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1683, 07 (Lyon)
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Illuftriffimus
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693 .
807156
MERCURE
GALANT
DEDIE' A
MONSEIGNEUR
EDELA VILLE
LE DAUPHIN.
UILLET 1683 .
#1893*
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere , an Mercure Galant .
M. DC. LXXXIII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
- Le Libraire au Lecteur .
C
ESTdans quinze joursfans
manquer, que je vous envoiray
le deuxième Tomedu Dialogue
des Morts ; ceux qui voudront
que l'on leur envoye des Mercures Ga--
lants , & Extraordinares , feront payer
fix mois ou une année d'avance , l'on teur
envoira fort fidélement par la voiture
qu'ils marqueront. Dans les Villes où il
y a des Libraires à qui je les fournit
ils peuvent s'adreſſer à eux , comme auffi
pour toutes les autres nouveautez. Comme
leMercure va estre à preſent d'une debite
extraordinaire , à cause des affaires du
temps , & que plusieurs perſonnes écrivent,
l'on prie de ne rien envoyer , fans payer
les ports , autrement c'eſt inutile ; car ceux
qui n'afranchiront pas lesdits ports de
Lettres , ne verront pas leurs Ouvrages
dans les Mercures ..
2 33
LIVRES
C
NOUVEAUX
du mois de Juillet 1683 ..
Onfiderations de Craffet , indouze
, 3. vol . 6.1.
Traittez Hiſtoriques & Dogmati
ques ſur divers Points de la Diſcipline
de l'Egliſe & de la Morale Chrétienne,
Tome 2. contenant un traitté des Fétes
de l'Eglife , diviſée en trois parties
par le Pere Thomaſſin in octavo , 3.1.
10. fols.
Petri Petiti Philofophi & Doctoris
Medici ſelectorum Poëmatum libri
duo , acceffit , diſſertatio de furore
Poëtico , in octavo , 2.1.
La Comedie ſans titre , indouze 20.f.
L'on continuë à diſtribuër les nouvelles
Recherches d'Antiquitez deMr.
Spon , in quarto , avec 80. figures en
taille douce, pour 6.1. papier ordinaire,
& 8.1. papier tres- fort.
Les Conferances de Monfieur de Lucon,
indouze , 3. vol. pour 3.1. 15.f
TABLE
DES MATIERES
contenuës en ce Volume.
I
Vers au Roy fur la Conversion
des Herétiques , 3
Cerémoniefaite à Montpellier , 8
Abjuration de trente - deux Perfonnes
, 12
Abjuration de Mademoiselle Paulet,
faite entre les mains de Monfieur
l'Archevesque de Toulouſe ,
13
Autres Abjurations faites au Valde-
Grace ,
14
Lettre en Profe & en Vers , 17
Réception faiteàAvignon à Monfieur
le Nonce Ranucci , 27
TABLE .
Les Sept Pechez mortels , Stances
morales , & galantes , 31
Grande Cerémonie faite à Grenoble ;
46
Hiſtoire veritable arrivée à Rheims ,
Imitation d'un Dialogue d'Horace ,
72
Autre Imitation , 74
Imitation d'un Epigramme de Martial
, 76
Mort de Monsieur l'Evesque de
Munster , 78
Mort deMadame la Présidente Nicolai
. 85
Mort deM.Pageau , 93
Le Cygne mourant , Fable , 99
Cerémonie faite à l'Archeveſché,111
Serénade donnée à Madame de
Thiange , 113
Mariage de Monfieur le Marquis
de Putange , & de Mademoiselle
de Grancey ,
121
TABLE.
Sonnets , 125
Converſion , 128
Réjoüiſſances faites à Mondidier ,
130
Mort de M. de Mezéray , 131
Mort de M. Pean ,
132
Mort deM. Boucher ,
134
Mort de M. Godran de Chazans ,
ibid.
Suite du Traité des Phosphores, 138
A Mademoiselle de Scudéry , fur
l'Audiance que le Roy luy a don
née , 146
Voyage du Roy , 149
Attaque de la Ville d'Alger , par
l'Armée Navale du Roy , 205
Madrigal à M. le Marquis dis
Queſne , 251
Noms de ceux qui ont expliqué la
premiere Enigme du Mois de
Iuin,
253
Noms de ceux qui ont expliqué la
Seconde Enigme , 255
TABLE.
너
Noms de ceux qui ont trouvéleMot
de toutes le deux , 256
Enigme , 259
Autre Enigme , 260
Mort de MonsieurleBouchu , Con.
Seiller d'Etat , & Intendant de
Bourgogne , 261
Arrivée de M. Colbert - S. Mars , à
Toulon , 262
Mort de la Reyne, 263
Fin de la Table ..
EXTRAIT DV PRIVILEGE
du Roy.
ArGrace
P
&Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en ſon Conſeil , Iun-
QUIERES. Il eſt permis à I.D.Ecuyer, Sicur de
Vizé , de faire imprimer par Mois un Livre
intitulé MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure, pendant le temps &
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacun deſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme aufli defenſes
ſont faites à tous Libraires , Imprimeurs,
Graveurs & autres, d'imprimer,graver
&debiter ledit Livre ſans le conſentement
de l'Expoſant , ny d'en extraire aucune Piece,
ny Planches ſervant à l'ornement dudit livre,
meſme d'en vendre ſeparément, & de donner
à lire ledit Livre , le tout à peine de fix mille
livres d'amende , & confiſcation des Exemplaires
contrefaits , ainſi que plus au long il
eſt porté audit Privilege.
Regiſtre ſur le Liyre de la Communauté le
5. Janvier 1678 .
Signé E. COUTEROT , Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizéa
cedé & tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüir ſuivant l'accord fait entr'eux .
Achevé d'imprimer pour la premierefois le 31.
Ianvier 1683 .
Avis pour placer les Figures.
'Air qui commence par L'aimableſaiſon
des Zéphirs , doit
regarder la page 27 .
Laveuë de la grande Place de
Seville doit regarder la page 121.
L'attaque d'Alger , doit regarder
la page 218.
MERCURE
THEQUE DE
GALANTE LYON
*
1893*
JUILLET 1683
J
3
VILLE
Ἐ l'avoue , Madame.
Taurois eſté bien furpris
, fi les Discours
de Meſſieurs Gilly &
Courdil , que je vous ay envoyez
huit jours aprés ma Lettre
de Juin ne vous avoient pas
donné autant de plaifir que vous
me marquez en avoir reçeû de
leur lecture . Les raiſons qui les
ont fait changer de Religion ,
Juillet 1683 .
,
A
2 MERCURE
د
ſont ſi preſſantes contre les Prétendus
Réformez , que fi ceux de
ce Party qui voudront agir de
bonne foy , n'en demeurent pas
entierement convaincus , ils auront
au moins ſujet de douter
& dans leurs doutes , il ne pourront
recevoir que de tres-utiles
éclairciſſemens . Ces Converfions
, dont on voit le nombre
augmenter de jour en jour , font
l'effet du zele de LoüiS LE
GRAND , qui croit ne pouvoir
rien faire de plus glorieux que
de tâcher par toute forte de voyes
de rendre à l'Egliſe ce qu'elle a
perdu ſous les Regnes précedens.
L'avantage de détruire l'Heréſie
aprés avoir triomphe de ſes Ennemis
, eſtoit reſervé à cet auguſte
Monarque ,& c'eſt ce qui
a porté les Muſes de Fontenay
leComte en Poitou , à luy adreſ.
fer les Vers qui ſuivent.
GALAN T.
3
AU ROΥ ,
SUR LA CONVERSION
des Herétiques.
lors to
Rand Roy , lors que touché de
nos juſtes ſouhaits ,
Tu voulus bien fongerà nous donner
la Paix ,
Et qu'arrestant ton court au fort de
la Victoire ,
Tu pûs nous immoler ton panchant
pour la Gloire ,
Helas , que ce Traité coûta cher à
ton coeur , :
Et combien ta grande amey trouva
de rigueur !
Pouvant foûmettre tout par ta valeur
extréme
د
Tu bornas ton triomphe à te vaincre
toy-mesme ;
Et cette heureuse Paix qui terminoit
nos maux ,
A 2
4 MERCURE
Sembloit te menacer d'un trop fombre
repos ;
Car regler tes Etats , maintenir la
Justice,
Elever la Vertu , faire punir le
Vice ,
tous lieux ,
Inſtituer des Loix qu'on respecte en
Faire tout par toy-mesme , & voir
tout par tes yeux ;
Enfin ce grand fardeau de régir un
Empire ,
Où l'on n'avoit point veu de Monarque
Suffire ,
N'est enToy de tes ſoins qu'un noble
amusement ;
Et quand le Hollandois , l'Espagnol,
l'Allemand ,
Pour mieux te réſiſter , ne firent
qu'une Armée ,
Contre ces Ennemis ta valeur animée
Ne t'empeſcha jamais de regler tes
Etats,
GALANT. 5
Et la Teste agiſſoit encor mieux que
L'on gemiſſoit par tout fous lafurcur
le Bras.
des armes ,
Nous feuls eſtions exempts de ces
rudes alarmes ;
Tous ces fiers Ennemis affemblez
contre nous ,
Nous voyoient à regret dans un repos
fi doux ;
Tes Lauriers nous mettant à couvert
du Tonnerre ,
La France estoit en Paix au milieu
de la Guerre.
Cette Guerre ceffa , je plaignis ton
grand coeur ,
Je plaignis ta vertu, je plaignis ton
ardeur.
Je crûs que pour tes jours mesme l'on
devoit craindre.
Helas ! qu'en cet état j'estois moymesme
à plaindre ,
De borner la grandeur de ton vaſte
pouvoir
A 3
MERCURE
A ce que mon eſprit en pouvoit concevoir
,
Et que je fçavois peu iusqu'onse peut
étendre
La vertu d'un Héros qui peut tout
entreprendre !
La Paix à ta valeur n'a point donné
de Loix ,
Elle n'a poinc borné tes rapides Exploits
,
Et l'on tevoit encor dans une Guerre
Sainte
Remplir tes Ennemis d'épouvante
& de crainte .
Tu combats l'Heréſie , & brûlé d'un
beau feu ,
Tu pourſuis vivement les intéreſts
de Dieu
Tes Ayeux autrefois pouffez d'un divin
zele ,
Alloient delales Mers attaquer l'Infidelle
;
Mais tu combats , plus iuste en tes
vaſtes proiets ,
GALANT .
7
L'Infidelle chez toy dans tes propres
Suiets .
Qui pourroit exprimer tes ſoins &
ton adreſſe ?
On te voit employer la rigueur , la
tendreſſe ;
Mais jamais la rigueur,ſans unprofond
regret ,
Tu frapes l'Herétique , &flates le
Suiet.
Auſſi chacun par tout ſe rend a tes
manieres ;
On voit avec plaisir des Provinces
Renoncer hautement à leurs vieilles
entieres
erreurs ;
Tu fais plus millefois que les prédi
cateurs.
LOUIS, le plus auguſte , &le plus
grand des Princes ,
Convertit auiourd'huy des Villes , des
Provinces ;
Et ce que n'a point fait ny Livre .
ny Sçavant ,
A4
8 MERCURE
LOUIS en vient àbout ,fi- toft qu'il
l'entreprend.
Ces Faits chez nos Neveux neferont
point croyables ,
Its liront tes Exploits ainſi qu'on lit
des Fables ;
Ilsfontfimerveilleux , que moy- même
, Grand Roy ,
Qui les vois, qui lesſçais , à peine
ie les croy.
Je vous ay parlé dans quelqu'une
de mes Lettres de la démolition
du Temple de Montpel.
lier. Le Parlement de Toulouſe
l'avoit ordonnée par ſon Arreſt
du 15. Novembre dernier , fur ce
que les Miniſtres de ce Temple
avoient reçeu Mademoiselle Paulet
à leur Communion , contre les
défenſes des Declarations de Sa
Majesté , qui portent expreffément
qu'aucun Catholique , ny
GALANT.
9
aucune autre Perſonne , ayant
une fois abjuré la Religion des
• Prétendus Réformez , ne ſera reçeuë
par eux à la profeſſer.C'eſt
ce qui eſtoit arrivé en la perſonne
de Mademoiselle Paulet , Fille
de Monfieur Paulet , Conſeiller
au Préſidial de Montpellier , qui
eſtant née dans les erreurs de Calvin
, les avoit quittées & repriſes.
Quoy que l'on euſt abatu ce
Temple il y a déja quelque temps,
ceux de cette Religion n'avoient
pas laiſſé de continuer leurs Procédures
au Parlement de Toulouſe
, & par un ſecond Arreſt
du 15. de May qui confirme le
premier , il fut ordonné qu'on
éleveroit une Croix ſur un Piédeſtal
, à la place où eftoit le
Temple , l'Exercice de la Religion
Prétenduë Reformée demeurant
interdit à jamais dans
As
10 MERCURE
la Ville & Iurisdiction de Montpellier.
La Cerémonie de la Benédiction
de cette Croix fut
faite le leudy 10. de Iuin parune
Proceſſion genérale , la plus ſolemnelle
qui euſt eſté veuë depuis
fort longtemps en ce Païs
là. Non feulement toutes les:
Communautez Religieuſes , tous
les Chapitres , & tous les Corps
de Iuftice & de Police y aſſiſterent
, mais encore tous les Prê
tres du Diocese , Monfieur l'Eveſque
de Montpellier qui avoit
voulu benir luy meſme la Croix ,
ayant convoqué ſon Synode ce
jour- là , afin d'augmenter la pompe
de cette Ceremonie . Ily eut
un concours extraordinaire de
Perſonnes de tout ſexe , de tout
âge , & de toutes conditions , &
l'on remarqua que la plus grande
partie des Chefs de tous les
GALANT. 11
Corps , estoient nouveaux Convertis
. La Proceſſion partit de
l'Egliſe Cathédrale de S. Pierre ,
où tout le monde s'eſtoit affemblé
; & apres que l'on eut fait le
tour de la Ville , on vint ſe ranger
à la Place du Temple démoly
, ſous des Tentes qu'on y avoit
fait dreffer pour éviter l'ardeur
du Soleil . Monfieur l'Eveſque y
eſtant arrivé , reveſtu de ſes Ha..
pits Pontificaux , ſe mit à genoux
, & auffitoſt la Muſique fic
entendre ce Motet , que ce Prélat
avoit compoſé exprés , Ecce
Crucem Domini fugite partes adverſa
, dum Crux erigitur , Harefis
confunditur , advelate , Fideles , ad
Crucis triumphum. Le Motet finy ,
Monfieur l'Eveſque dit plufieurs
Oraiſons , & benit la Croix qu'il
encenſa , apres quoy il s'affit fur
un Fauteüil qu'on luy avoit préi
1
A 6.
12 MERCURE
paré , pour recevoir l'Abjuration
de trente-deux Perſonnes que la
connoiſſance de la Verité faiſoit
renoncer à leurs erreur. Monſieur
Gauteron , Avocat en la
Cour des Aydes de Montpellier ,
fut le premier qui ſe préſenta . Il
eſtoit en Robe. Si -toſt qu'il parut
devant ce Prélat , il ſe mit à genoux
, comme pour faire reparation
à la Croix des irréverences
qu'il avoit commiſes contr'elle
& demanda pardon à Dieu publiquement
d'avoir perſiſte ſi
longtemps dans l'Heréſie . Apres
qu'il l'eut abjurée avec cinq de
ſes Enfans , Monfieur l'Eveſque
luy dit que l'ordre de l'Egliſe étoit
d'impoſer une penitence à ceux
qui avoient veſcu dans une faufſe
Religion , mais qu'il ne la jugeoit
pas neceſſaire à ſon égard ,
parceque l'humilité avec laquelle
GALANT.
13
il venoit de faire reparation en
préſence de tout un grand Peuple
, luy tenoit lieu des plus fortes
penitences. Ce Prélat reçeut encore
l'Abjuration de quelques
Perſonnes , & remit les autres
apres les Vêpres. On acheva la
Proceffion par le tour Royal , &
quand la Benédiction Epifcopale
eut eſté donnée dans l'Egliſe de
S Pierre , la Compagnie de Mefſieurs
les Penitens , qui ſont toû
jours pleins de zele , voulant témoigner
la joye qu'elle avoit de
voir triompher la Croix dans un
Lieu , où l'Heréſie avoit regné ſe
longtemps avec tant d'empire ,
s'y rendit tout de nouveau , & y
chanta un Motet particulier.
Quelques jours apres , c'eſt à
dire , le 27. du meſme mois , Mademoiselle
Paulet , dont la rechûte
a cauſé la démolition du Tem
14 MERCURE
ple de Montpellier , s'eſtant fait
inſtruire à fond des Veritez Catholiques
, fit ſon Abjuration entre
les mains de Monfieur l'Archeveſque
de Toulouſe , en préfence
de Meſſieurs les Eveſques
de Lodeve & de S. Papoul , & de
Monfieur le Procureur General
du Parlement , qui avoit eſté ſa
Partie dans le Procés où elle a eu
tant de part. Cette Action fur
faite folemnellement dans l'Egliſe
Métropolitaine de Toulouſe
, avec un concours inconcevable
de monde , & l'édification de
tous ceux qui pûrent eſtre témoins
de fon repentir.
Le meſme jour 27. de Juin ,
deuxGentilshommes de l'Auxerrois
, nommez Meſſieurs du Motet
, dont la Famille avoit toujours
eſté tres- conſidérable dans
le Party de la Religion PrétenGALAN
T.
15
duë Reformée , en firent icy l'abjuration
avec Mademoiselle du
Motet leur Soeur. Apres avoir
fenty longtems pluſieurs doutes ,
fur leſquels ils eſſayoient de s'éclaircir
dans la Province , ils
eſtoient venus depuis deux mois
à Paris , où les conférencesprefque
continuelles qu'ils eurent
avec des Gens auſſi ſçavans que
pieux , leur avoient enfin donné
l'entier éclairciſſement des Veritez
qu'ils cherchoient. Madame
la Maréchale de la Mote, dont ils
ont l'honneur d'eſtre connus particulierement
, les avoit adreſſez
à Monfieur l'Eveſque deMeaux,
qui leur ayant trouvé la diſpoſition
de coeur & d'eſprit necefſaire
pour une Action de cette
importance , en fit la Cerémonie
le jour que je viens de vous
marquer , dans le Choeur de l'E
16 MERCURE
gliſe Royale du Val- de-Grace ,
à l'ouverture de la Grille . Ce
grand Prélat leur fit un Difcours
digne de la force& de la douceur
de ſon eſprit , & de toute la réputation
qu'il s'eſt acquiſe. Tous
ceux qui l'entendirent en furent
charmez . La Cerémonie fut faite
en préſence de Mademoiselle
d'Orleans , de Mesdames les Ducheſſes
d'Aumont , de Roquelaure
, & d'Epernon , de Madame
l'Abbeſſe du Val-de-Grace , &
de toute ſa Communauté , &
d'un grand nombre d'Amis de
ceux pour qui elle ſe faiſoit. Ils
prononcerent l'Acte de leur Abjuration
avec un zele plein de
modeſtie , dont il n'y eut perſonne
qui ne fuſt touché.
Vous avez veu des Ouvrages
fr galans de l'Autheur de la Lettre
que vous allez dire , que vousد
GALANT.
17
n'en pouvez attendre qu'un fort
grand plaiſir..
LETTRE
DU BERGER FLEURISTE ,
A une de ſes nouvelles Voiſines,
• Sur ce qu'il ne luy avoit point
encore rendu viſite.
Nom'a rapporté , charmante
Mar- Ther, que vous demandiez
ces iours pafſſez comment ilſe
pouvoit faire que ie fuſſe civil &
galant , & que depuis fix moix que
vous habitez ſur la Frontiere des
Ambarriens , ie ne vous euffe point
encore rendu de viſite. Favouë que
ce procedé a licu de vous furprendre;
mais en voicy la raison Sans
18 MERCURE
déguisement , & ilmesemble qu'elle
eft affez forte pour me*iustifier aupres
de vous. Je ne dis rien de vos
Parens , c'estoit à eux à me faire
Sçavoir leur arrivée , fuivant la
mode du Pais . Ils n'en ont pas voulu
prendre la peine , leur exemple
n'a pas reglé ma conduite ; c'eſt vous
Seule , aimable & icure Bergere.
Vous eſtes belle , à ce que tout le
monde publie ;
:
Mais belle à peindre , & belle à
tout charmer , :
Belle à faire des Infidelles ,
Belle à ternir toutes les autres
Belles ,
Belle à vous faire aimer
Des moins ſoumis à l'amoureux
Empire ,
Belle enfin plus qu'on ne peut
dire .
GALANT.
19
Cette grande réputation de beau .
té que vous avez , & qui d'abord a
fait courir toute la Contrée pour
vous voir, eſt iustement la raison qui
ma empeſché d'avoir cet honneur.
Je n'ay pû penser à tant de charmes
,fans redouter leur puiſſance ;
& la crainte que i' ay euë pour mon
coeur , s'est opposée à la fatisfastion
de mes yeux . Ce n'est pas que ie fois
fort amy du calme , mais ie ſuis en-.
nemy des grandes inquiétudes , & il
est impossible que vostre veuë ens
cauſe de petites.
Quand mille attraits brillent dans
une Belle ,
Au plaiſir de la voir on met tous
ſes plaiſirs ;
Et lors qu'il faut s'éloigner
d'elle ,
Cent mouvemens divers combatent
nos defirs .
1
20 MERCURE
Plus on eſtoit heureux , plus la
peine eſt cruelle.
Le devoir, la raiſon , les ſens,
Se font dans ces momens
Une guerre mortelle .
Les uns nous font partir , les autres
demeurer ,
Leurs efforts troublent la cervelle..
La fâcheuſe querelle :
Des deux coſtez on ſe ſent déchirer
.
Si j'allois voir l'éclat que la beauté
vous donne ,
Laurois en vous quittant , à ſouffrir
tous ces maux .
Qui m'en conſoleroit ? per
fonne.
Il vaut donc mieux pour moy ,
demeurer en repos ..
Si c'eſtoit là tout le danger &
toute la peine , peut estre encore en
GALANT. 2.1
échaperois- je aussi bien que les autres
, mais la ſuite auroit quelque
chose de bien plus fâcheux que le
commencement .
Je connois mon coeur , il eſt
tendre ,
Il ne pourroit pas ſe défendre ,
En vous voyant , d'adorer vos
appas.
Ie n'ay rien qui vous puiſſe
plaire,
I'aimerois ſeul , vous ne m'aimeriez
pas ;
Ce ſeroit une affaire
Pire pour moy que le trépas .
Ie ſuis d'avis de n'en rien faire.
Quelquepanchantquime porre
à l'amour ,
Serviteur , s'il eſt ſans retour.
Ce n'est pas qu'avec un peu d'efprit
on ne trouve des expédiens à
22 MERCURE
toutes choses ; & s'il est vray que
vous soyez auſſi bonne que vous eſtes
belle , comme Tircis & Calište m'en
aſſurent , je vais vous en propoſer
un , dont il ne vous fera pas difficile
de vous servir , pour peu que vous
Souhaitiez que i'aye l'honneur de
vous voir. C'eſt de me donner une
part à voſtre amitié , avant que je
reçoive cet honneur ; non pas une
part telle qu'onl'accorde au prochain
par devoir de Religion , ou au Voisin
par force d'habitude , mais comme
la mériteroit un Berger ,
Qui pour vous, de tout temps ,
auroit au fond de l'ame
Une auſſi noble & vive flâme
Qu'on la doit reſſentir pour la
Divinité ;
Car j'aimerois ainſi voſtre rare
beauté ,
Si le Deſtin,dés voſtre enfance,
GALANT.
23
M'en.euſt donné la connoiffance.
Ie le juge aux tranſports dont je
ſuis agité ,
Au feul nomde vôtre Perſonne.
N'en doutez pas , la preuve eſt
bonne.
Les premiers mouvemens marquent
la verité.
Mais il faudra encore ajoûter à
ce don de voſtre prétieuſe amitié ,
une ferme promeſſe de neme la pas
ofter , quand vous m'aurez veu ; autrement
ce seroit comme donner &
retenir , ce qui n'est pas recevable
en bonne iuffice. Vostre parole fuffira
pour me perfuader de l'une &
de l'autre grace , tant i'ay bonne
opinion de vous.
Apres cela , jeune Bergere ,
Jiray d'un pas hardy m'expoſer
à vos traits ,
24 MERCURE
Et voir de tous mes yeux ces merveilleux
attraits
Que tout le monde en vous trouve,
admire , & révere .
Duſſay- je alors rencontrer mon
cercueil ,
Sur quelque Mer que je m'engage,
Aupres d'un ſi charmant écueil
Ie ne craindray point le naufrage.
Vous demanderez peut estre comme
on pourroit faire pour concevoir
de l'amitié en faveur d'une Per-
Sonne qu'on n'a jamais veuë ; je
vous réponds , que l'inclination , ou
l'estime , peuvent produire cet effet;
mais comme cefont des routes quine
font ouvertes qu'aux Dieux & aux
Héros , ie leur en laiſſe la gloire &
leplaisir. Il peut y avoir un autre
fondement à cette amitié ; & c'est
de
GALAN T.
25
difpofer par exemple vostre recon
noiſſance à devancer de quelques
mois mes ſervices&mes soins ,&م
à eſtre dé's auiourd'huy toute auſſi
grande pour moy , quefi i'avois déia
fait mille choses propres à vous obliger
& à vous plaire ; car enfin mon
intention a ce but , & tres - Seûrement,
Lors que j'auray commencé de
vous voir ,
Il n'eſt point de devoir
Que je ne tâche de vous rendre.
J'auray pour vous tout ce qu'on
peut avoir
De plus empreſſé , de plus
tendre;
Une honneſte affiduité ,
Une fincere complaiſance ,
Beaucoup de ſenſibilité ,
Ardeur, difcretion, conſtance ,
Juillet 1683 . B
26 MERCURE
Plus meſme que je ne promets ;
Et ſi je manquois à pas -une
Des qualitez qu'ont les Amis
parfaits ,
Faites- moy perdre ma fortune
Défendez - moy de vous revoir
jamais.
د
Il ne s'agit dinc que de prendre
la volonté pour l'effet , & l'avenir
pour le paßé; car comme on vous
repréſente infiniment genéreuse
vous n'aurez pas plutost pensé que
vous estes obligée à mon amitié , que
vous m'accorderez la voſtre . Conſultez-
vous donc là - deſſus ; & fi
vous estes d'humeur àfaire pour moy
cet effort d'imagination & de coeur ,
ayez la bonté de m'en avertir , afin
que je me rende aupres de vous. Mais
préparez vous enſuite à mettre bas
toutle sérieux & tout le froid , à
quoy les premieres visites font fuYineiega
B 2
X
L'aymable saison des
94
mans
4
infidel
ont des douceurs toujour
tous les temps ontd
GALANT.
27
jettes ; autrement je ferois affez
malheureux pour me persuader que
vous auriez regret de vous estre engagée
imprudemment à me traiter
en Amy , & à me regarder comme
voſtre Serviteur.
J'attens de vous des remercimens
fur l'Air nouveau que je
vous envoye. Il eſt de l'illuſtre
Monfieur Lambert ; fon nom
vous dit tout.
AIR NOUVEAU .
'Aimable ſaiſon des Zéphirs
Peut bien donner quelques
plaisirs
Aux Amans infidelles ;
Mais pour les coeurs conftans ,
Tous les temps
Ont des douccurs nouvelles.
Monfieur le Vicelégat d'AB
2
28 MERCURE
vignon ayant eſte averty que les
Galeres deſtinées pour la conduite
de Monfieur Ranucci
Nonce de Sa Sainteté , portant
le Préſent des Langes à Monſeigneur
le Duc de Bourgogne ,
eſtoient arrivées heureuſement
au Port de Marseille , & que ce
Prélat paſſeroit par cette Ville- là
le 18. de May , donna tous les
ordres neceſſaires, afin qu'on n'épargnaſt
rien pour luy rendre les
honneurs qui luy estoient deûs.
Il alla le recevoir juſqu'au Port
de la Durance , accompagné des
Confuls , & ſuivy de quarante
Carroffes remplis du plus beau
monde d'Avignon,& de la Compagnie
des Chevaux- Legers , &
le mena dans ſon Palais , où il
arriva ſur les fix heures du ſoir,
au bruit des ſalves de la Moufquererie&
du Canon , qui firent
,
GALANT.
29
un feu continuel pendant plus
d'une heure. Toute la Ville témoigna
beaucoup de joye de ſon
arrivée , & il fut complimenté par
L'Aſſeſſeur , en préſence d'une
grande foule de Gens de marque.
Il luy répondit en François
d'une maniere qui fit voir à tout
le monde que les beautez de nôtre
Langue luy estoient connuës .
Le Soupé fut magnifique. La
profuſion de tout ce qu'ily avoit
alors de rare s'y trouva auffi-bien
que le bel ordre & la propreté.
Deux Neveux de Monfieur le
Nonce y prirent place avec fon
Auditeur & un autre Abbé
Italien. Monfieur le Vicelégat
avoit prié Monfieur l'Eveſque de
Cavaillon , Monfieur le Commandeur
Madalchini Capitaine
de Chevaux - Legers , Monfieur
Nini Commandant de la Garni
B3
30
MERCURE
fon , l'un & l'autre Freres de
Cardinaux , Monfieurl'Abbé de
Cabanes de- Gerentes Prevoſt
d'Avignon , Monfieur le Marquis
de Goult , Monfieur de Paſſis
Frere de Monfieur le Marquis
d'Aubignan , Monfieur le Chevalier
de maſan , & quelques autres
Perſonnes de qualité. Apres
le Soupé , Monfieur Eymenier
de la meſme Ville d'Avignon ,
Fils d'un des plus celebres Jurifconfultes
de l'Europe , vint préſenter
à Monfieur le Nonce un
Ouvrage en Vers Latins , ſur le
choix que Sa Sainteté avoit fait
de luy pour cette Nonciature .
Cet Ouvrage plût extrémement
à toute la Compagnie , qui luy
donna beaucoup d'aplaudiffemens
.
Le nom de Monfieur de Templery
, Gentilhomme d'Aix en
GALANT.
31
Provence , ne vous eſt pas inconnu
. Les Vers que je vous ay
déja envoyez de luy fur divers
Sujets , vous ont appris combien
il a de talent pour la Poësie. Vous .
le connoiſtrez encore mieux en
lifant ceux- cy , qui me font tombez
depuis peu entre les mains.
***好好好好好好好好好好好
LES
SEPT PECHEZ
MORTELS.
Stances Morales & Galantes.
A IRIS .
Vous dont les paffions font fo
bien maîtrisées ,
Vous dont la pieté mérite des Autels ,
B 4
32 MERCURE
Et qui , ſans rien sçavoir des ſept
Pechez mortels ,
Pratiquez les vertus qui leur font
opposées ;
Sans - doute vous direzqu'il ne m'est
pas permis ,
Selon les honneſtes Maximes ,
De parler avec vous des crimes
Que vous n'avezjamais commis .
Mais comme l'équité ſe voit par
l'iniustice ,
Qu'on conçoit par la nuit ce que
c'est que le jour ,.
Et qu'enfin par la haine on reconnoît
l'amour ,
Ainſi vous connoiſtrezla vertu par
le vice .
Bien que jefois certains d'ailleurs,
Que jamais le pechéne fut de vostre
usaze ,
On peut entretenir les Muets du
Langage ,
Etles Aveugles des Couleurs.
GALANT.
33
AVARICE.
I.
Quoy ! tant de ſoin & de contrainte-
Pour des Biens paſſagers dont onfait
fon bonheur ,
Qu'on n'amaſſe qu'avecſueur ,
Qu'on ne poſſede qu'avec crainte,
Et qu'on ne perd qu'avec douleur!
L'Avare , dans ſon humeur noire,
Ainsi que l'Hydropique , eſt toûjours
alteré ,
Et d'un defir immodéré ,
Plus il boit , plus il voudroit boire.
Cet Attrabilaire achevé
Manque de Biens dans l'abon--
dance ,
Il est pauvre dans l'opulence ,
Pour les plus doux plaisirs ſon goust
est dépravé,
Et dans la folle erreur qui ſans ceſſe
l'obſede ,
Il ne jouit non- plus des trésors qu'il
poffede ,
B5
34
MERCURE
Que de ceux dont il eſt privé.
Falfons de la vertu nos trésors les
plus rares ,
Employons - y nos iours iusqu'aux
moindres inftans ;
Enfin, s'il nous faut estre avares,
Ilne faut l'estre que du temps.
Iris, ie ſçay que bien des Gens ,
Tâchant de vous trouver un vice,
Vous accufent fort d'avarice.
Ils disent que c'est là lefeulde vos
vainqueurs ,
Que vous estes avare enfin autant
qu'une autre ;
Car bien que tous les jours on vous
donne des coeurs ,
Vous ne donnez iamais le voſtre..
ENVIE .
2.
L'envie est un dépit qu'on ne peut
modérer ,
Un Tyran qui toûjours ou déteste
ou desires
GALAN T.
35
Il rit fi- toſt qu'il voit pleurer ,
Et pleurefi- toſt qu'il voit rire.
Cet Antipode du bon ſens ,
Chagrins defes traits impuiſſans,
Contre luy-mesme les relance ;
Et d'abord qu'on ſubit ſes Loix ,
Déchirant fon Autheur d'une vive
Soufrance ,
Il imite ce Ver qui naiſſant dans le
Bois ,
Rongele mesme Bois dont ilprendsa
naiſſance.
Du mérite d'autruy ce Bizarre eft
jaloux ,
Et la prospérité l'irrite.
Mais , Iris, fi l'Envie attaque le me
rite ,
Feut- on la condamner de s'attaquer
àvous ,
Vous , qui par les vertus dont brille
voſtre vie ,
Et parvos éclatans appas ,
En donnant à tous de l'envie
B 6
36 MERCURE
Donnez ce que vous n'avez pas ?
Non , ce vice ſur vous n'eut iamais
de puiſſance ;
Car que pourriez - vous envier ?
Seroit - ce la beauté , l'esprit , ou la
naiſſance ?
N'avez - vous pas dequoy vous en
glorifier? t
Mais puis qu'on vous voit accom
plie
De tout ce que la Terre a de plus
glorieux ,
A moins que vous portiezvos fouhaits
jusqu'aux Cieux ,
Qu'est- ce qui peut vous faire envie?
ORGUEIL .
3
0O Mortels orgueilleux, qui d'un culte
frivole-
N'adorez que du vent , qu'une pom
peuse Idole
Dans les honneurs où vous coureza
1
GALANT. 37
Quand mesme cent Lauriers ombra.
geroient vos teftes ,
Sans penſer à ce que vou vous estes ,
Pensez à ce que vous ferez.
Lors que les Parques ennemies
Auront tranchélefil de vosfuperbes
vies ,
Et que de vos grandeurs vous ferezdépoüillez,
Quels changemensferont les vôtres ?
Dans un Champ les épis d'un beau
verd émaillez,
Sont plus hauts les uns que les
autres ,
Mais ils font tous égaux d'abord
qu'ils font taillez.
Ouvrezle Tombeau d' Alexandre,
Helas ! dans ſon riche Cercueil ,
Le feu qui lebrûloit & d'envie :
d'orgueil ,
Eft éteint sous un peu de cendre ;
Et luy , qui des Pais où ſon coeur l'entrainoit
,
38
MERCURE
Ne fit qu'un vaste Cimetiere ,
Ayant à tant de Roys donné de la
pouffiere ,
Est devenu ce qu'il donnoit.
Mais vostre humilité qui furpaſſe
toute autre ,
Fait, Iris , que iusqu'auiourd'huy ,
Bien que vous connoiffez le mérite
d'autruy ,
Vous ne connoiſſez point le vostre.
Ainsi de vos vertus ignorant les
appas ,
Par le mépris que vous enfaites ,
Tout le monde ſçait qui vous estes ,
Vousseule ne le sçavezpas .
GOURMANDISE.
4.
Ce vice ſenſuel de goust & de faveur
,
Par qui le premier Homme , helas ,ſe
vit coupable ,
Dont Satan s'efforçade tenter le Sauveur
GALANT .
39
Qui fit commettre à Loth un crime
épouvantable ,
Est la Porte par où , malgré tous nos
efforts ,
L'impureté nous livre une rude ef
carmouche.
Et qui croiroit que par la bouche
- On empoisonne l'ame , auffi bien que
le corps ?
- Quelle honte à l'esprit , que la chair
le maîtriſe ,
Luy qui doit toûjours commander !
On ne peut l'affranchir de l'affront
de céder ,
Qu'en gourmandant la Gourmandife.
1
Mais peut - on fe perfuader
Que lors que vous gardez, belle Iris,
7 l'abstinence ,
Vous inspiriezl'intempérance ,
Puis qu'on ne peut vous regarder
Sans une avidité qui n'a point de
feconde ;
40-
MERCURE
Ouy , comme un Mets délicieux ,
Tout le monde auiourd'huy vous
mange avec les yeux ,
Car vous estes , Iris , du gouft de
tout le monde .
PARESS E..
5.
Tout ce que Dicu créafur la terre&
fur l'onde
Contre cevice nous instruit .
L'Aſtre du jour , l'oeil de la nuit ,
Sans prendre aucun repos , font tout
le tour du monde ,
Et ces brillantes fleurs dont le Ciel
est paré,..
Nousprefchent contre la Pareſſe ,
Car d'un mouvement mesuré
Dans leur voûte d'azur elles roulent
Sans ceffe.
Enfin ne voit on pas que la Terre &
La Mer
Par leurs productions marquent la
diligence ,
GALANT. 41
Et que tout fuit la nonchalance ,
Jusqu'aux petits Hoftes de l'air.
Fut - il jamais pour nous une honte
Semblable ,
Que tous les Animaux nous faſſent
la leçon ,
Et que l'Homme , à qui ſeul Dieu
donna la raiſon ,
Soit ſouvent le moins raisonnable?
Mais comme la Pareffe agit avec
lenteur,
Et ne peut rien finir ſans une peine
extréme ,
Iris , ſi ie trainois ce discours en
longueur ,
Vous m'en acuſeriezmoy- mesme..
COLERE.
6.
Une haine naiſſante agit modere.
ment ,
L'amour eft foible en fon entrée
Et la crainte eft petite en ſon com
mencement ...
42
MERCURE
Mais lacolere est grande aussi- tost
qu'elle est née.
Le temps eft inutile à son accroif-
Sement ,
Elle a dansſon Berceau la foudre&
la tempeste ,
Et ce Monstre de bile & de déchaînement
Porte comme un Serpent ſon poison
àla teste.
Prévenons donc l'occaſion
De cette ardente paſſion.
Peut- estre avez vous oüy dire
Qu'autrefois un Prince d'Epire ,
A qui l'on fit préſent de Vases de
cristal ,
Prévoyant les effets de fon couroux
brutal ,
Si quelqu'un de ſes Gens les caſſoit
par mégarde ,
Prit ces Vaſes ſi délicats ,
Les trouva merveilleux , en fit beaucoupde
cas ,
GALANT.
43
1
Et voulant ſe tenir contre luy- mesime
en garde ,
Les mit en ſuite en mille éclats.
C'est ainsi que nous devons faire
Pour détourner les feux de nos emportemens.
Mais pour vous , douce Iris, vousn'avezpas
affaire
De tous ces beaux enseignemens ;
Car vous n'aveziamais reconnu la
Colere
Que dans les yeux de vos Amans ,
Quandvous leur eſtes tropſevere.
LUXUR E.
7 .
Ce qui me reste encore à dire ,
Eft obfcur pour vous ; mais enfin,
Belle Iris, vous le pourrez lire
Comme ſi vous lifiez du Grec , ou du
Latin ;
Et puis que vous n'avezaucune connoissance
1
44
MERCURE
D'un vice dont l'horreur fait trembler
nos Autels ,
Cen'est que pour finir les Sept Pechez
mortels
Que j'aioûte encor cette Stance.
Rien n'eſt ſans fin, ou fans delais ...
Avant que l'on prononce , on furçeoit
les Procés ,
Un pénible travail ſe ſuſpend , on
s'acheve ,
La haine a bien souvent des relâ
ches fecrets
La guerre afa paix &Sa tréve,
Mais la lubricité n'a ny tréve , ny
paix.
Ce Tyran contre qui l'on ne voit
point d'aziles ,
Ce Poison de la Chateté ,
Cette Idole de vo'upté
Qui caufa le Deluge , & fit bruler
cing villes ,
Si- tost qu'il est entré comme un Séditieux
,
GALANT.
45
Ou par l'oreille , ou par les yeux ,
Dans les ames les plus tranquilles,
Defes fleches & de ſes traits
Il allume un brazier qui ne s'éteint
jamais.
Des autres paſſions quand on veutſe
défendre ,
On peut les attaquer,& l'on peut les
attendre
う
Mais contre ce vice attrayant ,
Pour remporter quelque avantage
Sans le regarder au visage ,
Il faut le combatre en fuyant.
Voila de la Luxure une groffiere
image ;
Je n'ofe, chaste Iris, la finir davantage
,
Pour ne me rendre pas pres de vous
criminel ;
Carfidevant vos yeuxj'entreprenois
demettre
Avec des traits plus vifs ce vice
fenfuel .
46 MERCURE
En vous lepeignant mieux ,je craindrois
de commettre
Un huitiéme Peché mortel.
Le Dimanche 9. de May , on
fit à Grenoble la Ceremonie de
mettre la premiere Pierre de l'Egliſe
des Carmes Déchauſſez. Il
y a pres de quarante ans que ces
bons Religieux s'y ſont établis, &
la Solitude eſtant l'eſprit de leur
Inſtitut , ils ſe ſont logez dans un
Fauxbourg , hors la Porte de
Trois- Cloiſtres. Une Aîle de leur
Baſtiment qui eſt déja faite , don .
ne de grandes idées de tout l'Edifice
, quand il ſera achevé . Ils
ont une Allée de Tilleux fort
longue & fort large , qui leur
fournit un tres- agreable lieu de
promenade. Ce fut ſous la verdure
de ces Arbres , qu'on fit la
Ceremonie , dont je vais vous
GALANT.
47
marquer les circonstances. Monſieur
le Marquis de S. André ,
Premier Préſident du Parlement
de Grenoble , fi connu par les
importans Emplois dont le Roy
l'a toûjours honoré , ayant eſté
prié par ces Peres de mettre le
premier Fondement de leur Egliſe
, ſe rendit chez eux apres les
Veſpres, accompagné d'un grand
nombre d'Officiers du Parlement.
Comme c'eſt une action conſa .
crée par noſtre Religion , que le
poſement des premieres Pierres
de nos Eglifes , & que les Carmes
Déchauſſez ſont aimez generalement
de tout Grenoble
pour la ſainteté de leur vie , &
pour l'utilité que le Public en reçoit
, l'Hôtel de Ville aſſiſta à
cette Cerémonie , & les Confuls
y vinrent en Corps , & en Chaperon.
Les Dames les plus qua
48 MERCURE
lifiées de la Ville s'y trouverent ,
& vous jugez bien que l'on y
vit accourir le Peuple en foule .
Un Détachement de trois cens
Hommes proprement armez , ſe
poſta ſur une ligne le long de
l'Allée. Ils eſtoient commandez
par les Officiers du Pennonage ,
que ces Peres régalerent d'une
Collation , qui auroit excedé la
Pauvreté Religieuſe , ſi la Feſte
n'en euſt excuſe la magnificence .
Ils firent pluſieurs Salves à diférentes
repriſes ; & fi le bruit de
leurs armes ſe faiſoit entendre ,
les Hymnes que chantoient les
Eccleſiaſtiques , ne retentiſſoient
pas moins. Monfieur l'Abbé de
Leſcot fut prié de faire la Benédiction
de la Pierre. Comme il
eſt Official General du Dioceſe ,
c'eſtoit à luy que cet honneur
eſtoit deû. Son ſçavoir , ſon éloquence,
GALANT. 49
quence , & fa pieté , le font diſtinguer
par tout; mais les Peres
Carmes eſtoient encore obligez
de le choiſir pour cette action , par
reconnoiſſance des bienfaits qu'ils
reçoivent de ſa Famille , qui eſt
une des plus nobles de la Province.
Madame la Préſidente ſa
Mere leur a donné cinq cens
écus depuis peu de temps , pour
commencer leur Eglife. Tout ce
beau monde eſtant aſſemblé ſous
les Tilleux dont je viens de vous
parler , le P. Hyacinthe , Prieur
de ce Convent , ſi eſtimé dans
tout l'Ordre par ſon grand mérite
, fit un excellent Diſcours à
Monfieur le Premier Préſident.
Il luy dit , Que lors que Dieu vou
Lut créer le Ciel , qui est l'auguste
Temple qu'il a baſti pour sa gloire
il y mit une premiere Pierre , fur
laquelle ce grand Edifice fut affer-
Juillet 1683 . C
50
MERCURE
my; que cette Pierre fut Son propre
Fils &Son Verbe , Verbo Domini
Cæli firmati funt. Que dans les
Suites des temps , Dicu ayant voulu
bâtir la Ville & la Montagne de
Sion , dont il est tant parlé dans les
Saintes Ecritures , & qui n'est autre
que l'Eglise Univerfelle , composée
des Anges &des Bienheureux
dans le Ciel , & des Hommes Voyageurs
fur la Terre , ce grand Architectey
mit une Pierre fondamentale
, angulaire , & précieuse , qui fut
encore Son Verbe , mais incarné ,
fait Homme , Ecce ego ponam in
fundamentis Sion Lapidem angularem
, pretiofum. Que lors que
le Fils de Dieu fait Homme , entreprit
icy bas de bâtir une Eglife vifible
, composée des feuls Hommes
voyageurs , il prit leſoin d'y mettre
luy - meſme la premiere Pierre sen
choiſiſſant un defes Disciples qu'il
GALAN T.
ST
mit dans les Fondemens ,&auquel
il changea le nom de Simon en ce
Auy de Pierre , Tu es Petrus , & fuper
hanc Petram ædificabo Ecclefiam
meam. Que quand les premiers
Chrétiens commencerent à bâtir
des Eglifes au vray Dieu , fur
des Ruines des Temples de l'Idolá.
trie , les Empereurs & les Roys ſe
firent un grand honneur de mettre
da premiere Pierre à ces augustes
Sanctuaires , où la Majesté de Dieu
venoit habiter; que ce fut dans cet
esprit que le Grand Constantinvou.
tut mettre luy - mesme la premiere
Pierre de plusieurs Eglifes qu'il fit
bastir , & fur tout de celles de S.
Pierre à Rome , & du Saint Sepulchre
à Jérusalem ; &que Monfieur
de S. André , Grand Pere de Monfieur
le Premier Président , avoit
mis de la part du Roy Henry IV. la
premiere Pierre de l'Eglise des Ca-
C 2
52 MERCURE
pucins , & des Recolets hors la Ville
de Grenoble. Il fit enſuite l'éloge
de ce Magiſtrat , & le fit d'une
maniere qui luy attira l'applaudiſſement
de tous ceux qui l'enrendirent.
La Benédiction de la
Pierre ayant eſté faite , elle fut
placée avec cette Inſcription.
<
D. O. M.
Sedente in Pontificatu InnocentioXI.
regnante in Gallia Ludovico Magno
XIV.illuſtriſſimus ac amplißimus
D.D.Nicolaus dePrunierD.de
Saint André , Marquiode Virieu.
Regi ab omnibus Confiliis , infupréma
Delphinatus Curia Protoprases
, totiusque Provincia pro
Regemoderator ac rector , necnon
& apud Venetos Exlegatus excellentißimus
, hunc primam Lapidem
Ecclefia Sancta Maris de
Monte Carmelo , & Sancti Joseph
Carm. Difcal, in perpetuum pie
GALAN T.
5'3
tatis ac benevolentia Monumen--
tum , in angulo maioris Capella
pofuit , Anno Domini M.DC.
LXXXIII. die 9. Maij.
Vous aurez peut- eſtre entendu
parler de ce qui est arrivé à
Rheims depuis peu de temps.
L'Avanture eſt remarquable , &
accompagnée de circonstances
qui la rendent fingulieres. Je les
ay appriſes de Gens qui ont eu
part à toute l'affaire. Voicy ce
que c'eſt . Vne Femme d'une aſſez
heureuſe phyſionomie , habillée
de noir d'une maniere tres - fimple
, & ne portant que du Linge
uny , choiſit ſa retraite à Rheims
il y a deux ans ou environ. Elle
y fut d'abord reçeuë chez un
Homme d'une tres abjecte Profeſſion
, qui luy donna une eſpece
de Grenier pour tout logement.
C
3
54
MERCURE
Elle buy fit croire qu'elle revenoit
d'un Pelerinage de Noftre-
Dame de Lieſſe. Pendant fix femaines
qu'elle y demeura , elle
ne parla qu'à un Inconnu de peu
d'apparence qui la vint chercher
deux ou trois fois , & qu'elle diſoit
luy eſtre envoyé par ceux
qui prenoient le ſoin de fes affaires.
Sa vie eſtoit fort reglée.
Elle ne fortoit que pour aller à
l'Eglife , où elle ſe fit bien- toſt
remarquer , & par la ferveur de
ſes prieres , & par le long temps
qu'elle y employoit. Il luy falloit
peu de choſe pour fa nourriture,
& ce qu'elle avoit apporté d'argent
pouvoit ailément fournir à
ſes beſoins. Sa charité pour les
Pauvres , jointe au zele ardent
qui la faiſoit aſſiſter à tout le Service
de ſa Paroiſſe , ayant attiré
les yeux de quelques Devotes ,
GALANT..
55
l'une d'entr'elles qui la vit ſortir
un jour de chez ſon Hoſte , luy
demanda ſi elle logeoit dans cette
Maiſon; & l'honneſteté avec
laquelle elle répondit à cette demande
,& à quelques autres , luy
faifant juger que c'eſtoit une
Femme de naiſſance , elle luy
offrit ſes foins pour la mettre en
lieu , où elle feroit avec plus de
bienséance. La Dame accepta.
cette offre , & cinq ou fix jours
apres, on lay fit donnerun Apartement
chez une Veuve à Manches
étroites , qui la laiſſa vivre
comme elle voulut. Afin de n'incommoder
perſonne dans cette
Maiſon , elle ſouhaita quelqu'un
pour la fervir , & la Fille d'un
Sergent s'eſtant préſentée entre
pluſieurs autres , elle la choiſit
parce qu'elle eſtoit Devote. Vn
Eccléſiaſtique tres -pieux & tres+
C4
56
MERCURE
zelé , à qui la qualité de Directeur
donnoit accés chez la
Veuve, fit en peu de temps con- >
noiffance avec la Dame. Ils eurent
enſemble quelques converſations
particulieres, dans leſquelles
il l'entendit toûjours ſoûpirer;
& ſes manieres honneſtes & infinuantes
, l'ayant obligé pluſieurs
fois de l'aſſurer qu'il ſe feroit un
plaifir ſenſible de luy pouvoir
donner quelque conſolation dans
des malheurs qu'il croyoit qu'elle
cachoit , & dont il n'oſoit luy
demander l'éclairciſſement , elle
luy dit enfin un jour qu'elle ſe
ſentoit forcée de luy avoüer , que
ce luy ſeroit un fort grand foulagement
de confier tout le ſecret
de ſa vie , à un Homme d'une
probité auſſi genéralement connuë
que l'eſtoit la fienne , &
qu'auſſi-bien elle ſe trouvoit dans
GALANT.
57
un état où il eſtoit neceſſaire
qu'une Perſonne de mérite &de
vertu , vouluſt bien répondre
d'elle. La ſuite de ce Prélude fut,
qu'elle estoit Marquiſe de Châtillon
, Niéce de Monfieur l'Eveſque
de Geneve , de la Maiſon
de Luſinge , illuſtre Famille d'Aniſſy
; qu'ayant de grands Biens ,.
dont une partie luy eſtoit diſputée
par des Parens qui avoient
fait durer quinze ans un Procés
contre ſon Tuteur , ſon Mary ,
Homme- tres- intelligent dans les
affaires , eſtoit preſt d'obenir
contre eux gain entier de Cauſe,
lors qu'il avoit eſté aſſaſſiné un
ſoir à Paris , qu'on ne doutoit
point que ceux qui plaidoient ,
contre elle n'euſſent fait faire le
coup , & qu'elle en eſtoit d'autant
plus perfuadée , qu'elle ſçavoit
de fort bonne part qu'ils
C
58
MERCURE
avoient auſſi deſſein de la faire
affaffiner , parce qu'ils estoient
ſes Heritiers , qu'elle s'eſtoit trouvrée
groſſe de ſix ſemaine , &
que ſes Amis luy ayant tous conſeillé
d'abandonner une Maiſon.
de Campagne où elle avoit toûjours
demeuré , & de ſe tenir
cachée , elle avoit choiſy la Ville
de Rheims pour le lieu de fa
retraite , ſans qu'elle oſaſt y paroiſtre
en équipage de Veuve
de peur qu'un grand deüil ne la
trahift. L'Eccleſiaſtique entra fortementdans
ſes intéreſts. Les larmes
dont ſon recit fut accompagné
, avoient fait fur luy une
impreffion tres- favorable & fa
conduite , auſſi vertueuse que
modeſte , eſtoit un ſi ſeûr garand
de la verité de ſes malheurs ,
qu'il ſe fit un vray honneurde ce
qu'une Femme de fon rang avoit
د
GALANT.
59
bien voulu luy découvrir ce qu'il
luy eſtoit important de cacher à
tout le monde. Comme elle ne
pouvoit plus diſſimuler ſa grofſeſſe
, il l'aſſura que fur ce qu'il
en diroit, elle n'avoit rien à craindre
de la médiſance. En effet il
publia auffi- toſt par tout , qu'il
ſçavoit qui elle eſtoit ; que ſa Maifon
, auffi -bien que celle de ſon.
Mary , eſtoit tres - illuftre ; que fa
groffefſe ne devoit rien faire croire
de contraire à ſa vertu , & que
par pluſieurs raiſons qu'il ne pouvoit
expliquer , elle estoit contrainte
de vivre ainſi retirée , fans
ſe faire mieux connoiſtre. Chacun
raifonna fur l'Avanture; mais
fans former de ſoupçons qui fifſent
tort à la Dame , tant le témoignage
de cet Ecclefiaſtique
qui vivoit tres ſaintement , eſtoit
d'un grand poids en toutes cho
C. 6.
60 MERCURE
ſes. Il continua ſes ſoins aupress
d'elle , & entra fi fort dans ſa
confidence , qu'elle n'eut plus
rien de caché pour luy . C'eſtoit
chez luy que toutes les Lettres
qu'on luy écrivoit, eſtoient adrefſées.
Elle les ouvroit en ſa pré-.
fence , & comme elle vouloit toujours
qu'il les lût , il apprenoit
par cette lecture que ſon Procés
alloit bien , & qu'on pourſuivoit.
une Proviſion tres- conſidérable ,
pour la faire vivre felon ſa naiffance.
La crainte qu'il eut que
l'argent ne luy manquaſt , l'obligea
ſouvent à la prier de ſe ſer->
vir de ſa Bource . Il avoit du Bien ,
& pouvoit la ſecourir ſans s'in-.
commoder , mais toutes ſes offres
furent long- temps inutiles . Elle
luy diſoit toûjours , que ſi quelque
choſe la faifoit ſouffrir dans
la longueur, extraordinaire de
>
GALAN T. Gr
fon Procés , c'eſtoit de ne pouvoir
aſſiſter quantité de Miſérables
qu'elle connoiſſoit , mais que
Dieu ſe contentoit du defir quand
l'effet ne pouvoit ſuivre.Là deſſus
PEccleſiaſtique ne manquoit jamais
de la conjurer d'agir avec
luy fans nulle réſerve , & il le fit
un jour avec tant d'inſtance ,
qu'elle conſentit enfin qu'il lay
avançaſt ce qu'on luy avoit mandé
la derniere fois qu'on luy en.
voyeroit dans peu de jours. La
ſomme eſtoit affez forte , & d
peine la luy eut- il miſe entre les
mains , qu'elle en employa une
partie à faire des charitez . Elle
viſita les Hôpitaux , foulagea
pluſieurs Familles qu'elle ſceu
eſtre en neceffité , & fit dire un
fort grand nombre de Meſſes dans
tous les Convens. Des actions fi
chreſtiennes luy acquirent une
62 MERCURE
tres - grande réputation. Peu de
temps apres , l'Eccleſiaſtique luy
apporta une Lettre dans laquelle
elle en trouva une autre deChange
, de la moitié de la ſomme qu'il
avoit bien voulu luy preſter. Elle
le pria de la recevoir , en attendant
qu'on luy envoyaft une leconde
Lettre de Change qu'on
luy promettoit dans peu. Il témoigna
qu'il prenoit pour un outrage
cet empreſſement de s'acquiter
avec luy , & l'obligea de
garder ce qu'elle vouloit luy rendre
Elle s'en ſervit à un uſage ,
qui fit grand bruit dans toute la
Ville.Cette Fille de Sergent qu'el
le avoit priſe auprés d'elle , témoignoit
toûjours que fi elleavoit
un peu de fortune , elle ne prendroit
jamais d'autre party que celuy
de ſe faire Religieuſe . La Dame
luy demanda ſi elle estoit ve
GALANT ..
63
ritablement dans cette pensée ,&
fur ſa réponſe elle alla trouver
une Superieure de Convent avec
qui elle avoit quelque habitude.
Les conditions furent arreſtées ..
La Dame paya comptant une
partie du prix dont elles convinrent
, & promit de payer l'autre
dans le temps de la Profeſſion.
Une récompenſe de cette nature ,
faite à une Fille qui ne l'avoit
ſervie que quatre ou cinq mois ,
fut d'un tel mérite aupres des
Devots , qu'on les vit tous s'empreſſer
à faire liaiſon avec la Dame
, & plus encore à luy offrir
chacun quelque ſomme , puis
qu'elle faiſoit un ſi bon uſage de
l'argent qu'on luy preſtoir. Sur
tout un autre Eccleſiaſtique, Amy
du premier , qui l'avoit inſtruit
de ſes grands Biens & de fa naiffance
, l'engagea à diſpoſer d'un
64 MERCURE
petit Tréſor qu'il amaſſoit depuis
fort longtemps . Ce qui luy attira
cette confiance , outre l'eſtime ,
qu'on avoit pour ſa vertu , c'eſt.
que l'argent d'une ſeconde Lettre
de Change qu'on luy envoya , fut
employé à rendre de petites ſommes
, qu'elle acquita avec une
libéralité admirable , c'eſt à dire ,
en forçant les Gens d'accepter
preſque le double de ce qu'elle
avoit reçeu . Ces manieres genereuſes
ne laiſſerent plus douter
qu'elle ne fuſt d'une auſſi haute
naiſſance que le diſoit l'Eccleſiaſtique.
Le Peuple alla meſme
juſqu'à croire que c'eſtoit une
Princeſſe qui ſe déguiſoit , lors
qu'eſtant accouchée d'un Fils ,
elle fit paroiſtre ce qu'il devoit
eſtre un jour , par la magnificence
de ſes Langes. La joye qu'elle
cut de ce Fils luy dura peu. Il ne
GALANT. 65
vécut que deux mois , & elle n'é--
pargna rien pour donner de la
pompe à ſes funérailles. Toute la
Ville l'alla conſoler ſur cette mort,
dont elle marqua beaucoup de
douleur. Dans ce meſme temps
elle ſe ſentit attaquée de fiévre ,
& en eut quelques accés affez
violens. Elle dit que rien ne l'attachant
à la vie apres qu'elle
avoit perdu ſon Fils , elle eſtoir
tres- contente de mourir , & vouloit
ſonger à faire fon Teſtament.
On fit venir un Notaire quile
dreſſa dans les formes. L'Eccleſiaſtique
qui avoit ſa confidence,
& à qui elle laiſſa cinquante mille
livres , en fut fait Executeur. Elle
n'oublia aucun de ceux qui luy
avoient preſté quelque ſomme ,
&ce fut un grand ſujet de chagrin
pour les Avares qui ne luy
avoient offert aucun ſecours , de
66 MERCURE
n'y avoir point de part. Ses acces
diminuerent , & la fievre la quitar
Elle ſe ſouvint alors qu'elle n'avoit
rien donné dans fon Teſtament
à ſon premier Hofte. II
avoit un Fils qu'il avoit étudié ;
& pour reconnoittre les foins
qu'on avoit eus d'elle dans cette
Maiſon , elle pria | Ecclefiaftique
de vouloir bien ſe défaire en fa
faveur d'une Chapelle qu'il avoit,
de quatre cens livres de revenu .
Il le fit avec plaifir , croyant ne
pouvoir jamais affez bien répondre
aux extrêmes obligations qu'il
avoit à cette Dame. Si-tôt qu'el
le fut guérie , elle envoya pour
Préſent quatre Chandeliers , &
un Saint d'argent à ſa Paroiſſe ,
& fit faire en meſme temps pour
deux mille livres de Vaiſſelle ,
que l'Orfévre luy livra , ſans ſe
mettre en peine du payement.
GALANT. 67
Comme ſa ſanté ne paroiſſoit pas
encore entierement rétablie ,on
luy conſeilla de prendre l'air , &
un des Principaux de la Ville fe
priva pour elle d'une Maiſon de
Plaiſance , qui n'eſtoit éloignée
de Rheims que d'une licuë , &
qu'il luy laiſſa toute meublée..
Elle achera des Chevaux & un
Carroffe , & alla ſouvent s'y promener.
Cette dépenſe que ſa qua.
lité autoriſoit , n'empéchoit point
qu'elle ne prit toûjours ſoin des
Pauvres , & qu'en toute occafion
elle n'exerçaſt ſa charité. Toutes
les Lettres qu'elle recevoit , mar.
quoient qu'elle devoit eſtre jugée
au plûtoſt , que le gain de ſon
Procés eſtoit infaillible,& qu'elle
ſe verroit dans peu en poffeffion
de plus de trente mille livres de
rente . Ces nouvelles eſtoient répanduës
par l'Eccleſiaſtique , en
4
68 MERCURE
qui chacun avoit beaucoup de
croyance , & cela eſtoit cauſe que
la plupart des Bourgeois luy apportoient
de l'argent en foule ,
dans l'eſpérance de le retirer avec
un profit conſidérable. Elle reçeut
de ſi fréquentes viſites dans
La Maiſon de plaiſance , qu'elle
réſolut d'y donner un grand Repas
à tout ce qu'il y avoit de diſtingué
dans la Ville ; & comme
dans un Feſtin de cette importance
, on a beſoin de beaucoup
de choſes , elle emprunta de la
Vaiſſelle d'argent à divers Particuliers
, qui furent ravis de la luy
preſter. Malheureuſement pour
elle , un petit Homme mutin , à
qui elle devoit quelque ſomme ;
ne fut point des Conviez . Il prit
cet oubly pour un outrage , &
un jour avant celuy de la Feſte ,
il alla luy dire qu'il avoit beſoin
GALANT.
69.
de ſon argent. Elle venoitde donner
une groſſe ſomme à cet Inconnu
qu'elle voyoit quelquefois,
& qu'elle diſoit eſtre ſon Solliciteur
d'affaires . On le chercha
où il avoit accoûtumé de loger ;
il eſtoit déja party. Ce tranſport
d'argent donna du ſoupçon. Le
Creancier qui avoit commencé à
faire du bruit , le redoubla , &
ne voulant accepter aucune des
Cautions qu'elle offrit de luy
donner , & qui n'eſtoient que
de Parens de ſes Domestiques , il
mit Garniſon dans ſes deux Maiſons.
L'Eccléſiaſtique eſtoit abſent
, & il n'y eut pas moyen de
remedier à ce déſordre. Chacun
demanda ce qu'il avoit preſté de
Vaiſſelle. Une partie eſtoit déja
enlevée , parce qu'elle en avoit
emprunté beaucoup plus qu'il
n'en falloit , & qu'apparemment
70 MERCURE
elle n'avoit pas envie de la rendre.
On luy demanda raiſon de
cette Vaiſſelle.Elle répondit pour
toute choſe , qu'il falloit qu'on
l'euſt volée , & l'embarras où elle
parut donnant de forts indices
contre elte , tous ſes Creanciers
s'unirent , &demanderent à eſtre
payez. Il ſe trouva que les fommes
empruntées montoient à
vingt mille Ecus. On la garda
chez elle pendant quatre jours ,
& enfin ſur le refus qu'elle fit
de donner des preuves de ce
qu'elle eſtoit , elle fut menée en
priſon à la requeſte de Monfieur
le Procureur du Roy. Je ne vous
puis dire ce qui ſe paſſa dans les
Procédures , je ſçay ſeulement
qu'on découvrit qu'elle donnoit
ſon argent à cet Inconnu qui la
venoit voir , qu'il le faiſoit tenir à
Paris , & que de ce meſme arGALANT.
71
2
gent on luy envoyoit les Lettres
de Change qu'elle recevoit de
temps en temps .Ses tours d'adreſſe
ayant eſté avérez , le Préſidial
donna Sentence le 12. du dernier
mois,par laquelle elle fut condamneé
au Foüet & à la Fleur-de- Lys,
ce qui fut executé le meſme jour,
au grand étonnement de toute la
Ville , qui estoit fort prévenuë en
faveur de cette Femme.
Comme la derniere Imitation
que je vous ay envoyée de la 9 .
Odedu 3. Livre d'Horace nous a
- extrémement plû , je vous en
envoye encore deux autres . C'eſt
dans ces fortes d'Ouvrages , qui
demandent peu de Vers , qu'on
- eſt bien-aiſe de voir la diverſité
de génies , par le tour diférent
dont chacun ſe ſert.
S
7.2 MERCURE
IMITATION
DU DIALOGUE
D'HORACE ,
2
Donec gratus eram tibi.
ParMe Levallon du Havre.
L
TIRSIS.
:
Ors que je regnois dans ton
coeur,
Qu'aux autres tu faifois la guerre,
Lefort des Maistres de la Terre
N'approchoit pas de mon bonheur.
IRIS.
Lors que d'une ardeurfans feconde
Tu me préferois à Cloris ,
Le fort des plus Belles du monde
N'égaloit pas celuy d'Iris.
TIRSIS.
GALANT.
73
TIRSIS.
Düy ,Cloris me tient dans ſa chaîne ,
Elle fait mes maux & mes biens ,
Et j'abandonnerois fans peine
Mes jours, pour conſerver lesfiens.
IRIS.
Philene a mon ame ravie ,
C'eſt luy ſeul qui me fait souffrir ,
Et pourſauver sa belle vie ,
Je voudrois mille fois mourir.
TIRSIS.
Mais fima renaiſſante flame
Oublioit Cloris en ce jour ,
Pour te rendre toute mon ame
Avec un eternel amour ?
IRIS.
Philene eft plus beau que l' Aurore...
Tu n'as point d'ardeur, ny de foy' ;
Je choiſirois pourtant encore
De vivre & mourir avec toy.
Juillet 1683 . D
74
MERCURE
AUTRE IMITATION
DU MESME DIALOGUE ,
Q
Par M de Lofme .
Vand
MIRTIL.
je plaifois à tes yeux ,
f'avois l'amesi ravie ,
Que le fort des plus grands Dieux
Nem'auroit point fart d'envie.
CLORIS.
Quand ton coeur plein de tendreſſe
Ne respiroit que ma Loy ,
Eftort- il une Déeffe ,
Aussi contente que moy ?
MIRTIL.
Une nouvelle Bergere
Est maîtreſſe de mon coeur.
GALANT..
75
CLORIS.
Un Berger tendre & fincere
Fait aujourd'huy mon bonheur...
MIRTIL.
Daphné qu'on trouvefi belle ,
M'est plus chere que mes yeux.
Ah !fi ie mourois pour elle ,
Que ie mourrois glorieux !
CLORI S.
Tircis , ce Berger charmant ,
Flate luy Seul mon envie.
Ah ! pour unſi cher Amant
Ie perdrois cent fois la .
MIRTIL .
Mais de ma premiere ardeur
Si quelque nouvelle trace ,
Chaſſant Daphné de mon coeur .
Te remettoit enſa place ?
f
D 2
76 MERCURE
CLORIS.
Bien que tu fois un volage ,
Que Tircis garde ſa foy ,
De tout mon coeur ie m'engage
A vivre & mourir pour toy .
Ce qui ſuit eſt du mesme Mr
de Loſme.
1
IMITATION.
DE LA 72. EPIGRAMME
du 8. Livre de Martial .
AVIS AUX AUTHEURS.
A
Utheurs , qui ne
plaire ,
cherchez qu'à
Sçavez-vousbien ce qu'ilfautfaire?
Aimez ,&qu'en tous vos Ecrits
L'amour anime vos eſprits.
C'est le moyen d'estre agreables ,
GALANT.
17
C'eſt l'amour qui vous rend aimables,
L'amour est l'ame des beaux Vers ,
L'amour plaiſt à tout l'Univers ,
Sans luy le délicat Tibulle
Auroit paßé pour ridicule ,
Sans luy Catulle ſi vantė
N'eutpas eu la moindre beauté.
Properce, & le charmant Ovide ,
N'auroient qu'une veine infipide ,
Si l'amour à tous leurs Ecrits
Ne donnoit le luftre, & le prix .
Vous donc, Nouriſſons du Permeſſe ,
Qui cherchez la délicateſſe ,
Vous la trouverez dans l'amour ,
C'est là qu'elle fait son féiour.
Pour moy qui tranche icy du Maistre,
Quoy que ne faisant que de naistre,
Et qui veux donner des avis ,
Que ie n'ay pas encorſuivis ,
Si j'atteins la belle Icuneſſe ,
Je m'abandonne à la tendreſſe ;
Heureux ,fi dans chaquefuiet
L'amour peut- estre mon obiet .
D3
78 MERCURE
Meffire Ferdinand de Furſtemberg
, Eveſque de Munſter & de
Paderbon , Burgrave de Stromberg,
Prince du S. Empire , Comte
de Pyrmont , Seigneur de Barckeloë
& Baron libre , mourut
le 26. du dernier mois , dans ſon
Chaſteau de Neuhaus , à une
lieuë de Paderbon. Il eſtoit dans
fa 57.année , & avoit eſté contraint
de ſe faire tailler par les
douleurs violentes que la pierre
luy cauſoit. L'opération ſembloit
heureuſe , & on en avoit d'abord
eſperé beaucoup , mais les ſuites
ont bien- toſt détruit ces eſpérances
. Ce Prince s'eſtoit acquis une
eſtime generale dans toute l'Europe
par ſes grandes qualitez . Il
eſtoitFils de Fridéric de Furſtemberg
ſeptième du nom , Seigneur
de Bilstein , & de Vvaldenburg ,
qui mourut le 9. d'Aouſt 1646 .
GALANT.
79
.
د
& d'Anne - Marie de Kerpen ,
Dame d'Illingen ; & avoit pour
Freres Frideric de Furſtemberg
huitième du nom mort le 7.
Juillet 1662. qui a continué la
poſtetité ; Theodore - Gaſpard ,
Chanoine de Mayence ; Guillaume
, Suffragant de Tréves , Prevoſt
de Munster , Chanoine de
Salzbourg , de Paderborn ,& de
Liege ; François- Guillaume , Archicommandant
de l'Ordre Teutonique
dans la Vveſtphalie ; &
Jean Adolphe , Camerier de Paderborn
, Chanoine de Munster ,
&Prevoſt d'Hildesheim. Il nâquit
à Bilstein le 21. Octobre
1626. & fut élevé dans les belles
connoiſſances , qui font le plus illuſtre
heritage de ceux de cette
Maiſon . Depuis , il fut Prevoſt
de Sainte Croix d'Heildesheim ,
Chanoine de Paderborn & de
D 4
80 MERCURE
Munſter , & Camerier du Pape
Alexandre VII. qui l'honora d'une
eſtime particuliere. Il eſtoit à
Rome lors qu'il fut éleu Evêque
de Paderborn le 20. d'Avril 1661 .
Paderborn eſt une Ville Anſeatique
d'Allemagne en Vveſtphalie
, dont l'Eveſché eſt Suffragant
de Mayence. L'Eveſque eſt Seigneur
temporel de la Ville , & du
Diocefe , qui comprend Brackel
& Vvarburg , entre les Duchez
de Brunſvic , & de Vvestphalie ,
le Dioceſe de Munſter , & le Païs
de Heffe Caffel . Charlemagne y
tint une Aſſemblée ou Parlement
en l'année 777. On dit que c'eſt
luy qui fonda l'Eveſché de la Ville
de Paderborn , qui fut brûlée
en 999. On la répara dans la
ſuite. Elle eſt aujourd'huy tresagreable
, & affez bien fortifiée .
Ferdinand de Furſtemberg , dont
GALAN T. 81
- j'ay commencé à vous parler , fut
fait Coadjuteur de Munſter le 19 .
Juillet 1667. & entra en poffefſion
de cet Eveſché par la mort
de Bernard de Galen , arrivée
en 1678. La Nature luy avoit
donné un excellent eſprit , qu'il
cultiva tres-heureuſement. Nous
avons de luy un Recueil de Poëfies
Latines , & un autre Livre
tres - curieux , intitulé Monumenta
Paderbornenſia , imprimé à Amſterdam
en 1672. & embelly d'un
fort grand nombre de Planches.
L'amour qu'il a toûjours eu pour
les belles Lettres , l'avoit rendu
Protecteur de tous ceux qui en
font profeſſion . Il y en a peu qui
n'ayent eu part à ſes libéralitez .
Il a travaillé de tout ſon pouvoir
au repos de l'Allemagne , &
a fait paroiſtre un zele extraor
dinaire pour la Religion Catho-
DS
82 MERCURE
lique , en faiſant baſtir ou réparer
quantité d'Egliſes , & en érabliſſant
quinze Miſſions confiées
à trente - fix Miſſionnaires .
Il y en a quatorze dans les Eveſchez
de Paderborn & de Munſter,
dans le Duché de Vveſtphahe
, & dans tout le Septentrion
juſqu'aux bords de la Mer Glaciale.
La quinziéme eſt dans la
Chine. Il donna vingt cinq mille
Ecus pour y entretenir huit Prêtres
,lors qu'il eut leû la Lettre du
Pere Ferdinand Verbieſt leſuite ,
Vice- Provincial de la Miſſion de
ce grand Royaume , écrite de la
Cour de Pekin , à tous les Jéſuites
de l'Europe le 15. d'Aouſt
1678. Cette Lettre repréſente
d'une maniere ſi pathétique la
perte & le malheur éternel d'une
infinité d'ames , qui périſſent,
faute d'Ouvriers qui donnent
GALANT. 83
- leurs foins à leur falut , que ce
grand Prélat en fut vivement touché.
Ainſi il ajoûta auſſi- toſt cet
te quinziéme Miffion aux quatorze
qu'il avoit fondées, & pour
• leſquelles il a donné cent & un
mille ſept cens quarante Ecus ,
qui font cinq mille quatre vingts
ſept Ecus de revenu tous les ans ..
Cela est bien digne de la pieté
d'un Eyeſque , & de la magnificence
d'un Prince. Vous ſçavez ,
Madame , que la Maiſon de Furſtemberg
eſt tres- noble , & tresancienne
, dans la Vveſtphalie ,
ou depuis Fridéric qui vivoit en
- 1115.elle a donné de grands Hom-
= mes à l'Allemagne. Une Bulle de
l'Empereur Léopold du 26. Avril
1660. par laquelle Sa Majeſté
Impériale crée Barons Libres tous
ceux de cette Famille , dit qu'elle
tire fon origine dés le temps de
D6
84 MERCURE
Charlemagne. Elle a eu divers
Conſeillers des Electeurs de Mayence
& de Cologne , des Capitaines
, grand nombre de Chanoines
dans les Eglifes de Tréve
, Cologne , Spire & Munſter ,
tous Amis des Lettres , & Défenſeurs
de la Foy ; pluſieurs Chevaliers
& Commandeurs , tant de
l'Ordre Theutonique , que de
celuy de Livonie , & des Prélats
d'un mérite fingulier. Entre ceuxcy
, on compte Théodore de
Furſtemberg , dont le nom s'eſt
rendu tres - recommandable. Il
nâquit en 1546. fut Chanoine de
Tréves , & éleu Evefque & Prince
de Paderbornen: 1583. Il rétablit
la Religion Catholique dans
fon Dioceſe , qu'il gouverna avec
beaucoup de ſageſſe dans un tems
tres difficile. Il fonda un College:
de Jéſuites dans ſa Ville Epiſcopa-
?
GALANT . 85
le , fit de grands biens aux Egliſes,
& mourut en 1618.âgé de 7 r.
ans . Il eſtoit Grand - Oncle de
Monfieur l'Evefque de Munſter ,
dont je vous apprens la mort.
Madame la Préſidente Nicolaï
- eſt morte aufſſi , comme je vous
l'ay mandé en finiſſant ma derniere
Lettre. Elle étoit âgée de
73. ans , & a paſſe ſa vie en des
actions continuelles de pieté &
de charité, s'eſtantrenduëla Mere
des Pauvres de cette Ville , &
de la Campagne . Elle s'appelloit
Marie Amelot , & eſtoit de la ſeeconde
Branche de la Famille des
- Amelot, qui portent d'azur à trois
Coeurs d'or , Surmontez d'un Soleil
de mefme . Cette Maiſon eſt illuſtre
, & vous ne ſerez pas fâchée
d'en avoir une connoiſſance particuliere.
Jacques Amelot , ſieur deCar
86 MERCURE
netin , celébre Avocat au Parlement
ſous le regne de François I.
épouſa leanne Vialart , Scoeur
d'Antoine Vialart , Archeveſque
de Bourges , & Fille de lean Vialart
, Lieutenant Civil à Paris ,
puis Préſident au Parlement de
Roüen , & de leanne Poncet. La
Famille des Vialart eſt alliée aux
Hotman , Hennequin , Seguier,
Fauchet , de Ligny , Chippard ,
Sanguin , Aymeret , Pelletier- la-
Houffaye , & autres. De ce Mariage
eſt venu lean Amelot, Maître
des Requeſtes , puis Préſident
aux Enquestes du Parlement de
Paris , qui épouſa Marie de Saint
Germain , dont il eut trois Fils,
Jacques , lean & Denys Amelot,
qui ont fait les trois Branches de
> cette Famille. Cette Marie de
S. Germain l'ayant ſurvécu , ſe
remaria à Michel de Marillac
ود
GALAN T. 87
- Garde des Sceaux de France .
Iacques Amelot , ſieur de Car.
( netin , Mauregard , le Meſnil &
autres Lieux , Préſident en la Premiere
Chambre des Requeſtes du
Palais , fils aîné de lean Amelot,
Préſident aux Enqueſtes , fut marié
à Charlote du Tillay , dont il
eut un fils & deux filles. L'Aînée
épouſa Monfieur le Marquis
d'Aumont , & l'autre Monfieur
- Maignart de Bernieres , Maiſtre
- des Requeſtes . Le fils fut lacques
- Amelot , Marquis de Mauregard-
Amelot , Seigneur de Carnetin,
le Meſnil , &c . Maistre des Requeſtes
, & enfuite Premier Préſident
en la Cour des Aydes. Ce
fut un des plus grands Orateurs
de ſon temps . Il ſe faiſoit admirer
dans les harangues qu'il faiſoit
à Leurs Majeſtez , & en la Cour
des Aydes. De ſon Mariage avec
88 MERCURE
-
Elifabeth du Pré , à préſent ſa
Veuve , font fortis quatre Enfans,
ſçavoir , lacques- Charles Amelot,
qui lui a fuccedé en ſa Charge
de Premier Préſident , & eſt mort
ſans alliance ; Charles Amelot,
Marquis des meſme Lieux , Conſeiller
en la Troiſiéme Chambre
des Enqueſtes,aujourd'huy Chef
de cette Famille ; Loüife Amelot,
& Elifabeth Amelot , Prieure de
Villarceau .
Iean Amelot , ſieur de Gournay
, Maiſtre des Requeſtes , &
Préſident au Grand Conſeil , ſecond
fils de lean Amelot , Préſident
aux Enqueſtes , a fait la ſeconde
Branche. Il épouſa Catherine
de Creil , dont il eut fix Enfans
, ſçavoir,Charles Amelot de
Gournay , Maistre des Requeſtes
& Préſident au Grand Conſeil ,,
qui a épousé marie Lionne ; MiGALAN
Τ. 89
11 .
chel Amelot, Eveſque de Lavaur,
puis Archeveſque de Tours ;Madame
la Préfidente Nicolaï, qui a
donné lieu à cet article ; leanne
Amelot , femme de Guillaume
Briçonnet , Maiftre des Requeſtes
, & Préſident au Grand Confeil
; & deux Religieuſes . Du Mariage
de Charles Amelot de
Gournay , &de Marie Lionne,
font venus Michel Amelot ,Marquis
de Gournay , Maistre des
-Kequeſtes, & Ambaſſadeur pour
Sa Majesté à Veniſe ; Monfieur
l'Abbé Amelot , & Madame la
Marquiſe de Vaubecourt.
Denys Amelot, Sieur de Chaillou
, Doyen des Maiſtres des Requeſtes
, & troifiéme fils de Jean
Amelot , Préſident aux Enqueſtes
, a fait la troifiéme Branche
de cette Famille. Il époufa Marguerite
du Drac , Vicomteffe
90 MERCURE
d'Ay , dont il a eu deux fils &
une fille , qui a épousé Monfieur
le Marquis du Macé. L'aîné des
fils eſt lean Amelot , Seigneurde
Biſſeüil , Maiſtre des Requeſtes,
marié à Charlote Brulart. Ilena
deux filles , dont l'aînée a épousé
Monfieur le Marquis de Fallin.
Le ſecond fils eſt lacques Amelot,
Sieur de Chaillou , auffi Maite
des Requeſtes , qui n'a qu'un s
fils.
Quant à la Famille des Nicolaï
, lean Nicolaï , Maiſtre des
Requeſtes ,Chancelier du Royaume
de Naples fous Charles VIII.
rendit de tres- grands ſervices à
l'Etat , ce qui fut cauſe que le
Roy Loüis XII . le fit Premier
Préſident en la Chambre des
Comptes en 1506. Son fils Aimard
Nicolaï , Seigneur de Saint
Victor , luy fucceda en cette
GALAN T.
91
Charge ſous François I. en 1518 .
Il épouſa Anne Baillet , fille de
Thibault Baillet , Seigneur de
- Sceaux , Préſident à Mortier au
Parlement de Paris , & de Jeanne
d'Aunay , Dame de Treſmes
& de Silly , dont eſt venu Antoine
Nicolai , Seigneur de Goufſainville,
reçeu auſſi Premier Préfident
en la Chambre des Comptes
, ſous Henry II . en 1553 .
Cet Antoine épouſa leanne Luillier
, fille de lean Luillier , ſieur
de Boulancourt, & de S. Meſmin ,
Préſident en la Chambre des
Comptes ; & de ce Mariage fortit
lean Nicolaï , Seigneur de
Gouſſainville , qui fut reçeu dans
- la meſme Charge de Premier Préſident
en 1587. Il prit pour Femme
marie de Billy , fille de Loüis
de Billy , Baron de Courville ,
dontil eut Antoine Nicolaï , Mar92
MERCURE
01
100
quis de Gouſſainville , Seigneur
d'Yvor , qui lay ſucceda dans la
Charge de Premier Préſident en
la Chambre des Comptes ſous
Loüis XIII. IH épouſa Marie Amelot
qui vient de mourir, & en eut
un fils & une fille. Le fils eſt Nicolas
Nicolaï , Marquis de Goufſainville
, Comte d'Yvor , aujourd'huy
premier Préſident en la
Chambre des Comptes , & le
fixiéme de pere en fils , qui ait L
poífedé cette grande Charge . IH
a épousé Elifabeth de Fieubet ,
dont it a eu Antoine- Loüis Nicolaï
mort fans alliance; Iean-
Aimar Nicolai, Avocat General
en la Chambre des Comptes ;
Nicolas Nicolaï , Colonel ; &
Marie Elifabeth Nicolaï. La fille
d'Antoine Nicolaï , & de Marie
Amelot , fut Catherine Nicolaï,
femme de René du Bec , marquis
GALANT.
93
de Vvardes , Chevalier des Ordres
du Roy, Capitaine des Cent
Suiſſes de la Garde du Corps de
Sa Majeſté. De ce Mariage eſt
venue Marie-Elifabeth du Bec-
Creſpin , qui a épousé Loüis de
Rohan Chabot , Duc de Rohan,
Pair de France , Comte de Porchoët
, Vicomte de Leon , dont
eſt venu Louis- Bretagne de Rohan.
Le Barreau a perdu beaucoup
dans le méme temps en perdant
Monfieur Pageau , celébre
Avocat. La mort nous l'a enlevé
dans un âge qui estoit encore
peu avancé . Ie ne puis vous
le faire mieux connoiſtre , que
par la peinture qui a eſté faite
de luy dans un Manufcrit qui
a couru depuis quelques années
, & qui a pour Titre ,
Portraits des Avocats. Voicy en
94
MERCURE
quels termes on en parle. Monfieur
Pageau a unè éloquence naturelle
, qui plaiſt d'autant plus
qu'ily a moins d'art , une facilité
d'esprit merveilleuse pour tourner
bien un Fait , &une heureuſe abondance
de paroles &deraiſons, dont
la douceur & la force charment &
enlevent l'Auditeur. Son discours
est net , fluide , & infinuant. Il emprunte
peu d'ornemens des Autheurs
anciens ; tout paroiſt deſon fond ;
& s'il se fert quelquefois des penfées
des autres , il fçait si bien ſe
les approprier , qu'on ne les reconnoiſtplus.
Il évite avec ſoin ces façons
de parler faſtueuses & empoulées
, ces ornemens recherchez, dont
quelques- uns tâchent d'ébloüir les
Ignorans. C'est de là que des Gens
de mauvais gouft , & qui n'aiment
que les excés & les emportemens
d'une imagination déreglée , ont
GALANT. 95
pris ſujet de dire que ſes Plaidoyers
n'avoient pas affezde fel , & rampasalles
poient quelquefois ; mais ie croy que
c'est faute de connoiſtre les veritables
beautez d'une Piece d'éloquence.
S'il paroist vuide & rampant,
c'est qu'il est égal dans ſon ſtile ,
modeste dans ſes figures , iuste dans
ses pensées , évitant également la
baſſeſſe des uns , & le faux brillant
des autres. Ainsi il doit estre regardé
comme un Fleuve tranquille , qui
Se renferme dans le lit qu'il s'est
formé , & qui roulant doucement
Ses eaux , porte la fécondité dans
les Campagnes voisines , & révoüit
les Habitans qui ſont ſurſes bords.
Il s'infinne dans les esprits par la
douceur deſon ſtile, les charmes par
la netteté de ſon raisonnement , &
divertit les luges en les enseignant.
Tou ours égal à luy-mesme , il se
renfermè dans les bornes de la droite
96 MERCURE
vaiſon ; il s'éleve fans emportement,
&s'abbaiſſe ſans rien perdre de ſa
dignité. Cette grande uniformité de
Stile n'empeſche pas qu'ilnefoit pathétique.
Il ſçait émouvoir les pafſions
à propos , & se rend maistre
des affections , d'autant plus que
Son artifice eft caché , ở qu'on est
moins préparé à s'en défendre. On
peut aioûter à cela une prononciation
agreable , un geste libre , natuvel
, engageant , qui prévient les
Auditeurs enſafaveur, avant qu'il
ait ouvert la bouche pour parler.
S'il a les qualitez propres pour le
Barreau , il a encore celles qui font
neceſſaires pour la ſocieté civile . Il
eft honneste , obligeant , facile , enjoüé
au milieu de ſes plus grandes
affaires , galant avec les femmes,
agreable avec ses amis. Il aime la
soye & le plaisir , y donnant tout
le temps qu'il peut dérober à fes
оссира
GALAN T.
97
ا
1
(
r
occupations , & y contribuant plus
qu'aucun autre. Il est tel enfin, qu'on
peut l'imiter & dans sa vieprivée,
& dansses actions publiques ; plus
heureux , & plus grand peut- estre
parses vertus domestiques , quepar
la gloire qu'il s'est acquiſe dans le
Barreau. Voila de grandes loüanges
, mais qui ne ſont point audeſſus
du merite , que tout le
monde reconnoiſſoit en Monfieur
Pageau. On peut dire encore
de luy qu'il eſtoit ennemy
de la Satire , & que la veuë d'aucun
intereſt ne l'a jamais fait engager
mal- à- propos ſes Parties à
ſoûtenir un Procés . Monfieur le
Premier Préſident luy a rendu un
témoignage fort glorieux , qui eſt,
qu'il l'avoit ſouvent éprouvé , &
qu'il n'avoit jamais rien cité dont
il n'euſt les Pieces. Il eſt mort
d'un abcés , qui l'a fait lan-
Juillet 1683 .
E
98
MERCURE
guir quelque temps.
Ie vous envoye une Fable toute
allégorique , c'eſt à dire qu'elle
a un entier rapport à une avanture
veritable , & que les Oiseaux
qui y paroiſſent , ont leur caractere
naturel , & celuy des Perſonnes
qu'ils reprefentent . C'eſt un
Ouvrage de Monfieur Richebourg
, Avocat au Parlement de
Toloze , dont vous en avez déja
veu quelques-uns que vous avez
fort eſtimez . Il eſt ſurprenant
qu'un Homme qui depuis vingt
ans , donne tous ſes ſoins & toute
ſon application aux affaires du
Barreau , ait conſervé le tour facile
de Vers que vous trouverez
dans cette Piece.
عوم
GALAN T. 99
**************
LE CYGNE
MOURANT
FABLE .
I la Mere
S
LYON
d' Amour met à Son
Char des Cygnes ,
Cen'est pas tant pour leur blancheur
,
Que parce que, Sçachant leſecret de
leur coeur ,
Par leur tendreſſe elle les en voit
dignes ;
Rien n'est égal aux feux de ces
Oyſeaux ,
Cesont des Brûlots fur les eaux.
Que s'ils chantent mourans , mieux
qu'à leur ordinaire ;
S'ils pouffent ces doux cris de leur
coeur enflámé ,
E 2
100
MERCURE
C'est qu'ils font , en perdant l'objet
qu'ils ont aimé ,
Leur dernier effort pour luy plaire
Y
Un grand Cygne doux & galant,
Voulant s'aparier , cherchoit une Femelle
;
Il en vit une jeune & belle ,
Qui de se faire aimer avoit l'heureux
talent ;
Saiſy d'abord d'un amour violent ,
Il fend les eaux , & court vers
elle.
Elle luy fit un accueil gracieux ;
Autant qu'il pût lire en ſesyeux ,
Il luy voyoit un esprit affez ſouple,
Et, fans allerplus loin, il euſt trouvé
Son Couple ,
Et fait créver les Envicux.
Mais par malheur quelques maudites
Oyes ,
Pour rompre ces beaux noeuds , chercherent
mille voyes ;
GALAN T. Ior
Elles luy vouloiont mal,parce que cet
Amant ,
Mépriſoit leurcancan,& leursfotes
rifées.
Cette Belle affez prudemment ,
D'ailleurs se défioit de ces Vieilles
rusées,
Ayant connu qu'aux champs, ce que
touche leur bec ,
Ne croift jamais , & devient fec.
Ces Friponnes alors prenant leur
avantage ,
Pour donner bonne iſſuë à leur complot
malin
Firent qu'une jeune Oye , à peu pres
de mesme âge ,
Sa grande Amie , & de mesme plumage
,
Qu'on ne soupçonnoit pas d'avoir
tant de venin ,
Prit intéreſt à rompre la partie .
Cette jeune Oye instruite , & pervertic
,
E
3
102 MERCURE
En caquetant , l'aborda donc un
iour ,
Qu'elle estoit fort incommodée.
( C'est en ce temps qu'on a moins de
goust pour l'amour. )
Vrayment , dit- elle , il fait beau
voir une Accordée
Languir ainfi , pendant que les
plaifirs
Vont couronner ſes amoureux
defirs. :
Moy ? je ne le ſuis pas , dit la Belle,
interdite.
Hé bien donc je te felicite
D'avoir fait un Galant, & trouvé
ton égal ;
Il eſt honneſte , & ne chante pas
mal ;
Mais on dit que ſa voix a quelque
choſe d'aigre ;
Et puis , ſi tu ſçavois, helas , il eſt
fi maigre ,
Que les os luy percent la peau.
GALAN Τ.
103
Il n'eſt pas de noſtre volée .
Je te le dis , ( & n'en fois point
troublée )
Il eſt grand , mais il n'eſt pas
beau.
Je t'aime
, tu le ſçais ; tout le
monde s'étonne
Qu'une Beauté ſi jeune , & fi
mignonne ,
Borne tous ſes appas à de fi foibles
feux ;
Les Cygnes de Vénus te croiroient
dignes d'eux .
Ne te repais donc pas de ſa flame
importune ;
Eſpere plus de ta bonne fortune ,
Tu ne peux trouver moins ,& tu
peux trouver mieux.
Enfin cette Amie infidelle ,
L'accompagnant par tout, luy fit cent
faux raports ;
E 4
104
MERCURE
i
De vingt Galans luy contant les
transports ,
Elle iuroit , que tous mauroient pour
elle ,
Et que plusieurs en estoient déia
morts.
Cette Simple la crût. Voicy le plus
grand figne
De ſa froideur pour fon Amant ;
Trois fois elle évita l'entretien de ce
Cygne ,
Qui luy venoit parler de fon tourment
.
Si tendre ,
Comme jamais Oyſeau n'eut une ame
Il ne pût , fans mourir suporter ce
mépris.
Ce CygneSentant dons que ſon coeur
s'alloit fendre ,
Pour mieux chanterſa mort , recueillit
ſes eſprits ;
Les Echos l'entendoient répondant à
fes cris ,
GALANT .
105
1
L'Ingrate le pût bien entendre .
Adieu Prez,cria t'il , adieu charmant
ſejour ,
Adieu Ruiſſeaux , adieu claire
Fontaine
5
Vous eſtiez autrefois témoins de
mon amour ,
Soyez témoins de ma derniere
peine.
D'autres , pour ſe vanger d'une
ingrate Beauté ,
Auroient brûlé d'une flâme
nouvelle ;
Mais je laiſſe à cette Cruelle
La honte de ſa dureté ,
Et j'emporte , en mourant , l'honneur
d'eſtre fidelle..
Amour, injuſte Amour , ſitu ſçavois
regner ,
Quand tu mets ton feu dans
une ame
Soufrirois-tu qu'on l'oſaſt dé
daigner ,
E
106 MERCURE
Et qu'on ne brulaſt pas d'une
pareille flame ?
J'ay beau me plaindre , helas ! tu
te plais , Inhumain ,
A joüir de mes maux, quand je te
rens les armes.
Hé bien, ſoûle-toy de mes larmes
;
Mais puis que l'on te prie en
vain,
Roy de nos Eaux , Dieu de la
Seine ,
C'eſt à vous ſeul que j'ay recours
;
Bien loin dans l'Océan vous dif
tinguez ſon cours ;
Du renom de ſes flots toute la
Terre eſt pleine.
Si les Fleuves voiſins trembloient
tout étonnez ,
Y voyant pulluller des Dauphins
couronnez ,
De ſa grandeur ils craignoient
le preſage.
GALAN T.
107
Elle a rendu jaloux la Tamiſe , &
le Tage.
Combien ce Siecle eſt il heureux
,
Où vos ſoins , vos bienfaits
infignes ,
-Ont daigné transformer ſes Grénoüilles
en Cygnes ,
- Qui pouſſent librement leurs foûpir
amoureux !
Vous donc , qui pour combler
vos faveurs immortelles ,
Avez fait des Edits pour noſtre
ſeûreté ;
Vous qui donnez des prix à la
fécondité ,
Etabliſſez des Loix pour punir
les Cruelles.
Faites que mon trépas ſoit le dernier
effet
D'une vangeance illégitime ;
Que ma mort ſoit le dernier
crime
E
108 MERCURE
Qu'en amour la Diſcorde ait
fait.
• Manes , que dans les lieux de repos
, ou de crainte ,
Pluton retient ſous ſon pouvoir,
Si fur le Fleuve noir
L'on voit noſtre candeur , écoutez-
y ma plainte,
Que mon Ombre y deplore une
fi dure Loy ;
Lors que cette Crédule y ſera
pres de moy ,
Qu'en reproches ma voix éclate;
mais non , qu'elle vive , l'Ingrate
;
Je n'auray plus un ſort ſi rigoureux
,
J'y chanteray pour lors parmy les
Bienheureux.
Mais helas ! mon ame ſe flate,
Où trouver du repos quand on eſt
amoureux ?
GALANT. 109
Que nous fert- il , Vénus, Mere
des Charmes ,
De traîner avec vous les Jeux , &
les Amours ,
Si vous nous laiſſez ſans ſecours
,
Troublez d'amoureuſes alarmes
?
Recevez mon eſprit , conſiderez
mes pleurs ;
Et toy Cruelle, adieu, je meurs.
Vénus , du. Ciel vit ce triſteſpé-
Etacle ,
Elle eut pitié de cet Amant ,
Et Sans diférer un moment ,
Elle prononça cet Oracle.
Malheur à ces Oyſeaux qui troublent
noftre Cour ,
Se meſlant de broüiller dans
l'Empire d'Amour.
Ces Friponnes verront bientoft
finir leur joye ,
HO MERCURE
Les Cygnes chanteront en toutes
les ſaiſons ,
Lors que des Loups elſes ſeront
la proye ;
La crédule , Beauté , pour avoir
crû cette Oye ,
Ne trouvera jamais d'Amans , que
des Oyſons ;
Et toy , qui meurs d'une mort
avancée,
Pour eſtre trop fidelle Amant,
Tu vivras. Ο Mercure , allez inceſſamment
;
Touchez ce mort de voſtre
Caducée ,
Je veux que cet Oyſeau viveeternellement.
Le bruit court , aimable Sylvie ,
Qu'un de vos. Amans perd la vie,
Et que c'est un effet de vôtre cruauté.
Si vous avez l'humeur trop inhu
maine
GALAN T.
111
Et la mesme crédulité,
Appréhendezla mesme peine.
Le premier jour de ce mois ,
Monfieur l'Archeveſque de Paris
benit dans ſa grande Chapelle
, magnifiquement parée , Dame
Françoiſe - Charlote - Radegonde
de Montaut de Benac ,
Abbeſſe de l'Abbaye Royale de
Poitiers , fille aînée de Monfieur
_le Maréchal Duc de Navailles,
& de Dame Susanne de Baudean
de Parabere . Les deux Abbeffes
aſſiſtantes furent Madame de la
Rochefoucaut , ancienne Abbefſe
du Paraclet , ſoeur de feu Mon.
ſieur le Duc de la Rochefoucaut,
& Tante du Duc qui porte aujourd'huy
ce nom ; & madame
deTourville , Abbeſſe de Pantemont.
La Ceremonie eſtant faite,
Monfieur l'Archeveſque don
112 MERCURE
na un fort grand répas à l'Afſemblée
, compoſée de ces trois
Abbeſſes , & de cinq ou fix Religieuſes
aſſiſtantes , parmy lefquelles
eſtoient Madame de Navailles,
Religieuſe Urſeline, ſoeur
de l'Abbeſſe benite , & madame
de Château - morand , niece de
Madame l'Abbeſſe de Pantemont.
Monfieur & Madame la Ducheffe
de Navailles , ſe trouverent
auſſi à ce Feſtin , avec Mademoiſelle
de Froulay , niéce de
cette Ducheſſe, Monfieur le маг-
quis de S. Geniez , Gouverneur
de S. Omer , frere de Monfieur
le maréchal de Navailles &
Monfieur le Comte de Pardaillan
, couſin germain de madame
de Navailles , & Lieutenant de
Roi de Poitou. Pluſieurs autres
Perſonnes de qualité aſſiſterent:
à la Ceremonic , mais il n'y cus
,
1
GALANT.
113
que celles- cy qui demeurerent
au Dîné . On ſervit deux Tables,
l'une de quatorze Couverts , &
l'autre de huit ; & toutes deux
avec autant de profuſion que de
- propreté .
Je manquerois à la promeſſe
que je vous ai faite de vous par-
-ler de tout ce qui mérite d'eſtre
ſceu , ſi je ne vous diſois rien
d'une Serenade qui fut donnée à
- Madame de Thiange , le 9. de
= ce mois ſur les dix heures du ſoir .
- Elle fut chantée à un Deſſus &
à une Baffe , & ne furprit pas
moins par fa nouveauté , que par
la beauté de ſa ſimphonie. Le
nom de Monfieur Laurenzani ,
qui la donnoit, y attira une grande
quantité de Perſonnes de toutes
Nations , qui s'en retournerent
avec l'admiration que l'on a
toûjours pour les Ouvrages de.
114
MERCURE
ce merveilleux Romain. madame
de Thiange n'eut pas moins
de plaifir que celles qui en reçeurent
le plus. Elle aime la muſique
, comme elle fait toutes
les belles choſes , & elle s'y connoit
parfaitement. Ainfi les beautez
, ny les défauts , ne luy échapent
jamais. Cette Serenade la
toucha extrémement , auffi bien
que meſdemoiselles de la Rochefoucault
, qui estoient alors avec
elle. Vous ſçavez , madame , que
ces Illuftres Perſonnes ont toutes
les qualitez qui peuvent rendre
une grande naiſſance recommandable.
Monfieur l'Abbé de marfillac
leur frere eſtoit de la compagnie.
Son mérite vous eſt connu
. Vous n'ignorez pas qu'il n'y
a perſonne au deſſus de luy pour
tout ce qui regarde l'eſprit , &
qu'avec une grande ſolidité , il
GALAN Τ.
15
2 a tous les agrémens qu'on peut
ſouhaiter. Il joint à cela une
probité ſi ſcrupuleuſe , qu'on
peut dire ſans le flater , que
c'eſt un des plus parfaitement
honneſtes hommes du Royaume
. Les paroles ſur leſquelles
Monfieur Laurenzani avoit compoſé
la Muſique , eſtoient de
cette incomparable Romaine
Donna Anna Carouſo , dont je
vous ay ſi ſouvent entretenuë.
Cette Dame , aprés s'eſtre faic
admirer de tous ceux qui l'ont
= connuë en France , eft retour-
-née en Italie , où j'apprens qu'on
l'a reçeuë avec la meſme joye
qu'on reçoit d'ordinaire les biens
dont on a eſté privé long temps,
& qu'on deſire toûjours avec
paſſion . Ces paroles font agreables
, pleines de bons fens , &
marquent beaucoup de délica
116 MERCURE
teſſe d'eſprit ; mais j'entens dire
qu'elle a fait d'autres Ouvrages
, qui luy ont acquis une eſtime
generale dans les plus celébres
Académies d'Italie. Vous
jugerez de ce qu'elle eſt capable
de faire , par les Vers qui
furent chantez d'elle dans la Serenade
dont je vous parle. Les
Voicy.
GALANT . 117
G
SERENATA .
Cântata a Soprano &Baffo.
TIR.
TIRSI , SILVIO .
Vanto é dolce
QUA
il lan-
Per due vaghe pupille !
Son care le faville,
E' Soave il morire.
Ah , che dentro il mio feno
Ebbro di fue dolcezze il cor vien
meno.
Aventuroſa ſorte ?
SIL. Mifero , tu deliri in prada à
morte..
TIR. E qualstrano deſio ,
Con Sollecite cure ,
Ti muove àpreſagir le mieſventure
?
SIL. Fuggi , fuggi , infelice ...
118 MERCURE
Del faretrato Nume
Il barbaro costume ;
Son finte le gioie ,
Veraci gl'affanni ,
TIR . Troppo in vero t'inganni ,
Solo chiſegue amor , Speri gioire,
Che dentro l'impero
Del picciolo Arciero
Non alberga dolor , nonv'é
tire,
mar-
Solo chi ſegue amor , ſperi gioire.
SIL . Ah che ben io m'aveggio ,
Che dal letargo oppreffo
De' tuoi fenfi rubelli ,
Frenetico d'amor cofifavelli !
TIR. Graditi contenti
SIL. Spietati tormenti
SIR. Mi stilla } Nel cuore
Tiftilla
à 2. Il Nume Bambin.
SIL. Paventa il rigore
TIR . Non temo il rigore
à 2. Di fiero destin. :
GALAN Τ.
119
SIL. Carico di catene ,
Oggetto a mille pene ,
Vivreſempre chi ſegue il Dio di
Guido ;
Nulla giova effer fido ;
Nulla giova adorar fermo é co-
Stante ,
Poi che fol per penar nasce un
Amante.
Nauffragante , e quaſi aßorto ,
Fra procelle diſperate
Il tuo cuor languendo ſtả.
Vieni , vieni al doce porto ,
Fuggi l'onde diſpietate ,
Torna , torna in liberta .
TIR. Ah, chepur troppo é vero !
Ben giusto é il tuo pensiero.
Degl' amorosi affetti
Scuoto il giogo tiranno ,
E ſcorgo che i diletti
Altro nonfon che mascherato inganno.
à 2. Súsú donque agoder la liberta;
120 MERCURE
Sciolgaſi ,
Frangasi
Il crudo laccio diſervitú.
SIL. Non ti lusinghi più
TIR. Non mi lufinga S
à 2. Il fallace balen d'una belta .
Sú sú donque a goder la liberta.
On a eu avis d'Eſpagne que le
Marquis d'Aguilar , & quelques
autres Officiers, s'eſtoient rendus
à Cadix , où ils preſſoient l'arme.
ment de la Flote ; mais qu'elle
-n'eſtoit pas encore en eſtat de
partir fi - toſt. L'Eſcadre de Bifcaye
eſt allée la joindre. Cadix
eſt à cent lieuës de Madrid , & à
ſept de Gibraltar , qui a donné
le nom au Détroit. Le Chemin
qui y conduit entre la grande
Mer & le Golphe , eſt tres- étroit
juſqu'à une demie lieuë de la
Ville , où la terre s'élargit un peu .
II
HEQUE
U
Juillet 1683 .
GALANT. 121
Il y en a eu beaucoup d'emporté,
en forte que l'Egliſe qui estoit autrefois
au milieu , eſt aujourd'huy
toute fur le bord de la Mer , qui
a déja miné une grande partie de
la maiſon de l'Eveſque. le vous
envoye la veuë de la grande Placede
cette Ville- là que j'ay fait
graver.
Il s'eſt fait un Mariage fort
conſidérable depuis peu de tems.
C'eſt celuy de Monfieur leMarquis
de Putange , Gouverneur
des Ville & Chaſteau de Falaiſe,
& de Mortagne au Perche , fils
de feu Monfieur de Putange ,
Capitaine aux Gardes , Gouverneur
de Mortagne , avec Mademoiſelle
de Grancey , fille de
Monfieur le Comte de Grancey,
& petite- fille du feu Maréchal
de ce nom. Ce font deux jeunes
Perſonnes tres-bien afſorties , &
Juillet 1683 . F
122 MERCURE
dont le merite eſt fort connu . La
ceremonie fut faite à Medavi , le
26. du dernier mois, par Monfieur
l'Archeveſque de Roüen , grandoncle
de mademoiselle de Grancey.
Les Mariez en partirent le
lendemain , accompagnez de M
le Comte de Medavy , de Monfieur
& de Madame la Marquiſe
de Courcy, foeur de la Mariée , &
de pluſieurs autres Perſonnes de
qualité. Ils allerent dîner à Argentan
chez Madame la marquiſe
de Grancey , veuve de Monfieur
le marquis de Grancey , Chef
d'Eſcadre , qui les conduiſit enſuite
juſques à Falaiſe. Monfieur
le Chevalier de Corday , qui en
eſt Lieutenant de Roy , vint au
devant d'eux plus d'une lieuë ,
avec un gros Eſcadron de Cavalerie.
Aprés qu'il eut fait ſon
compliment aux mariez , il les
GALANT.
123
ſuivit dans le meſme ordre qu'il
eſtoit venu , juſque dans le Châ
teau , avec toute la Bourgeoifie
qui alla aufſi au devant d'eux
hors le Fauxbourg de Guibray ,
& qui s'eſtoit miſe ſous les armes
au bruit des Tambours , Fifres
& Hautbois , au nombre de plus
de deux mille , tous fort leſtes.
Ils ſe rangerent enſuite en batail
le dans la Place du Chaſteau , où
ayant fait pluſieurs décharges de
leur mouſqueterie , qui fut précedée
de celle des Canons , Mortiers
, & Boëtes , ils défilerent
dans le même ordre qu'ils avoient
paru d'abord . La nouvelle mariée
receut les complimens de tous les
Corps de la Ville ; du Clergé, par
Monfieur le Curé de la Trinité ;
du Corps de Ville , par Monfieur
le Vicomte & maiге ; du Bailliage,
par Monfieur de Noirville , Lieus
F2
124 MERCURE
tenant General ; de l'Election,par
Monfieurde S. Bafile , Préſident;
& de toutes les Communautez
Religieuſes , par leurs Superieurs.
Elle répondit à tous avec autant
de juſteſſe , que ſi elle euſt ſceu
ce que chaque Corps luy devoit
dire. Il y eut le ſoir un magnifique
Régale , avec de tres- grandes
profuſions de Vin pour le
Peuple. La Feſte euſt eſté parfaite
, ſi l'on y euſt pû ajoûter le
Bal , mais le deüil de Madame
de Putange, Ayeule du Marié, ne
le permit pas.
Monfieur Vignier de Richelieu
a fait deux Sonnets ſur l'Arc.
en-Ciel , qui estoit le Mot que
l'on avoit propoſé laderniere fois
pour cette forte d'Ouvrage. Je
vous les envoye. Un Paon étalant
ſa queue , pourroit donner lieu
àd'agréables penſées. On ſeroit
GALAN T.
125
1
bien aiſe de voir des Sonnets fur
4
ce ſujet. )
SONNET
SUR L'ARC-EN-CIEL.
Q
Vand Dieu noya le Monde,
ingrat àses biens faits,
Sa Bonté toûjours preſte envers la
Creature ,
Luy donna l'Arc- en- Ciel, pourfigne
de la Paix ,
Qu'il vouloit accorder à toute la
Nature .
LOVIS , qui des Mortels,fait mieux
voirſa figure ,
Ce Monarque brillant de tant d'illuftres
Faits ,
Bien loin de conſerver dansſon coeur
une injure ,
F3
126 MERCURE
1
Se rend le Protecteur de ceux qu'il a
défaits.
L
De cet Arc merveilleux s'apliquant
la Nuance ,
Le Bleu , montre ſa Foy; le Verd,fon
Espérance ;
Le Feu , la Charité qui regne dans
fon Coeur.
Prince , vous le ſfçavez par voſtre
expérience ,
Que de vos Ennemis il eſt toûjours
vainqueur ,
Quand les Lys arborez font voir
Son alliance.
SUR LE MESME SUJET.
L
'Iris , dont on ne peut imiter la
Nuance ,
GALAN T. 127
i
Qui se fait admirer dans ſon immenſité
,
N'est plus à noſtre égard un Signė
de vengeance ,
C'est un signe d'amour , & de benignité.
Environnant le Ciel avec magnificence
,
Son tour est éclatant , & plein de
Majesté;
Dieu l'étend de ſa Main pour montrer
l'Alliance
Qu'il veut entretenir avec l'Humąnité.
:
Il l'appella fon Arc , comme un illu-
Stre Ouvrage ,
- Qui ſçait de ſa Beauté repréſenter
l'image ,
Et qui fera Son Trône au jour du
Jugement.
F 4
128 MERCURE
:
i
Il léforma fans Fleche afin de nous
instruire ,
Qu'il veut épouvanter les Mortels
Seulement ,
Mais quefa Charité ne veut pas les
détruire.
Monfieur le Duc de S.Aignan,
qui joint une pieté ſolide à toutes
les grandes qualitez qui diſtinguent
les Perſonnes de ſa naiffance
, a reçeu ces derniers jours
une joye ſenſible de la Converſion
du St Mathurin Coquenas ,
fon Premier Valet de Chambre .
C'eſt un Homme de quarante
ans , né en Languedoc dans la
Religion Prétenduë Réformée. Il
y en a quatorze qu'il eſt au fervice
de ce Duc , qui avoit toujours
eſperé ce changement par
GALAN T.
129
1
a connoiſſance qu'il avoit de ſes
bonnes moeurs. Ila eu long-tems
l'obſtination des Herétiques qui
demeurent dans leurs erreurs ,
parce quils ne veulent pas écouter
ceux qui en les combatant
ſont capables de les détruire ;
mais enfin le zele de Monfieur
le Duc de S. Aignan l'a emporté
ſur l'opiniâtre refus qu'il faifoit
d'entendre parler des Veritez
Catholiques.. Il l'a mis entre les
mains du Pere du Buc Théatin ;
& ce Pere , dont les doctes Controverſes
ramenent tous les jours
tant d'Egarez , luy a fait connoître
la fauſſeté des maximes de
Calvin. Il les abjura le 17. de ce
mois , dans la Chapelle du Châ
teau d'Alincourt prés Magny ,
appartenant à Monfieur le Maréchal
de Ville-Roy , entre les
mains de Monfieur de Buquet ,
130
MERCURE
1
Curé de Parres , Paroiſſe de ce
Chaſteau . La Cerémonie ſe fit
en préſence de Monfieur le Duc
de S. Aignan , de Madame la
Ducheſſe ſa Femme , & de toute
leur Famille .
Il y a eu de grandes Réjoüifſances
à Mondidier , à l'occaſion
d'un Prix general du Jeu de l'Arc,
que cette Ville a rendu aux autres
, avec beaucoup d'éclat &
de pompe. Ce Jeu commença le
Dimanche , quatrième de ce
mois , & continua juſqu'au Dimanche
ſuivant. Il y avoit pour
onze mille francs d'Argenterie ,
& une Epée de fix Louis d'or ,
que Fére en Tartanois , de la dé..
pendance de Monfieur le Prince
de Conty , a remportée , avec un
Baffin , & deux Aiguieres d'argent.
Il s'eſt trouvé juſqu'à deux
cens ſoixante Tireurs , qui ont
GALAN Τ.
131
diſputé l'avantage de ce Jeu. Ils
eſtoient tous dans une tres -grande
propreté , & il y en a eu meſ
me qui ont changé tous les jours
-d'Habits . Ceux qui s'y ſont diſtinguez
par leur adreſſe , ont
donné des marques de leur generofité,
ſur tout la Ville de Ham
en Picardie , qui en a remporté
le Bouquet. Mondidier l'avoit
reçeu la derniere fois de celle de
Péronne.
A Vous apprendrez avec déplaifir
la mort d'un de nos Illuſtres ..
Monfieur de Mezéray , Hiſtoriographe
de France , & Secretaire
perpétuel de l'Académie Françoiſe
, apres avoir eu longtemps
une ſanté fort douteuſe , alaiffé
enfin une Place vacante dans
cette celébre Compagnie. Il étoit
d'un âge fort avancé ; mais quoy
qu'indiſpoſé depuis pluſieurs an
F6
132 MERCURE
nées , il ne l'eſtoit pas plus qu'à
l'ordinaire le jour qu'il mourut.
Il entretint le matin pluſieursde
ſes Amis qui estoient venus le
voir , & leur dit qu'il eſpéroit les
aller remercier dans peu. L'apreſdînée
, la Goute luy remonta
, & il ne vécut plus que trois
ou quatre heures . La perte qu'on
fait en luy eſt d'autant plus grande
, qu'il avoit entrepris de revoir
les trois Volumes infolio de
l'Hiſtoire de France qu'il a donnez
au Public. Il n'avoit encore
achevé que le premier. Son Abregé
de la meſme Hiſtoire , eſt entre
les mains de tout le monde ,
& dit plus que je ne pourrois direde
fon eſprit.
Le mefme jour , qui fut le 10..
de ce Mois, Meffire François Pean
de la Croullardiere , Preſtre , Doteur
en Théologie , Aumônier
GALANT
133
-
de Mademoiselle d'Orleans , Souveraine
de Dombes , mourut âgé
de 80. ans , dans la Maiſon des
Peres Théatins , où il s'eſtoit retiré
depuis deux années , pour ſe
- diſpoſer au paſſage terrible du
temps à l'éternité. La pieté qu'il
a fait paroiſtre dans toutes les
actions de ſa vie , en a accompagné
les derniers momens. Il a
donné au Public beaucoup d'Ouvrages
; mais ceux de Controverſe
méritent l'applaudiſſement,
& les loüanges de tous les Catholiques
. Il y a défendu les Ve-
- ritez de la Foy avec tant de for
ce , qu'on peut dire que Dieu
l'avoit ſuſcité dans ce Siecle ,
pour convaincre ceux qui ſe
font malheureuſement ſéparez du
Corps de l'Eglife. Auſſi a-t- il eu
la joye de voir ſes Travaux cou
ronnez , par un grand nombre
de Converfions..
1
134
MERCURE
1
Meſſire Eſtienne Boucher ,
Preſtre , Docteur de la Maiſon &
Societé de Sorbonne , Chanoine
de l'Egliſe de Paris , & un des
Supérieurs de l'Hôtel- Dieu , eſt
mort auſſi le 18. de ce mois .
On m'a fait voir pluſieurs Lettres
de Dijon , qui marquent toutes
qu'on y a fort regreté Meſſire
Jean Godran , S de Chazans ,
qui estoit le ſeul reſtant de ſon
nom de l'ancienne Famille des
Godran , Barons d'Antilly en
Bourgogne. C'eſtoit un Homme
des plus conſommez dans l'Hiftoire
Antique & dans la Moderne
, & qui avoit une connoiſſance
particuliere des Emblèmes &
Deviſes . Odinet Godran , vivant
ſous les Regnes de Charles VI.
& de Charles VII. fut un des
Bienfaicteurs des Jacobins de Di--
jon. Ilyfonda une Chapelle danss
GALAN Τ .
135
laquelle il fut inhumé , & qui a
ſervy de Sépulture à ſes Defcendans.
Jacques Godran fut Préfident
au Parlement de Dole ,
Chef du Conſeil de l'Empereur
Maximilien , qui l'employa en
pluſieurs Negotiations importantes
, & le fit ſon Ambaſſadeur en
Angleterre . Jacques Godran ſon
Fils , Baron d'Antilly , Seigneur
de Champſu , Lauchien & Ville
fablon , reçeu en 1538. Préſident
à Mortier au Parlement de Dijon ,
& Garde des Sceaux de la Chancellerie
de Bourgogne , eut une
ſi grande eſtime pour les Jéſuites
, lors que leur Ordre commençoit
à naître , qu'il voulut les établir
à Dijon , & leur fit de tresgrands
biens . Odinet Godran fon
Fils , Baron d'Antilly , reçeu en
1563: Préſident à Mortier au même
Parlement de Dijon , en con:
136 MERCURE
1
firmant la Fondation de ſon Pere ,
donna ſa Baronnie d'Antilly , &
d'autres Biens , pour conſtruire à
Dijon le College de ces Peres ;
qui s'appelle le College des Go
dran. Il fonda auſſi une Ecole de
Filles , pour leur apprendre à lire,
écrire , & travailler à toutes fortes
d'Ouvrages de Fil & de Laine.
Il mourut le 2. de May 1581. & la
Ville de Dijon garde ſon Portrait,
comme de ſon Bienfaicteur . Zacharie
Godran , Chevalier de
l'Ordre de S. Jean de Jérusalem ,
fut pris des Turcs , mené Eſclave
à Biſſeſtre Ville de Barbarie ,
en la meſme année 1581. & depuis
qu'il en fut racheté, il continua
de ſe ſignaler en toutes occafions
, & mourut de peſte à
Conſtantinople . JeanGodran fon
Frere , Chevalier de Malte , s'eſt
ſignalé de la meſme forte , & eft
GALANT .
137
mort des bleſſures qu'il avoit reçeuës
en divers Combats. Ces
deux Chevaliers eſtoient oncles
deMonfieur Godran de Chazans
qui vient de mourir , & qui a
laiſſe deux fils , Jean Godran
Religieux de Citeaux , & Pierre
Godran fieur de Chazans .
Marguerite Godran , ſoeur d'Odinet
, épouſa Claude Regnier,
Seigneur de Montmoyen , Prefident
en la Chambre des Comptes
de Dijon, dont ſont venus
les Seigneurs de Montmoyen ,
Latrechey , Chiffey , & Veſurote.
Marguerite Godran , ſoeur
de Jacques , épouſa lacques le
Maçon , Seigneur de Bucy , dont
viennent les Seigneurs du Breau ,
Nanteüil & Cramailles , du furnomde
Chaffebras. LesGodran ,
portent d'azur au Quadran d'or,
aux Rais & Eguille d'azur ,
:
138 MERCURE
Heures de fable , l'Eguille estant
entre dix & onze heures.
Tout le Traité des Phoſphores
, ou Matieres artificielles lumineuſes
, n'ayant pû entrer dans
ma Lettre du mois de Juin , en
voicy le reſte. Vous vous fouvenez
que Monfieur Comiers , Profeſſeur
des Mathematiques à Paris,
en eſt l'Auteur.
LYON
*18939771
SUITE
DU TRAIΤΕ
DES PHOSPHORES.
Our demontrer que la premiere
invention des Phosphores
de ce ſiecle eſt deuë à la France
je rapporte ici les termes
GALAN Τ. 139
du 45. & dernier Probléme de la
ſeconde Partie des Recreations
- Mathematiques , imprimée à Paris
en 1638 .
1-
Conſerver le feu si longtemps qu'on
voudra, imitant lefeu inextinguible
des Vestales,
Après avoir tiré l'eſprit ardent
du ſel de par les degrez du feu ,
ſuivant l'art des Chymiſtes , le
feu eſtant éteint de luy-meſme,
caſſez la Cornuë & les Feces qui
ſe trouveront au fond , s'enfla
meront , & paroiſtront comme
charbons ardens ſi- toſt qu'ils auront
fenty l'air , leſquels ſi vous
enfermez promptement dans une
Phiole de verre , & que vous la
bouchiez auffi-toſt avec quelque
bon lut , ou pour le mieux ſi
- vous la ſcellez du ſceau d'Hermés
, de peur que l'air n'y entre,
140 MERCURE
,
le feu ſe gardera ſans s'éteindre
plus de mille ans & en l'ouvrant
, on y trouvera du feu fitoſt
que les Feces fortiront à l'air;
dequoi vous pourrez allumer une
allumete. Ce fecret- là , dit l'Auteur
, mérite bien qu'on travaille à
Sapratique ; & j'ajoûte que pour
perfectionner les Arts , & la belle
Phyſique , on auroit beſoin
d'une Académie Expérimentale,
& ouverte à tous les Curieux &
Artiſtes .
Quelques Italiens veulent homorer
leur Païs par l'invention
des Phosphores ; & pour toute demonſtration
, ils rapportent le 22 .
Chapitre d'un Livre , intitulé ,
Vallo , imprimé à Veniſe en l'année
1531 .
Per far una mistura in pietra da
pizzar fuoco che si accenda con
aqua overſputo.
GALAN T.
141
Piglia calcina viva parte una.
Tußia aleſſandrina non preparata
parte una . Salnitrorefinato piu , &
piu volte parte una. Sulphuro vίνο
parte doe , camphora parte doe , pietra
calamitta parte una. Et tutte
queste cose bisogna chesiano benpi
Aate , & tamiſate bene , & poi le
lega ben ſtretto con pezza nova
dans un ſacher rond de toile neuve
, & habbi doi grandi orzuoli ,
Creuſets d'Orfèvre , & metti laditta
mistura dentre l'uno & l'altro ,
&poi copri , & in cattena con ferro
fillo , avec fil de fer recuit , afin
= qu'il ne ſe caſſe pas en le ployant ,
& poi habbi lotaſapientia , & revoltagli
bene , attale che non fiata,
& falli un puocho refeccare , & remanira
giallo , & poi metregli in
una fornace , à Brique , quando ve
fi mette gli mattoni , o vero vaſi ,
& date fuoco , & quando fera il
142
MERCURE
tempo di cavar l'uno , Sera fatto
come gli mattoni pietra. Il en donne
encore une autre maniere dans
le Chapitre 23 .
Ces Matieres de Vallo ne mé.
ritent pas le beau nom de Pho-
Sphore. le l'aimerois mieux donner
au mélange de Chaux vive,
Tartre , Litarge & Cinnabre, lefquelsaprés
avoir long- temps bien
boüilly dans du Vinaigre tresfort
, eſtant enfuite dans un Vaſe
bien luté , mis dans une Fournaiſe
de Verrier , ou autre , fi
aprés quelques mois on ouvre
ce Vaſe cette Matiere eſtant
expoſée à l'air , s'enflâme .
د
Les Curieux n'ignorent pas ,
que prenant parties égales de
l'Huile de Petreole , & de Therébentine
, de la Chaux vive ,
Graiffe de Mouton , & Sein de
Porc tout cela batu enſemble
د
GALANT.
143
pour le bien incorporer , & di-
-ſtilé ſur les cendres chaudes ou
- charbons ardens , donne une
Huile ou Eau artificielle , dite
Casimir , qui brûle ſur la paulme
de la main ſans faire aucun
mal .
Ie conclus que les Lampes ſé-
- pulchrales ne contenoient pas
une flame luiſante ; que leur
feu ne paroiſſoit que lors qu'elles
eſtoient caffées , & l'on ne
demontrera jamais qu'il y ait une
Huile qui brûle ſans ſe conſumer.
Ie ſcay que les Hiſtoriens rap-
- portent que le gros doigt du
pied droit de Pyrrhus , ne fut
pas conſumé dans ſon Bucher.
le n'ignore pas auffi , que Monſieur
de Thou dans le 1. Livre
de ſes Hiſtoires , dit que le coeur
du Miniſtre Suiſſe Zvvingle , qui
fut tué à la teſte de ſes Troupes
144
MERCURE
en 1531. ne pût eſtre conſumé
par le feu .
Ie finis ce Traité par une Obſervation
autant curieuſe dans la
Medecine,que dans la belle Phyſique.
En voicy le détail. Mon
Phoſphore liquide ayant été épuiſe
de ſa Matiere lumineuſe , pour
avoir eſté trop ſouvent enflâmée
en ouvrant la Phiole , j'en verſay
quelques goutes dans un Verre
à boire , je verſay par deſſus à
la hauteur d'un pouce , d'une
certaine Eau tranſparente , ſans
odeur , ni faveur , qu'on peut en
tout temps & à peu de frais faire
facilement , meſme en grande
quantité. Le tout jetta bien haut
des fumées & exhalaiſons ſubtiles
, qui parurent lumineuſes dans
la grande obſcurité , & toute la
partie vuide du Verre parut pleine
de lumiere, laquelle dura treslong
GALANT.
145
-
longtemps , l'ayant couvert avec
la paulme de la main. Laffé de
la tenir ſur le Verre , l'air fit
diſparoître tout à coup cette lumiere
; & à la moindre ſecouffe
que je donnois au Verre , cette
Liqueur répandoit quantité d'éclairs.
Comme il eſt bon de donner
lieu aux Curieux , & véritables
Eleves d'Hermés , de chercher
la nature & compoſition de cette
Eau , je la donne icy dans les
23. Lettres de trois mots , deux
& un , de cette Ecriture occul-
-te , que Monfieur Roſſignol eſtima
, & m'avoua eſtre la plus facile
& la plus fûre de toutes
celles que je luy communiquay
de ma Steganographie.
,
CNTIRVENNIFFESIOLE
NILGI . :
J'en donneray l'interprétation,
Juillet 1683 . G
146 MERCURE
avec la manière d'écrire ainſi occultement
auſſi vite que l'Ecriture
ordinaire , ſi perſonne ne devine
le ſecret de ces vingt- trois
Lettres .
COMIERS.
Aprés que le Roy eut donné à
Mademoiselle de Scudery la Penfion
dont je vous parlay il y a
deux mois , elle alla luy en faire
ſes remercimens. Sa Majesté
l'écouta , & l'entretint avec cet
air affable qui luy eſt ſi ordinaire
, & qu'Elle accorde fi bien
avec ſa grandeur. C'eſt ce qu'on
appelle Audience , & furquoy
des Vers que vous allez lire ont
eſté faits. Ils font de Madame de
Plabuiſſon , qui ayant une eſtime
tres particuliere pour cette
Illuſtre Sapho de noſtre Siecle,
luy en a voulu donner des mar
GALANT . 147
= ques par ce galant & ingénieux
Ouvrage.
A MADEMOISELLE
DE SCUDERY ,
Sur l'Audience que le Roy luy
a donnée.
L
E Dieu , de qui l'éclat embellit
tout le monde ,
Un jour estant forty du vaſte ſein
de l'onde ,
Brillant de mille feux ,
Abandonne ſon Char, & deſcend au
Parnasse.
Muſes, leur dit le Dieu, déguiſezmoy
de grace ,
Oſtez moy ces rayons , bruniſſez
mes cheveux ,
Je veux tromper Sapho , cette
admirable fille.
G 2
148 MERCURE
Une Muse aussi tost , & l'ajuste , &
Fhabille ;
Mais cet air tout divin , ces graces,
ces apas ,
Quoy que bien déguisé , ne le quitterent
pas .
Alors dans un Palais , brillant &
magnifique ,
Apollon en fecret , d'un air doux &
charmant ,
Mais pourtant héroïque ,
De l'illustre Sapho reçent le compliment
.
Quelle fut de fon coeur l'agreable
Surprise !
Le plus puiſſant des Dieux , pour la
voir,se déguise ;
Ilpût tromperſesyeux, mais jamais
Son efprit
Ne s'y méprits
D'un plaisir inconnu le charme inexplicable
,
Lafitfe recrier, Mortels audacieux
,
GALANT.
149
- Malheur à vos apas ; quand ona
veu les Dieux ,
On ne trouve plus rien d'aimable.
Je vous appris la derniere fois
tout ce qui s'eſtoit paſſé dans le
Camp ſur la Saône , juſques au
départ de Leurs Majeſtez . Quoy
que de ſi belles Troupes dûſſent
eſtre ſatisfaites des loüanges &
des gratifications qu'elles avoient
reçeuës du Roy , elles le virent
neantmoins partir avec chagrin ;
& elles auroient bien voulu que
leur valeur ne fuſt pas demeurée
oiſive. Pluſieurs Perſonnes d'un
rang élevé & d'une nobleſſe
diſtinguée , s'eſtoient renduës au
Camp dans l'eſpérance de ſe ſignaler
, ſi l'occaſion s'en préſentoit.
Monfieur le Comte d'Entremont
, Lieutenant General pour
,
G3
150
MERCURE
Sa Majeſté des Provinces de
Breſſe , Bugey , Valormey , &
Gez , eſtoit de ce nombre. Il
avoit un tres - grand Equipage ,
qui ne luy a ſervy que pour demeurer
au Camp pendant le ſejour
que le Roy y a fait. Monfieur
de Chauvelin , Intendant de la
Franche-Comté , y eſtoit en qualité
d'Intendant de l'Armée. Vous
pouvez croire qu'il y remplit avec
beaucoup d'exactitude & de zele,
tous les devoirs de ce grand Employ.
Avant que d'entrer dans la
ſuite du Voyage , je dois vous apprendre
que Monfieur l'Abbé de
Cifteaux , General de ſon Ordre,
eſtant venu à Bellegarde prier
Leurs Majeſtez de vouloir nommer
une Cloche , qu'il avoit fait
fondre pour ſon Abbaye , peſant
quinze milliers , le Roy envoya
GALANT. 151
ordre à Monfieur le Comte d'Amanſe
, ſon Premier Lieutenant
dans le Gouvernement de Bourgogne
, de ſe trouver en ſon
nom à cette Cerémonie. La Reyne
donna le meſme ordre à Madame
Brulart , Femme de Monſieur
le Premier Préſident du
Parlement de Dijon ; & le 22.
Juin ayant eſté choiſy pour cela ,
Monfieur l'Abbé de Cifteaux
alla le jour précedent les attendre
à Gilly , où il leur donna un
magnifique Soupé. Gilly eſt une
grande Terre , qui dépend de
l'Abbaye. Il partit le lendemain
de fort grand matin , pour voir
ſi tout eſtoit preſt ; & quand
Monfieur d'Amanſe & Madame
Brulart furent arrivez , des Religieux
vinrent les prendre pour
les conduire au Grand Autel ; &
de là au lieu où eſtoit la Cloche..
G4
152 MERCVRE
Monfieur le Comte d'Amanſe ſe
mit à la droite , comme repréſentant
le Roy , & on obſerva dans
cette Benédiction les cerémonies
accoûtumées. Quantité de Perſonnes
de qualité en furent témoins
, & l'on y vit une partie
des Officiers du Camp de Bellegarde
, que Monfieur l'Abbé régala
avec beaucoup de magnificence
.
Le 15. de Juin , Monſeigneur
le Dauphin revint de ce Camp à
cinq heures du matin. Ce Prince
avoit fait monter les Troupes à
cheval à deux heures apres mi .
nuit ,& les avoit fait défiler pour
ſe rendre aux Quartiers qu'on
leur donna prés de S. Jean de
Laune. Toute la Cour partit ce
jour- là de Bellegarde pour aller
coucher à Dole , où le Roy fut
receu par Monfieur de la Feüil
GALANT.
153
lée qui en eſt Gouverneur. Sa
- Majesté monta auſſi- toſt à che-
-val , viſita les Fortifications de
- la Place , & fit la Reveuë des
- Troupes qui y ſont en Garnifon.
- Les acclamations du Peuple furent
grandes , & le foir la Ville
-parut toute brillante des Lumieres
qui furent miſes aux Fenêtres.
Monfieur de Louvois s'étoit
rendu à Besançon dés le matin
de ce meſme jour. Le Roy
n'y devoit arriver que le lendemain
au foir ; mais ce vigilant
Miniſtre , voulut voir luy-même
l'état où eſtoient les choſes . Il
monta à la Citadelle ; il en vifita
tous les endroits , & fit voir qu'il
a une parfaite connoiſſance de
tout ce qui regarde le Métier de
la Guerre.
Le 16. le Corps du Magiſtrat
s'eſtant aſſemblé à l'Hôtel de
GS
154
MERCURE
Ville , y fit pluſieurs Reglemens.
Il ordonna que tous les Habitans
mettroient des Lumieres à
leurs Fenêtres , fi-toſt que la nuit
approcheroit. Il commanda aux
Sergens de la Ville , de faire mettre
à tous les Carrefours des Réchauts
remplis de feu d'artifice.
( Ils appellent ainſi une matiere
combustible qui donne longtems .
de la clarté.) Il fit attacher à toutes
les Fenestres de l'Hôtel de
Ville , des Bras qui portoient chacun
un Flambeau de Cire blanche
du poids de quatre livres. H
ordonna auſſi que la Fontaine
qui repréſente Charles - Quint ,
feroit ornée de Deviſes , & de
Feuillages ; qu'elle répandroit du
Vin tout le jour ; que vis - à- vis
de cette Fontaine , on planteroit:
cing Poteaux , fur leſquels il y
auroit des feux d'artifice qui brûm
GALANT.
-155
leroient pendant la nuit ; & que
toutes les Cloches carrillonneroient
. Vous obſerverez , Mada--
me , que Meſſieurs de Besançon
comptoient tout cela pour rien ,
en comparaiſon de la dépenſe
qu'ils avoient réſolu de faire ,
pour marquer leur zele , & l'excés
de joye où les mettoit la venuë
du Roy ; mais on leur avoit
envoyé des ordres exprés , qui
marquoient que ce Prince vouloit
eſtre reçeu ſans ceremonie
& fans Harangues. Quelque
temps avant ſon arrivée , leCorps
du Magiftrat , dont Monfieur
Maiſtre est le Chef, ſe rendit à la
Porte de la Ville , pour en pré--
fenter les Clefs à Sa Majeſté . Ils
eſtoient tous revétus de leurs Ro--
bes violetes , fourrées d'Hermine.
Monfieur le Duc de Duras ,.
Gouverneur de la Province fo
G6
156
MERCUR E
mit à leur teſte , & les preſenta ,
ils eſtoient à genoux. Le Roy eut
la bonté de les faire relever , &
leur parla de cette maniere pleine
de grandeur & de douceur tout
enſemble , qui a tant de charmes
pour gagner les coeurs. Le Parlement
en Robes rouges , eſtoit
à l'Hôtel de grand- velle , où Sa
Majesté devoit loger. Meſſieurs
de la Cathédrale , dont le Chapitre
eſt l'un des plus celébres de
l'Europe , y estoient auſſi pour
s'acquiter du meſme devoir,ayant
Monfieur l'Archeveſque de Beſançon
à leur teſte. Monfieur
Fiard , Lieutenant General , s'y
eſtoit rendu de ſon coſté avec
tout le Bailliage. Tous les Officiers
de la Garniſon avoient fair
habiller leurs Soldats de neuf. Ils,
eſtoient vétus d'un Drap fin ,
gris -blanc , avec des Baudriers de
GALAN T.
157
la meſme Etofe , garnis de Boucles
dorées , une Frange d'or à
leurs Gants , & une Plume blanche
à leur Chapeau. Les Officiers
ſe diftinguoient par leur ajuſtement..
Toutes ces Troupes bordoient
les Ruës , depuis la Porte
de la Ville , juſques au Lieu où
Leurs Majeſtez devoient loger.
Le Roy y eſtant arrivé , Monfieur
l'Archeveſque fit ſon Compliment
, que Sa Majeſté reçeut
d'une maniere qui marquoit que
la pieté , & le mérite de ce Prélat
luy eſtoient connus. Monfieur Jobelot
, Premier Préſident , s'avança
enſuite à la Teſte de ſa
Compagnie , & quoy que fon
Difcours fuſt renfermé dans un
tres-petit nombre de paroles , il
ne laiſſoit pas de fignifier beaucoup.
Le Roy luy fit connoiſtre
par une réponſe obligeante , qu'il
१.
158
MERCURE
!
1
eſtoit content de ſa conduite.Ces
Corps eurent à peine rendu leurs
reſpects , que Sa Majesté , au lieu
de ſe rafraîchir apres une longue
traite , monta à cheval , & alla
viſiter la Citadelle & les Dehors
de la Ville , qu'Elle trouva en
tres-bon état. Pendant ce temps,
tout retentiffoit des cris de Vive
Le Roy , & on les entendoit même
dans les Lieux où ce Prince
n'eſtoit pas. La nuit ne fut pas
plûtoſt venuë , que tout Beſançon
parut éclairé. Les Ruës y
font longues , les maiſons bâties
au niveau , & percées de beaucoup
de Fenestres, & il n'y en eut
aucune qui ne fuſt chargée de
Lumieres. Les magiſtrats préſenterent
les plus excellens Vins
à Sa Majesté , & offrirent des
Confitures à la Reyne , avec
tous les Rafraîchiſſemens qu'on
GALANT.
159
peut trouver en cette Saiſon.
Le lendemain , jour de la Feſte
du S. Sacrement, Leurs Majeſtez
entendirent la Meſſe dans IEgliſe
Cathédrale de Saint Jean ,
celebrée par Monfieur l'Abbé de
Gramont , Neveu de Monfieur
l'Archeveſque de Besançon ; &
Doyen de cette Eglife. Elles afſiſterent
à la Proceſſion , pendant
laquelle on entendit à deux diverſes
repriſes le bruit de cent
Pieces de Canon . La Reine avoit
communié auparavant dans l'Egliſe
des Carmes , par les mains
de Monfieurle Cardinalde Bonzy
, fon Grand Aumonier ; &
Monſeigneur le Dauphin , par
celles de Monfieur l'Abbé Fleury
, Aumônier du Roy. L'aprefdînée
, Sa Majesté , après avoir
entendu Veſpres , ſe rendit dans
un, lieu appellé le Champ. de
160 MERCURE
Elle fit
Mars , où Elle fit la Reveuë des
Troupes qui font en Garnison
dans la Ville . De- là , Elle monta
à la Citadelle dont Elle viſita les
Dehors ; aprés quoy ,
faire l'Exercice à ce qu'il y a de
jeune Nobleſſe entretenuë en
cette Ville- là. On ne peut eſtre
mieux inſtruit dans tous les Exercices
militaires , que le ſont les
jeunes Gentilshommes , qu'on y
éleve au nombre de plus de quatre
cens. Les loüanges que le Roy
leur donna , ſerviront beaucoup
à redoubler l'ardeur qu'ils témoignent
de ſe rendre parfaits dans
le métier de la Guerre. Les deux
plus petits , & les deux plus jeunes
de ces Gentilshommes , firent
faire l'Exercice à la Compagnie,,
& le Roy connut par- là dequoy
kes autres eſtoient capables. Sa
Majesté donna une Epée à l'uns
J
GALANT . 161
& à l'autre , pour récompenfer
leur adreſſe . Monfieur le Duc du
Maine qui étoit préſent , chargea
l'un des Officiers de cette
Compagnie , de conduire chez
luy le lendemain quarante des
plus jeunes Cadets, pour leur voir
faire l'Exercice encore une fois.
Il témoigna y prendre un fort
grand plaifir. Cette action qu'il
fit de ſon propre mouvement ,
merite bien d'eſtre remarquée.
Elle fait voir les nobles inclinations
de ce jeune Prince . On ſçait
qu'il eſt tout coeur , & tout eſprit,
& qu'il ne luy manque que la vigueur
, qu'il doit eſpérer de l'âge.
Aprés vous avoir entretenuë
des Cadets , il eſt juſte de vous
parler de celuy qui fait mouvoir
ce Corps , & qui en eſt comme
l'ame , puis que tous ces jeunes
Gentilshommes ſont élevez par
162 MERCURE
ſes ſoins. C'eſt Monfieur le Chevalier
de Montcault , dont on ne
peut trop loüer la vigilance &
l'exactitude . Le Roy luy témoigna
qu'il eſtoit content de luy,
& luy en donna des preuves en
augmentant ſes appointemens.
Ce Chevalier avoit donné l'ordre
neceſſfaire pour faire ſervir le même
jour une magnifique Collation
dans la Citadelle. Il n'oſoit
la préſenter à la Reine , & dit
qu'elle n'eſtoit préparée que pour
les Dames qui avoient accompagné
cette Princeſſe. Le Roy
qui s'en apperçeut , la préſenta à
laReine , & fit l'honneur à Mon.
fieur de moncault de luy commander
de la ſervir. Quoy que
ce Prince dût eſtre aſſez fatigué
pour ſe repoſer , il ne laiſſa
pas d'aller voir les Troupes de
ſa Maiſon , qui estoient campées
GALANT. 163
fur le bord du Doub , hors les
Portes de la Ville . Ce Campeſtoit
compoſé des Grenadiers de la
Maiſon de ſa majeſté , commandez
par Monfieur Riotor ; des
quatre Compagnies des Gardesdu-
Corps ; des Gendarmes , &
des Chevaux Legers de la Garde
; & des deux Compagnies de
Mouſquetaires. Monfieur le Duc
de Noailles eſt General de ces
Troupes , qui ont ſervy d'Eſcorte
à la Cour depuis Beſançon.
Elles ont toûjours campé aux
Portes du Quartier du Roy , &
fourny les gardes ordinaires chaque
jour. Il ſeroit fort difficile de
trouver dans tout le reſte de la
Terre , le meſme nombre d'une
auffi leſte , & auffi bonne Cavalerie.
La Reine alla auſſi viſiter
ce Camp , & fit Collation chez
Monfieur le Duc de Noailles . La
164
MERCURE
Table de ce General a toûjours
eſté d'une magnificence extraordinaire
, & cette dépenſe doit
ſurprendre d'autant plus , qu'elle
a continué pendant tout le temps
que le Roy a marché avec toute
fa Maiſon .
Le 18. Leurs Majeſtez entendirent
la meſſe à l'Egliſe de S. Iean,
dans la Chapelle du Saint Suaire,
qu'Elles baiferent , auffi - bien que
tous les Seigneurs & Dames de
la Cour. Le Roy s'en eſtant retourné
, reçeut une Députation
de huit Chanoines. Ils faifoient
porter un Baffin de Vermeil doré
, dans lequel eſtoient deux
Echarpes de Taffetas, l'une blanche
, & l'autre rouge , & fur ces
Echarpes , il y avoit un petit Saint
Suaire à l'endroit du coeur. C'eſt
un Préſent qu'on fait d'ordinaire
aux Grands , & dont on affure
GALAN T.
165
qu'on a vû des effets miraculeux.
Il y avoit encore un S. Suaire fur
de la Toile blanche , de la grandeur
du veritable ; & afin que
dans la ſuite du temps , cette
Copie ne paſfaſt pour l'Original ,
on y avoit fait écrire ces paroles.
Repréſentation du S. Suaire de Be-
Sançon. Monfieur de Gramont ,
Doyen de cette Egliſe , préſenta
au Roy ces deux Echarpes , &
le S. Suaire à la Reine. Leurs
Majeſtez reçeurent ces Préfens
avec leur pieté ordinaire . Le Roi
fit encore ce jour- là une Reveuë
des Troupes de ſa Maiſon ,&enſuite
il mena la Reine à la Citadelle
, parce qu'elle avoit témoigné
ſouhaiter de voir faire
l'Exercice aux Cadets , ſur ce
que le Roy luy en avoit dit. Certe
Princeſſe eut le plaifir de voir
de jeunes Gentilhommes capa
166 MERCURE
bles de commander , avant que
d'en avoir acquis l'expérience
dans les Emplois par le nombre
des années . Ils sont conſommez
dans le métier de la Guerre ſans y
avoir jamais eſté ; ils ſçavent l'Art
de fortifier les Places, de les attaquer
, & de manier le Crayon , la
Plume , l'Epée , la Picque & le
Mouſquet . Pendant que ces choſes
ſe paſſoient , Meſſieurs les
Chanoines de S. Jean fatisfirent
la devotion du reſte de la Cour,
&de tous les Peuples de la Province,
qui estoient accourus pour
voir Leurs Majeſtez . Le S. Suaire
fut expoſé publiquement, comme
il l'eſt le jour de Paſques,& le Dimanche
d'aprés l'Aſcenſion.
Monſeigneur le Dauphin.couroit
en meſme temps les Teſtes,
dans l'Academie de Besançon ,
avec les Princes & les Seigneurs
GALAN T.
167
-de la Cour ; & comme c'eſt une
Ville pourveuë de Chevaux fort
propres pour cet Exercice , il
n'en voulut point monter d'autres.
Il les travailla avec une
adreſſe , & une grace ſurprenante,
& fit l'honneur à Monfieur de
Beaumarché , de luy dire que
ſes Chevaux eſtoient tres-bons .
Rien n'eſtant capable de détourner
la Reine de ſa pieté ordinaire
, cette Princeſſe viſita
pluſieurs Monafteres , & fit
l'honneur aux Religieuſes d'entrer
dans leurs Convents.Pendant
le ſejour de Leurs Majeſtez à Beſançon
, toutes les ruës furent illuminées
, de même que le jour
de leur arrivée , & l'on connut
aiſément que toutes ces démonſtrations
extraordinaires de joye
eſtoient des effets de l'amour
dont les coeurs des Habitans
,
168 MERCURE
eſtoient penétrez pour le Roy.
Ce Prince, outre de grandes charitez
répanduës par ſon ordre ſur
les Hôpitaux de la Ville , fit donner
des ſommes conſidérables à
Monfieur l'Archeveſque , pour
eſtre diſtribuées aux pauvres Egliſes
de ſon Dioceſe , & n'oublia
pas les Priſonniers . Monfieur
le Marquis de Montauban , Lieutenant
de Roy de la Province,
qui s'eſt fait aimer dans tous les
endroits où il a commandé , fit les
honneurs de la Ville d'une maniére
éclatante. Sa Table fut toûjours
propre , délicieuſe , & abondante
en toutes choſes ; & les
Princes & les Seigneurs de la
Cour , luy firent ſouvent l'honneur
d'y manger. Meſſieurs de
Beſancon avoient fait orner le
frontiſpice de leur Hôtel de Ville
, où les Armes du Roy paroiffoient
GALAN Τ . 169
foient accompagnées de pluſieurs
Deviſes . On celébra une Meſſe
folemnelle pour Sa Majesté aprés
ſon départ , dans l'Egliſe de l'Hôpital
du S. Eſprit , où la Nobleſſe,
& tous les Corps de Ville, furent
invitez . L'ouverture s'en fit par
un Exaudiat en Muſique , & un
Diſcours à la loüange de ce Prince
, prononcé par un Prêtre de
la Maiſon , Docteur de Paris,
Monfieur Beuque, Commandeur
de l'Hôpital , fit l'Office , & quoy
qu'il y euſt grande Simphonie ,
le Corps de Muſique de l'Eglife
Métropolitaine ne la.ſſa pas deſe
diftinguer. Le Commandeur que
je viens de vous nommer , voulut
donner par là une marque
publique de ſa gratitude , pour
l'Aumône que le Roy avoit faite
à l'Hôpital le jour qu'il partit
de Besançon. Je ne dois pas finir
Juillet 1683 . H
170
MERCURE
cet Article ſans vous parler des
Fortifications que ſa Majeſté y a
fait faire. Elle a fait rélever &
hauſſer les Ouvrages de la Citadelle
, & travailler à d'autres
fort importans devant les deux
Portes. On les a taillez dans le
roc , & élevez à une juſte hauteur;&
comme la Citadelle eſtoit
commandée de deux Montagnes,
on a fait faire des Traverſes qui
en empeſchent les venës. Derriere
ces Traverſes , il y a des
Bateries , & des Places d'Armes
qui ne peuvent eſtre endommagées
d'aucune part. La Ville a
eſté auſſi fortifiée de pluſieurs
Baſtions & Dehors &l'on a
fait au milieu de ces Ouvrages
un Chaſteau pour la défendre.
La Cour alla coucher le 19. à
Montbozon , où Elle campa. On
y fit percer deux Logis , afin de
د
GALAN Τ. 171
donner communication aux Apartemens
du ROY & de la Reine.
Le 20. on coucha à Leure , & le
21.au Village de Champigny. On
y avoit dreſſé les Tentes de Sa
Majesté. Le 22. on ſe rendit à
Beffort. Le ROY n'y fut pas plûtoſt
arrivé , qu'il alla voir les Fortifications
du Chaſteau. Le 23 .
il vint coucher à Cerney , & le
24. à Colmar , où ſuivant la coutume
de faire complimenter les
Souverains qui viſitent leurs
Frontieres , les Cantons Suiffes
avoient envoyé quatre Députez ,
qui eurent Audience de Leurs
Majeſtez, de monſeigneur le Dauphin
, de Monfieur , & de madame.
Ils furent conduits par Monfieur
de Bonneüil , Introducteur
des Ambaſſadeurs. Monfieur de
Gondreville Gouverneur de
Scheleſtat , vint ſalüer le Roy à
د
H2
172
MERCURE
Colmar. Monfieur de Montclar
s'y rendit auſſi de ſon Camp de
Molsheim , & préſenta à sa majeſté
fix cens jeunes Gentilshommes
qui ſont entretents à
Brifac. Elle leur vit faire l'Exercice
, & témoigna eſtre fort contente
de leur adreſſe .
Le 25. la Cour vint coucher à
Beinfeldt , & en partit le 26. pour
Molsheim , où la reine ſe rendit,
pendant que le Roy prit le chemin
de Strasbourg , pour en vifiter
les Fortifications . Il arriva
fur les onze heures aux Portes
de cette Ville , où Monfieur le
Marquis de Chamilly qui en eſt
Gouverneur , & les Bourguemeſtres,
le reçeurent ſous une Tente
qu'ils avoient eu ſoin de faire
dreſſer. Sa Majeſté ſans entrer
dans la Place , alla voir la Citadeile
, qui a cinq Baſtions , &
GALANT.
173
eſt ſituée entre la Ville & le
Rhin. Elle eſt baſtie de Pierres
dures , qu'on tire des Carrieres
qui font aux environs de Molf
heim . On a fait un Canal exprés
pour le tranſport de ces maté
riaux , & on n'a employé que
vingt mois à venir à bout d'un
travail de vingt années. La cho
ſe paroit impoffible , & cependant
on n'en peut douter. La
Poſtérité ne le croiroit pas fous
un autre Regne que celuy de
LOUIS LE GRAND. Sa Majesté
viſita auſſi le Fort de Kiel , qui
eſt de quatre Baſtions , deux petits
Forts qui font dans deux Iſles ,
&une Plate-forme au milieu du
Pont du Rhin. On a fait d'abord
tous ces Ouvrages de terre , &
enfuite on les a revétns de pierre.
De l'autre coſté de la Ville,
on a conſtruits deux grands Ba
H
3
174 MERCURE
ſtions qui ſont fermez d'Ouvra
ges du coſté de la Ville , & qui
forment encore comme deux pе-
tites Citadelles. Il faut obſerver
que les pierres de la Citadelle,
au lieu d'eſtre miſes de largeur,
ſont placées de longueur , ce qui
la rend beaucoup plus forte , parce
qu'eſtant par ce moyen une
fois auſſi épaiſſe de pierre que les
Fortifications ordinaires , il eſt
preſque impoſſible que les boulets
de Canon penétrent juſques
au bout de la pierre ; outre que
ces pierres préſentant une face
moins large , il eſt bien plus
difficile qu'elles s'éclatent. On
voit par-là qu'il en eſt entré une
fois autant dans cet Ouvrage ,
qu'on en employeroit dans un pareil
, où les pierres ne ſeroient
pas poſées de la meſme forte
& qu'ainſi la dépenſe a eſté dou-
2
GALANT.
175
ble. Le Roy ayant fait le tour de
la Ville de Strasbourg , fit la Reveuë
de fix cens jeunes Gentilshommes
qu'il entretient dans
cette Place , de deux Bataillons
du Regiment de Sault , chacun
de huit cens Hommes , & des
autres Troupes qui compoſent
la Garniſon. Sa Majesté ſe rendit
enſuite à la Blancherie , qui
eſt à un quart de lieuë de Strafbourg
, où Elle fit l'honneur aux
principaux Seigneurs de ſa Cour,
& aux Officiers Generaux de ſes
Armées qui s'y trouverent , de
les faire dîner avec Elle. Le Repas
fut ſervy dans une Grange
qu'on avoit fait préparer. Tous
les dehors eſtoient environnez
de verdure. Ainſi on l'euſt priſe
pour un grand Berceau. Il y en
avoit auſſi au dedans , mais feulement
dans les coins , pour don
H 4
176 MERCURE
ner du frais. Tout le reſte de la
Grange eſtoit proprement orné ,
& le milieu , remply d'une grande
Eſtrade ſur laquelle eſtoit la
Table. Le Roy vint enſuite le
long du Caral à Molsheim , où la
Reyne eſtoit arrivée de Beinfeldt
, & le lendemain il fit la
Revevë du Régiment des Dragons
Dauphins , des Gendarmes
de Bourgogne , de ceux de la
Reyne , & de quelques autres
Corps. Ces Troupes eſtoient
commandées par Monfieur le
Comte de Montclar; & ce Camp
ne doit eſtre appellé qu'un Camp
volant , parce qu'elle n'y étoient
pas, campées pour ſejourner ,
comme celles des autres Camps.
Monſeigneur le Dauphin y paſſa
devant Sa Majesté à la teſte de
fon Regiment , & la faltia de l'Eise.
Le meſme jour , le Roy don
GALAN T. 177
na Audience à Monfieur Forſtner
, Envoyé Extraordinaire de
Monfieur le Duc de Vvirtemberg
, qui l'eut enfuite de la Reyne
,& de toute la Maiſon Royale
, eſtant conduit par Monfieur
de Bonneüil , Introducteur des
Ambaſſadeurs , qui avoit eſté le
prendre avec les Caroſſes de Sa
Majeſté. Le 28. Monfieur le Baron
de gronek , Envoyé de Mon
ſieur le Marquis de Bade-Dourlach
, eut les meſmes Audiences
avec les meſmes ceremonies. Ces
Miniſtres , apres avoir fait leurs
Complimens de la part de leurs
Maiſtres , s'en retournerent charmez
de Sa Majeſté. Ce Prince ,
qui pendant tout fon Voyage
s'eſt fait un plaifir de rendre tous
ſes momens utiles , alla ce iourlà
28. voir les Carrieres d'où l'on
tire les pierres qu'on employe aux
H
178 MERCURE
Fortifications de Strasbourg. Ces
Carrieres font à demy lieuë de
Molsheim. Sa majeſté vit auſſi le
Canal que l'on a fait pour tranſ
porter ces matériaux. Monfieur
le marquis de Louvois ayant eſſuyé
de grandes fatigues dans tout
le Voyage , où il a preſque toûjours
eſté exposé au Soleil , &
n'ayant que tres- peu repoſé chaque
nuit , à cauſe du travail continuel
que luy donne le ſoin de
toutes les Fortifications , & de
toutes les Troupes de France
tomba malade à Molsheim .. Son
mal eſtoit une Pleuréſie. Il fut
auſſi- toſt ſaigné par Monfieur
Gervais , Premier Chirurgien de
la Reyne , & conduit à Strafbourg
, où Sa Majesté luy donna
Me Aliot, l'un de ſes Medecins
de Quartier , qui le fit encore
faigner pluſieurs fois Apres quet
و د
GALANT.
179
ques jours d'une maladie quin'étoit
caufée que par la fatigue , &
par l'ardeur de ſervir & de faire
ſervir le Roy , ce Miniſtre recouvra
ſa ſanté preſque entierement,
& alla rejoindre la Cour à Metz .
Cependant Leurs Majeſtez par-
-tirent de Molsheim le 20. & vinrent
coucher àBouſvilliers .Le 30 .
Elles arriverent à Bouquenon. Le
Camp en estoit à une lieue. Le
Roy avoit réſolu de le voir dés
-cejour-là; mais le mauvais temps
fut cauſe qu'il alla ſeulement ſe
promener le long de la Lignedes
Camps , où ce Prince vit lesBataillons
de front , & en Bandiere..
Ce Camp, composé de vingt-huit
Bataillons de la plus belle , & de
la plus leſte Infanterie , dont on
ait jamais oüy parler en France ,
eſtoit ſous les ordres de Monfieur
le Duc de Villeroy , Lieutenant
H. 6
180 MERCURE
General. On peut affurer qu'il ne
s'eſt jamais rien offert de plus
agreable , ny de plus fingulier à
la veuë. A fix pas des Tentes des
Sergens , on voyoit des faiſceaux
de Piques dreſſez , & quatre pas
plus loin , on voyoit ceux des
Mousquets , ce qui faiſoit une belle
tefte de Camp. Les intervales
des Allées eſtoient ſablez , & au
deſſus des Piques & des Moufquets
, on avoit mis des Arbrifſeaux
qu'on s'eſtoit donné la peine
de tailler. Ainſi cela reſſembloit
aux Allées des Tuileries . Le
premier jour de Juillet , Monfeigneur
le Dauphin ſe rendit au
Camp. Il y eut trois coups de
Canon tirez. Au premier , les
Soldats prirent les Armes ; ils ſe
mirent en bataille au ſecond; &
au troifiéme , ils marcherent hors
du Camp. L'apreſdînée le Roy
1
GALANT. 181
alla voir cette Infanterie , qui fit
- les memes mouvemens. Ils furent
reïterez le lendemain, quand
Sa Majesté retourna au Camp ,
où les Troupes furent encore afſemblées
. Lors qu'ils eurent eſté
faits , le Roy paſſa dans une grande
Prairie au deſſous du Camp ,
& les Troupes s'eſtant miſes en
bataille ſur une meſme Ligne, il
en fit la Reveuë qui fut com.
mencée par l'Aîle droite. Ces
Troupes marcherent enſuite pour
s'élargir , & fi - toſt qu'elles eurent
occupé leur terrain , on tira trois
coups de Canon , qui ſervirent
comme de ſignal à la Mouſqueterie
pour un pareil nombre de
décharges. On remarqua une
choſe qui mérite bien d'eſtre obſervée.
C'eſt que Monſeigneur
le Dauphin ne ſalua le Roy , que
lors qu'il paſſa devant les Dra
184 MERCURE
de vous parler de celle de Monſieur
le marquis de maloze , Colonel
du Regiment de Roüergue.
Tous les Soldats qui la compoſent,
font chacun de fix pieds de
haut , & leur ajustement répondoit
à la fierté qu'ils faifoient paroître.
Le 4. Monſeigneur le Dauphin
ſe rendit dés le matin au
Camp , & donna les ordres neceffaires
pour l'attaque d'un Fort,
qui estoit ſur une hauteur voifine
. Ce Prince fit enſuite l'honneur
à Monfieur le Duc de Villeroy
, d'aller dîner chez luy. Une
Grange fort ſpatieuſe luy ſervoit
de Logement. Elle eſtoit ouverte
par le milieu , & l'on voyoit plufieurs
Pieces à droit & à gauche.
La Chambre de parade de ce
Due estoit parquetée , & il y
avoit un grand Lit d'Ange fort
magnifique , avec quantité de
GALANT. 185
Tableaux de prix . On joüa dans
cette Chambre avant qu'on ſe
miſt à table. A coſté , il y en
avoit une petite , dans laquelle
Monfieur le Duc de Villeroy couchoit
. Vis - à - vis de la grande
Chambre , eſtoit la Salle où l'on
devoit manger . On avoit dreſſé la
Table ſur une tres-grande Eſtrade,
avec un Dais au deſſus qui la
couvroit toute. Le Buffet eſtoit
fous une Feuïllée , placée dans
l'enfoncement. Tout ce qui faifoit
l'ornement de ce Buffet , étoit
de Vermeil doré , & l'on ne
ſervit à table aucune Vaiſſelle
blanche. Ceux qui mangerent
avec Monſeigneur le Dauphin ,
furent Monfieur le Comte de
Vermandois , Monfieur le Duc
du Maine , Monfieur le Maréchal
Duc de Vivonne , Monfieur
de Sainte Maure , Monfieur le
1
186 MERCUR E
Marquis d'Effiat , & pluſieurs autres.
Monfieur le Duc de Villeroy
vouloit ſervir Monſeigneur
leDauphin ; mais ce Prince luy
commanda fi abſolument de ſe
mettre à table , qu'il ne put ſe
défendre d'obeïr . On bût d'abord
de tres - excellent Vin de Champagne
, on paſſa enſuite au Vin
de Mofelle, avec lequel pluſieurs
Santez furent beuës . Les Violons
ſe firent entendre au commencement
de ce Repas ; les Hautbois
des Dragons joüerent enfuite ;
les Tambours prirent leur place
peu de temps aprés , & l'on commença
la Santé du Koy debout &
découvert. On la but huit ou dix
fois. Les Tambours batoient la
Charge à chaque coup , & cent
Moufquetaires tiroient auffi-toft.
Monfieur le Duc de Villeroy
avoit fait préparer un grand Baſ-
1
GALANT. 187
fin remply de Pipes , pour ceux
qui ſe plaiſent à fumer , & qui ſe
veulent faire une habitude de la
fatigue , à laquelle les Guerriers
doivent eſtre endurcis ,parce que .
les plus grands Seigneurs ne ſçan
chant pas les occaſions où ils peu
vent ſe rencontrer , ny dequoy
ils auront beſoin dans le rude Métier
de la Guerre,doivent toûjours
eſtre préparez à tout.
Monfieur le Duc de Villeroy,
dont la valeur & l'eſprit répondent
parfaitement à l'air noble &
grand qui le diftingue par tout ,
remplit avec beaucoup d'avantage
ce que tant d'illuſtres Hoſtes
avoient attendu de luy , dans une
occafion de cette nature. Monſieur
le Marquis d'Uxelles donna
à dîner dans le meſme temps à
Meſſieurs les Princes de Conty,
& de la Roche fur-Yon , à Mon188
MERCVRE
ſieur le Prince de Commercy , à
Monfieur le Comte de Brionne,
& à pluſieurs autres. Le Repas
fut magnifique , & digne de ceux
qui s'y trouverent. L'apreſdînée,
le Roy vint au Camp , accompagné
de toute la Cour. Les Dames
eſtoient à cheval. Sa Majeſté
ſe promena à la teſte de
ſon Regiment , & fut falüće de
la Pique. Les Soldats firent le
maniement des armes avec beaucoup
d'adreſſe. L'Exercice finy,
le Roy fit appeller Monfieur de
Montchevreüil qui commande
ce Regiment , & luy dit qu'il
vouloit le voir défiler , ce qui fut
executé dans le metme temps.
Ces mouvemens le firent à la
teſte de toute l'Armée , qui defcendoit
dans la Prairie , pour venir
faire l'attaque du Fort. Pendant
ce temps , Monſeigneur le
GALANT. 189
Dauphin donna ſes ordres pour
cette attaque . Ce Prince alla reconnoître
la Place avec Monfieur
le Duc de Villeroy , qui donna
- auſſi ſes ordres pour ſa défenſe.-
- Monfieur le Chevalier de Sourdis
la gardoit , avec les Bataillons
de Champagne , Normandie ,
Navarre, Roüergue, la Marine,&
Vieille-Marine , des Fuſiliers &
des Dragons de la Reine , defquels
il y avoit un Détachement
au pied de la Place. On en fit
pluſieurs , & l'on envoya les
Compagnies de Grenadiers prendre
des Munitions , & l'Artillerie.
Toute l'Armee eſtoit en bataille
ſur les Aîles à l'un & l'autre
coſte du Fort , & le long des Bois,
fans qu'on puſt le remarquer. Le
Regiment du Roy qui avoit toujours
eſté en bataille au milieu.
de la Prairie en face de la Places
190 MERCURE
ſe partagea des deux coſtez , a
la droite , & à la gauche. Cependant
il ſe faiſoit toûjours quel.
ques eſcarmouches des dehors de
la Place , &des Buiſſons où l'on
s'eſtoit retranché. Monſeigneur
le Dauphin ayant envoyé Monſieur
le Prince de Turenne pour
reconnoiſtre , Monfieur le Duc
de Villeroy qui s'en apperçeut ,
détacha aprés luy fix Dragons
qui le firent Priſonnier , luy oſterent
de la main la Bride de fon
Cheval , & l'amenerent en cet
état àMonſeigneur le Dauphin.
Il paya fa rançon ſur l'heure aux
Dragons. La Reine arriva au
Camp , aprés avoir fait Collation
dans celuydeMonfieur de Noailles
, & chez ce Duc , comme les
jours précedens. Il eſtoit huit
heures du foir. L'Armée ſe mit
auffi- toſt en bataille , on la fic
GALANT.
191
marcher. La droite & la gauche
ſe vinrent joindre , & dans fort
peu de temps la Place fut inveſtie
, & la Prairie couverte de
Troupes , qui demeurerent prés
d'une heure en préſence , pendant
que l'Artillerie de la Place,
celle des Affiégeans , & les Bombes
, faisoient un grand bruit. Le
ſignal fut donné , par le feu qu'on
mit à une traînée de poudre.Monſeigneur
le Dauphin cria en méme
temps , Marche , & auffi - toſt
les Troupes marcherent juſques
au Glacis du Fort , ſans tirer ,
quoy que ceux qui estoient derriere
, fiſſent leurs décharges en
ſe retirantdans les Paliſſades . Le
feu commença enfin de part &
d'autre , & l'on donnaun Affaut
general. On tira du moins trois
cens coups de Canon , aprés leſquels
le bruitde plus de fix vingts
192
MERCURE
mille coups de Mouſquet , & de
plus de deux mille Grenades , ſans
compter celuyde cinquanteBom
bes , ſe fit entendre,pendant une
heure &demie , de la plus extraordinaire
maniere dont on ait jamais
oüi parler. On auroit perdu
beaucoup de monde ſi l'on avoit
pris le Fort d'aſſaut ; mais il y
avoit ordre aux Affiégeans de
n'aller que juſqu'à la Paliſſade. Il
y avoit plus , & l'on eſtoit convenu
d'un ſignal qui euſt fait cefſer
l'attaque , ſi l'ardeur Françoiſe
qui n'écoute & ne voit rien ,
n'euſt eſté cauſe qu'on ne s'en
apperçeut pas . Ainfi le Combat
dura juſqu'à ce que la Poudre
eut manqué. Madame l'Electrice
Doüairiere Palatine , que Monfieur
& Madame avoient eſté
voir quelque temps auparavant
à une lieuë de Bouquenon , fut
préſen
GALANT.
193
préſente à tout ce qu'on fit au
Camp. Monſeigneur le Dauphin
luy dit un peu avant l'attaque du
Fort, qu'elle alloit voir comment
les François attaquoient. Cette
Princeſſe avoira ,quand les Affiégeans
ſe retirerent , que quoy
qu'elle euſt eſperé de voir , ſon
attente eſtoit remplie au- dela de
tout ce qu'elle avoit pû s'en imaginer.
Beaucoup de Princes ,&
deGens de qualité des environs,
prirent le meſme divertiſſement,
&il leur cauſa, autant de plaiſir
que de ſurpriſe. Il eſtoit prés
d'onze heures du ſoir quand la
Cour s'en retourna. Monfieur le
Prince de Conty , & pluſieurs
Perſonnes du premier rang , demeurerent
à ſouper chez Monfieur
le Duc de Villeroy , qui joi
gnit la Comédie à un Régale
tres propre & tres-magnifique.
Juillet 1683 . I
194
MERCURE
On aſſure que le Camp demeurera
encore ſix ſemaines au méme
endroit , parce que les Soldats
y font occupez à défricher
une Foreſt pour en faire une
Prairie , comme ils ont déja fait
du Camp où ils font. Trois mitle
Hommes travailleront chaque
jour à cet Ouvrage. Le Regiment
de Picardie a gardé le Roy,
tant qu'il a eſté à Bouquenon.
Monfieur le Marquis d'Harcour
qui en eſt Colonel , & qui eſt
auſſi Brigadier , a toûjours commandé.
Le 6.Monſeigneur le Dauphin
partit de Bouquenon à trois heures
du matin. Il fut accompagné
juſques à Salerbe par Monfieur
le puc de Villeroy , & par tous
les principaux Officiers de l'Armée.
Ce Prince ſe mit à la teſte
de la Maiſondu Roy pour la com
GALANT.
195
mander , ainſi qu'avoit fait Monſieur
le Duc de Noailles depuis
Besançon. Tous les Commandans
qui eſtoient au Voyage , ou
qui n'eſtoient point de ſervice
auprés de Sa Majesté , ſe mirent
à la teſte de leurs Corps, & Monfieur
le Duc de puras ſe mit à la
teſte de ſa Compagnie des Gardes.
On marcha au petit pas , &
Monſeigneur le Dauphin donna
tous les ordres , & remplit toutes
les fonctions d'un General d'Armée.
Je vous ay déja nommé les
Corps qui compoſoient ces brillantes
Troupes ; comme elles
font toutes de Cavalerie , & remplies
de beaucoup de Gens de
qualité , le nombre des Valets en
eſt fort grand. Cela fut cauſe
qu'on les ſépara en deux Corps,
auſquels on donna deux prapeaux
de diférente couleur. Un
12
196 MERCURE
Brigadier , & deux Gardes , marcherent
à la teſte de chacun .
Cettediverſité de Drapeaux produiſoit
deux bons effets ; elle empeſchoit
que ces Corps ne s'écartaſſent
, & qu'ils ne commifſent
quelques déſordres . On en
tiroit encore un autre avantage.
C'eſtoit que par le moyen des
couleurs de leurs Drapeaux , ils
ſe rendoient plus aiſement &
plûtoſt , auprés de leurs maiſtres ,
Avant que Monſeigneur le Dauphinſe
miſt à la teſte de ſes Troupes
, ce grand nombre de Valets
marchoient devant ; mais comme
l'on jugea que ce Prince en pourroit
recevoir de l'incommodité ,,
on les fit marcher derriere. Monſeigneur
le Dauphin a commandé
ceCorps d'Armée depuis Bouquenon
juſques à Verdun. Il a
campé, marqué le Camp , donGALAN
T.
197
né les ordres , & s'eſt toûjours
levé à quatre heures du matin.
Le meſme jour 6. le Roy & la
Reine partirent auſſi de Bouque
non , accompagnez de Monfieur
& de Madame , & vinrent coucher
à Sarbric , où Monfieur de
Chanteraine reçeut le Roy à la
teſte de fa Garniſon. Le lendemain
7. la Cour arriva à Vaudrevange
, & pafſſa par le Camp
des Troupes de la Garniſon de
Sar-Loüis , compoſée des Bataillons
de Picardie , de Navarre , de
la Couronne , de Humieres , de
Vaubecourt , de Cruſſol , du Re
giment Dauphin , & de quatre
Compagnies des Dragons Dauphins.
On a donné à ce Camp
le nomde la Nouvelle Candie,&
en voicy la raiſon.
Lors que les Turcs aſſiégerent
la Villede Candie , ils demeure-
13
198 MERCURE
rent pluſieurs années devant la
Place , & comme de temps en
temps ils faifoient de petits Baſtimens
dans leur Camp , pour
eſtre logez avec un peu de commodité
, il ſe trouva qu'au bout
de quelques années,ils en avoient
preſque fait une Ville. Les Troupes
dont je viens de vous parler,
ont fait plus encore. Il y a trois
ans qu'elles campent , & qu'elles
ſe relevent pour travailler aux
Fortifications de Sar- Louis . Pendant
ce temps , elles fefont bâty
des Maiſons. Elles ont planté des
Arbres,parmy leſquels il y a beaucoup
de Ciprés , & tous les Officiers
ont des Jardins avec des
Parterres. Il y a de fort bonnes
Hôtelleries , & tous les Equipages
de la Cour y ont logé. Des
Troupes de ce Camp , auquel le
Roy a fait des libéralitez à proGALAN
Γ .
199
portion des autres Camps , fervent
tour à tour de Garniſon à
Sarbric.
Le 8. Sa Majesté monta à cheval
, & alla voir les Travaux de
Sar- Louis. Ce ſera une Place
digne du nom qu'elle porte. Les
- Ouvrages qu'on y voit , font de
ceux que le Roy ſeul eſt capable
d'entreprendre & d'achever.
La Reine qui les alla voir auſſi ,
aprés avoir fait Collation chez
Monfieur le Duc de Noailles ,
avoüa qu'il n'y avoit rien de cette
nature qui méritaſt plus d'eſtre
admiré . Le 9 : la Cour partit de
Vaudrevange pour ſe rendre à
Mets ; la petite vérole qui étoit
àBoula , & en d'autres lieux ,
fit changer l'ordre de la marche
qui avoit eſté réſoluë lors qu'on
partit de Verſailles. Le Roy vit à
Metz la jeune Nobleſſe qu'il y
14
200 MERCURE
entretient , & en fut tres -fatisfait.
Leurs Majeſtez paſſerent enſuite
par Malatour , Verdun , & Sainte
Menehout , pour ſe rendre à
Châlons. Monſeigneur le Dauphin
les quitta à Verdun , d'où
eſtant party de tres-grand matin,
il arriva le meſme jour à Verſailles
avant cinq heures du ſoir. Le
juſte empreſſement qu'avoit Madame
la Dauphine de revoir ce
Prince , luy avoit fait donner de
fi bons ordres , qu'à peine parutil
à Ville - d'Avray , que cette
Princeffeen fut avertie .Elle avoit
fait poſter des Gens de quart de
lieuë en quart de lieuë , & ordonné
qu'on tiraſt deux coups
de Fuſil , lors qu'il approcheroit
de l'Avenuë de Versailles . Cet
ordre fut exécuté ponctuellement.
Madame la Dauphine deſcendit
au bas de l'Eſcalier , pour
GALANT. 201
recevoir Monſeigneur le Dauphin.
Tous ceux qui estoient
alors à Verſeilles , ſe trouverent
à cette Réception, avec un grand
nombrede Perſonnes qui estoient
venuës exprés de Paris. Monſeigneur
le Duc de Bourgogne y
eſtoit auſſi On ne peut voir plus
de tendreſſe meſlée de grandeur,
qu'il en parut dans l'acueil que
ces auguſtes Perſonnes ſe firent.
Aufſi faut il avouer que les manieres
de Monſeigneur le Dauphin
ſont ſi engageantes pour
Madame la Dauphine , qu'il ſeroit
fort mal- aiſé qu'elle n'y répondiſt
pas . Ce Prince ayant
trouvé aux environs de Strafbourg
un Diamant d'une beauté
extraordinaire , l'acheta & l'envoya
à cette Princeſſe. Il eſt bien
doux & bien agreable , de trouver
dans un mary la galanterie
d'unAmant.
1
IS
202 MERCURE
La Cour arriva le 15. à Châ
lons.Monfieur l'Eveſque & Comte
de ce lieu , donna une magnifique
Collation à Leurs Majeſtez
, au Jare . Je vous ay décrit
ailleurs cette belle & délicieuſe
Promenade. Le lendemain , la
Reyne alla à la Cathédrale , où
elle fut reçeuë par Monfieur l'Eveſque
, accompagné de fon
Chapitre , & conduite à ſon Prie-
Dieu. Elle communia par les
mains de Monfieur l'Abbé Ante.
cour , l'un de ſes Aumôniers. Le
mefme jour 16. la Cour coucha
à Vertus ; le 17. à Montmirel ;
le 18.à la Ferté- ſous- Joüare , où
le Roy reçeut les nouvelles de
l'Expédition d'Alger ; le 19. à
Lagny , & le 20. à Verſailles , Sa
Majesté ayant pris de la juſtes
meſures pourtout ce qu'Elle avoit
deſſein de faire dans ſon Voyage,
GALANT.
203
que ſon retour s'eſt trouvé avancé
de quatre jours .
Je ne puis finir ſans vous faire
part d'une Deviſe que Monfieur
Magnin , Conſeiller au Préſidial
de Macon , a faite fur ce Voyage.
Elle a pour corps , le Soleil
au Signe du Lion dardant ſes
rayons ſur une Troupe de Lions
aſſemblez dans une Plaine , &
pour ames ces paroles , Tanto fub
fydere fortes. Il l'a expliquée par
ce Sonnet.
Ans les arides Champs
Dansles arides frique brûlante ,
del'ALes
Lions , au fortir de leurs Antres
affreux ,
Reçoivent du Soleil cette influence
ardente
Qui les rend fi vaillans ,fi forts ,
Jigenéreux.
I6
204 MERCURE ,
A
De leur noble couroux l'ardeur impatiente
Redouble chaque jour fous cet aspect
heureux;
Aux plus fiers Animaux ils donnent
l'épouvante , :
Tout tremble , tout frémit , rien ne
tient devant eux .
Ainsi lors que LOUIS viſite ſes
Armées ,
A la voix du Héros les Troupes
animées ,
D'un air grand & vainqueur suivent
ſes Etendarts ;
Et l'ame d'un transport de courage
: occupée ,
Le Soldat honoré d'un seul de fes
regards ,
:
GALANT.
205
Ne voit plus que Victoire au bout
de fon Epée.
Vous vous ſouvenez , Madame
, de la Relation que je vous
envoyay l'année derniere , de
tout ce qui ſe paſſa devant Alger
, dans le temps que Monfieur
le Marquis du Queſne ,
Lieutenant General des Armées
Navales de France , alla reconnoiſtre
cette Place. Je vous fis
une ample deſcription de la Ville
, de ſon origine , de ſes forces ,
du grand nombre de Vaiſſeaux
& de Galeres que l'Empereur
Charles- Quint y mena en 1541 .
lors qu'il voulut l'affieger , & de
la déroute de ſon Armée. Ce
morceau d'Hiſtoire qui vous parut
alors de ſaiſon , ne le ſeroit
pas moins aujourd'huy , mais ce
n'eſt pas ma coûtume de vous
206 MERCURE
écrire deux fois une meſme choſe.
Si quelques- unes de ces circonſtances
vous ſont échapées ,
ma Leture du mois d'Octobre
vous en rafraîchira la memoire.
Quelque ſurprenant que vous y
trouviez l'extraordinaire ſuccés
des Armes du Roy, on ne le peut
attribuer au bonheur. Il eſt deû
entierement à la prudence de ce
grand Monarque , qui ſçait faire
des entrepriſes à propos , qui ne
choifit que des Perſonnes capables
de les bien executer , & qui
n'épargne rien pour en rendre
l'évenement glorieux. Combien
de choſes méritent d'eſtre admirées
dans cette Expédition ! Il a
fait paroître qu'il avoit deſſein
d'en venir à bout ; il ne change
point de ſentimens , & la fait
pourſuivre dés que le temps favorable
eſt de retour . La deſtru
GALAN T.
207
ction des Algériens le regarde
moins que ſes Sujets , à qui ces
Corſaires oſtent la liberté du
Commerce ; & quelque dépenſe
qu'il faille faire pour les mettre
au moinsdans la neceſſité de vouloir
la Paix , la bonté qu'il a pour
ceux dont il eſt le Souverain & le
Pere , ne luy laiſſe point examiner
ce qu'il luy couſte pour les
garantir de toute inſulte. Joignez
à ces ſujets d'admiration , la continuelle
activité des Perſonnes intelligentes
qui ont ſoin de la Marine
, leur empreſſement à faire
travailler aux Machines étonnantes
qu'on doit employer dans les
grands deſſeins , la conduite ,
l'intrépidité , l'adreſſe , & l'eſprit
du General , & fur tout la haute
&nouvelle maniere d'accorder la
Paix à des Barbares. Apres cela
je n'ay plus rien à vous dire , fi
208 MERCURE
non que lors que le Roy viſitoit
fes Forces de Terre, qui brûloient
de combatre , & dont ſa pruden-
'ce retenoit l'ardeur , ſes Armées
Navales triomphoient ſur Mer ,
comme ſi le Ciel euſt voulu récompenſer
la victoire qu'il remportoit
ſur Luy- meſme , lors qu'il
s'empeſchoit ſur Terre de courir
à des Conqueſtes , qu'il n'avoit
qu'à ſouhaiter pour eſtre ſeûr de
les faire. Je viens à l'Entrepriſe
d'Alger.
Monfieur le Marquis du Quefne
eſtant party de Toulon le 6.
deMay avec ſix Navires deGuerre
, avoit donné ordre aux Vaifſeaux
, Galeres , Galiotes à Mortiers
, & autres Baſtimens quidevoient
compoſer l'Armée Navale
cetteCampagne dans la méditerranée,
de ſe rendre aux Iſles Fromentieres
, proche d'Yviça. U
GALANT.
209
paſſa le 18. à la veuë des Terres
de Barcelone , où ayant appriş
qu'il avoit paru quelques Vaifſeaux
Corſaires d'Alger qui
avoient fait des deſordres ſur la
Coſte , il détacha Monfieur le
Chevalier de Lhery , Chef d'Efcadre
, qui en prit un de quatorze
Pieces de Canon , monté de
150. Hommes . Il ne ſe rendit
qu'apres qu'on luy en eut tué
trente , & bleſſé autant. Trente
Eſclaves Chreftiens qui estoient
fur ce Vaiſſeau , furent mis en
liberté. L'Armée arriva au ren
dez - vous le 1. Juin , & les Vaifſeaux
le Laurier & l'Etoile y arriverent
le 9.avec les Galiotes. On
y attendit les Galeres juſqu'au 14 .
& l'on employa ce temps à faire
faire l'Exercice aux Grenadiers ,
à charger les Bombes , Carcaffes,
& autres Artifices , à dreſſer des
!
210 MERCURE
Echelles, & à diſpoſer tout ce qui
pouvoit eſtre neceſſaire pour la
defcente , dans le deſſein que
l'on avoit pris d'attaquer Alger.
Enfin voyant que les Galeres ne
venoient point , & Monfieur de
Monros , Enſeigne de Vaiffeau ,
ſecond Fils de Monfieur le marquis
du Queſne , que ce General
avoit envoyé à Barcelone pour
en avoir des nouvelles , eſtant
revenu ſans luy en pouvoir rien
dire de poſitif, il réſolut de partir
ſans elles pour ſe rendre devant
la Ville d'Alger , contre laquelle
il eſt inutile de rien entreprendre
lors qu'on a laiſſe paſſer
la faiſon des calmes. La Coſte eſt
tres -dangereuſe , & les Vaiſſeaux
font en péril d'y donner dans les
autres temps , for tout lors que le
vent ſoufle du coſté du Nord.
Ainfi l'on appareilla le 15 & l'on
GALANT. 211
i fit route vers Alger , où l'on
moüilla l'Anchre le 20. ſur les
* cinq heures du ſoir. On y trou-
- va cinq Navires commandez par
Monfieur le marquis d'Amfreville
, qui avoit repris un Vaiſſeau
Anglois , ayant une Commiſſion
- des Corſaires de Salé qui s'en
eſtoient tendus maiſtres. Il y avoit
trente Algériens fur ſon Bord.
Monfieur Triton , Lieutenant de
- Monfieur Colbert - S. Mars , fut
bleſfé dans cette attaque. Mefſieurs
Septemne , de Villete , du
Mené , & Colbert S.Mars, étoient
auſſi arrivez à cette Rade avec
leurs Vaiſſcaux. Le 21. & le 22 .
furent employez à tenir Conſeil.
Il fut reſolu qu'on ſe ſerviroit des
Galiotes fans attendre les Galeres
; que ſept Navires de guerre ,
rangez ſur une Ligne un peu
courbe , faiſant la meſme figure
7
212 MERCURE
que le Mole , en deça de la grande
portée du Canon , les eſcorteroient
, & que deux autres ſeroient
poſez au bout des deux
Aîles pour flanquer la Ligne , en
cas que les Ennemis fiſſent ſortie
fur les Galiotes avec leurs quatre
Galeres , dont on diſoit que
deux eſtoient preſtes , & les deux
autres en état de fortir bientoft.
Pendant ces deux jours , on prépara
les Touës des ſept Galiotes,
&celles des deux Vaiſſeaux des
Aîles , c'eſt à dire neuf Anchres ,
fur lesquelles it y avoit quinze à
ſeize cens braſſes de Cables moyens.
Le 23. à dix heures du matin
, les Commandans des Vaiffeaux
porterent leurs Anchres à
fix cens toiſes pres du Mole . C'é.
toit le Poſte que les Galiotes devoient
prendre pour tirer contre
la Ville. Ils les y jetterent , &
1
GALANT.
213
s'en retournerent en ſuice. Leurs
Tovės , ou Cables , eſtant attachées
d'un bout à l'Anchre ,
l'eſtoient de l'autre au Vaiſſeau
qui s'éloignoit , en forte que le
Cable demeuroit tendu depuis le
lieu où l'on avoit jetté l'Anchre,
juſques à celuy où le Vaiſſeau
s'eſtoit retiré ,& fervoit ainſi à
faire aller & venir les Galiotes à
la maniere des Bacs. Pluſieurs
Hommes mettoient les mains à
ces Cables , & le premier ſe trouvant
au bout , alloit ſe remettre
le dernier , juſqu'à ce qu'ils eufſent
amené la Galiote où ils la
vouloient conduire. Quoy que.
les Anchres , ſur lesquelles lesGaliotes
devoient toüer tous les ſoirs,
ayent eſté jettées en plein jour ,
& que les Chaloupes qui les jetterent
fuffentaſſez pres du Mole,
lesAlgériens les regarderent tran
214 MERCURE
quillement ſans tirer un coup ,
parce que les voyant toutes venir
les unes apres les autres, ſans qu'il
paruſt Cordage ny Anchre,le tout
eſtant ajusté en forte qu'il ſembloit
qu'elles n'alloient à autre
deſſein que celuy de conſiderer le
Mole , ils eſtoient bien- aiſes qu'on
le viſt aſſez garny de Canon pour
ſoûtenir la plus vigoureuſe attaque.
Ainſi on leur déroba cette
action , qui les ſurprit dans la
fuite. Les ſept Galiotes qui ſe devoient
haler ſur les Anchres attachées
à chaque Vaiſſeau , étoient
la Foudroyante , la Brûlante , la
Bombarde , la Cruelle , la Menaçante
, & l'Ardente , commandées
par Meſſieurs de Chevigny , de
Piaudiere , de la Mote d'Eran, de
Combe , de Pointy , Goëton , &
du Queſne-Mounier , Neveu de
Monfieur leMarquis du Queſne;
GALANT.
215
& les ſept Vaiſſeaux auſquels les
Anchres à toüer eſtoient attachées
, le Fleuron , le Ferme , la
Syrene , le Prudent , l'Aimable , le
Vigilant , &le Laurier , commandez
par Meſſieurs les Comte d'E
trées , le Chevalier de Tourville,
le Comte de Sepville , les Chevaliers
de Lhéry , & de Septemne
, & les Marquis d'Amfreville ,
&du Queſne le Fils . Les Anchres
des deux bouts eſtoient un peu
plus à terre , & c'eſtoit ſur elles
que ſe halloient le ChevalMarin,
du coſté de la Peſquerie au Sud-
Eſt ; l'Etoile , du coſté du Fanal
au Noord-Oüeſt. Ces deux Vaifſeaux
estoient commandez par
Meſſieurs de Belle Ifle , & le
Commandeurdes Goutes , & devoient
flanquer les Galiotes,comme
je vous l'ay déja marqué.
Chacun des ſept autres Navires
:
216 MERCURE
devoit prendre ſoin d'une galiote
, qui luy eſtoit particulierement
deſtinée , tant pour la poſter
, que pour la foûtenir en cas
d'attaque. Dans chacune étoient
embarquez , outre l'Equipage accoutumé
, dix Gardes de Marine
, & dix Grenadiers , avec dix
Soldats choiſis ; & deux Chaloupes
armées , & commandées
par des Officiers des Vaiſſeaux ,
luy ſervoient d'Eſcorte. Ily avoit
outre cela deux Corps de Garde
de Chaloupes , l'une au Nord,
& l'autre au Sud de la Ligne , &
quelques Canots legers de Rad
mes , poſtez vers l'entrée du
Port , qui devoient brûler des
amorces s'ils voyoient les Enne.
mis ſe diſpoſer à fortir , afin qu'à
ce fignal toutes les Chaloupes
marchaſſent vers les Galiotes qui
pourroient eſtre attaquées. Monfieur
GALANT.
217
H
ſieur de Tourville porta l'Anchre
du Vaiſſeau du Nord , & Monſieur
d'Amfreville celle de celuy
du Sud , qui devoient eſtre les
plus proches de la Ville, & Monſieur
de Lhéry porta l'Anchre du
milieu , ſe reglanr ſur les deux
des Aîles . Enfuitte , celles des intervalles
furent portées par les
Capitaines des Vaiſſeaux , fur
leſquels on devoit attacher les
bouts des Touës. Ils ſe regloient
ſur les trois qui avoient leurs
Chaloupes ſur les Anchres. Ces
Anchres furent jettées plus prés
les uns des autres , que n'étoient
les Vaiſſeaux , qui avoient beſoin
d'un plus grand eſpace , pour n'être
point en péril par les changemens
des Vents & des Marées,
au lieu qu'il eſtoit avantageux
que les Galiotes ne fiſſent pas un
ſi grand frond , afin que les deux
Juillet 1683 . K
218 MERCURE
Vaiſſeaux poſtez aux Aîles , eufſent
plus de facilité à les ſoûtenir.
La Planche que je vous envoye
vous fera mieux concevoir comment
le tout eſtoit diſpoſé.
Toutes les Anchres ayant eſté
portées le 23. on employa le reſte
du jour à donner les ordres neceffaires
pour empeſcher les Ennemis
de les venir lever pendant
la nuit ;& dans ce deſſein , Monſieur
Raimondi Major , mena des
Chaloupes engarde le ſoir ; mais
ils n'avoient pas remarqué ce qui
s'eſtoit fait , tant la choſe avoit
eſté bien executée , & ils ne fortirent
point. Le lendemain , la
Mer s'eſtant trouvée trop groſſe
pour permettrede rien entreprendre,
Monfieur le Marquis du Queſne
ſe contenta de donner les mêmes
ordres pour les Chaloupes
de garde. Les Marées les ayant
alouet.
*
K 2
10
GALANT .
219
portées proche des Murailles , les
Algériens firent quelques coups
de Mouſquet , & ne bleſſerent
perſonne. Le mauvais temps qui
continua , fut cauſe qu'on ne put
faire avancer les Galiotes que la
nuit du 26. & meſme il faiſoit encore
une groſſe Mer qui leur fut
fort incommode. Les ſept Galiotes
s'eſtant conduites par les
touës aux Poſtes qu'elles devoient
occuper avec les deux Vaiſſeaux
aux deux Aîles , & trente Chaloupes
armées pour aller où il ſeroit
neceſſaire , on commença à
tirer à une heure aprés minuit
juſqu'à 90. Bombes , toutes de
treize & quinze livres de poudre.
Le Tancage fit faire quelques
coups courts . C'eſt un mouvement
de vagues , qui agitant la
Galiote quand on tire , fait que
la Bombe ne va pas fi loin. El
K 2
220 MERCURE
les réüffirent toutes aſſez-bien . Il
y en eut peu qui ne tombaffent
dans la Ville , ou dans le Mole .
On en vit une portée dans le haut
de la Tour du Fanal , d'où elle
roula dans les Bateries d'en bas,
& y fit un grand déſordre. Les
Enne mis répondirent à cela par
un tres - grand feu de leur Canon,
au nombre de trois cens coups ,
qu'ils tiroient comme des décharges
de Mouſqueterie , lors qu'ils
voyoient mettre le feu à la Fuſée
de la Bombe. Leurs Galeres n'étoient
pas en état de ſortir ſur nos
Galiotes. Ils les avoient deſarmées
, ayant découvert que la
Chiourme avoit réſolu de venir ſe
mettre au milieu de nos Navires ,
&de crier Liberté. Pendant deux
heures qu'on tira des Bombes ,
Meſſieurs de Tourville &de Lhéry
alloient & venoient dans leurs
GALANT. ΙΣΙ
Canots , & eſtoient préſens à
tour. Monfieur le Duc de Mortemar
eſtoit dans celuy de Monſieur
de Tourville , accompagné
de Meſſieurs de la Porte , de Blenac
, & le Motheux ; & Monfieur
de Lhéry avoit dans le fien , meffieurs
les Chevaliers de Geſvres ,
de Belle- Fontaine , d'Aligre , de
Combes , & Monfieur de Combes
PIngénieur.Beaucoup d'Officiers,
& autres Volontaires de qualité,
eſtoient dans d'autres Chaloupes.
Un vent de Terre eſtant ſurvenu ,
Monfieur le marquis du Queſne
fit tirer deux coups de Canon ,
qui estoit le ſignal de la retraite.
Deux Vaiſſeaux Anglois furent
fort embaraſſez cette nuit- là. Ils
eſtoient moüillez au Port;& ceux
d'Alger ne voulant point avoir de
témoins de ce qui ſe paſſeroir ,
leur ordonnerent de ſe retirer. Ils
K 3
122 MERCURE
avoient porté des Touës , pour
paſſer entre la Ville , & les Navires
de France , & ils ſe trouverent
juſtement entre les deux
feux , d'où ils furent fort heureux
de pouvoir ſortir ſans autre mal
que la peur.
Le temps qu'il fit le ſoir du lendemain
27. ne donnoit pas eſpé.
sance de rien tenter. L'air remply
d'éclairs & d'orages ſembloit
préſager quelque fâcheux coup
de vent. On ſe tint pourtant toujours
en état d'avancer au premier
ſignal ; & comme ſur les dix
heures les nuages ſe diſſiperent,
& que la mer eſtoit fort unie , on
profita de cet intervale , & l'on
prit ſon temps entre deux grains.
On appelle ainſi ces gros nuages
noirs & épais , qui menacent de
la pluye. Les Galiotes s'avancerent
, & en deux heures , elles
GALANT.
223
jetterent cent vingt- ſept Bombes
qui réüſſirent admirablement. Il
en tomboit quelquefois trois ou
quatre enſemble , que l'on entendoit
crever avec un fort grand
fracas. Il y en eut dans la Ville
qui renverſerent la Maiſon de
Baba Haffan , Gendre du Roy,
& le plus puiſſant dans le Païs .
Quantité d'autres Maiſons furent
renverſées, & prés de ſept à huit
cens Perſonnes enſevelies ſous les
ruines . Les plus riches Magazins
furent abatus , & les Marchan
diſes miſes au pillage , ſe trouvant
mélées parmy les pierres des Bâ
timens . Enfin quand on auroit
mis les Bombes avec les mains ,
elles n'euſſent pas inieux réuffi
pour incommoder les Ennemis. Il
y en eut une entre autres qui
ayant creuſé deux pieds de terre
dans une Baterie , ne fit qu'une
K 4
224
MERCURE
embraſeure de quatre ou cinq
pieds , où elle démonta pluſieurs
Pieces de Canon , & tua plus de
cinquante Hommes qui les fervoient.
Une autre tomba dans
une Barque preſte à ſortir pour la
courſe , où il y avoit cent hommes
qu'elle enleva auſſi-bien que
Je Baſtiment. Un petit Navire de
Sale fut auffi coulé à fond. Il en
romba d'autres dans les Vaifſeaux
, mais elles n'y firent pas
beaucoup de mal , à cauſe des
précautions que les Algériens
avoient priſes , avec quantité de
Cables qui amortiſſoient le feu
de la Bombe. Au commencement
les Ennemis firent un feu extraordinaire
avec leurs plus gros
Canons , dont ils tirerent juſqu'à
plus de fix cens coups. Ils avoient
fait même allumer un grand nombre
de Fagots à la Coſte , afin de
د
GALANT.
228
mieux voir les Galiotes; mais cette
clarté découvrant la Ville, ſervoit
à donner plus de juſteſſe
pourtirer les Bombes. Touteleur
Canonnade n'eut d'effet que ſur
une Chaloupe qui ſoûtenoit une
Galiote,& que commandoit alors
Monfieur de Choiseuil - d'Ambouville,
de Champagne.Un coup
de Boulet luy ayant emporté le
bas ventre , il vint mourir dans
un des Vaiſſeaux , où il expira
une heure aprés s'eſtre confeffé.
Il eſtoit d'un mérite ſi diſtingué,
qu'il a eſté pleuré de Monfieur
de Lhéri dont il eſtoit Enſeigne,
& fort regreté de toute l'Armée.
Ce meſme coup emporta un Matelot
, avec un Soldat. Quelquesuns
porterent ſur les Galiotes , &
l'Ardente entre autres , que Mon
ſieur du Queſne- Mounier commandoit
, en reçeut pluſieurst
K
226 MERCURE
Comme elle étoit le plus prés de
la Ville,elle eut toûjours un grand
feu à eſſuyer; mais le peu de dommage
que les Galiotes rece
voient , eſtoit fort aiſe à réparer,
& c'eſtoit un grand ſujet de furpriſe
pour les Ennemis , de les
voir àla clarté des feux de la Cô
te , ſe retirer dans le même eſtat
qu'elles s'eſtoient approchées. Elles
firent retraite la ſecond nuie
deux heures avant le jour ; un
tourbillon de vent s'eſtant élevé
qui les mit en deſordre , brouïlla
les Amares des Vaiſſeaux , & en
rompit quelques-unes. Monfieur
le Duc de Mortemar , avec les.
mêmes. Perſonnes, qui l'avoient:
accompagné la premiere nuit, fut
préſent à tout ce qui ſe paſſadans,
cette ſeconde attaque , en laquelle
Meſſieurs de Tourville,de Lhéry
, & d'Amfreville , n'oublierent
62
GALANT.
227
rien de tout ce qui pouvoit con.
tribuer au ſuccés qu'elle eut. Il
ne pouvoit eſtre plus avantageux,
puis que la conſternation fut generale
dans toute la Ville . La Po ,
pulace,& fur tout les Femmes, al
lerent trouver Baba Haſſan. Les
unes luy portoient la teſte de
leurs Marys ; les autres , les bras
ou lesjambes de leurs Enfans , &
les tenant d'une main , & un poignard
de l'autre. Tiens , luy di
ſoient-elles , voy ce que nous t'apportons.
Si tu n'es pas Satisfait de
tantde Sangrépandu , ordonne-nous
de nous poignarder. Nous voulons la
Paix , ou que tu nous menes contre
les Ennemis. Nous nous ferons tuer
avec joye , mais il est trop dur de
mourir ainſi dans nos Maiſons. La
Taïffe , qui eſt une Milice d'Etrangers
, commença de ſon cô
té à ſe ſoulever. Ils dirent au
K 6
228 MERCVRE
Baſſa avec menaces,qu'ils ne vouloient
pas ſe voir expoſez aux
Bombes , ny garder la Ville , tandis
que les Tagarins en eſtoient
dehors. Les Tagarins ſont des
Mores , qui ayant eſté chaſſez
d'Eſpagne , vinrent habiter Alger
, & prirent cenomque leurs
Deſcendans ont conſervé. Cette
fierté fit peur au Baſſa , qui dé
pend en quelque forte des douze
mille Soldats qui compoſent cette
Milice. Ce ſont preſque tous
Renégats , Gens perdus , ſans Religion
, fugitifs de la Chrétienté,
&de la Turquie. Il eſt obligé de
leur faire livrer leur paye au renouvellement
de chaque Lune ,
& s'il diféroit ſeulement trois
heures , il ſe mettroit en péril
d'eſtre maſſacré. Ils obſervent ſes
ordres lors qu'ils les approuventi
&s'ils n'ont pas envie de les ſuis.
GALAN T.
229
vre , ils le forcent de les changer.
Ainſi en 1642. un Roy Tributaire
d'Alger, s'eſtant mis en campa
gne avec une Armée pour ne pas
payer le Tribut,le Baſſa Yſoufrefuſa
inutilement de luy tenir tête
; les Soldats le forcerent de
combatre. Ils firent plus en 1661..
contre Ramadan Baſſa , qui avoit
excedé ſon droit dans un partage
de Priſe. Its luy couperent la
gorge , & à 28. de fon Conſeil,
dont ils jetterent les corps aux
Chiens dans la ruë ; aprés quoy
ils tirerent de priſon un autre
Baſſa qu'ils y avoient mis depuis
quelque temps , parce qu'il n'avoit
pas payé ponctuellement la
Solde , & luy donnerent de nou
veau le Gouvernement , mais ce
Baſſa rétably ne ſongea qu'à ſe
vanger d'un Aga qui avoit eſté
cauſe de ſa diſgrace. Il promic
230
MERCURE
dix mille Patagons à deux Soldats
pour l'aſſaſſiner , & l'Aga ayant
découvert cette entrepriſe , alla
s'en plaindre aux Soldats , qui ſe
ſaiſirent de luy , & l'enfermerent
entre quatre murailles ouvertes
par deſſus , où il n'y avoit d'eſ
pace que pour s'affeoir , avec un
trou pour luy donner à manger..
L'Aga ayant remercié les Soldats
de leur juſtice, s'offrit à eux pour
Baſſa , avec promeſſe d'augmenter
leur Solde , ce qu'ils accepterent
. La neceſſité de cette prompre
paye , fait que le Baſſa n'a
autre but dans toutes ſes actions
que d'avoir de l'argent par droit,
ou par violence ; & c'eſt ce qui
eſt cauſe qu'il n'obſerve aucun
Traité. Jugez à quoy le porterent
les plaintes de la Milice , aprés
les deſordres qu'avoient fait les
Bombes . Le Divan s'eſtantaſſem,
GALANT.
231
blé le 28. de grand matin , pour
réſoudre ce qu'il y avoit à faire,
le Baſſa parla en termes tres- forts,
&dit qu'il eſtoit d'une neceflité
abfoluë qu'ils fiffent la Paix avec
les François . Il adjoûta qu'aprés.
qu'ils auroient beaucoup ſouffert
par les Bombes , il ne voyoit pas.
qu'ils euffent affez de forces à
nous oppoſer ; qu'à la Mer nous
les prenions , nos Navires eſtant
à preſent meilleurs Voiliers que
les leurs ; & qu'il ne luy paroifſoit
pas que tant de coups de
Canon tirez fur nos Galiotes ,
euſſent rien produit ; qu'ainſi il
eſtoit réſolu d'aller à Thunis , fi
on s'obſtinoit à ne pas vouloir la
Paix , & de mander à la Porte,
que par leur opiniaſtreté, ils mertoient
la Ville d'Alger en ruine,&
hors détat de payer le Carach à
Sa Hauteffe. C'eſt un Tribut que:
:
232
MERCURE
payent les Algériens au Grand-
Seigneur , depuis qu'ils ont eſté
obligez de ſe mettre ſous ſa protection
, ce qui eſt arrivé de cette
forte . La Ville d'Oran ayant eſté
fubjuguée en 1509. par le Roy
Ferdinand , il envoya une puifſante
Armée Navale , pour détruire
Alger avec ſes Corſaires.
Selim Eutemi , Prince des Alarbes
, en estoit alors Seigneur.
Les Algériens craignant la tem
peſte qui alloit fondre ſur eux ,
ſe rendirent au Roy d'Eſpagne
, qui pour les tenir en bride
, fit faire un Fort dans une
Iſle qui estoit devant la Ville ,
& y mit un Capitaine , & deux
cents Soldats. Ils luy payerent
d'ailleurs Tributs juſques à ſa
mort , qui arriva en 1516. Alors ,
ſe voulant défaire , & du Tribut
& du Fort , ils appelle
GALANT .
233
rent Aruch Barberouſſe , qui vint
auffi - toſt avec ſes Turcs . Selim
Eutemi le logea dans ſon Palais ,
& pour récompenſe Barberouffe
l'ayant ſurpris dans le Bain , fy
fit étrangler . Enſuite il ſe rendit
maître d'Alger , où il exerça mille
violences , fans avoir pû détruire
pourtant la Fortereſſe de l'iſſe.
Les Alarbes dégoûtez d'un gouvernement
ſi inſuportable , ſe réfolurent
de prendre le Roy de
Tunis pour leur Protecteur . Barberouſſe
ſe prépara à la Guerre ,
& laiſſant ſon Frere Cheredin
dans Alger avec une petite Garniſon
, il ſe mit en campagne ,
rencontra ſes Ennemis qu'il défit
entierement , ſe fit déclarer
Roy de Tunis , & bien- toſt apres
de Tremiſen , dont les Habitans
luy envoyerent la teſte de leur
Prince . Cela ſe paſſa en 1517 .
234
MERCURE
Dans ce meſme temps , Charles
Roy d'Eſpagne , Petit - Fils de
Ferdinand , & qui a eſté depuis
Empereur , accorda dix mille Soldats
à Abucheumen, Roy de Trémiſen
, refugié à Oran , pour faire
Ia Guerre à Barberouſſe , & aux
Turcs , ſous la conduite du Marquis
de Comares. Ce Marquis
eſtant à la veuë de Trémiſen ,
Barberouſſe réſolut d'en ſortir de
nuit , & de gagner Alger en fuyant.
Le Marquis le ſuivit avec
tant de promptitude , qu'il l'atteignit
àhuit lieuës de là au pafſage
d'une Riviere . Barberouffe
avoit 1500. Turcs , qui furent
tous tuez avec luy. Ainſi mourut
ce fameuux Corſaire , apres avoir
demeuré quatorze ans en Barbarie.
Le Marquis de Comares eſtant
de retour à Oran , & ayant fait
embarquer tous ſes Soldats , pour
GALAN Τ.
235
retourner en Eſpagne , la Milice
Turque , avec les Corſaires, éleut
Cheredin pour Roy d'Alger. La
premiere choſe qu'il fit eſtant en
poffeffion de ce Royaume , au
commencement de l'an 1519. fut
d'envoyer demander protection
contre les Chreſtiens au Grand-
Seigneur , luy promettantde pa
yer Tribut , ou de remettre Alger
entre ſes mains, avec tout ce qu'il
poſſedoit en Barbarie. LeGrand-
Seigneur accepta cette offre , &
luy envoya un Secours de deux
mille Turcs . En 1530. Cheredin
vint à bout de la Fortereſſe que
les Chrétiens tenoient encore
fur l'ifle devant le Port , & fit
faire un Mole depuis la Ville jufques
à cette Iſle.
Baba Haſſan , fort troublé des
menaces du Baſſa , & de celles de
la Populace émeuë , fit venir
236 MERCURE
Monfieur de Beaujeu , Capitaine
d'un Vaiſſeau du Roy , pris il y
avoit dix- huit mois ſur un petit
Baſtiment , & vendu douze mille
Ecus. Si- toſt qu'il paruſt , il luy fit
oſter ſa Chaîne , & luy dit que
pour récompenſe de la liberté
qu'il luy donnoit , il luy demandoit
un bon conſeil ſur l'étatpréfent
des choſes. Monfieur de
Beaujeu luy répondit que le feul
party qu'il euſt à prendre , c'étoit
d'aller trouver le general des
Armées de l'Empereur de France,
de luy demander pardon de la
faute qu'il avoit faite , de ſe ſoûmettre
à toutes ſes volontez , &
qu'il ne l'aſſuroit pas qu'avec
tout cela il vouluſt luy pardonner.
Moy , cria Baba Haſſan , j'irois
demander pardon ! f'amerois mieux
voir toute la Ville àfeu & àsang.
Il ne laiſſa pas , malgré cet emGALAN
T.
237
د
portement , d'appeller le Pere
Vacher Miſſionnaire , qui exerce
le Conſulat de France à Alger , &
de l'envoyer avec un Turc de ſes
Confidens & un Interprete ,
pour demander la Paix aux François.
Ainſi il parut une Lanche
fortant d'Alger , avec le Pavillon
blanc , & voguant vers l'Amiral ,
malgré le gros vent contraire. Ils
arriverent aupres du Navire à
neuf heures du matin ,& la Sentinelle
ayant demandé ce qu'ils
vouloient , ils répondirent qu'ils
venoient parler au general. Alors
Monfieur le Marquis du Queſne
leur fit crier qu'ils paſſaſſent à la
Poupe ; & là , de deſſus la galerie
, il les interrogea luy- meſme.
Le Pere Vacher luy dit qu'on venoit
de la part de Baba Haffan ,
du Divan & de la Taïffe , pour
luy demander la Paix. Monfieur
238 MERCURE
le Marquis du Queſne ne voulant
pas que le Conful s'en meſlaſt ,
luy dit qu'il reſtaſt dans la Cha
loupe , & fit monter l'Envoyé
Turc , & fon Interprete. Cet En
voyé ayant dit la meſme choſe
que le Conful , Monfieur le mar
quis du Queſne luy répondit ,
qu'afin qu'il raportaſt au Divar
ſans rien déguiſer , à quelles conditions
on pouvoit leur accorde
ce qu'ils ſouhaitoient , il alloi
mettre ſes Prétentions par écrit
ce qu'il fit ſur l'heure en ce
termes.
Le General de l'Armée Navale
de l'Empereur de France , qui efi
préſentement àla Rade d'Alger , dit
pour Réponse aux Envoyez de la
part des trois Puiſſances , & Gou .
verneur du Royaume d'Alger ; qu'i
n'entendra à aucune propoſition de
Paix , que premierement lesdites
GALANT.
239
Puiſſances n'ayent mis en liberté , &
renvoyé francs & quites à Bord des
Vaiſſeaux de l'Armée, generalement
tous les François , & autres Sujets
de Sa Majesté , & mesme tous autres
de quelque Nation qu'ils soient,
qui ont esté pris ſur les Vaiſſeaux&م
Bannieres de France ,fans en excepter
aucun. Fait à Bord du Vaif
ſeau de l'Empereur de France ce 28 .
Juin 1683 ..
Monfieur le Marquis du Queſne
figna cet Ecrit , & dit à l'Envoyé
en le luy donnant , Avisez
bien à ce que vous avezà faire làdeffus.
L'Envoyé fut fort ſurpris
quand ſon Interprete lay eut expliqué
ce que cela vouloit dire.
Quoy,dit-il, cet Hommepourra en.
core nous faire la Guerre , apres qu'il
aura eu nos Esclaves ? On a ſceu
cela d'un Interprete François qui
les entendoit , & qu'ils ne con240
MERCURE
noiſſoient point. L'Envoyé s'en
retourna , & revint deux heures
apres , toûjours avec le Pavillon
blanc. Il apportoit une Lettre ;
mais comme elle eſtoit écrite en
François , & par le Conful, Monfieur
le Marquis du Queſne ne la
voulut point ouvrir , & dit qu'il
n'eſtoit point queſtion de capituler
, mais d'executer ce que portoit
ſon Ecrit L'Envoyé voyant
qu'il n'obtenoit rien , le pría de
luy donner au moins quelqu'un
de créance , pour venir à terre
voir les Eſclaves qu'il y trouveroit
, & les amener. Monfieur le
Marquis du Queſne luy repliqua
d'un ton fier & rude , & propre à
traiter avec des Barbares , que
tant de façons eſtoient inutiles ,
& qu'à moins qu'ils n'amenaſſent
les Eſclaves eux- meſme , & fort
promptement , ils n'avoient qu'à
fe
GALAN T.
241
ſe preparer aux Bombes. Il s'en
alla encore une fois ,& revint ſur
les ſept heures du ſoir aſſurer
Monfieur le Marquis du Queſne,
qu'on luy donneroit ſatisfaction
entiere ; mais que comme il eſtoir
tard , & impoſſible de ramaſſer
un ſi grand nombre d'Eſclaves en
ſi peu de temps , Baba Haſſan , &
tous ceux d'Alger , demandoient
en grace , qu'on leur accordaſt la
Tréve juſqu'au lendemain , &
qu'ils donnoient leur parole qu'on
ameneroit juſques au dernier.
Monfieur le Marquis du Queſne
s'eſtant fait prier , leur accorda
cette nuit de tréve. Il cuſt eſté
difficile de la refuſer , la plupart
des Amares ayant eſté rompuës
par le mauvais temps qu'il avoit
fait. On voulut luy propoſer de
rendre auſſi réciproquement tous
les Eſclaves Turcs que les Fran-
Juillet 1683 . L
242 MERCURE
çois avoient pris ; mais il répondit
qu'il n'y falloit pas penfer ,& qu'il
n'écouteroit rien qu'il n'euſt tous
les Priſonniers. L'Envoyé n'inſiſtant
point là deſſus , pria Monſieur
le Marquis du Queſne de
vouloir faire tirer un coup de
Canon , pour rendre le repos à
la Ville , parce que c'eſtoit le ſignal
dont il eſtoit convenu , s'il
obtenoit la grace qu'il eſtoit venu
luy demander. Ce coup de Canon
qui fut tiré auſſi- toſt , mit
autant de joye parmy le Peuple ,
à ce qu'on a ſceu depuis , que le
bruit des Bombes luy avoit cauſé
d'alarmes. L'Envoyé s'en retour.
na , apres avoir dit à Monfieur du
Queſne , en luy touchant dans la
main , qu'ils avoient rompu avec
les François pour cinquante
Gueux , mais qu'à l'avenir ils
feroient la Paix ſi ferme , qu'elle
GALANT.
243
dureroit toûjours. Quelques afſurances
qu'il euſt données , on ne
laiſſa pas de travailler toute la nuit
à relever les Anchres , & à ſe
mettre en état de recommencer
l'attaque, ſi les Algériens n'executoient
pas ce qui leur eſtoit preſcrit.
4 Ils commencerent dés le len
demain 29. ainſi qu'ils l'avoient
promis , & fur les dix heures du
matin , on vit ſortir de la Ville
une douzaine de Chaloupeschargées
de Gens , qui nageoient à
force vers l'Armée , encore que
la Mer fuft groffe , & le vent
tres- rude. Elles arriverent àBord
vers le midy , & amenerent 142.
Eſclaves , parmy leſquels eſtoit
Monfieurde Beaujeu. Le meſme
Envoyé les accompagnoit ,&dit
que Baba Haſſan eſtoit au deſeſpoir,
de n'en pouvoir renvo
K2
244 MERCURE
4
yer alors davantage , parce que
la plupart eſtoient retirez à la
Campagne avec leurs Patrons ;
mais qu'on les raſſembleroit inceſſamment
pour les amener tous
avant qu'il fuſt peu. Monfieur le
Marquis du Queſne donna cinq
jours pour cela. Cependant ils
voulurent entrer avec luy en
Traité ; mais il répondit qu'il ne
ſçavoit dire qu'Efclaves , Esclaves,
juſqu'à ce qu'il les cuſt tous ,&
qu'en fuite il expliqueroit les volontez
de l'Empereur ſon Maître.
L'Envoyé le pria avec grande
inſtance de la part de Baba
Haſſan , de luy rendre le Capitaine
du Navire que Monfieur
de Lhéry avoit pris , diſant qu'il
avoit trois ou quatre cens Parens
qui ne ceſſoient point de le de
mander , & que ſa teſte eſtoit en
péril s'il n'obtenoit pas ſa liberté.
GALANT.
245
Monfieur le marquis du Queſne
le refuſa ,& le renvoya pourtant
deux jours apres , comme un Préſent
qu'il faiſoit à Baba Haſſan ,
fans tirer à conféquence. Il crut
que l'empreſſement qu'il témoignoit
pour le retirer , venoit de
la curiofité de ſçavoir l'état de
noſtre Armée , & il ne craignit
pas qu'il luy appriſt rien qui nous
fift tort , quand ce Capitaine luy
raporteroit qu'on l'avoit fait entrẻ
luy vingt-cinquième dans une
de nos Bombes. Le 30 on amena
126 Eſclaves ; le premier de Juil
let , 152 ; le ſecond , 83 ; & le
troiſieme , encore pluſieurs , avec
quatre Femmes , dont il y en
avoit trois meſſinoiſes de la Famille
de Guenegaut - Jura , de
Meſſine , & une Marſeilloife. Il
s'en trouvoit ce jour-là 546. &
il en reſtoit encore beaucoup à
ک
B 3
246 MERCUR E
la Campagne , & dans les Villes ,
que l'on devoit renvoyer. Il en
eſtoit mort trois à quatre cens de
la Peſte. L'empreſſement de les
amener a eſté ſi grand , que quoy
que la Mer fuſt tres-furieuſe , les
Chaloupes ne laiſſoient pas de
partir. On voyoit les vagues paffer
par deſſus , & il y en eut beaucoup
en péril d'eſtre noyez. On a
ſceu par eux , qu'il avoit penſé
arriver un foulevement dans Alger
ſur cette reſtitution , les Proprietaires
diſant qu'on leur faiſoit
rendre leurs Eſclaves qu'ils
avoient achetez fort cher , fans
leur parler d'aucun dédommagement
, & fans leur donner des
aſſurances que les François ne
jetteroient plus de Bombes , ny
de Grénades dans la Ville , ſi on
ne leur accordoit pas tout ce
qu'ils demanderoient.
:
,
GALANT .
247
Le 3. de ce Mois , Monfieur
le Marquis du Queſne nomma
les Ottages qu'il vouloit , pour
convenir des Articles de la Paix.
C'eſtoient les principaux de la
Ville , & les plus riches , que
Monfieur de Beaujeu luy avoit
indiquez . Cela étonna fort les
Algériens , qui ne laiſſerent pas
de conſentir à les envoyer. De .
puis ce temps- là ,ils font porter
tous les jours des Régales aux
Officiers , avec des Rafraîchiffe.
mens pour l'Armée ; & diſent
eux- meſmes , que puis que les
François ont obligé la plus forte
Place de l'Afrique à leur demander
la Paix , ils peuvent naviger
fur toutes les Mers dans des Chaloupes
, ſans appréhender aucune
inſulte. Je croy vous avoir déja
marqué que Monfieur du Queſne
- Mounier , qui commandoit la
L 4
248 MERCURE
Galiote l'Ardente , faiſoit la teſte
de l'Aîle gauche, qui eſtant beaucoup
plus proche du Mole que
l'Aîle droite , eftoit par conféquent
plus expoſée au feu , & du
Mole & de la Ville. Il y fit tout
ce qu'on pouvoit attendre de ſon
courage , de ſa conduite & de
fon nom , auſſi -bien que Monfieur
de Belle- Ifle , dont le Vaifſeau
le Cheval Marin qu'il commande
, & qui flanquoit cette
Aîle , eſtoit ſur la meſme ligne ,
& à égale diſtance du Mole. On
peut dire que Monfieur le marquis
du Queſne , pour achever
cette Action ſans exemple , &
luy donner ſa perfection , à ſupleé
par le foudre de ſes paroles
, au beau temps & aux Galeres
qui luy ont manqué , &
ſans leſquelles il paroiſſoit que
cette Expédition eſtoit impofGALANT.
249
fible. Cependant quoy que depuis
ſon arrivée à la Rade d'Alger
, la groffe Mer & les vents
ne luy ayent pas permis de tirer
plus de deux cens Bombes , fa
contenance , la diſpoſition & le
bon ordre de ſon attaque , & fa
réſolution ordinaire , luy ont tenu
lieu de tout. Il n'avoit que
dix Navires de combat , & fept
Galiotes à mortiers ; le reſte des
Baſtimens n'eſtant que pour ſervir
de magazins & d'Hôpital . II
avoit à faire à des Corſaires , qui
avoient plus de quatre cens Piecesde
Canon en Baterie , & qui
ſe préparoient depuis deux ans
à une vigoureuſe réſiſtance.
Leur Milice eſtoit de quatorze
mille Hommes de Troupes reglées
, accoûtumées au feu , &
aguerries par leurs Combats , &
par leurs Courſes continuelles ..
LS
250 MERCURE
Enfin ſans qu'il ait eſté tiré un
feul coup de mouſquet , la gloire.
des Armées du Roy , l'expérience
de Monfieur du Queſne , & deux
cens Bombes , ont rendu ſuplian--
te une Ville qui ſembloit vouloir
s'enſevelir dans ſes Ruines , plûtoſt
que de rendre des Eſclaves
qu'on n'auroit pas rachetez à prix
d'argent. Ce fage & réſolu General
, a eu l'avantage de ſe les.
faire amener à Bord , juſques au
dernier ,, fans, nulle rançon , &
avant que d'avoir voulu entendre
parler d'aucun Traité. C'eſt
ce qui a donné occaſion de faire
се madrigal à Monfieur de S. Autheur
du Sonnet , que je vous
ay déja envoyé ſur le mariage de
Monfieur le marquis du Queſne ,,
le Fils..
GALAN T.
25
A MONSIEUR
1
LE MARQUIS
Q
DU QUESNE .
Voy , malgré les efforts d'un
Barbare indompté,
Délivrer nos François d'un cruel
esclavage,
Et par l'effet d'un grand courage
Leur faire dans Alger trouver la
libert;é;
C'est ce qu'on auroit peineà croire,
Si l'on ne sçavoit pas , que toûjours
La Victoire
Accompagne dans vos Exploits
Les Armes du plus juste & du plus
granddes Rois..
Je ne ſçay,Madame, ſi vous ſe
rez fatisfaite de cette Relation..
Jenay leû quatorze venuës de
L6
し
252 MERCURE
la Rade d'Alger , & j'ay trouvé
que bien qu'elles fuſſent toutes
ſemblables pour l'Action principale
, il n'y en avoit aucune qui
n'euſt quelque circonftance ou
particuliere , ou plus étenduë..
Ainſi je puis dire que celle que je
vous envoye eſt l'unique à laquelle
il ne manque aucune choſe,
puis qu'elle renferme tout ce qui
a eſté écrit fur ce ſujet , & qu'on
ne le peut ſçavoir qu'en la lifant,,
ou en ſe donnant la peine de lire
attentivement quatorze Relazions.
Ce travail eſt d'une telle
longueur , que vous devez me
pardonner ſi je ne vous dis rien
aujourd'huy des grandes Affai
res d'Allemagne & d'Angleterre..
Quand on donne des Relations
auſſi exactes que celles que j'ay
accoûtumé de vous envoyer , on
n'en peut donner pluſieurs tours
GALANT.
253
a- la- fois . J'ay pourtant joint ce
mois- cy l'Expédition d'Alger à la
fuite du Voyage de la Cour.
* Quoy que nos Armées Navales
ſoient dans un état auquel il
ne manque rien , on travailte à
rendre eternellement la Marine
floriſſante , puis qu'il y a de la
jeune Nobleſſe qu'on commenee
à élever dans tout ce qui la
regarde , comme on en éleve pour
les Armées de Terre. Vous ſçavez
la fatisfaction qu'elle a don
néc à Sa Majeſté dans ſon Voyage.
Il y a ſujet de croire qu'elle
en fera de meſme à l'égard de la
Marine , puis qu'elle ne ſera pas
inſtruite avec moins de ſoin.10.1
• La premiere Enigmedu dernier
mois a eſté expliquée ſur le Tapis
de Turquie , qui en eſtoit le vray
Mot , par Madame du Pont , &
par Meſſieurs Guyardde l'Ame
254- MERCURE
1
rye , Chartrain ; Charles , Valet:
de Chambre de Mademoiſelle
d'Orleans ; Le Philoſophe viſionnaire
; Miran,Docteur amoureux,
de Caën ;, Les Aſſociez de la ruë
S. Honoré ; Le petit Volontaire,
de la ruë Simon le Franc ; De
Bellefontaine , ou petit Homme
de la jeune de Davos ; Le grand
Brailleur , de la ruë S. Bon ; Le
Rat de Cave , de la méme ruë ;
l'Amant fidelle de la Belle à l'Anagramme
, Seule inestimable ; Le
Cor étoile, de Péronne ; Lebeau
Couplede Soeurs,du Marché aux
Chevauxde Chartres ; & Mademoiselle
Fizet. En Vers , Meffieurs
Bouchet , ancien Curé de
Nogentle Roy , Carriere , de Vi--
tré en Bretagne ; De la Tron--
che , de Roüen ; Gygés , duHa
vre , La jeuneMariane, des quaue
coins d'Orleans ; & le petite
GALANT.
255
Colonel Gedoin de Chevreux ,
de Soiffons . On a expliqué la.
meſme Enigme fur ces autres.
mots , la Porcelaine , le Guéridon,
l'oeil , le Vin , la Bougie , &le Bois,
de Sapin...
Le vrayMot de la ſeconde, que
quelques-uns ont expliquée ſur
laTable estoit la Saliére. Ce Mot.
a eſté trouvé par Meſſieurs Gilluy
, Chanoine de Soiffons ;Moreau
le Cadet , General de la.
MaiſondeMadame la Dauphine;,
De Bergues ; D. L. des trois Trefles
de loinville ; Graffet,de Clamecy
; De Clereville, du College
de Juſtice ; Meſdemoiselles
Eſprit- Blincour , du Frénoy ; de
Faverolle ; du Turc , dite deCaſtor
; Cheutin , & fon Dauphin ;;
C. R. heureux Amy , & Amant:
malheureuxde ſa belle Coufine,,
de la ruë de la Reale ; Le Grand
256 MERCURE
Véneur du Trône ; Le Spadaffin,
de Dormans ; L'Hermaphrodite;
Tamiriſte , de la ruë de la Cerifaye
; Le Malade de l'Eſtiboudois,
de l'Hoſtel S. Auguſtin ; la nouvelle
Convertie de D. L'Héroïne
deDormans; La Belle Amelin,de
la ruëMontorgueil ; & la belle
Cabaretiere du Fauxbourg Martainville
de Roüen. En Vers , Meffleurs
le Moine , de Dormans ;
Langlois , à la Deviſe , Festina lente
; Antoine Bonhomme , Avocat
au Parlement ; & Magd. P. Lyci
dasd'Antifer.
J'ajoute les noms de ceux qui
ont expliqué toutes les deux,
Meffieurs deFleſſel de Vermolet,
d'Amiens ; F. R. de Roüen; Elie
Noël, Greffier de Rumigny ; L'Epinay
Buret , & fon Frere , de
Vitré en Champagne ; L'Abbé
Marcelat , Chanoine de Sens
GALAN T.
257
Le Spirituel R. de Martainville ;
E. àl'Anagrame , Qui Vices en Sage
dépriſa; Meſdemoiselles Deſarbois
, de Rheims ; F. Menneffier,
& Angélique Serain , de la ruë
S. Martin ; La charmante Brune,
qui porte pour deviſe , Avant que
de vous voir j'estois invulnerable ;
De Sommelsdicks , Dalmas , &
Ramus ; Manon Alvares ; M.D.B.
à l'Anagramme , Ie brille à Midy ;
Tircis à l'Anagramme, Il t'adorera ;
B. D. B. à l'Anagramme, Le Blond
joly ; Pinchon,de Roien ; Droilet,
l'Amoureux afpirant , du Cloiſtres
Sainte Oportune ; Verrier le Doteur
, Mary de Lubine ; Les Favoris
des Muſes du Monthélicon;
L'Amant conſtant de la belle Manon
, de Xaintes ; Le Solitaire de
la Verdure ; Le Berger Tircis , à
l'Anagramme , Siecle d'Amour ;
F. Ch. à l'Anagramme , Fin Or
258
MERCURE
caché au Soleil ; F. Cler , à l'Anagramme
, Franche on la croit ; La
Marquiſe à l'Anagramme , Pur
Image de la vertu ; La Marquiſe
Diane , de la Foreſt d'Alcleon ;
La Belle Aymeret , du petit Cloî.
tre Sainte Oportune ; La Procureuſe
enjoüée , du meſme lieu ;
La Belle de la ruë Royale de
Tours ; L'Aimable , à l'Anagramme
, Turaviras Muſe legere , cydevant
, la Guerre eſt ſur ma vie ;
& la jeune Veuve , à l'Anagramme
, Dis la bel Ange. En Vers ,
Meſſieurs Vignier, de Richelieu;
Rault , de Roüen ; De Saintz , de
la meſme Ville ; Afton Ogden ;
C. Hutuge , d'Orleans , demeurant
à Metz ; Turbot , & Gloquet
, Preſtres à Ponteaudemer ;
L'Albaniſte de Roüen ; Conſtantin
Renneville , de la meſme Ville
; Le Meſſager devenu maître ,
GALAN T.
259
Procureur à Vitré en Bretagne;
Le Bonhomme de la meſme Ville;
S. Roch , Dom Joſeph , l'agreable
Maloüine , & le medecin Amant,
du même lieu ; Le Solitaire du
Parnaſſe de Rheims ; Alcidor ,
Sylvie , la belle Nourriture , & la
petite Aſſemblée , du Havre ; &
l'Amante d'Eulalie .
Les deux nouvelles Enigmes
que vous trouverez icy , mont
eſté envoyées ſans nom d'Auteur.
ENIGME.
TE fuis d'une bizarreforme ,
TET
ortu , contrefait , & diforme ;
F'ay quelquefois une bouche , & deux
yeux ,
Ma teste fans cervelle est presque
toûjours ronde.
Jeſers à la plupart du monde ...
260 MERCURE
de m'avoir est curieux. Qui de
Ie ne marche jamais ; pourtant dans
mes affaires
Pluſieurs pieds me font neceffaires.
C'est par eux que je suis de quelque
utilité ,
Bien plus en Hyverqu'en Eté.
AUTRE ENIGME .
TEEfuis toûjours volage, inégale, inconstante
,
Famais des bas Lieux habitante.
l'ay quantité d'Amans qui me font
tous la cour ,
:
Mais je nn'ay pour aucun une fincere
amour.
Cependant au plus fort je demeure
affervie ,
Et Souvent ie m'en plains , ( quoy
que ie fois ſans vie, )
Mais inutilement , puis que maliberté
GALANT. 261
Dépend deſon pouvoir, &deſa volonté;
Mais comme avec le temps ſa force
diminuë ,
Son pouvoir aussi- toſt ceſſe & difcontinuë
,
Deforte qu'àsesyeux dans le même
moment
Ie change , & me foûmets aux Loix
d'un autre Amant.
Je croy que l'on vous auradéja
appris la mort de Monfieur le
Bouchu , Conſeiller d'Etat , & Intendantde
Bourgogne.On a choiſy
Monfieur de Harlay- Beaumont,
Gendre de Monfieur Boucherat ,
&qui a eſté avec Monfieur de S.
Romain Plénipotentiaire en Allemagne
, pour remplir cette Intendance
; & Monfieur Pelletier,
Intendant en Flandre, a eſté nommé
Conſeiller d'Etat en ſa place.
262 MERCURE
Il eſt Frere de Monfieur Pelletier,
Conſeiller d'Etat , qui s'eſt ſi bien
acquité de l'Employ de Prevoſt
des marchands.
Quelque preſſé que je foisde
finir ma Lettre , il faut encore
vous dire qu'on a eu nouvelles
que MonfieurColbert-de S.Mars,
party de la Rade d'Alger le 9. de
ce mois , eſt arrivé le 15. à Toulon
, où il a eſcorté trois Fluſtes,
dans deux deſquelles il y avoit
363. Eſclaves , François , ou pris
ſous la Banniere de France , &
150. dans une autre Fluſte venuë
ſous la meſme Eſcorte , & qu'on
attendoit à toute heure. Il y en a
d'ailleurs 300. que Monfieur le
Marquis du Queſne a diſtribuez
dans l'Armée , & qui ont voulu
achever cette Campagne avec
leur Liberateur. Ainſi ce ſont
plus de mille Eſclaves qu'il a re
GALAN T.
263
tirez , fans qu'il ait employé plus
de deux cens Bombes des fix mille
qu'il avoit portées. C'eſt dequoy
mettre les Algériens à la
raiſon , s'ils ne faifoient pas tout
ce qu'il voudra. La ſaiſon eſt favorable
, & il ne sçauroit manquer
de vivres , puis qu'on luy
en envoye inceſſamment de Toulon
pour le reſte de l'année. Outre
les Eſclaves , ils nous ont rendu
deux Baſtimens , qui font déja
arrivez à Toulon. C'eſt par là
qu'ils ont commencé la reſtitution
que cet illuſtre General leur
fait faire avec grande exactitude
des Vaiſſeaux & Effets qu'ils nous
ont pris .
Tout ce qui regarde les Souverains
va fi loin en peu de tems,
que vous ſçaurez la mort de la
Reine , avant que ma Lettre tombe
entre vos mains. Cette Prin-
1
264 MERCURE GALANT.
ceſſe n'a eſté malade que trois
jours , & mourut hier Vendredy à
deux heures aprés midy, auſſi regretée
qu'elle étoit aimée de toute
la France. Adieu, madame,vous
aurez ſans faute ſur la fin de ce
mois , la ſeconde partie des Dialogues
des morts , que vous trouverez
une tres digne ſuite de la
premiere. Je ſuis vôtre , &c .
AParis ce 31. Jaillet 1683 .
Ons'eſt trompé dans la Relation
du Voyage , à l'égard du
Commandant du Fort. Il étoit
défendu par Monfieur le Duc de
Villeroy.
THEADE
LYON
*
1893
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693 .
807156
MERCURE
GALANT
DEDIE' A
MONSEIGNEUR
EDELA VILLE
LE DAUPHIN.
UILLET 1683 .
#1893*
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere , an Mercure Galant .
M. DC. LXXXIII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
- Le Libraire au Lecteur .
C
ESTdans quinze joursfans
manquer, que je vous envoiray
le deuxième Tomedu Dialogue
des Morts ; ceux qui voudront
que l'on leur envoye des Mercures Ga--
lants , & Extraordinares , feront payer
fix mois ou une année d'avance , l'on teur
envoira fort fidélement par la voiture
qu'ils marqueront. Dans les Villes où il
y a des Libraires à qui je les fournit
ils peuvent s'adreſſer à eux , comme auffi
pour toutes les autres nouveautez. Comme
leMercure va estre à preſent d'une debite
extraordinaire , à cause des affaires du
temps , & que plusieurs perſonnes écrivent,
l'on prie de ne rien envoyer , fans payer
les ports , autrement c'eſt inutile ; car ceux
qui n'afranchiront pas lesdits ports de
Lettres , ne verront pas leurs Ouvrages
dans les Mercures ..
2 33
LIVRES
C
NOUVEAUX
du mois de Juillet 1683 ..
Onfiderations de Craffet , indouze
, 3. vol . 6.1.
Traittez Hiſtoriques & Dogmati
ques ſur divers Points de la Diſcipline
de l'Egliſe & de la Morale Chrétienne,
Tome 2. contenant un traitté des Fétes
de l'Eglife , diviſée en trois parties
par le Pere Thomaſſin in octavo , 3.1.
10. fols.
Petri Petiti Philofophi & Doctoris
Medici ſelectorum Poëmatum libri
duo , acceffit , diſſertatio de furore
Poëtico , in octavo , 2.1.
La Comedie ſans titre , indouze 20.f.
L'on continuë à diſtribuër les nouvelles
Recherches d'Antiquitez deMr.
Spon , in quarto , avec 80. figures en
taille douce, pour 6.1. papier ordinaire,
& 8.1. papier tres- fort.
Les Conferances de Monfieur de Lucon,
indouze , 3. vol. pour 3.1. 15.f
TABLE
DES MATIERES
contenuës en ce Volume.
I
Vers au Roy fur la Conversion
des Herétiques , 3
Cerémoniefaite à Montpellier , 8
Abjuration de trente - deux Perfonnes
, 12
Abjuration de Mademoiselle Paulet,
faite entre les mains de Monfieur
l'Archevesque de Toulouſe ,
13
Autres Abjurations faites au Valde-
Grace ,
14
Lettre en Profe & en Vers , 17
Réception faiteàAvignon à Monfieur
le Nonce Ranucci , 27
TABLE .
Les Sept Pechez mortels , Stances
morales , & galantes , 31
Grande Cerémonie faite à Grenoble ;
46
Hiſtoire veritable arrivée à Rheims ,
Imitation d'un Dialogue d'Horace ,
72
Autre Imitation , 74
Imitation d'un Epigramme de Martial
, 76
Mort de Monsieur l'Evesque de
Munster , 78
Mort deMadame la Présidente Nicolai
. 85
Mort deM.Pageau , 93
Le Cygne mourant , Fable , 99
Cerémonie faite à l'Archeveſché,111
Serénade donnée à Madame de
Thiange , 113
Mariage de Monfieur le Marquis
de Putange , & de Mademoiselle
de Grancey ,
121
TABLE.
Sonnets , 125
Converſion , 128
Réjoüiſſances faites à Mondidier ,
130
Mort de M. de Mezéray , 131
Mort de M. Pean ,
132
Mort deM. Boucher ,
134
Mort de M. Godran de Chazans ,
ibid.
Suite du Traité des Phosphores, 138
A Mademoiselle de Scudéry , fur
l'Audiance que le Roy luy a don
née , 146
Voyage du Roy , 149
Attaque de la Ville d'Alger , par
l'Armée Navale du Roy , 205
Madrigal à M. le Marquis dis
Queſne , 251
Noms de ceux qui ont expliqué la
premiere Enigme du Mois de
Iuin,
253
Noms de ceux qui ont expliqué la
Seconde Enigme , 255
TABLE.
너
Noms de ceux qui ont trouvéleMot
de toutes le deux , 256
Enigme , 259
Autre Enigme , 260
Mort de MonsieurleBouchu , Con.
Seiller d'Etat , & Intendant de
Bourgogne , 261
Arrivée de M. Colbert - S. Mars , à
Toulon , 262
Mort de la Reyne, 263
Fin de la Table ..
EXTRAIT DV PRIVILEGE
du Roy.
ArGrace
P
&Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en ſon Conſeil , Iun-
QUIERES. Il eſt permis à I.D.Ecuyer, Sicur de
Vizé , de faire imprimer par Mois un Livre
intitulé MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure, pendant le temps &
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacun deſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme aufli defenſes
ſont faites à tous Libraires , Imprimeurs,
Graveurs & autres, d'imprimer,graver
&debiter ledit Livre ſans le conſentement
de l'Expoſant , ny d'en extraire aucune Piece,
ny Planches ſervant à l'ornement dudit livre,
meſme d'en vendre ſeparément, & de donner
à lire ledit Livre , le tout à peine de fix mille
livres d'amende , & confiſcation des Exemplaires
contrefaits , ainſi que plus au long il
eſt porté audit Privilege.
Regiſtre ſur le Liyre de la Communauté le
5. Janvier 1678 .
Signé E. COUTEROT , Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizéa
cedé & tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüir ſuivant l'accord fait entr'eux .
Achevé d'imprimer pour la premierefois le 31.
Ianvier 1683 .
Avis pour placer les Figures.
'Air qui commence par L'aimableſaiſon
des Zéphirs , doit
regarder la page 27 .
Laveuë de la grande Place de
Seville doit regarder la page 121.
L'attaque d'Alger , doit regarder
la page 218.
MERCURE
THEQUE DE
GALANTE LYON
*
1893*
JUILLET 1683
J
3
VILLE
Ἐ l'avoue , Madame.
Taurois eſté bien furpris
, fi les Discours
de Meſſieurs Gilly &
Courdil , que je vous ay envoyez
huit jours aprés ma Lettre
de Juin ne vous avoient pas
donné autant de plaifir que vous
me marquez en avoir reçeû de
leur lecture . Les raiſons qui les
ont fait changer de Religion ,
Juillet 1683 .
,
A
2 MERCURE
د
ſont ſi preſſantes contre les Prétendus
Réformez , que fi ceux de
ce Party qui voudront agir de
bonne foy , n'en demeurent pas
entierement convaincus , ils auront
au moins ſujet de douter
& dans leurs doutes , il ne pourront
recevoir que de tres-utiles
éclairciſſemens . Ces Converfions
, dont on voit le nombre
augmenter de jour en jour , font
l'effet du zele de LoüiS LE
GRAND , qui croit ne pouvoir
rien faire de plus glorieux que
de tâcher par toute forte de voyes
de rendre à l'Egliſe ce qu'elle a
perdu ſous les Regnes précedens.
L'avantage de détruire l'Heréſie
aprés avoir triomphe de ſes Ennemis
, eſtoit reſervé à cet auguſte
Monarque ,& c'eſt ce qui
a porté les Muſes de Fontenay
leComte en Poitou , à luy adreſ.
fer les Vers qui ſuivent.
GALAN T.
3
AU ROΥ ,
SUR LA CONVERSION
des Herétiques.
lors to
Rand Roy , lors que touché de
nos juſtes ſouhaits ,
Tu voulus bien fongerà nous donner
la Paix ,
Et qu'arrestant ton court au fort de
la Victoire ,
Tu pûs nous immoler ton panchant
pour la Gloire ,
Helas , que ce Traité coûta cher à
ton coeur , :
Et combien ta grande amey trouva
de rigueur !
Pouvant foûmettre tout par ta valeur
extréme
د
Tu bornas ton triomphe à te vaincre
toy-mesme ;
Et cette heureuse Paix qui terminoit
nos maux ,
A 2
4 MERCURE
Sembloit te menacer d'un trop fombre
repos ;
Car regler tes Etats , maintenir la
Justice,
Elever la Vertu , faire punir le
Vice ,
tous lieux ,
Inſtituer des Loix qu'on respecte en
Faire tout par toy-mesme , & voir
tout par tes yeux ;
Enfin ce grand fardeau de régir un
Empire ,
Où l'on n'avoit point veu de Monarque
Suffire ,
N'est enToy de tes ſoins qu'un noble
amusement ;
Et quand le Hollandois , l'Espagnol,
l'Allemand ,
Pour mieux te réſiſter , ne firent
qu'une Armée ,
Contre ces Ennemis ta valeur animée
Ne t'empeſcha jamais de regler tes
Etats,
GALANT. 5
Et la Teste agiſſoit encor mieux que
L'on gemiſſoit par tout fous lafurcur
le Bras.
des armes ,
Nous feuls eſtions exempts de ces
rudes alarmes ;
Tous ces fiers Ennemis affemblez
contre nous ,
Nous voyoient à regret dans un repos
fi doux ;
Tes Lauriers nous mettant à couvert
du Tonnerre ,
La France estoit en Paix au milieu
de la Guerre.
Cette Guerre ceffa , je plaignis ton
grand coeur ,
Je plaignis ta vertu, je plaignis ton
ardeur.
Je crûs que pour tes jours mesme l'on
devoit craindre.
Helas ! qu'en cet état j'estois moymesme
à plaindre ,
De borner la grandeur de ton vaſte
pouvoir
A 3
MERCURE
A ce que mon eſprit en pouvoit concevoir
,
Et que je fçavois peu iusqu'onse peut
étendre
La vertu d'un Héros qui peut tout
entreprendre !
La Paix à ta valeur n'a point donné
de Loix ,
Elle n'a poinc borné tes rapides Exploits
,
Et l'on tevoit encor dans une Guerre
Sainte
Remplir tes Ennemis d'épouvante
& de crainte .
Tu combats l'Heréſie , & brûlé d'un
beau feu ,
Tu pourſuis vivement les intéreſts
de Dieu
Tes Ayeux autrefois pouffez d'un divin
zele ,
Alloient delales Mers attaquer l'Infidelle
;
Mais tu combats , plus iuste en tes
vaſtes proiets ,
GALANT .
7
L'Infidelle chez toy dans tes propres
Suiets .
Qui pourroit exprimer tes ſoins &
ton adreſſe ?
On te voit employer la rigueur , la
tendreſſe ;
Mais jamais la rigueur,ſans unprofond
regret ,
Tu frapes l'Herétique , &flates le
Suiet.
Auſſi chacun par tout ſe rend a tes
manieres ;
On voit avec plaisir des Provinces
Renoncer hautement à leurs vieilles
entieres
erreurs ;
Tu fais plus millefois que les prédi
cateurs.
LOUIS, le plus auguſte , &le plus
grand des Princes ,
Convertit auiourd'huy des Villes , des
Provinces ;
Et ce que n'a point fait ny Livre .
ny Sçavant ,
A4
8 MERCURE
LOUIS en vient àbout ,fi- toft qu'il
l'entreprend.
Ces Faits chez nos Neveux neferont
point croyables ,
Its liront tes Exploits ainſi qu'on lit
des Fables ;
Ilsfontfimerveilleux , que moy- même
, Grand Roy ,
Qui les vois, qui lesſçais , à peine
ie les croy.
Je vous ay parlé dans quelqu'une
de mes Lettres de la démolition
du Temple de Montpel.
lier. Le Parlement de Toulouſe
l'avoit ordonnée par ſon Arreſt
du 15. Novembre dernier , fur ce
que les Miniſtres de ce Temple
avoient reçeu Mademoiselle Paulet
à leur Communion , contre les
défenſes des Declarations de Sa
Majesté , qui portent expreffément
qu'aucun Catholique , ny
GALANT.
9
aucune autre Perſonne , ayant
une fois abjuré la Religion des
• Prétendus Réformez , ne ſera reçeuë
par eux à la profeſſer.C'eſt
ce qui eſtoit arrivé en la perſonne
de Mademoiselle Paulet , Fille
de Monfieur Paulet , Conſeiller
au Préſidial de Montpellier , qui
eſtant née dans les erreurs de Calvin
, les avoit quittées & repriſes.
Quoy que l'on euſt abatu ce
Temple il y a déja quelque temps,
ceux de cette Religion n'avoient
pas laiſſé de continuer leurs Procédures
au Parlement de Toulouſe
, & par un ſecond Arreſt
du 15. de May qui confirme le
premier , il fut ordonné qu'on
éleveroit une Croix ſur un Piédeſtal
, à la place où eftoit le
Temple , l'Exercice de la Religion
Prétenduë Reformée demeurant
interdit à jamais dans
As
10 MERCURE
la Ville & Iurisdiction de Montpellier.
La Cerémonie de la Benédiction
de cette Croix fut
faite le leudy 10. de Iuin parune
Proceſſion genérale , la plus ſolemnelle
qui euſt eſté veuë depuis
fort longtemps en ce Païs
là. Non feulement toutes les:
Communautez Religieuſes , tous
les Chapitres , & tous les Corps
de Iuftice & de Police y aſſiſterent
, mais encore tous les Prê
tres du Diocese , Monfieur l'Eveſque
de Montpellier qui avoit
voulu benir luy meſme la Croix ,
ayant convoqué ſon Synode ce
jour- là , afin d'augmenter la pompe
de cette Ceremonie . Ily eut
un concours extraordinaire de
Perſonnes de tout ſexe , de tout
âge , & de toutes conditions , &
l'on remarqua que la plus grande
partie des Chefs de tous les
GALANT. 11
Corps , estoient nouveaux Convertis
. La Proceſſion partit de
l'Egliſe Cathédrale de S. Pierre ,
où tout le monde s'eſtoit affemblé
; & apres que l'on eut fait le
tour de la Ville , on vint ſe ranger
à la Place du Temple démoly
, ſous des Tentes qu'on y avoit
fait dreffer pour éviter l'ardeur
du Soleil . Monfieur l'Eveſque y
eſtant arrivé , reveſtu de ſes Ha..
pits Pontificaux , ſe mit à genoux
, & auffitoſt la Muſique fic
entendre ce Motet , que ce Prélat
avoit compoſé exprés , Ecce
Crucem Domini fugite partes adverſa
, dum Crux erigitur , Harefis
confunditur , advelate , Fideles , ad
Crucis triumphum. Le Motet finy ,
Monfieur l'Eveſque dit plufieurs
Oraiſons , & benit la Croix qu'il
encenſa , apres quoy il s'affit fur
un Fauteüil qu'on luy avoit préi
1
A 6.
12 MERCURE
paré , pour recevoir l'Abjuration
de trente-deux Perſonnes que la
connoiſſance de la Verité faiſoit
renoncer à leurs erreur. Monſieur
Gauteron , Avocat en la
Cour des Aydes de Montpellier ,
fut le premier qui ſe préſenta . Il
eſtoit en Robe. Si -toſt qu'il parut
devant ce Prélat , il ſe mit à genoux
, comme pour faire reparation
à la Croix des irréverences
qu'il avoit commiſes contr'elle
& demanda pardon à Dieu publiquement
d'avoir perſiſte ſi
longtemps dans l'Heréſie . Apres
qu'il l'eut abjurée avec cinq de
ſes Enfans , Monfieur l'Eveſque
luy dit que l'ordre de l'Egliſe étoit
d'impoſer une penitence à ceux
qui avoient veſcu dans une faufſe
Religion , mais qu'il ne la jugeoit
pas neceſſaire à ſon égard ,
parceque l'humilité avec laquelle
GALANT.
13
il venoit de faire reparation en
préſence de tout un grand Peuple
, luy tenoit lieu des plus fortes
penitences. Ce Prélat reçeut encore
l'Abjuration de quelques
Perſonnes , & remit les autres
apres les Vêpres. On acheva la
Proceffion par le tour Royal , &
quand la Benédiction Epifcopale
eut eſté donnée dans l'Egliſe de
S Pierre , la Compagnie de Mefſieurs
les Penitens , qui ſont toû
jours pleins de zele , voulant témoigner
la joye qu'elle avoit de
voir triompher la Croix dans un
Lieu , où l'Heréſie avoit regné ſe
longtemps avec tant d'empire ,
s'y rendit tout de nouveau , & y
chanta un Motet particulier.
Quelques jours apres , c'eſt à
dire , le 27. du meſme mois , Mademoiselle
Paulet , dont la rechûte
a cauſé la démolition du Tem
14 MERCURE
ple de Montpellier , s'eſtant fait
inſtruire à fond des Veritez Catholiques
, fit ſon Abjuration entre
les mains de Monfieur l'Archeveſque
de Toulouſe , en préfence
de Meſſieurs les Eveſques
de Lodeve & de S. Papoul , & de
Monfieur le Procureur General
du Parlement , qui avoit eſté ſa
Partie dans le Procés où elle a eu
tant de part. Cette Action fur
faite folemnellement dans l'Egliſe
Métropolitaine de Toulouſe
, avec un concours inconcevable
de monde , & l'édification de
tous ceux qui pûrent eſtre témoins
de fon repentir.
Le meſme jour 27. de Juin ,
deuxGentilshommes de l'Auxerrois
, nommez Meſſieurs du Motet
, dont la Famille avoit toujours
eſté tres- conſidérable dans
le Party de la Religion PrétenGALAN
T.
15
duë Reformée , en firent icy l'abjuration
avec Mademoiselle du
Motet leur Soeur. Apres avoir
fenty longtems pluſieurs doutes ,
fur leſquels ils eſſayoient de s'éclaircir
dans la Province , ils
eſtoient venus depuis deux mois
à Paris , où les conférencesprefque
continuelles qu'ils eurent
avec des Gens auſſi ſçavans que
pieux , leur avoient enfin donné
l'entier éclairciſſement des Veritez
qu'ils cherchoient. Madame
la Maréchale de la Mote, dont ils
ont l'honneur d'eſtre connus particulierement
, les avoit adreſſez
à Monfieur l'Eveſque deMeaux,
qui leur ayant trouvé la diſpoſition
de coeur & d'eſprit necefſaire
pour une Action de cette
importance , en fit la Cerémonie
le jour que je viens de vous
marquer , dans le Choeur de l'E
16 MERCURE
gliſe Royale du Val- de-Grace ,
à l'ouverture de la Grille . Ce
grand Prélat leur fit un Difcours
digne de la force& de la douceur
de ſon eſprit , & de toute la réputation
qu'il s'eſt acquiſe. Tous
ceux qui l'entendirent en furent
charmez . La Cerémonie fut faite
en préſence de Mademoiselle
d'Orleans , de Mesdames les Ducheſſes
d'Aumont , de Roquelaure
, & d'Epernon , de Madame
l'Abbeſſe du Val-de-Grace , &
de toute ſa Communauté , &
d'un grand nombre d'Amis de
ceux pour qui elle ſe faiſoit. Ils
prononcerent l'Acte de leur Abjuration
avec un zele plein de
modeſtie , dont il n'y eut perſonne
qui ne fuſt touché.
Vous avez veu des Ouvrages
fr galans de l'Autheur de la Lettre
que vous allez dire , que vousد
GALANT.
17
n'en pouvez attendre qu'un fort
grand plaiſir..
LETTRE
DU BERGER FLEURISTE ,
A une de ſes nouvelles Voiſines,
• Sur ce qu'il ne luy avoit point
encore rendu viſite.
Nom'a rapporté , charmante
Mar- Ther, que vous demandiez
ces iours pafſſez comment ilſe
pouvoit faire que ie fuſſe civil &
galant , & que depuis fix moix que
vous habitez ſur la Frontiere des
Ambarriens , ie ne vous euffe point
encore rendu de viſite. Favouë que
ce procedé a licu de vous furprendre;
mais en voicy la raison Sans
18 MERCURE
déguisement , & ilmesemble qu'elle
eft affez forte pour me*iustifier aupres
de vous. Je ne dis rien de vos
Parens , c'estoit à eux à me faire
Sçavoir leur arrivée , fuivant la
mode du Pais . Ils n'en ont pas voulu
prendre la peine , leur exemple
n'a pas reglé ma conduite ; c'eſt vous
Seule , aimable & icure Bergere.
Vous eſtes belle , à ce que tout le
monde publie ;
:
Mais belle à peindre , & belle à
tout charmer , :
Belle à faire des Infidelles ,
Belle à ternir toutes les autres
Belles ,
Belle à vous faire aimer
Des moins ſoumis à l'amoureux
Empire ,
Belle enfin plus qu'on ne peut
dire .
GALANT.
19
Cette grande réputation de beau .
té que vous avez , & qui d'abord a
fait courir toute la Contrée pour
vous voir, eſt iustement la raison qui
ma empeſché d'avoir cet honneur.
Je n'ay pû penser à tant de charmes
,fans redouter leur puiſſance ;
& la crainte que i' ay euë pour mon
coeur , s'est opposée à la fatisfastion
de mes yeux . Ce n'est pas que ie fois
fort amy du calme , mais ie ſuis en-.
nemy des grandes inquiétudes , & il
est impossible que vostre veuë ens
cauſe de petites.
Quand mille attraits brillent dans
une Belle ,
Au plaiſir de la voir on met tous
ſes plaiſirs ;
Et lors qu'il faut s'éloigner
d'elle ,
Cent mouvemens divers combatent
nos defirs .
1
20 MERCURE
Plus on eſtoit heureux , plus la
peine eſt cruelle.
Le devoir, la raiſon , les ſens,
Se font dans ces momens
Une guerre mortelle .
Les uns nous font partir , les autres
demeurer ,
Leurs efforts troublent la cervelle..
La fâcheuſe querelle :
Des deux coſtez on ſe ſent déchirer
.
Si j'allois voir l'éclat que la beauté
vous donne ,
Laurois en vous quittant , à ſouffrir
tous ces maux .
Qui m'en conſoleroit ? per
fonne.
Il vaut donc mieux pour moy ,
demeurer en repos ..
Si c'eſtoit là tout le danger &
toute la peine , peut estre encore en
GALANT. 2.1
échaperois- je aussi bien que les autres
, mais la ſuite auroit quelque
chose de bien plus fâcheux que le
commencement .
Je connois mon coeur , il eſt
tendre ,
Il ne pourroit pas ſe défendre ,
En vous voyant , d'adorer vos
appas.
Ie n'ay rien qui vous puiſſe
plaire,
I'aimerois ſeul , vous ne m'aimeriez
pas ;
Ce ſeroit une affaire
Pire pour moy que le trépas .
Ie ſuis d'avis de n'en rien faire.
Quelquepanchantquime porre
à l'amour ,
Serviteur , s'il eſt ſans retour.
Ce n'est pas qu'avec un peu d'efprit
on ne trouve des expédiens à
22 MERCURE
toutes choses ; & s'il est vray que
vous soyez auſſi bonne que vous eſtes
belle , comme Tircis & Calište m'en
aſſurent , je vais vous en propoſer
un , dont il ne vous fera pas difficile
de vous servir , pour peu que vous
Souhaitiez que i'aye l'honneur de
vous voir. C'eſt de me donner une
part à voſtre amitié , avant que je
reçoive cet honneur ; non pas une
part telle qu'onl'accorde au prochain
par devoir de Religion , ou au Voisin
par force d'habitude , mais comme
la mériteroit un Berger ,
Qui pour vous, de tout temps ,
auroit au fond de l'ame
Une auſſi noble & vive flâme
Qu'on la doit reſſentir pour la
Divinité ;
Car j'aimerois ainſi voſtre rare
beauté ,
Si le Deſtin,dés voſtre enfance,
GALANT.
23
M'en.euſt donné la connoiffance.
Ie le juge aux tranſports dont je
ſuis agité ,
Au feul nomde vôtre Perſonne.
N'en doutez pas , la preuve eſt
bonne.
Les premiers mouvemens marquent
la verité.
Mais il faudra encore ajoûter à
ce don de voſtre prétieuſe amitié ,
une ferme promeſſe de neme la pas
ofter , quand vous m'aurez veu ; autrement
ce seroit comme donner &
retenir , ce qui n'est pas recevable
en bonne iuffice. Vostre parole fuffira
pour me perfuader de l'une &
de l'autre grace , tant i'ay bonne
opinion de vous.
Apres cela , jeune Bergere ,
Jiray d'un pas hardy m'expoſer
à vos traits ,
24 MERCURE
Et voir de tous mes yeux ces merveilleux
attraits
Que tout le monde en vous trouve,
admire , & révere .
Duſſay- je alors rencontrer mon
cercueil ,
Sur quelque Mer que je m'engage,
Aupres d'un ſi charmant écueil
Ie ne craindray point le naufrage.
Vous demanderez peut estre comme
on pourroit faire pour concevoir
de l'amitié en faveur d'une Per-
Sonne qu'on n'a jamais veuë ; je
vous réponds , que l'inclination , ou
l'estime , peuvent produire cet effet;
mais comme cefont des routes quine
font ouvertes qu'aux Dieux & aux
Héros , ie leur en laiſſe la gloire &
leplaisir. Il peut y avoir un autre
fondement à cette amitié ; & c'est
de
GALAN T.
25
difpofer par exemple vostre recon
noiſſance à devancer de quelques
mois mes ſervices&mes soins ,&م
à eſtre dé's auiourd'huy toute auſſi
grande pour moy , quefi i'avois déia
fait mille choses propres à vous obliger
& à vous plaire ; car enfin mon
intention a ce but , & tres - Seûrement,
Lors que j'auray commencé de
vous voir ,
Il n'eſt point de devoir
Que je ne tâche de vous rendre.
J'auray pour vous tout ce qu'on
peut avoir
De plus empreſſé , de plus
tendre;
Une honneſte affiduité ,
Une fincere complaiſance ,
Beaucoup de ſenſibilité ,
Ardeur, difcretion, conſtance ,
Juillet 1683 . B
26 MERCURE
Plus meſme que je ne promets ;
Et ſi je manquois à pas -une
Des qualitez qu'ont les Amis
parfaits ,
Faites- moy perdre ma fortune
Défendez - moy de vous revoir
jamais.
د
Il ne s'agit dinc que de prendre
la volonté pour l'effet , & l'avenir
pour le paßé; car comme on vous
repréſente infiniment genéreuse
vous n'aurez pas plutost pensé que
vous estes obligée à mon amitié , que
vous m'accorderez la voſtre . Conſultez-
vous donc là - deſſus ; & fi
vous estes d'humeur àfaire pour moy
cet effort d'imagination & de coeur ,
ayez la bonté de m'en avertir , afin
que je me rende aupres de vous. Mais
préparez vous enſuite à mettre bas
toutle sérieux & tout le froid , à
quoy les premieres visites font fuYineiega
B 2
X
L'aymable saison des
94
mans
4
infidel
ont des douceurs toujour
tous les temps ontd
GALANT.
27
jettes ; autrement je ferois affez
malheureux pour me persuader que
vous auriez regret de vous estre engagée
imprudemment à me traiter
en Amy , & à me regarder comme
voſtre Serviteur.
J'attens de vous des remercimens
fur l'Air nouveau que je
vous envoye. Il eſt de l'illuſtre
Monfieur Lambert ; fon nom
vous dit tout.
AIR NOUVEAU .
'Aimable ſaiſon des Zéphirs
Peut bien donner quelques
plaisirs
Aux Amans infidelles ;
Mais pour les coeurs conftans ,
Tous les temps
Ont des douccurs nouvelles.
Monfieur le Vicelégat d'AB
2
28 MERCURE
vignon ayant eſte averty que les
Galeres deſtinées pour la conduite
de Monfieur Ranucci
Nonce de Sa Sainteté , portant
le Préſent des Langes à Monſeigneur
le Duc de Bourgogne ,
eſtoient arrivées heureuſement
au Port de Marseille , & que ce
Prélat paſſeroit par cette Ville- là
le 18. de May , donna tous les
ordres neceſſaires, afin qu'on n'épargnaſt
rien pour luy rendre les
honneurs qui luy estoient deûs.
Il alla le recevoir juſqu'au Port
de la Durance , accompagné des
Confuls , & ſuivy de quarante
Carroffes remplis du plus beau
monde d'Avignon,& de la Compagnie
des Chevaux- Legers , &
le mena dans ſon Palais , où il
arriva ſur les fix heures du ſoir,
au bruit des ſalves de la Moufquererie&
du Canon , qui firent
,
GALANT.
29
un feu continuel pendant plus
d'une heure. Toute la Ville témoigna
beaucoup de joye de ſon
arrivée , & il fut complimenté par
L'Aſſeſſeur , en préſence d'une
grande foule de Gens de marque.
Il luy répondit en François
d'une maniere qui fit voir à tout
le monde que les beautez de nôtre
Langue luy estoient connuës .
Le Soupé fut magnifique. La
profuſion de tout ce qu'ily avoit
alors de rare s'y trouva auffi-bien
que le bel ordre & la propreté.
Deux Neveux de Monfieur le
Nonce y prirent place avec fon
Auditeur & un autre Abbé
Italien. Monfieur le Vicelégat
avoit prié Monfieur l'Eveſque de
Cavaillon , Monfieur le Commandeur
Madalchini Capitaine
de Chevaux - Legers , Monfieur
Nini Commandant de la Garni
B3
30
MERCURE
fon , l'un & l'autre Freres de
Cardinaux , Monfieurl'Abbé de
Cabanes de- Gerentes Prevoſt
d'Avignon , Monfieur le Marquis
de Goult , Monfieur de Paſſis
Frere de Monfieur le Marquis
d'Aubignan , Monfieur le Chevalier
de maſan , & quelques autres
Perſonnes de qualité. Apres
le Soupé , Monfieur Eymenier
de la meſme Ville d'Avignon ,
Fils d'un des plus celebres Jurifconfultes
de l'Europe , vint préſenter
à Monfieur le Nonce un
Ouvrage en Vers Latins , ſur le
choix que Sa Sainteté avoit fait
de luy pour cette Nonciature .
Cet Ouvrage plût extrémement
à toute la Compagnie , qui luy
donna beaucoup d'aplaudiffemens
.
Le nom de Monfieur de Templery
, Gentilhomme d'Aix en
GALANT.
31
Provence , ne vous eſt pas inconnu
. Les Vers que je vous ay
déja envoyez de luy fur divers
Sujets , vous ont appris combien
il a de talent pour la Poësie. Vous .
le connoiſtrez encore mieux en
lifant ceux- cy , qui me font tombez
depuis peu entre les mains.
***好好好好好好好好好好好
LES
SEPT PECHEZ
MORTELS.
Stances Morales & Galantes.
A IRIS .
Vous dont les paffions font fo
bien maîtrisées ,
Vous dont la pieté mérite des Autels ,
B 4
32 MERCURE
Et qui , ſans rien sçavoir des ſept
Pechez mortels ,
Pratiquez les vertus qui leur font
opposées ;
Sans - doute vous direzqu'il ne m'est
pas permis ,
Selon les honneſtes Maximes ,
De parler avec vous des crimes
Que vous n'avezjamais commis .
Mais comme l'équité ſe voit par
l'iniustice ,
Qu'on conçoit par la nuit ce que
c'est que le jour ,.
Et qu'enfin par la haine on reconnoît
l'amour ,
Ainſi vous connoiſtrezla vertu par
le vice .
Bien que jefois certains d'ailleurs,
Que jamais le pechéne fut de vostre
usaze ,
On peut entretenir les Muets du
Langage ,
Etles Aveugles des Couleurs.
GALANT.
33
AVARICE.
I.
Quoy ! tant de ſoin & de contrainte-
Pour des Biens paſſagers dont onfait
fon bonheur ,
Qu'on n'amaſſe qu'avecſueur ,
Qu'on ne poſſede qu'avec crainte,
Et qu'on ne perd qu'avec douleur!
L'Avare , dans ſon humeur noire,
Ainsi que l'Hydropique , eſt toûjours
alteré ,
Et d'un defir immodéré ,
Plus il boit , plus il voudroit boire.
Cet Attrabilaire achevé
Manque de Biens dans l'abon--
dance ,
Il est pauvre dans l'opulence ,
Pour les plus doux plaisirs ſon goust
est dépravé,
Et dans la folle erreur qui ſans ceſſe
l'obſede ,
Il ne jouit non- plus des trésors qu'il
poffede ,
B5
34
MERCURE
Que de ceux dont il eſt privé.
Falfons de la vertu nos trésors les
plus rares ,
Employons - y nos iours iusqu'aux
moindres inftans ;
Enfin, s'il nous faut estre avares,
Ilne faut l'estre que du temps.
Iris, ie ſçay que bien des Gens ,
Tâchant de vous trouver un vice,
Vous accufent fort d'avarice.
Ils disent que c'est là lefeulde vos
vainqueurs ,
Que vous estes avare enfin autant
qu'une autre ;
Car bien que tous les jours on vous
donne des coeurs ,
Vous ne donnez iamais le voſtre..
ENVIE .
2.
L'envie est un dépit qu'on ne peut
modérer ,
Un Tyran qui toûjours ou déteste
ou desires
GALAN T.
35
Il rit fi- toſt qu'il voit pleurer ,
Et pleurefi- toſt qu'il voit rire.
Cet Antipode du bon ſens ,
Chagrins defes traits impuiſſans,
Contre luy-mesme les relance ;
Et d'abord qu'on ſubit ſes Loix ,
Déchirant fon Autheur d'une vive
Soufrance ,
Il imite ce Ver qui naiſſant dans le
Bois ,
Rongele mesme Bois dont ilprendsa
naiſſance.
Du mérite d'autruy ce Bizarre eft
jaloux ,
Et la prospérité l'irrite.
Mais , Iris, fi l'Envie attaque le me
rite ,
Feut- on la condamner de s'attaquer
àvous ,
Vous , qui par les vertus dont brille
voſtre vie ,
Et parvos éclatans appas ,
En donnant à tous de l'envie
B 6
36 MERCURE
Donnez ce que vous n'avez pas ?
Non , ce vice ſur vous n'eut iamais
de puiſſance ;
Car que pourriez - vous envier ?
Seroit - ce la beauté , l'esprit , ou la
naiſſance ?
N'avez - vous pas dequoy vous en
glorifier? t
Mais puis qu'on vous voit accom
plie
De tout ce que la Terre a de plus
glorieux ,
A moins que vous portiezvos fouhaits
jusqu'aux Cieux ,
Qu'est- ce qui peut vous faire envie?
ORGUEIL .
3
0O Mortels orgueilleux, qui d'un culte
frivole-
N'adorez que du vent , qu'une pom
peuse Idole
Dans les honneurs où vous coureza
1
GALANT. 37
Quand mesme cent Lauriers ombra.
geroient vos teftes ,
Sans penſer à ce que vou vous estes ,
Pensez à ce que vous ferez.
Lors que les Parques ennemies
Auront tranchélefil de vosfuperbes
vies ,
Et que de vos grandeurs vous ferezdépoüillez,
Quels changemensferont les vôtres ?
Dans un Champ les épis d'un beau
verd émaillez,
Sont plus hauts les uns que les
autres ,
Mais ils font tous égaux d'abord
qu'ils font taillez.
Ouvrezle Tombeau d' Alexandre,
Helas ! dans ſon riche Cercueil ,
Le feu qui lebrûloit & d'envie :
d'orgueil ,
Eft éteint sous un peu de cendre ;
Et luy , qui des Pais où ſon coeur l'entrainoit
,
38
MERCURE
Ne fit qu'un vaste Cimetiere ,
Ayant à tant de Roys donné de la
pouffiere ,
Est devenu ce qu'il donnoit.
Mais vostre humilité qui furpaſſe
toute autre ,
Fait, Iris , que iusqu'auiourd'huy ,
Bien que vous connoiffez le mérite
d'autruy ,
Vous ne connoiſſez point le vostre.
Ainsi de vos vertus ignorant les
appas ,
Par le mépris que vous enfaites ,
Tout le monde ſçait qui vous estes ,
Vousseule ne le sçavezpas .
GOURMANDISE.
4.
Ce vice ſenſuel de goust & de faveur
,
Par qui le premier Homme , helas ,ſe
vit coupable ,
Dont Satan s'efforçade tenter le Sauveur
GALANT .
39
Qui fit commettre à Loth un crime
épouvantable ,
Est la Porte par où , malgré tous nos
efforts ,
L'impureté nous livre une rude ef
carmouche.
Et qui croiroit que par la bouche
- On empoisonne l'ame , auffi bien que
le corps ?
- Quelle honte à l'esprit , que la chair
le maîtriſe ,
Luy qui doit toûjours commander !
On ne peut l'affranchir de l'affront
de céder ,
Qu'en gourmandant la Gourmandife.
1
Mais peut - on fe perfuader
Que lors que vous gardez, belle Iris,
7 l'abstinence ,
Vous inspiriezl'intempérance ,
Puis qu'on ne peut vous regarder
Sans une avidité qui n'a point de
feconde ;
40-
MERCURE
Ouy , comme un Mets délicieux ,
Tout le monde auiourd'huy vous
mange avec les yeux ,
Car vous estes , Iris , du gouft de
tout le monde .
PARESS E..
5.
Tout ce que Dicu créafur la terre&
fur l'onde
Contre cevice nous instruit .
L'Aſtre du jour , l'oeil de la nuit ,
Sans prendre aucun repos , font tout
le tour du monde ,
Et ces brillantes fleurs dont le Ciel
est paré,..
Nousprefchent contre la Pareſſe ,
Car d'un mouvement mesuré
Dans leur voûte d'azur elles roulent
Sans ceffe.
Enfin ne voit on pas que la Terre &
La Mer
Par leurs productions marquent la
diligence ,
GALANT. 41
Et que tout fuit la nonchalance ,
Jusqu'aux petits Hoftes de l'air.
Fut - il jamais pour nous une honte
Semblable ,
Que tous les Animaux nous faſſent
la leçon ,
Et que l'Homme , à qui ſeul Dieu
donna la raiſon ,
Soit ſouvent le moins raisonnable?
Mais comme la Pareffe agit avec
lenteur,
Et ne peut rien finir ſans une peine
extréme ,
Iris , ſi ie trainois ce discours en
longueur ,
Vous m'en acuſeriezmoy- mesme..
COLERE.
6.
Une haine naiſſante agit modere.
ment ,
L'amour eft foible en fon entrée
Et la crainte eft petite en ſon com
mencement ...
42
MERCURE
Mais lacolere est grande aussi- tost
qu'elle est née.
Le temps eft inutile à son accroif-
Sement ,
Elle a dansſon Berceau la foudre&
la tempeste ,
Et ce Monstre de bile & de déchaînement
Porte comme un Serpent ſon poison
àla teste.
Prévenons donc l'occaſion
De cette ardente paſſion.
Peut- estre avez vous oüy dire
Qu'autrefois un Prince d'Epire ,
A qui l'on fit préſent de Vases de
cristal ,
Prévoyant les effets de fon couroux
brutal ,
Si quelqu'un de ſes Gens les caſſoit
par mégarde ,
Prit ces Vaſes ſi délicats ,
Les trouva merveilleux , en fit beaucoupde
cas ,
GALANT.
43
1
Et voulant ſe tenir contre luy- mesime
en garde ,
Les mit en ſuite en mille éclats.
C'est ainsi que nous devons faire
Pour détourner les feux de nos emportemens.
Mais pour vous , douce Iris, vousn'avezpas
affaire
De tous ces beaux enseignemens ;
Car vous n'aveziamais reconnu la
Colere
Que dans les yeux de vos Amans ,
Quandvous leur eſtes tropſevere.
LUXUR E.
7 .
Ce qui me reste encore à dire ,
Eft obfcur pour vous ; mais enfin,
Belle Iris, vous le pourrez lire
Comme ſi vous lifiez du Grec , ou du
Latin ;
Et puis que vous n'avezaucune connoissance
1
44
MERCURE
D'un vice dont l'horreur fait trembler
nos Autels ,
Cen'est que pour finir les Sept Pechez
mortels
Que j'aioûte encor cette Stance.
Rien n'eſt ſans fin, ou fans delais ...
Avant que l'on prononce , on furçeoit
les Procés ,
Un pénible travail ſe ſuſpend , on
s'acheve ,
La haine a bien souvent des relâ
ches fecrets
La guerre afa paix &Sa tréve,
Mais la lubricité n'a ny tréve , ny
paix.
Ce Tyran contre qui l'on ne voit
point d'aziles ,
Ce Poison de la Chateté ,
Cette Idole de vo'upté
Qui caufa le Deluge , & fit bruler
cing villes ,
Si- tost qu'il est entré comme un Séditieux
,
GALANT.
45
Ou par l'oreille , ou par les yeux ,
Dans les ames les plus tranquilles,
Defes fleches & de ſes traits
Il allume un brazier qui ne s'éteint
jamais.
Des autres paſſions quand on veutſe
défendre ,
On peut les attaquer,& l'on peut les
attendre
う
Mais contre ce vice attrayant ,
Pour remporter quelque avantage
Sans le regarder au visage ,
Il faut le combatre en fuyant.
Voila de la Luxure une groffiere
image ;
Je n'ofe, chaste Iris, la finir davantage
,
Pour ne me rendre pas pres de vous
criminel ;
Carfidevant vos yeuxj'entreprenois
demettre
Avec des traits plus vifs ce vice
fenfuel .
46 MERCURE
En vous lepeignant mieux ,je craindrois
de commettre
Un huitiéme Peché mortel.
Le Dimanche 9. de May , on
fit à Grenoble la Ceremonie de
mettre la premiere Pierre de l'Egliſe
des Carmes Déchauſſez. Il
y a pres de quarante ans que ces
bons Religieux s'y ſont établis, &
la Solitude eſtant l'eſprit de leur
Inſtitut , ils ſe ſont logez dans un
Fauxbourg , hors la Porte de
Trois- Cloiſtres. Une Aîle de leur
Baſtiment qui eſt déja faite , don .
ne de grandes idées de tout l'Edifice
, quand il ſera achevé . Ils
ont une Allée de Tilleux fort
longue & fort large , qui leur
fournit un tres- agreable lieu de
promenade. Ce fut ſous la verdure
de ces Arbres , qu'on fit la
Ceremonie , dont je vais vous
GALANT.
47
marquer les circonstances. Monſieur
le Marquis de S. André ,
Premier Préſident du Parlement
de Grenoble , fi connu par les
importans Emplois dont le Roy
l'a toûjours honoré , ayant eſté
prié par ces Peres de mettre le
premier Fondement de leur Egliſe
, ſe rendit chez eux apres les
Veſpres, accompagné d'un grand
nombre d'Officiers du Parlement.
Comme c'eſt une action conſa .
crée par noſtre Religion , que le
poſement des premieres Pierres
de nos Eglifes , & que les Carmes
Déchauſſez ſont aimez generalement
de tout Grenoble
pour la ſainteté de leur vie , &
pour l'utilité que le Public en reçoit
, l'Hôtel de Ville aſſiſta à
cette Cerémonie , & les Confuls
y vinrent en Corps , & en Chaperon.
Les Dames les plus qua
48 MERCURE
lifiées de la Ville s'y trouverent ,
& vous jugez bien que l'on y
vit accourir le Peuple en foule .
Un Détachement de trois cens
Hommes proprement armez , ſe
poſta ſur une ligne le long de
l'Allée. Ils eſtoient commandez
par les Officiers du Pennonage ,
que ces Peres régalerent d'une
Collation , qui auroit excedé la
Pauvreté Religieuſe , ſi la Feſte
n'en euſt excuſe la magnificence .
Ils firent pluſieurs Salves à diférentes
repriſes ; & fi le bruit de
leurs armes ſe faiſoit entendre ,
les Hymnes que chantoient les
Eccleſiaſtiques , ne retentiſſoient
pas moins. Monfieur l'Abbé de
Leſcot fut prié de faire la Benédiction
de la Pierre. Comme il
eſt Official General du Dioceſe ,
c'eſtoit à luy que cet honneur
eſtoit deû. Son ſçavoir , ſon éloquence,
GALANT. 49
quence , & fa pieté , le font diſtinguer
par tout; mais les Peres
Carmes eſtoient encore obligez
de le choiſir pour cette action , par
reconnoiſſance des bienfaits qu'ils
reçoivent de ſa Famille , qui eſt
une des plus nobles de la Province.
Madame la Préſidente ſa
Mere leur a donné cinq cens
écus depuis peu de temps , pour
commencer leur Eglife. Tout ce
beau monde eſtant aſſemblé ſous
les Tilleux dont je viens de vous
parler , le P. Hyacinthe , Prieur
de ce Convent , ſi eſtimé dans
tout l'Ordre par ſon grand mérite
, fit un excellent Diſcours à
Monfieur le Premier Préſident.
Il luy dit , Que lors que Dieu vou
Lut créer le Ciel , qui est l'auguste
Temple qu'il a baſti pour sa gloire
il y mit une premiere Pierre , fur
laquelle ce grand Edifice fut affer-
Juillet 1683 . C
50
MERCURE
my; que cette Pierre fut Son propre
Fils &Son Verbe , Verbo Domini
Cæli firmati funt. Que dans les
Suites des temps , Dicu ayant voulu
bâtir la Ville & la Montagne de
Sion , dont il est tant parlé dans les
Saintes Ecritures , & qui n'est autre
que l'Eglise Univerfelle , composée
des Anges &des Bienheureux
dans le Ciel , & des Hommes Voyageurs
fur la Terre , ce grand Architectey
mit une Pierre fondamentale
, angulaire , & précieuse , qui fut
encore Son Verbe , mais incarné ,
fait Homme , Ecce ego ponam in
fundamentis Sion Lapidem angularem
, pretiofum. Que lors que
le Fils de Dieu fait Homme , entreprit
icy bas de bâtir une Eglife vifible
, composée des feuls Hommes
voyageurs , il prit leſoin d'y mettre
luy - meſme la premiere Pierre sen
choiſiſſant un defes Disciples qu'il
GALAN T.
ST
mit dans les Fondemens ,&auquel
il changea le nom de Simon en ce
Auy de Pierre , Tu es Petrus , & fuper
hanc Petram ædificabo Ecclefiam
meam. Que quand les premiers
Chrétiens commencerent à bâtir
des Eglifes au vray Dieu , fur
des Ruines des Temples de l'Idolá.
trie , les Empereurs & les Roys ſe
firent un grand honneur de mettre
da premiere Pierre à ces augustes
Sanctuaires , où la Majesté de Dieu
venoit habiter; que ce fut dans cet
esprit que le Grand Constantinvou.
tut mettre luy - mesme la premiere
Pierre de plusieurs Eglifes qu'il fit
bastir , & fur tout de celles de S.
Pierre à Rome , & du Saint Sepulchre
à Jérusalem ; &que Monfieur
de S. André , Grand Pere de Monfieur
le Premier Président , avoit
mis de la part du Roy Henry IV. la
premiere Pierre de l'Eglise des Ca-
C 2
52 MERCURE
pucins , & des Recolets hors la Ville
de Grenoble. Il fit enſuite l'éloge
de ce Magiſtrat , & le fit d'une
maniere qui luy attira l'applaudiſſement
de tous ceux qui l'enrendirent.
La Benédiction de la
Pierre ayant eſté faite , elle fut
placée avec cette Inſcription.
<
D. O. M.
Sedente in Pontificatu InnocentioXI.
regnante in Gallia Ludovico Magno
XIV.illuſtriſſimus ac amplißimus
D.D.Nicolaus dePrunierD.de
Saint André , Marquiode Virieu.
Regi ab omnibus Confiliis , infupréma
Delphinatus Curia Protoprases
, totiusque Provincia pro
Regemoderator ac rector , necnon
& apud Venetos Exlegatus excellentißimus
, hunc primam Lapidem
Ecclefia Sancta Maris de
Monte Carmelo , & Sancti Joseph
Carm. Difcal, in perpetuum pie
GALAN T.
5'3
tatis ac benevolentia Monumen--
tum , in angulo maioris Capella
pofuit , Anno Domini M.DC.
LXXXIII. die 9. Maij.
Vous aurez peut- eſtre entendu
parler de ce qui est arrivé à
Rheims depuis peu de temps.
L'Avanture eſt remarquable , &
accompagnée de circonstances
qui la rendent fingulieres. Je les
ay appriſes de Gens qui ont eu
part à toute l'affaire. Voicy ce
que c'eſt . Vne Femme d'une aſſez
heureuſe phyſionomie , habillée
de noir d'une maniere tres - fimple
, & ne portant que du Linge
uny , choiſit ſa retraite à Rheims
il y a deux ans ou environ. Elle
y fut d'abord reçeuë chez un
Homme d'une tres abjecte Profeſſion
, qui luy donna une eſpece
de Grenier pour tout logement.
C
3
54
MERCURE
Elle buy fit croire qu'elle revenoit
d'un Pelerinage de Noftre-
Dame de Lieſſe. Pendant fix femaines
qu'elle y demeura , elle
ne parla qu'à un Inconnu de peu
d'apparence qui la vint chercher
deux ou trois fois , & qu'elle diſoit
luy eſtre envoyé par ceux
qui prenoient le ſoin de fes affaires.
Sa vie eſtoit fort reglée.
Elle ne fortoit que pour aller à
l'Eglife , où elle ſe fit bien- toſt
remarquer , & par la ferveur de
ſes prieres , & par le long temps
qu'elle y employoit. Il luy falloit
peu de choſe pour fa nourriture,
& ce qu'elle avoit apporté d'argent
pouvoit ailément fournir à
ſes beſoins. Sa charité pour les
Pauvres , jointe au zele ardent
qui la faiſoit aſſiſter à tout le Service
de ſa Paroiſſe , ayant attiré
les yeux de quelques Devotes ,
GALANT..
55
l'une d'entr'elles qui la vit ſortir
un jour de chez ſon Hoſte , luy
demanda ſi elle logeoit dans cette
Maiſon; & l'honneſteté avec
laquelle elle répondit à cette demande
,& à quelques autres , luy
faifant juger que c'eſtoit une
Femme de naiſſance , elle luy
offrit ſes foins pour la mettre en
lieu , où elle feroit avec plus de
bienséance. La Dame accepta.
cette offre , & cinq ou fix jours
apres, on lay fit donnerun Apartement
chez une Veuve à Manches
étroites , qui la laiſſa vivre
comme elle voulut. Afin de n'incommoder
perſonne dans cette
Maiſon , elle ſouhaita quelqu'un
pour la fervir , & la Fille d'un
Sergent s'eſtant préſentée entre
pluſieurs autres , elle la choiſit
parce qu'elle eſtoit Devote. Vn
Eccléſiaſtique tres -pieux & tres+
C4
56
MERCURE
zelé , à qui la qualité de Directeur
donnoit accés chez la
Veuve, fit en peu de temps con- >
noiffance avec la Dame. Ils eurent
enſemble quelques converſations
particulieres, dans leſquelles
il l'entendit toûjours ſoûpirer;
& ſes manieres honneſtes & infinuantes
, l'ayant obligé pluſieurs
fois de l'aſſurer qu'il ſe feroit un
plaifir ſenſible de luy pouvoir
donner quelque conſolation dans
des malheurs qu'il croyoit qu'elle
cachoit , & dont il n'oſoit luy
demander l'éclairciſſement , elle
luy dit enfin un jour qu'elle ſe
ſentoit forcée de luy avoüer , que
ce luy ſeroit un fort grand foulagement
de confier tout le ſecret
de ſa vie , à un Homme d'une
probité auſſi genéralement connuë
que l'eſtoit la fienne , &
qu'auſſi-bien elle ſe trouvoit dans
GALANT.
57
un état où il eſtoit neceſſaire
qu'une Perſonne de mérite &de
vertu , vouluſt bien répondre
d'elle. La ſuite de ce Prélude fut,
qu'elle estoit Marquiſe de Châtillon
, Niéce de Monfieur l'Eveſque
de Geneve , de la Maiſon
de Luſinge , illuſtre Famille d'Aniſſy
; qu'ayant de grands Biens ,.
dont une partie luy eſtoit diſputée
par des Parens qui avoient
fait durer quinze ans un Procés
contre ſon Tuteur , ſon Mary ,
Homme- tres- intelligent dans les
affaires , eſtoit preſt d'obenir
contre eux gain entier de Cauſe,
lors qu'il avoit eſté aſſaſſiné un
ſoir à Paris , qu'on ne doutoit
point que ceux qui plaidoient ,
contre elle n'euſſent fait faire le
coup , & qu'elle en eſtoit d'autant
plus perfuadée , qu'elle ſçavoit
de fort bonne part qu'ils
C
58
MERCURE
avoient auſſi deſſein de la faire
affaffiner , parce qu'ils estoient
ſes Heritiers , qu'elle s'eſtoit trouvrée
groſſe de ſix ſemaine , &
que ſes Amis luy ayant tous conſeillé
d'abandonner une Maiſon.
de Campagne où elle avoit toûjours
demeuré , & de ſe tenir
cachée , elle avoit choiſy la Ville
de Rheims pour le lieu de fa
retraite , ſans qu'elle oſaſt y paroiſtre
en équipage de Veuve
de peur qu'un grand deüil ne la
trahift. L'Eccleſiaſtique entra fortementdans
ſes intéreſts. Les larmes
dont ſon recit fut accompagné
, avoient fait fur luy une
impreffion tres- favorable & fa
conduite , auſſi vertueuse que
modeſte , eſtoit un ſi ſeûr garand
de la verité de ſes malheurs ,
qu'il ſe fit un vray honneurde ce
qu'une Femme de fon rang avoit
د
GALANT.
59
bien voulu luy découvrir ce qu'il
luy eſtoit important de cacher à
tout le monde. Comme elle ne
pouvoit plus diſſimuler ſa grofſeſſe
, il l'aſſura que fur ce qu'il
en diroit, elle n'avoit rien à craindre
de la médiſance. En effet il
publia auffi- toſt par tout , qu'il
ſçavoit qui elle eſtoit ; que ſa Maifon
, auffi -bien que celle de ſon.
Mary , eſtoit tres - illuftre ; que fa
groffefſe ne devoit rien faire croire
de contraire à ſa vertu , & que
par pluſieurs raiſons qu'il ne pouvoit
expliquer , elle estoit contrainte
de vivre ainſi retirée , fans
ſe faire mieux connoiſtre. Chacun
raifonna fur l'Avanture; mais
fans former de ſoupçons qui fifſent
tort à la Dame , tant le témoignage
de cet Ecclefiaſtique
qui vivoit tres ſaintement , eſtoit
d'un grand poids en toutes cho
C. 6.
60 MERCURE
ſes. Il continua ſes ſoins aupress
d'elle , & entra fi fort dans ſa
confidence , qu'elle n'eut plus
rien de caché pour luy . C'eſtoit
chez luy que toutes les Lettres
qu'on luy écrivoit, eſtoient adrefſées.
Elle les ouvroit en ſa pré-.
fence , & comme elle vouloit toujours
qu'il les lût , il apprenoit
par cette lecture que ſon Procés
alloit bien , & qu'on pourſuivoit.
une Proviſion tres- conſidérable ,
pour la faire vivre felon ſa naiffance.
La crainte qu'il eut que
l'argent ne luy manquaſt , l'obligea
ſouvent à la prier de ſe ſer->
vir de ſa Bource . Il avoit du Bien ,
& pouvoit la ſecourir ſans s'in-.
commoder , mais toutes ſes offres
furent long- temps inutiles . Elle
luy diſoit toûjours , que ſi quelque
choſe la faifoit ſouffrir dans
la longueur, extraordinaire de
>
GALAN T. Gr
fon Procés , c'eſtoit de ne pouvoir
aſſiſter quantité de Miſérables
qu'elle connoiſſoit , mais que
Dieu ſe contentoit du defir quand
l'effet ne pouvoit ſuivre.Là deſſus
PEccleſiaſtique ne manquoit jamais
de la conjurer d'agir avec
luy fans nulle réſerve , & il le fit
un jour avec tant d'inſtance ,
qu'elle conſentit enfin qu'il lay
avançaſt ce qu'on luy avoit mandé
la derniere fois qu'on luy en.
voyeroit dans peu de jours. La
ſomme eſtoit affez forte , & d
peine la luy eut- il miſe entre les
mains , qu'elle en employa une
partie à faire des charitez . Elle
viſita les Hôpitaux , foulagea
pluſieurs Familles qu'elle ſceu
eſtre en neceffité , & fit dire un
fort grand nombre de Meſſes dans
tous les Convens. Des actions fi
chreſtiennes luy acquirent une
62 MERCURE
tres - grande réputation. Peu de
temps apres , l'Eccleſiaſtique luy
apporta une Lettre dans laquelle
elle en trouva une autre deChange
, de la moitié de la ſomme qu'il
avoit bien voulu luy preſter. Elle
le pria de la recevoir , en attendant
qu'on luy envoyaft une leconde
Lettre de Change qu'on
luy promettoit dans peu. Il témoigna
qu'il prenoit pour un outrage
cet empreſſement de s'acquiter
avec luy , & l'obligea de
garder ce qu'elle vouloit luy rendre
Elle s'en ſervit à un uſage ,
qui fit grand bruit dans toute la
Ville.Cette Fille de Sergent qu'el
le avoit priſe auprés d'elle , témoignoit
toûjours que fi elleavoit
un peu de fortune , elle ne prendroit
jamais d'autre party que celuy
de ſe faire Religieuſe . La Dame
luy demanda ſi elle estoit ve
GALANT ..
63
ritablement dans cette pensée ,&
fur ſa réponſe elle alla trouver
une Superieure de Convent avec
qui elle avoit quelque habitude.
Les conditions furent arreſtées ..
La Dame paya comptant une
partie du prix dont elles convinrent
, & promit de payer l'autre
dans le temps de la Profeſſion.
Une récompenſe de cette nature ,
faite à une Fille qui ne l'avoit
ſervie que quatre ou cinq mois ,
fut d'un tel mérite aupres des
Devots , qu'on les vit tous s'empreſſer
à faire liaiſon avec la Dame
, & plus encore à luy offrir
chacun quelque ſomme , puis
qu'elle faiſoit un ſi bon uſage de
l'argent qu'on luy preſtoir. Sur
tout un autre Eccleſiaſtique, Amy
du premier , qui l'avoit inſtruit
de ſes grands Biens & de fa naiffance
, l'engagea à diſpoſer d'un
64 MERCURE
petit Tréſor qu'il amaſſoit depuis
fort longtemps . Ce qui luy attira
cette confiance , outre l'eſtime ,
qu'on avoit pour ſa vertu , c'eſt.
que l'argent d'une ſeconde Lettre
de Change qu'on luy envoya , fut
employé à rendre de petites ſommes
, qu'elle acquita avec une
libéralité admirable , c'eſt à dire ,
en forçant les Gens d'accepter
preſque le double de ce qu'elle
avoit reçeu . Ces manieres genereuſes
ne laiſſerent plus douter
qu'elle ne fuſt d'une auſſi haute
naiſſance que le diſoit l'Eccleſiaſtique.
Le Peuple alla meſme
juſqu'à croire que c'eſtoit une
Princeſſe qui ſe déguiſoit , lors
qu'eſtant accouchée d'un Fils ,
elle fit paroiſtre ce qu'il devoit
eſtre un jour , par la magnificence
de ſes Langes. La joye qu'elle
cut de ce Fils luy dura peu. Il ne
GALANT. 65
vécut que deux mois , & elle n'é--
pargna rien pour donner de la
pompe à ſes funérailles. Toute la
Ville l'alla conſoler ſur cette mort,
dont elle marqua beaucoup de
douleur. Dans ce meſme temps
elle ſe ſentit attaquée de fiévre ,
& en eut quelques accés affez
violens. Elle dit que rien ne l'attachant
à la vie apres qu'elle
avoit perdu ſon Fils , elle eſtoir
tres- contente de mourir , & vouloit
ſonger à faire fon Teſtament.
On fit venir un Notaire quile
dreſſa dans les formes. L'Eccleſiaſtique
qui avoit ſa confidence,
& à qui elle laiſſa cinquante mille
livres , en fut fait Executeur. Elle
n'oublia aucun de ceux qui luy
avoient preſté quelque ſomme ,
&ce fut un grand ſujet de chagrin
pour les Avares qui ne luy
avoient offert aucun ſecours , de
66 MERCURE
n'y avoir point de part. Ses acces
diminuerent , & la fievre la quitar
Elle ſe ſouvint alors qu'elle n'avoit
rien donné dans fon Teſtament
à ſon premier Hofte. II
avoit un Fils qu'il avoit étudié ;
& pour reconnoittre les foins
qu'on avoit eus d'elle dans cette
Maiſon , elle pria | Ecclefiaftique
de vouloir bien ſe défaire en fa
faveur d'une Chapelle qu'il avoit,
de quatre cens livres de revenu .
Il le fit avec plaifir , croyant ne
pouvoir jamais affez bien répondre
aux extrêmes obligations qu'il
avoit à cette Dame. Si-tôt qu'el
le fut guérie , elle envoya pour
Préſent quatre Chandeliers , &
un Saint d'argent à ſa Paroiſſe ,
& fit faire en meſme temps pour
deux mille livres de Vaiſſelle ,
que l'Orfévre luy livra , ſans ſe
mettre en peine du payement.
GALANT. 67
Comme ſa ſanté ne paroiſſoit pas
encore entierement rétablie ,on
luy conſeilla de prendre l'air , &
un des Principaux de la Ville fe
priva pour elle d'une Maiſon de
Plaiſance , qui n'eſtoit éloignée
de Rheims que d'une licuë , &
qu'il luy laiſſa toute meublée..
Elle achera des Chevaux & un
Carroffe , & alla ſouvent s'y promener.
Cette dépenſe que ſa qua.
lité autoriſoit , n'empéchoit point
qu'elle ne prit toûjours ſoin des
Pauvres , & qu'en toute occafion
elle n'exerçaſt ſa charité. Toutes
les Lettres qu'elle recevoit , mar.
quoient qu'elle devoit eſtre jugée
au plûtoſt , que le gain de ſon
Procés eſtoit infaillible,& qu'elle
ſe verroit dans peu en poffeffion
de plus de trente mille livres de
rente . Ces nouvelles eſtoient répanduës
par l'Eccleſiaſtique , en
4
68 MERCURE
qui chacun avoit beaucoup de
croyance , & cela eſtoit cauſe que
la plupart des Bourgeois luy apportoient
de l'argent en foule ,
dans l'eſpérance de le retirer avec
un profit conſidérable. Elle reçeut
de ſi fréquentes viſites dans
La Maiſon de plaiſance , qu'elle
réſolut d'y donner un grand Repas
à tout ce qu'il y avoit de diſtingué
dans la Ville ; & comme
dans un Feſtin de cette importance
, on a beſoin de beaucoup
de choſes , elle emprunta de la
Vaiſſelle d'argent à divers Particuliers
, qui furent ravis de la luy
preſter. Malheureuſement pour
elle , un petit Homme mutin , à
qui elle devoit quelque ſomme ;
ne fut point des Conviez . Il prit
cet oubly pour un outrage , &
un jour avant celuy de la Feſte ,
il alla luy dire qu'il avoit beſoin
GALANT.
69.
de ſon argent. Elle venoitde donner
une groſſe ſomme à cet Inconnu
qu'elle voyoit quelquefois,
& qu'elle diſoit eſtre ſon Solliciteur
d'affaires . On le chercha
où il avoit accoûtumé de loger ;
il eſtoit déja party. Ce tranſport
d'argent donna du ſoupçon. Le
Creancier qui avoit commencé à
faire du bruit , le redoubla , &
ne voulant accepter aucune des
Cautions qu'elle offrit de luy
donner , & qui n'eſtoient que
de Parens de ſes Domestiques , il
mit Garniſon dans ſes deux Maiſons.
L'Eccléſiaſtique eſtoit abſent
, & il n'y eut pas moyen de
remedier à ce déſordre. Chacun
demanda ce qu'il avoit preſté de
Vaiſſelle. Une partie eſtoit déja
enlevée , parce qu'elle en avoit
emprunté beaucoup plus qu'il
n'en falloit , & qu'apparemment
70 MERCURE
elle n'avoit pas envie de la rendre.
On luy demanda raiſon de
cette Vaiſſelle.Elle répondit pour
toute choſe , qu'il falloit qu'on
l'euſt volée , & l'embarras où elle
parut donnant de forts indices
contre elte , tous ſes Creanciers
s'unirent , &demanderent à eſtre
payez. Il ſe trouva que les fommes
empruntées montoient à
vingt mille Ecus. On la garda
chez elle pendant quatre jours ,
& enfin ſur le refus qu'elle fit
de donner des preuves de ce
qu'elle eſtoit , elle fut menée en
priſon à la requeſte de Monfieur
le Procureur du Roy. Je ne vous
puis dire ce qui ſe paſſa dans les
Procédures , je ſçay ſeulement
qu'on découvrit qu'elle donnoit
ſon argent à cet Inconnu qui la
venoit voir , qu'il le faiſoit tenir à
Paris , & que de ce meſme arGALANT.
71
2
gent on luy envoyoit les Lettres
de Change qu'elle recevoit de
temps en temps .Ses tours d'adreſſe
ayant eſté avérez , le Préſidial
donna Sentence le 12. du dernier
mois,par laquelle elle fut condamneé
au Foüet & à la Fleur-de- Lys,
ce qui fut executé le meſme jour,
au grand étonnement de toute la
Ville , qui estoit fort prévenuë en
faveur de cette Femme.
Comme la derniere Imitation
que je vous ay envoyée de la 9 .
Odedu 3. Livre d'Horace nous a
- extrémement plû , je vous en
envoye encore deux autres . C'eſt
dans ces fortes d'Ouvrages , qui
demandent peu de Vers , qu'on
- eſt bien-aiſe de voir la diverſité
de génies , par le tour diférent
dont chacun ſe ſert.
S
7.2 MERCURE
IMITATION
DU DIALOGUE
D'HORACE ,
2
Donec gratus eram tibi.
ParMe Levallon du Havre.
L
TIRSIS.
:
Ors que je regnois dans ton
coeur,
Qu'aux autres tu faifois la guerre,
Lefort des Maistres de la Terre
N'approchoit pas de mon bonheur.
IRIS.
Lors que d'une ardeurfans feconde
Tu me préferois à Cloris ,
Le fort des plus Belles du monde
N'égaloit pas celuy d'Iris.
TIRSIS.
GALANT.
73
TIRSIS.
Düy ,Cloris me tient dans ſa chaîne ,
Elle fait mes maux & mes biens ,
Et j'abandonnerois fans peine
Mes jours, pour conſerver lesfiens.
IRIS.
Philene a mon ame ravie ,
C'eſt luy ſeul qui me fait souffrir ,
Et pourſauver sa belle vie ,
Je voudrois mille fois mourir.
TIRSIS.
Mais fima renaiſſante flame
Oublioit Cloris en ce jour ,
Pour te rendre toute mon ame
Avec un eternel amour ?
IRIS.
Philene eft plus beau que l' Aurore...
Tu n'as point d'ardeur, ny de foy' ;
Je choiſirois pourtant encore
De vivre & mourir avec toy.
Juillet 1683 . D
74
MERCURE
AUTRE IMITATION
DU MESME DIALOGUE ,
Q
Par M de Lofme .
Vand
MIRTIL.
je plaifois à tes yeux ,
f'avois l'amesi ravie ,
Que le fort des plus grands Dieux
Nem'auroit point fart d'envie.
CLORIS.
Quand ton coeur plein de tendreſſe
Ne respiroit que ma Loy ,
Eftort- il une Déeffe ,
Aussi contente que moy ?
MIRTIL.
Une nouvelle Bergere
Est maîtreſſe de mon coeur.
GALANT..
75
CLORIS.
Un Berger tendre & fincere
Fait aujourd'huy mon bonheur...
MIRTIL.
Daphné qu'on trouvefi belle ,
M'est plus chere que mes yeux.
Ah !fi ie mourois pour elle ,
Que ie mourrois glorieux !
CLORI S.
Tircis , ce Berger charmant ,
Flate luy Seul mon envie.
Ah ! pour unſi cher Amant
Ie perdrois cent fois la .
MIRTIL .
Mais de ma premiere ardeur
Si quelque nouvelle trace ,
Chaſſant Daphné de mon coeur .
Te remettoit enſa place ?
f
D 2
76 MERCURE
CLORIS.
Bien que tu fois un volage ,
Que Tircis garde ſa foy ,
De tout mon coeur ie m'engage
A vivre & mourir pour toy .
Ce qui ſuit eſt du mesme Mr
de Loſme.
1
IMITATION.
DE LA 72. EPIGRAMME
du 8. Livre de Martial .
AVIS AUX AUTHEURS.
A
Utheurs , qui ne
plaire ,
cherchez qu'à
Sçavez-vousbien ce qu'ilfautfaire?
Aimez ,&qu'en tous vos Ecrits
L'amour anime vos eſprits.
C'est le moyen d'estre agreables ,
GALANT.
17
C'eſt l'amour qui vous rend aimables,
L'amour est l'ame des beaux Vers ,
L'amour plaiſt à tout l'Univers ,
Sans luy le délicat Tibulle
Auroit paßé pour ridicule ,
Sans luy Catulle ſi vantė
N'eutpas eu la moindre beauté.
Properce, & le charmant Ovide ,
N'auroient qu'une veine infipide ,
Si l'amour à tous leurs Ecrits
Ne donnoit le luftre, & le prix .
Vous donc, Nouriſſons du Permeſſe ,
Qui cherchez la délicateſſe ,
Vous la trouverez dans l'amour ,
C'est là qu'elle fait son féiour.
Pour moy qui tranche icy du Maistre,
Quoy que ne faisant que de naistre,
Et qui veux donner des avis ,
Que ie n'ay pas encorſuivis ,
Si j'atteins la belle Icuneſſe ,
Je m'abandonne à la tendreſſe ;
Heureux ,fi dans chaquefuiet
L'amour peut- estre mon obiet .
D3
78 MERCURE
Meffire Ferdinand de Furſtemberg
, Eveſque de Munſter & de
Paderbon , Burgrave de Stromberg,
Prince du S. Empire , Comte
de Pyrmont , Seigneur de Barckeloë
& Baron libre , mourut
le 26. du dernier mois , dans ſon
Chaſteau de Neuhaus , à une
lieuë de Paderbon. Il eſtoit dans
fa 57.année , & avoit eſté contraint
de ſe faire tailler par les
douleurs violentes que la pierre
luy cauſoit. L'opération ſembloit
heureuſe , & on en avoit d'abord
eſperé beaucoup , mais les ſuites
ont bien- toſt détruit ces eſpérances
. Ce Prince s'eſtoit acquis une
eſtime generale dans toute l'Europe
par ſes grandes qualitez . Il
eſtoitFils de Fridéric de Furſtemberg
ſeptième du nom , Seigneur
de Bilstein , & de Vvaldenburg ,
qui mourut le 9. d'Aouſt 1646 .
GALANT.
79
.
د
& d'Anne - Marie de Kerpen ,
Dame d'Illingen ; & avoit pour
Freres Frideric de Furſtemberg
huitième du nom mort le 7.
Juillet 1662. qui a continué la
poſtetité ; Theodore - Gaſpard ,
Chanoine de Mayence ; Guillaume
, Suffragant de Tréves , Prevoſt
de Munster , Chanoine de
Salzbourg , de Paderborn ,& de
Liege ; François- Guillaume , Archicommandant
de l'Ordre Teutonique
dans la Vveſtphalie ; &
Jean Adolphe , Camerier de Paderborn
, Chanoine de Munster ,
&Prevoſt d'Hildesheim. Il nâquit
à Bilstein le 21. Octobre
1626. & fut élevé dans les belles
connoiſſances , qui font le plus illuſtre
heritage de ceux de cette
Maiſon . Depuis , il fut Prevoſt
de Sainte Croix d'Heildesheim ,
Chanoine de Paderborn & de
D 4
80 MERCURE
Munſter , & Camerier du Pape
Alexandre VII. qui l'honora d'une
eſtime particuliere. Il eſtoit à
Rome lors qu'il fut éleu Evêque
de Paderborn le 20. d'Avril 1661 .
Paderborn eſt une Ville Anſeatique
d'Allemagne en Vveſtphalie
, dont l'Eveſché eſt Suffragant
de Mayence. L'Eveſque eſt Seigneur
temporel de la Ville , & du
Diocefe , qui comprend Brackel
& Vvarburg , entre les Duchez
de Brunſvic , & de Vvestphalie ,
le Dioceſe de Munſter , & le Païs
de Heffe Caffel . Charlemagne y
tint une Aſſemblée ou Parlement
en l'année 777. On dit que c'eſt
luy qui fonda l'Eveſché de la Ville
de Paderborn , qui fut brûlée
en 999. On la répara dans la
ſuite. Elle eſt aujourd'huy tresagreable
, & affez bien fortifiée .
Ferdinand de Furſtemberg , dont
GALAN T. 81
- j'ay commencé à vous parler , fut
fait Coadjuteur de Munſter le 19 .
Juillet 1667. & entra en poffefſion
de cet Eveſché par la mort
de Bernard de Galen , arrivée
en 1678. La Nature luy avoit
donné un excellent eſprit , qu'il
cultiva tres-heureuſement. Nous
avons de luy un Recueil de Poëfies
Latines , & un autre Livre
tres - curieux , intitulé Monumenta
Paderbornenſia , imprimé à Amſterdam
en 1672. & embelly d'un
fort grand nombre de Planches.
L'amour qu'il a toûjours eu pour
les belles Lettres , l'avoit rendu
Protecteur de tous ceux qui en
font profeſſion . Il y en a peu qui
n'ayent eu part à ſes libéralitez .
Il a travaillé de tout ſon pouvoir
au repos de l'Allemagne , &
a fait paroiſtre un zele extraor
dinaire pour la Religion Catho-
DS
82 MERCURE
lique , en faiſant baſtir ou réparer
quantité d'Egliſes , & en érabliſſant
quinze Miſſions confiées
à trente - fix Miſſionnaires .
Il y en a quatorze dans les Eveſchez
de Paderborn & de Munſter,
dans le Duché de Vveſtphahe
, & dans tout le Septentrion
juſqu'aux bords de la Mer Glaciale.
La quinziéme eſt dans la
Chine. Il donna vingt cinq mille
Ecus pour y entretenir huit Prêtres
,lors qu'il eut leû la Lettre du
Pere Ferdinand Verbieſt leſuite ,
Vice- Provincial de la Miſſion de
ce grand Royaume , écrite de la
Cour de Pekin , à tous les Jéſuites
de l'Europe le 15. d'Aouſt
1678. Cette Lettre repréſente
d'une maniere ſi pathétique la
perte & le malheur éternel d'une
infinité d'ames , qui périſſent,
faute d'Ouvriers qui donnent
GALANT. 83
- leurs foins à leur falut , que ce
grand Prélat en fut vivement touché.
Ainſi il ajoûta auſſi- toſt cet
te quinziéme Miffion aux quatorze
qu'il avoit fondées, & pour
• leſquelles il a donné cent & un
mille ſept cens quarante Ecus ,
qui font cinq mille quatre vingts
ſept Ecus de revenu tous les ans ..
Cela est bien digne de la pieté
d'un Eyeſque , & de la magnificence
d'un Prince. Vous ſçavez ,
Madame , que la Maiſon de Furſtemberg
eſt tres- noble , & tresancienne
, dans la Vveſtphalie ,
ou depuis Fridéric qui vivoit en
- 1115.elle a donné de grands Hom-
= mes à l'Allemagne. Une Bulle de
l'Empereur Léopold du 26. Avril
1660. par laquelle Sa Majeſté
Impériale crée Barons Libres tous
ceux de cette Famille , dit qu'elle
tire fon origine dés le temps de
D6
84 MERCURE
Charlemagne. Elle a eu divers
Conſeillers des Electeurs de Mayence
& de Cologne , des Capitaines
, grand nombre de Chanoines
dans les Eglifes de Tréve
, Cologne , Spire & Munſter ,
tous Amis des Lettres , & Défenſeurs
de la Foy ; pluſieurs Chevaliers
& Commandeurs , tant de
l'Ordre Theutonique , que de
celuy de Livonie , & des Prélats
d'un mérite fingulier. Entre ceuxcy
, on compte Théodore de
Furſtemberg , dont le nom s'eſt
rendu tres - recommandable. Il
nâquit en 1546. fut Chanoine de
Tréves , & éleu Evefque & Prince
de Paderbornen: 1583. Il rétablit
la Religion Catholique dans
fon Dioceſe , qu'il gouverna avec
beaucoup de ſageſſe dans un tems
tres difficile. Il fonda un College:
de Jéſuites dans ſa Ville Epiſcopa-
?
GALANT . 85
le , fit de grands biens aux Egliſes,
& mourut en 1618.âgé de 7 r.
ans . Il eſtoit Grand - Oncle de
Monfieur l'Evefque de Munſter ,
dont je vous apprens la mort.
Madame la Préſidente Nicolaï
- eſt morte aufſſi , comme je vous
l'ay mandé en finiſſant ma derniere
Lettre. Elle étoit âgée de
73. ans , & a paſſe ſa vie en des
actions continuelles de pieté &
de charité, s'eſtantrenduëla Mere
des Pauvres de cette Ville , &
de la Campagne . Elle s'appelloit
Marie Amelot , & eſtoit de la ſeeconde
Branche de la Famille des
- Amelot, qui portent d'azur à trois
Coeurs d'or , Surmontez d'un Soleil
de mefme . Cette Maiſon eſt illuſtre
, & vous ne ſerez pas fâchée
d'en avoir une connoiſſance particuliere.
Jacques Amelot , ſieur deCar
86 MERCURE
netin , celébre Avocat au Parlement
ſous le regne de François I.
épouſa leanne Vialart , Scoeur
d'Antoine Vialart , Archeveſque
de Bourges , & Fille de lean Vialart
, Lieutenant Civil à Paris ,
puis Préſident au Parlement de
Roüen , & de leanne Poncet. La
Famille des Vialart eſt alliée aux
Hotman , Hennequin , Seguier,
Fauchet , de Ligny , Chippard ,
Sanguin , Aymeret , Pelletier- la-
Houffaye , & autres. De ce Mariage
eſt venu lean Amelot, Maître
des Requeſtes , puis Préſident
aux Enquestes du Parlement de
Paris , qui épouſa Marie de Saint
Germain , dont il eut trois Fils,
Jacques , lean & Denys Amelot,
qui ont fait les trois Branches de
> cette Famille. Cette Marie de
S. Germain l'ayant ſurvécu , ſe
remaria à Michel de Marillac
ود
GALAN T. 87
- Garde des Sceaux de France .
Iacques Amelot , ſieur de Car.
( netin , Mauregard , le Meſnil &
autres Lieux , Préſident en la Premiere
Chambre des Requeſtes du
Palais , fils aîné de lean Amelot,
Préſident aux Enqueſtes , fut marié
à Charlote du Tillay , dont il
eut un fils & deux filles. L'Aînée
épouſa Monfieur le Marquis
d'Aumont , & l'autre Monfieur
- Maignart de Bernieres , Maiſtre
- des Requeſtes . Le fils fut lacques
- Amelot , Marquis de Mauregard-
Amelot , Seigneur de Carnetin,
le Meſnil , &c . Maistre des Requeſtes
, & enfuite Premier Préſident
en la Cour des Aydes. Ce
fut un des plus grands Orateurs
de ſon temps . Il ſe faiſoit admirer
dans les harangues qu'il faiſoit
à Leurs Majeſtez , & en la Cour
des Aydes. De ſon Mariage avec
88 MERCURE
-
Elifabeth du Pré , à préſent ſa
Veuve , font fortis quatre Enfans,
ſçavoir , lacques- Charles Amelot,
qui lui a fuccedé en ſa Charge
de Premier Préſident , & eſt mort
ſans alliance ; Charles Amelot,
Marquis des meſme Lieux , Conſeiller
en la Troiſiéme Chambre
des Enqueſtes,aujourd'huy Chef
de cette Famille ; Loüife Amelot,
& Elifabeth Amelot , Prieure de
Villarceau .
Iean Amelot , ſieur de Gournay
, Maiſtre des Requeſtes , &
Préſident au Grand Conſeil , ſecond
fils de lean Amelot , Préſident
aux Enqueſtes , a fait la ſeconde
Branche. Il épouſa Catherine
de Creil , dont il eut fix Enfans
, ſçavoir,Charles Amelot de
Gournay , Maistre des Requeſtes
& Préſident au Grand Conſeil ,,
qui a épousé marie Lionne ; MiGALAN
Τ. 89
11 .
chel Amelot, Eveſque de Lavaur,
puis Archeveſque de Tours ;Madame
la Préfidente Nicolaï, qui a
donné lieu à cet article ; leanne
Amelot , femme de Guillaume
Briçonnet , Maiftre des Requeſtes
, & Préſident au Grand Confeil
; & deux Religieuſes . Du Mariage
de Charles Amelot de
Gournay , &de Marie Lionne,
font venus Michel Amelot ,Marquis
de Gournay , Maistre des
-Kequeſtes, & Ambaſſadeur pour
Sa Majesté à Veniſe ; Monfieur
l'Abbé Amelot , & Madame la
Marquiſe de Vaubecourt.
Denys Amelot, Sieur de Chaillou
, Doyen des Maiſtres des Requeſtes
, & troifiéme fils de Jean
Amelot , Préſident aux Enqueſtes
, a fait la troifiéme Branche
de cette Famille. Il époufa Marguerite
du Drac , Vicomteffe
90 MERCURE
d'Ay , dont il a eu deux fils &
une fille , qui a épousé Monfieur
le Marquis du Macé. L'aîné des
fils eſt lean Amelot , Seigneurde
Biſſeüil , Maiſtre des Requeſtes,
marié à Charlote Brulart. Ilena
deux filles , dont l'aînée a épousé
Monfieur le Marquis de Fallin.
Le ſecond fils eſt lacques Amelot,
Sieur de Chaillou , auffi Maite
des Requeſtes , qui n'a qu'un s
fils.
Quant à la Famille des Nicolaï
, lean Nicolaï , Maiſtre des
Requeſtes ,Chancelier du Royaume
de Naples fous Charles VIII.
rendit de tres- grands ſervices à
l'Etat , ce qui fut cauſe que le
Roy Loüis XII . le fit Premier
Préſident en la Chambre des
Comptes en 1506. Son fils Aimard
Nicolaï , Seigneur de Saint
Victor , luy fucceda en cette
GALAN T.
91
Charge ſous François I. en 1518 .
Il épouſa Anne Baillet , fille de
Thibault Baillet , Seigneur de
- Sceaux , Préſident à Mortier au
Parlement de Paris , & de Jeanne
d'Aunay , Dame de Treſmes
& de Silly , dont eſt venu Antoine
Nicolai , Seigneur de Goufſainville,
reçeu auſſi Premier Préfident
en la Chambre des Comptes
, ſous Henry II . en 1553 .
Cet Antoine épouſa leanne Luillier
, fille de lean Luillier , ſieur
de Boulancourt, & de S. Meſmin ,
Préſident en la Chambre des
Comptes ; & de ce Mariage fortit
lean Nicolaï , Seigneur de
Gouſſainville , qui fut reçeu dans
- la meſme Charge de Premier Préſident
en 1587. Il prit pour Femme
marie de Billy , fille de Loüis
de Billy , Baron de Courville ,
dontil eut Antoine Nicolaï , Mar92
MERCURE
01
100
quis de Gouſſainville , Seigneur
d'Yvor , qui lay ſucceda dans la
Charge de Premier Préſident en
la Chambre des Comptes ſous
Loüis XIII. IH épouſa Marie Amelot
qui vient de mourir, & en eut
un fils & une fille. Le fils eſt Nicolas
Nicolaï , Marquis de Goufſainville
, Comte d'Yvor , aujourd'huy
premier Préſident en la
Chambre des Comptes , & le
fixiéme de pere en fils , qui ait L
poífedé cette grande Charge . IH
a épousé Elifabeth de Fieubet ,
dont it a eu Antoine- Loüis Nicolaï
mort fans alliance; Iean-
Aimar Nicolai, Avocat General
en la Chambre des Comptes ;
Nicolas Nicolaï , Colonel ; &
Marie Elifabeth Nicolaï. La fille
d'Antoine Nicolaï , & de Marie
Amelot , fut Catherine Nicolaï,
femme de René du Bec , marquis
GALANT.
93
de Vvardes , Chevalier des Ordres
du Roy, Capitaine des Cent
Suiſſes de la Garde du Corps de
Sa Majeſté. De ce Mariage eſt
venue Marie-Elifabeth du Bec-
Creſpin , qui a épousé Loüis de
Rohan Chabot , Duc de Rohan,
Pair de France , Comte de Porchoët
, Vicomte de Leon , dont
eſt venu Louis- Bretagne de Rohan.
Le Barreau a perdu beaucoup
dans le méme temps en perdant
Monfieur Pageau , celébre
Avocat. La mort nous l'a enlevé
dans un âge qui estoit encore
peu avancé . Ie ne puis vous
le faire mieux connoiſtre , que
par la peinture qui a eſté faite
de luy dans un Manufcrit qui
a couru depuis quelques années
, & qui a pour Titre ,
Portraits des Avocats. Voicy en
94
MERCURE
quels termes on en parle. Monfieur
Pageau a unè éloquence naturelle
, qui plaiſt d'autant plus
qu'ily a moins d'art , une facilité
d'esprit merveilleuse pour tourner
bien un Fait , &une heureuſe abondance
de paroles &deraiſons, dont
la douceur & la force charment &
enlevent l'Auditeur. Son discours
est net , fluide , & infinuant. Il emprunte
peu d'ornemens des Autheurs
anciens ; tout paroiſt deſon fond ;
& s'il se fert quelquefois des penfées
des autres , il fçait si bien ſe
les approprier , qu'on ne les reconnoiſtplus.
Il évite avec ſoin ces façons
de parler faſtueuses & empoulées
, ces ornemens recherchez, dont
quelques- uns tâchent d'ébloüir les
Ignorans. C'est de là que des Gens
de mauvais gouft , & qui n'aiment
que les excés & les emportemens
d'une imagination déreglée , ont
GALANT. 95
pris ſujet de dire que ſes Plaidoyers
n'avoient pas affezde fel , & rampasalles
poient quelquefois ; mais ie croy que
c'est faute de connoiſtre les veritables
beautez d'une Piece d'éloquence.
S'il paroist vuide & rampant,
c'est qu'il est égal dans ſon ſtile ,
modeste dans ſes figures , iuste dans
ses pensées , évitant également la
baſſeſſe des uns , & le faux brillant
des autres. Ainsi il doit estre regardé
comme un Fleuve tranquille , qui
Se renferme dans le lit qu'il s'est
formé , & qui roulant doucement
Ses eaux , porte la fécondité dans
les Campagnes voisines , & révoüit
les Habitans qui ſont ſurſes bords.
Il s'infinne dans les esprits par la
douceur deſon ſtile, les charmes par
la netteté de ſon raisonnement , &
divertit les luges en les enseignant.
Tou ours égal à luy-mesme , il se
renfermè dans les bornes de la droite
96 MERCURE
vaiſon ; il s'éleve fans emportement,
&s'abbaiſſe ſans rien perdre de ſa
dignité. Cette grande uniformité de
Stile n'empeſche pas qu'ilnefoit pathétique.
Il ſçait émouvoir les pafſions
à propos , & se rend maistre
des affections , d'autant plus que
Son artifice eft caché , ở qu'on est
moins préparé à s'en défendre. On
peut aioûter à cela une prononciation
agreable , un geste libre , natuvel
, engageant , qui prévient les
Auditeurs enſafaveur, avant qu'il
ait ouvert la bouche pour parler.
S'il a les qualitez propres pour le
Barreau , il a encore celles qui font
neceſſaires pour la ſocieté civile . Il
eft honneste , obligeant , facile , enjoüé
au milieu de ſes plus grandes
affaires , galant avec les femmes,
agreable avec ses amis. Il aime la
soye & le plaisir , y donnant tout
le temps qu'il peut dérober à fes
оссира
GALAN T.
97
ا
1
(
r
occupations , & y contribuant plus
qu'aucun autre. Il est tel enfin, qu'on
peut l'imiter & dans sa vieprivée,
& dansses actions publiques ; plus
heureux , & plus grand peut- estre
parses vertus domestiques , quepar
la gloire qu'il s'est acquiſe dans le
Barreau. Voila de grandes loüanges
, mais qui ne ſont point audeſſus
du merite , que tout le
monde reconnoiſſoit en Monfieur
Pageau. On peut dire encore
de luy qu'il eſtoit ennemy
de la Satire , & que la veuë d'aucun
intereſt ne l'a jamais fait engager
mal- à- propos ſes Parties à
ſoûtenir un Procés . Monfieur le
Premier Préſident luy a rendu un
témoignage fort glorieux , qui eſt,
qu'il l'avoit ſouvent éprouvé , &
qu'il n'avoit jamais rien cité dont
il n'euſt les Pieces. Il eſt mort
d'un abcés , qui l'a fait lan-
Juillet 1683 .
E
98
MERCURE
guir quelque temps.
Ie vous envoye une Fable toute
allégorique , c'eſt à dire qu'elle
a un entier rapport à une avanture
veritable , & que les Oiseaux
qui y paroiſſent , ont leur caractere
naturel , & celuy des Perſonnes
qu'ils reprefentent . C'eſt un
Ouvrage de Monfieur Richebourg
, Avocat au Parlement de
Toloze , dont vous en avez déja
veu quelques-uns que vous avez
fort eſtimez . Il eſt ſurprenant
qu'un Homme qui depuis vingt
ans , donne tous ſes ſoins & toute
ſon application aux affaires du
Barreau , ait conſervé le tour facile
de Vers que vous trouverez
dans cette Piece.
عوم
GALAN T. 99
**************
LE CYGNE
MOURANT
FABLE .
I la Mere
S
LYON
d' Amour met à Son
Char des Cygnes ,
Cen'est pas tant pour leur blancheur
,
Que parce que, Sçachant leſecret de
leur coeur ,
Par leur tendreſſe elle les en voit
dignes ;
Rien n'est égal aux feux de ces
Oyſeaux ,
Cesont des Brûlots fur les eaux.
Que s'ils chantent mourans , mieux
qu'à leur ordinaire ;
S'ils pouffent ces doux cris de leur
coeur enflámé ,
E 2
100
MERCURE
C'est qu'ils font , en perdant l'objet
qu'ils ont aimé ,
Leur dernier effort pour luy plaire
Y
Un grand Cygne doux & galant,
Voulant s'aparier , cherchoit une Femelle
;
Il en vit une jeune & belle ,
Qui de se faire aimer avoit l'heureux
talent ;
Saiſy d'abord d'un amour violent ,
Il fend les eaux , & court vers
elle.
Elle luy fit un accueil gracieux ;
Autant qu'il pût lire en ſesyeux ,
Il luy voyoit un esprit affez ſouple,
Et, fans allerplus loin, il euſt trouvé
Son Couple ,
Et fait créver les Envicux.
Mais par malheur quelques maudites
Oyes ,
Pour rompre ces beaux noeuds , chercherent
mille voyes ;
GALAN T. Ior
Elles luy vouloiont mal,parce que cet
Amant ,
Mépriſoit leurcancan,& leursfotes
rifées.
Cette Belle affez prudemment ,
D'ailleurs se défioit de ces Vieilles
rusées,
Ayant connu qu'aux champs, ce que
touche leur bec ,
Ne croift jamais , & devient fec.
Ces Friponnes alors prenant leur
avantage ,
Pour donner bonne iſſuë à leur complot
malin
Firent qu'une jeune Oye , à peu pres
de mesme âge ,
Sa grande Amie , & de mesme plumage
,
Qu'on ne soupçonnoit pas d'avoir
tant de venin ,
Prit intéreſt à rompre la partie .
Cette jeune Oye instruite , & pervertic
,
E
3
102 MERCURE
En caquetant , l'aborda donc un
iour ,
Qu'elle estoit fort incommodée.
( C'est en ce temps qu'on a moins de
goust pour l'amour. )
Vrayment , dit- elle , il fait beau
voir une Accordée
Languir ainfi , pendant que les
plaifirs
Vont couronner ſes amoureux
defirs. :
Moy ? je ne le ſuis pas , dit la Belle,
interdite.
Hé bien donc je te felicite
D'avoir fait un Galant, & trouvé
ton égal ;
Il eſt honneſte , & ne chante pas
mal ;
Mais on dit que ſa voix a quelque
choſe d'aigre ;
Et puis , ſi tu ſçavois, helas , il eſt
fi maigre ,
Que les os luy percent la peau.
GALAN Τ.
103
Il n'eſt pas de noſtre volée .
Je te le dis , ( & n'en fois point
troublée )
Il eſt grand , mais il n'eſt pas
beau.
Je t'aime
, tu le ſçais ; tout le
monde s'étonne
Qu'une Beauté ſi jeune , & fi
mignonne ,
Borne tous ſes appas à de fi foibles
feux ;
Les Cygnes de Vénus te croiroient
dignes d'eux .
Ne te repais donc pas de ſa flame
importune ;
Eſpere plus de ta bonne fortune ,
Tu ne peux trouver moins ,& tu
peux trouver mieux.
Enfin cette Amie infidelle ,
L'accompagnant par tout, luy fit cent
faux raports ;
E 4
104
MERCURE
i
De vingt Galans luy contant les
transports ,
Elle iuroit , que tous mauroient pour
elle ,
Et que plusieurs en estoient déia
morts.
Cette Simple la crût. Voicy le plus
grand figne
De ſa froideur pour fon Amant ;
Trois fois elle évita l'entretien de ce
Cygne ,
Qui luy venoit parler de fon tourment
.
Si tendre ,
Comme jamais Oyſeau n'eut une ame
Il ne pût , fans mourir suporter ce
mépris.
Ce CygneSentant dons que ſon coeur
s'alloit fendre ,
Pour mieux chanterſa mort , recueillit
ſes eſprits ;
Les Echos l'entendoient répondant à
fes cris ,
GALANT .
105
1
L'Ingrate le pût bien entendre .
Adieu Prez,cria t'il , adieu charmant
ſejour ,
Adieu Ruiſſeaux , adieu claire
Fontaine
5
Vous eſtiez autrefois témoins de
mon amour ,
Soyez témoins de ma derniere
peine.
D'autres , pour ſe vanger d'une
ingrate Beauté ,
Auroient brûlé d'une flâme
nouvelle ;
Mais je laiſſe à cette Cruelle
La honte de ſa dureté ,
Et j'emporte , en mourant , l'honneur
d'eſtre fidelle..
Amour, injuſte Amour , ſitu ſçavois
regner ,
Quand tu mets ton feu dans
une ame
Soufrirois-tu qu'on l'oſaſt dé
daigner ,
E
106 MERCURE
Et qu'on ne brulaſt pas d'une
pareille flame ?
J'ay beau me plaindre , helas ! tu
te plais , Inhumain ,
A joüir de mes maux, quand je te
rens les armes.
Hé bien, ſoûle-toy de mes larmes
;
Mais puis que l'on te prie en
vain,
Roy de nos Eaux , Dieu de la
Seine ,
C'eſt à vous ſeul que j'ay recours
;
Bien loin dans l'Océan vous dif
tinguez ſon cours ;
Du renom de ſes flots toute la
Terre eſt pleine.
Si les Fleuves voiſins trembloient
tout étonnez ,
Y voyant pulluller des Dauphins
couronnez ,
De ſa grandeur ils craignoient
le preſage.
GALAN T.
107
Elle a rendu jaloux la Tamiſe , &
le Tage.
Combien ce Siecle eſt il heureux
,
Où vos ſoins , vos bienfaits
infignes ,
-Ont daigné transformer ſes Grénoüilles
en Cygnes ,
- Qui pouſſent librement leurs foûpir
amoureux !
Vous donc , qui pour combler
vos faveurs immortelles ,
Avez fait des Edits pour noſtre
ſeûreté ;
Vous qui donnez des prix à la
fécondité ,
Etabliſſez des Loix pour punir
les Cruelles.
Faites que mon trépas ſoit le dernier
effet
D'une vangeance illégitime ;
Que ma mort ſoit le dernier
crime
E
108 MERCURE
Qu'en amour la Diſcorde ait
fait.
• Manes , que dans les lieux de repos
, ou de crainte ,
Pluton retient ſous ſon pouvoir,
Si fur le Fleuve noir
L'on voit noſtre candeur , écoutez-
y ma plainte,
Que mon Ombre y deplore une
fi dure Loy ;
Lors que cette Crédule y ſera
pres de moy ,
Qu'en reproches ma voix éclate;
mais non , qu'elle vive , l'Ingrate
;
Je n'auray plus un ſort ſi rigoureux
,
J'y chanteray pour lors parmy les
Bienheureux.
Mais helas ! mon ame ſe flate,
Où trouver du repos quand on eſt
amoureux ?
GALANT. 109
Que nous fert- il , Vénus, Mere
des Charmes ,
De traîner avec vous les Jeux , &
les Amours ,
Si vous nous laiſſez ſans ſecours
,
Troublez d'amoureuſes alarmes
?
Recevez mon eſprit , conſiderez
mes pleurs ;
Et toy Cruelle, adieu, je meurs.
Vénus , du. Ciel vit ce triſteſpé-
Etacle ,
Elle eut pitié de cet Amant ,
Et Sans diférer un moment ,
Elle prononça cet Oracle.
Malheur à ces Oyſeaux qui troublent
noftre Cour ,
Se meſlant de broüiller dans
l'Empire d'Amour.
Ces Friponnes verront bientoft
finir leur joye ,
HO MERCURE
Les Cygnes chanteront en toutes
les ſaiſons ,
Lors que des Loups elſes ſeront
la proye ;
La crédule , Beauté , pour avoir
crû cette Oye ,
Ne trouvera jamais d'Amans , que
des Oyſons ;
Et toy , qui meurs d'une mort
avancée,
Pour eſtre trop fidelle Amant,
Tu vivras. Ο Mercure , allez inceſſamment
;
Touchez ce mort de voſtre
Caducée ,
Je veux que cet Oyſeau viveeternellement.
Le bruit court , aimable Sylvie ,
Qu'un de vos. Amans perd la vie,
Et que c'est un effet de vôtre cruauté.
Si vous avez l'humeur trop inhu
maine
GALAN T.
111
Et la mesme crédulité,
Appréhendezla mesme peine.
Le premier jour de ce mois ,
Monfieur l'Archeveſque de Paris
benit dans ſa grande Chapelle
, magnifiquement parée , Dame
Françoiſe - Charlote - Radegonde
de Montaut de Benac ,
Abbeſſe de l'Abbaye Royale de
Poitiers , fille aînée de Monfieur
_le Maréchal Duc de Navailles,
& de Dame Susanne de Baudean
de Parabere . Les deux Abbeffes
aſſiſtantes furent Madame de la
Rochefoucaut , ancienne Abbefſe
du Paraclet , ſoeur de feu Mon.
ſieur le Duc de la Rochefoucaut,
& Tante du Duc qui porte aujourd'huy
ce nom ; & madame
deTourville , Abbeſſe de Pantemont.
La Ceremonie eſtant faite,
Monfieur l'Archeveſque don
112 MERCURE
na un fort grand répas à l'Afſemblée
, compoſée de ces trois
Abbeſſes , & de cinq ou fix Religieuſes
aſſiſtantes , parmy lefquelles
eſtoient Madame de Navailles,
Religieuſe Urſeline, ſoeur
de l'Abbeſſe benite , & madame
de Château - morand , niece de
Madame l'Abbeſſe de Pantemont.
Monfieur & Madame la Ducheffe
de Navailles , ſe trouverent
auſſi à ce Feſtin , avec Mademoiſelle
de Froulay , niéce de
cette Ducheſſe, Monfieur le маг-
quis de S. Geniez , Gouverneur
de S. Omer , frere de Monfieur
le maréchal de Navailles &
Monfieur le Comte de Pardaillan
, couſin germain de madame
de Navailles , & Lieutenant de
Roi de Poitou. Pluſieurs autres
Perſonnes de qualité aſſiſterent:
à la Ceremonic , mais il n'y cus
,
1
GALANT.
113
que celles- cy qui demeurerent
au Dîné . On ſervit deux Tables,
l'une de quatorze Couverts , &
l'autre de huit ; & toutes deux
avec autant de profuſion que de
- propreté .
Je manquerois à la promeſſe
que je vous ai faite de vous par-
-ler de tout ce qui mérite d'eſtre
ſceu , ſi je ne vous diſois rien
d'une Serenade qui fut donnée à
- Madame de Thiange , le 9. de
= ce mois ſur les dix heures du ſoir .
- Elle fut chantée à un Deſſus &
à une Baffe , & ne furprit pas
moins par fa nouveauté , que par
la beauté de ſa ſimphonie. Le
nom de Monfieur Laurenzani ,
qui la donnoit, y attira une grande
quantité de Perſonnes de toutes
Nations , qui s'en retournerent
avec l'admiration que l'on a
toûjours pour les Ouvrages de.
114
MERCURE
ce merveilleux Romain. madame
de Thiange n'eut pas moins
de plaifir que celles qui en reçeurent
le plus. Elle aime la muſique
, comme elle fait toutes
les belles choſes , & elle s'y connoit
parfaitement. Ainfi les beautez
, ny les défauts , ne luy échapent
jamais. Cette Serenade la
toucha extrémement , auffi bien
que meſdemoiselles de la Rochefoucault
, qui estoient alors avec
elle. Vous ſçavez , madame , que
ces Illuftres Perſonnes ont toutes
les qualitez qui peuvent rendre
une grande naiſſance recommandable.
Monfieur l'Abbé de marfillac
leur frere eſtoit de la compagnie.
Son mérite vous eſt connu
. Vous n'ignorez pas qu'il n'y
a perſonne au deſſus de luy pour
tout ce qui regarde l'eſprit , &
qu'avec une grande ſolidité , il
GALAN Τ.
15
2 a tous les agrémens qu'on peut
ſouhaiter. Il joint à cela une
probité ſi ſcrupuleuſe , qu'on
peut dire ſans le flater , que
c'eſt un des plus parfaitement
honneſtes hommes du Royaume
. Les paroles ſur leſquelles
Monfieur Laurenzani avoit compoſé
la Muſique , eſtoient de
cette incomparable Romaine
Donna Anna Carouſo , dont je
vous ay ſi ſouvent entretenuë.
Cette Dame , aprés s'eſtre faic
admirer de tous ceux qui l'ont
= connuë en France , eft retour-
-née en Italie , où j'apprens qu'on
l'a reçeuë avec la meſme joye
qu'on reçoit d'ordinaire les biens
dont on a eſté privé long temps,
& qu'on deſire toûjours avec
paſſion . Ces paroles font agreables
, pleines de bons fens , &
marquent beaucoup de délica
116 MERCURE
teſſe d'eſprit ; mais j'entens dire
qu'elle a fait d'autres Ouvrages
, qui luy ont acquis une eſtime
generale dans les plus celébres
Académies d'Italie. Vous
jugerez de ce qu'elle eſt capable
de faire , par les Vers qui
furent chantez d'elle dans la Serenade
dont je vous parle. Les
Voicy.
GALANT . 117
G
SERENATA .
Cântata a Soprano &Baffo.
TIR.
TIRSI , SILVIO .
Vanto é dolce
QUA
il lan-
Per due vaghe pupille !
Son care le faville,
E' Soave il morire.
Ah , che dentro il mio feno
Ebbro di fue dolcezze il cor vien
meno.
Aventuroſa ſorte ?
SIL. Mifero , tu deliri in prada à
morte..
TIR. E qualstrano deſio ,
Con Sollecite cure ,
Ti muove àpreſagir le mieſventure
?
SIL. Fuggi , fuggi , infelice ...
118 MERCURE
Del faretrato Nume
Il barbaro costume ;
Son finte le gioie ,
Veraci gl'affanni ,
TIR . Troppo in vero t'inganni ,
Solo chiſegue amor , Speri gioire,
Che dentro l'impero
Del picciolo Arciero
Non alberga dolor , nonv'é
tire,
mar-
Solo chi ſegue amor , ſperi gioire.
SIL . Ah che ben io m'aveggio ,
Che dal letargo oppreffo
De' tuoi fenfi rubelli ,
Frenetico d'amor cofifavelli !
TIR. Graditi contenti
SIL. Spietati tormenti
SIR. Mi stilla } Nel cuore
Tiftilla
à 2. Il Nume Bambin.
SIL. Paventa il rigore
TIR . Non temo il rigore
à 2. Di fiero destin. :
GALAN Τ.
119
SIL. Carico di catene ,
Oggetto a mille pene ,
Vivreſempre chi ſegue il Dio di
Guido ;
Nulla giova effer fido ;
Nulla giova adorar fermo é co-
Stante ,
Poi che fol per penar nasce un
Amante.
Nauffragante , e quaſi aßorto ,
Fra procelle diſperate
Il tuo cuor languendo ſtả.
Vieni , vieni al doce porto ,
Fuggi l'onde diſpietate ,
Torna , torna in liberta .
TIR. Ah, chepur troppo é vero !
Ben giusto é il tuo pensiero.
Degl' amorosi affetti
Scuoto il giogo tiranno ,
E ſcorgo che i diletti
Altro nonfon che mascherato inganno.
à 2. Súsú donque agoder la liberta;
120 MERCURE
Sciolgaſi ,
Frangasi
Il crudo laccio diſervitú.
SIL. Non ti lusinghi più
TIR. Non mi lufinga S
à 2. Il fallace balen d'una belta .
Sú sú donque a goder la liberta.
On a eu avis d'Eſpagne que le
Marquis d'Aguilar , & quelques
autres Officiers, s'eſtoient rendus
à Cadix , où ils preſſoient l'arme.
ment de la Flote ; mais qu'elle
-n'eſtoit pas encore en eſtat de
partir fi - toſt. L'Eſcadre de Bifcaye
eſt allée la joindre. Cadix
eſt à cent lieuës de Madrid , & à
ſept de Gibraltar , qui a donné
le nom au Détroit. Le Chemin
qui y conduit entre la grande
Mer & le Golphe , eſt tres- étroit
juſqu'à une demie lieuë de la
Ville , où la terre s'élargit un peu .
II
HEQUE
U
Juillet 1683 .
GALANT. 121
Il y en a eu beaucoup d'emporté,
en forte que l'Egliſe qui estoit autrefois
au milieu , eſt aujourd'huy
toute fur le bord de la Mer , qui
a déja miné une grande partie de
la maiſon de l'Eveſque. le vous
envoye la veuë de la grande Placede
cette Ville- là que j'ay fait
graver.
Il s'eſt fait un Mariage fort
conſidérable depuis peu de tems.
C'eſt celuy de Monfieur leMarquis
de Putange , Gouverneur
des Ville & Chaſteau de Falaiſe,
& de Mortagne au Perche , fils
de feu Monfieur de Putange ,
Capitaine aux Gardes , Gouverneur
de Mortagne , avec Mademoiſelle
de Grancey , fille de
Monfieur le Comte de Grancey,
& petite- fille du feu Maréchal
de ce nom. Ce font deux jeunes
Perſonnes tres-bien afſorties , &
Juillet 1683 . F
122 MERCURE
dont le merite eſt fort connu . La
ceremonie fut faite à Medavi , le
26. du dernier mois, par Monfieur
l'Archeveſque de Roüen , grandoncle
de mademoiselle de Grancey.
Les Mariez en partirent le
lendemain , accompagnez de M
le Comte de Medavy , de Monfieur
& de Madame la Marquiſe
de Courcy, foeur de la Mariée , &
de pluſieurs autres Perſonnes de
qualité. Ils allerent dîner à Argentan
chez Madame la marquiſe
de Grancey , veuve de Monfieur
le marquis de Grancey , Chef
d'Eſcadre , qui les conduiſit enſuite
juſques à Falaiſe. Monfieur
le Chevalier de Corday , qui en
eſt Lieutenant de Roy , vint au
devant d'eux plus d'une lieuë ,
avec un gros Eſcadron de Cavalerie.
Aprés qu'il eut fait ſon
compliment aux mariez , il les
GALANT.
123
ſuivit dans le meſme ordre qu'il
eſtoit venu , juſque dans le Châ
teau , avec toute la Bourgeoifie
qui alla aufſi au devant d'eux
hors le Fauxbourg de Guibray ,
& qui s'eſtoit miſe ſous les armes
au bruit des Tambours , Fifres
& Hautbois , au nombre de plus
de deux mille , tous fort leſtes.
Ils ſe rangerent enſuite en batail
le dans la Place du Chaſteau , où
ayant fait pluſieurs décharges de
leur mouſqueterie , qui fut précedée
de celle des Canons , Mortiers
, & Boëtes , ils défilerent
dans le même ordre qu'ils avoient
paru d'abord . La nouvelle mariée
receut les complimens de tous les
Corps de la Ville ; du Clergé, par
Monfieur le Curé de la Trinité ;
du Corps de Ville , par Monfieur
le Vicomte & maiге ; du Bailliage,
par Monfieur de Noirville , Lieus
F2
124 MERCURE
tenant General ; de l'Election,par
Monfieurde S. Bafile , Préſident;
& de toutes les Communautez
Religieuſes , par leurs Superieurs.
Elle répondit à tous avec autant
de juſteſſe , que ſi elle euſt ſceu
ce que chaque Corps luy devoit
dire. Il y eut le ſoir un magnifique
Régale , avec de tres- grandes
profuſions de Vin pour le
Peuple. La Feſte euſt eſté parfaite
, ſi l'on y euſt pû ajoûter le
Bal , mais le deüil de Madame
de Putange, Ayeule du Marié, ne
le permit pas.
Monfieur Vignier de Richelieu
a fait deux Sonnets ſur l'Arc.
en-Ciel , qui estoit le Mot que
l'on avoit propoſé laderniere fois
pour cette forte d'Ouvrage. Je
vous les envoye. Un Paon étalant
ſa queue , pourroit donner lieu
àd'agréables penſées. On ſeroit
GALAN T.
125
1
bien aiſe de voir des Sonnets fur
4
ce ſujet. )
SONNET
SUR L'ARC-EN-CIEL.
Q
Vand Dieu noya le Monde,
ingrat àses biens faits,
Sa Bonté toûjours preſte envers la
Creature ,
Luy donna l'Arc- en- Ciel, pourfigne
de la Paix ,
Qu'il vouloit accorder à toute la
Nature .
LOVIS , qui des Mortels,fait mieux
voirſa figure ,
Ce Monarque brillant de tant d'illuftres
Faits ,
Bien loin de conſerver dansſon coeur
une injure ,
F3
126 MERCURE
1
Se rend le Protecteur de ceux qu'il a
défaits.
L
De cet Arc merveilleux s'apliquant
la Nuance ,
Le Bleu , montre ſa Foy; le Verd,fon
Espérance ;
Le Feu , la Charité qui regne dans
fon Coeur.
Prince , vous le ſfçavez par voſtre
expérience ,
Que de vos Ennemis il eſt toûjours
vainqueur ,
Quand les Lys arborez font voir
Son alliance.
SUR LE MESME SUJET.
L
'Iris , dont on ne peut imiter la
Nuance ,
GALAN T. 127
i
Qui se fait admirer dans ſon immenſité
,
N'est plus à noſtre égard un Signė
de vengeance ,
C'est un signe d'amour , & de benignité.
Environnant le Ciel avec magnificence
,
Son tour est éclatant , & plein de
Majesté;
Dieu l'étend de ſa Main pour montrer
l'Alliance
Qu'il veut entretenir avec l'Humąnité.
:
Il l'appella fon Arc , comme un illu-
Stre Ouvrage ,
- Qui ſçait de ſa Beauté repréſenter
l'image ,
Et qui fera Son Trône au jour du
Jugement.
F 4
128 MERCURE
:
i
Il léforma fans Fleche afin de nous
instruire ,
Qu'il veut épouvanter les Mortels
Seulement ,
Mais quefa Charité ne veut pas les
détruire.
Monfieur le Duc de S.Aignan,
qui joint une pieté ſolide à toutes
les grandes qualitez qui diſtinguent
les Perſonnes de ſa naiffance
, a reçeu ces derniers jours
une joye ſenſible de la Converſion
du St Mathurin Coquenas ,
fon Premier Valet de Chambre .
C'eſt un Homme de quarante
ans , né en Languedoc dans la
Religion Prétenduë Réformée. Il
y en a quatorze qu'il eſt au fervice
de ce Duc , qui avoit toujours
eſperé ce changement par
GALAN T.
129
1
a connoiſſance qu'il avoit de ſes
bonnes moeurs. Ila eu long-tems
l'obſtination des Herétiques qui
demeurent dans leurs erreurs ,
parce quils ne veulent pas écouter
ceux qui en les combatant
ſont capables de les détruire ;
mais enfin le zele de Monfieur
le Duc de S. Aignan l'a emporté
ſur l'opiniâtre refus qu'il faifoit
d'entendre parler des Veritez
Catholiques.. Il l'a mis entre les
mains du Pere du Buc Théatin ;
& ce Pere , dont les doctes Controverſes
ramenent tous les jours
tant d'Egarez , luy a fait connoître
la fauſſeté des maximes de
Calvin. Il les abjura le 17. de ce
mois , dans la Chapelle du Châ
teau d'Alincourt prés Magny ,
appartenant à Monfieur le Maréchal
de Ville-Roy , entre les
mains de Monfieur de Buquet ,
130
MERCURE
1
Curé de Parres , Paroiſſe de ce
Chaſteau . La Cerémonie ſe fit
en préſence de Monfieur le Duc
de S. Aignan , de Madame la
Ducheſſe ſa Femme , & de toute
leur Famille .
Il y a eu de grandes Réjoüifſances
à Mondidier , à l'occaſion
d'un Prix general du Jeu de l'Arc,
que cette Ville a rendu aux autres
, avec beaucoup d'éclat &
de pompe. Ce Jeu commença le
Dimanche , quatrième de ce
mois , & continua juſqu'au Dimanche
ſuivant. Il y avoit pour
onze mille francs d'Argenterie ,
& une Epée de fix Louis d'or ,
que Fére en Tartanois , de la dé..
pendance de Monfieur le Prince
de Conty , a remportée , avec un
Baffin , & deux Aiguieres d'argent.
Il s'eſt trouvé juſqu'à deux
cens ſoixante Tireurs , qui ont
GALAN Τ.
131
diſputé l'avantage de ce Jeu. Ils
eſtoient tous dans une tres -grande
propreté , & il y en a eu meſ
me qui ont changé tous les jours
-d'Habits . Ceux qui s'y ſont diſtinguez
par leur adreſſe , ont
donné des marques de leur generofité,
ſur tout la Ville de Ham
en Picardie , qui en a remporté
le Bouquet. Mondidier l'avoit
reçeu la derniere fois de celle de
Péronne.
A Vous apprendrez avec déplaifir
la mort d'un de nos Illuſtres ..
Monfieur de Mezéray , Hiſtoriographe
de France , & Secretaire
perpétuel de l'Académie Françoiſe
, apres avoir eu longtemps
une ſanté fort douteuſe , alaiffé
enfin une Place vacante dans
cette celébre Compagnie. Il étoit
d'un âge fort avancé ; mais quoy
qu'indiſpoſé depuis pluſieurs an
F6
132 MERCURE
nées , il ne l'eſtoit pas plus qu'à
l'ordinaire le jour qu'il mourut.
Il entretint le matin pluſieursde
ſes Amis qui estoient venus le
voir , & leur dit qu'il eſpéroit les
aller remercier dans peu. L'apreſdînée
, la Goute luy remonta
, & il ne vécut plus que trois
ou quatre heures . La perte qu'on
fait en luy eſt d'autant plus grande
, qu'il avoit entrepris de revoir
les trois Volumes infolio de
l'Hiſtoire de France qu'il a donnez
au Public. Il n'avoit encore
achevé que le premier. Son Abregé
de la meſme Hiſtoire , eſt entre
les mains de tout le monde ,
& dit plus que je ne pourrois direde
fon eſprit.
Le mefme jour , qui fut le 10..
de ce Mois, Meffire François Pean
de la Croullardiere , Preſtre , Doteur
en Théologie , Aumônier
GALANT
133
-
de Mademoiselle d'Orleans , Souveraine
de Dombes , mourut âgé
de 80. ans , dans la Maiſon des
Peres Théatins , où il s'eſtoit retiré
depuis deux années , pour ſe
- diſpoſer au paſſage terrible du
temps à l'éternité. La pieté qu'il
a fait paroiſtre dans toutes les
actions de ſa vie , en a accompagné
les derniers momens. Il a
donné au Public beaucoup d'Ouvrages
; mais ceux de Controverſe
méritent l'applaudiſſement,
& les loüanges de tous les Catholiques
. Il y a défendu les Ve-
- ritez de la Foy avec tant de for
ce , qu'on peut dire que Dieu
l'avoit ſuſcité dans ce Siecle ,
pour convaincre ceux qui ſe
font malheureuſement ſéparez du
Corps de l'Eglife. Auſſi a-t- il eu
la joye de voir ſes Travaux cou
ronnez , par un grand nombre
de Converfions..
1
134
MERCURE
1
Meſſire Eſtienne Boucher ,
Preſtre , Docteur de la Maiſon &
Societé de Sorbonne , Chanoine
de l'Egliſe de Paris , & un des
Supérieurs de l'Hôtel- Dieu , eſt
mort auſſi le 18. de ce mois .
On m'a fait voir pluſieurs Lettres
de Dijon , qui marquent toutes
qu'on y a fort regreté Meſſire
Jean Godran , S de Chazans ,
qui estoit le ſeul reſtant de ſon
nom de l'ancienne Famille des
Godran , Barons d'Antilly en
Bourgogne. C'eſtoit un Homme
des plus conſommez dans l'Hiftoire
Antique & dans la Moderne
, & qui avoit une connoiſſance
particuliere des Emblèmes &
Deviſes . Odinet Godran , vivant
ſous les Regnes de Charles VI.
& de Charles VII. fut un des
Bienfaicteurs des Jacobins de Di--
jon. Ilyfonda une Chapelle danss
GALAN Τ .
135
laquelle il fut inhumé , & qui a
ſervy de Sépulture à ſes Defcendans.
Jacques Godran fut Préfident
au Parlement de Dole ,
Chef du Conſeil de l'Empereur
Maximilien , qui l'employa en
pluſieurs Negotiations importantes
, & le fit ſon Ambaſſadeur en
Angleterre . Jacques Godran ſon
Fils , Baron d'Antilly , Seigneur
de Champſu , Lauchien & Ville
fablon , reçeu en 1538. Préſident
à Mortier au Parlement de Dijon ,
& Garde des Sceaux de la Chancellerie
de Bourgogne , eut une
ſi grande eſtime pour les Jéſuites
, lors que leur Ordre commençoit
à naître , qu'il voulut les établir
à Dijon , & leur fit de tresgrands
biens . Odinet Godran fon
Fils , Baron d'Antilly , reçeu en
1563: Préſident à Mortier au même
Parlement de Dijon , en con:
136 MERCURE
1
firmant la Fondation de ſon Pere ,
donna ſa Baronnie d'Antilly , &
d'autres Biens , pour conſtruire à
Dijon le College de ces Peres ;
qui s'appelle le College des Go
dran. Il fonda auſſi une Ecole de
Filles , pour leur apprendre à lire,
écrire , & travailler à toutes fortes
d'Ouvrages de Fil & de Laine.
Il mourut le 2. de May 1581. & la
Ville de Dijon garde ſon Portrait,
comme de ſon Bienfaicteur . Zacharie
Godran , Chevalier de
l'Ordre de S. Jean de Jérusalem ,
fut pris des Turcs , mené Eſclave
à Biſſeſtre Ville de Barbarie ,
en la meſme année 1581. & depuis
qu'il en fut racheté, il continua
de ſe ſignaler en toutes occafions
, & mourut de peſte à
Conſtantinople . JeanGodran fon
Frere , Chevalier de Malte , s'eſt
ſignalé de la meſme forte , & eft
GALANT .
137
mort des bleſſures qu'il avoit reçeuës
en divers Combats. Ces
deux Chevaliers eſtoient oncles
deMonfieur Godran de Chazans
qui vient de mourir , & qui a
laiſſe deux fils , Jean Godran
Religieux de Citeaux , & Pierre
Godran fieur de Chazans .
Marguerite Godran , ſoeur d'Odinet
, épouſa Claude Regnier,
Seigneur de Montmoyen , Prefident
en la Chambre des Comptes
de Dijon, dont ſont venus
les Seigneurs de Montmoyen ,
Latrechey , Chiffey , & Veſurote.
Marguerite Godran , ſoeur
de Jacques , épouſa lacques le
Maçon , Seigneur de Bucy , dont
viennent les Seigneurs du Breau ,
Nanteüil & Cramailles , du furnomde
Chaffebras. LesGodran ,
portent d'azur au Quadran d'or,
aux Rais & Eguille d'azur ,
:
138 MERCURE
Heures de fable , l'Eguille estant
entre dix & onze heures.
Tout le Traité des Phoſphores
, ou Matieres artificielles lumineuſes
, n'ayant pû entrer dans
ma Lettre du mois de Juin , en
voicy le reſte. Vous vous fouvenez
que Monfieur Comiers , Profeſſeur
des Mathematiques à Paris,
en eſt l'Auteur.
LYON
*18939771
SUITE
DU TRAIΤΕ
DES PHOSPHORES.
Our demontrer que la premiere
invention des Phosphores
de ce ſiecle eſt deuë à la France
je rapporte ici les termes
GALAN Τ. 139
du 45. & dernier Probléme de la
ſeconde Partie des Recreations
- Mathematiques , imprimée à Paris
en 1638 .
1-
Conſerver le feu si longtemps qu'on
voudra, imitant lefeu inextinguible
des Vestales,
Après avoir tiré l'eſprit ardent
du ſel de par les degrez du feu ,
ſuivant l'art des Chymiſtes , le
feu eſtant éteint de luy-meſme,
caſſez la Cornuë & les Feces qui
ſe trouveront au fond , s'enfla
meront , & paroiſtront comme
charbons ardens ſi- toſt qu'ils auront
fenty l'air , leſquels ſi vous
enfermez promptement dans une
Phiole de verre , & que vous la
bouchiez auffi-toſt avec quelque
bon lut , ou pour le mieux ſi
- vous la ſcellez du ſceau d'Hermés
, de peur que l'air n'y entre,
140 MERCURE
,
le feu ſe gardera ſans s'éteindre
plus de mille ans & en l'ouvrant
, on y trouvera du feu fitoſt
que les Feces fortiront à l'air;
dequoi vous pourrez allumer une
allumete. Ce fecret- là , dit l'Auteur
, mérite bien qu'on travaille à
Sapratique ; & j'ajoûte que pour
perfectionner les Arts , & la belle
Phyſique , on auroit beſoin
d'une Académie Expérimentale,
& ouverte à tous les Curieux &
Artiſtes .
Quelques Italiens veulent homorer
leur Païs par l'invention
des Phosphores ; & pour toute demonſtration
, ils rapportent le 22 .
Chapitre d'un Livre , intitulé ,
Vallo , imprimé à Veniſe en l'année
1531 .
Per far una mistura in pietra da
pizzar fuoco che si accenda con
aqua overſputo.
GALAN T.
141
Piglia calcina viva parte una.
Tußia aleſſandrina non preparata
parte una . Salnitrorefinato piu , &
piu volte parte una. Sulphuro vίνο
parte doe , camphora parte doe , pietra
calamitta parte una. Et tutte
queste cose bisogna chesiano benpi
Aate , & tamiſate bene , & poi le
lega ben ſtretto con pezza nova
dans un ſacher rond de toile neuve
, & habbi doi grandi orzuoli ,
Creuſets d'Orfèvre , & metti laditta
mistura dentre l'uno & l'altro ,
&poi copri , & in cattena con ferro
fillo , avec fil de fer recuit , afin
= qu'il ne ſe caſſe pas en le ployant ,
& poi habbi lotaſapientia , & revoltagli
bene , attale che non fiata,
& falli un puocho refeccare , & remanira
giallo , & poi metregli in
una fornace , à Brique , quando ve
fi mette gli mattoni , o vero vaſi ,
& date fuoco , & quando fera il
142
MERCURE
tempo di cavar l'uno , Sera fatto
come gli mattoni pietra. Il en donne
encore une autre maniere dans
le Chapitre 23 .
Ces Matieres de Vallo ne mé.
ritent pas le beau nom de Pho-
Sphore. le l'aimerois mieux donner
au mélange de Chaux vive,
Tartre , Litarge & Cinnabre, lefquelsaprés
avoir long- temps bien
boüilly dans du Vinaigre tresfort
, eſtant enfuite dans un Vaſe
bien luté , mis dans une Fournaiſe
de Verrier , ou autre , fi
aprés quelques mois on ouvre
ce Vaſe cette Matiere eſtant
expoſée à l'air , s'enflâme .
د
Les Curieux n'ignorent pas ,
que prenant parties égales de
l'Huile de Petreole , & de Therébentine
, de la Chaux vive ,
Graiffe de Mouton , & Sein de
Porc tout cela batu enſemble
د
GALANT.
143
pour le bien incorporer , & di-
-ſtilé ſur les cendres chaudes ou
- charbons ardens , donne une
Huile ou Eau artificielle , dite
Casimir , qui brûle ſur la paulme
de la main ſans faire aucun
mal .
Ie conclus que les Lampes ſé-
- pulchrales ne contenoient pas
une flame luiſante ; que leur
feu ne paroiſſoit que lors qu'elles
eſtoient caffées , & l'on ne
demontrera jamais qu'il y ait une
Huile qui brûle ſans ſe conſumer.
Ie ſcay que les Hiſtoriens rap-
- portent que le gros doigt du
pied droit de Pyrrhus , ne fut
pas conſumé dans ſon Bucher.
le n'ignore pas auffi , que Monſieur
de Thou dans le 1. Livre
de ſes Hiſtoires , dit que le coeur
du Miniſtre Suiſſe Zvvingle , qui
fut tué à la teſte de ſes Troupes
144
MERCURE
en 1531. ne pût eſtre conſumé
par le feu .
Ie finis ce Traité par une Obſervation
autant curieuſe dans la
Medecine,que dans la belle Phyſique.
En voicy le détail. Mon
Phoſphore liquide ayant été épuiſe
de ſa Matiere lumineuſe , pour
avoir eſté trop ſouvent enflâmée
en ouvrant la Phiole , j'en verſay
quelques goutes dans un Verre
à boire , je verſay par deſſus à
la hauteur d'un pouce , d'une
certaine Eau tranſparente , ſans
odeur , ni faveur , qu'on peut en
tout temps & à peu de frais faire
facilement , meſme en grande
quantité. Le tout jetta bien haut
des fumées & exhalaiſons ſubtiles
, qui parurent lumineuſes dans
la grande obſcurité , & toute la
partie vuide du Verre parut pleine
de lumiere, laquelle dura treslong
GALANT.
145
-
longtemps , l'ayant couvert avec
la paulme de la main. Laffé de
la tenir ſur le Verre , l'air fit
diſparoître tout à coup cette lumiere
; & à la moindre ſecouffe
que je donnois au Verre , cette
Liqueur répandoit quantité d'éclairs.
Comme il eſt bon de donner
lieu aux Curieux , & véritables
Eleves d'Hermés , de chercher
la nature & compoſition de cette
Eau , je la donne icy dans les
23. Lettres de trois mots , deux
& un , de cette Ecriture occul-
-te , que Monfieur Roſſignol eſtima
, & m'avoua eſtre la plus facile
& la plus fûre de toutes
celles que je luy communiquay
de ma Steganographie.
,
CNTIRVENNIFFESIOLE
NILGI . :
J'en donneray l'interprétation,
Juillet 1683 . G
146 MERCURE
avec la manière d'écrire ainſi occultement
auſſi vite que l'Ecriture
ordinaire , ſi perſonne ne devine
le ſecret de ces vingt- trois
Lettres .
COMIERS.
Aprés que le Roy eut donné à
Mademoiselle de Scudery la Penfion
dont je vous parlay il y a
deux mois , elle alla luy en faire
ſes remercimens. Sa Majesté
l'écouta , & l'entretint avec cet
air affable qui luy eſt ſi ordinaire
, & qu'Elle accorde fi bien
avec ſa grandeur. C'eſt ce qu'on
appelle Audience , & furquoy
des Vers que vous allez lire ont
eſté faits. Ils font de Madame de
Plabuiſſon , qui ayant une eſtime
tres particuliere pour cette
Illuſtre Sapho de noſtre Siecle,
luy en a voulu donner des mar
GALANT . 147
= ques par ce galant & ingénieux
Ouvrage.
A MADEMOISELLE
DE SCUDERY ,
Sur l'Audience que le Roy luy
a donnée.
L
E Dieu , de qui l'éclat embellit
tout le monde ,
Un jour estant forty du vaſte ſein
de l'onde ,
Brillant de mille feux ,
Abandonne ſon Char, & deſcend au
Parnasse.
Muſes, leur dit le Dieu, déguiſezmoy
de grace ,
Oſtez moy ces rayons , bruniſſez
mes cheveux ,
Je veux tromper Sapho , cette
admirable fille.
G 2
148 MERCURE
Une Muse aussi tost , & l'ajuste , &
Fhabille ;
Mais cet air tout divin , ces graces,
ces apas ,
Quoy que bien déguisé , ne le quitterent
pas .
Alors dans un Palais , brillant &
magnifique ,
Apollon en fecret , d'un air doux &
charmant ,
Mais pourtant héroïque ,
De l'illustre Sapho reçent le compliment
.
Quelle fut de fon coeur l'agreable
Surprise !
Le plus puiſſant des Dieux , pour la
voir,se déguise ;
Ilpût tromperſesyeux, mais jamais
Son efprit
Ne s'y méprits
D'un plaisir inconnu le charme inexplicable
,
Lafitfe recrier, Mortels audacieux
,
GALANT.
149
- Malheur à vos apas ; quand ona
veu les Dieux ,
On ne trouve plus rien d'aimable.
Je vous appris la derniere fois
tout ce qui s'eſtoit paſſé dans le
Camp ſur la Saône , juſques au
départ de Leurs Majeſtez . Quoy
que de ſi belles Troupes dûſſent
eſtre ſatisfaites des loüanges &
des gratifications qu'elles avoient
reçeuës du Roy , elles le virent
neantmoins partir avec chagrin ;
& elles auroient bien voulu que
leur valeur ne fuſt pas demeurée
oiſive. Pluſieurs Perſonnes d'un
rang élevé & d'une nobleſſe
diſtinguée , s'eſtoient renduës au
Camp dans l'eſpérance de ſe ſignaler
, ſi l'occaſion s'en préſentoit.
Monfieur le Comte d'Entremont
, Lieutenant General pour
,
G3
150
MERCURE
Sa Majeſté des Provinces de
Breſſe , Bugey , Valormey , &
Gez , eſtoit de ce nombre. Il
avoit un tres - grand Equipage ,
qui ne luy a ſervy que pour demeurer
au Camp pendant le ſejour
que le Roy y a fait. Monfieur
de Chauvelin , Intendant de la
Franche-Comté , y eſtoit en qualité
d'Intendant de l'Armée. Vous
pouvez croire qu'il y remplit avec
beaucoup d'exactitude & de zele,
tous les devoirs de ce grand Employ.
Avant que d'entrer dans la
ſuite du Voyage , je dois vous apprendre
que Monfieur l'Abbé de
Cifteaux , General de ſon Ordre,
eſtant venu à Bellegarde prier
Leurs Majeſtez de vouloir nommer
une Cloche , qu'il avoit fait
fondre pour ſon Abbaye , peſant
quinze milliers , le Roy envoya
GALANT. 151
ordre à Monfieur le Comte d'Amanſe
, ſon Premier Lieutenant
dans le Gouvernement de Bourgogne
, de ſe trouver en ſon
nom à cette Cerémonie. La Reyne
donna le meſme ordre à Madame
Brulart , Femme de Monſieur
le Premier Préſident du
Parlement de Dijon ; & le 22.
Juin ayant eſté choiſy pour cela ,
Monfieur l'Abbé de Cifteaux
alla le jour précedent les attendre
à Gilly , où il leur donna un
magnifique Soupé. Gilly eſt une
grande Terre , qui dépend de
l'Abbaye. Il partit le lendemain
de fort grand matin , pour voir
ſi tout eſtoit preſt ; & quand
Monfieur d'Amanſe & Madame
Brulart furent arrivez , des Religieux
vinrent les prendre pour
les conduire au Grand Autel ; &
de là au lieu où eſtoit la Cloche..
G4
152 MERCVRE
Monfieur le Comte d'Amanſe ſe
mit à la droite , comme repréſentant
le Roy , & on obſerva dans
cette Benédiction les cerémonies
accoûtumées. Quantité de Perſonnes
de qualité en furent témoins
, & l'on y vit une partie
des Officiers du Camp de Bellegarde
, que Monfieur l'Abbé régala
avec beaucoup de magnificence
.
Le 15. de Juin , Monſeigneur
le Dauphin revint de ce Camp à
cinq heures du matin. Ce Prince
avoit fait monter les Troupes à
cheval à deux heures apres mi .
nuit ,& les avoit fait défiler pour
ſe rendre aux Quartiers qu'on
leur donna prés de S. Jean de
Laune. Toute la Cour partit ce
jour- là de Bellegarde pour aller
coucher à Dole , où le Roy fut
receu par Monfieur de la Feüil
GALANT.
153
lée qui en eſt Gouverneur. Sa
- Majesté monta auſſi- toſt à che-
-val , viſita les Fortifications de
- la Place , & fit la Reveuë des
- Troupes qui y ſont en Garnifon.
- Les acclamations du Peuple furent
grandes , & le foir la Ville
-parut toute brillante des Lumieres
qui furent miſes aux Fenêtres.
Monfieur de Louvois s'étoit
rendu à Besançon dés le matin
de ce meſme jour. Le Roy
n'y devoit arriver que le lendemain
au foir ; mais ce vigilant
Miniſtre , voulut voir luy-même
l'état où eſtoient les choſes . Il
monta à la Citadelle ; il en vifita
tous les endroits , & fit voir qu'il
a une parfaite connoiſſance de
tout ce qui regarde le Métier de
la Guerre.
Le 16. le Corps du Magiſtrat
s'eſtant aſſemblé à l'Hôtel de
GS
154
MERCURE
Ville , y fit pluſieurs Reglemens.
Il ordonna que tous les Habitans
mettroient des Lumieres à
leurs Fenêtres , fi-toſt que la nuit
approcheroit. Il commanda aux
Sergens de la Ville , de faire mettre
à tous les Carrefours des Réchauts
remplis de feu d'artifice.
( Ils appellent ainſi une matiere
combustible qui donne longtems .
de la clarté.) Il fit attacher à toutes
les Fenestres de l'Hôtel de
Ville , des Bras qui portoient chacun
un Flambeau de Cire blanche
du poids de quatre livres. H
ordonna auſſi que la Fontaine
qui repréſente Charles - Quint ,
feroit ornée de Deviſes , & de
Feuillages ; qu'elle répandroit du
Vin tout le jour ; que vis - à- vis
de cette Fontaine , on planteroit:
cing Poteaux , fur leſquels il y
auroit des feux d'artifice qui brûm
GALANT.
-155
leroient pendant la nuit ; & que
toutes les Cloches carrillonneroient
. Vous obſerverez , Mada--
me , que Meſſieurs de Besançon
comptoient tout cela pour rien ,
en comparaiſon de la dépenſe
qu'ils avoient réſolu de faire ,
pour marquer leur zele , & l'excés
de joye où les mettoit la venuë
du Roy ; mais on leur avoit
envoyé des ordres exprés , qui
marquoient que ce Prince vouloit
eſtre reçeu ſans ceremonie
& fans Harangues. Quelque
temps avant ſon arrivée , leCorps
du Magiftrat , dont Monfieur
Maiſtre est le Chef, ſe rendit à la
Porte de la Ville , pour en pré--
fenter les Clefs à Sa Majeſté . Ils
eſtoient tous revétus de leurs Ro--
bes violetes , fourrées d'Hermine.
Monfieur le Duc de Duras ,.
Gouverneur de la Province fo
G6
156
MERCUR E
mit à leur teſte , & les preſenta ,
ils eſtoient à genoux. Le Roy eut
la bonté de les faire relever , &
leur parla de cette maniere pleine
de grandeur & de douceur tout
enſemble , qui a tant de charmes
pour gagner les coeurs. Le Parlement
en Robes rouges , eſtoit
à l'Hôtel de grand- velle , où Sa
Majesté devoit loger. Meſſieurs
de la Cathédrale , dont le Chapitre
eſt l'un des plus celébres de
l'Europe , y estoient auſſi pour
s'acquiter du meſme devoir,ayant
Monfieur l'Archeveſque de Beſançon
à leur teſte. Monfieur
Fiard , Lieutenant General , s'y
eſtoit rendu de ſon coſté avec
tout le Bailliage. Tous les Officiers
de la Garniſon avoient fair
habiller leurs Soldats de neuf. Ils,
eſtoient vétus d'un Drap fin ,
gris -blanc , avec des Baudriers de
GALAN T.
157
la meſme Etofe , garnis de Boucles
dorées , une Frange d'or à
leurs Gants , & une Plume blanche
à leur Chapeau. Les Officiers
ſe diftinguoient par leur ajuſtement..
Toutes ces Troupes bordoient
les Ruës , depuis la Porte
de la Ville , juſques au Lieu où
Leurs Majeſtez devoient loger.
Le Roy y eſtant arrivé , Monfieur
l'Archeveſque fit ſon Compliment
, que Sa Majeſté reçeut
d'une maniere qui marquoit que
la pieté , & le mérite de ce Prélat
luy eſtoient connus. Monfieur Jobelot
, Premier Préſident , s'avança
enſuite à la Teſte de ſa
Compagnie , & quoy que fon
Difcours fuſt renfermé dans un
tres-petit nombre de paroles , il
ne laiſſoit pas de fignifier beaucoup.
Le Roy luy fit connoiſtre
par une réponſe obligeante , qu'il
१.
158
MERCURE
!
1
eſtoit content de ſa conduite.Ces
Corps eurent à peine rendu leurs
reſpects , que Sa Majesté , au lieu
de ſe rafraîchir apres une longue
traite , monta à cheval , & alla
viſiter la Citadelle & les Dehors
de la Ville , qu'Elle trouva en
tres-bon état. Pendant ce temps,
tout retentiffoit des cris de Vive
Le Roy , & on les entendoit même
dans les Lieux où ce Prince
n'eſtoit pas. La nuit ne fut pas
plûtoſt venuë , que tout Beſançon
parut éclairé. Les Ruës y
font longues , les maiſons bâties
au niveau , & percées de beaucoup
de Fenestres, & il n'y en eut
aucune qui ne fuſt chargée de
Lumieres. Les magiſtrats préſenterent
les plus excellens Vins
à Sa Majesté , & offrirent des
Confitures à la Reyne , avec
tous les Rafraîchiſſemens qu'on
GALANT.
159
peut trouver en cette Saiſon.
Le lendemain , jour de la Feſte
du S. Sacrement, Leurs Majeſtez
entendirent la Meſſe dans IEgliſe
Cathédrale de Saint Jean ,
celebrée par Monfieur l'Abbé de
Gramont , Neveu de Monfieur
l'Archeveſque de Besançon ; &
Doyen de cette Eglife. Elles afſiſterent
à la Proceſſion , pendant
laquelle on entendit à deux diverſes
repriſes le bruit de cent
Pieces de Canon . La Reine avoit
communié auparavant dans l'Egliſe
des Carmes , par les mains
de Monfieurle Cardinalde Bonzy
, fon Grand Aumonier ; &
Monſeigneur le Dauphin , par
celles de Monfieur l'Abbé Fleury
, Aumônier du Roy. L'aprefdînée
, Sa Majesté , après avoir
entendu Veſpres , ſe rendit dans
un, lieu appellé le Champ. de
160 MERCURE
Elle fit
Mars , où Elle fit la Reveuë des
Troupes qui font en Garnison
dans la Ville . De- là , Elle monta
à la Citadelle dont Elle viſita les
Dehors ; aprés quoy ,
faire l'Exercice à ce qu'il y a de
jeune Nobleſſe entretenuë en
cette Ville- là. On ne peut eſtre
mieux inſtruit dans tous les Exercices
militaires , que le ſont les
jeunes Gentilshommes , qu'on y
éleve au nombre de plus de quatre
cens. Les loüanges que le Roy
leur donna , ſerviront beaucoup
à redoubler l'ardeur qu'ils témoignent
de ſe rendre parfaits dans
le métier de la Guerre. Les deux
plus petits , & les deux plus jeunes
de ces Gentilshommes , firent
faire l'Exercice à la Compagnie,,
& le Roy connut par- là dequoy
kes autres eſtoient capables. Sa
Majesté donna une Epée à l'uns
J
GALANT . 161
& à l'autre , pour récompenfer
leur adreſſe . Monfieur le Duc du
Maine qui étoit préſent , chargea
l'un des Officiers de cette
Compagnie , de conduire chez
luy le lendemain quarante des
plus jeunes Cadets, pour leur voir
faire l'Exercice encore une fois.
Il témoigna y prendre un fort
grand plaifir. Cette action qu'il
fit de ſon propre mouvement ,
merite bien d'eſtre remarquée.
Elle fait voir les nobles inclinations
de ce jeune Prince . On ſçait
qu'il eſt tout coeur , & tout eſprit,
& qu'il ne luy manque que la vigueur
, qu'il doit eſpérer de l'âge.
Aprés vous avoir entretenuë
des Cadets , il eſt juſte de vous
parler de celuy qui fait mouvoir
ce Corps , & qui en eſt comme
l'ame , puis que tous ces jeunes
Gentilshommes ſont élevez par
162 MERCURE
ſes ſoins. C'eſt Monfieur le Chevalier
de Montcault , dont on ne
peut trop loüer la vigilance &
l'exactitude . Le Roy luy témoigna
qu'il eſtoit content de luy,
& luy en donna des preuves en
augmentant ſes appointemens.
Ce Chevalier avoit donné l'ordre
neceſſfaire pour faire ſervir le même
jour une magnifique Collation
dans la Citadelle. Il n'oſoit
la préſenter à la Reine , & dit
qu'elle n'eſtoit préparée que pour
les Dames qui avoient accompagné
cette Princeſſe. Le Roy
qui s'en apperçeut , la préſenta à
laReine , & fit l'honneur à Mon.
fieur de moncault de luy commander
de la ſervir. Quoy que
ce Prince dût eſtre aſſez fatigué
pour ſe repoſer , il ne laiſſa
pas d'aller voir les Troupes de
ſa Maiſon , qui estoient campées
GALANT. 163
fur le bord du Doub , hors les
Portes de la Ville . Ce Campeſtoit
compoſé des Grenadiers de la
Maiſon de ſa majeſté , commandez
par Monfieur Riotor ; des
quatre Compagnies des Gardesdu-
Corps ; des Gendarmes , &
des Chevaux Legers de la Garde
; & des deux Compagnies de
Mouſquetaires. Monfieur le Duc
de Noailles eſt General de ces
Troupes , qui ont ſervy d'Eſcorte
à la Cour depuis Beſançon.
Elles ont toûjours campé aux
Portes du Quartier du Roy , &
fourny les gardes ordinaires chaque
jour. Il ſeroit fort difficile de
trouver dans tout le reſte de la
Terre , le meſme nombre d'une
auffi leſte , & auffi bonne Cavalerie.
La Reine alla auſſi viſiter
ce Camp , & fit Collation chez
Monfieur le Duc de Noailles . La
164
MERCURE
Table de ce General a toûjours
eſté d'une magnificence extraordinaire
, & cette dépenſe doit
ſurprendre d'autant plus , qu'elle
a continué pendant tout le temps
que le Roy a marché avec toute
fa Maiſon .
Le 18. Leurs Majeſtez entendirent
la meſſe à l'Egliſe de S. Iean,
dans la Chapelle du Saint Suaire,
qu'Elles baiferent , auffi - bien que
tous les Seigneurs & Dames de
la Cour. Le Roy s'en eſtant retourné
, reçeut une Députation
de huit Chanoines. Ils faifoient
porter un Baffin de Vermeil doré
, dans lequel eſtoient deux
Echarpes de Taffetas, l'une blanche
, & l'autre rouge , & fur ces
Echarpes , il y avoit un petit Saint
Suaire à l'endroit du coeur. C'eſt
un Préſent qu'on fait d'ordinaire
aux Grands , & dont on affure
GALAN T.
165
qu'on a vû des effets miraculeux.
Il y avoit encore un S. Suaire fur
de la Toile blanche , de la grandeur
du veritable ; & afin que
dans la ſuite du temps , cette
Copie ne paſfaſt pour l'Original ,
on y avoit fait écrire ces paroles.
Repréſentation du S. Suaire de Be-
Sançon. Monfieur de Gramont ,
Doyen de cette Egliſe , préſenta
au Roy ces deux Echarpes , &
le S. Suaire à la Reine. Leurs
Majeſtez reçeurent ces Préfens
avec leur pieté ordinaire . Le Roi
fit encore ce jour- là une Reveuë
des Troupes de ſa Maiſon ,&enſuite
il mena la Reine à la Citadelle
, parce qu'elle avoit témoigné
ſouhaiter de voir faire
l'Exercice aux Cadets , ſur ce
que le Roy luy en avoit dit. Certe
Princeſſe eut le plaifir de voir
de jeunes Gentilhommes capa
166 MERCURE
bles de commander , avant que
d'en avoir acquis l'expérience
dans les Emplois par le nombre
des années . Ils sont conſommez
dans le métier de la Guerre ſans y
avoir jamais eſté ; ils ſçavent l'Art
de fortifier les Places, de les attaquer
, & de manier le Crayon , la
Plume , l'Epée , la Picque & le
Mouſquet . Pendant que ces choſes
ſe paſſoient , Meſſieurs les
Chanoines de S. Jean fatisfirent
la devotion du reſte de la Cour,
&de tous les Peuples de la Province,
qui estoient accourus pour
voir Leurs Majeſtez . Le S. Suaire
fut expoſé publiquement, comme
il l'eſt le jour de Paſques,& le Dimanche
d'aprés l'Aſcenſion.
Monſeigneur le Dauphin.couroit
en meſme temps les Teſtes,
dans l'Academie de Besançon ,
avec les Princes & les Seigneurs
GALAN T.
167
-de la Cour ; & comme c'eſt une
Ville pourveuë de Chevaux fort
propres pour cet Exercice , il
n'en voulut point monter d'autres.
Il les travailla avec une
adreſſe , & une grace ſurprenante,
& fit l'honneur à Monfieur de
Beaumarché , de luy dire que
ſes Chevaux eſtoient tres-bons .
Rien n'eſtant capable de détourner
la Reine de ſa pieté ordinaire
, cette Princeſſe viſita
pluſieurs Monafteres , & fit
l'honneur aux Religieuſes d'entrer
dans leurs Convents.Pendant
le ſejour de Leurs Majeſtez à Beſançon
, toutes les ruës furent illuminées
, de même que le jour
de leur arrivée , & l'on connut
aiſément que toutes ces démonſtrations
extraordinaires de joye
eſtoient des effets de l'amour
dont les coeurs des Habitans
,
168 MERCURE
eſtoient penétrez pour le Roy.
Ce Prince, outre de grandes charitez
répanduës par ſon ordre ſur
les Hôpitaux de la Ville , fit donner
des ſommes conſidérables à
Monfieur l'Archeveſque , pour
eſtre diſtribuées aux pauvres Egliſes
de ſon Dioceſe , & n'oublia
pas les Priſonniers . Monfieur
le Marquis de Montauban , Lieutenant
de Roy de la Province,
qui s'eſt fait aimer dans tous les
endroits où il a commandé , fit les
honneurs de la Ville d'une maniére
éclatante. Sa Table fut toûjours
propre , délicieuſe , & abondante
en toutes choſes ; & les
Princes & les Seigneurs de la
Cour , luy firent ſouvent l'honneur
d'y manger. Meſſieurs de
Beſancon avoient fait orner le
frontiſpice de leur Hôtel de Ville
, où les Armes du Roy paroiffoient
GALAN Τ . 169
foient accompagnées de pluſieurs
Deviſes . On celébra une Meſſe
folemnelle pour Sa Majesté aprés
ſon départ , dans l'Egliſe de l'Hôpital
du S. Eſprit , où la Nobleſſe,
& tous les Corps de Ville, furent
invitez . L'ouverture s'en fit par
un Exaudiat en Muſique , & un
Diſcours à la loüange de ce Prince
, prononcé par un Prêtre de
la Maiſon , Docteur de Paris,
Monfieur Beuque, Commandeur
de l'Hôpital , fit l'Office , & quoy
qu'il y euſt grande Simphonie ,
le Corps de Muſique de l'Eglife
Métropolitaine ne la.ſſa pas deſe
diftinguer. Le Commandeur que
je viens de vous nommer , voulut
donner par là une marque
publique de ſa gratitude , pour
l'Aumône que le Roy avoit faite
à l'Hôpital le jour qu'il partit
de Besançon. Je ne dois pas finir
Juillet 1683 . H
170
MERCURE
cet Article ſans vous parler des
Fortifications que ſa Majeſté y a
fait faire. Elle a fait rélever &
hauſſer les Ouvrages de la Citadelle
, & travailler à d'autres
fort importans devant les deux
Portes. On les a taillez dans le
roc , & élevez à une juſte hauteur;&
comme la Citadelle eſtoit
commandée de deux Montagnes,
on a fait faire des Traverſes qui
en empeſchent les venës. Derriere
ces Traverſes , il y a des
Bateries , & des Places d'Armes
qui ne peuvent eſtre endommagées
d'aucune part. La Ville a
eſté auſſi fortifiée de pluſieurs
Baſtions & Dehors &l'on a
fait au milieu de ces Ouvrages
un Chaſteau pour la défendre.
La Cour alla coucher le 19. à
Montbozon , où Elle campa. On
y fit percer deux Logis , afin de
د
GALAN Τ. 171
donner communication aux Apartemens
du ROY & de la Reine.
Le 20. on coucha à Leure , & le
21.au Village de Champigny. On
y avoit dreſſé les Tentes de Sa
Majesté. Le 22. on ſe rendit à
Beffort. Le ROY n'y fut pas plûtoſt
arrivé , qu'il alla voir les Fortifications
du Chaſteau. Le 23 .
il vint coucher à Cerney , & le
24. à Colmar , où ſuivant la coutume
de faire complimenter les
Souverains qui viſitent leurs
Frontieres , les Cantons Suiffes
avoient envoyé quatre Députez ,
qui eurent Audience de Leurs
Majeſtez, de monſeigneur le Dauphin
, de Monfieur , & de madame.
Ils furent conduits par Monfieur
de Bonneüil , Introducteur
des Ambaſſadeurs. Monfieur de
Gondreville Gouverneur de
Scheleſtat , vint ſalüer le Roy à
د
H2
172
MERCURE
Colmar. Monfieur de Montclar
s'y rendit auſſi de ſon Camp de
Molsheim , & préſenta à sa majeſté
fix cens jeunes Gentilshommes
qui ſont entretents à
Brifac. Elle leur vit faire l'Exercice
, & témoigna eſtre fort contente
de leur adreſſe .
Le 25. la Cour vint coucher à
Beinfeldt , & en partit le 26. pour
Molsheim , où la reine ſe rendit,
pendant que le Roy prit le chemin
de Strasbourg , pour en vifiter
les Fortifications . Il arriva
fur les onze heures aux Portes
de cette Ville , où Monfieur le
Marquis de Chamilly qui en eſt
Gouverneur , & les Bourguemeſtres,
le reçeurent ſous une Tente
qu'ils avoient eu ſoin de faire
dreſſer. Sa Majeſté ſans entrer
dans la Place , alla voir la Citadeile
, qui a cinq Baſtions , &
GALANT.
173
eſt ſituée entre la Ville & le
Rhin. Elle eſt baſtie de Pierres
dures , qu'on tire des Carrieres
qui font aux environs de Molf
heim . On a fait un Canal exprés
pour le tranſport de ces maté
riaux , & on n'a employé que
vingt mois à venir à bout d'un
travail de vingt années. La cho
ſe paroit impoffible , & cependant
on n'en peut douter. La
Poſtérité ne le croiroit pas fous
un autre Regne que celuy de
LOUIS LE GRAND. Sa Majesté
viſita auſſi le Fort de Kiel , qui
eſt de quatre Baſtions , deux petits
Forts qui font dans deux Iſles ,
&une Plate-forme au milieu du
Pont du Rhin. On a fait d'abord
tous ces Ouvrages de terre , &
enfuite on les a revétns de pierre.
De l'autre coſté de la Ville,
on a conſtruits deux grands Ba
H
3
174 MERCURE
ſtions qui ſont fermez d'Ouvra
ges du coſté de la Ville , & qui
forment encore comme deux pе-
tites Citadelles. Il faut obſerver
que les pierres de la Citadelle,
au lieu d'eſtre miſes de largeur,
ſont placées de longueur , ce qui
la rend beaucoup plus forte , parce
qu'eſtant par ce moyen une
fois auſſi épaiſſe de pierre que les
Fortifications ordinaires , il eſt
preſque impoſſible que les boulets
de Canon penétrent juſques
au bout de la pierre ; outre que
ces pierres préſentant une face
moins large , il eſt bien plus
difficile qu'elles s'éclatent. On
voit par-là qu'il en eſt entré une
fois autant dans cet Ouvrage ,
qu'on en employeroit dans un pareil
, où les pierres ne ſeroient
pas poſées de la meſme forte
& qu'ainſi la dépenſe a eſté dou-
2
GALANT.
175
ble. Le Roy ayant fait le tour de
la Ville de Strasbourg , fit la Reveuë
de fix cens jeunes Gentilshommes
qu'il entretient dans
cette Place , de deux Bataillons
du Regiment de Sault , chacun
de huit cens Hommes , & des
autres Troupes qui compoſent
la Garniſon. Sa Majesté ſe rendit
enſuite à la Blancherie , qui
eſt à un quart de lieuë de Strafbourg
, où Elle fit l'honneur aux
principaux Seigneurs de ſa Cour,
& aux Officiers Generaux de ſes
Armées qui s'y trouverent , de
les faire dîner avec Elle. Le Repas
fut ſervy dans une Grange
qu'on avoit fait préparer. Tous
les dehors eſtoient environnez
de verdure. Ainſi on l'euſt priſe
pour un grand Berceau. Il y en
avoit auſſi au dedans , mais feulement
dans les coins , pour don
H 4
176 MERCURE
ner du frais. Tout le reſte de la
Grange eſtoit proprement orné ,
& le milieu , remply d'une grande
Eſtrade ſur laquelle eſtoit la
Table. Le Roy vint enſuite le
long du Caral à Molsheim , où la
Reyne eſtoit arrivée de Beinfeldt
, & le lendemain il fit la
Revevë du Régiment des Dragons
Dauphins , des Gendarmes
de Bourgogne , de ceux de la
Reyne , & de quelques autres
Corps. Ces Troupes eſtoient
commandées par Monfieur le
Comte de Montclar; & ce Camp
ne doit eſtre appellé qu'un Camp
volant , parce qu'elle n'y étoient
pas, campées pour ſejourner ,
comme celles des autres Camps.
Monſeigneur le Dauphin y paſſa
devant Sa Majesté à la teſte de
fon Regiment , & la faltia de l'Eise.
Le meſme jour , le Roy don
GALAN T. 177
na Audience à Monfieur Forſtner
, Envoyé Extraordinaire de
Monfieur le Duc de Vvirtemberg
, qui l'eut enfuite de la Reyne
,& de toute la Maiſon Royale
, eſtant conduit par Monfieur
de Bonneüil , Introducteur des
Ambaſſadeurs , qui avoit eſté le
prendre avec les Caroſſes de Sa
Majeſté. Le 28. Monfieur le Baron
de gronek , Envoyé de Mon
ſieur le Marquis de Bade-Dourlach
, eut les meſmes Audiences
avec les meſmes ceremonies. Ces
Miniſtres , apres avoir fait leurs
Complimens de la part de leurs
Maiſtres , s'en retournerent charmez
de Sa Majeſté. Ce Prince ,
qui pendant tout fon Voyage
s'eſt fait un plaifir de rendre tous
ſes momens utiles , alla ce iourlà
28. voir les Carrieres d'où l'on
tire les pierres qu'on employe aux
H
178 MERCURE
Fortifications de Strasbourg. Ces
Carrieres font à demy lieuë de
Molsheim. Sa majeſté vit auſſi le
Canal que l'on a fait pour tranſ
porter ces matériaux. Monfieur
le marquis de Louvois ayant eſſuyé
de grandes fatigues dans tout
le Voyage , où il a preſque toûjours
eſté exposé au Soleil , &
n'ayant que tres- peu repoſé chaque
nuit , à cauſe du travail continuel
que luy donne le ſoin de
toutes les Fortifications , & de
toutes les Troupes de France
tomba malade à Molsheim .. Son
mal eſtoit une Pleuréſie. Il fut
auſſi- toſt ſaigné par Monfieur
Gervais , Premier Chirurgien de
la Reyne , & conduit à Strafbourg
, où Sa Majesté luy donna
Me Aliot, l'un de ſes Medecins
de Quartier , qui le fit encore
faigner pluſieurs fois Apres quet
و د
GALANT.
179
ques jours d'une maladie quin'étoit
caufée que par la fatigue , &
par l'ardeur de ſervir & de faire
ſervir le Roy , ce Miniſtre recouvra
ſa ſanté preſque entierement,
& alla rejoindre la Cour à Metz .
Cependant Leurs Majeſtez par-
-tirent de Molsheim le 20. & vinrent
coucher àBouſvilliers .Le 30 .
Elles arriverent à Bouquenon. Le
Camp en estoit à une lieue. Le
Roy avoit réſolu de le voir dés
-cejour-là; mais le mauvais temps
fut cauſe qu'il alla ſeulement ſe
promener le long de la Lignedes
Camps , où ce Prince vit lesBataillons
de front , & en Bandiere..
Ce Camp, composé de vingt-huit
Bataillons de la plus belle , & de
la plus leſte Infanterie , dont on
ait jamais oüy parler en France ,
eſtoit ſous les ordres de Monfieur
le Duc de Villeroy , Lieutenant
H. 6
180 MERCURE
General. On peut affurer qu'il ne
s'eſt jamais rien offert de plus
agreable , ny de plus fingulier à
la veuë. A fix pas des Tentes des
Sergens , on voyoit des faiſceaux
de Piques dreſſez , & quatre pas
plus loin , on voyoit ceux des
Mousquets , ce qui faiſoit une belle
tefte de Camp. Les intervales
des Allées eſtoient ſablez , & au
deſſus des Piques & des Moufquets
, on avoit mis des Arbrifſeaux
qu'on s'eſtoit donné la peine
de tailler. Ainſi cela reſſembloit
aux Allées des Tuileries . Le
premier jour de Juillet , Monfeigneur
le Dauphin ſe rendit au
Camp. Il y eut trois coups de
Canon tirez. Au premier , les
Soldats prirent les Armes ; ils ſe
mirent en bataille au ſecond; &
au troifiéme , ils marcherent hors
du Camp. L'apreſdînée le Roy
1
GALANT. 181
alla voir cette Infanterie , qui fit
- les memes mouvemens. Ils furent
reïterez le lendemain, quand
Sa Majesté retourna au Camp ,
où les Troupes furent encore afſemblées
. Lors qu'ils eurent eſté
faits , le Roy paſſa dans une grande
Prairie au deſſous du Camp ,
& les Troupes s'eſtant miſes en
bataille ſur une meſme Ligne, il
en fit la Reveuë qui fut com.
mencée par l'Aîle droite. Ces
Troupes marcherent enſuite pour
s'élargir , & fi - toſt qu'elles eurent
occupé leur terrain , on tira trois
coups de Canon , qui ſervirent
comme de ſignal à la Mouſqueterie
pour un pareil nombre de
décharges. On remarqua une
choſe qui mérite bien d'eſtre obſervée.
C'eſt que Monſeigneur
le Dauphin ne ſalua le Roy , que
lors qu'il paſſa devant les Dra
184 MERCURE
de vous parler de celle de Monſieur
le marquis de maloze , Colonel
du Regiment de Roüergue.
Tous les Soldats qui la compoſent,
font chacun de fix pieds de
haut , & leur ajustement répondoit
à la fierté qu'ils faifoient paroître.
Le 4. Monſeigneur le Dauphin
ſe rendit dés le matin au
Camp , & donna les ordres neceffaires
pour l'attaque d'un Fort,
qui estoit ſur une hauteur voifine
. Ce Prince fit enſuite l'honneur
à Monfieur le Duc de Villeroy
, d'aller dîner chez luy. Une
Grange fort ſpatieuſe luy ſervoit
de Logement. Elle eſtoit ouverte
par le milieu , & l'on voyoit plufieurs
Pieces à droit & à gauche.
La Chambre de parade de ce
Due estoit parquetée , & il y
avoit un grand Lit d'Ange fort
magnifique , avec quantité de
GALANT. 185
Tableaux de prix . On joüa dans
cette Chambre avant qu'on ſe
miſt à table. A coſté , il y en
avoit une petite , dans laquelle
Monfieur le Duc de Villeroy couchoit
. Vis - à - vis de la grande
Chambre , eſtoit la Salle où l'on
devoit manger . On avoit dreſſé la
Table ſur une tres-grande Eſtrade,
avec un Dais au deſſus qui la
couvroit toute. Le Buffet eſtoit
fous une Feuïllée , placée dans
l'enfoncement. Tout ce qui faifoit
l'ornement de ce Buffet , étoit
de Vermeil doré , & l'on ne
ſervit à table aucune Vaiſſelle
blanche. Ceux qui mangerent
avec Monſeigneur le Dauphin ,
furent Monfieur le Comte de
Vermandois , Monfieur le Duc
du Maine , Monfieur le Maréchal
Duc de Vivonne , Monfieur
de Sainte Maure , Monfieur le
1
186 MERCUR E
Marquis d'Effiat , & pluſieurs autres.
Monfieur le Duc de Villeroy
vouloit ſervir Monſeigneur
leDauphin ; mais ce Prince luy
commanda fi abſolument de ſe
mettre à table , qu'il ne put ſe
défendre d'obeïr . On bût d'abord
de tres - excellent Vin de Champagne
, on paſſa enſuite au Vin
de Mofelle, avec lequel pluſieurs
Santez furent beuës . Les Violons
ſe firent entendre au commencement
de ce Repas ; les Hautbois
des Dragons joüerent enfuite ;
les Tambours prirent leur place
peu de temps aprés , & l'on commença
la Santé du Koy debout &
découvert. On la but huit ou dix
fois. Les Tambours batoient la
Charge à chaque coup , & cent
Moufquetaires tiroient auffi-toft.
Monfieur le Duc de Villeroy
avoit fait préparer un grand Baſ-
1
GALANT. 187
fin remply de Pipes , pour ceux
qui ſe plaiſent à fumer , & qui ſe
veulent faire une habitude de la
fatigue , à laquelle les Guerriers
doivent eſtre endurcis ,parce que .
les plus grands Seigneurs ne ſçan
chant pas les occaſions où ils peu
vent ſe rencontrer , ny dequoy
ils auront beſoin dans le rude Métier
de la Guerre,doivent toûjours
eſtre préparez à tout.
Monfieur le Duc de Villeroy,
dont la valeur & l'eſprit répondent
parfaitement à l'air noble &
grand qui le diftingue par tout ,
remplit avec beaucoup d'avantage
ce que tant d'illuſtres Hoſtes
avoient attendu de luy , dans une
occafion de cette nature. Monſieur
le Marquis d'Uxelles donna
à dîner dans le meſme temps à
Meſſieurs les Princes de Conty,
& de la Roche fur-Yon , à Mon188
MERCVRE
ſieur le Prince de Commercy , à
Monfieur le Comte de Brionne,
& à pluſieurs autres. Le Repas
fut magnifique , & digne de ceux
qui s'y trouverent. L'apreſdînée,
le Roy vint au Camp , accompagné
de toute la Cour. Les Dames
eſtoient à cheval. Sa Majeſté
ſe promena à la teſte de
ſon Regiment , & fut falüće de
la Pique. Les Soldats firent le
maniement des armes avec beaucoup
d'adreſſe. L'Exercice finy,
le Roy fit appeller Monfieur de
Montchevreüil qui commande
ce Regiment , & luy dit qu'il
vouloit le voir défiler , ce qui fut
executé dans le metme temps.
Ces mouvemens le firent à la
teſte de toute l'Armée , qui defcendoit
dans la Prairie , pour venir
faire l'attaque du Fort. Pendant
ce temps , Monſeigneur le
GALANT. 189
Dauphin donna ſes ordres pour
cette attaque . Ce Prince alla reconnoître
la Place avec Monfieur
le Duc de Villeroy , qui donna
- auſſi ſes ordres pour ſa défenſe.-
- Monfieur le Chevalier de Sourdis
la gardoit , avec les Bataillons
de Champagne , Normandie ,
Navarre, Roüergue, la Marine,&
Vieille-Marine , des Fuſiliers &
des Dragons de la Reine , defquels
il y avoit un Détachement
au pied de la Place. On en fit
pluſieurs , & l'on envoya les
Compagnies de Grenadiers prendre
des Munitions , & l'Artillerie.
Toute l'Armee eſtoit en bataille
ſur les Aîles à l'un & l'autre
coſte du Fort , & le long des Bois,
fans qu'on puſt le remarquer. Le
Regiment du Roy qui avoit toujours
eſté en bataille au milieu.
de la Prairie en face de la Places
190 MERCURE
ſe partagea des deux coſtez , a
la droite , & à la gauche. Cependant
il ſe faiſoit toûjours quel.
ques eſcarmouches des dehors de
la Place , &des Buiſſons où l'on
s'eſtoit retranché. Monſeigneur
le Dauphin ayant envoyé Monſieur
le Prince de Turenne pour
reconnoiſtre , Monfieur le Duc
de Villeroy qui s'en apperçeut ,
détacha aprés luy fix Dragons
qui le firent Priſonnier , luy oſterent
de la main la Bride de fon
Cheval , & l'amenerent en cet
état àMonſeigneur le Dauphin.
Il paya fa rançon ſur l'heure aux
Dragons. La Reine arriva au
Camp , aprés avoir fait Collation
dans celuydeMonfieur de Noailles
, & chez ce Duc , comme les
jours précedens. Il eſtoit huit
heures du foir. L'Armée ſe mit
auffi- toſt en bataille , on la fic
GALANT.
191
marcher. La droite & la gauche
ſe vinrent joindre , & dans fort
peu de temps la Place fut inveſtie
, & la Prairie couverte de
Troupes , qui demeurerent prés
d'une heure en préſence , pendant
que l'Artillerie de la Place,
celle des Affiégeans , & les Bombes
, faisoient un grand bruit. Le
ſignal fut donné , par le feu qu'on
mit à une traînée de poudre.Monſeigneur
le Dauphin cria en méme
temps , Marche , & auffi - toſt
les Troupes marcherent juſques
au Glacis du Fort , ſans tirer ,
quoy que ceux qui estoient derriere
, fiſſent leurs décharges en
ſe retirantdans les Paliſſades . Le
feu commença enfin de part &
d'autre , & l'on donnaun Affaut
general. On tira du moins trois
cens coups de Canon , aprés leſquels
le bruitde plus de fix vingts
192
MERCURE
mille coups de Mouſquet , & de
plus de deux mille Grenades , ſans
compter celuyde cinquanteBom
bes , ſe fit entendre,pendant une
heure &demie , de la plus extraordinaire
maniere dont on ait jamais
oüi parler. On auroit perdu
beaucoup de monde ſi l'on avoit
pris le Fort d'aſſaut ; mais il y
avoit ordre aux Affiégeans de
n'aller que juſqu'à la Paliſſade. Il
y avoit plus , & l'on eſtoit convenu
d'un ſignal qui euſt fait cefſer
l'attaque , ſi l'ardeur Françoiſe
qui n'écoute & ne voit rien ,
n'euſt eſté cauſe qu'on ne s'en
apperçeut pas . Ainfi le Combat
dura juſqu'à ce que la Poudre
eut manqué. Madame l'Electrice
Doüairiere Palatine , que Monfieur
& Madame avoient eſté
voir quelque temps auparavant
à une lieuë de Bouquenon , fut
préſen
GALANT.
193
préſente à tout ce qu'on fit au
Camp. Monſeigneur le Dauphin
luy dit un peu avant l'attaque du
Fort, qu'elle alloit voir comment
les François attaquoient. Cette
Princeſſe avoira ,quand les Affiégeans
ſe retirerent , que quoy
qu'elle euſt eſperé de voir , ſon
attente eſtoit remplie au- dela de
tout ce qu'elle avoit pû s'en imaginer.
Beaucoup de Princes ,&
deGens de qualité des environs,
prirent le meſme divertiſſement,
&il leur cauſa, autant de plaiſir
que de ſurpriſe. Il eſtoit prés
d'onze heures du ſoir quand la
Cour s'en retourna. Monfieur le
Prince de Conty , & pluſieurs
Perſonnes du premier rang , demeurerent
à ſouper chez Monfieur
le Duc de Villeroy , qui joi
gnit la Comédie à un Régale
tres propre & tres-magnifique.
Juillet 1683 . I
194
MERCURE
On aſſure que le Camp demeurera
encore ſix ſemaines au méme
endroit , parce que les Soldats
y font occupez à défricher
une Foreſt pour en faire une
Prairie , comme ils ont déja fait
du Camp où ils font. Trois mitle
Hommes travailleront chaque
jour à cet Ouvrage. Le Regiment
de Picardie a gardé le Roy,
tant qu'il a eſté à Bouquenon.
Monfieur le Marquis d'Harcour
qui en eſt Colonel , & qui eſt
auſſi Brigadier , a toûjours commandé.
Le 6.Monſeigneur le Dauphin
partit de Bouquenon à trois heures
du matin. Il fut accompagné
juſques à Salerbe par Monfieur
le puc de Villeroy , & par tous
les principaux Officiers de l'Armée.
Ce Prince ſe mit à la teſte
de la Maiſondu Roy pour la com
GALANT.
195
mander , ainſi qu'avoit fait Monſieur
le Duc de Noailles depuis
Besançon. Tous les Commandans
qui eſtoient au Voyage , ou
qui n'eſtoient point de ſervice
auprés de Sa Majesté , ſe mirent
à la teſte de leurs Corps, & Monfieur
le Duc de puras ſe mit à la
teſte de ſa Compagnie des Gardes.
On marcha au petit pas , &
Monſeigneur le Dauphin donna
tous les ordres , & remplit toutes
les fonctions d'un General d'Armée.
Je vous ay déja nommé les
Corps qui compoſoient ces brillantes
Troupes ; comme elles
font toutes de Cavalerie , & remplies
de beaucoup de Gens de
qualité , le nombre des Valets en
eſt fort grand. Cela fut cauſe
qu'on les ſépara en deux Corps,
auſquels on donna deux prapeaux
de diférente couleur. Un
12
196 MERCURE
Brigadier , & deux Gardes , marcherent
à la teſte de chacun .
Cettediverſité de Drapeaux produiſoit
deux bons effets ; elle empeſchoit
que ces Corps ne s'écartaſſent
, & qu'ils ne commifſent
quelques déſordres . On en
tiroit encore un autre avantage.
C'eſtoit que par le moyen des
couleurs de leurs Drapeaux , ils
ſe rendoient plus aiſement &
plûtoſt , auprés de leurs maiſtres ,
Avant que Monſeigneur le Dauphinſe
miſt à la teſte de ſes Troupes
, ce grand nombre de Valets
marchoient devant ; mais comme
l'on jugea que ce Prince en pourroit
recevoir de l'incommodité ,,
on les fit marcher derriere. Monſeigneur
le Dauphin a commandé
ceCorps d'Armée depuis Bouquenon
juſques à Verdun. Il a
campé, marqué le Camp , donGALAN
T.
197
né les ordres , & s'eſt toûjours
levé à quatre heures du matin.
Le meſme jour 6. le Roy & la
Reine partirent auſſi de Bouque
non , accompagnez de Monfieur
& de Madame , & vinrent coucher
à Sarbric , où Monfieur de
Chanteraine reçeut le Roy à la
teſte de fa Garniſon. Le lendemain
7. la Cour arriva à Vaudrevange
, & pafſſa par le Camp
des Troupes de la Garniſon de
Sar-Loüis , compoſée des Bataillons
de Picardie , de Navarre , de
la Couronne , de Humieres , de
Vaubecourt , de Cruſſol , du Re
giment Dauphin , & de quatre
Compagnies des Dragons Dauphins.
On a donné à ce Camp
le nomde la Nouvelle Candie,&
en voicy la raiſon.
Lors que les Turcs aſſiégerent
la Villede Candie , ils demeure-
13
198 MERCURE
rent pluſieurs années devant la
Place , & comme de temps en
temps ils faifoient de petits Baſtimens
dans leur Camp , pour
eſtre logez avec un peu de commodité
, il ſe trouva qu'au bout
de quelques années,ils en avoient
preſque fait une Ville. Les Troupes
dont je viens de vous parler,
ont fait plus encore. Il y a trois
ans qu'elles campent , & qu'elles
ſe relevent pour travailler aux
Fortifications de Sar- Louis . Pendant
ce temps , elles fefont bâty
des Maiſons. Elles ont planté des
Arbres,parmy leſquels il y a beaucoup
de Ciprés , & tous les Officiers
ont des Jardins avec des
Parterres. Il y a de fort bonnes
Hôtelleries , & tous les Equipages
de la Cour y ont logé. Des
Troupes de ce Camp , auquel le
Roy a fait des libéralitez à proGALAN
Γ .
199
portion des autres Camps , fervent
tour à tour de Garniſon à
Sarbric.
Le 8. Sa Majesté monta à cheval
, & alla voir les Travaux de
Sar- Louis. Ce ſera une Place
digne du nom qu'elle porte. Les
- Ouvrages qu'on y voit , font de
ceux que le Roy ſeul eſt capable
d'entreprendre & d'achever.
La Reine qui les alla voir auſſi ,
aprés avoir fait Collation chez
Monfieur le Duc de Noailles ,
avoüa qu'il n'y avoit rien de cette
nature qui méritaſt plus d'eſtre
admiré . Le 9 : la Cour partit de
Vaudrevange pour ſe rendre à
Mets ; la petite vérole qui étoit
àBoula , & en d'autres lieux ,
fit changer l'ordre de la marche
qui avoit eſté réſoluë lors qu'on
partit de Verſailles. Le Roy vit à
Metz la jeune Nobleſſe qu'il y
14
200 MERCURE
entretient , & en fut tres -fatisfait.
Leurs Majeſtez paſſerent enſuite
par Malatour , Verdun , & Sainte
Menehout , pour ſe rendre à
Châlons. Monſeigneur le Dauphin
les quitta à Verdun , d'où
eſtant party de tres-grand matin,
il arriva le meſme jour à Verſailles
avant cinq heures du ſoir. Le
juſte empreſſement qu'avoit Madame
la Dauphine de revoir ce
Prince , luy avoit fait donner de
fi bons ordres , qu'à peine parutil
à Ville - d'Avray , que cette
Princeffeen fut avertie .Elle avoit
fait poſter des Gens de quart de
lieuë en quart de lieuë , & ordonné
qu'on tiraſt deux coups
de Fuſil , lors qu'il approcheroit
de l'Avenuë de Versailles . Cet
ordre fut exécuté ponctuellement.
Madame la Dauphine deſcendit
au bas de l'Eſcalier , pour
GALANT. 201
recevoir Monſeigneur le Dauphin.
Tous ceux qui estoient
alors à Verſeilles , ſe trouverent
à cette Réception, avec un grand
nombrede Perſonnes qui estoient
venuës exprés de Paris. Monſeigneur
le Duc de Bourgogne y
eſtoit auſſi On ne peut voir plus
de tendreſſe meſlée de grandeur,
qu'il en parut dans l'acueil que
ces auguſtes Perſonnes ſe firent.
Aufſi faut il avouer que les manieres
de Monſeigneur le Dauphin
ſont ſi engageantes pour
Madame la Dauphine , qu'il ſeroit
fort mal- aiſé qu'elle n'y répondiſt
pas . Ce Prince ayant
trouvé aux environs de Strafbourg
un Diamant d'une beauté
extraordinaire , l'acheta & l'envoya
à cette Princeſſe. Il eſt bien
doux & bien agreable , de trouver
dans un mary la galanterie
d'unAmant.
1
IS
202 MERCURE
La Cour arriva le 15. à Châ
lons.Monfieur l'Eveſque & Comte
de ce lieu , donna une magnifique
Collation à Leurs Majeſtez
, au Jare . Je vous ay décrit
ailleurs cette belle & délicieuſe
Promenade. Le lendemain , la
Reyne alla à la Cathédrale , où
elle fut reçeuë par Monfieur l'Eveſque
, accompagné de fon
Chapitre , & conduite à ſon Prie-
Dieu. Elle communia par les
mains de Monfieur l'Abbé Ante.
cour , l'un de ſes Aumôniers. Le
mefme jour 16. la Cour coucha
à Vertus ; le 17. à Montmirel ;
le 18.à la Ferté- ſous- Joüare , où
le Roy reçeut les nouvelles de
l'Expédition d'Alger ; le 19. à
Lagny , & le 20. à Verſailles , Sa
Majesté ayant pris de la juſtes
meſures pourtout ce qu'Elle avoit
deſſein de faire dans ſon Voyage,
GALANT.
203
que ſon retour s'eſt trouvé avancé
de quatre jours .
Je ne puis finir ſans vous faire
part d'une Deviſe que Monfieur
Magnin , Conſeiller au Préſidial
de Macon , a faite fur ce Voyage.
Elle a pour corps , le Soleil
au Signe du Lion dardant ſes
rayons ſur une Troupe de Lions
aſſemblez dans une Plaine , &
pour ames ces paroles , Tanto fub
fydere fortes. Il l'a expliquée par
ce Sonnet.
Ans les arides Champs
Dansles arides frique brûlante ,
del'ALes
Lions , au fortir de leurs Antres
affreux ,
Reçoivent du Soleil cette influence
ardente
Qui les rend fi vaillans ,fi forts ,
Jigenéreux.
I6
204 MERCURE ,
A
De leur noble couroux l'ardeur impatiente
Redouble chaque jour fous cet aspect
heureux;
Aux plus fiers Animaux ils donnent
l'épouvante , :
Tout tremble , tout frémit , rien ne
tient devant eux .
Ainsi lors que LOUIS viſite ſes
Armées ,
A la voix du Héros les Troupes
animées ,
D'un air grand & vainqueur suivent
ſes Etendarts ;
Et l'ame d'un transport de courage
: occupée ,
Le Soldat honoré d'un seul de fes
regards ,
:
GALANT.
205
Ne voit plus que Victoire au bout
de fon Epée.
Vous vous ſouvenez , Madame
, de la Relation que je vous
envoyay l'année derniere , de
tout ce qui ſe paſſa devant Alger
, dans le temps que Monfieur
le Marquis du Queſne ,
Lieutenant General des Armées
Navales de France , alla reconnoiſtre
cette Place. Je vous fis
une ample deſcription de la Ville
, de ſon origine , de ſes forces ,
du grand nombre de Vaiſſeaux
& de Galeres que l'Empereur
Charles- Quint y mena en 1541 .
lors qu'il voulut l'affieger , & de
la déroute de ſon Armée. Ce
morceau d'Hiſtoire qui vous parut
alors de ſaiſon , ne le ſeroit
pas moins aujourd'huy , mais ce
n'eſt pas ma coûtume de vous
206 MERCURE
écrire deux fois une meſme choſe.
Si quelques- unes de ces circonſtances
vous ſont échapées ,
ma Leture du mois d'Octobre
vous en rafraîchira la memoire.
Quelque ſurprenant que vous y
trouviez l'extraordinaire ſuccés
des Armes du Roy, on ne le peut
attribuer au bonheur. Il eſt deû
entierement à la prudence de ce
grand Monarque , qui ſçait faire
des entrepriſes à propos , qui ne
choifit que des Perſonnes capables
de les bien executer , & qui
n'épargne rien pour en rendre
l'évenement glorieux. Combien
de choſes méritent d'eſtre admirées
dans cette Expédition ! Il a
fait paroître qu'il avoit deſſein
d'en venir à bout ; il ne change
point de ſentimens , & la fait
pourſuivre dés que le temps favorable
eſt de retour . La deſtru
GALAN T.
207
ction des Algériens le regarde
moins que ſes Sujets , à qui ces
Corſaires oſtent la liberté du
Commerce ; & quelque dépenſe
qu'il faille faire pour les mettre
au moinsdans la neceſſité de vouloir
la Paix , la bonté qu'il a pour
ceux dont il eſt le Souverain & le
Pere , ne luy laiſſe point examiner
ce qu'il luy couſte pour les
garantir de toute inſulte. Joignez
à ces ſujets d'admiration , la continuelle
activité des Perſonnes intelligentes
qui ont ſoin de la Marine
, leur empreſſement à faire
travailler aux Machines étonnantes
qu'on doit employer dans les
grands deſſeins , la conduite ,
l'intrépidité , l'adreſſe , & l'eſprit
du General , & fur tout la haute
&nouvelle maniere d'accorder la
Paix à des Barbares. Apres cela
je n'ay plus rien à vous dire , fi
208 MERCURE
non que lors que le Roy viſitoit
fes Forces de Terre, qui brûloient
de combatre , & dont ſa pruden-
'ce retenoit l'ardeur , ſes Armées
Navales triomphoient ſur Mer ,
comme ſi le Ciel euſt voulu récompenſer
la victoire qu'il remportoit
ſur Luy- meſme , lors qu'il
s'empeſchoit ſur Terre de courir
à des Conqueſtes , qu'il n'avoit
qu'à ſouhaiter pour eſtre ſeûr de
les faire. Je viens à l'Entrepriſe
d'Alger.
Monfieur le Marquis du Quefne
eſtant party de Toulon le 6.
deMay avec ſix Navires deGuerre
, avoit donné ordre aux Vaifſeaux
, Galeres , Galiotes à Mortiers
, & autres Baſtimens quidevoient
compoſer l'Armée Navale
cetteCampagne dans la méditerranée,
de ſe rendre aux Iſles Fromentieres
, proche d'Yviça. U
GALANT.
209
paſſa le 18. à la veuë des Terres
de Barcelone , où ayant appriş
qu'il avoit paru quelques Vaifſeaux
Corſaires d'Alger qui
avoient fait des deſordres ſur la
Coſte , il détacha Monfieur le
Chevalier de Lhery , Chef d'Efcadre
, qui en prit un de quatorze
Pieces de Canon , monté de
150. Hommes . Il ne ſe rendit
qu'apres qu'on luy en eut tué
trente , & bleſſé autant. Trente
Eſclaves Chreftiens qui estoient
fur ce Vaiſſeau , furent mis en
liberté. L'Armée arriva au ren
dez - vous le 1. Juin , & les Vaifſeaux
le Laurier & l'Etoile y arriverent
le 9.avec les Galiotes. On
y attendit les Galeres juſqu'au 14 .
& l'on employa ce temps à faire
faire l'Exercice aux Grenadiers ,
à charger les Bombes , Carcaffes,
& autres Artifices , à dreſſer des
!
210 MERCURE
Echelles, & à diſpoſer tout ce qui
pouvoit eſtre neceſſaire pour la
defcente , dans le deſſein que
l'on avoit pris d'attaquer Alger.
Enfin voyant que les Galeres ne
venoient point , & Monfieur de
Monros , Enſeigne de Vaiffeau ,
ſecond Fils de Monfieur le marquis
du Queſne , que ce General
avoit envoyé à Barcelone pour
en avoir des nouvelles , eſtant
revenu ſans luy en pouvoir rien
dire de poſitif, il réſolut de partir
ſans elles pour ſe rendre devant
la Ville d'Alger , contre laquelle
il eſt inutile de rien entreprendre
lors qu'on a laiſſe paſſer
la faiſon des calmes. La Coſte eſt
tres -dangereuſe , & les Vaiſſeaux
font en péril d'y donner dans les
autres temps , for tout lors que le
vent ſoufle du coſté du Nord.
Ainfi l'on appareilla le 15 & l'on
GALANT. 211
i fit route vers Alger , où l'on
moüilla l'Anchre le 20. ſur les
* cinq heures du ſoir. On y trou-
- va cinq Navires commandez par
Monfieur le marquis d'Amfreville
, qui avoit repris un Vaiſſeau
Anglois , ayant une Commiſſion
- des Corſaires de Salé qui s'en
eſtoient tendus maiſtres. Il y avoit
trente Algériens fur ſon Bord.
Monfieur Triton , Lieutenant de
- Monfieur Colbert - S. Mars , fut
bleſfé dans cette attaque. Mefſieurs
Septemne , de Villete , du
Mené , & Colbert S.Mars, étoient
auſſi arrivez à cette Rade avec
leurs Vaiſſcaux. Le 21. & le 22 .
furent employez à tenir Conſeil.
Il fut reſolu qu'on ſe ſerviroit des
Galiotes fans attendre les Galeres
; que ſept Navires de guerre ,
rangez ſur une Ligne un peu
courbe , faiſant la meſme figure
7
212 MERCURE
que le Mole , en deça de la grande
portée du Canon , les eſcorteroient
, & que deux autres ſeroient
poſez au bout des deux
Aîles pour flanquer la Ligne , en
cas que les Ennemis fiſſent ſortie
fur les Galiotes avec leurs quatre
Galeres , dont on diſoit que
deux eſtoient preſtes , & les deux
autres en état de fortir bientoft.
Pendant ces deux jours , on prépara
les Touës des ſept Galiotes,
&celles des deux Vaiſſeaux des
Aîles , c'eſt à dire neuf Anchres ,
fur lesquelles it y avoit quinze à
ſeize cens braſſes de Cables moyens.
Le 23. à dix heures du matin
, les Commandans des Vaiffeaux
porterent leurs Anchres à
fix cens toiſes pres du Mole . C'é.
toit le Poſte que les Galiotes devoient
prendre pour tirer contre
la Ville. Ils les y jetterent , &
1
GALANT.
213
s'en retournerent en ſuice. Leurs
Tovės , ou Cables , eſtant attachées
d'un bout à l'Anchre ,
l'eſtoient de l'autre au Vaiſſeau
qui s'éloignoit , en forte que le
Cable demeuroit tendu depuis le
lieu où l'on avoit jetté l'Anchre,
juſques à celuy où le Vaiſſeau
s'eſtoit retiré ,& fervoit ainſi à
faire aller & venir les Galiotes à
la maniere des Bacs. Pluſieurs
Hommes mettoient les mains à
ces Cables , & le premier ſe trouvant
au bout , alloit ſe remettre
le dernier , juſqu'à ce qu'ils eufſent
amené la Galiote où ils la
vouloient conduire. Quoy que.
les Anchres , ſur lesquelles lesGaliotes
devoient toüer tous les ſoirs,
ayent eſté jettées en plein jour ,
& que les Chaloupes qui les jetterent
fuffentaſſez pres du Mole,
lesAlgériens les regarderent tran
214 MERCURE
quillement ſans tirer un coup ,
parce que les voyant toutes venir
les unes apres les autres, ſans qu'il
paruſt Cordage ny Anchre,le tout
eſtant ajusté en forte qu'il ſembloit
qu'elles n'alloient à autre
deſſein que celuy de conſiderer le
Mole , ils eſtoient bien- aiſes qu'on
le viſt aſſez garny de Canon pour
ſoûtenir la plus vigoureuſe attaque.
Ainſi on leur déroba cette
action , qui les ſurprit dans la
fuite. Les ſept Galiotes qui ſe devoient
haler ſur les Anchres attachées
à chaque Vaiſſeau , étoient
la Foudroyante , la Brûlante , la
Bombarde , la Cruelle , la Menaçante
, & l'Ardente , commandées
par Meſſieurs de Chevigny , de
Piaudiere , de la Mote d'Eran, de
Combe , de Pointy , Goëton , &
du Queſne-Mounier , Neveu de
Monfieur leMarquis du Queſne;
GALANT.
215
& les ſept Vaiſſeaux auſquels les
Anchres à toüer eſtoient attachées
, le Fleuron , le Ferme , la
Syrene , le Prudent , l'Aimable , le
Vigilant , &le Laurier , commandez
par Meſſieurs les Comte d'E
trées , le Chevalier de Tourville,
le Comte de Sepville , les Chevaliers
de Lhéry , & de Septemne
, & les Marquis d'Amfreville ,
&du Queſne le Fils . Les Anchres
des deux bouts eſtoient un peu
plus à terre , & c'eſtoit ſur elles
que ſe halloient le ChevalMarin,
du coſté de la Peſquerie au Sud-
Eſt ; l'Etoile , du coſté du Fanal
au Noord-Oüeſt. Ces deux Vaifſeaux
estoient commandez par
Meſſieurs de Belle Ifle , & le
Commandeurdes Goutes , & devoient
flanquer les Galiotes,comme
je vous l'ay déja marqué.
Chacun des ſept autres Navires
:
216 MERCURE
devoit prendre ſoin d'une galiote
, qui luy eſtoit particulierement
deſtinée , tant pour la poſter
, que pour la foûtenir en cas
d'attaque. Dans chacune étoient
embarquez , outre l'Equipage accoutumé
, dix Gardes de Marine
, & dix Grenadiers , avec dix
Soldats choiſis ; & deux Chaloupes
armées , & commandées
par des Officiers des Vaiſſeaux ,
luy ſervoient d'Eſcorte. Ily avoit
outre cela deux Corps de Garde
de Chaloupes , l'une au Nord,
& l'autre au Sud de la Ligne , &
quelques Canots legers de Rad
mes , poſtez vers l'entrée du
Port , qui devoient brûler des
amorces s'ils voyoient les Enne.
mis ſe diſpoſer à fortir , afin qu'à
ce fignal toutes les Chaloupes
marchaſſent vers les Galiotes qui
pourroient eſtre attaquées. Monfieur
GALANT.
217
H
ſieur de Tourville porta l'Anchre
du Vaiſſeau du Nord , & Monſieur
d'Amfreville celle de celuy
du Sud , qui devoient eſtre les
plus proches de la Ville, & Monſieur
de Lhéry porta l'Anchre du
milieu , ſe reglanr ſur les deux
des Aîles . Enfuitte , celles des intervalles
furent portées par les
Capitaines des Vaiſſeaux , fur
leſquels on devoit attacher les
bouts des Touës. Ils ſe regloient
ſur les trois qui avoient leurs
Chaloupes ſur les Anchres. Ces
Anchres furent jettées plus prés
les uns des autres , que n'étoient
les Vaiſſeaux , qui avoient beſoin
d'un plus grand eſpace , pour n'être
point en péril par les changemens
des Vents & des Marées,
au lieu qu'il eſtoit avantageux
que les Galiotes ne fiſſent pas un
ſi grand frond , afin que les deux
Juillet 1683 . K
218 MERCURE
Vaiſſeaux poſtez aux Aîles , eufſent
plus de facilité à les ſoûtenir.
La Planche que je vous envoye
vous fera mieux concevoir comment
le tout eſtoit diſpoſé.
Toutes les Anchres ayant eſté
portées le 23. on employa le reſte
du jour à donner les ordres neceffaires
pour empeſcher les Ennemis
de les venir lever pendant
la nuit ;& dans ce deſſein , Monſieur
Raimondi Major , mena des
Chaloupes engarde le ſoir ; mais
ils n'avoient pas remarqué ce qui
s'eſtoit fait , tant la choſe avoit
eſté bien executée , & ils ne fortirent
point. Le lendemain , la
Mer s'eſtant trouvée trop groſſe
pour permettrede rien entreprendre,
Monfieur le Marquis du Queſne
ſe contenta de donner les mêmes
ordres pour les Chaloupes
de garde. Les Marées les ayant
alouet.
*
K 2
10
GALANT .
219
portées proche des Murailles , les
Algériens firent quelques coups
de Mouſquet , & ne bleſſerent
perſonne. Le mauvais temps qui
continua , fut cauſe qu'on ne put
faire avancer les Galiotes que la
nuit du 26. & meſme il faiſoit encore
une groſſe Mer qui leur fut
fort incommode. Les ſept Galiotes
s'eſtant conduites par les
touës aux Poſtes qu'elles devoient
occuper avec les deux Vaiſſeaux
aux deux Aîles , & trente Chaloupes
armées pour aller où il ſeroit
neceſſaire , on commença à
tirer à une heure aprés minuit
juſqu'à 90. Bombes , toutes de
treize & quinze livres de poudre.
Le Tancage fit faire quelques
coups courts . C'eſt un mouvement
de vagues , qui agitant la
Galiote quand on tire , fait que
la Bombe ne va pas fi loin. El
K 2
220 MERCURE
les réüffirent toutes aſſez-bien . Il
y en eut peu qui ne tombaffent
dans la Ville , ou dans le Mole .
On en vit une portée dans le haut
de la Tour du Fanal , d'où elle
roula dans les Bateries d'en bas,
& y fit un grand déſordre. Les
Enne mis répondirent à cela par
un tres - grand feu de leur Canon,
au nombre de trois cens coups ,
qu'ils tiroient comme des décharges
de Mouſqueterie , lors qu'ils
voyoient mettre le feu à la Fuſée
de la Bombe. Leurs Galeres n'étoient
pas en état de ſortir ſur nos
Galiotes. Ils les avoient deſarmées
, ayant découvert que la
Chiourme avoit réſolu de venir ſe
mettre au milieu de nos Navires ,
&de crier Liberté. Pendant deux
heures qu'on tira des Bombes ,
Meſſieurs de Tourville &de Lhéry
alloient & venoient dans leurs
GALANT. ΙΣΙ
Canots , & eſtoient préſens à
tour. Monfieur le Duc de Mortemar
eſtoit dans celuy de Monſieur
de Tourville , accompagné
de Meſſieurs de la Porte , de Blenac
, & le Motheux ; & Monfieur
de Lhéry avoit dans le fien , meffieurs
les Chevaliers de Geſvres ,
de Belle- Fontaine , d'Aligre , de
Combes , & Monfieur de Combes
PIngénieur.Beaucoup d'Officiers,
& autres Volontaires de qualité,
eſtoient dans d'autres Chaloupes.
Un vent de Terre eſtant ſurvenu ,
Monfieur le marquis du Queſne
fit tirer deux coups de Canon ,
qui estoit le ſignal de la retraite.
Deux Vaiſſeaux Anglois furent
fort embaraſſez cette nuit- là. Ils
eſtoient moüillez au Port;& ceux
d'Alger ne voulant point avoir de
témoins de ce qui ſe paſſeroir ,
leur ordonnerent de ſe retirer. Ils
K 3
122 MERCURE
avoient porté des Touës , pour
paſſer entre la Ville , & les Navires
de France , & ils ſe trouverent
juſtement entre les deux
feux , d'où ils furent fort heureux
de pouvoir ſortir ſans autre mal
que la peur.
Le temps qu'il fit le ſoir du lendemain
27. ne donnoit pas eſpé.
sance de rien tenter. L'air remply
d'éclairs & d'orages ſembloit
préſager quelque fâcheux coup
de vent. On ſe tint pourtant toujours
en état d'avancer au premier
ſignal ; & comme ſur les dix
heures les nuages ſe diſſiperent,
& que la mer eſtoit fort unie , on
profita de cet intervale , & l'on
prit ſon temps entre deux grains.
On appelle ainſi ces gros nuages
noirs & épais , qui menacent de
la pluye. Les Galiotes s'avancerent
, & en deux heures , elles
GALANT.
223
jetterent cent vingt- ſept Bombes
qui réüſſirent admirablement. Il
en tomboit quelquefois trois ou
quatre enſemble , que l'on entendoit
crever avec un fort grand
fracas. Il y en eut dans la Ville
qui renverſerent la Maiſon de
Baba Haffan , Gendre du Roy,
& le plus puiſſant dans le Païs .
Quantité d'autres Maiſons furent
renverſées, & prés de ſept à huit
cens Perſonnes enſevelies ſous les
ruines . Les plus riches Magazins
furent abatus , & les Marchan
diſes miſes au pillage , ſe trouvant
mélées parmy les pierres des Bâ
timens . Enfin quand on auroit
mis les Bombes avec les mains ,
elles n'euſſent pas inieux réuffi
pour incommoder les Ennemis. Il
y en eut une entre autres qui
ayant creuſé deux pieds de terre
dans une Baterie , ne fit qu'une
K 4
224
MERCURE
embraſeure de quatre ou cinq
pieds , où elle démonta pluſieurs
Pieces de Canon , & tua plus de
cinquante Hommes qui les fervoient.
Une autre tomba dans
une Barque preſte à ſortir pour la
courſe , où il y avoit cent hommes
qu'elle enleva auſſi-bien que
Je Baſtiment. Un petit Navire de
Sale fut auffi coulé à fond. Il en
romba d'autres dans les Vaifſeaux
, mais elles n'y firent pas
beaucoup de mal , à cauſe des
précautions que les Algériens
avoient priſes , avec quantité de
Cables qui amortiſſoient le feu
de la Bombe. Au commencement
les Ennemis firent un feu extraordinaire
avec leurs plus gros
Canons , dont ils tirerent juſqu'à
plus de fix cens coups. Ils avoient
fait même allumer un grand nombre
de Fagots à la Coſte , afin de
د
GALANT.
228
mieux voir les Galiotes; mais cette
clarté découvrant la Ville, ſervoit
à donner plus de juſteſſe
pourtirer les Bombes. Touteleur
Canonnade n'eut d'effet que ſur
une Chaloupe qui ſoûtenoit une
Galiote,& que commandoit alors
Monfieur de Choiseuil - d'Ambouville,
de Champagne.Un coup
de Boulet luy ayant emporté le
bas ventre , il vint mourir dans
un des Vaiſſeaux , où il expira
une heure aprés s'eſtre confeffé.
Il eſtoit d'un mérite ſi diſtingué,
qu'il a eſté pleuré de Monfieur
de Lhéri dont il eſtoit Enſeigne,
& fort regreté de toute l'Armée.
Ce meſme coup emporta un Matelot
, avec un Soldat. Quelquesuns
porterent ſur les Galiotes , &
l'Ardente entre autres , que Mon
ſieur du Queſne- Mounier commandoit
, en reçeut pluſieurst
K
226 MERCURE
Comme elle étoit le plus prés de
la Ville,elle eut toûjours un grand
feu à eſſuyer; mais le peu de dommage
que les Galiotes rece
voient , eſtoit fort aiſe à réparer,
& c'eſtoit un grand ſujet de furpriſe
pour les Ennemis , de les
voir àla clarté des feux de la Cô
te , ſe retirer dans le même eſtat
qu'elles s'eſtoient approchées. Elles
firent retraite la ſecond nuie
deux heures avant le jour ; un
tourbillon de vent s'eſtant élevé
qui les mit en deſordre , brouïlla
les Amares des Vaiſſeaux , & en
rompit quelques-unes. Monfieur
le Duc de Mortemar , avec les.
mêmes. Perſonnes, qui l'avoient:
accompagné la premiere nuit, fut
préſent à tout ce qui ſe paſſadans,
cette ſeconde attaque , en laquelle
Meſſieurs de Tourville,de Lhéry
, & d'Amfreville , n'oublierent
62
GALANT.
227
rien de tout ce qui pouvoit con.
tribuer au ſuccés qu'elle eut. Il
ne pouvoit eſtre plus avantageux,
puis que la conſternation fut generale
dans toute la Ville . La Po ,
pulace,& fur tout les Femmes, al
lerent trouver Baba Haſſan. Les
unes luy portoient la teſte de
leurs Marys ; les autres , les bras
ou lesjambes de leurs Enfans , &
les tenant d'une main , & un poignard
de l'autre. Tiens , luy di
ſoient-elles , voy ce que nous t'apportons.
Si tu n'es pas Satisfait de
tantde Sangrépandu , ordonne-nous
de nous poignarder. Nous voulons la
Paix , ou que tu nous menes contre
les Ennemis. Nous nous ferons tuer
avec joye , mais il est trop dur de
mourir ainſi dans nos Maiſons. La
Taïffe , qui eſt une Milice d'Etrangers
, commença de ſon cô
té à ſe ſoulever. Ils dirent au
K 6
228 MERCVRE
Baſſa avec menaces,qu'ils ne vouloient
pas ſe voir expoſez aux
Bombes , ny garder la Ville , tandis
que les Tagarins en eſtoient
dehors. Les Tagarins ſont des
Mores , qui ayant eſté chaſſez
d'Eſpagne , vinrent habiter Alger
, & prirent cenomque leurs
Deſcendans ont conſervé. Cette
fierté fit peur au Baſſa , qui dé
pend en quelque forte des douze
mille Soldats qui compoſent cette
Milice. Ce ſont preſque tous
Renégats , Gens perdus , ſans Religion
, fugitifs de la Chrétienté,
&de la Turquie. Il eſt obligé de
leur faire livrer leur paye au renouvellement
de chaque Lune ,
& s'il diféroit ſeulement trois
heures , il ſe mettroit en péril
d'eſtre maſſacré. Ils obſervent ſes
ordres lors qu'ils les approuventi
&s'ils n'ont pas envie de les ſuis.
GALAN T.
229
vre , ils le forcent de les changer.
Ainſi en 1642. un Roy Tributaire
d'Alger, s'eſtant mis en campa
gne avec une Armée pour ne pas
payer le Tribut,le Baſſa Yſoufrefuſa
inutilement de luy tenir tête
; les Soldats le forcerent de
combatre. Ils firent plus en 1661..
contre Ramadan Baſſa , qui avoit
excedé ſon droit dans un partage
de Priſe. Its luy couperent la
gorge , & à 28. de fon Conſeil,
dont ils jetterent les corps aux
Chiens dans la ruë ; aprés quoy
ils tirerent de priſon un autre
Baſſa qu'ils y avoient mis depuis
quelque temps , parce qu'il n'avoit
pas payé ponctuellement la
Solde , & luy donnerent de nou
veau le Gouvernement , mais ce
Baſſa rétably ne ſongea qu'à ſe
vanger d'un Aga qui avoit eſté
cauſe de ſa diſgrace. Il promic
230
MERCURE
dix mille Patagons à deux Soldats
pour l'aſſaſſiner , & l'Aga ayant
découvert cette entrepriſe , alla
s'en plaindre aux Soldats , qui ſe
ſaiſirent de luy , & l'enfermerent
entre quatre murailles ouvertes
par deſſus , où il n'y avoit d'eſ
pace que pour s'affeoir , avec un
trou pour luy donner à manger..
L'Aga ayant remercié les Soldats
de leur juſtice, s'offrit à eux pour
Baſſa , avec promeſſe d'augmenter
leur Solde , ce qu'ils accepterent
. La neceſſité de cette prompre
paye , fait que le Baſſa n'a
autre but dans toutes ſes actions
que d'avoir de l'argent par droit,
ou par violence ; & c'eſt ce qui
eſt cauſe qu'il n'obſerve aucun
Traité. Jugez à quoy le porterent
les plaintes de la Milice , aprés
les deſordres qu'avoient fait les
Bombes . Le Divan s'eſtantaſſem,
GALANT.
231
blé le 28. de grand matin , pour
réſoudre ce qu'il y avoit à faire,
le Baſſa parla en termes tres- forts,
&dit qu'il eſtoit d'une neceflité
abfoluë qu'ils fiffent la Paix avec
les François . Il adjoûta qu'aprés.
qu'ils auroient beaucoup ſouffert
par les Bombes , il ne voyoit pas.
qu'ils euffent affez de forces à
nous oppoſer ; qu'à la Mer nous
les prenions , nos Navires eſtant
à preſent meilleurs Voiliers que
les leurs ; & qu'il ne luy paroifſoit
pas que tant de coups de
Canon tirez fur nos Galiotes ,
euſſent rien produit ; qu'ainſi il
eſtoit réſolu d'aller à Thunis , fi
on s'obſtinoit à ne pas vouloir la
Paix , & de mander à la Porte,
que par leur opiniaſtreté, ils mertoient
la Ville d'Alger en ruine,&
hors détat de payer le Carach à
Sa Hauteffe. C'eſt un Tribut que:
:
232
MERCURE
payent les Algériens au Grand-
Seigneur , depuis qu'ils ont eſté
obligez de ſe mettre ſous ſa protection
, ce qui eſt arrivé de cette
forte . La Ville d'Oran ayant eſté
fubjuguée en 1509. par le Roy
Ferdinand , il envoya une puifſante
Armée Navale , pour détruire
Alger avec ſes Corſaires.
Selim Eutemi , Prince des Alarbes
, en estoit alors Seigneur.
Les Algériens craignant la tem
peſte qui alloit fondre ſur eux ,
ſe rendirent au Roy d'Eſpagne
, qui pour les tenir en bride
, fit faire un Fort dans une
Iſle qui estoit devant la Ville ,
& y mit un Capitaine , & deux
cents Soldats. Ils luy payerent
d'ailleurs Tributs juſques à ſa
mort , qui arriva en 1516. Alors ,
ſe voulant défaire , & du Tribut
& du Fort , ils appelle
GALANT .
233
rent Aruch Barberouſſe , qui vint
auffi - toſt avec ſes Turcs . Selim
Eutemi le logea dans ſon Palais ,
& pour récompenſe Barberouffe
l'ayant ſurpris dans le Bain , fy
fit étrangler . Enſuite il ſe rendit
maître d'Alger , où il exerça mille
violences , fans avoir pû détruire
pourtant la Fortereſſe de l'iſſe.
Les Alarbes dégoûtez d'un gouvernement
ſi inſuportable , ſe réfolurent
de prendre le Roy de
Tunis pour leur Protecteur . Barberouſſe
ſe prépara à la Guerre ,
& laiſſant ſon Frere Cheredin
dans Alger avec une petite Garniſon
, il ſe mit en campagne ,
rencontra ſes Ennemis qu'il défit
entierement , ſe fit déclarer
Roy de Tunis , & bien- toſt apres
de Tremiſen , dont les Habitans
luy envoyerent la teſte de leur
Prince . Cela ſe paſſa en 1517 .
234
MERCURE
Dans ce meſme temps , Charles
Roy d'Eſpagne , Petit - Fils de
Ferdinand , & qui a eſté depuis
Empereur , accorda dix mille Soldats
à Abucheumen, Roy de Trémiſen
, refugié à Oran , pour faire
Ia Guerre à Barberouſſe , & aux
Turcs , ſous la conduite du Marquis
de Comares. Ce Marquis
eſtant à la veuë de Trémiſen ,
Barberouſſe réſolut d'en ſortir de
nuit , & de gagner Alger en fuyant.
Le Marquis le ſuivit avec
tant de promptitude , qu'il l'atteignit
àhuit lieuës de là au pafſage
d'une Riviere . Barberouffe
avoit 1500. Turcs , qui furent
tous tuez avec luy. Ainſi mourut
ce fameuux Corſaire , apres avoir
demeuré quatorze ans en Barbarie.
Le Marquis de Comares eſtant
de retour à Oran , & ayant fait
embarquer tous ſes Soldats , pour
GALAN Τ.
235
retourner en Eſpagne , la Milice
Turque , avec les Corſaires, éleut
Cheredin pour Roy d'Alger. La
premiere choſe qu'il fit eſtant en
poffeffion de ce Royaume , au
commencement de l'an 1519. fut
d'envoyer demander protection
contre les Chreſtiens au Grand-
Seigneur , luy promettantde pa
yer Tribut , ou de remettre Alger
entre ſes mains, avec tout ce qu'il
poſſedoit en Barbarie. LeGrand-
Seigneur accepta cette offre , &
luy envoya un Secours de deux
mille Turcs . En 1530. Cheredin
vint à bout de la Fortereſſe que
les Chrétiens tenoient encore
fur l'ifle devant le Port , & fit
faire un Mole depuis la Ville jufques
à cette Iſle.
Baba Haſſan , fort troublé des
menaces du Baſſa , & de celles de
la Populace émeuë , fit venir
236 MERCURE
Monfieur de Beaujeu , Capitaine
d'un Vaiſſeau du Roy , pris il y
avoit dix- huit mois ſur un petit
Baſtiment , & vendu douze mille
Ecus. Si- toſt qu'il paruſt , il luy fit
oſter ſa Chaîne , & luy dit que
pour récompenſe de la liberté
qu'il luy donnoit , il luy demandoit
un bon conſeil ſur l'étatpréfent
des choſes. Monfieur de
Beaujeu luy répondit que le feul
party qu'il euſt à prendre , c'étoit
d'aller trouver le general des
Armées de l'Empereur de France,
de luy demander pardon de la
faute qu'il avoit faite , de ſe ſoûmettre
à toutes ſes volontez , &
qu'il ne l'aſſuroit pas qu'avec
tout cela il vouluſt luy pardonner.
Moy , cria Baba Haſſan , j'irois
demander pardon ! f'amerois mieux
voir toute la Ville àfeu & àsang.
Il ne laiſſa pas , malgré cet emGALAN
T.
237
د
portement , d'appeller le Pere
Vacher Miſſionnaire , qui exerce
le Conſulat de France à Alger , &
de l'envoyer avec un Turc de ſes
Confidens & un Interprete ,
pour demander la Paix aux François.
Ainſi il parut une Lanche
fortant d'Alger , avec le Pavillon
blanc , & voguant vers l'Amiral ,
malgré le gros vent contraire. Ils
arriverent aupres du Navire à
neuf heures du matin ,& la Sentinelle
ayant demandé ce qu'ils
vouloient , ils répondirent qu'ils
venoient parler au general. Alors
Monfieur le Marquis du Queſne
leur fit crier qu'ils paſſaſſent à la
Poupe ; & là , de deſſus la galerie
, il les interrogea luy- meſme.
Le Pere Vacher luy dit qu'on venoit
de la part de Baba Haffan ,
du Divan & de la Taïffe , pour
luy demander la Paix. Monfieur
238 MERCURE
le Marquis du Queſne ne voulant
pas que le Conful s'en meſlaſt ,
luy dit qu'il reſtaſt dans la Cha
loupe , & fit monter l'Envoyé
Turc , & fon Interprete. Cet En
voyé ayant dit la meſme choſe
que le Conful , Monfieur le mar
quis du Queſne luy répondit ,
qu'afin qu'il raportaſt au Divar
ſans rien déguiſer , à quelles conditions
on pouvoit leur accorde
ce qu'ils ſouhaitoient , il alloi
mettre ſes Prétentions par écrit
ce qu'il fit ſur l'heure en ce
termes.
Le General de l'Armée Navale
de l'Empereur de France , qui efi
préſentement àla Rade d'Alger , dit
pour Réponse aux Envoyez de la
part des trois Puiſſances , & Gou .
verneur du Royaume d'Alger ; qu'i
n'entendra à aucune propoſition de
Paix , que premierement lesdites
GALANT.
239
Puiſſances n'ayent mis en liberté , &
renvoyé francs & quites à Bord des
Vaiſſeaux de l'Armée, generalement
tous les François , & autres Sujets
de Sa Majesté , & mesme tous autres
de quelque Nation qu'ils soient,
qui ont esté pris ſur les Vaiſſeaux&م
Bannieres de France ,fans en excepter
aucun. Fait à Bord du Vaif
ſeau de l'Empereur de France ce 28 .
Juin 1683 ..
Monfieur le Marquis du Queſne
figna cet Ecrit , & dit à l'Envoyé
en le luy donnant , Avisez
bien à ce que vous avezà faire làdeffus.
L'Envoyé fut fort ſurpris
quand ſon Interprete lay eut expliqué
ce que cela vouloit dire.
Quoy,dit-il, cet Hommepourra en.
core nous faire la Guerre , apres qu'il
aura eu nos Esclaves ? On a ſceu
cela d'un Interprete François qui
les entendoit , & qu'ils ne con240
MERCURE
noiſſoient point. L'Envoyé s'en
retourna , & revint deux heures
apres , toûjours avec le Pavillon
blanc. Il apportoit une Lettre ;
mais comme elle eſtoit écrite en
François , & par le Conful, Monfieur
le Marquis du Queſne ne la
voulut point ouvrir , & dit qu'il
n'eſtoit point queſtion de capituler
, mais d'executer ce que portoit
ſon Ecrit L'Envoyé voyant
qu'il n'obtenoit rien , le pría de
luy donner au moins quelqu'un
de créance , pour venir à terre
voir les Eſclaves qu'il y trouveroit
, & les amener. Monfieur le
Marquis du Queſne luy repliqua
d'un ton fier & rude , & propre à
traiter avec des Barbares , que
tant de façons eſtoient inutiles ,
& qu'à moins qu'ils n'amenaſſent
les Eſclaves eux- meſme , & fort
promptement , ils n'avoient qu'à
fe
GALAN T.
241
ſe preparer aux Bombes. Il s'en
alla encore une fois ,& revint ſur
les ſept heures du ſoir aſſurer
Monfieur le Marquis du Queſne,
qu'on luy donneroit ſatisfaction
entiere ; mais que comme il eſtoir
tard , & impoſſible de ramaſſer
un ſi grand nombre d'Eſclaves en
ſi peu de temps , Baba Haſſan , &
tous ceux d'Alger , demandoient
en grace , qu'on leur accordaſt la
Tréve juſqu'au lendemain , &
qu'ils donnoient leur parole qu'on
ameneroit juſques au dernier.
Monfieur le Marquis du Queſne
s'eſtant fait prier , leur accorda
cette nuit de tréve. Il cuſt eſté
difficile de la refuſer , la plupart
des Amares ayant eſté rompuës
par le mauvais temps qu'il avoit
fait. On voulut luy propoſer de
rendre auſſi réciproquement tous
les Eſclaves Turcs que les Fran-
Juillet 1683 . L
242 MERCURE
çois avoient pris ; mais il répondit
qu'il n'y falloit pas penfer ,& qu'il
n'écouteroit rien qu'il n'euſt tous
les Priſonniers. L'Envoyé n'inſiſtant
point là deſſus , pria Monſieur
le Marquis du Queſne de
vouloir faire tirer un coup de
Canon , pour rendre le repos à
la Ville , parce que c'eſtoit le ſignal
dont il eſtoit convenu , s'il
obtenoit la grace qu'il eſtoit venu
luy demander. Ce coup de Canon
qui fut tiré auſſi- toſt , mit
autant de joye parmy le Peuple ,
à ce qu'on a ſceu depuis , que le
bruit des Bombes luy avoit cauſé
d'alarmes. L'Envoyé s'en retour.
na , apres avoir dit à Monfieur du
Queſne , en luy touchant dans la
main , qu'ils avoient rompu avec
les François pour cinquante
Gueux , mais qu'à l'avenir ils
feroient la Paix ſi ferme , qu'elle
GALANT.
243
dureroit toûjours. Quelques afſurances
qu'il euſt données , on ne
laiſſa pas de travailler toute la nuit
à relever les Anchres , & à ſe
mettre en état de recommencer
l'attaque, ſi les Algériens n'executoient
pas ce qui leur eſtoit preſcrit.
4 Ils commencerent dés le len
demain 29. ainſi qu'ils l'avoient
promis , & fur les dix heures du
matin , on vit ſortir de la Ville
une douzaine de Chaloupeschargées
de Gens , qui nageoient à
force vers l'Armée , encore que
la Mer fuft groffe , & le vent
tres- rude. Elles arriverent àBord
vers le midy , & amenerent 142.
Eſclaves , parmy leſquels eſtoit
Monfieurde Beaujeu. Le meſme
Envoyé les accompagnoit ,&dit
que Baba Haſſan eſtoit au deſeſpoir,
de n'en pouvoir renvo
K2
244 MERCURE
4
yer alors davantage , parce que
la plupart eſtoient retirez à la
Campagne avec leurs Patrons ;
mais qu'on les raſſembleroit inceſſamment
pour les amener tous
avant qu'il fuſt peu. Monfieur le
Marquis du Queſne donna cinq
jours pour cela. Cependant ils
voulurent entrer avec luy en
Traité ; mais il répondit qu'il ne
ſçavoit dire qu'Efclaves , Esclaves,
juſqu'à ce qu'il les cuſt tous ,&
qu'en fuite il expliqueroit les volontez
de l'Empereur ſon Maître.
L'Envoyé le pria avec grande
inſtance de la part de Baba
Haſſan , de luy rendre le Capitaine
du Navire que Monfieur
de Lhéry avoit pris , diſant qu'il
avoit trois ou quatre cens Parens
qui ne ceſſoient point de le de
mander , & que ſa teſte eſtoit en
péril s'il n'obtenoit pas ſa liberté.
GALANT.
245
Monfieur le marquis du Queſne
le refuſa ,& le renvoya pourtant
deux jours apres , comme un Préſent
qu'il faiſoit à Baba Haſſan ,
fans tirer à conféquence. Il crut
que l'empreſſement qu'il témoignoit
pour le retirer , venoit de
la curiofité de ſçavoir l'état de
noſtre Armée , & il ne craignit
pas qu'il luy appriſt rien qui nous
fift tort , quand ce Capitaine luy
raporteroit qu'on l'avoit fait entrẻ
luy vingt-cinquième dans une
de nos Bombes. Le 30 on amena
126 Eſclaves ; le premier de Juil
let , 152 ; le ſecond , 83 ; & le
troiſieme , encore pluſieurs , avec
quatre Femmes , dont il y en
avoit trois meſſinoiſes de la Famille
de Guenegaut - Jura , de
Meſſine , & une Marſeilloife. Il
s'en trouvoit ce jour-là 546. &
il en reſtoit encore beaucoup à
ک
B 3
246 MERCUR E
la Campagne , & dans les Villes ,
que l'on devoit renvoyer. Il en
eſtoit mort trois à quatre cens de
la Peſte. L'empreſſement de les
amener a eſté ſi grand , que quoy
que la Mer fuſt tres-furieuſe , les
Chaloupes ne laiſſoient pas de
partir. On voyoit les vagues paffer
par deſſus , & il y en eut beaucoup
en péril d'eſtre noyez. On a
ſceu par eux , qu'il avoit penſé
arriver un foulevement dans Alger
ſur cette reſtitution , les Proprietaires
diſant qu'on leur faiſoit
rendre leurs Eſclaves qu'ils
avoient achetez fort cher , fans
leur parler d'aucun dédommagement
, & fans leur donner des
aſſurances que les François ne
jetteroient plus de Bombes , ny
de Grénades dans la Ville , ſi on
ne leur accordoit pas tout ce
qu'ils demanderoient.
:
,
GALANT .
247
Le 3. de ce Mois , Monfieur
le Marquis du Queſne nomma
les Ottages qu'il vouloit , pour
convenir des Articles de la Paix.
C'eſtoient les principaux de la
Ville , & les plus riches , que
Monfieur de Beaujeu luy avoit
indiquez . Cela étonna fort les
Algériens , qui ne laiſſerent pas
de conſentir à les envoyer. De .
puis ce temps- là ,ils font porter
tous les jours des Régales aux
Officiers , avec des Rafraîchiffe.
mens pour l'Armée ; & diſent
eux- meſmes , que puis que les
François ont obligé la plus forte
Place de l'Afrique à leur demander
la Paix , ils peuvent naviger
fur toutes les Mers dans des Chaloupes
, ſans appréhender aucune
inſulte. Je croy vous avoir déja
marqué que Monfieur du Queſne
- Mounier , qui commandoit la
L 4
248 MERCURE
Galiote l'Ardente , faiſoit la teſte
de l'Aîle gauche, qui eſtant beaucoup
plus proche du Mole que
l'Aîle droite , eftoit par conféquent
plus expoſée au feu , & du
Mole & de la Ville. Il y fit tout
ce qu'on pouvoit attendre de ſon
courage , de ſa conduite & de
fon nom , auſſi -bien que Monfieur
de Belle- Ifle , dont le Vaifſeau
le Cheval Marin qu'il commande
, & qui flanquoit cette
Aîle , eſtoit ſur la meſme ligne ,
& à égale diſtance du Mole. On
peut dire que Monfieur le marquis
du Queſne , pour achever
cette Action ſans exemple , &
luy donner ſa perfection , à ſupleé
par le foudre de ſes paroles
, au beau temps & aux Galeres
qui luy ont manqué , &
ſans leſquelles il paroiſſoit que
cette Expédition eſtoit impofGALANT.
249
fible. Cependant quoy que depuis
ſon arrivée à la Rade d'Alger
, la groffe Mer & les vents
ne luy ayent pas permis de tirer
plus de deux cens Bombes , fa
contenance , la diſpoſition & le
bon ordre de ſon attaque , & fa
réſolution ordinaire , luy ont tenu
lieu de tout. Il n'avoit que
dix Navires de combat , & fept
Galiotes à mortiers ; le reſte des
Baſtimens n'eſtant que pour ſervir
de magazins & d'Hôpital . II
avoit à faire à des Corſaires , qui
avoient plus de quatre cens Piecesde
Canon en Baterie , & qui
ſe préparoient depuis deux ans
à une vigoureuſe réſiſtance.
Leur Milice eſtoit de quatorze
mille Hommes de Troupes reglées
, accoûtumées au feu , &
aguerries par leurs Combats , &
par leurs Courſes continuelles ..
LS
250 MERCURE
Enfin ſans qu'il ait eſté tiré un
feul coup de mouſquet , la gloire.
des Armées du Roy , l'expérience
de Monfieur du Queſne , & deux
cens Bombes , ont rendu ſuplian--
te une Ville qui ſembloit vouloir
s'enſevelir dans ſes Ruines , plûtoſt
que de rendre des Eſclaves
qu'on n'auroit pas rachetez à prix
d'argent. Ce fage & réſolu General
, a eu l'avantage de ſe les.
faire amener à Bord , juſques au
dernier ,, fans, nulle rançon , &
avant que d'avoir voulu entendre
parler d'aucun Traité. C'eſt
ce qui a donné occaſion de faire
се madrigal à Monfieur de S. Autheur
du Sonnet , que je vous
ay déja envoyé ſur le mariage de
Monfieur le marquis du Queſne ,,
le Fils..
GALAN T.
25
A MONSIEUR
1
LE MARQUIS
Q
DU QUESNE .
Voy , malgré les efforts d'un
Barbare indompté,
Délivrer nos François d'un cruel
esclavage,
Et par l'effet d'un grand courage
Leur faire dans Alger trouver la
libert;é;
C'est ce qu'on auroit peineà croire,
Si l'on ne sçavoit pas , que toûjours
La Victoire
Accompagne dans vos Exploits
Les Armes du plus juste & du plus
granddes Rois..
Je ne ſçay,Madame, ſi vous ſe
rez fatisfaite de cette Relation..
Jenay leû quatorze venuës de
L6
し
252 MERCURE
la Rade d'Alger , & j'ay trouvé
que bien qu'elles fuſſent toutes
ſemblables pour l'Action principale
, il n'y en avoit aucune qui
n'euſt quelque circonftance ou
particuliere , ou plus étenduë..
Ainſi je puis dire que celle que je
vous envoye eſt l'unique à laquelle
il ne manque aucune choſe,
puis qu'elle renferme tout ce qui
a eſté écrit fur ce ſujet , & qu'on
ne le peut ſçavoir qu'en la lifant,,
ou en ſe donnant la peine de lire
attentivement quatorze Relazions.
Ce travail eſt d'une telle
longueur , que vous devez me
pardonner ſi je ne vous dis rien
aujourd'huy des grandes Affai
res d'Allemagne & d'Angleterre..
Quand on donne des Relations
auſſi exactes que celles que j'ay
accoûtumé de vous envoyer , on
n'en peut donner pluſieurs tours
GALANT.
253
a- la- fois . J'ay pourtant joint ce
mois- cy l'Expédition d'Alger à la
fuite du Voyage de la Cour.
* Quoy que nos Armées Navales
ſoient dans un état auquel il
ne manque rien , on travailte à
rendre eternellement la Marine
floriſſante , puis qu'il y a de la
jeune Nobleſſe qu'on commenee
à élever dans tout ce qui la
regarde , comme on en éleve pour
les Armées de Terre. Vous ſçavez
la fatisfaction qu'elle a don
néc à Sa Majeſté dans ſon Voyage.
Il y a ſujet de croire qu'elle
en fera de meſme à l'égard de la
Marine , puis qu'elle ne ſera pas
inſtruite avec moins de ſoin.10.1
• La premiere Enigmedu dernier
mois a eſté expliquée ſur le Tapis
de Turquie , qui en eſtoit le vray
Mot , par Madame du Pont , &
par Meſſieurs Guyardde l'Ame
254- MERCURE
1
rye , Chartrain ; Charles , Valet:
de Chambre de Mademoiſelle
d'Orleans ; Le Philoſophe viſionnaire
; Miran,Docteur amoureux,
de Caën ;, Les Aſſociez de la ruë
S. Honoré ; Le petit Volontaire,
de la ruë Simon le Franc ; De
Bellefontaine , ou petit Homme
de la jeune de Davos ; Le grand
Brailleur , de la ruë S. Bon ; Le
Rat de Cave , de la méme ruë ;
l'Amant fidelle de la Belle à l'Anagramme
, Seule inestimable ; Le
Cor étoile, de Péronne ; Lebeau
Couplede Soeurs,du Marché aux
Chevauxde Chartres ; & Mademoiselle
Fizet. En Vers , Meffieurs
Bouchet , ancien Curé de
Nogentle Roy , Carriere , de Vi--
tré en Bretagne ; De la Tron--
che , de Roüen ; Gygés , duHa
vre , La jeuneMariane, des quaue
coins d'Orleans ; & le petite
GALANT.
255
Colonel Gedoin de Chevreux ,
de Soiffons . On a expliqué la.
meſme Enigme fur ces autres.
mots , la Porcelaine , le Guéridon,
l'oeil , le Vin , la Bougie , &le Bois,
de Sapin...
Le vrayMot de la ſeconde, que
quelques-uns ont expliquée ſur
laTable estoit la Saliére. Ce Mot.
a eſté trouvé par Meſſieurs Gilluy
, Chanoine de Soiffons ;Moreau
le Cadet , General de la.
MaiſondeMadame la Dauphine;,
De Bergues ; D. L. des trois Trefles
de loinville ; Graffet,de Clamecy
; De Clereville, du College
de Juſtice ; Meſdemoiselles
Eſprit- Blincour , du Frénoy ; de
Faverolle ; du Turc , dite deCaſtor
; Cheutin , & fon Dauphin ;;
C. R. heureux Amy , & Amant:
malheureuxde ſa belle Coufine,,
de la ruë de la Reale ; Le Grand
256 MERCURE
Véneur du Trône ; Le Spadaffin,
de Dormans ; L'Hermaphrodite;
Tamiriſte , de la ruë de la Cerifaye
; Le Malade de l'Eſtiboudois,
de l'Hoſtel S. Auguſtin ; la nouvelle
Convertie de D. L'Héroïne
deDormans; La Belle Amelin,de
la ruëMontorgueil ; & la belle
Cabaretiere du Fauxbourg Martainville
de Roüen. En Vers , Meffleurs
le Moine , de Dormans ;
Langlois , à la Deviſe , Festina lente
; Antoine Bonhomme , Avocat
au Parlement ; & Magd. P. Lyci
dasd'Antifer.
J'ajoute les noms de ceux qui
ont expliqué toutes les deux,
Meffieurs deFleſſel de Vermolet,
d'Amiens ; F. R. de Roüen; Elie
Noël, Greffier de Rumigny ; L'Epinay
Buret , & fon Frere , de
Vitré en Champagne ; L'Abbé
Marcelat , Chanoine de Sens
GALAN T.
257
Le Spirituel R. de Martainville ;
E. àl'Anagrame , Qui Vices en Sage
dépriſa; Meſdemoiselles Deſarbois
, de Rheims ; F. Menneffier,
& Angélique Serain , de la ruë
S. Martin ; La charmante Brune,
qui porte pour deviſe , Avant que
de vous voir j'estois invulnerable ;
De Sommelsdicks , Dalmas , &
Ramus ; Manon Alvares ; M.D.B.
à l'Anagramme , Ie brille à Midy ;
Tircis à l'Anagramme, Il t'adorera ;
B. D. B. à l'Anagramme, Le Blond
joly ; Pinchon,de Roien ; Droilet,
l'Amoureux afpirant , du Cloiſtres
Sainte Oportune ; Verrier le Doteur
, Mary de Lubine ; Les Favoris
des Muſes du Monthélicon;
L'Amant conſtant de la belle Manon
, de Xaintes ; Le Solitaire de
la Verdure ; Le Berger Tircis , à
l'Anagramme , Siecle d'Amour ;
F. Ch. à l'Anagramme , Fin Or
258
MERCURE
caché au Soleil ; F. Cler , à l'Anagramme
, Franche on la croit ; La
Marquiſe à l'Anagramme , Pur
Image de la vertu ; La Marquiſe
Diane , de la Foreſt d'Alcleon ;
La Belle Aymeret , du petit Cloî.
tre Sainte Oportune ; La Procureuſe
enjoüée , du meſme lieu ;
La Belle de la ruë Royale de
Tours ; L'Aimable , à l'Anagramme
, Turaviras Muſe legere , cydevant
, la Guerre eſt ſur ma vie ;
& la jeune Veuve , à l'Anagramme
, Dis la bel Ange. En Vers ,
Meſſieurs Vignier, de Richelieu;
Rault , de Roüen ; De Saintz , de
la meſme Ville ; Afton Ogden ;
C. Hutuge , d'Orleans , demeurant
à Metz ; Turbot , & Gloquet
, Preſtres à Ponteaudemer ;
L'Albaniſte de Roüen ; Conſtantin
Renneville , de la meſme Ville
; Le Meſſager devenu maître ,
GALAN T.
259
Procureur à Vitré en Bretagne;
Le Bonhomme de la meſme Ville;
S. Roch , Dom Joſeph , l'agreable
Maloüine , & le medecin Amant,
du même lieu ; Le Solitaire du
Parnaſſe de Rheims ; Alcidor ,
Sylvie , la belle Nourriture , & la
petite Aſſemblée , du Havre ; &
l'Amante d'Eulalie .
Les deux nouvelles Enigmes
que vous trouverez icy , mont
eſté envoyées ſans nom d'Auteur.
ENIGME.
TE fuis d'une bizarreforme ,
TET
ortu , contrefait , & diforme ;
F'ay quelquefois une bouche , & deux
yeux ,
Ma teste fans cervelle est presque
toûjours ronde.
Jeſers à la plupart du monde ...
260 MERCURE
de m'avoir est curieux. Qui de
Ie ne marche jamais ; pourtant dans
mes affaires
Pluſieurs pieds me font neceffaires.
C'est par eux que je suis de quelque
utilité ,
Bien plus en Hyverqu'en Eté.
AUTRE ENIGME .
TEEfuis toûjours volage, inégale, inconstante
,
Famais des bas Lieux habitante.
l'ay quantité d'Amans qui me font
tous la cour ,
:
Mais je nn'ay pour aucun une fincere
amour.
Cependant au plus fort je demeure
affervie ,
Et Souvent ie m'en plains , ( quoy
que ie fois ſans vie, )
Mais inutilement , puis que maliberté
GALANT. 261
Dépend deſon pouvoir, &deſa volonté;
Mais comme avec le temps ſa force
diminuë ,
Son pouvoir aussi- toſt ceſſe & difcontinuë
,
Deforte qu'àsesyeux dans le même
moment
Ie change , & me foûmets aux Loix
d'un autre Amant.
Je croy que l'on vous auradéja
appris la mort de Monfieur le
Bouchu , Conſeiller d'Etat , & Intendantde
Bourgogne.On a choiſy
Monfieur de Harlay- Beaumont,
Gendre de Monfieur Boucherat ,
&qui a eſté avec Monfieur de S.
Romain Plénipotentiaire en Allemagne
, pour remplir cette Intendance
; & Monfieur Pelletier,
Intendant en Flandre, a eſté nommé
Conſeiller d'Etat en ſa place.
262 MERCURE
Il eſt Frere de Monfieur Pelletier,
Conſeiller d'Etat , qui s'eſt ſi bien
acquité de l'Employ de Prevoſt
des marchands.
Quelque preſſé que je foisde
finir ma Lettre , il faut encore
vous dire qu'on a eu nouvelles
que MonfieurColbert-de S.Mars,
party de la Rade d'Alger le 9. de
ce mois , eſt arrivé le 15. à Toulon
, où il a eſcorté trois Fluſtes,
dans deux deſquelles il y avoit
363. Eſclaves , François , ou pris
ſous la Banniere de France , &
150. dans une autre Fluſte venuë
ſous la meſme Eſcorte , & qu'on
attendoit à toute heure. Il y en a
d'ailleurs 300. que Monfieur le
Marquis du Queſne a diſtribuez
dans l'Armée , & qui ont voulu
achever cette Campagne avec
leur Liberateur. Ainſi ce ſont
plus de mille Eſclaves qu'il a re
GALAN T.
263
tirez , fans qu'il ait employé plus
de deux cens Bombes des fix mille
qu'il avoit portées. C'eſt dequoy
mettre les Algériens à la
raiſon , s'ils ne faifoient pas tout
ce qu'il voudra. La ſaiſon eſt favorable
, & il ne sçauroit manquer
de vivres , puis qu'on luy
en envoye inceſſamment de Toulon
pour le reſte de l'année. Outre
les Eſclaves , ils nous ont rendu
deux Baſtimens , qui font déja
arrivez à Toulon. C'eſt par là
qu'ils ont commencé la reſtitution
que cet illuſtre General leur
fait faire avec grande exactitude
des Vaiſſeaux & Effets qu'ils nous
ont pris .
Tout ce qui regarde les Souverains
va fi loin en peu de tems,
que vous ſçaurez la mort de la
Reine , avant que ma Lettre tombe
entre vos mains. Cette Prin-
1
264 MERCURE GALANT.
ceſſe n'a eſté malade que trois
jours , & mourut hier Vendredy à
deux heures aprés midy, auſſi regretée
qu'elle étoit aimée de toute
la France. Adieu, madame,vous
aurez ſans faute ſur la fin de ce
mois , la ſeconde partie des Dialogues
des morts , que vous trouverez
une tres digne ſuite de la
premiere. Je ſuis vôtre , &c .
AParis ce 31. Jaillet 1683 .
Ons'eſt trompé dans la Relation
du Voyage , à l'égard du
Commandant du Fort. Il étoit
défendu par Monfieur le Duc de
Villeroy.
THEADE
LYON
*
1893
Qualité de la reconnaissance optique de caractères