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1683, 09 (Lyon)
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807156
MERCURE
GALANT
TEDE LA VILD
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN. THELOR DE
SERTEMBRE 1683 .
A LYON,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere, au Mercure Galant.
M. DC. LXXXIII.
AVEC PRIVILEGE DU ROL

?
AU LECTEUR .
Ien ne peut mieux estre reçeu
dernier Mercure . Ce n'est pas que
ce Livrene ſoit toûjours également
travaillé , mais la matiere ne so
trouve pas toûjours égale. Les Habits
qui fortent de la main des bons
Ouvriers ,font aussi bien faits avec
avec de la Serge , qu'avec du Brocard
d'or, mais les uns brillent moins
aux yeux que les autres. On voit
dans les Mercures ce que l'Histoire
n'apprendra point , & qui demeu
reroit enfevely dans un oubly eter
nel. Si du temps des Romains on
avoit écris un pareil détail , nous
en sçaurions mille choses à fond,
que leurs Histoires n'ont pû faire
ã 2
deviner qu'à ceux qui vivoient de
ce temps- là , & qui connoiſſoient
leurs Loix , leurs Coûtumes , leurs
Festes , & leurs manieres d'agiren
toutes choses. Cela ne suffit pas
mesme encore ; car ceux qui auront
leu les Gazetes & noſtre Hiftoire
, ne pourront par le gros de
la Nouvelle , deviner le détail qui
eft dans les Mercures. On a traité
trois matieres à fond le mois passé.
C'est ce qui avoit obligé de réſerver
pluſieurs Articles auſquels il afalu
donner place dans ce Volume. Cela
n'a pas empeſché que l'on n'aitfait
une Relation tres- curieuse de tout
ce qui s'est passé à S. Denys le jour
de l'Inhumation du Corpsde la Reyne.
Jamais en pareille occaſion onn'a
defcendu dans un détail fi exact.
Ony voit des choses qui n'ont point
encore efté imprimées , ny peut- estre
remarquées.Unfi long Article ayant
1
pris beaucoup de place , on n'a pù
rienmettre dans ce Volume touhant
l'Affaire d'Alger. On en donnera la
fuite le mois prochain avec la mefme
exactitude qu'on a déja fait le
commencement. Quant à l'Article
de la Conſpiration d'Angleterre
qu'on avoit promis &que plusieurs
ont demandé, on ne le donnera point
que tout ce qui la regarde ne ſoit
finy. Quoy qu'on ait reçeu un grand
nombre de Memoires touchant les
Services qui ont esté faits pour la
Reine dans les Provinces , on n'a
pûparlerque de ceux de S.Denis &
de N. Dame , qui n'ont point laiffé
de place pour les autres. On a crû
d'ailleurs qu'iln'en falloit pas tant
mettre dans le mesme Volume, parce
que la diverſité plaiſt , & que la
mesme matiere ennuye , quelque
belle qu'elle puiſſe estre. On en remet
donc beaucoup pour le mois proã
3
chain,mais on neparlera que de ceux
qui ont eu quelque choſe deſingu-
Lier dans leur Pompe , & l'on enretranchera
toutes les chofes que l'on
Sçait qui sont communes à toutes les
Ccrémonies de cette nature.
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
OMME de tous coſtez
l'on me demande des
Mercures , & que les
particuliers des Villes
où il n'y a point de Libraires, n'en
peuvent avoir commodement ,
ceux qui voudront en avoir peuvent
m'envoyer trois ou fix mois
d'avance, ou une année , & bien
marquer leurs addreſſes. On leur
envoira tres-diligemment. On
avertit que quand le tems eſt fini
, l'on doit envoyer pour l'avenir
, autrement l'on n'en envoira
point : car cela feroit de la confufion
, & je croy que l'on ne le
trouvera pas mauvais. Comme
ã 4
le Dialogue des Morts a eu une
approbation extraordinaire de
tous ceux qui l'ont leu , l'on diſtribue
depuis peu le deuxième
Tome , que l'on trouve du moins
auſſi bien écrit que le premier. Ie
l'ai fait Imprimer à Lyon afin que
l'on en ait à un prix honneſte ; il
eſt tres-bien Imprimé&bien correct.
J'acheve auſſi de faire Imprimer
à Lyon l'hiſtoire de Charle
IX. du Savant Monfieur de
Varillas , en trois volumesindouze
, que je donnerai àun prix
honneſte. Il ſera auſſi tres-bienimprimé
& bien correct . le vous
envoiraidans quinze jours fans
manquer l'Oraiſon Funebre de la
Reine , de Monfieur de Meaux,
les Memoires de Monfieur de
Nointel Ambaſſadeur , en deux
volumes indouze , l'hiſtoire des
Empereurs d'Occident par Me
Coufin , en trois volumes indou
ze , & les Portraits des foibleſſes
humaines , de Madamede Villedieux
, en deux volumes, & pluſieurs
autres Livres nouveaux ,
que je ne puis vous nommer à
preſent pour certaines raiſons ;
je vous dirai ſeulement qu'il y
en aura de Monfieur de Varillas
Auteur de l'hiſtoire de Charles
IX.
Les Mercures ſe vendront toûjours
vingt fols chaque volume,
tantvieux que nouveaux , & les
Extraordinaires trente ſols , Il
eſt inutilede les demander àmeil
leur marché.
1
LIVRES
L
NOUVEΕΛΟΧ
du mois de Septembre .
4
ATheologie Morale de M
de Grenoble,par Mr Geneft ,
indouze , le cinq & fixieme tome
, 3. 1. les quatre premiers volumes
ſe diftribuent auſſi dans la
mefme boutique, augmenté d'un
quart , pour 6.1. c'eſt 9. 1. les fix
Tomes : L'on ſepare les 5. & 6 .
Tomes pour 3.1 .
LesConferences du Pere Guilleré,
indouze, deux volumes, 4.1 .
Remarques ſur le Livre du Miniſtre
Claude , intitulé Confiderations
ſur les Lettres Circulaires
de l'Aſſemblée du Clergé de
France de l'année 1682 , avec un
examende trois endroits impor:
tans du Livre de M Burnet Proteſtant
Anglois , ſur le même ſujet,
indouze, 30.f.
Hiſtoire des Edits de Pacification
, Tome deuxième , contenant
l'explication de l'Edit de
- Nantes de M' Bernard , avec de
nouvelles obſervations & les ,
nouveaux Edits, Declarations &
Arreſts donnez juſqu'à preſent,
touchant la Religion Prétenduë
Reformée,par Mr Soulier Prêtre,
inoctavo, 3.1 .
Les nouveaux Dialogues des
Morts , indouze , deux volumes,
Paris , 3. 1. le deuxième volume
ſe vend ſeparé pour 30. f. & Impreſſion
de Lyon , les deux volumes
, 30. fols, tres- bien Imprimé.
Le Batard de Navarre de M
de Prechac, indouze, 20. f.
Hiſtoire d'Allemagne, ancienne&
nouvelle , de M de Prade,
indouze, deux volumes , avec pluſieurs
figures en taille douce , 5.1 .
La Chimie de l'Emeri , inoctavo,
cinquiéme Edition , 3.1 .
Le nouveau Praticien François,
par M. Mercier,tirée des Ordonnances,
des Arreſts , & des Coûtumes
de France, inquarto, 4.1 .
Oraiſon Funebre de la Reine,
par le Pere Brenier, inoctavo, s . f.
Hiſtoire Genealogique &
Chronologique des Dauphins de
Viennois , par le St Gaya, indou
ze, 30.f.
DIS
10
&
de
لو
TABLE
DES MATIERES.
P
Rélude& chutedu
Roy. pag.1
Madrigaux fur le mêmeſujet,
page 21
Cequi s'estpasséàl'Academie Françoise
le jour de la Feste de Saint
Loüis. 23
Relation faite parMr.de Comiers .
page 39
Autrefolemnitéfaite àBelay . 59
Mort de Madame la Princeſſe Electorale
de Brandebourg,
Mort de Mr. Pellot.
Sonnets.
62
la même
67
Benediction de Madame l'Abbesse
Theses.
du Trefor.
Effort deMemoire.
73
75
7.6
TABLE.
44
Nouveau Lieutenant General des
Eaux &Forests.
Hiftoire.
78
lamême
Ce qui s'estpassé aux Eftats de Bretagne.
107
Ce qui s'est passé au College d'Harcourt
à l'occaſion de la mort de la
Reine. 113
Complimens faits au Roy & à la
MaisonRoyale parle Parlement ,
la Chambre des Comptes , & la
Cour des Monnoyes & autres
Corps 115
Entrée de Mr. le Nonce , Son Audiance
& les présens qu'il a
faits. 119
Audiances données aux Ministres
• Etrangers . 124
Complimens faits au Roy & à fa
Maiſon Royale , par l' Academie
Françoise , la parole portée par
Mr. Charpentier. 126
Audiance donnée àl'EnvoyéExtraTABLE.
ordinaire de Brandebourg. 137
Audiance donnée à l'univerſité.
la même
Service & Enterrement de la Reine
àS. Denis,
139
Service folemnel fait pour la Reine
en l'Eglise de nostre Dame. 195
Le Roy nomme Mr. Pelletier Cons
trôleur General des Finances . 230
Mr.de Louvois est nommé par sa
Majesté Sur- Intendant, & Ordonateur
General de ſes Bâti
mens, & c.
245
Le Roy donne la Sur. Intendance du
Commerce à Mr. de Seignelay.
page 253
Enigme. 260
Autre Enigme . 261
Nouvelles d'Allemagne. 268
Fin de la Table .
Avis pour placer les Figures.
'Air qui commence par Rien
LA ma douleur , doit
regarder la page 66 .
-La Figure du Mouton , doit
regarder la page 138 .
LePlan , doit regarder la page
195 .
La Figure des Rats doit regarder
la page 258 .
:
MERCURE
GALANT
SEPTEMBRE
THEQUE DO
168
LYON
E
VILE
L m'eſt fort aifé , Madame,
de m'imaginer
les vives alarmes que
vous avez evës de la
dangereuſe chute de Sa Majeſté.
Jamais Monarque n'ayant eſté &
cher à la France , tout ce qui fait
craindre pour une ſanté auſſi
prétieuſe que la ſienne , met d'a
bord l'eſprit en trouble , &
Septembre 1683 . A
2
MERCURE
quand les nouvelles de cette
nature ſe répandroient dans
l'exacte verité , il ſuffit qu'on
aime , pour ne les pouvoir apprendre
, fans ſe figurer en meſme
temps les ſuites les plus facheuſes
que peuvent avoir de
pareils malheurs. Vous avez ſceu
l'accident ; en voicy les circonftances.
Le Jeudy 2. de ce mois ,
le Roy alla à la Chaſſe dans la
Plaine de la Boiffiere , qui eſt ſur
le chemin de Paris , à deux
lieuës de Fontainebleau . Malheureuſement
il y avoit au milieu
de la Bruyere , deux ou trois
trous de Lapin, qu'on n'avoit pas
découverts pour les boucher ,
comme on bouche tous les autres
depuis quelque temps. Le
Cheval que montoit Sa Majeſté
, mit le pied dans un de ces
trous , & quelque effort qu'Elle
GALAN T.
3
fiſt pour le retenir , il ſe renverſa
d'une maniere , que n'ayant pû
empeſcher qu'il ne s'abatiſt ,
Elle ſe trouva engagée deſſous.
La chute de ce Cheval, fit trembler
tous ceux qui estoient préfens.
On avoit à craindre , ou
qu'il n'étoufaſt le Roy , ou qu'en
faiſant effort pour ſe relever , il
ne le bleſſaſt dangereuſement.
Un Garde de Sa Majesté ,
prompt & adroit , ſe jetta à
terre au meſme inſtant , courut
auCheval , & luy prit la teſte ,
parce que dans cet état , les
Chevaux ne font aucun mouvement.
Ce Prince eut le temps
de ſe dégager , & dit en ſe relevant.
Fay le bras caffé, il faut
vouloir ce qu'il plaiſt à Dieu ; mais
tout mon regret eft que cet accident
ne me foit pas arrivé dans une
meilleure occafion. Ces paroles qui
A 2
4 MERCURE
glacerent l'ame de chacun , furent
trouvées ſi dignes d'un
Roy , qui ſe poſſede toûjours ,
qu'elles ne cauſerent pas moins
d'admiration que de frayeur. Un
autre ſe ſeroit écrié ſur un accident
fi malheureux ; un autre
euſt parlé de ce qu'il auroit
ſouffert. C'eſt ce qu'on fait naturellement.
La violence du mal
ne laiſſe aucun temps aux refléxions,
& ce qu'on ſent vivement,
arrache des plaintes qui le font
connoiſtre ; mais quelque force
qu'ait la douleur ſur l'eſprit des
Hommes , elle ne peut rien fur
:
l'efprit de ce Monarque. Si elle
ſe fait ſentir , c'eſt ſans le ſurprendre.
Toutes ſes paroles ſont
nobles , tous ſes ſentimens ſont
relevez , & dans tout ce qu'il
fait , il n'a que le bien & la gloire
de l'Etat en veuë. C'eſt à quoy
GALANT.
il travaille inceſſamment. Il y
reſve meſme lors qu'on le croit
occupé du ſeul plaifir de la
Chaſſe;& fi elle eſt quelquefois
un délaffement pour luy , c'eſt
parce que l'exercice contribuë
àſa ſanté , qu'il eſt d'un grand
Roy de monter ſouvent à chevals
&que ce Prince eſtant enfermé
pendant des journées entieres ,
& appliqué ſans relâche à un
travail qui l'échaufe , il eſt abfolument
neceſſaire qu'il prenne
l'air. Je ne parle qu'apres ceux
qui ont l'honneur de l'approcher
tous les jours. Si -toſt que le Roy
ſe fut relevé, le Chirurgien de
quartier , qui est obligé de le
ſuivre toûjours à la Chaſſe , voulut
luy donner quelque ſecours ;
mais Monfieur le Duc de la
Rochefoucaut repréſenta à Sa
Majesté , Qu'encore que ceChi
A 3
6 MERCURE
rurgien eut beaucoup d'expérience ,
on ne pouvoitſe ſervir de trop de
précaution pour une ſantéſi chere
à l'Etat , qu'en ſe laiſſant panfer
dans la Plaine , apres qu'Elle auroit
fouffert de grandes douleurs ,
Vébranlement du Carrosse luy en
pourroit caufer de nouvelles , qui
obligeroient à la panfer encore une
fois , & qu'ilſembloit que pour toucheràfon
bras , on devoit attendre
qu'onfust dans un lieu , où rien ne
manquaſt , & dans lequel ily euft
plus d'un habile Homme , afin qu'on
pust faire consultation surfon ac
cident , ſi l'on jugeoit qu'il en fuft
befoin. Cet avis fut trouvé judicieux
, le Roy l'approuva , &dit.
Qu'il attendroit bien qu'il fut arrivé
à Fontainebleau , qu'on allast
chercher Monsieur Felix , & qu'il
fist tout préparer dans fon Cabinet
pour y faire l'opération. Cepen
GALAN T.
7
dant Monfieur Beſſon , qui estoit
le Chirurgien de quartier , mit
le bras du Roy en état de le faire
moins ſoufrir. Il le ſoûtint par
une maniere d'Echarpe qu'on fit
avec deux Cravates , dont l'une
eſtoit à Monfieur de Chasteauneuf
, & l'autre à Monfieur
Guéry , Enſeigne des Gardesdu
-Corps. Vous pouvez juger
que la douleur de ce Prince
eſtoit violente , quoy qu'il ne le
rémoignaſt par aucune plainte.
Son mal eſtoit au bras gauche.
Il voulut deux fois le prendre
avec ſa main droite ; ſon bras luy
échapa toutes les deux fois , &
depuis le coude juſqu'au bas ,
le devant tourna derriere , &
changea de place. Ainſi c'eſtoit
comme un bras rompu , qui pendoit
fans conſerver aucun mouvement.
Je croy , Madame , vous
A4
8 MERCURE
voir faiſie de frayeur , & toute
agitée , en lifant cecy , tandisque
de Roy demeure tranquille . Pouvons-
nous aſſez admirer ſa fermeté
? On luy conſeille d'attendre
qu'il ſoit à Fontainebleau
pour chercher quelque foulagement
à fon mal ,& il n'a aucune
peine à ſe réſoudre d'attendre . Il
ne fait paroiſtre ny inquiétude ,
ny impatience , & l'on diroit à
le voir , & à l'entendre parler ,
que la douleur le reſpecte. Il eſt
pourtant vray qu'elle ne connoift:
perſonne. Ce Prince eſt Homme
pour en foufrir les atteintes ; mais
il eſt Roy pour les ſuporter , &
fi la douleur ſe rend ſenſible pour
luy , il ſçait la braver en dédaignant
de s'en plaindre. Comme
il n'y avoit aucun temps à perdre
pour s'en retourner , Monfieur
le Ducde la Rochefoucaut, toû
GALAN T.
2
jours animé de ce zele ardent
qu'il fait éclater pour tout ce qui
regarde le Roy , prit la liberté de
dire à Sa Majesté , qu'il ne falloit
pas qu'Elleſe remiſt dans ſa
Caleſche, & qu'Elle devoit monter
dans un grand Carroffe pour
y eſtre accompagnée , & par ce
moyen plûtoſt ſecouruë , en cas
que le mal devint preſſant. Le
Roy y conſentiſt , & ne fut pas
plutoſt en carroffe , qu'il dit ,
Que s'il avoit le bras rompu au lieu
où il ſentoit la douleur , qui étoit à
l'endroit du coude , qu'ilfaudroit
Le lny couperplus haut. Il prononça
ces paroles , & montra enſuite
l'endroit où il croyoit que l'opérariondevoit
eſtre faite , avecun
ſang froid , qui étonna d'autant
plus , que ceux à qui il parloit ,
n'ignoroient pas que ce Monar
que intrépide ,ſçavoir qu'elle
AS
To MERCURE
(
eſtoit mortelle en cet endroit ,
pour la plupart de ceux qui ſont
obligez de l'endurer. Quand il
euſt ſceu le contraire , il n'auroit
pas parlé autrement , & de
la maniere qu'il s'expliquoit , on
euſt dit qu'il eſtoit perfuadé , non
ſeulement de guérir , mais enco--
re , qu'on luy couperoit le bras ,
fans qu'il foufrift aucune douleur..
Avoüez , Madame , que
vous ne pouvez vous repréſenter
Tétat où eftoit ce Prince , fans
que cette idée vous faſſe frémir..
C'eſt luy qui reſſent le mal ; c'eſt
luy qui ſe voit dans le péril ; il
ne doute preſque pas que ce qui
vient de luy arriver ne doive
dans peu lay couſter la vie , & il
*
conſerve luy ſeul un repos d'efprit
, que la penſée de ce qu'il
endure ne peut ſoufrir dans les
autres.ll craint aſſez peu la mort,
GALANT.
pour la mépriſer dans le fondde
l'ame ; mais en ne diſant aucune
parole qui découvre qu'il la brave
, il ſe montre digne d'en eſtre
épargné. Il regarde d'un oeil ferme
ce qu'aucun de ſes Sujets
n'oſe enviſager;& cette conftance
dans un accident fi dangereux
, le met au deſſus de tousles
Héros que l'Antiquiténous vante.
En effet , est-il quelqulun fur
la Terrequi duſt mieux que lay
goufter la douceur de vivre ?
Rien ne manque ny à ſa félicité ,
ny à ſa gloire , & il n'a beſoin que
d'ungrandnombre d'années pour
en jottir. Cette gloire,ce bonheur,,
tout eſt au deſſous de luy. Il les
poſſede fans attachement ; s'il
faut les quiter, ce ſera ſans peines ,
l'Arreſt qui l'ordonnera n'a rien
qui l'étonne ; & fon intrépidité
fait voir que la flaterie n'a aucu
T
A60
12 MERCURE
:
ne part au furnom de GRAND
qu'on luy a donné. Enfin ilarri
ve à Fontainebleau , ſans que
dans tout le chemin il ait cher
ché à ſoulager ſa douleur par la
moindre plainte. Il n'en eſt pass
de meſme du Peuple. Surle bruite
qui s'eſt répandu de cet acci--
dent , tout eſt en alarmes , tout
eft en pleurs.. Les endroits paroù
le Roy doit paſſer , ſont rem--
plis de monde , & chacun travaille
pour couvrir les Ruës de
paille & de fumier , afin que le
Carroſſe en roulant plus doucement,
luy-cauſe moins d'agitation
. Ce Prince , qui voit ce ſpé--
ctacle , cache ce qu'il foufre ,,
& foûrit au Peuple pour faire
ceſſer ſa crainte. Ceux qui l'e--
xaminent de plus prés remar
quent pourtant la contrainte
qu'il ſe fait.. Son viſage eſt tour :
GALAN T.
13
en feu , & l'effort du mal y fair
voir une fueur , qui fait connoître
ce qu'il cherche à déguiſer.
S'il eſt maiſtre de luy -meſme , en
fuportant ſes douleurs patiemment
, il ne l'eſt pas des effets
de la Nature ; mais elle a beau
travailler fon corps , elle ne peut
abatre ſon ame. Eſtant arrivé au
Chafteau , au travers d'un Peuple
désolé , il apperçeur à la Porte
de la Court des Cuiſines ,
Monfieur le Duc de S. Aignan ,
à qui ſa tendreſſe pour Sa Majeſté
, & la crainte que le mal ne
fut plus grand , faiſoit verfer des
larmes ; il le montra en ſoûriant :
àMeffieurs les Ducs de Luxembourg
, & de la Rochefoucaut.
Il trouva enſuite au bas de l'Efcalier
un autre ſpectacle fort:
touchant. Madame la Dauphine:
yefondoit en larmes , avec toutess
14 MERCURE
3
les Dames de la Cour. Dés qu'il
fut aupres de cette Princeſſes
Ce n'est rien Madame , luy dit - il .
Voyez l'état où vous estes , & ne
Songez qu'à vous conferver. Puis
adreſſant la parole aux autres ;
Je vous fuis obligé , Mesdames
ajoûta - t- il , mais il n'y a pas lieu
de s'affliger tant . Il monta enſuite -
les degrez , fans s'appuyer fur
perſonne , & il les monta d'un
pas auſſi ferme que s'il ne luy
fuſt rien arrivé. Lors que ce Prince
fut rentré chez luy , il donna
ſon bras à Monfieur Félix , qui
eſt ſon Premier Chirurgien , &
luy dit ; Félix , nem'épargnez-pas.
Monfieur Félix , qui avoit tenu
toutes choſes preſtes , com--
mença à examiner la grandeur
du mal , & dit au Roy que ce
n'eſtoit qu'une diflocation . Tou ..
tes les réflexions eſtant faites , on
GALAN T.
15
ſe mit en devoir de remedier à
cet accident. Monfieur Félix fit
la reduction . Monfieur Beffon
tenoit la partie principale du
bras ; & Monfieur Dionis , Premier
Chirurgien de Madame
la Dauphine , ſe trouvant là par
hazard, aida à tenir le haut du
bras , juſqu'à ce que la réduction
fuſt entierement faite. On ne
peut , ny avec plus d'adreſſe , ny
avec plus d'habilité , réüſſir à une -
Operation auffi hazardeuſe que
celle- là , quis que les plus conſommez
en cet uſage , auroient
eu heaucoup de peine à la faire
dans un temps , où les os avoient
faitun fracas extraordinaire dans
les chairs , à cauſe du change- .
ment de leurs ſituations , & de
la ſéparation de l'un d'avec l'autre
, qui avoit cauſé une tenfion,
& un gonflement de muscles
16 MERCURE
7
terrible. L'ancien uſage eſt d'attendre
que les accidens ſoient
paſſez , & apres on travaille à la
réduction , qui eſt beaucoup plus
périlleuſe que quand on la fair
fur l'heure. Pour la faire ainſt
avecun entier ſuccés, il faut eſtre
habile , adroit , & hardy. On
ſçait que Monfieur Félix eſt tout
cela. Il panſa le Roy avec des
Remedes qu'on appelle Defensifs,
Il eſt venu à bout de ce grand
déſordre des os diſtoquez , &
tout à eſté conduit par ſon eſprit,
& par ſon ſçavoir. L'os ne put
ſe remettre dans ſa naturelle fi
tuation , ſans qu'il fit un tres--
grand bruit , ce qui obligea le
Roy à faire un cry , autant de
furpriſe que de douleur. Ce que
ce Prince ſouffrit , parut d'une
telle violence , que Meſſieurs les
Ducs de la Rochefoucaut , & de
4
GALANT.
17
Geſvres , s'en évanoüirent , tant
ils y entrerent vivement. Si la
ſeule penſée des douleurs du
Roy cauſa en eux cet effet , jugez
combien elles furent grandes , &
de quelle fermeté il faut s'armer
pour les ſuporter avec une patience
auſſi digne d'admiration
quecelle qu'il fit paroiſtre . Tous
ceux qui se trouverent prefens,
pafferent tout- à- coup d'un extréme
abatement au plus grand
excés de joye ; & la plûpart n'en
pouvant retenir les tranſports ,
embrafferent Monfieur Félix ,
Huy donnerent mille loüanges , &
le remercierentde les avoir délivrez
de crainte , & fi promptement
, & avec tant de ſuccés ..
Aprés l'Operation , on eut bien
de la peine à obtenir du Roy qu'il
ſe miſt au Lit. Il vouloit diminuer
fon mal , quoy qu'il fuſt grand.
Il dit , Que ce neferoit rien de con18
MERCURE
fidérable pour un Particulier , &
qu'ony auroit peu d'égard:mais qu'à
cauſe de fon rang, on prenoitplaifir
à exagérer. On continua de
panfer ce Prince deux fois chaque
jour Monfieur Beſſon , Chirurgien
de quartier , & Monſieur
Lartet , auſſi Chirurgien
de Sa Majesté , ſervant pour lors
aupres de Monſeigneur le Dauphin
, ont eu l'honneur d'y eſtre
préſens. Cet accident n'a point
empêché le Roy de travaillertoû
jours aux Affaires de l'Etat avec
la meſme affiduité. Il ſemble que
les maux auſquels la Nature
nous afſujetit , ne ſoient faits que
pour augmenter ſa gloire. Il en
tire de toutes chofes , & quand
la douleur devroit l'égaler aux
Hommes , elle le met au deflus
de tous les Héros. Elle ne luy
fait rien faire d'indigne de l'au
GALAN T.
19
guſte Perſonnage qu'il ſoûtient
fur le Théatre du Monde , je ne
dis pas comme Roy de France,
ce Perſonnage luy ſeroit commun
avec ſes Prédeceſſeurs ,
mais comme LOUISLE GRAND,
c'eſt à dire , comme un Prince
incomparable qui ne doit rien
qu'à luy-mefme ,& qui tire plus
de gloire de la grandeur d'ame
qu'il s'eſt formée , & de fes
actions toutes merveilleuſes , que
du haut rang où la Naiffance
l'a mis.. Il fait les grandes choſes
tellement par habitude , qu'il ne
s'en apperçoit pas. On ne ſe prépare
point contre la douleur ,
quand les coups ſont impréveus ;
&ſouvent meſme , en s'y préparant
, on ne la furmonte pas .
Lors qu'elle n'agit que ſur l'efprit
, on peut la cacher , quoy
qu'on ſoit touché veritablement ;
18 MERCURE
fidérable pour un Particulier , &
qu'ony auroit peu d'égard: mais qu'à
cause de fon rang , on prenoitplaifir
à exagérer. On continua de
panfer ce Prince deux fois chaque
jourMonfieur Beſſon , Chirurgien
de quartier , & Monſieur
Lartet , auſſi Chirurgien
de Sa Majesté , ſervant pour lors
aupres de Monſeigneur le Dauphin
, ont eu l'honneur d'y eſtre
préſens. Cet accident n'a point
empêché le Royde travaillertoû
jours aux Affaires de l'Etat avec
la meſme affiduité . Il ſemble que
les maux auſquels la Nature
nous aſſujetit , ne ſoient faits que
pour augmenter ſa gloire. Il en
tire de toutes choſes , & quand
la douleur devroit l'égaler aux
Hommes , elle le met au deffus
de tous les Héros . Elle ne luy
fait rien faire d'indigne de l'auGALAN
T.
19
guſte Perſonnage qu'il ſoûtient
fur le Théatre du Monde , je ne
dis pas comme Roy de France,
ce Perſonnage luy ſeroit commun
avec ſes Prédeceſſeurs ,
mais comme LoüISLE GRAND ,
c'eſt à dire , comme un Prince
incomparable qui ne doit rien
qu'à luy- meſme , & qui tire plus
de gloire de la grandeur d'ame
qu'il s'eſt formée , & de fes
actions toutes merveilleuſes, que
du haut rang où la Naiſſance
l'a mis. Il fait les grandes chofes
tellement par habitude , qu'il ne
s'en apperçoit pas. On ne ſe prépare
point contre la douleur ,
quand les coups ſont impréveus ;
& ſouvent meſme , en s'y préparant
, on ne la ſurmonte pas .
Lors qu'elle n'agit que ſur l'efprit
, on peut la cacher , quoy
qu'on ſoit touché veritablement ;
20 MERCURE
mais quand le corps ſoufre , il eſt
difficile de n'en point donner de
marques. le ne ſeay ſi l'action
de Scévole eſt plus eſtimable que
ce que nous venons de voir. If
s'eſtoit préparé à une douleur de
courte durée , & le Roy n'avoiε
point prévu une douleur perçante
qui penetre juſqu'au coeur ,
& qui dura fort longtemps . Cependant
il la ſoufrit avec une
fermeté toûjours égale pendant
deux lieuës de chemin. Monfeigneur
le Dauphin eſtoit alors à
Paris , où il venoit rendre les derniers
devoirs à la Reyne. Il y ap
prit cette nouvelle par Monfieur
Je Marquis de Moüy , qui eſtant
à la Chaſſe avec le Roy dans le
temps de l'accident, partit auffitoſt
pour l'en venir avertir. On
ne sçauroit eſtre plus touché
que le fut ce Prince. Il envoya
GALAN T. 21
dans le meſme inſtant chercher
des Chevaux de poſte , & feroit
party , s'il n'euſt receu des nouvelles
de Sa Majefté , avec des
ordres de demeurer pour le Service
ſolemnel qui ſe devoit faire
deux jours aprés à Noſtre-Dame.
Monfieur parut auſſi tres- ſenſible
à cette triſte nouvelle , &
s'en feroit retourné à Fontainebleau
, s'il n'euſt eſté arreſté icy
par les meſmes ordres .
Voicy des Madrigaux qui ont
eſté faits ſur cet accident . Le premier
eſt de Mademoiselle de Scudery
; le ſecond , de Monfieur
Diéreville ; & le dernier , de
Monfieur Guyonner de Vertron ,
Hiſtoriographe du Roy.
MADRIGAL.
CEBras fit tre
E Bras qui fit trembler tant
defiers Ennemis,
22 MERCURE
Faitmaintenant trembler les Coeurs
les plusſoûmis ;
La France l'adoroit , & commence à
le plaindre ;
Mais non ! rendons au Ciel des bonneurs
immortels ,
Un Bras quiſoûtient les Autels,
Nesçauroit avoir rien à craindre.
N
MADRIGAL.
E riez point, fiers Ennemis,
Le Bras blessé du Grand
LOVIS ,
A Félix n'est pas incurable;
Craignez plutoſt qu'auxChamps de
Mars, :
Ce Bras pour vousfi redoutable ,
Ne renverſe encor vos Ramparts .
INPROMPTU.
Vostre chute, Grand Roy , fait
Vous avezbien connu nostre douleur
profonde,
GALANT.
23
Vous avezdans vos maux éprouvé
QueSeroient devenus tant de nobles
vos Sujets.
Projets!
Que ferions- nous helas? fi.... gardons
lefilence ;
Mais gardez voſtre Bras néceſſaire
àla France ,
Heureuſement il eſt remis ,
Gardez- le pour vos Ennemis .
Vous attendez le détail de ce
qui ſe paſſa le jour de la Feſte de
S. Loüis à l'Académie Françoiſe,
& je vay vous fatisfaire. Cette
illustre & ſçavantes Compagnie,
regardant ce Saint comme le
Patron de LoÜIS LE GRAND ,
en fait faire tous les ans le Panegyrique.
Il eſt précedé d'une
Meſſe , celebrée dans la Chapelle
du Louvre par Monfieur l'Abbé
du Pont , qui en eſt le Chape24
MERCURE
lain. La Muſique y eſt chantée
par un grand nombre des plus
belles Voix de France , & julques
icy elle a toûjours eſté de la
compoſitionde Monfieur Oudot.
Monfieur l'Abbé Savary a eſté
choiſy cette année pour prononcer
le Panegyrique de S. Loüis.
Quoy qu'il foit encore fort jeune
, il a déja paru avec applaudiſſement
dans les meilleures
Chaires de Paris ; mais ce qui
doitvous convaincre de ſon mérite
plus qu'aucune choſe , c'eſt
le choix de Meſſieurs de l'Académie.
Non ſeulement il faut
avoir de l'eſprit , & de l'érudition
,mais il faut encore ſçavoir
bien parlerpour ſoûtenir de ſemblables
actions devant les Maîtres
de la Langue. Tout cela ſe
trouve dans Monfieur l'Abbé Savary,&
l'on peut dire de luy que
le
GALANT.
25
'le ſçavoir n'a point attendu le
nombre de ſes années.Malgré ſon
air doux & infinuant , l'ardeur de
ſon zele luy donne beaucoup de
feu , & il a l'art de penétrer les
coeurs agreablement & vivement.
Il donna un tour auſſi nouveau
que ſpirituel à tout ce qu'il
dit. Il ne diviſa point fon Difcours
, & cependant les pauſes
s'y rencontrerent auffi naturellement
, que ſi une diviſion dans
les regles y euſt donné lieu .
Apres avoir fait un Portrait des
Roys parfaits , il fit voir que ce
Portrait convenoit à S. Loüis , &
toutes les choſes qu'il marqua
eſtant reconnuës dans les actions
du Roy , chacun le nomma ſans
que le Predicateur parlaſt de luy.
De pareilles loüanges ne ſont
point forcées , & il faut qu'elles
ayent un raport parfait à la Per-
Septembre 1683 . B
26
MERCURE
ſonne àqui on les applique , lors
que l'Auditeur , ou le Lecteur ,
en fait luy meſme l'application.
Comme il avoit pris pour texte
ces paroles de l'Exode , Quisfimilis
illi in fortibus ? Magnificus
in fanctitate , terribilis , atque laudabilis
, faciens mirabilia ? il dit ,
Qu'on ne devoit point eftre furpris
que les Roys euffent l'avantagepardeffus
le reste des Hommes , d'estre
appellez les vivantes Images de
s qu'à la verité il n'y avoit Dieu
personne qui outre
universet de fa
ce caractere
Divinité que nous
tenons de noftre origine , nepust encorefe
faire remarquer par quelque
trait particulier de reſſemblance à
cet Estre infiny ; mais que les Roys
Seats estoient capables de les porter
tous ensemble , & qu'on pouvoit
dire mesme qu'il n'y aviot qu'eux ,
qui euffent bonne grace à vouloir ſe
GALANT.
27
parer de la gloire de la plus parfaite
conformité avec Dieu ; Quesa doun
ceur , Sa bonté , sa miséricorde , Sa
justice ,Sa patience , & tous les
autres attributs , qui l'ont fait
nommer le Dieu Saint , & le Saint
des Saints , estoient des chofes fur
lesquelles lesHommes ordinaires devoient
tâcher de se former ; mais
que fa magnificence , Sa force ,ſa
grandeur,Samajesté , estoient plus
particulierement lepartagedes Sou
verains , Qu'il n'appartenoit proprement
qu'à ceux que Dieu avoit
Substituez enfaplace fur la Terre ,
d'affecter de la reſſemblance avec
luy , lors qu'il se fait appeller le
Dicu Fort , le Dieu Terrible , le
Dieu Puiffant , le Dieu des Armées,
& qu'il sembleroit mesme que ce
Seroit deshonnorer en quelque forte
le rangoùsa Providence les avoit
placez s'ils afpiroient à la gloire
B 2
28 MERCURE
des Saints au mépris de celle dont il
vouloit que brillaſt leur Diadéme ;
Qu'il falloit qu'une heureuse al
liance réünist en eux ces vertus éclatantes
& magnifiques , qui ne conviennent
qu'aux Princes , & les
vertus douces & tranquilles , qui
font les Chrestiens & les Saints ;
Que leurs mains ne devoient jamais
ceffer d'immoler des Victimes,
& d'offrir de l'Encens fur les Autels
du Tres - Haut ; mais que cet
employ religieux & Saint , ne devoit
pas les rendre moins propres à
lancer la foudresur des testes or
gueilleuses ou criminelles ; Qu'il
falloit qu'ils écoutaſſent avec refpect
, & exécutaſſent avec humilité
ces Loix adorables , qu'un Dien
avoit voulu qui leurfuffent communes
avec le moindre de leurs Sujets ;
mais que lors qu'à leur tour , pour
ufer du droit qui n'apartient qu'aux
GALANT. 29
Souverains ils vouloient impofer
des Loix aux Peuples qui leur
estoient foûmis , il falloit qu'ils les
prononçaſſent avec ce ton de grandeur
, & cet air de majesté quiſied
Sibien aux Roys ; Qu'il falloit que
toutes leurs actions fuſſent &héroïi
ques , & faintes , qu'une extréme
valeur , qu'une prudente conduite ,
aſſuraft lefuccés de leurs Armes toû
jours justes ; que l'équité , ou la mo.
dération , en pust arrester le cours
au milieu mesme de ia victoire ; que
la Paix fust l'unique prix qu'ils en
espéraſſent ; qu'ils ne jouiffent de
Ses douceurs que pour le bien de leurs
Etats , & pour la gloire de celuy
qui prend entre ſes plus beaux Titres
celuy de Dieu pacifique ; qu'ils
ne laiſſaſſent aucun orime impuny ,
aucune vertu ſans récompense ; que
leurnomfust l'effroy de l'Impic ,
l'espérance du Juste ; enfin qu'its
B3
30 MERCURE
fuffent la terreeuurrde leurs Ennemis.
la protection de leurs Alliez , l'admiration
des Etrangers , l'ornement
de leur propre Coeur , les délicesde
leurs Peuples ,le plus ferme appuy
de la Religion , & que l'Univers
s'il se pouvoit ne viſt rien de plus
grand, ny de plus Saint.
Apres avoir fait connoiſtre par
un détail éloquent , quece Portrait
magnifique qu'il venoitde
faire des Roys , convenoit admirablement
à Saint Loüis, il ajoûta,
Qu'iln'y avoit jamais que l'équité
de la fin que l'on ſe propoſoit dans la
guerre , qui la pust justifier; Qu'elle
entraînoit trop de malheurs
apres elle , pour n'en faire pas d'abord
concevoir une idée qui donnoit
une Secrete horreur ; qu'on y voyoit
des Villes désolées , des Campagnes
arrofées de sang , des Moiffons embrafées
, des Peuples éperdus des
GALANT. 31
Autels profanez , des Temples dé.
truits , le culte du Seigneur , ou détruit
, ou abandonné ; & qu'encore
que ce ne fust là qu'une partie des
maux dont elle estoit cause , ilfalloit
ſouvent que les Princes fermas.
fent les yeux fur tant de miſeres
pourne plus voir que les justes sujets
qui les devoient obliger à prendre
les Armes ; qu'alors réduisant la
brutale fureur du Soldat aux termes
d'une veritable valeur , & em.
pefchant par une ſevere difcipline,
la licence , le deſordre , &l'impieté
, il leur estoit permis de profiter
ou de leur bonheur , ou de leurfcience,
dans ce grand Artfi digne des
Héros , & qui a donnési souvent
des Maistres à l'Univers ; & que
c'estoit fur des motifs auſſi ſaints
qu'équitables , que le grand Roy
don' il faisoitle Panégyrique , avoit
porté la guerre en Orient. Il dét
)
B 4
32 MERCURE
crivit ſes deux Voyages au delà
des Mers , ſa Priſe dans l'un , &
fa Mort dans l'autre , & finit en
diſant , Que dans l'état glorieux ,
& fortuné où estoit la France , fi
nous avions quelque chose à obtenir
par les prieres de S. Loüis , c'estoit.
que Dieu fixast nostre félicité , à
taquelle il ne manquoit plus rien
qu'une durée eternelle , puis que
nous avions pour Maistre Loürs
LE GRAND , l'Invincible , l'Aimable
, le Pacifique ,& que dans
un donsi prétieux , le Ciel avoit
pris foin de raſſembler tous ces dons
divers , qui répandus separément
furpluſieurs Peuples diferens , pour.
roient leurfaire croire qu'ilsferoient
lesfeuls heureux. Il meſla un court
éloge de la Reyne , dont la
perte venoit d'interrompre ce
long cours de gloire & de bonbeur
, dont il auroit eu à tracer
GALANT.
33
l'image. Il dit , que cette Princesse
ayant esté la plus grande de nos
Reynes , & un des plus beaux Ornemens
de la Cour ,si quelque chose
pouvoit nous conſoler desa mort,
cestoit l'assurance certaine que fes
vertus nous donnoient , qu'elle n'a
voit que changé de licu pour rezner
, & qu'on ne pouvoit douter
qu'elle n'eust reçeu dans le Cielune
Couronneplus belle , plus éclatante,
& plus durable que celle qu'elle
portoit icy bas .
L'apreſdînée de ce meſme.
jour , les Prix de l'Eloquence &
de la Poësie qui ſe donnent tous
les deux ans , furent diftribuez:
dans l'une des Sallesdu Louvre ,
où Meffieurs de l'Académie s'afſemblent.
Le Sujet de celuy de
l'Eloquence , eſtoit fur ces paroles
, Ecce enim ex hoc beatamme
dicent omnes generationes. Quia
B ز
34 MERCURE
fecit mihi magna qui potens est. Ce
Prix fut remporté par Monfieur
Tourreil , Fils de feu Monfieur
Tourreil , Procureur General au
Parlement de Toulouſe. C'eſt le:
ſecond qu'il a eu dans une pa--
reille occafion . Le Sujet du Prix :
de la Poësie , estoit Sur lesgrandes :
choses que le Roy a faites pour la
Religion Catholique. Monfieur de
Santeüil , Chanoine de Saint-
Victor , dont vous connoiffez
l'excellent génie , avoit fait une
Ode Latine fur cette meſme matiere
, fans prévoir qu'elle ſeroit
propoſée pour le Prix des Vers ,
de cette année. Monfieur de la
Monnoye , de Dijon , la trouva
fi belle , qu'il crut ne pouvoir
mieux mériter le Prix , qu'en la
traduiſant en Vers François . Il
ne ſe trompa pas. Une partie de
l'Académie l'en jugea digne , &
GALANT.
35
l'autre ſe déclara pour un autre
Ouvrage. Cette égalité de voix
fut cauſe , que pour rendre juſti.
ce aux deux Autheurs , ces Merfleurs
réſolurent de ſéparer la
Médaille qui devolt ſervir de
Prix. Aing l'on en fit deux de:
moindre valeur , l'une pourMonſieur
de la Monnoye , l'autre pour
ſon Concurrent. Monfieur de la
Monnoye ayant appris le ſuccés
que ſa Traduction avoit eu , envoya
auſſi-toſtune Procuration à
Monfieur de Santeüil , afin qu'il
recenſt le Prix qu'il déclaroit luy
appartenir puis qu'il n'avoic
fait que traduire ſes pensées. Ce
fut donc Monfieur de Sanseil
qui le remporta . Le procede de
Monfieur de la Monhoye fur
fore estimé de l'Affemblée , de
vantlaquelle on lût cette Procuration
, auffi-bien que les trois s
B. 6
36 MERCURE
Pieces , qui avoient remporté les
Prix. Monfieur l'Abbé Régnier,
qui a eſté depuis peu éleu Secretaire
perpétuel de l'Academie
en la place de feu Monfieur de
Mezéray , lût tous ces Ouvrages.
Quoy qu'ils foient remplis
de grandes beautez , la maniere
dont il les lût ſembla leur en
prefter de nouvelles . Enfuite
pluſieurs Académiciens voulurent
bien donner à l'Aſſemblée
le plaiſir d'entendre quelquesuns
des leurs. Monfieur Quinaut
, lutun Madrigal fur le
Voyage du Roy. Monfieur l'Abbé
Tallement le jeune , recita une
maniere de Fable qui parut tresbelle.
Elle estoit ſurune Fontaine :
d'une Maiſon qui appartient à ,
Meſſieurs Perrault ; & comme
Monfieur Perrault de l'Acadé
mie Françoiſe y a répondu , il
GALANT.
37
lút ſa Réponſe , avec une Ode
fur ce qui s'eſt paſſé devant Alger
, depuis que l'Armée Navale
de France eſt devant cette Place..
Les expreſſions en font fi fortes ,
que l'Auditur croyoit entendre le
bruits des Bombes , & voir le fracas
qu'elle ont fait. Monfieur de
Banſerade , lût la galante Epiſtre
que je vous ay envoyée dans ma
derniere Lettre , ſur le retour de
Monfieur le Prince de Conty:
Jamais Ouvrage ne fut applaudy,.
ny plus hautement , ny plus genéralement.
Toute l'Aſſemblée
ſe récria preſque à chaque Vers..
Monfieur Boyer finit par un Madrigal
, auquel on donna beaucoup
de loüanges. La matiere
n'en pouvoit eſtresplus triſte ,
puis qu'il eſtoit ſur la mort de la
Reyne. Je ne vous répete point
cequejevous ay déja dit en d'au--
38
MERCURE
5
tres occaſions , de la fondation
de ces Prix . Il yaut mieux que je
vous entretienne de ce qui ſe fic :
au commencement du dernier
mois , dans une Solemnité , fon--
dée par Mademoiselle Martineau
à. Alnieres fur Oife , pour y estre
celebrée tous les ansle 6. Aouſt,
jour de la Naiſſance de Monſei- -
gneur le Duc de Bourgogne.
La mort de la Reyne a eſté
cauſe qu'on en a retranché cet
te année toutes les marques de
joye qui devoient l'accompa
gner ; mais fi la Muſique , les
Concerts de Voix & d'Inſtru
mens , les Feux d'artifice , &
d'autres choſes ſemblables y ont
manqué , le zele de la Fondatriceny
a parus d'autant plus
exact , qu'elle a voulu qu'on
ait commencé la Feſte par des
Prieres publiques pour le re
GALANT...
39
pos de l'Ame de cette Princeſſe
C'eſt ce que va vous apprendre
la Relation qui fuit. Elle:
eſt de Monfieur Comiers d'Ambrun
, Profeffeur des Mathématiques
à Paris , dont le mérite
vous eſt ſi connu par ſes Ouㅁ --
vrages..
RELATION
DE LA FESTE .
CELEBREE A ASNIERES
le 6. Aouſt 1683.1. τώρ
E Ciel nous avoit annoncé
ILNaissance
la
le de Monseigneur
Duc de Bourgogne par une de ses
brillantes Cometes , femblable en
toutà celle qui au raport de Pline.
40
MERCURE

:
mérita des honneurs facrez, dans
L'un des plus fuperbes Temples de
l'ancienne Rome , pour avoir éclairé.
les feux &les Festes que l'Empereur
Auguste celébroit à l honneur de fa
Mere Vénus. Claudien , cet illustre.
Poëte que le Dauphiné presta autrefois
à la Cour Romaine , affure que
la Comete quiparut en l'année 389 .
le jour de la naissance d'Honorius,
luy avoit préſazé fon élévation a
l'Empire. Il ajoûte , que la lumiere
qui couronna le Berceau du petit
Ascagne , avoit estél'augure de fa
future grandeur. Quels préſagesne
tireroit-ilpas de la lumiere éclatan
te qui parut fur le Palais de Verfailles,&
qui fut obſervée à Bour--
bon- Lancy par Monsieur l'Abbé
Motheau , pendant la nuit de la
naiſſance du jeune Prince que le
Ciel nous a donné ? Puis que les
Grecs prédirent la Monarchie de
GALANT. 41
toute la Terre au Grand Alexan
dre , parce qu'une Comete éclaira
du haut de l'Equateur la nuit de
Sa naiſſance , qui fut le 13. Aoust
de l'année du Monde 3628. les
Astrologues ont raiſon de tout promettre
à Monseigneur le Duc de
Bourgogne . Sa naiſſance à tant fait
allumer de Feux de joye dans toutes
les Parties du vieux & du nouveau
Monde, que toutes les Nations ont
employé les termes de la Sainte
Ecriture, Quis putas puer iſte erit ?
Que ne doit-on pas attendre de ce
Prince ,Petit- Fils de LoüIS LE
GRAND ?
Mademoiselle Martineau , Pe
tite - Fille de la Nourrice d'Hen
ry IV. fit des Voeux pour la Grof .
feſſe de madame la Dauphine. Elle
prédit en ſuite que cette Princeffe
combleroit ceux de toute la France,
en luy donnant un Prince ; & lors
42
MERCURE
qu'elle en eut appris l'heureuse
naiſſance , elle se profterna aux
pieds des Autels , demanda la confervation
de ce Fruit fi prétieux ,
& pour l'obtenir , elle fonda à perpétuité
une grande Messe , qui doit
estre celébrée le 6. Aoust avec tou
tes les folemnitez que l'on a coûtume
d'obſerver dans les grandes Festes ,
Sermon , Te Deum , & Salut , en
l'Eglise d'Afnieres fur Oife. Cette
petite Ville estoit autrefois , & du
temps de S. Loüis , une des plus
agreables Villes de France ,ſous le
nom de Royalmont , ou Royaumont.
Nos anciens Roys en avoient fait
leur Lieu de plaisance , & nos Reynes
y alloient faire leurs Couches ,
pour la bonté de l'air & des eaux ,
comme il est porté dans les Croni ..
ques. Fay lû dans des Lettres Ro--
yaux du 10. May 1446 obtenues
par les Religieux , Abbé , & Con
1
GALANT.
43
vent de Noftre - Dame de Royaumont,
Ordre de Cifteaux, qu'en 1228 .
S. Loüis n'avoit donné parla Fondation
que la moitié du Domaine de
la Ville d' Aſnieres , & qu'en 1339.
Philippe de Valois avoit donné l'autre
moitié avec la Iustice Haute ,
Moyenne ,&Baffe , excepté, com
me dit Charles V. furnomméle Sage
, noſtre Manoir , Parc & Foreft
, & la Souveraineté. Quint à
ceManoir, ou Maiſon Royale, Loüis
XIII: le donna à Madame fa
Nourrice.
Ce pieux Zele de Mademoiselle
Martineau pour un Prince naiſſant,
est sans exemple , fi on ne le prend
en la perſonne d' Acca Laurentia,
Nourrice de Romulus , quifonda la
Ville de Rome l'an de la création du
monde 3213. la premiere annéedé
laſeptiéme Olimpiade , & 750.ans
avant la naiſſance din Sauveur.
44
MERCURE
Cette Nourrice de Romulus avoit
de coûtume comme dit Fulgence , de
faire tous les ans un Sacrifice , pour
demander aux Dieux la profperité
de fon Nourriçon. Elley faisoit af
fifterfes douze Fils. L'un des douze
estant mort , Romulus qui estoit bienaiſe
de ſeconder la devotion de ſa
Nourrice , occupa la place du Défunt,
comme Petit - Fils de Numitor
XVI. Roy du Païs Latin , ilſe rendit
Chefde ces douze , & ordonna
qu'on appelleroit cette Societe , Le
College des Freres Arvales , du
mot Latin Arvum , qui fignifie
Champs , en mémoire de ce qu'il
avoit esté nourry dans les champs
avecfon Frere Rémus , par Faustulus
, Gardien des Troupeaux du Roy
Emilius , leur Oncle paternel, lequel
Faustutus les ayant trouvez fur le
rivage du Tibre , où ils avoient esté
expofez , les porta a Acca Lauren..
GALAN T.
45
=
tia sa Femme. Il n'y a perſonne qui
ne sçache que le mauvais usage
qu'elle fit de sa beauté, donna lieu de
dire qu'ils avoient esté nourris par
une Louve. Ce College des Freres
Arvales fut depuis toujours composé
de douze Romains des Maiſons les
plus illustres . C'est à mon avis le
premier Ordre de la Nobleſſe que
l'on ait crée. Il avoit un Grand..
Maistre , &un Sous - Grand - Maitre.
Ils s'aſſembloient le troiſiéme
des Nones de Ianvier , & cinq milles
deRome,fur le chemin appellé Via
Campana , dans le Bois facréde la
Déesse Dia , la Grand Mere des
Dieux , qui donnafon nom à la Ville
de Dic en Dauphiné. Ily a 1603 .
ans que sousle Confulat de Lucius
Cejonus Commodus , &de Decimus,
Novius Priſcus , ces Freres Arvales
deftinerent le mesme jour troisième
de Ianvier àfaire des Voeux &des
46 MERCURE
Sacrifices pour laSanté de l'Empereur
veſpaſien , & de Titus ſon Fils,
comme on le voit par l'Inscription
d'un Marbreen'la Vigne Montalto
à Rome , que les Curieux trouveront
en la page 75. des Recherches
d'Antiquité , que le docte Monficur
Spon a données au Public de.
puis peu de temps.
Le zele de Mademoiselle Martineau,
quoy que postérieur de 2462 .
ans à celuy d'Acca Laurentia , eft
en toutes manieres plus auguste.Elle
a ſçeu accorder en un mesme jour
ce que le deüil de la France exigeoit
de nous avec les sentimens de ré.
jouissance en actions de graces à
Dieu pour l'heureuse naiſſance de
Monseigneurle Duc de Bourgogne.
Voicy le détailde cette Solemnité.
Lesnouvelles de la mort de la Reyne
ayant fait ceffer les préparatifs
du Feu d'artifice queMademoiselle
GALANT.
47
Martincau & moy avions réſolu de
faire tirer à Aſnieres , je m'y rendis
le Mercredy 4. du mois d'Aoust. Le
Lendemain au matin nous réglámes
La conduite de la Feste. Fallay voir
enfuitele Chasteau Royal , quin'est
qu'à trois cens pas au deſſusde l'Eglife.
Je remarquay dans la chapelledu
Roy , que Sainte Anne en
estoit anciennement la Patrone ,&م
j'inféray que cette Ville porte le nom
d'Aſnieres , par corruption de celuy
de Sainte Anne. Ce Chasteau est
fort; les Murailles en font hautes
& épaiſſes , & bien flanquées par
degroffes Tours. Lefoir, les Cloches
commencerent par leurs triftes fons
à convier toutes les Paroiſſes voifines
d'aſſiſter le lendemain au Service
qui ſe devoit faire pour les
Morts. Le Vendredy au matin 6. du
mois , on trouva l'Autel tendu de
noir , ainsi que toute l'Eglife , avec
-48
MERCURE
une Représentation au milieu des
Choeur. L'Office des Morts estant
achevé, Monsieur le Curé de Viarme
, Homme de mérite & d'une vie
exemplaire , cclébrafolemnellement
la Meffe de Requiem. J'eus l'honneur
d'Officier en Chape dans le
Choeur. A la veuë de la Représen
tation , je me confolay d'abord par
ces paroles de la Sageffe , au Chapitre
4. Immortalis eſt memoria
illius , & in perpetuum coronata
triumphat. En effet , la Reyne
ayant toûjours pratiqué avec une
pietéfolide toutes les Vertus Chreftiennes
, elle est fortie de ce monde
par un doux Sommeil , qui est la
mort du Jufte , pour entrer dans la
genération de la gloire eternelle.
Elle régne maintenant dans le Ciel
avec le Roy des Roys , & le Soleilde
Justice. Apres les Prieres folemnel.
lespour les Mort , on dit des Mesfes
GALAN T.
49
Jes baffes de Requie en tous les Autels.
Sur les dix heures ,l'Eglifechangeafon
Deüil&fes Tentures de noir,
en Tapiſſeries & en riches Ornemens.
On entendit tout d'un coup le
carrillon des Cloches , apres quoy on
fit l'Expoſition accoûtumée , & en
Suite on commença folemnellement
la Grand Messe , pour demander à
Dieu la conſervation de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne. Le R.
P. Don Benoist , Sous Prieur , &
d'autres Religieux de l'Abbaye de
Royaumont , y aſſiſterent , comme
Seigneurs de la Ville , accompagnez
deMonfieur de la Chapelle , Avocat
au Parlement , leur Prevost, &
des autres Officiers de Iustice. Meffieurs
du Chapitre de la Ville de
Luzarche , où font les Corps de S.
Coſme& de S. Damien , ydéputerent
, pendant que dans leur Eglife
als uniſſoient de coeur leurs ferventes
Septembre 1683 ,
C
50
MERCURE
prieres aux nostres Meſſieurs les
Curez des Paroiſſes voisines s'y rendirent
, & l'affluence du Peuple y
fut telle , que l'on eut beſoin de Gardes
pour conferver le Choeurde l'Eglife
libre aux Prestres , & aux
Officians. La Fondatrice offrit un
Pain à benir , couronné de douze
grandes Banderoles de Tafetas bleu,
aux Armes plenes de France. L'Offertoire
faite , le R. P. Bazile de
Paris , Religieux Penitent du Convent
de Picpus , monta en Chaire.
C'estun Homme qui a la voix agreable
, flexible , &forte , & l'action
d'un bon Orateur. Ses termes font
bien choisis. Il est éloquent & fort
pathétique , &on luy presta grande
attention. Il prit deux Textes pour
bien remplir les deux motifs de cette
Soi:mnité. Il tira le premierde l'Evangile
Selon S. Jean. Lors qu'une
Femme enfante , elle eſt dans la
GALANT.
I
douleur ; mais apres qu'elle a enfanté
un Fils , elle ne ſe ſouvient
plus de ſes maux , dans la joye
qu'elle a d'avoir mis un Homme
au monde. Le Prophete Roy luy
fournit fon Second Texte , dans ces
Paroles dit Pfeaume 40. Dominus
conſervet eum , & vivificet eum ,
quefeuM.Godeau,Evesque de Graf-
Se, arenduës ainſi en noſtre Langue.
Que la divine Providence
Vueille pour ſa défenſened
Qu'elle prenne ſoin de ſes jours;
Qu'il foit comblé par elle & de
biens , & de gloire;
Que ſur ſes Ennemis il gagne
une Victoire plante
d. Dont le bonheur dure toûjours.
Ilfit connoiftre àfon Auditoire, que
puis que Dieu avoit accordé Mon
Seigneur le Duc de Bourgogne aux
Voeux de la France , nous devions
luy en demander la confervation
A
C 2
54 MERCURE
4
avec des prieres d'autant plus ardentes
, que fon enfance tendre &
délicate l'expoſe aux meſmes infirmitez
naturelles , que les Enfans du
commundes Hommes ; àquoy ilappliqua
les termes du Livre de la
Sagesse , chap. 7. du Prophete Roy,
Pseaume 81. C'est sans doute par
cette raison que S. Paul dansfa I.
à Timothée , Chap. 2. s'écrie , Je
vous conjure donc avant toutes
chofes , que l'on faſſe des ſuplications
, des prieres , des demandes
, & des actions de graces pour
le Roy , & pour tous ceux qui
font élevez en dignité. Ilpaffa en
fuite au Panégyrique de Sa Majesté,
deMonseigneur le Dauphin , & de
Madame la Dauphine ; apres quoy
il conclut que nous devions demander
à Dieu , que Monseigneur le
Duc de Bourgogne fuft une fidelle
Copie de Loüis Le Grand , Ở
GALANT.
SS
l'Imitateur deſes vertus. Hajoûta
que dans cette Priere nous demandions
tout à Dieu pour ce jeune
Prince , puis que dans la perſonne
du Roy se trouvent reünies en un
degré éminent la pietéde Clovis , la
grandeur de Charlemagne , le Zele
ardent de S. Loüis , la magnanimitée
de Henry IV. & l'equité de Loüis le
Iufte. Dans tout ce Panégyrique, il
n'oublia à toucher qu'une seule cho-
Se, que le docte Machiavelſouhaitoit
dansſon Prince. Deve ancora
un Principe moſtrarſi amatore
delle virtù , & honorare li excel..
lenti in ciaſcuna arte . C'est ce que
toute l'Europe admire dans nostre
augusteMonarque , qui pendant les
exceſſives dépenses de la guerre ,a
toûjours fait fleurir les Sciences م&
les Arts , répandant continuellement
Ses libéralitez royales fur tous les
beaux Génies de l'Europe , qui ont
C3
56
MERCURE
eu l'avantage d'en estre connnus.
Auffi ceux qui ne peuvent reffentir
lesfavorables influences de ce Soleil
toûjours bienfaisant , ne se plaignent
que de manquer d'un Patron
qui parle pour eux , & diſent ce que
Le Malade dit au Sauveur du monde
, pres la Piscine miraculeuse de
Ierufalem. Non habeo hominem ,
je n'ay perſonne pour moy.
La Messe estant achevée , on
chanta leTe Deum ; & apres que
la Benédiction cut esté donnée , on
fit les Prieres folemnelles pour le
Roy ,& pour toutela Maison Royale.
Au fortir de l'Eglife , on se
rendit chez Mademoiselle Martineau.
Il y avoit dans toutes les
Chambres plusieurs Tables fi bien
Servies , que toute la Compagnie ,
quoy que tres-nombreuſe ,y trouva
par tout un Dinéfplendide. I'allay
le foir à l'Abbaye de Royaumont.
GALANT.
57
-
L'Eglise est une des plus belles qu'il
y ait en France. Elleparoiſtſineuve,
qu'on croiroit qu'elle ne vient que de
Sortirde lamain des Ouvriers. Elle
est enrichie du Tombeau facré des
Reliques de S. Loüis. Les Bastimens
font d'une magnificence Royale. Les
Fardins& les Iets d'eau tiennent de
La beauté de ceux de Versailles. Les
Religieux y font veritablement
Religieux , & avec cela civils &
Sçavans.. Ils ont le bonheur d'avoir
pour Abbé Mesfire Alfonse - Loüis
de Lorraine , Chevalier d'Harcourt
, Primat de Lorraine , Com
mandeur de Lagnly-e- Sec. C'est
un Prince auffi illustre parsonmérite
que par sa naiſſance. Ilparut
Homme dés le Berceau , & jamais
on n'a trouvé de traits de jeuneſſe
dans ſa conduite. Sa pieté est fo
lide , ſon ſçavoir profond , & fo
valeur reverée , mesme des Infidel-,
C4
8 MERCURE
les. Ils se souviennent qu'en l'année
1666. ilfortit de Malte avec
vingts Chevaliers , qu'il menaàſes
dépens au Secours de Candie. Ce
petit nombre de Braves , animez
par l'exemple de leur Chef, fit des
actions tres-glorieuses. Ce vaillant
Prince , ayant esté dangereusement
bleffe d'un Mousquet à la défenſe
du Baſtion Panigra , fut obligé de
fortir de Candieſur les Galeres du
Pape. Sa Sainteté luy envoya le
Brevet de Grand Croix à Civitavecchia.
Eſtant depuis Generaldes
Galeres de la Religion , il courut tout
l'Archipel , &enfin le 30. & 31 .
May 1673. avec une petite Efcoürde
de cinq Galeres de Malte ,
il défit au Canal de Rhodes la
grande Caravane des Turcs qui
venoit d'Alexandrie , composée de
cinq Galiotes , de huit Vaiſſeaux ,
& de quinze Saïques. Il prit le
Galion Amiral , un autre Galion ,
GALANT.
59
&deux Vaisseaux.Depuis ce tempslà
, les Croix de Lorraine font la
terreur des Turcs ainſi qu'elles
font la joye des Religieux de Ro
yaumont.
C.COMIERS.
Dans le meſme temps que
cette Solemnité fut faite àAfnieres
, on en fit une autre à Beley ,
qui mérite bien que je vous en
parle. C'eſt la reception de ма-
dame de Rivirie en qualité d'Abbeſſe
, dans la célebre Abbaye de
Bons. Elle fut nommée il y a
quelques mois par Sa Majesté ,
apres le deceds de Madame du
Chaſtelard , qui avoit dignement
remply cette place pendant un
affez grand nombre d'années.
Madame de la Rivirie, diftinguée
par ſon mérite , & d'une des plus
anciennes Familles de Foreſts ,
CS
৫০
;
MERCURE
alliée à tout ce qu'il y a de conſidérable
dans la Province , eſtoir
Religieuſe dans l'Abbaye de Laval
en Dauphiné , de l'Ordre de
Ciſteaux , auffi - bien que cellede
Bons. Le jour choiſy pour ſa
priſe de poffeffion eſtant arrivé ,.
elle ſe rendit le matin par le
Rhône dans une Maiſon de
Chartreux à une lieuë de Beley..
Cette Maiſon s'appelle Pierrechâtel
, & eft Fortereffe & Monaſtere
tout-à- la-fois.. Monfieur -
le Prieur de cette Chartreuſe
& Commandant de la Place , reçeut
cette Abbeſſe avec toutes
les honneſtétez qui luy eſtoient
devës . Madame l'Abbeſſe de Laval
l'accompagnoit. On ſervit uns
magnifique Dîné. La Compagnie
fe trouva nombreuſe , tout ce
qu'il ya de remarquable dans
Beley & aux environs , s'eſtant.
6
GALANT. -61
1
empreſſé de venir rendre ſes devoirs
à cette nouvelle Abbeffe
On paſſa toute l'apreſdînée dans
la Chartreufe , pour éviter la
chaleur , & on arriva à Beley fur
les ſept heures du ſoir , avecun
fort grand Cortege de Carroffes.
Monfieur le Grand - Vicaire ,
Frere de Monfieur Bruyſer ,MajorGeneraldes
Dragons , ſe trou--
va en Habit de cerémonie à la
Porte de l'Eglife , en l'absence de
Monfieur l'Eveſque de Beley.
CetteEgliſe eſtoit richement or
née. Il introduiſit l'Abbeſſe dans
le Convent , & fut témoin de
tous les Actes qu'on est obligé
de faire en une ſemblable occafion
. Les Religieuſes , qui ont
toutes beaucoup de naiſſance
n'oublierent rien pour marquer
leur joye & leur reſpects à leur
nouvelle Supérieure.
C6
62 MERCURE
Comme les trois Articles dont
eſt compoſé ma derniere Lettre,
ont eſté trop étendus , pour y
laiſſer place aux Nouvelles ordinaires
du mois , elles pourront
vous paroître vieilles. Cependant
j'eſpere que ſi on vous en a déja
mandé quelques unes , vous n'en
ſçaurez pas ſi bien les circonſtances
, que je n'y puiſſe encore
ajoûter quelque choſe de nouveau.
Ainſi vous aurez appris
que Madame la Princeſſe Elétorale
de Brandebourg eſt mor
te ; mais peut eſtre ignorez-vous
qu'elle eſt morte pendant qu'on
a crû qu'elle repoſoit. Jugez quelle
affliction & quelle ſurpriſe
pour le Prince ſon Mary , qui ne
l'a point veue , à cauſe de la pe
tite vérole dont elle eſtoit arta,
quée.
Le Parlementde Roüen a pers
GALANT.
63
du ſon illustre Chef en la perſonne
de meſſire Claude Pellot ,
Seigneur de Port - David , des
Deffends , Trévieres , & autres
Lieux , qui mourut icy le 3 .
d'Aouſt apres une maladie de
deux mois. Il avoit 64 ans , &
eſtoit Fils de Meſſire Claude Pellot
, Seigneur de Port-David , &
de Sandars , Conſeiller d'Etat ,
qui avoit eſté choiſy comme une
Perſonne d'un rare mérite par le
feu Roy , pour accompagner
Monfieur le Cardinal de Richelieu
, Archeveſque de Lyon , en
ſon Ambaſſade à Rome. Apres
avoir eſté Conſeiller au Parlement
de Roüen , il fuſt Maiſtre
des Requeſtes ; & Sa Majesté , à
-qui ſa capacité eſtoit connuë ,
l'envoya Intendant en Dauphiné
dans le temps des guerres
d'Italie , & en Rouffillon , pour
64 MERCURE
faire obſerver la diſcipline aux
Troupes qui y paſſoient. Il fut en
ſuite employé dans les Intendan
ces de Poitou , de Limosin , & de
Guyenne , où il exécuta les or--
dres du Roy avec une fermeté
digne de ſon zele. Le ſuccés en
fut fort grand , principalement
dans laGuyenne, qui estoit remplie
de Bandits & de Scélerats ,
du coſté de la Chaloffe & du
Bearn. Il en purgea le Païs , &
les réduiſit à l'obeïſſance. Le
grand nombre de belles reparations
qu'il a fait faire en pluſieurs
Villes de ces Provinces ,
rend pour luy un glorieux témoignage
de l'entiere application
qu'il a toûjours euë à ce qui
pouvoit contribuer au bien public.
Apres quinze ans de fervices
rendus dans les Intendances,
Sa majeſté l'honora en 1669
GALAN T.
65
de la Charge de Premier Préſident
du Parlement de Normandie.
Il l'a exercée pres de quator
ze ans avec beaucoup d'honneur
& d'eſtime. Son principal ſoin
eſtoitd'établirde l'ordre en toutes
choſes , fur tout au Palais , où il a
introduit des uſages tres- utiles,&
fait en forte queles jeunes Conſeillers
, qui avoient peu d'occupation
auparavant , en ayent afſez
pour ſe rendre capables de
leurs Charges. L'établiſſement
qu'il a fait d'un Hôpital General
pour les Pauvres de la Ville , eſt
une marque du zele qui le portoit
à les foulager. Il laiſſe trois
Fils; l'un , Conſeiller au Parlement
de Paris , qui s'eſt ſignalé
dans le Barreau par pluſieurs Actions
publiques , & qui a voyagé
dans la plus grande partie de
l'Europe; le ſecond , Capitaine
66 MERCURE
dans le Regiment du Roy; & le
troiſréme , Abbé de la Croix S
Leuffroy , Dioceſe d'Evreux.
Je vous envoye un Air nouveau
, que je ſuis fort afſuréque
vous chanterez avec plaiſir. Il eſt
de l'illuſtre Monfieur Lambert..
Ce nom vous dit tout.
AIR NOUVEAU.
R
Ien n'est égal àma douleur
LemeSens mourir en langueu,
Pour lesyeux de Climine.
Ab , pourquoy faut- il que mon
coeur
Adore une Inhumaine ?
Beauxyeux dont j'adore les coups ,
La crainte de vostre couroux
M'oblige à me contraindre,
-Iene meplains pas devant vous,
Qu'avez vous àvousplaindre ?
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4
دمحم
GALAN Τ. 67
Jay reçen quatre Sonnets for
le Sujet qui avoit eſté propoſé .
d'un Paon étalant ſa queuë. La
moralité en peut étre utile,à ceux
qui voudront en profiter. Ie vous
les envoye. Les deux premiers
ſont de Monfieur Vignier de Richelieu
, & le troiſième de Monfieur
Diéreville du Pontlevefque.
L'Autheur du dernier m'eſt
inconnu.
SONNETS
SUR LE PAON .
Ncomparable Oyfeau , dont la richeffe
extréme ,
Demesme que le Ciel fait voirmille
Splendeurs .
68 MERCURE
Paon qui defires plaire , & te plais à
toy- mesme ,
Lors qu'en voyant ta Rouë , on fait
des cris flateurs.
Petit échantillon de la BeautéSupréme
Quife fait admirer dans tes vives
couleurs ,
Ce n'est pas fans raiſon que lemonde
les aime ,
Elles ne paſſent point comme celles
des Fleurs .
Mais que te revient. ild'unfi char
mant Plumage ,
Si loin de t'élever à laTerre il t'engage.
S'il te rend plus peſant , plusvain
plus gloricux ?
Vous qui brillez par tout avec plus
d'avantages
GALAN Τ. 69
Faites que voſtre amourn'eſtant que
pour les Cieux ,
Vous uniffe aux Beautez dont vous
estes l'Image.
Q
II...
Ve d'yeux , que de Soleils , que
de magnificence ,
Quandle Paonfait la rouë ébloüif
Sent nosyeux !
Et que ce Favory de la Reyne dis
Cieux
Eut du Grand Alexandre une juſte
* Ordonnance !
* Alexandre défendit de tuer aucun
Paon, fur peine de la vie.
Ce bel Arc que Dieufit en figne
d'alliance ,
Lors qu'il paroist là haut , est bien
moins gracieux ,
Que les vives couleurs de ce Paon
glorieux ,
Simbole de concorde ainsi que d'abondance.
70
MERCURE
T
1
Mais toutes ces beautez nedurent
pas toûjours ,
Elles ont leur éclat , elles ont leur
decours ,
Et celuy qui les perd seva cacher
dehonte.
Pourn'estre point ſujet à l'instabilité
,
Pour trouver icy- bas &dans le Ciet
ton compte ,
Chrestien,brille en tous lieux par ton
J
humilité.
ΙΙΙ.
E ne veux point aimer, importune
Lifete,
Pour les Jeux innocens je n'ayplus
de loiſirs ;
Avec un autre Amant accorde tes
defirs ,
Ou dance touteseule au fon de ta
Musette.
GALANT.
71
Pour me faire quiter ma paisible
retraite ,
En vain tu me promets les plus charmans
plaisirs.
Si j'allois t'écouter , bien.tost mille
Soûpirs
Troubleroient le repos de ma douceur
parfaite.
Le Monde est comme un Paon , dont
la queuë ébloüit.
Au moment qu'à nos yeux elle s'épanoüit
,
Mais dont l'éclat fe perdſi tost qu'il
la refferre.
Les plaisirs qu'icy - bas on peut se
procurer ,
Paffent comme un Eclair qui prévient
le Tonnerre ,
Et le mal qui les fuit ne sçait que
trop durer.
72
MERCURE
Ο
IV.
Yfeau , couvre tes pieds de te
charmant plumage
Qu'aux yeux des Spéctateurs tu
veux faire éclater;
Pour avoir moins d'orgueil , tu dois
les confulter ,
Leur extreme laideur t'inſtruira
davantage .
Du vain faste des Grands tu me
fournis l'Image.
Ces haures Dignitez où je les voy
monterد
Ces honneurs dont le charme aſçeu
les enchanter ,
Nefont que des éclairs qui précedent
l'orage.
Leur cerveau penétré de fubtiles
vapeurs ,
Fait donner de l'éclat auxplusſombres
couleurs
GALANT.
73
1
Et produire àgrands frais de pompeuſes
ſottifes.
En vertu du brillant dont ils font
revestus ,
Un progrés d'amour propre , un art
deconvoitiſes , 7
Paffent pour les effets des plus rares
vertus.
Je ne doute point , Madame ,
que ces fortes de Sonnets ne
vous plaiſent davantage que
ceux qui ſe font ſur des Boutsrimez
qui en déterminent toujours
la penſée , & la rendent
fort ſouvent extravagante. On
n'en peut avoir que de relevées
fur le Soleil , fi on veut choiſir
cette matiere.
Le Mardy 10. Aouſt , jour de
S. Laurens , Madame Bérault .
Bellefocur de Monfieur Colbert
74 MERCURE
i
de Croiſſy , Abbeſſe du Tréſor ,
Diocese de Roüen , fut benîte
dans l'Eglife de l'Abbaye aux
Bois. Le Grand Autel eſtoitmagnifiquement
paré,& deux Tentures
de riches Tapiſſeries ,dont
l'une étoit au deſſous de l'autre ,
ornoient tout le tour du Choeur.
Du côté de l'Epiſtre eſtoit une
Eſtrade couverte d'un Daiz de
velours rouge cramoiſy , frangé
& paffementé d'or , & ondoyé
de quatre Bouquets de Plumes .
pour Monfieur l'Archeveſquede
Paris , qui celebra la Meſſe , &
fit la cerémonie de la Benedi-
Ction . Madame du Tréſor eut
pour Aſſiſtantes Madame l'Abbeſſe
de S. Antoine des Champs,
& Madame de Chaune , Coadjutrice
de l'Abbaye aux Bois.
Madame de Croiſſy y fit les
Honneurs au dedans du Monaftere,
GALANT.
75
1
-
tere , accompagnée de Madame
la maréchale d'Eſtrées , de ма-
dame la Ducheffe de mortemar,
& d'autres Dames qualifiées .
Monfieur le Marquis de Torſy ,
- en l'absence de Monfieur de
Croiſſy ſon Pere qui estoit indif
poſé , fit la meſme choſe au dehors
envers Monfieur le Coadjuteur
de Roüen , & pluſieurs
autres Perfonnes de qualité. La
Cerémonie ſe termina par un
Régale auſſi ſomptueux que bien
ordonné.
Trois jours apres , Monfieur
l'Abbé de Croiſſy ſoûtint des
Theſes de Logique & de Morale
du College d'Harcourt. La Difpute
fut ouverte avec beaucoup
de fuccés par Monfieur le Comte
de Beaumont , Fils aîné de
Monfieur le Procureur General
du Parlement de Paris. Melfieurs
Septembre 1683 . D
76 MERCURE
l'Abbé & Commandeur de Louvoys,
la continuerent par les plus
fortsArgumens. Monfieur l'Abbé
de Croiſſy n'en fut point embaraffé.
Il en dénoüa toutes les
difficultez , & y répondit ſi ſolidement
, qu'il fut admiré de tous
ceux qui l'entendirent. L'Aſſemblée
eſtoit illustre & nombreuſe .
Meſſieurs les Archeveſques de
Sens & de Roüen , & Monfieur
l'Eveſque d'Amiens , s'y trouverent
, avec les principaux Magiftrats.
Je puis vous parler icy d'un
effort de mémoire qui vous furprendra,
S. Pierre de Luxembourg
, Cardinal , eſtant un des
Protecteurs de la Ville d'Avignon
; on y celebre la Feſte le 5 .
de Juillet dans l'Egliſe des Celeſtins
, Monfieur le Vicelegat , &
Monfieur le Viguier accompagné
GALAN T.
77
des Confuls
د
ont accoûtumé
d'aſſiſter à une grande Meſſe
que l'on y celebre tous les ans , &
apres laquelle ils écoutent le Panégyrique
du Saint. C'eſt une
Oraiſon Latine qui dure du
moins une demy-heure , & qui
eſt toûjours recitée par un Eco-
Hier. Celuy que le Régent de
Rhétorique avoit employé cette
année , tomba malade deux
jours avant la Feſte , & elle ſe
fuſt paffée fans Oraiſon , ſi un
jeune Gentilhomme de l'iſſe
dans le Comtat , âgé ſeulement
de treize ans , nommé deDonodey
, n'euſt appris en vingtquatre
heures , ce que les autres
+ étudient pendant un mois. Il
s'aquita de cette Action avecune
grace qui ne fut pas moins admirée
que ſa hardieſſe . Il y avoit
un Compliment à Monfieur le
1

}
S
10
D2
78 MERCURE
Vicelegat& aux Conſuls. Il prononça
tout également bien.
Monfieur Roüillé , Conſeiller
au Chastelet , a eſté reçeu depuis
peu de jours en la Charge
de Lieutenant General des Eaux
& Forests de France , dont le
Roy luy avoit accordé l'agrément
, avec la diſpenſe de pluſieurs
années d'âge .Les fonctions
decette Charge ſont fort agreables.
Auſſi a-t-elle eſté remplie
par pluſieurs Perſonnes de diſtinction
, entre leſquelles fontMefſieurs
Hotman , Sanguin , de
Villemor , Saint - Yon , &c. Je
vous ay déja parlé de Monfieur
Roüillé , quand il épouſa Mademoiſelle
Bitaut , d'une des meilleures
Familles de la Robe.
L'amour le plus violent n'eſt
pas celuy qui dure le plus , & on
a toûjours à ſe défier de ces A-
)
GALAN Τ. 79
1
1
mans trop paſſionnez , qui n'ont
pour but dans leurs marques de
tendreſſe , que de fatisfaire leurs
deſirs . C'eſt de cette fource que
font venus les malheurs d'une
jeune Damoiſelle , à qui mille
belles qualitez faiſoient mériter
une moins cruelle deſtinée . Outre
les charmes du corps ;& la
beauté de l'eſprit , elle avoit une
vertu naturelle , qui eſtant fortifiée
par une heureuſe éducation,
l'avoit toûjours défenduë des
foibleſſes ordinaires à celles de
fon ſexe&de ſon âge. Son coeur
eſtoit tendre , mais quelque tendre
qu'il fuſt , ſon ſeul devoir
en régloit les mouvemens , & il
ne pouvoit luy faire aucune furpriſe
, dont ſa raiſon ne vinſt
aiſément à bout. A peine cutelle
ſeize ans , que fon mérite
fit bruit . On parloit d'elle avec
D 3
80 MERCURE
admiration , & il y avoit d'atrtant
plus d'empreſſement à luy
donner des loüanges , que ſa ſageſſe
répondant à ſa vertu , on
voyoit en elle une Perſonne accomplie.
Un Gentilhomme voifin
, aſſez riche , & fort bien - fait,
agé ſeulement de vingt- fix ans ,
qui l'avoit connuë dés ſon enfance
, commença alors à la regarder
d'un oeil moins indiferent
qu'il n'avoit fait juſque- là. La
Mere de la Demoiſelle s'en apperçût
auffitoft , & le Gentilhomme
ayant laiffé échaper
quelques paroles qui faifoient
connoître les fentimens qu'il
avoit , elle diſpoſa ſa Fille à l'écouter
favorablement. Son Pere
entra dans la mesme complaiſance.
Le Party luy ayant paru
affez fortable , il dit ſeulement
que ſa Fille eſtant trop jeune
GALANT. 8г
pour la marier fi-toſt , il falloit
roûjours ménager le Gentilhontme
, fans prendre avec luy trop
d'engagement. C'eſtoit un Homme
d'eſprit , qui avoit ſa politique.
Il ne doutoit point que la
beauté de ſa Fille ne luy attiraft
force Adorateurs , & il eſtoir
bien- aiſe de ſe tenir en état de
pouvoir choiſir ce qui tourneroit
le plus à lon avantage. Les choſes
ſe paſferent de cette forte
pendant un an tout entier. Le
Gentilhomme redoubloit fes
foins aupres de la Belle; & cette
aimable Perſonne , autoriſée par
ceux à qui elle devoit tour , en
ne luy montrant que de l'eſtime
, prenoit inſenſiblement de
tendres impreſſions , contre lefquelles
elle croyoit n'avoir pas à
ſe précautionner. Enfin parmy
quantité d'Amans qui ſe préſen-
D 4
2 MERCURE
A
terent , malheureuſement pour
le Gentilhomme , un Cavalier
beaucoup plus riche que luy ,
prit le deſſein de ſe déclarer. II
n'avoit veu qu'une fois la Belle ,
& cette premiere veuë l'avoit
tellement frapé , qu'il ne perdit
point de temps. Il alla trouver
le Pere, qui luy voyant de grands
Biens , reçent ſa recherche avec
beaucoup de plaifir. La Belle
ayant eu ordre de le regarder
comme celuy qu'elle devoit
épouſer dans peu de jours , ſentit
tout d'un coup que fon coeur
eſtoit plus engagé qu'elle n'avoit
crû. L'effort qu'il luy falut faire
pour en arracher le Gentilhomme
, qu'elle voyoit depuis fi
longtemps , avec quelque forte
d'eſpérance de vivre toûjours
pour luy , luy fit connoiſtre
qu'une habitude agreable ne ſe
1
GALANT. 83
:
perd pas aiſément. Sa Mere , qui
avoit aidé à faire naître les ſentimens
qu'il falloit qu'elle étoufaſt
, ne fut pas moins touchée
qu'elle de cette cruelle néceſfiré..
Le Gentilhomme avoit tant de
bonnes qualitez , que ſi l'affaire
euſt dépendu de ſon choix , elle
l'auroit préferé , quoy que moins
riche , au Cavalier qui ſe préſentoit;
mais elle tâcha inutilement:
de gagner l'eſprit de fon Mary.
Il voulut la choſe d'une autorité
fi abſoluë , que l'obeïffance fut
le feul party qu'elle vit à pren.
dre. Dans ce triſte état,elle pria
le Gentilhomme de ne la plus
voir , & ne pût luy refuſer la
vaine conſolation de luy apprendre
que fi on l'avoit lauffée:
maîtreſſe de ſes volontez , elle:
auroit trouvé beaucoup de plaifir
à luy prouver que ſon coeur
D
S
2
84 MERCURE
eſtoit ſenſible au mérite plus
qu'à aucune autre choſe. Rien
ne peut eſtre plus tendre que le
fut l'adieu du Gentilhomme. Il
dit à la Belle les choſes du monde
les plus touchantes ; & fi elle ne
ſe fuſt retirée tout-à-coup fans
luy répondre , toute ſa vertu
n'euſt pû l'empeſcher de laiſſer
paroiſtre plus qu'il ne ſembloit
luy eſtre permis. Se voyant contrainte
de ſe donner à un autre ,
elle demanda du temps pour y
préparer fon coeur. Ce fut inuzilement
qu'elle fit cette demande.
Le Cavalier devint amoureux
ſi éperduëment , qu'il ne
laiſſoit nul repos au Pere. Ses
empreſſemens alloient juſqu'à le
porter à l'extravagance. Pour
peu qu'on parlaſt de retarder ,
c'eſtoit réfoudre ſa mort , & il
auroit acheté de toutes chofes
GALANT.
85
le prompt accompliſſement du
bonheur qu'il ſouhaitoit. Vous
jugez bien que le Pere qui eſtoit
habile , le voyant ſi plein d'ardeur
, profita comme il devoitde
l'aveuglement de ſa paſſion. II
donnoit fort peu de choſe à ſa
Fille , & ne laiſſa pourtant pas
de trouver moyen de luy affurer
par le contract une Dot confidérable.
Tout fut figné , & le
Mariage ſe fit en fix jours. Quoy
que cette aimable Fille fuſt remplie
du trouble d'abandonner un
Amant qui ne luy déplaiſoit pas,
elle ſceut fi bien fe poffeder ,
qu'on n'en puſt rien découvrir ,
ny ſur ſon viſage , ny dans aucune
de ſes actions . Son coeur fe
foûmir à ſa raiſon , & elle parut
auſſi contente qu'une grande modefſtie
luy pouvoit permettre de
le laiſſer voir. Elle ne fut pas fi
D 6
86 MERCURE
toſt mariée , qu'enviſageant l'étroite
obligation où elle estoit
d'aimer ſon Mary , elle n'euſt
en veuë que de luy donner ſes
ſoins & toutes ſes complaiſances.
Si ſes devoirs furent partagez ,
ce fut ſeulement du coſté de
Dieu . Encore eſtoit-elle ſi perſuadée
qu'elle trouvoit Dieu
dans tout ce qui la rendoit
agreable à ſon Mary , qu'elle ne
donnoit à ſes exercices de religion
& de pieté , qu'autant de
temps qu'elle en pouvoit ménager
ſans luy déplaire. Comme il
n'avoit rien dans ſa perſonne qui ,
fuſt capable de la dégoûter , elle
l'aima veritablement , & en peu
de tems elle ſe ſentit ſi degagée
de ce qui avoit occupé ſon
coeur , que le Cavalier en fur
ſeul le maiſtre. Mais ſi ſa ten-.
dreſſe augmenta pour lay de
1
87 . GALANT
jour en jour , il n'en alla pas
ainſi du Cavalier pour la Belle.
Sa paffion avoit eu d'abord trop
de violence . La poffeffion l'ayant
fatisfaite , il la laiſſa rallentir
, & peu- a-peu , ce qui avoit
eſté l'objet de tous fes defirs ,,
le piquant moins vivement , il
tomba dans des négligences de
froideur , dont il luy fut impoffible
de ſe garantir. La Belle les
eut bientoſt remarquées ;& comme
les continuelles marques d'a- .
mour qu'elle luy donnoit, com-.
mençoient à eſtre payées de
beaucoup d'indiférence , elle luy .
en faiſoit quelquefois la guerre ,
& luy diſoit d'une maniere toute
engageante , que le mariage
les avoit changez tous deux ,
puis qu'elle faifoit le perſonnage
d'Amant , & luy celuy de Maîweſſe
réſervée. Cependant quele
88 MERCURE
que déplaiſir qu'elle reçeuſt de
ce changement , elle déguiſa ce
qu'elle ſoufroit , pour luy paroître
toûjours de belle humeur
& tâcher par là de le ramener ;
mais quand on néglige de remédier
aux premiers dégoûts que
produit le mariage , rien n'eſt
plus à craindre que les malheurs
qui en naiſſent. Le Cavalier guéry
de ſa paffion ,en prit auffitoft
une autre . Il fit connonfance
avec une jeune Veuve , bien
moins belle que ſa Femme , mais
dont la perſonne & les manieres
avoient je - ne - ſçay quoy de ſi
attirant , qu'il fit tout ſon bonheur
de la voir. Ses ſoins firent
grand éclat , & en peu de temps
toute la Ville en fut informée .
La Belle , qui avoit le principal
intéreſt à cette nouvelle , l'apprit
apres tous les autres. Ce fut
GALANT. 89
pour elle un coup de tonnerre.
Lors qu'elle en fut un peu revenuë
, elle ſe crût obligée de s'expliquer
avec luy , & ayant pris
pour cela toutes les précautions
qui estoient à prendre , elle luy
dit avec une honneſteté mêlée
de douleur & de tendreſſe ,
que Dieu luy eſtoit témoin qu'elle
ne trouveroit jamais rien à
condamner dans ce qui feroit ſa
joye ; que ſi elle ſe voyoit aſſez
heureuſe pour eſtre en pouvoir
de faire tout ſon bonheur , comme
il faiſoit tout le ſien , elle luy
facrifieroit avec plaifir tous les
momens de ſa vie ; qu'elle vouloit
croire que ſes complaiſances
pour la Dame qu'il voyoit ,
eſtoient remplies d'innocence ,
mais que la malignité des Hommes
les portant à mal juger des
intentions les plus finceres , il
90 MERCURE
ne pouvoit la voir ſi aſſiduëment
ſans luy faire tort ; que la réputation
des Femmes eſtoit dé
licate au point d'eſtre bleſſée
de fort peu de choſe ; qu'il de--
voit d'ailleurs ſe défier de luymeſime
; que ce qui n'eſtoitd'a--
bord qu'un amuſement de galant
Homme , pouvoit devenir une
veritable affaire de coeur ; qu'il
avoit à craindre pour ſes propres
intéreſts de ſe trop abandonner
aux emportemens d'une paſſion
qui n'a ny regles ny bornes , &
qui luy eſtant infructueuſe , ne
ſerviroit qu'à luy faire perdre
fon repos . Le Cavalier reçeut
cet avis fort indignement , & fe
permettant juſqu'à la menace , il
répondit à la Belle , que fi jamais
elles s'aviſoit de luy tenir
de pareils diſcours , ce ne ſeroit
pas ſans qu'elle euſt ſujet des'en..
GALANT.
91
repentir. Elle ſe tût , & ne chercha
plus à le gagner que par
quelques larmes qui luy échaperent;
mais loin d'en eſtre touché
, il devint plus affiduaupres
de la jeune Veuve. Tous ceux
qui voyoient la Belle affligée ,
faifoient tomber l'entretien fur
ſes griefs de chagrin , dans le
deſſein de la conſoler. C'eſtoit
inutilement qu'ils la mettoient
fur cette matiere. Elle leur fermoit
auffitoſt la bouche , en les
affurant d'un viſage fatisfair
que les ſoupçons qu'on prenoit
de ſon Mary eſtoient fort injuſtes
, qu'il avoit pour elle les
plus obligeans égards, & que s'il
voyoit des Femmes , c'eſtoit ſans
luy rien oſter de ſa tendreſſe , &
par le ſeul uſage du monde. Le
: Gentilhomme , qui l'avoit aimée
avec tant de paſſion, l'ayant ren92
MERCURE
1
+
contrée dans une viſite , elle luy
fit la meſme réponſe ſur ce qu'il
luy dit de ſon malheur ; & quelques
inſtances qu'il put faire en
luy demandant permiffion de la
voir , il n'en pût rien obtenir.
Elle demeura ferme fur le refus ,
& luy fit connoiſtre combien
ce qu'il ſouhaitoit luy ſeroit injurieux
, puis que tout le monde
voulant ſe perſuader qu'elle avoit
lieu de ſe plaindre , on publieroit
infailliblement , qu'elle ne
l'auroit reçeu chez elle que pour
ſe vanger des prétenduës infidé
litez de fon Mary. Tant de vertu
redoubla l'admiration qu'on
avoit pour elle. Elle pleuroit
dans ſa Chambre , fe confoloit
au pied des Autels , & ne rece
voit perſonne dans la confidence
de ſes déplaiſirs . On ne laiſſa
pas de les penétrer , & de cher
GALANT.
93
cher à les adoucir. On fit parler
à la Veuve , & on luy repréfenta
le tort qu'elle ſe faiſoit de
mettre ainſi la diviſion dans un
mariage ; mais foit qu'elle euſt
pris trop d'attachement pour le
Cavalier , ſoit que ſa vertu ne
fuſt pas fort fcrupuleuſe, elle ne
put ſe réſoudre à le bannir. Il
foupoit ſouvent chez elle , &
& n'en revenoit qu'à une heure
apres minuit. A fon retour il
trouvoit la Belle, toûjours complaiſante
, toûjours fans aigreur,
& dans une apparence de tran--
quillité qui cachoit ſes déplaifirs
; mais ſi elle s'empeſchoit de
luy faire des reproches , ſa veuë,
à ces heures- là , luy en faiſoit de
cruelles. Il voulut enfin ſe les
épargner , & luy dit un jour ,
qu'il rentra fort tard, que n'eſtant
pas juſte qu'il la fiſt attendre ;
94
MERCURE
ny qu'il l'éveillaſt en revenant ,
il luy laiſſeroit ſon Apartement à
l'avenir , & coucheroit dans un
autre . Cela fut fait dés le lendemain
, malgré les prieres que
luy fit la Belle de ne point s'inquiéter
ſi elle veilleitou non,&
de ſoufrir qu'elle euſt toûjours
ſoin de voir s'il ne manquoit de
rien quand il revenoit la nuit.
Comme les Domeſtiques n'ont
point de ſecret , cene eſpece de
divorce fut ſçevë auſſitoſt dans
toute la Ville. On en conceut
beaucoup d'indignation contre
la Veuve quien estoit cauſe , &
vous pouvez vous imaginer les
contes qu'on fit de ce que le Cavalier
paſſoit la plupart des nuits.
chez elle. Tous les Parens de l.a..
Belle luy conſeillerent de ſe ſéparer
, mais elle rejetta cette pro--
poſition comme une penſée tres--
GALANT.
95
-
-
criminelle. Elle diſoit que les injuſtices
de ſon Mary , quandelles
ſeroient encore plus grandes
ne pouvoient l'autoriſer à manquer
à ſon devoir ; qu'elle estoit
toûjours ſa Femme , & dans l'obligation
de ne ſe pas rebuter
d'un égarement qui pouvoit finir
; que ſa préſence luy faiſoit
toûjours garder beaucoup de
meſures , & que ſi elle n'eſtoit
plus aupres de luy , il pourroit
tomber dans des deſordres qu'elle
auroit ſans ceſſe à ſe reprocher.
Ces raiſons eſtoient d'une
Perſonne tres - ſage ; mais fon
Pere , qui estoit un Homme violent
& entreprenant , ſe laſſa d'y
déférer. Un jour qu'elle vint le
voir , il l'arreſta malgré elle , &
envoya dire à fon Mary qu'il la
retenoit pour la mener avec luy
le lendemain paſſer quelques
96
MERCURE
jours à la Campagne. Le cavalier
fit répondre qu'il le laiſſoit maître
de ſa Fille , & qu'il la pouvoit
garder autant qu'il voudroit . On
fit le voyage , & huit jours apres
le Pere revint , la laiſſant avec
ſa Mere , & quelques Dames,
qui s'empreſſerent pour la divertir.
Elle écrivit pluſieurs fois à
fon Mary , & n'en recevant aucunes
nouvelles , elle demanda
à revenir ſeule , puis qu'on ne
parloit point encor du retour ;
mais elle eut beau preſſer ſon
depart , elle s'apperçeut bientoſt
qu'on n'eſtoit pas d'humeur à
conſentir , & qu'on la tenoit
comme priſonniere. Deux mois
ſe paſſerent de cette forte , &
ſon Pere l'eſtant enfin venú retrouver
, luy apprit qu'il l'avoit
miſe en repos , & que par un
Jugement qu'il avoit fait rendre
y
GALANT.
97

contre ſon Mary , elle en eſtoit
ſéparée de biens,& de corps . Il
avoit beaucoup d'Amis dans la
Ville , où il eſtoit fort confideré;
& le Cavalier quine demandoit
qu'à vivre ſans Femme ,
s'eſtant défendu légerement ,
avoit mieux aimé abandonner
une partie de ſon Bien , que de
demeurer dans la contrainte où
le retenoitun reſte d'honneſteté.
La douleur que cette affaire
cauſa à la Belle , fut égale à ſa
ſurpriſe. Les avantages qu'elle
en retiroit , ne pûrent la conſoler
, & elle ne fut pas fi- toſt de
retour , avec ſon Pere , qu'elle
alla chez ſon Mary , deſavoüant
tout ce qui avoit eſté fait ſans
qu'on l'en euſt conſultée , & s'ofrant
à demeurer avec luy comme
auparavant.Le Cavalier traita
ſa ſoûmiffion de feinte , & d'a
98 MERCURE
dreſſe concertée. Il luy dit que
puis qu'elle avoit voulu l'abandonner
, c'eſtoit pour toute ſa
vie , & qu'elle ne devoit jamais
eſpérer qu'il la repriſt . Elle refuſa
longtems de retourner chez
ſon Pere , mais il le voulut abfolument
, & la laiſſa ſeule toute
en pleurs , avec proteſtation de
ne point rentrer chez luy qu'a
pres qu'il ſçauroit qu'elle en fuft
fortie. Ce ſentiment de vertu
qui la faiſoit renoncer à ſon repos
, luy attira de fâcheux reproches.
Son Pere ſe prétendit
offenſé de ce qu'elle condamnoit
par cette démarche ce qu'il venoit
de faire pour elle ; & toute
ſoûmiſe qu'elle estoit à ſon devoir
, elie eut à ſoufrir des deux
coſtez . Sa patience la mitau deffus
de ces traverſes . Quoy qu'elle
ſceuſt qu'elle s'expoſoit à la violente
LYON
GALAN T.
99
lente humeur de ſon Pere en alLW
montrant réſoluë à le quices
LYON
elle fit prier vingt fois ſon Mary
de la vouloir recevoir , &
, elle
prieres furent toûjours ſuivies
d'unrefus. Il y avoit un an que
ce divorce duroit , lors qu'on luy
apprit qu'il eſtoit tombe malade.
Elle ne balança point ſur ce
qu'elle avoit à faire. Son devoir
l'occupant uniquement
voulut luy ſervir de Garde , &
ſerendit dans ſa Chambre fans
l'avoir fait avertir. Il ne l'eut pas
plutoſt apperçeuë , qu'il tourne
la teſte de l'autre coſté , & quoy
qu'elle puſt luy dire d'honneſte
&de tendre , il luy répondit toû
jours qu'elle le laiſſaſt ſoufrir en
repos. Sa venuë l'avoit fi fort
agité ,& il entra dans une fi
grande impatience de ce qu'elle
s'obſtinoit à ne vouloir pas fortir
Septembre 1683 . E
E
100 MERCURE
que les Medecins luy conſeillerent
de ſe retirer , dans la peur
qu'ils eurent que le ſecours
qu'elle venoit luy ofrir , ne produiſiſt
un effet contraire à ce
qu'elle ſouhaitoit. Elle fortit toute
en larmes , mais ce ne fut que
pour s'arreſter dans l'Antichambre
, où elle paſſa les jours & les
nuits tant qu'il demeura au Lit ,
pour prendre ſoin de ce qui pouvoit
le plus contribuer à ſa guérifon.
On n'oſa luy dire pendant
tout ce temps , ce qu'elle faiſoit
pour luy ; & quand apres ſa ſanté
entierement recouvrée , on luy
fit connoiſtre ce qu'il devoit à
cette aimable Perſonne , il reçeut
avec dédain tout ce qu'on luy
dit à fon avantage , & ne voulut
entendre parler d'aucun raccommodement.
La Belle contrainte
de retourner chez ſon
۱
GALAN T. ΙΟΙ
Pere , eut à eſſuyer de nouveaux
rebuts . Elle les ſoufrit ſans mur-
-murer ; mais quoy que l'auſtere
vertu qu'elle pratiquoit luy fift
ſuporter avec une entiere réſignation
les infortunes qu'elle
méritoit ſi peu , elle ne put réſiſter
longtems à l'accablement
où elles la mirent. Elle tomba
inſenſiblement dans une langueur
, qui eſtant ſuivie de fiévre
, donna bientoſt lieu d'appréhender
pour ſa vie. La premiere
choſe qu'elle fit , fut de demander
à voir ſon Mary. Il dit à ceux
qu'on luy envoya , que rien ne
preſſoit encore ,& qu'il la verroit
quand il ſeroit temps. Pendant
tout le cours de ſa maladie , elle
ne parla que du regret qu'elle
avoit de ce que ſon Pere avoit
-fait en dépit d'elle , & la violence
du mal l'ayant enfin emporté
E2
102 MERCURE
fur l'habilité des Medecins , qui
ne luy promettoient pas encore
trois jours de vie , elle demanda
tout de nouveau , mais avec les
inſtances les plus fortes , qu'on
fiſt venir ſon Mary. L'état où il
ſçeut qu'il la trouveroit , ne luy
permit pas de refuſer ce que
ſouhaitoit une Mourante. Il s'approcha
de ſon Lit , & en voyant
lamort peinte ſur ſon viſage , il
ne laiſſa pas de remarquer dans
ſes yeux toute la tendreſſe qu'une
Femme doit à ſon Mary. Elle le
conjura d'abord de luy pardonner
la ſeparation forcée qui avoit
pû donner lieu à ſon entier refroidiſſement.
Ellel'aſſura qu'ellene
gardoit aucun ſouvenir des
injuſtices qu'il luy avoit faites ,
luy dit qu'elle mouroit d'autant
plus contente , que depuis longtemps
la vie luy eſtoit inſuporta
GALANT.
103
ble , non ſeulement parce qu'elle
n'avoit pû ſe rendre digne
de ſa tendreſſe , mais parce que
cette vie qu'elle ſe voyoit preſte
de quiter , eftoit un obſtacle à
ſon ſalut; que ſes affiduitez aupres
de la Dame , qui estoit pour
luy plus aimable qu'elle , toutes
innocentes qu'elle les croyoit ,
ne laiſſoient pas de cauſer un
ſcandale general ; qu'il alloit
eſtre en pouvoir de le reparer en
l'épouſant ; qu'elle le prioit de le
faire fi- toſt qu'elle feroit morte ,
& en meſme temps de n'avoir
des yeux que pour elle ſeule , &
de ne foufrir jamais qu'aucune
autre Femme partageaſt fon
coeur ; que Dieu qui par ſa bonté
pardonne ſouvent les premieres
fautes , s'armoit de rigueur
contre les ſecondes ; qu'elle luy
ſouhaitoit dans ce nouveau ma-
E 3
104
MERCURE
riage 'tout le repos & tout le
bonheur qu'elle euſt tâché de
lay procurer , ſi elle euſt pû ſe
faire aimer veritablement ; & que
ſi apres ſa mort; ſes prieres pouvoient
avoir quelque force , elle
n'en feroit que pour attirer fur
Juy les graces du Ciel . Elle ajoûta
beaucoup d'autres choses qui
firent pleurer tous ceux qui
eſtoient préſens ;& s'eſtant tournée
vers fon Confeſſeur , elle
luy parla encore , & expira un
quart - d'heure apres . On ne
ſçauroit exprimer l'effet que ce
difcours , & la mort qui le ſuivit,
firent ſur l'eſprit du Cavalier. 11
demeura immobile , & dans une
eſpece de ſtupidité , qui luy oſta
toute connoiffance. Il ne pleura
point, il ne parla point ,& felaifſa
remener chez luy ſans ſçavoir
où il alloit. Si toſt qu'il y fut, il ſe
GALAN Τ . 105
jetta ſur un Lit , où ayant paffé
plus de trois heures ſans dire un
ſeul mot , il pouſſa de longs ſoûpirs
, verſa quelques larmes , &
dit qu'il eſtoit le plus criminel de
tous les Hommes. Ses Amis le
vinrent voir , & crûrent d'abord
que ſa douleur eſtoit affectée ;
mais il en donna des témoignages
ſi vifs , qu'ils virent bien-toft
qu'il en eſtoit penétré. 1) rappelloit
toute la vertu & tout le mérite
de ſa Femme , & ſe voyant
cauſe de ſa mort , il déteſtoit l'aveuglement
qui l'avoit perdu.
La jeune Veuve luy envoyafaire
compliment , & il pria qu'on luy
répondiſt ce qu'on voudroit. II
paſſala nuit dans un état pitoyable
, régla tout le jour ſuivant
quelques affaires , & fur le foir,
il ſe retira dans un des plus auſteres
Convents de la Ville. La
E 4
06 MERCURE
plupart voulurent croire qu'il
n'avoit choiſy cette retraite que
pour mieux cacher aux yeux du
monde l'embarras où il eſtoit d'avoir
à ſe contrefaire , & on ſe
perfuada qu'il en ſortiroit peu de
jours apres. La Veuve le crût
comme beaucoup d'autres , &
n'en eut pas grande inquiétude ;
mais ily paſſa trois mois entiers
ſans y vouloir recevoir aucune
viſite , &on fut fort étonné lors
qu'apres ce tems on luy vit prendre
l'Habit. Ce changement fit
beaucoup d'éclat. Chacun vouloitdémentir
ſes yeux ; & la Damequi
s'êtant flatée d'eſtre maîtreſſede
ſes volontez , avoit peine
encore à croire qu'il puſt ſe réfoudre
à l'abandonner , mais il
demeura inébranlable dans ſa
réſolution . L'année de ſon Novitiat
s'écoula , & il fit ſes Voeux
7
GALANT . 107
fur la fin du mois de luin dernier.
La Veuve deſeſperée d'avoir
hazardé fa gloire inutile
ment , n'a pu ſoufrir le mépris
où elle s'eſt veuë dans toute la
Ville. La honte l'a obligée de ſe
retirer à fix lieuës de là dans une
Maiſon de campagne qui
elle , & on ne croit pas qu'elle
revienne fi- toſt .
Le Roy ayant convoqué les
Etats de Bretagne à Vitré , Monſieur
le Duc de Chaunes en fit
l'ouverture le Lundy 2. du mois
d'Aouſt . On avoit dreſſe dans le
Palais un grand Theatre , tendu
tout autour de Tapiſſerie. Au
fond du Théatre eſtoient les Sieges
des Préſidens des Trois
Etats Monfieur de Lavardin
Eveſque de Rennes , occupoit
celuy de la droite , comme Préfident
du Clergé. Monfieur le
ES
108 MERCURE
Marquis de Coiflin avoit celuy
de la gauche , comme Préſident
de la Nobleſſe , en l'absence de
Monfieur le Duc de Rohan , qui
n'arriva que quatre jours apres ;
& Monfieur l'Aloüé de Rennes
eſtoit au deſſous du Clergé ,,
CommePreſident du Tiers Etat..
L'on avoit placé des Sieges éle
vez, l'un pour Monfieur le Ducde
Chaunes Gouverneur de la
Province ; & les autres plus
bas , pour Monfieur de Lavar- .
din Lieutenant de Roy , & pour
Meſſieurs les Commiſſaires . Les
Trois. Etats eſtant aſſemblez
députerent ſelon la coûtume ,
vers Monfieur le Duc de Chaunes
, qui eſtoit logé au Chafzeau
, pour le prier de venir faire
l'ouverture. Il ſe rendit au Pa
lais , accompagné de Meſſieurs ;
de Lavardin & de Caumartin ,,
GALANT. 109
Commiſſaires du Roy , & de
beaucoup de Perſonnes de la
premiere qualité , précedé des
Maréchauffées , à la teſte defquelles
eſtoit Monfieur leGrand
Prevoſt ,& de ſes Gardes , ayant
leurs Caſaques veſtuës , & le
Mouſquet ſur l'épaule. Lors
qu'ils furent arrivez à la Porte
du Palais , les Etats députerent
les plus conſidérables de leurs
Corps pour les recevoir. Ils entrerent
au fon des Trompetes ,
& ayant ſalüé les Dames qui
eſtoient dans un lieu élevé , ils
prirent chacun leurs places.
Monfieur le Duc de Chaunes
parla le premier , témoignanc
avec l'éloquence qui luy eſt ordinaire
, la naturelle inclination
qu'il a pour le bien de la Province.
Monfieur le Marquis de
Lavardin parla apres luy;& en
E6
πό MERCURE
4
fuite Monfieur de Caumartin
ayant remontré les grands ſoins
que prenoit Sa Majesté pour la
conſervation de ſes Sujets , &
principalement pour ceux de ſa
Province de Bretagne , en les
maintenant dans leurs Privileges
, & en leur facilitant le Commerce
, par le grand nombre de
Baſtimens , de Ports , & de Ha--
vres , qu'elle fait conſtruire inceſſamment
, il dit qu'il ne doutoit
point que Meſſieurs des.
Etats n'accordafſſent les ſommes
ordinaires d'un Don gratuit ,
d'autant plus conſidérables , que
le Roy avoit pour eux de grandes
bontez , & qu'ils pouvoient
faire monter ce Don à deux millions
quatre cens mille livres ,
qui font deux cens mille livres
de plus qu'à la derniere tenuë
des Etats. Cette ſomme ayant.
GALANT.
eſté accordée tout d'une voix ,
PAſſemblée ſe ſépara. Le reſte
du jour fut employé a ſe divertir .
Les Trompettes , les Hautbois ,
& les Violons , ſe faisoient entendre
par tout. Les Dames eftoient
dans leur plus magnifique
ajuſtement , & parmy elles on
voyoit briller Madame de Lavardin
, & Madame la Marquiſe
du Bois de la Roche. Le lendemain
, les Etats s'aſſemblerent ,
&les Tables eſtant ouvertes , il
fe trouva grande Compagnie au
Diné de Monfieur le Duc de
Chaunes , qui fut ſervy au fon
des Trompetes , & des aurres
Inſtrumens. Chacun ne penſoit
qu'à faire grand' chere , lors -
qu'une Lettre qu'on luy apporta
le fit changer de viſage. Tout
le monde remarqua que cette
Lettre lay apprenoit quelque
112 MERCURE
choſe de fâcheux . Ce Duc ſoupira
, & dit tout haut ; Trompetes,,
Hautbois , & Violons , taiſez- vous ;
& vous , Meſſieurs , pleurez avec
moy la perte que la France vient de :
fairepar la mort de la plus grande ,
de la plusfage , &de la plus preuse
Princeſſe , qu'elle ait jamais euë
pour Reyne. On fortit de table, &
ce fut bientoſt dans toute la Ville
une déſolation générale. Chacun
prit le deüil , & on congédia
les Comédiens qui devoient faire
ce jour- là l'ouverture de leur
Theatre. Les Etats ont duré un
mois , & pendant cetemps on a
travaillé aux Affaires de la Province.
Les Dames ſe ſont diver- -
ties à la promenade du Parc , qui
eſt la plus belle de la Province..
Tout le monde a admiré le Parterre
, & les choſes curieuſes que
Madame la Princeſſe de TarenGALANT.
113
te y a fait placer. Elles ſe ſont
auſſi promenées au Rocher , Mai--
fon de plaiſancede Mele Marquis
de Sevignié , qui les a régalées
pluſieurs fois . Il ne s'eſt rien fait
de conſidérable dans tout ce
temps , ſi ce n'eſt la Converſion
deMonfieur Rebondi , quia ab
juré entre les mains & par les
inſtructions de Monfieur l'Eveſque
de Rennes. Il eſt fort fçavant
, âgé de 56 ans , & d'une
des meilleures Familles de Vitré .
Monfieur des Mardeaux , Sieur
de la Bourgeaudiere , ſon Parent,
avoit déja fait la meſme abjuration
à Rennes ..
La mort de la Reyne ayant
cauſé un deüil general en France,
on en a donné des marques par
tout ,& en toutes choſes. Je vous
ay déja mandé que cette mort
ayoit fait fuprimer dans les Col
114
MERCURE
leges les Jeux de Theatre , qui
précedent tous les ans la diſtribution
des Prix . Cette diſtribution
fe fit au College d'Arcourt
le Mardy 24. du dernier mois,
aprés qu'on eut fait entendre les
Eloges de certe vertueuſe. Prin
ceffe. Ils tinrent lieu de la Tragédie
que l'on devoit repréſenter
dans la Court , & dont les
préparatifs eftoient déja fort
avancez , lors que cette perte
changed toutes les réjoüiſſances
en triſtes regrets . L'on abatit le
Théatre qui devoit fervir à la
Tragédie , & l'on en dreſſa un
autre dans la Salle , ſur lequel
Monfieur le Chevalier Turgot
de S. Clair prononça une Orai
fon funebre, avec autant de grace
que de hardieffe. Toute lAfſemblée
qui estoit nombreuſe , &
compoſée de Perſonnes confide
GALAN T. 115
rables par leur qualité & par leur
fçavoir, lui marqua par ſes loüanges
combien on eſtoit content
de cette Action . Douze autres
reciterent des Vers Latins &
François de pluſieurs fortes , &
ils furent tous écoutez avec plaifir.
La Salle eſtoit tenduë de noir,
avec des Ecuſſons aux Armes de
la Reyne. Il y avoit une tresbelle
Décoration en peinture ,
éclairée de pluſieurs Luftres , &
dans le fond du Théatre eſtoit la
repréſentation d'un magnifique
Tombeau.
Les Députez du Parlement, de
la Chambre des Comptes , dela
Cour des Aydes , & de la Cour
des Monnoyes , s'eſtant rendus
à Fontainebleau , y firent les
Complimens à Sa Majeſté ſur la
mort de la Reyne le Mercredy
18. Aouſt. Ils furent conduits à
116 MERCURE
l'Audience par Mr le Marquis
de Rhodes Grand Maistre des
Ceremonies , & par M de Sain-
τοι Maiſtre des Ceremonies . M'le.
Marquis de Seignelay, Secretaire
d'Etat, les préſenta. Voici ce que
M'de Novion Premier Préſident .
du Parlement, dit au Roy.
SIRE ,
Il faut que Dieu ait bien aiméla
France , pour lui donner un Roy.comme
VOTRE MAJESTE . Il fant
que la France l'ait bien offencé,pour
lui ofterune Princeffe auffi vertueu-
Se que la Reyne. Vôtre valeur ,
SIRE , est venuë à bout de tout
ce qu'Elle a entrepris . Rien ne luy
a pú réſiſter ; le Ciel n'a jamais
rien refusé aux prieres de la Reyne.
Quand Elle estoit parmi nous ,
tous ſes ſouhaits estoient pour V.
MAJESTE' ; & dans le Ciel ou
GALANT.
117
elle eft , nous sçavons queſes voeux
feront toûjours François . Nous espérons
, SIRE , que c'est ici la derniere
perte quefera V. MAJESTE',
& que ce que le Ciel a retranché
des jours de cette grande Reyne ,
Sera joint aux vostres pour les prolonger.
Régnez , SIRE , règnez
heureux. Régnez longtemps pour
noſtre bonheur , & pour celuy de
la France. Cefont les ſouhaits que
font inceſſamment pour V. MAJESTE'
, fes tres- humbles , tresobeiffans
, & tres-fidelles Sujets.
Ce Compliment reçeut beaucoup
d'aplaudiſſemens. Il me feroit
inutile d'en rien dire , puis
qu'il parle affez de luy-même.
Ceux de Mr Nicolaï , Premier
Préſident de la Chambre des
Comptes , & de Me le Camus ,
Premier Préſident de la Cour
des Aides,leur attirérent de gran118
MERCURE
des loüanges. Me de Chauvry
Premier Préſident de la Cour
des monnoyes , fit en ces termes
les Complimens de ſa Compagnie.
SIRE ,
Nous estions encore dans la joie
de l'heureux retour de V. MAJESTE'
; elle paroiffoitsur nos viſages,
& ſa conduite merveilleuse faisoit
noſtre plus ordinaire entretien. A
préſent tout est malheureſement
changé. On voit une consternation
publique & univerſelle. L'exemple
de la charité& de la bonté , la
vertu & la pieté meſme n'eſt plus ,
& dans cet accident funeste il ne
nous reste que des pleurs &des gémiſſemens.
Nous n'entreprenons pas,
SIRE , la conſolation d'une perte
auſſi ſenſible que celle que V. MAjESTE'
vient de faire. Elle la trouGALANT.
119
vera dans la grandeur de ſon ame,
&dans la force deſon esprit. Nous
venons nous conſoler nous mêmes
par la présence de V. MAJESTE'.-
Elle est la source de nos espérances
, & le remede à nos maux,
Nous la fuplious avec un profond
respect , d'agréer le devoir , que
lui rend en cette occafion de douleur
, une Compagnie pleine de zele
&d'affliction pour ſonſervice.
Le même jour , Monfieur Pomereu
, Prevoſt des Marchands,
fit les meſmes Complimens de
condoléance . Il eſtoit accompagné
des Echevins , & des autres
Officiers de la Ville. Deux
jours aprés le Grand Confeil
s'acquita du meſme devoir par
la bouche de Monfieur le Préfident
Barentin. Il parla avec beaucoup
de force&de grace.
Le Dimanche 22. du mef120
MERCURE
me mois , Monfieur Ranucci ,
Eveſque de Fano , Nonce Extraordinaire
de Sa Sainteté , fit ſon
Entrée publique à Fontainebleau.
Il eſtoit à Moret , où
Monfieur le Prince de Liflebonne
, & Monfieur de Bonneüil introducteur
des Ambaſſadeurs ,
l'allerent prendre avec les Carroffes
du Roy , & de Madame
la Dauphine , ſuivis de ceux de
Monfieur , de madame , & des
Princes & Princeſſes du Sang .
Apres qu'ils l'eurent conduit à
l'Hoſtel qu'on luy avoit préparé,
Monfieur le Marquis de Geſvres,
Premier Gentilhomme de la
Chambre , le vint complimenter
au nom du Roy ; Monfieur le
Marquis de Belfonds , Premier
Ecuyer de Madame la Dauphine
, au nom de eette Princeſſe ;
& Monfieur le Duc de Choi
GALANT. 121
ſeüil , Premier Gentilhomme de
la Chambre de Monfieur , &
Monfieur le Marquis de Bron ,
Premier Ecuyer de Madame , au
nom de Leurs Alteſſes Royales.
Le Lundy 23. il eut Audience
publique de Sa Majeſté dans le
grand Apartement de la Reyne ,
qui eſtoit tout tendu de Drap
violet. Le Mardy 24. le Roy luy
donna une ſeconde Audience
dans la Chambre du Lit à la
Ruelle. Des deux coſtez de Sa
Majeſté eſtoient Monſeigneur le
Dauphin , Monfieur , Monfieur
le Duc , Meſſieurs les Princes de
Conty,&de la Roche- fur Yon,
&les principaux Seigneurs de la
Cour & Officiers de la Couronne.
Vous obſerverez qu'à ces
Audiences , tous ces Princes &
Seigneurs eſtoient en Manteau
& en Rabat , & les Princeſſes &
122 MERCURE
Duchelles en Mantes , & que la
Cour eſtant fort groffe , ces
Aſſemblées avoient quelque
choſes de grand , malgre le noir
des Habits. Toute la Suite de
Mr-le Nonce eſtoit auſſi en Rabat
& en Manteau . Ce Prelat
ayant donné au Roy un Bref
du Pape , Sa Majeſté paſſa dans
le grand Cabinet , où Mr le
Nonce luy préſenta les Langes
benits de la main de Sa Sainteté
, & envoyez à Monſeigneur
leDuc de Bourgogne. Le Roy
les trouva tres beaux , & en ſuite
toute la Cour les alla confidérer.
Tout eft chargé des Chifres
du Pape , & de ceux de Sa
Majeflé , de Monſeigneur le
Dauphin , de Madame la Dauphine
, & de Monſeigneur le
Duc de Bourgogne. Le fond en
eft bleu. Ily a cinq Langes, deux
Carreaux
GALANT.
123
Carreaux , un Manteau Ducal ,
uneEpée , & un Ceinturon enrichy
de Pierreries , avec des miniatures
tres - fines. Le Linge eſt
tout de Point de Veniſe , avec
des Chifres , & des figures d'Animaux
, & des Armes d'un travail
fort ſingulier. Il y a environ
quarante Pieces de Point,qui
ſont propres à un Enfant , avec
troisCofres de Velours cramoiſy
, garnis d'argent ;les anneaux ,
les pieds, & les ſerrures auſſi d'argent.
Au fortir du grand Cabinet
du Roy, Male Nonce fut conduit
chez Monseigneur le Dauphin ,
chez Monfieur , & chez Madame;
& toutes ces Audiences eſtant
finies , on le remena à ſon Hoſtel
. M' Langlois , maiſtre d'Hoſtel
du Roy , le traita magnifiquement
pendant quatre jours
par ordre de Sa Majeſté .
Septembre 1683 . F
124 MERCURE
Le Mercredy 25. les Miniſtres
Etrangers Catholiques qui font à
la Cour , firent les Complimens
de condoléance ſur la mort de la
Reyne , dans le grand Aparte.
ment. Ces Audiences n'eurent
point de rang. MaRezzini , Envoyé
Extraordinaire de M le
Duc de modene , y fut conduit
le premier , & aprés lui , M'le
Nonce , M² l'Ambaſſadeur de Veniſe
, l'Ambaſſadeur de Savoye
, M² l'Envoyé de Portugal,
& Mr l'Envoyé de mantouë. Ils
furent menez en ſuite à l'Audience
de monſeigneur le Dauphin
, & de Monfieur. L'apreldînée
ils allerent tous dans le
meſme ordre complimenter Madame
la Dauphine. Toutes les
Dames du Palais , en mantes de
crêpe à grandes queuës , eſtoient
des deux coſtez du Fauteüil de
GALANT .
125
- cette Princeſſe , avec ſes Filles
d'honneur. Ils ſe rendirent de
là chez Madame , qu'ils trouverent
auffi accompagnée de plufieurs
Dames , & de ſes Filles
d'honneur .
Le Roy ayant marqué le 28 .
du mois d'Aouſt , pour recevoir
de Compliment de l'Académie
Françoiſe ſur la mort de la Reyne
, cette Compagnie ſe rendit d
Fontainebleau le jour de devant,
& le matin du 28. elle s'aſſembla
dans la Salle des Suiſſes , proche
celle des Gardes du Corps . Sur
les dix heures du matin , Mr le
Marquis de Rhodes , Grand-
Maiſtre des Cerémonies de France
, l'y vint prendre , & ſe joignit
am Charpentier,qui devoit por-
- ter la parole , & qui marcha accompagné
de . M² l'Eveſque de
Meaux , Chancelier de la Com-
F 2
126
MERCURE
L
rs
pagnie. En ſuite marcherent ſelon
l'ordre de leur reception , ms
de Villayer Doyen des Conſeillers
d'Etat , le Duc de Saint Aignan
, l'Abbé Teſtu, l'Abbé Tallement
le jeune , le marquis de
Danjeau , l'Abbé Renier , Quinault
, Mr l'Archeveſque de Paris
, Ms Perrault , l'Abbé Fleſchier
, Racine , & Rofe Secretaire
du Cabinet. Mr le marquis
de Seignelay , Secretaire d'Etat,
quiles vint recevoir à la Porte de
la Chambre, les préſenta au Roy
qui eſtoit aſſis , ayant à ſa droite
Monſeigneur le Dauphin,debout,
& à gauche Monfieur le Duc, &
pluſieurs autres Princes & Seigneurs
; & aprés deux profondes
reverences , M² Charpentier dit.
SIRE ,
L
:
Il est arrivé enfin dans la vie de
GALANT . 127
VOTRE MAJESTE' un évenement
dont il nous feroit plus avantageux
de nous taire que de parler. La Sageffe
de vos Conſeils , la profperité
- de vos Armes , vos Victoires , vos
Triomphes , ont fervy jusqu'à pré-
Sent de matiere à nos discours. Nous
n'avons esté en peine que de trouver
des paroles affez nobles pour répon
dre à la dignité de noſtre ſujet
aujourd'huy , SIRE, nous n'en ſcaurions
trouver qui répondent à l'excés
de nostre douleur,& l'occasion qui
nous amene devant V.M.Semblene
demander que le filence. Il faut
étouffer dans le fonds de nos coeurs
nos plus tendres reffentimens , pour
ne point aigrir la playe dont toute
la France vient d'estre frapée. Il
faut dérober à l'incomparable Reg
ne que nous pleurons , les Eloges qui
luyfont deubs, de crainte de retracer
àvos yeux les funestes images defa
F
3
128 MERCURE
mort précipitée. Pardonnez- moy
donc , Divine Princeſſe , qui m'entendez
du Ciel , où vous ferez deformais
un des Anges tutelaires de
la France , fi parlant dans un Pa
lais dontvous avez esté le bonheur
& l'ornement , je ne dis rien , ny
de vostre auguste naiſſance ny de
voſtre fervente pieté , ny de vostre
tendreffe cordiale envers les Pau
vres , qualité si rare dans les Per-
Sonnes de vostre rang , ny de vôtre
heureuse fécondité qui a affermy le
bonheur de l'Etat , ny de tous les
autres avantages periſſables que la
chair & lefang vous avoient donnez,
ny de toutes les Couronnes que
vous avez portées , puis que vous
en poſſedez une dans le fein de la
Divinité , qui efface l'éclat de toutes
les autres . Pardonnez- moy , fo
je ne m'attache point à tant de titresfublimes
, qui vous avoient éleGALAN
T. 129
ר
vée presque au deſſus de la condition
humaine; auſſi-bien , dans quel
eſprit pourrois- je l'entreprendre en
présence de vostre auguste Epoux ?
Si c'est pour exagérer la grandeur
de nostre perte , ne l'a-t- ilpassentie
plus vivement que nous ? Si
c'est pour l'en conſoler , est- ce de
nous qu'il attend les grandes réſolutions
qu'il ſçait prendre ? Non ,
SIRE , voſtre constance ne doit point
estre l'effet des exhortations d'un
Orateur , elle ne peut estre que le
fruit de vostre propre courage. Tout
est original dans les Héros comme
vous ; ils font les grands exemples,
ils ne les imitent point . Leurs actionsfont
les idées de nos préceptes,
nos préceptes neſont point les motifs
de leurs actions. Le Ciel qui veille
fi viſiblement sur vostre Perſonne
Sacrée , & qui vous a fourni les
occaſions d'exercer tant de vertus
F4
130 MERCURE
de magnificence &d'éclat, vous devoit
auſſi faire naître une occaſion
pour exercer vostre patience &vôtre
force. Il l'a fait , SIRE , en un
temps que V. M. ne s'y attendoit
pas. Ilvous a Surpris par cette vifite
douloureuse ? Eh combien de
fois vous a- t-il Surpris par des vi
Etoires & par des conquestes au deta
de vostre espérance ? Peut- estre
qu'en ce moment mesme il vous
prépare quelque nouvelles gloire
que toute la prudence humaine ne
Sçauroit découvrir. C'est par ces
coups impréveus , qu'il distingue
du commun des Roys , ceuxfur qui
ilimprimeplus efficacement le ſceau
de sa toute puiſſance. Il ne fait
rien que de ſurprenant , il ne fait
rien que d'extraordinaire dans une
vie toute pleine de miracles.
En ſuite , l'Académie paſſa
dans le meſme ordre à l'AparteGALANT.
131
ment de Monſeigneur le Dauphin
, à qui Monfieur Charpentier
dit
MONSEIGNEUR,
L'Académie Françoise auroit
fort defiré , que la premiere fois
- qu'elle vous rend ſes tres- humbles
- respects , c'eust esté pour un sujet
moins triste que celuy - cy. Mais
fon de voir ne luy laiſſant pas la lin
berté du choix , elle se tient toû
jours tres- honorée de paroiſtre de
vant Vous , en un temps où les pre
mieres Compagnies du Royaume
s'empreffent de vous témoigner la
part qu'elles prennent à voſtre
douleur. Les faveurs que nous avons
réçevës de LoüIS LE GRAND
ontfurpaffénos espérances , &nous
devrions vous en parlerſi nous oſions .
meſler noſtre reconnoiſſance avec la
tristeſſe , & fi vous pouviez main-
F5
132
MERCURE
tenant écouter autre chose que des
foupirs & des plaintes . La mort de
nostre auguste Reyne , occupe au
jourd'huy toutes vospensées &toutes
Les nostres , &nous croirions mesme
faire un effort injuste ,si nous vou
lions nous oppofer aux mouvemens.
de vostre tendreſſe &de vostre pie
té. Ilfaut , MONSEIGNEUR , VOUS
laiſſer le temps de vous accoûtumer
àuneséparationsi amère &si peu
attendue. Il faut vous laisser le
temps de profiter des Secours que
vous pouvez tirer de la Philofophie
de l'étude des belles Lettres. Ve--
ritablement à vous regarder de ce
coſté-là , vous paroiſſez invincible
auxpaſſions , apres vous eſtre fortifie
avec tant de ſoin contre toutes leurs
attaques. Mais à dire la verité , la
Philosophie n'a point pour but ,
d'éteindre dans un bon coeur , tous
lus Sentimens que la Nature inspi
GALANT.
133
1
لا
re. Elle ne défend point au Sage de
s'affliger quelque fois , elle ne prétendpas
le transformer en unePlante
infenfible , ou en une Statuë
qui marche. Il est juste , il est
honeste , de sentir vivement les
grandes pertes , qui ne ſe peuvent
jamais reparer. Permettez - nous :
Seulement de vous dire , MONSE 1-
GNEUR , que le Fils de Loüis LE
GRAND ne doit point avoir de dou
Leur inconsolable , tandis que le Ciel
nous conſervera ſon auguste Pere.
De là , cette Compagnie toûjours
conduite par le Grand-
Maistre des Ceremonies ,ſe ren--
dit chez Madame la Dauphine,
à laquelle Monfieur Charpentier
parla en ces termes.
MADAME,
Laperte que la France vient de
faire , vous doit avoir eftétres fen-
File 60
134
MERCURE
fible. Vous avez perdu la meilleure
de toutes les Meres , nous avons
perdu la plus vertueuse de toutes
Les Reynes. Ceux qui s'approchent
des perſonnes de vostre rang en de
pareilles occaſions , ſemblent avoir
deſſein de les confoler. Oferay - je:
dire , MADAME , que c'est aujourd'huy
tout le contraire , & que c'est
Vous qui nous conſolez ? Le Prince
que vous nous avez donné , celuy
que nous attendons de Vous ,font les
remedes infaillibles à noſtre douleur.
Par ces gages précieux , le Sang de
LOUIS LE GRAND est afſuré à nos
Descendans , il n'y a point de trif.
teſſe qui puiſſe tenir contre cette
penfée. D'ailleurs , MADAME , qui
peut nier que la Divine THERESE
en diſparoiſſant à nos yeux , nefoit
entrée dans la gloire ? C'est de là
qu Elle obtiendra de nouveaux
Triomphes àson auguste Epoux , à
Son cher. Fils , & à toute vostre ReGALAN
T.
135
yale Postérité. Donnons donc à la
Nature&à lacoûtume , les larmes,
les crépes , &tout cet appareilfunebre
; mais gardons- nous bien de
pleurer à la maniere ordinaire , une
Princeffe dont le nom fera réveré
fur nos Autels , &dont la mort fera
quelque jour une de nos Feſtes ..
Ces trois Diſcours receurent
les applaudiſſemens de toute la
Cour ,& vous ne vous en étonnerez
pas , Madame , ſcachant
qu'ils font de Monfieur Charpentier:.
Les beaux Ouvrages
qu'il a publiez par le paſſé , &
les deux Volumes qu'il vient de
nous donner touchant l'Excellence
de la Langue Françoise , jultifient
affez que fa réputation
n'eſt pas établie par cabale. Vous
ſerez peut- eſtre bien- aiſe de ſçavoir
le jugement qu'un grand
Miniſtre d'Etat avoit fait de ce
136 MERCURE
dernier Ouvrage peu de temps.
avant ſa mort , quand il dit , Que
l'éloquence avec laquelle Monfieur
Charpentier avoit foûtenu l'Excellence
de noſtre Langue , estoit la plus
convaincante deſes preuves ; je ne
vous en diray pas davantage, puis
qu'il n'y a pas deux avis fur ce fu--
jet. Ilvois ſouviendra ſans-doute
, qu'il ya cinq ou fix ans , que
Monfieur Charpentier fit imprimer
un autre Livre , intitulé Dé
fence de la Langue Françoise , pour
l'Inscription de l'Arc de Triomphe,
dans lequel il fait voir par des
argumens invincibles ; que l'Arcde-
Triomphe qu'on éleve à la
gloire de Sa Majesté , doiteſtre
accompagné d'une Inſcription
Françoife. C'eſt ce premier Volume
qui a fait naître les deux
derniers , où il acheve d'établir
fi fortement le mérite &les droits>
GALANT 137
-
-
de noſtre Langue , qu'il n'y a plus
que la prévention & l'opiniâtreté
qui s'y puiſſent oppoſer.
Le Jeudy 2. de ce mois , Monſieur
de Spanheim , Envoyé Extraordinaire
de Monfieur l'Eleteur
de Brandebourg , fut reçeu
à l'Audience de Sa Majesté , à laquelle
il fit les meſmes Complimens
de condoléance, & en fuite
à Madame la Dauphine. Comme
Monſeigneur le Dauphin eſtoit
alors à Paris , ainſi que Leurs
Alteſſes Royales , il ne les fit à ce
Prince que le 7. non - plus qu'à
Monfieur & à Madame..
Le Mardy 6. l'Univerſité rem+
plit les meſmes devoirs ,Ja parole
eſtant portée par Monfieur
Tavernier , qui en eſt Recteur..
Par ſes Statuts , elle ne doit jamais
fortir de Paris ; mais iln'en
eſt point de ſi anciens , dont la
grandeur du Roy ne difpenfe..
138 MERCURE
L'Eſtampe que je vous envoye
, contient un Prodige fort
particulier. Vn Boucher de marni
en Italie , ouvant un Mouton
il y a deux mois , trouva dans ſon
ventre toutes les Figures que l'on
voit icy marquées. Celles des
Couteaux estoient de couleur de
ſang , du coſté que l'on s'en ſert
pour couper. C'eſt ce que le
Marquis Petrella a écrit de Pérouge
, comme témoin oculaire,
au Seigneur Hippolito Ricci de
Florence. Ils croyent que ce
Mouton , Animal timide de ſa
nature , avoit veu les Conteaux
fanglans , avec l'ombre de la
Tour , dans la Boutique du Boucher
, & que cette veuë avoit
fait les meſmes impreſſions dans
ſes entrailles , que la veuë de
certains objets fait aux Femmes
groffes.
1
GFN
CUE
DELA
GALANT.
139
!
J'aurois trop à dire , ſi je vous
parlois de tous les Services qui
ont eſté faits pour le repos de
| l'ame de la Reyne , mais je les
remets juſqu'au mois prochain ,
pour venir à celuy de S. Denys ,
dont le détail eſt fort long. Jamais
on n'a examiné ſi à fond ce qui
regarde les Ceremonies , que
dans cette occafion , & je vay
vous dire des choſes qui n'ont
point encore eſté remarquées ,
ny imprimées dans aucune Relation.
Ainſi ce que je vous manderay
ſera peut- eſtre digne d'eſtre
conſervé , par l'utilité qu'on
enpeut tirer un jour.
Le Corps de la Reyne ayant
eſté tranſporté du milieu du
Choeur de S. Denys dansla Chapelle
haute , y a repoſe ſous une
Chapelle ardente juſques au jour
qui a précedé celuy du Service
140
MERCURE
ſolemnel qu'on a fait pour l'inhumer.
Des Gardes , & deux
Religieux , relevez de temps en
temps , ont toujours eſté aupres
du Corps.M² l'Abbé d'Hatecour,
Aumônier de la Reyne de quar .
tier, eſtoit de ce nombre ; mais il
y avoit cette diférence , que n'étant
point relevé , on peut dire
qu'il n'a point abandonné le
Corps juſqu'à ce qu'il ait eſté mis
dans la ſepulture. Comme la маі-
ſon de la Reine n'étoit point rompuë
, & que les Tables eſtoient
ſervies à S. Denys , les Officiers
y venoient les uns apres les autres
. Quelques Dames venoient
auffi de temps en temps de Paris
pour garder le Corps , quoy
qu'elles n'y fuſſent plus obligées
que par leur zele pour la Reyne,
qui y faiſoit ſouvent venir des
Perſonnes de la plus haute qua
GALANT. 141
lité. On a auſſi remarqué une
Dame , qui eſtoit ſi attachée à
cette Princeſſe par devoir , par
inclination , & par l'honneur
qu'elle avoit d'en eſtre eſtimée ;
quelle n'a pas quitté le Corps un
moment. Depuis cinq heures du
matin juſques à une heure apres
midy , on diſoit des Meſſes chaque
jour pour le repos de ſon
ame , & chaque jour on faifoit
un Service. Le Corps fut mis au
milieu du Choeur le mardy 31 .
du dernier mois.
Le jour précedent , les Compagnies
furent invitées au Service
folemnel de cette Princeffe
parMonfieur de Saintoſt Maître
desCerémonies de France . Il ſe
trouva ſur les ſept heures du
matin à la Sainte Chapelle du
Palais à Paris , où ſe rendirent le
Roy, d'Armes, fix Hérauts-d'Ar-
1
1
142 MERCURE
mes de France , & les trente Jurez
Crieurs . Ils allerent en la
Grand' Chambre du Parlement,
& enſuite aux autres Compagnies
, en cet ordre.
Les Six Hérauts d'Armes marchoient
deux à deux en Robes de
deüil , la Cotte- d'Armes par defſous,
qui eſt de Velours violet, &
un Chaperon auſſi par deſſus , le
deüil rabatu ſur l'épaule. Ces
Robes eſtoient ſemées de trois
grandes Fleurs-de- Lys d'or , &
marquée ſur la Manche d'une
Deviſe , ou Titre particulier ,
comme Charolois , Xaintonge ,
&c. Ils avoient chacun un Caducée
à la main , voilé d'un Crêpe.
C'eſt un Baſton couvert de
Velours fleurdeliſé .
Le Roy d'Armes de France ſuivoit
ſeul , veſtu comme les fix
autres , & ayant comme eux un
GALANT . 143
:
Chapeau en forme de Toque ,
avec un long Crêpe. Sa queuë
traînante eſtoit portée par un
Domeſtique , & fon Caducée
diféroit des autres à cauſe d'une
Fleur- de- Lys d'or qui eſtoit au
plus haut de ce Caducée , que
quelques-uns nomment Sceptre.
Me de Saintot, Maiſtre des Cerémonies
,venoit ſeul aprés leRoy
d'Armes.Il eſtoitveſtu d'une Robede
devïl à longue queuë , portée
par un de ſes Domeſtiques,
ayant un grand Chaperon de
deüil renversé ſur le dos , leBonnet
quarré en teſte , l'Epée au
coſté , & le Baſton de Maiſtre
des Cerémonies à la main .
En ſuite alloient les trente Iurez
Crieurs de la Ville de Paris ,
en Robes de deüil , le Bonnet
quarré en teſte , tenant des Clochetes
, & ayant au devant &
144 MERCURE
au derriere de leurs Robes , des
Ecuffons peints aux Armes de
la Reyne. Lors qu'ils furent arrivez
en la Grand Chambre ,
l'Audience eſtant ouverte , M
de Saintot , Maiſtre des Cerémonies
, prit ſa ſéance apres le dernier
des Conſeillers ; & le Roy
d'Armes , & les Hérauts , demeurerent
debout & couverts
derriere le Barreau,& les Crieurs
teſtes nuës en forme de demy cercle.
Le Maiſtre des Cerémonies
ayant dit à la Cour les ordres
qu'il avoit du Roy , pour l'avertir
de ſe trouver au Service &
à l'Inhumation de la Reyne à
S. Denys , & à Noſtre- Dame de
Paris , il préſenta la Lettre de
Cachet , que Mr le Premier Préfident
mit entre les mains d'un
des Conſeillers qui en fit la lecture
; apres laquelle Me le PreGALANT.
145
mier Préſident dit , que la Cour
exécuteroit les ordres de Sa Majefté.
Alors le Roy d'Armes dit ,
Iurez Crieurs , faites voſtre devoir.
au meſme inſtant , le Sieur Spens ,
l'un des Crieurs, s'eſtant avancé,
dittout haut.
MESSIEURS , priez Dicu pour
l'ame de Tres- Haute,Tres-puiſſante,
Tres- Excellente , & Tres-Vertueuse
Princeffe, Marie- Théreſe , Infante
d'Espagne , Reyne de France & de
Navarre. Dans ce moment tous
les Iurez Crieurs ſonnerent de
leurs Clochetes , & le St Spens
continua .
Priez Dieu pour l'ame de Tres-
Haute, Tres-Puiſſante , Tres Excellente
, & Tres- Vertueuse Princeſſe,
Marie-Théreſe, Infante d'Espagne,
Reyne de France & de Navarre ,
Epousede Tres-Haut, Tres- Puiſſant,
Tres -Excellent Prince, Loüis ,
146
MERCURE
par la grace de Dieu , Roy de France
& de Navarre , décedée au Chaſteau
de Versailles le 30. de Juillet.
Tous les Crieurs fonnerent une
ſeconde fois de leurs Clochetes,
& le Crieur ajoûta .
Pour l'ame de laquelle Sa Majesté
fait faire deux Servicesſolemnels;
le premier Mercredy prochain 1 .
Septembre , en l'Eglise de S. Denys,
où fon Corps repofe , & oùse fera
Son Inhumation;le ſecond, le Samedy
Suivant 4. du mesme mois , en l'Egliſe
de Paris.Demain , à deux heu–
res aprés midy ſe diront Vespres &
Vigiles des Morts en l'Eglise de S.
Denys , & Vendredy , à pareille
heure , en l'Eglise de Paris. Priez
Dieupour le repos defon ame. Tous
les Crieurs fonnerent pour la troifiéme
fois de leurs Clochetes .
Le Maistre des Cerémonies
eſtant forty de la Grand' Chambre
GALANT. 147
'bre, alla dans le meſme ordre en
la Chambre des Comptes , en la
Cour des Aydes , en la Cour des
Monnoyes , en l'Election de Paris
, puis en la grande Salle du Palais
, à l'endroit où eſtoit autrefois
la Table de Marbre , vis- àvis
la Grand' Chambre ; en ſuite
à l'Univerſité , qui estoit aſſemblée
en la Salle du College de
Navarre, où demeure le Recteur;
à l'Ancien & au Nouveau Chaſtelet,
à l'Hoſtel de Ville, devant
la Porte du Louvre , & enfin devant
la principale Porte de l'Egliſe
de Paris.
Il donna à chaque Compagnie
une Lettre de Cachet du Roy, &
l'invitation s'y fit de la meſme
forte qu'au Parlement , à l'exception
que le Majſtre des Cerémonies
eut la ſéance à la Cour
des Monnoyes,au deſſous du Do-
Septembre 1683 . G
148 MERCURE
yen de cette Cour ; à l'Univerſité
, àla gauche du Recteur ; ainſi
qu'aux Chaſtelets , à la gauche
des Lieutenans Civils ; & àl'Hoſtel
de Ville ſur le Banc , à la
gauche du Prevoſt des Marchands.
A l'égard de la Table de marbre,
de la Porte du Louvre,& de
la Porte de l'Egliſe de Paris , la
Proclamation s'y fit par les Jurez
Crieurs au ſon des Clochetes ; &
ces Proclamations furent faites
aux Compagnies , & aux Places
publiques alternativement , par
les ſieurs Louïs Spens , & Laurens
le Blanc , Jurez Crieurs , qui
au lieu de Meffieurs , dirent à l'Univerfité
, Nobles & Scientifiques
Perſonnes.
Le Mercredy 1. Septembre, les
Compagnies partirent de Paris
pour ſe rendre à S. Denys , où
GALANT.
149

ar
}
felles deſcendirent dans les Maifons
& Convents qui leur a-
- voient eſté marquez ; le Parlement
, à l'Abbaye de S. Denis ;
la Chambre des Comptes , aux
Filles de Sainte Marie ; la Cour
des Aydes , aux Carmelites ; la
Cour des Monnoyes , aux Filles
del'Annonciade;l'Univerſité aux
Récolets ; les deux Chaſtelers ,
auſſi aux Récolets ; & l'Election
aux Vrfulines . En venant de Paris
, quelques unes de ces Com-
☑pagnies avoient des Archers devant
elles,& entre-autres la Cour
des Aydes , qui avoit les Archers
des Gabelles & des Tailles. Le
Prevoſt General des monnoyes
& maréchauffée , à la teſte de
ſa Compagnie , dont les Archers
avoient des Caſaques rouges,précedoit
la Cour des monnoyes .
L'Hoſtel de Ville avoit ſes Are
1
G2
iso
MERCURE
chers avec leurs Caſaques bleuës
ordinaires .
Toutes ces Compagnies qui
eſtoient en Robes de deüil de
Drap noir , à l'exception du Parlement
& de l'Univerſité , ſortirent
toutes ſeparément du lieu
où elles eſtoient deſcenduës à S.
Denys , & ſe rendirent en l'Egliſe
de l'Abbaye dans l'ordre ſuivant,
les Bonnets quarrez en tête.
Les Huiſſiers du Parlement ,
deux à deux, en Robes ordinaires
noires, avec leurs Baguetes .
Les Notaires & Secretaires de
la Cour , & le Greffier Criminel,
en Robes & Chaperons rouges .
Mr Jaques , Greffier en chef,
veſtu de ſon Epitoge & Manteau
rouge fourré d'Hermines , ſeul ,
ſans Baguete.
Le Premier Huiſſier , ayant en
ſa teſte ſon Bonnet quarré de
GALAN Τ.
151
Drap d'or , fourré , & rebordé
d'Hermines , avec ſa Robe rouge
, ſeul .
Mr Potier de Novion, Premier
Préſident , ayant à ſa gauche
Mr le Préſident de Bailleul .
Meſſieurs les Préſidens de Nefmond,
& de meſmes, enſemble .
Monfieur le Préſident molé de
Champlaſtreux , ayant à ſa gauche
Me de la Briffe , Conſeiller
d'honneur au Parlement.
Quatre Maiſtre des Requeſtes,
deux à deux.
Meſſieurs les Conſeillers de la
Grand' Chambre , Laïques &
Clercs;& parmy eux, Meſſieurs les
Préſidens des Enqueſtes , & des
Requeſtes du Palais .
Meſſieurs les Conſeillers des
Enqueſtes & des Requeſtes , tant
Clercs que Laïques,deux à deux,
ſuivant l'ordre de leurs receptions.
G3
152
MERCURE
MrTalon, Ancien AvocatGe
neral , Mr de Harlai Procureur
General , & M² de Lamoignon,
Second Avocat General , tous
trois enſemble ; Mª de Harlay au
milieu.
Meſſieurs les Préſidens avoient
leurs grands Manteaux d'écariate
, fourrez d'Hermines , & retrouſſez
ſur l'épaule. Les Confeillers
d'honneur , les Maiſtres
des Requeſtes , les Conſeillers
Laïques & Clercs , les Avocats
& Procureur Generaux , eſtoient
en Robes rouges , avec desChaperons
fourrez d'Hermines blanches
ſur leurs épaules. Ils furent
placez dans tout le coſté droit du
Choeur en entrant , à la réſerve
des quatre dernieres places,aprés
Meſdames les Princeſſes , y ayant
des places vuides entr'elles & le
Parlement. Les Gens du Roy ,
GALAN T.
153
Greffiers,& Premier Huiſſier,eurent
place dans les Chaiſes bafſes
du meſme coſté , au deſſous
du Parlement. Il y avoit auſſi des
Bancs de ſecours pour placer
ceux qui ne pouvoient eſtre aux
hautes Chaiſes .
La Chambredes Comptes vint
en cet ordre .
Les Huiffiers, deux à deux, la
Baguete en main .
Le Premier Huiſſier ſeul , ſans
Baguete.
Les deux Greffiers enſemble..
Mr Nicolaï Premier Préſident,
&Meffieurs los Préſidens,deux à
deux.
Meſſieurs les Maiſtres , Corre-
Eteurs , &Auditeur, deux à deux.
Mr Niccolaï Avocat General,
&M Girard Procureur General,
enſemble.
Ils furent placez dans le coſté
1
4
G
154
MERCURE
gauche du Choeur , en quatorze
Chaiſes , aprés Monfeigneur
le Dauphin,& Meſſieurs les Princes
, y ayant des places vuides
entre Meſſieurs les Princes & la
Chambre des Comptes.LesGens
du Roy , Greffiers , & Premier
Huiffier , occuperent les Chaiſes
baſſes du meſme coſté, au deſſous
de la Chambre des Comptes.
Ceux qui ne purent eſtre aux
hautes Chaiſes , eurent auſſi des
Bancs de ſecours .
Voicy l'ordre dans lequel la
Cour des Aydes marcha.
Les Huiſſiers , deux à deux ,
avec leurs Baguetes.
Le Premier Huiffier ſeul.
Le Greffier ſeul .
Mr le Camus Premier Préſident
, & meſſieurs les Préſidens,
deux à deux.
Meſſieurs les Conſeillers,deux
à deux .
GALANT.
155
Mr Ravot d'Ombreval , Ancien
Avocat General , Mr Boſc
du Bois , Procureur General ; &
Mr de Monchal , Second Avocat
General, tous trois enſemble ; le
Procureur General entre les
deux Avocats Genéraux.
Ils furent placez en ſept hau--
tes Chaiſes à gauche , à la ſuite
de la Chambre des Comptes ;
& les Gens du Roy, Greffier, &
premier Huiffier , aux Chaiſes
baſſes au deſſous , avec deux
Bancs de ſecours ..
Les Huifiers de la Cour des
Monnoyes vinrent auſſi deux à
deux, la Baguete en main .
Le Premier Huiſſier ſeul, ſans
Baguete.
Deux Commis au Greffe , enſemble..
Le Greffier en chef, ſeul...
Mr Cotignon de Chauvry,Pre
Gs
156 MERCURE
mier Préſident , & Meſſieurs les
Préſidens, deux à deux .
Meffieurs les Conſeillers deux
àdeux.
Mr le Vacher Ancien Avocat
General , M² de Selve Procureur
General , & M² Guilloire Second
Avocat General , tous trois en--
femble.
Ils furent placez à la ſuite des
hautes Chaifes , du coſté gauche
, apres la Cour des Aydes ;
les Gens du Roy , Greffier , &
Premier Huiffiers , aux baſſes
Chaiſes au deſſous , & en deux
Bancs de ſecours .
L'Univerſité garda cet ordre.
Les Bedeaux veſtus de leurs
Robes noires à manches pliſſées ,
le Bonnet quarré en teſte , & les
Maffes de vermeil doré ſur l'épaule
, deux à deux.
Les procureurs des Quatre
Nations de France , Picardie
دج
3
GALANT.
157
Normandie , & Allemagne,deux
àdeux, celui de France eſtant le
premier , tous veſtus de Robes
noires ; des Repréſentans les mai
ſtres és Arts de l'Univerſité , des
Docteurs des Facultez de Theologie,
Droit Canon , & medecine;
en ſuite les Doyens de ces trois
Facultez , & M² Tavernier Rec--
teur, tous deux à deux.
:
Le Recteur eſtoit veſtu d'une
Robe violete à manches froncées
, avec une Ceinture d'un
tiſſu de ſoye, aux Pendans de laquelle
eſtoit attachée une grande
Eſcarcelle de Velours violet,
garnie de Boutons & Galons auffi
d'or, avec un Mantelet d'Hermine
blanche ſur ſes épaules , qui
lui deſcendoit juſqu'à la moitié
desbras.
Les Docteurs en Theologie
avoient de grandes Chapes ou
Robes noires , avec leurs Four
G6
58 MERCURE
1
rures par deſſus , en maniere de
tour de col, d'Hermine blanche..
Les Docteurs en Droit Canon
eſtoient en Robes rouges , avec
des Chaperons fourrez d'Her--
mines ſur l'épaule.
Les Docteurs en Medecine:
eſtoient auſſi en Chapes ou Robes
rouges , & avoient des Four--
rures blanches fur leurs épaules..
L'Univerſité fut placée aux
quatre dernieres places à droite:
en entrant , à la ſuite du parlement
, en un Bane de ſecours;
qu'on y avoit mis , ainſi qu'on ens
mit tout du longdes hautes Chaiſes,
pour placer plus aisément les
Officiers de chaque Compagnie..
Les deux Chaſtelets , ancien
&nouveau , vinrent enſemble ,
ſuivant l'ordre de leurs recept
ons.
Les Haiffiers Audianciers , deux
àdeux.
A
و
GALANT.
159
Le greffier en chef, ſeul.
Mr le Camus , & Mr Girardin,
Lieutenans Civils ; Mt Deffita ,&
Mr Chopins , Lieutenans Criminels
; & Meffieurs Ferrand & de
Vienne, Lieutenans Particuliers ,
deux à deux.
Meſſieurs les Conſeillers des
deux Chaſtelets, deux à deux .
Meffieurs les Avocats & Procureurs
Genéraux , tant de l'ancien
que du nouveaur..
Ils furent placez en neuf bafſes
Chaiſes à droite , à la ſuite des
Gens du Roy & Greffiers du Parlement
, & les Gens du Roy &
autres en deux Bancs de fecours
mis au devant d'eux....
Le Corps de Ville de Paris ,
arriva en ſuite ...
Les Huiſſiers de la Ville, deux
àdeux .
LeGreffier ſeul....
160 MERCURE
M² de Pomereu , Conſeiller
d'Etat , Prevoſt des marchands ,
ayant à ſa gauche Monfieur le
Brun , Premier Echevin .
Meſſieurs Gamare , Chauvin ,
& parque , Echevins ; Monfieur
Truc , Procureur du Roy ; MonſieurBouvot,
Receveur ; fix Con--
ſeillers , & quatre Quarteniers ,
deux àdeux.
Ils furent placez en cinqbaſſes
Chaiſes du coſté gauche , au defſous
de la Chambre des Comptes
, àla ſuite des Gens du Roy &
Greffiers de la meſme Chambre ,
& en deux Bancs de ſecours que
l'on avoit mis au devant d'eux .
Les Huiffiers de l'Election de
Paris, & des Tailles, deux àdeux ,
avec Baguetes.
Le Premier Hufier , ſeul fans s
Baguete.
Le Greffier en chefſeul..
GALANT.
Monfieur de Cheneviere Préfident
, les Lieutenant Afſeſſeur,
Eleus , & controlleurs , deux à
deux.
Monfieur de Chenede, Avocat :
&Procureur du Roy, ſeul..
Ils furent placez en quatre
Chaiſes baſſes ,au coſté droit, au
deſſous de l'Univerſité , & en
deux Bancs de ſecours misau devant
d'eux..
Dans le temps que chaque
Compagnie arrivoit , les Iurez
Crieurs qui estoient des deux
coſtez de la Nef , ſonnoient de
leurs Clochetes ; & alors Monſieur
de Saintot , maiſtre des Cerémonies
, fortoit du Choeur , les
recevoit , & les y faiſoit entrer &
placer. Les Gardes du Corps
eſtoient aux Portes du Choeur, &
à toutes les avenuës de l'Eglife.
Meſſieurs les Archeveſques &
162 MERCURE
Eveſques que les Agens du Cler--
gé avoient invitez , eurent leurs
places vers l'Autel du coſté de
l'Epiſtre. Ils estoient en Rochet &
enCamail.
:
こLe Conſeil de la Reyne eſtoit
placé à quelque diſtance du mefmecoſté
; & en ſuite,ſur la mesme
ligne , mais plus pres du Corps ,
Madame de Monteſpan , Sur-In--
tendante de la Maiſon de cette
Princeſſe ; Madame la Ducheffe:
de Créquy , Dame d'Honneur ;
Madame de Béthune, Dame d'Atour
; quelques Dames du Palais;;
&derriere elles , les Femmes de
Chambre de la Reyne. Vis- à- vis
du Conſeil , furent placez les
principaux Officiers de la Maifon,
& les Dames du Palais, plus 、
pres du Corps. Monfieur le Duc
deMontauſier , avec des Perſon--
nes de qualité de la Suite de Mon
GALANT.
163
ſeigneur le Dauphin , eſtoit proche
de la Chaire du Prédicateur.
Le Lieutenant qui commande
les Gardes du Roy qui ſervent
aupres de Monſeigneur le Dauphin
, eſtoit derriere Monfieur le
Duc de Montaufier. Les Aumôniers
de la Reyne eſtoient vis- àvis
du Caveau , dans lequel on
devoit deſcendre le Corps de
cette Princeſſe..
Monſeigneur le Dauphin ,
Monfieur , Madame , Mademoiſelle',
Mademoiselle d'Orleans,&
Monfieur le Duc , arriverent fur
les onze heures à l'Abbaye , &
apres avoir eſté conduits aux
Apartemens tendus de deüil
qu'on leur avoit préparez , ils ſe
rendirent à l'Egliſe par la grande
Porte.
Trois cens Pauvres veſtus de
gris , marchoient devant eux. Ils
164 MERCURE
portoient chacun un Flambeau
de cire blanche , & eſtoient ſuivis
des trente Crieurs . Apres venoient
trois Hérauts , & le Roy
d'Armes , puis Monfieur Martinet
Ayde des Ceremonies , Mr
de Saintot Maiſtre des Cerémonies
, Monfieur le Marquis de
Rhodes Grand-Maiſtre des Cerémonies
, & Monfieur de la
Vieu-ville Chevalier d'Honneur
de la Reyne , comme Chef du
Convoy , tous veſtus de longues
Robes de deüil , le Chaperon en
forme.
1
Monſeigneur le Dauphin, Monſieur
, & Monfieur le Duc , eftoient
en Manteaux longs , &
avoient le Collier de l'Ordre par
deſſus. Leurs queuës n'eſtoient
point portées , parce que les
Princeſſes repréſentoient le
Deüil , & que les Princes n'e
GALANT.
165
ſtoient que pour les accompagner.
Ce font les Femmes qui repréſentent
le Deüil à la mort des
Femmes ; comme les Hommesle
repréſentent à celle des Hommes.
2 madame , Mademoiselle , &
Mademoiselle d'Orleans , eſtoient
en mantes m' le marquis d'Eſtampes
Chevalier d'Honneur de
de madame ,
Bron ſon Premier Ecuyer , & M
le Chevalier de Nantoüillet.portoit
la queuëde la mante de cette
Princeſſe .
le marquis de
Celle de mademoiselle eſtoit
portée par Monfieur le marquis
d'Effiat Premier Ecuyer de Monſieur
, & par Monfieur le marquis
de Flamarin Premier Maiſtred'Hoſtel
de Son Alteſſe Royale.
Mr le Comte d'Eſcars , & M
le Comte de Beauveau , ſecond
166 MERCURE
Fils de Me le marquis du Riveau,
portoient celle de Mademoiſelle
d'Orleans.
Madame fut conduite à ſa place
à la droite par monſeigneur le
Dauphin ; Mademoiſelle , par
M² ; & Mademoiselle d'Orleans ,
par m² le Duc. Ces Princes allerent
en ſuite fe placer à lagauche
, & firent l'honneur aux
Princeſſes , parce qu'elles repréſentoient
le Deüil.
Les quatre coins du Cercueil
furent occupez par le Stle Lievre
Roy d'Armes , au Titre de Sa
Denys - Montjoye ;& par les Sts
de Chaume , au Titre de Normandie
; le Blanc , au Titre de
Xaintonge ; Bezincour , au Titre
de Bourgogne ; & Daubini , au
Titre de Charolois. Le Roy
d'Armes eſtoit à la droite ; le pre--
mier Héraut , à la gauche;& les,
GALANT.
167
deux autres , aux deux autres
coins.
Mr le Comte de Montignac ,
Premier Ecuyer de la Reyne , ſe
plaça au pied de la Chapelle ardente
; & M² le Duc de la Vieuville
ſe mit à la teſte. Ils eſtoient
en Capot & Bonnet quarré
auſſi bien que M de Villacerf
Premier Maiſtre- d'Hoſtel , M
Deviſé Maiſtre-d'Hoſtel ordinaire
, & les quatre Maiſtres-d'Hoſtel
de quartier. Le reſte de la
Maiſon eſtoit en Rabat , & en
long Manteau.
м² le marquis de Rhodes, Mr de
Saintot , & M² Martinet , Grand-
Maiſtre, maiſtre & Ayde des Cerémonies
prirent leurs places
prés de la Chapelle ardente,
Il faut vous dire préſentement
en peu de mots quelle eſtoit la
Décoration de l'Eglife, dont l'in168
MERCURE
vention eſt deuë au Pere Meneſtrier
Jeſuite.
A l'entrée du Choeur eſtoit
une Perſpective , qui faisoit paroiſtre
un Temple ouvert. On
voyoit des deux coſtez les Tombeaux
des Roys de France. Les
Images de la mort & de l'Immortalité
, portoient une Inſcription
Latine , qui faisoit entendre ce
qui fuit. Manes des Monarques inhumez
dans ces Tombeaux , venez
au devant du Corps de Marie-Thérefe
, Reyne de France, Voila où se
réduisent toutes les grandeurs de la
Terre. La Majesté Souveraine qui
par tout ailleurs eſtſi puiſſante&fi
réverée,n'est ici qu'unpeu de cendre.
Dans un Fronton élevé au
deſſus de ce Temple,paroiſſoient
les Saints de la maiſon Royale ,
ſçavoir, Clovis, Dagobert, Charlemagne,
Robert, S. Loüis, Sainte
GALAN T. 169
,
- Bathilde, Sainte Radegonde, Sainforfabelle
Soeur de S. Loüis , la
Reyne Blanche leur mere,& plu-
- ſieurs autres. Ils montroient tous
un Trône de lumiere préparé
- pour l'ame de la Reyne.Il y avoit
au deſſous du Trône quelques
mots Latins, qui ſembloient faire
dire à tous ces Saints, comme s'ils
cuſſent parlé à la Reyne ,
Paſſez d'un Trône à l'autre
& régnez parmi nous .
Audeſſus de ce Fronton étoient
des Ecuſſons de la Reyne,& l'on'
voyoit une Teſte de mort avec
des aîlesde Chauveſouris dans le
haut, qui ſéparoit les Armoiries
de France & d'Eſpagne. On voyoit
auſſi pour ſimboles de la Réfurrection,
une Croix entre deux
Lampes allumées , Elle ſurmontoit
un Globe du monde. Deux
Phares allumez fur des Rochers ,
170
MERCURE
exprimoient la meſme choſe.
On avoit oppoſé huit De
ſes les unes aux autres , & ces
Deviſes marquoient l'incertitude
de cette vie , & l'eſpérance de la
vie eternelle , dont jouïſſent les
Bienheureux . Elles avoient toutes
pour ame des paroles Latines
, que vous trouverez icy renduës
par autant deVers François.
La premiere eſtoit une Horlogede
ſable.
Son cours se précipite en ceVaſe
fragile.
La ſeconde , qui lui eſtoit oppoſée,
faifoit paroiſtre un Oyſeau
de Paradis,qui déchargé des ſoins
de la vie , ne regarde que le Ciel.
Ievivray pour le Ciel, en vivant
del'Esprit.
La troiſième , un Bucher d'Apothéoſe
, où les Romains brûloient
les Corps de leurs Empereurs
,
GALANT.
171
reurs , avec desdorures , des parfums,
& des meublesprécieux.
Et tout cela bientoſt ne fera plus
que cendre.
La quatrième , le mefme Bucher,
d'où une Aigle slélevoit, ſiroſt
que le fil qui l'y retenoit ,
eſtoit brûlé ..
Au milieu de la mort il confcrue
favie.
La cinquième,un Arc-en-Ciel.
D'un grand éclat , mais de peude
durée.
La fixieme , un Flambeau fur
mant,qui ſe rallumoit àun autre.
Et d'un peu de fumée il tire un
grand éclat.
La ſeptième, la conftellationde
Caffiopée , où l'an 1572. parut
une nouvelle Etoile qui ne fut
veuë que pendantdeux ans.
Où jadis on lavit,elle neparoitplus.
L'Echellede Jacob, au haut de
Septembre 1683 . H
172 MERCURE
laquelle ce Prophete vit la Di
vinité, & par laquelle montoient
&deſcendoient des Anges.
Le Ciel nous l'a donnée & le
Ciella retire.
Deux Inſcriptions , & deux
Revers de médailles , eſtoient aux
baſes des Piédeſtaux. La premiere
Inſcription vouloit dire,Samémoire
fera immortelle, parce qu'elle
aesté connuë de Dieu & des Hommes.
La ſeconde , Tandis qu'elle a
vescu , elle a este un Modele àimiter.
On la defire apresſa mort , &
entrant dans l'Eternité, une Couronne
immortelle yfait son triomphe.
Le premier Revers eſtoitd'une
Médaille de Tite .La Paix que l'on
y voyoit repréſentée avec ces
mots, Pax aterna, faiſoit connoître
que la Paix qu'elle nous avoit
apportée par ſon Mariage , luy
avoit fait mériter une Paix eter
GALANT 173
nelle dans le Ciel. L'autre Revers
eſtoit une Imitation d'une médaille
de Trajan , & d'une autre
de Pertinax . On y voyoit laReyne
tendre les bras à un Globe
qui deſcendoit du Ciel , & fou
ler aux pieds un autre Globe ,
avec ces paroles, Providentia augufta,
pour faire entendre que par
une ſage prévoyance , la Reyne
avoit pensé à l'Eternité au milieu
des plaiſirs du monde . Sur la friſe
régnoient quelques mots Latin's,
qui ignifient sur xus 2
720
q
Pratiquer la vertu , c'eſt ſe ren
dre immortel.fizzoliacin
Le reſte de la Nef, qui estoit
toute tenduë de deüil depuis le
haut juſqu'au basi, avoit pour ornemens
de grandes Armoiries
de cette princeſſe , avec des Sceptres
croiſez , & au deſſus une
Couronne Royale, cop aasioup
1
H2
174 MERCURE
UneChapelle ardente , compoſéede
fix Colomnes de lumieres,
eſtoitdans le Choeur au defſus
du Corps, avec autant de Confoles,
qui portoientune pyramide
de lumiere. On n'y avoit point
dreſſé de mauſolée , parce que
toute l'Egliſe ſert de mauſolée par
elle-même à nos Roys & à nos
Reynes. Ainſi l'on n'y fait jamais
qu'une Chapelle ardente. 1078
Au deſſus des fix Colomnes ,
élevées au zele , àla charité , àla
picté , & aux autres vertus de la
Reyne, comme autantde monumens
des victoires qu'elle a remportées
ſur lesgrandeurs & les
vanitez du monde , eſtoientlTImage
& les Chifres de cette princeffe
, &au deſſus de fon Corps,
uneCouronne de lumiere , aveç
des paroles de l'Ecriture,qui marquoient
que cette Couronne ne
5 11.
GALAN T.
175
luy ſeroit jamais oftée.
Quatre Deviſes faifoient l'ornement
des quatre coſtez de cetteChapelle
ardente .
La premiere , repréſentée par
une Flame de feu , eſtoit pourla
Reyneno stoving 1000 κυθο
Elle estoit pour le Ciel, &non pas
pour laTerre.
La ſeconde estoit un Phénix
mourant.
Sije meurs , c'est le fort des ckofes
naturellesand o
La troiſieme, un phénix qui re
naiſſoit en regardant le Soleil.
Etje dois au Soleilune immortel
La quatrième , pour Monſeigneur
le Dauphin, eſtoit laconſtellation
du Dauphin attachéeà
laVoyede lait.
Attaché par amour, & par reconnoissance.
H3
176 MERCURE
Seize Figures couchées ſur les
ceintresdes huitArcades qui entourent
le Choeur , repréſentoient
les divers avantages de la
Fortune , que la Reyne n'avoit
regardez que commedes moyens
offert pour arriver à une plus
parfaite pratiquede la vertu.
La Naiffance estoit repréſentée
par une Figure , dont l'Habit
eſtoit ſemé des Tours de Caſtille,
& des Lyons de Léon. Elle tenoit
une Branche de Grenadier,
dont les Fruits ſont couronnez.
LeRang avoit fon Habit ſemé
d'Etoiles. Les Etoiles font τοûjours
placées dans le mefme
ordre.
-L'Autorité tenoit un Caducée.
La Puiffance avoit un Faiſceau
Romain. 910
La Majesté, le Sceptre &la
Couronne.
GALAN T.
177
La Magnificence , fon Habit
ſemé de Lys .
L'Abondance , ſa Corne pleine
de Fruits .
LeMariage, fon Habir ſemé de
Jougs & de Coeurs entrelaſſez de
Noeuds d'amour.
: L'Indépendance , une robe volante
ſans ceinture, avec une Hirondelle
à la main .
ΣLa Reputation eſtoit peinte com
me la renommée.
La Conduite avoit Niveau entre
les mains , & le Cofret des
Sceaux pour le Secret.
Le Domaine avoit ſon Habit
en Carte de Géographie.
- LeRépos eſtoit dans la poſture
d'unHomme dormant , avec des
Pavots en main .
2
La Délicateffe avoit ſon Habit
ſemé de Fleurs , & un Voile delić.
La Distinction , ſon Habit en
Echiquier. H 4
178
MERCURE
La Felicité, fes Simboles ordinaires.
Le Choeur eſtoit tendu de noir,
avec trois Lez de Velours , chargezde
larmes d'argent,de Fleursde-
Lys d'or,de Chifres & Armoiries
de la Reyne , de Teſtes de
Mort , d'Offemens croiſez , & de
Feſtons de crêpe , pendans au
deſſous des Conſoles. Vous ob.
ſerverez , madame , qu'il n'y a
que les Souverains qui ayent ces
trois Lez ou Bandes . On en met
ce nombre , pour marquer leurs.
trois fuperioritez ſur les trois Etatsdu
Royaume.
Hy avoit de grands Draps
noirs placez au deſſous desChaiſes
du Choeur, avec ces dix- neuf
Deviſes ſur les principaux évenemens
de la vie de la Reyne fur
ſesvertus .
pour ſa naiſſance le 20. Se
GALANT. 1
179
ptembre. Le Globe de la Terre
ſous le Signe de la Balance.
Tout est auguste en vous depuis
vostre naiſſance.
Pour les vertus de fon enfan
ce. Le Soleil levant
En un moment tout paroist lu
mineux.
Pour ſes premieres actions. Le
Plan d'un grand Baſtiment.
On voit quelleſeraſon élevation .
Pour fon Mariage. Une Piſtole
d'Eſpagne , qui ſous le Balancier
des Monnoyes,change de figure,
&devient un Loüis d'or.
Ilm'est avantageux de changer
defigure..
Pour fon reſpect envers le
Roy. Un Girafol qui fuit le Soleil,
la teſtepanchée
Son respect eft amour , & Son
amour respect.
Pour la naiſſance de Monfei-
H
5
1
180 MERCURE
gneur le Dauphin . Une Perle
dans une Nacred
Ce fruit est digne d'elle , &
dignes des Couronnes ,
- Pour ſes ſoins donnez également
à Dieu & au Roy. Un de
ces Tableaux canelez à trois figures
, dont l'une eſt un Chriſt ;;
Pautrele Roy ; & celle du milieu ,
la Reyne.
Sous diférens aspects on y voit
l'un & l'autre ...
Pour ſes Communions fré--
quentes.La conſtellationduPoiffon
Auſtral , qui ſelon les figures
denos Globes, voit un Fleuve de:
lumiere dans le Ciel.
Sa nourriture est celeste
divine.
Pour ſa conduitereglée en tou
tes choſes. Un Compas de proportion.
Rien Sans mesure &fans pro-
Partion.
GALANT. 181
Pour fon obeïffance envers
Dieu,accompagnée de la crainte
de l'offencer. Une Bouffole, dont
l'Eguile cherche le Pole en tremblant.
C'est en tremblant qu'elle fuit
Ses attraits.
Pour l'accord de ſes plus pe
tites actions de pieté avec celles
de cerémonie. Une Harpe , dont
les Cordes inégales de Baffes &
deDeſſus,font unConcertagreable.
Quel accord merveilleux de
Cordes inégales!
Pour fa charité envers lesPauvres
. Une Grénade ouverte , d'où
fortent les grains.
L'abondance du coeur fait ses
profusions
Pour ſa puiſſance , qui eſtoir
plûtoſt un effet de ſa vertu que
de ſa grandeur. Une Pierre d'Ayman..
H. 6
182 MERCUR
4
(
Son pouvoir est l'effet d'une
vertu Secrete.
Pour cette meſme puiſſance..
Le Roy des Abeilles, qui n'ayant
point d'éguillon , ne laiſſe pas de
ſe faire ſuivre par amour..
L'exemple est l'Eguillon qui par
tout le fait ſuivre..
Pour ſon ſage difcernement :
dans le choix des perſonnes , &.
la pratique des choses. Une main
qui tient la Balance d'un Trébu--
chet pour peſer les pieces d'or,&:
qui a aupres une pierre de tou--
che pour les éprouver..
Pour en faire un bon choix ,&
pour les bien connoistre..
Pour ſon defir ardent de voire
Dieu. Le Soleil caché ſous des
nuages , & un Aiglequi le cher-.
che
Le defir de le voir , l'obligeà lex
chercher..
GALANT.. 183
Pour l'innocence de ſa vie..
La Voye de Lait.
Ce qu'on en voit n'est que lumiere.
Pour ſon application àfaireju
ſtice à tout le monde. Vn Baſtiment
commencé,avecun Equer--
re, un plomb, une Regle,&c.
Que deSoins pour le rendre agrea
ble&Solide !!
Pour le temps qu'elle donnoitt
à penſer à la mort. VneChapeile
ardente , avec une Repréſentation
, fur laquelle estoient une
Couronne& un Sceptre..
Il ne reste des Roys que ces tristes
dépoüilles..
Pour la mort. Vn Baſtiment
achevé, où l'on met le couronnement...
-Aprés un long travail, la fin est
la Couronne..
On voyoit un ſuperbe Pavil--
lon entre le Daiz qui couvroit.
184 MERCURE
l'Autel , & celuy que l'on avoit
élevé au deſſus de la Chapelle
ardente. Les Pentes de ce Pavillon
, qui estoit ſemé de larmes
&de Fleurs-de- Lys , & bordé
d'Hermines , eſtoient attachées
aux quatre Piliers de la grande
Croiſée de l'Eglife , & fervoiens
comme de Couronne au lieu où
fedevoient faire les Ceremonies..
Toute cette enceinte eſtoit lanquée
de quatre Pyramides , chacune
à deux faces , feintes de
marbre , & ſemées de Larmes ,.
avec huit Camayeux antiques
pour ornemens ..
Toutes les chofes eſtantaini
diſpoſées ,& les ſéances ayant
eſté priſes , Monfieur l'Eveſque
de Langres, qui avoitofficié pontificalement
aux Vefpres & aux
Vigiles ,que les Religieux de
LAbbaye avoient chantées le
1
GALANT. 185
T
jour précedent , commença la
Meſſe , reveſtu de ſes Habits
Pontificaux . Meſſieurs les Evelques
de Troyes & de S. Omer,.
en Chape & en Mitre , luy ſervirentd'Affiſtans;
& ceux de Châ
lons & de Boulogne , firent les
fonctions de Diacre & de Sous-
Diacre , l'un & l'autre en Dalmatique.
Ses Aumôniers , les
Officiers de la Chapelle de la
Reyne, & pluſieurs Religieux de
l'Abbaye , faiſant Choeur avec
la Muſique de la Chapelle & de
la Chambre du Roy , eſtoient
auſſi Aſſiſtans:
Lors que l'Evangile eut eſté
dite , le Prélat celébrant ſe plaça
dans un Fauteüil qu'on luy avoit
préparé un peu au deça de l'Autel
,& il y reçeut les Offrandes..
Les quatre autres Prélats s'affirentauffidans
des Fauteüils..
186 MERCURE
t
Le S'le Liévre , Roy d'Armes,
apres avoir fait les reverences à
l'Autel , à la Repréſentation de
Loüis XIII. au Clergé, au Corps
de la Reine , à Monſeigneur le
Dauphin, àMonfieur, à Madame,..
àMademoiselle , à Mademoiselle
d'Orleans , à Monfieur le Duc, au
Parlement , àla Chambre des
Comptes , à la Cour des Aydes,
àla Cour des monnoyes ; à l'Univerſité
, à l'Ancien & au Nou--
veau Chaſtelet , au Corps de:
Ville, & à l'Election , alla ſe ran--
ger au coſté droit de l'Autel ,
avecunCierge de l'Offrande .En
meſme temps , M² le marquis de:
Rhodes ,Grand- Maiſtre des Ce--
rémonies , invita monſeigneur le:
Dauphin à l'Offrande par les
meſmes revérences ; & ce Prin--
ce , en ayant fait à l'Autel , à la
Repréſentation du feu Roy , au
1
GALANT. 187
Corpsde la Reyne , & aux Compagnies
, alla prendre Madame.
Ils firent toutes les revérences
que le Roy d'Armes avoit faires,
& s'approcherent en ſuite de l'Eveſque
celébrant. M'le marquis
deRhodes préſenta à Madame un
Cierge qu'il prit des mains du
Roy d'Armes ; & certe Princeſſe
s'eſtant miſe à genoux fur un
- Carreau, baiſa l'Anneau de m² de
Langres , & luy préſenta le Cier-
= ge , apres quoy Monſeigneur le
-Dauphin la reconduifit àſaplace
& retourna à la fienne.
Cette premiere Cerémonie
étant faites,le St le Blanc Premier
Héraut d'Armes , fit les meſimes
revérances , ainſi que m' de Sain
tot , pour inviter Monfieur à aller
àl'Offrande, Son Alteſſe Royale
y mena Mademoiselle , qui préſentale
Cierge à genoux , ainſi
qu'avoit fait madame. Le reſte ſe
i
188 MERCURE
paſſade la meſme ſorte.
te
Monfieur le Duc mena en ſui-
Mademoiselle d'Orleans à
l'Offrande , Ce fut M² Martinet
Ayde des Gerémonies , qui l'invita
par ſes revérances, apres que
le St Bezincour ſecond Heraut
d'Armes , eut fait les ſiennes .
Les Offrandes eſtant achevées,
le St Daubini troiſieme Héraut,
alla prendre à l'Abbaye Mr l'Evefque
de Meaux , qui vint prononcer
l'Oraiſon Funebre. Je ne vous
dis point avec quel fuccés Sa
haute réputation dans la Chaire,
& les ſçavans Livres qu'il a donnez
au Public , vous perfuadent
affez de ſon ſçavoir.Il meſla beaucoup
d'érudition dans ſon Difcours,
& apoſtropha Monſeigneur
le Dauphin , à qui il fit voir que
pour eſtre parfait , il n'avoit qu'a
imiter les grandes actionsdu Roy,
& la pieté de la Reyne ..
GALANT. 189
Le Prélat officiant acheva la
Meſſe , apres laquelle il vint vers
le Corps , ainſi que les quatre autres
qui avoient ſervy d'Aſſiſtans,
de Diacre, & de Sous- diacre. Ils
avoient la Mitre en teſte , &
estoient ſuivis de leurs Aumôniers
, & des religieux de l'Abbaye.
Ils firent les Prieres , les
Encenſemens & les Aſperſions
ordinaire , ce qui s'appelle
Abſolution. Chaque Prélat fit
la fienne , les quatre autres
demeurant alfis dans des Fauteüils
pendant ce temps. Apres
cela , douze Gardes du Corps
ayant deſcendu le Cercueil de
deſſus l'Eſtrade , le porterent au
Caveau. Meſſieurs de Novion ,
Premier Préſident , & Meſſieurs
de Bailleul , de Neſmond , & de
Meſme , Preſidens au Mortier , tenoient
les quatre coins du Drap,
Mortuaire. En meſme temps , le
190
MERCURE
Roy d'Armes eſtant au haut des
degrez du Caveau , appella les
les Honneurs en ces termes .
Monsieur le Marquis de Villacerf,
Premier Maistre-d'Hostel de la
Reyne , venezfaire voſtre Charge..
Monfieur Devizé Maistred'Hostel
ordinaire de la Reyne , venez
faire vostre Charge.
Ilſe ſervit en ſuite des meſmes
paroles pour appeller Meſſieurs
de Vaudetart & de Beaumont,
MleBaron de Palieres ,& M² Defbournais.
Ce ſont les Maiſtresd'Hoſtels
qui ſervoient la Reyne
par quartier. ८
Le Manteau Royal fut apporté
par Monfieur de Montignac
Premier Ecuyer de la Reine ; &
la Couronne , par m² le Duc de
la Vieuville , Chevalier d'Honneur.
Il la tenoit couverte d'un
Crêpe , ſur un Carreau de Ve
<
GALANT... 191
lours noir , garny de Galon & de
Houpes d'argent.Le Roy d'Armes
reçeut le manteau Royal, la Couronne
,& les Baſtons Royaux,
auſſi couverts de Crêpe , des
mains de ces Officiers ; & à men
fure que ces choſes luy estoient
données , il les remettoit au St le
Blanc, qui les recevoitde meſme
au milieu du degré par où l'on
avoit deſcendu le Corps , & en
fuite les donnoit à deux Religieux
qui estoient au bas du degré.
Ces religieux mettoient tour
far le Cercueil qui renferme le
Corps de la Reyne , & qui eſt
envolopé de Velours noir , croifé
deMoüere d'argent ,& bordé de
Galon d'argent. Les Baltons du
Premier Maiſtre- d'Hoſtel , & des.
Maiſtres -d'Hoſtel ordinaire& de
quartiers, furent rompus;& alors
leRoy d'Armes s'avançatrois pas
192
MERCURE
!
du coſté du Choeur , cria deux
fois; Marie- Thérefe, Infante d'Efpagne
, Epouse de LoüisSLE
GRAND , eft morte, priez Dieu
pour sonamé. Ces triſtes paroles
firent répandre des larmes à tous
les Aſſiſtans, dont le Dies ira, Dies
illa , & le De profundis , qui furent
chantez en muſique , l'un & l'autre
de la compoſition de Me de
Lully , avoient déja fort attendry
le ecoeur. Ils eſtoient remplis de
tons ſi touchans, que rien nepou
voit mieux entretenir la douleur
que cauſoit la perte d'une fi grande
Princeſſe. Jamais il n'y avoit
eu de Cerémonie en France exécutée
avec plus d'ordre, & moins
de confufion , malgré le grand
monde qui s'y trouva. Ce fut un
effet des foins de Mr le Duc de
Noailles ,& de l'exactitude avec
laquelleMonfieur de S. Efteve,
GALANT.
193
Lieutenant des Gardes du Corps,
s'aquita des choſes dont il s'eſtoit
repoſe ſur luy .
r
Mr le Marquis de Rhodes, M²
de Saintot , & M² Martinet , reconduifirent
-Monseigneur le
Dauphin , Monfieur , Madame ,
Mademoiselle Mademoiselle
d'Orleans , & M² le Duc, au même
endroit où ils les avoient reçeus.
د
Les Compagnies ſortirent auſſi
par les principale Porte du
Choeur, àl'exception de la Chambre
des Comptes,qui fortit parla
Porte qui eſt du coſté de l'Evangile
. Elles furent en ſuite , ſçavoir
le Parlement, la Chambre
des Comptes , & la Cour des
Aydes , dans le Réfectoir de
l'Abbaye , & les autres Compagnies
, en divers lieux , où elles
furent magnifiquement traitées
?
194
MERCURE
à dîner par les Officiers de la
Maiſon du Roy. Il y avoit quatre-
vingts Couverts pour le Parlement
, ſoixante pour la Chambredes
Comptes , quarante pour
la Cour des Aydes , vingt pour
la Cour des monnoyes , vingt
pour l'Univerſité , quarante pour
lesdeux Chaſtelets , dix pour l'Elecion
, & vingt pour le Corps
de Ville. Toutes ces Tables furent
ſervies avec beaucoup de
magnificence & de propreté , par
les foinsde Mr de Morfontaine-
Hotman, Maiſtred Hôtel du Roy.
Apres la Cerémonie , Mr Faverel
, Tréſorier des Offrandes.
Aumônes , & Devotions de Sa
Majesté , fitune diſtribution confſidérable
par les ordres de M² le
Cardınal de Boüillon , à plus de
quatre mille Pauvres qui s'eftoient
affemblez dans la Court
des
GALANT.
195
Ja

-
1
1-
IBLIO
LYON
E
194 MERCURE
1
1
(
GALANT.
195
1
des Récollets. Cette diſtribution
ſe fit en préſence de me l'Abbé
d'Hantecour , Aumônier de la
Reyne.
Je ne vous ay point fait graver
de mauſolée , parce qu'il n'y avoit
qu'une Chapelle ardente à S.
Denys , je vous en ay dit la raifon
, mais au lieu d'un mauſolée,
i qui ne ſe faitjamais dans un Lieu
qui deluy- meſme eſt un maufolée
,je vous envoye quelque choſe
de plus curieux. C'eſt le Plan
de l'Egliſe de S. Denys , telle qu'-
elle eſtoit le jour de cette Pompe
funebre. On y a marqué les Places
de tous ceux qu'on y avoit
invitez.
Le Samedy ſuivant 4. de ce
mois , on fit le Service ſolemnel
de Noftre- Dame. Il n'y eut que
la Décoration de l'Egliſe qui fut
diférente , puis que les Cerémo-
Septembre 1683 . I
196 MERCURE

nies furent les meſmes qu'à S.
Dynis , à l'exception qu'il y en
eut moins , à cauſe que leCorps
de la Reyne n'y eſtant pas, il n'y
eut point d'Inhumation , & que
les Officiers de cette Princeſſe
n'eurent aucune fonction à y
remplir. Voicy de quelle maniere
l'Egliſe eſtoit décorée.
On avoit tendu de noir toute
la Nef depuis le bas juſques à la
Voûte , avec , trois Lez de Velours
, ornez d'eſpace en eſpace
de Chifres & des Armes de la
Reyne . Ces Ecuſſons & ces Chifres
eſtoient ſept ou huit fois plus
grands que ceux qu'on employe
ordinairement en des occafions
de cette nature. Cela convenoit
tres-bien à un auffi grand Vaifſeau
que celuyde Noſtre- Dame.
A la Porte du Choeur , du
coſté qui regarde la Nef, eſtoir
GALANT. 197
un Tableau en maniere de Bas-
-relief, de Marbre blanc , furun
fond noir.. La Reyne fortant du
Tombeau , y estoit repréſentée.
Elle estou appuyéeſurunAnge ,
qui tenoit ſon Coeur , & fembloit
Poffris à Dieu. Un autre Ange
luy donnoit labmain , commie
pour la conduirefan Cielo On
voyoit la mort au bas du Tombeati
? Elle tenoit un Rouleau ,
fur lequel estoient des paroles de
l'Ecriture quivouloient dire ,
La Mort d'oreſnavani ne pourra
Mirien furelle do sa
Tourle Coeur estoit auſſi tendo
de noir jufques à la Vofite .
Les Arcades avoient pour ornément
de grands Cartouches aux
Armes de France & d'Eſpagne.
Des trois Bandes de Veloursil
n'y avoit que celle du milieu qui
fuft droite. Les deux autres ef-
I 2
198 MERCURE
!
toient retranchées en Feſtons, &
toutes les trois ſemées de Fleursde-
Lys d'or , & d'Armes. Des
manieres de Frontons ſéparez les
uns des autres par des Obéliſques
de ſeize pieds de hauteur , fervoient
d'ornement tout autour à
la Corniche des Chaises . Ces
Frontons estoient bordez de
Flambeaux de cire blanche. Il y
avoit au milieu une Teſte de
Mort couverte de Crêpe,&foûtenant
une Vrne, d'où une groſſe
flame fortoit. Les Obéliſques ,
qui avoient chacune une Infcri-
-ption Latine fur leur Piedeſtal ,
eſtoient auſſi bordez de Flambeaux
Imaginez -vous l'effet que
faiſoit ce grand éclat de lumieres.
Chaque Obélifque pofé fur
Hune Teſte de mort , eſtoit couronné
d'une Fleur-de- Lys , de laquelle
pédoit un Cartoucheorné
2
GALANT. 199
de branches de Cypres , avec
une Deviſes au milieu . Ces Deviſes
eſtoient conformes aux Infcriptions
, qui jointes enſemble ,
compoſoient l'Epitaphe de la
Reyne tendu par ces mots en
noſtre Langue.
-1000
ALA MEMOIRE
DE MARIE- THERESE D'AUSTRICHE ,
REYNE DE FRANCE ET DE NAVARRE ,
TRES DIGNE EPOUSE DE Louis
100 LE GRAND ,
S'A TRESCHERE COMPAGNE ,
DE LAQUELLE IL N'A JAMAIS REÇEU
AUCUN DEPLAISIR ,
QUE GELUY DESA MORT' ,
MERE AUGUSTE DU DAUPHIN ,
FEMME D'UN RARE EXEMPLE ,
TRES-PIEUSE ,
TRES - ILLUSTRE ,
NE'E POUR LE BIEN DA ROYAUME,
VNIQUEMENT ATTACHEE
A LA FRANCE ,
TRES FIDELLE A LA RELIGION ,
RECOMMANDABLE PAR TOUTES
SORTES DE VERTUS
LA FRANCE AFFLIGE'E ,
PLEURANT SA MORT TROP PRECIPITE'E
LUY REND SI- TOST , CONTRE
SON ATTENTE ,
LES DERNIERS DEVOIRS.
1
I 3
200 MERCURE
i
Vous ne ſeriez pas contente,
ſi je n'ajoûtois toutes cesDeviſes
avec leur raport aux infcriptions.
Rien ne peut eſtre plus
digne de vôtre curiofité , puis
qu'elles ſont de Me l'Abbé Tallemant
le jeune , de l'Academie
Françoiſe , Intendant des Deviſes
du Roy.
Marie-Théreſe d'Auſtriche.
Un Ietd'eau fort élevé , & ces
paroles pour ame,
SUBLIMES ARGUIT ORTUS .
Ilmontre en s'élevant , la hauteur
de fa Source !
Les nobles & admirables qualitez
de la Reine marquoient la
grandeur de ſa naiſſance...
Reyne de France &de Navarre.
Un Lys , & ces mots,
CANDORE IMPERAT
Il est par sa blancheur préférable
àtoute autre.
GALANT . 201
La candeur & la vertu de la
Reyne , la rendoient digne de
commander.
Tres-digne Epouse de LoüIS LE
GRAND,
Vne Aigle.
VNA HAC DIGNA jove .
Scule elle a mérité le choix de
Jupiter .
La Reyne ſeule eſtoit digne
d'eſtre l'Epouſe de LOUIS LE
GRAND .
Sa tres-chere Compagne,
L'Etoile de Vénus.
COMES FIDISSIMA SOLIS .
Elle ne quitte point le grand
Aſtre du jour.
Cette Deviſe s'explique par
elle meſme.
De laquelle il n'a jamais reçeu
aucuu deplaisir que celuy de
Samort.
Vn Oyſeau de Paradis ,
1-
I4
202 MERCURE
TERRIS MORARI METUENS.
S'arreſter ſur la Terre , est ce
qu'il craint le plus.
CetOyſeau eſtant ſans pieds,
craint de s'arreſter ſur la Terre,
de peur de ne pouvoir plus s'élever
pour prendre ſon vol. Il
ſemble que la Reyne ne ſoit
morte ſi jeune , que parce qu'elle
craignoit de s'attacher aux
grandeurs , ſi elle s'arreſtoit trop
fur la Terre.
Mere auguste de Monseigneur le
Dauphin.
Vn Phénix qui ſe confume fur
fonBucher.
NON OMNIS MORITUR.
Il ne meurt pas entier , il laiſſfe
SonSemblable.
La Reyne ne meurt pas tout- àfait
, puis qu'elle nous laiſſe un
Fils heritier de ſes vertus .
Femme d'un rare exemple.
GALANT .
203
La Reyne des Abeilles qui
fuitfon Effain .
CHO MNIBUS EXEMPLUM PRÆBET.
Atoutes , fans relâche, elle donne
Vexemple.
La Reyne eſtoit exacte à tous
ſes devoirs & fervoit d'exemple
à toute la Cour.
tel.
Tres pieuse.
Vn Cierge allumé ſur un Au-
TOTA SACRIS VITA .
Ilſe conſume entier pour les facrez
Offices,
La Reyne employoit toure ſa
vie aux exercices de pieté..
Tres-illustre.
Vne Grenade qui creve.
CLARIOR DUM DISSOLVITUR..
Ce qui la fait perir,augmentefon
éclat,
La Reyne devient plus éclatante
par ſa mort , puis qu'elle par-
IS
204 MERCURE
tage dans le Ciel la gloire des
Saints .
Née pour le bien du Royaume .
Vne Perle dans ſa Nacre.
E CALO DELAPSUM MUNUS.
Le Ciel parfa rofée a ſoin de la
former.
La Reyne eſt un veritable don
du Ciel .
Uniquement attachée à la France..
Vn Cygne ſur une Riviere,
fuivy de ſes Petits .
TOTA SUIS , PATRIA
IMMEMOR.
Tout aux Siens , fans fonger aux
lieux de sa naiſſance.
Comme cet Oyſeau , dés qu'il
a fait ſes Petits , ne conſerve plus
aucun defir de retourner aux
lieux où il eſt né , la Reyne n'avoit
dans le coeur que l'intereſt
de la France , par l'attachement
qu'elle avoit pris pour le Roy,
GALANT.
205
& pour Monſeigneur le Dauphin
.
Tres-fidelle à la Religion.
Vn Phare .
DIRIGIT ERRANTES.
Au milieu des écueils je montre
le chemin.
La Reyne montre à toutes les
Reynes , & à tous ceux qui vivent
dans les vanitez & dans
les grandeurs , le chemin qu'ils
doivent tenir pour ſe ſauver.
Recommandable par toutesfortes
de vertus .
Vne Bouffole.
CALO MEDIJS IN FLUCTIBUS
HÆRENS..
Toûjours malgre l'orage elle est
tournée au Pôle.
}
La Reyne , au milieu de la
Cour , eſtoit uniquement atta--
chée à Dieu .
La France affligée,
160
206 MERCURE
Vne Hirondelle qui paſſe la
Mer.
TEMPORA LATA , VALETE ..
Apres l'avoir perduë , iln'est plus
de beaux jours.
L'applicationde cette Deviſe
eſt aiſée.
Pleurantſa perte trop precipitée..
Vne Flame..
IMPATIENS CALO REDDI ..
Le Feu cherche toûjours à mon
ter àfon centre..
La . Reyne attachée à Dieu
ſemble avoir eu impatience de
ſe joindre à luy..
Luy rendfi toft , contre fon attente,
les derniers devoirs .
و د
De l'Encens qui brûle ſur una
Autel..
DEO MORITUR.
Il meurt pour rendre à Dieule
Culte qu'on luy doit ..
La Reyne meurt pour aller à
Dieu
GALANT..
207
Vn Tombeau feint de Porphire
à l'antique , avec les Armes de
cette Princeſſe , eſtoit élevé au
milieu du Choeur. Il avoit un
Piédeſtal auquel on montoit par
trois degrez , & il eſtoit poſé par
le milieu ſur une Vrne , ornée de
Bas- reliefs , ainſi que le Piédeſtal
. Quatre Figures feintes de
Marbre blanc , repreſentant la
Foy , l'Eſperance , la Charité ,
& la Pieté , portoient ce Tombeau.
La Repreſentation eſtoit
deffus , couverte du Poëfle Royal
, avec la Couronne voilée
d'un Crêpe , & pofée fur un
Carreau. Aux quatre coins étoientdes
Torcheres , jettant des
Parfums. Au milieu de chaque
face du Piédeſtal , on remarquoit
des Teſtes de Mort de bronze ,
couronnées de Cyprés , avec des
Aîles de Chauveſouris , & il en .
208 MERCURE
fortoit deux Branches de Chandeliers
, qui portoient de gros
Flambeaux. Les Angles eſtoient
garnis de Conſoles de bronze.
Sur ces Conſoles eſtoient des
Caſſoletes fumantes , & il en
fortoit auſſi deux Branches de
Chandeliers avec des Flambeaux
. Quatre Obéliſques , ornez
à chaque face d'une Médaille
de bronze , & des Chifres
de la Reyne , occupoient les quatre
coins du Mauſolée. Ils avoient
leurs Piédeſtaux remplis de Basreliefs
, & eſtoient poſez ſur des
Teſtes de mort , couronnées de
Cyprés , & couvertes de Crêpe
comme les autres. Ils estoient
aufli accompagnez de Vaſes qui
jettoient de groſſes flames ; &
tous les endroits du Tombeau ,
la corniche du Piedeſtal , & les
degrez , estoient ſi pleins de lu
GALANT. 209
mieres , qu'on croyoit tout voir
en feu.
Il y avoit au deſſus de la Repréſentation
, un grand Daiz orné
d'Hermine , de Gaze d'argent
, & de Crêpe. Il eſtoit extrémement
élevé , & il en ſortoit
quatre grandes Pentes , qui formoient
une maniere de Pavillon
magnifique d'Etofe noire, meſlée
d'Hermine . Ces Pentes eſtoient
attachées aux quatre coins du
Choeur. L'Autel eſtoit orné d'une
maniere fi agreable , qu'on
euſt pû la nommer galante dans
un autre occaſion. C'eſtoit quelque
choſe de ſurprenant que le
nombre preſque infiny de lumieres
, dont il eſtoit éclairé. Un
grand Cartouche aux Armes de
la Reyne , avec des Teſtes de
Mort, des Sceptresbriſez , & des
Couronnes renverſées, avoir eſté

210 MERCURE
mis dans le milieu du Jubé , qui
eſt à l'autre bout du Choeur..
Deux grands Obéliſques de feu
aux deux coſtez accompagnoient
ce triſte appareil.
Toute la Décoration de l'Eglife
, & le mauſolée , estoient
du Deſſein de Monfieur Berrin ,,
Défignateur ordinaire du Cabinet
du Roy , qui avoit pris même
le ſoin de tout faire exécuter..
Cela eſt des fonctions de fa
Charge; s'il n'a point travaillé à
S. Denys , c'eſt parce qu'il n'y
avoit point de Mauſolée à y élever
, & que les deux Services ſe
devoient faire preſque en même
temps . Ainſi l'on s'eſtoit fervy
des Tapiffiers du Roy , afin
que tout faſt plutoſt preſt à S..
Denys. Je ne vous envoye point
le Deſſein du Mauſolée que je
viens de vous décrire , parce
GALAN T. 211
qu'on en a faitgraver trois grandes
Planches , à ſçavoir , un des
coſtez du Choeur , les Deviſes ,
& la Repréſentation.
Les Compagnies furent placées
de la meſme forte qu'elles
l'avoient eſté à Saint Denys; mais
la Cour des Monnoyes ne ſe
trouva pas à Noftre- Dame , non
plus que l'Election. Ce n'eſt pas
qu'elle n'aille toûjours aux Services
à S. Denys en ſon rang de
Cour Souveraine , & qu'elle ne
faffe les Complimens aux Roys
& aux Reynes en ce meſme rang,
ainſi que les autres Cours; elle a
meſme toûjours eſté à N. Dame ,
mais depuis un Démeflé qu'elle
y a eu , elle a ceſſé d'y aller.
Monſeigneurle Dauphin, M² ,
Madame , Mademoiselle , Mademoiſelle
d'Orleans, & Mr le Duc,
eftant defcendus àl'Archeveſché
212 MERCURE
entre neuf & dix heures du matin
, Me l'Archeveſque les y reçeut
, & les conduifit aux Apartemens
qu'il avoit fait préparer. Ils
ſe rendirent de là à Noftre-
Dame , menez avec les meſmes
cerémonies dont je vous ay déja
parlé , c'eſt à dire , trois cens
Pauvres veſtus de gris, marchant
les premiers avec des Flambeaux
de Cire blanche; en ſuite les
Jurez Crieurs, puis trois Hérauts
d'Armes, & apreseux , le Grand-
Maiſtre, le Maiſtre , & l'Ayde des
Cerémonies.
Les Séances eſtant priſes , M
l'Archeveſque , reveſtu de ſes
Habits Pontificaux , & ayant
pour Diacre Mel'Abbé de la Mothe
Archidiacre , & pour Sous-
Diacre Mr l'Abbé Parfait, le plus
ancien Chanoine , commença la
Meſſe,qui fut chantée par la Muſique
de l'Eglife..
'GALANT . 213
Je ne vous dis rien des Offrandes.
Elles ſe firent comme à S.
Denys , apres les Invitations &
les Reverances . Mª de Grignan,
Coadjuteur d'Arles , prononça
l'Oraiſon Funebre avec un applaudiſſement
general. Il fit voir
que la Reyne avoit rendu la
Grandeur agreable à Dieu , & la
Vertu agreable aux Hommes ; la
Gradeur, en la dépoüïllant de fon
faſtueux orgueil&de tout ce qui
accompagne les vanitez de la
Terre ; la Vertu , en la rendant
douce & facile , & en ſuprimant
ces grandes aufſtéritez qui épouvantent.
Il ajoûta , que bien que
cette Princeſſe n'affecta que des
vertus qu'on pouvoit nommer
aiſées , elle en pratiquoit beaucoup
qui ne paroiſſoient pas , &
que jamais il n'y avoit eu de devotion
plus reglée & plus également
ſuivie que la fienne.
214
MERCURE
Apres les prieres, les Aſperſions,
& les Encenſemens qui furent
faits à la finde la Meſſe ſelon la
coûtume , les Compagnies ſe retirerent
, & Mr le Marquis de
Rhodes , Mt de Saintot , & M
Martinet , conduiſirent Monfeigneur
le Dauphin , Monfieur,
Mademoiselle , Mademoiſelle
d'Orleans , & Monfieur le Duc,
au Palais Archiepifcopal . Monſieur
l'Archeveſque les y traita
avec toute la magnificence pof-
Les Aumônes furent faitesdans
le Cloiſtre de S. Denys du Pas à
tout ce qui s'y trouva de Pauvres,
par le meſme Mr Faverel , qui les
avoit faites apres le Service de S.
Denys. M l'Abbé de Brou , Aumônier
du Roy , y estoit préfent.
C'euſt eſté à un Aumônier de la
Reyne à s'y trouver, mais la MaiGALANT
. 215
25
fon de cette Princeſſe ne ſubſiſtoit
plus.
Si en vous parlant la derniere
fois du tranſport du Corps de la
Reyne à S.Denys , je ne vous dis
rien de Mile Duc de Geſvres ,
Premier Gentilhomme de la
Chambre en année , c'eſt parce
que vous n'ignorez pas que tout
cequi regarde les dépenſes ordinaires
& extraordinaires de l'Argenterie
& des Menus Plaiſirs &
Affaires de la Chambredu Roy ,
pour la perſonne & hors la Per--
ſonne de Sa Majesté , eſt ordonné
par Mr les Premiers Gentilshommes
de la Chambre , & que celle
des Pompes funebres de la Reyne
fait partie des dépenſes extraordinaires
, qui conſiſtent en pluſieurs
choſesconſidérables, comme
Sacres & Couronnemens des
Roys & des Reynes , Mariages ,
216 MERCURE
Baptémes des Enfans de France;
Tournois , Carouſels , Balets ,
Opéra , Comédies & une infinité
d'autres. Ils ont ſous eux les
Intendans & Controlleurs Genéraux
de l'Argenterie , & des
Menus plaiſirs & Affaires de la
Chambre du Roy ,qui exécutent
, & qui font le détail de toutes
choses. Mr Duché eſt préſentement
en année, comme il a bien
paru par ſes ſoins , par ſa vigilance
; & par ſon exactitude dans
tout ce qui a eſté fait pour les
Pompes funebres. Meſſieurs de
Soubeiran , & Melique , Tréſoriers
Genéraux de l'argenterie &
des Menus Plaiſirs , font en exercice.
Le Mradi 7. de ce mois, Mr de
de Rians , Procureur du Roy de
l'Ancien Chaſteler , fit celebrer
une Meſſe folemnelle en la PaGALANT.
217
roiſie de S. Germain l'Auxerrois ,
qui eſt la ſienne ; en action de
graces de la protection particuliere
de Dieu ſur la Perſonne facrée
du Roy , dans l'accident de
ſa chute. A l'iſſuë de cette Meſſe,
il fit faire une diſtribution de pain
& d'argent à tous les Pauvres
qu'on y avoit appellez , & qui ſe
trouverent en fort grand nombre.
Le meſme Mr de Rians avoit
fait faire , incontinent apres la
mort de la Reyne , des Services
au Grand & au Petit Chaſteler,
pour le repos de l'ame de cette
Princeſſe. Il en racheta pluſieurs
Priſonniers , que l'on
élargit , & fit donner à diſner, &
diftribuer de l'argent à ceux qui
voulurent bien le recevoir.
Vous attendez que je vous
parle de la mort de M² Colbert,
&je dois fatisfaire voſtre curiofi218
MERCURE
?

:
:
té. Ses Titres eſtoient , Marquis
de Seignelay,&de Chasteauneuf
fur Cher , Baron de Sceaux , Limours,
& autres Lieux, Confeiller
du Roy ordinaire en tous ſes
Conſeils , du Conſeil Royal , Miniſtre
& Secretaire d'Etat , & des
Commandemens de Sa Majesté,
Commandeur , & Grand Tréſorier
de ſes Ordres , Controlleur
General de ſes Finances, Sur- Intendant
, & Ordonnateur Generalde
ſes Baſtimens, Arts & Manufactures
de France. Il eſtoit
Fils de Nicolas Colbert , St de
Vandieres , & de Marie Puffort,
Soeur de Mr Puffort Confeiller
d'Etat , & avoit épouſe Marie
Charron, Fille de lacques Charron
St deMenars, Bailly de Blois,
& de Marie Begon. De ceMariage
ſont ſortis pluſieurs Enfans,
ſçavoir,Mele Marquis de Seignelay
GALANT.
217 ,
lay , Mr le Coadjuteurde Roüen,
Me le Bailly Colbert , Mule Marquisde
Bleinville,M² l'Abbé Col.
bert , Mule Chevalier de ſceaux,
& Meſdames les Ducheſſes de
Chevreuſe , de Beauvilliers , &
de Mortemar. Il eſt mort âgé de
64. ans, accablé par le travail exceffifqu'il
a ſoûtenu dés fes premiéres
années , & qui lui avoit
cauſé diverſes incommoditez. Il
avoit commencé à faire connoiſtre
ſon génie labourieux fous
Mr le Tellier, aujourd huy Chancelier
de France. Me le Cardinal
Mazarin ayant beſoin d'un
Homme d'une capacité pareille
à la fienne , Mr le Tellier voulut
bien s'en priver en ſa faveur. Il
fut infatigable dans les ſervices
qu'il lui rendit , & le fit avec tant
d'ordre , que Son Eminence en
parla ſouvent au Roy. Sa маје-
Septembre 1683 . K
218 MERCURE
ſté s'en ſouvint, lors que ce miniſtre
fut mort ; & aprés pluſieurs
entretiens qu'Elle eut avec Mr
Colbert, Elle commença à s'en
ſervir pour rétablir l'ordre dans
ſes Finances . Son Domaine eſtoit
engagé , & le Roy avoit touché
d'avance pluſieurs années de ſon
4
Revenu . On ne doit pas en eſtre
furpris. La Guerre qu'on venoit
de terminer , avoit duré vingtcinq
années fans aucun relâche,
&les Mouvemens civils avoient
longtemps diviſé la France pendant
la Minorité de ce monarque.
Toutes ces choſes avoient épuiſé
les Finances ; elles pouroient
s'épuiſer à moins. Il falloit les rétablir.
Il y alloit du repos , de la
gloire , & de la ſeûreté del'Etat,
& la France eft obligée à Sa ma
jeſté d'avoir jetté les yeux ſur M
Colbert, puis que par le rétabliſ
GALANT.
219
ſement qu'il en a fait , il l'a miſe
en état de ſe faire craindre parla
Guerre, & de ſe faire admirer
en faiſant fleurir les beaux Arts
chez elle , & en donnant par ce
moyen à la Capitale du Royaume
la ſplendeur qu'avoit l'ancienne
Rome. Vous n'aurez pas de peine
à en convenir, ſi vous ſongez
que le Roy joüiffant de tout ſon
Revenu , apres qu'on eut rétably
ſesFinances,&retiré ſes Domaines
par le remboursement de
ceux à qui on les avoit engagez,
ce Prince connut ſes forces , &
ſe vit le maiſtre de tout ce qui luy
appartenoit légitimement ce qui
n'eſtoit jamais arrivé à aucun de
•ſes Prédeceffeurs . Par là il ſe vit
ſeul auſſi puiffant en revenu que
tous les Souverains de l'Europe
enfemble. Je n'y comprens point
leGrand Seigneur. Il eſt regardé
K 2
220 MERCURE
P
comme un Prince d'Afie . Le Roy
ſe vit de plus maiſtre d'un Peuple
aguerry, & d'un Royaume abondant
en Hommes,&aſſez fertile,
pour pouvoir fournir beaucoup
de choſes aux autres Nations. Il
falloit un Souverain ſage , & qui
aimaſt ſes Sujets & la gloire,pour
bien uſer de ces avantages . En
effet , il n'y a rien de plusdangereux
que les richeſſes & te pouvoir
dans les mains d'un Prince
qui ne ſçait pas gouverner. par
l'uſage que le Roy fit d'abord de
ſes Finances , il ſembla vouloir
en rendre comme un compte public
à ſes Sujets , en les employant
pour la gloire de la Nation,
qui met toute ſa joye à voir paroiſtre
ſon Souverain au deſſus
des autres,parce qu'elle tire tout
fon éclat de cette grandeur. Un
employ ſi juſtement ordonné ,
GALANT. 221
eſtoit neceſſaire pour remettre
dans une entiere ſplendeur tout'
ce que de longues Guerres,étrangeres
& civiles, avoient fait diffiper
pendant la minorité du Prince;
& il falloit que le Roy , ayant
fait remettre ſes Finances dans un
fi bon ordre , paruſt avectout l'éclat
du plus grand Monarque de'
FVnivers . Il ne le pouvoit par la
Guerre, elle venoit de finir. Ainfi
Sa majeſté ne ſongea qu'à faire
remplir les Garde- meubles de
toutes les Maiſons Royales de
Meubles ſuperbes , &les Apartemens
de Peintures , qu'à faire
travailler à des Ouvrages d'Orfévreriequien
fiſſent l'ornement;
qu'à augmenter le nombre des
Pierreriesde la Couronne,& enfin
qu'à amaſſer tout ce qui fait
l'éclat des grands Roys , en faiſantceluydes
Nations , & qu'un
F
K 3
222 MERCURE
Souverain eft obligé d'avoir, parce
qu'il marque par-là ſa puiſſance
aux Etrangers. On ne peut
aſſez admirer ce que le Roy fit
en cette occafion pour le bien
de ſes Sujets. Ce Prince ne voulant
point que F'argent fortiſtde
France pour la plupart de ces
choſes , il fit travailler à l'avancement
des Arts dans ſon Royaume
, & fleurir des Gobelins , qui
en renferment une Pépiniere.
L'Académie de Peinture & de
Sculpture eut les meimes avantages.
Il y fit diſtribuer des Prix
tous les ans , & entretint des Etudians
en Italie , pour venir à leur
retour tenir leur place dans cette
Academie de Peintres & de Sculpreurs.
Il fit travailler aux Baſtimens
de toutes les Maiſons Royales
au rétabliſſement de la
Marine , aux Manufactures de
د
E
21
GALANT.
223
tout ce qui est neceſſaire à l'armement
des Vaiſſeaux , à la conſtruction
des Arfenaux de Marine
, & à plufieurs Ports & Baftimens
magnifiques. Il établit une
Académie des Sciences , comme
du temps dú feu Roy on en avoit
étably une pour la Langue Françoiſe.
Il fu baſtir l'Obſervatoire
pour la plupart de ceux qui compoſent
cette Académie des Sciences
, & donna un fond pour faire
chaque année des gratifications
aux Gens de Lettres , tant François
qu'Etrangers.Enfin on peut
dire que le Roy fit ſeul plusque
tous les autres Roys de France
n'avoient jamais fait enſemble.
Ce Monarque s'eſtant chargé de
toutes les Affaires de l'Etat aprés
la mort de M le Cardinal Mazarin,
ne pouvoitdonner tous fes
ſoins à tant de diverſes ehoſes
K 4
224. MERCURE
:
4
1
qu'il avoit réſoluës , & il n'eſtoit
pas meſme de ſa dignité d'entrer
dans tout le détail qu'elles demandoient.
Il faloit pour cela
choifir unHomme , non ſeulement
intelligent & laborieux ,
mais encore qui euſt beaucoup
d'ordre & d'exactitude dans ce
qu'il faifoit , & le Roy ne pouvoit
faire un plus digne choix
qu'en la perfonne de M Colbert,
qui avoit mis un ſi bonordre dans
fes Finances. Il eſtoit infatigable;
&comme il ne prenoit preſque
jamais de repos , il croyoit que
ceux qui ſervoient Sa Majesté ,
pouvoient comme luy fouffrir un
travail continuel . Ce que je vous
dis parut un jour , lors qu'ayant
fait donner à un fameux Avocat
un grand nombre de Papiers, qui
demandoient au moins huit jours
de lecture ſans aucune autre
GALANT.
225
occupation , il n'en pût paſſer
que trois ſans luy en envoyer demanderdes
nouvelles. L'Avocat
luy répondit, qu'ilne les avoit que
depuis trois jours ; & M² Colbert:
lui fit dire , qu'ily avoit auffi trois
nuits qu'il les avoit eus. Il en paffoit
peu d'entieres dans ſon Lit ;
il s'endormoit dans le travail , &
on le deshabilloit tout endormy.
Me le Chancelier a rendu juſtice
à la memoire , lors qu'apres ſa
mort il a dit en plein Conſeil ,
avec l'honneſteté qui lui eſt ordinaire
, qu'on ne pouvoit mieux
fervir le Roy que ce Ministre avoit
fait. Il a eſté aſſiſté à la mort
par Me Cornuaille Vicaire de
S. Eustache , & par le Pere Bour
dalouëJeſuite. Pendant les qua
tre ou derniers jours de fa maladie
, on ne luy a point caché
qu'iln'en pouvoit revenir. Il a faic.
Kir4
226 MERCURE
1
fon Teftament, & mis ordre à ſes
affaires , ſans montrer d'attachement
pour le monde. Lors qu'il
ſe vit à l'extremité, il voulut entretenir
ſes Enfans les uns aprés
les autres , & ayant reçeu tous
ſes Sacremens d'une maniere tresédifiante
, il mourut le Lundy 6..
de ce mois, avec une grande fermeté.
:
Si - toſt qu'il fut Mort , Sa Ma--
jeſténomma Mile Peletier, Confeiller
au ConfeilRoyal ,& Con-..
trolleur General des Finances.
Quand un Prince entierement
éclairé connoîtun Sujetdignede
remplir un grand Poſte, il nebalance
point à ſe déclarer dans le
moment qu'il voit ce Poſte vacant.
Auffi le Roy qui ne s'eſt
jamais trompé dans aucunchoix,
& qui connoiſſoit à fond Mule
Peletier, a d'abord jetté les yeux
GALANT.
217
fur luy , pour luy faire occuper
la place que je viens de vous
marquer. J'avoue , Madame ,que
je me trouve icy dans un fort
grand embarras. Vous avez fouffert
que mes Lettres devinfſſent
publiques; & fi je rens juſtice à ,
la verité, en vous apprenant mille
choſes glorieuſes touchant ce
nouveau Miniſtre , ſa modeſtie
qui a toûjours fuy l'éclat , en ſera
bleffée. Cependant ſi je la refpecte
affez pour me réfoudre à les
taire, je ſuprime les juſtes éloges
qui ſont dûs au Roy. Cet intéreſt
le doit emporter , & puis qu'il y
va de la gloire de ce Prince, dont
les lumieres n'éclatent jamais dan
vantage que dans le choix des
Perſonnes qu'il éleve aux grands
Emplois , je ſerois blamable , fi
en publiant le mérite de Mile Pel-s
letier , je ne faiſois voir avec com
1
K6
228. MERCURE
bien de juſtice Sa Majesté ſe re
poſe ſur ſesſoins de l'Adminiſtra--
tion qu'Elle luy confie. Ce que
je vous en diray plaira aux Peu--
ples qui en ſçavent une partie ...
It apprendra aux Etrangers ce
que la France doit eſperer de
ſa vigilance , & de ſa ſageffe
, & aux Ennemis de la
France , qu'elle ſera toûjours en
état de leur réſiſter. Le Peuple
&laCour ſont ſatisfaits de fon
élevation . C'eſt ce qui arrive fort
rarement. Il eſt neantmoins fi
vray qu'elle a eſté applaudie de
toutlemonde, qu'un Duc & Pair
prit la liberté de dire au Roy fitoſt
qu'il eut declaré ſon choix,
qu'il luy en faisoit compliment au
nomde toute la Cour & de tout le
Royaume.La joye devint genérale
enuninftant,& elle fut figrande
parmy tout le Peuplede Paris,
pour qui ce nouveaux Miniſtre a
دمحم
}
GALANT
229
fait de tres-grandes chofes , que
s'il east ofé , il euſt eſté en faire
fés remercimens à Sa Majeſté.
Quelque grand Monarque que
l'on ſoit , cette qualité n'eſt pas
ce qui faitque l'on juge toûjours?
juſte. Au contraire , comme on
tend de tous côtez des pieges:
aux Roys pour ſurprendre leurs
faveurs , ils ont une peine extréme
à bien diftinguer ceux qui les
méritent veritablement puis que
fr l'on voit de faux Devots dans
le monde , on trouve à la Cour
des Hipocrites d'autant plus
adroits, qu'ils font élevez dans le
Lieu où l'on apprend à feindre..
Les uns & les autresont le meſme
extérieur , & il eſt bien malaiſé
de démeſler le vray mérite
d'avec le faux. Malgré ces difficultez,
les acclamations publiques
font voir que leRoy nes'eſt
730
MERCURE
i
J
point trompé. C'eſt un ſujetde
loüange d'autant plus grand pour
ce Prince , que lors que ſon rang
oblige les Hommes à ſe déguiſer
devantluy , afin de n'en eſtre pas
connus , les lumieres de ſon eſprit
luy font penétrer juſques au fond
de leurs ames , poury découvrir
la verité , que l'envie de s'élever
les engage a tenir cachée...
Mr le Pelletier a eſté Conſeil--
ler au Parlement , Préſident aux
Enqueſtes , Prevoſt des Marchands
, & Conſeiller d'Etat ordinaire.
Il a toûjours eu la réputation
d'un Juge exact , vigilant ,
& judicieux ; & ſon intégritéa
eſté remarquée juſque-là , que les
Plaideurs ſouhaitoient de voir
leurs Procés diftribuez dans ſa
Chambre , afin de l'avoir pour
Juge. On s'eſt meſme remis fort
fouvent à luy pour des Arbitra
GALANT..
231
ges. Il ſeroit difficile de trouver
un Homme plus honneſte , &,
plus éclairé en tout. Il aime , il
connoît les belles Lettres , & a
l'eſprit extrémement penetrant.
Sa ſageſſe & la modération ont:
toûjours eſté dignes de fervir
d'exemple , & il ne s'eſt jamais
prévalu de la faveur où ſon méri- e
& fes alliances l'ont fait arriver.
Il a eu l'honneur d'eſtre Tureur
des Enfans de feu Mele Duc
d'Orleans , Fils de France, Frere
de Loüis XIII . & Oncle du Roy..
Ce choix eſt ſi glorieux pour luy,
que je me tais, n'en pouvant rien..
dire qui ne fuſt in finiment au deffous
des avantages qu'il en peut
tirer. J'ay affez de choſes à vous,
apprendre touchant ce qu'il a
fait pendant qu'il a eſté Prevoſt
des marchands. Quoy que cette
Dignité ne s'exerce qu'un certain
23 2 MERCURE
nombre d'années , elle luy a eſté
continuée trois ou quatre fois;&
ſi l'on avoit pû la luy laiſſer toute
ſa vie , il auroit toûjours remply
ce Poſte. On peut voir par là
avec combien d'applaudiſſement
il la occupé. Il a garanty les Pau--
vres de l'oppreffion , les a préferez
aux Riches; & le grand nombre
d'Ouvrages importans qu'il
a fait faire pour l'embelliſſement
& l'utilité de Paris , & pour la
gloire de la France , eſt preſque
incroyables. Les bons Archite--
ctes , & les meilleurs Ouvriers ,
yont toûjours eſté employez , &
le ſeul mérite l'a determiné dans
le choix qu'il en a fait . Voicy le
détailde ces Ouvrages .
En l'année 1670. il commença
à faire travailler au grand mur
da Rampart entre les deux Baf--
zionsde laPorte S.Antoine,pour
GALANT .
233
y faire un Cours planté d'Arbres.
On coupa neuf à dix pieds
de terre en divers endroits ,&
on les rejetta dans d'autres qui
ſervoient alors de Jeux de Paume
&de Jeux de Boule. C'eſtoit un
Cahos d'ordures , accompagné de
Retraite ; où des Vagabonds s'alloient
cacher dans des trous pour
y joüer. A ce meſme endroit, on
a explané toute la fuperficie de
la terre , & l'on a planté un Cours
de trois Allées , depuis la Porte
S. Antoine juſques au coin des
Murs du Calvaire , vis-à-vis la
Vieille ruëdu Temple. Ce Cours
a eſté reveſtu de murs de toute
ſa longueur , qui eſt de ſix cens
toiſes , dont la grande Allée en a
dixde large,& chacune desContre-
Allées trois .
En 1671. il fit rebaſtir la Porte
Saint Antoine.. C'eſtoit l'Arc-de
234 MERCURE
Triomphe qui fut fait à l'entrée
de Henry III. à ſon retour de
Pologne , & c'eſt en partie par
cette raiſon ,& à cauſe des Fleuves
que l'on eſtimebeaucoup, &
qui ſont de M² Ponſe, fameux Architecte
, qu'on la conſervé. Ce
qu'il y a de fingulier en cet Arcy
c'eſt une Arriere vouſure du coſté
de la Ville. CetOuvrage eſt le
premier qui ait paru de ce genre.
Auſſi a- t-il donné le nom à tous
ceux qui ont eſté faits depuis à
ſon exemple. Pour rendre cette
Porteplus commode , on en a fait
deux grandes aux deux coſtez de
l'ancienne , à la place de deux
petites , qui n'eſtoient que pour
les Gens de pied.On a marié pour
cela la nouvelle addiction d'AГ-
chitecture avec l'ancienne , &
l'on a fait deux Arriere- vouſures
ſemblables à l'Original . Il y avoit
GALANT.
235
àl'entrée de la meſme Porte , du
coſté du Fauxbourg, uneChaufſée
fort étroite ; on l'a abatuë , &
on l'a fait en ſuite plus large. On
aauſſi fait une grande demy-lune
pour les avenuës du Fauxbourg à
cette Porte , & l'on y a porté les
anciennes Figures d'Hercule &
de Pallas, qui estoient poſées plus
avant. Dans le meſme temps on
afait le Quay malaquais du Faux.
bourg S. Germain, depuis leCollege
des Quatre Nations juſques
au Pont- rouge. C'eſt un des plus
grands Ouvrages que l'on ait faits
à Paris. ご
En 1672.l'on abatit l'ancienne
Porte S. Denys,qui estoit un paffage
tres- étroit , & tres- difficile..
L'on éleva la nouvelle Porte ; &
parce que dans la meſme année
le Roy alla en Hollande , où il
conquit grand nombre de Villes,
236 MERCURE
& paſſa pluſieurs Rivieres , l'on
mit des pyramides pour y attacher
des pentes de Trophées , &
au bas de ces Pyramides , on repréſenta
le Rhin & la Meuſe
ſubjuguez , avec des Inſcriptions
qui ſe rapportent à ſes Conqueſtes.
En fuite on continuale Cours
depuis la Porte S. Denys juſques
àla Porte S. Martin . On le reveſtit
d'un grand Murde Rampart,
&l'on y planta pluſieurs Arbres.
En 1674. on baſtit la Porte
Saint Martin , & l'on démolit
l'ancienne. C'eſtoit un gros
Pavillon moderne , fait par les
ordres de M le Cardinal de Richelieu
. Cette nouvelle Porte eſt
un morceau d'Architecture ruftique,
avec un Attique au deſſus,
où ſont les Inſcriptions. Dans les
quatre Angles des deux coſtez
de la mefine Porte , ſont des Bas--
GALAN Τ. 237
وج
reliefs. La Priſe de Besançon eſt
marquée dans l'un de ceux qui
ſont du coſté de la Ville ; &
dans l'autre , on voit la rupture
de la Tripe- Alliance, repréſentée
par le Roy en Hercule , qui a
vaincu Gérion du coſté du dehors
, eſt la Défaite des Allemans
, ſous la figure allégorique
de Mars , qui repouſſe un Aigle.
On voit de l'autre coſté la Priſe
de la Ville de Limbourg. On a
élargy l'entrée de la ruë en dedans
la Ville , des deux coſtez
de la Porte , & l'on y a fait des
Maiſons neuves. On a travaillé
dans le meſme tems à la Porte
S. Bernard . On s'eſt ſervy de la
Maſſe de l'ancienne Porte , qui
eſtoit un gros Pavillon , & l'on a
fait deux grandes Arcades pour
la commodité publique , à l'imitation
de quelques Arcs anciens .
238 MERCURE
Il y a dans cette Porte deux
grands Bas- reliefs , qui repréſen-
-tent le Commerce pour la Navigation
. L'on a auſſi fait dans
la même année le Quay S. Bernard,
& de Neſmond.
En 1675. on a fait le Quay de
la Gréve , appellé le Quay Pelletier.
C'eſtoit auparavant le derriere
des Maiſons des Taneurs ,
&de la Ruë de la Tanerie , pafſage
étroit , & de mauvaiſe ſen.
teur. On a ofté les Taneurs , &
l'on a fait un mur dans la Riviere
pour ſoûtenir ce Quay , avec
une Banquete de fix pieds en
l'air. Ce paſſage , qui estoit le
plus vilain de Paris , en eſt préſentement
le plus beau. On a
auffi fait un Pont dans la Gréve
pour la commodité des Marchands,
& feparé & ofté les choſes
qui embaraſfoient dans cette
GALAN Τ.
239
Place. On a fait dans la meſme
année pluſieurs autres Ouvrages,
parmy leſquels il y a deux Pompes
conſidérables ſous le Pont
Noftre-Dame. L'une , quieſt de
Mr Manſe , & d'une invention
nouvelle , a donné 80 pouces
d'eau; l'autre eſt de Mr Joly , &
en a donné 40. A l'entrée du lieu
où ſont ces Machines , on a fait
un Portail d'Architecture , avec
des Attributs au ſujet des Eaux.
On y voit auſſi des médailles de
Sa majeſté . On a élargy le bout
du Pont N. Dame dans la Ruë
des Arcis , juſques à l'Egliſe de
S. Jacques de la Boucherie ; & à
l'autre bout , la Ruë de la Draperie
, qui conduit au Palais. On
a abatu dans le Fauxbourg S.Germain
les anciennes Portes , Datuphine
, de Buffy , & de S. Germain
, qui estoient inutiles , &
240 MERCURE
l'on a retranché proche la Grève
laRuë de S. Jean , qui regardoit
S. Gervais ; celle de la Coûtellerie,
le bout de celle de la Verrerie
,& pluſieurs autres. L'on a
ramaſſé toutes les Eaux qu'on a
pû , de Rongis , d'Arcueil , &
de Belleville; & pour les diſtribuer
, on a fait dix Fontaines publiques.
Enfin Mr le Pelletier,
pour couronner tant d'Ouvrages,
a fait faire un Plan generaldeParis
par les ordres de Sa Majesté ,
pour faire connoiſtre l'état où eſt
aujourd'huy cette grande Ville,
& celuy où elle doit eſtre dans
quelque temps . Ony a marqué
tous les retranchemens , additions
, & embelliſſemens qu'on
a réſolu d'y faire , ſelon qu'il a
eſté conclu par le Roy dans ſon
Conſeil. Tous cesOuvrages ont
eſté faits fur les Deffeins , & fous
la
GALANT .
241
la conduite de Mr Bulet , Architecte
& Ingénieur du Roy , & de
laVille. Son ſçavoir paroiſt dans
ce qu'il a exécuté , & dans le
choix que mele Pelletier a fait de
luy. Je devrois vous donner icy
les Infcriptions , mais il me
refte & trop peu de temps
& trop peu de place. On doit
eſtre convaincu qu'un Homme
qui aime les belles Lettres comme
M'le Pelletier , n'a rien fait
fairequine ſoit tres-digne d'eſtre
conſervé. Le Public ſçait que
celles des Fontaines , qui ſontde
Mde Santeüil , ont eſté fort eſtimées
Je dois , à propos de ces Infcriptions
, vous dire une chofe
furprenante de la modeſtie de
Me le Pelletier Quoy que la maniere
dont en ont uſe la plupart
de ceux qui ont eſté avant luy
Prévoſt des Marchands, luy four
Septembre 1.683 . L
242 MERCURE
niſt pluſieurs exemples fondez
ſur l'uſage , qui l'autoriſoient à
laiſſer mettre ſon nom ſur les
Ouvrages qu'il a fait faire pens
dant qu'il a poſſfedé cette Dignité
, il ne l'a jamais voulu foufrir,
& s'eſt contenté d'avoir donné
tous ſes ſoins à l'utilité de ſa Patrie
, ſans ſe mettre en peine que
laPoſterité en fuſt informée. Cer
effet de ſa modération eſt d'autant
plus eſtimable , qu'il pouvoit,
ainſi que les autres , déferer
à la coûtume , ſans eſtre accufé
de vanité. Il fut élû Prévoſt des
Marchandsau moisd'Aouſt 1668.
&continué dans les trois Eletions
ſuivantes. Paris luy doit
l'élargiſſement de ſes Ruës , car
dans ces fortes de choſes , avoir
commencé , c'eſt avoir tout fait.
Cependant la peine de ces Ouvrages
cófiftoit moins dans l'Ouwrage
meſine, quedans cequin'a
GALANT. 243
point paru à nos yeux. Ce n'étoit
pas peu que le rembourſement
de mille & mille Particuliers
, la plupart fantaſques , &
qui n'examinant pas la juſtice
qu'il y a de préferer l'intereſt
public à tout , font chagrins de
voir qu'on abate leurs Maiſons.
Mr le Pelletier eſt venu à bout
de les contenter , & s'eſt attiré
par là mille benedictions. C'eſt
ce qui fait que le peuple en donne
au Roy , pour l'avoir élevé
dans le rang où il l'a mis , & ce
qui nous oblige en méme temps
d'admirer la bonté de ce Monarque
, & la parfaite connoif
ſance qu'il adu merite diftingué
de ſes Sujets.
C
Ce choix de Sa Majeſté avoit
eſté precedé d'un autre , quin'avoitpas
moins receu d'applaudifſemens.
Me le Marquis de Blain-
L2
244 MERCURE
ville, quatrième Fils , de M' Colbert
, avoit la Survivance de la
Chargede Sur Intendant, & Ordonnateur
General de ſes Baſtimens,
Arts, & Manufactures de
France. Ce Marquis eſtant enco
re dans un âge fort peu avancé,
n'agiſſoit dans les fonctions de
cette Charge , que ſous Mr Colbert
qui en avoit la principaledirection.
Il falloit que me de Blainville
l'exerçaſt entierement aprés
la mortde ce Miniſtre. Ildevoit
diſpoſer de pluſieurs Millions par
ant, & ce n'euſt pas eſté trop que
d'avoir vieilly dans un Employ
de cette nature , pour l'exercer
avec l'application & l'exactitude
qu'il demande . Ainfi le Roy en
payant cette Charge , a pû avec
justice la donner à un autre . On
aſſure meſme que Sa Majesté en
eſtoit convenuë avec M² Colbert.
Σ
GALANT.
245
Auffi M² de Blainville a-t- il conſenty
comme ille devoit à ſes
volontez ; & pour marquer qu'il
n'avoit point d'autre paffion que
de ſervir toûjours ce monarque,
il a pris le party de la Guerre ;
& dans le deffein d'apprendre
ce nomble meſtier,il s'eſt faitfimple
Lieutenant dans le Regiment
de Picardie . Cette maniere d'agir
a eſté fort approuvée , &
j'aurois peine à vous expliquer
tous les applaudiſſemens qu'il en
a reçens .
Je viens à M² de Louvois,dont
la conduitea donné tant de fatisfaction
à Mile Chancelier,qu'on
peut dire que la joye qu'il en reçoit,
le fait vivre. C'eſt enquoy
ce grand Chefde la Juſtice atoûjours
eu l'avantage d'exceller ,
puis que dans les temps difficiles ,
il s'est fait aimer également de
1
L3
246 MERCURE
tous les Partis ; ce qui s'eſt trouvé
pluſieurs fois utile aux Affaires
de Sa Majeſté. Vous ſçavez ,
Madame, qu'il n'a pas eſté moins
chery du Peuple,qui pendant les
maladies que ſon grand âge luy
a quelquefois causées, a eſté ſouvent
veu pleurant autour de fon
Hoftel,& faiſant des voeux pour
ſa guérifon. Pluſieurs meſme ont
pouſſé leur zele juſqu'à rendre
graces à Dieu du recouvrement
de ſa ſanté , par des Meſſes ſolemnelles.
J'aurois pû me diſpenſer
d'en rien dire icy ; mais comme
l'eſtime & la réputation ſont
les ſeules choses qui reſtent de
nous , lors que nous avons cefſe
de vivre , il eſt juſted'en parler,
afin que ce grand Homme
qui eſt ſi cher à la France , connoiffe
dés ſon vivant ce que l'on
dira de luy aprés ſa mort. C'eſt
GALANT .
247
une eſpece de recompenſe, dont
Dieu permet qu'il joüiffe dés ce
monde pour le prix de ſes vertus
;& nous avons lieu de croire,
que comme il comble le Roy de
profperitez , il ne luy enlevera
pas fi-toſt un Sujet qui luy eſt ſi
neceſſaire. Il ne ſe pouvoit que
le Fils d'un Pere fi remply dezele,
n'euſt toutes les qualitezdont
on peut avoir beſoin pour bien
ſervir cegrandPrince. Comme
c'eſt loüer Sa Majeſté , que de
faire voir la juſtice de ſon choix,
je dois à ce choix au moins un
court éloge de Mr de Louvoys.
Quelque court qu'il ſoit , je le
puis faire fort grand , en nommant
cinq choſes, dont j'ay parlé
au long, & feparement,en pluſieurs
occaſions. Elles ſe ſont faites
depuis qu'il eſt dans le Miniſtere,
&c'eſt par fes foins qu'elles
L 4
248 MERCURE
ſe ſont faites. Il y a trois Etabliſ
ſemens qu'on ne peut trop eſtimer
; l'Etabliſſement des Invalides
, celuy des Magazins d'Armes
ſous la conduite de M² Titon ,
& celuy des jeunes Gentilshommes
, au nombre de quatre mille,
inſtruits dans le meſtier de la
Guerre en diverſes Places du Royaume.
Joignez à cela les foins
qu'il a donnez pour faire paffer
les Commanderies de S. Lazare,
aux Officiers qui ont eſté bleſſez
dans le Service. Les Fortifications
qu'il a fait faire depuis quinze
ans, peuvent tenir ici leur place,
puis qu'il eſt inoüy que depuis
plufieurs fiecles , on en fait autant
dans tout le monde. Le détail
de toutes ces choſes demanderoit
des Volumes. Cependant,
M² de Louvoys ſeul eſt venu à
boutde faire executer les volonGALAN
Τ.
249
tezdu Roy ſur tout ce qui les regarde
, & cela , ſans s'appliquer.
moins aux Affaires de ſon Departement
de la Guerre , qui ont
toûjours demandé un attachement
qui repondilt à la maniere
dont Sa Majeſté s'eſt diſtinguée
par ſes Conqueſtes. Aprés les
grandes choſes que mide Louvoys
a exécutées avec une facilité
ſurprenante , il ſembloit qu'il
n'y euſt que luyquipuſt ſoûtenir
l'Employ de feu M² Colbert dans
les Baſtimens. La magnificence
du Roy ayant rendu cette Chart
ge l'une des plus importantes du
Royaume , quel autre eſtoit plus
capabled'en porter le poids qu'un
Homme , à qui les Fortifications
ont appris ce que c'eſt que de
baſtir , quiles a , pour ainſi dire,
fait fortir de terre , & qui a toujours
fait trouver dans les temps,
L5
250
MERCURE
?
tout ce qui eſtoit neceſſaire aux
grandes Armées du Roy ? Il ne
faut pas s'eſtonner aprés cela , fi
le choix de Sa Majesté a eſté fir
generalement applaudy. Ce qui
doit furprendre , c'eſt que dans
un âge ſi peu avancé , Mª de Louvoys
ait fait tantde grandes choſes,
On luy pourroit faire la même
queſtion qu'on fit autrefois à
Alexandre , en luy demandant,
comment à son âge il avoit pùfaire
tant de Conquestes ; & il auroit:
fujet de répondre à l'égard des
diferens Emplois qu'il a remplis
avec tant de gloire , qu'il s'en est
fi bien acquité , en ne remettant
jamais rien à faire au lendemain.
Il fit voir qu'elle eſt ſon activité,
fi- toſt qu'il eut la nouvelle Charge
dont le Roy l'a honoré. Cinquante
Lettres partirent inconti
nent apres pour tous ceux qui
GALANT.
251
ont employ dans les Baſtimens.
Il alla viſiter ceux de Verſailles,
de Marly , & de S. Germain , &
fit venir tous les Ouvriers , aufquels
il fit pluſieurs queſtions ,
&qu'il écouta les uns apres les
autres. Il parla à ceux qui excel--
lent dans les Arts , avec une civilité
qui les égaloit preſque à
luy. Cette honneſteté marque
qu'il ſçait connoiſtre le mérite
acquis , qui eſt celuy qu'on doit
le plus eſtimer . Ce font des Illuſtres
que la Nature ne ſçauroit
produire. Il faut que le temps ,
l'étude , & l'eſprit , leurdonnent:
les connoiffances qu'ils ont. On
naiſt avec des qualité & des
richeſſes , mais on ne peut eſtre
Bernin , ny le Brun , & il n'y
auroit point de grands Hommes,
s'ils ne travailloient àſe faireeuxmeſmes,
Quand Monfieurtide
L6
252 MERCURE
د
Louvoys ſera reçeu Profeſſeurs
des Arts dans l'Académie de
Peinture & de Sculpture, ce que
je vous diray à l'avantage de
ces Arts & des Privileges,
qu'ils ont eus chez les Anciens ,
vous fera connoiſtre combien il
eſt glorieux d'eſtre Protecteur
de ce qui pourroit immortaliſer
l'Univers , s'il eſt permis de parler
ainſi d'une choſe qui doit
finir.
- M Magnin,Conſeiller auPréfidial
de macon , a fait une Deviſe
ſur la promptitude de ce vigilant
miniſtre à exécuter les defſeins
du Roy . Un Eclair qui fort
de la Nuë en fait le corps ,& elle
a ces mots pour ame , t
Precursor fulminis, erit ....
Le meſme Monfieur Magnin
en a donné l'explication par ce
Madrigal.
GALANT
253
UNe
T
Ne activité ſurprenante
Le fait paffer en un instant
De l'Orient à l'Occident ;
Par tout il feme l'épouvante.
Du Tonnerre , en marchant , il an
nonce le bruit ;
Dés qu'on le voit paroiſtre , on n'a
qu'à fe résoudre,
Le Monarque des Cieux dont l'ef
prit le conduit ,
Nefait pas apres luy toûjoursfuivre,
- la Foudre.
Mais tres-ſouvent elle fuit:
Monfieur le Marquis de Seignelay
, qui exerçoit par Survivance
la Charge de Secretaire d'Etat
à laquelle le Département de la
Maiſon du Roy & la Marine font
des choſes attachées , en joüit
préſentement en chef. Le Clergé
, le Commerce , & les Eaux &
254
MERCURE
Foreſts , font encore de ſa fone
ction , auſſi bien que les Manufactures,
à la réſerve de celles qu
ſe font aux Gobelins & à la Savonnerie
,& de tout ce qui regarde
les Meubles &les Arts qui
peuvent contribuer à l'embellifſement
des Maiſons Royales ,&
qui par cette raiſon ſont joints à
la Sur- Intendance des Baſtimens.
On peut juger par le nombre
des Emplois qui reſtent à Mª de
Seignelay , qu'il doit eſtre laborieux
, & que ſes ſervices font
agreables au Roy.
Enfin , Madame , je vous envoye
la Seconde Partie des Dialogues
des Morts , ſi ſouhaitée , &
tant de fois demandée depuis fix
mois. Quand elle n'auroit pas
eſté déja fort avancée dés le
temps que la Premiere parut ,
l'Autheur n'auroit pu la refufer:
GALANT.
255
2
a l'empreſſement du Public , qui
s'eſt imaginé qu'il devoit une
Suite au grand&preſque incroyable
ſuccés de ſes premiers
Dialogues , & qui l'a attenduë ,
comme ne pouvant douter qu'il.
ne la donnaſt. Ainfi il s'eſt ſenty
obligé à recevoir avec grand ſoin
ce qu'il avoit déja fait de cette
Seconde Partie , & à la continuer.
Ce travail eſtd'autant plus
long & plus pénible , que ne s'agiſſant
que de Faits , il faut ſçavoir
à fond l'Hiſtoire generale
du monde. Un feul Dialogue
renferme la Vie de deux grands
Hommes , ou de deux Perſonnes
diftinguées par des chofes , dont
la memoire ſe conſervera eternellement
, & bien ſouvent même
l'Histoire de tout un Siecle
s'y trouve dépeinte. Comme ces
deux Volumes contiennent une
296 MERCURE
eſpece de Recueil des plus belles
actions des grands Hommes , ou
de ce que d'autres ont fait de fottiſes
éclatantes , le Public y peut
beaucoup profiter , & s'inſtruireen
ſe divertiſſant. La Morale.
qui rebute ordinairement le beau
Sexe , eſt ſi agreablement meſlée,
dans l'un & dans l'autre , qu'elle
y eſt leuë des Dames avec beaucoup
de plaiſir.Ce n'eſt pas aſſez
que de ramaſſer des traits hiſtoriques
, il en faut trouver qui fra--
pent , & qui donnent lieu à cette
Morale infinuante qui ſe fait ſentir
d'abord par les veritez qu'elle.
découvre. Ce ſont ces traits fort
heureuſement choiſis , qui font
eſtimer ces Dialogues.On en peut
faire de tres - galants , & qui feront
meſme tres - bien écrits ;
mais comme ces fortes d'Ouvra
ges veulent plus de Faits, reffer
GALANT.
257
rez avec eſprit , que de Diſcours
étendus avec moins de Fairs , je
ne ſçay fil'aſſortiment feroit
ſemblable , & fi l'on n'y remarqueroit
pas la diférence qu'il y
cut toûjours d'un Original à une
Copie. Quoy qu'il en ſoit , en
vous envoyant la Seconde Partie
des Dialogues , je ne vous dis
point ny qu'elle eſt meilleure, ny
qu'elle eſt moins bonne que la
Premiere. C'eſt ce qui me paroiſt
impoſſible de décider. Si ces
deux Parties ne contenoient cha
cune qu'un Dialogue , la matiere
pourroit rendre l'une plus agreable
, & meſme plus forte que
l'autre , fans qu'il y euſt de la
faute de l'Autheur ; mais je ne
croy pas que de deux Volumes
contenant chacun dix- huit Dialogues
fur des ſujets diférens , on
fuſt bien fondé à dire que l'un
258 MERCURE
l'emporteroit de beaucoup. Il y a
meſme une impoſſibilité abſoluë
à cela , & les dix- huit nouveaux
Dialogues de la Seconde Partie
ne peuvent eftre tous plus parfaits
que ceux de la Premiere.On
peut dire qu'il y en a de plus& de
moins beaux dans chaque Partie,
encore cettediférence ne peutelleeſtre
que ſelon les gouſts , les
uns admirant ſouvent ce que les
autres condamnent,& les autres
trouvant moins de beautez dans
ce que les premiers approuvent..
Il y a quelques jours que l'on
trouva dans la Cave d'un des fix
Ammaiſtres de Strasbourg , fix
Rats qui estoient ſortis d'un trou ,
attachez enſemble par la queuë,
de la maniere que repréſente l'Eftampe
que je vous envoye. Ceux
qui accoururent au bruir que
faifoient ces Rats , les tuerent , à
*

GALANT. 259
:
la réſerve d'un qui ſe détacha ,
& ſe ſauva pendant qu'on tuoit
les autres.Un Medecin de la Ville
les a embaumez , & on remarque
que le nænd qui les tient attaché
eſt ſi meſlé , qu'il n'eſt pas
poſſible de le défaire fans couper
quelques - unes des queuës.
Cela donne lieu à diférens Pronoſtics.
Vous trouverez les noms de
ceux qui ont expliqué les dernie
res Enigmes dans ma Leture Extraordinaire,
que je vous envoyeray
le 15. d'Octobre prochain ;
cependant je vous envoye deux
Enigines nouvelles.
Monfieur Vignier de Richelieu
a fait la premiere; la ſeconde
eſt de Monfieur de Ligniere..
260 MERCURE
ENIGM.E. :
Q
Vand
1
jefors du sein de ma
Mere ,
Jefuis de fi fâcheuſe humeur ,
Et je fais aussi tant de peur ,
Que l'onn'ose approcher mon Pere,
Tout le monde pour luy marque de
l'amitié
Mais si lors qu'on s'empreſſe àjouir
defes charmes ,
Sans respect de personne , & fans.
nulle amitié ,
A ſes meilleurs Amisie fais verſer
des larmes ,
Quelques- uns enfuyant tâchent de
feguérir ,
Lesautres plus matin ,foudain courent
aux armes ,
Afin de me faire périr ;
Mais en dépit de leur colere ,
:
GALANT. 261
On ne peut me faire mourir ,
Sans faire auſſi mourir mon Pere.
AUTRE ENIGME.
CelEuluyy qquuii me connoist , bienfouvent
me carreffe;
Tantoſt pour ma beauté tantoſt pour
mon adreſſes here t
Mais ce dernier bonheur ma cousté
biendes pleurs.
it
Quoy qu'on estime mesſervices,
Et que toûjours quelqu'un, pour cau
ferdes malheurs ,
Soit prest d'aller fous mes auspices
shold busd
Cependant , le Printemps , cette ai
mable ſaiſon ,
M'obligeavec chagrin de garder la
1.
Maifon.
End'autres temps ,fans grandbruit,
je préſage 1
Le bonheur de mon Maistre , &
268 MERCURE
d'aucuns le malheur..
QQuuooyyqquu''iill eenn ffooit ,fi l'on m'en dit
l'Autheur ,
C'est pour estre tropSage......
Comme ilne ſe peut que les
Nouvelles publiques ne vous
ayent appris depuis quelques
jours la Levée du Siege de Vien
ne , je ne doute point que vous
n'en cherchiez les circonstances
dansla finde cette Lettre. Elles
font encore ſi inconnues , que
ne voulant rien dire que de
vray , je me contenteray aujourd'huy
de reprendre d'un peu
hautl'hiſtoire de ce Siege, quoy
qu'il me ſoit difficile de le faire ,
ſans y meſler quelque choſe de
ce que je vous ay déja dit. Le
Grand Vizir n'ayant rien fait
d'aſſez éclatant pour la gloire de
l'Empire Othoman depuis qu'il
oſt,dans le Ministere , réſolut il
GALANT. 269
y a quelques années de porter
la guerre en Hongrie , & en
Autriche , & fit travailler pendant
ce temps - là à de grands
préparatifs dans tous des lieux
del'obeïſſance du Sultan Ilamuſa
l'Envoyé de l'Empereur à Con
ftantinople ,& les: Turcs ne faiſant
pas grand ſcrupulede rompre
la Paix , & la Treve , ſelon
qu'ily va de leurs avantages , il
prit la deffein d'entrer en Hongrie
un an avant que la Treve
deuſt finir. Il ſçavoit qu'il n'eſtoit
pas aimé à la Porte , & il
vouloit ſe rendre confidérable
au Grand Seigneur par des ex+
ploits extraordinaires.LesGrands
de la Porte s'oppoſoient à cette
guerre , & cette oppofition mete
tant au coeur du Vizir une ardeur
plus forte de ſe ſignaler , il
fit faire des apprêts capables
264
MERCURE
d'envahir le plus grand Empire.
Vous ſçavez ſon arrivée enHongrie
, & ce qui préceda la déroute
des Allemands; je vous ay
fait un long détail de toutes ces
choſes. Le Grand Vizir ſe vit
alors en état de tout ofer. Il n'avoit
que deux partis à prendre ,
Lund'attaquer les Places quieftoient
fur fon paſſage pour aller à
Vienne; l'autre d'affieger Vien
ne. Son Armée eſtant formidable,
& pourveuë de toutes choſes
, il eſtoit ſeûr d'emporter ces
Places mais il ne doutoit pas
auſſi que pendant ce temps Vienne
ne ſemit en état de ſe défendre,
& que les Chreftiens nes'afſemblaſſent
de toutes parts pour
arrêter ſes progrés , au lieu qu'en
prenant Vienne , il ſexenoit affuré
que les Places qu'il auroit
laiffées derriereday ferendraient
en
GALANT.
271
en ſuitte , quelques fortes quelles
fuſſent. La priſe de cette Ville le
rendoit maître de toute l'Allemagne
, & de toute l'Italie . Le
coup eſtoit beau , mais il ne le
faloit pas manquer , il y pouvoit
réüffir s'il euſt eſté plus habile.Je
vous ay marqué l'état de la Place
dans ma derniere Lettre . On la
pouvoit prendre en l'attaquant
dans les formes , comme auroient
fait des Peuples de l'Europe , des
Places de cette conféquence ne
pouvant eſtre inſultées. Pen-1
dant qu'il perdoit ainſi du temps
dans un Siege irrégulier , le
Comte de Staremberg , Gouverneur
de Vienne , Homme de
coeur&de teſte , a pris des mefures
pour ſe bien défendre. La
cruauté des Attaquans , & le
zele pour la Religion , avoient
fait de grands effet fur les Ha-
Septembre 1683. Μ.
272
MERCURE
bitans. Ils prirent réſolution de
vendre bien cher leurs vies ; &
comme ils eſtoit mal attaquez ,
quoy que rudement , les Turcs
ont eſté repouſſez en tant d'Afſauts
, qu'ils ont à la fin perdu
courage. Je devrois vous donner
un Journal de ces Attaques ;
mais ce qu'on en a dit de vray a
eſté meſlé de tant de choſes
fauſſe , qu'il faut attendre pour
en parler ſeurement. On a fait
trois grandes Relations entierement
fabuleuſes , pendant que
les Tures ont eſté devant la
Place. La premiere , marque un
Combat , dans lequel on a feint
que le Grand Vizir avoit eſté
pris. Dans la feconde Bataille
imaginaire , on a fait balancer
la victoire , & tuer neuf ou
dix mille Hommes de part &
d'autre , pendant qu'on fai-
2
GALANT.
273
foit entrer fix mille Huffars
dans Vienne , dont on vouloit
que le Siege fuft levé , enfin les
Relations des Couriers qui ont
apporté les vrayes nouvelles de
la levée de ce Siege , ſe ſont trouvéestoutes
remplies de fauſſerez .
On y a mellé un Combat qui n'a
point eſté donné , & l'on a fait
prendre de riches Tente avec
tout le Tréſor des Turcs dans
un grand nombre de Coffres
forts. Cependant ildemeure pour
certain que les Turcs ayant réſolu
de lever le Siege , l'ont faiten
bon ordre , & qu'il n'y a point
eu de Combat. Vous aurez peuteſtre
de la peine à me croire ,
parce que toutes les Nouvelles
imprimées parlent de ce grand
Combats il eſt pourtant auſſi imaginaire
que les deux autres , &
je puis vous affurer qu'il n'y
M 4
274 MERCURE
a de veritable que la levéc da
Siege. Je fuis , &c..
AParis, ce 30. Septembre 168.3 .
Il vient d'arriver des Nouvel
les qu marquent qu'apres la levées
du Sieges de Vienne , l'armée
Impériale ayant pourſuivy
celledes Turcs , cette derniere
à eſté batuë. lele veux croi
re ; mais vous me permettrez
de douter encore du premier
Combat. Je publiray toûjours
avec beaucoup de plaiſir tout ce
qui regardera l'avantage des
Armes Chreſtiennes ,mais je ne
puis affurer une Nouvelle à laquelle
je ne voy nulle certitude ,
On la croit , parce qu'on la ſou-
Kaite, mais la ſeule verité doit
faire parler un Hiſtorien , & fi
j'aſſurois une choſe fauffe, on ne
GALANT.
275
me croirois pas lors que j'en publirois
une veritable ,& plus importante
à la Chreftienté.
LYON
FIN.
DEL
i
EXTRAIT DV PRIVILEGE
PA Grace &
du Roy.
Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en ſon Confeil , Iun-
QUIERES. Il eſt permis à I.D.Ecuyer, Sieur de
Vizé , de faire imprimer par Mois un Livre
intitulé MERCURE GALANT , preſenté à
Monfeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure, pendant le temps &
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacun deſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme aufn defenſes
ſont faites à tous Libraires , Impri
meurs,Graveurs & autres, d'imprimer, graver
&debiter ledit Livre ſans le conſentement
de l'Expoſant, ny d'en extraire aucune Piece,
nyPlanches ſervant à l'ornement dudit livre,
meſme d'en vendre ſeparément, & de donner
à lire ledit Livre , le tout à peine de fix mille
livres d'amende , & confiſcation des Exemplaires
contrefaits , ainſi que plus au long il
eſt porté audit Privilege .
Regiſtré ſur le Livrede la Communauté le
5. Janvier 1678 .
Signé E. COUTEROT , Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizéa
cedé & tranſporté ſon droit de Privilegejà
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüirſuivant l'accord fait entr'cux .
Achevé d'imprimerpourlapremierefois
Lanvier 3683.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le