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1683, 10 (partie 1) (Lyon)
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807156
MERCURE
GALANT.
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
OCTOBRE
BIBLIO
Ισο
LYON
TIL
NTHEQUE
,
1
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere , au Mercure Galant.
M. DC. LXXXII I.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.

:
AV LECTEVR
C
E n'est qu'apres beaucoup
de ſoins & de recherches
qu'on a fait une troifiéme
Relation d'Alger,qu'on trouvera
dans ce Volume. Elle finit par les
dernieres Nouvelles de ce qui s'eſt paffé
devant cette Place , & l'on peut s'af
furer qu'ayant ces trois Relations , on
aura la Campagne entiere ; ce qu'on ne
fçauroit trouver complet que dans le
Mercure. On n'a mis que les grands
évenemens dans les Nouvelles publi.
ques , & l'on n'a pas crû que le reſte
meritaſt d'eſtre ſceu. Cependant il eſt
conſtant qu'encor qu'on ne remporte
pas toûjours de grandes Victoires , pluſieurs
avantages moins confidérables
remportez ſeparément , valent quel.
quefois bien enſemble une Victoire
parfaite. C'eſt ce qui ſe rencontre dans
l'Affaire d'Alger , dont aucune cira
ij
1
conftance ne doit eſtre ignorée. On
trouvera dans ce Volume toutes celles
qui reſtoient à ſçavoir. La Relation
de Vienne y trouvera place. On croyoit
ne la faire que de ce qui s'eſt paffé
à la Retraite des Turcs; mais comme
on a eu le bonheur de trouver des Mémoires
affez fidelles pour donner lieu
de faire un Journal de tout le Siege,
qui ſe trouvera à la fin du Mercure.
Elle est tirée de tant de Relations diférentes
, qu'on peut aſſurer qu'elle n'a
jamais eſté veuë en un corps , &
peut- eſtre y trouvera-t- on des particularitez
qui ont juſques icy eſté inconnuës.
Les contrarietez qui ſe rencontrent
ſur ce ſujet ,&qui cauſent tous.
les jours des diſputes dans les Converſations
, rendent la matiere curieuſe ;
c'eſt pourquoy on tâchera de n'y rien
dire que de vray , ou du moins de vrayſemblable
; & ſur tout il n'y aura rien
dans cette Relation qui ſe contrarie.
e
2
X

۱۰
US
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR ..
Ous verrez , cher Lec
teur , que je cherche plû--
tôt votre ſatisfaction que
mon intereſt , par la grof.
ſeur du Mercure de ce mois , puis que
je pouvois le mettre en deux volumes ,
icependant je l'ai fait mettre tout en un
pour le prix ordinaire de vingt ſols ,
vous y lirez avec bien de plaifir la
belle & veritable Relation du Siege
de Vienne , & la levée dudit Siege : IF
Eſuffit de vous dire , que c'eſt l'illuſtre
Auteur du Mercure qui l'a compoſé,
pour le faire trouver agréable ; il n'y
a obmis aucune circonstance , & la
verité y eſt réelle : Vous aurez peut
être veus quelques lambeaux- dudio:
Siege , même quelques perſonnes fo
font voulu mêler d'en faire une Relay
T
ã 3

tion ſur les premieres nouvelles quis
font venues , qui ne ſe ſont pas trouvées
veritables , cela a fait un galimatias
: l'Auteur dudit Mercure n'a pas
fait de même , il n'a rien voulu mettre
au jour dont il n'ait été bien aſſuré de
la verité. Ceux qui ne voudront pas le
Mercure l'on ſeparera ledit Siege , &
L'on le donnera pour quinze ſols . Les
Mercures tant vieux que nouveaux ſe -
vendront toûjours vingt ſols chaque -
volumes , & les Extraordinaires trente
fols . L'on continue à diſtribuër les
Journaux des Sçıvans & de Medecine
deMonfieur l'Abbé de la Roque pour
fix fols le cahier..
Ceux qui voudront que l'on leur
envoye les Mercures & Extraordinai--
-res ,, l'on le fera,pourveu qu'ils faffent :
payer fix mois ou une année d'avance,
&bien marquer par quelles voïes l'on s
les leur envoïra , & affranchiront les
ports de lettres de ce qu'ils envoïront
audit Mercure , s'ils veulent que leurs
productions ſoient imprimées , fielless
ſe trouvent bonnes,&le ſujet nouveau
ou curieux..
LIVRES NOUVEAUX
du mois d'Octobre 16.83 ..
Extraordinaire dú quartiers dee
LIuillet 1683. 30 .
Relation fidele & veritable du Sie--
ge de Vienne , & la levée dudit Siegee
avec une grande carte 15.f.
Recueil des pieces qui ont remporté
le prix de l'Academie de l'année 1683 ..
indouze 20. f. Les autres vollumes cydevant
qui ſont fix tomes , ſe trouvent
dans la même boutique pour 30. ſols
chaque vollumes ..
Hiſtoire des Empereurs d'Occident,
par Monfieur Cousin , indouze , trois
vollumes, 6.livres.
Oraiſon Funebre de la Reine , dee
Monſeigneur l'Eveſque de Meaux , cidevant
Evefque de Condon ,inquarto,
20. fols.
Oraiſon Funebre du R. P. Groſez de
la Compagnie de Insus , Auteur du
Journal des Saints, inoctavo,s.f..
VieduPape Sixte V. de l'Eti , tradus
tion nouvelle,indouze,deux vollumes
و د
3. livres .
Abbregé Chronologique de l'Hiſtoire
Univerſelle du R. P. Perau , tra--
duit en François par Monfieur Mau--
croix Chanoine de Rheims , indouze,
deux vollumes , 4. 1 ..
Les Commentaires de S. Auguftin
fur le Sermon de Nôtre Seigneur ſur la
Montagne , qui contiennent toutes les
regles de la Morale Chrêtienne , tra--
duit en François, indouze, 30. f.
Liber Pfalmorum, cum Argumentis ,
Paraphrafi & Annotationibus, Auctore
Ferandi, inquarto , 8.liv .
La Galante Hermaphroidite , nou
velle amoureuſe, par le ſieur de Chavigni,
indouze, 10. f.
Et dans quinze jours , ſans manquers .
Hiftoire de Charles IX. De Monfieur
de Varillas , impreſſion de Lyon , en
trois vollumes indouze : Et les Memoires
de Monfieur de Nointel Ambaſſa.
deur , en deux vollumes : Les Portraits
des Foibleffes Humaines , de Madame
de Villedieu : Et Meditation fur la
Foi : Et Reſultat de la Conferanec
de M.de Perigneux,indouze,deux vollumes,
& pluſieurs autres nouveautez..
Le Dialogue des Morts ſe continuë
toûjours à diſtribuër avec le même ſuccez
, ceux de Paris pour 3.1. & ceux
de Lyon pour 30. f. les deux vollumes,
tres-bien imprimez . L'on continuë de
même à diſtribuër les Recherches
Curieuſes d'Antiquitez , de Monfieur
Spon, inquarto, pour 8. 1. papier tresfin
, & 6. 1. papier ordinaire. Et les
Conferances du Dioceze de Luçon ,
fur les Sacremens , en trois vollumes
indouze, impreffion de Lyon,pour 3.1.
..
CATALOGUE DES PIECES
contenues dans le XXIII. Extraordinaire
du Mercure Galant , Quartier
de Juillet, donné aw Public le 15. Oftobre
1683 .
N Diſcours ſur le Stile Epiſtolair.e.
UND Queſtion , ſçavoir
, Si la beauté du visage eſt plus propreàplaire,
que la beautéde la taille.
Vne Réponſe à la Queſtion, ſçavoir
Pourquoy un Bien , dont la conqueste
nous a couſté des fatigues , quoy qu'il foit
de peu de conféquence , nous est plus cher
qu'un autre infiniment plus prétienx, que
nous avons acquis fans peine..
Vne Réponſe à la Queſtion, ſçavoir,
Si les Astres ont du pouvoirſur les inclinations
des Hommes.
Vne Réponſe àla Queſtion,ſçavoir وم
Si un Amantpaſſionné , qui auroit recen
un outrage d'une Perſonne tres- confiderée
desa Maîtreſſe ,devroit écouter ſon ref-
Sentiment , & obeir plutoſtà l'honneur
qu'à l'amour.. 1
Vne Réponſe à la Queſtion , ſçavoir,
Lequelde ces Mots prononcezpar laPer..
fonne aimée,Je vous aime , ou Eſperez,
doit estre le plus agreable à un Amant.
Vne Relation du dernier Voyage du
Roy , avec une Deſcription de tous les
Lieux où il a pallé.
La veuë du Palais Royal de Tolede.
Vne Epiftre en Vers à M. de Cominge
.
Deux Diſcours ſur la Médiſance , &
les maux qu'elle peut cauſer.
Maniere d'exprimer les Variations
des Mots du Second Dictionnaire.
Une Réponſe à la Queſtion , S'il est
plus noble d'aimer que d'estre aimé.
Un Difcours de l'Origine des Harangues
Funebres , appellées préſentement
Oraiſons , leurs progrés , & les cerémonies
qui y ont eſté premierement obſervées.
Vne Réponſe à la queſtion , Lors
quelle est à préferer de la beauté du teint,
on de celle des traits.
Madrigaux fur les quatre dernieres
Enigmes.
Suite du Traité des Couronnes .
QUESTIONS A DECIDER.
'Il eſt permis à
Sav
I.
unHomme qui aime
avec paſſion,de ſouhaiter que la Perſonne
qu'il aime,ne luy ſurvive que d'un
moment. II.
Laquelle eft à preferer , de la beauté
dela bouche , ou de celle des yeux ; de
la beauté des cheveux , ou de cellle du
teint. III.
On demande à eſtre éclaircy du bon .
ou du mauvais uſage de la Lecture.
IV.
De quelle maniere les Images des
Objets ſenſibles , ſont reçeuës dans les
facultez corporelles .
V.
S'il eſt plus ſeûr, &plus avantageux,
quand on eſt malade , de ſe ſervir de la
méthode de Galien , oppoſant contraria
contrariis , que de celle de Paracelſe ,
oppoſant fimilia fimilibus , pour le recouvrement
de ſa ſanté.
TABLE
TABLE
DES MATIERES...
Rélude,
PArrest du
I
Confeil d'Etat , enfaveur
des Sujets du Roy, 4+
Devise 71
Conversion de M. de Bordenave , Mini-
Stre de Castelnau , 85
Conversion de Mademoiselle de Merlat ,
fille du Ministre de Xaintes , 10
Abjuration du Judaisme , faite par un
Juif Portugais ,
Services faits pour la Reine, ibid.
Feste Funebre repreſenté aux Jefuites de
Roven, au lieu de Tragedie , 37
Description d'une Theſe tres- curieuse, où
l'on voit plus de buit cens Portraits ,
P.43
Relation de Venise ,
Y
Mariage de M. le Comte de Rocheforts .
de Mademoiselle des Porceters, 69 )
Histoire
Octobre 1683.3
753
८०
TABLE.
Assemblée de l'Academie nouvellement
établie á Niſmes, 914
Autres Services faits pour la Reine, 94-
Noms de tous les Vaiſſeaux des Flottes
de Dannemark& de Hollande avec
les noms des Commandans , & le nombre
des Canons & des Hommes qui
fontfur ces Vaisseaux
Mort du Roy de Portugal.
116;
125
Tout ce qui c'est passé devant Alger, depuis
la ſecoade Relation qui en a esté
donnée dans le Mercure , 117
Harangues faites par M. le Recteur, an
162
Roy , à Monseigneur le Dauphin,
àMadame la Dauphine ,
"Autres Services faits pour la Reine. 168.
Mort de Madame la Comteſſe de Ve-
Zilli 17.8
*Mort de Madame de la Margrie.. ibid.
Mort de M. de la Mothe- Fenelon, 179 ,
Mort de M. de la Galiſſonniere, ibid.
Mort de M.du Jardin, Beaufrere deM.
le Camus, Lieutenant Civil. ibid.
Mort de M.l'Abbé de Berulle.. 180
Mort deM. de Bailleul , Capitaine aux
Gardes, ibid.
M; Benard de Rezé est fait Confeiller
DES MATIERES.
d'Etat ordinaire , ibid..
M. Fieubet, Chancelier de lafenë Reine,
monte à la mesme Dignité , ibid..
M. Dagueſſeau , & M. de Ribere , font
fait Conſeillerd'Etat Semestres , ibid.
M. le Comte d'Avaux est außi fait Con-
Seiller d'Etat , 182
Intendances données par le Roy à Mefficurs
de Breteüil, Chavelin , &de la
Fonds
2
ibid.
Mariage de Mademoiselle de Vaillac .
p. 183 .
Sonnet à M. de Louvoys , 184+
Audience de congé donnée à M. de Fofcarini
, Ambassadeur de Venise , 185
Le Pere Loüis de Fully, est élu Provincial
des Capucins,
FesteRomaine,
186
187
Mariage de M. de Seve & de .Mademoiselle
de Bernage , 199
Comedie d'Arlequin Prothée & Avo
cat, 203
Nouveaux Dialogues des Morts traduits
en Italien & en Anglois , 204-
Reflexions nouvelles ſur l'Acide & fur
l'Alkali , 205;
Noms de ceux qui ont expliqué la preTABLE..
premiere Enigme du mois paſſé , 106
Noms de ceux qui ont expliqué l'une &
l'autre ,
Enigme ,
Autre Enigme ,
Nouvellesde Vienne,
Fin de la Table..
207
209
211
ibid.
Avis pour placer les Figures.
LE
E Mauſolée marqué A. doit re--
garder la page 35 .
Le Mauſolée marqué B. doit regarder
la page 108..
La Planche notée , doit regarder la
page 198 ....
MERCU
MERCURE
I
OCTOBRE
J
ABLIO
SQUR DELA
VILLE
✓ LYON E
*
'Attendois , Madame
les remercîmens que
vous me faites. Vous
ne doutiez point que
ma Lettre du dernier mois , ne
vous appriſt l'Accident du Roy
dans toutes ſes circonstances;
mais quand vous vous eſtiez
promis ce détail , vous n'aviez
point crû que j'y dufſſe ramaſſer
toutes ſes paroles depuis ſa chû-
Octobre 1.683 . A
2 MERCURE
te , juſqu'au temps qu'il fut panfé.
Vous avez raiſon de les trouver
dignes de ce grand Monarque.
Elles font connoiſtre avec
combien d'intrépidité il regarde
le péril ; & fi l'on vouloit exagerer
les plus fermes ſentimens , il
ſeroit bien difficile de dire plus
que ce qu'elles font entendre.
Ces fortes d'Articles ne font
point de ceux qui font accuſer
l'Autheur d'avoir donné des
loüangesqui n'eſtoient pas deuës .
Ils renferment des paroles , & le
Héros eſt loüé par là. Tout eft
de luy , & il n'y a rien de celuy
qui les raporte. Quoy que le
Roy ait toûjours connu l'amour
que luy portent ſes Sujets , jamais
cet amour n'avoit tant paru
que dans cette occafion . Outre
ce que je vous ay déja marqué
que l'on jetta dans les Ruës de
GALANT. 3
Fontainebleau , afin que le Car-
-roſſe roulaſt avec moins d'ébranlement
, quelques Habitans ti
rerent les Matelats de leurs Lits ,
& les étendirent dans les paſſa,
ges. Enſuite ils monterent au
Chaſteau , & beaucoup qui n'a
voient jamais pris cette liberté,
pouſſez par leur zele , & excitez
par la crainte , traverſerent
les Apartemens , & allerent jufqu'à
la Porte du lieu où ce Prince
étoit , afin d'avoir de feûres
nouvelles de ſa ſanté. Il s'y trouva
en fort peu de temps une
foule de Perſonnes de toutes
conditions , & Sa Majesté l'ayant
appris , dit apres qu'on l'eut
panſée ; Qu'on les laiſſe entrer.
Cela m'incommodera ; mais il faut
leur donner cette fatisfaction. l'oubliay
à vous mander la derniere
fois , que Monfieur le Duc de
A2
4
MERCURE
la Trémoüille fut un de ceux
qui s'évanoüirent en voyant ſoufrir
le Roy.
Si le zele des Sujets eſt grand,
on peut dire que la bonté du
Prince eſt encore plus grande.
Sa Majeſté qui connoit de quel
avantage eſt la Quaifſſe des Emprunts
pour quantité de Particuliers
, a ordonné depuis peu
parun Arreſt du Conſeil d'Etat ,
Que le fond de cette Quaiffe demeurera
limité à laſomme de vingt
millions de livres , & que cependant
on continuëra les remboursemens
à ceux qui les voudront recevoir.
Ce que cet effet des bontez
du Roy a de remarquable ,
c'eſt que dans l'état où ſont préſentement
les Finances , ce Prince
n'a aucun beſoin des grandes
ſommes , que la confiance de
ſes Sujets fait porter à cette
GALAN Τ.
5
Quaiſſe , & qu'il ne cherche à
la faire ſubſiſter que pour la
commodité de ceux qui ayant
des deniers à remplacer , font
bien aiſes d'en avoir les intéreſts
, juſqu'à ce qu'ils ayent
trouvé l'occaſion de les employer
aux Aquiſitions qui leur
peuvent eſtre propres. Sa Majeſté
a fait encore davantage.
Pour faciliter les rembourſemens
qu'on demandera , & procurer
d'autres avantages à ceux , qui
ne pourront plus porter leur
argent à la Quaiſſe des Emprunts
, juſqu'à ce qu'elle ſoit
réduite au fond de vingt millions
, où il luy a plû de la
fixer , Elle a ordonné que ce
qui reſte à remplir du dernier
Million de livres aliené au denier
vingtſur les Aydes & Ga
A3
6 MERCURE
belles , par l'Edit du mois de Fevrier
1682. ſera vendu & conſtitué
par les Prevoſt des Marchands
& Echevins de Paris , au
denier dix- huit ſeulement , afin
que les ſommes qui proviendront
de ces Conſtitutions , fervent
avec d'autres que Sa Majeſté
ordonnera , à rembourſerceux
qui voudront retirer leurargent
de la Quaiſſe des Emprunts
. Le meſme Arreſt porte
une autre choſe fort avantageuſe
aux Propriétaires des Rentes
conftituées ſur l'Hôtel de
Ville. Les Prevoſt des Marchands
& Echevins , ont ordre
de recevoir inceſſamment les
Mémoires de ceux des Rentiers .
des Conſtitutions ſuprimées, aufquels
il eſt deub des débets d'anciens
arrerages de Rentes. Le
Roy veut non ſeulement que ces
GALANT.
7
arrerages foient acquitez , mais
auffi que les rembourſemens qui
reſtent à faire des Rentes fuprimées
, ſoient faits auffi- toſt que
les Rentiers les demanderont , &
qu'ils auront fait lever les empeſchemens
qui pourront y eſtre
furvenus par leur fait.
Voyez , Madame , ſi quand
ce grand Prince fait tant de choſes
dignes du haut rang où Dieu
l'a placé , Monfieur Magnin ,
dont je vous ay déja parlé tant
-de fois , n'a pas eu raiſon de dire
, apres avoir fait une Deviſe
qui a le Soleil pour corps , &
ces paroles pour ame , Proximus à
primo.
Qu'il est brillant dansſa carriere !
Qu'ilestgrand! Qu'il estglorieux!
Ainsi l'Autheur de la lumiere
Trace fon Image à nos yeux .
A 4
8 MERCURE
Ce Dieu, dont la Sageſſe,&fublime
& profonde ,
Gouverne tout , fit tout de rien,
N'a jamais fait d'Ouvrage au
monde ,
Qui le représentesi bien..
Les grands Articles qui ont
remply mes dernieres Lettres ,
m'ont empeſché de vous parler
des Converfions , dont le zele
de Sa Majesté pour la Religion
Catholique, eſt toûjours la cauſe..
Je ne vous en apprendray que
de remarquables..
Le 4. du dernier mois , Monfieur
de Bordenave , miniſtre de
Caſtelnau en Bigorre , Dioceſe
de Tarbes , abjura l'Héréſie de
Calvin , entre les mains de mоп-
ſieur l'Eveſque d'Aire en Gafcogne
, en préſence de Monfieur
l'Eveſque de Tarbes , & d'une
GALAΝ Τ.
9
tres - nombreuſe Aſſemblée. Il
avoit eu pluſieurs Conférences
par écrit avec ce Prélat , & il en
avoit reçeu un éclairciſſement ſi
fort fur ſes doutes , qu'eſtant!
convaincu entierement de la verité
, il l'a fait connoiſtre à pluſieurs
Perſonnes de ſon party
qu'il a ramenées à l'Egliſe , avec
cinq de ſes Enfans. Monfieur l'E--
veſque d'Aire , eſt celuy qui
s'eſt acquis tant de gloire dans
les meilleures Chaires de Paris ,
ſous le nom de Monfieur l'Abbé
de Fromentieres. Tout le monde
l'admira , dans la celebre Action
qu'il fit à la Profeſſion de madame
la Ducheſſe de Vaujours..
Si ſa ſanté égaloit ſon zele , la
force de fon éloquence , jointe
à ſa profonde érudition , rendroit
à l'Eglife beaucoup d'ames
égarées ; mais il peut ſeulement :
As
A
10 MERCURE
écrire , fans pouvoir beaucoup
parler.
Sur la fin du meſme mois, ма-
demoiselle Merlat , Fille du Sieur-
Merlat, autrefois Miniſtre de Xain- .
tes ,& Femme de Monfieur d'Aunis
, Sieur de Taſſeran , fit une
pareille Abjuration à Xaintes ,
entre les mains de Monfieur du
Pleffis la Brunetiere quien eſt
Eveſque. Ce pieux.Prélat n'a
pas peu contribué par ſes Exhortations
à luy faire ouvrir les yeux
for les erreurs où elle étoit née..
Les foins affidus que Monfieur
de Bonfonds ſon Parent , Conſeiller
de la meſme Ville ,aeus
de luy éclaircir les Points de nôtre
Religion , luy avoient rendu :
la ſienne ſuſpecte ; mais le plus
grand, coup a eſté donné par
Monfieur Richard , Curé de
Médis , où elle faiſoit ſa réſiden
ce ordinaire..
GALANT. II
,
Je ne vous parleray point de
pluſieurs autres Abjurations qu'a
reçeuës le Pere du Buc Théatin ,
qui continuë à preſcher les Controverſes
avec un tres - grand
fuccés. Je vous diray ſeulement
que le Lundy 21. Septembre ,
Feſte de S. Matthieu un Juif
Portugais , qui avoit eſté baptisé
âge de 34. ans , abjura le Judaïsme
entre ſes mains , apres
avoir conferé avec luy pendant
deux mois touchant ſa Converfion.
Pluſieurs Perſonnes de qualité
affifterent à cette Cerémonie
, qui ſe termina par un beau
Difcours , que ce Pere prononça
fur la verité du Miſtere de l'Incarnation.
Je viens aux Services qui ont :
eſté faits pour le repos de l'ame
de la Reyne. Meſſieurs de l'Abbaye
de Sainte Genevieve , aux
4
A6
12 MERCURE.
prieres deſquels ont eut recours
dans le peu de temps que dura
ſa maladie , s'acquiterent de ce
devoir le Lundy ſecond jour
d'Aouſt avec beaucoup de folemnité.
Ils avoient élevé une
Repréſentation magnifique furle
Tombeau du premier de nos
Roys Chreſtiens . Le Père Fleu ..
riau , Abbé de cette Maiſon , &
General de la Congrégation , celebra
la Meſſe. On donna ce
meſme jour des marques du mê
me zele dans l'Egliſe Paroiffiale
de Saint Estienne du Mont , dont
un Religieux de cette Abbaye
eſt toûjours Curé...
Le Lundy 9. les Dames Re
ligieuſes de S. Dominique , dites
Emmurées , dont le Convent a
eſté fondé , par S. Loüis , ſe diftinguerent
à Roüen entre tous
les nutres Monaſteres. Toute
GALANT.
13
l'Egliſe eſtoit tenduë de trois
rangs de Drap noir , chargé des
Armes de la Reyne , & au milieu
de la Nef, on avoit élevé
une eſpece de Mauſolée , ſur une
Eſtrade à fix degrez , couverte
d'un grand Drap mortuaire de
bleu - mourant , d'or , d'argent &
de ſoye , & environnée d'un
grand nombre de Flambeaux de
cire blanche. La meſſe fut chantée
par la Muſique de la Cathédrale
, & par une lugubre
Simphonie de divers Inſtrumens
, le tout de la compofition
de Monfieur le Sueur , l'un
des plus habiles Maiſtres de
France..
Si- toſt que la nouvelle de la -
mort de la Reine eut eſté portée
à.Arras , on fit ſonner toutes les
groſſes Cloches de Noftre- Dame,
qui en eſt la Cathédrale, auf14
MERCURE
quelles répondirent en meſme
temps toutes celles des Paroiſſes,
&des Convents de la Ville. Ce
lugubre ſon fut continué pendant
quinze jours , une heure le
matin une heure à midy,& une
heure le foir. Le Mardy 17. ayant
eſté choiſy pour le Service , on
tendit toute l'Egliſe , qui a foixante-
fix toiſes de longueur , &
dix-neuf de 'largeur , d'une double
Tenture de deüil , avec deux
Bandes de Velours noir , chargées
de grands Ecuffons portant
de France , & d'Eſpagne. Trois
cens douze Chandeliers , chargez
d'autant de gros Cierges ,
eſtoient autour du lubé & de
tout le Choeur , outre ſoixante
autres poſez ſur la grande Perche
qui le traverſe. Une haute
& vaſte Chapelle ardente eſtoit :
élevée au milieu du Choeur. Des
GALANT.
15
I
Bandes de Velours noir ornées
de riches Ecuſſons , en environnoient
le Ciel & les Colomnes ;
& une Couronne Royale de
meſme largeur , & d'une hauteur
égale à ces Colomnes , en
faifoit le comble & la couverture.
Cette Couronne eſtoit chargée
dans ſon tour , & dans ſes
rainſeaux , de quatre cens qua
rante Cierges , ſans y comprendre
ceux qui regnoient à double
rangs ſur la grande Corniche ,
& qui eſtant allumez , en faifoient
comme les pierreries &
les brillans . Une Eſtrade élevée
fur quatre degrez ,& toute tenduë
de deüil , estoit ſous cette
Chapelle ardente ; & fur cette
Eſtrade , la Repréſentation mor.
tuaire , couverte d'un grand
Poële de Velours noir , traverſé
d'une large Croix de Drap d'or,,
2
16 MERCURE
& orné de quatre riches Ecuſſfons...
Une grande Courõne de vermeil ,
voilée d'un grand Creſpe , eſtoit
poſée ſur ce Tombeau , au pied
duquel on avoit mis une Table:
couverte d'un Tapis traînant de
Velours noir , ſur laquelle eſtoit
une haute Croix , & fix gros
Chandeliers de vermeil doré ,.
avec un grand Benîtier. Sur les
quatre degrez de cette Eſtrade
eſtoient fix vingts Chandeliers
de meſme matiere , chargez d'autant
de gros Cierges , & vingtquatre
Enfans vétus de longues
Robes de deüil , tenoient chacun
un Flambeaux de fix livres , orné
de deux Ecuſſons adoſſez . La
Meſſe fut celebrée pontificalement
par Monfieur l'Eveſque, accompagné
à l'Autel de dix huit
Officiers , tous revétus de riches
Ornemens noirs , & chantée par
GALANT. 17
la muſique. Les Voix eſtoient accompagnées
d'Inſtrumens ,& les
tons auſſi plaintifs que mélodieux.
Monheur Doré , maiſtre de
Muſique de la Cathédrale, l'avoit
compoſée , & il en reçeut beaucoupde
loüanges. Je ne vous dis
riende la cérémonie des Encenfemens
, des Corps en deüil qui ſe
trouverent à ce Service , & de l'af
fluence du Peuple qui remplit
juſques aux Voûtes.Cela eſt commun
à tous les lieux , où l'on fait
des Pompes de cette nature.
A Nogent- le -Roy , les Boutiques
furent ferméesle Jeudi 19.
pendant tout le jour. Monfieur
Bouchet , qui en eſt l'ancien
Curé , prononça l'Oraifon Funébre
, & prit pour ſon texte ces
paroles du Chapitre 4. des Cantiques.
Veni de libano, Sponfa mea,
veni de libano , veni , coronaberis ..
18 MERCURE
,
Il fit voir que Dieu invitoit l'illustre
Marie - Théreſe , à aller
prendre une Couronne dans le
Ciel , comme elle en avoit pofſedé
une ſur la Terre , & que
cette Couronne qui luy eſtoit
promiſe n'eſtoit pas uneCouronne
fragile & ſujete à ſe létrir ,
comme celles de Mirthe , de Palme
de Laurier , d'Apium , ou
d'Herbe qui fe donnoient aux
Athletes , ou à ceux qui remportoient
le Prix aux Jeux Olimpiques
mais une Couronne
d'Immortalité & de Pierres pré--
tieuſes , Pofuiſti in capite ejus coronam
de lapide pretiofo ; & cela ,
pour avoir combatu genéreusement
, & fidellement remply les
trois devoirs de la pieté Chrêtienne
; envers Dieu , par ſa de--
votion & ſa ferveur ; envers le
prochain , par fa charité ; &
,
٦
GALANT.
19
envers elle - meſme , par ſa juſtice.
Le meſme jour 19. les Minimes
de la Ville de Chauny ,firent
un Service des plus ſolemnels.
Leur Egliſe eſtoit tendue
de noir , & de violet, & un Crefpon
noir à fleurons d'or couvroit
tout le Tabernacle. Dansle
milieu del'Eglife , ily avoit un
Lit de parade de Satin noir à
Creſpines d'argent , foûtenu d'une
Eftrade & couronné de
Fleurs-de-Lys , & de Cierges . Il
renfermoit une Repréſentation
de Velours noir , fur laquelle
eſtoit une Couronne Royale ,.
couverte d'un Creſpe. Au fond
de l'Egliſe paroiſſoit un autre
Poële de Velours , qui faifoit une
Perſpective lugubre d'une ſeconde
Repréſentation. Toute
l'Eglife eftait environnée d'E--
د
20 MERCURE
cuffons, de Chifres de la Reyne ,
& de ſept Deviſes qui expri
moient ſa vie,ſa mort,& fa gloire
dans le Ciel . Celle du milieu ,
qui estoit une Lune éclipſée ,
avoit ces paroles pour ame , Ecse
Luna etiam nowSplendet. Elles fervirent
de texte au Pere d'Auvergne
Religieux du meſme Ordre,
& Prédicateur de la Ville , qui
prononça l'Oraiſon Funebre..
Les fix autres Deviſes eſtoient ,
un Soleil & une Lune , avec un
Monde au milieu , & ces paroles
Et foror & conjux ; Une Lune
éclairant le Monde , Diſpulit umbras
; Un Soleil répandant une
pluye d'or , & une Lune répan--
dant une pluye d'argent , Sparsit
& ipfa ; Un Soleil ſans Lune ,
Sufficitorbi , Une Lune au Ciel ,
Luceat ipfa; & enfin une Lune
entourée d'Etoiles , Prafit
1
+
GALAN T. 21

Aftris. Ce Pere raporta tout fon
Diſcours à ces Deviſes . Il dit Que
le Soleil eſtant le Hiérogliphe du Roy,
il pouvoit comparer la Reyne à là
Lune ; que comme la Lune est la
Compagne &la Soeur du Soleil, dont
elle porte le nom de Phoebé , de mesme
la Reyne avoit eſté la Compagne
& la Soeur du Roy , Selon l'expreſſion
de l'Ecriture , qui appelle Freres &
Soeurs les Enfans de Frere & de
Soeur ; que les avantagesde la Lune
conſiſtantenſa beauté , enſa lumiere
& en ſes influences , les mérites
de la Reyne avoient confifté dans
la beautéde fon Corps , dans l'éclat
de Ses Vertus , & dans la profuſion
de fes Graces ; que parsa beauté,
elle avoit touché le coeur du Roy; que
parfesvertus , elle avoit inftruit la
Cour ; que par ses libéralitez elle
avoitfoulagéfon Peuple ;&qu'ainfitoute
la France avoit sujet de
1
22 MERCURE
pleurerfamort, puis que le Royperdoit
une aimable Epouse , la Cour
une Sainte Souveraine , & le Peuple
une tendre Mere. Il prouva
toutes ces choſes avec beaucoup
d'éloquence , & fit voir ,
que comme une Lune éclatante
, elle avoit diſſipé les obfcuritez
, de la Cour , Diſpulit umbras ,
en y faiſant briller la pieté, la modeftie
, & la modération . Il dit
entr'autres choſes ſur ſa pieté,
qu'avant qu'elle fiſt ſon Entrée
publique à Paris en 1660. elle
voulut faire ſes Devotions dans
le Convent des Minimes de
Vincennes. Ilajoûta ſur ſa modération
dans les Richeſſes que fi
le Roy comme un Soleil , avoit
verſé fur ſon Peuple une pluye
d'or dans tous ſes Voyages , la
Reyne comme une Lune , avoit
verſé une pluye d'argent , Sparfit
GALANT.
23
&ipfa , & qu'il l'avoit veuë recevoir
les Placets des Misérables
avec une bonté ſurprenante. Il
termina ſon Diſcours par l'explication
des autres Deviſes ; &
ditque cette Lune , apres avoir
charmé le Roy par ſa beauté inſtruit
la Cour par ſes vertus ſoulagé
le Peuple par ſes influances,
eſtoit enfin éclipſée , Ecce Luna
etiam non ſplendet ; que Marie
Théreſe d'Autriche eſtoit morte
avec la conſolation de laiſſer for
la Terre un Epoux capable de
la gouverner , Sufficit orbi ; qu'un
Roy Tres- Chreſtien eſperoit ſa
refurrection,Luceat ipfa; & que
toute la France ſouhaitoit qu'el-
Je regnaſt dans le Ciel , comme
elle avoit regné ſur la Terre ,
Prasit & Aftris .
Le Lundy 23. les Religieux
Benédictins de l'Abbaye Royale
24
MERCURE
de S. Remy de Rheims , marque
rent leur zele par une magnificence
extraordinaire , & ils ſe
crurent d'autant plus obligez à
la faire paroître avec grand éclat ,
qu'outre qu'ils ont deux Corps
de nos Roys qui repoſent dans
leur Choeur , ſçavoir celuy de
Loüis d'Outremer , & celuy de
Lothaire , fans pluſieurs Reynes
qui ont choiſy leur Sépulture
dans cette Eglife , ils font Gardiens
de la Sainte Ampoule ,
dont on ſe ſert pour le Sacre de
nos Souverains. Il eſt vray que
s'ils ſe ſont diftinguez dans cette
rencontre , ils ont tiré de fort
grands avantages du Lieu. Cette
Egliſe eſt d'une beauté admirable
, & le Choeur un des plus
Auguſtes qu'il y ait en France
pour ſa grandeur mais particulierement
pour la largeur de ſa
Voûte,
GALANT.
25
Voûte, qui couvre quarante pieds
de large , fur cent pieds de long
dans oeuvre , fansy comprendro
la Nef & le derriere du Choeur.
Son Pavé à la Mosaïque , eſt un
Ouvrage , qui apres ſept cens ans,
ſe trouve encore auffi beau quela
premier jour qu'il fortit des mains
de l'Ouvrier. L'Architecture du
Maiſtre- Autel eſt une Pyramide
des mieux entenduës , ſoûtenuë
par des Colomnes de Marbre. On
avoit diſpoſe la Pompe funébre
fous une Couronne de plus de 60.
pieds de diametre , qui eſt une
marqued'une belle antiquité,puis
qu'elle répréſente par ſon circuit
le lieu où fut tenu le Concile de
Rheims , où le Pape Leon IX.
aſſiſta en perſonne. Ce Pape,pour
empeſcher la conteſtation des
Archeveſques de Rheims & de
Tréves pour la preſſéance, voulut
Octobre 1683 . B
26 MERCURE
que ce Concile ſe tinſt en cercle,
en forte qu'il prit place au milieu,
ayant neantmoins l'Archeveſque
de Rheims de front ; & depuis ,
pour marque de cette celébre
Action , cette Couronne fut fufpenduë
de la Voûte à l'endroit
meſme où elle s'eſtoit paſſée. On
l'éclaira de cent Cierges ce jourlà
. L'Eſtrade eſtoit au deſſous , élevée
de quatre degrez , chargez
de fix- vingts Chandeliers d'argent.
La Lectique qui ſe trouva
poſée fur cette Eſtrade , eſtoit
couverte d'un Daiz de Velours
noir aux Armes de la Reyne, foû .
tenuë par quatre Colomnes aufli
revétuës de Velours noir , élevé à
lahauteurde douze pieds an defſus
de la Lectique , qui estoit couverte
d'un Poële des plus magnifiques
de Velours noir, barré d'une
Croix de Moire d'argent , canGALAN
T.
27
-
tonnée de quatre grands Ecuſſons
de Broderie des plus riches. Sur
cette Lectique , on voyoit une
Figure repréſentant au naturel
Tauguſte Princeſſe pour qui ſe
faiſoit la triſte Cerémonie. Cette
Figure eſtoit vétuë à la Royale
d'un grand Manteau bleu , ſemé
de Fleurs - de - Lys d'or , fourre
d'Hermines , & par deſſus un
Creſpe fort fin , & fort ample.
Tous les Connoiffeurs ont admiré
l'attitude de la Figure qui e ſtoit
à genoux , ayant devant elle une
Couronne de vermeil doré, chargéedePierreries
fines ,& couverte
d'un Creſpe , auſſi bien que le
Sceptre Royal. Le Daiz qui la
couvroit,eſtoit tout environné de
Cierges attachez ſur une Corniche
couleur d'Ebeine qui regnoit
tout à l'entour ,& qui portoit une
grande Couronne de trois pieds
B2
28 MERCURE
&demy de diametre , cloſe à l'Impériale.
Toutes ſes branches
étoient couvertes de Luminaire,
qui ſe terminoit inſenſiblement au
coeur de la premiere grande Couronne
dont je viens de vous parler
, & qui entouroit toute la
Pompe funebre par ſa grandeur
extraordinaire . Le Maiſtre- Autel
eſtoit orné autant qu'il le pouvoit
eſtre. C'eſt une Pyramide de
plus de 35. pieds de hauteur,
qui fe trouvoit éclairée d'un nombre
infiny de Cierges à pluſieurs
rangs , chargez d'Ecufſons aux
Armes de la Reyne. Pour Parement
bas , on y voyoit une Table
d'or maſſif enrichie d'une
quantité ſurprenante de Pierreries.
Pour Retable , ou Parement
haut , il y avoit un fort grand Parement
de Velours noir , barré
d'une Croix de Moire d'argent;
GALANT. 29
& ſur les Gradins de l'Autel, une
grande Croix d'argent avec les
fix Chandeliers de meſme matiere,
la coûtume n'y en ſoufrant jamais
davantage. Tout le grand
eſpace depuis la Nef juſque derriere
le grand Autel , eſtoit tendu
denoir à la hauteur de vingt- cinq
pieds, depuis les Chaires en haut.
La Meſſe fut celebrée par le Supérieur
de cetteMaiſon. Lors que
les Officiers parurentau bas de la
Nef , comme c'eſt la coûtume
dans les Cerémonies extraordinaires
de faire ce grand circuit
pour aller à l'Autel,l'on fut ſurpris
d'un accords de fix Trompetes
funebres , joüées par autant de
Gardes-du- Corps de Sa Majeſté.
Ces Trompetes eſtoient foutenuës
pour Baſſes , par deux Timbales
, qui par leur accens lugubres
, entretenoient agreablement
B 3
30 MERCURE
,
la triſteſſe des Aſſiſtans . Les Offi
cier en entrant au Choeur , furent
précedez de vingt Pauvres,
revétus & chaperonnez d'une
Piece d'Etofe de Drap gris , qui
devoit leur reſter apres la Cerémonie
, par un effet de la charité
des Religieux . Ils aſſiſterent
tant que la Meſſe dura , autour
de l'Eſtrade , un Cierge àla main,
&à genoux. Les Inſtrumens ſe
firent encore entendre à l'Offer--
toire , à l'Elevation , & à la fin de
laMeſſe , pendant que le Celebrant
ſe diſpoſoit avec quatre autres
Supérieurs de l'Ordre , voifines
de Rheims , pour faire les
cinq Abſolutions comme on lesa
fait à S. Denys en France en de
pareilles occafions. Chaque Supérieurs
fit la ſienne , & tandis
que les Chantres chantoient les
Répons de chaque Abſolution, ils
GALAN Τ.
31
i eſtoient aſſis dans des Fauteüils
aux quatre coins de la Lectique,
& celuy quiavoit celebré la Mefſe
eſtant au milieu du Chooeur,
achevala ſienne la derniere . Dans
tous les filences que la Cerémonie
de l'Aſperſion , & de l'Encenſement
éxige, les Inſtrumens faiſoient
retentir les Airs les plus
lugubres.-
Madame de Bérulle , Abbeſſe
du Convent de Noſtre - Dame
de Nazaret d'Aix en Provence ,
dit S. Barthelemy , apres avoir
fait un Service le 26. Aouſt ,
comme toutes les Paroiſſes , &
les autres Convents de la Ville
en firent ce meſme jour , par
l'ordre de Monfieur le Cardinal
de Bonzi Archeveſque d'Aix ,
en fit un ſecond le 4. Septembre
, dans l'Egliſe de fon Monaftere
, avec tous les prépara-
B4
32
MERCURE
و
tifs qui pouvoient marquer fon
zele. On poſa ſur la Porte de
l'Egliſe un grand Drap noir , qui
ſervoit d'ornement à un Tableau
placé au deſſus. Ce Tableau repréſentoit
les Génies de la France
habillez en Dalmatiques
violetes , & ſemées de Fleursde-
Lys. Ils portoient le Buſte de
la Reyne , & appuyoient leurs
mains gauches ſur deux Cartou
ches , où l'on voyoit deux Emblémes.
Dans l'un eſtoit un petit
Génie , qui ayant cueilly une
Roſe , la plaçoit au Ciel. On
lifoit ces Vers autour du Carrouche.
Longius exalto caſtum diffunder
odorem.
Dans l'autre eſtoit reprefentée
une nouvelle Etoile , tayonnante
dans l'Empirée , & des
Anges qui l'admiroient. Au bas
GALANT.
33
1
de l'Embléme , deux petits Pleu-
Globe טמ reurs eſtoient fur
avec ces mots tout autour.
Angelorum gaudium , Francorum
luctus.
Entre les deux Cartouches ,
paroiſſoient les Armes de la Reyne
, & au bas , les Armes du
Monastere . L'Egliſe eſtoit éclairée
d'un tres-grand nombre de
Luftres , & de Chandeliers à
bras. Dans le Choeur eſtoitune
Eſtrade de fix pieds de haut, &
de dix en quarré , la petiteſſe du
lieu n'enpouvant permettre une
plus grande. Cette Eſtrade eſtoit
chargée d'un tres- grand nombre
de Flambeaux d'argent , & de
Girandoles. Aux quatre coins
s'élevoient quatre Piédeſtaux
quarrez , dont les Faces eſtoient
embellies d'Hiérogliphes de la
vie &de la mort , & des Médail
B
34
MERCURE
les des Anceſtres de la Reyne.
Ils portoient quatre Guéridons
d'argent, ſur leſquels estoient de
gros Flambeaux.. Le Tombeau
de cinq pieds de long , & de trois
de large , eſtoit un ſujet d'admiration
& de larmes en meſme
temps.. La Face en estoit enrichie
d'une fort belle Médaille
de la Reyne , portée par deux
Génies qui fondoient en pleurs.
Dans l'eſpace qui les ſéparoit,
on liſoit cette Epitaphe..
MARIA THERESIA AUSTRIACA ,
FRANCORUM REGINA
INCOMPARABILIS ,
VIXIT ,
QUIA PARA TERRIS SUPERI
INVIDENT ..
Des Pleureurs , & des Mé
dailles des Signes Celestes , qui
ont préſidé aux mois de la naif-
2
1
:
:
THEQUE DE LAVILLE
LYON
*
1893*
BIBLIOT
B
GALANT.
35
!
= ſance & de la mortde cette Prin
ceſſe , achevoient l'ornement de
la Repréſentation. Quatre Génies
portoient les Houpes du
Carreau de Velours noir , borde
de Paſſemens d'or , ſur lequel
repoſoit la Couronne couverte
d'un Creſpe. La Renommée
ſuſpenduë au milieu du
Mauſolée , ſous un Daiz environné
de Feſtons de Crêpe , de
Maſques de Mort , & des Armes
de la Reyne , paroiſſoit en Robe
violete parfemée de Fleurs de:
Lys . D'une main elle portoit une
Trompete , & de l'autre ; une
Urne d'or , avec ce Vers , 4
Urna capit cineres , nomen non
orbe tenetur.
La Planche que vous trouve--
rez icy , repréſente ce Mausolée, .
Monfieur de Viany , Chevalier
de S. Jean de Jérusalem , Prieur
BB 60
36 MERCURE
de S. Jean d'Aix , & Frere du
Grand- Prieur de S. Jean de Mal--
ec, celébra la Meſſe , qui fut ſo--
lemnellement chantée par les
Dames Religieuſes , avec une
mélodie des plus lugubres. II
eſtoit aſſiſté d'un fort grand
nombre de Preſtres . Monfieur ,
l'Abbé de Tournon , Profeſſeur:
en Theologie dans l'Univerſité :
d'Aix , prononça l'Oraiſon Funebre.
Vous ferez ſurpriſe , quand
je vous diray qu'il eſt aveugle..
Vous jugez bien par l'employ
qu'ila, que ſon eſprit ne ſe reſſent
point de cette incommodité
Il en eſt peu d'auffréclairez.Auſſi
fit- il un Diſcours tres-éloquent
dans l'occaſion dont je vous parle.
Monfieur Marin , Premier
Préſident au Parlement d'Aix ,
aſſiſta à ce Service , accompagné
de pluſieurs Préſidens & ConGALANT.
37
ſeillers du Parlement & des Comptes
, & il n'y cur aucune Dame
qualifiée qui ne s'y trouvaſt.
Ce que les Jeſuites de Roüen
ont fait , mérite bien de trouver
icy ſa place. Quoy que la mort
de la Reyne y ait donné lieu , ce
n'eſt point une ſuite de Services
dont je vay vous faire la deſcriprion.
C'eſt quelque choſe de fort
fingulier , inventé avec eſprit ,&
digne d'eſtre ſçeu des Curieux.
Au lieu de la Tragédie & des
Ballets dont ils ont accoûtumé de
donner le Spectacle tous les ans
dans le mois d'Aouſt pour la dia
ſtribution des Prix , ils ſuprimérent
la Piece que l'on avoit préparée
, & en firent repréſenter
une autre par leurs Ecoliers , fur
la mort de la Reyne , le 13. Septembre
, en préſence du Parlement
, qui a fondé les Prix , &
38 MERCURE
des principaux Membres des autres
Corps de la Ville. La Salle,
dont on ſe ſervit pour cette Action
, eſtoit tenduëde Drap noir
depuis le haut juſqu'au bas. Il y
avoit tout autour deux Bandes
de Larmes , d'où pendoient les
Ecuffons de France & d'Autriche
, entremeflez des quartiers
d'Eſpagne , & de quantité d'Emblémes
& de Deviſes ſur cette
Princeſſe . La Piece eſtoit diviſéeen
trois Parties. Dans la premiere
, quelques Acteurs parurent
ſur le Théatre ordinaire,
comme pour commencer la Tragédie
& le Ballet ; mais ils en furent
empeſchez par le Génie de
la France , qui leur apprit la mort
de la Reyne , & par Themis qui
leur ordonna de changer les Jeux
qu'ils avoient préparez par ſon
ordre , en des Spéctacles luguGALANT..
39
bres ,&deprendre part à ladouleur
genérale de la France. En
meſme temps la Scene changea,
& l'on vit paroiſtre tout d'un
coup au commencement de la
ſeconde Partie , un ſecond Theatre
en deüil , ſur lequel eſtoit élevé
un grand Tombeau de marbre.
Sur ce Tombeau eſtoit une
Urne , que quatre Amours pleurans
tenoient embraſſée . Chacun
avoit ſon Symbole. L'un éteignoit
ſon Flambeau avec ſes lar--
mes. L'autre accablé dedouleur,
ſe perçoit le coeur d'une de ſes
Fléches. Le troiſième brûloitdes
Parfums ; & le quatrième jettoit
des Fleurs fur le Tombeau . La
Religion & la Pieté eſtoient au
pied , auſſi avec leurs Simboles.
Au deſſus de l'Vrne eſtoit une
Mort , & au deſſusde cette Morr,
paroiſſoit la Renommée. Elle
tenoit l'Image de la Reyne, victo
40
MERCURE
د
rieuſe de la Mort , & s'elevant
vers le Ciel. Pour marquer le
triomphe de cette Princeſſe ſur
la Mort , au lieu de Cyprés , on
avoit mis autour du Tombeau
des Palmiers qui occupoient toute
la Scene. Ils eſtoient chargez
de trois fortes de Couronnes ;
d'une Couronne Royale de
France d'une Couronne de
Fleurs , & d'une Couronne d'E...
toiles . Ce Spectacle , auquel on
ne s'attendoit pas , ſurprit d'a--
bord toute l'Aſſemblée ; mais elle
fut beaucoup plus ſurpriſe,quand
les Statuës de marbre qui étoient
fur le Tombeau , & auſquelles il
ſembloit qu'il ne manquaſt que
la voix , commencerent à parler,
apres en avoir reçeu l'ordre de
Thémis . Chacune de ces Statuës
pleurala Reyne ſelon le caracte--
re qu'elle foûtenoit. La Religion
GALANT. 41
exprima par ſes Vers le deüil de
l'Eglife ; la Picté , la douleur des
Pauvres & des Misérables , pour
Ta perte de leur Bienfaictrice. Les
quatre Amours firent entendre
les regrets du Roy, de la Famille
Royale , de la Cour , & detoute
la Nation Françoiſe. Ces Vers
lugubres furent ſuivis d'un ConcertdeMuſique
formé parApollon&
par les Muſes, qu'on ſupofoitavoir
élevé ce Tombeaudans
leParnaſſe.Des Echosqui étoient
dans le Tombeau , répondoient
àces Concerts. La troiſiéme Partie
eſtoitune eſpeced'Apotheoſe.
D'abord les Amours , , en ſuite
Apollon & les Muſes , le Génie
de la France,& Themis, celébrerent
tantoſt par des Vers , tantoſt
par des Chants , le triomphe de
la Reinedans le Ciel. Tout cela
fut terminé par un Compliment
42 MERCURE
au Parlement , que prononça
Monfieur l'Abbé de Médavi de
Grancé , Petit Fils du Maréchal
de ce nom , & petit- Neveu de
Me l'Archeveſque de Roüen .
Ce jeune Abbé avoit compofé
une partie des Vers Latins. Voi
cy ce qu'il dit au Parlement..
MInitres
de Thémis , dignes Suiets
du Prince
Qui regle par vos Loix cette grande
Province,
Lors que la France éclate en regrets fu
perflus ,
Qu'une Reyne, l'honneur & l'appuy des
Vertus ,
Tire de tous les coeurs des plaintes inutiles,
Qu'on ne donne àsa mort que des larmes
Stériles ,
Animezpar vos ſoins d'un Zele bien plus
beau ,
Les Enfans d'Apollon luy dreffent un
Tombeau ,
GALANT. 43
Et fans avoir recours aux présens de la
France ,
Leurs travaux ont chez vous leur juste
récompense.
Ainfi jadis le Chef des Troyens fi
vanté ,
Qui ſcent à la valeur joindre la
pieté,
Ouvrant à la Ieuneſſe une illustre
carriere ,
Fit celébrer des leux au Tombeau defon
Pere,
Et pour encourager ces timides
Esprits ,
Couronna les Vainqueurs , & leur donna
des Prix.
Le jeune Abbé qui avoit prononcé
ce Compliment , remporta
le premier Prix de Poësie en
Rhétorique ; & Monfieur le
Chevalierde Grancé ſon Frere ,
en remporta un autre en Seconde..
En vous parlant d'Ouvrages
d'invention , je ne dois pas ou
44 MERCURE
blier la plus belle Theſe qui air
jamais eſté faite. L'on y trouve
juſques à cent huit Portraits tous
bien- faits , fans quantité d'au
tres choſes dont voicy un court
détail .Le Deſſein de cette Theſe,
qui a eſté dédiée au General des
Jéſuites , & qui fat ſoûtenuë à
Lyon le Jeudy 9. de l'autre mois ,
eſt du Pere Ménestrier , fi fameux
par le grand nombre d'Ouvrages
qu'il a donnez au Public ..
Celuy qui l'a dédiée à ce General
, y vouloit faire graver ſons
Portrait , mais la modeſtie de ce
Pere s'eſtant oppoſée à ce def
ſein , il a eſté obligé de ſe fervir
du Portrait de Saint Ignace.
Il l'a regardé comme Fondateur
& Premier General de la Compagnie
, & luy faiſant une Couronne
des Portraits des autres
Genéraux qui luy ont fuccedé ,
GALAN T.
45
1
il a fait de l'Election de ce dernier
, la Baſe du Portrait de ce
Saint , dont l'unique but a eſté
de chercher en toutes choſes la
plus grande gloire de Dieu. Ce
Portrait eft accompagné de fix
grandes Médailles , qui font voir
les fonctions des Jéſuites. Lapremiere
, où Saint Ignace écrit ſes
- Conſtitutions , fait connoiſtre
qu'ils ont choiſy la Vie du Sauveur
du Monde pour Modele de
- la leur. Dans la ſeconde , il leur
diſtribuë le Monde , comme le
Theatre de leurs Travaux. Dans
la troiſieme , le Fils de Dieu ſe
préſente à luy , chargé de ſa
Croix , pour luy prédire les perſécutions
qu'il ſouffriroit. Dans
la quatrième , le Pape confirmant
la Compagnie , donne à
ceux qui s'en feront mis , le
pouvoir d'aller preſcher par tou46
MERCURE
te la Terre . Dans la cinquième,
S. François Xavier convertit le
Japon , & en baptiſe les Roys ; &
dans la ſixiéme , le Pere Jacques
Laynez paroiſt au Concile de
Trente , comme Théologien du
Pape , & y fait connoiſtre la
Compagnie dont l'Inſtitut fut
approuvé par ce Concile. L'Election
du dernier General , Succeſſeur
de la Dignité de S. Ignace
, eſt repreſentée dans le Basrelief,
au deſſus de l'Epître dédicatoire
. Comme cette Election
s'eſt faite par tous les fuffrages
des Députez de toutes les Provinces
du Monde , qui ſe trouverent
en la Congrégation douziéme
, tenuë à Rome en 1682 .
on y voit tous les Peres affemblez
qui luy vont baiſer la main.
Les Provinces de la Compagnie,
diftinguées par les Armoiries des
GALANT.
47
Princes ou des Païs dans leſquels
elles ſont ſituées , font le haut
& le bas de la Bordure , avec la
Deviſe d'un Cercle , dont toutes
les lignes tirées de la circonference
, vont s'unir au meſme
centre. Les autres Deviſes qui
accompagnent les Portraits des
Generaux , marquent qu'ils tirent
toute leur gloire de S. Ignace
, & qu'ils ont eu ſoin de conſerver
ſon eſprit. Les Portraits
de la Bordure , ſont ceux des
Hommes illuftres , qui ont eſté
Apoſtres,Prédicateurs, Docteurs,
& confiderables en vertu ; &
comme les Poſitions ſont de Philofophie
, de Mathématique , &
de Théologie , on voit tout autour
les Médailles des Philoſophes,
des Mathematiciens, &des
Théologiens les plus celebres .
Les malheurs qui estoient ine-
L
48 MERCURE
vitables , ſi les Turcs euſſent pa
venir à bout de prendre Vienne ,
ayant obligé Sa Sainteté de recourir
à l'aſſiſtance divine contre
des forces fi redoutables , Elle
accorda une Indulgence pleniere
, ou Jubilé univerſel , à tous
ceux qui accompliroient en veritables
Chreſtiens , les choſes
contenuës dans ſon Bref du 11 .
du mois d'Aouſt dernier. Il y a eu
des devotions extraordinaires à
Veniſe pendant ce temps , &je
croyque vous ne ſerez pas fâchée
de les apprendre. La Lettre de
Monfieur Chaffebras de Cramailles
àMadame Chaſſebras du Breau,Sa
Belle - Soeur , vous en inſtruira . Je
vous en envoye une Copie. Rien
n'eſt plus curieuſement remarqué
que tout ce que vous y trouverez
. Tous les Officiers qui compoſent
la Seigneurie , y ſont dans
leur
GALANT.
49
e
6
leurordre , avec la diférence des
Habits qui les diſtinguent. C'eſt
cequ'on n'a jamais veu enſemble
dansune meſme Relation . Vous
obſerverez deux choſes dans cellecy
; l'une , que le Patriarche de
Veniſen'a étably les Stationsque
dans trois Egliſes , à l'imitation
- de Rome , où elles eſtoient feulement
dans celles de S. Jean de
Latran , de S. Pierre du Vatican ,
& de Sainte Marie Majeure; &
l'autre , que les charitez qui ſe
font faites , n'ont point eſté
pour les Egliſes , où eſtoient les
Stations.
Octobre 1683 , C
50
MERCURE
De
RELATION
ce qui s'eſt pafflé à Venife ,
dans le temps du Jubilé.
SA le
A Sainteté n'cut pas plutoſt en-
Brefà Venise , pour
Jubilé Univerſel , que le Patriarche
en fit faire la publication dans tou
tes les Paroiffes de la Ville , &
établit les Stations dans l'Eglife
Patriarchale de Saint Pierre , dans
Eglife Ducale de S.Marc, &dans
l'Eglise Patriarchale & Collegiale,
dediée aux Saints Apostres , qu'on
appelle vulgairement Sant'Apoſtolo
, & qui se trouve presque
dans le milieu de la Ville. Le Jubilé
ayant commencé le Dimanche 22 .
GALANT.
51
du mois d'Aoust , le Patriarche alla
en Proceſſion vifiter ces trois Eglifes
le Mercredy au matin 25. de ce
mois , qui estoit l'un des trois jours
du Feûne preſcrit par le Bref. Il
estoit à la teste defon Chapitre ,&
de la plus grande partie des Curez ,
des Prestres , & des Eccleſiaſtiques
de Venise. Un nombre extraordinaire
de Peuple leſuivoit , la teste nuë,
chacunun Cierge à la main ; & l'Ecole
, ou Confraternité de S. Pierre
précedoit le Clergé avec cent Flambeaux
de cire blanche , tous de dixhuit
à vingt livres , & trente ou 40
grands Chandeliers d'argent defix
àSept pieds de haut , que l'on portoit
au bout d'un Baston .
1
Les Magistrats qui compoſent
leCollegede Venise, &quelquesuns
des principaux Officiers , firent
ensuite leurs Stations dans les mesmes
Eglifes. Ilsestoient en Corps,&
C2
52
MERCURE
alloient le long des Canaux, qui font
de petits Bastimens de Mer , couverts,
peints , &dorez . On leur avoit
préparé dans les Eglises des prié-
Dieu de Damas, & de Velours rouge,
&le Clergéles reçeut avecla Croix,
l'Eau- benîte. Voicy en peu de mots
les noms de ces Officiers ,ſuivantle
rang dans lequel ils marchoient à
l'entrée, &àlafortie des Bucentaures.
Vousremarquerez que les Habits
dont ils estoient vétusfont ceux qu'ils
portent ordinairement l'Eté dans les
Tribunaux , & qui les distinguent
les uns des autres , parce que quelques
- uns font vétus d'une autre
maniere dans les grandes cerémonies.
2
Les Capitaines marchoient les
prémiers. Ils avoient de courtes Veſtes
en manieres de long Juste-aucorps
, ou de Hongrelines à demyambe
, d'Etofe de Soye youge ; une
GALAN T.
53
autre Vestefans manches ; par deffus
, de Camelot violet ; les Bas rouges
, &le Poignard ou Stilet à la
ceinture.
Ensuite alloient pluſieurs Ecuyers
du Doge , en Habit & Manteau
de Tafetas noir ordinaire
Rabat uny.
avec le
Le Capitaine- Grand , qui est
comme le Grand Prevost , alloit à
cofté du Maistre des Ceremonies
du Doge. Lepremier estoit en Veste
de Damas rougefiguré. Cette Veste
Luy deſcendoit jusqu'au bas des jambes
, & ilavoit par deffus , une ſeconde
Veste de Camelot violet tabiſé,
doublée auffi de Damas rouge , fen
duë , & liée par les coſtez avec des
cordons & houpes deſoye , la Ceinture
à l'Indienne , les Bas & les Sou-
Liersrouges . Le Second estoit en pourpoint,
Haut- de- chauffe, Bas&Bou-
Liers rouges, avec une Veſteſans dou
C3
4
MERCURE
blûre , de Camelot violet tabife.
Les Secretaires du Sénat , qui
font tous de l'ordre des Citadins ,
étoient en Veſte de Drap noir ,la Stole
de mesme , & les Manches courtes,
qui est l'Habit des Gentilshommes
& des Citadins. La Stole est une
piece d'Etofe d'environ un quartier
de large , & d'une aune de long. Elle
Lemet fur l'épaule gauche , commele
Chaperon des Graduez en France.
Le Grand Chancelier , qui eft
auſſi un Citadin , en Veste de Camelot
violet tabifé , à Manches
Ducales. Ces Manches ont autant
de tour que le bas de la Veſte , &
font si amples qu'elles descendent
juſques à terre...
Le Doge ou Chefde la Répu
blique , en reste de Satin rouge
uny , à grandes Manches ; une pe
tite Coefe de toile blanchefine ,def
sendant en pointe fur les oreilles,
GALANT.
55
qui luy fert de Diademe; la Couronne
ou Corne Ducale de Satin
rouge par deſſus , les Bas , & les
Souliers rouges , Sa Veſte estoit foutenuë
par deux de fes Ecuyers en
Manteau noir , qui ne la quitoient
point encore qu'ilfustàgenoux.
Les fix Conſeillers de la Seigneurie
, en Veſte de Camelot rouge
rabisé , à Manches Ducales. Ces
fix Confeillers ſont pour affifter le
Doge dans toutes les affaires , &
font choisis de fix diférens Quartiers
de la Ville.
Les trois Chefs de la Quarantie
Criminelle , en Veste de Drap
violet la Stole de mesme , & les
Manches étroites à l'ordinaire. Cette
Quarantie est une Compagnie de
quarante Magistrats pour juger les
Affaires criminelles. Ces trois Chefs.
lesfix Conſeillers , & le Doge , com
posent la Seigneurie de Venise , où
C4
56 MERCURE
Tonjuge les Causes privilegiées qui
Se plaident au College.
Les fix Sages Grands , en Veste
de Camelot violet tabifé , à Manches
Ducales . Ce font ceux qui confultent
, &proposent les Affaires
qui doivent aller au Sénat.
Les trois Avogadors , en Veste
de Camelot noir tabiſé , les Manches
Ducales , & la Stole de Drap
rouge. Leur fonction approche de
celle des Procureurs & Avocats Ge
néraux des Tribunaux de France.
Les trois Caï , ou Chefs du
Confeil des Dix , vestus comme
les Avogadors. Ce Confeil est de
dix des principaux Magistrats , qui
connoiffent des crimes d'Etat , & de
Leze- Majesté publique. Ces trois
Chefs ont le ſoin de beaucoup de
choſes , concernant la Police , & la
• Seûretéde la Ville.
Les deux Cenſeurs , en Vefte
GALANT.
57
de Camelot noir tabifé, les Manhes
Ducales , & la. Stole de Drap
violet . Ils ont veuë fur les moeurs
des Particuliers , für les fauſſes
brigues qui se font pour obtenir les
Charges , & aſſiſtent aux Causes
criminelles ..
Les cinq Sages de Terreferme
, en veste de Camelot noir ta
bije, les Manches Ducales. Ils con-
Sultent , &propoſent au Sénat les
Affaires de la Milice & de la
Guerre.
Les cinq Sages des Ordres ,
en Veste de Drap violet , la Stolede
mesme , & les Manches étroites,
comme les trois Chefs de la Qua..
rantie criminelle. Cefont dejeunes
Gentilshommes , qui ont entrée au
College , & au Sénat , pour seformer
aux Affaires , Sansy avoirde
voix délibérative , sinon dans quel
ques Affaires de Mer , d'où vient
GS
58
MERCURE
que leurveritable nom est Sages de
Mer. On les appelle auſſi Petits
Sages , à cause de leur jeuneſſe ; car
cenom de Sage est icy donnéà certains
Magistrats , pour montrer ,
qu'ils doivent surpaſſer les autres en:
prudence & en ſageſſe.
Les cinq Sages des ordres , les
cing Sages de Terre ferme , les fix
Sages Grands , & la Seigneurie ,,
faisant en tout le nombre de vingtfix
Perſonnes , composentle College
où s'examinent toutes les Affaires
d'Etat ,& où les Ambaſſadeurs ont
Audience. Tous ces Magistrats&
Officiers , le Doge excepté , ont tous
la Barete. C'est un petit Bonnet de
Laine noire , que les Gentilshommes
& Citadins portent en tout temps..
Il a tout autour un Cordon de deux
travers de doigt , qui est fait avec
les bords de la Laine..
Quoy qu'il manquaft en cette
GALANT.
59
Cérémonie quelques- uns des Ma
gistrats que je vous ay nommez , qui
pouvoient estre malades , j'ay crû
vous devoir marquer le veritable
nombre qu'ils devoient estre. Vous
remarquerez encore, que le Camelot
dont la plupart des Officiers font
habillez , est une Etofe de poilde
Chevre , ou d'autre Animal , qui a
cela d'avantageux pardeſſus la Soye,
qu'elle ne s'engraisſſe point , & qu'en
confervant fon lustre , elle ne reçoit
pas aisément la poudre..
A l'exemple du Patriarche , les
Paroiſſes de Venise au nombre de
Soixante- douze , la plus grandepartie
des Convents de Religieux , les
Hopitaux , & quantité de Safrages
Confrairies , ont viſité chac
unefois les trois Eglifes des Stations,
enforte que pendant les quatorze
jours du Jubilé , l'on ne pouvoitpasfor
par les Rues qu'avec beaucoup,
G6
60 MERCURE
de difficulté , pour le grand nombre
de Proceſſions que l'on rencontroit
foir& matin. Celles des Paroiffess
alloienten cette maniere.
D'abord venoient soixante , qua
tre- vingts , cent , & jusqu'à 180 ..
Perſonnes vestuës de longs Habits de
Toile , avec des Capucesfur la teste,
tenant chacune un Flambleau de
cire blanche , de dix- huit , vingt ,
wingt- cing & trente livres de pe
Santeur , la plupart ayant des bri
coles de cuir , pour les ſoûtenir ,
comme nos Porteurs de Bannieres ..
Quantité d'autres en parcil Habit
portoient des Chandeliers de fix à
Sept pieds de haut , & des Flam.
beaux de poing au defſfus . D'autres
avoient des Fanaux , ou de grandes:
Lanternes dorées ; & au milieu de
cette abondance de lumieres , mar
choient trois Gentilshommes Veni
tiens ,portant alternativement une.
ود
GALANT. 61
grande Croix avec un Chrift , toute
enrichie de Fleurs , de Rubans , de
Points , de Dentelles d'or & d'argent
, de Brocards , de Perles , &
de Pierreries. Ils estoient vétus en
Penitens , avec de longues. Robes de
Toile blanche ou noire , des Cordons
de foye garnis de groſſes Houpes &
Campanes pour Ceintures , le vi-
Sage couvert , & les pieds nus dans
des Sandales . C'estoient eux qui
faisoient la dépense des Flambeaux.
Devant le Christ', alloient à reculons
les Battuti , ou Flagellant,
Sedonnantfur le dosdegrands coups
de Discipline , faites de plusieurs
Gordes où estoient attachées de petites
Etoiles ou Pointes de Fer. Ily
en avoit en la plupart des Procesfions.
Ils estoient veftus de mechante
Toite, avec le visage dans un Sac,le
dos découvert tout ensanglante,Gla
62 MERCURE
plûpart les pieds nus . Quelquesuns
avoient des Capuces fur leurs
testes , élevez iuſques à trois pieds
de haut . On voyoit venir en ſuite
un grand nombre de Penitens gris ,
bleus, blancs , ou noirs , felon les Su
frages & Confraternitex dont ils
estoient , ayant tous le visage couvert
, & un Cierge d'unc livre &
ou de deux livres , à la demie
main:
,
Apres alloient les Prestres & le
Clergé , puis tous les Paroiſſiens
deux àdeux , un Cierge à la main ,
& la tešte nuë , les Gentils-hommes
& Citadins tenant la gauche par
humilité , & les Marchands
Artiſans ayant la droite ..
Enfuite venoient les Femmes.Plis
fieurs avoient le visage voilé , &
estoient vestuës de Toile en Peniten.
tes . L'une des principales portoit
une grande Croix de bois comme les
GALANT. 63

(
-
Hommes , & les autres de gros
Flambeaux de cire blanche. Queb
ques Prestres alloient avec elles au
tour de la Croix , chantant les
Litanies & toutes les autres Femmes
fuivoient deux à deux dans
leurs Habits ordinaires , y en ayant
quelqu'une d'espace en espace , qui
chantoit aussi les Litanies , & à
laquelle répondoient toutes les autres.
Dans quelques Paroiſſes , les
Filles estoientfeparées des Femmes.
Elles marchoient à droite avec un
Koile de Toile blanche qui leur cou
vroit le visage; & les Femmes à
gauche en Voile de Tafetas noir. Il
fe trouva mesme quelques Femmes
qui alloient à reculons devant le
Grucifix , & qui se disciplinoient
comme les Hommes ; mais ce fut en
petit nombre.
Les: Convents des Religieux
avoient aussi quantité de Penitens
64 MERCURE
"
avec des Croix , & de gros Flambeaux
, pluſieurs Confraternitez de
devotion accompagnant leurs Proreffions.
Celle de S. François s'estoit
jointe aux Cordeliers ; celle de saint:
François de Paule , aux Minimes
celle de S. Dominique , aux Jacqbins
, & ainſi des autres.. Les Confreres
estoient veſtus d'un Habitpareilà
celuy des Religieux . Ils avoient
la teste cachée dans une maniere de
Sac de la mesme Etofe de l'Habit ,
avec des Cartons de testes&d'os de
Mort coufus au deſſous du menton ,
&des Chapelets à la ceinture.Tous
les Particuliers qui accompagnoient
la Proceſſion, portoient auſſiun Cier--
geà la main.
Les Administrateurs &Gouverneurs
des quatre grands Hôpitaux ,
marchoient avec les Filles du Choeur,
que l'on éleve & qu'on entretients
pour la Musique. Elles estoient tou
GALANT.
65
1
tes voilées , & portoient un Habit
simple & modeste , de la couleur qui
est particuliere à chaque Hopital,
Celles des Mendicantes estoient
vestuës de gris ; celles des Hoſpitaletes
, de blanc ; celles de la Pieté
, de rouge ;& celles des Incurables
, de bleu . Tous les petits Enfans
de l'Hôpital , & les Pauvres
qui pouvoient marcher , alloient les
premiers habillez de la mesme cou
leur. Ces Administrateurs font des
Gentilshommes , des Citadins , نم
des Marchands des plus conſidérables.
Les premiers avoient cedé là
droite aux derniers dans cette Cerémonie.
Outre ces Proceffions genérales, on
rencontroit encore pluſieurs Perfon .
nes qui alloient enſemble par devotion
, vestuës en Penitens , avec
des Croix & des Flambeaux , pfal
modiant dans tout le chemin. Ily
66 MERCURE
avoit des troupes de Femmes toutes
voilées , qui faisoient auſſides Proceffions
particulieres. Quelques unes
alloient feules chargées de Croix &
de Difciplines. F'en vis une monter
à genoux les degrez de l'Eglise de
S. Marc. Elle alla en cette posture
humiliante jusqu'à la Porte du
Choeur , & s'en retourna de mesme
àreculons , toûjours à genoux , avec
une groſſe Croix de boisſurſes épaules,
dont lapesanteur ſembloit l'accabler
à tous momens . Au fortir de
S. Marc , ellese leva , portant toû
joursfa Croix , marchant les pieds
nus , la teſte couverte , & entrade
meſme à genoux dans les Eglifes de
S. Pierre & de Sant'Apoftolo .
Il est difficile de s'imaginer la
quantité de Cire qui s'est confumée
durant ce temps . A la Proceffion de
Sant ' Apoftolo , il y avoit des
Cierges de trente. liures. Ily en
GALANT. 67
avoit de quarante a celle des Religieux
de S. François de la Vigne ,&
cela ne doit pas vous étonner. C'est
l'usage à Venise d'en mettre quelques
gros aux Proceſſions. On voit icy
des Particuliers , qui s'estant Sauvez
de quelque péril considérable ,
offrent à la Vierge un Cierge d'une
groffeur extraordinaire, dont ilsfont
préſent àuneEglife en maniere d'Ex
Voto. Ily ena deux dans le Mona-
AcredelaMadonna de la Miracoli.
Le plus gros a dix pieds de haut fur
un pied de diametre , & pele du
moins cent cinquante livres. Ilest attaché
contre la Muraille avec des
Cercles , & degros Crampons de fer.
Toutes les Aumônes qui se font
frites dans les trois Eglifes des Stations
à l'occaſion duJubilé , ont esté
distribuées au Monastere des Reli
gieafes Converties , où l'on reçoit les
Filles Penitentes , qui se retirent
68 MERCURE
de la Débauche , & aux quatre
grands Hôpitaux de la Pieté, des
Incurables , des Mendicantes , م&
des Hospitaletes.
La grande devotion des Particuliers
, & le zele ardent de tout le
Peuple, ayant occupé presque tous
les Confeffeurs dans ces deuxfemaines
, le Patriarche a remis le Iubilé
des Religieuses , apres celuy des Religieux
& des Séculiers. Ainsion l'a
publiédans les Monafteres des Filles
le Dimanche s . de ce mois de Sepptembre
, & il doit finir demain
Dimanche 19. Les charitez quife
feront faites dans ces Monafteres
par les Abbeſſes , les Vicaires ou
Prieures , les Religieuses & les Penſionnaires
, doivent estre données
aux pauvres Religieuse de Candie,
quisefont retirées à Venise,à me
Sure que les Infidelles ſefont rendus
maistres de cette Isle. LeurMonaf
GALANT. 69
tere est dans l'Isle de San Servolo ,
à un ou deux milles d'icy. Ily en a
de l'Ordre de S. Benoist , de l'Ordre
de S. Dominique , & de celuy de S.
François : & ce qui est de fort ſingulier
, elles logent toutes dans le
mefme Convent , quoy qu'elles ayent
chacune leur Abbeffe , & Vicaire
ou Prieure particuliere , & qu'elles
obfervent la Regle de leur Ordre.
Elles font en tout quatre - vingts
cing , & chaque Ordre aſon Autel
Séparédans lamesme Eglife , avec
lemesme Patron qu'elle avoient en
Candie ,sçavoir , les Dominicaines,
Sainte Catherine : les Franciscaines
, S. Jerôme ; & les Benédictines,
Noftre Dame du Rofaire. Ie fuis ,
Madame , voſtre &c.
AVenite ce 18 Septembre 1683 .
Monfieur le Comte de Rochefort
, apres deux années de
70
MERCURE
ſoins & de conſtance , s'en eſt
veu enfin glorieuſement récompenſé
, en épouſant Mademoiſelle
des Porcelets , qui eſt une
belle & grande Héritiere. Ce
Mariage s'eſt fait avec toute la
ſolemnité que demandoit la naifſance
de l'un & de l'autre. Ce
font deux Perſonnes tres- bien
aſſorties , & dont l'union parfaite
charme tous ceux qui en ſont
témoins. Monfieur le Comte de
Rochefort eft Fils de feu Monſieur
de Brancas , Marquis de
Cereſt & de Courbon , Baron
de Vitroles , & de la belle Marquiſedu
meſme nomde la Maifon
de Cambis , nom que le Baron
d'Alés a rendu illuftre par
les grands Emplois qu'il a eus à
l'Armée , & par les belles actions
-qu'il y a faites. Feu Monfieur le
Comte de Brancas , Chevalier
GALANT. 71
d'Honneur de la Reyne Mere ,
eſtoit Oncle de celuy dont je
vous parle . Vous ſçavez , Madame
, qu'il n'a laiffé que deux Filles
, l'une mariée à Monfieur le
Prince d'Harcourt de la Maiſon
de Lorraine , & la plus jeune à
Monfieur le Duc de Villars , fon
Coufin germain , Chef de la
Maiſon de Brancas. Il y a deux
autres Branches de cette Maiſon .
L'une eſt celle de Monfieur le
Comte de Brancas , Frere de
Monfieur le Comte de Rochefort
, qui vient de ſe marier ; &
cette Branche eſt établie en
Provence. La derniere eſt celle
de Monfieur le marquis de Brancas
, établie à Avignon. C'eſt
un Gentilhomme de beaucoup
d'eſprit & de mérite , qui a épouſe
la Soeur unique de Mademoiſelle
des Porcelets. Ainſi les deux
>
72 MERCURE
Couſins germains de la Maiſon
de Brancas , ont épousé les deux
Soeurs de celle des Porcelets. Je
ne vous dis point que cette premiere
a toûjours tenu en France
un rang tres-conſidérable. Tout
le monde ſçait que ceux de ce
nom y ont poſſedé les plus importantes
Charges de l'Etat , &
qu'il y en a eu de Grands Amiraux
, & des Chevaliers de l'Ordre.
Outre les Brancasde France,
il s'en trouve pluſieurs Branches
dans le Royaume de Naples
, dont ceux qui en ſont ont
la qualité de Ducs & de Princes.
Cette Maiſon a auſſi donné pluſieurs
Cardinaux , & il en eſt
mort deux depuis peu d'années .
Mademoiſelle des Porcelets,
aujourd'huy Madame la Comteſſe
de Rochefort , eſt Fille de
feuMeſſire Henry des Porcelets,
Marquis,
1
GALANT.
73
Marquis du Baye , & de S. Roman
, Comte de Laudun , & de
Rochefort , Senechal d'Arles ; &
de feuë Loüiſe d'Albenas , Dame
d'une pieté finguliere , & d'une
des plus qualifiées Maiſons du
Languedoc. Monfieur le mar
quis du Baye avoit ſervy le Roy
dans ſes premieres années , &
s'eſtoit toûjours fort diftingué
parfaprobité , par ſon eſprit , &
par fon mérite. On peut dire
auſſi que ce ſont les appanages
de la Maiſon des Porcelets , dont
le Chef eſt Monfieur le marquis
de maillane , qui s'eſt fait affez
connoiſtre à l'Armée en fervant
d'Ayde de Camp à Monfieur le
Prince , & à Monfieur le Duc.
Il y a encore trois Branches de
cette Famille , une à Beaucaire ,
& deux à Arles , où elles font
une tres - grande figure. Leurs
Octobre 1683 . D
74
MERCURE
Alliances font des plus conſidérables
, puis que ce ſont celles
des Maiſons de Montmorency ,
d'Uzés , de Laval , de Calviſſon ,
du Roure , & c . En meſme temps
que mademoiselle des Porcelets
s'eſt marié , elle a fait une démiſſion
de la Charge de Grand Senéchal
d'Arles , que feu Monſieur
le marquis ſon Pere avoit
acquiſe en faveur de Monfieur le
Marquis de Boche ſon Coufin
germain . Il en eſt venu demander
l'agrément au Roy ; & Sa
Majeſté ayant une parfaite connoiſſance
des ſervices que ce
Marquis luy a rendus , ſoit en
qualité de Volontaire dans ſes
Armées navales , ſoit en qualité
d'Ayde de Camp , & de Major
de Brigade de Gendarmerie en
ſes Armées de Flandre , ſoit en
celle de Capitaine & Comman
GALAN T.
75
dant d'un Regiment de Cavalerie
en ſes Armées d'Allemagne
, où il s'eſt toûjours ſignalé,
a bien voulu luy accorder cette
importante Charge ; qui le met
à la teſte d'une Nobleſſe auffi
brave & auſſi illuftre qu'il y en
ait dans tout le Royaume.
Il y auroit plus d'Amans heureux
que l'on n'en voit , ſi on
laiſſoit l'amour maiſtre de ſes
entrepriſes ; mais s'il peut toucher
les coeurs quand il luy
plaiſt , il n'a pas toujours lepouvoir
de les unir. Des obſtacles
invincibles renverſent ſouvent
les plus grands deſſeins , & ce
qui eſt le plus chagrinant , c'eſt
qu'il ſe rencontre des occaſions
où il ſe nuit par luy meſme. Un
jeune Homme de qualité , qui
ayant un Marquiſat eſtoit Marquis
à bon titre , devint amou-
D 2
76 MERCURE
reux d'une des plus aimables
Perſonnes de la Ville où il demeuroit.
Elle estoit d'une Famille
de Robe , & un Frere unique
qu'elle avoit , eſtoit Conſeiller
au Parlement de ſa Province
, mais il s'attendoit bien à
monter avec l'âge dans des Charges
plus conſidérables. Ce Frere
eſtoit alors fur le point de revenir
d'un voyage d'Italie , & quoy
que fon retour fuft fort proche,
le Marquis ne laiſſa pas de faire
affez de progrés dans le coeur
de cette Belle , avant qu'il fuſt
revenu . Elle eſtoit vive nature!-
lement , pleine de ſoins & de
zele pour ce qu'elle aimoit , & fi
ſenſible à l'amitié qu'on luy témoignoit
, qu'il y avoit ſujet d'efperer
que les empreſſemens de
l'amour ne luy ſeroient pas indiférens.
Elle trouva le Marquis
GALAN T.
77
aſſez aimable , pour ſe perfuader
qu'elle en pouvoit eſtre aimée ,
& elle eſtoit trop fincere pour
douter longtemps de la ſincerité
des autres , ſur tout quand ils
eſtoient agreables. Enfin de la
maniere dont le Conſeiller vit
les choſes diſpoſées à ſon retour ,
il jugea bien qu'il ne ſeroit plus
chargé de ſa Soeur , qu'autant
que des Articles de mariage à regler
le demanderoient , car elle
ne dépendoit que de luy. Le Marquis
fit tous les pas neceſſaires ,
& les Amans alloient eſtre heureux
, s'il n'y euſt point eu d'autre
amour que le leur dans leur
Famille. Le Marquis avoit une
Couſine - germaine , qui estoit
demeurée ſeule Heritiere d'un
grand Bien , par la mort de ſon
Pere & de ſa Mere. Elle estoit
tombée ſous ſa Tutelle , parce
*
D 3
78 MERCURE
qu'un autre Tuteur qu'elle avoit
eu d'abord , eſtoit mort depuis
fix mois. C'eſtoit au jeune Tuteur
à diſpoſer de ſa jeune Pupille;
mais elle avoit diſpoſé ellemeſme
de ſon coeur , ſans avis de
Parens. Un Marquis , qui n'eſtoit
veritablement que Comte , mais
qui vouloit toujours avoir un titre
au deſſus de celuy qui luy appartenoit
légitimement , avoit
entrepris de plaire à la Belle , &
luy avoit plû. Il avoit fait diverſes
Campagnes avec beaucoup
de dépenſe , & affez de réputation.
Cela ébloüiſſoit fort l'aimable
Heritiere , qui avoit le
coeur tres bien placé. Par malheur
, pour le Marquis , le Conſeiller
la vit trop ſouvent , & fon
coeur en fut touché. Elle avoit
tout l'air d'une Fille de naiffance
, une certaine fierté qui luy
.
GALANT.
79
ſeyoit bien , moins de beauté que
de manieres agreables , & un art
particulier de fe faire extrémement
valoir , ſans avoir pourtant
d'orgueil qui choquaſt. Peuteſtre
auroit- il choqué dans une
Perfonne , qui euſt eu moins de
naiſſance , moins de jeuneſſe , &
moins de Bien. Elle ne regardoit
guére les Hommes qu'avec une
eſpece de dédain. Le Comte étoit
le plus excepté; encore le traitoit-
elle quelquefois comme les
autres , quand elle en avoit envie.
Tout cela charma le Confeiller.
Il eſtoit affez riche pour
ne devoir pas eſtre ſoupçonné
d'aimer la jeune Heritiere pour
fon bien. Cependant il ne laiſſa
peut- eſtre pas d'avoir quelques
veuës de ce coſté-là. Ce qui luy
parut d'un fort bon augure pour
ſa paffion , ce fut l'amour du
D 4
80 MERCURE
Marquis & de ſa Soeur. Il trouvoit
meſme quelque choſe d'agreable
à s'imaginer la double
alliance de leurs Maiſons , & l'é- .
change qu'elles feroient entreelles
de ces deux jeunes Perſonnes
. Il découvrit ſon deſſein au
Marquis , & luy exagera fort le
plaifir qu'il ſe feroit de devenir
fon Coufingermain , en meſme
temps qu'il deviendroit ſon Beaufrere.
Le Marquis ne reçeut point
cette propoſition avec autant de
joye qu'il euſt deû naturellement
la recevoir. Il luy,parut auffi-toſt,
ſans qu'il ſcuſt trop pouranov
que c'eſtoit une difficulté ſurvenuë
à ſes affaires ; il euſt beaucoup
mieux aimé qu'on n'euſt
parlé que d'une alliance. Cependant
quand il y eut fait reflexion,
il ne trouva pas que le mariage
du Conſeiller avec ſa Parente ,
GALAN T. 81
duſt eſtre une choſe ſi malaiſée,
& il ſe perfuada , ou il tâcha de
ſe le perſuader , que quand mefme
il ne ſe feroit pas , cela n'apporteroit
point d'obſtacle à ſon
bonheur. Il alla donc propoſer
le Conſeiller à ſa Cousine , avec
toute l'adreſſe dont ſa paſſion le
rendoit capable ; mais elle luy fit
connoiſtre combien elle eſtoit
peu diſpoſée à ſonger à ce Party..
Il prit encore trois ou quatre fois
le temps le plus favorable qu'il
put , pour traiter la meſme matiere
, mais ce fut toûjours inutilement.
Le Comte n'eſtoir point
trop connu pour un Amant de la
Parente du marquis , & moins
encore pour un Amant qu'elle
aimaſt . Elle avoit avec luy une
maniere d'agir ſi inégale , que :
l'on eſtoit bien embarraſſé à pouvoir
juger de ce qui eſtoit entree
DS
82 MERCURE
eux. Ainſile marquis ne ſceut pas
préciſement s'il devoit ſe prendre
au Comte , de l'éloignement que
ſaCouſine montroit pour le Conſeiller
, ou s'il ne devoit s'en prendre
qu'au peu d'inclination qu'el
le faiſoit voir en general pour la
Robe, ce qui ſembloit eſtre affezz
naturel à une jeune Perſonne,
dontles yeux font plus flattez de
l'équipage d'un Cavalier , quede
celuy d'un magiftrat , & dont les
areilles ſe plaiſent davantage au
récit d'une Campagne , qu'à'ce--
luy du jugement d'un Procés. Le
Marquis fit entendre au Confeiller
, le plus honneſtement
qu'il luy für poſſible , le mauvais
fuccés de ſa négotiation . Il ne
luy en dit qu'une partie , pour
l'accoûtumer doucement au déplaifir
d'eſtre refuſe , & il quita.
cedifcours fort viſte , pour luy
GALANT . 8.3
parler de ce qui le regardoit ;
mais le Conſeiller luy parut fort
refroidy ſur le mariage de ſa
Soeur , & le Marquis jugea bien
déslors qu'il auroit de la peine à
eſtre le Beaufrere du Conseiller ,
s'il ne devenoit auſſi ſon Coufin.
Il fit de nouveaux efforts ſur ſa
Parente , qui luy parut toûjours
moins diſpoſée à faire ce qu'il
vouloit. Il loua le Conſeiller &
toute la Robe , & dit tout le mal !
qu'il put des Gens d'Epée. Il alla
melme juſqu'à tourner le Comte
en ridicule , & juſqu'à le décrier,
fans épargner que ſon nom ;mais
tout cela ne gagna rien ſur cette
Parente. A la fin voyant qu'il ne
pouvoit luy donner de gouſt pour
le: Conſeiller , il crut devoir le :
dégoûter d'elle. Il luy dit en con--
fidence qu'elle n'eſtoit pas d'une
humeur aisée , & qu'elle donne-
2
D6
84 MERCURE
roit affez de peine à un Mary ,
que meſme elle n'avoit pas autant
de Bien qu'on s'imaginoit , &
qu'il le ſçavoit mieux qu'un autre
, puis qu'il eſtoit ſon Tuteur;
mais le Confeiller ne ſe rendit
point à ces artifices. Il ſoupçon--
na que le Marquis ne les emplo--
yoit que pour ſe diſpenſer de le
fervir de tout fon pouvoir , &
dans l'humeur chagrine où il ſe
trouva , il luy déclara fort nettement
que le ſeul moyen d'ob-.
tenir fa Scoeur , eſtoit de le faire
aimer de ſa Parente. Le Marquis
qui estoit fort amoureux , fut au
deſeſpoir. Il repréſenta au Con
ſeiller , avec toute la force &
toute la vivacité imaginable ,,
qu'il ne devoit pas eſtre puny des
bizarreries de ſa Pupille ; mais
le Conſeiller fut inexorable. Sa
Soeur commença à ſentir pour la
GALANT. 85
jeune Heritiere , toute la haine
qu'elle euſt pû avoir pour une
Rivale. Elle n'en parloit jamais
que comme d'une Denoiſelle
de Campagne , qu'une fierté ridicule
rendoit inſuportable par
tout ,& qui ſe croyoit d'une meilleure
Maiſon qu'une autre , parce
que ſes Parens n'avoient pas
coûtume de demeurer dans les
Villes. Le Comte eſtoit charmé
de la réſiſtance qu'on faiſoit pour
luy aux volontez du Marquis;
mais il fut an deſeſpoir , quand
le Marquis dit un jour à ſa Coufine
, d'un ton ferme & preſque
abſolu , que fi c'eſtoit à causedu
Comte qu'elle refuſoit le Conſeiller
, elle devoit s'aſſeurer qu'il
s'oppoſeroit toûjours de tout ſon
pouvoir aux prétentions de cet
Amant. Elle nia que le Comte:
fuſt ſon Amant , & qu'elle l'euſt

86 MERCURE
jamais regardé ſur ce pied-là. Le
Comte qui vit ſes affaires en
déſordre , s'aviſa d'un expédient
affez extraordinaire . Il confidera
que s'il pouvoit rompre l'union
du Marquis , & de l'aimable
Perſonne à qui il eſtoit fi fort:
attaché , le Marquis ne s'obſtineroit
plus à vouloir donner ſa
Parente au Conſeiller ; mais ,
comment mettre mal enfemble
deux Perſonnes qui s'aimoient fi
tendrement ? Il eſtoit entreprenant
, ne deſeſperoit jamais de
rien , & fur tout il comptoit:
beaucoup fur l'inconſtance des
Femmes . Ainfr de concert avec
la jeune Heritiere , il réfolut de
ſe feindre Amant de la Soeur du
Conſeiller , & de la conduire à
faire une infidelité au Marquis ..
Il ſe rendit peu à peu & fans marque
d'affectation , plus affidu d
GALANT.
87
la voir. Comme il n'eſtoit pas
Amant déclaré de l'Heritiere , ſa
conduite ne parut pas ſi étrange.
Le Conſeiller luy- meſme qui le
foupçonnoit d'eſtre ſon Rival ,
eſtoit bien aiſe de commencer à
avoir lieu d'en douter. L'Heritiere
de fon coſté , qui vouloit:
favoriſer les affiduitez du Comte:
chez la Soeur du Conſeiller, recevoit
le Conſeiller bien plus agreablement
, depuis que le Comte :
alloit moins ſouvent chez elle ..
Ainſi il n'y avoit que le Marquis.
à qui le nouvel attachement du
Comte ne plaiſoit pas trop. Elle
eſtoit née pour la tendreſſe ,
mais non pas pour la conſtance ...
Elle avoit un coeur qui recevoit
des impreſſions affez vivement ,.
mais encore plus facilement. Enfin
elle estoit faite comme la plû--
partdes Femmes ont accoutumé
8.8 MERCURE
de l'eſtre. Le Comte avoit de
l'aſcendant fur le Marquis. Il l'étoufoit
, & l'empeſchant de paroiſtre
en ſa préſence , il pouſſoit
la converſation juſqu'àun ton de
gayeté & d'enjouëment , où le
Marquis ne pouvoit aller,& avoit
l'adreſſe de mettre toujours ſon
Rival hors de ſon génie naturel.
Ladiférence qui estoit entre eux,
frapoit trop les yeux de la Belle ,
pour ne la pas déterminer en faveur
du Comte. D'abord elle luy
applaudiſſoit bien plus qu'au mar--
quis. Epſuite elle le trouva beaucoup
plus à dire quand il n'eſtoit
pas chez elle , que quand le marquis
n'y eſtoit pas. Enfin ſoit par
ſes regards , ſoit parſes manieres,
elleluy donna une préference fr
viſible , que le Marquis , apres
pluſieurs plaintes qui furent affez ?
mal reçeuës , ne put douter qu'il
GALANT. 89
ne fuſt trahy. Le Conſeiller qui
ſe crut heureux , ſur ce qu'il ne
trouvoit plus le Comte en ſon
chemin , & qui s'apercevoit qu'il
eſtoit mieux dans l'eſprit de
'Heritiere , s'imagina que le
temps eſtoit favorable pour preffer
le Marquis d'achever ce qu'il
avoit commencé ; mais le Marquis
luy répondit ſechement ,
que ſa Soeur avoit changé, qu'elle
l'avoit quité pourun autre , qu'il
ne ſongeoit plus à elle ; & vous
ne devez pas trouver mauvais ,
pourſuivit- il , que je vous rediſe
ee que
vous m'avez dit ſi ſouvent
, que nous ne pouvons faire
aucune alliance , fi nous n'en
faiſons deux à la fois.. Jamais le
Conſeiller ne fut plus ſurpris. Il
querella ſa Soeur , & luy fit mille
reproches. Il éloigna tout- à- fait
le Comte de chez luy , & le...
CA
१०
MERCURE
Comte en fut tres-content. La
Soeur même qui ſoupçonna quelque
trahiſon , auroit ſouhaité de
tout fon coeur ſe raccommoder
avec le Marquis. Le Conſeiller y
travailla de tout ſon pouvoir;
mais le marquis ne put digerer
l'injure qu'on luy avoit faite. Le
Comte qui estoit cauſe de toute
cette révolution , ne fut pas plus
heureux que les autres. Son defſein
luy avoit paru plaiſant à imaginer
, & à executer ; mais il
n'en avoit pas aſſez - bien préveu
les ſuites. Le Marquis conceut
pour luy toute la haine que l'on
peut avoir pour un Rival. Il mit
bon ordre à empefcher qu'il ne
puſt voir ſouvent la jeune Heritiere,&
il fouleva tellement toute
la Parenté contre luy , qu'il n'au
roit pas eſté bien reçeu à parler
de Mariage. Ainſi perſonneneſe
GALANT.
91
maria ; ce ne fut que diviſion de
tous coſtez. Peut- eſtre quand la
belle Heritiere ſera en âge de diſpoſer
d'elle , elle fera choix du
Comte qui l'aime toûjours ; mais
dansle temps qu'il faudra attendre
, c'eſt grande merveille , ſi
l'une des deux paſſions ne s'affoiblit.
Apres tout pourtant , elles
pourront ne s'affoiblir pas , car
les deux Amans ne ſe voyent
guére..
Le 29. du dernier mois , l'Aca
démie des belles Lettres établie
à Niſmes par Edit de Sa Majesté,
fit une Aſſemblée publique pour
honorer la mémoire de la Reine..
Tous les Académiciens ſe rendirent
en Habit de deüil chez M
de la Baume , Conſeiller au Préfidial
, dans une Salle tenduë de
noir , & fe rangerent en la forme
accoûtumée autour d'une longue
92
MERCURE
Table
couverte d'un Tapis
noir , & environnnée de Chaiſes
garnies de meſme , au boutde
laquelle on avoit mis un Fauteüil
plus élevé que les autres ,
pour celuy qui devoit parler.
L'Aſſemblée eſtoit compoſée
des Perſonnes les plus qualifiées
de la Ville , & d'un fort grand
nombre d'Etrangers. Monfieur
le Comte du Roure , Lieutenant
General pour le Roy en Languedoc
, fut préſent à cette Solemnité
. Il eſtoit placé dans un Fauteüil
garny de Velours noir , fur
une grande Eſtrade couverte
d'un Tapis de pied , vis -à- vis de
l'Orateur à quelque diſtance de
l'Aſſemblée, & avoit à ſa gauche
un peu derriere , les Confuls de:
la Ville en Chaperon , & à ſa
droite ſur la meſme ligne des
Gentils-hommes qui l'accom
GALANT.
93
pagnoient. Tous les Auditeurs
eſtoient ſur des Sieges noirs , &
il n'y avoit rien dans ce lieu que
de lugubre , & qui ne ſerviſt à
exprimer la douleur de cette
Académie , qui fait paroiſtre
dans toute ſa conduite un attachement
particulier au ſervice
du Roy , & une extréme ſenſibilité
pour ce qui regarde les
intéreſts de ſon auguſte Famille ,
& la gloire de ſon Regne. La
Séance fut ouverte par Monfieur
Muſtret Directeur , qui adreſſa
ſon Diſcours à Monfieur le Com
te du Roure , & expoſa en peu
de paroles , mais avec beaucoup
de politeſſe , le Sujet que l'on
avoit à traiter . Apres cela monſieur
Ménard , Prieur d'Aubers ,
l'un des Académiciens, prononça
l'Eloge Funebre de la Reyne . Ce
fut un Difcours d'une heure ,
94
MERCURE
fort patetique & fort éloquent ,
dont toute la Compagnie témoigna
une ſatisfaction entiere .
L'admiration que l'on avoit
pour les vertus de cette grande
Princeſſe , a eſté cauſe qu'on
s'eſt empreſſé dans toutes les
Villes à faire des Services folemnels
pour le repos de ſon ame. Je
vay vous parler encore de quelques-
uns; mais vous voulez bien ,
Madame , que je fupprime les
Tentures , les Ecuſſon , les Chandeliers
, & toutes les autres choſes
dont la repétition ſeroit ennuyeufe.
La Ville de Jarnac ſignala ſon
zele le 11. Aouſt , par les ordres
de Monfieur le Comte de Jarnac,
Lieutenant de Roy de Xaintonge
& d'Angoumois. Toute la Nobleſſe
du Païs en deüil , conduite
par Monfieur le Chevalier de
GALANT.
95
Iarnac , ſe rendit dans l'Eglife
Paroiſſiale , où il avoit une tresbelle
Repréſentation élevée au
milieu du Choeur.
Monfieur le Comte d'Entremont
, Lieutenant General pour
Sa Majesté des Provinces de Brefſe
, Bugey , Valromay , & Gez ,
fit fairedans le meſme temps une
Pompe Funebre des plus magnifiques.
Le Diſcours qui fut prononcé
dans ce Service , tira des
larmes de toute l'Aſſemblée.
Monfieur l'Eveſque de Poitiers
en fit faire un le 26. du
meſme mois dans ſa Cathédrale
de S. Pierre , qui par ſa grandeur
, & par la beauté de ſa ſtructure
, paſſe pour une des plus
conſidérables Egliſes de France.
Monfieur Rabereul , Doyen du
Chapitre , prononça l'Oraiſon
Funebre , avec un applaudiſſe96
MERCURE
ment general. Son nom eſt aſſez
connu par la quantité d'éclatantes
actions qu'il a faites pour la
deſtruction de l'Héreſie. Il a luy
ſeul donné l'Abſolution à plus
de trente mille nouveaux Convertis
, & il continuë à marquer
fon zele en faiſant rebaſtir les
Egliſes que les Calviniſtes avoient
abatuës. Le 28. Meſſieurs
les Chanoines de S. Hilaire , qui
ont le Roy pour Abbé de leur
Egliſe , s'acquiterent du meſme
devoir. Leur exemple fut ſuivy
le premier jour de Septembre ,
par les Religieuſes de l'Abbaye
de la Trinité , Ordre de S. Benoiſt
; de la Congrégation du
Calvaire.Elles firent un Choeur
de Muſique , qui répondoit au
Pleinchant d'une maniere entierement
propre à cette lugubre
Cerémonie. Dom Jean Vatel ,
Religieux
GALANT.
97
- Religieux Benedictin , prononça
l'Oraiſon Funebre avec beaucoup
de ſuccés. Meſſieurs du
Chapitre de Sainte Radegonde,
ayantune Reyne de France pour
Patronne, ſe crûrent particulie
rement obligez de ſe diftinguer
dans les meſmes Ceremonies. Le
Diſcours que fit Monfieur l'Abbé
de Sainte Anne , Chanoine
de la meſme Eglife , montra la
délicateſſe de ſon eſprit. Il compara
les admirables vertus de la
Reyne , avec les rares qualitez
de la Patronne , & prouva que
Pune avoit autant mérité par la
pratique de ces vertus au milieu
de la Cour , que l'autre dans la
retraite qu'elle avoit choiſie.
Monfieur de Piancourt, Evelque
de Mande , à qui ſon profond
ſçavoir & ſa pieté font tenir
un ſi beau rang parmy les Prélats
Octobre 1683 , E
98 MERCURE
de France , n'oublia rien dans ce
meſme mois de ce qui pouvoit
donner de la pompe au Service
ſolemnel qu'il fit faire dans ſa
Cathédrale. Toute la Nobleſſe
de la Ville , & des environs , qui
apour luy une eſtime finguliere ,
aſſiſta à cette Cerémonie , dans
laquelle il officia en Habits Pontificaux.
Le 29. Aouſt , il y eut à Troyes
, Capitale de Champagne ,
une grande Solemnité dans la
Cathédrale. Le lendemain toutes
les Paroiſſes firent chacune
un Service particulier. Monfieur
Charles , Vicaire de S. Remy ,
furpaſſa toutes les autres , par le
Mauſolée ſuperbe qu'il fit élever.
Le 2. de Septembre , les Religieux
de la célebre Abbaye de
Corbie , de Fondation Royale ,
immédiate au Saint Siege , de
IYONE
1893 *
GALANT.
وو
1
e
د
à la ODE
DEL
l'Ordre de S. Benoift , Congrégation
de S. Maur , marquerent
leur zele dans la Pompe
quelle ſe trouverent tous
lesYON
Curez de la Ville &de la
ſuivant le Mand3
pagne ,
du Pere Grand- Prieur , Official
de l'Exemption , & VicaireGeneral
de Monfieur le Prince Philippe
de Savoye , Abbé & Comre
de Corbie. Au milieu d Choeur
eſtoit une Eſtradede trois de
grez , fur laquelle , au deſſous
d'un Daiz foûtenu de quatre
Colomines , on avoit poſe une
Lectique , couverte d'un grand
Poële de Velours noir , croifé
d'une Toile d'argent , & au deffus
une Couronne voilée ſur un
Carreau de Velours. Le jour précedent
, les cinq Cliqueteur de
la Ville , reveſtus de leurs Habits
de deüil , précedez par le Roy
E 2
100 MERCURE
d'Armes du Comté de Corbie ,
en deüil , auſſi avec ſa Cotted'Armes
, & fon Baſton couvert
d'un Crêpe noir abaiſſé , accompagné
de deux Sergens à Verge,
& de deux Cercles de nuit , avoient
eſté dans toutes les Ruës,
ſonnant leurs Clochetes , & annonçant
la mort de la Reyne.
Le 4. du meſme mois , tous
lesOrdres Religieux de Pamiers,
les Confrairies , & la Congrégation
quieſt dans le College des
Jeſuites , précedant le Chapitre
de la Cathédrale , & celuy de l'Egliſe
Collégiale , ſe rendirent à
I'Hoſtel de Monfieurle Marquis
de Mirepoix , Gouverneur de la
Ville. Apres que l'Officiant eut
aſperſé le Drap Mortuaire , qui
fut porté par les quatre Confuls
en Robes de ceremonie , on
marcha vers l'Egliſe Cathédrale.
GALANT. IIO
,
Les Religieux & les Chapitres
gardoient leur rang ordinaire ,
& tous les Corps les ſuivoient
dans l'ordre qu'ils doivent tenir.
Un Exempt , & quatre Gardes ,
précedoient cinquante Filles
couvertes d'un Drap gris , qui
leur tomboit ſur la teſte en forme
de Capuſſon. Deux Brigadiers
, & quelques Gardes , mar
choient devant le Poële lugubre.
Monfieur le Marquis de Mirepoix
n'en eſtoit ſéparé que par le
reſte de ſes Gardes. Il n'y avoit
rien de plus magnifique que ſon
deüil . Trois Gentilshommes portoient
la queuëde ſon Manteau;
& comme ils avoient eux meſmes
des Manteaux fort longs ,
d'autres Officiers portoient leur
queuë. La Nobleſſe de la Province
qui avoit accouru en fort
grand nombre , ſe tenoit aupres
E 3
102 MERCURE
de Monfieur le Gouverneur. Le
Corps du Senéchal & du Préſidial
venoit en ſuite. Monfieurde
Malenfant , Juge - Mage , Préſident
, eſtoit à leur teſte en Robe
rouge , & en' Manteau d'Hermine.
Quantité de Femmes en
grand deüil fermoient cette Marche
, qui fut accompagnée du
bruit lugubre & touchant que
firent les Tambours & les Trompetes.
Le Chapitre de l'Egliſe
Cathédrale , aſſiſté de celuy de
l'Egliſe Collégiale , celébra l'Office
; & l'Oraiſon Funebre fur
prononcée par Monfieur l'Abbé
de Rodeille , Chanoine d'Alet ,
avec l'aplauditſement que ſes
Sermons ont tant de fois mérité
dans les Chaires de Paris .
Le meſme jour , l'Egliſe Ro
yale de Noſtre - Dame de mante
ſur Seine , ſe diſtingua par
GALAN Τ.
103
une Chapelle ardente fort magnifique
, de quinze pieds de hauteur.
Monfieur l'Abbé du Queſnay
, qui prononça l'Oraiſon Funebre
, prit pour ſon Texte ces
paroles de l'Apocalypse. Data eft
ei Corona , & exivit vincens , &
fit paroiſtre l'auguſte Défunte
ornée d'une double Couronne ,
& Reyne de deux Peuples diférens
; de ſes Paſſions , qu'elle
domptoit par ſa vertu; des François
, qu'elle engageoit par mille
manieres bienfaiſantes. Chofe admirable
, dit- il , & tout àfait digne
de sa grande ame ! Dans un rangfi
élevé , elle nese réſerve que lapeine
de le ſoûtenir , &renvoye à Dieu
toute la gloire. Elle ne devient Reyne
de France , que pour faire régner
Dieu dans le coeur deſes Sujets , elle
ne devient Reyne de ſes Paſſions ,
que pour embraſſer le joug du Seig-
E 4
104
MERCURE
neur , & devenir ſa Servantes
Cette Action acquit beaucoup
de loüanges à ce jeune Abbé.
Les Celeſtins du Monastere
Royal d'Avignon , firent auſſi
le 4. Septembre un Service ſolemnel
, dans leur Chapelle de
S.Pierre de Luxembourg, ſituée à
coſté de leur Choeur , de 16.à 18.
toiſes de longueur , fur cinq de
largeur. L'Autel eſt relevé au
fond de 12. à 13. marches par
une Rampe de chaque côté , ornée
de Baluſtres , & ſous l'Autel
eſt une Chapelle voûtée où eſt
le Maufolée du Saint. Cet Autel
enrichy de tous les embelliſſemens
de l'Architecture, eſt compoſé
de deux Ordres Corinthiens
l'un ſur l'autre, qui forment deux
Aîles auſſi larges que les Rampes
Le premier Ordre eſt avec des
Colomnes. Ifolées , & le ſecond
GALANT.
τος
avec de petites Arcades ou eſpeces
de Niches , qui font un grand
Arc au milieu de la hauteur de
la Chapelle , le tout richement
doré . Un Drap de Velours noir
cachoit les Tableaux des deux
Ordres , & de l'Attique , & cou--
vroit encore les arcades & eſpeces
de Niches qui font àcoſté
de l'Autel , & au ſecond Ordre
des Aîles. Le grand arc eſtoit
orné de Pentes & de Boüillons ,
de la meſme Etofe avec un Couronnement
au deſſus. Il y avoit
auffi des Pentes & des Boüillons
fous tous les Architraves des Af
les. Les huit grandes Vitres de la
Chapelle estoient fermées avec
des Poëles auſſi de Velours noir.
Au milieu de cette Chapelle ,
eſtoit élevé un Monument de
quatre degrez d'un pied de haut..
Ily avoit des Piédeſtaux de mê--
E
106 MERCURE
me hauteur aux quatre coins ,
avec un amortiſſement au deſſus ...
Sur ces Piédeſtaux eſtoient des
Urnes de Marbre noir hautes de
trois pieds , & garnies chacune
de deux Feſtons en croix de Cyprés.
On voyoit ſur les degrez un
gros Piédeſtal de dix pieds de
long fur fix de large , avec deux
pilaſtres Attiques à chaque coin.
Dans les quatre Faces de ce Piédeſtal
, de meſme que dans celles
des petits , eſtoientdes Tables de
Marbre noir , ſur leſquelles il y
avoit des Chifres d'argent , avec
une Couronne au deſſus ,& des
Sceptres entrelaſſez. Ce Piédeſtal
avoit une toiſe de hauteur ,
ſans le Poële au deſſus ſur lequel.
eſtoit poſée la Repréſentation,
couverte d'un grand Drap de
Velours noir, avec une Croix de
Moire d'argent. Une Impériale
GALANT .
107
de la longueur,& de la largeur du
Piédeſtal qui portoit la Repréſentation
, couronnoit le tout . Le
fond en eſtoit tendu de Velours
noir , avec une Croix de Satin
blanc , entourée d'une Friſe de
Velours noir , avec une grande
Dentelle d'argent. Cette Friſe
de Velours , d'où pendoient en--
core des Boüillons & des Feſtons
de Crepe tout autour , eſtoit terminée
par une Corniche. Dix
grandes Conſoles d'argent formoient
une Impériale qui s'éle--
voit au deſſus , de fix pieds , ſans
les deux Fleurs-de- Lys d'or que
l'on voyoit au deſfus . Ces Confoles
eſtoient liées de l'une à l'autre
par de gros Feſtons de Cyprés.
Jugez de l'effet que produiſoientunnombre
infiny d'Armoi--
ries & de Lumieres, meſlées dans
tout ce que je viens de vous dés
E60
108 MERCURE
crire. Cette Funebre Décoration
, dont tout le monde a adı
miré le dégagement , & le bel
ordre , eſtoit l'idée du ſçavans
Monfieur Mignard , Architecte
du Roy , qui l'avoit donnée en
Crayon aux. Ouvriers , & qui
avoit pris le ſoin de la conduire
pourla mettre dans la perfection
qu'elle a euë, La Planche que je
vous envoye gravée , vous la repréſenteraMonfieur
l'Abbé Nicolini
, Vice-Légat de la Légation
d'Avignon , aſſiſta à cette
Ceremonie , & fut placé ſur un
Trône élevé de cinq ou fix marches
, fous un grand Daiz de
Satin, violet. Le Pere Sainfray,
Provincial General des Célestins
de France, celebra la meſſe ; &
le Pere de Baye minime , fit l'E--
logede la Reyne. Il y eut l'apreſ--
dînéc une Aumône génerale.,

3
IYON
*
GALANT. 109
A la Reolle en Guyenne , la
meſme Ceremonie ſe fit le 7..
dans l'Egliſe Collégiale. de S ..
Michel . Monfieur Paſtrer , Chanoine
de l'Eglife Cathédrale de
S. Jean de Bazas, celebra la meffe,
en qualité de Visaire Generalde
ce Dioceſe,& MonfieurGrangier,.
Chanoine de la meſme Cathédrale
& Promoteur de ce meſme
Dioceſe ,prononça l'Oraifon Funebre
, avec ſon éloquence ordinaire
. Toutle Parlement s'y
trouva enCorps..
Dans le meſme temps , Madame
de Souvre , Abbeſſe de
Villers- Canivet , marqua fon
zele avec beaucoup de magnificence.
Elle avoit fait élever au
milieu du Choeur de fon Egliſe
une Chapelle ardente , qui faifoit
commeune Couronne Royalesavec
quatre grandes Figures ,
110 MERCURE
aux quatre coins . Ces Figures re
préſentoient les vertus de la
Reyne .
Monfieur l'Eveſque , Duc de
Langres , que je vous ay marqué
pour le Prélat Celebrant , dans
la deſcription du Service ſolemnel
de S. Denys , eſtant de retour
en fon Diocese , en fit un
tres-magnifique le Lundy 20. du
meſme mois , dans l'Egliſe de l'Oratoire
, qui eſt un Ouvrage admirable
dans toutes ſes parties ..
Monfieur Amatte , Supérieur de
-cette Maiſon , & Grand Vicaire
de Langres , prit ſoin de la faire
orner. Le Mauſolée eſtoit élevé
de dix degrez . Sur le dernier ,
eſtoit poſée la Repréſentation,
couverte d'un grand Poële de
Velours noir , croisé de Moire
d'argent , & au deſſus une Couronne
fermée ,le tout fous un
GALANT.. III
Daiz de Velours noir à grandes
Crépines d'argent , avec des
Bouquets de Plumes , & des Aigretes
aux quatre coins. La Mufi
que fut excellente , & Monfieur
l'Abbé de Boulogne , Grand Archidiacre
, qui prononça l'Oraiſon
Funebre , remplit parfaitement
l'attente de tous ceux qui
eſtoient préſens. C'eſt un Hom--
-me quijoint la pureté du langa-
-ge , & la bonne grace du corps,
àune grande capacité & à une
profonde érudition..
Monfieur de l'Ozeillere , Allaire
, Procureur de l'Egliſe de
S.Jean l'Evangeliſte de Chateaugontier
, fit faire auſſi un Servi
ce dans fon.Eglife,le meſme
Lundy. On avoit dreſſé dans le
Chanceau de cette Eglife , une
grande Salle tenduë d'un Crêpon
PRE MERCURE
parſemé de Chifres , couronnez
delarmes , qui formoient le nom
de Marie- Théreſe. La Porte de
cette Salle eſtoit ornée de trois
Cartouches. Celuy du milieu
faiſoit voir une Aigle , qui qui
tant le monde , repréſenté par un
Globe , chargé de trois Fleurs--
de-Lys d'or , & s'envolant dans
un Ciel ouvert ; abandonnoit un
Aiglon qu'elle portoit ſur ſes aîles
dans les rayons d'un Soleil pleurant.
Ces mots eſtoient autour:
du Cartouche , Coram ipfo mini--
Stravi , pour faire connoiſtre
qu'en préſence meſme de Sa Majeſté
, la Reyne avoit contribué
de tout ſon pouvoir par ſes bons
exemples , à l'éducation de Monſeigneur
le Dauphin. Le ſecond
Cartouche , portoit pour conron..
nement une Teſte de Mort; &

GALANT.
113
aux côtez , des Pendans d'oreilles
,& des Pierreries ; qui ſe changeoient
en Larmes & en Offemens
. Au bas eſtoit une Couronne
Royale renverſée , autour de
laquelle on avoit entrelaſſé quelques
branches de Cyprés. Ces
mots , Non refpexit in vanitates ,
faiſoient voir que les Pompes de
la Cour n'avoient jamais touché
l'Ame de cette Princeſſe. Le dernier
Cartouche repréſentoit une
Charité , dont les mains laiſſoient
tomber de l'argent. On y lifoit
ces paroles , Difperfit dedit Panperibus.
Tout lemonde ſçait combien
la Reyneeſtoit libérale pour
les Pauvres. Dans cette Salle, qui
occupoitla largeur & la hauteur
de l'Eglife , il y avoit un Lit de
Parade ſur lequel eſtoit un coeur
enflâmé , avec un Sceptre au
114 MERCURE
pied , le tout couvert d'une Couronné
voilée. Les Flambeaux de
cire blanche , qui estoient difpoſez
autour du Lit en fort
grand nombre formoient quantité
de Fleurs - de - Lys , eftant
allumez,
Le meſme jour on s'acquita
du meſme devoir à Joigny dans
l'Egliſe Primatiale de Noſtre-
Dame , où Monfieur Nau, Prieur
Clauſtral de cette Eglife , celébra
la Meſſe . Le Mauſolée avoit
douze ou quatorze pieds d'élevation.
Le premier de Septembre on
fit auffi un Service ſolemnel dans
l'Egliſe Collégiale de Sainte Marthe
de Taraſcon . L'Oraiſon Funebre
füt prononcée par le R. P.
Bonaventure de Breüil , Gardien
des. Freres Mineurs Conventuels ,
GALANT.
115
de S. François de la même Ville ,
&tout l'Auditoireen reçeut beaucoup
de fatisfaction .
Comme on parle depuis longtemps
des Flotes de Dannemarck
, & de Hollande , je croy
vous faire plaiſir de vous en en
voyer le détail .
116 MERCURE
LISTE DES VAISSEAUX
DANOIS.
VAISSEAUX.
Christianus V.
Cuby-printhen.
Le Lyon de Norvegue.
Le Cygne.
Le PrinceGeorge.
Le Mercure..
Mars.
Anna Sophia.
Charlote Amélie..
LeDragon vert..
Chriftianus IV.
GALAN T. 117
COMMANDANS .
Niels Juel , Amiral
Canons. Hom.
84 600
General.
Chreftien Bielk , 74 500
2. Admiral.
Henry Span , 30 84 500
Admiral.
Cornelis Vvit , 1 . 64 400
Vice-Admiral.
Joſeph Hop , 20 80 500
Vice Admiral.
Frederic Gedde, 78 500
3.Vice- Admiral.
André Dreger , 1 . 74 500
Contre-Admiral,
...
Billo , 2 . 64 350
Contre.Admiral.
Mathias Spauſen , 64 350
3.Contre-Admiral.
Reyer Pich . 66 400
56 350
118 MERCURE
Fredericus III.
Emd.Vvorm .
Guldenleu .
Nettel Blat .
Le Neptune.
L'Ange.
Victoria.
L'Eprévier de Suede .
Delmenhort .
Le Cerf- volant.
Vurangel Palais.
La Syrene de Danemarck.
Le Dragon Soldat.
Lespada.
Le Marſoüin.
Le Lévraut ..
LaFufée.
Le Paon.
LePoiſſon volant.
Le Maquereau..
GALANT. 119
Piter Andric. 54 350
François Bon . 50 300
Piter Carlſon.
50 300
Nils Barfort. 52 300
Jean Benjamin . 42 200
Henry Knaben 42
200
Harver.
Handie Haanſon . 36 200
Michel de Foffe. 44 230
Baga Knultſen . 44 230
Georges Majer. 40
200
Jean Jeans Jons. 36 180
hen,
Piter Lomaſſen.
30 150
Jean Brun. 30 150
Loüis Cole.
30
200
Georges Barnes. 30
200
16 १०
18 १०
16 १०
10 50
Jacob Gabriël.
• Chreſtien Pals .
Martin Piterſen .
Nicolas Gintalberg.
Bis Maſizer. 1050
120 MERCURE
LeCharilus.
Le Portefaix.
L'Eſpérance .
Il y a encore trois Brûlots.
Quoy que cette Flote ſoit tresbelle
, le Roy de Dannemarck
eſtant Allié de celuy de France ,
& ce dernier ne faiſant que des
choſes extraordinaires pour ſes
Alliez , comme la derniere Paix
l'a fait connoiſtre , Sa Majesté a
bien voulu groſſir l'Armée Navale
de Dannemarck de pluſieurs
Vaiſſeaux. Les Commandans ,
font
Me le Marquis de Preüilly ,
Lieutenant General.
M' Gabaret , Chef d'Eſcadre .
Mª de Châteaurenaud , Chef
d'Eſcadre.
Mr Panetier.
Monfieur
GALAN T.. 121
Brûlots.
UnHollandois . 8
30
Un Hollandois. 4 30
UnDanois. 2
25
1482 8795.
Me du Magnou .
M de Montortić.
Mr Damblimont .
Mr Defnots .
Mr.de Langeron.
Mr le Chevalierde Roſmadec,
r
M' de Machaut.
M' de Méricourt .
M' de Coëtlogon.
Ceux qui commandent les
Brulots , font
Me du Rivau .
Mele Chevalierde laBorde.
Mr de Lonchamp.
Mr Barbeau .
M² Gratien.
Mª Chamoreau .
Octobre 1683 . F
122
MERCURE
هع
Je ne vous parle point de l'Equipage
de ces Vaiſſeaux. Ils ont
eſté armez en France , & c'eſt
tout dire. On ne ſçauroit exprimer
la maniere obligeante dont
ils ont eſté reçeus en Dannemarck
, & l'honneur qu'on leur
a fait. Tous ces Counmandans y
ont eſté ſouvent régalez; & Leurs
Majeſtez Danoiſes voulurent
bien il y a quelque tems , faire
l'honneur à Monfieur de Preüiliy
d'aller ſouper à ſon Bord. Il y eut
une infinité de coup de Moufquet
, & de Canon tirez dans
l'Eſcadre. Le Roy , & la Reyne
fon Epouſe, defcendirent en quelque
façondu rang où leur grandeur
les éleve , afin de ſe rendre
plus communicables , & voulurent
que Meſſieurs de Preüilly ,
Gabaret , Châteaurenaud , &
Décluſeaux Intendant de l'Ar
GALAN Τ.
123
mee , fuſſent placez à table avec
tux. Ce Monarque leur fit donner
à dîner le lendemain , dans
- une de ſes Maiſons de Plaiſance
à l'un des bouts de Copenha
guen. Monfieur le Comte de
Royey fut auſſi convié. LeGrand
Maréchal fit les honneurs du Ré
= gale , qui fut ſomptueux. La
joye y regna , & malgré le grand
- nombre de Santez qui furent
beuës , les François ſortirent de
ce Repas , d'une maniere qui fit
voir que rien ne les peut abatre.
Voicy un détail de l'Armée
Navale de Hollande.
VAISSEAUX HOLLANDOIS.
Roterdam.
La Liberté.
?
La Ville de Gorcum .
Canons. Hom
84 500
46 180
La Ville de Roterdam. 45 180
F 2
124
MERCURE
La Ville d'Utrecht.
50 300
Hardervvick. 36 140
Amſterdam.
La Hollande .
80 450
La Ville de Voërden .
72 400
Le Gedeon. 60 270
Le Paffetemps. 54 230
Le Prince à cheval.
54 230
Les Lions.
50 230
Le Dôme d'Utrecht .
42 175
Le Petit Gouda. 42 175
Jacrfuelt, 42 175
Zélande.
L'Iſle de Valckeren. 76 450
L'Orange. 60 270
La Ville de Goes .
40 175
La Ville de Delft . 40 175
Nord- Hollande,
La Vuestfrise. 80 450
La Nord-Hollande . 72 380
Le Jupiter. 50 225
Le Mercure. 3.0 118
Frifc.
GALAN Τ . 125
Le Prince Casimir. 80 450
La Ville de Groninque, 80 450
Le Laurier.
Ν. Ν.
46 180
30 118
1442 7076
Outre ces Vaiffeaux , il y a encore
fix Galiotes de 16 à 22 Pieces
de Canon , & dix Brulots.
Le 12. du dernier mois , Dom
Alphonse , VI. du nom Roy de
Portugal , mourut fubitement
d'apoplexie , au Chaſteau de
Cintra, à ſept lieuës de Liſbonne.
Ses Titres estoient , Roy de Portugal
& des Algarbes , Duc de
Bragance , & de Barcellos , Seigneur
de la Guinée , de la Navigation
, Conqueſte , & Commerce
d'Ethiopie , d'Arabie , de
Perſe , &des Indes. Il eſtoit Fils
de lean IV. qui fut rétably fur le
Trône des Roys ſes Anceſtres,
F
3
126 MERCURE
par leconfentement genéral. des
Etats en 1640. & de Loüiſe de
Gumans , Fille aînée, du Duc de
Médina Sidonia , & de leanne de
Sandoval de Lerme.Cette princeſ.
ſe fut quelques années Régente,
pendant la minorité d'Alphonſe
fon Fils , qui naquit le 20. Aouſt
1643.& fucceda à la Courone en
1656. Il épouſa le 25. Juin 1666.
Marie - Elizabeth - Françoiſe de
Savoye , Fille puînée de Charles
Amédée de Savoye , Duc de
Nemours & d'Aumale , & d'Elizabeth
de Vendofme. Madame
Royale eſt la Soeur aînée de cette
Reyne. L'incapacité de Dom
Alphonſe l'ayant fait interdire
du Gouvernement de ſes Etats,
il fut donné à ſon Frere Dom
Pedro. Ce Prince qui pouvoit
déslors prendre la qualité de Roy,
ne voulut que celle de Régent.
GALANT.
127
Le mariage de Dom Alponſe fut
déclaré nul le 24. mars 1668. &
ce Prince ayant eſté arreſté à
Liſbonne , fut conduit en l'Iſle de
Tercere l'année ſuivante. Dans
cette meſme année , Dom Pedro
qui avoit eſté declaré Prince Régent
, épouſa la Reyne ſa Bellefoeur.
La Cerémonie de се ма-
riage ſe fit dans la Chapelle du
Chaſteau de Liſbonne la nuit du
28. au 29. de Mars , avec le conſentement
du Pape. L'Infante de
Portugal qui en eſt ſortie , nâquit
à Liſbonne le 6. Janvier 1669 .
LeRoy Dom Alphonfe futtransferéde
l'Iſle de Tercere au Chaf--
teau de Cintra , parce que les
Ennemis de l'Etat avoient voulu
le faire enlever , dans le deſſein
d'exciter une guerre civile dans
le Royaume.
U eſt temps , Madame , de fa-
F 4
128 MERCUR
ب
tisfaire voſtre curiofité ſur ce qui
regarde les Algériens. Tous ceux
qui ont commencé à faire des
Relations de cette importante
Expédition , les ont laiffées imparfaites
; & quand je vous en
apprens aujourd'huy la fuite , je
croy pouvoir diré que ce n'eft
que dans mes Lettres , que l'on
trouvera l'entier Journal de cette
Campagne. Vous vous ſouvenez
que dans celle du mois d'Aouſt ,
je vous écrivis l'effet qu'avoient
fait nos Bombes juſqu'au 6. du
meſme mois. Je vous y,marquay
que la nuit du 31. de Juillet ,une
Chaloupe que commandoit Monfieur
de Choiſeüil , Parent de
celuy qui avoit eſté tué quelques
jours auparavant , ayant eu ordre
de joindre celles qui gardojent
à veuëun Baſtiment qu'on
croyoit eſtre Saletin , eſtoit tomGALANT.
129
bée parmy les Chaloupes d'Alger
, ſans qu'elle ſe fuſt miſe en
défenſe , parce qu'elle avoit crû
que c'eſtoient les noſtres. Je vous
écrivis encore que les Algériens,
enragez de voir que l'on ſe fuſt
hazardé à tirer de jour , avoient
crû que ce deſſein n'avoit eſté
pris que ſur quelque ſignal donné
par le Pere le. Vacher , Conful
de France ; qu'auſſi - toſt ils
luy avoient propoſe la mort , ou
le changement de Religion , &
que l'ayant veu obſtiné à refuſer
de ſe faire mahometan , ils l'avoient
tiré dans un de leurs gros
Canons... Perſonne n'a expliqué
fur quoy ils fonderent le ſoupçon
quifut cauſe de ſa mort ; je vay
vous l'apprendre. Ce Pere eſtoit
à: Alger depuis pluſieurs années,
eſtimé des Algériens , & regardé:
mefine comme un Homme def
F55
$30
MERCURE
intéreſſe. Ses Domeſtiques ayant
du Linge à faire fecher , l'étendirent
ſur ſa Maiſon qui estoit en
Plateforme. Cela arriva malheureuſement
un peu avant que les
François tiraſſent des Bombes de
jour , pour la premiere fois dans.
la Ville.. La Canaille qui remar--
qua ce Linge étendu ,le crut un
fignal qui avoit averty Monfieur
du Queſne , que ceux que la
peurdes Bombes chaſſoit la nuit
de la Ville , y estoient rentrez..
Comme elles y firent un fort:
grand fracas , jugez dequoy una
Peuple cruel eſt capable contre
celuy à qui il impute un pareil
defordre. La vengeance qu'il prite
du Pere le Vacher , donna lieu
aux Séditieux & aux Infolens ,,
de mettre auffi des Eſclaves dans.
des Canons. On n'auroit pas priss
un fi barbare deſſein dans une
GALANT.
131
-
délibération ; mais rien ne fe
faiſoit plus dans les formes. Mézomorto
eſtoit dans les premiers
jours de ſon Regne; & ce nouveau
Roy mal affermy , n'oſoit
s'oppoſer à l'emportement d'un
Peuple, dont il eſtoit peut-eſtre
bien-aiſe de laiſſer ſatisfaire la
fureur , afin que pendant ce
temps , il ne ſongeaſt point à le
troubler dans ſa dignité nouvelle..
Depuis , voyant qu'il n'y avoit
plus moyen de parler de Paix ,
fans qu'on demandaſt raiſon des
cruautez qu'il avoit ſouffert que
l'on exerçaſt , il a foûtenu fon
caractere , & mieux aimé voir
ruiner la Ville , que de permettre
que l'on propoſaſt aucun accoinmodement.
Quand on s'eſt mis
une foisdansun état , dont on ne
ſçait plus par où ſe tirer , c'eſt:
l'ordinairedes Ambitieux , d'agir
E6
132
MERCURE
en déſeſperez . Voila comme
quelquefois un Homme ſeul ,
pour ſes intéreſts particuliers ,
peut ruiner ſa Patrie. LesAlgériens
connoiffent bien qu'il ne
doivent plus attendre de grace ,
& c'eſt ſeulement par les cruau-.
tez que le deſeſpoir ſe peut foulager
,quand il s'eſt ſaiſy du coeur
d'un Barbare.it su le coquet
Le 7. d'Aouſt , la mer eſtant
entierement calme , les ſept Galiotes
ſe poſterent devant la Ville
fi - toſt que le jour parut , & y
jetterent 175. Bombes juſques à
huit heures du matin. LaMena.
fante ſe retira un peu avant les
autres, àcauſe de quelqués coups.
de Canon qu'elle reçeut ,quiluy
faifoient faire beaucoup d'eau..
Les Turds on tirerent 930. La
Brûlante , l'Ardante , & la Cruelle,,
reprirent leurs poſtes à trois heurGALANT.
133
res apres midy , & tirerent jufqu'au
foir. Elles jetterent encore
deux cens Bombes , aufquelles
les Ennemis répondirent
de nouveau par 750. coups de
Canon , dont pluſieurs eſtoient
ſans bales. Ils vinrent le matin
dans des Brigantins tirer de fort
loin quelques coups de Mouſqueterie.
Pluſieurs de ces Bombes:
porterent dans les Bateries da
Mole , & dans le Port , ce que
l'on connut par la Hune d'un
Vaiſſeau que l'on vit tomber. Ce
fuccés mit ceux d'Alger dans
une telle furie , que dix François
àqui ils offrirent le Turban , ne
J'ayant pas voulu accepter , ils
les firent ſervir de Boulets à un
pareil nombre de Canons. Un
Vaiſſeau Anglois , qui fortit du
Port le lendemain , apporta une :
Lettre de Monfieur de Choifeüil ,
}
134 MERCURE
par laquelle Monfieur du Queſne
apprit cette cruauté. Il luy mandoit
que ſi on continuoit à jetter
desBombes,on le tireroit le lendemain
comme les autres;qu'il avoit
eſté attaché le jour précedent
pour eſtre tiré , mais que le Capitaine
de la Caravelle priſe par
Monfieur le Chevalier de Lhéry,.
voulant reconnoiſtre l'honneftetéavec
laquelle on l'avoit renvoyé
àBabahaſſam ſans nulle rançon,
avoit fi bien-fait , qu'il luy
avoit ſauvé juſques là la vie. On
apprit encore par quelques Eſcla--
ves qui s'échaperent , que les
Bombes avoient fait partout un
fi grand deſordre , quele renverſement
des Maiſons ne laiſſoit
preſque plus aucun paſſage dans
les Ruës ; qu'il y avoit diférens
Partis , les uns pour la maniere
degouvernerde Babahaſſam , less
GALANT.
135
autres pour celle de mézomorto,
& que trente ou quarante Hom.
mes avoient eſté tuez pour cela;
que ce dernier temoignoit ne ſe:
mettre pas en peine de l'Attaque:
des erançois , & qu'il proteſtoit
tout haut qu'il ne vouloit point
d'accommodement. On ne doit
pas s'étonnerde cette fauſſe arrogance.
Les Algériens font aſſez
punis , & le triſte état où l'on à
réduitleur Ville , les met dansun
entier beſoin de la Paix mais.
Mézomorto qui voit que s'ils la
font à cauſe des Bombes ils ne
peuvent plus éviter leur perte,
les fait réfoudre à ſoufrir les plus
facheuſes extremitez , plûtoſt
que de s'expoſer à eſtre traitez de
la meſme forte , par toutes les
autres Puiſſances , avec lef
quelles il leur fſeroit deſavantageux
d'avoir la Paix àla fois , puiss
136 MERCURE
qu'ils ne ſubſiſtent que par leur
Pyrateries . Cependant s'ils faifoient
reflexion ſur le ſujet de
leur crainte , ils la trouveroient
aſſez mal fondée , peu de Souve
rains eſtant en pouvoir de faire
les exceſſives dépenses que le
Roy foûtient pour les réduire.
L'envie qu'on eut de retirer
Monfieur de Choiſeüil des mains
de ces Infidelles , fit que l'on
tâcha d'en faire un échange avec
un Officier Turc que les François
avoient pris , &qu'on fçavoit
efſtre forteconſideré de Mézo--
morto. On fit écrire cet Officier
Turc ; mais il eut beau mander
àfon Capitaine ( c'eſtoit le Reys
que Monfieur du Queſne avoit
rendu ) qu'on le menaçoit de le
traiter , comme les François
étoient traitez à Alger , & qu'il
ne doutoit point qu'on ne fufte
GALANT.
137
-bien- aiſe de le renvoyer , fa
Mézomorto vouloit conſentir à
rendre Monfieur de Choiſeüil .
Mézomorio rejetta cette propofition
, diſant fiérement qu'il ne
donneroit pas Monfieur de Choifeüil
pour tous les Turcs qu
eſtoient Eſclaves ; & le Capitaine
, forcé d'entrer dans le caractere
de ce roy , dont il luy
fut impoffible de rien obtenir ,
fit la Réponſe qui fuit à cetOfficier.
-Mon cher Fils Dervick , apres
vous avoirfalüé ,ſi vous demandez
de mes nouvelles , Sçachez que je
me porte bien . Je Salue auffi Corchut
Mehémet Ramdan , & le Tripolin
Aly , & tous ceux de la Reli.
gion de Mahomet , nos Freres. Vous
nous avez mandé que les Infidelles
vous tireront avec des Bombes . Prenez
garde de vous mettre cela dans
138 MERCURE
l'esprit , & n'ayez pas peur , ils
n'oferoient le faire. Vous avez dit
dans vostre Lettre , quesi l'Infidelle
qui nous l'a apportée est caution ,
nous taiſſions aller l'autre.Mais com.
ment le laiſſerions nous aller ? Peutil
délivrer tous nos Esclaves ? Nous
ne concevons pas comment cela ſe.
roit. Cependant lors quej'ayſceu que
set Infidelle qu'on nousdemandeappartenoit
au Generalqui nous apris,
-me ſouvenant des bons traitemens
que j'ay reçeus de luy , j'ay pris ma
teste entre mes mains , c'est- à-dire
j'ay pris ma réſolution , &fuis allé
dix fois de ſuite baiser les mains
les piedsdefon Excellence leDey,
en forte que j'ay delivré cet Infidelle
de la gueule du Canon , &ب
jusqu'à présent on luy a laiffé la
vie. C'est pourquoy je vous prie, mon
Fils , de me fairesçavoirpar vostre
Lettre , de quelle maniere l'enten-
"
GALANT. 139
dent ces Infidelles , quelle eſt leur
intention , & à quoy ils font réfolus.
Soyez joyeux , Dieu est grand ,
& libéral.
Monfieur le Chevalier de
= Lhéry répondit de ſon coſté à
Monfieur de Choiſeüil , & tâ
cha de le conſoler , par le plaifir
qu'il devoit fentir d'avoir expoſé
fa vie pour le plus grand Roy du
monde , & par l'aſſurance qu'il
- luy donna que l'on vangeroit ſa
mort , fi Mézomorto exécutoit
fes menaces. J'ay oublié de vous
dire , que dans le temps qu'on
jettoit des Bombes le jour que je
viens de vous marquer , Monfieur
la Varenne Aubé , Lieute-
- nant de la Galiote la Fulminante,
y eut la jambe emportée , &
que fept ou huit Hommes y furent
tuez , ου bleſſez.
7 Lc 8. le Convoy des Vivres
140 MERCURE
n'arrivant point , & les Galeres
n'en ayant plus que pour dix ou
douze jours , Monfieur le Chevalier
de Noailles , Lieutenant
General , & les autres Officiers
Genéraux des Galeres , en donnerent
avis à Monfieur du Querne.
On tint Conſeil , & il fut réfolu
qu'on les envoyeroit à Yvice
au devant de ce Convoy , pour
revenir avec luy , fi elles le rencontroient
, ou pour retourner
en France , fi elles ne le rencontroient
pas. Ainſi les Galeres partirent
ce mefme jour à minuit
avec un petit vent de terre. Mоп-
Geur le Duc de Mortemar s'embarqua
deſſus , accompagné de
Monfieur de la Porte.
Le 9. la mer eſtant belle , les
Galiotes tirerent le matin 225 .
Bombes , & les Ennemis 900.
coups de Canon. Ils fortirent de
GALANT .
141
leur Port avec quelques Brigantins
, & des Chaloupes armées ,
que les François repouſferent
avec beaucoup de vigueur. Il
n'y eut ce jour- là qu'un Garde
Marine bleſſé dans une Chaloupe
du Prudent , commandée par
Monfieur de la Barre. Le Convoy
des Vivres , eſcorté par Monfieur
de S. mars , arriva le ſoir. Il arriva
auſſi une Barque , commandée
par un munitionnaire des
Galeres , qu'on croyoit priſe ou
perduë. Elle avoit eſté à Oran,
& de là à Alican d'où elle revenoit.
Monfieur du Queſne renvoya
fur le Champ cette Barque
aux Galeres , avec ordre de revenir
inceſſamment.
Le 10. les Galiotes ſe placerent
à la pointedu jour , & jetterent
juſques à neuf heures du
masin environ 80. Bombes. Les
142
MERCURE
Ennemis répondirent par 300.
coups de Canon ; & apres qu'ils
eurent facrifié quelques François
, ils tournerent leur rage con-
- tre un Juif , qu'ils tirerent en la
place d'un boulet. Ce Juif ayant
reçen un ſouflet de quelqu'un
d'entre eux , avoit fait des imprécations
contre leur Ville , ſouhaitant
que les François l'abîmaſ.
ſent , & que le Roy ſe rendit
maiſtre de tout leur Païs .
Le 11. les Galiotes ſe hallerent
deux heures avant le jour , pour
tirer des Bombes. LaFulminante.
qui eſtoit le plus au Nord , avoit
tout ſon Equipage , qui eſt cette
année de prés de ſoixante Hommes
ſur chaque Galiote , comme
je croy vous l'avoir déja mandé.
Monfieur le Marquis de la Breteche
la commandoit depuis la
perte de Monfieur de Chevigny
GALANT. 143
fon Capitaine , bleſſé d'un coup
de Canon , & mort enſuite. La
Chaloupe de Monfieur de Tourville
eſtoit à ſon Bord , commandée
par Monfieur de Languillet;
Lieutenant. Monfieur de Brucour
, Lieutenant de Monfieur le
Comte de Sepville ſon Frere,
commandoit quatre Chaloupes
du coſté du Nord , pour eſcorter
& fecourir les Galiotes que les
Turcs attaqueroient ; & Monfieur
de Chaſteaumorand
commandoit quatre au Sud. Les
Ennemis croyant profiter dudepart
de nos Galeres , pour enlever
quelque Galiote, s'avancerent
auſſide leur coſté une heure
avantle jour dans une vieille Galere,
abandonnée depuis quelque
temps , qu'ils avoient fait raccommoder
depuis que l'autre
dont ils ſe ſervoient , avoit eſté
en
144
MERCURE
fracaffée par nos Bombes. Cette
Galere eſtoit armée de cinq cens
Hommes choiſis , & accompagnée
d'uneGaliote , de trois Brigantins
,& de douze Chaloupes,
qui portoient encore plus de trois
cens Hommes. La Fulminante,
qui aperçeut la Galere Turque ,
tira un coup de Canon pour avertir.
Cette Galere ſe voyant découverte
, vint aborder la Galiote
par ſon Avant , en faiſant ſa
décharge de mouſqueterie ; &
dans le temps de ſon abordage ,
tous les matelots qui tenoient
encore l'Amarre , pour ſe paumer
du coſté du Navire qui avoit
ſaTouë , ſe jetterent à la mer , &
quelques autres à leur exemple.
La Galiote Turque , qui devoit
aborder de l'autre coſté , ne le fit
pas , & les Brigantins & Chaoupes
ſe contenterent de faire
feu
GALANT.
145
feu avec leur Mouſqueterie. Monfieur
de Brucour , qui commandoit les quatre
Chaloupes du coſté du Nord , accourut
au meſme inſtant , & monta à
Bord de la Galiote criant aux autres
Chaloupes de le ſuivre , ce que firent
Monfieur de la Garde, des Granges , &
Languillet , avec pluſieurs Gardes Marines,
quelques Grenadiers , & des Volontaires
. Onjetta un ſi grand nombre
de Grénades dans la Galere , que les
Turcs furent contraints de ſonger à la
retraite. On dit qu'un ſeul Matelot en
jetta plus de 80. en ſe plantant ſur le
Beaupré de la Galiote , à la bouche des
Mouſquets des Ennemis. Malgré cette
vigoureuſe reſiſtance , quelques - uns
d'entr'eux ſauterent , le Sabre à la main,
fur l'Avant de la Galiote , & eſtant
montez avec beaucoup de réſolution fur
leChaſteau de provë , il s'en rendirent
les maiſtres. Dans cette confufion ,
Monfieur Gombaut , Enſeigne du S.
Esprit, qui commandoit pour lors en
qualité de Lieutenant de la Galiote,
eſtant enbas proche les Mortiers , mit fi
à propos le feu dans l'un , que ceux
Octobre 1683 . G
146 MERCURE
qui ne ſanterent pas en lair , ſe virent
forcez de rentrer dans leur Galere , &
de déborder au meſme moment. Monſieur
de la Guiche tira un autre coup de
Mortier dans le temps que cette Galere
débordoit. On croit qu'ily fit beaucoup
de déſordre. Vn Eſclave Portugais qui
eſtoit dedans , & qui ſe ſauva le lendemain,
raporta qu'il y eut 44. Turcs,& 8.
Chreſtiens de la Chiourme tuez , &
pluſieurs bleſſez des uns &des autres.
Nous y perdîmes Monfieur de Brus
cour , qui reçeut deux coups de Moufquet,
dont il mourut preſque ſans parler.
On peut dire qu'on luy doit la plus
grande partie de la gloire de cette Action.
Elle pourroit eſtre appellée une
Conqueſte , puis que ſans le ſecours
qu'il donna , la Galiote ne pouvoit réſiſter
à la Galere qui l'avoit abordée par
ſon Ancre , la plus grande partie de ſon
Equipage ayant ſauté à la Mer. Il eſtoit
Frere de Meſſieurs de Sepville , dont
l'aîné eſt Envoyé par le Roy vers l'Empereur
, & l'autre Capitaine Commandant
d'un des Vaiſſeaux de l'Armée Navale.
Cette Famille eſt connuë de tout
GALANT.
147
monde. Monfieur le Marquis de la
Breteche reçeut auſſi deux coups de
Mouſquet , l'un dans le corps , & l'autre
à l'épaule , il en mourut quelques
jours apres. Monfieur Tauxier, & Mon-
-ſieur Lange , Volontaires ſur laGaliote
, & Monfieur Dagoin , Volontaire
fur le Prudent , furent tuez . Monfieur
le Chevalier de Corberon , & Monſieur
de Penard , Volontaire ſur la Sy
renne , eurent un bras emporté. Monſieur
le Marquis de la Sablonniere eut
une contufion à l'eſtomach ; & Monfieur
le Chevalier de Marillac , Garde
de la Marine , reçeut un coupde Moufquet
au bras. Monfieur de Boisjoly ,
Enſeigne du Fleuron , reçeut auſſi un
coup deMouſquet au travers de la cuifſe,
en allant avec ſa Chaloupe au ſecours
de la Galiote. Monfieur Servon,
& Monfieur Bellofier , furent bleſſez
d'un coup de Canon. Il y eut auſſi quelques
Bombardiers tuez , & une wingtaine
de Soldats ou Matelots tuez ou
bleſſez. On ne peut douter de la bravoure
de tous ces Meſſieurs apres de fi
glorieuſes preuves. Meffieurs de Gom-
G2
148 MERCURE
baut , Languillet , de Lamon , des
Granges , de Boulainvilliers &de la
Garde , firent des merveilles. Quantité
d'autres autoient eu part à cette Action,
fi elle euſt duré un peu plus longtemps,
Tous les Officiers de l'Armée y accouturent
, excepté ceux qui eſtoient dans
des Poſtes qu'il ne leur eſtoit pas permis
d'abandonner ; & fi les autres Chaloupes
qui estoientdu coſté du Sud , eufſent
pû arriver avant la fuite de la Galere
,il euſt eſté impoſſible qu'elle ſe
fuſt échapée. Cette Attaque n'empefcha
pas que nos Galiotes ne tiraffent 160.
Bombes dans la Ville ,fitoſt qu'il fut
jour. Elle y répondit par cent coups de
Canon.
Le 12 on apprit par un Eſclave qui
ſe ſauva , que le Capitaine de la Galere
avoit eſté banny du Royaume , & celuy
de la Galiote , caffé pour n'avoir
pas abordé en meſme temps que laGalere;
& qu'un autre Turc, nommé Aly,
auquel les Bombes avoient fait couler
fon Vaiſſeau à fond , & abatu ſa Maifon
, avoit demandé à commander la
Galere, en faiſant ferment ſur l'Alcoran
GALANT.
149
qu'il perdroit la vie , ou qu'il prendi oit
une de nos Galiotes. On travailla auſſitoſt
à les mettre hors d'état de pouvoir
eſtre inſultées ,& on prit des meſures
pour enlever la Galere elle- meſme , fi
elle oſoit revenir à l'abordage. D'aile
leurs au lieu de douze Chaloupes
qu'on avoit accoûtumé de mettre en
Garde , on commença à en mettre trente
, dont fix eſtoient à Canon , neuf à
Mortiers , & les autres avec des Pierriers
à l'ordinaire.
Le 13. la Galere Turque fortit , &
s'alla ranger du coſté du fort de Babahaffam
avec les Baſtimens de ſa ſuite,
mais elle n'oſa venir à Bord & ſe con
tenta de faire une fanfaronnade d'une
tres-belle ſalve de Mouſqueterie ,& de
fon Canon , quoy que hors de portée.
Quelques Chaloupes des Tufcs ſe voulurent
avancer pour faire le coup de
Piſtolet , mais elles furent fort ſurpriſes,
quand celles des noſtres ſur lesquelles
on avoit fait monter du Canon de quatre
à fix livres de bales , s'eſtant déta
chées un peu du gros , firent joüer leur
Artillerie , à laquelle elles ne s'atten-
G3
150
MERCURE
doientpas, ce qui les fit fuïr avec grand
defordre. Monfieur le Chevalier de
Villars qui commandoit ces Chaloupes,
avoit grande envie de ſuivre , mais il
s'arreſta à cauſe de la Galere qui s'avançoit
pour ſoûtenir les Brigantins Tures..
Elle eut ſa part de la canonnade , &
quelques éclats de ſes Rames le firent
connoiſtre. Le Canon de nos Chaloupes
, fut tres bien ſervy ,& quoy que
cela n'euft duré qu'un moment ,Monfieur
le Comte de monros du Queſne,
qui en commandoit une ,tira juſques à
ſept coups. Les jours ſuivans , laGalere
avecles Chaloupes, &les Brigantins,
vint encore eſcarmoucher , tantoſt les
Galiotes du Sud que commandoitMonſieur
du Queſne- Moſnier , tantoſt vers
celles du Nord commandeés par Monſieur
Gombaut, depuis la mortdeMonfieur
de la Breteche , mais quelques
efforts que fiſſent les Ennemis , on les
réduiſit toûjours à prendre la fuite , &
le nouveau Reys de la Galere , malgré
le ferment qu'il en avoit fait , tâcha
inutilement de prendreune Galiote.Pour
leur épargner la peine de ces fortes d'efGALANT.
carmouches , on fit avancer au Sud le
Cheval Marin , & le Laurier ; & au
Nord ,le Fleuron , & l'Etoile , qui atteignant
de loin avec leur Canon, leur
firent perdre l'envie de ſortir du Port.
l'ay oublié de vous dire que quand ces
eſcarmouches ſe firent , Monfieur le
- Chevalier de Tourville , Monfieur le
Marquis d'Amfreville , & Monfieur le
Chevalier de Lhery , vinrent dans leurs
Canots ſe meſler parmy nos Chaloupes,
pour les ſoûtenir.
Le 14. on jetta encore des Bombes,
& quatre Eſclaves qui ſe ſauverent ,
donnerent avis que les Ennemis avoient
deſſein ſur nos Baſtimens de charge , ce
qui obligea Monfieur du Queſne à les
renforcer de Soldats , & à les faire environner
de Vaiſſeaux de guerre avec
ordre de faire bonne garde la nuit , &
de tenir des Canons dans le haut Bord
de la Sainte Barbe , & de l'Arriere , &
des Armes ſur le Tillac.
Le 15. le Flibot qui eſtoit à la ſortie
de la Chaîne , & qu'on avoit crû d'abord
un Saletin , appareilla & vint avec
un Pavillon Anglois moüiller ſous le
G
4
152
MERCURE
vent des Navires de l'Armée. Il appartenoit
à un Marchand Anglois, & avoit
rendu tous les ſervices poſſibles aux Efclaves
qui avoient eſté faits fur nos Vaifſeaux.
Il a répondu de la rançon du Fils
de Monfieur le préſident de Caillery ,
qui eſtoir avec ſa Soeur Eſclave de Mézomorto.
Il le fit ſortir dans ſon Baſtiment
, & l'envoya en ſon Païs quesir
dix mille Ecus pour ſe racheter, & douze
mille pour ſa Scoeur qui eſt encore à
Alger. Le Patron de ce Baſtiment apporta
à Monfieur de Lhéry , une Lettre
de Monfieur de Choiſeüil , par laquelle
il luy mandoir , qu'on l'avoit attaché
trois fois à la bouche du Canon , mais
que le Capitaine Turc , rendu par моп-
ſieur du Queſne , luy avoit ſauvé la vie
toutes les trois fois au péril de la ſienne;
qu'il n'y avoit rien qu'il n'euſt tenté
pour cela ; qu'il s'eſtoit toujours mis à
fon coſté à la bouche du Canon , en diſant
qu'il vouloit mourir avec luy ; que
fes prieres & ſes proteſtations devant
Mézomorto , n'ayant pû rien obtenir , il
eſtoit venu armé la derniere fois , &
menaçant tout le monde ; qu'il avoit dit
GALANT.
153
- que ſi on vouloit avoir la vie de cette
Officier François , il faloit commencer
par la ſienne , puis qu'il eſtoit réſolu de
la défendre juſqu'à la derniere goute de
ſon ſang ; que c'eſtoit la moindre choſe
qu'il devoit aux bons traitemens qu'il
avoit reçeus , apres avoir eſté pris par
Monfieur de Lhery ;que quoy que per
-ſonne n'eût eſté allez hardy pour luy
- rien faire depuis ce temps-là , c'eſtoit
toûjours à recommencer , parce qu'on
s'opiniaſtroit à le vouloir mettre dans un
Canon..
Vne genérofité ſi bien ſoûtenvë , eſt
quelque choſe de ſingulier dans unTurc,
qui ayant l'ame barbare, ſemble eſtre
incapable de ces ſentimens, Monfieur de
- Choiſeüil prioſt un Officier par la mef
me Lettre, de donner tout ce qu'il pour--
- roit à un Neveu de ce Capitaine , que
- Monfieur de Lhery avoit pris avec fon
- Oncle ,& qui avoit eſté mis ſur less
Galeres lors qu'elles eſtoient parties.
Le 16. nos Galiotes tirerent environ
200.. Bombes , & les Ennemis autant
de coups de Canon. Il ſe ſauva ce jour--
lacing Eſclaves Anglois&Eſpagnols د
GS
154 MERCURE
) qui raporterent que les Turcs eſtoient
entierement deſunis , ce qui avoit facilité
leur évaſion; que Mézomorto avoit
fait tuer le Commandant du Camp du
Ponant , nommé Thevégi ; qu'il eftoient
au deſeſpoir de n'avoir point fait
la Paix , qui ne ſe pouvoit plus faire
préſentement ſans qu'on envoyaſt ſa
teſte , & qu'ils voyoient bien que c'eftoit
par la crainte de la perdre qu'il s'y
oppoſoit de tout ſon pouvoir ; que ſi le
Roy de France vouloit envoyer vers
eux tout autre que Monfieur du Quelne,
ils accorderoient tout ce qu'il demanderoit
, eſpérant qu'il auroit ordre
de leur impoſer des conditions moins rigoureuſes
, que celles qu'ils pouvoient
attendre de ce Genéral.
Le 17. les Galiotes jetterent encore
quantité de Bombes dans la Ville , &
les Turcs tirerent fur elles plus foiblement
qu'ils n'avoient accoutumé , ſoit à
cauſe des Pieces démontées dans leurs
Bateries , ſoit à cauſe de la grande lumiere
de leurs Canons , ce qui parut
par le feu de leurs amorces. La Galere
Turque , qui estoit avec la ſuite au Sud
GALANT .
155
de Babahaſſam , détacha un Brigantin
& douze Chaloupes , & les envoya du
coſté du Nord , eſcarmoucher les Chaloupes
de Garde , mais comme leur
Mouſquet ne venoit preſque point jufqu'à
ces Chaloupes , on ſe contenta de
tirer quelques coups de Canon , pour
les obliger à faire retraite. Il arriva ſur
le foit une Tartane des Galeres , que
Monfieur le Chevalier de Noailles envoyoit
à Monfieur du Queſne , pour
luy mander qu'il eſtoit à la Rade de
Poüillance en l'ifle de Majorque , avec
toutes les Galeres ; que l'on travailloit
à les faire eſpalmer , & à faire de l'eau
& du bois , & qu'elles partiroient pour
revenir au premier temps favorable.
Monfieur du Queſne Moſnier s'eſt fort
diftingué dans ſon Employ , pendant
tout ce temps. Il a reçeu plus de coups
de Canon luy ſeul que tous les autres ,
& a eu une groffe contufion , qui autoit
obligé un Homme moins brave -
qu'il n'eſt , à garder le Lit , mais il a
négligé ſa ſanté pour ne perdre aucune
occafion de ſe ſignaler , & il s'eſt toû
jours trouvé debout dans ſa Galiote .
L
G60
156
MERCURE
Mr de Lhéry a penſé eſtre tuéd'un coup
de Canon, qui donna dans ſon Canot.
Le 18. à la pointe du jour , un Ef
clave Hollandois ſe ſauva d'Alger , &
on ſcent par luy que Mézomorto avoit
eſté eſtropié d'un éclat de Bombe dans
la Tour du Fanal , & qu'il marchoit
avec des Bequilles ; que pluſieurs Vail--
ſeaux avoient eſté coulez bas , & que
preſque tous eſtoient fi incommodez ,
qu'on ne les ſoûtenoit plus qu'à force
de Pompes ; tous les Reys avoient re
proché à Mézomorta, que puis qu'il
agiſſoit envers les François avec tant de
cruauté , ils ne pouvoient plus aller à la
Mer , parce qu'ils ſeroient traitez de la
meſme forte , & que Mézomorto aveit
répondu qu'il faiſoit, cela expres , afin
de les obliger de ſe défendre juſques à
la mort , lors qu'ils ſeroient attaquez par
les François. Ce meſme Eſclave ajoûta,
que le Camp du Sud eſtoit arrivé , ce
qui produiroit bientoſt du changement,
fur tout quand le Camp du Levant ,
qu'on attendoit àtoute heure ſeroit arrivé
; qu'on ne doutoit point qu'alors ,
onne compaſt la teſte à Mézomorto
!
GALANT..
157
qui avoit fait mourir Babahaffam , pour
s'emparer de quatre millions en Sequins.
qui luy appartenoient , & que deux Elclaves
Eſpagnols luy avoient indiquez
afin d'obtenir leur liberté ; que les Maures
s'eſtoient_attroupez dans les Montagnes
; qu'ils diſoient tout haut , que:
quand ils ſeroient réduits à l'extrémité ,
ils viendroient piller & le Tréſor & la
Ville , & iroient enſuite. demeurer à :
Tunis , ou à Tripoly ; & que déja la
plupart crioient , qu'il pluſt à Dieu de
permettre que le Roy de France chaffär
les Turcs de leurs Terres , & s'en ren--
diſt maiſtre ſuivant les anciennes Pro--
phéties. La haine qu'on a pour Mézomorto
eſt ſigenerale , que s'il ſe tire du
pas où il eſt , il pourra paſſer pour ha--
bile Homme. Quelques jours apres ſon
élection pour la dignité de Roy , trois
Freres , Gens d'autorité, acompagnez de
trois autres , entreprirent de l'aſſaffiner ,
mais ils furent ſoupçonnez en allant chez
luy. La Garde les arreſta à la Porte, &
ayant crié que c'étoient des Traîtres à la
Patrie, on les affomma. Depuis ce temps :
onn'a rien appris de ce qui s'eſt tramés
158 MERCURE
contre luy. Ce qui peut beaucoup ſervir
à luy nuire , c'eſt que dans les premiers
jours de ſa Royauté , il arriva à
Alger un Chiaoux du Grand- Seigneur,
qui apportoit le Cafetan à Babahaffam,
de la part de Sa Hauteſſe. L'ayant trouvé
mort , il s'en retourna , & ne voulut
point le donner à Mézomorto quoy
qu'il le luy euſt fait demander. On dit
que cela a fort conſterné les Algériens ,
qui craignent que le Grand- Seigneur ne
ſoit irrité de la mort de Babahaffam.
Cafetan eſt une eſpece de Manteau .
LesBombes ont ruiné toute la Baffe--
Ville du coſté de Babaloüet , qui eſt le
plusbeau Quartier. Les dernieres qu'on
a tirées , ont eſté de celles qu'avoit apportées
Monfieur Bidaut , arrivé depuis
peu de temps. Tous ceux qui ont eſté
dans la Ville , diſent qu'il y a des Maiſons
de trente mille Ecus. On tient que
quatre de leurs Vaiffeaux font tout-àfaithors
d'état d'eſtre relevez , & qu'--
ainſi ils n'en pourront faire fortir que
quatre ou cinq cet Hyver.
Jugez , Madame , combien toutes',
les Puiſſances qui font en guerre avec
GALANT.
159
1
les Algériens , ſont obligées à Sa Majeſté
, qui depuis pres d'une année tenant
leurs Vaiſſeaux enfermez dans
leurs Port , les a empeſchez tout l'Eté
de pyrater. Combiende Priſes leur ont
échapé , & combien d'Eſclaves qu'ils.
auroient pû faire ! Combien meſmes'en
eſt- il ſauvé de toutes les Nations , pendant
le déſordre qui a regné dans Alger
! Je ne croy point me tromper , en
diſant qu'on ne sçauroit faire plus de
bien à la Chreſtienté que le Roy luy en.
a fait ſeul , & à ſes frais , en attaquant
ces Corſaires. Ils auroient eſté ruinez
entierement cette Campagne , ſi des
Gens craintifs , ou plûtoſt jaloux de la
gloire de Sa Majesté , ne leur euffent :
porté de la Poudre& des Boulets, qu'ils;
ſont venus prendre dans des lieux marquez.
Le temps , & le zele du Roy pour
garantir les Chreftiens des inſultes des
Pyrates , en viendront à bout. Il a déja
fait plus que Charles V. Le retour de la
Saiſon favorable , doit faire trembler
ceux qui viennent de ſentir combien ſa
puiſſance eft redoutable. La Paix que
fit le fameux Ruiter avec lesAlgériensa
160 MERCURE
ne produiſit aucun avantage aux Hollandois
, finon qu'ils auroient permiffion
de racheter leurs Eſclaves à grand prix ,
encore ne leur rendit-on que ceux qu'on
voulut, & qu'ils fourniroient à ces Corfairesde
la Poudre & du Canon. On
n'auroit pas propoſé une Paix comme
celle-là , à des François qui vivent fons
le Regne de LoUIS LE GRAND. On
nous la demandoit à genoux , & on
commençoit par nous rendre tous nos
Eſclaves ſans conditions. Il ne s'agit pas
de voir fi elle est concluë ou non ; il
faut examiner ce qu'on a fait , & ce
qu'on peut faire , & confiderer que la
Paix offerte , qui auroit mis les autres
Nations dans le comble de la gloire ,
n'eſtoit pas encore affez pour noſtre
auguße Monarque.
Il y a déja quelque temps que nos
Galeres ſont de retour en France, où nos
Galiotes viennent d'arriver , eſcortées .
par Monfieur du Queſne le Fils , & pars
Monfieur Deſgoutes. On a eu nouvelle:
que Monfieur Vilete , & Monfieur de
S. Mars Colbert,& Monfieur le Comte
d'Eftrées , alloient deſarmer en Ponants
GALAN T. 161
Le 9. de ce mois , l'Eſcadre que commande
Monfieur le Chevalier de Lhéry,
apres avoir carené , partit de Toulon,
avec Meffieurs de Sepville ,& de Belle-
Me , pour alter joindre devant Alger
Meffieurs Foran , Gravier , & Bidaut.
Ils y demeureront une partie de l'Hiver,
apres lequel temps d'autres Vaiſſeaux
iront prendre leur place , ce qui donne
beaucoup d'inquiétude aux Algériens,
& les empeſche de faire fortir quelques
Vaiſſeaux qu'ils ont relevez , & dont
les Commandans craignent d'éprouver
les meſmes ſuplices , qu'ils ont fait foufrir
au Pere le Vacher , ainſi qu'à pliufreurs
de nos Eſclaves. Si l'on avoit eſté
auſſi barbare que ces Pyrates , on n'auroit
pas tardé ſi long temps à les traiter
avec la meſme cruauté , puis que depuis
les Eſclaves qu'ils nous ont rendus,
nous en avons toujours beaucoup plus
eu des leurs , qu'il ne leur en eſt reſté
des noftres..
Ie vous ay marqué dans ma Lettre
de Septembre, que le Lundy 6. dumef
me mois , l'Univerſité de Paris avoiteſté:
à Fontainebleau , faire ſes Complimens.
162 MERCURE
de condoleance à Sa Majeſté. Les Députez
de ce Corps s'eſtant rendus dans
la grande Salle des Gardes au nombre de
vingt, avec leurs Habits de cerémonie,
précedez de huit Maſſiers , dont les
Maſſes eſtoient couvertes de Crépe ,
Monfieur de Saintot, Maiſtre des Ceré.
monies , les y vint prendre , &les conduifit
dans le Cabinet du Roy. Ce prince,
qui n'eſtoit point habillé à cauſe de
ſa bleſſure, eſtoit environné de pluſieurs
Seigneurs , & de ſes principaux Of
ficiers , & vétu d'une grande Robe violete.
Monfieur Tavernier Recteur, portas
la parole en ces termes.
SIRE ,
Le coup impréveu qui vient de nous
enlever la plus grande & la plus vertnesſe
Princeſſede la Terre , ne laiſſeroit au.
cun adouciſſemensà noſtre douleur,si nous
n'eſtions fortement perfuadez que ſeshautes
vertus , quifaisoient icy une partiede
noſtre bonheur , font tout le fien préſentement
dans le Ciel. Nous la conſidérons ,
IRE, comme un de ces Anges de Paix,
GALAN Τ.
163
&un de ces Génies du premier Ordre ,
que Dieu veut bien envoyerfur la Terre
de temps en temps , pour donner aux plus
-grands Princes , &à leurs Peuples , des
marques viſibles de ſa protection , &des
affſurances infaillibles de ſes foins fur eux,
&qu'il rapelle auffi-toſt àluy , lors qu'ils
ont remply leur ministere , afin de les rejoindre
à leur centre , qui est la Divinité
mesme, &de les remettre dans leur premier
repos , qu'ils goûtent fans trouble
fans agitation.
L'incomparable Princeſſe , dont la
perte nous est aujourd'huy si douloureuse ,
avoit contribué infiniment à aſſurer lerepos
de ce grand Etat , par l'Alliance auguste
dont vous l'honoraftes par la Paix
des Pyrenées que vous donnaſtes à toute
l'Europe , & dont elle fut tout- ensemble
legage&le prix. Elle en affermit les
affurances peu de temps apres par lanais
fance heureuse de Monseigneur le Dau
phin, dont les fuites pleines de benedi-
Etion ne promettent rien moins àce triomphant
Empire , qu'un bonheurſans fin ,
Gune étendue fans bornes. Elle foûtenoitpar
ses voeux &par la force defes
164 MERCURE
prieres , le Bras puiſſant de V. M. dans
l'exécution de ses glorieuses entrepriſes ,
dont les fuccésſurprenans font l'admiration
de toute la Terre ; mais le Ciel n'a
pas jugé neceſſaire qu'elle fuſt viſible plus
longtemps pour attirer fur nous tous ces
fameux avantages. Ila remply ſes defirs ;
il l'a placée dans ce lieu où son ame s'élevoit
une infinité de fois chaque jour , ou
plutoſt elle s'y eft retirée elle- moſmepar
laforcede ſes tranſports vers le Ciel , afin
d'ajouter une Couronnne de gloire à celle
qu'elle poffedoit icy avec V. M.
C'est de ce sejour heureux , & de ce
Trône de lumiere , quejerrant continuck
lement sur Vous desyeux de tendreffe ,&
fur vos Peuples des regards d'affection&
de bonté, elle secondera puiſſamment vos
deſſeins , &inspirera à vos Sujets de nowveauxſentimens
de zele , deſoûmiſſion&
de respect pour V. M. Nous nous appercevons
déja qu'ils s'augmentent dans nos
coeurs , &nous venons d'en éprouverun
fenfible effet , par la frayeur que lespremiers
bruits de l' Accident arrivé depuis
peu de jours à V. M. nous àcausée , &
artous ceux qui sont sous nostre conduite,
GALANT. 165
auſquels nous n'enseignons rien avec tant
d'application& de foin que l'obligation
indifpenfable où ils font aussi bien que
nous , d'employer leurs biens , de verſer
leursang, &de donner leurs vies pour
la conſervation de celle de V. M. qui
nous est infiniment plus précieuse que toutes
les nostres ensemble,
Le Roy , avec cet air de bonté qui
luy eſt ſi naturel , répondit qu'il eſtoit
tres-ſatisfait de la part que cette Compagnie
prenoit aux choſes qui le regardoient,
qu'il conſervoit toûjours beaucoup
d'eſtime pour elle , & qu'il luy
feroit ſentir les effets de ſa protection en
toutes rencontres. Ces Députez furent
enſuite conduits chez Monſeigneur le
Dauphin , auquel le meſme Monfieur
Tavernier fitce Compliment.
MONSEIGNEUR,
Ledon que la Reyne fit aux François,
lors que le Ciel voulut bien eftre fecondé
parElle pour vous donner la naiſſance, eft
quelque chose de trop prétienx pour n'ca
166 MERCURE
pas goûter la poſſeſſion avecun plaisir par
fait. En effet , quoy que la perte de cette
auguste Princeſſe nous ſoit tres-ſenſible ,
nous ne pouvons croire qu'avec peine que
nous en ſoyons privez, tant que nous
avons le bien de voir revivre en Vous toutes
les grandes qualitez qui l'ont fair aimerde
tous les Peuples.Sa pieté qui effa.
ce celle des Théodoſes & des Constantins,
Sagrandeur d'ame égale à celle des Hen.
rys& des Charles , ſa douceur bienfai
fante semblable à celle des Tites&des
Antonins , ſa candeur pareille à cellede
Sa Couronne ; tout cela, MONSEIGNEUR
, brille en Vous, avec mille
autres vertus , dont le glorieux affemblage
fait voir que le Ciel vous a forme
pour estre avec justice l'unique Heritier
de Loüis le Grand, de Marie-Théreſe
d'Auſtriche.
C'est dans la veuëde toutes ces perfe-
Etions ,& dans la pensée des biens dont
ellesfont uneſource abondante pour nous,
que nous poufſons à chaque moment des
voeux vers le Ciel , pour luy demander la
continuation de ſes ſoins fur Vous &fur
vos Descendans , qui font aujourd'huy
:
GALANT . 167
nos plus cheres espérances ,&qui dans
tous les temps à venir feront le bonheur
de nos Succeſſeurs.
Voicy ce qu'il dit à l'Audience de
Madame la Dauphine.
MADAME,
L'auguste Alliance qui vous a fait
entrer dans la Famille Royale de France,
-nous conſole d'autant plus de la perte que
nous avons fait , que vous nous retracez
d'une maniere toute éclatante les grandes
qualitez de la Reyne. Ses Vertus , dont
vous eftes l'Heritiere ,jointes à mille autres
perfections perſonnelles ,font en Vous
une diſpoſition bien avantageuse pour
l'estre un jour de fa Dignité avec tout le
mérite qu'elle demande. Il en faut beaucoup
pour fucceder à Marie - Théreſe
d'Auſtriche ; mais MADAME,
quand on a déja la gloire d'avoir donné
à Louis le Grand des Succeffeurs , qui
en marchant ſurſes pas , puiſſent quelque
jour gouverner fon Empire ,& foûtenir
Sa Couronne, on est bien digne de porter
Son Sceptre.
Que le Ciel beniffe cette bellePofteri
1.68 MERCURE
xé ; qu'il vous donne lajoye, &à nousla
confolation de voir naître bientoſt de Vous
un ſecond Héros , pour la fatisfaction entiere
de nostre invincible Monarque ,&
pour l'eternel affermiſſement de ſes Etats.
Le Mercredy 13. de ce mois, la mef
me Vniverſité fit celébrer un Service
folemnel pour la Reyne dans l'Egliſe
du College Royal de Navarre. Le jour
en fut marqué par un Mandement exprés
, que Monfieur le Recteur fit afficherdans
toutes les Places de cette Ville.
On avoit dreſſe au milieu du Choeur
une tres-belle Repréſentation ſur une
Eſtrade fort large , & élevée fur quatre
degrez. Elle estoit couverte d'un Poële
deDrap d'or avec un grand Daiz au
deſſus , pendu à la Voûte. Les quatre
coſtez du Daiz eſtoient repliez , & attachez
au haut des Piliers du Choeur.
Quatre Deviſes faisoient l'ornement des
quatre piliers du Lit Funebre.
د
La premiere eſtoit une Lune dans ſon
plein , ce qui arrive lors qu'elle eſt dans
le plus grand éloignement qui luy donne
ſa lumiere. Elle avoit ces mots pour
ame, Quo magis abfcedit.
La
GALANT. 169
La ſeconde , une Fleur qu'on nomme
Belle- de- nuit , qui tient ſes feüilles refſerrées
le jour , & ne les dévelope que
pendant la nuit. Mediis decus explicat
umbris.
La troiſiéme , un grand Cheſne , qui
apres avoir pouffé ſes racines bien avant
dansla terre , éleve ſes branches juſques
aux nuës. Tantum adfydera tendit.
La quatriéme , une Flame qui s'envole
en haut avec d'autant plus de
promptitude , que la matiere dont elle
ſe nourrit eſt moins terrestre , Citius quo
purior evolat.
Meſſieurs du Clergé , que l'on avoit
invitez à ce Service , s'eſtant revétus de
leurs Habits d'Eglife, dansl'Apartement
de Monfieur Guiſchard , Maiſtre de ce
College , entrerent en Corps , paſſerent
par la Nef au travers de deux rangs de
Crieurs,qui les ſaliüerent au ſon de leurs
Clochetes & furent conduits dans des
Sieges qui leur avoient eſté préparez
du coſté de l'Evangile au deſſous du
Célebrant. Enſuite vinrent le Recteur,
& les Facultez les unes aptes les autres,
precedées de leurs Officiers & Maffiers
Octobre 1683 .
H
170
MERCURE
en deüil, au bruit des meſmes Clochetes.
Le Recteur prit la premiere place à
droite en entrant dans le Chooeur , &
apres luy les Docteurs en Theologie,
&en Medecine. L'autre coſté fut remply
par les Docteurs en Droit , & par
ceux des Arts. Les Bacheliers eſtoient
enbas ſur des Bancs , diſpoſez pour eux
de part & d'autres , vis- à-vis de leurs
Facultez. A l'oppoſite de Meſſieurs les
•Prélats , eſtoient pluſieurs Perſonnes
dequalité ,tant de Robe que d'Epée,
Lors que tout le monde fut placé,Monſieur
l'Archeveſque de Paris entra, précedé
de ſes Aſſiſtans , des Officiers , &
du Hérault de l'Univerſité. Il s'habilla
ſur ſon Eſtrade, & commença la Meffe,
qui fut chantée par une excellenteMufique
de la Compoſition de Monfieur
Mignon , Maître de Chant de l'Egliſe
de Paris. Lors que l'ont eut fait l'Offerte
, le Recteur quita ſa place , &
alla d'un bout du Choeur à l'autre , précedé
de quatorze Maffiers juſques à la
Chaire, d'où il prononça l'Eloge Funebre
en Latin , avec une entiere ſatis,
faction de l'Aſſemblée. Apres avoir
GALAN T.
171
déploré la perte que la France venoit
de faire , & qui ne pouvoit eſtre
égalée par aucun deüil , il repréſenta
les principales vertus de la Reyne ,
dans ſa ſoûmiſſion aux volontez de
Dieu , en veuë de l'excellence de cet
Eſtre Souverain ,& dans ſa conformité
aux ordres du Roy , en veuë des perfetions
extraordinaires de ce Prince. La
Cerémonie eſtant achevée , Monfieur
l'Archeveſque traita avec ſa magnificence
ordinaire dans ſon Palais Archiépiſcopal
, ſes Aſſiſtans , & les Chefs des
Compagnies qui compoſent l'Univer
fité.
Le Lundy 20. du dernier mois , la
meſme Cerémonie fut faite dans l'Egliſe
de Noſtre Dame du Havre , avec
- le zele & toute la pompe qu'on pouvoit
attendre dans une pareille occafion. Ar
milieu du Choeur ſur deux Gradins environnez
d'une Balustrade cantonnée de
Teſtes de Mort , & de Caffoletes , eſtoit
placée une Repréſentation , compoſée
- d'un premier Corps ou Tombeau , à l'un
des coſtez duquel on voyoit la France
- repréſentée par uue Femme couchée
H2
172
MERCURE
négligemment , tenant le Portrait de la
Reyne d'une main , & s'appuyant de
l'autre ſur une Caffolete fumante , foûtenuë
d'une Teſte de Mort , avec ces
mots , Delet & olet , pour faire connoiſtre
que la douleur que reſſent la
France de la perte qu'elle a faite , eſt
moderée en quelque façon , par la conſolation
de la bonne odeur que nous
laiſſent apres ſa mort les rares vertus de
cette pieuſe Princeſſe. De l'autre coſté ,
la Renommée tenoit ſa Trompete d'une
main , & portoit l'autre ſur une Horloge
de Sable , avec ces paroles , Nulla te
zellusfilet , pour faire voir qu'il ne reſte
apres la mort, repréſentée par cette Horloge
qui a paſſé , que la ſeule réputation
de la bonne ou mauvaiſe vie , &
qu'à l'égard de la Reyne cetteréputation
eſt ſi éclatante , qu'elle eſt connue dans
le Ciel auſſibien que ſur la Terre. A l'un
des bouts , eſtoit une Coquille à Nacre
entr'ouvert , à la ſuperficie de la Mer ,
s'ouvrant aux rayons du Soleil avec
cette ame , Exibit pulchrior ; & fur l'autre
bout , il y avoit un Phenix , ſe brûlant
ſur unBucher aux meſmes rayons
و
GALAN T.
173
avec ce mot , Renovabitur , pour faire
entendre que la mort de la Reyne n'étoit
qu'un agreable paſſage , & le renouvellement
d'une vie plus heureuſe ,
&immortelle.
Ce premier Corps eſtoit furmonté
d'un autre moindre en grandeur , de
figure octogone , en forme de Vale antique,
ſemé de Fleurs-de- Lys d'or , qui
eſtoit la Repréſentation pour le Coeur
de cette Princeſſe. Ce moindre Corps
portoit le Carreau , la Couronne, & les
Sceptres Royaux , avec ces paroles au
pied du vaſe , Coronabitur , & cor konorabitur.
Ce Mausolée eſtoit couvert d'un Daiz
couronné, ſoûtenu & cantonné par quatre
Figures, repréſentant les quatre Vertus
, qui faisoient le plus parfait ornement
de ſa vie. La premiere , eſtoit la
Religion , avec ces deux mots , Semper
fortis , tenant une Croix avec le Livre
des Evangiles . La ſeconde , la Charité,
Semper ardens , tenant une Corne d'abondance
, & ayant le nom du Sauveur
du Monde à la poitrine. La troifiéme ,
la Prudence , Semper eadem , tenant un
-
H 3
174 MERCURE
د
Miroir à l'antique , le manche entortillé
d'un Serpent ; & la quatrième , la
Manfuétude , Semper dulcis tenant
une Colombe blanche. Ces quatre Figures
ſoûtenoient de leur autre main les
coins d'un riche Drap mortuaire , qui
couvroit le grand Corps du Tombeau ,
le petit eſtant couvert d'un Crépon de
Soye tres- fin..
: Au deſſous , & au milieu de la Couronne
du Daiz , eſtoit la Figure de l'Ame
bienheureuſe , qui repréſentoit une
grande Femme coëfée proprement,mais
modeſtement de ſes cheveux. Elle avoit
les yeux & les mains tournées vers le
Ciel , un pied en l'air , & une Couronned'Immortelles
ſur ſa teſte. Vne Robe
blanche ſemée de Fleurs- de- Lys , &
d'Etoiles d'or , avec une Ceinture &
des Aîles d'un bleu celeſte , faiſoit ſon
Habillement. Le Choeur eſtoit orné de
pluſieurs Emblémes , le tout de l'invention
de Monfieur Morel, l'un des Echevins
du Havre , à qui on devoit tout
l'ordre de ce Deffein. Monfieur de
Clieu , Curé de Noſtre- Dame , celébra
la Meffe , & prononcal'Oraifon Funé
bre.
GALANT.
175
J'ay oublié de vous dire , qu'elle fut
prononcée à larnac par le Pere Fulgence
Fontaine , Lecteur de Théologie des
Récolets de la Province de Guyenne.
- Les belles choſes qu'il dit ſurprirent fon
Auditoire , par le peu de temps qu'il
avoit eu à ſe préparer.
Harfleur , ſeconde Ville du Gouvernement
du Havre , a fait auſſi éclater
beaucoup de magnificence dans le Ser-
-vice qu'elle a fait faire. Vousjugez bien,
- connoiffant le zele de Monfieur de S.
Aignan , que ce Duc n'a pas épargné
- ſes ſoins , pour recommander que l'on
donnaſt tout l'éclat poſſible à cette lugubre
Pompe.
-
Le Vendredy 17. de Septembre , on
fit auſſi un Service avec beaucoup de
ſolemnité dans l'Egliſe Collégiale de
Noſtre Dame du Grand Andely. Le
Pere du Moncel Jeſuitey prononçalo-
- raiſon Funebre , & prit ces paroles de
l'Eccleſiaſtique pour Texte , Spiritu
- magno vidit iltima & confolata eſt lu-
- gentes in Sion. Le ſujet de ſon Difcours
fut que la vie & la mort de la Reyne
avoient eſté une veuë continuelle de ce
H 4
176 MERCURE
qui devoit luy arriver en quittant la
terre. Il fit voir dans ſa diſtribution , que
l'Eſprit de Dieu luy avoit fait heureuſement
conduite à cette derniere fin l'aſage
qu'elle devoit faire des avantages
qu'elle avoit reçens de la Nature , les
devoirs de la Royauté , & l'obligation
de faire triompher la Religion Catholique.
Il donna untres-beau tour à chacun
de ces trois Points ; & tous les Corps
de la Ville , qui aſſiſterent à cette Cerémonie
, rendirent juſtice à ſon éloquence.
Monfieur desAuzieres , Curé de S.
Sillainde Périgueux , a fait paroiſtre ſa
reconnoiffance , pour l'honneur que
Monfieur des Auzieres ſon Frere a reçeu
d'avoir ſervy la Reyne , en qualité de
Valet de Chambre , par un Service qu'il
a fait faire dans ſa Paroitle , avec la Mufique
de la Cathédrale. Monfieur Doria
, Docteur en Theologie , y prononça
l'Oraiſon Funebre. L'appareil de ce
Service fut trouvé fi beau pour la Province
, que le Préſidial , l'Election , &
le Conſulat du Lieu , y aſſiſterent en
Corps , bien qu'ils ſe fuſſentdéja trouGALANT.
177
vez à celuy de Monfieur l'Eveſque de
Périgneux. Une pareille magnificence
dans laquelle je n'entre point , fait voir
que le zele pour cette grande Princeſſe ,
a fait faire autant aux Particuliers, que les
grands Corps faifoient autrefois.
3
Monfieur l'Eveſque d'Angers a fait
faire auſſi un Service ſolemnel dans ſa
Cathédrale . Le Préſidial , la Maiſon de
Ville , l'Univerſité , la Prevoſté, les
Elûs , & les autres Compagnies , s'y
trouverent , ayant à leur telte Monfieur
d'Autichamp , Lieutenant de Roy. Ce
Prélat officia en Habits Pontificaux , &
l'Oraiſon Funebre fut prononcée avec :
beaucoup de ſuccés par le Pere du Vivier
Benedictin , de la Congrégation de
Saint Maur. Lors que le meſme Service:
ſe fit dans la Cathédrale de Soilfons ,,
Monfieur l'Eveſque qui officioit , fondit
en larmes en prononçant les noms de
Baptefme de la Reyne , dans l'Oraifon :
de la Meſſe, ce qui luy fit faire une affez
longue pauſe avant que de l'achever. On
peut connoiſtre par là , de quelle dou--
leur ſon coeur eſtoit penetré.
Ona eunouvelles que la Reyne Mere
Hiss
178 MERCURE
d'Eſpagne s'eſtoit évanoüye , en appre
nant la mort de cette Princeſſe.
J'oubliay la derniere fois à vous ap
prendre celle de Madame la Comteffe de
Vézilly , de l'illuſtre Maiſon de Chaſtillon
fur Marne , arrivée en ſon Chaſteau
de Bouleuſe proche Rheims le premier
de l'autre mois. Elle estoit la derniere de
ce nom , de la Branche des Seigneurs de
Marigny , ſéparée de celle d'Argenton,
lors que Charles de Chaftillon, Seigneur
de Marigny , deſcendu de Pere en Fils .
du grand Gaucher de Chaſtillon , Conneſtable
de France , & d'Iſabeau de
Dreux , épousa Catherine Chabot..
Magdelaine de Chaſtillon , dont je vous
parle , eſtoit Femme de Chriſtophle de
Conflans , Comte de Vézilly iſſu des
anciens Comtes de Conflans . Ilsavoient
eſté mariez en 16.28. & elle eſt morte
dans ſa 73 , année..
Anne: Marcel , Veuve de Meffire
Loüis Leſné , Seigneur de la Margrie ,
Conſeiller d'Etat ordinaire , eſt morte
auſſi. C'eſtoit une Dame d'une tres
grande vertu..
On a perdu dans le meſme temps,
GALANT. 179
Meffire Antoine de Salagnat , Marquis
de la Mote Fenelon , Lieutenant de Roy
de la Marche. Tous les Gens de bien ,
avec qui il avoit beaucoup de liaiſon ,
le regretent fort. Comme il n'avoit pas
moins de valeur que de pieté , il avoit
eſté enCandie parleſeuldefirdeſervir
contre les Infidelles. Ily perdit un Fils ,
& il ne luy reſta qu'une Fille , qu'il
maria à Monfieur le Marquis de Laval ,
Frere de Madame la Ducheſſe de Roquelaure.
J'ay encore à vous apprendre la mort:
de deux Officiers. L'un , eſt Monfieur
de la Galiſſonniere ; & l'autre , Mon-
-ſieursdu Jardin , Secretaire du Roy ,
-Beanfrere de Monfieur le Camus , Lieutenant
Civil . Il avoit eſté Conſeiller en
la Cour des Aydes , & eſt mort âge de
de 89. ans..
Monfieur:de la Galiſfonniere eſtoit
d'une fort bonne Maiſon de Bretagne ,
tres-habile Homme , & aimant les belles
- Lettres. Son nom de Famille eſtoit Ba--
rin... Il avoit eſté fait Conſeiller d'Etat
au ſortir des Intendances.
Les Carmelites ont fait de leur coſtéé
H 6
180 MERCURE
une grande perte en la perſonne de Monſieur
de Bérulle , Abbé de Ponlevoy ..
teur Supérieur. Monfieur l'Abbé Chanu
leur a écrit pour les conſoler. On imprime
ſa Lettre. Monfieur l'Abbé de
Bérulle eſtoit Docteur en Théologie ,
Neveu du Cardinal de Bérulle , d'une
ancienne Maiſon de Champagne , &
Homme d'une grande pieté , & d'une:
modération extraordinaire. Il n'avoit
jamais voulu que la ſeule Abbaye de :
Poulevoy..
On vient auſſi de me dire que Mon--
ſieur de Bailleul , Capitaine aux Gardes,,
eſt mort..
Monfieur Bénard de Rezé , apres
avoir paffé par toutes les Charges de la
Robe , a eſté fait Conſeiller d'Etat Se- .
meſtre , & depuis peu Conſeiller d'Etat
ordinaire. C'eſt un Homme capable des
premiers Emplois , & qui a toujours
eſté diftinguéepar ſa capacité , & par
ſon exactitude à rendre juſtice à tout le
monde. Il a un Fils Conſeiller , & un
autre Abbé , qu'on eſtime fort. Il a auſſi
un Frere Conſeiller de la Grand Chambre
, qui eft Conſeiller d'Eglise , &
GALANT.. 1814
refuſé l'Eveſché de Lavaur..
Monfieur de Fieubet , Chancelier de
la feuë Reyne , Homme d'une égale réputation
pour la probité & pour l'eſprit,,
a eſté fait Conſeiller d'Etat ordinaire :
dans le meſme temps.. Il ſcait parfaitement
les belles Lettres , & a une fineſſe
&une délicateſſe dans l'eſprit , qui ſe
trouvent rarement. On a veu deluy des
Vers Latins & François , qui ſont admirables.
Monfieur de Fieubet ſon Pere,
eſtoit Tréſorier de l'Epargne . Il a un
Frere Maiſtre des Requeſtes. Madame
de Fieubet ſa Femme eſt continuelle-.
ment employée aux oeuvres de pieté ,
&dans une grande réputation parmy les
veritables Devots.
Les Charges de Conſeiller d'Etat Semeſtre
qu'avoient Monfieur de Rezée
&Monfieur de Fieubet , ont eſté remplies
par Monfieur Dagueffeau ,& par t
Monfieur de Ribere.
1
Monfieur Dagueſſeau a eſté Inten- .
dant en Limousin , puis en Guyenne ,
& en ſuite en Languedoc , toûjours
regreté quand il partoit ,& fouhaité par r
tout pour le ſervice du Roy , & la congfolation
des Peuples ..
182 MERCURE
Monfieur de Ribere eſt Fils de Monſieur
le Lieutenant General de Rion en
Auvergne , & Gendrede Monfieur le
Premier Préſident. C'eſt un fort bon
Raporteur. Il a eſté Lieutenant Civil .
Monfieur le Comte d'Avaux , Ambaffadeur
Extraordinaire de Sa Majesté
aupres des Etats Genéraux des Provinces
Unies , a eſté fait auſſi Conſeiller
d'Etat en la place de Monfieur de la
Galiffonniere. Il a eu la qualité de Plénipotentiaire
à la Paix de Nimégue ,
apres avoir eſté Ambaſſadeur à Venife ,
& il marche dignement ſur les traces de
Monfieur d'Avaux ſon Oncle..
Ily a eu trois Intendances données ;
celle de Flandres , à Monfieur de Bré.
teüil , qui a exercé longtemps l'Intendance
de Picardie , & qui eſt Fils de
Monfieur de Bréteüil , Conſeiller d'Etat
ordinaire , & auparavant Controlleur
General des Finances ; celle de Picardie,
àMonfieur Chauvelin , dont je vous ay
parlé depuis peu; & celle de Franche-
Comté , à Monfieur de la Fonds , fort
eſtimé de tous ceux qui le connoiffent
&qui a donné des marques de ſa pro
bité en beaucoup d'occaſions...
GALANT. 183.
le ne vous dis rien de Mademoiſelle
de Vaillac , qui a épousé Monfieur le
Comte de Montaut. le vous connois fi
parfaitement de ſes Amies , & je vous
ay tant de fois entendu parler de la naiffance
, de ſa vertu , de ſon eſprit , & de
toutes ſes belles qualitez , que jo fuis
perfuadez vous ſçavez mieux que moy
les particularitez de ſon Mariage. On ne
peut rien ajoûter à la magnificence & à
la galanterie des Préſens de Nôce que
le Marié a faits..
Monfieur de Louvoys ſervant toujours
le Roy avec une égale activité
dans les diférens Emplois dont Sa
Majesté ſe repoſe ſur ce Miniſtre Mon--
ſieur Magnin , dont vous avez déja veu
tant de beaux Ouvrages a fait pour luy
le Sonnet que je vous envoye. C'eſt
une Allufion à la Deviſe de ce grand
Monarque, Nec pluribus impar..
184 MERCURE
POUR MONSIEUR
LE MARQUIS
DE LOUVOYS ,
MINISTRE DETAT..
D
SONNET..
Un Ministre agiſſant ,le
borieux
Soin là
Doitſeconder lessoins desſuprémes Puis-
Sances;
Dans fa gloire supreme ainſi le Roy des
Cieux,
Pour agir au dehors , a ſes intelligen--
ces.
Va Monarque chargé d'in Sceptre glo..
rieux ,
Seul , ne sçauroit fournir à ſes devoirs
immenfes..
Ilfaut que pour tout voir, il emprunte des
yeux ,
Etdes bras , pour s'étendre aux plus vaf--
tes distances.
GALANT. 185
Un Roy , plus élevé que tous les Potentats
و
Trouve dans Louvoys ſeul tous ces yeux,
tous ces bras ,
La prompte activité , la ſageſſe profonde,
Un afſemblage heureux de talens
inoüis ;
Et fi LOVIS fuffit à régir plus d'un
Monde ,
Quelle gloire à Louvoys de fuffire à
LOVIS ?
Monfieur Foscarini , Ambaſſadeur de
Veniſe , eut fon Audience de congé
le 20. du dernier mois. Il parla au Roy
de la mort de la Reyne ; & de la chûte
de Sa Majesté , dans ſon Compliment ,
& il le fit avec tant de grace , qu'il fut
genéralement applaudy . Le Roy , qui
l'a fait Chevalier de l'Accollade , felon
l'ancien uſage pratiqué par nos Roys, à
l'égard de tous les Ambaſſadeurs de Venile
qui partent de France , luy a donné
186 MERCURE
des témoignages particuliers d'eſtime
& de fatisfaction de ſon Miniftere , qui
a eſté plus long que de coûtume , cet
Ambaſſadeur ayant demeuré icy quatre
ans. On ne sçauroit affez dire avec combien
d'éclat & de réputation il a toûjours
foûtenu ſon caractere. Il s'eſt attinél'affection
de tout le monde , par des
manieres extrémement engageantes , &
a fait voir beaucoup de ſageſſe , de prudence
,& de penetration dans des Affaires
épineufes,& dans des conjonctu
res délicates.
Le Mercredy 20. de ce mois , les
Capucins de la Province de Paris tinrent
leur Chapitre Provincial dans le
Grand Convent de la Rue S. Honoré ,
où le R. P. Loüis de Jully , Définiteur
General de ſon Ordre , fut éleu Provincial
pour la ſeconde fois. Apres ſa premiere
élection , il fut obligé d'aller à.
Rome au Chapitre General qui ſe tint
en 1678. Son grand mérite s'y eſtant
fait distinguer , il fut choiſy pour la
Charge de Définiteur General de ſon
Ordre. On peut dire que dans toutes
ces élections ſon illuftre naiſſance , &
GALANT.
187
fa profonde doctrine ,n'ont pas eſté les
feuls motifs qui ont fait jetter les yeux
fur luy , mais ſes vertus , ſon humilité,
ſa pieté toute édifiante , & fon zele
ardent & infatigable pour le bien de ſes
Freres.. Auffi a- t- il toûjours eſté élevé
à ces diférentes Charges avec l'applaudiffement
& la joye parfaite de tous ſes
-Religieux.
La Lettre qui ſuit , vous plaira par
ſa matiere. Vous aimez les Tableaux,
& plus encore , ce qui regarde la gloire
du Roy. Vous y trouverez dequoy
eſtre ſatisfaite fur ces deux Articles. Sa
date vous fait connoiſtre qu'il y a déja
quelque temps que je l'ay requë.
ARome će 22. Juin 1683.
Ans la Relation que je vous en
voyay l'année paffée des Réjouiffances
que l'on fit icy pour la Naiſſance de
Monseigneur le Duc de Bourgogne , je
vous marquay particulierement celles de
188 MERCURE
Monfieur de la Chauſſe , Agent de fou
Monfieur le Cardinal de Reiz . On trou
ve dans tout ce qu'il a fait quelque chose
de particulier , & qui découvre la délicarefſſe
de ſon esprit , & c'est pour cela que
je veux vous faire part de ce qu'il a fait
depuis quelques jours . C'est une ancienne
coûtume à Rome , d'exposer des Tableaux
à certaines Festes , ſoit pour y attirer un
plus grand concours de Peuple , ſoit pour
fatisfaire le goust des Curieux , ou pour
exciterla leuneſſe au travail , en luyfai.
fant voir les Ouvrages des grands Hom.
mes. Ceux qui font chargez du ſoin de ces
Festes, empruntent pour cet effet un grand
nombre de Tableaux des meilleurs Peintres
; de forte que si l'on doit la fatisfa-
Etion que l'on y trouve au ſoin de quetque
Particulier, on peut dire que tous le Pu.
blicy contribuë. Monfieur de la Chauffe
s'est voulu épargner cet embarras , en fai-
Sant luy seul , ceque plusieurs Personnes
auroient eu de la peine à faire ensemble.
Cefut lejour qu'on celabre le Mystere de
la Trinité , qu'ayant fait tapiſſer le Clot...
tre des Peres Minimes de la Trinité du
Mont , il yfit porter plus de cent: cinGALAN
Τ. 189
quante Tableaux de fon Cabinet , ornez
de riches Bordures , &peints par les plus
excellens Maistres. Vous en conviendrez
lors que vous sçaurez qu'ily en avoit un
du Titien,représentant la Sainte Famille.
Un d'Annibal Carache.
Vn d'Auguftini Carache.
Vn du vieux Baffan.
Vn du Lanfranque.
Trois de l' Albane.
Vn d'André Camaſéo.
Vn du Guarchin .
QuatredeMole.
Vn du Masteletti.
Vn de Pietro de Cortone.
Vn d'Alexandre Véronese.
Vn de Cornelio Satira.
Deuxdu Bourguignon .
Une Bataille du leſuiſte.
Vn du Brandi .
Septde Carlo Maratta , entre lesquels
on peut dire qu'ily en avoit trois qui font
des Chef- d'oeuvres ; sçavoir, un Mariage
de Sainte Catherine , que plusieurs Sçavans
auroient pris pour un des plus beaux
Tableaux de Paul Véronefe ,ſi la viva
190
MERCURE
citédes couleurs n'eustfait connoiſtre qu'il
estpeint depuis peu d'années. Leſecond
représente une Vierge qui enseigne à lire
aupetit lefus. Le coloris , la diſpoſition,
la force du deſſein ,& la grace , ſe fons
également distinguer dans ce Tableau , &
Semblentſe vouloir diſputer la préference.
Le troisième est le Portraitde Monfieur
de la Chauſſe ,fur une Toille de cinq pal.
mes , &large de quatre. On ne peut affez
faire l'éloge de ce Tableau; il ſuffit de dire
que le Sicur Carlo Maratta a voulu faire
voir que l'Art peut en quelque façon arriver
à la verité du naturel.
Six de Filippo Laori.
Vn Paisagede feu Claude Lorain.
Deuxdu Bolognese.
Six Paisagesde Gasparo Pouffin.
VndeMichélange des Batailles.
Un du Bambocce.
Plusieurs perspectives , & Paſſages
avec des Figures , de Michelanche des
Batailles , &de Filippo Laori.
Vne Guirlandede Fleurs , de Mario
deFiort.
Quatre defeuMonfieur Bodeſon.
Sept grands Tableaux , représentant
GALANT. 191
des Animaux vivans & morts , peints
par le Sieur David de Coeninch , Flamand.
C'est un des plus habiles Hommes
qu'ily ait jamais eu en cegenre.
Plusieurs autres Tableaux de Batailles,
de Paisages , de Perspectives , de Fleurs
&de Fruits , que je ne marque point icy.
pourn'estre pas ennuyeux.
Vn Cabinet remply d'auſſi beaux Tableaux
, que celuy de Monfieur de la
Chauffe ,eft une marque afſurée deſon bon
goust ; mais ce n'estoit pas affez pour luy
d'avoirdonné cette fatisfaction au Public.
La fidelitépleine de zele qu'il a pour fon
Roy, ne luy permettoitpas d'en demeurerlà,
& c'est pour ceſujet qu'ilfit peindre
trois grands Tableaux chargez de Devifes,
qu'il plaça dans les trois coſtez du
Cloistre.
Celuy du milieu , qui estoit le plus
grand, estoit orné de huit Cartouches ,
de cette Inscription au milieu.
REGI OРТ. МАХ.
Semper invicto, ſemper triumphanti
LVDOVICO MAGNO
ORBIS PACATORI,
ET BENEFACTORI .
Audeffus estoitpeint un Soleil,avec ces
192 MERCURE
4
paroles , Omnia ab illo. Tous les Biens
dont nous joüiffons , du nombre desquels
est la Paix ,font des Présens du Roy.
Audeffous de l'Inscription, estoit peint
le mesme Soleil , avec ces autres paroles.
Quid fine illo. Toute la Terre est affez
persuadée qu'on ne peut rien entreprendre
de glorieux, fans le secours de S.M.
Dans le troisième Cartouche , estoit représenté
cet Astre de Lumiere dans un
Ciel ferain. Ces mots estoient autour ,
Tranquillitas temporum. C'est aux bon.
tez de Sa Majestéque toute l'Europe doit
fon repos.
Dans la quatrième , on remarquoit le
Soleilparcourantle Zodiaque , avec ces
paroles , Indefeſſus agit. Les plusgrandes
fatigues ne sont pas capables d'arreſter le
Roy lors qu'il s'agit desa gloire , &du
biendeſes Sujets.
Onvoyoit dans le cinquiéme , un Sen
leil avec un Globe terrestre au deſſous.Ces
mots estoient au deſſus , Ex ſe cuncta videt.
La vigilance du Roy , qui ne luy
permet pas de se repoſer ſurſes Sujets du
poids de fa Couronne , en est une preuve
convainquante.
La
GALANT. 193
La fixiéme , représentait ce meſne
Astre , qui par ses influences&fonfavorable
aspect , faisoit croiſtre quantité
de Fleurs & de Plantes ſur la Terre. On
lifoit ces paroles autour , Non fibi , ſed
nobis. Nous éprouvons affez que le Roy
travaille moins pour luy , que pour le bonheurdeses
Peuples.
Dans la ſeptième, estoit peint un So
leil levant , dont les rayons diſſipoient
d'abord une grande quantité de nüages
Cesmots estoient deffus , Venit , vidit ,
vicit. La Conqueſte de la Hollande en
deux mois de temps , fait affezconnoistre
que la présence du Roy peut tout , & que
cesparoles luy conviendroient mieux qu'à
cet ancien Romain , ſi ſa modestie pouvoit
lesfoufrir.
On voyoit dans la huitième ce même Soleil
, perçant de ſes rayons les nüages les
plmépais,qui ſembloient vouloir s'oppofer
à luy. On liſoit ces paroles , Nil illi impervium.
Sa Majesté a des lumieres qui
luy font connoistre toutes les entreprises
de ses Ennemis, & non seulement il trou
vemoyen de les difſſiper , mais il en ſçait
profiter par sa prudèce,&parson courage
Octobre 1683 .
194
MERCURE
Lesecond Tableau estoit chargéde cing
Cartouches , un au milieu , & les autres
aux quatre coins.
Dans celle du milieu , on voyoit un
Seleil , & un Olivier au deſſus , à l'ombre
duquel repoſoient un Aigle & un
Lion. Ces paroles estoient autour , Tutos
dedit effe fub umbra, La Paix que le
Roy a donnée à fes Ennemis , estoitfeule
capable de les mettre enſeûreté.
Laseconde repréſentoit une Lune dans
un Ciel ſerain , aves ces mots, Tranquillum
poſt fulmina tempus. On est affez
persuadé que les peines de la Reyne ,
n'ont pas peu contribué à la Paix dont
nous jouissons.
On remarquoit dans la troifiéme un
Aigle regardant fixementle Soleil. Ces
paroles estoient au deffus , Suftinet immotis
oculis. Quel autre , que Monfeigneur,
peut soûtenir l'éclat , & la majesté
d'un si grand Roy ?
La quatrième ftoit faite pour Mada.
me la Dauphine , & repréſentoit un
Arbre chargé de Fleurs , avec ces mots ,
Novos in tempora fructus. Cette Deviſe
marque les voeux de tous les Fran
GALANT.
195
çois , qui attendent avec une lonable impatience
les nouveaux Fruits que sa grof.
fefſſe leurfait espérer.
La derniere faisoit voir un petit Aiglon
, qui à l'imitation de l'Aigle , commençoit
à s'accoûtumer à la ſplendeur diu
Soleil. On liſoit ces paroles autour , Iuvenis
ſequitur veftigia Patris. Nous ne
devons pas attendre autre chose. Mon--
Seigneur le Duc de Bourgogne.
Le troifiéme Tableau contenoitquatre
Deviſes. Dans le milieu du Tableau estoic
unegrande Cartouche , où l'on voyoit un
Trophée de Couronnes , de Chapeaux de
Cardinal , de Mitres , de Croix du S.
Esprit , de Canons , de Bastons deMaréchaux
de France , & d'Ancres , qui
font les Dignitezqu'a poſſedées , &que
poffede encore aujourd'huy l'illustre Mai-
Son d'Estrées. Les Armes de cette grande
Famille estoient au deſſus , avec cesparoles
, Claro cum ſanguine virtus. Ce
n'est pas seulement la naiſſance qui a mis
tantde dignitez & d'honneurs dans leur
Maiſon ; la vertu dont tous les grands
Hommes qui en ſont ſortis , ont fait ,
font encore aujourd'huy profeffion , fait
1 2
196 MERCURE
assezconnoistre , qu'en France , & par.
ticulierement ſous un Regne aussi éclairé
que celuy de LouIS LE GRAND , les
honneurs &les dignitez ſont la récom.
pense de la vertu,
La premiere Deviſe repréſentoit un
Soleil , & un Chapeau de Cardinal au
deſſus. Ces paroles estoient autour , Tegit
illuſtratus. Ces parolesse font affez en
tendre d'elles - mesmes. Si Monsieur le
Cardinal d' Estrées a esté bonoré du Cardinalat
, cette Eminence rend du moins
autant de lustre au Chapeau , qu'elle en
reçoit.
LaSecondefaisoit voir un Ciel étoilé,
avec ces mots au deffus , Sapiens dominabitur
illis. La prudence de Monfieur
le Duc d'Estrées , Ambassadeur de Sa
Majesté en cette Cour , a bien fait voir
pendant le Pontificat paſſsé , que le Sage
fera toûjours au deſſus des Aſtres.
La troifiéme & la quatrième , estoient
pour Monsieur le Maréchal d'Estrées.
Dans la premiere estoit un Vaisseau de
France , dont toutes les Voiles enflées par
levent , luy faisoient cingler la Mer
avecrapidité. Ges mots estoient autour
رد
GALANT. 197
Nuſquam meta mihi. Ce Genéral a fait
affez connoistre par fa valeur , que les
Vaisseaux de Sa Majesté paſſent facilement
d'une Mer à l'autre , & ne trouvent
pas mesme de bornes dans le Nouveau
- Monde..
Laseconde repréſentoit un Foudre qui
tomboit dans la Mer , avec ces paroles ,
Terret utrumque. Les Mers des deux
Mondes ont éprouvé le courage , &l'intrépidité
de ce Maréchal. C'estle Neptune
de la France , &pour tout dire , le
digne Frere de Monfieur le Cardinal ,
de Monfieur le Duc d'Estrées.
Tout ce qu'ily a de Curieux à Rome ,
ſe trouverent à cette Fefte. Monfieur le
Cardinal d'Estrées , &Monfieur l'Ambassadeur
, l'honorerent de leur préſence ,
comme plusieurs autres Cardinaux, Princes
, Prélats , & Cavaliers. La disposi
tion des Tableaux , & le bon goust , n'y
furent pas moins admirez que la quantité
; & l'on avoit peine à croire , qu'une
seule Personne eust pu fournir affezde
Tableaux , pour en remplir un si grand
Cloiſtre , sans en emprunter à d'autres
Leſuis vostre , &c.
13
198 MERCURE
3
Quoy que les anciens Noëls ſoient
communs , parce que l'Egliſe nous les
fait entendre tous les ans pendant le
temps de l'Avent , Monfieur Gigault ,-
Organiſte de S. Nicolas des Champs,
a trouvé moyen de leur donner un tour
particulier qui les renouvelle , & qui
les rend tres agreables à eſtre touchez ,
non ſeulement ſur l'Orgue , & le Claveſſin,
mais auſſiſur les Violes, Violons,
& Fluftes. La Planche que je vous envoye
, vous en fera voir un pour modelle.
Il eſt nouveau, & n'a point enco--
re paru. Ce Noël eſtant le premier de
ceux ſur lequel tant de Maiſtres de Mu--
ſique ont travaillé vous le voyez neant--
moins avec un accompagnement nouveau
& particulier , ce qui peut donner
envie aux Sçavans en Muſique dele
toucher. Comme il peut ſe faire entendre
à deux & trois Parties ſur l'Orgue
, le Claveffin , la Harpe , la Viole,
la Flute , & fur le violon , l'Autheur de
ce Noël y a travaillé , afin que chacun
puſt ſe ſatisfaire ſelon ſon gouft. Il vend:
un Liyre, où tous les autres Noëls font,
&dans lequel on les trouvera diverſi--
2
GALANT.
1.99
fiez de pluſieurs manieres. Il en fait un
autre d'Orgue , qu'il mettra dans peu
au jour.
Monfieur de Seve, Sieur de Gomerville
, qui a eſté Capitaine an Régiment
des Gardes , a épousé depuis peu
Mademoiselle de Bernage , de la Famille
des de Bernage , Seigneurs de Maurepas
, originaire de Flandre. Feu Meffire
Loüis de Bernage , Aumônier du
Roy , & enſuite Eveſque de Grace ,
eſtoit de cette Famille. Monfieur de
✓ Bernage receu en 1643. Conſeiller au
Grand Confeil , en eſt auſſi Elle eft
alliée aux Chevalier le Picart, le Maçonde-
Bucyen Bourgogne,du Voyer-d'Argenſon
, le Gras , Hémand du Perron ,
le Tonnelier de Breteüil , & porte Facé
de gueules , &d'or , de fix Pieces.
Monfieur de Seve de Gomerville a
deux Freres. Son aîné eſt Guillaume de
Seve , Sieur de Chaſtillon- le- Roy ,
Premier Préſident au Parlement de
Metz , & auparavant Maiſtre des Requeſtes
, Intendant de Iuftice en Guyenne
& Languedoc , qui a épousé:
Anne le Clerc de Leſſeville , Scoeur de
14
100 MERCURE
L
Nicolas le Clerc de Leſſeville , Préfi
dent en la Cinquiéme des Enqueſtes ,
&Fille de feu Nicolas le Clerc de Leſ
feville,maiſtre des Comptes, & de Ma--
rie de Suramond, à préſent ſa Veuve.
L'autre Frere , eſt Guy de Seve de Rochechoünt
, Eveſque d'Arras , Préſident
né des Etats d'Artois , Abbé de
S. Michel en Tiérache. Leur Soeur
eſtoitClaude- Françoiſe de Seve , Femme
de Henry Teſta de Balincourt, Confeiller
au Grand Confeil. Ils font Fils de
feu Alexandre de Seve , Seigneur de
Chantinonville , Conſeiller au Grand
Conſeil , puis Maistre des Requestes
Prevoſt des Marchands de la Ville de
Paris pendant huit années , en ſuite
Conſeiller d'Etat , & au Conſeil Royal
des Finances , quiarendu des ſervices
confiderables à l'Etat. Madame de Seve
leur Mere , eſtoit Magdeleine de Rochechoüart
, Dame de Chaſtillon-le-
Roy , de l'illuftre Maiſon de Rochechoiiatt
, Leur Ayeul , Guillaume de
Seve , Sieur de S. Iulien , avoit épousé
Catherine Catin , Fille de lean Catin,
Sieur de Plotard., & de Catherine de
GALANT. 201
Rochefort , deſcendue des Chartier
d'Alainville , & des Fondateurs de la
6
Maiſon & College de Boiffy à Paris ,
alliée aux de Mégrigny - Vandeuvre
Molé de Champlatreux , de Montholon
, Baillet de Vaugregnan , de Lon.
gueil Maiſons , de Belleforiere Soyecourt
, Chaſſebras du Breau , le Doux
de Melleville , de Sainctes , de Bragelongne
, &c. Pierre de Seve , Sieur de
Montely , leur Biſayeul ; avoit pris
pour Femme Marguerite Camus , de la
Famille des Camus , Seigneurs,de
Pontcarré , du Perron ,de Bagnols ,
& de S. Bonnet , dont il y a eu des
Intendans des Finances , Conſeillers
d'Etat , Maiſtres des Requeſtes , Conſeillers
au Parlement , & autres Compagnies
Supérieures , & dont eſtoir
Lean- Pierre Camus, Eveſque du Bellay,
qui a donné au Public un ſi grand nom
bre d'Ouvrages.
La Famille des de Seve eſt originai.
re d'Italie, & porte Facé d'or & defable
de dix Pieces , à la Bordure componés
de l'un en l'autre. Elle a diférentes Branches,
dont l'ane qui eſt établie à Lyon,
15
202 MERCURE
y a donné pluſieurs Lieutenans Gene
raux , & Preſidens au Parlement de
Dombes. Celles des de Seve ,Seigneurs
d'Aubeville , Fromentes , la Foreft , &
Stainville, ont donné pluſieurs Maiſtres
des Requeſtés , Conſeillers au Parle
ment de Paris , & un Premier Preſident..
de la Cour des Aides..
Feu lean de Seve , Sieur de Plotard,
Preſident en la Cour des Aides , frere
aîné de Guillaume de Seve , Conſeiller
au Conſeil Royal , avoit épousé Renée
de Guénegaud , dont eſt venue une fille
unique Claude de Seve , femme
d'Antoine Girard , ſieur de Villetaneuſe,
Procureur General au Grand Confeil.
Claude de Seve , ſooeur du même
Guillaume de Seve Conſeiller au Con--
ſeil Royal , avoit été mariée à Loüis
Tronſon , Secretaire du Cabinet du
Roy . De ce Mariage ſont ſortis CharlesTronfon,
mort en 1682. Conſeiller
de la Grand Chambre ; Guillaume
Tronſon Secretaire du Cabinet du
Roi ; Louis Tronſon , Prieur de Chandier
, Superieur du Seminaire de Saint
Sulpice; Antoine Tronſon,Abbé ;Iean
GALANT.
203.
Tronſon , Capitaine au Regiment de
Picardie ; Jean- Pierre Tronſon, ſieur de
Chenevieres ; & Alexandre Tronſon,
fieur de Mauleon ...
Iamais la Comedie Italienne n'a eſté
ny ſi applaudie , ny ſi ſuivie en France,
qu'elle l'eſt préſentement. Auſſi les
Comediens Italiens ne ſont-ils jamais fi
bien entrez dans nos manieres , qu'ils y
entrent depuis quelque temps. Ils joignent
l'utile à l'agreable ,& il y a beaucoup
à profiter dans toutes leurs Pieces,
ſur tout dans la derniere , où l'on connoiſt
par le grand nombre de Procedures
d'Arlequin Avocat , combien il eſt
dangereux de plaider , & qu'il n'y a
point de Procés qui ne puiſſe ruiner
un homme , quand même il ne s'agi
roit entre les Parties que d'une choſe de
peu d'importance. Si Arlequin eſt inimitable
dans les divers rôles qu'on lui voit
jouer dans cette Piece , ſes deux filles
ne le ſont pas moins. Les diférens Perſonnages
qu'elles ſoutiennent ſont ſi
bien remplis, qu'elles ſe ſont attiré l'applaudiſſement
de tout Paris , qui ne ſe
peut laffer de les admirer. Jamais on n'a
3
204
MERCURE
ر
veu tant d'intelligence pour la Comé
die , avec une ſi grande jeuneſſe. Il n'y
apoint de caractere dans lequel elles
n'entrent , & elles s'en acquitent de ſu
bonné grace , que lors qu'elles paroifſent
dans quelque Scene,elles ſemblent
eſtre uniquement nées pour le Perſonnage
qu'elles repréſentent.
Les Nouveaux Dialogues des Morts
n'ont pas moins plû aux Etrangers
qu'aux François. Un fort habile Romain
en a traduit la premiere Partie en
ſa Langue , avec une fidelité ſi exacte
qu'il s'eſt attaché à ſuivre l'Autheurs
juſquedans le tour des Vers . On me
mande que cette premiere Partie eſt imprimée
, & que le Traducteur ayant
donné ordre qu'on lui envoyaſt la ſeconde
ſi-toſt qu'elle paroiftroit , il a
commencé déja à y travailler. Comme
vous aimez extrémement cette Langue,.
je vous envoyerai les deux Parties dans
le méme temps que je les auray regeuës.
La Premiere a eſté auſſi traduite
en Anglois, à ce qu'on m'a allure..
Apparemment la Seconde ſuivra au plûtoſt;
mais la Langue Angloiſe vous eſt
है
GALAN T.
205
inconnuë,& je chercherois inutilement
à lier commerce en ce Pays là , pour
vous les faire -venir.
Le Sieur Amaulry , Libraire de
Lyon , a imprimé depuis peu un Livre
tres curieux , intitulé , Reflexions
Nouvelles ſur l' Acide , &fur l' Alkali.
Quoy que cette matiere foit toute de
Phyſique, & meſme de Chimie, Monfieur
Bertrand , Aggregé au College
des Medecins de Marseille , l'a traitée
avec tant d'ordre &de netteté , qu'on
la peut entendre facilement , pourveu
qu'on ait quelque teinture de Philofo
phie. L'Acide & l'Alkali , ſont deux
efpeces diférentes de Sels , dont l'action
eſt tres-remarquable dans une infinité
d'effets de la Nature ; mais les Chimiſtes
qui ſont fort ſujets à s'enteſter, ont
pouffé plus loin qu'il ne falloit la vertu
decesdeux fortes de Sels , & ont prétendu
en faire les premiers principes de
toutes choſes. M. Bertrand refute tresfolidement
cette erreur , & en meſme
temps renferme l'acide & l'Alkali dans
leurs veritables bornes , en faiſant voir
que quoi qu'ils ne foient pas premiers
206 MERCURE
principes , ils font neanmoins les caufes
cachées d'un tres - grand nombre de
Phénomenes. Il découvre par leur moyen,
la ſource des maladies les plus con
fiderables , & entr'autres des maladies
contagieuſes , & explique ſur ce principe,
quels remedes y doivent eſtre propres.
Tout cet Ouvrage eſt remply d'experiences
tres - curieuſes , & de raiſonnemens
les plus juſtes que puiffe fournir
la nouvelle Phiſique qui eſt ſi exa-
Ete. Il ſe vend à Paris , chez le ſieur
Blageart Libraire, Court-Neuve duPalais
, & à Lyon chez le ſieur Amaulry.
La premiere des deux .Enigmes du
mois patlé , eſtoit la Fumée. Ceux qui
l'ont expliquée dans ſon vray ſens , ſont
Meſſieurs Charles , Valet de Chambre
de Mademoiselle d'Orleans ; Le Fébvre
, de Péronne ; De la Roque des
Bornes , Secretaire de Monfieur le Marquis
de S. Luc. Cette meſme Enigme a
auſſi eſté expliquée en Vers , par Meffieurs
L. Bouchet, ancien Curé de Nogent-
le-Roy; de la Tronche, de Roüen ;
Avice, de Caën ; C.Hutuge,d'Orleans ,
demeurant à Metz , Rault , de Roieni
GALANT .
207
= Le Roux D. Medecin
ود
د
de Vitré en
Bretagne ; Gygés , du Havre ; & Hermophile
d'Antifer , du meme lieu ; &
par Mademoiſelle de Montbrou , de la
ruë S. Louis ; La Princeſſe Enille ; La
Joly Bouquinette , du Havre ; La Belle
Nourriture , dudit lieu ; L'Exilée de la
Ville Françoiſe , auſſi dela meſme Ville
; L'Aimable Queſtion , de l'ifle Nofſtre-
Dame , & Quantine de Ioigny, ou
l'Amante de Palere.
LeChien couchant estoit le Mot de
la ſeconde Enigme.Elle a eſté expliquée
par la belle Hongroiſe, & par l'aimable
Mouline de Chamlay.
Ceux qui ont envoyé l'Explication
de l'une &de l'autre , font , Meſſieurs
Diéreville ; L'Epinay Buret , de Vitré
en Bretagne ; Carriere & Gary , du
meſme lieu, ( tous ces quatre en Vers; )
& l'Arbitre ſans fin , d'Amiens , Mefdemoiselles
de Villers Franſures ; De
la Foffe ; De Flers ; Doncurel ; Lagrené
& Pezé , toutes d'Amiens ; Lesaimables
Soeurs , de la ruë de Beauregard.;
La charmante Brune de la ruë
de Mer , à l'Anagrame , le range tous
208 MERCURE
Sous ma Loy ; & Mimie D.D. ont auffi
trouvé le vray ſens de ces deux Eni--
gmes.
Ie vous envoye deux Enigmes nouvelles
: L'une eſt de Monfieur de Beaurepaire
, Gentilhomme d'Argentan , &
l'autre , de Monfieur Diéreville , du
Pontleveſque.
GALANT...
209-
D
ENIGME.
Eux Femmes ; par un droit ou
juste , ou tyrannique.
Domptent les plus fiers Potentats
Et commandont mesme aux Etats
Ou'regne encor la Loy Salique.
Elles ont un pouvoir égal ;
Toutefois par un coup fatal ,
Laseconde éteint la premiere ,
Et luy dérobe la lumiere..
20
L'une en naiſſant porte le Sceptre 678
main,
Et d'un Empire Souverain
Défend les droits de la Iuftice ;
Réduit à leur devoir les timides Mor
tels ,
Récompense les bons , poursuit les Cria
minels,
Et les condamne elle mesme au ſuplice..
L'autre , quoy que de tres bas lieu ,
Tiranniſe la Terre , & nous commande
en Dieu.
Sans châtiment ,sans récompense,
Elle établit sa bizarre puiſſance ,
Octobre 1683
K
210
MERCURE
Etbien qu'au crime elle doive le jour
On feroit criminel de luy manquerd'amour.
Enfinpour finir , la premiere
Naist d'un Pere éclairé , noble , ſages
puiſſant ;
Mais la secondepour un Pere ,
En pourroit compter plus de cent..
GALANT.. 211
AUTRE ENIGME.
un Corps formé de diverſes par--
ties,
Toûjours affez bien aſſorties , ร
Ales prendre par la longueur ,
Car elles sont souvent de bizarre cou. -
leur...
Elles ne tiennentqu'à ma teſte ,
Etfont libres par le bas bout;
Cequi fait que chacune est prefte ,
Sans la quiter , d'aller par tout.
Lamatiere quime compose ,
Entre dans les Habits des Princes
des Roys.
Quoy que l'or & l'argent me parent :
quelquefois ,
Cela ne va pas àgrand chose.
Plaignez l'état où je me vois ;
Amaplace, Lecteur , vous mourriezde
triſteſſe.
lene puis m'acquiter de mes plus beaux
Emplois ,
Que je ne fois toûjours en preſſe.
ر
Le Gouverneur de Vienne ayant.t
MERCURE
donné des marques de l'extremité où
il eftoit , l'Armée Chreftienne defcendit
des Montagnes de Kahſenberg pour
le ſecourir , le Dimanche 12. Septem--
bre. Les Turcs voulurent s'oppoſer à
cette deſcente , & furent chaſſez de leur
poſte , & ſur le ſoir ils abandonnerent
leur Camp principal. Le Roy de Pologne
entra dans la Place le lendemain,
&l'Empereur le jour ſuivant. Chacune
deces choſes ayant beaucoup de Particularitez,
& qui demandent une grande
étenduë , & ma Lettre eſtant déja trop
remplie , je me trouve obligé d'en faire
une ſeconde pour fervir de ſuite à celles
cy. Ie la commencerai par le Détail du
Siege de Vienne, & je tácheray à vous
donner des lumieres qui vous aideront
à, developper la fauſſeté de la plupart
des Relations qui ont couru.le fuis,&c...
THEQUE DE
LYON
*
1893*
RELATIONI
NE
PAL
01LYON
E
8
*1893*
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THEQU
10
LYO
*
1893*
UDIGER
GRAF
RELATION
VERITABLE
DU SIEGE
DE VIENNE.
AVEC UNE GRANDE CARTE
&le Portrait de Mr le Comte
de Staremberg.
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere, au Mercure Galant.
M. DC. LXXXI11.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.

AU LECTEUR ...
C
I
ETTE Seconde Partie"
ne contient pas seulement
une Relation exacte &
fidelle de tout ce qui a
esté fait pendantle Siege , & à la
levée du Siege de Vienne ; mais
encore l'éclairciſſement de toutes les
autres qui ont couru, & dans lef
quelles il ſe rencontre tant de faus.
Setez , que personne ne sçait à
quoy s'en tenir. On n'a cherché
dans celle- cy qu'à dire la verité,
fans aucune paffion . On a eu de
bons Mémoires à l'égard de l'atta
1
ã 2
AU LECTEUR.
que & de la défense de la Places
& ceux dont ils viennent , n'auroient
ofé impofer aux augustes
Perſonnes qui ne leur ont demandé
que la verité. Ils estoient dans
La Place , & se font trouvez à
toutes les occaſions perilleuses. C'en
eſt aſſez pour avoir fçeu & pour
avoir veu ; & quand un honneste
Homme parle comme témoin,
on doit toûjours croire ſon raport.
Si l'on écoute les Autheurs , ou les
Partisans des fauſſes Relations ,
tout ce qui les détruit n'est pas
veritable ; & ceux qui publient
la verité , ne doivent pas estre
crûs , quoy qu'ils en ayent esté
témoins. Ce n'est qu'apres eux .
& mesme fur leurs Ecrits
a parté de ce qui s'est fait pen
dant le Siege de Vienne, la Ga
L
qu'ora
AU LECTEUR .
zete du 1. de Septembre , ima
primée dans la mesme Ville en
Italien , ayant fourny tout ce qui
s'est passé à la retraite des Turcs.
Elle ne diminuëroit ny la perte
des Affiégez ny les avantages
des Affiégeans , s'il y avoit en
dans l'un ou l'autre Party quelque
chose de plus que ce qu'elle rapporte.
Les contradictions qui font
voir combien on doit peu ajoûter
de foy à toutes les Relations qu'on
a publiées , font ſi manifeftes , qu'il
n'y a personne qui ne convienne
qu'elles ont esté écrites par des
Perſonnes qui avoient intéreſt
que l'on ne pust démesler le
faux d'avec le vray. Si le
temps nous découvre d'autre Faits
que ceux que l'on trouvera dé
crits icy 2 on aura Soin dans
2
AU LECTEUR .
les Mercures ſuivans , d'en marquer
toutes les circonstances avec
une entiere exactitude. 1
EXTRAIT DU PRIVILEGE
duRoy.
ArGrace & Privilege du Roy , donné à
Pehaville le18. Juliet 1683.Signe,Pat
cule
Roy en for Conſeil ,JUNQUIERES. Il eſt
permis à I. D. Ecuyer , Sieur de Vizé , de
faire imprimer tous les Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , contenant
pluſieurs Pieces, Relations, Hiſtoires,Avantures
, & autres Ouvrages hiſtoriqués ,
rieux & galans , pour la fatisfaction de
nôtre cher & tres-amé Fils LE DAUPHIN;
pendant le temps & eſpace de dix années ,
à compter du jour que chacun deſdits
Volumes ſera achevé d'imprimer pour la
premiere fois : Comme auſſidéfenſes ſont
faites à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs&
autres , d'imprimer , graver& debiter
ledit Livre fans le conſentement de
l'Expoſant, ny d'en extraire aucune Piece,ny
Planches fervant à l'ornement dudit Livre,
meſmed'envendre ſeparément,& de donner
à lire ledit Livre ; le tout à peine de fix:
mille livres d'amende contre chacun des
contrevenans , & confiſcation des Exemplaires
contrefaits ; ainſi que plus au long
il eſt porté audit Privilege.
Registré fur le Livre de la Communauté
Le 14.Septembre 1683 .
Signé ANGOT , Syndic..
Et ledit Sieur I. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , a cedé & tranſporté fon droit de
Privilege àThomas Amaulry, Libraire de
Lyon , pour en joüir ſuivant l'accord fait
entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois
le 18. Novembre 1683 ,
RELATION
1
;
RELATION
VERITABLE
DU SIEGE
DE VIENNE.
NFIN , Madame , il eſt
temps que je fatisfafle vôtre
impatience , en vous faiſant
un détail du Siege de Vienne ,
& en vous apprenant tout ce qui
s'eſt paſſe à la fuite des Turcs ,
lors qu'ils ont eſté contraints d'abandonner
leurs Travaux . Toute
la France , & une partie de l'Eu-
A
2
SIEGE
rope , attend de ma Lettre , que
vous me permettez de rendre
publique , des lumieres pour découvrir
la verité qu'on n'a pû
encore démeſler parmy un nombre
infiny de Relations , dont la
plupart font tout- à- fait fauſſes,
& les autres tellement meſlées
de faux , que quoy qu'elles contiennent
pluſieurs circonstances
veritables , elles ne ſervent qu'a
jetter l'eſprit des Lecteurs dans
un embarras dont quelques
éclairez qu'ils foient , ils ne trouvent
aucun moyen de fortir. Il
eſt certain , & il ſe trouve fort
peu de Perſonnes qui n'en demeurent
d'acord , qu'on a veu
desRelations entierement inventées
. Je ne parleray que d'une ;
c'eſt de celle qui décrit un Combardonné
le 8. Septembre , à la
fin de laquelle eſtoit la Fable du
DE VIENNE .
3
jeune Turc , qui de dix pas avoir
jetté ſon Sabre au Fils du Palatin
de Podolie , & ce Sabre luy
avoit coupé la teſte.Quand cette
Relation fut leuë dans la Cour
d'un Souverain , on entendit une
voix qui diſoit bas à quelqu'un ,
Ie leur avois bien dit que s'ils employoient
cet endroit- là , on ne croiroit
rien du tout. Trois fortes de
Perſonnes ont fait des Relations
contraires à la verité. Les premiers
n'ont eu en veuë que le
plaiſir de ſe divertir. Le zele que
les autres ont eu pour leurs маîtres
, dont les Troupes compofoient
l'Armée Chreſtienne , les
a fait parler; & comme il y avoit
-un grand nombre de Souverains,
il y a eu auſſi un grand nombre
- de Relations diferentes . Chaque
Autheur de ces Relations donne
toute la gloire de ce qui s'eſt fait,
A 2..
4
SIEGE
ſon Souverain , & à ſes Trou
pes. Lestroiſièmes ont agy avec
plus d'adreſſe. Ils ont imité la
Politique Eſpagnole , qui eſt de
faire toûjours croire aux Sujets
éloignez , qu'on gagne des Places
lors que l'on en perd , &
de faire chanter des Te Deum ,
lors que l'on ne devroit prier que
pour les Morts . Cette maxime
eſt tellement établie chez lesEfpagnolsqu'on
ne ſçait pas encoredans
le fonddes Païs qui leur font
ſoûmis que le Roy de France ſoit
maiſtre d'Arras.Ils ont raiſon d'en
uſer ainſi , puis que leurs peuples
qui ne voyagent que fort raremét,
fontde fi facile croyance. Les Livres
de nos Voyageurs font remplisdes
Réjoüiſſances dont ils ont
été témoins en Eſpagne pour les
Places que l'on prétendoit que
les François avoient perduës ; &
DE VIENNE .
5
vous pouvez vous imaginer jufqu'où
alloit leur ſurpriſe , lors
qu'en arrivant en France , ils apprenoient
nos Conqueſtes . Quoy
que la fauſferé de la plupart des
Relations ſoit fort aiſée à juſtifier
par toutes ces choſes le zele trop
ardent des Peuples ne sçauroit
foufrir qu'on les combate ; & pluſieurs
ſans les avoir examinées,
&d'autres ſans les avoir leuës ,
foûtiennent qu'elles font vrayes.
Cela s'eſt ſur tout remarqué en
France , où le Peuple à l'exemple
de ſon Roy , paroiſt toûjours tres
Chreſtien . Je ne doute point que
les Autheurs des diverſes Fables
qui ont eſté publiées ſous le nom
deRelations, ne ſe ſoûlevent d'abord
contre moy dors qu'ils verront
ce début , qui leur fera
connoître que je prétens découvrir
la verité. Ils feront tous leurs
A 3
6 SIEGE
efforts pour l'obſcurcir , en publiant
le contraire de ce que je
vais vous dire; mais je ſuis ſeûr
que ceux qui ne voudront prendre
que le ſeul party de la raiſon,
ſe déclareront pour moy , lors
qu'ils auront achevé de lire cette
Relation . Quand meſme ils pancheroient
préſentement du coſté
de cette forte de Gens , qui par
des intéreſts particuliers n'ont pas
voulu que la verité fult connue
ils ſe rendroient à ce queje vous
diray , quis que j'eſpere prouver
que les choſes de la maniere
qu'elles fe font veritablement pafſées
, ne ſont pas moins avantageuſes
à la Chrétienté , que ce
qu'ils ont voulu faire croire.
Je reprens d'affaire d'un peu
haut , puis que je vay décrire
tout le Siege de Vienne ; ce que
je feray pourtant en peu de paDE
VIENNE .
7
roles , pour venir plutoſt à ce qui
s'eſt paſſe à la fuite des Turcs,
lors qu'ils ont veu approcher les
Troupes Chreſtiennes..... 1
Le 7. de Juillet , l'Empereur
fortit de Vienne à ſept heures
& demie du Soir ; & le Prince
Charles de Lorraine y arriva le
lendemain ſur les ſept heures du
matin , avec le reſte de la Cavalerie
, dont il n'avoit perdu que
cinq ou fix cens Hommes , quoy
qu'il fuſt pourfuivy par les Tures,
*dont les fréquentes eſcarmouches
l'avoient beaucoup incommodé..
Il avoit marché toute la
nuit avec une diligence incroyable.
Il ſe campa dans les Jfles de
Leopolſtad,& fit publier que tous
ceux qui voudroient prendre des
proviſions dans les Maiſons des
Fauxbourgs , le pouvoient faire.
Chacun en prit autant qu'il vou
A 4
8 SIEGE
lut ; & ceux qui en manquoient,
aiderent à porter celles de leurs
Voiſins . Le Prince Charles fit en
meſme temps ofter les Meubles
qui estoient aux Favorites , Maifon
de plaiſance de l'Impératrice
Doüairiere , & fit en ſuite mettre
le feu à tous les Fauxbourgs,
dans lesquels il y eut ſeize Palais
magnifiques confumez , &
beaucoup d'autres moins confidérables
, la plupart des grands.
Seigneurs de la Cour ayant des
Maiſons de plaiſance dans ces,
Fauxbourgs.Il n'y a point de cou .
leurs aſſez vives pour vous faire
une peinture capable de repréſenter
la confufion qui ſe trouva
dans les Ruës de Vienne , apres
que tant de Peuples s'y furent retirez
. Non ſeulement tous ceux
des Fauxbourgs qui n'avoient
plus où habiter , y entrerent ,
DE VIENNE .
و
mais encore tous les Peuples de
la Campagne , avec leur Bétail ,
& tout ce qu'ils pûrent emporter.
Ils n'avoient pas ſujet de
douter qu'ils n'y fuſſent bientoſt
affiégez ; mais comine les Tartares
faifoient des courſes juſque
par de la Vienne , qu'ils brûloient
leurs Villages , & faifoient
Eſclaves tous ceux dont ils pouvoient
ſe ſaiir , ils éviterentun
péril préſent , pour s'expoſer à
un autre dont ils eſtoient fima
plement ménacez. Figurez -vous
donc les Ruës de Vienne rem
plies du Peuple de cette Ville-là,
de celuy de ſes Fauxbourgs , &
des Habitans des Villages de pluſieurs
lieuës aux environs . Imaginez
vous encore quatorze mille
Hommes de Garniſon dans une
Ville qui n'eſt pas extrémement
grande , & ce Peuple , ces Sol
A
2
10 SIEGE
2
dats , les Morts , les Mourans , &
les Malades en confuſion dans
toutes les Ruës , parmy le Bétail,
& ſi preſſez , qu'à peine eſtoit-il
poſſible de ſe tourner. Joignez à
cela la douleur que les Habitans.
de dehors ſentoient de la perte
qu'ils venoient de faire , & la
frayeur qui accabla les uns & les
autres , lors qu'ils ſe virent aſſiégez
par un Ennemy , dont le
traitement le moins rigoureux ,
qu'on puiſſe eſperer , eſt l'Eſclavage.
Le Mary craignoit pour ſa .
Femme , la Mere pour ſes Enfans
, le Frere pour ſa Soeur , &
chacun pour ſoy - meſme. Enfin
jamais on n'a veu une déſolation
plus genérale , ny tant de Gens
affligez enſemble . Je devois cette
peinture à la verité , & elle m'a
paru d'autant plus neceſſaire,que
la confufion qui a regné dans les
:
DE VIENNE . II
Rues de Vienne pendant tout le
Siege , a beaucoup incommodé
ceux qui défendoient cette Place.
Tandis que ces choſes ſe paſ
foient , l'Infanterie qui estoit dans
l'ifle de Schut , marcha dellemeſme
vers Vienne , ſans en
avoir reçeu aucun ordre. Elle le
trouva en chemin , & cet ordre
luy marquoitde ſe rendre dans la
Place le plus promptement qu'elle
pourroit. Elle y obeït avec une
diligence qui paſſe tout ce qu'on
en pourroit croire , puis qu'elle
fit quinze lieuës en un jour pour
y arriver. Les quatre vieux Regimens
de Mansfeld, Starembergs
Souches , & Schaffemberg , s'y
rendirent le Samedy 10. & les
cinq moitiez des nouveaux Régimens
de Neubourg,Kaiſerſtein ,
Bech , Vvittemberg , & Hifter,,
le Lundy 12. ce qui faisoit envie -
A 6
12 SIEGE
ron quatorze mille: Hommes,
outre les Compagnies franches
de la Garniſon , compoſées la
plupart d'Artiſans..
L'Armée des Turcs arriva le
Mardy 13 : & ouvrit en meſme
temps la Tranchée à une portée
du Piſtolet de la Ville , au Faubourg:
S. Ulric , entre la Porte :
de Carinthie , & celle de Schotten,
qui eſt entre le midy & le
couchant de laPlace. Ils étendirent
leur Camp depuis le derrie--
re de ce. Fauxbourg juſques à
Clindorsf, qui fond deux lieuës,
&conſerverent Neuhaut , Maiſon
de plaiſance de l'Empereur,
dont il firent unMagaſin.
Avant que d'entrer dans le
détail de ce Siege , il ſera bon
de vous dire que les Turcs n'ayant
que quarante mille Hom
mes de pied , & voulant épare
DE VIENNE . 13:
gner cette Infanterie , réſolurent
d'employer, principalement les
Mines , pour ſe rendre maiſtres
de Vienne. On ne doit pas en
eſtre ſurpris , puis que c'eſt leur
maniere la plus ordinaire. On lit
dans l'Histoire du Grand Soliman
, que cet Empereur eſtant
affis ſur un Tapis fortlong , environné
des Principaux de la
Porte , avec lesquels il tenoit
Conſeil pour l'attaque d'une
Place , demanda à ceux qui eftoient
au bout du Tapis , comment
ils feroient pour venir à
luy , fans paffer par deſſus le
Tapis . Ils rêvérent fort longtemps
, & comme ils n'en pû--
rent trouver les moyens , Soliman
leur dit , qu'ils roulaſſent le
Tapis , & s'avançaffent. Ils le firent
, & lors qu'il les vit aupres
de luy , ſans qu'ils euffent efte
144
SIEGE
obligez de paſſer par deſſus le
Tapis , il ajoûta , que c'estoit ainſi
que l'on en devoit uſer pour pren.
dre une Place ; qu'il falloit toûjours
remüer la terre devant Soy , نب
marcher deſſous , &nonpas deſſus.
Son conſeil fut fuivy , & on prit
la Place. On épargne beaucoup
de monde par ce moyen , & c'eſt
par cette raiſon que le carnage
n'a pas eſté ſi grand à Vienne
de part& d'autre , qu'on l'a voulu
faire croire.
Le Mercredy 14. les Turcs
eurent dés le matin fix groffes
Pieces de Canon en Baterie ,
dont ils titerent fort au Baſtion
de la Cour pendant les trois ou
quatre premiers jours qu'ils a--
vancerent leurs Tranchées, jufques
à cinq ou fix pas de la Con--
treſcarpe, apres quoy ils ne firent.
les autres ſept ou huit jours que
DE VIENNE ..
15
des Boyaux de communication
aux trois principaux , qui étoient :
les attaques du Baſtion de la
Cour à la pointe qu'ils avoient
à leur droite , à celle du Baſtion
de Lyon à leur gauche ; & le
troiſieme , pour venir à un grand
Rédan , qui estoit au milieu des
deux attaques ſans Paliſſades ,
qui les découvroit de revers . Dés
les premiers jours du Siege , le:
Prince Charles abandonna les
Iſles de Leopolſtad , apres y avoir
laiſſé le Régiment de Cavalerie :
de Dupigny , d'environ fix ou
ſept cens Maiſtres . Il arreſta avec
Monfieur de Staremberg de :
quelle maniere il devoit défendre
la Place pour faire tirer le
Siege en longueur , afin que
l'on euſt du temps pour préparer
le Secours. Ce Gouverneur , qui i
eſtoit entré dans Vienne avec

165 SIEGE
Armée où il eſtoit , avoit trouvéla
Place en aſſez mauvais état,
&fans aucunes Paliſſades. Il en
fit faire en quatre jours , car il
y avoit dans la Villetout ce qui
eſtoit neceſſaire pour ſoûtenir
un Siege , & les Ouvriers ne
manquoient pas . Monfieur de
Staremberg trouva chez Mefſieurs
les Eveſques de Neustad
& Noſtis , huit cens mille Florins
, dont il paya largement tout
ceux qui eſtoient employez aux
Travaux ; mais il fut bleſſé à la
teſte dés le 3. ou 4. jour d'une
Brique ; qu'un Boulet de Canon
fit éclater. Il garda le Lit , ou la
Chambre , pendant trois ſemaines.
Il n'y ſeroit pas demeuré ſi
longtemps , s'il n'euſtreſté atta--
qué d'un mal qu'on appelle à
Vienne Diſſenterie rouge , &
qui n'eſt autre choſe que le Flux
DE VIENNE.
17
de ſang. Ce mal qui fut violent
, le réduifit à l'extrémité. Il
n'en falloit pas moins pour l'empeſcher
de s'expoſer à tous les
périls.Jamais Homme ne fut plus
eapable que luy de les affronter.
Il le fit paroiſtre à la Bataille de
Senef , où Monfieur le Prince le
vit courir avec une intrépidité
furprenante , à tous les endroits
d'où le péril chaſſoit les timides.
Il y fut bleſſfé , & Monfieur le
Prince le croyant mort , le plaignit
quelque temps àcauſe de ſa
valeur ; mais il fut fort étonné,
lors qu'il le vit revenir au Combat
le bras en écharpe , apres
s'eſtre fait panſer. Il en uſa dans
Vienne avec le meſme courages
& fa maladie , quelque grande
qu'elle fuſt ; ne l'empeſcha pas
de donner ſes ordres pour tout ce
qu'on devoit faire , ſuivant le ra
18 SIEGE
port que luy faisoit Monfieurde
Serini , Sergent Major de Bataille,
Monfieur de Capliers Vice-
Préſident du Conſeil de Guerre,
n'ayant eſté laiſſé dans la Ville
parl'Empereur , que pour tenir
Confeil chez luy fur toutes les
occurrences. Il ne jugea pas à
propos de faire aucune forte Sortie
ſur la Tranchée des Ennemis
, quoy que pluſieurs Braves
l'en follicitaſſent affez ſouvent.
Toute ſa conduite donne lieu de
croire qu'il en avoit de bonnes
raiſons. Il permit àMeſſieurs de
Souches & de Schaffemberg ,
Commandans de la Contrefcarpe
, qui ſe relevoient de vingtquatre
heures en vingt-quatre
heures , de faire fortir quarante
Hommes à la teſte de la Tranchée
, avec des Grénadiers qui
les précedoient , non pour rem
DE VIENNE.. 19
plir leurs Travaux , mais ſeulement
pour détourner les Tra-
= vailleurs , que les Ennemis , ſans
les vouloir ſoûtenir , faisoient
rentrer dans leurs Places d'armes
, qui étoient des endroits
creuſez , dans leſquels ils paroiſfoient
s'abîmer tout - à - coup ,
de la maniere que l'on voit des
Hommess'enfoncer ſur les Théa
tres où l'on repréſente des Pieces
en Machines. La ſurpriſe où ſe
trouvoient les Allemans , les empeſchoit
d'avancer , de peur de
tomber dans des embuſcades..
Pour peu qu'ils tardaſſent à s'en
retourner , les Turcs venoienten
foule avec des cris effroyable de
Alla , Alla . Ces cris obligeoient
les Allemans à ſe retirer , & les ,
Turcs retournoient à leurs Travaux..
Je ne doy pas oublier à vous
20. SIEGE
marquer que dés que le Prince
Charles cut quité Leopolſtad ,
les Ennemis s'en faifirent , & y
firent des Tranchées le long du
bordde la Riviere. Ils y porterent
du Canon & des Mortiers , dont
ils ruinerent tout le Quartier de
la Ville qureſt de ce coſté- là. Ils
empeſcherent le Colonel Schuts
d'y faire un Pont de l'autre côté
du grand cours du Danube ,
quoy qu'il n'épargnaſt aucuns
efforts pour eftre en pouvoir
d'en venir à bout. Ils y dreſſerent
deux Ponts , l'un au deſſus,
& l'autre au deſſous de la Ville,
& y établirent pluſieurs Camps ,
afin d'en fermer tous les paffages..
Ils finirent en dix ou douze
jours leurs Boyaux de communication
, & en poufferent en
fuite les trois principaux juf
DE VIENNE. 21
qu'aux Palifſſades des trois Pointes
, où ils firent joüer pluſieurs
Mines & Fourneaux. Ils ne s'y
ſont jamais préſentez plus de
vingt-cinq ou trente le Sabre د
à la main , pour y faire leur Lo
gement. Ils y ont eſté repouſſez
pluſieurs fois , & l'on travailloit
la nuit à remettre les Paliſſades
emportées par les Mines , qui
enterroient toûjours grand nombre
des Affiégez , fans ceux qui
eſtoient tuez en repouſſant les
Ennemis. Ils firent une Ligne
paralelle à la teſte de leursBoyaux
, & vinrent en ſuite à la
ſape. Ils pouſſoient toûjours leurs
Boyaux , & les élevoient au deſfus
des Ouvrages des Affiégez .
Trois ſemaines s'étant paſſées
de la forte , ils entrerent dans le
Rédan du milieu , ayant élevé
beaucoup de terre , afin d'en
22 SIEGE
venir àbout. Ce Rédan n'eſtoit
point occupé depuis huit jours.
Les Turcs attaquerent apres cela
une Coupure à droit ſur la Contreſcarpe
. Ils l'emporterent , &
y firent un Logement. Monfieur
de Leflé , Lieutenant Colonel de
Mansfeld , qui s'eſtoit ſignalé en
beaucoup d'occaſions , y fut tué.
Monfieur le Chevalier de Vavre
, Mouſquetaire du Roy dans
la Compagnie de Monfieur de
Jauvelle , aimé genéralement de
tous les Officiers , apres avoir
reçeu dans les premieres occafions
deux coups de Mouſquet ,
l'un à la teſte , & l'autre à la
cuiffe , dont il n'eſtoit pas encore
guéry , y fut auſſi tué d'un autre
coup de mouſquet.
Le Dimanche , premier jour
d'Aouſt , les Turcs ayant faitleur
Logement ſur la Contreſcarpe ,
DE VIENNE .
23
&leur Defcente dans le Foſſé ,
à la pointe de la Demy-Lune ,
qu'ils ont toûjours appellée Ravelin
, deſcendirent par cinq ou
fix Boyaux , dont il y en avoit
quelques- uns percez en mine , au
travers de la Contreſcarpe , au
deſſus de laquelle ils firent de
grandes Chambres , capables de
contenir trente ou quarante
Hommes , pour ſoûtenir leurs
Boyaux. Ainſi les Affiégez furent
toûjours repouſſez avec perte
à chaque Sortie qu'ils voulurent
faire dans le Foſſé à la
pointe de la Demy- Lune pour
combler les Travaux de Ennemis.
Les Turcs attacherent en
ſuite le mineur , & firent ſauter
environ trente pieds de la Pointe
un peu plus dans la face du coſté
du Baſtion de Lyon. Ils ſe préſenterent
quarante ou cinquan
24/
SIEGE
te , le Sabre à la main , pour
monter à l'Affaut ; mais comme
ils ne jugerent pas la Bréche aſſez
large , ils ſe retirerent dans leurs
Boyaux , & tuerent beaucoup
de Chrêtiens ſur la Breche , où
l'on remit les Paliſſades,la nuit.
Ils continuerent toûjours leurs
Boyaux juſque dans la Bréche ,
& y firent d'autres mines , ce qui
obligea les Commandans à ordonner
des Sorties. On en fit une
de trois cens Hommes , pour tâcherde
combler leurs Travaux
à la Bréche , & les chaffer du
Foffé . Dix Grenadiers marchoient
les premiers , & apres
eux trente Cavaliers , à la teſte
deſquels ſe mirent Meſſieurs de
Schaffemberg , Sainte Croix
Lieutenant Colonel , le Chevalier
de Chauvillé Capitaine , qui
y futrue , & tout ce qu'il y avoit
de
DE VIENNE .
25
de Volontaires. On ſe jetta dans
leurs Boyaux ſans qu'ils fiſſent
de réſiſtance , & l'on en tua dix
ou douze que l'on trouva dans
la Bréche. Monfieur de Pigny
qui ſçeut la Sortie , voulut y venir
, & lors qu'il entra dans le
Foſſé , il fut tué d'un coup de
Mousquet qu'en luy tira d'un
Baffin que les Ennemis avoient
au milieu du Foffe. Cinquante
ou ſoixante Janiſſaires eſtoient
dedans. Trois cens Hommes
que l'on avoit commandez pour
ſoûtenir les premiers , ne voulurent
point avancer , & firent en
s'en retournant un grand embarras
à la Porte , où l'on ne
pouvoit entrer qu'un à un , ce
qui donna lieu à dix ou douze
Janiſſaires qui fortirent des Boyaux
, d'en tuer pluſieurs. Le
B
26 SIEGE
carnage auroit eſté bien plus
grand , ſi Monfieur de Schaffemberg
en fe retirant de la Bréche
avec ce qui luy reſtoit de monde
, n'euſt tué , & pris une partie
de ces Janiſſaires. Depuis ce jour,
qui estoit le 12. d'Aouſt , on ne
tenta plus aucune Sortie à la
pointe de la Demy- Lune , & on
les laiſſa travailler à leur Mine,
qu'ils firent bientoſt joüer. Ils y
planterent trois Etendards , &
firent leur Logement à la Pointe ,
au deſſus du Reveſtement. Comme
on ſçavoit qu'ils avoient là
une Mine , on en avoit retiré le
monde , & on leur fit un fort
grand feu de derriere le Retranchement
, & les Coupures qu'il
y avoit entre le Parapet des Faces
, & le Foffe du Retranchement,
où ils firent joüer pluſieurs
DE VIENNE .
27
Mines affez inutilement , parce
qu'eſtant de terres remuées , la
Poudre s'éventoit , & ne faifoit
que ſoûlever la terre , fans enlever
les groſſes Poutres qui la
foûtenoient. Ils furent contraints
de remplir le Foſſé de terre
avec des Crocs , & on l'emportoit
dans des Boëtes. Ils ne laif
ſoient pas en meſme temps de
faire leurs Deſcentes dans le
Foſſfé , à la pointe des deux Baſtions
, où ils conduiſoient divers
Boyaux. On y fit pluſieurs Sorties
pour leur combler leurs Tra.
vaux , ce qui reüſſit heureuſe-
Ment deux ou trois fois , parce
qu'ils n'avoient point encore
achevé ces Lignes paralelles , &
ces Chambres au deſſus de la
Contreſcarpe , pour défendre
leursBoyaux ; mais dés qu'ils les
B 2
28 SIEGE 7
eurent faites ; on n'oſa plus ſe
hazarder à fortir , à cauſe qu'il
reſtoit peu de Soldats & qu'on
en perdoit toûjours beaucoup
aux Sorties . Ils attacherent le
Mineur au Baſtion de la Cour ,
firent ſauter la face de la Pointe
environ ſoixante pieds du coſté
du Baſtion de Lyon .
Le premier de Septembre , ils
tuerent fur la Bréche beaucoup
de monde , des Retranchemens
qu'ils avoient ſur la Contreſcar.
pe, & continuerent leurs Boyaux
pour faire leur Logement ſur le
Baſtion . Dans ce temps on abandonna
ce Baftion , qui eſtoit to
labouré , & qu'on ne pouvoit
plus tenir. Celuy de Lyon eſtoit
tout contremine , & l'on avoit
fait faire des Puits juſques à l'eau ,
de trois ou quatre pieds. Ainfi
DE VIENNE . 2.9
Fon croyoit qu'il fuſt impoſſible
d'y miner ; mais ilstrouverent le
moyen de grimper leur Mineur
au deffus des Contremines , &
d'y faire en meſme temps joüer
deux Mines , qui eniporterent
les deux faces des Baſtions , l'une
à la pointe , l'autre à l'orillon . Ils
n'y donnerent point d'affaut,
mais ils tuerent beaucoup de
monde de la meſme forte
qu'ils ont fait pendant tout le
Siege , faute d'avoir eu fur le
champ des chevaux de friſe , &
des Sacs à laine , pour ſe couvrir.
On n'en manquoit pas ,
Mais ils ne venoient ſouvent
qu'apres que perfonne_ne vouloit
plus ſe préſenter ; ce que
l'on attribuë àla maladie deMonſieur
de Staremberg , qui n'a pû
voir que ſur la fin du Siege la
(
B
3
30
SIEGE
maniere d'attaquer des Turcs.
Elle épargnoit beaucoup de
Soldats , mais non pas leur
peine à cauſe de leur grand
travail. Ils le continuerent à ce
Baſtion comme à l'autre, & il fut
ouvert le Samedy 4. de Septem--
bre. Ils firent une Defcente de
fix ou ſept Boyaux de la gorge
de la Demy-Lune vers la Courtine
, du coſté du meſme Baſtion ,
& les conduifirent juſques à la
Fauſſe-braye , qui estoit tres-bien
paliſſadée ; & là , deux Fourneaux
ayant joüé , firent ſauter
environ trente Paliſſades . Comme
on ne ſe préſenta pas fur la
Bréche , vingt , ou vingt- cinq
Turcs , ſe jetterent dans la Fauffebraye
, & couperent la teſte à
plus de trente Soldats. On fit
fortir la Cavalerie , qui estoit de
DE VIENNE .
31
A
reſerve dans les Caſemates , &
elle les repouſſa dans leurs Boyaux
juſqu'à la Courtine , dans le
tiers de laquelle ils avoient déja
fait trois Mines preſtes à joüer.
Le Lundy 6. une de leurs
Mine fit ſauter la pointe du Baſtion
de Lovvel , & comme il y
avoit peu de terrin à ce Baſtion
pour s'y retrancher , les Affiégez
eurent peur qu'ils ne s'en rendiffent
les maîtres , plutoſt que
des autres qui estoient retranchez
, & défendus du Palais Impérial
. Le ſoir du Mercredy 8.
les Turcs ayant de nouveau enlevé
les Paliſſades de la Fauffebraye
, l'attaquerent vivement ,
& quelque réſiſtance qu'on leur
fift , ils en gagnerent une partie
, tout proche la Caſemate du
Baſtion de Lovvel , & attache
B. 4
32
SIEGE
rent encore le meſme ſoir leurs
Mineurs à la Courtine. Jugez de
la conſternation qui pouvoitalors
regner dans Vienne , la Place
ne ſe trouvant pas en état de
réſiſter quatre jours. Elle avoit
perdu preſque tous ſes meilleurs
Officiers. Voicy les noms de quelques-
uns..
Monfieur de Pigny , Colonel.
Monfieur le Baron de Chavigny
, Lieutenant Colonel du
Regiment de Pigny.
Monfieur le Baron de Vuther,
Lieutenant Colonel de celuy de
Vvitemberg.
Monfieur le Baron de Godelniski
, Lieutenant Colonel de celuy
de Staremberg .
Monfieur le Comte de leſlé ,
Lieutenant Colonel de celuy de
Mansfeld.. 1
1
DE VIENNE . 33
Monfieur le Comte de Schallemberg
, Maior du Régiment de
Mansfeld..
Outre ces Perſonnes de marque
, il y avoit eu vingt - deux
Capitaines , trente-deux Lieutenans
, & fept Enſeignes , tuez;
& parmy le reſte des Officiers , il
n'y en avoit preſque point qui
ne fuſt bleſſé . On avoit perdu
juſques à fix mille Fantaſſins ;
& preſque tous les autres qui
avoient échapé aux Ennemis ,
eſtoient bleſſez , ou malades .
D'ailleurs , la plupart du Peuple
dont je vous ay peint le malheur
au commencement de cette Re
lation , qui rempliffoit les Ruës,
eſtoient mourant , & Répandoit
un air infecte , qui ne faiſoit pas
moins périr de Soldats que les
auaques des Turcs. Ce qui
B
34
SIEGE
,
ود
وج
cauſoit encore beaucoup d'inquiétude
dans Vienne , c'eſt
que tous les Paſſages eſtant fer--
mez , comme je vous l'ay dé--
ja marqué on commençoit à
s'impatienter de n'entendre
point parler de l'Armeé Chrêtienne.
Il n'eſtoit forty de la
Place pendant tout le Siege ,
que deux Ratz , ou Rhaſes
qui avoient porté des Lettres à
l'Empereur pour l'informer de
l'état des choſes , & qui en
avoient rapporté des nouvel-.
les. Ceux qu'on nomme Rats ,
ſont des Habitans d'un Lieu ap--
pellé Rafie. Les Turcs en prirent
un avec une Lettre qu'ils ne
pûrent déchifrer. Ils la renvoyerent
dans la Ville au bout d'une
Fléche , & ils écrivirent en La..
tin au deſſus , Clementiam nostram
DE VIENNE.
35
experiri noluiftis , Severitatem Ottomanicam
experimini. Ils em
ployerent la Langue Latine , que
les Allemans parlent preſque
tous afin que ce qu'ils vouloient
faire entendre fuſt ſceu
plus facilement de tout le monde.
Ces menaces ne firent aucun
effet , & l'on n'en conferva
pas moins la réſolution de ſe défendre
juſqu'à la derniere extrémité
; mais comme apres plus
de quinze jours que le dernier
Ratz fut party de l'Armée Impériale
, on n'en eut aucun ſignal,,
ainſi que l'on eſtoit convenu , la
Place commençant à ſe ſentir
trop preffée , Monfieur le Comte
de Staremberg faiſoit donner
toutes les nuits les Signes de l'extrémité
où elle estoit , par des
Fulées volantes , tirées du haut
B6
36 SIEGE
de la Tour de S. Eftienne , & il
en faifoit quelquefois, partir
vingt- cing ou trente toutes àla
fois.
Je vous ay parlé de la mort
d'un François , Mouſquetaire du
Roy , que quelques affaires d'une
bravoure qu'on ne foufre
point en France , avoient obligéde
ſe retirer à Vienne. Il y avoit
dans la mesme Ville un autre :
François , qui n'y eſtoit que
comme Voyageur. Il s'appelle:
Monfieur Langlois , Sieur de S..
André , & eſt Frere de Monfieur
le Prevoſt General de la
Monnoye. Il a eſté Ecuyer ordinaire
de Monſreur. Il s'eſt
trouvé à toutes les Attaques ,
d'une maniere qui l'a toûjours
diftingué , & l'on peut dire
qu'encore qu'il y euſt peu de:
DE VIENNE.
37
François dans Vienne , ils s'y
font fait autant remarquer , que
s'ils avoient eſté en plus grand
nombre .
Je croy , Madame , que par le
détail que je viens de vous faire
des Travaux des Turcs , de leurs
attaques , & de la défenſe des.
Affiégez , vous avez remarqué
que tout ce qu'on a publié juſques
icy , eſtoit entierement
contraire à la verité , non ſeulement
à l'égard du nombre des
morts & des bleſſez des deux,
Partis , mais encore à l'égard de
la maniere d'attaquer & de défendre.
On voit que les Turcs
n'ont pas eu le courage de donner
un ſeul aſſaut , & que leur
unique but eſtoit d'épargner
leurs Troupes , puis qu'ils ſeſont
ſeulement ſervis des Mines pour
38 SIEGE
ſe rendre maiſtres de Vienne..
Ils estoient ſi bien couverts des
Montagnes de terre qu'ils a
voient élevées pour eſtre à l'abryde
tous dangers , que ceux
qui estoient dans la Place aſſurent
, que de deſſus les Remparts
on n'en pouvoit voir aucun.
Tout cela paroiſt difficile
à croire à ceux qui ſont remplis
du grand nombre de Relations
fabuleuſes qui ont eſté publiées,
& qui ne parloient que d'aſſauts
où les Turcs perdoient cinq ou
fix mille Hommes dans la moindre
occaſion , mais ceux qui ſcavent
& le meſtier de la Guerre ,
& la maniere dont ces Infidelles
la font , ne feront point ſurpris
de l'eſpecede Journal que je vous
envoye. La lecture qu'ils en feront
, leur fera connoiſtre , qu'en
DE VIENNE. 39
core qu'on n'ait pas perdu tous.
les jours des Hommes à milliers
pendant ce Siege , on n'a pas
l'aiſſe d'en perdre beaucoup par
les mines & les petites Sorties
qu'on a faites tres- ſouvent pour
repouſſer les Travailleurs des In--
fidelles , qui ſe ſont trouvez tantoſt
vaincus , & tantoſt vainqueurs.
Joignez à ces pertes ,
celles qu'ont cauſe les maladies
dont jamais les grandes Armées
ne ſont exemptes. Tout cela
ayant duré pres de neuf femaines
, il auroit falu pluſieurs millions
d'Hommes . Siles Turcs en
avoient perdu des huit , des onze
,& des quinze mille à tous les
affauts dont ont parlé certaines
Relations , il faut pour la gloire
de noſtre Siecle , détromper la
Poſtérité , qui auroit lieu de le
40
SIEGE
croire bien ignorant , ſi elle voyoit
des détails remplis de contradictions
manifeſtes , & de choſes
où elle ne pourroit rien entendre ,
&auſquelles il n'y a pas la moindre
apparence de verité. Ainſi je
vais vous faire un court Abregé
de quelques-unes des Relations
qui ont eſté répanduës , afin que
vous connoiffiez que ſi les Turcs
ont moins perdu d'Honimes , les
Chrétiens en ont auſſi moins perdu
, ce qui leur eſt un avantage
plus grand qu'aux Infidelles , à
qui la pluralité des Femmes eſt
permiſe. Vous y verrez de choſes
ſi peu croyables , qu'il feroit
impoffible que l'avenir y ajoûtât
foy ; ce qui ſeroit d'autant plus
deſavantageux aux Chreſtiens
dans les Siecles qui viendront
apres le noftre , qu'on prendroit
DE VIENNE . 41
le Siege de Vienne pour un Roman
, comme quelques- uns font
aujourd'huy l'Hiſtoire d'un des
plus grands Hommes de l'antiquité.
Les Lettres de Paſſau
& de Vienne ont eſté cauſe
qu'on a publié icy des Nouvelles
ſi éloignées de la vrayſemblance.
La premiere , qui eft du 25 .
de Juillet , marquoit qu'on avoit
donné trois Affauts à la Ville de
Vienne , du coſté de la Porte de
Schotenbourg , & de la Tour
rouge ; qu'il y avoit eu huit mille
Hommes tuez , & qu'on avoit
repriste Fouxbourg de Leopolſtad.
Le reſte eſt de la meſme
force . Voila trois Affauts bien
précipitez .. Dans le temps que
l'on fupoſe qu'ils ont eſté donnez
à la Place , non feulementil
42
SIEGE
n'y avoit aucune Bréche , mais à
peine les Turcs eſtoient - ils cam
pez . Cette maniere eſt bien contraire
à ce qu'ils ont fait pendant
tout le Siege , & lors qu'ils ont
attaqué Candie . Dans la meſme
Lettre on fait reprendre le Fauxbourg
de Leopolſtad , qui n'a
point eſté repris , comme on le
voit par la ſuite ; & l'ony tuëun
Bacha , qui par la meſme raiſon
doit eſtre encore vivant. On y
marque qu'on manque de Vivres
dans le Camp des Turcs. Quelle
apparence y a- t - il qu'ils en ayent
manqué dés en arrivant , puis
que deux mois apres , lors qu'ils
ont levé le Siege , qui estoit un
temps où ils en devoient man .
quer avec bien plus d'apparence,
on a publié dans cent Relations
de grands Inventaires de toute
DE VIENNE.
43
ce qu'on en a trouvé dans leur
Camp , qui aſſurément auroit encore
pû ſuffire pour pluſieurs
mois ? On aſſuroit auſſi qu'on en
manquoit dans Vienne. Cependant
il eſt certain , & tous ceux
qui estoient dans la Place le
diſent hautement , qu'il y en
avoit encore pour plus de fix
mois..
Dans la ſeconde Lettre écrite
à Paſſau le 8. d'Aouſt , on fait
perdre aux Turcs quinze mille
Hommes à l'attaque d'une Demy
- Lune , dont ils furent repoufſſez.
Le reſte de la Lettre
eſt du meſme caractere. Je n'en
parle point ; qui dit trop , ne
prouve rien.
La troiſième du meſme lieu ,.
datée du dix - huit d'Aouſt ,
44
SIEGE
fait fauter pluſieurs Tures par
un Fourneau ; en ſuite on en
tuë quinze cens , & puis on er
fait enlever deux mille par une
Mine ſous un Bastion . Ce Baftion
devoit eſtre grand . Je ne
ſçay ſi l'on en fait quelquesuns
, où un ſi grand nombre
d'Hommes puiffe eſtre tout-àla-
fois ; mais je ſçay bien que
Fon trouve un Baſtion d'une
grandeur raifonnable , lors qu'ik
peut tenir huit ou neuf cens
Hommes . D'ailleurs , l'on n'y
met jamais tout ce qu'il faudroit
de Soldats pour le remplir
; on fait tenir les Tronpes
en bataille dans la Place
vis - à - vis le Baſtion , & on
les y fait entrer à meſure qu'on
en a beſoin. S'ils y estoient
DE VIENNE .
45
centaſſez les uns ſur les autres
, comment pourroient - ils
agir ? Cependant on en fait
icy fauter deux mille à la fois
dans le meſme Baſtion. Il falloit
qu'il fuſt auſſi grand que
bien garny , & que la Mine
fuſt bonne . Enfin jamais rien -
au monde n'a ſi peu approché
de la vray- ſemblance, Enſuite
la meſme Lettre parle
d'une Sortie dans laquelle on
regagne ſur les Turcs ce qu'ils
avoient occupé ; & en ces
deux occaſions on marque
qu'ils ont perdu cinq à fix
mille Hommes . On affure auſſi
dans cette Lettre que des
و
Officiers ſont ſortis déguiſez
en Turcs , & ont apporté ces
nouvelles , ce qui ne s'accor46
SIEGE
de pas avec les deux Ratz
qui ſont ſeuls fortis de la Place
pendant tout le Siege. Mais
il eſtoit neceſſaire d'en faire
ſouvent fortir , pour apporter
toutes les Relations fabuleuſes
qui ont couru.
Une Lettre du meſme lieu ,
du 25. d'Aouſt , porte qu'un
Janiſſaire qu'on fit priſonnier ,
dit que les Turcs avoient
perdu pres d'onze mille Hommes
dans les derniers Affauts,
& que les Bachas de Méſopotamie
& d'Albanie
voient eſté tuez . Ce meſme
Article fait tuer encore trois
cens Turcs par deſſus les onze
mille.
ya-
Une Lettre de Linx du 30 .
d'Aouſt , parle d'un Aſſaut geDE
VIENNE.
47
neral , où les Turcs revinrent
juſqu'à fix fois à la Breche.
Si vous comparez cet Aſſaut
aux autres jugez combien
ces Infidelles y doivent avoir
perdu de milliers d'Hommes .
C'eſt le ſeul Article où les
Nouvelles imprimées ont négligé
de marquer le nombre ;
mais la Relation que je garde
& que toute l'Europe a
veuë , porte qu'on y tua fix mille
Janiſſaires , deux mille Turcs , &
trois mille Hongrois rebelles
avec ſept ou huit Bachas qu'elle
nomme , & que Monfieur le
Comte de Staremberg envoya
un de ſes Priſonniers au Grand
Vizir , pour luy demander s'il
avoit encore des Tures pour
combattre , & luy dire que s'il en
د
48 SIEGE
manquoit , il luy preſteroit de ſes
Prifonniers , & feroit reparer les
Bréches de Vienne avec des
Turbans & des Teſtes de
Turcs ; ſurquoy le Vizir tout
en colere met luy - meſme en
pieces le Meſſager. J'ay crû à
propos de vous raporter toutes
ces chofes , parce que la plûpart
eſtant déja imprimées , la
Poſtérité pourroit imputer à
nôtre Siecle de les avoir cruës,
puis qu'elles font non ſeulement
dans les Nouvelles étrangeres
, qui les exagérent beau-.
coup davantage mais mefme
dans d'autres , qui font
plus accoûtumées à ne dire rien
qui ne ſoit vray , & qui ordinairement
ne ſe laiflent pas ſurpren-
,
dre. Peut - eſtre que quelques.
Eſprits
DE VIENNE .
49
Efprits mal tournez , & qui
empoiſonnent tout , condamnera
le ſoin que je prens d'éclaircir
la verité. Ils diront peut
eſtre , ſans avoir d'égard à mes
raiſons , que je devois la tenir
toûjours cachée ; mais puis
qu'on a réüſſy à ſauver Vienne,
qu'importe de quelle maniere
on en ſoit venu à bout , &
pourquoy dire les choſes autrement
qu'elles ne ſe ſont pafſées
? Ceux qui ont défendu la
Place , ont fait leur devoir. Ils
ne pouvoient repouffer des Affauts
que les Ennemis ne leur
donnoient pas. On les attaquoit
par des Mines ; ils ſe défendoient
par des Contremines.
On faiſoit des Travaux ils
tâchoient de les ruiner , & leur
but n'eſtant que de traîner le
C
,
50
SIEGE
Siege en longueur , afin de gagner
du temps pour le Secours
qu'on leur promettoit , il n'eftoit
pas néceſſaire qu'ils fiſſent
périr beaucoup de monde en
allant chercher les Tures. La
perte qu'ils auroient faite en
les attaquant , n'euſt pû que
les affoiblir , & les mettre hors
d'état de faire une affez longue
défenſe pour attendre le Secours.
D'ailleurs , j'écris cette
Relation en Hiſtorien , & en
cette qualité je dois rapporter
tout ce qui a eſté dit , principalement
lors que l'Affaire eſt
ſi éclatante , & que ſur le bruit
qu'elle a fait dans toute l'Europe
, on en a parlé ſi diverſement.
Autrement , ce que je vous envoye
ne ſeroit plus une Hiſtoire
du Siege de Vienne , mais une
DE VIENNI
SI
ſimple Relation telle que les autres
qui ont paru , & à laquelle
on ne devroit pas ajoûter plus
de foy , puis qu'elle ne détruiroit
ny ne prouveroit aucune
- choſe ; au lieu qu'une Hiſtoire
doit éclaircir tout , & ne s'attacher
pas moins à ce qui s'eſt dit,
qu'à ce qui s'eſt fait .
Il ne fuffit pas de vous avoir
donné le détail de ce fameux
Siege dans ſes veritables circonftances
, & fait voir la fauffeté
de beaucoup de choſes qu'on a
publiées ſur ce ſujet ; il faut
vous apprendre ce qui s'eſt paſſé
àla levée de ce mefme Siege ,
& ce qu'on a dit de faux touchant
cette importante Action.
Quoy qu'elle ait couſté beaucoup
moins de ſang aux Enne
mis & qu'on ait auffi perdu
>
Cij
SIEGE
52
bien moins de Chreftiens que
n'ont marqué les Relations ,elle
ne laiſſe pas d'eſtre une des plus
grandes Actions du Siecle , ſi l'on
en juge par les malheurs qu'elle
a fait éviter à la Chreſtienté. Les
Infidelles , en prenant Vienne ,
s'ouvroient des chemins pour
inonder des Païs entierement
Carholiques , & il euſt eſté fort
difficile de les empeſcher de ſe
faire des paſſages juſques au
Trône des Succeſſeurs de S.
Pierre. C'eſt aſſurément beaucoup
, d'avoir cette Place qu'on
voyoit preſte à tomber ſous la
domination des Otomans ; mais
il eſtoit des moyens infallibles de
le faire , avantqu'elle fut réduite
aux derniers abois . On luy pou
voit épargner la douleur de voir
fes beaux Edifices & ſes Ram
DE VIENNE .
53
parts ruinez , le ſang de ſes Citoyens
& de ſes Soldats à tous
momens repandu , par l'eſclavage
d'un nombre infiny de Malheureux
, & la deſolation de plus
de cinquante lieuës de Païs ; en
fin les plus grandes cruautez que
les Barbares exercent , & qui ont
eſté commiſes dans le plus indigne
excés. Il n'y avoit pour cela
qu'à demander , ou mesme à témoigner
que l'on ſouhaitoit
puis qu'on alloit au devant par
des offres avantageuſes ; mais on
n'aime pas toûjours à voir briller
le Soleil . Sa lumiere n'ébloüit pas
ſeulement , elle obfcurcit encore
toutes celles qui ont moins
d'éclat. On aime mieux perdre
quelquefois , que de rien devoir,
fur tout quand ceux à qui on
devroit ſont déja montez au plus
,
C3
54
SIEGE
haut point de la gloire , & que
ce qu'on tiendroit d'eux leur
fourniroit des occafions d'augmenter
celle qu'ils ſe ſontacquiſe
, s'il eſtoit poſſible que rien
l'augmentalt.
Le Secours qu'on préparoit
pour Vienne , dépendoit de l'arrivée
du Roy de Pologne. Il y
avoit déja quelque temps qu'il
eſtoit party , & il y alloit de ſes
intéreſts de ſe rendre auf- toſt
devant la Place , pour empef
cher qu'elle ne fuft priſe. Il s'y
eſtoit engagé , & voicy pourquoy.
-
Les Etats de l'Empereur , &
ceux de ce Monarque , eſtant
expoſez aux invafions des Otomans
, on ne fait point de grand
Armement dans l'Empire Turc ,
que les Peuples de l'un & de
DE VIENNE . 55
P'autre ne craignent également
de ſi redoutables Ennemis. On
ne ſçavoit dans cette derniere
occaſion ſur qui tomberoit l'orage
; & quoy que la Hongrie fuſt
la plus menacée , il eſtoit à craindre
que les Turcs ne ſe jettaſſent
tout - à- coup ſur les Etats les
moins préparez à les recevoir ,
ou qu'apres avoir dompté la
Hongrie ,& une partie de l'Al-'
lemagne , ils n'accablaffent la
Pologne qu'ils avoient déja me..
nacée , en voulant régler des limites
moins par juſtice que ſelon
leur volonté. Les choſes eſtanten
cet état , l'Empereur fait propoſer
une Ligue au Roy de Po
logne , & fon intéreſt l'oblige
de l'accepter , parce que s'il eft
attaqué en ſuite , on luy rendra
le meſme ſervice qu'il aura ren--
1
C 4
56 SIEGE
du , & que peut - eſtre meſme
fans qu'il ait occaſion d'en rendre
aucun , on luy aidera à re
prendre les Places qui luy appartiennent
, & qui font poffedées
par les Tures. Dans cette
veuë , il n'y a point de Souverain
qui en ſa place ne fuſt venu
en Allemagne. Ce qu'il devoit à
la ſeûreté & à la conſervation de
fes Etats , l'y a conduit , & l'argent
du Pape a beaucoup contribué
à la levée , & au payement
de ſes Troupes. Ainfi ila
trouvé moyen de combatre ſes
anciens Ennemis , & de travailler
pour ſes Sujets , ſans qu'il luy
en couſtaſt beaucoup. Y a- t- il
rien de plus naturel que, cette
conduite ? Je m'arreſterois inutilement
à vous parler de la marche
de ce Prince ; elle ne fait
DE VIENNE.
57

rien à noſtre ſujet. Je vous diray
ſeulement que le Vendredy 10.
de Septembre , il arriva à Helbron
à quatre lieuës de Vienne,
& que le Prince Charles alla l'y
trouver , accompagné des . Officiers
Genéraux de l'Armée Impériale.
On le régala , & on tint
pluſieurs Conſeils ſur la maniere
la plus ſeûre & la plus prompte
de ſecourir Vienne , & de forcer
les Turcs dans leurs Lignes. Il
fut réſolu qu'on attaqueroit ces
Infidelles par le haut de la Foreſt
de Vienne , quoy qu'il y euſt
des Défilez fort étroits . Cette
réſolution ayant eſté priſe , toutes
les Troupes commencerent
à paſſer le Danube à Tuln , fur
un Pont de Bateaux. Elles marcherent
par trois routes diferentes,
L'Infanterie prit la fienne
C
}
38 SIEGE
versMaurbach; une partie de la
Cavalerie marcha du coſté de
Volkerſdorf , & l'autre prit fon
chemin vers Clofter-Neubourg.
Des Troupes qui avoient à leur
teſte un Roy , dont le ſeul nom
fait trembler les Infidelles , à
cauſe des avantages qu'il a remportez
fur eux en beaucoup
d'occaſions , pluſieurs Princes
ſouverains , d'autres Princes , &
beaucoup de Nobleſſe , ne pouvoient
manquer ny de courage ,
nyderéſolution. Le Prince Charles
voulut céder l'honneur au
Roy de Pologne ,& luy dit, qu'il
s'estimeroit heureux , d'apprendre le
mestier de la Guerre sous un si
grand Capitaine. Ce Monarque
commanda l'Aîle droite. L'Eleteur
de Baviere ,& le Prince
de Vvaldeck , conduiſirent l'Aî
DE
59
VIENNE.
I'Ele
gauche , qui côtoyoit le Danube
; & le Prince Charles étoit
au Corps de Bataille , avec
lecteur de Saxe. Les Princes &
Gentilshommes des premieres
Maiſons de l'Europe , qui étoient
dans l'Armée , & qui ont fait
connoiſtre par là qu'ils ne craignent
point les plus grands pé:
rils , font , le Prince Eugene de
Savoye , quatre Princes de la
Maiſon de Saxe , deux Princes
de Neubourg , le Marquis de
Brandebourg-Bareith, trois Princes
de Vvirtemberg , le Prince
de Hanover , le Prince de Salms,
le Prince Lubomirki , & le Prin
ce de Hohenzollen.
Le Samedy onziéme le Colonel
Herfler s'empara de la
Hauteur du Château de Kallemberg
, à deux lieuës de Vienne..
C6
60 SIEGE

Le Dimanche douziéme l'Ar
mée Chreſtienne fortit, dés qua--
tre heures du matin de la Fo
reſt de Vienne , & ſe mit en ordre
de Bataille pour attendre
l'Artillerie , qui eſtoit encore à
deux lieuë: de là, Pendants ce:
temps , le Pere Mare Daviano
Capucin , dit la Meffe ,& le Roy
de Pologne la ſervit. Il eſtoit à
genoux fur le marchepied de
l'Autel , & eut toujours les bras:
étendus en croix . Ce Monarque:
reçeut la Communion àla fin de:
Meſſe par les mains de ce Pere,.
& apres la Benediction qui fut,
donnée à toute l'Armée , ce Prince
ſe leva , & dit tout haut ; Al- .
Lans ,marchons maintenant en toute
aſſurance , Dieu nous aſſiſtera in- .
dubitablement.
Ce zelé Capucin ayant achevé
DE VIENNE. 61
La Meſſe , voulut aller àla teſte
de l'Armée , tenant le Crucifix
d'une main , & l'Image de Noſtre--
Dame de l'autre ; mais le Roy
de Pologne ne voulut pas permetre
qu'il s'expoſaſt , & l'obligea
de ſe retirer à coſté comme
un autre Moïſe , qui prioit pour
le Peuple de Dieu pendant les
Combats. On dit qu'apres la
Meſſe , le Roy de Pologne fit
un Diſcours aux Troupes Polonoiſes
, avant que de les faire
marcher. Ce Difcours a couru ,
& chacun s'eſt empreſſe à en
prendre des Copies. Je n'ofe
vous affurer qu'il ſoit veritable,
maisauſſi je n'ay point de certitude
qu'il foit faux. Peut- eſtre
cePrince l'a-t- il fait de la maniere
qu'on l'aspublié ; peut-eſtre
n'eſt-ce que le ſens de ce qu'il a
62 SIEGE
dit; mais qu'il ſoit vray , ou non,
je croy vous le devoir envoyer,
afin que l'on ne m'impute pas de
m'eſtre ſervy de ce doute pour
dérober quelque choſe à la gloire
de ce Monarque. Comme ce
n'eſt pas une circonſtance qui
faſſe répandre du ſangChreſtien,
ny qui épargne celuy des Infidelles
, je puis vous faire voir
ce Difcours , comme une Piece
qui court , & qui plaiſt. Quand
il pourroit eſtre reconnu pour
faux , je ne dois pas craindreque
mon Hiftoire en ſoit moins fidelle.
Voicy dans quels termes
on prétend que ce Monarque
ait parlé.
: Genéreux Chevaliers Polonois.
Il ne s'agit pas icy ſeulement de défendre
la gloire quevos Ancestres
&vostre courage vous ont acquiſe
DE VIENNE . 63
de paffer pour le Boulevard invincible
de la Chrétienté contre les
Troupes Otomanes . Il ne s'agit pas
de défendre voſtre ſeule Patrie,
que la perte de Vienne expoſeroit
par unefuite infaillible à la cruelte
invaſion des Infidelles contre qui
vous allez combatre. Il s'agit de
défendre la Caufe de Dieu , & de
fauver l'Empire d'Occident , qui
nous a fait l'honneur de recourir à
nos armes ; bonneur que vos Ances.
tres n'avoient jamais ofé espérer,
& qui estoit réservé à vostre bravoure.
Ne fongez donc plus qu'à
vaincre , qu'à mourir noblement ,
dans une occaſion où la gloire du
Martyre est attachée. Songez que
voftre Roy combat à vostre teste ,
pour partager avec vous le péril
& la victoireSoyezaſſurez que le
64 SIEGE
Dieu des Batailles , dont nous at
lons foûtenir la Cause , ne manqueray
pas de combatre pour
nous..
Tout eſtant en état , & ehacun
eſpérant la protection de
Dieu contre les Ennemis de fon
Peuple , les Habitans de Vienne
virent deſcendre de pluſieurs
coſtez l'Armée Chreſtienne des
Montagnes voiſines de Kalemberg
, & entendirent tirer le Canon
contre lesTurcs, qui avoient
fait des Parapets de terre & de
pierre pour empeſcher la deſcente
du Secours , qui ne laiſſa
pasde s'avancer. Les Avantgardes
à pied & à cheval , fuivies
de la Cavalerie Polonoiſe , eurent
une longue eſcarmouche
avec les Turcs , qui ſe voyant
DE VIENNE . 65
vajncus par les Chreſtiens , qui
avec des fatigues incroyables
avoient paſſé ces affreuſes Montagnes
, & fait porter leur Artillerie
, furent contraints de
prendre la fuite. Ils laiſſerent
huit Pieces de Canon , & les
Tentes qu'ils avoient en ce
Camp là , & fe retirerent vers
leur Camp principal , ſitué entre
les Villages de Hernals , Haderkling
, & Sezing. Lors qu'ils
pafferent , on tira contr'eux avec
grand fuccés pluſieurs volées
de Canon du Boulevard appellé
Mélers ; & les Victorieux les
pourſuivirent fi vivement , qu'ils
les forcerent d'abandonner toutà
fait ce Camp..
Pendant le Combat qui ſe fit
fur les Montagnes , & dans lequel
les Chreſtiens perdirent
66 SIEGE
environ cent Hommes , entre
leſquels fut le Sergent Major
du Régiment de Schuls , toute
l'Artillerie des Boulevards & des
Courtines de Vienne ne ceſſa
point de tirer contre les Tranchées
& les Bateries des Affiégéans.
Ils répondirent vigoureuſement.
Ainſi on tira des
deux coſtez une infinité de coups
d'Arquebuſes, & l'on jetta quan .
tité de Grénades. Les Turcs
n'avoient point jetté depuis pluſieurs
jours tant de Bombes &
tant de Pierres qu'ils en jetterent
le matin de ce Dimanche ,
pendant que les Armées Chrêtiennes
deſcendoient dans la
Plaine. Ils en jetterent fur tout
vers les Boulevards de Mélek
& de Schotten , où il y avoit
une grande multitude de mon
DE VIENNE . 67
de à regarder de loin la Defcente
& le Combat , mais on.
n'en reçeut aucun dommage.
L'Armée Chreſtienne qui
s'eſtoit ouvert un paſſage par la
gorge des deux Montagnes , s'étendit
à droite & à gauche , &
ſe campa , ſans eſtre incommodée
d'aucuns Ennemis , parce
que les Turcs avoient fuy ,
comme je l'ay déja dit , & qu'ils
eſtoient tous dans leur grand
Camp. Ils n'avoient point crû ,
en commençant à prendre la fuite
, qu'ils leveroient le Siege ſitoft
, & les Chreſtiens même ne
croyoient pas qu'ils le dûſſent
faire fans Combat , parce que ce
qui venoit d'arriver n'eſtoit qu'un
Paſſage forcé , avec une perte
peu conſidérable de part &d'autre
, mais beaucoup plus grande
68 SIEGE
pourtant du coſté des Turcs. Le
Grand Vizir n'eſtoit pas d'avis
de s'en retourner ſi honteuſement
, à la veille de ſe voir maî
tre d'une Place ſr importante ,
pour le Siege de laquelle il avoit
fait venir des Troupes de tous
les Lieux ſujets à l'Empire Turc ,
l'Egypte même en ayant fourny.
Il eſtoit donc réſolu de hazarder
le Combat , mais il ne trouva pas
la meſme diſpoſition dans ſes
Troupes. Un moment apres
qu'elles furent rentrées dans leur
Camp pour ſe préparer à com
batre , le bruit ſe répandit que le
Roy de Pologne eſtoit à la teſte
de l'Armée Chreftienne , & la
frayeur ſaiſit auffitoft le coeur de
tous les Turcs , Ces Infidelles ſe
reſſouvinrent des grands avantages
que ce Monarque avoit
DE VIENNE. 69
remportez ſur eux , & s'imaginerent
le voir encore Vainqueur.
Le Grand Vizir ayant penétré
juſques au fonds de leurs ames ,
ne voulut pas que l'entiere défaite
de ſon Armée fuſt jointe à
l'affront qu'il auroit de lever le
Siege , & il aima mieux ſe retirer
, que d'obliger des Troupes
qui avoient déja perdu le coeur,
à eſſuyer le péril d'une Bataille.
Il prit donc le party de la Retraite
; mais comme il n'eſtoit pas
encore attaqué , il fit fortir tout
fon monde hors de ſes Retranchemens
. La Cavalerie Chrêtienne
eſtoit déja parvenuë juſqu'au
Lieu nommé Schotten ,
ce que les Turcs ayant veu , ils
tournerent deux Pieces de Canon
contre les Chreſtiens pour
couvrir leur fuite , & ſe retire-

70
SIEGE
rent à la faveur de la nuit. Cette
retraite , que j'ay crû pouvoir
appeller fuite , leur fit abandonner
leurs Tranchées , & laiſſer
leurs Tentes & leur Artillerie ,
qui conſiſtoit en ſoixante & deux
Pieces de Canon', en y comprenant
les Mortiers . Il eſt certain
que ſi la nuit ne fuſt point furvenue
, ou qu'on les euſt attaquez
, toute leur Armée auroit
eſté taillée en pieces , tant l'épouvante
qu'ils avoient priſe eſ
toit genérale . Quelques- uns des
plus pareſſeux furent furpris ,&
tournerent teſte en ſe retirant ,
mais ce petit Combat fut finy
preſque auffitoft. Les Troupes
Chreſtiennes eſtant informées de
leur fuite , eurent du chagrin ,&
de la joye en meſme temps ; du
chagrin , de n'avoir pas affez
DE VIENNE .
71
combatu ; & de la joye , d'apprendre
que la ſeule diſpoſition
où on les avoit veuë de bien combatre
, avoit ſecouru une Place
auſſi confidérable que Vienne ,
& qui euſt eu peine à ſoûtenir le
Siege encore quatre jours.
Apres qu'ils ſe furent rendus
maiſtres de leur Camp , quatre
Bataillons d'Infanterie paſſferent
dans leurs Tranchées avec de la
lumiere, & des feux , parce que la
nuit étoit fort obſcure, mais on n'y
trouva que quelques Morts. On
mit des Gardes à leur Artillerie ,
&l'on vit juſques au jour plu
ſieurs Lieux en feu , les Turcsl'ayant
mis dans tous leurs Camps ,
autant que le pût permettre le
temps & le péril qui les faiſoit
fuïr en haste. Ils ſe retirerent auſſi
de l'iſle à la faveur de leur Pont
72 SIEGE
inférieur , le Pont ſupérieur qu'ils
avoient ſur l'un des brasdu Danube
, ayant eſté occupé par les
Chreſtiens dans le meſme temps
qu'ils arriverent. Le ſoir de ce
meſme jour , pluſieurs Cavaliers
& Soldats de l'Armée Chreſtienne
, entrerent dans la Ville dont
on venoit de quitter le Siege , &
l'ony conduiſitquantité deBoeufs
& autres Beſtiaux , que les Turcs
avoient laiſſez dans leur Camp ,
ce qu'on fit encore les jours fuivans
, en forte qu'un Boeuf, qui
quelques heures auparavant eftoitencore
fort cher , ne s'y vendoit
plus que cinq ou fix Florins.
Le matin du Lundy 13. le feu
prità une lieuëde la Ville,dans de
la Poudre que les Turcs avoient
laiffée , & il confuma un nombre
DE VIENNE .
73
bre infiny de Bombes , Grénades
, & autres Feux d'artifice.
On croit qu'un peu de négligence
des Chreſtiens en fut la cauſe.
On trouva pourtant en d'autres
lieux encore quantité de Poudre
& de Boulets. Ce nombre
prodigieux de Munitions ſurprie
tous ceux qui les virent. Iugez
combien de milliers de Chariots
les Tures doivent avoir employez
pour les conduirejuſqu'en
Allemagne. Ce meſme matin
on vit toutes les plaines voiſines
couvertes de Troupes Chreſtiennes
, & la curioſité tira chacun
de la Ville , apres une priſon de
plusde deux mois , pour voir les
Tranchées des Ennemis. Elles
ne ſe trouverent pas dans un état
auſſi régulier qu'on les croyoit.
Ce n'eſtoient que des Cavernes
D
74
SIEGE
confufes & mal- faites , & l'on
s'étonna qu'ils euſſent pû demeurer
fi longtemps dans des Logemens
ſi remplis d'ordures & de
ſaletez . On trouva auſſi leur
Camp ſemé non- feulement de
Cadavres des Chreſtiens tuez,
de l'un & de l'autre Sexe , mais
encore de Turcs , Chevaux , &
autres Beſtiaux à demy- pourris
& qui rendoient une puanteur
inſuportable . On vit en diférens
lieux un tres - grand nombre de
ſépultures de Turcs. Les maladies
cauſées par l'air infecté , par
les fatigues d'une longue marche
, & fort précipitée ſur la fin ,
par les travaux affidus d'un Siege
pendant lequel ils avoient remüé
beaucoup de terre , & par
le changement de Climat , qui
eſt ſouvent dangereux pour les
1
1
DE VIENNE.
plus ſains , leur avoient emporté
quantité de monde , ſans ce
qu'on leur en avoit tué dans les
Attaques , & enlevé par les Contremines.
Ils ont ſauvé peu de
choſe des Tentes & Pavillons ,
dont on a trouvé tous leurs
Camps remplis. Les Habitans
de Vienne fortirent , pour venir
voir ces Camps , & ils en revinrent
chargez de Butin , les uns
remportant des Armes , du Cuivre
, du Plomb, de l'Etain , & les
autres des Habits & des Vituailles
, comme Ris , Farine , & Beſtiaux.
Ceux qui pillerent les
Tentes du Grand Vizir , furent
les mieux partagez . Ils y trouverent
beaucoup de choſes fort
conſidérables , fur tout en Ar-...
genterie , & en Horloges d'or.
C'eſt dequoy les Turcs ;font fort
curieuxal tinado asse
D2
76
SIEGE
د
Pendant que la multitude s'occupoit
à ce pillage le Roy de Pologne
entra dans la Ville accompagné
du Comte de Staremberg
, de pluſieurs . Commandans
, & d'un grand nombre
de Nobleſſe Polonoiſe . II
feroit fort difficile d'exprimer les
acclamations avec leſquelles fut
reçeu ce Prince , & les vifs empreſſemens
que le Peuple marqua
pour le voir. Quand l'image
du péril eſt encore préſente,
& qu'on apperçoit ſon Libérateur
il n'y a perſonne qui ne
tâche de montrer tout ce qu'il
reſſent de joye. Ce Monarque
ſe rendit d'abord à la Chapelle
de Noſtre Dame de Lorete' , &
là , au bruit du Canon , Sa Majeſté
entonna Elle-meſme le Te
Deum, qui fut pourſuivy par les
Seigneurs Polonois , & les Pe-
د
DE VIENNE .
77
res Auguſtins. En ſuite le Comte
de Staremberg traita Sa Majeſté
, avec l'Electeur de Baviere,
& le Prince , Fils du Roy.
Le Prince Charles ſe trouva
occupé pendant ce temps à donner
les ordres néceſſaires à l'Armée
Chrêtienne , dont une partie
décampa le Mardy quatorzieme.
Le Roy de Pologne n'avoit
pas ſouhaité qu'on leur donnaſt
un jour entier de relâche . Il les
vouloit ſuivre dés le Lundy mefme
,& il l'auroit fait , ſi on ne
luy euſt dit que l'Empereur pouvant
arriver à tous momens , ils
confulteroient enfemble ce qu'il
y auroit à faire. L'eſpérance de le
voir ce meſmejour, fit prendre au
Roy de Polognele deſſein d'attendre,
mais Sa Majeſté Imperiale ne
ſe renditàVienne que le lendemain
Mardy . Le Roy de Pologne
D
3
78 SIEGE
eſtoit pour lors dans ſon Camp.
L'Empereur entra dans la Ville,
accompagne des Electeurs de
Baviere & de Saxe. Il viſita les
Boulevards & les Foffez ruinez
par les Turcs , & alla de là
en l'Egliſe Cathédrale de S.
Eſtienne, où le Te Deum fut chante
avec toute la folemnité poffible.
Il dura quatre heures , &
l'on tira leCanon à trois repriſes.
En fuite , l'Empereur , avec les
mefmes Ele&curs , alla ſouper
au Palais Archiducal. Toutes les
Ruës où il paſſa , eſtoient bordées
par les Compagnies franches
, faites pendant le Siege ,
& par les Bourgeois. Si un Souverain
pouvoit devoir quelque
choſe à ſes Sujets , ce ſeroit dans
une occaſion pareille à celle dont
je vous parle , puis qu'on peut
dire que le Peuple de Vienne a
DE VIENNE . 79
beaucoup contribué à la confervation
de cette Place.
Le Mercredy 15. l'Empereur
alla vifiter le Roy de Pologne au
dela de Schvveehet , à deux
lieuës de Vienne. Il y avoit de
-la difficulté pour la main. Le
Roy de Pologne la prétendoir.
On avoit quelques exemples
contraires ; cependant ce qu'avoit
fair ce Monarque méritoit
des conſidérations particulieres.
Ainfi il fut réſolu que l'Empereur
iroit voir les Troupes , quelles
ſeroient rangées en Bataille,
& que Sa Majesté Impériale &
le Roy de Pologne s'avanceroient
à vingt pas l'un de l'autre;
ce qui fut exécuté. Ils s'embrafferent
fans mettre pied à terre,
& ſe retirerent apres un qu'artd'heure
d'entretien. Les Troupes
Polonoiſes ne partirent que
4
D 4
80 SIEGE .
ce meſme jour 15. pour aller à
la pourſuite des Turcs. Ces
Troupes eſtoient fort brillantes
& fort leftes , & montées ſuperbement.
Leurs Chevaux eſtoient
de prix , & elles avoient des Armes
de pluſieurs manieres diférentes.
Chaque Polonois portoit
une marque de paille , pour
ſe faire difcerner d'avec les
Turcs.
Toutes ces choſes , mais fur
tout , ce qui s'eſt paſſé à lalevée
du Siege , font tirées d'une Gazete
, imprimée en Italien à
Vienne. Je pourrois meſme vous
dire , qu'à l'égard de la levée du
Siege , où vous devez remarquer
qu'il n'y eut point de Combat
dans le Camp principal des
Turcs , toutes les circonstances
que je vous en ay rapportées
n'en font preſque qu'une tra
DE VIENNE. 81
duction. Les Nouvelles de cette
-Gazete commençent au Samedy
11. de Septembre , & finiffent
au Mercredy 15. Ainſi elle raconte
ce qui s'eſt paffé la veille
de la levée du Siege , & ce qui
s'eſt fait pendant cette grande
Journée , & les deux jours fuivans
. On n'y trouve rien qui ne
la rende croyable . Si elle n'eſtoit
pas veritable en tout ce qu'elle
contient , il y a de l'apparence ,
&tout le monde en demeurera
d'acord , qu'elle augmenteroit
plutoſt qu'elle ne diminuëroit ,
ce qu'elle croiroit avantageux
tant à ceux qui ont défendu la
Ville , qu'à ceux qui l'ont ſecouruë.
Si on la ſoupçonne de n'avoir
pas dit la verité , parce
qu'elle eſt peu conforme aux
Relations qui ont couru ,
& à
toutes les autres Gazetes , il eſt
DS
82 SIEGE
aiſé de connoiſtre pourquoy elle
n'a rien dit qui s'y rapporte. On
ignoroit dans Vienne quelles
Nouvelles avoient eſté publiées,
pendant le Siege dans tout le
reſte de l'Europe..On n'avoit aucune
communication avec perfonne
, & la Place avoit eſté ſi
étroitement ferrée ,, que deux:
Hommes ſeulement en estoient
fortis , depuis que les Turcs eftoient
devant. Cela eſtoit cauſe
qu'on n'y ſçavoit point quel tour
tous les Autheurs des Relations
dont je vous ay parlé au commencement
de cette Lettre ,
avoient donné à celles qu'ils
avoient pris ſoin de répandre
dans le monde à l'égard du Sie-.
ge , ny ce qu'ils avoient continué
de publier à l'égard du meſme
Siege levé . Ainfi cette Gazete
a parlé avec la bonnefoy,
DE VIENNE. 83
ordinaire auxGens qui ſontdans
le péril , ou qui n'en eſtant qu'à
peine ſortis , n'oſfent encore manquer
à la probité , que le danger
de la mort inſpire à tous ceux
qui la voyent préſente. D'ailleurs
, que leur importoitdu plus
ou du moins ? On les avoit fecourus
, leur joye eſtoit affez
grande. Ils obtenoient ce qu'ils
avoient ſouhaité ; & dans le plai--
fir d'eſtre délivrez d'un Ennemy
redoutable , ils ne conſervoient
pas affez de liberté d'eſprit pour
s'abandonner à la rêverie qui eft
néceſſaire à ceux qui ont deſſein:
d'inventer des Fables. Ainfi ,Madame
, vous ne devez pas vous
étonner ſi la Gazete de Vienne,
&les Lettres qui en font venuës,
ayant dit la verité , n'ont rien dit :
de ſemblable aux Relations que
D 6
84 SIEGE
l'on a veuës , & dont quelquesunes
ont eſté faites par les Offi .
ciers des Souverains qui ſecouroient
cette Place. Je croy vous
l'avoir déja marqué. Chacun
ayant la gloire de ſon Maiſtre à
faire valoir , écrivoit diverſement
, & c'eſt par cette raiſon
qu'il y a eu tant de Relations diférentes
, & qu'on parloit autrement
à quelques lieuës de Vienne
, qu'on ne parloit dans la Ville.
C'eſt par la meſme raiſon que
les Nouvelles qui ſe contredifoient
, vous ont tant embaraffée,
&qu'on a eu de la peine , comme
on a mesme encore , à éclaircir
, s'il s'eſt donné un grand
Combat à la levée du Siege de
Vienne , s'il a eſté peu confidé-
Frable , ou s'il n'y en a point eu
du tout. Voilal'état où l'Europe
A
DE VIENNE . 85
entiere a eſté réduite touchant
ce qu'elle devoit penſer de cette
heureuſe & mémorable Action .
La plus grande partie ne ſçait
encore ce qu'elle en doit croire.
Ce qui a cauſe le plus grand embarras
, & mis toutes les Nouvelles
en confufion , c'eſt une
circonstance qui paroiſt ſans replique
, & qui m'a fait croire
d'abord , ainſi qu'aux plus éclairez
, tout ce qu'a crû le Public.
Il vous la faut expliquer.
Aprés l'arrivée du Roy dePologne
, toutes choſes eſtant préparées
pour le Secours de Vienne
, l'Empereur jugea à propos
de s'avancer lentement vers fon
Armée , afin qu'il puſt apprendre
en chemin le bon ou mauvais
fuccés de cette Entrepriſe ,
revenir à Lintz ſi elle ne réüf
865 SIEGE
fiſſoit point , & eſtre plus pres
de Vienne pour s'y rendre au
plutoſt , s'il arrivoit que l'on fiſt
lever le Siege. Pluſieurs raiſons
l'obligeoient d'en uſer de cette
forte , & fur tout la maniere
dont il devoit recevoir le Roy de
Pologne. Sa Majesté Impériale
fortit donc de Lintz le 8. de
Septembre , & s'avança lentement
ſur le Danube , n'ayant
fait en trois jours que le chemin
qu'Elle auroit pû faire en
un. Lors que l'Empereur partit ,
il ne voulut eſtre ſuivy d'aucun
des Ambaſſadeurs , Envoyez Ex--
traordinaires , Réſidens , & autres
Miniſtres des Princes Etrangers
qui eſtoient à ſa Cour. Il
ne fut permis de le ſuivre qu'au
Nonce du Pape. Ce Prince ap
prit en chemin la levée du Sice
DE VIENNE . 87
ge de Vienne ,& l'on dépeſcha
auſſitoſt des Couriers à Lintz ,,
où les Impératrices eſtoient
demeurées avec les Miniſtres
Etrangers , &le reſtede la Cour
Impériale , car l'Empereur en
eſtoit party avec peu de monde.
Le bruit de la levée du Siege:
de Vienne , & de la défaite entiere
de l'Armée des Turcs , fe
répandit auſſi-toſt à Lintz , mais
les Relations n'eſtoient pas en
fortgrand nombre. Elles avoient
eſté écrites par des Gens tout
remplis encore de leur Victoire
&de la chaleur du Combat , &
peut- eſtre meſme avoient - ils
écrit dans le Champ de Bataille ,
ou dans les Tentes abandonnées
par les Turcs. Il n'y a perfonne
qui dans cet état ne croye avoir
tué dix fois plus d'Ennemis qu'il .
88 SIEGE
n'a fait , & qui ne s'imagine que
tous ſes coups ont porté , ce qui
n'arrive jamais . Si cela eſtoit , il
n'y a point d'Armée , où apres
une Bataille , il reſtaſt un Soldat
de part & d'autre. Ce n'eft
pas là toutefois la ſeule cauſedu
peu de fidelité qui s'eſt trouvée
dans ces Relations . On avoit cru
par mille raiſons qu'il eſt aiſé de
s'imaginer , qu'on devoit groffir
une Action qui n'avoit pourtant
point beſoin qu'on luy prêtaſt
un éclat enfanglanté pour la
faire paroiftre. Elle estoit affez
granded'elle meſme ,& de celles
où il eſt meſme plus glorieux de
s'expoſer au péril fans vaincre ,
que de triompher dans d'autres .
Vous devez connoiſtre par là
que ce n'eſt point pour affoiblir
le mérite de l'Action , que je
DE VIENNE. 89
vous dis qu'elle ne s'eſt point
paſſée dans les circonstances
qu'on a pris plaifir à publier ,
mais parce qu'il ne m'eſt point
-permis de taire la verité quand je
la ſçais , & que je meriterois
qu'on n'ajoûtaſt plus aucune foy
à mes Lettres , ſi je ne publiois
que des fauſſerez .
:
De la maniere qu'on debita la
Nouvelle , & que les Relations
parloient de la Deſcente de l'Armée
Chreftienne , on connut
bien que le Siege eſtoit veritablementlevé.
Les Ambaſſadeurs
& Miniſtres Etrangers devoient
mander cette Nouvelle à leurs
Maiſtres , & elle estoit meſme
d'une nature à leur faire dépeſcher
des Couriers. La plupart
le firent. Pluſieurs Particuliers
l'écrivirent auſſi à leurs Amis en
90 SIEGE
diverſes Provinces , & ne croyant
pas qu'elle eut eſté augmentée
par ceux qui l'avoient écrite
les premiers , ils la firent encore
plus grande qu'elle n'eſtoir. Ainfi
eſtant paffé en diverſes Cours ,
d'une maniere ſi peu conforme à
la verité , chacun travailla à la
déguiſer encore , pour ajoûter
des circonstances à la gloire du
Prince dont il eſtoit Sujet. Quand
une Nouvelle eſt ſi genéralement
répanduë , & qu'elle eſt imprimée
par tout , la verité avec ſa
fimplicité naturelle , a bien de la
peine à ſe faire jour parmy tant
de menſonges fi bien établis . Elle
eſt traitée de ridicule , & il n'y a
que le temps qui ſoit capablede
la faire reconnoiſtre. En effet ,
il faut qu'elle foit bien forte pour
ſe préſenter. Il ſemble qu'elle ne
DE VIENNE .
وہ
doit plus eſtre examinée , quand
des Couriers dépeſchez de la
Cour du Prince intéreſſé font
envoyez à des Souverains par
leurs Miniſtres , & que ces Souverains
ont les Nouvelles écrites
de leur main. Toutes les raiſons
que je viens de vous marquer ,
vous font connoiſtre qu'il n'y en
eut jamais de ſi embaraffées , n'y
dont il foit plus difficile de détromper
, que celles dont il eſt
queſtion. Jay lû icy avec des
Perſonnes dignes de foy , une
Gazete imprimée à Ratisbonne,
dans laquelle on marquoit qu'on
avoit pris deux cens millions en
or dans le Camp des Turcs. Ce
font fix cens millions de livres.
Je ne ſçay files plus riches Etats
unis enſemble pourroient fournir
beaucoup plus. On ne doit
(
2 SIEGE
pas en juger par le revenu des
Souverains , & des particuliers;
il faut que l'argent forte de leurs
mains preſque à meſure qu'il y
entre. Sans cela il n'y pourroit
retourner. Cet Article doit donner
de grandes idées du peu de
vray - ſemblance de cette Gazete.
Tout le reſte eſtoit remply
d'exagérations auffi fortes , &
rien ne pouvoit faire découvrir
la verité dans une Relation où
il ne ſe trouvoit rien de croyable.
Je ſuis perſuadé qu'en la détruiſant
, j'aſſure le triomphe
des Victorieux , dont on auroit
pû douter un jour , fi la Poſtérité
ne l'avoit appris que par un
endroit fi remply de Fables .
Apres tout , il eſt plus honteux
aux Turcs d'avoir fuy fans attendre
le Combat , que s'ils y
DE VIENNE .
93
avoient eſté forcez par leur défaite.
le ne feray point combatre
leur principale Armée , puis
qu'elle a pris le party de ſe retirer
, plutoſt que la reſolution
d'attendre. Le but de ceux qui
ont défendu Vienne , n'eſtant
que de faire lever le Siege , il eſt ..
plus avantageux de l'avoir fait
fans Combat. On n'auroit rien
gagné davantage;on euſt pû tuer
beaucoup de Turcs , mais ils
auroient fait payer leur vie par
la perte de pluſieurs Chreſtiens.
Cela n'euſt pû ſe faire autrement
; quand on vient aux
mains , il ne s'agit que du nombre.
Il paroiſt que Dieu a voulu
épargner le ſang Chreftien,
en faiſant qu'un ſeul Paſſage
forcé ait produit le meſme effer
que le gain d'une Bataille. Il eſt
94
SIEGE
des Victoires ſans Combat, bien
plus glorieuſes aux Vainqueurs ,
que celles qui ſe remportent
apres beaucoup de ſang répandu
, & qui ſe trouve ſouvent l'avoir
eſté inutilement pour les
deux Partis. Les grands avantages
font les grandes Victoires.
Ainſi l'Armée Chreſtienne en :
vient de remporter une bien
conſidérable , puis qu'elle a ſauvé
l'Italie& l'Allemagne , qu'elle
a fait fuir avec honte un Ennemy
qui avoit couvert la Campagne
de ſes Armées formidables
, qu'elle a fait avorter toutes:
ſes vaſtes Entrepriſes , malgré des
dépenſes auſli grandes que ſes
deffeins , & qu'elle a profité de!
tout ſon Butin. le croy qu'apres
un pareil aveu , on ne dira pas
que je veux diminuer la gloire
DE VIENNE .
95
de cette grande Action , lors que
pour parler en Hiftorien fidelle
, je fais voir que pendant le
Siege de Vienne , & à la levée
de ce Siege , on a beaucoup
moins répandu de fang de part
&d'autre , que n'en font verſer
la plupart des Relations qui ont
couru , & fur leſquelles , faute
d'autres , ( car la verité eſt venuë
lentement , ) les Nouvelles pu .
bliques ont eſté imprimées. Il eſt
donc conftant qu'il n'y a eu de
Combat qu'à Kalemberg , &
qu'un Paſſage forcé , avec perte
des Turcs , & de leur Canon.
Le grand Combat que l'on veut
qui ſe ſoit fait dans leur Camp
principal , eſt imaginaire , puis
que la peur les en avoit fait fortir
avant qu'on puſt les y attaquer.
le vous ay donné là-def96
SIEGE
1
ſus une Traduction de la Gazete
de Vienne. On ydevoit eſtre
inſtruit de ce qu'on y pouvoit
voir. La prudence & la ſageſſe
de cette Gazete, eſt à eſtimer.
Je doy pour la gloire des Chreſtiens
, ajoûter à ce qu'elle a dit ,
que la Cavalerie Otomane ayant
eſté repouffée , ſe rallia , & que
s'eſtant jointe à des Troupes qui
n'avoient pas encore combatu ;
elle vint charger celles de Baviere
avec une tres-grande furie.
Ces dernieres foûtinrent vigonreuſement
le choc , & l'Electeur
de Baviere y reçeut un coup dans
fon Chapeau. Il eſt glorieux à ce
Prince d'avoir combatu ſi jeune,
&d'avoir tiré l'Epée contre les
Infidelles la premiere fois qu'il
s'eſt expoſé aux dangers quiaccompagnent
la guerre . Le Combat
DE VIENNE. 97
bat de Kalemberg a eſté groſſy
par les uns. Les autres n'en ont
preſque point parlé , pour s'étendre
ſur la défaite des Turcs
dans leur Camp principal , où ils
ont prétendu qu'il s'eſtoit fait
un carnage horrible. Les derniers
ont confondu ces deux
Combats enſemble , ſans ſçavoir
ny ce qu'ils diſoient , ny ce qu'ils
vouloient dire. C'eſt ce qui a
remply l'Europe d'obſcuritez ,
parmy leſquelles la verité eſt bien
difficile à démeſler. Je vay vous
faire voir quelques - uns de ces
endroits ſeparément
marquer en meſme temps par où
les uns ſe contrediſent , & par
quelles raiſons les autres ne doivent
pas eſtre crûs .
, & vous
:
Il y a une Relation qui marque
que le Grand Vizir fut cul-
E
98 SIEGE
buté de fon Cheval , ( je me
ſers du meſme terme de culbuté,
comme eſtant plus remarquable
) & qu'il eut grande peine à
ſe ſauver. Dans l'Article ſuivant
de cette meſme Relation , on luy
fait faire une converſation avec
ſes Fils , & une autre avec le
Cham des Tartares , qui luydit
qu'il luy ſera difficile de s'échaper
; apres quoy ce Vizir prend
le party de faire retraite. S'il eſt
vray qu'il ait eſté culbuté de ſon
Cheval , comment peut- il s'eſtre
retiré ſans avoir combatu , &
comment ſon Cheval de bataille
s'eſt - il trouvé ? Il n'y a donc point
eu de Combat , puis qu'aſſurément
s'ily en avoit eu , il auroic
monté ce Cheval de bataille
qu'on prétend avoir trouvé.
On veut dans une autre Re
BE
DE VIENNE.
و و
lation ,, que les Turcs ſe voyant
preſſez , ayent tenu Conſeil ,
fait maſſacrer en ſuite tous
Chreſtiens qu'ils avoient dans
8TBEQUE
les
leur Camp. Il fautbien du temps 17111
&pour ce Conſeil , & pour ce
Maſſacre , & il eſt fort malaiſe
decomprendre commenton peut
exécuter tant de choſes , quand
on eſt preſſé. On marque auſſi
que quelques jours avant le
Combat , les Turcs avoient fait
partir une partie de leur gros
Bagage ,& de leurs grosCanons ;
& cependans on veut qu'on ait
trouvé dans leur Camp un nombre
ſi prodigieux de Canons ,
qu'il ne leur en peut eſtre reſté
aucun ;& apres l'avoir aſſuré de
cette forte , on ajoûte que les
Chrêtiens leur en prirent beau
coup le lendemain en les pour-
1
1
E 2
100 SIEGE
ſuivant. Ceux qui écrivent tant
de contradictions , ne peuvent
répondre d'aucun fait certain.
Toutes les premieres Relations
qui ont mis de l'embarras
dans tous les eſprits par leurs
faufletez , diſent que le Roy de
Pologne partit le 13. qui eſtoit le
lendemain de la levée du Siege ,
pour pourſuivre les Ennemis. La
ſuite a pourtant fait voir , & il
eſt demeuré pour conſtant , qu'il
n'eſt party que le 15. & qu'avant
que de partir il a veu l'Empereur
, qui n'eſt atrivé à Vienne
que le 14. Ainſi ce fut encore
une fauſſe Relation , que celle
qui marquoit que ce Monarque
avoit batu l'Arrieregarde des
Turcs. Je ne parle point des Sabres
d'or dont on dit que leur
Camp eſtoit couvert , ny des
DE VIENNE. IOI
Cofres forts tout pleins de Pierreries
, qu'on veut y avoir trouvez.
On n'en remplit point de
pareils Cofres.
On a auffi publié dans des
Nouvelles imprimées , que pendant
le dernier Combat , le
Grand Vizir fit donner un dernier
Affaut avec des Troupes
choiſies , & que le Comte de
Staremberg ayant employé un
Détachement pour les ſoûtenir ,
fit en meſme temps une Sortie
fur les Infidelles avec trois Régimens
, qui les poufferent d'une
maniere fi vigoureuſe , qu'ils les
chafferent de la Contreſcarpe &
des Foffez .
Jamais Homme n'a fait tant
de choſes tout à la fois que le
Grand Vizir. Il a donné une Ba
taille , & un Affaut dans le mê
E 3
102 SIEGE
me temps. Il a fait dreſſer une
Tente rouge à la teſte de ſon
Camp pour y mourir , & a fait
outre cela tout ce que je viens de
vous marquer du Conſeil tenu ,
&des Chreſtiens maſſacrez .
J'ay déja inferé dans cette
Lettre tout le contenu de la Gazete
de Vienne , & je ne vous
enay pas donné le Prélude , parce
que d'abord il m'a paru inu--
tile. Je viens cependantde remarquer
en le reliſant , que le dénombrement
qu'il fait detous les
maux qu'a foufert Vienne , eſt
une preuve qu'il n'y a point eu
d'Affauts donnez pendant le Siege
, ny de Combat avec le gros
des Troupes Otomanes , quand
le Siege s'eſt levé , puis que s'il
y avoit eu Combat ou Affaut,
on auroit parlé de l'un & de l'auDE
VIENNE.
103
tre . Voicy ce Prélude dans ſa verſion
la plus littérale.
Apres un Siege de foixante- deux
jours , plein d'angoiffes, & demaladies
, & dans lequel il y a eu grande
effufion de ſang; apres tant de milliers
de Canounades , Mousquetades
, Bombes , Grénades , Pierriers,
& autres fortes d' Armes àfeu , qui
ont fait changer la face de la belle .
forte& importante Ville de Vienne.
ruiné une grande partie des fom.
ptueux Palais de l'Empereur .
endommagé en plusieurs endroits la
fameuse Tour , & l'Eglisede S. Eftienne
, & autres Eglifes & Superbes
Edifices ; apres la perte de tant
de braves Officiers , & de valeu
reux Soldats , dont le courage mérite
ane loüange eternelle ; apres tant de
fatigues , de veilles , &deſages Ordonnances
du Comte de Staremberg ,
E 4
104
SIEGE
vaux د
Gouverneur de Vienne , & des autres
Genéraux , Colonels , & Chefs
de Troupes ; apres tant de Trade
nouveaux Retranchemens
, Paliſſades , Parapets , &
Retraites dans le Foffé , fur les Ravelins
, Bastions , & Courtines , &
mesme dans les Rues & Maiſons de
la Ville , faites par les Affiégez ;
enfin apres une tres vigoureuse &
extréme réſiſtance , les prieres uni.
verfelles du Peuple soupirant &
languiffant de Vienne ont esté
exaucées de la Divine Miséricorde;
& l'Armée de la barbare &tyrannique
Puiſſance Otomane , a esté
chaffée , laquelle Armée Otomane
ayant attaqué la Place depuis le 13 .
de Juillet jusqu'au 12. de Septembre
, l'avoit réduite presque àl'extrémitéavec
d'incroyables & infinis
Travaux,de Tranchées & de Mines.
د
DE VIENNE.
105
Vous voyez , Madame , que
puis qu'on prend ſoin de marquer
dans ce Prélude tous les
malheurs qui ont deſolé Vienne
pendant le Siege on n'auroit
pas laiſſé les Aſſauts , s'il y en
avoit eu d'auffi terribles & d'auffi
fréquens que ceux qui ont groffi
la plupart des Relations , & tou
tes les Nouvelles imprimées. On
auroit auſſi parlé du Combat
dans ce meſme Prélude , s'il s'en
eſtoit donné un autre que celuy
de Kalemberg , que la meſme
Gazete de Vienne n'a pas oublié
.
Je ne dis rien des cinq cens
mille Perſonnes qu'on veut que
les Turcs ayent fait périr , ou
emmenées en eſclavage. Cela ne
s'accorde pas avec les pertes con
tinuelles qu'on veut qu'ils ayent
ES
106 SIEGE
ſoufertes pendant le Siege de
Vienne ; & fi d'un côté on les
abat trop , on les releve de l'au--
tre avec excés ; & perſonne
n'a pû lire ſans chagrin dans
les Relations imprimées un endroit
fi fâcheux pour toute la
Chreſtienté.. Auſſi ne s'en eston,
confolé que par le peu de
vray ſemblance qu'il y avoit qu'il
fuſt veritable. Je ne dois pas ou-.
blier à vous parler icy du Drapeau
qui a eſté envoyé au Pape ,
e'eſtun fait conſtant. En voicy la
defcriprion , tirée de la Lettre
d'un de mes Amis qui eſt à Rome.
Ainſi elle n'eſt point de ces
Relations qui courent fans nom,
& fans aveu , & dans lesquelles
on puiſe la plupart des Nouvelles
qu'on debite ,& qu'on donne
enfuite pour vrayes , quoy qu'on
1
DE VIENNE . 101
n'en connoiſſe point l'Autheur.
Voicy les propres termes de la
Lettres. Le Lundy vingtième de
Septembre , l'Etendard que le Roy
de Pologne a envoyé au Pape ,paſſa
Par icy. Tout le matin le Baron de
Taſſi , ( qui qui est Grand Maistre
de la Poste de Vienne ) le montra
dans ſon Palais , & de temps en
temps ilfut exposé au Peuple. On
le faisoit voir par la Fenestre aux
acclamations de Viva. Il a fept à
huit pied de hauteur ; il est d'une
Etofe verte & rouge , tissu d'or &
de foye , avec des Lettres Turques,
&le Croiſſant. Il a au deſſus un
Pommeau d'argent doré, de lagroffeurdedeux
poings. Je ne croy pas
devoir afſfurer que c'eſtoit l'Etendard
de Mahomet. Je croy
qu'on ne l'auroit pas expoſé dans
l'affaire de Kalemberg , qui n'eſt
E60
108 SIEGE
qu'un Paſſage forcé. Il falloit
une Bataille genérale pour s'en
ſervir ; mais on doit plûtoſt convenir
qu'il n'y a point eu de
Combat , puis que quelques Relations
marquent qu'il a eſté pris
dans la Tente du Grand Vizir ,
& qu'il ne pouvoit y avoir eſté
pris , fi le Camp principal avoit
combatu . Quant aux Queuës de
Cheval , elles peuvent avoir eſté
priſes par tout , puis qu'elles fervent
d'Etendards aux Turcs.
On en porte devant le Grand
Seigneur , & les principaux
Chefs de fes Armées , ſuivant
la dignité de ces derniers . Je croy
qu'on en fait marcher douze
devant le Grand Seigneur , fix
devant le Grand Vizir , & devant
les Commandans à proportion
de leur Employ. J'oublioiss
DE VIENNE . 109
à vous dire que ces Queuës , font
grandes ou petites , ſelon que
l'Employ de celuy devant lequel
on les porte eſt conſidérable.
Commevous pouvez ne pas ſcavoir
d'où vient que les Queuës
de Cheval ſervent d'Etendards
aux Turcs , je vay vous l'apprendre.
Six mille Turcs ayant eſté
faits priſonniers dans une Bataille
, s'échaperent & combatirent
fi bien , qu'ils regagnerent une
autre Bataille que les leurs venoient
de perdre ; mais comme:
l'Etendard eſt neceſſaire pour ſe
reconnoiſtre & pour ſe rallier,
que ſans cela on peut ſe mefler
avec les Ennemis , & ſe ſéparer
d'une maniere qu'il eſt impofſible
de ſe rejoindre , chacun ne
ſçachant où chercher ſes Camarades,
ces Eſclaves échapez ſon-
&
SIEGE
gerent qu'ils avoient beſoin d'un
Etendard. La difficulté d'en trou--
ver un , les engagea à couper lat
Queued'un Cheval . Ils la mirent
au bout d'un Bâton , &regagnerent
ainſi la Bataille perduë. Depuis
ce temps-là les Queuës -de...
Cheval ſervent d'Etendards aux
Turcs , parce que comme ils font
fort ſuperſtitieux, ils ont toûjours
crû qu'elles leur feroient avoir
un bon fuccés de leurs Entrepriſes:
Il eſt donc queſtion parmiles
Turcs bien plus de Queuës
de Cheval que d'Etendards. Ce
n'eſt pas qu'ils n'ayent auſſi des
Etendards , & il faut que celuy
qui a eſté envoyé au Pape ait eſté:
pris à Kalemberg , n'y ayant
point en d'autre Combat que celuy
qui s'eſt donné en forçant ce
Paffage ; &. comme ſuivant la
DE VIENNE.. ITI
wray- ſemblance , & l'üfage dess .
Turcs , l'etendard de Mahomer
ne devoit point eſtre là , il eſtt
difficile de décider fic'eſt celuy
là,ou un autre. Je croyque ceuxmeſme
qui l'ont pris , n'en font
guére mieux éclaircis que nous.
Cependant les manquemens des
Relations ne viennent pas des
doutes ; il n'y auroit à redire qu'en
quelques endroits , au lieu qu'elles
font entierement fabuleuſes..
Telle est la grande Lettre qu'on
a fupoſé que le Roy de Pologne:
avoit écrite à la Reyne fon Epouſe
, dans laquelle il y a des
Faits que la fuite du temps a fait
voir faux incontestablement , &
qui ont fait connoiſtre que le
reſte devoit l'eſtre auſſi , quoy
qu'on euſt déja tout lieu de le
croire par le peu de vray feasblance..
SIEGE
Ce qui s'eſt paffé à l'Entreveuë
de l'Empereur & du Roy de
Pologne , me paroiſt plus veritable
, quoy qu'on n'enait pas une
entiere certitude. Je vous en ay
déja parlé ; mais comme on ne
ſçauroit décrire avec trop de circonſtances
tout ce qui regarde
les Entreveuës des Souverains ,
parce que l'avenir les cherche
ſouvent pour s'en fervir de regles
dans l'occaſion , je vay vous
faire encore part de l'Extrait d'une
Lettre qui en parle. La def
cription que l'on en fait ,me
paroiſt fort naturelle , & c'eſt ce
qui me fait croire qu'il n'y a rien
d'affecté ..
DE VIENNE . 113
De Vienne le 15. Septembre.
Empereur oft monté à cheval
les dix heures. En fortant
de la Ville , Sa Majesté Impériale a
trouvé les Troupes de Baviere
de Franconie rangées en Bataille ,
Son Alteffe Eléctorale de Baviere
à la teſte , qui a falüé Sa Majesté
Impériale avec l'Epée , & l'a accompagnée
en fuite vers les autres
Troupes auxilaires , apres lesquelles
estoit l'Armée Impériate auffi rangée
en Bataille, le Duc de Lorraine
à la teste , avec tous les Princes &
Seigneurs qui font au ſervice de
l'Empereur , chacun dans leurs poftes
. Ily avoit de l'Armée Impériale,
à celle du Roy de Pologne , environ
une demieheure de chemin . Sa Ma14-
SIEGE
jesté Imperiale s'est avancée , foubaitant
fort de voir Sa Majesté Polonoise
Si- toſt que le Roy de Pologne
en a esté averty , il a fait mettre
Son Armée en Bataille , & voyant
paroistre de loin l'Empereur , il a
fait avancer toute fon Armée un
peu vers luy , & le Roy luy-mesme
eft venu à la rencontre de Sa Majesté
avec un gros Escadron , où
étoient les Generaux, Sénateurs , &
principaux Officiers. L'Empereur&
le Roy Se font avancez pas à-pas
l'un vers l'autre , & s'estant joints ,
ils ſe ſont donne la main presque
en s'embraſſant . Les Complimens
qu'ils se sont faits l'un à l'autre ,
fans mettre pied à terre , ont esté
Suivis de démonstrations d'amitié
extraordinaires , & avec des marques
particulieres de fatisfaction ,
non seulement de ces deux grands
1 DE VIENNE. 115
Princes, mais auffide tous leurs Ministres
, & de ceux qui estoient préfens.
Ils ont eu ensemble une Converſation
d'un demy- quart-d'heure,
qui s'est paffée en discours civils&
honneſtetez reſpectives. Apres cela
ils ont pris congé l'un de l'autre , le
Roy de Pologne estant retourné au
Pofte d'où il estoit party ; & l'Empereur
, accompagné du GrandGe
meral , du Marechal de Camp , &
de pluſieurs autres Chevaliers , &
des plus grands Seigneurs Polonois ,
eſtant allé voir les Troupes Polono-
Ses ,où ila reçen tous les honneurs
toutes les marques de reverence
&de respect que Sa Majesté Impé
riale en pouvoit attendre. Tous ces
Seigneurs Polonois l'ont accompagnée
jusqu'aupres de Seuvecher , ou Elle
les a congédiezavec des paroles civiles
& obligeantes , dont ils ont
116 SIEGE
esté extrêmementSatisfaits.Sa Majesté
ayant auſſi pris congédu Duc
de Lorraine , & des autres Generaux
, est montée en caroffe , trois
autres marchant devant , & est
rentrée dans Vienne à quatre heures
&demie.
Vous ne ferez pas fachée que
je vous parle d'une choſe aſſez
curieuſe ,qui a eſté découverte à
Vienne pendant le Siege. Le S
Kimpler Ingénieur , travaillant à
une Contremine à la Porte du
Chaſtean y rencontra bien
avant fous terre , dans une vieille
Voûte murée , un Cercueil d'étain
, dans lequel il croyoit trouver
un Corps mort , mais il fue
furpris de le voir remply d'anciennes
Eſpeces d'or & d'argent,
&de pierreries , avec un Ecrit
3
DE VIENNE. 117
dans une Boëte d'étain à part,
où ces mots eſtoient en vieux saracteres.
GAUDEBIS
SI INVENERIS , VIDEBIS , TACEBIS,
SED
ORABIS , PUGNABIS , ÆDIFICABIS ,
NON HODIE
NEC CRAS , SED QUIA
(UNIVERSUS Equus )
(TURRIS ERECTA , ET ARMATA )
(DIVERSA ORDINATA ARMA)
SUPSCRIPTIO
☐ ROLANDT HUNN , MOG , POSUIT.
Le commencement de cette
Inſcription eſt fort aiſé à entendre
, mais la fin en paroiſt ſi énigmatique
, qu'on ſera obligé à
ceux qui voudront bien ſe don-
☐☐ner la peine de l'expliquer , ou
du moins de dire ce qu'ils en
penſent.
Voilà Vienne conſervé , l'Al118
SIEGE

lemagne en repos , l'Italie hors
de crainte , & toute la Chrêtienté
en joye. On peut dire que
trois Perſonnes ont principalement
contribué à ſauver la Place.
Le Comte Staremberg a beaucoup
fait par ſa prudente conduite
, & par le ménagement de
ſes Troupes , qu'il n'a expoſées
que lors qu'il eſtoit abſolument
néceſſaire , afin que traînant le
Siege en longueur , il puſt donner
le temps de venir au fecours qu'il
attendoit. C'eſt ce qui fait reconnoiſtre
pour fauſſes toutes ces
grandes Sorties dont on a parlé.
Il y auroit trop perdu de monde,
quand meſime il auroit toûjours
eu de l'avantage , & la Place auroit
eſté priſe avant que le Secours
fuſt arrivé. Si ceux de vos
Amis qui ſe ſeront déclarez conDE
VIENNE. 119
tre moy , fur ce que j'ay dit au
commencement de cette Relation
à l'égard des Sorties , veulent
bien examiner pourquoy je
ſoûtiens qu'elles n'ont pas eſté
faites , ils verront que loin de diminuer
par là la gloire du Gouverneur
& des Affiégez , je n'ay
rien dit qui ne prouve qu'ils ont
conſervé la Place.
Le Secours de Vienne n'eſt
pas, moins dû aux Prieres du
Pape ,& de toute l'Eglife , & aux
fommes conſidérables que Sa
Sainteté a données , & fans lefquelles
il auroit eſté impoſſible
de mettre tant de Troupes ſur
pied.
Vous vous imaginez bien que
le Roy de Pologne eſt celuy que
je vais nommer pour le troifiéme.
Je le mets le dernier , parce
t
120 SIEGE
que ſa ſeule préſence a tout achevé.
On peut dire de luy ce qu'on
a dit de Gésar , Qu'il eſt venu ,
qu'il a vû , & qu'il a vaincu ; puis
que ſa réputation eſt ſi forte ,
qu'apres un Paſſage forcé , les
Turcs ſans attendre le Combat ,
ont abandonné leur principal
Camp , & levé le Siege avant
que d'y eſtre attaquez , ſeulement
parce que ceux qui avoient
eſté batus au Paſſage qu'il venoit
de s'ouvrir , leur apprenoient
que les Troupes Chrétiennes
ſe mettoient en bataille
dans la Plaine où elles venoient
d'entrer , pour les aller attaquer,
& que Sa Majesté Polonoiſe devoit
combatre en perſonne.
Je ne vous dis rien des Princes,
&de la Nobleſſe d'Allemagne,
tout a fait fon devoir , & la ſeule
refolution
DE VIENNE . 721
reſolution de s'expoſer à des
Troupes formidables qu'il y
avoit peu d'apparence de vaincre
, fait parler d'eux dans tou--
te l'Europe , avec les avantages
qui leur font dûs. Ileſtoir beau
de voir à leur teſte de jeunes
Souverains. On doite tout attendre
des Princes qui entrent
frcourageuſement , & de fi bonne
heure dans le chemin de la
gloire. Si tous ces Princes ne
laiſfent pas d'endavoru acquis
beaucoupen ſecourant Vienne ,
encore que leurintéreſt fuſt meflé
à celuy de la Religion ,icombien
les François enoremporterent-
ils au Paflageldir Raab ? Als
avoient fait beaucoup plus de
chemin par un zele purement
Chreſtien. Ils n'avoient rien à
craindre pour les Etarsıde leur 2
F
122 ESIEGE
Souverain , & leur fecours n'ef
toit utile qu'au Prince à qui ils le
donnoient. Le Combat fut des
plus fanglans ,& ceux qui avoient
d'abord tant coupé de teſtes , furent
entierement défaits dés que
les François commen
agir. Lors que les Aigles combatent
à l'aſpect du Soleil , la lumierede
cet Aftre les éclaire , & ils
voyent fi -bien tout ce qu'ils doivent
faire , qu'ils ne fortent jamais
du Combat que vainqueurs.
Celuy de S. Godard fut grand ;
mais ſi l'on en juge par les ſuites,
jamais il n'y en a eu de plus avantageux
pour l'Allemagne , puis
qu'on peut dire que les Turcs
propoſerent une Tréve auſſi- toft
apres , & que la Tréve y fut ar
reſtée.
commencerent à
Toutes les fois qu'il s'eſt agy
1
1
123
DE VIENNE.
,
de l'intéreſt de la Chreſtienté, le
Roy n'a jamais attendu qu'on l'ait
fortement ſollicité. Il s'eft offert
de luy- meſme à ſes Amis , & a
fait connoiſtre à ceux qui ne vou
loient pas eſtre de ce nombre
qu'il ne tenoit qu'à eux qu'il
n'employaſt ſes Forces pour les
ſecourir. Il n'eſt pas cauſe de leur
filence , & n'a pas dû faire paſſer
desArmées dans des Païs où elles
n'eſtoient pas demandées . On auroit
pû l'accuſer de les vouloir
furprendre.
Pendantque pluſieurs Puiſſances
armoient pour l'intéreſt de la
Chreſtienté , Sa Majesté travailloit
à faire diminuer dans ſon Ro
yaume le nombre des Héretiques
, & l'on en voyoit tous les
jours rentrer au ſein de l'Eglife ,
comme il y en rentre encore à
F2
124
SIEGE
toute heure. Le zele de ce Monarque
pour l'avantage de la
Religion , & de tous les Peuples
de l'Europe , ne s'eſt pas arreſté
là , puis qu'en tenant ſeulement
Alger bloqué , il s'eſt fait rendre
un grand nombre d'Esclaves , &
eſt cauſe que la plupart de ceux
que les Algériens avoient faits
fur les autres Nations ſe ſont ſauvez.
Il les a empefchez pendant
tout l'Eté d'en faire de nouveaux ,
leurs Vaiſſeaux n'ayant pû fortir
de leurs Ports pour aller en courſe
, & cela est beaucoup plus
avantageux à la Chreſtienté, que
file Roy leur avoit accordé la
Paix qu'ils demanderent d'abord.
Si cette Paix euſt eſté concluë,
rien ne les euſt retenus , & ils
auroient pû faire des Eſclaves
ſes autres Nations avec leſquelDE
VIENNE .
125
les ils font en guerre. Ainfi l'on
peut dire que dans le temps que
les Turcs & les Tartares ravageoient
l'Allemagne , & faifoient
des Eſclaves , le Roy empefchoit
les Vaiſſeaux Algériens de faire
la meſme choſe ſur les Mers , &
qu'il fervoit ſeul , & à ſes dépens,
la Chreſtienté, pendant que d'autre-
part tant de Princes eſtoient
unis pour la ſecourir.
Jene puis finir , fans vous parler
encore d'une grande Relation
qui vient de tomber entre
mes mains. Elle eſt imprimée à
Besançon , & l'on ſupoſe qu'elle
a eſté faite par un Officier qui
eſtoit dans Vienne pendant le
Siege. Cependant on fait dire
à cet Officier que le Roy de Pologne
en y entrant alla faire
chanter le Te Deum à la princi
د
1
F- 3
126 SIEGE
pale Eglife. C'eſt pourtant un
Fait qui demeure incontestable ,
que ce Prince alla aux Jacobins,
& qu'il entonna lay meſme le
Te Deum dans la Chapelle de
Noftre-Dame de Lorette. L'Autheur
de cette fauſſe Relation
ne doutant point qu'on ne duſt
chanter un Te Deum à l'arrivée
du Roy de Pologne , a crû qu'il
falloit nommer la grande Egliſe ;
ce qui fait voir qu'il n'eſt point
Officier , & qu'il n'a point eſté
dans Vienne. Ainſi tout eſt faux
dans cette Relation , juſques au
Titre , & à l'Employ de l'Autheur.
Il y a encore une autre
faute contre laquelle tout le
monde s'eſt d'abord récrié , parce
que c'eſt encore unFait conftant.
Il a parlé des Logemens
des Turcs , comme de quelque
DE VIENNE .
127
choſe d'admirable ; & toutes les
autres Relations marquent le
contraire , auffi bien que laGazete
de Vienne. Il n'y a perfonne
qui ne ſcache qu'ils étoient
dans des trous ſi peu habitables ,
à cauſe de la ſaleté & de l'ordure
, qu'on ne comprend point
comment ils y ont pû demeurer
pendant deux mois. Cette Relation
eſt toute remplie de choſes
auffi fauffes. Les Affauts y
font donnez fréquemment , &
l'on y tuë des huit mille Turcs
tout-à-la- fois,quoy qu'ils n'ayent
jamais donné aucun Affaut, comme
je vous l'ay prouvé. On y
voit une choſe qui eft vraye ;
c'eſt que trois jours avantla levée
du Siege , les Turcs faifoient
partir leur gros Bagage. Quand
on a pris ces fortesde précautions
F4
128 SIEGE
pour ſe retirer, on ne laiſſe point
deGoffres forts remplis de Pierreries
; il y avoit aſſez de temps
pour les emporter ; & quand les
Turcs ſe ſont retirez , on n'avoit
pas encore attaqué leur
principal Camp , & il ne l'a pas
méſme eſté. Ainſt hors les Tentes',
on n'a laiffé dedans que ce
qu'on a bien voulu abandonner,
& vous devez eſtre perfuadée
qu'il n'y avoit point du tout
d'argent monnoyé , je doute même
qu'il y cuſt de l'Argenterie,
ainſi que je vous l'ay déja marqué
dans cette Lettre , & je
viens d'apprendre des choſes qui
regardent cet Article , & qui me
font voir que je me fuis trompé.
Je le ſouhaitois pour le bien de
la Chrétienté , & mon zele me
faifoit croire ce qui n'eſtoit pas.
+
DE VIENNE. 129
Les Autheurs des Relations qui
font faites à loiſir, devroient eſtre
plus certains de ce qu'ils écrivent.
Il n'en eſt pas de meſme
de ceux qui font imprimer chaque
ſemaine des Nouvelles publiques
. Ils n'ont pas le temps
de les examiner , & il n'y a perſonne
qui n'y puſt eſtre ſurpris,
comme ils le ſont quelquefois,
s'il eſtoit obligé d'écrire avec autant
de précipitation .
Je voudrois bien vous parler
icy de tout ce qui s'eſt fait aprés
la levée du Siege ; mais ce qu'on
a dit une ſemaine , a eſté contredit
l'autre. On a fait aller le
Roy de Pologne à la pourſuite
des Turcs pendant qu'il eſtoit
encore dans Vienne. Aprés , on
les a fait ſuivre tantoſt d'un cô-
τό , & tantoſt d'un aantre. Ona
ES..
130 SIEGE
publié que l'on avoit fait des
Sieges , quand on n'en avoit encore
que la penſée ; & l'on a pris
beaucoup de Canons aux Turcs,,
aprés leur avoir tout fait laiſſer:
devant Vienne.. Enfin on a dit
tant de choſes diférentes , qu'il
faudroit de mois entiers pour les.
éclaircir. Comme parmy tout ce--
la je ne voy rien d'éclatant que
la, derniere Action , je vous diray
ſeulement ce que l'on en
public..
Le Mercredy 8. d'Octobre ,
l'Avantgarde de l'Armée de Pologne
, où le Roy & le Prince
fon Fils estoient à la teſte , eſtant
tombée dans une embuscade de
cinq mille Turcs , en fut maltraitée
; & fi les Allemans ne
fuſſent venus promptement à
leur, ſecours , le Roy & le Prin
DE VIENNE. 131
ce estoient endanger. Les Turcs
enflez par cet avantage , firent
aſſembler les plus Braves de leur.
Party, au nombre de douze mille
, pour faire un dernier effort,
& attaquer toute l'Armée Po
lenoiſe , pendant que les Alle-t
mans eſtoient éloignez , & qu'ils
ne voyoient aucune apparence .
qu'ils puſſent les joindre ſi toſt ..
Ils avancerent , & rencontrerent
d'abord les Régimens Allemans
; mais lestrouvant fermes,
& ne les pouvant enfoncer ny
ébranler , ils les quiterent , & fe
tournerent vers l'Alle droite,
compofée des Polonois. En méme
temps le Régiment de Caprara,&
les autres Allemans , les
prenant en flanc , les pofferent
avec tant de vigueur,qu'ils furent
mis en confufion , & obligez de
F6
132 SIEGE
r
prendre la fuite vers le Pont de
Barakam qui ſe rompit lors
qu'ils furent au milieu. La plûpart
furent noyez , & les autres .
paſſez au filde l'Epée , en forte
que peu en ſont échapez. Plufieurs
abandonnoient leurs Chevaux
eſpérant ſe mieux ſauver
dans des Marais où ils furent:
poursuivis . On compte parmy
les Morts , le nouveau Baffa de
Bude,&un autre; & on tient que
ceux de Siliſtrie & d'Alep font
priſonniers. Les Chreſtiens y
ont fait un grand butin , particulierement
de tres beaux Chevaux.
La Cavalerie en a eu la
meilleure part , l'Infanteri:e
n'ayant pû pourſuivre l'Ennemy
avec tantde vîteſſe. Elle n'a pas
laiſſe d'eſtre fort bien partagée,.
puis qu'elle arriva lors que le
DE VIENNE .
133
Pont ſe rompit. H: fut en ſuite:
entierement abatu par les Char
pentiers de l'Armée Chrétienne.
La Ville de Barakam fit arborer
le Pavillon blanc aprés cette défaite
, & fe rendit à difcretion..
On prit ſeize Pieces de Canon,
& l'on fit cinq cens Janiſſaires ›
priſonniers , les Polonois ayant
aſſommé les autres pour vanger
leurs Camarades,tuez deux jours
auparavant dans l'ambuſcade des
Tures , & dont ils voyoient les
teſtes fur des Poteaux encore:
pleins de ſang , dans la Ville qui
venoit de ſe rendre. Les Chrétiens
firent deſcendre leur Pont
de Comorre , & l'ayant fait dref=;
ſer au deſſus de Barakam , ils le
pafferent le 14. pour ſe rendre
devantGrand
Je ne vous dis point ce qui eft
234 SIEGE
vray ou faux de ce Combat,
comme de la Relation de Vien->
ne. Il y a ſujet de croire qu'il
eſt veritable dans toutes ſes cir--
conſtances , mais je n'aſſure jamais
aucune choſe qu'apres que
le temps l'a confirmée. A l'égard
de l'Affaire de Vienne , j'ay cru
qu'il ne ſuffifoit pas de dire , mais
qu'il eſtoit néceſſaire de prouver;
par raifon, par faits , & par vrayſemblance
. J'ay tâché de le faire,
& ce n'a pû eſtre ſans ſoins &
fans recherches. l'efpere , Ma-+
dame , que vousm'en ſçaurezun
peu de gré......
*
Je croy ne devoir pas fermer
ma Lettre , ſans vous faire part:
de ce que je viens d'apprendre..
Vous ſçavez qu'en l'année 1664.
apres la fameuſe Journée de S.
Godart, que quelques uns noms
DE VIENNE..
235
ment le Paſſage du Raab , les
Turcs étonnez de voir la vigueur
avec laquelle ils avoient eſté repouffez
, & batus par les Fran.
çois , & jugeant de la ſuite par
des commencemens qui leur eftoient
ſi funeſtes , propoſerent à
l'Empereur une Tréve pour vingt
années.Ce Prince l'accepta , &
Nehauſſel que les Infidelles a--
voient pris quelque temps auparavant
, demeura entre leurs
mains. Ladéfaite d'une partie de
l'Armée Otomane , & l'épou--
vante qui s'eſtoit répanduë dans
le reſte , devoit d'autant plus les
faire eſperer pour le recouvrementde
cette Fortereffe , que les
Francois ne ſçavent pas moins
bien attaquer des Places , que li
weer & gagner des Batailles , lorsqu'ils
croyent à propos d'en venirr
236 SIEGE
aux mains. La Tréve fut neantmoins
concluë , &les raiſons des
Politiques l'emporterent dans le
Cabinet. Jene vous diray pas s'ils
firent bien ; il faudroit ſçavoir
leurs veuës , pour cela ; & la Politique
en a ſouvent de ſi cachées,
que tout ce que l'on peut faire,
eſt de les ſoupçonner. Cette Tréve
ne devoit expirer que l'année
prochaine , & les Turcs l'ayant
obſervée pendant plus de dixneuf
années , non pourtant ſans
faire quelques hoftilitez à leur
maniere , il y avoit lieu de croire
qu'ils ne la romproient pas pour
le peu de temps qu'elle avoit encore
àdurer. Cependantle Comte
Tékély ayant deſſein d'avoir
une partie de la Homgrie en
Souveraineté ,& voulant profiter
dela préſente conjoncture & du.

DE VIENNE . 137
foûlevement des Peuples , crût
devoir faire haſter l'effet des promeſſes
de la Porte , afin que la
bonne diſpoſition où eſtoient
pour luy les choſes , ne vinſt pas
à changer. Il avoit gagné pour
cet effet la Sultane Mere à force
de Préfens , & elle estoit tellement
entrée dans ſes ſentimens ,
&avec tant de ſuccés , qu'elle
eftoit venuë à bout de perfuader
à Sa Hauteſſe de rompre laTréve
avec l'Empereur. Vous en
avez vû les cruelles ſuites pour
les deux Partis , puis que les
Turcs n'ayant pû prendre Vienne
, ont vû ruiner cette Armée
de la grandeur Otomane , &
que les Hongrois & les Allemans
ont vû déſoler leur Païs , fans
tirer aucun avantage de la re
traite des Turcs, que celuy d'em.
138 SIEGE
peſcher qu'ils ne leur fiſſent un
plus grand mal .
Si le Grand Vizir avoit eſté
auffi Politique que ſon Prédecef
ſeur , il n'auroit pas laiſſe beaucoupde
Places derriere luy , pour
ouvrir la Campagne par le Siege
de Vienne. L'entrepriſe eſtoit
grande , & digne de la puiſſance,
& de l'orgueïl Otoman ; mais le
fuccés en eſtoit tout à-fait dou
teux , puis qu'en reüffiffant on
pouvoit tout eſpérer , & que la
honte eſtoit tout le fruit d'un
vaſte projet , s'il arrivoit qu'on le
manquaſt. Il n'y avoit point de
milieu , & l'on peut dire que le
Grand Vizir avoit pris en cette
occafion la Deviſe de Cézar ,
Tout ou rien. La priſe de Vienne
auroit fait trembler toute l'Allemagne
, l'auroit renduë tributai
DE VIENNE . 139 .
ré , auroit donné lieu aux Turcs
de paſſer en Italie , & leur auroit
fait ouvrir toutes les Portes
des Villes qu'ils avoient laiſſées
derriere eux pour venir à Vienne
; au lieu qu'ayant eſté contraints
de lever le Siege , toute
leur Campagne eſt perduë , leurs
meſures ſont rompuës , & leurs
Troupes n'ont plus ce premier
feu qui donne l'eſpoir de vainere
, & apres lequel on ne doit
rien attendre d'une Armée , qui
n'eſt plus capable que d'écouter
la terreur dont les coeurs des Soldats
, & des Chefs meſmes , s'eſt
emparée. On en a vu un exemple
dans la Retraite précipitéc
du Bacha de Bude , & des Trou .
pes qu'il commandoit. Il fut ime
poſſible au Grand Vizir de l'engager
à combatre , & il s'en ex
140 SIEGE
cuſa en diſant, Qu'ilsçavoit qu'il .
y avoit un ordre de sa Hauteffe ,
qui portoit défense de s'engager dans
un Combat , en cas que le Roy de
Pologne fût en perſonne dans l'Armée
Chrestienne. On ne peut dire
avec certitude s'il eſt vray que
cet ordre ait eſté donné par Sa
Hauteſſe ; mais il eſt certain que
le Grand Vizir qui vouloit eſtre
obëy , & qui auroit livré Combat
ſans la fuïte du Bacha de Bude
, qui jetta la terreur dans ſes
Troupes , a fait couper la teſte
à ce Bacha , pour le punir de ſa
lâcheté , & pour faire voir au
Grand Seigneur , qu'il n'eſtoit
pas cauſe du malheur que ſes
Armes avoient eu cette Campagne.
Le feu Grand Vizir fut plus
heureuxdans la guerre quel'EmDE
VIENNE 141
,
ce
pereur eut contre les Turcs en
mil fix cens ſoixante- trois . Lors
qu'il fut en Campagne , le Grand
Seigneur luy envoya ordre d'aſſiéger
Vienne; & le Vizir luy manda,
Que s'il attaquoit cette Place
Siege réveilleroit toute la Chrétienté,
& que la plupart des Princes
de l'Europe armeroient pour venir
àfonSecours ; au lieu que s'il affiégeoit
Neuhaufel , l'éloignement du
péril les feroit travailler avec lenteur
au fecours de cette Place. Il ne
ſe trompa point , Neuhauſel fut
pris ; & fi les Turcs n'euſſent eſté
arreſtez par les François au Pafſage
du Râab , ils ſeroient venus
juſques à Vienne , en s'emparant
de toutes les Places fortes qui y
conduiſent ; & c'eſt alors qu'il
auroit eſté difficile de leur faire
lever le Siege , parce qu'ils au
142 SIEGE
roient pû eſtre facilement ſecourus
de leurs Places ; & quand
même ils auroient été forcez à la
retraite , comme il leur est arrivé
cette année , ils ſe ſeroient retirez
ſans perte , parce que la plus
grande partie des Places , auprés
deſquelles ils auroient eſté obligez
de paſſer , auroient eſté à
eux..
Je doy vous dire icy que le
Portrait du Comte de Staremberg
, que vous avez dû trouver
enouvrantma Letre , m'eſt venu
de Vienne. Vous ne devez pas
douter qu'il ne reſſemble beaucoup
àce Comte. Pluſieurs perſonnes
qui l'ont veu , m'en ont
aſſuré , & je le doy croire ſur
leur raport. Ie vous aurois envoyé
celuy du Pape , & du Roy
de Pologne , s'ils n'eſtoient pas
DE VIENNE .
143
déja dans mes Lettres ordinaires.
Vous les y trouverez , fi vous
voulez revoir une une parfaite
Image de ce ſaint Homme , &
de ce victorieux Monarque.
Comme les grands évenemens
font preſque toûjours faire des
Vers à ceux qui aiment aſſez la
Poësie , pour ſe donner le plaifir
d'y travailler; ſi- toſt que le Siege
de Vienne fut formé , Monfieur
le Chevalier d'Apremont fit le
Sonnet que vous allez voir , fur
la honte que les Turcs devoient
attendte de cette Entrepriſe.
C'eſt un Gentilhomme du Bourbonnois
, dont les belles quali
tez égalent l'eſprit.
144
SIEGE
:
SUR LE SIEGE
L
DE VIENNE.
1
Empereur Soliman m'attaqua
fans rien faire , ১
Avec tout l'appareil d'un puiſſant
Armementis
Mais il levale Siege affez honteusement
,
Et combla mes Foffez de plus d'un
Faniſfaire. 19
πίου ε
Croyez-moy , Méhemet , ce deffein
teméraire
Vous pourroit bien coûter le mefme
evenement
و ا
Et l'on ne pense pas que plus heureusement
Vous trouviez le moyen de vous
tirer d'affaire
Thérefe
DE VIENNE .
145
Théreſe ayant quitté la Terre pour
le Ciel ,
Implore le Secours du Monarque
Eternel;
Vous reconnoîtrez bien- tôt l'effet de
Sa puiſſance.
On n'a que trop fouffert de l'orgueil
Otoman ;
Le Destinfait agir le Démon de la
France,
Pourfinir vôtre Empire , & brifer
l'Alcoran,
Voicy un autre Sonnet qui a
couru dans le meſme temps. II
eſt de Monfieur de C. D. H. &
prédiſoit le mauvais ſuccés de
cette entrepriſe.
G
146
هدرگ SIEGE
SUR LE MESME SIEGE
fait par le Grand Vizir.
Izir , voſtre Entrepriſe étonne
tout l'Empire.
i
Vous attaquez Vienne avecque tant
debras ,
Qu'on diroit aujourd'huy que le
Destin conspire ,
D'élever le Croiſſant , pour mettre
lAigle à bas .
Dans unfi grand Projet , l'exemple
doit inſtruire.
Soliman en eſt un, vous marchezfur
Ses pas,
Vostrefort dans leſien aisément ſe
peut lire ,
On vous bat comme luy , vous nele
vangezpas.
L'Europe y perdroit trop ; elle appreſteſes
Armes,
DE VIENNE. 147
Pour braver vos efforts , & les voir
Sans alarmes ;
Continuez l'affaut , faites - le redoubler.
Elle aura Ses Héros , &malgré la
tempeste ,
S'il faut à Méhemet , la Place , ou
vostre Teste ,
De Vienne , ou de vous , qui doit le
plus trembler ?
Le temps nous apprendra ſi ſa
crainte aura eſté grande. Si l'on
examine la Politique Otomane ,
il ne doit pas eſtre exempt de
crainte , quand meſme on ne luy
pourroit imputer aucune faute ,
puis que pour cacher la foibleſſe
de leurs armes , les Turcs accuſent
toûjours quelques - uns de
leurs Commandans du malheur
qui leur est arrivé.
Voicy encore une autre Son
G 2
148
SIEGE
net à la gloire du Pape , & du
Roy de Pologne , ſur le Secours
de Vienne. Il eſt de Monfieur le
Chevalier Deſcouture .
M
SONNET.
Ille Peuples tremblans vi
voient dans les allarmes.
On ne voyoit par tout que de Sanglans
Exploits ;
L'otomanſe flatoit par l'effort de
Ses Armes ,
D'élever ſon Croiſſant sur la teste
des Rois .
Le carnage&leſang avoient pour
luy des charmes ;
Le Soldat n'entendoit quefa barbare
voix ;
Le Ciel en ſe montrant inſenſible à
nos larmes ,
Sembloit vouloir vanger le mépris
defes Loix.
DE VIENNE . 149
L'Empire alloitfubir un funeste Efclavage,
Lors que pour arreſter un fi cruel
orage
Le grand Sobieski vint combatre
pournous.
Ce vaillant Josué remporte la victoire
;
Mais Innocent , du Cielappaisant
le couroux ,
Comme un autre Moise , en a toute
lagloire.
On ne ſçauroit donner trop
de loüanges à Sa Sainteté , &
tout ce qu'elle a fait en cette occaſion
eſt veritablement d'un
ſaint Homme. Voicy une Traduction
Latine de la Harangue
qui a eſté faite à ce digne Chef
de l'Eglife , en luy préſentans
E 3
150
SIEGE
l'Étendard dont je vous ay deja
parlé .
HARANGUE
DE L'ILLUSTRISSIME
& Reverendiſſime Jean- Cafimir
Benhoft , Abbé de Claira-
Tombe , Envoyé Extraordinaire
du Tres - Sereniffime
& Tres - Puiſſant Royde
Pologne lean III . faite le 29 .
de Septembre 1683. à Noftre
Tres- Saint Pere le Pape Innocent
XI. en préſentant à Sa
Sainteté le principal Etendard
de l'Armée Otomane .
TRES - SAINT PERE ,
La coûtume de porter au devant
des Conquérans les Drapeaux rem
Portezfur les Ennemis , est établie
DE VIENNE. 155
dés te temps des premiers Héros ›
afin que les acclamations des Peuples
ajoûtant un nouvel éclat à
leurs actions , tes faſſe vivre dans
le Temple de la Gloire ; & Mon-
Seigneurle Tres- Clement Roy de
Pologne Jean III. ayant par la
grandeur de fon courage combatu &
vaincu , non pour ſes intéreſts particuliers
, mais pour ceux de la République
Chretienne ; & sa pieté
envers Dieu , & fon zele particu
lier envers Vostre Sainteté , & envers
Votre Saint Siege Apoftolique ,
ayant esté de pair avec ſa verta
guerriere , je mets avec un tres profond
respect , en qualité de fon Ams
baſſadeur, aux pieds de Voſtre Sainteté,
le principal Etendart du formidable
Empereur des Turcs , que
la vertu de mon Maiſtre leur a ar
raché au milieu de leur Armée , &
dans le mesme temps le plus grand
G4
152
SIEGE
2
faſte de la Puiſſance Otomane.
En effet , le Roy Jean est venu , il
aveu les Ennemis , il les a vaincus .
Il est venu dis -je , puis qu'il est
forty de fon Royaume , où il a laiſſé
ba Reyne&fes Enfans.Il est accouru
tout-à- propos pour délivrer Vienne
affiégée, &conserver l'Empire. C'est
à voſtre Sainteté qu'on doit le glorieux
Voyage de mon Roy. Ila par là
Signaléfon obciffance au Saint Siege
d'une maniere qui n'a point d'exemple
dans tous les Siecles paſſez.
Mon Roy vit d'un courage intrépide
ces cruelles Armées du Turc
qui menaçoient tout le Monde Chrêtien
, à quoy Vostre Sainteté avoit
pourveu , ayant opposé à tant de
cruels Ennemis ce ſeul Bouclier ,
apres avoir reconnu par l'inspiration
du S. Esprit , que Dieu avoit deftiné
mon Roy pour estre le Défenseur
de la Religion Chrestienne.
DE VIENNE.
153
Enfin le Roy Jean a vaincu,ayant
par fon Bras foudroyé les Bataillons
Otomans , & couvert le Champ de
Bataille des Corps de ces Infidelles.
Cette Victoire ternit les Lauriers
de leurs Ancestres , & mon Roy en
rend Rome triomphante. Il est bien
juste qu'il en use ainsi , puis qu'il a
gagné cette Bataille fous les auspi
ces de Vostre Sainteté.
Vous avez vaincu tous deux; Vô
tre Saintetépar ses Voeux , & par
les grandes ſommes qu'Elle a données
pour ſoûtenircette Guerrefain.
te ; & mon Roy , parfon Epée ,&
aux dépens de fon sang.
Que Vostre Sainteté , Tres- Saint
Pere , reçoive agreablement , comme
un ornement eternel de Vôtre Pontificat
, ce principal Etendard remporté
fur les Ennemis de la Foy par
voſtre vertu , & par celle de mов
Roy invincible ; &faffele Ciel que
154
SIEGE
2
vous en joüiffiez longues années,
Voicy les Caracteres Arabes
qui ſont ſur cet Etendard ,
LA ILLA - HE ILLA
ALLA MUHAMED
RESUL ALLA.
Ils ſignifient, qu'il n'y a point d'au
tre Deïté que le ſeul Diew, & Ma
homet envoyé de Dien: Ces noms ,
ALBVQVER , & OMAR , font
aux quatre coins de l'Etendard..
Ce font les noms de deux Suc
ceffeurs de Mahomer!
Il y avoit encore d'autresCaracteres
dans les rebords . Je ne
les mets point icy , parce que je
feray graver cet Etendard , &
que je vous l'envoyeray dans ma
Lettre de ce mois. La Pomme
n'en eſt point de vermeil doré ,
comme je vous ay marqué , mais
feulement de cuivre ; ce qui doit
faire douter que ce foit l'Eten
DE VIENNE .
155
dard de Mahomet , parce qu'il
devroit eſtre plus riche. Les
Turcs ontbeaucoupd'Etendards,
dont la figure eſt pareille au Defſein
qu'on m'a montré de celuy
qu'on a préſenté à Sa Sainteté ,.
& ils les plantent en terre devant
l'entrée de leurs Tentes .
Je viens d'apprendre une choſe qui
me confirme la fauſſeté de toutes les
Relations dont je vous ay parlé , & la
verité de ce que je vous écris. Un Hom--
me digne de foy , & qui depuis quelques
jours eſt arrivé d'Allemagne ,m'a
aſſuré que depuis le commencement de
laGuerre , il n'en est forty aucun Courier
, dont les Lettres n'ayent eſté ouvertes
, & que celles dont la fincérité
n'a pas plû , ont toutes eſté ſuprimées.
Ie ne doute point apres cela , que pluſieurs
ne s'élevent contre moy , & ne
condamnent cette Relation,parce qu'el--
le eſt trop veritable ; mais ce n'eſt pas
d'aujourd'huy qu'on accuſe les luges
les plus équitables de ne rendre pas la
justice. l'ay parlé fans paffion ,& je
156
SIEGE
n'ay rien dit qui ait du choquer perſonne.
Les Nouvelles imprimées chez
les Etrangers, n'en uſent pas de meſme;
elles avancent des Faits dont il n'y a
nulles preuves ; auſſi les méprife- ton
affez en France , pour permettre
qu'elles y ſoient debitées. Il n'est pas
beſoin d'autres preuves , pour marquer
qu'elles font remplies d'impoſtures.
Les François, ſous le Regne de Loürs
LE GRAND , ont une ſageſſe qu'on
croyoit autrefois particuliere à d'autres
Nations, à cauſe de leur flegme.
l'apprens une Nouvelle en fermant
ma Lettre , qui doit donner de la joye
à toute la Chreſtienté, Gran , ou Strigonie,
Villede Hongrie , ſituée ſur le
Danube, a eſté priſe par l'Armée Chrétienne.
Soliman s'en rendit maître en
1543. Elle fut repriſe ſous Rodolphe
II . mais les Otomans l'avoient encore
ſoûmiſe depuis ce temps-là. La Ville
n'eſt confiderable que par les avantages
qu'on en peut tirer en s'avançant dans
le Païs. Le Chaſteau qui eſt ſur une
éminence , n'eſt pas fortifié régulierement.
Cela vient de ce que les Turcs
DE VIENNE . 157
ne font jamais travailler aux Fortifications
des Places qui tombent ſous leur
domination. Ie ne ſcay pas à quoy cette
Politique peut leur eſtre utile ; mais
il eſt conſtant que lors qu'ils trouvent
les Maiſons découvertes dans les Places
dont ils ont fait leurs conqueſtes , ils
aiment mieux habiter dans les Caves,
que de faire travailler à ce qui pourroit
ſeulement les garantir des injures du
temps.
Ie ſuis perfuadéque ceux qui inſul
tent les François dans les Nouvelles
publiques qui s'impriment chez eux,
ne condamnent dans cette Relation
tout ce qui ne s'accorde pas à ce qu'ils
ont écrit ; mais ils me permettront
d'ajoûter plus de foy à ceux qui ont
combatu , qu'à ce qu'ils ont publié. Ils
ont ſecouru Vienne avec leur plume ,
pendant qu'on a veu dans l'Armée
Chrétienne des Volontaires de toutes
les Cours de l'Europe ; & fi la conjoncture
des Affaires a fait craindre à quelques
Politiques que les François en
corps ne remportaſſent trop de gloire,
lors que par des raiſons de Cabinet on
tâchoit d'affoiblir l'éclat de celle qui
S SIEGE
les couvre , il s'en eſt neantmoins trou
vé de Volontaires ſur les Bréches de
Vienne , & parmy les Troupes Chré
tiennes. On y a vu un Prince François
tué à la teſte d'un Régiment ; ſon Frere
prendre ſa place ; & un Prince du
Sang Royal ,& Gendre de LoiIS LE
GRAND , s'échaper pour courir au
péril ; & fi l'on a en quelque forte fait
violenceà ſon courage , en luy conſeillant
ſeulement de ne pas écouter
tout ce qu'il vouloit luy faire entreprendre
, c'eſt parce qu'un ſi grand
Prince ne ſe devoit pas expoſer en ſimple
Avanturier. Il n'a pas eſté beſoin
de retenir aucun Dom Lope , ny aucun
DomDiegue , pour les empeſcher de
voler aux dangers ; il ne s'en eſt point
trouvé dans l'Armée Chreſtienne , ni
Prince, ni autre. Ainſi ce n'eſt point à
eux à parler de cequ'ils ne ſçavent pas .
Le Secours qu'ils veulent donner aux
Chrétiens par leurs Relations , eſt trop
foible. Ils doivent épargner leur ancre,
& ſe rapproter à ceux qui ont expofé
leur ſang. On ne doit guére plus ajoûter
de foy aux Relations qu'on ſupole
DE VIENNE .
159
avoir efté traduites , fur tout lors qu'on
y parle de grands Aflauts. Le Traduteur
peut avoir eſté fidelle , & l'Original
n'eſtre pas veritable. Je ſuis , &c.
D
ADVIS .
Ansle Catalogue des Livres nou
veaux , l'on mis l'Histoire de a
'Empire d'Occident, en trois Volumes,
6. liv. On s'eſt trompé , il n'eſt qu'en
deux Volumes ,pour 4. livres.
:
L'on a auſſi oublié de mettre que
le deuxiéme Tome des Meditations de
Dupont, ſe vendent pour 6. livres.
Les Conferences de Monfieur de Perigueux
, pour 3. liv. 10. fols, en 2.vol.
indouze.
Et le Dialogue des Morts , de Lyon.
pour 30. fols, en deux vol .
On avertit le Public , que la Meffagerie
Royale de Lyon à Geneve , &
de Geneve à Lyon , partira reglement
deux fois la ſemaine Scavoir de Lyon
LYON
*1093
le Samedy& le Mardy ; &de Geneve
le Mardy & le Vendredy. Le Bureau
audit Geneve eſt chez Monfieur de la
Combe , aux trois Roys , où l'on accommodera
à un prix tres - honneſte.
de Geneve à Lyon , tant des Marchandiſes
qu'autres choſes. L'on portera
Ballots, Paquets, Or & Argent, & l'on
tient un fidel Regiſtre du tout. L'on
donnera de tres-bons Chevaux.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le