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1684, 07 (Lyon)
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Illuftriffimus
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS.
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693
4%
807156
MERCURE
GALANT ,
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN FDILLET 1684EQUE DELA
BLIO
BIB
LA
VILLE
1893*
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere, au Mercure Galant.
M. DC. LXXXIV.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
RECOM
:
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
201
'ON continue à diſtribuer le
Journal des Scavans tresregulierement
pour fix fols
chaque Cahier ; Vous recevrez l'Extraordinaire
du quartier d'Avril fans
manquer dans huit jours , que je vous
envoiray ,& dans deux mois l'Hiſtoire
de François Premier , de Monfieur
de Varillas,en trois volumes in quarto ,
& enfuite l'Histoire des Hereſies , du
mefine Autheur ; & dans fix Semaines
leQuatrième & Cinquiéme Tome des
Conferences du Dioceſe de Luçon ; &
le mois prochain l'Ecclefiaftique de
Meffieurs de Port- Royal , & enſuite le
reſte de trois en trois mois , & plufieurs
autres Nouveautez que vous
recevrez de mois en mois .
a 2
ht
i
LIVRES NOUVEAUX
H
du mois de Juillet .
Iſtoire de l'Empire , contenant
fon Origine, ſon Progrez , fes
Revolutions , la forme de ſon Gouvernement
, ſa Politique , ſes Alliances,
ſes Negociations ,& les nouveaux Reglemens
qui ont eſté faits par les Traitez
de Vveſtphalie; Par le Sieur Heiff.
Eſcuyer, Conſeiller, Secretaire, Interprete
du Roy en Langue Allemande,
in 4. deux volumes, 11. liv .
Converſations nouvelles fur divers
Sujets , par Mademoiselle Scudery , in
douze , 2. volumes, 6. liv .
CaraMustapha,Grand Viſir,Hiſtoire
contenant ſon élevation,ſes Amours
dans le Serail , ſes divers Emplois , le
vray ſujet qui luy a fait entreprendre
le Siege de Vienne , & les particularitez
de ſa mort, avec une grande Figure
entailledouce comme il fut étrangle,
in-douze, 30. fols.
&
•Relation Hiſtorique de tout ce qui
a été fait devant Genes par l'Armée
Navale de Sa Majesté Tres- Chrétienne
, avec une grande Figure en taille
douce, in-douze, 20. fols .
t
Hiſtoire du Siege de Luxembourg,
avec une Carte de la Ville , in-douze,
20.fols.
Meditations de Dupont, Traduction
nouvelle, in 4. Tome III. 6. liv.
Comparaiſon des Grands Hommes,
in quarto, 6. liv .
Traité de Treve avec les Etats Generaux,
in quarto, 12. fols .
Petit Abregé de l'Hiſtoire Romaine,
| par Demande &Réponſes , in-douze,
25.fols. k
Traité de l'Infaillibilité & du Pouvoir
de l'Eglife,dedié au Roy,indouze,
15. fols.
Les Eloges des Hommes Scavans,
tirez de PHiſtoire de Monfieur de
Thou , avec des Additions contenant
l'Abregé de leur vie , le Jugement &
le Catalogue de leurs Ouvrages ; Par
le Sieur Teiſſier , Advocat au Prefidial
3
a
de Nifines , indouze , deux volumes,
4. livres.
Les Mercures ſe vendront toûjours
20. fols chaque volume , & les Extraordinaires
30. ſols .
no
Ceux qui les prendront tous ,
une bonne partie , on leur en fera une
compofition honneſte.
Extraordinaire du quartier d'Avril
1684. 30. fols.
८
CORESUL
bA abcov
L
DOL
EXTRAIT DU PRIVILEGE
duRoy.
P
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Chaville le 18. Juillet 1683. Signé, Par
le Roy en fon Confeil , JUNQUIERES. Il eſt
permis à I. D. Ecuyer , Sicur de Vizé , de
faire imprimer tous les Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , contenant
pluſieurs Pieces, Relations, Hiſtoires,Avantures
, & autres Ouvrages hiſtoriques , curieux
& galans , pour la fatisfaction de
nôtre cher & tres-amé Fils LE DAUPHIN ;
pendant le temps & eſpace de dix années ,
à compter du jour que chacun deſdits
Volumes ſera achevé d'imprimer pour la
premiere fois : Comme auſſi défenſes font
faites à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre fans le conſentement de
l'Expoſant, ny d'en extraire aucune Piece,ny
Planches fervant à l'ornement dudit Livre,
meſme d'en vendre ſeparément, & de donner
à lire ledit Livre ; le tout à peine de fix
mille livres d'amende contre chacun des
contrevenans , & confiſcation des Exemplaires
contrefaits ; ainſi que plus au long
il eſt porté audit Privilege.
Registré sur le Livre de la Communauté
le 14. Septembre 1683 .
Signé ANGOT , Syndic,
Et ledit Sieur I. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , a cedé & tranſporté ſon droit de
Privilege à Thomas Amaulry , Libraire à
Lyon , pour en joüir ſuivant l'accord fait
entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois
le 31. Juillet 1684.
31
21
24
2
I
MERCURE
QUE DE
L
LYON
GALANTA
JUILLET 1684.
I le Roy ſe trouve loüe
Sau commencement de
toutes mes Lettres , ce
n'eſt pas que je cherche à luy
donner des Eloges. Les plus excellens
Panégyriſtes ont peine à
y réüffir ; & quand mon. foible
talent pourroit me permettre une
pareille entrepriſe, il me faudroit
plus de temps que je n'en ay
Juillet 1684.
20
A
2 MERCURE
pour mettre en fon jour ce que
je rapporte chaque mois de cet
auguſte Monarque. Ainfi , Madame
, tout ce que je fais pour
luy, c'eſt qu'en continuant à vous
apprendre ce qui ſe fait de plus
remarquable dans ſon Royaume,
& dans la plupart des Cours de
l'Europe , je mets les Actions de
ce Prince à la teſte de toutes les
autres . La juſtice , mon devoir,
& la raiſon , le demandent. Je
puis dire que je me contente de
les marquer, ſans leur preſter aucun
ornement.Et le moyend'em-:
bellir ce que la Poſtérité ne trouvera
pas croyable, quoy, que raconté
fans art ? La Tréve offerte
depuis tant de temps , & enfin
concluë malgré l'opiniâtre reſiſtance
de nos Ennemis , donne
tant de gloire au Roy, que je ne
pourrois choiſir un plus beaufuGALANT..
3
jët pour commencer cette Lettre,
que la peinture d'une Action
fi genéreuſe & fi éclatante. Cependant
comme je ſuis obligé de
la commencer plus - tard qu'à
l'ordinaire, à cauſe du temps que
j'ay eſté contraint de donner aux
deux Relations que je vous ay
envoyées du Siege de Luxembourg
, & de l'Affaire deGénes,
jeremetsjuſqu'au mois prochain
ce que j'ay à vous dire fur cette
Tréve, afin de ne rien précipiter
dans une matiere qui merite les
plus férieuſes reflexions. J'ay
beaucoup de joye de ce que
vous me témoignez eſtre ſatiſfaite
du ſoin que j'ay eu de n'oublier
aucune circonſtance eſſentielle
dans les deux Relations
dont je viens de vous parler. Si
la quantité des termes de Guerre
que vous avez trouvez dans
A 2
4
MERCURE
celle du Siege de Luxembourg,
a pû vous cauſer quelque ſurpriſe
, elle augmentera quand vous
les verrez reduits en vers d'une
maniere agréable. L'Ouvrage
qui fuit , vous fera voir qu'il n'y
a point de matiere ſi ſauvage, qui
n'ait dequoy fournir des beautez
aux Muſes . Il eſt de Monfieur
de Tinelis , St de Castelet , Profeſſeur
aux Mathématiques , en
la Citadelle de Valenciennes ,
qui l'a compoſé exprés , afin que
la douceur de la Poëſie rendiſt
les termes de Fortification plus
aiſez à retenir.
ॐॐॐ
3100
GALANT.
5
VERS
POUR APRENDRE AISE'MENT
LES
FORTIFICATIONS .
D
Ans les Siecles premiers, rien
ne flanquoit les Forts,
Ils ne pouvoient braver l'infulte du
Dehors;
On connut ce défaut, on fit desTours
quarrées ,
D'un petit intervale entre elles féparées;
Et la fuite des temps qui diſſile les
jeux ,
Arrondit ces quarrez pourflanquer
beaucoup mieux.
Mais depuis que * Bertolde eut in-
* Bertholde Schuvart , Cordelier Allemand, inventa
la Poudre à Canon , il y a trois cens ans,
A 3
6 MERCURE
venté la Poudre ,
A chercher d'autres Flancs il falut
Se refoudre,
On fit des Bastions, autrement Boulevarts,
Quifont les vraisſoûtiens des Murs
&des Ramparts.
Ils ont Angle Flanqué, Face , Angle
de l'Epaule,
Flanc Ligne Capitale , & Gorge
double Bole.
La Courtine placée entre deux BaJtions,
Aquelquefois deux flancs que l'on
nomme Seconds.
La Ligne de Défense en tel cas est
fichante,
Cette Ligne autrement n'est jamais
que razante.
L'Angle diminué , l'Angle appellé
flanquant,
L'Angle de Contreſcarpe , & faillant,
& rentrant,
GALANT.
7
1
L'exterieur Costé , le double Dia.
metre,
Sont des termes de l'Art qu'il ne
faut point omettre.
L'Angle du Centre encor doit estre
Sçeu par coeur,
Et vous devez sur tout SuputerSa
valeur.
Pour la trouver , voyez la ſomme
resultante ,
Du nombre des Costez coupant trois
cens foixante,
Et de cent quatre- vingts l'Angle
du Centre osté, 1
Donnera la valeur de l'Angle du
Costé.
Le Flanc du grand Vauban en Cerclefe
figure,
Il touche l'Orillon, il touche la Bri
Zure.
Autrefois on faisoit peu raisonnas
blement
Un Orillon quarré , qu'on nomme
Epaulement. A4
8 MERCURE
Quant à ces trois Dehors ,Ravelins,
Demy- lunes,
Contregardes, ils ont plusieurs choses
communes,
Qui font qu'ils peuvent estre aifément
comparez
Avec des Bastions du Rampart
Separez .
Four la Tenaille fimple,&la double
Tenaille,
L'esprit les voit bien- toft , pour peu
qu'ily travaille.
La Simplequ'il connoît , en faiſant
moins d'effort ,
Avec l'Ouvrage àCorne a toûjours
grand raport ;
LeDouble qui reſſemble àl'ouvrage
àCouronne,
Nepaſſe point par tout pourDéfense
fort bonne.
Le Coridor qu'on fait quelquefois à
Redans
Est le premier Dehors où vont les
Affiégeans.
GALAN T.
9
L'Esplanade , ou Glacis , lefuit , il
environne
Tous les autres Dehors , ainsiqu'une
Couronne.
Voilà quels font les Noms des principaux
Dehors
Contre qui l' Affiégeant faitses premiers
efforts .
Le Deſſein , ou le Plan ,ſe nomme
Ichnographie ;
La Hauteur, ou Porfil , s'appelle Ortographie.
Sçachez encor les mots de Parapet,
Cordon,
Paterne, Fauffe-braye , Embrazure ,
Merlon,
Casemate,Talud, Plate forme,Ban
quette,
Pas - de- Souris, Gazon , Terre- plain,
& Cuvette.
Sçachezque la Hauteur qu'on nom..
me Cavalier,
Eft un Second Rampart affisfur le
premier. As
10 MERCURE
La Caſcane est un Puits creusé contre
la Mine.
Les Portes ont Bacule, Orgues , Pont,
Sarrazine.
L'Escarpe&Contreſcarpe au Foßé
Sefont voir,
Et ce font deux Talus par où l'on y
peut choir.
Chauffe trape pointuë, epaiſſe Barricade,
Fraise , Chevalde Friſe , & haute
Paliffade,
Arrétent l'Ennemydansſonpremier
effort,
Embarraſſentſes pas,&luyferment
l'abord .
Dans un Siege on ſe ſert de Fortin,
Gallerie,
Boyaux, Hute , Barraque , &Chars
d' Artillerie ;
On y remarque encor Circonvalations,
Tranchée , &ſes Détours , Chandeliers,
Gabions,
GALANT. II
Grenades , Pots-à-feu , Mantclets,
Sacs-à-terre ;
Mais ce qui montre mieux la vigueur
de la Guerre,
On y voitle Petard joint à fon
Madrier,
Le Boulet au Canon , & la Bombe
au Mortier.
L'effroyable Carcafſſe, invention recente,
Remplit dans les Citez les Peuples
d'épouvante;
La Foudre ne fait point de ravages
plus grands
Que ces traits enflâmez qu'ont veu
les derniers temps ..
Quoy qu'ilfaille connoître exactement
ces chofes,
Leurs matieres , leurs noms , leurs
effets & leurs causes,
Cen'estpas proprement Fortification
Qui demandefur tout vôtre application
;
A 6
12 MERCURE
Il faut étudierd'abord la Réguliere,
Quifournit àvoir l'autre une gran-
と
de lumiere.
Pour l'avoir dans l'esprit fort pré-
Sente en tout temps,
Retenez avec ſoin les termes Grecs
Suivans.
Pente , c'est cinq ; Ex , fix ; Epta ,
Sept fignifie ;
Octo , huit ; le Latin au Grec icy
s'allie ;
Neuf, fe dit Ennea ; Deca , veut
dire dix;
Onze, d'eft Endeca ; Dodeca, deux
fois fix.
A tous ces termes Grecs joignez celuy
deGone,
Et vous aurez le nom de chaque
Polygone.
Ce grand Art appellé Fortification
Eft montépardegréàſaperfection.
Errard , que maintenant en tous
lieux onfurpaſſe, :
GALANT. 13
Joignoit par Angle droit le Flanc
avec la Face.
D'autres , pour découvrir beaucoup
mieux l' Affaillant,
Joignoient parl' Angle droit la Courtine
& le Flanc.
L
La Ligne de Défense est perpendiculaire
Sur le Flanc de Pagan,Autheur que
l'on révere ;
Et dans nos jours heureux, le célebre
Vauban
A perfectionnéle Deffein de Pagan.
Monfieur le Landgrave de
Heſſe eſt venu depuis peu de
temps à Hanover , où il a paſſe
huit jours avec Madame ſa Femme,&
la Princeſſe de Curlande
ſa Soeur. Comme cette Cour eſt
tres -galante, on n'y a rien oublié
de ce qui pouvoit contribuer à
les divertir. On leur fit une En34
MERCURE
trée fort folemnelle , & le lendemain
il y eut Comédie , ce qui
continua tous les jours , à l'ex .
ception du Dimanche. Il y eut
auſſi Bal ſouvent , & le hazard
fut cauſe que l'on en commença
un dans laChambre de Madame
la Ducheſſe de Hanover , ſans
qu'on euſt donné aucun ordre
pour cela. Cette Princeſſe voulant
faire voir à la Compagnie
l'adreſſe que le jeune Baron de
Platen avoit à la Dance , le fit
appeller, & il dança diverſes Entrées
avec l'applaudiſſement de
tout ce qu'il y avoit de Spéctateurs;
aprés quoy, il prit Meſdames
les Princeſſes , qui en ſuite
en prirent d'autres. Ainſi le Bal
s'échaufant, on paſſa dans l'Antichambre,
& l'on y dança jusqu'à
Theure de la Comédie . Le Dir
manche,Monfieur le Grand Ma
GALAN T.
15
réchal donna le Bal chez luy à
toute cette Sereniffime Aſſemblée,
& il s'y trouva plus de cent
Cavaliers , & autant de Dames.
Aprés que l'on eut dancé depuis
fix heures juſques à dix , on ſervit
un magnifique Soupe ; &l'on
ne fut pas plûtoſt ſorty de table,
qu'on recommença la Dance ,
qui dura la plus grande partie
de la nuit. Le jour qui préceda
celuy du depart de Monfieur le
Landgrave , il y eut Vvirtſchaf,
ou Mafcarade. Le ſort ayantdécidé
du déguiſement , Monfieur
le Landgrave y parut en Mars;
Madame ſa Femme , en Déeſſe;
la Princeſſe de Curlande , en Indienne;
& Monfieur le Duc de
Hanover , en Arlequin. Madame
la Ducheſſe avoit un Habit
comme les Dames de fa qualité
le portoient il y a trois cens ans .
16 MERCURE
Monfieur le Prince aîné eſtoit
habillé en Scaramouche;lesdeux
Princeſſes , en Turques ; & les
autres Princes , chacun de diférente
maniere. Mr le Grand-
Maréchal étoit en Héraut- d'Armes
; Madame la Maréchale , en
Avocat;& tous les autres avoient
desHabillemens bizarres . Toute
cette Troupe alla ſur les cinq
heures à Herrenhauſen, Maiſon
de plaiſance de Monfieur le Duc
de Hanover, les Cavaliers à cheval,&
les Dames en carroſſe . On
y fit une eſpece de Jouſte , ou de
Carrousel . Les Cavaliers vétus
d'Habits de Toile,garnis de Foin,
& montez ſur des Chevaux ſans
Selles , coururent les uns contre
les autres avec des Lances , qui
avoient un rond de bois au bout .
Ainſi le plus fort renverſoit l'autre
par terre , & tomboit ſouvent
GALANT.
17
en meſme temps. On alla en
ſuite dans une grande Prairie ,
où les Carroſſes & les Maſques
firent pluſieurs Tours. Rien n'y
parut plus groteſque que l'Habillement
du Prince Auguſte. II
eſtoitmonté ſur un Afne,& portoit
en croupe un Cavalier déguiſe
en Fille. Tous les Maſques
ſe mirent en Escadrons, & revinrent
en cet ordre dans la Ville,
- devant le Carroſſe de Monfieur
le Duc de Hanover. Lors que
l'on fut arrivé, le Bal commença,
&dura juſqu'au Soupé , qui fut
tres-fuperbe . La Table de S.A.S.
eſtoit de ſoixante & douze Couverts.
LeBal recommença aprés
le Soupé , & ne finit qu'à cinq
heures du matin . L'apreſdînée
de ce meſme jour , on prit le divertiſſement
de la Comédie , auquel
on joignit celuy des Marion-
T
18 MERCURE
nettes; & ſur le ſoir, Monfieur le
Landgrave , dont le départ étoit
réſolu , fortit de la Ville avec la
meſme ceremonie qu'il y étoit
entré ; & les Gentilshommes de
la Cour qui le ſuivirent , eurent
ordre de le traiter ſplendidement
pendant tout le temps qu'il fe
roit ſur les Terres de Monfieur le
Duc de Hanover.
•Des Divertiſſemens de cette
nature
و auſquels on employe
ſouvent les nuits entieres , ne
ſeroient pas propres à l'une des
Belles pour qui l'on a fait des
Vers que vous allez lire. Ce font,
deux Soeurs , dont l'une aime
extrémement à dormir, & l'autre,
àveiller. :
;
GALANT. 19
- POUR LE SOMMEIL.
A
Douce Divinité , qui partages
le monde
- Avec le Dieu brillant qui nous donne
= lejour ,
Sommeil , qui régnes à ton tour ,
- Quand cefacré Flambeau vas'éteindre
dans l'onde ;
Entend d'une charmante nuit,
Ennemy du trouble & du bruit ,
Ah ! que j'aime tesſombres voiles,
Ton Lit d'Ebéne , & tes Pavots ,
Et qu'à l'ombre de tes Etoiles
Mon coeurva goufter de repos !
Que l'on doit aimer ta préſence ,
Ton calme , & ton obscurité ,
Tes eaux , ton couffin, ton filence,
D'où naist nostre tranquilité !
20 MERCURE
Tu finis noſtre inquiétude ,
Adoucis noſtre laſſitude ;
Tu rafraîchis nos sens ,Soulages nos
ennuis ;
Et mettant leplaisir , où régnoit la
tristeffe ,
Avec douceur , avec viteſſe ,
Tu charmes nos ennuis, nostravaux,
&nos foins.
Par toy Philis eft toûjours belle,
Tu la maintiens dans ſes beaux
jours ;
Par toy fon embonpointſe conſerve
toûjours
Avec une grace nouvelle.
C'eft toy mesme , divin Sommeil,
Tous les matins , à fon réveil,
Qui viensfemerfon teint de Iaſmins
& de Rofes ,
Et qui mets l'éclat dansſes yeux.
Oüy , qui fait de ſi belles chofes,
Doit être le plusgrand des Dieux .
GALANT. 21
Pour endormir les Créatures ,
Tu te fers de charmes puiſſans ,
Et par de douces impostures .
Afſoupiſſant les corps, tufais veiller
lesſens ;
Par l'enchantement de tesſonges,
La veritéſouvent plaiſt moins que
les mensonges.
Ta nuit a des momens trop courts,
Quand tu la fais couler fous d'aimables
idées
Et quoy que leurs douceurs ne foient
pas bienfondées , "
Leurfauſſeté nous plaiſt toûjours.
Mais en parlant, je voy Morphée
AvecSa Baguette à la main ;
Ilſeme de Pavots & mes yeux , &
mon fein
M'afſſoupir est toutsontrophée ;
Je ceſſe de ſentir,Sans mourir je me
meurs.
Followhata
22 MERCURE
:
Que deſoûpirs ! que de langueurs!
Je joüis d'unrepos dont mon ame eſt
ravie ,
Me laiſſant aller dans tes bras.
Non , Sommeil, tu n'espoint le Frere
duTrépas ,
Puis que c'est tadouceur qui me donne
lavie.
7
Ministres de ce Dieu , qui veillez
pres de moy,
Des Phantômes affreux oftez-moy
lafigure ,
३६
Faites-moy-plutoft la peinture
De toutes les Beautez qui régnent
fousfa Loy ;
Représentez-moyma Climene
Pluspromptéàfoulager mapeine,
Etplusſenſibleàmon amour,
Que quandle jour je suis pres
Etpour lors cette nuit, dust- elle estre
eternelle ,
Je lapréfererois auplus aimablejour.
4
GALANT.
23
CONTRE LE SOMMEIL.
[Anguissant Frere de la
Dont le triſte Palais joint la Rive
infernale ,
Sommeil, dont les Pavots,&laVerge
fatale ,
Flote le long des eaux de ce funeste
Bord
Qu'à taſuite l'on voit dans ces Demeures
fombres ,
De Démons , de Phantomes , d'ombres
!
Quel trouble quelle nuit! que d'horreur
! que de fers !
AbAces Cachots épouvantables
Sont faits pour les Ames coupables,
Quandpourjamaista Soeurles com
duit aux Enfers:
1
24
MERCURE
泰
Fuyons des ces Grotes obscures ,
N'y tobons point, réveillons- nous ;
Lesveilles , pour les Créatures ,
Préfentent des momens plus doux.
Oüy, Sommeil , tes beautez nefont
que des mensonges ;
Ton éclat qu'un abus ; tes plaiſirs ,
que desſonges ;
Et tes impreſſions me rempliſſent
d'effroy ,
Quoy qu'elles nesoientpasſolides;
Car lors qu'en sommeillant je voy
tes Eumenides ,
!
Amon reveil encor je croy queje
les vex
Loin d'icy tes couffins , ton onde, ton
Silence
Et tout ce qui nous mene àl'aſſoupis-
Sement
Si le Sommeil est doux , ce n'est qu'en
apparence.
L'Homme
GALAN T.
25
L'Homme n'est plus Homme en dormant
,
Son pouvoir abrutit , abat , énerve,
enyvre ,
Il nous fait vivre,& ne plus vivre ,
Affoiblit nos esprits , & rend nos
Sens perclus ,
Il nous rend de la Mort la plus vivante
image ,
Nous ofte la raison , nostre meilleur
partage,
Et nous dérobe un temps que nous
ne verrons plus ,
L'on Sçait que le Temps nous devore
,
L'onſçait qu'avecſa Faux il tranche
nos beaux jours ;
Pourquoy donc au Sommeil donnerons-
nous encore
Des momens qui font chers d'autant
plus qu'ils font courts ?
Veillons,puiſque veiller c'est vivre
Juillet 1684. B
26
MERCURE
Fuyonsſa mort , ſuivons ce que nous
devons ſuivre ,
Employons le temps à propos ;
Noftre âge , la raison , le Cielnous
y convie ;
Et n'appellons jamais repos ,
Un Sommeil malheureux , qui nous
ofte la vie .
Pour avoir trop dormy , Cloris n'a
plus d'appas ,
Ses yeux ne sont plus vifs ,fon humeur
est chagrine ;
Iris, ma charmante Voisine ,
Veillez , & ne l'imitez pas.
Vous estes jeune, grande & belle ;
Quoy,feriez vous affez cruelle ,
Pour vous plonger fi toſt dans l'af-
Soupiſſement ,
Qui n'estpropre qu'àla Vieilleſſe?
Non ; mais pour réveiller voſtre aimable
jeunesse ,
M'en croirez vous , Iris ? il vous
faut un Amant .
GALANT.
27
Vous aurez la Puce à l'oreille,
Et vous sçaurez à voſtre tour
Le cas qu'une Beauté doit faire d'un
Amour ,
Lors que cet Amour la réveille.
Laiſſez le foin à cet Enfant ,
Tendre , paisible , & triomphant,
Departager vos nuits , de réglervos
journées ;
Lors vous verrez,plaine d'attraits,
Couler vos nombreuses années ,
Et vous direz , veillons , & ne dormons
jamais.
Je vous ay fait part de pluſieurs
Extraits de Lettre de Monſieur
Chaſſebras de Cremailles ,
à Madame Chaſſebras du Breau
ſa Belleſoeur , touchant les manieres
de Veniſe , & ce qui s'y
fait de plus curieux. Il me reſtoit
encore un de ces Extraits , ſur les
B 2
28 MERCURE
Habits d'Eté , le Freſque , ou le
Cours , les Serenades & Concerts
de nuit fur l'Eau , & les Dances
des jeunes Filles. Je vous l'envoye
, afin que vous n'ignoriez
rien de ce qui eſt en uſage dans
cette agreable Ville , dont je ne
vous parleray plus à l'avenir, que
pour publier ce qui aura eſté entrepris
contre les Turcs par la
République.
EXTRAIT D'UNE LETTRE
DE ME CHASSEBRAS
DE CRAMAILLES.
1
Les Habits d'Eté , dont on ſe
ſert à Venife .
L
?
Es Gentilſdonnes font toutes
vêtues à la Françoise. Elles
GALANT.
29
5
doivent neanmoins avoir des Jupes
troussées , & ne peuvent porterde
Coliers de Perles , de Pendans d'oreilles
, ny de Pierreries ; ſi ce n'est
les Novices , Novizze , ou Nouvel
les mariées . Elles font fort décou
vertes ; n'ont pas tant de Fleurs
qu'en Hyver , peut - estre à cause
qu'elles font trop communes ; & ont
des Evantails de Point ſans brides
ny broderies . Elles portent rarement
des Mouches , mais celles qui en
ont , en mettent également fur le
Sein&Sur le visage.
La plupart des Citadines , les
Femmes de Marchands , & genéralement
toutes les autres , ont un
Voile de Tafetas noir , qui deſcend
jusqu'aux genoux , dont elles ſe couvrent
la moitié du visage. Les petites
Gens en portent de Toile ; & l'u-
Sage en est si genéral , que les plus
misérables mettent leurs Jupes fur
B
3
30
MERCURE
leur teste , pour paroiſtre comme les
autres.
Les Gentilshommes ont la Barrette
, ou Bonwet de laine noire ,
l'Habit noir , le Collet du Pourpoint
fort haut , & ouvert , avec un petit
Tour- de col de Toile unie empeſée ,
qui déborde ſeulement d'an travers
de doigt ; la Veste de Drap noir
comme en Hyver , sans fourrure
neanmoins , fans Ceinture , & toute
ouverte par devant.
,
Tout cela est de l'eſſence de l'Habillement
, rien ne s'en peut chan
ger ; il n'y a que l'Habit de deſſous ,
qu'ils puiſſent varier à leur fantaiſie
, pourvû qu'il soit noir , &
que la forme du Collet y ſoit ob-
Servée.
Voicy donc quelle en est la plus
grande Mode . Les Pourpoints se
portent de deux manieres ; ou comme
des Camisoles , fans baleine , &fort
GALANT.
31
longs, ou avec baleine, &fort courts;
mais les uns & les autres font tellement
busquez , qu'on en voit qui
descendent jusqu'à la moitié des
cuiffes. Les Hautdechauſſes ſont extrémement
courts , & ne viennent
qu à quatre ou cinq doigts audeſſus
du genoüil ; & tout l'Habit eft chargéde
Rubans &de Dentelles , avec
une ſi. grande confusion , qu'il est
difficile d'en pouvoir connorſtre l'étofe.
L'on porte des fabots au devant
de la Chemiſe , & du Points fur le
retroussis des Manches. Tous les
Hommes ont des Eventails , les uns
de Carte peinte , & les autres de
Point ou de Cuir de Senteur , comme
les Femmes.
Il y a encore une maniere deſe
veftir affez particuliere , tant pour
les Hommes que pour les Femmes
( je n'entens pas parler de ceux qui
portent la Veſte ) On les nomme des
B 4
32 MERCURE
Ex- voto. Ce font des Perſonnes devotes
, jeunes ou vieux , qui ayant
recouvré la fanté par l'interceffion
de quelque Saint Fondateur d'Ordre
, s'habillent à leur ordinaire ,
mais de la mesme couleur de l'Ordre
, & d'une maniere ſimple &
modefte . Les Femmes ont jusqu'à
la Coëfe & aux Rubans de cette
couleur , &les Hommes enfont teindre
leur Chapeau & leur Garniture.
Ces Habits d'Ex- voto durent
un an .
Pour les Filles des Gentilshommes
, elles sont presque toutes dans
des Convents , jusqu'à ce qu'elles
Soient mariées , & ne paroiſſent
jamais dans aucunes Cerémonies .
Quelquefois de grand matin on en
rencontre à la Meffe , que de Femmes
de Chambre conduisent ; mais
cela est fort rare. Elles ont un Voile
de Satin blanc rayé, qui leur cache
GALANT.
33
entiérement le visage , & tombe
parderriere jusqu'aux talons , avec
des Touffes de Rubans aux quatre
coins.
La réponſe que me fit un Gentilhomme
, est affez plaisante ,fur ce
que je luy parlois de cette grande
contrainte où l'on tenoit les Demoifelles.
Il me dit qu'à la verité on
ne voyoit guere de Filles àVenise, à
cauſe qu'on les tenoit enfermées ;
mais que l'on voyoit encore moins de
Garçons , parce qu'on leur donnoit
trop de liberté.
Le Fresque est un Cours de Gondoles
qui se fait tous les foirs de
l'Eté ſur deux des plus beaux endroits
du grand Canal, l'unpour les
jours Ouvriers , & l'autre pour les
Festes . Il commence toûjours le len
demain de Paſques , &finit le dernier
jour de Septembre. C'est prefque
lafeule Promenade des Gentils-
B5
34
MERCURE
hommes. Elles y viennent ordinai.
rement trois ou quatre enſemble,&
menent quelques Femmes de Chambre
quand elles font feules. Les Gentilshommes
y vont auſſi dans leurs
Gondoles , mais ils ne font jamais
avec les Gentilſdonnes , ſi ce n'est
le Frere, l'Oncle ou le Mary.
Le Cours est plus ou moinsgrand,
Selon la quantité du monde qui s'y
trouve ; & c'est quelque chose de
fort divertiſſant , de voir dans les
belles foirées de l'Eté, jusqu'àfix&
fept rangs de Gondoles qui paſſent
les unes à travers les autres avec
une vitesse incroyable,faisant toutes
ensemble une plaisante confusion,&
un agreable mélange. Ces Gondoles
font presque toutes d'une mesmeforte
, & les Magistrats des Pompes
ont reglé la fimplicité où elles doivent
estre. Elles sont couvertes de
Drap ou de Serge noire ; ont en de
GALANT.
35
dans des Couffins , ou des Estrapontins
de pareille Etoffe,& font toutes
ouvertes par les deux bords , & par
les costez.
Elles ont une partie des commoditez
qu'on peutſouhaiter. L'on n'y
est point agité , ny tourmenté d'aucun
choc. Elles ne font point de bruit
en marchant ; les Dames n'y font
point incommodées de la pouſfiere,&
l'on s'y peut garantir facilement du
vent & de la pluye. Le costégauche
y est le plus honorable, &paſſe pour
la premiere place , ce qui est fort
particulier. Cet usagese pratique
encore dans la plupart des Voitures
d'eau ; quoy que sur Terre, de même
que dans les autres Païs , on cede
la droite aux Perſonnes que l'on
confidere.
Le Freſque , ou le Cours.
Le Fresque n'est pas seulement
:
B 6
36 MERCURE
pour la Nobleffe de Venise ; les Citadins
, les Etrangers , & toutes
fortes d'autres Perſonnes,s'y peuvent
promener. Il n'y a que les Courtiſanes
à qui il est défendu de s'y trouver
,ſous de rigoureuses peines . La
République n'a pas voulu neanmoins
les priver du plaisir de cette Fromenade
; elle leur a permis de faire
un Fresque particulier dans le Rio
de la Senfe. C'est un Canal qui n'est
pas de grand paſſage , &qui est en
cela plus commode. Tous les foirs on
yvoit triompher ces Demoiselles de
joye & de plaifir. Elles y paroiſſent
dans leurs Habits de conqueste , &م
n'oublient rien de ce qui peut augmenter
leurs charmes. On les voit
toutes pleines de Mouches , de Poudre
, d'Effences , d'odeurs , & de
Fleurs. Il y en a qui mettent des
Vestes de Gentilhommes ,& d'autres
shabillent en Cavaliers avec le
GALANT .
37
Juste-au- corps,la Perruque , l'Epée,
& les Plumes au Chapeau ; & fi..
l'on remarque encore dās cet Habillement
un reste de pudeur & d'honnešteté
fur le visage de quelquesunes
, l'on y trouve en mesme temps
un coeur tendre, plein de douceur &
de compaſſion ; car ces Demoiselles
qui ne cherchent qu'à obliger tout
le monde , adouciſſent les rigueurs
& les cruautez de leur Sexe , & ne
peuvent entendre pouffer des regrets
ny des plaintes. Cette inclination
bien - faisante leur attire un
grand nombre d'Adorateurs , qui
vont leur faire la cour dans ce Frefque
d'enjoisement & de galanterie.
Serenades & Concerts de nuit
fur l'Eau .
Il ne ſe paſſe guére de ſoirées
dans les grandes chaleurs de lEté,
que l'on n'entende de ces petits
38 MERCURE
Concerts, les uns plus beaux , & les
autres moindres . Quelques Gentils .
hommes , ou Particuliers , vont pluſieurs
enſemble dans une Péote.C'eſt
un Bateau couvert d'Etoffe fort propre,
qui peut tenir une vingtaine de
Perſonnes . Ils y font mettre un Clavecin
; un ou deux Theorbes , plufieurs
Violons ou Baſſes de Violes , &
Sefont voguersur le grand Canal,
depuis deux ou trois heures de nuit
jusqu'à cinq ou fix heures , c'est à
dire jusqu'à deux heures aprés minuit.
Ils s'arrestent de temps en
temps devant les Palais de leur
connoiſſance , pour donner d'agreables
Serénades ; & quelquefois il ſe
rencontre deux ou trois Péotes , qui
Se répondent l'un à l'autre, & font
ensemble de petits Corps de Voix&
de Simphonie. Aleur imitation ,
quantité de Garçons de Boutiques
& Artiſans vont de mesme les
GALAN Τ.
39
Festes & Dimanches au foir , avec
des Hautbois , Flageolets, des Flutes
douces , & des Guitarres , & chantent
des Airs dolens & lugubres
devant la Maison de leur Maitreffe
; & parce que quelques- uns
entendent paſſablement la Muſique,
ces petites Serénades rustiques ont
auſſi leur agrément .
Nous avons eu quelquefois les
foirs d'autres fortes de Concertsfur
les Balcons du Palais. Le plus beau
que j'aye entendu , est celuy du Prince
de Parme , General de l'Infante.
rie des Armées Venitiennes . Son
Palais estoit éclairé en dehors , de
foixante flambeaux , des Tapis à
toutes les Fenestres , avec grand
nombre de Fcux &de Lumieres de
l'autre costédu grand Canal. Ilfaifoit
cette Feste en réjoüiſſance de la
Victoire obtenue par les Chrétiens
cantre les Infidelles. Ily avait des
40
MERCURE
Voix admirables , un Choeur de Sim
phonie magnifique , mêlé de Trom
petes & de Tarmbours , & de temps
en temps on faiſort des décharges de
Boëtes & d' Artillerie . Ce divertiſſement
dura deux ou trois grandes
heures .
Les Dances des jeunes Filles .
C'est quelque chose de joly les
Festes & les Dimanches , de voir les
Dances des jeunes Filles d' Artisans.
Elles s'affemblent ſur le ſoir par
pelotons dans les Places publiques.
Il y en a une qui jouë du Tambour
de Basque , & chante en mesme
temps , pendant que les autres dancent
les Fourlanes dont je vous ay
parlé ailleurs. Leurs Habits font
fortſimples, mais d'une grande pro .
preté.
Les plus notables font vétuës de
Tafetas chamarréd'une petiteDenGALAN
T.
41.
4
telle d'or & d'argent , la gorge fort
. découverte , un Colier de Filigrane
d'or ou d'argent doré,dont les grains
Sont auſſi gros que de petites Noi-
1. Settes , des Pendans- d'oreilles ,& des
Braſſelets aussi d'or , ou de fauſſes
Pierreries ,leur Coiffure toute unie,
-quelques petites Boucles ſur lefront,
& un Tour de gros Boutons de Filigrane
pareillement d'or ou d'argent
doré derriere la teſte,avec des abondances
de Fleurs dans les treſſes de
leurs cheveux.
Les plus agreables de ces Dances
font lors qu'ily a des Festes d'Egli
Se. Elles font mettre dans les Places
pluſieurs Bancs , & laiſſent au
milieu un grand Cercle vride , où
elles font de petits Bals . Les Arti-
Sans , & autres petites Gens , qui
veulent estre de la Feste, font venir
un Clavecin avec des Violons , &
- l'on ne peut s'empeſcher de rire, de
42
MERCURE
voir leur maniere de dancer Sans
régle ny mesure , chacun faisant les
pas àſafantaisie, & de la maniere
qu'il luy plaît ; mais neanmoins
d'une legereté & d'une viteſſe qui
ne se peut quafi comprendre , pour
des Gens auffi groſſfiers qu'ils le
font.
Quand ces Festes se font dans
quelques Isles hors de la Ville , le
divertiſſement est encore tout autre.
L'on couvre les Places de toile &
de verdure. Il y a des Barques de
petites Symphonies , qui viennent
des environs ; & comme il ſemble
que toutſoit permis à la Campagne,
& que l'on y doive avoir une entiere
liberté , on voit des jeunes
Gentilshommes qui jettent bas leurs
Vestes , se mettent de la Feſte , &
prennent plaisir à dancer avec les
autres au milieu de cette Troupe
Champestre.
GALANT .
43
-
Il a fait de tres beaux jours
durant le mois de Fevrier ; mais
entre les autres, le Soleil parut fi
beau un Mardy , qu'une Troupe
de Dames d'une Ville qui ſe
peut dire la plus réguliere du
Royaume , réſolut de prendre le
divertiſſement de la Promenade .
Elles allérent pour cela le long
d'un Canal , qui renferme un des
Parterres d'un Palais le plus
- achevé de l'Europe. Comme
toutes ces Dames ont infiniment
de l'eſprit , elles mirent diverſes
Queſtions fur le Tapis , & firent
particulierement rouler la Con-
- verſation ſur les divers effets de
l'Amour. Une des plus belles de
+ la Compagnie , qui avoit lû de-
- puis peu les Métamorphofes
d'Ovide en Rondeaux par Monſieur
de Benſerade , donna lieu
d'examiner ces plaifantes rêve
44
MERCURE
ries . Chacune dit ſon avis ſur les
changemens qui y ſont décrits ,
& reprochoit agreablement à
cette jeune Perſonne , qu'elle
avoit fait d'auſſi grandes merveilles
, quand un Chat , façon
d'Eſpagne, vint ſe planterdevant
elle. Il la regarda d'une maniere
qui n'eſt point ordinaire aux
Chats ; il marcha quelques pas
devant elle,& fe retournant foudain
, il pouſſa des cris ſi pitoyables
, qu'il emût le coeur de la
Belle. Les autres Dames n'en furent
pas moins touchées,& chacune
ſe ſeroit miſe en devoir de
le careſſer pour faire finir ſes
cris, s'il ne ſe fuſt jetté tout d'un
coup dans le milieu du Canal, où
il ſe noya. Un Gentilhomme qui
étoit préſent , le fit peſcher , &
s'eſtant apperçû que la Demoiſelle
devant laquelle il s'eſtoit
GALAN T.
45
arreſté , n'avoit point de Manchon
, il envoya ce Chat chez
un Pelletier , afin qu'il ſe ſerviſt
de ſa peau pour en faire un dont
il vouloit luy faire préſent. Il fit
ces. Vers en attendant l'exécution
de ſon deſſein , comme ſi la
Belle euſt eu déja le Manchon .
A LA JEUNE IRIS..
1
I tous les Chats étoient bien
St
Il s'en trouveroit maints &maints,
Qui comme ce beau Chat , feroient
d'heureux n'aufrages
Pour couvrir d'auſſi belles mains.
Qu'on ne diſe point que la rage
Le fit précipiter dans l'eau ;
Mais plûtoſt qu'on admire un effet
de courager wit
Qui fera trouvé fort nouveau.
46 MERCURE
Son destin eſt digne d'envie,
Comme il fut digne de pitié.
S'ilfut poursa beauté chéry durant
Sa vie,
Sa mort l'embellit de moitié.
Lamort qui ne fut jamais belle,
Luy donne un lustre fi touchant,
Qu'au pouvoir de l'Amour l'ame la
plus rebelle,
A l'aimer auroit du panchant.
Il nefaut pas que l'on s'étonne,
S'il chercha la mort à defſſein.
Quelplaisir d'échauffer une aimable
Perſonne,
En touchantfa bouche &ſonſein!
秀
Jeveux biequ'ilsoit mort de rage.
Que de Gens pouſſent deſoûpirs,
Et presqu'à tous momens enragent
davantage,
Sans avoir les mesmesplaiſirs !
GALANT.
47
泰
Si l'on croit la Métempsicose,
Ce Chat fut unde vos Amans,
Qui vit bien qu'il perdroit auprès
de vousſa Cause,
Malgréses tendres Sentimens.
Ainsi d'Homme devenu Bešte,
CeChat, des Chats le plus adroit,
Vous voyant ſans Manchon , réſolut
dans sa teste,
Devous mettre à couvert dufroid.
On le voit soudain qui s'élance
Dans l'eau qu'il craint plus que
le feu;
Mais que n'eust- il point fait , puis
qu'en voſtre préſence
Lamort ne luyſembloit qu'unjeu?
Il eſpéroit par ſes lumieres
Debroüiller la nuit du trépas,
EtSe rendre fçavant dans toutes les
manieres,
48 MERCURE
Pour approcher de vos appas .
Il crût qu'étant de bonne mine,
On le mettroit d'une façon ,
Qu'encore que chacun vous estime
bien fine,
Vous donneriez dans l'hameçon .
Ce Chat, en prenant cette forme ,
Euft eu peine à mieux exprimer,
Qu'ilfaut,pour estre heureux, qu'un
Amantse conforme
Entout ce qui peut faire aimer.
O la noble Métamorphose !
Eſtant preſt de finirſon cours,
Pourroit- on fouhaiter uneplus douce
C
chofe,
Que d'estre entre vos bras toûjours?
Quand avec sa griffe tranchante,
CeChat s'acrochoit en tous lieux,
Encore
GALAN Τ.
49
Encore que fa peau vous parust fort
plaisante,
Auroit- il baisé vos beaux yeux?
泰
A préſent qu'il a l'avantage
De ne vous faire plus de peur,
Vous n'avez pas un trait ſur vostre
beau visage,
Dont il n'ait eu quelque faveur.
Ce Chat ſous l'humaine figure,
Eust eu beau faire les yeux doux,
Il n'auroit jamais eu cette heureuse
avanture
De repoferfur vos genoux.
Si quelque vapeur importune,
Si les Aquilons mutinez
Souflent infolemment , quelle bonne
fortune!
Vous le portezà vôtre nez .
Si cefront d'où l'amour domine,
Juillet 1684.C
50
MERCURE
Se trouve quelque pesanteur,
En l'apuyant deſſus,vous n'êtes plus
chagrine,
Et vous rentrezen belle humeur.
泰
Quand par des clameurs nompareilles,
Par des bruits divers & confus,
On ose quelquefois étourdir vos
oreilles,
Soudain vousle mettez deſſus.
Fut- il de mesme qu'une Souche,
Il reprendroit du ſentiment
Au moment glorieux où vostre belle
bouche
S'en approche tout doucement.
Ces Globes plus blancs que l'Yvoire,
!
Quise fuyans vivent en paix,
LeSouffrent tous les jours joüir d'une
victoire
Que d'autres negagnent jamais.
GALANT.
SI
Vous avez tout par excellence ,
Rien ne manque à vostre embonpoint;
Cependant il vous fert ſouvent de
contenance,
Et cela ne vous meſfied point.
Quand la blancheur fait place
aux rofes,
Marque d'un indiscret discours,
Afin de vous remettre , & calmer
toutes chofes,
CeManchon est d'un grand fe
cours.
Si quelquepauvre Amatfoûpire,
Sans qu'il puiſſe parleràvous,
Pour vousfaire sçavoir l'excés de
Sonmartire.
Ily gliffe le Billet doux.
Si quelqu'un veut lovervos charmes,
C2
52 MERCURE
Et n'en parle pas comme ilfaut,
A l'ombre de ce Chat,vous riez jufqu'aux
larmes ,
Et vous moquezde ce Badaut.
Mais quoy qu'il servo à tout
ufage,
On ne sçauroit dire de vous,
Que vous laiſſez aller voſtre Chat
aufromage,
Vostre coeur en est trop jaloux.
Enfin pour achever l'histoire
De ce Chat que vôtre oeilſurprit,
Monfieur de Cordemoy ne nous feroit
Pas croire
Que ceChat n'eût jamais d'esprit.
Je vous ay dit que ce Gentilhomme
avoit fait ces Stances en
attendant le manchon du Pelletier;
mais lors qu'il le reçent , &
qu'il ouvrit l'Etuy dans lequel il
:
GALANT.
13
زا
étoit renfermé , il s'apperçût d'une
nouvelle Avanture. Soit qu'elle
vinſt par la mépriſe de l'Ouvrier
, ſoit que l'Amour vouluſt
encore perfécuter ce pauvre
Amant métamorphofé , il trouva
un machon d'une peau de Chien ;
ce qui luy fait ajoûter cecy.
Ar une autre métamorphofe,
Dont je ne puis dire la Pa cause,
CeChat à prefent eft an Chien ;
Mais comme fa noirceur m'a donné
dans la veuë,
J'ay crû que ce Chien valoit bien
Leplus beau Chat de vostre Ruë.
だ
Au reſte, ce Chien estfans fard,
Son noir n'est point de la peinture,
Il est tel que Dame Nature
L'a mis en ce mondeſans art .
S'il peut à vos faveurs , au lieu du
Chat , prétendre ;
C
3
54
MERCURE
Si pour luy vous avezdu tendre,
Pour conferver un tel bonheur
Iris , je vous répons d'une amour
éternelle;
Entre les Animaux , le Chien a cet
honneur
D'estre estimé le plus fidelle.
Je ne fuis point étonné, Madame
, que la réputation que s'étoit
acquiſe M leChevalier de Lhery,
Chefd'Efcadredes Armées Navales
du Roy, vous ait fait recevoir
avec chagrin la nouvelle
de ſa mort. C'eſt un ſentiment
qui a eſté commun à tous ceux
que le vray merite touche. Si les
éclairciſſemens que vous fouhaitez
avoir fur tout ce qui le regarde
, euſſent pû entrer dans la
Relationque je vous ay envoyée
depuis peu de jours, de la maniere
dont Sa Majesté a crû devoir
GALAN T.
55
punir les Génois , je vous aurois
épargné la peine de les demander.
Monfieur le Chevalier de
Lhéry a commencé à donner des
marques de bravoure dés ſa plus
grande jeuneſſe. Il alla faire fes
Caravanes à Malte à l'âge de
quatorze ans , & fit enſuite trois
Voyages en Candie pendant le
Siége. Au dernier de ces Voyages
, Monfieur le Duc de Beaufort
l'avoit deſtiné avec Monfieur
le Chevalier d'Aviſſe ſon Frere,
pour eſtre auprés de ſa Perſonne
le jour de la grande Sortie qui
fut faite fur les Turcs ; mais ils
furenttous deux bleſſez la veille
de cette Sortie, Monfieur le Chevalier
de Lhéry d'un coup de
Grenade à la cuiffe , dont il fut
un an à guérir. On le fit Enſeigne
au retour de ce Voyage , & 、
Lieutenant en Janvier 1672 .
C4
36 MERCURE
Eſtant embarqué avec Monfieur
de Gabaret ſon Capitaine , &
ayant abordé un Vaiſſeau Hollandois
, il quitta ſa Baterie , &
ſauta dedans le premier , ſuivy
ſeulementde cinq Perſonnes. Il
deſarma le Capitaine,tua le Lieutenant
, & fit ſeize Priſonniers ,
qu'on amena dans le Bord de M
de Gabaret. Une ſi belle action
luy fit mériter une Commiſſion
de Capitaine , que le Roy luy
envoya fur le champ. Enſuite it
alla en Sicile, où il demeura trois
ans ſans deſarmer, & où il fit de
fi belles actions dans toutes les
Batailles Navales qu'on donna
aux Hollandois, qu'elles obligérent
l'Amiral Ruyther de faire
ſon éloge, & de luy envoyer demander
ſon amitié . Eſtant à Meffine,
il alla ſeul avec Monfieurde
Tourville, juſque dans le Portde
GALANT. 57
1
Rhége , où il brûla plus de ſoixante
Maiſons , & quantité de
Bâtimens, puis revint au Port de
Meſſine lors qu'on le croyoit
perdu. Dans ce temps , le Roy
luy donna une Penſion de 1500.
- livres. Il ſe ſignala encore à Palerme
, conduiſant le premier
- Vaiſſeau de l'Avantgarde , qui
alla y mettre le feu . En 1680. le
Roy le choifit pour équiper le
Vaiſſeau nommé l'Entreprenant,
que Sa Majesté voulut voir à
Dunkerque, & où Elle témoigna
eſtre tres - contente de ſes ſoins ,
& luy donna de grandes marques
d'eſtime & de distinction . En
allant de Dunkerque à Toulon,
il rencontra deux Vaiſſeaux Portugais
, l'un Amiral , & l'autre
Contramiral. Il leur demanda le
Salut , qu'ils refuſérent , parce
e qu'ils avoient le Pavillon,& qu'il
CS
e
58 MERCURE
n'en avoit point. Son Vaiſſeau
n'eſtoit monté que de so . Piéces
de Canon,& ne pouvoit ſe ſervir
que de ſa Baterie baſſe, à cauſe de
quantité de Canons qu'il avoit
embarquez pour porter en Rouffillon.
Cette grande inégalité ne
l'empêcha pas de les attaquer,&
ce fut ſi vivement, qu'en quatre
heures de combat il les contraignit
de venir à fon Bord , luy demander
de quelle maniere il ſouhaitoit
eſtre ſalüé. Il répondit
qu'il vouloit que ce fut avec
treize coups de Canon ; & qu'ayant
l'honneur de commander
un des Vaiſſeaux du plus grand
Roy du Monde , c'eſtoit aſſez
pour eux , qu'il y répondiſt de
cinq volées ; ce qui fut fait . Ses
Habits & fon Chapeau furent
percez de pluſieurs coups , & il
fut bleſſé legérement à la cuiſſe.
GALANT.
59
{
En 1681. il ſe trouva à l'Expédition
de Chio , où il ſe diftingua
à fon ordinaire , & effuya le plus
grand feu de toute la Fortereffe.
La meſme année, le Roy luy donna
une glorieuſe marque de la
ſatisfaction qu'il avoit de ſes ſervices
, en l'honorant de la Cornette
de Chef d'Eſcadre. En la
meſme année il alla à Alger , où
il s'aquita ſi dignement de fon
Employ de Genéral , & ſe porta
avec tantde chaleur à toutes les
Occaſions , qu'à ſon retour le
Roy luy ordonna de ſe ménager
davantage , & de ne plus tant
s'expoſer. En 1682. il fut commandé
pour croifer la Mer ; &
ayant fait rencontre d'une Caravelle
Turque, montée de vingtfix
Pieces de Canon , il l'attaqua ,
quoy qu'il fuſt ſeul ; & aprés
que le Capitaine ſe fut défendu
C6
60 MERCURE
vigoureuſement pendant deux
heures , il le contraignit de ſe
rendre, prit ſon Bâtiment,& tout
l'Equipage fut fait priſonnier,&
embarque dans ſon Bord. La
mefme année , étant encore feul
de fon Efcadre, il contraignit un
Vaiſſeau Génois de ſouffrir la
Viſite , ce que perſonne n'avoit
jamais fait, & il s'y conduifit non
ſeulement en brave Homme ,
mais en Homme de teſte & de
conduite. En 1683. au retour
d'Alger , ayant rencontré deux
grands Vaiſſeaux Corſaires , par
un gros temps & une tempeſte
terrible, il les attaqua , quoy qu'il
fuft encore ſeul , leur donna la
chaſſe pendant deux jours , en
démâta un , & mit l'autre hors de
Combat. Enfin le 29. May 1684.
ayant eſté commandé avec mille
Hommes , pour la Deſcente qui
GALANT. 61
ſe fit à Genes , il y fut tué d'un
coup de Mouſquet , à l'âge de
- 36. ans. Il n'y a perſonne qui
-n'ait regreté ſa perte , un ſi brave
Homme méritant de vivre plus
long temps pour le ſervice de
■ ſon Prince.
. Il a toûjours fait paroiſtre une
grande piete , & l'on peut dire
que la crainte qu'il avoit de Dieu,
alloit encore plus loin que ſon
intrépidité dans les périls , quoy
☐ qu'elle ait fort peu d'exemples .
Il a eu auſſi une charité & une
tendreſſe particuliere pour les
= Pauvres , qu'il a foulagez en toutes
rencontres. En l'année 1679
il épouſa Mademoiselle de Princé
, Fille de Monfieur Iofeph
Marlot , Seigneur de Princé ,
Grand- Maistre des Eeaux & Foreſts
de Champagne, & de Dame
Marie Grillet , dont le Pere for
62 MERCURE
toit d'une des plus anciennes Familles
de l'Anjou , & la Mere ,
de la meſme Maiſon que Meffieurs
Duneſſon & d'Aleſſeau .
Son Mariage n'a eſté ſçû que des
deux Familles , tant qu'ila veſco,
Madame de Lhéry ſa Femme l'ayant
ſouhaité ainſi , pour eſtre en
état de le maintenir dans le fervice
ſuivant ſa qualité , & pour
luy donner moyen de ſoûtenir
plus facilement les grandesdépenſes
qu'il y faiſoit. Elle a eſté
reçûës du Roy avec toutes les
marques de bonté & de diſtinction
qu'elle pouvoit eſperer.
Quoy qu'elle n'ait point d'Enfans
, Sa Majeſté n'a pas laiſſé
de luy donner une Penſion de
deux mille livres .
Mr le Chevalier de Lhéry étoit
de la Maiſon de Cauchon de la-
Province de Champagne , qui
GALANT. 63
porte pour Armes , de gueulles au
Grifon d'or. Son Ayeul paternel ,
Meſſire Jerôme de Cauchon ,
Seigneur de Verſenay , d'Aviſſe,
de Thierneuf, Eſtrée au Pont ,
& autres Lieux , Capitaine de
Cavalerie , Gouverneur de Château-
Portien pour le ſervice de
Sa Majesté , s'eſtoit allié avec
Anne de Proiſy , Dame de Neuville
, Fille de François de Proiſy,
Baron de la Bove , Chevailer de
l'Ordre du Roy , & Grand-Bailly
de Vermandois.Thomas de Cauchon
, Comte de Lhéry , Pere du
Chevalier dont je vous parle ,
avoit pris alliance avec Jeanne-
Marie de Vergueur , Dame de
Courtagnon . Elle estoit Fille de
Marguerite le Danois , Petite-
Fille de Charles le Danois , Marquis
de Geoffreville , Gouverneur
de Rocroy. Son Fils , Fran-
1
64 MERCURE
د
çois le Danois, Marquis de Geoffreville
, luy fucceda au Gouvernement
, & foûtint avec gloire le
Siege contre les Eſpagnols. Les
Comtes de S. Souplet, dontl'un a
eſté Chevalier de l'Ordre , &
Grand - Bailly de Vermandois
deſcendent de la Maiſon de Vergeur,&
la feuë Comteſſe de Bouflers
, Soeur de Madame la Com .
teſſe de Lhery , aujourd'huy
Doüairiere , estoit Mere de Mr le
Marquis de Bouflers, General des
Dragons de France , & LieutenantGeneral
des Armées du Roy.
Charles de Cauchon , Baron
de Thierneuf , Oncle paternel
de Monfieur le Chevalier de
Lhéry,eſtoit Maréchal des Camps
& Armées de Sa Majeſté , meſtre
-de Camp d'un Regimentde Cavalerie
, & Commandant pour le
Roy en ſa Ville & Fauxbourgs
GALANT. 65
de Rheims. François de Cauchon
, Seigneur d'Aviſſe , Cadet
du Baron de Tierneuf , fut tuéà
Rocroy , commandant la Compagnie
des Gardes de Monfieur
le Prince. Jean de Cauchon ,
Seigneur de Sillery , & Vicomte
de Puiſieux , Petit-Fils de Jacques
de Cauchon , Seigneur de Verſenay
, & Vicomte de Louvois ,
ne laiſſa de marie le Picard ſa
Femme , Fille de Jean le Picard
- Seigneur de Villeron , & de lacquete
de Champanges , Dame
d'Attilly, que Marguerite de Cau-
- chon , Femme d'Emard de menneville
, & depuis de Jacques
de mendoze , Premier maiſtred'Hoſtel
du Roy François I. &
Chevalier de ſon Ordre. Marie
de Cauchon , Dame & Marquiſe
de Sillery & de Puiſieux , porta
ces Terres le 13. Ianvier 1544 .
66 MERCURE
1
à Pierre Brulart ſon Mary , Seigneur
de Berny , Préſident des
Enqueſtes au Parlement de Paris,
puis Conſeiller d'Etat , & eut
pour Fils Nicolas Brulart de Sillery
, Chancelier de France. En
1428. Pierre de Cauchon , Doteur
en Theologie , Vidame de
Rheims , fut Maiſtre des Requêtes
, & en ſuite Eveſque de Beauvais&
de Liſieux. Iean de Cauchon
, Seigneur du Godart & de
Sevigny , fut Confeiller & Maitre
- d'Hoſtel ordinaire du Roy
Charles VII. en 1430 .
Cette Maiſon , outre ſon ancienneté
, a de grandes alliances ;
celle de Rohais & de Salligny ,
par lean de Cauchon , qui épousa
leanne de Rohais de Salligny, celde
Boſſu , par Thierry de Cauchon
, Seigneur de Maupas-du-
Tour , Commandant dans la Ville
GALANT. 67
& Fauxbourgs de Rheims , qui
fut marié avec Adrienne le Boffu ,
Fille de Lancelot le Boſſu , Ma-
- réchal heréditaire du Laonnois ;
celle de Mouſſy , par Anne de
Cauchon , Femme de René de
- Mouſſy , Seigneur de Puisboüil
lar , Gouverneur de Metz; celle
de Durfort , par Barbe de Cauchon
, Femme de Symphorien de
Durfort , Seigneur de Duras ; &
celle deGondy,par Charles Cau?
chon , Baron du Tour , Gouverneur
de la Perſonne de Charles
III . Duc de Lorraine , Chef de
ſes Conſeils , Sur Intendant de
Sa. Majesté , Premier Capitaine-
Lieutenant de la Compagnie des
Gendarmes , depuis Ambaſſadeur
pour le Roy en Angleterre,
allié avec Anne , Fille de Jerôme
de Gondy , Chevalier d'Honneur
de la Reyne Marie de Médicis.
68 MERCURE
د
Monfieur le Marquis de la Riviere
a eſté auſſi tué devant Génes
, à la deſcente d'Aréne , vendant
chérement ſa vie l'Epée à
la main à l'âge de vingt- deux à
vingt- trois ans. Il eſtoit Fils de
Monfieur Comte de la Riviere ,
Gouverneur & Bailly d'Auxerre,
de la grande Maiſon de la Riviere
, dont il y a eu deux Grands
Chambellans & entr'autres ,
Bureau de la Riviere , qui eut
cette qualité ſous les Roys Charles
V. & Charles V I. Il fut Exé .
cuteur teſtamentaire de ce der
nier Roy , & enterré à ſes pieds
à S. Denys par l'ordre des Princes
, comme on le voit par ſon
Epitaphe. Il y a eu un Cardinal
de cette Maiſon enterré aux Celeſtins
de Paris. Elle eſt alliée à
celles de Chaſtillon , Dammartin
, la Trémoüille , d'Aunel ,
GALANT. 69
d'Inteville - Seignelay , finie en
celle de la Riviere , Chanlemy ,
- Sainte- More , Chaſon , la Perriere
, Damas , Pontalié , Baraucour
, Pourcian , Toute- ville , la
( Baume , Maurever , Choiſeüil ,
= Luſignan , S. Gelais , Remigny ,
Chaſtelus, Curton , Chabannes,
la Roüere , & c. Le jeune Marquis
tué devant Génes , a eſté
Page de la Grande Ecurie , apres
quoy il a ſervy huit Campagnes
tant ſur terre que ſur mer. En
ſortant de Page , il fut Cornete
- de Monfieur le Comte de la Riviere
ſon Frere , dont la Compagnie
ayant eſté réformée lors
qu'on fit la Paix , ſon courage &
ſon inclination luy firent chercher
employ à la marine , où par
iſon mérite il eſtoit parvenu en
peu de temps à la qualité d'Enſeigne.
La mere de monfiçur le
2
70 MERCURE
Comte de la Riviere ſon Pere ,
eſtoit de la maiſon de Spifame ,
l'une des meilleures d'Italie , à laquelle
appartenoit la Seigneurie
de menthon pres Génes. Elle s'eſt
établie en France en 1325. &
deſcendoit de Meſſire Lanfranc
de Spinola de Génes , maiſtred'Hoſtel
de François I. Fils du
Prince Ambroiſe Spinola , Duc
de San Sevrin , Marquis de Seſte
&de Venaûre , Chevalier de la
Toiſon d'or , Gouverneur pour
Sa majeſté Catholique de tous les
Païs , & en general de ſes Armées
; & de Dame Jacquelinede
Cigalle , de la Maiſon des Comtes
de Cigalle en Sicile , Soeurdu
Baſſa Cigalle, Admiral des mers,
&Genéral des Armées du Grand
Seigneur Achmet , dont il épouſa
la Soeur. Cet Ambroiſe Spinola,
& Jacqueline Cigalle , eſtoient
GALANT. 71
Ayeul & Ayeule de Monfieur
Spifame , Seigneur des Granges ,
laquelle maiſon a eſté depuis alliée
en France à celles d'Allegrain
, de marle , Chancelier de
France , de merouflet , de Roſé ,
- de Podolin , de Col , des Dormans
Chancelier de France , &
de Suatine. Les Armes de la Riviere
ſont en Champ de fable , à
la Bande d'argent.
Si vous avez eſté contente
depuis quelques mois de tous les
Airs nouveaux que je vous ay
envoyez , vous ne le ſerez pas
moins de celuy-cy , puis qu'il eſt
de la compoſition d'un des plus
grands, Maiſtres que nous ayons
en Muſique.
72 MERCURE
AIR NOUVEAU.
Ne jeune & tendre Beauté
A captivé ma liberté.
Contreſes doux regards je n'ay pû
me défendre.
Mais hélas !ſi ſesyeuxsçavent déja
charmer ,
Son coeur ne sçait encor ce que c'eſt
que d'aimer.
Heureuxfi quelque jour le mien luy
peut apprendre. :
Les Nouvelles publiques vous
ont appris , que le Chevalier
Thomas Armstrong a eſté exécuté
en Angleterre , pour avoir
eu part à la conſpiration qui a
fait tant de bruit depuis quelque
temps . Il avoit eſté Amy de
feu Cromvvel , auquel il avoit
promis la teſte du Roy. Le Roy
le
GALANT .
73
.
le ſçavoit , & non ſeulement il
Vnejber te contre ses
douxrelas si sesyeux sca
uentdeest que d'aimer heu
X
1-97
US
jer reuche
fer
ja
LYON
78*185
*
Nevvgate ; & fur ce qu'il avoit
eſte deja condamné par
contumace
, il fut amene quatre
jours
Cour du Banc du
Roy
aprés à la
Juillet 1684.
D
د
72 MERCURE
AID MOLVE ATT
fait tant de bruit depuis quelque
temps. Il avoit eſté Amy de
feu Cromvvel , auquel il avoit
promis la teſte du Roy. Le Roy
le
GALANT.
73
1
le ſçavoit , & non ſeulement il
luy avoit dit qu'il le ſçavoit, mais
il luy avoit pardonné cet énorme
crime ; & pour l'obliger à
rentrer dans ſon devoir , il l'avoit
comblé de Biens . Une Bonté ſi
peu ordinaire n'avoit point touché
ſon coeur. Il étoit entré dans
les deſſeins des derniers Conſpirateurs
; & voyant l'Entrepriſe
découverte,il avoit crû en fuyant
pouvoir éviter la punition qu'il
méritoit . On le fit chercher ; &
fur l'avis qu'on reçût qu'il s'étoit
retiré en Hollande , on prit des
meſures pour le découvrir. Il fut
enfin arreſté à Leyde , & mené
à Londres le 20.du dernier mois .
On le conduifit à la Priſon de
Nevvgate ; & fur ce qu'il avoit
eſté déja condamné par contumace
, il fut amené quatre jours
aprés à la Cour du Banc du Roy,
Juillet 1684.
D
74
MERCURE
où l'on écouta ce qu'il voulut
dire pour ſa défenſe ; mais il ne
pût ſe juſtifier, & la Cour le condamna
à ſoufrir la peine du crime
de haute trahifon. Un des
jours ſuivans, il fut encore amené
devant le meſme Tribunal , &
prétendit que la peine encouruë
par la contumace ne devoit point
avoir lieu à ſon égard. Pour cela ,
il demanda qu'on fiſt la lecture
d'un Acte de la fixiéme année
du Roy Edoüard VI. Cet Acte
portant que les Criminels auroient
le terme d'un an , pour ſe
rendre entre les mains de la Juſtice
, il repréſenta qu'il pouvoit
bien eſperer qu'on ne luy refuſeroit
pas la liberté de ſe défendre
, ſelon la forme que les Loix
avoient preſcrite , puis que ce
terme n'étoit pas encore expiré.
Aprés qu'on eut lû l'Acte dont il
GALANT.
75
croyoit tirer avantage , Mylord
Chefde Juſtice luy dit , que ne
s'étant pas rendu volontairement
priſonnier , il n'avoit aucun ſujet
de prétendre que l'on puſt interpreter
la Loy favorablement pour
luy. Ainſi on luy prononça ſa
Sentence , & il fut reconduit à la
Priſon de Gatheouſe. Le 30 .
dernier jour du mois ,on le traîna
fur une claye à Tiburne , qui eſt
le lieu ordinaire où les Criminels
ſont exécutez . Lors qu'il y fut
arrivé , il mit entre les mains des
Scherifs un Ecrit , qu'il déclara
contenirtout ce qu'il avoit à dire
pour ſa derniere dépoſition. II
fut enſuite pendu, & mis en quatre
quartiers aprés qu'on luy eut
arraché le coeur. On a expoſe ſa
teſte en ſpectacle au deſſus de la
grande Salle de VVeſtminster ,
auprés de celles d'Olivier Crom-
D 2
76 MRECURE
vvel , d'Ireton , & de Bradshau ;
&l'un des quartiers de ſon Corps
a eſté envoyé à Stafford. Les
Bourgeois de cette Ville- là, dont
il avoit eſté deputé au dernier
Parlement , l'avoient demandé.
On dit que par l'examen qui a
eſté fait de ſes Papiers , on a eu
des preuves convaincantes du
deſſein des conjurez contre la
Perſonne du Roy,& contre celle
de Monfieur le Duc d'York ; &
qu'on a appris par les lieux de
leurs Aſſemblées , les noms ſuppoſez
dont ils ſe ſervoient , & les
pratiques ſecretes qu'ils avoient
dedans & hors le Royaume, avec
des Perſonnes qu'ils croyoient
pouvoir contribuer à faire réüffir
leur déteſtable deſſein .
Je quitte cette matiere , pour
paſſer à un Article qui eſt fort à
l'avantage de voſtre beau Sexe.
GALANT.. 77
La ſçavante Mademoiselle le Févre
, ayant joint à la Traduction
qu'elle a faite des Oeuvres d'Anacreon
, celle des deux ſeules
Piéces qui font venues juſqu'à
nous de la fameuſe Sapho , une
Fille de qualité de Guyenne ,
âgée ſeulement de dix- huit ans,
s'eſt divertie à les mettre en Vers
fur cette Traduction . La maniere
dont elle écrit eſt ſi pure & fi
aiſée , qu'on ne doit pas s'étonner
de l'empreſſement qu'on a
de voir tout ce qui part d'elle.
Le nom de Sapho , qui a paſſé
pour une dixiéme Muſe, eſt connu
de tout le monde , mais peu
de Perſonnes ont lû ce qui eſt
reſté de ſes Ouvrages, & je croy,
Madame, que vous le lirez avec
plaiſir dans les Vers qui ſuivent.
D 3
78 MERCURE
HYMNE DE SAPHO
A VENUS.
S
Ouveraine Déeffe , immortelle
Vénus ,
Toyde qui les Autels font par tout
fi connus ;
Fille de Jupiter, qui trouves tant de
charmes
A decevoir l'espoir des credules
Amans,
N'accable point mon coeur de peines
&d'alarmes .
Soulage aujourd'huy mes tourmens,
Et daigne te montrer à mes voeux
attentive,
Comme tu fis jadis en ce fortunéjour,
Où je te vis quiter le Céleste Séjour,
Pourdefcendre sur cette Rive,
Je m'en souviens encor. Des Paffereaux
legers
GALANT.
79
- Te tiroient dans un Char par le mi
lieu des airs.
Ils reprirent leur vol,dés qu'ils t'eu
rent menée.
-Alors en ſoûriant tu daignas m'aborder
;
Et pour rendre le calme à mon ame
étonnée,
Tu voulus bien me demander
Pourquoy je t'invoquois ,& d'où partoient
mes peines.
Tu t'informas auſſi des deſirs de mon
coeur,
Et quel étoit celuy qu'avecque tant
d'ardeur
Je voulois mettre dans mes chaî
[nes.
Quel est donc me dis tu, Supho,quel
est celuy
Qui regarde tes feux comme indignes
de luy ?
Ah ! s'il fuit maintenant ton aimable
préſence,
D 4
80 MERCURE
Un jour qui n'est pas loin il la recherchera
;
S'il refuſe tes dons , l'heureux moment
s'avance,
Où luy mesme t'en offrira,
Et bien toſt à tes loix jeſoumettray
Son ame.
Viens donc encor,Déeffe, écouter mes
Soupirs ;
Termine mes douleurs ,accomplis mes
defirs ,
Et daigne proteger maflame.
ODE DE SAPHO
A SON AMIE .
Heureux qui prés de vous
respire,
Et remarque à toute heure avec
combien d'appas
Vous sçavez & parler & rive ;
Le plaisir qu'il goûte icy bas
Aux Immortels pourroit fuffire.
GALANT.. 81
C'est par ce ris &ce parler,
Que mon coeurſe laiſſe troubler ;
Car dés que je vous vois , je cherche
en vain l'usage
Et de mes pas, &de ma voix ;
Un feu vil & fubtil me réduit aux
abois ;
Je ſens couvrir mes yeux par un
épais nuage.
Je n'entens rien distinctement ;
JeSuë,je pâlis, je friſſonne, je treble,
Ien'ay ny pouls , ny mouvemens ;
Et dans ce defordre il me semble
Que je n'ay plús à vivre qu'un
moment.
Je vous ay déja parlé du mérite
de Madame d'Armançay,qui
étant ſouvent auprés de Mademoiſelle
, aujourd'huy Madame
la Ducheſſe Royale , luy envoya
Dis
82 MERCURE
pour Etrennes en 1683. un petit
Amour, qui d'une main luy préſentoit
une Bague d'or où étoit
une Foy ; & de l'autre , des Vers
qui marquoient à cette jeune
Princeſſe , qu'un grand Prince
charmé de få renommée , l'avoit
envoyé. Il eſtoit aiſé de connoître
par ces Vers , que l'Amour
vouloit parler de Monfieur le
Duc de Savoye. Le Mariage de
ces deux illuftres Perſonnes s'étant
accomply , Madame la Ducheſſe
Royale reçût cette Lettre
de Madame d'Armançay , lors
qu'elle paſſa à Lyon, pour ſe rendre
à Chambéry.
:
GALAN T. 83
A MADAME
LA
DUCHESSE ROYALE
MADAME,
Depuis que vostre Alteffe Royale
est partie , j'ay tous les jours esté
preßée du defir de me donner l'honneur
de luy écrire ,&jy ay résisté,
ne croyant pas que la ſimple envie
de l'aſſurer de mes tres - humbles
respects , & de la douleur que me
cauſe ſon éloignement , fuſt un ſujet
qui feul me dust permettre de
prendre la liberté de l'importuner.
Mais enfin, Madame, une avantu
re qui m'est arrivée , me fait hazarder
, dans la pensée que le recit
D 6
84 MERCURE
n'en fera pas defagreable à V.A.R.
Ellesçaura donc , Madame , qu'il y
a quelques jours que j'allay à S.Clou
pour rendre mes reſpects à Monfieur
&à Madame , mais par malheur
ils estoient allez ce jour-là à Ver-
Sailles ; ce qui me fit prendre le
party d'aller me promener dans les
Iardins , où meſouvenant que j'avois
oüy parler à V. A. R. tendrement
& tristement , de l'adieu
qu'elle estoit fur le point de faire à
S.Clou , j'avoue que je portay envie
à ces charmantes Fontaines & à ces
belles Allées , qui auront peut estre
plus de part que moy dans l'honneur
deſon ſouvenir ; & comme je révois
ainſi avec affez de mélancholie
, m'enfonçant dans les endroits
les plusfolitaires, j'apperçûs au travers
de quelques Arbres , une Per-
Sonne qui me parut telle , que je
penſay d'abord la prendre pour l'ai
GALAN T. 85
mable Princeſſe , dont mon imagi.
nation estoit toute remplie.
Elle avoit voſtre port , voſtre taille
admirable,
L'éclat de voſtre teint , vos yeux
brillans & doux,
Comme vous dans ſon air un charme
inexplicable ;
Mais je ſçavois trop bien que ce
n'étoit pas vous.
Je penſay donc , Madame , que c'était
la Ducheffe Flore , & voyant
en mesme temps pluſieurs belles &
jeunes Perſonnes qui m'étoient inconnuës
, je m'imaginay encore que
C'étoient les Divinitez qui habitent
ce beau Sejour ; & en effet , je ne
me trompois pas. Elles avoient l'air
triste & negligé, & demeurant retirées
dans les endroitsfombres, elles
ne ſembloient pas fort disposées à
- faire un grand accueil à la Déeffe.
Aufſi leur en fit - elle d'abord des
86 MERCURE
reproches par ces paroles .
Nymphes , vous paroiſſez triſtes &
defolées ;
De vos Antres obfcurs j'ay peine à
vous tirer.
Eſt- ce que le Printemps par ſes belles
journées ,
Contre un fàcheux Hyver ne peut
vous raffurer ?
Une des Nymphes prenant auſſi toft
la parole pour toutes ſes Compagnis,
répondit en ſoûpirant ;
Helas ! c'eſt le Printemps qui fait
couler nos larmes ,
Et' le barbare Hyver nous caufa
moins d'alarmes .
Nous aurions préferé ſes cruelles
rigueurs
A la belle Saiſon qui fait naître les
Fleurs .
Elle nous a ravy l'admirable Princeffe
Qui faisoit de ces Lieux la joye &
fornement.
GALANT. 87
Et comment voulez - vous y revoir
P'allégreffe,
Quand nous venons de perdre un
Objet fi charmant ?
Je fus ravie , Madame, d'entendre
parlerfi fort felon mes sentimens,
& je mourois d'envie d'aller me
joindre à ces aimables Affligées ,
pour me plaindre avec elles de ce
que le Printemps n'a pas laißé encore
quelques mois la neige dans
les Montagnes , lors que j'entendis
Flore prendre par ces mots le party
de cette belle Saiſon .
LePrintemps ne doit point encourir
voſtre haine,
Nymphes, ce n'eſt pas luy qui cauſe
voſtre peine,
Rien ne peut des Saiſons interrompre
le cours ;
Mais quand il n'auroit pas ramené
les beaux jours,
Un Amant plein d'ardeur attend
voſtre Princeffe,
:
88 MERCURE
Son coeur eſt enflâmé pour ſes divins
appas,
Et ſes brûlans ſoûpirs volant icy
fans ceffe,
Auroient fondu la neige , & chaffé
les frimats ;
Mais ſi vous aimez bien vôtre illuſtre
Maîtreſſe,
Dans ces Lieux enchantez , chers à
ſon ſouvenir ,
Croyez -moy,banniſſant cette noire
trifteffe,
Celébrons le bonheur dont elle va
joüir.
Son Epoux eſt plus beau que le
Dieu de Cythere,
Et ce Prince charmant ne penſe qu'à
luy plaire.
En vain l'on a voulu porter ailleurs
ſes voeux,
Elle ſeule devoit allumer ces beaux
feux.
Leurs Etoiles au Ciel, l'une à l'autre
affortie,
Dans leur ame ont formé la tendre
ſimpathie,
Qui ſçait en un moment produire
pour toûjours
GALANT. 89
L'heureux charme qui fait d'éternelles
amours .
D'un Etat floriſſant elle ſera la
Reyne,
Et ſur le coeur du Prince unique
Souveraine ;
Les Graces & les Jeux vont eſtre de
fa Cour,
Et tous les Dieux enfin d'accord
avec l'Amour,
Attachent pour jamais le bonheur
& la joye
Au noeud qui vient d'unir la France
& la Savoye .
Dans ce moment- là, Madame, tous
les Echos de S. Clou formant une
espece de Choeur,repéterent plusieurs
fois ces dernieres paroles ; & dans
ce mesme temps je vis arriver une
Troupe d'Amours, parmy lesquels je
crûs en reconnoître un que j'ay veu
auprés de V.A.R. qui fe diſoit Envoyé
de Monfieur le Duc de Savoye,
& je n'en doutay plus quand j'entendis
qu'il diſoit ;
१०
MERCURE
C'eſt moy qui le premier luy vins
offrir ſa foy ;
Et le Ciel beniſſant mon glorieux
employ,
Du beau Sang de LOUIS promet
à la Savoye
Des Héros qui feront & ſa gloire,
&la joye.
A ces mots, Madame , je croy que
les Echos meſme de Versailles , &
des Lieux encore plus éloignez , ſe
joignirent à ceux de S. Clou , tant
j'entendis de bruit & de voix , qui
les repétoient à l'envy les unes des
autres ; mais aussi_toft je perdis de
venë la Déeſſe , les Nymphes & les
Amours. F'entendis qu'on diſoit que
les derniers prenoient le chemin de
Chambéry , & je crois que le reſte
de la Troupe alla faire une Feste à
vostre honneur, dont il n'étoit peutestre
pas permis à une Mortelle
comme moy d'estre le témoin. Ce
GALANT.
91
pendant , Madame , je me trouvay
dans le coeur une impreſſion de joye
que je n'avois pas reſſentie depuis le
depart de V.A.R. & je penſay que
c'estoit un crime de s'affliger parmy
tant de bonheurs , que le Ciel luy
promet. Ie m'en revins donc pleine
d'impatience de les publier , & ra
vie , Madame , d'avoir trouvé une
occaſion ſifavorable d'aſſurer V.A.
R. qu'elle n'a laißé aucune Perſonne
en France qui luy ſoit plus dévovée
que moy, ny qui ſoit avec un
plus respectueux attachement pour
toute sa vie , Madame , de V.A.R.
La tres- humble , & c .
AParis le 25. Avril 1684 .
Il n'eſt pas fort étonnant qu'on
renonce au Monde,& qu'on préfere
à ſes divers embarras l'heureuſe
tranquilité dont ont joüit
dans le Cloiſtre ; mais il eſt aſſez
92 MERCURE
nouveau , que cinq jeunes Filles
prennent le Voile en un meſme
jour dans le meſme Monastere.
C'eſt ce qui est arrivé depuis un
mois à l'Abaye des Ayes , Ordre
de Citeaux , dans la Vallée de
Gréſivaudan , à deux lieuës de
Grenoble. Cette Abbaye a eſté
fondée l'an 1160. par Marguerite
de Bourgogne , Fille d'Etienne,
Comte de Bourgogne,& d'Agnés
de Zeringhen , & Femme
de Guigues VIII. Dauphin de
Viennois. L'une de ces cinq jeunes
Perſonnes qui viennent d'y
prendre l'Habit , eſt de l'ancienne
Maiſon de Montaynard , qui
comte entre ſes Alliances celle
des Comtes de Die , Forcalquier,
& de Provence , & des Marquis
de Montferrat. Des quatre autres
, il y a deux Soeurs , qui font
Filles de Me du Perron , Maître
GALANT.
93
e
des Comptes. Les deux autres
font auffi Soeurs , & Filles d'un
Gentilhomme, appellé Monfieur
Vachon. Jamais on ne vit tant
* de réſiſtance & tant d'oppofition
, que les Parens en ont apporté
à la vocation de ces quatre
Couſines germaines, qui ſont
Filles des deux Soeurs , & Niéces
de Monfieur Eyraut de S.Marcel ,
Conſeiller au Parlement deGrenoble
; mais on ne vit jamais de
Filles ſi bien appellées. Quelques
avantages qu'elles fufſfent
- aſſurées de trouver au Monde,
ayant du bien,de l'eſprit , & étant
bien faites, elles n'ont pû réſiſter
aux mouvemens de la Grace,qui
a prévalu à tout. Ainfi elles ſont
forties de la Maiſon de leurs Peres
, ſans en avertir perſonne ,&
ſe ſont jettées dans ce Monaſtere
, où elles ont perſeveré deux
94
MERCURE
1
ans à prier toûjours qu'on leur
permiſt de prendre l'Habit . Madame
l'Abbeffe , qui eſt de la
Maiſon de Girard- S.Paul, célebre
par pluſieurs Hommes illuftres
qu'elle a produits , n'a pas peu
contribué à une ſi ſainte acquifition
. Elle a beaucoup d'eſprit , &
une ſage & judicieuſe conduite,
accompagnée d'une veritable &
ſolide pieré.
Il s'eſt fait un renouvellement
de Nopces , qui mérite bien d'avoir
place icy. Monfieur le Bret,
celébre dans le Négoce , ſe voyant
dans la cinquantiéme année
de ſon Mariage , ſe crût obligé
de régaler toute ſa Famille , & il
la fit aſſembler, tant en ſon nom,
qu'en celuy de Madame le Bret
ſa Femme , pour une reſte qu'il
commença par des Actions de
graces à Dieu. Il eſt quelques
GALANT.
95
Mariez de cinquante ans , quoy
que peut- eſtre le nombre en ſoit
fort petit ; mais il eſt rare de ſe
trouver comme luy Pere de cinquante,
tant Enfans , que Petitsenfans.
Le Billet par lequel il les
invita de ſe rendre au lieu choiſy
pour la Feſte , eſtoit conçu en
ces termes.
Vous estes priez de la part de
Monsieur le Bret le Pere , & de
Madamefon Epouse , de leurfaire
l'honneur d'aſſiſter à la Cerémonie
d'une haute Messe qu'ils feront celébrer
Dimanche prochain 25. jour
de Iuin 1684. à onze heures préciſes
du matin , dans l'Eglife &
Paroiffe de Courbevoye, pres le Pont
de Neuilly , en action de graces de
la cinquantiéme année de leur Mariage
; & à l'issuë , au Diné en la
Maison de Monfieur le Couteux le
jeune , au mesme Lieu de Courbe
voye.
96 MERCURE
On chanta d'abord le Veni
Creatoren muſique , & enſuite
l'aîné de trois Fils , qui ſont tous
trois Religieux , celebra la meſſe .
Les deux autres luy ſervirent de
Diacre & de Sous- Diacre. Cette
Meſſe fut ſuivie du Te Deum auſſi
en muſique , apres quoy on remena
les Mariez avec les Violons.
Leurs Petits enfans les obligérent
de conſentir à cette marque
de réjoüiſſance. Leurs trois
Filles ont eſté mariées aux trois
Freres Meſſieurs le Couteux, Banquiers.
Le Dîné fut fort ſplendide.
On ſe divertit l'apres-dinée,
& avant qu'on revinſt à Paris ,
on fervit une Colation tres- pro .
pre.C'eſtoit un Anbigu en viande
&en fruit. On y ajoûta cinquante
Corbeilles , qui furent diſtribuées
aux cinquante Conviez.
Ainſi ce fut une Feſte veritablement
GALANT.
97
ment galante. Voicy un Sonner,
qu'un des Fils , quieft Chanoine
Régulier de Sainte Geneviève ,
préſenta aux mariez , fur ce Renouvellement
de mariage.
EPITALAME.
Ere heureux , Merefortunée ,
Des Rachels & des Abrabams ,
Par vostre nombreuſe lignée.
Feste cette belle journée ,
Qui vousfait voir tous vos Enfás
Raſſemblez , apres cinquante ans
De voſtre honorable Hymenée.
L'union des Enfans de Iob ,
Le bonheur de ceux de Iacob ,
Se font avec plaisir admirer dans les
vostres.
Mais ce qui pafſſe tous les biens
Iuillet 1684. E
98
MERCURE
Des Patriarches anciens ,
C'eſt d'y voir l'Evangile & l'esprit
des Apoftres.
Il ne faudroit pas un ſi grand
nombre d'années pour ſe voir un
pareil nombre d'Enfans , ſi ce qui
eſt arrivé depuis peu de jours à
un Particulier , Bourgeois de Paris
, luy arrivoit fort ſouvent. Sa
Femme eſtant preſte d'acoucher,
il croyoit n'avoir beſoin que d'une
Nourrice , parce qu'il ne s'attendoitqu'à
un Enfant . Cependant
elle en mit deux au monde , &
pour augmentation de lignée ,
une heure apres qu'elle eut accouché
, on luy en apporta deux
autres , qui estoient le fruit d'une
amour ſecrette. Ainſi il s'eſt vû
en un ſeul jour Pere de quatre
Enfans , qui marquent tous quatre
avoir grande envie de vivre.
GALANT.
99
S'il continuë , il n'y aura point
de Famille plus nombreuſe que
la ſienne .
La ſéchereſſe a eſté ſi grande
depuis fort long- temps , qu'elle
a obligé Monfieur le Bailly &
Maire de Vendoſme , de prier les
Peres Benédictins de porter la
Sainte Larme dans une Procefſion
genérale qui ſe fit ſur la fin
du dernier mois. Il s'y trouva
quatre- vingts quatre Curez des
Paroiſſesde la Campagne des environs
, avec leurs Banieres ,
Croix , Clercs , & Habituez de
ces Paroiffes , tous en Chapes .
On avoit tendu toutes les Ruës
où devoit paſſer la Proceſſion.
Les ordres eſtoient donnez pour
faire mettre en armes tous les
Bourgeois , dont pluſieurs Détachemens
furent envoyez aux
Portes de la Ville , pour y faire
4
E 2
100 MERCURE
Giarde. La Jeuneſſe en équipage
fort propre , accompagnoit la
Proceffion , & huit des plus propres
côtoyoient le Daiz ſous lequel
on portoit la Sainte Relique
, ayant chacun une Pertuifane
à la main. Les Officiers du
Bailliage & de l'Election , marchoient
derriere le Daiz , ſuivis
d'un nombre infiny de Peuple.
Il y avoit pluſieurs Repoſoirs dans
la Ville. Pendant qu'on s'y arrêtoit
, tous les Gens d'armes faifoient
des Décharges , & ceux
qui estoient aux Portes , leur répondoient
dans le meſme temps.
La Proceſſion commença à neuf
heures du matin , & ne finit qu'à
une heure apres midy. Il y avoit
quantité d'Inſtrumens de Mufique;&
tout y fut tres- bien ordonné.
La Cerémonie étant achevée,
les Gens - d'armes , avec. Mr le
:
GALANT. 101
Bailly & les autres Officiers ,
montérent au Château , devant
lequel un Feu avoit eſté préparé .
On l'alluma apres que l'on eur
chanté le Te Deum pour la Priſe
de Luxembourg , & il s'y fit encore
pluſieurs Décharges.
On s'eſt réjoüy de cette Conqueſte
dans toute la France ; mais
on n'en a fait éclater ſa joye en
aucun lieu avec plus de magnificence
, que l'on fit au Havre le
18. du mois paſſé. Vous ne devez
pas en eſtre ſurpriſe. L'Empreſſement
que Monfieur le Duc
de S.Aignan,Gouverneur de cet
te Place , a de Plaire au Roy , inſpire
un zéle ſi pur à ſes Habitans
, qu'ils ne laiſſent perdre
aucune occafion de le ſignaler.
Aprés que le Te Deum eut eſté
chanté dans l'Egliſe de Noſtre-
Dame avec toute la folemnité
E
3.
102 MERCURE
poſſible , en préſence de ce Duc,
de Madame la Duchefſſe ſa Femme,
& de beaucoup de Nobleffe,
& d'Officiers de Marine & de
Troupes,on marcha vers la grande
Place qui eſt devant l'Hôtel
de Ville, où cinq ou fix jours auparavant
, Monfieur le Duc de
S. Aignan , & les Echevins &
Conſeillers de Ville , avoient fait
dreſſer une Statuë de huit pieds
de haut .Elle étoit d'une tres- belle
attitude , & repréſentoit le Roy
étu en Héros.Ily avoit ſur la Baſe
des Inſcriptions Latines de la
cõpoſition de Me Morel, premier
Echevin, que le ſçavoir & la délicateſſe
du génie ont diftingué
en pluſieurs occafions. Je vous
en envoye le deſſein gravé. Vous
voyez cette Statuë accompagnée
de quatre Figures , qui font la
Religion , la Genéroſité , la JuſtiBI
ATRAQUE
ZLA
GALANT.
103
ce , & la Bonté. Ce qu'a fait le
Roy , & ce qu'il fait encore tous
les jours , pour bannir l'Heréſie
de ſon Royaume ; les ſoins genéreux
qu'il prend pour mettre la
France dans le plus haut point
de gloire où elle ait jamais eſté ;
l'exactitude avec laquelle il fait
rendre la Juſtice , & le triomphe
qu'il a remporté ſur luy , pour
donner des bornes à ſes Conqueſtes
& le calme à toute l'Europe
, font de grands ſujets d'éloges
pour cet auguſte Monarque,&
c'étoit fur quoy rouloient
les Inſcriptions Latines dont je
viens de vous parler. Au deſſus
du Feu étoit un Soleil , dardant
ſes rayons fur des Aigles , des
Lions , & pluſieurs autres fortes
d'Animaux & de Monſtres , qui
furent tous confumez, fi - toſt que
Monfieur le Duc de S. Aignan
E 4
104 MERCURE
l'eut allumé. Cent coups de Canon
, & plus de neuf mille coups
de Mouſquet , & de Piſtolet de
la Cavalerie , ſe joignirent trois
fois aux cris redoublez de Vive
le Roy. On avoit dreſſé une Table
de cinquante Couverts dans
l'une des Salles de l'Hoſtel de
Ville. Elle fut ſervie avec autant
de magnificence que de propreté
; pendant que le peuple , accouru
de tous coſtez dans la même
Place , poulſoit des cris de
joye, & faiſoit des voeux pour la
proſpérité de ce grand Monarque.
A la fin du Repas , où plufieurs
Officiers de Marine & de
Troupes de Terre avoient eſté
conviez , on fit voler par repriſes
un grand nombre de Fuſées,
au fon des Trompettes , & de
pluſieurs autres Inftrumens. Les
Troupes ne défilérent que bien
avant dans la nuit.
GALAN T.
105
Je ne puis finir l'Article de
Luxembourg , fans vous faire
part de quelques Ouvrages que
l'on a faits ſur ſa priſe. Le Quatrain
qui ſuit eſt de Monfieur
Doujat de l'Académie Françoiſe.
LUXEMBOURG PRIS.
MArenommée estoit grande
autrefois ,
Aujourd'huy par ma chûte elle devient
plus belle,
Lors que le Grand LOUIS me foûmet
àſes Loix,
Pour donner à l'Europe une Paix
éternelle.
Voicy une Emblème du mème
Monfieur Doujat. Le corps
eſt Hercule, qui d'une main abat.
un Lion avec ſa maffuë , & de
l'autre brûle une Hydre, mettant
Es
106 MERCURE
f
le feu aux endroits où tenoient
les diverſes teſtes de ce Monſtre,
qu'on avoit abatuës aux pieds du
Héros , avec ces mots,
Cedunt & Robur & Artes.
Il eſt aisé de reconnoître le
Roy dans Hercule. Le Lion marque
particulièrement la Ville &
Duché de Luxembourg , qui a
pour Armes, d'argent au Lion de
gueules, couronné, armé ,& lampaffé
d'or , la queuë noüée &
paſſée en Sautoir .
L'Hydre , qui eſtoit un Serpent
d'eau à ſept teſtes renaiffantes
, marque les Fortifications
extraordinaires , tant naturelles ,
par la Riviere d'Alfits , qui ferpente
autour de la Place & l'environne
de trois coſtez , & par le
Roc eſcarpé ; qu'artificielles, par
les Contregardes, les Redoutes à
pluſieurs étages , les Fourneaux,
GALAN T. 107
les Galeries & Traverſes dans
ſes doubles Foffez taillez dans le
Roc , & les autres Ouvrages fans
nombre , qui les uns aprés les
autres s'oppoſoient aux efforts
des Affiégeans .
Mademoiselle de Razilly a fait
le Sonnet que vous allez lire.
SONNET.
Vel éclatant retour
, quelle
Ramene triomphant l'invincible
LOUIS !
L'Europe retentit deſes faits inoüis ,
Et craint de succomber deſſous Sa
destinée.
د ر و م
Luxembourgfi long temps àſaperte
obſtinée
Vient de fubir le joug de l'Empire
des Lys.
E6
108 MERCURE
Et Génes dans ſes Murs par le feu
démolis ,
Voit contre un tel courroux fa puis-
Sancebornée.
Rome ne vit jamais un plus pompeux
retour,
Une double victoire embellit ce
grand jour ;
Maisfur tout le Vainqueur charme
parSapuiſſance.
Ilplaît meſme aux Vaincus qu'il a
mis ſous ſes Loix;
Et fes Peuples conquis difent tous
d'une voix,
Quesi l'on craint fon Bras, on aime
Sa clémence.
Les Vers qui ſuivent font de
Monfieur Salbray , Valet de
Chambre de Sa Majeſté. Son
nom eſt connu par pluſieurs
GALANT. 109
Ouvrages , qui ont mérité l'approbation
du Public.
POUR LE ROY ,
Sur le ſujet de la Paix .
C
Omme un foudre de Guerre on
avûce Monarqne
Au mépris de fon rang braver Mars
&la Parque ,
Et foûmettre àſes Loix des Peuples
indomptez,
Qui vantoient de tout temps leurs...
fieres libertez .
Etats, Roys, Empereur, de leur puif-
Sante Ligue
En vain à ce Torrent ont opposé la
digue
Malgréles grands efforts de leurs
nombreux Guerriers ,
A leur honte ils ont vû croître encor
Ses Lauriérs.
Mais dans ce beau progrez de fa
valeur extrême,
110 MERCURE
Il triomphe à la fois , & d'eux , &
de luy- même ;
Ce modefte Vainqueur , loin de s'en
prévaloir,
En faveur de la Paix deſarme Son
pouvoir.
Quel Conquérant jamais s'eſt acquis
tant de gloire ?
Prendre, garder, contraindre au gré
deſesſouhaits,
Faire comme il luy plaît & la Guerre&
la Paix,
Que d'honneur pour LOUIS ! que
d'employ pour l'Histoire !
Les Autheurs des deux Ouvrages
ſuivans me font inconnus.
SUR LA PRISE
DE LUXEMBOURG.
LA vigilante Renommée
Difoit à Luxembourg au Fauxbourg
S. Germain,
GALANT. III
La Ville de ton nom Sera priſe demain
;
Rien n'échape à ton Roy ,qui la tient
enfermée ;
Peu de jours qu'ily met , font déja
Sufifans;
Il fait plus en un mois , que d'autres
en dix ans.
On ne peut de luy se défendre ;
Le plus utile eft de ſe rendre
Auſſi toft qu'on l'entend venir .
En vain les Nations voiſines
Prétendent planter des épines
Dans le chemin qu'il veut tenir.
Ilfaut loverſa tempérance,
De ce qu'avec tant de puiſſance
Il ne forme à lafois qu'un Siège aux
Pais-bas,
Offrant aux Espagnols le repos , s'ils
Sont las.
112 MERCURE
Pendant un tel discours ,la Nouvelle
certaine
Court la Champagne & la Lorraine,
Qu'il aréduit ſousfon Reffort
Ce terrible Rocher qui leur peſoit fi
fort.
De là pour les piller on faisoit plufieurs
courses .
Conſeillers voyageans àMets,
PortezySans crainte vos bourses;
Vous n'avez pas besoin d'escorte
deformais.
Si vous ſçavuz donner des Arrests
juridiques,
Pour réünir un Fond de la France
mouvant,
Son Seigneur est pourvû de Moufquets
& de Piques,
Pour les exécuter , & paſſa plus
avant.
GALAN Τ.
113
MADRIGAL.
Roc fi
TUxembourg , ce Rut si fa
Qu'on eſtimoit inacceſſible ,
Malgréses Défenseurs fiers &pré-
Jomptueux,
N'a fait que divertir un Monarque
invincible .
Ce puiſſant Boulevard de nos vains
Ennemis,
Bien éloigné d'estre indomtable,
En tres-peu de temps eſtſoúmis;
Mais LOUIS l'a rendu pour jamais
imprenable,
Dés l'heureux moment qu'il l'a
pris.
Il vous faut parler de Madame
la Princeſſe Palatine, dont la
mort arrivée icy en ſon Hôtel le
Jeudy 6. de ce mois , a cauſe un
114
MERCURE
4
}
tres - ſenſible regret à tous ceux
qui font touchez d'un veritable
mérite . Elle s'appelloit Anne de
Gonzagues & de Cléves , & étoit
Soeur de Loüife- Marie de Cléves
& de Gonzagues, Reyne de Pologne,
toutes deux Filles de Charles
de Gonzagues & de Cléves,
premiérement Duc de Nevers,
de Mayenne & de Rhetel , puis
de Montferrat , dont il hérita en
1627. par la mort du Duc Vincent
II . ſon Coufin . Catherine
de Lorraine , Fille de Charles de
Lorraine Duc de Mayenne , étoit
Mere de ces deux Princeſſes. ма-
dame la Princeſſe Palatine avoit
eſté mariée en 1645. au Prince
Edoüard de Bavieres, Comte Palatin
du Rhin , Fils de Féderic V.
Electeur Palatin du Rhin & Roy
de Bohéme , & d'Elifabeth Stuard,
Fille de Jacques Roy de la Grand
GALANT.
115
Bretagne, & d'Anne Princeſſe de
Dannemarck. Je ne vous dis rien
de la grandeur de la maiſon de
Bavieres , qui poſſede le premier
Electorat & la premiere Voix en-
- tre les Electeurs Séculiers , aprés
- le Roy de Bohëme , & qui tient
le premier rang dans l'Allemagne
, aprés la Maiſon d'Autriche.
Elle a donné deux Empereurs ,
Loüis & Robert , qui en ont formé
les deux Branches principales,
toutes deux illuſtres , un Roy
au Dannemarck , à la Suéde &
à la Norvuége conjointement,&
deux autres à la Suéde ſeule, ſans
compter une infinité de Genéraux,
qui ont conduit des Armées
en Italie, en Hongrie, en Angleterre
, & en Dannemarck. Du
Mariage du Prince Edoüard avec
Anne de Gonzagues & de Cléves
dont je vous parle , font for116
MERCURE
:
:
:
ties trois Filles, Loüiſe- marie,qui
avoit épousé le Prince de Salms ,
& qui eſt morte , ayant laiſſé
deux Enfans naturaliſez François
; Anne , qui eſt madame la
Ducheffe ; & Benoite- Henriete-
Philippe , Veuve de Jean Féderic,
Duc de Brunfvvic & de Lunebourg
, mort Duc de Hanover,
dontelle a auſſi trois Filles. Vous
avez ſouvent entendu parler des
deux dernieres. Madame la pucheſſe
eſt d'une modeſtie & d'une
vertu , qui luy attirent l'admiration
de tout le monde; & tous
ceux qui connoiſſent Madame la
Ducheſſe de Hanover , en ſont
charmez . Madame la Princeſſe
Palatine leur mere joignoit à une
naiſſance auguſte toutes les qualitez
du corps & de l'ame , qu'on
defire dans les Perſonnes en qui
ont veut troubler la perfection .
GALANT. 117
Sa beauté n'avoit pas moins fait
de bruit que celle de la reyne
de Pologne ſa Scoeur ; & pour l'efprit
, on peut dire qu'on n'a jamais
vu une ſi grande vivacité,
avec tant de juſteſſe & de bon
- ſens . Elle a eſté mêlée aux Affaires
principales que la France a
euës pendant pluſieurs années ,
& a toûjours pris le bon Party.
Auſſi avoit - elle merité l'amitié
de la feuë Reyne mere du Roy ,
qu'elle ne luy avoit accordée
qu'aprés de longues épreuves .
Toutes les Negotiations dans lefquelles
elle a eſté employée , ont
eu un heureux fuccez ; & Monſieur
le Cardinal Mazarin , qui l'a
ſouvent pratiquée , en faifoit un
tres- grand cas. Elle étoit parfaitement
bonne Amie, & fut choifie
pour eſtre Sur-Intendantede
- la Maiſon de la feuë Reyne. Les
118 MERCURE
:
dernieres années de ſa vie ſe ſont
paſſées dans la Retraite , à laquelle
elle s'eſtoit refoluë pour ſe
détacher tout- à- fait du monde ,
& ſonger uniquement à ſon ſalut.
Elle ne voyoit plus perſonne,
(non pas meſme ſes propres Enfans
, qu'en certains jours de la
ſemaine, & quelquefois Monfieur
& madame, qui avoient une hau .
te eſtime pour ſa vertu , & une
tendre amitié pour une Princeſſe
qui leur eſtoit ſi proche , eſtant
Tante de madame . Une Retraite
fi ſainte luy faiſoit porter toutes
ſes penſées à faire du bien aux
-Malheureux ; & ce fut ce qui
l'obligea l'Hyver dernier à faire
vendre quantité de meubles , de
Tableaux & de Bijoux , pour en
faire des charitez aux Pauvres
pendant la rigueur du froid, outre
celles qu'elle faiſoit à toute heu
GALAN T.
119
re à tous ceux qui venoient luy
demander du ſecours. L'on peut
croire que cette vertu eſtoit profondement
gravée en ſon ame ,
☐ parles Legs pieux qui ſont marquez
dans le Teſtament qu'elle
écrivitde ſa propre main ſans que
perſonne l'en follicitaſt , quatre
moisavant qu'elle tombaſt malade.
Par ce Testament elle donne
la plus grande partie de ſon bien
aux Pauvres , aux Hôpitaux, aux
Eglifes , & à ſes Domeſtiques ,
quoy qu'elle les euſt tous mis en
état de ſe paſſer de ſervir apres ſa
mort. Pendant onze mois qu'a
duré ſa maladie , elle a ſouffert
fans murmure des douleurs inconcevables
, plaignant beaucoup
plus qu'elle les Femmes qui
l'aſſiſtoient , à cauſe de la fatigue
qu'elle croyoit leur cauſer. Elle
eſt morte dans la 68. année de
5.
120 MERCURE
ſon âge , apres avoir donné mille
marques d'une pieté toute édifiante
, & fait paroiſtre la plus
parfaite réſignation dont un veritable
Chrétien puiſſe eſtre capable
dans ſes derniers jours . La
modeſtie de cette Princeſſe , l'avoit
obligée à défendre les pompes
qu'on fait ordinairement aux
Funerailles des Perſonnes de cette
naiſſance ; mais ſes humbles
ſentimens n'ont pas eſté ſuivis.
Ceux qui ontdroit de régler les
Affaires de ſa Succeffion , voulant
luy rendre les honneurs que
méritoit ſa vertu , luy firent drefſer
une Chapele ardente des plus
magnifiques dans le plus grand
des Apartemens de ſon Hôtel.
Son Convoy à la Paroiſſe , & de
là au Val de Grace , où elle a
voulu eſtre inhumée à coſté de
la Princeſſe Benedicte , Abeffe
d'Avenay
GALANT. 121
d'Avenay , l'une de ſes Soeurs ,
dans le Cloître de la Maiſon , ne
fut pas moins digne de ſon rang.
On y fit un Service ſolemnel le
huitième jour de ſon décés , &
deux jours apres on en fit un en
l'Egliſe de S. Sulpice ſa Paroiſſe,
avec toute la magnificence que
l'on pourroit employer pour une
Reyne. Son coeur ſera porté au
Monastere de Farmontier , comme
elle l'a ſouhaité , par ce qu'elle
& la feuë Reyne de Pologne
ſa Soeur y avoient eſté élevées.
Il faut vous dire encore à ſon
avantage , que fon zéle pour la
Religion Catholique eſtoit ſi
grand , qu'elle ne voulut épou
ſer le Prince Palatin , qu'apres
qu'il eut fait abjuration . Elle tra
vailla auſſi au Mariagede Madame
avec Monfieur , dans la même
venë , & a converty Madame
Juillet 1684. F
122 MERCURE
la Princeſſe Loüiſe ſa Belle- ſoeur,
à préſent Abeſſe de Maubuiſſon ,
& pluſieurs autres Perſonnes , à
qui elle à étably une Penſion pendant
leur vie , parce que ſans ce
ſecours ils n'auroient pû ſubſiſter.
J'oubliay le dernier mois à
vous apprendre la mort de monſieur
de Montplaiſir , Lieutenant
de Roy d'Arras Comme je vous
ay ſouvent fait ſon éloge en vous
envoyant de ſes Ouvrages , je
n'ay rien à vous en dire de plus .
Il eſtoit Oncle de madame la ма-
réchale de Créquy.
Meſſire Galliot Gallard , Seigneur
de Poinville , Semonville ,
Courances , Dannemois , & c. eſt
mort auſſi depuis peu de jours. Il
eſtoit Maiſtre des Requeſtes , &
Frere de Madame la Premiere
Préſidente de Novion .
Tandis qu'on voitdes pleurs
GALANT.
123
D
d'un coſté , on voit éclater la joye
de l'autre . Il y en a beaucoup de.
puis peu dans la maiſon de Lavardin
, à cause d'un Fils , dont
Madame la marquiſe de Lavardin
eſt accouchée. Monfieur le
Marquis de Lavardin s'étant marié
deux fois , n'avoit encore eu
juſqu'à préſent que des Filles. Si
ceGarçon peut avoir un jour les
meſmes lumieres que Monfieur
ſon Pere, il deviendra un des plus
ſçavans Hommes du Royaume.
Comme l'eſprit eſt moins rare
dans le monde , que le bon gouft
& le bon ſens , & que ces deux
qualitez ne peuvét eſtre diſputées
àMonfieur Deſpreaux , que par
ceux qui croyent avoir ſujet de
ſe plaindre de ſa ſincérité , je ne
fuis pas furpris que vous témoigniez
de l'impatience de ſçavoir
de quelle maniere il parla à Mef-
F 2
124
MERCURE
ſieurs de l'Académie Françoiſe ;
lors qu'ils le reçûrent dans leur
Compagnie , ce qui fut fait le
premier jour de ce mois. Il fit paroiſtre
d'abord l'étonnement qu'il
avoit de recevoir un honneur ſi
grand , & qu'il avoit ſi peu attendu
, & demanda ce que diroient
du choix qu'on faiſoit de
luy , ces grands Protecteurs de
l'Académie , Monfieur le Cardinal
de Richelieu , & Monfieur le
Chancelier Seguier. Il fit la peinture
de tout ce que ces grands
Hommes ſouhaitoient dans un
Académicien , & voulut faire
connoiſtre qu'il eſtoit fort éloigué
des qualitez qu'ils luy jugeoient
néceſſaires ; ce qu'ils auroit
eu de la peine à perfuader à
ſes Auditeurs . Il continua en faiſant
l'éloge de Monfieur de Bezons
, Conſeiller d'Etat , dont il
GALANT. 125
rempliſſoit la place , & marqua
que les grands Emplois , tels que
ceux qu'il avoit eus , n'empefchoient
point Meſſieurs de l'Académie
, de faire fucceder un
ſimple Poëte à un Homme du
mérite le plus diftingué , quand
ils luy voyoient ce qui eſt eſſentielà
un veritable Académicien .
Il parla enſuite de ſes Ouvrages,
& n'y voulant rien trouver qui
l'euſt rendu digne de l'honneur
qu'on luy faiſoit, il dit enfin, qu'il
commençoit à connoiſtre , que
la permiſſion que le Roy avoit
bien voulu luy donner de travailller
à ſon Hiſtoire , en eſtoit
la cauſe,& que ces Meſſieurs s'intéreſſant
à la gloire d'un ſi grand
Prince , n'avoient pas voulu le
priver de leurs lumieres dans une
entrepriſe ſi relevée , & cherchoient
à luy donner le moyen
F3
126 MERCURE
d'en puiſer parmy eux ; que ſi le
Roy avoit permis qu'il contribuaſt
de ſes connoiſſances & de
ſes conſeils à mettre au jour une
Vie toute pleine de miracles , on
ne devoit pas ſe perfuader que
Sa Majesté cruſt pour cela , qu'il
pût y employer le ſtile pompeux,
& les magnifiques expreſſions ,
dont tant d'autres que luy étoient
capables. Il fit en cet endroit un
éloge du Roy , court & ferré , &
le finit en diſant , que ſi tous les
Souverains du Monde avoient
quelque choſe à ſouhaiter , avec
eſpérance de voir leurs ſouhaits
remplis , ils n'en pourroient faire
d'autres que celuy d'eſtre élevez
dans le haut degré de gloire où
Sa Majeſté étoit parvenuë. Aprés
cet éloge , qui par la beauté de
ſa matiere ne laiſſa pas de paroître
fort pompeux , il parla de luy
encore une fois , mais toûjours
GALANT.
127
avec une égale modeſtie. Il dit
qu'il ſeroit du moins un de ces
Hiſtoriens finceres , qui ſe font
croire par la fimplicité de leur
ſtile ; mais que cette fincérité
ayant ſes délicateſſes & ſes agrémens
, il ne les pouvoit mieux
trouver que parmy Meſſieurs de
l'Académie. Si la premiere &
veritable beauté d'un Diſcours,
conſiſte à ne dire que ce qu'on
en doit attendre, ſuivant la ſituation
des choſes dont ont parle ,
on peut aſſûrer avec raiſon,qu'on
attendoit ce Diſcours , & qu'on
avoit ſujet de l'attendre. Peuteſtre
ne ſeroit- il pas facile de luy
donner un'plus juſte éloge. Monſieur
Deſpreaux parla avec la
meſme facilité & la meſme hardieſſe,
que s'il euſt toûjours parlé
en public , quoy qu'on ait peine
à ne pas s'embaraffer , quand on
F 4
128 MERCURE
eſt interrompu par de fréquentes
acclamations .
M' l'Abbé de la Chambre,qui
ſe trouva alors Directeur, répondità
ce Diſcours au nom de l'Académie.
Il s'étendit ſur ſon origine
, fit l'Eloge de tous les Protecteurs
qu'elle a eus , auſſi bien
que celuy de Me Deſpreaux ; &
ajoûtant que l'eſprit étoit la ſeule
choſe à laquelle cette Compagnie
avoit égard , il fit connoître
que le merite , quoy que denué
de tous autres avantages , y ſuccedoit
quelquefois à la Pourpre,
& qu'il n'y avoit point de diftinction
parmy tous les Académiciens
.
Sa réponſe eſtant finie , on
continua cette ſéance par la
lecture de pluſieurs Ouvrages.
Monfieur le Clerc lût une Epître
pour Madame la Ducheffe
GALAN T. >
129
de Richelieu ; & Monfieur Boyer
divers Sonnets, qui luy attirérent
de grands applaudiſſemens. En
voicy deux qui me font tombez
- entre les mains .
SUR
E
LA PRISE
de Luxembourg.
Spagne , tes malheurs te rendent-
ils plus fiere ?
Luxembourg cede enfin ; en vain de
toutes parts
Cette Place à nos traits fe cachant
-toute entiere,
Sembloit impenetrable à la foudre
deMars.
YA
Nos Soldats ont forcé l'invincible
Barriere
De ſes Rochers affreux , de ses fa-
-meux Rampars .. :
Et ton orgueil domté par leur ardeur
guerriere,
FS
130
MERCURE
Voit enfin ſur ſes Murs plantez nos
Etendars.
Cependant , quand LOVIS ſous Sa
main triomphante
Tient ta haine captive,& ta rage
impuissante ,
Tu refuses la Paix , tu braves fon
pouvoir.
Mais il faudra bien- toſt que ta
fierté rougiſſe,
D'accepter cette Paix malgré ton
desespoir,
Comme un don du Vainqueur , 016
comme ton fupplice.
A MONSIEUR
LE CONTROLLEUR
GENERAL.
Vand l'auguſte LOUIS t'ho
nore parson choix
GALANT. 131
Des Secrets & dessoins de la toutepuiſſance
,
Qu'il est beau d'obtenir tant d'hon
neurs à la fois
Sans avoir à rougir de sa magnifi
cence !
N'as - tu pas ce qu'ilfautpour lesplus
grands Emplois ?
Exacte probité , profonde intelligence
,
Zéle ardent pour vanger , & maintenir
les Loix ,
Fermeté fans orgueil , vigeur fans
violence ?
De combien , par tes foins , d'ornemens
, de beautez ,
Voit - on briller par tout la Reyne des
1
Monumens pour ton Roy d'éternelle
Citez
mémoire!
F6
132
MERCURE
Que tu pouferas loin l'éclat dont
tu jouis !
Tu ne fais point de pas qui ne menė
: à la gloire ,
Et qui ne faſſe honneur aufiecle de
LOVIS.
Monfieurde Benſerade reçeut
auffi de grands applaudiſſemens
dans la lecture qu'il fit de la Traduction
de deux Pſeaumes . Du
ſérieux on paſſa à l'enjoué ; &
Monfieur de la Fontaine régala
les Auditeurs d'une Fable , que
l'on écouta deux fois avec beaucoup
de plaifir. La Morale eſtoir,
qu'il y a de la prudence à ſe défier
d'un Inconnu .
Rien ne prouve mieux tout
ce que je vous manday la derniere
fois de l'Affaite de Gironne
, que la Priſe de Cap-de
GALANT .
133
Quiers. Lors qu'on n'abandonne
une Place que pour aller ſe rendre
maiſtre d'une autre , loin d'avoir
reçeu du deſavantage , on
eſt toûjours en pouvoir de faire
trembler ſes Ennemis. Les Eſpagnols
avoient mandé à Madrid ,
que l'Armée Françoiſe eſtoit hors
d'état de rien entreprendre , &
par cette fauſſerté il eſt aiſé de
connoiſtre que ce qu'ils ont publié
de la levée du Siege de Gironne
, eſtoit bien exagere . On
ſçait cependant que Monfieur le
Maréchal de Bellefons , quoy
qu'il euſt fait quitter la Tranchée
, qui ne fut comblée par les
Ennemis qu'apres plus de quinze
jours , tint toûjours l'Armée ſous
le Canon de la Place , juſqu'à ce
qu'elle euſt conſumé tous les
Fourrages de la Campagne , qui
eſtoient fort abondans. Ce маг
133
MRECURE
réchal ſe rendit le 12. du der
nier mois à S. Pere Peſcador ,
où il établit ſon Camp , à deux
licuës de Roſes. Trente - deux
Galeres de France étant arrivées
le 21. Monfieur le marquis du
Queſne , Lieutenant General ,
luy en fit donner avis ; & le
meſme jour , Monfieur le Duc
de mortemar , General des Galeres
, & ce marquis , eurent avec
luy une Conférence , dans laquelle
on prit toutes les meſures
néceſſaires pour le Siege de
Cap-de-Quiers . Le lendemain ,
on fit les Détachemens tant de
l'Armée que des Galeres ; &
Monfieur le Duc de Mortemar ;
Monfieur le Chevalier de Noailles
, Lieutenant General des Galeres
, Monfieur le Chevalier de
Bréteüil , Chef d'Eſcadre , &
d'autres Officiers Genéraux ,
GALANT.
134
tant arrivez devant Cap - de-
- Quiers avec dix Galeres , ſe mirent
à la Portée du Canon. Cependant
Monfieur le maréchal
de Bellefons vint camper à Fortia
, à demy- lieuë de Roſes , &
pres de la mer , & de Figuieres.
Le ſoir , Monfieur le Marquis de
Rével , Maréchal de Camp , arriva
devant la Place , avec le
Bataillon du Régiment Alle-
- mand , & le troiſieme , de
Stoup. Monfieur de Chaſeron y
arriva le 23. avec deux autres
Bataillons , & cent trente Dragons
amenez de Perpignan ; &
ſuivant l'ordre que Monfieur le
Maréchal de Bellefons luy avoit
donné , ſon premier ſoin fut de
reconnoiſtre la Place. Il en fortit
cent cinquante Miquelets ,
qui firent une eſcarmouche. Elle
dura quelque temps , mais les
136 MERCURE
Nôtres les poufferent ſi vigou-
'reuſement , qu'ils furent enfin
contraints de ſe retirer. Le foir ,
fix cens Hommes que Monfieur
1. Duc de Mortemar fit débarquer
des Galeres ſous la conduite
de Monfieur le Commandeur
de la Bréteche , prirent les
Poſtes qu'on leur avoit deſtinez,
ainſi que les autres Troupesqui
devoient ſervir à ce Siege . Il y
eut encore une nouvelle Sortie
de Miquelets , mais avec le même
deſavantage du coſté des Ennemis
. Le 24. Monfieur de Chaferon
fit ſommer la Tour de
Pont- Légat. Elle refuſa de ſe
rendre , ce qui obligea les Galeres
à la canonner . Comme elle
n'eſtoit pas en état de ſoûtenir
cette Attaque , elle ſe rendit le
foir à difcretion . Quelques Bateries
furent dreſſees la nuit fur
GALANT .
137
la Hauteur du Fauxbourg ; &
le
25. fi- toſt que le jour parut ,
elles commencerent à tirer . On
jetta des Bombes en meſme
temps , & le fracas qu'elles firent
, obligea le Peuple à ſe réfugier
dans l'Eglife. Il en tomba
une ſur la Voûte , qui en fut
toute enfoncée , & cet accident
mit les Bourgeois dans une
telle frayeur , qu'ils crierent
tous qu'il falloit ſe rendre. Le
Gouverneur en connut luy-même
la néceſſité , & fit batre la
Chamade. La Capitulation fut
figuée , & la Garniſon ſortit le
28. Elle estoit compoſée d'environ
trois cens Hommes de
Troupes reglées , & d'un pareil
nombre de Miquelets , qui furent
conduits à Lérida . Les Galeres
& les Vaiſſeaux de Sa Ma-
- jeſté ſont demeurez à la Rade
137
MERCURE
de Roſes , qu'ils tiennent comme
inveſties par mer , tandis
que les Troupes qui s'en eſtoient
approchées pour le Siege de
Cap -de - Quiers , la tiennent
comme bloquée du coſté de
terre . A l'égard de cette derniere
Place , dont nous venons
de nous rendre maiſtres , il y
alloit fort de l'intéreſt des Efpagnols
, de faire tous leurs
efforts pour la conſerver , non
ſeulement à cauſe que ce Port
peut ſervir à retirer les Vaifſeaux
& les Galeres de France,
mais encore parce qu'elle donne
entrée dans leur Païs , &
qu'on y peut aisément conduire
toutes fortes de Proviſions ;
ce qui ne ſe pouvoit auparavant
ſans de grandes peines ,
& fans employer beaucoup de
temps.
,
GALANT. 138
Madame la Ducheſſe de Vantadour
, dont le mérite répond
à la beauté , remplit à préſent le
poſte de Dame d'Honneur de
Madame. Ces Emplois de diftin-
&ion & d'autorité , n'eſtant jamais
donnez qu'à des Perſonnes
capables de les ſoûtenir , font
l'éloge de ceux qui en ſont
pourvûs .
Monfieur le Marquis de la
Rongere , Chef du nom de la
Maiſon de Quatrebarbes , conſidérable
en Anjou & au Maine
, eſt aujourd'huy Chevalier
d'Honneur de Madame. Monſieur
le Marquis d'Etampes qui
poſſedoit cette Charge &
Monfieur le marquis de la Phare
, ſont Capitaines des Gardes
de Monfieur , le premier à la
place de Monfieur le Chevalier
de Châtillon , & le ſecond à
د
140 MERCURE
celle de Monfieur le Marquis de
Beauvau ; Monfieur le Chevalier
de Châtillon , & Monfieur le
Marquis d'Effiat , ayant eſté gratifiez
par Son Alteſſe Royale de
la Charge de Premier Gentilhomme
de ſa Chambre , qui vaquoit
par la mort de Monfieur le
Duc de Choiſeüil qui la poſſedoit
ſeul . De pareils préſens font
beaux , & ne peuvent eſtre faits
que par un auſſi grand Prince
que Monfieur.
Le Jeudy 20. de ce mois , Mr
le Duc de Briſſac épouſa Mademoiſelle
de Vertamont , Fille de
feu Monfieur de Vertamont
Maistre des Requeſtes , Fils &
Petit Fils de Conſeillers d'Etat ,
& de Dame Marie d'Aligre , préfentement
femme de Monfieur
le maréchal de l'Eſtrade , Fille &
Petite Fille de deux Chanceliers
GALANT.
141
,
,
,
de France. Mademoiselle de
Vertamont a beaucoup d'eſprit,
& ſçait pluſieurs Langues. La
Maiſon de Briſſac , l'une des
plus anciennes du Royaume , à
produit de tres grands Hommes.
René de Coſſé , Sieur de
Briffac Premier Pannetier
du Roy & Grand Fauconnier
de France , eut de Charlote
Gouffier Charles de
Coffé I. du nom , Comte de
Briffac ; & Artus de Coſſe ,
Comte de Secondigny , Seigneur
de Gonnot , Chevalier
des Ordres du Roy tous
deux Maréchaux de France ,
le premier appellé le maréchal
de Briffac , l'un des Héros
de ſon ſiecle , & l'autre
le maréchal de Coffé. Ce fut
ce Maréchal de Briffac , qui
S'eſtant trouvé en 1541. au
,
141 MERCURE
Siege de Perpignan , où il fut
bleſſé d'un coup de Pique , fervant
en qualité de Colonel de
l'Infanterie Françoiſe, donna lieu
dedire au Dauphin Henry , qui
avoit eſté témoin de ſon courage
, que s'il n'estoit pas le Dauphin
de France , il ſouhaiteroit d'estre
le Colonel Brifſſac. De ſon mariage
avec Charlote d'Eſquetot ,
fortirent Timoleon de Coſſé ,
Grand Fauconnier de France ,
tué au Siege de mucidan dans
le Périgord , à l'âge de vingtquatre
ans , & Charles de Coſſé
II . du nom Comte , puis Duc
de Briffac , Pair & maréchal de
France , Chevalier des Ordres
du Roy , & Gouverneur de Paris
. Il mourut en 1621. apres
avoir veu ſa Terre de Briſſac en
Anjou érigée en Duché & Pai
rie par le Roy Loüis XIII. en
GALANT. : 142
1620. Il n'y a que ſept ou huit
Duchez avant celuy de Briffac
Coſſé eſt une autre Terre dans
le maine , dont les Seigneurs de
Coſſé prirent le nom. Charles
de Coſſé I I. du nom , laiſſa de
Judith Dame d'Acigné , ſa premiere
Femme , François de Cofſe,
Duc de Briſſac , Pair & Grand
Pannetier de France , Lieutenant
General au Gouvernement
de Bretagne , mort en 1651. âgé
de 70. ans. Il eut de Guyonne
- de Ruelan , Fille de Gilles Seigneur
de Rocheportail , Loüis
-de Coſſe , Duc de Briſſac , qui
mourut en 1661. âgé de trentecinq
ans , & laiſſa de Catherine
de Gondy ; Fille puînée de Henry
Duc de Retz , Henry- Albert
de Coſſé , Duc de Briſſac. C'eſt
celuy dont je vous apprens le
Mariage. Il eſtoit Veufde Ga
144 MERCURE
brielle- Loüife de S. Simon , Fille
unique de Monfieur le Duc de S.
Simon , Chevalier des Ordres du
Roy , & de Diane- Henriete de
Budos , Marquiſe des Portes ,
qu'il avoit épousée en 1663 .
Coſſé porte de ſable , à trois
Feuilles de Sie d'or posées en face,
ou à trois faces engrélées d'or ; &
Vertamon porte , écarteléau premier
& dernier , échiqueté d'or&
d'azur ; au ſecond , de gueules au
Lyon paſſant d'or ; au troisième , de
gueules,
Je devrois vous parler icy du
Traité de Paix d'Alger , & des
Ambaſſadeurs de ce Royaume ,
qui font venus en France. J'ay
beaucoup de choſes curieuſes à
vous en dire , mais un Mémoire
qui eſt tombé entre mes mains
touchant le Gouvernement préſent
de l'Etat d'Alger , m'a paru
devoir
GALAN T.
145
devoir les précedera Ainſi je les
réſerve pour le mois prochain ,
parce qu'elles ne pourroient
avoir dans ma Lettre toute l'étenduë
que demandent des choſes
de cette importance , & fi
dignes d'eſtre ſçeuës. Cependant
la lecture de ce que je vous
envoye, ſera cauſe que vous aurez
plus de plaiſir à apprendre
ce que je vous diray la premiere
fois , parce que vous aurez une
parfaite connoiſſance des moeurs,
& du gouvernement de ceux
dont je vous entretiendray.
La maniere dont le Royaume
d'Alger eſtoit gouverné il y a
dix ans , avoit quelque choſe de
ſi tyrannique , que la Milice en
avoit horreur. C'eſtoit une efpece
d'Oligarchie , qui approchoit
du Gouvernement d'une
République. Cet Etat avoir pour
Iuillet 1684. E
146 MERCURE
Chef Hagy- hali , qui n'avoit autre
Dignité que celle de mézoulaga
, c'eſt à dire d'un Soldat qui
avoit paffé par tous les degrez
de ſervice. Ce fut dans ce temps
que la Paix fut concluë entre la
France , & ce Royaume. Halyhagi
ayant eſté afſaſſiné en 1670.
par quatre Janiſſaires , ſoûtenus
du reſte de la Milice , qui pourtant
n'avoit pas eſté informée
deleur deſſein , on élût en ſa
placeHagy-Mahamer, dit Trick,
autrefois fameux Corſaire , qui
eſt le premier qui a porté la qualité
de Dey , & on luy donna le
ſoin du Gouvernement préferablement
aux autres , parce que
le premier établiſſement de l'Etat
d'Alger, vient de la marine , qui
eſt une raiſon qui prévaudra toû
jours dans les élections du Dey ,
ou General de la milice , n'y
1
GALANT.
147
ayant point de Roy dans ce
Royaume , mais ſeulement un
Viceroy , qui eſt le Bacha . Ce
Bacha n'a point de voix aux Affaires
, mais une Dignité honoraire
, comme repréſentant la
Perſonne du Grand Seigneur ,
dont ils ne reconnoiſſent en ce
Païs- là l'autorité , que quand elle
n'eſt point contraire à leurs intéreſts.
e
Cette qualité de Dey eſt ſi
onéreuſe , qu'il y a pluſieurs qui
la refuſent , aimant mieux eſtre
exilez que de l'accepter. Mahamet
Trick êtant d'un âge fort
avancé , ſe repoſoit de toutes
choſes ſur ſon Lieutenant , &
n'avoit autre paye que celle de
Mézoulaga , ou Véteran , c'eſt à
dire de 106. Piaſtres tous les ans,
qui eſt la plus forte paye à la
quelle on peut parvenir en Al-,
G 2
148 MERCURE
ger ; mais comme il repréſenta
qu'il n'eſtoit pas aſſez puiſſant
en Biens pour exercer cette Dignité
avec toutes ſes charges ,
les trois Beys , ou Gouverneurs
des Provinces de ce Royaume ,
ſe ſoûmirent à luy donner chacun
3000. Piaſtres tous les ans ;
de forte qu'avec ces ſommes , &
l'uſtancile qu'on luy donnoit
comme au Bacha , c'eſt à dire
Huile , Beure , Courgouffon ,&
Viande , il devoit entretenir les
Gardes qui luy estoient néceſſaires
, & pour marque de ſa Dignité
, on le fit aller demeurer
dans l'Alcaffane , ou Château
du Thréſorier. Il n'y voulut eſtre
que trois mois , & s'eſtant rendu
maiſtre de ce Revenu , il quitta
le Château , & vint demeurer en
ſa Maiſon dans la Ville , où il ſe
contentoit d'avoir quelquefois
GALANT. 149
dans les Cerémonies quatre Gardes
, auſquels il ne donnoit pour
tout payement qu'un Caffetau
ou une Robe tous les ans , avec
15. ou 20. Piaſtres , & un repas,
dans le temps du Ramadan ,
ou Paſques. On tient que ce
Tirck pouvoit avoir environ
2000. Piaſtres de rente de fon
propre Dien , qu'il avoit gagné
pendant qu'il eſtoit Corſaire.
Le Lieutenant qui fut choiſy
pour gouverneur avec luy , s'appelloit
Tabava Reys ; mais comme
il eſtoit infirme , ou feignoit
de l'eſtre , on l'exila, & l'on choifit
en ſa place Baba- affan , qui
n'étoit que Chaoux. Comme il
avoit épousé la Fille du Dey , il
ſçeut ſi bien s'intriguer dans les
Affaires du Gouvernement , qu'il
s'y rendit abſolu . Ainſi ſon Beau
pere n'eut plus que la Dignité
G
3
150 MERCURE
de Dey , fans en conferver l'autorité.
Ce Baba- affan ,qui pouvoit
alors avoir 50. ans , avoit l'eſprit
vif, eſtoit colere & ambitieux ,
d'une taille baffe , & dune mine
peu relevée. Il n'avoit autre paye
que celle de mézoulaga , comme
le Dey , & le cafuel ; c'eſt à dire
que comme il commandoit tou-
Jours le grand Camp , il recevoit
beaucoup de préſens , &
gagnoit des ſommes conſidérables
, outre celles qu'il apportoit
dans le Tréſor public , comme il
arriva un peu avant le voyage
qu'il fit à Tunis pour accommoder
les deſordres qui y estoient
entre les Puiſſances . Ilen apporta
100000. Piaſtres pour ce Tréſor,
ſans les Bijoux qu'on luy donna .
Ces préſens , & les ſommes qu'il
gagna en d'autres voyages qu'il
n'entreprenoit jamais que pour
GALANT. 151
cela , ou pour châtier ſes Voiſins,
le faifoient croire l'Homme du
Royaume le plus riche en argent
comptant , & en Pierreries.
Le Bacha qui eſt dans la Ville
de la part du Grand Seigneur , y
garde ſon Etendart & fon Sceau
pour toutes les Expéditions que
l'on y fait , & ne ſe trouve au
Divan que par ceremonie. Il eſt
pourvû du Sultan , qui le peur
changer quand il luy plaiſt. Sa
paye eſt de 1500. Piaſtres de
deux mois en deux mois . Il a
outre cela l'uſtancile , & une,
deux , ou trois Piaſtres pour ſon
Sceau , ſuivant la conféquence
des Commiſſions que l'on expédie
en ce Royaume. Quand on
tient Divan pour des Officiers
de cerémonies , on l'envoye querir
chez luy par des Chaoux . Η
y aun Homme qui crie à haute
G4
152
MERCURE
voix , Louéfoit le grand Dieu , &
le Prophete Mahomet , juſqu'à ce
qu'il ſoit affis . Alors tout le Divan
répond la meſme choſe touthaur.
L'Aga eſt le Juge de la Milice.
On le change tous lesdeux mois,
& alors il eſt Mézoulaga , c'eſt à
dire hors de ſervice. Il a ſa payemorte
de 106. Piaſtres tous les
ans , & fon Caya ou Lieutenant
luy fuccede , tous les Soldats
pouvant monter à cette Dignité
par ancienneté , chacun en ſon
rang. Quand on y reçoit quelqu'un
, ce nouvel Aga vient au
Divan , veſtu d'une Veſte de
Brocard d'or , & l'on y fait pour
cette reception une mélodiede
trois Clairons , d'un pareil nombre
de Hautbois & de Tambours
, &dedeux Timbales. On
va luy faire en ſuite la meſme
GALANT.
153
mélodie dans une maiſon qui eſt
au Public, & ou il demeure pendant
ſes deux mois de fonction .
Il y fait appeller les Soldats pour
terminer leurs diferens , s'il le
peut ; ſinon il les renvoye au Divan,
où il fait le raport de ce qu'il
a executé pour les accorder.
Le Cadi eſt le Juge Civil , &
change aufſi , mais non pas fi
ſouvent que l'Aga , à cauſe qu'il
eſt pourvû par le Grand Seineur.
Il y a appelde ſes Condamnations
au Divan , où il faitfon
raport . Il n'a autre revenyque le
caſuel , c'eſt à dire , ſes taxes ,
épices , & les préſens. *
Le Mufti eſt le Juge de la Loy.
Le principal d'Alger eft more. Il
a la direction de la grande Mofquée,
& ne change point. Il y a
auſſi un Mufty Ture pour s'accommoder
au caprice des Janif-
Gs
t
154
MERCURE
de la
faires , qui en veulent un de leur
Nation , qui aſſiſte meſme au Divan
, où il n'entre point de Mо-
res. Ils ont chacun le revenu de
leur moſquée , qui leur vaut 12.
à 1300. Piaſtres par an ,
monnoye du Païs , provenant des
Fondations de ces moſquées , qui
conſiſtenten Boutiques & Mаі-
fons. Ils s'en fervent pour la reparation
des meſmes Moſquées ,
& pour leur uſage. Le Mufti
Turc eſt pourvû par le Grand
Seigneur , & ne change point.
Ainsi le mufti , le Cady , & le
Bacha , font les ſeuls Officiers
du Divan qui ont des Proviſions
du Grand Seigneur , les autres
eſtant choiſis par la milicede ce
Païs-là.
DU DIVAN.
- Le Conſeil du Divan eſt compoſé
de trente-deux Perſonnes
:
GALANT.
fçavoir , du Dey, du Gouverneur,
du Bacha , de quatre Coajas our
Secretaire , du Cady , du Mufti,
de l'Aga , du Caya , de douze
Aga Belouq , & de douze Aga-
Bachi. Il s'aſſemble tous les jours
pour les Affaires de peu d'importance
qui ſurviennent , & le Samedy
pour les Affaires generales
; & c'eſt ce jour-là que l'on
change les Gardes des Portes.
Quand il y a des Affaires d'Etat
à décider , le Caya , ou Lieutenant
de l'Aga , qui eſt la quatriéme
Perſonne du Divan , ſe leve,
reçoit la propoſition de la bouche
de l'Aga , & la communique
à celuy qui eft aupres de
luy. Ainfi ils ſe la rediſent l'un à
l'autre ; & s'il ſe trouve quel
qu'un qui y contrediſe , fuft il le
dernier Aya-Bachi , ſes raiſons
reviennent juſques à l'Aga. En
G6
156
MERCURE
ſuite on luy renvoye de nouveau
l'opiniondes Puiſſances , & s'il y
réſiſte encore , elle n'a aucun effet
, la réſiſtance fuſt- elle causée
par le moindre des Soldats , autrement
il y auroit un tumulte.
Pour cet effet , quand on veut
traiter de quelques Affaires , le
Gouverneur appelle quatre Bachaoudits
, ou Porte - paroles ,
pour écouter ſans rien dire les
choſes dont il s'agit , & en faire
en ſuite le raport à tout le
Peuple.
Les Chaoux ſe font par faveur.
Comme il vaque tous les
ans une place parmy eux , & que
celuy qui la quitte devient Bou
lougbachi ou Capitaine, on ache
te cette place , & c'eſt ordinairement
un Tabachi ou Cuifinier
qui l'achete ; mais quand à la
paye , ils commencent par la plus
GALANT.
157
petite , & augmentent à meſure
de leur temps de ſervice , & par
leur bravoure, qui eſt cauſe qu'ils
devancent quelquefois ce temps,
ainſi que tous les autres Janiſſaires.
Les Chaoux ont 2000. Piaftres
par an , & un Cafuel encore
plus conſidérables , puis qu'ils
ont fur chaque paye de Soldats
lors qu'on fait , autant d'Aſpres
qu'ils en peuvent prendre avec
leur pouce & un doigt. Comme
il y a des Soldats qui ayant des
dignitez de Capitaine de Galeres
& de Vaiſſeaux , ne veulent
pas aller prendre leur paye , les
Chaoux la leur portent , & ont
une Piaſtre ou plus de chacun
pour la peine qu'ils ſe donnent.
Il y a auſſi dans le Divan 14.
Tabachi ou Cuiſiniers entretenus.
Ils ont une Serviette ſur l'épaule
pour marque de leur
158 MERCURE
Charge , qui ſe donne par faveur
lors qu'on a deſſein d'avancer
qu'elqu'un pour le faire devenir
Chaoux , & font leurs apreſts
pour le manger des Secretaires
& autres qui mangent dans le
Divan. Quand ils manquent en
quelque choſe , on leur coupe'
leur Serviette par le milieu avec
des Ciseaux , enſuite on leur
donne des baſtonnades , & on
les chaſſe entierement du ſervice.
Il y en a auffi un en chaque
Compagnie de Janiſſaires ou Spahys
, qui eſt ordinairement le
dernier venu ; il eſt exposé à la
meſme peine s'il ne ſert pas bien,
c'eſt à dire fi la Vaiſſelle ou le
Linge ne font pas nets , ou ſi les
Vivres ne ſont pas accommodez
proprement. Chaque Soldat a
fon tour , & fait ce ſervice.
Le Divan ſe tient vers le miGALANT.
159
lieu de la Ville dans un Palais
appellé la Maiſon du Roy , dans
une Salle ouverte & foutenuë.
pár des piliers qui aboutiſſent à
une grande Court. Les piliers ,
les murailles, & le plat fond, font
peints de fleurs en détrempe , &
à la muraille vers la place du
Dey le nom de Dieu est écrit en
Lettres d'or. Il y a une Fontaine
contre un des piliers de cette Salle
, avec un Baffin pour y recevoir
l'eau . A la porte du Divan ,
eſt un Corps de Garde de Janifſaires
, qui changent de deux en
deux jours ; & au Corps de Garde
ſont ſuſpendus quelques Sabres
, Mouſquets & Malfuës.
Il y a toûjours quantité de Juifs
dans un coin de la Salle du Divan
, qui comptent & blanchifſent
les Aſpres , & en font des
paquets de la valeur d'une Pia
160 MERCURE
ſtre, pour faire plus facilement la
payeà la Milice en la préſence
du Treſorier qui eſt Turc. Cette
paye ſe fait de deux mois en
deux mois , moitié en Aſpres , &
moitié en Piaſtres , qu'il appellent
Pataquas Gourdas.
Les Coajas ou Ecrivains ,tiennent
les Regiſtres , tant pour la
paye des Soldats, que de l'ancienneté
inviolable par laquelle il
faut qu'ils parviennent aux Dignitez.
:
De la Milice , & deſes divers
Officiers.
Les Mores , les Tagarins , &
les Andalous , n'entrent point
dans la Milice , mais ſeulement
les Turcs , les Reniez , & les Coloris
. Les premiers ſont les plus
eſtimez , & les ſeconds le font
davantage que les Coloris , ou
Enfans des Tures ou des Reniez.
GALAN T. 161
Les Soldats communs de pied
- s'appellent Theres ou Janiſſaires;
ils ne portent point de Turban
à la teſte , mais ſeulement
un Bonnet rouge. Les Cavaliers
s'appellent Spahis , & ont pour
marque un Turban rouge autour
de la teſte. C'eſt un degré par où
il faut que tous les Janiſſaires
paſſent , ou bien ils doivent
mettre & payer un Homme à
leur place , & alors ils confervent
leur rang dans le ſervice ,
qu'on appelle Elcamino , par où il
faut monter par degrez aux Dignitez
. Il y a environ 14000.
Janiſſaires entretenus dans Alger,
& 1000. à 1500. Cavaliers.
Quand au ſervice , autrement
appellé Elcamino , il faut abſolument
que chaque Soldat y
paffe, & par toutes les Dignitez
& Gouvernemens , depuis la
162 MERCURE
Charge de Cuiſinierjuſqu'à celle
de Mezoul- Aga , ou Veteran
hors de ſervice. La plus haute de
toutes les Dignitez où les Soldats
puiſſent arriver , eſt celle de l'Aga,
ou Jugede la Milice.
- Les Dignitez d'Elcaminopar ou
L ilfaut paſſer.
Tabachi , ou Cuiſiniers ; The
د
rés ou laniſſaires ; Sgahis ou
Cavaliers'; Vekilhardy , ou Caporal
; Oda Bachi , ou Lieutenant.
Ils portent ſur la teſte une
Mitre blanche en pointe , avec
une eſpece de Potence de Drap
rouge derriere , & de la hauteur
de cette Mitre ; ils ont la conduite
des Compagnies .
Bouloukbachi , Capitaine de
Compagnie. Ils ont un Turban
blanc autour de leur Bonnet , &
font 800. en tout. Quand ils
font au Camp , ils en ont foin ,
GALANT. 163
& de l'Etendart de la Compagnie.
Aya-Bachi , Conſeillers du Divan.
Ils ont un Turban blanc
autour de leur Bonnet rouge .
Aya- beloug , premiers Conſeillers
du Divan. Ils ont une
Cappe noire ; ce ſont les 24. que
je vous ay dit qui aſſiſtent au
Divan .
Caya , Lieutenant de l'Aga ,
ou de la Iustice Militaire.
Aga , Chefde la luſtice de la
Milice.
Mezoulaga , Véteran , & hors
de ſervice , ayant la paye- morte
toute ſa vie , & n'allant plus au
Camp. Ils ont un Turban blanc
qui leur couvre tout leur Bonnet
rouge , à la reſerve d'un petit
bout qui paroiſt , qui eſt une
marque d'honneur lors que le
Turban eſt gros...
164 MERCURE
par
Quant à la paye , tous commencent
par la plus petite , qui
eſt de trois Aſpres ou trois Liards
par jour , & augmentent tous les
ans de quelque choſe , ſoit
leur ſervice , foit par quelque
ſervice particulier conſidérable.
Hy a des Soldats qu'on appelle
Cartagis , choiſis par faveur , qui
portent de grands Plumets derriere
leurs Bonnets dans le Cerémonies.
Des Officiers quisefont parfaveur
ou par argent , & ne vont point
par Elcamino.
Six Oda- Bachi ou Lieutenans
privilégiez , qui ſervent de Gardes
du Corpsau Dey & au Bacha.
Ils portent le Sabre dans le
Divan , avec une Mitre quarée
de Drap blanc ſur la teſte , qui
tombe , & pend en arrière comme
le Voile d'une Keligieuſe ,
GALANT. 165
avec une Maſſuë de cuivre de ſa
longeur. Ils ont auffi un Sabre
qui leur pend au coſté gauche.
On les choifit tous de bonne
mine. Il y a auſſi des Bouloug-
Bachi , ou Capitaines , qui par
privilege portent des Bonnets
d'or en rond ſur leur teſte , &
dépendent de la Maiſon du Roy ,
eſtant Capitaines des Gardes .
Le Dey , ou Chef de la Milice
Le Gouverneur , ou Lieutenant
General
ou
Le Cady , ou Juge Civil
Le Mufti , ou Grand Preſtre .
Les Coajas , Ecrivains ,
Secretaires d'Etat. Ils font quatre
dans le Divan , qui écrivent
tous les Arreſts & Expéditions ,
& tiennent les Regiſtres pour la
paye de la Milice & pour l'ancienneté
des Soldats , auſquels
166 MERCURE
on ne fait pointd'injuſtice , pour
vû qu'ils ne ſoient pas imbéciles.
Le plus vieux de ces Çoajas
a refuſé d'eſtre Dey .
Les Chaoux , ou Huiffiers.
Les Tabachi , ou Cuiſiniers .
Les Bachouders , ou Porteparoles.
Le Bitelmele C'eſt un Officier
qui hérite pour le Public des
Biens & Efclaves des Turcs
& de ceux qui meurent ſans
laiſſer aucun Héritier légitime.
د
ou Prevoſt
,
Le Bezoüard
Maiſtre des Sbires , qui pourtant
n'oſeroit avoir mitla main fur un
Turc , mais bien les Chaoux. Ce
Bezoüard , ou Bourreau , tire à
chaque Lune une Pataque de
chaque Courtiſane ; & comme il
y en a beaucoup , il amaſſe en
peu de temps de fort grandes
GALANT.
167.
ſommes. Ainfi il a le Poſte le plus
lucratif d'Alger ; mais de temps
en temps le Divan tire de luy jufqu'à
5. & 6000. Pataques tout à
la fois ; & comme les Bezoüards
font de grandes concuſſions fur
les Mores , Andalous , & Tagarins
, on leur fait ſouffrir les peines
les plus cruelles. Bien fouvent
meſme on les fait mourir ,
& il en eſt peu qu'on laiſſe vivre
deux ans dans leurs Charges.
Auſſi dit- on à Alger , qu'il faut
eſtre bien malheureux pour les
accepter. :
Tous les ans on change les
Garniſons de toutes les Places
du Royaume , & les Compagnies
vont de l'une àl'autre , ainſi
queles Gouverneurs des Places.
Des Cacheries , ou Odaler.
Cacherie de Mocares , Ca
cherie verte , Cacherie de la
2
168 MERCURE
Marine , Cacherie de Babazon.
Ce ſont de grands Corps de Logis
en forme de Dortoirs diviſez
en Chambre , où logent les Ianiſſaires
, aux extrémitez de la
Ville. Il y en a neuf à Alger , qui
contiennent en tout 424. Logis
ou Logeacs , tous numérotez ſur
les Regiſtres du Divan , pour
faire les payes de chaque Compagnie.
Dans chaque Logis eſt
une Compagnie de laniſſaires
ſous le commandement de l'Oda-
Bachi. Ils ont leurs Fontaines
dans les Dortoirs ; & s'il arrive
quelque defordre dans quelque
Chambre de Ianiſſaire , le Divan
fait châtier l'Odo- Bachi , qui ne
l'a point empeſché.
A Du Royaume d'Alger.
Il eſt diviſé en trois Gouver
nemens , dont les Beys & Gouverneurs
, ou Commiſſaires , exigent
GALANT . 169
4
gent le Tribut ou Carache des
Mores. Ils exercent la Juſtice
dans leurs Gouvernemens , & en
rendent compte au divan , où
ils viennent ſe juſtifier en per
fonne. S'ils ſe trouvent coupables
, on les y fait étrangler en
meſme temps. Les trois Beyats ou
Gouvernemens , font celuy de
Bougie, ou de Levant , qui eſt
commandé par Mahemet Bey
Tarc. Celuy de Trémiſen de Ponant,
s'appelle Sanegi Bey,& eſt
More. Il eſt leur meilleur Parti
ſan de Cavalerie; il réſide àGart,
& a un Viceroy à Trémiſen. Celuy
de Sietri , ou de la 1 erre, s'appelle
Filio d'Aly- Bey , & eſt Coloris.
Les Beys viennent ordinai
remens de naiſſance ,& auffi par
faveur , & ne chargent pas . Ils
commandent le Camp, au préjudicedes
Agas. Larabol
Juillet 1684.H
170
MERCURE
Le Royaume d'Alger s'étende
du coſté du Ponant juſqu'à trois
journées ; du coſté du Levant
juſqu'à Tabarque , & du coſté
de terre quinze journées juſqu'à
Bircq , & mefme huit journées
au delà.
Les Villesle long de la Coſte
ſontdu coſté du Ponant , Alger,
Muſtagan , Carantine , Mertilia ,
Media , Belide , Sarcelle , Trémifen
, Biſerte , Zamora , Miliana .
pu coſté du Levant , Bougie ,
Gigery , Colle , Storre , Bonne ,
le Baſtion.
Le Revenu du Royaume eſt
de 700000. Pataques,ou Piaſtres,
& la dépenſe de 900000. conſiſtant
en fix payes chaque année
qu'on fait de deux en deux
Lunes. Chaque paye monte
à 120000.00 130000. Piaſtres ,
& celledu temps de leur Paſque
ou Ramadan, de 180000. Il faut
GALANT.
171
remarquer que cinq de ces payes
ſe trouvent dans les Tributs ou
Caraches du Royaume , mais la
fixième ſe prend du caſuel de ce
qui vientdu coſté de la Mer,dont
on paye douze pour cent au
Divan, tant des Prinſes que des
Marchandiſes qu'on y apporte.
On paye auffi pour les Portes à
l'affranchiſſement des Chre
tiens,cinquate Ecus pour lespremiers
cent Ecus , & cinq pour
cent pour le reſte ; & quand les
Peres de la Rédemption y portent
de l'argent , ils compoſent
pour les droits , & accordent
à fix out ſept pour cent. Le
Baſtion de France paye auſſi
1221. Piaſtres tous les deux mois.
De la Ville d'Alger.
Elle eſt au bord de la Mer, fur
le panchant d'une Montagne , &
eſt faite en forme d'un Voile de
H2
172 MERCURE
Huniere , c'eſt à dire en amoin
driſſant par le haut. Les Maiſons
ſont ſi blanches par dedans &
par dehots , que deloin la Ville
reſſemble à un Linceüil. Il y a
quantitédebelles Moſquées. Les
Maiſons ſont aſſez proprement
comparties en dedans ; les toits
en ſont plats à la Moreſque,ayant
des Terraſſes au deſſus , où l'on
prend le frais & le Soleil. Les
Ruës y font fort étroites. Ily a
auſſi quelques Places publiques
dans la Ville , mais la plus belle
eſt devant le Palais du Divan .
La Villea cinq Portes , ſçavoir ,
celledu Mole, celle de la Peſeherie
, celle de Babazon au Mydi,
celle de Babaloüet au Nord , &
cellede la Porteneuve du coſté
du Ponant où l'on va à la Montagne.
Elle est entourée de mu
railles fort foibles , point terrafſées
avec des Créneaux. Ces
GALANT. 173
Murailles ſont de brique en des
endroits , & de pierres communes
en d'autres , avec de tresméchans
Foffez. Ainfi elle n'eſt
forte que par la quantité de Monde
qui y habite:
Des Fortereffes.
Le Fort de Charles- quint eſt
le plus haut de la Ville , & la
domine. On dit que cet Empereur
le fit bâtiren une nuit.
Le Chaſteau des Tagarins
eft entre ce Fort & la Ville.
L'Alcaſane , ou grand Chaſteau
, eſt au haut de la Ville ,
bien fortifié de Canon, avec une
bonne Garniſon pour la garde
du Tréſor public.
Il'y a un Fort quarré au Nord,
hors la Porte de Babaloüet, ſur la
Marine , qui eſt fortifié de Canon,
mais fans Foffez ; & plus au
Nord , le Fortin des Anglois .
Le Fort de Baba- aſſan , ſur la
H 3
174
MERCURE
Porte de la Peſcherie , qu'il fit
bâtir , & qui bat de ſept Pieces
deCanon à l'entrée du mole.
Un autre Fort du coſté du Sud
de la Porte de Babazon , où il y
adeux Bateries l'une ſur l'autre,
&un Fortin entre ce Fort& la
Porte de la Ville. Ce Fortin eſt
fur laGrève.
La Porte du Mole eſt auſſi bien
fortifiée de Canon , &bat fur la
Marine.Il y a ſur le mole un Fort
dans lequel eſt le Fanal bien garnyde
Canon.
Une Plate-forme à la teſte du
Mole , où il y a quinze Pieces de
Canon en deux rangées , dont
huit Pieces ont eſté données aux
Algériens par les Hollandois
en 1680.
Le Batistan eſt le Lieu où l'on
vend les Eſclaves à l'enchere , à
haute voix , en criant Arache.
GALANT.
175
On les y enregiſtre , ainſi que le
prix qu'ils y font vendus. Apres
qu'on les y a aprétiez , on les
meneau Divan,où on les met encore
à l'enchere ; & les deniers
qu'on y en offre de plus que le
prix offertau Batistant, demeure
au Beylik. Le Beylik eſt le Public
, ou Divan , quia ſes Eſclaves
particuliers.
Des Officiers du Port.
Il y a le Capitaine du Port,
nommé Mustapha Reys , & un
Ecrivain appellé Coaja del Puerto,
quiales Clefs des Magazins des
Munitions de la marine , appartenantau
Beylik& qui en ſuite
les vend aux Particuliers.
Des Mosquées & Prieres
des Turcs .
Le Vendredyi ls mettent des
Pavillons verds ſur les Tours de
leurs Moſquées aux heures de
H 4
176 MERCURE
Prieres ; & les autres jours des
Pavillons blancs. Ces Moſquées
font defſſervies chacune par un
Marabou . Ces Marabous ont
des Imans ſous eux , qui montent
au haut des Tours des Mofquées
, & qui en mettant les
Pavillons , appellent le monde
à la priere par des hurlemens.
Il n'y a aucune Cloche. Les
petits Marabous des petites Mofquées
, font l'office des Imans,
parce qu'ils font pauvres. Les
heures des Prieres font à quatre
heures du matin , à midy ,
àdeux heures apres midy , qu'ils
appellent l'Afero , à Soleil couché
, qu'ils appellent Elmagreb,
&à deux heures de nuir. Quand
les Turcs entrent dans les Mofquées
, ils ſe déchauſſent les
Babouches ou Souliers', & les
portent à la main. Lors qu'ils
H
2 GALANT. 177
en fortent , ils ſe les remettent
, que
aux pieds hors la Porte des mofquées.
Les Marabous font les
Prieres , & quantité de ſignes
extérieurs de devotion
les Turcs aſſiſtans imitent. Ils
liſent quelquefois des Chapitres
de l'Alcoran ,& des Hiſtoires
de quelque ancien & fameux
Narabou , qu'ils croyent &
revérent comme des traditions.
Des Ecoles.
1
Ce font les Marabous qui les
tiennent , & qui apprennent à
lire aux Enfans avec un grand
bruit , comme en chantant , &
avec rigueur, en leur donnant
des coups de Baſton fur la plantedes
pieds. Quaud un Ecolier
fçait lire tout l'Alcoran , on le
promene par toute la Ville, fuivy
de tous les Ecoliers , & l'Alco-
H
178 MERCURE
ran ſur la teſte
› pour marque
qu'il eſt habile. En effet , c'eſt
la ſeule ſcience qu'on leur enfeigne.
De l'état de l'Eglise Catholique
àAlger.
Il y a quatre Hôpitaux dans
autant de Bagnes , qui ſont adminiſtrez
par des Eſpagnols , &
on dit une Meſſe tous les jours
dans chacun , excepté dans un,
n'y ayant que trois Preſtres . On
diſoit auſſi tous les jours la Meſſe
chez le Sieur le Vacher , Vicaire
General deCarthage , & Conful
de la Nation Françoiſe à Alger;
&tous lesDimanches il faiſoit
Je Prône en ſa Chapelle , & une
Exhortation ſur l'Evangile du
jour, à tous les pauvres Chrêtiens
Eſclaves qui y alloient , &
il avoit ſoin que le Culte Divin
ſe fiſt à Tripoly , Tunis , Fez ,
Maroc , Tetuan ,& Salé.
GALANT
179
15
Des Aumônes pour le Rachapt
des Efclaves.o
62
1
Les Eſpagnols y envoyent
tous les deux ans des ſommes
de 50. à60000 Piastres. On leur
fait grace de la moitié des droits
pour l'entrée de l'argent , mais
auſſi on les oblige à racheter des
Vieillards & Invalides. Ils rachetent
ordinairement le nombre
dedeux à trois cens Eſclaves . La
France y en envoyoit auſſi ra,
cheter de temps en temps ; mais
depuis la Paix avec Alger , on
envoye les Rédemptions du
coſté de Salé & de Tripoly. Les
Portugais en envoyerent une
en 1666. Ils furent traitez plus
civilement, qu'on ne traite les
Eſpagnols. On employe une
partie de l'argent qu'on reçoit
de ces derniers à l'entretien des
Bagnes &Hôpitaux, and tidiga
H 6
180 MERCURE
De la Iustice d'Alger.
En premiere inſtance on va
au Cady, les Soldats vont a l'Aga,
& de là il y a appel au Divan.
L'Accuſé y plaide ſa Caufe luymeſme
,& s'il eſt coupable , on
luy fait donner des baſtonnades
fur le ventre & fur le dos , &
meſme on le fait hacher en pieces
, ou étrangler , ainſi qu'il eſt
arrivé à un Renié Eſpagnol ,
qui avoit aidé à faire fauver des
Chreftiens. Apres qu'il eut eu
descoups de Baſton , Baba- affan
luy demanda de quelle Nation
A eſtoit. Il luy repondit avec la
fierté commune à ſa Nation, qu'il
eſtoit Eſpagnol ; & Baba- affan ,
par haine pour cette orgueilleuſe
Nation , commanda au Bé
zoüard de l'aller pendre ; ce qui
qui fut exécuté. Un Conful
Anglois fut aſſommé , & haché
२
GALANT. 181
en pieces à coup de Maffuë par
les Soldats , pour avoir tué un luif
en plein Divan devant le Dey.
Quand un Ture trouve fa
Femme en adultere , il la peut:
tuer avec ſon Galant , fans qu'il
en puiſſe eſtre inquieté. S'il ne
ſçait ſon crime que par raport ,
il va trouver le Cady , qui luy
permet de donner des baftonnades
à ſa Femme. S'il fait une
ſeconde plainte contre elle fur
le même crime , le Cady luy
accorde le pouvoir de la mettre
en priſon les fers aux pieds , & à
la troifiéme plainte il la peut
repudier ,& renvoyer chez fon
- Pere. Il en uſe de la même forte
envers ſa Soeur on fa Fille , ex
cepté qu'à la troifiéme fois le
Cady lerenvoye devant le Dey.
Le rapport de deux Témoins,
joint àce que certifie le Cady ,
182 MERCURE
luy fait accorder la permiſſion
d'en faire ce qu'il luy plait. Alors
il va trouver un des Secretaires
du Divan,& en luy donnant 100 .
Pataques , il luy fait écrire la
condamnation de ſa Soeur ou
ſa Fille , qu'il fait enſuite mourir
luy-même.
Si une Femme voit que ſon
Maryn'ait pas dequoy la nourrir,
elle va faire ſes plaintes au Dey,
qui demande à ce mary s'il prétend
que ſa Femme le nourriſſe,
& luy fait un crime de l'avoir
priſe ſans avoir dequoy l'entretenir.
Apres luy avoir fait donner
des baſtonnades , il l'oblige
de la quiter , & de la renvoyer à
fon Pereavec tout ce qu'il luya
promis par le Contract de Mariage.
Elle ſe remarie enfuite à
qui Elle veut.
Des Femmes d'Alger , &de leur
Mariage.
GALAN T.
183
Les Turcs pouvent épouſer
quatres Femmes legitimes , &
avoir autantde Concubines qu'ils
en peuvent nourrir , & dont
pourtant les Enfans ne peuvent
hériter. Les Femmes Turques &
Mores vont par les Ruës , couvertes
d'une Cape blanche ainſi
que les Juifves , mais ſans avoir
le viſage découvert comme elles,
celles-cy ayant ſeulement un lin
ge qui les couvre depuis le menton
juſques ſous les yeux. Elles
ont un Calçon blanc de toile qui
leur pend fur les talons. Les Femmes
les plus conſidérables vont
rarement par les Ruës , & il n'y
en a aucune qui aille dans les
Moſquées , fi elle n'a ſoixante
ans. Elles font magnifiquement
meublées & retenuës chez elles,
& chargées de Pierreries. Elles y
dancent , ayant des mouchoirs
184 MERCURE
travaillez en or de chaque main,
au ſond'un Inſtrument en forme
deViolon , touché par des Eſclaves
negres. Il y a des Ecoles dans
la Ville , où ces Eſclaves apprennent
à en joüer pour cela. Les
Femmes ſe viſitent fort , & font
fi ſuperbes , que quand elles voyent
quelque choſe de nouveau
àune de leurs Compagnes , elle
en veulent auſh toſt avoir. Ainfi
leur dépenſe eſt grande en ha
bits , en meubles , & en bonne
chere. Lors qu'une Eſclave ,
groſſe de ſon Patron , fait un
Enfant mâle, il eſt obligé de luy
donner ſa liberté , & de la renvoyer
avec une groſſe ſomme.
Cette pluralité de Femmes eſt
cauſe qu'elles n'aiment pas leurs
Marys ; & comme elles font impérieuſes
& fort adonnées au
luxe, à cauſe de leurs fréquentes
GALANT.. 185
.
21
&
viſites entre elles , elles les ruï
nent fort ſouvent , en obligeant
non ſeulement à trouver dequoy
fournir àleurs beſoins ; fous peine
de féparation , mais encore à affouvir
leur orgueil , autrement
elles contrefont les Poſledées de
Janon , qui eſt le Démon ;
alors les Voifines & autres Femmes
apoſtées , viennent dans la
Maiſon en ſautant avec des Clefs
& des Baffins d'érain , pour le
chaffer , juſqu'à ce que le Mary
eneſtant las, conſent àleur acheter
ce qu'elles fouhaitent , qui eft
ſouvent un Caffeteau ou Robe ,
ou un riche Couvre- chef. Alors
le Janon s'en va , & elles ceſſent
d'eſtre poffedées .
La Ville d'Alger eſt peuplée
de diférens Habitans. Ily a des
Turcs de Levant , qui font des
Soldats , Janiffaires & Officiers
186 MERCURE
des Reniez de toutes les Nations ;
des Coloris ou Enfans des Turcs
ou Reniez ; des Togarins & des
Andalous , qui font les plus riches
, & des Arabes ou Moresde
laTerre, qui font les Meſtiers les
plus abjets , parce qu'ils font les
plus pauvres.
Voila , Madame , quel eſtoit
l'état d'Alger pendant le Regne
de Tric , & de Baba - afſan ſon
Gendre. Vous avez veu la mort
de Baba- affan , & la ſuite de
certe Hiſtoire , dans mes Lettres
des deux dernieres années , lors
que je vous ay parlé de ce qui a
eſté executé devant cette Place
par l'Armée Navale du Roy.
Ainſi pour vous en donner une
ſeconde fuite , il ne me reſte plus
qu'à la reprendre au commencement
de la Negotiation du Traité
de Paix qu'on vient de conclure.
2
GALANT. 187
C'eſt ce que je feray le mois prochain
, en vous parlant des Ambaſſadeurs
d'Alger , de leur Voyage
,de leur audience , de ce
qu'ils ont veu & dit en France ,
&de leur depart. Tout cela fera
un Corps hiſtorique & curicux
dans ma Lettre d'Aouſt.d
Je vous ay parlé pluſieurs fois
de la Diſpute qui eſt entre les
Sçavans , touchant la Statuëque
les magiſtrats de la Ville d'arles
ont envoyée à Sa Majeſté . Les uns
prétendent qu'elle a eſté faite
pour Vénus , & les autres pour
Diane. Vous vous ſouvenez de
ce que je vous ay dit de monſieur
Terrin , Conſeiller au Préſidial
d'Arles , qui a fait un Livre en
faveur de la premiere. Je vous
envoyay le mois paffé des Vers
d'un Académicien de la meſme
188 MERCURE
Ville, qui eſt d'un ſentiment op
pofé,& je vous fis part en même
temps de plufieurs- Extraits de
Lettres des plus Illuſtres du fiéele
, qui font de celuy de Mr
Terrin Le P. d'Augieres, léfure,
a pris party pour Diane.. Vous
le connoiſtrez par ce quifuit..
८
LETTRE DE ME L'ABBE
25 Eleche , de l'Academie
Royale d'Arles.
2:1
i
A ME DE VERTRON.
E vous fçay bon
:
gre , Monsieur
mon cher Confrere , de ce que vous
estes Partisan de la chafte Diane
contre les entrepriſes de Vénus. Vous
Jouhaitez que je vous diſe en peu de
motsfur cefujet qui partage aujours
GALANT. 189
d'huy les beaux Esprits , ce que le
R. P. d'Augieres a écrit plus au long
&sçavamment dans la Diſſertation
que l'on imprime à Paris ; il
faut vous obeir , & vous tracerbriévement
le plan de toutesses raisons,
que vous gousterez affurément.
La belle Statuë que Meffieurs les
Magistrats de la Ville d'Arles ont
envoyée au Roy , & en faveur de
laquelle vous avez fait unesi heureuse
Inscription , fut trouvée au
pied de deux grandes Colomneslan
1651. Depuis ce temps on l'a toû
jours constamment appellée Diane.
Neanmoins Monsieur Terrin prétend
aujourd'huy que c'est une Vénus,dans
un Livre où il faut avoüer qu'ilya
beaucoup de feu , & de fubtilitez
capables de gagner d'abord les Efprits
faciles ; mais vous sçavez que
cette Figure ne fut jamais une Vé
nus. Vous l'avez vûë dans nostre
190
MRECURE
Hoftel de Ville , & vous remarqua
tes , que bien loin d'avoir l'air galant
, coquet & enjoüé , comme la
Deeffe des Amours , elle a un air
modeste, & un port majestueux. Elle
est à demy- nuë. Au contraire , les
Poëtes, les Peintres & les Sculpteurs,
n'ont pas cette précaution pour Venus.
Cellc de Guide , le Chefd'oeu
vre de Praxiteles , celle de Médicis
, & les autres qu'on voit dans
l'Italie , respirent l'impudence , par
l'entiere nudité de leurs corps. C'êtoit
mesme une espece de Proverbe
chezles Gentils , Nudas Venus.
Si l'on a vû quelquefois des Vénus
un peu couvertes , quelques raiſons
& quelques circonstances particulieres
ont engagé les Sculpteurs àne
pas marquer cette fauſſe Divinité
par un Simbole autant honteux ,
qu'il luy estoit ordinaire .
Onprétent ( quoy qu'avecpeu de
GALANT . 191
fondement Selon mon sens ) que nôtre
Statue estoit l'Idole tutelaire
d'un Theatre , & qu'elle y tenoit la
place d'honneur.Certesſijamais Vénus
a dû paroiſtre toute nue , &
garder ſon caractere d'impudence ,
ç'a estéparticulièrement dans un
lieu de defordre & de diſſolution ,
où l'on veut qu'elle tinſt la place
la plus honorable , parce qu'elle n'
voit point de pudeur. Noftre Figure
marque 30. à 33. ans. Ce n'estpoint
là l'âge d'une Vénus , qui n'aime
que les ris , les jeux & les plaisirs.
C'est aussi pour cette raiſon , que les
habiles Sculpteurs répandoient fur
fon visage un air d'enjoüement,avec
cette aimable fleur de jeuneſſe ,&
qu'ils figuroient fon Fils Cupidon
comme un petit Enfant badin.
Cette Statue a plus de fix pieds
de hauteur , & vous m'avoüerez ,
Monsieur , que cette grandeur eft
192
MERCURE
monstrueuse pour une Vénus , que l'on
a toûjours repréſentée d'une taille
plutoft petite que médiocre. La Vénus
de Medicis est une preuve de ce
que j'avance. D'ailleurs on n'a
point trouvé, ny auprés de cette Figure,
nyfurson corps , aucun ſymbolede
Vénus , point de Cefte , point
de Pigeon , ny de Moineau , point
de Pavots , ny de Coquilles ; les
Jeux , les Graces & les Amours ne
luy tenoient point compagnie. Il
Semble donc que c'est deviner , ou
pour mieux dire , imaginer de foûtenir
commefait Calliſtene, que c'est
la Figure de Vénus.
Nostre illustre Antagoniste aſſure
qu'on l'a trouvée dans les ruines
d'un ancien Theatre , & dans un
lieu qui répondoit au milieu de la
Scene , où l'on prétend qu'estoit la
place d'honneur. Deplus , ilfoûtient
que l'ancien Theatre estoit unique.
ment
GALANT.
193
ment dedié àVénus. Le R. P. d' Augieres
, dans ſes Réflexions fur les
Sentimens de Callifthene , prouve
quele Theatre n'estoit point uniquement
dedié à Venus , &que Diane
y avoit place avec Minerve , & les
Muses , qui n'estoient pas moins
chaftes que cette Déeſſede la Chaffe.
La Tradition constante, & des Actes
tres- anciens placent un Temple de
Diane dans le lien , où l'on s'aviſe
depuis quelques jours de trouver des
vestiges d'un Theatre. Dans le Plan
mesme de ce prétendu Theatre , le
lieu où la Figure a esté trouvée ,
ne répondoit pas au milieu de la
Scene.
Ily avoit trois mille Statuës dans
le Theatre de Scaurus , & l'on veut
qu'il y en pouvoit bien avoir environ
deux cens dans la Scene dis
Theatre que l'on imagine dans Ar-
Juillet 1684 . της
3
194
MERCURE
les. Fugez apres cela , Monfieur ,st
c'est uneraison pour Vénus , de dire
que cette Statue, a esté trouvée dans
les ruines du Theatre. Le Theatre
de Pompée nous fait voir , que dans
le mesme Enclos ily pouvoit avoir
un Temple & un Theatre. Ainsi ,
quand mesme la découverte feroit
veritable , elle ne détruiroit pas se
que la Tradition nous apprend du
Temple de Diane , d'autant plus
que les restes d'Architecture de ces
ruines ont beaucoup de rapport à
un Temple , & à un Temple de
Diane.
1
Je viens maintenant à Diane,&
je dis aprés ce ſçavant Perſonnage,
l'un des principaux ornemens de cette
floriflante Compagnie , ce grand
Défenseur de Diane , comme vouς,
Monsieur, que la taille extraordi
naire de cette Figure est un indice
pour cetteDéeffe. Homere , Virgile
GALANT.
195
&Ovide , nous la décrivent doüée
d'une taillefi avantageuse , qu'elle
furpaffe les autres de toute la tešte.
Sa beauté modeste & majestueuse
marque sa pudeur &sa virginité.
& c'est se tromper , de croire que
cette Déeffe ne se piquoit pas de
beauté; Virgile & Lucien nous aßûrent
le contraire . Sa coëfure riche
&propre est tres-femblable à celle
d'ane Diane que l'on voit dans le
riche Cabinet de Monsieur de Lau.
rens , Gentilhomme d'Arles ; c'est une
Médaille d'or , qui a beaucoup de
reſſemblance avec la Figure dont je
parle. Un Ancien a appellé cette
Déeffe , Diane aux beaux pieds.
Ceux deſa Statue font admirablement
bien taillez, & ilsemble que
le Sculpteur y ait fait une étude
particulière. L'âge de 30. à 35. ans
1 2
196
MERCURE
convient bien à une Divinité en
durcie dans les fatigues de la Chaf-
Se. Lanudité de fon corps jusqu'au
nombril , la rend ſemblable à la
Diane d'Ephéſe , qui estoit pour le
moins demy - nuë , ayant le ſein
&l'estomac chargé de mammelles.
On void chez Tristan une Diane
d'Ephéſe , toute nuë dans ſon Temple
, fur une Médaille Gréque de
Gordien.
1 1
Cette Statuë eft Gréque , & l'on
fçait que les Grecs n'avoient pas
coûtume d'habiller leurs Figures. Ils
faisoient paroître leur Art dans les
nuditez , & ils affectoient sur tout
de representer Diane , tantoſt toute
nuë, & tantoft demy nuë , & tantoft
couverte, parce qu'elle est la mème
choſe avec la Lune , qui felon
Jes divers changemens ſe couvre&
Sedépoüille touràtour deses habits
GALANT. 197
de lumiere . Cette Statue n'a , ny les
cheveux épars , ny un Arc , ny un
Carquois , ny des Fléches , ny une
Robe retrouffée jusqu'au genoüil.
Gestoit ainſi qu'eſtoit miſe la Diane
d'Ephefe ( felón S. Hiérôme ) & il
est constant par une ancienne Epi
gramme Gréque, que Dianen'estoit
point habillée en Chasseuse , &
qu'elle n'avoit point fa Robe relevée
jusqu'au genoüil , lors qu'elle
Seprésentoit à l'encens & aux Sacrifices.
Il faut remarquer en paſſant ,
que les Phocéens établirent autrefois
le Culte de la Diane d'Ephé
Se dans cette Province. Ainsi les
nuditez modestes de nostre Statuë,
fans Arc , fans Fléches , fans cheveux
épars , & fans Robe retrouf
fée , font une preuve qu'elle est
L'image de Diane , taillée par u
I3
198 MERCURE
:
Sculpteur Grec , qui avoit en vûë
celle d'Ephefe. Ily en a qui prétendent
que cette Statue a perdu
par l'injure du temps Son Arc , fes
Fléches, &fon bras droit. D'autres
Soutiennent que c'est une Diane qui
fort du Bain , & qui dérobe au
tant qu'elle peut la vue de fon
corps aux yeux d'Acteon . Ils ajoutent
que sa Robe femble moüillée,
&qu'il y a quelque dédain dans
Jon air& dansses regards. F'aime
pourtant mieux envisager cette
Figure comme une Décffe quise
presente à l'Encens & aux Victi
Sans aucun équipage de
Chaffe ; & je trouve bien mon
compte en cette reſſemblance qu'elle
a avea la Diane d'Ephese. Le
R. P. d'Augieres dit que le trou
qui paroît fur ſa Coëfure , audesfront
, est la place d'un
mes
LYON
GALANT. 199
Croiſſant, qui est un des Symboles
de Diane , parce qu'elle paſſe pour
une mesme Divinité que La Lune.
Il ajoûte enfin , que nous avons
pour 3n2o0us le sentiment public de
cette Province , & la tradition, qui
nous apprend qu'il y avoit autrefois
dans Arles un Temple de Diane
, à qui l'on offroit tous les ams
des facrifices de fang humain , Sur
deux Colomnes , qui font apparem
ment cellès au pied desquelles cette
Statue a esté trouvée.
Au reste , Monfieur , il fait voir
que le Bracelet qui est au baut du
bras gauche de cette Figure , n'est
nullement une marque de galan
terie , puis qu'il est sûr que les
Gens de guerre , les Héros , les
Philofophes , auffi bien que les Da-
- mes les plus regulieres , & les Filtes
les plus refervées , ont autre
14
200 MERCURE
fois porté le Bracelet , comme elles
le portent encore aujourd'huy ,Sans
que cet ornement ait l'air de coquetteric.
Toutes ces raisons , Mon
fieur,feront de grand poids dans
Le Mercure qui a debité celles de
Monsieur Terrin ſous le nom de
Collisthene. F'espere que si vous
appuyez celles du Reverend Pere
d'Augieres , Diane l'emporterafur
Venus . Vous y estes intereßé plus
que personne , ayant le titre d'Academicien
Royal , & Chonneur
d'écrire l'Histoire du plus grand
Roy du Monde , à qui Meſſieurs
d'Arles ont eu celuy de presenter,
non pas une Coquette , mais une
Déeffe qui a rendu des Oracles en
Sa faveur. Faites - moy , s'il vous
plaît , celle de me croire toûjours
vostre tres , &c.
:
AArles ce 12. Juillet 1684.
GALANT. 201
J'attens la Réponſe de Monfieur
Terrin , pour vous en faire
part. Il a commencé à prendre
un party , appuyé de trop
de ſçavans Hommes , pour ſe
refoudre à l'abandonner. Comme
les raiſons ſont fortes des
deux coſtez , je voy le plaiſir
que vous donnera cette diſpute.
Vous en aurez ſans - doute
beaucoup à lire ce Sonnet
qu'elle a fait faire à Monfieur
Magnin...
A Cour du Grand LOVIS,
pompeufe&fi belle ,
Gette Cour , l'abregé de toutes les
grandeurs ,
寒
Chaquejour destinéeàde nouveaux
honneurs ,
Voit rehauffer l'éclat deſagloireim
mortelle.
202 MERCURE
Diane d'Apollon la Soeur chafte &
6 fidelle. J
:
La Déeſſe Vénus l'enchantement des
coeurs, ٤ :
Viennent pour disputer ses royales
:
faveurs ,
Et chacun à l'envypartage leur querelle.
:
Je ne decide point ce fameux diférend;
Mais Diane est d'un air&plus noble&
plus grand,
Et cet air dit beaucoup dans le Siem
che où nous sommes.
LOVIS ſeul va finir ce Combat glo
rieux;
GALANT.
203
Silence, beaux Esprits, c'est au plus
grand des Hommes
A dire fon avis sur l'intereſt des
Dieux.
20
Le meſme Monfieur Magnin
afait une Deviſe ſur cette Difpute
des Scavabs Elle a pour
corps , une Lune dans ſon plein ,
& ces mots pour ame ; Aliena
obnoxia flamma. 11 les explique
par ce Madrigah tol xung
FLle brille , Heft aray, du
éclat emprunté ;
Mais en est-ilaux Cieux qui brille
davantage ?
Vénus a bien moins de clarté ,
Et n'en faitpassi bon usage.
Ceffez de disputer dans le Sacré
Vallon . 20
16
204 MERCURE
Diane, beaux Esprits, s'accorde avec
les Muſes,
1... Son party Sans - doute est le
2
:
bon
,
Venus est débauchée, & l'on connoist
Ses rufes;
Que viendroit-ellefaireà la Cour
d'Apollon ?
Un Autheur dont on ne m'a
pû apprendre le nom, a fait deux
Madrigaux fur cette meſme Dif+
pute. Je vous les envoye,ne doutant
point que vous ne les trou
viez fort agreables...
SUR LA STATUE
D'ARLES.
Onfait affez
১
NSçait affez la diférence
De Diane avecqueKe
nus.
GALANT... 2051
D'où vient que maintenant en
France
f
On ne s'y connoist presque plus?
-Reflexion ſur la Statuë;
Qui juge d'une Femme , a dequoy
s'occuper ,
La matiere est fort ambiguë ,
Il est aisé de s'y tromper.
}
SUR LE MESME SUJET.
DouOurr moy,jenesçay pas com
ment
A
1.5
Onméconnoist Venus avecDiane.
L'une est chaste & modeste ; &
L'autre affurement
-Est fort friponne&fort profane..
La mine ainfine concludrien
Ik futun plus für Interprete ,
L'Habit d'une Femme de bien
Cache ſouvent une Caquette.
C
4
1
206 MERCURE
Nous avons fait quelque perte
dans l'Affaire de Gironne , &
Monfieur de la motte- d'Efpagne
, Capitaine dans le Regi
ment de Piémont , a eſté des
Malheureux. Il eſtoit Fils de
Monfieur d'Eſpagne de la motte
, qui fut tué à Montmidy
en 1657. commandant le regiment
de la Ferté , & Neveu
du brave Monfieur d'Eſpagne ,
Gouverneur de Thionville ,
connu par ſes ſervices. Cejeune
Officier , âgé ſeulement de
vingt - sept ans , ſe diftingua à
Gironne d'une maniere éclatante:
Il fit ſeul pluſieurs Prifonniers
, entr'autres un Major Efpagnol
, & ſe ſignala encore ,
ayane eſté attaquéavec fort peu
de monde par un Party qu'il
GALANT. 207
défit. Ce fut la derniere action
de ſa vie. Comme il ne s'épar
gna pas, il reçeut un grand nombre
de bleſſures , dont il mourut
fur le champ. Tous les Officiers
l'on fort regreté. Sa Famille eft
tres- connue , & il n'en est forty
que des Braves , qui ont tous
verſé leur ſang pour le ſervice
du Roy . Il n'avoit qu'un Frere ,
qui s'eſt fait Preſtre , & qui a
beaucoup de merite. Le jeune
Monfieur d'Efpagne , fon Coufin
germain , fut bleſſe au bras
au Siege de Luxembourg.
J'ay encore à vous apprendre
la mort de Dame
Loüife de Fermely. Elle étoit
Femme de Meffire мі-
chel de Polaſtron de la
Hilliere , Marquis de Grille
208 MERCVRE
mont , Premier Veneur de
Monfieur.
D'autres que moy pourroient
déja vous avoir fait
part de ces nouvelles ; mais
je ne croy pas que perſonne
vous ait encore dit que
Monfieur le Duc de Richelieu
a épousé Mademoiſelle
d'Acigne. Il avoit porté
quelques jours auparavant
fon Contract de mariage à
ſigner au Roy. Vous ſçavez
, madame , que ce Duc ,
auffi connu par ſon eſprit
& par ſon merite , que par
le Nom illuftre qu'il portes
GALAN T. 209
,
a efté ſubſtitué par le grand
Cardinal de Richelieu fon
Oncle aux Armes & aux
Biens de la Maiſon de Du-
Pleffis de Richelieu , qui
tire ſon origine de la Terre
du Pleffis en Poitou. Pierredu
Pleffis , Fils de
Guillaume III. qui rendit
de grands ſervices aux Roys
Jean & Charles V. a conti
nué juſqu'à préſent la Branche
des Seigneurs du Pleffis
; & Sauvage fon, Frere
commeça celle de Richelieu
par le Mariage de fon Fils
unique Geoffroy du Pleſfis
210 MERCURE
avec Perrine de Clérembaur,
Soeur & Heritiere de Loüis
Sieur de Richelieu & de Beçay.
De ce Mariage vint
François II. qui eut Fran
çois I I. de Guyonne de Laval.
Celuy- cy , Sieur de
Richelieu , Beçay , Neuvil
le , épousa Anne le Roy ,
Daine de Chillon , & laiſſa
plufieurs.Enfans , dont l'un
fut Eveſque de Luçon. Loüis
du Pleffis , Sieur de Richelieu
, ſon aîné , prit
alliance avec Françoiſe de
Rochechoüart
, & en eut
François du Pleſſis IV. du
A
GALANT . 211
nom , Sieur de Richelieu ,
de Beçay , Chillon , que le
Roy Henry III. fit Chevalier
de fes Ordres en 1 586.
& auquel Henry IV. donna
en ſuite la Charge de
Capitaine de fes Gardes. Il
épouſa Sufanne de la Porte ,
& en eut Henry du Pleffis ,
Sieur de Richelieu
réchal de Camp , tué en
duel par le maréchal de Thémines
, fans avoir laiſſé d'Enfans
; Alphonſe - Loüis du
Pleffis de Richelieu , Cardinal
, Archeveſque d'Aix , &
en ſuite de Lyon , mort en
,
ма-
212 MERCURE
1653 Armand Jean du Plef
fis, Cardinal ,Duc de Richelicu
; Françoiſe , mariée en
premieres Noces à Jean de
Beauvau , S' de Pinpean , &
en ſecondes à René de: Vig--
nerot , Seigneur de Pontcourlay
; & Nicole , Femme
d'Urban de Maillé,Marquis
de Brezé , Maréchal de France
, morte en 1635. C'eſt de
ce ſecond. Mariage de Françoiſe
du Pleſſis de Richelieu,
avec le Seigneur de Pontcourlay
, qu'eſt forty Me le
Duc de Richelieu dont je
vous parle.
GALANT
213
Anne - Marguerite d'Acigné
, que
ce Duc a
épousé , eſt Fille de Iean-
Leonard Comte d'Acigné
, & d'Anne-Marie d'Acigné,
leſquels par des raifons
de Famille , & pour
conferver le Bien dans
cette Maiſon , ſe marierent
enſemble, l'Oncle ayant
épousé la Niéce , Fille d'Honorat
Auguſte d'Acigné ,
Frere ainé de Iean - Leonard
. Cette Maiſon eft
des plus illuftres du Royaume
, iſſue par 23. degrez
de Renaud Seigneur
214 MERCVRE
۱
d'Acigné , Frere puîné de
Renoud Comte de Rennes,
& de Triftan Beron de Vitré
, tous Enfans de Rivalon
, Comte de Rennes ,
Baron de Vitré , & Seigneur
d'Acigné , leſquels Comtes
de Rennes deſcendoient des
anciens Roys & Ducs de
Bretagne. Elle eſt alliée aux
Maiſons de Laval , Rochechoüart
, Beüil , Sanferre ,
Montejean , Rieux , Rohan ,
du Bellay , Cofle , Rofmadec
, du Châtel , Roſternan ,
Chaſteaubriant , Monfort ,
dol, &c.
GALANT
215
i
Les Armes de du Pleſfis
de Richelieu , font, d'argent ,
à trois Chevrons de gueules.
Vignerot de Pontcourlay ,
porte , d'argent , à trois Teſtes
de Sanglier defable ; & Acigné
porte , d'Hermine , à la face de
gueules , chargée de trois Fleursde-
Lys d'or, qui apparemment
eſt une brifure des Armes de
Bretagne.
J'ay oublié juſqu'icy à
vous parler du Mariage de
Mademoiselle de Gouvernet
د
Niéce de feu Monſieur
d'Hervart. C'eſt une
tres - belle Perſonne , qui
CA
192
MERCURE
aépousé depuis peu de temps
le Fils de Monfieur le Marquis
d'Halifax , Milord Anglois
, du Conſeil d'Etat du
Roy d'Angleterre.
Le Sonnet qui ſuit eft
affez du temps. Il eſt de
Monfieur Malbey , Chanoine
de Saint Nicolas du
Louvre.
2011
AU
GALANT.
193
AU ROY ,
Sur la Neutralité des Hollandois.
L
"
E grand bruit de ton Nom
ſemble nuire à ta gloire,
Le Hollandoiste craint, &fa jufte
terreur
Le rend neutre,& ce coup qui retient
ta valeur ,
Rend ton regne moins beau, moins
digne de memoire.
赤
T
Ayant pris Luxembourg(prodige
oup de l'Histoire
Le Flamand ne pouvoit arrefter
ton bonheur ,
Et la Hollande enst veu faire à
Ston Bras vainqueur ,
Plus que n'ofa Céfar, y porter la
こ。victoire.
C'est ainsi que ton Nom ,si terrible,
& fi grand ,
Juillet 1684. K
194
MERCURE)
Qu'il force un si grand Peuple à
trahir ſon penchant ,
Te nuit puis que tu perds des Palmes
toutes preftes.
Ie me trompe,Grand Roy,le Traité
que tu fais
Vaut mieux que les Lauriers des
i plus belles Conquestes ;......
Entre combien d'Eftats preduira
t-il la Paix
s'étei-
Les plus violentes paſſions ne
ſont pas les plus durables. C'eſt
un feu qui ne ſe ſoûtient que
par les deſirs ; & quand les defirs
ſont ſatisfaits , il eſt difficile
d'empêcher qu'il ne
gne. Une aimable Brune en a
fait l'épreuve depuis quelque
tems . Sa beauté qui luy attiroit
quantité d'Adorateurs , frapa
un Cavalier fort bien fait,& qui
EGALANT.
199
joignant de grands biens , à des
qualitez affez eſtimables , devint
un redoutable Rival pour
tous les Amans de cette belle
Perfonne. Il la vit d'abord fans
aucun deffein de penſer au Mariage.
Il crût que fes complaifances
la rendroient fenfible; &
comme on eft capable de tout
lors qu'on a le coeur touché, il ne
doura point qu'avec un peu de
tems & d'adreſſe il ne vint à
bout de l'obliger àrécompenfer
fes foins. Il étoit entreprenant,&
quelques bonnes fortunes qui
avojent enflé ſa vanité , luy faifoient
croire que la conqueſte
qu'il prétendoit faire , ne luy échaperoitpas.
Il ſe rendit affidu,
& pour donner un prétexte à ſes
fréquentés viſites, il fit entrevoir
qu'il ne vouloit qu'eſtre aimé ,
pour ſe déclarer de la maniere
Kij
196 MERCURE
qu'on le fouhaitoit. La Belle ,
qu'accommodoit le party, ayant
montré pour le Chavalier tous
les ſentimens d'eſtime que la
bienfeance luy pouvoit permettre
, il ſe les peignit encore plus
forts qu'elle ne les luy marquoit,
& l'ayant un jour rencontrée
ſeule, il voulut prendre quelques
libertez qui luy reüſſirent mal.
Ce mauvais ſuccés ne fut point
capable de le rebuter. Il l'imputa
aux premiers efforts d'une
vertu qu'il n'avoit point affez
combatuë , & la fierté que luy
avoit fait paroiſtre la Belle , ne
luy ſembla qu'une amorce pour
luy donner plus d'amour. Ainſi
il redoubla ſes empreſſemens .
Cependant ce fut en vain qu'il
chercha les occaſions du teſte à
teſte. La Belle , prit ſoin de
les éviter ,& quoy qu'il ſe fuft
GALANT. 197
rendu familier chez elle , elle
ménagea fi bien les choſes ,qu'il
n'en pût trouver aucune.Une cõ
(uite ſi ſage ,& fi réguliere ,
ayant reversé ſes eſperances, il
refo ut de ſe retirer ; mais les
charmes de la Belle avoient fait
fur luy plus d'impreffion qu'il ne
croyoit. Il fut un jour fans la voir
& revint le lendemain plusa
amoureux qu'il n'avoit encore)
eſté. Il eut beau vouloir ſe ſerv
vir de fa raiſon pour ſe rendre
maiſtre de l'impétuoſité de ſes
mouvemens. Il eſtoit trop pris !
pour ſe détacher , & aprés di
vers combats qui luy furent inu
tiles, il ſe vit enfin contraint de
s'abandonner à la ppaafſlſiioonn qu'il
ne pût vaincre Il n'eut plus ent
veuë que ce qui pouvoit la fatisfaire,
& prenant les voyes b
qui font toûjours reüffir quandi
on a du bien, il parla de Sacre198
MERCURE
ment. La Belle qui avoit connu
fon caractere , le conjura d'y
fonger plus d'une fois. Elle luy
dit qu'ildevoit ſe defier de luymême
, qu'un peu de beauté
qu'il pouvoit trouver en elle ,
ne méritoit point un amour fi
violent, qu'il eſtoit à craindre
qu'il ne s'affoiblit quand il auroit
les yeux mieux ouverts , &
que rien ne les faifoit tant ouvrir
que le Mariage ; qu'alors il
n'y avoit plus que la forte eſtime
qui fubfiftoir , & que c'étoit à
luy à examiner ſi ſa paffion n'êtoit
point plutôt l'emportement
d'un panchant aveugle , que
l'effet d'une veritable liaiſon de
coeur.Cette réſiſtance, quoy que
foible , ne fit qu'augmenter un
feu qui n'étoit déja que trop ardent.
Muy fit toutes les proteſtations
imaginables d'une éterGALANT.
199
nelle tendreffe, & luy offrant de
grands avantages pour marque
de fon amour , il alla trouvert
fon Pere , avec qui vous jugez
bien qu'il n'eut aucune peine à
conclure . Le Mariage fe fit en
fort peu de jours , & ce que la
Belle avoit prévû , arriva pref
que auffi -toft.Cét Amant fi char
mé de fon merite, devintien uny
mois un Mary plein de langeur,
Iln'eſtima plus cequ'il ſe voyoit
acquis;&le bien qu'il avoit tant
ſouhaité , ceffa d'eſtre un bien
pour luy, quand il n'eut plus de
refus à craindre. La Belle diſſimula
dans l'eſpérance de le ramener;
mais ſa patience ne le
gagna point.De la froideur il vint
à l'indifference,& en peu de tems
il paſſa juſqu'au mépris. Il fit plus
encore. Il prit de l'amour pour !
une coquete,& cet amour l'aveu-
Kinj
200 MERCURE
gla fi fort , qu'il ne garda plus
aucune meſure . Ces defordres
firent bruit. La Belle ne pû cacher
plus long- temps les juſtes
ſujets qu'on luy donnoit de ſe
plaindre. Son Pere qui l'aimoit
tres-tendrement,voulut y rémedier,&
n'ayant rien obtenu par
fes remontrances , il réfolut de
poursuivre une ſeparation de
corps&de biens,qui miſt ſa Fille
en étatde gouſter quelque repos.
Il fit agir ſes Amis , & en
vint à bout avec avantage. La.
Belle ayant aisément juſtifié les
indignes traitemens qu'elle avoit
reçûs de fon Mary , il fut con-.
damné à luy donne une Penfion
confidérable. Quoy qu'il la perdiſt
ſans aucun regret,l'averfion
qu'il avoit conçue pour elle,luy
fit voir avec chagrin qu'ellepût)
mener une vie heureuſe, Ainfi
21
GALANTM 200
ſes plaiſirs étoiet imparfaits lors
qu'il fongeoit qu'elle estoit maî
treſſe de ſes actions, & délivrée
de ſa tyrannie. Il euſt bie vou
lu trouver à redire à ſa condui
te ; mais fa vertu la mettoit au
deſſus de tout ſoupçon D'ailleurs
elle s'estoit retirée auprés de fon
Pere, qui eſtant témoin de tou -
tes ſes actions , répondoit affez
deleur innocence. Le bon-heurt
dont cette belle Perfonne joüit
pendant quelques mois , fut à
la fin traverſé par une difgrace
auſſi impréveuë qu'extraordi
naire.Un jour qu'elle revenoit
un peu tard d'un Lieu,ou elle al
loit ſouvent avec une Amie prédre
le plaifir de la Promenade,
trois ou quatre Homes malquez
Parreftéret das un endroit allez,
écarté, &malgré ſes cris ,ilsla
portérent dans un Carroffe, on
201 5 MERCURE
s'eſtane mis avec elle, ils firent
marcher à toute bride. L'Amic
en vint aufi -toſt avertir le Pei
re, qui fort furprit d'une violen
ce fi peu attendue, l'imputa d'abord
à fon Mary. On fit toutes
les recherches que l'on crût utiles
, mais on cut beau s'informer
par tout; fobfcurité de la
nuit ayant faverifé cer enlévement,
il fut impoffible de découvrir
ce que la Belle estoit devenuë.
Chacun plaignit fon malheur.
Il n'y ent que le Mary qui
en montra dela joye. Il dit hautement
qu'elle méritoir ce qui
venoit de luy arriver, & qu'une
Femme qui vouloit vivre dans
l'indépendance , ne
vant aucune eſtime, étoit fujet
te aux plus fâcheux accidens ,
Quelques autres railleries qur
Iby échapérent imprudemment,
confer
GALANT 1 203
furent rapportées à fon Beaupe .
re. C'en fut affez pour luy don
ner lieu d'agir contre luy , & de
l'accufer d'avoir enlevé ſa Fille.
Comme il avoit de puiſſans amis
& que la choſe n'eſtoit pas fans
apparence, tout le monde entra
dans ſes intereſts. Il fit décreter
contre fon Gendre , qui fut arreſté
lors qu'il y péſoit le moins.
Je ne vous dis rien des diverſes
procedures que l'on fit de part
&d'autre. Il ſe paſſa quatre
mois fans quelle Mary avançat
rien pour la liberté . Une fi lon
gue priſon eſtoit peſante à un
Homme qui n'aimoit que fes
plaifirs. Cependant de la maniere
que l'on agiffoit, il n'avoit
qu'un ſeul moyende la voir
finir. C'étoit de rendre ſa Femme
, qui revint enfin un jour
chez fon Pere à cinq heures du
.د
204
MERCURE
matin . Elle rapporta que les
quatre Hommes maſquez qui
l'avoient portée dans le Carrofſe,
luy ayant d'abord bandé les
yeux,l'avoient fait marcher toute
la nuit; qu'on l'avoit fait defcendre
dans une Maison de căpagne
, & entrer en fuite dans
une Chambre , où une Femme
d'un âge affez avancé s'eſtoit
trouvée ſeule , & luy avoit ofté
fon Bandeausque cette chambre
luy avoit toûjours fervy de priſon
, ſans qu'elle y euſt vû perfonne,
ny cu aucun antre divertiſſement
que celuy de la lecture;
qu'enfin cette même Femme
ſe montrant touchée de ſa difgrace
, luy avoit promis de la
mettre en liberté , ſi elle vouloit
Juy faire preſent d'un Collier de
Parles qu'on luy avoit laillé jufque-
là , qu'elle l'avoit auffitoft
GALANT. 205
donne,& que quatre jours apres
lors que la nuit commençoit on
l'avoit fait monter en Carroffe
les yeux bandez comme la premiere
fois ; qu'on l'avoit encore
fait marcher toute la nuit , &
qu'à la pointe du jour,on l'avoit
laiffée à trois cens pas delaVille
Chacun fut perfuadé qu'elle n êtoit
revenuë , que parce que le
Mary s'étoit laffé d'être prifon
nier. Il n'y avoit plus cependant
aucune raiſon de le retenir. H
futêêllaarrggyy,, mais toutefois à
dition qu'il répondroit de ſa
Femme, ſi elle diſparoiſſoit. Il n'y
a qu'un mois qu'il est forty de
priſon. Leurs amis communs font
tous leurs efforts pour les remertre
en intelligence; mais le Cavalier
répond avec tant d'ai
greur,quad on lui en parle,qu'on
n'efpere pas le pouvoir gar
con206
MERCURE
gner fi-toft. - Il auroit peut- être
balancé plus qu'il n'a fait à fe
marier, fi ce Quatrain luy avoit
frapé l'eſprit , avant qu'il s'y re--
folut.
Soyez fort circonfpects en fait
deMariage,
Soit à le conseiller,foit à le con-
5.
tracters
Gardez par ses attraits de vous
laiffer ftate
On voit beaucoup d'Epoux , mais
-point de bon ménage.
1
Ces Vers font tirez d'un Livre
nouveau que debite le Sieur
Quinet, qui a pour titre , Sentimens
des Grands Hommes fur la
conduite des Moeurs. L'Auteur y
a joint, Le Miroir qui ne ftate
point. Ce fontpar tout des traits
deMoraleréduits enQuatrains,
GALANT. 207
dont la lecture n'eſt pas moins
utile qu'agreable...
Le Roy a donné a M. l'Abbé
de Rouvroy, Fils de Madame la
Marquise de Rouvroy , qui a
eſté Gouvernante des Filles
d'Honneur de la Reyne , l'Abbaye
de Noftre-Damede Chaage
de Meaux , de l'Ordre de S.
Auguſtin. Elle vaquoit par la
mort de M. l'Abbé de Rouvroy
fon Frere. Il eſt diftingue par
fa naiffance , & d'une Mais
fon que beaucoup de belles
Charges rendent fort confide.
SL'Abbaye de SEuverte d'Orleans,
eſtant auffi devenuë vacante
, Monfieur en a gratifié
M. l'Abbé de Graves ,Chanoine
de Paris,Fils de MileMarquis de
Graves,Maître defa Garderobe.
On a bien lieu de fervir un
208 MERCURE
grand Prince avec le plus fort
attachement, puis qu'il répand
ſur ſes Domeſtiques toutes les
graces dont il eſt le maiſtre.
Je vous ay donné tous les campemens
de l'Armée du Roy, depuis
l'ouverture de la Campagne
, & je vous ay fait graver
ceux de Condé,de Thulin & de
Boffſut Je vous envoye aujourd'huy
celuy de Leffline,que vous
trouverez confiderable par le
grand nombre de Troupes. Cette
Armée eſt preſentement ſeparée
en trois Camps , & s'eſt
rapprochée en deça depuis la
ratification du Traité de Tréve
avec les Hollandois .
Monfieur & Madame ont êté
voir depuis peu de jours la Maifon
de Me le Premier Preſident,
à Iffy. Ils en viſitérent les Apartemens,
où ils admirerent la maO
THEQUE
BIBLIO
*
LYON
*
DELAP
GALANT. 209
gnificence des Meubles. La
Collatio fut un Ambigu des plus
ſomptueux Monfieur fut fervy
par.Monfieur le Premier Prefi.
dent , & Monfieur fon Fils ſervitMadame.
La Table de leurs:
Alteſſes Royales eſtoit de vingt
Couverts Il y en eut une autre
de douze , qui fut ſervie avec
une égale propreté. On traita
tous ceux qui avoient accompagné
Monfieur , & les Gardes
même.
i
:
Quoy que je ne vous parle
pas ordinairement des Theſes
que l'on foûtient,il y a quelquefois
d'éclatantes circonstances
qui me font paffer par deſſus les
regles que je me fuis impofées ,
comme lors que les Theſes ſont
dediées au Roy , qu'elles font :
foûtenuës par une Perſonne
d'une grande diftinction &
210 MERCURE
que le Deſſein eſt de ces Illaſtres
qui peuvent eſtre appellez
grands Hommes dans la Profefſion
dont ils ſe mêlent. Iugez fr
quand ces trois choſes,qui étant
ſéparées , meriteroient chacune
un Article ſeparé , ſe trouvent
réünies dans le même, cet Article
ne doit pas eſtre un des plus )
confiderables de ma Lettre. La
Theſe,dont je croy devoir youss
entretenir, eft dediée à Sa Majeſté
par Me le Commandeur le
Tellier Fils de Monfieur de
Louvoys & M Mignard de
Troyes en Champagne , dit le
Romain, à cauſe qu'il a demenré
23. ans en Italie, en a fait le
Deffein. Chacun ſçait que fur
les belles Antiques que l'on y
admire, & fur les Ouvrages des
plus grands Hommes qui y ont
excellé, il s'est fait un bon gout,
1
GALANT. 211
& cette grande maniere qu'on
remarque dans l'invention , le
- deſſein, & le coloris de ſes Ta
bleaux. Auſſi cette Theſe eſt el-
- le grande & magnifique.La cõ--
pofition en eft riche & noble ,
le ſujet touche , & plaiſt à tous
ceux qui connoiffent le Deffein
dans ſa correction . Elle a eſté
gravée par François Poilly. Le
Burin en eſt beau , hardy, &a
beaucoup de grace . Comme il
eft impoſſible de traiter les grads
Sujets fans allegorie , pour des
raiſons qui feroienttrop longues
à rapporter, cette Theſe en expoſe
une ſur l'état preſent des
Affaires de l'Europe. Noftre in- 1
vincible Monarque y eftdepeint
en pied, de fa hauteur,vêtu à la
Romaine,s'appuyant fur l'épaule
d'Hercule qui eft affis a fes
pieds,ecoûtantPallas qui eft pro-
J
212 MERCURE
che de luy , & couronné par
l'Honneur & par la Victoire, qui
paroiſſent chargez de Palmes
&de Lauriers. Dans le Ciel de
ce Tableau, au coſté oppoſé, eſt
unGroupe de fix Figures,qui ſe
contraffant avec beaucoup d'art
dans la varieté de leurs attieudes
, & dans la diverſe poſition
de leurs membres , reprefentent
les efforts des differentes, Nations
, qui ont voulu s'oppoſer
aux juſtes deſſeins du Roy.L'Al-)
lemand en marque fon chagrin,
le Suédois, ſa ſurpriſe, le Saxon,
fes alarmes; la Flandre , fon effroy
; l'Eſpagnol , ſa colere ; la
Holande,fon admiration ; & cette
derniere s'oppoſe par ſes ſagescõſeils
aux effortsque l'Eſpagne
voudroitinutilemet teter.Le
lointain le plus reculé de ceTableau
fait paroitre un porfil de la
A L
GALAN T. 213
Ville de Strasbourg ; & l'on voit
dans l'enfoncement une Dance
de Bergers , & des Troupeaux
de Moutons. Ces Bergers marquent
par leurs chants & par
leurs réjoüiſſances, les douceurs
& l'abondance de la Paix . Sur
la Terraſſe la plus avancée , eſt
l'Europe , qui ſe repoſe ſur des
monceaux d'Armes, des Cornes
d'abondance,& des Richeffes;&
tout cela eſt ſouſtenu par deux
Conſoles, que de Petits Amours
ornent de Feſtons de Fleurs &
de Fruits, entre leſquels font les
Poſitions de la Theſe. Ces deux
Confoles ont pour Baſe des
Marches de marbre , où ſe repoſent
les Sciences & lesArts.
Monfieur l'Abbé Macé , qui
dequis fix ans avoit quitté ,
la Poëfie pour s'appliquer à
des occupations plus ferieu
214 MERCURE
fes , a interrompu ſes études
pendant quelques momens, pour
faire des Vers fur ce fujet. Je
vous les envoye.
LE ROY DANS LE REPOS
de ſa gloire.
vel est ce demy- Dieu , dont
la noble fierté
Calmant parfa ſeule prefence
Des plus Audacieux le courage
indompté ,
Atat de Nations impoſe lefilence
Mais dans tout l'Univers , quel
autre que LOVIS S
Peut offrir tant d'éclat ànosyeux
êbloüis
D'Hercule & de Pallas la force
& la prudences et s
Soutiennent& guident fon Bras,
Et tous deux à l'envy fecondent
Sa puiſſanceg
Soit qu'il donne des Loix , ou li
GALANT . 215
vre des Combats.
Ce Prince, amoureux de la gloire
A fixé pour jamais l'inconstante
Victoire
Les plus grands Conquérans, de
Son deſtin jaloux ,
Obfervent tous ses pas avec inquiétudes
Ils trembles àses moindres coups
Et l'effet suspendu de fon juste
(étude, -couroux,
Eft vainement l'obiet de toute leur
Strasbourg ne s'élevera plus
Que pour fervir de digue à l'orgueil
de lEmpire.
La Flandrefubjuguée , à l'écart
en Loupire
Le Saxon en conçoit des regrets
Supertus ;
Le Suédois frémit ; & l'Alle
mand farouche ,
Montre par des foûpirs échapez
de sa bouche,
V
216 MERCURE
Qu'il est de tant de gloire & jaloux&
confus.
Mais quoy ? ne vois-je pas l'Efpagnol
temeraire
Tenter ce que deux fois l'Europe
n'apûfaire ,
Et s'efforcer luy seul à vanger
Luxembourg ...
Orgueilleux où t'entraîne une fureur
fi grande ?
Suis les Loix que LOVIS te preforit
en ce joukaouter
Prens exemplefur la Hollande,
Qu'ellefoit aujourd'huy ton Arbitre
àson tour.
C'est ainsiqu'apres tant d'alarmes
L'Europe va goûter les douceurs
de la Paix ,
Qu'en repos fur des monceaux
dArmes
Elle reprend tous fes attraits,
Que des tendres Bergers lesdouces
Chansonnettes ch
Ne
GALANT. 217
Ne parlent que d'amour, de jeux,&
de plaisirs
Et que l'Echoſenſible à leurs ardens
defirs,
Repete eenn s'accordant aauu fon de
leurs Musettes, b
Loüis, le plus grand des Héros,
:
A l'Europe ſoûmiſe accorde unplein
repos
11
Cette Theſe a eſte ſoûtenuë
au College.de Harcourt
ſous Monfieur de Chantelou,
Profeſſeur en préſence de
Monfieur le Duc de Bourbon ,
de Monfieur le Chancelier , de
Meffieurs les Cardinaux de
Boüillon , & de Bonzy , de Monfieur
le Nonce , de pluſieurs
Ducs & Pairs , & enfin de tout
ce qui ſe trouva de Perſonnes
diftinguées en France , en état
d'aſſiſter à cet Actc. La Theſe
Juillet 1684.
L
218 MERCURE
fut ouverte par le Fils de Mon
ſieur le Procureur General , dont
le Compliment fut fort applau
dy. Toute l'Aſſemblée admira
le Soûtenant. Mit voir tantde
préſence d'efprit , & tant de
capacité que l'on dit tour d'ane
voix que ce qu'il en faifoit paroître
, eſtoit au deſſus de ſon
âge. Ce n'eſt pas une choſe
extraordinairedans ſa Famille.
Il s'eſt fait une Acion de vi
gueur , que l'on peut compter
parmy celles qui ont le plus
éclaré depuis un Siecle. Monfieur
d'Erlingue , qui comman
de le Vaiſſeau hommé le Bon, de
quatre cens Hommes Perai
page , ayant eſte rencontré par
les Galeres d'Efpagne , auſquelles
eſtoient jointes celles deGe
nes , letoutaauunombre
te- fept , le General des Galeres
de fren
GALANT.
219
د
d'Eſpagne en détacha douze
avec le marquis de Centurione,
eſtimé tres- habile Homme de
Mer. Ce marquis s'aprocha plutoft
pour s'emparer du vaiſſeau
de Monfieur d'Erlingue , que
pour le combatre ne doutant
pointqu'il ne ſe rendit auffi toſt ,
ſans fonger à ſe de ffendre. Cependant
tout le contraire arriva.
Ce Vaiſſeau ayant foûtenu le
chocde ces Galeres , avec une
vigueur incroyable , & qui les
furprit , les obligea à ſe deffendre
elles- mêmes , de forte que
lesvingt-cinq autres quiavoient
dédaigné d'eſtre de la partie ,
parce qu'elles auroient eu honte
d'ataquer en ſi grand nombreun
ſeul Vaiffeau , furent contraintes
de ſe joindre aux douze
que l'ont avoit détachées. Ce
fut alors que le General des
L 2
220 MERCURE
4
Galeres , crut que le Commandant
du vaiſſeau François , ſe repentiroitde
ſa temeraire reſiſtance.
Le calme eſtoit grand , le
Vaiſſeau ne pouvoit fuir , & il
eſtoit aisé aux Galeres de faire
tous les mouvemens que leurs
Commandans jugeoient neceffaires
pour le prendre , aprés l'avoir
eu mis hors d'état de ſoſûtenir
leur attaque. Iugez quel
chagrin accompagna leur furpriſe
, lors qu'ils n'eurent plus
aucune eſperance de triompher
de ce ſeul Vaiſſeau . Monfieur
d'Erlingue fit tirer à cartouche ,
& comme il y avoit environ fix
mille Hommes ſur les Galeres
chaque coup bleſſoit ou tuoit un
grand nombre des Ennemis , qui
curent environ deux mille Hommes
tuez ou bleſſez. Monfieur
d'Erlingue aprés les avoir ainſi
,
GALANT. 221
pouſſez , ſe retira dans le Port de
Livourne. Son Vaiſſeau eſtoit
tout percé , & il n'avoit plus ny
poudre ny balles. Il eut 25 .
Hommes tuez dans ſon Bord ,
&cinquante ou ſoixante bleſſez .
Ce Combat dura plus de cinq
heures. L'intrepidité & la conduite
de Monfieur d'Erlingue
parlent tellement à ſon avantage
, qu'elles luy donnent toutes
les loüanges qu'il merite . Monſieur
de Champmeſlin , premier
Lieutenantde ſon Vaiſſeau , aeu
beaucoup de part à la gloire de ce
Succés, Lors que cette nouvelle
fut ſquë à la Cour , le miniſtre
d'un Prince Etranger fort reveré
dans l'Europe , dit au Roy ,
que les Espagnols & les Génois ,
n'ayant pû afſſieger aucune de ses
Places , avoient aſſiegé un de ses
Vaiſſeaux , mais qu'ils n'avoientpû
le prendre. L3
222 MERCURE
Tres- peu de perſonnes ont expliqué
les Enigmes du dernier
mois.Le Mot de la premiere étoit
Argent , & ceux qui l'ont trouvé
font Meffieurs Carriere & l'Epinay
, tous deux de Vitré en
Bretagne ; Diereville du Pont-
Levéque ; De l'Hospital , Lieutenant
au Grenier à Sel; La petite
Affemblée du Havre ; Silvie,
Giges , & la Belle nourriture de
la même Ville. Ils en ont tous
envoyé l'explication en Vers.
Il n'y a que Monfieur Boucher,
ancien Curé de Nogent-le- Roy.
Alcidor du Havre , & l'Olivier
de Peronne , qui ayent expliqué
la ſeconde ſur la Chimere , qui
en étoit le vray mot , les deux
premiers en Vers. Ils ont auſſi
expliqué la premiere ſur l'Argent.
Madame Lambert qui demeure
preſentement à Perpignan , a
GALANT. 223
devine les Enigmes de Juin.
Voicy une nouvelle Enigme.
Elle eſt de Monfieur Hegron de
Tours
ENIGΜΕ.
-INpeu plus pâle que &Aurora
Zafiris d'agreable couleur ;
Je prens ma beauté, ma fraîcheur,
Au noir & chaud Climat du More ;
Je nais, je vis ausein de Flore,
Dans le parfum de mon odeur ;
Faréjouis & bouche & coeur,
Les Festins, les Festes j'honore.
Cherau Malade comme au Sain
Le plus critique Medecins
Dema vertu vantel'usage;
Et touchant quatre des cing Sens,
Du voluptueax&du Sage
L'anime les plus languisfans
- Je ſuis, Madame, voſtre, &c.
Faris co 31. luiller 1684
224 MERCURE
On adonnéau Public fur la fin
du mois de Iuillet , une Relation hiſtorique
dece qui a esté executé devant
Genes par l' Armée Navaledu
Roy avec les noms des Vaißeaux ,
des Galeres , &autres Bâtimens qui
compofoient cette Armée , & de
sous les Capitaines , Lieutenans,En-
Seignes , & autres Officiers ; & un
Etat general des Morts &des Blef-
Sez, contenant leurs noms & leurs
emplois ,même des Garde- Marine ,
&desplus bas Officiers; les endorits
où ils ont esté bleffez& les noms de
ceux qui ont esté gratifiez par leRoy
à cause de leurs bleſſures . On voit
dans ce même Livre une defcription
de la Ville de Genes , avec un abregédes
Revolutions de cette Republi
que, les raisons qui luy ont attiré le
châtiment qu'elle aveçû,&le Porfil
de la Ville, avec le moüillage de l' Armée
Navale , dans le même ordre
GALANT. 225
qu'elle estoit en jettant des Bombes.
On y trouve auffi la Harangue que
Mr. de Saint Olon fit au Senat dans
Son Audience de congé. On s'est trom
pé , en disant qu'il n'y avoit eu aucun
Officier de bleſſéfur les Galeres.
Ily en a eu deux , l'un Sous Lieute
nant de la Reale , & l'autre Enfei
gne de la Reyne. Ils ont esté ajou
tez au Calcul des Officiers des Vaif-
Seaux . Le Sr. Blageart, Libraire, qui
vend cette Relation , a aussi donné
deux Livres nouveaux. L'un eft Cara
Mustapha , Grand Vizir , Hitoire
contenant fon elevation , fes
amours dans le Serrail , fes divers
emplois , le vray Sujet qui luy afait
-entreprendre le Siege de Vienne ,&
les particularitezde fa mort. L'autre
Livre est La Seconde Pattie de
L'AcademieGalanite , que le Public
Souhaitoit depuis long- temps:
२
TABLE DES MATIERES
-contenues dans ce Volume.
Prélude e
Ouvrage en Yers pour appren
dreaisament les Fernifications
Receptionfaire à M. le Landgrave
de Hele a la Cour de Hanna-
**************** A JARRRRRRRRRRRRRRR****?*213
Etoge du Sommeil a KEKS KOD
Contre he sommer 23
Extrait d'une Lettre de Venise, 28
Galanterie, a0201 202 2003
Belles Actions de Monsieur le Chewalier
de L'béry , & de Monfleurle
Marquis de la Riviere,
Mart du Chevalier Armeſtrong ,
742001 Rs m
Hymne de Sapho à Venus , mise en
TABLE.
Vers ,fur la Traduction de Mad.
8 : le Feare 278
Ode de Sapbo àfon Amie, 80
Lettre en Vers & en Profe , à Madame
la Ducheffe Royale, 83
Voile pris par cinq Filles en un même
jour dans la même Abbaye , 91
Renouvellement de Nopces de deux
Perſonnes qui ont cinquante tant
94
98
Enfans quepetits Enfans ,
La Fécondité embaraſſante,
Proceffion de la Sainte Larme. 99
Réjouiſſances faites au Havre , &
Statue érigée à la gloire du Roy,
101
Plusieurs Ouvragesfur la Priſe de
Luxembourgsenck 2009
Mort de Madame la Princeffe Palatina
13
Morts, 122
Reception de M. Defpreaux à l'Academie
Françoise,
Sonnets,
23
129
TABLE.
132 Prise de Cap-de- Quiers,
Charges données par Monfieur, 138
Mariage de M. le Duc de Briffac,
140
Etat preſent du Royaume d'Alger,
144
Suite du Démêlé des Sçavans touchant
la Statue envoyée au Roy
par Meſſieurs de la Ville d'Ar-
১les,
Morts.
188
226. & 127
Mariage de Monsieur le Duc de
Richelieu 21 280
Mariage de Mademoiselle Gouvernet.
1
215
Histoire, 294
Benefices donnez par le Roy, 207
Monsieur & Madame vont voir
La Maison de Monsieur le Premier
President à Icy, 280
These foûtenuë par Monsieur le
Commandeurle Tellier, 218
Belle Action de Monsieur d'ErlinTABLE
.
que contre trenteſept Galeres,
218
Noms de ceux qui ont deviné les
Enigmes,
Enigme.
Fin de la Table .
LYON
B
ILLE
222
213
Avis pour placer les Figures.
jeune & tendre beauté , doit
regarder la page 92
La Figure doit regarder la
page 102
Le Camp de Leſſine doit regarder
la page 208.
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS.
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693
4%
807156
MERCURE
GALANT ,
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN FDILLET 1684EQUE DELA
BLIO
BIB
LA
VILLE
1893*
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere, au Mercure Galant.
M. DC. LXXXIV.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
RECOM
:
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
201
'ON continue à diſtribuer le
Journal des Scavans tresregulierement
pour fix fols
chaque Cahier ; Vous recevrez l'Extraordinaire
du quartier d'Avril fans
manquer dans huit jours , que je vous
envoiray ,& dans deux mois l'Hiſtoire
de François Premier , de Monfieur
de Varillas,en trois volumes in quarto ,
& enfuite l'Histoire des Hereſies , du
mefine Autheur ; & dans fix Semaines
leQuatrième & Cinquiéme Tome des
Conferences du Dioceſe de Luçon ; &
le mois prochain l'Ecclefiaftique de
Meffieurs de Port- Royal , & enſuite le
reſte de trois en trois mois , & plufieurs
autres Nouveautez que vous
recevrez de mois en mois .
a 2
ht
i
LIVRES NOUVEAUX
H
du mois de Juillet .
Iſtoire de l'Empire , contenant
fon Origine, ſon Progrez , fes
Revolutions , la forme de ſon Gouvernement
, ſa Politique , ſes Alliances,
ſes Negociations ,& les nouveaux Reglemens
qui ont eſté faits par les Traitez
de Vveſtphalie; Par le Sieur Heiff.
Eſcuyer, Conſeiller, Secretaire, Interprete
du Roy en Langue Allemande,
in 4. deux volumes, 11. liv .
Converſations nouvelles fur divers
Sujets , par Mademoiselle Scudery , in
douze , 2. volumes, 6. liv .
CaraMustapha,Grand Viſir,Hiſtoire
contenant ſon élevation,ſes Amours
dans le Serail , ſes divers Emplois , le
vray ſujet qui luy a fait entreprendre
le Siege de Vienne , & les particularitez
de ſa mort, avec une grande Figure
entailledouce comme il fut étrangle,
in-douze, 30. fols.
&
•Relation Hiſtorique de tout ce qui
a été fait devant Genes par l'Armée
Navale de Sa Majesté Tres- Chrétienne
, avec une grande Figure en taille
douce, in-douze, 20. fols .
t
Hiſtoire du Siege de Luxembourg,
avec une Carte de la Ville , in-douze,
20.fols.
Meditations de Dupont, Traduction
nouvelle, in 4. Tome III. 6. liv.
Comparaiſon des Grands Hommes,
in quarto, 6. liv .
Traité de Treve avec les Etats Generaux,
in quarto, 12. fols .
Petit Abregé de l'Hiſtoire Romaine,
| par Demande &Réponſes , in-douze,
25.fols. k
Traité de l'Infaillibilité & du Pouvoir
de l'Eglife,dedié au Roy,indouze,
15. fols.
Les Eloges des Hommes Scavans,
tirez de PHiſtoire de Monfieur de
Thou , avec des Additions contenant
l'Abregé de leur vie , le Jugement &
le Catalogue de leurs Ouvrages ; Par
le Sieur Teiſſier , Advocat au Prefidial
3
a
de Nifines , indouze , deux volumes,
4. livres.
Les Mercures ſe vendront toûjours
20. fols chaque volume , & les Extraordinaires
30. ſols .
no
Ceux qui les prendront tous ,
une bonne partie , on leur en fera une
compofition honneſte.
Extraordinaire du quartier d'Avril
1684. 30. fols.
८
CORESUL
bA abcov
L
DOL
EXTRAIT DU PRIVILEGE
duRoy.
P
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Chaville le 18. Juillet 1683. Signé, Par
le Roy en fon Confeil , JUNQUIERES. Il eſt
permis à I. D. Ecuyer , Sicur de Vizé , de
faire imprimer tous les Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , contenant
pluſieurs Pieces, Relations, Hiſtoires,Avantures
, & autres Ouvrages hiſtoriques , curieux
& galans , pour la fatisfaction de
nôtre cher & tres-amé Fils LE DAUPHIN ;
pendant le temps & eſpace de dix années ,
à compter du jour que chacun deſdits
Volumes ſera achevé d'imprimer pour la
premiere fois : Comme auſſi défenſes font
faites à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre fans le conſentement de
l'Expoſant, ny d'en extraire aucune Piece,ny
Planches fervant à l'ornement dudit Livre,
meſme d'en vendre ſeparément, & de donner
à lire ledit Livre ; le tout à peine de fix
mille livres d'amende contre chacun des
contrevenans , & confiſcation des Exemplaires
contrefaits ; ainſi que plus au long
il eſt porté audit Privilege.
Registré sur le Livre de la Communauté
le 14. Septembre 1683 .
Signé ANGOT , Syndic,
Et ledit Sieur I. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , a cedé & tranſporté ſon droit de
Privilege à Thomas Amaulry , Libraire à
Lyon , pour en joüir ſuivant l'accord fait
entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois
le 31. Juillet 1684.
31
21
24
2
I
MERCURE
QUE DE
L
LYON
GALANTA
JUILLET 1684.
I le Roy ſe trouve loüe
Sau commencement de
toutes mes Lettres , ce
n'eſt pas que je cherche à luy
donner des Eloges. Les plus excellens
Panégyriſtes ont peine à
y réüffir ; & quand mon. foible
talent pourroit me permettre une
pareille entrepriſe, il me faudroit
plus de temps que je n'en ay
Juillet 1684.
20
A
2 MERCURE
pour mettre en fon jour ce que
je rapporte chaque mois de cet
auguſte Monarque. Ainfi , Madame
, tout ce que je fais pour
luy, c'eſt qu'en continuant à vous
apprendre ce qui ſe fait de plus
remarquable dans ſon Royaume,
& dans la plupart des Cours de
l'Europe , je mets les Actions de
ce Prince à la teſte de toutes les
autres . La juſtice , mon devoir,
& la raiſon , le demandent. Je
puis dire que je me contente de
les marquer, ſans leur preſter aucun
ornement.Et le moyend'em-:
bellir ce que la Poſtérité ne trouvera
pas croyable, quoy, que raconté
fans art ? La Tréve offerte
depuis tant de temps , & enfin
concluë malgré l'opiniâtre reſiſtance
de nos Ennemis , donne
tant de gloire au Roy, que je ne
pourrois choiſir un plus beaufuGALANT..
3
jët pour commencer cette Lettre,
que la peinture d'une Action
fi genéreuſe & fi éclatante. Cependant
comme je ſuis obligé de
la commencer plus - tard qu'à
l'ordinaire, à cauſe du temps que
j'ay eſté contraint de donner aux
deux Relations que je vous ay
envoyées du Siege de Luxembourg
, & de l'Affaire deGénes,
jeremetsjuſqu'au mois prochain
ce que j'ay à vous dire fur cette
Tréve, afin de ne rien précipiter
dans une matiere qui merite les
plus férieuſes reflexions. J'ay
beaucoup de joye de ce que
vous me témoignez eſtre ſatiſfaite
du ſoin que j'ay eu de n'oublier
aucune circonſtance eſſentielle
dans les deux Relations
dont je viens de vous parler. Si
la quantité des termes de Guerre
que vous avez trouvez dans
A 2
4
MERCURE
celle du Siege de Luxembourg,
a pû vous cauſer quelque ſurpriſe
, elle augmentera quand vous
les verrez reduits en vers d'une
maniere agréable. L'Ouvrage
qui fuit , vous fera voir qu'il n'y
a point de matiere ſi ſauvage, qui
n'ait dequoy fournir des beautez
aux Muſes . Il eſt de Monfieur
de Tinelis , St de Castelet , Profeſſeur
aux Mathématiques , en
la Citadelle de Valenciennes ,
qui l'a compoſé exprés , afin que
la douceur de la Poëſie rendiſt
les termes de Fortification plus
aiſez à retenir.
ॐॐॐ
3100
GALANT.
5
VERS
POUR APRENDRE AISE'MENT
LES
FORTIFICATIONS .
D
Ans les Siecles premiers, rien
ne flanquoit les Forts,
Ils ne pouvoient braver l'infulte du
Dehors;
On connut ce défaut, on fit desTours
quarrées ,
D'un petit intervale entre elles féparées;
Et la fuite des temps qui diſſile les
jeux ,
Arrondit ces quarrez pourflanquer
beaucoup mieux.
Mais depuis que * Bertolde eut in-
* Bertholde Schuvart , Cordelier Allemand, inventa
la Poudre à Canon , il y a trois cens ans,
A 3
6 MERCURE
venté la Poudre ,
A chercher d'autres Flancs il falut
Se refoudre,
On fit des Bastions, autrement Boulevarts,
Quifont les vraisſoûtiens des Murs
&des Ramparts.
Ils ont Angle Flanqué, Face , Angle
de l'Epaule,
Flanc Ligne Capitale , & Gorge
double Bole.
La Courtine placée entre deux BaJtions,
Aquelquefois deux flancs que l'on
nomme Seconds.
La Ligne de Défense en tel cas est
fichante,
Cette Ligne autrement n'est jamais
que razante.
L'Angle diminué , l'Angle appellé
flanquant,
L'Angle de Contreſcarpe , & faillant,
& rentrant,
GALANT.
7
1
L'exterieur Costé , le double Dia.
metre,
Sont des termes de l'Art qu'il ne
faut point omettre.
L'Angle du Centre encor doit estre
Sçeu par coeur,
Et vous devez sur tout SuputerSa
valeur.
Pour la trouver , voyez la ſomme
resultante ,
Du nombre des Costez coupant trois
cens foixante,
Et de cent quatre- vingts l'Angle
du Centre osté, 1
Donnera la valeur de l'Angle du
Costé.
Le Flanc du grand Vauban en Cerclefe
figure,
Il touche l'Orillon, il touche la Bri
Zure.
Autrefois on faisoit peu raisonnas
blement
Un Orillon quarré , qu'on nomme
Epaulement. A4
8 MERCURE
Quant à ces trois Dehors ,Ravelins,
Demy- lunes,
Contregardes, ils ont plusieurs choses
communes,
Qui font qu'ils peuvent estre aifément
comparez
Avec des Bastions du Rampart
Separez .
Four la Tenaille fimple,&la double
Tenaille,
L'esprit les voit bien- toft , pour peu
qu'ily travaille.
La Simplequ'il connoît , en faiſant
moins d'effort ,
Avec l'Ouvrage àCorne a toûjours
grand raport ;
LeDouble qui reſſemble àl'ouvrage
àCouronne,
Nepaſſe point par tout pourDéfense
fort bonne.
Le Coridor qu'on fait quelquefois à
Redans
Est le premier Dehors où vont les
Affiégeans.
GALAN T.
9
L'Esplanade , ou Glacis , lefuit , il
environne
Tous les autres Dehors , ainsiqu'une
Couronne.
Voilà quels font les Noms des principaux
Dehors
Contre qui l' Affiégeant faitses premiers
efforts .
Le Deſſein , ou le Plan ,ſe nomme
Ichnographie ;
La Hauteur, ou Porfil , s'appelle Ortographie.
Sçachez encor les mots de Parapet,
Cordon,
Paterne, Fauffe-braye , Embrazure ,
Merlon,
Casemate,Talud, Plate forme,Ban
quette,
Pas - de- Souris, Gazon , Terre- plain,
& Cuvette.
Sçachezque la Hauteur qu'on nom..
me Cavalier,
Eft un Second Rampart affisfur le
premier. As
10 MERCURE
La Caſcane est un Puits creusé contre
la Mine.
Les Portes ont Bacule, Orgues , Pont,
Sarrazine.
L'Escarpe&Contreſcarpe au Foßé
Sefont voir,
Et ce font deux Talus par où l'on y
peut choir.
Chauffe trape pointuë, epaiſſe Barricade,
Fraise , Chevalde Friſe , & haute
Paliffade,
Arrétent l'Ennemydansſonpremier
effort,
Embarraſſentſes pas,&luyferment
l'abord .
Dans un Siege on ſe ſert de Fortin,
Gallerie,
Boyaux, Hute , Barraque , &Chars
d' Artillerie ;
On y remarque encor Circonvalations,
Tranchée , &ſes Détours , Chandeliers,
Gabions,
GALANT. II
Grenades , Pots-à-feu , Mantclets,
Sacs-à-terre ;
Mais ce qui montre mieux la vigueur
de la Guerre,
On y voitle Petard joint à fon
Madrier,
Le Boulet au Canon , & la Bombe
au Mortier.
L'effroyable Carcafſſe, invention recente,
Remplit dans les Citez les Peuples
d'épouvante;
La Foudre ne fait point de ravages
plus grands
Que ces traits enflâmez qu'ont veu
les derniers temps ..
Quoy qu'ilfaille connoître exactement
ces chofes,
Leurs matieres , leurs noms , leurs
effets & leurs causes,
Cen'estpas proprement Fortification
Qui demandefur tout vôtre application
;
A 6
12 MERCURE
Il faut étudierd'abord la Réguliere,
Quifournit àvoir l'autre une gran-
と
de lumiere.
Pour l'avoir dans l'esprit fort pré-
Sente en tout temps,
Retenez avec ſoin les termes Grecs
Suivans.
Pente , c'est cinq ; Ex , fix ; Epta ,
Sept fignifie ;
Octo , huit ; le Latin au Grec icy
s'allie ;
Neuf, fe dit Ennea ; Deca , veut
dire dix;
Onze, d'eft Endeca ; Dodeca, deux
fois fix.
A tous ces termes Grecs joignez celuy
deGone,
Et vous aurez le nom de chaque
Polygone.
Ce grand Art appellé Fortification
Eft montépardegréàſaperfection.
Errard , que maintenant en tous
lieux onfurpaſſe, :
GALANT. 13
Joignoit par Angle droit le Flanc
avec la Face.
D'autres , pour découvrir beaucoup
mieux l' Affaillant,
Joignoient parl' Angle droit la Courtine
& le Flanc.
L
La Ligne de Défense est perpendiculaire
Sur le Flanc de Pagan,Autheur que
l'on révere ;
Et dans nos jours heureux, le célebre
Vauban
A perfectionnéle Deffein de Pagan.
Monfieur le Landgrave de
Heſſe eſt venu depuis peu de
temps à Hanover , où il a paſſe
huit jours avec Madame ſa Femme,&
la Princeſſe de Curlande
ſa Soeur. Comme cette Cour eſt
tres -galante, on n'y a rien oublié
de ce qui pouvoit contribuer à
les divertir. On leur fit une En34
MERCURE
trée fort folemnelle , & le lendemain
il y eut Comédie , ce qui
continua tous les jours , à l'ex .
ception du Dimanche. Il y eut
auſſi Bal ſouvent , & le hazard
fut cauſe que l'on en commença
un dans laChambre de Madame
la Ducheſſe de Hanover , ſans
qu'on euſt donné aucun ordre
pour cela. Cette Princeſſe voulant
faire voir à la Compagnie
l'adreſſe que le jeune Baron de
Platen avoit à la Dance , le fit
appeller, & il dança diverſes Entrées
avec l'applaudiſſement de
tout ce qu'il y avoit de Spéctateurs;
aprés quoy, il prit Meſdames
les Princeſſes , qui en ſuite
en prirent d'autres. Ainſi le Bal
s'échaufant, on paſſa dans l'Antichambre,
& l'on y dança jusqu'à
Theure de la Comédie . Le Dir
manche,Monfieur le Grand Ma
GALAN T.
15
réchal donna le Bal chez luy à
toute cette Sereniffime Aſſemblée,
& il s'y trouva plus de cent
Cavaliers , & autant de Dames.
Aprés que l'on eut dancé depuis
fix heures juſques à dix , on ſervit
un magnifique Soupe ; &l'on
ne fut pas plûtoſt ſorty de table,
qu'on recommença la Dance ,
qui dura la plus grande partie
de la nuit. Le jour qui préceda
celuy du depart de Monfieur le
Landgrave , il y eut Vvirtſchaf,
ou Mafcarade. Le ſort ayantdécidé
du déguiſement , Monfieur
le Landgrave y parut en Mars;
Madame ſa Femme , en Déeſſe;
la Princeſſe de Curlande , en Indienne;
& Monfieur le Duc de
Hanover , en Arlequin. Madame
la Ducheſſe avoit un Habit
comme les Dames de fa qualité
le portoient il y a trois cens ans .
16 MERCURE
Monfieur le Prince aîné eſtoit
habillé en Scaramouche;lesdeux
Princeſſes , en Turques ; & les
autres Princes , chacun de diférente
maniere. Mr le Grand-
Maréchal étoit en Héraut- d'Armes
; Madame la Maréchale , en
Avocat;& tous les autres avoient
desHabillemens bizarres . Toute
cette Troupe alla ſur les cinq
heures à Herrenhauſen, Maiſon
de plaiſance de Monfieur le Duc
de Hanover, les Cavaliers à cheval,&
les Dames en carroſſe . On
y fit une eſpece de Jouſte , ou de
Carrousel . Les Cavaliers vétus
d'Habits de Toile,garnis de Foin,
& montez ſur des Chevaux ſans
Selles , coururent les uns contre
les autres avec des Lances , qui
avoient un rond de bois au bout .
Ainſi le plus fort renverſoit l'autre
par terre , & tomboit ſouvent
GALANT.
17
en meſme temps. On alla en
ſuite dans une grande Prairie ,
où les Carroſſes & les Maſques
firent pluſieurs Tours. Rien n'y
parut plus groteſque que l'Habillement
du Prince Auguſte. II
eſtoitmonté ſur un Afne,& portoit
en croupe un Cavalier déguiſe
en Fille. Tous les Maſques
ſe mirent en Escadrons, & revinrent
en cet ordre dans la Ville,
- devant le Carroſſe de Monfieur
le Duc de Hanover. Lors que
l'on fut arrivé, le Bal commença,
&dura juſqu'au Soupé , qui fut
tres-fuperbe . La Table de S.A.S.
eſtoit de ſoixante & douze Couverts.
LeBal recommença aprés
le Soupé , & ne finit qu'à cinq
heures du matin . L'apreſdînée
de ce meſme jour , on prit le divertiſſement
de la Comédie , auquel
on joignit celuy des Marion-
T
18 MERCURE
nettes; & ſur le ſoir, Monfieur le
Landgrave , dont le départ étoit
réſolu , fortit de la Ville avec la
meſme ceremonie qu'il y étoit
entré ; & les Gentilshommes de
la Cour qui le ſuivirent , eurent
ordre de le traiter ſplendidement
pendant tout le temps qu'il fe
roit ſur les Terres de Monfieur le
Duc de Hanover.
•Des Divertiſſemens de cette
nature
و auſquels on employe
ſouvent les nuits entieres , ne
ſeroient pas propres à l'une des
Belles pour qui l'on a fait des
Vers que vous allez lire. Ce font,
deux Soeurs , dont l'une aime
extrémement à dormir, & l'autre,
àveiller. :
;
GALANT. 19
- POUR LE SOMMEIL.
A
Douce Divinité , qui partages
le monde
- Avec le Dieu brillant qui nous donne
= lejour ,
Sommeil , qui régnes à ton tour ,
- Quand cefacré Flambeau vas'éteindre
dans l'onde ;
Entend d'une charmante nuit,
Ennemy du trouble & du bruit ,
Ah ! que j'aime tesſombres voiles,
Ton Lit d'Ebéne , & tes Pavots ,
Et qu'à l'ombre de tes Etoiles
Mon coeurva goufter de repos !
Que l'on doit aimer ta préſence ,
Ton calme , & ton obscurité ,
Tes eaux , ton couffin, ton filence,
D'où naist nostre tranquilité !
20 MERCURE
Tu finis noſtre inquiétude ,
Adoucis noſtre laſſitude ;
Tu rafraîchis nos sens ,Soulages nos
ennuis ;
Et mettant leplaisir , où régnoit la
tristeffe ,
Avec douceur , avec viteſſe ,
Tu charmes nos ennuis, nostravaux,
&nos foins.
Par toy Philis eft toûjours belle,
Tu la maintiens dans ſes beaux
jours ;
Par toy fon embonpointſe conſerve
toûjours
Avec une grace nouvelle.
C'eft toy mesme , divin Sommeil,
Tous les matins , à fon réveil,
Qui viensfemerfon teint de Iaſmins
& de Rofes ,
Et qui mets l'éclat dansſes yeux.
Oüy , qui fait de ſi belles chofes,
Doit être le plusgrand des Dieux .
GALANT. 21
Pour endormir les Créatures ,
Tu te fers de charmes puiſſans ,
Et par de douces impostures .
Afſoupiſſant les corps, tufais veiller
lesſens ;
Par l'enchantement de tesſonges,
La veritéſouvent plaiſt moins que
les mensonges.
Ta nuit a des momens trop courts,
Quand tu la fais couler fous d'aimables
idées
Et quoy que leurs douceurs ne foient
pas bienfondées , "
Leurfauſſeté nous plaiſt toûjours.
Mais en parlant, je voy Morphée
AvecSa Baguette à la main ;
Ilſeme de Pavots & mes yeux , &
mon fein
M'afſſoupir est toutsontrophée ;
Je ceſſe de ſentir,Sans mourir je me
meurs.
Followhata
22 MERCURE
:
Que deſoûpirs ! que de langueurs!
Je joüis d'unrepos dont mon ame eſt
ravie ,
Me laiſſant aller dans tes bras.
Non , Sommeil, tu n'espoint le Frere
duTrépas ,
Puis que c'est tadouceur qui me donne
lavie.
7
Ministres de ce Dieu , qui veillez
pres de moy,
Des Phantômes affreux oftez-moy
lafigure ,
३६
Faites-moy-plutoft la peinture
De toutes les Beautez qui régnent
fousfa Loy ;
Représentez-moyma Climene
Pluspromptéàfoulager mapeine,
Etplusſenſibleàmon amour,
Que quandle jour je suis pres
Etpour lors cette nuit, dust- elle estre
eternelle ,
Je lapréfererois auplus aimablejour.
4
GALANT.
23
CONTRE LE SOMMEIL.
[Anguissant Frere de la
Dont le triſte Palais joint la Rive
infernale ,
Sommeil, dont les Pavots,&laVerge
fatale ,
Flote le long des eaux de ce funeste
Bord
Qu'à taſuite l'on voit dans ces Demeures
fombres ,
De Démons , de Phantomes , d'ombres
!
Quel trouble quelle nuit! que d'horreur
! que de fers !
AbAces Cachots épouvantables
Sont faits pour les Ames coupables,
Quandpourjamaista Soeurles com
duit aux Enfers:
1
24
MERCURE
泰
Fuyons des ces Grotes obscures ,
N'y tobons point, réveillons- nous ;
Lesveilles , pour les Créatures ,
Préfentent des momens plus doux.
Oüy, Sommeil , tes beautez nefont
que des mensonges ;
Ton éclat qu'un abus ; tes plaiſirs ,
que desſonges ;
Et tes impreſſions me rempliſſent
d'effroy ,
Quoy qu'elles nesoientpasſolides;
Car lors qu'en sommeillant je voy
tes Eumenides ,
!
Amon reveil encor je croy queje
les vex
Loin d'icy tes couffins , ton onde, ton
Silence
Et tout ce qui nous mene àl'aſſoupis-
Sement
Si le Sommeil est doux , ce n'est qu'en
apparence.
L'Homme
GALAN T.
25
L'Homme n'est plus Homme en dormant
,
Son pouvoir abrutit , abat , énerve,
enyvre ,
Il nous fait vivre,& ne plus vivre ,
Affoiblit nos esprits , & rend nos
Sens perclus ,
Il nous rend de la Mort la plus vivante
image ,
Nous ofte la raison , nostre meilleur
partage,
Et nous dérobe un temps que nous
ne verrons plus ,
L'on Sçait que le Temps nous devore
,
L'onſçait qu'avecſa Faux il tranche
nos beaux jours ;
Pourquoy donc au Sommeil donnerons-
nous encore
Des momens qui font chers d'autant
plus qu'ils font courts ?
Veillons,puiſque veiller c'est vivre
Juillet 1684. B
26
MERCURE
Fuyonsſa mort , ſuivons ce que nous
devons ſuivre ,
Employons le temps à propos ;
Noftre âge , la raison , le Cielnous
y convie ;
Et n'appellons jamais repos ,
Un Sommeil malheureux , qui nous
ofte la vie .
Pour avoir trop dormy , Cloris n'a
plus d'appas ,
Ses yeux ne sont plus vifs ,fon humeur
est chagrine ;
Iris, ma charmante Voisine ,
Veillez , & ne l'imitez pas.
Vous estes jeune, grande & belle ;
Quoy,feriez vous affez cruelle ,
Pour vous plonger fi toſt dans l'af-
Soupiſſement ,
Qui n'estpropre qu'àla Vieilleſſe?
Non ; mais pour réveiller voſtre aimable
jeunesse ,
M'en croirez vous , Iris ? il vous
faut un Amant .
GALANT.
27
Vous aurez la Puce à l'oreille,
Et vous sçaurez à voſtre tour
Le cas qu'une Beauté doit faire d'un
Amour ,
Lors que cet Amour la réveille.
Laiſſez le foin à cet Enfant ,
Tendre , paisible , & triomphant,
Departager vos nuits , de réglervos
journées ;
Lors vous verrez,plaine d'attraits,
Couler vos nombreuses années ,
Et vous direz , veillons , & ne dormons
jamais.
Je vous ay fait part de pluſieurs
Extraits de Lettre de Monſieur
Chaſſebras de Cremailles ,
à Madame Chaſſebras du Breau
ſa Belleſoeur , touchant les manieres
de Veniſe , & ce qui s'y
fait de plus curieux. Il me reſtoit
encore un de ces Extraits , ſur les
B 2
28 MERCURE
Habits d'Eté , le Freſque , ou le
Cours , les Serenades & Concerts
de nuit fur l'Eau , & les Dances
des jeunes Filles. Je vous l'envoye
, afin que vous n'ignoriez
rien de ce qui eſt en uſage dans
cette agreable Ville , dont je ne
vous parleray plus à l'avenir, que
pour publier ce qui aura eſté entrepris
contre les Turcs par la
République.
EXTRAIT D'UNE LETTRE
DE ME CHASSEBRAS
DE CRAMAILLES.
1
Les Habits d'Eté , dont on ſe
ſert à Venife .
L
?
Es Gentilſdonnes font toutes
vêtues à la Françoise. Elles
GALANT.
29
5
doivent neanmoins avoir des Jupes
troussées , & ne peuvent porterde
Coliers de Perles , de Pendans d'oreilles
, ny de Pierreries ; ſi ce n'est
les Novices , Novizze , ou Nouvel
les mariées . Elles font fort décou
vertes ; n'ont pas tant de Fleurs
qu'en Hyver , peut - estre à cause
qu'elles font trop communes ; & ont
des Evantails de Point ſans brides
ny broderies . Elles portent rarement
des Mouches , mais celles qui en
ont , en mettent également fur le
Sein&Sur le visage.
La plupart des Citadines , les
Femmes de Marchands , & genéralement
toutes les autres , ont un
Voile de Tafetas noir , qui deſcend
jusqu'aux genoux , dont elles ſe couvrent
la moitié du visage. Les petites
Gens en portent de Toile ; & l'u-
Sage en est si genéral , que les plus
misérables mettent leurs Jupes fur
B
3
30
MERCURE
leur teste , pour paroiſtre comme les
autres.
Les Gentilshommes ont la Barrette
, ou Bonwet de laine noire ,
l'Habit noir , le Collet du Pourpoint
fort haut , & ouvert , avec un petit
Tour- de col de Toile unie empeſée ,
qui déborde ſeulement d'an travers
de doigt ; la Veste de Drap noir
comme en Hyver , sans fourrure
neanmoins , fans Ceinture , & toute
ouverte par devant.
,
Tout cela est de l'eſſence de l'Habillement
, rien ne s'en peut chan
ger ; il n'y a que l'Habit de deſſous ,
qu'ils puiſſent varier à leur fantaiſie
, pourvû qu'il soit noir , &
que la forme du Collet y ſoit ob-
Servée.
Voicy donc quelle en est la plus
grande Mode . Les Pourpoints se
portent de deux manieres ; ou comme
des Camisoles , fans baleine , &fort
GALANT.
31
longs, ou avec baleine, &fort courts;
mais les uns & les autres font tellement
busquez , qu'on en voit qui
descendent jusqu'à la moitié des
cuiffes. Les Hautdechauſſes ſont extrémement
courts , & ne viennent
qu à quatre ou cinq doigts audeſſus
du genoüil ; & tout l'Habit eft chargéde
Rubans &de Dentelles , avec
une ſi. grande confusion , qu'il est
difficile d'en pouvoir connorſtre l'étofe.
L'on porte des fabots au devant
de la Chemiſe , & du Points fur le
retroussis des Manches. Tous les
Hommes ont des Eventails , les uns
de Carte peinte , & les autres de
Point ou de Cuir de Senteur , comme
les Femmes.
Il y a encore une maniere deſe
veftir affez particuliere , tant pour
les Hommes que pour les Femmes
( je n'entens pas parler de ceux qui
portent la Veſte ) On les nomme des
B 4
32 MERCURE
Ex- voto. Ce font des Perſonnes devotes
, jeunes ou vieux , qui ayant
recouvré la fanté par l'interceffion
de quelque Saint Fondateur d'Ordre
, s'habillent à leur ordinaire ,
mais de la mesme couleur de l'Ordre
, & d'une maniere ſimple &
modefte . Les Femmes ont jusqu'à
la Coëfe & aux Rubans de cette
couleur , &les Hommes enfont teindre
leur Chapeau & leur Garniture.
Ces Habits d'Ex- voto durent
un an .
Pour les Filles des Gentilshommes
, elles sont presque toutes dans
des Convents , jusqu'à ce qu'elles
Soient mariées , & ne paroiſſent
jamais dans aucunes Cerémonies .
Quelquefois de grand matin on en
rencontre à la Meffe , que de Femmes
de Chambre conduisent ; mais
cela est fort rare. Elles ont un Voile
de Satin blanc rayé, qui leur cache
GALANT.
33
entiérement le visage , & tombe
parderriere jusqu'aux talons , avec
des Touffes de Rubans aux quatre
coins.
La réponſe que me fit un Gentilhomme
, est affez plaisante ,fur ce
que je luy parlois de cette grande
contrainte où l'on tenoit les Demoifelles.
Il me dit qu'à la verité on
ne voyoit guere de Filles àVenise, à
cauſe qu'on les tenoit enfermées ;
mais que l'on voyoit encore moins de
Garçons , parce qu'on leur donnoit
trop de liberté.
Le Fresque est un Cours de Gondoles
qui se fait tous les foirs de
l'Eté ſur deux des plus beaux endroits
du grand Canal, l'unpour les
jours Ouvriers , & l'autre pour les
Festes . Il commence toûjours le len
demain de Paſques , &finit le dernier
jour de Septembre. C'est prefque
lafeule Promenade des Gentils-
B5
34
MERCURE
hommes. Elles y viennent ordinai.
rement trois ou quatre enſemble,&
menent quelques Femmes de Chambre
quand elles font feules. Les Gentilshommes
y vont auſſi dans leurs
Gondoles , mais ils ne font jamais
avec les Gentilſdonnes , ſi ce n'est
le Frere, l'Oncle ou le Mary.
Le Cours est plus ou moinsgrand,
Selon la quantité du monde qui s'y
trouve ; & c'est quelque chose de
fort divertiſſant , de voir dans les
belles foirées de l'Eté, jusqu'àfix&
fept rangs de Gondoles qui paſſent
les unes à travers les autres avec
une vitesse incroyable,faisant toutes
ensemble une plaisante confusion,&
un agreable mélange. Ces Gondoles
font presque toutes d'une mesmeforte
, & les Magistrats des Pompes
ont reglé la fimplicité où elles doivent
estre. Elles sont couvertes de
Drap ou de Serge noire ; ont en de
GALANT.
35
dans des Couffins , ou des Estrapontins
de pareille Etoffe,& font toutes
ouvertes par les deux bords , & par
les costez.
Elles ont une partie des commoditez
qu'on peutſouhaiter. L'on n'y
est point agité , ny tourmenté d'aucun
choc. Elles ne font point de bruit
en marchant ; les Dames n'y font
point incommodées de la pouſfiere,&
l'on s'y peut garantir facilement du
vent & de la pluye. Le costégauche
y est le plus honorable, &paſſe pour
la premiere place , ce qui est fort
particulier. Cet usagese pratique
encore dans la plupart des Voitures
d'eau ; quoy que sur Terre, de même
que dans les autres Païs , on cede
la droite aux Perſonnes que l'on
confidere.
Le Freſque , ou le Cours.
Le Fresque n'est pas seulement
:
B 6
36 MERCURE
pour la Nobleffe de Venise ; les Citadins
, les Etrangers , & toutes
fortes d'autres Perſonnes,s'y peuvent
promener. Il n'y a que les Courtiſanes
à qui il est défendu de s'y trouver
,ſous de rigoureuses peines . La
République n'a pas voulu neanmoins
les priver du plaisir de cette Fromenade
; elle leur a permis de faire
un Fresque particulier dans le Rio
de la Senfe. C'est un Canal qui n'est
pas de grand paſſage , &qui est en
cela plus commode. Tous les foirs on
yvoit triompher ces Demoiselles de
joye & de plaifir. Elles y paroiſſent
dans leurs Habits de conqueste , &م
n'oublient rien de ce qui peut augmenter
leurs charmes. On les voit
toutes pleines de Mouches , de Poudre
, d'Effences , d'odeurs , & de
Fleurs. Il y en a qui mettent des
Vestes de Gentilhommes ,& d'autres
shabillent en Cavaliers avec le
GALANT .
37
Juste-au- corps,la Perruque , l'Epée,
& les Plumes au Chapeau ; & fi..
l'on remarque encore dās cet Habillement
un reste de pudeur & d'honnešteté
fur le visage de quelquesunes
, l'on y trouve en mesme temps
un coeur tendre, plein de douceur &
de compaſſion ; car ces Demoiselles
qui ne cherchent qu'à obliger tout
le monde , adouciſſent les rigueurs
& les cruautez de leur Sexe , & ne
peuvent entendre pouffer des regrets
ny des plaintes. Cette inclination
bien - faisante leur attire un
grand nombre d'Adorateurs , qui
vont leur faire la cour dans ce Frefque
d'enjoisement & de galanterie.
Serenades & Concerts de nuit
fur l'Eau .
Il ne ſe paſſe guére de ſoirées
dans les grandes chaleurs de lEté,
que l'on n'entende de ces petits
38 MERCURE
Concerts, les uns plus beaux , & les
autres moindres . Quelques Gentils .
hommes , ou Particuliers , vont pluſieurs
enſemble dans une Péote.C'eſt
un Bateau couvert d'Etoffe fort propre,
qui peut tenir une vingtaine de
Perſonnes . Ils y font mettre un Clavecin
; un ou deux Theorbes , plufieurs
Violons ou Baſſes de Violes , &
Sefont voguersur le grand Canal,
depuis deux ou trois heures de nuit
jusqu'à cinq ou fix heures , c'est à
dire jusqu'à deux heures aprés minuit.
Ils s'arrestent de temps en
temps devant les Palais de leur
connoiſſance , pour donner d'agreables
Serénades ; & quelquefois il ſe
rencontre deux ou trois Péotes , qui
Se répondent l'un à l'autre, & font
ensemble de petits Corps de Voix&
de Simphonie. Aleur imitation ,
quantité de Garçons de Boutiques
& Artiſans vont de mesme les
GALAN Τ.
39
Festes & Dimanches au foir , avec
des Hautbois , Flageolets, des Flutes
douces , & des Guitarres , & chantent
des Airs dolens & lugubres
devant la Maison de leur Maitreffe
; & parce que quelques- uns
entendent paſſablement la Muſique,
ces petites Serénades rustiques ont
auſſi leur agrément .
Nous avons eu quelquefois les
foirs d'autres fortes de Concertsfur
les Balcons du Palais. Le plus beau
que j'aye entendu , est celuy du Prince
de Parme , General de l'Infante.
rie des Armées Venitiennes . Son
Palais estoit éclairé en dehors , de
foixante flambeaux , des Tapis à
toutes les Fenestres , avec grand
nombre de Fcux &de Lumieres de
l'autre costédu grand Canal. Ilfaifoit
cette Feste en réjoüiſſance de la
Victoire obtenue par les Chrétiens
cantre les Infidelles. Ily avait des
40
MERCURE
Voix admirables , un Choeur de Sim
phonie magnifique , mêlé de Trom
petes & de Tarmbours , & de temps
en temps on faiſort des décharges de
Boëtes & d' Artillerie . Ce divertiſſement
dura deux ou trois grandes
heures .
Les Dances des jeunes Filles .
C'est quelque chose de joly les
Festes & les Dimanches , de voir les
Dances des jeunes Filles d' Artisans.
Elles s'affemblent ſur le ſoir par
pelotons dans les Places publiques.
Il y en a une qui jouë du Tambour
de Basque , & chante en mesme
temps , pendant que les autres dancent
les Fourlanes dont je vous ay
parlé ailleurs. Leurs Habits font
fortſimples, mais d'une grande pro .
preté.
Les plus notables font vétuës de
Tafetas chamarréd'une petiteDenGALAN
T.
41.
4
telle d'or & d'argent , la gorge fort
. découverte , un Colier de Filigrane
d'or ou d'argent doré,dont les grains
Sont auſſi gros que de petites Noi-
1. Settes , des Pendans- d'oreilles ,& des
Braſſelets aussi d'or , ou de fauſſes
Pierreries ,leur Coiffure toute unie,
-quelques petites Boucles ſur lefront,
& un Tour de gros Boutons de Filigrane
pareillement d'or ou d'argent
doré derriere la teſte,avec des abondances
de Fleurs dans les treſſes de
leurs cheveux.
Les plus agreables de ces Dances
font lors qu'ily a des Festes d'Egli
Se. Elles font mettre dans les Places
pluſieurs Bancs , & laiſſent au
milieu un grand Cercle vride , où
elles font de petits Bals . Les Arti-
Sans , & autres petites Gens , qui
veulent estre de la Feste, font venir
un Clavecin avec des Violons , &
- l'on ne peut s'empeſcher de rire, de
42
MERCURE
voir leur maniere de dancer Sans
régle ny mesure , chacun faisant les
pas àſafantaisie, & de la maniere
qu'il luy plaît ; mais neanmoins
d'une legereté & d'une viteſſe qui
ne se peut quafi comprendre , pour
des Gens auffi groſſfiers qu'ils le
font.
Quand ces Festes se font dans
quelques Isles hors de la Ville , le
divertiſſement est encore tout autre.
L'on couvre les Places de toile &
de verdure. Il y a des Barques de
petites Symphonies , qui viennent
des environs ; & comme il ſemble
que toutſoit permis à la Campagne,
& que l'on y doive avoir une entiere
liberté , on voit des jeunes
Gentilshommes qui jettent bas leurs
Vestes , se mettent de la Feſte , &
prennent plaisir à dancer avec les
autres au milieu de cette Troupe
Champestre.
GALANT .
43
-
Il a fait de tres beaux jours
durant le mois de Fevrier ; mais
entre les autres, le Soleil parut fi
beau un Mardy , qu'une Troupe
de Dames d'une Ville qui ſe
peut dire la plus réguliere du
Royaume , réſolut de prendre le
divertiſſement de la Promenade .
Elles allérent pour cela le long
d'un Canal , qui renferme un des
Parterres d'un Palais le plus
- achevé de l'Europe. Comme
toutes ces Dames ont infiniment
de l'eſprit , elles mirent diverſes
Queſtions fur le Tapis , & firent
particulierement rouler la Con-
- verſation ſur les divers effets de
l'Amour. Une des plus belles de
+ la Compagnie , qui avoit lû de-
- puis peu les Métamorphofes
d'Ovide en Rondeaux par Monſieur
de Benſerade , donna lieu
d'examiner ces plaifantes rêve
44
MERCURE
ries . Chacune dit ſon avis ſur les
changemens qui y ſont décrits ,
& reprochoit agreablement à
cette jeune Perſonne , qu'elle
avoit fait d'auſſi grandes merveilles
, quand un Chat , façon
d'Eſpagne, vint ſe planterdevant
elle. Il la regarda d'une maniere
qui n'eſt point ordinaire aux
Chats ; il marcha quelques pas
devant elle,& fe retournant foudain
, il pouſſa des cris ſi pitoyables
, qu'il emût le coeur de la
Belle. Les autres Dames n'en furent
pas moins touchées,& chacune
ſe ſeroit miſe en devoir de
le careſſer pour faire finir ſes
cris, s'il ne ſe fuſt jetté tout d'un
coup dans le milieu du Canal, où
il ſe noya. Un Gentilhomme qui
étoit préſent , le fit peſcher , &
s'eſtant apperçû que la Demoiſelle
devant laquelle il s'eſtoit
GALAN T.
45
arreſté , n'avoit point de Manchon
, il envoya ce Chat chez
un Pelletier , afin qu'il ſe ſerviſt
de ſa peau pour en faire un dont
il vouloit luy faire préſent. Il fit
ces. Vers en attendant l'exécution
de ſon deſſein , comme ſi la
Belle euſt eu déja le Manchon .
A LA JEUNE IRIS..
1
I tous les Chats étoient bien
St
Il s'en trouveroit maints &maints,
Qui comme ce beau Chat , feroient
d'heureux n'aufrages
Pour couvrir d'auſſi belles mains.
Qu'on ne diſe point que la rage
Le fit précipiter dans l'eau ;
Mais plûtoſt qu'on admire un effet
de courager wit
Qui fera trouvé fort nouveau.
46 MERCURE
Son destin eſt digne d'envie,
Comme il fut digne de pitié.
S'ilfut poursa beauté chéry durant
Sa vie,
Sa mort l'embellit de moitié.
Lamort qui ne fut jamais belle,
Luy donne un lustre fi touchant,
Qu'au pouvoir de l'Amour l'ame la
plus rebelle,
A l'aimer auroit du panchant.
Il nefaut pas que l'on s'étonne,
S'il chercha la mort à defſſein.
Quelplaisir d'échauffer une aimable
Perſonne,
En touchantfa bouche &ſonſein!
秀
Jeveux biequ'ilsoit mort de rage.
Que de Gens pouſſent deſoûpirs,
Et presqu'à tous momens enragent
davantage,
Sans avoir les mesmesplaiſirs !
GALANT.
47
泰
Si l'on croit la Métempsicose,
Ce Chat fut unde vos Amans,
Qui vit bien qu'il perdroit auprès
de vousſa Cause,
Malgréses tendres Sentimens.
Ainsi d'Homme devenu Bešte,
CeChat, des Chats le plus adroit,
Vous voyant ſans Manchon , réſolut
dans sa teste,
Devous mettre à couvert dufroid.
On le voit soudain qui s'élance
Dans l'eau qu'il craint plus que
le feu;
Mais que n'eust- il point fait , puis
qu'en voſtre préſence
Lamort ne luyſembloit qu'unjeu?
Il eſpéroit par ſes lumieres
Debroüiller la nuit du trépas,
EtSe rendre fçavant dans toutes les
manieres,
48 MERCURE
Pour approcher de vos appas .
Il crût qu'étant de bonne mine,
On le mettroit d'une façon ,
Qu'encore que chacun vous estime
bien fine,
Vous donneriez dans l'hameçon .
Ce Chat, en prenant cette forme ,
Euft eu peine à mieux exprimer,
Qu'ilfaut,pour estre heureux, qu'un
Amantse conforme
Entout ce qui peut faire aimer.
O la noble Métamorphose !
Eſtant preſt de finirſon cours,
Pourroit- on fouhaiter uneplus douce
C
chofe,
Que d'estre entre vos bras toûjours?
Quand avec sa griffe tranchante,
CeChat s'acrochoit en tous lieux,
Encore
GALAN Τ.
49
Encore que fa peau vous parust fort
plaisante,
Auroit- il baisé vos beaux yeux?
泰
A préſent qu'il a l'avantage
De ne vous faire plus de peur,
Vous n'avez pas un trait ſur vostre
beau visage,
Dont il n'ait eu quelque faveur.
Ce Chat ſous l'humaine figure,
Eust eu beau faire les yeux doux,
Il n'auroit jamais eu cette heureuse
avanture
De repoferfur vos genoux.
Si quelque vapeur importune,
Si les Aquilons mutinez
Souflent infolemment , quelle bonne
fortune!
Vous le portezà vôtre nez .
Si cefront d'où l'amour domine,
Juillet 1684.C
50
MERCURE
Se trouve quelque pesanteur,
En l'apuyant deſſus,vous n'êtes plus
chagrine,
Et vous rentrezen belle humeur.
泰
Quand par des clameurs nompareilles,
Par des bruits divers & confus,
On ose quelquefois étourdir vos
oreilles,
Soudain vousle mettez deſſus.
Fut- il de mesme qu'une Souche,
Il reprendroit du ſentiment
Au moment glorieux où vostre belle
bouche
S'en approche tout doucement.
Ces Globes plus blancs que l'Yvoire,
!
Quise fuyans vivent en paix,
LeSouffrent tous les jours joüir d'une
victoire
Que d'autres negagnent jamais.
GALANT.
SI
Vous avez tout par excellence ,
Rien ne manque à vostre embonpoint;
Cependant il vous fert ſouvent de
contenance,
Et cela ne vous meſfied point.
Quand la blancheur fait place
aux rofes,
Marque d'un indiscret discours,
Afin de vous remettre , & calmer
toutes chofes,
CeManchon est d'un grand fe
cours.
Si quelquepauvre Amatfoûpire,
Sans qu'il puiſſe parleràvous,
Pour vousfaire sçavoir l'excés de
Sonmartire.
Ily gliffe le Billet doux.
Si quelqu'un veut lovervos charmes,
C2
52 MERCURE
Et n'en parle pas comme ilfaut,
A l'ombre de ce Chat,vous riez jufqu'aux
larmes ,
Et vous moquezde ce Badaut.
Mais quoy qu'il servo à tout
ufage,
On ne sçauroit dire de vous,
Que vous laiſſez aller voſtre Chat
aufromage,
Vostre coeur en est trop jaloux.
Enfin pour achever l'histoire
De ce Chat que vôtre oeilſurprit,
Monfieur de Cordemoy ne nous feroit
Pas croire
Que ceChat n'eût jamais d'esprit.
Je vous ay dit que ce Gentilhomme
avoit fait ces Stances en
attendant le manchon du Pelletier;
mais lors qu'il le reçent , &
qu'il ouvrit l'Etuy dans lequel il
:
GALANT.
13
زا
étoit renfermé , il s'apperçût d'une
nouvelle Avanture. Soit qu'elle
vinſt par la mépriſe de l'Ouvrier
, ſoit que l'Amour vouluſt
encore perfécuter ce pauvre
Amant métamorphofé , il trouva
un machon d'une peau de Chien ;
ce qui luy fait ajoûter cecy.
Ar une autre métamorphofe,
Dont je ne puis dire la Pa cause,
CeChat à prefent eft an Chien ;
Mais comme fa noirceur m'a donné
dans la veuë,
J'ay crû que ce Chien valoit bien
Leplus beau Chat de vostre Ruë.
だ
Au reſte, ce Chien estfans fard,
Son noir n'est point de la peinture,
Il est tel que Dame Nature
L'a mis en ce mondeſans art .
S'il peut à vos faveurs , au lieu du
Chat , prétendre ;
C
3
54
MERCURE
Si pour luy vous avezdu tendre,
Pour conferver un tel bonheur
Iris , je vous répons d'une amour
éternelle;
Entre les Animaux , le Chien a cet
honneur
D'estre estimé le plus fidelle.
Je ne fuis point étonné, Madame
, que la réputation que s'étoit
acquiſe M leChevalier de Lhery,
Chefd'Efcadredes Armées Navales
du Roy, vous ait fait recevoir
avec chagrin la nouvelle
de ſa mort. C'eſt un ſentiment
qui a eſté commun à tous ceux
que le vray merite touche. Si les
éclairciſſemens que vous fouhaitez
avoir fur tout ce qui le regarde
, euſſent pû entrer dans la
Relationque je vous ay envoyée
depuis peu de jours, de la maniere
dont Sa Majesté a crû devoir
GALAN T.
55
punir les Génois , je vous aurois
épargné la peine de les demander.
Monfieur le Chevalier de
Lhéry a commencé à donner des
marques de bravoure dés ſa plus
grande jeuneſſe. Il alla faire fes
Caravanes à Malte à l'âge de
quatorze ans , & fit enſuite trois
Voyages en Candie pendant le
Siége. Au dernier de ces Voyages
, Monfieur le Duc de Beaufort
l'avoit deſtiné avec Monfieur
le Chevalier d'Aviſſe ſon Frere,
pour eſtre auprés de ſa Perſonne
le jour de la grande Sortie qui
fut faite fur les Turcs ; mais ils
furenttous deux bleſſez la veille
de cette Sortie, Monfieur le Chevalier
de Lhéry d'un coup de
Grenade à la cuiffe , dont il fut
un an à guérir. On le fit Enſeigne
au retour de ce Voyage , & 、
Lieutenant en Janvier 1672 .
C4
36 MERCURE
Eſtant embarqué avec Monfieur
de Gabaret ſon Capitaine , &
ayant abordé un Vaiſſeau Hollandois
, il quitta ſa Baterie , &
ſauta dedans le premier , ſuivy
ſeulementde cinq Perſonnes. Il
deſarma le Capitaine,tua le Lieutenant
, & fit ſeize Priſonniers ,
qu'on amena dans le Bord de M
de Gabaret. Une ſi belle action
luy fit mériter une Commiſſion
de Capitaine , que le Roy luy
envoya fur le champ. Enſuite it
alla en Sicile, où il demeura trois
ans ſans deſarmer, & où il fit de
fi belles actions dans toutes les
Batailles Navales qu'on donna
aux Hollandois, qu'elles obligérent
l'Amiral Ruyther de faire
ſon éloge, & de luy envoyer demander
ſon amitié . Eſtant à Meffine,
il alla ſeul avec Monfieurde
Tourville, juſque dans le Portde
GALANT. 57
1
Rhége , où il brûla plus de ſoixante
Maiſons , & quantité de
Bâtimens, puis revint au Port de
Meſſine lors qu'on le croyoit
perdu. Dans ce temps , le Roy
luy donna une Penſion de 1500.
- livres. Il ſe ſignala encore à Palerme
, conduiſant le premier
- Vaiſſeau de l'Avantgarde , qui
alla y mettre le feu . En 1680. le
Roy le choifit pour équiper le
Vaiſſeau nommé l'Entreprenant,
que Sa Majesté voulut voir à
Dunkerque, & où Elle témoigna
eſtre tres - contente de ſes ſoins ,
& luy donna de grandes marques
d'eſtime & de distinction . En
allant de Dunkerque à Toulon,
il rencontra deux Vaiſſeaux Portugais
, l'un Amiral , & l'autre
Contramiral. Il leur demanda le
Salut , qu'ils refuſérent , parce
e qu'ils avoient le Pavillon,& qu'il
CS
e
58 MERCURE
n'en avoit point. Son Vaiſſeau
n'eſtoit monté que de so . Piéces
de Canon,& ne pouvoit ſe ſervir
que de ſa Baterie baſſe, à cauſe de
quantité de Canons qu'il avoit
embarquez pour porter en Rouffillon.
Cette grande inégalité ne
l'empêcha pas de les attaquer,&
ce fut ſi vivement, qu'en quatre
heures de combat il les contraignit
de venir à fon Bord , luy demander
de quelle maniere il ſouhaitoit
eſtre ſalüé. Il répondit
qu'il vouloit que ce fut avec
treize coups de Canon ; & qu'ayant
l'honneur de commander
un des Vaiſſeaux du plus grand
Roy du Monde , c'eſtoit aſſez
pour eux , qu'il y répondiſt de
cinq volées ; ce qui fut fait . Ses
Habits & fon Chapeau furent
percez de pluſieurs coups , & il
fut bleſſé legérement à la cuiſſe.
GALANT.
59
{
En 1681. il ſe trouva à l'Expédition
de Chio , où il ſe diftingua
à fon ordinaire , & effuya le plus
grand feu de toute la Fortereffe.
La meſme année, le Roy luy donna
une glorieuſe marque de la
ſatisfaction qu'il avoit de ſes ſervices
, en l'honorant de la Cornette
de Chef d'Eſcadre. En la
meſme année il alla à Alger , où
il s'aquita ſi dignement de fon
Employ de Genéral , & ſe porta
avec tantde chaleur à toutes les
Occaſions , qu'à ſon retour le
Roy luy ordonna de ſe ménager
davantage , & de ne plus tant
s'expoſer. En 1682. il fut commandé
pour croifer la Mer ; &
ayant fait rencontre d'une Caravelle
Turque, montée de vingtfix
Pieces de Canon , il l'attaqua ,
quoy qu'il fuſt ſeul ; & aprés
que le Capitaine ſe fut défendu
C6
60 MERCURE
vigoureuſement pendant deux
heures , il le contraignit de ſe
rendre, prit ſon Bâtiment,& tout
l'Equipage fut fait priſonnier,&
embarque dans ſon Bord. La
mefme année , étant encore feul
de fon Efcadre, il contraignit un
Vaiſſeau Génois de ſouffrir la
Viſite , ce que perſonne n'avoit
jamais fait, & il s'y conduifit non
ſeulement en brave Homme ,
mais en Homme de teſte & de
conduite. En 1683. au retour
d'Alger , ayant rencontré deux
grands Vaiſſeaux Corſaires , par
un gros temps & une tempeſte
terrible, il les attaqua , quoy qu'il
fuft encore ſeul , leur donna la
chaſſe pendant deux jours , en
démâta un , & mit l'autre hors de
Combat. Enfin le 29. May 1684.
ayant eſté commandé avec mille
Hommes , pour la Deſcente qui
GALANT. 61
ſe fit à Genes , il y fut tué d'un
coup de Mouſquet , à l'âge de
- 36. ans. Il n'y a perſonne qui
-n'ait regreté ſa perte , un ſi brave
Homme méritant de vivre plus
long temps pour le ſervice de
■ ſon Prince.
. Il a toûjours fait paroiſtre une
grande piete , & l'on peut dire
que la crainte qu'il avoit de Dieu,
alloit encore plus loin que ſon
intrépidité dans les périls , quoy
☐ qu'elle ait fort peu d'exemples .
Il a eu auſſi une charité & une
tendreſſe particuliere pour les
= Pauvres , qu'il a foulagez en toutes
rencontres. En l'année 1679
il épouſa Mademoiselle de Princé
, Fille de Monfieur Iofeph
Marlot , Seigneur de Princé ,
Grand- Maistre des Eeaux & Foreſts
de Champagne, & de Dame
Marie Grillet , dont le Pere for
62 MERCURE
toit d'une des plus anciennes Familles
de l'Anjou , & la Mere ,
de la meſme Maiſon que Meffieurs
Duneſſon & d'Aleſſeau .
Son Mariage n'a eſté ſçû que des
deux Familles , tant qu'ila veſco,
Madame de Lhéry ſa Femme l'ayant
ſouhaité ainſi , pour eſtre en
état de le maintenir dans le fervice
ſuivant ſa qualité , & pour
luy donner moyen de ſoûtenir
plus facilement les grandesdépenſes
qu'il y faiſoit. Elle a eſté
reçûës du Roy avec toutes les
marques de bonté & de diſtinction
qu'elle pouvoit eſperer.
Quoy qu'elle n'ait point d'Enfans
, Sa Majeſté n'a pas laiſſé
de luy donner une Penſion de
deux mille livres .
Mr le Chevalier de Lhéry étoit
de la Maiſon de Cauchon de la-
Province de Champagne , qui
GALANT. 63
porte pour Armes , de gueulles au
Grifon d'or. Son Ayeul paternel ,
Meſſire Jerôme de Cauchon ,
Seigneur de Verſenay , d'Aviſſe,
de Thierneuf, Eſtrée au Pont ,
& autres Lieux , Capitaine de
Cavalerie , Gouverneur de Château-
Portien pour le ſervice de
Sa Majesté , s'eſtoit allié avec
Anne de Proiſy , Dame de Neuville
, Fille de François de Proiſy,
Baron de la Bove , Chevailer de
l'Ordre du Roy , & Grand-Bailly
de Vermandois.Thomas de Cauchon
, Comte de Lhéry , Pere du
Chevalier dont je vous parle ,
avoit pris alliance avec Jeanne-
Marie de Vergueur , Dame de
Courtagnon . Elle estoit Fille de
Marguerite le Danois , Petite-
Fille de Charles le Danois , Marquis
de Geoffreville , Gouverneur
de Rocroy. Son Fils , Fran-
1
64 MERCURE
د
çois le Danois, Marquis de Geoffreville
, luy fucceda au Gouvernement
, & foûtint avec gloire le
Siege contre les Eſpagnols. Les
Comtes de S. Souplet, dontl'un a
eſté Chevalier de l'Ordre , &
Grand - Bailly de Vermandois
deſcendent de la Maiſon de Vergeur,&
la feuë Comteſſe de Bouflers
, Soeur de Madame la Com .
teſſe de Lhery , aujourd'huy
Doüairiere , estoit Mere de Mr le
Marquis de Bouflers, General des
Dragons de France , & LieutenantGeneral
des Armées du Roy.
Charles de Cauchon , Baron
de Thierneuf , Oncle paternel
de Monfieur le Chevalier de
Lhéry,eſtoit Maréchal des Camps
& Armées de Sa Majeſté , meſtre
-de Camp d'un Regimentde Cavalerie
, & Commandant pour le
Roy en ſa Ville & Fauxbourgs
GALANT. 65
de Rheims. François de Cauchon
, Seigneur d'Aviſſe , Cadet
du Baron de Tierneuf , fut tuéà
Rocroy , commandant la Compagnie
des Gardes de Monfieur
le Prince. Jean de Cauchon ,
Seigneur de Sillery , & Vicomte
de Puiſieux , Petit-Fils de Jacques
de Cauchon , Seigneur de Verſenay
, & Vicomte de Louvois ,
ne laiſſa de marie le Picard ſa
Femme , Fille de Jean le Picard
- Seigneur de Villeron , & de lacquete
de Champanges , Dame
d'Attilly, que Marguerite de Cau-
- chon , Femme d'Emard de menneville
, & depuis de Jacques
de mendoze , Premier maiſtred'Hoſtel
du Roy François I. &
Chevalier de ſon Ordre. Marie
de Cauchon , Dame & Marquiſe
de Sillery & de Puiſieux , porta
ces Terres le 13. Ianvier 1544 .
66 MERCURE
1
à Pierre Brulart ſon Mary , Seigneur
de Berny , Préſident des
Enqueſtes au Parlement de Paris,
puis Conſeiller d'Etat , & eut
pour Fils Nicolas Brulart de Sillery
, Chancelier de France. En
1428. Pierre de Cauchon , Doteur
en Theologie , Vidame de
Rheims , fut Maiſtre des Requêtes
, & en ſuite Eveſque de Beauvais&
de Liſieux. Iean de Cauchon
, Seigneur du Godart & de
Sevigny , fut Confeiller & Maitre
- d'Hoſtel ordinaire du Roy
Charles VII. en 1430 .
Cette Maiſon , outre ſon ancienneté
, a de grandes alliances ;
celle de Rohais & de Salligny ,
par lean de Cauchon , qui épousa
leanne de Rohais de Salligny, celde
Boſſu , par Thierry de Cauchon
, Seigneur de Maupas-du-
Tour , Commandant dans la Ville
GALANT. 67
& Fauxbourgs de Rheims , qui
fut marié avec Adrienne le Boffu ,
Fille de Lancelot le Boſſu , Ma-
- réchal heréditaire du Laonnois ;
celle de Mouſſy , par Anne de
Cauchon , Femme de René de
- Mouſſy , Seigneur de Puisboüil
lar , Gouverneur de Metz; celle
de Durfort , par Barbe de Cauchon
, Femme de Symphorien de
Durfort , Seigneur de Duras ; &
celle deGondy,par Charles Cau?
chon , Baron du Tour , Gouverneur
de la Perſonne de Charles
III . Duc de Lorraine , Chef de
ſes Conſeils , Sur Intendant de
Sa. Majesté , Premier Capitaine-
Lieutenant de la Compagnie des
Gendarmes , depuis Ambaſſadeur
pour le Roy en Angleterre,
allié avec Anne , Fille de Jerôme
de Gondy , Chevalier d'Honneur
de la Reyne Marie de Médicis.
68 MERCURE
د
Monfieur le Marquis de la Riviere
a eſté auſſi tué devant Génes
, à la deſcente d'Aréne , vendant
chérement ſa vie l'Epée à
la main à l'âge de vingt- deux à
vingt- trois ans. Il eſtoit Fils de
Monfieur Comte de la Riviere ,
Gouverneur & Bailly d'Auxerre,
de la grande Maiſon de la Riviere
, dont il y a eu deux Grands
Chambellans & entr'autres ,
Bureau de la Riviere , qui eut
cette qualité ſous les Roys Charles
V. & Charles V I. Il fut Exé .
cuteur teſtamentaire de ce der
nier Roy , & enterré à ſes pieds
à S. Denys par l'ordre des Princes
, comme on le voit par ſon
Epitaphe. Il y a eu un Cardinal
de cette Maiſon enterré aux Celeſtins
de Paris. Elle eſt alliée à
celles de Chaſtillon , Dammartin
, la Trémoüille , d'Aunel ,
GALANT. 69
d'Inteville - Seignelay , finie en
celle de la Riviere , Chanlemy ,
- Sainte- More , Chaſon , la Perriere
, Damas , Pontalié , Baraucour
, Pourcian , Toute- ville , la
( Baume , Maurever , Choiſeüil ,
= Luſignan , S. Gelais , Remigny ,
Chaſtelus, Curton , Chabannes,
la Roüere , & c. Le jeune Marquis
tué devant Génes , a eſté
Page de la Grande Ecurie , apres
quoy il a ſervy huit Campagnes
tant ſur terre que ſur mer. En
ſortant de Page , il fut Cornete
- de Monfieur le Comte de la Riviere
ſon Frere , dont la Compagnie
ayant eſté réformée lors
qu'on fit la Paix , ſon courage &
ſon inclination luy firent chercher
employ à la marine , où par
iſon mérite il eſtoit parvenu en
peu de temps à la qualité d'Enſeigne.
La mere de monfiçur le
2
70 MERCURE
Comte de la Riviere ſon Pere ,
eſtoit de la maiſon de Spifame ,
l'une des meilleures d'Italie , à laquelle
appartenoit la Seigneurie
de menthon pres Génes. Elle s'eſt
établie en France en 1325. &
deſcendoit de Meſſire Lanfranc
de Spinola de Génes , maiſtred'Hoſtel
de François I. Fils du
Prince Ambroiſe Spinola , Duc
de San Sevrin , Marquis de Seſte
&de Venaûre , Chevalier de la
Toiſon d'or , Gouverneur pour
Sa majeſté Catholique de tous les
Païs , & en general de ſes Armées
; & de Dame Jacquelinede
Cigalle , de la Maiſon des Comtes
de Cigalle en Sicile , Soeurdu
Baſſa Cigalle, Admiral des mers,
&Genéral des Armées du Grand
Seigneur Achmet , dont il épouſa
la Soeur. Cet Ambroiſe Spinola,
& Jacqueline Cigalle , eſtoient
GALANT. 71
Ayeul & Ayeule de Monfieur
Spifame , Seigneur des Granges ,
laquelle maiſon a eſté depuis alliée
en France à celles d'Allegrain
, de marle , Chancelier de
France , de merouflet , de Roſé ,
- de Podolin , de Col , des Dormans
Chancelier de France , &
de Suatine. Les Armes de la Riviere
ſont en Champ de fable , à
la Bande d'argent.
Si vous avez eſté contente
depuis quelques mois de tous les
Airs nouveaux que je vous ay
envoyez , vous ne le ſerez pas
moins de celuy-cy , puis qu'il eſt
de la compoſition d'un des plus
grands, Maiſtres que nous ayons
en Muſique.
72 MERCURE
AIR NOUVEAU.
Ne jeune & tendre Beauté
A captivé ma liberté.
Contreſes doux regards je n'ay pû
me défendre.
Mais hélas !ſi ſesyeuxsçavent déja
charmer ,
Son coeur ne sçait encor ce que c'eſt
que d'aimer.
Heureuxfi quelque jour le mien luy
peut apprendre. :
Les Nouvelles publiques vous
ont appris , que le Chevalier
Thomas Armstrong a eſté exécuté
en Angleterre , pour avoir
eu part à la conſpiration qui a
fait tant de bruit depuis quelque
temps . Il avoit eſté Amy de
feu Cromvvel , auquel il avoit
promis la teſte du Roy. Le Roy
le
GALANT .
73
.
le ſçavoit , & non ſeulement il
Vnejber te contre ses
douxrelas si sesyeux sca
uentdeest que d'aimer heu
X
1-97
US
jer reuche
fer
ja
LYON
78*185
*
Nevvgate ; & fur ce qu'il avoit
eſte deja condamné par
contumace
, il fut amene quatre
jours
Cour du Banc du
Roy
aprés à la
Juillet 1684.
D
د
72 MERCURE
AID MOLVE ATT
fait tant de bruit depuis quelque
temps. Il avoit eſté Amy de
feu Cromvvel , auquel il avoit
promis la teſte du Roy. Le Roy
le
GALANT.
73
1
le ſçavoit , & non ſeulement il
luy avoit dit qu'il le ſçavoit, mais
il luy avoit pardonné cet énorme
crime ; & pour l'obliger à
rentrer dans ſon devoir , il l'avoit
comblé de Biens . Une Bonté ſi
peu ordinaire n'avoit point touché
ſon coeur. Il étoit entré dans
les deſſeins des derniers Conſpirateurs
; & voyant l'Entrepriſe
découverte,il avoit crû en fuyant
pouvoir éviter la punition qu'il
méritoit . On le fit chercher ; &
fur l'avis qu'on reçût qu'il s'étoit
retiré en Hollande , on prit des
meſures pour le découvrir. Il fut
enfin arreſté à Leyde , & mené
à Londres le 20.du dernier mois .
On le conduifit à la Priſon de
Nevvgate ; & fur ce qu'il avoit
eſté déja condamné par contumace
, il fut amené quatre jours
aprés à la Cour du Banc du Roy,
Juillet 1684.
D
74
MERCURE
où l'on écouta ce qu'il voulut
dire pour ſa défenſe ; mais il ne
pût ſe juſtifier, & la Cour le condamna
à ſoufrir la peine du crime
de haute trahifon. Un des
jours ſuivans, il fut encore amené
devant le meſme Tribunal , &
prétendit que la peine encouruë
par la contumace ne devoit point
avoir lieu à ſon égard. Pour cela ,
il demanda qu'on fiſt la lecture
d'un Acte de la fixiéme année
du Roy Edoüard VI. Cet Acte
portant que les Criminels auroient
le terme d'un an , pour ſe
rendre entre les mains de la Juſtice
, il repréſenta qu'il pouvoit
bien eſperer qu'on ne luy refuſeroit
pas la liberté de ſe défendre
, ſelon la forme que les Loix
avoient preſcrite , puis que ce
terme n'étoit pas encore expiré.
Aprés qu'on eut lû l'Acte dont il
GALANT.
75
croyoit tirer avantage , Mylord
Chefde Juſtice luy dit , que ne
s'étant pas rendu volontairement
priſonnier , il n'avoit aucun ſujet
de prétendre que l'on puſt interpreter
la Loy favorablement pour
luy. Ainſi on luy prononça ſa
Sentence , & il fut reconduit à la
Priſon de Gatheouſe. Le 30 .
dernier jour du mois ,on le traîna
fur une claye à Tiburne , qui eſt
le lieu ordinaire où les Criminels
ſont exécutez . Lors qu'il y fut
arrivé , il mit entre les mains des
Scherifs un Ecrit , qu'il déclara
contenirtout ce qu'il avoit à dire
pour ſa derniere dépoſition. II
fut enſuite pendu, & mis en quatre
quartiers aprés qu'on luy eut
arraché le coeur. On a expoſe ſa
teſte en ſpectacle au deſſus de la
grande Salle de VVeſtminster ,
auprés de celles d'Olivier Crom-
D 2
76 MRECURE
vvel , d'Ireton , & de Bradshau ;
&l'un des quartiers de ſon Corps
a eſté envoyé à Stafford. Les
Bourgeois de cette Ville- là, dont
il avoit eſté deputé au dernier
Parlement , l'avoient demandé.
On dit que par l'examen qui a
eſté fait de ſes Papiers , on a eu
des preuves convaincantes du
deſſein des conjurez contre la
Perſonne du Roy,& contre celle
de Monfieur le Duc d'York ; &
qu'on a appris par les lieux de
leurs Aſſemblées , les noms ſuppoſez
dont ils ſe ſervoient , & les
pratiques ſecretes qu'ils avoient
dedans & hors le Royaume, avec
des Perſonnes qu'ils croyoient
pouvoir contribuer à faire réüffir
leur déteſtable deſſein .
Je quitte cette matiere , pour
paſſer à un Article qui eſt fort à
l'avantage de voſtre beau Sexe.
GALANT.. 77
La ſçavante Mademoiselle le Févre
, ayant joint à la Traduction
qu'elle a faite des Oeuvres d'Anacreon
, celle des deux ſeules
Piéces qui font venues juſqu'à
nous de la fameuſe Sapho , une
Fille de qualité de Guyenne ,
âgée ſeulement de dix- huit ans,
s'eſt divertie à les mettre en Vers
fur cette Traduction . La maniere
dont elle écrit eſt ſi pure & fi
aiſée , qu'on ne doit pas s'étonner
de l'empreſſement qu'on a
de voir tout ce qui part d'elle.
Le nom de Sapho , qui a paſſé
pour une dixiéme Muſe, eſt connu
de tout le monde , mais peu
de Perſonnes ont lû ce qui eſt
reſté de ſes Ouvrages, & je croy,
Madame, que vous le lirez avec
plaiſir dans les Vers qui ſuivent.
D 3
78 MERCURE
HYMNE DE SAPHO
A VENUS.
S
Ouveraine Déeffe , immortelle
Vénus ,
Toyde qui les Autels font par tout
fi connus ;
Fille de Jupiter, qui trouves tant de
charmes
A decevoir l'espoir des credules
Amans,
N'accable point mon coeur de peines
&d'alarmes .
Soulage aujourd'huy mes tourmens,
Et daigne te montrer à mes voeux
attentive,
Comme tu fis jadis en ce fortunéjour,
Où je te vis quiter le Céleste Séjour,
Pourdefcendre sur cette Rive,
Je m'en souviens encor. Des Paffereaux
legers
GALANT.
79
- Te tiroient dans un Char par le mi
lieu des airs.
Ils reprirent leur vol,dés qu'ils t'eu
rent menée.
-Alors en ſoûriant tu daignas m'aborder
;
Et pour rendre le calme à mon ame
étonnée,
Tu voulus bien me demander
Pourquoy je t'invoquois ,& d'où partoient
mes peines.
Tu t'informas auſſi des deſirs de mon
coeur,
Et quel étoit celuy qu'avecque tant
d'ardeur
Je voulois mettre dans mes chaî
[nes.
Quel est donc me dis tu, Supho,quel
est celuy
Qui regarde tes feux comme indignes
de luy ?
Ah ! s'il fuit maintenant ton aimable
préſence,
D 4
80 MERCURE
Un jour qui n'est pas loin il la recherchera
;
S'il refuſe tes dons , l'heureux moment
s'avance,
Où luy mesme t'en offrira,
Et bien toſt à tes loix jeſoumettray
Son ame.
Viens donc encor,Déeffe, écouter mes
Soupirs ;
Termine mes douleurs ,accomplis mes
defirs ,
Et daigne proteger maflame.
ODE DE SAPHO
A SON AMIE .
Heureux qui prés de vous
respire,
Et remarque à toute heure avec
combien d'appas
Vous sçavez & parler & rive ;
Le plaisir qu'il goûte icy bas
Aux Immortels pourroit fuffire.
GALANT.. 81
C'est par ce ris &ce parler,
Que mon coeurſe laiſſe troubler ;
Car dés que je vous vois , je cherche
en vain l'usage
Et de mes pas, &de ma voix ;
Un feu vil & fubtil me réduit aux
abois ;
Je ſens couvrir mes yeux par un
épais nuage.
Je n'entens rien distinctement ;
JeSuë,je pâlis, je friſſonne, je treble,
Ien'ay ny pouls , ny mouvemens ;
Et dans ce defordre il me semble
Que je n'ay plús à vivre qu'un
moment.
Je vous ay déja parlé du mérite
de Madame d'Armançay,qui
étant ſouvent auprés de Mademoiſelle
, aujourd'huy Madame
la Ducheſſe Royale , luy envoya
Dis
82 MERCURE
pour Etrennes en 1683. un petit
Amour, qui d'une main luy préſentoit
une Bague d'or où étoit
une Foy ; & de l'autre , des Vers
qui marquoient à cette jeune
Princeſſe , qu'un grand Prince
charmé de få renommée , l'avoit
envoyé. Il eſtoit aiſé de connoître
par ces Vers , que l'Amour
vouloit parler de Monfieur le
Duc de Savoye. Le Mariage de
ces deux illuftres Perſonnes s'étant
accomply , Madame la Ducheſſe
Royale reçût cette Lettre
de Madame d'Armançay , lors
qu'elle paſſa à Lyon, pour ſe rendre
à Chambéry.
:
GALAN T. 83
A MADAME
LA
DUCHESSE ROYALE
MADAME,
Depuis que vostre Alteffe Royale
est partie , j'ay tous les jours esté
preßée du defir de me donner l'honneur
de luy écrire ,&jy ay résisté,
ne croyant pas que la ſimple envie
de l'aſſurer de mes tres - humbles
respects , & de la douleur que me
cauſe ſon éloignement , fuſt un ſujet
qui feul me dust permettre de
prendre la liberté de l'importuner.
Mais enfin, Madame, une avantu
re qui m'est arrivée , me fait hazarder
, dans la pensée que le recit
D 6
84 MERCURE
n'en fera pas defagreable à V.A.R.
Ellesçaura donc , Madame , qu'il y
a quelques jours que j'allay à S.Clou
pour rendre mes reſpects à Monfieur
&à Madame , mais par malheur
ils estoient allez ce jour-là à Ver-
Sailles ; ce qui me fit prendre le
party d'aller me promener dans les
Iardins , où meſouvenant que j'avois
oüy parler à V. A. R. tendrement
& tristement , de l'adieu
qu'elle estoit fur le point de faire à
S.Clou , j'avoue que je portay envie
à ces charmantes Fontaines & à ces
belles Allées , qui auront peut estre
plus de part que moy dans l'honneur
deſon ſouvenir ; & comme je révois
ainſi avec affez de mélancholie
, m'enfonçant dans les endroits
les plusfolitaires, j'apperçûs au travers
de quelques Arbres , une Per-
Sonne qui me parut telle , que je
penſay d'abord la prendre pour l'ai
GALAN T. 85
mable Princeſſe , dont mon imagi.
nation estoit toute remplie.
Elle avoit voſtre port , voſtre taille
admirable,
L'éclat de voſtre teint , vos yeux
brillans & doux,
Comme vous dans ſon air un charme
inexplicable ;
Mais je ſçavois trop bien que ce
n'étoit pas vous.
Je penſay donc , Madame , que c'était
la Ducheffe Flore , & voyant
en mesme temps pluſieurs belles &
jeunes Perſonnes qui m'étoient inconnuës
, je m'imaginay encore que
C'étoient les Divinitez qui habitent
ce beau Sejour ; & en effet , je ne
me trompois pas. Elles avoient l'air
triste & negligé, & demeurant retirées
dans les endroitsfombres, elles
ne ſembloient pas fort disposées à
- faire un grand accueil à la Déeffe.
Aufſi leur en fit - elle d'abord des
86 MERCURE
reproches par ces paroles .
Nymphes , vous paroiſſez triſtes &
defolées ;
De vos Antres obfcurs j'ay peine à
vous tirer.
Eſt- ce que le Printemps par ſes belles
journées ,
Contre un fàcheux Hyver ne peut
vous raffurer ?
Une des Nymphes prenant auſſi toft
la parole pour toutes ſes Compagnis,
répondit en ſoûpirant ;
Helas ! c'eſt le Printemps qui fait
couler nos larmes ,
Et' le barbare Hyver nous caufa
moins d'alarmes .
Nous aurions préferé ſes cruelles
rigueurs
A la belle Saiſon qui fait naître les
Fleurs .
Elle nous a ravy l'admirable Princeffe
Qui faisoit de ces Lieux la joye &
fornement.
GALANT. 87
Et comment voulez - vous y revoir
P'allégreffe,
Quand nous venons de perdre un
Objet fi charmant ?
Je fus ravie , Madame, d'entendre
parlerfi fort felon mes sentimens,
& je mourois d'envie d'aller me
joindre à ces aimables Affligées ,
pour me plaindre avec elles de ce
que le Printemps n'a pas laißé encore
quelques mois la neige dans
les Montagnes , lors que j'entendis
Flore prendre par ces mots le party
de cette belle Saiſon .
LePrintemps ne doit point encourir
voſtre haine,
Nymphes, ce n'eſt pas luy qui cauſe
voſtre peine,
Rien ne peut des Saiſons interrompre
le cours ;
Mais quand il n'auroit pas ramené
les beaux jours,
Un Amant plein d'ardeur attend
voſtre Princeffe,
:
88 MERCURE
Son coeur eſt enflâmé pour ſes divins
appas,
Et ſes brûlans ſoûpirs volant icy
fans ceffe,
Auroient fondu la neige , & chaffé
les frimats ;
Mais ſi vous aimez bien vôtre illuſtre
Maîtreſſe,
Dans ces Lieux enchantez , chers à
ſon ſouvenir ,
Croyez -moy,banniſſant cette noire
trifteffe,
Celébrons le bonheur dont elle va
joüir.
Son Epoux eſt plus beau que le
Dieu de Cythere,
Et ce Prince charmant ne penſe qu'à
luy plaire.
En vain l'on a voulu porter ailleurs
ſes voeux,
Elle ſeule devoit allumer ces beaux
feux.
Leurs Etoiles au Ciel, l'une à l'autre
affortie,
Dans leur ame ont formé la tendre
ſimpathie,
Qui ſçait en un moment produire
pour toûjours
GALANT. 89
L'heureux charme qui fait d'éternelles
amours .
D'un Etat floriſſant elle ſera la
Reyne,
Et ſur le coeur du Prince unique
Souveraine ;
Les Graces & les Jeux vont eſtre de
fa Cour,
Et tous les Dieux enfin d'accord
avec l'Amour,
Attachent pour jamais le bonheur
& la joye
Au noeud qui vient d'unir la France
& la Savoye .
Dans ce moment- là, Madame, tous
les Echos de S. Clou formant une
espece de Choeur,repéterent plusieurs
fois ces dernieres paroles ; & dans
ce mesme temps je vis arriver une
Troupe d'Amours, parmy lesquels je
crûs en reconnoître un que j'ay veu
auprés de V.A.R. qui fe diſoit Envoyé
de Monfieur le Duc de Savoye,
& je n'en doutay plus quand j'entendis
qu'il diſoit ;
१०
MERCURE
C'eſt moy qui le premier luy vins
offrir ſa foy ;
Et le Ciel beniſſant mon glorieux
employ,
Du beau Sang de LOUIS promet
à la Savoye
Des Héros qui feront & ſa gloire,
&la joye.
A ces mots, Madame , je croy que
les Echos meſme de Versailles , &
des Lieux encore plus éloignez , ſe
joignirent à ceux de S. Clou , tant
j'entendis de bruit & de voix , qui
les repétoient à l'envy les unes des
autres ; mais aussi_toft je perdis de
venë la Déeſſe , les Nymphes & les
Amours. F'entendis qu'on diſoit que
les derniers prenoient le chemin de
Chambéry , & je crois que le reſte
de la Troupe alla faire une Feste à
vostre honneur, dont il n'étoit peutestre
pas permis à une Mortelle
comme moy d'estre le témoin. Ce
GALANT.
91
pendant , Madame , je me trouvay
dans le coeur une impreſſion de joye
que je n'avois pas reſſentie depuis le
depart de V.A.R. & je penſay que
c'estoit un crime de s'affliger parmy
tant de bonheurs , que le Ciel luy
promet. Ie m'en revins donc pleine
d'impatience de les publier , & ra
vie , Madame , d'avoir trouvé une
occaſion ſifavorable d'aſſurer V.A.
R. qu'elle n'a laißé aucune Perſonne
en France qui luy ſoit plus dévovée
que moy, ny qui ſoit avec un
plus respectueux attachement pour
toute sa vie , Madame , de V.A.R.
La tres- humble , & c .
AParis le 25. Avril 1684 .
Il n'eſt pas fort étonnant qu'on
renonce au Monde,& qu'on préfere
à ſes divers embarras l'heureuſe
tranquilité dont ont joüit
dans le Cloiſtre ; mais il eſt aſſez
92 MERCURE
nouveau , que cinq jeunes Filles
prennent le Voile en un meſme
jour dans le meſme Monastere.
C'eſt ce qui est arrivé depuis un
mois à l'Abaye des Ayes , Ordre
de Citeaux , dans la Vallée de
Gréſivaudan , à deux lieuës de
Grenoble. Cette Abbaye a eſté
fondée l'an 1160. par Marguerite
de Bourgogne , Fille d'Etienne,
Comte de Bourgogne,& d'Agnés
de Zeringhen , & Femme
de Guigues VIII. Dauphin de
Viennois. L'une de ces cinq jeunes
Perſonnes qui viennent d'y
prendre l'Habit , eſt de l'ancienne
Maiſon de Montaynard , qui
comte entre ſes Alliances celle
des Comtes de Die , Forcalquier,
& de Provence , & des Marquis
de Montferrat. Des quatre autres
, il y a deux Soeurs , qui font
Filles de Me du Perron , Maître
GALANT.
93
e
des Comptes. Les deux autres
font auffi Soeurs , & Filles d'un
Gentilhomme, appellé Monfieur
Vachon. Jamais on ne vit tant
* de réſiſtance & tant d'oppofition
, que les Parens en ont apporté
à la vocation de ces quatre
Couſines germaines, qui ſont
Filles des deux Soeurs , & Niéces
de Monfieur Eyraut de S.Marcel ,
Conſeiller au Parlement deGrenoble
; mais on ne vit jamais de
Filles ſi bien appellées. Quelques
avantages qu'elles fufſfent
- aſſurées de trouver au Monde,
ayant du bien,de l'eſprit , & étant
bien faites, elles n'ont pû réſiſter
aux mouvemens de la Grace,qui
a prévalu à tout. Ainfi elles ſont
forties de la Maiſon de leurs Peres
, ſans en avertir perſonne ,&
ſe ſont jettées dans ce Monaſtere
, où elles ont perſeveré deux
94
MERCURE
1
ans à prier toûjours qu'on leur
permiſt de prendre l'Habit . Madame
l'Abbeffe , qui eſt de la
Maiſon de Girard- S.Paul, célebre
par pluſieurs Hommes illuftres
qu'elle a produits , n'a pas peu
contribué à une ſi ſainte acquifition
. Elle a beaucoup d'eſprit , &
une ſage & judicieuſe conduite,
accompagnée d'une veritable &
ſolide pieré.
Il s'eſt fait un renouvellement
de Nopces , qui mérite bien d'avoir
place icy. Monfieur le Bret,
celébre dans le Négoce , ſe voyant
dans la cinquantiéme année
de ſon Mariage , ſe crût obligé
de régaler toute ſa Famille , & il
la fit aſſembler, tant en ſon nom,
qu'en celuy de Madame le Bret
ſa Femme , pour une reſte qu'il
commença par des Actions de
graces à Dieu. Il eſt quelques
GALANT.
95
Mariez de cinquante ans , quoy
que peut- eſtre le nombre en ſoit
fort petit ; mais il eſt rare de ſe
trouver comme luy Pere de cinquante,
tant Enfans , que Petitsenfans.
Le Billet par lequel il les
invita de ſe rendre au lieu choiſy
pour la Feſte , eſtoit conçu en
ces termes.
Vous estes priez de la part de
Monsieur le Bret le Pere , & de
Madamefon Epouse , de leurfaire
l'honneur d'aſſiſter à la Cerémonie
d'une haute Messe qu'ils feront celébrer
Dimanche prochain 25. jour
de Iuin 1684. à onze heures préciſes
du matin , dans l'Eglife &
Paroiffe de Courbevoye, pres le Pont
de Neuilly , en action de graces de
la cinquantiéme année de leur Mariage
; & à l'issuë , au Diné en la
Maison de Monfieur le Couteux le
jeune , au mesme Lieu de Courbe
voye.
96 MERCURE
On chanta d'abord le Veni
Creatoren muſique , & enſuite
l'aîné de trois Fils , qui ſont tous
trois Religieux , celebra la meſſe .
Les deux autres luy ſervirent de
Diacre & de Sous- Diacre. Cette
Meſſe fut ſuivie du Te Deum auſſi
en muſique , apres quoy on remena
les Mariez avec les Violons.
Leurs Petits enfans les obligérent
de conſentir à cette marque
de réjoüiſſance. Leurs trois
Filles ont eſté mariées aux trois
Freres Meſſieurs le Couteux, Banquiers.
Le Dîné fut fort ſplendide.
On ſe divertit l'apres-dinée,
& avant qu'on revinſt à Paris ,
on fervit une Colation tres- pro .
pre.C'eſtoit un Anbigu en viande
&en fruit. On y ajoûta cinquante
Corbeilles , qui furent diſtribuées
aux cinquante Conviez.
Ainſi ce fut une Feſte veritablement
GALANT.
97
ment galante. Voicy un Sonner,
qu'un des Fils , quieft Chanoine
Régulier de Sainte Geneviève ,
préſenta aux mariez , fur ce Renouvellement
de mariage.
EPITALAME.
Ere heureux , Merefortunée ,
Des Rachels & des Abrabams ,
Par vostre nombreuſe lignée.
Feste cette belle journée ,
Qui vousfait voir tous vos Enfás
Raſſemblez , apres cinquante ans
De voſtre honorable Hymenée.
L'union des Enfans de Iob ,
Le bonheur de ceux de Iacob ,
Se font avec plaisir admirer dans les
vostres.
Mais ce qui pafſſe tous les biens
Iuillet 1684. E
98
MERCURE
Des Patriarches anciens ,
C'eſt d'y voir l'Evangile & l'esprit
des Apoftres.
Il ne faudroit pas un ſi grand
nombre d'années pour ſe voir un
pareil nombre d'Enfans , ſi ce qui
eſt arrivé depuis peu de jours à
un Particulier , Bourgeois de Paris
, luy arrivoit fort ſouvent. Sa
Femme eſtant preſte d'acoucher,
il croyoit n'avoir beſoin que d'une
Nourrice , parce qu'il ne s'attendoitqu'à
un Enfant . Cependant
elle en mit deux au monde , &
pour augmentation de lignée ,
une heure apres qu'elle eut accouché
, on luy en apporta deux
autres , qui estoient le fruit d'une
amour ſecrette. Ainſi il s'eſt vû
en un ſeul jour Pere de quatre
Enfans , qui marquent tous quatre
avoir grande envie de vivre.
GALANT.
99
S'il continuë , il n'y aura point
de Famille plus nombreuſe que
la ſienne .
La ſéchereſſe a eſté ſi grande
depuis fort long- temps , qu'elle
a obligé Monfieur le Bailly &
Maire de Vendoſme , de prier les
Peres Benédictins de porter la
Sainte Larme dans une Procefſion
genérale qui ſe fit ſur la fin
du dernier mois. Il s'y trouva
quatre- vingts quatre Curez des
Paroiſſesde la Campagne des environs
, avec leurs Banieres ,
Croix , Clercs , & Habituez de
ces Paroiffes , tous en Chapes .
On avoit tendu toutes les Ruës
où devoit paſſer la Proceſſion.
Les ordres eſtoient donnez pour
faire mettre en armes tous les
Bourgeois , dont pluſieurs Détachemens
furent envoyez aux
Portes de la Ville , pour y faire
4
E 2
100 MERCURE
Giarde. La Jeuneſſe en équipage
fort propre , accompagnoit la
Proceffion , & huit des plus propres
côtoyoient le Daiz ſous lequel
on portoit la Sainte Relique
, ayant chacun une Pertuifane
à la main. Les Officiers du
Bailliage & de l'Election , marchoient
derriere le Daiz , ſuivis
d'un nombre infiny de Peuple.
Il y avoit pluſieurs Repoſoirs dans
la Ville. Pendant qu'on s'y arrêtoit
, tous les Gens d'armes faifoient
des Décharges , & ceux
qui estoient aux Portes , leur répondoient
dans le meſme temps.
La Proceſſion commença à neuf
heures du matin , & ne finit qu'à
une heure apres midy. Il y avoit
quantité d'Inſtrumens de Mufique;&
tout y fut tres- bien ordonné.
La Cerémonie étant achevée,
les Gens - d'armes , avec. Mr le
:
GALANT. 101
Bailly & les autres Officiers ,
montérent au Château , devant
lequel un Feu avoit eſté préparé .
On l'alluma apres que l'on eur
chanté le Te Deum pour la Priſe
de Luxembourg , & il s'y fit encore
pluſieurs Décharges.
On s'eſt réjoüy de cette Conqueſte
dans toute la France ; mais
on n'en a fait éclater ſa joye en
aucun lieu avec plus de magnificence
, que l'on fit au Havre le
18. du mois paſſé. Vous ne devez
pas en eſtre ſurpriſe. L'Empreſſement
que Monfieur le Duc
de S.Aignan,Gouverneur de cet
te Place , a de Plaire au Roy , inſpire
un zéle ſi pur à ſes Habitans
, qu'ils ne laiſſent perdre
aucune occafion de le ſignaler.
Aprés que le Te Deum eut eſté
chanté dans l'Egliſe de Noſtre-
Dame avec toute la folemnité
E
3.
102 MERCURE
poſſible , en préſence de ce Duc,
de Madame la Duchefſſe ſa Femme,
& de beaucoup de Nobleffe,
& d'Officiers de Marine & de
Troupes,on marcha vers la grande
Place qui eſt devant l'Hôtel
de Ville, où cinq ou fix jours auparavant
, Monfieur le Duc de
S. Aignan , & les Echevins &
Conſeillers de Ville , avoient fait
dreſſer une Statuë de huit pieds
de haut .Elle étoit d'une tres- belle
attitude , & repréſentoit le Roy
étu en Héros.Ily avoit ſur la Baſe
des Inſcriptions Latines de la
cõpoſition de Me Morel, premier
Echevin, que le ſçavoir & la délicateſſe
du génie ont diftingué
en pluſieurs occafions. Je vous
en envoye le deſſein gravé. Vous
voyez cette Statuë accompagnée
de quatre Figures , qui font la
Religion , la Genéroſité , la JuſtiBI
ATRAQUE
ZLA
GALANT.
103
ce , & la Bonté. Ce qu'a fait le
Roy , & ce qu'il fait encore tous
les jours , pour bannir l'Heréſie
de ſon Royaume ; les ſoins genéreux
qu'il prend pour mettre la
France dans le plus haut point
de gloire où elle ait jamais eſté ;
l'exactitude avec laquelle il fait
rendre la Juſtice , & le triomphe
qu'il a remporté ſur luy , pour
donner des bornes à ſes Conqueſtes
& le calme à toute l'Europe
, font de grands ſujets d'éloges
pour cet auguſte Monarque,&
c'étoit fur quoy rouloient
les Inſcriptions Latines dont je
viens de vous parler. Au deſſus
du Feu étoit un Soleil , dardant
ſes rayons fur des Aigles , des
Lions , & pluſieurs autres fortes
d'Animaux & de Monſtres , qui
furent tous confumez, fi - toſt que
Monfieur le Duc de S. Aignan
E 4
104 MERCURE
l'eut allumé. Cent coups de Canon
, & plus de neuf mille coups
de Mouſquet , & de Piſtolet de
la Cavalerie , ſe joignirent trois
fois aux cris redoublez de Vive
le Roy. On avoit dreſſé une Table
de cinquante Couverts dans
l'une des Salles de l'Hoſtel de
Ville. Elle fut ſervie avec autant
de magnificence que de propreté
; pendant que le peuple , accouru
de tous coſtez dans la même
Place , poulſoit des cris de
joye, & faiſoit des voeux pour la
proſpérité de ce grand Monarque.
A la fin du Repas , où plufieurs
Officiers de Marine & de
Troupes de Terre avoient eſté
conviez , on fit voler par repriſes
un grand nombre de Fuſées,
au fon des Trompettes , & de
pluſieurs autres Inftrumens. Les
Troupes ne défilérent que bien
avant dans la nuit.
GALAN T.
105
Je ne puis finir l'Article de
Luxembourg , fans vous faire
part de quelques Ouvrages que
l'on a faits ſur ſa priſe. Le Quatrain
qui ſuit eſt de Monfieur
Doujat de l'Académie Françoiſe.
LUXEMBOURG PRIS.
MArenommée estoit grande
autrefois ,
Aujourd'huy par ma chûte elle devient
plus belle,
Lors que le Grand LOUIS me foûmet
àſes Loix,
Pour donner à l'Europe une Paix
éternelle.
Voicy une Emblème du mème
Monfieur Doujat. Le corps
eſt Hercule, qui d'une main abat.
un Lion avec ſa maffuë , & de
l'autre brûle une Hydre, mettant
Es
106 MERCURE
f
le feu aux endroits où tenoient
les diverſes teſtes de ce Monſtre,
qu'on avoit abatuës aux pieds du
Héros , avec ces mots,
Cedunt & Robur & Artes.
Il eſt aisé de reconnoître le
Roy dans Hercule. Le Lion marque
particulièrement la Ville &
Duché de Luxembourg , qui a
pour Armes, d'argent au Lion de
gueules, couronné, armé ,& lampaffé
d'or , la queuë noüée &
paſſée en Sautoir .
L'Hydre , qui eſtoit un Serpent
d'eau à ſept teſtes renaiffantes
, marque les Fortifications
extraordinaires , tant naturelles ,
par la Riviere d'Alfits , qui ferpente
autour de la Place & l'environne
de trois coſtez , & par le
Roc eſcarpé ; qu'artificielles, par
les Contregardes, les Redoutes à
pluſieurs étages , les Fourneaux,
GALAN T. 107
les Galeries & Traverſes dans
ſes doubles Foffez taillez dans le
Roc , & les autres Ouvrages fans
nombre , qui les uns aprés les
autres s'oppoſoient aux efforts
des Affiégeans .
Mademoiselle de Razilly a fait
le Sonnet que vous allez lire.
SONNET.
Vel éclatant retour
, quelle
Ramene triomphant l'invincible
LOUIS !
L'Europe retentit deſes faits inoüis ,
Et craint de succomber deſſous Sa
destinée.
د ر و م
Luxembourgfi long temps àſaperte
obſtinée
Vient de fubir le joug de l'Empire
des Lys.
E6
108 MERCURE
Et Génes dans ſes Murs par le feu
démolis ,
Voit contre un tel courroux fa puis-
Sancebornée.
Rome ne vit jamais un plus pompeux
retour,
Une double victoire embellit ce
grand jour ;
Maisfur tout le Vainqueur charme
parSapuiſſance.
Ilplaît meſme aux Vaincus qu'il a
mis ſous ſes Loix;
Et fes Peuples conquis difent tous
d'une voix,
Quesi l'on craint fon Bras, on aime
Sa clémence.
Les Vers qui ſuivent font de
Monfieur Salbray , Valet de
Chambre de Sa Majeſté. Son
nom eſt connu par pluſieurs
GALANT. 109
Ouvrages , qui ont mérité l'approbation
du Public.
POUR LE ROY ,
Sur le ſujet de la Paix .
C
Omme un foudre de Guerre on
avûce Monarqne
Au mépris de fon rang braver Mars
&la Parque ,
Et foûmettre àſes Loix des Peuples
indomptez,
Qui vantoient de tout temps leurs...
fieres libertez .
Etats, Roys, Empereur, de leur puif-
Sante Ligue
En vain à ce Torrent ont opposé la
digue
Malgréles grands efforts de leurs
nombreux Guerriers ,
A leur honte ils ont vû croître encor
Ses Lauriérs.
Mais dans ce beau progrez de fa
valeur extrême,
110 MERCURE
Il triomphe à la fois , & d'eux , &
de luy- même ;
Ce modefte Vainqueur , loin de s'en
prévaloir,
En faveur de la Paix deſarme Son
pouvoir.
Quel Conquérant jamais s'eſt acquis
tant de gloire ?
Prendre, garder, contraindre au gré
deſesſouhaits,
Faire comme il luy plaît & la Guerre&
la Paix,
Que d'honneur pour LOUIS ! que
d'employ pour l'Histoire !
Les Autheurs des deux Ouvrages
ſuivans me font inconnus.
SUR LA PRISE
DE LUXEMBOURG.
LA vigilante Renommée
Difoit à Luxembourg au Fauxbourg
S. Germain,
GALANT. III
La Ville de ton nom Sera priſe demain
;
Rien n'échape à ton Roy ,qui la tient
enfermée ;
Peu de jours qu'ily met , font déja
Sufifans;
Il fait plus en un mois , que d'autres
en dix ans.
On ne peut de luy se défendre ;
Le plus utile eft de ſe rendre
Auſſi toft qu'on l'entend venir .
En vain les Nations voiſines
Prétendent planter des épines
Dans le chemin qu'il veut tenir.
Ilfaut loverſa tempérance,
De ce qu'avec tant de puiſſance
Il ne forme à lafois qu'un Siège aux
Pais-bas,
Offrant aux Espagnols le repos , s'ils
Sont las.
112 MERCURE
Pendant un tel discours ,la Nouvelle
certaine
Court la Champagne & la Lorraine,
Qu'il aréduit ſousfon Reffort
Ce terrible Rocher qui leur peſoit fi
fort.
De là pour les piller on faisoit plufieurs
courses .
Conſeillers voyageans àMets,
PortezySans crainte vos bourses;
Vous n'avez pas besoin d'escorte
deformais.
Si vous ſçavuz donner des Arrests
juridiques,
Pour réünir un Fond de la France
mouvant,
Son Seigneur est pourvû de Moufquets
& de Piques,
Pour les exécuter , & paſſa plus
avant.
GALAN Τ.
113
MADRIGAL.
Roc fi
TUxembourg , ce Rut si fa
Qu'on eſtimoit inacceſſible ,
Malgréses Défenseurs fiers &pré-
Jomptueux,
N'a fait que divertir un Monarque
invincible .
Ce puiſſant Boulevard de nos vains
Ennemis,
Bien éloigné d'estre indomtable,
En tres-peu de temps eſtſoúmis;
Mais LOUIS l'a rendu pour jamais
imprenable,
Dés l'heureux moment qu'il l'a
pris.
Il vous faut parler de Madame
la Princeſſe Palatine, dont la
mort arrivée icy en ſon Hôtel le
Jeudy 6. de ce mois , a cauſe un
114
MERCURE
4
}
tres - ſenſible regret à tous ceux
qui font touchez d'un veritable
mérite . Elle s'appelloit Anne de
Gonzagues & de Cléves , & étoit
Soeur de Loüife- Marie de Cléves
& de Gonzagues, Reyne de Pologne,
toutes deux Filles de Charles
de Gonzagues & de Cléves,
premiérement Duc de Nevers,
de Mayenne & de Rhetel , puis
de Montferrat , dont il hérita en
1627. par la mort du Duc Vincent
II . ſon Coufin . Catherine
de Lorraine , Fille de Charles de
Lorraine Duc de Mayenne , étoit
Mere de ces deux Princeſſes. ма-
dame la Princeſſe Palatine avoit
eſté mariée en 1645. au Prince
Edoüard de Bavieres, Comte Palatin
du Rhin , Fils de Féderic V.
Electeur Palatin du Rhin & Roy
de Bohéme , & d'Elifabeth Stuard,
Fille de Jacques Roy de la Grand
GALANT.
115
Bretagne, & d'Anne Princeſſe de
Dannemarck. Je ne vous dis rien
de la grandeur de la maiſon de
Bavieres , qui poſſede le premier
Electorat & la premiere Voix en-
- tre les Electeurs Séculiers , aprés
- le Roy de Bohëme , & qui tient
le premier rang dans l'Allemagne
, aprés la Maiſon d'Autriche.
Elle a donné deux Empereurs ,
Loüis & Robert , qui en ont formé
les deux Branches principales,
toutes deux illuſtres , un Roy
au Dannemarck , à la Suéde &
à la Norvuége conjointement,&
deux autres à la Suéde ſeule, ſans
compter une infinité de Genéraux,
qui ont conduit des Armées
en Italie, en Hongrie, en Angleterre
, & en Dannemarck. Du
Mariage du Prince Edoüard avec
Anne de Gonzagues & de Cléves
dont je vous parle , font for116
MERCURE
:
:
:
ties trois Filles, Loüiſe- marie,qui
avoit épousé le Prince de Salms ,
& qui eſt morte , ayant laiſſé
deux Enfans naturaliſez François
; Anne , qui eſt madame la
Ducheffe ; & Benoite- Henriete-
Philippe , Veuve de Jean Féderic,
Duc de Brunfvvic & de Lunebourg
, mort Duc de Hanover,
dontelle a auſſi trois Filles. Vous
avez ſouvent entendu parler des
deux dernieres. Madame la pucheſſe
eſt d'une modeſtie & d'une
vertu , qui luy attirent l'admiration
de tout le monde; & tous
ceux qui connoiſſent Madame la
Ducheſſe de Hanover , en ſont
charmez . Madame la Princeſſe
Palatine leur mere joignoit à une
naiſſance auguſte toutes les qualitez
du corps & de l'ame , qu'on
defire dans les Perſonnes en qui
ont veut troubler la perfection .
GALANT. 117
Sa beauté n'avoit pas moins fait
de bruit que celle de la reyne
de Pologne ſa Scoeur ; & pour l'efprit
, on peut dire qu'on n'a jamais
vu une ſi grande vivacité,
avec tant de juſteſſe & de bon
- ſens . Elle a eſté mêlée aux Affaires
principales que la France a
euës pendant pluſieurs années ,
& a toûjours pris le bon Party.
Auſſi avoit - elle merité l'amitié
de la feuë Reyne mere du Roy ,
qu'elle ne luy avoit accordée
qu'aprés de longues épreuves .
Toutes les Negotiations dans lefquelles
elle a eſté employée , ont
eu un heureux fuccez ; & Monſieur
le Cardinal Mazarin , qui l'a
ſouvent pratiquée , en faifoit un
tres- grand cas. Elle étoit parfaitement
bonne Amie, & fut choifie
pour eſtre Sur-Intendantede
- la Maiſon de la feuë Reyne. Les
118 MERCURE
:
dernieres années de ſa vie ſe ſont
paſſées dans la Retraite , à laquelle
elle s'eſtoit refoluë pour ſe
détacher tout- à- fait du monde ,
& ſonger uniquement à ſon ſalut.
Elle ne voyoit plus perſonne,
(non pas meſme ſes propres Enfans
, qu'en certains jours de la
ſemaine, & quelquefois Monfieur
& madame, qui avoient une hau .
te eſtime pour ſa vertu , & une
tendre amitié pour une Princeſſe
qui leur eſtoit ſi proche , eſtant
Tante de madame . Une Retraite
fi ſainte luy faiſoit porter toutes
ſes penſées à faire du bien aux
-Malheureux ; & ce fut ce qui
l'obligea l'Hyver dernier à faire
vendre quantité de meubles , de
Tableaux & de Bijoux , pour en
faire des charitez aux Pauvres
pendant la rigueur du froid, outre
celles qu'elle faiſoit à toute heu
GALAN T.
119
re à tous ceux qui venoient luy
demander du ſecours. L'on peut
croire que cette vertu eſtoit profondement
gravée en ſon ame ,
☐ parles Legs pieux qui ſont marquez
dans le Teſtament qu'elle
écrivitde ſa propre main ſans que
perſonne l'en follicitaſt , quatre
moisavant qu'elle tombaſt malade.
Par ce Testament elle donne
la plus grande partie de ſon bien
aux Pauvres , aux Hôpitaux, aux
Eglifes , & à ſes Domeſtiques ,
quoy qu'elle les euſt tous mis en
état de ſe paſſer de ſervir apres ſa
mort. Pendant onze mois qu'a
duré ſa maladie , elle a ſouffert
fans murmure des douleurs inconcevables
, plaignant beaucoup
plus qu'elle les Femmes qui
l'aſſiſtoient , à cauſe de la fatigue
qu'elle croyoit leur cauſer. Elle
eſt morte dans la 68. année de
5.
120 MERCURE
ſon âge , apres avoir donné mille
marques d'une pieté toute édifiante
, & fait paroiſtre la plus
parfaite réſignation dont un veritable
Chrétien puiſſe eſtre capable
dans ſes derniers jours . La
modeſtie de cette Princeſſe , l'avoit
obligée à défendre les pompes
qu'on fait ordinairement aux
Funerailles des Perſonnes de cette
naiſſance ; mais ſes humbles
ſentimens n'ont pas eſté ſuivis.
Ceux qui ontdroit de régler les
Affaires de ſa Succeffion , voulant
luy rendre les honneurs que
méritoit ſa vertu , luy firent drefſer
une Chapele ardente des plus
magnifiques dans le plus grand
des Apartemens de ſon Hôtel.
Son Convoy à la Paroiſſe , & de
là au Val de Grace , où elle a
voulu eſtre inhumée à coſté de
la Princeſſe Benedicte , Abeffe
d'Avenay
GALANT. 121
d'Avenay , l'une de ſes Soeurs ,
dans le Cloître de la Maiſon , ne
fut pas moins digne de ſon rang.
On y fit un Service ſolemnel le
huitième jour de ſon décés , &
deux jours apres on en fit un en
l'Egliſe de S. Sulpice ſa Paroiſſe,
avec toute la magnificence que
l'on pourroit employer pour une
Reyne. Son coeur ſera porté au
Monastere de Farmontier , comme
elle l'a ſouhaité , par ce qu'elle
& la feuë Reyne de Pologne
ſa Soeur y avoient eſté élevées.
Il faut vous dire encore à ſon
avantage , que fon zéle pour la
Religion Catholique eſtoit ſi
grand , qu'elle ne voulut épou
ſer le Prince Palatin , qu'apres
qu'il eut fait abjuration . Elle tra
vailla auſſi au Mariagede Madame
avec Monfieur , dans la même
venë , & a converty Madame
Juillet 1684. F
122 MERCURE
la Princeſſe Loüiſe ſa Belle- ſoeur,
à préſent Abeſſe de Maubuiſſon ,
& pluſieurs autres Perſonnes , à
qui elle à étably une Penſion pendant
leur vie , parce que ſans ce
ſecours ils n'auroient pû ſubſiſter.
J'oubliay le dernier mois à
vous apprendre la mort de monſieur
de Montplaiſir , Lieutenant
de Roy d'Arras Comme je vous
ay ſouvent fait ſon éloge en vous
envoyant de ſes Ouvrages , je
n'ay rien à vous en dire de plus .
Il eſtoit Oncle de madame la ма-
réchale de Créquy.
Meſſire Galliot Gallard , Seigneur
de Poinville , Semonville ,
Courances , Dannemois , & c. eſt
mort auſſi depuis peu de jours. Il
eſtoit Maiſtre des Requeſtes , &
Frere de Madame la Premiere
Préſidente de Novion .
Tandis qu'on voitdes pleurs
GALANT.
123
D
d'un coſté , on voit éclater la joye
de l'autre . Il y en a beaucoup de.
puis peu dans la maiſon de Lavardin
, à cause d'un Fils , dont
Madame la marquiſe de Lavardin
eſt accouchée. Monfieur le
Marquis de Lavardin s'étant marié
deux fois , n'avoit encore eu
juſqu'à préſent que des Filles. Si
ceGarçon peut avoir un jour les
meſmes lumieres que Monfieur
ſon Pere, il deviendra un des plus
ſçavans Hommes du Royaume.
Comme l'eſprit eſt moins rare
dans le monde , que le bon gouft
& le bon ſens , & que ces deux
qualitez ne peuvét eſtre diſputées
àMonfieur Deſpreaux , que par
ceux qui croyent avoir ſujet de
ſe plaindre de ſa ſincérité , je ne
fuis pas furpris que vous témoigniez
de l'impatience de ſçavoir
de quelle maniere il parla à Mef-
F 2
124
MERCURE
ſieurs de l'Académie Françoiſe ;
lors qu'ils le reçûrent dans leur
Compagnie , ce qui fut fait le
premier jour de ce mois. Il fit paroiſtre
d'abord l'étonnement qu'il
avoit de recevoir un honneur ſi
grand , & qu'il avoit ſi peu attendu
, & demanda ce que diroient
du choix qu'on faiſoit de
luy , ces grands Protecteurs de
l'Académie , Monfieur le Cardinal
de Richelieu , & Monfieur le
Chancelier Seguier. Il fit la peinture
de tout ce que ces grands
Hommes ſouhaitoient dans un
Académicien , & voulut faire
connoiſtre qu'il eſtoit fort éloigué
des qualitez qu'ils luy jugeoient
néceſſaires ; ce qu'ils auroit
eu de la peine à perfuader à
ſes Auditeurs . Il continua en faiſant
l'éloge de Monfieur de Bezons
, Conſeiller d'Etat , dont il
GALANT. 125
rempliſſoit la place , & marqua
que les grands Emplois , tels que
ceux qu'il avoit eus , n'empefchoient
point Meſſieurs de l'Académie
, de faire fucceder un
ſimple Poëte à un Homme du
mérite le plus diftingué , quand
ils luy voyoient ce qui eſt eſſentielà
un veritable Académicien .
Il parla enſuite de ſes Ouvrages,
& n'y voulant rien trouver qui
l'euſt rendu digne de l'honneur
qu'on luy faiſoit, il dit enfin, qu'il
commençoit à connoiſtre , que
la permiſſion que le Roy avoit
bien voulu luy donner de travailller
à ſon Hiſtoire , en eſtoit
la cauſe,& que ces Meſſieurs s'intéreſſant
à la gloire d'un ſi grand
Prince , n'avoient pas voulu le
priver de leurs lumieres dans une
entrepriſe ſi relevée , & cherchoient
à luy donner le moyen
F3
126 MERCURE
d'en puiſer parmy eux ; que ſi le
Roy avoit permis qu'il contribuaſt
de ſes connoiſſances & de
ſes conſeils à mettre au jour une
Vie toute pleine de miracles , on
ne devoit pas ſe perfuader que
Sa Majesté cruſt pour cela , qu'il
pût y employer le ſtile pompeux,
& les magnifiques expreſſions ,
dont tant d'autres que luy étoient
capables. Il fit en cet endroit un
éloge du Roy , court & ferré , &
le finit en diſant , que ſi tous les
Souverains du Monde avoient
quelque choſe à ſouhaiter , avec
eſpérance de voir leurs ſouhaits
remplis , ils n'en pourroient faire
d'autres que celuy d'eſtre élevez
dans le haut degré de gloire où
Sa Majeſté étoit parvenuë. Aprés
cet éloge , qui par la beauté de
ſa matiere ne laiſſa pas de paroître
fort pompeux , il parla de luy
encore une fois , mais toûjours
GALANT.
127
avec une égale modeſtie. Il dit
qu'il ſeroit du moins un de ces
Hiſtoriens finceres , qui ſe font
croire par la fimplicité de leur
ſtile ; mais que cette fincérité
ayant ſes délicateſſes & ſes agrémens
, il ne les pouvoit mieux
trouver que parmy Meſſieurs de
l'Académie. Si la premiere &
veritable beauté d'un Diſcours,
conſiſte à ne dire que ce qu'on
en doit attendre, ſuivant la ſituation
des choſes dont ont parle ,
on peut aſſûrer avec raiſon,qu'on
attendoit ce Diſcours , & qu'on
avoit ſujet de l'attendre. Peuteſtre
ne ſeroit- il pas facile de luy
donner un'plus juſte éloge. Monſieur
Deſpreaux parla avec la
meſme facilité & la meſme hardieſſe,
que s'il euſt toûjours parlé
en public , quoy qu'on ait peine
à ne pas s'embaraffer , quand on
F 4
128 MERCURE
eſt interrompu par de fréquentes
acclamations .
M' l'Abbé de la Chambre,qui
ſe trouva alors Directeur, répondità
ce Diſcours au nom de l'Académie.
Il s'étendit ſur ſon origine
, fit l'Eloge de tous les Protecteurs
qu'elle a eus , auſſi bien
que celuy de Me Deſpreaux ; &
ajoûtant que l'eſprit étoit la ſeule
choſe à laquelle cette Compagnie
avoit égard , il fit connoître
que le merite , quoy que denué
de tous autres avantages , y ſuccedoit
quelquefois à la Pourpre,
& qu'il n'y avoit point de diftinction
parmy tous les Académiciens
.
Sa réponſe eſtant finie , on
continua cette ſéance par la
lecture de pluſieurs Ouvrages.
Monfieur le Clerc lût une Epître
pour Madame la Ducheffe
GALAN T. >
129
de Richelieu ; & Monfieur Boyer
divers Sonnets, qui luy attirérent
de grands applaudiſſemens. En
voicy deux qui me font tombez
- entre les mains .
SUR
E
LA PRISE
de Luxembourg.
Spagne , tes malheurs te rendent-
ils plus fiere ?
Luxembourg cede enfin ; en vain de
toutes parts
Cette Place à nos traits fe cachant
-toute entiere,
Sembloit impenetrable à la foudre
deMars.
YA
Nos Soldats ont forcé l'invincible
Barriere
De ſes Rochers affreux , de ses fa-
-meux Rampars .. :
Et ton orgueil domté par leur ardeur
guerriere,
FS
130
MERCURE
Voit enfin ſur ſes Murs plantez nos
Etendars.
Cependant , quand LOVIS ſous Sa
main triomphante
Tient ta haine captive,& ta rage
impuissante ,
Tu refuses la Paix , tu braves fon
pouvoir.
Mais il faudra bien- toſt que ta
fierté rougiſſe,
D'accepter cette Paix malgré ton
desespoir,
Comme un don du Vainqueur , 016
comme ton fupplice.
A MONSIEUR
LE CONTROLLEUR
GENERAL.
Vand l'auguſte LOUIS t'ho
nore parson choix
GALANT. 131
Des Secrets & dessoins de la toutepuiſſance
,
Qu'il est beau d'obtenir tant d'hon
neurs à la fois
Sans avoir à rougir de sa magnifi
cence !
N'as - tu pas ce qu'ilfautpour lesplus
grands Emplois ?
Exacte probité , profonde intelligence
,
Zéle ardent pour vanger , & maintenir
les Loix ,
Fermeté fans orgueil , vigeur fans
violence ?
De combien , par tes foins , d'ornemens
, de beautez ,
Voit - on briller par tout la Reyne des
1
Monumens pour ton Roy d'éternelle
Citez
mémoire!
F6
132
MERCURE
Que tu pouferas loin l'éclat dont
tu jouis !
Tu ne fais point de pas qui ne menė
: à la gloire ,
Et qui ne faſſe honneur aufiecle de
LOVIS.
Monfieurde Benſerade reçeut
auffi de grands applaudiſſemens
dans la lecture qu'il fit de la Traduction
de deux Pſeaumes . Du
ſérieux on paſſa à l'enjoué ; &
Monfieur de la Fontaine régala
les Auditeurs d'une Fable , que
l'on écouta deux fois avec beaucoup
de plaifir. La Morale eſtoir,
qu'il y a de la prudence à ſe défier
d'un Inconnu .
Rien ne prouve mieux tout
ce que je vous manday la derniere
fois de l'Affaite de Gironne
, que la Priſe de Cap-de
GALANT .
133
Quiers. Lors qu'on n'abandonne
une Place que pour aller ſe rendre
maiſtre d'une autre , loin d'avoir
reçeu du deſavantage , on
eſt toûjours en pouvoir de faire
trembler ſes Ennemis. Les Eſpagnols
avoient mandé à Madrid ,
que l'Armée Françoiſe eſtoit hors
d'état de rien entreprendre , &
par cette fauſſerté il eſt aiſé de
connoiſtre que ce qu'ils ont publié
de la levée du Siege de Gironne
, eſtoit bien exagere . On
ſçait cependant que Monfieur le
Maréchal de Bellefons , quoy
qu'il euſt fait quitter la Tranchée
, qui ne fut comblée par les
Ennemis qu'apres plus de quinze
jours , tint toûjours l'Armée ſous
le Canon de la Place , juſqu'à ce
qu'elle euſt conſumé tous les
Fourrages de la Campagne , qui
eſtoient fort abondans. Ce маг
133
MRECURE
réchal ſe rendit le 12. du der
nier mois à S. Pere Peſcador ,
où il établit ſon Camp , à deux
licuës de Roſes. Trente - deux
Galeres de France étant arrivées
le 21. Monfieur le marquis du
Queſne , Lieutenant General ,
luy en fit donner avis ; & le
meſme jour , Monfieur le Duc
de mortemar , General des Galeres
, & ce marquis , eurent avec
luy une Conférence , dans laquelle
on prit toutes les meſures
néceſſaires pour le Siege de
Cap-de-Quiers . Le lendemain ,
on fit les Détachemens tant de
l'Armée que des Galeres ; &
Monfieur le Duc de Mortemar ;
Monfieur le Chevalier de Noailles
, Lieutenant General des Galeres
, Monfieur le Chevalier de
Bréteüil , Chef d'Eſcadre , &
d'autres Officiers Genéraux ,
GALANT.
134
tant arrivez devant Cap - de-
- Quiers avec dix Galeres , ſe mirent
à la Portée du Canon. Cependant
Monfieur le maréchal
de Bellefons vint camper à Fortia
, à demy- lieuë de Roſes , &
pres de la mer , & de Figuieres.
Le ſoir , Monfieur le Marquis de
Rével , Maréchal de Camp , arriva
devant la Place , avec le
Bataillon du Régiment Alle-
- mand , & le troiſieme , de
Stoup. Monfieur de Chaſeron y
arriva le 23. avec deux autres
Bataillons , & cent trente Dragons
amenez de Perpignan ; &
ſuivant l'ordre que Monfieur le
Maréchal de Bellefons luy avoit
donné , ſon premier ſoin fut de
reconnoiſtre la Place. Il en fortit
cent cinquante Miquelets ,
qui firent une eſcarmouche. Elle
dura quelque temps , mais les
136 MERCURE
Nôtres les poufferent ſi vigou-
'reuſement , qu'ils furent enfin
contraints de ſe retirer. Le foir ,
fix cens Hommes que Monfieur
1. Duc de Mortemar fit débarquer
des Galeres ſous la conduite
de Monfieur le Commandeur
de la Bréteche , prirent les
Poſtes qu'on leur avoit deſtinez,
ainſi que les autres Troupesqui
devoient ſervir à ce Siege . Il y
eut encore une nouvelle Sortie
de Miquelets , mais avec le même
deſavantage du coſté des Ennemis
. Le 24. Monfieur de Chaferon
fit ſommer la Tour de
Pont- Légat. Elle refuſa de ſe
rendre , ce qui obligea les Galeres
à la canonner . Comme elle
n'eſtoit pas en état de ſoûtenir
cette Attaque , elle ſe rendit le
foir à difcretion . Quelques Bateries
furent dreſſees la nuit fur
GALANT .
137
la Hauteur du Fauxbourg ; &
le
25. fi- toſt que le jour parut ,
elles commencerent à tirer . On
jetta des Bombes en meſme
temps , & le fracas qu'elles firent
, obligea le Peuple à ſe réfugier
dans l'Eglife. Il en tomba
une ſur la Voûte , qui en fut
toute enfoncée , & cet accident
mit les Bourgeois dans une
telle frayeur , qu'ils crierent
tous qu'il falloit ſe rendre. Le
Gouverneur en connut luy-même
la néceſſité , & fit batre la
Chamade. La Capitulation fut
figuée , & la Garniſon ſortit le
28. Elle estoit compoſée d'environ
trois cens Hommes de
Troupes reglées , & d'un pareil
nombre de Miquelets , qui furent
conduits à Lérida . Les Galeres
& les Vaiſſeaux de Sa Ma-
- jeſté ſont demeurez à la Rade
137
MERCURE
de Roſes , qu'ils tiennent comme
inveſties par mer , tandis
que les Troupes qui s'en eſtoient
approchées pour le Siege de
Cap -de - Quiers , la tiennent
comme bloquée du coſté de
terre . A l'égard de cette derniere
Place , dont nous venons
de nous rendre maiſtres , il y
alloit fort de l'intéreſt des Efpagnols
, de faire tous leurs
efforts pour la conſerver , non
ſeulement à cauſe que ce Port
peut ſervir à retirer les Vaifſeaux
& les Galeres de France,
mais encore parce qu'elle donne
entrée dans leur Païs , &
qu'on y peut aisément conduire
toutes fortes de Proviſions ;
ce qui ne ſe pouvoit auparavant
ſans de grandes peines ,
& fans employer beaucoup de
temps.
,
GALANT. 138
Madame la Ducheſſe de Vantadour
, dont le mérite répond
à la beauté , remplit à préſent le
poſte de Dame d'Honneur de
Madame. Ces Emplois de diftin-
&ion & d'autorité , n'eſtant jamais
donnez qu'à des Perſonnes
capables de les ſoûtenir , font
l'éloge de ceux qui en ſont
pourvûs .
Monfieur le Marquis de la
Rongere , Chef du nom de la
Maiſon de Quatrebarbes , conſidérable
en Anjou & au Maine
, eſt aujourd'huy Chevalier
d'Honneur de Madame. Monſieur
le Marquis d'Etampes qui
poſſedoit cette Charge &
Monfieur le marquis de la Phare
, ſont Capitaines des Gardes
de Monfieur , le premier à la
place de Monfieur le Chevalier
de Châtillon , & le ſecond à
د
140 MERCURE
celle de Monfieur le Marquis de
Beauvau ; Monfieur le Chevalier
de Châtillon , & Monfieur le
Marquis d'Effiat , ayant eſté gratifiez
par Son Alteſſe Royale de
la Charge de Premier Gentilhomme
de ſa Chambre , qui vaquoit
par la mort de Monfieur le
Duc de Choiſeüil qui la poſſedoit
ſeul . De pareils préſens font
beaux , & ne peuvent eſtre faits
que par un auſſi grand Prince
que Monfieur.
Le Jeudy 20. de ce mois , Mr
le Duc de Briſſac épouſa Mademoiſelle
de Vertamont , Fille de
feu Monfieur de Vertamont
Maistre des Requeſtes , Fils &
Petit Fils de Conſeillers d'Etat ,
& de Dame Marie d'Aligre , préfentement
femme de Monfieur
le maréchal de l'Eſtrade , Fille &
Petite Fille de deux Chanceliers
GALANT.
141
,
,
,
de France. Mademoiselle de
Vertamont a beaucoup d'eſprit,
& ſçait pluſieurs Langues. La
Maiſon de Briſſac , l'une des
plus anciennes du Royaume , à
produit de tres grands Hommes.
René de Coſſé , Sieur de
Briffac Premier Pannetier
du Roy & Grand Fauconnier
de France , eut de Charlote
Gouffier Charles de
Coffé I. du nom , Comte de
Briffac ; & Artus de Coſſe ,
Comte de Secondigny , Seigneur
de Gonnot , Chevalier
des Ordres du Roy tous
deux Maréchaux de France ,
le premier appellé le maréchal
de Briffac , l'un des Héros
de ſon ſiecle , & l'autre
le maréchal de Coffé. Ce fut
ce Maréchal de Briffac , qui
S'eſtant trouvé en 1541. au
,
141 MERCURE
Siege de Perpignan , où il fut
bleſſé d'un coup de Pique , fervant
en qualité de Colonel de
l'Infanterie Françoiſe, donna lieu
dedire au Dauphin Henry , qui
avoit eſté témoin de ſon courage
, que s'il n'estoit pas le Dauphin
de France , il ſouhaiteroit d'estre
le Colonel Brifſſac. De ſon mariage
avec Charlote d'Eſquetot ,
fortirent Timoleon de Coſſé ,
Grand Fauconnier de France ,
tué au Siege de mucidan dans
le Périgord , à l'âge de vingtquatre
ans , & Charles de Coſſé
II . du nom Comte , puis Duc
de Briffac , Pair & maréchal de
France , Chevalier des Ordres
du Roy , & Gouverneur de Paris
. Il mourut en 1621. apres
avoir veu ſa Terre de Briſſac en
Anjou érigée en Duché & Pai
rie par le Roy Loüis XIII. en
GALANT. : 142
1620. Il n'y a que ſept ou huit
Duchez avant celuy de Briffac
Coſſé eſt une autre Terre dans
le maine , dont les Seigneurs de
Coſſé prirent le nom. Charles
de Coſſé I I. du nom , laiſſa de
Judith Dame d'Acigné , ſa premiere
Femme , François de Cofſe,
Duc de Briſſac , Pair & Grand
Pannetier de France , Lieutenant
General au Gouvernement
de Bretagne , mort en 1651. âgé
de 70. ans. Il eut de Guyonne
- de Ruelan , Fille de Gilles Seigneur
de Rocheportail , Loüis
-de Coſſe , Duc de Briſſac , qui
mourut en 1661. âgé de trentecinq
ans , & laiſſa de Catherine
de Gondy ; Fille puînée de Henry
Duc de Retz , Henry- Albert
de Coſſé , Duc de Briſſac. C'eſt
celuy dont je vous apprens le
Mariage. Il eſtoit Veufde Ga
144 MERCURE
brielle- Loüife de S. Simon , Fille
unique de Monfieur le Duc de S.
Simon , Chevalier des Ordres du
Roy , & de Diane- Henriete de
Budos , Marquiſe des Portes ,
qu'il avoit épousée en 1663 .
Coſſé porte de ſable , à trois
Feuilles de Sie d'or posées en face,
ou à trois faces engrélées d'or ; &
Vertamon porte , écarteléau premier
& dernier , échiqueté d'or&
d'azur ; au ſecond , de gueules au
Lyon paſſant d'or ; au troisième , de
gueules,
Je devrois vous parler icy du
Traité de Paix d'Alger , & des
Ambaſſadeurs de ce Royaume ,
qui font venus en France. J'ay
beaucoup de choſes curieuſes à
vous en dire , mais un Mémoire
qui eſt tombé entre mes mains
touchant le Gouvernement préſent
de l'Etat d'Alger , m'a paru
devoir
GALAN T.
145
devoir les précedera Ainſi je les
réſerve pour le mois prochain ,
parce qu'elles ne pourroient
avoir dans ma Lettre toute l'étenduë
que demandent des choſes
de cette importance , & fi
dignes d'eſtre ſçeuës. Cependant
la lecture de ce que je vous
envoye, ſera cauſe que vous aurez
plus de plaiſir à apprendre
ce que je vous diray la premiere
fois , parce que vous aurez une
parfaite connoiſſance des moeurs,
& du gouvernement de ceux
dont je vous entretiendray.
La maniere dont le Royaume
d'Alger eſtoit gouverné il y a
dix ans , avoit quelque choſe de
ſi tyrannique , que la Milice en
avoit horreur. C'eſtoit une efpece
d'Oligarchie , qui approchoit
du Gouvernement d'une
République. Cet Etat avoir pour
Iuillet 1684. E
146 MERCURE
Chef Hagy- hali , qui n'avoit autre
Dignité que celle de mézoulaga
, c'eſt à dire d'un Soldat qui
avoit paffé par tous les degrez
de ſervice. Ce fut dans ce temps
que la Paix fut concluë entre la
France , & ce Royaume. Halyhagi
ayant eſté afſaſſiné en 1670.
par quatre Janiſſaires , ſoûtenus
du reſte de la Milice , qui pourtant
n'avoit pas eſté informée
deleur deſſein , on élût en ſa
placeHagy-Mahamer, dit Trick,
autrefois fameux Corſaire , qui
eſt le premier qui a porté la qualité
de Dey , & on luy donna le
ſoin du Gouvernement préferablement
aux autres , parce que
le premier établiſſement de l'Etat
d'Alger, vient de la marine , qui
eſt une raiſon qui prévaudra toû
jours dans les élections du Dey ,
ou General de la milice , n'y
1
GALANT.
147
ayant point de Roy dans ce
Royaume , mais ſeulement un
Viceroy , qui eſt le Bacha . Ce
Bacha n'a point de voix aux Affaires
, mais une Dignité honoraire
, comme repréſentant la
Perſonne du Grand Seigneur ,
dont ils ne reconnoiſſent en ce
Païs- là l'autorité , que quand elle
n'eſt point contraire à leurs intéreſts.
e
Cette qualité de Dey eſt ſi
onéreuſe , qu'il y a pluſieurs qui
la refuſent , aimant mieux eſtre
exilez que de l'accepter. Mahamet
Trick êtant d'un âge fort
avancé , ſe repoſoit de toutes
choſes ſur ſon Lieutenant , &
n'avoit autre paye que celle de
Mézoulaga , ou Véteran , c'eſt à
dire de 106. Piaſtres tous les ans,
qui eſt la plus forte paye à la
quelle on peut parvenir en Al-,
G 2
148 MERCURE
ger ; mais comme il repréſenta
qu'il n'eſtoit pas aſſez puiſſant
en Biens pour exercer cette Dignité
avec toutes ſes charges ,
les trois Beys , ou Gouverneurs
des Provinces de ce Royaume ,
ſe ſoûmirent à luy donner chacun
3000. Piaſtres tous les ans ;
de forte qu'avec ces ſommes , &
l'uſtancile qu'on luy donnoit
comme au Bacha , c'eſt à dire
Huile , Beure , Courgouffon ,&
Viande , il devoit entretenir les
Gardes qui luy estoient néceſſaires
, & pour marque de ſa Dignité
, on le fit aller demeurer
dans l'Alcaffane , ou Château
du Thréſorier. Il n'y voulut eſtre
que trois mois , & s'eſtant rendu
maiſtre de ce Revenu , il quitta
le Château , & vint demeurer en
ſa Maiſon dans la Ville , où il ſe
contentoit d'avoir quelquefois
GALANT. 149
dans les Cerémonies quatre Gardes
, auſquels il ne donnoit pour
tout payement qu'un Caffetau
ou une Robe tous les ans , avec
15. ou 20. Piaſtres , & un repas,
dans le temps du Ramadan ,
ou Paſques. On tient que ce
Tirck pouvoit avoir environ
2000. Piaſtres de rente de fon
propre Dien , qu'il avoit gagné
pendant qu'il eſtoit Corſaire.
Le Lieutenant qui fut choiſy
pour gouverneur avec luy , s'appelloit
Tabava Reys ; mais comme
il eſtoit infirme , ou feignoit
de l'eſtre , on l'exila, & l'on choifit
en ſa place Baba- affan , qui
n'étoit que Chaoux. Comme il
avoit épousé la Fille du Dey , il
ſçeut ſi bien s'intriguer dans les
Affaires du Gouvernement , qu'il
s'y rendit abſolu . Ainſi ſon Beau
pere n'eut plus que la Dignité
G
3
150 MERCURE
de Dey , fans en conferver l'autorité.
Ce Baba- affan ,qui pouvoit
alors avoir 50. ans , avoit l'eſprit
vif, eſtoit colere & ambitieux ,
d'une taille baffe , & dune mine
peu relevée. Il n'avoit autre paye
que celle de mézoulaga , comme
le Dey , & le cafuel ; c'eſt à dire
que comme il commandoit tou-
Jours le grand Camp , il recevoit
beaucoup de préſens , &
gagnoit des ſommes conſidérables
, outre celles qu'il apportoit
dans le Tréſor public , comme il
arriva un peu avant le voyage
qu'il fit à Tunis pour accommoder
les deſordres qui y estoient
entre les Puiſſances . Ilen apporta
100000. Piaſtres pour ce Tréſor,
ſans les Bijoux qu'on luy donna .
Ces préſens , & les ſommes qu'il
gagna en d'autres voyages qu'il
n'entreprenoit jamais que pour
GALANT. 151
cela , ou pour châtier ſes Voiſins,
le faifoient croire l'Homme du
Royaume le plus riche en argent
comptant , & en Pierreries.
Le Bacha qui eſt dans la Ville
de la part du Grand Seigneur , y
garde ſon Etendart & fon Sceau
pour toutes les Expéditions que
l'on y fait , & ne ſe trouve au
Divan que par ceremonie. Il eſt
pourvû du Sultan , qui le peur
changer quand il luy plaiſt. Sa
paye eſt de 1500. Piaſtres de
deux mois en deux mois . Il a
outre cela l'uſtancile , & une,
deux , ou trois Piaſtres pour ſon
Sceau , ſuivant la conféquence
des Commiſſions que l'on expédie
en ce Royaume. Quand on
tient Divan pour des Officiers
de cerémonies , on l'envoye querir
chez luy par des Chaoux . Η
y aun Homme qui crie à haute
G4
152
MERCURE
voix , Louéfoit le grand Dieu , &
le Prophete Mahomet , juſqu'à ce
qu'il ſoit affis . Alors tout le Divan
répond la meſme choſe touthaur.
L'Aga eſt le Juge de la Milice.
On le change tous lesdeux mois,
& alors il eſt Mézoulaga , c'eſt à
dire hors de ſervice. Il a ſa payemorte
de 106. Piaſtres tous les
ans , & fon Caya ou Lieutenant
luy fuccede , tous les Soldats
pouvant monter à cette Dignité
par ancienneté , chacun en ſon
rang. Quand on y reçoit quelqu'un
, ce nouvel Aga vient au
Divan , veſtu d'une Veſte de
Brocard d'or , & l'on y fait pour
cette reception une mélodiede
trois Clairons , d'un pareil nombre
de Hautbois & de Tambours
, &dedeux Timbales. On
va luy faire en ſuite la meſme
GALANT.
153
mélodie dans une maiſon qui eſt
au Public, & ou il demeure pendant
ſes deux mois de fonction .
Il y fait appeller les Soldats pour
terminer leurs diferens , s'il le
peut ; ſinon il les renvoye au Divan,
où il fait le raport de ce qu'il
a executé pour les accorder.
Le Cadi eſt le Juge Civil , &
change aufſi , mais non pas fi
ſouvent que l'Aga , à cauſe qu'il
eſt pourvû par le Grand Seineur.
Il y a appelde ſes Condamnations
au Divan , où il faitfon
raport . Il n'a autre revenyque le
caſuel , c'eſt à dire , ſes taxes ,
épices , & les préſens. *
Le Mufti eſt le Juge de la Loy.
Le principal d'Alger eft more. Il
a la direction de la grande Mofquée,
& ne change point. Il y a
auſſi un Mufty Ture pour s'accommoder
au caprice des Janif-
Gs
t
154
MERCURE
de la
faires , qui en veulent un de leur
Nation , qui aſſiſte meſme au Divan
, où il n'entre point de Mо-
res. Ils ont chacun le revenu de
leur moſquée , qui leur vaut 12.
à 1300. Piaſtres par an ,
monnoye du Païs , provenant des
Fondations de ces moſquées , qui
conſiſtenten Boutiques & Mаі-
fons. Ils s'en fervent pour la reparation
des meſmes Moſquées ,
& pour leur uſage. Le Mufti
Turc eſt pourvû par le Grand
Seigneur , & ne change point.
Ainsi le mufti , le Cady , & le
Bacha , font les ſeuls Officiers
du Divan qui ont des Proviſions
du Grand Seigneur , les autres
eſtant choiſis par la milicede ce
Païs-là.
DU DIVAN.
- Le Conſeil du Divan eſt compoſé
de trente-deux Perſonnes
:
GALANT.
fçavoir , du Dey, du Gouverneur,
du Bacha , de quatre Coajas our
Secretaire , du Cady , du Mufti,
de l'Aga , du Caya , de douze
Aga Belouq , & de douze Aga-
Bachi. Il s'aſſemble tous les jours
pour les Affaires de peu d'importance
qui ſurviennent , & le Samedy
pour les Affaires generales
; & c'eſt ce jour-là que l'on
change les Gardes des Portes.
Quand il y a des Affaires d'Etat
à décider , le Caya , ou Lieutenant
de l'Aga , qui eſt la quatriéme
Perſonne du Divan , ſe leve,
reçoit la propoſition de la bouche
de l'Aga , & la communique
à celuy qui eft aupres de
luy. Ainfi ils ſe la rediſent l'un à
l'autre ; & s'il ſe trouve quel
qu'un qui y contrediſe , fuft il le
dernier Aya-Bachi , ſes raiſons
reviennent juſques à l'Aga. En
G6
156
MERCURE
ſuite on luy renvoye de nouveau
l'opiniondes Puiſſances , & s'il y
réſiſte encore , elle n'a aucun effet
, la réſiſtance fuſt- elle causée
par le moindre des Soldats , autrement
il y auroit un tumulte.
Pour cet effet , quand on veut
traiter de quelques Affaires , le
Gouverneur appelle quatre Bachaoudits
, ou Porte - paroles ,
pour écouter ſans rien dire les
choſes dont il s'agit , & en faire
en ſuite le raport à tout le
Peuple.
Les Chaoux ſe font par faveur.
Comme il vaque tous les
ans une place parmy eux , & que
celuy qui la quitte devient Bou
lougbachi ou Capitaine, on ache
te cette place , & c'eſt ordinairement
un Tabachi ou Cuifinier
qui l'achete ; mais quand à la
paye , ils commencent par la plus
GALANT.
157
petite , & augmentent à meſure
de leur temps de ſervice , & par
leur bravoure, qui eſt cauſe qu'ils
devancent quelquefois ce temps,
ainſi que tous les autres Janiſſaires.
Les Chaoux ont 2000. Piaftres
par an , & un Cafuel encore
plus conſidérables , puis qu'ils
ont fur chaque paye de Soldats
lors qu'on fait , autant d'Aſpres
qu'ils en peuvent prendre avec
leur pouce & un doigt. Comme
il y a des Soldats qui ayant des
dignitez de Capitaine de Galeres
& de Vaiſſeaux , ne veulent
pas aller prendre leur paye , les
Chaoux la leur portent , & ont
une Piaſtre ou plus de chacun
pour la peine qu'ils ſe donnent.
Il y a auſſi dans le Divan 14.
Tabachi ou Cuiſiniers entretenus.
Ils ont une Serviette ſur l'épaule
pour marque de leur
158 MERCURE
Charge , qui ſe donne par faveur
lors qu'on a deſſein d'avancer
qu'elqu'un pour le faire devenir
Chaoux , & font leurs apreſts
pour le manger des Secretaires
& autres qui mangent dans le
Divan. Quand ils manquent en
quelque choſe , on leur coupe'
leur Serviette par le milieu avec
des Ciseaux , enſuite on leur
donne des baſtonnades , & on
les chaſſe entierement du ſervice.
Il y en a auffi un en chaque
Compagnie de Janiſſaires ou Spahys
, qui eſt ordinairement le
dernier venu ; il eſt exposé à la
meſme peine s'il ne ſert pas bien,
c'eſt à dire fi la Vaiſſelle ou le
Linge ne font pas nets , ou ſi les
Vivres ne ſont pas accommodez
proprement. Chaque Soldat a
fon tour , & fait ce ſervice.
Le Divan ſe tient vers le miGALANT.
159
lieu de la Ville dans un Palais
appellé la Maiſon du Roy , dans
une Salle ouverte & foutenuë.
pár des piliers qui aboutiſſent à
une grande Court. Les piliers ,
les murailles, & le plat fond, font
peints de fleurs en détrempe , &
à la muraille vers la place du
Dey le nom de Dieu est écrit en
Lettres d'or. Il y a une Fontaine
contre un des piliers de cette Salle
, avec un Baffin pour y recevoir
l'eau . A la porte du Divan ,
eſt un Corps de Garde de Janifſaires
, qui changent de deux en
deux jours ; & au Corps de Garde
ſont ſuſpendus quelques Sabres
, Mouſquets & Malfuës.
Il y a toûjours quantité de Juifs
dans un coin de la Salle du Divan
, qui comptent & blanchifſent
les Aſpres , & en font des
paquets de la valeur d'une Pia
160 MERCURE
ſtre, pour faire plus facilement la
payeà la Milice en la préſence
du Treſorier qui eſt Turc. Cette
paye ſe fait de deux mois en
deux mois , moitié en Aſpres , &
moitié en Piaſtres , qu'il appellent
Pataquas Gourdas.
Les Coajas ou Ecrivains ,tiennent
les Regiſtres , tant pour la
paye des Soldats, que de l'ancienneté
inviolable par laquelle il
faut qu'ils parviennent aux Dignitez.
:
De la Milice , & deſes divers
Officiers.
Les Mores , les Tagarins , &
les Andalous , n'entrent point
dans la Milice , mais ſeulement
les Turcs , les Reniez , & les Coloris
. Les premiers ſont les plus
eſtimez , & les ſeconds le font
davantage que les Coloris , ou
Enfans des Tures ou des Reniez.
GALAN T. 161
Les Soldats communs de pied
- s'appellent Theres ou Janiſſaires;
ils ne portent point de Turban
à la teſte , mais ſeulement
un Bonnet rouge. Les Cavaliers
s'appellent Spahis , & ont pour
marque un Turban rouge autour
de la teſte. C'eſt un degré par où
il faut que tous les Janiſſaires
paſſent , ou bien ils doivent
mettre & payer un Homme à
leur place , & alors ils confervent
leur rang dans le ſervice ,
qu'on appelle Elcamino , par où il
faut monter par degrez aux Dignitez
. Il y a environ 14000.
Janiſſaires entretenus dans Alger,
& 1000. à 1500. Cavaliers.
Quand au ſervice , autrement
appellé Elcamino , il faut abſolument
que chaque Soldat y
paffe, & par toutes les Dignitez
& Gouvernemens , depuis la
162 MERCURE
Charge de Cuiſinierjuſqu'à celle
de Mezoul- Aga , ou Veteran
hors de ſervice. La plus haute de
toutes les Dignitez où les Soldats
puiſſent arriver , eſt celle de l'Aga,
ou Jugede la Milice.
- Les Dignitez d'Elcaminopar ou
L ilfaut paſſer.
Tabachi , ou Cuiſiniers ; The
د
rés ou laniſſaires ; Sgahis ou
Cavaliers'; Vekilhardy , ou Caporal
; Oda Bachi , ou Lieutenant.
Ils portent ſur la teſte une
Mitre blanche en pointe , avec
une eſpece de Potence de Drap
rouge derriere , & de la hauteur
de cette Mitre ; ils ont la conduite
des Compagnies .
Bouloukbachi , Capitaine de
Compagnie. Ils ont un Turban
blanc autour de leur Bonnet , &
font 800. en tout. Quand ils
font au Camp , ils en ont foin ,
GALANT. 163
& de l'Etendart de la Compagnie.
Aya-Bachi , Conſeillers du Divan.
Ils ont un Turban blanc
autour de leur Bonnet rouge .
Aya- beloug , premiers Conſeillers
du Divan. Ils ont une
Cappe noire ; ce ſont les 24. que
je vous ay dit qui aſſiſtent au
Divan .
Caya , Lieutenant de l'Aga ,
ou de la Iustice Militaire.
Aga , Chefde la luſtice de la
Milice.
Mezoulaga , Véteran , & hors
de ſervice , ayant la paye- morte
toute ſa vie , & n'allant plus au
Camp. Ils ont un Turban blanc
qui leur couvre tout leur Bonnet
rouge , à la reſerve d'un petit
bout qui paroiſt , qui eſt une
marque d'honneur lors que le
Turban eſt gros...
164 MERCURE
par
Quant à la paye , tous commencent
par la plus petite , qui
eſt de trois Aſpres ou trois Liards
par jour , & augmentent tous les
ans de quelque choſe , ſoit
leur ſervice , foit par quelque
ſervice particulier conſidérable.
Hy a des Soldats qu'on appelle
Cartagis , choiſis par faveur , qui
portent de grands Plumets derriere
leurs Bonnets dans le Cerémonies.
Des Officiers quisefont parfaveur
ou par argent , & ne vont point
par Elcamino.
Six Oda- Bachi ou Lieutenans
privilégiez , qui ſervent de Gardes
du Corpsau Dey & au Bacha.
Ils portent le Sabre dans le
Divan , avec une Mitre quarée
de Drap blanc ſur la teſte , qui
tombe , & pend en arrière comme
le Voile d'une Keligieuſe ,
GALANT. 165
avec une Maſſuë de cuivre de ſa
longeur. Ils ont auffi un Sabre
qui leur pend au coſté gauche.
On les choifit tous de bonne
mine. Il y a auſſi des Bouloug-
Bachi , ou Capitaines , qui par
privilege portent des Bonnets
d'or en rond ſur leur teſte , &
dépendent de la Maiſon du Roy ,
eſtant Capitaines des Gardes .
Le Dey , ou Chef de la Milice
Le Gouverneur , ou Lieutenant
General
ou
Le Cady , ou Juge Civil
Le Mufti , ou Grand Preſtre .
Les Coajas , Ecrivains ,
Secretaires d'Etat. Ils font quatre
dans le Divan , qui écrivent
tous les Arreſts & Expéditions ,
& tiennent les Regiſtres pour la
paye de la Milice & pour l'ancienneté
des Soldats , auſquels
166 MERCURE
on ne fait pointd'injuſtice , pour
vû qu'ils ne ſoient pas imbéciles.
Le plus vieux de ces Çoajas
a refuſé d'eſtre Dey .
Les Chaoux , ou Huiffiers.
Les Tabachi , ou Cuiſiniers .
Les Bachouders , ou Porteparoles.
Le Bitelmele C'eſt un Officier
qui hérite pour le Public des
Biens & Efclaves des Turcs
& de ceux qui meurent ſans
laiſſer aucun Héritier légitime.
د
ou Prevoſt
,
Le Bezoüard
Maiſtre des Sbires , qui pourtant
n'oſeroit avoir mitla main fur un
Turc , mais bien les Chaoux. Ce
Bezoüard , ou Bourreau , tire à
chaque Lune une Pataque de
chaque Courtiſane ; & comme il
y en a beaucoup , il amaſſe en
peu de temps de fort grandes
GALANT.
167.
ſommes. Ainfi il a le Poſte le plus
lucratif d'Alger ; mais de temps
en temps le Divan tire de luy jufqu'à
5. & 6000. Pataques tout à
la fois ; & comme les Bezoüards
font de grandes concuſſions fur
les Mores , Andalous , & Tagarins
, on leur fait ſouffrir les peines
les plus cruelles. Bien fouvent
meſme on les fait mourir ,
& il en eſt peu qu'on laiſſe vivre
deux ans dans leurs Charges.
Auſſi dit- on à Alger , qu'il faut
eſtre bien malheureux pour les
accepter. :
Tous les ans on change les
Garniſons de toutes les Places
du Royaume , & les Compagnies
vont de l'une àl'autre , ainſi
queles Gouverneurs des Places.
Des Cacheries , ou Odaler.
Cacherie de Mocares , Ca
cherie verte , Cacherie de la
2
168 MERCURE
Marine , Cacherie de Babazon.
Ce ſont de grands Corps de Logis
en forme de Dortoirs diviſez
en Chambre , où logent les Ianiſſaires
, aux extrémitez de la
Ville. Il y en a neuf à Alger , qui
contiennent en tout 424. Logis
ou Logeacs , tous numérotez ſur
les Regiſtres du Divan , pour
faire les payes de chaque Compagnie.
Dans chaque Logis eſt
une Compagnie de laniſſaires
ſous le commandement de l'Oda-
Bachi. Ils ont leurs Fontaines
dans les Dortoirs ; & s'il arrive
quelque defordre dans quelque
Chambre de Ianiſſaire , le Divan
fait châtier l'Odo- Bachi , qui ne
l'a point empeſché.
A Du Royaume d'Alger.
Il eſt diviſé en trois Gouver
nemens , dont les Beys & Gouverneurs
, ou Commiſſaires , exigent
GALANT . 169
4
gent le Tribut ou Carache des
Mores. Ils exercent la Juſtice
dans leurs Gouvernemens , & en
rendent compte au divan , où
ils viennent ſe juſtifier en per
fonne. S'ils ſe trouvent coupables
, on les y fait étrangler en
meſme temps. Les trois Beyats ou
Gouvernemens , font celuy de
Bougie, ou de Levant , qui eſt
commandé par Mahemet Bey
Tarc. Celuy de Trémiſen de Ponant,
s'appelle Sanegi Bey,& eſt
More. Il eſt leur meilleur Parti
ſan de Cavalerie; il réſide àGart,
& a un Viceroy à Trémiſen. Celuy
de Sietri , ou de la 1 erre, s'appelle
Filio d'Aly- Bey , & eſt Coloris.
Les Beys viennent ordinai
remens de naiſſance ,& auffi par
faveur , & ne chargent pas . Ils
commandent le Camp, au préjudicedes
Agas. Larabol
Juillet 1684.H
170
MERCURE
Le Royaume d'Alger s'étende
du coſté du Ponant juſqu'à trois
journées ; du coſté du Levant
juſqu'à Tabarque , & du coſté
de terre quinze journées juſqu'à
Bircq , & mefme huit journées
au delà.
Les Villesle long de la Coſte
ſontdu coſté du Ponant , Alger,
Muſtagan , Carantine , Mertilia ,
Media , Belide , Sarcelle , Trémifen
, Biſerte , Zamora , Miliana .
pu coſté du Levant , Bougie ,
Gigery , Colle , Storre , Bonne ,
le Baſtion.
Le Revenu du Royaume eſt
de 700000. Pataques,ou Piaſtres,
& la dépenſe de 900000. conſiſtant
en fix payes chaque année
qu'on fait de deux en deux
Lunes. Chaque paye monte
à 120000.00 130000. Piaſtres ,
& celledu temps de leur Paſque
ou Ramadan, de 180000. Il faut
GALANT.
171
remarquer que cinq de ces payes
ſe trouvent dans les Tributs ou
Caraches du Royaume , mais la
fixième ſe prend du caſuel de ce
qui vientdu coſté de la Mer,dont
on paye douze pour cent au
Divan, tant des Prinſes que des
Marchandiſes qu'on y apporte.
On paye auffi pour les Portes à
l'affranchiſſement des Chre
tiens,cinquate Ecus pour lespremiers
cent Ecus , & cinq pour
cent pour le reſte ; & quand les
Peres de la Rédemption y portent
de l'argent , ils compoſent
pour les droits , & accordent
à fix out ſept pour cent. Le
Baſtion de France paye auſſi
1221. Piaſtres tous les deux mois.
De la Ville d'Alger.
Elle eſt au bord de la Mer, fur
le panchant d'une Montagne , &
eſt faite en forme d'un Voile de
H2
172 MERCURE
Huniere , c'eſt à dire en amoin
driſſant par le haut. Les Maiſons
ſont ſi blanches par dedans &
par dehots , que deloin la Ville
reſſemble à un Linceüil. Il y a
quantitédebelles Moſquées. Les
Maiſons ſont aſſez proprement
comparties en dedans ; les toits
en ſont plats à la Moreſque,ayant
des Terraſſes au deſſus , où l'on
prend le frais & le Soleil. Les
Ruës y font fort étroites. Ily a
auſſi quelques Places publiques
dans la Ville , mais la plus belle
eſt devant le Palais du Divan .
La Villea cinq Portes , ſçavoir ,
celledu Mole, celle de la Peſeherie
, celle de Babazon au Mydi,
celle de Babaloüet au Nord , &
cellede la Porteneuve du coſté
du Ponant où l'on va à la Montagne.
Elle est entourée de mu
railles fort foibles , point terrafſées
avec des Créneaux. Ces
GALANT. 173
Murailles ſont de brique en des
endroits , & de pierres communes
en d'autres , avec de tresméchans
Foffez. Ainfi elle n'eſt
forte que par la quantité de Monde
qui y habite:
Des Fortereffes.
Le Fort de Charles- quint eſt
le plus haut de la Ville , & la
domine. On dit que cet Empereur
le fit bâtiren une nuit.
Le Chaſteau des Tagarins
eft entre ce Fort & la Ville.
L'Alcaſane , ou grand Chaſteau
, eſt au haut de la Ville ,
bien fortifié de Canon, avec une
bonne Garniſon pour la garde
du Tréſor public.
Il'y a un Fort quarré au Nord,
hors la Porte de Babaloüet, ſur la
Marine , qui eſt fortifié de Canon,
mais fans Foffez ; & plus au
Nord , le Fortin des Anglois .
Le Fort de Baba- aſſan , ſur la
H 3
174
MERCURE
Porte de la Peſcherie , qu'il fit
bâtir , & qui bat de ſept Pieces
deCanon à l'entrée du mole.
Un autre Fort du coſté du Sud
de la Porte de Babazon , où il y
adeux Bateries l'une ſur l'autre,
&un Fortin entre ce Fort& la
Porte de la Ville. Ce Fortin eſt
fur laGrève.
La Porte du Mole eſt auſſi bien
fortifiée de Canon , &bat fur la
Marine.Il y a ſur le mole un Fort
dans lequel eſt le Fanal bien garnyde
Canon.
Une Plate-forme à la teſte du
Mole , où il y a quinze Pieces de
Canon en deux rangées , dont
huit Pieces ont eſté données aux
Algériens par les Hollandois
en 1680.
Le Batistan eſt le Lieu où l'on
vend les Eſclaves à l'enchere , à
haute voix , en criant Arache.
GALANT.
175
On les y enregiſtre , ainſi que le
prix qu'ils y font vendus. Apres
qu'on les y a aprétiez , on les
meneau Divan,où on les met encore
à l'enchere ; & les deniers
qu'on y en offre de plus que le
prix offertau Batistant, demeure
au Beylik. Le Beylik eſt le Public
, ou Divan , quia ſes Eſclaves
particuliers.
Des Officiers du Port.
Il y a le Capitaine du Port,
nommé Mustapha Reys , & un
Ecrivain appellé Coaja del Puerto,
quiales Clefs des Magazins des
Munitions de la marine , appartenantau
Beylik& qui en ſuite
les vend aux Particuliers.
Des Mosquées & Prieres
des Turcs .
Le Vendredyi ls mettent des
Pavillons verds ſur les Tours de
leurs Moſquées aux heures de
H 4
176 MERCURE
Prieres ; & les autres jours des
Pavillons blancs. Ces Moſquées
font defſſervies chacune par un
Marabou . Ces Marabous ont
des Imans ſous eux , qui montent
au haut des Tours des Mofquées
, & qui en mettant les
Pavillons , appellent le monde
à la priere par des hurlemens.
Il n'y a aucune Cloche. Les
petits Marabous des petites Mofquées
, font l'office des Imans,
parce qu'ils font pauvres. Les
heures des Prieres font à quatre
heures du matin , à midy ,
àdeux heures apres midy , qu'ils
appellent l'Afero , à Soleil couché
, qu'ils appellent Elmagreb,
&à deux heures de nuir. Quand
les Turcs entrent dans les Mofquées
, ils ſe déchauſſent les
Babouches ou Souliers', & les
portent à la main. Lors qu'ils
H
2 GALANT. 177
en fortent , ils ſe les remettent
, que
aux pieds hors la Porte des mofquées.
Les Marabous font les
Prieres , & quantité de ſignes
extérieurs de devotion
les Turcs aſſiſtans imitent. Ils
liſent quelquefois des Chapitres
de l'Alcoran ,& des Hiſtoires
de quelque ancien & fameux
Narabou , qu'ils croyent &
revérent comme des traditions.
Des Ecoles.
1
Ce font les Marabous qui les
tiennent , & qui apprennent à
lire aux Enfans avec un grand
bruit , comme en chantant , &
avec rigueur, en leur donnant
des coups de Baſton fur la plantedes
pieds. Quaud un Ecolier
fçait lire tout l'Alcoran , on le
promene par toute la Ville, fuivy
de tous les Ecoliers , & l'Alco-
H
178 MERCURE
ran ſur la teſte
› pour marque
qu'il eſt habile. En effet , c'eſt
la ſeule ſcience qu'on leur enfeigne.
De l'état de l'Eglise Catholique
àAlger.
Il y a quatre Hôpitaux dans
autant de Bagnes , qui ſont adminiſtrez
par des Eſpagnols , &
on dit une Meſſe tous les jours
dans chacun , excepté dans un,
n'y ayant que trois Preſtres . On
diſoit auſſi tous les jours la Meſſe
chez le Sieur le Vacher , Vicaire
General deCarthage , & Conful
de la Nation Françoiſe à Alger;
&tous lesDimanches il faiſoit
Je Prône en ſa Chapelle , & une
Exhortation ſur l'Evangile du
jour, à tous les pauvres Chrêtiens
Eſclaves qui y alloient , &
il avoit ſoin que le Culte Divin
ſe fiſt à Tripoly , Tunis , Fez ,
Maroc , Tetuan ,& Salé.
GALANT
179
15
Des Aumônes pour le Rachapt
des Efclaves.o
62
1
Les Eſpagnols y envoyent
tous les deux ans des ſommes
de 50. à60000 Piastres. On leur
fait grace de la moitié des droits
pour l'entrée de l'argent , mais
auſſi on les oblige à racheter des
Vieillards & Invalides. Ils rachetent
ordinairement le nombre
dedeux à trois cens Eſclaves . La
France y en envoyoit auſſi ra,
cheter de temps en temps ; mais
depuis la Paix avec Alger , on
envoye les Rédemptions du
coſté de Salé & de Tripoly. Les
Portugais en envoyerent une
en 1666. Ils furent traitez plus
civilement, qu'on ne traite les
Eſpagnols. On employe une
partie de l'argent qu'on reçoit
de ces derniers à l'entretien des
Bagnes &Hôpitaux, and tidiga
H 6
180 MERCURE
De la Iustice d'Alger.
En premiere inſtance on va
au Cady, les Soldats vont a l'Aga,
& de là il y a appel au Divan.
L'Accuſé y plaide ſa Caufe luymeſme
,& s'il eſt coupable , on
luy fait donner des baſtonnades
fur le ventre & fur le dos , &
meſme on le fait hacher en pieces
, ou étrangler , ainſi qu'il eſt
arrivé à un Renié Eſpagnol ,
qui avoit aidé à faire fauver des
Chreftiens. Apres qu'il eut eu
descoups de Baſton , Baba- affan
luy demanda de quelle Nation
A eſtoit. Il luy repondit avec la
fierté commune à ſa Nation, qu'il
eſtoit Eſpagnol ; & Baba- affan ,
par haine pour cette orgueilleuſe
Nation , commanda au Bé
zoüard de l'aller pendre ; ce qui
qui fut exécuté. Un Conful
Anglois fut aſſommé , & haché
२
GALANT. 181
en pieces à coup de Maffuë par
les Soldats , pour avoir tué un luif
en plein Divan devant le Dey.
Quand un Ture trouve fa
Femme en adultere , il la peut:
tuer avec ſon Galant , fans qu'il
en puiſſe eſtre inquieté. S'il ne
ſçait ſon crime que par raport ,
il va trouver le Cady , qui luy
permet de donner des baftonnades
à ſa Femme. S'il fait une
ſeconde plainte contre elle fur
le même crime , le Cady luy
accorde le pouvoir de la mettre
en priſon les fers aux pieds , & à
la troifiéme plainte il la peut
repudier ,& renvoyer chez fon
- Pere. Il en uſe de la même forte
envers ſa Soeur on fa Fille , ex
cepté qu'à la troifiéme fois le
Cady lerenvoye devant le Dey.
Le rapport de deux Témoins,
joint àce que certifie le Cady ,
182 MERCURE
luy fait accorder la permiſſion
d'en faire ce qu'il luy plait. Alors
il va trouver un des Secretaires
du Divan,& en luy donnant 100 .
Pataques , il luy fait écrire la
condamnation de ſa Soeur ou
ſa Fille , qu'il fait enſuite mourir
luy-même.
Si une Femme voit que ſon
Maryn'ait pas dequoy la nourrir,
elle va faire ſes plaintes au Dey,
qui demande à ce mary s'il prétend
que ſa Femme le nourriſſe,
& luy fait un crime de l'avoir
priſe ſans avoir dequoy l'entretenir.
Apres luy avoir fait donner
des baſtonnades , il l'oblige
de la quiter , & de la renvoyer à
fon Pereavec tout ce qu'il luya
promis par le Contract de Mariage.
Elle ſe remarie enfuite à
qui Elle veut.
Des Femmes d'Alger , &de leur
Mariage.
GALAN T.
183
Les Turcs pouvent épouſer
quatres Femmes legitimes , &
avoir autantde Concubines qu'ils
en peuvent nourrir , & dont
pourtant les Enfans ne peuvent
hériter. Les Femmes Turques &
Mores vont par les Ruës , couvertes
d'une Cape blanche ainſi
que les Juifves , mais ſans avoir
le viſage découvert comme elles,
celles-cy ayant ſeulement un lin
ge qui les couvre depuis le menton
juſques ſous les yeux. Elles
ont un Calçon blanc de toile qui
leur pend fur les talons. Les Femmes
les plus conſidérables vont
rarement par les Ruës , & il n'y
en a aucune qui aille dans les
Moſquées , fi elle n'a ſoixante
ans. Elles font magnifiquement
meublées & retenuës chez elles,
& chargées de Pierreries. Elles y
dancent , ayant des mouchoirs
184 MERCURE
travaillez en or de chaque main,
au ſond'un Inſtrument en forme
deViolon , touché par des Eſclaves
negres. Il y a des Ecoles dans
la Ville , où ces Eſclaves apprennent
à en joüer pour cela. Les
Femmes ſe viſitent fort , & font
fi ſuperbes , que quand elles voyent
quelque choſe de nouveau
àune de leurs Compagnes , elle
en veulent auſh toſt avoir. Ainfi
leur dépenſe eſt grande en ha
bits , en meubles , & en bonne
chere. Lors qu'une Eſclave ,
groſſe de ſon Patron , fait un
Enfant mâle, il eſt obligé de luy
donner ſa liberté , & de la renvoyer
avec une groſſe ſomme.
Cette pluralité de Femmes eſt
cauſe qu'elles n'aiment pas leurs
Marys ; & comme elles font impérieuſes
& fort adonnées au
luxe, à cauſe de leurs fréquentes
GALANT.. 185
.
21
&
viſites entre elles , elles les ruï
nent fort ſouvent , en obligeant
non ſeulement à trouver dequoy
fournir àleurs beſoins ; fous peine
de féparation , mais encore à affouvir
leur orgueil , autrement
elles contrefont les Poſledées de
Janon , qui eſt le Démon ;
alors les Voifines & autres Femmes
apoſtées , viennent dans la
Maiſon en ſautant avec des Clefs
& des Baffins d'érain , pour le
chaffer , juſqu'à ce que le Mary
eneſtant las, conſent àleur acheter
ce qu'elles fouhaitent , qui eft
ſouvent un Caffeteau ou Robe ,
ou un riche Couvre- chef. Alors
le Janon s'en va , & elles ceſſent
d'eſtre poffedées .
La Ville d'Alger eſt peuplée
de diférens Habitans. Ily a des
Turcs de Levant , qui font des
Soldats , Janiffaires & Officiers
186 MERCURE
des Reniez de toutes les Nations ;
des Coloris ou Enfans des Turcs
ou Reniez ; des Togarins & des
Andalous , qui font les plus riches
, & des Arabes ou Moresde
laTerre, qui font les Meſtiers les
plus abjets , parce qu'ils font les
plus pauvres.
Voila , Madame , quel eſtoit
l'état d'Alger pendant le Regne
de Tric , & de Baba - afſan ſon
Gendre. Vous avez veu la mort
de Baba- affan , & la ſuite de
certe Hiſtoire , dans mes Lettres
des deux dernieres années , lors
que je vous ay parlé de ce qui a
eſté executé devant cette Place
par l'Armée Navale du Roy.
Ainſi pour vous en donner une
ſeconde fuite , il ne me reſte plus
qu'à la reprendre au commencement
de la Negotiation du Traité
de Paix qu'on vient de conclure.
2
GALANT. 187
C'eſt ce que je feray le mois prochain
, en vous parlant des Ambaſſadeurs
d'Alger , de leur Voyage
,de leur audience , de ce
qu'ils ont veu & dit en France ,
&de leur depart. Tout cela fera
un Corps hiſtorique & curicux
dans ma Lettre d'Aouſt.d
Je vous ay parlé pluſieurs fois
de la Diſpute qui eſt entre les
Sçavans , touchant la Statuëque
les magiſtrats de la Ville d'arles
ont envoyée à Sa Majeſté . Les uns
prétendent qu'elle a eſté faite
pour Vénus , & les autres pour
Diane. Vous vous ſouvenez de
ce que je vous ay dit de monſieur
Terrin , Conſeiller au Préſidial
d'Arles , qui a fait un Livre en
faveur de la premiere. Je vous
envoyay le mois paffé des Vers
d'un Académicien de la meſme
188 MERCURE
Ville, qui eſt d'un ſentiment op
pofé,& je vous fis part en même
temps de plufieurs- Extraits de
Lettres des plus Illuſtres du fiéele
, qui font de celuy de Mr
Terrin Le P. d'Augieres, léfure,
a pris party pour Diane.. Vous
le connoiſtrez par ce quifuit..
८
LETTRE DE ME L'ABBE
25 Eleche , de l'Academie
Royale d'Arles.
2:1
i
A ME DE VERTRON.
E vous fçay bon
:
gre , Monsieur
mon cher Confrere , de ce que vous
estes Partisan de la chafte Diane
contre les entrepriſes de Vénus. Vous
Jouhaitez que je vous diſe en peu de
motsfur cefujet qui partage aujours
GALANT. 189
d'huy les beaux Esprits , ce que le
R. P. d'Augieres a écrit plus au long
&sçavamment dans la Diſſertation
que l'on imprime à Paris ; il
faut vous obeir , & vous tracerbriévement
le plan de toutesses raisons,
que vous gousterez affurément.
La belle Statuë que Meffieurs les
Magistrats de la Ville d'Arles ont
envoyée au Roy , & en faveur de
laquelle vous avez fait unesi heureuse
Inscription , fut trouvée au
pied de deux grandes Colomneslan
1651. Depuis ce temps on l'a toû
jours constamment appellée Diane.
Neanmoins Monsieur Terrin prétend
aujourd'huy que c'est une Vénus,dans
un Livre où il faut avoüer qu'ilya
beaucoup de feu , & de fubtilitez
capables de gagner d'abord les Efprits
faciles ; mais vous sçavez que
cette Figure ne fut jamais une Vé
nus. Vous l'avez vûë dans nostre
190
MRECURE
Hoftel de Ville , & vous remarqua
tes , que bien loin d'avoir l'air galant
, coquet & enjoüé , comme la
Deeffe des Amours , elle a un air
modeste, & un port majestueux. Elle
est à demy- nuë. Au contraire , les
Poëtes, les Peintres & les Sculpteurs,
n'ont pas cette précaution pour Venus.
Cellc de Guide , le Chefd'oeu
vre de Praxiteles , celle de Médicis
, & les autres qu'on voit dans
l'Italie , respirent l'impudence , par
l'entiere nudité de leurs corps. C'êtoit
mesme une espece de Proverbe
chezles Gentils , Nudas Venus.
Si l'on a vû quelquefois des Vénus
un peu couvertes , quelques raiſons
& quelques circonstances particulieres
ont engagé les Sculpteurs àne
pas marquer cette fauſſe Divinité
par un Simbole autant honteux ,
qu'il luy estoit ordinaire .
Onprétent ( quoy qu'avecpeu de
GALANT . 191
fondement Selon mon sens ) que nôtre
Statue estoit l'Idole tutelaire
d'un Theatre , & qu'elle y tenoit la
place d'honneur.Certesſijamais Vénus
a dû paroiſtre toute nue , &
garder ſon caractere d'impudence ,
ç'a estéparticulièrement dans un
lieu de defordre & de diſſolution ,
où l'on veut qu'elle tinſt la place
la plus honorable , parce qu'elle n'
voit point de pudeur. Noftre Figure
marque 30. à 33. ans. Ce n'estpoint
là l'âge d'une Vénus , qui n'aime
que les ris , les jeux & les plaisirs.
C'est aussi pour cette raiſon , que les
habiles Sculpteurs répandoient fur
fon visage un air d'enjoüement,avec
cette aimable fleur de jeuneſſe ,&
qu'ils figuroient fon Fils Cupidon
comme un petit Enfant badin.
Cette Statue a plus de fix pieds
de hauteur , & vous m'avoüerez ,
Monsieur , que cette grandeur eft
192
MERCURE
monstrueuse pour une Vénus , que l'on
a toûjours repréſentée d'une taille
plutoft petite que médiocre. La Vénus
de Medicis est une preuve de ce
que j'avance. D'ailleurs on n'a
point trouvé, ny auprés de cette Figure,
nyfurson corps , aucun ſymbolede
Vénus , point de Cefte , point
de Pigeon , ny de Moineau , point
de Pavots , ny de Coquilles ; les
Jeux , les Graces & les Amours ne
luy tenoient point compagnie. Il
Semble donc que c'est deviner , ou
pour mieux dire , imaginer de foûtenir
commefait Calliſtene, que c'est
la Figure de Vénus.
Nostre illustre Antagoniste aſſure
qu'on l'a trouvée dans les ruines
d'un ancien Theatre , & dans un
lieu qui répondoit au milieu de la
Scene , où l'on prétend qu'estoit la
place d'honneur. Deplus , ilfoûtient
que l'ancien Theatre estoit unique.
ment
GALANT.
193
ment dedié àVénus. Le R. P. d' Augieres
, dans ſes Réflexions fur les
Sentimens de Callifthene , prouve
quele Theatre n'estoit point uniquement
dedié à Venus , &que Diane
y avoit place avec Minerve , & les
Muses , qui n'estoient pas moins
chaftes que cette Déeſſede la Chaffe.
La Tradition constante, & des Actes
tres- anciens placent un Temple de
Diane dans le lien , où l'on s'aviſe
depuis quelques jours de trouver des
vestiges d'un Theatre. Dans le Plan
mesme de ce prétendu Theatre , le
lieu où la Figure a esté trouvée ,
ne répondoit pas au milieu de la
Scene.
Ily avoit trois mille Statuës dans
le Theatre de Scaurus , & l'on veut
qu'il y en pouvoit bien avoir environ
deux cens dans la Scene dis
Theatre que l'on imagine dans Ar-
Juillet 1684 . της
3
194
MERCURE
les. Fugez apres cela , Monfieur ,st
c'est uneraison pour Vénus , de dire
que cette Statue, a esté trouvée dans
les ruines du Theatre. Le Theatre
de Pompée nous fait voir , que dans
le mesme Enclos ily pouvoit avoir
un Temple & un Theatre. Ainsi ,
quand mesme la découverte feroit
veritable , elle ne détruiroit pas se
que la Tradition nous apprend du
Temple de Diane , d'autant plus
que les restes d'Architecture de ces
ruines ont beaucoup de rapport à
un Temple , & à un Temple de
Diane.
1
Je viens maintenant à Diane,&
je dis aprés ce ſçavant Perſonnage,
l'un des principaux ornemens de cette
floriflante Compagnie , ce grand
Défenseur de Diane , comme vouς,
Monsieur, que la taille extraordi
naire de cette Figure est un indice
pour cetteDéeffe. Homere , Virgile
GALANT.
195
&Ovide , nous la décrivent doüée
d'une taillefi avantageuse , qu'elle
furpaffe les autres de toute la tešte.
Sa beauté modeste & majestueuse
marque sa pudeur &sa virginité.
& c'est se tromper , de croire que
cette Déeffe ne se piquoit pas de
beauté; Virgile & Lucien nous aßûrent
le contraire . Sa coëfure riche
&propre est tres-femblable à celle
d'ane Diane que l'on voit dans le
riche Cabinet de Monsieur de Lau.
rens , Gentilhomme d'Arles ; c'est une
Médaille d'or , qui a beaucoup de
reſſemblance avec la Figure dont je
parle. Un Ancien a appellé cette
Déeffe , Diane aux beaux pieds.
Ceux deſa Statue font admirablement
bien taillez, & ilsemble que
le Sculpteur y ait fait une étude
particulière. L'âge de 30. à 35. ans
1 2
196
MERCURE
convient bien à une Divinité en
durcie dans les fatigues de la Chaf-
Se. Lanudité de fon corps jusqu'au
nombril , la rend ſemblable à la
Diane d'Ephéſe , qui estoit pour le
moins demy - nuë , ayant le ſein
&l'estomac chargé de mammelles.
On void chez Tristan une Diane
d'Ephéſe , toute nuë dans ſon Temple
, fur une Médaille Gréque de
Gordien.
1 1
Cette Statuë eft Gréque , & l'on
fçait que les Grecs n'avoient pas
coûtume d'habiller leurs Figures. Ils
faisoient paroître leur Art dans les
nuditez , & ils affectoient sur tout
de representer Diane , tantoſt toute
nuë, & tantoft demy nuë , & tantoft
couverte, parce qu'elle est la mème
choſe avec la Lune , qui felon
Jes divers changemens ſe couvre&
Sedépoüille touràtour deses habits
GALANT. 197
de lumiere . Cette Statue n'a , ny les
cheveux épars , ny un Arc , ny un
Carquois , ny des Fléches , ny une
Robe retrouffée jusqu'au genoüil.
Gestoit ainſi qu'eſtoit miſe la Diane
d'Ephefe ( felón S. Hiérôme ) & il
est constant par une ancienne Epi
gramme Gréque, que Dianen'estoit
point habillée en Chasseuse , &
qu'elle n'avoit point fa Robe relevée
jusqu'au genoüil , lors qu'elle
Seprésentoit à l'encens & aux Sacrifices.
Il faut remarquer en paſſant ,
que les Phocéens établirent autrefois
le Culte de la Diane d'Ephé
Se dans cette Province. Ainsi les
nuditez modestes de nostre Statuë,
fans Arc , fans Fléches , fans cheveux
épars , & fans Robe retrouf
fée , font une preuve qu'elle est
L'image de Diane , taillée par u
I3
198 MERCURE
:
Sculpteur Grec , qui avoit en vûë
celle d'Ephefe. Ily en a qui prétendent
que cette Statue a perdu
par l'injure du temps Son Arc , fes
Fléches, &fon bras droit. D'autres
Soutiennent que c'est une Diane qui
fort du Bain , & qui dérobe au
tant qu'elle peut la vue de fon
corps aux yeux d'Acteon . Ils ajoutent
que sa Robe femble moüillée,
&qu'il y a quelque dédain dans
Jon air& dansses regards. F'aime
pourtant mieux envisager cette
Figure comme une Décffe quise
presente à l'Encens & aux Victi
Sans aucun équipage de
Chaffe ; & je trouve bien mon
compte en cette reſſemblance qu'elle
a avea la Diane d'Ephese. Le
R. P. d'Augieres dit que le trou
qui paroît fur ſa Coëfure , audesfront
, est la place d'un
mes
LYON
GALANT. 199
Croiſſant, qui est un des Symboles
de Diane , parce qu'elle paſſe pour
une mesme Divinité que La Lune.
Il ajoûte enfin , que nous avons
pour 3n2o0us le sentiment public de
cette Province , & la tradition, qui
nous apprend qu'il y avoit autrefois
dans Arles un Temple de Diane
, à qui l'on offroit tous les ams
des facrifices de fang humain , Sur
deux Colomnes , qui font apparem
ment cellès au pied desquelles cette
Statue a esté trouvée.
Au reste , Monfieur , il fait voir
que le Bracelet qui est au baut du
bras gauche de cette Figure , n'est
nullement une marque de galan
terie , puis qu'il est sûr que les
Gens de guerre , les Héros , les
Philofophes , auffi bien que les Da-
- mes les plus regulieres , & les Filtes
les plus refervées , ont autre
14
200 MERCURE
fois porté le Bracelet , comme elles
le portent encore aujourd'huy ,Sans
que cet ornement ait l'air de coquetteric.
Toutes ces raisons , Mon
fieur,feront de grand poids dans
Le Mercure qui a debité celles de
Monsieur Terrin ſous le nom de
Collisthene. F'espere que si vous
appuyez celles du Reverend Pere
d'Augieres , Diane l'emporterafur
Venus . Vous y estes intereßé plus
que personne , ayant le titre d'Academicien
Royal , & Chonneur
d'écrire l'Histoire du plus grand
Roy du Monde , à qui Meſſieurs
d'Arles ont eu celuy de presenter,
non pas une Coquette , mais une
Déeffe qui a rendu des Oracles en
Sa faveur. Faites - moy , s'il vous
plaît , celle de me croire toûjours
vostre tres , &c.
:
AArles ce 12. Juillet 1684.
GALANT. 201
J'attens la Réponſe de Monfieur
Terrin , pour vous en faire
part. Il a commencé à prendre
un party , appuyé de trop
de ſçavans Hommes , pour ſe
refoudre à l'abandonner. Comme
les raiſons ſont fortes des
deux coſtez , je voy le plaiſir
que vous donnera cette diſpute.
Vous en aurez ſans - doute
beaucoup à lire ce Sonnet
qu'elle a fait faire à Monfieur
Magnin...
A Cour du Grand LOVIS,
pompeufe&fi belle ,
Gette Cour , l'abregé de toutes les
grandeurs ,
寒
Chaquejour destinéeàde nouveaux
honneurs ,
Voit rehauffer l'éclat deſagloireim
mortelle.
202 MERCURE
Diane d'Apollon la Soeur chafte &
6 fidelle. J
:
La Déeſſe Vénus l'enchantement des
coeurs, ٤ :
Viennent pour disputer ses royales
:
faveurs ,
Et chacun à l'envypartage leur querelle.
:
Je ne decide point ce fameux diférend;
Mais Diane est d'un air&plus noble&
plus grand,
Et cet air dit beaucoup dans le Siem
che où nous sommes.
LOVIS ſeul va finir ce Combat glo
rieux;
GALANT.
203
Silence, beaux Esprits, c'est au plus
grand des Hommes
A dire fon avis sur l'intereſt des
Dieux.
20
Le meſme Monfieur Magnin
afait une Deviſe ſur cette Difpute
des Scavabs Elle a pour
corps , une Lune dans ſon plein ,
& ces mots pour ame ; Aliena
obnoxia flamma. 11 les explique
par ce Madrigah tol xung
FLle brille , Heft aray, du
éclat emprunté ;
Mais en est-ilaux Cieux qui brille
davantage ?
Vénus a bien moins de clarté ,
Et n'en faitpassi bon usage.
Ceffez de disputer dans le Sacré
Vallon . 20
16
204 MERCURE
Diane, beaux Esprits, s'accorde avec
les Muſes,
1... Son party Sans - doute est le
2
:
bon
,
Venus est débauchée, & l'on connoist
Ses rufes;
Que viendroit-ellefaireà la Cour
d'Apollon ?
Un Autheur dont on ne m'a
pû apprendre le nom, a fait deux
Madrigaux fur cette meſme Dif+
pute. Je vous les envoye,ne doutant
point que vous ne les trou
viez fort agreables...
SUR LA STATUE
D'ARLES.
Onfait affez
১
NSçait affez la diférence
De Diane avecqueKe
nus.
GALANT... 2051
D'où vient que maintenant en
France
f
On ne s'y connoist presque plus?
-Reflexion ſur la Statuë;
Qui juge d'une Femme , a dequoy
s'occuper ,
La matiere est fort ambiguë ,
Il est aisé de s'y tromper.
}
SUR LE MESME SUJET.
DouOurr moy,jenesçay pas com
ment
A
1.5
Onméconnoist Venus avecDiane.
L'une est chaste & modeste ; &
L'autre affurement
-Est fort friponne&fort profane..
La mine ainfine concludrien
Ik futun plus für Interprete ,
L'Habit d'une Femme de bien
Cache ſouvent une Caquette.
C
4
1
206 MERCURE
Nous avons fait quelque perte
dans l'Affaire de Gironne , &
Monfieur de la motte- d'Efpagne
, Capitaine dans le Regi
ment de Piémont , a eſté des
Malheureux. Il eſtoit Fils de
Monfieur d'Eſpagne de la motte
, qui fut tué à Montmidy
en 1657. commandant le regiment
de la Ferté , & Neveu
du brave Monfieur d'Eſpagne ,
Gouverneur de Thionville ,
connu par ſes ſervices. Cejeune
Officier , âgé ſeulement de
vingt - sept ans , ſe diftingua à
Gironne d'une maniere éclatante:
Il fit ſeul pluſieurs Prifonniers
, entr'autres un Major Efpagnol
, & ſe ſignala encore ,
ayane eſté attaquéavec fort peu
de monde par un Party qu'il
GALANT. 207
défit. Ce fut la derniere action
de ſa vie. Comme il ne s'épar
gna pas, il reçeut un grand nombre
de bleſſures , dont il mourut
fur le champ. Tous les Officiers
l'on fort regreté. Sa Famille eft
tres- connue , & il n'en est forty
que des Braves , qui ont tous
verſé leur ſang pour le ſervice
du Roy . Il n'avoit qu'un Frere ,
qui s'eſt fait Preſtre , & qui a
beaucoup de merite. Le jeune
Monfieur d'Efpagne , fon Coufin
germain , fut bleſſe au bras
au Siege de Luxembourg.
J'ay encore à vous apprendre
la mort de Dame
Loüife de Fermely. Elle étoit
Femme de Meffire мі-
chel de Polaſtron de la
Hilliere , Marquis de Grille
208 MERCVRE
mont , Premier Veneur de
Monfieur.
D'autres que moy pourroient
déja vous avoir fait
part de ces nouvelles ; mais
je ne croy pas que perſonne
vous ait encore dit que
Monfieur le Duc de Richelieu
a épousé Mademoiſelle
d'Acigne. Il avoit porté
quelques jours auparavant
fon Contract de mariage à
ſigner au Roy. Vous ſçavez
, madame , que ce Duc ,
auffi connu par ſon eſprit
& par ſon merite , que par
le Nom illuftre qu'il portes
GALAN T. 209
,
a efté ſubſtitué par le grand
Cardinal de Richelieu fon
Oncle aux Armes & aux
Biens de la Maiſon de Du-
Pleffis de Richelieu , qui
tire ſon origine de la Terre
du Pleffis en Poitou. Pierredu
Pleffis , Fils de
Guillaume III. qui rendit
de grands ſervices aux Roys
Jean & Charles V. a conti
nué juſqu'à préſent la Branche
des Seigneurs du Pleffis
; & Sauvage fon, Frere
commeça celle de Richelieu
par le Mariage de fon Fils
unique Geoffroy du Pleſfis
210 MERCURE
avec Perrine de Clérembaur,
Soeur & Heritiere de Loüis
Sieur de Richelieu & de Beçay.
De ce Mariage vint
François II. qui eut Fran
çois I I. de Guyonne de Laval.
Celuy- cy , Sieur de
Richelieu , Beçay , Neuvil
le , épousa Anne le Roy ,
Daine de Chillon , & laiſſa
plufieurs.Enfans , dont l'un
fut Eveſque de Luçon. Loüis
du Pleffis , Sieur de Richelieu
, ſon aîné , prit
alliance avec Françoiſe de
Rochechoüart
, & en eut
François du Pleſſis IV. du
A
GALANT . 211
nom , Sieur de Richelieu ,
de Beçay , Chillon , que le
Roy Henry III. fit Chevalier
de fes Ordres en 1 586.
& auquel Henry IV. donna
en ſuite la Charge de
Capitaine de fes Gardes. Il
épouſa Sufanne de la Porte ,
& en eut Henry du Pleffis ,
Sieur de Richelieu
réchal de Camp , tué en
duel par le maréchal de Thémines
, fans avoir laiſſé d'Enfans
; Alphonſe - Loüis du
Pleffis de Richelieu , Cardinal
, Archeveſque d'Aix , &
en ſuite de Lyon , mort en
,
ма-
212 MERCURE
1653 Armand Jean du Plef
fis, Cardinal ,Duc de Richelicu
; Françoiſe , mariée en
premieres Noces à Jean de
Beauvau , S' de Pinpean , &
en ſecondes à René de: Vig--
nerot , Seigneur de Pontcourlay
; & Nicole , Femme
d'Urban de Maillé,Marquis
de Brezé , Maréchal de France
, morte en 1635. C'eſt de
ce ſecond. Mariage de Françoiſe
du Pleſſis de Richelieu,
avec le Seigneur de Pontcourlay
, qu'eſt forty Me le
Duc de Richelieu dont je
vous parle.
GALANT
213
Anne - Marguerite d'Acigné
, que
ce Duc a
épousé , eſt Fille de Iean-
Leonard Comte d'Acigné
, & d'Anne-Marie d'Acigné,
leſquels par des raifons
de Famille , & pour
conferver le Bien dans
cette Maiſon , ſe marierent
enſemble, l'Oncle ayant
épousé la Niéce , Fille d'Honorat
Auguſte d'Acigné ,
Frere ainé de Iean - Leonard
. Cette Maiſon eft
des plus illuftres du Royaume
, iſſue par 23. degrez
de Renaud Seigneur
214 MERCVRE
۱
d'Acigné , Frere puîné de
Renoud Comte de Rennes,
& de Triftan Beron de Vitré
, tous Enfans de Rivalon
, Comte de Rennes ,
Baron de Vitré , & Seigneur
d'Acigné , leſquels Comtes
de Rennes deſcendoient des
anciens Roys & Ducs de
Bretagne. Elle eſt alliée aux
Maiſons de Laval , Rochechoüart
, Beüil , Sanferre ,
Montejean , Rieux , Rohan ,
du Bellay , Cofle , Rofmadec
, du Châtel , Roſternan ,
Chaſteaubriant , Monfort ,
dol, &c.
GALANT
215
i
Les Armes de du Pleſfis
de Richelieu , font, d'argent ,
à trois Chevrons de gueules.
Vignerot de Pontcourlay ,
porte , d'argent , à trois Teſtes
de Sanglier defable ; & Acigné
porte , d'Hermine , à la face de
gueules , chargée de trois Fleursde-
Lys d'or, qui apparemment
eſt une brifure des Armes de
Bretagne.
J'ay oublié juſqu'icy à
vous parler du Mariage de
Mademoiselle de Gouvernet
د
Niéce de feu Monſieur
d'Hervart. C'eſt une
tres - belle Perſonne , qui
CA
192
MERCURE
aépousé depuis peu de temps
le Fils de Monfieur le Marquis
d'Halifax , Milord Anglois
, du Conſeil d'Etat du
Roy d'Angleterre.
Le Sonnet qui ſuit eft
affez du temps. Il eſt de
Monfieur Malbey , Chanoine
de Saint Nicolas du
Louvre.
2011
AU
GALANT.
193
AU ROY ,
Sur la Neutralité des Hollandois.
L
"
E grand bruit de ton Nom
ſemble nuire à ta gloire,
Le Hollandoiste craint, &fa jufte
terreur
Le rend neutre,& ce coup qui retient
ta valeur ,
Rend ton regne moins beau, moins
digne de memoire.
赤
T
Ayant pris Luxembourg(prodige
oup de l'Histoire
Le Flamand ne pouvoit arrefter
ton bonheur ,
Et la Hollande enst veu faire à
Ston Bras vainqueur ,
Plus que n'ofa Céfar, y porter la
こ。victoire.
C'est ainsi que ton Nom ,si terrible,
& fi grand ,
Juillet 1684. K
194
MERCURE)
Qu'il force un si grand Peuple à
trahir ſon penchant ,
Te nuit puis que tu perds des Palmes
toutes preftes.
Ie me trompe,Grand Roy,le Traité
que tu fais
Vaut mieux que les Lauriers des
i plus belles Conquestes ;......
Entre combien d'Eftats preduira
t-il la Paix
s'étei-
Les plus violentes paſſions ne
ſont pas les plus durables. C'eſt
un feu qui ne ſe ſoûtient que
par les deſirs ; & quand les defirs
ſont ſatisfaits , il eſt difficile
d'empêcher qu'il ne
gne. Une aimable Brune en a
fait l'épreuve depuis quelque
tems . Sa beauté qui luy attiroit
quantité d'Adorateurs , frapa
un Cavalier fort bien fait,& qui
EGALANT.
199
joignant de grands biens , à des
qualitez affez eſtimables , devint
un redoutable Rival pour
tous les Amans de cette belle
Perfonne. Il la vit d'abord fans
aucun deffein de penſer au Mariage.
Il crût que fes complaifances
la rendroient fenfible; &
comme on eft capable de tout
lors qu'on a le coeur touché, il ne
doura point qu'avec un peu de
tems & d'adreſſe il ne vint à
bout de l'obliger àrécompenfer
fes foins. Il étoit entreprenant,&
quelques bonnes fortunes qui
avojent enflé ſa vanité , luy faifoient
croire que la conqueſte
qu'il prétendoit faire , ne luy échaperoitpas.
Il ſe rendit affidu,
& pour donner un prétexte à ſes
fréquentés viſites, il fit entrevoir
qu'il ne vouloit qu'eſtre aimé ,
pour ſe déclarer de la maniere
Kij
196 MERCURE
qu'on le fouhaitoit. La Belle ,
qu'accommodoit le party, ayant
montré pour le Chavalier tous
les ſentimens d'eſtime que la
bienfeance luy pouvoit permettre
, il ſe les peignit encore plus
forts qu'elle ne les luy marquoit,
& l'ayant un jour rencontrée
ſeule, il voulut prendre quelques
libertez qui luy reüſſirent mal.
Ce mauvais ſuccés ne fut point
capable de le rebuter. Il l'imputa
aux premiers efforts d'une
vertu qu'il n'avoit point affez
combatuë , & la fierté que luy
avoit fait paroiſtre la Belle , ne
luy ſembla qu'une amorce pour
luy donner plus d'amour. Ainſi
il redoubla ſes empreſſemens .
Cependant ce fut en vain qu'il
chercha les occaſions du teſte à
teſte. La Belle , prit ſoin de
les éviter ,& quoy qu'il ſe fuft
GALANT. 197
rendu familier chez elle , elle
ménagea fi bien les choſes ,qu'il
n'en pût trouver aucune.Une cõ
(uite ſi ſage ,& fi réguliere ,
ayant reversé ſes eſperances, il
refo ut de ſe retirer ; mais les
charmes de la Belle avoient fait
fur luy plus d'impreffion qu'il ne
croyoit. Il fut un jour fans la voir
& revint le lendemain plusa
amoureux qu'il n'avoit encore)
eſté. Il eut beau vouloir ſe ſerv
vir de fa raiſon pour ſe rendre
maiſtre de l'impétuoſité de ſes
mouvemens. Il eſtoit trop pris !
pour ſe détacher , & aprés di
vers combats qui luy furent inu
tiles, il ſe vit enfin contraint de
s'abandonner à la ppaafſlſiioonn qu'il
ne pût vaincre Il n'eut plus ent
veuë que ce qui pouvoit la fatisfaire,
& prenant les voyes b
qui font toûjours reüffir quandi
on a du bien, il parla de Sacre198
MERCURE
ment. La Belle qui avoit connu
fon caractere , le conjura d'y
fonger plus d'une fois. Elle luy
dit qu'ildevoit ſe defier de luymême
, qu'un peu de beauté
qu'il pouvoit trouver en elle ,
ne méritoit point un amour fi
violent, qu'il eſtoit à craindre
qu'il ne s'affoiblit quand il auroit
les yeux mieux ouverts , &
que rien ne les faifoit tant ouvrir
que le Mariage ; qu'alors il
n'y avoit plus que la forte eſtime
qui fubfiftoir , & que c'étoit à
luy à examiner ſi ſa paffion n'êtoit
point plutôt l'emportement
d'un panchant aveugle , que
l'effet d'une veritable liaiſon de
coeur.Cette réſiſtance, quoy que
foible , ne fit qu'augmenter un
feu qui n'étoit déja que trop ardent.
Muy fit toutes les proteſtations
imaginables d'une éterGALANT.
199
nelle tendreffe, & luy offrant de
grands avantages pour marque
de fon amour , il alla trouvert
fon Pere , avec qui vous jugez
bien qu'il n'eut aucune peine à
conclure . Le Mariage fe fit en
fort peu de jours , & ce que la
Belle avoit prévû , arriva pref
que auffi -toft.Cét Amant fi char
mé de fon merite, devintien uny
mois un Mary plein de langeur,
Iln'eſtima plus cequ'il ſe voyoit
acquis;&le bien qu'il avoit tant
ſouhaité , ceffa d'eſtre un bien
pour luy, quand il n'eut plus de
refus à craindre. La Belle diſſimula
dans l'eſpérance de le ramener;
mais ſa patience ne le
gagna point.De la froideur il vint
à l'indifference,& en peu de tems
il paſſa juſqu'au mépris. Il fit plus
encore. Il prit de l'amour pour !
une coquete,& cet amour l'aveu-
Kinj
200 MERCURE
gla fi fort , qu'il ne garda plus
aucune meſure . Ces defordres
firent bruit. La Belle ne pû cacher
plus long- temps les juſtes
ſujets qu'on luy donnoit de ſe
plaindre. Son Pere qui l'aimoit
tres-tendrement,voulut y rémedier,&
n'ayant rien obtenu par
fes remontrances , il réfolut de
poursuivre une ſeparation de
corps&de biens,qui miſt ſa Fille
en étatde gouſter quelque repos.
Il fit agir ſes Amis , & en
vint à bout avec avantage. La.
Belle ayant aisément juſtifié les
indignes traitemens qu'elle avoit
reçûs de fon Mary , il fut con-.
damné à luy donne une Penfion
confidérable. Quoy qu'il la perdiſt
ſans aucun regret,l'averfion
qu'il avoit conçue pour elle,luy
fit voir avec chagrin qu'ellepût)
mener une vie heureuſe, Ainfi
21
GALANTM 200
ſes plaiſirs étoiet imparfaits lors
qu'il fongeoit qu'elle estoit maî
treſſe de ſes actions, & délivrée
de ſa tyrannie. Il euſt bie vou
lu trouver à redire à ſa condui
te ; mais fa vertu la mettoit au
deſſus de tout ſoupçon D'ailleurs
elle s'estoit retirée auprés de fon
Pere, qui eſtant témoin de tou -
tes ſes actions , répondoit affez
deleur innocence. Le bon-heurt
dont cette belle Perfonne joüit
pendant quelques mois , fut à
la fin traverſé par une difgrace
auſſi impréveuë qu'extraordi
naire.Un jour qu'elle revenoit
un peu tard d'un Lieu,ou elle al
loit ſouvent avec une Amie prédre
le plaifir de la Promenade,
trois ou quatre Homes malquez
Parreftéret das un endroit allez,
écarté, &malgré ſes cris ,ilsla
portérent dans un Carroffe, on
201 5 MERCURE
s'eſtane mis avec elle, ils firent
marcher à toute bride. L'Amic
en vint aufi -toſt avertir le Pei
re, qui fort furprit d'une violen
ce fi peu attendue, l'imputa d'abord
à fon Mary. On fit toutes
les recherches que l'on crût utiles
, mais on cut beau s'informer
par tout; fobfcurité de la
nuit ayant faverifé cer enlévement,
il fut impoffible de découvrir
ce que la Belle estoit devenuë.
Chacun plaignit fon malheur.
Il n'y ent que le Mary qui
en montra dela joye. Il dit hautement
qu'elle méritoir ce qui
venoit de luy arriver, & qu'une
Femme qui vouloit vivre dans
l'indépendance , ne
vant aucune eſtime, étoit fujet
te aux plus fâcheux accidens ,
Quelques autres railleries qur
Iby échapérent imprudemment,
confer
GALANT 1 203
furent rapportées à fon Beaupe .
re. C'en fut affez pour luy don
ner lieu d'agir contre luy , & de
l'accufer d'avoir enlevé ſa Fille.
Comme il avoit de puiſſans amis
& que la choſe n'eſtoit pas fans
apparence, tout le monde entra
dans ſes intereſts. Il fit décreter
contre fon Gendre , qui fut arreſté
lors qu'il y péſoit le moins.
Je ne vous dis rien des diverſes
procedures que l'on fit de part
&d'autre. Il ſe paſſa quatre
mois fans quelle Mary avançat
rien pour la liberté . Une fi lon
gue priſon eſtoit peſante à un
Homme qui n'aimoit que fes
plaifirs. Cependant de la maniere
que l'on agiffoit, il n'avoit
qu'un ſeul moyende la voir
finir. C'étoit de rendre ſa Femme
, qui revint enfin un jour
chez fon Pere à cinq heures du
.د
204
MERCURE
matin . Elle rapporta que les
quatre Hommes maſquez qui
l'avoient portée dans le Carrofſe,
luy ayant d'abord bandé les
yeux,l'avoient fait marcher toute
la nuit; qu'on l'avoit fait defcendre
dans une Maison de căpagne
, & entrer en fuite dans
une Chambre , où une Femme
d'un âge affez avancé s'eſtoit
trouvée ſeule , & luy avoit ofté
fon Bandeausque cette chambre
luy avoit toûjours fervy de priſon
, ſans qu'elle y euſt vû perfonne,
ny cu aucun antre divertiſſement
que celuy de la lecture;
qu'enfin cette même Femme
ſe montrant touchée de ſa difgrace
, luy avoit promis de la
mettre en liberté , ſi elle vouloit
Juy faire preſent d'un Collier de
Parles qu'on luy avoit laillé jufque-
là , qu'elle l'avoit auffitoft
GALANT. 205
donne,& que quatre jours apres
lors que la nuit commençoit on
l'avoit fait monter en Carroffe
les yeux bandez comme la premiere
fois ; qu'on l'avoit encore
fait marcher toute la nuit , &
qu'à la pointe du jour,on l'avoit
laiffée à trois cens pas delaVille
Chacun fut perfuadé qu'elle n êtoit
revenuë , que parce que le
Mary s'étoit laffé d'être prifon
nier. Il n'y avoit plus cependant
aucune raiſon de le retenir. H
futêêllaarrggyy,, mais toutefois à
dition qu'il répondroit de ſa
Femme, ſi elle diſparoiſſoit. Il n'y
a qu'un mois qu'il est forty de
priſon. Leurs amis communs font
tous leurs efforts pour les remertre
en intelligence; mais le Cavalier
répond avec tant d'ai
greur,quad on lui en parle,qu'on
n'efpere pas le pouvoir gar
con206
MERCURE
gner fi-toft. - Il auroit peut- être
balancé plus qu'il n'a fait à fe
marier, fi ce Quatrain luy avoit
frapé l'eſprit , avant qu'il s'y re--
folut.
Soyez fort circonfpects en fait
deMariage,
Soit à le conseiller,foit à le con-
5.
tracters
Gardez par ses attraits de vous
laiffer ftate
On voit beaucoup d'Epoux , mais
-point de bon ménage.
1
Ces Vers font tirez d'un Livre
nouveau que debite le Sieur
Quinet, qui a pour titre , Sentimens
des Grands Hommes fur la
conduite des Moeurs. L'Auteur y
a joint, Le Miroir qui ne ftate
point. Ce fontpar tout des traits
deMoraleréduits enQuatrains,
GALANT. 207
dont la lecture n'eſt pas moins
utile qu'agreable...
Le Roy a donné a M. l'Abbé
de Rouvroy, Fils de Madame la
Marquise de Rouvroy , qui a
eſté Gouvernante des Filles
d'Honneur de la Reyne , l'Abbaye
de Noftre-Damede Chaage
de Meaux , de l'Ordre de S.
Auguſtin. Elle vaquoit par la
mort de M. l'Abbé de Rouvroy
fon Frere. Il eſt diftingue par
fa naiffance , & d'une Mais
fon que beaucoup de belles
Charges rendent fort confide.
SL'Abbaye de SEuverte d'Orleans,
eſtant auffi devenuë vacante
, Monfieur en a gratifié
M. l'Abbé de Graves ,Chanoine
de Paris,Fils de MileMarquis de
Graves,Maître defa Garderobe.
On a bien lieu de fervir un
208 MERCURE
grand Prince avec le plus fort
attachement, puis qu'il répand
ſur ſes Domeſtiques toutes les
graces dont il eſt le maiſtre.
Je vous ay donné tous les campemens
de l'Armée du Roy, depuis
l'ouverture de la Campagne
, & je vous ay fait graver
ceux de Condé,de Thulin & de
Boffſut Je vous envoye aujourd'huy
celuy de Leffline,que vous
trouverez confiderable par le
grand nombre de Troupes. Cette
Armée eſt preſentement ſeparée
en trois Camps , & s'eſt
rapprochée en deça depuis la
ratification du Traité de Tréve
avec les Hollandois .
Monfieur & Madame ont êté
voir depuis peu de jours la Maifon
de Me le Premier Preſident,
à Iffy. Ils en viſitérent les Apartemens,
où ils admirerent la maO
THEQUE
BIBLIO
*
LYON
*
DELAP
GALANT. 209
gnificence des Meubles. La
Collatio fut un Ambigu des plus
ſomptueux Monfieur fut fervy
par.Monfieur le Premier Prefi.
dent , & Monfieur fon Fils ſervitMadame.
La Table de leurs:
Alteſſes Royales eſtoit de vingt
Couverts Il y en eut une autre
de douze , qui fut ſervie avec
une égale propreté. On traita
tous ceux qui avoient accompagné
Monfieur , & les Gardes
même.
i
:
Quoy que je ne vous parle
pas ordinairement des Theſes
que l'on foûtient,il y a quelquefois
d'éclatantes circonstances
qui me font paffer par deſſus les
regles que je me fuis impofées ,
comme lors que les Theſes ſont
dediées au Roy , qu'elles font :
foûtenuës par une Perſonne
d'une grande diftinction &
210 MERCURE
que le Deſſein eſt de ces Illaſtres
qui peuvent eſtre appellez
grands Hommes dans la Profefſion
dont ils ſe mêlent. Iugez fr
quand ces trois choſes,qui étant
ſéparées , meriteroient chacune
un Article ſeparé , ſe trouvent
réünies dans le même, cet Article
ne doit pas eſtre un des plus )
confiderables de ma Lettre. La
Theſe,dont je croy devoir youss
entretenir, eft dediée à Sa Majeſté
par Me le Commandeur le
Tellier Fils de Monfieur de
Louvoys & M Mignard de
Troyes en Champagne , dit le
Romain, à cauſe qu'il a demenré
23. ans en Italie, en a fait le
Deffein. Chacun ſçait que fur
les belles Antiques que l'on y
admire, & fur les Ouvrages des
plus grands Hommes qui y ont
excellé, il s'est fait un bon gout,
1
GALANT. 211
& cette grande maniere qu'on
remarque dans l'invention , le
- deſſein, & le coloris de ſes Ta
bleaux. Auſſi cette Theſe eſt el-
- le grande & magnifique.La cõ--
pofition en eft riche & noble ,
le ſujet touche , & plaiſt à tous
ceux qui connoiffent le Deffein
dans ſa correction . Elle a eſté
gravée par François Poilly. Le
Burin en eſt beau , hardy, &a
beaucoup de grace . Comme il
eft impoſſible de traiter les grads
Sujets fans allegorie , pour des
raiſons qui feroienttrop longues
à rapporter, cette Theſe en expoſe
une ſur l'état preſent des
Affaires de l'Europe. Noftre in- 1
vincible Monarque y eftdepeint
en pied, de fa hauteur,vêtu à la
Romaine,s'appuyant fur l'épaule
d'Hercule qui eft affis a fes
pieds,ecoûtantPallas qui eft pro-
J
212 MERCURE
che de luy , & couronné par
l'Honneur & par la Victoire, qui
paroiſſent chargez de Palmes
&de Lauriers. Dans le Ciel de
ce Tableau, au coſté oppoſé, eſt
unGroupe de fix Figures,qui ſe
contraffant avec beaucoup d'art
dans la varieté de leurs attieudes
, & dans la diverſe poſition
de leurs membres , reprefentent
les efforts des differentes, Nations
, qui ont voulu s'oppoſer
aux juſtes deſſeins du Roy.L'Al-)
lemand en marque fon chagrin,
le Suédois, ſa ſurpriſe, le Saxon,
fes alarmes; la Flandre , fon effroy
; l'Eſpagnol , ſa colere ; la
Holande,fon admiration ; & cette
derniere s'oppoſe par ſes ſagescõſeils
aux effortsque l'Eſpagne
voudroitinutilemet teter.Le
lointain le plus reculé de ceTableau
fait paroitre un porfil de la
A L
GALAN T. 213
Ville de Strasbourg ; & l'on voit
dans l'enfoncement une Dance
de Bergers , & des Troupeaux
de Moutons. Ces Bergers marquent
par leurs chants & par
leurs réjoüiſſances, les douceurs
& l'abondance de la Paix . Sur
la Terraſſe la plus avancée , eſt
l'Europe , qui ſe repoſe ſur des
monceaux d'Armes, des Cornes
d'abondance,& des Richeffes;&
tout cela eſt ſouſtenu par deux
Conſoles, que de Petits Amours
ornent de Feſtons de Fleurs &
de Fruits, entre leſquels font les
Poſitions de la Theſe. Ces deux
Confoles ont pour Baſe des
Marches de marbre , où ſe repoſent
les Sciences & lesArts.
Monfieur l'Abbé Macé , qui
dequis fix ans avoit quitté ,
la Poëfie pour s'appliquer à
des occupations plus ferieu
214 MERCURE
fes , a interrompu ſes études
pendant quelques momens, pour
faire des Vers fur ce fujet. Je
vous les envoye.
LE ROY DANS LE REPOS
de ſa gloire.
vel est ce demy- Dieu , dont
la noble fierté
Calmant parfa ſeule prefence
Des plus Audacieux le courage
indompté ,
Atat de Nations impoſe lefilence
Mais dans tout l'Univers , quel
autre que LOVIS S
Peut offrir tant d'éclat ànosyeux
êbloüis
D'Hercule & de Pallas la force
& la prudences et s
Soutiennent& guident fon Bras,
Et tous deux à l'envy fecondent
Sa puiſſanceg
Soit qu'il donne des Loix , ou li
GALANT . 215
vre des Combats.
Ce Prince, amoureux de la gloire
A fixé pour jamais l'inconstante
Victoire
Les plus grands Conquérans, de
Son deſtin jaloux ,
Obfervent tous ses pas avec inquiétudes
Ils trembles àses moindres coups
Et l'effet suspendu de fon juste
(étude, -couroux,
Eft vainement l'obiet de toute leur
Strasbourg ne s'élevera plus
Que pour fervir de digue à l'orgueil
de lEmpire.
La Flandrefubjuguée , à l'écart
en Loupire
Le Saxon en conçoit des regrets
Supertus ;
Le Suédois frémit ; & l'Alle
mand farouche ,
Montre par des foûpirs échapez
de sa bouche,
V
216 MERCURE
Qu'il est de tant de gloire & jaloux&
confus.
Mais quoy ? ne vois-je pas l'Efpagnol
temeraire
Tenter ce que deux fois l'Europe
n'apûfaire ,
Et s'efforcer luy seul à vanger
Luxembourg ...
Orgueilleux où t'entraîne une fureur
fi grande ?
Suis les Loix que LOVIS te preforit
en ce joukaouter
Prens exemplefur la Hollande,
Qu'ellefoit aujourd'huy ton Arbitre
àson tour.
C'est ainsiqu'apres tant d'alarmes
L'Europe va goûter les douceurs
de la Paix ,
Qu'en repos fur des monceaux
dArmes
Elle reprend tous fes attraits,
Que des tendres Bergers lesdouces
Chansonnettes ch
Ne
GALANT. 217
Ne parlent que d'amour, de jeux,&
de plaisirs
Et que l'Echoſenſible à leurs ardens
defirs,
Repete eenn s'accordant aauu fon de
leurs Musettes, b
Loüis, le plus grand des Héros,
:
A l'Europe ſoûmiſe accorde unplein
repos
11
Cette Theſe a eſte ſoûtenuë
au College.de Harcourt
ſous Monfieur de Chantelou,
Profeſſeur en préſence de
Monfieur le Duc de Bourbon ,
de Monfieur le Chancelier , de
Meffieurs les Cardinaux de
Boüillon , & de Bonzy , de Monfieur
le Nonce , de pluſieurs
Ducs & Pairs , & enfin de tout
ce qui ſe trouva de Perſonnes
diftinguées en France , en état
d'aſſiſter à cet Actc. La Theſe
Juillet 1684.
L
218 MERCURE
fut ouverte par le Fils de Mon
ſieur le Procureur General , dont
le Compliment fut fort applau
dy. Toute l'Aſſemblée admira
le Soûtenant. Mit voir tantde
préſence d'efprit , & tant de
capacité que l'on dit tour d'ane
voix que ce qu'il en faifoit paroître
, eſtoit au deſſus de ſon
âge. Ce n'eſt pas une choſe
extraordinairedans ſa Famille.
Il s'eſt fait une Acion de vi
gueur , que l'on peut compter
parmy celles qui ont le plus
éclaré depuis un Siecle. Monfieur
d'Erlingue , qui comman
de le Vaiſſeau hommé le Bon, de
quatre cens Hommes Perai
page , ayant eſte rencontré par
les Galeres d'Efpagne , auſquelles
eſtoient jointes celles deGe
nes , letoutaauunombre
te- fept , le General des Galeres
de fren
GALANT.
219
د
d'Eſpagne en détacha douze
avec le marquis de Centurione,
eſtimé tres- habile Homme de
Mer. Ce marquis s'aprocha plutoft
pour s'emparer du vaiſſeau
de Monfieur d'Erlingue , que
pour le combatre ne doutant
pointqu'il ne ſe rendit auffi toſt ,
ſans fonger à ſe de ffendre. Cependant
tout le contraire arriva.
Ce Vaiſſeau ayant foûtenu le
chocde ces Galeres , avec une
vigueur incroyable , & qui les
furprit , les obligea à ſe deffendre
elles- mêmes , de forte que
lesvingt-cinq autres quiavoient
dédaigné d'eſtre de la partie ,
parce qu'elles auroient eu honte
d'ataquer en ſi grand nombreun
ſeul Vaiffeau , furent contraintes
de ſe joindre aux douze
que l'ont avoit détachées. Ce
fut alors que le General des
L 2
220 MERCURE
4
Galeres , crut que le Commandant
du vaiſſeau François , ſe repentiroitde
ſa temeraire reſiſtance.
Le calme eſtoit grand , le
Vaiſſeau ne pouvoit fuir , & il
eſtoit aisé aux Galeres de faire
tous les mouvemens que leurs
Commandans jugeoient neceffaires
pour le prendre , aprés l'avoir
eu mis hors d'état de ſoſûtenir
leur attaque. Iugez quel
chagrin accompagna leur furpriſe
, lors qu'ils n'eurent plus
aucune eſperance de triompher
de ce ſeul Vaiſſeau . Monfieur
d'Erlingue fit tirer à cartouche ,
& comme il y avoit environ fix
mille Hommes ſur les Galeres
chaque coup bleſſoit ou tuoit un
grand nombre des Ennemis , qui
curent environ deux mille Hommes
tuez ou bleſſez. Monfieur
d'Erlingue aprés les avoir ainſi
,
GALANT. 221
pouſſez , ſe retira dans le Port de
Livourne. Son Vaiſſeau eſtoit
tout percé , & il n'avoit plus ny
poudre ny balles. Il eut 25 .
Hommes tuez dans ſon Bord ,
&cinquante ou ſoixante bleſſez .
Ce Combat dura plus de cinq
heures. L'intrepidité & la conduite
de Monfieur d'Erlingue
parlent tellement à ſon avantage
, qu'elles luy donnent toutes
les loüanges qu'il merite . Monſieur
de Champmeſlin , premier
Lieutenantde ſon Vaiſſeau , aeu
beaucoup de part à la gloire de ce
Succés, Lors que cette nouvelle
fut ſquë à la Cour , le miniſtre
d'un Prince Etranger fort reveré
dans l'Europe , dit au Roy ,
que les Espagnols & les Génois ,
n'ayant pû afſſieger aucune de ses
Places , avoient aſſiegé un de ses
Vaiſſeaux , mais qu'ils n'avoientpû
le prendre. L3
222 MERCURE
Tres- peu de perſonnes ont expliqué
les Enigmes du dernier
mois.Le Mot de la premiere étoit
Argent , & ceux qui l'ont trouvé
font Meffieurs Carriere & l'Epinay
, tous deux de Vitré en
Bretagne ; Diereville du Pont-
Levéque ; De l'Hospital , Lieutenant
au Grenier à Sel; La petite
Affemblée du Havre ; Silvie,
Giges , & la Belle nourriture de
la même Ville. Ils en ont tous
envoyé l'explication en Vers.
Il n'y a que Monfieur Boucher,
ancien Curé de Nogent-le- Roy.
Alcidor du Havre , & l'Olivier
de Peronne , qui ayent expliqué
la ſeconde ſur la Chimere , qui
en étoit le vray mot , les deux
premiers en Vers. Ils ont auſſi
expliqué la premiere ſur l'Argent.
Madame Lambert qui demeure
preſentement à Perpignan , a
GALANT. 223
devine les Enigmes de Juin.
Voicy une nouvelle Enigme.
Elle eſt de Monfieur Hegron de
Tours
ENIGΜΕ.
-INpeu plus pâle que &Aurora
Zafiris d'agreable couleur ;
Je prens ma beauté, ma fraîcheur,
Au noir & chaud Climat du More ;
Je nais, je vis ausein de Flore,
Dans le parfum de mon odeur ;
Faréjouis & bouche & coeur,
Les Festins, les Festes j'honore.
Cherau Malade comme au Sain
Le plus critique Medecins
Dema vertu vantel'usage;
Et touchant quatre des cing Sens,
Du voluptueax&du Sage
L'anime les plus languisfans
- Je ſuis, Madame, voſtre, &c.
Faris co 31. luiller 1684
224 MERCURE
On adonnéau Public fur la fin
du mois de Iuillet , une Relation hiſtorique
dece qui a esté executé devant
Genes par l' Armée Navaledu
Roy avec les noms des Vaißeaux ,
des Galeres , &autres Bâtimens qui
compofoient cette Armée , & de
sous les Capitaines , Lieutenans,En-
Seignes , & autres Officiers ; & un
Etat general des Morts &des Blef-
Sez, contenant leurs noms & leurs
emplois ,même des Garde- Marine ,
&desplus bas Officiers; les endorits
où ils ont esté bleffez& les noms de
ceux qui ont esté gratifiez par leRoy
à cause de leurs bleſſures . On voit
dans ce même Livre une defcription
de la Ville de Genes , avec un abregédes
Revolutions de cette Republi
que, les raisons qui luy ont attiré le
châtiment qu'elle aveçû,&le Porfil
de la Ville, avec le moüillage de l' Armée
Navale , dans le même ordre
GALANT. 225
qu'elle estoit en jettant des Bombes.
On y trouve auffi la Harangue que
Mr. de Saint Olon fit au Senat dans
Son Audience de congé. On s'est trom
pé , en disant qu'il n'y avoit eu aucun
Officier de bleſſéfur les Galeres.
Ily en a eu deux , l'un Sous Lieute
nant de la Reale , & l'autre Enfei
gne de la Reyne. Ils ont esté ajou
tez au Calcul des Officiers des Vaif-
Seaux . Le Sr. Blageart, Libraire, qui
vend cette Relation , a aussi donné
deux Livres nouveaux. L'un eft Cara
Mustapha , Grand Vizir , Hitoire
contenant fon elevation , fes
amours dans le Serrail , fes divers
emplois , le vray Sujet qui luy afait
-entreprendre le Siege de Vienne ,&
les particularitezde fa mort. L'autre
Livre est La Seconde Pattie de
L'AcademieGalanite , que le Public
Souhaitoit depuis long- temps:
२
TABLE DES MATIERES
-contenues dans ce Volume.
Prélude e
Ouvrage en Yers pour appren
dreaisament les Fernifications
Receptionfaire à M. le Landgrave
de Hele a la Cour de Hanna-
**************** A JARRRRRRRRRRRRRRR****?*213
Etoge du Sommeil a KEKS KOD
Contre he sommer 23
Extrait d'une Lettre de Venise, 28
Galanterie, a0201 202 2003
Belles Actions de Monsieur le Chewalier
de L'béry , & de Monfleurle
Marquis de la Riviere,
Mart du Chevalier Armeſtrong ,
742001 Rs m
Hymne de Sapho à Venus , mise en
TABLE.
Vers ,fur la Traduction de Mad.
8 : le Feare 278
Ode de Sapbo àfon Amie, 80
Lettre en Vers & en Profe , à Madame
la Ducheffe Royale, 83
Voile pris par cinq Filles en un même
jour dans la même Abbaye , 91
Renouvellement de Nopces de deux
Perſonnes qui ont cinquante tant
94
98
Enfans quepetits Enfans ,
La Fécondité embaraſſante,
Proceffion de la Sainte Larme. 99
Réjouiſſances faites au Havre , &
Statue érigée à la gloire du Roy,
101
Plusieurs Ouvragesfur la Priſe de
Luxembourgsenck 2009
Mort de Madame la Princeffe Palatina
13
Morts, 122
Reception de M. Defpreaux à l'Academie
Françoise,
Sonnets,
23
129
TABLE.
132 Prise de Cap-de- Quiers,
Charges données par Monfieur, 138
Mariage de M. le Duc de Briffac,
140
Etat preſent du Royaume d'Alger,
144
Suite du Démêlé des Sçavans touchant
la Statue envoyée au Roy
par Meſſieurs de la Ville d'Ar-
১les,
Morts.
188
226. & 127
Mariage de Monsieur le Duc de
Richelieu 21 280
Mariage de Mademoiselle Gouvernet.
1
215
Histoire, 294
Benefices donnez par le Roy, 207
Monsieur & Madame vont voir
La Maison de Monsieur le Premier
President à Icy, 280
These foûtenuë par Monsieur le
Commandeurle Tellier, 218
Belle Action de Monsieur d'ErlinTABLE
.
que contre trenteſept Galeres,
218
Noms de ceux qui ont deviné les
Enigmes,
Enigme.
Fin de la Table .
LYON
B
ILLE
222
213
Avis pour placer les Figures.
jeune & tendre beauté , doit
regarder la page 92
La Figure doit regarder la
page 102
Le Camp de Leſſine doit regarder
la page 208.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères