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1683, 08 (Lyon)
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7.93 Mo
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271
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Texte
Bibliothecæ quam illuftriffimus
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis ,Patrum Societatis JESU
Teftamenti tabulis attribuit anno 1693 .


807156
MERCURE
GALANT.
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
YONTEST 1683 .
*1893*
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere , au Mercure Galant
M. DC. LXXXIII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.

LE LIBRAIRE
AU LECTEUR .
On continuë toûjours
à diſtribuër le Mercure
Galant pour 20. fols chaque
Vollume, &les Extraordinaires
pour 30. ſols tant
vieux que nouveaux. Il eſt
inutile de les demander à
meilleur marché , ceux qui
ont païé d'avance les Mercures
& Extraordinaires , l'on
leur envoira tres-ponctuellement
, quand le tems ſera fini,
qu'ils ne trouvent pas maua
ij
vais ſi l'on ne leur envoïe
plus , car cela feroit trop de
confufion autrement n'en
د
valant plus la peine.L'on continuë
auſſiàdiſtribuër leIournal
des Sçavans , & celui de
Medecinepour fix fols leCahier.
L'on donne un Iournal
des Sçavans tous les quinze
jours, & un de Medecine tous
les mois .
PREFACE
SERVANT DE TABLE .
Columnecontient
E Volume contient fi peu d'Ar
ticles diférens , qu'il n'a pas
beſoin de Table.Il ne laiſſe pas d'être
conſidérable par les grandes matieres
dont il traitte. La Mort & la
Guerre en font presque tout lesujet.
On n'y voit que larmes & que defolation
, & cependant on peut dire
qu'on n'yverra vien que de curieux,
& que bien que les matieres enſoient
tristes , elles n'ont pasmoins dequoi
attacher l'esprit . On croit les devoir
nommer ici , puis que cette Préfacefert
de Table. Le Lecteur , &
fur tout le François , veut sçavoir ce
qu'il va lire ; il faut le Satisfaire
iij
PREFACE .
On ne dit rien du Prélude. C'est une
efpece defuite du Voyage du Roy, qui
ne pût entrer dans le Volume du mois
de Juillet , & qu'il fait voir l'utilité
les motifs de ce Voyage , qui
font tous diférens de ceux que quelques
Nouvelles Etrangeres ont publiez
. On y trouve en ſuite unepeinture
de ce qui s'est paffé à la mort
de la Reyne , la douleur causée par
cette mort , un éloge veritable de
cette Princeſſe , tout ce qui s'estfait
aprés fa mort à Versailles &à Paris
, les Ceremonies du transport de
fon coeur au Val- de- Grace , & de
fon Corps à S. Denys , avec beaucoup
de choses qui font échapées aux
Relations publiques que l'on a donnéesfur
ce fujet. Comme les grands
évenemens font ordinairement la
matiere de toutes les Conversations,.
que plusieurs parlent des Pais qu'ils
ne connoiffent point , &des guerres
PREFAСЕ .
dont ils ignorent l'origine , on aramaffé
ici en peu de paroles tout ce
qui peut donner connoiſſance de la
Hongrie , & l'on afait voir quelle
est la cauſe des foûlevemens qui ont
attiré le Turc devant Vienne . Si
quelques Imprimez en font connoître
une partie , il y a ici des choses
qu'on auroit peine à trouver ailleurs..
Le Portrait du Comte Tekéli eft de
ce nombre. Sa naiſſance , ſon eſprit ,
& le sujet de fa revolte , fuivent
ce Portrait. La deſcription du départ
de l'Empereur lors qu'il fortit de
Vienne , & dont il avoit couru de
fauffes Relations , est accompagnée
de circonstances qui donnentſujet de
la croire veritable. Tout cela est pré
cedé de la description du Siege de
Vienneſous Soliman II. afin que l'on
compare ce qui s'est passé en ce temslà,
à ce que nous voyons aujourd'hui,
comme les Comtes de Serin Freres
PREFAСЕ.
ont fait extrémement parler d'eux
dans ces derniers tems , on a crû
qu'on ne seroit pas fâché d'apprendre
l' Action toute héroïque de l'illuſtre
Comte de Serin , Gouverneur de
Zighet , dont ils estoient deſcendus.
Ainſt l'on peut sçavoir en fort peu
de tems , ce qui coûteroit de longues
lectures . La fuite des Affaires d'Alger
, qu'on trouve dans le méme Vo
lume,doit fatisfaire tous les Curieux .
On y voit ce qui s'est fait depuis les
Esclaves François que l'on a rendus.
La Negotiation pour la Paix y est.
jour pour jour , avec un Journal des
choses qui se font paſſées depuis la
rupture de cette Negotiation. Non
Seulement on n'a point veu tout cela
en corps , mais il y a même plusieurs
circonstances qui ne font dans aucune
Relation . Ce grand article finit
par un Tableau de tout ce qu'Alger
a foufert depuis l'arrivée de Mra
PREFACE.
du Queſne. Defi grands évenemens,
qui nefont voirque des images dela
douleur& de la mort , ont paru incompatibles
avec les Chanfons & les
Histoires. C'est ce qui a obligé de les
retrancher , & mesme jusqu'aux
Jeux d'esprit , quifont tous les mois
le divertiſſement des Oepides. Tout
cela ſe trouvera dans le Mercure
prochain. On a même été contraint
de remettre toutes les autres Nouvelles
du mois , non qu'elles fuſſent
toutes d'une nature àne pouvoiren
trer dans ce Volume , mais parce que
la place manquoit , & que l'on n'a
point voulu en donner deux à lafois .
Chacun des grands évenemens qui
font dans celui- ci , auroit pûsuffire
pour en remplir un entier. De fi
grandes matieres demandoient fansdoute
plus de tems pour être bien
touchées ; mais quand il s'agit de
fatisfaire la curiosité du public ,
PREFACE .
la promptitude doit tenir lieu de mé
rite.
Le Sieur Amaulry va commencer
le debit de la SECONDE PARTIE
DES DIALOGUES DES
MORTS.
EXTRAIT DV PRIVILEGE
P
du Roy.
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en ſon Confeil , Iun-
QUIERES. Il eſt permis à I.D.Ecuyer, Sieur de
Vizé , de faire Imprimer par Mois un Livre
intitulé MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure, pendant le temps &
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacun deſd. Volumes fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenſes
ſont faites à tous Libraires , Imprimeurs,
Graveurs & autres, d'imprimer, graver
& debiter ledit Livre ſans le conſentement
de l'Expoſant , ny d'en extraire aucune Piece,
ny Planches fervant à l'ornement dudit livre,
meſme d'en vendre ſeparément , & de donner
àlire ledit Livre , le tout à peine de fix mille
livres d'amende , & confiſcation des Exemplaires
contrefaits , ainſi que plus au long il
eſt porté audit Privilege.
Regiſtre ſur le Livre de la Communauté le
5. Janvier 1678 .
Signé E. COUTEROT , Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
edé & tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüir ſuivant l'accord fait entr'eux .
Achevé d'imprimer pour lapremierefois le 31 .
Ianvier 168.3.
Avis pour placer les Figures.
Le Plan de la Ville de Vienne
doit regarder la page 190
Le Portrait de la Reyne doit
regarder la page 244-
I
MERCURE
GALANT THEQUE
AOUST 1683 .
LYON
E connois trop , Madame
, combien le zele
que vvoouus avez pour le
Roy , vous fait entrer
dans tout ce qui regarde ſa gloire,
pour avoir douté que vous ne
fiffiez fur fon Voyage , dont je
vous ay envoyé l'entier d'érail
dans mes deux dernieres Lettres,
les réflexions que vous me marquez.
Il eſt ſans-doute inoüy ,
Aoust 1683 . A
DE
EVILLE
2 MERCURE
qu'aucun Prince ait jamais fait
en deux mois , autant de chofes
capables de fatiguer les Perſonnes
les plus robuſtes , qu'en a fait
ce grand Monarque , quand on
n'y comprendroit pas la longueur
d'une Marche continuelle pendant
tout ce temps , qui peut
ſeule tenir lieu d'un rude travail ,
& qu'il n'a pourtant comptée
que pour une Promenade. Il avoit
donné ſes ordres pour voir cinq
Camps , qui ſont celuy que Monfieur
le Marquis de Bouflers
commandoit ſur la Saône ; celuy
qui estoit composé des Troupes
de ſa Maiſon , & dont Monfieur
le Duc de Noailles eſtoit General
; le Camp de la Gendarmerie
aſſemblée prés de Molsheim , &
qu'on appelloit le Camp de Monfieur
de Montclar , ou de Molsheim
; celuy de Bouquenon , où a
GALAN Τ.
3
paru la plus belle Infanterie qu'on
euſt jamais veuë , & qui estoit
commandée par l'Officier du plus
grand air du Royaume , Monſieur
le Duc de Villeroy ; & enfin
le Camp de Sar- Loüis , appellé
la Nouvelle Candie. Le Roy
aviſité ces cinq Camps à ſa maniere
, c'eſt à dire qu'il les a veus
pluſieurs fois malgré l'ardeur du
Soleil , qu'il en a fait mettre les
Troupes en bataille , qu'il leur a
fait faire l'Exercice , & qu'il les a
veuës défiler toutes devant luy ,
en forte qu'il n'y a pas un ſeul
Homme que ce Prince n'ait examiné
luy- meſme . Joignez à cette
continuelle fatigue du corps , la
forte application de l'eſprit , pour
connoiſtre l'état des Troupes en
general , & en particulier ,& pour
penétrer juſque dans le coeur
de chaque Soldat ,& vous avoüe
A 2
4 MERCURE
rez qu'il n'y a que Sa Majesté
ſeule qui ſoit capable d'une telle
exactitude . On doit obſerver la
meſme choſe , à l'égard d'un tresgrand
nombre de groſſes Garniſons
que le Roy a viſitées , & de
plus de deux mille jeunes Gentilshommes
, dont il a fait la Reveuë
en cinq endroits diférens. Il a
veu les Fortifications de toutes
les Places qui ſe ſont trouvées
ſur ſa route. Il en a fait le tour
dedans , & dehors. Il a monté
dans les Citadelles , & cela , le
plus ſouvent apres avoir marché
tout le jour , & dans le temps où
il avoit le plus beſoin de repos .
Ces diferentes fatigues n'ont point
empeſché qu'il n'ait tenu d'aſſez
longs Conſeils , preſque tous les
jours . Ce Prince ſortoit du travail
en y allant. L'un de ſes Miniſtres
eſtoit indiſpoſé , ou convalefcent,
GALAN T.
5
l'autre qui avoit la goute , s'y faifoit
porter. Il ne faut pas s'étonner
i leur ſanté eſtoit afforblie .
Les ſoins exceſſifs accablent le
corps , & c'eſt de leur mal que
vient le bon état des Affaires.
Quoy qu'à regarder les choſes
d'un certain coſté , il ne ſoit pas
d'une neceſſité abſoluë que les
Souverains ſe donnent la peine
de viſiter leurs Frontieres , on
peut dire que ces fortes de Voyages
ne laiſſent pas de ſervir
beaucoup à un Etat , quand on
en revient vainqueur de ſoy -même
, & que pouvant conquérir
avec justice , on a le coeur affez
grand pour renoncer aux triomphes
qu'on feroit ſeûr d'obtenir.
Le temps de Paix ou de Guerre ,
rend les Reveuës qu'on y fait
également neceſſaires . On n'eſt
jamais certain des évenemens ,
/
A 3
6 MERCURE
& dans ce doute , il faut toûjours
eſtre preſt pour ce qui peut arriver
. Des Rois comme Loüis LE
GRAND , font de fidelles Commiſſaires
, & qui peuvent ſe répondre
du veritable état de leurs
Troupes , quand ils les ont veuës.
François I. eſtoit un grand Capitaine
; mais s'il euſt tout connu
par luy-meſme , comme le Roy
le connoiſt , il n'auroit pas riſqué
ſa Perſonne , ny expoſé la France
aux malheurs que ſa priſon attira.
Je tombe d'accord , que le
Roy eſtant ſervy comme il l'eſt
par ſes Miniſtres , ne sçauroit
eſtre trompé touchant le nombre
des Troupes ; mais en les voyant
luy meſme , il connoiſt à
leur ardeur quel eft le fond de
leur ame ; il apprend par là ſes
forces , & voila pourquoy il n'a
jamais pris de fauſſes meſures. II
GALANT. 7
ya
y a plus . On ne ſçauroit voir ſur
le papier le veritable état des
Fortifications des Places. Elles
peuvent paroître belles , ſans
eſtre bonnes ; & c'eſt ce qui
oblige le Roy à les aller voir , &
les Miniſtres à les viſiter ſouvent
eux - meſmes , ce qui ne ſe pratiquoit
point autrefois. Ce Prince
a de ſi grandes lumieres là-deſſus ,
qu'en voyant les Places qui ſe
font trouvées ſur ſon paſſage , il
a connu des endroits auſquels on
pouvoit faire de nouvelles Fortifications
, qui doivent eſtre d'une
force , & d'une beauté ſurprenante
, ce qui ſera deû à ſon ſeul
Voyage. On peut connoiſtre par
là de quelle utilité ſont ceux qu'il
luy plaît de faire ſur ſes Frontieres.
Les Officiers travaillent avec
plus de foin à tenir les Troupes
enbon état , pour paroiſtre de-
A 4 .
8 MERCURE
1
1
vant luy . D'ailleurs les loüanges,
& les gratifications dont il tes
honore , donnent à ceux ſur qui
elles tombent , une ardeur nouvelle
pour la gloire , & les intéreſts
de leur Souverain. Voila
une partie des avantages que ces
Voyages produiſent. Nous pouvonsy
ajoûter , qu'un Roy qui ſe
communique , gagnele coeur de
ſes Peuples , & qu'il eſt plus naturel
d'aimer fortement ce que
l'on connoiſt , que ce qu'on n'a
jamais veu. Quel Roy à voir : Ses
grandes actions le font admirer ,
& ſa préſence eſt un charme qui
met le comble à cette admiration .
Peut- on ſe défendre d'en avoir
pour luy , lors que ſon dernier
Voyage , bien loin d'avoir eſté
entrepris pour nuire , ſemble n'avoir
eſté fait que pour répandre
ſes libéralitez ſur ſes Troupes ,
GALANT.
9
fur les Egliſes ruinées , ſur les
Hôpitaux , & fur les Pauvres ?
Oſtons-luy , fi vous voulez , tout
ce qu'il a eu d'utile pour le general,
& pour les particuliers; quand
mefme il n'auroit ſervy qu'à faire
connoiſtre que Monſeigneur le
Dauphin eſt vigilant , infatigable
, & ſçavant dans le Métier de
la Guerre , ce ſeroit toujours un
tres-grand fruit que nous en aurions
tiré...
Quand Sa Majesté partit de
Verſailles pour aller fur la Frontiere
, Mademoiselle de Fleffel
de Vermoler , d'Amiens , fit cette
Anagramme à l'occaſion de fon
Voyage. C'eſt une Perſonne tresfpirituelle
, dont tous ceux qui la
connoiffent vantent le mérite.
Dans ces mots , LOUIS Quatorfiéme
, Roy de France & de Navarre
, elle a trouvé ceux- cy à
A. 3
10 MERCURE
l'exception d'un d , qui eſt la ſeu
le lettre qui manque. Va Roy ,
l'Armée qui te réſiſtera fera confonduë
.
Ce meſme Voyage a donné
lieu à une Deviſe , que je vous
envoye de Monfieur Rault , de
Roüen . Elle eſt pour le Roy ,
faiſant la Reveuë de ſon Armeé.
C'eſt un Soleil en ſon midy , qui
jette ſes rayons ſur les Fleurs d'un
grand Jardin. Ces mots qui luy
ſervent d'ame Lustrat &accendit ,
font expliquez par ce Madrigal.
Com
Omme l'Aſtre du jour qui bril-
" lant fur la Terre.
Peut animer les Fleurs dont il peuple
un Parterre ,
En vertu n'a point de pareil;
LOUIS , ce grand Héros qui revoit
Son Armée ,
Par un de ses regards la rendant
animée.
GALANT. II
N'agit pas moins que le Soleil.
Qui euſt crû, Madame , qu'un
Voyage qu'aucun accident n'avoit
troublé , duſt eſtre ſuivy
d'un malheur qui coûtera longtemps
des pleurs à la France ?
Leurs Majeſtez eſtant arrivées à
Verſailles dans une ſanté parfaite
le Mardy 20. du dernier mois ,
la Reyne qui ne ſe ſentoit aucune
incommodité , y prit le plaiſir
de la Promenade dans les Jardins,
tout le reſte de la ſemaine ,& fe
divertit à en voir joüer les eaux.
Si cette Princeſſe euſt donné en
arrivant le moindre indice d'une
indiſpoſition à prévenir , ceux
que regardoient ces formes de
ſoins , n'auroient pas manqué à
l'obliger de ſe ſervir des précautions
qu'ils euſſent crû neceſſaires
, mais fon viſage ne parut
A6
12 MERCURE
jamais meilleur ; ſon teint eſtoit
frais & vif , & tous ceux qui la
voyoient , eſtoient étonnez de
ſon embonpoint. Ce n'eſt pas
que pendant tout le Voyage elle
n'euſt employé à ſes exercices de
pieté , autant de temps qu'elle
avoit accoûtumé de leur donner.
A peine eſtoit- elle arrivée chaque
ſoir dans le Lieu où la Cour
devoit coucher , que s'informant
des Egliſes , des Monaſteres,& des
Devotions qui s'y pratiquoient ,
elle s'y rendoit avec grand
empreſſement , pendant que le
Roy alloit viſiter les Fortifications
, ou les Garniſons des Places
, ou que ce Prince tenoit
Conſeil. C'est ainſi que Leurs
Majeſtez s'occupoient diverſement
, dans le temps que le reſte
de la Cour cherchoit du repos
pour ſe délafſfer des fatigues de
GALANT.
13
la journée. La Reyne , apres
avoir paſſé quelques jours de la
maniere que je viens de vous le
dire , ſe trouva un peu incommodée
le Lundy 26. du meſme
mois. Ce n'eſtoit rien les deux
premiers jours , & il n'y avoit
aucune apparence que ce que
ſentoit cette Princeſſe duſt devenir
une veritable maladie . On
a d'abord des inquiétudes qu'on
a peine à ſurmonter. Ce ſont
quelquefois des avantcoureurs
du mal prochain ; mais comme
ce mal demeure inconnu , &
qu'on n'a pas lieu d'en rien craindre
de fâcheux dans cette premiere
atteinte , on ne garde
point le Lit , & l'on attend que
la maladie ſe déclare
, pour y
donner du remede ſelon ſa nasure
. La Reyne paſſa ainſi le
Lundy &le Mardy; mais la nuit
(
14 MERCURE
1
du Mardy au Mercredy ſes inquiétudes
redoublerent , & l'on
connut qu'elle eſtoit veritablement
malade. Elle avoit une tumeur
ſous le bras gauche , qui ne
parut qu'un rhumatiſme. L'ardeur
de ce mal luy cauſa la fievre
, & pour en rompre le cours,
ou l'empeſcher du moins de
s'accroiſtre , il fut jugé à propos
de la ſaigner le matin. Les
douleurs de cette Princeſſe augmenterent
ſur le foir . Elle paſſa
la nuit ſans dormir , & le Vendredy
au matin on luy trouva
beaucoup plus de fievre qu'elle
n'avoit encore eu , & l'on dit
meſme que l'on avoit veu paroî
tre une maniere d'ébulition de
fang. Si cela eſt , ce fut quelque
choſe de ſi peu confidérable
, qu'on n'en put eſtre certain;
& ce qui donne ſujet d'en
GAŁANT.
15
douter , c'eſt qu'apres ſa mort , on
n'en a veu fur fon corps aucune
marque . Il y eut Confultations entre
Meſſieurs d'Aquin , Fagon &
Moreau , Premiers Medecins du
Roy, de la Reyne , & de Madame
laDauphine. Ils conteſterent touchant
la ſaignée du pied,& elle fut
faite à la pluralité des avis. La
prudence veut que l'on prenne
ce party en ces fortes d'occaſions.
Le mal de la Reyne augmenta
apres qu'on eut fait cette faignée.
Je ne dis pas qu'elle en fut la caufe
; c'eſt ce qu'on ne peut décider
entierement. Il ſe pourroit faire
qu'elle y euſt contribué ; mais,
peut - eſtre auſſi le mal de cette
Princeſſe qui avoit toûjours eſté
caché , n'eſtoit- il plus en état de
recevoir du ſecours. Ce font de
ces chofes dont on ne peut bien
juger ſur ce que l'on entend dire
16 MERCURE
& dont chacun parle ſelon fa
paſſion , fon intéreſt , ſes Amis,
&fon chagrin. Ce que l'on peut
dire de tres - aſſuré , c'eſt que pour
ſauver la Reyne , chacun s'eſt
ſervy des connoiſſances qu'il a
dans ſon Art. Le Roy remarquant
l'état où eſtoit cette Princeſſe
, ne put retenir ſes larmes .
Elle s'en apperceut , & luy demanda
ſi elle estoit en danger.
Ce Prince toûjours prudent , luy
répondit que non , mais qu'on ne
pouvoit fans douleur voirfouffrirune
Perſonne qu'on aimoit. Cependant
comme le péril augmentoit à
chaque inſtant , il falut fonger à
faire recevoir le Viatique à la
Reyne. Cette Princeffe n'eut aucune
peine à y conſentir , non pas
qu'elle crût eſtre au Lit de la
mort , mais parce qu'elle eſtoit
toûjours préparée à ces actions de
GALANT .
17
pieté. Le Roy , auſſi penetrant
que prudent en toutes chofes ,
connut le péril où la réduiſoit
ſon mal , & quelque excés de
douleur qu'il en ſentiſt , ſon accablement
ne luy fit point oublier.
ce qu'on doit faire dans une
occafion auſſi importante. Ainfi
pouffé d'un zele veritablement
Chrêtien , il rentra chez luy
accompagné de Monſeigneur le
Dauphin , de Monfieur , & de
l'Aumônier de la Reyne qui étoit
de Quartier en ce temps-là. Il
traverſa tous ſes grands Apartemens
avec beaucoup de précipitation
, & fans pouvoir retenir
fes larmes , & defcendit par le
grand Escalier , qui donne au
pied de la Chapelle. Sa préſence
ſans ſuite , ſurprit & troubla
tous ceux qui prioient alors dans
cette Chapelle pour la ſanté de
18 MERCURE
la Reyne. Ils jugerent auffi-toft
de l'extremité où il falloit qu'elle
fuſt . Comme le péril eſtoit fort
preſſant , Sa Majeſté ne voulut
point qu'on attendiſt les Flambeaux
, qui ne parurent que
quelques momens apres . Elle fit
prendre les Cierges qui estoient
fur l'Autel , & ayant dit à Monſieur
l'Archeveſque qu'il pouvoit
partir avec le Saint Viatique
, Elle ſuivit ce Prélat. La
Reyne reçeut cette derniere
Communion avec la devotion ,
& le reſpect qui luy eſtoient ordinaires
. On donna enſuite l'Emétique
à cette Princeſſe. Le
Roy ſe retira , apres avoir ordonné
qu'on l'avertiſt quand on
croiroit que ce remede ſeroit fur
le point de faire effet ; on s'apperceut
quelque temps apres
que le fuccés n'en eſtoit pas
GALAN Τ.
19
bon & on luy porta cette facheuſe
nouvelle. Il ne faut que
connoiſtre ce Monarque , pour
s'imaginer de quel air il la reçeut.
Il ſe rendit auſſi-toſt aupres
du Lit de la Reyne , & n'eut
pas besoin de peu de force d'efprit
, pour déguiſer ſa douleur.
Quoy que l'on viſt d'inſtant en
inſtant augmenter le mal de cette
Princeſſe , elle ignora ce que tout
-le monde ne ſçavoit que trop , &
parla au Roy d'une maniere qui
fit connoiſtre qu'elle ne ſe croyoit
pas ſi mal. Le tranſport commença
preſque auſſi - toſt à ſe
former au cerveau , & enſuite
elle donna des marques d'une
mort prochaine . Cela fut cauſe
qu'on preſſa le Roy de s'éloigner,
de crainte que la douleur qu'il
auroit en la voyant expirer
devinſt fatale à une ſanté ſi pré-
د
ne
20 MERCURE
Γ
tieuſe à toute la France. Lors
qu'il ſe fut retiré , une Dame que
la Reyne avoit toûjours honorée
de ſon amitié particuliere , & qui
la ſoûtenoit d'un coſté , parce
que la violence de ſon mal ne
luy permettoit pas d'eſtre tout à
fait couchée , quitta le coſté qu'-
elle tenoit pour paſſer de l'autre ,
& lors qu'elle fut devant cette
Princeſſe , elle luy demanda ſi
elle la reconnoiſſoit , non pour
avoir le triſte plaifir d'en eſtre
reconnuë , mais afin qu'en l'obligeant
à lever un peu la teſte ,
on puſt connoiſtre ſur ſon viſage
& dans ſes yeux , en quel état
elle eſtoit. Cette Dame avoit
élevé ſa voix plus qu'à l'ordinaire
, afin que ce ſon réveillât la
Reyne , & fiſt ceſſer l'aſſoupiffement
où elle ſembloit tomber.
Comme avant que l'on expire ,
GALAN T. 21
la connoiffance revient preſque
toûjours , la Reyne reconnut
cette Dame , la nomma , & mourut.
On ſe préparoit à donner
l'Extreme- Onction à cette Princeſſe;
mais la mort ne luy permit
pas de la recevoir. Il ſemble
que Dieu en la privant de ce Sacrement
, n n'ait pas voulu luy
laiſſer connoiſtre qu'elle approchoit
de ſa derniere heure. Ce
que je vous dis vous ſurprendra
, parce que vous croyez qu'u
ne Princeſſe dont la vie a toûjours
eſté ſi ſainte ; ne devoit
parler dans le moment de ſa
mort , que de ce qui regardoit
ſon ſalut. On peut dire qu'elle y
a ſongé en recevant le Viatique,
mais que Dieu voulant récompenſer,
ſes verrus dés ce Monde,
a permis que ſon grand mal ne
duraſt que quatre heures , &
1
22 MERCURE
qu'elle n'en cruſt pas devoir mourir
, afin de luy épargner toutes
les craintes qui font trembler les
plus Juſtes , quand il fe faut préparer
à ce terrible paſſage. La
Reyne avoit ſouvent témoigné
qu'elle appréhendoit la mort , &
qu'elle ſe trouveroit embaraſſée
lors qu'elle auroit à l'enviſager
de prés , ce qui la rendoit exacte
aux devoirs de ſon ſalut juſques
au ſcrupule. Cette crainte n'eſt
point condamnable dans une
Ame Chrêtienne ; & les Juſtes
qui ſçavent par quelles victoires
ſur ſoy - meſme on doit acheter
le Ciel , craignent beaucoup plus
la mort que les autres. Cette
Princeſſe vivoit trop bien pour
ne la regarder pas avec frayeur ;
mais comme elle eſtoit toûjours
en état de la recevoir , il n'eſtoit
pas neceſſaire qu'elle en ſceuſt
GALANT.
23
l'heure pour s'y diſpoſer. Dieu
qui avoit reçeu ſes bonnes oeuvres
comme d'agreables ſacrifices
, pour luy en donner le prix
avant qu'elle n'euſt plus de part
àla vie , a voulu qu'elle l'ait abandonnée
, ſans voir approcher la
mort , ſans éprouver les cruels effets
de toutes les craintes qu'elle
donne , ſans dire tout ce qu'elle
dicte à ceux qui ſe ſentent en cet
état, fans alarmes , ſans inquiétudes
de ſon ſalut,& fans foufrir les
peines qu'elle auroit euës à quitter
le Roy , pour qui ſa paſſion
eſtoit toûjours violente. Jugez
par ce commencement de bon.
heur ,qu'on peut appeller la premiere
récompenſe de la pieté de
cette grande Princeſſe , ſi apres
avoir porté la plus brillante Couronne
de la Terre , elle n'en pofſede
pas préſentement une im24
MERCURE
mortelle . Vous attendez ſans
doute , que je vous apprenne ce
quis'eſt paſſé dans le moment de
ſa mort. Je vous en ferois une
peinture plus vive , & plus naturelle
, s'il eſtoit poſſible de parler
tout à la fois de toute la Maiſon
Royale, de toute la Cour , & de la
déſolation publique ; elle eſt aiſé à
ſe repréſenter;mais quoy que vôtre
imagination vous la mette devant
les yeux , je ne laiſſeray pas
de vous dire ce que j'ay recueïlly
avec beaucoup de ſoin,& de vous
parler ſéparément de tout ce qui
eſt arrivé dans le meſme temps.
Jecommence par le Roy.
A peine la Reyne eut - elle
expiré , que ce Prince s'abandonna
aux grands mouvemens
de douleur , qui ſont toûjours
permis , de quelque caractere ,
& de quelque rang qu'on ſoit ,
pourveu
GALANT.
25
pourveu qu'apres les premiers
tranſports on rentre en ſoy - même
, & qu'on reconnoiffe que
l'Homme n'eſtant né que pour
mourir , ne doit point ſe plaindre
d'un malheur qui luy eft commun
avec tout ce qui reſpire fur la
Terre. C'est ce que le Roy a fait .
A la premiere atteinte du coup ,
il a donné toutes les marques
poſſibles de l'affliction la plus violente
, & rappellant ſa raiſon ,
ſans ceſſer d'eſtre toûjours également
affligé , il a fait paroiſtre
une douleur ſage , qui n'a pas
faitvoir moins de diſtinction entre
luy & le commun des Hommes
, qu'il y en a entre ce Monarque
, & les autres Souverains .
Il réſolut auſſi - toſt de quitter
Verſailles , & il en partit à l'heure
meſme pour ſe rendre à S.
Cloud. Son viſage tout couvert
Aoust 1683 . B
26 MERCURE
de larmes eſtoit caché d'un mouchoir
, & l'état où il eſtoit ne luy
laiſſant pas la force de marcher ,
on le ſoûtint juſqu'à ſon Caroſſe,
où il entra accompagné de Monfieur.
Quel triſte ſpectacle , &
qu'il frape vivement , quand on
voit ſoufrir le plus grands des
Roys , qui ne travaillant que pour
la gloire de ſon Etat , ne ſonge
qu'à rendre ſes Sujets heureux !
Ce Monarque eſtant arrivé à S.
Cloud , ne voulut y voir perſonne.
La perte qu'il venoitde faire
l'accabloit ſi fort , qu'il fut obligé
de ſe mettre au Lit. Ce fut pourtant
moins pour y repoſer , que
pour y ſentir fon mal dans toute
ſon étenduë En effet , la douleur
a cela de propre , que quand elle
eſt dans l'excés , on ſe fait une
eſpece de plaifir de s'y abandonner
ſans réſerve. Je ne ſçay ,MaGALAN
Τ . 27
dame , fi dans tout ce que je
viens de vous marquer vous reconnoiſſez
aſſez tout ce qu'eſt
ce grand Monarque , & combien
l'ardeur de ſe montrer vray Chrêtien
l'a emporté ſur ſes autres
mouvemens. Il ne ſuffit pas toûjours
de remplir les devoirs d'un
Chrêtien , pour l'eſtre veritablement.
Il eſt de certaines manieres
de s'en acquiter qui font voir
qu'on eſt fortement perſuadé de
ſa Religion . L'empreſſement que
fit paroiſtre le Roy , en allant
quérir le Viatique à la Chapelle
du Château de Versailles , a fait
connoiſtre juſqu'ou va ſa pieté.
Tout le monde remarqua ſon inquiétude
, dans la crainte , qu'il
avoit que la Reyne ne le reçeuſt
pas. Pouvoit- il mieux faire voir
que lors qu'il s'agit des affaires
du ſalut , il s'y employe avec un
B2
28 MERCURE
,
zele tout ſaint & digne d'un Prince
entierement convaincu , que
c'eſt nôtre unique affaire , qu'elle
eſt preférable à toutes choſes , &
qu'on ne doit pas perdre un ſeul
moment lors que le temps preſſe
d'y ſonger ? Voyez d'ailleurs combien
il eſt tendre Epoux. Son exceſſive
douleur , dont il ne put
d'abord ſe rendre le maiſtre , luy
qui ſçait ſi bien ſe commander
en eſt une preuve convainquante.
Quoy il n'y a plus de Reyne en
France ! s'écria - t- il apres la mort
de cette Princeſſe . Il est vray
qu'on n'avoit point vû la France
ſans Reyne , depuis que Loüis
XII. perdit Anne de Bretagne en
1513. Quoy , dit encore ce Prince
, je suis veuf ! Je ne lesçaurois
croire , & cependant il est vray que
je lefuis , & de la Princeſſe du plus
grand mérite. Il répeta ces paroles
GALANT.
19
pluſieurs fois , en les adreſſant à
Monfieur. Un tendre Mary eſt
toûjours un bon Roy ; & comme
les Roys font les Peres de leurs
Peuples , les Peuples doivent tout
attendre d'un Roy qui ſe laiſſe
toucher. Un Roy tendre , eſt le
bonheur , & la conſolation des
Malheureux. Joignez à ces qualitez
celle d'honneſte Homme ,
que le Roy poffede au plus haut
point , & qui a toûjours eſté inſéparablede
toutes ſes actions. Je
vous l'ay fait remaquer pluſieurs
fois , & vous le connoiſtrez encore
aujourd'huy dans ces paroles
que dit ce Monarque apres
la mort de la Reyne.
vécu vingt - trois ans avec la
Reyne , Sans qu'elle m'ait donné
aucun ſujet de chagrin , n'y qu'elle
Jefoit jamais opposée à aucune de
mes volontez . Cet aveu rendu à
Fay
:
B 3
30
MERCURE
la verité ſans aucune neceffité de
le faire , ne peut partir que d'un
parfaitement honneſte Homme.
C'eſt une réflexion que toute la
Cour a faite , & je ne parle qu'apres
beaucoup d'autres. Le Roy
qui ſe montre grand dans toutes
fortes d'occaſions , l'eſt auſſi dans
ſa douleur , puis que dans le tems
qu'il en eſt tout penétré , elle ne
le fait point deſcendre de la majeſté
qu'il doit à l'éclat du Trône,
& que bien qu'il fouffre beaucoup
, il ſçait paroître Homme ,
& Roy tout enſemble. Je vous le
fis voir maître de ſa joye , à la
naiſſance de Monſeigneur le Duc
de Bourgogne. Il l'eſt aujourd'huy
de ſa douleur. Je ne ſçay
lequel eſt le plus difficile , pour
ne pas dire impoſſible , ſelon le
ſentiment de pluſieurs . Cependant
le Roy eſt venu à bout de
GALANT. 31
ſe poſſeder dans l'un& dans l'autre
, & fa grande ame n'a pas
moins paru dans la douleur ,
qu'elle avoit fait dans la joye.
L'éclat ne marque que la puiſ
ſance , & ne fait pas voir l'empire
qu'on a ſur ſoy meſme. Il eſt
plus aiſé de commander aux autres
, que de ſe vaincre. Les Hommes
portent tout jufques à l'excés
, & la douleur qui n'a point
de bornes découvre trop de foibleſſe.
Il en faut pourtant refien
tir les atteintes , autrement ce
feroit montrer une ame qui
n'auroit aucun ſentiment d'humanité
; mais il ne faut pas que
la douleur nous poſſede juſqu'à
nous mettre en état de nous ou
blier nous- meſmes , & nous faire
deſcendre dans des baſſeſſes , non
ſeulement indignes des Perfonnes
d'un haut rang , mais de totus
B 4
32
MERCURE
,
ceux qui ont le nom d'Hommes.
Il faut de la ſageſſe dans l'accablement
& ne point éclater
contre les choſes qui ſont ſans
remede , puis que cet éclat eſt
inutile. Il nous reſtoit à voir le
Roy par un coſté qui ne dépendoit
pas de luy. Il ne pouvoit paroiſtre
grand dans la douleur , &
eſtre luy - méme l'Ouvrier de ſa
douleur ; il eſtoit neceſſaire que
Dieu s'en meſlat pour achever
de nous le faire paroiſtre ce que
nous le voyons , par les choſes
qui peuvent le plus agiter le
coeur de l'Homme , mais ce qu'il
a fait en l'éprouvant , n'a eſté
que pour l'élever d'avantage. Ce
Prince n'a paru Homme qu'autant
qu'il le faloit , pour faire
connnoiftre à ſes Sujets ce qu'ils
doivent eſperer d'un coeur auffi
tendre que le ſien . Ce n'eſt pas
GALANT.
33
d'aujourd'huy qu'il a foûtena ce
caractere , avec celuy de grandeur.
Que n'a-t- il point fait pendant
la maladie de la feuë Reyne
fa Mere ? Sa douleur n'eſt pas
demeurée oiſive ; il ne s'eſt pas
arreſté à la plaindre , il a fait
chercher tout ce qu'il y avoit de
Gens expérimentez , & qui ſe
vantoient d'avoir guéry des maux
pareils à ceux dont cette Princeſſe
eſtoit tourmentée ; il a afſiſté
à leurs Conſultations ; il a
conferé avec eux en particulier ,
& nous luy aurions vû faire les
meſmes choses pour l'auguſte
Reyne que la France vient de
perdre , ſi ſa maladie euſt plus
duré. On ne doit point s'étonner
apres cela des profperitez qui
l'accompagnent ; & comme les
promeffes de Dieu font infaillibles
pour ceux qui s'acquitent
BS
1
22 MERCURE
de ce qu'il commande , on a lieu
de croire que la vie de ce Prince
fera longue pour le bonheur de
la France.
Il faut vous parler de Monfeigneur
le Dauphin. Je vous en
diray beaucoup en peu de paro .
les , en vous apprenant qu'il n'a
point quitté la Reyne juſques à
fa mort , & qu'il a fait voir toute
la douleur qu'un tendre Fils eſt
capablede reſſentir pour la perte
d'une Mere , dont l'amour pour
luy ſeroit difficile à exprimer. Ce
Prince fut tellement frapé de ce
coup , qu'il falut l'emporter de la
Chambre de la Reyne , tant
l'excés de ſa douleur avoit diminué
ſes forces. La groſſeſſe de
Madame la Dauphine l'empefcha
de ſe trouver à ce lugubre
ſpectacle . Cette Princeſſe ne laifſa
pas d'en reſſentir une profon-
2
GALANT.
35
de douleur. L'affliction de Monſieur
fut grande , & celle de Madame
éclata ſi vivement , qu'on
ne peut eſtre plus violemment
touché. Il eſt aiſe de s'imaginer
l'état où l'on vit tout le reſte de
la Cour. On n'a peut - eſtre jamais
entendu parler d'une confternation
fi generale. La douleur
ſaiſit diverſement tous ceux qui
eſtoient alors à Versailles . Elle
ſerra le coeur des uns qu'elle rendit
abatus , & muets , & donna
aux autres la force de faire éclater
leur déſeſpoir. Tous les Officiers
de cette auguſte Défunte
donnerent des marques d'une af-
Hiction déf- intereſſée , & la plûpart
dirent qu'ils auroient voulu
perdre plus que leurs Charges, &
que leur Maîtreffe puſt retourner
à la vie . Les Soldats mefme
qui estoient de Garde , firent pa-
Bvj
36 MERCURE
roiſtre l'effet que cette mort avoit
fait dans leurs coeurs , & dirent
qu'ils ne pouvoient s'imaginer com
ment cette Princeffe , qu'ils avoient
veuë paſſer au milieu d'eux quelques
jours auparavant dans unefantéparfaite
, avoit pû mourirfi- toft
apres. Pendant ce temps beaucoup
de Perſonnes de la Cour
qui estoient ſur le chemin , & alloient
à Verſailles , fur le bruit
qu'avoit fait ſa maladie , aprirent
ſa mort avant que d'y arriver..
Chacun ne ſçavoit plus , ny ce
qu'il diſoit, ny ce qu'il faiſoit , ny
le Lieu où il devoit aller. On avoit
ordonné un peu auparavant , les
Prieres de quarante heures à Paris..
Elles furent commencées en
quelques Eglifes , & quoy que les
nouvelles de cette mort euffent
eſté apportées , le Peuple qui
avoit de la peine à croire ce qu'il
GALAN T.
37
د craignoit ne ceſſoit point de
prier pour obtenir le recouvrement
d'une ſanté qu'on vouloit
encore s'imaginer eſtre en état
de revenir telle qu'on la ſouhaitoit.
Cette nouvelle eſtant affez
répanduë pour avoir déja couru
par tout , on ne pouvoit la croire
àParis. Pluſieurs allerent fur la
route de Verſailles pour en avoir
le triſte éclairciſſement , & quoy
qu'on ne les affuraſt que trop de
ce qu'ils appréhendoient de ſçavoir
, ils ne laiſſoient pas de le demander
encore àd'autres, comme
s'il euffent eſperé que quelqu'un
reſſuſciteroit la Reyne. Ce bruit
s'eſtant rendu general , paffa jufques
au Théatre de l'Opéra . On
eſtoit preſt de commencer Phaeton,&
l'on joüoit déja l'Ouverture;
on ne continua pas , & Monfieurde
Lully ayant fait rendre
22 MERCURE
de ce qu'il commande , on a lieu
de croire que la vie de ce Prince
ſera longue pour le bonheur de
la France.
Il faut vous parler de Monfeigneur
le Dauphin. Je vous en
diray beaucoup en peu de paro .
les , en vous apprenant qu'il n'a
point quitté la Reyne juſques à
fa mort , & qu'il a fait voir toute
la douleur qu'un tendre Fils eſt
capable de reſſentir pour la perte
d'une Mere , dont l'amour pour
luy ſeroit difficile à exprimer. Ce
Prince fut tellement frapé de ce
coup , qu'il falut l'emporter dela
Chambre de la Reyne , tant
l'excés de ſa douleur avoit diminué
ſes forces. La groſſeſſe de
Madame la Dauphine l'empefcha
de ſe trouver à ce lugubre
ſpectacle. Cette Princeſſe ne laifſa
pas d'en reſſentir une profon
GALANT.
35
de douleur. L'affliction de Monſieur
fut grande , & celle de Madame
éclata ſi vivement , qu'on
ne peut eſtre plus violemment
touché. Il eſt aiſé de s'imaginer
l'état où l'on vit tout le reſte de
la Cour. On n'a peut - eſtre jamais
entendu parler d'une confternation
fi generale. La douleur
ſaiſit diverſement tous ceux qui
eſtoient alors à Versailles . Elle
ſerra le coeur des uns qu'elle rendit
abatus , & muets , & donna
aux autres la force de faire éclater
leur déſeſpoir. Tous les Officiers
de cette auguſte Défunte
donnerent des marques d'une af-
Hiction déf- intereſſfée , & la plûpart
dirent qu'ils auroient voulu
perdre plus que leurs Charges, &
que leur Maîtreſſe puſt retourner
à la vie. Les Soldats meſme
qui estoient de Garde , firent pa-
Bvj
36 MERCURE
roiſtre l'effet que cette mort avoit
fait dans leurs coeurs , & dirent
qu'ils ne pouvoient s'imaginer com
ment cette Princeffe , qu'ils avoient
veuë paſſer au milieu d'eux quelques
jours auparavant dans unefanté
parfaite , avoit pû mourirfi- toft
apres. Pendant ce temps beaucoup
de Perſonnes de la Cour
qui estoient ſur le chemin , & alloient
à Verſailles , ſur le bruit
qu'avoit fait ſamaladie , aprirent
ſa mort avant que d'y arriver..
Chacun ne ſçavoit plus , ny ce
qu'il diſoit , ny ce qu'il faiſoit , ny
le Lieu où il devoit aller. On avoit
ordonné un peu auparavant , les
Prieres de quarante heures à Paris..
Elles furent commencées en
quelques Eglifes , & quoy que les
nouvelles de cette mort euffent
eſté apportées , le Peuple qui
avoit de la peineà croire ce qu'il
GALAN T.
37
i
craignoit , ne ceſſoit point de
prier pour obtenir le recouvrement
d'une ſanté qu'on vouloit
encore s'imaginer eſtre en état
de revenir telle qu'on la ſouhaitoit.
Cette nouvelle eſtant affez
répanduë pour avoir déja couru
par tout , on ne pouvoit la croire
à Paris . Pluſieurs allerent ſur la
route de Verſailles pour en avoir
le triſte éclairciſſement , & quoy
qu'on ne les affuraſt que trop de
ce qu'ils appréhendoient de ſçavoir
, ils ne laiſſoient pas de le demander
encore àd'autres, comme
s'il euſſent eſperé que quelqu'un
reſſuſciteroit la Reyne. Ce bruit
s'eftant rendu general , paſſa jufques
au Théatre de l'Opéra. On
eſtoit preſt de commencer Phaeton,&
l'on joüoit déja l'Ouverture;
onne continua pas , & Mon-
Geurde Lully ayant fait rendre
38
MERCURE
l'argent qu'il avoit reçeu , renvoya
l'Aſſemblée fort trifte. Les
Comédiens qui repréſentoient ce
jour- là la Toifon d'or , avoient déja
joüé le Proloque , lors qu'ils apprirent
la meſme nouvelle. Il fut
queſtion de congédier l'Aſſemblée
en luy rendant ſon argent.
Celuy quia de coûtume d'annoncer
, ne voulut point faire ſca--
voir ſur un Theatre la mort de la
Reyne à une grande Aſſemblée ,
& dit ſeulement que le malheur
qui venoit d'arriver , eſtoit cauſe
que l'on ne pourſuivroit pas la
Repréſentation de la Piece. Chacun
ſe demanda l'un à l'autre de
quel malheur il vouloit parler ;
& une Dame qui estoit dans une
Loge , l'ayant appris de ce meſme
Acteur , fit un fi grand cry , que
tous ceux qui l'entendirent en
ayant eſté émeus , apprirent bienGALANT.
39
toſt cette fâcheuſe nouvelle , &
meflerent leur douleur à celle de
cette Dame .
Lors que le grand Peuple de
Paris eut donné des larmes pendant
quelque temps à la mort de
la Reyne , il entra en inquiétude
pour la ſanté du Roy , & craignit
que l'excés de ſa douleur ,
joint aux continuelles fatigues
que luy donnent les Affaires de
l'Etat , ne l'euſt jetté dans un accablement
que luy fuſt nuiſible.
Ainſi les uns oublierent pour
quelques momens que la Reyno
eſtoit morte , dans l'empreſſement
qu'ils curent de demander
des nouvelles de ce grand Monarque
, & les autres meflerent
aux Prieres qu'ils firent pour le
repos de l'Ame de la Princeſſe ,
des voeux pour la continuation
de la ſanté du Prince. Ces alar40
MERCURE
mes ne durerent que juſques au
lendemain , que le Roy permit à
toute ſa Cour de le voir ; parce
que les Roys n'eſtant point à eux
font fort ſouvent obligez de ſacrifier
leur repos pour la fatisfation
de leurs Sujets.
On ne pouvoit attendre une
affliction moins vive , pour la
mort d'une Princeſſe generalement
aimée , & auffi illuftre par
l'éclat de ſes vertus , que par la
grandeur de ſa naiſſance. Elle
eftoit Fille de Philippes IV. Roy
d'Eſpagne, & d'Elizabeth de France
ſa premiere Femine , & avoit
épousé Loüis LE GRAND , Roy
de France & de Navarre , le 9 .
Juin 1660. Elle en a eu fix Enfans
; ſçavoir , Monſeigneur le
Dauphin , né le 1. de Novembre
1661. Madame Anne- Eliſabeth
, née le 28. Novembre 1663 .
GALAN T.
41
&morte le 10. Janvier 1664. Madame
Marie - Anne , née le 17 .
Novembre 1664. & morte le 26.
Decembre de la meſme année ;
Madame Marie - Théreſe , née
le 26. Janvier 1667.& morte le 1 .
Mars 1672. Philippe , Duc d'Anjou
, né le 5. Aouſt 1668.& mort
le 10. Juillet 1671. & Loüis-
François , auffi Duc d'Anjou , né
le 14. Juin 1672. & mort le 4.
Novembre de la meſme année .
Cette Princeſſe eſtoit née le 20.
Septembre 1638. C'eſt la meſme
année , & le meſme mois où eſt
né le Roy ; & ce qu'il y a de remarquable
, c'eſt que Loüis XIII.
& la Reyne Anne d'Autriche ,
Pere & Mere de Sa Majesté ,
font auſſi nez au meſme mois de
Septembre , & dans une meſme
année , l'un le 27.& l'autre le 22.
Septembre 1601. Pendant qua42
MERCURE
rante- quatre ans dix mois & dix
jours qu'a vécu la Reyne , on peut
dire qu'elle a ſoûtenu le caractere
de vraye Chrêtienne , puis que
dés ſa plus grande jeuneſſe , elle
a donné en Eſpagne les marques
de la ſolide pieté qui l'a toûjours
faitadmirer en France . Sa devotion
n'a jamais diminué. La pompe
, les veilles de la Cour , & la
délicateſſe de ſon Sexe , ne l'empeſchoient
point de ſe lever matin
pluſieurs jours de la ſemaine , &
d'aller faire ſes Devotions à la
Paroiſſe du Lieu où elle eſtoit , ou
a quelque Convent. Toute la
Cour repoſoit pendant ce temps.
Le Roy eſtoit au Conſeil , la Reyne
au pied des Autels , & le
Sommeil faiſoit ſouvent encore
regner le calme par tout , quand
cette Princeſſe revenoit de ſes
Devotions . Elle ne laiſſoit pas de
GALAN T.
43
ſe trouver à la Meſſe du Roy à
l'heure ordinaire , de meſme que
ſi elle n'euſt fait que de quitter
ſa Toilete , comme la plupart des
Dames de la Cour. Pendant une
partie de la journée elle estoit en
retraite dans ſon Cabinet. Elle y
prioit , ou travailloit à quelques
Ouvrages pour l'ornement des
Autels; & tous les ſoirs , elle entendoit
quelque Salut , ou affiftoit
à des Prieres publiques . Ce
temps qu'elle donnoit tous les
jours à Dieu , luy laiſſoit encore
celuy d'entendre pluſieurs Sermons
chaque mois , & d'aſſiſter
àl'Office des Paroiſſes & des Convens
les jours des Feſtes particulieres
qu'on y célebroit. Elle alloit
auſſi viſiter les Hôpitaux . Celuy
de la Charité de S. Germain en
Laye , en peut rendre témoignage
, puis que les Pauvres y ont
44 MERCURE
fort ſouvent reçeu l'aumône de
la propre main de cette Princeſſe.
Enfin on peut aſſurer à
ſon avantage , que ſa pieté ſolide ,
égale & continuelle , ſervant d'exemple
à la Cour , a eſté imitée
de beaucoup de Dames , qui n'auroient
peut- eſtre pas fi-toſt pris
le party de la devotion , la Cour
n'eſtant pas un lieu qui en inſpire
ordinairement.Cette grande Reyne
n'eſtoit pas moins charitable
que pieuſe. L'argent que le Roy
luy envoyoit au commencement
de chaque mois , pour eſtre employé
à ſes plaiſirs , ſe trouvoit
tout diftribué aux Pauvres dés
les premiers jours ; & cette zelée
Princeſſe qui ne pouvoit ſe laſſer
de leur donner , en empruntoit
quelquefois , lors qu'elle avoit
épuiſé ce fonds deſtiné pour ſes
aumônes . Elle n'en diſoit rien au
GALAN Τ.
45
1
Roy , mais ce Monarque n'en
avoit pas ſi - toſt connoiſſance ,
qu'il luy envoyoit dequoy ſatisfaire
de nouveau un ſi vertueux
panchant. Ainſi ſcachant quel
devoit eſtre l'uſage de cet argent,
il n'eſtoit pas moins autheur des
charitez qui en estoient faites ,
que la Reyne qui les diſtribuoir.
Elle faiſoit des Religieuſes ; elle
retiroit des Filles du vice ; elle en
faiſoit élever d'autres dans des
Convents ; elle ſoûtenoit des Familles
de Pauvres honteux ; elle
entroit dans le détail des affaires
de ſes Officiers , répandoit ſes libéralitez
fur ceux quien avoient
le plus de beſoin ; & comme elle
ne pouvoit de ſon fonds , leur
faire à tous des largeſſes proportionnées
à l'ardeur de ſa charité ,
elle demandoit ſouvent au Roy
desgraces pour eux , & ſe ſervoit
46 MERCURE
de tous les moyens par leſquels
elle pouvoit , ou faire du bien ,
ou en procurer. Sa devotion n'avoit
rien d'incommode , ny d'hipocrite
. Elle ſçavoit qu'il falloit
occuper la Cour , qui hors de ſa
préſence pouvoit s'attacher à des
divertiſſemens dangereux . C'eſt
ce qui l'obligeoit à tenir Cercle ,
& meſme à joüer ſouvent , mais
elle joüoit en Reyne , c'eſt à dire,
ſans aucun attachement pour le
jeu ; & quand elle gagnoit , ce qui
arrivoit aſſez rarement , parce
qu'elle n'eſtoit pas aſſez appliquée
, les Pauvres profitoient du
gain 'qu'elle faiſoit. Elle n'aimoit
les plaiſirs qu'autant que l'éclat
de ſa grandeur l'engageoit à les
aimer. Elle estoit familiere ſans
baſſeſſe , & quoy qu'elle ne defcendiſt
point du rang que Dieu
luy avoit donné , & qu'elle estoit
GALAN T.
47
obligée de ſoûtenir , elle faiſoit
neantmoins connoiſtre qu'elle
eſtoit Reyne , à ceux qu'elle voyoit
ſur le point de l'oublier , &
c'eſtoit alors un plaiſir qu'elle leur
faiſoit dont ils devoient toûjours
ſe ſouvenir. Enfin elle ſçavoitaccorder
enſemble l'humilité , la
devotion , & la majeſté. Sa bonté
l'empeſchoit de laiſſer paroiſtre
tout ſon eſprit , & elle ne vouloit
pas faire voir qu'elle connoiſſoit à
fonds beaucoup de Gens qui en
auroient eſté fâchez . Il eſt certain
qu
qu'elle n'a jamais cherché à nuire
à perſonne. Elle eſtoit penétrée
de l'amour du Roy , avec autant
d'ardeur que le jour qu'elle épouſa
ce Monarque , & on ne doit
point douter que cet amour ne
fuſt devenu plus fort s'il euſt pû
recevoir de l'augmentation , puis
que ce grand Prince depuis fon
48
MERCURE
Mariage , faisant tout par Luymesme
, &voyant tout parses yeux,
comme a dit un Illuſtre de ce
temps , s'eſt acquis le ſurnom de
GRAND par ſes Victoires , & par
ſes Vertus , & s'eſt rendu les délices
de ſes Peuples . Pouvoit- elle
ne pas conſerver pour luy l'amour
le plus empreſſé , & le plus tendre
, elle qui l'ayant preſque toûjours
devant les yeux , ou aupres
de ſa Perſonne , voyoit mieux , &
plus ſouvent que les autres ,
manieres toutes engageantes , qui
ont toûjours charmé ceux qui
ont eu le bonheur de l'aprocher ?
Cette Princeſſe fit voir quelques
jours avant ſa mort , combien elle
eſtoit touchée de tout ce qui regardoit
la gloire du Roy , lors
qu'on luy fournit l'occaſion de
faire une peinture des grands
avantages que Sa Majesté a profes
curez
.
GALAN Τ.
49
curez à la Religion Catholique.
Elle en parla d'un air qui fit connoiſtre
tout ce qu'elle ſentoit pour
ce Prince , & qui penetra les
coeurs de ceux qui entendirent
les grandes veritez qu'elle diſoit.
Toute la Cour donna des applaudiſſemens
, non ſeulement à ce
qu'avoit dit cette Princeſſe ,
que l'on ſçavoit déja , mais encore
àla maniere dont elle l'avoit expliqué.
Sa complaiſance pour le
Roy a toûjours eſté égale , & elle
aimoit fi uniquement ſa Perſonne
, qu'elle a toûjours demandé
àle ſuivre dans ſes Voyages , &
n'en a point ſenty les fatigues lors
qu'elle les partageoit avec luy. II
n'eſt pas besoin de faire fon Eloge,
apres celuy qu'en a fait ce grand
Monarque dans le peu de paroles
que je vous ay raportées ; cet Elo-
-ge dit tout , & fervira de fonde-
Houst 1683 .
C
50
MERCURE
ment à tous ceux que l'on fera de
cette auguſte défunte . Nous pouvons
la regarder comme le Modelle
d'une grande Reyne , &
l'exemple d'une vertu confommée.
Si ſes vertus auffi -bien que
ſa naiſſance , l'avoient renduë
digne d'eſtre l'Epouſe de Loü is
LE GRAND , ces meſmes vertus
luy ont fait mériter la Couronne
que nous devons croire
qu'elle poſſede préſentement dans
le Ciel.
Voila , Madame , un court
Eloge de cette Princeſſe , dans
lequel je n'ay cité que des faits
fans figures , & fans ornement.
Pour peu que l'on y en fiſt entrer
, la maniere ſuffiroit pour le
plus ample Panégyrique , & il
paroîtroit d'autant plus beau , que
tout en eſt veritable. Comme on
conſerve avec ſoin tout ce qui
GALANT .
51
peut faire ſouvenir de cette pieu.
ſe Reyne , je vous envoy une
Epitaphe que les Carmelites de la
Rue du Bouloir luy ont fait faire.
ΕΡΙΤАРНЕ
DE LA REYNE .
MARIE THERESE D'AUSTRICHE ,
REYNE DE FRANCE ET DE NAVARRE
FILLE , FEMME , SOEUR DE ROY,
ET MERE D'UN DAUPHIN ,
QUI DONNERA UN JOUR DES MAÎTRES
A TOUTE LA TERRE ;
Fut grandepar ſon Sang ,
Qui regne aujoura'buy fur tout ce qu'il
yade plus grand dans l' Europe.
Grande parsa Couronne.
La plus glorieuse &la plus floriſſante
de l'Univers.
Grande parla Gloire
D'avoir étéEpouse de Louis LEGRAND,
D'avoir par sa Vertu poffedé fon
C2
54
MERCURE
Ilnefit plus que luy prefter.
Les cinqautres gages , qu'il retira auffitoft
pour s'en enrichir luy-meſme ;
Impatient d'orner d'un ſi pur Sang
Ses Palais éternels ,
Il ne leurfit voir la lumiere du jour que
pour avoir droit de les placer dans
celle de l'Eternité .
Un Petit- Fils , la joye de la France ,
lafeûreté de la Couronne ,
Avoit déja reparé toutes ces pertes .
Elle estoit dans l'espérance prochaine d'un
Second Fruit de ce Mariage
de bénediétion,.
Dans le comble de ſa joye &de
Son bonheur د
Dans lapleine Paix , & la paisible
poſſeſſion du Coeur de fon Epoux,
L'unique objet fur la Terre de fon
respect & de ses complaifances ;
Quand le Ciel ,
Au point que ſes Vertus toûjours
croiffantes par une perſéverance
invincible ,
De l'aveu du plus auguſte Témoin
qu'elles puſſent avoir ,
GALANT.
55
Eſtoient arrivées au sommet de
leur perfection ;
Exigea d'Elle le plus grand de tous
les Sacrifices ,
Nulle Créature ſous le Ciel n'ayant
iamais eû tant à quitter.
Lapoffefſſion d'un Dieu estoit leſeul
échange capable de fuppléer
àtant de pertes. a
Cefutſa confolation unique dans une
fi dure Séparation ;
Et ce sera éternellement
Celle des Perſonnes qui perdent le plus
en la perdant.
Le Roy , apres la mort de certe
Princeſſe , écrivit en ces termes
à Monfieur l'Archeveſque
deParis.
ON COVSIN , la douleur
Monible que feit da ref
fentir par la mort de la Reyne ma
Femme , ne peut estre foulagée que
par le secours de Dieu , & par la
C4
52
MERCURE
eſtime ſans interruption pendant
vingt- trois ans ,
Merité en expirant ses regrets &
Ses larmes ,
Et fournit par sa mort à ce Monarque
invincible
Dequoy donner apres mille travaux de
nouvelles preuves deſa Constance
desa Fermeté.
Grande enfin ,
De ce qu'à coſté du Soleil mesme ,
à travers deses propres Rayons
Qui terniſſent tous les autres Aftres
L'éclat de ſes vertus ſe fit toûjours
distinguer, & attira la véneration
detous les Peuples.
Le Ciel qui la destinoit à cette
Alliance anguste ,
Seule digne d' Elle, comme Elle estoit ſeule
digne de LOUIS LE GRAND
Lafit naître
Nonseulement dans la mesme année ,
mais presque en mesme jour.
Elle avançoit àpas égaux ,
En Pieté , en Modestie , en Douceur ,
on Charité , en Sageſſe Chreftienne ,
GALANT .
5.3
Pendant que Loüis croiſſoit de fon costé
En Vertus , en Lumiere , en Force , en
Prudence , en Courage héroïque.
Amesure que le Bras de Loüis ſe
fortifioit pour les Vertus qui
l'attendoient.
Le Coeur de MARIE THERESE Se
remplifſoit de grace.
Pour mériter d'avoir part un jour par
ſes Voeux à toutes ſes Conquestes.
Le Démon de la Guerre
S'efforça vainement de mettre obstacle
à cette Unionſacrée.
Aprés vingt - deux ans d'attente ,
Cet heureux moment arriva,
Qui redonna la Paix , & la tranquilité
à toute l'Europe.
Us Dauphin par sa Naiſſance remplit
incontinent les Voeux de tout
le Royaume ;
Et comme si le Ciel
Eust crû s'estre acquité par ce Préfent
unique de tout ce qu'il ſemblot.
devoirà la Terre ,
Neluy pouvant rien donner de meilleur ,
ny deplus accomply ;
C3
54
MERCURE
Ilnefitplus que luy prefter
Les cinqautres gages , qu'il retira auffitoft
pour s'en enrichir luy- meſme ;
Impatient d'orner d'un ſi pur Sang
fes Palais éternels ,
Il ne leurfit voir la lumiere du jour que
pour avoir droit de les placer dans
celle de l'Eternité.
Un Petit- Fils , la joye de la France ,
la ſeûreté de la Couronne ,
Avoit déja reparé toutes ces pertes.
Elle estoit dans l'espérance prochaine d'un
Second Fruit de ce Mariage
de bénediétion,
Dans le comble de ſa joye &de
* Son bonheurد
Dans lapleine Paix , & la paisible
poſſeſſion du Coeur de ſon Epoux,
L'unique objet fur la Terre de ſon
respect & de ses complaifances ;
Quand le Ciel ,
Au point que ſes Vertus toûjours
croiffantes par une perſéverance
invincible ,
De l'aveu du plus auguſte Témoin
qu'elles puſſent avoir ,
GALANT.
55
Eftoient arrivées au sommet de
leur perfection ;
Exigea d'Elle le plus grand de tous
les Sacrifices ,
Nulle Créature ſous le Ciel n'ayant
iamais eû tant à quitter.
Lapoffeffion d'un Dieu estoit le feul
échange capable de fuppléer
àtant de pertes.
Cefutſa confolation unique dans une
fi dure Séparation ;
Et ce sera éternellement
Celle des Perſonnes qui perdent le plus
en la perdant.
Le Roy , apres la mort de certe
Princeſſe , écrivit en ces termes
à Monfieur l'Archeveſque
deParis.
ON COVSIN , ladouleur
ref
fentir par la mort de la Reyne ma
Femme , ne peut estre foulagée que
par le secours de Dieu , & par la
C4
56
MERCURE

ferme espérance dans laquelle jeſuis,
que par un effet deſa Divine bonté,
ila voulu couronner de bonne heure
la haute vertu & la pieté infigne
qui ont accompagné toutes les actions
de sa vie ; & comme c'est par mes
prieres , & par celles de tous mes
Peuples, que je dois demander à Dieu
le repos de fon ame , &la confolation
dans ma douleur ; je vous écris
cette Lettre , pour vous dire qu'auffitoft
que vous l'aurez reçeuë , vous
faſſiez faire des Prieres publiques
dans l'étenduë de vostre Diocese , &
que vous ayez à convier à celles qui
Seferontdans vostre Eglife , les Corps
qui ont accoûtumé d'aſſiſter à ces triftes
occaſions ; &m'aſſurant que vous
tiendrez la main à ce que ces Prieres
ſefaffent avec toute la pieté requise,
je ne vousferay la Preſenteplus.
longue , que pour prier Dieu qu'il
vous ait , mon Cousin , en ſa ſainte
GALAN T.
57
& digne garde. Ecrit à Saint Cloud
le dernier du mois de Juillet 1683 .
Monfieur l'Archeveſque fit le
Mandement ſuivant , pour fatisfaire
à cette Lettre du Roy..
FRAN
RANCOIS par la grace de Dieu
& du Saint Siege Apostolique ,
Archevesque de Paris , Duc&Pair
de France , Commandeur des Ordres
du Roy , Proviseur de Sorbonne ; A
tous les Doyens , Chapitres , Curez
Communautez , tant Séculieres
que Régulieres de nostre Diocese. Sa.
lut. Nous ne sçaurions affez témoigner
de douleur de la mort de la
Reyne , dont les vertus faisoient l'ornement
de la France , ny Satisfaire
Suffisamment à nos obligations en
faisant faire des Prieres , foit publiques
,foit particulieres , pour lerepos
defon ame , d'autant plus que nous
CS
18
MERCURE
yfomnes conviez d'une façon toute
finguliere , par la Lettre que le Roy
nous a écrite fur ce ſujet , dans laquelle
nous ne sçavons qui des deux
nous devons admirer davantage , ou
la bonté de ſon coeur , ou la pietéde
fon zele . A ces cauſes , Nous vous
mandons , apres en avoir conferé
avec nos venerables Freres les Doyen
Chanoines de nostre Eglife Métropolitaine
, que Lundy deuxième
du moy prochain , vous faſsiezfonner
toutes les Cloches à cinq heures
du matin , pour avertir les Peuples
du Service folemnet qui fera fait
dans chacune des Eglises de ce Diocese
, à neuf heures le mesme jour .
où toutes les Meſſes baſſesferont employées
durant ce jour- là , & les
deux autres ſuivans , pourprier Dieu
qu'il faſſe mifericorde à une Princeſſequi
a exercé ſi ſouvant durant
Savie la mifericorde envers les Pa
GALANT.
؟و
vres. Et afin d'exciter par nostre
exemple la reconnoiſſance des Eccleſiaſtiques
& des Peuples à s'acquiter
de ce devoir , Nous ferons aussi
Lundy un Service public dans nostre
Eglife , où nous officierons en Per-
Sonne avec les Ceremonies accoûtismées.
Fait à Paris , dans nostre
Palais Archiepifcopal le 30. Fuil
let 1683 .
Toutes les Paroiſſes de Paris
ont fatisfait à cet ordre , avec un
zele que la ſeule obeïſſance n'a
point accoûtumé de cauſer. Sitoſt
que la Reine eut rendu les
derniers ſoûpirs , fon Corps fut
exposé dans ſon Lit , pour y demeurer
pendant vingt-quatre
heures , c'eſt à dire , juſqu'à l'apreſdînée
du 31. Lors qu'on cefſoit
autrefois apres ce temps
de voir les Roys , & les Reynes
dans leur Lit de Parade,
C6
60 MERCURE
1
on mettoit une Effigie de Cire en
leur place , & on la ſervoit quarante
jours à dîner & à fouper
, mais cette Cerémonie a eſté
changée. La Reyne ayant eſté
expoſée dars ſon Lit , on fongea
d'abord à faire prier Dieu pour
✓elle. Les Miſſionnaires & les
Recolets de Versailles , furent
mandez pour pfalmodier dans fa
Chambre . On y joignit vingt
Feüillans , ces Peres ayant droie
d'aſſiſter aupres des Corps des
Roys , & des Reynes de France
, depuis qu'Henry III; a fondé
leur Convent de la Ruë S. Honoré.
A une heure apres minuit ,.
Monfieur l'Abbé Antecour , Aumônier
de Quartier , fit commen
cer des Meſſes ſur deux Autels
qui avoient eſté dreſſez dans la
meſme Chambre. On a fait la
meſme choſe juſques au jourque
GALANT. 6- r
le Corps de cette Princeſſe à eſté
porté à S. Denis , c'eſt à dire ,
qu'on a celebré tous les jours
des Meſſes ſur ces deux Autels
fans diſcontinuer , depuis l'heure
que je viens de vous marquer juſques
à une heure apres midy , се
qu'on a remarqué qui montoit
environ au nombre de ſoixante
Meſſes chaque jour. Quand elle
eſtoient finies , on recommençoit
à pſalmodier juſques à une
heure apres minuit. Le meſme
jour 30. de Juillet , quatre Prélats
ſe placerent aupres du Corps de
la Reyne à la droite , en Camail
& en Rochet. Ces quatre Prélats
ont tous les jours eſté relevez par
quatre autres , tant que le Corps
a demeuré à Versailles . Ce n'est
pasqu'il n'en ſoit ſouvent venu
davantage ; mais leur nombre
eſtoit reglé à quatre , dont quel
62 MERCURE
ques-uns ont dit la Meſſe aux
Autels dreſſez dans cette Chambre.
Le côté gauche eſtoit occupé
par Madame de Monteſpan ,
Sur- Intendantede ſa Maiſon ; par
Madame la Ducheſſe de Créquy,
Dame d'Honneur ; & par Madame
la Comteſſe de Béthune ,
Dame d'Atour. Les Dames du
Palais eſtoient du meſme coſté ;
& des Ducheſſes que l'on avoit
invitées , les venoient relever de
temps en temps .
L'apreſdînée du Samedy 31 .
on ouvrit le Corps de cette Princeſſe
pour l'embaumer. On trouva
qu'elle eſtoit morte d'un abcés
, qui en ſe crevant avoit ſaily
le coeur , & teint le poulmon.
Toutes les parties du Corps
eſtoient tres - faines & marquoient
qu'elle auroit pû vivre
longtemps. Sa fiévre n'avoit eſté
GALANT 63
causée que par l'ardeur de ſon
mal , & c'eſt icy qu'on peut s'éerier
, que les ſciences font vaines ,
& leurs lumieres douteuses . Le
Corps ayant eſté embaumé, on en
fépara le Coeur , & les Entrailles .
Le Coeur fut auſſi embaumé , &
enfermé dansun Coeur d'argent,
ſur lequel on mit cette Infcription.
C'est le Coeur de Marie Therefe
, Infante d'Espagne , Epouse de
LOUIS LE GRAND XIV. du nom ,
decedée le 30. Juillet 1683. Ses
Entrailles furent pareillement embaumées,
& miſes dans une Urne.
Cette Princeſſe fut revétuë par
fes Femmes de Chambre del Habitdu
Tiers - Ordre de S. François
dont elle estoit , & on enferma
enſuite ſon Corps dansun
Cercueil de plomb , fur lequel
cette Inſcription fut miſe. C'est le
Corps de Tres - Haute , Tres- Excel
64 MERCURE
Lente , & Tres - Puissante Princeſſe
Marie Therese , Infante d'Espagne,
Epouse du Roy LOUIS LE GRAND
XIV. du nom , laquelle est decedée
au Chasteau de Versailles le Ven.
dredy 30. Fuillet 1683. âgée de45
ans. On le porta dans ſon grand
Cabinet , quieſtoit tendu de deüil
depuis le haut juſqu'au bas , avec
pluſieurs Bandes de Velours chargées
d'Ecuffſons aux Armes de
cette Princeſſe. Entre les Ecuffons
, on voyoit ſur les meſmes
Bandes un nombre infiny de
Fleurs-de- Lys , & de Larmes , &
entre les Bandes de Velours pluſieurs
Plaques d'argent à deux
branches , garnies de Bougies..
Pendant qu'on porta le Corps
dans ce Cabinet , les Miſſionnaires
, les Feüillans , & les Récolets ,
chanterent le De profundis , &
d'autres Prieres. On le poſa ſure
1
65
GALAN T.
une Eſtrade élevée de deux pieds ,
fous un Daiz de Velours noir à
_ grandes Crêpines d'argent , &
tous remply d'Ecuſſons aux Armes
de France & d'Eſpagne..
L'Eſtrade fut entourée de quatre
rangs de grands Chandeliers d'argent
garnis de Cierges . Il y avoit
au bout du Cercueil un petit
Autel ſur lequel eſtoit une Croix
de vermeil doré , & pluſieurs
Chandeliers du mesme m'tal . Le
Cercueil eſtoit couvert du Poëfle
de la Couronne , de Drap d'or ,
croisé d'argent , doublé , & bordé
d'Hermine , avec les Ecuſſons
aux Armes de la Reyne , & un
Carreau fur ce Poëfle vers l'endroit
des pieds ; & fur ce Carreau
estoit une Couronne d'or
couverte de Crêpe. Le Coeur fut
pofé fur l'un des deux Autels
dreſſez dans le meſme Cabinet ,
1
66 MERCURE
pour y celébrer des Meſſes. Ces
Autels chargez de Chandeliers
d'argent , avoient des Ornemens
de Velours noir , aux Armes de
la Reyne. La Chambre de cette
Princeſſe , ſon Antichambre , fa
Salle des Gardes , les Portes , &
l'Escalier , tout estoit rendu de
deüil , avec pluſieurs Lez de Ve
lours chargez d'Ecuffons;& comme
on avoit bouché toutes les
Croiſées , tout l'Apartement étoit
éclairé avec pluſieurs Luſtres de
Criſtal. On avoit auſſi tendu de
Drap noir tout le coſté de la
Court dans lequel eſtoit l'Eſcalier
de cette Princeffe ; & ce Drap
eſtoir couvert de pluſieurs Lez
de Velours , chargez d'Ecuffons
aux meſmes Armes. Je vous ay
déja marqué les Perſonnes qui
eſtoient à droite & à gauche aupres
du Cercueil. Vis-à- vis , le
GALAN Τ .
67
long des Croiſées , eſtoient les
Miſſionnaires , & les Prêtres , qui
pſalmodioient. Entr'eux & le Cercueil
, il y avoit un Banc couvert
de deüil , ſur lequel eſtoit l'Aumônier
de quartier ; & aux pieds
du Cercueil eſtoient aſſis deux
Hérauts- d'Armes ſur deux petits
Bancs , avec leurs Cottes-d'Armes
; leurs Robes de deüil , qui
font de grandes Soutanes à capuchon
, leurs Epées , & leurs Caducées
, couverts de Crêpe . D'autres
Hérauts avoient ſoin de
temps en temps de les relever .
Le Beniſtier étoit entr'eux.Quand
les Princes & Princeſſes du Sang
venoient jetter de l'Eau- benîte, ils
recevoient l'Aſperſoir des mains
de l'Aumônier de quartier , à qui
ces Hérauts le donnoient , & l'un
des Hérauts leur préſentoit le
Carreau . Un de ces meſmes Hé68
MERCURE
rauts donnoit l'Aſperſoir à ceux
qui n'eſtoient point de ce rang ,
& l'autre le Carreau . Le Dimanche
premier Aouſt , Monfieur ,
Madame , Mademoiselle , Monfieur
le Prince , Monfieur le Duc,
Monfieur le Prince de la Rochefur-
Yon , & Monfieur le Comte
de Vermandois , allerent le matin
jetrer de l'Eau-benîte; & l'apreſdinée
, Madame la Grand'
Ducheffe de Toſcane , Madame
la Ducheſſe , Madame la Princeſſe
de Conty , & Mademoiselle
de Bourbon , s'acquiterent de ce
devoir. Ils furent receus par les
Officiers & les Dames ayant
charge dans la Maiſon de la Reyne
, & conduits par Monfieur le
Marquis de Rhodes Grand Maiſtre
des Ceremonies, & par Monſieur
de Saintot Maiſtre des Cerémonies
, qui faisoient faire les pas
GALANT. 69
aux Officiers & aux Dames , ſelon
le rang des Princes & des
Princeſſes. Madame la Ducheffe
de Vernüil alla auſſi quelques
jours apres jetter de l'Eau- benîre ,
&elle fut receuë comme Veuve
d'un Prince legitimé de France.
L'Aſperſoir fut auſſi préſenté à
Monfieur le Cardinal de Boüillon
par les mains de l'Aumônier de
quartier. Le Lundy on fit un Service
ſolemnel en l'Egliſe Noftre-
Dame de Paris , où Monfieur
l'Archeveſque officia pontificalement.
Lemeſme jour on en fit un
à la Paroiſſe de Verſailles par les
• ordresdu meſme Prélat. Elle étoit
toute tenduë de noir juſques à la
Voûte , avec une Repréſentation
auſſi magnifique que lugubre. La
Maiſon de la Reyne y aſſiſta , ainſi
que Monfieur Bontemps, accompagné
de tous les Officiers du
Chaſteau .
70 MERCURE
Au-
Ce meſme Lundy , le Coeur
fut porté ſur le ſoir au Monaſtere
du Val-de-Grace. Le Clergé
de la Paroiſſe de Versailles l'accompagna
juſques au Caroſſe du
Corps de la Reyne. Il eſtoit fur
un Carreau de Velours noir ,
couvert d'une Couronne avec
un Crepe , & porté par Monficur
l'Abbé Antecour ,
mônier de la Reyne. Il le préſenta
à Monfieur le Cardinal de
Boüillon , qui le tint ſur ſes genoux
dans le Caroſſe. Mademoiſelle
y eſtoit , avec Madame
la Grand Ducheſſe de Toscane ,
Madame la Ducheſſe , Mademoiſelle
de Bourbon , & Madame
la Princeſſe de Carignan ,
toutes en Mantes . Madame de
Monteſpan , Madame la Duchefſe
de Créquy , & Madame la
Comteſſe de Béthune , accom
GALANT. 71
pagnoient auſſi le Coeur dans
le meſme Caroſſe. Monfieur le
Cardinal de Boüillon , qui eſtoit
dans le fond avec Mademoiselle ,
avoit la droite , à cauſe du Coeur
dela Reyne qu'il portoit. Ce Caroſſe
fut environné par les Pages
, & les Valets-de- pied de la
Reyne , par une partie des Cent
Suiſſes de la Garde de Sa Majeſté
, qui avoient la pointe de
leurs Halebardes en bas , & par
un grand nombre de Gardes- du
Corps du Roy , ſervant aupres de
la Reyne , & portant tous des
Flambeaux de cire blanche. Plufieurs
Caroffes de cette Princefſe
, remplis des "Officiers de ſa
Maiſon , précedoient celuy où
eſtoit ſon Coeur. Le Caroſſe de
Monfieur le Cardinal de Boüillon
le précedoit auſſi . Le Caroſſe du
Corps de la Reyne étoit ſuivy par
72
MERCURE
ceux de Monfieur , de Madame
des Princes ,&des Princeſſes du
Sang , & des Seigneurs & Dames
de la Cour , tous environnez de
Valets- de- pied portant des Flambeaux.
On arriva en cet ordre au
Val - de - Grace à trois heures
apres minuit. Le Coeur fut reçeu
à la Porte du Monastere par l'Abbeſſe
& les Religieuſes , chacune
un Cierge à la main. Monfieur le
Cardinal de Boüillon leur fit un
tres - beau diſcours. Apres avoir
dit , qu'il leur préſentoit le Coeur de
la plus grande & de la plus vertueuse
Regne du monde , il fit un
court éloge de cette Princeſſe ,
& ajoûta , que si l'on examinoit
l'Ecriture , il croyoit qu'onsepouvoit
réjoüir deſa mort , puis que l'Evangile
diſoit qu'onse devoit réjoüir de
la mort des Fustes. L'Abbeſſe répondit
à ce Compliment par un
autre,
GÁLANT.
73
autre, que la reconnoiſſance pour
tout le Monastere , ne luy permit
pas de faire court. Elle aſſura ce
Cardinal , qu'elle conſerveroient
cherement ce prétieux Dépoſt ,
&que leurs prieres ſeroient eternelles.
Monfieur l'Abbé Antecourt
, qui avoit tenu le Coeur
pendant ces deux diſcours , le
poſa ſur une Eſtrade couverte
d'un Poëſle de deüil , & élevéc
ſous un Daiz au milieu du Choeur
des Religieuſes , qui eſtoit tendu
de noir , avec trois Lez de Velours
, garnis d'Ecuſſons aux Armes
de la Reyne. On dit auſſitoſt
les Prieres ordinaires ; & Mon-
- ſieur le Cardinal de Boüillon fit
les Encenſemens à l'entour du
Coeur. La Ceremonie ne finit
qu'à quatre heures du matin.
Cependant la Campagne & les
Ruës ſe trouverent auſſi remplies,
Aoust 1683 . D
74
MERCURE
par tout où le Coeur paſſa , que
ſi on l'euſt porté en plein jour.
Le Peuple qui avoit aſſiſté le matin
aux Services qu'on avoit faits
dans toutes les Paroiſſes de Paris,
eſtoit encore remply d'une idée
toute lugubre. Ily avoit eſté préparé
la veille , tous les Curez ou
leurs Vicaires ayant annoncé
dans leurs Prônes les Services du
jour ſuivant , ce qui leur avoit
donné lieu de faire des éloges de
la Reyne , qui avoient arraché
des larmes de tous leurs Auditeurs.
Ainſi ils ne pûrent voir paſſer
le lendemain le Coeur de cette
Princeſſe , ſans que ce triſte Spé-
Aacle renouvelaſt leur douleur.
Cette Cerémonie ayant eſté faite
le 2. du mois , & le Corps de la
Reyne n'ayant eſté conduit à S.
Denys que le 10. tout ſe paſſa en
prieres juſqu'à ce temps- là. Voicy
GALAN T.
75
celles qui ont eſté faites à l'Univerſité
, ſuivant le Mandement
de Monfieur le Recteur.
Le Lundy 2. le College Royal
de Navarre fit un Service tresfolemnel
. Le Mardy 3. la Faculté
de Theologie en fit un en Sorbonne.
Le Mercredy 4. les Profeſſeurs
du Roy au College Royal
de France , firent faire auſſi
un Service pour l'Ame de cette
Princeſſe , dans le Choeur de S.
Jean de Latran , tendu de noir ,
avec les cerémonies ordinaires.
Ils y aſſiſterent en Corps , & en
Habit de cerémonie , Monfieur
Doujat leur Doyen eſtant à leur
teſte. Le Jeudy s . les Docteurs
Régens de la Faculté de Droit
s'acquiterent du meſme devoir
dans le meſme lieu . Ils y avoient
invité les Docteurs honoraires ,
& les Docteurs aggrégez de la
Dij
76
MERCURE
meſme Faculté. Le Vendredy 6.
la Nation de Picardie ſignala ſon
zele de la meſme ſorte , auſſi-bien
que la Faculté de Medecine le
Samedy 7. chacune dans laChapelle
de ſes Ecoles : Le meſme
jour 7. la Nation de Normandie
fit faire un Service dans la Chapelle
du College de Harcour ; &
la Nation de France en fit auſſi
un le Lundy 9. dans l'Egliſe du
College Royal de Navarre.Beaucoup
d'autres Corps , & beaucoup
de Communautez , en ont
auſſi fait , ou fait faire. Les Peres
de la Charité en firent un dés
le 2. de ce mois ,& toute l'Aſſemblée
fut ſurpriſe d'y entendre une
Oraiſon Funebre , parce que la
Reyne n'eſtant morte que le
Vendredy apres midy , il faloit
qu'elle euſt eſté préparée endeux
jours. Il n'y avoit pas lieu d'en
GALANT. 77
eſtre étonné , puis qu'elle fut faite
par le meſme Monfieur Leguifier
, Preſtre , Docteur en Theologie
, dont je vous ay déja parlé
pluſieurs fois , & qui prêche fur
le champ ſur tous les Textes
qu'on lay veut donner.
Le 4. on fit un Service ſolemnel
dans l'Egliſe de la Sainte Chapelle
. L'ancien Eveſque de Coutance
, qui en eſt Tréſorier , officia
pontificalement. Les Récolets
de Verſailles qui en avoient
déja fait un le 2. comme je vous
l'ay marqué , pour fatisfaire àl'ordre
qu'ils en avoient reçeu ,
firent un ſecond le 7. de leur propre
mouvement , pour reconnoifſance
des bienfaits qu'ils ont reçeus
de la Reyne , & de ce que
le Confeſſeur de cette Princeffe a
toûjours eſté de leur Ordre. L'Egliſe
eſtoit tenduë de deüil depuis
en
C3
78 MERCURE
le haut juſqu'au bas , avec trois
bandes de Velours tout autour ,
& fur les Portes , chargées d'Ecuffons
aux Armes de cette Princeſſe.
La Repréſentation qui estoit
fous un Daiz de Velours noir ,
eftoit auſſi triſte que brillante . La
Maiſon de la Reyne y afſiſta , &
les Officiers du Chaſteau y accompagnerent
Monfieur Bontemps
, avec toute ſa Famille. Le
Pere Eloy Hüet chanta la Meſſe ,
&fit toutes les Cerémonies. Ce
meſme Pere répondit à Monfieur
l'Archeveſque de Paris , qui dit
les Veſpres des Morts aupres du
Lit de la Reyne auffitoſt qu'elle
fut morte; c'eſt une circonſtance
dont j'avois oublié de vous parler,
&qui mérite d'eſtre remarquée .
Je viens à la triſte Cerémonie
du tranſport du Corps , qui
fut fait à l'Egliſe de S. Denys
GALANT.
79
le to. de ce mois. Cinq Princeſſes
de la Famille Royale &
du Sang , avoient eſté choiſies
pour faire le Deüil , & les Honneurs
de la Pompe. Elles devoient
eſtre dans cinq Caroſſes , remplis
de Ducheſſes , & de Dames invitées
pour les accompagner. Ces
cinq Princeſſes eſtoient Mademoiſelle
, Madame la Grand'Ducheſſe
de Toſcane , Madame la
Ducheſſe , Madame la Princeſſe
de Conty , & Mademoiſelle de
Bourbon. Elles arriverent ſur les
fix heures du ſoir à Versailles ,
& furent conduites dans la
Chambre de la Reyne , où les
Dames du Palais s'eſtoient renduës.
Longtemps avant leur arrivée
, pluſieurs Compagnies du
Régiment des Gardes Françoiſes
& Suiſſes , avoient eſté rangées
en double haye dans l'Avant-
D4
80 MERCURE
Court du Chaſteau , avec leurs
Armes traînantes , la bouche du
Mouſquet ,& le fer des Piques en
bas, les Drapeaux renverſez &
pliez , couverts de Crépe , ainſi
que les Tambours qui ne furent
frapez que d'un ſeul coup , pendant
que la Pompe funebre paſſa
entre leurs rangs. Lors que les
cinq Princeſſes furent arrivées
dans la Chambre de la Reyne,
Monfieur de Coiflin , Eveſque
d'Orleans , Premier Aumônier du
Roy , revéru de ſes Habits Pontificaux
, alla jetter de l'Eau - benîte
ſur le Corps , & commença
les Prieres . Ellesfurent continuées
par les Prêtres de l'Egliſe Paroifſiale
de Verſailles. Douze Gardes
du Corps du Roy , conduits
par Monfieur le Comte de Monteſſon
, Exempt des meſmes Gardes,
& qui ſervoit ordinairement
GALANT. 81
aupres de la Reyne , monterent
fur l'Estrade ,& ayant leve le
Corps, reſte nuë , ils le porterent
ſur un Chariot fait exprés pourle
conduire à S. Denys. Ce chariot
eſtoit couvert d'un grand Poëfle
de Velours noir , croisé de Moire
d'argent , & bordé d'Hermine ,
avec pluſieurs Ecuſſons fort larges
en Broderie d'or & d'argent .
Les Chevaux qui le tiroient au
nombre de huit , eſtoient caparaçonnez
de Velours noir croifé
de Moire d'argent , avec quatre
Ecuſſons en Broderie. Il y en
avoit un cinquiéme ſur le front
de chaque Cheval. Le Cocher
& le Poſtillon , eſtoient vétus de
Velours noir. Les Entrailles furent
portées dans le meſme Chariot
par deux Gardes , auſſi teſte
muë. Pendant que l'on y plaça le
Corps , la Muſique de la Reyne
DS
82 MERCURE
chantaun De profundis. Le Cler--
gé de la Paroiſſe , quatre- vingts
Récolets , & plus de deux cens
Habitans de Verſailles en deüil ,
chacun un Cierge à la main 2
aſſiſterent à cette Cerémonie. Ils
eſtoient venus en proceſſion jufques
à la Chambre où répoſoit
le Corps de cette Princeſſe , &
le conduifirent bien avant par
dela la Montagne de Picardie ,
qui eſt au dela de l'Avenuë de:
Verſailles . Le Caroffes des Femmes
de Chambre partit quelque :
remps avant que la Marche commençat.
Les fix Chevaux étoient
caparaçonnez de noir , & leurs
Caparaçons croiſez de Toile d'ar--
gent. Pluſieurs Valets de pied ,
& autres Gens de Livrée en deüil,
portoient des Flambeaux de Cire
blanche, & ce Caroſſe remply de
Femmes pleurantes , eſtoit un
GALAN T.
83
ſpectacle fort touchant. Elles alloient
attendre le Corps de leur
Maîtreſſe dans l'Egliſe de S. Denys.
La Marche commença bientoſt
apres. La Compagnie des
Archers de Monfieur le Prevoſt
de l'Iſle , eſtoit à la teſte. Tous les
Archers avoient des Crêpes à
leur Chapeau , & les Officiers
étoient veſtus de deüil. Ils étoient
fuivis des Gens ſervans dans les
ſept Offices de la Reyne, au nombre
de ſoixante- fix, vétus de Drap
gris, & portant chacun un gros
Flambeau de cire blanche de quatre
livres ..On leur donna à tous
une ſomme d'argent. Cet employ
eſtoit deſtiné pour des Pauvres ,
mais on crut devoir faire gagner
cette Aumône aux pauvres Valets
ſervans dans les ſept Offices
de ſa Maiſon . Les Officiers du
Gobelet , Echanſonnerie , Pane
D6
84 MERCURE
terie , Grand& Petit Commun ,
Fouriere & Fruitiere , ( c'eſt ce
qu'on appelle les ſept Offices , )
ſuivoient au nombre de plus de
trois cens , vétus de deüil à pied ,
&portant des Flambeaux de cire
blanche. Apres ces Officiers venoient
quelques-uns de ces mêmes
Corps à cheval , auſquels on
avoit permis de marcherde la forte
, ne pouvant aller à pied. Il y
avoit auſſi quelques Chapelains ,
& quelques Officiers de la
Chambre.
Enſuite on voyoit paroiſtre les
Caroffes de Meſſieurs Fieubet , la
Feriere , & de Ménars , c'eſt ce
qu'on appelle le Conſeil de la
Reyne , l'un eſtant Chancelier ,
l'autre Secretaire des Comman
demens , & l'autre Sur-Intendant
de la Maiſon de cette Princeſſe.
Apres eux marchoit le Bureaude
GALANT.
85
la Reyne , compoſé du Premier
Maistre d'Hôtel du maiſtre
d'Hôtel ordinaire , des Controlleurs
Genéraux , & des Controlleurs
Clers- d'Office , qui estoiene
en Manteau long , auffi-bien que
les Ecuyers , les Gentilshommes
ſervans , & les Officiers de la
Chambre & de la Garderobe ,
tous fur des Chevaux caparaçonnez
de noir. Ce grand Corps
eſtoit éclairé par quelques Valets-
de-pied , & par pluſieurs de
leurs Domeſtiques vétus de deüil.
Trois Caroffes du Roy , & trois
de la Reine , venoient apres .. Ils
eſtoient drapez , & les Chevaux
caparaçonnez auffi de noir ,
avoient des Houſſes traînantes ,
auſſi croiſées de Moire d'argent,
Dans le premier eſtoit Mademoiſelle
deBourbon ;dans le ſecond.
Madame la Princeſſe de Conty.
86 MERCURE
t
dans le troiſiéme , Madame la Du
cheſſe; dans le quatrième , Madame
la Grand Ducheſſe de Tofcane
, chacune acompagnée des
Dames du Palais ; & le cinquiéme
eſtoit remply de Mademoiſelle
, accompagnée de madame
de Monteſpan , Sur- Intendante
de la Maiſon de la Reyne ; de Madame
la Ducheſſe de Créquy,
Dame d'Honneur ; & de Madame
la Comteſſe de Bethune , Dame
Datour . Dans le ſixiéme eſtoient
Mr l'Eveſque d'Orleans ; Premier.
Aumônier du Roy ; Monfieur
l'Eveſque du Mans , Premier
Aumônier de Monfieur ; Monſieur
l'Eveſque de Sez , Aumônier
ordinaire de la Reyne, & quelques
autres Prélats . Pluſieurs Pages à
cheval , & Valets- de- pied pourtant
des Flambeaux , éclairoient
tous ces Caroffes ..
GALANT. 87
La Compagnie des Mouſqueraires
du Roy , commandée par
Monfieur le Marquis de Jauvelle,
paroiſſoit enſuite avec ſes Officiers
à la teſte, tous vétus de deüil,
& montez ſur des Chevaux de
prix. Les Mouſquetaires avoient
de grandes Echarpes de crêpe ,
& des Crêpes à leurs Chapeaux.
Ils marchoient quatre à quatre ,
chacun tenant un Flambeau de
Cire blanche. Leurs Mouſquets
avoient la bouche en bas , & leurs
Hautbois couverts de Creſpe
rendoient un ſon fort lugubre.
Leurs Tambours pareillement
couverts de Crêpe , n'eſtoient frapez
que d'un coup. La Compagnie
commandée par Monfieur
le Commandeur de Fourbin
ſuivoit de la meſme forte . Il eſtoit
à la teſte , accompagné de pluheurs
Officiers tres-bien montez.
88 MERCURE
Ces deux Compagnies faiſoient
plus de ſept cens Hommes. Les
Chevaux - Legers de la Garde du
Roy venoient apres eux , marchant
auſſi quatre à quatre , tous
avec des Flambeaux ; ils avoient
pareillement des Echarpes , & des
Cordons de Crêpe , qui font les
ſeules marques de deüil qu'ils portent
en de pareilles occafions .
Monfieur le Duc de Chevreufe ,
Capitaine - Lieutenant de cette
Compagnie , marchoient à leur
teſte. Ils eſtoient ſuivis des Pages
de laGrande & Petite Ecurie du
Roy , & de ceux de la Reyne , qui
formoient deux longues Lignes ,
chacun avec un Flambeau. Les
Ecuyers du Roy eſtoient à la teſte
des deux Ecuries , & Monfieur
de Louvain eſtoit à latefte de l'Ecurie
de la Reyne. Le nombre de
ces Pages eſtoit tres - grand,&
GALAN T.
89
tons leurs Chevaux de prix.
Quatre Trompetes de la Chambre
du Roy ſuivent , & précedoient
les Hérauts d'Armes , avec
le Roy d'Armes au Titre de Mont-
Joye- S.Denys , tous revétus de leurs
Cottes d'Armes par deſſus leurs
Robes de deüil traînantes , leChaperon
rabatu , avec leurs Caducées
couvertsde Crêpe. Monfieur
le Marquis de Rhodes , & Monſieur
, de Saintot , Grand Maître ,
& Maître des Ceremonies , venoient
apres eux à cheval . Its
Teſtoient environnez de pluſieurs
Eſtafiers qui portoient des Flambeaux
de Cire blanche. Les Suifſes
du Roy ſervant à la Garde de
la Reyne , vétus de deüil , la pointe
de leurs Halebardes en bas , &
chacun un Flambeau à la main ,
devançoient le Chariot . Meſſieurs
les Abbez de la Boulidiere , de
م
१०
MERCURE
Chavaudon , d'Antecourt , &
Héron , Aumôniers de la Reyne,
en Rochet , Manteau , & Bonnet
carré , & montez ſur des Chevaux
caparaçonnez de noir , tenoient
avecdes Cordons les quatre coins
du grand Poëfle qui couvroit ce
Chariot. Tout autour eſtoient
les Valets -de- pied du Roy , & de
la Reyne , meſlez avec des Suifſes
, portant tous de gros Flambeaux
de cire blanche . Monfieur
le Duc de la Vieuville , Chevalier
d'Honneur , eſtoit ſeul au
coſté droit de ce chariot en Manteau
long , fur un Cheval caparaçonné
,& couvert d'une Houſſe
traînante . A la gauche de ce
meſme chariot , devoit auſſi eſtre
ſeul Monfieur le Marquis de
Hautefort , Premier Ecuyer de la
Reyne ; mais une indiſpoſition
l'empetcha de s'y trouver. DerGALAN
T.
91
9
riere le Chariot , marchoit Monfieur
le Comte de Monteſſon ,
dont je vous ay déja parlé , accompagné
d'un autre Exempt à
la teſte de cinquante Gardes
ayant des Echarpes & des Cordons
de Crêpe , & marchant quatre
à quatre , chacun avec un
Flambeau . Monfieur le Prince de
Soubiſe , Capitaine - Lieutenant
des Gendarmes du Roy , paroiffoit
enſuite à la teſte de ſa Compagnie
, qui avoit auſſi des Echarpes
, des Cordons de Crêpe , &
des Flambeaux de cire blanche.
Les Caroffes du Corps des cinq
Princeſſes qui faisoient les Honneurs
du Convoy , & ceux de
leurs Ecuyers , environnez de
Valets-de- pied portant des Flambeaux
, fermoient cette Marche..
Les Curez des Egliſes de la route,
vinrent avec leur Clergé , ſuivant
92
MERCURE
l'uſage , au devant du Corps , &
firent les Prieres accoûtumées.
On arriva le Mercredy 11. à ſept
heures du matin à un quart de
lieuë de S. Denys , où le Convoy
eſtoitattendu par un Clergé tresnombreux.
Il y avoit cent Récolets
venus de Paris,& la plupart de
ceux de Verſailles , qui s'eſtoient
détachez apres le départdu Corps
pour ſe rendre à S. Denys. Le Provincial
eſtoit à leur teſte. Les Eccleſiaſtiques
de toutes les Paroifſes
de S. Denys , les Chanoines
des Chapitres , les Officiers de la
Juſtice , & les Religieux de l'Abbaye
, ſe trouverent auffi au mefme
Lieu , ayant chacun un Cierge
à la main. Ils accompagnerent
le Corps depuis la premiere Croix
juſque dans l'Abbaye , & chanterentun
Miferere. Les Evêques fortirent
de Caroſſe à cette premiere
GALANT .
95
Croix , & les Aumoniers deſcendirent
de cheval. Monfieur l'Eveſque
d'Orleans jetta de l'Eaubenîte
fur le Corps , & fit les Encenfemens.
Pendant ce temps ,
les Religieux faifoient les Prieres
ordinaires.On trouva la Porte
de la Ville toute tenduë de deüil ,
avec trois Lez de Velours remplis
d'Ecuſſons aux Armes de la Reyne.
Les Prélats , toûjours à pied ,
ſuivirent le Convoy juſqu'à celle
de l'Eglife. Le dedans & le dehors
en estoient auſſi tendus de
deüil , avec des Lez de Velours &
des Ecuſſons , ainſi qu'à la Porte
de la Ville Monfieur l'Eveſque
d'Orleans préſenta le Corps aux
Religieux de l'Abbaye , & leur fit
on tres-beau Diſcours. On aſſure
ordinairement dans ces ſortes de
Diſcours , que la Perſonne dont
on préſente le Corps , eſt morte
94
MERCUR E
دش
dans la Religion Catholique , &
qu'elle a choiſy ſa Sepulture au
Lieu où ce Corps eſt préſenté , ou
bien qu'elle y a eſté choiſie par
ſes Anceſtres. Celuy qui le reçoit ,
répond au nom detout ſon Corps,
qu'il n'en doute pas , & que l'on
fatisfera à l'intention du Défunt
tant à l'égard des Prieres & Services
, que de la Sépulture. Apres la
Réponſe faite par le Prieur au
Difcours de Monfieur l'Eveſque
d'Orleans , les Gardes qui avoient
mis le Corps & les Entrailles ſur le
Chariot , les en tirerent , & les
ayant portez au Choeur , ils les
poſerent ſur une Eſtrade qu'on y
avoit préparée. Monfieur l'Eveſque
d'Orleans fit en ſuite
quelques Prieres, & des Encenfemens
& celébra une Meſſe
haute qui fut chantée par les Religieux.
Les Officiersde la Maiſon
,
GALANΓ.
95
de la Reyne y aſſiſterent. A la
fin de la Meſſe il fit encore les
Aſperſions , & les Encenſemens
ordinaires , ce qui dura juſques à
onze heures du matin. Les Gardes
& les Suiſſes ne ſont pas feulementdemeurez
à S. Denys pour
garder le Corps de la Reyne, mais
encore toute la Maiſon de cette
Princeſſe . Les Tables des Officiers
y ſont ſervies à l'ordinaire , & fa
Maiſon ne ſera rompuë qu'apres
qu'elle ſera inhumée , ce qui ſe
fera le jour du Service ſolemnel
qu'on y doit faire au commencement
du mois prochain. Je croy ,
Madame , qu'encore qu'il ait paru
beaucoup de Relations de cette
Cerémonie , vous trouverez cellecy
nouvelle en beaucoup de circonſtances
. L'ordre de la Marche
y eſt ſuivy , ce qui n'eſt point obſervé
ailleurs , &d'on y voit toute
(
1
96 MERCURE
fait
la Maiſon de la Reyne , que quelques
Relations avoient réduite
aux ſeuls Chapelains & Officiers
de la Chambre. On ne peut prendre
plus de ſoins & de précautions
qu'avoient fait ceux qui
avoient reglé la Marche. On avoit
dés le matin viſité la route ,
abatre une Porte , & couper des
Arbres dans le Bois de Boulogne.
Lors que le Convoy partiſt,on détacha
pluſieurs Perſonnes àcheval
, qui le précedoient de loin ,
afinde voir s'il ne ſe formoit point
quelque embarras ſur le paſſage.
Il y avoit pluſieurs Aydes des Cerémonies
entre les files ,& fur les
aîles , qui alloient & venoient
pour faire obſerver les rangs , &
faire faire les altes . Il y avoit auſſi
des Officiers des Corps pour le
meſme ſujet . Les Flambeaux ne
manquoient point , & l'on endiftribua
GALANT. 97
tribua plus de fix mille. D'eſpace
en eſpace on en trouvoit des Charetes
chargées . Monfieur leMarquisde
Seignelay , Secretaire d'Etat
, qui a le ſoin de toute la
Pompe Funebre , eſtoit dans ſon
Caroffe , & devança ceux qui
commencerent la Marche. Monſieur
Duché , Controlleur general
de l'Argenterie en année , a ce
meſme ſoin ſous luy. Cependant il
eſtoit bien difficile qu'un ſi grand
Corps s'avançaſt avec une entiere
régularité . Une Marche de douze
heures , ſans compter le temps
qu'on demeura à cheval avant
que de partir , cauſe des fatigues,
des beſoins , & des incommoditez
, auſquelles il n'eſt pas aiſé de
remédier. La poudre élevée par
un fi grand nombre de Cavalerie
& de Peuple qui avoit remply les
chemins pendant toute la nuit ,
Aouft 1683 . E
98 MERCURE
n'empeſchoit pas peu de paroiſtre
une Pompe , dont le noir devoit
faire la principale beauté. On
tient que plus de 400000. perſonnes
eſtoient forties de Paris pour
la voir paſſer.
Monfieur le Recteur de l'Univerſité
ayant fait afficher dés les
premiers jours de cette mort , des
Défenſes de repréſenter dans les
Colleges aucuns Jeux de Théatre
, & d'y rien faire paroiſtre qui
n'euſt des marques de deüil , elles
ont eſté obſervées avec une
entiere exactitude. Ainfi au lieu
des Tragédies que l'on a coûtume
d'y repréſenter on n'y a fait
pour diftribuer les Prix , que des
Déclamations qui faifoient connoiſtre
la douleur que la perte de
la Reyne cauſoit à la France.
Le Lundur6 de ce mois , les Jefuites
Au College de LoÜIS LE
GRAND SLsimpofant d'eux- mef-
Y
GALANT.
99
més une ſemblable défenſe, chan .
gerent leur Spectacle accoûtumé
en une
Pompe funebre . Au lieLUE
du Théatre magnifique quon
éleve tous les ansfur les
,
quan
ON
faces de la Court on choifit
l'Egliſe , comme un Lieu propre
àdes Funérailles . Elle eſtoit toute
tenduë de noir ; & dés l'entrée,
un grand Tableau qui faiſoit voir
le Sceptre de France , & la main
deJuſtice, croiſez avec des Offemens
, le Manteau Royal étendu
avec un Suaire , & des Teſtes de
Mort couronnées , préparoit les
Spéctateurs à cette lugubre Cerémonie
par une Inſcription Latine,
renduë en ces mots. Entrez ,
&voyez avec des larmes quelleTragédie
la mort nous repréſente cette
année. Un Théatre élevé au meſme
lieu où ſe dreſſe tous les ans
celuy des Enigmes , faiſoit voir
E 2
100 MERCURE
un grand Tombeau de marbre ,
aupres duquel la Poësie , la Mufique
, la Tragédie , & l'Eloquence
, pleuroient , & abandonnoient
leurs Inſtrumens . Au
deſſus de la couverture du Tombeau
, estoit une Teſte de Mort
couronnée , traverſée de deux
Offemens , le tout avec des Inſcriptions
convenables au ſujer.
Sur ce Tombeau paroiſſoit un
grand Arc- en-Ciel , qui fut remarqué
de tout le monde au
Convoy funebre qui ſe fit de
Verſailles à S. Denys , puis qu'au
moment que le Soleil ſe leva du
coſté de cette Ville, il fit un grand
Arc- en- Ciel de coſté du Bois de
Bologne , d'où ſortoit le Convoy .
L'Ame de la Reyne eſtoit élevée
fur cet Arc- en - Ciel , Simbole
de la Paix qu'elle trouve dans le
Ciel , apres l'avoir donnée à la
GALANT . 101
Terre par ſon heureux Mariage
avecle Roy . Au deſſus de cette
Figure , la Juſtice , & la Paix , apportoient
à l'Ame de la Reyne
la Couronne de Gloire , que S.
Paul appelle une Couronne de
Juſtice. Tout cet appareil ſe faifoit
à l'occaſion des Prix qu'on devoit
diſtribuer. On avoit repréſenté
dans les trois faces de l'Egliſe
, la diſtribution de ceux que la
Juſtice Divine fait dans le Ciel
aux admirables vertus de cette
Princeſſe . Ces Prix , qui eſtoient
ceux de la Foy , de l'Eſpérance ,
de la Charité , de la Pieté , de la
Religion , de la Modeſtie , & de
la Candeur , ſe voyoient repréſentez
par autant de Couronnes
diférentes , ſçavoir , de Giraſols,
de Feüilles vertes , de Roſes , de
Verveine , de Grenatilles , Violetes
, & de Lys. Il y avoit encore
E 3
102 MERCURE
د
pluſieurs Deviſes qui marquoient
les divers evenemens de fa vie .
Le Pere de Jouvency , l'un des
Profeſſeurs de Rhétorique , prononça
l'Oraiſon Funebre en Latin
en préſence de Monfieur
l'Archeveſque , de pluſieurs autres
Prélats , & d'un tres - grand
nombre de Perſonnes conſidérables
par leur rang & leur mérite.
On fit en ſuite la diſtribution des
Prix fondez par le Roy , ſans y
employer la pompe qui a de coûtume
de l'accompagner.
Le lendemain 17. on fit lameſme
diſtribution des Prix au College
du Pleſſfis , ſur un Theatre
tout tendu de deüil , éclairé de
divers Luſtres & orné de tous
coſtez des Armes de la Reyne .
Cinq Bergers venoient ſe plaindrede
la perte qu'ils avoient faite
depuis peu de jours d'une illuftre
GALAN T.
103
,
Nymphe , dont ils firent l'Apothéole
en feignant qu'ils l'avoient
venë monter au Ciel ,
avec toutes les marques par lefquelles
les Ames bienheureuſes
peuvent eſtre reconnuës. Cela
fut meſlé de Vers Latins & François
, & précedé par un Prologue
Latin, que fit le Fils de Monfieur
Guéton à la gloire de la Reyne .
Ce qu'il y eut d'admirable , c'eſt
que de cinq cens Vers Latins qui
entroient dans cette Action , il y
en avoit pres de la moitié de la
compoſition d'un petit Abbé ,
Fils de feu Monfieur le Camus
des Touches , Controlleur general
de l'Artillerie , quieſt Rhétoricien
, & qui avoit donné l'idée
de cette Piece. On a fait beaucoup
de Vers ſur cette mort. Je
les réſerve pour le mois prochain ,
faute de place , & vous envoye
E 4
104
MERCURE
eulement trois Sonnets de Monſieur
Magnin , Conſeiller au
Préſidial de Mâcon .
SUR LA MORT
DE LA REYNE .
\
SONNET.
Triste & cruel écueil des Gram
Impitoyable Mort , terribles font tes
coups ,
Ils nous ont enlevé la plus fage des
Reynes ,
Quels revers impréveu,de nos deſtins
jaloux !
Victoire, Exploits guerriers , que vos
pompes ſont vaines !
Lauriers, en vous cueillant, que nous
préſagiez-vous ?
GALANT.
105
Est- ce ainsi que le Ciel, proſpéritez
humaines ,
Vous répand icy-bas , pour cacher
Son couroux ?
22
Aquel prix , à quel prix , a-t-il mis
nos Conquestes ?
D'un air tranquille & froid , LOVIS
en vit les Feftes ,
Etfon coeur aujourd huy de douleur
est fendu,
S'ilfust fipeu touchédufuccés deſes
armes ,
Ah ! que nevaloit point le bien qu'il
aperdu ,
Puis qu'il luy fait répandre un del
gede larmes !
SUR LE MESME SUJET.
Ous avez donc fuby laLoy des
VousDestinées ,
Es
106 MERCURE
Reyne auguste , & la Parque aumilieu
de vos jours
Annonce encore un coup aux Testes
couronnées ,
Que la grandeurhumaine a de triftes
retours.
Que vostre heureux aspect , Etoiles
fortunées ,
Contre nostre miſere est d'un foible
Secours !
A quoy bon nous donner de fi belles
années ,
Si vous ne sçavez pas en alonger
le cours?
Acette mort , LOVIS le plus grand
des Monarques ,
Defa felicité ne connoist plus les
marques ,
Tout l'Univers l'entend gémir &
Soupirer
GALANT. 107
Et nous pouvons juger en l'état où
nous sommes ,
De quelpoids est le coup qui nousfait
murmurer ,
S'il couste tant de pleurs au plus heureux
des Hommes.
LA LUNE ECLIPSEE,
& ces mots pour ame ,
terra obſtaret amanti.
Q
Ni
Vand le Corps de la Terre ,
àla Lune opposé,
Aux rayons du Soleil la rend inacceffible
,
On diroit que l'esprit du monde est
divifé ,
Tout tremble,tout frémit à cet afpect
terrible.
Mais ce n'est qu'un Spéctacle,où l'oeil
est abuse;
E6
108 MERCURE
Et l'obstacle, qui rend cet Aftre moins
vifible ,
Trouble pour un instant bordre du
Composé ,
Et ne fait dans les Cieux nul changement
Sensible.
Ainsi lors que la mortvous ouvre le
cercueil ,
Reyne auguste, LOUIS , dans la nuit
defon deüil ,
Voit errer ſon grand coeur , ilſoupire ,
: il s'égare.
Cette Eclipse étonnante a troubléſes
beaux jours ;
Maissidans ce moment la Terrevous
Sépare ,
Un amour immortel vous unira toûjours.
Voicy cinq autres Deviſes ſur
la mort de cette auguſte Princeſ
GALANT. 1
fe. Elles ſont de Monfieur de la
Salle de l'Eſtang , de Rheims.
I.
Une Fontaine qui s'élance dans
l'air à travers les goutes d'eau
qui retombera dans ſon Baffin .
C'est au milieu des pleurs que je
quitte la terre.
II.
Une Iris , ou l'Ar - en - Ciel ,
qui commence àdiſparoître ; pour
montrer l'avantage que la Reyne
avoit d'eſtre l'Epouſe de Loürs
LE GRAND .
L'Aſtre le plus brillant faisoit
tout mon éclat.
III.
Sur ſa charité envers les Pauvres.
Un Arbre dépoüillé de
Fruits , au bas duquel on en voit
des Corbeilles toutes remplies .
Hacfibi nonferebat opes.
A MERCURE
IV. :
1
Sur ſa tendreſſe envers Monſeigneur
le Dauphin. Une Aigle
qui conduit ſes Petits vers le
Soleil.
Cara mihi foboles , dum confpicit
illa Tonantem.
V.
Sur ſon humeur bienfaiſante
envers tous ceux qui avoient
l'honneur de l'approcher. Une
Fontaine , qui n'arroſe pas moins
les Fleurs qui ſont ſur fes bords ,
que les moindres Herbes.
Si je ceffe mon cours , je ceffe mes
bienfaits.
Il faut vous tenir parole touchant
les Affaires d'Allemagne ,
dont je vous promis la derniere
fois de vous parler. Avant que
d'entrer dans ce détail , je fatisferay
avec plaifir à ce que vous
GALANT.
ſouhaitez que je vous apprenne .
Vous me demandez quelle a eſté
l'origine des troubles qui ont foulevé
les Mécontens de Hongrie
contre l'Empereur leur Souverain .
Pour bien concevoir les dernieres
guerres de ce Royaume , il eſt
neceſſaire d'avoir quelque connoiſſance
des lieux & des temps ,
qui font les ſeuls guides qu'on
doit prendre dans l'Hiſtoire , &
ſans leſquels on eſt en danger de
s'égarer fort ſouvent.
La Hongrie eſt ce que les Anciens
ont appellé la Baſſe Pannonie
. Les Pannoniens l'ont habitée
d'abord Jules Céſar fut le
premier des Romains qui entra
dans leur Païs. Quelques autres
Capitaines y firent enſuite quelques
progrés , juſqu'à ce que Tibere
ſubjugua toutes les Contrées
qu'ils occupoient. Ainſi ils
1f2 MERCURE
demeurerent long - temps tributaires
aux Romains ; mais enfin
fur le déclin de l'Empite , les
Gots s'en rendirent maiſtres , puis
les Huns , qui vers l'an de ſalut
900. furent défaits en Bataille
par une Nation ſortie de Scythie.
Cette Nation s'eſtant ſaiſiede ce
qu'on appelle aujourd'huy le
Royaume de Hongrie , ſe mefla
avec les reſtes de ce Peuple , &
donna commencement au nom
Hongrois. Les bornes de ce Royaume
ſont du coſté du Levant,
la Tranſilvanie & la Vvalachic;
du Septentrion , les Monts Tatri ,
ou Carpatiens , qui les ſéparent
de la Pologne & de la Ruſſie ; au
Midy , la Servie & la Boſnie ; &
au Couchant , l'Autriche, la Moravie
, & la Stirie. Il eſt ſitué à
l'égard du Ciel , entre le ſixiéme
& le ſeptiéme Climat ,depuis le
GALANT.
113
ا ب ص
45. degré & demy , juſqu'au 49-
de latitude. Le Danube le ſépare
en deux , ce qui demeure au Septentrion
, eft appellé la Haute
Hongrie; & ce qui eſt au Midy ,
la Baſſe. Ce Païs eſt l'un des plus.
riches de l'Europe. La terre y eſt
fi fertile , qu'en trois ans le Bled
ſe change en meilleure eſpece.
Il y a quantité de Mines d'or,
d'Argent , & de Cuivre principalement
vers la Tranſilvanie , &
entre Strigonie & Bude , où le
Païs eſt plein de Montagnes.
Tout le reſte eſt plat & uny. Ce
Peuple fut de tout temps libre ,
&gouverné , meſme dans le Paganiſme,
par treize diférens Ducs,
ſçavoir , Keve , Radicha , Kame,
Bela, Buda , Arhila , Arpado , Sabolcho
, Giula , Chundo , Léel ,
Verbulchio , & Orſo. Geiſa , qui
fut le quatorziéme , reçeut le
114 MERCURE
Baptefme des mains de S. Adelbert
, Eveſque de Prague. Celuycy
eſtant devenu incapable de
gouverner par ſon extréme vieil
leſſe , tous les Etats du Royaume
éleurent ſon Fils Estienne aved
le titre de Roy. Cela arriva l'an
1000. & felon d'autres , 1020.
A cet Eſtienne , qui eſt reconnu
pour Saint , ont ſuccedé par voye
d'élection , Pierre , Aba , André I.
Bela I. Salomon , Geiza I. Ladiflas
I. Coloman , Estienne II .
Bela II . Geiſa II . Eſtienne III . Ladiflas
II .. Eſtienne IV. Bela III.
Emery , Ladiſlas III. André II . Bela
IV. Eſtienne V. Ladiflas IV.
André III . Venceſlas, Otto,Charles
I. Loüis I. Marie Régine,Charles
II . Sigifmond , Albert , Ladiflas
V. Uladiſlas I. Iean Huniade ,
Mathias I. Vladiſlas II. Loüis II.
& lean Zapoly . De ceux- cy l'é
GALANT,
115
lection eſtant paflée à Ferdinand
Duc d'Autriche , qui fut depuis
Empereur , a eſté continuéedans
cette Maiſon en la perſonne de
Maximilien , de Rodolphe , de
Mathias II . de Ferdinand II . &
Ferdinand III . Empereurs , de
Ferdinand IV . Roy des Romains,
&enfin en celle de Leopold Ignace
, aujourd'huy régnant , qui fut
Roy de Hongrie le 6. Juin 1657 .
Les deux principaux Officiers de
ce Royaume , ſont le Palatin , &
l'Archeveſque de Strigonie , qui
eſt Primat & Chancelier perpetuel.
Tous les Etats de Hongrie
font diviſez en ſoixante , Comtez
qui ſont autant de Gouvernemens
, dont le Grand Seigneur en
poſſede vingt - ſept , l'Empereur
vingt cinq , & le Prince de Tranfilvanie
huit ; mais celles du
Grand Seigneur ont beaucoup
116 MERCURE
plus d'étenduë , puis qu'il poſſede
préſentement les deux tiers de la
Hongrie , Les Villes qui font de
meurées en l'obeïſſance de l'Empereur
, ſe gouvernent comme
celles d'Autriche. La plus grande
force du Païs conſiſte en Cavalerie
- Legere , & on y appelle
les Cavaliers Huſſars. Ils combatent
à la façon des Tartares , &
leur principal effet depend de
leur promptitude & de leur vîteſſe.
Les Gens de pied ſe nomment
Heiduques ; ils s'en ſervent
peu , à cauſe que le Païs eſt plus
avantageux pour la Cavalerie que
pour l'Infanterie. La Langue eft
toute particuliere , & n'a riende
commun avec l'Allemande & l'Efclavone
, ce qui fait que les Hongrois
ont grand ſoin d'apprendre
la Langue Latine , par le moyen
de laquelle ils converſent avec les
Etrangers. Pour ce qui regarde la
GALAN T.
117
Religion , il n'y a Province en
toute la terre , où la Créance des
Habitans ſoitſi diviſée.On y trouve
la plupart des Sectes qui ont agité
l'Egliſe pendant les Siecles paſſez ,
Ariens , Sociniens , Anabaptiſtes ,
& autres . L'Heréſie de Luther eſt
plus ſuivie dans les Etats de l'Empereur
; mais dans ceux de la Turquie
, celle de Calvin eſt plus
commune.
Preſbourg , anciennement Pofonium
, eſt la principale Ville de
celles que l'Empereur poſſede aujourd'huy
en Hongrie ; elle eſt
ſituée dans la Haute , le long du
Danube , ſur la pente d'un Cofteau,
au haut duquel on voit le
Chaſteau , dont la figure eſt preſque
quarrée. Pendant les guerres
dernieres , on a fortifie les Fauxbourgs
qui ſont aſſez grands. Depuis
qu'Albe Royalle a eſté priſe
118 MERCURE
par les Turcs en 1543. c'eſt à
Preſbourg que l'on a éleu & couronné
les Roys , en l'Egliſe Collégiale
de S. Martin , où eſt la
Couronne qu'ils diſent avoir eſté
apportée du Ciel . Le Danube ſe
diviſe au deſſous de Preſbourg en
quatre bras , qui font pluſieurs
belles Ifles remplies de Bois de
haute- futaye. La plus remarquable
eſt celle de Comore , ou de
Schut , qui a douze lieuës Hongroiſes
de long , & cinq de large ;
chaque lieuë en vaut deux de
France.
La Ville de Javarin , que ceux
du Païs appellent Raab , eſt ſituée
en la Baſſe Hongrie , dans
une Plaine à perte de veuë. Elle
eſt environnée de l'un des brasdu
Danube , & de la Riviere de
Raab , qui luy donne fon nom , &
flanquée de quatre grands. Baf
GALAN T.
119
tions. Sa figure eſt quadrangulaire.
C'eſt la ſeule Ville que les
Chreftiens poffedent , apres l'avoir
repriſe ſur les Turcs. Sinan
Bafla s'en rendit le maiſtre en
1594. ſous Amurat III. & trois
ans apres , ayant eſté emportée
par le Petard , elle revint en la
puiſſance des Chreſtiens. La gloire
en eſt deuë à Monfieur de
Vaubecourt , Ayeul de Mr de
Vaubecourt,Gouverneur de Châlons,
qui épouſa Mademoiselle Amelot
l'année derniere .Il la ſurprit,
accompagné ſeulement de cent
Soldats François & Vvalons . On
y trouva 180. Pieces de Canon .
Cette Ville eſt l'une des Places
frontieres de l'Empereur ; car ſans
paſſer aucune Riviere , ny rencontrer
aucun Lieu fermé de Murailles
, l'on y peut venir des Terres
du Grand Seigneur , qui font
120
MERCURE
à une lieuë de là ; & parce que
ſans avoir égard aux Traitez de
Paix , les Turcs y font tous les
jours des courſes , les dix lieuës
de Païs qui ſont entre Javarin
& Strigonie ne ſont point cultivées
. S'il arrive quelque diférend
pour les Confins , le Gouverneur
de Javarin , & le Baſſa de Bude ,
le terminent ſuivant le pouvoir
qu'ils en ont de leurs Maiſtres ,
ſans qu'il foit beſoin que l'Empereur
ny le Grand Seigneur en
foient avertis .
Comore eſt la Place la plus
éloignée que l'Empereur poffede
aujourd'huy en Hongrie . Elle eſt
ſituée ſur l'extréme de la grande
Ifle quien porte le nom , à l'endroit
où tous les bras du Danube
ſe raſſemblent. Celuy qui vient
du coſté de la Haute Hongrie ,
prend le nom d'une petite Riviere
appellé
:
GALAN T. 111
appellé le Vag , qui entre dedans.
Toute cette grande Iſle de Como
re a titre de Comté , & eſt tresabondante.
Elle eſt défenduë par
la Fortereſſe de forme triangulaire
, que Ferdinand I. Frere de
l'Empereur Charles- quint, fitbaſtir
à la pointe en 15gov
-Ce grand Royaume , qui eſtoit
fi floriſſant pendant le régne de
ſes anciens Roys , tomba tout
d'un coup de cette premiere grandeur
, apres la mort de Mathias ,
deſcendu de Jean Hunniade , qui
defit Mahomet II . pres de Belgrade
en 1456. La moleſſe de Ladiflas
, le jeune âge de Loüis II. fon
Fils , & la diviſion de l'Allema
gne au ſujet de la Religion , par
le venin de l'Heréſie que Luther
y répandit , avec la rebellion qui
en eſt inſéparable , furent les
-motifs qui porterent Soliman I I.
Aoust 1683. F
112 MERCURE
à venir attaquer la Hongrie en
1520. Belgrade fut priſe par trahiſon
, & quelques années apres ,
le jeune Roy Loüis ſe voyant attaqué
par Soliman , déféra trop
aux ſentimens du General de fon
Armée , qui le força plutoſt qu'il
ne luy conſeilla , d'aller contre
l'Ennemy , qui luy paroiſſoit attendre
de nouvelle forces . Ce
General , appellé Paul Tomoré ,
eſtoit un Homme de qualité , qui
ayant longtemps porté les armes,
'eſtoit fait Cordelier , & eſtoit en
ſuite devenu Archeveſque de Colacſedans
la Haute Hongrie. On
luy avoit donné pour Collegue
George Zapoly , Frere de Jean ,
Gouverneur de la Tranſilvanie.
La Bataille fut donnée le 29 .
d'Aouſt 1526.dans les Plaines de
Mohacs , où l'infortuné Loüis fut
vaincu & noyé dans les Marais ,
GALAN T.
113
aupres d'un Village nommé Czelie.
Toute la fleurde ſa Nobleſſe
y fut tuée, & tout le plat - Païs
ravagé par les Turcs , & inonde
du ſang de pres de trois cens mille
Chreſtiens. Quinze cens Hongrois
ayant eſté faits prifonniers ,
Soliman leur fit couper la teſte à
tous le lendemain. i
Ce ne fut là que le commencement
des calamitez de ce
malheureux Royaume. La Couronne
de Hongrie eſtant àdon
ner apres la mort de Loüis II.
les Etats s'aſſemblerent , & éleu-
-rent lean Zapoly , Comte de Sce
puſe , Vaivode de Tranſilvanie,
pour remplir ſa place. Il fut couronné
par l'Archeveſquede Strigonie.
Cependant quelques Seigneurs
Hongrois , indignez de la
préference qu'il avoit obtenuë
114
MERCURE
fur eux , engagerent Ferdinand
Roy de Boheme , àdemander cette
Couronne , comme luy eſtant
deuë , parce qu'il avoit épousé la
Soeur de Loüis. Il entra dans la
Hongrie , & ayant défait Jean
Zapoly dans une Bataille , il le
contraignit de fuir ,& de fortir
du Royaume. Jean eut recours
aux Armes . de Soliman , qui luy
promit de le rétablir , moyennant
quelque tribut . Soliman ſe rendit
à Belgrade en 15 29.prit Bude Capitale
du Royaume , lâchement .
abandonnée par la Garniſon,
qui avoit lié fon Gouverneur
Thomas Nadaſti . Comore s'étant
renduë à compoſition , il prit Altembourg
par aſſaut ,& ne trouvant
rienqui luy reſiſtaſt, il vint
camper devant Vienne le 26.
Septembre 1529.
Vous ne ſerez pas fâchée ,
GALAN T.
IIS
Madame , que je vous diſe quelque
choſe de ce Siege , dans un
temps où les Turcs ont attaqué
cette meſme Place. L'Armée de
Soliman eſtant tres- nombreufe,il
la diviſa en cinq Poſtes. Le fien
eſtoit juſques à Schirecat , depuis
l'Egliſe de Sainte Marie . Celuy
d'Ibrahim comprenoit depuis
Trantmendorfjuſques aux Mon
tagnes de Vienne. On avoit placé
le Beglierbey de la Natolie
vis à vis l'Egliſe de S. Vvlderic.
Les Azapes eſtoient prochede la
Porte des Ecoffois , le long dụ
Danube ; & le reſte des Soldats
dans le Village de Suvreag , fur le
panchant de quelques ( ôteaux.
Vienne n'eſtoit pas fortifiée alors
comme elle l'eſt aujourd'huys
mais un des bras du Danube , fur
lequel cette Ville eſt ſituée , en
rendoit toûjours l'afficte tres-
F3
116 MERCURE
>
avantageuſe. Ce qui contribua
fort à la ſauver , c'eſt que la meil-
Icure partie de l'Artillere des Ennemis
ayant eſté miſe ſur ce Fleuve
pour eſtre portée plus commodement
, Volfang Odit tira de
Preſbourg , dont il eſtoit Gouverneur
, quelques Pieces de Canon,
&les ayant placées ſur les bords
de la Riviere , illes fit tirer ſi heureuſement
qu'une partie des
Vaiſſeaux Tures fut coulée à
fond , & le reſte diſſipé. Les Affiégez
eſtant braves , & en fort
grand nombre , firent une vigourenfe
Sortie ſur les Ennemis , fitoſt
qu'ils virent leurs Tranchées
ouvertes. Les Janiſſaires les repouſſerent
juſque dans leurs Murailles
, & firent quelques Prifonniers
, qui ſur pluſieurs queftions
que leur fit l'Empereur
Turc , luy répondirent que leur
GALANT. 117
1
Prince s'eſtoit retiré à Lintz , qu'il
y avoit cent Pieces de groſſe Artillerie
, & deux cens de petite
dans Vienne , vinge mille Fantaſſins
, avec deux mille Chevaux,
&que tous les Habirans eſtoient
réſolus de défendre leurs biens&
leur liberté juſqu'à leur dernier
foûpir. Soliman en choiſitun qu'il
renvoya dans la Ville , pour dire
à ceux qui la défendoient , que
s'il vouloient luy payer tribut , il
retireroit ſon Armée , ſans foufrir
qu'aucun de ſes Soldats y entraſt;
mais ques'ils refuſoient de ſe ſoûmettre
, il proteſtoit qu'il ne retourneroit
point à Conſtantinople
, qu'apres avoir tout fait paffer
au fil de l'Epée. Ces menaces
n'étonnerent ny les Soldats , ny
les Habitans. Comme ſon Artillerie
avoit eſté preſque toute per-
✓duë ſur le Danube , ils jugerent
F4
118 MERCURE
bien qu'on auroit recours aux
Mines , & réfolurent de les éventer
par les Contremines qu'ils
firent faire par tout. Ils ne pûrent
cependant empeſcher l'effet de
trois , qui ouvrirent les Murailles
affez largement pour engager les
Tures à l'affaur. Ils y marcherent
avec une ardeur. inconcevable .
Un large Retranchement défendoit
la premiere Breche , & ils y
trouverent des Hommes ſi réſolus
, qu'ils furent contraints de ſe
retirer. Ils eurent le meſme malheur
du coſté de Sainte Claire ,
auſſi - bien qu'à la Porte de Carinthie
, où eſtoit la troiſième ouverture
; en forte qu'apres quatre
heures d'affaut , Soliman deſefperé
de la perte de plus de quinze
mille Turcs , qui furent tuez ,
laiſſa toute la gloire de cette Journée
aux Affiégez , & fit fonner la
GALANT.
119
Retraite. Cet Aſſaut fut bientoft
fuivy d'un autre , ſoûtenu avec
une telle intrépidité , que l'ardeur
des Affaillans , qui braverent
le tonnerre de l'Artillerie
Chrétienne plus de la moitié du
jour , ne pût faire reculer les Affiégez.
Les Turcs perdirent vingtfix
mille Hommes dans cette
ſeconde Attaque , ce qui obligea
Soliman a lever le Siege. Il ne
quitta point les intéreſts du Roy
Jean, qui s'accommoda enfin avec
Ferdinand. Les conditions de leur
Traité furent , qu'ils prendroient
tous deux la qualité de Roys de
Hongrie ; que Jean joüiroit tranquillement
pendant qu'il vivroit
de toutes les Places & de toutes
lesTerres qu'il y poſſedoit,lefquelles
feroient rejointes apres ſa mort
à la Couronne de Ferdinand; &
que ſi ce Prince laiſſoit quelques
Fas
120 MERCURE
Succeſſeurs , Ferdinand leur don
neroit dans ce même Royaume de
Hongrie des Apanages dignes de
leur rang & de leur naiſſance.
Jean eſtant mort peu de temps
apres , ne laiſſa qu'un Fils nommé
Eſtienne , qui ſucceda ſans aucune
conteſtation à la Principauté
de Tranſilvanie. Comme il avoit
beſoin d'un Tuteur , la Reyne
Elizabeth ſa Mere , Fille de Sigifmond
Roy de Pologne , fut choifie
pour cet important Employ ,
avec un Religieux de S. Benoiſt ,
appellé communément le Moine
George. Il ſe broüilla , & ſe raccommoda
pluſieurs fois avec cette
Princeſſe , qui apres pluſieurs années
de trouble & de guerre, conſentit
que fon Fils Eſtienne , qui
prit le nom de Jean - Sigismond ,
épouſaſt une Fille de Ferdinand.
Le Moine George , qui estoit un
Homme fort remiant , recher
GALANT. 121
choit tantoſt la protection du
Turc , & tantoſt traitoiravec Ferdinand
, qui le fit faire Cardinal
par Jules III. & qui enfin craignant
l'inſtabilité de cet eſprit ,
envoya ordre à Jean - Baptifte
Castalde , General de ſes Troupes
, de s'en défaire ; ce qu'il exécuta
par le moyen de quelques
Affaſſins , qui le tuerent dansune
Maiſon de plaiſance où il s'eſtoit
retiré. :
Soliman qui avoit pris Strigonie
en 1543. auſſibien qu'Albe
Royale , Ville où ſe gardoit la
Couronne , & où eſtoit le Tombeau
des Roys , affiegea Zighet
en 1566 .. L'Empereur Maximilien
II. qui avoit fuccedé à ſon
Pere Ferdinand au Royaume de
Hongrie , confia la défenſe de
cette Place au Comte Nicolas
Serin ,Ayeul des Comtes Nico,
F6
122 MERCURE
las & Pierre Serin , qui ont tant
fait de bruit de nos jours. Il la
défendit ſi vaillamment , & le
carnage fut ſi grand du coſtédes
Ennemis , que l'Hiſtoire n'a pû
dire le nombre de ceux qu'ils
perdirent. Apres deux Aſſants
qui n'eurent point d'autre effet
que de remplir le Foffé de Morts,
Soliman qui estoit préſent à ce
Siege , tâcha de gagner le Comte
de Serin par des promeſſes tresavantageuſes
, mais il ne put l'ébranler
, & un Aſſaut general qui
fut donné , luy ayant encore cauſé
la perte d'une infinité de monde
, il en eut tant de chagrin , que
deſeſperé de voir que ſept ou huit
cens Hommes qui reſtoient alors
de la Garniſon , puſſent tenir teſte
ſi longtemps à une Armée de plus
de deux cens mille Hommes , il
mourut de déplaifir le 4. de SepGALANT.
123
7
tembre. Mahomet qui en eſtoit
General , cacha cette mort , &
les Soldats animez par les remontrances
qu'il leur fit quelques
jours apres , l'ayant prie de les
mener à la Breche avec promeffe
d'y mourir tous , ou de la forcer ,
l'Affaut fut recommencé le lendemain
. Les Turcs apres une
perte encore plus grande que
les autres fois , commençoient à
ſe retirer , lors qu'un coup de Canon
portant malheureuſement
dans une Tour de la Citadelle, où
toutes les Poudres eſtoient enfermées
, y mit le feu , & comme
le vent le communiqua au reſte
de l'Edifice , pluſieurs Soldats de
la Garniſon coururentde ce côtélà
pour l'éteindre. Les Turcs profitant
de ce déſordre , retournerent
au combat , & le vaillant
Comte de Serin voyant alors
$24
MERCURE
qu'il falloit mourir , ou par les
Armes de ſes Ennemis , ou par
la violence du feu , prit une réſolution
digne de ſon grand courage.
Il ſe fit donner le plus magnifique
de ſes Habits , couvrit
ſa teſte d'un Bonnet de Velours
noir , enrichy de Broderie d'or ,
& garny d'une riche Enſeigne
de Diamans ; mit deux cens Ecus
d'or dans ſa poche pour ſervirde
récompenſe à celuy qui luydonneroit
la ſépulture , ſe fit apporter
les Clefs de la Citadelle , qu'il mit
en ſon ſein pour les conferver
juſqu'à la mort , fit charger jufqu'à
la bouche- cent Pieces de
Canon qui défendoient ſes Murailles
, & lors qu'elles eurent fait
l'effer qu'il en avoit attendu , il
ſe prépara à ſortir. Son Ecuyer
qui le vit dans ce deſſein , luy
ayant préſenté ſa Cuiraffe , Non ,
GALANT.
125
non , luy dit- il , je ne dois plus fonger
à la vie , il en faut fortir par
une playe glorieuse , allons la chercher.
Alors ſe mettant à la reſte de
ſes Soldats , il fit des choſes qui
paroiſſent incroyables. Il en coûta
la vie à plus de quatorze cens
Turcs en moins d'une demyheure
, & il fut enfin percé de
deux coups de Pique qui le renverſerent
; il combatit encore à
genoux , & ne quitta les armes
que dans l'inſtant qu'il mourut.
Les Janiſſaires luy ayant coupé
la teſte , la firent porter dans tous
les quartiers de l'Armée; mais le
Baſſa de Bude plein d'admiration
pour ce vaillant Capitaine
put ſoufrir qu'elle fut expoſée
avec tant d'ignomlnie. Il la fic
enveloper dans une Piece de Velours
noir , & la renvoya au Comte
de Salm ſon proche Parent .
د
ne
126 MERCURE
Zighet fut pris , & enſuite Jule ,
qui estoit la ſeule Ville que Maximilien
poſſedat en Tranfilvanie.
Jean Sigifmond eſtant mort
l'année ſuivante , Sigifmond Batori
, Seigneur du Païs , luy fucceda
dans cette Principauté. Il
s'unit d'abord avec l'Empereur ,
&enfuite avec le Turc.
La Tranſilvanie a depuis eu
pour Prince Bethélem Gabor ,
qui fut déclaré Roy de Hongrie
en 1619. en meſme temps que
Frideric , Prince Palatin du Rhin,
fut proclamé Roy de Bohëme par
les Proteftans Rebelles. George
Ragotzki luy fucceda , & mouruten
1660. Sa mort fit paroiſtre
deux Concurrens à la Couronne
de Tranfilvanie . Chimin Janos
eſtoit appuyé de l'Empereur ; le
Comte Barclay avoit la protetion
du Turc. Aly Baffa s'eſtant
GALANT.
127
joint à luy avec cinquante mille
Hommes , l'établit dans cette
Province par la priſe de Varadin,
Place importante , fortifiée de
cinq Baſtions réguliers , eſtimée
pour ſa ſituation , & pour eftre la
Porte de la Hongrie. Cette priſe
ralluma le feu de la guerre dans
le reſte de ce Royaume. Chimin
Janos , que les Tures ne purent
obliger à les reconnoiſtre , pourſuivit
le Comte Barclay dans un
Poſte où il croyoit eſtre bien retranché.
Il le prit ,& luy fit couper
la teſte. Les Tranſilvains
voyant arriver le Grand Vizir fur
leurs Frontieres , abandonnerent
Chimin Ianos , & firent occuper
ſa place à Foloni Gabor , Fils de
Bethélem Gabor Prédeceffeur de
Ragotzki. Le Grand Seigneur
n'approuvant point cette élection ,
envoya ordre à ſes Generaux ,
128 MERCURE
d'établir Michel Abaffi, Prince de
Tranfilvanie. Chimin Ianos attaqua
les Places qui le reconnurent
, & eſtant enfin tombé dans
une embuscade , il fut pris , &
mené priſonnier en un lieu , où il
mourut de chagrin peu de jours
apres . Alors Abaffi reçeut d'Aly
Baſſa General des Armées du
Ture , une Veſte de Brocatel
d'or , avec un Sceptre garny de
Pierreries , pour marque de la
Souveraineté de cette Province ,
dans laquelle Sa Hauteſſe l'établiffoit.
Le Grand Vizir Mahomet
Coprogli , eſtant mort. Son
Fils Achmet qui luy ſucceda dans
ce poſte à l'âge de 28. ans , contre
l'ordinaire de la Porte , voulut
ſignaler ſon entrée au Miniſtere
par quelque exploit éclatant.
Ainſi apres avoir entretenu l'Empereur
de parole , pendant tout
GALANT.
129
l'Hyver de 1663. luy faiſant croire
que les préparatifs de guerre
qu'il faiſoit faire , devoient eſtre
contre les Vénitiens , il ſe mit en
Campagne au mois de Mars , avec
une Armée de cinquante mille
Hommes & un gros de Tartares.
Le Siege de Neuhauzel fut réſolu .
Cette Place, appellée Vivar par
les Hongrois , eſt dans une Plaine
prés le Fleuve Nitria , & forme
avec lavarin ou Raab , & Comore
, une ligne de défenſe qui couvre
Preſbourg , & toute la Hongrie
ſupérieur au dela du Danube.
LesTurcs , ſelon leur coûtume,
firent leurs approches avec de
profonds Foffez , des Attaques en
pluſieurs endroits ,& des Bateries
pour ruiner les Maiſons des Habitans.
Les Tartares cependant
faifoient leurs courſes par tout le
Païs, ce qui obligea le Comte de
130 MERCURE
Montécuculli de ſe tenir toûjours
avec quelques Troupes ſur le Danube
, aux environsde Preſbourg.
Abaffi campé devant Neuhauzel,
perdit en cinq ou fix ſemaines
quatorze mille Hommes , tant
aux Affauts que dans les Sorties ;
mais enfin le Comte Forgats qui
y commandoit , capitula le 26 .
Septembre par le conſentement
de tous les Hongrois , & malgré
les Allemans qui compoſoient la
moitié de ſa Garniſon. La perte
de cette Place mit une fi grande
conſternation dans l'Allemagne ,
que l'Empereur fut contraint
d'envoyer demander du fecours à
tous les Princes Chreſtiens. Le
Comte Strozzi fut dépeſché vers
le Roy , qui luy accorda quatre
-mille Hommes de pied, commandez
par Moufieur le Comte de
Coligny; & deux mille Chevaux
GALANT.
131
qui ſe trouvoient alors en Italie ,
fousle commandement de Monſieur
de la Feüillade, aujourd'huy
Maréchal de France . Les Princes
de l'Empire envoyerent auſſi un
Corps conſidérable , ſous la conduite
du Marquis de Baden-
Dourlach . Le Comte de Serin
ouvrit la Campagne de 1664. en
brûlant& ravageant tous les Villages
du Plat- Païs des Turcs, jufques
à la Save , & la petite Ville
de Funkirken , ou des cinq Eglifes
, dans le deſſein d'aſſieger Canife
. L'Empereur approuva l'entrepriſe
de cette Ville , qui fut
priſe en 1600. par Mahomet III .
ſous l'Empereur Rodolphe , où
le Duc de Mercoeur , Prince de
la Maiſon de Lorraine , ſignala
fon courage.Caniſe eſt une petite
Ville à quatre Baſtions , tres-importante
pour ſa ſituation , envi
132
MERCURE
>
ronnée d'un bon Foſſé & au milieu
des Marais. Tous les Genéraux
de l'Empereur enſemble
compoſoient un Corps mon-
Arueux d'Armée ſans union. Le
Comte Strozzi commandoit les
Troupes de l'Empereur. Celles
de l'Empire, eſtoient ſous le commandement
du Comte d'Hollac ;
& le Comte de Serin General
des Hongrois & des Croates ,
avoit eſté nommé pour commander
à ce Siege. On négligea de
luy envoyer du renfort , & de
fournir à ſon Camp les choſes
dont il avoit beſoin pour ſubſiſter.
Cette negligence donna le temps
au Grand Vizir d'y mener une
Armée de 80000. Hommes. Il
fut contraint de lever le Siege ,
& les Turcs ſe ſervirent de ſa
retraite pour attaquer le Fort de
Serin , qui tenoit en bride laGar
GALANT.
133
niſon de Caniſe. Ce Fort fut emporté
le Sabre à la main , razé
juſqu'aux fondemens , & toute la
Garniſon paſſée au fil de l'Epée.
Ces deux accidens l'ayant acca
blé de déplaifir , l'obligerent à
ſe retirerdans une de ſes Maiſons.
Il y alla un jour à la Chaffe , &
dans cette Chaſſe , un des plus
grands Sangliers qu'on ait jamais
veus , ſe ſentant frapé de trois
bales , luy enfonça ſes défenſes
dans l'épine du dos. Il mourut
un moment apres de cette bleffure.
Ce fut une grande perte
pour l'Allemagne. L'Armée Impériale
commandée par le Comte
de Montécuculli , vint à propos
pour empeſcher le paſſage de la
Riviere aux Turcs , qui ſansdoute
auroient couru juſqu'à
Grats , & au voiſinage de l'Italie.
LeGrand Vizir qui avoittoû
134 MERCURE
jours la penſée de penétrer juſque
dans l'Autriche , s'approcha dela
Riviere de Raable 1.jour d'Aouſt
1664.pour la paſſer.Il y avoit fait
faire trois Bateries ,dont le feu fut
continuel. L'Armée Impériale
côtoyant l'Armée ennemie ſur
l'autre bord du Raab , & obfervant
tous les mouvemens , avoit
mis des troupes pour garder les
Poſtes . Six mille Turcs les forcerent
, & leur firent abandonner
les paſſages qu'elles gardoient.
Tout auroit eſté perdu
ſans la bravoure des François ,
qui ſecondez par les Cuiraffiers
de l'Empereur , marcherent avec
une intrépidité ſurprenante fur
les Corps morts des Allemans , &
firent repaſſer la Riviere aux
Turcs avec plus de diligence qu'ils
ne l'avoient paſſée , quoy que le
Grand Vizir qui eſtoit de l'autre
coſté ,
GALAN Τ.
135
coſté , les encourageaſt de la
voix & du Sabre avec menace,
pour les obliger à tenir ferme ,
& réſiſter aux François. Le Rivage
du coſté des Turcs eſtant
fort relevé , leur oſtoit la facilité
de remonter dans le Camp.Toute
la Riviere fut couverte de
fang , & des Corps morts des
Ennemis. Telle fut la ſanglante
Journée de Raab prés le petit
Chaſteau de Saint Gottard , celebre
à jamais pour la Victoire
qui ſauva les Impériaux , & délivra
l'Italie de crainte. Le Vizir
craignant que les Chreſtiens ne
paſſaſſent la Riviere , abandonna
fon Canon , & ſe retira en hafte .
Le Comte de Montécuculli fut
loié dans cette action pour ſa
conduite , ce qui obligea l'Empereur
de le déclarer ſon Lieutenant
General. Les François ac-
Aouft 1683 . G
136 MERCURE
quirent une gloire immortelle
par la valeur de Monfieur de la
Feüillade , & la prudence de
Monfieur de Coligny. Les Impériaux
auroient remporté toute
forte d'avantage , s'ils euſſent
fongé à profiter du deſordre où
eſtoit toute l'Armée ennemie .
L'on ne penſa plus qu'à un Accommodement.
Les Miniſtres de
l'Empereur n'ayant point quitté
le Camp du Grand Vizir pendant
toute la Campagne
Panagioti Grec de Nation , fervant
d'Interprete des Turcs , la
Tréve fut propoſée , & concluë
dix jours apres. Les Conditions
du Traité furent ſecretes. Celles
que l'on publia , eſtoient que la
Tréve ſeroit pour vingt ans , &
que l'Empereur envoyeroit un
Ambaſſadeur à la Porte pour la
د
&
Ratification , avec un Préſent de
GALANT.
137
deux cens mille Florins ; que
chacun garderoit ce qu'il tenoit,
& que l'Empereur en retirant ſes
Troupes de la tranſilvanie , laifferoit
Michel Abaffi dans une
paiſible joüiſſance de fa Principauté
, à condition qu'apres ſa
mort les Etats éliroient un Succeſſeur
à la maniere ordinaire.
Les Hongrois eurent un extréme
déplaiſir , de ſe voir abandonnez
par ce Traité aux Courſes des
Turcs , à la Servitude , & au
Tribut. Ce Royaume fut quelques
années en repos pendant le
Siege de Candie , qui fut priſe en
1669. ce qui donna le temps à
pluſieurs Hongrois de faire des
Cabales , & des Traitez ſecrets
avec les Turcs , ſous prétexte de
mettre en liberté leur Patrie , &
de réparer le tort que cette Paix
honteuſe ( à ce qu'ils préten-
G2
138 MERCURE
doient ) luy avoit caufé.
Le Comte Pierre Serin , Frere
de celuy qui avoit eſté tué par
un Sanglier , ſe voyant exclus du
Generalat de la Croatie , ſe joignit
avec quelques Seigneurs Catholiques
de la Baffa Hongrie , &
quelques autres Proteftans de la
Haute. Les principaux eſtoient
le Comte Frangipani fon Beaufrere
, & les Comtes Nadaſti , &
de Tattembach . Ils ne prétendoient
pas moins que de ſe défaire
de l'Empereur , & de ſe
mettre en ſa place ( à ce que porte
leur Procés . ) Nadaſti afpiroit
à la Couronne de Hongrie; &
le Comte de Serin , à celle de
Croatie. L'Empereur ayant eu
avis de cette conſpiration , envoya
le General Spankau avec
quelques Troupes , pour ſe ſaiſir
de leurs Perſonnes , & en mefme
1
GALANT.
139
temps de leurs Terres & Chafteaux.
On les arreſta tous quatre.
Le Comte Nadaſti eut la teſte
coupée à Vienne le 30. Avril
1671. Les Comtes de Serin , &
de Frangipani , furent décapitez
le meſme jour à Neuſtar ; & le
Comtede Tattembach ſoufrit le
meſme fuplice à Grats le premier
jour de Decembre . L'Empereur
ſe voyant par là maiſtre abſolu du
Royaume de Hongrie , commanda
à ſes Troupes de piller tout le
le Païs . Pluſieurs Miniſtres Calviniſtes
ayant eſté pris , furent
maltraitez , & conduits enfuite
fur les Galeres de Naples. C'eſt
ce qui a obligé les Mécontens à
prendre les armes dans ces dernieres
années. La Porte les a ſecourus
, quoy que foiblement
d'abord , à cauſe de la guerre de
Pologne qui commença d'occu
F
3
140 MERCURE
per les Turcs en 1673. Cette
guerre s'eſtant terminée par la
priſe de Kaminiek , la Paix fut
faite avec la Pologne en 1676.à
la teſte des deux Armées .
Les Mécontens de Hongrie
ont fait de fort grands progrés ,
ſans avoir trouvé du coſté de
l'Empereur , que d'aſſez legeres
réſiſtances. Ainſi avec peu de
Troupes ,le Comte Texéli eſtant
à leur teſte , nous leur vîmes
prendre l'année derniere pluſieurs
Villes & Places des plus
importantes. Ce Comte eſt Fils
d'Eſtienne Tekeli de Keſmark ,
Comte & Grand Officier heréditaire
d'Arovva, Baron de Schaffnik.
C'eſtoit un bon Gentilhomme
, qui eſtant entierement
attaché à la Confeffion d'Aufbourg
, poſſedoit trois cens mille
vres de rente dans la Haute
GALANT.
141
1
Hongrie , & réſidoit ſur ſes Ter.
res . Apres que l'on eut exécuté
les Comtes de Serin , Nadaſti ,
Frangipani , & Tattembach , &
que leurs Biens eurent eſté confiſquez
par le Jugement des Allemans
, l'on envoya les Genéraux
Spork & Heiſter , Impériaux
, affiéger Alva , ou Arovva ,
Lieu de la réſidence de ce Comte.
Quoy qu'il affuraſt qu'iln'avoit
jamais rien ſçeu de la conjuration
, on luy propoſa de recevoir
Garniſon dans ſes Fortereſſes
, faute dequoy elles ſeroient
priſes & raſées , & luy déclaré
rebelle. Il voulut montrer
fon obeïſſance à ſon Souverain
en capitulant , & fit cependant
évader en habit de Païſan , le
jeune Comte Emeric Tekeli ſon
Fils unique . Deux Gentilshommes
auſſi déguiſez , le firent paf
G4
142
MERCURE
fer au travers des Bois , & le menerent
à Siebenburg. C'eſt ainſi
que les Allemans appellent la
Tranfilvanie . Ce nom eſt tiré
des ſept Villes que les Saxons
fugitifs y firent bâtir. Les Impériaux
ayant appris ſon évafion
, coururent apres , mais un
peu tard. Un Tranſilvain à qui
ce ſecret fut confié , luy donna
à luy , & à ſes deux Gentilhommes
, des Habits de Filles Polonoiſes
, avec leſquels ils t
ferent pluſieurs Villes de Pologne.
Son Pere eſtant mort dans
le temps de cette fuite , âgé de
49 ans , ſes Biens furent confifquez.
On trouva des Tréſors im.
menſes dans ſes Châteaux , en
or , en argent , en pierreries , &
en meubles prétieux. Il eſtoit Fils
d'une Comteſſe de Thurſo , Fille
heritiere du Palatin de Hongrie
traverGALANT.
143
Emeric Thurſo , qui luy avoit
laiſſé de grandes richeſſes. Ses
trois Filles, Soeurs du jeune Comte
qui estoit en fuite , furent menées
à Vienne , où ayant embraffé
la Religion Romaine , elles
épouſerent trois Seigneurs de
tres - grande qualité. L'aînée fut
mariée au Comte François Efterhafi
, la ſeconde au Baron Letho,
& la troifiéme au Comte Paul
Efterhafi , Palatin du Royaume
de Hongrie Le Comte Emeric
Tekeli leur prere , qui eſt aujourd'huy
à la teſte des Mécontens
, nâquit en 1656. Il profeſſe
la Religion Calviniſte , eſt fort
bien fait , & fçait pluſieurs Langues.
Il fit ſes études au College
d'Epéries , & s'y avança ſi fort ,
qu'à l'âge de quatorze ans , il
Caiſoit un Difcours fur le champ,
ſur quelque ſujet qu'on luy don-
G
144
MERCURE
naſt. Il hérita de grands Biens de
la Comteſſe Eijulafin ſa Mere ,
& entr'autres les Fortereſſes de
Huſte & Hunmad , ce qui le rendoit
un des plus puiſſans Seigneurs
de Hongrie. Apres avoir
paſſé quelques années en Pologne
pendant ſa fuite , il ſe retira
en Tranfilvanie vers le Prince
Michel Abaffi , qui luy donna
de l'employ parmy ſes troupes.
Le Comte Rhadaiferens ſon Parent
, mort ſans Enfans , l'a fait
Heritier de fon Comté de Marmaroſſa
. Il ſe maria l'année derniere
à la Veuve de François Ragotzki
, Fils de George. Elle est
Fille de Pierre , Comte de Serin,
décapité. Par ce mariage , il a eu
non ſeulement les Tréſors de Ragotzki
, mais les Lieux & Terres
de Munkaheh , Schundt , Onoth ,
Calo , Regock , Thalia , Thareſal ,
GALANT.
145
Benio , Pataz , Saaros , & autres.
Les Mécontens de Hongrie
faiſoient tous les jours de nouvelles
demandes pendant les années
1680. & 1681. pour conclure
à la fin un traité , mais
on n'y ajoûtoit point de foy ,parce
qu'on avoit appris que le
Grand Vizir,& le Princede Tranfilvanie
, continuoient de fairede
grandes promeſſes au Comte
Tekeli , pour l'empeſcher d'en
figner aucun, L'Empereur leur
offrit de remettre les choses en
l'état où elles eſtoient en 1662 .
On fit l'ouverture de la Diete à
Edembourg en Hongrie le 23.
May. L'empereur y parla quelque
temps , & propoſa les Comtes
Eſterhafi , Palfi ,& Budiani, pour
Palatins. Le lendemain , le Comte
Eſterhaſi futdéclaré Palatin de
G6
146 MERCURE
Hongrie par la Diete. LeComte
Tekuli y estoit attendu , mais it
-s'excuſa d'y venir , & ſe contenta
d'y envoyer une Lettre ſignée de
luy , & de fix des principaux
Chefs des Mécontens, par laquelle
ils demandoient qu'on leur accordaſt
la liberté de Religion ,
qu'on leur rendiſt tous leurs Temples&
tous leurs Biens , que l'Empereur
payaſt aux Turcs l'argent
qu'ils leur avoient promis ,
qu'on leur donnaſt toutes les aſſu
rances neceffaires. L'empereur
refuſa de s'engager à ce tribut
annuel, & leur promit de le payer
une ſeule fois , à condition que le
Grand Vizir prolongeroit la
Tréve concluë avec la Porte
en 1664. Sa Majesté Impériale
ayant pris ombrage des Troupes
des Mécontens , envoya des renforts
au Comte Caprara fonGe-
&
GALANT. 147
neral en Hongrie , & fit deſſein
de dépeſcher le Comte Albert
Caprara ſon Frere en qualité
d'Envoyé Extraordinaire à Conftantinople
afin de découvrir les
intentions du Grand Seigneur.
Cependant les Mécontens rom
pirent la Tréve , & prirent Calo à
difcretion , afſiſtez de Michel
Abaffi , Prince de Tranſilvanie,
qui pretendoit les deux Comtez
de Calo & Zathmar , poſſedez
autrefois par le Prince Ragotzki
ſon Prédeceffeur. La Diete
d'Edembourg ne laiſſfoit pas de
continuer. La diviſion y estoit fi
grande , que les Eccléſiaſtiques
détruiſoient l'apreſdînée ce qui
avoit eſté reglé le matin par les
Séculiers . Sur la fin de 1681. l'on
alla prendre à Preſbourg la Couronne
de Saint Estienne Roy de
Hongrie, & on l'apporta à Edem148
MERCURE
!
bourg , pour y couronner l'Impératrice.
La Diete ſe termina. En
ſuite , l'Empereur ayant accordé
une partie des demandes
des Mécontens quelques
Seigneurs furent d'avis de
s'en contenter ; mais le Comte
Tekeli n'y pût conſentir , à cauſe
des engagemens qu'il avoit avec
la Porte . L'Empereur fit partir au
commencement de 1682. Le
Comte Albert Caprara pour ſon
Ambaſſade à Conſtantinople. Le
Monarque Turc ayant déclaré
qu'il vouloit faire le Comte Tekeli
Prince , ou Vaivode de la Haute
Hongrie , ce Comte écouta
les propofitions qu'on luy fit de
part & d'autre . L'Empereur luy
a envoyé depuis peu de temps le
Comte de Serin ſon Beaufrere ,
pour tacher à le diſpoſer à un
Accommodement , promettant à
GALAN T.
149
Γ
ce Comte de Serin la reſtitution
des Biens du feu Comte de Serin
ſon Pere , s'il reüſſiſſoit dans cette
negotiation. Le Comte Albert
Caprara , qui eſt aupres du Premier
Vizir , écrivit à l'Empereur
que le Grand Seigneur n'accorderoit
jamais la prolongation de
la Tréve , qu'à condition que la
Hongrie luy payaſt ſix cens mille
Florins par an , & que les Mécontens
fuſſent rétablis dans tous
leurs Biens & leurs Privileges ,
avec une entiere Amniſtie. Le
Comte rekeli ne laiſſa pas pendant
ces traitez , de prendre Cafſovie,
& les Villes d'Epéries, Donoth,
rockay, & d'autres . Filleck,
apres trois afſfauts , s'eſt auſſi rendu.
L'Empereur qui ſe défioit toujours
de luy , & des Miniſtres de
la Porte, ordonna pour la défenſe
de la Hongrie , qu'on expédie150
MERCURE
:
roit des Commiſſions pour la levée
de fix nouveaux Regimes, qu'une
taxe ſeroit impoſée ſur tous les
Biens des Nobles & des Roturiers
dans les Païs heréditaires , pour
fournir aux dépenſes de la guerre,
&que le Comte de Martinitz iroit
en diligence en qualité d'Envoyé
Extraordinaire vers le Pape & les
Princes d'Italie , pour ſolliciter des
Secours contre les Turcs. Enfin
les voyant preſts à fondre ſur la
Hongrie au commencement de
1683. il fit fairedes Propofitions
avantageuſes aux Députez du
Comte Tekeli , qui répondit
qu'il n'avoit aucun pouvoir de
traiter , &qu'il avoit déclaré dans
la Diete de Caſſovie qu'il ne
vouloit ny ne pouvoit ſe ſéparer
des intéreſtsde la Porte. La Cour
de Vienne eſpéroit pourtant toûjours
qu'on prolongeroit la Tré
GALANT.
ISI
ve , quoy que l'on y euſt avis que
les Troupes Ottomanes groffifſoient
de jour en jour vers Bude.
Comme ces Troupes font venuës
de Bude tout droit à Vienne , &.
- qu'il eſt fort ſurprenant de voir
d'abord un Ennemy dans le
coeur d'un Païs , avant qu'il ait
pris aucune Place , je croy qu'apres
vous avoir appris ce qui a
précedé de quelques mois le Siege
de cette de Ville , je dois vous
dire ce qui s'eſt paſſe plus d'un
an auparavant à cet égard , parce
que ce ſont des choſes qui ont
donné lieu à ce Siege. La levée
du Blocus de Luxembourg,
( Action plus digne d'une gloire
immortelle , que les Conquettes
les plus fameuſes , ) apprit à l'Empire
ce qu'il avoit à redouter de
l'Ennemy de la Chreftienté. Loin
d'en profiter , il chercha avec fes
152
MERCURE
Alliez à diminuer l'éclat d'une
Action ſi héroïque , & fi def-in .
téreſſée , que juſque- là elle n'avoit
point eu d'exemple. Ala fin,
on connut la verité. Le temps fit
ouvrir les yeux , mais l'envie les
fitauſſitoſt fermer. On fit des Ligues
contre ceux qui ne vouloient
pas attaquer , pour reconnoiſſance
de la genérofité toute
catholique qu'ils venoient de
faire paroiſtre , & l'on négligea
de ſe mettre en défenſe contre
ceux dont la puiſſance formidable
menaçoit d'une cruelle invafion.
Il falut enfin connoiſtre ce
qu'on s'obſtinoit à ſe cacher. On
ne fut que trop ſçavant en peu
de temps , & l'on apprit que les
Turcs eſtoient réſolus de commencer
leur campagne par le
Siege de Vienne. Ces nouvelles
obligerent à y faire travailler.
1
GALANT.
153
L'on ordonna la démolition des
Fauxbourgs ; mais le deſſein d'acheter
la Paix de ce coſté-là, dont
on n'a jamais perdu l'eſpoir , fit
pourſuivre lentement ce qu'on
avoit commencé. En ſuite , on
ceſſa tout le travail ſur les inſtances
du Magiſtrat , & fur l'affurance
que les Propriétaires donnerent
de démolir leurs Maiſons,
quand il le faudroit abſolument.
On eut bientoſt des avis certains
que les Turcs s'aſſembloient
pour marcher , & peu de temps
✓ apres , des nouvelles de leur marche.
Il fut réſolu qquu''oonn iroit au
devant d'eux ; & comme on s'imagina
qu'ils eſtoient encore fort
éloignez , on crût pouvoir prendre
quelques Places confiderables
avant l'arrivée de leurs Troupes.
Dans la penſée dont on ſe
flata de s'en rendre bientoſt maî154
MERCURE
tre , on ſembla ne plus craindre
pour Vienne , & l'on en tira de
gros Canons , & des Mortiers .
On fit plus ; on en oſta des Munitions
& des Inſtrumens à remüer
la terre . On alla à Gran .
On attaqua le Château , mais
l'on ſe vit obligé preſque auſſi
toſt de lever le Siege . On publia
en ſuite qu'on ne l'avoit entrepris
que par une ruſe de guerre ,
qu'on n'avoit cherché par là qu'à
faire fortir une partie de la Garniſon
de Neuhauzel , pour aller
au ſecours de Gran , & que ce
deffein ayant réully , on prendroit
plus aifément Neuhauzél.
On l'affiégea le 3. de Juin dernier.
On en pourſuivit les Attaques
avec perte. Pluſieurs Perſonnes
de qualité y furent tuées ,
& entr'autres le jeune Comte
de Tas . Leurs teſtes furent miGALANT.
155
de
- و ٧٥
ſes ſur les Ramparts , avec des
Chapeaux garnis de Bouquets
de Plumes. Le bruit ſe fortifia
que les Turcs avançoient à granurnées
, & dans ce meſme
ten.ps huit cens Turcs de la
Garniſon de Neuhauzel , qui en
eſtoient veritablement ſortis pour
aller au ſecours de Gran
yant leur Place affiégée , traverferent
toute l'Armée Allemande
le Sabre à la main , & rentrerent
dans Neuhauzel . L'alarme ſe mit
dans le Camp. On crû avoir veu
toute l'Armée ennemie , & on
leva le Siege le 10. du meſme
mois , quoy que l'Empereur euſt
envoyé un ordre de le continuer.
La jaloufie qui eſtoit depuis
longtemps entre les Allemans
& les Lorrains , commença
à éclater. Chacun s'accuſa du
mauvais fuccés de ces deux Sie
156 MERCURE
ges. L'Empereur impoſa ſilence.
Le Prince Charles fit ſa retraite
dans l'Iſle de Schut , où ayant
laiſſe ſon Infanterie , il ſe retira
vers Preſbourg avec ſa Cavalerie
, dont l'Aîle gauche fut attaquée
, & défaite par les Turcs ,
avec perte du Bagage. La nouvelle
en arriva à Vienne. L'Empereur
défendit qu'on en parlaft.
Peu de temps apres, les Tartares
s'avancerent juſques à deux
lieuës de cette Ville , pillant ,
brûlant tout , & donnant tant
d'épouvante , qu'on fut obligé
d'en fermer les Portes. L'Empereur
ſe réſolut d'en partir le 7.
de Juillet , à neuf heures du ſoir,
avec les deux Impératrices , &
les Archiducs & Archiducheſſes,
pour ſe retirer à Lints , ſans emporter
autre choſe que des Pierreries
, & des Papiers. On peut
GALANT.
157
juger de la conſternation dans laquelle
il laiſſa tout. On a parlé
fort diverſement de ce départ ;
vous en trouverez des nouvelles
aſſfurées dans la Lettre que je
vous envoye. Elle eſt d'un Homme
de qualité , & contient tout
ce qui s'eſt paſſé à l'égard de
Sa Majesté Impériale , depuis
qu'Elle eſt ſortie de Vienne , jul
qu'à ſon arrivée à Paſſau.
Apaſſau, ce 16. Juillet 1683 .
L
'Armée Otomane ayant décampé
d'aupres Raab pour marcher
vers Vienne , Monsieur de Lorraine
qui en fut averty , mais un peu trop
tard , leva d'abord fon Camp qui
estoitfur la Riviere de Leïta , pour
SeretirerSous le Canon de cette Ville.
Trois mille Tartares qui s'estoient
158 MERCURE
avancez pour piller , voyant que
l'Arriere - garde des Bagages de ce
Prince n'estoit pas trop bien gardée ,
donnerent deſſus , & la mirent en
déroute . Quelques Régimens vin
rent l'un apres l'autre pour laSecourir.
Ils furent traitez de la mesme
Sorte. Ainsi peu de temps apres , on
vit arriver à Vienne un débris de
Gens batus qui mirent l'alarme par
tout. Monfieur de Lorraine arresta
pourtant les Tartares , avec quelques
Regimens qu'il eut de la peine
à tenir ensemble , &fit fa retraite
le mieux qu'il luy fut poffible , mais
toûjours fort en deſordre. Ilnefefanva
des Bagages , que ce qui avoit
pris la fuite d'abord. Ces nouvelles
ayant effé raportées à l'Empereur , il
fit affemblerfon Confeil, qui conclut
que Sa Majesté Impériale , les Impératrices
, les Princes & les Princeffes
, fortiroient de Vienne ce mesme
GALANT.
179
mejour7. du Mois. Il estoit déjafix
heures du ſoir , deforte qu'on eut à
peine le temps de faire atteler les
Caroffes. Ils partirent tous environ
trois heures apres. Cedépart inopiné,
mit toute la Ville dans un defordre
qu'on ne sçauroit exprimer.
Tous les Ministres Etrangers .&
autres ,ſuivirent , ainsi qu'un grand
nombre de Perſonnes de toutesfortes
de conditions. Cela mit un tel em.
barras aux Portes , que les Officiers
de la Garnison furent obligez de les
fermer, F'eus pourtant le bonheurde
faire fortit auparavant ce que j'a
vois de meilleur , que jefis jetter
en deſordre dans mon Caroffe qui
estoit atteléde fix bons Cravates ,
&moy je montay à cheval , ſuivy
d'un autre Cheval , de main , qu'on
me menoit en cas de quelque preffan
te neceſſité. L'Empereurpaſſa leDanube
, & vint souper à une petite
Aoust 1683 . H
180 MERCURE
Ville qu'on appelle Cronneubourg,
c'està dire , manger dans des Ecuelles
de bois , ce qu'ily avoit dans un
méchant Cabaret d'Allemagne qui
ne l'attendoit point. Il s'y reposa
trois ou quatre heures fur de la paille,&
marcha tout le jour ſuivant
pour arriver à une autre petite
Ville qui s'appelle Crems , fur le
Danube. Pendant cette marche,
l'épouvante estoit si grande , que
peu de Tartares auroient tout batu.
On croyoit à tous momens les voir
arriver. Ils avoient mis le feu à
plusieurs Villages qui nous paroisfoient
fort proches de nous. La fe.
conde nuit , lors que nous pensions
estre en feûreté dans Crems , plufieurs
Perſonnes qui s'y sauvoient
d'au dela du Danubeà trois heures
dumatin, affurerent que les Tartares
y estoient ,&l'alarmefutfigrande,
que tout le monde ne pensa d'abord
GALANT. 181
qu'à fuir. Monsieur le Marquis de
Sepville , voyant qu'on ne fongeoit
point à garder le Pont , paroù ilfal
loit que ces Tartares paſſaſſent pour
venir à nousy courut , & moy avec
luy , & quelques Païfans que nous.
ramaſſames . Nous nous mêmes en
état de rompre le Pont , fi nous cuffions
esté preſſez ; mais l'alarme
s'estant trouvée fauſſe , nous le laif.
Sâmes entier. Cependant l'Empereur
jugeant à propos de faire par eau .
la journée de Crems à Melch, s'em.
barquafur le Danube , & fit faire
le chemin par terre à toute fa Suite
pourse mettre à couvert des Ennemis.
On vint ce jour - là nous dire
fouvent qu'on découvroit les Tartares.
Nous voyons de tous coſtez les
Paisans , qui fuyoient d'une viteſſe
incroyable. Ils estoient fuivis de
quantité de Femmes échevelés , portant
leurs Enfans , &à qui la peur
د
H 2
182 MERCURE 1
avoit ofté l'usage de la parole. Enfin
ce n'estoit par tout que spectacles
chagrinans. Cependant nousgagnâmes
Melch fans accident. L'Empereur
ySejourna un jour , à cauſe que
Ses Equipages , n'en pouvoient plus.
De là il vint à Lintz en trois jours ,
Sansavoir reçeu d'alarmes dans tout
le chemin ; mais cette tranquilité
dura peu de temps. Comme nousfongions
à nous établir à Lintz, &qu'on
ydormoit profondement la seconde
nuit de noſtre ſejour , des Courriers
venus de plusieurs endroits , avertirent
l'Empereur que vingt mille Tartares
, conduits par des Rebelles , le
Suivoient . En effet , ayant eu avis
delamarchede ce Prince, ils avoient
forcé les Bois de Vienne , & s'estoient
mis sur la piſte ; mais par bonheur
ils ne poufferentpas loin. Ces nouvel
les obligerent pourtant l'Empereur à
Sortir de Lintz avec autant de pré
GALANT. 183
cipitation qu'il estoitforty de Vienne;
mais il partitle matin , & cela
cauſa bien moins de confusion. Ce
pendant comme l'Empereur craignoit
que quelqu'un des Mécontens n'eust
des intelligences dansſa Cour , il cachafi
bienSa marche , qu'aucun de
fes Courtisans , horſmis ceux qui
font absolument neceffaires aupres de
Ja Perſonne , ne sçeut en quel lieu il
avoit deſſein deſe retirer. L'Impératrice
& les Princes ſes Enfans ,
couchoient tantoſt d'un costédu Danube
, & tantoſt de l'autre. Tout le
reſte de la Cour pris le grand chemin
de Lintz à Paſſau , où noussommes
tous arrivez en bonnesanté , mais
avec grand nombre de Chevaux
eftropiez. Les Tartares ont courujus
qu'à Ems apres le Tréfor de l'Empereur,
qui s'est pourtantſauvé à Lintz;
mais les Archives de l'Empire , &
Laplupart des Papiers de l'Empereur,
H3
184 MERCURE
font demeurezdans Vienne. Les Tures
ont ſaiſy le Fauxbourg de l'Iſle , qui
ofte toute la communication qu'on
pouvoit avoir avec la ville par le
moyen du Danube. Monfieur de Lorraine
a encore eſté contraint d'abandonner
l'Isle de Vienne , & deferetirer
avec fon reste de Cavalerie
prés de Cronneubourg , où il prétend
ramaffer les Secours qu'on espere de
l'Empire. La Garnison de Vienne eft
de quinze mille Hommes. On ya
jetté tout ce qui restoit d'Infanterie
à l'Empereur en ce Païs- cy.
• Un nommé Chauvin , Fils du Capitaine
des Gardes de Monsieur de
Lorraine , & Major d'un Regiment
qui avoit conduit le Trésor de l'Empereur
à Lintz , retournant joindre
l'Armée avec deux cens Chevaux ,
est tombé sur l'Arriere-garde de
trois mille Tartares qui avoient.
effayé de l'attraper , & qui se retiGALAN
T.
185
-
roient en brûlant , avec plus de deuse
cens Prisonniers qu'ils avoient faits
de l'un & de l'autre Sexe. Ce Major
les a délivrez ; & la nouvelle vient
d'arriver ; que le General Dunne
valdt qui les cherchoit , les a ren
contrez dans leur retour , & que de
trois mille , il en a tué deux mille ,
&pris presque tout le reste , leur
ayant heureusement coupé le che
min.
Je prie Dicu de tout mon coeur ,
qu'il luy plaiſe nous tirer bientost
d'icy. C'est la plus vilaineſituation
dumonde. Paſſau est environné de
toutes parts d'afreuſes montagnes ,
nous font respirer un tres - méchant
air. Le fouragey est d'ailleurs d'une
cherté extraordinaire,
Avant que l'Empereur partiſt
de Vienne , il chercha quelqu'un
pour y commander en cas de
Siege. Monfieur le Comte de
Η 4
186 MERCURE
Staremberg , General de l'Artillerie
, qui en eſt gouverneur ,
eſtoit alors à l'Armée . Chacun
craignit cet Employ , & ceux
que l'on croyoit les plus braves ,
ſe cacherent , pour n'eſtre obligez
ny à le refuſer , ny à l'accepter.
Apres le depart de l'Empereur
, une partie de l'Armée
revint vers Vienne. On y jetta
du ſecours. Le Comte de Staremberg
y rentra , & le Comte de
Capliers y vint ſervir en qualité
de Commiſſaire general . Le 15 .
de luillet , les Turcs parurent devant
les Fauxbourgs , & la Ville
fut affiégée peu de temps apres.
On a accuſé le Comte de Serin
d'avoir conſeillé au Grand Vizir
d'aſſiéger Vienne , & d'en avoir
montré le chemin aux Tartares.
Je ne puis vous dire au juſte le
nombre des Perſonnes portant
1
GALANT. 187
les armes qui défendent cette
Place. Il y a des Relations , qui
ne parlent que de dix- huit mille
Hommes , & d'autres les font
monter juſqu'à trente mille. Il eſt
certain que l'Armée des Affiégeans
eſt tres- nombreuſe. L'Empereur
a envoyé dans le Camp
des Turcs un Allemand déguisé,
qui parle tres - bien leur Langue.
Il a rapporté qu'il la croyoit de
deux cens mille Hommes.
Je ſçay , Madame , que je vous
ferois un tres -grand plaifir de
vous écrire fort exactement toutes
les particularitez de ce Siege ;
mais c'eſt ce qu'il m'eſt impoſſiblede
faire préſentement. Depuis
que les Turcs ſont devant Vienne
, toutes les nouvelles que l'on
a reçeuës icy , ont eſté falfifiées,
parce qu'elles ont paſſé par des
endroits , d'où l'on a crû ne les
H
4
188 MERCURE
devoir laiſſer ſortir que comme
elles nous ſont venues . C'eſt ce
qui m'empeſche de vous envoyer
quantité de Relations qu'on ne
tient point veritables. Ainſi je
vous diray peu de choſe , & dans
ce peu mefine que je vous diray ,
je ne voudrois pas vous garantir
une entiere verité. Dans les premiers
jours du Siege , le Comte
de Staremberg fit ouvrir une des
Portes , & publier dans le meſme
temps , que tous ceux qui n'étoient
pas réſolus de ſe défendre
juſqu'à l'extrémité , euſſent à fortir
inceſſamment de la Ville. Il fit
auſſi publier qu'il feroit pendre
fur le champtous ceux qui parleroient
de capituler. Il a trouvé
les moyens de payer la Garniſon,
& fait pluſieurs Reglemens tresutiles.
Les Turcs , à ce que portent
les nouvelles de Paſſau du 25 .
GALANT. 189
Juillet , ayant eſté repouſſez dans
trois Aſſauts ,le Grand Vizir fit
demander une Suſpenſion d'armes
pour faire enterrer les Morts;
& le Comte de Staremberg ne
voulut pas l'accorder. On a publié
en ſuite que les Afſfiégez
avoient fait pluſieurs Sortie , &
qu'ils avoient regagné Leopolſtadt
, ou le Fauxbourg des Juifs..
Cela ne s'eſt pas trouvé veritable
dans les nouvelles ſuivantes , mais.
ſeulement que les Turcs , apres
avoir pluſieurs fois tenté d'emporter
la Contreſcarpe , n'avoient
pû en venir à bout. Depuis
on a publié , qu'ayant ouvert
la terre pour faire des che
Imins couverts aux endroits où
l'on avoit enterré ceux qui moururent
de la derniere Peſte , le
Camp avoit eſté infecté de la
puanteur qui estoit fortie de ces
7-
H6
190 MERCURE
ouvertures , & que quantité d'Infidelles
en eſtoient morts. Le
temps nous apprendra cequ'il en
faut croire. Cependant , pour
vous donner quelque choſe dont
la verité ſoit incontestable , je
vous fais part du Plan de Vienne
, de la maniere que cette Ville
eſt préſentement fortifiée. Vous
pouvez l'examiner , & connoiſtre
par là les endroits par leſquels
elle eſt attaqueés. Ce Plan m'a
eſté envoyé d'Allemagne. Vous
remarquerez que la Place eſt
attaquée du coſté des Iſles , &
qu'elle eſt plus foible dece coſtélà
; mais auſſi je doy vous dire ce
que vous ne trouverez pas dans
cePlan. C'eſt qu'il y a deux Egli
fes aux deux coſtez des endroits
où la Place eſt foible , & que les
Allemans les ayant remplies de
terre , s'en ſervent comme de
BIBL
THEQUE
LYON
DE
LAP
1893-1

GALAN T. 191
deux Cavaliers pour batre le
Camp des Turcs.
On avoit doute des nouvelles
qui estoient venues touchant
Preſbourg , mais elles ont eſté
confirmées , & ce ſont celles qui
paroiſſent les plus ſeûres. Elles
portent que le Prince Charles de
Lorraine a fait entrer des Troupes
dans cette Place , & deux
cens Hommes avec des Munition
dans le chaſteau ; que les
Mécontens & les Turcs s'eſtant
mis en bataille à un quart de lieuë
de là , il les a batus & mis en fuite
, avec perte de leur part d'un
fort grand nombre de Chariots,
chargez de Munitions&de Bagages;
& qu'un Aga & un Secretairedu
Comte Tekeli ont eſté faits
priſonniers , avec pluſieurs autres.
On tient que dans cette ос-
caſion les Turcs ont perdu plus
192 MERCURE
de ſept censHommes. Ils ont tel.
lement fermé tous les Paſſages
qu'il eſt difficile d'apprendre rien
decertain de l'état du Siege, Il y
a pourtant des Lettres qui font
connoiſtre que n'ayant fait qu'un
feu médiocre de leurs Bateries
depuis qu'ils ont eſté repouſſez
dans les Affauts , ils n'ont pas
plutoſt reçeu leur gros Canon ,
qu'ils en ont dreſſé deux nouvelles
, l'une pres du Cloiſtre des
Eſpagnols , &l'autre vers laTour
rouge , aupres du Pont de la
Barriere . Comme ce ſont les deux
plus foibles endroits de la Ville
ils font tirer à toute heure vers
l'un & vers l'autre. Ces mefmes
Lettres ajoûtent , que quelques
jours apres qu'ils eurent mis ces
deux Bateries en état , ils firent
joüer une Mine , dont le ſuccés
les rendit maiſtres de la Contref
!
GALAN T. 193
carpe , mais que ce fut pour fort
peu de temps , puis que le Comte
de Staremberg trouva moyen de
les en chaſſer preſque auffitoft
par deux autres Mines. Il n'oublie
rien pour fortifier ce qu'il y
a de plus expoſé , & par où l'on
pourroit craindre que les Ennemis
ne fiſſent de nouvelles attaz
ques. Le Roy de Pologne devoit
joindre l'Armée Impériale le 201
de ce mois ; & quoy que l'on n'ait
aucun avis de la marche du
Grand Seigneur , on dit que le
Grand Vizir , pour animer fes
Soldats , a publié que Sa Hauteſſe
ſe rendroit au Camp en perſonne
avec de nouvelles Trou
pes , au nombre de cinquante
mille Hommes. Tout ce qui eſt
fondé fur les bruits qui courent ,
eſt trop incertain pour eſtre cr.û.
Ainfi ,Madame , j'attendray julg
194 MERCURE

1
-1
qu'au mois prochain à vous écrire
les particularitez d'un Siege
qui fait l'entretien de toute l'Europe.
J'apprens tout préſentement
que les Lettres du 12. marquent
que les Turcs ont repris la
Contreſcarpe.
Les Vers que j'ajoûte icy peuvent
ſuivre un Article d'Allemagne
, puis que ſans la guerre que
l'on y voit allumée , ils n'auroient
pas eſté faits. Il n'y a perſonne
qui ne ſcache que l'illuſtre Sang
de Condé , boüillant dans les
veines de Monfieur le Prince de
Conty , l'impatiente ardeur de
ſe ſignaler , le fit partir pour en
aller chercher les occaſions qu'il
ne trouvoit point en France. Le
Roy envoya pluſieurs Courriers
apres luy , parce qu'il n'eſtoit pas
juſte qu'un ſi grand Prince s'expoſaſt
en Avanturier. Son cous
GALANT.
195
rage murmura , mais fa raiſon &
ſon devoir l'emporterent. Il revint
, & c'eſt ſur ſon retour que
Monfieur de Benſerade a fait ces
Vers. Son nom vous perfuadera
aiſément qu'ils méritent l'approbation
genérale qu'ils ont reçeuë.
A MADAME
LA PRINCESSE
DE CONTY.
Confolezvous , belle Princeſſe ,
Que vostre inquiétude ceſſe ;
>
i
Il est party, ce cher Epoux ;
Mais, cela foit dit entre nous ,
Ilfaut avoir l'ame bien haute
Pour commettre une telle faute.
On n'imagine rien de mieux ,
Mais il faut obeïr aux Dieux .
C'est beaucoup d'estre jeune &Sage.
Trop preffe fur l'apprentissage
196 MERCURE
Qu'il veustfaire,est-ce ſon mestier ?
S'il s'égare dans lefentier ,
En ce malheurplus il témoigne
De courage quand il s'éloigne .
Plus il est digne des appreſts
Que l'on fait pour courir apres.
Juste est la crainteoù l'on se trouve
D'empeſcher ce que l'on approuve.
Un grand Roy force un grand Sujet
De ne pas fuivre un grand Projet.
La Gloire entr'eux est mutuelle ;
Ce que l'avenir dira d'elle ,
L'un aurafait ce qu'il a dû ,
L'autre aurafait ce qu'il a pû.
Nefoyez donc plus dans les trances,
Ilfaut qu'il cede aux remontrances,
Quandelles partent d'un tel Roy.
Ce tendre Epoux a pour la Foy
Une chaleur que rien n'égale ,
Et quand à la foy conjugale ,
Ilſouffriroit d'estre Martyr ,
Plutoſt que de s'en repentir
Il a raiſon , ne tuy déplaiſe ..
GALANT.
197
Il enparle bien àſon aiſe.
Ila fâchéplus d'un Parent ,
Mais contr'eux c'est un bon garant
Que le Sangqui bout dansſes veines,
Qui doit rédre leurs plaintes vaines .
LOVIS & CONDE' , ces Héros
Ennemis du lâche repos ,
S'attendoient ils que leur Pupille
Fuſt les bras croiſez & tranquile ?
Au Neveu , l'Oncle ardent &vif ,
N'a pas inspiré d'estre oiſif,
Non-plus que le Beaupere au Gendres
Et font- ils en droit de prétendre
Qu'il mette un frein àſa valeur ,
S'iln'en ont pû mettre à la leur ?
Apres tout ,il est dans les regles
Que les Aiglonsſuivent les Aigles.
Quand ilva pourſe ſignaler ,
Plus loin qu'il ne falloit aller ,
Dans le devoir dont ils'aquitte ,
Que ne fait il point ? ilvous quitte.
Rien n'eſt ſi grand , rien n'estfifort ,
On a beau dire qu'ila tort ,
198 MERCURE
A perſonne on n'enfait accroire
Touchant la veritable gloire.
Ilſçait mieux que nous ne diſons ;
Et s'ilnefaut que des raiſons ,
Vous sçavez qu'ilen a de belles ,
D'estre contre les Infidelles.
Quel prodige enfin aujourd'huy !"
Il revient vous voir malgré luy ,
Et quand vous le verrez paroiſtre
Dans les bonnes graces du Maistre ,
Vostre coeurferoit defolé ,
S'ilne s'en estoit point allé.
Si vous avez eſté ſatisfaite de
ma derniere Rélation d'Alger , &
de la Planche que je vous ay envoyée
, pour vous faire connoiſtre
de quelle maniere on jettoit les
Bombes , j'eſpere , Madame , que
vous le ferez du ſoin que j'ay pris
de ramaffer toutes les nouvelles
qui ſont venuës de ce Païs- là ,depuis
le 3. de Juillet , où finiſſoient
GALANT. 199
!
celles dont je vous fis part il y a
un mois . Cette Ville , déja fameuſe
du temps du jeune Juba , qui
pour reconnoiſtre ce que l'Empereur
Auguſte avoit fait pour luy
changea , au raport de Strabon ,
ſon ancien nom d'Iol, en celuy
d'Iol - Cafaria , eſt demeurée toû
jours ſi conſidérable , que Monſieur
de Varillas nous apprend
dans ſon Hiſtoire de Charles IX.
que Catherine de Médicis , avoit
commencé à travailler pour faire
le Duc d'Anjou ſon ſecond Fils ,
Roy d'Alger , & que cette Reyne
n'abandonna ce deſſein que quand
elle prit celuy dele faire élire Roy
de Pologne. Auſſi ſa puiſſance a-
-t-elle toûjours eſté redoutable , ..
& il n'y avoit que Loürs LE
GRAND quipuſt la faire trembler
.
Tous les Eſclaves nous ayant
1
1
>
200 MERCURE
-
eſté rendus dans les premiers
jours de Juillet , Monfieur le Marquis
du Queſne dépeſcha pour
France , le 5. de ce meſme mois ,
une Polacre commandée en guerre
par Monfieur le Moteux , Capitaine
de Frégate legere. Le 6.
Monfieur Colbert de S. Mars ,
commandant le Hazardeux , fut
dépeſché pour aller faire des Vivres
; & le 8. Monfieur Villete
qui commande l'Excellent , Vaifſeau
de guerre de 60. Pieces de
Canon , partit auſſi pour France ,
où ce General l'envoya faire des
Viruailles . Le 10. une Tartane
venant de Majorque , arriva à
l'Armée , avec quelques Rafraîchiſſemens
dont on n'avoit pas
beſoin , la Tréve donnant un libre
commerce avec la Ville d'Alger.
Elle eſtoit venuë pour monyenner
le rachapt du Fils , & de
A
GALANT. 201
la Fille du Gouverneur de Seſte ,
qui furent pris par les Algériens
en traverſant de Majorque à l'Iſle
d'Ivice , ſur un Baſtiment Génois,
monté de 40. Pieces de Canon ,
qu'ils enleverent apres un leger
combat. Le Fils eſt âgé de 30.
ans , & la Fille de 17. Comme
elle est tres-belle , Mezomorto
ſon Patron , en eſt éperduëment
amoureux. On croyoit avoir par
cette Tartane des nouvelles des
Galeres , mais elles n'en put donner
aucunes. Le 11. deux autres
Tartanes de Salé armées en guerre,
arriverent avec Pavillon blanc.
La Tréve fut cauſe qu'on ne leur
disputa point l'entrée. Le 12. on
découvrit pluſieurs Bâtimens. Le
13.Monfieur le marquis du Quefne
envoya ſon ſecond Fils , dans
une Tartane , pour les reconnoiſtre.
Comme il ne revint point
202 MERCURE
apres quelque temps , ce General
crût que les Algériens l'avoient
enlevé , ce qui luy fit donner ordre
à tous les Vaiſſeaux de n'envoyer
à Alger aucun Bâtiment.
Ceux qu'on avoit découverts ,
eſtoient les Galeres , avec lefquelles
Monfieur du Queſne le
Fils s'eſtoit arreſté. Elles ne pûrent
joindre l'Armée ce jour-là ,
à cauſe du mauvais temps ,
s'allerent mettre a l'abry derriere
la pointe d'Alger , ayant eſté ſalüées
du Fort qui y eſt. Elles arriverent
le 14. & moüillerent derriere
les Vaiſſeaux au Sud de la
Ville. Ce meſme jour , les Algériens
ayant envoyé Mézomorto
leur Amiral, & Aly Reys Capitaine
de Vaiſſeau , pour Oſtages à
Monfieur du Queſne , il leur envoya
de ſon coſte Meſſieursl'AyeteCommiſſaire
general de la Marine,
GADANT .
203
arine, & de Combe ingénieur. Dés
qu'ils furent arrivez à terre , ils
allerent auDivan, qui eſt proprement
la Maiſon du Roy. On lesy
laiſſa entrer l'Epée au coſté , con-
-tre lascoûtume , & on leur fit
beaucoup de civilitez. Ils s'affirent
quelque temps , juſqu'à ce
-que Babahaffan leur envoya dire
-quele Lazero eſtant pallé , c'eſt à
îdire quatre heures apres midy , le
Divan ne ſe pouvoit aſſembler.
Ilsſe retirent chez le Pere le Valicher
, Conful de France , où Ba-
-bahaffan leur députa Monfieur
-d'Eſtelle, pour les prier de luy dire
-ce qu'ils venoient propoſer. Il y a
un Lieu éloigné d'Alger de cinquante
lieuës , qu'on appelle le
Baſtion de France , dans lequel
fontdes François , avec un Gouverneur
, nommé Monfieur du
- Sceau. Ily eft étably pour la Pef-
Houft 1683 . i
204 MERCURE
che du Corail ,& donne tous les
ans dix- ſept mille Piaſtres à la
Ville d'Alger. Il y a un Agent
dans la mesme Ville , & cet Agent
eſt Monfieur d'Eſtelle. Monfieur
l'Ayete répondit par luy à Babahaſſan
, qu'ils avoient ordre de ne
parler qu'en public. Babahaſſan
leur renvoya le meſme M² d'Eſtelle
, avec Cidi Hali , Truchement
,pour leur déclarer que fi
Monfieur du Queſne ne rendoit
pas les Eſclaves Turcs , & qu'il
leur damandaſt de l'argent , il
prendroit la fuite , & ne ſe trouveroit
point le lendemain au Divan
. Leur réponſe fut , qu'il devoit
s'attendre au refus de l'un ,
&à lademande de l'autre. Illeur
envoya le ſoir un Préfent de Pouw
lets&de Pigeons. Le lendemain
15. on les appella au Divan fur
les ſept heures. Lors qu'ils ſe fu- *
GALAN T.
205
a
rent affis , Babahaffan dit à toute
l'Aſſemblée, dans laquelle étoient
le Dey & l'Aga , que les Oftages
François apportoient les intentions
de leur Empereur , écrites
en François & en Turc. On les
lût à haute voix , & on y preſta
grande attention . Triq, Beau pere
de Babahaſſan , jetta ſur luy
quantité d'oeillades , & tous les
deux parurent fort confſternez .
Apres la lecture, Manſieur l'Ayete
leur préſenta la Liſte des Eſclaves
François , ou pris ſous la Banniere
de France , qui estoient encore
dans leur Ville. Ils répondirent
, qu'en ce qui regardoit les
Eſclaves , ils ſatisferoient à leur
-parole , & qu'ils envoyeroient à
Monfieur le General pour luy
demander les Turcs & les Mores
pris par Meſſieurs d'Anfreville &
de Lhery , & pour luy repréſen-
1
A Iz
206 MERCURE
ter l'impoffibilité où ils ſe trouvoient
de reſtituer les Effets des
François pris par leurs Corſaires .
Le Divan s'eſtant encore affemblé
le 16. & Meſſieurs l'Ayere &
de Combe ayant reçeu de nouveaux
ordres de Monfieur du
Queſne , ils dirent qu'il falloit
abſolument rendre tous les Eſcla-
'ves que l'on avoit demandez , &
payer le dédommagement des
Priſes faites par eux ſur la Nation
Françoiſe . Ce dernier Article
les mit tous dans un teldeſordre,
que Triq & Babahaſſan eurent
fort longtemps la main devant
leurs viſages , pour cacher les larmes
que le deſeſpoir leur arrachoit.
Ilsdirent qu'il eſtoit entierement
impoſſible de rendre l'argent
des Priſes que l'on avoit faites, &
que cet argent paſſant en diverſes
mains , ſe conſumoit auffitoft
par le payement des Armateurs,
د
GALAN Τ.
207
qui le mangeoient en le recevant .
Babahaſſan qui ſe voulut excuſer
de ce qu'il avoit rendu les Eſclaves
francs & libres àbord du Vaifſeau
de Monfieur le General , dit
qu'il avoit crû luy donner par là
une entiere fatisfaction ; qu'une
pareille reſtitution d'Eſclaves n'ayant
jamais eſté faite par ceux
d'Alger , cela eſtoit ſuffiſant pour
leur faire accorder la Paix , &
qu'il s'obligeoit ſur ſa teſte , avec
le Baſſa le Dey. & l'Aga , de la
maintenir inviolable. Il ſe récria
auſſi ſur cequ'on ne leur rendoit
pas leurs Turcs & Mores , pris
par les Vaiſſeaux du Roy. Mr
l'Ayette répondit de la part de
M le Marquis du Queſne,qu'il ne
ſe mettoit point en peine de ce
qu'eſtoit devenu l'argent des Priſes
que c'eſtoient eux qui avoient
rompu la Paix avec fraude ;
13
208 MERCURE
qu'il falloit que dans la ſuite ils
ſe ſouvinſſent de la faute qu'ils
avoient faites ; que l'Empereur
de France ſon Maiſtre voulans
qu'on reſtituaſt tous les Effets , il
ne pouvoit ſe diſpenſer de ſuivre
ſes ordres ; qu'ils euſſent à luy répondre
dans le lendemain , &
que s'ils prenoient une réfolution
contraire à cequ'on leur demandoit
, ils luy renvoyaſſent ſes
Oſtages , & qu'il renvoyeroit les
leurs. Le Baſſa dit là- deſſus que
les ordres que les Souverainsdonnent
à leurs Generaux ne font
pas ſi poſitifs , qu'ils ne pûſſent
fuivant les occaſions , faire pour
lebiendes chofes , ce que la prudence
leur fuggéroit ; à quoy
Babahaſſan ajouta , fort affligé,
& la larme à l'oeil , qu'il attendoit
de Monfieur le General une autre
reconnoiffance des Eſclaves
GALANT.
209
qui avoient eſté rendus par fon
ſeul crédit , & au péril de ſa vie.. |
Cela leur fut expliqué par Cidi
Haly Drogman , ſur le viſage duquel
on voyoit auffi couler des
larmes , le Dey ayant dit que s'il
arrivoit quelque choſe de ſiniſtre,
ce ſeroit par luy qu'on commenceroit.
Les deux Oftages parlerent
avec beaucoup de vigueur,
& dirent à ceux qui compofoient
l'Aſſemblée , qu'ils ne pouvoient
rien faire de mieux que de recou
rir à la clémence de Sa Majesté,
indignée contr'eux avec beaucoup
de justice , de ce qu'ils
avoient ainſi pillé ſes Sujets, qu'il
n'y avoit point de Paix à eſpérer
que par l'entier dédommagement
qu'on demandoit , & que s'ils
faifoient les difficiles , on leur feroit
encore payer tous les frais de
l'Armement. Le Pere leVacher,
14
210.
MERCURE
Conful , de France , qui aſſiſta aur
Divan , n'oublia rien de ce qui
pouvoit les engager à fatisfaire
le Roy , & les, voyant obſtinez
à refuſer la reſtitution des
Effets , il ſuplia Leurs Puiſſances
de luy permettre de s'embarquer;
à quoy Babahaſſan luy fit répon
dre par le Truchement , qu'il
eſtoit au meſme état que lors qu'il
eſtoit venu librement à Alger
pour ſervir Dieu & les Pauvres,
& qu'il pouvoit demeurer , ou
s'en aller , apres qu'on auroit connu
qu'il ne devoit rien à perſonne..
L'Aſſemblée ſe ſépara , & Babahaſſan
eſtant retourné chez luy,
s'y enferma , ſans vouloir parler à
perfonne , non pas mesme à ſa
Femme , ny à ſes Enfans. Le 17 .
Monfieur d'Etelle, qui avoiteſté:
envoyé à Monfieur le Marquisdu
Queſne raporta à Meffieurs.
د
12
2
GALANT. 211
l'Ayete & de Combe un ordre de
s'embarquer. Ils allerent au. Divan
, où il leur fut dit tout de
nouveau , qu'il eſtoit impoffible
d'accorder aucun dédommagement
, par la crainte qu'on avoit
d'exciter une ſédition dans la Ville
, ſi on exigeoit des Habitans
l'argent qu'on demandoit pour
les Priſes. Les deux Oſtages ayant
exposé leurs ordres , Babahafſfan
pria Monfieur l'Ayete de demeurer
juſqu'au lendemain ,&de luy
donner encore ce jour- là pour
( deliberer fur ce qu'il avoit à faire.
Il ajoûta en pleurant , que s'il s'en
alloit , luy qui estoit connu dans
le Païs , y eſtant venu il y a deux
ans , le Peuple ne manqueroit
point à l'aſſaffiner , & qu'il pouvoit
envoyer Monfieur de Combe
pour faire revenir Mézomorto
, l'un des deux Oſtages des
15
212 MERCURE (

Algériens. Ainſi ce dernier fut
renvoyé à bord , & Monfieur
l'Ayete s'eſtant retiré chez le Pere
le Vacher , négotia le reſtedu
jour avec Babahaſſan , qui devoit
faire demander le lendemain à
Monfieur du Queſne un Paffeport
,& use Lettre pour le Roy,
dans la réſolution qu'il avoit
priſe d'envoyer des Députez en
France , pour prier Sa Majesté
de ſe contenter d'avoir réduie
la Ville la plus orgueilleuſe &
laplus fiere de toute la Barbarie.
Monfieurde Combe eſtant de retour
aux Vaiſſeaux , Monfieur
du Queſne renvoya Mézomorto,
qui luy promit que par le crédit
qu'il avoit fur la Milice , ilviendroit
à bout de la reftitution qu'on
luy refuſoit. Mézomorto ne fut
pas plûtoſt à terre , qu'il s'en alla
au Divan , où Babahaſſan luy
GALANT
213
ditque le lendemain ils verroient
enſemble ce qu'il y auroit à réfoudre.
Au fortir de là , il vint aux
Caſernes boire du Caffé avec les
Soldats ; & comme la plupart
eſtoient pour luy , il leur imprima
inſenſiblement que Babahaffan
ne méritoit pas de regner ſur eux;
qu'il avoit def-honoré leur Patrie
en rendant les Efclaves ; & qu'ils
auroient encore la honte de voir
que Monfieur du Queſne ne leur
rendroit pas les leurs. Cela paſſa
d'abord dans l'eſprit de toute la
Taïffe. Pluſieurs ſe parlerent , &
apres avoir réſolu la mort de Babahaffan
, ils commencerentd'aller
dans la Ville par petites Troupes.
Sur les dix heures du foir ,
comme il revenoitde la Tour du
Fanal , où il avoit fait la ronde
proche la Porte de la Marine ,
huit d'entr'eux luy tirerent qua-
16
214 MERCURE
tre coups de Mouſquet , & autanti
à un Chaoux qui l'avoit accom->
pagné. Il tomba par terre ,&pluſieurs
Soldats qui ſe jetterent fur
luy , l'acheverent à coups de Ba
yonnete. Le tumulte fut grand
dans toute la Ville. Triq , Beaupere
de Babahaſſan , craignant
qu'on ne le traîtaſt de la meſme
forte , gagna la Moſquée voiſine
par deſſus les Terraſſes de fas
Maiſon. Alors toute la Taïffe
d'un commun accord , éleva Mé
zomorto ſur un Trône , & tous
crierent , Vous estes noſtre Roy. Il
ne faut pas plus de cerémonie
pour faire & défaire les Roys de
de ce Païs- là. Le lendemain le
nouveau Roy fit venir Monfieur
l'Ayete , & l'ayant chargé de faire
part à Monfieur du Queſne de
ce qui s'eſtoit paſſé , il le renvoya
dans un Canor. Il parut dans le
:
GALANT
215
Divan en qualité de Roy , avec
une Veſte de Brocard. La premiere
choſe qu'il fit , fut de s'empareridu
Bien de Babahafſan , &
de Triq fon Prédeceſſeur. Babahaſſan
avoit amaſſé de grandes
richeſſes ; & fur ce qu'on raporta
à Mézomorto , que la Femme &
ſa Fille avoient caché la plus
grande partie de ſes Tréfors , pour
les obliger à luy déclarer où ils
eſtoient , il leur fit mettre à chacune
un grand Calçon . C'eſtoit
une maniere de Sac qui laiffoit
ſeulement paroiſtre la teſtes , &
dans ce Sac on enferma par ſon
ordre pluſieurs Chats , que quatre
Mores piquoient par dehors ,
pour les rendre furieux. Monfieur,
du Queſne renvoya Haly Reys
ſon ſecond Oftage , & avec luy le
meſme Monfieur l'Ayete , pour
feliciter Mézomorto ſur ſon ave216
MERCURE
,
nement à la Royauté. Mézomorto
l'ayant reçen au Divan , le fit
affeoir , & l'ayant prié de ſe couvrir
, il l'aſſura qu'il avoit la liberté
de ſe promener par tout.Il voulur
en fuite entrer en difcours d'affaires
, & dit qu'il n'auroit que
deux paroles avec Monfieurdu
Queſne , qui pourroit le renvo
yer avec ſes intentions. Monfieur
l'Ayete répondit qu'elles avoient
déja eſté expliquées dans le Di
van ; & Mézomorto luy ayantdit
qu'il falloit les faire ſçavoir des
nouveau , le Gouvernemene
ayant change , Monfieur l'Ayete
repliqua qu'il n'eſtoit pas venu
pour traiter , mais pour luy faire
des congratulations au nom de
fon General . Il prit congéde luy,
&s'en retourna à Bord. Ce-mefu
me jour , les Canons & la Moufqueterie
d'Alger , firent connoîGALAN
T. 217
tre la joye qu'y cauſoit la nouvelle
élection , du moins parmy la
Milice. Le lendemain 19. Mézomorto
dépeſcha Monfieur d'Eftelle
à Monfieur le Marquis du
Queſne , pour luy dire que fon
Predeceffeur n'ayant pas maintenu
les Privileges des Turcs , il ne
devoit pas trouver mauvais , f
pour le Traité qu'ils avoient à faire
, il ne luy envoyoit point d'Oſtages
; qu'il luy fiſt ſçavoir ſes
Prétentions , & que l'on y répondroit
, quand elles auroient eſté
examinées. Monfieur du Queſne
luy fit réponſe par écrit ; & le 20.
s'eſtant paſſe ſans aucune nouvelle
de la part du nouveau Roy,
chacun eut ordre de ſe préparer
La nuit du 20. au 21. fut fort calme
, & par conséquent fort propre
à jetter des Bombes ; mais
Monfieur du Queſne jugea àpro
218 MERCURE
pos de diférer encore un jour
pour ſçavoir la derniere réſolution
des Algériens. Le 21. au
matin , il mit Pavillon rouge à
poupe ainſi que tous les Vaifſeaux
de guerre , & on tira deux
coups de Canon à bale fur la
Ville. Elle y répondit de meſme ,
& arbora auſſi le Pavillon rouge.
Les deux coups de Canon que
Monfieur du Queſne fit tirer , ne
ſervirent pas ſeulement pour annoncer
la guerre aux Algériens ,
mais encore pour avertir les Galeres
de revenir. Elles eſtoient
alors au Cap de Matifou , parce
que le moüillage y est beaucoup
meilleur que devant Alger. Ce
Cap eſt au Levant d'Alger , & à
dix milles de cette Places. On y
eſt à couvert de la Tramontane,
& du Grec , Vents qui regnent
ordinairement en cette Coſte.
GALANT
219
Cét abry eſt plus commode pour
les Galeres , que d'eſtre moüillé
prés de la Ville , à cauſe de la Mer
qui en vient. Ce meſme jour 21 .
la nuit eſtant venue avec le calme
, douze Galeres furent commandées
; ſçavoir , ſept pour remorquer
les Galiotes , & les cinq
autres pour eſcorter les Chaloupes
qui devoient porter les Anchres
à toues . Je ne vous parle
que de douze Galeres , parce
qu'on en avoit donné quatre à
Monfieur de Breteüil , pour aller
au Baſtion de France enlever les
Négocians François avec leurs effets
, dans la crainte que les AL
gériens ne les infultaſſent. Monſieur
de Rancé , comme le plus
ancien des cing qui devoient efcorter
les Chaloupes , les commandoit.
Son ordre portoit de ſe.
tenir le plus prés qu'il ſe pourroit
220 MERCURE
1
de la Chaîne , afin de voir s'il
ne fortiroit point quelque Bâti
ment pour enlever nos Chaloupes.
Elles s'avancerenttellement,
qu'il ne leur reſta entre elles &la
Ville,que l'eſpace qu'il leur falloir
pour faire fcie efcourre , c'est- àdire
, pour revirer par le moyen
d'un des rangs qui vogue en
avant , & l'autre en arriere.
Ceux de la Ville ne les pouvoient
voir ; mais ils entendoient
la vague , ce qui fut cauſe qu'ils
leur tirerentquantitédecoupsde
Canon , & de Moufquet , fans
pourtant bleſſfer perfonne, parce
qu'elles estoient fort prés de la
Ville , & que le Canon paſſoit
par deſſus elles. Des ſept Galiotes
ily en avoit trois au Sud , une
en face de la Ville , & trois à fon
Nord , pour pouvoir brûler les
Vaiſſeaux avec les Carcaffes. Les
4
GALANT
22-1
quatre Chaloupes deſtinées pour
en'tirer , eſtoient commandées
par Meſſicurs de Pointy , de la
Guiche , de Courtagnon , & le
Marquis d'O . Elles estoient foutenuës
par quatre autres Chalou
pes , que commandoient Mef
fieurs de Brucourt , deGombaud,
le Chevalier d'Amfreville , & le
Marquisde Chaſteaumorand.On
commença par les Carcaffes,dont
ily en eut deux qui brûlerent
dans leurs Bateries ,&firent bientoſt
décamper ceux qui ycroient.
Les Chaloupes s'eſtant avancées
ſous le Fanal , ne purent jetter
leurs Carcaffes juſque dans les
Vaiſſeaux , parce que les Turcs
les avoient tirez tout-à- fait du
coſté du Sud. Il y en eut pourtant
une qui brûla ſur la Dunette
d'un de leurs Navires , ſans y
pouvoir mettre le feu, parce qu'ils
+
222 MERCURE
avoient mis de la terre ſur les
Tillacs. Apres qu'on eut tiré des
Carcaſſes pendant quelque tems ,
Monfieur le Chevalier de Lhery
qui eſtoit par tout ordonna à tou
tes les Galiotes de tirer des Bombes
, ce qu'elles firent ; mais elles
n'en avoient pas un grand nombre
, à cauſe qu'elles a voient auſſi
apporté des Carcaffes. On en retourna
querir aux Navires. Les
Algériens de leur coſté , firent de
leurs Canons un feu fi continuels
qu'il feroit difficile d'en
pouvoir imaginer un ſemblable ;
& cela , à la lueur des Fuzées des
Bombes , & du feu des Mortiers .
On compra cette nuit- là, plus de
mille coups de Canon tirez fur
les Galiotes, ſans un feu de Moufqueterie
qui ne ceſſa point. On
leur tira cette meſme nuit deux
cens quarante Bombes , ou Car
GALANT.
223
caffes. Il y eut dix- huit Hommes
tuez ou bleſſez ſur la Galere
de Monfieur le Chevalier de
Noailles. Monfieur le Duc de
Mortemar , qui vole toûjours où
le péril eſt le plus preſſant , s'y
Deſtoit embarqué avec pluſieurs
Volontaires. On le vit couvert
du fang de ceux qui furent tuez
par le Canon , & il auroit eu le
meſme malheur , s'il ne ſe fuſt
pas trouvé affis lors que le péril
le menaça de plus prés. Monfieur
Baillard Volontaire , a eu le
bras emporté dans une Galiote ;
& Monfieur d'Aire Officier , &
Monfieur du Meſny qui luy ſert
d'Enſeigne , ont eſté legerement
bleſſez dans celle de Monfieur
duCouchon. Monfieurdu Querne
ne voulut pas expoſer les Ga-
-leres la nuit du 22. au 23. On
envoya moüiller ſept Anchres
224 MERCURE
par ſept Chaloupes aupres de la
Villes , & elles raporterent une
Toüée de cinq Hanſieres bout à
bout. Les Galeres remarquoient
les Galiotes juſque-là ,& ſe retiroient
aux aîles à l'abry du Canon.
Les quatre Chaloupes allerent
auſſi ſe poſter au Sud de la Ville,
pour jetter des Carcaffes. On
commença à tirer cette nuit là à
la fixiéme Horloge de ſable du
premier quart , qui eſt environ
minuit. Les Chaloupes& lesGaliotes
y tirerent beaucoup mieux
qu'elles n'avoient fait le jour précedent.
Depuis minuit juſques à
trois heures, on jetta environ trois
cens tant Bombes que Carcaſſes .
-Quelques- unes des dernieres mirent
le feu à quelque choſe de
combustible ; car pendant plus
d'une heure , on vit un feu conſidérable
dans la Ville , ou ſur le
GALANT.
225
Port, mais qui fut éteint entierement
peu de temps apres. Monſieur
de Chevigny qui commande
la Fulminante , y perdit un bras.
Il eut l'épaule fracaffée , & une
contufion à la teſte. Sa Galiote a
toûjours tiré parfaitement bien .
Il n'y eut que quatre Hommes
tuezdans les autres ;&dans la
Monfieur de Bouvray qui en
eftLieutenant , reçent une grande
contufion au bras d'un éclatde
coup de Canon. Deux Matelots
qui ſervoient la Galiote , en furent
auffi bleſſez . Ce fut l'unique
perte qu'on fit dans cette ſeconde
-noir. Elle eſt petite pour la quantité
de coups de Canon , & de
Mouſquet qui furent tirez de la
Ville , & fur tout fur les Chaloupes
, quiallerentjetter leurs Carcaſſes
à la portée du Piſtolet des
Bateries , avec la derniere réſolu,
226 MERCURE
tion . Il n'y eut que celle de Mon-
-ſieur le Marquis de Villars , qui
tegent un coup de Canon qui
perça ſeulement le bois , & fit une
contufion àun Matelor. La Ville
tira onze à douze cens coups de
Canon. Ilyaala Marine quatre
mille Turcs pour le ſervir. Lejour
eſtant venu , une de nos Galiotes
voulut éprouver par ordre de
Monfieur de Tourville , fi eftant
hors de la portée du Canon , elle
poudroit envoyer des Bombes
dans le Port , mais des coups de
Canon qu'on luy tira du Fanal,
porterent plus loin que le lieu où
-elle eſtoit ; ainſi Monfieur Piodot
qui en avoit le commandement
, eut ordre de ſe retirer ; ce
- qu'il fit ayant eſté remercié dela
-Ville par pluſieurs coups deCaanon
. qui l'aprocherent de fort
-prés , auffi bien que les Chalon-
C
pes.
Le
GALANT. 2.27
Le calme regnant encore le
foir du 23. au 24. les Galeres &
lesGaliotes allerent prendre leurs
poſtes , comme elles avoient faic
les autres nuits ; mais plus au
Nord & au Sud de la Ville , &
plus éloignées que les jours pré
eedens . On commença à bombarder
ſur les onze heures du
foir , & les Chaloupes tirerent
leurs Carcaffes. Les Ennemis fi
rent comme à l'ordinaire un feu
continuel deleur Canon , & de
leur Moſqueterie. Ils allumerent
trois feux vis-à- vis l'endroit où
s'eſtoient poſtées les Chaloupes,
ce qui leur donna lieu de ajuſter
pluſieurs coups de Canon ,dont
l'un tua deux Hommes dans la
Chaloupe commandée par le
Frere de Monfieur le Chevalier
de Lhery , & en bleſſa quatre
dans celle de Monfieur dela Gui-
Aoust 1683 . K
228 MERCURE
che. Monfieur Carlet , Garde de
Marine , fut tué dans la Chaloupe
de Monfieur le Chevalier d'Amfreville
, qui ſervoit d'eſcorte à
celle de Monfieur de Pointy ; &
Monfieur Mornay y fut bleſſé dangereuſement.
Il y eut quatre
Hommes tant tuez que bleſſez
dans celle de Monfieur des Goutes
. Un Vaiſſeau des Ennemis fut
coulé bas dans le Port , & un autre
entierement mis ſur le coſté.
Ils ajuſterent cette nuit-là pluſieurs
coup de Canon ſur nos Galiotes
, & en tirerent ſept à huit..
cens. La groſſe mer empeſcha de
bombarder juſqu'au 26. Le ſoir
du 25. deux Turcs Eſclaves , dont
Fun eſtoit Cannonnier , mirent
le feu au Brûlot où ils eſtoient .
On n'oublia rien pour l'éteindre ,
mais ceCanonnier avoit trop bien
pris ſes meſures. Quoy que ce
GALANT.
229
Brûlot que commandoit Monfieur
de Cerpeau , fuſt au milieu de
l'Armée , & que le vent eſtant
frais , puſt porter le feu fur nos
Vaiſſeaux , les ſoins de Monfieur
du Queſne empefſcherent que ce
malheur n'arrivaſt ; ainſi il n'y
en eut aucun endommagé. On
ſauva tout l'Equipage du Brûlor.
Les deux Turcs tâcherent de s'échaper
, mais on en prit un qui
accuſa l'autre. Le 27. au matin ,
Monfieur du Queſne fit tirer de
jour les Galiotes de Pointy , Gouchon
, & la Piodor. Elles furent
bien ſaliées , mais fans aucune
perte. Ces trois Galiotes eurent
ordre de ſe repoſer pendant la
nuit , & les quatre autresde Bom
bander , ce qu'elles exécuterent
avec grand fuccés. La plupart des
Bombes ayant reüſſy , tomberent
dans la Baterie. Deux mi .
K L
230
MERCURE
rent le feu à quelques magazins
de marchandises , qui brûlerent
toute la nuit. Les Ennemis ne tirerent
pas trois cens coups de
Canon , & on leur jetta deux
cens quatre vingts Bombes en
moins dequatre heures & demie.
Pendant toute la journée du 28.
trois Galiotes bombarderent fuc-
-ceſſivement , ayant pris des mortiers
de rechange. Pluſieurs Bombes
tomberent à propos ſur les
Vaiffeaux , & dans la Ville , où
elles cauſerent de grandes allarmes
, renverſerent force Maiſons,
& afſommerent beaucoup de
monde, le Peuple qui couchoit la
snuit dans les champs , y eſtant
- alors rentré , parce qu'il n'y appréhendoit
rien pendant le jour.
La nuit du 28. au 29. eſtant venuë
avec le calme , les quatre
-autres Galiotes releverent à l'orf
T
GALANT. 231
dinaire celles du jour , remorquées
par les autres Galeres . Les
Chaloupes carcaffiere ayant aufli
eſtédétachées, furent fort incommodées
par le Canon chargé à
mitrailles . Monfieur Defcures ,
Garde de marine , y fut bleſſé à
mort. Monfieur de Courtagnon ,
qui commandoit une Chaloupe ,
eutun élat dans le bras. La même
nuit, Monfieur le Chevalier
de S. Geniez , qui commandoit
une des Chaloupes de garde, ſauva
un Eſclave maltois qui eſtoit
dans la Baterie des Ennemis.
C'eſtoit l'unique qui ſe fuſt ſau
vé depuis la rupture de la Né
gociation . Il apprit que les Bom.
bes avoient ruiné tout un Quartier
de la Ville , & coulé à fonds
leur bonne Galere , deux Vaif
ſeaux de guerre un Navire Marchand
, & fix Barques ; que plus
K 3
232 MERCURE
de trois cens Perſonnes y avoient
eſté tuées , parce qu'on ne s'étois
pas attendu que l'on tireroit de
Jour ; que les Canonsde la Porte
Peſquaire avoient eſté démontez;
que Mézomorto avoit découvert
une conſpiration faite contre luy,
& qu'il avoit fait couper le col à
huit Turcs qui en estoient. Il
ajoûta , que les Turcs commençoient
à manquer de poudre ; &
fur tout de boulets ; que Mézomorto
s'eſtant plaint dans les Bateries
de ce qu'ils ne tiroient pas
bien , ils luy avoient dit de faire
mieux; qu'ils avoient crû que fi
L'on approchoit pendant le jour ,
ils couleroient bas nos Galiotes ,
& que voyant que de cinquante
coups de Canon , à peine y en
avoit- il un qui les attrapaſt , ils
l'attribuoient à magie , & diſoient
que c'eſtoient des Bâtimens du
GALAN T.
233
Diable ; que la Taïffe , ou Milice
, dans ſa rage , s'eſtoit ſaiſie
du Pere le Vacher, ( c'eſt le mef
me dont je vous ay parlé pluſieurs
fois, il n'avoit pas voulu s'embarquer
, & fuivre en cela le conſeil
de Monfieur du Queſne; ) qu'ils
l'accuſoientd'avoirdonné quelque
fignal aux François pour les engager
à tirer de jour ; qu'ils l'avoient
misdansunde leurs gros Canons,
&tiré en ſuite. Le meſme Eſclave
ajoûta , que le Canondans lequel
on l'avoit mis , créva du coup qui
lui avoitdonné la mort , & qu'ils
eſtoient dans le dernier deſeſpoir,
& ne ſçavoient quel party prendre
, n'en voyant aucun qui leur
fuſt avantageux . On ſçeut enco
re du meſme , que les Eſclaves
ne s'occupoient plus dans la Ville
qu'à lever les pierres pour faire
des chemins , les Ruës eſtane
K 4
234 MERCURE
comblées des ruines des Maiſons
&que depuis que les Boulets leur
avoient manqué , ils ramaffoient
les éclats des Bombes , & s'en
ſervoient pour tirer. Le 29. deux
Chaloupes armées ſortirent d'Alger
pour draguer ou lever les
Anchres de nos Galiotes. On ne
leur en donna pas le temps , &
on les contraignit de ſe retirer
dans leur Reduit. Nos Galeres
effſuyerent en les pourſuivant ,
pluſieurs coups de Canon chargé
de mitrailles ; dont elles ne furent
point endommagées. Sur les
cinq heures du ſoir , les trois Galiotes
ſe hallerent à l'ordinaire , &
bombarderent pendant deux heures
. La Chambre à poudre , d'un
Mortier éclata dans l'une de ces
Galiotes,& bleſſadangereuſement
trois de ces Bombardiers. Quant
au Canon de la Ville , il ne les
GALANT.
235
endommagea pas. On ne jetta
point de Bombes , la nuit ,& tours
les Bâtimens furent contremandez
, par la crainte que l'on eud
du mauvais temps . Il ſe ſauvaun
Eſclave Eſpagnol cette nuit-là ,
qui confirma ce que le Maltois
avoit dit. Il ajoûta , que le grand
Campdes Turcs ne vouloit points
revenir dans Alger , & formoit
un party contre Mézomorto, qu'il
refuſoit de reconnoiſtre , qu'il y
avoit deux Partis dans la Ville ;
que celuy dont les Maiſons
avoient eſté détruites , vouloit la
guerre , & que l'autre vouloit la
paix . Le 31. un Vaiſſeau de Salé
craignant qu'il ne luy arrivaſt
quelque accident par nosBombes
dans le Port d'Alger , s'en retira ,
& alla moüiller vers le Fort de.
Babaſſon. Trois Chaloupes le
gardent à veuë toutes les nuits.
KS
236 MERCURE
juſques à ce que l'on trouve à
propos de s'en faiſir. Il ne le ſoupçonne
pas , ne croyant point que
Monfieur du Queſne ſcacheque
les Salétins nous ayent pris des
Navires . La meſme nuit , laChaloupe
de Monfieur le Moteux ,
qui venoit de Toulon , fut commandée
pour aller joindre les
Chaloupes qui gardoient le Salétain.
Elle tomba parmy celles
d'Alger , quila prirent , ſans qu'-
elle ſe miſt en défenſe , parce
qu'elle crût que c'eſtoient nos
Chaloupes. Monfieur de Choiſeüil
qui la commandoit , eſt Parent
de celuy dont je vous ay
mandé la mort. Le premier jour
d'Aouſt, le vent eſtoit au Nordeſt
,& la Mer groffe , & l'on ne
jetta ny Bombes , ny Carcaffes..
Le 2. fut de meſme ; mais le 3. le
vent eſtoit à l'Est - Nord-Est ,
GALANT.
237
frais , que les Galeres furent contraintes
de s'aller mettre à l'abry
du Cap de Matifou. Les quatre
Galeres qui estoient allées au
Baſtion de France , revinrent
avec le Vaiſſeau le Bizarre . Ils en
avoient tiré 426. François , dont
ils avoient mis la plus grande partie
dans Tabarque , fort prés du
Baſtion appartenant à Meſſieurs
Lomellini Genois , ſuivant l'offre
que le Commandant de cette Fortereſſe
avoit faite à Monfieur le
Chevalier de Breteüil de les y recevoir.
On rapporta du Baſtion
de France ſoixante- quatre Caifſes
de Corail appartenant a la
Compagnie . Le 4. il ſe ſauva un
Eſclave de terre , Canarien de
Nation , qui confirma tout ce
qu'avoient dit les autres , & affura
qu'il n'y avoit pas un Bâti
ment dans le Port d'Alger , qui
K. 6
238
MERCURE
ce
ne fuſt incommodé des Bombes;
& que Boulouk Bachi , ou Capitaine,
accompagné de quatre cens
hommes avoit combatu contre le
party de Mézomorto ; qu'il y
avoit eu beaucoup de perſonnes
tuées de part & d'autre , & que
le dernier l'avoit emporté
qui n'empefchoit pourtant pas
Mézomorto de ſe tenir enfermé
dans la Tour du Fanal . Il ajoûta,
qu'on avoit mis Me de Choiſeüil
aux fers , avec tout ſon Equipage;
qu'on le menaçoit de le mettre à
la bouche d'un Canon la premiere
fois qu'on tireroit des Bombes;
que la milice étoit au deſeſpoir,
&que les Turcs avoient offert la
vie au Pere le Vacher , s'il vouloit
ſe faire mahométan ; ce que
n'entendant qu'avec horreur , il
avoit répondu qu'il vouloit mouzir
en bon Chrêtien. Le s. le vent
GALANT.
239
fut frais . Un Lieutenant d'un
Vaiſſeau Anglois , qui portoitun
nouveau Conful à Alger , & qui
deſcendit à terre , confirma à
Monfieur du Queſne qu'il y avoit
une grande quantité de maiſons
ruinées depuis le mole juſqu'au
Palais du Roy , ainſi que quantité
de Bâtimens dans le Port.
Il dit encore pluſieurs choſes à
Monfieur du Queſne de la part
de mézomorto , qui ne tendoient
qu'à l'épouvanter , afin qu'on ne
jettaſt plus de Bombes , en quoy
il ne réüffit pas. Le 6. le Conful ,
que les Anglois avoienttiré d'Alger
, vint à bord de l'Amiral, pour
luy parler de la part de mézomorto
, qui ajoûtoit de nouvelles
menaces à celles qu'il avoit
déja fait faire. Cela n'empefcha
pas le ſept Galiotes de ſe
poſter dés le matin pres du
240 MERCURE
Mole , dans lequel elles jetterent
175. Bombes. On tira de la
Ville environ mille coups de Canon
. La Galiote la Menaçante en
reçeut un à fleurd'eau , ce qui l'obligea
de ſe retirer. L'apreſdîné
on retourna bombarder la Ville
avec beaucoup de vigueur & de
fuccés , car on fit de tres-beaux
coups , on coula bas un Vaiſſeau ,
&l'on rompit le Mats à un autre,
dont on vit tomber les Hunes.
On jetta 199. Bombes. Sur le ſoir
une Chaloupe Angloiſe venant
de terre , apporta des Lettres de
Monfieurde Choiſeüil à Monfieur
du Queſne, & à Monfieur leChevalier
de Lhery , par leſquelles
on apprit que le Reys de la Frégate
priſe par ce Chevalier luy
avoit ſauvé la vie ; mais qu'il n'eſtoit
pas ſeûr qu'il puſt avoir en-
-core long- temps ce meſme pou
GALAN T. 241
voir, ſi l'on continuoit à jetter des
Bombes dans la Ville. La cruauté
& les menaces de ces Barbares,
font connoiſtre leur deſeſpoir.
Jamais cette orgueilleuſe Ville ne
s'eſtoit veuë traitée de la forte.
Toutes les fois qu'elle avoit fait la
Paix avec quelque Puiſſance , loin
de rendre aucun Eſclave ſans argent
, elle avoit eu ſouvent de la
peine à rendre ceux dont on luy
payoit la rançon , & ne l'avoit fait
que lors qu'elle l'avoit voulu , &
au prix qu'elle avoit ſouhaité.Cependant
elle nous en a rendu
pour plus de deux cent mille
Ecus , preſque auffi-toſt qu'elle a
veu paroiſtre nos Vaiſſeaux , & fi
elle n'a pas continué d'accorder
àMonfieur du Queſne tout ce
qu'il a demandé , un Particulier
en a ſeul eſté la cauſe. Il vouloit.
Le faire Roy , & pour y parvenirs,

242 MERCURE
, се
il falloit flater le Peuple du coſté
de l'intereſt , & luy faire croire
qu'on pourroit obliger les François
à faire la Paix, fans leur rien
donner davantage ; mais quand
on voudroit s'en contenter
ne ſeroit qu'apres leur avoir fait.
perdre beaucoup plus qu'ils n'auroient
donné , en reſtituant la
valeur des Priſes , puis que le
dommage qu'ils ont fouffert depuis
leur refus ne ſe peut eſtimer..
Ils ont perdu quantité de monde;
toute leur Ville eſt ruinée ; ils ont
vû périr beaucoup de leurs Vaifſeaux
& d'autres Baſtimens ;
une Galere toute neuve brifée
en mille pieces &une autre
preſte à fortir , équipée de soo.
Hommes ; leurs Bateries font en
deſordre ; on a fort endommagé
leur Mole ; leur Gouvernement
eſt changé ; les diverſes factions,,
,
GALANT.
243
font qu'ils ſe déchirent euxmeſmes
; ce qu'ils ont usé de
munitions de guerre eft inconcevables
& ce nombre infiny
de coups de Canon qu'ils nous
ont tirez , ne nous ont tué au
plus que trente Hommes. Joignez
à tout cela , qu'ils auront
paſſé tout l'Eté ſans pyrater , tous
leurs Baſtimens eſtant renfermez
dans leur Mole , ce qui eſt une
tres-grande perte pour eux. Pour
tant de mauxque leur nouveau
Roy leur a attirez , ils ſe ſont donnez
la barbare fatisfaction de facrifier
quelques François ; mais
ce ſangleur eſt cherement vendu,
& plus ils marquent de cruauté ,
& de deſeſpoir , plus ils font voir
l'état où ils font réduits ; auſſi
avoüent- ils hautement qu'on ne
leur peut faire plus de mal qu'on
leur en fait. Les Carthaginois.
244 MERCURE
mirent autrefois des Romains dans
des Tonneaux remplis deClouds,
&les firent rouler du haut des
Montagnes , ils en furent punis ;
les Algériens le ſont de meſme ,
&le feront encore davantage
pour les François qu'il ont immolez
contre le droit des Gens ,
mais qui pourroit empefcher un
Barbare de l'eſtre , feroit cequ'on
n'a point veu dans la vie d'aucun
Conquérant.
Quoy que ce qui regarde la
mort de la Reyne ait remply la
moitié de cette Lettre, je ne crois
rois pas avoir encore affez fait , fi
je ne vous envoyois ſon Portrait
gravé. Vousľavez veuë , & vous
ſçavez que ſi l'on adoroit fes Vertus
,on admiroit les charmes de
ſa Perſonne. Cette mort n'a pas
moins touché qu'elle a ſurpris ;
les triſtes Habits dont preſque
D.G. FR. ET
NAV.REG
.
go

GALANT 245
tous les François ſont couverts ,
font de foibles marques de l'affli-
Etion qu'elle a cauſée. Si l'on pouvoit
lire dans les coeurs , on y
verroit un deüil bien plus grand
que celuy que ces Habits font
paroiſtre. Jamais Officiers n'ont
fenty avec une plus vive douleur
la perte de leur Maîtreſſe . Monſieur
Taunier , qui eſtoit Controlleur
General de ſa Maiſon , en
fournit une preuve auffi triſte que
nouvelle. Lors qu'on luy apprit
que cette Princeſſe venoit d'expirer
, ce coup le ſaiſit de telle maniere
, qu'on peut dire que dés
cet inſtant il fut frapé à mort. II
voulut neantmoins , quoy que
mourant, accompagner ſon Corps
juſqu'à S. Denis . Il ſe mit au Lit
à fon retour , & n'a vécu que
fort peu de jours apres. De tels
Officiers font rares ; mais les Prin246
MERCURE
ceſſes comme la Reyne , le ſont
encore davantage.
Monfieur Begon, ancien Secretaire
du Roy , eſt mort à Blois le
17. de ce mois , âgé de 79. ans. Il
eſtoit Oncle de Madame Colbert
, Frere aîné de Madame ſa
Mere , qui avoit épouſe Meffire
Jacques Charron , Comte de
Menars, &de Nozieux , Grand
Bailly d'Epée , & Gouverneurde
Blois , dont la poſterité & les alliances
font auſſi conſidérables,
&auffi illuftres , que le mérite &
la pieté de Monfieur Began
étoient diftinguez . Ce dernier
avoit eu des Emplois de confian
ce fort importans, ſous le miniſtere
de Monfieur. le Cardinal de
Richelieu , & particulierement
au Siege de la Rochelle, aux Expéditions
de Caſal , Pignerol , &
autres Affaires d'Etat. Il a laiſſé
GALANT.
247
des Fils , qui s'acquitent avec
beaucoup degloire de ceux qu'ils
exercent.
Je finis par les dernieres nouvelles
de Vienne. Un Homme de
qualité , écrit de Paſſau du 15. de
ce mois , à unde ſes Amis , que
l'Empereur avoit eu avis le 13.
par des Lettres du Comte de Staremberg,
que les Turcs s'estant emparez
de la Contreſcarpe apres un
effort tres- violent, s'y estoient maintenus
pendant la nuit ; mais que les
Affiegez les en avoient encore chaffez
le lendemain avec grande perté
du coſté des Ennemis. Ces Lettres
ajoutent, que la Ville pouvoit foûtenir
le Siege encore un mois ; que les
Mines des Infidelles n'avoient eu
aucun effet , & qu'au contraire beaucoup
de leurs Gens y avoient péry ;
que les Prisonniers qu'on dveit faits
estoient demeurez
que
que le
*1893*
248 MERCURE (
6
Siege & les Rencontres de la Cam.
pagne , leur avoient déja coûté plus
de trente mille Hommes , &que par
le manque de Fourage , les Chevaux
n'en pouvoient plus ; que le Grand
Vizir avoit envoyé demander à Sa
Hauteſſe par un Exprés , s'il continueroit
le Siege ; que le bruit couroit
que l'Empereur ſe vouloit rendre à
l'Armée du Prince Charles le 25. de
ce mois , en meſme temps que le Roy
de Pologne , les Electeurs de Saxe ,
& de Baviere , & plusieurs autres
Princes de l'Empire s'y rendoient ;
que dans un rencontre le Colonel Heufeler
avoit défait un Party Ture , qui
estoit allé charger des feüilles de
Vignefur des Chameaux , &fur des
Chevaux pour les faire porter à l' Armée
; que la plupart estoient demeu.
rez fur la place ; que les autres
avoient fuy , & qu'on avait prisfur
eux quatre cens tant Chameaux que
Chevaux .
GALANT. 249
Dans le moment que je vous
écris , on me fait voir une Lettre
de Scarlingen , prés de Paſſau ,
où reſide le Conſeil de Sa Majesté
Impériale. Elle porte qu'on avoit
reçeu avis de Vienne le onze , que les
Turcs ayant fait une rude attaque
fur la Ville , depuis deux heuresdu
matinjusqu'à cing heures dufoir , le
Comte de Staremberg en avoit fait
Sauter deuxmillepar une Mine , &
chaffé les autres qui s'estoient poſtez
dans la Contreſcarpe. Je ſuis , Madame
, voſtre , &c .
A Paris , ce 31. Aoust 1683 .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le