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1683, 11 (Lyon)
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Bibliothecæ quam Illuſtriſſimus
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693 .
807156
MERCURE
GALANT.
DEDIE' A MONSEIGNEUR
OTLLQUE
LE DAUPHIN
NOVEMBRE 1683 .
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY ,
ruë Merciere , au Mercure Galant.
M. DC. LXXXI11.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
>
>
Avis pour placer les Figures.
LEMausolée doit regarder ka
page 57 .
L'Air qui commence par Vous
voulez que je vive , doit regarder
la page 32 .
La Ville de Courtray doit negarder
la page 137.
L'Etendart doit regarder la
page 194.
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR .
Ous verrez avec bien de la
fatisfaction ( cher Lecteur )
l'Hiſtoire du Regne de Charles
IX. du Sçavant Monfieur de Varillas
, en trois volumes indouze, que je
vous envoye..
Ceux qui envoiront des Ouvrages
pour les Mercures , affranchiront les
ports de Lettres.
Les Mercures Galants ſe vendront
toûjours 20. f. le vollume,& les Extraordinaires
30. ſols auſſi chaque volume..
Ceux qui voudront que l'on leur envoye
les Mercures,principalement dans
les lieux où il n'y a pas des Libraires
qui les diſtribuent, s'adreſſeront à Lyon
chez'le ſicur Amaulry,qui leur envoira,
pourveu qu'ils payent,trois,ou fix mois,
ã 2
ou une année par avance : & le temps
finy, l'on ne doit pas trouver mauvaisfi
l'on n'envoira plus rien; car cela feroit
autrement une confuſion n'en valant pas
la peine. Les lournaux des Sçavans &
de Medecine ſe vendront toûjours pour
fix fols teCayer.
LIVRES NOVVEAVX DV
mois de Novembre 1683 .
'Hiſtoire de Charles IX . deMr de
en 3. vol. in 12. 3.1. 10.f. LVarillas,
Hiſtoire des Empereurs d'Occident,
parM. Coufin, in 12. 2. vol. 4. 1. !
Les Memoires de M. de la Croix Secretaire
de l'Ambaſlade de M.de Nointel,
in 22. 2. vol . ১
Les Meditations de Dupont , Tome
fecond, nouvelle traduction , inquarto,
-6.liv. le premier Tome ſe trouve dans la
mefme boutique auſſi pour 6. liv.
t
Les Conferances de Monfieur dePerigneux,
in 12. 2. vol . 3.1. 10.f.
Les Elemens de Geometrie de ces
Meſſieurs du PortRoyal,nouvelle Edif
tion, inquarto , s. liv.
Les Sermons de S. Auguſtin ſur les
Pſeaumes , traduction nouvelle, inoctavo,
6. vol . 18.1 .
Panegirique de M. l'Abbé Saint Martin
, inoctavo , 2. vol . 7. liv.je vous ay
<envoyé le Careſine & l'Octave depuis
peu, du meſme.
De l'Adoration de l'Euchariftie, pour
repondre aux faux raiſonnemens de
Meſſieurs de la R. P. R. dans leur preſervatif
contre le changement de Religion,
in 12. 12. fols .
Oraiſon Funebre de la Reine, parMr.
l'Eveſque de Lombez, inquarto, 7.fols.
En attendant pluſieurs nouveautez ,&
fans manquerdans huit jours,les Almanachs
de Milan & de Liege , de l'année
1684. La connoiſſance des temps,
indouze. Les Decorations Funebres du
Pere Meneftrier , inoctavo . La Chimie
deDunçan , indouze. L'Hippocrate du
fang , in 12. Dialogue de la ſanté. Le
traitté des fievres & febrifuge de Monfieur
Spon :& pluſieurs autres dont vous
verrez le Catalogue dans le Mercure
prochain : & un Catalogue general de
1
puis l'année 1678.des Livresnouveaux..
L'on continue toûjours à diſtribuer les
Recherches curieuſes d'Antiquitez de
Monfieur Spon, inquarto, pour 6. 1. papier
ordinaire, & 8. 1. papier tres- fin.
Les Conferances. Ecclefiaftiques ſur
les Sacremens de M.de Luçon,indouze,
3. vol . 3.1. 1 5.f.
Les Dialogues des Morts,in 12. 2.vol.
de Paris 3.1 . de Lyon 30. f.
Reflexion ſur l'Alcide & l'Alcali,
in 12.20.f.
La Morale de Grenoble, in 12. 6.vol .
9.liv. le cinquiéme & fixieme Tome fe
trouvent dans la même Boutique , ſeparez
pour 3.1 .
La Relation veritable du Siege de
Vienne, in 12. 15.f.
On fera une bonne compoſition à
ceux qui prendront les cent dix volumes
du MercureGalant,ou la plus grande
partie , quand aux nouveaux , c'eſt
ſansrien rabatre 20.f. chaque volumes,
il eſt inutile de les demander àmeilleur
marché..
TABLE DES MATIERES
contenuës dans ce Volume.
Rélude,
PPlusieurs Sonnets fur
Service fait à Tournay ,
le Soleil ,
Autre Servicefait à Lile ,
Ode ,
Festes galantes données à Genève ,
Bouquet,
I
21
8
10
II
22
28
Discours qui fait connoiffre que la Pucelle
d'Orleans n'a point esté brûlée à
Ronen, & qu'elle a esté mariée,
Avanture ,
31
46
Galanterie tres- nouvelle & tres-curieuse,
pag. 48
Services , 56
Kersfur la mort de la Reyne , 79
Miſſionsfaitespar les Iefuites du coſté de
Tripoly, 82
Lettre curieuſe ſur le ſujet de l'Emetique
105
QuestionsAcademiques ſoûtenuës devant
Meſſieurs de l'Academie d'Arles . 111
M. l'Abbé Boifleau preſche devant le
Roy , 1.3.2
Avanture ,
133
Amnistie pour les Religionnaires de la
TABLE.
Province de Dauphiné,
T
137
Relation de ce qui s'est passé en Flandres
depuis trois mois ... 129
Memoire préſenté aux Etats Generaux,
1
par M.le Comte d' Avaux. 148
Mort'de Madame la Marquise de Charost
, 158
Mort de Madame de Chate , autrefois
Mademoiselle des Jardins , 164
Mort de Madame de Belfond , 165
Mariage de M. Gilbert de Voyſins , 167
Globes,
168
Noms de ceux qui ont deviné les Enigmes
du dernier mois, 169
Enigme , 171
AutreEnigme , 172
Galanterie faite au Chasteau de Marly,
173
Oraiſons Finébres , 186
de-Grace , , 189.
Service folemnel fait au Convent du Val-
Mortde M.le Comte de Vermandois, 191
7
Explication de l'Italien de l'Etendard
4
donné dans la Relation du Siege de
Vienne,
Affaires d'Allemagne ,
Avanture navale ,
194
195
206
Affaires de Hollande ,. 211
Lettre de Flandres. 228
MERCURE
MERCURE
GALANT
2
NOVEMBRE 1683 .
Left vray , Madame ;
j'aurois pû vous envoyer
dans ma Lettre du dernier
Mois , les trois Sonnets qui
vont faire le commencement de
celle- cy ,& vous avez raiſon de
me dire que l'accablement de la
matiere me les a fait réſerver. II
eſtoit indubitable qu'on s'empreſſeroit
à travailler fi - toſt
qn'on auroit vû le Soleil donné
Novembre 16.83 . A
3
MERCURE
pour ſujetde cette forted'Ouvrage.
On ne peut faire aucune
reflexion ſur les effets merveilleux
que ce grand Aftre produit,
fans fonger à ce que le Roy fait
tous les jours d'éclatant. Aufſiles
Autheurs de ces Sonnets , les
ont tous finis par l'éloge de ce
Prince. Le premier eſt de Monſieur
de Grammont ; le ſecond,
de Monfieur Vignier , l'un &
l'autre de Richelieu ; & le troifiéme
, de Monfieur Diéreville,
du Pontleveſque.
SVR LE SOLEIL.
El Aftre , dont l'aspect réjouit
les Mortels ,
Et dont les longues nuits font regreter
l'absence ,
Grand Luminaire où Dieu fait brillerSa
Puiſſance,
GALANT.
3
Agreable Canal deſes dons paternels.
Ton pouvoir eft fi grand,& tes effets
font tels ,
Que quand je veuxfongerà ta rare
excellence ,
JenesuispasSurpris qu'à ta magnificence
,
La Perſe ait autrefois élevé des Autels.
L
Il est vray que ce culte est détruit
par le nostre ;
Mais pour t'en conſoler , mon Roy
t'en rend un autre ,
Quifans déplaire à Dieu va t'im.
mortalifer.
Le choix t'est glorieux dont il tefavorife
,
Et l'encens que tu perds n'est pas
tant àpriſer ,
A2
4
MERCURE
Que l'honneur de te voir placédans
Sa Devife.
SUR LE MESME SUJET.
Rand Dieu, que
Grand
de bontez envers
ta Creature !
Quelle profusion de Chefd'oeuvres
divers!
Que d'ordre ta Sageſſe a mis dans la
Nature ,
Pour affermir la Terre, & retenir les
Mers !
J'admire tant de biens pour noſtre
nourriture.
Les Fleurs de nos Jardins,ces Arbres
toûjours verds ,
Et regardant des Cieux la charmanze
Structure ,
Ie nesçay que choisir pour ſujet de
mes Vers.
Auſfitoft que la nuit étend ſes ſombresvoiles.
GALAN T.
5
Mes yeux sont enchantez du bril
lant des Etoiles ,
Mais ils font éblovis au retour dis
Soleil.
Outre ſes qualitez dont mon ame eſt
éprise ,
Ce qui me fait juger cet Aftre Sans
pareil ,
C'est que LOUIS LE GRAND l'a
pris poursa Devise .
SUR LE MESME SUJET.
LE
E Soleil qui répand en tous
lieux ſa lumiere ,
Qui fait naiſtre les Fleurs , &fait
meurir les Fruits ,
Qui commence&finit tous les jours
Sa Carriere ,
Détruit leplusſouvent les biens qu'il
a produits .
S'il nous rend quelquefois lesyeux
tout ébloüis ,
A 3
6 MERCURE
Et nousfait malgré nous abaiffer la
paupiere ,
Ses rayons éclatans qui diſſipent les
nuits
Ne brillent pas toûjours de la mesme
maniere.
Il arrive des temps que toute fa
Splendeur
Diſparoist à nos yeux, & marquant
Sa langueur ,
Nenous laiſſe plus voir qu'une pâleur
extrême.
Mais regardons LOVIS en bontez
: Sans égal;
Cet Aftre incomparable eſtant toû
jours le mesme ,
Fait fans ceſſe du bien , & ne fait
point de mal.
Monfieur Magnin , Conſeiller
au Préſidial de Mâcon , qui a
GALAN T.
7
travaillé auſſi ſur le Soleil , en a
fait une Deviſe , en y ajoûtant
ces paroles pour ame ,
Haud falfi Numinis index.
Le Sonnet qui fuir , en eſt l'explication.
✔Ains & foibles Efprits, done
l'audace infolente
Au fortir du néant brave le Createur,
Et loin de revérersa Main toute
puiſſante , 3
Conteste l'existence an Souverain
Autheur.
泰
Voyez dans le Soleilsa gloire triomphante
,
Tout l'Univers ensemble en est le
Spectateur.
Sans ceffe il enreffent la vertu bienfaiſante
,
A 4
8 MERCURE
Et dans fon mouvement voit un aw
tre Moteur .
Il en fait une preuve éclatante , &
Sensible
Il nous découvre un Dieu ,puis qu'il
rend tout viſible.
C'est pour cela qu'il brille & roule
dans les Cieux. :
Mais qui veut voir ce Dieu de plus
présfur laTerre ,
Qu'il regarde LOVIS,il verra dans
fesyeux,
Ilverra comme est faitle Maistre
du Tonnerre.
Vous avez veu par tout ce
que je vous ay mandé du grand
nombre de Services , que l'on a
faits pour la Reyne , avec quels
fentimens de douleur tout le
Royaume eſt entré dans celle
GALANT.
9
:
que la mort de cette Princeſſe a
cauſée au Roy. Les Païs-Conquis
ne l'ont pas reſſentie moins
vivement que ceux qui ſont de
tout temps ſous la domination
Françoiſe; & l'attachement qu'ils
ont pour Sa Majesté , paru dans
une occaſion ſi funeſte , avec les
meſmes marques de zele qu'ils
ont accoûtumé de donner dans
tout ce qui regarde ſa gloire , &
les avantages de l'Etat. Parmy
les Villes de Flandre , celle de
Tournay , & de Lile , ſe ſont particulierement
diftinguées. Si- toſt
queMonfieur l'Eveſque de Tournay
eut receu la nouvellede cette
mort , il ordonna des Services:
folemnels dans toutes les Eglifes
de ſon Dioceſe , & en donna luymeſme
l'exemple dans ſa Cathédrale
, où il celébra la Meſſe en
Habits Pontificaux , en préſence
A
10 MERCURE
deMonfieur le Comte de Maulevrier
, Lieutenant General des
Armées de Sa Majesté , & Gouverneur
de la Ville , & prononça
l'Oraiſon Funebre , avec une entjere
fatisfaction de l'Aſſemblée,.
composée du Conſeil Souverain,.
& de tous les autres Corps qui .
s'y trouverent dans un tres-bel
ordre.
La Pompe Funebre de Lile , àlaquelle
Monfieur le Maréchal
de Humieres aſſiſta , fut d'une
magnificence furprenante. Le
Doyen du Chapitre officia ; le
-Prieur de Fiven , Religieux Benédictin,
fit l'Eloge de la Reyne ,&
rien ne fut oublié de ce qui pouvoit
donner de l'eclat à cette
Cerémonie .
Monfieur Magnin , dont vous
venez de lire un Sonnet ſur le
Soleil , ne s'eſt pas teû dans ce
GALANT. 11.
grand ſujet de deüil , qui a couſté
tant de pleurs à toute la France.
Voicy ce que fon zele luy a fair,
produire.
SUR LA MORT
DE LA REINE.
ODE.
vos accens la riante Hangez de vos
CH
allégreffe,
Doctes Soeurs , il s'agit d'un grand
7
&triste deüil.
Soûpirez, &pleurezfans coffe ,
Et d'une Reyne auguste honorezle
Cercaeil.
Ladouleurde LOUISvous demande
deslarmes.
Si vous avez chanté la gloire defes
Armes
A
12 MERCURE
Si le Ciel favorable àſes, deſſeins
zuerriers .
A remply l'Univers du fruit defes
Conquestes ;
Les funestes Cyprés , tristes ficaux
de vos Festes ,
Ne laiſſent pas de croiſtre à l'ombre
des Lauriers..
Ne nous promettez rien , félicitez
humaines ;
Helas ! encore un coup ,
mettez rien.
nenous pro-.
Toûjours trompeuſes,toûjours vainess.
Que de maux vous meſlez avec una
peu de bien !
Non , vous ne respectez , cruelles
Destinées,
Ny fublimes Vertus , ny Testes couronnées.
Ah, fi rien pouvoit estre affranchy
de vos Loix ,
La mort dont nous pleurons la furpriſe
étonnante ,
GALANT.
1.3
Feroit- elle à nos yeux , cette mort
affligeante ,
Gémir le plus heureux , & le plus
granddes Roys ?
Ony , le coeur de LOUIS
toûjours paisible ,
こ
ce coeur
Eft vivement touché de ce triste
revers ,
Et déjafa douleurſenſible
A de ce coupfatal instruit tout l'Univers
;
Mais nul emportement n'exprime fa
triſteſſe ,
Affligée par raiſon , &nonpaspar
foibleffe ,
Grave & majestueux ſous le poids
deſes maux ,
LaSupréme Sageffe àson deüil est
mefléc ;
SiSa belie ame eft triste , elle n'est
point troublée ,
Et l'Homme ne fait rien aux dépens
duHéros ..
I14 MERCURE
:
Certes dans ſes douleurs tendres &
genéreuses ,
Quelque reſſentiment qui vienne
l'émouvoir ,
Par mille routes glorieuses ,
Son coeur toûjours égalfe rendàfon
devoir.
IlSçait bien,en pleurant cette Princeffe
auguste ,
Qu'elle plaintsa douleur , & ne la
croit pas juste;
Au comble de la gloire au centre des
plaiſirs ;
Si la mort luy ravit Sa Couronne
mortelle , C
Elle l'a mise en droit d'en prendre
une eternelle ,
Dont l'honneur doit borner les plus
vaſtes defirs.
Dans la foule des Biens dont l'éclat
L'environne , 1
GALAN T.
15
Stroit- elleſenſible à nos foibles regrets?
Laſurpriſe qui nous étonne ,
Annonce àſa belle ame une eternelle
Paix
Le coup qui l'afrapée, & qui rompit
Sa chaine,
Eft une récompense , &nonpasune
peine;.
C'est ainsi que le Ciel déclare fes
faveurs.
Bien Souvent par pitié la Parqac
meurtriere ,
Des ans que nous priſons abrege la
carriere ,
Et ceux que nous pleurons, s'offenſent
de nospleurs .
泰
Lamort, qui se montrant aux Puis-
Sances humaines ,
DeSon horrible aspect redouble les .
borreurs, ؟
A fait des entrepriſes vaines
16 MERCURE
:
Pour inspirer icy ſes uffreuses terreurs.
Aux. Decrets eternels ma Princeſſe
Soûmise ,
En a reçeu le coupfans éfroy , Sans
Surprise,
Et dans ce triſte instant,ou par mille
combats
L'ame la plus constante a des chûtes
fatales,
Hors LOVIS , Seul objet de ſes
amours Royales ,
Elle n'a veu que Dieu qui lay tendoit
les bras.
Elle n'avoit vescu , Seigneur , que
pour vous plaire ,
Elle n'a pû mourir que pour vous
poffeder ;
Et fans paroiſtre teméraire ,
Dans cet état heureux on peut la
regarder..
GALAN Τ .
17
Vous lesçavez, ô vous témoins irréprochables
,
Autels toûjours facrez , & toûjours
adorables ,
Si c'est trop préſumer de tant de
Soins pieux ,
Et fi dans cette mort dont nous pleu
rons l'outrage,
:
Bien loin de nous parer d'un iniuste
préſage,
La Terre à nos depens n'honore pas
les Cicux.
Seigneur, encore un coup,vous sçavez
de quel zele
Elle estoit animée àmaintenir vos
droits ,
Et quel plaisir estoit pour Elle ,
De sçavoir l'Heréſie à ses derniers
abois..
Du ſeul defir d'en voir une entiere
: défaite ,
Elle faisoit l'objet de ſa peine ſecrete
18 MERCURE
Et n'ayant pû goûter ce doux contentement
,
Maintenant dans les Cicuxſa voix
mieux écoutée ,
De cette heurefatale,&longtemps
Souhaitée 6
Aura ſoin de hater le bienheureux
moment..
Oüy,Sans- doute,l'ardeurdefes voeux
exaucée ,
De l'auguste LOVIS fécondant les
projets.
Cette oeuvre si bien commencée ,
Par ellefinira parmy tousſes Sujets.
De ce juste deffein Dieu connoît le
mérite ;
Ceux qui l'ont traverſé, fentent bien
qu'il s'irrite ,
De les voir du party deſesfiersEnnemis.
Qu'ont-ils fait en cherchant àtroubler
nos conquestes ,
GALANT .
19
Que s'attirer du Ciel la foudre &
les tempestes ,
Etrendre leurs Etatsbeaucoup moins
affermis?
泰
Raisonnemens trompeurs , maligne
Politique,
Il est temps , paroiffez vaines illufions
,
On vous démeſle,on vous explique,
Et dans vostre faux Zele on voit vos
paſſions.
Contr'elles maintenant levostre s'intéreſſe
,
Vous les voyez de pres , genéreuse
Princeffe ,
Vous voyezleurs efforts frivoles &
ialoux ;
On veut nous oppofer en vain ce
foible obstacle ,
Ce Siecle eft conſacré pour faire le
miracle ,
La Justice , le Ciel , vos voeux , tous
est pournous .
20 MERCURE
Combien apres cela , combien d'autres
merveilles ,
Paroistront à vos yeux dans cet heureuxfeiour
!
Des félicitezſans pareilles ,
Bien loinſur vos Neveux tomberont
tour-à-tour.
Vous verrez désormais leurs grandes
avantures ,
Porter l'étonnement chez les Races
futures;
De nouvelles grandeurs nos deſtins
embellis ,
Et de tout l'Univers les Nations
charmées ,
Par les foins de l'Amour à l'envy
defarmées ,
Ne reconnoistront plus que l'Empire
des Lys.
Fettez ,jettezles yeuxfur cet espace
immense (
GALANT. 21
Des Siecles à venir jusqu'à la fin des
temps ;
Voyez la gloire de la France ,
Et pour la maintenir , les Deftins fi
conftans ;
Voyez des beaux fuccés de cette
longue course
L'esprit du grand LOVIS eſtre l'unique
ſource ;
Malgréses Ennemis , voyez-le dé-
Sormais ,
Ainsi que le Soleil du haut de fa
carriere,
Influer ſes vertus , répandre sa lumiere
,
Et brillant à vos yeux , ne s'éclipfer
jamais.
De cet Aftre divin ce double Farélie.
Dont le Ciel a daigné récompenfer
vos voeux ,
Dela gloire que je publie ,
22 MERCURE
Aux yeux de l'Univers est un pre-
Sage heureux.
Ces ruiſſeaux immortels d'une fource
Si pure ,
Par leur fécondité , leur grandeur
Sans mesure :
Se feront revérer de tous les Potentats;
Etfi le Monde entier n'a besoin que
d'un Maistre ,
Ce DAUPHIN &Son Fils que vous
avez veu naiſtre ,
Lesçauront faire naiſtre à leur tour
icy-bas.
La quantité d'Etrangers conſidérables
, & fur tout les Princes
d'Allemagne , qui ſe trouvent
preſque toûjours à Geneve , rendent
cette Ville un ſejour fort
agreable. C'eſt ce qui me donne
lieu de vous parler d'une Partie
de plaiſir qui s'y eſt faite depuis
1
GALANT.
23
peu de temps , par les foins de
Monfieur le Prince d'Anhald.
C'eſt celuy meſme qui n'eſtant
encore âgé que de treize à quatorze
ans , vint exprés à Beſançon
dans le mois de Juin dernier,
pour avoir l'honneur de faire la
revérence à Sa Majesté , & pour
voir fon Armée. Une ſi noble curioſité
luy attira l'eſtimedu Roy,
qui luy en donna des marques
par une Réception tres obligeante.
Cejeune Prince, dont la Maifon
eſt auſſi illuſtre que les Alliances
, eſtant chez Monfieur le
Comte de Dona , où ſe rendent
_ ordinairement les Perſonnes les
plus qualifiées , & qui avec ſa
belle Famille , eſt comme l'ame
de tous les plaiſirs qu'on gouſte
àGeneve , propoſa une Partie de
promenade , à laquelle la beauté
du jour convioit les Dames & les
24 MERCURE
Cavaliers , que le hazard avoit
aſſemblez en aſſez grand nombre.
On accepta le party , & l'on
ſe rendit dans pluſieurs Carroſſes
au Jardin de Madame Baudichon,
à deux cens pas de la Porte de
de Rive , qui eſt la plus belle ſituation
de Geneve. Ce Jardin,
d'où l'on découvre le Lac , avec
les Montagnes de Savoye & de
Bourgogne , a dequoy charmer,
les plus difficiles , tant par les lets
d'eau , les Orangers & les Vaſes
dont il eſt remply , que par un
Sallon en Lambris , où la peinture
occupe agreablement tous ceux
qui en ont quelqe connoiffance.
Ce fut dans ce beau Sallon que
l'on ſervit un Repas auſſi magnifique
que bien entendu. Chaque
Service fut accompagné de neuf
Baffins ,& tout s'y trouva d'une
propreté , & d'une délicateſſe
admi
GALANT.
25
admirable. Rien n'eſt au deſſus
de la beauté dont fut le Deffert
Outre les liqueurs , & les Confitures
qui eſtoientdans les Baſſins,
& que les Cavaliers diftribuerent
aux Dames , on en donna
àchacune une grande Boëte ,
toute couverte de Rubans or &
argent , dont le fond eſtoit couleur
de feu & vert , qui font les
couleursde Monfieur le Prince
d'Anhald , & de Mademoiſelle
de Dona Les Vers n'y eſtoient
pas oubliez . Voicy ceux que ce
- jeune Prince fit mettre dans la
Boëte de Mademoiselle de Dona,
qu'on dit eſtre une Perſonne toute
belle,& toute aimable .
こ
JeSens en ce Lieu que l' Amours
Demon coeur s'est rendu le maître.
Si le vostre pourmoy , belle Iris , fent
un jour
Novembre 1683 . B
26 MERCURE
こ
Ce qui pour vous dans le mien a ſceu
naistre ,
Marquez de bien à vostre tour.
Les Cavaliers qui compoſoient
cette belle Troupe, eſtoient Meſfieurs
les Princes d'Anhald , &
de Holſtein Ploen , Meſſieurs les
Comtes de Dona , de Mauvilly,de
Solms , & le jeune Comte de Byllantde
Reyt. Les Dames eſtoient,
Madame la Comteſſe de Dona ,
Mademoiselle de Dona ſa Fille,
la petite Comteſſe Sophie-Albertine
de Dona , dont vous avez
veu des Vers dans ma XXII
Lettre Extraordinaire,Meſdemoiſelles
de Rozet , Meſdemoiselles
d'Eaubonne , & Mademoiselle de
Vatteville.
Apres le magnifique Régale
dont je viens de vous parler , on
prit leplaifir dela Promenade , &
GALANT .
27
ce plaifir fut ſuivy du Bal où
Monfieur le Prince d'Anhald fit
admirer ſon adreſſe. Mademoiſelle
de Dona , dont l'air grand
& noble ſe fait diftinguer par
tout , y parut d'une beauté achevée
, en dançant le Menuët de
l'Opéra de Phaëton . Le Bal finy,
toute cette aimable Troupe monta
en Carroffe , & on vint auManége
de la Ville , où les Cavaliers
donnerent aux Dames le divertiſſement
d'une Courſe de Bague.
Chacun animé du defir de
plaire , ſe montra digne du Prix ;
mais enfin Monfieur le Prince
d'Anhald qui le remporta , le re .
çeut des mains de Mademoiselle
de Dona . C'eſtoit une Montre à
pendule , peinte en émail , & enrichie
de Diamans , & d'Emeraudes.
Après ce triomphe , on
accompagna les Dames chez
B 2
28 MERCURE
:
Madame la Comteſſe de Dona ,
qui leur fit ſervir une tres - belle
Collation . On dança encoreune
partie de la nuit , & la Compagnie
ſe ſepara .
Le nom du Berger Fleuriſte ,
n'eſt pas effacéde voſtre mémoi
re; il ſeroit difficile d'oublier les
galans Ouvrages qui ſont partis
de ſa Plume. Voicy des Vers
qu'il joignit à des Fleurs , qu'il envoya
à une aimable Bergere le
jour de ſa Feſte.
:
A LA BELLE N. DE N.
D
Es Fleurs du Parnasse & de
Flore ,
Viennent s'offrir à vous,par les mains
de l'Amour ;
Recevez ce Tribut , &le Porteur
encore
GALANT.
29
Il estnourry chez moy , mais il vous
doit le jour.
Voftre Nom veut dire , Victoire.
Quel autre pouvoit mieux aſſortir
vos appas ?
Leur charmante douceur n'a-t- elle
Pas la gloire
De triompher par tout où vous portez
vos pas ?
En vous iln'est rien que d'aimable
Un grand air de jeuneſſe embellit
tous vos traits ;
Et l'Innocent y cache une adreſſe
admirable,
Qui vous promet en tout les plus
heureux fuccés.
FaySçeu des Nymphes de la Seine
Combien , pres de leurs bords, voſtre
Empire fleurit.
B 3
30:
MERCURE
Helas ! que contre vous toute défenſe
est vaine !
Qui réſiſte à vos yeux , eft pris par
vostre efprit.
Càmon coeur,mettons bas les arme .
Seulement pour luy plaire, employons
nos efforts.
Adieu , ma liberté , je renonce à tes
charmes.
La modeste Angelie en a de bien plus
forts.
Ce jour est celuy de ſa Feste.
Fay choiſy dans nos Fleurs,ce qui luy
fied le mieux .
Ilfaudroit, cemefemble, en couronnerfa
teste. ,
Puis que parson mérite elle regne en
ces lieux.
Ce mérite paroift extréme ,
Et cependant l'Hymen le rend peu
fortune
'GALAN T.
31
Tout le monde la plaint , car tout le
monde l'aime ,
Et demande fon coeur , quoy qu'elle
l'ait donné. :
:
Afonſeulfouvenir j'aspire ,
Et ç'en seroit affezpour mon ambi-
tion.
Je regle fur mon prix lepeu que je
defire.
Jevoudrois tout avoir , ſuivant ma
paffion.
Voila, belle & chere Angelie,
L'hommage que je rends àvos divins
attraids
JeSçay bien que mes Fleurs perdront
bientoft la vie ;
Mais maflame pourvous nes'éteindra
jamais.
La jolie Brune dont vous me
demandez des nouvelles , a cíté
۲
B 4
32- MERCURE
mariée depuis quelques mois à un
Gentilhomme fort bien fait , dont
je ne puis vous dire le nom, je
ſcay ſeulement qu'il eſt d'une
Maiſon tres-bien alliée ,& qu'il ſe
vante d'eſtre de la Race de la pucelle
d'Orleans , qui eſt titre de
Nobleſſe fort avantageux à ceux
qui le juſtifient. l'avois toûjours
oüy dire que Charles VII. pour
récompenfer les ſervices importans
rendus à l'Etat par cette vaillante
Fille , avoit ennobly ſes Freres
, &leurs Deſcendans; mais ce
qui vient de tomber entre mes
mains , donne ſujet de douter , ſi
ceux qui fe difent Nobles de ce
coſté- là ,ne font point de la Race
meſme de cette Héroïne , que
l'on prétend avoir eſté mariée ,
malgré le nom de pucelle , qu'on
luy a toûjours donné , & qui par
conféquent n'auroit pas eſté brû
GALANT.
33
lée à Roüen par les Anglois, com-
1 me le marquent toutes nos Hiſtoires
. Ce ſentiment , quoy que
contraire à l'opinion publique,eſt
appuyé ſur deux temoignages raportez
par un Homme tres-digne
* de foy , & que ſon rare mérite,..
& ſa profonde érudition ont rendu
fameux. Je parle du Pere Vignier
, Preſtre de l'Oratoire , f
• eſtimé dans cette celébre Con-
- grégation , & qui eſt mort en
- 1661. âgé de cinquante- fix ans,
dans la Maiſon de S. Magloire
Pour eſtre perfuadéqu'il ne donnoit
point dans la bagatelle , il
ne faut que lire l'éloge qu'en fait
le Pere d'Achery , dans ſa Préface
du cinquiéme Tome de ſon grand
• Ouvrage , intitulé Spicilegium &
imprimé à Paris chez Charles Sa->
vreux en 1662. Apres avoir fait
connoiſtre qu'il eſtoitnéen Bour
BS
34 MERCURE
gogne de la noble & ancienne
Famille des Vignier, il dit que dés
l'âge de trente ans ſes Ecrits luy
avoient acquis la réputation d'eſtre
un des plus Sçavans de l'Oratoire
; qu'il a donné an Public
quantité d'Ouvrages , avec un
tres - grand stavail , ſçavoir , la
Genéalogie des Seigneurs d'Alface
; un Suplement tres -utile
aux Oeuvres de S. Auguſtin ;
une Concordance Françoiſe des
Evangiles ; & qu'il avoit eſté furpris
de la mort , lors qu'il eſtoit
preſt à faire imprimer un tresbeau
Traité de S. Fulgence , in .
connu juſques icy ; l'Origine des
Roys de Bourgogne ; la Genealogie
des Comtes de Champa.
gne , & l'Histoire de l'Egliſe
Gallicane; pour leſquels Ouvra
ges il avoit employé beaucoup
d'années & de veilles , & parGALANT.
35
couru toute la France , la Lorraine
, & l'Alface. Il ajoûte , que ce
qui eſtoit le plus fâcheux , c'eſt
qu'apres ſa mort , quelque envieux
de ſa gloire , ou plutoſt de
l'avantage des Lettres , s'eſtoit
emparé de ſes Ecrits , ſans que
ſes Heritiers en euſſent pû avoir
connoiſſance. Cet éloge fait connoiſtre
que le Pere Vignier ne
doit pas eſtre ſuſpect dans les
témoignages que vous allez trouver
dans une Lettre de Monfieur
Vignier ſon Frere , dont je vous
envoye la Copie.
B 6
36
MERCURE
A MONSIEUR
DE GRAMMONT.
A Richelieu ce 2. Nov. 1683 ..
V
Ous m'avez trouvébien hardy,
Monfieur de vous dire que ,
Ieanne d'Arcq , dite la Pucelle
d'Orleans , n'a point esté brulée à
Roüen. Vous m'estimerez encore plus
teméraire aujourd'huy , de foûtenir
qu'elle a esté mariée , qu'elle a eu
des Enfans , & que ceux qui def
cendent de cette illuftre Source , en
font leurplus grande gloire. Ie Sçay
tout ce que les Historiens diſent de la
cruelle mort de cette Héroïne , &je
ne fais pas de doute que cecy nefoit
mis au nombre des Fables. Peut estre
GALAN T...
37
auffi, qu'ilse trouvera quelqu'un qui
fera reflexion sur la force de mes
Preuves , &fur l'autorité de celuy
de qui je tiens uneHistoireſiſurprenante.
Iln'estoit pas impossible au
Dieu des Armées , qui avoit envoyé
miraculeusement la Pucelle d'Or
leans , pour délivrer la France de
l'oppreſſion deſes Ennemis , de la tirer
auſſide leurs mains , apres l'examen
d'un fordide Cochon , Evesque
de Beauvais , & de plusieurs Do-
Eteurs canoniſez , Esclaves de latyrannie
Angloiſe. C'est ce qu'onpeut
inférer de ce que vous verrez dans
lafuitte de cette Lettre , & ce qui
fit que les Anglois expoſerent aux
flames en faplace quelque malheureuſe
Criminelle , pour ne jetterpas
La terreur dans leurs Troupes ,fi elles
euſſent ſcen en liberté le Bras qui les
avoit miſes tant de fois enfuite. le
vous ay déja dit , Monsieur , que le
J
38 MERCURE
Pere Vignier de l'oratiore , mon
Frere , fut celuy qui découvrit ce
que les Anglois &les François mefme
ont tâché d'étoufer. L'étroite
amitié qu'il avoit liée avec Mon-
Sieur Vignier , Marquis de Ricey ,
Son proche Parent , lefit résoudre de
faire avec luy le Voyage de Lorrai
ne , où il alloit Intendant de Iustice.
Ce fut là qu'en paſſant dans toutes
le's Villes , Bourgs , & Villages , il
mettoit en pratique ce qu'il dit dans
Sa Préface de la Genéalogie de la
Maiſon d'Alsace, s'informantfoigneuſement
des antiquitez &particularitez
des Lieux. Ilfit dansMetz
une fort exacte recherche qui ne luy
fut pasinutile , puis que le bonheur
luy fit tomber entre les mains un ancien
Manuforit , des chofes arrivées
encette Ville. Ie l'ay vû , & ie vous
envoye la Copie de l'Extrait , qu'il
enfit faire àNancyparun Notaire
GALANT.
39
Royal , & qu'il me donna quelque
temps apresfon retour. Elle est en ces
termes.
L'an mille quatre cens trente
fix , fut Meffire Echevin de Mets '
Phlin Marcou , & le vingtième
jour de May l'an deſſus dir , vint
la Pucelle Jehanne qui avoit eſté
en France , à la Grange oz Ormes
pres de S. Privé, & y futame.
née pour parler à aucun des
Sieurs de Mets , & fe faifoit appeller
Claude ; & le propre jour
y vinrent voir ſes deux Freres ,
dont l'un eſtoit Chevalier , &
s'appelloit Meſſire Pierre; & l'autre
, Petit-Jehan , Ecuyer, & cuydoient
qu'elle fuſt Arſe. Ettantoſt
qu'ils la virent , ils la cognurent
, & auffi fit elle eux. Et le
Lundy vingt & uniéme jour dudit
mois , ils amenent leur Soeur
avec eux à Boquelon , & luy
40 MERCURE
donnoit le Sieur Nicole , com
me Chevalier , un Rouſſin au
prix de trente francs , & une
paire de Houſſels; & Sieur Aubert
Boulle , un Chaperon ; &
Sieur Nicole Grognet , un Epée..
Et ladite Pucelle faillit ſur ledit
Cheval tres-habillement , & dit
pluſieurs choſes au Sieur Nicole..
Comme dont il entendit bien
que c'eſtoit elle qui avoit eſté
en France , & fut reconnuë par
pluſieurs enſeignes pour la Pucelle
Jehanne de France , qui
amenet Sacré le Roy Charles à
Reins ; & virent dire pluſieurs
qu'elle avoit eſté Arſe en Normandie
, & parloit le plus de ſes .
paroles Paraboles , & ne diſoit ne
fut ne ans de ſon intention , &
diſoit qu'elle n'avoit point de
puiſſance devant la S. Jean Bapriſte.
Mes quant ſes Freresl'en
GALANT.
41
rent mené elle revint tantoſt en
Feſte de Pantecoſte,en la Ville de
Marnelle, en ChiefJehan , Renat
&ſe tient làjuſqu'd enuiron trois
ſepmaines,& puis ſe partit poural
ler à Notre- Dame d'Alliance le
3. jour ,& quant elle volt partit,
pluſieurs de Mets l'allent voir à
ladite Marnelle , & luy donnent
pluſieurs Inelz , & ils cognurent
proprement que c'eſtoit la Pucelle
lehanne de France. Adonc
ly donnet St Geoffroy dex un
Chlx , & puis s'en allait à Erlon
en la Duché de Luxembourg,&y
fut grande prefſſe, juſqu'à ten que
le! Fils le Comte de Venenbourg
la menet à Cologne de coſté ſon
Pere le Comte de Vvnenbourg,&
l'aimoit ledit Conte tres - for. Et
quant elle en vault venir , il ly fit
faire une tres-belle Curaſſe pour
le y armer , & pris s'en vint à la42
MERCURE
dite Erlon ; & la fut fait le Ma
riage de Monfieur de Hermoiſe
Chevalier , & de ladite lehanne
la Pucelle ,& puis apres s'en vint
ledit S Hermoiſe avec ſa Femme
la Pucelle demeurer en Mets , en
la Maiſon que ledit Sieur avoit
devant Sainte Seglenne,& ſe tinrent
là juſqu'à tant qu'il leur plaifit
aller.
-L'Article cy-deſſus , eſt extrait
d'un ancien Manuscrit de certaines
choſes arrivées en la Ville de
Mets, & fe conformement le ſein
du ſouſcript Notaire Royal,demeurant
à Nancy ; cy mis pour
témoignage , ce jourd'huy xxv.
Mars 1645 .
COLIN.
Le Pere Vignier n'auroit pas
aioûté beaucoup de foy à ce Manuscrit
, s'il n'eust esté fortifié par une
preuve qu'il crut incontestable , &
5
*
GALANT.
43
1
que ie laiſſe au jugement des Sçavans.
Comme il eſtoit fort aiméde
toutes les Perſonnes de qualité de
Lorraine , il les vifitoit ſouvent , &
Se trouvant un jour à dîner chez
Monfieur des Armoiſes , d'une illuſtre
Maiſon , & de l'ancienne Chevalerie
,ilfit tomber la conversation..
Sur la Genealogie de ce Seigneur ;
mais comme ce n'est pas toûjours le
fort des plus nobles , de bien connoî
tre ceux dont ils font defcendus , ils
luy dit qu'il en apprendroitplus dans
Son Tréſor , que desa bouche. Noftre
Curieux ne demandoit autre chose....
Auſſi le dînér ne fut pas plutost
achevé , qu'en luy mettant un gros
trousseau de Clefs entre les mains ,
on le conduisit à ce Tréſor. Ilypaſſa
le reste de la journée , à remüer quantité
de Papiers , & de Titres fort
anciens . Enfin il trouvale Contract
de Mariage d'un Robert des Armoi44
MERCURE
44
fes Chevalier, aveo-Iehanne d'Arcq,
dite la Pucelle d'Orleans . Ie vous
laiſſe à penser , Monfieur ,file Pere
Vignier fut furpris de cette confirmation
; & qu'elle fut la ioye defon
Hofte , quand il ſceut ce qu'il avoit
ignoré iusqu'alors , & qu'il descendoit
de cette illustre Personne , qu'il
préferoit à toutes les grandes alliances
! Ie croy vous avoir conté la rencontre
que ie fis de Monsieur fon
Fils , dans la Galerie de Conflans . Il
estoit arreſté devant le Portraitde
cette genéreuse Pucelle , & diſoit à
Son Gouverneur , Voila celle de qui
je viens. A quoy , Sans l'avoir iamais
connu , ie fis réponſe , Voſtre
nom , Monfieur , eſt donc des
Armoiſes ? Et le voſtre , me dit- il
incontinent , doit eſtre Vignier.
Monfieur des Moulins qui estoit pré
Sent, vous peut témoigner les civilitez
que ce jeune Gentilhomme me
-
GALANT.
45
fit , quand il apprit que i'estois Frere
de celuy qui avoit déterré ce qu'il
estimoit de plus honorable dans ſa
Famille. Ilestvray , Monsieur , que
vous m'avez dit des raiſons capables
de détruire une Nouveauté , contre
laquelle tout le monde ſe foûtevra ;
mais vous m'avouërez qu'un Con
tract de Mariage , ensuite d'unManuscrit
dont vous voyez l'Extrait,eft
dignede conſidération.
Apres la mort du pere Vignier,
l'Original de cet ancien Manuscrit
eut la mefme destinée que tous ceux
dont il est parlé dans l'éloge que le
Pere d'Achery a fait de luy ; mais
comme il pourroit faire decouvrir
ceux quisefont emparez des autres
àmon préjudice , ie n'attens pas
qu'on le mette en lumiere tant que
ie feray vivant. S'il estoit en mon
pouvoir , se le donnerois de tout
mon coeur au Public , aussi bien que
46 MERCURE
l'Extrait , & i'aurois une ioye extréme
d'exercer les esprits des Curieux
fur une si belle matiere. Ie
Suis , Monsieur, voſtre tres , &c.
VIGNIER .
Il y a des naufrages dans le
commerce des Dames comme
dans celuy des Mers , & un jeune
Cavalier , nouveau venu dans la
principale Ville d'une Province
fort voiſine de Paris , en a fait
depuis un mois une affez fâcheuſe
épreuve. Comme il entroit
quelquefois dans les belles Afſemblées
, il receut dans l'une
T'honneur du Bouquet. Cela engage
ſelon la coûtume à continuer
la Feſte . Un autre auroit fait
de ce Bouquet, un uſage qui euſt
tourné à ſa gloire ; mais cette faveur
ne furpaſſant pas moins
Peſpérance du Cavalier , que fes
GALANT. 47
talens en galanterie , il en demeura
auſſi étourdy, que s'il ſe
fuſt vû accablé de la plus rude
diſgrace. Il fut fi longtemps à en
revenir, que quand il voulut s'acquiter
des premiers devoirs de ſa
| Feſte, la Dame à qui il la devoit,
& qui fçait parfaitement bien
fon monde , luy fit dire qu'on ne
| s'en ſouvenoit plus ; & non feulement
ſa Porte luy fut refuſées
mais encore celle de toutes les
Belles de ſes Amies , qui aprirent
l'avanture. Cecy peut ſervir d'exemple
, pour faire éviter de pareils
écueils . Le monde eſt comme
une Ecole néceſſaire , où la
Jeuneſſe trouve à s'inſtruire de
beaucoup de choſes que l'on
n'apprend point ailleurs ; & fi les
Leçons qu'y donnent les Dames ,
font quelquefois dangereuſes ,
elles ne laiſſent pas d'eſtre utiles ,
0
1
48 MERCURE
pour qui ſe veut perfectionner,
dans la Science des honneſtes
Gens.
Puis que nous ſommes ſur les
Avantures , j'ajoûte la Galanterie
que le ferment d'une Belle a fait
naiſtre , dans une Ville où il ſe
trouve quantité de Perſonnes
confidérable de l'un & de l'autre
Sexe. Elle avoit juré de ne plus
joüer à l'Hombre , & d'en déchirer
les Cartes la premiere fois
qu'on luy en préſenteroit , parce
quele leu ne luy avoit pas eſté favorable
pendant quelques jours .
Un deſes Amis ennuyéde ce ſerment
, réſolut un ſoir de ſe déguifer,&
ſçachant qu'elle avoit chez
elle grande Compagnie , il luy
porta un Momon d'une grande
partie des Cartes de ce jeu , fur
leſquelles il avoit écrit les Vers
ſuivans .
SPA
GALANT.
49
A
SPADILLE.
L'Hombre ie commande
Roy ,
au
Fy ſuis le premier Matadore ;
Mais à quoy mefert mon employ,
Lors qu'Iris que chacun adore,
Eft en colere contre moy,
Eſtant banny de fa mémoire,
Et chassé de devantſesyeux ,
Ie nepuis plus avoir de gloire.
Ny de plaisir dans ces beaux
Lieux.
MANILLE.
Apres l'affront qu' Iris vient defaire
à Spadille ,
Moy qui neſuis qu'une Manille ,
Ie devrois bien me conſoler ;
Mais estre mal avec la Belle ,
Cem'est, à ne vous rien celer ,
Vne avanture trop cruelle ,
Pour la ſouffrirſans en parler.
Novembre 1683 . C
50
MERCURE
BASTE .
Mon fort est des plus inhumains,
Iris maintenant me rebute ;
Je Suis àſa colere en bute ,
Et dois craindre , dit- on , de tomber
dans ses mains.
Quelque effort que fur moy je
faffe,
Pourfuporter cette menace ,
Ie Sçay qu'il eſt ſi doux de vivre
Sousfes Loix .
Que le rang qu'on me donne au deffus
de nos Roys ,
Ne peut me conſoler de matriste difgrace.
LE PONTE DE COEUR .
Voyez comme icy- bas chaque chose
Se paffe;
La belle Iris estoit hyer au foir fous
mes Loix ,
Et voila qu'auiourd'huy la Cruelle
Se laffe.
De me chérircommeautrefois.
GALANT.
51
Cechangement ſubit m'a causé tant
d'allarmes ,
Que je voulus prendre les armes
Pour mevanger de ſa froideur.
Mais belas ! qu'auroit fait un auſſi
tendre coeur ,
Contre tant d'appas&de charmes?
UN DES ROYS.
N'estoit- cepas affez que par unfort
bizarre.
On nous miſt au deſſous &des Deux
&des As ,
Sans que l'aimable Iris nous mist
encorplus bas ,
Par les cruels tourmens que fa main
nous prepare ?
Qui pourroit Suporter ſes injustes
mépris ?
Jamais aucun de nous ne quitta ſa
Perſonne ;
Etmoy, qui fus toûjours deſes chara
mes épris ,
C
52
MERCURE
Ie viens foûmettre encore à ses
pieds ma Couronne .
UNE DES DAMES .
Contre la coûtume des Dames ,
Qui murmurent quand leurs Epoux
Vont porter autrepart leurs amours
& leurs flames ,
Ce nous eſtoit , Iris , un plaisir des
plus doux .
De voir que nos Marys abandon
noient leurs Femmes ,
Pourse ranger aupres de vous.
Quoy que souvent par vous nous
fuſſions écartées ,
Bien loin d'en estre rebutées ,
Malgré nostre fort inhumain ,
Chacune de nous avec joye
Cherchoit fubtilement la voye
De retomber dans vostre main.
Mais aujourd'huy qu'on nous rebute
,
Iuſques à vouloir nous brûler ,
Il estvray , belle Iris , que d'une telle
chute
GALANT.
53
Rien ne sçauroit nous conſoler.
UN DES VALETS.
Helas!qu'a t'on fait contre vous,
Pour meriter vostre courroux ,
Et pour nous condăner auxflâmes?
N'estoit- ce pas affez de vos yeux
pleins d'appas ,
Sans joindre au feu qu'ils ont , des
Suplices infames ,
Pour avancer noſtre trépas ?
IeSuistout prest encore,&j'enferois
fort aife ,
De brûler aupres d'eux,c'est monplus
grand Souhait ;
Mais de brûberſur de la braiſe,
Mafoy, jeſuis vostre valet .
La Dame a eſté touchée des
plaintes de ces pauvres Cartes ,
& elle joüe comme auparavant.
Le Momon luy parut ſi ſpirituel,
qu'elle défia celuy qui l'avoit
imaginé d'en trouver un autre
C3
54
MERCURE
qui le ſurpaſſaſt en galanterie. II
accepta le défy , & le lendemain
il luy porta un Miroir de prix
dans une grande Corbeille , couverte
de Fleur ; & comme elle
demanda ce qu'elle jouëroit contre
cet autre Momon , le Cavalier
répondit qu'il n'y avoit rien
qui puſt payer ce qu'elle verroit
dans la Corbeille , quand elle la
découvriroit. En meſme temps il
luy donna le Madrigal qui fuit ,
qui fut une Enigme à cette belle
Perſonne , juſqu'à ce qu'elle eut
aperçeu le Miroir caché ſous les
Fleurs.
Efuis, charmante Iris , un Momon
d'importance ,
Chacunmefait la Cour en Frace,
En Espagne , & dans chaque Etat.
Le ſuis toûjours plus transparant
que l'onde
GALAN Τ.
55
Et du Soleilla lumiere féconde ,
A chez vous moins que moy de lu
miere & d'éclat.
Heureux l'objet qui trouve en moy
des charmes ,
Et qui ſe plaist comme vous à me
voir !
Malheureux qui me haït,& qui de
desespoir,
Pour me détruire,preddes armes !
Sur tout je suis naif, fidelle & délicat
,
Ie fatisfais toûjours la Beauté brune ,
ou blonde
Enfin vous allez voir en découvrant
cePlat
,
Vne des Merveilles du monde.
Mais il faut prudemment se comporter
icy ;
Carfi dans ce moment vous me fai–´
tes la mouë ,
Quoy que jevous aime , & vous
Lovë ,
C 4
56 MERCURE
Ie vousferay ta mouë aussi.
La Dame gagna le Momon,
&le Cavalier gagna la Gageure,
Voila de quelle maniere le tout ſe
paſſa. Ce qui me reſte à vous dire
là - deſſus , c'eſt que ces ſpirituelles
Galanteries , ſontde Monfieur
de Grammont , de Richelieu.
Le zele que les Religieux d'Elincour
ont fait paroiſtre , par le
ſolemnel Service qu'ils ont fait
pour la Reine , le Lundy vintcinquiéme
du dernier mois
mérite bien de n'eſtre pas oublié.
Elincour,Madame, eſt un Prieuré
confiderable proche Compiegne,
d'anciens Religieux de l'Ordre
deCluny , dont Monfieur l'Abbé
de Villacerfeſt Prieur Commendataire.
Je me souviens de vous
en avoir parlé , lors qu'ils firent
LePautref.
SELLE
47
GALANT. 57-
1
des Réjoüiſſances pour la Naifſance
de Monſeigneur le Duc
de Bourgogne , d'une maniere
qui les diſtingua. Ie ne vous diray
rien de ce qui regarde ce Service
, ny du grand nombre de Lumieres,
ny de la Tenture de l'Egliſe
, ny des Ecuſſons aux Armes
de la Reyne , en Broderie , ſemez
par tout. Je m'arreſteray ſeulement
au Mauſolée , & aux autres
Ornemens particuliers. Sur
la grande Porte du Choeur , à fix
pieds proche la plus haute élevation
de la Voûte , paroiſſoit un
Arc- en - Ciel , dont les extrémitez
eſtoient éloignées des Piliers
qui ſoûtiennent cette Voûte
d'environ deux pieds de chaque
coſté. L'eſpace qui reſtoit tout
autour de l'Arc- en- Ciel juſques à
la Voûte , eſtoit remply de Nüées ,
fur leſquelles on voyoit pluſieurs
GS
3
$8
MERCURE
Anges; & fur la plus haute éle
vation de l'Arc - en - Ciel eſtoit
l'Ame de la Reyne , entre quatre
Anges , avec ces paroles de la
Sageffe. In animas SanctasSe transfert.
L'eſpace qui renfermoit
l'Arc- en Ciel , eſtoit occupé d'un
grand Ecuffon , & au deffous on
liſoit l'Inſcription ſuivante.
IMPERATORUM , REGUMQUE
PURIOR SANGUIS ,
HISPANIARUM INFANS ,
UNO CONJUGE LUDOVICO MAXIMO,
MINOR.
AD IPSIUS LATUS PROPRIA LUCE
CUM LAUDESE SIGNARE VALUIT.
OMNIUM RETRO FEMINARUM
MAXIMA , VIXIT , Овајт .
JACET IN TUMULO , CINIS EST
AT QIA
FIDEM SERVAVIT, CHARITATEM
PRIMUM RETINUIT, AUXITQUE .
INSE IPSVM PIE CRUDELIS ,
IN ALIOS ULTRA RENE MODUM
GALANT.
59
BENIGNA ,
COLUM TENET , REGNAT CUM
CHRISTO .
SPLENDET IN GLORIA.
Tout cela eſtoit ſoûtenu par
quatreColomnes. Entre la ſeconde&
la troifiéime , eſtoit l'entrée
du Coeur. Entre la premiere& la
ſeconde , on voyoit la Foy , avec
ces paroles du Pfal. 65. Pofuit animam
meam ad vitam ; & entre la
troifiéme & la quatrième , eſtoir
la Force , avec ces autres paroles
qui font la ſuite du meſme Verſer.
Non dedit in commotionem pedes
meos. Au deſſusde ces Figures , un
peu àcoſté vers les extrémitez
de l'Arc-en-Ciel , estoient deux
Emblémes ; la Sevérité au coſté
droit , avec ce mot , Sibi ; & la
Compaffion au coſté gauche,
avec cetautre mot , Alteri ..
Au milieu du Choeur eſtoit
C6
60 MERCURE
une Eſtrade , couverte d'un grand
Drap noir. Sur cette Eſtrade on
avoir élevé une Repréſentation à
la hauteurde fix pieds , couverte
d'un grand Poële de Velours
croïfé de Satin. Sur cette Repréſentation
, qui estoit ſous un Lit
de Parade de Velours à Crêpines
d'argent , il y avoit un Carreau
qui portoit une Couronne de vermeil,
couverte d'un grand Crépe,
pendant ſur l'Estrade de coſté &
d'autre. La Meſſe fut celébrée par
Monfieur Cottard , Prieur Clauſtral
d'Elincour ; & l'Oraiſon Funébre
prononcée par un jeune
Religieux de cette Maiſon , qui
s'en acquita tres - dignement. Il
prit pour texte ces paroles du
Chapitre 12. de l'Apocalipſe ,
Deux Ailes d'un grand Aigle furent
données à la Femme pour voler dans
fon Lieu,& fit voir que la Reyne
GALANT. 61
avoit eu toute la grandeur , &
toute la gloire qui ébloüit les
Hommes , toute la grandeur &
toute la gloire qui fait les Saints ;
&qu'elle s'eſtoit ſervie de ces
deuxGrandeurs, comme de deux
fortes Aîles , pour voler continuellement
à Dieu qui les luy
avoit données. Ce Diſcours reçeut
l'applaudiſſement de tous
ceux qui l'entendirent.
Monfieur de Vvoigny ; Aumônier
du Roy , & Curé de la
Paroiffe de Méray lez Monfortl'Amaury
, fit faire auffi un Service
dans ſon Egliſe au commencement
du meſme mois. Le Pere
Angélique de Paris Capucin , y
prononça l'Oraiſon Funebre , &
s'attira l'approbation de toute la
Nobleſſe , qui s'y eſtoit renduë en
grand nombre.
Les meſmes Services ont eſté
62 MERCURE
faits avec beaucoup de folemnité,
dans l'Egliſe de S. Martin de Nonancourt
, par le Maire de la Ville;
à Chartres , par les Juges Confuls
, Monfieur Auvray pour lors
Préſident , en ayant pris la conduite;&
à Eraines , à quatre lieuës
d'Abbeville , où Monfieur Tardif
Doyen officia , & où Monfieur le
Maire , l'un des Curez du Doyenné
, fit l'Eloge de la Reyne.
Toutes les Paroiſſes & Convents
de la Ville de Chauny , ſe
font acquitez du meſme devoir
avecbeaucoup de zele & de pompe.
Un Chanoine régulier de
Sainte Croix entreprit en une
nuit l'Oraiſon Funebre de cette
illuftre Princeffe , & la prononça
le lendemain d'une maniere à
devoir eſtre content du ſuccés
qu'elle eut. Il diviſa ſon Difcours
en trois Parties , fondées ſur trois
GALANT. 63
auguſtes Titres , qui compoſoient
la Perſonne de la Reyne ; Reyne
de France , Epouse du Roy Tres.
Chreftien, Infante d'Espagne. Tout
y fut digne de la grandeur du
Sujet , & de la réputation de
l'Orateur. Les Minimes ſe diſtinguerent
, comme ils font dans
toutes les grandes occafions.
Au Service qui fut fait le 18.
Septembre dans l'Egliſe de Nôtre-
Dame d'Etampes , pluſieurs
Figures & Deviſes compofoient
leMauſolée. Ces Figures eſtoient
la France en deüil ſous l'Habit
d'une Déeſſe , avec ces mots ,
Iubes renovare dolorem , pour faire
connoiſtre qu'il n'y a pas encore
dix- sept ans qu'elle pleuroit la
perte de la Reyne Anne d'Auftriche.
La Renommée en Habit lugubre,
ſonnant ſa Trompete. It
64 MERCURE
clamor Cælo. Les triftes cris que
la mort de la Reyne a fait pouffer
, ont eſté juſques au Ciel.
La Reyne ſoûtenuë par deux
Anges qui l'enlevent. Vim patitur
Cælum. On ne peut entrer
au Ciel qu'en poffedant les vertus
de cette auguſte Princeſſe ,
qui doit ſervir d'exemple àtoutes
les Perſonnes de fon rang.
Le Soleil.Occidit,& oritur.Cette
incomparable Reyne paroiſt dans
le Ciel comme un Soleil naiſſant,
avec beaucoup plus d'éclat que
celuy qui nous éclaire.
Une Junon. Iuno Gallici Iovis,
Les Poëtes diſent que Junon eſt
appellée Déeſſe des Royaumes
& des Richeſſes , & qu'elle a pris
fon nom à Iuvando , comme Jupiter
eſt dit Iuvans Pater.
La Reyne proſterné au pied
d'un Crucifix. Non hoc de mundo
Regnum..
GALAN Τ.
65
Le Roy ayant une Epée à ſa
main droite , & un Trident à ſa
gauche , & fous ſes pieds un Globe
terreſtre. Solo & Salo imperat.
Toutes ces Deviſes répondoient
à une Epitaphe de cinq, Vers
Latins qui ſe liſoient fur le Maufolée.
Le meſme jour 16. de Septembre
, les Religieux de l'Abbaye
Royale de S. Germain des Prez
firent un Service particulier avec
une entiere magnificence. Dans
la Nef, à trente pieds du grand
Autel , qui eſt environ le milieu
de l'Egliſe , eſtoit élevé un Mauſolée
de figure quarrée , ſur un
Socle de deux pieds , poſé fur
trois degrez , au deſſus un Piédeſtal
continu ,dont les quatre
angles eſtoient renfoncez à doubles
pans , pour porter huit Figures
, qui repreſentoient les
66 MERCURE
Vertus de la Reyne. Ces Figugures
eſtoient aſſiſes ſur un Socle
, & appuyées ſur le Piédeſtal
qui faiſoit une avance. Au deſſus
de ce Piédeſtal on avoit poſé quatre
Colomnes de marbre noir , &
d'ordre Corinthien , chacune defquelles
eſtoit entourée de Branches
de Cyprés , enrichies d'or ,
avec des Lampes miſes deſſus.
Les Chapiteaux & les Baſes de
cesColomnes eſtoientde bronze,
& au deſſus des meſmes Colomnes
, il y avoit un Entablement
compoſé de la ſeule Corniche &
Friſe. Sur cette Friſe eſtoient poſées
des Campanes , chargéesde
Fleurs-de- Lys d'or , & de Tours
de Caſtille à Houpes d'or &
d'argent ; & dans le milieu de
chaque Face on voyoit un petit
Fronton que compoſoient deux
Enfans en relief, affis ,& tenant
GALANT. 67
- chacun une Torche renversée
qui s'éteignoit. Ces Enfans
étoient drapez de gaze d'or ,
auffi - bien que des Teſtes de
Mort , qui paroiſſoient au milieu
du haut de ces Frontons. Pour
couronner le Maufolée , on avoit
fait un Amortiſſement , ſur lequel
eſtoit poſée la Figure de la
Reyne , avec ſon Ange tutelaire ,
qui luy montroit la gloire à laquelle
elle aſpiroit. Ces deux Figures
avoient eſté moulées en
cire par le Sieur Benoiſt. Sous
les quatre Colomnes qui faisoient
une maniere de Daiz , eſtoit la
Repréſentation élevée fur trois
degrez , & couverte d'un grand
Poële de Velours croifé de toile
d'argent. La Couronne voilée
d'un Crêpe , eſtoit ſur un Carreau
à la teſte de la Repréſentation
; & aux pieds , le Manteau
10
0
68 MERCURE
Royal , avec la Figure auſſi en
cire , de l'Europe deſolée.
Tout ce Moufoléeque j'ay fait
graver dans la Planche que je
vous envoye , eſtoit couvert d'un
grand Pavillon garny d'Hermines
, dont les fix aîles deſcendoient
ſur fix Piliers , qui ſoûtenoient
quatre grandes Arcades,
ornées de Velours en ceintre
chargé de Larmes & de Fleursde
Lys , & bordées de Campane
de toile d'argent à Houpes de
meſme , chaque Arcade eſtant
ſeparée de l'autre par un Pilaſtre
de Veloars, auſſi chargé de
Fleurs-de- Lys d'or , &de Larmes .
Le Grand Autel qui eſt entre la
Nef & le Choeur , eſtoit ſeulement
orné d'une fort grande
Croix , & de vingt grands Chandeliers
d'argent , avec un riche
Paremét d'Autel de vermeil doré
GALANT. 69
-
du coſté du Mausolée , & d'un
autre de Velours croiſé d'argent
du coſté du Choeur.
Ala droite , au pied de la premiere
Colomne de ce mauſolée,
eſtoit l'Eſpérance , avec ſon Ancre
à la main , & les yeux au
-Ciel . L'Oyſeau de Paradis en
l'air ,& ces mots , Plus Cælo quam
Solo , faiſoient la Deviſe du Piédeſtal
.
A coſté de l'Eſpérance, paroifſoit
la Charité , tenant un Coeur
embraſé , & jettant les yeux vers
le Ciel . Dans le Piédeſtal eſtoit
un Miroir ardent, reflechiſſant
ſes rayons vers le Soleil, Reflectit
ad unum , pour faire voir que la
Reyne ayant reçeu des graces
extraordinaires de Dieu , ne s'en
eſt jamais ſervy que pour ſa
gloire.
La Majesté , la Couronne en
70
MERCURE
,
-teſte , & le Sceptre en main ,
eſtoit placée àla ſeconde Colom
ne du meſme coſté ; & fur le
Piédeſtal, on avoit peint une riche
Montre couronnée avec
cesmots , Æmula Solis , pour dire
que ce que le Roy faiſoit pour
l'Etat par ſes victoires , la Reyne
le faiſoit aupres de Dieu par ſa
pieté.
Al'autre facede la meſme Colomne
, eſtoit la Soûmiſſion ; & au
Piédestal, un Quadran en maniere
d'Anneau percé , au travers
duquel le Soleil marquoitl'heure
par un rayon de lumiere , Horas
luminefignat. La Reyne a reglé
toutes ſes actions par les lumieres
que Dieu luy donnoit.
A la troifiéme Colomne , paroiffoit
la Paix tenant une Branche
d'Olivier ; & au Piedestal
eſtoit la Colombe revenant dans
GALANT.
71
l'Arche de Noé , avec une autre
Branche d'Olivier en ſon bec .
Optate baiula pacis. Le premier
Fruit du Mariage de la Reyne,
fut la Paix genérale avec tous les
Princes de l'Europe.
L'Histoire couronnée de Laurier
, & tenant un Livre & une
Plume , eſtoit repréſentée à l'autre
face de cette Colomne ; & fur
le Piédeſtal eſtoit un Cédre abatu
pour en faire quelque Ouvrage.
Hinc opus aternum. Comme le
Cédre eſt un Arbre qui ne pourrit
point , on s'en ſervoit autrefois
pour écrire ce qu'on vouloit
qui ne fuſt jamais mis en oubly.
La Reyne a fait tant d'actions de
vertu ; qu'elle mérite que la mémoire
en ſoit toûjours conſervée.
La Force , avec ſon Symbole
ordinaire , eſtoit à la quatrième
Colomne , & au Piédeſtal , une
72 MERCURE
Allée de Cyprés , tirée à la ligne.
Immoto ordine crefcit , pour marquer
la fermeté de la Reyne à
pratiquer toûjours la vertu , la
juſteſſe du choix qu'elle a fait des
vertus propre à ſon état , & la
ferveur avec laquelle elle s'y eſt
perfectionnée.
A l'autre face de cette Colomne
, on voyoit la Religion tenant
une Croix ; & au Piédeſtal ,
une Bible richement reliée. Omnis
gloria ab intus , pour faire entendre
qu'encore les grands exemples
de pieté que donnoit la Reyne,
fuſſent d'un tres- grand éclat ,
ſa principale gloire conſiſtoitdans
les ſentimens interieurs de Religionqui
ont animé ſes actions .
Sous l'Impériale du Mauſolée
au pied de la Repreſentation ,
eſtoit l'Europe affligée , ayant
pour Deviſe un grand Arbre ,
tombant
९
GALANT.
73
1
tombant ſur quantité d'autres
-plus petits , qu'il renverſoit par
ſa chûte , Casus non ſpectat ad
unam. La France n'eſt pas la ſeu ,
le qui foufre de la mort de la Reyne;
tous les Etats de l'Europe y
perdent auſſibien qu'elle .
-. Sur les quatre faces de l'Eftra
de entre les Baſes des Colomnes,
eſtoient ces quatre Deviſes dans
quatre Cartouches.
:
Un Vaiſſeau chargé de Marchandise
, faiſant voile à la fortie
du Port , Onusta recedit. La Reyne
fort du monde , chargé des mérites
que ſes bonnes oeuvres luy
ont acquissent
Un Coin de Monnoye , avec
un Loüis d'or qui vient d'en eſtre
frape ; Sic parit illa parem. La
-Reyne a donné à la France dans
la Perſonne de Monſeigneur le
Dauphin , un Prince qui nous
Novembre 1683 .
f
D
74
MERCURE
repréſente les Actions merveilleuſes
de LoÜIS LE GRAND .
Deux Palmiers qui ſe joigneut
par deſſus une Riviere , avec ces
deux demy Vers de Venance
Fortunat , au Sujet du Mariage
de Sigobert , Roy de France,
avec Brunehaut , Infante d'Efpagne.
Nihil unquam Amantibus
obstat . :
Quos iungi divina volunt.
Pour repréſenter l'union des deux
Royaumes par le Mariage du
Roy avec la Reyne , qui ſe fit fur
la Riviere de Bidaffoa. ב םינ
Un Baffin de Fontaine ,rece
vant l'image du Soleil , Fulgida
Solefuo . La gloire du Roy , a toû
jours eſté comme par reflexion ,
celle de la Reyne.
C
Sur les quatre faces de la Corniche
, estoient quatre autres
GALANT.
75
Deviſes dans leurs Cartouches ,
relevez en or.
Un Tabernacle bien doré , &
fermé . Plena Deo. On ſçait que la
Reyne eſtoit toûjours remplie de
l'eſprit de Dieu .
Un Jeu d'Orgues , Spiritus intus
agit. Le S. Eſprit , que l'Ecriture
nous repréſente ſous le ſymbole
du Vent , a toûjours animé les
actions de la Reyne , & fait l'harmonie
de ſes vertus .
Une Fuſée volante , d'où s'élevoient
en l'air cinq Etoiles en
forme de Couronne , & qui laifſoit
tomber vers la terre un fen
artificiel ayant la figure d'un
Dauphin , Fætu clarafuo. La Reyne
a donné cinq de ſes Enfans au
Ciel , & fait le bonheur de la
France , en luy donnant Monſeigneur
le Dauphin .
Une Lampe d'Egliſe allumée.
D 2
76 MERCURE
Deo & Ecclefia . La Reynen'a jamais
employé les lumieres de ſa
Foy , ny les ardeurs de ſa Charité,
que pour la gloire de Dieu , & le
ſervice de fon Eglife .
Dom Antoine Gallois , Religieux
de l'Ordre , qui prononça
l'Oraiſon Funebre , eſt l'Autheur
de ces Deviſes ; & le Mausolée .
avoit eſté fait ſur le Deſſein de
Monfieur Bullet , dont je vous ay
déja parlé , & qui a fait tant de
choſes pour l'embelliſſement de
Paris.
Je vous envoye quelques Vers ,
ſur la mort de cette auguſte Princeffe.
M
Ourir est
mains ;
le fort des Hu-
Les Sujets , ny les Souverains ,
Ne peuvent appeller de cet Arrest
funeste.
GALAN T.
77
1
On le reçoit diféremment ,
Selon que lagrace celeste
Nous imprime fon mouvement.
-Mais jamais dans un rangfi haut&
Sicharmant,
Où l'on ne trouve rien qui ne flate
&ne plaife ,
On n'a veu cefatal moment
Avecque tant de ioye & de détachement
,
Que l'aveu l'auguste THERESE .
Ce Madrigal eſt de Monfieur
le Président de la Tournelle de
Lyon . Monfieur Raulede Roüen ,
a choiſy l'Apus , ou l'Oyſeau de
Paradis , pour en faire une Deviſe
, dont ces mots ſont l'ame .
Terre commercia nefcit. L'Oyſeau
de Paradis , qui eſt d'une beauté
merveilleuſe , & d'une eſpece rare
& particuliere , fuit toûjours
la Terre , & vole inceſſamment
D 3
78 MERCURE
vers le Ciel . Auſſi tient- on que
cet Oyſeau eft fans pieds , & que
la Nature luy a donné un filet ,
avec lequel il s'accroche aux Arbres
, pour ſe repoſer la nuit.
Si l'Apus I d'uneaile legere ,
Fuit la Terre ,& s'éleve au haut de
l'Hémiſphere ,
Poury joüir d'un air pur & déli
cieux ,
Que ne fait pas THERESE , à qui
Son originé
Dit que fon eſtre vient d'une Source
divine?
Elle s'enfuit du monde , & va la
joindre aux Cieux.
Monfieur Dumats de Joigny ,
eſt Autheur du premier des deux
Sonnets qui ſuivent. Monfieur
Avice de Caën , a fait le ſecond.
GALAN Γ.
79
SUR LA MORT
1
DE LA REYNE.
Es plus brillantes Fleurs paffent
dans un Parterre ;
Et la Loy des Destins qui ne pardonne
à rien ,
Sans avoir nul égard pour le plus
beau lien ,
Fait à tout ce qui vit une mortelle
guerre.
THERESE , cette Fleur l'ornement
de la Terre .
Lagloire des François , leur Reyne ,
leurfoûtien ,
Apres avoir esté leur plus folide
bien ,
Paroist en un moment comme unfram
gile Verre.
D 4
80 MERCURE
Lecteurs,qui prenez part auxregrets
defa mort ,
Arrestez- vous un peu pour apprendre
ſo fort ,
Vous estant avancez pour voir fa
Mausolée.
Sçachez quefi le Ciel l'enlevant à
nosyeux .
Fait le deüil de la France , & la rend
defolée ,
Elle augmente des Saints le nombre
glorieux.
SUR LE MESME SUJET.
L
A Farque nous ravit une Reyne
adorable ,
Que l'on vit toûjours humble auſein
de la grandeur ;
Son égalité d'ame , & fa rare douceur
,
Aux Siecles à venir la rendront mêmorable.
GALANT. 81
Cette fage Princeſſe en tout incomparable
,
Donnoit à la vertu tout pouvoirfur
Son coeur.
Famais dans l'Oraiſon vit- on plus
de ferveur ,
Et dans ſes charitez eut- ellefonfemblable?
Attachée à remplir ſes devoirs chaque
jour ,
Par Son pieux exemple elle inſtrui
Soit la Cour ,
En livrant aux pechezune eternelle
guerre.
Toy qu'a charmé ſa vie , & que fa
mort Surprend ,
Etonne- toy plutoſt dans un malheur
fi grand ,
Qu'un Ange ait demeurési longtems
fur la Terre.
D
82 MERCURE
Le plaifir que vous avez pris
à tout ce que je vous ay écrit des
diverſes Miffions des Peres Jefuites
dans les Païs éloignez , me
fait croire que vous ne ferez pas
fâchée d'apprendre quelque choſe
de celle que le Pere Haudiguer
entreprit l'année derniere
avec le Frere Claude Deſmoulins
, du coſté de Tripoli . Comme
les Chreftiens de ces quartierslà
ne font veus de leurs Pafteurs
que deux ou trois fois l'année
, parce qu'eſtant là parmy
les Turcs dans des Métairies ſéparées
les unes des autres
éloignées des Villages , ils ne peuvent
pas aiſément faire venir des
Preſtres , ny en aller chercher ,
ils manquent preſque toûjours
d'inſtruction & de confolation
ſpirituelle ; cela est cauſe qu'encore
que la plupart ne foient ny
,
&
GALANT. 83
fi miférables , ny fi pauvres ,que
ceux des Montagnes qui tirent
vers le Midy , ils fongent à ſe retirer
de là, aimant mieux , diſentils
, eſtre malheureux parmy les
Maronites , qui ſont ſous la dominationd'un
Gouverneur Chrêtien
, que d'eſtre à leur aiſe dans
les Métairies des Infidelles. Le
premier Village , où ces deux zélez
Miſſionnaires arriverent , s'apelle
Safra. Il y avoit un Curé , &
le nombre des Paroiffiens y eſt
d'environ quinze ou vingt Maiſons.
Apres les avoir inſtruits de
toutes les choſes qui regardoient
leur falut , ils ſe rendirent à une
Métairie qui estoit à une lieuë &
demie de ce Village , fur une
Montagne roide & eſcarpée. La
Cabane de ces bonnes Gens ,
longue de vingt ou trente pieds,
& large de fix ou ſept , n'avoit
D6
84
MERCURE
pour muraille & pour toit que
des Epines ſeches , & au dedans
il y avoit fix ou ſept rangs de
Tabletes , chacun de cinq ou fix
étages, les uns fur les autres, faits
de Cannes & de Roſeaux . Ils
regnoient depuis un bout de la
Cabane juſques à l'autre ; & fur
ces Tabletes eſtoient les Vers à
ſoye mangeant les feüilles de
Meurier. C'eſt ainſi que ce font
en ce lieu- là les Cabanes pour
les Vers à ſoye . Ces Vers man
gent nuit & jour , à l'exception
de trois ou quatre jours qu'ils
jeûnent , apres quoy ils font leur
ſoye. Vous jugez bien que les
deux Miſſionnaires ne quiterent
pas cette Cabane fans donner
des preuves aux Chreſtiens qui
l'habitoient , de la charité qui les
avoit attirez . Le lendemain ils
allerent à un Bourg nommé Le
A
GALANT.
85
bail , qui eſt ſur le rivage de la
Mer, & avertirent tous ceux des
-Cabanes qui estoient fur leur
chemin , de s'y trouver le Dimanche
. Tous les Païſans des
environs ne manquerent pas de
ſe rendre ce jour-là à la Chapelle
du Bourg , outre laquelle il y a
une fort belle Eglife , baftie regulierement
comme les Eglifes
de France. Elle a une Nef con--
fidérable , des Aîles , & une Voûte
de pierre fort haute , ſoûtenuë
fur des Piliersaſſez délicats ; mais
elle eſt profanée par les Turcs ,
qui s'en ſervent comme d'une
- Ecurie. Au fortir du Bourg , ils
prirent le chemin des Montagnes
, & arriverent à Edde , à
Gafe , & à Bentael. Ce font de
petits Villages ruinez , où demeurent
les Chreſtiens , & où ily a
des Egliſes qui paroiſſent ancien
86 MERCURE
nes , mais elles n'ont rien de rare,
& font baſties fort groffierement.
Ce qu'il y a de plus remarquablefur
ces Montagnes , c'eſt le nombre
prodigieux de Monafteres
ruinez , & de Chapelles , dont les
reſtes font voir la pieté des anciens
Chreſtiens . Le Careſme
que ces bonnes Gens obſervent
en ces lieux- là , eſt bien diférent
du nôtre . Ils commencent à jeûner
dés le Lundy , ſans uſer ny de
Beurre , ny de Lait;mais tous les
Samedis toutes les Feſtes &
Dimanches du Careſme , ils ne
jeûnent point. Ils font ſeulement
abſtinence de Viande, de Beurre,.
&de Laitage; & depuis Paſques
juſques à la Pentecofte , ils font
toûjours gras, ſans faire nulle abſtinence
ny le Mercredy , ny le
Vendredy , qui font les deux
د
GALANT . 87
jours d'abſtinence qu'ils font dans
la ſemaine tout le reſte de l'année
, comme nous le faiſons en
Occident le Vendredy & le Samedy
. Ce qu'il y a de plus ri
goureux , c'eſt que les Gens de
ce Païs - là ne mangent jamais
avant trois heures apres midy ,
& n'ofent mefme boire une goute
d'eau avant ce temps , à moins
qu'ils ne ſoient malades à l'extrémité
. Les Enfans commencent
à jeûner régulierement à l'âge de
- fix à ſept ans. Il y a des Religieux
dans quelques Convents Maronites,
qui gardentl'ancienne coû
tume de l'Eglise , qui eſt de ne
manger qu'apres le Soleil couché
; & la principale devotion
des Religieuſes du Païs , eſt de
- demeurer deux jours , & quelquefois
trois , ſans manger aucu
88. MERCURE
ne choſe. Le Patriarche, les Evefques
, & les Religieux , font mai
gre toute leur vie , ſi ce n'eſt lors
qu'ils font dangereufement ma
lades , encore quelques- uns aiment-
ils mieux mourir , que de
manger de la Viande. Outre le
jeûne qu'obſervent les Maronites
dans le meſme temps que nous
faiſons icy le Careſme , ils ont encore
trois abſtinences. La premiére
eſt de vingt jours , & s'obferve
avant la Nativité du Sauveur
du monde. La ſeconde eſt
celle de Noſtre-Dame ; & la troifiéme
, des Apoſtres Saint Pierre
&Saint Paul. Ces deuxdernieres
font chacune de quinze jours.
Pendant ces abſtinences , ils ne
mangent ny Viande , ny Beurre ,
ny Lait ; & comme ils ſont
extrémement pauvres , la plu
GALANT. 89
part d'entr'eux ſe trouvent réduits
au pain ſec , qu'ils trempent
dans l'huile , ou dans l'eau .
Pluſieurs jeûnent auſſi durant le
tems de ſes abſtinences , mais ce
font jeûnes de devotion . Ils font
tres- exacts dans cette pratique,
& c'eſt la plus confiderable vertu
du Païs . Ils ont encore beaucoup
de fermeté dans la Foy , &
une veneration particuliere pour
le Pape. Ainſi quand on leur en
montre quelque Bulle , ils la baifent
, & la mettent en ſuite fur
leur front & far leur teſte , pour
marque de venération & de refpect.
On en voit peu parmi eux
qui ſe falſent Tures ; au lieu que
les Grecs font profeſſion de Mahométiſme
à la moindre occafion
qu'ils en ont. Il y a environ trois
ans qu'un Archeveſque Maronite
s'embarqua pour aller deman१०
MERCURE
der à Sa Sainteté la confirmation
du Patriarche des Maronites , defquels
il menoit avec luy trois
jeunes Garçons , pour les faire
faire inftruire & élever au College
de Rome. Ils furent tous pris
par les Corſaires de Tripoli . L'Archeveſque
, & deux de ſes enfans,
furent rachetez d'abord , & remis
en liberté. Les Infidelles garderent
le troiſième , & tâcherent
par toute forte de voyes de l'obliger
à trahir ſa Foy. Il leur réſiſta
avec un courage pareil à celuy
des Martyrs , & leur dit , que
quand ils le couperoient par morceaux
il ne ceſſeroit jamais
d'eſtre Chrétien , parce que la
Religion Chrétienne , leur difoit-
il , s'élevoit autant au deſſus
des autres Religions , que l'huile
s'éleve au deſſus de l'eau . Ces Infidelles
estoient étonnez d'enten-
,
GALAN Τ.
gr
dre parler un jeune Maronite de
douze à treize ans , avec tant de
réſolution & de courage. Ils luy
brûloient les bras , en lui appliquant
ſur la chair des Clous tout
rouges de feu ; mais ce jeune Enfant
prévenoit la fureur de ces
Barbares , & offroit ſon corps à
brûler aux lâmes avec une conſtance
admirable , fans donner
aucune marque de crainte ni de
douleur. Il s'attira par là l'eſtime
& la venération des Turcs même
, qui le ménagerent en ſuite,
&le traitterent avec moins de
cruauté. Enfin deſeſperant de le
pervertir, ils prirent la rançon que
Sa Sainteté envoya pour luy , & le
laifferent aller à Rome, Cette fermeté
fait voir que s'il y avoit dequoy
entretenir un plus grand
nombre de Miſſionnaires pour
cultiver les Chreſtiens de ce Païs
92 MERCURE
là, on y feroit de grands fruits , &
que les charitez de ceux qui afſiſtent
les Miffions du Levant, ne
peuvent eſtre employées plus uti.
lement.
Le Pere Haudiguer , & fon
Compagnon, après avoir porté la
Parole de Dieu a tous les Paffans
dont je viens de vous parler , allerent
à Hoquel , petit Village
fameux pour les Pierres qui portent
l'image de toutes fortes de
Poiffons en Bas- relief , dont la
matiere reſſemble à un Maſtic
rouge , & repréſente toutes les
parties du Poiffon marquées diſtinctement
& gravées par deffous
le Mastic . De-là ils ſe rendirent
à Bije , à Ain , à Eglaya , à
Galboum, à Chamat , à Habalin ,
& à Maed. En ſuite , ils viſiterent
les Chreſtiens de Forgal , de Matiebail,
de Biſderfel , de Keferrhai,
GALAN Τ.
93
& de Ragarta. Ils trouverent
beaucoup d'ignorance dans tous
ces Villages, & s'arreſterent dans
ce dernier plus que dans les autres
, à cauſe du grand concours
de Chreſtiens qui s'y aſſemblent
de toutes parts pour y venir entendre
la Meſſe .Ceux qui avoient
des Parens dans les Jardins d'alentour,
qui n'avoient pû venir à
l'Eglife , les prierent de vouloir
bien les aller inſtruire. Ainſi ils
pafferent cinq ou fix jours dans
les Jardins , où il y avoit pluſieurs
Cabanes de Païfans. Quelques
Gens du Païs aſſurerent le Pere
Haudiguer, que proche de là il y
avoit une Caverne où l'on voyoit
deux monceaux, l'un d'or, l'autre
d'argent , dont une partie eſtoit
en lingots , & le reſte monnoyé .
Un fort honneſte Homme,dontla
probité eſtoit reconnuë en toutes
94
MERCURE
choſes, lui proteſta qu'il avoit eſté
luy-meſme dans cette Caverne,
ainſi que deux ou trois Perſonnes
qu'il lui nomma, & qu'ils avoient
tous veu ce Tréſor. Il ajoûtoitune
choſe qui tient beaucoup de la
Fable , & qu'apparemment vous
ne croirez pas ; c'eſtqu'un petit
Ruiſſeau couloit dans la grote,&
qu'on le paffoit & repaſſoit aifément
, pourveu qu'on n'emportaſt
rien, mais que lors qu'on prenoit
quelque lingot , ou quelque
piece d'or ou d'argent, l'eau croifſoit
tout à coup juſqu'à la hauteur
d'un Homme , & ne diminuoit
point , qu'on n'euſt remis
ce qu'on emportoit;& que quand
on faiſoit quelques Machines
pour enlever ces Tréſors ſans entrer
dans la Caverne , tout ſe briſoit
auſſitoſt , en forte qu'il eſtoit
impoffible d'y réüffir. Parmi les
GALAN Τ.
95
- Chreſtiens de ce Païs-là , il y en a
- quelques- uns , qui pour eſtre fort
éloignez des Paſteurs , tiennent
beaucoup plus du Turc que du
Chrêtien . C'eſt pour cela que
quand il paſſe quelque Prêtre
dans leur Canton , ils ſe difent
Chreftiens en ſecret ; & quand le
Turc , qui fait l'office de Paſteur ,
vient auſſi les viſiter , ils ſe déclarent
Turcs , & luy font un préfentcomme
ils en font au Curé.
Deux ou trois journées au de
la de Ragarta , en tirant vers le
Septentrion , il y a une Nation
appellée les Kesbiens , c'est-àdire
, les Adorateurs des Chiens.
Ces Peuples ont un mélange de
toutes fortes de Religions , &
beaucoup de difpofition à recevoir
la noſtre , mais ils n'oferoient
en faire une profeſſion publique
, à cauſe qu'ils font ſous la
96 MERCURE
domination des Turcs. Le manque
de bien des choſes , empeſ
cha les deux Miſſionnaires dont
je vous parle , d'aller de ce côtélà.
Ils prirent leur route vers le
Levant , & continuant leur mifſion
parmy les Chreſtiens des
Montagnes du Liban , ils viſiterent
ceux de Kaferbhaoura , d'Evieba
, & de pluſieurs autres Villages
& Hameaux , & arriverent
enfin àCannobin , où le Patriar
che des Maronites fait ſa réſidence.
Ils le ſalüerent , & en furent
tres- bien reçeus. Il les conduific
dans un Monastere , & leur en
fit confiderer le dedans , & le
dehors. Il eſt ſitué dans le fonds
d'une Vallée affreuſe , qui s'ens
fonce d'une maniere à faire peur,
entre deux Montagnes tres élevées
, & fort voiſines l'une de
l'autre. l'Egliſe eſt tres obfcure ,
&
GALANT.
97
&n'eſt percée que d'un coſté.
Il y a quatre ou cinq Chambres
affez fombres , & peu faines. Ils
n'y demeurerent qu'une nuit , &
partirent le lendemain pour aller
aux Cédres du Liban. Ils marchoient
toûjours entre ces deux
Montagnes , fort charmez de voir
les Ruiſſeaux qui ſe précipitent
de toutes parts de la pointe des
Rochers extrémement élevez , &
qui ſe réüniſſant dans le fond de
la Vallée , portent enſuite leurs
eaux avec une rapidité ſurprenante,
depuis le Liban juſqu'à la
Mer C'eſt ce qui eſt marqué dans
l'Ecriture , Qua fluunt impetu de
Libano, On voit dans cette Vallée
pluſieurs Grotes dans le Roc
dont la plupart ont eſté faites par
la Nature, & où pluſieurs Solitaires
ont autrefois mené une vie
qui tenoit moins de l'Homme
Novembre 1683 . E
98 MERCURE
que de l'Ange. Elles font maintenant
abandonnées , à cauſe de
la tyranniedesTurcs qui regnent
en ce Lieu- là. Ilyen a encore
deux ou trois qui ſont habitées..
Le Pere Haudiguer entra dans
une , où estoit mort depuis peu
de temps en odeur de ſainteté un
Gentil-homme Provençal , nommé
Chaſteüil . Il eſtoit d'une des
plus illuftres Familles de Provence
, de laquelle Moréri fait une
ample mention dans la ſeconde
Edition de ſon Dictionnaire Hiſtorique.
Il avoit tune grande connoiſſance
des Langues Orienrales
, & s'y eſtoit perfectionné
dans un voyage qu'il fit à Conſtantineplo
, avec le Comte de
Morcheville , qui y alloiten qualité
d'Ambaſſadeur. Sa pieté lengagea
à visiter la Terre- Sainte ,
& fon inclination à l'étude des
GALAN T. 92 | Livres ſacrez , luy fit choiſir lNE DE
1
ON
retraite du Mont- Liban , afin de
s'y appliquer avec moins de diſtraction
. Il y vécut dans une
pénitence continuelle. L'Hiſtoire
de ſa Vie a eſté imprimée à Paris
, & à Aix en Provence , &
ces deux Editions n'empeſchent
pas qu'elle ne ſoit devenuë tresrare.
Au fortir de cette Vallée , les
Miſſionnaires prirent le chemin
de la Montagne des Cédres . Il
faut monter depuis le Rivage
de la Mer environ deux jours ,
avant que d'arriver à ces Arbres
ſi fameux qui couronnent la Montagne
, où ils paroiſſent de loin ,
&qui font le plus bel ornement ,
& la plus grande partie de la
gloire du Liban. Il s'en trouve de
meſme eſpece dans quelques autres
endroits de ces Montagnes ,
E 2
100 MERCURE
mais ils ne ſont point fi beaux
que ceux - cy . Il n'y en a que
douze ou treize dans cet endroit,
& ils ne font pas d'une hauteur
extraordinaire pour ce qui regarde
le corps de l'Arbre ; mais outre
qu'ils font ſur des Montagnes
tres - élevées , ils ont encore des
bras , & des branches fort groſſes,
fort hautes , &tres - épanduës. Le
corps de l'Arbre eſt peu uny. Le
plus gros peut- eſtre aisément embraſle
par trois Hommes , & il
n'a pas plus de fix ou ſept pieds
de hauteur , mais il ſe diviſe enſuite
en pluſieurs branches , dont
la groſſeur & la hauteur égale les
Cheſnes ordinaires de France .
La Feüille eſt comme celle de
I'If , les Fruits ſont ſemblables
aux Pommes de Pin ; & le bois
au dedans à la couleur , l'odeur ,
& les veines pareilles à celles du
GALANT. ΙΟΙ
Sapin. Ce bois dure tres-long.
temps; &on ne ſçait pas précifément
quand ont commencé ces
Arbres , mais il y a des branches
qui pourriffent & tombent de
temps en temps , & quand le
bois a eſté coupé & expoſé au
grand air & à la pluye , il devient
vermoulu. Les Capucins
qui ſont en ce Païs - là , diſent
qu'ils en ont veu pourrir chez
eux. Ce qui est tres-vray , c'eſt
que ce bois ſe conſerve pluſieurs
ſiecles ſur ſon pied , & lors qu'il
eſt mis en oeuvre , pourveu qu'on
en prenne ſoin. Le Pere Haudiguer
dit la Meſſe ſous ces Arbres,
fur des Pierres dreſſées en forme
d'Autel au pied de l'un de ces Cédres
, apres quoy il paſſa avec ſon
Compagnon par deſſus les Montagnes
oppoſées au Monastere de
Cannobin , & parcourut tous les
E 3
102 MERCURE
Villages des Maronites , comme
il avoit fait de l'autre côté des
Montagnes. Outre les difficultez
des chemins , ils avoient encore
à craindre les Turcs , qui eſtant
en guerre les uns contre les autres
, faifoient mille actes cruels
d'hofſtilité . Ainſi les Chreſtiens
chez qui ils paſſoient les nuits ,
eftoient contraints de coucher
avec eux ſous les armes , pour
éviter la ſurpriſe , & n'eſtre pas
égorgez ſans ſe défendre , comme
l'avoient eſté quelques - uns
des Hameaux voiſins. Ils travaillerent
par tout à leur Miſſion ,
ſans éprouver aucun fâcheux accident
, & parcoururent de nouvelles
Montagnes , où ils trouverent
de la neige ſur la fin de Juiller
, dans les plus beaux jours ,
&dans les plus grandes chaleurs
de l'année. Ils marchoient def
GALANT.
103
fus , tant elle estoit épaiſſe & ſolide.
Prés de ces hautes Monta
gnes eſt un Village , nommé
Tannourin , où le Curé avoiteſté
contraints depuis longtemps d'abandonner
les Chrêtiens , à cauſe
de la Taille dont il eſtoit ſurchargé.
L'Egliſe de ce Village eſt bâtie
de Pierres bien ſolides , entre
leſquelles il y en a une dans un
Pilier , qui devient extrêmement
humide une ou deux fois la ſemaine.
Quoy qu'il y en ait plu-
Geurs de la meſme eſpece , elle
eſt la ſeule d'où l'eau degoute de
cette forte. Le Mercredy & le
Vendredy, les Gens du Païs viennent
témoigner la veneration
particuliere qu'ils ont pour cette
Pierre , qu'ils diſent avoir touché
aux Reliques du Saint dont l'Egliſe
porte le nom. De là ils allerent
à Akoura , où ils virent des
E 4
104 MERCURE
marques anciennes des Romains,
qui ont taillédans le Rocun chemin
large de plus de quinze ou
vingt pieds , & long de plus d'un
demy- quart de lieuë. Hs y trouverent
ces paroles gravées fur la
Pierre en caractere Romain, Imp .
Domitiani Aug.S.V. T. iuffu. Apres
avoir veu quelques autres Antiquitez
qu'ils ne pûrent bien déchifrer,
ils viſiterent les Chrétiens
de pluſieurs Villages fur le chemin
d'Antoura, où ils ſe rendirent
aubout de fix ſemaines de miffion .
Ie croy qu'on vous a déja mande
l'heureux ſuccés qu'a eu l'Emétique
, qu'on a fait prendre à
voſtre Parente. Vous l'auriez
cruë morte , ſi vous l'aviez veuë
réduite à uſer de ce Remede. Il
n'eſt pourtant pas ſi dangereux
que vous le penſez & peuteſtre
ſerez vous guérie de l'erreur
د
GALANT.
105
où l'on vous a miſe ſur les effets
qu'il produit, quand vous aurez
lû une Lettre qui m'eſt tombée
par hazard entre les mains. Je ne
connois , ny celuy qui la écrite
ny celuy à qui elle eſt adreſſée .
Ie ſçay ſeulement qu'elle eſt conçeuë
en ces termes .
あれれれれ
A Lile ce 6. Nov. 1683 .
Es Medecins de cette ville ,
Monsieursont eu une contesta
tion affez forte entr'eux , ausujet de
I'Antimoine. Vous neferez pas faché
que je vous en rende comte. Ils
s'estoient diviſez en trois Factions.
La premiere , dont Monsieur de la
Barre estoitle chef, ſoûtenoit que
l' Antimoine estoit unfort bon Remede
, & propre pour la guérison de
toutes fortes de Maladies quand il
ES
106 MERCVRE
estoit bienpréparé. La secondeàla
teſte de laquelle paroiſſoit Monfieur
Douchet , prétendoit que l'Antimoi
ne fust un poison qui tüoit tous les
Malades , de quelque maniere qu'on
l'eust prépare , parce qu'il laiſſoit
toûjours apres ſoy une qualitémaligne
dans les vifceres , qui faisoit
crever l'Homme toft ou tard , meſme
plus de vingt ans apres l'avoir pris,
&que quand il eſtoit unefois entré
dans le corps humain , il n'en fortoit
jamais , mais brûloit , & confumoit
peu à peu l'estomach & les entrailles.
La troifiéme Faction , plus politique
, ſe tenoit dans le milicu fans
Se résoudre àprendre party. La feconde
Faction , composée des plus
anciens Medecins , l'auroit emporté
par leurnobre & pour le crédit qu'ils
ont parmy le Peuple , fans l'autoritéde
Monfieur de la Rabliere, noftre
Commandat,&fans un accident arGALANT.
107
rivé, dont je vay vous dire les circon-
Stances .
Un Enfant d'environ fix ans ,
tomba malade d'une Epilepsie
dont il mourut , apres quefon Medecin
ordinaire luy eut ordonné l'Emetique.
La Faction opposée à ce Remede
, n'en fut pas plûtoſt inſtruite,
qu'elle donna un Placet à Meſſieurs
du Magistrat , contenant que l'Emétique
avoit encore fait mourir cet
Enfant , ce qu'on pouvoit voir par
ſa langue qu'il avoit toute noire , &
gangrenée , & que la violence du
Remede luy avoit fait tirer hors
de la bouche. Ainsi ceux de ce Party
conclüoient , à ce qu'ilplust àMesſieurs
du Magistrat , de leur permettre
defaire ouvrir le Cadavre,
pourfaire connoistre à tout le mon
de, que l'Emétique qu'ils traitoient
de poison , estoit cause de la mort de
cet Enfant . Meſſieurs du Magistrat
avec la prudence qui leur est ordi
E6
108 MERCVRE
naire, pour arreſter les contestations,
& rendre justice à qui il appartiendroit
, ordonnerent que le Cadavre
feroit ouvert en leur préſence , à
L'intervention des Chefs des deux
Factions contraires. L'ouverture
ayant esté faite ,& l'estomach tiré
hors du corps , on examina avec une
entiere exactitude , les parties tant
vitales que naturelles. L'examen
fait, on connut,&Monsieur Douchet
le premier , qu'il ny avoit aucune
partie malade , ny infectée de poi-
Son , & que l'Enfant estoit mort
d'une mort naturelle , causée par la
Seule Epilepsie. Mesme bien loin de
trouver la langue gangrenéc, comme
l'avoit foûtenu la seconde Faction ,..
on la trouva fort belle , excepté
qu'elle avoit esté morduë entre les
dents. C'est ce qui est justifiépar le
Procés verbal de cette Visite. Comme
la plupart des Medecins ſuivent
GALANT.
109
-fort Souvent les sentimens qu'ils
- croyent les plus propres à remplir
leur bourſe , on a crû que ceux de la
Seconde Faction , avoient pour but
d'empefcher ceux de la premiere
d'avoir beaucoup de Pratiques,parce
que guériſſant promptement les
Malades par leur Antimoine , ils
en déroboient quantité aux Anciens,
qui ignorant les ſecrets de la Chimie,
& par conséquent lamaniere
de bien preparer l'Emétique , s'attachent
à la Saignée , aux Purgations,
& aux Lavemens , qu'ils réiterent
souvent, ordonnant des breuvages
, de petits- laits , & autres
-bagatelles qui font languirles Malades
pluſieuss années , suivant en
cela les avis de leurs Anciens , Maladus
deust- il crevare , comme a
fort bien dit Moliere. Cela n'a poins
empefché que ceux de la ſeconde&
troiſiéme Faction n'ayent ſouvent
110 MERCURE
ordonné l'Emétique ; mais ils l'ont
fait sous des noms déguiſez pour
conferver leurs Pratiques , tant ce
Remede estoit en horreur parmy le
Peuple , & cela , par les discours de
ceux de la feconde Faction , qui
n'estoit pas seulement plus nombreuſe
que lapremiere , mais encore
appuyée par les Apotiquaires , qui
nefongent pas moins à leur intéreſt
particuliers que les Medecins , tant
Parce que l'Emétique les prive du
benéfice qu'ils trouvent à donner
des Purgations , & des Lavemens,
que ceux de la premiere Faction
préparent eux-meſmes l'Antimoine,
Sans le fecours des Apotiquaires , qui
neſont pas toûjours ponctuels à bien
executer les Ordonnances .
L'autorité de Monsieur nostre
Commandant , qui est tres-sçavant,
& qui connoiſt les merveilleuses
qualitez de l'Atimoine ; quand il
GALANT.
est bien préparé , a imposé silence
aux Medecins qui s'estoient décla
rez contre ce Remede. Voila , Monfieur
, de quelle maniere les choses
Sefont paffées. Vous pouvezm'en
croire , puis quevous sçavez que je
nefuisny Medecin, ny Apotiquaire,
mais plus que perfonne du monde
voſtre tres , &c.
Je me fuis informé , Madame
de ce qu'on vous a dit qu'il y avoit
eu de particulier aux Theſes ſoûtenuës
à Arles dans le College des
Peres Jefuites Voicy ce que j'en
ay ſcen. Le Pere Proft , Profeſſeur
de la Rhétorique , ayant lié amitié
avec la plupart de ceux qui
compoſent l'Academie Royale de
cette fameuſe Ville , crût qu'il ne
pouvoit mieux réüffir à leur donner
des marques publiques de
l'eſtime qu'il faiſoit de leur Compagnie
, qu'en leur faiſant dédier
112 MERCURE
des Theſes de fon Art,comme aux
Juges les plus éclairez dans toutes
les belles connoiffances . Dans ce
deſſein , il jetta les yeux fur un
jeuneGentilhomme de la Famille
de Meſſieurs Eymin,dont la capacité
& l'eſprit pouvoient luy faire
efpérer un heureux fuccés de cette
entrepriſe, & qui fe fit un honneur
de ſoûtenir la dépenſe d'une
Action , qui devoit avoir pourtémoins
tout ce qu'il y a dans Arles
de Perſonnes diftinguées par leur
qualité& par leur mérite. Leſçavant
Monfieur Roullet , revenu
de Rome depuis quelque temps ,
ſe chargea du Deſſein & de la
Gravûre de la Planche , pendant
qu'on ſe prépara d'un autre coſté
à répondre de toutes les Regles
de l'Eloquence , de celles de la
Poëfie Latine & Françoiſe , & de
celles de l'Hiſtoire , tant de la
GALANT. 113
facrée que de la prophane. La
plupart des Gens ne pouvoient
croire qu'un jeune Homme euſt
pû acquerir en ſi peu de temps
tant de connoiffances ſi curieuſes
& fi vaſtes ; & les autres qu'étonnoit
la nouveauté d'un pareil
deſſein , mouroient d'envie d'en
voir le fuccés. Le 26. du mois
d'Aouſt ayant eſté choiſy pour
cet Acte , tout le monde ſe rendit
en l'Egliſe du College des Jefuites
, où il y avoit un Concert
d'Inſtrumens pour divertir l'Affemblée
, en attendant que l'on
commençaſt . Meſſieurs de l'Academie
Royale prirent place au
premier rang qui n'eſtoit deſtiné
que pour eux . Derriere ce premier
Cercle eſtoient trois autres
rangs de Fauteüils , qui furent
remplis d'un coſté par des Perſonnes
tres- conſidérables ; & de
114 MERCURE
l'autre , par un grand nombre de
Dames , que quelques Académiciens
avoient invitées , à cauſe
que les Diſputes Académiques ,
telles que devoient eſtre celles de
cette Action , ne ſont pas ſi ſeches
& fi mystérieuſes que celles de la
Philoſophie , & que meſme la
plûpare du temps on devoit propoſer
en François . Le Soûtenant
commença par un Compliment
Latin qu'il adreſſa à Meſſieursde
l'Académie. Il leur dit , Qu'il
pourroit ſembler étrange que les
Muſes Latines fiffent hommages aux
Françoises , & que les Ainées recherchaſſent
avec tant d'empreffement
la protection de leurs Cadetes ;
Que cependant elles ne croyoient pas
Se faire tort , ny ménager mal leur
réputation , enſeſoûmettant àleurs
Rivales , fi elles pouvoient mériter
par leur protection ; Que l'Acadé
GALANT.
115
mie Royale ne pouvoit leur refuser
cette faveur , puis qu'elle leur eftoit
redevable de tant de grands Hom
mes consommez dans les Sciences ,
& qui avoient cuëilly les Lauriers
Sur le Parnaſſe Latin , avant que
d'encueillirfur le Parnaſſe François.
■ Il ajoûta , que quelque fierté que
duſſent avoir les Muses Latines ,
elles n'estoient passi enteſtées de leur
mérite , qu'elles n'avoüaſſent , que
c'estoit à eux qu'on devoit la gloire
d'avoir relevé celle des beaux Arts ;
Qu'ils avoientfrayéle chemin à la
Nobleffe , qui regardoit auparavant
les Sciences comme une occupation
indigne d'un rang un peu distingué ;
Qu'apres que Monsieur le Duc de
S. Aignan avoit fournysi glorieusement
cette Carriere , perſonne ne
pouvoit refuser d'y entrer , ny méprifer
une Compagnie , où pendant la
Paix tant degrands Hommes , auffi
116 MERCURE
fameux par leur bravoure que par
leur politeſſe , avoient cultivé les
Sciences avec une exacte affiduité
,ſans les accuſer de mauvais
goust , & fans bleſſer la ſageſſe du
plus grand des Roys , qui s'estoit
déclaré , ſi hautement le Protecteur
de tous les sçavans , & qui faisoit
refleurir les Arts partoutfon Royaume
avec tant de gloire. Ce Compliment
eſtant achevé , le Concert
recommença pendant qu'on diftribua
les Theſes, La Diſpute fut
enſuite ouverte pardes Queſtions
que le Préfet du College propoſa
fur les Regles de la Comédie
de la Tragédie , far les raports
qu'elles ont l'une avec l'autre , &
fur leur diférence ; Si les Fenrmes
peuvent eſtre le ſujet d'une
Tragédie , ce qui fut bientoſt
décidé par les exemples des Anciens
& des Modernes ; Si la Tra-
&
GALAN T. 117
gédie donne plus de plaifir que
la Comédie ,& en quoy confifte
la fineſſe de ces fortes de Poëmes.
On continua , en agitant les
diférens qui ſont entre les Latins
& les Francois ; S'il faut meſler
beaucoup de figures dans le Dif.
cours , & fur tout de celles qui
outrent d'ordinaire la penſée ; S'il
faut mettre parmy les Ornemens
de l'Eloquence , les lérogliphes ,
les Enigmes , les Deviſes , les Emblêmes,&
les Fables; S'il faut faire
les Inſcriptions de l'Arc de
Triomphe , & des Monumens
publics , en François , ou en La
tin . Ce furent les Propoſitions
qu'attaqua Monfieur l'Abbé Fleche
, qui s'eſtant détaché de l'Académie
en faveur du Soûtenant,
luy donna lieu de déveloper tous
les myſteres eles Sçavans avec une
facilité ſurprenante. Comme il
118 MERCURE
eſtoit échapé une Propoſition
dans les Theſcs , qu'on croyoit
une malice que l'on vouloit faire
aux Femmes, Monfieur de Mont .
blanc, Frere de Monfieur le Lieutenant
General , qui s'eſt diſtingué
par pluſieurs Campagnes en
Sicile & ailleurs , ſe crût obligé
de ſoûtenir leur party. Il le fit de
la maniere du monde la plus délicate.
Il cita en leur faveur les
traits les plus curieux de l'Hiſtoire
ſainte & de la prophane , &
tacha de justifier leur innocence
par pluſieurs endroits de l'Ecriture
, qu'il toucha fort adroitement.
La Diſpute paſſa à l'origine
& aux regles de l'Hiſtoire.
Monfieur Arnaud en rapportoit
Ja naiſſance au Niloſcope de
Memphis , qui estoit une Colomne
d'une prodigieuſe grandeur,
fur laquelle ongravoit tous
GALAN T. 119
f
가
les ans les accroiſſemens du Nil ,
& fit paroiſtre là- deſſus une érudition
tres-profonde. On répondit
à toutes ſes difficultez , & l'on
montra qu'on devoit l'origine de
l'Hiſtoire aux deux Colomnes
que les Hommes dreſſerent avant
le Deluge , pour immortaliſer les
Préceptes des Arts , &les Noms
de ceux qui les avoient inventez,
Monfieur Fraiſchier finit la Difpute
en Vers François ,& fit voir
autant de galanterie que d'eſprit,
dans le Sujet qu'il traita. Apres
qu'il ſe fut fait éclaircir de l'origine
de la Poësie , & des premiers
Poëtes , tant parmy les Hébreux,
que parmy les Grecs & les Latins ,
il s'arreſta à la Poësie rimée , &
ſoûtint que c'eſtoit aux Provençaux
, & non aux François , que
l'on en devoit la gloire. On rapporta
des Poëfies en l'une & en
120 MERCURE
l'autre Langue , de plus de cing
cens ans , & on dit mille jolies
choſes ſur cette matiere . On parla
en ſuite des caracteres de toutes
les petites Poëſies Latines & Françoiſes
, dont le Soûtenant donna
les Regles . L'admiration qu'on
eut pour la maniere dont il ſe tira
de tant de Diſputes , redoubla
par une nouvelle épreuve qu'on
fit des avantages qu'il a dans les
belles Lettres . On préſenta une
centaine de Billets à tirer au fort ,
dont chacun nenfermoit! une
Queſtion curieuſe & difficile ,
qu'il s'engageoit à déveloper fur
le champ. On fut étourdy de
cette avance ; & Monfieur le
Chevalier de Romieu , Directeur
de l'Academie , ayant tiré un de
ces Billets , trouva qu'il renfermoit
toute l'Histoire d'Alexandre
le Grand. Il n'y eut perſonne
qui
GALANT. 121
qui ne renouvelaſt ſon attention
pour voir comment on ſe tireroit
d'affaire ; mais on eut lieu d'eſtre
fatisfait , quand ce jeune Soûtenant
rapporta les plus curieux
endroits de l'Hiſtoire de Quinte-
Curſe , les cauſes de la Guerre
des Grecs contre les Perfes , les
préparatifs prodigieux du coſté
de Darius , & ceux d'Alexandre ,
qui estoient ſi peu conſidérables ;
la rencontredes deux Armées aupres
du Granique , les fuites de
cette Bataille , & les avantages
que les Grecs remporterent de
leur victoire. Apres cet eſſay , il
ne reſtoit plus qu'à répondre des
caracteres des Empereurs Romains
depuis Jules - Céfar , jufqu'à
Léopold - Ignace qui regne
aujourd'huy . C'eſtoit un Ouvrageque
le Profeſſeur de la Rhétorique
avoit ajoûté aux Theſes ,
Novembre 1683 . E
122 MERCURE
que le Soûtenant devoit reciter
& expliquer à tous ceux qui auroient
voulu ſe ſatisfaire ſur ce
ſujet. Il contenoit149. Quatrains,
ſans compter les caracteres des
Roys de France , & des Empereurs
Turcs , ſur lesquels on s'étoit
obligé de répondre . On ſe
contenta d'en demander cinq ou
fix , quoy que l'on euſt prié l'Afſemblée
d'en demander davantage
; mais l'Acte avoit déja duré
trois petites heures , & l'on commençoit
à ſe reſſentir.des incommoditez
de la ſaiſon . Le Soûtenant
fit done ſon dernier Compliment
, pour remercier Mefſieurs
de l'Académie de la protection
dont ils l'avoient honoré;
& toute l'Aſſemblée , des applaudiſſemens
qu'elle luy avoit donnez
; Plûtoft , dit-il , fort modeſtement
, pour le raſſurer dans ſes
GALANT.
123
combats , que pour accompagnerſon
- triomphe. Apres qu'il eut ceſſé de
parler , toute la Compagnie s'arreſta
pour entendre Monfieur le
Chevalier de Romieu , Directeur,
qui devoit complimenter ce jeune
Gentilhomme de la part de l'Academie.
Voicy les termes dont il
ſe ſervit , en adreſſant d'abord le
Difcours aux Académiciens .
ESSIEVRS ,
Qu'il est beau de voir fleurir les
Sciences , quand le plus grand des
Roys les protege , & qu'il est avantageux
d'aſſiſter au Triomphe des
Muses , où l'on voit accourir un
fi grand nombre d'honneſtes Gens!
Apollon aſes Héros aussi bien que
Mars ; les Lauriers que remportent
les Vainqueurs , neſont pas plusglorieux
que ceux qu'obtiennent les
Sçavans ; & les uns & les autres,
F 2
124
MERCURE
Sont placez indiféremment dans le
Temple de la Gloire. On n'en peut
douter , Messieurs . Les avantages
que procurent les belles Lettres , font
tres- conſidérables . Elles font bien
Souvent la caufe des Actions les plus
éclatantes , & donnent de grandes
prérogatives à ceux qui les poſſedent.
C'est par leur moyen que s'entretiennent
les noeuds de l'honneſte
Societé , que l'esprit communique
éloquemment ſes pensées ,& que le
coeur exprime avec politeſſe ſes nobles
mouvemens. Le commerce des
belles Sciences n'est pas incompatible
avec la Nobleffe. Fofe dire fans
flater, Messieurs, que l'étroite allian.
ce que vous en avez faite , donne
des marques convainquantes de
cette verité. Vous marchez glorieu-
Sement fur les pas de Monfieur le
Duc de S. Aignan , voſtre fameux
Protecteur , qui asceu divinement
GALAN Τ .
125
bien allier les plus profondes Connoiſſances
avec une Nobleſſe diftinguée.
Vostre Corps est autant recommandable
par la haute naiſſance de
coux qui le compofent , que par la
beautéde leur genie. Oüy, Meſſieurs,
vous estes Illustres par vos Ancestres;
& par l'éclat que vous tenez de
vous mesmes , vous avezpris des
moyens infallibles pour arriver à
l'immortalité. Vostre noblesse Soûtenuë
d'un courage intrépide , vousS
a donné lieu d'y prétendre , mais les
talens dont vous eftes enrichis vous
l'aſſurent malgré l'envie.
Ne tirez pas toute voſtre gloire
de vous estre signalez dans le
Champ de Mars , la Fortune peut
avoir quelque part aux Actions de
valeur ; & voſtre ardeur pour les
belles Lettres , qui vous afait
obtenir l'alliance de la premiere
Académie du Monde , vous diftin
:
F 3
126 MERCURE
gue par voštre mérite particulier.
Glorifiez- vous d'estre de nobles Sçavans
, comme d'eſtre de nobles Guerriers
, & continuezà faire chanter
àvos Muſes les prodiges de guerre,
que vous avez vûs en ſervant ſous
les Etendars de LOUIS LE GRAND,
qui ſoûmet les Nations les plus fieres
, par la feule approche de fos
Armes toûjours triomphantes .Faitesvous
un honneur de ne devoir qu'à
vous la haute réputation que vous
avezfi iustement acquiſe , par ba
délicateße de vos pensée , par la
fécondité de vostre imagination, &
par la politeſſe de vos Ouvrages.
Auſſi perſonne ne s'étonnera que le
juste discernement des Revérends
Peres Iefuites , les ait obligezà vous
offrir les premiers fruits des travaux
de leur Diſciple. Vous leur
1
eštes pourtant redevables , de vous
avoir publiez par cette Action cele
GALANT.
127
bre comme les Arbitres de l'Eloquence.
Que vous estes heureux ; Monfieur
, d'avoirdeſi parfaits modelles
à imiter parmy vos Concitoyens , &
de trouver chez vous de fi beaux
Sujets d'emulation , pour repondre
au panchant que vous avezreceu de
la Nature ! Il est certain que l'Hom .
me eſt naturellement porté à priſer
la Vertu, Ces loüables mouvemers
luy font inspirés parle Createur ,
qui repend dans ſon ame, en luy dennant
l'estre , lesſemences du bien. Il
n'est pas moins veritable que l'on jugedu
prix des Gens par leur incli
nation , &par le defir qu'il font paroistre
de poſſeder les belles Lettres.
Que ne doit-on point attendre de
vous , qui ſecondez cette diſpoſition
naturelle , & qui faites voir tant
de ferveur dans les Etudes , en fai-
Sant tous vos efforts pour devenir
F4
128 MERCURE
Sçavant ? Vous avezdes Sentimens
Leavant ?
héroïques , & vous commencez dés
vosjeunes ans à travailler pour l'immortalité.
Ah qu'il est glorieux d'y
aller par une route qu'on se trace
Soy mesme , & qu'il est charmant
de porter des Couronnes dont le brillant
n'est pas emprunté ! Vous eftes
Sans - doute convaincus , que ces
Meffieurs tiennent aujourd'huy par
lès belles connoiſſances un fi haut
rang dans le Royaume , &qu'ils tirent
leur plus grand éclat de cette
Source féconde en lumiere . Animé
par l'exemple de ces Juges ſouverains
des Lettres , guidé par les
Revérends Peres Jésuites , vos fidel-
Les Conducteurs , & les veritables
Oracles des Sciences , dont les vertus
ont toûjours fait l'admiration de
La Chreſtienté, par les folides avantages
qu'elle en reçoit chaque jour,
& merite l'estime des plus ſages
GALAN Τ. 129
Monarques ; cette illustre &Sainte
Compagnie eftant d'une auſſi grande
utilité à l'Etat , qu'à la Religion.
Enfin instruit par les leçons d'un
ſi habile Homme , vous pouvez efperer
d'avoir une gloricuſe part aux
récompenses que distribuë le grand
Apollon , & vous meriterez en peri
ſiſtant dans vostre loüable entrepri
ſe , les mesmes honneurs que les
Maistre du bien dire. Les doutes
Subtils que vous venez d'éclaircir
Sur la Poësie ,&fur l'Histoire , les
justes définitions que vous avez
données de l'Eloquence ; nous perfuadent
que vous estes un digne Nourriffon
des Muſes Latines. Les Françoiſes
, leurs cheres Soeurs , auront un
plaisirextrémedefaire voir envous
leurparfaite union ſous les auspices
de Loürs LE GRAND ,& toûjours
le mesme ,je veux dire veritablement
Grand' ; Grand dans l'execu-
ES
130
MERCURE
tion , comme dans le projet ; auſſi
Grand dans ſes actions , que dans
ſes discours ; plus Grand par luymesme
, que par les avantages qu'il
tient de la Fortune , & encore plus
Grand par sa rare pieté qui luy
attire les Benedictions celestes , dont
on voit des effetssi charmans , par la
fécondité defon auguste Famille qui
fait le bonheur des François, & celuy
de fes Alliez. Les faveurs de ces
grands Protecteurs de toutes les Académies
, vous donneront moyen d'occuper
une place dans la noſtre , &je
puis vous promettre , Monsieur,Sans
craindre d'estre deſavoüé , qu'elle
fera refervée à voſtre merite.
Ce Diſcours , qui fut ſuivy
d'un applaudiſſement general ,
termina cette Action . Peu de
jours apres , on raſſembla l'Académie
Royale au College , avec
GALANT.
131
une grande foule de Gens de
qualité, pour entendre Monfieur
l'Abbé de Grille , Fils de Monſieur
le Marquis de Robias-
Eſtoublon , qui n'avoit pû parler
le jour que ſe ſoûtinrent les Theſes
, à cauſe du peu de temps
qu'il y avoit pour tant de matieres
. Tout ce qu'il dit pendant
une demy- heure , fut dit avec
tant de grace & de juſteſſe , que
tout le monde fut étonné de voir
tant d'eſprit & de noble hardieſſe
dans un jeune Gentilhomme de
douze ans . Il expliqua les myſteres
de la Planche faite par Monfieur
Roulet . Il en découvrit toutes
les beautez & tout l'artifice,
& fit une infinité d'alluſions ingénieuſes
. Le Soûtenant ſe rendit
huit jours aprés au Lieu où les
Academiciens s'eſtoient aſſeniblez
, pour les remercier de nou-
E6
132
MERCURE
상에했발서황다생
veau de l'honneurqu'on lui avoit
fait de luy aſſurer une Place dans
une Compagnie fi illuſtre.
Les paroles de l'Air nouveau
que je vous envoye , ſont de Mr.
de Meſſange. Le fameux Monfieur
d'Ambruys les a notées .
AIR NOUVEAU.
Vous voulez que je vive , afin
que je vous aime ,
Et vous nevoulez pas de la moindre
faveur
Payer les feux de mon amour extréme.
Quel barbare plaifir vous donne ma
douleur?
Ah , finiſſez mes maux , inhumaine
Sylvie ,
Qu laiſſez-moy finir mon amour &
ma vie.
Le premier jour de ce mois,
GALANT.
133
Feſtede tous les Saints, Monfieur
l'Abbé Boifleau preſcha à Verfailles,
en préſence de SaMajefté.
Ce Sermon reçeut une approbation
genérale,& Madame la Dau
phine qui l'admira , en ayant parlé
avec beaucoup d'avantage , le
Roy dit , qu'il ſeroit encore plus
beau ſur le papier. Cette loüange
eſt tres- forte, puis que le geſte,la
maniere de prononcer, & les autres
agrémens extérieurs de l'Orateur
, contribuent ſouvent beaucoup
à faire paroiſtre , ce qui ſeroit
quelquefois fort peu de choſe
dénüé de l'action . Je ne vous
dis rien de la pieté édifiante de
la Maiſon Royale , qui ſert d'exemple
à toute la Cour , & qui
fait ſes Dévotions dans toutes les
Feſtes ſolemnelles..
J'ay appris une choſe fort fur134
MERCURE
prenante d'un Homme tres-digne
de foy , qui aſſure qu'il s'eſtoit
trouvé, à Orange le 25. du dernier
mois chez Monfieurl'Evêque
, lors que ce Prélat reçeut
une Lettre d'un Gentilhomme ,
qui luy mandoit ce qui fuit. Vne
Femme de la Religion Prétenduë
Reformée , demeurant dans un
Bourg de la Principauté d'Orange
, eut querelle avec une Femme
Catholique. Elles eſtoient
groffes toutes deux , & n'attendoient
l'une & l'autre que le moment
d'accoucher. Elles s'échauferent
inſenſiblement dans leur
difpute , dont tout le Bourg fut
témoins , & les raiſons particulieres
leur manquant , ellesy mélerent
celles de la Religion. La
choſe alla dans un telle excés ,
que la Femme Calviniſte pria
Dieu de vouloir permettre que
GALANT.
135
celle des deux qui eſtoit dans la
fauſſe Religion , accouchaſt d'un
Diable. Trois jours apres , à cinq
heures du matin , cette Femme
ſentit de grandes douleurs , &
ces douleurs luy firent pouſſer de
ſi effroyables cris , qu'ils donnerent
l'alarme à tous ceux du
Bourg. On accourut en foule
chez elle. Le Miniſtre y vint pour
la conſoler ; & ce qu'il luy vit
ſoufrir l'ayant fait mettre en prieres
, à peine y eût- il eſté quelques
momens, qu'elle accoucha , non
pas d'un Enfant , mais d'un Monſtre
, qui n'avoit que des grifes &
une bouche toûjours ouverte. Il
• aboyoit comme un Chien,& tout
le monde en futeffrayé. Rien ne
ſçauroiteſtre égal à la conſternation
où demeura le miniſtre , voyant
un ſi grand concours de
Peuple témoin de cet accident..
136 MERCURE
Le Gentilhomme qui l'a écrit à
Monfieur l'Eveſque d'Orange ,
eſtoitdans la Chambre de la Calviniſte
, & n'en ſortit point qu'il
n'euſt veu la fin du monftre , qui
fut étoufé entre deux Matelats ..
Vous tirerez telles conſequences
qu'il vous plaira de cette avanture.
Je vous dis le fait fans raifonnement
.
Je me souviens que vous
m'avez ſouvent demandé de
quelle maniere on avoit puny les
Religionaires ſéditieux du Vivarets
. Le Roy qui panche toûjours
du coſté de la clémence , a pardonné
à tous ceux qui retourneroient
dans leurs Maiſons , & il
ne faut pas douter que cette douceur
n'empeſche la continuation
des troubles dont vous avez
entendu parler. le vous envoye
la Copie des Lettres d'abolition
137
ccor-
Y.
res de
e.
CE DE
:&de
nnois,
Dyois.
ALUT.
nous
Legne ,
hentde
isauffi
Darfaite
eſtions
Ire que
LYON
*
1893
nous av toutes
136
Le G
Monfi
eſtoit
viniſt
n'eust
fut ét
Vous
qu'il v
re. Je
nemer
Je
m'ave:
quelle
Religi
rets. Lo
du cof
donné
roient
ne faut
ceurn
des
4
enten d
la Copi
GALAN T.
137
que Sa Majesté leur a accordées
.
DE PAR LE ROΥ,
Amnistie pour les Religionnaires de
la Province de Dauphiné.
OUIS PAR LA GRACE DI
de
Navarre , Dauphin de Viennois,
Comte de Valentinois , &Dyois.
Atous préſens & à venir, SALUT.
Le principal objet que nous
avons eu depuis noſtre Regne ,
a toûjours eſté non ſeulement de
foulager nos Peuples , mais auffi
de les faire joüir d'une parfaite
tranquilité ; & nous nous eſtions
perfuadez que le bon ordre que
nous avions étably dans toutes
138 MERCURE
les Provinces qui nous ſont ſoûmiſes
, l'application que nous
avons eu dans tous les temps pour
réprimer les abus qui s'y eſtoient
introduits , & les grandes & importantes
Conqueſtes que nous
avons faites pour mettre nos
Frontieres à couvert de l'inſulte
de nos Ennemis , devoient empeſcher
qu'aucuns de nos Sujets
manquaſſent à l'obeïſſance qui
nous eſt deuë ; Cependant nous
avons appris qu'au mois de Juillet
dernier , quelques Habitans de la
R.P.R. de noſtre Province de
Dauphiné , abuſez par les artifices
de quelques Miniſtres &
autres de ladite Religion , Malintentionnez
à noſtre ſervice , &
ennemis du repos public , s'étoient
armez & attroupez en
grand nombre dans quelques
endroits de noſtre dite Province,
GALANT.
139
pour empeſcher l'exécution de
nos Edits , Déclarations , & Arreſts
rendus ſur le fait de ladite
R. P. R. Et comme toutes les
voyes dedouceur que nous avons
miſes en uſage pour porter les Fatieux
à rentrer dans leur devoir,
ont eſté inutiles, Nous avons eſté
obligez d'envoyerdans noſtredite
Province de Dauphiné quelques
Troupes ſous le commandement
du Sieur de Saint Rhu , Maréchal
deCamp, & Lieutenant des Gardes
de noſtre Corps , pour par la
force de nos armes reduire ces
Mutins à rentrer dans leur devoir;
&nous avons ordonné en même
temps au Sieur le Bret, Conſeiller
en nos Conſeils , Maistre des Requeſtes
ordinaire de noſtre Hoſtel,
& Commiſſaire departy pour
l'execution de nos ordres dans
noſtredite Province de Dauphi
140 MERCURE
né,de ſe tranſporter ſur les Lieux
où ſe ſont faits leſdits attroupemens
, pour informer deſdites rebellions
, & faire le procez aux
Coupables, conformement àl'Arreſt
de noſtre Conſeil d'Etat du
15. Aouſt dernier ; en execution
dequoy nous Troupes eſtant arrivées
dans noſtredite Province ,
elles auroient rencontré le 29.dudit
mois une partie des Seditieux
au nombre de trois cens , leſquels
ayant refuſe de ſe ſoûmettre & de,
quitter les armes , & s'eſtant mis
en état de défenſe , les uns auroient
porté ſur le champ la peinede
leur crime , & les autres ſe
feroient ſauvez dans les montagnes.
Mais quoy que cette rebellion,&
pluſieurs autres violences
& voyes de fait commiſes par
quelques-uns de ladite R. P. R.
meriteroient autant de châtimens
GALANT.
141
exemplaires qu'il y a de Complices
; neanmoins la compaffion
qu'a excité en nous l'aveu & la
deteſtation que la plus grande
partie de ces Seditieux ont fait de
leur faute , & des crimes où leur
aveuglement les avoit jettez;d'ailleurs
la fidelité inebranlable de
tous les autres nos Sujets de ladite
R. P. R. nous a porté à prendre
plutoſt pour les Coupables des
ſentimens de clemence que de
rigueur , & d'uſer d'autant plus
de mifericorde & de moderation
envers eux , qu'il a plû à Dieu
d'augmenter par ſes benedictions
les moyens d'exercer la puiſſance
qu'il nous a miſe en main , Nous
ſouhaiterions même pouvoir accorder
une Abolition generale à
tous les autres Complices de tant
de defordres . Mais ce que nous
devons à l'Etat& à la Juſtice , ne
142
MERCVRE
nous permettant pas de diſſimuler
entierement des crimes ſi atroces
, & dont l'entiere impunité
pourroit attirer des ſuites tres - facheuſes
, Nous avons reſolu de
reſtraindre ce châtiment à quelques-
uns des plus coupables, qui
ſerviront d'exemple à retenir doreſnavant
tous les autres dans leur
devoir,& contribueront davantage
àmême tems à affermir la tran.
quilité publique.Pour CES CAUSES
, & autres conſiderations à ce
nous mouvans , Avons de noſtre
grace ſpeciale , pleine puiſſance,
& autorité Royale , éteint , aboly,&
affoupy , & par ces Préfentes
ſignées de noſtre main , éteignons,
aboliffons, & afſoupiffons
tous les Crimes de revoltes,rebellions
, ſoûlevemens , & attroupemens
avec port d'Armes , meurtres
, réſiſtance contre nos TrouGALAN
T.
143
- pes,Preſches, & Aſſemblées dans
- lesLieux défendus par nos Arreſts,&
autres violences commiſes
à l'occaſion & pendant le cours
deſdites ſéditions , en quelque
forte & maniere qu'ils ſoient avenus
depuis le premier Juillet jufqu'à
préſent. VoULONS que tous
les Autheurs & Coupables defdits
defordres & ſeditions , &
leurs Complices , à l'exception
ſeulement de ceux qui feront cyapres
ſpécifiez , demeurent déchargez
de toutes les pourſuites
& recherches qui leur pourroient
eſtre faites à l'avenir pour raiſon
des Crimes commis durant lefdites
rebellions , bien qu'ils ne
ſoient icy particulierement déclarez
. Leur avons à cet effet remis
, quitté , & pardonné , remettons
, quittons , & pardonnons
, tant en general qu'en par-
1
I MERCURE
44
د
ticulier , tout ce qui pourroit être
imputé à l'occaſiondeſdits attroupemens
, port d'Armes , Prefches
& Affemblées dans les
Lieux où l'Exercice de ladite
Religion a eſté défendu ou interdit
par nos Arreſfts , & genéralement
de tous autres crimes &de.
fordres qui peuvent avoir eſté
commis , fans qu'ils en puiffent
eſtre recherchez , moleſtez , ny
inquiétez par quelques Perfonnes
, ou ſous quelque prétexte
que ce puiſſe eſtre , leur remettant
toutes peines , amende , &
punition corporelles & civile ,
leſquels pour raiſon deſdits Crimes
ils pourroient avoir encourus
envers Nous & la Juſtice.
Mettons à cette fin au neant toutes
Informations ſur ce faites ,
Decrets , Jugemens , & Arreſts
donnez en conféquence , impofant
GALAN Τ.
125
S
ſant filence perpétuel à noſtre
Procureur General , ſes Subſtitutspréſens
& à venir , & à tous
autres ; à condition toutefois premierement
que les Temples de
Bordeaux & de Befaudun , ſituez
dans ladite Province de Dauphiné
, ſeront raſez aux frais & dépens
des Habitans deſdits Lieux
de la R. P. R. & qu'il ſera baſty
à la place de chacun d'iceux une
Pyramide , ſur laquelle ſera écrit,
que pour punition des rebellions
commiſes par les Habitans defdits
Lieux de ladite R. P. R. &
de l'inſolence qu'ils ont euë de
charger nos Troupes , leſdits
Temples ont eſté raſez , avec
défenſe d'y faire à l'avenir , ſous
peine de la vie, aucuns Preſches,
Aſſemblées , ny Exercices de ladite
Religion ; Et en ſecond lieu,
que ceux de ladite Religion qui
Novembre 1683 . G
126 MERCURE
defireront jouïr de la preſente
Abolition , ſe remettront dans
leurs Maiſons quinze jours aprés
la publication des Préſentes , y
vivront dans l'obeïſſance &dans
la ſoûmiſſion qu'ils doivent à nos
ordres , & ne ſe porteront jamais
plus à de ſemblables actions,ſoûlevemens
, attroupemens & violences
, à peine d'eſtre décheus
de noſtre preſente Grace , en laquelle
n'entendons comprendre
la memoire & biens de ceux qui
ont eſté tuez les armes à la main,
ou executez à mort, les Miniſtres
qui auront preſché ou aſſiſte aux
Preſches dans les Lieux défendus
par nos Edits&Arreſts, les Condamnez
auxGaleres, & les nom
mez
ny ceux qui ſont actuellement
GALANT.
127
1
priſonniers , auſquels le Procés
continuëra d'eſtre fait ; à la réſerve
auſſi des Sacrileges & autres
crimes execrables , ſi aucuns
ont eſté commis tant ſur les Prêtres
que Séculiers. VOULONS
auffi que la reparation des dommages
cauſez tant aux Catholiques
qu'à ceux de ladite R. P. R.
qui font demeurez dans leur de
voir , foit priſe ſur les Biens de
ceux qui ſont exceptez de cette
Abolition. SI DONNONS EN MAN
DEMENT à nos amez & feaux les
Gens tenans noſtre Cour de Parlement
de Grenoble , & à tous
autres nos Officiers & Juſticiers
qu'il appartiendra , que ces pré
ſentes Lettres d'Amnistie , Grace,
&Abolition , ils faſſent lire , publier
& enregiſtrer , & du contenu
en icelles joüir & ufer plejnement
& paiſiblement , & pen
G 2
128 MERCURE
,
pétuellement , les Autheurs &
Coupables deſdites ſéditions
leurs Complices & Adhérans ,
tout ainſi & en la meſme maniere
que ſi chacund'eux y eſtoit particulierement
dénommé , à l'excluſion
toutefois de ceux cy defſus
ſpécifiez , ſans permettre qu'il
leur ſoit fait à préſent ny à l'avenir
en leurs perſonnes ou biens
aucuns troubles ny empeſchemens
, & fans qu'il foit beſoin
qu'aucun d'eux ſoit tenu de ſe repreſenter
en perſonne , & ſe mettre
en état pour l'entérinement
deſdites Lettres , dont nous les
avons relevez & diſpenſez , relevons
& diſpenſons , nonobſtant
noſdits Arrests , Ordonnances ,
Reglemens , & Lettres à ce contraires
, auſquels & aux dérogatoires
des dérogatoires y conteaus
, nous avons dérogé &déroGALANT.
129
:
geons par ceſdites Préſentes ;
CAR TEL EST NOSTRE PLAISIR .
Et afin que ce ſoit choſe ferme &
ſtable à toûjours , Nous avons fait
mettre noſtre Scel à ces Préfen
tes , ſaufen autres choſes noſtre
droit , & l'autruy en toutes. DONNE'
à Fontainebleau au mois de
Septembre , l'an de grace mil fix
cens quatre - vingts trois , Et de
noſtre Regne le quarante-uniéme.
Signé LOUIS , Visa LE TELLIER
; Et plus bas , Par le Roy
Dauphin , COLBERT , Et ſcellé
du grand Sceau de cire verte.
Je viens à ce qui s'eſt paſſé en
Flandre depuis quelque temps .
Toute l'Europe ſçait que depuis
la Paix de Nimegue , le Roy n'a
pû tirer raiſondes Eſpagnols, touchantle
Comté d'Aloſt ,le Vieux-
Bourg de Gand , & les autres
Lieux qui lui appartiennent. Ils
G3
130 MERCURE
ont voulu ſoûtenir la reputation
qu'ils avoient autrefois d'eſtre
habiles Politiques , en ſe défendant
par de longs détours . & ils
ont crû qu'ils leur tiendroient encor
lieu de Troupes & de Canons
, mais tout a changé pour
eux ; & la France ſous le Regne
de LOUIS LE GRAND , ne s'eſt
pas trouvée moins habile dans
le Cabinet , que ſçavante dans
l'art de Conquerir. Ce n'eſt pas
que la justice eſtant entierement,
& viſiblement du coſté du Roy,
Sa Majesté ait eu beſoin d'employer
des raiſons étudiées , pour
faire connoiſtre combien ſes pretentions
eſtoient équitables . Au
contraire ce Monarque en a ufé
comme tous ceux qui ne ſe défiant
point de la bonté de leur
Cauſe , & en eſtant entierement
fûrs , veulent bien la remettre en
GALAN T.
131
1
arbitrage , ce qui auroit eſté hazarder
beaucoup s'il n'avoit pas
cu un droit plus que juſte , ſi l'on
peut parler ainſi ; les Arbitres n'a
yant jamais la meſme ſeverité des
Juges , puis qu'en faveur de l'ac,
commodement , & de la confiance
que les deux Parties ont en
eux , ils oſtent toûjours quelque
choſe à ceux qui ont le plus
de droit , afin de ne rendre pas
la partie qui en a le moins entierement
malheureuſe. Vous voyez
par là qu'un Prince moins genéreux
que le Roy ,& qui ſe ſeroit
moins foucié de la Paix de l'Europe
, ne ſe ſeroit pas ſoûmis à un
Arbitrage , puis qu'il s'expoſoir
par là à perdre quelque choſe de
ce qu'il pouvoit avoir , ou la force
de ſon droit , ou par celle de ſes
armes. Cependant le Roy , pour
montrer à toute l'Europe qu'il ne
G4
132 MERCURE
demandoit rien que de juſte , a
bien voulu ſe remettre à l'Arbi--
trage du Roy d'Angleterre. Tout
ſe ſeroit terminé par cette voye ;
mais ce n'eſtoit pasle butde ceux
qui vouloient faire traîner les
choſes en longueur , pour n'en
voirjamais la fin . Comme ce qui
doit appartenir au Roy eſt au dela
de la Barriere , la difficulté de le
ceder à Sa Majeſté devoit paroiſtre
grande ,& il ſembloit que les
Hollandois y dûſſent encore
moins conſentir que les Eſpagnols.
Je ne ſçay ſi vous vousfouvenez
de ce que c'eſt que cette
Barriere , & fi pour en rafraîchir
voſtre memoire , je ne dois point
vous dire , que dans le dernier
Traité de Paix que les Hollandois
ont conclu avec la France , ils
font convenus que le Roy n'auroit
de places , qu'à une certaine
GALANT.
133
diſtance de celles qui leur apartiennent
, & tout ce qui paffe
cette diſtance , eſt appellé la Bar.
riere. Il eſt arrivé que ce que le
Roy prétend aujourd'huy, & qui
devroit luy avoir eſté remis par
les Eſpagnols il y a pluſieurs années,
ſuivant le Traité de Nimégue
, eſt au dela de cette Barriere.
Admirez icy la justice & le procedé
honneſte'du Roy.Ce Prince
ne voulant rien perdre de ce qui
lay eſt juſtement acquis par des
Traitez ſolemnels , & ne voulant
point auſſi donner de chagrin aux
Hollandois , en s'approchant de
leurs Places , a demandé aux Efpagnols
un Equivalent en deça
de la Barriere ; & c'eſt ce qui
cauſe la diſpute qui fait aujour
d'huy tantde bruit,& fur laquelle
toute l'Europe a lesyeux ouverts.
Les Eſpagnols voudroient ne rien
GS
(
As
134
MERCURE
accorder. Dans ce deſſein , ils ſe
ſont ſervis juſques icy de tout ce
que la Politique & la Chicane ,
ont eſté capablesde leur inſpirer;
&voyant la gloire du Roy dans
un degré d'elevation qui les
ébloüit en dépit d'eux , ils voudroient
que toute l'Europe priſt
leur party, afin que lors qu'elle
travailleroit à faire diminuer ce
brillant éclat , ils travaillaſſent de
leur coſté à profiter ſeulsde cette
conjoncture. C'eſt ce qui les porte
à vouloir gagner du temps ,
eſperant toûjours en de certains
évenemens qu'on n'a pas lieu de
prévoir ,& qui ont ſouvent ſauvé
la Maiſon d'Autriche. Voila l'état
des Eſpagnols avec nous. Quant
aux Hollandois, ceux quiveulent
la guerre parmy eux , font bien
embaraffez , & ne ſçavent quel
prétexte prendre pour broüiller.
GALANT .
135
Ceque le Roy demande luy eſt
légitimement dû. Il auroit pûs'en
rendre maiſtre depuis pluſieurs
années , il ne l'a pas fait. Il auroit
pû avoir des Places par dela la
Barriere , il a demandé un Equivalent
, afin qu'on luy en donnaſt
en deça. Il eſtoit aſſez puiſſant
pour eſtre luy-meſme Juge en fa
propre Cauſe , & ſe faire raiſon
par luy-meſme,& cependant il a
bien voulu ſe remettre à un Arbitre.
Quoy qu'on ne ſe puifſe
plaindre de luy , certaines
Puiſſances ne laiſſent pas de s'oppoſer
en ſecretà ſes Prétentions
les plus juſtes , contre l'intéreſt
de leur Païs , qui devroit n'avoir
aucun démeſlé avec le Roy , puis
qu'il ne veut rien au dela de la
Barriere ; mais comme ces Puifſances
ne peuvent regner que
parmy les troubles , il faut que
:
G6
136 MERCVRE
toute l'Europe ſoit en armes,pour
établir l'autorité d'un Prince qui
ne ſçauroit agir en Souverain que
pendant la guerre . Le Roy , voyant
qu'avec un pareil obſtacle,
il luy feroit impoſſible d'obtenir
jamais aucune choſe par la force
de fon droit & de ſes raiſons , a
demandé plus vivement depuis
deuxmois, qu'on luy rendiſtjuſtice.
Il a meſme fait entrer des
Troupes fur les Terres d'Eſpagne
, pour les engager à s'expliquer.
Ces Troupes ne commettoient
point d'actes d'hoftilité, ce
qui chagrinoit beaucoup. ceux
qui cherchoient tous les prétextes
imaginables pour entrer en
guerre ; mais enfin connoiſſant
la moderation du Roy , & deſeſperant
de le voir rompre le premier,
ils, ont fi bien fait que ceux.
deleur party ont enlevé desGar
GALANT.
137
- des avancées. Ils ont tué , ils ont
pris quelques Chaſteaux , & fe
ſont ſervis du fer & du feu que
les Troupes du Roy avoient jufques-
là eu ordre de ne point
mettre en uſage. C'eſt ainſi qu'ils
onteux meſmes commencé une
guerre , qu'ils euſſent voulu imputer
au Roy. Sa Majesté voyant
les Troupes , & fes Places attaquées
, a crû devoir repouffer la
force par la force ; & ce fut ce
qui l'obligea de donner ordre à
Monfieur le Maréchal de Humieres
d'aſſieger Courtray .
Courtray eſt une Ville de Flandres
ſituée ſur la Lis , entre les
Villes de Lile , de Tournay , d'Ipres
, & d'Oudenarde. Philipes
le Hardy y fit baſtir un Chaſteau
. Cette Ville eſt tres-marchande
, & fait un grand commerce
de Draps &de Toiles. Elle
138 MERCURE
a une bonne Citadelle , & urr
Territoire fort étendu. Cette Place
a eſté pluſieurs fois priſe &
repriſe par les François. Vous la
pouvez voir dans la Planche que
je vous envoye , & que j'ay pris
ſoin de faire graver exprés. Le
Dimanche 31. du dernier mois,
l'Armée que Monfieur le Maréchal
de Humieres commandoir,
decampa de Leſſines , ſans ſçavoir
de quel coſté elle alloit. Elle fut
conduite à Arnay,petite Ville qui
appartient au Comte de Naſſau ,
& qui eſt ſituée aupres d'Oudenarde.
L'Armée ſçeut en arrivant,
qu'on la menoit à Courtray . Elle
campa ſur les Hauteurs , & arriva
le lendemain à midy devant la
Place. Comme toutes les Troupes
défiloient pour ſe rendredans
leurs Quartiers , le Gouverneur
de Courtray envoya demander à
1
GALAN Τ. 139
Monfieur le Maréchal de Hu-
- mieres par un Trompete , ce que
ſignifioit la quantité de Troupes
qu'il voyoit defiler devant ſa Place.
Monfieur le Maréchal de Humieres
repondit au Gouverneur
par ce Trompete , qu'il luy confeilloit
de ſe rendre , s'il vouloit
conſerver les Habitans de Courtray.
Cette Ville avoit eſté inveſtie
deux jours auparavant par)
Monfieur le Marquis de Boufflers .
On acheva le reſte du jour de ſe
rendre dans les Quartiers qui
avoient eſté diſtribuez . On marqua
celuy du roy à Harlebec,qui
eſt à une lieuë de la Place. Monfieur
le Maréchal de Humieres
qui la voulut reconnoiſtre , en fit
Le tour dés ce meſme foir. Mon-:
fieur le Prince de Conty , Monſieur
le Prince de la Roche-fur-
Yon , &Monfieur le Comte de
1
:
140
MERCURE
Vermandois , l'accompagnerent,
avec pluſieurs autres Volontai
res , qui s'avancerent juſqu'à la
portée du Piſtolet de la Ville. On
l'envoya ſommer , & fur le refus
que le Gouverneur fit de la rendre
, on en reſolut l'Attaque. La
nuit du 3. au 4. la Tranchée fut
ouverte à demy-portée duMoufquet
de la Place. Monfieur le
Comte de Manlevrier-Colbert
eſtoit de jour . Meſſieurs les Princes
s'ytrouverent malgré le grand
feu que firent les Affiegez. Monficur
le Maréchal de Humieres
ne pût les obliger d'en fortir , &
fut reduit à leur dire , que s'ils
continuoient à expoſer ainſi leurs
Perſonnes, il leveroit le Siege,pour
neles pas voir davantage dans le
péril , & qu'il le feroit ſçavoir au
Roy. La meſme nuit on fit deux
Attaques à la Ville , & une fauffe
7
A
:
GALAN Τ.
141
à la Citadelle. Les deux de la
- Ville furent faites parles Gardes,
& par Picardie ; & celle de la Citadelle
, par le Regiment du Roy,
à qui les Ennemis laiſſerent faire
deux grands Boyaux de ſix à ſept
cens pas , fans leur tirerun ſeul
coup de Mouſquet. Ils firent un
grand feu toute la nuit fur les
deux autres Attaques. La Tranchée
eſtant achevée , on envoya
à quatre heuresdu matin un
Sergent avec dix Hommes , les
infulter ſur les Contreſcarpes. La
Sentinelle lay cria , Qui va là ?
& en même temps tira ſon coup.
Les autres Sentinelles en firent
de meſme , & l'on effuya dix
ou douze coups de Mouſquet.
Le Regiment de Fiffer fit une
troiſiéme Attaqne à la Ville , entre
la Citadelle & la Riviere , &
il la pouſſa juſques à la Contref
142
MERCURE
carpe. On ne perdit dans toutes
ces Attaques qu'environs cent
Soldats. Les Chevaliers d'Artaguan
, & de Cominge , & Meffſieurs
de la Tremblaye , & de
Périgny, y furent bleſſez . Monſieur
le Prince de Conty en retournant
de la Tranchée, eut ur
de ſes Chevaux de main emporté
d'un coup de Canon à trois
pas derriere luy. Les Affiégez
demanderent à capituler le Jeudy
4. du mois à dix heures du
matin , & fe rendirent apres dixhuit
heures de Tranchée ouverte.
Dés le meſme jour , Monfieur
Je Maréchal de Humieres donna
ſes ordres pour l'Attaque de la
Citadelle. On perça les Maiſons
de la Ville, on barra les Ruës, on
fit des Lignes de communication
; & l'on commença à dreſſer
des bateries .Celle de l'Attaque de
GALAN T.
145
Picardie tira le s . à la pointe du
jour. On en fit une de deux Mor-
- tiers , qui jetta des Bombes avec
aſſez de ſuccés. Toute la Cavalerie
porta le meſme jour des Fafcines,&
le foir on ouvrit la Tranchée.
Monfieur le Comte de
Maulevrier eſtoit encore de jour
Monfieur le Comte d'Avejan
commandoitle premier Bataillon
desGardes, & Monfieur leMar
quis de Harcourt celuy de Picardie.
Ils pouſſerent leurs Travaux
ſi pres de la paliſſade , qu'ils auroient
ſans- doute fait leur Logément
ſur la Demy-Lune le lendemain;
mais les Affiégez voyant
batre leurs deux Demy Lunes
du coſté de la Ville , leur Pont
abatu , & une grande Bréche,
appréhenderent qu'on ne montat
à l'Affaut la nuit ſuivante ; car
outre celajon avoit encore ſaigné
144 MERCURE
le Foffe àla Porte de la Ville , du
coſté de la Citadelle , ce qui fut
cauſe qu'ils demanderent à capituler.
On envoya des Oſtages,
&comme il eſtoit déja tard , la
Garniſon ne ſortit que le lendemain
pour aller à Gand , juſques
où elle devoit eſtre eſcortée. Mr
le Marquis de Vargnie ,Gouverneur
de la Ville , eſtoit à cheval
à la teſte de ſa Garniſon , qui
marchoit Tambour batant , &
Méche allumée par les deux
bouts , Armes & bagages. Ils
avoientdemandé douze Chariots
couverts mais on ne leur en
accorda que fix découverts , pour
porter leurs Equipages , ou leurs
Malades. Preſque tous les Cavaliers
avoient chacun deux Enfans
entre leurs bras. Il n'y a pas eu
plus de cinq ou fix Soldats blefſez
& fix de tuez, à l'Attaque de
د
GALAN Τ.
145
la Citadelle. La valeur & la diligence
pour les Travaux , n'ont
pas manqué dans nos Troupes ;
& Monfieur du Metz , LieutenantGeneral
de l'Artillerie, a fait
dreffer toutes les Bateries avec
une promptitude qui égale ſon
expérience & fon zele. Monfieur
le marquis d'Uxelles commande
dans la Place , où l'on a laiſſé le
Regiment d'Auvergne, un Regiment
Suiffe , & quelques autres.
Monfieur le maréchal de Humieres
marcha en ſuite du coſté de
Dixmude ; mais le Commandant
de la Place jugeant bien qu'il
entreprendroit inutilement d'en
ſoûtenir le Siege , confentit que
les magiſtrats vinſſent au devant
de ce maréchal luy en apporter
les Clefs . Il ſe renditdans la Place,
& ramena les Troupes , qui
onteſté miſes en Quartier d'Hy
146
MERCVRE
ver Dixmude eſt une Ville fort
agreable, ſituée ſur l'Iperle, à trois
lieuës de Nieuport,& preſque autant
de Furnes. Quelque tems aprés,
Monfieur le Prince de Chimay
attaqua le Chaſteau de la
Mark. Il n'eſtoit défendu que par
cinquanteHommes, commandez
par Monfieur de Peſnes,Capitaine
dans le Regiment des Vaifſeaux.
Il ſouffrit le Canon ſans
ſe rendre ; & Monfieur le Prince
de Chimay ſçachant que monſieur
de Lambert approchoitavec
des Troupes, ſe retira. Fort peu de
jours s'eſtant écoulez , Monfieur
le marquis du Bordage, Brigadier,
&Monfieurde Chanterenne, qui
commande un Bataillon Dauphin,
forcerent un Poſte tres- confiderable
à deux lieuës de Namur.
Monfieur de Chanterenne
ſe rendit en ſuite maiſtre de deux
GALANT.
147
Villages qui en dependent. On .
y trouva plus de cens Vaches ,
trois cens Moutons,& cent Che-
-vaux. Il fut défendu de tuër aucun
Habitant , & de rien brûler
dans ces Villages. Monfieur de
Chanterenne ſe diſtingua beaucoup,
& demeura trente heures à
Cheval , ſans manger ny boire.
Vous voyez,Madame , l'heureux
fuccez des Armes de Sa Majeſté;
tant pour attaquer que pour ſe
défendre , lors qu'on n'uſe point
de ſurpriſe comme on a fait , en
enlevant une Garde & prenant
des Chaſteaux , pour engager la
guerre. Courtray, pris en dix- huit
heures de Tranchée ouverte , &
Dixmude rendu à la ſeule approche
des Troupes , font voir
que fi le Roy avoit voulu continuer
ſes Conqueſtes , la plupart
des Villes de Flandres luy au-
:
148
MERCURE
roient ouvert leurs Portes. Cependant
ſa modération l'arreſte ;
& apres avoir fait voir ce qu'il
peut , il ne veut pas faire tout ce
qu'il pourroit. Il interrompt le
cours de ſes Victoires , & fait délivrer
par écrit le Mémoire fuivant
aux Etats de Hollande. Ila
eſté préſenté par Monfieur le
Comte d'Avaux.
MESSIEURS ,
Comme l'intention du Roy , mon
Maistre, a toûjours esté & est encore
preſentement , daffermir la Paix,
tant avec l'Empire, qu'avec l'Espa
gne , avecdes conditions qui ſoient
convenables à la justice de ſes prétentions,
& qui puiſſent établirpour
toûjours la fûretéde ſes Sujets , &
la tranquilité de toute l'Europe, Sa
Majesté a résolu d'en donner con.
noiffance
GALANT.
149
voiſſance à tous les Princes & Etats
qui s'y intereffent le plus , afin que
s'ils s'engagent àsoutenir l'opiniastreté
des Espagnols, & les hoftilitez
que le Marquis de Grana a commencé
d'exercer contre les Sujets de
Sa Majesté , ils soient informez des
facilitez qu'Elle apporte à la conclufion
d'un bon Accommodement.
C'est pour cet effet , Meſſieurs ,
que dans le mesme temps que Sa
Majesté a ordonné à Monsieur le
Maréchal de Humieres , d'attaquer
quelqu'une des Places de Flandres
appartenant au Roy Catholique ,
Elle m'a commandé de déclarer à
Vos Seigneuries , de bouche , &par
écrit , que pour parvenir à un Atcommodement
juste & raisonnable,
qui établiſſe une Paix ferme م&
ftable dans toute l'Europe , & qui
termina tous les démeſlez qui la
pourroient troubler , Elle avoit bien
Novembre 1683 . H
MERCURE
voulu remettre tous les diferens
qu'Elle a avec le Roy Catholique , à
l'Arbitrage du Roy d'Angleterre; &
qu'encore que la Ville de Luxembourg,
environnée des Places & Païs
qui appartiennent à Sa Majesté ,
nefoit plus guére en état de nuire à
ſes Sujets , ny mesme d'estre à Sa
Majesté d'une grande utilité lors
qu'elle fera démolie , & que les
Eſpagnols la voudront ceder , avec
le peu de Villages qui en dépendent ;
neantmoins comme cette Ville ne
peut donner aucune atteinte à la
Barriere que vos Seigneuries ont.
toûjours crû neceſſaire au maintien
de la Paix , Sa Maiesté avoit offert
de s'en contenter , pour l'Equivalent
deſes Prétentionsſur le Comtéd'Atoft
, Vieux Bourg de Grand , &fur
tous les autres Lieux qui ont esté
demandez par ſon Procureur General
aux Conférences de Courtray.
Cependant la lenteur des EspagGALANT.
ISE
,
wols à prendre un party raisonnable,
a enfin obligé Sa Maiefté de faire
avancer ſes Troupes en Flandres
- pour porter Monsieur le Marquis de
Grana à luy donner la juſte ſatisfaction
qui luy est deuë ; mais n'ayans
répondu aux instances qui luy
ont esté faites , que par des actes
d'hostilité peu convenables à l'état
preſent des Affaires d'Espagne , Sa
Maiesten'a pas crû devoir diférer
plus longtemps àſeſervir des moyens
que Dieu luy a mis en main , pour
fe faire raison . Toutefois comme le
principalbut de Sa Maiesté , a toûjours
esté , & est encore , d'affermir
la Paix dans toute l'Europe , Ellc
a efté bien aise de faire sçavoir à
Vos Seigneuries , les Conditions dont
Elle veut biense contenterpour l'Equivalent
de ſes Droits , & Frétentions
, fur Aloft , Vieux - Bourg de
Gand , & autres.
H 2
152
MERCURE
1.
L'Equivalent qui peut terminer
leplus promptement le diférent que
Sa Majesté a avec l'Espagne , est la
ceffion de la Ville de Luxembourg en
l'état qu'elle est , ou mesme démolie,
avec le peu de Villages &Hameaux
qui en dépendent , & qui ne conſiſ
tent qu'en quatorze ou quinze.
11.
Si toutefois les Espagnols s'opiniaſtrent
àrefuser cette Proposition,
te Second Equivalent auquel Sa
Maiesté confentiroit , feroit Dixmude,&
Courtray,avec leurs dépendences
, dont neantmoins la Ville de
Dints , la dépendences ( quoy que ce
foit une des Verges qui composent la
Chaftellenie de Courtray ) demeure.
roit à l'Espagne, &les Fortifications
de Dixmude & de CourtraySeroient
vafées , mefme la Citadelle de Courtray,
enforte qu'ilne reſteroit qu'une
GALANT.
153
Muraille de cloſture , pour la Sûreté
de la Manufacture , & du commerce
de ces deux Villes . Plus , les Villages
de la Chaſtellenie d'Ath , qui ont
esté cy -devant joints au Gouvernement
de Tournay , & à la distra-
Etion desquels Sa Maiesté a bien
voulu donner les mains par leTraité
de Nimégue, pourne pas apporter du
retardement au rétabliſſement de
la paix , Beaumont & Bouvine ,
avec les Villages & Lieux qui en
dépendent ,desquels il ne reſte que
quatre ou cing , tous les autres ayant
eſté mis fous l'obciſſance de Sa Majesté
, par la poſſseſſion qui en a esté
priseenfon nom avant la levée du
Blocus de Luxembourg. Finalement
Chimay , avecses dépendances. Et
comme par le moyen de cet Accom
modement il ne reſteroit plus dans
la fuite du temps aucun fuiet de
rupture , toutes les prétentions de
H
3
154
MERCURE
part & d'autre estant réduites à la
Seule poſſeſſion dans laquelle on eft
depuis plus d'un an , sans qu'ily
euſt aucun autre changement que ce
qui doit compoſer cet Equivalent ,
on n'auroitpas de peine à maintenir
dans les Païs- Bas , la tranquilité
que Vos Seigneurie témoignent defirer.
ΙΙΙ.
Oth
Que si le Roy Catholique aime
mieux donner à Sa Majesté un
Equivalent dans la Catalogne
dans la Navarre , Sa Majesté ſe
contenteroit à l'égard de la Catalogne
, de ce qui reste à l'Espagne
du Comté de Sardaigne , dont Puicerda
qui est entierement démoly
fait partie de la Suë- Durge , de
Canredon , & de Castel Folit , avec
leurs dépendances .
IV. ३
Ou bien de Rofes,Gironne&Cap
GALAN T.
155
de Quieres,avec leurs dependances,
V.
Et à l'égard de la Frontiere de
Navarre , Sa Majesté prétendroit
Pampelune & Fontarabie,avec leurs
dépendances .
Ce font là , Messieurs , les condi
tions fur lesquelles on peut encore
établir avant lafin de l'année , une
bonne&fûre Paix ; &pour ne donner
aucun sujet de la troubler diu
costé de l'Empire, le Roy, mon Maiftre
, veut bien aussi que j'aye l'honneur
de déclarer de fa part , àvos
Seigneuries , que pourveu que l'Empereur
& la Diete de Ratisbonne ,
acceptent dans le mesme tems la
Treve que Sa Majesté a offerte ,foit
pour trente , vingt cing , ou mesme
vingt années , Elle donnera en
core pouvoir au Comte de Crecy de
la conclure , & elle confentira que
tous les Princes & Etats de l'Euro
H 4
156 MERCURE
pe, foient Garands de ces deux Aocommodemens
.
Mais si aucune de ſes Propofitions,
dont Sa Majestélaiſſe te choix
au Roy Catholique , n'est acceptée
avant la fin de cette année , & fi
les Lieux qu'Elle offre de prendre
pour Equivalent, ne font remis en la
poffeffion de Sa Majesté , nonseule
ment Elle ne prétend plus eftre te.
nuë aux mesmes conditions , mais
encore , Elle croira estre bienfondée
àse faire donner un juste dédom.
magement , des dépenſes extraordiwaires
qu'Elle aura efté obligée de
faire , pourse mettre en poffeffion de
ce qui luy appartient ; & l'on ne
pourra imputer qu'à l'Espagne , &
à l'appuy que luy donnent ſes Alliez,
tous les malheurs d'une Guerre
qu'elle a commencée , aprés avoir
refusé toutes les voyes d'Accommodemens.-
GALANT
157
Si parmy tant d'Alternatives
que Sa Majeſté propoſe , on n'en
veut choiſir aucune , il faut que
ceux que la Guerre accommode
ayent ſi bien pris leurs meſures ,
que les Suffrages ceſſent d'eſtre
libres ,& qu'on ſe déclare entierement
contre la raiſon , puis qu'il
eſt impoſſibleque de tantde choſes
diferentes , il n'y en ait quelqu'une
qui puiffe fatisfaire les Intereffez
, à moins qu'ils ne veüillent
point d'accommodement.Ce
qu'il y a de furprenant dans les
Propoſitions du Roy , c'eſt qu'il
eſt en poſſeſſion d'une partie de
cequ'il demande, par l'une de ces
Alternatives , & qu'il eſt en état
de ſe rendremaiſtre du reſte, ſans
qu'on oſaſt entreprendre de luy
refifter.Cependant ceMonarque
a la bonté de donner autant de
temps qu'il en faut , pour conful-
H
158 MERCURE
ter à loiſir ſur toutes les Alternatives
qu'il propoſe. Mais afin que
ſes Ennemis ne s'en prévalent pas
pour armer, il arme de ſon coſté..
Il eſt à croire que s'ils s'obſtinent
à vouloir la Guerre , ils en pourront
payer tous les frais ; c'eſt le
moindre des malheurs que leur
opiniâtreté à refuſer la Paix leur
puiſſe attirer.
Loüife-Marie-Théreſe de Melun,
qui avoit épousé le 28. Octobre
1680. Armand de Bethune,
Marquis de Charoſt , ſon Coufin
germain , eſt morte de la petite
verole le 31.du meſme mois 1683 ..
apres trois ans & trois jours de
mariage. On impute ce malheur
à l'imprudence de la fille qui la
ſervoit. Elle luy appliqua fur le
viſage du Jus de Guimauve , qui
eſtextrémement froid , & qui fit
rentrer la petite verole qui for
GALANT.
159
toit abondamment depuis onze
jours. Il devoit eſtre fâcheux à
cette jeune Perſonne de ſe voir
condamnée à mourir à l'âge de
dix- sept ans . Cependant elle ſe
reſigna fort chreſtiennement à la
volonté de Dieu ; & comme elle
aimoit tres- tendrement ſon Mary,,
qui eſt dans le Regiment Royal
en Flandre, elle lui écrivit un Billet
en des termes ſi touchans,
qu'il faudroit eſtre inſenſible pour
le lire ſans douleur. Il l'aimoit
beaucoup, auſſi eſtoit- elle fort aimable
, & d'une grande ſageſſe..
Elle luy a laiſſé deux Enfans .
M le .Marquis de Charoſt ,
que cette perte rend inconfolable
, eſt fils d'Armand de Bethu
ne , Duc de Bethune-Charoft ,,
Gouverneurde Calais, cy- devant
Capitaine des Gardes du Corps
de Sa Majefté ; & de Marie Fou-
6
160 MERCURE
quet , fille de Nicolas Fouquer,
Vicomte de Vaux, ProcureurGeneral
au Parlement , & Sur- Intendant
des Finances. SonAyeul
eſtoit Loüis de Bethune , Duc de
Bethune-Charoſt , Chevalier des
Ordres du Roy, & Capitaine des
Gardes du Corps ; Son Bifayeul,
Philippes de Béthune , Comte de
Selles & de Charoſt , qui avoit
épousé Catherine le Bouteiller de
Senlis ; Son Trifayeul , François
deBethune, Baron de Roſny,marié
à Charlote Dauvet ; Son
Quartayeul , Jean de Bethune,
Baron de Baye , qui épouſa Anne
de Melun, Baronne de Roſny, fille
d'Hugues de Melun , Vicomte
de Gand, Baron de Roſny ,Chevalierde
l'Ordre de la Toiſon d'or,
Gouverneur d'Arras ; & fon
Quintayeul Alpin de Bethune ,
Baron de Baye & de mareüil, qui
GALAN Τ . 161
ſe maria avec Jeanne-Iuvenaldes
Urfins.
- Cette Maiſon de Bethune , tire
fon origine des anciens Seigneurs
de la Ville de Bethune , dont Robert
de Bethune premierdu nom,
eſtoit Seigneur en l'an Jo11 . &
donttous les Deſcendans ſe font
fignalez fous la troifiéme Race
de nos Roys en pluſieurs occafions
importantes . Robert de Bethune,
ſeptième du nom, Seigneur
de Bethune, Tenremonde,Richebourg
, & Vvarneſton , morten
1248. fut inhumé en l'Egliſe de
S. Vvaſt d'Arras , ſous un magnifique
Tombeau de marbre , où il
eſt repréſenté armé & éperonné,
l'Epée à la ceinture, & à ſon Bouclier
ſe voit l'Ecu des Armes de
Bethune , qui eſt d'argent à la face
de gueules . Mahaut de Bethune
ſa fille , épouſa Guy, Comte
de Flandres..
ン
r
162 MERCURE
La Maiſon de Bethune ſubſiſte
en trois Branches. La premiere ,
eſt celle de Maximilien-Pierre-
François de Bethune,Duc de Sully,
Pair de France , Prince d'Enrichemont
& de Boisbelle, Marquis
de Roſny,deſcendu de maximilien
de Bethune , Duc de Sully , Pair,
Maréchal de France , Grand Maître
de l'Artillerie , Sur- Intendant
des Finances du Roy Henry IV.
qui eut une confiance particulie
re en ſa probité & en ſa valeur.
Il eſtoit fils aîné de François de
Bethune , Baron de Roſny , & de
Charlote Dauvet. La ſeconde
Branche deſcend de François de
Béthune ; Duc d'Orval , Chevalier
des Ordres du Roy, Premier
Ecuyer de la feuë Reyne
Mere , Fils puîne de Maximilien
Duc de Sully , dont eſt venu Μ
le Marquis de Béthune , quia
GALANT. 163
1 épousé en premieres nôcesCatherine
de la Porte,& en fecondes
, Anne d'Harville Palaiſeau ,
Fille de Monfieur le Marquis
d'Harville Palaiſeau Chevalier
des Ordres de Sa Majeſté . La
troiſième Branche , eſt celle de
Monfieur le Duc de Béthune
Charoft.
Quant à Madame la Marquiſe
deCharoſt,dontje vous apprens
la mort , elle estoit Fille de feu
Monfieur le Prince d'Epinoy , &
de Loüife-Anne de Béthune-
Charoft. Monfieur le Prince
d'Epinoy ſon Pere , venoit des
Princes d'Epinoy du ſurnom de
Melun , Vicomtes de Gand, Seigneurs
d'Anthoin , dont il ya
pluſieurs Chevaliers de l'Ordre
de la Toiſon ,& des Conneſtables.
-de Flandres . Cette Maiſon de
Melun ,qui eſt une des plus illu
164 MERCURE
ſtres du Royaume , a pour fa
Tige Ioffelin, Vicomte de Melun,
fous les Roys Hugues Caper &
Robert , d'où ſont deſcendus les
Vicomtes de Melun ,& les Com.
tes deTancarville, qui ont poffe.
dé les premieres Charges de la
Couronne , & eu des alliances
avec les principales Maiſons des
Princes de l'Europe. Elle porte
d'azur àsept Befans d'or , au chef
demesme.
On me vient d'apprendre la
mort d'une Dame , que ſon eſprit
a renduë illuſtre , & qui a paru
dans le monde ſous trois noms ;
ſçavoir, de Mademoiſelle des Jardins,
de Madame de Villedieu , &
deMadame de Chate. Elle avoit
unemaniere d'écrire auffi galante
que tendre , & peu de Perſonnes
ontun ſtile auſſi aisé . Les Ouvrages
qu'elle a donnez au Public,
font
GALANT.
165
:
Les Amours des Grands Hommes .
Les Annales Galantes.
Carmante, Histoire Greque.
Les Exilez.
Les Fables Allégoriques.
Les Galanteries Grenadines .
Les Nouvelles Afriquaines.
Les Oeuvres meflées.
Le Journal Amoureux.
Les Defordres de l'Amour.
Le Sieur Barbin qui a imprimé
tous ces Ouvrages , en a encore
beaucoup d'elle , & le premier
qu'il mettra au jour , a pour titre,
Le Portrait des Foibleſſes humaines .
Ils ont tous eu un ſi grand fuccés
, qu'on peut en attendre un
pareil de ce dernier .
Il eſt mort une autre Perſonne
tres- confiderable par ſa naiſſance,&
par ſon merite,mais dansun
âge fort avancé. C'eſt Madame
de Belfond , qui avoit étably à
:
166 MERCURE
Roüen un Convent de Religieurſes
Benedictines , qui n'y eſt prefque
connu que ſous le nom de
Belfond. Elle eſtoit Sooeur de feu
Madame l'Abbeffe de' Montivilliers
,morte depuis quelques mois
&Tante de Monfieur le Maréchal
de Belfond. Son profond ſçavoir
dans les belles Lettres & dans les
Langues , eſtoit ce qui éclatoit le
moins en elle. Sa modeſtie luy
faifoit cacher tous ces avantages,
& elle fuyoit tellement le nom
d'illuſtre que ſes lumieres fur tou
tes chofes luy faisoient donner ,
qu'elle ne les developoit qu'avec
des Perſonnes en qui elle avoit
une entiere confiance. Tant de
qualitez admirables eſtoient ſoûtenuës
par une vertu ſolide , &
une pieté édifiante , qui ſervoit
d'exemple à toute ſa Communauté
, que ſa perte a miſe dans une
GALAN Τ.
167
douleur inconcevable. Elle est
morte âgée de 72.ans , fort re-
-gretée de toutes les Perſonnes
rares , qui avoient pour elle une
eftime particuliere. Aufſi peuton
dire qu'elle eſtoit elle même
une Perſonne tres rare.
MonfieurGilbert , Seigneurde
Voyfins , Conſeiller en la Seconde
Chambre des Enquestes du Parlement
, a épousé depuis peuMademoiselle
Dongois , fille de monſieur
Dongois, Secretaire du Roy
& de la Cour de Parlement , &
Niéce de M' Dongois Chanoine
de la Sainte Chapelle . Le Pere
& l'Ayeul de Monfieur Gilbert
de Voiſins , ont eſté Conſeillers
de la Grand' Chambre du Parlement
de Paris, où cette Famille a
donné pluſieurs Conſeillers de-
- puis l'an 1523. que Michel Gil.
bert , Seigneur de Voyfins , y fut
168 MERCURE
reçeu Conſeiller. Elle porte d'a
zur à la Croix engrelée d'argent ,
accompagnée de quatre Croiſſans
montans d'or.
Les Globes que le Pere Coronelli
Vénitien , de l'Ordre des
Mineurs Conventuels , faiſoit icy
pour le Roy par l'ordre de monſieur
le Cardinal d'Eſtrées , font
dans leur état de perfection . Ce
font les plus ſçavans , les plus
curieux , & les plus grands que
l'on ait veus jamais en Europe.
Leur diametre eſt de plus de
douze pieds. Sa majesté deſtine
pour Verfailles le Préſent que
luy en fera cette Eminence ; mais
comme le Lieu où l'on doit met.
tre ces Globes n'eſt pas encore
preſt , on les a enfermez dans les
Quaiffes qui doivent ſervir à les
tranſporter , afin de ne les pas
laiffer expoſez aux injures de
GALAN T. 169
l'Hyver. Cela donnera le temps
à ce Pere de faire un voyage en
Italie . Cependant comme ces
chofes font tres - curienfes , &
qu'elles méritent une entiere defcription
, je tâcheray de vous la
donner lors que j'en auray une
plus parfaite connoiſſance..
La Loy& la Coûtume , compofoient
le mot de la premiere Eni
gme du mois paffé. Ceux qui l'ont
trouvé font , Meſſieurs d'Amiens,
Avocat en la Ville du mesme
nom ; L'Abbé Marcelat , Chanoi
ne de Sens , L. Bouchet , ancien
Curé de Nogent- le Roy ; & l'E
pinay Buret , de Vitré en Bretagne;
cesdeuxderniers en Vers.
Le Sinet, eſtoit le vray Sensde
la ſeconde. Elle a eſté expliquée
par Monfieur Charles , Valet de
Chambre de Mademoiselle d'Orleans.
Ceux qui fuivent en ont
170
MERCURE
donné des Explications en Vers
Meſſieurs la Thonche , de Roüen
Gygés , du Havre ; C. Hutuge ,
d'Orleans ; L'Inconnu à l'Anagramme
, Qui vices en ſage déprifa;
La belle Nourriciere , du Havre
; & la jolie Bouquinette du
Hoc , de la meſme Ville .
Le veritable mot des deux , a
eſté trouvé par Meſſieurs marin
de Langeac , en Auvergne ; Douceur
, Organiſte de Soiſſons ; &
l'Abbé de Vilfroy , Chanoine
dudit lieu; Fourmy , de Vitré en
Bretagne. Monfieur le moine ,
de Dormans , les a expliquées
en Vers meſdemoiselles Loüifon
de: Soucanie ; Petit de Grand
Maiſon , de Chaſteau - Thierry ;
Du Turc , dite de Caſtos; & Antiffier
; La belle Huguenote ;
L'Héroïne , de Dormans; la Belle
fans nom ; Le Rimeur à la mode;
GALANT ..
171
l'Exilé du Parnaſſe ; & l'Hermaphrodite
, en ont auſſi deviné le
mot.
Je vous envoye deux Enigmes
nouvelles.
ENIGME.
TeEmmeehhaauuſfſfee, &puis ieme baiſſe ,
Et i'ay tant de force en mes dents,
Que sans qu'aucun fardeau m'afaiffe
,
F'en porteſouvent de pefans.
Mon Frere eftfort petit , mais estant
avec moy ,
Il est grand , & se tient deſſus ſon
quant - à- moy ..
Il est Brunet , mon teint paroiſt d'une
Moresque,
Mais on ne laiſſe pas de nous faire
la cour;
Et pourſervir Homes & Femmes ,
Sans que nous redoutions les flames
,
172
MERCVRE
On nous y trouves nuit & iour.
A la Campagne & dans les Villes,
Nous n'en faiſons pourtant pas plus
les entendus ; :
Car à moins que d'estre pendus ,
Nous leur ferions fort inutiles.
AUTRE ENIGME.
S
Ouvent l'on me desire ,
iours on me fuit ;
& toû
Quandi'atrape quelqu'un ,ie lefais
marcher viſte ;
Quelquefois ieſurprens, quelquefois
onm'évite,
Et ie viens rarement ſans faire quelque
bruit ..
Je puis faire le mal , de mesme que
Ie fuis absolument utile & necefle
bien
faires
plaire.
Si ie puis contenter , ie puis auffide
L
Et
GALANT.
173
Et cent choſes qui font , fans moy ne
Seroient rien.
Ie vait pendant la nuit aussi-bien
que le jour ;
Et quoy que quelquefois ie cauſe de
dépense ,
L'on ne peut se paſſer longtemps de
ma préſence ,
Et l'on fait fort ſouvent des voeux
pour mon retour .
Quelque déplaifir que l'on
conſerveapres la perte des Perſonnes
qui doivent toucher , &
quelque deüil qu'on en ait dans
le coeur , & qu'on en porte au
dehors , pour ſatisfaire à l'uſage,
à la douleur, à la tendreſſe , &
à la bienséance; l'eſprit de l'Homme
qui veut fatisfaire à toutes ces
choſes avec le plus de regularité ;
ne ſçauroit eſtre toûjours appliqué
à ce qu'il reſſent. Il faut du
Novembre 1683 . I
174
MERCURE
relâche,& le plus fage eſt obligé
d'en chercher , pour ne fuccomber
pas à ce qu'il fouffre. Il eſt
des attachemens , ou pour mieux
dire des amusemens innocens
que l'on ne peut appeller plaiſirs,
& ſans lesquels on demeureroic
das une indoleance qui feroit blåmer
un Homme d'eſprit. Quand
celuy qui eſt frapé de cette vive
douleur , eſt dans un rang élevé,
ou qu'il tient celuy de Souverain,
il faut qu'en faveur de ſa Cour,
il ait la complaiſance de la renfermer
, ce qui le fait beaucoup plus
foufrir au dedans. Mais qui regne
fur les autres , doit ſçavoir regner
fur foy- meſme , & fonger que
quoy qu'on témoigne entrer dans
nos fentimens , on ne fent jamais
ce qui nous touche au meſme
pointque nous le ſentons. Ainfi
il eft dela ſageſſe de la prudence,
GALANT. 175
& de l'eſprit d'un Prince affligés
- de s'occuper afin d'occuper ſa
Cour , & de s'attacher apres le
premier cours de ſa douleur , à
des choses qui ſemblent la luy
faire oublier pour untemps, quoy
qu'elle ſoit toûjours forte au fond
de ſon ame , & qui ſoient plutoſt
des délaſſemens d'eſprit , que de
ces divertiſſemens , qui font
mefler l'emportement à la joye.
C'eſt ce qu'a fait judicieuſement
le Roy , plus pour ſa Cour que
pour luy. Ce Prince grand dans
ſes Feftes , comme il l'eſt dans
toutes ſes Entrepriſes, y eſt ſervy
avec le meſme fecret , & de la
meſme maniere. Il ordonne ,
tout ſe fait , tout travaille , rien
ne paroilt , tout ſe remuë , rien
n'eſt entendu , on eſt au milieu
detout cequi doit briller , & rien
n'éclate. Cella vous paroiſt pref
12
176 MERCVRE
que impoffible. Cependant ce
queje vay vous apprendre , vous
en convaincra, Le Roy invita
dernierement Madame la Dauphine
à une ſimple Promenade
àMarly. Il s'y rendit le premier,
parce que cette Princeſſe y vint
en Chaiſe, à cauſe de ſa groſſeſſe.
Elle y fut accompagnée d'un fort
grand nombre de Dames . On y
vit d'abord les Eaux , on ſe promena
, & l'on joüa en ſuite dans
le grand Sallon. le ne vous décriray
point encore ce délicieux
Palais . Il faut attendre qu'il ſoit
achevé , & alors je vous en feray
la deſcription entiere. Aujour
d'huy je vous diray ſeulement,
quele Sallon où l'on ſe mit à joüer,
eſt dans le Pavillon du milieu ,
qu'il eſt octogone par dedans , &
que par quatre endroits de ce
Sallon qui repréſente l'Année,
4
GALANT.
177
on entre dans quatre Apartemens,
qui font les quatre Saiſons.
Il y a quatre Pieces en haut, ſçavoir
dans les quatre angles , & das
les quatre milieux . On entre dans
ces Chambres par des Coridors
qui regnent tout autour de ce
Pavillon . Le Sallon où l'on joüa,
eſtoit magnifiquement paré , &
tout brillant de Lumieres . Apres
qu'on eut joüé quelque temps, le
Roydit , le viens d'apprendre que
l'Oyfelier est icy , & qu'ila des chofes
affez curieuses . Voyons les ; &fi
ce qu'il a apporté est beau , nous le
ioüerons.
Je ne vous dis point , madame,
ce que c'eſt que l'Oyſelier. Vous
ſçavez ſans doute que c'eſt un
Marchand qui vend non ſeulement
toutes ſortes de Bijoux
comme font les Joüaliers , mais
encore tout ce que l'on peut s'imaginer
de plus curieux. Com-
13
178
MERCURE
me il a commencé ſa fortune en
vendant des Cages de prix , &
des Oyſeaux , le nom de l'Oyſelier
luy eſt demeuré. Le Roy
ayant proposé de joüer, on ne repliqua
qu'en le ſuivant , & chacun
monta dans les Chambres
hautes dontje viens de vous parler.
D'abord qu'on entra dans les
Coridors , on fut frapé de l'éclat
des Lumieres qui les rempliffoient
, & de toutes les Richefſfes
qui ébloüirent les yeux dans la
premiere Chambre où l'on entra
. On n'avoit oüy aucun bruit;
on n'avoit entendu marcher perſonne
; on n'avoit rien veu apporter
, ny briller aucunes Lumieres
par les Portes , ny par les
Fenêtres . Cependant on découvre
une Chambre garnie de mille
choſes qu'on ſçavoit bien qui
n'y devoient point eſtre naturel
GALAN T. 179
lement pour la parer. Ce n'eſt
pas qu'on ne dust croire qu'elles
appartenoient à l'Oyfelier , &
qu'il avoit apporté pour le Roy
ce qu'il avoit de plus beau . Com
me on croyoit que tout ce que
Fon devoit voir eſtoit renfermé
dans cette premiere Chambre, on
s'y arreſta aſſez longtemps ; mais
l'éclat des Lumieres du Coridor
aïant fait avancer quelques Cour
tiſans , fans qu'ils ſçeuſſent où ils
alloient , ils rencontrerent une
autre Chambre remplie comme
la premiere.Vous jugez bien que
leur ſurpriſe fut grande. Ce ne
fut pas tout. Les Lumieres du
Coridor les ayant portez à pour
fuivre leur chemin , ils découvrirent
une troifiéme Chambre auſſi
magnifiquement garnie que les
autres. Ils allerent encore plus
loin , & en trouverentunequa
14
180 MERCURE
trième , qui ne cedoit en rien à
toutes celles qu'ils venoient de
voir. Ces quatre Chabres étoient
celles des quatre milieux du Pavillon.
Voicy dequoy elles eſtoient
ornées , & comment on y avoit
apporté ce qui les ornoit. Il y
avoitdans chacune de ces Chambres
un Amphitéatre remply de
Gradins depuis le haut juſqu'au
bas , avee quantité de Tables;
& ces Tables & ces Grandins
eſtoient chargez de tout ce qui
peut eſtre à l'uſage des Dames,
& fervir à orner des Cabinets . Il
y en avoit meſme pour les Hommes
, quoy que cette galanterie
ne ſe fiſt pas pour eux. On ne
voyoit que des Ouvrages de la
Chine, de Perſe , des Indes , d'Allemagne,
& de France, des Porcelaines
des plus belles , des Cannes
avec des poignées d'or garnies de
GALANT. 181
D
Diamans, & mille autres fortes de
petits Bijoux d'or qui en eſtoient
auſſi couverts. Quant à ce qui
regarde les Hardes , comme Robes
de Chambre , & Rubans tiffus
d'or, le Roy avoit voulu qu'ils
fuſſent d'uſage pour le temps, c'eſt
àdire, qu'il y euſt du noir meſlé..
Il y avoit entre toutes ces choſes,
pluſieurs Girandoles garnies de
Bougies, qui jointes aux lumieres
des Luftres, donnoient un nouvel
éclat à ce brillant amas de Richefſes
. Des Marchands fort propres
eſtoient dans chacune de ces
Chambres , au devant de pluſieurs
Comptoirs , ſur lesquels il
y avoit des Cornets , & des Dez..
Tout eſtoit parfaitement bien entendu
dans toutes , ſoit pour le
choix des Raretez qu'elles contenoient
, ſoit pour l'arangement.
Il y avoit juſques à des Cabinets
IS
182 MERCURE
garnis de Plaques d'or &d'argent,
d'un ouvrage merveilleux. La
furpriſe de ceux qui estoient enentrez
dans les trois premieres
Chambres , ayant toujours augmenté
, ils demeurerent quelque
temps müets d'étonnement
en entrant dans la derniere. Les
Marchands conviérent les Dames
à joüer dans chacune , ce
qu'elles firent. La premiere qui
perdit , demanda au Marchand
le prixde ce qu'elle avoit joüé, &
il feignit de ne pas l'entendre..
Une autre ayant demandé la même
choſe , apres avoir perdu , on
luy répondit qu'elle l'apprendroit
bientoft. Une troifiéme reçeut
une autre réponſe qui nel'éclaircit
pas davantage ; & ceux qui
eftoient commis pour délivrer ce
que l'on avoit gagné , s'en acquiterent
fans en demander d'ar
GALANT. 183;
gent , quoy qu'ils n'euſſent peuteſtre
jamais joüé ce perſonnage..
Cependant il y avoit des Gens
qui ſans eftre remarquez , écrivoient
les noms de ceux qui ga.
gnoient des choses qu'ils ne pouvoient
emporter , afin de les envoyer
chez eux.Le Roy qui eſtoir
en quelque forte deſcendu de ſa
grandeur , fans ceſſer d'eſtretoûjours
grand par luy- même , prenoit
cet air tout charmant , & ces
manieres affables & engageantes
qui luy ſont ſi naturelles , afin
d'exciter toutes les Dames àjouer
encore plus ſouvent qu'elles ne
faifoient , & meſme à joüer plufieurs
Bijoux à la fois ; & l'on remarqua
que s'eſtant approché
d'une Maréchale de France , qui
joüoit un petit Cabinet , il luy
-conſeilla de joüer les deux, parce
- qu'ils ne devoient pas eſtre ſepa-
16
184
MERCURE
2
rez . Comme il eſt des ſecrets qui
nepeuventeſtre toûjours cachez,
quine ſont pas meſme faits pour
cela , & que celuy du Roy dans
ce divertiſſement eſtoit de cette
nature , le bruit de ſa galanterie
commença à ſe répandre , &l'on
publia bientoſt , que chacun devoit
ce qu'il avoit gagné à la magnificence
de ce Monarque , &
que les Perdans n'avoient à payer
aucune choſe pour ce qu'ils
avoient joüé . Il s'éleva alors une
eſpece de petit bruit cauſe par
des acclamations , & formé par
un concert des loüanges du Roy..
Les uns parloient du plaiſir , que
leur donnoit une ſurpriſe ſi agreable;
& les autres , de celuy que
leur cauſoit la galanterie de Sa.
Majefté. D'autres s'en faifoient.
un fort ſenſible , d'avoir une occaſion
ſi favorable de louër ce
,
GALANT. 185
Prince , & d'examiner la joye
qu'il témoignoit à donner Ce leur
en eſtoit auſſi une bien grande
de le voir ſurpaſſer en toutes chofes
tous les Souverains du monde:
L'ardeur de jouër redoubla ; &
quoy que l'on fatisfiſt ſa paſſion
dans une rencontre où le defir de
gagner, pouvoit toucher d'autant
plus qu'on ne riſquoit rien , on
s'attachoit pourtant encore plus
au Jeu , par le plaiſir qu'on voyoit
quele Roy en recevoit , ce Prince
ayant une noble impatience,
de voir tout ce qu'il avoit faic
preparer , eſtre le butin des Dames.
Il n'y avoit point de ſouhair,
que l'on ne puſt ſatisfaire ,&l'oeil
n'avoit qu'à choiſir. Quel autre
Prince a jamais donné d'une maniere
auſſi agreable? Monſeigneur
le Dauphin joüa beaucoup , & fit
des liberalitez de toutes les cho
187
MERCURE
fes qu'il gagna. Cette galante
Journée ( car on ne peut pas donner
le nom de Feſte à ce qui s'y
paffa , & l'intention de Sa Majeſté
n'a pas eſté d'en faire une , )
ayant ſuivy de prés la conqueſte
des Places , dont on a forcé ce
Prince de ſe rendre maiſtre , en
luy prenant plufieurs Châteaux,
l'a fait voir en meſme temps,vainqueur
& moderé , en ne pourſuivant
pas ſes progrés ; galant,auſſibien
que magnifique , par ſes
dons ; & fage & prudentdans ſes
divertiſſemens , qui ne tiennent
rien du Spectacle , quand il n'eſt
pas ſaiſon d'en donner. On ne
doit pas s'étonner aprés cela , fi
l'on vient de toutes les parties
duMonde pour voir ce Monarque.
Iamais aucun autre Souverain
ne s'eſtoit fait diftinguer par
tant de diférens avantages. MarGALANT.
186
cher ſur les pas des Conquerans ;
cen'eſt que les imiter ; faire plus
qu'eux , c'eſt rencherir fur ce
qu'ils ont fait ; mais répandre ſes
liberalitez comme le Roy les répand
, c'eſt eſtre Autheur d'une
maniere de donner , toute Royale
,& toute nouvelle. Il confond
par là ſans y penſer , & en fuivant
ſeulement fon panchant na
turel à la liberalité , tout ce que
la politique de ſes Envieux publie
, contre l'Etat floriſſant de la
France.
Depuis toutes les Oraiſons Fu
nebres que je vous ay dit avoir
eſté faites pour la Reyne, on en a
encore prononcé pluſieurs en
cette Villeavec beaucoup de fuc.
cez. Le Pere Mothier Jeſuite en
fit une tres- belle dans l'Egliſe des
Filles Religieuſes Auguftines Penitentes
de la ruë S. Denys , lors,
188 MERCURE
que les Maiſtres & Gardes des
Six Corps des Marchands firent
celebrer un Service. Je ne vous
en puis décrire la pompe , faute
de temps & de place. Les Nouvelles
Catholiques en ont fait
auſſi un tres-beau . Monfieur l'Abbé
Heron y fit l'Oraiſon Funebre
, dont il s'acquita parfaittementbien.
On en a faitdeux Latines
; l'une au College du Pleffis-
Sorbonne , & l'autre au College
de la Marche. M² Herſan,Regent
de Rhétorique dans le premier ,
charma tout ſon Auditoire, comme
il fit à la Naiſſance de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne.
Me l'Archeveſque , qui connoiſt
l'étenduë de ſon eſprit , y aſſiſta.
L'Aſſemblée y fut nombreuſe ,
aufſſi bien qu'au Collegede la mar.
che , où Mr de Hault prononça
l'autre Oraifon Latine,en préféce
GALAN T. 189
de Monfieur le Recteur. Mon.
fieur l'Abbé Anſelme en a fait
une dans l'Egliſe de S. Germain
de l'Auxerrois , où il s'attira de
grands applaudiſſemens . Ce Service
qu'on doit au zele des marguilliers
, fut trouvé tres-beau.
On en eſtima la Mufique; & les
Aumônes qu'ils diſtribuerent ,
leur firent donner beaucoup de
benédictions.
Comme le Coeur de la Reyne
repoſe au Convent du Val-de-
Grace , le Roy y a fait faire un
Service folemnel. Tout y eſtoit
tres bien entendu , &tout ce qui
entroitdans cette Pompe Funébre
avoit une magnificence , qui
ne marquoit pas moins de grandeur
que de triſteſſe. Il y avoit
trois Repréſentations , l'une fous
le milieu du Dôme , l'autre dans
la Chapelle où repoſe le Coeur
190
MERCUR E
de la ReyneMere,& la troiſieme
dans le Choeur des Religieuſes,
où le Coeur de la Reyne eſt en
dépost Ces Repréſentations
eſtant toutes trois ſur la meſme
ligne , jettoient un éclat lugubre
qui ſurprenoit par ſa nouveauté.
Monſeigneur le Dauphin,Monfieur
, Madame , Mademoiselle,
les Princes , & les Princeffes du
Sang , & les principaux Officiers
de laMaiſon de la Reine , afſiſterent
à ce Service. Monfieur l'Eveſque
Duc de Langres y officia;
& Monfieur l'Abbé Fléchier ,
Aumônier ordinaire de Madame
la Dauphine fit l'Eloge de la Rey .
ne. Jamais Homme n'a mieux
réüſſy que luy dans tout ce qu'il
a voulu entreprendre. Ses Ouvrages
de jeuneſſe ſur des Sujets
moins férieux , ont toûjours eſté
segardez comme des Chefd'oeu
GALAN T. 191
vres; & ſes Livres , ſes Sermons ,
& fes Oraiſons Funebres , n'ont
jamais manqué d'avoir l'approbation
publique. Il a fait dans
cette derniere comme dans toutes
les autres , c'est- à- dire qu'il
a répondu à l'attente generale.
Je ne puis mieux vous marquer
qu'il a eu tout le fuccés qu'il
pouvoit attendre.
: Monfieur le Comte de Vermandois
, qui avoit eſté malade
depuis quelques - années d'une
fiévre opiniâtre ; dont il n'avoit
eſté guéry qu'apres beaucoup de
temps , ſe ſentant en parfaite
ſanté ,& brûlant d'envie d'apprendre
le meſtier de la Guerre,
ſe rendit dans l'Armée de M
leMarechal de Humieres , quel
que temps avant le Siege de
Courtray. Vous lugez-bien que
ce jeune Prince ne manqua pas
de ſe trouver des premiers à l'at192
MERCURE
taque de cette place & de s'expoferdans
la Tranchée. Apres que
la Ville ſe fut renduë , il écrivit
à Sa Majesté une Relation de ce
Siege , qui faifoit déja connoiftre
fon eſprit , fon courage , & l'intelligence
qu'il avoit dans le meftier
qu'il commençoit d'embrafſer
avec tant d'ardeur. Il s'eſtoit
trouvé indiſpoſé avant que l'on
priſt la Place , mais il n'avoit
point voulu quitter le Camp. Sa
fiévre , s'eſtant tournée en continuë,
avec tranſport au cerveau,
il mourut à Courtray le matin
du 18. de ce mois , apres avoir
reçeu ſes Sacremens avec beaucoup
de pieté & de réſignation .
Le Roy a donné la Charge qu'il
poſſedoit à Monfieur le Comte
de Toulouſe . Ce Prince fait paroiſtre
tant d'eſprit , quoy qu'il
ſoit encore dans ſa plus grande
GALANT. 193
jeuneſſe , qu'il eſt difficile de le
croire à moins qu'on n'en ait eſté
témoin. On ne peut eſtre plus
beau qu'il eſt. La petite vérole
dont il a eſté attaqué, avoit donné
lieu de craindre pour luy. Il ſe
porte mieux , & tous ceux qui le
connoiſſent , ont fait des ſouhaits
pour ſa ſanté.
Comme je ne ſçay point la
Langue Arabe , je ne me ſuis pas
aperçeu que l'Etendard qui a eſté
pris fur lesTurcs , & que je vous
ay envoyé dans ma Relation du
Siege de Vienne, eſt gravé à contreſens
, & qu'ainſi il le faut lire
par derriere , parce que les Arabes
commencent comme les
Hébreux à lire de la droite à la
gauche. On peut encore lire les
lettres qui ſont ſur cet Etendard,
en le préſentant à un Miroir, parce
qu'alors elles paroîtront dans
194
MERCURE
د
leur veritable ſituation. Je ne ſçay
pour-quoy , vous qui entendez
fi bien l'Italien vous ne vous
contentez pas de l'explication
de ces lettres Arabes que je vous
ay envoyée en cette Langue ,
ainſi que je l'ay reçeuë de Rome.
Cependant il ſuffit que vous m'en
demandiez une Françoiſe , pour
m'obliger à vous fatisfaire.
Il y a dans la partie ſupérieure
de l'Etendard; Dieu , nous t'avons
certainement ouvert une ouverture
manifeſte , afin quc Dieu te pardonne
ce qui est procedé de tonpeché ,
& ce qui a esté une ſuite , &qu'il
perfectionnefur toysa grace , ( Mahomet)
Omare ) & qu'il te guide par
une voye droite, Dans le milieu de
l'Etendard , on lit deux fois , Iln'y
a point de Dieu ,sinon Dieu ; Mahomet
Envoyéde Dieu. Dans la partie
inférieure du meſme Etendards
5
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GALANT.
195
Abubacro , & que Dieu t'aſſiſte avec
un Secours puiſſant. Il est celuy qui a
fait babiter le repos feûr dans les
coeurs des Fidelles , afin qu'ils augmentent
en Foy ( Omare ) Omare
avec leur Foy , &à Dieu.
Vous avez eſté ſurpriſe , Madame
, de ce que ne vous ayant
jamais rien dit dans mes Lettres
qui fuft deſobligeant pour perſonne
, je vous ay neantmoins
parlé contre la Relation de Be
ſançon. A vous dire vray , je ne
l'ay jamais regardée que comme
un amas de Nouvelles fauſſes , la
plûpart faites par des Libraires ,
qui ſçachant que je vous avois
promis l'exacte Relation du Siege
de Vienne , n'ont eu pourbutque
de luy en oppoſer une , afin qu'é
tant plutoſt faite , elle puſt ſurprendre
par le Titre. Ainfi n'ayant
point regardé d'Authcur là196
MERCURE
dedans , & ne la croyant que de
pieces ramaſſées , j'ay prétendu
ne parler contre perſonne. En
effet , il n'y a pas d'apparence
qu'un Homme qui auroit eſté
dans Vienne , où l'on ſupoſe que
l'Autheur à qui on l'attribuë étoit
pendant tout le Siege , euſt dit
que le Roy de Pologne avoit
eſté faire chanter le Te Deum dans
l'Egliſe Cathédrale de S. Eſtienne.
On ſçait le contraire ;& com .
me il n'eſt pas beſoin de preuves
pour réfuter cet endroit , iln'en
faut point non plus pour prouver
la fauſſeté de cette Relation . Si
ondiſoit qu'elle fuſt écrite ſur les
Mémoires d'autruy , on pourroit
n'avoir manqué que dans cette
circonſtance; mais quand on écrit
ce que l'on doit avoir veu , c'eſt
une marque qu'on ne parle plus
comme témoin oculaire, mais feulement
GALANT. 197 1
lement ſur des raport diférens &
confus , ou plutoſt que l'on a tout
inventé , comme font la plupart
des Faiſeurs d'Almanachs , qui
mettent du froid au mois de Janvier
,&de la chaleur dans la Canicule.
Ainſi ceux qui ont compoſé
ces Relations , ont crû pouvoir
faire donner des Aſſauts à
une Place aſſiegée , & eſtre maîtres
de la vie de pluſieurs milliers
d'Hommes, parce qu'ils ſçavoient
qu'on n'iroit pas les compter. Mais
ils n'ont pas pris garde qu'il y a
une certaine vray-femblance neceſſaire
à obſerver , & qu'on n'eſt
plus crûlors qu'on en ſort tout- àfait.
S'il eſtoit poſſible qu'il ſe rencontraſt
quelqu'un qui n'euſt jamais
entendu parler du Siege de
Vienne , & qui ne jugeaſt de la
Relation que je vous ay envoyée,
& de celles qui ont couru , que
Novembre 1683 .
K
&
198 MERCURE
par la vray- femblance , il connoîtroit
que les dernieres rapportent
des Faits abſolument impoſſibles,
&dont il n'y a point d'exemple à
beaucoup pres depuis la création
du Monde. Mais comment en
trouveroit - on , puis qu'il n'y a
pointde poſſibilité ?Ces Faits font
marquez dans ma Relation , & la
repétition vous en ſeroit ennuyeuſe.
Monfieur le Comte de Staremberg
, à qui j'ay rendu juſtice,
& que j'ay fait plus ſage que ne
l'ont fait ceux qui ont parlé autrement
que moy , euſt eſté bien
imprudent , s'il euſt ainſi expoſé
fes Troupes , luy qui avoit inté
reſt de les ménager comme il a
fait, pour eſtre en état d'attendre
da Secours. Les dix ou douze
mille Hommes des Ennemis , &
juſques à quinze mille , qu'on
veut qu'il ait fait périr preſque
GALANT. 199
tous les jours , auroient bien affoibly
ſa Garniſon ;&quand elle
n'auroit faitque tuer , ſans perdre
un ſeul Homme , elle auroit eſté
ſi accablée de fatigues , qu'elles
l'auroient fait périr plusd'un mois
avant l'arrivée du Secours. On ne
voit que des contrarietez dans
toutes ces fauſſes Rélations. Sil'on
a toûjours repouſſé les Turcsen
leur tuant dix ou douze mille
Hommes chaque fois qu'ils ont
voulu prendreun pouce de terre,
comment font- ils arrivez au corps
dela Place, où l'on demeure d'accord
qu'ils estoient , lors que la
Ville a eſté ſecouruë ? Les Gens
de bon ſens , mais qui ne ſe ſont
pas d'abord donné la peine d'examiner
les choſes à fond , connoîtront
bien que je dis la verité ,&
ne pourront me blâmer que de ce
que je la fais voirdans des endroits
K 2
200 MERCURE
qu'il n'eſt pas abſolument neceffaire
de la montrer ; mais s'ils font
un peu de reflexion ſur cesendrois
-là , ils verront que je donne
aux Chreſtiensl'avantage qui leur
eſt deû dans tous les Faits principaux,
& que les circonstancesque
je combats , ne regardent que la
vanité des Particuliers , chacun
n'ayant ſongé qu'à ce que l'intérefſoit
, & ayant parlé diverſement
des meſmes Faits . Cependant
il eſt impoſſible de contenter
à la fois tant de Perſonnesdiférentes
, & la verité ne peut eſtre
qu'une. Ainfi on ne peut la faire
connoiſtre, qu'il n'y ait quelqu'un
qui en ſoit bleſſe. J'aurois peuteſtre
laiſſé chacun dans ſes
ſentimens , ſans en parler ,
je ne m'eſtois crû obligé de dire
honneſtement des veritez à ceux
qui publient injurieuſement des
GALANT . 201
ا
- fauſſetez contre la France , & qui
croyent que parce qu'ils ont fait
beaucoup de bruit dans toutes
les Cours de l'Europe , ils ont ſecouru
l'Allemagne en faiſant le
procés à ceux dont on ne vouloit
point de Secours , par les motifs
que j'ay fait voir dans ma Relation.
Il eſt certain que l'on craignoit
tant d'en recevoir d'eux ,
qu'on n'a pas voulu , contre la
coûtume pratiquée de tout temps,
leur faire part , comme l'on a fair
par tout ailleurs , de l'entrée des
Turcs en Autriche , de peur que
s'ils offroient publiquement du
Secours , on ne fuſt obligé de
l'accepter. Ce que je dis eft un
Fait , & vous ſçavez que dans
toutes les Cours des Souverains,
la coûtume eſt d'ignorer la mort
d'un autre Souverain , & de n'en
point prendre le deüil , juſqu'à
K 3
202 MERCURE
ce qu'un Miniſtre public l'ait fait
fçavoir.Que de réjoüiſſances nou s
aurions vûës ſi tout ſe fust fait
dans les regles ! Mais nous n'avons
pû nous réjoüir que dans le
coeur d'un avantage qu'on a voulu
que nous ignoraffions .
Vous aurez vû dans ma derniere
Relation,des Articles diferens
furune meſme choſe. Jeſçai
qu'ils ne devroient pas eſtre ſeparez
mais quoy que j'aye écrit
prés de deux mois aprés la Levée
du Siege de Vienne, je n'avois pas
encore en commençant , tous les
éclairciſſemens qui me ſont venus
ſur la fin, & j'ay crû devoir alors
rectifier des endroits que j'avois
mal mis au commencement.Quelques-
uns m'en ont blâme, au lieu
de loüer mon exactitude . J'aurois
bien des choſes à répondre làdeſſus
, en faiſant voir qu'il y a
GALANT.
203
des faits de telle nature , qu'on
- s'en peut dédire ſans qu'ils por
tent aucun préjudice au reſte.
Bien loin que de telles corrections
doivent tourner contre moy , lors
que je les fais moy- meſme , c'eſt
une marqueque puis que la verité
abien de la peine à eſtre éclaircie
aprés deux mois de temps, on
ne doit point ajoûter de foy aux
Relations qui ont eſté faites ſur
l'heure , & avant qu'on puſt ſçavoir,
ſi les choſes que l'on rapportoit
eſtoient vrayes . Il eſt meſme
arrivé un affez plaifant Incident
touchant ces Relations. Vous ſçavez
qu'il en a paru une d'unCombat
, & de la Levée du Siege de
Vienne, qui n'eſtoit qu'imaginaire,
parce qu'elle avoit eſté compofée
avant que le Siege fuſt levé.
Elle estoit meſme datée d'un
temps qui marquoit qu'elle eſtoit
K 4
204 MERCURE
fauſſe , parce qu'il ne s'eſtoit encore
rien paffé.Cependant j'en ay
vû ſoûtenir des endroits avec le
dernier emportement. Il eſt vray
que c'eſtoit par ces opiniaſtres qui
n'ont aucune teinture des affaires
du monde , mais ils ne laiffent pas
de faire impreffion ſur les Perſonnes
qui n'entendent point les matieres
dont on parle. Je ne me ſuis
jamais fait une honte de me dedire
, & fi je croyois qu'il y euſt
quelque choſede faux dans la Relationque
je vous ay envoyée, je
le ferois encore préſentement ;
mais tout ceque j'ay appris depuis
qu'elle a eſté donné au Public,
me fait connoiſtrequ'elle ne
contient rien qui ne ſoit vray ,&
qu'elle eſt du gouft de tous ceux
qui jugent ſainement des choſes,
&qui ne font point préoccupez..
Je dois ajoûter icy qu'on tira au
GALANT.
205
fort pour l'Attaque de Kalemberg
; que cette Attaque tomba
fur Monfieur l'Electeur de Saxe ;
que ce Prince y fit paroiſtre beaucoup
de conduite & de valeur, &
qu'on l'y laiſfa longtemps expoſé.
Je devrois vous donner icy un
Article de tout ce qui s'eſt fair
depuis la priſe de Gran ; mais fr
l'on veut dire quelque choſe de
vray , fur les Nouvelles d'Allemagne
, on n'en doit jamais parler
que deux mois apres que les
choſes ſe ſont paſſées. On a déja
recommencé à faire de fauſſe Relations
, comme on en voyoit du
temps du Siege de Vienne. Ona
fait ſurprendre Bude , & égorger
toute la Garniſon ; & l'on a fait
une Hiſtoire de la mort du Grand
Vizir. Ie ne ſçaurois publier toutes
ces choſes , quand je ſçay
qu'elles ne ſont pas veritables..
Κ
206 MERCVRE
Ceux dont je pourray eſtre blamé
d'abord , me loüeront enſuire.
le ferois tort à l'Armée Chrêtienne
, ſi je répandois des faufſetez
, qu'on ſçauroit bien ne
pouvoir venir d'autre part. Elle
eſt triomphante ;& quand je di.
ray vray , je n'en puis parler
qu'avantageuſement.
le viens d'apprendre une avanture
navale , dans laquelle vous
trouverez des choſes fingulieres..
Monfieur du Queſne eſtant de
retour à Toulon , apprit par des
Peſcheurs qu'il y avoit depuis
huit jours une Barque à Porquerolles
, l'une des Iſles d'Hieres ,
dont l'Equipage s'informoit avec
beaucoup de ſoin de l'état de
nos Vaiſſeaux , & de ce qui ſe
faifoit à Toulon. Il eut la curiofité
de s'informer à ſon tour , de
ce qu'elle faiſoit elle-mefme.Pour
GALANT.
207
cet effet il fit équiper en diligence
une Barque de cent Hommes,
dont il donna le commandement
à Monfieur de Monros ſon Fils ,
Enſeigne de Vaiſſeau. Il partic
de Toulon le vingtième Novembre
, à neuf heures du foir. Il
avoit ordre de viſiter cette Barque,
& en cas de refus , de s'en
rendre maiſtre . Il envoya d'abord
fon Canot avec un Officier. On
ne le voulut pas laiſſer approcher
, & apres l'avoir inſulté de
parole , on luy jetta des pierres,
Monfieur de Monros s'approcha
avec ſa Barque,& fit crier qu'il
eſtoit François. On ne luy répondit
que par des injures ; &
meſme comme il s'approchoit ,
ceux qui estoient dans laBarque
luy tirerent cinq coups de Moufquet
,dont ils tüerent un Garde
de marine. Il aborda auſſi toſt la
K6
208 MERCURE
,
-Barque , & luy jetta cinquante
Hommes ſur ſon Pont , qui ne
trouverent aucune réſiſtance .
Comme la nuit eſtoit' obfcure
les matelots entrerent les premiers
dans la Chambre, ils y trouverent
un Homme qui leur eſtoit inconnu
, ils le dépoüillerent , & le
bleſferent meſme à la teſte , avant
que la préſencedes Officiers puſt
arreſter le deſordre , parce qu'ils
avoient d'abord eſté à la Dunete.
àcauſe qu'il y avoit paru du monde.
Les choses eſtoient en cet étar,
lors que le bruit ſe répandit que
le Prince de Monteſarchio eſtoit
dans cette Barque. Morfeur de
Monros le fit auſſi-toſt chercher,
&il ſe trouva que l'Homme blefſé&
dépouillé , & ce Prince n'étoientqu'une
meſme choſe.Monſieurde
Monros luy fit civilité , &
luy dit que s'il s'eſtoit fait connoî
GALANT.
209
tre , ce malheur ne luy ſeroit pas
arrivé . Il luy offrit toute fortede
fecours , mais ſa bleffure ſe trouva
legere. Ce Prince dir qu'il alloit
à Madrid par ordre du Roy ſon
Maiſtre , & qu'il avoit laiſſé l'Ar-
-méed'Eſpagne dont il eſtoit General
, ſous le commandement de
fon fils. Ses réponſes n'ont pas
eſté juſtes , & il a parlé diverſement.
Ce qu'il y a de conſtant,
c'eſt qu'il s'eſt informé pendant
huit jours de l'état de nos Vaiffeaux
à Toulon. Ce n'eſt pas à
moy à juger de cequ'on endoit
croire , ny de la fuite que cette
avantere pourra avoir . Je dois
feulement vous dire que ce Prince
eſtant un peu remis de fa frayeur,
dit qu'on luy avoit volé une
Caſſfete où il y avoit beaucoup de
Pierreries . Monfieur de Monros,
après une recherche fort exacte;,
210 MERCURE
ſçeut qu'elle avoit eſté priſe par
unMatelot. Il l'avoüa , mais il dit
qu'il avoit toutjettédans la Mer,
ce qui cauſa une nouvelle frayeur
au Prince;mais enfin le Matelot
s'expliqua , & fit connoiſtre
qu'ayant ouvert le Cofre où étoient
les Pierreries, il les en avoit
tirées,les avoit miſes dans un Sac,
&avoit jetté le Sac dans la Mer,
mais qu'il eſtoit attaché , & qu'il
ſçavoit comment l'en retirer , ce
qui fut fait. Cette Avanture me
donnant lieu de vous entretenir
des Ifles dont je vous viens de
parler , je vous diray que Porquerolles
eſt une des Ifles d'Hieres ,
fituées à cinq lieuës au Levant de
Toulon. Ces Ifles eſtoient appellées
par les Anciens , Ifles Stacades,
à cauſe du Stacas , qui eſt un
Simple rare, & d'une grande vertu
, qui s'y trouve en abondance.
GALANT. 211
Elles font encore nommées Ifles
d'or, & Ifles d'Hieres, parce qu'eldes
font vis-à-vis de la Ville qui
porte cenom , & depuis on les a
nommées Ifles de Porquerolles ;
cela vient de ce que les Porcs
d'une Barque qui en estoit chargée,
& qui y fit naufrage , y multiplierent
fi fort en peu d'années ,
qu'on a eſté longtemps ſans en
pouvoir épuiſer l'ifle où il y en
avoit encore grande quantité
en 1660.
Enfin , Madame , j'ay une
grande Nouvelle à vous apprendre
, & dont il y a lieu de croire
que le repos de l'Europe dépendoit.
La levée de ſeize mille
Hommes que les Eſpagnols attendoient
des Hollandois , ne ſe
fera point , & cette Affaire vient
d'eſtre, entierement terminée. Il
faut vous en faire le détail. Je paf
212 MERCURE
ſe par deſſus les Brigues , & tour
ce qui s'eſt fait pour cela dans le
Cabinet , afin de venir à des Faits
publics. Les Etats Genéraux eftant
affemblez à la Haye , M'le
Prince d'Orange harangua pour
obtenir cette Levée. Son difcours
fut pathétique ; & pour toucher
ceux qui l'écoutoient , il parut
luy-meſme touché juſqu'aux larmes.
Iln'en auroit pas eſté beſoin
pour une choſe qui auroit paru
genéralement juſte .Comine pref
quedans toutes les Affaires qui
ſe décident à la pluralité des voix,
il y a des Gens gagnez , & qu'il ſe
trouve des timides & des foibles,
lors qu'on s'imagine que les fuites
en peuvent eſtre à craindre ,
le paſſe fit peur à pluſieurs des
Députez des Etats , qui crûrent
ne devoir pas s'oppoſer à cette
Levée. Ceux de la Ville d'AmfGALANT.
213
terdam s'y oppoſerent de tour
leur pouvoir , & furent cauſe
qu'on la laiſſa indeciſe , car les
Etats ne peuvent conclure aucune
choſe , ou du moins ils ne
peuvent exécuter aucune de
leurs réſolutions , quand la Ville
-d'Amſterdam n'y conſent pas. Il
y en a pluſieurs raiſons , dont
voicy les principales. Dans toutes
les Levées & Charges de l'Etat
, elle paye ſeule trente- huit
pour cent. C'eſt plus que le tiers,
& on peut juger par là que lors
qu'il manque un tier à une Levée
, dont la ſomme eſt entierement
neceſſaire , les deux autres
tiers font inutiles. Il y a plus. La
Ville d'Amſterdam eſtant fort
riche, preſte ſouvent à la plupart
des autres Provinces l'argent dont
elles ont beſoin pour fournir ce
qu'elles doivent payer. On peut
214
MER CURE
ajoûter à tout cela , que s'eſtant
miſe ſur le pied de ne craindre
aucune Puiffance , elle ne fait
rien par brigue , & qu'ainſi elle
neconſent qu'à des choſes juſtes,
& que l'examen le plus exact luy
fait croire avantageuſes au bien
des Etats. L'oppofition de la Ville
d'Amſterdam ayant empeſchéde
rien conclure à la Haye pour la
levée des ſeize mille Hommes ,
tout ce qu'on y réſolut, fut de faireune
députation de fix Perſonnes
à Meſſieurs de Ville d'Amſterdam
. Pour luy donner plusde
poids , on mit de ce nombreMonfieur
Fragel , Penſionnaire des
Etats, qui devoit porter la parole.
Monfieur le Prince d'Orange devoit
, comme Gouverneur de la
Province , eſtre à la teſte de cette
Députation , afin de l'appuyer.
Ils furent tres bien reçeus à AmGALANT.
?
215
ſterdam , où le Prince d'Orange
ne voulut pas qu'on luy fiſt
aucuns honneurs. Le Penſionnaire
Fragel fit un tres - long
Difcours pour montrer que la
levée des ſeize mille Hommes
eftoit neceſſaire , & il donna ce
Diſcours par écrit. On répondit
qu'on en délibereroit ; mais qu'il
falloit voir auparavant le Traité
d'Alliance conclu avec l'Eſpagne.
Cette réponſe ne devoit
rien faire eſpérer de favorable
aux Députez de Hollande. Ce
Traité porte que les Etats ne
doivent donner aucun Secours
aux Eſpagnols , qu'apres qu'ils
auront fait voir qu'ils ont quarante
mille Hommes effectifs en
Flandre , & il eſt certain qu'ils
n'en ſçauroient montrer dix.
CetteDéputation fit murmurer ;
& comme elle ſembloit eſtre ap216
MERCURE
=
puyée de la force , elle donna
lieu à Meſſieurs d' Amſterdam de
dire qu'il n'y avoit point de liberté
de fuffrages. On ne laiſſa
pas de prier le Prince d'Orange
à dîner à l'Hôtel de Ville , &
d'y préparer un magnifique Repas.
Il s'y rendit à midy ; mais
ayant reçeu une Lettre fur le
point de ſe mettre à table , il ne
voulut point dîner , & partit
dans le meſme moment pour retourner
à la Haye. On ne ſçait
ny de qui estoit cette Lettre , ny
ce qu'elle contenoit , mais il eſt
à préfumer qu'elle donnoit avis à
ce Prince qu'il n'obtiendroit pas
d'Amſterdam tout ce qu'il en efpéroit.
Meſſieurs de Ville s'afſemblerent
le lendemain , & Mr
Vambeuningue , comme Bourguemeſtre
, porta la parole.
C'eſt un Homme connu par un
GALANT.
217
grand nombre d'Ambaſſades
& de Negotiations , intrépide ,
intelligent , qui ne veut que le
biende ſa Patrie , & trop ſcavant
dans l'Affaire dont il s'agiſſoit,
par ce qui luy eſtoit déja arrivé
dans une conjoncture preſque
pareille , comme je vous feray
voir dans la ſuite de cet Article!
Le Diſcours qu'il fit, remplit l'attente
qu'on avoitde luy. Il fut
tres-beau & tres -fort ,& le temps
fera connoiſtre que ce Difcours
aura ſauvé la Hollande , caufé la
tranquilité de l'Europe, & donné
moyen à tous les Princes Chrê
tiens de tourner leurs armes.contre
le Ture. Il expoſa que dans
l'état où estoit l'Eſpagne ; bien
loin qu'une levée de ſeize mille
Hommes ſerviſt à la ſecourir, elle
attireroit ſa ruine ,& celle de la
Hollande entiere ; que le Prince
218 MERCURE
d'Orange eſtoit un grand Prince,
mais que les François eſtant trespuiſſans
en Troupes , on ne devoit
pas luy donner un Secours
fi foible pour s'oppoſer aux armes
d'un Monarque grand en
tout ,& toûjours victorieux; qu'il
eſtoit neceflaire de faire au moins
une levée de cinquante ou foixante
mille Hommes , & que fi
le Prince d'Orange en pouvoit
trouver le fonds dans la Bource
de ſes Alliez ,ou de ſes Amis , les
Etats y confentiroient ; qu'à
moins de cela , ce ſeroit les ex
poſer ; que cependant ils ne pou.
voient entreprendre la guerre
avec moins de force,qu'ils n'a
voient point de fonds , & qu'on
ne leur avoit pas rendu compte de
quatre cens millions qui avoient
eſté employez depuis, l'année
16721 qu'il leur venoit d'arriver
GALANT.
219
de nouveaux malheurs qui les
pourroient accabler , ſi l'on entreprenoit
une guerre en meſme
temps ; qu'ils venoient de perdre
un grand nombre de Vaiſſeaux
Marchands , & de Vaiſſeaux de
guerre,& que le defordre de leurs
affaires ayant fait partir ces derniers
ſans le conſentement genéral
des Etats , on en pourroit den
mander raiſon à ceux dont ils
avoient reçeu l'ordre ; que des
Digues venoient auſſi de rompre
chez eux , & qu'on leur demandoit
déja dequoy les reparer ,
quoy qu'ils ne fuſſent pas encore
remis des frais de la premiere
guerre. Il marqua dans ſon Difcours
, qu'on avoit deſſein fur
leur liberté , &dit , ſans qu'il déſignaſt
perſonne , que troisHom
mes vouloient mettre le feu dans
toute l'Europe , mais qu'il eſtoir
220 MERCURE
de la ſageſſe des Etats de s'y oppoſer.
L'avis de Monfieur Vambeuningue
fut ſuivy. On réſolut
àAmſterdam de ne point confentir
à la levée de ſeize mille
Hommes , & l'on dépusa à la
Haye , pour en donner la nouvelle.
Celuy qui porta la parole,
marqua tout ce que je viens de:
dire , mais en des termes beaucoup
plus forts , & en dit meſme
beaucoup davantage. On l'écouta
ſans l'interrompre , & l'on ne
combatit aucune de ſes raiſon ; il
ſembloit au contraire , qu'on eftoit
charmé de l'entendre fi bien
parler pour le repos de la Patrie .
CeDiſcours eftant finy , le Prince
d'Orange voyant qu'on n'y repliquoit
pas , ſe retira bruſquement.
Je ne vous dis point ce qu'il
penſoit de la réſolution de la Ville
d'Amſterdam , perſonne ne le
peut
GALANT. 運費
peut ignorer. Les Etats ſe ſépare
renten ſuite aves quelque forte
de précipitation ; chaque Député
reprit le chemin de la Ville , d'ou
il avoit eſté envoyé ; & deux
heures apres que l'Aſſemblée ſe
fut ſéparée , iln'en reſtoit aucun
àla Haye.
- le vous ay promis de vous faire
voir que Monfieur Vambeu
ningue a eu raiſon de parler comme
il a fait , je m'acquite de ma
parole. Il eſtoit Autheur de la
Triplealliance ; mais en ce temps
là tout autre que luy en auroit
fait autant en ſa place , & il ſemble
qu'il ne l'ait alors propoſée
que pour faire connoiftre lagloire
du Roy , & la relever. Lors
que l'on conclut cette Alliance,
Ja République de Hollande paroiſſoit
le plus floriſſant Etat de
l'Europe. Plufieurs Souverains
Novembre 1683 . L
222
MERCURE
s'eſtoient par force , ou autre.
ment , raportez à elle de beaucoup
dediférens. Elle prétendoit
eſtre l'Arbitre des Roys , &
s'eſtoit donné ce titre dans les
Inſcriptions de quelques Médail
les. Quoy que cette République
fuſt alors dans ſon plus haut degré
de puiffance , Monfieur
Vambeuningue crut bien qu'elle
ne ſuffiroit pas avec l'Eſpagne ,
pour s'oppoſer aux Progrés de
la France ; mais enfin il ſe perſuada
que ſans compter l'Eſpagne
, en joignant deux Roys à la
République ( ce qu'on appella
laTriplealliance) il pourroit empeſcher
Sa Majefté de faire jamais
aucunes Conqueſtes en
Flandres . C'eſtoit déja préſumer
beaucoup du Roy , de croire qu'il
falloit unir pluſieurs Puiſſances
pour l'arreſter ; mais ce qu'il fit
GALANT.
223
fut encore dans la ſuite bien plus
glorieux à ce Monarque,puis qu'il
luy fournit l'occaſion de punir la
Hollande , en forte que dans une
meſme Campagne cette fiere République,
cet Arbitrede l'Europe,
qui ſe croyoit au deſſus des Roys,
ſe vit preſque entierement foûmiſe
à Loüis LE GRAND , dont
les Troupes s'avancerentjuſques
aux Portes de laHaye , & d'Amſterdam.
C'eſtoit preſque tout ce
qui luy reſtoit parce qu'elle
avoit eſté obligée d'inonder le
peu qu'elle conſerva Monfieur
Vambeuningue , ſage & prudent
par ſa propre expérience , a vou
lu épargner cette année le meſme
malheur à ſa Patrie. Quand la
Hollande fut deſolée , elle eſtoit
armée & floriſſante ; elle ne devoit
rien , & prenoit la qualité
d'Arbitre des Roys. Quelles con-
,
K2
224
MERCURE
queſtes n'y feroit- on point à
préſent qu'elle n'eſt pas encore
remiſe des pertes & des frais de
cette guerre , que perſonne en
Europe n'eſt en état de la ſecourir
contre le Roy , que Sa Majesté
eſt pluspuiſſante que jamais dans
le Cabinet & en Campagne , que
ſes Etats ont des Boulevards
qu'on ne ſçauroit enviſager ſans
frayeur , & que l'Eſpagne plus
foible qu'elle n'a encore eſté ,
n'avoit fondé fon eſpérance que
fur fon Secours ? On ne peut
donner apres cela trop de loüanges
à Monfieur Vambeuningue,
ny trop admirer la ſage & judicieuſe
conduite de Meſſieurs
d'Amſterdam . Les Eſpagnols
voyant l'avidité que le Prince
d'Orange avoit pour la guerre,
avoient laiſſé les Païs Bas dégarnis
, afin d'voir des Troupes en
GALANT.
225
Italie , fur leurs Frontieres , & fur
leur Flote . Ainſi les Hollandois
auroient eſté obligé d'en fournir
feuls tous les frais, toute l'Europe
eſtant embaraſſée dans d'autres
Projets que ceux de la guerre de
Flandres. Il eſt vray que la Politique
de ceux qui vouloient
exciter la guerre , estoit plutoſt
d'affoiblir les Hollandois , que de
les rendre puiſſans afin de venir
plus facilement à bout de leurs
deſſeins . Ainſi toutleur Armement
n'auroiteſté que contr'eux,
& pour l'élevation des Particuliers
. En conſentant à la levée
des ſeize mille Hommes , ils auroient
ſuporté toutle faix de cette
guerre. Ils ſe ſeroient fait un maiftre,&
il leur auroit falu trouver
des fommes immenfes , ce qui
leur auroit eſté impoſſible , puis
qu'ils doivent encoretout ce qu'il
:
226 MERCURE
coûta pour la Flote qu'ils envoye
rent en Sicile. D'ailleurs , ils ont
beaucoup de Places Frontieres
qui ne ſont pas fermées , & l'interruption
de leur Commerce
leur auroit eſté d'un grand préjudice.
J'apprens en finiſſant cet Article,
que le nombre des Vaiſſeaux
Hollandois , & tous Marchands ,
qui ont péry , ſe monte à dixſept,&
qu'ily en a neuf de guerre
, & huit Barques. Le Prince
d'Orange avoit envoyé en Suede
la Flote dont ils faifoient partie ,
croyant qu'ils en rameneroient
quinze mille Hommes , mais ils
en revenoient à vuide. La perte
de cette Flote ayant fait perir
beaucoup d'Officiers , de Soldats;
& de Matelots , la plupart de
leurs Femmes & de leurs Enfans
s'eſtoient aſſemblez à Amſterdam
, pour venir faire des plainGALANT.
227
res au Prince d'Orange. Il appréhenda
qu'on ne les fiſt avec trop
de chaleur,& il avoit raiſon, ce fut
ce qui l'obligea de quiter Amſterdamavec
tant de haſte , & l'avis
que luy donnoit le Billet qu'il
reçeut avant ſon depart.
Je remets au mois prochain,
fautede place , à vous parler de
l'Ouverture du Parlement.Comme
celle de la Cour des Aydes
ſe fait la premiere , je vous diray
que Me du Bois , qui en eſt Procureur
General , y charma l'Afſemblée
par un Difcours qu'il
fit fur la connoiffance de foymeſme,
& par un Eloge du Roy.
11 parla auffi du choix que Sa mа-
jeſté a fait de Mele Pelletier. Je
fuisvoſtre &c.
A Paris ce 30. Novembre 1683 .
Je viens de recevoir une Lettre
qui devroit m'avoir eſté renduë
L 4
228 MERCURE
trois ſemaines plutoſt ; ce qu'elle
contient auroit trouvé place dans
l'Article du Siege de Courtray,&
rien n'y auroit manqué. Cependant
j'aime mieux vous parler
deux fois d'une meſme choſe, que
de donner lieude ſe plaindre de
moy aux Braves , dont vous verrez
les noms dans la Lettre que je
vons envoye ....
- A Courtray le 6. Nov 1683 .
Armée du
L'Armée A
Roy commandée par
le Maréchal de Hu
mieres , ayant campé pendant deux
mois au Bourg de Leffines, à deux
licuës d'Ath , enpartit le Dimanche
31. Oftobre, & alla camper à Renay.
Lepremier Novembre elle alla camper
à Pont- Alés , apres avoir paſſé
l'Escaut . La nuit du premier Novembre
, la Ville de Courtrayfut bloquée
Par Monsieur le Marquis de BoufGALANT.
229
flers ; &le 2. à midy toute l'Armée
estant arrivé, onforma la Circonva
Lation. Le Mercredy 3.tous les Quartiers
estant pris ,la Tranchéefut ou
vertede trois coſtez.La premiereAttaque
fut faite par le Regiment des
Gardes Françoiſes & Suiſſes, & com-.
mandée par Monsieur de Maule.
vrier , Lieutenant General de jour.
LaSeconde, par Picardie , commandée
par Monsieur le Comte de Broglio,
Maréchal de Camp , &parM
Le Marquis d'Harcourt , Brigadier.
La troisième qui estoit la fauſſe
Attaque,fut faite du coſté de la Citadelle.
Elle estoit commandéepar
Me le Chevalier de Sourdis , Lientenant
General. Si la nuit , dont le clair
de Lune faisoit un petit jour ,fervit
aux Ennemis àpouvoir ajuster leurs
coupsfurnos Gens qui estoient à découvert
, elle ne fut pas inutile pour
bes noftres, puis qu'elle leurfit pouffer
leurs Lignes justes , &quele Soldat
LS
230
MERCURE
exposéhastafifortfon Ouvrage, qa' a
onze heures du ſoir on estoit couvert,
que l'ouvrage estoit poussé , & que
le Logement estoit faitfur le Glacis
aux deux. Attaques des Gardes &de
Picardie , avec une Ligne de communication.
Du moment que l'on pofa la
premiere Fafcine , Mx le Prince de
Conty, M² le Comte de Vermandois,
M le Duc de Nortumbelland, & foixante
tant Princes qu'autres Seigneurs
de la premiere qualité , & l'é-
Lite de la Nobleffede France, tous Vo-
Fontaires, s'expoſerentfiàdécouvert
que les Ennemis pouvoient choisir le
rouge ou le bleu , & tirer deſſus à
Leurfantaisie. Comme cela attiroit
un fort grand feu fur nos Travail.
beurs , & que l'on craignoit fort pour
Les Princes , M le Maréchal teur
envoya Mile Marquis de Flamanville
, qui faifoit la Charge d'Ayde
de Camp,pour leur déclarer qu'il en
écriroit au Roy ,s'ils nese retiroient
GALAN Τ.
23
& qu'ilferoit contraint de lever le
Siege. Le Travail avançant toûjours,
peu-à-peu tous les Volontairesfe retrouverent
aux deux Attaques dans
le tems que l'on approchoit le Glacis,
& que le Logement de la Contrescarpefefit.
Le feu des Ennemis fut
-grandfur les dix heures & demie du
costé des Gardess&se réchauffafort
du coſté de Picardie. Cependant les
Ouvrages eftant avancez , & le Logementfait
l'on acheva defe couvrir
avec affez de tranquilité. Le Jeudy
matin,le Magistrat fit batre la Chamade
, les Espagnols s'estant retirez
dans la Citadelle. L'accord fut fait
fur le pied de 1667. que cette Ville
Se rendit au Roy ; & la nuit du 4. au
5. on ouvrit la Tranchée devant la
Citadelle. Cette Ville a couſté deux
cens trente Soldats , onze Officiers
morts,ou bieffez , parmy lesquelssont
M.le Chevalier d'Artagnan,Lieutenant
aux Gardes; M.Ménil,Capitai232
MERCURE
ne Suisse ; M.du Tremblay , Lieute.
nant aux Gardes,qui commandoit les
Enfans perdus ; M.de Perigny , Lieutenant
aux Gardes ; M. de Vauban ,
Ingénieur , Parent du Maréchal de
Camp ; M.le Chevalier de Cominge,
Volontaire. Mi le Comte de Konigsmarck
a euſes Habits percez. Mon»
fieur d'Hauteville , Officier dansſon
Régiment , qui estoit aupres de luy ,
a este blesséà la jambe. Un Licute.
nant , & le Major des Vaiſſeaux.
Les noms des Bleffez portent leur
éloge.Celuyde M. le Chevalierd' Ar
tagnan en porte un qui parle plass
que ce que j'en pourrois dire. M.
de Périgny est Fils du préſident de ce
nom, &ne promet pas moins d'éclat
dans les Armes , qu'en afait M.Son
Pere dans la Robe. M. du Tremblay
ne Soûtient pas moins bien l'illustre
Sang dont il fort. La Campagne
d'Alger a déja donnéſujet de parler
du Chevalier de Cominge comme
GALANT. 233
d'un brave&digne Rejeton de cette
illustre Famille, qui a donné tantde
grands Hommes. Ilfut blessé dans
uneChaloupe d'un coup de Mousquet
qui luy traverſe l'omoplate, dont ilest
estropié du bras droit, &dans cette
occaſion d'un coup de Mousquet au
travers la cuiffe.M. d'Hauteville est
unHomme d'esprit , & d'une valeur
distinguée qui a duſervice, &l'estime
d'une partie de cette belle Nobleffe.
On le dit Gentilhomme Suédois
de nation. M. du Ménil Capitaine
Suisse , & M..... Lieutenant des
Vaisseaux , &M. le Chevalier d' Artagnan
,ſont les plus dangereusement
bleffez, ayant les os des jambes caf-
Sez Preſque toutes les bleſſures font
du ventre en bas .
Je ne ſcay point par qui cette
Lettre m'a eſté écrite , mais elle
ne peut venir que d'un galant
Homme , puis qu'il a ſoin de la
- gloire des Braves , & que fans
234
MERC . GAL .
luy je n'aurois point rendu à
pluſieurs toute la juſtice qui leur
eſt deuë.
Lors que Monfieur Vambeuningue
dit dans le Diſcours que
vous venez de voir , que le Prince
d'Orange peut lever cinquante
ou ſoixante mille Hommes, en
cas qu'il en trouve le fonds dans
ſa Bource, ou dans celle de ſes
Alliez , il ſupoſe que ces Troupes
ſe leveroient ſous les ordres des
Etats , & feroient à leur diſpofition
, aucun Prince ne pouvant
faire pour luy des Levées dans
un Etat , s'il n'en eſt Souverain.
THEADE
D LYON
M
*
EXTRAIT DU PRIVILEGE
du Roy...
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Pehaville et1683. Signe, Par
le Roy en fon Confeil ,JUNQUIERES. Il eſt
permis à I. D. Ecuyer , Sieur de Vizé , de
faire imprimer tous les Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , contenant
pluſieurs Pieces, Relations, Hiſtoires,Avan
tures , & autres Ouvrages hiſtoriques , curieux
& galans , pour la fatisfaction de
nôtre cher & tres-amé Fils LE DAUPHIN ;
pendant le temps & eſpace de dix années ,
à compter du jour que chacun deſdits
Volumes fera achevé d'imprimer pour la
premiere fois : Comme auſſi défenſes font
faites à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs&
autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre ſans le conſentement de
l'Expoſant, ny d'en extraire aucune Piece,ny
Planches ſervant à l'ornement dudit Livre,
mefme d'en vendre ſeparément, & de donner
à lire ledit Livre ; le tout à peine de fix
mille livres d'amende contre chacun des
contrevenans , & confiſcation des Exemplaires
contrefaits ; ainſi que plus au long
il eſt porté audit Privilege.
Registré sur le Livre de la Communauté
Lk 14. Septembre 1683 .
Signé ANGOT , Syndic.
Et ledit Sieur I. D. Ecuyer , Sicur de
Vizé , a cedé & tranſporté ſon droit de
Privilege à Thomas Amautry , Libraire de
Lyon , pour en joüir ſuivant l'accord fait
entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois
le 18. Novembre 1683.
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693 .
807156
MERCURE
GALANT.
DEDIE' A MONSEIGNEUR
OTLLQUE
LE DAUPHIN
NOVEMBRE 1683 .
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY ,
ruë Merciere , au Mercure Galant.
M. DC. LXXXI11.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
>
>
Avis pour placer les Figures.
LEMausolée doit regarder ka
page 57 .
L'Air qui commence par Vous
voulez que je vive , doit regarder
la page 32 .
La Ville de Courtray doit negarder
la page 137.
L'Etendart doit regarder la
page 194.
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR .
Ous verrez avec bien de la
fatisfaction ( cher Lecteur )
l'Hiſtoire du Regne de Charles
IX. du Sçavant Monfieur de Varillas
, en trois volumes indouze, que je
vous envoye..
Ceux qui envoiront des Ouvrages
pour les Mercures , affranchiront les
ports de Lettres.
Les Mercures Galants ſe vendront
toûjours 20. f. le vollume,& les Extraordinaires
30. ſols auſſi chaque volume..
Ceux qui voudront que l'on leur envoye
les Mercures,principalement dans
les lieux où il n'y a pas des Libraires
qui les diſtribuent, s'adreſſeront à Lyon
chez'le ſicur Amaulry,qui leur envoira,
pourveu qu'ils payent,trois,ou fix mois,
ã 2
ou une année par avance : & le temps
finy, l'on ne doit pas trouver mauvaisfi
l'on n'envoira plus rien; car cela feroit
autrement une confuſion n'en valant pas
la peine. Les lournaux des Sçavans &
de Medecine ſe vendront toûjours pour
fix fols teCayer.
LIVRES NOVVEAVX DV
mois de Novembre 1683 .
'Hiſtoire de Charles IX . deMr de
en 3. vol. in 12. 3.1. 10.f. LVarillas,
Hiſtoire des Empereurs d'Occident,
parM. Coufin, in 12. 2. vol. 4. 1. !
Les Memoires de M. de la Croix Secretaire
de l'Ambaſlade de M.de Nointel,
in 22. 2. vol . ১
Les Meditations de Dupont , Tome
fecond, nouvelle traduction , inquarto,
-6.liv. le premier Tome ſe trouve dans la
mefme boutique auſſi pour 6. liv.
t
Les Conferances de Monfieur dePerigneux,
in 12. 2. vol . 3.1. 10.f.
Les Elemens de Geometrie de ces
Meſſieurs du PortRoyal,nouvelle Edif
tion, inquarto , s. liv.
Les Sermons de S. Auguſtin ſur les
Pſeaumes , traduction nouvelle, inoctavo,
6. vol . 18.1 .
Panegirique de M. l'Abbé Saint Martin
, inoctavo , 2. vol . 7. liv.je vous ay
<envoyé le Careſine & l'Octave depuis
peu, du meſme.
De l'Adoration de l'Euchariftie, pour
repondre aux faux raiſonnemens de
Meſſieurs de la R. P. R. dans leur preſervatif
contre le changement de Religion,
in 12. 12. fols .
Oraiſon Funebre de la Reine, parMr.
l'Eveſque de Lombez, inquarto, 7.fols.
En attendant pluſieurs nouveautez ,&
fans manquerdans huit jours,les Almanachs
de Milan & de Liege , de l'année
1684. La connoiſſance des temps,
indouze. Les Decorations Funebres du
Pere Meneftrier , inoctavo . La Chimie
deDunçan , indouze. L'Hippocrate du
fang , in 12. Dialogue de la ſanté. Le
traitté des fievres & febrifuge de Monfieur
Spon :& pluſieurs autres dont vous
verrez le Catalogue dans le Mercure
prochain : & un Catalogue general de
1
puis l'année 1678.des Livresnouveaux..
L'on continue toûjours à diſtribuer les
Recherches curieuſes d'Antiquitez de
Monfieur Spon, inquarto, pour 6. 1. papier
ordinaire, & 8. 1. papier tres- fin.
Les Conferances. Ecclefiaftiques ſur
les Sacremens de M.de Luçon,indouze,
3. vol . 3.1. 1 5.f.
Les Dialogues des Morts,in 12. 2.vol.
de Paris 3.1 . de Lyon 30. f.
Reflexion ſur l'Alcide & l'Alcali,
in 12.20.f.
La Morale de Grenoble, in 12. 6.vol .
9.liv. le cinquiéme & fixieme Tome fe
trouvent dans la même Boutique , ſeparez
pour 3.1 .
La Relation veritable du Siege de
Vienne, in 12. 15.f.
On fera une bonne compoſition à
ceux qui prendront les cent dix volumes
du MercureGalant,ou la plus grande
partie , quand aux nouveaux , c'eſt
ſansrien rabatre 20.f. chaque volumes,
il eſt inutile de les demander àmeilleur
marché..
TABLE DES MATIERES
contenuës dans ce Volume.
Rélude,
PPlusieurs Sonnets fur
Service fait à Tournay ,
le Soleil ,
Autre Servicefait à Lile ,
Ode ,
Festes galantes données à Genève ,
Bouquet,
I
21
8
10
II
22
28
Discours qui fait connoiffre que la Pucelle
d'Orleans n'a point esté brûlée à
Ronen, & qu'elle a esté mariée,
Avanture ,
31
46
Galanterie tres- nouvelle & tres-curieuse,
pag. 48
Services , 56
Kersfur la mort de la Reyne , 79
Miſſionsfaitespar les Iefuites du coſté de
Tripoly, 82
Lettre curieuſe ſur le ſujet de l'Emetique
105
QuestionsAcademiques ſoûtenuës devant
Meſſieurs de l'Academie d'Arles . 111
M. l'Abbé Boifleau preſche devant le
Roy , 1.3.2
Avanture ,
133
Amnistie pour les Religionnaires de la
TABLE.
Province de Dauphiné,
T
137
Relation de ce qui s'est passé en Flandres
depuis trois mois ... 129
Memoire préſenté aux Etats Generaux,
1
par M.le Comte d' Avaux. 148
Mort'de Madame la Marquise de Charost
, 158
Mort de Madame de Chate , autrefois
Mademoiselle des Jardins , 164
Mort de Madame de Belfond , 165
Mariage de M. Gilbert de Voyſins , 167
Globes,
168
Noms de ceux qui ont deviné les Enigmes
du dernier mois, 169
Enigme , 171
AutreEnigme , 172
Galanterie faite au Chasteau de Marly,
173
Oraiſons Finébres , 186
de-Grace , , 189.
Service folemnel fait au Convent du Val-
Mortde M.le Comte de Vermandois, 191
7
Explication de l'Italien de l'Etendard
4
donné dans la Relation du Siege de
Vienne,
Affaires d'Allemagne ,
Avanture navale ,
194
195
206
Affaires de Hollande ,. 211
Lettre de Flandres. 228
MERCURE
MERCURE
GALANT
2
NOVEMBRE 1683 .
Left vray , Madame ;
j'aurois pû vous envoyer
dans ma Lettre du dernier
Mois , les trois Sonnets qui
vont faire le commencement de
celle- cy ,& vous avez raiſon de
me dire que l'accablement de la
matiere me les a fait réſerver. II
eſtoit indubitable qu'on s'empreſſeroit
à travailler fi - toſt
qn'on auroit vû le Soleil donné
Novembre 16.83 . A
3
MERCURE
pour ſujetde cette forted'Ouvrage.
On ne peut faire aucune
reflexion ſur les effets merveilleux
que ce grand Aftre produit,
fans fonger à ce que le Roy fait
tous les jours d'éclatant. Aufſiles
Autheurs de ces Sonnets , les
ont tous finis par l'éloge de ce
Prince. Le premier eſt de Monſieur
de Grammont ; le ſecond,
de Monfieur Vignier , l'un &
l'autre de Richelieu ; & le troifiéme
, de Monfieur Diéreville,
du Pontleveſque.
SVR LE SOLEIL.
El Aftre , dont l'aspect réjouit
les Mortels ,
Et dont les longues nuits font regreter
l'absence ,
Grand Luminaire où Dieu fait brillerSa
Puiſſance,
GALANT.
3
Agreable Canal deſes dons paternels.
Ton pouvoir eft fi grand,& tes effets
font tels ,
Que quand je veuxfongerà ta rare
excellence ,
JenesuispasSurpris qu'à ta magnificence
,
La Perſe ait autrefois élevé des Autels.
L
Il est vray que ce culte est détruit
par le nostre ;
Mais pour t'en conſoler , mon Roy
t'en rend un autre ,
Quifans déplaire à Dieu va t'im.
mortalifer.
Le choix t'est glorieux dont il tefavorife
,
Et l'encens que tu perds n'est pas
tant àpriſer ,
A2
4
MERCURE
Que l'honneur de te voir placédans
Sa Devife.
SUR LE MESME SUJET.
Rand Dieu, que
Grand
de bontez envers
ta Creature !
Quelle profusion de Chefd'oeuvres
divers!
Que d'ordre ta Sageſſe a mis dans la
Nature ,
Pour affermir la Terre, & retenir les
Mers !
J'admire tant de biens pour noſtre
nourriture.
Les Fleurs de nos Jardins,ces Arbres
toûjours verds ,
Et regardant des Cieux la charmanze
Structure ,
Ie nesçay que choisir pour ſujet de
mes Vers.
Auſfitoft que la nuit étend ſes ſombresvoiles.
GALAN T.
5
Mes yeux sont enchantez du bril
lant des Etoiles ,
Mais ils font éblovis au retour dis
Soleil.
Outre ſes qualitez dont mon ame eſt
éprise ,
Ce qui me fait juger cet Aftre Sans
pareil ,
C'est que LOUIS LE GRAND l'a
pris poursa Devise .
SUR LE MESME SUJET.
LE
E Soleil qui répand en tous
lieux ſa lumiere ,
Qui fait naiſtre les Fleurs , &fait
meurir les Fruits ,
Qui commence&finit tous les jours
Sa Carriere ,
Détruit leplusſouvent les biens qu'il
a produits .
S'il nous rend quelquefois lesyeux
tout ébloüis ,
A 3
6 MERCURE
Et nousfait malgré nous abaiffer la
paupiere ,
Ses rayons éclatans qui diſſipent les
nuits
Ne brillent pas toûjours de la mesme
maniere.
Il arrive des temps que toute fa
Splendeur
Diſparoist à nos yeux, & marquant
Sa langueur ,
Nenous laiſſe plus voir qu'une pâleur
extrême.
Mais regardons LOVIS en bontez
: Sans égal;
Cet Aftre incomparable eſtant toû
jours le mesme ,
Fait fans ceſſe du bien , & ne fait
point de mal.
Monfieur Magnin , Conſeiller
au Préſidial de Mâcon , qui a
GALAN T.
7
travaillé auſſi ſur le Soleil , en a
fait une Deviſe , en y ajoûtant
ces paroles pour ame ,
Haud falfi Numinis index.
Le Sonnet qui fuir , en eſt l'explication.
✔Ains & foibles Efprits, done
l'audace infolente
Au fortir du néant brave le Createur,
Et loin de revérersa Main toute
puiſſante , 3
Conteste l'existence an Souverain
Autheur.
泰
Voyez dans le Soleilsa gloire triomphante
,
Tout l'Univers ensemble en est le
Spectateur.
Sans ceffe il enreffent la vertu bienfaiſante
,
A 4
8 MERCURE
Et dans fon mouvement voit un aw
tre Moteur .
Il en fait une preuve éclatante , &
Sensible
Il nous découvre un Dieu ,puis qu'il
rend tout viſible.
C'est pour cela qu'il brille & roule
dans les Cieux. :
Mais qui veut voir ce Dieu de plus
présfur laTerre ,
Qu'il regarde LOVIS,il verra dans
fesyeux,
Ilverra comme est faitle Maistre
du Tonnerre.
Vous avez veu par tout ce
que je vous ay mandé du grand
nombre de Services , que l'on a
faits pour la Reyne , avec quels
fentimens de douleur tout le
Royaume eſt entré dans celle
GALANT.
9
:
que la mort de cette Princeſſe a
cauſée au Roy. Les Païs-Conquis
ne l'ont pas reſſentie moins
vivement que ceux qui ſont de
tout temps ſous la domination
Françoiſe; & l'attachement qu'ils
ont pour Sa Majesté , paru dans
une occaſion ſi funeſte , avec les
meſmes marques de zele qu'ils
ont accoûtumé de donner dans
tout ce qui regarde ſa gloire , &
les avantages de l'Etat. Parmy
les Villes de Flandre , celle de
Tournay , & de Lile , ſe ſont particulierement
diftinguées. Si- toſt
queMonfieur l'Eveſque de Tournay
eut receu la nouvellede cette
mort , il ordonna des Services:
folemnels dans toutes les Eglifes
de ſon Dioceſe , & en donna luymeſme
l'exemple dans ſa Cathédrale
, où il celébra la Meſſe en
Habits Pontificaux , en préſence
A
10 MERCURE
deMonfieur le Comte de Maulevrier
, Lieutenant General des
Armées de Sa Majesté , & Gouverneur
de la Ville , & prononça
l'Oraiſon Funebre , avec une entjere
fatisfaction de l'Aſſemblée,.
composée du Conſeil Souverain,.
& de tous les autres Corps qui .
s'y trouverent dans un tres-bel
ordre.
La Pompe Funebre de Lile , àlaquelle
Monfieur le Maréchal
de Humieres aſſiſta , fut d'une
magnificence furprenante. Le
Doyen du Chapitre officia ; le
-Prieur de Fiven , Religieux Benédictin,
fit l'Eloge de la Reyne ,&
rien ne fut oublié de ce qui pouvoit
donner de l'eclat à cette
Cerémonie .
Monfieur Magnin , dont vous
venez de lire un Sonnet ſur le
Soleil , ne s'eſt pas teû dans ce
GALANT. 11.
grand ſujet de deüil , qui a couſté
tant de pleurs à toute la France.
Voicy ce que fon zele luy a fair,
produire.
SUR LA MORT
DE LA REINE.
ODE.
vos accens la riante Hangez de vos
CH
allégreffe,
Doctes Soeurs , il s'agit d'un grand
7
&triste deüil.
Soûpirez, &pleurezfans coffe ,
Et d'une Reyne auguste honorezle
Cercaeil.
Ladouleurde LOUISvous demande
deslarmes.
Si vous avez chanté la gloire defes
Armes
A
12 MERCURE
Si le Ciel favorable àſes, deſſeins
zuerriers .
A remply l'Univers du fruit defes
Conquestes ;
Les funestes Cyprés , tristes ficaux
de vos Festes ,
Ne laiſſent pas de croiſtre à l'ombre
des Lauriers..
Ne nous promettez rien , félicitez
humaines ;
Helas ! encore un coup ,
mettez rien.
nenous pro-.
Toûjours trompeuſes,toûjours vainess.
Que de maux vous meſlez avec una
peu de bien !
Non , vous ne respectez , cruelles
Destinées,
Ny fublimes Vertus , ny Testes couronnées.
Ah, fi rien pouvoit estre affranchy
de vos Loix ,
La mort dont nous pleurons la furpriſe
étonnante ,
GALANT.
1.3
Feroit- elle à nos yeux , cette mort
affligeante ,
Gémir le plus heureux , & le plus
granddes Roys ?
Ony , le coeur de LOUIS
toûjours paisible ,
こ
ce coeur
Eft vivement touché de ce triste
revers ,
Et déjafa douleurſenſible
A de ce coupfatal instruit tout l'Univers
;
Mais nul emportement n'exprime fa
triſteſſe ,
Affligée par raiſon , &nonpaspar
foibleffe ,
Grave & majestueux ſous le poids
deſes maux ,
LaSupréme Sageffe àson deüil est
mefléc ;
SiSa belie ame eft triste , elle n'est
point troublée ,
Et l'Homme ne fait rien aux dépens
duHéros ..
I14 MERCURE
:
Certes dans ſes douleurs tendres &
genéreuses ,
Quelque reſſentiment qui vienne
l'émouvoir ,
Par mille routes glorieuses ,
Son coeur toûjours égalfe rendàfon
devoir.
IlSçait bien,en pleurant cette Princeffe
auguste ,
Qu'elle plaintsa douleur , & ne la
croit pas juste;
Au comble de la gloire au centre des
plaiſirs ;
Si la mort luy ravit Sa Couronne
mortelle , C
Elle l'a mise en droit d'en prendre
une eternelle ,
Dont l'honneur doit borner les plus
vaſtes defirs.
Dans la foule des Biens dont l'éclat
L'environne , 1
GALAN T.
15
Stroit- elleſenſible à nos foibles regrets?
Laſurpriſe qui nous étonne ,
Annonce àſa belle ame une eternelle
Paix
Le coup qui l'afrapée, & qui rompit
Sa chaine,
Eft une récompense , &nonpasune
peine;.
C'est ainsi que le Ciel déclare fes
faveurs.
Bien Souvent par pitié la Parqac
meurtriere ,
Des ans que nous priſons abrege la
carriere ,
Et ceux que nous pleurons, s'offenſent
de nospleurs .
泰
Lamort, qui se montrant aux Puis-
Sances humaines ,
DeSon horrible aspect redouble les .
borreurs, ؟
A fait des entrepriſes vaines
16 MERCURE
:
Pour inspirer icy ſes uffreuses terreurs.
Aux. Decrets eternels ma Princeſſe
Soûmise ,
En a reçeu le coupfans éfroy , Sans
Surprise,
Et dans ce triſte instant,ou par mille
combats
L'ame la plus constante a des chûtes
fatales,
Hors LOVIS , Seul objet de ſes
amours Royales ,
Elle n'a veu que Dieu qui lay tendoit
les bras.
Elle n'avoit vescu , Seigneur , que
pour vous plaire ,
Elle n'a pû mourir que pour vous
poffeder ;
Et fans paroiſtre teméraire ,
Dans cet état heureux on peut la
regarder..
GALAN Τ .
17
Vous lesçavez, ô vous témoins irréprochables
,
Autels toûjours facrez , & toûjours
adorables ,
Si c'est trop préſumer de tant de
Soins pieux ,
Et fi dans cette mort dont nous pleu
rons l'outrage,
:
Bien loin de nous parer d'un iniuste
préſage,
La Terre à nos depens n'honore pas
les Cicux.
Seigneur, encore un coup,vous sçavez
de quel zele
Elle estoit animée àmaintenir vos
droits ,
Et quel plaisir estoit pour Elle ,
De sçavoir l'Heréſie à ses derniers
abois..
Du ſeul defir d'en voir une entiere
: défaite ,
Elle faisoit l'objet de ſa peine ſecrete
18 MERCURE
Et n'ayant pû goûter ce doux contentement
,
Maintenant dans les Cicuxſa voix
mieux écoutée ,
De cette heurefatale,&longtemps
Souhaitée 6
Aura ſoin de hater le bienheureux
moment..
Oüy,Sans- doute,l'ardeurdefes voeux
exaucée ,
De l'auguste LOVIS fécondant les
projets.
Cette oeuvre si bien commencée ,
Par ellefinira parmy tousſes Sujets.
De ce juste deffein Dieu connoît le
mérite ;
Ceux qui l'ont traverſé, fentent bien
qu'il s'irrite ,
De les voir du party deſesfiersEnnemis.
Qu'ont-ils fait en cherchant àtroubler
nos conquestes ,
GALANT .
19
Que s'attirer du Ciel la foudre &
les tempestes ,
Etrendre leurs Etatsbeaucoup moins
affermis?
泰
Raisonnemens trompeurs , maligne
Politique,
Il est temps , paroiffez vaines illufions
,
On vous démeſle,on vous explique,
Et dans vostre faux Zele on voit vos
paſſions.
Contr'elles maintenant levostre s'intéreſſe
,
Vous les voyez de pres , genéreuse
Princeffe ,
Vous voyezleurs efforts frivoles &
ialoux ;
On veut nous oppofer en vain ce
foible obstacle ,
Ce Siecle eft conſacré pour faire le
miracle ,
La Justice , le Ciel , vos voeux , tous
est pournous .
20 MERCURE
Combien apres cela , combien d'autres
merveilles ,
Paroistront à vos yeux dans cet heureuxfeiour
!
Des félicitezſans pareilles ,
Bien loinſur vos Neveux tomberont
tour-à-tour.
Vous verrez désormais leurs grandes
avantures ,
Porter l'étonnement chez les Races
futures;
De nouvelles grandeurs nos deſtins
embellis ,
Et de tout l'Univers les Nations
charmées ,
Par les foins de l'Amour à l'envy
defarmées ,
Ne reconnoistront plus que l'Empire
des Lys.
Fettez ,jettezles yeuxfur cet espace
immense (
GALANT. 21
Des Siecles à venir jusqu'à la fin des
temps ;
Voyez la gloire de la France ,
Et pour la maintenir , les Deftins fi
conftans ;
Voyez des beaux fuccés de cette
longue course
L'esprit du grand LOVIS eſtre l'unique
ſource ;
Malgréses Ennemis , voyez-le dé-
Sormais ,
Ainsi que le Soleil du haut de fa
carriere,
Influer ſes vertus , répandre sa lumiere
,
Et brillant à vos yeux , ne s'éclipfer
jamais.
De cet Aftre divin ce double Farélie.
Dont le Ciel a daigné récompenfer
vos voeux ,
Dela gloire que je publie ,
22 MERCURE
Aux yeux de l'Univers est un pre-
Sage heureux.
Ces ruiſſeaux immortels d'une fource
Si pure ,
Par leur fécondité , leur grandeur
Sans mesure :
Se feront revérer de tous les Potentats;
Etfi le Monde entier n'a besoin que
d'un Maistre ,
Ce DAUPHIN &Son Fils que vous
avez veu naiſtre ,
Lesçauront faire naiſtre à leur tour
icy-bas.
La quantité d'Etrangers conſidérables
, & fur tout les Princes
d'Allemagne , qui ſe trouvent
preſque toûjours à Geneve , rendent
cette Ville un ſejour fort
agreable. C'eſt ce qui me donne
lieu de vous parler d'une Partie
de plaiſir qui s'y eſt faite depuis
1
GALANT.
23
peu de temps , par les foins de
Monfieur le Prince d'Anhald.
C'eſt celuy meſme qui n'eſtant
encore âgé que de treize à quatorze
ans , vint exprés à Beſançon
dans le mois de Juin dernier,
pour avoir l'honneur de faire la
revérence à Sa Majesté , & pour
voir fon Armée. Une ſi noble curioſité
luy attira l'eſtimedu Roy,
qui luy en donna des marques
par une Réception tres obligeante.
Cejeune Prince, dont la Maifon
eſt auſſi illuſtre que les Alliances
, eſtant chez Monfieur le
Comte de Dona , où ſe rendent
_ ordinairement les Perſonnes les
plus qualifiées , & qui avec ſa
belle Famille , eſt comme l'ame
de tous les plaiſirs qu'on gouſte
àGeneve , propoſa une Partie de
promenade , à laquelle la beauté
du jour convioit les Dames & les
24 MERCURE
Cavaliers , que le hazard avoit
aſſemblez en aſſez grand nombre.
On accepta le party , & l'on
ſe rendit dans pluſieurs Carroſſes
au Jardin de Madame Baudichon,
à deux cens pas de la Porte de
de Rive , qui eſt la plus belle ſituation
de Geneve. Ce Jardin,
d'où l'on découvre le Lac , avec
les Montagnes de Savoye & de
Bourgogne , a dequoy charmer,
les plus difficiles , tant par les lets
d'eau , les Orangers & les Vaſes
dont il eſt remply , que par un
Sallon en Lambris , où la peinture
occupe agreablement tous ceux
qui en ont quelqe connoiffance.
Ce fut dans ce beau Sallon que
l'on ſervit un Repas auſſi magnifique
que bien entendu. Chaque
Service fut accompagné de neuf
Baffins ,& tout s'y trouva d'une
propreté , & d'une délicateſſe
admi
GALANT.
25
admirable. Rien n'eſt au deſſus
de la beauté dont fut le Deffert
Outre les liqueurs , & les Confitures
qui eſtoientdans les Baſſins,
& que les Cavaliers diftribuerent
aux Dames , on en donna
àchacune une grande Boëte ,
toute couverte de Rubans or &
argent , dont le fond eſtoit couleur
de feu & vert , qui font les
couleursde Monfieur le Prince
d'Anhald , & de Mademoiſelle
de Dona Les Vers n'y eſtoient
pas oubliez . Voicy ceux que ce
- jeune Prince fit mettre dans la
Boëte de Mademoiselle de Dona,
qu'on dit eſtre une Perſonne toute
belle,& toute aimable .
こ
JeSens en ce Lieu que l' Amours
Demon coeur s'est rendu le maître.
Si le vostre pourmoy , belle Iris , fent
un jour
Novembre 1683 . B
26 MERCURE
こ
Ce qui pour vous dans le mien a ſceu
naistre ,
Marquez de bien à vostre tour.
Les Cavaliers qui compoſoient
cette belle Troupe, eſtoient Meſfieurs
les Princes d'Anhald , &
de Holſtein Ploen , Meſſieurs les
Comtes de Dona , de Mauvilly,de
Solms , & le jeune Comte de Byllantde
Reyt. Les Dames eſtoient,
Madame la Comteſſe de Dona ,
Mademoiselle de Dona ſa Fille,
la petite Comteſſe Sophie-Albertine
de Dona , dont vous avez
veu des Vers dans ma XXII
Lettre Extraordinaire,Meſdemoiſelles
de Rozet , Meſdemoiselles
d'Eaubonne , & Mademoiselle de
Vatteville.
Apres le magnifique Régale
dont je viens de vous parler , on
prit leplaifir dela Promenade , &
GALANT .
27
ce plaifir fut ſuivy du Bal où
Monfieur le Prince d'Anhald fit
admirer ſon adreſſe. Mademoiſelle
de Dona , dont l'air grand
& noble ſe fait diftinguer par
tout , y parut d'une beauté achevée
, en dançant le Menuët de
l'Opéra de Phaëton . Le Bal finy,
toute cette aimable Troupe monta
en Carroffe , & on vint auManége
de la Ville , où les Cavaliers
donnerent aux Dames le divertiſſement
d'une Courſe de Bague.
Chacun animé du defir de
plaire , ſe montra digne du Prix ;
mais enfin Monfieur le Prince
d'Anhald qui le remporta , le re .
çeut des mains de Mademoiselle
de Dona . C'eſtoit une Montre à
pendule , peinte en émail , & enrichie
de Diamans , & d'Emeraudes.
Après ce triomphe , on
accompagna les Dames chez
B 2
28 MERCURE
:
Madame la Comteſſe de Dona ,
qui leur fit ſervir une tres - belle
Collation . On dança encoreune
partie de la nuit , & la Compagnie
ſe ſepara .
Le nom du Berger Fleuriſte ,
n'eſt pas effacéde voſtre mémoi
re; il ſeroit difficile d'oublier les
galans Ouvrages qui ſont partis
de ſa Plume. Voicy des Vers
qu'il joignit à des Fleurs , qu'il envoya
à une aimable Bergere le
jour de ſa Feſte.
:
A LA BELLE N. DE N.
D
Es Fleurs du Parnasse & de
Flore ,
Viennent s'offrir à vous,par les mains
de l'Amour ;
Recevez ce Tribut , &le Porteur
encore
GALANT.
29
Il estnourry chez moy , mais il vous
doit le jour.
Voftre Nom veut dire , Victoire.
Quel autre pouvoit mieux aſſortir
vos appas ?
Leur charmante douceur n'a-t- elle
Pas la gloire
De triompher par tout où vous portez
vos pas ?
En vous iln'est rien que d'aimable
Un grand air de jeuneſſe embellit
tous vos traits ;
Et l'Innocent y cache une adreſſe
admirable,
Qui vous promet en tout les plus
heureux fuccés.
FaySçeu des Nymphes de la Seine
Combien , pres de leurs bords, voſtre
Empire fleurit.
B 3
30:
MERCURE
Helas ! que contre vous toute défenſe
est vaine !
Qui réſiſte à vos yeux , eft pris par
vostre efprit.
Càmon coeur,mettons bas les arme .
Seulement pour luy plaire, employons
nos efforts.
Adieu , ma liberté , je renonce à tes
charmes.
La modeste Angelie en a de bien plus
forts.
Ce jour est celuy de ſa Feste.
Fay choiſy dans nos Fleurs,ce qui luy
fied le mieux .
Ilfaudroit, cemefemble, en couronnerfa
teste. ,
Puis que parson mérite elle regne en
ces lieux.
Ce mérite paroift extréme ,
Et cependant l'Hymen le rend peu
fortune
'GALAN T.
31
Tout le monde la plaint , car tout le
monde l'aime ,
Et demande fon coeur , quoy qu'elle
l'ait donné. :
:
Afonſeulfouvenir j'aspire ,
Et ç'en seroit affezpour mon ambi-
tion.
Je regle fur mon prix lepeu que je
defire.
Jevoudrois tout avoir , ſuivant ma
paffion.
Voila, belle & chere Angelie,
L'hommage que je rends àvos divins
attraids
JeSçay bien que mes Fleurs perdront
bientoft la vie ;
Mais maflame pourvous nes'éteindra
jamais.
La jolie Brune dont vous me
demandez des nouvelles , a cíté
۲
B 4
32- MERCURE
mariée depuis quelques mois à un
Gentilhomme fort bien fait , dont
je ne puis vous dire le nom, je
ſcay ſeulement qu'il eſt d'une
Maiſon tres-bien alliée ,& qu'il ſe
vante d'eſtre de la Race de la pucelle
d'Orleans , qui eſt titre de
Nobleſſe fort avantageux à ceux
qui le juſtifient. l'avois toûjours
oüy dire que Charles VII. pour
récompenfer les ſervices importans
rendus à l'Etat par cette vaillante
Fille , avoit ennobly ſes Freres
, &leurs Deſcendans; mais ce
qui vient de tomber entre mes
mains , donne ſujet de douter , ſi
ceux qui fe difent Nobles de ce
coſté- là ,ne font point de la Race
meſme de cette Héroïne , que
l'on prétend avoir eſté mariée ,
malgré le nom de pucelle , qu'on
luy a toûjours donné , & qui par
conféquent n'auroit pas eſté brû
GALANT.
33
lée à Roüen par les Anglois, com-
1 me le marquent toutes nos Hiſtoires
. Ce ſentiment , quoy que
contraire à l'opinion publique,eſt
appuyé ſur deux temoignages raportez
par un Homme tres-digne
* de foy , & que ſon rare mérite,..
& ſa profonde érudition ont rendu
fameux. Je parle du Pere Vignier
, Preſtre de l'Oratoire , f
• eſtimé dans cette celébre Con-
- grégation , & qui eſt mort en
- 1661. âgé de cinquante- fix ans,
dans la Maiſon de S. Magloire
Pour eſtre perfuadéqu'il ne donnoit
point dans la bagatelle , il
ne faut que lire l'éloge qu'en fait
le Pere d'Achery , dans ſa Préface
du cinquiéme Tome de ſon grand
• Ouvrage , intitulé Spicilegium &
imprimé à Paris chez Charles Sa->
vreux en 1662. Apres avoir fait
connoiſtre qu'il eſtoitnéen Bour
BS
34 MERCURE
gogne de la noble & ancienne
Famille des Vignier, il dit que dés
l'âge de trente ans ſes Ecrits luy
avoient acquis la réputation d'eſtre
un des plus Sçavans de l'Oratoire
; qu'il a donné an Public
quantité d'Ouvrages , avec un
tres - grand stavail , ſçavoir , la
Genéalogie des Seigneurs d'Alface
; un Suplement tres -utile
aux Oeuvres de S. Auguſtin ;
une Concordance Françoiſe des
Evangiles ; & qu'il avoit eſté furpris
de la mort , lors qu'il eſtoit
preſt à faire imprimer un tresbeau
Traité de S. Fulgence , in .
connu juſques icy ; l'Origine des
Roys de Bourgogne ; la Genealogie
des Comtes de Champa.
gne , & l'Histoire de l'Egliſe
Gallicane; pour leſquels Ouvra
ges il avoit employé beaucoup
d'années & de veilles , & parGALANT.
35
couru toute la France , la Lorraine
, & l'Alface. Il ajoûte , que ce
qui eſtoit le plus fâcheux , c'eſt
qu'apres ſa mort , quelque envieux
de ſa gloire , ou plutoſt de
l'avantage des Lettres , s'eſtoit
emparé de ſes Ecrits , ſans que
ſes Heritiers en euſſent pû avoir
connoiſſance. Cet éloge fait connoiſtre
que le Pere Vignier ne
doit pas eſtre ſuſpect dans les
témoignages que vous allez trouver
dans une Lettre de Monfieur
Vignier ſon Frere , dont je vous
envoye la Copie.
B 6
36
MERCURE
A MONSIEUR
DE GRAMMONT.
A Richelieu ce 2. Nov. 1683 ..
V
Ous m'avez trouvébien hardy,
Monfieur de vous dire que ,
Ieanne d'Arcq , dite la Pucelle
d'Orleans , n'a point esté brulée à
Roüen. Vous m'estimerez encore plus
teméraire aujourd'huy , de foûtenir
qu'elle a esté mariée , qu'elle a eu
des Enfans , & que ceux qui def
cendent de cette illuftre Source , en
font leurplus grande gloire. Ie Sçay
tout ce que les Historiens diſent de la
cruelle mort de cette Héroïne , &je
ne fais pas de doute que cecy nefoit
mis au nombre des Fables. Peut estre
GALAN T...
37
auffi, qu'ilse trouvera quelqu'un qui
fera reflexion sur la force de mes
Preuves , &fur l'autorité de celuy
de qui je tiens uneHistoireſiſurprenante.
Iln'estoit pas impossible au
Dieu des Armées , qui avoit envoyé
miraculeusement la Pucelle d'Or
leans , pour délivrer la France de
l'oppreſſion deſes Ennemis , de la tirer
auſſide leurs mains , apres l'examen
d'un fordide Cochon , Evesque
de Beauvais , & de plusieurs Do-
Eteurs canoniſez , Esclaves de latyrannie
Angloiſe. C'est ce qu'onpeut
inférer de ce que vous verrez dans
lafuitte de cette Lettre , & ce qui
fit que les Anglois expoſerent aux
flames en faplace quelque malheureuſe
Criminelle , pour ne jetterpas
La terreur dans leurs Troupes ,fi elles
euſſent ſcen en liberté le Bras qui les
avoit miſes tant de fois enfuite. le
vous ay déja dit , Monsieur , que le
J
38 MERCURE
Pere Vignier de l'oratiore , mon
Frere , fut celuy qui découvrit ce
que les Anglois &les François mefme
ont tâché d'étoufer. L'étroite
amitié qu'il avoit liée avec Mon-
Sieur Vignier , Marquis de Ricey ,
Son proche Parent , lefit résoudre de
faire avec luy le Voyage de Lorrai
ne , où il alloit Intendant de Iustice.
Ce fut là qu'en paſſant dans toutes
le's Villes , Bourgs , & Villages , il
mettoit en pratique ce qu'il dit dans
Sa Préface de la Genéalogie de la
Maiſon d'Alsace, s'informantfoigneuſement
des antiquitez &particularitez
des Lieux. Ilfit dansMetz
une fort exacte recherche qui ne luy
fut pasinutile , puis que le bonheur
luy fit tomber entre les mains un ancien
Manuforit , des chofes arrivées
encette Ville. Ie l'ay vû , & ie vous
envoye la Copie de l'Extrait , qu'il
enfit faire àNancyparun Notaire
GALANT.
39
Royal , & qu'il me donna quelque
temps apresfon retour. Elle est en ces
termes.
L'an mille quatre cens trente
fix , fut Meffire Echevin de Mets '
Phlin Marcou , & le vingtième
jour de May l'an deſſus dir , vint
la Pucelle Jehanne qui avoit eſté
en France , à la Grange oz Ormes
pres de S. Privé, & y futame.
née pour parler à aucun des
Sieurs de Mets , & fe faifoit appeller
Claude ; & le propre jour
y vinrent voir ſes deux Freres ,
dont l'un eſtoit Chevalier , &
s'appelloit Meſſire Pierre; & l'autre
, Petit-Jehan , Ecuyer, & cuydoient
qu'elle fuſt Arſe. Ettantoſt
qu'ils la virent , ils la cognurent
, & auffi fit elle eux. Et le
Lundy vingt & uniéme jour dudit
mois , ils amenent leur Soeur
avec eux à Boquelon , & luy
40 MERCURE
donnoit le Sieur Nicole , com
me Chevalier , un Rouſſin au
prix de trente francs , & une
paire de Houſſels; & Sieur Aubert
Boulle , un Chaperon ; &
Sieur Nicole Grognet , un Epée..
Et ladite Pucelle faillit ſur ledit
Cheval tres-habillement , & dit
pluſieurs choſes au Sieur Nicole..
Comme dont il entendit bien
que c'eſtoit elle qui avoit eſté
en France , & fut reconnuë par
pluſieurs enſeignes pour la Pucelle
Jehanne de France , qui
amenet Sacré le Roy Charles à
Reins ; & virent dire pluſieurs
qu'elle avoit eſté Arſe en Normandie
, & parloit le plus de ſes .
paroles Paraboles , & ne diſoit ne
fut ne ans de ſon intention , &
diſoit qu'elle n'avoit point de
puiſſance devant la S. Jean Bapriſte.
Mes quant ſes Freresl'en
GALANT.
41
rent mené elle revint tantoſt en
Feſte de Pantecoſte,en la Ville de
Marnelle, en ChiefJehan , Renat
&ſe tient làjuſqu'd enuiron trois
ſepmaines,& puis ſe partit poural
ler à Notre- Dame d'Alliance le
3. jour ,& quant elle volt partit,
pluſieurs de Mets l'allent voir à
ladite Marnelle , & luy donnent
pluſieurs Inelz , & ils cognurent
proprement que c'eſtoit la Pucelle
lehanne de France. Adonc
ly donnet St Geoffroy dex un
Chlx , & puis s'en allait à Erlon
en la Duché de Luxembourg,&y
fut grande prefſſe, juſqu'à ten que
le! Fils le Comte de Venenbourg
la menet à Cologne de coſté ſon
Pere le Comte de Vvnenbourg,&
l'aimoit ledit Conte tres - for. Et
quant elle en vault venir , il ly fit
faire une tres-belle Curaſſe pour
le y armer , & pris s'en vint à la42
MERCURE
dite Erlon ; & la fut fait le Ma
riage de Monfieur de Hermoiſe
Chevalier , & de ladite lehanne
la Pucelle ,& puis apres s'en vint
ledit S Hermoiſe avec ſa Femme
la Pucelle demeurer en Mets , en
la Maiſon que ledit Sieur avoit
devant Sainte Seglenne,& ſe tinrent
là juſqu'à tant qu'il leur plaifit
aller.
-L'Article cy-deſſus , eſt extrait
d'un ancien Manuscrit de certaines
choſes arrivées en la Ville de
Mets, & fe conformement le ſein
du ſouſcript Notaire Royal,demeurant
à Nancy ; cy mis pour
témoignage , ce jourd'huy xxv.
Mars 1645 .
COLIN.
Le Pere Vignier n'auroit pas
aioûté beaucoup de foy à ce Manuscrit
, s'il n'eust esté fortifié par une
preuve qu'il crut incontestable , &
5
*
GALANT.
43
1
que ie laiſſe au jugement des Sçavans.
Comme il eſtoit fort aiméde
toutes les Perſonnes de qualité de
Lorraine , il les vifitoit ſouvent , &
Se trouvant un jour à dîner chez
Monfieur des Armoiſes , d'une illuſtre
Maiſon , & de l'ancienne Chevalerie
,ilfit tomber la conversation..
Sur la Genealogie de ce Seigneur ;
mais comme ce n'est pas toûjours le
fort des plus nobles , de bien connoî
tre ceux dont ils font defcendus , ils
luy dit qu'il en apprendroitplus dans
Son Tréſor , que desa bouche. Noftre
Curieux ne demandoit autre chose....
Auſſi le dînér ne fut pas plutost
achevé , qu'en luy mettant un gros
trousseau de Clefs entre les mains ,
on le conduisit à ce Tréſor. Ilypaſſa
le reste de la journée , à remüer quantité
de Papiers , & de Titres fort
anciens . Enfin il trouvale Contract
de Mariage d'un Robert des Armoi44
MERCURE
44
fes Chevalier, aveo-Iehanne d'Arcq,
dite la Pucelle d'Orleans . Ie vous
laiſſe à penser , Monfieur ,file Pere
Vignier fut furpris de cette confirmation
; & qu'elle fut la ioye defon
Hofte , quand il ſceut ce qu'il avoit
ignoré iusqu'alors , & qu'il descendoit
de cette illustre Personne , qu'il
préferoit à toutes les grandes alliances
! Ie croy vous avoir conté la rencontre
que ie fis de Monsieur fon
Fils , dans la Galerie de Conflans . Il
estoit arreſté devant le Portraitde
cette genéreuse Pucelle , & diſoit à
Son Gouverneur , Voila celle de qui
je viens. A quoy , Sans l'avoir iamais
connu , ie fis réponſe , Voſtre
nom , Monfieur , eſt donc des
Armoiſes ? Et le voſtre , me dit- il
incontinent , doit eſtre Vignier.
Monfieur des Moulins qui estoit pré
Sent, vous peut témoigner les civilitez
que ce jeune Gentilhomme me
-
GALANT.
45
fit , quand il apprit que i'estois Frere
de celuy qui avoit déterré ce qu'il
estimoit de plus honorable dans ſa
Famille. Ilestvray , Monsieur , que
vous m'avez dit des raiſons capables
de détruire une Nouveauté , contre
laquelle tout le monde ſe foûtevra ;
mais vous m'avouërez qu'un Con
tract de Mariage , ensuite d'unManuscrit
dont vous voyez l'Extrait,eft
dignede conſidération.
Apres la mort du pere Vignier,
l'Original de cet ancien Manuscrit
eut la mefme destinée que tous ceux
dont il est parlé dans l'éloge que le
Pere d'Achery a fait de luy ; mais
comme il pourroit faire decouvrir
ceux quisefont emparez des autres
àmon préjudice , ie n'attens pas
qu'on le mette en lumiere tant que
ie feray vivant. S'il estoit en mon
pouvoir , se le donnerois de tout
mon coeur au Public , aussi bien que
46 MERCURE
l'Extrait , & i'aurois une ioye extréme
d'exercer les esprits des Curieux
fur une si belle matiere. Ie
Suis , Monsieur, voſtre tres , &c.
VIGNIER .
Il y a des naufrages dans le
commerce des Dames comme
dans celuy des Mers , & un jeune
Cavalier , nouveau venu dans la
principale Ville d'une Province
fort voiſine de Paris , en a fait
depuis un mois une affez fâcheuſe
épreuve. Comme il entroit
quelquefois dans les belles Afſemblées
, il receut dans l'une
T'honneur du Bouquet. Cela engage
ſelon la coûtume à continuer
la Feſte . Un autre auroit fait
de ce Bouquet, un uſage qui euſt
tourné à ſa gloire ; mais cette faveur
ne furpaſſant pas moins
Peſpérance du Cavalier , que fes
GALANT. 47
talens en galanterie , il en demeura
auſſi étourdy, que s'il ſe
fuſt vû accablé de la plus rude
diſgrace. Il fut fi longtemps à en
revenir, que quand il voulut s'acquiter
des premiers devoirs de ſa
| Feſte, la Dame à qui il la devoit,
& qui fçait parfaitement bien
fon monde , luy fit dire qu'on ne
| s'en ſouvenoit plus ; & non feulement
ſa Porte luy fut refuſées
mais encore celle de toutes les
Belles de ſes Amies , qui aprirent
l'avanture. Cecy peut ſervir d'exemple
, pour faire éviter de pareils
écueils . Le monde eſt comme
une Ecole néceſſaire , où la
Jeuneſſe trouve à s'inſtruire de
beaucoup de choſes que l'on
n'apprend point ailleurs ; & fi les
Leçons qu'y donnent les Dames ,
font quelquefois dangereuſes ,
elles ne laiſſent pas d'eſtre utiles ,
0
1
48 MERCURE
pour qui ſe veut perfectionner,
dans la Science des honneſtes
Gens.
Puis que nous ſommes ſur les
Avantures , j'ajoûte la Galanterie
que le ferment d'une Belle a fait
naiſtre , dans une Ville où il ſe
trouve quantité de Perſonnes
confidérable de l'un & de l'autre
Sexe. Elle avoit juré de ne plus
joüer à l'Hombre , & d'en déchirer
les Cartes la premiere fois
qu'on luy en préſenteroit , parce
quele leu ne luy avoit pas eſté favorable
pendant quelques jours .
Un deſes Amis ennuyéde ce ſerment
, réſolut un ſoir de ſe déguifer,&
ſçachant qu'elle avoit chez
elle grande Compagnie , il luy
porta un Momon d'une grande
partie des Cartes de ce jeu , fur
leſquelles il avoit écrit les Vers
ſuivans .
SPA
GALANT.
49
A
SPADILLE.
L'Hombre ie commande
Roy ,
au
Fy ſuis le premier Matadore ;
Mais à quoy mefert mon employ,
Lors qu'Iris que chacun adore,
Eft en colere contre moy,
Eſtant banny de fa mémoire,
Et chassé de devantſesyeux ,
Ie nepuis plus avoir de gloire.
Ny de plaisir dans ces beaux
Lieux.
MANILLE.
Apres l'affront qu' Iris vient defaire
à Spadille ,
Moy qui neſuis qu'une Manille ,
Ie devrois bien me conſoler ;
Mais estre mal avec la Belle ,
Cem'est, à ne vous rien celer ,
Vne avanture trop cruelle ,
Pour la ſouffrirſans en parler.
Novembre 1683 . C
50
MERCURE
BASTE .
Mon fort est des plus inhumains,
Iris maintenant me rebute ;
Je Suis àſa colere en bute ,
Et dois craindre , dit- on , de tomber
dans ses mains.
Quelque effort que fur moy je
faffe,
Pourfuporter cette menace ,
Ie Sçay qu'il eſt ſi doux de vivre
Sousfes Loix .
Que le rang qu'on me donne au deffus
de nos Roys ,
Ne peut me conſoler de matriste difgrace.
LE PONTE DE COEUR .
Voyez comme icy- bas chaque chose
Se paffe;
La belle Iris estoit hyer au foir fous
mes Loix ,
Et voila qu'auiourd'huy la Cruelle
Se laffe.
De me chérircommeautrefois.
GALANT.
51
Cechangement ſubit m'a causé tant
d'allarmes ,
Que je voulus prendre les armes
Pour mevanger de ſa froideur.
Mais belas ! qu'auroit fait un auſſi
tendre coeur ,
Contre tant d'appas&de charmes?
UN DES ROYS.
N'estoit- cepas affez que par unfort
bizarre.
On nous miſt au deſſous &des Deux
&des As ,
Sans que l'aimable Iris nous mist
encorplus bas ,
Par les cruels tourmens que fa main
nous prepare ?
Qui pourroit Suporter ſes injustes
mépris ?
Jamais aucun de nous ne quitta ſa
Perſonne ;
Etmoy, qui fus toûjours deſes chara
mes épris ,
C
52
MERCURE
Ie viens foûmettre encore à ses
pieds ma Couronne .
UNE DES DAMES .
Contre la coûtume des Dames ,
Qui murmurent quand leurs Epoux
Vont porter autrepart leurs amours
& leurs flames ,
Ce nous eſtoit , Iris , un plaisir des
plus doux .
De voir que nos Marys abandon
noient leurs Femmes ,
Pourse ranger aupres de vous.
Quoy que souvent par vous nous
fuſſions écartées ,
Bien loin d'en estre rebutées ,
Malgré nostre fort inhumain ,
Chacune de nous avec joye
Cherchoit fubtilement la voye
De retomber dans vostre main.
Mais aujourd'huy qu'on nous rebute
,
Iuſques à vouloir nous brûler ,
Il estvray , belle Iris , que d'une telle
chute
GALANT.
53
Rien ne sçauroit nous conſoler.
UN DES VALETS.
Helas!qu'a t'on fait contre vous,
Pour meriter vostre courroux ,
Et pour nous condăner auxflâmes?
N'estoit- ce pas affez de vos yeux
pleins d'appas ,
Sans joindre au feu qu'ils ont , des
Suplices infames ,
Pour avancer noſtre trépas ?
IeSuistout prest encore,&j'enferois
fort aife ,
De brûler aupres d'eux,c'est monplus
grand Souhait ;
Mais de brûberſur de la braiſe,
Mafoy, jeſuis vostre valet .
La Dame a eſté touchée des
plaintes de ces pauvres Cartes ,
& elle joüe comme auparavant.
Le Momon luy parut ſi ſpirituel,
qu'elle défia celuy qui l'avoit
imaginé d'en trouver un autre
C3
54
MERCURE
qui le ſurpaſſaſt en galanterie. II
accepta le défy , & le lendemain
il luy porta un Miroir de prix
dans une grande Corbeille , couverte
de Fleur ; & comme elle
demanda ce qu'elle jouëroit contre
cet autre Momon , le Cavalier
répondit qu'il n'y avoit rien
qui puſt payer ce qu'elle verroit
dans la Corbeille , quand elle la
découvriroit. En meſme temps il
luy donna le Madrigal qui fuit ,
qui fut une Enigme à cette belle
Perſonne , juſqu'à ce qu'elle eut
aperçeu le Miroir caché ſous les
Fleurs.
Efuis, charmante Iris , un Momon
d'importance ,
Chacunmefait la Cour en Frace,
En Espagne , & dans chaque Etat.
Le ſuis toûjours plus transparant
que l'onde
GALAN Τ.
55
Et du Soleilla lumiere féconde ,
A chez vous moins que moy de lu
miere & d'éclat.
Heureux l'objet qui trouve en moy
des charmes ,
Et qui ſe plaist comme vous à me
voir !
Malheureux qui me haït,& qui de
desespoir,
Pour me détruire,preddes armes !
Sur tout je suis naif, fidelle & délicat
,
Ie fatisfais toûjours la Beauté brune ,
ou blonde
Enfin vous allez voir en découvrant
cePlat
,
Vne des Merveilles du monde.
Mais il faut prudemment se comporter
icy ;
Carfi dans ce moment vous me fai–´
tes la mouë ,
Quoy que jevous aime , & vous
Lovë ,
C 4
56 MERCURE
Ie vousferay ta mouë aussi.
La Dame gagna le Momon,
&le Cavalier gagna la Gageure,
Voila de quelle maniere le tout ſe
paſſa. Ce qui me reſte à vous dire
là - deſſus , c'eſt que ces ſpirituelles
Galanteries , ſontde Monfieur
de Grammont , de Richelieu.
Le zele que les Religieux d'Elincour
ont fait paroiſtre , par le
ſolemnel Service qu'ils ont fait
pour la Reine , le Lundy vintcinquiéme
du dernier mois
mérite bien de n'eſtre pas oublié.
Elincour,Madame, eſt un Prieuré
confiderable proche Compiegne,
d'anciens Religieux de l'Ordre
deCluny , dont Monfieur l'Abbé
de Villacerfeſt Prieur Commendataire.
Je me souviens de vous
en avoir parlé , lors qu'ils firent
LePautref.
SELLE
47
GALANT. 57-
1
des Réjoüiſſances pour la Naifſance
de Monſeigneur le Duc
de Bourgogne , d'une maniere
qui les diſtingua. Ie ne vous diray
rien de ce qui regarde ce Service
, ny du grand nombre de Lumieres,
ny de la Tenture de l'Egliſe
, ny des Ecuſſons aux Armes
de la Reyne , en Broderie , ſemez
par tout. Je m'arreſteray ſeulement
au Mauſolée , & aux autres
Ornemens particuliers. Sur
la grande Porte du Choeur , à fix
pieds proche la plus haute élevation
de la Voûte , paroiſſoit un
Arc- en - Ciel , dont les extrémitez
eſtoient éloignées des Piliers
qui ſoûtiennent cette Voûte
d'environ deux pieds de chaque
coſté. L'eſpace qui reſtoit tout
autour de l'Arc- en- Ciel juſques à
la Voûte , eſtoit remply de Nüées ,
fur leſquelles on voyoit pluſieurs
GS
3
$8
MERCURE
Anges; & fur la plus haute éle
vation de l'Arc - en - Ciel eſtoit
l'Ame de la Reyne , entre quatre
Anges , avec ces paroles de la
Sageffe. In animas SanctasSe transfert.
L'eſpace qui renfermoit
l'Arc- en Ciel , eſtoit occupé d'un
grand Ecuffon , & au deffous on
liſoit l'Inſcription ſuivante.
IMPERATORUM , REGUMQUE
PURIOR SANGUIS ,
HISPANIARUM INFANS ,
UNO CONJUGE LUDOVICO MAXIMO,
MINOR.
AD IPSIUS LATUS PROPRIA LUCE
CUM LAUDESE SIGNARE VALUIT.
OMNIUM RETRO FEMINARUM
MAXIMA , VIXIT , Овајт .
JACET IN TUMULO , CINIS EST
AT QIA
FIDEM SERVAVIT, CHARITATEM
PRIMUM RETINUIT, AUXITQUE .
INSE IPSVM PIE CRUDELIS ,
IN ALIOS ULTRA RENE MODUM
GALANT.
59
BENIGNA ,
COLUM TENET , REGNAT CUM
CHRISTO .
SPLENDET IN GLORIA.
Tout cela eſtoit ſoûtenu par
quatreColomnes. Entre la ſeconde&
la troifiéime , eſtoit l'entrée
du Coeur. Entre la premiere& la
ſeconde , on voyoit la Foy , avec
ces paroles du Pfal. 65. Pofuit animam
meam ad vitam ; & entre la
troifiéme & la quatrième , eſtoir
la Force , avec ces autres paroles
qui font la ſuite du meſme Verſer.
Non dedit in commotionem pedes
meos. Au deſſusde ces Figures , un
peu àcoſté vers les extrémitez
de l'Arc-en-Ciel , estoient deux
Emblémes ; la Sevérité au coſté
droit , avec ce mot , Sibi ; & la
Compaffion au coſté gauche,
avec cetautre mot , Alteri ..
Au milieu du Choeur eſtoit
C6
60 MERCURE
une Eſtrade , couverte d'un grand
Drap noir. Sur cette Eſtrade on
avoir élevé une Repréſentation à
la hauteurde fix pieds , couverte
d'un grand Poële de Velours
croïfé de Satin. Sur cette Repréſentation
, qui estoit ſous un Lit
de Parade de Velours à Crêpines
d'argent , il y avoit un Carreau
qui portoit une Couronne de vermeil,
couverte d'un grand Crépe,
pendant ſur l'Estrade de coſté &
d'autre. La Meſſe fut celébrée par
Monfieur Cottard , Prieur Clauſtral
d'Elincour ; & l'Oraiſon Funébre
prononcée par un jeune
Religieux de cette Maiſon , qui
s'en acquita tres - dignement. Il
prit pour texte ces paroles du
Chapitre 12. de l'Apocalipſe ,
Deux Ailes d'un grand Aigle furent
données à la Femme pour voler dans
fon Lieu,& fit voir que la Reyne
GALANT. 61
avoit eu toute la grandeur , &
toute la gloire qui ébloüit les
Hommes , toute la grandeur &
toute la gloire qui fait les Saints ;
&qu'elle s'eſtoit ſervie de ces
deuxGrandeurs, comme de deux
fortes Aîles , pour voler continuellement
à Dieu qui les luy
avoit données. Ce Diſcours reçeut
l'applaudiſſement de tous
ceux qui l'entendirent.
Monfieur de Vvoigny ; Aumônier
du Roy , & Curé de la
Paroiffe de Méray lez Monfortl'Amaury
, fit faire auffi un Service
dans ſon Egliſe au commencement
du meſme mois. Le Pere
Angélique de Paris Capucin , y
prononça l'Oraiſon Funebre , &
s'attira l'approbation de toute la
Nobleſſe , qui s'y eſtoit renduë en
grand nombre.
Les meſmes Services ont eſté
62 MERCURE
faits avec beaucoup de folemnité,
dans l'Egliſe de S. Martin de Nonancourt
, par le Maire de la Ville;
à Chartres , par les Juges Confuls
, Monfieur Auvray pour lors
Préſident , en ayant pris la conduite;&
à Eraines , à quatre lieuës
d'Abbeville , où Monfieur Tardif
Doyen officia , & où Monfieur le
Maire , l'un des Curez du Doyenné
, fit l'Eloge de la Reyne.
Toutes les Paroiſſes & Convents
de la Ville de Chauny , ſe
font acquitez du meſme devoir
avecbeaucoup de zele & de pompe.
Un Chanoine régulier de
Sainte Croix entreprit en une
nuit l'Oraiſon Funebre de cette
illuftre Princeffe , & la prononça
le lendemain d'une maniere à
devoir eſtre content du ſuccés
qu'elle eut. Il diviſa ſon Difcours
en trois Parties , fondées ſur trois
GALANT. 63
auguſtes Titres , qui compoſoient
la Perſonne de la Reyne ; Reyne
de France , Epouse du Roy Tres.
Chreftien, Infante d'Espagne. Tout
y fut digne de la grandeur du
Sujet , & de la réputation de
l'Orateur. Les Minimes ſe diſtinguerent
, comme ils font dans
toutes les grandes occafions.
Au Service qui fut fait le 18.
Septembre dans l'Egliſe de Nôtre-
Dame d'Etampes , pluſieurs
Figures & Deviſes compofoient
leMauſolée. Ces Figures eſtoient
la France en deüil ſous l'Habit
d'une Déeſſe , avec ces mots ,
Iubes renovare dolorem , pour faire
connoiſtre qu'il n'y a pas encore
dix- sept ans qu'elle pleuroit la
perte de la Reyne Anne d'Auftriche.
La Renommée en Habit lugubre,
ſonnant ſa Trompete. It
64 MERCURE
clamor Cælo. Les triftes cris que
la mort de la Reyne a fait pouffer
, ont eſté juſques au Ciel.
La Reyne ſoûtenuë par deux
Anges qui l'enlevent. Vim patitur
Cælum. On ne peut entrer
au Ciel qu'en poffedant les vertus
de cette auguſte Princeſſe ,
qui doit ſervir d'exemple àtoutes
les Perſonnes de fon rang.
Le Soleil.Occidit,& oritur.Cette
incomparable Reyne paroiſt dans
le Ciel comme un Soleil naiſſant,
avec beaucoup plus d'éclat que
celuy qui nous éclaire.
Une Junon. Iuno Gallici Iovis,
Les Poëtes diſent que Junon eſt
appellée Déeſſe des Royaumes
& des Richeſſes , & qu'elle a pris
fon nom à Iuvando , comme Jupiter
eſt dit Iuvans Pater.
La Reyne proſterné au pied
d'un Crucifix. Non hoc de mundo
Regnum..
GALAN Τ.
65
Le Roy ayant une Epée à ſa
main droite , & un Trident à ſa
gauche , & fous ſes pieds un Globe
terreſtre. Solo & Salo imperat.
Toutes ces Deviſes répondoient
à une Epitaphe de cinq, Vers
Latins qui ſe liſoient fur le Maufolée.
Le meſme jour 16. de Septembre
, les Religieux de l'Abbaye
Royale de S. Germain des Prez
firent un Service particulier avec
une entiere magnificence. Dans
la Nef, à trente pieds du grand
Autel , qui eſt environ le milieu
de l'Egliſe , eſtoit élevé un Mauſolée
de figure quarrée , ſur un
Socle de deux pieds , poſé fur
trois degrez , au deſſus un Piédeſtal
continu ,dont les quatre
angles eſtoient renfoncez à doubles
pans , pour porter huit Figures
, qui repreſentoient les
66 MERCURE
Vertus de la Reyne. Ces Figugures
eſtoient aſſiſes ſur un Socle
, & appuyées ſur le Piédeſtal
qui faiſoit une avance. Au deſſus
de ce Piédeſtal on avoit poſé quatre
Colomnes de marbre noir , &
d'ordre Corinthien , chacune defquelles
eſtoit entourée de Branches
de Cyprés , enrichies d'or ,
avec des Lampes miſes deſſus.
Les Chapiteaux & les Baſes de
cesColomnes eſtoientde bronze,
& au deſſus des meſmes Colomnes
, il y avoit un Entablement
compoſé de la ſeule Corniche &
Friſe. Sur cette Friſe eſtoient poſées
des Campanes , chargéesde
Fleurs-de- Lys d'or , & de Tours
de Caſtille à Houpes d'or &
d'argent ; & dans le milieu de
chaque Face on voyoit un petit
Fronton que compoſoient deux
Enfans en relief, affis ,& tenant
GALANT. 67
- chacun une Torche renversée
qui s'éteignoit. Ces Enfans
étoient drapez de gaze d'or ,
auffi - bien que des Teſtes de
Mort , qui paroiſſoient au milieu
du haut de ces Frontons. Pour
couronner le Maufolée , on avoit
fait un Amortiſſement , ſur lequel
eſtoit poſée la Figure de la
Reyne , avec ſon Ange tutelaire ,
qui luy montroit la gloire à laquelle
elle aſpiroit. Ces deux Figures
avoient eſté moulées en
cire par le Sieur Benoiſt. Sous
les quatre Colomnes qui faisoient
une maniere de Daiz , eſtoit la
Repréſentation élevée fur trois
degrez , & couverte d'un grand
Poële de Velours croifé de toile
d'argent. La Couronne voilée
d'un Crêpe , eſtoit ſur un Carreau
à la teſte de la Repréſentation
; & aux pieds , le Manteau
10
0
68 MERCURE
Royal , avec la Figure auſſi en
cire , de l'Europe deſolée.
Tout ce Moufoléeque j'ay fait
graver dans la Planche que je
vous envoye , eſtoit couvert d'un
grand Pavillon garny d'Hermines
, dont les fix aîles deſcendoient
ſur fix Piliers , qui ſoûtenoient
quatre grandes Arcades,
ornées de Velours en ceintre
chargé de Larmes & de Fleursde
Lys , & bordées de Campane
de toile d'argent à Houpes de
meſme , chaque Arcade eſtant
ſeparée de l'autre par un Pilaſtre
de Veloars, auſſi chargé de
Fleurs-de- Lys d'or , &de Larmes .
Le Grand Autel qui eſt entre la
Nef & le Choeur , eſtoit ſeulement
orné d'une fort grande
Croix , & de vingt grands Chandeliers
d'argent , avec un riche
Paremét d'Autel de vermeil doré
GALANT. 69
-
du coſté du Mausolée , & d'un
autre de Velours croiſé d'argent
du coſté du Choeur.
Ala droite , au pied de la premiere
Colomne de ce mauſolée,
eſtoit l'Eſpérance , avec ſon Ancre
à la main , & les yeux au
-Ciel . L'Oyſeau de Paradis en
l'air ,& ces mots , Plus Cælo quam
Solo , faiſoient la Deviſe du Piédeſtal
.
A coſté de l'Eſpérance, paroifſoit
la Charité , tenant un Coeur
embraſé , & jettant les yeux vers
le Ciel . Dans le Piédeſtal eſtoit
un Miroir ardent, reflechiſſant
ſes rayons vers le Soleil, Reflectit
ad unum , pour faire voir que la
Reyne ayant reçeu des graces
extraordinaires de Dieu , ne s'en
eſt jamais ſervy que pour ſa
gloire.
La Majesté , la Couronne en
70
MERCURE
,
-teſte , & le Sceptre en main ,
eſtoit placée àla ſeconde Colom
ne du meſme coſté ; & fur le
Piédeſtal, on avoit peint une riche
Montre couronnée avec
cesmots , Æmula Solis , pour dire
que ce que le Roy faiſoit pour
l'Etat par ſes victoires , la Reyne
le faiſoit aupres de Dieu par ſa
pieté.
Al'autre facede la meſme Colomne
, eſtoit la Soûmiſſion ; & au
Piédestal, un Quadran en maniere
d'Anneau percé , au travers
duquel le Soleil marquoitl'heure
par un rayon de lumiere , Horas
luminefignat. La Reyne a reglé
toutes ſes actions par les lumieres
que Dieu luy donnoit.
A la troifiéme Colomne , paroiffoit
la Paix tenant une Branche
d'Olivier ; & au Piedestal
eſtoit la Colombe revenant dans
GALANT.
71
l'Arche de Noé , avec une autre
Branche d'Olivier en ſon bec .
Optate baiula pacis. Le premier
Fruit du Mariage de la Reyne,
fut la Paix genérale avec tous les
Princes de l'Europe.
L'Histoire couronnée de Laurier
, & tenant un Livre & une
Plume , eſtoit repréſentée à l'autre
face de cette Colomne ; & fur
le Piédeſtal eſtoit un Cédre abatu
pour en faire quelque Ouvrage.
Hinc opus aternum. Comme le
Cédre eſt un Arbre qui ne pourrit
point , on s'en ſervoit autrefois
pour écrire ce qu'on vouloit
qui ne fuſt jamais mis en oubly.
La Reyne a fait tant d'actions de
vertu ; qu'elle mérite que la mémoire
en ſoit toûjours conſervée.
La Force , avec ſon Symbole
ordinaire , eſtoit à la quatrième
Colomne , & au Piédeſtal , une
72 MERCURE
Allée de Cyprés , tirée à la ligne.
Immoto ordine crefcit , pour marquer
la fermeté de la Reyne à
pratiquer toûjours la vertu , la
juſteſſe du choix qu'elle a fait des
vertus propre à ſon état , & la
ferveur avec laquelle elle s'y eſt
perfectionnée.
A l'autre face de cette Colomne
, on voyoit la Religion tenant
une Croix ; & au Piédeſtal ,
une Bible richement reliée. Omnis
gloria ab intus , pour faire entendre
qu'encore les grands exemples
de pieté que donnoit la Reyne,
fuſſent d'un tres- grand éclat ,
ſa principale gloire conſiſtoitdans
les ſentimens interieurs de Religionqui
ont animé ſes actions .
Sous l'Impériale du Mauſolée
au pied de la Repreſentation ,
eſtoit l'Europe affligée , ayant
pour Deviſe un grand Arbre ,
tombant
९
GALANT.
73
1
tombant ſur quantité d'autres
-plus petits , qu'il renverſoit par
ſa chûte , Casus non ſpectat ad
unam. La France n'eſt pas la ſeu ,
le qui foufre de la mort de la Reyne;
tous les Etats de l'Europe y
perdent auſſibien qu'elle .
-. Sur les quatre faces de l'Eftra
de entre les Baſes des Colomnes,
eſtoient ces quatre Deviſes dans
quatre Cartouches.
:
Un Vaiſſeau chargé de Marchandise
, faiſant voile à la fortie
du Port , Onusta recedit. La Reyne
fort du monde , chargé des mérites
que ſes bonnes oeuvres luy
ont acquissent
Un Coin de Monnoye , avec
un Loüis d'or qui vient d'en eſtre
frape ; Sic parit illa parem. La
-Reyne a donné à la France dans
la Perſonne de Monſeigneur le
Dauphin , un Prince qui nous
Novembre 1683 .
f
D
74
MERCURE
repréſente les Actions merveilleuſes
de LoÜIS LE GRAND .
Deux Palmiers qui ſe joigneut
par deſſus une Riviere , avec ces
deux demy Vers de Venance
Fortunat , au Sujet du Mariage
de Sigobert , Roy de France,
avec Brunehaut , Infante d'Efpagne.
Nihil unquam Amantibus
obstat . :
Quos iungi divina volunt.
Pour repréſenter l'union des deux
Royaumes par le Mariage du
Roy avec la Reyne , qui ſe fit fur
la Riviere de Bidaffoa. ב םינ
Un Baffin de Fontaine ,rece
vant l'image du Soleil , Fulgida
Solefuo . La gloire du Roy , a toû
jours eſté comme par reflexion ,
celle de la Reyne.
C
Sur les quatre faces de la Corniche
, estoient quatre autres
GALANT.
75
Deviſes dans leurs Cartouches ,
relevez en or.
Un Tabernacle bien doré , &
fermé . Plena Deo. On ſçait que la
Reyne eſtoit toûjours remplie de
l'eſprit de Dieu .
Un Jeu d'Orgues , Spiritus intus
agit. Le S. Eſprit , que l'Ecriture
nous repréſente ſous le ſymbole
du Vent , a toûjours animé les
actions de la Reyne , & fait l'harmonie
de ſes vertus .
Une Fuſée volante , d'où s'élevoient
en l'air cinq Etoiles en
forme de Couronne , & qui laifſoit
tomber vers la terre un fen
artificiel ayant la figure d'un
Dauphin , Fætu clarafuo. La Reyne
a donné cinq de ſes Enfans au
Ciel , & fait le bonheur de la
France , en luy donnant Monſeigneur
le Dauphin .
Une Lampe d'Egliſe allumée.
D 2
76 MERCURE
Deo & Ecclefia . La Reynen'a jamais
employé les lumieres de ſa
Foy , ny les ardeurs de ſa Charité,
que pour la gloire de Dieu , & le
ſervice de fon Eglife .
Dom Antoine Gallois , Religieux
de l'Ordre , qui prononça
l'Oraiſon Funebre , eſt l'Autheur
de ces Deviſes ; & le Mausolée .
avoit eſté fait ſur le Deſſein de
Monfieur Bullet , dont je vous ay
déja parlé , & qui a fait tant de
choſes pour l'embelliſſement de
Paris.
Je vous envoye quelques Vers ,
ſur la mort de cette auguſte Princeffe.
M
Ourir est
mains ;
le fort des Hu-
Les Sujets , ny les Souverains ,
Ne peuvent appeller de cet Arrest
funeste.
GALAN T.
77
1
On le reçoit diféremment ,
Selon que lagrace celeste
Nous imprime fon mouvement.
-Mais jamais dans un rangfi haut&
Sicharmant,
Où l'on ne trouve rien qui ne flate
&ne plaife ,
On n'a veu cefatal moment
Avecque tant de ioye & de détachement
,
Que l'aveu l'auguste THERESE .
Ce Madrigal eſt de Monfieur
le Président de la Tournelle de
Lyon . Monfieur Raulede Roüen ,
a choiſy l'Apus , ou l'Oyſeau de
Paradis , pour en faire une Deviſe
, dont ces mots ſont l'ame .
Terre commercia nefcit. L'Oyſeau
de Paradis , qui eſt d'une beauté
merveilleuſe , & d'une eſpece rare
& particuliere , fuit toûjours
la Terre , & vole inceſſamment
D 3
78 MERCURE
vers le Ciel . Auſſi tient- on que
cet Oyſeau eft fans pieds , & que
la Nature luy a donné un filet ,
avec lequel il s'accroche aux Arbres
, pour ſe repoſer la nuit.
Si l'Apus I d'uneaile legere ,
Fuit la Terre ,& s'éleve au haut de
l'Hémiſphere ,
Poury joüir d'un air pur & déli
cieux ,
Que ne fait pas THERESE , à qui
Son originé
Dit que fon eſtre vient d'une Source
divine?
Elle s'enfuit du monde , & va la
joindre aux Cieux.
Monfieur Dumats de Joigny ,
eſt Autheur du premier des deux
Sonnets qui ſuivent. Monfieur
Avice de Caën , a fait le ſecond.
GALAN Γ.
79
SUR LA MORT
1
DE LA REYNE.
Es plus brillantes Fleurs paffent
dans un Parterre ;
Et la Loy des Destins qui ne pardonne
à rien ,
Sans avoir nul égard pour le plus
beau lien ,
Fait à tout ce qui vit une mortelle
guerre.
THERESE , cette Fleur l'ornement
de la Terre .
Lagloire des François , leur Reyne ,
leurfoûtien ,
Apres avoir esté leur plus folide
bien ,
Paroist en un moment comme unfram
gile Verre.
D 4
80 MERCURE
Lecteurs,qui prenez part auxregrets
defa mort ,
Arrestez- vous un peu pour apprendre
ſo fort ,
Vous estant avancez pour voir fa
Mausolée.
Sçachez quefi le Ciel l'enlevant à
nosyeux .
Fait le deüil de la France , & la rend
defolée ,
Elle augmente des Saints le nombre
glorieux.
SUR LE MESME SUJET.
L
A Farque nous ravit une Reyne
adorable ,
Que l'on vit toûjours humble auſein
de la grandeur ;
Son égalité d'ame , & fa rare douceur
,
Aux Siecles à venir la rendront mêmorable.
GALANT. 81
Cette fage Princeſſe en tout incomparable
,
Donnoit à la vertu tout pouvoirfur
Son coeur.
Famais dans l'Oraiſon vit- on plus
de ferveur ,
Et dans ſes charitez eut- ellefonfemblable?
Attachée à remplir ſes devoirs chaque
jour ,
Par Son pieux exemple elle inſtrui
Soit la Cour ,
En livrant aux pechezune eternelle
guerre.
Toy qu'a charmé ſa vie , & que fa
mort Surprend ,
Etonne- toy plutoſt dans un malheur
fi grand ,
Qu'un Ange ait demeurési longtems
fur la Terre.
D
82 MERCURE
Le plaifir que vous avez pris
à tout ce que je vous ay écrit des
diverſes Miffions des Peres Jefuites
dans les Païs éloignez , me
fait croire que vous ne ferez pas
fâchée d'apprendre quelque choſe
de celle que le Pere Haudiguer
entreprit l'année derniere
avec le Frere Claude Deſmoulins
, du coſté de Tripoli . Comme
les Chreftiens de ces quartierslà
ne font veus de leurs Pafteurs
que deux ou trois fois l'année
, parce qu'eſtant là parmy
les Turcs dans des Métairies ſéparées
les unes des autres
éloignées des Villages , ils ne peuvent
pas aiſément faire venir des
Preſtres , ny en aller chercher ,
ils manquent preſque toûjours
d'inſtruction & de confolation
ſpirituelle ; cela est cauſe qu'encore
que la plupart ne foient ny
,
&
GALANT. 83
fi miférables , ny fi pauvres ,que
ceux des Montagnes qui tirent
vers le Midy , ils fongent à ſe retirer
de là, aimant mieux , diſentils
, eſtre malheureux parmy les
Maronites , qui ſont ſous la dominationd'un
Gouverneur Chrêtien
, que d'eſtre à leur aiſe dans
les Métairies des Infidelles. Le
premier Village , où ces deux zélez
Miſſionnaires arriverent , s'apelle
Safra. Il y avoit un Curé , &
le nombre des Paroiffiens y eſt
d'environ quinze ou vingt Maiſons.
Apres les avoir inſtruits de
toutes les choſes qui regardoient
leur falut , ils ſe rendirent à une
Métairie qui estoit à une lieuë &
demie de ce Village , fur une
Montagne roide & eſcarpée. La
Cabane de ces bonnes Gens ,
longue de vingt ou trente pieds,
& large de fix ou ſept , n'avoit
D6
84
MERCURE
pour muraille & pour toit que
des Epines ſeches , & au dedans
il y avoit fix ou ſept rangs de
Tabletes , chacun de cinq ou fix
étages, les uns fur les autres, faits
de Cannes & de Roſeaux . Ils
regnoient depuis un bout de la
Cabane juſques à l'autre ; & fur
ces Tabletes eſtoient les Vers à
ſoye mangeant les feüilles de
Meurier. C'eſt ainſi que ce font
en ce lieu- là les Cabanes pour
les Vers à ſoye . Ces Vers man
gent nuit & jour , à l'exception
de trois ou quatre jours qu'ils
jeûnent , apres quoy ils font leur
ſoye. Vous jugez bien que les
deux Miſſionnaires ne quiterent
pas cette Cabane fans donner
des preuves aux Chreſtiens qui
l'habitoient , de la charité qui les
avoit attirez . Le lendemain ils
allerent à un Bourg nommé Le
A
GALANT.
85
bail , qui eſt ſur le rivage de la
Mer, & avertirent tous ceux des
-Cabanes qui estoient fur leur
chemin , de s'y trouver le Dimanche
. Tous les Païſans des
environs ne manquerent pas de
ſe rendre ce jour-là à la Chapelle
du Bourg , outre laquelle il y a
une fort belle Eglife , baftie regulierement
comme les Eglifes
de France. Elle a une Nef con--
fidérable , des Aîles , & une Voûte
de pierre fort haute , ſoûtenuë
fur des Piliersaſſez délicats ; mais
elle eſt profanée par les Turcs ,
qui s'en ſervent comme d'une
- Ecurie. Au fortir du Bourg , ils
prirent le chemin des Montagnes
, & arriverent à Edde , à
Gafe , & à Bentael. Ce font de
petits Villages ruinez , où demeurent
les Chreſtiens , & où ily a
des Egliſes qui paroiſſent ancien
86 MERCURE
nes , mais elles n'ont rien de rare,
& font baſties fort groffierement.
Ce qu'il y a de plus remarquablefur
ces Montagnes , c'eſt le nombre
prodigieux de Monafteres
ruinez , & de Chapelles , dont les
reſtes font voir la pieté des anciens
Chreſtiens . Le Careſme
que ces bonnes Gens obſervent
en ces lieux- là , eſt bien diférent
du nôtre . Ils commencent à jeûner
dés le Lundy , ſans uſer ny de
Beurre , ny de Lait;mais tous les
Samedis toutes les Feſtes &
Dimanches du Careſme , ils ne
jeûnent point. Ils font ſeulement
abſtinence de Viande, de Beurre,.
&de Laitage; & depuis Paſques
juſques à la Pentecofte , ils font
toûjours gras, ſans faire nulle abſtinence
ny le Mercredy , ny le
Vendredy , qui font les deux
د
GALANT . 87
jours d'abſtinence qu'ils font dans
la ſemaine tout le reſte de l'année
, comme nous le faiſons en
Occident le Vendredy & le Samedy
. Ce qu'il y a de plus ri
goureux , c'eſt que les Gens de
ce Païs - là ne mangent jamais
avant trois heures apres midy ,
& n'ofent mefme boire une goute
d'eau avant ce temps , à moins
qu'ils ne ſoient malades à l'extrémité
. Les Enfans commencent
à jeûner régulierement à l'âge de
- fix à ſept ans. Il y a des Religieux
dans quelques Convents Maronites,
qui gardentl'ancienne coû
tume de l'Eglise , qui eſt de ne
manger qu'apres le Soleil couché
; & la principale devotion
des Religieuſes du Païs , eſt de
- demeurer deux jours , & quelquefois
trois , ſans manger aucu
88. MERCURE
ne choſe. Le Patriarche, les Evefques
, & les Religieux , font mai
gre toute leur vie , ſi ce n'eſt lors
qu'ils font dangereufement ma
lades , encore quelques- uns aiment-
ils mieux mourir , que de
manger de la Viande. Outre le
jeûne qu'obſervent les Maronites
dans le meſme temps que nous
faiſons icy le Careſme , ils ont encore
trois abſtinences. La premiére
eſt de vingt jours , & s'obferve
avant la Nativité du Sauveur
du monde. La ſeconde eſt
celle de Noſtre-Dame ; & la troifiéme
, des Apoſtres Saint Pierre
&Saint Paul. Ces deuxdernieres
font chacune de quinze jours.
Pendant ces abſtinences , ils ne
mangent ny Viande , ny Beurre ,
ny Lait ; & comme ils ſont
extrémement pauvres , la plu
GALANT. 89
part d'entr'eux ſe trouvent réduits
au pain ſec , qu'ils trempent
dans l'huile , ou dans l'eau .
Pluſieurs jeûnent auſſi durant le
tems de ſes abſtinences , mais ce
font jeûnes de devotion . Ils font
tres- exacts dans cette pratique,
& c'eſt la plus confiderable vertu
du Païs . Ils ont encore beaucoup
de fermeté dans la Foy , &
une veneration particuliere pour
le Pape. Ainſi quand on leur en
montre quelque Bulle , ils la baifent
, & la mettent en ſuite fur
leur front & far leur teſte , pour
marque de venération & de refpect.
On en voit peu parmi eux
qui ſe falſent Tures ; au lieu que
les Grecs font profeſſion de Mahométiſme
à la moindre occafion
qu'ils en ont. Il y a environ trois
ans qu'un Archeveſque Maronite
s'embarqua pour aller deman१०
MERCURE
der à Sa Sainteté la confirmation
du Patriarche des Maronites , defquels
il menoit avec luy trois
jeunes Garçons , pour les faire
faire inftruire & élever au College
de Rome. Ils furent tous pris
par les Corſaires de Tripoli . L'Archeveſque
, & deux de ſes enfans,
furent rachetez d'abord , & remis
en liberté. Les Infidelles garderent
le troiſième , & tâcherent
par toute forte de voyes de l'obliger
à trahir ſa Foy. Il leur réſiſta
avec un courage pareil à celuy
des Martyrs , & leur dit , que
quand ils le couperoient par morceaux
il ne ceſſeroit jamais
d'eſtre Chrétien , parce que la
Religion Chrétienne , leur difoit-
il , s'élevoit autant au deſſus
des autres Religions , que l'huile
s'éleve au deſſus de l'eau . Ces Infidelles
estoient étonnez d'enten-
,
GALAN Τ.
gr
dre parler un jeune Maronite de
douze à treize ans , avec tant de
réſolution & de courage. Ils luy
brûloient les bras , en lui appliquant
ſur la chair des Clous tout
rouges de feu ; mais ce jeune Enfant
prévenoit la fureur de ces
Barbares , & offroit ſon corps à
brûler aux lâmes avec une conſtance
admirable , fans donner
aucune marque de crainte ni de
douleur. Il s'attira par là l'eſtime
& la venération des Turcs même
, qui le ménagerent en ſuite,
&le traitterent avec moins de
cruauté. Enfin deſeſperant de le
pervertir, ils prirent la rançon que
Sa Sainteté envoya pour luy , & le
laifferent aller à Rome, Cette fermeté
fait voir que s'il y avoit dequoy
entretenir un plus grand
nombre de Miſſionnaires pour
cultiver les Chreſtiens de ce Païs
92 MERCURE
là, on y feroit de grands fruits , &
que les charitez de ceux qui afſiſtent
les Miffions du Levant, ne
peuvent eſtre employées plus uti.
lement.
Le Pere Haudiguer , & fon
Compagnon, après avoir porté la
Parole de Dieu a tous les Paffans
dont je viens de vous parler , allerent
à Hoquel , petit Village
fameux pour les Pierres qui portent
l'image de toutes fortes de
Poiffons en Bas- relief , dont la
matiere reſſemble à un Maſtic
rouge , & repréſente toutes les
parties du Poiffon marquées diſtinctement
& gravées par deffous
le Mastic . De-là ils ſe rendirent
à Bije , à Ain , à Eglaya , à
Galboum, à Chamat , à Habalin ,
& à Maed. En ſuite , ils viſiterent
les Chreſtiens de Forgal , de Matiebail,
de Biſderfel , de Keferrhai,
GALAN Τ.
93
& de Ragarta. Ils trouverent
beaucoup d'ignorance dans tous
ces Villages, & s'arreſterent dans
ce dernier plus que dans les autres
, à cauſe du grand concours
de Chreſtiens qui s'y aſſemblent
de toutes parts pour y venir entendre
la Meſſe .Ceux qui avoient
des Parens dans les Jardins d'alentour,
qui n'avoient pû venir à
l'Eglife , les prierent de vouloir
bien les aller inſtruire. Ainſi ils
pafferent cinq ou fix jours dans
les Jardins , où il y avoit pluſieurs
Cabanes de Païfans. Quelques
Gens du Païs aſſurerent le Pere
Haudiguer, que proche de là il y
avoit une Caverne où l'on voyoit
deux monceaux, l'un d'or, l'autre
d'argent , dont une partie eſtoit
en lingots , & le reſte monnoyé .
Un fort honneſte Homme,dontla
probité eſtoit reconnuë en toutes
94
MERCURE
choſes, lui proteſta qu'il avoit eſté
luy-meſme dans cette Caverne,
ainſi que deux ou trois Perſonnes
qu'il lui nomma, & qu'ils avoient
tous veu ce Tréſor. Il ajoûtoitune
choſe qui tient beaucoup de la
Fable , & qu'apparemment vous
ne croirez pas ; c'eſtqu'un petit
Ruiſſeau couloit dans la grote,&
qu'on le paffoit & repaſſoit aifément
, pourveu qu'on n'emportaſt
rien, mais que lors qu'on prenoit
quelque lingot , ou quelque
piece d'or ou d'argent, l'eau croifſoit
tout à coup juſqu'à la hauteur
d'un Homme , & ne diminuoit
point , qu'on n'euſt remis
ce qu'on emportoit;& que quand
on faiſoit quelques Machines
pour enlever ces Tréſors ſans entrer
dans la Caverne , tout ſe briſoit
auſſitoſt , en forte qu'il eſtoit
impoffible d'y réüffir. Parmi les
GALAN Τ.
95
- Chreſtiens de ce Païs-là , il y en a
- quelques- uns , qui pour eſtre fort
éloignez des Paſteurs , tiennent
beaucoup plus du Turc que du
Chrêtien . C'eſt pour cela que
quand il paſſe quelque Prêtre
dans leur Canton , ils ſe difent
Chreftiens en ſecret ; & quand le
Turc , qui fait l'office de Paſteur ,
vient auſſi les viſiter , ils ſe déclarent
Turcs , & luy font un préfentcomme
ils en font au Curé.
Deux ou trois journées au de
la de Ragarta , en tirant vers le
Septentrion , il y a une Nation
appellée les Kesbiens , c'est-àdire
, les Adorateurs des Chiens.
Ces Peuples ont un mélange de
toutes fortes de Religions , &
beaucoup de difpofition à recevoir
la noſtre , mais ils n'oferoient
en faire une profeſſion publique
, à cauſe qu'ils font ſous la
96 MERCURE
domination des Turcs. Le manque
de bien des choſes , empeſ
cha les deux Miſſionnaires dont
je vous parle , d'aller de ce côtélà.
Ils prirent leur route vers le
Levant , & continuant leur mifſion
parmy les Chreſtiens des
Montagnes du Liban , ils viſiterent
ceux de Kaferbhaoura , d'Evieba
, & de pluſieurs autres Villages
& Hameaux , & arriverent
enfin àCannobin , où le Patriar
che des Maronites fait ſa réſidence.
Ils le ſalüerent , & en furent
tres- bien reçeus. Il les conduific
dans un Monastere , & leur en
fit confiderer le dedans , & le
dehors. Il eſt ſitué dans le fonds
d'une Vallée affreuſe , qui s'ens
fonce d'une maniere à faire peur,
entre deux Montagnes tres élevées
, & fort voiſines l'une de
l'autre. l'Egliſe eſt tres obfcure ,
&
GALANT.
97
&n'eſt percée que d'un coſté.
Il y a quatre ou cinq Chambres
affez fombres , & peu faines. Ils
n'y demeurerent qu'une nuit , &
partirent le lendemain pour aller
aux Cédres du Liban. Ils marchoient
toûjours entre ces deux
Montagnes , fort charmez de voir
les Ruiſſeaux qui ſe précipitent
de toutes parts de la pointe des
Rochers extrémement élevez , &
qui ſe réüniſſant dans le fond de
la Vallée , portent enſuite leurs
eaux avec une rapidité ſurprenante,
depuis le Liban juſqu'à la
Mer C'eſt ce qui eſt marqué dans
l'Ecriture , Qua fluunt impetu de
Libano, On voit dans cette Vallée
pluſieurs Grotes dans le Roc
dont la plupart ont eſté faites par
la Nature, & où pluſieurs Solitaires
ont autrefois mené une vie
qui tenoit moins de l'Homme
Novembre 1683 . E
98 MERCURE
que de l'Ange. Elles font maintenant
abandonnées , à cauſe de
la tyranniedesTurcs qui regnent
en ce Lieu- là. Ilyen a encore
deux ou trois qui ſont habitées..
Le Pere Haudiguer entra dans
une , où estoit mort depuis peu
de temps en odeur de ſainteté un
Gentil-homme Provençal , nommé
Chaſteüil . Il eſtoit d'une des
plus illuftres Familles de Provence
, de laquelle Moréri fait une
ample mention dans la ſeconde
Edition de ſon Dictionnaire Hiſtorique.
Il avoit tune grande connoiſſance
des Langues Orienrales
, & s'y eſtoit perfectionné
dans un voyage qu'il fit à Conſtantineplo
, avec le Comte de
Morcheville , qui y alloiten qualité
d'Ambaſſadeur. Sa pieté lengagea
à visiter la Terre- Sainte ,
& fon inclination à l'étude des
GALAN T. 92 | Livres ſacrez , luy fit choiſir lNE DE
1
ON
retraite du Mont- Liban , afin de
s'y appliquer avec moins de diſtraction
. Il y vécut dans une
pénitence continuelle. L'Hiſtoire
de ſa Vie a eſté imprimée à Paris
, & à Aix en Provence , &
ces deux Editions n'empeſchent
pas qu'elle ne ſoit devenuë tresrare.
Au fortir de cette Vallée , les
Miſſionnaires prirent le chemin
de la Montagne des Cédres . Il
faut monter depuis le Rivage
de la Mer environ deux jours ,
avant que d'arriver à ces Arbres
ſi fameux qui couronnent la Montagne
, où ils paroiſſent de loin ,
&qui font le plus bel ornement ,
& la plus grande partie de la
gloire du Liban. Il s'en trouve de
meſme eſpece dans quelques autres
endroits de ces Montagnes ,
E 2
100 MERCURE
mais ils ne ſont point fi beaux
que ceux - cy . Il n'y en a que
douze ou treize dans cet endroit,
& ils ne font pas d'une hauteur
extraordinaire pour ce qui regarde
le corps de l'Arbre ; mais outre
qu'ils font ſur des Montagnes
tres - élevées , ils ont encore des
bras , & des branches fort groſſes,
fort hautes , &tres - épanduës. Le
corps de l'Arbre eſt peu uny. Le
plus gros peut- eſtre aisément embraſle
par trois Hommes , & il
n'a pas plus de fix ou ſept pieds
de hauteur , mais il ſe diviſe enſuite
en pluſieurs branches , dont
la groſſeur & la hauteur égale les
Cheſnes ordinaires de France .
La Feüille eſt comme celle de
I'If , les Fruits ſont ſemblables
aux Pommes de Pin ; & le bois
au dedans à la couleur , l'odeur ,
& les veines pareilles à celles du
GALANT. ΙΟΙ
Sapin. Ce bois dure tres-long.
temps; &on ne ſçait pas précifément
quand ont commencé ces
Arbres , mais il y a des branches
qui pourriffent & tombent de
temps en temps , & quand le
bois a eſté coupé & expoſé au
grand air & à la pluye , il devient
vermoulu. Les Capucins
qui ſont en ce Païs - là , diſent
qu'ils en ont veu pourrir chez
eux. Ce qui est tres-vray , c'eſt
que ce bois ſe conſerve pluſieurs
ſiecles ſur ſon pied , & lors qu'il
eſt mis en oeuvre , pourveu qu'on
en prenne ſoin. Le Pere Haudiguer
dit la Meſſe ſous ces Arbres,
fur des Pierres dreſſées en forme
d'Autel au pied de l'un de ces Cédres
, apres quoy il paſſa avec ſon
Compagnon par deſſus les Montagnes
oppoſées au Monastere de
Cannobin , & parcourut tous les
E 3
102 MERCURE
Villages des Maronites , comme
il avoit fait de l'autre côté des
Montagnes. Outre les difficultez
des chemins , ils avoient encore
à craindre les Turcs , qui eſtant
en guerre les uns contre les autres
, faifoient mille actes cruels
d'hofſtilité . Ainſi les Chreſtiens
chez qui ils paſſoient les nuits ,
eftoient contraints de coucher
avec eux ſous les armes , pour
éviter la ſurpriſe , & n'eſtre pas
égorgez ſans ſe défendre , comme
l'avoient eſté quelques - uns
des Hameaux voiſins. Ils travaillerent
par tout à leur Miſſion ,
ſans éprouver aucun fâcheux accident
, & parcoururent de nouvelles
Montagnes , où ils trouverent
de la neige ſur la fin de Juiller
, dans les plus beaux jours ,
&dans les plus grandes chaleurs
de l'année. Ils marchoient def
GALANT.
103
fus , tant elle estoit épaiſſe & ſolide.
Prés de ces hautes Monta
gnes eſt un Village , nommé
Tannourin , où le Curé avoiteſté
contraints depuis longtemps d'abandonner
les Chrêtiens , à cauſe
de la Taille dont il eſtoit ſurchargé.
L'Egliſe de ce Village eſt bâtie
de Pierres bien ſolides , entre
leſquelles il y en a une dans un
Pilier , qui devient extrêmement
humide une ou deux fois la ſemaine.
Quoy qu'il y en ait plu-
Geurs de la meſme eſpece , elle
eſt la ſeule d'où l'eau degoute de
cette forte. Le Mercredy & le
Vendredy, les Gens du Païs viennent
témoigner la veneration
particuliere qu'ils ont pour cette
Pierre , qu'ils diſent avoir touché
aux Reliques du Saint dont l'Egliſe
porte le nom. De là ils allerent
à Akoura , où ils virent des
E 4
104 MERCURE
marques anciennes des Romains,
qui ont taillédans le Rocun chemin
large de plus de quinze ou
vingt pieds , & long de plus d'un
demy- quart de lieuë. Hs y trouverent
ces paroles gravées fur la
Pierre en caractere Romain, Imp .
Domitiani Aug.S.V. T. iuffu. Apres
avoir veu quelques autres Antiquitez
qu'ils ne pûrent bien déchifrer,
ils viſiterent les Chrétiens
de pluſieurs Villages fur le chemin
d'Antoura, où ils ſe rendirent
aubout de fix ſemaines de miffion .
Ie croy qu'on vous a déja mande
l'heureux ſuccés qu'a eu l'Emétique
, qu'on a fait prendre à
voſtre Parente. Vous l'auriez
cruë morte , ſi vous l'aviez veuë
réduite à uſer de ce Remede. Il
n'eſt pourtant pas ſi dangereux
que vous le penſez & peuteſtre
ſerez vous guérie de l'erreur
د
GALANT.
105
où l'on vous a miſe ſur les effets
qu'il produit, quand vous aurez
lû une Lettre qui m'eſt tombée
par hazard entre les mains. Je ne
connois , ny celuy qui la écrite
ny celuy à qui elle eſt adreſſée .
Ie ſçay ſeulement qu'elle eſt conçeuë
en ces termes .
あれれれれ
A Lile ce 6. Nov. 1683 .
Es Medecins de cette ville ,
Monsieursont eu une contesta
tion affez forte entr'eux , ausujet de
I'Antimoine. Vous neferez pas faché
que je vous en rende comte. Ils
s'estoient diviſez en trois Factions.
La premiere , dont Monsieur de la
Barre estoitle chef, ſoûtenoit que
l' Antimoine estoit unfort bon Remede
, & propre pour la guérison de
toutes fortes de Maladies quand il
ES
106 MERCVRE
estoit bienpréparé. La secondeàla
teſte de laquelle paroiſſoit Monfieur
Douchet , prétendoit que l'Antimoi
ne fust un poison qui tüoit tous les
Malades , de quelque maniere qu'on
l'eust prépare , parce qu'il laiſſoit
toûjours apres ſoy une qualitémaligne
dans les vifceres , qui faisoit
crever l'Homme toft ou tard , meſme
plus de vingt ans apres l'avoir pris,
&que quand il eſtoit unefois entré
dans le corps humain , il n'en fortoit
jamais , mais brûloit , & confumoit
peu à peu l'estomach & les entrailles.
La troifiéme Faction , plus politique
, ſe tenoit dans le milicu fans
Se résoudre àprendre party. La feconde
Faction , composée des plus
anciens Medecins , l'auroit emporté
par leurnobre & pour le crédit qu'ils
ont parmy le Peuple , fans l'autoritéde
Monfieur de la Rabliere, noftre
Commandat,&fans un accident arGALANT.
107
rivé, dont je vay vous dire les circon-
Stances .
Un Enfant d'environ fix ans ,
tomba malade d'une Epilepsie
dont il mourut , apres quefon Medecin
ordinaire luy eut ordonné l'Emetique.
La Faction opposée à ce Remede
, n'en fut pas plûtoſt inſtruite,
qu'elle donna un Placet à Meſſieurs
du Magistrat , contenant que l'Emétique
avoit encore fait mourir cet
Enfant , ce qu'on pouvoit voir par
ſa langue qu'il avoit toute noire , &
gangrenée , & que la violence du
Remede luy avoit fait tirer hors
de la bouche. Ainsi ceux de ce Party
conclüoient , à ce qu'ilplust àMesſieurs
du Magistrat , de leur permettre
defaire ouvrir le Cadavre,
pourfaire connoistre à tout le mon
de, que l'Emétique qu'ils traitoient
de poison , estoit cause de la mort de
cet Enfant . Meſſieurs du Magistrat
avec la prudence qui leur est ordi
E6
108 MERCVRE
naire, pour arreſter les contestations,
& rendre justice à qui il appartiendroit
, ordonnerent que le Cadavre
feroit ouvert en leur préſence , à
L'intervention des Chefs des deux
Factions contraires. L'ouverture
ayant esté faite ,& l'estomach tiré
hors du corps , on examina avec une
entiere exactitude , les parties tant
vitales que naturelles. L'examen
fait, on connut,&Monsieur Douchet
le premier , qu'il ny avoit aucune
partie malade , ny infectée de poi-
Son , & que l'Enfant estoit mort
d'une mort naturelle , causée par la
Seule Epilepsie. Mesme bien loin de
trouver la langue gangrenéc, comme
l'avoit foûtenu la seconde Faction ,..
on la trouva fort belle , excepté
qu'elle avoit esté morduë entre les
dents. C'est ce qui est justifiépar le
Procés verbal de cette Visite. Comme
la plupart des Medecins ſuivent
GALANT.
109
-fort Souvent les sentimens qu'ils
- croyent les plus propres à remplir
leur bourſe , on a crû que ceux de la
Seconde Faction , avoient pour but
d'empefcher ceux de la premiere
d'avoir beaucoup de Pratiques,parce
que guériſſant promptement les
Malades par leur Antimoine , ils
en déroboient quantité aux Anciens,
qui ignorant les ſecrets de la Chimie,
& par conséquent lamaniere
de bien preparer l'Emétique , s'attachent
à la Saignée , aux Purgations,
& aux Lavemens , qu'ils réiterent
souvent, ordonnant des breuvages
, de petits- laits , & autres
-bagatelles qui font languirles Malades
pluſieuss années , suivant en
cela les avis de leurs Anciens , Maladus
deust- il crevare , comme a
fort bien dit Moliere. Cela n'a poins
empefché que ceux de la ſeconde&
troiſiéme Faction n'ayent ſouvent
110 MERCURE
ordonné l'Emétique ; mais ils l'ont
fait sous des noms déguiſez pour
conferver leurs Pratiques , tant ce
Remede estoit en horreur parmy le
Peuple , & cela , par les discours de
ceux de la feconde Faction , qui
n'estoit pas seulement plus nombreuſe
que lapremiere , mais encore
appuyée par les Apotiquaires , qui
nefongent pas moins à leur intéreſt
particuliers que les Medecins , tant
Parce que l'Emétique les prive du
benéfice qu'ils trouvent à donner
des Purgations , & des Lavemens,
que ceux de la premiere Faction
préparent eux-meſmes l'Antimoine,
Sans le fecours des Apotiquaires , qui
neſont pas toûjours ponctuels à bien
executer les Ordonnances .
L'autorité de Monsieur nostre
Commandant , qui est tres-sçavant,
& qui connoiſt les merveilleuses
qualitez de l'Atimoine ; quand il
GALANT.
est bien préparé , a imposé silence
aux Medecins qui s'estoient décla
rez contre ce Remede. Voila , Monfieur
, de quelle maniere les choses
Sefont paffées. Vous pouvezm'en
croire , puis quevous sçavez que je
nefuisny Medecin, ny Apotiquaire,
mais plus que perfonne du monde
voſtre tres , &c.
Je me fuis informé , Madame
de ce qu'on vous a dit qu'il y avoit
eu de particulier aux Theſes ſoûtenuës
à Arles dans le College des
Peres Jefuites Voicy ce que j'en
ay ſcen. Le Pere Proft , Profeſſeur
de la Rhétorique , ayant lié amitié
avec la plupart de ceux qui
compoſent l'Academie Royale de
cette fameuſe Ville , crût qu'il ne
pouvoit mieux réüffir à leur donner
des marques publiques de
l'eſtime qu'il faiſoit de leur Compagnie
, qu'en leur faiſant dédier
112 MERCURE
des Theſes de fon Art,comme aux
Juges les plus éclairez dans toutes
les belles connoiffances . Dans ce
deſſein , il jetta les yeux fur un
jeuneGentilhomme de la Famille
de Meſſieurs Eymin,dont la capacité
& l'eſprit pouvoient luy faire
efpérer un heureux fuccés de cette
entrepriſe, & qui fe fit un honneur
de ſoûtenir la dépenſe d'une
Action , qui devoit avoir pourtémoins
tout ce qu'il y a dans Arles
de Perſonnes diftinguées par leur
qualité& par leur mérite. Leſçavant
Monfieur Roullet , revenu
de Rome depuis quelque temps ,
ſe chargea du Deſſein & de la
Gravûre de la Planche , pendant
qu'on ſe prépara d'un autre coſté
à répondre de toutes les Regles
de l'Eloquence , de celles de la
Poëfie Latine & Françoiſe , & de
celles de l'Hiſtoire , tant de la
GALANT. 113
facrée que de la prophane. La
plupart des Gens ne pouvoient
croire qu'un jeune Homme euſt
pû acquerir en ſi peu de temps
tant de connoiffances ſi curieuſes
& fi vaſtes ; & les autres qu'étonnoit
la nouveauté d'un pareil
deſſein , mouroient d'envie d'en
voir le fuccés. Le 26. du mois
d'Aouſt ayant eſté choiſy pour
cet Acte , tout le monde ſe rendit
en l'Egliſe du College des Jefuites
, où il y avoit un Concert
d'Inſtrumens pour divertir l'Affemblée
, en attendant que l'on
commençaſt . Meſſieurs de l'Academie
Royale prirent place au
premier rang qui n'eſtoit deſtiné
que pour eux . Derriere ce premier
Cercle eſtoient trois autres
rangs de Fauteüils , qui furent
remplis d'un coſté par des Perſonnes
tres- conſidérables ; & de
114 MERCURE
l'autre , par un grand nombre de
Dames , que quelques Académiciens
avoient invitées , à cauſe
que les Diſputes Académiques ,
telles que devoient eſtre celles de
cette Action , ne ſont pas ſi ſeches
& fi mystérieuſes que celles de la
Philoſophie , & que meſme la
plûpare du temps on devoit propoſer
en François . Le Soûtenant
commença par un Compliment
Latin qu'il adreſſa à Meſſieursde
l'Académie. Il leur dit , Qu'il
pourroit ſembler étrange que les
Muſes Latines fiffent hommages aux
Françoises , & que les Ainées recherchaſſent
avec tant d'empreffement
la protection de leurs Cadetes ;
Que cependant elles ne croyoient pas
Se faire tort , ny ménager mal leur
réputation , enſeſoûmettant àleurs
Rivales , fi elles pouvoient mériter
par leur protection ; Que l'Acadé
GALANT.
115
mie Royale ne pouvoit leur refuser
cette faveur , puis qu'elle leur eftoit
redevable de tant de grands Hom
mes consommez dans les Sciences ,
& qui avoient cuëilly les Lauriers
Sur le Parnaſſe Latin , avant que
d'encueillirfur le Parnaſſe François.
■ Il ajoûta , que quelque fierté que
duſſent avoir les Muses Latines ,
elles n'estoient passi enteſtées de leur
mérite , qu'elles n'avoüaſſent , que
c'estoit à eux qu'on devoit la gloire
d'avoir relevé celle des beaux Arts ;
Qu'ils avoientfrayéle chemin à la
Nobleffe , qui regardoit auparavant
les Sciences comme une occupation
indigne d'un rang un peu distingué ;
Qu'apres que Monsieur le Duc de
S. Aignan avoit fournysi glorieusement
cette Carriere , perſonne ne
pouvoit refuser d'y entrer , ny méprifer
une Compagnie , où pendant la
Paix tant degrands Hommes , auffi
116 MERCURE
fameux par leur bravoure que par
leur politeſſe , avoient cultivé les
Sciences avec une exacte affiduité
,ſans les accuſer de mauvais
goust , & fans bleſſer la ſageſſe du
plus grand des Roys , qui s'estoit
déclaré , ſi hautement le Protecteur
de tous les sçavans , & qui faisoit
refleurir les Arts partoutfon Royaume
avec tant de gloire. Ce Compliment
eſtant achevé , le Concert
recommença pendant qu'on diftribua
les Theſes, La Diſpute fut
enſuite ouverte pardes Queſtions
que le Préfet du College propoſa
fur les Regles de la Comédie
de la Tragédie , far les raports
qu'elles ont l'une avec l'autre , &
fur leur diférence ; Si les Fenrmes
peuvent eſtre le ſujet d'une
Tragédie , ce qui fut bientoſt
décidé par les exemples des Anciens
& des Modernes ; Si la Tra-
&
GALAN T. 117
gédie donne plus de plaifir que
la Comédie ,& en quoy confifte
la fineſſe de ces fortes de Poëmes.
On continua , en agitant les
diférens qui ſont entre les Latins
& les Francois ; S'il faut meſler
beaucoup de figures dans le Dif.
cours , & fur tout de celles qui
outrent d'ordinaire la penſée ; S'il
faut mettre parmy les Ornemens
de l'Eloquence , les lérogliphes ,
les Enigmes , les Deviſes , les Emblêmes,&
les Fables; S'il faut faire
les Inſcriptions de l'Arc de
Triomphe , & des Monumens
publics , en François , ou en La
tin . Ce furent les Propoſitions
qu'attaqua Monfieur l'Abbé Fleche
, qui s'eſtant détaché de l'Académie
en faveur du Soûtenant,
luy donna lieu de déveloper tous
les myſteres eles Sçavans avec une
facilité ſurprenante. Comme il
118 MERCURE
eſtoit échapé une Propoſition
dans les Theſcs , qu'on croyoit
une malice que l'on vouloit faire
aux Femmes, Monfieur de Mont .
blanc, Frere de Monfieur le Lieutenant
General , qui s'eſt diſtingué
par pluſieurs Campagnes en
Sicile & ailleurs , ſe crût obligé
de ſoûtenir leur party. Il le fit de
la maniere du monde la plus délicate.
Il cita en leur faveur les
traits les plus curieux de l'Hiſtoire
ſainte & de la prophane , &
tacha de justifier leur innocence
par pluſieurs endroits de l'Ecriture
, qu'il toucha fort adroitement.
La Diſpute paſſa à l'origine
& aux regles de l'Hiſtoire.
Monfieur Arnaud en rapportoit
Ja naiſſance au Niloſcope de
Memphis , qui estoit une Colomne
d'une prodigieuſe grandeur,
fur laquelle ongravoit tous
GALAN T. 119
f
가
les ans les accroiſſemens du Nil ,
& fit paroiſtre là- deſſus une érudition
tres-profonde. On répondit
à toutes ſes difficultez , & l'on
montra qu'on devoit l'origine de
l'Hiſtoire aux deux Colomnes
que les Hommes dreſſerent avant
le Deluge , pour immortaliſer les
Préceptes des Arts , &les Noms
de ceux qui les avoient inventez,
Monfieur Fraiſchier finit la Difpute
en Vers François ,& fit voir
autant de galanterie que d'eſprit,
dans le Sujet qu'il traita. Apres
qu'il ſe fut fait éclaircir de l'origine
de la Poësie , & des premiers
Poëtes , tant parmy les Hébreux,
que parmy les Grecs & les Latins ,
il s'arreſta à la Poësie rimée , &
ſoûtint que c'eſtoit aux Provençaux
, & non aux François , que
l'on en devoit la gloire. On rapporta
des Poëfies en l'une & en
120 MERCURE
l'autre Langue , de plus de cing
cens ans , & on dit mille jolies
choſes ſur cette matiere . On parla
en ſuite des caracteres de toutes
les petites Poëſies Latines & Françoiſes
, dont le Soûtenant donna
les Regles . L'admiration qu'on
eut pour la maniere dont il ſe tira
de tant de Diſputes , redoubla
par une nouvelle épreuve qu'on
fit des avantages qu'il a dans les
belles Lettres . On préſenta une
centaine de Billets à tirer au fort ,
dont chacun nenfermoit! une
Queſtion curieuſe & difficile ,
qu'il s'engageoit à déveloper fur
le champ. On fut étourdy de
cette avance ; & Monfieur le
Chevalier de Romieu , Directeur
de l'Academie , ayant tiré un de
ces Billets , trouva qu'il renfermoit
toute l'Histoire d'Alexandre
le Grand. Il n'y eut perſonne
qui
GALANT. 121
qui ne renouvelaſt ſon attention
pour voir comment on ſe tireroit
d'affaire ; mais on eut lieu d'eſtre
fatisfait , quand ce jeune Soûtenant
rapporta les plus curieux
endroits de l'Hiſtoire de Quinte-
Curſe , les cauſes de la Guerre
des Grecs contre les Perfes , les
préparatifs prodigieux du coſté
de Darius , & ceux d'Alexandre ,
qui estoient ſi peu conſidérables ;
la rencontredes deux Armées aupres
du Granique , les fuites de
cette Bataille , & les avantages
que les Grecs remporterent de
leur victoire. Apres cet eſſay , il
ne reſtoit plus qu'à répondre des
caracteres des Empereurs Romains
depuis Jules - Céfar , jufqu'à
Léopold - Ignace qui regne
aujourd'huy . C'eſtoit un Ouvrageque
le Profeſſeur de la Rhétorique
avoit ajoûté aux Theſes ,
Novembre 1683 . E
122 MERCURE
que le Soûtenant devoit reciter
& expliquer à tous ceux qui auroient
voulu ſe ſatisfaire ſur ce
ſujet. Il contenoit149. Quatrains,
ſans compter les caracteres des
Roys de France , & des Empereurs
Turcs , ſur lesquels on s'étoit
obligé de répondre . On ſe
contenta d'en demander cinq ou
fix , quoy que l'on euſt prié l'Afſemblée
d'en demander davantage
; mais l'Acte avoit déja duré
trois petites heures , & l'on commençoit
à ſe reſſentir.des incommoditez
de la ſaiſon . Le Soûtenant
fit done ſon dernier Compliment
, pour remercier Mefſieurs
de l'Académie de la protection
dont ils l'avoient honoré;
& toute l'Aſſemblée , des applaudiſſemens
qu'elle luy avoit donnez
; Plûtoft , dit-il , fort modeſtement
, pour le raſſurer dans ſes
GALANT.
123
combats , que pour accompagnerſon
- triomphe. Apres qu'il eut ceſſé de
parler , toute la Compagnie s'arreſta
pour entendre Monfieur le
Chevalier de Romieu , Directeur,
qui devoit complimenter ce jeune
Gentilhomme de la part de l'Academie.
Voicy les termes dont il
ſe ſervit , en adreſſant d'abord le
Difcours aux Académiciens .
ESSIEVRS ,
Qu'il est beau de voir fleurir les
Sciences , quand le plus grand des
Roys les protege , & qu'il est avantageux
d'aſſiſter au Triomphe des
Muses , où l'on voit accourir un
fi grand nombre d'honneſtes Gens!
Apollon aſes Héros aussi bien que
Mars ; les Lauriers que remportent
les Vainqueurs , neſont pas plusglorieux
que ceux qu'obtiennent les
Sçavans ; & les uns & les autres,
F 2
124
MERCURE
Sont placez indiféremment dans le
Temple de la Gloire. On n'en peut
douter , Messieurs . Les avantages
que procurent les belles Lettres , font
tres- conſidérables . Elles font bien
Souvent la caufe des Actions les plus
éclatantes , & donnent de grandes
prérogatives à ceux qui les poſſedent.
C'est par leur moyen que s'entretiennent
les noeuds de l'honneſte
Societé , que l'esprit communique
éloquemment ſes pensées ,& que le
coeur exprime avec politeſſe ſes nobles
mouvemens. Le commerce des
belles Sciences n'est pas incompatible
avec la Nobleffe. Fofe dire fans
flater, Messieurs, que l'étroite allian.
ce que vous en avez faite , donne
des marques convainquantes de
cette verité. Vous marchez glorieu-
Sement fur les pas de Monfieur le
Duc de S. Aignan , voſtre fameux
Protecteur , qui asceu divinement
GALAN Τ .
125
bien allier les plus profondes Connoiſſances
avec une Nobleſſe diftinguée.
Vostre Corps est autant recommandable
par la haute naiſſance de
coux qui le compofent , que par la
beautéde leur genie. Oüy, Meſſieurs,
vous estes Illustres par vos Ancestres;
& par l'éclat que vous tenez de
vous mesmes , vous avezpris des
moyens infallibles pour arriver à
l'immortalité. Vostre noblesse Soûtenuë
d'un courage intrépide , vousS
a donné lieu d'y prétendre , mais les
talens dont vous eftes enrichis vous
l'aſſurent malgré l'envie.
Ne tirez pas toute voſtre gloire
de vous estre signalez dans le
Champ de Mars , la Fortune peut
avoir quelque part aux Actions de
valeur ; & voſtre ardeur pour les
belles Lettres , qui vous afait
obtenir l'alliance de la premiere
Académie du Monde , vous diftin
:
F 3
126 MERCURE
gue par voštre mérite particulier.
Glorifiez- vous d'estre de nobles Sçavans
, comme d'eſtre de nobles Guerriers
, & continuezà faire chanter
àvos Muſes les prodiges de guerre,
que vous avez vûs en ſervant ſous
les Etendars de LOUIS LE GRAND,
qui ſoûmet les Nations les plus fieres
, par la feule approche de fos
Armes toûjours triomphantes .Faitesvous
un honneur de ne devoir qu'à
vous la haute réputation que vous
avezfi iustement acquiſe , par ba
délicateße de vos pensée , par la
fécondité de vostre imagination, &
par la politeſſe de vos Ouvrages.
Auſſi perſonne ne s'étonnera que le
juste discernement des Revérends
Peres Iefuites , les ait obligezà vous
offrir les premiers fruits des travaux
de leur Diſciple. Vous leur
1
eštes pourtant redevables , de vous
avoir publiez par cette Action cele
GALANT.
127
bre comme les Arbitres de l'Eloquence.
Que vous estes heureux ; Monfieur
, d'avoirdeſi parfaits modelles
à imiter parmy vos Concitoyens , &
de trouver chez vous de fi beaux
Sujets d'emulation , pour repondre
au panchant que vous avezreceu de
la Nature ! Il est certain que l'Hom .
me eſt naturellement porté à priſer
la Vertu, Ces loüables mouvemers
luy font inspirés parle Createur ,
qui repend dans ſon ame, en luy dennant
l'estre , lesſemences du bien. Il
n'est pas moins veritable que l'on jugedu
prix des Gens par leur incli
nation , &par le defir qu'il font paroistre
de poſſeder les belles Lettres.
Que ne doit-on point attendre de
vous , qui ſecondez cette diſpoſition
naturelle , & qui faites voir tant
de ferveur dans les Etudes , en fai-
Sant tous vos efforts pour devenir
F4
128 MERCURE
Sçavant ? Vous avezdes Sentimens
Leavant ?
héroïques , & vous commencez dés
vosjeunes ans à travailler pour l'immortalité.
Ah qu'il est glorieux d'y
aller par une route qu'on se trace
Soy mesme , & qu'il est charmant
de porter des Couronnes dont le brillant
n'est pas emprunté ! Vous eftes
Sans - doute convaincus , que ces
Meffieurs tiennent aujourd'huy par
lès belles connoiſſances un fi haut
rang dans le Royaume , &qu'ils tirent
leur plus grand éclat de cette
Source féconde en lumiere . Animé
par l'exemple de ces Juges ſouverains
des Lettres , guidé par les
Revérends Peres Jésuites , vos fidel-
Les Conducteurs , & les veritables
Oracles des Sciences , dont les vertus
ont toûjours fait l'admiration de
La Chreſtienté, par les folides avantages
qu'elle en reçoit chaque jour,
& merite l'estime des plus ſages
GALAN Τ. 129
Monarques ; cette illustre &Sainte
Compagnie eftant d'une auſſi grande
utilité à l'Etat , qu'à la Religion.
Enfin instruit par les leçons d'un
ſi habile Homme , vous pouvez efperer
d'avoir une gloricuſe part aux
récompenses que distribuë le grand
Apollon , & vous meriterez en peri
ſiſtant dans vostre loüable entrepri
ſe , les mesmes honneurs que les
Maistre du bien dire. Les doutes
Subtils que vous venez d'éclaircir
Sur la Poësie ,&fur l'Histoire , les
justes définitions que vous avez
données de l'Eloquence ; nous perfuadent
que vous estes un digne Nourriffon
des Muſes Latines. Les Françoiſes
, leurs cheres Soeurs , auront un
plaisirextrémedefaire voir envous
leurparfaite union ſous les auspices
de Loürs LE GRAND ,& toûjours
le mesme ,je veux dire veritablement
Grand' ; Grand dans l'execu-
ES
130
MERCURE
tion , comme dans le projet ; auſſi
Grand dans ſes actions , que dans
ſes discours ; plus Grand par luymesme
, que par les avantages qu'il
tient de la Fortune , & encore plus
Grand par sa rare pieté qui luy
attire les Benedictions celestes , dont
on voit des effetssi charmans , par la
fécondité defon auguste Famille qui
fait le bonheur des François, & celuy
de fes Alliez. Les faveurs de ces
grands Protecteurs de toutes les Académies
, vous donneront moyen d'occuper
une place dans la noſtre , &je
puis vous promettre , Monsieur,Sans
craindre d'estre deſavoüé , qu'elle
fera refervée à voſtre merite.
Ce Diſcours , qui fut ſuivy
d'un applaudiſſement general ,
termina cette Action . Peu de
jours apres , on raſſembla l'Académie
Royale au College , avec
GALANT.
131
une grande foule de Gens de
qualité, pour entendre Monfieur
l'Abbé de Grille , Fils de Monſieur
le Marquis de Robias-
Eſtoublon , qui n'avoit pû parler
le jour que ſe ſoûtinrent les Theſes
, à cauſe du peu de temps
qu'il y avoit pour tant de matieres
. Tout ce qu'il dit pendant
une demy- heure , fut dit avec
tant de grace & de juſteſſe , que
tout le monde fut étonné de voir
tant d'eſprit & de noble hardieſſe
dans un jeune Gentilhomme de
douze ans . Il expliqua les myſteres
de la Planche faite par Monfieur
Roulet . Il en découvrit toutes
les beautez & tout l'artifice,
& fit une infinité d'alluſions ingénieuſes
. Le Soûtenant ſe rendit
huit jours aprés au Lieu où les
Academiciens s'eſtoient aſſeniblez
, pour les remercier de nou-
E6
132
MERCURE
상에했발서황다생
veau de l'honneurqu'on lui avoit
fait de luy aſſurer une Place dans
une Compagnie fi illuſtre.
Les paroles de l'Air nouveau
que je vous envoye , ſont de Mr.
de Meſſange. Le fameux Monfieur
d'Ambruys les a notées .
AIR NOUVEAU.
Vous voulez que je vive , afin
que je vous aime ,
Et vous nevoulez pas de la moindre
faveur
Payer les feux de mon amour extréme.
Quel barbare plaifir vous donne ma
douleur?
Ah , finiſſez mes maux , inhumaine
Sylvie ,
Qu laiſſez-moy finir mon amour &
ma vie.
Le premier jour de ce mois,
GALANT.
133
Feſtede tous les Saints, Monfieur
l'Abbé Boifleau preſcha à Verfailles,
en préſence de SaMajefté.
Ce Sermon reçeut une approbation
genérale,& Madame la Dau
phine qui l'admira , en ayant parlé
avec beaucoup d'avantage , le
Roy dit , qu'il ſeroit encore plus
beau ſur le papier. Cette loüange
eſt tres- forte, puis que le geſte,la
maniere de prononcer, & les autres
agrémens extérieurs de l'Orateur
, contribuent ſouvent beaucoup
à faire paroiſtre , ce qui ſeroit
quelquefois fort peu de choſe
dénüé de l'action . Je ne vous
dis rien de la pieté édifiante de
la Maiſon Royale , qui ſert d'exemple
à toute la Cour , & qui
fait ſes Dévotions dans toutes les
Feſtes ſolemnelles..
J'ay appris une choſe fort fur134
MERCURE
prenante d'un Homme tres-digne
de foy , qui aſſure qu'il s'eſtoit
trouvé, à Orange le 25. du dernier
mois chez Monfieurl'Evêque
, lors que ce Prélat reçeut
une Lettre d'un Gentilhomme ,
qui luy mandoit ce qui fuit. Vne
Femme de la Religion Prétenduë
Reformée , demeurant dans un
Bourg de la Principauté d'Orange
, eut querelle avec une Femme
Catholique. Elles eſtoient
groffes toutes deux , & n'attendoient
l'une & l'autre que le moment
d'accoucher. Elles s'échauferent
inſenſiblement dans leur
difpute , dont tout le Bourg fut
témoins , & les raiſons particulieres
leur manquant , ellesy mélerent
celles de la Religion. La
choſe alla dans un telle excés ,
que la Femme Calviniſte pria
Dieu de vouloir permettre que
GALANT.
135
celle des deux qui eſtoit dans la
fauſſe Religion , accouchaſt d'un
Diable. Trois jours apres , à cinq
heures du matin , cette Femme
ſentit de grandes douleurs , &
ces douleurs luy firent pouſſer de
ſi effroyables cris , qu'ils donnerent
l'alarme à tous ceux du
Bourg. On accourut en foule
chez elle. Le Miniſtre y vint pour
la conſoler ; & ce qu'il luy vit
ſoufrir l'ayant fait mettre en prieres
, à peine y eût- il eſté quelques
momens, qu'elle accoucha , non
pas d'un Enfant , mais d'un Monſtre
, qui n'avoit que des grifes &
une bouche toûjours ouverte. Il
• aboyoit comme un Chien,& tout
le monde en futeffrayé. Rien ne
ſçauroiteſtre égal à la conſternation
où demeura le miniſtre , voyant
un ſi grand concours de
Peuple témoin de cet accident..
136 MERCURE
Le Gentilhomme qui l'a écrit à
Monfieur l'Eveſque d'Orange ,
eſtoitdans la Chambre de la Calviniſte
, & n'en ſortit point qu'il
n'euſt veu la fin du monftre , qui
fut étoufé entre deux Matelats ..
Vous tirerez telles conſequences
qu'il vous plaira de cette avanture.
Je vous dis le fait fans raifonnement
.
Je me souviens que vous
m'avez ſouvent demandé de
quelle maniere on avoit puny les
Religionaires ſéditieux du Vivarets
. Le Roy qui panche toûjours
du coſté de la clémence , a pardonné
à tous ceux qui retourneroient
dans leurs Maiſons , & il
ne faut pas douter que cette douceur
n'empeſche la continuation
des troubles dont vous avez
entendu parler. le vous envoye
la Copie des Lettres d'abolition
137
ccor-
Y.
res de
e.
CE DE
:&de
nnois,
Dyois.
ALUT.
nous
Legne ,
hentde
isauffi
Darfaite
eſtions
Ire que
LYON
*
1893
nous av toutes
136
Le G
Monfi
eſtoit
viniſt
n'eust
fut ét
Vous
qu'il v
re. Je
nemer
Je
m'ave:
quelle
Religi
rets. Lo
du cof
donné
roient
ne faut
ceurn
des
4
enten d
la Copi
GALAN T.
137
que Sa Majesté leur a accordées
.
DE PAR LE ROΥ,
Amnistie pour les Religionnaires de
la Province de Dauphiné.
OUIS PAR LA GRACE DI
de
Navarre , Dauphin de Viennois,
Comte de Valentinois , &Dyois.
Atous préſens & à venir, SALUT.
Le principal objet que nous
avons eu depuis noſtre Regne ,
a toûjours eſté non ſeulement de
foulager nos Peuples , mais auffi
de les faire joüir d'une parfaite
tranquilité ; & nous nous eſtions
perfuadez que le bon ordre que
nous avions étably dans toutes
138 MERCURE
les Provinces qui nous ſont ſoûmiſes
, l'application que nous
avons eu dans tous les temps pour
réprimer les abus qui s'y eſtoient
introduits , & les grandes & importantes
Conqueſtes que nous
avons faites pour mettre nos
Frontieres à couvert de l'inſulte
de nos Ennemis , devoient empeſcher
qu'aucuns de nos Sujets
manquaſſent à l'obeïſſance qui
nous eſt deuë ; Cependant nous
avons appris qu'au mois de Juillet
dernier , quelques Habitans de la
R.P.R. de noſtre Province de
Dauphiné , abuſez par les artifices
de quelques Miniſtres &
autres de ladite Religion , Malintentionnez
à noſtre ſervice , &
ennemis du repos public , s'étoient
armez & attroupez en
grand nombre dans quelques
endroits de noſtre dite Province,
GALANT.
139
pour empeſcher l'exécution de
nos Edits , Déclarations , & Arreſts
rendus ſur le fait de ladite
R. P. R. Et comme toutes les
voyes dedouceur que nous avons
miſes en uſage pour porter les Fatieux
à rentrer dans leur devoir,
ont eſté inutiles, Nous avons eſté
obligez d'envoyerdans noſtredite
Province de Dauphiné quelques
Troupes ſous le commandement
du Sieur de Saint Rhu , Maréchal
deCamp, & Lieutenant des Gardes
de noſtre Corps , pour par la
force de nos armes reduire ces
Mutins à rentrer dans leur devoir;
&nous avons ordonné en même
temps au Sieur le Bret, Conſeiller
en nos Conſeils , Maistre des Requeſtes
ordinaire de noſtre Hoſtel,
& Commiſſaire departy pour
l'execution de nos ordres dans
noſtredite Province de Dauphi
140 MERCURE
né,de ſe tranſporter ſur les Lieux
où ſe ſont faits leſdits attroupemens
, pour informer deſdites rebellions
, & faire le procez aux
Coupables, conformement àl'Arreſt
de noſtre Conſeil d'Etat du
15. Aouſt dernier ; en execution
dequoy nous Troupes eſtant arrivées
dans noſtredite Province ,
elles auroient rencontré le 29.dudit
mois une partie des Seditieux
au nombre de trois cens , leſquels
ayant refuſe de ſe ſoûmettre & de,
quitter les armes , & s'eſtant mis
en état de défenſe , les uns auroient
porté ſur le champ la peinede
leur crime , & les autres ſe
feroient ſauvez dans les montagnes.
Mais quoy que cette rebellion,&
pluſieurs autres violences
& voyes de fait commiſes par
quelques-uns de ladite R. P. R.
meriteroient autant de châtimens
GALANT.
141
exemplaires qu'il y a de Complices
; neanmoins la compaffion
qu'a excité en nous l'aveu & la
deteſtation que la plus grande
partie de ces Seditieux ont fait de
leur faute , & des crimes où leur
aveuglement les avoit jettez;d'ailleurs
la fidelité inebranlable de
tous les autres nos Sujets de ladite
R. P. R. nous a porté à prendre
plutoſt pour les Coupables des
ſentimens de clemence que de
rigueur , & d'uſer d'autant plus
de mifericorde & de moderation
envers eux , qu'il a plû à Dieu
d'augmenter par ſes benedictions
les moyens d'exercer la puiſſance
qu'il nous a miſe en main , Nous
ſouhaiterions même pouvoir accorder
une Abolition generale à
tous les autres Complices de tant
de defordres . Mais ce que nous
devons à l'Etat& à la Juſtice , ne
142
MERCVRE
nous permettant pas de diſſimuler
entierement des crimes ſi atroces
, & dont l'entiere impunité
pourroit attirer des ſuites tres - facheuſes
, Nous avons reſolu de
reſtraindre ce châtiment à quelques-
uns des plus coupables, qui
ſerviront d'exemple à retenir doreſnavant
tous les autres dans leur
devoir,& contribueront davantage
àmême tems à affermir la tran.
quilité publique.Pour CES CAUSES
, & autres conſiderations à ce
nous mouvans , Avons de noſtre
grace ſpeciale , pleine puiſſance,
& autorité Royale , éteint , aboly,&
affoupy , & par ces Préfentes
ſignées de noſtre main , éteignons,
aboliffons, & afſoupiffons
tous les Crimes de revoltes,rebellions
, ſoûlevemens , & attroupemens
avec port d'Armes , meurtres
, réſiſtance contre nos TrouGALAN
T.
143
- pes,Preſches, & Aſſemblées dans
- lesLieux défendus par nos Arreſts,&
autres violences commiſes
à l'occaſion & pendant le cours
deſdites ſéditions , en quelque
forte & maniere qu'ils ſoient avenus
depuis le premier Juillet jufqu'à
préſent. VoULONS que tous
les Autheurs & Coupables defdits
defordres & ſeditions , &
leurs Complices , à l'exception
ſeulement de ceux qui feront cyapres
ſpécifiez , demeurent déchargez
de toutes les pourſuites
& recherches qui leur pourroient
eſtre faites à l'avenir pour raiſon
des Crimes commis durant lefdites
rebellions , bien qu'ils ne
ſoient icy particulierement déclarez
. Leur avons à cet effet remis
, quitté , & pardonné , remettons
, quittons , & pardonnons
, tant en general qu'en par-
1
I MERCURE
44
د
ticulier , tout ce qui pourroit être
imputé à l'occaſiondeſdits attroupemens
, port d'Armes , Prefches
& Affemblées dans les
Lieux où l'Exercice de ladite
Religion a eſté défendu ou interdit
par nos Arreſfts , & genéralement
de tous autres crimes &de.
fordres qui peuvent avoir eſté
commis , fans qu'ils en puiffent
eſtre recherchez , moleſtez , ny
inquiétez par quelques Perfonnes
, ou ſous quelque prétexte
que ce puiſſe eſtre , leur remettant
toutes peines , amende , &
punition corporelles & civile ,
leſquels pour raiſon deſdits Crimes
ils pourroient avoir encourus
envers Nous & la Juſtice.
Mettons à cette fin au neant toutes
Informations ſur ce faites ,
Decrets , Jugemens , & Arreſts
donnez en conféquence , impofant
GALAN Τ.
125
S
ſant filence perpétuel à noſtre
Procureur General , ſes Subſtitutspréſens
& à venir , & à tous
autres ; à condition toutefois premierement
que les Temples de
Bordeaux & de Befaudun , ſituez
dans ladite Province de Dauphiné
, ſeront raſez aux frais & dépens
des Habitans deſdits Lieux
de la R. P. R. & qu'il ſera baſty
à la place de chacun d'iceux une
Pyramide , ſur laquelle ſera écrit,
que pour punition des rebellions
commiſes par les Habitans defdits
Lieux de ladite R. P. R. &
de l'inſolence qu'ils ont euë de
charger nos Troupes , leſdits
Temples ont eſté raſez , avec
défenſe d'y faire à l'avenir , ſous
peine de la vie, aucuns Preſches,
Aſſemblées , ny Exercices de ladite
Religion ; Et en ſecond lieu,
que ceux de ladite Religion qui
Novembre 1683 . G
126 MERCURE
defireront jouïr de la preſente
Abolition , ſe remettront dans
leurs Maiſons quinze jours aprés
la publication des Préſentes , y
vivront dans l'obeïſſance &dans
la ſoûmiſſion qu'ils doivent à nos
ordres , & ne ſe porteront jamais
plus à de ſemblables actions,ſoûlevemens
, attroupemens & violences
, à peine d'eſtre décheus
de noſtre preſente Grace , en laquelle
n'entendons comprendre
la memoire & biens de ceux qui
ont eſté tuez les armes à la main,
ou executez à mort, les Miniſtres
qui auront preſché ou aſſiſte aux
Preſches dans les Lieux défendus
par nos Edits&Arreſts, les Condamnez
auxGaleres, & les nom
mez
ny ceux qui ſont actuellement
GALANT.
127
1
priſonniers , auſquels le Procés
continuëra d'eſtre fait ; à la réſerve
auſſi des Sacrileges & autres
crimes execrables , ſi aucuns
ont eſté commis tant ſur les Prêtres
que Séculiers. VOULONS
auffi que la reparation des dommages
cauſez tant aux Catholiques
qu'à ceux de ladite R. P. R.
qui font demeurez dans leur de
voir , foit priſe ſur les Biens de
ceux qui ſont exceptez de cette
Abolition. SI DONNONS EN MAN
DEMENT à nos amez & feaux les
Gens tenans noſtre Cour de Parlement
de Grenoble , & à tous
autres nos Officiers & Juſticiers
qu'il appartiendra , que ces pré
ſentes Lettres d'Amnistie , Grace,
&Abolition , ils faſſent lire , publier
& enregiſtrer , & du contenu
en icelles joüir & ufer plejnement
& paiſiblement , & pen
G 2
128 MERCURE
,
pétuellement , les Autheurs &
Coupables deſdites ſéditions
leurs Complices & Adhérans ,
tout ainſi & en la meſme maniere
que ſi chacund'eux y eſtoit particulierement
dénommé , à l'excluſion
toutefois de ceux cy defſus
ſpécifiez , ſans permettre qu'il
leur ſoit fait à préſent ny à l'avenir
en leurs perſonnes ou biens
aucuns troubles ny empeſchemens
, & fans qu'il foit beſoin
qu'aucun d'eux ſoit tenu de ſe repreſenter
en perſonne , & ſe mettre
en état pour l'entérinement
deſdites Lettres , dont nous les
avons relevez & diſpenſez , relevons
& diſpenſons , nonobſtant
noſdits Arrests , Ordonnances ,
Reglemens , & Lettres à ce contraires
, auſquels & aux dérogatoires
des dérogatoires y conteaus
, nous avons dérogé &déroGALANT.
129
:
geons par ceſdites Préſentes ;
CAR TEL EST NOSTRE PLAISIR .
Et afin que ce ſoit choſe ferme &
ſtable à toûjours , Nous avons fait
mettre noſtre Scel à ces Préfen
tes , ſaufen autres choſes noſtre
droit , & l'autruy en toutes. DONNE'
à Fontainebleau au mois de
Septembre , l'an de grace mil fix
cens quatre - vingts trois , Et de
noſtre Regne le quarante-uniéme.
Signé LOUIS , Visa LE TELLIER
; Et plus bas , Par le Roy
Dauphin , COLBERT , Et ſcellé
du grand Sceau de cire verte.
Je viens à ce qui s'eſt paſſé en
Flandre depuis quelque temps .
Toute l'Europe ſçait que depuis
la Paix de Nimegue , le Roy n'a
pû tirer raiſondes Eſpagnols, touchantle
Comté d'Aloſt ,le Vieux-
Bourg de Gand , & les autres
Lieux qui lui appartiennent. Ils
G3
130 MERCURE
ont voulu ſoûtenir la reputation
qu'ils avoient autrefois d'eſtre
habiles Politiques , en ſe défendant
par de longs détours . & ils
ont crû qu'ils leur tiendroient encor
lieu de Troupes & de Canons
, mais tout a changé pour
eux ; & la France ſous le Regne
de LOUIS LE GRAND , ne s'eſt
pas trouvée moins habile dans
le Cabinet , que ſçavante dans
l'art de Conquerir. Ce n'eſt pas
que la justice eſtant entierement,
& viſiblement du coſté du Roy,
Sa Majesté ait eu beſoin d'employer
des raiſons étudiées , pour
faire connoiſtre combien ſes pretentions
eſtoient équitables . Au
contraire ce Monarque en a ufé
comme tous ceux qui ne ſe défiant
point de la bonté de leur
Cauſe , & en eſtant entierement
fûrs , veulent bien la remettre en
GALAN T.
131
1
arbitrage , ce qui auroit eſté hazarder
beaucoup s'il n'avoit pas
cu un droit plus que juſte , ſi l'on
peut parler ainſi ; les Arbitres n'a
yant jamais la meſme ſeverité des
Juges , puis qu'en faveur de l'ac,
commodement , & de la confiance
que les deux Parties ont en
eux , ils oſtent toûjours quelque
choſe à ceux qui ont le plus
de droit , afin de ne rendre pas
la partie qui en a le moins entierement
malheureuſe. Vous voyez
par là qu'un Prince moins genéreux
que le Roy ,& qui ſe ſeroit
moins foucié de la Paix de l'Europe
, ne ſe ſeroit pas ſoûmis à un
Arbitrage , puis qu'il s'expoſoir
par là à perdre quelque choſe de
ce qu'il pouvoit avoir , ou la force
de ſon droit , ou par celle de ſes
armes. Cependant le Roy , pour
montrer à toute l'Europe qu'il ne
G4
132 MERCURE
demandoit rien que de juſte , a
bien voulu ſe remettre à l'Arbi--
trage du Roy d'Angleterre. Tout
ſe ſeroit terminé par cette voye ;
mais ce n'eſtoit pasle butde ceux
qui vouloient faire traîner les
choſes en longueur , pour n'en
voirjamais la fin . Comme ce qui
doit appartenir au Roy eſt au dela
de la Barriere , la difficulté de le
ceder à Sa Majeſté devoit paroiſtre
grande ,& il ſembloit que les
Hollandois y dûſſent encore
moins conſentir que les Eſpagnols.
Je ne ſçay ſi vous vousfouvenez
de ce que c'eſt que cette
Barriere , & fi pour en rafraîchir
voſtre memoire , je ne dois point
vous dire , que dans le dernier
Traité de Paix que les Hollandois
ont conclu avec la France , ils
font convenus que le Roy n'auroit
de places , qu'à une certaine
GALANT.
133
diſtance de celles qui leur apartiennent
, & tout ce qui paffe
cette diſtance , eſt appellé la Bar.
riere. Il eſt arrivé que ce que le
Roy prétend aujourd'huy, & qui
devroit luy avoir eſté remis par
les Eſpagnols il y a pluſieurs années,
ſuivant le Traité de Nimégue
, eſt au dela de cette Barriere.
Admirez icy la justice & le procedé
honneſte'du Roy.Ce Prince
ne voulant rien perdre de ce qui
lay eſt juſtement acquis par des
Traitez ſolemnels , & ne voulant
point auſſi donner de chagrin aux
Hollandois , en s'approchant de
leurs Places , a demandé aux Efpagnols
un Equivalent en deça
de la Barriere ; & c'eſt ce qui
cauſe la diſpute qui fait aujour
d'huy tantde bruit,& fur laquelle
toute l'Europe a lesyeux ouverts.
Les Eſpagnols voudroient ne rien
GS
(
As
134
MERCURE
accorder. Dans ce deſſein , ils ſe
ſont ſervis juſques icy de tout ce
que la Politique & la Chicane ,
ont eſté capablesde leur inſpirer;
&voyant la gloire du Roy dans
un degré d'elevation qui les
ébloüit en dépit d'eux , ils voudroient
que toute l'Europe priſt
leur party, afin que lors qu'elle
travailleroit à faire diminuer ce
brillant éclat , ils travaillaſſent de
leur coſté à profiter ſeulsde cette
conjoncture. C'eſt ce qui les porte
à vouloir gagner du temps ,
eſperant toûjours en de certains
évenemens qu'on n'a pas lieu de
prévoir ,& qui ont ſouvent ſauvé
la Maiſon d'Autriche. Voila l'état
des Eſpagnols avec nous. Quant
aux Hollandois, ceux quiveulent
la guerre parmy eux , font bien
embaraffez , & ne ſçavent quel
prétexte prendre pour broüiller.
GALANT .
135
Ceque le Roy demande luy eſt
légitimement dû. Il auroit pûs'en
rendre maiſtre depuis pluſieurs
années , il ne l'a pas fait. Il auroit
pû avoir des Places par dela la
Barriere , il a demandé un Equivalent
, afin qu'on luy en donnaſt
en deça. Il eſtoit aſſez puiſſant
pour eſtre luy-meſme Juge en fa
propre Cauſe , & ſe faire raiſon
par luy-meſme,& cependant il a
bien voulu ſe remettre à un Arbitre.
Quoy qu'on ne ſe puifſe
plaindre de luy , certaines
Puiſſances ne laiſſent pas de s'oppoſer
en ſecretà ſes Prétentions
les plus juſtes , contre l'intéreſt
de leur Païs , qui devroit n'avoir
aucun démeſlé avec le Roy , puis
qu'il ne veut rien au dela de la
Barriere ; mais comme ces Puifſances
ne peuvent regner que
parmy les troubles , il faut que
:
G6
136 MERCVRE
toute l'Europe ſoit en armes,pour
établir l'autorité d'un Prince qui
ne ſçauroit agir en Souverain que
pendant la guerre . Le Roy , voyant
qu'avec un pareil obſtacle,
il luy feroit impoſſible d'obtenir
jamais aucune choſe par la force
de fon droit & de ſes raiſons , a
demandé plus vivement depuis
deuxmois, qu'on luy rendiſtjuſtice.
Il a meſme fait entrer des
Troupes fur les Terres d'Eſpagne
, pour les engager à s'expliquer.
Ces Troupes ne commettoient
point d'actes d'hoftilité, ce
qui chagrinoit beaucoup. ceux
qui cherchoient tous les prétextes
imaginables pour entrer en
guerre ; mais enfin connoiſſant
la moderation du Roy , & deſeſperant
de le voir rompre le premier,
ils, ont fi bien fait que ceux.
deleur party ont enlevé desGar
GALANT.
137
- des avancées. Ils ont tué , ils ont
pris quelques Chaſteaux , & fe
ſont ſervis du fer & du feu que
les Troupes du Roy avoient jufques-
là eu ordre de ne point
mettre en uſage. C'eſt ainſi qu'ils
onteux meſmes commencé une
guerre , qu'ils euſſent voulu imputer
au Roy. Sa Majesté voyant
les Troupes , & fes Places attaquées
, a crû devoir repouffer la
force par la force ; & ce fut ce
qui l'obligea de donner ordre à
Monfieur le Maréchal de Humieres
d'aſſieger Courtray .
Courtray eſt une Ville de Flandres
ſituée ſur la Lis , entre les
Villes de Lile , de Tournay , d'Ipres
, & d'Oudenarde. Philipes
le Hardy y fit baſtir un Chaſteau
. Cette Ville eſt tres-marchande
, & fait un grand commerce
de Draps &de Toiles. Elle
138 MERCURE
a une bonne Citadelle , & urr
Territoire fort étendu. Cette Place
a eſté pluſieurs fois priſe &
repriſe par les François. Vous la
pouvez voir dans la Planche que
je vous envoye , & que j'ay pris
ſoin de faire graver exprés. Le
Dimanche 31. du dernier mois,
l'Armée que Monfieur le Maréchal
de Humieres commandoir,
decampa de Leſſines , ſans ſçavoir
de quel coſté elle alloit. Elle fut
conduite à Arnay,petite Ville qui
appartient au Comte de Naſſau ,
& qui eſt ſituée aupres d'Oudenarde.
L'Armée ſçeut en arrivant,
qu'on la menoit à Courtray . Elle
campa ſur les Hauteurs , & arriva
le lendemain à midy devant la
Place. Comme toutes les Troupes
défiloient pour ſe rendredans
leurs Quartiers , le Gouverneur
de Courtray envoya demander à
1
GALAN Τ. 139
Monfieur le Maréchal de Hu-
- mieres par un Trompete , ce que
ſignifioit la quantité de Troupes
qu'il voyoit defiler devant ſa Place.
Monfieur le Maréchal de Humieres
repondit au Gouverneur
par ce Trompete , qu'il luy confeilloit
de ſe rendre , s'il vouloit
conſerver les Habitans de Courtray.
Cette Ville avoit eſté inveſtie
deux jours auparavant par)
Monfieur le Marquis de Boufflers .
On acheva le reſte du jour de ſe
rendre dans les Quartiers qui
avoient eſté diſtribuez . On marqua
celuy du roy à Harlebec,qui
eſt à une lieuë de la Place. Monfieur
le Maréchal de Humieres
qui la voulut reconnoiſtre , en fit
Le tour dés ce meſme foir. Mon-:
fieur le Prince de Conty , Monſieur
le Prince de la Roche-fur-
Yon , &Monfieur le Comte de
1
:
140
MERCURE
Vermandois , l'accompagnerent,
avec pluſieurs autres Volontai
res , qui s'avancerent juſqu'à la
portée du Piſtolet de la Ville. On
l'envoya ſommer , & fur le refus
que le Gouverneur fit de la rendre
, on en reſolut l'Attaque. La
nuit du 3. au 4. la Tranchée fut
ouverte à demy-portée duMoufquet
de la Place. Monfieur le
Comte de Manlevrier-Colbert
eſtoit de jour . Meſſieurs les Princes
s'ytrouverent malgré le grand
feu que firent les Affiegez. Monficur
le Maréchal de Humieres
ne pût les obliger d'en fortir , &
fut reduit à leur dire , que s'ils
continuoient à expoſer ainſi leurs
Perſonnes, il leveroit le Siege,pour
neles pas voir davantage dans le
péril , & qu'il le feroit ſçavoir au
Roy. La meſme nuit on fit deux
Attaques à la Ville , & une fauffe
7
A
:
GALAN Τ.
141
à la Citadelle. Les deux de la
- Ville furent faites parles Gardes,
& par Picardie ; & celle de la Citadelle
, par le Regiment du Roy,
à qui les Ennemis laiſſerent faire
deux grands Boyaux de ſix à ſept
cens pas , fans leur tirerun ſeul
coup de Mouſquet. Ils firent un
grand feu toute la nuit fur les
deux autres Attaques. La Tranchée
eſtant achevée , on envoya
à quatre heuresdu matin un
Sergent avec dix Hommes , les
infulter ſur les Contreſcarpes. La
Sentinelle lay cria , Qui va là ?
& en même temps tira ſon coup.
Les autres Sentinelles en firent
de meſme , & l'on effuya dix
ou douze coups de Mouſquet.
Le Regiment de Fiffer fit une
troiſiéme Attaqne à la Ville , entre
la Citadelle & la Riviere , &
il la pouſſa juſques à la Contref
142
MERCURE
carpe. On ne perdit dans toutes
ces Attaques qu'environs cent
Soldats. Les Chevaliers d'Artaguan
, & de Cominge , & Meffſieurs
de la Tremblaye , & de
Périgny, y furent bleſſez . Monſieur
le Prince de Conty en retournant
de la Tranchée, eut ur
de ſes Chevaux de main emporté
d'un coup de Canon à trois
pas derriere luy. Les Affiégez
demanderent à capituler le Jeudy
4. du mois à dix heures du
matin , & fe rendirent apres dixhuit
heures de Tranchée ouverte.
Dés le meſme jour , Monfieur
Je Maréchal de Humieres donna
ſes ordres pour l'Attaque de la
Citadelle. On perça les Maiſons
de la Ville, on barra les Ruës, on
fit des Lignes de communication
; & l'on commença à dreſſer
des bateries .Celle de l'Attaque de
GALAN T.
145
Picardie tira le s . à la pointe du
jour. On en fit une de deux Mor-
- tiers , qui jetta des Bombes avec
aſſez de ſuccés. Toute la Cavalerie
porta le meſme jour des Fafcines,&
le foir on ouvrit la Tranchée.
Monfieur le Comte de
Maulevrier eſtoit encore de jour
Monfieur le Comte d'Avejan
commandoitle premier Bataillon
desGardes, & Monfieur leMar
quis de Harcourt celuy de Picardie.
Ils pouſſerent leurs Travaux
ſi pres de la paliſſade , qu'ils auroient
ſans- doute fait leur Logément
ſur la Demy-Lune le lendemain;
mais les Affiégez voyant
batre leurs deux Demy Lunes
du coſté de la Ville , leur Pont
abatu , & une grande Bréche,
appréhenderent qu'on ne montat
à l'Affaut la nuit ſuivante ; car
outre celajon avoit encore ſaigné
144 MERCURE
le Foffe àla Porte de la Ville , du
coſté de la Citadelle , ce qui fut
cauſe qu'ils demanderent à capituler.
On envoya des Oſtages,
&comme il eſtoit déja tard , la
Garniſon ne ſortit que le lendemain
pour aller à Gand , juſques
où elle devoit eſtre eſcortée. Mr
le Marquis de Vargnie ,Gouverneur
de la Ville , eſtoit à cheval
à la teſte de ſa Garniſon , qui
marchoit Tambour batant , &
Méche allumée par les deux
bouts , Armes & bagages. Ils
avoientdemandé douze Chariots
couverts mais on ne leur en
accorda que fix découverts , pour
porter leurs Equipages , ou leurs
Malades. Preſque tous les Cavaliers
avoient chacun deux Enfans
entre leurs bras. Il n'y a pas eu
plus de cinq ou fix Soldats blefſez
& fix de tuez, à l'Attaque de
د
GALAN Τ.
145
la Citadelle. La valeur & la diligence
pour les Travaux , n'ont
pas manqué dans nos Troupes ;
& Monfieur du Metz , LieutenantGeneral
de l'Artillerie, a fait
dreffer toutes les Bateries avec
une promptitude qui égale ſon
expérience & fon zele. Monfieur
le marquis d'Uxelles commande
dans la Place , où l'on a laiſſé le
Regiment d'Auvergne, un Regiment
Suiffe , & quelques autres.
Monfieur le maréchal de Humieres
marcha en ſuite du coſté de
Dixmude ; mais le Commandant
de la Place jugeant bien qu'il
entreprendroit inutilement d'en
ſoûtenir le Siege , confentit que
les magiſtrats vinſſent au devant
de ce maréchal luy en apporter
les Clefs . Il ſe renditdans la Place,
& ramena les Troupes , qui
onteſté miſes en Quartier d'Hy
146
MERCVRE
ver Dixmude eſt une Ville fort
agreable, ſituée ſur l'Iperle, à trois
lieuës de Nieuport,& preſque autant
de Furnes. Quelque tems aprés,
Monfieur le Prince de Chimay
attaqua le Chaſteau de la
Mark. Il n'eſtoit défendu que par
cinquanteHommes, commandez
par Monfieur de Peſnes,Capitaine
dans le Regiment des Vaifſeaux.
Il ſouffrit le Canon ſans
ſe rendre ; & Monfieur le Prince
de Chimay ſçachant que monſieur
de Lambert approchoitavec
des Troupes, ſe retira. Fort peu de
jours s'eſtant écoulez , Monfieur
le marquis du Bordage, Brigadier,
&Monfieurde Chanterenne, qui
commande un Bataillon Dauphin,
forcerent un Poſte tres- confiderable
à deux lieuës de Namur.
Monfieur de Chanterenne
ſe rendit en ſuite maiſtre de deux
GALANT.
147
Villages qui en dependent. On .
y trouva plus de cens Vaches ,
trois cens Moutons,& cent Che-
-vaux. Il fut défendu de tuër aucun
Habitant , & de rien brûler
dans ces Villages. Monfieur de
Chanterenne ſe diſtingua beaucoup,
& demeura trente heures à
Cheval , ſans manger ny boire.
Vous voyez,Madame , l'heureux
fuccez des Armes de Sa Majeſté;
tant pour attaquer que pour ſe
défendre , lors qu'on n'uſe point
de ſurpriſe comme on a fait , en
enlevant une Garde & prenant
des Chaſteaux , pour engager la
guerre. Courtray, pris en dix- huit
heures de Tranchée ouverte , &
Dixmude rendu à la ſeule approche
des Troupes , font voir
que fi le Roy avoit voulu continuer
ſes Conqueſtes , la plupart
des Villes de Flandres luy au-
:
148
MERCURE
roient ouvert leurs Portes. Cependant
ſa modération l'arreſte ;
& apres avoir fait voir ce qu'il
peut , il ne veut pas faire tout ce
qu'il pourroit. Il interrompt le
cours de ſes Victoires , & fait délivrer
par écrit le Mémoire fuivant
aux Etats de Hollande. Ila
eſté préſenté par Monfieur le
Comte d'Avaux.
MESSIEURS ,
Comme l'intention du Roy , mon
Maistre, a toûjours esté & est encore
preſentement , daffermir la Paix,
tant avec l'Empire, qu'avec l'Espa
gne , avecdes conditions qui ſoient
convenables à la justice de ſes prétentions,
& qui puiſſent établirpour
toûjours la fûretéde ſes Sujets , &
la tranquilité de toute l'Europe, Sa
Majesté a résolu d'en donner con.
noiffance
GALANT.
149
voiſſance à tous les Princes & Etats
qui s'y intereffent le plus , afin que
s'ils s'engagent àsoutenir l'opiniastreté
des Espagnols, & les hoftilitez
que le Marquis de Grana a commencé
d'exercer contre les Sujets de
Sa Majesté , ils soient informez des
facilitez qu'Elle apporte à la conclufion
d'un bon Accommodement.
C'est pour cet effet , Meſſieurs ,
que dans le mesme temps que Sa
Majesté a ordonné à Monsieur le
Maréchal de Humieres , d'attaquer
quelqu'une des Places de Flandres
appartenant au Roy Catholique ,
Elle m'a commandé de déclarer à
Vos Seigneuries , de bouche , &par
écrit , que pour parvenir à un Atcommodement
juste & raisonnable,
qui établiſſe une Paix ferme م&
ftable dans toute l'Europe , & qui
termina tous les démeſlez qui la
pourroient troubler , Elle avoit bien
Novembre 1683 . H
MERCURE
voulu remettre tous les diferens
qu'Elle a avec le Roy Catholique , à
l'Arbitrage du Roy d'Angleterre; &
qu'encore que la Ville de Luxembourg,
environnée des Places & Païs
qui appartiennent à Sa Majesté ,
nefoit plus guére en état de nuire à
ſes Sujets , ny mesme d'estre à Sa
Majesté d'une grande utilité lors
qu'elle fera démolie , & que les
Eſpagnols la voudront ceder , avec
le peu de Villages qui en dépendent ;
neantmoins comme cette Ville ne
peut donner aucune atteinte à la
Barriere que vos Seigneuries ont.
toûjours crû neceſſaire au maintien
de la Paix , Sa Maiesté avoit offert
de s'en contenter , pour l'Equivalent
deſes Prétentionsſur le Comtéd'Atoft
, Vieux Bourg de Grand , &fur
tous les autres Lieux qui ont esté
demandez par ſon Procureur General
aux Conférences de Courtray.
Cependant la lenteur des EspagGALANT.
ISE
,
wols à prendre un party raisonnable,
a enfin obligé Sa Maiefté de faire
avancer ſes Troupes en Flandres
- pour porter Monsieur le Marquis de
Grana à luy donner la juſte ſatisfaction
qui luy est deuë ; mais n'ayans
répondu aux instances qui luy
ont esté faites , que par des actes
d'hostilité peu convenables à l'état
preſent des Affaires d'Espagne , Sa
Maiesten'a pas crû devoir diférer
plus longtemps àſeſervir des moyens
que Dieu luy a mis en main , pour
fe faire raison . Toutefois comme le
principalbut de Sa Maiesté , a toûjours
esté , & est encore , d'affermir
la Paix dans toute l'Europe , Ellc
a efté bien aise de faire sçavoir à
Vos Seigneuries , les Conditions dont
Elle veut biense contenterpour l'Equivalent
de ſes Droits , & Frétentions
, fur Aloft , Vieux - Bourg de
Gand , & autres.
H 2
152
MERCURE
1.
L'Equivalent qui peut terminer
leplus promptement le diférent que
Sa Majesté a avec l'Espagne , est la
ceffion de la Ville de Luxembourg en
l'état qu'elle est , ou mesme démolie,
avec le peu de Villages &Hameaux
qui en dépendent , & qui ne conſiſ
tent qu'en quatorze ou quinze.
11.
Si toutefois les Espagnols s'opiniaſtrent
àrefuser cette Proposition,
te Second Equivalent auquel Sa
Maiesté confentiroit , feroit Dixmude,&
Courtray,avec leurs dépendences
, dont neantmoins la Ville de
Dints , la dépendences ( quoy que ce
foit une des Verges qui composent la
Chaftellenie de Courtray ) demeure.
roit à l'Espagne, &les Fortifications
de Dixmude & de CourtraySeroient
vafées , mefme la Citadelle de Courtray,
enforte qu'ilne reſteroit qu'une
GALANT.
153
Muraille de cloſture , pour la Sûreté
de la Manufacture , & du commerce
de ces deux Villes . Plus , les Villages
de la Chaſtellenie d'Ath , qui ont
esté cy -devant joints au Gouvernement
de Tournay , & à la distra-
Etion desquels Sa Maiesté a bien
voulu donner les mains par leTraité
de Nimégue, pourne pas apporter du
retardement au rétabliſſement de
la paix , Beaumont & Bouvine ,
avec les Villages & Lieux qui en
dépendent ,desquels il ne reſte que
quatre ou cing , tous les autres ayant
eſté mis fous l'obciſſance de Sa Majesté
, par la poſſseſſion qui en a esté
priseenfon nom avant la levée du
Blocus de Luxembourg. Finalement
Chimay , avecses dépendances. Et
comme par le moyen de cet Accom
modement il ne reſteroit plus dans
la fuite du temps aucun fuiet de
rupture , toutes les prétentions de
H
3
154
MERCURE
part & d'autre estant réduites à la
Seule poſſeſſion dans laquelle on eft
depuis plus d'un an , sans qu'ily
euſt aucun autre changement que ce
qui doit compoſer cet Equivalent ,
on n'auroitpas de peine à maintenir
dans les Païs- Bas , la tranquilité
que Vos Seigneurie témoignent defirer.
ΙΙΙ.
Oth
Que si le Roy Catholique aime
mieux donner à Sa Majesté un
Equivalent dans la Catalogne
dans la Navarre , Sa Majesté ſe
contenteroit à l'égard de la Catalogne
, de ce qui reste à l'Espagne
du Comté de Sardaigne , dont Puicerda
qui est entierement démoly
fait partie de la Suë- Durge , de
Canredon , & de Castel Folit , avec
leurs dépendances .
IV. ३
Ou bien de Rofes,Gironne&Cap
GALAN T.
155
de Quieres,avec leurs dependances,
V.
Et à l'égard de la Frontiere de
Navarre , Sa Majesté prétendroit
Pampelune & Fontarabie,avec leurs
dépendances .
Ce font là , Messieurs , les condi
tions fur lesquelles on peut encore
établir avant lafin de l'année , une
bonne&fûre Paix ; &pour ne donner
aucun sujet de la troubler diu
costé de l'Empire, le Roy, mon Maiftre
, veut bien aussi que j'aye l'honneur
de déclarer de fa part , àvos
Seigneuries , que pourveu que l'Empereur
& la Diete de Ratisbonne ,
acceptent dans le mesme tems la
Treve que Sa Majesté a offerte ,foit
pour trente , vingt cing , ou mesme
vingt années , Elle donnera en
core pouvoir au Comte de Crecy de
la conclure , & elle confentira que
tous les Princes & Etats de l'Euro
H 4
156 MERCURE
pe, foient Garands de ces deux Aocommodemens
.
Mais si aucune de ſes Propofitions,
dont Sa Majestélaiſſe te choix
au Roy Catholique , n'est acceptée
avant la fin de cette année , & fi
les Lieux qu'Elle offre de prendre
pour Equivalent, ne font remis en la
poffeffion de Sa Majesté , nonseule
ment Elle ne prétend plus eftre te.
nuë aux mesmes conditions , mais
encore , Elle croira estre bienfondée
àse faire donner un juste dédom.
magement , des dépenſes extraordiwaires
qu'Elle aura efté obligée de
faire , pourse mettre en poffeffion de
ce qui luy appartient ; & l'on ne
pourra imputer qu'à l'Espagne , &
à l'appuy que luy donnent ſes Alliez,
tous les malheurs d'une Guerre
qu'elle a commencée , aprés avoir
refusé toutes les voyes d'Accommodemens.-
GALANT
157
Si parmy tant d'Alternatives
que Sa Majeſté propoſe , on n'en
veut choiſir aucune , il faut que
ceux que la Guerre accommode
ayent ſi bien pris leurs meſures ,
que les Suffrages ceſſent d'eſtre
libres ,& qu'on ſe déclare entierement
contre la raiſon , puis qu'il
eſt impoſſibleque de tantde choſes
diferentes , il n'y en ait quelqu'une
qui puiffe fatisfaire les Intereffez
, à moins qu'ils ne veüillent
point d'accommodement.Ce
qu'il y a de furprenant dans les
Propoſitions du Roy , c'eſt qu'il
eſt en poſſeſſion d'une partie de
cequ'il demande, par l'une de ces
Alternatives , & qu'il eſt en état
de ſe rendremaiſtre du reſte, ſans
qu'on oſaſt entreprendre de luy
refifter.Cependant ceMonarque
a la bonté de donner autant de
temps qu'il en faut , pour conful-
H
158 MERCURE
ter à loiſir ſur toutes les Alternatives
qu'il propoſe. Mais afin que
ſes Ennemis ne s'en prévalent pas
pour armer, il arme de ſon coſté..
Il eſt à croire que s'ils s'obſtinent
à vouloir la Guerre , ils en pourront
payer tous les frais ; c'eſt le
moindre des malheurs que leur
opiniâtreté à refuſer la Paix leur
puiſſe attirer.
Loüife-Marie-Théreſe de Melun,
qui avoit épousé le 28. Octobre
1680. Armand de Bethune,
Marquis de Charoſt , ſon Coufin
germain , eſt morte de la petite
verole le 31.du meſme mois 1683 ..
apres trois ans & trois jours de
mariage. On impute ce malheur
à l'imprudence de la fille qui la
ſervoit. Elle luy appliqua fur le
viſage du Jus de Guimauve , qui
eſtextrémement froid , & qui fit
rentrer la petite verole qui for
GALANT.
159
toit abondamment depuis onze
jours. Il devoit eſtre fâcheux à
cette jeune Perſonne de ſe voir
condamnée à mourir à l'âge de
dix- sept ans . Cependant elle ſe
reſigna fort chreſtiennement à la
volonté de Dieu ; & comme elle
aimoit tres- tendrement ſon Mary,,
qui eſt dans le Regiment Royal
en Flandre, elle lui écrivit un Billet
en des termes ſi touchans,
qu'il faudroit eſtre inſenſible pour
le lire ſans douleur. Il l'aimoit
beaucoup, auſſi eſtoit- elle fort aimable
, & d'une grande ſageſſe..
Elle luy a laiſſé deux Enfans .
M le .Marquis de Charoſt ,
que cette perte rend inconfolable
, eſt fils d'Armand de Bethu
ne , Duc de Bethune-Charoft ,,
Gouverneurde Calais, cy- devant
Capitaine des Gardes du Corps
de Sa Majefté ; & de Marie Fou-
6
160 MERCURE
quet , fille de Nicolas Fouquer,
Vicomte de Vaux, ProcureurGeneral
au Parlement , & Sur- Intendant
des Finances. SonAyeul
eſtoit Loüis de Bethune , Duc de
Bethune-Charoſt , Chevalier des
Ordres du Roy, & Capitaine des
Gardes du Corps ; Son Bifayeul,
Philippes de Béthune , Comte de
Selles & de Charoſt , qui avoit
épousé Catherine le Bouteiller de
Senlis ; Son Trifayeul , François
deBethune, Baron de Roſny,marié
à Charlote Dauvet ; Son
Quartayeul , Jean de Bethune,
Baron de Baye , qui épouſa Anne
de Melun, Baronne de Roſny, fille
d'Hugues de Melun , Vicomte
de Gand, Baron de Roſny ,Chevalierde
l'Ordre de la Toiſon d'or,
Gouverneur d'Arras ; & fon
Quintayeul Alpin de Bethune ,
Baron de Baye & de mareüil, qui
GALAN Τ . 161
ſe maria avec Jeanne-Iuvenaldes
Urfins.
- Cette Maiſon de Bethune , tire
fon origine des anciens Seigneurs
de la Ville de Bethune , dont Robert
de Bethune premierdu nom,
eſtoit Seigneur en l'an Jo11 . &
donttous les Deſcendans ſe font
fignalez fous la troifiéme Race
de nos Roys en pluſieurs occafions
importantes . Robert de Bethune,
ſeptième du nom, Seigneur
de Bethune, Tenremonde,Richebourg
, & Vvarneſton , morten
1248. fut inhumé en l'Egliſe de
S. Vvaſt d'Arras , ſous un magnifique
Tombeau de marbre , où il
eſt repréſenté armé & éperonné,
l'Epée à la ceinture, & à ſon Bouclier
ſe voit l'Ecu des Armes de
Bethune , qui eſt d'argent à la face
de gueules . Mahaut de Bethune
ſa fille , épouſa Guy, Comte
de Flandres..
ン
r
162 MERCURE
La Maiſon de Bethune ſubſiſte
en trois Branches. La premiere ,
eſt celle de Maximilien-Pierre-
François de Bethune,Duc de Sully,
Pair de France , Prince d'Enrichemont
& de Boisbelle, Marquis
de Roſny,deſcendu de maximilien
de Bethune , Duc de Sully , Pair,
Maréchal de France , Grand Maître
de l'Artillerie , Sur- Intendant
des Finances du Roy Henry IV.
qui eut une confiance particulie
re en ſa probité & en ſa valeur.
Il eſtoit fils aîné de François de
Bethune , Baron de Roſny , & de
Charlote Dauvet. La ſeconde
Branche deſcend de François de
Béthune ; Duc d'Orval , Chevalier
des Ordres du Roy, Premier
Ecuyer de la feuë Reyne
Mere , Fils puîne de Maximilien
Duc de Sully , dont eſt venu Μ
le Marquis de Béthune , quia
GALANT. 163
1 épousé en premieres nôcesCatherine
de la Porte,& en fecondes
, Anne d'Harville Palaiſeau ,
Fille de Monfieur le Marquis
d'Harville Palaiſeau Chevalier
des Ordres de Sa Majeſté . La
troiſième Branche , eſt celle de
Monfieur le Duc de Béthune
Charoft.
Quant à Madame la Marquiſe
deCharoſt,dontje vous apprens
la mort , elle estoit Fille de feu
Monfieur le Prince d'Epinoy , &
de Loüife-Anne de Béthune-
Charoft. Monfieur le Prince
d'Epinoy ſon Pere , venoit des
Princes d'Epinoy du ſurnom de
Melun , Vicomtes de Gand, Seigneurs
d'Anthoin , dont il ya
pluſieurs Chevaliers de l'Ordre
de la Toiſon ,& des Conneſtables.
-de Flandres . Cette Maiſon de
Melun ,qui eſt une des plus illu
164 MERCURE
ſtres du Royaume , a pour fa
Tige Ioffelin, Vicomte de Melun,
fous les Roys Hugues Caper &
Robert , d'où ſont deſcendus les
Vicomtes de Melun ,& les Com.
tes deTancarville, qui ont poffe.
dé les premieres Charges de la
Couronne , & eu des alliances
avec les principales Maiſons des
Princes de l'Europe. Elle porte
d'azur àsept Befans d'or , au chef
demesme.
On me vient d'apprendre la
mort d'une Dame , que ſon eſprit
a renduë illuſtre , & qui a paru
dans le monde ſous trois noms ;
ſçavoir, de Mademoiſelle des Jardins,
de Madame de Villedieu , &
deMadame de Chate. Elle avoit
unemaniere d'écrire auffi galante
que tendre , & peu de Perſonnes
ontun ſtile auſſi aisé . Les Ouvrages
qu'elle a donnez au Public,
font
GALANT.
165
:
Les Amours des Grands Hommes .
Les Annales Galantes.
Carmante, Histoire Greque.
Les Exilez.
Les Fables Allégoriques.
Les Galanteries Grenadines .
Les Nouvelles Afriquaines.
Les Oeuvres meflées.
Le Journal Amoureux.
Les Defordres de l'Amour.
Le Sieur Barbin qui a imprimé
tous ces Ouvrages , en a encore
beaucoup d'elle , & le premier
qu'il mettra au jour , a pour titre,
Le Portrait des Foibleſſes humaines .
Ils ont tous eu un ſi grand fuccés
, qu'on peut en attendre un
pareil de ce dernier .
Il eſt mort une autre Perſonne
tres- confiderable par ſa naiſſance,&
par ſon merite,mais dansun
âge fort avancé. C'eſt Madame
de Belfond , qui avoit étably à
:
166 MERCURE
Roüen un Convent de Religieurſes
Benedictines , qui n'y eſt prefque
connu que ſous le nom de
Belfond. Elle eſtoit Sooeur de feu
Madame l'Abbeffe de' Montivilliers
,morte depuis quelques mois
&Tante de Monfieur le Maréchal
de Belfond. Son profond ſçavoir
dans les belles Lettres & dans les
Langues , eſtoit ce qui éclatoit le
moins en elle. Sa modeſtie luy
faifoit cacher tous ces avantages,
& elle fuyoit tellement le nom
d'illuſtre que ſes lumieres fur tou
tes chofes luy faisoient donner ,
qu'elle ne les developoit qu'avec
des Perſonnes en qui elle avoit
une entiere confiance. Tant de
qualitez admirables eſtoient ſoûtenuës
par une vertu ſolide , &
une pieté édifiante , qui ſervoit
d'exemple à toute ſa Communauté
, que ſa perte a miſe dans une
GALAN Τ.
167
douleur inconcevable. Elle est
morte âgée de 72.ans , fort re-
-gretée de toutes les Perſonnes
rares , qui avoient pour elle une
eftime particuliere. Aufſi peuton
dire qu'elle eſtoit elle même
une Perſonne tres rare.
MonfieurGilbert , Seigneurde
Voyfins , Conſeiller en la Seconde
Chambre des Enquestes du Parlement
, a épousé depuis peuMademoiselle
Dongois , fille de monſieur
Dongois, Secretaire du Roy
& de la Cour de Parlement , &
Niéce de M' Dongois Chanoine
de la Sainte Chapelle . Le Pere
& l'Ayeul de Monfieur Gilbert
de Voiſins , ont eſté Conſeillers
de la Grand' Chambre du Parlement
de Paris, où cette Famille a
donné pluſieurs Conſeillers de-
- puis l'an 1523. que Michel Gil.
bert , Seigneur de Voyfins , y fut
168 MERCURE
reçeu Conſeiller. Elle porte d'a
zur à la Croix engrelée d'argent ,
accompagnée de quatre Croiſſans
montans d'or.
Les Globes que le Pere Coronelli
Vénitien , de l'Ordre des
Mineurs Conventuels , faiſoit icy
pour le Roy par l'ordre de monſieur
le Cardinal d'Eſtrées , font
dans leur état de perfection . Ce
font les plus ſçavans , les plus
curieux , & les plus grands que
l'on ait veus jamais en Europe.
Leur diametre eſt de plus de
douze pieds. Sa majesté deſtine
pour Verfailles le Préſent que
luy en fera cette Eminence ; mais
comme le Lieu où l'on doit met.
tre ces Globes n'eſt pas encore
preſt , on les a enfermez dans les
Quaiffes qui doivent ſervir à les
tranſporter , afin de ne les pas
laiffer expoſez aux injures de
GALAN T. 169
l'Hyver. Cela donnera le temps
à ce Pere de faire un voyage en
Italie . Cependant comme ces
chofes font tres - curienfes , &
qu'elles méritent une entiere defcription
, je tâcheray de vous la
donner lors que j'en auray une
plus parfaite connoiſſance..
La Loy& la Coûtume , compofoient
le mot de la premiere Eni
gme du mois paffé. Ceux qui l'ont
trouvé font , Meſſieurs d'Amiens,
Avocat en la Ville du mesme
nom ; L'Abbé Marcelat , Chanoi
ne de Sens , L. Bouchet , ancien
Curé de Nogent- le Roy ; & l'E
pinay Buret , de Vitré en Bretagne;
cesdeuxderniers en Vers.
Le Sinet, eſtoit le vray Sensde
la ſeconde. Elle a eſté expliquée
par Monfieur Charles , Valet de
Chambre de Mademoiselle d'Orleans.
Ceux qui fuivent en ont
170
MERCURE
donné des Explications en Vers
Meſſieurs la Thonche , de Roüen
Gygés , du Havre ; C. Hutuge ,
d'Orleans ; L'Inconnu à l'Anagramme
, Qui vices en ſage déprifa;
La belle Nourriciere , du Havre
; & la jolie Bouquinette du
Hoc , de la meſme Ville .
Le veritable mot des deux , a
eſté trouvé par Meſſieurs marin
de Langeac , en Auvergne ; Douceur
, Organiſte de Soiſſons ; &
l'Abbé de Vilfroy , Chanoine
dudit lieu; Fourmy , de Vitré en
Bretagne. Monfieur le moine ,
de Dormans , les a expliquées
en Vers meſdemoiselles Loüifon
de: Soucanie ; Petit de Grand
Maiſon , de Chaſteau - Thierry ;
Du Turc , dite de Caſtos; & Antiffier
; La belle Huguenote ;
L'Héroïne , de Dormans; la Belle
fans nom ; Le Rimeur à la mode;
GALANT ..
171
l'Exilé du Parnaſſe ; & l'Hermaphrodite
, en ont auſſi deviné le
mot.
Je vous envoye deux Enigmes
nouvelles.
ENIGME.
TeEmmeehhaauuſfſfee, &puis ieme baiſſe ,
Et i'ay tant de force en mes dents,
Que sans qu'aucun fardeau m'afaiffe
,
F'en porteſouvent de pefans.
Mon Frere eftfort petit , mais estant
avec moy ,
Il est grand , & se tient deſſus ſon
quant - à- moy ..
Il est Brunet , mon teint paroiſt d'une
Moresque,
Mais on ne laiſſe pas de nous faire
la cour;
Et pourſervir Homes & Femmes ,
Sans que nous redoutions les flames
,
172
MERCVRE
On nous y trouves nuit & iour.
A la Campagne & dans les Villes,
Nous n'en faiſons pourtant pas plus
les entendus ; :
Car à moins que d'estre pendus ,
Nous leur ferions fort inutiles.
AUTRE ENIGME.
S
Ouvent l'on me desire ,
iours on me fuit ;
& toû
Quandi'atrape quelqu'un ,ie lefais
marcher viſte ;
Quelquefois ieſurprens, quelquefois
onm'évite,
Et ie viens rarement ſans faire quelque
bruit ..
Je puis faire le mal , de mesme que
Ie fuis absolument utile & necefle
bien
faires
plaire.
Si ie puis contenter , ie puis auffide
L
Et
GALANT.
173
Et cent choſes qui font , fans moy ne
Seroient rien.
Ie vait pendant la nuit aussi-bien
que le jour ;
Et quoy que quelquefois ie cauſe de
dépense ,
L'on ne peut se paſſer longtemps de
ma préſence ,
Et l'on fait fort ſouvent des voeux
pour mon retour .
Quelque déplaifir que l'on
conſerveapres la perte des Perſonnes
qui doivent toucher , &
quelque deüil qu'on en ait dans
le coeur , & qu'on en porte au
dehors , pour ſatisfaire à l'uſage,
à la douleur, à la tendreſſe , &
à la bienséance; l'eſprit de l'Homme
qui veut fatisfaire à toutes ces
choſes avec le plus de regularité ;
ne ſçauroit eſtre toûjours appliqué
à ce qu'il reſſent. Il faut du
Novembre 1683 . I
174
MERCURE
relâche,& le plus fage eſt obligé
d'en chercher , pour ne fuccomber
pas à ce qu'il fouffre. Il eſt
des attachemens , ou pour mieux
dire des amusemens innocens
que l'on ne peut appeller plaiſirs,
& ſans lesquels on demeureroic
das une indoleance qui feroit blåmer
un Homme d'eſprit. Quand
celuy qui eſt frapé de cette vive
douleur , eſt dans un rang élevé,
ou qu'il tient celuy de Souverain,
il faut qu'en faveur de ſa Cour,
il ait la complaiſance de la renfermer
, ce qui le fait beaucoup plus
foufrir au dedans. Mais qui regne
fur les autres , doit ſçavoir regner
fur foy- meſme , & fonger que
quoy qu'on témoigne entrer dans
nos fentimens , on ne fent jamais
ce qui nous touche au meſme
pointque nous le ſentons. Ainfi
il eft dela ſageſſe de la prudence,
GALANT. 175
& de l'eſprit d'un Prince affligés
- de s'occuper afin d'occuper ſa
Cour , & de s'attacher apres le
premier cours de ſa douleur , à
des choses qui ſemblent la luy
faire oublier pour untemps, quoy
qu'elle ſoit toûjours forte au fond
de ſon ame , & qui ſoient plutoſt
des délaſſemens d'eſprit , que de
ces divertiſſemens , qui font
mefler l'emportement à la joye.
C'eſt ce qu'a fait judicieuſement
le Roy , plus pour ſa Cour que
pour luy. Ce Prince grand dans
ſes Feftes , comme il l'eſt dans
toutes ſes Entrepriſes, y eſt ſervy
avec le meſme fecret , & de la
meſme maniere. Il ordonne ,
tout ſe fait , tout travaille , rien
ne paroilt , tout ſe remuë , rien
n'eſt entendu , on eſt au milieu
detout cequi doit briller , & rien
n'éclate. Cella vous paroiſt pref
12
176 MERCVRE
que impoffible. Cependant ce
queje vay vous apprendre , vous
en convaincra, Le Roy invita
dernierement Madame la Dauphine
à une ſimple Promenade
àMarly. Il s'y rendit le premier,
parce que cette Princeſſe y vint
en Chaiſe, à cauſe de ſa groſſeſſe.
Elle y fut accompagnée d'un fort
grand nombre de Dames . On y
vit d'abord les Eaux , on ſe promena
, & l'on joüa en ſuite dans
le grand Sallon. le ne vous décriray
point encore ce délicieux
Palais . Il faut attendre qu'il ſoit
achevé , & alors je vous en feray
la deſcription entiere. Aujour
d'huy je vous diray ſeulement,
quele Sallon où l'on ſe mit à joüer,
eſt dans le Pavillon du milieu ,
qu'il eſt octogone par dedans , &
que par quatre endroits de ce
Sallon qui repréſente l'Année,
4
GALANT.
177
on entre dans quatre Apartemens,
qui font les quatre Saiſons.
Il y a quatre Pieces en haut, ſçavoir
dans les quatre angles , & das
les quatre milieux . On entre dans
ces Chambres par des Coridors
qui regnent tout autour de ce
Pavillon . Le Sallon où l'on joüa,
eſtoit magnifiquement paré , &
tout brillant de Lumieres . Apres
qu'on eut joüé quelque temps, le
Roydit , le viens d'apprendre que
l'Oyfelier est icy , & qu'ila des chofes
affez curieuses . Voyons les ; &fi
ce qu'il a apporté est beau , nous le
ioüerons.
Je ne vous dis point , madame,
ce que c'eſt que l'Oyſelier. Vous
ſçavez ſans doute que c'eſt un
Marchand qui vend non ſeulement
toutes ſortes de Bijoux
comme font les Joüaliers , mais
encore tout ce que l'on peut s'imaginer
de plus curieux. Com-
13
178
MERCURE
me il a commencé ſa fortune en
vendant des Cages de prix , &
des Oyſeaux , le nom de l'Oyſelier
luy eſt demeuré. Le Roy
ayant proposé de joüer, on ne repliqua
qu'en le ſuivant , & chacun
monta dans les Chambres
hautes dontje viens de vous parler.
D'abord qu'on entra dans les
Coridors , on fut frapé de l'éclat
des Lumieres qui les rempliffoient
, & de toutes les Richefſfes
qui ébloüirent les yeux dans la
premiere Chambre où l'on entra
. On n'avoit oüy aucun bruit;
on n'avoit entendu marcher perſonne
; on n'avoit rien veu apporter
, ny briller aucunes Lumieres
par les Portes , ny par les
Fenêtres . Cependant on découvre
une Chambre garnie de mille
choſes qu'on ſçavoit bien qui
n'y devoient point eſtre naturel
GALAN T. 179
lement pour la parer. Ce n'eſt
pas qu'on ne dust croire qu'elles
appartenoient à l'Oyfelier , &
qu'il avoit apporté pour le Roy
ce qu'il avoit de plus beau . Com
me on croyoit que tout ce que
Fon devoit voir eſtoit renfermé
dans cette premiere Chambre, on
s'y arreſta aſſez longtemps ; mais
l'éclat des Lumieres du Coridor
aïant fait avancer quelques Cour
tiſans , fans qu'ils ſçeuſſent où ils
alloient , ils rencontrerent une
autre Chambre remplie comme
la premiere.Vous jugez bien que
leur ſurpriſe fut grande. Ce ne
fut pas tout. Les Lumieres du
Coridor les ayant portez à pour
fuivre leur chemin , ils découvrirent
une troifiéme Chambre auſſi
magnifiquement garnie que les
autres. Ils allerent encore plus
loin , & en trouverentunequa
14
180 MERCURE
trième , qui ne cedoit en rien à
toutes celles qu'ils venoient de
voir. Ces quatre Chabres étoient
celles des quatre milieux du Pavillon.
Voicy dequoy elles eſtoient
ornées , & comment on y avoit
apporté ce qui les ornoit. Il y
avoitdans chacune de ces Chambres
un Amphitéatre remply de
Gradins depuis le haut juſqu'au
bas , avee quantité de Tables;
& ces Tables & ces Grandins
eſtoient chargez de tout ce qui
peut eſtre à l'uſage des Dames,
& fervir à orner des Cabinets . Il
y en avoit meſme pour les Hommes
, quoy que cette galanterie
ne ſe fiſt pas pour eux. On ne
voyoit que des Ouvrages de la
Chine, de Perſe , des Indes , d'Allemagne,
& de France, des Porcelaines
des plus belles , des Cannes
avec des poignées d'or garnies de
GALANT. 181
D
Diamans, & mille autres fortes de
petits Bijoux d'or qui en eſtoient
auſſi couverts. Quant à ce qui
regarde les Hardes , comme Robes
de Chambre , & Rubans tiffus
d'or, le Roy avoit voulu qu'ils
fuſſent d'uſage pour le temps, c'eſt
àdire, qu'il y euſt du noir meſlé..
Il y avoit entre toutes ces choſes,
pluſieurs Girandoles garnies de
Bougies, qui jointes aux lumieres
des Luftres, donnoient un nouvel
éclat à ce brillant amas de Richefſes
. Des Marchands fort propres
eſtoient dans chacune de ces
Chambres , au devant de pluſieurs
Comptoirs , ſur lesquels il
y avoit des Cornets , & des Dez..
Tout eſtoit parfaitement bien entendu
dans toutes , ſoit pour le
choix des Raretez qu'elles contenoient
, ſoit pour l'arangement.
Il y avoit juſques à des Cabinets
IS
182 MERCURE
garnis de Plaques d'or &d'argent,
d'un ouvrage merveilleux. La
furpriſe de ceux qui estoient enentrez
dans les trois premieres
Chambres , ayant toujours augmenté
, ils demeurerent quelque
temps müets d'étonnement
en entrant dans la derniere. Les
Marchands conviérent les Dames
à joüer dans chacune , ce
qu'elles firent. La premiere qui
perdit , demanda au Marchand
le prixde ce qu'elle avoit joüé, &
il feignit de ne pas l'entendre..
Une autre ayant demandé la même
choſe , apres avoir perdu , on
luy répondit qu'elle l'apprendroit
bientoft. Une troifiéme reçeut
une autre réponſe qui nel'éclaircit
pas davantage ; & ceux qui
eftoient commis pour délivrer ce
que l'on avoit gagné , s'en acquiterent
fans en demander d'ar
GALANT. 183;
gent , quoy qu'ils n'euſſent peuteſtre
jamais joüé ce perſonnage..
Cependant il y avoit des Gens
qui ſans eftre remarquez , écrivoient
les noms de ceux qui ga.
gnoient des choses qu'ils ne pouvoient
emporter , afin de les envoyer
chez eux.Le Roy qui eſtoir
en quelque forte deſcendu de ſa
grandeur , fans ceſſer d'eſtretoûjours
grand par luy- même , prenoit
cet air tout charmant , & ces
manieres affables & engageantes
qui luy ſont ſi naturelles , afin
d'exciter toutes les Dames àjouer
encore plus ſouvent qu'elles ne
faifoient , & meſme à joüer plufieurs
Bijoux à la fois ; & l'on remarqua
que s'eſtant approché
d'une Maréchale de France , qui
joüoit un petit Cabinet , il luy
-conſeilla de joüer les deux, parce
- qu'ils ne devoient pas eſtre ſepa-
16
184
MERCURE
2
rez . Comme il eſt des ſecrets qui
nepeuventeſtre toûjours cachez,
quine ſont pas meſme faits pour
cela , & que celuy du Roy dans
ce divertiſſement eſtoit de cette
nature , le bruit de ſa galanterie
commença à ſe répandre , &l'on
publia bientoſt , que chacun devoit
ce qu'il avoit gagné à la magnificence
de ce Monarque , &
que les Perdans n'avoient à payer
aucune choſe pour ce qu'ils
avoient joüé . Il s'éleva alors une
eſpece de petit bruit cauſe par
des acclamations , & formé par
un concert des loüanges du Roy..
Les uns parloient du plaiſir , que
leur donnoit une ſurpriſe ſi agreable;
& les autres , de celuy que
leur cauſoit la galanterie de Sa.
Majefté. D'autres s'en faifoient.
un fort ſenſible , d'avoir une occaſion
ſi favorable de louër ce
,
GALANT. 185
Prince , & d'examiner la joye
qu'il témoignoit à donner Ce leur
en eſtoit auſſi une bien grande
de le voir ſurpaſſer en toutes chofes
tous les Souverains du monde:
L'ardeur de jouër redoubla ; &
quoy que l'on fatisfiſt ſa paſſion
dans une rencontre où le defir de
gagner, pouvoit toucher d'autant
plus qu'on ne riſquoit rien , on
s'attachoit pourtant encore plus
au Jeu , par le plaiſir qu'on voyoit
quele Roy en recevoit , ce Prince
ayant une noble impatience,
de voir tout ce qu'il avoit faic
preparer , eſtre le butin des Dames.
Il n'y avoit point de ſouhair,
que l'on ne puſt ſatisfaire ,&l'oeil
n'avoit qu'à choiſir. Quel autre
Prince a jamais donné d'une maniere
auſſi agreable? Monſeigneur
le Dauphin joüa beaucoup , & fit
des liberalitez de toutes les cho
187
MERCURE
fes qu'il gagna. Cette galante
Journée ( car on ne peut pas donner
le nom de Feſte à ce qui s'y
paffa , & l'intention de Sa Majeſté
n'a pas eſté d'en faire une , )
ayant ſuivy de prés la conqueſte
des Places , dont on a forcé ce
Prince de ſe rendre maiſtre , en
luy prenant plufieurs Châteaux,
l'a fait voir en meſme temps,vainqueur
& moderé , en ne pourſuivant
pas ſes progrés ; galant,auſſibien
que magnifique , par ſes
dons ; & fage & prudentdans ſes
divertiſſemens , qui ne tiennent
rien du Spectacle , quand il n'eſt
pas ſaiſon d'en donner. On ne
doit pas s'étonner aprés cela , fi
l'on vient de toutes les parties
duMonde pour voir ce Monarque.
Iamais aucun autre Souverain
ne s'eſtoit fait diftinguer par
tant de diférens avantages. MarGALANT.
186
cher ſur les pas des Conquerans ;
cen'eſt que les imiter ; faire plus
qu'eux , c'eſt rencherir fur ce
qu'ils ont fait ; mais répandre ſes
liberalitez comme le Roy les répand
, c'eſt eſtre Autheur d'une
maniere de donner , toute Royale
,& toute nouvelle. Il confond
par là ſans y penſer , & en fuivant
ſeulement fon panchant na
turel à la liberalité , tout ce que
la politique de ſes Envieux publie
, contre l'Etat floriſſant de la
France.
Depuis toutes les Oraiſons Fu
nebres que je vous ay dit avoir
eſté faites pour la Reyne, on en a
encore prononcé pluſieurs en
cette Villeavec beaucoup de fuc.
cez. Le Pere Mothier Jeſuite en
fit une tres- belle dans l'Egliſe des
Filles Religieuſes Auguftines Penitentes
de la ruë S. Denys , lors,
188 MERCURE
que les Maiſtres & Gardes des
Six Corps des Marchands firent
celebrer un Service. Je ne vous
en puis décrire la pompe , faute
de temps & de place. Les Nouvelles
Catholiques en ont fait
auſſi un tres-beau . Monfieur l'Abbé
Heron y fit l'Oraiſon Funebre
, dont il s'acquita parfaittementbien.
On en a faitdeux Latines
; l'une au College du Pleffis-
Sorbonne , & l'autre au College
de la Marche. M² Herſan,Regent
de Rhétorique dans le premier ,
charma tout ſon Auditoire, comme
il fit à la Naiſſance de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne.
Me l'Archeveſque , qui connoiſt
l'étenduë de ſon eſprit , y aſſiſta.
L'Aſſemblée y fut nombreuſe ,
aufſſi bien qu'au Collegede la mar.
che , où Mr de Hault prononça
l'autre Oraifon Latine,en préféce
GALAN T. 189
de Monfieur le Recteur. Mon.
fieur l'Abbé Anſelme en a fait
une dans l'Egliſe de S. Germain
de l'Auxerrois , où il s'attira de
grands applaudiſſemens . Ce Service
qu'on doit au zele des marguilliers
, fut trouvé tres-beau.
On en eſtima la Mufique; & les
Aumônes qu'ils diſtribuerent ,
leur firent donner beaucoup de
benédictions.
Comme le Coeur de la Reyne
repoſe au Convent du Val-de-
Grace , le Roy y a fait faire un
Service folemnel. Tout y eſtoit
tres bien entendu , &tout ce qui
entroitdans cette Pompe Funébre
avoit une magnificence , qui
ne marquoit pas moins de grandeur
que de triſteſſe. Il y avoit
trois Repréſentations , l'une fous
le milieu du Dôme , l'autre dans
la Chapelle où repoſe le Coeur
190
MERCUR E
de la ReyneMere,& la troiſieme
dans le Choeur des Religieuſes,
où le Coeur de la Reyne eſt en
dépost Ces Repréſentations
eſtant toutes trois ſur la meſme
ligne , jettoient un éclat lugubre
qui ſurprenoit par ſa nouveauté.
Monſeigneur le Dauphin,Monfieur
, Madame , Mademoiselle,
les Princes , & les Princeffes du
Sang , & les principaux Officiers
de laMaiſon de la Reine , afſiſterent
à ce Service. Monfieur l'Eveſque
Duc de Langres y officia;
& Monfieur l'Abbé Fléchier ,
Aumônier ordinaire de Madame
la Dauphine fit l'Eloge de la Rey .
ne. Jamais Homme n'a mieux
réüſſy que luy dans tout ce qu'il
a voulu entreprendre. Ses Ouvrages
de jeuneſſe ſur des Sujets
moins férieux , ont toûjours eſté
segardez comme des Chefd'oeu
GALAN T. 191
vres; & ſes Livres , ſes Sermons ,
& fes Oraiſons Funebres , n'ont
jamais manqué d'avoir l'approbation
publique. Il a fait dans
cette derniere comme dans toutes
les autres , c'est- à- dire qu'il
a répondu à l'attente generale.
Je ne puis mieux vous marquer
qu'il a eu tout le fuccés qu'il
pouvoit attendre.
: Monfieur le Comte de Vermandois
, qui avoit eſté malade
depuis quelques - années d'une
fiévre opiniâtre ; dont il n'avoit
eſté guéry qu'apres beaucoup de
temps , ſe ſentant en parfaite
ſanté ,& brûlant d'envie d'apprendre
le meſtier de la Guerre,
ſe rendit dans l'Armée de M
leMarechal de Humieres , quel
que temps avant le Siege de
Courtray. Vous lugez-bien que
ce jeune Prince ne manqua pas
de ſe trouver des premiers à l'at192
MERCURE
taque de cette place & de s'expoferdans
la Tranchée. Apres que
la Ville ſe fut renduë , il écrivit
à Sa Majesté une Relation de ce
Siege , qui faifoit déja connoiftre
fon eſprit , fon courage , & l'intelligence
qu'il avoit dans le meftier
qu'il commençoit d'embrafſer
avec tant d'ardeur. Il s'eſtoit
trouvé indiſpoſé avant que l'on
priſt la Place , mais il n'avoit
point voulu quitter le Camp. Sa
fiévre , s'eſtant tournée en continuë,
avec tranſport au cerveau,
il mourut à Courtray le matin
du 18. de ce mois , apres avoir
reçeu ſes Sacremens avec beaucoup
de pieté & de réſignation .
Le Roy a donné la Charge qu'il
poſſedoit à Monfieur le Comte
de Toulouſe . Ce Prince fait paroiſtre
tant d'eſprit , quoy qu'il
ſoit encore dans ſa plus grande
GALANT. 193
jeuneſſe , qu'il eſt difficile de le
croire à moins qu'on n'en ait eſté
témoin. On ne peut eſtre plus
beau qu'il eſt. La petite vérole
dont il a eſté attaqué, avoit donné
lieu de craindre pour luy. Il ſe
porte mieux , & tous ceux qui le
connoiſſent , ont fait des ſouhaits
pour ſa ſanté.
Comme je ne ſçay point la
Langue Arabe , je ne me ſuis pas
aperçeu que l'Etendard qui a eſté
pris fur lesTurcs , & que je vous
ay envoyé dans ma Relation du
Siege de Vienne, eſt gravé à contreſens
, & qu'ainſi il le faut lire
par derriere , parce que les Arabes
commencent comme les
Hébreux à lire de la droite à la
gauche. On peut encore lire les
lettres qui ſont ſur cet Etendard,
en le préſentant à un Miroir, parce
qu'alors elles paroîtront dans
194
MERCURE
د
leur veritable ſituation. Je ne ſçay
pour-quoy , vous qui entendez
fi bien l'Italien vous ne vous
contentez pas de l'explication
de ces lettres Arabes que je vous
ay envoyée en cette Langue ,
ainſi que je l'ay reçeuë de Rome.
Cependant il ſuffit que vous m'en
demandiez une Françoiſe , pour
m'obliger à vous fatisfaire.
Il y a dans la partie ſupérieure
de l'Etendard; Dieu , nous t'avons
certainement ouvert une ouverture
manifeſte , afin quc Dieu te pardonne
ce qui est procedé de tonpeché ,
& ce qui a esté une ſuite , &qu'il
perfectionnefur toysa grace , ( Mahomet)
Omare ) & qu'il te guide par
une voye droite, Dans le milieu de
l'Etendard , on lit deux fois , Iln'y
a point de Dieu ,sinon Dieu ; Mahomet
Envoyéde Dieu. Dans la partie
inférieure du meſme Etendards
5
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12
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GALANT.
195
Abubacro , & que Dieu t'aſſiſte avec
un Secours puiſſant. Il est celuy qui a
fait babiter le repos feûr dans les
coeurs des Fidelles , afin qu'ils augmentent
en Foy ( Omare ) Omare
avec leur Foy , &à Dieu.
Vous avez eſté ſurpriſe , Madame
, de ce que ne vous ayant
jamais rien dit dans mes Lettres
qui fuft deſobligeant pour perſonne
, je vous ay neantmoins
parlé contre la Relation de Be
ſançon. A vous dire vray , je ne
l'ay jamais regardée que comme
un amas de Nouvelles fauſſes , la
plûpart faites par des Libraires ,
qui ſçachant que je vous avois
promis l'exacte Relation du Siege
de Vienne , n'ont eu pourbutque
de luy en oppoſer une , afin qu'é
tant plutoſt faite , elle puſt ſurprendre
par le Titre. Ainfi n'ayant
point regardé d'Authcur là196
MERCURE
dedans , & ne la croyant que de
pieces ramaſſées , j'ay prétendu
ne parler contre perſonne. En
effet , il n'y a pas d'apparence
qu'un Homme qui auroit eſté
dans Vienne , où l'on ſupoſe que
l'Autheur à qui on l'attribuë étoit
pendant tout le Siege , euſt dit
que le Roy de Pologne avoit
eſté faire chanter le Te Deum dans
l'Egliſe Cathédrale de S. Eſtienne.
On ſçait le contraire ;& com .
me il n'eſt pas beſoin de preuves
pour réfuter cet endroit , iln'en
faut point non plus pour prouver
la fauſſeté de cette Relation . Si
ondiſoit qu'elle fuſt écrite ſur les
Mémoires d'autruy , on pourroit
n'avoir manqué que dans cette
circonſtance; mais quand on écrit
ce que l'on doit avoir veu , c'eſt
une marque qu'on ne parle plus
comme témoin oculaire, mais feulement
GALANT. 197 1
lement ſur des raport diférens &
confus , ou plutoſt que l'on a tout
inventé , comme font la plupart
des Faiſeurs d'Almanachs , qui
mettent du froid au mois de Janvier
,&de la chaleur dans la Canicule.
Ainſi ceux qui ont compoſé
ces Relations , ont crû pouvoir
faire donner des Aſſauts à
une Place aſſiegée , & eſtre maîtres
de la vie de pluſieurs milliers
d'Hommes, parce qu'ils ſçavoient
qu'on n'iroit pas les compter. Mais
ils n'ont pas pris garde qu'il y a
une certaine vray-femblance neceſſaire
à obſerver , & qu'on n'eſt
plus crûlors qu'on en ſort tout- àfait.
S'il eſtoit poſſible qu'il ſe rencontraſt
quelqu'un qui n'euſt jamais
entendu parler du Siege de
Vienne , & qui ne jugeaſt de la
Relation que je vous ay envoyée,
& de celles qui ont couru , que
Novembre 1683 .
K
&
198 MERCURE
par la vray- femblance , il connoîtroit
que les dernieres rapportent
des Faits abſolument impoſſibles,
&dont il n'y a point d'exemple à
beaucoup pres depuis la création
du Monde. Mais comment en
trouveroit - on , puis qu'il n'y a
pointde poſſibilité ?Ces Faits font
marquez dans ma Relation , & la
repétition vous en ſeroit ennuyeuſe.
Monfieur le Comte de Staremberg
, à qui j'ay rendu juſtice,
& que j'ay fait plus ſage que ne
l'ont fait ceux qui ont parlé autrement
que moy , euſt eſté bien
imprudent , s'il euſt ainſi expoſé
fes Troupes , luy qui avoit inté
reſt de les ménager comme il a
fait, pour eſtre en état d'attendre
da Secours. Les dix ou douze
mille Hommes des Ennemis , &
juſques à quinze mille , qu'on
veut qu'il ait fait périr preſque
GALANT. 199
tous les jours , auroient bien affoibly
ſa Garniſon ;&quand elle
n'auroit faitque tuer , ſans perdre
un ſeul Homme , elle auroit eſté
ſi accablée de fatigues , qu'elles
l'auroient fait périr plusd'un mois
avant l'arrivée du Secours. On ne
voit que des contrarietez dans
toutes ces fauſſes Rélations. Sil'on
a toûjours repouſſé les Turcsen
leur tuant dix ou douze mille
Hommes chaque fois qu'ils ont
voulu prendreun pouce de terre,
comment font- ils arrivez au corps
dela Place, où l'on demeure d'accord
qu'ils estoient , lors que la
Ville a eſté ſecouruë ? Les Gens
de bon ſens , mais qui ne ſe ſont
pas d'abord donné la peine d'examiner
les choſes à fond , connoîtront
bien que je dis la verité ,&
ne pourront me blâmer que de ce
que je la fais voirdans des endroits
K 2
200 MERCURE
qu'il n'eſt pas abſolument neceffaire
de la montrer ; mais s'ils font
un peu de reflexion ſur cesendrois
-là , ils verront que je donne
aux Chreſtiensl'avantage qui leur
eſt deû dans tous les Faits principaux,
& que les circonstancesque
je combats , ne regardent que la
vanité des Particuliers , chacun
n'ayant ſongé qu'à ce que l'intérefſoit
, & ayant parlé diverſement
des meſmes Faits . Cependant
il eſt impoſſible de contenter
à la fois tant de Perſonnesdiférentes
, & la verité ne peut eſtre
qu'une. Ainfi on ne peut la faire
connoiſtre, qu'il n'y ait quelqu'un
qui en ſoit bleſſe. J'aurois peuteſtre
laiſſé chacun dans ſes
ſentimens , ſans en parler ,
je ne m'eſtois crû obligé de dire
honneſtement des veritez à ceux
qui publient injurieuſement des
GALANT . 201
ا
- fauſſetez contre la France , & qui
croyent que parce qu'ils ont fait
beaucoup de bruit dans toutes
les Cours de l'Europe , ils ont ſecouru
l'Allemagne en faiſant le
procés à ceux dont on ne vouloit
point de Secours , par les motifs
que j'ay fait voir dans ma Relation.
Il eſt certain que l'on craignoit
tant d'en recevoir d'eux ,
qu'on n'a pas voulu , contre la
coûtume pratiquée de tout temps,
leur faire part , comme l'on a fair
par tout ailleurs , de l'entrée des
Turcs en Autriche , de peur que
s'ils offroient publiquement du
Secours , on ne fuſt obligé de
l'accepter. Ce que je dis eft un
Fait , & vous ſçavez que dans
toutes les Cours des Souverains,
la coûtume eſt d'ignorer la mort
d'un autre Souverain , & de n'en
point prendre le deüil , juſqu'à
K 3
202 MERCURE
ce qu'un Miniſtre public l'ait fait
fçavoir.Que de réjoüiſſances nou s
aurions vûës ſi tout ſe fust fait
dans les regles ! Mais nous n'avons
pû nous réjoüir que dans le
coeur d'un avantage qu'on a voulu
que nous ignoraffions .
Vous aurez vû dans ma derniere
Relation,des Articles diferens
furune meſme choſe. Jeſçai
qu'ils ne devroient pas eſtre ſeparez
mais quoy que j'aye écrit
prés de deux mois aprés la Levée
du Siege de Vienne, je n'avois pas
encore en commençant , tous les
éclairciſſemens qui me ſont venus
ſur la fin, & j'ay crû devoir alors
rectifier des endroits que j'avois
mal mis au commencement.Quelques-
uns m'en ont blâme, au lieu
de loüer mon exactitude . J'aurois
bien des choſes à répondre làdeſſus
, en faiſant voir qu'il y a
GALANT.
203
des faits de telle nature , qu'on
- s'en peut dédire ſans qu'ils por
tent aucun préjudice au reſte.
Bien loin que de telles corrections
doivent tourner contre moy , lors
que je les fais moy- meſme , c'eſt
une marqueque puis que la verité
abien de la peine à eſtre éclaircie
aprés deux mois de temps, on
ne doit point ajoûter de foy aux
Relations qui ont eſté faites ſur
l'heure , & avant qu'on puſt ſçavoir,
ſi les choſes que l'on rapportoit
eſtoient vrayes . Il eſt meſme
arrivé un affez plaifant Incident
touchant ces Relations. Vous ſçavez
qu'il en a paru une d'unCombat
, & de la Levée du Siege de
Vienne, qui n'eſtoit qu'imaginaire,
parce qu'elle avoit eſté compofée
avant que le Siege fuſt levé.
Elle estoit meſme datée d'un
temps qui marquoit qu'elle eſtoit
K 4
204 MERCURE
fauſſe , parce qu'il ne s'eſtoit encore
rien paffé.Cependant j'en ay
vû ſoûtenir des endroits avec le
dernier emportement. Il eſt vray
que c'eſtoit par ces opiniaſtres qui
n'ont aucune teinture des affaires
du monde , mais ils ne laiffent pas
de faire impreffion ſur les Perſonnes
qui n'entendent point les matieres
dont on parle. Je ne me ſuis
jamais fait une honte de me dedire
, & fi je croyois qu'il y euſt
quelque choſede faux dans la Relationque
je vous ay envoyée, je
le ferois encore préſentement ;
mais tout ceque j'ay appris depuis
qu'elle a eſté donné au Public,
me fait connoiſtrequ'elle ne
contient rien qui ne ſoit vray ,&
qu'elle eſt du gouft de tous ceux
qui jugent ſainement des choſes,
&qui ne font point préoccupez..
Je dois ajoûter icy qu'on tira au
GALANT.
205
fort pour l'Attaque de Kalemberg
; que cette Attaque tomba
fur Monfieur l'Electeur de Saxe ;
que ce Prince y fit paroiſtre beaucoup
de conduite & de valeur, &
qu'on l'y laiſfa longtemps expoſé.
Je devrois vous donner icy un
Article de tout ce qui s'eſt fair
depuis la priſe de Gran ; mais fr
l'on veut dire quelque choſe de
vray , fur les Nouvelles d'Allemagne
, on n'en doit jamais parler
que deux mois apres que les
choſes ſe ſont paſſées. On a déja
recommencé à faire de fauſſe Relations
, comme on en voyoit du
temps du Siege de Vienne. Ona
fait ſurprendre Bude , & égorger
toute la Garniſon ; & l'on a fait
une Hiſtoire de la mort du Grand
Vizir. Ie ne ſçaurois publier toutes
ces choſes , quand je ſçay
qu'elles ne ſont pas veritables..
Κ
206 MERCVRE
Ceux dont je pourray eſtre blamé
d'abord , me loüeront enſuire.
le ferois tort à l'Armée Chrêtienne
, ſi je répandois des faufſetez
, qu'on ſçauroit bien ne
pouvoir venir d'autre part. Elle
eſt triomphante ;& quand je di.
ray vray , je n'en puis parler
qu'avantageuſement.
le viens d'apprendre une avanture
navale , dans laquelle vous
trouverez des choſes fingulieres..
Monfieur du Queſne eſtant de
retour à Toulon , apprit par des
Peſcheurs qu'il y avoit depuis
huit jours une Barque à Porquerolles
, l'une des Iſles d'Hieres ,
dont l'Equipage s'informoit avec
beaucoup de ſoin de l'état de
nos Vaiſſeaux , & de ce qui ſe
faifoit à Toulon. Il eut la curiofité
de s'informer à ſon tour , de
ce qu'elle faiſoit elle-mefme.Pour
GALANT.
207
cet effet il fit équiper en diligence
une Barque de cent Hommes,
dont il donna le commandement
à Monfieur de Monros ſon Fils ,
Enſeigne de Vaiſſeau. Il partic
de Toulon le vingtième Novembre
, à neuf heures du foir. Il
avoit ordre de viſiter cette Barque,
& en cas de refus , de s'en
rendre maiſtre . Il envoya d'abord
fon Canot avec un Officier. On
ne le voulut pas laiſſer approcher
, & apres l'avoir inſulté de
parole , on luy jetta des pierres,
Monfieur de Monros s'approcha
avec ſa Barque,& fit crier qu'il
eſtoit François. On ne luy répondit
que par des injures ; &
meſme comme il s'approchoit ,
ceux qui estoient dans laBarque
luy tirerent cinq coups de Moufquet
,dont ils tüerent un Garde
de marine. Il aborda auſſi toſt la
K6
208 MERCURE
,
-Barque , & luy jetta cinquante
Hommes ſur ſon Pont , qui ne
trouverent aucune réſiſtance .
Comme la nuit eſtoit' obfcure
les matelots entrerent les premiers
dans la Chambre, ils y trouverent
un Homme qui leur eſtoit inconnu
, ils le dépoüillerent , & le
bleſferent meſme à la teſte , avant
que la préſencedes Officiers puſt
arreſter le deſordre , parce qu'ils
avoient d'abord eſté à la Dunete.
àcauſe qu'il y avoit paru du monde.
Les choses eſtoient en cet étar,
lors que le bruit ſe répandit que
le Prince de Monteſarchio eſtoit
dans cette Barque. Morfeur de
Monros le fit auſſi-toſt chercher,
&il ſe trouva que l'Homme blefſé&
dépouillé , & ce Prince n'étoientqu'une
meſme choſe.Monſieurde
Monros luy fit civilité , &
luy dit que s'il s'eſtoit fait connoî
GALANT.
209
tre , ce malheur ne luy ſeroit pas
arrivé . Il luy offrit toute fortede
fecours , mais ſa bleffure ſe trouva
legere. Ce Prince dir qu'il alloit
à Madrid par ordre du Roy ſon
Maiſtre , & qu'il avoit laiſſé l'Ar-
-méed'Eſpagne dont il eſtoit General
, ſous le commandement de
fon fils. Ses réponſes n'ont pas
eſté juſtes , & il a parlé diverſement.
Ce qu'il y a de conſtant,
c'eſt qu'il s'eſt informé pendant
huit jours de l'état de nos Vaiffeaux
à Toulon. Ce n'eſt pas à
moy à juger de cequ'on endoit
croire , ny de la fuite que cette
avantere pourra avoir . Je dois
feulement vous dire que ce Prince
eſtant un peu remis de fa frayeur,
dit qu'on luy avoit volé une
Caſſfete où il y avoit beaucoup de
Pierreries . Monfieur de Monros,
après une recherche fort exacte;,
210 MERCURE
ſçeut qu'elle avoit eſté priſe par
unMatelot. Il l'avoüa , mais il dit
qu'il avoit toutjettédans la Mer,
ce qui cauſa une nouvelle frayeur
au Prince;mais enfin le Matelot
s'expliqua , & fit connoiſtre
qu'ayant ouvert le Cofre où étoient
les Pierreries, il les en avoit
tirées,les avoit miſes dans un Sac,
&avoit jetté le Sac dans la Mer,
mais qu'il eſtoit attaché , & qu'il
ſçavoit comment l'en retirer , ce
qui fut fait. Cette Avanture me
donnant lieu de vous entretenir
des Ifles dont je vous viens de
parler , je vous diray que Porquerolles
eſt une des Ifles d'Hieres ,
fituées à cinq lieuës au Levant de
Toulon. Ces Ifles eſtoient appellées
par les Anciens , Ifles Stacades,
à cauſe du Stacas , qui eſt un
Simple rare, & d'une grande vertu
, qui s'y trouve en abondance.
GALANT. 211
Elles font encore nommées Ifles
d'or, & Ifles d'Hieres, parce qu'eldes
font vis-à-vis de la Ville qui
porte cenom , & depuis on les a
nommées Ifles de Porquerolles ;
cela vient de ce que les Porcs
d'une Barque qui en estoit chargée,
& qui y fit naufrage , y multiplierent
fi fort en peu d'années ,
qu'on a eſté longtemps ſans en
pouvoir épuiſer l'ifle où il y en
avoit encore grande quantité
en 1660.
Enfin , Madame , j'ay une
grande Nouvelle à vous apprendre
, & dont il y a lieu de croire
que le repos de l'Europe dépendoit.
La levée de ſeize mille
Hommes que les Eſpagnols attendoient
des Hollandois , ne ſe
fera point , & cette Affaire vient
d'eſtre, entierement terminée. Il
faut vous en faire le détail. Je paf
212 MERCURE
ſe par deſſus les Brigues , & tour
ce qui s'eſt fait pour cela dans le
Cabinet , afin de venir à des Faits
publics. Les Etats Genéraux eftant
affemblez à la Haye , M'le
Prince d'Orange harangua pour
obtenir cette Levée. Son difcours
fut pathétique ; & pour toucher
ceux qui l'écoutoient , il parut
luy-meſme touché juſqu'aux larmes.
Iln'en auroit pas eſté beſoin
pour une choſe qui auroit paru
genéralement juſte .Comine pref
quedans toutes les Affaires qui
ſe décident à la pluralité des voix,
il y a des Gens gagnez , & qu'il ſe
trouve des timides & des foibles,
lors qu'on s'imagine que les fuites
en peuvent eſtre à craindre ,
le paſſe fit peur à pluſieurs des
Députez des Etats , qui crûrent
ne devoir pas s'oppoſer à cette
Levée. Ceux de la Ville d'AmfGALANT.
213
terdam s'y oppoſerent de tour
leur pouvoir , & furent cauſe
qu'on la laiſſa indeciſe , car les
Etats ne peuvent conclure aucune
choſe , ou du moins ils ne
peuvent exécuter aucune de
leurs réſolutions , quand la Ville
-d'Amſterdam n'y conſent pas. Il
y en a pluſieurs raiſons , dont
voicy les principales. Dans toutes
les Levées & Charges de l'Etat
, elle paye ſeule trente- huit
pour cent. C'eſt plus que le tiers,
& on peut juger par là que lors
qu'il manque un tier à une Levée
, dont la ſomme eſt entierement
neceſſaire , les deux autres
tiers font inutiles. Il y a plus. La
Ville d'Amſterdam eſtant fort
riche, preſte ſouvent à la plupart
des autres Provinces l'argent dont
elles ont beſoin pour fournir ce
qu'elles doivent payer. On peut
214
MER CURE
ajoûter à tout cela , que s'eſtant
miſe ſur le pied de ne craindre
aucune Puiffance , elle ne fait
rien par brigue , & qu'ainſi elle
neconſent qu'à des choſes juſtes,
& que l'examen le plus exact luy
fait croire avantageuſes au bien
des Etats. L'oppofition de la Ville
d'Amſterdam ayant empeſchéde
rien conclure à la Haye pour la
levée des ſeize mille Hommes ,
tout ce qu'on y réſolut, fut de faireune
députation de fix Perſonnes
à Meſſieurs de Ville d'Amſterdam
. Pour luy donner plusde
poids , on mit de ce nombreMonfieur
Fragel , Penſionnaire des
Etats, qui devoit porter la parole.
Monfieur le Prince d'Orange devoit
, comme Gouverneur de la
Province , eſtre à la teſte de cette
Députation , afin de l'appuyer.
Ils furent tres bien reçeus à AmGALANT.
?
215
ſterdam , où le Prince d'Orange
ne voulut pas qu'on luy fiſt
aucuns honneurs. Le Penſionnaire
Fragel fit un tres - long
Difcours pour montrer que la
levée des ſeize mille Hommes
eftoit neceſſaire , & il donna ce
Diſcours par écrit. On répondit
qu'on en délibereroit ; mais qu'il
falloit voir auparavant le Traité
d'Alliance conclu avec l'Eſpagne.
Cette réponſe ne devoit
rien faire eſpérer de favorable
aux Députez de Hollande. Ce
Traité porte que les Etats ne
doivent donner aucun Secours
aux Eſpagnols , qu'apres qu'ils
auront fait voir qu'ils ont quarante
mille Hommes effectifs en
Flandre , & il eſt certain qu'ils
n'en ſçauroient montrer dix.
CetteDéputation fit murmurer ;
& comme elle ſembloit eſtre ap216
MERCURE
=
puyée de la force , elle donna
lieu à Meſſieurs d' Amſterdam de
dire qu'il n'y avoit point de liberté
de fuffrages. On ne laiſſa
pas de prier le Prince d'Orange
à dîner à l'Hôtel de Ville , &
d'y préparer un magnifique Repas.
Il s'y rendit à midy ; mais
ayant reçeu une Lettre fur le
point de ſe mettre à table , il ne
voulut point dîner , & partit
dans le meſme moment pour retourner
à la Haye. On ne ſçait
ny de qui estoit cette Lettre , ny
ce qu'elle contenoit , mais il eſt
à préfumer qu'elle donnoit avis à
ce Prince qu'il n'obtiendroit pas
d'Amſterdam tout ce qu'il en efpéroit.
Meſſieurs de Ville s'afſemblerent
le lendemain , & Mr
Vambeuningue , comme Bourguemeſtre
, porta la parole.
C'eſt un Homme connu par un
GALANT.
217
grand nombre d'Ambaſſades
& de Negotiations , intrépide ,
intelligent , qui ne veut que le
biende ſa Patrie , & trop ſcavant
dans l'Affaire dont il s'agiſſoit,
par ce qui luy eſtoit déja arrivé
dans une conjoncture preſque
pareille , comme je vous feray
voir dans la ſuite de cet Article!
Le Diſcours qu'il fit, remplit l'attente
qu'on avoitde luy. Il fut
tres-beau & tres -fort ,& le temps
fera connoiſtre que ce Difcours
aura ſauvé la Hollande , caufé la
tranquilité de l'Europe, & donné
moyen à tous les Princes Chrê
tiens de tourner leurs armes.contre
le Ture. Il expoſa que dans
l'état où estoit l'Eſpagne ; bien
loin qu'une levée de ſeize mille
Hommes ſerviſt à la ſecourir, elle
attireroit ſa ruine ,& celle de la
Hollande entiere ; que le Prince
218 MERCURE
d'Orange eſtoit un grand Prince,
mais que les François eſtant trespuiſſans
en Troupes , on ne devoit
pas luy donner un Secours
fi foible pour s'oppoſer aux armes
d'un Monarque grand en
tout ,& toûjours victorieux; qu'il
eſtoit neceflaire de faire au moins
une levée de cinquante ou foixante
mille Hommes , & que fi
le Prince d'Orange en pouvoit
trouver le fonds dans la Bource
de ſes Alliez ,ou de ſes Amis , les
Etats y confentiroient ; qu'à
moins de cela , ce ſeroit les ex
poſer ; que cependant ils ne pou.
voient entreprendre la guerre
avec moins de force,qu'ils n'a
voient point de fonds , & qu'on
ne leur avoit pas rendu compte de
quatre cens millions qui avoient
eſté employez depuis, l'année
16721 qu'il leur venoit d'arriver
GALANT.
219
de nouveaux malheurs qui les
pourroient accabler , ſi l'on entreprenoit
une guerre en meſme
temps ; qu'ils venoient de perdre
un grand nombre de Vaiſſeaux
Marchands , & de Vaiſſeaux de
guerre,& que le defordre de leurs
affaires ayant fait partir ces derniers
ſans le conſentement genéral
des Etats , on en pourroit den
mander raiſon à ceux dont ils
avoient reçeu l'ordre ; que des
Digues venoient auſſi de rompre
chez eux , & qu'on leur demandoit
déja dequoy les reparer ,
quoy qu'ils ne fuſſent pas encore
remis des frais de la premiere
guerre. Il marqua dans ſon Difcours
, qu'on avoit deſſein fur
leur liberté , &dit , ſans qu'il déſignaſt
perſonne , que troisHom
mes vouloient mettre le feu dans
toute l'Europe , mais qu'il eſtoir
220 MERCURE
de la ſageſſe des Etats de s'y oppoſer.
L'avis de Monfieur Vambeuningue
fut ſuivy. On réſolut
àAmſterdam de ne point confentir
à la levée de ſeize mille
Hommes , & l'on dépusa à la
Haye , pour en donner la nouvelle.
Celuy qui porta la parole,
marqua tout ce que je viens de:
dire , mais en des termes beaucoup
plus forts , & en dit meſme
beaucoup davantage. On l'écouta
ſans l'interrompre , & l'on ne
combatit aucune de ſes raiſon ; il
ſembloit au contraire , qu'on eftoit
charmé de l'entendre fi bien
parler pour le repos de la Patrie .
CeDiſcours eftant finy , le Prince
d'Orange voyant qu'on n'y repliquoit
pas , ſe retira bruſquement.
Je ne vous dis point ce qu'il
penſoit de la réſolution de la Ville
d'Amſterdam , perſonne ne le
peut
GALANT. 運費
peut ignorer. Les Etats ſe ſépare
renten ſuite aves quelque forte
de précipitation ; chaque Député
reprit le chemin de la Ville , d'ou
il avoit eſté envoyé ; & deux
heures apres que l'Aſſemblée ſe
fut ſéparée , iln'en reſtoit aucun
àla Haye.
- le vous ay promis de vous faire
voir que Monfieur Vambeu
ningue a eu raiſon de parler comme
il a fait , je m'acquite de ma
parole. Il eſtoit Autheur de la
Triplealliance ; mais en ce temps
là tout autre que luy en auroit
fait autant en ſa place , & il ſemble
qu'il ne l'ait alors propoſée
que pour faire connoiftre lagloire
du Roy , & la relever. Lors
que l'on conclut cette Alliance,
Ja République de Hollande paroiſſoit
le plus floriſſant Etat de
l'Europe. Plufieurs Souverains
Novembre 1683 . L
222
MERCURE
s'eſtoient par force , ou autre.
ment , raportez à elle de beaucoup
dediférens. Elle prétendoit
eſtre l'Arbitre des Roys , &
s'eſtoit donné ce titre dans les
Inſcriptions de quelques Médail
les. Quoy que cette République
fuſt alors dans ſon plus haut degré
de puiffance , Monfieur
Vambeuningue crut bien qu'elle
ne ſuffiroit pas avec l'Eſpagne ,
pour s'oppoſer aux Progrés de
la France ; mais enfin il ſe perſuada
que ſans compter l'Eſpagne
, en joignant deux Roys à la
République ( ce qu'on appella
laTriplealliance) il pourroit empeſcher
Sa Majefté de faire jamais
aucunes Conqueſtes en
Flandres . C'eſtoit déja préſumer
beaucoup du Roy , de croire qu'il
falloit unir pluſieurs Puiſſances
pour l'arreſter ; mais ce qu'il fit
GALANT.
223
fut encore dans la ſuite bien plus
glorieux à ce Monarque,puis qu'il
luy fournit l'occaſion de punir la
Hollande , en forte que dans une
meſme Campagne cette fiere République,
cet Arbitrede l'Europe,
qui ſe croyoit au deſſus des Roys,
ſe vit preſque entierement foûmiſe
à Loüis LE GRAND , dont
les Troupes s'avancerentjuſques
aux Portes de laHaye , & d'Amſterdam.
C'eſtoit preſque tout ce
qui luy reſtoit parce qu'elle
avoit eſté obligée d'inonder le
peu qu'elle conſerva Monfieur
Vambeuningue , ſage & prudent
par ſa propre expérience , a vou
lu épargner cette année le meſme
malheur à ſa Patrie. Quand la
Hollande fut deſolée , elle eſtoit
armée & floriſſante ; elle ne devoit
rien , & prenoit la qualité
d'Arbitre des Roys. Quelles con-
,
K2
224
MERCURE
queſtes n'y feroit- on point à
préſent qu'elle n'eſt pas encore
remiſe des pertes & des frais de
cette guerre , que perſonne en
Europe n'eſt en état de la ſecourir
contre le Roy , que Sa Majesté
eſt pluspuiſſante que jamais dans
le Cabinet & en Campagne , que
ſes Etats ont des Boulevards
qu'on ne ſçauroit enviſager ſans
frayeur , & que l'Eſpagne plus
foible qu'elle n'a encore eſté ,
n'avoit fondé fon eſpérance que
fur fon Secours ? On ne peut
donner apres cela trop de loüanges
à Monfieur Vambeuningue,
ny trop admirer la ſage & judicieuſe
conduite de Meſſieurs
d'Amſterdam . Les Eſpagnols
voyant l'avidité que le Prince
d'Orange avoit pour la guerre,
avoient laiſſé les Païs Bas dégarnis
, afin d'voir des Troupes en
GALANT.
225
Italie , fur leurs Frontieres , & fur
leur Flote . Ainſi les Hollandois
auroient eſté obligé d'en fournir
feuls tous les frais, toute l'Europe
eſtant embaraſſée dans d'autres
Projets que ceux de la guerre de
Flandres. Il eſt vray que la Politique
de ceux qui vouloient
exciter la guerre , estoit plutoſt
d'affoiblir les Hollandois , que de
les rendre puiſſans afin de venir
plus facilement à bout de leurs
deſſeins . Ainſi toutleur Armement
n'auroiteſté que contr'eux,
& pour l'élevation des Particuliers
. En conſentant à la levée
des ſeize mille Hommes , ils auroient
ſuporté toutle faix de cette
guerre. Ils ſe ſeroient fait un maiftre,&
il leur auroit falu trouver
des fommes immenfes , ce qui
leur auroit eſté impoſſible , puis
qu'ils doivent encoretout ce qu'il
:
226 MERCURE
coûta pour la Flote qu'ils envoye
rent en Sicile. D'ailleurs , ils ont
beaucoup de Places Frontieres
qui ne ſont pas fermées , & l'interruption
de leur Commerce
leur auroit eſté d'un grand préjudice.
J'apprens en finiſſant cet Article,
que le nombre des Vaiſſeaux
Hollandois , & tous Marchands ,
qui ont péry , ſe monte à dixſept,&
qu'ily en a neuf de guerre
, & huit Barques. Le Prince
d'Orange avoit envoyé en Suede
la Flote dont ils faifoient partie ,
croyant qu'ils en rameneroient
quinze mille Hommes , mais ils
en revenoient à vuide. La perte
de cette Flote ayant fait perir
beaucoup d'Officiers , de Soldats;
& de Matelots , la plupart de
leurs Femmes & de leurs Enfans
s'eſtoient aſſemblez à Amſterdam
, pour venir faire des plainGALANT.
227
res au Prince d'Orange. Il appréhenda
qu'on ne les fiſt avec trop
de chaleur,& il avoit raiſon, ce fut
ce qui l'obligea de quiter Amſterdamavec
tant de haſte , & l'avis
que luy donnoit le Billet qu'il
reçeut avant ſon depart.
Je remets au mois prochain,
fautede place , à vous parler de
l'Ouverture du Parlement.Comme
celle de la Cour des Aydes
ſe fait la premiere , je vous diray
que Me du Bois , qui en eſt Procureur
General , y charma l'Afſemblée
par un Difcours qu'il
fit fur la connoiffance de foymeſme,
& par un Eloge du Roy.
11 parla auffi du choix que Sa mа-
jeſté a fait de Mele Pelletier. Je
fuisvoſtre &c.
A Paris ce 30. Novembre 1683 .
Je viens de recevoir une Lettre
qui devroit m'avoir eſté renduë
L 4
228 MERCURE
trois ſemaines plutoſt ; ce qu'elle
contient auroit trouvé place dans
l'Article du Siege de Courtray,&
rien n'y auroit manqué. Cependant
j'aime mieux vous parler
deux fois d'une meſme choſe, que
de donner lieude ſe plaindre de
moy aux Braves , dont vous verrez
les noms dans la Lettre que je
vons envoye ....
- A Courtray le 6. Nov 1683 .
Armée du
L'Armée A
Roy commandée par
le Maréchal de Hu
mieres , ayant campé pendant deux
mois au Bourg de Leffines, à deux
licuës d'Ath , enpartit le Dimanche
31. Oftobre, & alla camper à Renay.
Lepremier Novembre elle alla camper
à Pont- Alés , apres avoir paſſé
l'Escaut . La nuit du premier Novembre
, la Ville de Courtrayfut bloquée
Par Monsieur le Marquis de BoufGALANT.
229
flers ; &le 2. à midy toute l'Armée
estant arrivé, onforma la Circonva
Lation. Le Mercredy 3.tous les Quartiers
estant pris ,la Tranchéefut ou
vertede trois coſtez.La premiereAttaque
fut faite par le Regiment des
Gardes Françoiſes & Suiſſes, & com-.
mandée par Monsieur de Maule.
vrier , Lieutenant General de jour.
LaSeconde, par Picardie , commandée
par Monsieur le Comte de Broglio,
Maréchal de Camp , &parM
Le Marquis d'Harcourt , Brigadier.
La troisième qui estoit la fauſſe
Attaque,fut faite du coſté de la Citadelle.
Elle estoit commandéepar
Me le Chevalier de Sourdis , Lientenant
General. Si la nuit , dont le clair
de Lune faisoit un petit jour ,fervit
aux Ennemis àpouvoir ajuster leurs
coupsfurnos Gens qui estoient à découvert
, elle ne fut pas inutile pour
bes noftres, puis qu'elle leurfit pouffer
leurs Lignes justes , &quele Soldat
LS
230
MERCURE
exposéhastafifortfon Ouvrage, qa' a
onze heures du ſoir on estoit couvert,
que l'ouvrage estoit poussé , & que
le Logement estoit faitfur le Glacis
aux deux. Attaques des Gardes &de
Picardie , avec une Ligne de communication.
Du moment que l'on pofa la
premiere Fafcine , Mx le Prince de
Conty, M² le Comte de Vermandois,
M le Duc de Nortumbelland, & foixante
tant Princes qu'autres Seigneurs
de la premiere qualité , & l'é-
Lite de la Nobleffede France, tous Vo-
Fontaires, s'expoſerentfiàdécouvert
que les Ennemis pouvoient choisir le
rouge ou le bleu , & tirer deſſus à
Leurfantaisie. Comme cela attiroit
un fort grand feu fur nos Travail.
beurs , & que l'on craignoit fort pour
Les Princes , M le Maréchal teur
envoya Mile Marquis de Flamanville
, qui faifoit la Charge d'Ayde
de Camp,pour leur déclarer qu'il en
écriroit au Roy ,s'ils nese retiroient
GALAN Τ.
23
& qu'ilferoit contraint de lever le
Siege. Le Travail avançant toûjours,
peu-à-peu tous les Volontairesfe retrouverent
aux deux Attaques dans
le tems que l'on approchoit le Glacis,
& que le Logement de la Contrescarpefefit.
Le feu des Ennemis fut
-grandfur les dix heures & demie du
costé des Gardess&se réchauffafort
du coſté de Picardie. Cependant les
Ouvrages eftant avancez , & le Logementfait
l'on acheva defe couvrir
avec affez de tranquilité. Le Jeudy
matin,le Magistrat fit batre la Chamade
, les Espagnols s'estant retirez
dans la Citadelle. L'accord fut fait
fur le pied de 1667. que cette Ville
Se rendit au Roy ; & la nuit du 4. au
5. on ouvrit la Tranchée devant la
Citadelle. Cette Ville a couſté deux
cens trente Soldats , onze Officiers
morts,ou bieffez , parmy lesquelssont
M.le Chevalier d'Artagnan,Lieutenant
aux Gardes; M.Ménil,Capitai232
MERCURE
ne Suisse ; M.du Tremblay , Lieute.
nant aux Gardes,qui commandoit les
Enfans perdus ; M.de Perigny , Lieutenant
aux Gardes ; M. de Vauban ,
Ingénieur , Parent du Maréchal de
Camp ; M.le Chevalier de Cominge,
Volontaire. Mi le Comte de Konigsmarck
a euſes Habits percez. Mon»
fieur d'Hauteville , Officier dansſon
Régiment , qui estoit aupres de luy ,
a este blesséà la jambe. Un Licute.
nant , & le Major des Vaiſſeaux.
Les noms des Bleffez portent leur
éloge.Celuyde M. le Chevalierd' Ar
tagnan en porte un qui parle plass
que ce que j'en pourrois dire. M.
de Périgny est Fils du préſident de ce
nom, &ne promet pas moins d'éclat
dans les Armes , qu'en afait M.Son
Pere dans la Robe. M. du Tremblay
ne Soûtient pas moins bien l'illustre
Sang dont il fort. La Campagne
d'Alger a déja donnéſujet de parler
du Chevalier de Cominge comme
GALANT. 233
d'un brave&digne Rejeton de cette
illustre Famille, qui a donné tantde
grands Hommes. Ilfut blessé dans
uneChaloupe d'un coup de Mousquet
qui luy traverſe l'omoplate, dont ilest
estropié du bras droit, &dans cette
occaſion d'un coup de Mousquet au
travers la cuiffe.M. d'Hauteville est
unHomme d'esprit , & d'une valeur
distinguée qui a duſervice, &l'estime
d'une partie de cette belle Nobleffe.
On le dit Gentilhomme Suédois
de nation. M. du Ménil Capitaine
Suisse , & M..... Lieutenant des
Vaisseaux , &M. le Chevalier d' Artagnan
,ſont les plus dangereusement
bleffez, ayant les os des jambes caf-
Sez Preſque toutes les bleſſures font
du ventre en bas .
Je ne ſcay point par qui cette
Lettre m'a eſté écrite , mais elle
ne peut venir que d'un galant
Homme , puis qu'il a ſoin de la
- gloire des Braves , & que fans
234
MERC . GAL .
luy je n'aurois point rendu à
pluſieurs toute la juſtice qui leur
eſt deuë.
Lors que Monfieur Vambeuningue
dit dans le Diſcours que
vous venez de voir , que le Prince
d'Orange peut lever cinquante
ou ſoixante mille Hommes, en
cas qu'il en trouve le fonds dans
ſa Bource, ou dans celle de ſes
Alliez , il ſupoſe que ces Troupes
ſe leveroient ſous les ordres des
Etats , & feroient à leur diſpofition
, aucun Prince ne pouvant
faire pour luy des Levées dans
un Etat , s'il n'en eſt Souverain.
THEADE
D LYON
M
*
EXTRAIT DU PRIVILEGE
du Roy...
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Pehaville et1683. Signe, Par
le Roy en fon Confeil ,JUNQUIERES. Il eſt
permis à I. D. Ecuyer , Sieur de Vizé , de
faire imprimer tous les Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , contenant
pluſieurs Pieces, Relations, Hiſtoires,Avan
tures , & autres Ouvrages hiſtoriques , curieux
& galans , pour la fatisfaction de
nôtre cher & tres-amé Fils LE DAUPHIN ;
pendant le temps & eſpace de dix années ,
à compter du jour que chacun deſdits
Volumes fera achevé d'imprimer pour la
premiere fois : Comme auſſi défenſes font
faites à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs&
autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre ſans le conſentement de
l'Expoſant, ny d'en extraire aucune Piece,ny
Planches ſervant à l'ornement dudit Livre,
mefme d'en vendre ſeparément, & de donner
à lire ledit Livre ; le tout à peine de fix
mille livres d'amende contre chacun des
contrevenans , & confiſcation des Exemplaires
contrefaits ; ainſi que plus au long
il eſt porté audit Privilege.
Registré sur le Livre de la Communauté
Lk 14. Septembre 1683 .
Signé ANGOT , Syndic.
Et ledit Sieur I. D. Ecuyer , Sicur de
Vizé , a cedé & tranſporté ſon droit de
Privilege à Thomas Amautry , Libraire de
Lyon , pour en joüir ſuivant l'accord fait
entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois
le 18. Novembre 1683.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères