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1684, 04 (Lyon)
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MERCUR E807156
GALANT ,
DEDIE' A MONSEIGNEUR
5
LE
DAUPHINDE
1684 AVRIL
LYON
*1893 *
A LYON,
Chez THOMAS AMAULRY
suë Merciere, au Mercure Galant.
M. DC. LXXXIV.
AVEC PRIVILEGE DU ROY...
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR .
EXTRAORDINAIRE
du Quartier deJanvier
que je vous
envoye , ſe vendra toûjours
30.f. tant vieux que nouveaux
, & les Mercures 20. f.
auſſi chaque Volumes. Ceux
qui les prendront tous ou
unegrande parties, l'on leurs
en accommodera. १
Livres nouveaux du moiss
Avril 1684,.
A pratique de l'éducarion
des Princes de:
Charles Quints و du Sçavant:
Monfieur Varillas Hiſtoriographe
de France , qui
a fait l'Histoire de Charles
Neuvieme, inquarto, 6. 1.
La Vie de Madame laDucheſſe
de Montmorency ,
Superieure de la Vilitation
de Sainte Marie de Moulins,
inoctavo, 3.1.
Réponſe à MonfieurBoffatran
Miniftre , fur la Conferance
tenue à Niort par
Monfieur l'Abbé de Chalucet
, indouze , 30. f.
Entretiens hiſtoriques ,
moraux & politiques , indouze,
40. f.
Oeuvres meflées de Saint
Euremont , indouze , trois
Volumes, 4.1 . 10.f.
L'Extraordinaire du Mercure
du Quartier de Janvier
1684. 30.1.
L'Ecole de Chirurgie, in--
douze, 20.f.
Lettres ou Retraitte du
Pere Valois Jeſuite, Tome II..
indouze 30.f.
Opufcules fur divers fu
jets, indouze, 30. f..
L'on continueà diſtribuër
Hiſtoire du Regne de Charles
IX. du ſçavant Monfieur
Varillas , indouze, trois Vol.
3.1. 10 f.
Les Conferances Ecclefiaſtiques
du Dioceze de Luçon,
indouze,trois Volumes,
3 1. 15.f.
Les nouveaux Dialogues
des morts , indouze , deux
Vol. 3.1. de Paris, & 30. f. de
Lyon.
L'Explication de l'Edit de
Nantes , de Monfieur Bernard,
inoctavo , 3.1.
遊遊遊
EXTRAIT DU PRIVILEGE
du Roy.
,
donné à Ar Grace & Privilege du
P
Roy ,
Chaville le 18. Juillet 1683. Signé , Par
le Roy en ſon Confeil ,JUNQUIERES. Il eſt
permis à I. D. Ecuyer , Sicur de Vizé , de
faire imprimer tous les Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , contenant
pluſieurs Pieces, Relations, Hiſtoires,Avantures
, & autres Ouvrages hiſtoriques , curieux
& ga ans pour la fatisfaction de
nôtre cher & tres-amé Fils LE DAUPHIN ;
pendant le temps & eſpace de dix années ,
à compter du jour que chacun deſdits
Volumes fera achevé d'imprimer pour la
premiere fois : Comme auſſi défenſes ſont
faites à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre ſans le confentement de
l'Expoſant, ny d'en extraire aucune Piece,ny
Planches ſervant à l'ornement dudit Livre,
mefme d'en vendre feparément, & de donner
à lire ledit Livre ; le tout à peine de fix
mille livres d'amende contre chacun des
contrevenans , & confiſcation des Exemplaires
contrefaits ; ainſi que plus au long
il eſt porté audit Privilege.
Registré sur le Livre de la Communauté
le 14. Septembre 1683 .
Signé ANGOT , Syndic,
Et ledit Sieur I. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , a cedé & tranſporté ſon droit de
Privilege à Thomas Amaulry , Libraire à
Lyon , pour en joüir ſuivant l'accord fait
entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois
Le 18. Novembre 1683 ..
MERCVRE
GALANT
J
LYC
AVRIL 1684. *1893*
E n'ay point doute ,
Madame , que vous ne
dûffiez lire avec autant
de ſurpriſe que vous
m'en marquez , l'Article de ma
derniere Lettre , qui vous a appris
qu'en un mesme jour le Roy
a mis la premierre Pierre à l'Egliſe
de la Paroiſſe de Verſailles,
& à celle des Récolets , qui doi
Avril 1684 . A
2 MERCURE
vent eſtre bâties l'une & l'autre
des propres Finances de Sa Majeſte.
Nous n'avons point eu
juſqu'icy d'exemples d'une pieté
fi magnifique , s'il eſt permis de
ſe ſervir de ce terme dans ce qui
regarde la pieté ; mais comme
les chofes , quoy que tres confiderables
par elles- meſmes , le
font encore davantage ſelon les
occaſions , ce que le Roy vient
de faire , en ordonnant l'élevation
de ces deux Temples , luy
eſt bien plus glorieux en ce
temps- cy , qu'il n'auroit pû
l'eſtre dans un autre , puis que
la Guerre que ſes Ennemis luy
ont déclarée , n'a point arreſté
fon zele. Tout autre que cetauguſte
Monarque , ayant des dépenſes
neceſſaires à foûtenir pour
la défenſe & la fûreté de ſes
Etats , n'auroit point laiſſe dé
GALANT.
3
tourner les Fonds pour des Edifices
qui ſemblent ne point prefſer
, & qu'on auroit pû conſtruire
plus tard . Cependant le Roy
a plus fait que de mettre la premiere
Pierre à ces deux Egliſes,
&d'y faire travailler ; il a ordonné
que celle des Récolets fuſt
achevée pour le jour de la Feſte
de Tous les Saints. Ainfi il fait
élever en huit mois un Edifice ,
auquel on auroit pû employer
pluſieurs années , ſans qu'il euſt
paru poſſible qu'on en fuſt venu
plûtoſt à bout , mais tout ce
que fait le Roy tient du miracle
, & il ſuffit qu'il ordonne
pour eſtre ſervy comme il le
ſouhaitte. Il ne faut pas s'étonner
ſi ce grand Monarque paroiſt
ſi zelé dans tout ce qui
touche la gloire de Dieu , puis
qu'on l'a toûjours veu exact à
,
A 2
4
MERCURE
remplir les devoirs d'un Roy
qui porte le titre de Tres- Chreſtien
, ſans qu'il ait jamais man- .
qué d'aſſiſter à aucune des longues
fonctions de l'Egliſe , dans
les tems marquez pour y fatisfaire.
Il eſt impoſſible de s'imaginer
combien d'utiles effets produit
ſon exemple. Il peut y avoir
des Impies à la Cour , comme il
y en a dans toutes les Cours
Chrétiennes, mais ils s'y cachent
aſſez pour eſtre inconnus ; &
l'on peut dire que ſi la corruption
des moeurs y fait régner
quelquefois le vice il n'a jamais
le pouvoir d'y triompher,
Un exemple auſſi édifiant que
celuy du Roy , a inſpiré aux
Dames du premier rang , le defſein
d'établir entre elles une
Charité pour ſecourir les pauvres
Familles de Versailles , &
GALANT.
5
tant d'ardeur a ſuivi leur zele,
que l'execution a auſſi toſt ac-
- compagné le projet. Ces Da
mes , qui s'aſſemblent tous les
Lundys , ſe taxent chaque ſemaine.
Elles ont fait une Tréſoriere
, & d'autres Officieres ,
& travaillent depuis quelques
mois au ſoulagement des Malheureux
avec beaucoup de fuc
cés , ſans que leur naiſſance ,
leur beauté , & la delicateſſe
de leur temperament , les empeſchent
de donner leurs foins
les plus preſſans aux fonctions
qu
qu'elles ont crû devoir s'impofer.
Avoüez , Madame , que rien
ne peut eſtre plus digne d'une
Cour , où le Souverain fait connoiſtre
par mille éclatantes Ac
tions que rien ne le touche
tant que les intereſts de la ve
7
A 3
6 MERCURE
ritable Religion . On la voit de
jour en jour triompher de l'Herefie
, & c'eſt- là deſſus qui ont
eſté faits les Vers que vous allez
lire..
:
Sur les ſoins que le Roy prend
de bannir THereſie de fon
Royaume..
Depuis lejour fatal qu'une proie
phane haleine
Souffla l'esprit d'Erreurſur les bords
de la Seine ,
Que tout se declarant pour Luther
& Calvin ,
L'un regnafur la Loire , & l'autre
Sur leRhin?
Les Peuples abuſez par leurs Prophetes
mesmes ,
Se firent des vertus de vomir des
blafphémes ,
GALANT .
7
Et fuivant lafureur de leur zele
emporté
Briferent les Autels de la Divinité.
En vain d'un bon Pasteur la voix
triste & plaintive ,
Rapelleàfon Bercail la Brebis fugitive
,
Offre la larme à l'oeil dans ſes tendres
ennuis
Des entrailles de Perc àdes Enfans
Séduits.
Depuis un fiecle entier l'Heretique
infolence ,
Bravoit impunement l'une& l'au
tre Puiſſance ,
Et pour la contenirſous lefrein de
La Loy,
Ilnefalloit pas moins que LOVIS
qu'un grand Roy ;
Un Roy qui faisant tout parsa pro
pre Perſonne
S'applique inceſſamment aux foins
defa Couronne ,
A4
8 MERCURE
Voit, examine tout , peſe attentivement
,
Regle chaque démarche , & chaque
mouvement ,
Un Constantin Zelé , Sage , auguste,
intrépide ;
A l' Hydre renaiſſante il falloit un
Alcide.
Vousſeul , grand Roy,vousfeulpouviez
executer
Ce que cinq de nos Roys n'avoient
ofé venter.
Dans ces temps malheureux d'une
foible Régence ,
Où la France ennemie arma contre
la France;
où le sujet rebelle à l'Eglise , à
l'Etat ,
Ceſſa de reconnoistre & Loys &
Magiftrat ,
Du Party de Calvin la puißante
Cabale ,
Dece Royuume entierfit une autre.
Pharfale,
GALANT .
9
Et rien n'eſtant fi faint qu'ils n'o
Safſent toucher ,
La France tout en feu fut fon propre
bucher.
Le fils dénaturédans ces jours de
colere ,
Sur ſes foyers facrez vint egorger
Son pere.
VaseSaint, Temple, Autel, Ministre
du vray Dieu,
Tout sentit la fureur , ou du fer , ou
du feu:
Fafſe le juste Ciel qu'un rideau favorable
Cache aux fiecles futurs unfiecle fi
coupable ;
Que les traits délicats de quelque
habile Autheur.
Dérobent les Vaincus , &montrent
le Vainqueur ;
Et qu'aux pieds de LOVIS unc Toile
Seavante
Offre aux temps à venir la Revolte
mourante, AS
10 MERCURE
Qu'il est beau d'achever de penibles
Travaux !
Mais qu'il estbeau , grand Roy .
d'estre un pieux Héros !
Lors que chez nos Neveux unefidel
leHistoire
Ira de vos Vertus retracer la méa
moire,
Qui peut vous affurerfi ces mesmess
Neveux
Ne la traitteront pas de Roman fa
buleux ?
Chacunse fait honneur de paroître
incredule.
A peine croyons-nous qu'Hercule fut
Hercule 3
Et mettre l'Hydre aux fersfans liurer
de combats ,
Les yeux en font témoins , & l'on
nele croit pas.
Cette Religion qui cimenta le crime ,
Quoy, cette Hydre, ce Monstre, enfin
Le Calvinisme ?
GALANT. II
Oüy , ce Monstre abreuvé dans des
flcuves defang ,
A la voix de LOVIS rampe ainfi
qu'un Serpent ,
Et de ſes Sectateurs les Legions entieres,
Viennent à deux genoux adorer nos
Mysteres..
د
&
le croy vous avoir parlé dans
quelqu'une de mes Lettres , de
l'abjuration que fit il y a deux
ans Madame la Marquiſe d'Anquitar.
Elle a eſté cauſe que pluſieurs
Perſonnes de ce Party ont
ouvert les yeux à la verité
vous ne douterez pas qu'elle n'ait
veu avec une extréme joye , la
converfion dont vous trouverez
ledétail dans cette Lettre de M
Grammont de Richelieu. Il l'adreſſe
à une Dame qui ayant fui.
vy les meſmes erreurs pendant
A6
12 MERCURE
quelque tems, y a heureuſement
renoncé.
DE
A MADAME
GRITIN.
A Richelieu , ce 24. Mars 1684..
E vous l'avois bien dit ,Man
dame , lors que vous fistes vêtre
abjuration en cette ville , que tous
les Prétendus Réformezyſuivroient
bien- tošt voſtre exemple , puis qu'il
est vray qu'il s'y est fait tant de
converſions depuis ce temps- là,qu'on
n'y trouve maintenant qu'un seul
Religionnaire , dont mesme on a
Sujet d'esperer bien-toſt le retour à
la véritable Eglife. Ie Soay bien
que Meßieurs de la Miffion ont
beaucoup contribué à ces abjur
GALANT.
13.
tions , mais je puis vous aſſurer que
dans celle , dont je vay vous appren
dre la nouvelle , Madame la Marquiſe
d' Anquitar a tout fait. Com
me elle est entierement convaincиё.
de la fauffeté de la Religion qu'el
le a quitée , elle n'a rien negligé
pour en retirer une de ſes Filles de
Chambre , qui depuis deux ans bas
lançoit à se déterminer là- deſſus..
Les difficultezqu'elle a rencontrées
à la gagner tout- à-fait , n'ayant.
point esté capables de la rebuter ,
elle a tellement redoubléfon zele
&ſes ſoins , qu'enfin elle buy afait.
reconnoiſtre ſes erreurs , & le dan
ger où elle estoit engagée. Elle abjura
icy le 19. de ce mois , &elle en
paroist si fatisfaite , qu'on ne croit
pas qu'ellese plaigne jamais d'une
défaite , qui luy est plus glorieuse
que sa réſiſtance & Ses combats,
Vous Scavez , Madame , que Ma
14
MERCVRE
dame la Marquise d'Anquitar ,
avantſa converſion , a confondu les
Ministres qu'elle confultoitſur ſes
doutes , vous connoiſſez la force de
Son esprit , sa vertu , fon mérite
&sa capacité; mais vous ne sçavez
peut - estre pas que depuis fon
abjuration , elle n'a laiſſe paſſer au.
cun jourfans entendre la Meſſe , &
que ny les veilles , ny l'incommodité
du chaud , ny la rigueur dufroid, ny
Ses affaires particulieres , qui font
des excuſes affez ordinaires pour les
Perſonnes qui n'ont nysa vertu , ny
fon zele , ne l'ont jamais dispensée
de venir aſſiſter en cette Ville à tous
tes les Cerémonies de l'Eglife.Sapie--
témesme est telle, qu'elle a bienvou--
lu ſe mettre d'une Confrairie de la
Charité, establie par Madame la
Duchefſe de Richelieu. Son mérite .
& sa vertu , plûtoſt que fa naisfance
&Son rang, lafirent aussi- toft
GALANT.
15
choiſir pour en eſtre Supérieure , &
elle s'acquite de cet Employ avec
une affiduité , & une ferveur qui
édifient tout le monde..
J'ajoûte à cette Lettre de Mon
fieur de Grammont , un Sonnet
qu'il fit dans ce meſme temps ,,
fur la converſion dont il parle.
A MADAME
LA MARQUISE
A
D'AN QUITA R...
Près avoir par tout confondu
vos Ministres
Par la folidité de vos objections ,
Et quittéhautement leurssentimens
finiftres ,
On ne voit par vos foins que des
Converfions..
16 MERCURE
Celle- cy que l'Eglise en ſes facrez
Registres ,
Vamarquer qu'elle doit à vos inſtru-
Etions ,
Et recevoir au ſon des Orgues & des
Siftres
Devroit vous conſoler de vos affli-
Etions ,
Ie Sçay que la douleur nepeut estre
qu'amere ,
Quand on voit dans l'erreur expiver
une. Mere;
Mais vos pleursfur celanefontpluss
de ſaiſon .
Lors qu'à des maux fâcheux, & qui
م ſontſans remede ,
On ne peut
rifon .
apporter aucune gue.
Il faut à la Raifon que la Nature
cede.
GALANT.
17
cette
Je ne dois pas oublier de vous
dire icy , ce qui s'eſt paffé depuis
un mois , touchant la Religion .
Monfieur Guillemin , Seigneur
d'Aytré , profeſſant la Prétenduë
Réformée , faiſoit faire ſous
le prétexte d'un droit perſonnel,
un exercice public de
Religion dans ſon Chaſteau, ce
qui estoit cauſe qu'un tresgrand
nombre de Prétendus
Réformez y venoient de toutes
parts , & de la Ville meſme de
la Rochelle , qui n'en eſt éloignée
que de demie lieuë , & à
laquelle ce Preſche particulier
ſervoit de décharge en quelque
maniere. Pour reprimer cet
abus , le Roy par un Arreſt
du Conseil d'Etat donné le
31. Janvier dernier , luy a fait
défenſe ſous peine de deſobeïfſance
, & de perte de ſon droit
18 MECURE
د
perſonnel pour toûjours , de faire
à l'avenir l'exercice de ſa Religion
ailleurs que dans une
Chambre de fon Chaſteau , pour
luy , fa Famille , & les Habitans
du Lieu ; & comme Monfieur
Guillemin , âgé à peu pres de
cinquante ans , ne s'eſt jamais
marié , que tous ſes Domeſti--
ques font Catholiques , & que
dans toute l'étenduë de ſa Seigneurie
d'Aytré , il n'y a qu'une
ſeule Famille de Religionnaires,
compoſée d'un Homme &d'une
Femme ſans Enfans , qui meſme
dans la rigueur des Ordonnances
n'a pas droit d'y demeurer,
ce fameux Preſche, où il ſe trouvoit
quelquefois juſqu'à deux
mille Perſonnes , ſera maintenant
réduit au ſeul Miniſtre , à
Monfieur Guillemin , à un prédicant
, & un Auditeur. Cer
GALANT .
19
Arreſt fut fignifié le 18. Mars ;
& le lendemain , Dimanche de
- la Paffion , on en chanta folemnellement
le Te Deum dans l'E-
- gliſe Paroiſſiale d'Aytré. Jugez,
- Madame , quelle joye ce fut
pour les Habitans , de voir éclater
la vangeance Divine fur ceux
qui avoient abatu leur Eglife ,
l'une des plus magnifiques que
l'on euſt veues autrefois dans
tout le Païs d'Aunix . Ce nouveau
triomphe de la Religion
Catholique , eſt un effet des
grandes applications de Monſieur
de Laval , Eveſque de la
Rochelle. Ce digne Prélat , lors
qu'il prit poffeffion de cette
Eglife , ne ſe voyoit ſoûtenu que
de deux Aumôniers , d'un Curé,,
& d'un Vicaire Tous les Habitans
de la Rochelle eſtant prefque
alors de la Religion Préten
20 MERCURE
د duë Réformée un fort petir
nombre de Catholiques luy eſtoir
ſoûmis ; & faute de Cathédrale,
il ſe trouvoit dans l'emprunt
d'une Egliſe de Paroiſſe. Toutes
ces choſes ne purent rien ſur ſon
zele. Il ſe laiſſa conduire à l'efprit
de Dieu , & en peu de temps
il vint à bout d'établir un Chapitre
des plus celébres de France
, dans une Ville où il n'y en
avoit jamais eu. Tous ceux qui
compoſent ce Chapitre , font
ou Docteurs de Sorbonne , ou
Bacheliers . Preſque en meſme
temps , il fit conſtruire une Cathédrale
, dont le Choeur eſt
d'une Structure tres riche . Comme
il en vouloit à l'Heréſie ,
contre laquelle il avoit deſſein
d'élever des Combatans , il prit
auſſi ſoin de faire bâtir un Seminaire
, qui eſt aujourd'huy un
GALANT. 27
des plus beaux Ornemens de la
- Rochelle. D'ailleurs , pour entretenir
un ſaint commerce entre
les Curez , qui doivent tous
eſtre dans un mesme eſprit pour
les avantages de l'Eglife, ce pieux
Prélat a étably en divers endroits
, dans toute l'étenduë de
ſon Dioceſe , pluſieurs Congrégations
, ou Affemblées Eccleſiaſtiques
, dans lesquelles les
Paſteurs font obligez tous les
mois de conferer une fois enſemble
, pour acquerir de nouvelles
forces. Ainſi ces Aſſemblées
ſont des Conférences de
doctrine , de pieté ,&de charité,
où l'on ne tolére aucun deſordre .
Un fi loüable établiſſement dure
depuis vingt- cinq ans dans ſa
premiere ferveur & on ne doit
pas en eſtre ſurpris , puis que
chaque année . Monfieur l'Evef
22 1 MERCVRE
que de la Rochelle , viſite toutes
les Paroiſſes de fon Dioceſe ſans
en oublier aucune , malgré ſon
peu de ſanté , ſe ſervantde bras
empruntez & de machines pour
ſe ſoûtenir , lors que ſes goutes
l'accablent. Les neiges meſme
&la rigueur du dernier Hyver,
n'ont pû empeſcher qu'il n'ait
couru en divers endroits , pour
fortifier les nouveaux Convertis ,
& les foulager de toutes manieres
felon leurs beſoins. Joignez
à cela quantité de Miſſions extraordinaires
d'Hommes choiſis,
& conſidérables par leur fainteté
, par leur doctrine , & par
leur douceur infinuante , afin de
gagner les Herétiques par ces
diférentes diſpoſitions. Auſſi le
nombre de ceux qui ont abjuré
dans la Rochelle eſt préſentement
ſi grand , qu'il leur ſemble
GALANT.
23
n'avoir point changé de Religion
, parce qu'ils voyent dans
les Eglifes , les meſmes viſages.
qu'ils avoient accoûtumé de
voir à leur Preſche Tantd'Ames
gagnées tous les jours à Dieu ,
ſont de grands ſujets de joye
pour ce Prélat , qui en s'employant
fans ceſſe à combatre
'Heréſie , ſeconde admirablement
les intentions du Roy. Sa
destruction entiere tiendroit lieu.
à ce Monarque, du plus glorieux
triomphe qu'il puſt remporter..
C'eſt auſſi avec beaucoup de
raiſon , que tous les François
s'écrient par la bouche de Monſieur
le Baron des Coûtures.
POUR LE ROY.
Obles expreſſions , magnifiques
accens
24
MERCURE
Doat l'ardeurfut toûjours d'un beau
Succés fuivie;
Vous qui gagnez les coeurs , qui captivez
lesſens ,
Faites- vous admirer , charmez juſqu'à
l'Envie.
Je consacre à mon Roy vos feux &
voſtre encens ,
Rien n'est digne de vous , que fon
illustre vie ;
Preſtez vos plus beaux traits au
trauſport que je ſens ,
Pour peindre une vertu dont mon
ame est ravie.
Voſtre divin pouvoir eft au deſſus
du Sort ;
C'est par Vous qu'un Héros triomphe
6 de la mort ,
Et vous gravez ſon nom aux Archives
du monde.
Elevez
GALANT. 25
AM
Elevez mon idéeà cesfameux Ex-
A
ploits;
C
h
Que toute voſtre ardeur à mon ſujet
réponde ,
Il est le plus aimable , & le plus
grand des Roys.
Voicy encore un Sonnet à la
loüange de Sa Majeſté, avec une
Deviſe; l'un & l'autre de Monſieur
Magnin , ainſi que le Madrigal
qui explique la Deviſe.
F
Quitable , vaillant, genéreux,
magnifique ,
Sage dans le Confeil,&fier dans les
bazards,
D'une juste raiſon faire fa regle
unique ,
Tranquille enfon Palais, tranquille
au Champ de Mars.
Sans ceffe en ſa faveur voir que le
Ciel s'explique ,
Avril 1684.
B
26 MERCURE
La Victoire par tout Suivre ses
Etendars, :
Dans les travaux heureux d'une
vie héroïque
Effacer en un jour la gloire des Céfars.
S'il est quelque Hérosparmy tant de
Monarques,
Qu'on puiſſe reconnoistre à ces augustes
marques .
Ah! quels yeux le verrontſans en
estre ébloüis ?
Lors que dans mon Défert je chante
ces merveilles ,
Pour charmer à la fois mon coeur &
mes oreilles ,
L'Echo de toutes parts me répete
LOUIS.
La Deviſe a le Soleil pour
corps , & ces mots pour ame ,
Non alter.
6
GALANT .
27
15
W
MADRIGAL .
Vecet Objet est beau ! Que cet
Objet est grand !
Plus on le voit, plus ilſurprend:
Et le Maistre du Tonnerre ,
Pour ſe montrer à nos yeux ,
N'a qu'un Soleil dans les Cieux.
Et qu'un LOVIS fur la Terre.
Vous m'avez marqué que
vous aviez veu avec plaifir la
Galanterie du Berger de Flore ,
# ſur l'Amitié. En voicy une autre
qu'il a faite ſur l'Amour .
A MADAME LA M. D. V.
VO'Ous voulez , Madame ,que je
vous envoye le Chemin d'Amour
, que j'avois donné à Monfieur
le Marquis vostre Frere , نم
qui fut perdu avecfa Caffette dans
le temps du malheureux coup qui
nous le ravit.
A 2
28 MERCURE
Je puis vous fatisfaire.
Je fis ce chemin pour luy
plaire ;
J'en ferois bien autant pour
vous ,
Sans alarmer pour cela voſtre
Epoux ,
S'il me reſtoit encore à faire.
Helas,que ne puis-je auſſi bien
Rendre ce cher , ce brave , & cet
aimable Frere ,
A voſtre affection fincere !
Pour un fi grand bonheurje n'épargnerois
rien.
Je donnerois de bon coeur tourà
l'heure
Dix ans de mavie,ou je meure;
Mais ce n'eſt pas tout un , Objet
rare& divin .
Des Voyageurs,& du Chemin.
Voyageurs , vous paſſez , & le
Chemin demeure .
GALANT.
29
Celuy que vous me demandez ,
Madame , n'est pas le mesme que
voftre Sexe prend pour arriver au
- Temple d'Amour. Vostre route n'est
difficile , ny longue ; vous n'avez
- qu'à vouloir. Il n'en est pas ainſi
de l'autre , on y employe d'ordinaire
beaucoup de temps , & on ne l'acheve
pas fans peine. Auſſi n'estelle
faite que pour les Amans , &
leur destin , comme vous sçavezne
Se regle pas par leur volonté , ainſi
que celuy des Belles. Ce n'est pas
Pourtant que le Chemin que j'ay
tracé , ne vous puſtſervir à reconnoiſtre
, fi ceux qui aspirent à vos
bonnes grates , prennent les bonnes
voyes poury parvenir. Que dis-je ?
jeme trompe..
Il ne vous fervitoit de rien.
Depuis longtemps vous ſçavez
bien
B 3
30
MERCURE
Quelle eſt la route qu'on doit
prendre
Pour paſſer de l'Eſtime aux Pan-
: chans d'Amitié ,
De ces Panchans au doux Païs
de Tendre ,
Et de Tendre au Climats plus
charmans de moitié.
Tant de Coeurs enchantez de
voſtre beau viſage ,
Etdes autres rares tréſors
De voſtre eſprit , de voſtre
1
corps ,
Ont à nos yeux fait ce voyage,
Que vous en connoiffez juſqu'au
moindre détour .
Apres cela , ſi mon Ouvrage
Entre vos mains paroiſſoit quelque
jour ,
A
On m'envoyeroit bien faire
paiſtre ;
GALANT.
31
Il donne diroit-on , des leçons
à ſon Maiſtre.
e
Dispensezmoy donc , Madame,
s'il vous plaiſt , de vous envoyer ce
petit Ouvrage. Vous m'expoſeriez
à eſtre le joüet d'une Cour auffigalante
que la voſtre je m'en paſſeray
bien.
Suivant le Sexe , il faut des procedez
divers ;
Je recevois de voſtre aimable
Frere
Proſe pour Proſe , & Vers
pour Vers,
Et meſme auſſi de voſtre illuſtre
Pere.
Quand ils n'auroient point eu
pour moy tant de bontez ,
Ils eſtoient de trop bons modeles
,
Je les euſſe imitez .
:
B 4
3:2
MERCURE
泰
Mais à l'égarddes Belles ,
Ce n'est qu'en fait d'amour
Qu'il eſt permis de dire , à beau
jeu beau retour ?
Un Berger doit tout ſouffrir
d'elles ,
S'il ne veut mériter d'eſtre mangédes
Loups.
Je hais ces Animaux , leurs dents
-fonttrop cruelles ,
Et je ne connois point de Belles
comme vous.zov : [
-- Me voila donc obligé defouffrir
avec patience , s'il m'arrive de
vous donner occafion d'exercer moid
peu de vertu . Vous refufer d'ailleurs
cette occafion en vous refi-
Sant l'Ouvrage que vous demandez
, c'est manquer d'obeissan.
ce , & oublier ce que je vous dois .
Quoy que l'extrémitéfoitfäckenſe,
,
GALANT.
33
je fuis obligé de prendre party.
Mais , Madame , est-ilposible que
vous vouliez abſolument avoir cet
Ouvrage ? le vais lefaire tranfcrire.
Consultez cependant voſtre bonté&
mon interestfur vostre curioſité
; &fi vous y perfevercz , je
vous l'envoyeray à vostre premier
ordre. Ce sera unir le sacrifice &
l'obeiſſancepour vous plaire ; vous
m'en sçaurez pout.estre quelque
gré , & vous trouverez bonque je
me flate de cette espérance , &
que j'attende mesme de là ma dé
fense contre tous ceux qui ofcroient
mal parler de voſtre, &c ..
LE BERGER DE FLORE ..
La demande fút réïterée , &
le Berger envoya fon galantOuvrage
à la Dame. Le voicy, avec
la Carte que j'en ay fait graver,
afin qu'elle ſerve à vous con
BS
34
MERCURE
duire dans tous les Lieux dont
vous allez voir la deſcription.
?
LE CHEMIN
D'AMOUR .
ARegarder leCheminen gel.
neral , il n'eſt rien de plus.
agreable que ſon commencement.
Il eſt doux , uny , ſemé
deRoſes, tout yrit, tout y plaiſt,
tour y charme ; & l'Eſpérance
qui prend la conduire du Voyageur
, le flate à toute heure
luy promet tout ce qu'il ſouhaite
, & ne lui inſpire que de la
joye ; mais la ſuite ne, répond
pas toûjours au commencement..
On y trouve d'ordinaire de la dureté
, de l'inégalité , & des épi
GALANT. 35
nes ; diverſes ſortes d'inquiétu-
L'efania de Vo
CHEONE
LYO
*1893
B6
34
MERCURE
duire dans tous les Lieux dont
vous allez voir la deſcription.
R.
Inge
plus
ncefemé
plaiſt ,
ance
oyaheure
uhaile
la
pond
nent..
aduepis
GALANT.
35
= nes ; diverſes ſortes d'inquiétudes
y attaquent l'eſprit du Voyageur
, &traverſent ſon repos;
& la crainte y prenant de temps,
en temps la place de l'eſpérance
, l'intimide par l'incertitude
des évenemens , & le plonge
dans la triſteſſe. Neantmoins le
Chemin a beau eſtre mauvais,
& la crainte a beau dire , la
gloire de réüſſir donne toûjours
courage au Voyageur , & le
fait meſme profiter , s'il eſt ſage,
du naturelde ſes Guides , dont
l'une eſt hardie , & l'autre prudente
, pour vaincre les obſta
cles qu'il rencontre , & pour arriver
où il aſpire. On peut auffi
affurer qu'il ne perd ny ſes pass
ny ſon temps , s'il ſe met en
chemin avec les agrémens , &
les paſſeports de labonne natuke
qu'il ne manque pas de pas
B6
36
MERCVRE
tience , & fur tout qu'il n'aille
pas contre vent & marée , je
veux dire , que le deſtin n'ait
pas mis de l'antipathie entre luy,
&la Belle dont il veut gagner ?
les bonnes graces.
Il y a des Lieux de repos &
de ſejour fur cette Route , où
l'on demeure plus ou moins fuivant
les diſpoſitions où l'on fe
trouve , & les occaſions qui ſe:
préſentent . Ces Lieux font ,
Estime , Bienveillance , Amitie ,
&Tendreffe. Mais à la verité les
deux premiers ſont plûtoſt des;
Lieux de repos , que de ſejour ;;
&les autres , aucontraire , plus
de ſejour, que de repos .
On ne peut dire avec certitu
de , de combien de journées
la fin du Voyage eſt éloigné du
commencement. De tous ceux
qui l'ont fait , il n'y en a peut
N
GALANT.
37
eſtre pas deux qui y ayent employé
un pareil nombre de jours .
La longueur & la briéveté du
- temps dépendent des Etoiles qui
font les ſympathies , leſquelles
eſtant plus ou moins favorables
aux Voyageurs , les retiennent
auſſi plus ou moins fur le Che--
min..
On parle diverſes Langues ſur
cette Route ; & il n'en faut
ignorer aucune. Les Truchemens
y font dangereux , & fort
fujets à leur profit ; auffi leur
uſage y eſt fort rare , & chacun
s'y défie de leur conduite. On
ſe ſert detoutes fortes de Langages
à Eftime ; & celuy de Cour
eſt plus ordinaire à Visites. On
commence à parler François à
Connoissance ; & l'on parle Voi
ture &Mercure ſur la Route de
- Bienveillance àAmitié; mais fur
38 MERCURE
celle d'Amitié à Tendreſſe, le Langage
des Dieux prend ſouvent
la place de celuy des Hommes .
Quant aux Iſles de la Mer d'Amour
, on s'y explique tout d'une
autre maniere , le Langage des
yeux , & celuy des coeurs y ont
le plus de vogue ; là un fimple
regard , & un ſeul ſoûpir , y
vallent les plus grands difcours,
& y font entendre admirablement
bien les pensées , meſme
les plus fecretes ; mais il ne faut
pas ſe mettre en peine de tous
ces Langages. Amour les enfeigne
toûjours avec ſuccés,à ceux
qui fuivent ſes Routes , & ce
divin Maiſtre ne manque jamais
de leur apprendre tout ce
qu'on doit ſçavoir pour gagner
Païs.
La diférence qu'il y a de ce
Voyage aux autres , eſt grande
GALANT.
39
en ce que la compagnie qui
plaiſt d'ordinaire aux Voyageurs,
eſt inſuportable à ceux- cy , &
qu'ils ne peuvent ſouffrir que
d'autres aillent au lieu où ils
adreſſent leurs penſées & leurs
pas. D'ailleurs , c'eſt qu'à mefure
qu'ils approchent du Païs
d'Amour , ils trouvent les jours
beaucoup plus longs qu'à leur
départ, quoy qu'ils dûſſent pourtant
les trouver beaucoup plus
courts, puis qu'ils tournent le
dos à la Zone froide , & qu'ils
vont à labrûlante où ce Païs eft
ſitué ; & de plus , c'eſt qu'ils ont
davantage d'ardeur & de force
vers la fin de leur Voyage ,
qu'au commencement , & que
toutefois ils avancent alors bien
moins , quoy qu'ils travaillent
bien plus ; en quoy paroiſt évidemment
le malheur de la con40
MERCURE
dition humaine , dont les biens
'ſemblent s'éloigner , à meſure
qu'elle fait plusd'effort pour les
atteindre.
Le commencement de cette
Route ſe prend aux Mérites , qui
font des Montages d'où fort le
Torent de Réputation , lequel
coule au Port d'Eftime , & ſe va
décharger dans la Mer d'Honneur.
Comme ces Montagnes ſont fort
hautes , on voit ſans peine de
leurs ſommets , les Terres & les
Mers qu'il faut traverſer pour
aller au Païs d'Amour , mais on
n'y peut monter qu'à la faveur:
de la Nature ; il faut avoir des
marques de ſa bonté pour y eſtre:
reçeu , & l'on ne peut gagner
fans ſes Paſports , ce premier
giſte le plus important de tous.
C'eſt donc en vain que vous
penfez à ce fameux Voyage
GALANT.
41
Mortels diſgratiez. Voſtre foi-
* bleſſe ne vous permettra jamais
de vous élever juſques fur ces
hauts & éclatans Theatres de
la Gloire , d'où ſeulement on
apprend à connoiſtre la Route
t qu'on doit tenir , pour aborder
- en afſurance à ce Païs de déli
ces . Vous travaillerez inutilement
à chercher le Torent de
Reputation , fur qui les fortunez
Voyageurs ſe doivent embar
5 quer. Il retournera plûtoſt vers
= ſa ſource , que de vous fournir
= ſes eaux pour voguer , ny meſme
fon doux murmure pour vous
divertir. Vous n'arriverez jamais
au Port d'Eftime , & vous y fe
rez plûtoſt naufrage , que d'y
prendre terre . Quittez donc vos
inutiles eſpérances .Vous prétendez
ſans raiſon de voir la fin
d'un Voyage , dont il vous eft
42
MERCVRE
impoſſible de faire les premiers
pas.
Pour vous , ô Favoris de la
Nature sengagez vous-y hardiment
; c'eſt à vous à qui la gloire
de l'achever eſt destinée . Obfervez
ſeulement l'Etoile du Berger ,
& ſuivez la Route que la Carte
vous enſeigne ,& vous arriverez
fans -doute à ce Païs heureux , où
les Dieux ont étably le ſiege de
voſtre bonne fortune. De ces
hautes Montagnes , il vous fera
facile de voir & de trouver le
Torrent de Réputation ,& vous
n'y ſerez pas ſi - toſt embarquez ,
que vous aurez en poupe un
vent agreable & flateur , qui
vous pouſſera en peu d'heures au
Port d'Estime , & vous rafraîchira
meſme doucement dans toute
la ſuite de voſtre Voyage . N'ayez
donc point d'appréhenfion
GALANT.
43
R
pour le ſuccés de voſtre Entrepriſe.
La récompenſe vous attend
au bout de la carriere ; une
- peine doit eſtre payée de mille
douceurs , & pourveu que vous
puiſſiez ſurmonter voſtre impatience
, & vous accommoder au
temps , vous aborderez heureu-
-ſement au Port où vous afpirez.
Mais afin que vous ſçachiez le
naturel des Peuples , & les qualitez
des Lieux où vous avez à
Paffer , & que vous n'alliez pas
en aveugles dans ces Terres in
connues , trouvez bon que je
vous donne la deſcription parti
culiere de tous ces Lieux , & que
je vous découvre ce qui eft digne
de voſtre curioſité , & néceſſaire
- à voſtre inſtruction. Je ne vous
- diray rien , que je n'aye appris de
- l'Amour mesme . :
Mérites , font trois Monta44
MERCURE
gnes , dont les ſommets s'élevent
juſqu'à la troifiéme région de
l'air galant , qui ſont pleines de
tréſors plus prétieux que l'or ,
que les pertes & que les diamans
& qui forniſſent le vent & les
eaux , dont les fourtunez Voyageurs
ont beſoin pour aller au
Port d'Eftime. On appelle ces
Montagnes , Bel- Esprit , Belle-
Ame, & Belle Humeur. Les Muſes
habitent la premiere ; les Vertus,
la ſeconde; & les Graces , la
troiſtéme. Apollon , Aftrée ,&
Vénus-Uranie les tiennent fous
leur protection , & les confide
rent comme les plus riches , &
les plus précieuſes parties de
leur Domaine , & perſonne
n'y a d'accés , comme j'ay dit,
que fur les Paffeports de la Nature
, en belle & en bonne formc..
GALANT.
45
1
2
Réputation , eſt un Torent qui
fort d'entre ces Montagnes , &
qui porte Bateau dés ſa ſource.
Ses eaux ſont fort legeres ,& ont
une bonté admirable bien
qu'elles enyvrent ceux qui en
prennent par excés. Ses ſablons
font dorez, ſes rivages fleuris , &
ſoncours fort large. Il coule avec
une rapidité inconcevable; arroſe
par des conduits inconnus
une prodigieuſe quantité de
Terres , & ſe précipite dans la
Mer d'Honneur, proche d'Eftimes
apres y avoir formé undes plus
agreables Ports du Monde.
Eftime eſt une Ville celébre ,
grande & magnifique , où les
Temples font plus communs
que les Maiſons , où l'air eſt toûjours
parfumé d'encens , & les
- Ruës parfemées de Fleurs , où
toutes les Places ſont pleines de
46 [MERCURE
Tribunes , & où l'on entend un
bruit continuel de loüanges &
d'applaudiſſemens. Les Habitans
y naiſſent la plupart Orateurs
& Poëtes , & ont l'uſage
de toutes les Langues ; ils font
obligeans & courtois ſur tous les
Peuples de la terre ; ils traitent
avec careſſe tous ceux qui viennent
dans leur Ville , font leurs
éloges & leurs portraits , compoſent
en leur honneur des Vers
&des Airs , leur dreſſent des
Statuës , leur élevent des Autels,
& enfin les favoriſent de quelque
maniere , & toûjours de la
meilleure grace qu'il leur eſt
poſſible . Il ſemble que la récompenſede
la vertu ſoit attachée à
ce lieu là , & on peut dire que
c'eſt le feul au monde , où le blame
& la médiſance n'ont point
d'entrée. Ce n'eſt pas que ce
GALANT .
47
Peuple n'ait ſes defauts particuliers
, auſſi-bien que les autres.
Il eſt univerſellement grand parleur
, exagérateur de toutes cho
fes , beaucoup crédule,& flateur
juſqu'àl'excés ; mais ces defauts,
qui font les plaiſirs des Habitans
d'Estime , ont eſté ſi agreables à
ceux, qu'ils ont receus chez eux,
qu'il s'enest peu trouvé qui leur
ayent dit que la verité toute nuë
eſt plus belle & plus charmante,
que revêtuë de tous les habillemens
pompeux dont ils la cou-
-vrent,& du fard ingénieux dont
-ils la déguiſent; & c'eſt la cauſe
- qu'ils font encore aujourd'huy
ſujets aux mêmes erreurs dont
on les accuſoit du temps de nos
Anceſtres ; mais des fautes qui
plaiſent preſque à tout le monde,
ne manqueront jamais d'excuſe
ny de pardon. :
48 MERCURE
La Mer d'Honneur , fur laquelle
eſt aſſiſe cette fameuſe Ville ,
des eaux toutes contraires à
celles des autres Mers. Elles ſont
claires& douces; ſi claires, qu'on
en voit preſque toûjours le
fonds; & fi douces , qu'il n'eſt
rien de plus agreable au gouft.
Viſites ſont deux petits Châteaux
fur la Route d'Eftime à
Connoissance. On ne peut aller
de l'un à l'autre de ces lieux ,
qu'on ne paſſe par l'un de ces
Chaſteaux , ou entre les deux.
Ils ſont d'une agreable ſtructure,
baſtis à la moderne , & ont pluſieurs
fortes d'embelliſſemens .
Les Seigneurs à qui ils appartiennent,
ſont polis, courtois & com
plaiſans ; ſçavans aux myſteres
des Ruelles , aux ſecrets des
Cabinets , & aux intrigues des
Cours ; curieux de Nouvelles,
amis
GALANT. 49
amis de la Converſation , grands
faiſeurs de revérences , de cerémonies
& de complimen's , quelquefois
ſujets au galimatias ,
& toûjours à la flaterie,
Connoiſſance eſt un grand Village
, dans un Païs beaucoup
plus ouvert que celuy de Viſite,
où l'air eſt bien moins froid , &
les Eſprits bien plus francs, quoy
qu'ils ſoient fort proches l'un de
l'autre. C'eſt un lieu de grand
commerce , affis fur les bords de
Bienveillance ; les Marchandises
quis'y débitent , ſont des Fleurs
- qu'on nomme Pensées , qui ſe
reçoivent par Lettres de Change
, & fur les Billets ou furla
parole des Trafiquans. Là les
Maiſons font toûjours ouvertes
- aux Etrangers , on les y reçoit
avec joye , on les y régale avec
honneſteré , quelquefois avec
Avril 1684.
C
50 MERCURE
,
magnificence , toûjours avec
plaifir & ils n'y fouffrent
jamais d'incommodité , que celle
qu'ycauſe la fâcheuſe rencontre
des Esprits familiers , qui viennent
affez ſouvent troubler le
repos des Habitans du Païs .
Le Lac de Bienveillance eſt
d'aſſez vaſte étenduë , mais de
peu de raport. Les eaux en font
douces , pures & tranquilles , &
ont en tout temps une chaleur
égale à celle qu'on fent dans nos
Fontaines pendant l'Hyver. Il
s'y trouve du Poiſſon en aſſez
grande abondance , toutefois
fort petit & fort maigre . Ce Lac
eſt preſque ſous le milieu de la
Zone temperée , un peu plus
prés neantmoins de la brûlante,
que de la froide. Il eſt en mefme
parallele que la Fontaine
d'Amitié ; mais comme il en eſt
GALANT.
51
-
éloigné de plus de cent milles,
l'air de ces Lieux eſt tout- à- fait
diférend.
Affiduite , Grand- respect , Complaisance
; Petits.Soins & Sincerité,
font des Habitations par où l'on
pafſe pour aller du Lac de
Bienveillance à la Fontaine d'Amitié.
On y accorde librement
- en toutes le droit d'hospitalité ;
: & les Voyageurs y peuvent faire
tel ſejour qu'il leur plaiſt ,
en s'accommodant neantmoins
| toûjours au temps , auſſi-bien
qu'à l'humeurdes Peuples.
Chacune de ces Habitations
- eſt de diferente ſituation , &
cette diverſité contribuë à rendre
le Païs plus beau , & plus
divertiſlant. Affiduité eſt au milieu
- d'une agreable Plaine , où un
-vent toûjours doux , & toûjours
-flateur ſoufle durant toute une
Saifon.
C 2
2 MERCURE
Grand- respect eſt ſur uneMontagne
fort élevée, d'où l'on aperçoit
aiſementla Ville d'Estime...
Complaisance eſt dans le fonds
d'un délicieux Vallon , où la
Nymphe Echo ſemble tenir ſon
Empire.
Petits-foins eſt ſur une douce
pente de Côteau , embellie de
Parterres en Terraſſe, ſi bien cultivez
, qu'on y voit naître chaque
•jour de nouvelles Fleurs.
Et Sincerité eſt dans une
Campagne fort égale , & fort
découverte , dont le fonds , qui
eſt tres-bon , produit toutes choſes
ſans aucun artifice.
La Fontaine d'Amitié eſt au
milieu d'une vaſte Prairie , qui
s'étend à perte de veuë de
toutes parts , où il ne croiſt
que d'une eſpece d'herbe , qu'on
nomme Senfitive , dont vivent
GALANT.
53
les Peuples qui l'habitent. Cette
Prairie porte le nom de Senfibilité
, & l'on n'y entre point
qu'on n'entre en meſme temps
dans tous les intéreſts , & dans
tous les ſentimens du Seigneur
du Pais ; qu'on ne prenne à coeur
tout ce qui le touche , juſqu'aux
moindres choſes , & qu'on n'ait
l'eſprit diſpoſé à luy rendre des
graces preſque infinies , & prefque
éternelles , pour les plus petites
faveurs qu'on en reçoit.Quant
■ à la Fontaine , qui tire ſa Source
des fonds de cette Prairie , & qui
en cauſe toute la fécondité , elle
jette des flames auſſi- bien que des
eaux,mais des flames froides , &
des eaux ardentes ; des flâmes qui
ne ſervent qu'à cuire la crudité de
l'eau , & des eaux qui ne ſervent
qu'à moderer la violance de la
flame,des flames propres à ſou
C
C3
54 MERCURE
lager la ſoif immoderée des
Voyageurs amoureux , & des
eaux propres à échaufer les
amoureux tranſis ; des flames
enfin, & des eaux douces, agreables,
& bienfaiſantes .
Cette belle & claire Fontaine
eſt aſſiſe au commencement de
la Zone brûlante , ſous le Tropique
d'Eté , & fournitdes eaux
fuffisamment pour former un
grand Fleuve de meſme nom
qu'elle , qui ſe va jetter dans la
Merde Tendreffe,apres avoir paffé
aupres d'Empreſſement ,de Venération
, de Soûmiſſion , de Grand-
Service , &de Confiance , & s'eſtre
groffy de tous les petits Ruiſſeaux
qui coulent de ces Lieux.
Les Voyageurs ont le choix
des deux Chemins , d'Eau ou de
Terre , pour aller à cette Mer ,
& il leur eft libre de prendre la
GALAN T.
55
Jes
コ
t Poſte àEmpreſſement , s'ils ne ſe
veulent pas mettre ſur l'Eau . Le
Chemin n'eſt pas plus court
d'une façon que d'autre , parce
qu'il faut ſuivre les bords du
Fleuve d'Amitié , ſi l'on ne va
deſſus ; autrement on ſeroit en
+ danger de s'égarer , & de ſe perdre
dans les Deſerts qui ſont des
deux coſtez de ce Fleuve ; mais
1 quoy que l'on faſſe , on eſt toûjours
obligé de s'arreſter en tous
ces Lieux pour y prendre des
Paſſeports , & y fatisfaire aux
Peages , à la réſerve de Grand
fervice qu'on peut laiſſer à droite,
-fi la Fortune qui conduit les Voyageurs
, n'eſt pas d'accord de
les y mener.
1
a
1
Empreſſement eſt un Bourg ,
dont les Avenues ſont encore
plus belles & plus agreables que
celles d'Affiduité. C'eſt le pre
C 4
56
MER CURE
mier Port du Fleuve , & la premiere
Porte du Chemin d' Amitié
à Tendreſſe. Les Habirans y
font ardens à ſervir les Voyageurs
; cherchent avec ſoin les
occafions de les obliger ; & pre.
viennent toûjours avec joye la
demande de tous les bons offices
qu'ils font capables de leur
rendre.
Venération eſtun Temple , affis
fur la plus haute Montagne de
l'Univers ; celle où eft baſty
Grand-respect , n'eſt à fon égard ,
qu'un petit côteau . Là les Sacrificateurs
s'occupent nuit &jour,
à compoſer des Hymnes à la
gloire de leur Divinité , à chanter
ſes loüanges , à encenſer ſes
Autels , à luy faire des offrandes
, à luy immoler des victimes ,
& à luy donner fans aucun relâche
des marques de leur adoration.
GALANT.
57
:
Soûmißion eſt ſitué de meſme
que complaisance , mais c'eſt un
grand Village , où il y a plus de
cent Feux. Les Habitans y ſuivent
aveuglement les volontez
&la Religion de leur Seigneur ,
luy rendent des déferences qui
ne ſont deuës qu'aux Souverains
& aux Dieux , rampent tremblent
à ſon aſpect , & font ſes Ef
claves plûtoſt que ſes Sujets.
Grandſervice eſt un Château,
placé dans un lieu beaucoup
plus éminent que Petits foins. Il
eſt de difficile accés ,& l'entrée
- y eſt défenduë à tous les Malheureux.
Le Seigneur à qui il
- appartient , eſt une Perſonne
de haute importance , qui fait
grand bruit dans le monde , &
qui ne ſe plaiſt auſſi qu'aux
actions d'éclat. Il a des Domeſti
C
e
52
MERCURE
Grand- respect eſt ſuruneMontagne
fort élevée, d'où l'on aperçoit
aiſément la Ville d'Estime.
Complaiſance eſt dans le fonds
d'un délicieux Vallon , où la
Nymphe Echo ſemble tenir ſon
Empire.
Petits-foins eſt ſur une douce
pente de Côteau , embellie de
Parterres en Terraſſe, ſi bien cultivez
, qu'on y voit naître chaque
•jour de nouvelles Fleurs .
Et Sincerité eſt dans une
Campagne fort égale , & fort
découverte , dont le fonds , qui
eſt tres- bon , produit toutes choſes
ſans aucun artifice .
La Fontaine d'Amitié eſt au
milieu d'une vaſte Prairie , qui
s'étend à perte de veuë de
outes parts , où il ne croift
que d'une eſpece d'herbe , qu'on
nomme Senfitive , dont vivent
GALANT.
53
J
les Peuples qui l'habitent. Cet-
#te Prairie porte le nom de Senfibilité
, & l'on n'y entre point
- qu'on n'entre en meſme temps
dans tous les intéreſts , & dans
tous les ſentimens du Seigneur
du Pais ; qu'on ne prenne à coeur
tout ce qui le touche , juſqu'aux
moindres choſes , & qu'on n'ait
l'eſprit diſpoſé à luy rendre des
graces preſque infinies , & prefque
éternelles, pour les plus petites
faveurs qu'on en reçoit.Quant
■ à la Fontaine , qui tire ſa Source
des fonds de cette Prairie , & qui
en cauſe toute la fécondité , elle
コjette des flames auſſi- bien que des
eaux, mais des flames froides , &
des eaux ardentes ; des flâmes qui
ne ſervent qu'à cuire la crudité de
l'eau , & des eaux qui ne ſervent
qu'à moderer la violance de la
flame des flames propres à ſou-
C3
54
MERCURE
lager la ſoif immoderée des
Voyageurs amoureux , & des
eaux propres à échaufer les
amoureux tranſis ; des Aâmes
enfin, & des eaux douces, agreables,
& bienfaiſantes .
Cette belle & claire Fontaine
eſt aſſiſe au commencement de
la Zone brûlante , ſous le Tropique
d'Eté , & fournitdes eaux
fuffisamment pour former un
grand Fleuve de meſme nom
qu'elle , qui ſe va jetter dans la
Mer de Tendrefſſe,apres avoir paffé
aupres d'Empreſſement , de venération
, de Soûmiffion , de Grand-
Service , & de Confiance , & s'eſtre
groſſy de tous les petits Ruiſſeaux
qui coulent de ces Lieux .
Les Voyageurs ont le choix
des deux Chemins , d'Eau ou de
Terre , pour aller à cette Mer ,
& il leur eft libre de prendre la
GALAN T.
55
그런
Et Poſte à Empreſſement , s'ils ne ſe
veulent pas mettre ſur l'Eau . Le
1 Chemin n'eſt pas plus court
d'une façon que d'autre , parce
qu'il faut fuivre les bords du
Fleuve d'Amitié , ſi l'on ne va
deſſus ; autrement on ſeroit en
danger de s'égarer , & de ſe perdre
dans les Deſerts qui ſont des
deux coſtez de ce Fleuve ; mais
quoy que l'on faſſe , on eſt toûjours
obligé de s'arreſter en tous
ces Lieux pour y prendre des
Paſſeports & y fatisfaire aux
Peages , à la réſerve de Grand
fervice qu'on peut laiſſer à droite,
fi la Fortune qui conduit les Voyageurs
, n'eſt pas d'accord de
les y mener.
11
a
Empreſſement eſt un Bourg ,
dont les Avenues ſont encore
plus belles & plus agreables que
celles d'Affiduité. C'eſt le pre-
C 4
56
MER CURE
mier Port du Fleuve , & la premiere
Porte du Chemin d'Amitié
à Tendreſſe. Les Habirans y
font ardens à ſervir les Voyageurs
; cherchent avec ſoin les
occafions de les obliger ; & pre.
viennent toûjours avec joye la
demande de tous les bons offices
qu'ils font capables de leur
rendre........
Venération eſt un Temple , affis
fur la plus haute Montagne de
l'Univers ; celle où eft baſty
Grand- respect , n'eſt à fon égard ,
qu'un petit côteau . Là les Sacrificateurs
s'occupent nuit&jour,
à compoſer des Hymnes à la
gloire de leur Divinité , à chanter
ſes loüanges , à encenſer ſes
Autels , à luy faire des offrandes
, à luy immoler des victimes ,
& à luy donner fans aucun relâche
des marques de leur adoration
.
GALANT.
57
1
E!
܀
1
Soûmißion eſt ſitué de meſme
que Complaisance , mais c'eſt un
grand Village , où il y a plus de
cent Feux. Les Habitans y fuivent
aveuglement les volontez
& la Religion de leur Seigneur ,
luy rendent des déferences qui
ne ſont deuës qu'aux Souverains
& aux Dieux , rampent tremblent
à ſon aſpect , & font ſes Efclaves
plûtoſt que ſes Sujets.
Grandſervice eſt un Château ,
placé dans un lieu beaucoup
plus éminent que Petits foins. II
eſt de difficile accés , & l'entrée
- y eſt défenduë à tous les Malheureux.
Le Seigneur à qui il
- appartient , eſt une Perſonne
de haute importance , qui fait
grand bruit dans le monde , &
qui ne ſe plaiſt auſſi qu'aux
actions d'éclat . Il a des Domeſti
e
C
F
50 MERCURE
magnificence , toûjours avec
plaifir , & ils n'y fouffrent
jamais d'incommodité , que celle
qu'y cauſe la fâcheuſe rencontre
des Eſprits familiers , qui viennent
affez ſouvent troubler le
repos des Habitans du Païs .
Le Lac de Bienveillance eſt
d'aſſez vaſte étenduë , mais de
peu de raport. Les eaux en font
douces , pures & tranquilles , &
ont en tout temps une chaleur
égale à celle qu'on fent dans nos
Fontaines pendant l'Hyver. Il
s'ytrouve du Poiſſon en afſez
grande abondance , toutefois
fort petit & fort maigre . Ce Lac
eſt preſque ſous le milieu de la
Zone temperée , un peu plus
prés neantmoins de la brûlante,
que de la froide. Il eſt en mefme
parallele que la Fontaine
d'Amitié ; mais comme il en eſt
GALANT..
1
milles - éloigné de plus de cent milles,
l'air de ces Lieux eſt tout- à- fait
e diférend.
Affiduite , Grand- respect , Complaisance
; Petits- Soins & Sincerité,
font des Habitations par où l'on
pafſe pour aller du Lac de
Bienveillance à la Fontaine d'Amitié.
On y accorde librement
- en toutes le droit d'hospitalité ;
& les Voyageurs y peuvent faitre
tel ſejour qu'il leur plaiſt ,
en s'accommodant neantmoins
1 toûjours au temps , auſſi-bien
1 qu'à l'humeur des Peuples.
Chacune de ces Habitations
( eſt de diferente ſituation , &
cette diverſité contribuë à rendre
le Païs plus beau , & plus
-divertiſſant. Affiduité eſt au milieu
d'une agreable Plaine , où un
vent toûjours doux , & toûjours
flateur ſoufle durant toute une
Saifon .
C2
58
MERCURE
ques ſi affectionnez , que tout
leur but n'eſt que d'employer
leurs biens & leurs vies pour luy
eſtre utiles & agreables , & ils aimeroient
mieux ſe perdre d'honneur
dans le monde , que de ſouffrir
qu'on donnaſt la moindre at
teinte à celuy de leur Maiſtre.
Ce Lieu n'eſt pas acceſſible d
tous les Voyageurs. Ils ne laiſ
ſent pourtant pas de paſſer outre
, parce qu'on rencontre au
bas de la Montagne , deux Routes
, dont l'une qu'on appelle
Effet , coupe court , & va droit
au Château ; & dont l'autre ,
qu'on nomme Bonne volonté,
tourne au pied de la Montagne,
& rejoint la premiere , mais
apres un long circuit. De forte
que les Voyageurs peuvent
prendre le détour au lieu du droit
chemin , fuivant que la Fortune
GALANT.
59
les guide & les favoriſe , & comeme
ils vont auſſibien par l'une
que par l'autre au Fort de Con
fiance , de là eſt né le Proverbe
qui dit que la bonne volonté est réputée
pour l'effet ..
Confiance a quelque raport avec
fincerité , pour ſes dehors , &
pour la vaſte&raſe Campagne
où elle eſt placée ; mais cette
habitation n'a rien de comparable
aux dedans , & aux Apartemens
de ce Fort. Ils ſont ſi
beaux , fi commodes & fi agreaibles
, qu'un Homme qui ſeroit
né pour demeurer toûjours en
un mefme lieu , paſſeroit ſans
ennuy toute ſa vie en celuy-cy.
LeGouverneur qui y commande
, eſt un Homme tel qu'un
ſage Grec le ſouhaitoit ; il a une
Fenestre de criſtal au coſté gauche
, par où l'on voit juſqu'au
C6
60 MERCURE
fond de ſon coeur ; & chaque
Soldat de ſa Garnifon , porte le
fienſur ſa langue. Comme cette
Place eſt d'importance , elle eſt
auſſi la plus proche de la Mer
de Tendreffe , & la ſeule qui ait
eſte baſtie à quartier ſur l'autre
bord du Fleuve. Perſonne n'y
entre & n'en paſſe le Pont , qui
n'ait auparavant quitté juſqu'à fa
chemiſe , la mode du Païs eſtant
d'aller tout nud , comme en la
plupartde l'Afrique.
12
La Mer de Tendreſſe , s'étend
bien avant ſous la Zone brûlante.
Elle eſt ſujete au flux & reflux
dans les vingt-quatre heures ,
par le moyen de deux vents directement
oppoſez qui l'émeuvent
tour à tour. Le flux ſe fait
parun vent d'Orient&de midy.
qui en pouſſe les eaux dans la
Mer d'Amour ; & le reflux , par
GALAN T. 61
1
C
یر
un vent d'Occident & de Nort,
qui les repouſſe vers l'embou
cheure du Fleuve d'Amitié.
Ainſi ces vents tiennent cette
Mer dans une agitation continuelle
, & n'y cauſent pourtant
jamais de tempeſtes , ny de naufrages
. Ses eaux ſont douces ,
& piquantes tout enſemble , un
peu troubles , & naturellement
chaudes ; mais leur chaleur eft
de beaucoup accruë par le vent
du Midy , & fi le vent oppoſé ne
dles attiediſſoit un peu , elles ſeroient
auſſi ardentes que celles
de la Mer d'Amour. Les Voya.
geurs ont befoin de bons Pilotes
fur cette Mer , autrement ils
feroient en danger de tomber
dans des Tournoyemens d'eau
quiy ſont fort fréquens , & dont
il eſt preſque impoſſible de ſe
dégager..
38
MERCURE
ques ſi affectionnez , que tout
leur but n'eſt que d'employer
leurs biens & leurs vies pour luy
eſtre utiles & agreables , & ils aimeroient
mieux ſe perdre d'honneur
dans le monde, que de ſouffrir
qu'on donnaſt la moindre at
teinte à celuy de leur Maiſtre .
Ce Lieu n'eſt pas acceſſible d
tous les Voyageurs. Ils ne laiſ
ſent pourtant pas de paſſer outre
, parce qu'on rencontre au
bas de la Montagne , deux Roures
, dont l'une qu'on appelle
Effet , coupe court , & va droit
au Château ; & dont l'autre ,
qu'on nomme Bonne volonté,
tourne au pied de la Montagne,
& rejoint la premiere , mais
apres un long circuit. De forte
que les Voyageurs peuvent
prendre le détour au lieu du droit
chemin, ſuivant que la Fortune
GALANT.
59
a
Π
1
les guide & les favorife , & comme
ils vont auſſibien par l'une
que par l'autre au Fort de Con
fiance , de là eſt né le Proverbe
qui dit que la bonne volonté est réputée
pour l'effet..
Confiance a quelque raport avec
fincerité , pour ſes dehors , &
pour la vaſte & raſe Campagne
où elle eſt placée ; mais cette
habitation n'a rien de comparableaux
dedans , & aux Apartemens
de ce Fort. Ils ſont ſi
beaux , fi commodes & fi agreables
, qu'un Homme qui ſeroit
né pour demeurer toûjours en
un mefme lieu , paſſeroit ſans
ennuy toute la vie en celuy- cy.
Le Gouverneur qui y commande
, eſt un Homme tel qu'un
ſage Grec le ſouhaitoit ; il a une
Fenestre de criſtal au coſté gauche
, par où l'on voit juſqu'au
C6
60 MERCURE
fond de ſon coeur ; & chaque
Soldat de ſa Garnifon , porte le
fien ſur ſa langue. Comme cette
Place eſt d'importance , elle eſt
auffi la plus proche de la Mer
de Tendreffe , & la ſeule qui ait
eſte baſtie à quartier fur l'autre
bord du Fleuve. Perſonne n'y
entre & n'en paſſe le Pont , qui
n'ait auparavant quitté juſqu'à fa
-chemiſe , la mode du Païs eſtant
d'aller tout nud , comme en la
plupartde l'Afrique.
La Mer de Tendreffe , s'étend
bien avant ſous la Zone brûlante.
Elle eſt ſujete au flux & reflux
dans les vingt-quatre heures ,
par le moyen de deux vents directement
oppoſez qui l'émeuvent
tour à tour. Le flux ſe fait
parun vent d'Orient &de midy.
- qui en pouſſe les eaux dans la
८
Mer d'Amour; & le reflux , par
GALAN T. 61
U
םי
un vent d'Occident & de Nort,
qui les repouſſe vers l'embou
cheure du Fleuve d'Amitié.
( Ainſi ces vents tiennent cette
Mer dans une agitation conti-
#nuelle , & n'y cauſent pourtant
jamais de tempeſtes , ny de naufrages.
Ses eaux ſont douces ,
& piquantes tout enſemble , un
peu troubles , & naturellement
chaudes ; mais leur chaleur eft
I de beaucoup accruë par le vent
du Midy ,& fi le vent oppoſéne
les attiediſſoit un peu , elles ſeroient
auffi ardentes que celles
de la Mer d'Amour. Les Voya.
geurs ont befoin de bons Pilotes
fur cette Mer , autrement ils
feroient en danger de tomber
dans des Tournoyemens d'eau
-quiy ſont fort fréquens , & dont
il eſt preſque impoſſible de ſe
dégager..
+
コ
62 MERCURE
La Merd' Amour , qu'on nommoit
autrefois la Mer de Cypre,
eſt cette Mer fameuſe où Vénus
a pris naiſſance , & où ſon Fils
tient encore le Siege de ſon Empire.
Les eaux en font toûjours
toutes boüillantes , & toutes
couvertes d'écumes. Le vent
du Midy y ſoufle inceſſamment;
&l'Element du Feu , ſemble y
avoir pris la place de l'Air , tant
lachaleur en eſt grande.
Il y a dans cette Mer quatre
grandes Ifles , qui font Fidelite,
Constance , Ardeur , & Discrétion;
& au dela une petite , qui eſt
ce fameux. Païs d'Amour , où
s'adreſſent tous les deſirs de nos
Voyageurs , & où le deſtin renferme
les délices de la gloire
qu'ils cherchent; mais toutes ces
Ifles ont à leurs coſtez juſqu'aux
bords de la Mer , des Ecüeils ,des
GALANT . 63
re
S
•
S
5
Bancs de fable , & des Rochers
d'un danger inévitable ; ce qui
oblige les prudens Voyageurs.
de debarquer à chaque Iſle , de
la traverſer à pied , & de reprendre
d'autre côté de nouvelles
commoditez , pour continuer
leur Routeavec moins de hazard
de naufrage.
Fidelité eſt la premiere des
quatre grandes Ifles qu'on rencontre
en avançant chemin. Elle
* n'eſt guére peuplée , non plus
que Constance & Discrétion , &
les Voyageurs n'y trouvent fouvent
perſonne à qui parler. Ses
Habitans auſſi ſont aſſez ſolitaires
, & peu curieux de nouvelles
Connoiffances. Ils ſe contentent
dubien qu'ils ont acquis ou qu'ils
poursuivent , & ne ſe mettent
guére en peine d'autre choſe..
Leur Etat ne ſouffre point de
64
MERCVRE
diviſion , non plus que leur Re
ligion , d'heréſie ; & l'on n'a jamais
oüy dire qu'il y euſt parmy
eux plus d'une Foy , d'une Loy ,
& d'un Roy .
Constance eſt un Païs , où il y a
beaucoup de Rochers , & quantitéd'Arbres
d'une éternelle verdure.
Un meſme vent y regne en
tout temps , & tous les jours s'y
reſſemblent . Ses Habitans ont
l'eſprit ferme , ſont ennemis des
nouveautez , tiennent leur parole
& leur réſolution , ne perdent
jamais patience , changeroient
plûtoſt de nature que
d'habitude , & quitteroient plûtoſt
la vie que le ſervice de leur
Prince,
Ardeurest (ans- doute laTerre
de feu , marquée par les Geographes
. Les Sablons y font autant
d'Etincelles les Pierres
GALANT. 65
د
autant de Charbons rouges ;
les Rivieres autant de Fla
mes ondoyantes ; les Arbres ;
autant de Flambeaux allumez ,
& les Montagnes , autant de
Véſuves . Toute la Terre n'eſt
que cendres embraſées , & tout
l'air n'eſt que feu. C'eſt une
merveille que cette Ifle ſoit
peuplée , & que des Gens qui
brûlent , ne laiſſent pas de vivre;
mais il faut ſçavoir qu'ils vivent
- d'une vie ſi douteuſe qu'ils ne
- peuvent s'empeſcher de s'écrier
- à tout moment qu'ils meurent.
Le feu qu'ils reſpirent ne leur
- laiſſeroit pas encore cette demy-
- vie ; s'ils ne le rendoient auſſitoſt
en ſoûpirs ardens ; mais cette
décharge de leurs coeurs ,
préſerve d'une ruine entiere.
Quant aux matieres enflâmées
les
66 MERCURE
qui les environnent , elles n'ont
pas la force de leur nuire, n'ayant
pas plus de chaleur qu'eux , &
& n'ayant point du tout de fumées
, dont ils puiſſent eſtre ſuffoquez.
Discrétion eſt l'endroit de la
Terre où l'on fait le moins
de bruit ; on dit meſme qu'il
n'y a pas un ſeul Echo. Le
filencey paſſe pour la premiere
des Vertus ; la langue y eſt comme
prifonniere en ſon palais ; on
n'y ouvre point la bouche ſans
permiffion , ou qu'apres avoir
examiné à loiſir s'il n'y a pointde
hazard à parler de ce qui vient
en penſée de dire;le ſecret enfin
y eſten ſi grande recommandation
, pour petit qu'il ſoit , qu'on
châtie d'un banniſſement perpétuel
, ceux qui ont la legereté,
ou la malice de le trahir ..
GALANT. 67
Amour est la derniere de ces
les , & le Païs où ſont couronnez
les travaux des Voyageurs
I qui ſont heureux , & ſages . Elle
eſt aſſiſe au millieu de la Zone
brûlante ſous la ligne des Equi-
= noxes , & en meſme parallele
que les Ifles Fortunées. Elle a la
forme d'un coeur ; & bien qu'el-
I le ſoit de fort petite étenduë , on
trouve dans ſon ſein plus de
douceurs que les Dieux
n'en verſerent ſur la Terre
lors qu'ils voulurent donner
l'âge d'or aux premiers Hommes.
On ne connoiſt aufi
dans cet aimable Païs , aucun
mélange d'amertume , & d'aigreur.
Les Animaux y ſont ſans
■ fiel ; les Abeilles ,ſans aiguillon ;
les Roſes , ſans épines , l'Air,
fans broüillards ; & le Feu , dépoüillé
de fon ardeur dévorante,
1
コ
د
68 MERCURE
n'y a pas ſeulement des fâmes
pures comme le Ciel , & brillantes
comme lesplus beaux Aſtres ,
il y eſt encore accompagné
d'une douceur ſi raviſſante ,
qu'il n'eſt rien dans l'Univers
qui n'en vouluſt eſtre embrafé.
Toutes les magnifiques defcriptions
des Lieux de plaiſance
que nous donnent les Fables ,
pour attirer nos defirs , ou pour
divertir nos eſprits , ne ſont que
de legeres idées des charmes incomparables
de ce beau Païs ;
&tout ce que les imaginations
les plus fécondes ſe peuvent
figurer de touchant , & de délicieux
, ne peut égaler ce qu'on
reffent dans ſon ſejour. Heureux
, & tres- heureux le Voyageur
qui peut y prendre terre ,
& que la Fortune y conduit à
bon- port , tant de joye tranfGALANT.
69
re
2
ak
e
12
U
لا
1
porte ſon ame , qu'il ne vit plus ,
pour ainſi dire , en luy-meſme;
tant de plaiſir charme ſon coeur,
qu'il eſt dans des raviſſemens
continuels ; & une ſi haute eſtime
de ſon bonheur remplit ſon
eſprit , qu'une place dans un
Trône ne luy ſeroit pas ſi chere
que celle qu'il occupe en cette
Iſle de délices . Il y eſt auſſi exemt
de l'inquiétude des ſouhaits , &
des embaras de l'eſpérance ; il
ne penſe àtout ce qui eſt hors
d'elle , qu'avec des ſentimens
d'indiference ; il met en elle
toute ſa gloire , de meſme que
tout ſon contentement ; & il la
confidere enfin comme ſon unique
félicité , & ſon ſouverain
bien.
A ſes douceurs , il borne ſes defirs ;
De fes douceurs , il fait tous fes
plaisirs;
70
MERCURE
Dans ses douceurs ,Son amese repose;
Parſes douceurs , ilſe compare aux
Dieux;
Pourses douceurs , il mépriſe les
Cieux ;
Et fes douceurs , luy vallent toute
chofe.
Mais avant que d'y avoir entrée
, il faut faire recevoir les
Atteſtations de ſejour & de pafſage
, qu'on a priſes ſur la Route.
On les préſente pour cela aux
Gardes du Port , qui les envoyent
auſſi - toſt au Gouverneur
de la Fortereſſe pour les examiner.
Ces Gardes s'appellent ,
Souvenirs , & Reflexions ; & ce
Gouverneur ſe nomme
د Jugement.
Il obſerve d'abord le jour
qu'on a commencé le Voyage ,
pour s'inſtruire du temps qu'on
GALANT. 71
a demeuré ſur le chemin ; puis
il s'attache à reconnoiſtre ſi les
* Atteſtations de Mérite & de Réputation
, ne ſont point falfifiées,
comme il eſt arrivé àquelques
Filoux d'Amouraſſez hardis pour
en contrefaire , & principalement
fi le Voyageur eſt doux ,
facile , commode , ennemy des
guerres inteſtines , & amy de la
paix , parce qu'il eſt trop dangereux
de recevoir dans l'ifle des
Perſonnes d'une autre humeur.
Il remarque enſuite quel ſejour
on a fait à Eftime , à bienveillance
, à Amitié , & à Tendreſſe , qui
- ſont les quatre principaux Lieux
de la Route ; & fur tout il s'arreſte
à l'Atteſtation d'Eftime ,
parce que celle- là l'aide encore à
- juger ſainement des deux premieres
. Les ayant reconnuës pour
bonnes , il vient aux autres Ar
72
MERCURE
teſtations de paſſage; il parcourt
celles de Vifites , &de Connoissance;
il regarde un peu plus attentivement
, celles d'Affiduité , de
Grand- respect , de Complaisance ,
de Petits-foins , & de Sincerité,
Il demeure encore davantage à
voir celle de Sensibilité. Il confidere
à loiſir celles d'Empreffement
, de Venération , de Soumisfion
, de Grand Service , & de Confrance
; mais il examine durant
pluſieurs heures , & à la rigueur,
celles de Fidelité , de Constance ,
d'Ardeur , & de Discrétion ; & s'il
trouve qu'il n'y ait aucun lieu de
ſoupçon , ny de reproche contre
toutes ces Atteſtations , & que
le Voyageur ſoit arrivé ſans fraude
à l'iſſe d'Amour , il va pour
lors le recevoir au Port. Il luy
témoigne une partie de la joye
que luy cauſe ſon heureuſe arriGALANT.
73
15
vée , il le conduit au Temple du
Dieu , & il le met enfin en pleine
poſſeſſion des charmantes douceurs
qu'il a légitimement eſperées
, & fi dignement acquiſes.
Et voila'le Chemin d'honneur ,
Par où l'on peut gagner le coeur
De la Belle qu'on aime.
Tout Voyageur qui le ſuit Sans
détour
Est assuré de ce bonheurextréme;
Fay pour garand , le Dieu d'Amour.
Monfieur le Maréchal deBellefons
ayant reçeu ordre du Roy,
d'entrer dans la Haute-Navarre,
avec ce qu'il trouveroitde Troupes
& de Milices dans le Païs ,
pour donner une alarme aux Efpagnols
, en fit avertir Monfieur
- Foucault , qui s'eſt aquité de
Avril 1684. D
74
MERCVRE
l'Intendance de Montauban avec
tant de gloire pendant neuf années
, & qui eſt préſentement
Intendant de Bearn & de Navarre
, & luy manda de Bayonne,
qu'il feroit le 18. Mars à S. Jean
Pied-de- port , derniere Ville de
France. Monfieur Foucault ayam
auffi- toſt fait aſſembler tout ce
qu'il y avoit de Gentilshommes
à Pau& aux environs , ils partirent
le 15. au nombre de quarante
, pour aller trouver ce Maréchal
ſur la Frontiere . Monfieur
l'Intendant partit avec eux , &
alla coucher à Navarrens , où
Mongeur le Baron de Lach ,
Lieutenant de Roy de la Place,
les régala en l'absence de Monſieur
de Caſtelmaure qui en eſt
Gouverneur. Il ſe mit de la partie
, quoy que fort incommodé
de la goute , & ils allerent cou
GALANT.
75
cher le 16. à S. Palais , ſeconde
Ville de la Baſſfe- Navarre , Siege
du Senéchal , & autrefois celuy
de la Chancellerie. Le 17.12
Troupe s'eſtant groſſie , ils arriwerent
au nombre de plus de
cent Chevaux a S. Jean Piedde-
port. C'eſt la Ville Capitale
-de la Navarre Françoiſe , appel-
↑ lée Baſſe-Navarre , comme eftant
plus proche de la Mer. Elle
n'eſt que la ſixiéme partie du
Royaume entier de Navarre ,
qui eſt diviſé en fix portions ,
qu'on nomme Merindades. Les
cinq autres qui compoſent la
Haute-Navarre , font poffedées
par le Roy d'Eſpagne.
Di Ily a une Citadelle à S. Jean
Pied-de- port , dont Monfieur le
Duc de Gramont , Gouverneur
de Bearn & de Navarre , eſt
orauſſi Gouverneur. Monfieur le
D 2
76 MERCURE
Baron d'Armendaris , qui en eft
Lieutenant de Roy , reçeut Monfieur
l'Intendant& toute la Trou.
pe au bruit du Canon. Monfieur
l'Intendant ſongea auffi - toſt à
faire loger tous les Gentilshom.
mes. Il taxa les Vivres , qui font
fort chers en ces Quartiers-là ,
-& envoya dans les Villages voi-
-fins pour le Fourage. Monfieur
de Bellefons eſtant arrivé ſur les
ſept heures du ſoir , avec Monfieur
le Marquis de Bellefons fon
Fils , Meffieurs les Vicomtes
d'Ortes , d'Aſpremont , d'Urtubie
, la Salle , & quelques- autres
-Gentilshommes qui les avoient
ſuivis de Bayonne , il luy préſenta
ceux qu'il avoit amenez avec
luy , dont il parut fort content.
Ce Maréchal ne fut pas plûtoſt
arrivé , qu'il donna ſes ordres
pour le logement des fix Com
GALANTM 77
t
1.
pagnies du Régiment de Piedmont
qu'il avoit fait venir d'Aqs,
commandées par Monfieur du
-Bouchet , & pour celuy des Milices
de la Baffe- Navarre , aufquelles
il avoit ordonné de ſe
rendre le 19. à S. Jean Pied-deport.
Ces Milices font tres-bonnes.
La Chaſtellenie de S. Jean
Pied de- port fournit fix Com-
-pagnies de fix cens Hommes,
commandées par Monfieur de la
Lanne , Chaſtelain. Les fix Capitaines
, font Meffieurs le Baron
d'Armendaris , le Vicomte d'Efchaux
, S. Martin , Lateal , Ef
chepart , & Sainte - Marie. Le
Bailliage de Mixe fait un autre
Régiment , de huit Compagnies
de cinquante Hommes chacune .
Il eſt commandé par Monfieur
le Vicomte de Belzunce , en qualité
de Bailly de Mixe. Les Ca-
C
D
3
78
MERCURE
pitaines , font Meſſieurs de Bel
zunce , Colonel ; le Baron de
Salhal ; Doriou , Lieutenant.
Colonel ; Doreguede , Liffintine,
& Arbois. L'Alcaldie , ou Païs
d'Arberoüe , fournit une Com
pagnie Franche de fix - vingts
Hommes ,, ccoommmmaannddééeeparMonfieur
le Vicomte de S. Martin
Lieutenant de Roy du Chaſteau
de Pau. Le Baillage d'Oſtabar.
res , met auffi furpied uneCompagnie
Franche de cent Hom
mes. Elle eſt commandée par
Monfieur le Baron du Har , Bail
ly de ce Païs-là. Les Capitaines
de ces deux dernieres Compagnies
, ont des Proviſions de Sa
Majeſté. Ce font en tout douze
cens Hommes , qui ſont armez
de Fufils & de Poignards. Quelques-
uns portent de longues
Fourches à deux branches an
GALANT.79
21
lieu de Piques ,& ils ont tous des
Bonnets rouges , gris , ou bleus ,
fuivant les Livrées de chaque
Compagnie . Ces Troupes ſont
aſſez difciplinées , & ont des Enſeignes
& des Tambours.
Le lendemain 1 9. Monfieur le
Maréchal fit le tour de la Citadelle;
& comme du coſté duMi,
-dy on découvre les ouvertures
des Montagnes par leſquelles on
peut paſſer dans la Haute Na-
- varre , & que l'on appelle Ports,
il fit venir des Gens du Païs qui
les luy montrerent. On y peut
entrer par deux endroits qui
conduisent à Roncevaux , & de
là às Pampelune ; l'un du coſté
du Levant par la Montagne d'A-
-ſtobiſcar, qui eſt aſſez large, mais
couverte de néges juſqu'au mois
de May , & l'autre du coſté du
Couchant , appellé Arneguy,
D 4
90 MERCURE
du nom d'un Village , qui fait
la Frontiere des deux Navarres ,
mais fort étroit.. Il y a des Haureurs
qui le commandent , &
l'on n'y peut aller que par des
Défilez . Monfieur le Maréchal
ne ſe contenta pas du raport
qu'on luy en fit . Il voulut luymême
reconnoiſtre ces Paſſages,
& eſtant monté à cheval auffiroſt
qu'il eut diné , il prit le che
min d'Aſtobiſcar par une Mon
tagne affez douce , & un chemin
fort large, accompagnéde Monfreur
le Marquis de Bellefons,
deMonfieur l'Intendant,de Mon
fieur le Vicomte de S. Martin
de Monfieur le Baron d'Armen
daris , & de quelques Habitans
du Lieuqui connoiſſoient le Païs.
Toute la Nobleſſe l'ayant ſceu ,
monta auſſi à cheval , & l'alla
Joindre à un quart de lieuë. On
GALANT. 8f
ne trouva ny néges , ny défilez ,,
nyemauvais chemin , juſqu'à,
Oriffun , qui est au haut d'une
Montagne à une grande lieuë
(de S. Jean . Il y a dans cet endroit
une petite Eſplanade , où
l'on a baſty une Chapelle & une
petite Maiſon. L'air yeft tres pur,,
& le Laitage excellent. Les Habitans
de la Plaine y vont paſſer .
quelques jours pendantlesgrandes
chaleurs , pour recouvrer ou -
- fortifier leur ſanté. Ce fut là où
la Montagne commença à blanchir.
Le chemin s'y trouva cou
vert d'un peu de nége , fur laquelle
on marcha un quartd'heure
juſqu'à un endroit , où
le Cheval du Guide s'enfonça
juſques aux ſangles ; mais ayant
fait un effort , il ſe retira. C'étoit
un paffage que les ravines
de la Montagne avoient creuſe,
DS
82 MERCURE
&que les vents avoient en ſuite
comblé de nége. On n'alla past
plus avant , le Guide ayant af
ſuré que de là à Roncevaux on
ne trouveroit pas plus de nége
que l'on en avoit déja trouvé.
On retourna coucher à S. Jean,
où la Nobleſſe du Païs de Soule
eſtoit arrivée au nombre d'environ
quatre- vingts Chevaux ,
ayant à leur teſte: Monfieur le
Marquis de Moüins , Senéchal de
Navarre ,, & Gouverneur-Capitaine
Chaſtelain de Soule. La
Cavalerie ſe trouva monter par
là à plus de deux cens Chevaux.
Il y eut conteftation entre les
Gentilshommes de Bearn tou
chant le Commandement. Les
Barons prétendoient que par la
coûtume du Païs , c'eſtoit un
honneur qui ne leur pouvoit
eſtre difputé , & les autresGen
GALANT. 83
tilshommes ſoûtenoient contr'-
eux , qu'ils n'eſtoient point dans
cette poffeffion. Monfieur l'Intendant
termina ce diférend , en
propoſant à Monfieur le maréchal
de mettre à leur teſte Monfieur
le marquis de Bellefons . Cer
expedient fut accepté.
La matinée du lendemain 20 .
ſe paſſa à donner les ordres pour
les Munitions de bouche & de
guerre. On commanda auſſi des
Païſans avec des Pelles , des Bef---
ches Sc des Haches , pour faire
une route dans la nége , & pour
couper les Arbres , en cas que les
Ennemis en euſſent fait abatres
pour embaraffer les chemins .L'a
preſmidy , Monfieur le Maréchal
voulut auffi reconnoiſtre le che-)
- min d'Arneguy , pour voir s'il
ſeroit plus commode que celuy
d'Aſtobiſcar ; mais il n'y voulut
D6
84 MERCURE
eſtre ſuivy que de Monfieur le :
Marquis de Bellefons , de Monfreur
l'Intendant , de Meſſieurs
de S. Martin , & d'Armendaris..
& de quatre Habitans de S.
Jean. Le chemin ſe trouva beau,
& meſme affez large , juſqu'à
Arneguy , dernier Village de
laBaffe-Navarre , qui eſt ſéparée
de la Hautepar un Ruiffean due
meſme nom , fur lequel il y a un
Pont. C'eſt ſur ce Pont que ſe
tiennent les Conférences entre
les Commiſſaires des deux Na- .
tions , lors qu'il s'agit de régler
quelque Diferend. Au dela de
ce Ruiſſeau eſt un Village appellé
auſſi Ameguy- Sahar , c'eſt
à-dire , le vieux. Ils pafferent
dans ce Village Eſpagnol , &
trouverent à la Porte dela premiçre
Maiſon une Femmetenantr
une Boteille à la main , avec un
GALANT.
Verre. Elle préſenta du Vin à
Monfieur le Maréchal ; ce que
firent auſſi ſes Enfans à tous .
ceux qui l'accompagnoient..
C'eſtoit un Vin d'Eſpagne admirable
, que Monfieur le Ma
réchal paya libéralement , malgré
cette Femme qui ne vouloit
rien accepter. Ils marcherente
encore deux mille pas au dela
par un chemin affez étroit ; &
leur Guide leur ayant dit , que
plus ils avanceroient , plus ce
chemin ſeroit difficile , Monſieur
le Maréchal ne paſſa pas .
= outre , & revint à S. lean , per
- ſuadé que celuy qu'il avoit reconnu
le jour précedent , eſtoite
le meilleurs en quoy il fut con- i
firmé par un de ſes Gentils hom- .
mes qu'il avoit envoyé du
côté d'Aftobiſcar , & auquel il
avoit ordonné de pouffer lepluss
?
86 MERCURE
loin qu'il pourroit. Ce Gentil
homme l'aſſura qu'il avoit eſté
une lieuë au dela d'Oriſſun , &
que l'on pouvoit aller par tout.
Si-toſt que Monfieur le Maré--
chal fut retourné à S. Jean , il
donna ordre au Commandant
des fix Compagnies de Piedmont
, & à ceux des Milices,
de ſe tenir preſts pour partir de
leurs Quartiers le lendemain 21...
&d'eſtre avant le jour à S. Jean,
où ils prendroient du Pain pour
deux jours. Il donna auffi
ordre au Commandant des
Troupes de la Citadelle , de
donner cent Hommes de la
Garniſon pour partir , & à toute
la Nobleſſe d'eſtre à cheval à
cinq heuresdu matin ; & afin
de s'aſſurer des Hauteurs , &
d'empeſcher que les Milices dec
la Vallée de Baſtan , & de Val
GALANT 87
Carlos , qui ſont aux Eſpagnols,
ne les occupaffent , il commanda
à Monfieur le Vicomte d'Ef
chaux de marcher avant le jour
avec ſa Compagnie , & celle de
-Sainte- Marie par les Montagnes
d'Alaudes , & de ſe rendre a
Hybagnete , qui eft à un quart
de lieuëde Roncevaux , où tous
ces chemins aboutiſſent ...
&
12
}
1
)
Les Pionniers partirent à minuit
, avec leurs Pelles & autres
inſtrumens pour aplanir les che
mins , eſtant efcortez de trente
Soldats de Piedmont , commandez
par un Lieutenant avec un
Sergent. Les Compagnies du Régiment
de Piedmont arriverent à
S. Jean Pied-de-port à quatre
heures du matin , avec quelques
autres de Milice , & eurent ordre
de marcher confufément
comme elles pourroient juſqu'da
83 MERCUR
Oriſfun , qui est cet endroit de
la-Montagne qui s'élargit , & où
quatre mille Hommes peuvent
eſtre rangez en bataille. Les autres
Compagnies de Milice ne
purent arriver fi-toſt , leurs
Quartiers eſtant à une heure
ou deux de S. Jean. Monfieur le
Maréchal voyant qu'il eſtoit prés.
de ſix heures , ſe mit à la teſte.
de toute la Nobleſſe qui estoit à
cheval devant ſa Porte. Les Montagnes
eſtoient couvertes de
broüillards , qui ſe changerent
en pluye. Cette pluye ne ceſſa
point que lors que l'on fut à
Oriſſun , où l'on arriva à ſepo
heures & demie. On y fit alre
d'une demy- heure , pour donner
auxTroupes le temps de repai
ſtre ; aux Travailleurs d'accommoder
les chemins ; & aux
Milices demeurées derriere , de
GALANT. 89
joindre les autres. Monfieur le
Maréchal regla la Marche. Il
mit à la teſte Monfieur le Vicomte
d'Ortes , avec vingt Gen-
= tilshommes & ſuivit cette و
Troupe ; ayant aupres de luy
- Monfieur le Comte de Janſons,
- de S. Martin , & de la Salle , fes
trois Aydes de Camp ; Mon-
Geur l'Intendant , & Monfieur
d'Armendaris . Monfieur le
Marquis de Bellefons ſuivoit à
la teſte de la Nobleſſe de Bearn ..
Monfieur leMarquis de Monins,
commandant celle de Soule ,
alloit apres ; & la marche eſtois
fermée par toute l'Infanterie.
On marcha dans cet ordre fur
la nége , qui ne ſe trouva pas
epaiſſe jusqu'au Chaſteau de
Pignon. Hya dans cet endroit
un petit Tertre élevé , qui domi--
ne fur le chemin , où il reſte
१० MERCURE
encore quelques Ruines d'ún
petit Fort que l'Amiral deBonivet
fit baſtir , lors qu'il alla affieger
Pampelune ; mais ce Fort ne
pouvoit eſtre habitable que fix
mois de l'année. Ce fut là qu'ils
commencerent à s'appercevoir
de la difficulté des chemins . La
nége eſloit plus profonde à mefure
qu'ils avançoit. Ils ne laifferent
pas de marcher toûjours
avec le vent qui les pouffoit
par intervales , ayant la pluye,
la nége& la grefle au viſage..
Ils firent trois lieuës avec ces incommoditez.
La derniere leur fit
encore plus de peine , par celle
que les Travailleurs avoient à
faire des chemins dans la nége.
Elle estoit profonde de fix , ſepr
&huit pieds , & ſouvent mefme
ils ne pouvoient en trouver le
fond. Ainfi les. Chevaux enfon
GALANT. 91
goient entierement , & faiſant
effort pour ſe retirer , jettoient
ceux qui les montoient , à droite
& à gauche. Monfieur l'Intendant
eſtant tombé de la forte,
fon Cheval qui ſe ſentit libre ,
& qui estoit rebuté du mauvais
chemin , ſe jetta du coſté du précipice
en ſe relevant , & ne fir
que quatre ſauts juſqu'au bas de
la Montagne. On l'en retura à
force d'Hommes , qui vinrent à
bout de luy faireun chemin dans
la nége pour remonter. Malgré
tous ces accidens , perſonne ne
fut bleſſé. Le Guide perdoit le
chemin de temps en temps , à
cauſe de la grande quantité de
nége qui égaloit les fonds aux
-Hauteurs. Les Pionniers eurent
meſme une alarme , ayant apperceu
trois ou quatre Hommes
avec des Fails ſur le haut de laa
92 MERCURE
Montagne. L'avis qu'ils en don
nerent , obligea Monfieur le marquis
de Bellefons , qui avoit pris,
les devans , de s'avancer pour les
reconnoiſtre. Ils ſe retirerent,
apres avoir tiré un coup de Fufil,
& l'on ſçeut depuis que ce coupavoit
eſté donné pour avertir de,
la marche des François , ces Païfans
ayant eſté envoyez par les
Habitansde la Vallée d'Aeſqua,
qui eſt à l'Eſpagne , pour ſçavoir
s'ils pouvoient trouver paſſage.
Le jour s'avançoit , & les
Troupes demeuroient des heures
entieres dans un mesme lien
expoſées aux injures d'une tresrude
Saiſon . Le peu d'eſpace
qu'il y avoit pour tourner les
Chevaux , ne permettoit pas que
l'on rebrouſſaſt chemin , & d'ailleurs
il ne reſtoit plus qu'une
Reuë à faire, Monfieur l'Inten--
GALANT.
93
Of dant jugeant que ce retardement
venoit de ce que les Pionniers
vouloient approfondir trop la
nége , s'avança à leurteſte, quoy
qu'avec beaucoup de peine , &
leur ordonna de tracer ſeulementle
chemin , parce qu'auffibien
la nége portoit. Il demeura
avec eux , pour les encourager
à pour ſuivre leur travail juſqu'à
la deſcente d'Aſtobiſcar à Roncevaux.
Neantmoins quelque diligence
qu'on puft faire , il fut
impoſſible d'arriver dans le bas
du Vallon avant onze heuresdu
foir. Monfieur l'Intendant qui ſe
trouva avec les trente Hommes
détachez pour eſcorter les Travailleurs
, fit faire alte , & envoya
dire à Monfieur le Maréchal qu'il
eſtoitàcinq cens pas de Roncevaux.
La Cavalerie filoit pendant
ce temps , &lors qu'elle fut
94
MERCURE
arrivée à un petit Tertre où l'on
pouvoit former des Eſcadrons ,
Monfieur le marquis de Bellefons
, & Monfieur le Marquis
d'Ortes , formerent chacun le
leur , & receurent ordre d'entrer
dans Roncevaux. En y entrant
, ils aperceurent de loin les
Chanoines qui ſortoient de l'E
glife , en Surplis & Bonnerquarré
, tenant chacun un Flambeau
de cire blanche. On a ſceu
depuis qu'ils venoient de rendre
graces à Dieu , de ce que les
François n'avoient pû paſſer ;
les Gens qu'ils avoient envoyé
le matin ,pour voir ſi le chemin
eſtoit pratiquable , leur ayant
dit , qu'à moins que des Eſprits
familiers ne les portaſſent à Roncevaux
, il leur eſtoit impoſſible
d'y arriver. Monfieur l'Intendant
alla à eux le premier ; &
GALAΝΤ.
25
C
1
comme ils n'entendoient pas la
Langue Françoiſe , il leur dit en
Latin , qu'ils ne devoient rien
appréhender , le Roy de France
les regardant comme ſes Sujets,
puis que leur Egliſe avoit eſté
fondée par Charlemagne dont
il eſtoit Succeffeur. Le Soûprieur
qui estoit à leur teſte,
répondit qu'il eſtoit vray que le
Prieuré de Roncevaux eſtoit redevable
des Biens qu'il poſſedoit,
à la libéralité d'un Prince qui
porta le nom de Grand , & qu'ils
eſpéroient que Loürs ſon Succeffeur
, ayant ſi juſtement mérité
le meſme titre , auroit la
bontédeles leur conſerver; qu'ils
attendoient auſſi de la pieté de
:Monfieur le Maréchal de Bellefons
, qu'il garantiroit leurs Egli-
-ſes de la prophanation , & leurs
Maiſons du pillage. Enfuite ils
4
96 MERCURE
firent diſtribuer du Pain & du
Vin , à tous ceux qui en voulurent
prendre.
• Monfieur le maréchal eſtant
arrivé dans ce meſme temps , ces
Chanoines allerent au devant de
luy , & il leur confirma ce que
Monfieur l'Intendant leur avoit
dit ; apres quoy il diſtribua dans
leurs Quartiers toutes les Trou
pes qui arriverent continuellement.
Comme il y a peu de logemens
dans Roncevaux , il en
envoya une partie au Bourg du
Bourguet , & qui n'en est qu'a
demy- lieuë , ſous la conduite de
Monfieurle Marquis deBellefons.
Il y a environ ſoixante & dix
*Maiſons tres-bien bâties au Bour-
-guet. Les Troupes y trouverent
•abondammentdes Vivres & du
Fourage que les Habitans y avoient
laiſſez. La crainte qu'on
ne
GALANT.
97
ne fuſt venu pour les brûler ,
leur avoit fait abandonner leurs
Maiſons , fi- toſt qu'ils avoient
oüy le bruit des Tambours &
des Trompetes , & ils s'eſtoient
- retirez dans les Bois voiſins. Ce-
-pendant les Troupes ne prirent
que le Pain , le Vin , & le Fourage
qui leur eſtoient neceſſaires
, ſans commettre aucun defordre
, ny toucher aux meubles,
quoy queles Maiſons dece Bourg,
- qui eſt fort riche , & fort peuplé,
en fuſſent tres-bien garnies. Ces
Habitans auront eſté bien furpris
à leur retour , de trouver
tout dans le meſme état qu'ils
l'avoient laiſſé , & feront deſabuſez
de ceque la Cour de Madrid
fait publier chez eux des
François. Le Vin qu'on y but ,
eſtoit un Vin d'Eſpagne de la
Côte de la Peralte qui eſt excel-
Avril 1684.
E
98 MERCVRE
lent , & qui euſt eſté encore
meilleur , fi on ne l'euſt pas enfermé
dans des Peaux de Bouc.
Il s'en trouva dans un Baril de
bois de Cerifier d'un gouſt merveilleux
. Enfin l'ordre fut fi bien
obſervé , & dans Roncevaux ,
& dans le Bourguet , que pluſieurs
Gentilshommes payerent
leur dépenſe. Celle qui fut faite
n'alla pas à huit cens livres.
Monfieur le Maréchal de Bellefons
ne defcendit pointde cheval
, qu'il n'euſt fait loger toutes
les Troupes , viſité les Quar
tiers , & placé des Corps de garde
aux entrées , & aux endroits
découverts de Roncevaux. Cela
eſtant fait , il ſe retira chez le
Souprieur , qui luy fit ſervir à
Souper à la mode du Païs ; ſçavoir
, une taffe de Gelée de Groſeilleà
l'entrée du Repas , & en
GALAN T.
وو
fuite un Potage aux Choux appreſtez
avec du Safran , de l'Ail,
du Poivre , du Sucre , & de
Huile. Monfieur le Marécha pour faire honneur au Repas
LYOM
mangeade ce Potage , quoy gun
le trouvaſt fort mauvais ; & моп-
ſieur Foucault ayant donné ordre
qu'on fiſt venir un Pâté de
Truites , & quelque autre Poifſon
, qu'il avoit fait apporter de
S. lean , on ſe remit du mauvais
gouft du Potage. Trois Religieux
ſervoient à boire d'un aſſez bon
Vin d'Eſpagne . Ils font Chanoines
Réguliers de S. Auguſtin , &
portent l'Ordre de S. Jacques au
coſté gauche de l'eſtomac. Cet
Ordre eſt une Epée de Velours
verd. Ils n'obfervent aucune
Conventualité , & ont chacun
leur Maiſon avec cinq ou fix
ens écus de revenu . Ils font
,
E 2.
100 MERCURE
obligez d'exercer l'hoſpitalité
envers les Etrangers. Le Prieur
a environ dix mille livres de revenu
, le Corps des Chanoines
autant , & l'Hôpital ſeize mille
livres . Ils partagent entr'eux tous
les ans , le revenant bon du revenu
de l'Hôpital , qui monte
ordinairement à fix mille francs.
Le Prieur en a la moitié , & l'autre
eſt pour les Chanoines.
Aprés le Soupé , Monfieur le
Maréchal ſe jetta ſur un Lit , &
s'y repoſa juſqu'à cing heures du
matin, qu'eſtant monté à cheval,
il alla viſiter le Quartier du Bour
guet. Il revint à Roncevaux fur
les ſept heures , entendit la mefſe
, & vit le Tréſor , qui conſiſte
en la maſſe d'armes de Roland
qui eſt fort peſante , en ſon
Coletde Pourpoint , & aux Mules
de l'Archeveſque Turpin. Il
GALANT. 10
$
fit ſes libéralitez à l'Hôpital , &
ſediſpoſa à partir. Une partie de
l'Infanterie prit le devant , la Cavalerie
ſuivit , & le reſte de l'Infanterie
fut miſe à l'Arrieregarde.
On marcha par le chemin
d'Arneguy preſquetoûjours dans
des Défilez , au travers de grands
Bois de Heſtre. De temps en
temps on trouvoit de petits Ruif
ſeaux qui tombent du haut des
Montagnes , & qui formant des
Caſcades , ſe précipitent dans le
Ruiſſeau qui coule au fond du
Val- Carlos , ainſi appellée du
som de Charlemagne. Cette
Vallée eſt fameuſe par la mort
de Roland , qui y fut tué venant
au ſecours de l'Arrieregarde
de l'Armée de Charlemagne,
que les Habitans de ces montagnes
attaquerent pour piller le
Bagage , lors que ce Prince re
E 3
102 MERCURE
paſſoit d'Eſpagne en France.
Nos Troupes arriverent à S.
Iean Pied- de-port le 22. avant
cing heures , ſans avoir perdu
que quelques Chevaux qui moururent
pour avoir mange de la
nége le jour précedent. Ce qu'il
y a de particulier dans cette Expédition
, & qui marque la foibleffe
de toutes les Provinces de
l'Eſpagne , c'eſt que les Etats de
la Haute- Navarre , eſtoient afſemblez
à Pampelune , qui n'eſt
qu'à fix petites lieuës de Roncevaux
, dans le temps que mon.
fieur le Maréchal eſtoit à la Porte
de leur Capitale avec deux mille
hommes ſeulement , dont il n'y
en avoit que quatre cens de Troupes
reglées . Cela doit bien empeſcher
de craindre que l'alarme
qu'on a voulu leur donner ait
aucun retour , de la part des EfGALANT.
103.
1
pagnols , fur noſtre Frontiere.
Monfieur le Maréchal de Bellefons
partit le 24. de S. Jean pour
ſe rendre en Rouſſillon , où il va
commander les Armées du Roy.
Je vous envoyay dans ma Lettre
de Fevrier , une Réfutation
de la Réponſe que Monfieur le
Serrurier , de Châlons en Champagne
, a faite à ce que monfieur
Crochat, Profeſſeur des Mathematiques
, adreſſa il y a neuf
mois aux Aftrologues Judiciaires.
Voicy une nouvelle Lettre du
meſme Monfieur le Serrurier,touchant
cette Refutation .
E 4
104 MERCURE
REPONSE POUR
LES ASTROLOGUES,
A LA SECONDE LETTRE
de Monfieur Crochat .
Q
Voy que vous finiſſrez vôtre
Lettre par un J'ay cent
choſes à vous dire que je fuis
obligé de remettre au mois fuivant,
la bien-féance voulant que
je faſſe place à des matieres plus
galantes , que vous obligiez par ce
moyen le Lecteur de recevoir ce que
vous dites comme l'avant propos de
re que vous direz, & qu'ainsi en
vous exemtant de la peine de prouver
ce que vous avancez, vous
oftiez en quelque forte la liberté
de vous répondre ; cependant ,
GALANT. I
Monsieur , j'ay crû , en attendant
l'Ordinaire du mois prochain, que
je pourrois vous dire deux ou trois
mots fur quelques endroits de voftre
Lettre , qui vous donneront
lieu , ou de faire une plus ample
Réponſe lors que vous continuerez
ce que vous avez commencé , ou de
n'en point faire du tout.
tre
Comme il n'est pas raisonnable
tde disputerfanssçavoir de quoy il
Sagit , je vous prie de me permetavant
toute choſe , d'expli
quer l'état de la principale Queſtion
, & de l'abreger autant qu'il
me fera poſſible , afin de ne pas per.
dre le temps en des contestations
inutiles .
Lors que vous me dites qu'il y a
des instans ſucceſſifs fous le Pôle
comme ailleurs , & que vous me
donnezpour le moment d'une nais-
Lance arrivéeſous le Pôle,ainsique
Es
106 MERCURE
jevous l'avois demandé , celuy auquel
le Soleil entra l'année derniere
au premier point du Belier , je
pourrois vous dire que vous ne fatisfaites
point du tout à ma demande
; car quoy qu'il y ait des
instans Succeßifs ſous le Pôle vous
ne me dites pas lequel de ces instans
Succeſſifs s'écouloit lors que le Soleil
eſt entré au point du Belier. Vous
Sçavezque cette entrée du Soleil
au premier point du Belier , n'est
pas la mesure de tous les instans
fucceffifs , puis qu'il n'y entre qu'-
une seule fois l'année, &que quand
Le Soleil feroit fixe , fans ſe mouvoir
dans le Zodiaque , ou que même
il n'existeroit pas , cela n'empescheroit
point qu'il n'y eust des
instans ſucceſſifs , comme ily en
avoit avant que le Monde fust
cree, & qu'il y en auroit encore ,
quand il plairoit à Dieu de l'ancan
GALANT.
107
tir. Ainfi vous verriez, Monfieur ,
que je ne ferois pas réduit à l'impoffibilité
de vous fatisfaire , ainſi
que vous prétendez. Mais comme
tout cela ne seroit qu'une chicane ,
je ne veux pas vous en parler. Fe
vous prieseulement de me répondre
fur une chose. Si vous ne conſiderez
pas le Pôle comme un Point , ou
Phifique, ou Mathematique ( ainsi
que vousfaites affez connoiſtre pour
n'avoir pas lieu d'en douter )
que le Ciel puiſſe eſtre divisé en
Maiſons à une minute prés du Pôle,
& qu'il soit ridicule , ainſi que
vous le posez en fait , de dire qu'il
ſe puiſſe faire des Generations à
cette distance du Pôle ; que fait
Kobjection que vous avez proposée
aux Aftrologues de toute l'Europe,
contre l'Astrologie & contre les
Astrologues Judiciaires ? Faites
voir quelle conſequence vous en
:
E6
108 MERCURE
voulez tirer. Vous , Monsieur , qui
dites que l'on s'étonne que je vous
dispute les Principes de vostre Secte;
&qui avez lû le fameux Morin;
vous devezſçavoir que lors que les
Aftres font dans un Signe , cela eft
commun à toute la Terre , & que
c'eſt par la diviſion des Maiſons celeftes
que les Astrologues preten.
dent connoiftre la diférente détermination
des influences , à l'égard
d'un Enfant naiſſant en un lieu
particulier. Si donc l'on supoſe ce
Principe qui est incontestable , que
les Aſtrologues diviſent le Ciel en
Marsonsfimplement pour connoi.
ftre ce que les influenecs cauſent
dans un Enfant qui naist , & que
L'on supofe avec vous qu'il foit ri
dicule de dire qu'il se puiſſe faire
des Generations à une minute prés
du Pôle , faites connoistre à toute
'Europe ce que vous souhaitez des
GALANT. 109
Aftrologues , lors que vous leur demandezqu'ils
vous dreſſfent unTheme
natal pour une naiſſance arrivée
ſous le Pôle , puis que de voſtre
aveu propre , il eſt ridicule de dire.
qu'ily puiſſe naiſtre quelqu'un ; car.
puis que l'on ne peut pas s'empescher
d'admettre pour bon un Syftheme
, lors qu'en suposant les
Principes qu'il établit , l'on peut
• rendre raison de tous les Phénomenes
, & que l'on ne peut pas
- pouffer un Phyficien plus loin , pourquoy
voulez- vous agir avec plus de
vigueur contre les Astrologues ? Di
tes , s'il vous plaift , pourquoy vous
nestes pas satisfait à leur égard ,
ſi vous ne voulez pas que l'on vous
estime un Profcffeur de peu de lu
miere. Feſuis , &c .
En attendant la Réponſe des
Monfieur Crochat à cette Lettro,,
PHO MERCURE
j'ay à vous entretenir d'un Cadran
Solaire tres - curieux , qu'il a
conſtruit depuis huit mois , à la
follicitation de Monfieur Parra ,
Docteur en Theologie, & Chantre
de l'Eglife Royale & Collegiale
de S. Paul à S. Denys en
France, & Curé de S.Michel dans
la meſme Ville. Ce digne Pafteur
, recommandable & par ſa
vertu , & par ſon profond ſçavoir
, ayant voulu ſignaler le zele
qu'il a pour le Roy , parun мо-
nument qui fuſt à ſa gloire , n'a
rien épargné de tout ce qui pouvoit
contribuer à la perfection
de ce Cadran , qui eſt admiré
de toutes les Perſonnes qui le
voyent. Monfieur Crochat , ſçachant
le peu de ſeûreté qu'il y a
dans l'Aiguille aimantée , à cauſe
de ſa continuelle variation , a
eu recours à un autre artifice
GALANT. 11
|
qu'il a tiré de la Trigonometrie,
pour connoiſtre la déclinaiſon de
ce Cadran par un ſeul point
d'ombre , à tel jour , & à telle
- heure qu'il a voulu. Ce fut le
14. luillet de l'année derniere ,
environ ſur les deux heures, qu'il
- prit ce point d'ombre , par le
moyen duquel il trouva que le
plan du Cadran déclinoit du premier
Vertical à l'Occident , de
29 degrez 17 minutes , préciſion
que toutes les Bouſſoles du monde
ne ſçauroient donner. La déelinaiſon
eſtant ainſi connuë par
un artifice que ce Profeſſeur partage
avec tres -peu de mathémasiciens
,il paſſa à la conſtruction
de ce Cadran , & l'acheva avec
le même ſuccés qu'il l'avoit commencé
. Voicy ce qu'il contient.
Les Heures Astronomiques Frana
goifes
12
MERCVRE
Les Arcs des Signes du Zodiaque..
Les Heures Italiques & Babyloniques
.
Les Noms des plus celebres
Villes du Monde , avec leurs Méridiens.
La Naiſſance de LOUIS LE
GRAND .
La Naiſſance de Monseigneur
le Dauphin..
La Naiſſance de Monseigneur
le Duc de Bourgogne..
La Mort de Marie - Thérese
d'Autriche , Reyne de France &
de Navarre.
on
Par les Heures Françoiſes qui
ont l'Equateur pour regle ,
connoît combien d'heures , ou
partie d'heures , ſe ſont écouléas
depuis midy juſqu'à minuit , &
depuis minuit juſqu'à midy.
Elles fontmarquées de noir dans
GALANT. rrz
- ce Cadran , & les quarts le font
de noir & de rouge.
Par les Signes du Zodiaque,
l'on connoît , outre les Equinoxes
& les Solſtices , le Signe du premier
Mobile que le Soleil parcourt
chaque mois. Les Signes
- font pointuez de noir , & leurs
caracteres ſont d'or.
Parles Heures Babyloniques ,
qui font marquées de rouge ,
l'on connoît combien il y a
d'heures que le Soleil eſt levé
furnoſtre Horiſon , & combien
il en reſte juſqu'à ſon lever du
jour ſuivant.
Par les Heures Italiques qui
font d'azur , on connoît combien
il y a d'heures que le Soleil
s'eſt couché le jour précedent,
& combien il en reſte juſqu'à
fon coucher du jour où l'on eſt
Ainſi par le moyen des Heures
114
MERCURE
Italiques & Babyloniques , on
ſçaura facilement la longueur
des jours & des nuits , avec
l'heure du lever & du coucher
du Soleil.
Par les Méridiens de pluſieurs
celebres Villes du Monde , dont
le nom paroiſt au Cadre de cette
Horloge , l'on ſçait à chaque
moment quelle heure il eſt en
chacune de ces Villes , par l'heure
qu'il eſt à S. Denys en France,
ou à Paris.
On voit auſſi dans ce Cadran
la Naiſſance du Roy , celle de
Monſeigneur le Dauphin , &
celle de Monſeigneur le Duc de
Bourgogne , exprimées par ces
paroles qui ſont couchées en let
tres d'or , en forte qu'elles forment
trois Arcs diurnes.
Dies natalis Ludovici Magni.
Dies natalis Sereniffimi Delphini.
GALAN T. ITS
Dies natalis Sereniffimi Ducis
Burgundia.
Ce qui ſurprend tout le mon--
de , c'eſt que le s . Septembre ,
le 1. Novembre , & le 6. Aouſt,
jours où ces grands Princes ont
comblé la France de bonheur par
leur naiſſance , laxe du Cadran
couvre ſucceſſivement toutes les
- lettres qui forment leur nom &
marque ainſi ces jours fortuneza
Le jour de la mort de la Reyne
eſt marqué dans ce meſme
- Cadran par ces paroles , écrites
en lettres noires,& qui fervent
■ à exciter les Fidelles à pouſſer
continuellement des voeux au
Ciel pour le repos eternel de
cette grande Princeſſe.
=
Obitus Maria Theresia , Gallorum
Regina.
Le haut du Cadran eſt orné
d'une Deviſe à la gloire du Roy116
MERCURE
Le Soleil dans le Cercle Méridien
en fait le corps , & ces paroles
tirées de l'Eccleſiaſtiqueluy
ſervent d'ame ,
In conspectu ardoris ejus quis
poterit fuftinere ?
CetteDeviſe fait voir que tout
cede à la valeur invincible de
LOUIS LE GRAND , & qu'il eſt
tres dangereux d'enviſager de
trop pres ce Soleil inacceffible ,
qui forme le Tonnerre , & le
lance en meſme temps ſur les
Teſtes ennemies de ſa grandeur.
Monfieur Sauzay , Eléve de l'Académie
Royale de Peinture , a
peint les ornemens du Cadran ,
& executé la Deviſe , qui eſt
conſacrée à la gloire de Sa Majeſté
par ces mots en lettres d'or,
LUDOVICO MAGNO.
Monfieur Crochat , qui ne ſe
croit pas encore épuisé par ce
1
GALANT. 117
Cadran , qui eſt également eſtimable
par ſon invention , par fa
juſteſſe ,& par fa beauté , recherche
l'occaſion d'en faire un
autre à Paris , qui ſurpaſſera autant
ce premier , que ce premier
furpaſſe tous ceux qu'on voit
aujourd'huy. Tout ce qu'il fou.
-haite , c'eſt de trouver quelque
Perſonne du premier rang , qui
l'honore de cet employ , dont il
veut bien s'acquiter gratuitement
.
L'Air nouveau qui fuit , eſt
d'un tres- habile maiſtre de Paris ,
& qui de tout temps a la réputation
de n'en faire que d'excellens.
AIR NOUVEAU.
Voicy le temps de la verdure ,
148 MERCURE
Et cependant l'Hyver nefinit point
Son cours ,
Nos Champs n'ont point d'attraits,
& la triste froidure.
Fait languir la Nature
Dans la Saiſon des plus beaux jours ,
On ne voit point de Fleurs au lever
de l' Aurore ,
Dans le Hameau chaque Berger s'en
plaint ;
Pour moy, qui neveux voirque l'objet
que j'adore ,
F'en trouveray plus ſur ſon teint .
Que le Printemps n'enfait éclore.
La Ville d'Arles , qui s'eſt
ſignalée par l'Obéliſque qu'elle
fit élever il y a quelques années
à la gloire du Roy ,a donné de
nouvelles marques du zele qu'elle
a pour ce grand Monarque , en
luy offrant une Statuë d'une tresgrande
beauté , qu'elle confer
GALANT . 119
voit depuis trente ans que cette
Statue fut trouvée ſous terre .
On la conduit préſentement de
Provence à Versailles , où elle
doit faire un des Ornemens du
magnifique Palais que Sa Majeſté
y a fait bâtir. C'eſt un
Corps entiers de Femme ſi bien
formé , qu'il ſemble que l'Art ne
puiſſe aller au dela. Cette Figure
qui a fix pieds de hauteur ,
eſt admirable dans toutes ſes
proportions , & brille par un air
de majeſté qui eſt imprimé ſur
fon viſage. Je vous en entretiendray
plus amplement en vous
l'envoyant gravée dans une autre
Lettre. On avoit crûj'uſqu'-
icy que c'eſtoit une Statuë de
Diane ; mais Monfieur Terrin,
Confciller au Préfidial d'Arles,
malgré la prévention du Peuple,
qui luy a toujours donné ce
120 MERCURE
nom , a fait connoiſtre par de
tres fortes raiſons , que c'eſt une
Statuë de Vénus. On peut l'en
croire , puis que c'eſt un Homme
infiniment éclairé , lié de
commerce avec tout ce qu'il y a
de Sçavans , inſtruit à fond de
toute l'Antiquité Grecque &
Romaine; de toutes les Sciences
curieuſes , & de tous les beaux
Arts , & fort intelligent aux
Ouvrages de Peinture & de
Sculpture antique & moderne.
Il écrit en Profe & en Vers avec
beaucoup de pureté , & a une
Bibliotheque choiſie des meilleurs
Livres , & un Cabinet de
د
de Médailles , d'Estampes
Gravures , & de Figures antiques.
Ce Cabinet de Médailles,
d'Estampes , Gravures , & de
Figures antiques. Ce Cabinet
eſt fort eſtimé , mais il en eſt luymefme
GALANT. 12
1
C
La
meſme l'ame & l'eſprit , puis que
tant de belles choses qu'il poſſede
peuvent recevoir par ſes
Ouvrages des lumieres encore,
plus belles que celles que l'Art
& la Nature leur ont pu don
ner. Celuy qu'il intitule
Vénus , & l'obélisque d'Arles , eſt,
un Entretien fur cette prétenduë
Diane qu'on fait venir pour
leRoy. Il y ajoûte des Obfer-..
vations tres curieuſes ſur les
proportions des Pyramides , &
des Obéliſques . Ceux qui liront
cet Ouvrage qu'on a imprimé à
Arles , ne pourront douter que
la Statue dont je vous parle , ne
foit une Statuë de Vénus.
Monfieur Benoiſt , dont la réputation
eſt ſi répandue dans
toutes les Cours de l'Europe ,
par l'avantage qu'il a cu de travailler
aux Portraits en cire de
Avril 1684.
F
122 MERCURE
pluſieurs Roys , & de pluſieurs
Reynes , vient d'en finir un nouveau
de Sa Majesté , dans lequel
on peut dire qu'il s'eſt ſurpaſſé
luy meſme. Iamais il n'avoit encore
employé avec tant d'art le
talent heureux qu'il a d'imiter
parfaitement la Nature , que
dans ce nouveau Portrait , pour
lequel par une bonté particuliere
, le Roy a bien voulu luy accorder
tout le temps qui luy a
eſté néceſſaire pour l'achever.
On y voit un air vif , & naturel ,
auquel il ne manque que le mouvement
, pour faire croire que
c'eſt quelque choſe de plus qu'un
Portrait. Cet Excellent Homme,
qui travaille moins pour l'aug
mentation de ſa gloire , que pour
ſatisfaire à l'empreſſement de
ceux qui n'ont pas l'honneur
d'approcher Sa Majesté , veut
-
GALANT. 123
コ
bien le faire paroiſtre dans le
Cercle Royal qui en recevra un
nouveau luſtre , & procurera par
ilà un nouveau plaifir aux Curieux
.
En vous parlant des Jettons
de cette année dans ma Lettre
de Fevrier , je vous ay dit que
celuy qui a eſté fait pour Madame
la Dauphine eſtoit de la
gravûre de Monfieur Chéron.
Le Mémoire que l'on m'en avoit
- donné , n'eſtoit pas juſte. Ce
Ietton a étégravé par Monfieur
Rottier. Tout le monde ſçait
combien il excelle dans les mé
dailles .
La mort nous a ravy depuis
- peu pluſieurs Perſonnes confidérables,
dans l'un & dans l'autre
Sexe . En voicy les noms.
Dame Marie-Claire de Créquy
, morte au Palais d'Orleans
Fz
124. MERCURE
le 29. de Mars. Elle estoit Fille
d'Adrien de Créquy , Vicomte
de Langles , & de Lambert de
Lanoy , & Femme de meſſire
Guy Henry de Chabot , Comte
de Jarnac & de Montlieu , Lientenant
General pour le Roy
dans les Provinces de Xaintonge
& d'Argoulmois, Chefdu
Nom & les Armes de cette
illustre Maiſon , qui a donné
tant de grands Perſonnages à la
France , & pluſieurs grands
Officiers à la Couronne , & dont
Monfieur le Duc de Rohan
d'aujourd'huy eſt Cader. Celle
de Créquy eſt auſſi des plus illuſtres
& des plus anciennes du
Royaume ,& l'une des trois premieres
de Picardie , ce qui fait
que l'on dit communément.
Ailly , Mailly , Créquy .
Mesme Nom, mesme Armes Cry.
Cette Dame âgée ſeulement
$1
GALANT.
125
de 37. ans a eſté regretée de
tout le monde pour ſes belles
-qualitez . Elle estoit d'une bonté
extraordinaire , parloit peu , mais
toûjours juſte & fort à propos,
& avoit une douceur qui luy
gagnoittous les coeurs. Elle avoit
eſté élevée Fille d'Honneur auprés
de Mademoiselle d'Orleans ,
qui par une longue ſuite d'années
ayant reconnu en elle un mérite
fingulier, la maria en 1669. avec
Monfieur le Comte de larnac,
&la fit enfuite ſa Dame d'Honneur.
Cette grande Princeſſe ,
pour luy donner encore des
marques de ſon eſtime apres ſa
mort , a demande à Monfieur le
Comte de larnac ſa Fille aînée,
quoy que fort jeune , pour la
faire élever aupres d'elle , & a
obtenu de Monfieur Frere du
Roy , la permiffion de faire en-
$
A
F3
126 MERCURE
zerrer la Défunte dans la Chapelle
d'Orleans , qui eſt dans l'Egliſe
des Celeſtins . Elley fut portée
le 31. mars , & inhumée dans
cetieChapelle aupres de Philippe
Chabot , Admiral de France ;
de Henry Chabot , Duc de Rohan
, Pair de France ; de Leonor
Chabot, Grand Ecuyer de France
, & de pluſieurs autres , dont
il ne reſte plus que les Branches
de Jarnac & de Rohan .
Meffire Loüis-Gabriel de Briqueville
, Marquis d'Ainenville,
mort auffi au mois de Mars . Il
eſtoit Meſtre de Camp de ſon
Regiment pour le ſervice de Sa
Majesté , & Lieutenant de Roy
en Normandie.
Meffire Oudart le Féron , Seigneur
d'Orville , & de Louvre
en Pariſis , Conſeiller du Roy en
ſa Cour des Aydes , mort fur la
GALANT.
127
fin du meſme mois. Il eſtoit d'une
des plus anciennes Familles de la
Robe , deſcenduë de Pierre le
- Féron , Conſeiller au Parlement
de Paris en 1315. ſuivant les Regiſtres
du Parlement , & les Mémoires
de du Tillet , qui le met
au nombre des Conſeillers Jugeurs
des Enqueſtes. Meſſire lerôme
le Féron , Pere de celuy
dont je vous apprens la mort ,
Seigneur d'Orville &de Louvre,
Préſident aux Enquestes , & qui
fut pendant fix ans Prevoſt des
Marchands avec une applaudiſſement
univerſel , eſtoit Beaufrere
de Monfieur le Premier
Préſident d'aujourd'huy.& avoit
eu deux Freres & une Soeur; fçavoir
, Meffire Oudart le Féron ,
Préſident aux Enqueſtes , & qui
fut Prevoſt des marchands pen-
-dant neuf années , au bout def
R4
128 MERCURE
que les il mourut en grande réputation
;Dreux le Féron, Conſeiller
aux Requeſtes du Palais ,
qui de Dame Barbe Servient ſa
Femme a laiſſé Elizabeth le Fés
ron , mariée en premiere nôces à
Monfieur le Marquisde S. Maigrin,&
enfecondes , à Monfieur
le Duc de Chaunes , Gouver
neur de Bretagne; & Mariede
Féron , marié à Monfieur Phe
Jippeaux Darbau Tréſorier de
l'Epargne , Coufin germain de
Monfieur Phelippeaux de la Vril-
Liene , Secretaire d'Etat. Cette
Maiſon a donné à la Robe plu-
Geurs Perſonnes d'un mérite
distingué ,quantité de Conſeillers
au Parlement , pluſieurs
Maîtres des Comptest, Confeillers
de laCourdes Aydes, Confeillers
au Grand Confeil , un
Lieutenant Criminel au Châte
GALANT. 129
let, un Grand-Maiſtre des Eaux
&Forests , ſans parler de ceux
qui ſe ſont ſignalez dans l'Epée.
Elle eſt alliéc aux Hennequin,
Thibault , Iuyeres , Phelippeaux,
de Chaunes,le maiſtre de
Ferrire , Bailleul , Allegrin , Ser
vin , Gobelin , Gallard , de Paris,
& porte de gueules au Sautoir d'or,
acoſté de deux Aigletes de mesme,
avec deux Moletes d'Eperon aussi
d'or , l'une en chel , & l'autre en
pointe.
Dame Eſtiennete Baüyn , morte
le 19. de mars. Elle estoit Veuvede
Meffire Denys Baron ,Confeiller
en la Grand Chambre du
Parlement de Paris.
;
Dame Elizabeth le Gaufre ..
morte le 21. Mars. Elle estoit
Femme de Meſſire Antoine Ferrand
, Ancien Lieutenant Particulier
au Chastelery & Soeurs
FS
130
MERCURE
du celébre , & pieux Monfieur
le Gaufre , digne Succeffeur
du Pere Bernard , qui s'eſtoit
défait de ſa Charge de maiſtre
des Comptes , pour s'employer
tout entier aux oeuvres de charité.
Cette Dame l'imitoit parfaitement
dans la pratique des
plus folides vertus .
Meffire Loüis de Louviers ,
mort le 5. d'Avril. Il eſtoit Seigneur
de Maurevert , Crenne ,
S. Mery , & Mongimont , Bailly,
&Gouverneurdes Villes &Château
de Melun & Moret,& avoit
eſté auparavant Capitaine aux
Gardes..
Marguerite, Ducheſſe de Rohan
, la derniere de ſa Branche,
morte le 9. d'Avril , âgée de 67..
ans . Elle estoit Fille de ce grand
Duc de Rohan , qui paſſe ſans
contredit pour undes plus grands
GALANT.
131
Capitaines qu'ait eu la France ,
& qui auroit eſté plus utile à l'Etat
, ſi par le malheurde ſa naiffance
, il ne ſe fuſt point trouvé
engagé dans le Party de ceux de
- la Religion Pretenduë Reformée,&
de Marguerite de Béthune,
Fille du Duc de Suilly. Henry
Chabot, Duc de Rohan ,dont
elle eſtoit Veuve , ſortoit de la
- Maiſon de Jarnac. Les Ducs de
- Montbazon & de Guimené, ſont
les Aînez de l'illuſtre Maiſon de
Rohan, la premiere de Bretagne ,
eſtant deſcenduë des anciens
- Roys & Ducs de cette Province.
Les Vicomtez de Léon & de Rohan
en ſont les partages. Ce
qu'on ne peut affez déplorer
dans la mort de cette Dame ,
c'eſt qu'elle a finy ſes jours dans
l'Heréfie. Elle a laiſſe quatre
Enfans , ſçavoir Loüis Chabor,
,
F6
132 MERCURE
Duc de Rohan, le dernier en or
dre de naiſſance , Anne de Rom
han , Femme d'Armand de Ro
han , ſon Parent , connu ſous le
nom de Prince de Soubiſe, Lieutenant
General des Armées du
Roy , Capitaine - Lieutenant de
ſes Gens-d'armes,& Fils de Monfieur
le Duc de Montbazon ;
Marguerite Chabot , Veuvede
Monfieur le Marquis de Coëtquen;
& ..... Chabot , Veuve
du Prince d'Epinoy , de l'illuſtre
Maiſon des Vicomté de Melun.
Le Roy Henry IV. avant qu'il
euſt épousé Marie de Médicis ,,
ayant auprés de luy feu Monfieur
le Prince ,& le jeune Duc
de Rohan dit que c'eſtoient les
deux préſomptifs,Heritiers de
ſes deux Couronnes. Cette Mair
fon a un Privilege tres- particulier
, c'eſt que toutes les Dames
GALANT. 133
&Filles qui en font ,ont un Ta-ч
bouret. Ses Armes ſont de gueules
à dix Macles d'or . 3.3.3.1
On tient que dans la Principauté
de Léon, les Cailloux portent:
ces Macles imprimées au dedans,
ce qui ſe voit quand on en
- rompt quelques - uns.
Monfieur Colbert du Terron;,
Conſeiller d'Etat , mort auſſi le
ged'Avril..
Dame Marguerite de Chaumont
, morte le 10. Avril . Elle
eſtoit Veuve de Meffire Jean du
Fay, Comte de Maulévrier & du
Bocachard , Seigneur de Tailly,
le Trait , Sainte Marguerite , Li
mefy , & autres Lieux , qui avoit
eſtéGrand Bailly de Roüen,Fille
de Meffire Jean de Chaumont ,.
Seigneur de Boifgarnier , Confeillerd'Etat,
& de Marie de Bailleul
, Soeur & Tante des deux
134 MERCURE
Préſidens au Mortier de ce nom,
&Soeur de MeſſireClaudeComte
de Chaumont & de Boiſgarnier
, & de Meffire Paul- Philipe
de Chaumont , Eveſque d'Acqs.
Cette Maiſon de Chaumont eſt
tres- ancienne , & prétend eſtre
iſſuë des anciens Comtes de Véxin.
Monfieur le marquis deGuitry
, Grand- Maiſtre de la Garderobe
du Roy , qui fut tué au paſ
ſage de Toluis en 1672. en étoit
l'aîné. Elle porte d'argent à quatre
Faces de gueules.
Monfieur Jaquier , Secretaire
du Roy , Maiſon , Couronne de
France & de ſes Finances , &
Munitionnaire General des Vivres
des Armées de Sa Majesté,
mort le meſme jour 10. d'Avril..
Il a tres - utilement ſervy dans
les Munitions , & il ſe préparoit
encore à partir , ce qui eſt une
GALANT.
135
marque qu'on eſtoit content de
ſes ſervices.
Monfieur Clerſelier , Avocat
au Parlement,mort le 13.d'Avril.
Il s'eſtoit acquis une fort grande
réputation par les lumieres pro-
- fondes qu'il avoit dans la Philoſophie
, & dans les Mathéma.
tiques .
Dame Jeanne de Gomont ,
morte le 19. d'Avril. Elle menoir
une vie tres exemplaire, & eſtoit
Femme de Meſſire Claude de
Meliand , Intendant en la Genéralité
de Roüen .
Je ne puis mieux vous oſter
-la funeſte image de tant de morts,
qu'en vous racontant ce qui eſt
arrivé icy depuis trois ſemaines..
Un Bourgeois des plus Bourgeois,
né dans une fortune tres médiocre,
paſſa les premieres années
de ſa vie dans les Emplois con
136 MERCURE
formes à ſa naiſſance , mais qui
convenoient fort peu à une fe
crete ambition qui le tourmentoit,&
dontquelque effort qu'il
fiſt pour la furmonter, il ne pou
voit fe rendre le maiſtre . Il étoit
bien fait de ſa perſonne, avoit un
tour d'eſprit affez agreable , &
c'étoit pour luy quelque chofe
de fâcheux , que d'eſtre dans un
état qui ne ſoufroit pas qu'il
'abandonnaſt à ſa vanité. Tout
juy manquoit pour la fatisfaire;
& renfermé parmy les Gens
de ſa ſorte , il ſe trouvoit d'autant
plus à plaindre , qu'ayant
du mépris pour eux , il n'étoit
pas en pouvoir de s'élever au
deſſus. Il avoit un Oncle Marchand
, qui estoit tres richest
mais il n'en pouvoit eſperer aucun
fecours , parce qu'il eſtoit
d'une avarice extraordinaire ; &
S
GALANT. 137
e
O
P
C
0:
20
pour ſa Succeffion , il en euft
'traité à tres -bon compte , puis
qu'il avoit déja trois Enfans depuis
quatre ans qu'il s'eſtoit marié
, âgé de cinquante , & qu'il
y avoit tout lieu de croire que
cette fécondité auroit de la fuite.
Cependant ces troisEnfans moururent
en moins de fix mois , &
la douleur que le Pere en eut für
fi violente , qu'il les ſuivit pu
de temps apres. Ainſi le Neveu
fe vit en poffeffion de tout fon
Bien . S'il euſt eſté ſage , il auroit
continué le négoce de cet Oncle
; mais malgré tous ſes Amis,
il ſe laiſſa emporter à la ridicule
demangeaiſon de faire le Gentilhomme.
Il prit l'Epée , quoy
qu'il n'euſt le coeur rien moins
que guerrier ; & par les grands.
airs qu'il ſe donna , foûtenus
d'un Equipage , qui en un be
138 MERCURE
د
foin l'euſt fait paſſer pour
Marquis , il fit banqueroute à la
Bourgeoisie. Il ſe meſla parmy
ceux à qui la naiſſance avoit donné
, ce qui ne s'acquiert qu'avec
une grande étude. Il tâchoit de
les imiter en toutes choſes , mais
il avoit beau ſe les propoſer comme
des modelles qui eſtoient à
fuivre , la Nature eſtant plus
forte que l'Art , quelque eſprit
qu'il euſt , &quelques ſoins qu'il
y apportaſt , il gardoit toûjours
le caractere du premier état où
il s'eſtoit veu , & fa préſomption
l'aveuglant , bien loin de
jetter les yeux fur ſes défauts
pour s'en corriger , il prenoit
ſouvent pour des loüanges , les
railleries qui (luy eſtoient faites
. Apres avoir donné quelque
temps à faire des habitudes parmy
les Gens de ſon âge , il réGALANT.
139
folut de faire ſa cour aux Belles .
Il avoit toujours entendu dire
qu'il n'y avoit point de meilleure
école pour ſe polir , & il ſe
détermina à prendre d'abord leçon
chez une aimable & fpirituelle
Blonde , qui quoy qu'elle
ſceuſt ce qu'il eſtoit , le regarda
comme un Party fort accommodant
, parce qu'elle n'avoit
point de Bien. Ses douceurs ,
malgré l'aſſaiſonnement bourgeois
qu'il y meſfloit , ne laifferent
pas d'eſtre écoutées . La Belle
voulant le faire expliquer , luy
diſoitdes choſes aſſez favorables;
& ces avances luy donnant lieu
de s'imaginer , qu'il devoit à ſon
mérite ce qu'on ne faiſoit que
par intereſt , il ne douta point
qu'il ne fuſt reçeu par tout avec
le meſme agrément. Ainſi il ſe
miten teſte de ne pas borner à
140
MERCURE
la poffeffion du coeur de la Belle
, les heureux talens qu'il crut
avoir ; & perfuadé que ſon Etoile
le deſtinoit aux bonnes fortunes
, il ne trouva pas que la conſtance
fur une vertu d'un affez
haut prix , pour mériter qu'il renonçaſt
àdes avantages qu'il tenoit
certains. La Belle avoit une
Amie qui la voyoit tres ſouvent,
& qui ne manquoit ny d'eſprit,
ny de mérite. Il trouva moyen de
-luy en conter. L'Amie ſe défendit
quelque temps , & le menaça
d'avertir la Blonde du peu d'eſtime
qu'il marquoit pour elle , en
faiſant ailleurs le Soupirant ; mais
il répondit toûjours en termes ſi
férieux , que comme il eſt naturel
de préferer ſon bonheur à celuy
des autres quand il s'agit de
quelque fortune , elle crut que
cen'eſtoit rien faire debas, ny de
GALANT.
141
er
lâche, que d'accepter un Amant,
fans qu'elle euſt cherché àlecorrompre.
Elle en reçeut donc pluſieurs
viſites , & les choſes furent
ménagées ſi adroitement,
que ces viſites paſſerent fur le
compte de la Blonde , qui voyant
toujours le Cavalier également
amoureux , fut fort éloignée de
croire qu'il la trahiſſoit. Elle l'auroit
encore ignoré longtemps
s'il n'euſt pas fait contre ſon
10 Amie ce qu'il avoit fait contre
elle. Il eſtoit un jour chez cette
Amie , lors qu'elle reçeut viſite
d'une fort aimable Brune. Il en
fur touché , & la regardant comme
une Conqueſte quidevoit luy
faire honneur , il luy dit des
choſes affez obligeantes . On ne
manqua point de luy en faire
la guerre apres qu'elle fut partie
; & pour empeſcher qu'on
er
7
:
142 MERCURE
n'entraſt dans ſes deſſeins il s'a
viſa de faire un portrait entiere.
ment ridicule , & de ſes manieres
, & de ſa perſonne. Il luy
trouvoit une beauté fade , & à
l'entendre , elle n'avoit rien que
de dégoûtant pour luy. Cependant
il s'informa en ſecret de
l'heure & du lieu où elle alloit à la
Meſſe , & il fit fi bien qu'il eut
avec elle pluſieurs converſations.
Il luy avoüa qu'il avoit commerce
avec la Blonde , ajoûtant qu'elle
n'eſtoit pas fâchée qu'il viſt
ſon Amie , ſur qui elle s'eſtoit
repoſée de ſes intéreſts ; mais
qu'on avoit beau vouloir le faire
expliquer , que n'ayant aucun
deſſein de ce coſté-là , il alloit
chercher un prétexte honneſte
pour ne les plus voir que rarement
, & que quand il ſe ſeroit
dégagé , ſes empreſſemens luy
GALANT. 143
prouveroient qu'il ne vouloit
vivre que pour elle ſeule. La
Brune qui estoit perfuadée de
ſon mérite , qui luy voyoit beaucoup
de Bien , s'aplaudit de ſon
triomphe , & s'accommoda de
l'attachement. L'Amie des deux
Belle , fut aſſez longtemps ſans
le découvrir. Cette derniere logeoit
dans un Quartier éloigné ,
&leurs entreveuës eſtoient ſecretes
; mais quelque foin que
l'on apportaſt à les cacher , elle
en fut enfin inſtruite , & le dépit
de ſe voir trompée ne la laifſa
plus ſonger qu'à nuire à celuy
qui la trompoit. Elle alla ſoudain
conter à la Blonde ce qui ſe paſſoit
contre elle ; & pour luy faire
mieux voir l'infidelité de fon
Amant , elle luy apprit qu'il n'avoit
tenu qu'à elle d'en eſtre aimée,
& que ſi elle cuſt conſen144
MERCURE
1
ty à l'écouter , il luy promettoit
de luy donner tous ſes ſoins. La
Blonde la pria de ne rien dire ,
afin de réſoudre , & plus à loiſir
& avec moins d'imprudence , ce
qu'il feroit à propos de faire.
Pendant ce temps elles firent
l'une & l'autre obſerver le Cavalier;
& ce qu'il y eut de fort
plaiſant , c'eſt que par le moyen,
de leurs Eſpions , elles découvri
rent qu'il trompoit auſſi laBrune.
Il avoit trouvé chez elle une
aſſez jolie Parente qui brilloit
beaucoup,& il commençoit à luy
adreſſer les voeux qu'il n'adreſ
ſoit plus aux autres que par habitude.
Ces trois Amantes trahies
ayant conferé enſemble ſur
leurs intéreſts communs,aprirent.
à leur Rivale ce que leur exemple
luy devoit donner à craindre.
Elles n'eurent pas de peine à la
fuite
3
1
GALANT .
145
faire demeurer d'accord , qu'un
Homme qui en contoit à quatre
perſonnes tout à la fois , n'en
pouvoit aimer aucune. Auſſi ne
balança - t - elle pas à ſe liguer
avec elles. Toutes jurerent de
rompre avec luy , & il ne fut
plus queſtion que de ſe vanger.
Avant que de dire leurs avis ſur
cette vangeance , elles voulurent
ſçavoir s'il ne ſeroit point du
nombre de ceux qui courent de
Belle en Belle , ſeulement pour
avoir lieu de ſe vanter de faveurs
qu'ils n'ont jamais obtenuës.
Elles avoient des Amis qui
le voyoient quelquefois , & ces
Amis leur promirent l'éclaircifſement
qu'elles ſouhaitoient. Ils
le mirent d'un Repas , où l'on
parla librement de toutes choſes.
On vint ſur le Chapitre des Dames
, & l'un des plus enjoüez
Avril 1684. G
146 MERCVRE
dit plaiſamment , qu'il n'y avoit
que les Sots qui euffſent ſujet
de ſe plaindre d'elles ; qu'elles
étoient naturellement portées à
eſtre douces , & qu'il faloit bien
manquer d'eſprit pour ne les pas
amener où l'on vouloit les conduire.
Là deſſus il ſuppoſa quelques
noms de Femmes qu'il diſoit
avoir humaniſées , & fit des
contes de bonnes fortunes , qui
paroiſſoient n'avoir rien d'étudié.
Un autre le ſeconda, & le Cavalier
croyant qu'il étoit de ſon
honneur de parler la meſme Langue
, n'oublia rien pour perfuader
qu'il n'eſtoit pas mal avec la
Blonde. On luy nomma les trois
autres , & il trouva que ſa gloire
demandoit qu'il ne les épargnaſt
pas. Jugez ſi les Belles étant informées
de tout , difererent leur
vangeance. Il fut réſolu qu'elles
GALANT.
147
la prendroient dans un Jardin
qui eſt hors la Porte S. Antoine,
&dont l'une d'elles pouvoit difpoſer.
La Brune qui eſtoit hardic
& entreprenante , ſe chargea du
ſoin d'y faire venir leur Gentilhomme
Bourgeois. Ainſi la premiere
fois qu'elle le vit , elle le
reçeut avec autant d'honneſteté
qu'à l'ordinaire , & luy marquant
beaucoup de chagrin,de ne
voir luy dire cent choſes qu'elle
LYON
| renfermoit par l'embarras de 8937711
Témoins , elle luy offritun rendez
- vous , s'il luy promettoit
d'eſtre difcret. La joye du Cavalier
ne ſe peut décrite. Il ne douta
point que la belle Brune ne
fuſt diſpoſée à le rendre heureux
, & il le crut d'autant plus,
qu'en luy parlant du Jardin , elle
tira parole de luy qu'il laiſſeroit
ſon Carroffe & ſes Laquais à la
107
G 2
148 MERCVRE
Porte de la Ville , & qu'il ſe rendroit
à pied au lieu qu'elle luy
marquoit , afin que perſonne ne
puſt ſoupçonner ce qu'elle ſe
réſolvoit à faire pour luy. Lejour
eſtant pris , les quatre Rivales ſe
trouverent au Jardin , & avec
eſcorte , bien longtemps avant
que le Cavalier y duſt venir. Il
arriva , La Brune fortit auffitoft
d'un Pavillon pour faire avec luy
quelques tours d'allée. Comme
il croyoit devoir profiter du rendez-
vous, il luy proteſtoit la plus
forte paffion , lors qu'il découvrit
les trois autres Belles , qui s'apuyoient
fur des Cannes , & s'avançoient
pour les joindre.Cette
veuë le fit frémir. Il connut bien
que le rendez vous ne tourneroit
pas à ſon avantage , & demeura
dans un embarras que l'on auroit
peine à exprimer. Chacune
ر
GALANT .
149
coeur ,
luy demanda tour à tour , quelle
place il luy donnoit dans ſon
par reconnoiſſance des
faveurs qui luy avoient eſté prodiguées
, & un peu aprés la
Blonde ſe ſaiſit de ſon Chapeau,
la Brune ſe jetta ſur ſon épée,&
une autre luy arracha ſa Perru
que. Il ne ſçavoit à laquelle aller
pour ſe reſaiſir de ce qu'on luy
avoit pris , & il n'en eut pas le
= temps, ſe ſentant chargéde coups
- de Canne & de plat d'Epée en
telle abondance , qu'il fut obligé
de reculer . A peine eut- il fait
huit ou dix pas en arriere , que
deux Cavaliers fortirent du Pavillon.
Il les reconnut pour Fre
res de deux de ces Belles , &
jugeant bien qu'ils n'eſtoient pas
là pour le ſecourir , il ſe hâta de
prendre la fuite ,& ſe ſauva dans
la Ruë, quoy que fans Chapeau,
G3
150
MERCURE
fans Perruque, & fans Epée . Les
Belles le pourſuivirent juſques à
la Porte du Jardin , & aucune
d'elles n'épargna ſon bras pour
le payer de ſes contes. On ſceut
qu'il étoit entré dans la premiere
Maiſon qu'il avoit trouvée ouverte.
On ne m'a point dit en
quel équipage il regagna fon
Carroſſe. Si on puniſſoit ainſi
tous les Indiſcrets , combien il y
auroit tous les jours de Chapeaux
perdus , & de Perruques
tirées..
Je viens à l'Article des Bene
fices. Quoy que j'aye accoûtumé
de faire connoiſtre en particulier
chacun de ceux , qui en
font pourvûs de temps en temps,
afin que l'on puiſſe voir que Sa
Majeſté n'en donne qu'à des Perſonnes
de mérite , & de piete ,
je ne vous parleray aujourd'huy
GALANT.
ISI
que de quelques- uns qui me ſont
connus , & vous apprendray ſeulement
le nom des autres , jufqu'à
ce que j'aye eu le tems de
m'en informer.
L'Abbaye de Hautefontaine,
a eſté donnée à Monfieur l'Abbé
de Noailles , Frere du Duc de ce
nom , & de Monfieur l'Eveſque
de Châlons fur Saône .Tous ceux
de cette Famille ſont d'une pieté
tres- exemplaire .
L'Abbaye de S. Martial , à
Monfieur l'Abbé de Pezé. Il eſt
Petit Fils de madame la marquiſe
de Lanſac , qui a eſté Gouvernante
de Sa Majette.
L'Abbaye de Brantome , a
Monfieur l'Abbé le Preſtre . Il eſt
Neveu de Monfieur de Vauban,
fameux Ingénieur, Maréchal des
Camps & Armées du Roy , &
Gouverneur de la Citadelle de
Lile.
G4
152
MERCURE
L'Abbaye de Nefle , à Monfieur
l'Abbé Gineſte. Il eſt Fils
d'un Homme , qui a beaucoup
travaillé pour le ſervice du Roy.
L'Abbaye de l'Iſle, à Monfieur
l'Abbé de Caſemajou . Il eſt Promoteur
de Monfieur l'Archeveſque
de Toulouze. Quand on a
un vray mérite , il n'eſt pas befoin
d'eſtre à la Cour pour eſtre
récompenfé.
L'Abbaye de Leſcaladieu , à
Monfieur l'Abbé de Caſtan. Il eſt
Frere de Monfieur de Caſtan
Exempt des Gardes- du- Corps ,
Homme de ſervice .
L'ALLLAbbaye
de S. Ruf , auP. le
Camus de la Baſtie.
L'Abbaye de Soüillac , à Monfieur
l'Abbé de Thou . Il eſt le
dernier de cette illuſtre Famille,,
qui depuis prés de trois cens ans a
doné tant de grands Perſonnages
GALANT.
153
aà la Robe, un Premier Préſident,
des Préſidens au Mortier , Préſidens
aux Enqueſtes , Avocats
Genéraux , Conſeillers d'Etat ,
& Ambaſſadeurs , qui tous en
leur temps ont rendu de grands
ſervices . La belle & fidelle Hiſtoire
de France donnée parAuguſte
de Thou , rendra ce nom
immortel. Cette Famille porte
d'argent au Chevron de fable , accompagné
de trois Mouches à miel
de mesme , deux en chef , & une
en pointe..
L'Abbaye de Sainte Marie de
Pornic , Diocese de Nantes , à
Monfieur l'Abbé de Rouſſelet:
Le Prieuré de Grammont en
Berce , Ordre de Grammont ,
Diocese de Mans , à Monfieur
l'Abbé Bodin. Il eſt Beaufrere
de Monfieur Manſar , Premier
Architecte du Roy...
GS
154
MERCURE
Le Prieuré de Bléron , Ordre
de S. Auguſtin, Dioceſe de Bour
ges , à Monfieur l'Abbé Riqueur..
Le Prieuré de Noſtre Dame
de la Vayolle , Ordre de Grammont
, Dioceſe de Poitiers , à
Monfieur l'Abbé du Four. Il eſt
à Monfieur de Rheims. C'eſt un
Homme de pieté , & d'un merite
generalement reconnu..
Pluſieurs Dames Religieuſes,
ont eu auſſi part aux bontez du
Roy. Madame l'Abeſſe de Mouchy,
ayant eſté pourveuë de l'Ab
bayede Marquete , Sa Majeſtéa
donné celle de Mouchy àunedes
Filles de Monfieur le Maréchal
de Humieres ; & l'Abbaye de
Nioiſeau , à une des Filles de
Monfieur le Duc de S.Aignan ..
L'Abbaye de Noſtre-Dame
de la Blanche en Normandie ,
Ordre de. Cifteaux , eſtant auffi
GALAN T.
155
demeurée vacante par la démiſſion
de Dame Jaqueline de Quelin
, qui l'a poſſedée plus de quarante
ans avec l'eſtime , & une
entiere fatisfaction de toutes les
Filles de ce Monastere, Monfieur
de Quelin , Conſeiller au Parlement
, la demanda à Sa Majesté
pour Madame Marin ſa Belle-
Soeur, Religieuſe du meſme Ordre.
Quoy que le Roy euſt réſolu
depuis longtemps de n'agréer
plus de Reſignations d'Abbayes ,
ny d'Eveſchez de l'Oncle au Neveu
, parce qu'on perpetuoit par
ce moyen les Biens de l'Egliſe
dans une meſme Famille , & que
fort ſouvent l'oncle prévenu
pour le Neveu , ſe demettoit en
faveur d'un Sujet indigne , ce
Monarque qui fait tout avec
beaucoup de prudence , trouva
queMonfieur de Quelin méri
G6
156 MERCURE
toit d'eſtre diftingué , parce que
la Perſonne qu'il luy preſentoit,.
eſtoit une fille de grand merite,,
ſage , judicieuſe , pleine de ver--
tu & d'eſprit , âgée de trente--`
huitans , & d'ailleurs Niêce de
feu Monfieur Marin, un des meilleurs
Serviteurs qu'ait eu la feuë
Reyne Mere , & qui par un
exemple inoüy , apres avoir eſté
pres de quarante ans Intendant:
de ſes Finances , eſtoit mort fi
pauvre , que ſes Enfans avoient
renoncé à ſa Succeſſion. Lemé--
rite particulier de monsieur de
Quelin , a auffi beaucoup contribué
à obtenir l'agrément du
Roy , qui le connoiffoit pourun
des meilleurs Officiers qu'il euſt
dans le Parlement. Quand il l'en
alla remercier , Sa Majesté luy
dit , avec cet air de bonté qui
l'accompagne toûjours, qu'eſtant
GALANT.
157
-
tres- contente de la manieredont
il s'acquitoit de ſa Charge , Elle
luy auroit accordé volontiers
cette Abbaye pour ſa Fille mefme
, ſi elle avoit eu aſſez d'âge
pour la poſſeder. C'eſt une jeu.
ne Perſonne qui n'a que ſeize
ans , qui chante tres -bien ,& qui
eſtant d'une beauté extraordinaire
, fit l'année derniere un)
Sacrifice à Dieu de ces avanta--
ges en prenant l'Habit de Religieuſe.
Elle est Cadete de Madame
la Marquiſe de S. Briſſon ,
qui joint àbeaucoup d'eſprit , &
d'éloquence naturelle , une riche
taille , & un air infiniment
plus aimable que la beauté la
plus réguliere. Madame de Quelin
leur mere , ſi connuë par l'e--
ſtime generale qu'elle s'eſt acqui--
ſe ,& la nouvelle Abbeſſe dont
je vous parle , ſont toutes deux
158 MERCURE
Filles de Madame du Tillet , veu
ve en ſecondes Noces de Mon.
fieur du Tillet , Conſeilller en la
Grand Chambre , & ſont ſorties
de ſon premier mariage avec fen
Monfieur Marin , Secretaire du
Roy , & Tréſorier Extraordinaire
des Guerres , Frere de l'Intendant
des Finances. Toutes les
Religieuſes de l'Abbaye de la
Blanche ſont de qualité , & pour
y eſtre reçeuë , il faut faire preuve
de Nobleſſe , autant que de
Pieté & de Vertu .
Le Roy a auffi pourveu Dame
Françoiſe de Boyſſevilh du Prieuré
de S. Pardoux la- Riviere, Or--
dre de S. Dominique, Dioceſede
Périgueux. Tous ces Benefices
furent donnez le premier jour
de ce mois. Depuis ce temps- là,
Monfieur l'Abbé de Rouvray eft
morte. C'eſt encore une Abbaye
GALANT. 159
remplir. Il eſtoit Beaufrere de
Monfieur de S. Vallier , Capitaine
des Gardes de la Porte ..
Le Mardy 4. de ce mois , Mon
ſieur d'Aligre , Conſeiller au Parlement
, & Commiſſaire des Re
queſtes du Palais , épouſa Mademoiſelle
le Pelletier, fille de Monſieur
le Pelletier , Controlleur
General des Finances. La Ceremonie
du mariage fut faite par
Monfieur le Curé de S. Gervais,,
à onze heures du matin , dans
l'Egliſe Paroiffiale , où Madame
la Chanceliere fit l'honneur à
Mademoiselle le Pelletier de la
conduire dans ſon Carroffe . Les
Parens de Monfieur d'Aligre ,
qui aſſiſterent à cette Ceremonie,
furent Madame d'Aligre , Veuve
de Monfieur d'Aligre , Chancelierde
France , Ayeul du Marié,,
dont elle n'a point eu d'Enfans ,
160 MERCURE
Monfieur d'Aligre , Conſeiller
d'Etat fon Oncle ; Madame la
Maréchale d'Estrade , ſa Tante ;
Monfieur le marquis de Verdero--
ne , & Madame ſa femme , ſa
Tante ; Monfieur de Fieubet de
Launac , maiſtre des Requeſtes,
& Madame ſa femme , foeur de la
Mere du marié.
Les Parens de la Mariée fu
rent Monfieur le Pelletier , Controlleur
General, ſon Pere ; Mon--
ſieur Fleuriau ,Secretaire du Roy,
Pere de feu madame le Pelletier ;
Monfieur d'Argouges , maiſtre des
Requeſtes,& Madame ſa Femme,,
Soeur de la Mariée ; Monfieur
l'Abbé le Pelletier , & Monfieur
le Pelletier , Avocat du Roy au
Chaſtelet , ſes Freres; Monfieur
l'Abbé le Pelletier, Conſeiller en
la Grand' Chambre, & Monfieur
le Pelletier, Intendant des Finany
GALANT. 161
ces , Freres de Monfieur le Controlleur
General ; Monfieur de
Chaſteauneuf, Secretaire d'Etat,
& madame ſa Femme , Fille de
Monfieur de Fourcy , premier
Mary de feu madame le Pelletier:
Monfieur Lambert , Preſident en
la Chambre des Comptes, Frere
de la mere de feu Madame le
Pelletier. Madame d'Aligre , la
nouvelle mariée , eſt âgée de
quatorze ans. Elle eſt aſſez belle,
a l'eſprit fort doux , & a este élevée
dans le Convent des Religieuſes
de la Ville - l'Eveſque ,
avec Mesdames ſes Tantes,Scoeurs
de Monfieur le Controlleur Gemeral
, qui a deux Filles Profeſſes
dans ce monastere , & deux autres
auffi Profeſſes dans l'Abbaye
de Hautebriere , à cinq lieuës de
Paris.. Ce ſont ſix Filles qu'il a,
& quatre Garçons . le ne vous
dis rien de ſes grandes qualitez.
162 MERCURE
Je vous en parlay fort amplement
, quand il plût au Roy de
le choiſir pour remplir le penible
Poſte qu'il occupe. Touts'eſt
paffé dans ce mariage , ſelon ſa
modeſtie ordinaire.
Huit jours aprés , Monfieur
Francine , reçeu en ſurvivance à
la Charge de maître d'Hôtel du
Roy, que poffede Monfieur Francine
ſon Pere, épouſa Mademoi
ſelle Lully, Fille du fameux Monfieur
Lully , Sur Intendant de la
Muſique de la Chambre de Sa
Majeſté. Les deux Peres font fort
connus par leur mérite perſonnel,
& les deux Mariez ont beaucoup
d'eſprit.
Il s'eſt fait un autre Mariage
en Bretagne , qui est tres-confidérable.
C'eſt celuyde Monfieur
le Marquis de Sevigné, d'une des
plus nobles Maiſons de cette Province
. Il épouſa au mois de peGALANT.
163
vrier Mademoiſelle de Mauron ,
Fille de Monfieur de Mauron ,
Conſeiller au Parlement de Bretagne
, & riche de plus de ſoixante
& dix mille livres de rente.
Les Mariez eſtant venus de Rennes
en leur Maiſon des Rochers
proche de Vitré le 10. de ce
mois, furent ſalüez par une troupe
de leurs Vaſſaux , qui s'étoient
mis ſous les armes , au nombre de
plus de mille. Cette Troupe alla
les recevoir , conduite par Monfieur
Vaillant le Senéchal , qui
leur fit un Compliment tresfpirituel.
Ils étoient accompagnez
de Monfieur le marquis du Châ
telet , qui estoit allé une lieuë au
devant d'eux , à la teſte de plufieurs
Gentilshommes & Bourgeois
de Vitré, tres - bien montez,
& précedez d'un Trompette.
Quantitez de Dames y allérent
164 MERCURE
auſſi en Carroffe,& aprés qu'elles
eurent rencontré Madame la
Marquiſe de Sevigné , qui eſtoit
accompagnée de pluſieursautres
Carroffes , remplis de Perſonnes
de qualité , comme de Mauron,
de Brehan , de Chanbellay , de
Tiſay , de la Roche , &c. Monfieur
le Marquis de Sevigné
monta à cheval , pour ſe joindre
avec la Compagnie de Cavalerie,
qui ſalüa la nouvelle Mariée ,
l'Epée à la main. En ſuite tous
les Cavaliers ſe mirent à la teſte
des Carroffes , qu'ils accompagnérent
en bon ordre juſqu'à
Vitrée ; & paſſant de la par le
Parc de Madame la Princeſſe de
Tarente ils allérent juſqu'au
Chaſteau des Rochers , où ils
furent régalez d'une magnifique
Collation.
F
On mande de Troyes que
GALANT. 165
Monfieur le Vicomte de Tajas y
a épousé Mademoiselle de Maniande
, depuis quinze jours . Ils
ſont tous deux tres-bien faits ,
ont beaucoup de Bien , & un
mérite qui les diftingue , & qui
les fait regarder comme un Coupledes
mieux afſſortis .
La Piece que vous allez lire,
ne peut eſtre mieux placée qu'au
commencement de ce que j'ay
à vous dire touchant les derniers
Lardons. C'eſt une Réponſe faite
par Monfieur le Comte d'Avaux
, Ambaſſadeur Extraordinaire
de France , aux Deputez
de Meffieurs les Etats Generaux,
fur les Propoſitions qu'ils luy ont
faites de la part de leurs Alliez .
Voicy dans quels termes il l'a
preſentée.
166 MERCURE
Meurs les
Députez de Vos
hierune Seigneuries ayant en
Conference avec le Comted' Avaux,
Ambaſſadeur Extraordinaire de Sa
Majesté Trés- Chrestienne , &luy
ayant donné leur Réſolution du 12.
de ce mois , contenant les mesmes
propoſitions qui ont esté cy-devant
envoyées en Angleterre, ledit Ambassadeur
leur répondit conformé
ment aux ordres qu'il a du Roy Son
Maistre ; & il se donne l'honneur
de donner aujourd'huy par écrit à
V.V.SS. ce qu'il dit hier de bouche
à Meſſieurs vos Deputez,
Ledit Ambaſſadeur leurdemandas'ils
avoient un Pouvoirde l'Empire
, ou fi les Ministres des Allicz
quiſont à la Haye , estoient authorifez
pourfaire de pareilles propofitions.
Ils répondirent qu'ils n'avoient
point de pouvoir ; mais que
GALANT. 167
comene Sa M.T.C. avoit témoigné
qu'Elle vouloit bien un accommodement
general , ils avoient marqué
ce que l'Empereur , l'Electeur de
Baviere , & quelques autres des
principaux Princes de l'Empire,
avoient jugé raisonnable. Ledit
Ambassadeur crût devoir témoigner
aux Deputez de V.V.S.S. qu'il estoit
extraordinaire , que deux ou trois
Envoyez décidaſſent icy du fort de
l'Empire , ſans en avoir ny pouvoir
- ny ordre ; d'autant plus que le Collége
Electoral , qui connoiſt mieux
- que ne font ces Particuliers , quel
est le veritable intéreſt de l'Empire,
- avoit déja conclu le 24. du mois paf-
Sé , qu'il falloit accepter la Tréve
proposéepar Sa Majesté T.C.& que
quand on faisoit icy des propoſitions
contraires à celles- là , ce ne pouvoit
eſtre que dans la veuë d'éloigner la
Paix , que le College Eleitaral
168. MERCURE
s'estoit plaint de cette procédure ;
que l'Empereur l'avoit deſavoiûée ;
qu'apres cela , il s'étonnoit que les
Etats Generaux voulujſent appuyer
l'entrepriſe que deux ou trois Ministres
font à la Haye , contre les.
droits & contre les interests de l'Empire
; que fi vos Seigneuries vou
loient effectivement ne pas se méler
des affaires de l'Empire , comme
ils l'en affûroient il falloit
retrancher tout ce qu'ils avoient
mis dans leur Résolution , & ne
parler que des affaires de l'Ef-
Pagne.
,
A l'égard de cette Couronne.
ledit Ambassadeur a fait obferver
à Meſſieurs vos Deputez , que les
offres qu'on fait , au moins en la
partie la plus confiderable , font
appuyées sur une vaineſuppoſition,
&sur un faux principe ; car il eſt
dit dans la Réſolution , qu'on a crû
ne
GALAN T. 169
ne pouvoit prendre une meilleure
métode , que de ſuivre celle ſelon
laquelle Sa M.T.C. avoit bien
voulu regler la Barriere , sçavoir
depuis la Mer juſques à là Meuse,
ở de là jusqu'à la Mozelle &
cependant il est notoire , que ny
dans le Traitéde Paix , ny dant
toutes les negotiations de Nimegue,
on n'a jamais parlé d'une Ligne
qui iroit de la Meuse jusqu'à la
Mozerle ,& qu'onne pouvoit avoir
gliſsé une semblable choſe que pour
en tirer cette conſequence , sçavoir,
que pour faciliter un accommodement
,il falloit àcette heure faire
- une nouvelle Ligne de la Meuse
juſques àla Mozelle , comme on en
feroit une nouvelle , depuis la Mer
jusqu'à la Meuse , & aussi pour
donneràentendre que la Ville de
Luxembourg est dans la Barriere,
quoy que cette Ville n'y ait jamais
Avril 1684. H
170 MERCURE
eſté; de forte que le principe fur
lequel ces raisonnemens font fondez
, se trouvant faux , toutes les
confequences en estoient détruites .
Apres ces conſidérations , &
quelques autres que ledit Ambaffadeur
a pû faire sur la premiere
lecture de la Reſolution de V. V. S.S.
il a témoigné à Meffieurs vos Deputez
, que les propofitions qui y
estoient faites par vos Alliez ,
estoient fi hors de la juſte raiſon,
quand on auroit på douter jusqu'à
préfent, fi le deſſein de la Maiſon
d' Autriche est de continuer laguerre
, des propofitionsfi déraisonnables
le perfuaderoient à tout le monde ;
qu'elles feroient plûtoft confiderées
par Sa Majesté comme une ſeconde
declaration de Guerre , que comme
un moyen de parvenir à la Paix;
que tant celles qui regardent
l'Espagne , que celles qui regar
GALANT.
171
dent l'Allemagne , ſont également
éloignées de la raison , puis que les
premieres tendent ſur tout à ôterà
Sa Majesté des lieux aux environs
de Luxembourg , qui luy ſont d'autant
plus conſidérables , qu'ils empêchent
que la Garnison de Cette
-Place ne puiſſe incommoder ses
Sujets.
1
Ledit Ambassadeur a ajoûté que
la Paix ſe pouvoit encore faire , ou
par l'acceptation d'un des Equivalens
qu'il a cy- devant propoſez à
vos Seigneuries , par ordre du Roy
Son Mastre , ou par l'acceptation
d'une Tréve de vingt années ; quà
l'égard de la Tréve , onfçait affez
qu'elle ne peut admettre aucune condition
, &que qui dit Armistice ou
Tréve, doit tomber d'accord que tou
tes choses doivent demeurer de part
& d'autre en l'état où elles font ,
Sans aucun accroiſſement ny dimi
H 2
172 MERCURE
nution de droits ; qu'ainsi on ne doit
pas attendre d'autre explication ny
d'autre relâchement de la part
de Sa Majesté , & qu'apres avoir
épuisé toutes les facilitez qu'on pouvoit
defirer raisonnablement d'Elle,
pour l'affermiſſement du repos public
, on ne devra imputer qu'à
ceux qui voudront encore le troubler
par un plus long refus de fes
offres , tous les malheurs qui en
Pourront arriver.
Pour ce qui est de la demande
d'une Suſpenſion de tous actes d'ho-
Stilitez pendant trois mois , ledit
Ambassadeur a témoigné à Mesfieurs
vos Deputez , que comme il
faudroit autant de temps pour en
convenir , que pour l'acceptation de
la Tréve de vingt années , il ne
falloit pas attendre que le Roy Son
Maistre donnast les mains à une
propoſition qui est bien moins avanGALANT
.
173
tageuſe au bien general de toute
l'Europe , & qui est d'ailleursfi con .
traire aux intereſts de Sa Majesté,
furtout apres qu'on a fait , & qu'on
fait encore tous les jours au nom
des Etats Genéraux , des démarches
qui ſont ſi opposées à l'avancement
de la Paix , & qui vont
bien audela de ce que les Traitez
permettent .
Comme le Deputez de VV. SS. ont
témoigné qu'ils n'avoient fait mention
des affaires de l'Empire , que
parce qu'ilssouhaitoient de voir un
accommodement general, ledit Ambassadeur
leur a offert que s'ils vouloient
dés aujourd'huy accepter , ou
faire accepter un des Equivalens
qui regardent l'Espagne , ou- bien
la Tréve , il estoit prest de ſigner
le Traité , & que Monfieur le Comte
de Crecy ayant le mesme pouvoir
à l'égard de l'Empire , il pouvoit
H 3
174
MERCURE
enfigner le Traité en mesme temps,
&que par ce moyen VV. SS. auroient
la fatisfaction de voir l'accommodement
general bien - tost
conclu . Mais que ledit Ambaſſadeur
eftoit obligé de leur dire, qu'il
doutoit fort que le Roy voyant tout
ce qui se pratique tant ici qu'ailleurs
par les Partiſans de la Maifon
d' Autriche , pour ſuſciter des
Ennemis à Sa Majesté , & pour al-
Lumer la Guerre , luy laiſſast longtemps
le mesme pouvoir ; qu'ainsi
ledit Ambassadeur prenoit la liberté
, parle zele qu'il avoit pour lai
Paix , de prier VV.SS de ne pas
taiffer écouler inutilement le temps
dans lequel il pouvoit encore conclure
un bon accommodement , &
de confiderer ſi pour le plus ou le
moins de Villages dont il s'agit à
l'égard de l'Espagne , ou pour mieux
dire , pour la ſeule opiniâtreté des
GALANT.
175
;
Espagnols , on devroit fouffrir que
cette Couronne engageaft toute l'Europe
dans unefunesteGuerre.
Enfin ledit Ambassadeur a tés
moigné aux Deputez de VV. SS.
que si on luy présentoit ces propofi
tions dans une Assemblée où l'on
traitaſt la Paix , ilferoit obligé de
les rejetter bien loin ; mais qu'ayant
l'honneur d'estreicy Ambaſſadeur de
Sa Majesté auprés de Meſſieurs les
Etats Generaux , le respect qu'il
avoit pour eux estoit la ſeule raifon
que l'empéchoit de leur vendre
Leur Résolution ; mais qu'il les prioit
de trouver bon qu'il nese chargeast
point de telles propoſitions , pour les
envoyer au Roy Son Maistre.
Fait à la Haye le 13. Avril 1684 .
Les Lardons du 28. de mars
contiennent de grands raiſonnemens,
par leſquels on s'attache à
H 4
176 MERCURE
penétrer ſi la Pologne eſt mécontente
de l'Empire , & fi le
Roy de Pologne viendra en
Hongrie. L'on tâche toûjours à
rejetter ſur la France tout ce que
fera ce monarque , s'il fait quelque
choſe de chagrinant pour
l'Empire. On peut en deux mots
justifier la France là- deſſus , &
faire voir que tout ce que les
Lardons ont dit contre elle depuis
quatre mois à l'égard de cet
Article , n'a aucune verité . Tous
leurs raiſonnemens ont roulé ſur
les reſſorts qu'on a fait joüer à
Monfieur de Bethune , qu'on a
ſupoſe eſtre en Pologne depuis
ce temps- là , & qui cependant
n'eſt point forty de France. Il
eſtoit encore à Verſailles, où tout
le monde l'a veu , quand le Roy
en eſt party. C'eſt un Fait auquel
il n'y a point de replique .
GALANT.
177
!
C
12
1
& qui détruit non ſeulement
tout ce qu'on veut qui ſe ſoit
négotié par le paſſé à l'occaſion
de ce prétendu voyage ; mais
encore qui fait voir que tous les
raiſonnemens qui feront à l'avenir
tirez du meſme principe , ſeront
entierement faux. On voit
dans ces meſmes Lardons , que
ceux qui veulent la Guerre , ne
font pas contens de l'Electeur de
Cologne , parce qu'il n'a les Armes
à la main que pour travailler
à la Paix. Sa ſageſſe , & fon
inclination pour le repos de l'Europe
ſont connuës. La gloirede
la Guerre n'eſt pas ce que cherche
un Homme de ſon âge , &
de ſon caractere ; & s'il n'eſtoit
bien perfuadé de la justice du
party qu'il embraſſe , & du bien
qu'il peut faire à la Chrétienté,
il ne ſeroit pas dans les ſentimens
qu'il fait paroître.
HS
178 MERCURE
Quelques invectives dont ces
Lardons ſoient remplis , on y
voit de temps en temps des endroits
que la verité arrache , &
qui juſtifient la France. Dans
l'un de ceux dont je parle , on lit
les paroles ſuivantes .
Je ne puis m'empefcher de dire
que quoy que médite l'Empire , tous
Ses deffeins n'aboutiroient à rien , &
de luy appliquer ce Vers.
Parturient , montes nafcetur
ridiculus mus .
Si elle ne s'accommode àquelque
prix queſeſoit avec la France , qui
eft en état de l'inquiéter.
Puis que les Ennemis meſme
de la France, demeurent d'accord
qu'elle eſt en état d'inquiéter
l'Empire , on doit admirer ſa
modération , non ſeulement , de
ne le pas faire , mais de ne l'avoir
pas fait dans le temps que
GALANT.
179
ce luy eſtoit encore une choſe
plus facile , & qu'elle eſtoit informée
de la réſolution qu'on
avoit priſe de luy déclarer la
Guerre , fi - toſt que les Turcs ſe
feroient retirez de la Hongrie.
On voit dans la ſuite que quelques
Cercles ſont entierement
pour la France ,& pour la justice
de ſes Propoſitions. Il y a d'autres
endroits , où l'on ne fait aucun
ſcrupule de la déchirer. Je
ne vous ay point encore parlé
d'une choſe qui eſt à remarquer
-là- deſſus. C'eſt que tous ceux
qui envient la grandeur du Roy,
ſe déclarent ouvertement contre
luy , & que les Miniſtres de ce
Monarque n'uſent d'aucunes invectives
, pour repouffer les calomnies
de ceux qui s'en fervent
pour diminuer ſa gloire. On ne
peut pas dire que la raiſon ne
H6
180 MERCURE
foit point de ſon party , puis que
tant de Princes des intéreſſez
l'ont pris , & que la plupart de
ceux que l'on voit liguez avec
fes Ennemis , y ſont joints , ou
par les intéreſts du Sang, ou parce
que la Politique de leur Etat
le demande ; mais ces raiſons
d'Etat ou de Sang,n'oſtent rien à
l'équité de ſa caufe .
Les Lardons de la mefme
date, découvrent les artifices du
Prince d'Orange , qui courent
de Ville en Ville pour obtenir la
levée des ſeize mille Hommes.
Ces voyages ne ſe font point
ſans brigues, ſans avoir beaucoup
de Perſonnes gagnées , & fans
menaces ſecretes ; & quand avec
tout cela , on n'obtient qu'une
partie de ce qu'on pourſuit fi
vivement il faut qu'on n'ait
guère de juſtice de ſon coſté.
6
GALANT. 181
Voicy ce qu'on dit d'abord
dans un des Lardons du 30. de
Mars .
Les Affaires d'Etat vont toûjours
lemesme train. Le Roy d'Angletera
re eſt toûjours d'avis, qu'ilfaut que
'Espagne se determine à donner
quelque chose à la France , & à
traiter de Paix ou de Tréve avec
elle fur l'une de ſes Alternatives ;
disant que pour ſi peu de choſe , il
n'est pas juste que ſes Alliez s'em
baraſſent dans une Guerre , dont
les fuccés font incertains ; En un
mot , qu'il n'y a pas de moyen ny
plus feûr, ny plus prompt, que l'acceptation
de l'une des Alternati
ves , pour conferver la Paix & le
repos en l'Europe.
On ne peut faire un Eloge
plus grand au Roy d'Angleterre,
& je ne croy pas y devoir rien
ajoûter.
182 MERCURE
Le meſme , fait voir en contichez
qui
nuant par un grand diſcours ,
que la Hollande ſe peut perdre,
ſi elle ſecourt l'Eſpagne . Il pourfuit
enfuite de cette forte. Mais
d'un autre costé,si nousn'exécutons
pas de bonne - foy le Traité que l'Efpagne
a fait avec nous ,
trouverons- nousde l'appuy, lors que
nous en chercherons dans lebeſoin ?
Ce raiſonnement est tres mal
fondé , puis qu'on ne doit du ſecours
à l'Eſpagne qu'en cas qu'elle
ſoit attaquée , & non pas fi
elle attaque . Lors que le Prince
d'Orange a des veuës qui ne regardent
que luy , & qui l'obligent
à tout riſquer , tout un Etat
n'eſt pas obligé à ſe perdre , en
entrant dans ſes ſentimens.L'Autheur
du meſme Lardon , dit
apres cela , que la Hollande donne
enfin du ſecours , pour voir
GALANT .
183
وت
Sكو
९,
【
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e
e
Π
e
fi d'autres Princes leveront le
maſque. C'eſt conclure ſans raifon
, apres avoir beaucoup raifonné.
Dans tout ce raiſonnement
il n'a eſté queſtion que de
ſçavoir s'il eſtoit juſte de ſecourir
l'Eſpagne , ou de ne la pas
fecourir ; & dans la conclufion
on ſe détermine par toute autre
choſe , puiſque quand d'autres
Princes leveroient le maſque ,
cela ne feroit pas que l'on euſt
tort ou raiſon de donner du ſecours
à l'Eſpagne .
On lit dans la fuite , que les
Eſpagnols pourroient faire le
Prince d'Orange Capitaine Gemeral
des Païs - Bas pendant ſa
vie , comme Archiduc Léopol
le fut autrefois. Il ne s'agit plus
apres cela , de ſçavoir fi la Guerre
que le Prince d'Orange veut
faire à la France , eſt juſte ou
184 MERCURE
non. Il ne voit qu'une eſpece de
Souveraineté à eſperer pour luy
de tous coſtez . Ainſi dans la penfée
que la Guerre luy ſera utile ,
il ſe met peu en peine ſurqui en
tombera le malheur.
On cite dans les Lardons dela
meſme date , des Avis particuliers
qu'on fupoſe eſtre venus de
Paris . Voicy ce que l'on y dit.
On croit que cette annéel'Empereur
aura tres - peu de Secours.
Nonobstant cela , il eſtfi fort atta .
ché à se laiſſer gouverner par les
Espagnols , que de crainte de leur
donner du déplaiſir , il ſe met en
ètat que les Turcs ayent leur revanche.
Quand on dit que cela
vient de Paris , on ne prouve
rien ; mais ces Avis prétendus
peuvent ne pas venir de Paris ,
& ſe trouver veritables.
On voit enfin que quelques
GALANT. 185
Miniſtres ſe retirent de l'Affemblée
des Hauts- Alliez tenuë à
la Haye , croyant qu'elle ne peut
aboutir à rien . Il ya de l'apparence.
C'eſt une Aſſemblée ſans
miffion , & dont la plus grande
partie,eſt dans l'intereſts de ceux
qui l'ont imaginée .
L'un des Lardons du 4. Avril,
porte ces paroles .
On ne sçait poſitivement qui a
arraché à l'Empereurfon principal
Appuy , ou fi quelque mécontentement
particulier , ou enfin ſes propres
interests attacheront le Roy de
Pologne à méditer des conquestes
fingulieres. Cependant il est certain
que ce Monarque n'a plus d'inclination
de retourner en Hongrie , fi
l'effort des Turcs ne l'oblige à en ufer
autrement , en changeant l'état
preſent des choses,
le ne voy pas qu'un Homme
186 MERCVRE
Ce
qui fait le Politique , doive avoir
ſujet de s'étonner de cette maniere
d'agir du Roy de Pologne,
quand meſme il n'auroit aucun
ſujet de mécontentement.
Monarque n'a pû venir enHongrie
ſans que ſa Marche fuſt une
déclarationde guerre aux Turcs.
Il a donc préſentement la guerre
avec eux fur ſes Frontieres , ce
qui n'eſtoit pas , lors qu'il partit
l'année derniere de ſon Royaume
; & dans une guerre ouverte
avec un puiſſant & redoutable
Ennemy;il eſt plus naturel,qu'un
Monarque défende ſes Etats que
ceux d'un autre,ou s'il eſt le plus
fort , qu'il faffe des Conquestes
fur ſon Ennemy , qui ne man.
queroit pas d'en faire ſur luy ,
s'il ne le voyoit pas preſt à ſe défendre
, ou mesme à attaquer.
Ainſi il eſt juſte qu'apres s'eſtre
GALAN T. 187
attiré la guerre pour ſervirl'Empereur,
il demeure dans ſes Etats
pour la ſoûtenir. Il ne laiſſe pas
pourtant de ſervir l'Empire ſans
- fortir de chez luy , puis qu'il
oblige les Forces de ſes Ennemis
à ſe partager. Cela fait connoiſtre
qu'on impute fauſſement
à la France de détourner le Roy
de Pologne de venir en Hongrie
.
On lit encore l'endroit qui ſuit
dans les meſmes Feüilles .
On debite que le Ministre d'Efpagne
, auroit marqué à Meßieurs
-les Etats Generaux des Provinces-
Unies , que Sa Majesté Catholique
n'entendroit point à entrer en au
cun accommodement avec la France
, que prealablement Leurs Hautes-
Puiſſances n'eussent déclaré la
Guerre à cette derniere Couronne ,
ou n'eußent au moins aſſiſté de toutes
188 MERCURE
leurs Forces les Païs - Bas , afin de
traiter àde meilleures conditions ..
Il n'y a guére de certitude de
verité dans cet Article ; & un
Homme qui ſe pique de donner
des Nouvelles ſecretes & veritables
, ne doit point commencerun
Article par On debite.C'eſt
à dire qu'on ne ſçait qu'une
choſe que parce qu'on la publie,
& cela ne prouve rien. Ce n'eſt
pas que les Eſpagnols ne foient
affez habiles pour avoirfait cette
artificieuſe Propofition
d'embarquer la Guerre.
, afin
Je n'ay point veu le grand
Lardon de la meſme date du 4.
Avril . On dit qu'il a eſté perdu
à la Poſte. Celuy du 6. commence
en diſant , Que la France fait
courir de grandes plaintes contre
les Eſpagnols , des brigandages que
ceux- cy exercent contre des Mar
GALANT. 189
chands François , au préjudice des -
Traitez de la Paix, qui leur donnent
fix mois pour se retirer. Il tâche
de faire voir que cette plainte
eſt mal fondée,en avoüant pourtant
l'injustice des Eſpagnols ,
qu'il cherche à juſtifier. Il dit
pour cela qu'ils peuvent faire
des choſes injuſtes , auſſi - bien
que les François. C'eſt beaucoup
qu'il avoue l'injustice des Eſpagnols.
Cela rend le Fait conſtant,
mais on n'en doit pas conclure
que les François ayent rien fait
d'injuſte. Les Eſpagnols ont les
premiers brûlé des Maiſons . On
en a brûlé davantage pour répondre
à leur maniere d'agir. Le
- plus ne fait rien dans cette occafion.
Quand on eſt attaqué , ſi
l'on a plus de force que ſon Ennemy
, on peut s'en ſervir ; cela
fut toûjours permis. Enſuite les
190 MERCURE
Eſpagnols ont déclaré la Guerre
à la France. On a mis leur Païs
ſous contribution ; on a brûlé
ceux qui ont refuſé de la payers
c'eſt l'uſage dela Guerre , reçeu
en tous lieux ; & Grotius, comme
je l'ay déja dit , le marque
luy- meſme dans ſon Hiſtoire.
Ainſi les Eſpagnols ſont cauſe de
tout ,& pour avoir commencé à
brûler , & pour avoir déclaré'la
Guerre. Ils n'en ſont pas demeurez
- là , ils ont crû qu'au préjudice
des Traitez qui donnent
fix mois aux Marchands pour
retirer leurs Effets aprés la Déclaration
de la Guerre , ils pouvoient
arreſter ceux des François
en la déclarant. Ils on fait
plus. Malgré le paſſeport qu'ils
avoient donné , ils ont arreſté
vingt-huit mille francs pour la
rédemption de quelques Captifs
GALANT. 191
qu'on alloit retirer en Barbarie.
Cette action qui ne fait tort qu'à
de pauvres Eſclaves , a quelque
choſe de ſi peu commun parmy
les Chrétiens , qu'elle ne doit
pas ſeulement eſtre commiſe par
ceux qui auroient un legitime
droit de le faire , puis qu'elle expoſe
ces Malheureux à renier
leur foy , faute d'eſtre rachetez .
Ainſi l'on voit que les Eſpagnols
ont commencé & finy par des
jactions injuftes . Cependant ils
et tâchent de noircir la France dans
toutes les Cours de l'Europe ;
mais leurs diſcours ne font effer
que fur ceux qui ſe laiſſent ſurprendre
par un torrent d'invécaives.
Il ne ſuffit pas d'alleguer des
Faits confus , fans en dire la raiſon
, pour y faire ajoûter foy ; il
faut examiner le commence-
5 ment, la fuite,& la fin d'une Af
192 MERCURE
faire,pour connoître qui a raiſon .
C'eſt ce que les Eſpagnols veulent
empeſcher , en criant& embaraſſant
toûjours les Affaires ,
afin que l'on ne connoiſſe point
le peu de ſujet qu'ils ont de ſe
plaindre.
Le meſme dit en parlant de
la France. Quant ausecours qu'elle
promet de donner à l'Empire contre
la Porte , il y a bien des choses
à dire là- deſſus , & je ne sçay si
les Troupes auxiliaires ne seroient
pas plus dangereuses que les Troupes
ennemies. Il y a des affištances
Sifunestes &fi fatales , qu'il vaut
mieux s'exposer à la difcretion des
Ennemis , que de les appeller ; c'est
pourquoy je croy que quand les
François offriront de faire marcher
trente mille Hommes contre les
Turcs , on les remercira toûjours ,
& on les ſuplîra de laiſſfer à l'Allemagne
GALANT.
193
lemagne le ſoin de sa propre défense.
On voudroit ſçavoir ſurquoy
eſt fondé un diſcours fait fi mal
à propos , & qui tourne à la gloire
de la France , quoy qu'on ne
l'employe que dans le deſſeinde
luy nuire. Les François ont affez
bien fait à S. Godart. Les Turcs
y ayant eſté batus , furent obligez
de demander la paix preſque,
ſur le champ de Bataille ; & les
François après avoir raſſuré l'AIlemagne
, n'en troublerent point
le repos . On feint aujourd'huy
d'appréhender leur fecours, parce
que l'on eſt jaloux de la gloire
qu'ils s'aquiérent par tout où
ce ſecours eſt porté. Si l'on
croyoit qu'ils n'en vouluſſent
point donner , il n'y auroit pas
aſſez d'encre pour exagérer ce
dur refus,& l'on en feroit retentir
Avril 1684.
I
194
MERCURE
toutes les Cours de l'Europe.
Les Lardons du 10. d'Avril
continuent à faire voir, ainſi que
les précedens , les raiſons qui
obligent le Roy de Pologne à
eſtre mécontent de l'Empereur .
Ils en font le détail; ils marquent
l'injuſtice qu'on a faire à Sa Majeſté
Polonoiſe , en refuſant de
la faire entrer dans le partage des
Canons qui ont eſté pris ſur les
Turcs , & de s'accommoder en
ſa confidération avec le Comte
Tekely. Cependant par un égarement
qui ne ſe peut concevoir,
dans le meſme temps qu'on fait
un détail des raiſons du mécontentement
du Roy de Pologne ,
on veut encore que la France
empefche ce Prince de repaſſer
en Hongrie.
Comme il courut icy un faux
bruit il y a quelque temps,qu'un
GALANT..
195
S
1
Courrier d'Allemagne avoit paffé
, & qu'il portoit en Eſpagne
la réſolution de la Tréve , on
trouve cette fauſſe nouvelle dans
ce meſme Lardon. Aprés cela ,
doit - on ajoûter foy à ce que diſent
ces Raiſonneurs , qui veulent
faire croire qu'ils ſçavent
les fecrets des Princes , & qui ne
ſçavent pas ſeulement les Faits
publics ? C'eſt pourtant par eux
que toute l'Europe conſent à
eſtre trompée , puis que leurs
Lardons ſont veus dans toutes
les Cours , & qu'il n'y a aucun
Païfan en Flandre qui ne les life.
Ce font meſme ces derniers qui
ont donné à ces Ecrits le nom
de Lardon. On peut juger aprés
cela ſi les impreffions qu'on
prend de la France ſur des Ecrits
de cette nature, ne ſont pas tout
à fait fauſſes , & meſme hors de
د
1 2
196 MERCVRE
toute vray- ſemblance. Ceux qui
manquent de droit , cherchent
des raiſons pour ébloüir leurs
Peuples,& rendre leurs Ennemis
odieux , en les noirciſſant ; mais
ceux qui ont la justice de leur
coſté , ne ſe ſervent point de ces
artifices , & c'eſt par cette raiſon
que l'on n'infulte perſonne en
France dans aucun Ecrit. Ce qui
eſt dit en répondant , ne doit
point paſſer pour invective . Celuy
qui répond, n'attaque pas, &
l'on n'a jamais ſujet de ſe plaindre
de ceux qui n'écrivent que
pour repouſſer la calomnie.
Les Lardons de meſme date,
ne donnent point d'autres raifons
, pour justifier le refus que
les Ennemis font de la Tréve ,
finon que les François la rompront.
S'il eſt vray , comme on
l'a dit de tout temps , qu'il n'y a
GALANT .
197
point de Remedes qui guériſſent
de la peur , je ne croy pas qu'on
puiſſe trouver aucune réponſe à
cet Article. Peut- on contenter
des Gens qui ne veulent pas
qu'on les fatisfaffe ? Le Roy offre
la Paix ou la Tréve , & cinq
Equivalens à choiſir pour les
prétentions qu'il a expliquées,
Rien ne contente ; on voudroit
que le Roy euſt moins de gloire ;
mais il n'y a pas moyen de fatif-
I faire ceux qui veulent des choſes
impoffibles .
En fuite on blâme les Princes
qui ont embraffé le party de la
France , ou plutoſt celuy de la
Paix ; & dans le meſme endroit
on dit , que la France porte auſſi
vigoureusement les interests de ſes
Allicz , que les fiens propres . Si
cela est vray , comme on en demeure
d'accord , pourquoy bla-
I 3
198
MERCURE
mer ceux qui ſont aſſurez de ne
rien riſquer en prenant le party
de la France ?
On lit encore dans les mermes
Feüilles un détail des Armées
qui doivent venir ſur le
Rhin pour agir contre la France,
& tout cela fondé ſur la Paix,
ou ſur la Tréve qu'on doit faire
avec le Turc. C'eſt aller bien
viſte pour des Gens de Cabinet,
qui doivent peſer ce qu'ils diſent,
& qui ne devroient pas découvrir
ces choſes , quand elles ſeroient
veritables ; mais on veut
nous faire peur.
Les meſmes finiffent , en difant
, que tout fera en repos tant
que le Roy prendra le divertiſſement
d'Amadis à Versailles . Le
Roy n'a pris aucun divertiſſement
depuis ſon deüil , & l'O
péra d'Amadis n'a point eſté reGALAN
T. 199
el
préſenté à Versailles . Il eſt bien
vray qu'on en a chanté quelques
Airs en préſence de Madame la
Dauphine , mais fans Dance ,
ſans Habits, & fans Theatre .
Jugez de la créance qu'on
doit avoir aux Lardons du 13 .
Avril , puis qu'ils les commencent
par une Negotiation de
Mariage à laquelle travaille
Monfieur de Bethune , que l'on
ſupoſe toûjours en Pologne , &
qui eft neantmoins encore icy.
Il y a un grand nombre d'Articles
auſſi ridicules , auſquels je
ne feray point de réponſe , pour
me diſpenſer de repeter trop fouvent
les meſmes choſes. On y
en lit une affez plaiſante , &
dans laquelle il n'y a pas feulement
de ſens commun. C'eſt
un Courrier d'Allemagne , qui
dit à un Miniſtre de France tout
14
200 MERCURE
le ſecret de ſes Dépeſches. Si
l'on ſupoſoit que ce Courrier ,
-par quelque avanture extraordinaire
, euſt ſçeu ce ſecret , &
qu'on l'euſt gagné pour le découvrir,
il y auroit quelque vrayſemblance
; mais de croire qu'un
Courrier ſcache les Nouvelles
chifrées qu'il porte , & qu'il les
diſe ingénûment , & preſque publiquement
, à ceux qui ont intereſt
de les ſçavoir, ce font deux
choſes aufquelles on ne doit
point ajoûter de foy , à moins
que d'eſtre d'auſſi facile créance
que les Autheurs des Lardons ,
lors qu'il s'agit de publier tout
ce qu'on impute faufſſement à la
France.
On trouve encore dans ceux
du 18. Avril des répetitions ſur
l'Article de la Tréve , & l'on y
lit ces paroles. Il ne faut pas reGALANT.
201
garder la Tréve comme un bien ,
parce que le Roy ne tient pasfaparole
; il ne faut pas s'affliger de ce
qu'elle ne se conclut pas. On ne
peut dire que le Roy netient pas
ſa parole , fans nier des actions
-tres- éclatantes .On ſçait que dans
5 la derniere Guerre il a ſacrifié la
plus grande partie de ſes Conqueſtes
pour faire rendre des
Royaumes preſque entiers , &
que pour tenir cette meſme parole
, il a rendu une fois toute la
Franche- Comté. Ainſi ce manquement
de parole ſupoſé pour
mettre obſtacle à la conclufion
de la Tréve , n'eſt qu'un pretexte
qui ne vient pas des Efpagnols.
Ils font convaincus que
le Roy la tient tres-religieufe
ment , & il la garde peut-eſtre
trop bien pour ceux qu'une Tré
ve de vingt ans empeſcheroit
IS
202 MERCURE
de venir à bout de ſatisfaire leur
ambition.
On continue , en menaçant
leRoy de la Paix du Turc, qu'on
dit qu'il doit craindre . Il a eu
la bonté de ne point agir pendant
que cet Ennemy du Nom
Chrêtien occupoit toutes les
Forces de ſes Ennemis , quoy
qu'il fuſt tres perfuadé qu'on
chercheroit toûjours à faire la
Paix avec la Porte , pour tourner
enſuite les armes de l'Allemagne
contre luy.. Tout cela ne
luy a point fait changer de réfolution
; on n'a point voulu de
fon fecours , & il a fecouru la
Chreftienté , en ne profitant pas
de l'occaſion , & en n'attaquant
pas ceux qui aprés avoir chaffé
ou défait les Turcs , avoient réfolu
de l'attaquer...
C'eſt par la Réponſe aux Lare
GALANT.
203
dons du zo. de ce mois , que je finiray
de vous en parlerdans certe
Lettre. On y voit un détail
des mécontentemens de l'Ele.
cteur de Saxe contre l'Empire ,
&une ſuite de ceux de la Pologne.
Ils font d'une nature que
la France n'en peut eſtre accuſée
, à moins qu'elle ne fuſt d'intelligence
avec l'Empire , pour
- obliger l'Empire à mécontenter
ces deux Souverains . C'eſt dequoy
on ne les ſoupçonnera ny
l'un ny l'autre. Voicy un Article
affez curieux touchant les Affaires
de Hollande, le le mets icy
dans les meſmes termes qu'il eſt
dans ces reüilles .
Meßieurs les Députez Extraordinaires
de Friſe ont repréſenté à
Meßieurs les Etats Generaux , que
les Places qui couvrent leur Provin
cefont dénuées de Garnison , leurs
16
204
MERCURE
Magazins de Munitions , leurs
Ramparts de Canon , & que leurs
Fortifications ont besoin de reparation
, & que nonobstant cela , lefdits
Etats avoient autorisé Mon-
Seigneur le Prince pour envoyer aux
Païs Bas un autre fecours de douze
Regimens d'Infanterie , &de quinze
ou feize cens Chevaux , nonobftant
l'opposition des deux Provin
ces ; que l'Espagne qui avoit promis
d'avoir aux Pais Bas quarante
mille Hommes effectifs , n'en avoit
Pas vingt ; que leur Province estoit
exposée aux incursions & infultes
de fes Voisins ; & qu'ainsi de l'or .
dre des Etats de leur Province , ils
Suplioient Leurs Hautes Puiſſances
de rappeller le dernier Secours envoyé
aux Pais-Bas , &d'envoyer
dans ladite Province , & dans les
Fortereſſes des environs les Troupes
de sa repartition ; & que comme
GALANT. 205
ils croyent fermement qu'elles y auront
égard , ils se trouvent außi
dispensez de fe fervir des moyens
qu'ils avoient en main pour procuverune
choſeſi ſalutaire.
Voicy un autre Article de la
mefme nature.
Meßieurs les Députez de Groningue
& des Ommelandes , ont exposé
àMeffieurs les Etats Genéraux, que
Les Puiſſances Etrangeres leurs Voifines
font armées , & que la querelle
d'Espagne avec la France pourroit
leur faire des affaires , à cause
du Secours qu'ils ont envoyéau Pais-
Bas Espagnols , & donner occaſion
aux Alliez de France d'attaquer
Leur Province. Elle requiert lesdits
Etats de rappeller ledit Secours des
Païs- Bas , & de renvoyer dans huit
jours dans ladite Province les Troupes
qu'elle paye pour les mettre en
garnison dans les Fortereffes qui les
couvrent.
206 MERCURE
On voit par là comme un intereſt
particulier eſt preſt d'engager
ces Provinces malgré elles
dans une Guerre qui eſt ſur le
point de cauſer leur ruine.
CesArticles ſont ſuivis d'un
grand & ridicule raiſonnement
fur la Tréve. Tout le veut , dit
ce Critique , & elle ne ſe fait pas,
parce que la France eſt dérai
fonnable. La France n'a point
merité qu'on la traite ainfi . Cet
Epithete n'eſt dù qu'à ceux qui
veulent faire une Tréve avec
des conditions , puis que hors
celles de la durée , on n'a jamais
entendu parler qu'on y en miſt
d'autres,& qu'on la traitaſt comme
la Paix. C'eſt ce qui ſe pratique
aujourd huy , parce que
ceux qui veulent la Guerre ,
n'embaraffent cette Tréve de
conditions , que pour empeſcher
de la conclure.
GALANT.
207
Ma Réponſe ſeroit plus juſte ,
fi je l'avois faite à tous les Articles
de ces Lardons qui ne regardent
pas la France , & aux
Nouvelles qui n'eſtant point des
Faits conftans , ne font fondées
que fur des on dit & on debite.Jay
ſeulement combatu quelques raiſonnemens
politiques , par lefquels
on veut ébloüir & furprendre
les Peuples , & me ſuis
principalement attaché aux endroits
où l'on tâche à noircir la
France. Ce n'est pas que je n'en
aye laiflé beaucoup fans replique
, n'ayant répondu qu'une
fois ou deux à ceux qui font rebatus
dix fois.
Je ne doute point que vous
n'ayez grande impatience de
voir l'Article du Mariage de mademoiselle
. Quoy qu'il fe foit fair
fans ceremonie ,il y a beaucoup
208 MERCURE
1
à vous dire , parce que'les moindres
choses qui ſe paſſent entre
les Perſonnes de ce rang , font
toûjours accompagnées d'éclat
dans leur plus grande fimplicité,
& que ce qui n'eſt point ceremonie
pour les Souverains , ne laiſſe
pas d'eſtre , & grand ,& auguſte
aux yeux du Public.
د
&
Vous remarquerez , que tant
que la Savoye a pû s'allier aux
premieres Couronnes de l'Europe
, elle n'a rien oublié de tout
ce qui pouvoit luy procurer des
Alliances ſi avantageuſes
qu'elle a toûjours tire beaucoup
de gloire & de fatisfaction de
celles de France. Il y a quelques
mois que Monfieur le Duc de
Savoye fit les démarches necef
faires pour faire connoître qu'il
ſouhaitoit avec paffion épouſer
Mademoiselle. La recherche que
:
209
GALANT.
| ce jeune Souverain en fit , fut
approuvée. Il n'y avoit point de
Party au Monde qui puſt mieux
remplir l'envie qu'il avoit de
faire une tres - haute Alliance ;
cette Princeſſe étant de la Maiſon
de Bourbon , & de celles
d'Autriche & de Stüart , Niéce
de Loüis XIV. & de Charles II .
Roy d'Angleterre , Soeur de la
Reyne d'Eſpagne , Parente , or
Alliée de tout ce qu'il y a de
Grand en Europe , & Fille enfin
de Monfieur , Fils de France ,
Frere - Unique de Loüis LE
GRAND , & fameux par plufieurs
priſes de Places, ainſi que
par la mémorable Bataille de
Caffel. Je vous ay marqué dans
ma Lettre de Fevrier tout ce qui
ſe paſſa lors que le Roy dit à
Mademoiselle , que Monfieur le
Duc de Savoye l'avoit demandéc
210 MERCURE
en Mariage. La nouvelle du con
ſentement que l'on y donnoit ,
fut à peine portée à Turin , que
tout y parut en joye. Le Portrait
de la Princeſſe fut mis ſous
un magnifique Daiz , & toute
la Cour de Savoye vint baiſer la
main à fon Souverain. Cependant
Monfieur le marquis Ferreiro
, Ambaſſadeur de Savoye,
eut Audience publique du Roy,
dans laquelle il remercia Sa Majeſté
au nom de ſon Maître , de
ce qu'il luy avoit accordé mademoiſelle
en mariage. Le Roy
nomma Monfieur le Chancelier,
Monfieur le Maréchal Duc de
Villeroy , Monfieur Colbert de
Croiſſy, Miniſtre & Secretaire , &८
Monfieur le Pelletier , Controlleur
General des Finances , pour
en dreſſer les Articles. On convint
enſuite pour beaucoup de
GALAN T. 211
raiſons , de faire le mariage ſans
ceremonie , & les deux Cours
en demeurerent d'accod. D'ail.
leurs , la Cour de France eſtant
encor en deüil ; & celuy de la
Cour de Savoye ne faiſant alors
que de commencer , à cauſe de
la mort de la Reyne de Portugal,
ce temps eſtoit mal propre aux
cerémonies , & tout ſembloit
demander qu'il n'y en euſt point .
Pendant qu'on travailloit à
regler toutes les difficultez , qui
ont eſté levées avec beaucoup
d'agrément & d'honneſteté de
part & d'autre, Monfieur le Duc
de Savoye écrivit pluſieurs fois
à Mademoiselle , & fit paroître
l'excés de ſa paffion dans toutes
fes Lettres , ainſi que ſa galante.
rie& fon eſprit.
Enfin toutes choſes eſtant en
état , M' le Comte de Mayan ,
212 MERCURE
Envoyé Extraordinaire de Savoye
, & qui aportoit les Préfens
de Nôces , eut Audience du Roy,
& de toute la Maiſon Royale, le
3. de ce mois . Il fut préfenté par
Monfieur le Marquis Ferrero, &
tout ſe paſſa avec les cerémonies
accoûtumées.
r Le lendemain , Monfieur le
Comte Oſaſque, Envoyé Extraordinaire
de Madame la Ducheſſe
de Savoye , Monfieur le
Marquis de Prela , Envoyé de
Madame la Princeſſe Loüile de
Savoye; & Monfieur le Baron de
Roaſchia , Envoyé de Monfieur
le Prince de Carignan , eurent
de ſemblables Audiences , & ils
firent tous des Complimens fur
le Mariage de Monfieur le Duc
de Savoye avec Mademoiselle .
Le Dimanche 9. de ce mois,
Monfieur le Marquis Ferrero ,
GALANT. 213
conduit par Monfieur de Bonneüil,
Introducteur des Ambaffadeurs
, porta à Monfieur le Duc
du Maine la Procuration de M
le Duc de Savoye , pour épouſer
Mademoiselle en fon nom. Monſieur
le Duc de Chartres devoit
faire la cerémonie, mais il n'avoit
pas quatorze ans . Ainſi le Roy
nomma Monfieur le Duc du
Maine qui les avoit accomplis
depuis le premier d'Avril. Quoy
- que Monfieur l'Ambaſſadeur de
- Savoye euſt ſouvent oüy parler
- de l'eſprit de Monfieur le Duc
du Maine,& qu'il en euſt meſme
eſté témoin en pluſieurs rencontres
, la maniere dont ce jeune
Prince l'entretint ne laiſſa pas
de le ſurprendre . Son eſprit ne
brille pas ſeulement par la vivacité
qu'on découvre dans la jeuneſſe
ſpirituelle , mais on y trou
214 MERCURE
ve de la ſolidité , du bon ſens , &
du bon goust ; ce qui ſe rencontre
affez rarement dans la plûpart
des eſprit prématurez , qui
n'ont que de la vivacité & du
brillant.
, Le meſme jour Monfieur
l'Ambaſſadeur de Savoye , conduit
de la meſme maniere , alla
prendre Monfieur le Duc du
Maine dans ſon Apartement. Ce
Prince estoit en deüil. Son Pour.
point , ſes Chauſſes , & le revers
de ſon Manteau eſtoient tout
chamarrez de Perles & de Diamans.
Sa Garniture eſtoit de
Creſpe, avec des Perles & des
Diamans enfilez , & toute la parure
eſtoit ſi riche , qu'ily avoit
pour un million de Perles & de
Diamans , au ſeul Cordon du
Chapeau & à l'Attache quile retrouffoit.
GALANT.
215
.
Monfieur le Duc du Maine,
& Monfieur l'Ambaſſadeur de
Savoye, ſuivis d'une groſſe Cour,
allerent enſemble prendre Mademoiselle
. Elle estoit au Cercle
chez Madame , où tout brilloit
de l'éclat des Pierreries , dont les
Dames qui le compoſoient ,
eſtoient parées. Mademoiselle
qui estoit auſſi en deüil , fut con.
duite chez Madame la Dauphine
, & menée de là dans le grand
Apartement du Sallon du Roy.
L'Habit de cette Princeſſe eſtoit
sout garny de Perles & de Diamans
; Mademoiselle de Chartres
portoit la queüe de ſa Mante
.Le Roy estoit au devant d'une
Table , entourrée des Enfans &
Petits Enfans de France , Princes
&Princeſſes du Sang. Monfieur
Colbert de Croiſſy , ayant lû
quelques lignes du Contract de
216 MERCVRE
Mariage , le Roy luy dit que c'étoit
affez , & prenant la Plume
qui luy fut préſentée par ce Miniſtre
, il le ſigna. Il fut enſuite
ſigné par Monſeigneur le Dauphin
, par Madame la Dauphine
, par Monfieur , par Madame
, par Monfieur le Duc de
Chartres , par Mademoiſelle qui
fit de profondes revérences au
Roy, à Monfieur & à Madame,
comme pour leur demander leur
permiffion ; par tous les Princes ,
& Princeſſes du Sang , parMonſieur
le Duc du Maine , par Mademoiselle
de Nantes , & par
Monfieur l'Ambaſſadeur de Savoye.
Cela eſtant fait , Monfieur
le Cardinal de Boüillon s'approcha
en Rochet & en Camail , &
avec l'Etole , accompagné du
Curé auſſi en Etole , & de quelques
Eccleſiaſtiques de la Paroiffe,
GALANT. 217
ſe. Ce Cardinal fit la cerémonie
des Fiançailles , Monfieur l'Ambaſſadeur
eſtant proche , & un
peu derriere Monfieur du Maine .
La foule eſtoit extraordinaire.
On paſſa enſuite dans la Galerie,
& dans le grand Apartement où
ſe tiennent les Jeux. Tout eſtoit
illuminé. La Collation fut magnifique
, & l'on prodigua les
Eaux & les Liqueurs.
Le Lundy 10. du mois , Monſieur
le Marquis Ferrero, qui devoit
partir l'apreſdînée pour aller
conduire la Princeſſe en Savoye,
prit congé du Roy , & préſenta à
Sa Majesté les quatre Envoyez
que je viens de vous nommer.
Ils allerent enſuite à l'Audience
deMonſeigneur le Dauphin , de
Madame la Dauphine , de Monfieur
,& de Madame. Le meſme
jour , Monfieur l'Ambaſfadeur
Avril 1684.
K
218 MERCURE
de Savoye, conduit par Monfieur
de Bonneüil , alla prendre Monfieur
le Duc du Maine fur les
onze heures & demie du matin .
Ce Prince avoit un Habit de
Venitienne noire. Les Chauſſes
&le Pourpoint eſtoient chamarrez
de Diamans tant plein que
vuide , auſſibien que le revers &
toutle tour du Manteau. La Garniture
eſtoitde Rubans étroits de
Satin couleur de Roſe , avec des
Férets de Diamans. Il avoit un
Bouquet de Plume de la meſme
couleur , & le Cordon du Chapeau
eſtoit auſſi deDiamans. Ils
allerent enſemble prendre Mademoiselle.
Cette Princeffe avoit
fait ſes Devotions le matin, dans
la Chapelle de la Sur- Intendance
, qui eſt proche de fonApartement
, pour eſtre plus en état
de recevoir le Sacrementde ма-
{
GALANT.
219
riage. Elle s'attendrit beaucoup
lors qu'elle fut ſur le point de
communier ; de forte que monfieur
l'Abbé Teſtu , Aumônier
ordinaire de Madame , & qui
avoit eu ſoin de l'éducation de
cette jeune Princeſſe , ſe ſentant
vivement touchédes larmes qu'il
luy vit répandre , eut de la peine
àprononcer les paroles que l'on
dit , lors que l'on donne la Communion.
Cette Princeſſe ayant
changé d'Habit , apres qu'elle
eut fait ſes Dévotions , Monfieur
- le Duc du Maine , & Monfieur
l'Ambaſſadeur de Savoye , la
trouverent vétuë d'un Habit de
Brocard d'argent , tout couvert
de Dentelles auffi d'argent , &
tout garny de Pierreries. Elles
eſtoient toutes à cette Princeſſe,
qui en a affez pour en pouvoir
faire pluſieurs Parures , le Roy,
K 2
220 MERCURE
Monfieur , & la Reyne d'Eſpane
luy en ayant donné un fort
grand nombre. Monfieur le Duc
de Savoye luy a envoyé un tresbeau
Colier , que l'on fait monter
à trente mille Piſtoles , une
Attache , des Poinçons & des
Boutons de Diamans , avec de
fort belles Pandeloques .
Mademoiselle fut conduite à
l'Apartement de Madame la
Dauphine , où toutes les Princeſſes
eſtoient. Peu de temps
apres , toute cette auguſte Compagnie
ſortit pour ſe rendre à la
Chapelle , & marcha ſelon ſes
rangs ordinaires. Elle joignit le
Roy dans la Galerie , d'où ayant
traverſé le grand Apartement ,
elle deſcendit par le grand Eſcalier
, au pied duquel les Cent
Suiſſes de la Garde eſtoient en
haye , ſuivant leur coûtume de
GALANT. 221
s'y trouver tous les jours quand
le Roy paſſe pour aller à la Meſſe.
Ils s'étendoient juſques à la
Porte du Choeur , où eſtoient les
Gardes-du- Corps . Pendant que
la Cour arrivoit , Monfieur le
Cardinal de Boüillon , en Etole
& en Chape , & avec la Mitre
en tefte & la Croſſe à la main ,
fe plaça dans un Fauteüil , le
dos tourné à l'Autel. Il eſtoit
accompagné du Curé de la Paroiſſe
, revétu de ſon Etole. Toute
la Maiſon Royale eſtant entrée
, ſe rangea à droit & à gauche
, pour laiſſer paſſer Mademoiſelle
& Monfieur le Duc du
Maine , qui ſe mirent à genoux
fur deux Careaux de Velourscramoiſy
, placez ſur les degrez
de l'Autel. Le Roy ne ſe mit point
à ſon Prie- Dieu ; il paſſa plus
avant avec toute laMaiſon Roya
K
3
222 MERCURE
le qui ſe tint debout , & environna
les Epouſez tant que du-
Fa la Ceremonie qui précede la
Meſſe. Lors que Monfieur le
Cardinal de Boüillon demanda
Mademoiselle , ſi elle ne prenoit
pas Monfieur le Duc de Sa
voye pour Epoux , elle fit avant
que de répondre , une reveren-
се au Roy , à Monfieur & àма-
dame , comme elle avoit fait aux
Fiançailles . Cette ceremonie
eſtant achevée , mademoiselle,
& Monfieur le Duc du Maine ,
demeurerent au meſme endroit
à genoux fur leurs Careaux , &
le Roy alla prendre place à ſon
Prié- Dieu. Voicy les noms de
tous ceux qui avoient rang. Ils
formoient fix Lignes , ainſi qu'il
eſt marqué par les Chifres , &
avoient tous des Careaux.
GALANT. 223
I.
LE ROY.
I I.
MONSEIGNEUR LE DAUPHIN ,
MADAME LA DAUPHINE .
III.
MONSIEUR , MADAME ,
I V.
MONSIEUR LE DUC DE CHARTRES,
MADEMOISELLE DE CHARTRES ,
MADEMOISELLE D'ORLEANS ,
MADAME LA PRINCESSE DE
TOSCANE, MADAME DE GUISE..
V.
MONSIEUR LE DUC , MADAME
LA DUCHESSE , MONSIEUR LE
PRINCE DE CONTY , MADAME
LA PRINCESSE DE CONTY ,
MONSIEUR LE PRINCE DE LA
ROCHE - SUR-YON , MADEMOISELLE
DE BOURBON .
V I.
MONSIEUR LE COMTE DE TOULOUSE
MADEMOISELLE DE
NANTES , MADEMOISELLE DE
BLOIS , MADAME LA DUCHESSE
DE VERNEÜIL .
K 4
224 「MERCURE
De toutes ces auguſtes Perfonnes
, il n'y avoit que le Roy,
& Monſeigneur le Dauphin , qui
n'avoient point de Pierreries ,
parce que leur deüil devoit paroître
plus grand. Tout le reſte
avoit des Habits de deüil , mais
tous couverts de Pierreries . Rien
n'eſtoit plus éclatant que Mada .
me la Dauphine. Le Juſte - aucorps
de Monfieut eſtoit tout
garny de parfaits Diamans , il y
en avoit à la place des boutonnieres
, & fur les manches en
forme d'Attaches. Monfieur de
Chartres avoit une Parure d'Eméraudes.
Monfieur le Duc avoit
un Noeud d'épaule de Crêpe, &
un Noeud à fon Chapeau , tous
garnis de Férets de Diamans; &
Monfieur le Prince de Conty,une
Veſte garnie auſſi de Boutons de
Diamans. La jeuneſſe de Mon
GALANT.
225
ſieur le Comte de Toulouſe , de
Mademoiselle de Nantes , & de
Mademoiselle de Blois , leur permettant
de porter des Etofes qui
ne fuſſent pas tout- à- fait noires,
celle de leurs Habits eſtoit noir
& argent , & ils eſtoient garnis
de Pierreries d'une maniere fi
agreable , & d'un ſi bon gouſt ,
qu'un ajustement ſi bien entendu
, joint à l'agrément & à la
beauté de leurs Perſonnes , avoit
quelque choſe de charmant &
d'ébloüiſsat tout enſemble,qu'on
ne pouvoit affez admirer..
Monfieur l'Ambaſſadeur de
Savoye eſtoit proche de l'Autel
fur un Careau ; & les Envovez
de la meſme Cour ; & tous les
Gentilhommes de ſa ſuite étoient
derriere luy . Monfieurl'Abbé de
Bou , Aumônier du Roy , celébra
la meſſe , pendant laquelle
K
126 MERCURE
la Muſique chanta un Laudate.
Monfieur de Saintot préſenta le
Cierge à Monfieur le Duc du
Maine , pour aller à l'Offrande ;
& Monfieur Martinet , à Mademoiselle
. Meffieurs les Abbez de
S. Valier , & Fleury , Aumoniers
du Roy , tinrenr le Poële ſur les
Epouſez.
La Meſſe finie , le Curé de la
Paroiſſe apporta le Regiſtre des
Mariages fur le Prié - Dieu du
Roy. Madame Royale , & Monſieur
le Duc du Maine s'en approcherent
pour le figner , &
toute la Maiſon Royale en fit de
mefme; mais comme il n'eſt pas
neceſſaires de tant de Signatures.
que dans un Contract , il n'y eut
que le Roy , Monſeigneur le
Dauphin, Madame la Dauphine,
Monfieur , Madame, Monfieur le
Ducdu Maine, Madame Royale,
GALANT.
217
5
コ
& Monfieur le marquis Ferréro,
qui le ſignerent. Il ſeroit impoffible
de faire une peinture de la
douleur qui parut ſur les viſages
de tant d'auguſtes Perſonnes
pendant cette Signature,qui dura
affez de temps. On ne doit pas
en eſtre ſurpris ; ce qui touche
vivement n'inſpire que des mouvemens
remplis de lenteur , &
oſte preſque le pouvoir d'agir
Madame Royale fondoit en larmes
; Monfieur eſtoit dans un
abatement inconcevable; la douleur
de Madame paſſoit tout ce
qu'on en pourroit dire , & toute
la Maiſon Royale en demeura
penétrée. Le Roy parut attendrys
mais comme il ſçait regner ſur
luy- meſme, & qu'il eſt maîtrede
fes mouvemens il n'en laiſſa
échaper aucun qui ne fuft digne
de luy , & ſe montrant touché
6
K 6
228 MERCURE
fans foibleſſe , il fit paroître de la
tendreſſe & de la grandeur tout
enſemble. La veuë de tant de
mouvemens de douleurs en cauſa
beaucoup à l'Aſſemblée , déja
attendrie par le bon naturel des.
François , qui n'ont pas moins
d'amour que de venération pour
leurs Princes.. Quand ont eut
achevé de ſigner , le Roy donna
la main à Madame Royale , & la
conduifit au Carroſſe de Sa Majeſté
, qu'on faiſoit attendre à la
Porte de la Chapelle qui regarde
l'Autel en face. Cette remarque
eft neceffaire,pour faire voir
ce qui ſe paſſa dans le temps de:
cette ſéparation . Le Roy , & ма-
dame Royale , marcherent du
Prie Dieu au Carroſſe ſans ſe:
détourner , & le reſte de la маі-
fon Royale fortit en même temps
par la porte de la Chapelle qui
GALANT. 229
1
eſt à l'entrée de la Nef à main droite
, par où elle estoit entrée , & remonta
par le grand Escalier. Pendant
ce temps, S.M..mena Madame Royale
juſqu'à fon Carroffe , & la baiſa deux.
fois. Cette Princeffe , toute en larmes,.
luy dit quelques paroles qu'on ne pur:
entendre.Le Roy luy répondit,de cette
maniere toute engageante qui perfuade
ce qu'il dit , & la baiſa une troifiéme
fois, comme ſi par ce baifer il euſt voulu
luy donnerune aſſurance des chofes
qu'il luy diſoit. Cette Princeſſe eſtant
alors fortie de la grande Cour du Châ
teau ,& rentrée dans une autre par où
l'on va à l'Apartement de Monfieur, fut
regardée comme tout à fait partie de
laCour à l'égard de la Maiſon Royale..
Mr. le Duc du Maine fut reconduit en
fon Apartement par Mr. le Marquis ,
Ferrero,& par.Mr.de Bonneüil.Cepen--
dant Madame Royale eſtant arrivée
dans celuy deMonfieur,ſe trouva fi fai--
fie de douleur , que comme elle avoit:
beſoin d'un tres-prompt foulagements
onn'eut pas le tems de la delaffer,ainfi
230
MERCURE
il falut couper ſon Lacet. Elle
dîna avec Mademoiſelle de Char-.
tres , à preſent Mademoiselle, qui
eutun Fauteüil à Table.Monfieur
traita ce jour là l'Ambaſſadeur ,
& les Envoyez de Savoye , avec
toute leur Suite . Le jour précedent
, ils avoient eſté régalez par
le Roy , qui a fait aux quatre
Envoyez des Préſens conſidérables
en Pierreries , & ils en ont
aufſi reçû de Monfieur. Il faut
vous parler préſentement de celuy
que la France fait à la Savoye,
en luy donnant cette Princeſſe
qui fort du Sang de ſes Roys. Sa
grande jeuneſſe eſtoit cauſe que
tout fon mérite n'eſtoit pas encore
connu . Cependantj'ay ſcen
de ceux qui l'ont pratiquée ,
qu'elle est d'une homeur douce ,
égale , & patiente ;qu'elle eſt incapable
de donner du chagrin à
GALANT. 231
perſonne en ſe prévalant de ſon
rang , qu'elle a un grand fonds
de ſageſſe , & de pudeur ; qu'elle
aime ſon devoir, qu'elle ſçait parfaitement
tout ce qui regarde fa
Religion , qu'elle y eft attachée,
& qu'on pourroit dire qu'elle eſt
tout à fait ſecrette , ſi elle avoit
de grandes occafions de faire voir
qu'un ſecret eſt ſeûr entre ſes
mains.Elle ſçait la Geohraphie,
- & la Fable , & meſme hiſtoriquement.
Elle jonë du Claveffin
, chante parfaitement bien ,
& ſçait aſſez l'Italien pour le
bien parler , ſi la défiance qu'elle
a de foy-meſme fans aucun
ſujet , ne luy cauſoit une timidité
mal fondée qui l'en empelche.
Elle aime la lecture , & emporte
un Bibliotheque de Livres
qui luy onteſté choiſis par monſicur
l'Abbé Teſtu , qui comme
232 MERCURE
,
je vous l'ay déja marqué , a eu
ſoin de fon éducation . Il en a
pris un tres-grand à luy former
l'eſprit & les moeurs , & a merité
par-là beaucoup de gloire. La
bonté de cette Princeſſe luy attirant
tous les cooeurs la fair
auſſi beaucoup regreter. Les
pleurs de Madame , qui n'ont
point paru de Belle-Mere , en
font une preuve.. Monfieur de
Chartres s'attendrit beaucoup
en luy diſant adieu , & Mademoiſelle
de Chartres fit paroiſtre
une douleur qui pafſoit ſon âge..
Auſſi ſon efprit eſt il beaucoup
au deſſus de ſes années , & ce
qu'elle en fait voir marquequ'elle
fera un our une Princeffe accomplie.
Ainfi l'on peut dire que
Monfieur est heureux dans fa
Famille , la Reyne d'Eſpagne
eſtant fort aimée du Roy fon
GALANT.
233
Epoux , reſpectée & eſtimée de
fes Miniftres , & adorée de fes
Peuples.
Apres le dîner de Madame
Royale , Monfieur vint la prendre
pour partir. Cette jeune Souveraine
ſe jetta à ſes genoux, pour
luy demander ſa Benediction.
L'un & l'autre eſtoient en larmes
. Ce Prince la releva , la
baifa , & ils partirent. Monfieur,
àqui elle cede le pas du conſentement
de Monfieur le Duc de
Savoye , l'accompagna juſqu'à
Juvify , d'où il revint le lendemain
au matin.
Madame la Princeſſe de Lilebonne
a eſté nommée par le
Roy , pour accompagner madame
Royale. Elle mene avec elle
les deux Princeſſes ſes Filles . Son
équipage eſt confiderable. Monfieur
de Grave, maître de la Gar234
MERCURE
derobe de Monfieur , l'accompagne
de la part de Son Alteſſe
Royale, & madame la maréchale
de Grancé va avec elle , en qualité
de Dame d'honneur. Monſieur
l'Ambaſſadeur de Savoye
l'accompagne ; il doit revenir àla
Cour aprés la conſommation du
Mariage. Cette Princeſſe eſt conduite
dans un Carroſſe du Corps,
& par douze Gardes du Roy ,
qu'un Exempt & un Brigadier
commandent. Monfieur de Saintot
, maître des Ceremonies , fait
le même voyage,avec un Ecuyer
du Roy , pluſieurs Pages & Valets
-de-pied , un maître d'Hôtel,
un Controlleur , un Gentilhomme
Servant , & tous les Officiers
neceſſaires pour ſervir tous les
jours quatre Tables. Sa Majesté
défraye tout juſqu'à la Fron
ciere.
GALANT. 235
Madame Royale ayant couché
le 10. à Juviſy, alla le lendemain
11. à melun , & ſe rendit
le 12. à Nemours. Cette Ville
eſt de l'Apanage de Monfieur.
Elle y arriva ſur les quatre heures
, après avoir dîné à Fontainebleau
. Monfieur de Fromonville,
Gouverneur de Nemours , alla
recevoir cette Princeſſe à une
lieuë de la Ville , accompagné de
pluſieurs Gentilshommes de la
Province . Monfieur de Belle-
Iſle , Lieutenant des Chaſſes , ſe
trouva au meſme lieu , à la teſte
de ſes Gardes . Ils la conduiſirent
juſqu'à la Ville , où elle entra au
bruit du Canon. Elle paſſa au
milieu d'une double haye de
Bourgeois, tous tres- proprement
vétus. Chaque Compagnie étoit
commandée par ſes Officiers , &
avoit des Drapeaux neufs , dans
236 MERCURE
leſquels étoit la Deviſe de Mon
fieur. Madame Royale étant arrivée
au Logis qu'on luy avoit
préparé ,y fut auſſi- toſt complimentée
par Monfieur du martroy
, Prefident du Bailliage ; par
Monfieur le Roy , Préſident de
l'Election ; & par Monfieur Martin
, premier Echevin , chacun à
la teſte de ſa Compagnie. La
Ville luy fit les Préſens accoûtumez
, & tout ſe paſſa avec beaucoup
de marques de bonté de la
part de cette Princeffe. Le lendemain
13. elle alla coucher à
Montargis , qui eſt auſſi de l'Apanage
de Monfieur. Elle avoit
trouvé les Officiers de la maréchauffée,
le Lieutenant des Chaf
fes avec ſes Gardes , & le мат-
tre des Eaux & Foreſts & les
Officiers , à deux lieuës de la
Ville , où ils eſtoient allez la
A
GALANT.
237
complimenter. Le maire & les
Echevins la haranguerent à la
Porte de la Ville , & elle paſſa
au milieu de la Bourgeoifie , qui
eſtoit fort leſte , & rangée ſous
les Armes , ainſi qu'à Nemours.
Le Préfidial & l'Election , vinrent
en Corps la complimenter
1chez elle. Cette Princeffe demeura
un jour à Montargis , &
couchale 15. à la Buſſiere. Voila ,
Madame , tout ce que je vous
diray de ſon Voyage , juſqu'au
Mois prochain.
Je vous appris il y a trois mois le
- Mariage de Monfieur Chopin , Lieutenant
Criminel , avec Mademoiselle
Foy de Senantes . J'ay à vous apprendre
aujourd'huy celuy de Monfieur le
Chevalier du Guet fon Frere avec
Mademoiſelle des Certeaux , Fille de
Meffire Philippe de Berry , Marquis
des Certeaux , & Petite- Fille de Madame
la Nonrrice. La Cerémonie fut
,
238 MERCURE
faitele Dimanche 15. de ce mois, dans
la Chapelle du Chaſteau de Clagny.
Monfieur le Duc du Maine fit l'honneur
au Marié de luy donner la Chemiſe
, & Madame de Monteſpan fit
le meſme honneur à la Mariée , parce
qu'ayant beaucoup contribué à ce
Mariage , elle en a voulu faire les
honneurs. Le Roy , Monseigneur le
Dauphin , Madame la Dauphine , &
toute la Maiſon Royale , ont ſigné le
Contract ; & Sa Majesté , pour témoi.
gner combien cette Alliance luy eſtoit
agreable , a donné à la Mariée une
Penſion de mille Ecus. L'apreſdinée du
jour de la celebration du Mariage,Madame
de Monteſpan donna une grande
Collation à Clagny. Elle y avoit invité
toutes lesDames de feuë la Reyne .
On y joia à divers fortes de Jeux , &
Mademoiselle de Nantes y donna le
Bal , où elle parut avec tout l'agrément
, & toutes les graces qui luy font
ordinaires , & dont je vous ay ſouvent
parlé. Meſſire René Chopin III. du
nom , Seigneur d'Arnouville , Lieu
GALANT. 229
tenant Criminel au Chaſtelet de Paris ,
& Meffire Auguſtin - Jean Baptifte
Chopin , Seigneur de Gouffangrez ,
( Chevalier du Guet , dont le Mariage
donne lieu à cet Article , ſont Fils de
feu Meffire René Chobin II . du nom ,
Seigneur d'Arnouville , Gouffangrez ,
Herbiffe , Chaſſoy , & de Geneviefve
Coqueley , Niéce de feu Monfieur
Coqueley , Conſeiller en la Grand'-
Chambre , & Chanoine de Noftre-
- Dame , & Petit- Fils d'Auguſtin , Chopin
, Seigneur de ces meſmes Lieux ,
qui avoit épousé Marguerite Huez ,
Fille d'un Tréſorier de France , d'une
| des plus anciennes Familles de Champagne.
Leur Bifayeul René Chopin
premier du nom , cut pour Femme
Marie Baron , de la Famille de Meffieurs
Baron , Conſeillers au Parlement.
On aime par tout les Airs Bachiques
, & celuy que je vous envoyé ne
déplaira pas , puis qu'il eſt d'un celébre
Autheur , qui a toûjours fait luy-mefme
le Chant & les Paroles de tant
240 MERCURE
d'excellens Airs à boire , qu'il a mis
au jour depuis plus de vingt années.
Auffi peut- on dire que tous ceux qui
ont écrit en ce genre , n'ont fait que
copier ſur ſes Ouvrages .
AIR NOUVEAU.
'Hyver ne veut point nous quitter,
LLa Bize
acharnée.
contre nous est toujours
Amans, vous avezbeau pefter.
Mafoy vous n'aurez point de Printemps
cette année.
C'est pourquoy
Si vous me voulez croire ,
Consolez- vous , & faites comme moy,
Renoncer à l'amour
qu'à boire.
د ne Songez plus
C'est le moyen de goûter en tout temps
Les douceurs du Printemps.
La premiere Enigme du dernier
mois eſtoit l'Enigme meſme. Monfieur
du Pommier de Louvre en Pariſis , a
nouvé
GALANT. 241
}
trouvé ce Mot , auſſibien que Mademoiſelle
C.de Campagne de Montbrun
, de Boulogne ſur Mer , Meſſieurs
Avice , de Caën ; Gygés , du Havre ;
La Belle-Nourriture ,& la joly Bouquinete
, ces cinq derniers en Vers.
On a expliqué cette meſme Enigme
fur le Fen& l'ombre.
La Fusée d'une Montre ; le Balan
cier;le Reffort, ou la Corde; le Vifargents
la Bague , & le Lacet , font les divers
Iens que l'on a donnez al autreEnigme.
Le vray Mot eſtoit le Fuseau , & il a
eſté trouvé par Monfieur le Roux ,
Medecin à Vitré en Bretagne.
Ceux qui ont expliqué l'une &
l'autre dans leur veritable ſens , font
Meſſieurs Carriere ; L'Epinay Buret,
tous deux de Vitré en Bretagne ; C.
Hutuge , d'Orleans ; De Guerre ; L'Indien
Inſulaire ; Diéreville , du Pontleveſque
Le Berger de Cotentin ; Mefdemoiſelles
Du Hauchant , de Vitré;
Touchar du meſme Lieu ; De la Montagne
; Verité , de Chartres ; Alcidor
& Sylvie , du Havre ; & la Belle à
Avril 1684. L
242
MERCURE
l'Anagramme , Libre d'amour , de la
Rue du Bac .
La premiere des deux nouvelles
Enigmes que je vous envoye , eſt de
Monfieur Clotel , d'Alençon ;& l'autre
, du Berger du Village de Mont-
Jallon .
ENIGME .
J
nybras nymains,&fipourtant
j'accole ,
Enay
Et baise les Gensquand je vole.
Mon usage antrefois me rendit ſi commun
Que j'estois en tous lieux l'ornement de
chacun ;
Mais depuis quelque temps la mode
variable ,
Dans les Emplois de Mars m'a rendu
mépriſable
Pardes motifsà cemouvans;
Mais ce qui radoncit ma honteuse difgrace
.
C'est que je garde encor maplace
Chezla plus grandpart des Scavans.
GALANT. 243
AUTRE ENIGME.
E tirema vertu de Climats diferens,
Je marche rarement qu'un Docteur
l'approuve.
ne
Je porte le dégoust par tout où je me
trouve ,
Vers des lieux reculezje fais courir les
Gens
Alors je ſçay les mettre en plaisante
posture ,
Ils me livrent paſſage , & tant que cela
dure
Je les fais grimacer , l'eau tombe de leurs
yeux ;
Etpuis , fuis-je dehors , ils s'en trouvent
bien mieux.
On a commencé ce Mois-cy à ditribuer
à l'Académie de Peinture &
de Sculpture , trois Prix pour les Etudians
qui ont le mieux réüſſy dans le
Deffein. On doit donner de ſemblables
Prix tous les trois mois ; c'eſt un effet
L2
244
MERCURE
de la libéralité du Roy. Monfieur de
Lonvoys , qui a eu le ſoin de faire
fleurir cette Académie , y réüſſi comme
dans toutes les choſes qui ſont de
fon miniſtere , & les Ecoliers luy
doivent déja l'avantage d'y venir deffigner
gratis.
Le bruit eſt grand que Cara- Ibrahim ,
qui a eſté fait Grand Viſir apres Mutapha
, étranglé depuis quelques mois
à Belgrade , eſt encore plein de vie.
La nouvelle de ſa mort venoit d'une
Lettre écrite de Smirne , & on la
croit fauffe. C'eſt le Fils de ce Grand
Viſir étranglé , qui a eſté mis parmy
les Icholans ou Pages du Grand Seigneur
, & non pas celuy de Cara-
Ibrahim , qui luy a ſuccedé dans
cette Charge . On s'eſt étonné de ce
qu'on a dit , que parmy les Biens
qui ſe ſont trouvez dans ſon Serrail
de Conſtantinople , il y avoit une
Couronne de groffes Perles. Cemot
de Couronne embaraſſoit. Les Italiens
donnent le nom de Corona à
un Chapelet , & cet endroit a efté
GALANT.
245
traduit d'un Article Italien. Les Turcs
n'ont point de Couronnes dans leurs
marques de dignité ; mais ils ont
des Chapelets , ſur lesquels ils comprent
les diférens Attributs de Dieu.
Le Roy fit quelques jours avant
ſon départ la Reveuë de ſon Régiment
des Gardes , & celle des deux
Compagnies de ſes Mouſquetaires.Les
Aumoniers qui les doivent ſuivre à
l'Armée , eſtoient à la queue des Of
ficiers ; & tous les Valets des Moufquetaires
, bien montez , à la queuë
de chaque Compagnie. On fit auffi
à Verſailles , mais non pas en préfence
du Roy , la Reveuë de cinq
à fix cens Chevaux d'Equipage &
de Bats , & il ſe trouverent fi bons,
qu'ils n'y en eut que ſeize de rebutez
. Trente Récolets partirent pour
P'Armée de Sa Majesté , & dix pour
celle de Monfieur le Maréchal de
Créquy. Le 22. Sa Majesté partit
accompagnée de Monseigneur le
Dauphin , & de Madame la Dauphiné
, pour ſe rendre en Flandre à
一
L3
246 MERCVRE
,
petites journées. Quoy que les En
nemis de ce Monarque n'ayent pas
ceffé de publier qu'il ne vouloit
point de Guerre , afin de l'exciter à
l'entreprendre
point piqué d'un honneur qui pouvoit
eſtre fatal au repos de la Chreſtienté
; au contraire , il n'y a fortes
de propoſitions de Paix qu'il n'ait
faites on n'y a répondu que par une
Declaration de Guerre. Elle ne l'a
point fait fortir de ſa moderation
ordinaire , & il a donné à ſes Ennemis
le temps de reconnoiſtre la legereté
de leur Déclaration. Ils n'ont
point ouvert les yeux en faveur de
Ia tranquilité de l'Europe , & le
Roy a eſté obligé de partir. Il va
combatre pour donner la Paix &
il y a apparence que ce qui n'eſt
jamais arrivé à aucun Conquerant,
couvrira ce Monarque de gloire
deux fois de ſuite. Il eſt affez beau
& affez nouveau tout enſemble ,
que le plus fort ſoit obligé de combatre
,pour contraindre le plus foice
Prince ne s'eſt
د
GALANT.
247
ble à faire la Paix. Si le Roy n'avoit
arreſté les mouvemens de ſon
grand coeur , il n'auroit pas ſupporté
avec tant de patience les infultes
de ſes Ennemis ; mais il ſçait que
cette Guerre peut eſtre fatale à l'Europe
, qui auroit beſoin de toutes fes
Forces contre l'Ennemy de Nom
Chrêtien. Si elle en ſouffre , il n'en
fera pas cauſe , & les démarches qu'il
a faites pour la Paix , font aſſez éclatantes
, & affez connuës pour le juſtifier.
Je ſuis ,Madame, voſtre,&c.
A Paris, ce 30. Avril 1684-
Je viens d'apprendre que le 28. de
ce Mois Luxembourg fuſt inveſty par
l'Armée de Monfieur le Maréchal
de Créquy.
THEUER
10 BIBLI
LYON
* 1833
*
******
TA BLE DES MATIERES
contenuës en ce Volume..
Rélude ,
Charité établie à Versailles
par les Dames de la premiere
qualité, 4
Soins que le Roy prend de bannir
l'Horéſie de fon Royaume . 6
Lettre Sur plusieurs Converſions 222
page II
Sonnet fur le mesmesujet , 15
Ce qui s'est passé à Aytré proche
La Rochelle , à l'occaſion de la
Religion Prétendue Réformée ,
page 17
Sonnet , 23
Sonnet 25
TABLE.
Devise , 26
27
34
Galanterie ,
Le Chemin d'Amour ;
Détail de la Marche de Monfieur
le Maréchal de Bellefons
juſques à fix lieuës de Pampelune
,
73
Réponſe pour les Aftrologues à la
Seconde Lettre de Monsieur
Crochart ,
104
Description d'un Cadran Solaire
d'une nouvelle invention , 109
Statuë de Vénus , appellée la Vénus
d'Arles , envoyée au Roy
page 118
94
Portrait du Roy fait en Cire par
Monfieur Benoist , 121
Faute Survenuë au Mercure de
Fevrier à l'occaſion des Jettons
,
2
123
Morts de plusieurs Perſonnes confiderables
. Elle commencent à
la page 123 & finiſſent à la
page 135
TABLE.
Histoire , 136
Benéfices donnez par le Roy. Cet
Article commence à la page 150
& finit à la page 158
Mariage de Monsieur d'Aligre ,
& de Mademoiselle le Pelletier
,
159
Autres Mariages , page 162. &
lesſuivantes.
Réponse deMonsieur le Comte d'Avaux
aux Députezdes Etats Generauxfur
les Propoſitions qu'ils
luy ont faites de la part de leurs
Alliez ,
166
Réponse aux Lardons du dernier
mois ,
175
Détail de tout ce qui s'est passé au
Mariage de Mademoiselle avec
Monsieur le Duc de Savoye ,
207
Mariage de Monfieurle Chevalier
du Guet ,
237
Noms de ceux qui ont expliqué les
TABLE .
deux Enigmes , 240
Enigme , 242
Autre Enigme , 243
Frix donnez à l'Academie dePeinture
de Sculpture , ibid.
Fauſſe mort du nouveau Grand Vi
Zir ; 244
Depart du Roy , 245
Finde la Table.
LYOR
Avis pour placer les Figures.
L
34.
A Carte du Chemin d'Amour
doit regarder la page
L'Air qui commence par Voicy
le temps de la verdure, doit regarder
la page 117 .
L'Air qui commence par L'Hyver
ne veut point nous quitter ,doin
regarder la page 240.
GALANT ,
DEDIE' A MONSEIGNEUR
5
LE
DAUPHINDE
1684 AVRIL
LYON
*1893 *
A LYON,
Chez THOMAS AMAULRY
suë Merciere, au Mercure Galant.
M. DC. LXXXIV.
AVEC PRIVILEGE DU ROY...
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR .
EXTRAORDINAIRE
du Quartier deJanvier
que je vous
envoye , ſe vendra toûjours
30.f. tant vieux que nouveaux
, & les Mercures 20. f.
auſſi chaque Volumes. Ceux
qui les prendront tous ou
unegrande parties, l'on leurs
en accommodera. १
Livres nouveaux du moiss
Avril 1684,.
A pratique de l'éducarion
des Princes de:
Charles Quints و du Sçavant:
Monfieur Varillas Hiſtoriographe
de France , qui
a fait l'Histoire de Charles
Neuvieme, inquarto, 6. 1.
La Vie de Madame laDucheſſe
de Montmorency ,
Superieure de la Vilitation
de Sainte Marie de Moulins,
inoctavo, 3.1.
Réponſe à MonfieurBoffatran
Miniftre , fur la Conferance
tenue à Niort par
Monfieur l'Abbé de Chalucet
, indouze , 30. f.
Entretiens hiſtoriques ,
moraux & politiques , indouze,
40. f.
Oeuvres meflées de Saint
Euremont , indouze , trois
Volumes, 4.1 . 10.f.
L'Extraordinaire du Mercure
du Quartier de Janvier
1684. 30.1.
L'Ecole de Chirurgie, in--
douze, 20.f.
Lettres ou Retraitte du
Pere Valois Jeſuite, Tome II..
indouze 30.f.
Opufcules fur divers fu
jets, indouze, 30. f..
L'on continueà diſtribuër
Hiſtoire du Regne de Charles
IX. du ſçavant Monfieur
Varillas , indouze, trois Vol.
3.1. 10 f.
Les Conferances Ecclefiaſtiques
du Dioceze de Luçon,
indouze,trois Volumes,
3 1. 15.f.
Les nouveaux Dialogues
des morts , indouze , deux
Vol. 3.1. de Paris, & 30. f. de
Lyon.
L'Explication de l'Edit de
Nantes , de Monfieur Bernard,
inoctavo , 3.1.
遊遊遊
EXTRAIT DU PRIVILEGE
du Roy.
,
donné à Ar Grace & Privilege du
P
Roy ,
Chaville le 18. Juillet 1683. Signé , Par
le Roy en ſon Confeil ,JUNQUIERES. Il eſt
permis à I. D. Ecuyer , Sicur de Vizé , de
faire imprimer tous les Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , contenant
pluſieurs Pieces, Relations, Hiſtoires,Avantures
, & autres Ouvrages hiſtoriques , curieux
& ga ans pour la fatisfaction de
nôtre cher & tres-amé Fils LE DAUPHIN ;
pendant le temps & eſpace de dix années ,
à compter du jour que chacun deſdits
Volumes fera achevé d'imprimer pour la
premiere fois : Comme auſſi défenſes ſont
faites à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre ſans le confentement de
l'Expoſant, ny d'en extraire aucune Piece,ny
Planches ſervant à l'ornement dudit Livre,
mefme d'en vendre feparément, & de donner
à lire ledit Livre ; le tout à peine de fix
mille livres d'amende contre chacun des
contrevenans , & confiſcation des Exemplaires
contrefaits ; ainſi que plus au long
il eſt porté audit Privilege.
Registré sur le Livre de la Communauté
le 14. Septembre 1683 .
Signé ANGOT , Syndic,
Et ledit Sieur I. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , a cedé & tranſporté ſon droit de
Privilege à Thomas Amaulry , Libraire à
Lyon , pour en joüir ſuivant l'accord fait
entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois
Le 18. Novembre 1683 ..
MERCVRE
GALANT
J
LYC
AVRIL 1684. *1893*
E n'ay point doute ,
Madame , que vous ne
dûffiez lire avec autant
de ſurpriſe que vous
m'en marquez , l'Article de ma
derniere Lettre , qui vous a appris
qu'en un mesme jour le Roy
a mis la premierre Pierre à l'Egliſe
de la Paroiſſe de Verſailles,
& à celle des Récolets , qui doi
Avril 1684 . A
2 MERCURE
vent eſtre bâties l'une & l'autre
des propres Finances de Sa Majeſte.
Nous n'avons point eu
juſqu'icy d'exemples d'une pieté
fi magnifique , s'il eſt permis de
ſe ſervir de ce terme dans ce qui
regarde la pieté ; mais comme
les chofes , quoy que tres confiderables
par elles- meſmes , le
font encore davantage ſelon les
occaſions , ce que le Roy vient
de faire , en ordonnant l'élevation
de ces deux Temples , luy
eſt bien plus glorieux en ce
temps- cy , qu'il n'auroit pû
l'eſtre dans un autre , puis que
la Guerre que ſes Ennemis luy
ont déclarée , n'a point arreſté
fon zele. Tout autre que cetauguſte
Monarque , ayant des dépenſes
neceſſaires à foûtenir pour
la défenſe & la fûreté de ſes
Etats , n'auroit point laiſſe dé
GALANT.
3
tourner les Fonds pour des Edifices
qui ſemblent ne point prefſer
, & qu'on auroit pû conſtruire
plus tard . Cependant le Roy
a plus fait que de mettre la premiere
Pierre à ces deux Egliſes,
&d'y faire travailler ; il a ordonné
que celle des Récolets fuſt
achevée pour le jour de la Feſte
de Tous les Saints. Ainfi il fait
élever en huit mois un Edifice ,
auquel on auroit pû employer
pluſieurs années , ſans qu'il euſt
paru poſſible qu'on en fuſt venu
plûtoſt à bout , mais tout ce
que fait le Roy tient du miracle
, & il ſuffit qu'il ordonne
pour eſtre ſervy comme il le
ſouhaitte. Il ne faut pas s'étonner
ſi ce grand Monarque paroiſt
ſi zelé dans tout ce qui
touche la gloire de Dieu , puis
qu'on l'a toûjours veu exact à
,
A 2
4
MERCURE
remplir les devoirs d'un Roy
qui porte le titre de Tres- Chreſtien
, ſans qu'il ait jamais man- .
qué d'aſſiſter à aucune des longues
fonctions de l'Egliſe , dans
les tems marquez pour y fatisfaire.
Il eſt impoſſible de s'imaginer
combien d'utiles effets produit
ſon exemple. Il peut y avoir
des Impies à la Cour , comme il
y en a dans toutes les Cours
Chrétiennes, mais ils s'y cachent
aſſez pour eſtre inconnus ; &
l'on peut dire que ſi la corruption
des moeurs y fait régner
quelquefois le vice il n'a jamais
le pouvoir d'y triompher,
Un exemple auſſi édifiant que
celuy du Roy , a inſpiré aux
Dames du premier rang , le defſein
d'établir entre elles une
Charité pour ſecourir les pauvres
Familles de Versailles , &
GALANT.
5
tant d'ardeur a ſuivi leur zele,
que l'execution a auſſi toſt ac-
- compagné le projet. Ces Da
mes , qui s'aſſemblent tous les
Lundys , ſe taxent chaque ſemaine.
Elles ont fait une Tréſoriere
, & d'autres Officieres ,
& travaillent depuis quelques
mois au ſoulagement des Malheureux
avec beaucoup de fuc
cés , ſans que leur naiſſance ,
leur beauté , & la delicateſſe
de leur temperament , les empeſchent
de donner leurs foins
les plus preſſans aux fonctions
qu
qu'elles ont crû devoir s'impofer.
Avoüez , Madame , que rien
ne peut eſtre plus digne d'une
Cour , où le Souverain fait connoiſtre
par mille éclatantes Ac
tions que rien ne le touche
tant que les intereſts de la ve
7
A 3
6 MERCURE
ritable Religion . On la voit de
jour en jour triompher de l'Herefie
, & c'eſt- là deſſus qui ont
eſté faits les Vers que vous allez
lire..
:
Sur les ſoins que le Roy prend
de bannir THereſie de fon
Royaume..
Depuis lejour fatal qu'une proie
phane haleine
Souffla l'esprit d'Erreurſur les bords
de la Seine ,
Que tout se declarant pour Luther
& Calvin ,
L'un regnafur la Loire , & l'autre
Sur leRhin?
Les Peuples abuſez par leurs Prophetes
mesmes ,
Se firent des vertus de vomir des
blafphémes ,
GALANT .
7
Et fuivant lafureur de leur zele
emporté
Briferent les Autels de la Divinité.
En vain d'un bon Pasteur la voix
triste & plaintive ,
Rapelleàfon Bercail la Brebis fugitive
,
Offre la larme à l'oeil dans ſes tendres
ennuis
Des entrailles de Perc àdes Enfans
Séduits.
Depuis un fiecle entier l'Heretique
infolence ,
Bravoit impunement l'une& l'au
tre Puiſſance ,
Et pour la contenirſous lefrein de
La Loy,
Ilnefalloit pas moins que LOVIS
qu'un grand Roy ;
Un Roy qui faisant tout parsa pro
pre Perſonne
S'applique inceſſamment aux foins
defa Couronne ,
A4
8 MERCURE
Voit, examine tout , peſe attentivement
,
Regle chaque démarche , & chaque
mouvement ,
Un Constantin Zelé , Sage , auguste,
intrépide ;
A l' Hydre renaiſſante il falloit un
Alcide.
Vousſeul , grand Roy,vousfeulpouviez
executer
Ce que cinq de nos Roys n'avoient
ofé venter.
Dans ces temps malheureux d'une
foible Régence ,
Où la France ennemie arma contre
la France;
où le sujet rebelle à l'Eglise , à
l'Etat ,
Ceſſa de reconnoistre & Loys &
Magiftrat ,
Du Party de Calvin la puißante
Cabale ,
Dece Royuume entierfit une autre.
Pharfale,
GALANT .
9
Et rien n'eſtant fi faint qu'ils n'o
Safſent toucher ,
La France tout en feu fut fon propre
bucher.
Le fils dénaturédans ces jours de
colere ,
Sur ſes foyers facrez vint egorger
Son pere.
VaseSaint, Temple, Autel, Ministre
du vray Dieu,
Tout sentit la fureur , ou du fer , ou
du feu:
Fafſe le juste Ciel qu'un rideau favorable
Cache aux fiecles futurs unfiecle fi
coupable ;
Que les traits délicats de quelque
habile Autheur.
Dérobent les Vaincus , &montrent
le Vainqueur ;
Et qu'aux pieds de LOVIS unc Toile
Seavante
Offre aux temps à venir la Revolte
mourante, AS
10 MERCURE
Qu'il est beau d'achever de penibles
Travaux !
Mais qu'il estbeau , grand Roy .
d'estre un pieux Héros !
Lors que chez nos Neveux unefidel
leHistoire
Ira de vos Vertus retracer la méa
moire,
Qui peut vous affurerfi ces mesmess
Neveux
Ne la traitteront pas de Roman fa
buleux ?
Chacunse fait honneur de paroître
incredule.
A peine croyons-nous qu'Hercule fut
Hercule 3
Et mettre l'Hydre aux fersfans liurer
de combats ,
Les yeux en font témoins , & l'on
nele croit pas.
Cette Religion qui cimenta le crime ,
Quoy, cette Hydre, ce Monstre, enfin
Le Calvinisme ?
GALANT. II
Oüy , ce Monstre abreuvé dans des
flcuves defang ,
A la voix de LOVIS rampe ainfi
qu'un Serpent ,
Et de ſes Sectateurs les Legions entieres,
Viennent à deux genoux adorer nos
Mysteres..
د
&
le croy vous avoir parlé dans
quelqu'une de mes Lettres , de
l'abjuration que fit il y a deux
ans Madame la Marquiſe d'Anquitar.
Elle a eſté cauſe que pluſieurs
Perſonnes de ce Party ont
ouvert les yeux à la verité
vous ne douterez pas qu'elle n'ait
veu avec une extréme joye , la
converfion dont vous trouverez
ledétail dans cette Lettre de M
Grammont de Richelieu. Il l'adreſſe
à une Dame qui ayant fui.
vy les meſmes erreurs pendant
A6
12 MERCURE
quelque tems, y a heureuſement
renoncé.
DE
A MADAME
GRITIN.
A Richelieu , ce 24. Mars 1684..
E vous l'avois bien dit ,Man
dame , lors que vous fistes vêtre
abjuration en cette ville , que tous
les Prétendus Réformezyſuivroient
bien- tošt voſtre exemple , puis qu'il
est vray qu'il s'y est fait tant de
converſions depuis ce temps- là,qu'on
n'y trouve maintenant qu'un seul
Religionnaire , dont mesme on a
Sujet d'esperer bien-toſt le retour à
la véritable Eglife. Ie Soay bien
que Meßieurs de la Miffion ont
beaucoup contribué à ces abjur
GALANT.
13.
tions , mais je puis vous aſſurer que
dans celle , dont je vay vous appren
dre la nouvelle , Madame la Marquiſe
d' Anquitar a tout fait. Com
me elle est entierement convaincиё.
de la fauffeté de la Religion qu'el
le a quitée , elle n'a rien negligé
pour en retirer une de ſes Filles de
Chambre , qui depuis deux ans bas
lançoit à se déterminer là- deſſus..
Les difficultezqu'elle a rencontrées
à la gagner tout- à-fait , n'ayant.
point esté capables de la rebuter ,
elle a tellement redoubléfon zele
&ſes ſoins , qu'enfin elle buy afait.
reconnoiſtre ſes erreurs , & le dan
ger où elle estoit engagée. Elle abjura
icy le 19. de ce mois , &elle en
paroist si fatisfaite , qu'on ne croit
pas qu'ellese plaigne jamais d'une
défaite , qui luy est plus glorieuse
que sa réſiſtance & Ses combats,
Vous Scavez , Madame , que Ma
14
MERCVRE
dame la Marquise d'Anquitar ,
avantſa converſion , a confondu les
Ministres qu'elle confultoitſur ſes
doutes , vous connoiſſez la force de
Son esprit , sa vertu , fon mérite
&sa capacité; mais vous ne sçavez
peut - estre pas que depuis fon
abjuration , elle n'a laiſſe paſſer au.
cun jourfans entendre la Meſſe , &
que ny les veilles , ny l'incommodité
du chaud , ny la rigueur dufroid, ny
Ses affaires particulieres , qui font
des excuſes affez ordinaires pour les
Perſonnes qui n'ont nysa vertu , ny
fon zele , ne l'ont jamais dispensée
de venir aſſiſter en cette Ville à tous
tes les Cerémonies de l'Eglife.Sapie--
témesme est telle, qu'elle a bienvou--
lu ſe mettre d'une Confrairie de la
Charité, establie par Madame la
Duchefſe de Richelieu. Son mérite .
& sa vertu , plûtoſt que fa naisfance
&Son rang, lafirent aussi- toft
GALANT.
15
choiſir pour en eſtre Supérieure , &
elle s'acquite de cet Employ avec
une affiduité , & une ferveur qui
édifient tout le monde..
J'ajoûte à cette Lettre de Mon
fieur de Grammont , un Sonnet
qu'il fit dans ce meſme temps ,,
fur la converſion dont il parle.
A MADAME
LA MARQUISE
A
D'AN QUITA R...
Près avoir par tout confondu
vos Ministres
Par la folidité de vos objections ,
Et quittéhautement leurssentimens
finiftres ,
On ne voit par vos foins que des
Converfions..
16 MERCURE
Celle- cy que l'Eglise en ſes facrez
Registres ,
Vamarquer qu'elle doit à vos inſtru-
Etions ,
Et recevoir au ſon des Orgues & des
Siftres
Devroit vous conſoler de vos affli-
Etions ,
Ie Sçay que la douleur nepeut estre
qu'amere ,
Quand on voit dans l'erreur expiver
une. Mere;
Mais vos pleursfur celanefontpluss
de ſaiſon .
Lors qu'à des maux fâcheux, & qui
م ſontſans remede ,
On ne peut
rifon .
apporter aucune gue.
Il faut à la Raifon que la Nature
cede.
GALANT.
17
cette
Je ne dois pas oublier de vous
dire icy , ce qui s'eſt paffé depuis
un mois , touchant la Religion .
Monfieur Guillemin , Seigneur
d'Aytré , profeſſant la Prétenduë
Réformée , faiſoit faire ſous
le prétexte d'un droit perſonnel,
un exercice public de
Religion dans ſon Chaſteau, ce
qui estoit cauſe qu'un tresgrand
nombre de Prétendus
Réformez y venoient de toutes
parts , & de la Ville meſme de
la Rochelle , qui n'en eſt éloignée
que de demie lieuë , & à
laquelle ce Preſche particulier
ſervoit de décharge en quelque
maniere. Pour reprimer cet
abus , le Roy par un Arreſt
du Conseil d'Etat donné le
31. Janvier dernier , luy a fait
défenſe ſous peine de deſobeïfſance
, & de perte de ſon droit
18 MECURE
د
perſonnel pour toûjours , de faire
à l'avenir l'exercice de ſa Religion
ailleurs que dans une
Chambre de fon Chaſteau , pour
luy , fa Famille , & les Habitans
du Lieu ; & comme Monfieur
Guillemin , âgé à peu pres de
cinquante ans , ne s'eſt jamais
marié , que tous ſes Domeſti--
ques font Catholiques , & que
dans toute l'étenduë de ſa Seigneurie
d'Aytré , il n'y a qu'une
ſeule Famille de Religionnaires,
compoſée d'un Homme &d'une
Femme ſans Enfans , qui meſme
dans la rigueur des Ordonnances
n'a pas droit d'y demeurer,
ce fameux Preſche, où il ſe trouvoit
quelquefois juſqu'à deux
mille Perſonnes , ſera maintenant
réduit au ſeul Miniſtre , à
Monfieur Guillemin , à un prédicant
, & un Auditeur. Cer
GALANT .
19
Arreſt fut fignifié le 18. Mars ;
& le lendemain , Dimanche de
- la Paffion , on en chanta folemnellement
le Te Deum dans l'E-
- gliſe Paroiſſiale d'Aytré. Jugez,
- Madame , quelle joye ce fut
pour les Habitans , de voir éclater
la vangeance Divine fur ceux
qui avoient abatu leur Eglife ,
l'une des plus magnifiques que
l'on euſt veues autrefois dans
tout le Païs d'Aunix . Ce nouveau
triomphe de la Religion
Catholique , eſt un effet des
grandes applications de Monſieur
de Laval , Eveſque de la
Rochelle. Ce digne Prélat , lors
qu'il prit poffeffion de cette
Eglife , ne ſe voyoit ſoûtenu que
de deux Aumôniers , d'un Curé,,
& d'un Vicaire Tous les Habitans
de la Rochelle eſtant prefque
alors de la Religion Préten
20 MERCURE
د duë Réformée un fort petir
nombre de Catholiques luy eſtoir
ſoûmis ; & faute de Cathédrale,
il ſe trouvoit dans l'emprunt
d'une Egliſe de Paroiſſe. Toutes
ces choſes ne purent rien ſur ſon
zele. Il ſe laiſſa conduire à l'efprit
de Dieu , & en peu de temps
il vint à bout d'établir un Chapitre
des plus celébres de France
, dans une Ville où il n'y en
avoit jamais eu. Tous ceux qui
compoſent ce Chapitre , font
ou Docteurs de Sorbonne , ou
Bacheliers . Preſque en meſme
temps , il fit conſtruire une Cathédrale
, dont le Choeur eſt
d'une Structure tres riche . Comme
il en vouloit à l'Heréſie ,
contre laquelle il avoit deſſein
d'élever des Combatans , il prit
auſſi ſoin de faire bâtir un Seminaire
, qui eſt aujourd'huy un
GALANT. 27
des plus beaux Ornemens de la
- Rochelle. D'ailleurs , pour entretenir
un ſaint commerce entre
les Curez , qui doivent tous
eſtre dans un mesme eſprit pour
les avantages de l'Eglife, ce pieux
Prélat a étably en divers endroits
, dans toute l'étenduë de
ſon Dioceſe , pluſieurs Congrégations
, ou Affemblées Eccleſiaſtiques
, dans lesquelles les
Paſteurs font obligez tous les
mois de conferer une fois enſemble
, pour acquerir de nouvelles
forces. Ainſi ces Aſſemblées
ſont des Conférences de
doctrine , de pieté ,&de charité,
où l'on ne tolére aucun deſordre .
Un fi loüable établiſſement dure
depuis vingt- cinq ans dans ſa
premiere ferveur & on ne doit
pas en eſtre ſurpris , puis que
chaque année . Monfieur l'Evef
22 1 MERCVRE
que de la Rochelle , viſite toutes
les Paroiſſes de fon Dioceſe ſans
en oublier aucune , malgré ſon
peu de ſanté , ſe ſervantde bras
empruntez & de machines pour
ſe ſoûtenir , lors que ſes goutes
l'accablent. Les neiges meſme
&la rigueur du dernier Hyver,
n'ont pû empeſcher qu'il n'ait
couru en divers endroits , pour
fortifier les nouveaux Convertis ,
& les foulager de toutes manieres
felon leurs beſoins. Joignez
à cela quantité de Miſſions extraordinaires
d'Hommes choiſis,
& conſidérables par leur fainteté
, par leur doctrine , & par
leur douceur infinuante , afin de
gagner les Herétiques par ces
diférentes diſpoſitions. Auſſi le
nombre de ceux qui ont abjuré
dans la Rochelle eſt préſentement
ſi grand , qu'il leur ſemble
GALANT.
23
n'avoir point changé de Religion
, parce qu'ils voyent dans
les Eglifes , les meſmes viſages.
qu'ils avoient accoûtumé de
voir à leur Preſche Tantd'Ames
gagnées tous les jours à Dieu ,
ſont de grands ſujets de joye
pour ce Prélat , qui en s'employant
fans ceſſe à combatre
'Heréſie , ſeconde admirablement
les intentions du Roy. Sa
destruction entiere tiendroit lieu.
à ce Monarque, du plus glorieux
triomphe qu'il puſt remporter..
C'eſt auſſi avec beaucoup de
raiſon , que tous les François
s'écrient par la bouche de Monſieur
le Baron des Coûtures.
POUR LE ROY.
Obles expreſſions , magnifiques
accens
24
MERCURE
Doat l'ardeurfut toûjours d'un beau
Succés fuivie;
Vous qui gagnez les coeurs , qui captivez
lesſens ,
Faites- vous admirer , charmez juſqu'à
l'Envie.
Je consacre à mon Roy vos feux &
voſtre encens ,
Rien n'est digne de vous , que fon
illustre vie ;
Preſtez vos plus beaux traits au
trauſport que je ſens ,
Pour peindre une vertu dont mon
ame est ravie.
Voſtre divin pouvoir eft au deſſus
du Sort ;
C'est par Vous qu'un Héros triomphe
6 de la mort ,
Et vous gravez ſon nom aux Archives
du monde.
Elevez
GALANT. 25
AM
Elevez mon idéeà cesfameux Ex-
A
ploits;
C
h
Que toute voſtre ardeur à mon ſujet
réponde ,
Il est le plus aimable , & le plus
grand des Roys.
Voicy encore un Sonnet à la
loüange de Sa Majeſté, avec une
Deviſe; l'un & l'autre de Monſieur
Magnin , ainſi que le Madrigal
qui explique la Deviſe.
F
Quitable , vaillant, genéreux,
magnifique ,
Sage dans le Confeil,&fier dans les
bazards,
D'une juste raiſon faire fa regle
unique ,
Tranquille enfon Palais, tranquille
au Champ de Mars.
Sans ceffe en ſa faveur voir que le
Ciel s'explique ,
Avril 1684.
B
26 MERCURE
La Victoire par tout Suivre ses
Etendars, :
Dans les travaux heureux d'une
vie héroïque
Effacer en un jour la gloire des Céfars.
S'il est quelque Hérosparmy tant de
Monarques,
Qu'on puiſſe reconnoistre à ces augustes
marques .
Ah! quels yeux le verrontſans en
estre ébloüis ?
Lors que dans mon Défert je chante
ces merveilles ,
Pour charmer à la fois mon coeur &
mes oreilles ,
L'Echo de toutes parts me répete
LOUIS.
La Deviſe a le Soleil pour
corps , & ces mots pour ame ,
Non alter.
6
GALANT .
27
15
W
MADRIGAL .
Vecet Objet est beau ! Que cet
Objet est grand !
Plus on le voit, plus ilſurprend:
Et le Maistre du Tonnerre ,
Pour ſe montrer à nos yeux ,
N'a qu'un Soleil dans les Cieux.
Et qu'un LOVIS fur la Terre.
Vous m'avez marqué que
vous aviez veu avec plaifir la
Galanterie du Berger de Flore ,
# ſur l'Amitié. En voicy une autre
qu'il a faite ſur l'Amour .
A MADAME LA M. D. V.
VO'Ous voulez , Madame ,que je
vous envoye le Chemin d'Amour
, que j'avois donné à Monfieur
le Marquis vostre Frere , نم
qui fut perdu avecfa Caffette dans
le temps du malheureux coup qui
nous le ravit.
A 2
28 MERCURE
Je puis vous fatisfaire.
Je fis ce chemin pour luy
plaire ;
J'en ferois bien autant pour
vous ,
Sans alarmer pour cela voſtre
Epoux ,
S'il me reſtoit encore à faire.
Helas,que ne puis-je auſſi bien
Rendre ce cher , ce brave , & cet
aimable Frere ,
A voſtre affection fincere !
Pour un fi grand bonheurje n'épargnerois
rien.
Je donnerois de bon coeur tourà
l'heure
Dix ans de mavie,ou je meure;
Mais ce n'eſt pas tout un , Objet
rare& divin .
Des Voyageurs,& du Chemin.
Voyageurs , vous paſſez , & le
Chemin demeure .
GALANT.
29
Celuy que vous me demandez ,
Madame , n'est pas le mesme que
voftre Sexe prend pour arriver au
- Temple d'Amour. Vostre route n'est
difficile , ny longue ; vous n'avez
- qu'à vouloir. Il n'en est pas ainſi
de l'autre , on y employe d'ordinaire
beaucoup de temps , & on ne l'acheve
pas fans peine. Auſſi n'estelle
faite que pour les Amans , &
leur destin , comme vous sçavezne
Se regle pas par leur volonté , ainſi
que celuy des Belles. Ce n'est pas
Pourtant que le Chemin que j'ay
tracé , ne vous puſtſervir à reconnoiſtre
, fi ceux qui aspirent à vos
bonnes grates , prennent les bonnes
voyes poury parvenir. Que dis-je ?
jeme trompe..
Il ne vous fervitoit de rien.
Depuis longtemps vous ſçavez
bien
B 3
30
MERCURE
Quelle eſt la route qu'on doit
prendre
Pour paſſer de l'Eſtime aux Pan-
: chans d'Amitié ,
De ces Panchans au doux Païs
de Tendre ,
Et de Tendre au Climats plus
charmans de moitié.
Tant de Coeurs enchantez de
voſtre beau viſage ,
Etdes autres rares tréſors
De voſtre eſprit , de voſtre
1
corps ,
Ont à nos yeux fait ce voyage,
Que vous en connoiffez juſqu'au
moindre détour .
Apres cela , ſi mon Ouvrage
Entre vos mains paroiſſoit quelque
jour ,
A
On m'envoyeroit bien faire
paiſtre ;
GALANT.
31
Il donne diroit-on , des leçons
à ſon Maiſtre.
e
Dispensezmoy donc , Madame,
s'il vous plaiſt , de vous envoyer ce
petit Ouvrage. Vous m'expoſeriez
à eſtre le joüet d'une Cour auffigalante
que la voſtre je m'en paſſeray
bien.
Suivant le Sexe , il faut des procedez
divers ;
Je recevois de voſtre aimable
Frere
Proſe pour Proſe , & Vers
pour Vers,
Et meſme auſſi de voſtre illuſtre
Pere.
Quand ils n'auroient point eu
pour moy tant de bontez ,
Ils eſtoient de trop bons modeles
,
Je les euſſe imitez .
:
B 4
3:2
MERCURE
泰
Mais à l'égarddes Belles ,
Ce n'est qu'en fait d'amour
Qu'il eſt permis de dire , à beau
jeu beau retour ?
Un Berger doit tout ſouffrir
d'elles ,
S'il ne veut mériter d'eſtre mangédes
Loups.
Je hais ces Animaux , leurs dents
-fonttrop cruelles ,
Et je ne connois point de Belles
comme vous.zov : [
-- Me voila donc obligé defouffrir
avec patience , s'il m'arrive de
vous donner occafion d'exercer moid
peu de vertu . Vous refufer d'ailleurs
cette occafion en vous refi-
Sant l'Ouvrage que vous demandez
, c'est manquer d'obeissan.
ce , & oublier ce que je vous dois .
Quoy que l'extrémitéfoitfäckenſe,
,
GALANT.
33
je fuis obligé de prendre party.
Mais , Madame , est-ilposible que
vous vouliez abſolument avoir cet
Ouvrage ? le vais lefaire tranfcrire.
Consultez cependant voſtre bonté&
mon interestfur vostre curioſité
; &fi vous y perfevercz , je
vous l'envoyeray à vostre premier
ordre. Ce sera unir le sacrifice &
l'obeiſſancepour vous plaire ; vous
m'en sçaurez pout.estre quelque
gré , & vous trouverez bonque je
me flate de cette espérance , &
que j'attende mesme de là ma dé
fense contre tous ceux qui ofcroient
mal parler de voſtre, &c ..
LE BERGER DE FLORE ..
La demande fút réïterée , &
le Berger envoya fon galantOuvrage
à la Dame. Le voicy, avec
la Carte que j'en ay fait graver,
afin qu'elle ſerve à vous con
BS
34
MERCURE
duire dans tous les Lieux dont
vous allez voir la deſcription.
?
LE CHEMIN
D'AMOUR .
ARegarder leCheminen gel.
neral , il n'eſt rien de plus.
agreable que ſon commencement.
Il eſt doux , uny , ſemé
deRoſes, tout yrit, tout y plaiſt,
tour y charme ; & l'Eſpérance
qui prend la conduire du Voyageur
, le flate à toute heure
luy promet tout ce qu'il ſouhaite
, & ne lui inſpire que de la
joye ; mais la ſuite ne, répond
pas toûjours au commencement..
On y trouve d'ordinaire de la dureté
, de l'inégalité , & des épi
GALANT. 35
nes ; diverſes ſortes d'inquiétu-
L'efania de Vo
CHEONE
LYO
*1893
B6
34
MERCURE
duire dans tous les Lieux dont
vous allez voir la deſcription.
R.
Inge
plus
ncefemé
plaiſt ,
ance
oyaheure
uhaile
la
pond
nent..
aduepis
GALANT.
35
= nes ; diverſes ſortes d'inquiétudes
y attaquent l'eſprit du Voyageur
, &traverſent ſon repos;
& la crainte y prenant de temps,
en temps la place de l'eſpérance
, l'intimide par l'incertitude
des évenemens , & le plonge
dans la triſteſſe. Neantmoins le
Chemin a beau eſtre mauvais,
& la crainte a beau dire , la
gloire de réüſſir donne toûjours
courage au Voyageur , & le
fait meſme profiter , s'il eſt ſage,
du naturelde ſes Guides , dont
l'une eſt hardie , & l'autre prudente
, pour vaincre les obſta
cles qu'il rencontre , & pour arriver
où il aſpire. On peut auffi
affurer qu'il ne perd ny ſes pass
ny ſon temps , s'il ſe met en
chemin avec les agrémens , &
les paſſeports de labonne natuke
qu'il ne manque pas de pas
B6
36
MERCVRE
tience , & fur tout qu'il n'aille
pas contre vent & marée , je
veux dire , que le deſtin n'ait
pas mis de l'antipathie entre luy,
&la Belle dont il veut gagner ?
les bonnes graces.
Il y a des Lieux de repos &
de ſejour fur cette Route , où
l'on demeure plus ou moins fuivant
les diſpoſitions où l'on fe
trouve , & les occaſions qui ſe:
préſentent . Ces Lieux font ,
Estime , Bienveillance , Amitie ,
&Tendreffe. Mais à la verité les
deux premiers ſont plûtoſt des;
Lieux de repos , que de ſejour ;;
&les autres , aucontraire , plus
de ſejour, que de repos .
On ne peut dire avec certitu
de , de combien de journées
la fin du Voyage eſt éloigné du
commencement. De tous ceux
qui l'ont fait , il n'y en a peut
N
GALANT.
37
eſtre pas deux qui y ayent employé
un pareil nombre de jours .
La longueur & la briéveté du
- temps dépendent des Etoiles qui
font les ſympathies , leſquelles
eſtant plus ou moins favorables
aux Voyageurs , les retiennent
auſſi plus ou moins fur le Che--
min..
On parle diverſes Langues ſur
cette Route ; & il n'en faut
ignorer aucune. Les Truchemens
y font dangereux , & fort
fujets à leur profit ; auffi leur
uſage y eſt fort rare , & chacun
s'y défie de leur conduite. On
ſe ſert detoutes fortes de Langages
à Eftime ; & celuy de Cour
eſt plus ordinaire à Visites. On
commence à parler François à
Connoissance ; & l'on parle Voi
ture &Mercure ſur la Route de
- Bienveillance àAmitié; mais fur
38 MERCURE
celle d'Amitié à Tendreſſe, le Langage
des Dieux prend ſouvent
la place de celuy des Hommes .
Quant aux Iſles de la Mer d'Amour
, on s'y explique tout d'une
autre maniere , le Langage des
yeux , & celuy des coeurs y ont
le plus de vogue ; là un fimple
regard , & un ſeul ſoûpir , y
vallent les plus grands difcours,
& y font entendre admirablement
bien les pensées , meſme
les plus fecretes ; mais il ne faut
pas ſe mettre en peine de tous
ces Langages. Amour les enfeigne
toûjours avec ſuccés,à ceux
qui fuivent ſes Routes , & ce
divin Maiſtre ne manque jamais
de leur apprendre tout ce
qu'on doit ſçavoir pour gagner
Païs.
La diférence qu'il y a de ce
Voyage aux autres , eſt grande
GALANT.
39
en ce que la compagnie qui
plaiſt d'ordinaire aux Voyageurs,
eſt inſuportable à ceux- cy , &
qu'ils ne peuvent ſouffrir que
d'autres aillent au lieu où ils
adreſſent leurs penſées & leurs
pas. D'ailleurs , c'eſt qu'à mefure
qu'ils approchent du Païs
d'Amour , ils trouvent les jours
beaucoup plus longs qu'à leur
départ, quoy qu'ils dûſſent pourtant
les trouver beaucoup plus
courts, puis qu'ils tournent le
dos à la Zone froide , & qu'ils
vont à labrûlante où ce Païs eft
ſitué ; & de plus , c'eſt qu'ils ont
davantage d'ardeur & de force
vers la fin de leur Voyage ,
qu'au commencement , & que
toutefois ils avancent alors bien
moins , quoy qu'ils travaillent
bien plus ; en quoy paroiſt évidemment
le malheur de la con40
MERCURE
dition humaine , dont les biens
'ſemblent s'éloigner , à meſure
qu'elle fait plusd'effort pour les
atteindre.
Le commencement de cette
Route ſe prend aux Mérites , qui
font des Montages d'où fort le
Torent de Réputation , lequel
coule au Port d'Eftime , & ſe va
décharger dans la Mer d'Honneur.
Comme ces Montagnes ſont fort
hautes , on voit ſans peine de
leurs ſommets , les Terres & les
Mers qu'il faut traverſer pour
aller au Païs d'Amour , mais on
n'y peut monter qu'à la faveur:
de la Nature ; il faut avoir des
marques de ſa bonté pour y eſtre:
reçeu , & l'on ne peut gagner
fans ſes Paſports , ce premier
giſte le plus important de tous.
C'eſt donc en vain que vous
penfez à ce fameux Voyage
GALANT.
41
Mortels diſgratiez. Voſtre foi-
* bleſſe ne vous permettra jamais
de vous élever juſques fur ces
hauts & éclatans Theatres de
la Gloire , d'où ſeulement on
apprend à connoiſtre la Route
t qu'on doit tenir , pour aborder
- en afſurance à ce Païs de déli
ces . Vous travaillerez inutilement
à chercher le Torent de
Reputation , fur qui les fortunez
Voyageurs ſe doivent embar
5 quer. Il retournera plûtoſt vers
= ſa ſource , que de vous fournir
= ſes eaux pour voguer , ny meſme
fon doux murmure pour vous
divertir. Vous n'arriverez jamais
au Port d'Eftime , & vous y fe
rez plûtoſt naufrage , que d'y
prendre terre . Quittez donc vos
inutiles eſpérances .Vous prétendez
ſans raiſon de voir la fin
d'un Voyage , dont il vous eft
42
MERCVRE
impoſſible de faire les premiers
pas.
Pour vous , ô Favoris de la
Nature sengagez vous-y hardiment
; c'eſt à vous à qui la gloire
de l'achever eſt destinée . Obfervez
ſeulement l'Etoile du Berger ,
& ſuivez la Route que la Carte
vous enſeigne ,& vous arriverez
fans -doute à ce Païs heureux , où
les Dieux ont étably le ſiege de
voſtre bonne fortune. De ces
hautes Montagnes , il vous fera
facile de voir & de trouver le
Torrent de Réputation ,& vous
n'y ſerez pas ſi - toſt embarquez ,
que vous aurez en poupe un
vent agreable & flateur , qui
vous pouſſera en peu d'heures au
Port d'Estime , & vous rafraîchira
meſme doucement dans toute
la ſuite de voſtre Voyage . N'ayez
donc point d'appréhenfion
GALANT.
43
R
pour le ſuccés de voſtre Entrepriſe.
La récompenſe vous attend
au bout de la carriere ; une
- peine doit eſtre payée de mille
douceurs , & pourveu que vous
puiſſiez ſurmonter voſtre impatience
, & vous accommoder au
temps , vous aborderez heureu-
-ſement au Port où vous afpirez.
Mais afin que vous ſçachiez le
naturel des Peuples , & les qualitez
des Lieux où vous avez à
Paffer , & que vous n'alliez pas
en aveugles dans ces Terres in
connues , trouvez bon que je
vous donne la deſcription parti
culiere de tous ces Lieux , & que
je vous découvre ce qui eft digne
de voſtre curioſité , & néceſſaire
- à voſtre inſtruction. Je ne vous
- diray rien , que je n'aye appris de
- l'Amour mesme . :
Mérites , font trois Monta44
MERCURE
gnes , dont les ſommets s'élevent
juſqu'à la troifiéme région de
l'air galant , qui ſont pleines de
tréſors plus prétieux que l'or ,
que les pertes & que les diamans
& qui forniſſent le vent & les
eaux , dont les fourtunez Voyageurs
ont beſoin pour aller au
Port d'Eftime. On appelle ces
Montagnes , Bel- Esprit , Belle-
Ame, & Belle Humeur. Les Muſes
habitent la premiere ; les Vertus,
la ſeconde; & les Graces , la
troiſtéme. Apollon , Aftrée ,&
Vénus-Uranie les tiennent fous
leur protection , & les confide
rent comme les plus riches , &
les plus précieuſes parties de
leur Domaine , & perſonne
n'y a d'accés , comme j'ay dit,
que fur les Paffeports de la Nature
, en belle & en bonne formc..
GALANT.
45
1
2
Réputation , eſt un Torent qui
fort d'entre ces Montagnes , &
qui porte Bateau dés ſa ſource.
Ses eaux ſont fort legeres ,& ont
une bonté admirable bien
qu'elles enyvrent ceux qui en
prennent par excés. Ses ſablons
font dorez, ſes rivages fleuris , &
ſoncours fort large. Il coule avec
une rapidité inconcevable; arroſe
par des conduits inconnus
une prodigieuſe quantité de
Terres , & ſe précipite dans la
Mer d'Honneur, proche d'Eftimes
apres y avoir formé undes plus
agreables Ports du Monde.
Eftime eſt une Ville celébre ,
grande & magnifique , où les
Temples font plus communs
que les Maiſons , où l'air eſt toûjours
parfumé d'encens , & les
- Ruës parfemées de Fleurs , où
toutes les Places ſont pleines de
46 [MERCURE
Tribunes , & où l'on entend un
bruit continuel de loüanges &
d'applaudiſſemens. Les Habitans
y naiſſent la plupart Orateurs
& Poëtes , & ont l'uſage
de toutes les Langues ; ils font
obligeans & courtois ſur tous les
Peuples de la terre ; ils traitent
avec careſſe tous ceux qui viennent
dans leur Ville , font leurs
éloges & leurs portraits , compoſent
en leur honneur des Vers
&des Airs , leur dreſſent des
Statuës , leur élevent des Autels,
& enfin les favoriſent de quelque
maniere , & toûjours de la
meilleure grace qu'il leur eſt
poſſible . Il ſemble que la récompenſede
la vertu ſoit attachée à
ce lieu là , & on peut dire que
c'eſt le feul au monde , où le blame
& la médiſance n'ont point
d'entrée. Ce n'eſt pas que ce
GALANT .
47
Peuple n'ait ſes defauts particuliers
, auſſi-bien que les autres.
Il eſt univerſellement grand parleur
, exagérateur de toutes cho
fes , beaucoup crédule,& flateur
juſqu'àl'excés ; mais ces defauts,
qui font les plaiſirs des Habitans
d'Estime , ont eſté ſi agreables à
ceux, qu'ils ont receus chez eux,
qu'il s'enest peu trouvé qui leur
ayent dit que la verité toute nuë
eſt plus belle & plus charmante,
que revêtuë de tous les habillemens
pompeux dont ils la cou-
-vrent,& du fard ingénieux dont
-ils la déguiſent; & c'eſt la cauſe
- qu'ils font encore aujourd'huy
ſujets aux mêmes erreurs dont
on les accuſoit du temps de nos
Anceſtres ; mais des fautes qui
plaiſent preſque à tout le monde,
ne manqueront jamais d'excuſe
ny de pardon. :
48 MERCURE
La Mer d'Honneur , fur laquelle
eſt aſſiſe cette fameuſe Ville ,
des eaux toutes contraires à
celles des autres Mers. Elles ſont
claires& douces; ſi claires, qu'on
en voit preſque toûjours le
fonds; & fi douces , qu'il n'eſt
rien de plus agreable au gouft.
Viſites ſont deux petits Châteaux
fur la Route d'Eftime à
Connoissance. On ne peut aller
de l'un à l'autre de ces lieux ,
qu'on ne paſſe par l'un de ces
Chaſteaux , ou entre les deux.
Ils ſont d'une agreable ſtructure,
baſtis à la moderne , & ont pluſieurs
fortes d'embelliſſemens .
Les Seigneurs à qui ils appartiennent,
ſont polis, courtois & com
plaiſans ; ſçavans aux myſteres
des Ruelles , aux ſecrets des
Cabinets , & aux intrigues des
Cours ; curieux de Nouvelles,
amis
GALANT. 49
amis de la Converſation , grands
faiſeurs de revérences , de cerémonies
& de complimen's , quelquefois
ſujets au galimatias ,
& toûjours à la flaterie,
Connoiſſance eſt un grand Village
, dans un Païs beaucoup
plus ouvert que celuy de Viſite,
où l'air eſt bien moins froid , &
les Eſprits bien plus francs, quoy
qu'ils ſoient fort proches l'un de
l'autre. C'eſt un lieu de grand
commerce , affis fur les bords de
Bienveillance ; les Marchandises
quis'y débitent , ſont des Fleurs
- qu'on nomme Pensées , qui ſe
reçoivent par Lettres de Change
, & fur les Billets ou furla
parole des Trafiquans. Là les
Maiſons font toûjours ouvertes
- aux Etrangers , on les y reçoit
avec joye , on les y régale avec
honneſteré , quelquefois avec
Avril 1684.
C
50 MERCURE
,
magnificence , toûjours avec
plaifir & ils n'y fouffrent
jamais d'incommodité , que celle
qu'ycauſe la fâcheuſe rencontre
des Esprits familiers , qui viennent
affez ſouvent troubler le
repos des Habitans du Païs .
Le Lac de Bienveillance eſt
d'aſſez vaſte étenduë , mais de
peu de raport. Les eaux en font
douces , pures & tranquilles , &
ont en tout temps une chaleur
égale à celle qu'on fent dans nos
Fontaines pendant l'Hyver. Il
s'y trouve du Poiſſon en aſſez
grande abondance , toutefois
fort petit & fort maigre . Ce Lac
eſt preſque ſous le milieu de la
Zone temperée , un peu plus
prés neantmoins de la brûlante,
que de la froide. Il eſt en mefme
parallele que la Fontaine
d'Amitié ; mais comme il en eſt
GALANT.
51
-
éloigné de plus de cent milles,
l'air de ces Lieux eſt tout- à- fait
diférend.
Affiduite , Grand- respect , Complaisance
; Petits.Soins & Sincerité,
font des Habitations par où l'on
pafſe pour aller du Lac de
Bienveillance à la Fontaine d'Amitié.
On y accorde librement
- en toutes le droit d'hospitalité ;
: & les Voyageurs y peuvent faire
tel ſejour qu'il leur plaiſt ,
en s'accommodant neantmoins
| toûjours au temps , auſſi-bien
qu'à l'humeurdes Peuples.
Chacune de ces Habitations
- eſt de diferente ſituation , &
cette diverſité contribuë à rendre
le Païs plus beau , & plus
divertiſlant. Affiduité eſt au milieu
- d'une agreable Plaine , où un
-vent toûjours doux , & toûjours
-flateur ſoufle durant toute une
Saifon.
C 2
2 MERCURE
Grand- respect eſt ſur uneMontagne
fort élevée, d'où l'on aperçoit
aiſementla Ville d'Estime...
Complaisance eſt dans le fonds
d'un délicieux Vallon , où la
Nymphe Echo ſemble tenir ſon
Empire.
Petits-foins eſt ſur une douce
pente de Côteau , embellie de
Parterres en Terraſſe, ſi bien cultivez
, qu'on y voit naître chaque
•jour de nouvelles Fleurs.
Et Sincerité eſt dans une
Campagne fort égale , & fort
découverte , dont le fonds , qui
eſt tres-bon , produit toutes choſes
ſans aucun artifice.
La Fontaine d'Amitié eſt au
milieu d'une vaſte Prairie , qui
s'étend à perte de veuë de
toutes parts , où il ne croiſt
que d'une eſpece d'herbe , qu'on
nomme Senfitive , dont vivent
GALANT.
53
les Peuples qui l'habitent. Cette
Prairie porte le nom de Senfibilité
, & l'on n'y entre point
qu'on n'entre en meſme temps
dans tous les intéreſts , & dans
tous les ſentimens du Seigneur
du Pais ; qu'on ne prenne à coeur
tout ce qui le touche , juſqu'aux
moindres choſes , & qu'on n'ait
l'eſprit diſpoſé à luy rendre des
graces preſque infinies , & prefque
éternelles , pour les plus petites
faveurs qu'on en reçoit.Quant
■ à la Fontaine , qui tire ſa Source
des fonds de cette Prairie , & qui
en cauſe toute la fécondité , elle
jette des flames auſſi- bien que des
eaux,mais des flames froides , &
des eaux ardentes ; des flâmes qui
ne ſervent qu'à cuire la crudité de
l'eau , & des eaux qui ne ſervent
qu'à moderer la violance de la
flame,des flames propres à ſou
C
C3
54 MERCURE
lager la ſoif immoderée des
Voyageurs amoureux , & des
eaux propres à échaufer les
amoureux tranſis ; des flames
enfin, & des eaux douces, agreables,
& bienfaiſantes .
Cette belle & claire Fontaine
eſt aſſiſe au commencement de
la Zone brûlante , ſous le Tropique
d'Eté , & fournitdes eaux
fuffisamment pour former un
grand Fleuve de meſme nom
qu'elle , qui ſe va jetter dans la
Merde Tendreffe,apres avoir paffé
aupres d'Empreſſement ,de Venération
, de Soûmiſſion , de Grand-
Service , &de Confiance , & s'eſtre
groffy de tous les petits Ruiſſeaux
qui coulent de ces Lieux.
Les Voyageurs ont le choix
des deux Chemins , d'Eau ou de
Terre , pour aller à cette Mer ,
& il leur eft libre de prendre la
GALAN T.
55
Jes
コ
t Poſte àEmpreſſement , s'ils ne ſe
veulent pas mettre ſur l'Eau . Le
Chemin n'eſt pas plus court
d'une façon que d'autre , parce
qu'il faut ſuivre les bords du
Fleuve d'Amitié , ſi l'on ne va
deſſus ; autrement on ſeroit en
+ danger de s'égarer , & de ſe perdre
dans les Deſerts qui ſont des
deux coſtez de ce Fleuve ; mais
1 quoy que l'on faſſe , on eſt toûjours
obligé de s'arreſter en tous
ces Lieux pour y prendre des
Paſſeports , & y fatisfaire aux
Peages , à la réſerve de Grand
fervice qu'on peut laiſſer à droite,
-fi la Fortune qui conduit les Voyageurs
, n'eſt pas d'accord de
les y mener.
1
a
1
Empreſſement eſt un Bourg ,
dont les Avenues ſont encore
plus belles & plus agreables que
celles d'Affiduité. C'eſt le pre
C 4
56
MER CURE
mier Port du Fleuve , & la premiere
Porte du Chemin d' Amitié
à Tendreſſe. Les Habirans y
font ardens à ſervir les Voyageurs
; cherchent avec ſoin les
occafions de les obliger ; & pre.
viennent toûjours avec joye la
demande de tous les bons offices
qu'ils font capables de leur
rendre.
Venération eſtun Temple , affis
fur la plus haute Montagne de
l'Univers ; celle où eft baſty
Grand-respect , n'eſt à fon égard ,
qu'un petit côteau . Là les Sacrificateurs
s'occupent nuit &jour,
à compoſer des Hymnes à la
gloire de leur Divinité , à chanter
ſes loüanges , à encenſer ſes
Autels , à luy faire des offrandes
, à luy immoler des victimes ,
& à luy donner fans aucun relâche
des marques de leur adoration.
GALANT.
57
:
Soûmißion eſt ſitué de meſme
que complaisance , mais c'eſt un
grand Village , où il y a plus de
cent Feux. Les Habitans y ſuivent
aveuglement les volontez
&la Religion de leur Seigneur ,
luy rendent des déferences qui
ne ſont deuës qu'aux Souverains
& aux Dieux , rampent tremblent
à ſon aſpect , & font ſes Ef
claves plûtoſt que ſes Sujets.
Grandſervice eſt un Château,
placé dans un lieu beaucoup
plus éminent que Petits foins. Il
eſt de difficile accés ,& l'entrée
- y eſt défenduë à tous les Malheureux.
Le Seigneur à qui il
- appartient , eſt une Perſonne
de haute importance , qui fait
grand bruit dans le monde , &
qui ne ſe plaiſt auſſi qu'aux
actions d'éclat. Il a des Domeſti
C
e
52
MERCURE
Grand- respect eſt ſuruneMontagne
fort élevée, d'où l'on aperçoit
aiſément la Ville d'Estime.
Complaiſance eſt dans le fonds
d'un délicieux Vallon , où la
Nymphe Echo ſemble tenir ſon
Empire.
Petits-foins eſt ſur une douce
pente de Côteau , embellie de
Parterres en Terraſſe, ſi bien cultivez
, qu'on y voit naître chaque
•jour de nouvelles Fleurs .
Et Sincerité eſt dans une
Campagne fort égale , & fort
découverte , dont le fonds , qui
eſt tres- bon , produit toutes choſes
ſans aucun artifice .
La Fontaine d'Amitié eſt au
milieu d'une vaſte Prairie , qui
s'étend à perte de veuë de
outes parts , où il ne croift
que d'une eſpece d'herbe , qu'on
nomme Senfitive , dont vivent
GALANT.
53
J
les Peuples qui l'habitent. Cet-
#te Prairie porte le nom de Senfibilité
, & l'on n'y entre point
- qu'on n'entre en meſme temps
dans tous les intéreſts , & dans
tous les ſentimens du Seigneur
du Pais ; qu'on ne prenne à coeur
tout ce qui le touche , juſqu'aux
moindres choſes , & qu'on n'ait
l'eſprit diſpoſé à luy rendre des
graces preſque infinies , & prefque
éternelles, pour les plus petites
faveurs qu'on en reçoit.Quant
■ à la Fontaine , qui tire ſa Source
des fonds de cette Prairie , & qui
en cauſe toute la fécondité , elle
コjette des flames auſſi- bien que des
eaux, mais des flames froides , &
des eaux ardentes ; des flâmes qui
ne ſervent qu'à cuire la crudité de
l'eau , & des eaux qui ne ſervent
qu'à moderer la violance de la
flame des flames propres à ſou-
C3
54
MERCURE
lager la ſoif immoderée des
Voyageurs amoureux , & des
eaux propres à échaufer les
amoureux tranſis ; des Aâmes
enfin, & des eaux douces, agreables,
& bienfaiſantes .
Cette belle & claire Fontaine
eſt aſſiſe au commencement de
la Zone brûlante , ſous le Tropique
d'Eté , & fournitdes eaux
fuffisamment pour former un
grand Fleuve de meſme nom
qu'elle , qui ſe va jetter dans la
Mer de Tendrefſſe,apres avoir paffé
aupres d'Empreſſement , de venération
, de Soûmiffion , de Grand-
Service , & de Confiance , & s'eſtre
groſſy de tous les petits Ruiſſeaux
qui coulent de ces Lieux .
Les Voyageurs ont le choix
des deux Chemins , d'Eau ou de
Terre , pour aller à cette Mer ,
& il leur eft libre de prendre la
GALAN T.
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그런
Et Poſte à Empreſſement , s'ils ne ſe
veulent pas mettre ſur l'Eau . Le
1 Chemin n'eſt pas plus court
d'une façon que d'autre , parce
qu'il faut fuivre les bords du
Fleuve d'Amitié , ſi l'on ne va
deſſus ; autrement on ſeroit en
danger de s'égarer , & de ſe perdre
dans les Deſerts qui ſont des
deux coſtez de ce Fleuve ; mais
quoy que l'on faſſe , on eſt toûjours
obligé de s'arreſter en tous
ces Lieux pour y prendre des
Paſſeports & y fatisfaire aux
Peages , à la réſerve de Grand
fervice qu'on peut laiſſer à droite,
fi la Fortune qui conduit les Voyageurs
, n'eſt pas d'accord de
les y mener.
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a
Empreſſement eſt un Bourg ,
dont les Avenues ſont encore
plus belles & plus agreables que
celles d'Affiduité. C'eſt le pre-
C 4
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MER CURE
mier Port du Fleuve , & la premiere
Porte du Chemin d'Amitié
à Tendreſſe. Les Habirans y
font ardens à ſervir les Voyageurs
; cherchent avec ſoin les
occafions de les obliger ; & pre.
viennent toûjours avec joye la
demande de tous les bons offices
qu'ils font capables de leur
rendre........
Venération eſt un Temple , affis
fur la plus haute Montagne de
l'Univers ; celle où eft baſty
Grand- respect , n'eſt à fon égard ,
qu'un petit côteau . Là les Sacrificateurs
s'occupent nuit&jour,
à compoſer des Hymnes à la
gloire de leur Divinité , à chanter
ſes loüanges , à encenſer ſes
Autels , à luy faire des offrandes
, à luy immoler des victimes ,
& à luy donner fans aucun relâche
des marques de leur adoration
.
GALANT.
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1
E!
܀
1
Soûmißion eſt ſitué de meſme
que Complaisance , mais c'eſt un
grand Village , où il y a plus de
cent Feux. Les Habitans y fuivent
aveuglement les volontez
& la Religion de leur Seigneur ,
luy rendent des déferences qui
ne ſont deuës qu'aux Souverains
& aux Dieux , rampent tremblent
à ſon aſpect , & font ſes Efclaves
plûtoſt que ſes Sujets.
Grandſervice eſt un Château ,
placé dans un lieu beaucoup
plus éminent que Petits foins. II
eſt de difficile accés , & l'entrée
- y eſt défenduë à tous les Malheureux.
Le Seigneur à qui il
- appartient , eſt une Perſonne
de haute importance , qui fait
grand bruit dans le monde , &
qui ne ſe plaiſt auſſi qu'aux
actions d'éclat . Il a des Domeſti
e
C
F
50 MERCURE
magnificence , toûjours avec
plaifir , & ils n'y fouffrent
jamais d'incommodité , que celle
qu'y cauſe la fâcheuſe rencontre
des Eſprits familiers , qui viennent
affez ſouvent troubler le
repos des Habitans du Païs .
Le Lac de Bienveillance eſt
d'aſſez vaſte étenduë , mais de
peu de raport. Les eaux en font
douces , pures & tranquilles , &
ont en tout temps une chaleur
égale à celle qu'on fent dans nos
Fontaines pendant l'Hyver. Il
s'ytrouve du Poiſſon en afſez
grande abondance , toutefois
fort petit & fort maigre . Ce Lac
eſt preſque ſous le milieu de la
Zone temperée , un peu plus
prés neantmoins de la brûlante,
que de la froide. Il eſt en mefme
parallele que la Fontaine
d'Amitié ; mais comme il en eſt
GALANT..
1
milles - éloigné de plus de cent milles,
l'air de ces Lieux eſt tout- à- fait
e diférend.
Affiduite , Grand- respect , Complaisance
; Petits- Soins & Sincerité,
font des Habitations par où l'on
pafſe pour aller du Lac de
Bienveillance à la Fontaine d'Amitié.
On y accorde librement
- en toutes le droit d'hospitalité ;
& les Voyageurs y peuvent faitre
tel ſejour qu'il leur plaiſt ,
en s'accommodant neantmoins
1 toûjours au temps , auſſi-bien
1 qu'à l'humeur des Peuples.
Chacune de ces Habitations
( eſt de diferente ſituation , &
cette diverſité contribuë à rendre
le Païs plus beau , & plus
-divertiſſant. Affiduité eſt au milieu
d'une agreable Plaine , où un
vent toûjours doux , & toûjours
flateur ſoufle durant toute une
Saifon .
C2
58
MERCURE
ques ſi affectionnez , que tout
leur but n'eſt que d'employer
leurs biens & leurs vies pour luy
eſtre utiles & agreables , & ils aimeroient
mieux ſe perdre d'honneur
dans le monde , que de ſouffrir
qu'on donnaſt la moindre at
teinte à celuy de leur Maiſtre.
Ce Lieu n'eſt pas acceſſible d
tous les Voyageurs. Ils ne laiſ
ſent pourtant pas de paſſer outre
, parce qu'on rencontre au
bas de la Montagne , deux Routes
, dont l'une qu'on appelle
Effet , coupe court , & va droit
au Château ; & dont l'autre ,
qu'on nomme Bonne volonté,
tourne au pied de la Montagne,
& rejoint la premiere , mais
apres un long circuit. De forte
que les Voyageurs peuvent
prendre le détour au lieu du droit
chemin , fuivant que la Fortune
GALANT.
59
les guide & les favoriſe , & comeme
ils vont auſſibien par l'une
que par l'autre au Fort de Con
fiance , de là eſt né le Proverbe
qui dit que la bonne volonté est réputée
pour l'effet ..
Confiance a quelque raport avec
fincerité , pour ſes dehors , &
pour la vaſte&raſe Campagne
où elle eſt placée ; mais cette
habitation n'a rien de comparable
aux dedans , & aux Apartemens
de ce Fort. Ils ſont ſi
beaux , fi commodes & fi agreaibles
, qu'un Homme qui ſeroit
né pour demeurer toûjours en
un mefme lieu , paſſeroit ſans
ennuy toute ſa vie en celuy-cy.
LeGouverneur qui y commande
, eſt un Homme tel qu'un
ſage Grec le ſouhaitoit ; il a une
Fenestre de criſtal au coſté gauche
, par où l'on voit juſqu'au
C6
60 MERCURE
fond de ſon coeur ; & chaque
Soldat de ſa Garnifon , porte le
fienſur ſa langue. Comme cette
Place eſt d'importance , elle eſt
auſſi la plus proche de la Mer
de Tendreffe , & la ſeule qui ait
eſte baſtie à quartier ſur l'autre
bord du Fleuve. Perſonne n'y
entre & n'en paſſe le Pont , qui
n'ait auparavant quitté juſqu'à fa
chemiſe , la mode du Païs eſtant
d'aller tout nud , comme en la
plupartde l'Afrique.
12
La Mer de Tendreſſe , s'étend
bien avant ſous la Zone brûlante.
Elle eſt ſujete au flux & reflux
dans les vingt-quatre heures ,
par le moyen de deux vents directement
oppoſez qui l'émeuvent
tour à tour. Le flux ſe fait
parun vent d'Orient&de midy.
qui en pouſſe les eaux dans la
Mer d'Amour ; & le reflux , par
GALAN T. 61
1
C
یر
un vent d'Occident & de Nort,
qui les repouſſe vers l'embou
cheure du Fleuve d'Amitié.
Ainſi ces vents tiennent cette
Mer dans une agitation continuelle
, & n'y cauſent pourtant
jamais de tempeſtes , ny de naufrages
. Ses eaux ſont douces ,
& piquantes tout enſemble , un
peu troubles , & naturellement
chaudes ; mais leur chaleur eft
de beaucoup accruë par le vent
du Midy , & fi le vent oppoſé ne
dles attiediſſoit un peu , elles ſeroient
auſſi ardentes que celles
de la Mer d'Amour. Les Voya.
geurs ont befoin de bons Pilotes
fur cette Mer , autrement ils
feroient en danger de tomber
dans des Tournoyemens d'eau
quiy ſont fort fréquens , & dont
il eſt preſque impoſſible de ſe
dégager..
38
MERCURE
ques ſi affectionnez , que tout
leur but n'eſt que d'employer
leurs biens & leurs vies pour luy
eſtre utiles & agreables , & ils aimeroient
mieux ſe perdre d'honneur
dans le monde, que de ſouffrir
qu'on donnaſt la moindre at
teinte à celuy de leur Maiſtre .
Ce Lieu n'eſt pas acceſſible d
tous les Voyageurs. Ils ne laiſ
ſent pourtant pas de paſſer outre
, parce qu'on rencontre au
bas de la Montagne , deux Roures
, dont l'une qu'on appelle
Effet , coupe court , & va droit
au Château ; & dont l'autre ,
qu'on nomme Bonne volonté,
tourne au pied de la Montagne,
& rejoint la premiere , mais
apres un long circuit. De forte
que les Voyageurs peuvent
prendre le détour au lieu du droit
chemin, ſuivant que la Fortune
GALANT.
59
a
Π
1
les guide & les favorife , & comme
ils vont auſſibien par l'une
que par l'autre au Fort de Con
fiance , de là eſt né le Proverbe
qui dit que la bonne volonté est réputée
pour l'effet..
Confiance a quelque raport avec
fincerité , pour ſes dehors , &
pour la vaſte & raſe Campagne
où elle eſt placée ; mais cette
habitation n'a rien de comparableaux
dedans , & aux Apartemens
de ce Fort. Ils ſont ſi
beaux , fi commodes & fi agreables
, qu'un Homme qui ſeroit
né pour demeurer toûjours en
un mefme lieu , paſſeroit ſans
ennuy toute la vie en celuy- cy.
Le Gouverneur qui y commande
, eſt un Homme tel qu'un
ſage Grec le ſouhaitoit ; il a une
Fenestre de criſtal au coſté gauche
, par où l'on voit juſqu'au
C6
60 MERCURE
fond de ſon coeur ; & chaque
Soldat de ſa Garnifon , porte le
fien ſur ſa langue. Comme cette
Place eſt d'importance , elle eſt
auffi la plus proche de la Mer
de Tendreffe , & la ſeule qui ait
eſte baſtie à quartier fur l'autre
bord du Fleuve. Perſonne n'y
entre & n'en paſſe le Pont , qui
n'ait auparavant quitté juſqu'à fa
-chemiſe , la mode du Païs eſtant
d'aller tout nud , comme en la
plupartde l'Afrique.
La Mer de Tendreffe , s'étend
bien avant ſous la Zone brûlante.
Elle eſt ſujete au flux & reflux
dans les vingt-quatre heures ,
par le moyen de deux vents directement
oppoſez qui l'émeuvent
tour à tour. Le flux ſe fait
parun vent d'Orient &de midy.
- qui en pouſſe les eaux dans la
८
Mer d'Amour; & le reflux , par
GALAN T. 61
U
םי
un vent d'Occident & de Nort,
qui les repouſſe vers l'embou
cheure du Fleuve d'Amitié.
( Ainſi ces vents tiennent cette
Mer dans une agitation conti-
#nuelle , & n'y cauſent pourtant
jamais de tempeſtes , ny de naufrages.
Ses eaux ſont douces ,
& piquantes tout enſemble , un
peu troubles , & naturellement
chaudes ; mais leur chaleur eft
I de beaucoup accruë par le vent
du Midy ,& fi le vent oppoſéne
les attiediſſoit un peu , elles ſeroient
auffi ardentes que celles
de la Mer d'Amour. Les Voya.
geurs ont befoin de bons Pilotes
fur cette Mer , autrement ils
feroient en danger de tomber
dans des Tournoyemens d'eau
-quiy ſont fort fréquens , & dont
il eſt preſque impoſſible de ſe
dégager..
+
コ
62 MERCURE
La Merd' Amour , qu'on nommoit
autrefois la Mer de Cypre,
eſt cette Mer fameuſe où Vénus
a pris naiſſance , & où ſon Fils
tient encore le Siege de ſon Empire.
Les eaux en font toûjours
toutes boüillantes , & toutes
couvertes d'écumes. Le vent
du Midy y ſoufle inceſſamment;
&l'Element du Feu , ſemble y
avoir pris la place de l'Air , tant
lachaleur en eſt grande.
Il y a dans cette Mer quatre
grandes Ifles , qui font Fidelite,
Constance , Ardeur , & Discrétion;
& au dela une petite , qui eſt
ce fameux. Païs d'Amour , où
s'adreſſent tous les deſirs de nos
Voyageurs , & où le deſtin renferme
les délices de la gloire
qu'ils cherchent; mais toutes ces
Ifles ont à leurs coſtez juſqu'aux
bords de la Mer , des Ecüeils ,des
GALANT . 63
re
S
•
S
5
Bancs de fable , & des Rochers
d'un danger inévitable ; ce qui
oblige les prudens Voyageurs.
de debarquer à chaque Iſle , de
la traverſer à pied , & de reprendre
d'autre côté de nouvelles
commoditez , pour continuer
leur Routeavec moins de hazard
de naufrage.
Fidelité eſt la premiere des
quatre grandes Ifles qu'on rencontre
en avançant chemin. Elle
* n'eſt guére peuplée , non plus
que Constance & Discrétion , &
les Voyageurs n'y trouvent fouvent
perſonne à qui parler. Ses
Habitans auſſi ſont aſſez ſolitaires
, & peu curieux de nouvelles
Connoiffances. Ils ſe contentent
dubien qu'ils ont acquis ou qu'ils
poursuivent , & ne ſe mettent
guére en peine d'autre choſe..
Leur Etat ne ſouffre point de
64
MERCVRE
diviſion , non plus que leur Re
ligion , d'heréſie ; & l'on n'a jamais
oüy dire qu'il y euſt parmy
eux plus d'une Foy , d'une Loy ,
& d'un Roy .
Constance eſt un Païs , où il y a
beaucoup de Rochers , & quantitéd'Arbres
d'une éternelle verdure.
Un meſme vent y regne en
tout temps , & tous les jours s'y
reſſemblent . Ses Habitans ont
l'eſprit ferme , ſont ennemis des
nouveautez , tiennent leur parole
& leur réſolution , ne perdent
jamais patience , changeroient
plûtoſt de nature que
d'habitude , & quitteroient plûtoſt
la vie que le ſervice de leur
Prince,
Ardeurest (ans- doute laTerre
de feu , marquée par les Geographes
. Les Sablons y font autant
d'Etincelles les Pierres
GALANT. 65
د
autant de Charbons rouges ;
les Rivieres autant de Fla
mes ondoyantes ; les Arbres ;
autant de Flambeaux allumez ,
& les Montagnes , autant de
Véſuves . Toute la Terre n'eſt
que cendres embraſées , & tout
l'air n'eſt que feu. C'eſt une
merveille que cette Ifle ſoit
peuplée , & que des Gens qui
brûlent , ne laiſſent pas de vivre;
mais il faut ſçavoir qu'ils vivent
- d'une vie ſi douteuſe qu'ils ne
- peuvent s'empeſcher de s'écrier
- à tout moment qu'ils meurent.
Le feu qu'ils reſpirent ne leur
- laiſſeroit pas encore cette demy-
- vie ; s'ils ne le rendoient auſſitoſt
en ſoûpirs ardens ; mais cette
décharge de leurs coeurs ,
préſerve d'une ruine entiere.
Quant aux matieres enflâmées
les
66 MERCURE
qui les environnent , elles n'ont
pas la force de leur nuire, n'ayant
pas plus de chaleur qu'eux , &
& n'ayant point du tout de fumées
, dont ils puiſſent eſtre ſuffoquez.
Discrétion eſt l'endroit de la
Terre où l'on fait le moins
de bruit ; on dit meſme qu'il
n'y a pas un ſeul Echo. Le
filencey paſſe pour la premiere
des Vertus ; la langue y eſt comme
prifonniere en ſon palais ; on
n'y ouvre point la bouche ſans
permiffion , ou qu'apres avoir
examiné à loiſir s'il n'y a pointde
hazard à parler de ce qui vient
en penſée de dire;le ſecret enfin
y eſten ſi grande recommandation
, pour petit qu'il ſoit , qu'on
châtie d'un banniſſement perpétuel
, ceux qui ont la legereté,
ou la malice de le trahir ..
GALANT. 67
Amour est la derniere de ces
les , & le Païs où ſont couronnez
les travaux des Voyageurs
I qui ſont heureux , & ſages . Elle
eſt aſſiſe au millieu de la Zone
brûlante ſous la ligne des Equi-
= noxes , & en meſme parallele
que les Ifles Fortunées. Elle a la
forme d'un coeur ; & bien qu'el-
I le ſoit de fort petite étenduë , on
trouve dans ſon ſein plus de
douceurs que les Dieux
n'en verſerent ſur la Terre
lors qu'ils voulurent donner
l'âge d'or aux premiers Hommes.
On ne connoiſt aufi
dans cet aimable Païs , aucun
mélange d'amertume , & d'aigreur.
Les Animaux y ſont ſans
■ fiel ; les Abeilles ,ſans aiguillon ;
les Roſes , ſans épines , l'Air,
fans broüillards ; & le Feu , dépoüillé
de fon ardeur dévorante,
1
コ
د
68 MERCURE
n'y a pas ſeulement des fâmes
pures comme le Ciel , & brillantes
comme lesplus beaux Aſtres ,
il y eſt encore accompagné
d'une douceur ſi raviſſante ,
qu'il n'eſt rien dans l'Univers
qui n'en vouluſt eſtre embrafé.
Toutes les magnifiques defcriptions
des Lieux de plaiſance
que nous donnent les Fables ,
pour attirer nos defirs , ou pour
divertir nos eſprits , ne ſont que
de legeres idées des charmes incomparables
de ce beau Païs ;
&tout ce que les imaginations
les plus fécondes ſe peuvent
figurer de touchant , & de délicieux
, ne peut égaler ce qu'on
reffent dans ſon ſejour. Heureux
, & tres- heureux le Voyageur
qui peut y prendre terre ,
& que la Fortune y conduit à
bon- port , tant de joye tranfGALANT.
69
re
2
ak
e
12
U
لا
1
porte ſon ame , qu'il ne vit plus ,
pour ainſi dire , en luy-meſme;
tant de plaiſir charme ſon coeur,
qu'il eſt dans des raviſſemens
continuels ; & une ſi haute eſtime
de ſon bonheur remplit ſon
eſprit , qu'une place dans un
Trône ne luy ſeroit pas ſi chere
que celle qu'il occupe en cette
Iſle de délices . Il y eſt auſſi exemt
de l'inquiétude des ſouhaits , &
des embaras de l'eſpérance ; il
ne penſe àtout ce qui eſt hors
d'elle , qu'avec des ſentimens
d'indiference ; il met en elle
toute ſa gloire , de meſme que
tout ſon contentement ; & il la
confidere enfin comme ſon unique
félicité , & ſon ſouverain
bien.
A ſes douceurs , il borne ſes defirs ;
De fes douceurs , il fait tous fes
plaisirs;
70
MERCURE
Dans ses douceurs ,Son amese repose;
Parſes douceurs , ilſe compare aux
Dieux;
Pourses douceurs , il mépriſe les
Cieux ;
Et fes douceurs , luy vallent toute
chofe.
Mais avant que d'y avoir entrée
, il faut faire recevoir les
Atteſtations de ſejour & de pafſage
, qu'on a priſes ſur la Route.
On les préſente pour cela aux
Gardes du Port , qui les envoyent
auſſi - toſt au Gouverneur
de la Fortereſſe pour les examiner.
Ces Gardes s'appellent ,
Souvenirs , & Reflexions ; & ce
Gouverneur ſe nomme
د Jugement.
Il obſerve d'abord le jour
qu'on a commencé le Voyage ,
pour s'inſtruire du temps qu'on
GALANT. 71
a demeuré ſur le chemin ; puis
il s'attache à reconnoiſtre ſi les
* Atteſtations de Mérite & de Réputation
, ne ſont point falfifiées,
comme il eſt arrivé àquelques
Filoux d'Amouraſſez hardis pour
en contrefaire , & principalement
fi le Voyageur eſt doux ,
facile , commode , ennemy des
guerres inteſtines , & amy de la
paix , parce qu'il eſt trop dangereux
de recevoir dans l'ifle des
Perſonnes d'une autre humeur.
Il remarque enſuite quel ſejour
on a fait à Eftime , à bienveillance
, à Amitié , & à Tendreſſe , qui
- ſont les quatre principaux Lieux
de la Route ; & fur tout il s'arreſte
à l'Atteſtation d'Eftime ,
parce que celle- là l'aide encore à
- juger ſainement des deux premieres
. Les ayant reconnuës pour
bonnes , il vient aux autres Ar
72
MERCURE
teſtations de paſſage; il parcourt
celles de Vifites , &de Connoissance;
il regarde un peu plus attentivement
, celles d'Affiduité , de
Grand- respect , de Complaisance ,
de Petits-foins , & de Sincerité,
Il demeure encore davantage à
voir celle de Sensibilité. Il confidere
à loiſir celles d'Empreffement
, de Venération , de Soumisfion
, de Grand Service , & de Confrance
; mais il examine durant
pluſieurs heures , & à la rigueur,
celles de Fidelité , de Constance ,
d'Ardeur , & de Discrétion ; & s'il
trouve qu'il n'y ait aucun lieu de
ſoupçon , ny de reproche contre
toutes ces Atteſtations , & que
le Voyageur ſoit arrivé ſans fraude
à l'iſſe d'Amour , il va pour
lors le recevoir au Port. Il luy
témoigne une partie de la joye
que luy cauſe ſon heureuſe arriGALANT.
73
15
vée , il le conduit au Temple du
Dieu , & il le met enfin en pleine
poſſeſſion des charmantes douceurs
qu'il a légitimement eſperées
, & fi dignement acquiſes.
Et voila'le Chemin d'honneur ,
Par où l'on peut gagner le coeur
De la Belle qu'on aime.
Tout Voyageur qui le ſuit Sans
détour
Est assuré de ce bonheurextréme;
Fay pour garand , le Dieu d'Amour.
Monfieur le Maréchal deBellefons
ayant reçeu ordre du Roy,
d'entrer dans la Haute-Navarre,
avec ce qu'il trouveroitde Troupes
& de Milices dans le Païs ,
pour donner une alarme aux Efpagnols
, en fit avertir Monfieur
- Foucault , qui s'eſt aquité de
Avril 1684. D
74
MERCVRE
l'Intendance de Montauban avec
tant de gloire pendant neuf années
, & qui eſt préſentement
Intendant de Bearn & de Navarre
, & luy manda de Bayonne,
qu'il feroit le 18. Mars à S. Jean
Pied-de- port , derniere Ville de
France. Monfieur Foucault ayam
auffi- toſt fait aſſembler tout ce
qu'il y avoit de Gentilshommes
à Pau& aux environs , ils partirent
le 15. au nombre de quarante
, pour aller trouver ce Maréchal
ſur la Frontiere . Monfieur
l'Intendant partit avec eux , &
alla coucher à Navarrens , où
Mongeur le Baron de Lach ,
Lieutenant de Roy de la Place,
les régala en l'absence de Monſieur
de Caſtelmaure qui en eſt
Gouverneur. Il ſe mit de la partie
, quoy que fort incommodé
de la goute , & ils allerent cou
GALANT.
75
cher le 16. à S. Palais , ſeconde
Ville de la Baſſfe- Navarre , Siege
du Senéchal , & autrefois celuy
de la Chancellerie. Le 17.12
Troupe s'eſtant groſſie , ils arriwerent
au nombre de plus de
cent Chevaux a S. Jean Piedde-
port. C'eſt la Ville Capitale
-de la Navarre Françoiſe , appel-
↑ lée Baſſe-Navarre , comme eftant
plus proche de la Mer. Elle
n'eſt que la ſixiéme partie du
Royaume entier de Navarre ,
qui eſt diviſé en fix portions ,
qu'on nomme Merindades. Les
cinq autres qui compoſent la
Haute-Navarre , font poffedées
par le Roy d'Eſpagne.
Di Ily a une Citadelle à S. Jean
Pied-de- port , dont Monfieur le
Duc de Gramont , Gouverneur
de Bearn & de Navarre , eſt
orauſſi Gouverneur. Monfieur le
D 2
76 MERCURE
Baron d'Armendaris , qui en eft
Lieutenant de Roy , reçeut Monfieur
l'Intendant& toute la Trou.
pe au bruit du Canon. Monfieur
l'Intendant ſongea auffi - toſt à
faire loger tous les Gentilshom.
mes. Il taxa les Vivres , qui font
fort chers en ces Quartiers-là ,
-& envoya dans les Villages voi-
-fins pour le Fourage. Monfieur
de Bellefons eſtant arrivé ſur les
ſept heures du ſoir , avec Monfieur
le Marquis de Bellefons fon
Fils , Meffieurs les Vicomtes
d'Ortes , d'Aſpremont , d'Urtubie
, la Salle , & quelques- autres
-Gentilshommes qui les avoient
ſuivis de Bayonne , il luy préſenta
ceux qu'il avoit amenez avec
luy , dont il parut fort content.
Ce Maréchal ne fut pas plûtoſt
arrivé , qu'il donna ſes ordres
pour le logement des fix Com
GALANTM 77
t
1.
pagnies du Régiment de Piedmont
qu'il avoit fait venir d'Aqs,
commandées par Monfieur du
-Bouchet , & pour celuy des Milices
de la Baffe- Navarre , aufquelles
il avoit ordonné de ſe
rendre le 19. à S. Jean Pied-deport.
Ces Milices font tres-bonnes.
La Chaſtellenie de S. Jean
Pied de- port fournit fix Com-
-pagnies de fix cens Hommes,
commandées par Monfieur de la
Lanne , Chaſtelain. Les fix Capitaines
, font Meffieurs le Baron
d'Armendaris , le Vicomte d'Efchaux
, S. Martin , Lateal , Ef
chepart , & Sainte - Marie. Le
Bailliage de Mixe fait un autre
Régiment , de huit Compagnies
de cinquante Hommes chacune .
Il eſt commandé par Monfieur
le Vicomte de Belzunce , en qualité
de Bailly de Mixe. Les Ca-
C
D
3
78
MERCURE
pitaines , font Meſſieurs de Bel
zunce , Colonel ; le Baron de
Salhal ; Doriou , Lieutenant.
Colonel ; Doreguede , Liffintine,
& Arbois. L'Alcaldie , ou Païs
d'Arberoüe , fournit une Com
pagnie Franche de fix - vingts
Hommes ,, ccoommmmaannddééeeparMonfieur
le Vicomte de S. Martin
Lieutenant de Roy du Chaſteau
de Pau. Le Baillage d'Oſtabar.
res , met auffi furpied uneCompagnie
Franche de cent Hom
mes. Elle eſt commandée par
Monfieur le Baron du Har , Bail
ly de ce Païs-là. Les Capitaines
de ces deux dernieres Compagnies
, ont des Proviſions de Sa
Majeſté. Ce font en tout douze
cens Hommes , qui ſont armez
de Fufils & de Poignards. Quelques-
uns portent de longues
Fourches à deux branches an
GALANT.79
21
lieu de Piques ,& ils ont tous des
Bonnets rouges , gris , ou bleus ,
fuivant les Livrées de chaque
Compagnie . Ces Troupes ſont
aſſez difciplinées , & ont des Enſeignes
& des Tambours.
Le lendemain 1 9. Monfieur le
Maréchal fit le tour de la Citadelle;
& comme du coſté duMi,
-dy on découvre les ouvertures
des Montagnes par leſquelles on
peut paſſer dans la Haute Na-
- varre , & que l'on appelle Ports,
il fit venir des Gens du Païs qui
les luy montrerent. On y peut
entrer par deux endroits qui
conduisent à Roncevaux , & de
là às Pampelune ; l'un du coſté
du Levant par la Montagne d'A-
-ſtobiſcar, qui eſt aſſez large, mais
couverte de néges juſqu'au mois
de May , & l'autre du coſté du
Couchant , appellé Arneguy,
D 4
90 MERCURE
du nom d'un Village , qui fait
la Frontiere des deux Navarres ,
mais fort étroit.. Il y a des Haureurs
qui le commandent , &
l'on n'y peut aller que par des
Défilez . Monfieur le Maréchal
ne ſe contenta pas du raport
qu'on luy en fit . Il voulut luymême
reconnoiſtre ces Paſſages,
& eſtant monté à cheval auffiroſt
qu'il eut diné , il prit le che
min d'Aſtobiſcar par une Mon
tagne affez douce , & un chemin
fort large, accompagnéde Monfreur
le Marquis de Bellefons,
deMonfieur l'Intendant,de Mon
fieur le Vicomte de S. Martin
de Monfieur le Baron d'Armen
daris , & de quelques Habitans
du Lieuqui connoiſſoient le Païs.
Toute la Nobleſſe l'ayant ſceu ,
monta auſſi à cheval , & l'alla
Joindre à un quart de lieuë. On
GALANT. 8f
ne trouva ny néges , ny défilez ,,
nyemauvais chemin , juſqu'à,
Oriffun , qui est au haut d'une
Montagne à une grande lieuë
(de S. Jean . Il y a dans cet endroit
une petite Eſplanade , où
l'on a baſty une Chapelle & une
petite Maiſon. L'air yeft tres pur,,
& le Laitage excellent. Les Habitans
de la Plaine y vont paſſer .
quelques jours pendantlesgrandes
chaleurs , pour recouvrer ou -
- fortifier leur ſanté. Ce fut là où
la Montagne commença à blanchir.
Le chemin s'y trouva cou
vert d'un peu de nége , fur laquelle
on marcha un quartd'heure
juſqu'à un endroit , où
le Cheval du Guide s'enfonça
juſques aux ſangles ; mais ayant
fait un effort , il ſe retira. C'étoit
un paffage que les ravines
de la Montagne avoient creuſe,
DS
82 MERCURE
&que les vents avoient en ſuite
comblé de nége. On n'alla past
plus avant , le Guide ayant af
ſuré que de là à Roncevaux on
ne trouveroit pas plus de nége
que l'on en avoit déja trouvé.
On retourna coucher à S. Jean,
où la Nobleſſe du Païs de Soule
eſtoit arrivée au nombre d'environ
quatre- vingts Chevaux ,
ayant à leur teſte: Monfieur le
Marquis de Moüins , Senéchal de
Navarre ,, & Gouverneur-Capitaine
Chaſtelain de Soule. La
Cavalerie ſe trouva monter par
là à plus de deux cens Chevaux.
Il y eut conteftation entre les
Gentilshommes de Bearn tou
chant le Commandement. Les
Barons prétendoient que par la
coûtume du Païs , c'eſtoit un
honneur qui ne leur pouvoit
eſtre difputé , & les autresGen
GALANT. 83
tilshommes ſoûtenoient contr'-
eux , qu'ils n'eſtoient point dans
cette poffeffion. Monfieur l'Intendant
termina ce diférend , en
propoſant à Monfieur le maréchal
de mettre à leur teſte Monfieur
le marquis de Bellefons . Cer
expedient fut accepté.
La matinée du lendemain 20 .
ſe paſſa à donner les ordres pour
les Munitions de bouche & de
guerre. On commanda auſſi des
Païſans avec des Pelles , des Bef---
ches Sc des Haches , pour faire
une route dans la nége , & pour
couper les Arbres , en cas que les
Ennemis en euſſent fait abatres
pour embaraffer les chemins .L'a
preſmidy , Monfieur le Maréchal
voulut auffi reconnoiſtre le che-)
- min d'Arneguy , pour voir s'il
ſeroit plus commode que celuy
d'Aſtobiſcar ; mais il n'y voulut
D6
84 MERCURE
eſtre ſuivy que de Monfieur le :
Marquis de Bellefons , de Monfreur
l'Intendant , de Meſſieurs
de S. Martin , & d'Armendaris..
& de quatre Habitans de S.
Jean. Le chemin ſe trouva beau,
& meſme affez large , juſqu'à
Arneguy , dernier Village de
laBaffe-Navarre , qui eſt ſéparée
de la Hautepar un Ruiffean due
meſme nom , fur lequel il y a un
Pont. C'eſt ſur ce Pont que ſe
tiennent les Conférences entre
les Commiſſaires des deux Na- .
tions , lors qu'il s'agit de régler
quelque Diferend. Au dela de
ce Ruiſſeau eſt un Village appellé
auſſi Ameguy- Sahar , c'eſt
à-dire , le vieux. Ils pafferent
dans ce Village Eſpagnol , &
trouverent à la Porte dela premiçre
Maiſon une Femmetenantr
une Boteille à la main , avec un
GALANT.
Verre. Elle préſenta du Vin à
Monfieur le Maréchal ; ce que
firent auſſi ſes Enfans à tous .
ceux qui l'accompagnoient..
C'eſtoit un Vin d'Eſpagne admirable
, que Monfieur le Ma
réchal paya libéralement , malgré
cette Femme qui ne vouloit
rien accepter. Ils marcherente
encore deux mille pas au dela
par un chemin affez étroit ; &
leur Guide leur ayant dit , que
plus ils avanceroient , plus ce
chemin ſeroit difficile , Monſieur
le Maréchal ne paſſa pas .
= outre , & revint à S. lean , per
- ſuadé que celuy qu'il avoit reconnu
le jour précedent , eſtoite
le meilleurs en quoy il fut con- i
firmé par un de ſes Gentils hom- .
mes qu'il avoit envoyé du
côté d'Aftobiſcar , & auquel il
avoit ordonné de pouffer lepluss
?
86 MERCURE
loin qu'il pourroit. Ce Gentil
homme l'aſſura qu'il avoit eſté
une lieuë au dela d'Oriſſun , &
que l'on pouvoit aller par tout.
Si-toſt que Monfieur le Maré--
chal fut retourné à S. Jean , il
donna ordre au Commandant
des fix Compagnies de Piedmont
, & à ceux des Milices,
de ſe tenir preſts pour partir de
leurs Quartiers le lendemain 21...
&d'eſtre avant le jour à S. Jean,
où ils prendroient du Pain pour
deux jours. Il donna auffi
ordre au Commandant des
Troupes de la Citadelle , de
donner cent Hommes de la
Garniſon pour partir , & à toute
la Nobleſſe d'eſtre à cheval à
cinq heuresdu matin ; & afin
de s'aſſurer des Hauteurs , &
d'empeſcher que les Milices dec
la Vallée de Baſtan , & de Val
GALANT 87
Carlos , qui ſont aux Eſpagnols,
ne les occupaffent , il commanda
à Monfieur le Vicomte d'Ef
chaux de marcher avant le jour
avec ſa Compagnie , & celle de
-Sainte- Marie par les Montagnes
d'Alaudes , & de ſe rendre a
Hybagnete , qui eft à un quart
de lieuëde Roncevaux , où tous
ces chemins aboutiſſent ...
&
12
}
1
)
Les Pionniers partirent à minuit
, avec leurs Pelles & autres
inſtrumens pour aplanir les che
mins , eſtant efcortez de trente
Soldats de Piedmont , commandez
par un Lieutenant avec un
Sergent. Les Compagnies du Régiment
de Piedmont arriverent à
S. Jean Pied-de-port à quatre
heures du matin , avec quelques
autres de Milice , & eurent ordre
de marcher confufément
comme elles pourroient juſqu'da
83 MERCUR
Oriſfun , qui est cet endroit de
la-Montagne qui s'élargit , & où
quatre mille Hommes peuvent
eſtre rangez en bataille. Les autres
Compagnies de Milice ne
purent arriver fi-toſt , leurs
Quartiers eſtant à une heure
ou deux de S. Jean. Monfieur le
Maréchal voyant qu'il eſtoit prés.
de ſix heures , ſe mit à la teſte.
de toute la Nobleſſe qui estoit à
cheval devant ſa Porte. Les Montagnes
eſtoient couvertes de
broüillards , qui ſe changerent
en pluye. Cette pluye ne ceſſa
point que lors que l'on fut à
Oriſſun , où l'on arriva à ſepo
heures & demie. On y fit alre
d'une demy- heure , pour donner
auxTroupes le temps de repai
ſtre ; aux Travailleurs d'accommoder
les chemins ; & aux
Milices demeurées derriere , de
GALANT. 89
joindre les autres. Monfieur le
Maréchal regla la Marche. Il
mit à la teſte Monfieur le Vicomte
d'Ortes , avec vingt Gen-
= tilshommes & ſuivit cette و
Troupe ; ayant aupres de luy
- Monfieur le Comte de Janſons,
- de S. Martin , & de la Salle , fes
trois Aydes de Camp ; Mon-
Geur l'Intendant , & Monfieur
d'Armendaris . Monfieur le
Marquis de Bellefons ſuivoit à
la teſte de la Nobleſſe de Bearn ..
Monfieur leMarquis de Monins,
commandant celle de Soule ,
alloit apres ; & la marche eſtois
fermée par toute l'Infanterie.
On marcha dans cet ordre fur
la nége , qui ne ſe trouva pas
epaiſſe jusqu'au Chaſteau de
Pignon. Hya dans cet endroit
un petit Tertre élevé , qui domi--
ne fur le chemin , où il reſte
१० MERCURE
encore quelques Ruines d'ún
petit Fort que l'Amiral deBonivet
fit baſtir , lors qu'il alla affieger
Pampelune ; mais ce Fort ne
pouvoit eſtre habitable que fix
mois de l'année. Ce fut là qu'ils
commencerent à s'appercevoir
de la difficulté des chemins . La
nége eſloit plus profonde à mefure
qu'ils avançoit. Ils ne laifferent
pas de marcher toûjours
avec le vent qui les pouffoit
par intervales , ayant la pluye,
la nége& la grefle au viſage..
Ils firent trois lieuës avec ces incommoditez.
La derniere leur fit
encore plus de peine , par celle
que les Travailleurs avoient à
faire des chemins dans la nége.
Elle estoit profonde de fix , ſepr
&huit pieds , & ſouvent mefme
ils ne pouvoient en trouver le
fond. Ainfi les. Chevaux enfon
GALANT. 91
goient entierement , & faiſant
effort pour ſe retirer , jettoient
ceux qui les montoient , à droite
& à gauche. Monfieur l'Intendant
eſtant tombé de la forte,
fon Cheval qui ſe ſentit libre ,
& qui estoit rebuté du mauvais
chemin , ſe jetta du coſté du précipice
en ſe relevant , & ne fir
que quatre ſauts juſqu'au bas de
la Montagne. On l'en retura à
force d'Hommes , qui vinrent à
bout de luy faireun chemin dans
la nége pour remonter. Malgré
tous ces accidens , perſonne ne
fut bleſſé. Le Guide perdoit le
chemin de temps en temps , à
cauſe de la grande quantité de
nége qui égaloit les fonds aux
-Hauteurs. Les Pionniers eurent
meſme une alarme , ayant apperceu
trois ou quatre Hommes
avec des Fails ſur le haut de laa
92 MERCURE
Montagne. L'avis qu'ils en don
nerent , obligea Monfieur le marquis
de Bellefons , qui avoit pris,
les devans , de s'avancer pour les
reconnoiſtre. Ils ſe retirerent,
apres avoir tiré un coup de Fufil,
& l'on ſçeut depuis que ce coupavoit
eſté donné pour avertir de,
la marche des François , ces Païfans
ayant eſté envoyez par les
Habitansde la Vallée d'Aeſqua,
qui eſt à l'Eſpagne , pour ſçavoir
s'ils pouvoient trouver paſſage.
Le jour s'avançoit , & les
Troupes demeuroient des heures
entieres dans un mesme lien
expoſées aux injures d'une tresrude
Saiſon . Le peu d'eſpace
qu'il y avoit pour tourner les
Chevaux , ne permettoit pas que
l'on rebrouſſaſt chemin , & d'ailleurs
il ne reſtoit plus qu'une
Reuë à faire, Monfieur l'Inten--
GALANT.
93
Of dant jugeant que ce retardement
venoit de ce que les Pionniers
vouloient approfondir trop la
nége , s'avança à leurteſte, quoy
qu'avec beaucoup de peine , &
leur ordonna de tracer ſeulementle
chemin , parce qu'auffibien
la nége portoit. Il demeura
avec eux , pour les encourager
à pour ſuivre leur travail juſqu'à
la deſcente d'Aſtobiſcar à Roncevaux.
Neantmoins quelque diligence
qu'on puft faire , il fut
impoſſible d'arriver dans le bas
du Vallon avant onze heuresdu
foir. Monfieur l'Intendant qui ſe
trouva avec les trente Hommes
détachez pour eſcorter les Travailleurs
, fit faire alte , & envoya
dire à Monfieur le Maréchal qu'il
eſtoitàcinq cens pas de Roncevaux.
La Cavalerie filoit pendant
ce temps , &lors qu'elle fut
94
MERCURE
arrivée à un petit Tertre où l'on
pouvoit former des Eſcadrons ,
Monfieur le marquis de Bellefons
, & Monfieur le Marquis
d'Ortes , formerent chacun le
leur , & receurent ordre d'entrer
dans Roncevaux. En y entrant
, ils aperceurent de loin les
Chanoines qui ſortoient de l'E
glife , en Surplis & Bonnerquarré
, tenant chacun un Flambeau
de cire blanche. On a ſceu
depuis qu'ils venoient de rendre
graces à Dieu , de ce que les
François n'avoient pû paſſer ;
les Gens qu'ils avoient envoyé
le matin ,pour voir ſi le chemin
eſtoit pratiquable , leur ayant
dit , qu'à moins que des Eſprits
familiers ne les portaſſent à Roncevaux
, il leur eſtoit impoſſible
d'y arriver. Monfieur l'Intendant
alla à eux le premier ; &
GALAΝΤ.
25
C
1
comme ils n'entendoient pas la
Langue Françoiſe , il leur dit en
Latin , qu'ils ne devoient rien
appréhender , le Roy de France
les regardant comme ſes Sujets,
puis que leur Egliſe avoit eſté
fondée par Charlemagne dont
il eſtoit Succeffeur. Le Soûprieur
qui estoit à leur teſte,
répondit qu'il eſtoit vray que le
Prieuré de Roncevaux eſtoit redevable
des Biens qu'il poſſedoit,
à la libéralité d'un Prince qui
porta le nom de Grand , & qu'ils
eſpéroient que Loürs ſon Succeffeur
, ayant ſi juſtement mérité
le meſme titre , auroit la
bontédeles leur conſerver; qu'ils
attendoient auſſi de la pieté de
:Monfieur le Maréchal de Bellefons
, qu'il garantiroit leurs Egli-
-ſes de la prophanation , & leurs
Maiſons du pillage. Enfuite ils
4
96 MERCURE
firent diſtribuer du Pain & du
Vin , à tous ceux qui en voulurent
prendre.
• Monfieur le maréchal eſtant
arrivé dans ce meſme temps , ces
Chanoines allerent au devant de
luy , & il leur confirma ce que
Monfieur l'Intendant leur avoit
dit ; apres quoy il diſtribua dans
leurs Quartiers toutes les Trou
pes qui arriverent continuellement.
Comme il y a peu de logemens
dans Roncevaux , il en
envoya une partie au Bourg du
Bourguet , & qui n'en est qu'a
demy- lieuë , ſous la conduite de
Monfieurle Marquis deBellefons.
Il y a environ ſoixante & dix
*Maiſons tres-bien bâties au Bour-
-guet. Les Troupes y trouverent
•abondammentdes Vivres & du
Fourage que les Habitans y avoient
laiſſez. La crainte qu'on
ne
GALANT.
97
ne fuſt venu pour les brûler ,
leur avoit fait abandonner leurs
Maiſons , fi- toſt qu'ils avoient
oüy le bruit des Tambours &
des Trompetes , & ils s'eſtoient
- retirez dans les Bois voiſins. Ce-
-pendant les Troupes ne prirent
que le Pain , le Vin , & le Fourage
qui leur eſtoient neceſſaires
, ſans commettre aucun defordre
, ny toucher aux meubles,
quoy queles Maiſons dece Bourg,
- qui eſt fort riche , & fort peuplé,
en fuſſent tres-bien garnies. Ces
Habitans auront eſté bien furpris
à leur retour , de trouver
tout dans le meſme état qu'ils
l'avoient laiſſé , & feront deſabuſez
de ceque la Cour de Madrid
fait publier chez eux des
François. Le Vin qu'on y but ,
eſtoit un Vin d'Eſpagne de la
Côte de la Peralte qui eſt excel-
Avril 1684.
E
98 MERCVRE
lent , & qui euſt eſté encore
meilleur , fi on ne l'euſt pas enfermé
dans des Peaux de Bouc.
Il s'en trouva dans un Baril de
bois de Cerifier d'un gouſt merveilleux
. Enfin l'ordre fut fi bien
obſervé , & dans Roncevaux ,
& dans le Bourguet , que pluſieurs
Gentilshommes payerent
leur dépenſe. Celle qui fut faite
n'alla pas à huit cens livres.
Monfieur le Maréchal de Bellefons
ne defcendit pointde cheval
, qu'il n'euſt fait loger toutes
les Troupes , viſité les Quar
tiers , & placé des Corps de garde
aux entrées , & aux endroits
découverts de Roncevaux. Cela
eſtant fait , il ſe retira chez le
Souprieur , qui luy fit ſervir à
Souper à la mode du Païs ; ſçavoir
, une taffe de Gelée de Groſeilleà
l'entrée du Repas , & en
GALAN T.
وو
fuite un Potage aux Choux appreſtez
avec du Safran , de l'Ail,
du Poivre , du Sucre , & de
Huile. Monfieur le Marécha pour faire honneur au Repas
LYOM
mangeade ce Potage , quoy gun
le trouvaſt fort mauvais ; & моп-
ſieur Foucault ayant donné ordre
qu'on fiſt venir un Pâté de
Truites , & quelque autre Poifſon
, qu'il avoit fait apporter de
S. lean , on ſe remit du mauvais
gouft du Potage. Trois Religieux
ſervoient à boire d'un aſſez bon
Vin d'Eſpagne . Ils font Chanoines
Réguliers de S. Auguſtin , &
portent l'Ordre de S. Jacques au
coſté gauche de l'eſtomac. Cet
Ordre eſt une Epée de Velours
verd. Ils n'obfervent aucune
Conventualité , & ont chacun
leur Maiſon avec cinq ou fix
ens écus de revenu . Ils font
,
E 2.
100 MERCURE
obligez d'exercer l'hoſpitalité
envers les Etrangers. Le Prieur
a environ dix mille livres de revenu
, le Corps des Chanoines
autant , & l'Hôpital ſeize mille
livres . Ils partagent entr'eux tous
les ans , le revenant bon du revenu
de l'Hôpital , qui monte
ordinairement à fix mille francs.
Le Prieur en a la moitié , & l'autre
eſt pour les Chanoines.
Aprés le Soupé , Monfieur le
Maréchal ſe jetta ſur un Lit , &
s'y repoſa juſqu'à cing heures du
matin, qu'eſtant monté à cheval,
il alla viſiter le Quartier du Bour
guet. Il revint à Roncevaux fur
les ſept heures , entendit la mefſe
, & vit le Tréſor , qui conſiſte
en la maſſe d'armes de Roland
qui eſt fort peſante , en ſon
Coletde Pourpoint , & aux Mules
de l'Archeveſque Turpin. Il
GALANT. 10
$
fit ſes libéralitez à l'Hôpital , &
ſediſpoſa à partir. Une partie de
l'Infanterie prit le devant , la Cavalerie
ſuivit , & le reſte de l'Infanterie
fut miſe à l'Arrieregarde.
On marcha par le chemin
d'Arneguy preſquetoûjours dans
des Défilez , au travers de grands
Bois de Heſtre. De temps en
temps on trouvoit de petits Ruif
ſeaux qui tombent du haut des
Montagnes , & qui formant des
Caſcades , ſe précipitent dans le
Ruiſſeau qui coule au fond du
Val- Carlos , ainſi appellée du
som de Charlemagne. Cette
Vallée eſt fameuſe par la mort
de Roland , qui y fut tué venant
au ſecours de l'Arrieregarde
de l'Armée de Charlemagne,
que les Habitans de ces montagnes
attaquerent pour piller le
Bagage , lors que ce Prince re
E 3
102 MERCURE
paſſoit d'Eſpagne en France.
Nos Troupes arriverent à S.
Iean Pied- de-port le 22. avant
cing heures , ſans avoir perdu
que quelques Chevaux qui moururent
pour avoir mange de la
nége le jour précedent. Ce qu'il
y a de particulier dans cette Expédition
, & qui marque la foibleffe
de toutes les Provinces de
l'Eſpagne , c'eſt que les Etats de
la Haute- Navarre , eſtoient afſemblez
à Pampelune , qui n'eſt
qu'à fix petites lieuës de Roncevaux
, dans le temps que mon.
fieur le Maréchal eſtoit à la Porte
de leur Capitale avec deux mille
hommes ſeulement , dont il n'y
en avoit que quatre cens de Troupes
reglées . Cela doit bien empeſcher
de craindre que l'alarme
qu'on a voulu leur donner ait
aucun retour , de la part des EfGALANT.
103.
1
pagnols , fur noſtre Frontiere.
Monfieur le Maréchal de Bellefons
partit le 24. de S. Jean pour
ſe rendre en Rouſſillon , où il va
commander les Armées du Roy.
Je vous envoyay dans ma Lettre
de Fevrier , une Réfutation
de la Réponſe que Monfieur le
Serrurier , de Châlons en Champagne
, a faite à ce que monfieur
Crochat, Profeſſeur des Mathematiques
, adreſſa il y a neuf
mois aux Aftrologues Judiciaires.
Voicy une nouvelle Lettre du
meſme Monfieur le Serrurier,touchant
cette Refutation .
E 4
104 MERCURE
REPONSE POUR
LES ASTROLOGUES,
A LA SECONDE LETTRE
de Monfieur Crochat .
Q
Voy que vous finiſſrez vôtre
Lettre par un J'ay cent
choſes à vous dire que je fuis
obligé de remettre au mois fuivant,
la bien-féance voulant que
je faſſe place à des matieres plus
galantes , que vous obligiez par ce
moyen le Lecteur de recevoir ce que
vous dites comme l'avant propos de
re que vous direz, & qu'ainsi en
vous exemtant de la peine de prouver
ce que vous avancez, vous
oftiez en quelque forte la liberté
de vous répondre ; cependant ,
GALANT. I
Monsieur , j'ay crû , en attendant
l'Ordinaire du mois prochain, que
je pourrois vous dire deux ou trois
mots fur quelques endroits de voftre
Lettre , qui vous donneront
lieu , ou de faire une plus ample
Réponſe lors que vous continuerez
ce que vous avez commencé , ou de
n'en point faire du tout.
tre
Comme il n'est pas raisonnable
tde disputerfanssçavoir de quoy il
Sagit , je vous prie de me permetavant
toute choſe , d'expli
quer l'état de la principale Queſtion
, & de l'abreger autant qu'il
me fera poſſible , afin de ne pas per.
dre le temps en des contestations
inutiles .
Lors que vous me dites qu'il y a
des instans ſucceſſifs fous le Pôle
comme ailleurs , & que vous me
donnezpour le moment d'une nais-
Lance arrivéeſous le Pôle,ainsique
Es
106 MERCURE
jevous l'avois demandé , celuy auquel
le Soleil entra l'année derniere
au premier point du Belier , je
pourrois vous dire que vous ne fatisfaites
point du tout à ma demande
; car quoy qu'il y ait des
instans Succeßifs ſous le Pôle vous
ne me dites pas lequel de ces instans
Succeſſifs s'écouloit lors que le Soleil
eſt entré au point du Belier. Vous
Sçavezque cette entrée du Soleil
au premier point du Belier , n'est
pas la mesure de tous les instans
fucceffifs , puis qu'il n'y entre qu'-
une seule fois l'année, &que quand
Le Soleil feroit fixe , fans ſe mouvoir
dans le Zodiaque , ou que même
il n'existeroit pas , cela n'empescheroit
point qu'il n'y eust des
instans ſucceſſifs , comme ily en
avoit avant que le Monde fust
cree, & qu'il y en auroit encore ,
quand il plairoit à Dieu de l'ancan
GALANT.
107
tir. Ainfi vous verriez, Monfieur ,
que je ne ferois pas réduit à l'impoffibilité
de vous fatisfaire , ainſi
que vous prétendez. Mais comme
tout cela ne seroit qu'une chicane ,
je ne veux pas vous en parler. Fe
vous prieseulement de me répondre
fur une chose. Si vous ne conſiderez
pas le Pôle comme un Point , ou
Phifique, ou Mathematique ( ainsi
que vousfaites affez connoiſtre pour
n'avoir pas lieu d'en douter )
que le Ciel puiſſe eſtre divisé en
Maiſons à une minute prés du Pôle,
& qu'il soit ridicule , ainſi que
vous le posez en fait , de dire qu'il
ſe puiſſe faire des Generations à
cette distance du Pôle ; que fait
Kobjection que vous avez proposée
aux Aftrologues de toute l'Europe,
contre l'Astrologie & contre les
Astrologues Judiciaires ? Faites
voir quelle conſequence vous en
:
E6
108 MERCURE
voulez tirer. Vous , Monsieur , qui
dites que l'on s'étonne que je vous
dispute les Principes de vostre Secte;
&qui avez lû le fameux Morin;
vous devezſçavoir que lors que les
Aftres font dans un Signe , cela eft
commun à toute la Terre , & que
c'eſt par la diviſion des Maiſons celeftes
que les Astrologues preten.
dent connoiftre la diférente détermination
des influences , à l'égard
d'un Enfant naiſſant en un lieu
particulier. Si donc l'on supoſe ce
Principe qui est incontestable , que
les Aſtrologues diviſent le Ciel en
Marsonsfimplement pour connoi.
ftre ce que les influenecs cauſent
dans un Enfant qui naist , & que
L'on supofe avec vous qu'il foit ri
dicule de dire qu'il se puiſſe faire
des Generations à une minute prés
du Pôle , faites connoistre à toute
'Europe ce que vous souhaitez des
GALANT. 109
Aftrologues , lors que vous leur demandezqu'ils
vous dreſſfent unTheme
natal pour une naiſſance arrivée
ſous le Pôle , puis que de voſtre
aveu propre , il eſt ridicule de dire.
qu'ily puiſſe naiſtre quelqu'un ; car.
puis que l'on ne peut pas s'empescher
d'admettre pour bon un Syftheme
, lors qu'en suposant les
Principes qu'il établit , l'on peut
• rendre raison de tous les Phénomenes
, & que l'on ne peut pas
- pouffer un Phyficien plus loin , pourquoy
voulez- vous agir avec plus de
vigueur contre les Astrologues ? Di
tes , s'il vous plaift , pourquoy vous
nestes pas satisfait à leur égard ,
ſi vous ne voulez pas que l'on vous
estime un Profcffeur de peu de lu
miere. Feſuis , &c .
En attendant la Réponſe des
Monfieur Crochat à cette Lettro,,
PHO MERCURE
j'ay à vous entretenir d'un Cadran
Solaire tres - curieux , qu'il a
conſtruit depuis huit mois , à la
follicitation de Monfieur Parra ,
Docteur en Theologie, & Chantre
de l'Eglife Royale & Collegiale
de S. Paul à S. Denys en
France, & Curé de S.Michel dans
la meſme Ville. Ce digne Pafteur
, recommandable & par ſa
vertu , & par ſon profond ſçavoir
, ayant voulu ſignaler le zele
qu'il a pour le Roy , parun мо-
nument qui fuſt à ſa gloire , n'a
rien épargné de tout ce qui pouvoit
contribuer à la perfection
de ce Cadran , qui eſt admiré
de toutes les Perſonnes qui le
voyent. Monfieur Crochat , ſçachant
le peu de ſeûreté qu'il y a
dans l'Aiguille aimantée , à cauſe
de ſa continuelle variation , a
eu recours à un autre artifice
GALANT. 11
|
qu'il a tiré de la Trigonometrie,
pour connoiſtre la déclinaiſon de
ce Cadran par un ſeul point
d'ombre , à tel jour , & à telle
- heure qu'il a voulu. Ce fut le
14. luillet de l'année derniere ,
environ ſur les deux heures, qu'il
- prit ce point d'ombre , par le
moyen duquel il trouva que le
plan du Cadran déclinoit du premier
Vertical à l'Occident , de
29 degrez 17 minutes , préciſion
que toutes les Bouſſoles du monde
ne ſçauroient donner. La déelinaiſon
eſtant ainſi connuë par
un artifice que ce Profeſſeur partage
avec tres -peu de mathémasiciens
,il paſſa à la conſtruction
de ce Cadran , & l'acheva avec
le même ſuccés qu'il l'avoit commencé
. Voicy ce qu'il contient.
Les Heures Astronomiques Frana
goifes
12
MERCVRE
Les Arcs des Signes du Zodiaque..
Les Heures Italiques & Babyloniques
.
Les Noms des plus celebres
Villes du Monde , avec leurs Méridiens.
La Naiſſance de LOUIS LE
GRAND .
La Naiſſance de Monseigneur
le Dauphin..
La Naiſſance de Monseigneur
le Duc de Bourgogne..
La Mort de Marie - Thérese
d'Autriche , Reyne de France &
de Navarre.
on
Par les Heures Françoiſes qui
ont l'Equateur pour regle ,
connoît combien d'heures , ou
partie d'heures , ſe ſont écouléas
depuis midy juſqu'à minuit , &
depuis minuit juſqu'à midy.
Elles fontmarquées de noir dans
GALANT. rrz
- ce Cadran , & les quarts le font
de noir & de rouge.
Par les Signes du Zodiaque,
l'on connoît , outre les Equinoxes
& les Solſtices , le Signe du premier
Mobile que le Soleil parcourt
chaque mois. Les Signes
- font pointuez de noir , & leurs
caracteres ſont d'or.
Parles Heures Babyloniques ,
qui font marquées de rouge ,
l'on connoît combien il y a
d'heures que le Soleil eſt levé
furnoſtre Horiſon , & combien
il en reſte juſqu'à ſon lever du
jour ſuivant.
Par les Heures Italiques qui
font d'azur , on connoît combien
il y a d'heures que le Soleil
s'eſt couché le jour précedent,
& combien il en reſte juſqu'à
fon coucher du jour où l'on eſt
Ainſi par le moyen des Heures
114
MERCURE
Italiques & Babyloniques , on
ſçaura facilement la longueur
des jours & des nuits , avec
l'heure du lever & du coucher
du Soleil.
Par les Méridiens de pluſieurs
celebres Villes du Monde , dont
le nom paroiſt au Cadre de cette
Horloge , l'on ſçait à chaque
moment quelle heure il eſt en
chacune de ces Villes , par l'heure
qu'il eſt à S. Denys en France,
ou à Paris.
On voit auſſi dans ce Cadran
la Naiſſance du Roy , celle de
Monſeigneur le Dauphin , &
celle de Monſeigneur le Duc de
Bourgogne , exprimées par ces
paroles qui ſont couchées en let
tres d'or , en forte qu'elles forment
trois Arcs diurnes.
Dies natalis Ludovici Magni.
Dies natalis Sereniffimi Delphini.
GALAN T. ITS
Dies natalis Sereniffimi Ducis
Burgundia.
Ce qui ſurprend tout le mon--
de , c'eſt que le s . Septembre ,
le 1. Novembre , & le 6. Aouſt,
jours où ces grands Princes ont
comblé la France de bonheur par
leur naiſſance , laxe du Cadran
couvre ſucceſſivement toutes les
- lettres qui forment leur nom &
marque ainſi ces jours fortuneza
Le jour de la mort de la Reyne
eſt marqué dans ce meſme
- Cadran par ces paroles , écrites
en lettres noires,& qui fervent
■ à exciter les Fidelles à pouſſer
continuellement des voeux au
Ciel pour le repos eternel de
cette grande Princeſſe.
=
Obitus Maria Theresia , Gallorum
Regina.
Le haut du Cadran eſt orné
d'une Deviſe à la gloire du Roy116
MERCURE
Le Soleil dans le Cercle Méridien
en fait le corps , & ces paroles
tirées de l'Eccleſiaſtiqueluy
ſervent d'ame ,
In conspectu ardoris ejus quis
poterit fuftinere ?
CetteDeviſe fait voir que tout
cede à la valeur invincible de
LOUIS LE GRAND , & qu'il eſt
tres dangereux d'enviſager de
trop pres ce Soleil inacceffible ,
qui forme le Tonnerre , & le
lance en meſme temps ſur les
Teſtes ennemies de ſa grandeur.
Monfieur Sauzay , Eléve de l'Académie
Royale de Peinture , a
peint les ornemens du Cadran ,
& executé la Deviſe , qui eſt
conſacrée à la gloire de Sa Majeſté
par ces mots en lettres d'or,
LUDOVICO MAGNO.
Monfieur Crochat , qui ne ſe
croit pas encore épuisé par ce
1
GALANT. 117
Cadran , qui eſt également eſtimable
par ſon invention , par fa
juſteſſe ,& par fa beauté , recherche
l'occaſion d'en faire un
autre à Paris , qui ſurpaſſera autant
ce premier , que ce premier
furpaſſe tous ceux qu'on voit
aujourd'huy. Tout ce qu'il fou.
-haite , c'eſt de trouver quelque
Perſonne du premier rang , qui
l'honore de cet employ , dont il
veut bien s'acquiter gratuitement
.
L'Air nouveau qui fuit , eſt
d'un tres- habile maiſtre de Paris ,
& qui de tout temps a la réputation
de n'en faire que d'excellens.
AIR NOUVEAU.
Voicy le temps de la verdure ,
148 MERCURE
Et cependant l'Hyver nefinit point
Son cours ,
Nos Champs n'ont point d'attraits,
& la triste froidure.
Fait languir la Nature
Dans la Saiſon des plus beaux jours ,
On ne voit point de Fleurs au lever
de l' Aurore ,
Dans le Hameau chaque Berger s'en
plaint ;
Pour moy, qui neveux voirque l'objet
que j'adore ,
F'en trouveray plus ſur ſon teint .
Que le Printemps n'enfait éclore.
La Ville d'Arles , qui s'eſt
ſignalée par l'Obéliſque qu'elle
fit élever il y a quelques années
à la gloire du Roy ,a donné de
nouvelles marques du zele qu'elle
a pour ce grand Monarque , en
luy offrant une Statuë d'une tresgrande
beauté , qu'elle confer
GALANT . 119
voit depuis trente ans que cette
Statue fut trouvée ſous terre .
On la conduit préſentement de
Provence à Versailles , où elle
doit faire un des Ornemens du
magnifique Palais que Sa Majeſté
y a fait bâtir. C'eſt un
Corps entiers de Femme ſi bien
formé , qu'il ſemble que l'Art ne
puiſſe aller au dela. Cette Figure
qui a fix pieds de hauteur ,
eſt admirable dans toutes ſes
proportions , & brille par un air
de majeſté qui eſt imprimé ſur
fon viſage. Je vous en entretiendray
plus amplement en vous
l'envoyant gravée dans une autre
Lettre. On avoit crûj'uſqu'-
icy que c'eſtoit une Statuë de
Diane ; mais Monfieur Terrin,
Confciller au Préfidial d'Arles,
malgré la prévention du Peuple,
qui luy a toujours donné ce
120 MERCURE
nom , a fait connoiſtre par de
tres fortes raiſons , que c'eſt une
Statuë de Vénus. On peut l'en
croire , puis que c'eſt un Homme
infiniment éclairé , lié de
commerce avec tout ce qu'il y a
de Sçavans , inſtruit à fond de
toute l'Antiquité Grecque &
Romaine; de toutes les Sciences
curieuſes , & de tous les beaux
Arts , & fort intelligent aux
Ouvrages de Peinture & de
Sculpture antique & moderne.
Il écrit en Profe & en Vers avec
beaucoup de pureté , & a une
Bibliotheque choiſie des meilleurs
Livres , & un Cabinet de
د
de Médailles , d'Estampes
Gravures , & de Figures antiques.
Ce Cabinet de Médailles,
d'Estampes , Gravures , & de
Figures antiques. Ce Cabinet
eſt fort eſtimé , mais il en eſt luymefme
GALANT. 12
1
C
La
meſme l'ame & l'eſprit , puis que
tant de belles choses qu'il poſſede
peuvent recevoir par ſes
Ouvrages des lumieres encore,
plus belles que celles que l'Art
& la Nature leur ont pu don
ner. Celuy qu'il intitule
Vénus , & l'obélisque d'Arles , eſt,
un Entretien fur cette prétenduë
Diane qu'on fait venir pour
leRoy. Il y ajoûte des Obfer-..
vations tres curieuſes ſur les
proportions des Pyramides , &
des Obéliſques . Ceux qui liront
cet Ouvrage qu'on a imprimé à
Arles , ne pourront douter que
la Statue dont je vous parle , ne
foit une Statuë de Vénus.
Monfieur Benoiſt , dont la réputation
eſt ſi répandue dans
toutes les Cours de l'Europe ,
par l'avantage qu'il a cu de travailler
aux Portraits en cire de
Avril 1684.
F
122 MERCURE
pluſieurs Roys , & de pluſieurs
Reynes , vient d'en finir un nouveau
de Sa Majesté , dans lequel
on peut dire qu'il s'eſt ſurpaſſé
luy meſme. Iamais il n'avoit encore
employé avec tant d'art le
talent heureux qu'il a d'imiter
parfaitement la Nature , que
dans ce nouveau Portrait , pour
lequel par une bonté particuliere
, le Roy a bien voulu luy accorder
tout le temps qui luy a
eſté néceſſaire pour l'achever.
On y voit un air vif , & naturel ,
auquel il ne manque que le mouvement
, pour faire croire que
c'eſt quelque choſe de plus qu'un
Portrait. Cet Excellent Homme,
qui travaille moins pour l'aug
mentation de ſa gloire , que pour
ſatisfaire à l'empreſſement de
ceux qui n'ont pas l'honneur
d'approcher Sa Majesté , veut
-
GALANT. 123
コ
bien le faire paroiſtre dans le
Cercle Royal qui en recevra un
nouveau luſtre , & procurera par
ilà un nouveau plaifir aux Curieux
.
En vous parlant des Jettons
de cette année dans ma Lettre
de Fevrier , je vous ay dit que
celuy qui a eſté fait pour Madame
la Dauphine eſtoit de la
gravûre de Monfieur Chéron.
Le Mémoire que l'on m'en avoit
- donné , n'eſtoit pas juſte. Ce
Ietton a étégravé par Monfieur
Rottier. Tout le monde ſçait
combien il excelle dans les mé
dailles .
La mort nous a ravy depuis
- peu pluſieurs Perſonnes confidérables,
dans l'un & dans l'autre
Sexe . En voicy les noms.
Dame Marie-Claire de Créquy
, morte au Palais d'Orleans
Fz
124. MERCURE
le 29. de Mars. Elle estoit Fille
d'Adrien de Créquy , Vicomte
de Langles , & de Lambert de
Lanoy , & Femme de meſſire
Guy Henry de Chabot , Comte
de Jarnac & de Montlieu , Lientenant
General pour le Roy
dans les Provinces de Xaintonge
& d'Argoulmois, Chefdu
Nom & les Armes de cette
illustre Maiſon , qui a donné
tant de grands Perſonnages à la
France , & pluſieurs grands
Officiers à la Couronne , & dont
Monfieur le Duc de Rohan
d'aujourd'huy eſt Cader. Celle
de Créquy eſt auſſi des plus illuſtres
& des plus anciennes du
Royaume ,& l'une des trois premieres
de Picardie , ce qui fait
que l'on dit communément.
Ailly , Mailly , Créquy .
Mesme Nom, mesme Armes Cry.
Cette Dame âgée ſeulement
$1
GALANT.
125
de 37. ans a eſté regretée de
tout le monde pour ſes belles
-qualitez . Elle estoit d'une bonté
extraordinaire , parloit peu , mais
toûjours juſte & fort à propos,
& avoit une douceur qui luy
gagnoittous les coeurs. Elle avoit
eſté élevée Fille d'Honneur auprés
de Mademoiselle d'Orleans ,
qui par une longue ſuite d'années
ayant reconnu en elle un mérite
fingulier, la maria en 1669. avec
Monfieur le Comte de larnac,
&la fit enfuite ſa Dame d'Honneur.
Cette grande Princeſſe ,
pour luy donner encore des
marques de ſon eſtime apres ſa
mort , a demande à Monfieur le
Comte de larnac ſa Fille aînée,
quoy que fort jeune , pour la
faire élever aupres d'elle , & a
obtenu de Monfieur Frere du
Roy , la permiffion de faire en-
$
A
F3
126 MERCURE
zerrer la Défunte dans la Chapelle
d'Orleans , qui eſt dans l'Egliſe
des Celeſtins . Elley fut portée
le 31. mars , & inhumée dans
cetieChapelle aupres de Philippe
Chabot , Admiral de France ;
de Henry Chabot , Duc de Rohan
, Pair de France ; de Leonor
Chabot, Grand Ecuyer de France
, & de pluſieurs autres , dont
il ne reſte plus que les Branches
de Jarnac & de Rohan .
Meffire Loüis-Gabriel de Briqueville
, Marquis d'Ainenville,
mort auffi au mois de Mars . Il
eſtoit Meſtre de Camp de ſon
Regiment pour le ſervice de Sa
Majesté , & Lieutenant de Roy
en Normandie.
Meffire Oudart le Féron , Seigneur
d'Orville , & de Louvre
en Pariſis , Conſeiller du Roy en
ſa Cour des Aydes , mort fur la
GALANT.
127
fin du meſme mois. Il eſtoit d'une
des plus anciennes Familles de la
Robe , deſcenduë de Pierre le
- Féron , Conſeiller au Parlement
de Paris en 1315. ſuivant les Regiſtres
du Parlement , & les Mémoires
de du Tillet , qui le met
au nombre des Conſeillers Jugeurs
des Enqueſtes. Meſſire lerôme
le Féron , Pere de celuy
dont je vous apprens la mort ,
Seigneur d'Orville &de Louvre,
Préſident aux Enquestes , & qui
fut pendant fix ans Prevoſt des
Marchands avec une applaudiſſement
univerſel , eſtoit Beaufrere
de Monfieur le Premier
Préſident d'aujourd'huy.& avoit
eu deux Freres & une Soeur; fçavoir
, Meffire Oudart le Féron ,
Préſident aux Enqueſtes , & qui
fut Prevoſt des marchands pen-
-dant neuf années , au bout def
R4
128 MERCURE
que les il mourut en grande réputation
;Dreux le Féron, Conſeiller
aux Requeſtes du Palais ,
qui de Dame Barbe Servient ſa
Femme a laiſſé Elizabeth le Fés
ron , mariée en premiere nôces à
Monfieur le Marquisde S. Maigrin,&
enfecondes , à Monfieur
le Duc de Chaunes , Gouver
neur de Bretagne; & Mariede
Féron , marié à Monfieur Phe
Jippeaux Darbau Tréſorier de
l'Epargne , Coufin germain de
Monfieur Phelippeaux de la Vril-
Liene , Secretaire d'Etat. Cette
Maiſon a donné à la Robe plu-
Geurs Perſonnes d'un mérite
distingué ,quantité de Conſeillers
au Parlement , pluſieurs
Maîtres des Comptest, Confeillers
de laCourdes Aydes, Confeillers
au Grand Confeil , un
Lieutenant Criminel au Châte
GALANT. 129
let, un Grand-Maiſtre des Eaux
&Forests , ſans parler de ceux
qui ſe ſont ſignalez dans l'Epée.
Elle eſt alliéc aux Hennequin,
Thibault , Iuyeres , Phelippeaux,
de Chaunes,le maiſtre de
Ferrire , Bailleul , Allegrin , Ser
vin , Gobelin , Gallard , de Paris,
& porte de gueules au Sautoir d'or,
acoſté de deux Aigletes de mesme,
avec deux Moletes d'Eperon aussi
d'or , l'une en chel , & l'autre en
pointe.
Dame Eſtiennete Baüyn , morte
le 19. de mars. Elle estoit Veuvede
Meffire Denys Baron ,Confeiller
en la Grand Chambre du
Parlement de Paris.
;
Dame Elizabeth le Gaufre ..
morte le 21. Mars. Elle estoit
Femme de Meſſire Antoine Ferrand
, Ancien Lieutenant Particulier
au Chastelery & Soeurs
FS
130
MERCURE
du celébre , & pieux Monfieur
le Gaufre , digne Succeffeur
du Pere Bernard , qui s'eſtoit
défait de ſa Charge de maiſtre
des Comptes , pour s'employer
tout entier aux oeuvres de charité.
Cette Dame l'imitoit parfaitement
dans la pratique des
plus folides vertus .
Meffire Loüis de Louviers ,
mort le 5. d'Avril. Il eſtoit Seigneur
de Maurevert , Crenne ,
S. Mery , & Mongimont , Bailly,
&Gouverneurdes Villes &Château
de Melun & Moret,& avoit
eſté auparavant Capitaine aux
Gardes..
Marguerite, Ducheſſe de Rohan
, la derniere de ſa Branche,
morte le 9. d'Avril , âgée de 67..
ans . Elle estoit Fille de ce grand
Duc de Rohan , qui paſſe ſans
contredit pour undes plus grands
GALANT.
131
Capitaines qu'ait eu la France ,
& qui auroit eſté plus utile à l'Etat
, ſi par le malheurde ſa naiffance
, il ne ſe fuſt point trouvé
engagé dans le Party de ceux de
- la Religion Pretenduë Reformée,&
de Marguerite de Béthune,
Fille du Duc de Suilly. Henry
Chabot, Duc de Rohan ,dont
elle eſtoit Veuve , ſortoit de la
- Maiſon de Jarnac. Les Ducs de
- Montbazon & de Guimené, ſont
les Aînez de l'illuſtre Maiſon de
Rohan, la premiere de Bretagne ,
eſtant deſcenduë des anciens
- Roys & Ducs de cette Province.
Les Vicomtez de Léon & de Rohan
en ſont les partages. Ce
qu'on ne peut affez déplorer
dans la mort de cette Dame ,
c'eſt qu'elle a finy ſes jours dans
l'Heréfie. Elle a laiſſe quatre
Enfans , ſçavoir Loüis Chabor,
,
F6
132 MERCURE
Duc de Rohan, le dernier en or
dre de naiſſance , Anne de Rom
han , Femme d'Armand de Ro
han , ſon Parent , connu ſous le
nom de Prince de Soubiſe, Lieutenant
General des Armées du
Roy , Capitaine - Lieutenant de
ſes Gens-d'armes,& Fils de Monfieur
le Duc de Montbazon ;
Marguerite Chabot , Veuvede
Monfieur le Marquis de Coëtquen;
& ..... Chabot , Veuve
du Prince d'Epinoy , de l'illuſtre
Maiſon des Vicomté de Melun.
Le Roy Henry IV. avant qu'il
euſt épousé Marie de Médicis ,,
ayant auprés de luy feu Monfieur
le Prince ,& le jeune Duc
de Rohan dit que c'eſtoient les
deux préſomptifs,Heritiers de
ſes deux Couronnes. Cette Mair
fon a un Privilege tres- particulier
, c'eſt que toutes les Dames
GALANT. 133
&Filles qui en font ,ont un Ta-ч
bouret. Ses Armes ſont de gueules
à dix Macles d'or . 3.3.3.1
On tient que dans la Principauté
de Léon, les Cailloux portent:
ces Macles imprimées au dedans,
ce qui ſe voit quand on en
- rompt quelques - uns.
Monfieur Colbert du Terron;,
Conſeiller d'Etat , mort auſſi le
ged'Avril..
Dame Marguerite de Chaumont
, morte le 10. Avril . Elle
eſtoit Veuve de Meffire Jean du
Fay, Comte de Maulévrier & du
Bocachard , Seigneur de Tailly,
le Trait , Sainte Marguerite , Li
mefy , & autres Lieux , qui avoit
eſtéGrand Bailly de Roüen,Fille
de Meffire Jean de Chaumont ,.
Seigneur de Boifgarnier , Confeillerd'Etat,
& de Marie de Bailleul
, Soeur & Tante des deux
134 MERCURE
Préſidens au Mortier de ce nom,
&Soeur de MeſſireClaudeComte
de Chaumont & de Boiſgarnier
, & de Meffire Paul- Philipe
de Chaumont , Eveſque d'Acqs.
Cette Maiſon de Chaumont eſt
tres- ancienne , & prétend eſtre
iſſuë des anciens Comtes de Véxin.
Monfieur le marquis deGuitry
, Grand- Maiſtre de la Garderobe
du Roy , qui fut tué au paſ
ſage de Toluis en 1672. en étoit
l'aîné. Elle porte d'argent à quatre
Faces de gueules.
Monfieur Jaquier , Secretaire
du Roy , Maiſon , Couronne de
France & de ſes Finances , &
Munitionnaire General des Vivres
des Armées de Sa Majesté,
mort le meſme jour 10. d'Avril..
Il a tres - utilement ſervy dans
les Munitions , & il ſe préparoit
encore à partir , ce qui eſt une
GALANT.
135
marque qu'on eſtoit content de
ſes ſervices.
Monfieur Clerſelier , Avocat
au Parlement,mort le 13.d'Avril.
Il s'eſtoit acquis une fort grande
réputation par les lumieres pro-
- fondes qu'il avoit dans la Philoſophie
, & dans les Mathéma.
tiques .
Dame Jeanne de Gomont ,
morte le 19. d'Avril. Elle menoir
une vie tres exemplaire, & eſtoit
Femme de Meſſire Claude de
Meliand , Intendant en la Genéralité
de Roüen .
Je ne puis mieux vous oſter
-la funeſte image de tant de morts,
qu'en vous racontant ce qui eſt
arrivé icy depuis trois ſemaines..
Un Bourgeois des plus Bourgeois,
né dans une fortune tres médiocre,
paſſa les premieres années
de ſa vie dans les Emplois con
136 MERCURE
formes à ſa naiſſance , mais qui
convenoient fort peu à une fe
crete ambition qui le tourmentoit,&
dontquelque effort qu'il
fiſt pour la furmonter, il ne pou
voit fe rendre le maiſtre . Il étoit
bien fait de ſa perſonne, avoit un
tour d'eſprit affez agreable , &
c'étoit pour luy quelque chofe
de fâcheux , que d'eſtre dans un
état qui ne ſoufroit pas qu'il
'abandonnaſt à ſa vanité. Tout
juy manquoit pour la fatisfaire;
& renfermé parmy les Gens
de ſa ſorte , il ſe trouvoit d'autant
plus à plaindre , qu'ayant
du mépris pour eux , il n'étoit
pas en pouvoir de s'élever au
deſſus. Il avoit un Oncle Marchand
, qui estoit tres richest
mais il n'en pouvoit eſperer aucun
fecours , parce qu'il eſtoit
d'une avarice extraordinaire ; &
S
GALANT. 137
e
O
P
C
0:
20
pour ſa Succeffion , il en euft
'traité à tres -bon compte , puis
qu'il avoit déja trois Enfans depuis
quatre ans qu'il s'eſtoit marié
, âgé de cinquante , & qu'il
y avoit tout lieu de croire que
cette fécondité auroit de la fuite.
Cependant ces troisEnfans moururent
en moins de fix mois , &
la douleur que le Pere en eut für
fi violente , qu'il les ſuivit pu
de temps apres. Ainſi le Neveu
fe vit en poffeffion de tout fon
Bien . S'il euſt eſté ſage , il auroit
continué le négoce de cet Oncle
; mais malgré tous ſes Amis,
il ſe laiſſa emporter à la ridicule
demangeaiſon de faire le Gentilhomme.
Il prit l'Epée , quoy
qu'il n'euſt le coeur rien moins
que guerrier ; & par les grands.
airs qu'il ſe donna , foûtenus
d'un Equipage , qui en un be
138 MERCURE
د
foin l'euſt fait paſſer pour
Marquis , il fit banqueroute à la
Bourgeoisie. Il ſe meſla parmy
ceux à qui la naiſſance avoit donné
, ce qui ne s'acquiert qu'avec
une grande étude. Il tâchoit de
les imiter en toutes choſes , mais
il avoit beau ſe les propoſer comme
des modelles qui eſtoient à
fuivre , la Nature eſtant plus
forte que l'Art , quelque eſprit
qu'il euſt , &quelques ſoins qu'il
y apportaſt , il gardoit toûjours
le caractere du premier état où
il s'eſtoit veu , & fa préſomption
l'aveuglant , bien loin de
jetter les yeux fur ſes défauts
pour s'en corriger , il prenoit
ſouvent pour des loüanges , les
railleries qui (luy eſtoient faites
. Apres avoir donné quelque
temps à faire des habitudes parmy
les Gens de ſon âge , il réGALANT.
139
folut de faire ſa cour aux Belles .
Il avoit toujours entendu dire
qu'il n'y avoit point de meilleure
école pour ſe polir , & il ſe
détermina à prendre d'abord leçon
chez une aimable & fpirituelle
Blonde , qui quoy qu'elle
ſceuſt ce qu'il eſtoit , le regarda
comme un Party fort accommodant
, parce qu'elle n'avoit
point de Bien. Ses douceurs ,
malgré l'aſſaiſonnement bourgeois
qu'il y meſfloit , ne laifferent
pas d'eſtre écoutées . La Belle
voulant le faire expliquer , luy
diſoitdes choſes aſſez favorables;
& ces avances luy donnant lieu
de s'imaginer , qu'il devoit à ſon
mérite ce qu'on ne faiſoit que
par intereſt , il ne douta point
qu'il ne fuſt reçeu par tout avec
le meſme agrément. Ainſi il ſe
miten teſte de ne pas borner à
140
MERCURE
la poffeffion du coeur de la Belle
, les heureux talens qu'il crut
avoir ; & perfuadé que ſon Etoile
le deſtinoit aux bonnes fortunes
, il ne trouva pas que la conſtance
fur une vertu d'un affez
haut prix , pour mériter qu'il renonçaſt
àdes avantages qu'il tenoit
certains. La Belle avoit une
Amie qui la voyoit tres ſouvent,
& qui ne manquoit ny d'eſprit,
ny de mérite. Il trouva moyen de
-luy en conter. L'Amie ſe défendit
quelque temps , & le menaça
d'avertir la Blonde du peu d'eſtime
qu'il marquoit pour elle , en
faiſant ailleurs le Soupirant ; mais
il répondit toûjours en termes ſi
férieux , que comme il eſt naturel
de préferer ſon bonheur à celuy
des autres quand il s'agit de
quelque fortune , elle crut que
cen'eſtoit rien faire debas, ny de
GALANT.
141
er
lâche, que d'accepter un Amant,
fans qu'elle euſt cherché àlecorrompre.
Elle en reçeut donc pluſieurs
viſites , & les choſes furent
ménagées ſi adroitement,
que ces viſites paſſerent fur le
compte de la Blonde , qui voyant
toujours le Cavalier également
amoureux , fut fort éloignée de
croire qu'il la trahiſſoit. Elle l'auroit
encore ignoré longtemps
s'il n'euſt pas fait contre ſon
10 Amie ce qu'il avoit fait contre
elle. Il eſtoit un jour chez cette
Amie , lors qu'elle reçeut viſite
d'une fort aimable Brune. Il en
fur touché , & la regardant comme
une Conqueſte quidevoit luy
faire honneur , il luy dit des
choſes affez obligeantes . On ne
manqua point de luy en faire
la guerre apres qu'elle fut partie
; & pour empeſcher qu'on
er
7
:
142 MERCURE
n'entraſt dans ſes deſſeins il s'a
viſa de faire un portrait entiere.
ment ridicule , & de ſes manieres
, & de ſa perſonne. Il luy
trouvoit une beauté fade , & à
l'entendre , elle n'avoit rien que
de dégoûtant pour luy. Cependant
il s'informa en ſecret de
l'heure & du lieu où elle alloit à la
Meſſe , & il fit fi bien qu'il eut
avec elle pluſieurs converſations.
Il luy avoüa qu'il avoit commerce
avec la Blonde , ajoûtant qu'elle
n'eſtoit pas fâchée qu'il viſt
ſon Amie , ſur qui elle s'eſtoit
repoſée de ſes intéreſts ; mais
qu'on avoit beau vouloir le faire
expliquer , que n'ayant aucun
deſſein de ce coſté-là , il alloit
chercher un prétexte honneſte
pour ne les plus voir que rarement
, & que quand il ſe ſeroit
dégagé , ſes empreſſemens luy
GALANT. 143
prouveroient qu'il ne vouloit
vivre que pour elle ſeule. La
Brune qui estoit perfuadée de
ſon mérite , qui luy voyoit beaucoup
de Bien , s'aplaudit de ſon
triomphe , & s'accommoda de
l'attachement. L'Amie des deux
Belle , fut aſſez longtemps ſans
le découvrir. Cette derniere logeoit
dans un Quartier éloigné ,
&leurs entreveuës eſtoient ſecretes
; mais quelque foin que
l'on apportaſt à les cacher , elle
en fut enfin inſtruite , & le dépit
de ſe voir trompée ne la laifſa
plus ſonger qu'à nuire à celuy
qui la trompoit. Elle alla ſoudain
conter à la Blonde ce qui ſe paſſoit
contre elle ; & pour luy faire
mieux voir l'infidelité de fon
Amant , elle luy apprit qu'il n'avoit
tenu qu'à elle d'en eſtre aimée,
& que ſi elle cuſt conſen144
MERCURE
1
ty à l'écouter , il luy promettoit
de luy donner tous ſes ſoins. La
Blonde la pria de ne rien dire ,
afin de réſoudre , & plus à loiſir
& avec moins d'imprudence , ce
qu'il feroit à propos de faire.
Pendant ce temps elles firent
l'une & l'autre obſerver le Cavalier;
& ce qu'il y eut de fort
plaiſant , c'eſt que par le moyen,
de leurs Eſpions , elles découvri
rent qu'il trompoit auſſi laBrune.
Il avoit trouvé chez elle une
aſſez jolie Parente qui brilloit
beaucoup,& il commençoit à luy
adreſſer les voeux qu'il n'adreſ
ſoit plus aux autres que par habitude.
Ces trois Amantes trahies
ayant conferé enſemble ſur
leurs intéreſts communs,aprirent.
à leur Rivale ce que leur exemple
luy devoit donner à craindre.
Elles n'eurent pas de peine à la
fuite
3
1
GALANT .
145
faire demeurer d'accord , qu'un
Homme qui en contoit à quatre
perſonnes tout à la fois , n'en
pouvoit aimer aucune. Auſſi ne
balança - t - elle pas à ſe liguer
avec elles. Toutes jurerent de
rompre avec luy , & il ne fut
plus queſtion que de ſe vanger.
Avant que de dire leurs avis ſur
cette vangeance , elles voulurent
ſçavoir s'il ne ſeroit point du
nombre de ceux qui courent de
Belle en Belle , ſeulement pour
avoir lieu de ſe vanter de faveurs
qu'ils n'ont jamais obtenuës.
Elles avoient des Amis qui
le voyoient quelquefois , & ces
Amis leur promirent l'éclaircifſement
qu'elles ſouhaitoient. Ils
le mirent d'un Repas , où l'on
parla librement de toutes choſes.
On vint ſur le Chapitre des Dames
, & l'un des plus enjoüez
Avril 1684. G
146 MERCVRE
dit plaiſamment , qu'il n'y avoit
que les Sots qui euffſent ſujet
de ſe plaindre d'elles ; qu'elles
étoient naturellement portées à
eſtre douces , & qu'il faloit bien
manquer d'eſprit pour ne les pas
amener où l'on vouloit les conduire.
Là deſſus il ſuppoſa quelques
noms de Femmes qu'il diſoit
avoir humaniſées , & fit des
contes de bonnes fortunes , qui
paroiſſoient n'avoir rien d'étudié.
Un autre le ſeconda, & le Cavalier
croyant qu'il étoit de ſon
honneur de parler la meſme Langue
, n'oublia rien pour perfuader
qu'il n'eſtoit pas mal avec la
Blonde. On luy nomma les trois
autres , & il trouva que ſa gloire
demandoit qu'il ne les épargnaſt
pas. Jugez ſi les Belles étant informées
de tout , difererent leur
vangeance. Il fut réſolu qu'elles
GALANT.
147
la prendroient dans un Jardin
qui eſt hors la Porte S. Antoine,
&dont l'une d'elles pouvoit difpoſer.
La Brune qui eſtoit hardic
& entreprenante , ſe chargea du
ſoin d'y faire venir leur Gentilhomme
Bourgeois. Ainſi la premiere
fois qu'elle le vit , elle le
reçeut avec autant d'honneſteté
qu'à l'ordinaire , & luy marquant
beaucoup de chagrin,de ne
voir luy dire cent choſes qu'elle
LYON
| renfermoit par l'embarras de 8937711
Témoins , elle luy offritun rendez
- vous , s'il luy promettoit
d'eſtre difcret. La joye du Cavalier
ne ſe peut décrite. Il ne douta
point que la belle Brune ne
fuſt diſpoſée à le rendre heureux
, & il le crut d'autant plus,
qu'en luy parlant du Jardin , elle
tira parole de luy qu'il laiſſeroit
ſon Carroffe & ſes Laquais à la
107
G 2
148 MERCVRE
Porte de la Ville , & qu'il ſe rendroit
à pied au lieu qu'elle luy
marquoit , afin que perſonne ne
puſt ſoupçonner ce qu'elle ſe
réſolvoit à faire pour luy. Lejour
eſtant pris , les quatre Rivales ſe
trouverent au Jardin , & avec
eſcorte , bien longtemps avant
que le Cavalier y duſt venir. Il
arriva , La Brune fortit auffitoft
d'un Pavillon pour faire avec luy
quelques tours d'allée. Comme
il croyoit devoir profiter du rendez-
vous, il luy proteſtoit la plus
forte paffion , lors qu'il découvrit
les trois autres Belles , qui s'apuyoient
fur des Cannes , & s'avançoient
pour les joindre.Cette
veuë le fit frémir. Il connut bien
que le rendez vous ne tourneroit
pas à ſon avantage , & demeura
dans un embarras que l'on auroit
peine à exprimer. Chacune
ر
GALANT .
149
coeur ,
luy demanda tour à tour , quelle
place il luy donnoit dans ſon
par reconnoiſſance des
faveurs qui luy avoient eſté prodiguées
, & un peu aprés la
Blonde ſe ſaiſit de ſon Chapeau,
la Brune ſe jetta ſur ſon épée,&
une autre luy arracha ſa Perru
que. Il ne ſçavoit à laquelle aller
pour ſe reſaiſir de ce qu'on luy
avoit pris , & il n'en eut pas le
= temps, ſe ſentant chargéde coups
- de Canne & de plat d'Epée en
telle abondance , qu'il fut obligé
de reculer . A peine eut- il fait
huit ou dix pas en arriere , que
deux Cavaliers fortirent du Pavillon.
Il les reconnut pour Fre
res de deux de ces Belles , &
jugeant bien qu'ils n'eſtoient pas
là pour le ſecourir , il ſe hâta de
prendre la fuite ,& ſe ſauva dans
la Ruë, quoy que fans Chapeau,
G3
150
MERCURE
fans Perruque, & fans Epée . Les
Belles le pourſuivirent juſques à
la Porte du Jardin , & aucune
d'elles n'épargna ſon bras pour
le payer de ſes contes. On ſceut
qu'il étoit entré dans la premiere
Maiſon qu'il avoit trouvée ouverte.
On ne m'a point dit en
quel équipage il regagna fon
Carroſſe. Si on puniſſoit ainſi
tous les Indiſcrets , combien il y
auroit tous les jours de Chapeaux
perdus , & de Perruques
tirées..
Je viens à l'Article des Bene
fices. Quoy que j'aye accoûtumé
de faire connoiſtre en particulier
chacun de ceux , qui en
font pourvûs de temps en temps,
afin que l'on puiſſe voir que Sa
Majeſté n'en donne qu'à des Perſonnes
de mérite , & de piete ,
je ne vous parleray aujourd'huy
GALANT.
ISI
que de quelques- uns qui me ſont
connus , & vous apprendray ſeulement
le nom des autres , jufqu'à
ce que j'aye eu le tems de
m'en informer.
L'Abbaye de Hautefontaine,
a eſté donnée à Monfieur l'Abbé
de Noailles , Frere du Duc de ce
nom , & de Monfieur l'Eveſque
de Châlons fur Saône .Tous ceux
de cette Famille ſont d'une pieté
tres- exemplaire .
L'Abbaye de S. Martial , à
Monfieur l'Abbé de Pezé. Il eſt
Petit Fils de madame la marquiſe
de Lanſac , qui a eſté Gouvernante
de Sa Majette.
L'Abbaye de Brantome , a
Monfieur l'Abbé le Preſtre . Il eſt
Neveu de Monfieur de Vauban,
fameux Ingénieur, Maréchal des
Camps & Armées du Roy , &
Gouverneur de la Citadelle de
Lile.
G4
152
MERCURE
L'Abbaye de Nefle , à Monfieur
l'Abbé Gineſte. Il eſt Fils
d'un Homme , qui a beaucoup
travaillé pour le ſervice du Roy.
L'Abbaye de l'Iſle, à Monfieur
l'Abbé de Caſemajou . Il eſt Promoteur
de Monfieur l'Archeveſque
de Toulouze. Quand on a
un vray mérite , il n'eſt pas befoin
d'eſtre à la Cour pour eſtre
récompenfé.
L'Abbaye de Leſcaladieu , à
Monfieur l'Abbé de Caſtan. Il eſt
Frere de Monfieur de Caſtan
Exempt des Gardes- du- Corps ,
Homme de ſervice .
L'ALLLAbbaye
de S. Ruf , auP. le
Camus de la Baſtie.
L'Abbaye de Soüillac , à Monfieur
l'Abbé de Thou . Il eſt le
dernier de cette illuſtre Famille,,
qui depuis prés de trois cens ans a
doné tant de grands Perſonnages
GALANT.
153
aà la Robe, un Premier Préſident,
des Préſidens au Mortier , Préſidens
aux Enqueſtes , Avocats
Genéraux , Conſeillers d'Etat ,
& Ambaſſadeurs , qui tous en
leur temps ont rendu de grands
ſervices . La belle & fidelle Hiſtoire
de France donnée parAuguſte
de Thou , rendra ce nom
immortel. Cette Famille porte
d'argent au Chevron de fable , accompagné
de trois Mouches à miel
de mesme , deux en chef , & une
en pointe..
L'Abbaye de Sainte Marie de
Pornic , Diocese de Nantes , à
Monfieur l'Abbé de Rouſſelet:
Le Prieuré de Grammont en
Berce , Ordre de Grammont ,
Diocese de Mans , à Monfieur
l'Abbé Bodin. Il eſt Beaufrere
de Monfieur Manſar , Premier
Architecte du Roy...
GS
154
MERCURE
Le Prieuré de Bléron , Ordre
de S. Auguſtin, Dioceſe de Bour
ges , à Monfieur l'Abbé Riqueur..
Le Prieuré de Noſtre Dame
de la Vayolle , Ordre de Grammont
, Dioceſe de Poitiers , à
Monfieur l'Abbé du Four. Il eſt
à Monfieur de Rheims. C'eſt un
Homme de pieté , & d'un merite
generalement reconnu..
Pluſieurs Dames Religieuſes,
ont eu auſſi part aux bontez du
Roy. Madame l'Abeſſe de Mouchy,
ayant eſté pourveuë de l'Ab
bayede Marquete , Sa Majeſtéa
donné celle de Mouchy àunedes
Filles de Monfieur le Maréchal
de Humieres ; & l'Abbaye de
Nioiſeau , à une des Filles de
Monfieur le Duc de S.Aignan ..
L'Abbaye de Noſtre-Dame
de la Blanche en Normandie ,
Ordre de. Cifteaux , eſtant auffi
GALAN T.
155
demeurée vacante par la démiſſion
de Dame Jaqueline de Quelin
, qui l'a poſſedée plus de quarante
ans avec l'eſtime , & une
entiere fatisfaction de toutes les
Filles de ce Monastere, Monfieur
de Quelin , Conſeiller au Parlement
, la demanda à Sa Majesté
pour Madame Marin ſa Belle-
Soeur, Religieuſe du meſme Ordre.
Quoy que le Roy euſt réſolu
depuis longtemps de n'agréer
plus de Reſignations d'Abbayes ,
ny d'Eveſchez de l'Oncle au Neveu
, parce qu'on perpetuoit par
ce moyen les Biens de l'Egliſe
dans une meſme Famille , & que
fort ſouvent l'oncle prévenu
pour le Neveu , ſe demettoit en
faveur d'un Sujet indigne , ce
Monarque qui fait tout avec
beaucoup de prudence , trouva
queMonfieur de Quelin méri
G6
156 MERCURE
toit d'eſtre diftingué , parce que
la Perſonne qu'il luy preſentoit,.
eſtoit une fille de grand merite,,
ſage , judicieuſe , pleine de ver--
tu & d'eſprit , âgée de trente--`
huitans , & d'ailleurs Niêce de
feu Monfieur Marin, un des meilleurs
Serviteurs qu'ait eu la feuë
Reyne Mere , & qui par un
exemple inoüy , apres avoir eſté
pres de quarante ans Intendant:
de ſes Finances , eſtoit mort fi
pauvre , que ſes Enfans avoient
renoncé à ſa Succeſſion. Lemé--
rite particulier de monsieur de
Quelin , a auffi beaucoup contribué
à obtenir l'agrément du
Roy , qui le connoiffoit pourun
des meilleurs Officiers qu'il euſt
dans le Parlement. Quand il l'en
alla remercier , Sa Majesté luy
dit , avec cet air de bonté qui
l'accompagne toûjours, qu'eſtant
GALANT.
157
-
tres- contente de la manieredont
il s'acquitoit de ſa Charge , Elle
luy auroit accordé volontiers
cette Abbaye pour ſa Fille mefme
, ſi elle avoit eu aſſez d'âge
pour la poſſeder. C'eſt une jeu.
ne Perſonne qui n'a que ſeize
ans , qui chante tres -bien ,& qui
eſtant d'une beauté extraordinaire
, fit l'année derniere un)
Sacrifice à Dieu de ces avanta--
ges en prenant l'Habit de Religieuſe.
Elle est Cadete de Madame
la Marquiſe de S. Briſſon ,
qui joint àbeaucoup d'eſprit , &
d'éloquence naturelle , une riche
taille , & un air infiniment
plus aimable que la beauté la
plus réguliere. Madame de Quelin
leur mere , ſi connuë par l'e--
ſtime generale qu'elle s'eſt acqui--
ſe ,& la nouvelle Abbeſſe dont
je vous parle , ſont toutes deux
158 MERCURE
Filles de Madame du Tillet , veu
ve en ſecondes Noces de Mon.
fieur du Tillet , Conſeilller en la
Grand Chambre , & ſont ſorties
de ſon premier mariage avec fen
Monfieur Marin , Secretaire du
Roy , & Tréſorier Extraordinaire
des Guerres , Frere de l'Intendant
des Finances. Toutes les
Religieuſes de l'Abbaye de la
Blanche ſont de qualité , & pour
y eſtre reçeuë , il faut faire preuve
de Nobleſſe , autant que de
Pieté & de Vertu .
Le Roy a auffi pourveu Dame
Françoiſe de Boyſſevilh du Prieuré
de S. Pardoux la- Riviere, Or--
dre de S. Dominique, Dioceſede
Périgueux. Tous ces Benefices
furent donnez le premier jour
de ce mois. Depuis ce temps- là,
Monfieur l'Abbé de Rouvray eft
morte. C'eſt encore une Abbaye
GALANT. 159
remplir. Il eſtoit Beaufrere de
Monfieur de S. Vallier , Capitaine
des Gardes de la Porte ..
Le Mardy 4. de ce mois , Mon
ſieur d'Aligre , Conſeiller au Parlement
, & Commiſſaire des Re
queſtes du Palais , épouſa Mademoiſelle
le Pelletier, fille de Monſieur
le Pelletier , Controlleur
General des Finances. La Ceremonie
du mariage fut faite par
Monfieur le Curé de S. Gervais,,
à onze heures du matin , dans
l'Egliſe Paroiffiale , où Madame
la Chanceliere fit l'honneur à
Mademoiselle le Pelletier de la
conduire dans ſon Carroffe . Les
Parens de Monfieur d'Aligre ,
qui aſſiſterent à cette Ceremonie,
furent Madame d'Aligre , Veuve
de Monfieur d'Aligre , Chancelierde
France , Ayeul du Marié,,
dont elle n'a point eu d'Enfans ,
160 MERCURE
Monfieur d'Aligre , Conſeiller
d'Etat fon Oncle ; Madame la
Maréchale d'Estrade , ſa Tante ;
Monfieur le marquis de Verdero--
ne , & Madame ſa femme , ſa
Tante ; Monfieur de Fieubet de
Launac , maiſtre des Requeſtes,
& Madame ſa femme , foeur de la
Mere du marié.
Les Parens de la Mariée fu
rent Monfieur le Pelletier , Controlleur
General, ſon Pere ; Mon--
ſieur Fleuriau ,Secretaire du Roy,
Pere de feu madame le Pelletier ;
Monfieur d'Argouges , maiſtre des
Requeſtes,& Madame ſa Femme,,
Soeur de la Mariée ; Monfieur
l'Abbé le Pelletier , & Monfieur
le Pelletier , Avocat du Roy au
Chaſtelet , ſes Freres; Monfieur
l'Abbé le Pelletier, Conſeiller en
la Grand' Chambre, & Monfieur
le Pelletier, Intendant des Finany
GALANT. 161
ces , Freres de Monfieur le Controlleur
General ; Monfieur de
Chaſteauneuf, Secretaire d'Etat,
& madame ſa Femme , Fille de
Monfieur de Fourcy , premier
Mary de feu madame le Pelletier:
Monfieur Lambert , Preſident en
la Chambre des Comptes, Frere
de la mere de feu Madame le
Pelletier. Madame d'Aligre , la
nouvelle mariée , eſt âgée de
quatorze ans. Elle eſt aſſez belle,
a l'eſprit fort doux , & a este élevée
dans le Convent des Religieuſes
de la Ville - l'Eveſque ,
avec Mesdames ſes Tantes,Scoeurs
de Monfieur le Controlleur Gemeral
, qui a deux Filles Profeſſes
dans ce monastere , & deux autres
auffi Profeſſes dans l'Abbaye
de Hautebriere , à cinq lieuës de
Paris.. Ce ſont ſix Filles qu'il a,
& quatre Garçons . le ne vous
dis rien de ſes grandes qualitez.
162 MERCURE
Je vous en parlay fort amplement
, quand il plût au Roy de
le choiſir pour remplir le penible
Poſte qu'il occupe. Touts'eſt
paffé dans ce mariage , ſelon ſa
modeſtie ordinaire.
Huit jours aprés , Monfieur
Francine , reçeu en ſurvivance à
la Charge de maître d'Hôtel du
Roy, que poffede Monfieur Francine
ſon Pere, épouſa Mademoi
ſelle Lully, Fille du fameux Monfieur
Lully , Sur Intendant de la
Muſique de la Chambre de Sa
Majeſté. Les deux Peres font fort
connus par leur mérite perſonnel,
& les deux Mariez ont beaucoup
d'eſprit.
Il s'eſt fait un autre Mariage
en Bretagne , qui est tres-confidérable.
C'eſt celuyde Monfieur
le Marquis de Sevigné, d'une des
plus nobles Maiſons de cette Province
. Il épouſa au mois de peGALANT.
163
vrier Mademoiſelle de Mauron ,
Fille de Monfieur de Mauron ,
Conſeiller au Parlement de Bretagne
, & riche de plus de ſoixante
& dix mille livres de rente.
Les Mariez eſtant venus de Rennes
en leur Maiſon des Rochers
proche de Vitré le 10. de ce
mois, furent ſalüez par une troupe
de leurs Vaſſaux , qui s'étoient
mis ſous les armes , au nombre de
plus de mille. Cette Troupe alla
les recevoir , conduite par Monfieur
Vaillant le Senéchal , qui
leur fit un Compliment tresfpirituel.
Ils étoient accompagnez
de Monfieur le marquis du Châ
telet , qui estoit allé une lieuë au
devant d'eux , à la teſte de plufieurs
Gentilshommes & Bourgeois
de Vitré, tres - bien montez,
& précedez d'un Trompette.
Quantitez de Dames y allérent
164 MERCURE
auſſi en Carroffe,& aprés qu'elles
eurent rencontré Madame la
Marquiſe de Sevigné , qui eſtoit
accompagnée de pluſieursautres
Carroffes , remplis de Perſonnes
de qualité , comme de Mauron,
de Brehan , de Chanbellay , de
Tiſay , de la Roche , &c. Monfieur
le Marquis de Sevigné
monta à cheval , pour ſe joindre
avec la Compagnie de Cavalerie,
qui ſalüa la nouvelle Mariée ,
l'Epée à la main. En ſuite tous
les Cavaliers ſe mirent à la teſte
des Carroffes , qu'ils accompagnérent
en bon ordre juſqu'à
Vitrée ; & paſſant de la par le
Parc de Madame la Princeſſe de
Tarente ils allérent juſqu'au
Chaſteau des Rochers , où ils
furent régalez d'une magnifique
Collation.
F
On mande de Troyes que
GALANT. 165
Monfieur le Vicomte de Tajas y
a épousé Mademoiselle de Maniande
, depuis quinze jours . Ils
ſont tous deux tres-bien faits ,
ont beaucoup de Bien , & un
mérite qui les diftingue , & qui
les fait regarder comme un Coupledes
mieux afſſortis .
La Piece que vous allez lire,
ne peut eſtre mieux placée qu'au
commencement de ce que j'ay
à vous dire touchant les derniers
Lardons. C'eſt une Réponſe faite
par Monfieur le Comte d'Avaux
, Ambaſſadeur Extraordinaire
de France , aux Deputez
de Meffieurs les Etats Generaux,
fur les Propoſitions qu'ils luy ont
faites de la part de leurs Alliez .
Voicy dans quels termes il l'a
preſentée.
166 MERCURE
Meurs les
Députez de Vos
hierune Seigneuries ayant en
Conference avec le Comted' Avaux,
Ambaſſadeur Extraordinaire de Sa
Majesté Trés- Chrestienne , &luy
ayant donné leur Réſolution du 12.
de ce mois , contenant les mesmes
propoſitions qui ont esté cy-devant
envoyées en Angleterre, ledit Ambassadeur
leur répondit conformé
ment aux ordres qu'il a du Roy Son
Maistre ; & il se donne l'honneur
de donner aujourd'huy par écrit à
V.V.SS. ce qu'il dit hier de bouche
à Meſſieurs vos Deputez,
Ledit Ambaſſadeur leurdemandas'ils
avoient un Pouvoirde l'Empire
, ou fi les Ministres des Allicz
quiſont à la Haye , estoient authorifez
pourfaire de pareilles propofitions.
Ils répondirent qu'ils n'avoient
point de pouvoir ; mais que
GALANT. 167
comene Sa M.T.C. avoit témoigné
qu'Elle vouloit bien un accommodement
general , ils avoient marqué
ce que l'Empereur , l'Electeur de
Baviere , & quelques autres des
principaux Princes de l'Empire,
avoient jugé raisonnable. Ledit
Ambassadeur crût devoir témoigner
aux Deputez de V.V.S.S. qu'il estoit
extraordinaire , que deux ou trois
Envoyez décidaſſent icy du fort de
l'Empire , ſans en avoir ny pouvoir
- ny ordre ; d'autant plus que le Collége
Electoral , qui connoiſt mieux
- que ne font ces Particuliers , quel
est le veritable intéreſt de l'Empire,
- avoit déja conclu le 24. du mois paf-
Sé , qu'il falloit accepter la Tréve
proposéepar Sa Majesté T.C.& que
quand on faisoit icy des propoſitions
contraires à celles- là , ce ne pouvoit
eſtre que dans la veuë d'éloigner la
Paix , que le College Eleitaral
168. MERCURE
s'estoit plaint de cette procédure ;
que l'Empereur l'avoit deſavoiûée ;
qu'apres cela , il s'étonnoit que les
Etats Generaux voulujſent appuyer
l'entrepriſe que deux ou trois Ministres
font à la Haye , contre les.
droits & contre les interests de l'Empire
; que fi vos Seigneuries vou
loient effectivement ne pas se méler
des affaires de l'Empire , comme
ils l'en affûroient il falloit
retrancher tout ce qu'ils avoient
mis dans leur Résolution , & ne
parler que des affaires de l'Ef-
Pagne.
,
A l'égard de cette Couronne.
ledit Ambassadeur a fait obferver
à Meſſieurs vos Deputez , que les
offres qu'on fait , au moins en la
partie la plus confiderable , font
appuyées sur une vaineſuppoſition,
&sur un faux principe ; car il eſt
dit dans la Réſolution , qu'on a crû
ne
GALAN T. 169
ne pouvoit prendre une meilleure
métode , que de ſuivre celle ſelon
laquelle Sa M.T.C. avoit bien
voulu regler la Barriere , sçavoir
depuis la Mer juſques à là Meuse,
ở de là jusqu'à la Mozelle &
cependant il est notoire , que ny
dans le Traitéde Paix , ny dant
toutes les negotiations de Nimegue,
on n'a jamais parlé d'une Ligne
qui iroit de la Meuse jusqu'à la
Mozerle ,& qu'onne pouvoit avoir
gliſsé une semblable choſe que pour
en tirer cette conſequence , sçavoir,
que pour faciliter un accommodement
,il falloit àcette heure faire
- une nouvelle Ligne de la Meuse
juſques àla Mozelle , comme on en
feroit une nouvelle , depuis la Mer
jusqu'à la Meuse , & aussi pour
donneràentendre que la Ville de
Luxembourg est dans la Barriere,
quoy que cette Ville n'y ait jamais
Avril 1684. H
170 MERCURE
eſté; de forte que le principe fur
lequel ces raisonnemens font fondez
, se trouvant faux , toutes les
confequences en estoient détruites .
Apres ces conſidérations , &
quelques autres que ledit Ambaffadeur
a pû faire sur la premiere
lecture de la Reſolution de V. V. S.S.
il a témoigné à Meffieurs vos Deputez
, que les propofitions qui y
estoient faites par vos Alliez ,
estoient fi hors de la juſte raiſon,
quand on auroit på douter jusqu'à
préfent, fi le deſſein de la Maiſon
d' Autriche est de continuer laguerre
, des propofitionsfi déraisonnables
le perfuaderoient à tout le monde ;
qu'elles feroient plûtoft confiderées
par Sa Majesté comme une ſeconde
declaration de Guerre , que comme
un moyen de parvenir à la Paix;
que tant celles qui regardent
l'Espagne , que celles qui regar
GALANT.
171
dent l'Allemagne , ſont également
éloignées de la raison , puis que les
premieres tendent ſur tout à ôterà
Sa Majesté des lieux aux environs
de Luxembourg , qui luy ſont d'autant
plus conſidérables , qu'ils empêchent
que la Garnison de Cette
-Place ne puiſſe incommoder ses
Sujets.
1
Ledit Ambassadeur a ajoûté que
la Paix ſe pouvoit encore faire , ou
par l'acceptation d'un des Equivalens
qu'il a cy- devant propoſez à
vos Seigneuries , par ordre du Roy
Son Mastre , ou par l'acceptation
d'une Tréve de vingt années ; quà
l'égard de la Tréve , onfçait affez
qu'elle ne peut admettre aucune condition
, &que qui dit Armistice ou
Tréve, doit tomber d'accord que tou
tes choses doivent demeurer de part
& d'autre en l'état où elles font ,
Sans aucun accroiſſement ny dimi
H 2
172 MERCURE
nution de droits ; qu'ainsi on ne doit
pas attendre d'autre explication ny
d'autre relâchement de la part
de Sa Majesté , & qu'apres avoir
épuisé toutes les facilitez qu'on pouvoit
defirer raisonnablement d'Elle,
pour l'affermiſſement du repos public
, on ne devra imputer qu'à
ceux qui voudront encore le troubler
par un plus long refus de fes
offres , tous les malheurs qui en
Pourront arriver.
Pour ce qui est de la demande
d'une Suſpenſion de tous actes d'ho-
Stilitez pendant trois mois , ledit
Ambassadeur a témoigné à Mesfieurs
vos Deputez , que comme il
faudroit autant de temps pour en
convenir , que pour l'acceptation de
la Tréve de vingt années , il ne
falloit pas attendre que le Roy Son
Maistre donnast les mains à une
propoſition qui est bien moins avanGALANT
.
173
tageuſe au bien general de toute
l'Europe , & qui est d'ailleursfi con .
traire aux intereſts de Sa Majesté,
furtout apres qu'on a fait , & qu'on
fait encore tous les jours au nom
des Etats Genéraux , des démarches
qui ſont ſi opposées à l'avancement
de la Paix , & qui vont
bien audela de ce que les Traitez
permettent .
Comme le Deputez de VV. SS. ont
témoigné qu'ils n'avoient fait mention
des affaires de l'Empire , que
parce qu'ilssouhaitoient de voir un
accommodement general, ledit Ambassadeur
leur a offert que s'ils vouloient
dés aujourd'huy accepter , ou
faire accepter un des Equivalens
qui regardent l'Espagne , ou- bien
la Tréve , il estoit prest de ſigner
le Traité , & que Monfieur le Comte
de Crecy ayant le mesme pouvoir
à l'égard de l'Empire , il pouvoit
H 3
174
MERCURE
enfigner le Traité en mesme temps,
&que par ce moyen VV. SS. auroient
la fatisfaction de voir l'accommodement
general bien - tost
conclu . Mais que ledit Ambaſſadeur
eftoit obligé de leur dire, qu'il
doutoit fort que le Roy voyant tout
ce qui se pratique tant ici qu'ailleurs
par les Partiſans de la Maifon
d' Autriche , pour ſuſciter des
Ennemis à Sa Majesté , & pour al-
Lumer la Guerre , luy laiſſast longtemps
le mesme pouvoir ; qu'ainsi
ledit Ambassadeur prenoit la liberté
, parle zele qu'il avoit pour lai
Paix , de prier VV.SS de ne pas
taiffer écouler inutilement le temps
dans lequel il pouvoit encore conclure
un bon accommodement , &
de confiderer ſi pour le plus ou le
moins de Villages dont il s'agit à
l'égard de l'Espagne , ou pour mieux
dire , pour la ſeule opiniâtreté des
GALANT.
175
;
Espagnols , on devroit fouffrir que
cette Couronne engageaft toute l'Europe
dans unefunesteGuerre.
Enfin ledit Ambassadeur a tés
moigné aux Deputez de VV. SS.
que si on luy présentoit ces propofi
tions dans une Assemblée où l'on
traitaſt la Paix , ilferoit obligé de
les rejetter bien loin ; mais qu'ayant
l'honneur d'estreicy Ambaſſadeur de
Sa Majesté auprés de Meſſieurs les
Etats Generaux , le respect qu'il
avoit pour eux estoit la ſeule raifon
que l'empéchoit de leur vendre
Leur Résolution ; mais qu'il les prioit
de trouver bon qu'il nese chargeast
point de telles propoſitions , pour les
envoyer au Roy Son Maistre.
Fait à la Haye le 13. Avril 1684 .
Les Lardons du 28. de mars
contiennent de grands raiſonnemens,
par leſquels on s'attache à
H 4
176 MERCURE
penétrer ſi la Pologne eſt mécontente
de l'Empire , & fi le
Roy de Pologne viendra en
Hongrie. L'on tâche toûjours à
rejetter ſur la France tout ce que
fera ce monarque , s'il fait quelque
choſe de chagrinant pour
l'Empire. On peut en deux mots
justifier la France là- deſſus , &
faire voir que tout ce que les
Lardons ont dit contre elle depuis
quatre mois à l'égard de cet
Article , n'a aucune verité . Tous
leurs raiſonnemens ont roulé ſur
les reſſorts qu'on a fait joüer à
Monfieur de Bethune , qu'on a
ſupoſe eſtre en Pologne depuis
ce temps- là , & qui cependant
n'eſt point forty de France. Il
eſtoit encore à Verſailles, où tout
le monde l'a veu , quand le Roy
en eſt party. C'eſt un Fait auquel
il n'y a point de replique .
GALANT.
177
!
C
12
1
& qui détruit non ſeulement
tout ce qu'on veut qui ſe ſoit
négotié par le paſſé à l'occaſion
de ce prétendu voyage ; mais
encore qui fait voir que tous les
raiſonnemens qui feront à l'avenir
tirez du meſme principe , ſeront
entierement faux. On voit
dans ces meſmes Lardons , que
ceux qui veulent la Guerre , ne
font pas contens de l'Electeur de
Cologne , parce qu'il n'a les Armes
à la main que pour travailler
à la Paix. Sa ſageſſe , & fon
inclination pour le repos de l'Europe
ſont connuës. La gloirede
la Guerre n'eſt pas ce que cherche
un Homme de ſon âge , &
de ſon caractere ; & s'il n'eſtoit
bien perfuadé de la justice du
party qu'il embraſſe , & du bien
qu'il peut faire à la Chrétienté,
il ne ſeroit pas dans les ſentimens
qu'il fait paroître.
HS
178 MERCURE
Quelques invectives dont ces
Lardons ſoient remplis , on y
voit de temps en temps des endroits
que la verité arrache , &
qui juſtifient la France. Dans
l'un de ceux dont je parle , on lit
les paroles ſuivantes .
Je ne puis m'empefcher de dire
que quoy que médite l'Empire , tous
Ses deffeins n'aboutiroient à rien , &
de luy appliquer ce Vers.
Parturient , montes nafcetur
ridiculus mus .
Si elle ne s'accommode àquelque
prix queſeſoit avec la France , qui
eft en état de l'inquiéter.
Puis que les Ennemis meſme
de la France, demeurent d'accord
qu'elle eſt en état d'inquiéter
l'Empire , on doit admirer ſa
modération , non ſeulement , de
ne le pas faire , mais de ne l'avoir
pas fait dans le temps que
GALANT.
179
ce luy eſtoit encore une choſe
plus facile , & qu'elle eſtoit informée
de la réſolution qu'on
avoit priſe de luy déclarer la
Guerre , fi - toſt que les Turcs ſe
feroient retirez de la Hongrie.
On voit dans la ſuite que quelques
Cercles ſont entierement
pour la France ,& pour la justice
de ſes Propoſitions. Il y a d'autres
endroits , où l'on ne fait aucun
ſcrupule de la déchirer. Je
ne vous ay point encore parlé
d'une choſe qui eſt à remarquer
-là- deſſus. C'eſt que tous ceux
qui envient la grandeur du Roy,
ſe déclarent ouvertement contre
luy , & que les Miniſtres de ce
Monarque n'uſent d'aucunes invectives
, pour repouffer les calomnies
de ceux qui s'en fervent
pour diminuer ſa gloire. On ne
peut pas dire que la raiſon ne
H6
180 MERCURE
foit point de ſon party , puis que
tant de Princes des intéreſſez
l'ont pris , & que la plupart de
ceux que l'on voit liguez avec
fes Ennemis , y ſont joints , ou
par les intéreſts du Sang, ou parce
que la Politique de leur Etat
le demande ; mais ces raiſons
d'Etat ou de Sang,n'oſtent rien à
l'équité de ſa caufe .
Les Lardons de la mefme
date, découvrent les artifices du
Prince d'Orange , qui courent
de Ville en Ville pour obtenir la
levée des ſeize mille Hommes.
Ces voyages ne ſe font point
ſans brigues, ſans avoir beaucoup
de Perſonnes gagnées , & fans
menaces ſecretes ; & quand avec
tout cela , on n'obtient qu'une
partie de ce qu'on pourſuit fi
vivement il faut qu'on n'ait
guère de juſtice de ſon coſté.
6
GALANT. 181
Voicy ce qu'on dit d'abord
dans un des Lardons du 30. de
Mars .
Les Affaires d'Etat vont toûjours
lemesme train. Le Roy d'Angletera
re eſt toûjours d'avis, qu'ilfaut que
'Espagne se determine à donner
quelque chose à la France , & à
traiter de Paix ou de Tréve avec
elle fur l'une de ſes Alternatives ;
disant que pour ſi peu de choſe , il
n'est pas juste que ſes Alliez s'em
baraſſent dans une Guerre , dont
les fuccés font incertains ; En un
mot , qu'il n'y a pas de moyen ny
plus feûr, ny plus prompt, que l'acceptation
de l'une des Alternati
ves , pour conferver la Paix & le
repos en l'Europe.
On ne peut faire un Eloge
plus grand au Roy d'Angleterre,
& je ne croy pas y devoir rien
ajoûter.
182 MERCURE
Le meſme , fait voir en contichez
qui
nuant par un grand diſcours ,
que la Hollande ſe peut perdre,
ſi elle ſecourt l'Eſpagne . Il pourfuit
enfuite de cette forte. Mais
d'un autre costé,si nousn'exécutons
pas de bonne - foy le Traité que l'Efpagne
a fait avec nous ,
trouverons- nousde l'appuy, lors que
nous en chercherons dans lebeſoin ?
Ce raiſonnement est tres mal
fondé , puis qu'on ne doit du ſecours
à l'Eſpagne qu'en cas qu'elle
ſoit attaquée , & non pas fi
elle attaque . Lors que le Prince
d'Orange a des veuës qui ne regardent
que luy , & qui l'obligent
à tout riſquer , tout un Etat
n'eſt pas obligé à ſe perdre , en
entrant dans ſes ſentimens.L'Autheur
du meſme Lardon , dit
apres cela , que la Hollande donne
enfin du ſecours , pour voir
GALANT .
183
وت
Sكو
९,
【
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e
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Π
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fi d'autres Princes leveront le
maſque. C'eſt conclure ſans raifon
, apres avoir beaucoup raifonné.
Dans tout ce raiſonnement
il n'a eſté queſtion que de
ſçavoir s'il eſtoit juſte de ſecourir
l'Eſpagne , ou de ne la pas
fecourir ; & dans la conclufion
on ſe détermine par toute autre
choſe , puiſque quand d'autres
Princes leveroient le maſque ,
cela ne feroit pas que l'on euſt
tort ou raiſon de donner du ſecours
à l'Eſpagne .
On lit dans la fuite , que les
Eſpagnols pourroient faire le
Prince d'Orange Capitaine Gemeral
des Païs - Bas pendant ſa
vie , comme Archiduc Léopol
le fut autrefois. Il ne s'agit plus
apres cela , de ſçavoir fi la Guerre
que le Prince d'Orange veut
faire à la France , eſt juſte ou
184 MERCURE
non. Il ne voit qu'une eſpece de
Souveraineté à eſperer pour luy
de tous coſtez . Ainſi dans la penfée
que la Guerre luy ſera utile ,
il ſe met peu en peine ſurqui en
tombera le malheur.
On cite dans les Lardons dela
meſme date , des Avis particuliers
qu'on fupoſe eſtre venus de
Paris . Voicy ce que l'on y dit.
On croit que cette annéel'Empereur
aura tres - peu de Secours.
Nonobstant cela , il eſtfi fort atta .
ché à se laiſſer gouverner par les
Espagnols , que de crainte de leur
donner du déplaiſir , il ſe met en
ètat que les Turcs ayent leur revanche.
Quand on dit que cela
vient de Paris , on ne prouve
rien ; mais ces Avis prétendus
peuvent ne pas venir de Paris ,
& ſe trouver veritables.
On voit enfin que quelques
GALANT. 185
Miniſtres ſe retirent de l'Affemblée
des Hauts- Alliez tenuë à
la Haye , croyant qu'elle ne peut
aboutir à rien . Il ya de l'apparence.
C'eſt une Aſſemblée ſans
miffion , & dont la plus grande
partie,eſt dans l'intereſts de ceux
qui l'ont imaginée .
L'un des Lardons du 4. Avril,
porte ces paroles .
On ne sçait poſitivement qui a
arraché à l'Empereurfon principal
Appuy , ou fi quelque mécontentement
particulier , ou enfin ſes propres
interests attacheront le Roy de
Pologne à méditer des conquestes
fingulieres. Cependant il est certain
que ce Monarque n'a plus d'inclination
de retourner en Hongrie , fi
l'effort des Turcs ne l'oblige à en ufer
autrement , en changeant l'état
preſent des choses,
le ne voy pas qu'un Homme
186 MERCVRE
Ce
qui fait le Politique , doive avoir
ſujet de s'étonner de cette maniere
d'agir du Roy de Pologne,
quand meſme il n'auroit aucun
ſujet de mécontentement.
Monarque n'a pû venir enHongrie
ſans que ſa Marche fuſt une
déclarationde guerre aux Turcs.
Il a donc préſentement la guerre
avec eux fur ſes Frontieres , ce
qui n'eſtoit pas , lors qu'il partit
l'année derniere de ſon Royaume
; & dans une guerre ouverte
avec un puiſſant & redoutable
Ennemy;il eſt plus naturel,qu'un
Monarque défende ſes Etats que
ceux d'un autre,ou s'il eſt le plus
fort , qu'il faffe des Conquestes
fur ſon Ennemy , qui ne man.
queroit pas d'en faire ſur luy ,
s'il ne le voyoit pas preſt à ſe défendre
, ou mesme à attaquer.
Ainſi il eſt juſte qu'apres s'eſtre
GALAN T. 187
attiré la guerre pour ſervirl'Empereur,
il demeure dans ſes Etats
pour la ſoûtenir. Il ne laiſſe pas
pourtant de ſervir l'Empire ſans
- fortir de chez luy , puis qu'il
oblige les Forces de ſes Ennemis
à ſe partager. Cela fait connoiſtre
qu'on impute fauſſement
à la France de détourner le Roy
de Pologne de venir en Hongrie
.
On lit encore l'endroit qui ſuit
dans les meſmes Feüilles .
On debite que le Ministre d'Efpagne
, auroit marqué à Meßieurs
-les Etats Generaux des Provinces-
Unies , que Sa Majesté Catholique
n'entendroit point à entrer en au
cun accommodement avec la France
, que prealablement Leurs Hautes-
Puiſſances n'eussent déclaré la
Guerre à cette derniere Couronne ,
ou n'eußent au moins aſſiſté de toutes
188 MERCURE
leurs Forces les Païs - Bas , afin de
traiter àde meilleures conditions ..
Il n'y a guére de certitude de
verité dans cet Article ; & un
Homme qui ſe pique de donner
des Nouvelles ſecretes & veritables
, ne doit point commencerun
Article par On debite.C'eſt
à dire qu'on ne ſçait qu'une
choſe que parce qu'on la publie,
& cela ne prouve rien. Ce n'eſt
pas que les Eſpagnols ne foient
affez habiles pour avoirfait cette
artificieuſe Propofition
d'embarquer la Guerre.
, afin
Je n'ay point veu le grand
Lardon de la meſme date du 4.
Avril . On dit qu'il a eſté perdu
à la Poſte. Celuy du 6. commence
en diſant , Que la France fait
courir de grandes plaintes contre
les Eſpagnols , des brigandages que
ceux- cy exercent contre des Mar
GALANT. 189
chands François , au préjudice des -
Traitez de la Paix, qui leur donnent
fix mois pour se retirer. Il tâche
de faire voir que cette plainte
eſt mal fondée,en avoüant pourtant
l'injustice des Eſpagnols ,
qu'il cherche à juſtifier. Il dit
pour cela qu'ils peuvent faire
des choſes injuſtes , auſſi - bien
que les François. C'eſt beaucoup
qu'il avoue l'injustice des Eſpagnols.
Cela rend le Fait conſtant,
mais on n'en doit pas conclure
que les François ayent rien fait
d'injuſte. Les Eſpagnols ont les
premiers brûlé des Maiſons . On
en a brûlé davantage pour répondre
à leur maniere d'agir. Le
- plus ne fait rien dans cette occafion.
Quand on eſt attaqué , ſi
l'on a plus de force que ſon Ennemy
, on peut s'en ſervir ; cela
fut toûjours permis. Enſuite les
190 MERCURE
Eſpagnols ont déclaré la Guerre
à la France. On a mis leur Païs
ſous contribution ; on a brûlé
ceux qui ont refuſé de la payers
c'eſt l'uſage dela Guerre , reçeu
en tous lieux ; & Grotius, comme
je l'ay déja dit , le marque
luy- meſme dans ſon Hiſtoire.
Ainſi les Eſpagnols ſont cauſe de
tout ,& pour avoir commencé à
brûler , & pour avoir déclaré'la
Guerre. Ils n'en ſont pas demeurez
- là , ils ont crû qu'au préjudice
des Traitez qui donnent
fix mois aux Marchands pour
retirer leurs Effets aprés la Déclaration
de la Guerre , ils pouvoient
arreſter ceux des François
en la déclarant. Ils on fait
plus. Malgré le paſſeport qu'ils
avoient donné , ils ont arreſté
vingt-huit mille francs pour la
rédemption de quelques Captifs
GALANT. 191
qu'on alloit retirer en Barbarie.
Cette action qui ne fait tort qu'à
de pauvres Eſclaves , a quelque
choſe de ſi peu commun parmy
les Chrétiens , qu'elle ne doit
pas ſeulement eſtre commiſe par
ceux qui auroient un legitime
droit de le faire , puis qu'elle expoſe
ces Malheureux à renier
leur foy , faute d'eſtre rachetez .
Ainſi l'on voit que les Eſpagnols
ont commencé & finy par des
jactions injuftes . Cependant ils
et tâchent de noircir la France dans
toutes les Cours de l'Europe ;
mais leurs diſcours ne font effer
que fur ceux qui ſe laiſſent ſurprendre
par un torrent d'invécaives.
Il ne ſuffit pas d'alleguer des
Faits confus , fans en dire la raiſon
, pour y faire ajoûter foy ; il
faut examiner le commence-
5 ment, la fuite,& la fin d'une Af
192 MERCURE
faire,pour connoître qui a raiſon .
C'eſt ce que les Eſpagnols veulent
empeſcher , en criant& embaraſſant
toûjours les Affaires ,
afin que l'on ne connoiſſe point
le peu de ſujet qu'ils ont de ſe
plaindre.
Le meſme dit en parlant de
la France. Quant ausecours qu'elle
promet de donner à l'Empire contre
la Porte , il y a bien des choses
à dire là- deſſus , & je ne sçay si
les Troupes auxiliaires ne seroient
pas plus dangereuses que les Troupes
ennemies. Il y a des affištances
Sifunestes &fi fatales , qu'il vaut
mieux s'exposer à la difcretion des
Ennemis , que de les appeller ; c'est
pourquoy je croy que quand les
François offriront de faire marcher
trente mille Hommes contre les
Turcs , on les remercira toûjours ,
& on les ſuplîra de laiſſfer à l'Allemagne
GALANT.
193
lemagne le ſoin de sa propre défense.
On voudroit ſçavoir ſurquoy
eſt fondé un diſcours fait fi mal
à propos , & qui tourne à la gloire
de la France , quoy qu'on ne
l'employe que dans le deſſeinde
luy nuire. Les François ont affez
bien fait à S. Godart. Les Turcs
y ayant eſté batus , furent obligez
de demander la paix preſque,
ſur le champ de Bataille ; & les
François après avoir raſſuré l'AIlemagne
, n'en troublerent point
le repos . On feint aujourd'huy
d'appréhender leur fecours, parce
que l'on eſt jaloux de la gloire
qu'ils s'aquiérent par tout où
ce ſecours eſt porté. Si l'on
croyoit qu'ils n'en vouluſſent
point donner , il n'y auroit pas
aſſez d'encre pour exagérer ce
dur refus,& l'on en feroit retentir
Avril 1684.
I
194
MERCURE
toutes les Cours de l'Europe.
Les Lardons du 10. d'Avril
continuent à faire voir, ainſi que
les précedens , les raiſons qui
obligent le Roy de Pologne à
eſtre mécontent de l'Empereur .
Ils en font le détail; ils marquent
l'injuſtice qu'on a faire à Sa Majeſté
Polonoiſe , en refuſant de
la faire entrer dans le partage des
Canons qui ont eſté pris ſur les
Turcs , & de s'accommoder en
ſa confidération avec le Comte
Tekely. Cependant par un égarement
qui ne ſe peut concevoir,
dans le meſme temps qu'on fait
un détail des raiſons du mécontentement
du Roy de Pologne ,
on veut encore que la France
empefche ce Prince de repaſſer
en Hongrie.
Comme il courut icy un faux
bruit il y a quelque temps,qu'un
GALANT..
195
S
1
Courrier d'Allemagne avoit paffé
, & qu'il portoit en Eſpagne
la réſolution de la Tréve , on
trouve cette fauſſe nouvelle dans
ce meſme Lardon. Aprés cela ,
doit - on ajoûter foy à ce que diſent
ces Raiſonneurs , qui veulent
faire croire qu'ils ſçavent
les fecrets des Princes , & qui ne
ſçavent pas ſeulement les Faits
publics ? C'eſt pourtant par eux
que toute l'Europe conſent à
eſtre trompée , puis que leurs
Lardons ſont veus dans toutes
les Cours , & qu'il n'y a aucun
Païfan en Flandre qui ne les life.
Ce font meſme ces derniers qui
ont donné à ces Ecrits le nom
de Lardon. On peut juger aprés
cela ſi les impreffions qu'on
prend de la France ſur des Ecrits
de cette nature, ne ſont pas tout
à fait fauſſes , & meſme hors de
د
1 2
196 MERCVRE
toute vray- ſemblance. Ceux qui
manquent de droit , cherchent
des raiſons pour ébloüir leurs
Peuples,& rendre leurs Ennemis
odieux , en les noirciſſant ; mais
ceux qui ont la justice de leur
coſté , ne ſe ſervent point de ces
artifices , & c'eſt par cette raiſon
que l'on n'infulte perſonne en
France dans aucun Ecrit. Ce qui
eſt dit en répondant , ne doit
point paſſer pour invective . Celuy
qui répond, n'attaque pas, &
l'on n'a jamais ſujet de ſe plaindre
de ceux qui n'écrivent que
pour repouſſer la calomnie.
Les Lardons de meſme date,
ne donnent point d'autres raifons
, pour justifier le refus que
les Ennemis font de la Tréve ,
finon que les François la rompront.
S'il eſt vray , comme on
l'a dit de tout temps , qu'il n'y a
GALANT .
197
point de Remedes qui guériſſent
de la peur , je ne croy pas qu'on
puiſſe trouver aucune réponſe à
cet Article. Peut- on contenter
des Gens qui ne veulent pas
qu'on les fatisfaffe ? Le Roy offre
la Paix ou la Tréve , & cinq
Equivalens à choiſir pour les
prétentions qu'il a expliquées,
Rien ne contente ; on voudroit
que le Roy euſt moins de gloire ;
mais il n'y a pas moyen de fatif-
I faire ceux qui veulent des choſes
impoffibles .
En fuite on blâme les Princes
qui ont embraffé le party de la
France , ou plutoſt celuy de la
Paix ; & dans le meſme endroit
on dit , que la France porte auſſi
vigoureusement les interests de ſes
Allicz , que les fiens propres . Si
cela est vray , comme on en demeure
d'accord , pourquoy bla-
I 3
198
MERCURE
mer ceux qui ſont aſſurez de ne
rien riſquer en prenant le party
de la France ?
On lit encore dans les mermes
Feüilles un détail des Armées
qui doivent venir ſur le
Rhin pour agir contre la France,
& tout cela fondé ſur la Paix,
ou ſur la Tréve qu'on doit faire
avec le Turc. C'eſt aller bien
viſte pour des Gens de Cabinet,
qui doivent peſer ce qu'ils diſent,
& qui ne devroient pas découvrir
ces choſes , quand elles ſeroient
veritables ; mais on veut
nous faire peur.
Les meſmes finiffent , en difant
, que tout fera en repos tant
que le Roy prendra le divertiſſement
d'Amadis à Versailles . Le
Roy n'a pris aucun divertiſſement
depuis ſon deüil , & l'O
péra d'Amadis n'a point eſté reGALAN
T. 199
el
préſenté à Versailles . Il eſt bien
vray qu'on en a chanté quelques
Airs en préſence de Madame la
Dauphine , mais fans Dance ,
ſans Habits, & fans Theatre .
Jugez de la créance qu'on
doit avoir aux Lardons du 13 .
Avril , puis qu'ils les commencent
par une Negotiation de
Mariage à laquelle travaille
Monfieur de Bethune , que l'on
ſupoſe toûjours en Pologne , &
qui eft neantmoins encore icy.
Il y a un grand nombre d'Articles
auſſi ridicules , auſquels je
ne feray point de réponſe , pour
me diſpenſer de repeter trop fouvent
les meſmes choſes. On y
en lit une affez plaiſante , &
dans laquelle il n'y a pas feulement
de ſens commun. C'eſt
un Courrier d'Allemagne , qui
dit à un Miniſtre de France tout
14
200 MERCURE
le ſecret de ſes Dépeſches. Si
l'on ſupoſoit que ce Courrier ,
-par quelque avanture extraordinaire
, euſt ſçeu ce ſecret , &
qu'on l'euſt gagné pour le découvrir,
il y auroit quelque vrayſemblance
; mais de croire qu'un
Courrier ſcache les Nouvelles
chifrées qu'il porte , & qu'il les
diſe ingénûment , & preſque publiquement
, à ceux qui ont intereſt
de les ſçavoir, ce font deux
choſes aufquelles on ne doit
point ajoûter de foy , à moins
que d'eſtre d'auſſi facile créance
que les Autheurs des Lardons ,
lors qu'il s'agit de publier tout
ce qu'on impute faufſſement à la
France.
On trouve encore dans ceux
du 18. Avril des répetitions ſur
l'Article de la Tréve , & l'on y
lit ces paroles. Il ne faut pas reGALANT.
201
garder la Tréve comme un bien ,
parce que le Roy ne tient pasfaparole
; il ne faut pas s'affliger de ce
qu'elle ne se conclut pas. On ne
peut dire que le Roy netient pas
ſa parole , fans nier des actions
-tres- éclatantes .On ſçait que dans
5 la derniere Guerre il a ſacrifié la
plus grande partie de ſes Conqueſtes
pour faire rendre des
Royaumes preſque entiers , &
que pour tenir cette meſme parole
, il a rendu une fois toute la
Franche- Comté. Ainſi ce manquement
de parole ſupoſé pour
mettre obſtacle à la conclufion
de la Tréve , n'eſt qu'un pretexte
qui ne vient pas des Efpagnols.
Ils font convaincus que
le Roy la tient tres-religieufe
ment , & il la garde peut-eſtre
trop bien pour ceux qu'une Tré
ve de vingt ans empeſcheroit
IS
202 MERCURE
de venir à bout de ſatisfaire leur
ambition.
On continue , en menaçant
leRoy de la Paix du Turc, qu'on
dit qu'il doit craindre . Il a eu
la bonté de ne point agir pendant
que cet Ennemy du Nom
Chrêtien occupoit toutes les
Forces de ſes Ennemis , quoy
qu'il fuſt tres perfuadé qu'on
chercheroit toûjours à faire la
Paix avec la Porte , pour tourner
enſuite les armes de l'Allemagne
contre luy.. Tout cela ne
luy a point fait changer de réfolution
; on n'a point voulu de
fon fecours , & il a fecouru la
Chreftienté , en ne profitant pas
de l'occaſion , & en n'attaquant
pas ceux qui aprés avoir chaffé
ou défait les Turcs , avoient réfolu
de l'attaquer...
C'eſt par la Réponſe aux Lare
GALANT.
203
dons du zo. de ce mois , que je finiray
de vous en parlerdans certe
Lettre. On y voit un détail
des mécontentemens de l'Ele.
cteur de Saxe contre l'Empire ,
&une ſuite de ceux de la Pologne.
Ils font d'une nature que
la France n'en peut eſtre accuſée
, à moins qu'elle ne fuſt d'intelligence
avec l'Empire , pour
- obliger l'Empire à mécontenter
ces deux Souverains . C'eſt dequoy
on ne les ſoupçonnera ny
l'un ny l'autre. Voicy un Article
affez curieux touchant les Affaires
de Hollande, le le mets icy
dans les meſmes termes qu'il eſt
dans ces reüilles .
Meßieurs les Députez Extraordinaires
de Friſe ont repréſenté à
Meßieurs les Etats Generaux , que
les Places qui couvrent leur Provin
cefont dénuées de Garnison , leurs
16
204
MERCURE
Magazins de Munitions , leurs
Ramparts de Canon , & que leurs
Fortifications ont besoin de reparation
, & que nonobstant cela , lefdits
Etats avoient autorisé Mon-
Seigneur le Prince pour envoyer aux
Païs Bas un autre fecours de douze
Regimens d'Infanterie , &de quinze
ou feize cens Chevaux , nonobftant
l'opposition des deux Provin
ces ; que l'Espagne qui avoit promis
d'avoir aux Pais Bas quarante
mille Hommes effectifs , n'en avoit
Pas vingt ; que leur Province estoit
exposée aux incursions & infultes
de fes Voisins ; & qu'ainsi de l'or .
dre des Etats de leur Province , ils
Suplioient Leurs Hautes Puiſſances
de rappeller le dernier Secours envoyé
aux Pais-Bas , &d'envoyer
dans ladite Province , & dans les
Fortereſſes des environs les Troupes
de sa repartition ; & que comme
GALANT. 205
ils croyent fermement qu'elles y auront
égard , ils se trouvent außi
dispensez de fe fervir des moyens
qu'ils avoient en main pour procuverune
choſeſi ſalutaire.
Voicy un autre Article de la
mefme nature.
Meßieurs les Députez de Groningue
& des Ommelandes , ont exposé
àMeffieurs les Etats Genéraux, que
Les Puiſſances Etrangeres leurs Voifines
font armées , & que la querelle
d'Espagne avec la France pourroit
leur faire des affaires , à cause
du Secours qu'ils ont envoyéau Pais-
Bas Espagnols , & donner occaſion
aux Alliez de France d'attaquer
Leur Province. Elle requiert lesdits
Etats de rappeller ledit Secours des
Païs- Bas , & de renvoyer dans huit
jours dans ladite Province les Troupes
qu'elle paye pour les mettre en
garnison dans les Fortereffes qui les
couvrent.
206 MERCURE
On voit par là comme un intereſt
particulier eſt preſt d'engager
ces Provinces malgré elles
dans une Guerre qui eſt ſur le
point de cauſer leur ruine.
CesArticles ſont ſuivis d'un
grand & ridicule raiſonnement
fur la Tréve. Tout le veut , dit
ce Critique , & elle ne ſe fait pas,
parce que la France eſt dérai
fonnable. La France n'a point
merité qu'on la traite ainfi . Cet
Epithete n'eſt dù qu'à ceux qui
veulent faire une Tréve avec
des conditions , puis que hors
celles de la durée , on n'a jamais
entendu parler qu'on y en miſt
d'autres,& qu'on la traitaſt comme
la Paix. C'eſt ce qui ſe pratique
aujourd huy , parce que
ceux qui veulent la Guerre ,
n'embaraffent cette Tréve de
conditions , que pour empeſcher
de la conclure.
GALANT.
207
Ma Réponſe ſeroit plus juſte ,
fi je l'avois faite à tous les Articles
de ces Lardons qui ne regardent
pas la France , & aux
Nouvelles qui n'eſtant point des
Faits conftans , ne font fondées
que fur des on dit & on debite.Jay
ſeulement combatu quelques raiſonnemens
politiques , par lefquels
on veut ébloüir & furprendre
les Peuples , & me ſuis
principalement attaché aux endroits
où l'on tâche à noircir la
France. Ce n'est pas que je n'en
aye laiflé beaucoup fans replique
, n'ayant répondu qu'une
fois ou deux à ceux qui font rebatus
dix fois.
Je ne doute point que vous
n'ayez grande impatience de
voir l'Article du Mariage de mademoiselle
. Quoy qu'il fe foit fair
fans ceremonie ,il y a beaucoup
208 MERCURE
1
à vous dire , parce que'les moindres
choses qui ſe paſſent entre
les Perſonnes de ce rang , font
toûjours accompagnées d'éclat
dans leur plus grande fimplicité,
& que ce qui n'eſt point ceremonie
pour les Souverains , ne laiſſe
pas d'eſtre , & grand ,& auguſte
aux yeux du Public.
د
&
Vous remarquerez , que tant
que la Savoye a pû s'allier aux
premieres Couronnes de l'Europe
, elle n'a rien oublié de tout
ce qui pouvoit luy procurer des
Alliances ſi avantageuſes
qu'elle a toûjours tire beaucoup
de gloire & de fatisfaction de
celles de France. Il y a quelques
mois que Monfieur le Duc de
Savoye fit les démarches necef
faires pour faire connoître qu'il
ſouhaitoit avec paffion épouſer
Mademoiselle. La recherche que
:
209
GALANT.
| ce jeune Souverain en fit , fut
approuvée. Il n'y avoit point de
Party au Monde qui puſt mieux
remplir l'envie qu'il avoit de
faire une tres - haute Alliance ;
cette Princeſſe étant de la Maiſon
de Bourbon , & de celles
d'Autriche & de Stüart , Niéce
de Loüis XIV. & de Charles II .
Roy d'Angleterre , Soeur de la
Reyne d'Eſpagne , Parente , or
Alliée de tout ce qu'il y a de
Grand en Europe , & Fille enfin
de Monfieur , Fils de France ,
Frere - Unique de Loüis LE
GRAND , & fameux par plufieurs
priſes de Places, ainſi que
par la mémorable Bataille de
Caffel. Je vous ay marqué dans
ma Lettre de Fevrier tout ce qui
ſe paſſa lors que le Roy dit à
Mademoiselle , que Monfieur le
Duc de Savoye l'avoit demandéc
210 MERCURE
en Mariage. La nouvelle du con
ſentement que l'on y donnoit ,
fut à peine portée à Turin , que
tout y parut en joye. Le Portrait
de la Princeſſe fut mis ſous
un magnifique Daiz , & toute
la Cour de Savoye vint baiſer la
main à fon Souverain. Cependant
Monfieur le marquis Ferreiro
, Ambaſſadeur de Savoye,
eut Audience publique du Roy,
dans laquelle il remercia Sa Majeſté
au nom de ſon Maître , de
ce qu'il luy avoit accordé mademoiſelle
en mariage. Le Roy
nomma Monfieur le Chancelier,
Monfieur le Maréchal Duc de
Villeroy , Monfieur Colbert de
Croiſſy, Miniſtre & Secretaire , &८
Monfieur le Pelletier , Controlleur
General des Finances , pour
en dreſſer les Articles. On convint
enſuite pour beaucoup de
GALAN T. 211
raiſons , de faire le mariage ſans
ceremonie , & les deux Cours
en demeurerent d'accod. D'ail.
leurs , la Cour de France eſtant
encor en deüil ; & celuy de la
Cour de Savoye ne faiſant alors
que de commencer , à cauſe de
la mort de la Reyne de Portugal,
ce temps eſtoit mal propre aux
cerémonies , & tout ſembloit
demander qu'il n'y en euſt point .
Pendant qu'on travailloit à
regler toutes les difficultez , qui
ont eſté levées avec beaucoup
d'agrément & d'honneſteté de
part & d'autre, Monfieur le Duc
de Savoye écrivit pluſieurs fois
à Mademoiselle , & fit paroître
l'excés de ſa paffion dans toutes
fes Lettres , ainſi que ſa galante.
rie& fon eſprit.
Enfin toutes choſes eſtant en
état , M' le Comte de Mayan ,
212 MERCURE
Envoyé Extraordinaire de Savoye
, & qui aportoit les Préfens
de Nôces , eut Audience du Roy,
& de toute la Maiſon Royale, le
3. de ce mois . Il fut préfenté par
Monfieur le Marquis Ferrero, &
tout ſe paſſa avec les cerémonies
accoûtumées.
r Le lendemain , Monfieur le
Comte Oſaſque, Envoyé Extraordinaire
de Madame la Ducheſſe
de Savoye , Monfieur le
Marquis de Prela , Envoyé de
Madame la Princeſſe Loüile de
Savoye; & Monfieur le Baron de
Roaſchia , Envoyé de Monfieur
le Prince de Carignan , eurent
de ſemblables Audiences , & ils
firent tous des Complimens fur
le Mariage de Monfieur le Duc
de Savoye avec Mademoiselle .
Le Dimanche 9. de ce mois,
Monfieur le Marquis Ferrero ,
GALANT. 213
conduit par Monfieur de Bonneüil,
Introducteur des Ambaffadeurs
, porta à Monfieur le Duc
du Maine la Procuration de M
le Duc de Savoye , pour épouſer
Mademoiselle en fon nom. Monſieur
le Duc de Chartres devoit
faire la cerémonie, mais il n'avoit
pas quatorze ans . Ainſi le Roy
nomma Monfieur le Duc du
Maine qui les avoit accomplis
depuis le premier d'Avril. Quoy
- que Monfieur l'Ambaſſadeur de
- Savoye euſt ſouvent oüy parler
- de l'eſprit de Monfieur le Duc
du Maine,& qu'il en euſt meſme
eſté témoin en pluſieurs rencontres
, la maniere dont ce jeune
Prince l'entretint ne laiſſa pas
de le ſurprendre . Son eſprit ne
brille pas ſeulement par la vivacité
qu'on découvre dans la jeuneſſe
ſpirituelle , mais on y trou
214 MERCURE
ve de la ſolidité , du bon ſens , &
du bon goust ; ce qui ſe rencontre
affez rarement dans la plûpart
des eſprit prématurez , qui
n'ont que de la vivacité & du
brillant.
, Le meſme jour Monfieur
l'Ambaſſadeur de Savoye , conduit
de la meſme maniere , alla
prendre Monfieur le Duc du
Maine dans ſon Apartement. Ce
Prince estoit en deüil. Son Pour.
point , ſes Chauſſes , & le revers
de ſon Manteau eſtoient tout
chamarrez de Perles & de Diamans.
Sa Garniture eſtoit de
Creſpe, avec des Perles & des
Diamans enfilez , & toute la parure
eſtoit ſi riche , qu'ily avoit
pour un million de Perles & de
Diamans , au ſeul Cordon du
Chapeau & à l'Attache quile retrouffoit.
GALANT.
215
.
Monfieur le Duc du Maine,
& Monfieur l'Ambaſſadeur de
Savoye, ſuivis d'une groſſe Cour,
allerent enſemble prendre Mademoiselle
. Elle estoit au Cercle
chez Madame , où tout brilloit
de l'éclat des Pierreries , dont les
Dames qui le compoſoient ,
eſtoient parées. Mademoiselle
qui estoit auſſi en deüil , fut con.
duite chez Madame la Dauphine
, & menée de là dans le grand
Apartement du Sallon du Roy.
L'Habit de cette Princeſſe eſtoit
sout garny de Perles & de Diamans
; Mademoiselle de Chartres
portoit la queüe de ſa Mante
.Le Roy estoit au devant d'une
Table , entourrée des Enfans &
Petits Enfans de France , Princes
&Princeſſes du Sang. Monfieur
Colbert de Croiſſy , ayant lû
quelques lignes du Contract de
216 MERCVRE
Mariage , le Roy luy dit que c'étoit
affez , & prenant la Plume
qui luy fut préſentée par ce Miniſtre
, il le ſigna. Il fut enſuite
ſigné par Monſeigneur le Dauphin
, par Madame la Dauphine
, par Monfieur , par Madame
, par Monfieur le Duc de
Chartres , par Mademoiſelle qui
fit de profondes revérences au
Roy, à Monfieur & à Madame,
comme pour leur demander leur
permiffion ; par tous les Princes ,
& Princeſſes du Sang , parMonſieur
le Duc du Maine , par Mademoiselle
de Nantes , & par
Monfieur l'Ambaſſadeur de Savoye.
Cela eſtant fait , Monfieur
le Cardinal de Boüillon s'approcha
en Rochet & en Camail , &
avec l'Etole , accompagné du
Curé auſſi en Etole , & de quelques
Eccleſiaſtiques de la Paroiffe,
GALANT. 217
ſe. Ce Cardinal fit la cerémonie
des Fiançailles , Monfieur l'Ambaſſadeur
eſtant proche , & un
peu derriere Monfieur du Maine .
La foule eſtoit extraordinaire.
On paſſa enſuite dans la Galerie,
& dans le grand Apartement où
ſe tiennent les Jeux. Tout eſtoit
illuminé. La Collation fut magnifique
, & l'on prodigua les
Eaux & les Liqueurs.
Le Lundy 10. du mois , Monſieur
le Marquis Ferrero, qui devoit
partir l'apreſdînée pour aller
conduire la Princeſſe en Savoye,
prit congé du Roy , & préſenta à
Sa Majesté les quatre Envoyez
que je viens de vous nommer.
Ils allerent enſuite à l'Audience
deMonſeigneur le Dauphin , de
Madame la Dauphine , de Monfieur
,& de Madame. Le meſme
jour , Monfieur l'Ambaſfadeur
Avril 1684.
K
218 MERCURE
de Savoye, conduit par Monfieur
de Bonneüil , alla prendre Monfieur
le Duc du Maine fur les
onze heures & demie du matin .
Ce Prince avoit un Habit de
Venitienne noire. Les Chauſſes
&le Pourpoint eſtoient chamarrez
de Diamans tant plein que
vuide , auſſibien que le revers &
toutle tour du Manteau. La Garniture
eſtoitde Rubans étroits de
Satin couleur de Roſe , avec des
Férets de Diamans. Il avoit un
Bouquet de Plume de la meſme
couleur , & le Cordon du Chapeau
eſtoit auſſi deDiamans. Ils
allerent enſemble prendre Mademoiselle.
Cette Princeffe avoit
fait ſes Devotions le matin, dans
la Chapelle de la Sur- Intendance
, qui eſt proche de fonApartement
, pour eſtre plus en état
de recevoir le Sacrementde ма-
{
GALANT.
219
riage. Elle s'attendrit beaucoup
lors qu'elle fut ſur le point de
communier ; de forte que monfieur
l'Abbé Teſtu , Aumônier
ordinaire de Madame , & qui
avoit eu ſoin de l'éducation de
cette jeune Princeſſe , ſe ſentant
vivement touchédes larmes qu'il
luy vit répandre , eut de la peine
àprononcer les paroles que l'on
dit , lors que l'on donne la Communion.
Cette Princeſſe ayant
changé d'Habit , apres qu'elle
eut fait ſes Dévotions , Monfieur
- le Duc du Maine , & Monfieur
l'Ambaſſadeur de Savoye , la
trouverent vétuë d'un Habit de
Brocard d'argent , tout couvert
de Dentelles auffi d'argent , &
tout garny de Pierreries. Elles
eſtoient toutes à cette Princeſſe,
qui en a affez pour en pouvoir
faire pluſieurs Parures , le Roy,
K 2
220 MERCURE
Monfieur , & la Reyne d'Eſpane
luy en ayant donné un fort
grand nombre. Monfieur le Duc
de Savoye luy a envoyé un tresbeau
Colier , que l'on fait monter
à trente mille Piſtoles , une
Attache , des Poinçons & des
Boutons de Diamans , avec de
fort belles Pandeloques .
Mademoiselle fut conduite à
l'Apartement de Madame la
Dauphine , où toutes les Princeſſes
eſtoient. Peu de temps
apres , toute cette auguſte Compagnie
ſortit pour ſe rendre à la
Chapelle , & marcha ſelon ſes
rangs ordinaires. Elle joignit le
Roy dans la Galerie , d'où ayant
traverſé le grand Apartement ,
elle deſcendit par le grand Eſcalier
, au pied duquel les Cent
Suiſſes de la Garde eſtoient en
haye , ſuivant leur coûtume de
GALANT. 221
s'y trouver tous les jours quand
le Roy paſſe pour aller à la Meſſe.
Ils s'étendoient juſques à la
Porte du Choeur , où eſtoient les
Gardes-du- Corps . Pendant que
la Cour arrivoit , Monfieur le
Cardinal de Boüillon , en Etole
& en Chape , & avec la Mitre
en tefte & la Croſſe à la main ,
fe plaça dans un Fauteüil , le
dos tourné à l'Autel. Il eſtoit
accompagné du Curé de la Paroiſſe
, revétu de ſon Etole. Toute
la Maiſon Royale eſtant entrée
, ſe rangea à droit & à gauche
, pour laiſſer paſſer Mademoiſelle
& Monfieur le Duc du
Maine , qui ſe mirent à genoux
fur deux Careaux de Velourscramoiſy
, placez ſur les degrez
de l'Autel. Le Roy ne ſe mit point
à ſon Prie- Dieu ; il paſſa plus
avant avec toute laMaiſon Roya
K
3
222 MERCURE
le qui ſe tint debout , & environna
les Epouſez tant que du-
Fa la Ceremonie qui précede la
Meſſe. Lors que Monfieur le
Cardinal de Boüillon demanda
Mademoiselle , ſi elle ne prenoit
pas Monfieur le Duc de Sa
voye pour Epoux , elle fit avant
que de répondre , une reveren-
се au Roy , à Monfieur & àма-
dame , comme elle avoit fait aux
Fiançailles . Cette ceremonie
eſtant achevée , mademoiselle,
& Monfieur le Duc du Maine ,
demeurerent au meſme endroit
à genoux fur leurs Careaux , &
le Roy alla prendre place à ſon
Prié- Dieu. Voicy les noms de
tous ceux qui avoient rang. Ils
formoient fix Lignes , ainſi qu'il
eſt marqué par les Chifres , &
avoient tous des Careaux.
GALANT. 223
I.
LE ROY.
I I.
MONSEIGNEUR LE DAUPHIN ,
MADAME LA DAUPHINE .
III.
MONSIEUR , MADAME ,
I V.
MONSIEUR LE DUC DE CHARTRES,
MADEMOISELLE DE CHARTRES ,
MADEMOISELLE D'ORLEANS ,
MADAME LA PRINCESSE DE
TOSCANE, MADAME DE GUISE..
V.
MONSIEUR LE DUC , MADAME
LA DUCHESSE , MONSIEUR LE
PRINCE DE CONTY , MADAME
LA PRINCESSE DE CONTY ,
MONSIEUR LE PRINCE DE LA
ROCHE - SUR-YON , MADEMOISELLE
DE BOURBON .
V I.
MONSIEUR LE COMTE DE TOULOUSE
MADEMOISELLE DE
NANTES , MADEMOISELLE DE
BLOIS , MADAME LA DUCHESSE
DE VERNEÜIL .
K 4
224 「MERCURE
De toutes ces auguſtes Perfonnes
, il n'y avoit que le Roy,
& Monſeigneur le Dauphin , qui
n'avoient point de Pierreries ,
parce que leur deüil devoit paroître
plus grand. Tout le reſte
avoit des Habits de deüil , mais
tous couverts de Pierreries . Rien
n'eſtoit plus éclatant que Mada .
me la Dauphine. Le Juſte - aucorps
de Monfieut eſtoit tout
garny de parfaits Diamans , il y
en avoit à la place des boutonnieres
, & fur les manches en
forme d'Attaches. Monfieur de
Chartres avoit une Parure d'Eméraudes.
Monfieur le Duc avoit
un Noeud d'épaule de Crêpe, &
un Noeud à fon Chapeau , tous
garnis de Férets de Diamans; &
Monfieur le Prince de Conty,une
Veſte garnie auſſi de Boutons de
Diamans. La jeuneſſe de Mon
GALANT.
225
ſieur le Comte de Toulouſe , de
Mademoiselle de Nantes , & de
Mademoiselle de Blois , leur permettant
de porter des Etofes qui
ne fuſſent pas tout- à- fait noires,
celle de leurs Habits eſtoit noir
& argent , & ils eſtoient garnis
de Pierreries d'une maniere fi
agreable , & d'un ſi bon gouſt ,
qu'un ajustement ſi bien entendu
, joint à l'agrément & à la
beauté de leurs Perſonnes , avoit
quelque choſe de charmant &
d'ébloüiſsat tout enſemble,qu'on
ne pouvoit affez admirer..
Monfieur l'Ambaſſadeur de
Savoye eſtoit proche de l'Autel
fur un Careau ; & les Envovez
de la meſme Cour ; & tous les
Gentilhommes de ſa ſuite étoient
derriere luy . Monfieurl'Abbé de
Bou , Aumônier du Roy , celébra
la meſſe , pendant laquelle
K
126 MERCURE
la Muſique chanta un Laudate.
Monfieur de Saintot préſenta le
Cierge à Monfieur le Duc du
Maine , pour aller à l'Offrande ;
& Monfieur Martinet , à Mademoiselle
. Meffieurs les Abbez de
S. Valier , & Fleury , Aumoniers
du Roy , tinrenr le Poële ſur les
Epouſez.
La Meſſe finie , le Curé de la
Paroiſſe apporta le Regiſtre des
Mariages fur le Prié - Dieu du
Roy. Madame Royale , & Monſieur
le Duc du Maine s'en approcherent
pour le figner , &
toute la Maiſon Royale en fit de
mefme; mais comme il n'eſt pas
neceſſaires de tant de Signatures.
que dans un Contract , il n'y eut
que le Roy , Monſeigneur le
Dauphin, Madame la Dauphine,
Monfieur , Madame, Monfieur le
Ducdu Maine, Madame Royale,
GALANT.
217
5
コ
& Monfieur le marquis Ferréro,
qui le ſignerent. Il ſeroit impoffible
de faire une peinture de la
douleur qui parut ſur les viſages
de tant d'auguſtes Perſonnes
pendant cette Signature,qui dura
affez de temps. On ne doit pas
en eſtre ſurpris ; ce qui touche
vivement n'inſpire que des mouvemens
remplis de lenteur , &
oſte preſque le pouvoir d'agir
Madame Royale fondoit en larmes
; Monfieur eſtoit dans un
abatement inconcevable; la douleur
de Madame paſſoit tout ce
qu'on en pourroit dire , & toute
la Maiſon Royale en demeura
penétrée. Le Roy parut attendrys
mais comme il ſçait regner ſur
luy- meſme, & qu'il eſt maîtrede
fes mouvemens il n'en laiſſa
échaper aucun qui ne fuft digne
de luy , & ſe montrant touché
6
K 6
228 MERCURE
fans foibleſſe , il fit paroître de la
tendreſſe & de la grandeur tout
enſemble. La veuë de tant de
mouvemens de douleurs en cauſa
beaucoup à l'Aſſemblée , déja
attendrie par le bon naturel des.
François , qui n'ont pas moins
d'amour que de venération pour
leurs Princes.. Quand ont eut
achevé de ſigner , le Roy donna
la main à Madame Royale , & la
conduifit au Carroſſe de Sa Majeſté
, qu'on faiſoit attendre à la
Porte de la Chapelle qui regarde
l'Autel en face. Cette remarque
eft neceffaire,pour faire voir
ce qui ſe paſſa dans le temps de:
cette ſéparation . Le Roy , & ма-
dame Royale , marcherent du
Prie Dieu au Carroſſe ſans ſe:
détourner , & le reſte de la маі-
fon Royale fortit en même temps
par la porte de la Chapelle qui
GALANT. 229
1
eſt à l'entrée de la Nef à main droite
, par où elle estoit entrée , & remonta
par le grand Escalier. Pendant
ce temps, S.M..mena Madame Royale
juſqu'à fon Carroffe , & la baiſa deux.
fois. Cette Princeffe , toute en larmes,.
luy dit quelques paroles qu'on ne pur:
entendre.Le Roy luy répondit,de cette
maniere toute engageante qui perfuade
ce qu'il dit , & la baiſa une troifiéme
fois, comme ſi par ce baifer il euſt voulu
luy donnerune aſſurance des chofes
qu'il luy diſoit. Cette Princeſſe eſtant
alors fortie de la grande Cour du Châ
teau ,& rentrée dans une autre par où
l'on va à l'Apartement de Monfieur, fut
regardée comme tout à fait partie de
laCour à l'égard de la Maiſon Royale..
Mr. le Duc du Maine fut reconduit en
fon Apartement par Mr. le Marquis ,
Ferrero,& par.Mr.de Bonneüil.Cepen--
dant Madame Royale eſtant arrivée
dans celuy deMonfieur,ſe trouva fi fai--
fie de douleur , que comme elle avoit:
beſoin d'un tres-prompt foulagements
onn'eut pas le tems de la delaffer,ainfi
230
MERCURE
il falut couper ſon Lacet. Elle
dîna avec Mademoiſelle de Char-.
tres , à preſent Mademoiselle, qui
eutun Fauteüil à Table.Monfieur
traita ce jour là l'Ambaſſadeur ,
& les Envoyez de Savoye , avec
toute leur Suite . Le jour précedent
, ils avoient eſté régalez par
le Roy , qui a fait aux quatre
Envoyez des Préſens conſidérables
en Pierreries , & ils en ont
aufſi reçû de Monfieur. Il faut
vous parler préſentement de celuy
que la France fait à la Savoye,
en luy donnant cette Princeſſe
qui fort du Sang de ſes Roys. Sa
grande jeuneſſe eſtoit cauſe que
tout fon mérite n'eſtoit pas encore
connu . Cependantj'ay ſcen
de ceux qui l'ont pratiquée ,
qu'elle est d'une homeur douce ,
égale , & patiente ;qu'elle eſt incapable
de donner du chagrin à
GALANT. 231
perſonne en ſe prévalant de ſon
rang , qu'elle a un grand fonds
de ſageſſe , & de pudeur ; qu'elle
aime ſon devoir, qu'elle ſçait parfaitement
tout ce qui regarde fa
Religion , qu'elle y eft attachée,
& qu'on pourroit dire qu'elle eſt
tout à fait ſecrette , ſi elle avoit
de grandes occafions de faire voir
qu'un ſecret eſt ſeûr entre ſes
mains.Elle ſçait la Geohraphie,
- & la Fable , & meſme hiſtoriquement.
Elle jonë du Claveffin
, chante parfaitement bien ,
& ſçait aſſez l'Italien pour le
bien parler , ſi la défiance qu'elle
a de foy-meſme fans aucun
ſujet , ne luy cauſoit une timidité
mal fondée qui l'en empelche.
Elle aime la lecture , & emporte
un Bibliotheque de Livres
qui luy onteſté choiſis par monſicur
l'Abbé Teſtu , qui comme
232 MERCURE
,
je vous l'ay déja marqué , a eu
ſoin de fon éducation . Il en a
pris un tres-grand à luy former
l'eſprit & les moeurs , & a merité
par-là beaucoup de gloire. La
bonté de cette Princeſſe luy attirant
tous les cooeurs la fair
auſſi beaucoup regreter. Les
pleurs de Madame , qui n'ont
point paru de Belle-Mere , en
font une preuve.. Monfieur de
Chartres s'attendrit beaucoup
en luy diſant adieu , & Mademoiſelle
de Chartres fit paroiſtre
une douleur qui pafſoit ſon âge..
Auſſi ſon efprit eſt il beaucoup
au deſſus de ſes années , & ce
qu'elle en fait voir marquequ'elle
fera un our une Princeffe accomplie.
Ainfi l'on peut dire que
Monfieur est heureux dans fa
Famille , la Reyne d'Eſpagne
eſtant fort aimée du Roy fon
GALANT.
233
Epoux , reſpectée & eſtimée de
fes Miniftres , & adorée de fes
Peuples.
Apres le dîner de Madame
Royale , Monfieur vint la prendre
pour partir. Cette jeune Souveraine
ſe jetta à ſes genoux, pour
luy demander ſa Benediction.
L'un & l'autre eſtoient en larmes
. Ce Prince la releva , la
baifa , & ils partirent. Monfieur,
àqui elle cede le pas du conſentement
de Monfieur le Duc de
Savoye , l'accompagna juſqu'à
Juvify , d'où il revint le lendemain
au matin.
Madame la Princeſſe de Lilebonne
a eſté nommée par le
Roy , pour accompagner madame
Royale. Elle mene avec elle
les deux Princeſſes ſes Filles . Son
équipage eſt confiderable. Monfieur
de Grave, maître de la Gar234
MERCURE
derobe de Monfieur , l'accompagne
de la part de Son Alteſſe
Royale, & madame la maréchale
de Grancé va avec elle , en qualité
de Dame d'honneur. Monſieur
l'Ambaſſadeur de Savoye
l'accompagne ; il doit revenir àla
Cour aprés la conſommation du
Mariage. Cette Princeſſe eſt conduite
dans un Carroſſe du Corps,
& par douze Gardes du Roy ,
qu'un Exempt & un Brigadier
commandent. Monfieur de Saintot
, maître des Ceremonies , fait
le même voyage,avec un Ecuyer
du Roy , pluſieurs Pages & Valets
-de-pied , un maître d'Hôtel,
un Controlleur , un Gentilhomme
Servant , & tous les Officiers
neceſſaires pour ſervir tous les
jours quatre Tables. Sa Majesté
défraye tout juſqu'à la Fron
ciere.
GALANT. 235
Madame Royale ayant couché
le 10. à Juviſy, alla le lendemain
11. à melun , & ſe rendit
le 12. à Nemours. Cette Ville
eſt de l'Apanage de Monfieur.
Elle y arriva ſur les quatre heures
, après avoir dîné à Fontainebleau
. Monfieur de Fromonville,
Gouverneur de Nemours , alla
recevoir cette Princeſſe à une
lieuë de la Ville , accompagné de
pluſieurs Gentilshommes de la
Province . Monfieur de Belle-
Iſle , Lieutenant des Chaſſes , ſe
trouva au meſme lieu , à la teſte
de ſes Gardes . Ils la conduiſirent
juſqu'à la Ville , où elle entra au
bruit du Canon. Elle paſſa au
milieu d'une double haye de
Bourgeois, tous tres- proprement
vétus. Chaque Compagnie étoit
commandée par ſes Officiers , &
avoit des Drapeaux neufs , dans
236 MERCURE
leſquels étoit la Deviſe de Mon
fieur. Madame Royale étant arrivée
au Logis qu'on luy avoit
préparé ,y fut auſſi- toſt complimentée
par Monfieur du martroy
, Prefident du Bailliage ; par
Monfieur le Roy , Préſident de
l'Election ; & par Monfieur Martin
, premier Echevin , chacun à
la teſte de ſa Compagnie. La
Ville luy fit les Préſens accoûtumez
, & tout ſe paſſa avec beaucoup
de marques de bonté de la
part de cette Princeffe. Le lendemain
13. elle alla coucher à
Montargis , qui eſt auſſi de l'Apanage
de Monfieur. Elle avoit
trouvé les Officiers de la maréchauffée,
le Lieutenant des Chaf
fes avec ſes Gardes , & le мат-
tre des Eaux & Foreſts & les
Officiers , à deux lieuës de la
Ville , où ils eſtoient allez la
A
GALANT.
237
complimenter. Le maire & les
Echevins la haranguerent à la
Porte de la Ville , & elle paſſa
au milieu de la Bourgeoifie , qui
eſtoit fort leſte , & rangée ſous
les Armes , ainſi qu'à Nemours.
Le Préfidial & l'Election , vinrent
en Corps la complimenter
1chez elle. Cette Princeffe demeura
un jour à Montargis , &
couchale 15. à la Buſſiere. Voila ,
Madame , tout ce que je vous
diray de ſon Voyage , juſqu'au
Mois prochain.
Je vous appris il y a trois mois le
- Mariage de Monfieur Chopin , Lieutenant
Criminel , avec Mademoiselle
Foy de Senantes . J'ay à vous apprendre
aujourd'huy celuy de Monfieur le
Chevalier du Guet fon Frere avec
Mademoiſelle des Certeaux , Fille de
Meffire Philippe de Berry , Marquis
des Certeaux , & Petite- Fille de Madame
la Nonrrice. La Cerémonie fut
,
238 MERCURE
faitele Dimanche 15. de ce mois, dans
la Chapelle du Chaſteau de Clagny.
Monfieur le Duc du Maine fit l'honneur
au Marié de luy donner la Chemiſe
, & Madame de Monteſpan fit
le meſme honneur à la Mariée , parce
qu'ayant beaucoup contribué à ce
Mariage , elle en a voulu faire les
honneurs. Le Roy , Monseigneur le
Dauphin , Madame la Dauphine , &
toute la Maiſon Royale , ont ſigné le
Contract ; & Sa Majesté , pour témoi.
gner combien cette Alliance luy eſtoit
agreable , a donné à la Mariée une
Penſion de mille Ecus. L'apreſdinée du
jour de la celebration du Mariage,Madame
de Monteſpan donna une grande
Collation à Clagny. Elle y avoit invité
toutes lesDames de feuë la Reyne .
On y joia à divers fortes de Jeux , &
Mademoiselle de Nantes y donna le
Bal , où elle parut avec tout l'agrément
, & toutes les graces qui luy font
ordinaires , & dont je vous ay ſouvent
parlé. Meſſire René Chopin III. du
nom , Seigneur d'Arnouville , Lieu
GALANT. 229
tenant Criminel au Chaſtelet de Paris ,
& Meffire Auguſtin - Jean Baptifte
Chopin , Seigneur de Gouffangrez ,
( Chevalier du Guet , dont le Mariage
donne lieu à cet Article , ſont Fils de
feu Meffire René Chobin II . du nom ,
Seigneur d'Arnouville , Gouffangrez ,
Herbiffe , Chaſſoy , & de Geneviefve
Coqueley , Niéce de feu Monfieur
Coqueley , Conſeiller en la Grand'-
Chambre , & Chanoine de Noftre-
- Dame , & Petit- Fils d'Auguſtin , Chopin
, Seigneur de ces meſmes Lieux ,
qui avoit épousé Marguerite Huez ,
Fille d'un Tréſorier de France , d'une
| des plus anciennes Familles de Champagne.
Leur Bifayeul René Chopin
premier du nom , cut pour Femme
Marie Baron , de la Famille de Meffieurs
Baron , Conſeillers au Parlement.
On aime par tout les Airs Bachiques
, & celuy que je vous envoyé ne
déplaira pas , puis qu'il eſt d'un celébre
Autheur , qui a toûjours fait luy-mefme
le Chant & les Paroles de tant
240 MERCURE
d'excellens Airs à boire , qu'il a mis
au jour depuis plus de vingt années.
Auffi peut- on dire que tous ceux qui
ont écrit en ce genre , n'ont fait que
copier ſur ſes Ouvrages .
AIR NOUVEAU.
'Hyver ne veut point nous quitter,
LLa Bize
acharnée.
contre nous est toujours
Amans, vous avezbeau pefter.
Mafoy vous n'aurez point de Printemps
cette année.
C'est pourquoy
Si vous me voulez croire ,
Consolez- vous , & faites comme moy,
Renoncer à l'amour
qu'à boire.
د ne Songez plus
C'est le moyen de goûter en tout temps
Les douceurs du Printemps.
La premiere Enigme du dernier
mois eſtoit l'Enigme meſme. Monfieur
du Pommier de Louvre en Pariſis , a
nouvé
GALANT. 241
}
trouvé ce Mot , auſſibien que Mademoiſelle
C.de Campagne de Montbrun
, de Boulogne ſur Mer , Meſſieurs
Avice , de Caën ; Gygés , du Havre ;
La Belle-Nourriture ,& la joly Bouquinete
, ces cinq derniers en Vers.
On a expliqué cette meſme Enigme
fur le Fen& l'ombre.
La Fusée d'une Montre ; le Balan
cier;le Reffort, ou la Corde; le Vifargents
la Bague , & le Lacet , font les divers
Iens que l'on a donnez al autreEnigme.
Le vray Mot eſtoit le Fuseau , & il a
eſté trouvé par Monfieur le Roux ,
Medecin à Vitré en Bretagne.
Ceux qui ont expliqué l'une &
l'autre dans leur veritable ſens , font
Meſſieurs Carriere ; L'Epinay Buret,
tous deux de Vitré en Bretagne ; C.
Hutuge , d'Orleans ; De Guerre ; L'Indien
Inſulaire ; Diéreville , du Pontleveſque
Le Berger de Cotentin ; Mefdemoiſelles
Du Hauchant , de Vitré;
Touchar du meſme Lieu ; De la Montagne
; Verité , de Chartres ; Alcidor
& Sylvie , du Havre ; & la Belle à
Avril 1684. L
242
MERCURE
l'Anagramme , Libre d'amour , de la
Rue du Bac .
La premiere des deux nouvelles
Enigmes que je vous envoye , eſt de
Monfieur Clotel , d'Alençon ;& l'autre
, du Berger du Village de Mont-
Jallon .
ENIGME .
J
nybras nymains,&fipourtant
j'accole ,
Enay
Et baise les Gensquand je vole.
Mon usage antrefois me rendit ſi commun
Que j'estois en tous lieux l'ornement de
chacun ;
Mais depuis quelque temps la mode
variable ,
Dans les Emplois de Mars m'a rendu
mépriſable
Pardes motifsà cemouvans;
Mais ce qui radoncit ma honteuse difgrace
.
C'est que je garde encor maplace
Chezla plus grandpart des Scavans.
GALANT. 243
AUTRE ENIGME.
E tirema vertu de Climats diferens,
Je marche rarement qu'un Docteur
l'approuve.
ne
Je porte le dégoust par tout où je me
trouve ,
Vers des lieux reculezje fais courir les
Gens
Alors je ſçay les mettre en plaisante
posture ,
Ils me livrent paſſage , & tant que cela
dure
Je les fais grimacer , l'eau tombe de leurs
yeux ;
Etpuis , fuis-je dehors , ils s'en trouvent
bien mieux.
On a commencé ce Mois-cy à ditribuer
à l'Académie de Peinture &
de Sculpture , trois Prix pour les Etudians
qui ont le mieux réüſſy dans le
Deffein. On doit donner de ſemblables
Prix tous les trois mois ; c'eſt un effet
L2
244
MERCURE
de la libéralité du Roy. Monfieur de
Lonvoys , qui a eu le ſoin de faire
fleurir cette Académie , y réüſſi comme
dans toutes les choſes qui ſont de
fon miniſtere , & les Ecoliers luy
doivent déja l'avantage d'y venir deffigner
gratis.
Le bruit eſt grand que Cara- Ibrahim ,
qui a eſté fait Grand Viſir apres Mutapha
, étranglé depuis quelques mois
à Belgrade , eſt encore plein de vie.
La nouvelle de ſa mort venoit d'une
Lettre écrite de Smirne , & on la
croit fauffe. C'eſt le Fils de ce Grand
Viſir étranglé , qui a eſté mis parmy
les Icholans ou Pages du Grand Seigneur
, & non pas celuy de Cara-
Ibrahim , qui luy a ſuccedé dans
cette Charge . On s'eſt étonné de ce
qu'on a dit , que parmy les Biens
qui ſe ſont trouvez dans ſon Serrail
de Conſtantinople , il y avoit une
Couronne de groffes Perles. Cemot
de Couronne embaraſſoit. Les Italiens
donnent le nom de Corona à
un Chapelet , & cet endroit a efté
GALANT.
245
traduit d'un Article Italien. Les Turcs
n'ont point de Couronnes dans leurs
marques de dignité ; mais ils ont
des Chapelets , ſur lesquels ils comprent
les diférens Attributs de Dieu.
Le Roy fit quelques jours avant
ſon départ la Reveuë de ſon Régiment
des Gardes , & celle des deux
Compagnies de ſes Mouſquetaires.Les
Aumoniers qui les doivent ſuivre à
l'Armée , eſtoient à la queue des Of
ficiers ; & tous les Valets des Moufquetaires
, bien montez , à la queuë
de chaque Compagnie. On fit auffi
à Verſailles , mais non pas en préfence
du Roy , la Reveuë de cinq
à fix cens Chevaux d'Equipage &
de Bats , & il ſe trouverent fi bons,
qu'ils n'y en eut que ſeize de rebutez
. Trente Récolets partirent pour
P'Armée de Sa Majesté , & dix pour
celle de Monfieur le Maréchal de
Créquy. Le 22. Sa Majesté partit
accompagnée de Monseigneur le
Dauphin , & de Madame la Dauphiné
, pour ſe rendre en Flandre à
一
L3
246 MERCVRE
,
petites journées. Quoy que les En
nemis de ce Monarque n'ayent pas
ceffé de publier qu'il ne vouloit
point de Guerre , afin de l'exciter à
l'entreprendre
point piqué d'un honneur qui pouvoit
eſtre fatal au repos de la Chreſtienté
; au contraire , il n'y a fortes
de propoſitions de Paix qu'il n'ait
faites on n'y a répondu que par une
Declaration de Guerre. Elle ne l'a
point fait fortir de ſa moderation
ordinaire , & il a donné à ſes Ennemis
le temps de reconnoiſtre la legereté
de leur Déclaration. Ils n'ont
point ouvert les yeux en faveur de
Ia tranquilité de l'Europe , & le
Roy a eſté obligé de partir. Il va
combatre pour donner la Paix &
il y a apparence que ce qui n'eſt
jamais arrivé à aucun Conquerant,
couvrira ce Monarque de gloire
deux fois de ſuite. Il eſt affez beau
& affez nouveau tout enſemble ,
que le plus fort ſoit obligé de combatre
,pour contraindre le plus foice
Prince ne s'eſt
د
GALANT.
247
ble à faire la Paix. Si le Roy n'avoit
arreſté les mouvemens de ſon
grand coeur , il n'auroit pas ſupporté
avec tant de patience les infultes
de ſes Ennemis ; mais il ſçait que
cette Guerre peut eſtre fatale à l'Europe
, qui auroit beſoin de toutes fes
Forces contre l'Ennemy de Nom
Chrêtien. Si elle en ſouffre , il n'en
fera pas cauſe , & les démarches qu'il
a faites pour la Paix , font aſſez éclatantes
, & affez connuës pour le juſtifier.
Je ſuis ,Madame, voſtre,&c.
A Paris, ce 30. Avril 1684-
Je viens d'apprendre que le 28. de
ce Mois Luxembourg fuſt inveſty par
l'Armée de Monfieur le Maréchal
de Créquy.
THEUER
10 BIBLI
LYON
* 1833
*
******
TA BLE DES MATIERES
contenuës en ce Volume..
Rélude ,
Charité établie à Versailles
par les Dames de la premiere
qualité, 4
Soins que le Roy prend de bannir
l'Horéſie de fon Royaume . 6
Lettre Sur plusieurs Converſions 222
page II
Sonnet fur le mesmesujet , 15
Ce qui s'est passé à Aytré proche
La Rochelle , à l'occaſion de la
Religion Prétendue Réformée ,
page 17
Sonnet , 23
Sonnet 25
TABLE.
Devise , 26
27
34
Galanterie ,
Le Chemin d'Amour ;
Détail de la Marche de Monfieur
le Maréchal de Bellefons
juſques à fix lieuës de Pampelune
,
73
Réponſe pour les Aftrologues à la
Seconde Lettre de Monsieur
Crochart ,
104
Description d'un Cadran Solaire
d'une nouvelle invention , 109
Statuë de Vénus , appellée la Vénus
d'Arles , envoyée au Roy
page 118
94
Portrait du Roy fait en Cire par
Monfieur Benoist , 121
Faute Survenuë au Mercure de
Fevrier à l'occaſion des Jettons
,
2
123
Morts de plusieurs Perſonnes confiderables
. Elle commencent à
la page 123 & finiſſent à la
page 135
TABLE.
Histoire , 136
Benéfices donnez par le Roy. Cet
Article commence à la page 150
& finit à la page 158
Mariage de Monsieur d'Aligre ,
& de Mademoiselle le Pelletier
,
159
Autres Mariages , page 162. &
lesſuivantes.
Réponse deMonsieur le Comte d'Avaux
aux Députezdes Etats Generauxfur
les Propoſitions qu'ils
luy ont faites de la part de leurs
Alliez ,
166
Réponse aux Lardons du dernier
mois ,
175
Détail de tout ce qui s'est passé au
Mariage de Mademoiselle avec
Monsieur le Duc de Savoye ,
207
Mariage de Monfieurle Chevalier
du Guet ,
237
Noms de ceux qui ont expliqué les
TABLE .
deux Enigmes , 240
Enigme , 242
Autre Enigme , 243
Frix donnez à l'Academie dePeinture
de Sculpture , ibid.
Fauſſe mort du nouveau Grand Vi
Zir ; 244
Depart du Roy , 245
Finde la Table.
LYOR
Avis pour placer les Figures.
L
34.
A Carte du Chemin d'Amour
doit regarder la page
L'Air qui commence par Voicy
le temps de la verdure, doit regarder
la page 117 .
L'Air qui commence par L'Hyver
ne veut point nous quitter ,doin
regarder la page 240.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères