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1683, 06 (Lyon)
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277
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illuftriffimus
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693 .


MERCURE
GALAN T807156
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
IN 1683 .
F. DE LA
SILLE
1893
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere , au Mercure Galant.
M. DC. LXXXIII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY
WDOTXYXI
Chos IHOWV2 V
VERAG
1
DE DVOL
Le Libraire au Lecteur.
OUS recevrez , cher Lecteur ,
la fuite des Journaux de Medecine
de Monfieur l'Abbé de la Roque , l'on
continuera à les envoyerſans discontinuers
je prie ceux qui envoiront despieces pour
Le Mercure , d'affranchir les ports des
Lettres.
Livres nouveaux du Mois de luin 1683 .
Defcriptions del'Univers, in octavo, svol
avec 700. figures en tailles douces ,
27. livres.
Nouveau état de la France de l'année 1683.
in douze 2. vol. 4.
Hiſtoire de Mouley Archy, in douze 2. Lo
Le Theologien dans les Conversations de
PAuteur des Confe de la S
vous en dire, in quarto, 6 1.
Sageffe, c'eſtallés
LesCefarsde l'Empercür Julien , tra luits du
Grec, avec des remarques &des preuves illu
ſtres par les Medailles & autres anciens Montmens,
par le Scavant Mr. Spahcin , avec plus
22
ſieurs figures entailles douces , in quarto, 10.1.
Mademoiselle d'Alençon , nouvelles Galantes,
par Mademoiselle de Villedieu , in 12. 15.f.
Telephonte Tragedie, par Mr. l'Abbé de la
Chapelle, in 12. 20.1.
Sonnet en bouts rimez, à la loiange du Roy,
in 12. 30. f.
Carefme de Mr. de S.Martin, in 8. 2.vol. 7.1.
Octave du S. Sacrement du même in 8. 2. L.
Harangues faites en plein Sinade, par des
Miniſtres convertis, in 12.
Traité Chimique de la veritable connoiſſancedes
Fievies continues, pourprées &pettilentes,
& des moyens de les guerir & de s'en pre.
ferver , tant par les les acides que par les ſudorifi
ques , conformement à laDoctrine & pratique
d'Hippocrate & de Gallien , parMr. Moreau
Docteur en Medecine à Chalon fur saône ,
in 12. 25. f.
En attendant quantité d'autres nouveautez,
comme le deuxième Tome du, Dialoguedes Morts
que je vous envoirai ſans manquer dans trois Semaines
; ie vous 'envoirai auſſi un Livre intitu
L& Entretiens fur l'Alcide & Alcali , vous en
avez déia an autre fur le mêmetitre , celui que
vous recevrez est autre choſe & tres- bien écrit,
vient d'un stavant Auteur , L'attend Sa né
tonſe, ſavoirs'ilse nommera , fans cela ie vous
Iaurois cnvoyéavec le Mercure de luin.
6
Vostre Approbation ſur l'Histoire de Charles IX,
a eſté generale de tous ceux qui l'ont leu , l'on y
rouve la Ligue &le Calviniſme écrit en fidéla
S
Historien , ce Livre a un cours extraordinaire.
le vous envoirai bien d'autresouvrages du même
Auteur.
L'on continue toûjours à diſtribuër l'Hiftoire
de Charle IX. de Monfieur de Varillas , in
quarto, 2.vol . 11. 1.
Les Recherches curieuſes d'Antiquité , de
Monfieur Spon , avec pluſieurs figures entaillesdouces
, 6. 1. & 8. 1. du papier plus fort.
Conferances Eccleſiaſtiques de Mr. de Luçon,
in 12.3 vol. 3.1. 15.6.
L'excellence de la Langue Françoiſe de Mr.
Charpentier, in 12. 3. vol.6.1 .
53
TABLE
DES MATIERES
contenues en ce Volume...
AVant Propos. Ode
Autre Sonnet ,
Nouvelles de la Chine ,
37
17
21
Lettre adreſſée aux Aftrologues Judiciaires
, 36
Tables Chronologiques préſentées au Roy...
P.43
Galanterie de Mr. de Ligniere ,
Maison de Tambonneau,
47
49
MortdeMr.le Cocg, Doyen des Confeillers
du Parlement , avec les noms
de ceux que cette mort a fait monter,
P. 52
Receptionfaite au Coeur de Madame la
Chanceliere Seguier, parles Carmelites
de Beaune ,
Baptême de Venise ,
Enfans exposez à Venise ,
59
GI
64
DES MATIERES .
A
Enterremens de Venise
Le Loup & la Brebis , Fable ,
Grandes Ceremonies faites a Saint Jean
d'Angely ,
72
77
Election d'un General des Clercs Reguliers
des Theatins
Réponſes au Madrigal de Mr. Quinaut ,
intitulé l'Opéra difficile ,
Hiftoire,
83
84
88
Lettre curieuse de Mr. de la Goute, 102
LePan, l'Aigle & le Roſſignol , Fable,
544
MariagedeMr.le Marquis du Queſne,
131
Sonnet , 133
Médaille frapée à la gloire de Mr. de
Turenne IdsTsl ob nit
১. 135
Traité de Phosphores , avec le ſecret de
leur composition , 137
Ce qui s'est passé au Parlement de Toulouſe
, touchant pluſieurs Conversions.
160
Conversion de Mr. Desmaby , Miniftre
d'Orleans , 168
Conversion de Mr. Gilly , Ministre de
Baugé , & de Mr Courdil , Ministre
àPinperdu, 170
Autres Conversions , 173
14
TABLE DES MATIERES..
Exhortation de Mr. l'Evesque d'An
gers , aux deux Ministres convertis
CNO
174 R_
Concert, 181
Pexfion donnéeàMr. Charpentier, 193
Relation du Voyage du Roy ,
Dommages caufera Rouen , par le
200
194
le vent
& la orefle , 233
Modes nouvelles ,
e
}
Enigme , 243
Autre Enigme , 244
Recit d'avantureſur les Lettres diver
Ses
Fin de la Table,
e
11
AVIS ET CATALOGUE
des Livres quiſe vendent chez le
Sieur Blageart a Paris &a Lyon
chez le Sieur Amaulry.
Echerches curieuses d'Antiquité ,
tionsc,ofnutredneusesMéednaiplllueſsie,uBrsas-reliefs ,
Statues , Moſaiques , & Inſcriptions
antiques enrichies d'un grandnombre
de Figures entaille-douce. Inquarto.
Sentimens fur les Lettres & fur l'Hif
toire,avec des Scrupules, fur le Stile...
Indouze .
Lettres diverſes de M. le Chevalier
d'Her . Indouze ..
2.
Nouveaux Dialogues des Morts .
Indouze
0
La Ducheffe d'Eſtramene . Deux Volumes
indouze .
L'Académie Galante . Indouze .
Le Napolitain , Nouvelle Indouze.
La Devinerefle , Comedie.
L'Artaxerce , avec ſa Critique.
Cent cinq Volumus du Mercure,avec
!
les Relations & les Extraordinaires . 11
ya ſept Relations , qui contiennent.
Ce qui s'eſt paflé à la Cerémonie du
Mariage de Mademoieſelle avec le Roy
d'Elpagne.
Le Mariage de Monfieur le Princede
Conty avec MademoiselledeBlois.
Le Mariage de Monſeigneur le Dauphin
la Princelle Anne avec Anne-Chref
tienne -Victoire de Baviere .
Le Voyagé du Roy en Flandre en
४० .
2537ETC
M La Negotiation du Mariage de
le Duc de Savoycayce Plafante de por
tugal L
de
Deux Relations des Réjouiſſances
qui ſe ſont faites pour la Naiffance de
Monfeigneur le Duc de Bourgogne .
Il y a vingt- cinq Extraordinaires qui
outre les Questions galantes, & d'erudition,
&les Ouvrages de Vers , contiennent
pluſieurs Difcours Traitez,
& Origines , (cavoir.
ટા
T
fur
هللا
Des Indices qu'on ppeenntt tirer 1 rla
maniere dont chacun formera fon Ecriture.
Des Deviſes , Emblemes , &Re..
vers de Médailles . De la Peinture ,&
1
e
1
de la Sculpture. Du Parchemin , & du
Papier,Du Verre . Des Veritez qui ſfont
contenues dans les Fables , & de l'excellence
de la Peinture . De la Conteftation.
Des Armes , Armoiries , & deleur
progrés . De l'Imprimerie. Des Rangs
& Cerémonies Des Taliſmans . De la
Poudre à Canon . Dela Pierre Philofophale.
Des Feux dont les Anciens ſe
fervoient dans leurs Guerres , & de leur
compofition. De la fimpatie ,& de
l'anthipatie des Corps . De la Dance ,
de ceux qui l'ont inventée , & de ſes
diferentes eſpeces. De ce qui contribuë
le plus des cinq ſens de Nature à la fatisfaction
de l'Homme. De l'uſage de
laGlace. De la nature des Eſprits folets,
s'ils font de tous Païs , & ce qu'ils
ont fait. De l'Harmonie , de ceux qui
l'ont inventée , & de ſes effets . Du fréquent
uſage de la Saignée. De laNo
bleffe. Du bien & du mal que la fréquente
Saignée peut faire. Des effets de
l'Eau minérale. De la Superftition , &
des Erreurs populaires . De la Chaſſe.
Des Mercores , & de la Comete appatuë
en 1680. Des Armes de quelques
A
e , avec
Familles de France. Du Secret d'une
Ecriture d'une nouvelle invention , trespropre
à eftre renduë univerſelle
celuy d'une Langue qui en refulte , l'un
& l'autre d'un ufage facile pour la communication
des Nations. De l'air du
Monde , de la veritable Politeffe , & en
quoy il confifte. De la Medecine. Des
progrés & de l'état préfent de la Medecine.
Des Peintres anciens,& de leurs
manieres . De l'Eloquence ancienne &
moderne. Du Vin. De l'Honnefteté, &
de la veritable Sageffe. De la Pourpre
&de l'Ecarlate , de leur diférence , &
de leur ufage . De la-marque la plus effentielle
de la veritable amitié L'Abregé
du Dictionnaire Univerſel. Du
mépris de la Mort. De l'origine des
Couronnes , & de leurs eſpeces. Des
Machines anciennes &modernes pour
élever les Eaux. Des Lunetes . Du Secret.
De la Converſation . De la Vie
heureuſe . De Cloche ;& de leur antiquité,
On fera une bonne compoſition à
ceux qui prendront les cent cing Volumes.,
ou la plus grande partie. Quant
A
B
Π
s
S
aux nouveaux qui ſe debitent chaque
mois , le prix ſera toûjours reglé.
Outre les Livres contenus dans ce
Catalogue , on vend auſſi chez le Sieur
Blageart toutes fortes de Livres nouveaux
, & autres .
Il ajoûtera à ce Catalogue les Livres
qu'il donnera de temps en temps au-
Public.
On ne prend aucun argent pour les
Memoires qu'on employe dans le Mercure.
On mettra tous ceux qui ne deſobligeront
perfonne ,& ne blefferont point
la modeſtie des Dames
Il faut affranchir les Lettres qu'on
adreffera .
Ceux qui envoyent des Memoires ,
doivent écrire les noms propres en caracteres
bien formez .
On ne met point les Pieces trop difficiles
à lire.
On met tous les bons Ouvrages à
leur tour , & les Autheurs ne ſe doivent
point impatienter.
Il eſt inutile d'envoyer des Enigmes
ſur des Mots qui ont déja ſervy de ſujet
àd'autres.
3
On prie ceux qui auront pluſieurs
Memoires, ou plufieurs Ouvrages à envoyer
en meſme temps , de les écrire
ſur des papiers ſeparez .
-10 20
そうだ。
12
agar 1 ano an
yond out agία τετάλ το γαλας
возди ст
b
4
S
EXTRAIT DV
PRIVILEGE
m
I
Ar Grace &
P
du Roy.
Privilege du Roy , donné à
Saint Germain enLaye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en ſon Conſeil , Iun-
QUIERES. Il eſt permis à I. D. Ecuyer, Sieur de
Vizé, de faire imprimer par Mois un Livre
Intitulé MERCURE GALANT , preſenté à
Monseigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure, pendant le temps &
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacun defd. Volumes ſera achevé d'imprimerpour
la premiere fois : Comme aufli de
fenfes font faires à tous Libraires ,Imprimeurs,
Graveurs & autres, d'imprimer,graver
&debiter ledit Livre ſans le confentement
de l'Expoſant, ny d'en extraire aucune Piece,
nyPlanches ſervant à l'ornement dudit livre,
meſme d'en vendre ſeparément, & de donner
àlire ledit Livre , le tout à peine de fix mille
livres d'amende , & confiſcation des Exemplaires
contrefaits , ainſi que plus au long il
eſt porté audit Privilege.
Regiſtre ſur le Livre de la Communauté le
5. Janvier 1678 .
Signé E. COUTEROT , Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizéa
cedé & tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premierefois le 31.
Janvier 1683 .
KIMDAC3
201
ς
Avis pour placer les Figures .
L
E
'Air de Phaëton , qui commence
, Hélas une chaine si
103
belle, &c.to page 77
La Medaille de Monfieur de
Turenne, ba

2 YEP.135
b
Ordre de Bataille, &c. p . 194
sm
Second Air , qui commencer,
Ie n'aime plus ce beau Seipur , &c.
page 224bitavil
A guel se hai su?
?
છછછછછછFERR ,1974933 G1499783abel 37
f syaliving ob storia 18 bes
C
ob steril
AodT
X
I
MERCURE
LYON
GALANTEAUR DE
J
JUIN 1683 .
*
1893*
VILL
'Ay bien crû , Madame
, que vous ſeriez
fatisfaite des derniers
Vers que je vous ay
envoyez de Monfieur Magnin ,
Conſeilller au Préſidial de Mâcon.
Quand ils auroient eu moins
d'agrément , vous les auriez
eſtimez par la dignité de leur
- matiere. Ils parlent du Roy , &
voſtre zele pour ce grand Mo-
Juin 1683 . A
2 MERCURE
narque s'applaudit toûjours des
juſtes loüanges qui luy ſont données.
Il m'eſt aiſé de juger par
là du plaiſir que vous allez recevoir
en liſant l'Ode qui ſuit,
Elle eſt du meſme Monfieur
Magnin , & regarde Sa Majesté,
comme ſes autres Ouvrages ,
dont le nombre fait connoiſtre
qu'il employe en bon Sujet ,
toutes ſes heures de loiſir à méditer
ſur les ſurprenantes actions
d'un Prince , qui fait l'admiration
de toute la Terre. Cette
Ode a paru aux Connoiffeurs
tres - digne de ſon Autheur , &
je ſuis perfuadé que vous ferez
de leur ſentiment.
GALANT.
3
A LA GLOIRE IMMORTELLE
DE LOUIS
LE GRAND .
ODE.
Depuis le temps
Filles Sea
Qu'aux pieds de vos facrez Autels
On entend mille voix charmantes
Chanter le plus grand des Mortels
Quoy, rien en ce deſſein Sublime
N'a pû mériter voſtre eſtime ,
Et moins éclairez qu'ébloüis ,
Tous vos Courtiſans n'ontpû faire
Qu' an effort vain & temeraire ,
Quand ils ont parlé de LOVIS ?
Vousfidouces , vousfi dociles ,
A 2
4 MERCURE
Traiter fi mal les beaux Esprits !
Avec ces fiertez inciviles
Rebuter leurs doctes Ecrits !
Autrefois au bord du Fermeſſe.
Vous vantiez tout ce que la Grece .
Chantoit à l'honneur des beaux Arts,
Et tout ce que Rome ofois dire
A la gloire de cet Empire.
Quifit adorer les Céfars.
Picquez du defir de la gloire ,
Vos Favoris , vous leſșavez ,
Virent au Temple de Mémoire
Leurs noms foigneusement gravez ;
Mais aujourd'huyſur le Parnaſſe
Vous paroiffez , quoy que l'on faſſe .
Sifeveres à nos Autheurs ,
Qu'animez par le mesme Zele ,
Dans une Carrierefi belle
Ils n'ont plus les meſmes honneurs,
Je vous entens, Vierges difcretes,
Pour un deffein trop élevé
GALANT.
5
Dans les Pieces les plus parfaites
Vous ne trouvez rien d'achevé.
Nous ne manquons pas de génies
On voit une grace infinie
Briller quelquefois dans nos Vers ,
Mais comment aſſurer fa veuë
Sur un objet dont l'étenduë
Est plusvaſte que l'Univers ?
Beaux Efprits dufiecle d'Auguste,
Tout ce qui nous reste de vous
Mérite une eſtime tres-juſte ,
Et vous la recevez de nous ;
Maisſi nez aufiecle où nousſommes,
LOVIS, le plus parfait des Hommes,
Eſtoit l'objet de vos travaux ,
Sans doute la hauteur immense
D'unſujet de cette importance
Les feroit paroiſtre moins beaux.
Quadde vos plusfameux Ouvrages ,
Par tout l'universſi vantez ,
Tous les Vers , ou toutes les Pages ,
A 3
6 MERCURE

Auroient de nouvelles beautez ,
Quelleferoit voſtre ſurpriſe ,
Si dans cette illuftre entrepriſe .
Bien loin dans eftre fatisfait ,
Voštre eſprit voyoitſa matiere
Devant luy refter toute entiere ,
Quand il croiroit avoir toutfait?
Est-ce icy qu'ilfaut qu'on applique
Tous ces ornemens figurez.
D'uneflateuse réthorique ,
Dont tant de Hérosfont parez?
Non, non, tout est grand tout fincere.
Quoy qu'on dife , rienn'exagere,
Le volle plus haut est trop bas ,
Le plus bel art n'y peut suffire,
Et tout ce que l'on en peut
Faut- il ce que l'on ne dit pas ?
Nous avonschantéſes conquestes
Si fameuses de toutes parts ,
Et le bruit pompeux de nos Festes
Aſuivy fesfiers Etendarts.
dire 6
GALANT.
7
Tous nos Vers , toutes nos Hiftoires,
De l'éclat de tant de victoires
On emprunte leurs ornemens ,
Et mille veines échauffées
Ont élevé mille trophées
Sur tes auguſtes fondemens.
Aupremier bruit de ce tonnerre,
Qui punit l'orgueildes Titans ,
NosMufes furent à la guerre
Etfuivirent les Combatans .
Elles virentde tant de Braves ,
Germains , Espagnols , & Bataves,
Les épouvantables débris ,
Et moinsſurpriſes que charmées ,
Firent retentirles Armées
De l'allégreſſe de leurs cris.
On les vit d'un air intrepide ,
Aufortir du SacréValon ,
Suivre LOUISplus fier qu'Alcide ,
Et plus aimable qu'Apollon ,
Quand auSeul aspectdeſesArmes
E 4
8 MERCURE
Tous les Hollandois aux allarmes
N'eurēt recours qu'à leurs Vaifſſeaux
Et fous les murs de tant de Villes
Ne trouvant plus de feurs aziles ,
En chercherent au fond des eaux.
Quelaurois esté leur refuge
Dans ce revers impétueux ,
Qui les accabla d'un déluge
De foudres , de bombes , defeux !
Jamais victoire plus complete
Nefit retentir la Trompete
Ala teſte de nos Guerriers ,
Et nos Ennemis mesmes dirent ,
Que jamais les Lys neflurirent
A l'ombre de tant de Lauriers.
Comme l'haleine impétueuse
De cesvents , l'horreur des Forests,
Dans une tempeste orageuse
Couche &moiffonne les Guerets ,
Ainſi cens Villes renverſées
Presque auffi - tost. que menacées..
GALANT.
( Prodige au dela de nos voeux )
A toute l'Europe tremblante ,
Montrerent la chûte étonnante
De leurs Boulevards orgueilleux.
!
L'Eſpagnol dans cette Campagne ,
Jaloux de nos prosperitez,
Fit envainfortir d'Allemagne
Des Ennemis de tous coſtez .
Tant & tant deforces unies
De leurs teméritez punies ,
Diſparurent en un instant ,
Et quitterent noftre Frontiere
Plus promptement que la pouſfiere
N'obeïs au ſoufle du vent.
Mais, chanter ces exploits deguerre,
Moy, dans ce métierfi nouveau ,
Imiter la voix du Tonnerre
Avec un foible Chalumeau !
Non,no, quelque ardeur qui mepreſſe,
Je n'iray point de ma foibleſſe
Faire cette épreuve aujourd'huy,
AS
10 MERCURE
Moy , qui dis qu'en cette Carriere
Le grand LOVIS n'a rien vûfaire
Qui paroiffe digne de luy ..
Pourrois je me faire un mérite
De tantde tons audacieux ?
Avec une voixſi petite ,
Lefilence me convient mieux..
Le nom de ceHéros ,ſagloire ,
Font l'honneurde la belle Histoires
Mais dansſes fentimensSecrets
Il est des grandeurs inviſibles ,
Qu'on reconnoist , qui fontſenſibles,
Et qu'on n'exprimera jamais.
Voir dans un égal avantage ,
Et dans les plus heureux progrés...
Avec la grandeurde courage
Regner la justice &la Paix;
Voir d'un arfi calme & tranquille
LeHéros toûjours immobile
Quandpar luy tout est agité ,
De cetteſageſſe profonde
20
GALANT. 1-1
Est-il des exemples au Monde
Dans tout ce que l'on a chanté?
Au plus bel endroit des Conquestes ,
Loin dese laiſſer emporter ,
De toutes parts en voirde prêtes,
Et de ſoy-meſme s'arrefter.
Auxforces les plus redoutables
Donner des bornes équitables ,
Pouvoir tout prendreſi l'on veut,
Etfuivant toûjours la Iustice
En Souveraine Directrice ,
Ne vouloir point toutce qu'on peut.
Tenir dans de profonds abîmes
LeSecret de tous fes deffeins ,
Renverſer toutes les Maximes
Des Politiques les plusfins ;
Nefaire voirsurson visage
De nul trouble , de nul orage ,
Nulles foibles émotions ;
Faire fentir , & reconnoistre
Ce geste, ce grand air de Maistre,
A 6
124 MERCURE
Iusqu'en ſes moindres actions.
Paiſible dans ſes espérances,
Inste & reglé dansſes defirs ,
LOVISfefait craindre aux Puißäcess
Mesme jusque dansſes plaiſirs..
Ses Promenades ,ſes Voyages ,
Exercent fans ceffe des Sages
Lefoible &vain raiſonnement ;
Sur mille fauſſes conjectures
Combien prenoicnt- ils de meſures ,
Qu'ilfaut changer à tout moment ??
Toûjours & brave , & magnifique
Dans une juſte égalité ,
Obietſenſible , mais unique ,
Et d'amour & de majecté ,
On le chérit , on le révere ;
Aimable &fier , doux &fevere,,
Vit- on jamais unſi beaufort ,
Et jamais les grandeurs humaines
Sur quelques testes Souveraines,,
Firent-elles ce rare accord ?
GALANΓ ..
13
!
Faire fans ceſſe des miracles
Dignes de l'honneur des Autels ,
Ne prononcer que des Oracles
Sur tous les deſtins des Mortels ,
Image vivante & fidelle
De cette grandeur immortelle,
Quisemble l'avoirfait exprés ,
Pour apprědre aufiecle où nous somes
Que jamais icy bas les Hommes
Ne sçauroient voir Dieu de plus prés..
De cette auguste reffemblance
Naiſt ce artfi mystérieux ,
Qui conduit tout dans unfilence
Impenetrable aux Curieux.
Une intelligence divine ,
Meut & gouverne la Machine
Dans un fi paifible Secret ,
Qu'au mesme temps qu'on délibere
Sur ce que mon Héros doit faire ,
On s'apperçoit qu'il àtout fait..
4 MERCURE
De tant de Troupes aſſemblées
Sur l'Arar pourformer des Campss
Combien de Provinces troublées
Font des préſages diférens?
Avoir tant de forces enſemble ,
Tout est épouvanté , tout tremble
Du Midy juſqu'à l' Aquilon 5
Mais tel a peur d'un grand ravage
Qui verra peut- estre l'orage
Porter ailleursfon tourbillon.
Souvant quand la vapeur émeuë
Gronde dans l'air avec horreur
Un vent leger chaſſe la nuë
Et raffure le Laboureur.
Ainsipeut- estrela bonace
Dans les lieux que la crainteglace
Ira rétablir le repos.
Que ceux qui craignetpour leurteste
Viennent conjurer la tempeste ,
On n'accuſent qu'eux de leursmaux..
GALANT. 15I
८८
Mais ma foible voix s'abandonne
Jene lafçaurois contenir ,
Et la hauteur qui vous étonne
Muses,ne la peut retenir.
L'ardeur dontjeſuis les amorces,
Au lieu d'examiner mesforces ,
Ne confulte queſes transports ,
Et dans un deffeinfi fublime ,
Malgré le zele quim'anime ,
Je ne fais que de vains efforts.
O toy, le plus grand des Monarques ,
Modele des justes Vainqueurs ,
Tu connois à ces foibles marques
L'amourfincere de nos coeurs...
Si dans cette vaſte distance
Qui nous amis dans l'impuiſſance
De te celebrer dignement .
Mon ton trop bas ne peut suffire,
Tu vois ce que je voudrois dire
Et tu n'en es pas moins contens..
6
16 MERCURE
3
Que lasupréme destinée
Reglant le nombre de tes jours ,
Compte unfiecle pour une année
Et que rien n'en borne le cours.
Que favorable ànoſtre envie ,
Le Ciel pour alonger ta vie
Prenne les plus beaux de nos ans ;
Que par nos amours mesurée,
Dans fon immortelle durée
Elle égale celle des temps.
Ton Fils , ton Petit- Fils encore,
Tes délices , ton douxpanchant
Puiffent- ils, toûjours , dans l'Aurore,
Ne pafſfer jamais au Couchant ;
Que temoins de tant de merveilles ,
L'ardeur d'en faire de pareilles
Sans ceffe les vienne inciter ,
Et que l'éclat de ton Empire ,
Brillant à leursyeux , leur inspire
Le grand deſſein de t'imiter..
T
GALAN T.
17
L'Autheur de cette Ode s'eſt
fi bien accoûtumé à ne travailler
que pour le Roy , qu'ayant voulu
faire un Sonnet ſur un Torrent
, & fur un Rocher , qui font
deux ſujets qu'on a propoſez aur
Public , il l'a tourné ſur les grandes
qualitez de noftre auguſte
Monarque . Voicy le Sonnet qu'il
a fait ſur ces deux mots .
SUR UN TORRENT ,
& fur un Rocher.
SONNET.
Hantez , foibles Amans , vos
peines amoureuses .
Atout ce qu'on prapofe , appliquez
voſtre objet ,
De tous mes Vers , LOUIS est l'uniquefujet
,
Ma Muse fuit par tout ſes routes
glorieuses..
18 MERCURE
Si je trouve un Torrent , dansſes
chutes affreuſes ,
Du bras de mon Héros je crois voir
un Portrait.
DeSarapidité, (dis-je ) teleſt l'effet,
Rien ne pût arreſter ſes forces genereuſes.
S'il paroist un Rocher au dela diu
Torrent.
L'y vois la fermeté de ce fier Conquérant
,
Le voisſon coeur paiſible au milieu
des orages
Et quelque chose enfin qui puiſſe
figurer,
ouſageſſeSupreme , ou grandeurde
courage
:
GALANT.
19
}
Te ne vois que LOVIS , à quila
comparer.
Monfieur Vignier de Richelieu
a fait auſſi un Sonnet fur ce
dernier mot. Je vous l'envoye .
SUR UN ROCHER.
SONNET.
'Ous ne m'eſtes plus rien , Palais
délicieux ,
Mon eſprit en repos geuste la foli-
• tude ,
Le laiſſe avec plaisir l'embarras de
ces Lieux
Où l'on vit dans le trouble , & dans
l'inquiétude..
Iechercheles Rocherspourm'appre
cherdes Cieux ,
20 MERCURE
Un des plus élevez va faire moR
étude.
Il m'accuſe , il me preſſe , & met devant
mes yeux
Ma lâche complaisance , & mon
ingratitude.
A la mort du Sauveur ilſe fendit
d'ennuy.
Et mon coeur moinsſenſible ,&bien
plus dur que luy ,
Faifoit du Mondeſeul l'objet defa
tendreſſe ...
Mais la Grace , d'un trait qu'elle
Sçeut décocher ,
M'elcairant de ſes feux , m'a fait
voir ma foibleſſe ,
Et mon coeur s'est changé pour le
Monde en Rocher.
GALANT. 21
*
L'Arc - en - Ciel peut fournir
de belles idées à ceux de vos
Amis qui aimentà s'exercer ſur
de ſemblables ſujets ; n'eſtant
point aſſujetis à des Bouts - rimez
, ils ont liberté entiere de
s'abandonner à leur génie.
On ma fait voir une Lettre
de la Chine , reçeuë icy depuis
peu de mois. Elle est écrite de
Nan-Chamfu le 25. Aouſt 1680.
& contient pluſieurs choſes curieuſes
du jeune Prince , qui
regne préſentement dans ce
vaſte Empire. Il eſt Tartare , &
avoit reconquis en ce temps là
fur les Chinois revoltez , toutes
les Provinces qu'il avoit perduës
, à la réſerve de celle de
celle de Cyûm - Nam , où il
eſtoit preſt d'entrer par trois
puiſſantes Armées. Ainfi il y a
grande apparence qu'il s'en eſt
22 MERCURE
rendu le maître , le Prince Ufanguey
, premier Chef & principal
Autheur de la Rebellion ,
eftant mort , & n'ayant laiſſé
qu'un Petit-Fils , pour qui quelques
Rebelles combatoient encore.
Ce jeune Empereur eft
fort affectionné aux Chreſtiens ,
ce qui eſt cauſe qu'on preſche
l'Evangile avec grande liberté
dans tous ſes Etats ; mais quoy
qu'il ait une entiere connoiſſance
de noſtre Religion , comme
elle eſt contraire à ſes inclinations
naturelles , il ne montre
aucune diſpoſition à l'embrafſſer.
Cependant il donne des marques
de bien - veillance ſi particulieres
aux Peres Jeſuites qui
ſont en ſa Cour , qu'elles furprennent
les Chinois & les Tartares.
La coûtume des Empereurs
de la Chine, eſt de ſe monGALANT.
23
trer rarement , & quand ils ſe
laiſſent voir , les plus grands
Mandarins n'oſent s'approcher
du Trône Imperial ; il faut qu'ils
1. s'en tiennent éloignez , & ils
- ne peuvent parler qu'à genoux.
Dans ces jours de cerémonie
on ne donne point le Cha , ſi ce
n'eſt aux Prince du Sang ; encore
n'eſt- il pas donné à tous , à
cauſe de leur grand nombre ,
mais ſeulement aux plus anciens ,
&aux plus conſidérable d'entre
eux. Le Cha doit eſtre en ce
Païs- là , ce que le Sorbet eſt en
Turquie. Le jeune Empereur
traite les Jéſuites d'une maniere
toute diférente . Il les appelle fort
ſouvent aupres de luy , s'entretient
familierement avec eux ,
&les faiſant approcher de fon
Trône , où de la Chaiſe où il
eſt aſſis , il leur fait donner des
24
MERCURE
Couffins de Velours & de Damas
, de ceux meſme qui ſont
pour ſon propre uſage , afin
qu'ils foient moins incommodez
à ſe tenir à genoux. Quand la
converſation doit eſtre longue,
apres les avoir laiſſez un peu de
temps dans cette poſture , il les
fait aſſeoir ; ce qui eſt un privilege
tres - particulier , & inoüy
dans la Chine. Pour ce qui eſt
du Cha , il n'oublie jamais à le
leur faire donner , & meſme fouvent
le Dîné , ou la Collation ,
leur envoyant d'ordinaire quelques
Mets de ſa Table , dans des
Plats d'or , car il neſeſert point
d'autre Vaiſſelle. Non seulement
ces Peres font admis en ſa preſence
lors qu'il les fait appeller ,
mais encore quand ils vont au
Palais de leur propre mouvement
; pour luy faire la revérence
,
GALANT.
25
rence , ce qu'ils font affez fouvent
; comme , au jour de ſa
naiſſance qu'on celébre tous les
ans au nouvel an Chinois, quand
il fort de Pecheim , pour aller
prendre le divertiſſement de la
Chaſſe , lors qu'il en revient , &
en pluſieurs autres occafions ,
où il n'y a que les Princes , &
les plus grands Mandarins , qui
puiffent prendre cette liberté.
Ces Peres , outre un Privilege ſi
glorieux , ont encore l'avantage
de voir par l'obligeant accueil
qu'il leur fait , combien leurs
viſites luy font agréables . Il leur
demande , fi ce jour là eſt un
jour de jeûne , ou d'abſtinence
pour eux. Selon leur réponſe ,
il leur fait donner du Cha , ou
un Festin . C'eſt la coûtume de
ce grand Royaume , que l'Empereur
régale au moins une fois
Juin 1683 .
B
26 MERCURE
T'année les Grands de ſa Cour ,
par un Banquet ſolemnel. Il y
aſſiſte en perſonne , mangeant
à une Table ſéparée qu'on éleve
fur un Divan ou Theatre , au
haut , & au milieu de la Salle .
Les autres ſont diſpoſées de chaque
côté en tres - grand nombre ,
n'y ayant pour l'ordinaire que
deux , ou tout au plus quatre
Perſonnes à chaque Table.L'Empereur
y fait quelquefois venir
ces Peres ; & pour témoigner à
toute ſa Cour l'eſtime qu'il a
pour eux , il leur envoye diverfes
fois des Mets de ſa Table ,
dont ils ne manquent pas de
donner quelque partie felon la
coûtume , à ceux qui ſont affis
aux Tables voiſines , chacun
s'eftimant fort honoré d'avoir
part à cette faveur Impériale.
C'eſt encore une coûtume inGALANT.
27
i
violable dans ce Royaume , que
quelques jours avant la nouvelle
année , les Parens & les Amis ,
& meſme les Mandarins , s'envoyent
mutuellement des Préfens.
Quoy que l'Empereur n'en envoye
jamais à perſonne , ſi ce
n'eſt à quelques Princes , pour
qui il luy plaiſt de faire paroiſtre
un eſtime de distinction ,
il fait tous les ans cette faveur
aux Jeſuites , & parmy les choſes
qui compoſoient fon dernier
Préſent , il y avoit deux Cerfs ,
cinquante Faifans , trois grands
Poiffons ſecs venus de Tartarie,
qui leur fuffirent pour tout le
Careſme,& trois queuës de Cerfs
préparées d'une façon fi exquiſe,
qu'on les appelle un Manger
Royal. Il leur fait encore les mêmes
régales , lors qu'il revient de
la Chaſſe , pour laquelle il a
B 2
28 MERCURE
une paſſion ſi forte , qu'il y paſſe
quelquefois des mois entiers. Il
leur donne tantôt un Cerf, tantôt
des Liévres , ou quelques autres
pieces de Venaiſon ou de
Gibier ; & pour comble de faveur
, il choiſit d'ordinaire ce
qu'il a tué luy-meſme , en leur
diſant en préſence de tout le
monde , Voila un Cerf, voila des
Liévres que j'ay tuez de ma propre
main ; & alors par reſpect , &
pour témoigner le cas qu'ils font
du Préſent Impérial , ils font
obligez de le porter eux- meſmes
juſques à une certaine Porte , où
eſtant arrivez , comme ils ne
ſont plus à la veuë de l'Empereur
, ils s'en déchargent , ou
fur des Hommes ou fur des
Montures , qu'on leur donne
pour le tranſporter juſque chez
eux. Ils en font quelquefois em-
,
GALANT. 29
baraſſez , & ont un Cerf à porter
plus de deux cens pas , ſans
qu'il leur foit permis de prendre
de l'aide , n'y ayant point de Valets
qui oſent mettre le'pied en
ce Lieu -là. C'eſt une cerémonie
qui s'obſerve ſi étroitement , que
les plus grands Mandarins , &
mefme les Princes du Sang , recevant
de l'Empereur des Préſens
ſemblables , font obligez de
faire la meſme choſe .
Dans l'enceinte du Palais Impérial
, qui a une grande lienë
de circuit , il y a de grands
Etangs , où l'Empereur prend
ſouvent le divertiſſement de la
Peſche. Il y appelle quelquefois
ces Peres ; & leur donne quelques
uns des plus grands , & des
meilleurs Poiſſons qu'il a pris. Il
a été une fois à leur Eglife , &
voulant voir leur Maiſon , il def
B 3
30 MERCURE
cendit de Cheval à la Porte de
la Ruë. Aprés qu'il eut veu les
Offices , & le Jardin , il entra
dans quelques- unes des Chambres
, & s'étant aſſis dans celle
du Pere Loüis Buglio , il ſe fit.
apporter du Papier , de l'Encre,
& un Pinceau , & écrivit de ſa
propre main en gros caractere ,
ces deux lettres Chinoiſes , Kim,
Tum , qui ſignifient , craindre &
reverer le Ciel. Il les leur donna
enfuite , afin qu'ils les fiſſent
graver en fon nom fur la fron
tiſpice de leur Eglife. C'eſt une
tres - grande faveur parmi les
Chinois ; auſſi quand les Mandarins
veulent loüer ou gratifier
quelqu'un , ils luy font préſent
de deux ou trois Lettres .
Celuy à qui ils les donnent , les
fait graver en gros caracteres
d'ar ,& les met ou fur la gran
GALAN T.
31
de Porte de ſa Maiſon , ou dans
le lieu le plus éminent de fa
Salle , & ſes Amis l'en viennent
féliciter , comme d'un fort grand
honneur qu'il a reçeu. Par ces
deux Lettres, Kim , Tum, qui parlent
du Ciel , les Docteurs Chinois
n'entendent pas le Ciel
matériel que nous voyons., mais
une ſouveraine Majesté qu'ils
appellent auffi Cham te , c'eſt à
dire , Roy Supréme ,Souverain Monarque
qui gouverne l'Univers , qui
vost & entend tout , qui récompen.
Se les bons, &qui punit les méchans.
L'Empereur paffant par la Salle
de ces Peres , y vit une Chaiſe ,
où ils luy dirent que l'Empereur
ſon Pere s'eſtoit autrefois affis .
Il s'y voulut auſſi affeoir pour
honorer ſa mémoire Aucun Prince
de ſon Sang n'oſe prendre cette
meſme liberté , tant on a de
1
C 4
32 MERCURE
reſpect pour cette Chaiſe. Auffr
la tient-on couverte d'une Piece
de Soye jaune , qui eſt la couleur
Impériale . Le lendemain les
Peres eſtant allez le remercier
de la faveur qu'il leur avoit faite
, il leur témoigna en eſtre fort
fatisfait , & leur dit. Ie fuis bien.
aiſe de voir que vous faites cas.
des deux Lettres que je vous ay
données , mais elles font trop petites.
Ie veux les écrire en plus gros.
caractere. Ille fit , & lors qu'on
les eut ſcellées de ſon grand.
Sceau , les Peres les firent graver
avec les meſmes Sceaux , &
les placerent en lieu où elles puffent
eſtre veuës de tout le monde.
Ils en envoyerent auffi-toft
des Copies aux autres Peres des
Provinces, qui les firent auſſi graver
en Lettres d'or , & les expoferent
avec beaucoup de ceréGALANT.
33
monie , au lieu le plus éminent
de leur Maiſon , comme de puiſ
ſantes ſauvegardes contre l'infolence
des Infidelles , qui n'ofent
les inſulter , quand ils voyent ces
marques de la bienveillance de
l'Empereur..
Le Pere Gabriel de Magalhance
Portugais , eſtant malade
, ce Prince envoya demander
pluſieurs fois des nouvelles.
de ſa ſanté ; & lors qu'il fut
mort , il en témoigna beaucoup
de regret , & compoſa ſon éloge,
qu'il envoya aux Peres , avec
une ſomme de huit cens livres ,
pour faire les frais de l'Enterrement
, & dix Pieces de tresbeau
Satin de quatre braſſes
Chinoiſes de longueur chacune,
qui ſont huit braſſes Françoiſes ,
pour ordonner la Salle où le
Corps fut expoſé. Il y ajoûta un
BS
34
MERCURE
témoignage d'eftime , le plus fin--
gulier qu'il leur puſt donner. Cefut
d'envoyer trois des Gentilshommes
de fa Chambre pour
pleurer le Mort , ſelon la coûtume
des Tartares , & aſſiſter à ſes
Funérailles au nom de Sa Majeſté
, avec ordre de ſe conformer
de point en point aux ceré.
monies de nos Enterremens ,
dont il voulut ſçavoir le détail..
Cette libéralité fut, cauſe qu'on
fit la Pompe funebre tres - magnifique.
Il y eut un tel concours de
Chreftiens , qu'on y en compta
juſqu'à deux mille. Ils estoient
tous en deüil , l'uſage de ce Païslà
le voulant ainsi , & marchoient
deux à deux à l'Enterrement
avec une modeſtie fort édifiante
pour ces Infidelles.
Quoy que je ne vous aye
point parlé de Monfieur Cro- :
GALANT..
35
۱
chat depuis longtemps , je n'ay
pas oublié ce que vous m'avez
écrit de la juſtice que luy ont
rendu les Sçavans de voſtre Province
fur un Traité de Mathématique
que je vous ay envoyé
de luy dans quelqu'une de mes
Lettres. Cela me fait croire qu'ils
ne ſeront pas fâchez de voir ce
qu'il adreſſe aux Aftrologues Judiciaires.
Il leur fait une Objection
qu'il prétend tres- forte , &
promet une ſomme conſidérable
à celuy qui viendra à bout d'y
répondre ſolidement ; felon les
principes de leur doctrine . Voicy
dans quels termes il leur expli--
que cette Objection.

BU 65
36 MERCURE
LETTRE
DE ME CROCHAT ,
de Torchefelon en Dauphiné,
Profeffeur des Mathematiques
à Paris.
MESSIEURS ,
L'Aftrologue estant du nombre
des Sectes , qui manquant de démonstrations
, ont recours aux préjugez
, je tâchérois inutilement de
la combattre ,fi vous neſuſpendiez.
pour quelque tems la mauvaiſe opi-.
nion que vous avez pourſes Adverfaires.
Il n'est perſonne qui ne sça
che qu'une Prédiction que le ha
zard rend juste, fuffit pour vous poz- .
GALANT .
37
ter à faire plus d'Apologies , qu'il
ny à d'Aſtres au Ciel , contre les
Ennemis de l' Aftrologie. Il y en a
mesme qui se font un point de Religion
de douter de ſa verité , quoy
que pour l'ordinaire elle n'enfante
que des Chimeres. Vous en feriez
convaincus par une infinité d'excmples
, ſi la briéveté de ce diſcours
me permettoit de les apporter pour
justifier mon opinion , & démontrer
la fauſſeté de la voſtre. Il feroit
mesme inutile d'en parler apres ce
qu'en ont dit. Pie de la Mirande.
Aléxandre de Angelis , Heminga ,
de Billy , & une infinité d'autres ,
qui ont fait voir fi clairement la
vanité de cette Science , qu'il vous
est impoſſible de n'y pas renoncer en
renonçant à vos prejugez . Je ne la
combattray donc pas parfon peu de
Succés , mais seulement parses prin
cipes , fi toutefois on doit appeller
38
MERCURE
principe ce qui détruit une Science ,
au lieu de l'établir ; & afin qu'on
entende mieux l'état de la Question,
je préſupoſe avec vous qu'ily a douze
Maiſons Celestes , qui ont pour
Pôte la Section du Méridien & de
l'Horizon : quelles diviſent l'Equateur
en douze parties égales ; qu'il
y en a toûjours fix ſur l'Horizon ,
& autant deſſous ; que l'Horizon
fait la premiere & laſeptiéme ;
le Méridien, la dixiéme & la quatriéme
; que le Soleil , la Lune ,
&les autres cinq Planetes , lesparcourent
toutes en vingt - quatre
heures ; que pour dreſſfer une Figure
Aftrologique, ilfautfçavoir l'aſcenfion
droite du Soleil , & l'ascension
oblique de l'ascendant , & des autres
Maiſons Celestes. Cette premiere
ſupoſition eſtant faite , je ſupoſe
en ſecond lieu , que quelqu'un
est nésous le Pôle Arctique , ou la
GALAN T.
39
Sphere paralelle , & qu'on vous
prie de dreſſer ſa Figure de nativi..
té. Il est évident que les Regies
dAstrologie ne sçauroient avoir
lieu dans cette conjoncture , car les
Aſtres n'ont ny aſcenſion droite , ny
afcenſion oblique dans la Sphere
parallele n'y ayant de mesme aucun
Cercle Méridien , il n'y a par con ..
Séquant aucun Pôle pour les Mai-
Sons Celestes. Ajoutez à tout cela
que l'Equateur & l'Horizon n'étant
qu'an mesme Cercle dans cette
élevation , il est impoffible , quand
meſme on auroit les deux Pôles , de
diviſer l'Equateur en douze parties
égales , & de faire paſſfer aucnn
Cercle par ces diviſions.Vous nesçauriez
par conséquent dreſſer une
Semblable Figure, puis que vous n'avez
ny Cercle Méridien , ny afcenfions
,foit droites , ſoit obliques , ny
Maisons Celestes. Je ſcay bien que
40
MERCURE
vous me répondrez que l'Equateur
en cette rencontre tient lieu de
Maiſons Celestes ; mais cette répon--
Se renferme deux grandes abfurditez
; l'une , que les Planetes ne feroient
jamais dans aucune Maison-
Celeste , que lors qu'elles parcourent.
l'Equateur ; & l'autre , que chaque
Planete parcourant l'Equateur,
Seroit en mesme temps dans toutes.
les Maiſons Celestes, & qu'ainſi elle
Seroit en la Maiſon de vie & de
mort , de prosperité & d'adverfité,
d'Amis & d'Ennemis , de Mariage.
& de Religion , &c . ce que vous ne
Sçauriez accorder ſans avoüer en.
mesme temps que l'Astrologie est aux.
abois , & fes Protecteurs dans l'impuiſſance
de l'en relever. Je ne
doute pas que son aneantiſſement
ne vous foit ſenſible , à cause d'une
longueSuite d'années que vous avez
confumées en sa recherches mais.
GALANT.
4
vous devez préferer le plaisir d'envisager
deformais la verité , aure.
gret d'avoir estéſi long- temps dans
L'erreur. Vous ferez trop heureux ,
ſi portant vos connoiſſances plus
haut , vous faires fucceder l'amour
de l'Aftronomie à celuy de l'Astrolo-.
gie ; la recherche de la plus noble
des Sciences , à la recherche de la
plus méprisable. Faites conſiſter tous
vosfoins à contempler le mouvement
des Aſtres , & non pas à rechercher
L'effet de leurs influances , qui est
caché dans le ſein de la Divinité.
Suivez l'exemple de tant de celebres
Astronomes qui brillent avec
plus d'éclat dans cefloriſſant Royaume
, que le Soleil dans le Ciel. Secondez
les travaux immortels de
L'illustre Monsieur Caſſini , que toute
la Terre envisage comme l' Atlas.
du Siecle , le Tycho de France ,
le. Prince des. Astronomes modernes ..
42
MERCURE
Concourez au deffein qu'il a d'établir
l'Astronomie que nos Ancestres
ont àpeine ébauchée ; vous aurez
part aux faveurs d'Vranie , & à
la gloire de fon illustre Favory ,
pourveu que vous renonciez à la
qualité d'Astrologues , avec le mefme
plaisir que vous prendrez celle
d'Astronomes . Que s'il vous reste
quelque doute dans l'ame , & fi
mes raiſons ne vous paroiſſent pas
affez fortes , honnorez-moy de vô
tre Réponſe dans le Mercure du mois
prochain , & Soyez persuadé que
pour estre Ennemy de l' Aftrologie, je
nesuis pas moins vostre tres &c .
Vous donnerez de la joye aux
meſmes Scavans que vous connoiffez
, & qui ont tant d'eſtime
pourMonfieur Crochat , en leur
apprenant qu'il s'occupe entierement
à mettre un Ouvrage de
GALAN T.
43
longue haleine en eſtat d'eſtre
bien-toſt donné au Public. Prefque
tout ce qu'il y a de grands
Mathématiciens en France , ont
approuvé le Projet qu'il leur en
a envoyé. Cet Ouvrage aura une
tres - grande étenduë , & peuteſtre
n'a-t- on point veu juſqu'icy
autant de Parties de Mathématique
traitées en noſtre Langue ,
& par le meſme Autheur. Vous
en allez juger par ſon Titre , qui
fera ,
COURS
DE MATHEMATIQUE,
Comprenant
L' Astronomic.
L'Aftrologie.
L'Arithmétique,
LiAlgebre.
44
MERCURE
La Geométrie.
La Trigonometrie.
L'optique.
La Perspective.
La Gnomonique..
L'Architecture .
Les Fortifications..
LaGéographie.
Un peut avant le départ du
Roy , Monfieur Guyonnet de
Vertron eut l'honneur de luy
préſenter des Tables Chronologique.
Elles contiennent en abregé
ce qui eſt arrivé de plus confidérable
dans ſon Royaume depuis
quarante ans , qui font les
années du Regne de Sa Majeſté.
Les Médailles dont elles ſontaccompagnées
, & qui tiennent lieu
de Cartouches & de Bordures ,
repréſentent les Attributs des
Divinitez de la Fable , les CaraGALAN
Τ.
45
Eteres , les Qualitez , les Titres ,
les Surnoms , & les Deviſes des
Héros de l'Antiquité , parmy les
Grecs , les Romains & les François
, & tout cela par rapportaux
vertus éclatantes , & aux actions
incomparables de noſtre auguſte
Monarque , qui a reçeu cet Ouvrage
avec des marques d'aprobation
tres - favorables pour ſon
Autheur. Comme il ſemble qu'il
manqueroit quelque choſe à la
gloire de ce grand Prince , ſi ſon
Hiſtoire , qui doit aller auſſi loin
que la Renommée , n'eſtoit pas
écrite dans une Langue univerfelle
& immortelle , pour l'avantage
des Etrangers à qui la Françoiſe
eſt inconnuë , Monfieur de
Vertron qui ſçait également bien
l'une& l'autre , compoſe en Latin
cette merveilleuſe Hiſtoire .
Diverſes Pieces que vous avez

46 MERCURE
veuës de luy , ſoit ſérieuſes , ſoit
enjoüées , vous ont affez fait connoiſtre
ſon eſprit & ſon génie ,
& vous ſçavez avec combien
d'agrément il écrit en Proſe & en
Vers .
La Galanterie qui ſuit porte ſa
recommandation aupres de vous,
par le nom de ſon Autheur , dont
je ſçay que vous eſtimez tous les
Ouvrages. On en voit peu dont
le tour foit ſi aiſe. Auſſi ſont - ils
approuvez de tout le monde.
GALAN T. 47
a
1
GALANTERIE
DE MDE LIGNIERE,
A un jeune Seigneur Anglois .
Ο
N me
ment .
demande un compli
Pour deux Sujets pleins d'agrément.
Le bel Enfant qui vient de naître ,
Pour leur bonheur nousfait connoître
Qu'ilsfont de charmans Ouvriers ,
Et qu'ilsméritent des Lauriers ;
Carfi l'on donne des Couronnes
A ceuxqui dans les Champsguerriers
Ont tué beaucoup de Perſonnes .
On doit plutoſt à pleine main
En donner à qui s'évertuë
De reparer le Genre-humain ,
Qu'àceluy qui bleſſe , & qui tuë .
48 MERCURE
Milord , vous estes un Heros ,
Puis que vos Exploits en champ clos
Valent mieux que ceux de la Guerre ,
Qui nefont qu'atriſter la Terre ,
Par une infinitéde maux.
C'est avec raiſon qu'on vous aime,
Vous avez un mérite extréme ,
Vous m'avez paru fort adroit ,
Et vous plaiſez dés qu'on vous voit.
L'aplaudiſſois ſur la Barriere ,
Quand vous fourniſſiez la Carriere
Chez Longpré , qui n'a point d'égal
Dans'l'Art de monter à cheval;
Ce noble Ecuyer vous eſtime ,
Vous estes , dit- il , un Seigneur
Plus qu'aucun autre magnanime ,
Et voſtre vertufait honneur
Avoſtre Païsmaritime.
Pluſieurs en parlent comme luy ,
Iln'est pas lefeul qui vous vante,
Et qui faſſe cas aujourd'huy
De voftre Perſonne excellente ,
Etde vostre Race éclatante.
1
L'Homme
GALANT.
49
L'Homme le moins habile sçait
Que IHistoire Angloiſe s'honore
Dufameux nom de Sommerset ,
Et de Northumbelland encore.
Vous estes un Couple parfait;
Que le Ciel toûjours vous beniffe ,
Et que rien ne vous def- uniſſe ,
C'est leſouhait d'un Malheureux ,
Et ce Malheureux est Ligniere ,
Qui de la plus humble maniere
Ofe vous falüer tous deux.
Nostre bon Amy Rafigade ,
Qui ſans nulle triste boutade
Vous a mieux instruit que Chiron
N'éleva le vaillant Achille ,
Vous dira que j'ay quelque nom ,
Sans eftre Homere , ny Virgile ,
Et que parmy les beaux Eſprits
On me regardeſans mépris.
Je vous appris il y a un moisla
mort de Monfieur le Préfident
Tambonneau , ſans vous en dire
Juin 1683 .
C
50
MERCURE
autre choſe , parce que je n'eſtois
pas alors aſſez informé de ce qui
regarde ſa Maiſon. Il eſtoit le quatrième
de Pere en Fils , qui euft
poſſedé cetteCharge depuis 128 .
ans . Il avoit eſté reçeu Conſeiller
au Parlement en 1629. & Préſident
en la Chambre des Comptesen
1635. Il s'y eſt acquis beaucoup
d'eſtime pendant quarantehuit
années , par les ſervices continuels
qu'il a rendus à ſa Majeſté
, & au défunt Roy. Son Bifayeul
fut Michel Tambonneau ,
Seigneur du Bouchet , Maiſtre
des Comptes à Paris , que le Roy
Henry II. en conſidération de ſes
ſervices pourveut de la Charge
de Préſident dans la mesme
Chambre en 1555. Jean Tambonneau
, Seigneur du Boucher
ſon Fils , fut pourveu de la meſme
Charge en 1563. par le Roy
GALANT. SI
G
1
0
0-
Π
Charles IX. Il épouſa Guillemette
Morin , Fillede Jean Morin
, Lieutenant Civil à Paris , &
en eut Michel Tambonneau ,
qui fut Préſident des Comptes
en 1605. aprés la mort de ſon
Pere. Се мichel Tambonneau
prit pour Femme Anne Luillier ,
Fille de François Luillier , Seigneurd'Interville,
& d'Anne Bra .
chet ; & de ce mariage , fortirent
, Monfieur le Preſident Tambonneau
qui vientde mourir , &
François - Jérôme Tambonneau,
receu en 1636. Conſeiller Clerc
au Parlement de Paris , mort
eſtant de la Grand Chambre en
Decembre 1673. Monfieur le
Préfident Tambonneau avoit
épousé Dame Marie Bouhyer ,
Fille d'Antoine Bouhyer, Sieur de
fainte Genevieve , & de Villemoiffon,&
de Catherine du Pré
C 2
5.2
MERCURE
Coſtigny , dont il a laiſſe deux
Fils . L'un eſt Monfieur Tambonneau
, qui a eſté Conſeiller au
Parlement , & qui eſt préſentement
Réſident de France à Cologne.
Le ſecond eſt Monfieur
Tambonneau , qui ſe ſignala
dans l'Expédition de Candie
où il fut dangereuſement bleſſé.
Tambonneau porte d'azur à la
face d'or , accompagnée de trois Molets
d'Eperon de mesme en chef, &
d'un Aigle à deux testes aussi d'or
en pointe.
,
Le Parlement de Paris a perdu
Monfieur le Coq , qui en eſtoir
le Doyen. Il eſt mort le 4. de ce
mois , âgé de 82. ans. La Famille
des le Coq eſt une des plus anciennes
de la Robe. Jean le Coq,
premier du nom , Secretaire du
Roy Jean,eut un Fils nommé lean
le Coq, ſecond du nom , celébre
GALANT. 53
e
Avocat General au Parlement
de Paris en 1392. qui a fait plufieurs
Traitez ſur la Jurisprudence.
Il épouſa Jaqueline Maillart ,
Dame de Coupevray , dont eſt
venu Gérard le Coq , premier
du nom Sr d'Egrenay & de Coupevray
, qui épouſa Deniſe de
Nanterre,Fille de Simon de Nanterre
, Préſident au Parlementde
Paris , & Soeur de Mathieu de
Nanterre , Premier Préſident au
même Parlement. Cette Maiſon
de Nanterre eſt alliée aux le Viſte
, Quentin, de Carmonne, Luillier
, Allegrain , & autres. De ce
Mariage eſt forty Gérard le Coq,
ſecond du nom , ſieur d'Egrenay
& de Combſlaville , Conſeiller
en la Cour des Aydes. Il épousa
Marguerite Cudoë , iſſuë de Michel
Cudoë , Prevoſt des Mar-
: chands à Paris ſous Charles V.&
2
C 3
54
MERCURE
de Jeanne Mignon , qui deſcendoit
des Fondateurs du College
Mignon , à Paris ; & il eut d'elle
Gérard le Coq troifiéme du nom,
ſieur d'Egrenay , Conſeiller au
Parlement , qui épouſa Gillete de
Corbie , Fille de Guillaume de
Corbie , Préſident au Parlement
de Paris , & de Jeanne de Longuëil
, iſſue d'Arnaud de Corbie,
Chancelier de France . La Maifon
des de Corbie eſt alliée aux
de Gamaches , Chanteprime , du
Val -fontenay, de Meaux, le Toilier,
& autres . De ce Mariage eſt
venu Gérard le Coq , quatrième
du nom , ſieur d'Egrénay, reçeu
Conſeiller au Parlementen 1507.
& fait Maiſtre des Requeſtes
par François I.en 1522. Sa Femme
fut Eltiennete Baluë , Niéce
de lean Baluë , Cardinal , & Fille
de Nicolas Baluë , fieur de Ville
GALANT.
55
preux , & de Phelipe Bureau de
Monglat , laquelle Famille de
Baluë eſt alliée aux d'Alençon ,
Chaſſebras du Breau , Villeneuve
, & autres. コ font fortis AntoDieneleluerCoMaqr,iſaigeeur,
d'Egrenay , Conſeiller au Parlement;
Chriſtophle le Coq,Chevalier
de Malte ; Jean le Coq ,
Curé de S. Eustache à Paris ;
l'Abbé le Coq ; Catherine le
Coq, Femme de Jean de la Haye,
ſieur de Vaujour ; & Eſtiennete
le Coq , Femme de François de
Pajot , ſieur d'Auteüil , dont deſcendent
les Comtes d'Auteüil.
Antoine le Coq , fieur d'Egrenay
, Fils de Gérard quatrième
du nom, fut reçeu Conſeiller au
Parlement en 1543. & eut de
Perrete Regnault , lacques le
Coq , fieurde Corbeville & des
Porcherons , qui épouſa Magde-
C 4
56 MERCVRE
laine Colier. C'eſt de ce Mariage
qu'eſt venu Jean le Coq troifiéme
du nom , ſieur de Corbeville
& des Porcherons , dont je
vous apprens la mort. Il a eu
deux Femmes , la premiere fut
Anne de Broë , Fille de Bon-
François de Broë , fieur de la
Guette, Préſident aux Requeſtes
du Palais , & de Magdelaine de
Haqueville , d'une ancienne Famille
de Vivarets , alliée aux de
Clevel,Champagnieres,de Mont--
chal , Petau , Voiſin de Ceriſay ,
autres . De cette premiere Femme
il n'a eu qu'un Fils , qui eſt
Iean François le Coq , ſieur de
Goupilieres , Chef du nom , &
des Armes de cette Maiſon , reçeu
Conſeiller en la Premiere
Chambre des Enquestes du Parlement
de Paris le 29. May 1654.
&marié à une Fille de Monfieur
GALANT.
57
,
le Goux de la Berchere , Premier
Préſident des Parlemens de Bourgogne
& Dauphiné , Soeur de
Monfieur l'Eveſque de Lavaux ,
de Monfieur le Goux de la Berchere
, Maistre des Requeſtes ,
& de Madame la marquiſe de
Goury Pellevé.Monfieur le Coq,
Doyen du Parlement avoic
épousé en ſecondes Nôces , Catherine
de Seve , Fille de Paul
de Seve Sieur d'Aubellive , &
de Loüife de Compain , dont il
a eu Monfieur l'Abbé le Coq ,
Monfieur le Coq Chevalier de
Malte , & Madame la Comteſſe
de Vatan , du ſurnom d'Aubery.
Il fut reçeu Conſeiller au Parlement
l'onziéme Juillet 1625.
Ceux de cette Maiſon , portent
d'azur à trois Coqs d'or , & ont
leur Sepulture dans le milieu du
Choeur de l'Eglife de S.Eustache
CS
58 MERCURE
1
à Paris . Par cette mort Monfieur
le Préſident Charreton qui .
eſtoit déja Doyen , non ſeulement
de tous les Préſidens du
Parlement , mais encore de tous
ceux qui joüiffent à Paris de ce
beau titre , l'eſt devenu de ce
premier Parlement de France.
Cependant comme ſa Charge
l'empeſche de monter à la Grand'
chambre , M Godard de Petit-
Marais s'en trouve par là Doyen;
&M du Rancher , de la Foucaudiere
, qui étoient Doyen de la
Troiſième des Enqueſtes , a laifſe
ſa ſplace à Monfieur Barentin
, & eft monté à la Grand'
Chambre. Je vous ay déja marqué
dans quelqu'une de mes
Lettres , que Monfieur Charreton
a cinquante- huit années de
ſervice dans le Parlement depuis
ſa Reception de Conſeiller , &
qu'il y en a quarante cinq qu'ili
GALANT.
59
eſt Préfident. Ainſi il ſe peut
dire aujourd'huy le premier , &
le plus ancien Officier de Robe
qui ſoit dans tout le Royaume..
Il y a eu des Conſeillers au Parlement
de Paris de cette Maiſon :
en 1404. &dés ce tems- là lean
Charreton , Seigneur de la Ter
riere , y fut reçeu Conſeiller.Elle
en a auſſi donné aux Parlemens
de Dole en Franche-Comté , de
Grenoble en Dauphiné , & de
Dombes, ſans parler des Officiers
des Cours Subalternes , desMaiſtres
des Comptes , des Maiſtres >
des Requeſtes , & des Conſeillers
d'Etat qui en font fortis.
Ie ne ſçay, Madame , ſien vous
parlant de la mort de Madame
la Chanceliere Seguier , je vousay
mandé que de ſon vivant
elle avoit deſtiné ſon Coeur aux
Carmelites de Beaune , où elle
avoit une tres particuliere devo
C 6
60 MERCURE
tion à une Religieuſe qui y eſt:
morre en odeur de ſainteté , &
qu'on y revere ſous le nom de
Soeur Marguerite du S. Sacrement.
Les Filles de ce Monaftere
l'ont receu avec de fort grandes
marques de reconnoiffance. Au
milieu de leur Eglife , qui estoit
tenduë de noir , avec une ceinture
de Velours ornée d'Armoiries
, on avoit dreſſé une Eſtrade
quarrée , ayant à ſes angles quatre
Figures qui repréſentoient
quatre Vertus. Elle portoit une
Pyramide , terminée par un Ange
, qui tenant dans ſa main le
Coeur de cette illuſtre Défunte,
ſembloit l'élever au Ciel. Vn
nombre infiny de Cierges & de
Flambeaux , éclairoient l'Egliſe
& le Mausolée. Vous pouvez
juger du monde que ce lúgubre
Spectacle attira de toutes parts.
Monfieur Chaſſebras de Craz
GALANT . 60
mailles , continuë toûjours d'écrire
à la meſme Dame , tout ce
qu'il voit de remarquable à Venife
;& comme les coûtumes que
les Particuliers obſervent ne méritent
pas moins noſtre curiofité,
quand elles ſont fort diferentes
des noſtres , que celles qui regar--
dent tout un Etat , je vay vous
faire un Extrait de la derniere
Lettre qu'on en a reçeuë. Voicy
ce qu'il dit des pratiques les plus
ordinaires de cette fameuſe Ville.
BAPTESMES DE VENISE .
ptiſer Son
Ors qu'un Pere veut faire Ba-
Enfant , il va prier
les Farrians , que l'on nomme icy
Comperes ( car il estfort rare devoir
des Maraines. ) Les plus Pauvres en
prennent trois tout au moins , & les.
62 MERCURE
Riches & Gentils - hommes en ont
toûjours vingt , trente , cinquante ,
cent , jusqu'à cent cinquante , &
quelquefois davantage. CesCompe.
res vont tous à l'Eglife , &parmy ce
grand nombre , le Pere en choiſit un
qui donne le Nom à l'Enfant , &
contracte feul l'alliance Spirituelle,
les autres n'estant Comperes que d'u-
Sage & d'affection. La Cerémonie
achevée, on ne fait point de Fectin
comme en d'autres Villes , mais le
Pere envoye àchaque Compere quatre
Pains de sucre , & ils s'appellent
toûjours Comperes par la ſuite , cela
fait que l'on n'entend autre chose
parmy les Gentilshommes , que
Schiavo Compare , Mon Compere
, je ſuis voſtre Serviteur ,
parce qu'ilsse trouvent presque tous
Comperes les uns des autres. Les
Marchands n'en prennent pas tant
que les Gentilshommes ; mais pour
peu qu'ils foient de conféquence , ils
GALANT.. 63
n'en ont pas moins de quinze , vingt
&trente. Tout ces Comperes se ran--
gent en demy cercle depuis la Porte
de l'Eglise jusqu'aux Fonts où l'on
baptise ; & à quelques Baptefmes,
ils se donnent l'Enfant de main en
main.. Cet Enfant est emmaillote
comme une Poupée dans des Langes
- de Soye , de Point , & de Den .
telles . La coûtume de ſe le donner
ainſi de main en maiu , ne s'obferve
qu'entre les Marchands.
La maniere dont on porte l'En
fant à l'Eglise , & dont on le ra
porte , est encore particuliere. C'est
un Homme qui le tientsur un Carreau
de Velours , emmailloté proprement
, mais fans nille Couverture
, & ayant la teſte nuë , & les
épaules découvertes , de forte qu'il
Semble que ce soit un petit Enfant
de Cire qu'on envoye pour étrennes
à quelque jeune Mariée. Ily a des
Perſonnes qui font faire de petits.
64 MERCURE
Autels dans l'Eglise , & autrefois
on les faisoit parer avec des Baldaquins
, & des dépenses extraordinaires
; mais les Magistrats des
Pompes , qui font établis pour moderer
le luxe des Meubles , des
Habits & des Festins , ont empes
ché ces excés , & limité le présent
des quatre Pains de Sucre à chaque
Compere , comme on l'observe aujourd'huy
. Vous pourrez estre furpriſe
de ce qu'on découvre ainſi les
Enfans , mais c'est la coûtume du
Pais. Depuis qu'ils font nez, jus
ques à l'âge de huit à neufans , ils
font toûjours nû- teste , Sans Bonnet
ny Chapeau , jour &nuit , quelque
froid qu'il faffe.
Enfans expoſez à Veniſe.
Ily a dans la Ruë prés la Porte
de l'Hôpital de la Pitié , une Pierre
creuse , avec une ouverture pour
paſſer un Enfans de deux ans ou
environ , & une Fenestre grillée au
GALANT .
65
deſſus. Les Hommes y peuvent por.
ter , ou faire porter les Enfans dont
ils ont honte de ſe dire les Peres.
On les met dans cette petite Auge
de pierre , on tire une Sonnette qui
avertit l'Hôpital , puis on s'en va.
Ceux de l'Hôpital viennent auffi-
- toſt au ſon de la Cloche , regardent
par la Fenestre , & tirent l'Enfant
à eux par cette ouverture qui est
faite exprés. Ceux qui ne font pas
tout- à-fait dénaturez , font faire
un Trousseau qu'ils mettent aveo
l'Enfant ; ils le marquent de quelque
signe , à la cuiſſe , à la jambe,
au pied , ou en quelque autre partie
, afin de le pouvoir un jour re
connoistre ; & en attendant qu'ils
le retirent de cet Hôpital , ils en
prennent foin enle faiſſant aſſiſter
Sous-main.
Enterremens de Veniſe .
L'usage est icy d'enterrer les
66 MERCURE
avec une
Morts le visage découvert comme
ont fait les Religieux à Paris. On
habille les Femmes de gris en Religieuses
, & les Hommes aussi de gris
en Habits de Penitens
longueRobe une Corde pour Ceinture
, & un Capuchon de deux
pieds de pointes & parce que la
plupart ont la barbe grande par la
longueur de leur maladie , ils paroiſſent
des Cupucins. Les Fils ,
Freres , ny Parens , ne vont point
au Convoy , non plus que les Nobles
, Cavaliers , ny Citadins , Amis
du Défunt. On ne tend ny la Mai-
Jon , ny l'Eglise , de noir ; voicyfeulement
ce que l'on fait. Si c'est une
Perſonne de qualité , on retrouſſe
les Tapiſſeries de la Chambre , &
des principaux Apartemens , en attachant
le bas avec le haut ; 08
retourne les Tableaux & les Miroirs
à l'envers ; on habille le Mort :
GALAN T. 67
de la maniere que je viens de dire ,
& on le met fur un Tapis étendu
par terre , avec un Oreiller & deux
ou quatre Flambeaux allumez . Le
Clergé s'eftant rendu le ſoir à la
Maiſon du Défunt , on met le Corps .
furun Brancard en forme de Couche
, où eft un. Drap mortuaire.
Deux ou trois douzaines de petits
Enfans des Hôpitaux portent de
grands Flambeaux ; on donne un
Cierge à tous les Prestres , aux
Officiers , & aux Domestiques de
la Maiſon , qui se mettent tous
dans des Gondoles &des Barques.
Ils vont juſques àl'Eglise , & aprés
qu'on a chanté les Vespres des Morts,
on met le corps dans la ſepulture. Il
y en a d'autres qui laiſſent le corps
dans l'Eglise , sur un Palque , ou
élevation de ſept à huit pieds tenduë
de noir , avec deux ou quatre
Flambeaux allumez jusqu'au len68
MERCURE
demain au ſoir , qu'on l'enterre ſans
cerémonie. Lcs Marchands qui font
plus avides du faste , en uſent de
même pour la Maiſon , mais ils
font prier , cent , deux cens ,
juſques à trois cens Marchands
voiſins , en leur envoyant à chacun
un Cierge , qui fert de Billet de femonce.
Les Ecoles , ou Confraternitez
dont ils estoient de leur vivant,
viennent auſſi accompagner la Pom.
pe funebre , avec Bannieres , Phanaux,
& grands Chandeliers de
bois. Le convoy va à pied , &fait
le circuit de la Paroiffe. Le Bran
card où est le Corps découvert , eft
porté sur les épaules de quatre
Hommes ; les Voiſins ſuivent deux
à deux avec les Cierges qu'on leur
a envoyez , fans que les Fils ny
Parens du Défunt s'y trouvent , &
on enterre le Mort le ſoir mesme.
La Cire dont on fe fert dans tes
GALANT.
69
A
CA
Convois & Enterremens eft toûjours
blanche. Pour enterrer , on nefait
que ranger les Corps dans des Can
ves ſous l'Eglise , ſans les couvrir
de terre. On les enferme quelque fois
dans une Biere de bois dans la Cave
, & la plupart des Nobles ont
leurs Sepultures particulieres comme
à Paris . Les Maris , Enfans &
Freres , prennent le deüil pendant
deux ou trois mois seulement , &
Sont vétus de Drap noir. Les Nobles
ont au lieu de Veste un long
Manteau , à peu prés comme celuy
des Prêtres , avec la Stole de Drap
noir sur l'épaule. Les autres couvrent
leurs Rabats , Manches , &
- Chemises de Crefpe figuré. La
Maison du Mort demeure tout le
temps du deüil , les Tentures retrouffées
en deux , & les Tableaux
1
4
retournez .
Les Perſonnes que l'on trouve
70 MERCURE
noyées dans les Canaux, ou ceux qui
font executez à mort , ont les plus
beaux enterremens, à cauſe que l'Ecole
deSaint Fantin , dont j'ay parlé
dans une autre Lettre , y aſſiſte
au nombre de plus de deux cens Confreres
, en Robes noires , avec Capes
ou Capuces qui leur conurent la teste
&le visage , &desfigures de teſte
& os de mort ſur ce Capuchon, chacun
un Cierge à la main.
Celuy des petits Enfans n'a rien
de lugubre. Vn Homme les porte
fur un Carreau de Velours , ou de
Broderie , vétus comme de petits
Anges , de Tafetas de la Chine ou
de couleur , chamarré d'or & d'argent
, avec grande abondance de
Fleurs , de Rubans , &d'odeurs, des
Bouquets dans les mains,des Noeuds,
Cordons & Lacets aux cheveux, &
une Couronne de fauffes Pierres م&
Perles Sur la teste. On appelle cette
GALANT.
71
Couronne Gioia , & on la leur met
jusqu'à l'âge deſept ans , pourmarque
de virginité. Je vous diray à ce
Sujet quelque chose de fingulier. Vn
ancien Senateur,nommé Simon Contarin
, est mort au commencement
de cette année , âgéde plus de quatre-
vingts ans. Son Confeffeur ayant
déclaré, qu'il avoit confervé tout le
tems desa vie l'état d'innocence,&
de virginité dans lequel il estoit né,
on l'enterra à Saint Estienne , vulgairement
dit Saint Stin , Paroiffe
de cette Ville , avec cette Couronne.
La choſe est d'autant plus remarquable,
qu'il estoit d'une Famille des
plus conſidérables, & qui a donné le
plus de Doges à la République celuy
qui gouverne aujourd'huy estant le
huitième du nom.
Vous vous plaignez de n'avoir
point veu de Fables dans mes
72 MERCURE
Lettres depuis quelque tems. En
voicy une dont la Morale pourra
eſtre utile à quelques Belles que
vous connoiſſez .
LE LOUP ,
ET LA BREBIS .
U
FABLE.
N vieux Loup que la faim
avoit mis aux abois,
Errant pour chercherſa curée,
Apperçoit tout proche d'un Bois.
Vne jeune Brebis dans les Champs
égarée;
Voyant unfriand morceau.
LeGalant s'en fait déja feste ,
Mais par hazard tournant la
teste,
Il
GALANT.
73
Il découvre le Chien qui gardoit le
Troupeau .
La Brebis eftant dans la Plaine ,
Il ne pouvoit d'affaut la prendre
avec les dents;
Le Chien luy faisoit de la peine,
Il en craignoit les accidens .
Enfin dans cette inquietude
Le Loup s'aviſe de parler ,
Il vient vers la Brebis , & veut la
cajoler ;
Il y met toute fon étude .
Hélas ! pourquoy me fuyez-
VOUS ,
Dit- il ? Que je vous trouve belle !
Faiſons une amitié nouvelle ,
Non,vous ne ſerez plus la pâture
des Loups ,
Ny vous , ny vos cheres Compagnes
.
Dans les Plaines , fur lesMontagnes
,
Ne trouverons-nous pas d'autres
Juin 1683 .
D
74 MERCURE
1
Beſtes pour nous ?
Ie ſens pour vous trop de tendreſſe
;
Enfin je vous garderay bien,
Mieux que voſtre Berger , &
mieux , que voſtre Chien.
Comme un fidelle Amant doit
garder ſa Maîtreffe;
Avec moy vous ne craindrez
rien .
7
Nous chercherons par tout les
plus gras paſturages ,
Et je vous défendray des Animaux
ſauvages ;
Voſtre blanche toiſon , voſtre air,
voſtre agrément ,
Voſtre extréme beauté me
charme .
Je ſuis devenu voſtre Amant ,
Et voſtre douceur me def- arme .
Que je croirois mon fort heureux,
Si l'amour nous joignoit tous
deux!
GALANT
75
Le Loup faisoitbien ſa grimace,
Ilne manquoit pas de raiſon ;
Il luy dit, en vantantSa Race,
Qu'il venoit du Roy Licaon ;
Que le Dieu de la Guerre , & celuy
du Parnasse,
Avoient institué des Festes pour les
Loups..
Il a beau discourir , &faire lesyeux
doux ,
La pauvre Brebis s'épouvante ;
Mais ce Loup radoucy l'enchante.
Elle , écoutant ce Cajoleur,
Bêle avec une voix tremblante,
Et luy répond pour fon malheur,
Il faut enfin que j'y conſente.
Elle approche du faux Amant
Qui luy fait bon accueil , la reçoit
tendrement ,
Et ſoudain dans le Bois l'emmene.
Là voyant qu'avec elle il agit brufquement,
Elle tintSa perte certaine.
D 2
76
MERCVRE
Le Galant changea de diſcours ,
Et fut auffi cruel qu'il avoit paru
tendre.
En vain elle appella le Chien àfon
Secours .
Il estoit trop loin pour l'entendre .
Le Loup, fans chercher de détours,
Egorgeant la Brebis qu'il traitoit de
Maîtreffe,
Satisfait la faim le preſſe,
Que peut- on esperer de ces feintes
Amours?
Penfez bien à ce que vous faites,
Ieunes Filles, défiez - vous
De ces discours flateurs , de ces tendresfleuretes;
Autant d'Amans,autant de Loups .
S'il eſt des Amans finceres
dans leurs fermens de tendreſſe ,
les Belles devroient défendre leur
GALANT.
77
coeur , par la ſeule veuë du peu
de durée des paffions. On ne ſe
plaint d'autre choſe que du malheur
des ruptures ; & un des plus
beaux Airs de Phaëton a eſté fait
là - deſſus.
AIR.
Elas ! une chaîne fi belle
Devoit estre éternelle.
Hélas ! defi tendres amours ,
Devoient durer toûjours .
Cet Air eſt le charme de tout
Paris . Il n'y a perſonne qui ne le
chante , & comme il pourroit
eſtre allé juſques à vous mal noté
, j'en ay recouvré une Copie
correcte que je vous envoye.
Le Dimanche 16. du dernier
mois , on fit à Saint Jean d'Angely
, ou Bourg- Loüis , un Tranſ-
D
3
78 MERCURE
lation de Reliques , avec toute la
folemnité qu'éxigeoit une cerémonie
de cette nature. Il y a un
fiecle que les Calviniſtes s'eſtant
rendus comme Souverains dans
la Ville , apres avoir profané tout
ce qu'ils y trouverent de plus
faint , & brûlé une des plus belles
Egliſes du Royaume , réduifirent
auſſi en cendres une partie confi .
dérable du Chefde Slean , qu'on
y revéroit comme celuy du grand
Baptifte. Cette perte vientd'eſtre
reparée en quelque forte , par les
foins du Pere Dom Iean-Anfelme
Clairé , qui ayant ſceu qu'autrefois
Clément VI. avoit donnéà
l'Abbaye de la Chaiſe -Dieu , une
Dent & quelques particules du
Crane de ce divin Précurſeur du
SauveurduMonde , a obtenu ces
faintes Reliques , pour l'Abbaye
de S. Jean d'Angely , dont il eſt
GALAN T. 26
a
C
S
t
S
5
Prieur. Ce font des Religieux de
S. Benoiſt qui la poſſedent. Les
Procés verbaux ayant eſté veus
& approuvez , on a préparé un
Reliquaire digne de ce qu'il enferme.
C'eſt une Statuë d'argent
de deux pieds & demy de long ,
avec un Agneau auſſi d'argent à
fes pieds . La Baſe eſt d'Ebene ,
revêtuë de Fleurons d'argent de
la hauteur de huit pouces , le
tout tres- bien travaillé . Monfieur
l'Eveſque de Xaintes s'eſtant
rendu le 15. de May à S. Iean
d'Angely , commença la Cerémonie
le lendemain à neuf heures
du matin . Tous les Corps y
affiſterent. On avoit mis la Relique
en dépoſt dans l'Egliſe des
Capucins qui font hors la Ville.
Un Corps compofé de Pauvres ,
marchoit le premier , avec une
Croix. Il eſtoit ſuivy d'un autre
D 4
80 MERCURE
2
de Filles , accompagnées des
Penfionnaires des Religieuſes
Ursulines , qui eſtoient en fort
grand nombre , les unes & les
autres vétuës de blanc. Toutes
les. Veuves , avec leurs Crêpes
traînans juſqu'à terre précedoient
les Capucins , apres lefquels
on voyoit paroiſtre les
Cordeliers , les lacobins , tout
le Clergé de la Ville , & enfin
les Religieux Benédictins de
l'Abbaye , revétus d'Aubes , &
deChapes extrémement propres .
La Proceffions eſtant arrivée aux
Capucins , on y chanta un Motet
en l'honneur du Saint , &
deux Religieux de l'Abbaye
chargerent ce prétieux Dépoſt
fur leurs épaules. Toute la Milice
l'accompagnont ſuivant la coûtu.
me , lors qu'on porte les Reliques
du Patron. Elle estoit tres - leſte,
GALANT. 81
ةلق
ةق
Ci
es
1
د
& en fort bel ordre. L'on fit la
premiere Station dans l'Egliſe des
Urfulines , la ſeconde dans celle
des Jacobins , la troiſiéme dans
celle des Cordeliers , & l'on ſe
rendit ſur le midy dans l'Abbaye.
Monfieur l'Eveſque de Xaintes
y dit la grand Meſſe en Habits
Pontificaux , ayant les Religieux
pour Officiers . L'apreſdînée
Monfieur Rouſſelet , Chanoine
de Xaintes, & Frere de Monfieur
le Lieutenant Criminel de S.Iean
d'Angely , prononça le Panégyrique
du Saint avec une approbation
generale ; le ſoir , aprés
la Benédiction qui fut donnée
par Monfieur l'Eveſque , l'on fit
un grand Feu de joye devant la
principale Porte de l'Abbaye. La
Milice eſtoit rangée autour , formoit
une haye des quatre côtez .
Le Pere Prieur , avec un Diacre
DS
82 MERCURE
& Sous - Diacre , & quatre Chan
tres revétus de Chapes, vint dans
la Place entonner le Te Deum. Il
alluma enfuite le Feu , & alors
la Soldateſque fit pluſieurs décharges
, qui terminerent la Cerémonie
de ce jour- là. Il y eut
Sermon , & grande folemnité
toute l'Octave . On doit beaucoup
au zele des Benédictins ,,
qui cherchent à réparer par tout,
les défordres qu'ont fait autrefois
les Herétiques. Rien n'eſt plus
ſuperbe que l'Egliſe qu'ils viennent
d'achever à S. Maixent en
Poitou .Elle furpaſſe de beaucoup
la magnificence de celle que les
Prétendus Réformez avoient
abatuë.lls en font bâtir une autre
fort ſomptueuſe à S. Cyprien de
Poitiers , & en beaucoupd'autres,
lieux , où il n'y en avoit plus.
Le 6. du dernier mois , le
GALANT. 83
L
7
Chapitre general des Clers Réguliers
, dits Theatins , s'aſſembla
à Rome , dans leur Maiſon de
S. Silvestre in Monte Cavallo. Sa
Sainteté nomma Monfieur le
Cardinal Cibo pour y préſider.
On y a éleu pour General le
Pere Dom Gaëtan Pagani , que
ſa vertu , ſa pieté , & ſon zele
pour l'obſervance , rendent plus
recommandable que ſa Nobleſſe,
quoy qu'elle ſoit des plus anciennes
du Milanez ..
Ie vous envoyay dans ma Lettre
de Fevrier un Madrigal de
Monfieur Quinaut , que tout le
monde a trouvé fort agreable..
Voicy la Réponſe que luy a faite
le Berger de Flore.
D6
84 MERCURE
**************
REPONSE
AM QUINAUT.
,
tendre Ourquoy s'embaraffer
& galant Quinaut ,
Du Mariage de vos Filles ?
Mnemosine en a neuf , grace au
temps , tres- nubiles ;
Et cependant , qui l'entend dire un
un mot
D'établiſſement , ny de dot ?
Jupiter , bien qu'ilfoit leur Pere,
A- t-il parléde les pourvoir ,
Et s'en est- ilfait un devoir ?
Apollon, leur Amy, leur Compagnon,
leur Frere ,
Mercure , Mars , & leurs autres
Parens ,
Ont- ils pris en cela des chemins dia
férens
GALAN T. 85
Du Pere & de la Mere ?
Non , pour elles jamais n'ont esté
propofez
Aucuns Actes devant Notaire ,
Tous ces Dieux ſe font repofez
Toûjours ,duſoin de cette affaire ,
Sur la ſageſſe du Deſtin ,
Qui Sçait mieux qu'eux conduire à
bonne fin
Tout ce qu'on luy défere.
Agreable Autheur , imitez
Ces prudentes Divinitez ;
Pour marcher ſur leurs pas , le Ciel
vous afait naiſtre.
Nefervez vous pas un bon Maistre ?
N'est- il pas plein d'affection ?
N'est-ilpasgenéreux autant qu'on le
peut estre ,
Et ne reffent- onpas en toute occaſion
Cette noble inclination ?
Calmez donc voſtre efprit , vous ne
pouvez mieuxfaire.
86 MERCURE
Continuezſeulement à luy plaire,
Vosfoins ne feront pas perdus ,
Ilpeut compter pour rien , cinqfois
dixmille écus.
نم Prétendez vous de plus grands
avantages ?
Hé bien , qu'au lieu des dix , ilvous
donne des cent ,
Il le peut, il est tout puiſſant.
Que ne vous doit- on pas pour vos
charmans Ouvrages ?
Que neméritent point des Filles qui
Sont Sages ?
Songez pourtant , pour modérer vos
vaux ,
Que les plus riches Mariages
Sont rarement les plus heureux.
Voicy une autre Réponſe du
Berger Fleuriſte..
IEn ſçay, galant Autheur, qui ne
vous plaignent guére ..
GALANT. 87
De vous sentir preſſé d'eſtre cinq
fois Beaupere.
Si cet empreſſement
Vient des Partis qui brûlent pour
vos Filles ,
Et qui cherchent vôtre agrément
Pour les mettre dans leurs Familles
,
Voussçavezl'Art de feindre,&pouvez
finement
Apporter des delais à leur contentement..
Si c'est d'elles qu'il vient,ab c'est une
autre affaire.
Le danger, en ce cas,fuit le retardement
,
Il faut, pour l'éloigner, veiller exa
Etement ,
A cinq dots à la fois qui pourroit Satisfaire
?
L'embarras n'est pas ordi
naike;
88 MERCURE
L'un est un Opéra , l'autre un fåcheux
tourment.
Je vous en plains , & plains extrêmement.
Tout eſt poſſible à l'amour . II
change les inclination les plus
naturelles , & quelques défauts
qu'on ait contractez par une
longue habitude, il ne faut qu'aimer
pour eſtre en pouvoir de
s'en défaire . Ie ne dis rien dont
mille exemples ne ſervent de
preuves, & s'ils ne ſuffiſoient pas,
ce qui est arrivé depuis peu de
tems à un Cavalier,diſtingué par
ſa naiſſance , confirmeroit cette
verité. Il eſtoit né avec un ſi
grand panchant à l'avarice , que
ſon Pere qui avoit beaucoup de
blen , luy donnant dequoy paroître
dés le tems qu'il commença
ſes Etudes , il trouva moyen d'éGALAN
T. 89
pargner aſſez pour faire un Contract
de rente de l'argent qu'il
amaſſa . Comme il falloit pour
cela ne faire aucune Partie de
plaifir , il feignoit d'aimer les Livres
, & en empruntoit de tous
coſtez , pour faire ctoire qu'il les
achetoit. Il s'accoûtuma ainſi à
la folitude , & par ce ſeul principe
d'épargne , il tint tres fidelle
compagnie à fon Cabinet. Lors
que ſes Etudes furent achevées,
il eut de ſon Pere une avance fort
conſidérable ; mais il n'en fit pas
plus de dépenſe . Comme cet argent
eſtoit deſtiné pour ſes plaifirs
, & que celuy d'amaſſer eſtoir
le ſeul qui luy fuſt ſenſible , il
n'en chercha aucun autre ,& fit
conſiſter tout fon bonheur à ſçavoir
le nombre de ſes Loüis . Son
Pere mourut , & quand alors il
n'euſt pas eſté en âge de ſe paſ१०.
MERCUR E
fer de Tuteur , on euſt pû ſans
crainte luy confier la Succeſſion.
Il ſe défit d'abord du Carroſſe ,
& réduifit tout ſon train à une
vieille Servante , & à un Laquais
unique ; encore le choiſit- il trespetit
, afin que fon entretien & fa
nourriture luy coûtafſent moins.
Comme la vieille Servante qui
eſtoit ſans dents , mangeoit trespeu
, & que le petit Laquais,qu'il
changeoit ſouvent pour n'eſtre
obligé à aucune récompenfe , recevoit
des regles dans ſon appetit
, jamais Table ne fut fi frugalement
ſervie que la ſienne. On
appreſtoit ſeulement le tres- neceffaire
, & de toutes les Vertus,
il n'y en avoit point de mieux
pratiquée chez luy que l'abſtinence.
Quelque ſeveres que fuffent
les Prédicateurs qu'il entendois,
ils ne luy cauſoient aucun
GALAN T.
91
fcrupule, ny ſur ſes Meubles, ny
fur ſes Habits. Le luxe eſtoit retranché
des uns & des autres , &
la ſeule dépenſe qu'on luy vit faire
, fut celle d'un Cofre forr. Celuy
qu'il eut de ſucceſſion, ne luy
parut point fermer avec aſſez de
Serrures ,& pour ſe mettre à couvert
du péril d'eſtre volé , il en
fit faire un exprés d'un ſecret impenetrable.
Le plus grand de ſes
plaiſirs , ou plutoſt le ſeul qu'il
fuſt capabled'avoir, eſtoit de s'enfermer
dans ſa Chambre , & d'étaler
à ſes yeux ce tréſor ineſtimable
qu'il cherchoit toûjours à
augmenter , & dont jamais il ne
joüifſoit. Vous jugez bien qu'étant
connu pour eftre fort riche,
ce que l'on blamoit en luy n'empeſcha
pas qu'on ne cherchaſt à
le marier.On luy propoſa diférens
Partis ,& il n'y en eut aucun qui
92
MERCVRE 1
luy fuſt propre. Quelques avar
tages qu'on luy puſt offrir , il p
les trouvoit jamais affez for
pour l'indemnifer des dépen
néceſſaires où le Mariage deve
l'engager ; & dés qu'il fongeaj
qu'il luy faudroit donner des H
bits à une Femme , nourrir cin
ou fix Valets , payer des Nour
rices , entretenir des Enfans , &
tout cela au grand préjudice d.
ce cher Tréſor qui faiſoit tout
ſa joye , c'étoit luy arracher l'ame
, que de la porter à rompre le
Célibat. Il vécut de cette forte
juſqu'à plus de so . ans ; mais en
fin , cet eſprit inſociable que rien
ne pouvoit dompter , devint ſen.
fible à l'amour , & l'envie de plaire
ayant adoucy ſon humeur ſauvage
, vainquit la Nature meſme
en le défaiſant de ſon avarice. II
y avoit déja quelque tems qu'uGALANT.
93
-
ne jeune Demoiſelle qu'il avoit
veuë naître dans ſon voiſinage ,
luv frapoit les yeux. Il la rencontroit
ſouvent à l'Egliſe , car il ne
faiſoit aucune viſite. Son extréme
modeſtie , jointe à l'agrément de
ſa Perſonne , l'ayant inſenſiblement
accoûtumé à la regarder
avec plaiſir , ce plaifir des yeux
paſſajuſqu'au coeur.Il en fut touché;
& aprés mille combats que
ſon peu de Bien luy fit ſoûtenir
contre elle , il ſe laiſſa entraîner à
cette fatalité preſque inévitable,
qui nous fait faire ſouvent ce qui
paroiſt le plus éloigné de nous.
Il alla trouver ſa Mere ,& luy demanda
la Belle pour Femme à
telles conditions qu'on la luy voudroit
donner. La Mere ſurpriſe
de ſon compliment , luy répondit
de la maniere la plus obligeante
, qu'elle ne pouvoit douter que
94
MERCURE
ſa Fille n'entraſt ainſi qu'elle,dans
tous les ſentimens de reconnoifſance
qui luy estoient deûs ; mais
que l'aimant trop pour ne la pas
laiſſer libre dans un choix dont
dépendoit tout le bonheur de ſa
vie , c'eſtoit d'elle- meſme qu'il
la devoit obtenir. Le vieux Cavalier
, impatient de ſçavoir ce
qu'il pouvoit ſe promettre de la
déclaration qu'il venoit de faire ,
ne voulut point attendre juſqu'au
lendemain. Il la pria de faire venir
ſa Fille. Elle l'appella , & luy
ayant expliqué l'obligation qu'elle
avoit au Cavalier,elle la laiſſa ſeule
avec luy , fort embaraſſée ſur
ce qu'elle avoit à luy répondre.
Quoy que fon grand Bien la duſt
flater , ce qu'elle ſçavoit de ſon
avarice luy faiſoit peur ; & elle
croyoit avec beaucoup de raiſon ,
que ce n'eſtoit point poſſeder les
GALANT. 95
choſes , que de n'en avoir aucun
uſage. Ainfi dans l'incertitude
que luy cauſerent ces promptes ,
& tumultueuſes réflexions , elle
luy rendit honneſteté pour honneſteté
, & luy faiſant voir une
ame entierement penetrée du
deſſein qu'il luy marquoit , elle
le pria de ne rien précipiter , afin
que ſa paffion ne l'ebloüiſt pas ,
& qu'il n'euſt jamais à ſe repentir
de l'engagement qu'il vouloit
prendre. Cette réſiſtance ne ſervit
qu'à augmenter ſon amour.
Plus il vit la Belle,plus il s'en laifſa
charmer , & apres pluſieurs
converſations particulieres , ayant
découvert que fi elle balançoit à
à ſe déclarer , c'eſtoit ſeulement
parce qu'il avoit toûjours mené
une vie ſerrée qui ne l'accommodoit
pas, il l'aſſura qu'il ne poſſedoit
aucune choſe dont il ne la
fift maîtreffe ; & que comme à
96
MERCURE
l'avenir elle luy devoit tenir lieu
de tout , il ne ſentoit de la joye
d'avoir amaſſe beaucoup de Bien ,
que par le plaiſir qu'il ſe faiſoit
de luy offrir davantage. Il commença
dés ce même jour à donner
des preuves du plein ſacrifice
qu'il vouloit luy faire, en luy
propoſant un Equipage proportionné
au rang où il eſtoit
né , & la conjurant de ſe ſatisfaire
fur toutes les choſes qui la toucheroient.
Il la preſſa avec tant
d'inſtance d'agir avec luy à coeur
ouvert, qu'elle fut enfin forcée
de luy dire que ce ne ſeroit jamais
la grande dépenſe qu'elle
chercheroit , mais que s'il eſtoit
réſolu de l'épouſer elle le prioit
de regler les choſes de telle maniere
qu'il continuaſt ce qu'il
auroit commencé, parce qu'il ſeroit
peu agreable pour luy &
pour
GALAN Τ. 97

pour elle, d'eſtre expoſez à la raillerie
, comme ils le ſeroient ſansdoute
s'il arrivoit du retranchement
dans ce qu'il auroit étably
d'abord. La réponſe du Cavalier,
fut de ſe jetter aux pieds de la
Belle, qui apres mille aſſurances
qu'il luy donna de n'avoir jamais
de volontez que les ſiennes, ſe réfolut
enfin à eſtre ſa Femme. On
figna le Contract de Mariage ,
qu'il fit tres avantageux pour elle,
&auffi-toft il luy acheta un Carroſſe
magnifique , luy donna un
Collier de Perles de deux mille
écus , choiſt une Livrée des plus
propres , & fit les autres dépenſes
en Amant paſſionné , qui n'a
des yeux que pour ſa Maîtreſſe.
On ne parla dans la Ville que de
ſes profuſions ; & comme on ne
pouvoit croire que des défauts
naturels,fortifiez par une habi-...
Juin 1683 .
E
98 MERCURE
tude de cinquante années, ſe puffent
changer , chacun rioit par
avance de ces grands préparatifs,
qu'on ſe figuroit voir réduits
à rien quand ſa paſſion ſeroit ſatisfaite.
La Belle , perfuadée ellemeſme
qu'un amour ſi violent ne
ſeroit pas de durée , voulut l'obliger
à faire les choſes avec
moins d'éclat mais il luy fut impoffible
de rien obtenir.Il répondit
que cequ'il entreprenoit eſtoit
appuyé ſur un fond ſolide , &
qu'ayant dequoy le ſoûtenir, il ne
craignoit pas qu'elle euſt jamais
fujet de ſe plaindre qu'il luy euſt
fait changer de fortune.
luy tint parole , & fi comme
Amant il fut liberal pour elle ,
il devint prodigue lors qu'il
fut Mary . La Belle , dont les mamieres
oftoient auſſi engageantes
ménagea fi bien
LY
GALANT.
99
-
-
:
S
:
2
l'amour qu'il avoit pour elle , que
tout ce qu'on peut s'imaginer des plus violentes pallions n'appro QUE DE
de nou ON E

che point de celle qu'il eut. Il
luy faiſoit tous les jours
veaux Préfens,& fi elle eût vo
lu abuſer du pouvoir de ſes careſſes
, il luy euſt eſté facile d'épuiſer
le Cofre fort. Non ſeulement
il prévenoit ſes deſirs en
toutes choſes , mais il alloit beaucoup
au delà ; & comme l'amour
avoit pris en luy la place de l'avarice
, ce qu'il avoit fait fi longtemps
pour l'une , il le fit pour
Fautre ſans nulle réſerve. Il avoit
ſoin de faire chercher les viandes
les plus exquiſes pour le dîné
, & le ſoupé de ſa Femme ,
&s'informant des meilleurs Traiteurs
, il leur faiſoit appreſter les
ragoûts les moins communsToutes
les apreſdînées il la régaloit
E 2
100 MERCURE
de Collations ſervies proprement.
Les Fruits nouveaux , la Paſtifſerie
, & les Confitures ſeches ,
rien n'y eſtoit épargné .Dés qu'il
faifoit un beau jour , il la menoit
promener àquelque belleMaiſon
aux environs de Paris , & il s'act
quitoit de ces Parties avec toute
la galanterie d'un Amant. Il en
uſoit de la meſme forte pour le
choix de ſes Habits. Il alloit chaque
ſemaine chez les Marchands
les mieux aſſortis d'Etofes nouvelles
,& levoit par tout ce qu'il
trouvoit de plus beau , ou pour luy
faire des Meubles , ou pourl'habiller
ſelon la mode. Une profuſion
ſi peu attenduë accabloit la
Belle , & elle avoit quelquefois
beſoin de complaiſance pour
changerde Jupes & d'Habits auffi
ſouvent qu'il le ſouhaitoit. Il fir
faire fon Portrait par tout ce qu
GALANT. IOI
put connoiſtre de bons Peintres ,
afin de l'avoir dans toutes les
Chambres , & dans tous les Cabinets
de ſa Maiſon. Il en portoit
toûjours fur luy cinq ou fix en
Miniature , qu'il regardoit à chaque
momentlors qu'il fortoit pour
quelque viſite , afin de ne point
perdre l'idée de ce qu'il aimoit
avec tant de paſſion . Il en alloit
faire des éloges chez tous ſes
Amis , & fur quelque matiere
qu'ils puſſent le mettre , il ne leur
parloit quede ſa Femme. Comme
tout excés eſt dangereux , il s'eſt
tellement abandonné àla violence
de ſon amour , que ſa raiſon
s'eſtant alterée inſenſiblement , il
l'a enfin perduë tout - à - fait . On
s'eſt veu contraint de l'enfermer,
& le chagrin d'eſtre privé de ſa
Femme , rend ſes accés de folie
d'autant plus facheux , qu'il fait
E
102 MERCURE
jour& nuit mille cris épouvantables
pour la demander.On peut
connoiſtre par là , qu'il n'y a rien
d'exceffif qui ne ſoit blamable , &
qu'on doit tout craindre d'une
paffion qui n'a point de bornes.
Comme l'Aſtrée eſt toûjours
voſtre Roman favory , vous prendrez
plaifir fans-doute à lire une
une Lettre qui en parle , & qui
contient quantité de choſes particulieres
touchant l'illuſtre Maiſon
d'Urfé . Elle eſt écrite de
Montbrifon . Ce nom ne vous
peut- eſtre inconnu 250x
LETTRE.
Monsieur d'ormeſſon,noſtreIn
tendant , qui s'est acquis icy
tant d'estime , alla il y a quelques
GALANT . 103

jours à la Baſtie , ce Château fa
meux qui fait tant d'honneur à la
Maison d'Urfé , & qu'on voit fur
les bords de Lignon. Je fus de cette
Partie , & quand je me vis dans
la Court du Château , j'avoue que
je me trouvay Saifi d'une secrette
venération pour tant degrands Hommes
qui ont fait leurs délices de ce
Lieu charmant. On obſerva d'abord
le Mercure qui est au deſſus du Perron
. Il est de la hauteur d'un Homme
de moyenne taille , avecfon Caducée
en main , & ses Aifles aux
pieds , & tout y eft fi naturel,qu'il
Semble n'attendre pour partir qu'un
ordre des Dieux. L'autre Figure de
Marbre , qui est au bas du Perron ,
avec cette Devise , Sphyngem
habe domi , ne fut pas moins confiderée.
On dit qu'elle convencit
bien à une Maison qui avoit en tant
de part au Ministere. On paſſa en
1
E 4
104 MERCURE
divers Apartemens , & on ſuivit
la Gallerie , où l'on vit les Bustes
& les Tableaux qui représentent les
plus belles Antiquitez de Rome. De
là , on defcendit dans la Chapelle.
L'autel, & tous les Bas- reliefs,font
d'un bois de raport , dont les couleurs
naturelles effacent la vivacitéde la
Peinture. Le Faſpe , le Marbre , م&
le Porphyre , y font heureusement
employez . Les Tableaux ont une
beauté qui furprend , & ce Chefd'oeuvre
qui a estéfait depuis plus
d'un fiecle , a le mesme éclat que
s'il fortoit des mains de l'Ouvrier.
Monsieur l'Intendant qui juge fine
ment de tout , en parut fort fatisfait
, & fut conduit dans le Jardin ,
où la Riviere de Lignon ſe répand
en pluſieurs Canaux. Quoy que la
Fontaine qui est au milieu ne ſoit
Pas en état , elle ne laiſſe pas de ſe
faire remarquer par son Baffin de
GALANT.
105
it
D
-
Marbre blanc , & par le grand
Dôme qui la couvre , foûtenu de
pluſieurs Pilliers à double rang. De
là, on paſſa dans le grand Bois . A
voir la hauteur defes Arbres , on.
crût qu'ils estoient du Siecle de Pierre
d'Urfé , Grand Ecuyer de France ,
on s'étendit fortſurſes Avantures..
On dit qu'ilfut disgraciépar Loüis
XI. qui congédia tous les Serviteurs
defon Pere ; qu'ayant quite la France
pour voyager , il paſſa juſques à
Constantinople , où il porta les armes
Sous l'Empereur Zelim I I. dont il
fut fort estimé , & qu'à son retour
eſtant mal dans l'esprit du Roy , il
s'attacha au ſervice du Duc de GuyenneSon
Frere , qui s'engagea dans
le party des Ducs de Bourgogne,&ب
de Bretagne. On ajoûta qu'entre
pluſieurs Negotiations dont il fut
chargéil eut ordre de perfuader
au Duc de Bourgogne , qu'il feroit
ES
106 MERCVRE
avantageux à la France qu'ily en
traſt avec une bonne Armée , dans
le meſme tems que les Ducs de Guyenne
& de Bretagne l'attaqueroient
d'un autre costé ; que le Duc de
( Bourgogne le reçeut fort bien , &
dit agreablement à Philippe de Comines
, qu'il aimoit mieux le bien
de la France que Monsieur d'Urfe
ne pensoit , & qu'au lieu d'un Roy
il y en voudroit fix. C'est un trait
qu'il n'a pas oublié dansfon Hiſtoire
, & la conduite , & la valeur de
Monsieur d'Urfe y tiennent partout
un grand rang. On dit encore qu'il
ſe trouva à Péronne à l'Entreveuë
de Loüis XI. & du Duc de Bour
zogne ; & qu'aprés la prise de la
Ville de Liege , où il fervit tres
bien , ce Duc demanda au Roy qu'il
le rétabliſt dans ſes Terres ; ce que
Le Roy luy promit ,fi defa part il
vouloit faire la mesme grace aux
GALANT. 107
.
Seigneurs de Nevers , & de Croy;
mais il n'avoit garde d'y confentir,
parce qu'illes baiffoit mortellement
Enfin apres la mort du Duc de Guyenne
, Charles VIII, qui connoiffoit
Sonmérite, le rapella à la Cour , &
luy donna la Charge de GrandEfcuyer.
Ilſe montra digne de ce choix,
parplusieursfervices qu'illuy rendit
dans fes Conquestes d'Italie , où il
contribua beaucoup parses exploits,
& par lefoin qu'il prit de l'embar
quement , & de la conduite de toutes
les Forces maritimes. On parla en-
Suite de Claude d'urféfon Fils , l'un
des plus grands Hommes defonsiecle ..
Il fut Ambassadeur au Concile de
Trente, de là envoyéà Rome avec
le même titre d'Ambassadeur. On
voit dans les Mémoires de Meſſicurs
du Puy , l'instruction qui luy fut don
née , où ily a des Affaires tres dif
ficiles àménager,mais elles n'estoient
E6
108 MERCURE
pas au deſſus de ſon esprit. On en
pent juger par ce qui luy arriva
dans un Festin, que le Pape Paul III.
donna aux Cardinaux , & à tous
l'es Ambassadeurs . Ce Claude d'Urféy
fut invité , & comme on estoit
prest de ſe mettre à table , le Maitre
des Cerémonies luy vint demander
de la part du Pape , s'ilprétendoit
préceder le Duc Horatio fon
Neveu. Il témoigna que quoy qu'il
fust Duc de Castro , il ne souffriroit
pas qu'il prift aucun avantage fur
luy en cette qualité , mais qu'ilvouloit
bien ceder à celuy qui devoit
eftre le Gendre du Roy Son Maistre ,
& luy ayant donné la main , il se
mit au deſſus du Duc Octavio fon
Frere. Le Pape , quoy que fâché de
voir qu'il vouluſt préceder ſes Ne
veux , fut bien aise de se sentir
flater de l'alliance de Sa Majesté
& dit au Maistre des Cerémonies
GALANT .
109
..
de le laiſſer faire , & qu'il ne feroit
rien qui intéreſſaſt l'honneur du
Roy Son Maistre, ny lesien . Apres la
mort du Pape , il se trouvaà Rome
- lors que Jules III. fut élevé au Pon
tificat. Il luy rendit l'obédiance, &
eut part à toutes les négociations du
Conclave. Le Roy Henry II. en fut
ficontent qui le fit Chevalierdefon
Ordre , qui luy fut conferé à Rome
en grande cerémonie par le Duc
Horatio , & quelque tems apres ,
pendant qu'il estoit encore à Rome ,
il le fit Gouverneur de Monseigneur
le Dauphin , & de tous les Enfans
de France. Si-tost qu'il eut quitté
l'Italie , on connut bien que Mou
fieur d'Urféy manquoit par legrand
changement qui arriva dans nos af..
faires , & on le jugea encore plus
digne de cet important employ , que
l'on ne doit guére à la Fortune , &
qui est presque toûjours la récompen--
110 MERCURE
1
Se d'un grand mérite. Onfe fust entretenu
plus longtems sur unſi vaftesujet
, si Monsieur l'Intendant ne
fust forty du Chasteau pour conti
nuerSa route. Il paſſa le long de la
Riviere de Lignon , cette Riviere
enchantée qu'on ne regarde qu'avec
une fecrette joye de se trouver fur
Ses bords , & il monta fur une peti
te éminence chargée de Vignes &م
de Bocages , qui fait une espece
d' Amphiteatre fur cette agreable
Plaine.A confiderer les hautes Montagnes
qui l'environnent de toutes
parts , on la prendroit pour un grand
Lardin à qui elles se vent de Mu
railles . Comme caste Promenade
estoit toute sçavante ; & que l'efprit
n'y estoit pas moins occupé que
les yeux , onse remit inſenſiblement
fur le chapitre de la Maifond'Urfé
&on commençaà parler du fameux
Honoré d'Vrfé , Authcur de l Aftrée.
GALANT. ΙΠΠ
dont cette belle Province porte à
préfent le nom. On dit qu'il avoit
eſté le Favory des Muses , & le
Peintre de l'Ame ; qu'il avoit de-
Sabusé le monde du galimatias de
la vieille Cour ; qu'il avoit trouvé
l'art d'instruire , & de divertir tout
ensemble , & qu'il avoit rendu tous
les Hommes, ou plusſçavans, ou plus
polis. Cependant cette incomparable
Aftrée qui a eutant de réputation ,
&qui a esté traduite en cinq ou fix
Langues , n'a esté faite que quand
Monfieur d'Vrfé voyageoit ; car il
estoit toujours à la Cour , ou à l'Arméc
, & nei mpoſoit que dansſes
voyages , où vi faisoit porter une
petite Bibliotheque. Ilfit le Départ
&le Retour de Sirene à l'âge de
dix-sept ans , pour une Dame qu'il
aimoit , &plusieurs Traductions des
Pseaumes qu'on imprima fans fa
participation. Il commença un Poë
11'2 MERCURE
me en Vers François pour l'illustre
Maiſon de Savoye , mais iln'acheva
que la vie de Berold. Il compofa
Ses Lettres Morales , apres une fåcheuſe
expérience des revers de la
Fortune,ayant esté arresté deux fois
prisonnier par la malice de fes Ennemis.
C'est dans ce Livre ,
que ce
Séneque François a combatu l'adverſité
par des armesfi fortes , qu'il
Semble qu'il ait entrepris de guérir
toutes les playes que la Fortune fait
aux Malheureux. Mais si Mon
fieur d'Vrfé eut quelques avantures
fâcheuſes , il fut galant , & heureux
enſes amours , car il épousa
Diane le Long, Marquise de Chafteau
- Morand ,Sa Belle- Soeur, qu'il
avoit longtemps aimée. Elle avoit
eſté mariée à Anne d'Vrféſon Frere
aîné , Gouverneur & Bailly de Fo
rests,comme l'avoient estéſes Ayeux..
La Diſpenſe de ce Mariage fut asGALANT.
113
cordée en faveur de cette Maiſon ,
dont on a veu un exemple en France
en la Perſonne du Marquis deNéelle;
& en Espagne , en celle du Marquis
d'Aguilar. On croit que cette
Diane a esté le ſujet de l'Aštrée,
- qui ſous des noms empruntez , comprend
une partie de l'Histoire de
France , & de Savoye , & des Mai-
Sons particulieres d'Vrfé, d'Albon, de
Chalmazel, & d'autres Familles illuftres
de cette Province.Il s'attacha
àla Cour de Savoye , & fut fait
Chevalier de l'Ordre de l' Annonciade
, avec Mesfire Iacques Marquis
d'Vrféſon Frere , Grand Ecuyer de
Savoye , dans la Promotion que fit
Charles - Emanuel en 1618. Ilfut
auſſiMaréchal de Camp General,&
-Colonel d'Infanterie , & fervit avec
- beaucoup de réputation dans les
Guerres d'Italie , où le Marquis
durféfon frere commandoit qua
114 MERCVRE
torze mille François des Troupes du
Duc de Savoye. Honoré d'Urfé estant
revenu en France en 1622. fut vi-
Siteà Chasteau Morand par deux
Gentilshommes , qui luy apporterent
les Portraits , & les Armes de plu-
Sieurs Princes & Princeffes d'Allemagne
, & des Lettres obligeantes
qui luy témoignent l'estime qu'on
faisoit de fon Ouvrage dans toutes
les Cours de l'Europe ; mais il ne
pút l'achever , ny résister à une lonque
maladie qui luy fut causée par
une cheute fâcheuse qu'il fit d'un
Cheval , dans les dernieres guerres
de France & de Savoye , contre la
République de Genesen 1625.Comme
il s'estoit acquis la réputation
d'un des plus habiles Hommes defon
fiecle,il jugeoitsouverainement des
plus beaux Ouvrages , & on dit
qu'il ne pouvoit souffrir ces Vers de
Malherbe.
GALANT.
115
Peuples , qu'on mette ſur la
teſte
Tout ce que la Terre à de
Fleurs ,&c.
parce que la Reine Marie deMedicis
, pour qui ils avoient estéfaits ,
n'arriva en France qu'au mois de
Novembre , & qu'en ce temps- là il
n'y a presque plus de Fleurs fur la
Terre ; mais Monsieur Meſnage
en ſes Obfervations Sur Malherbe,
croit que Monsieur d'Vrfé estoit en
cela trop critique , & que les Poëtes
quife diſpenſent ſiſouvent de dire
la verité, n'ont pas un scrupule fi
exact sur des circonstances de cette
nature. On ajoûta à la gloire de
Monsieur d'Vrfé , qu'il estoit né
d'une Mere illustre. Elles'appelloit
Renée de Savoye , & du costé maternel
elle defcendoit de la Mai-
Son de Lafcaris. Ainsi elle n'estoit
pas moins conſidérable parsa naif
116 MERCURE
Sance,que parfon courage qui estoit
au deſſus de ſonſexe , puis qu'aprés
avoir obtenu deux Brefs du Pape
Gregoire XIII. elle entreprit le Voyage
de Jerufalem en 1579.& s'y arreſta
prés d'une année , pour avoir
le temps de viſiter les Lieux Saints.
C'est sans doute à cette lovable entrepriſe
, que la Maison d'Vrfé est
redevable de cette grande pieté
dont elle fait profeſſion. Firois trop
loin , ſi j'en diſois davantage. Fe
fuis vostre , &c .
Je vous ay parlé dans quelqu'une
de mes Lettres du mérite
de Monfieur l'Abbé de SaintAndiol
, Archidiacre de l'Egliſe Métropolitaine
d'Arles , ſi renommé
par ſes Vers Latins. Voicy une de
ſes Fables , renduë en noſtre Langue
par un Anonime de la mefme
Ville , qui n'a voulu ſe faire
connoiſtre que par ces deux lete
GALANT. 117
!
tres L. I. & par le titre de l'agreable
Enjoüé.
LE PAN ,
LAIGLE ,
ET LE ROSSIGNOL .
L
FABLE . +
Ors que l'Aſtre du jour éclatant
en lumiere ,
Et montéſur un Char pompeux,
Venoit commencerſa carriere ,
Et reveiller les foins de cent coeurs
amoureux ,
Un Pan que la couleur , l'air fin , le
beau corsage ,
Rendoit en beautéfans pareil,
Etaloit fon charmant plumage
A tous les retours du Soleil ,
118 MERCVRE
Soit que par une audace & fiere, &
SansSeconde ,
Et par un effort envieux ,
Ilvoulust, en ouvrant un nombre in
finy d'yeux ,
Défier le brillant de ce flambeau du
monde.
Soit qu'empruntant l'éclat de cet
Astre naiſſant ,
Ilpensât que leſien en fust plus raviſſant.
Heureux, & trop heureux, s'ilavoit
Sceu connoistre
Vn fort &fi charmant ,&fiplein de
douceurs ,
Et fi le fier amour n'avoit jamais
faitnaître
Dans ce coeur malheureuxfes cruelles
ardeurs.
Mais ayant découvert un Aigle
paffagere ,
Il s'enteſtafi fort du brillant deſes
yeux
GALANT. 119
Qu'il crûtJon fort trop glorieux ,
S'il parvenoit jamais à l'honneur de
luy plaire.
?
Ilſe promit d'abord d'avoir quelque
Succés.
Safierté,fajeunesse ,&sa beauté
Supréme ,
Flattant ou fon orgueil,ou ſon amour
extréme ,
Luy faisoient efperer un favoarble
accés.
Il l'aborde , & luy jure une amour
éternelle ,
Et l'affurant de ſes plus tendres
feux .
Il luy dit mille fois que le but de ſes
voeux
Eftoit d'estre constant autant qu'elle
estoit belle.
LaCoquettereçoit les voeux du jeune
Amant
Avecaffezde complaisance ,
Et luy dit , que s'ilfçait aimer avec
constance ,
120 MERCURE
Il pourra la trouver ſenſible àfon
tourment ;
Mais que s'ilaspiroit à l'avoirpour
maistresse
Etvouloit vivreſousfes loix ,
Ilfalloit expliquer sa flame , &Sa
tendresse
Par les doux accens de ſa voix;
Qu'amourſe payoit defornetes ,
Et qu'iln'avoitfalluſouvent qu'une
Chanfon
Pleine de faux Soûpirs, de douceurs,
de fleurettes ,
Pour mettre un coeuràla raison.
N'est- ce donc pas afſſez d'avoir
un coeur fidelle ,
Répondit le Pan amoureux ;
Et ſi l'on n'a pas la voix belle,
Faudra- t- il ſans mot dire expirer
dans vos feux ?
Adorable Beauté , c'eſt outrer
l'injustice ;
Et vouloir obligerde malheureux
Amans
A
GALANT. 121
A chanter leurs propres tourmens
,
Ne peut qu'eſtre l'effet d'un injuſte
caprice.
Ignorez- vous auſſi qu'eſſuyant les
rigueurs
Des ſaiſons les plus importunes,
Ma voix fans agrémens , ſans
charmes , ſans douceurs ,
Ne peut eſtre que des communes
?
Mais graces au Deſtin , ſi le Ciel
trop ingrat
M'a refuſé cet avantage ,
l'ay d'ailleurs de quoy plaire , &
par le bel éclat ,
Et par la rareté d'un raviſſant
plumage.
Voyez briller ſur moy cette infinité
d'yeux
Qui me rend ſans égal en toute
la Nature ;
Mais eſtimez une parure
Juin 1683 .
F
122 MERCURE
८.
Que je tiens des faveurs de la
Reyne des Dieux .
Non , ne comptez pour rien ny
l'éclat que nous donne
La beauté, la faveur , la naiſſance,
& le nom ;
Ny le brillant de la Couronne
Que porte l'Oiseau de Iunon.
S'il faut pour vous charmer un
coeur fidelle & tendre ,
S'il faut eſtre diſcret , conſtant ,
officieux ,
Je puis plus que nul'autre à voſtre
amour prétendre.
Puis que jamais Oiſeau juſqu'icy
n'aima mieu .
Iele crois ,dit la Belle, & la haute
naiſſance ,
Et l'éclat charmant & divin
Que vous prodigua le Deſtin,
Pourroient bien triompher de
mon indiférente
Mais pourquoy tant d'yeux fans
la voix ?
GALANT.
123
La voix, je n'en fais pas fineſſe,
Sert à bien exprimer une grande
tendreſſe ,
Et pourroit vous ſervir à mériter
mon choix.
Si donc vous cherchez à me
plaire ,
Apprenez à chanter force belles
Chanſons ;
Il n'eſt point pour mon coeur de
plus fortes raiſons ,
Pour le perfuader une flame fincere,
Le Galant fit alors mille efforts impuiſſans
Pourse plaindre de fon martyre
Par de pitoyables accens ;
La cruelle n'en fit que rire.
- Ilse retire donc& chagrin & confus,
Et fe condamnant au filence ,
Il réſout de ne la voir plus ,
Qu'il n'ait acquis dans l'art un peu
d'experience.
F 2
124 MERCURE
Tout retentit des lamentablesairs
De l'Oiseau qui s'exerce aux Chan-
Sons amoureuſes ,
Mais ces airsfont trembler les Nymphes
malheureuſes ,
Qui contrefont ſa voix du fond de
leurs Rochers ,
Et toûjours ſon gofier parsafotte
rudeſſe
Trahiſſant ſa fidelle ardeur ,
En exprime fi mal la force & la
tendreffe,
Que luy-mesme en pâme de peur.
Mais pendant qu'il gémit , & qu'il
Sedesespere ,
Un petit Roſſignol à l'ombre des
Buiffons
Sembloit parses triſtes Chanſons,
Seplaindre des rigueurs d'uneAmartefevere.
Le PanSurpris approche,&l'appelle
cent fois ,
Sans que le Roffignol occupé de la
flame ,
GALANT. 125
Qui confumoit son ame ,
Songe que c'est à luy qu'il adreſſe ſa
voix.
Interromps pour un temps ces
accens de triſteſſe;
Si tu ſçait , luy dit- il , ce que c'eſt
que d'aimer ,
Obligean Roffſignol , viens léchir&
charmer , ?
Par tes airs les plus doux , ma
cruelle Maiſtreſſe .
Seconde mon coeur amoureux ,
Seconde mon amour extreme ,
Eſtant fi malheureux toy - mefme,
Toy- feul peux exprimer mon
deſtin rigoureux ;
Une Aigle depuis peu malgré
mon coeur rebelle ,
Par les attraits divins de ſa rare
beauté ,
Triomphe de ma liberté ,
Maisje la trouve auſſi fiere que
belle 2
F
3
126 MERCURE
Et ſoit plaiſanterie , impoſture ou
détour,
Qui naiſt ſans voix , doit vivre
fans amour.
Viens donc de mes malheurs luy
raconter l'hiſtoire ,
Dy luy que mes tourmens toucheroient
un Rocher ,
Et tu te couvriras d'une immortelle
gloire.
Si tu touches un coeur queje n'ay
pû toucher.
Ie vous la laiſſe toute entiere ,
Répond le Roffignol d'un ton railleur
&fin..
On vous voit ſi comblé des faveurs
du Deſtin ,
Que vous pourrez vous ſeuldompter
cette humeur fiere .
•Efpérez tout de vos appas ;
Quand meſme vous pourriez
vous taire ,
Eſtant d'une beauté fi capable
de plaire ,
GALANT. 127
Pourriez vous ne luy plaire pas?
Pour moy , je vous verray tout
ſeul & fans envie ,
Entretenir d'amour l'Oiseau de
Jupiters Cont
Mais n'ayant qu'un moment de
vie.
Ie ne ſuis pas d'avis de la precipiter
7
Puis qu'une prompte mort la
ſçaura limiter ,
Et me l'aura bientôt ravie.
Ne crains rien ,dit le Pan , allons
à la faveur ouds
Du Dieu qui cauſe mes fupplices;
L'amour manque- t- il d'artifices,
Pour dompter la fierté d'un
Mon Amante n'eſt plus ſujete à
ces malices ,
Qui remplirent ſouvent ton ame
de terreur ;
F4
128 MERCURE A
Et s'illuy reſte encor de ces facheux
caprices ,
Hélas , c'eſt pour moy ſeulqu'en
가 eſt toute l'aigreur .
Toy donc que le Ciel fit pour
charmer & pour plaire ,
Tu ne peux manquer d'eſtre
heureux .
Mais moy que le Ciel fit pour
aimer& me taire ,
Ie ne puis qu'accuſer le Deſtin
rigoureux ;
Ie ne puis qu'envier ta voix douce
&charmante ,
-Qui ravit nos coeur&nos fens,
Et par ſes charmes innocens
Peut ſeule triompher de ma cruelleAmante..
Le Roſſignol vaincu par les tristes
foûpirs.
Que l'amour arrachoit à l'Oiseau
trop fidelle,
Réſout de seconderſes amoureux.
defirs..
GALANT .
129
Et de luy rendre enfin l'Aigle un peu
moins cruelle.
Il n'eſt plus pour vous de dé
dains.
Allons , dit- ilau Pan , où l'amour
vous convie ,
Et bientôt voſtre ſort ſera digne
d'envie.
Si l'Amour & les Dieux ſecon
dent mes deſſeins ..
Eſtant donc arrivezàla Forest chara
mante ,
Où l'Aigle faisoit ſon ſejour ,
Le Roffignol la complimente ,
Et lay tient pour le Pan millepropos
d'amour
Ce n'estoient que foûpirs , que flame
que tendreffe ,
Qu'extases, que langueurs,que tour--
mens amoureux ,
Pendant que le Panorgueilleux.
Etaloit de ſa queue , & l'or & la
richeffe.
t
FS
130 MERCURE
Faloux de triompher de l'Aigle & de
Son coeur ,
L'un par les doux frédons de fon
charmant ramage ,
Et l'autre par l'éclat d'un raviſſant
plumage,
Ils ſembloient à l'envy disputer ſa
faveur .
Mais le Pan en dépit defon éclat
extréme ,
Ne put pas mériterfon choix
Et l'on vit remporter aux charmes de
lavoix ,
Ce qu'on n'accorda point àſabeauté
Supreme.
Le Roffignolaggrée , on le careffe, on
2 l'aime.
Pendant que réduit aux abois ,
- Le Pan détesta mille fois ,
L'heure qu'il s'estoit fait un Rivalà
Soy mefme.
Apprenez , orgueilleux Humains,
Vous qu'aveuglé l'éclat d'une grande.
fortune.
GALANT 131
1
t
Que pour renverſervos deſſeins,
Il ne faut qu'uneforce ordinaire &
commune;
Et d'autres apprendront quelle pré-
2
caution
Exige leſecret d'une intrigue amoureufe
Et que la confidence est toûjours dan
gerenfe
Dans une tendre paſſion .
Je çay bien , Madame , que
je vous ay déja entretenuë du
Mariage de Monfieur le Marquis
du Queſne , mais je ne croyois
pas avoir oublié à vous faire connoiſtre
l'aimable Perſonne qu'il
a épousée. Elle eſt Fille deMon
ſieur Bofo , Conſeiller au Parle
ment de Toulouſe ,& d'un mé
rite qui répond parfaitement à
la belle éducation qu'il luya
donnée. L'eſprit , la beauté , la
F 6
132 MERCVRE
1
vertu , le bien , tout ſe trouve en
elle. La folemnité des Noces fur
faite le 24. Avril à Montpellier ;
d'où apres quelques jours de réjoüiſſance
, où parut tout ce que
l'on pouvoit ſouhaiter de grand
& de magnifique , le nouveau
Marié accompagné de Madame
ſa Femme , s'en retourna à Tou--
lon , où il s'eſt veu obligé de la
quiter , pour aller ſervir cette
Campagne for un Vaiſeau qu'il
commande ſous Monfieur du
Queſne fon Pere. On peut dire
que jamais Mariage n'a eſté fait
avec plus de ſatisfaction de part
& d'autre. Le ſimple recit des
charmes de cette belle Perſonne ,
ayant inſpiré beaucoup d'amour
àMonfieur le Marquis du Quef- .
ne , il n'en fallut pas davantage
pour le faire partir de Paris. I
ſe rendit à Toulon , & de là à
GALANA. 133
Montpellier. Il y vit ce qu'il cherchoit
, & cette veuë ne fit qu'augmenter
les ſentimens de paffion
qu'il avoit déja . C'eſt ce qui a
donné lieu au Sonnet que je vous
envoye. Il eſt de Monfieur de S ....
Amy particulier de Monfieur du
Queſne.
A MADAME LA MARQUISE:
DU QUESNE ,
Sur fon Mariage..
F
SONNET .
Aire voler fon nom jusqu'aux:
bords de la Seine ,
Yravir d'un Héros &l'esprit ,&le
coeur,
Ifoûmettre àses Loixle Fils d'un
grand Vainqueur ,
134
MERCVRE
Ysurmonter enfin la fierté de Du
QUESNE ;
Le tenir dans ses fers , & l'y tenir
Sans peine ,
Et malgré les tranſports defaguerriere
ardeur ,
Le forcer d'avoüer que le plus grand
bonheur
N'a rien de comparable aux douceurs
defa chaîne ,
C'est ceque les attraits qu'en vous le
Ciel amis.
Ont Sçeu de Montpellierfaire voir à
Paris,
Par leſimple recit qu'on afait de vos
charmes...
Mais s'ils gagnent les coeurs , quand
mesme ils font absens
e
TVR
A
NON

LAVRIMILLE
GALAN Τ. 135
Où pourrons - nous trouver , belle
Aminte , des armes ,
Pour nous en garantir , quand ils
ferontpréfens?
La maniere dont Monfieur de
Turenne a finy ſa vie eſt ſi glorieuſe
, qu'on ne peut rien faire
pour honorer la mémoire de ce
Héros , qui ne doive ſe raporter
à ſa mort , & ainſi le plus beau
Revers qu'on pouvoit donner à
la Médaille qu'on vient de fraper
pour luy , eit une Deviſe qui rapelle
à la Poſterité le ſouvenir du
funeſte coup de Canon , qui emporta
ce grand Homme au milieu
de ſes Victoires. Ie vous envoye
cette Médaille gravée. Lucain
a comparé Pompée à un
grand Arbre réveré des Peuples
voiſins , qui venoient de tous côtez
pendre à ſes Branches les dé
:
136 MERCURE
poüilles qu'ils avoient rempor--
tées. L'idée de ce Poëte eſt ſi
noble , & le rapport du fameux
Pompée & de Monfieur de Turenne
, ſi naturel par la haute ſageſſe
de l'un & de l'autre , & par
le nombre de leurs Victoires , que
l'on peut bien leur donner le
meſme Symbole . Monfieur l'Abbé
de Chaulieu , qui eſt l'Inventeur
de la Deviſe , a choiſi pour
le Revers un Cheſne , d'où pen--
dent des Couronnes de Laurier ,
& qui est écrasé parla Foudre .
avec ces mots , Non Lauri mille .
tuentur. Monfieur Bernard l'a gravée
; & Monfieur de Pertuis ,.
pour continuer les marques de:
ſa reconnoiſſance , a fait faire à
ſes dépens les Coins de cette Médaille
. C'eſt un Gentilhomme.
d'une fidelité inébranlable , que
feu Monfieur de Turenne avoit
GALANT. 137
fait Capitaine de ſes Gardes , &
qu'il a toûjours eu auprés de luy
juſques à ſa mort. Diverſes blefſures
qu'il a reçeuës , & entr'autres
à S. Antoine , font des preuves
incontestables de ſa bravou .
re . Le Roy l'a fait Maréchal de
Camp. Il a eſté Gouverneur de
Courtray,& il l'eſt préſentement
de Ménin.Parmy les grandes qualitez
qu'il poſſede , la Nature luy
a donné un fi bon ſens ,& l'éducation
une probité ſi reconnuë ,
que lors qu'il arrive quelques diférens
, ou d'intéreſt , ou d'hon
neur , les plus qualifiez de la
Cour conviennent preſque toûjour
de s'en raporter à luy.
Le Phosphore , ou matiere lumineuſe
dans l'obſcurité , dontje
vous ay parlé dans ma Lettre de
Janvier dernier , a paru quelques
choſe de ſibeau , que je croy ne
138 MERCURE
devoir pas diférer davantage à
vous faire part du Traité ſuivant,
que Monfieur Comiers me donna
en m'en faiſant voir les expériences.
TRAITE'
DES PHOSPHORES,
Avec leur fecrete Compofition. :: >
Par Monfieur Comiers , Docteur en
Théologie , Prevost de Ternant ,
Profeffeur des Mathématiques à
Paris.
L
A Lumiere eſt le plus noble
de tous les Eſtres Corporels;
elle a paru par le ſeul & le premier
commandement du Crea
GALANT.
139
c'eſt pow
DE
N
teur , Fiat lux ; elle eſt une ſubſtance
materielle, tres- ſimple,tresfubtile
parfaite , & incorruptible,
elle eſt tres - active , pénétrante ,
& vivifiante ; elle entre dans la
compoſition de tous les corps UE
& comme principe de tous les
mouvemens naturels , elle eft par
tout tres- agiffante
quoy S. Augustin dans ſa Citéde
Dieu l'appelle Dei Op. Max.Max.
Opt. que instrumentum. Enfin elle
fait la beauté de l'Univers & la
joye de la Nature , elle eſt mef-,
me la vie ou chaleur naturelle
des Plantes & des Animaux , &
c'eſt ce qui a fait dire à l'Eccleſiaſtique
dans le Chap. 22.Pleurezfur
le Mort , parce que fa lumiere
luy a défailly.
Ce paſſage a porté les anciens
Romains à chercher l'invention
des Lampes Sepulcra140
MERCURE
les,pour redonner la lumiere aux
ames des Défunts,qu'ils croyoient
auffi- bien que nous eſtre immortelles
.
L'Abbé Tritheme aſſure que
fon Huile faite de Fleur de Souffre
avec Borax & l'Eſpritde Vin,
brûle pendant pluſieurs années
ſans ſe conſumer ; on promet
beaucoup de la Chaux , Tartre,
Litharge , Cinabre , boüillis en
Vinaigre , puis fcellez à la Fournaiſe.
Barthelemy Korndorfer en
donne deux autres dans ſon Vellus
aureum ; & Kirker s'eſt vanté
de reduire la flâme en cire . Solin
aſſure dans le Chapitre de ſes
Hiſtoires , qu'on trouva dans un
Sepulchre une Chandelle ardente
depuis plus de quinze ſiecles,
& qui tomba en pouſſiere entre
les mains.
Je ne crois pas que la Lampe
GALANT. 141
F
ardente depuis 1550. ans , qui
fut trouvée pendant le Pontificar
de Paul III.dans l'Urne Sepulcrale
de Tullia, Fille de Cicéron, fuſt
garnie d'une Huile ſemblable à
celle de Tritheme. Je fourniray
ailleurs librement le ſecret de filer
l'Amianthe , qui eſt une eſpece
d'Alun fibreux & incombustible,
tirant ſur la couleur de Fer , pour
avoir de la méche perpetuelle ,
ou de l'or préparé pour ſervir de
méche inconſumable,car par une
opération de Chimie avant qu'il
foit or fulminant,il devient ſpongieux.
Je diray en paſſant que
Por diſſous dans ſon Diffolvant
Philoſophique , ne perd rien de
ſa couleur & devient un Phoſphore
ſi admirable qu'on peut facilement
lire & écrire pendant la
plus obfcure nuit , à la faveur de
ſa lumiere.
e
142
MERCURE
Pour moy je me fers des Lampes
de Demofthene,d'Aristophane,
de Cleanthe,d'Epictete , & de
celle de Cardan , qu'il a tirée de
l'Ingénieur Callimachus , lequel
au raport de Paufanias in Atticis
avoit fait la Lampe d'or du Temple
de Minerve , qui brûloit un
an ſans qu'on y touchaſt, la méche
eſtant d'un Lin Carpeſien.
Ce Callimachus avoit tiré la façon
de ſa Lampe d'une de celles
du Candelabre du Temple que
Moyfe d'écrit dans le 25. Chap.
de l'Exode.
Les Eléves d'Hermes trouve-
Pront tres facilement le ſecret des
Lampes perpetuelles des Sepulchres
des Aciens , s'ils font reflé-
*xion que le Plomb calciné dans
T'eſprit de Vinaigre , & eſtant totalement
retiré, s'enflâme réellement
auf tôt que fon Alcaly
GALANT.
143
vient à imbiber l'humide de l'air :
&que trois parties de nouvelle
&tres-bonne eau forte,avec deux
parties d'Eſprit de Therebentine
deVeniſe fraîchement tiré,eſtant
meflez & fortement agitées dans
une Phiole bien fermée avec ſon
bouchon de verre , ſi quelque
temps apres avoir laiſſe repoſer
ces deux liqueurs on vient à déboucher
la phiole , il en fortira
dans une épaiſſe fumée , une flame
plus dangereuſe à toucher que
n'eſt l'Huile boüillante de Baleine
dans laquelle on peut mettre
les mains ſans ſe brûler : car
je crois comme j'ay dit le 20. Juin
1678.que les Lampes Sepulchrales
ont ſeulement commencé de
brûler dés qu'on les a ouvertes ,
ouqu'on les a caffez à deſſein,ou
par hazard, comme il eſt tres-fouvent
arrivé.
144
MERCUR E
La Chimie qui eſt l'Analiſe
ſpecieuſe & fi neceſſaire à la belle
Phyſique , n'eſt pas toûjours ce
dangereux Cerbere de Pluton
vomiſſant par les bouches de ces
fourneaux , de dangereux tourbillons
de lâmes & de fumées de
leurs funeſtes drogues : il y a
d'Artiſtes qui ne ſont criminels
qu'envers leur bource.
....Qui trištiſemper corde volutant,
Si nunc,ſe nobis , ille aureus arbore
Ramus ,
Ostendat , Nemore in tanto .
:
Et qui en cherchant ce rameau
d'or d'Enée , cette Poudre de projection
, cette ſemence aurifique,
trouvent en chemin de ført belles
choſes auſquelles ils ne penſoient
pas,&dont les effets font agreables
& utiles ; je ne parle pas de
cette
GALANT.
145
cette poudre noire de projection
de mortalité du Moine Berthold
Eſchuvarts de Frisbourg , que les
Venitiens employerent les premiers
au Mouſquet en l'année
1380. contre les Genois qu'ils
défirent , ad Foffas Clodias, & que
Monfieurde Vaubecourt , François
de nation , a le premier employé
au Canon en l'année 1606.
contre les Turcs , en reprenant la
forte Place de lavarin ſur le Con-
Auant du Raab & du Danube:les
Turcs le prirent pour le Jupiter
tonantdes Chrétiens,& nos Fran
çois pour la Legion Foudroyante.
Voicy des Feux plus innocens,
ou plûtoſt d'agreables lumieres
fixées & concentrées , que nous
appellons Phosphores ou portekumiere
,bien que ce nom n'appartienne
proprement qu'au So.
leil le flambeau de l'Univers .
Juin 1683 . G
149
MERCURE
Ces Phofphores artificiels ou
matieres lumineuſes , cette matiere
Veſtale que j'appelle avec
Ovide vive Flame ; mériteroit
qu'on luy donna quatre Vierges
ſoufleuſes de Charbon belles
comme Gegamia , Beremia , Camilia
, & Torpeja , que Numa Pompilius
facra folemnellement , &
leur donnant l'intendance du feu
ſacré , les ſurnomma Estrades du
mot Hébreu qui ſignifie Feu .
Comme je fats profeſſionde rechercher
les noms des premiers
Inventeursde tout ce qui eſt digne
de remarque ; je dis que le
premier Artiſte du plus admirable
des Phosphores , eſt Jean Fernel
Medecin d'Henry II. qui le
fit voir à Sa Majesté & à toute -
la Cour à Bologne , comme une
Pierre apportée des Indes; On ca
stouve la deſcription & ſes effets
GALANT. 147
dans le ſixiéme Livre de l'Histoi
re de Monfieur de Thou , & mefme
dans Fernel au Chap. 27. du
ſecond Livre de Abditis Rerum
Caufis. Nuper ex India , dit- il, Quidam
meus famialiaris lapillum mive
luminofum deportavit , &c. il
décrit juſques à la moindre particularité
de ſes effets , que tous
les Sçavans de l'Europe admirent.
Il fait luy-meſme connoiſtre qu'il
a feint que cette Pierre venoit
des Indes pour la faire eſtimer
davantage; parce,dit- il, qu'eſtant
vulgaire& de facile compoſition,
elle n'auroit pas eſté beaucoup
priſée , ce que nous voyons par
expérience.
Comme Fernel mourut en ce
voyage de Calais , il n'a pas eu le
temps d'en donner la conſtrution
au Public , mais les Artiſtes
ont depuis quelques années trou-
G 2
148
MERCURE
Nvé diférentes maniere de Phofphores.
Le Phosphore de la Pierre de
plaſtre de Bologne en Italie , nitreux
& transparent, a eſté enſei
gné au long par Poterius ; mais il
a obmis peut - efſtre à deſſein , une
circonſtance dans ſa préparation
qui a fait travailler ſans ſuccés
beaucoup de petits Chymiſtes.
LePhosphore Smaragdin , fe fat
avec un Mineral qui tient de la
couleur & du feu de l'Emeraude.
C'eſt pourquoy Ovide dans ſes
Métamorphoſes , d'écrit le Char
du Soleil brillant du feu des Eméraudes
. Reduiſez ce Minéral en
poudre, detrempez - là comme en
boüillie avec eau commune , &
avec un pinceau faites- en de gros
caracteres,traits,armes ou figures
fur une lame de cuivre , mettezlà
ſur les charbons ardens ſur un
2
GALANT. 149
*
Rachaut , rendez voſtre Chambre
bien obfcure , ces traits vous
paroiſtront reſplendiſfans , & luiront
ſans fumée , ny odeur d'ail
urineux qui ſont les défauts du
Phosphore fec . Cette expérience
eſt autant agreable , que celle de
mettre dans le creux de la main ,
du vitriol d'argent& puis du mercure
commun , eſt horrible; car la
main eſt brûlée & percée dans le
mefme moment.
Le Phosphore Hermétique de
Baldüin , qu'on peut auffi appeller
l'Aimant de la lumiere , a fon
effet ſemblable au Phoſphore fait
avec le Plaſtre nitreux de Bologne,
auſſi n'est- il que le ſel nitre
qu'il faut calciner , réfoudre , filtrer
, ſecher , preffer au feu juſ
ques à tant que ces bords paroifſent
jaunatres ; car eſtant d'abord
fcellé hermetiquement , ou du
G3
150
MERCURE
mo ns glauberienement dansune
bouteille de verre , toutes les fois
que vous l'expoſerez au Soleil ,
au feu , ou du moinsà un air un
peu éclairé , il en imbibera la lamiere,
& par une force élastique
des parties , elle ſe jettera en dehors
dans les tenebres , n'eſtant
plus preffée , comprimée & retenuë
par la peſanteur des rayons
d'aucune lumiere ambiante.Monfieur
Baldüin a cru qu'on ne
pourroit pas découvrir la matiere
, ny la préparation ; cependant
Clauber ne l'ignoroit pas ,
puis que vers la fin de la ſecon
de Partie Profperitatis Germania .
il dit que le nitre eft lumiere ; &
ebastianus Baſſon , dans fa Philofophie
Adverfus Aristot. avoit démontré
que le nitre contient un
feu volatil ; en effet le nitre purgé
de tous ces autres fels , eſt un
Phoſphore.
GALAN T. 151
Ceux qui font l'Alkaeſt ou feu
concenté ,ſçavent que la diſtilation
eſtant achevée, & la cornuë
refroidie , il luit la nuit comme
un feu ardent,& abſorbe de jour
la lumiere , & la répand la nuit ,
eſtant l'éponge de la lumiere ; &
les Chimiſtes appellent le nitre
Hermes , comme on peut voir dans
la474. page de la Pharmacopoeia
Medico- Chimica , de Schroder ,
imprimée en 1672 .
Le Phosphore de Benjamin
Moollerd'Ambourg,Teinturer en
Ecarlate , dont parle Monfieur
• Reyerus en la page 162. de Matheſis
Mofaica de 1679. n'est pas
diferent du Phoſphore hermetique
de Monfieur Baldüin , puis
que ce n'eſt qu'un corps fort poreux
de craye de Briançon , arroſé
de bon eſpritde nitre. Ilimbibe
la lumiere du Soleil , & la
G4
152 MERCURE
rejette enfuite dans les lieux obfcurs
; mais ce Phoſphore ne dure
qu'environ trois ſemaines.
Le Phosphore fulgurant deMonſieur
Daniel Kraff, eſt tiré de l'urine.
Ayant obſervé que dans
l'obſcurité , quelques Perſonnes
jettent l'urine lumineuſe comme
un ruiſſeau de flame , il s'appliqua
à en retirer & fixer cette partie
lumineufe , dont il a formé
fon Phosphore qui eſt un feu ſec
qui ſe conſerve dans l'eau commune
; c'eſt le meſme dont Fernel
avoit fi bien décrit les effets ,
juſques dans ſes moindres circonſtances
, dans le 17. Chapitre
du ſecond Livre de Abditis Rerum:
Caufis. Comme ce Phosphore eſt
le plus admirable de tous , j'en
veux libéralement donner icy au
long la maniere de le travailler ,
✓✓ dont s'eſt ſervy Monfieur Kraff ,
GALANT.
153
dequi cent Curieux l'ont reçeu ,
&le veulent tenir ſecret. En voicy
tres- exactement toute l'opération
bien circonſtantiée .
Ayant fait évaporer jusques à
conciſtance de Miel une bonne quantité
d'Vrine un peu fermentée , met
tezlà dans une cornuë de Terre ,&
en tirez doucementàfeu lent le reste
du phlegme , avec l'esprit , juſques
àce que l'huile commence àfortir
en goutes rougeatres, que vous rece
vrez d'abord dans un récipient. Algmentez
un peu le feu , pour entirer
tout l'huile ; vous trouverez dans la
cornuë un Caput mortuum , dont
la partie fupérieure est noire ,&
Spongieuse, laquelle vous adjoûterez
d'un autre en tout semblable , que
vous trouverez dans une autre cor
nuë', apres avoir à feu lent&dou
feparé tout l'humide de l'huile urineux
qui estoit dans le recipient.
G
154.
MERCURE
Du mélange de ces deux matieres ,
mettez- en une livre de Medecin
dans une cornuë de grais ou de boncontenant
ne terre environ trois ,
pintes & demy d'eau , ou feptlivres
d'eau poids de Mark. Accom
modez à la cornuë un grand reci.
pient de verre , & ayant exactement
lutoé les jointures , donnez feu
nud à la cornuë , mais d'abord fort
lentement , & peu à peu , juſques à
ce que la cornuëfoit bien rouge,apres
quoy pouſſez le feu pendant neuf ou
dix heures , vous verrezdefcendre
dans le recipent des nüages blancs ,
qui feront enſuite ſuivis d'une matierejaunâtre,
laquelleſefublimant
formera le Phosphore contre les bords
intérieurs du col du recipient. Vous
Le retirez le lendemain , en rinçant
le recipient bien refroidy avec de
Peau froide . Mettezle tout dans un
aiſſeau de verre sur un feu tres
GALANT..
155 .
doux , la matiere huileuſe viendra
au deſſus de l'eau,tous les petits morceaux
de Phosphore se fondront en
une maſſe . Laiſſez bien refroidir le
tout , retirez ensuite vostre maſſe de
Phosphore,mettez- làdans une bouteille
de verre que vous remplirez
d'eau commune , &fermez exacte
ment avec ſon bouchon de verre,&م
Sil'embouchure est trop large , avec
un bouchon de liege , &par deſſus
veffie de Pourceau bien ramollie à
l'eau, & tendue &ferrée avecficelle
contre le col de la bouteille.
Je ne m'arreſteray pas àdire ,
que ſi dans un lieu obſcur on ſecouë
le Phosphore ſec dans l'eau
de la phiole , il jette des éclairs
ou rayons de lumiere ; que fi la
phiole n'eſt pas entierement pleine
d'eau , on n'a qu'à la renverfer
,& le Phosphore qui ſe trouve
attaché au fonds , paroiſtra
1
G6
156 MERCURE
lumineux dans cet air. Qu'étant
tiré hors de la phiole , on le voit
fumer , qu'en ayant écrit ſur la
main , ou für le Papier , les lettres
paroiffent lumineuſes , & qu'on
en voit fortir une fumée par intervales
de temps ; que cette
écriture paroiſt tres- long-temps;
qu'en frottant le papier , elle de--
vient encore plus brillante , &
qu'au jour on ne voit aucune
marque ou veſtige ſur le papier.
Il ne faut pas oublier que ſi en
maniant rudement ce Phoſphore,
ou le frottant for-un drap , ou fur7
un chapeau , il s'en détache violamment
quelque atome , toute
la matiere s'enflame & s'écarte en
pluſieurs pieces ;qui portent un
feu inextinguible & autant fubtil,
&tout àcoup penetrant que celuy
du tonnerre. Si on met le
Phosphore ſec dans les eaux cor
GALANT.
157
roſives , & qu'on ſecouë la phiole
au ſoleil , il s'enflame , & brûle
comme le feu de la Foudre. Monfieur
Geofroy , Maistre Apotiquaire
, qu'on peut appeller l'Efculape
de noſtre ſiecle , en furr
bleſſé Monfieur Auzout , grand
Mathématicien , & Monfieur
Méneſfier grand Voyeur de Pa--
ris , enont longtempseſté incom--
modez , pour n'avoir pas lû Fer--
nel , quidonne ceravis. Si diutiuss
annitaris feriet acriter..
LePhosphore liquidequeMonfſieur
Martin VVeife , Medecin
de Monfieur l'Electeur de Brandebourg
, appelle feu froid, n'eſt
que le Phosphore Fernelien de
Monfieur Krafft , diſſout dans
l'eſſence de gerofle , & huile de
fuye de Cheminée..
4
Il y a un autre Phosphore liqui
de de Monfieur Henry Brandijde
158 MERCURE
Hambourg , qui ſe fait avec du
ſel noir. Il luit , & fume meſme
dans l'eau. Monfieur Reyhier
aſſure dans la 162. page de fon
Mathesis Mofaica de 1679. avoir
obſervé, qu'au jour il paroiſt commeune
nüée blancheatre,& qu'il
eſt tres reſplendiſſant la nuit , &
dans les lieux fort obfcurs . Si on
ouvre la Phiole , il s'évapore &
jette audehors la flame avec de
la fumée. Si avec cette liqueur on
ſe frote les mains , le viſage , les
cheveux , ou toute autre matiere
combustible , tout paroiſt en feu,
ſans brûler & fumer , & on n'en
reçoit aucun mal. Il adjoûte ,
qu'en ayant luy meſme gardé
pendant plus de demie heure
quelques gouttes dans la main
fermée , l'ayant ouverte chez luy,
elle parut toute en feu avec l'étonnement
de ſa Famille. Les
GALANT.
159
Philoſophes Hermétiques ſeront
bien aiſes d'apprendre icy que ce
Phosphore meſlé avec ſon propre
vinaigre , diffout l'or en mercure
courant..
:
Ie ne ſçaurois mieux finir cette
Differtation , que par les termes
tirez du Livre tres-ancien ..
De Mirabili potestate Artis &Natura
, compoſé par le grand Phtloſophe
Hermétique Frere Roger
Bacon, Cordelier Anglois , Preterea
poffunt fieri lumina perpetua ,»
&c. L'adjoûte qu'en tirant conjointement
l'eſprit des deuxHar-
_net, Pharmacopée de Schroder page
soo. vous verrez monter des
vapeurs du plus beau roge du
monde. Voicy le moyen de conſerver
perpétuellement dans un
globe creux de criſtal , cette vive
couleur de feu .
Ayant fait échaufer médiocre
160 MERCVRE
ment voſtre globe ou phiole , faitery
entrer cet esprit vaporeux , & lors
qu'elle paroiſtra tres- rouge , ſcellezlà
promptement avecſon bouchonde
verre , & avec vernix.
Il ya longtemps que je vous
entretiens de Converſions danss
mes Lettres , mais je ne vous en
ay encore appris aucune , qui fût
de l'importance de celles dont
j'ay aujourd'huy à vous parler..
le commence par ce qui ſe fit en
la Grand Chambre du Parlement
de Toulouſe , le Samedy 29. du
dernier mois. Monfieur Fieubet,
Premier Préſident ; MonfieurCirin
, Potier, & Pujet, Preſidens ;;
Monfieur l'Archeveſque de Toulouſe
; Meſſieurs les Eveſques
de Comminges & de S. Papoul ;;
Meffieurs Viguairie , Olivier , le
Roche - Delon , Chaſtanet , P..
Olivier , Cattelan , Gramont
GALANT 16г
د
Savin , de Glateve , Caberolles,
Julliard, la Font , Moüillet, Beurtas
, Guillerman , Papas ,Dagua,
Mua , & Cuffſagnau , eſtant affemblez
, on proceda à la vérification
du Procés criminel, intenté
en matiere Edictale par Monfieur
le Procureur General , con
tre les Sieurs Braſſard , Ilaru
Sieur Faufte , Sahur & Repey ,
- Miniſtres de Montauban,& quelques
Habitans de la ineſme Ville,
faiſant profeffion de la Religion
Prétenduë Reformée.. Aprés
qu'on les eut interrogez fur la
ſellette , on fit venir le Sieur lean-
Bernard Abouly , Chantre de
ceux de la meſme Religion. On
voulut luy faire preſter le ferment
fur la Paffion figurée de Nôtre
Seigneur , mais il refuſa de le
faire , & le preſta ſeulement en la
forme ordinaire aux Prétendus
162 MERCURE
Réformez . Monfieur le Premier
Préſident l'interrogea ſur le ſujet
de ſon accuſation , & il répondit
qu'on l'accuſoit d'avoir chanté
des Pſeaumes à haute voix dans
ſaMaiſon , depuis la Déclaration
du mois d'Aouſt dernier qui le
défend ; ce qu'il nia fortement ,
diſant qu'il avoit ſeulement chanté
des Airs notez à ſon Fils , pour
le rendre capable de l'employ de
Chantre , dont il eſtoit pourveu
à cinquante Ecusde gages.Monſicur
le premier Préſident luy
ayant demandé s'il avoit toûjours
fait profeſſion de la Religion P.
R. il répondit qu'il eſtoit né
• Catholique , que ſon Pere l'eſtoit
auſſi ,& qu'il avoit vécu 34. années
dans cette Religion , apres
lequel tems , il eſtoit paffé à la
P. R. il y avoit environ 30. ans ,
& que s'eſtant marié avec une
GALANT.
163
Femme de cette meſme créance,
il avoit fait baptiſer ſes Enfans au
Temple de Montaubau. Sur ce
qu'il luy fut enjoint par ce même
Magiſtrat , de dire à la Cour
les motifs de fon changement, &
ſi les Miniftres de Montauban ne
l'avoient pas porté à embraſſer
leur party ; il répondit que le
Sieur Guillard Miniſtre, luy avoit
fait entendre que l'invocation des
Saints , qui eſt en uſage parmy
les Catholiques , eſtoit un erreur ;
que les Fidelles ne devoient s'adreſſer
qu'au Sauveur du Monde,
& que pour le mieux perfuader,
on luy avoit donné l'employ de
Chantre. Cette réponſe ayant
fait juger à Monfieur le Premier
Préſident, que cet Accuſé n'étoit
ny trop affermy dans ſa Religion,
ny trop fatisfait des Religionnaires
, il ſe crût obligé de l'ébran- 7
164 MERCURE
A
ler encore davantage , en luy fai
fant prendre garde aux erreurs
qui paſſoient dans ce Party pour
des veritez. Plein de cet eſprit , il
luy parla fortement ſur l'invocation
des Saints ; & à l'égard de
l'employ qu'on luy avoit donné
pour récompenſe de ſon Apoſtaſſe
, il luy dit qu'il y devoit renoncer,
& ſe remettre pour la fubſiſtancede
ſa Famille aux ordres
de la Providence , qui n'abandonne
jamais ceux qui s'y confient
,& qui luy ſuſciteroit fansdoute
quelque ſecours qu'il n'at
tendoit pas. Cette remontrance
ayant fait verſer deslarmes à
l'accuſé , Monfieur le Premier.
Preſident qui s'en apperçeut , le
preſſa de ne reſiſter pas plus longtemps
à la grace que Dieu luy
faiſoit de le toucher ; à quoy il
répondit , apres avoir conteſté
GALANT.
165
longtemps , que ſon heure n'étoit
pas encore venuë , & que s'il ſe
faifoit Catholique, ce ne pourroit
eſtre que dans ſix mois , parce
qu'il vouloit faire cette action
avec connoiſſance de cauſe. Sur
cette réponſe ,on luy fit connortre
qu'il ne devoit pas diférer ſon
abjuration d'un moment ; &
Monfieur le Premier Préſident
ayant prié Monfieur l'Archevêque
de Toulouſe de luy vouloir
parler en particulier , ce Prélat
le combatit par de ſi fortes raifons
, qu'il luy fut impoffible de
réſiſter. Ainſi il déclara qu'il renonçoit
au Party qu'il avoit ſuivy
depuis tant dannées , & ayant
ſigné cette Déclaration , il demanda
à parler encore à la Cour.
Lors qu'il fut dans la Grand'-
Chambre , Monfieur le Premier
Préſident luy fit préſenter de
166 MERCURE
nouveau la Paſſion figurée de
Noſtre - Seigneur , ſur laquelle
ayant preſté le ſerment , ont luy
demanda ſi c'eſtoit ſincerement
qu'il vouloit abjurer la R. P. R.
& s'attacher inviolablement à la
Catholique. Il répondit , ayant le
viſage tout couvert de larmes ,
qu'il le vouloit de tout ſon coeur ;
qu'il eſtoit tres - repentant de ſa
faute , & qu'il reconnoiſſoit ſon
erreur. Alors Monfieur le Premier
Préſident luy ordonna de ſe
lever, &d'aller ſe jetter aux pieds
de Monfieur l'Archeveſque,pour
en recevoir l'abſolution , ce qu'il
fit dans ce moment avec toutes
les marques poſſibles de ſoûmif
ſion &de repentir. Lors qu'il
fut forty , on fit venir ſon Fils ,
âgé de quinze ans , qui dit ſeule
ment , que ſon Pere luyavoitfait
chanter la Note, pour le rendre
GALANT. 167
capable de ſon employ de Chantre.
On luy demanda s'il ne ſçavoit
pas ſa Converſion. Cette de.
mande luy ayant fait verſer quelques
larmes , il répondit qu'il
prioit ſon Pere de luy pardonner,
s'il diſoit à la Cour qu'il ne pouvoit
approuver ſon procedé . On
lui remontra qu'il blamoitinjuſtement
la conduite de ſon Pere ; &
comme on luy dit qu'il le devoit
imiter, il proteſta qu'il ne le feroit
jamais. Cependant on le mena
- dans la Chambre où eſtoit ſon
Pere. On l'y laiſſa quelque tems,
& il n'en fortit que pour dire à
Meſſieurs de laGrand Chambre,
qu'il vouloit abjurer ſon heréſie .
On luy fit figner ſa Déclaration,
&le reſte de ce jour ayant eſté
employé ainſi que le jour ſuivant,
à le faire inſtruire des veritez de
laReligion Catholique,Monfieur
168 MERCURE
1
l'Archeveſque de Toulouſe re
çeut ſon abjuration le Lundy 3 1..
de May.
Le 27. du meſme Mois , jour
de l'Aſcenſion , Monfieur Defmahy
, Miniſtre d'Orleans , &
Fils de Monfieur de la Buſiere ,
Ancien de Charenton , abjura
icy entre les mains de Monfieur
l'Eveſque d'Orleans. C'eſt un
Homme conſidérable par ſa naifſance
, par ſa pieté , & par ſon
érudition , & qui estoit generalement
eſtimé dans le Party qu'il
vient de quiter ; & comme on
ſçait que ce n'eſt ny la crainte, du
travail , ny l'intéreſt , ny l'ambition
, ny l'inconſtance , qui l'ont
obligé à ce changement , il y a
fujetde croire que ſon retour au
ſein de l'Egliſe y ramenera grand
nombre de Proteſtans . Ilavoit eu
pleuſicurs conférences ſur ſes
doutes
GALANT. 169
doutes avec Monfieur Gilly Miniſtre
de Bauge , & Monfieur
Courdil qui avoit eſté Miniſtre de
Chaſteau du Loir , & qui exerçoit
alors ſon Miniſtere à Pinperdu
, Paroiſſe de Savigny en Anjou.
Ce ſontdeux Hommes d'un
tres -grand ſçavoir , ſes Amis particuliers.
Ils eſtoient entrez tous
deux dans les meſmes difficultez
qui l'embaraſſoient , & forcez
ainſi que luy d'ouvrir les yeux à
la verité , voicy comment ils l'ont
reconnuë. Le Sinode des Prétendus
Réformez de la Genéralité
d'Angers , aſſemblé à Sorges où
eſt leur Temple à une lieuë de la
Ville , avoit eſté ouvert le Mercredy
2. de ce Mois par Monfieur
Dautichamp, Lieutenant de Roy,
choiſy pour y aſſiſter en qualité de
Commiſſaire. Il eſtoit compoſé
des Deputez des Conſiſtoires de
Juin 1683 . H
170 MERCURE
Touraine d'Anjou,& du Maine,
qui ſelon leur langage fonttrois
Claſſes ou Colloques , c'eſt à dire
parmy nous trois Eveſchez , qui
parmy eux compoſent une Province.
Lejour ſuivant 3. du meſme
Mois , Meſſieurs Gilly &
Courdilſe préſenterent pour entrer
à ce Synode , & y rendre
compte de leur conduite. Ils furent
admis , & prirent ſéance. La
permiſſion de parler leur ayant
eſté accordée , Monfieur Gilly
diten ſubſtance. Que depuis longtempsfon
efprit estoit embarassé de
pluſieurs difficultez auſquelles il ne
pouvoit répondre , qu'en demeurant
d'accord que l'Ecriture Sainte estoit
insuffisante pour estre l'unique regle
de noftre Foy , & de nos moeurs ; &
ayant enſuite tres - folidement
prouvé parun éloquent Diſcours
la neceſſité de la Tradition , il
GALAN T. 171
conclut , Qu'il reconnoiſſoit l'Eglise
Catholique , Apostolique & Romaine
, pour l'unique & veritable ,
établie par le Sauveur du Monde.
Il n'eut pas plûtoſt finy , que
Monfieur Courdil prit la parole ,
& dit , Qu'il ne trouvoit rien de
plus témeraire , ny de plus injuste,
que laSéparation des premiers Réformateurs
d'avec l'Eglife Catholique;
ce qu'ayant auſſi fortement
prouvé par un tres- ſçavant Difcours
, il déclara , Qu'il retournoit
dans leſein de l'Egliſe Catholique ,
Apostolique & Romaine , puis qu'il
n'y avoit jamais eu de raiſon de la
quitter. On les laiſſa parler ſans
-les interrompre , quoy que leurs
Difcours fuffent tres longs ; &
cesdeux Miniſtres en ſe retirant,
ſouhaiterent à tous ceux qui les
avoient écoutez , que Dieu leur
fift la meſme grace de les éclairer
H2
172 MERCURE
de la lumiere de la vraye Foy , &
de les retirer de leur erreur. Une
déclaration ſi hardie , faite dans
une Aſſemblée auſſi celébre que
celle d'un Synode , eſt d'autant
plus avantageuſe à l'Egliſe Catholique
, que les Calviniſtes demeurent
eux - meſmes d'accord ,
qu'elle eſt ſans exemple depuis la
naifſfance de leur Religion . Auſſi
en témoignent - ils toute ladouleur
imaginable , par les Jeûnes
& les Prieres extraordinaires
qu'ilsont ordonnées , pour appaifer,
diſent- ils , la colere de Dieu
ſur leur prétenduë Eglife . Cette
action fut ſuivie de la Profeſſion
de Foy que firent ces deux Miniſtres
le 6. de ce mois , jour de
la Pentecoſte , entre les mains de
Monfieur l'Eveſque d'Angers .Ce
Prélat la reçeut aprés les Vefpres
dans l'Egliſe Cathédrale , revétu
GALANT.
173

de fes Habits Pontificaux , avec
tout l'éclat& toute la pompe que
demandoit une choſe ſi avantageuſe
à l'Eglife. Il reçeut enmeſme
temps celle de Monfieur Clément
, Gentilhomme , Ancien du
Templede Sorges , & de deux de
ſes Enfans ; d'un autre Ancien
du Lieu où préchoit Monfieur
Courdil ; de Monfieur de Beanlieu
, Medecin à Beaufort , Beaufrere
de Monfieur Gilly ; & de
trois autres Perſonnes. Tout cela
ſe fit en préſence du Chapitre, &
d'un concours extraordinaire de
Peuple, qui fut attiré par la haute
réputation de ces meſſieurs , eſtimez
de tout le monde pour leur
pieté , & fur tout des Prote
ſtans , pour le zele & la ſcience
qu'ils ont fait paroiſtre en plufieurs
rencontres. Monfieur l'Eveſque
d'Angers fit un Diſcours
Η 3
174
MERCURE
tres - édifiant à ces nouveaux
Convertis , & l'adreſſa en ces termes
aux deux miniſtres .
EXHOTATION DE
Mª l'Evêque d'Angers aux
Miniſtres de Baugé , & de
Chaſteau- du-Loir.
D
Ieu foit loué , mes tres- chers
Freres de ce qu'il a rompu la
duretéde vos coeurs , & éclairé les
tenebres de vos ames . Dieu ſoit loïé,
dis-je , de ce qu'il vous a tirez de
la nuit profonde de l'erreur où vous
eſtiez engagez , pour vous appeller à
la lumiere de la Foy, qui vous réünit
aujourd'huy à ſon Eglife. Dieufoit
loüé , dis - je encore une fois , mes
Freres , de ce que d'Enfans rebelles
que vous estiez à cette divine Epouse
GALANT.
175
du Sauveur du monde , vous venez
aujourd'huy la reconnoistre pour vôtre
Mere. Nous vous aſſurons deſa
part , comme bien instruits de fon
esprit par la grace de l'Episcopat
qui nous a admis , quoy que tres- indignes
, au rang de fes premier Ministres
, qu'elle oublie toutes les déſobeiſſances
que vous luy avez renduës
&toutes les injures quevous luiavés
faites ,& qu'elle vous embraße &
vous reçoit enſonſein commeſes veritables
& tres- chers Enfans. Mais
nous vous devons avertir qu'unefim
ple abjuration de vostre erreur ne
Juffit pas pour reparer d'auſſi grands
maux que ceux que vous luy avez
faits , car vous nevous estespas contentez
de vous séparer d'avec Elle,
vous luy avez ravyfes Enfans , vous
avez empoisonnéfon Troupean ; &
comme des Aveugles qui en conduifent
d'autres ,vous les avezprécipi
H 4
176 MERCURE
tez dans l'abîme de laperdition. Voi
la en effet de grands maux, mes chers
Freres , & nous n'y pouvons faire
reflexion,ſans admirerla grace merveilleuse
que Dieu vous afaite, non
Seulement de les reconnoistre , &de
vous en repentir mais encore de les
condamner avec uneſaintehardieſſe
dans l'Assemblée de ceux avec lef
quels vous les avez autrefois commis..
Nous nenous arreſterons pas àvous
La repréſenter; l'humiliationoù now
vous voyons aux pieds du SaintAutel
, nous persuade affez que celuy
qui vous l'a donnée , vous la fait
comprendre luy- mesme , & que voftre
coeur qu'elle éclaire àpréſent,
en est touché d'une parfaite reconnoiſſance
; mais comme vous ne
connoiſſez pas encore quelest l'esprit
de l'Eglise en une occafion comme
celle- cy , nous vous devons avertir
qu'elle affure ſes Enfans , que le peGALAN
T. 177
ché le moins digne de miséricorde est
d'eftre ingrat à la Grace , & encore
àune Grace auſſi grande que celle
que vous avez reçeuë , qui vous a
fait descendre de la Chaire de men-
Songe , pour vous faire écouter les
Inſtructions falutaires de la Chaire
de verité , & vous a fait quitter la
qualité de Pasteurs d'une fauſſe
Eglife, pourvousſoûmettre aux Pa
ſteurs légitimes de la veritable , qui
est la Catholique , Apostolique , &
Romaine, hors laquelle ilne peut jamais
y avoir de ſalut. Nous ne doutons
pas que vous ne foyezentrez
dans ces sentimens , Sans lesquels
voſtre converſion ſeroit fauſſe ; car
comme l'Erreur veut détruire la Ve
rité, la Verité aussi veut détruire
l'Erreur jusqu'aux fondemens. Ce
font deux Empires , l'un du Démon ,
Fautre de Dieu , qui se font continuellement
la guerre , mais dont la
Hs
178 MERCURE
victoire est toûjours afſurée à la Verité
par Nostre Seigneur. Ce que
Dieu vous demande donc principalement
, mes chers Freres , c'est que
vous n'obmettiez rien de tout ce qui
peut dépendre de vous, pour procurer
la converfion de ceux qui font dans
l'erreur quevous avez quittée , &
fur tout de vos proches , &de ceux
qui ont estéſous vostre conduite.Foignezpour
cela vos voeux aux noftres,
mes chers Freres ;& pour vous bien
acquiter des actions de graces que
vous devezà Dieu de la grande mi..
féricorde qu'il vous a faite , ayez
dans la bouche & dans le coeur , ces
paroles ſi touchantes d'un des plus
grands Peres de l'Eglife , Gratias
tibi , Deus meus , qui fugientem
ze perfecutus es , & oblitum tui
non es oblitus. Soyez louéàjamais,
ô mon Dieu , qui m'avez poursuivy
lors que je vous fuyois , & qui vous
GALANT. 179
eſtes fouvenu de moy lors que je vous
avois oublié. Que vostre foyſoitferme
, comme l'Anchre qui affermit le
Vaißeau , Selon l' Apostre ; que ceux
qui ont esté les Perfécutcurs de l'Egliſe
Catholique,forent à l'avenir
fes Défenseurs; que ceux qui ont ravagé
la Bergerie du Sauveur,en de.
viennent les Oüailles ; & que ceux
qui ont fait la guerre àſa divine
Epouse, se confeffent vaincus , pour
avoir part àſes victoires. Or comme
Dieu qui tient en ſa main le coeur
des Rois , fefert viſiblement de noftre
grand& invincible Monarque
pour l'accroissement de la Foy , vos
actions de graces ſeroient imparfaites
, s'il n'y avoit une part touteparticuliere
; & vous n'ignorezpasfans
doute , que pour estre. Enfans de la
veritable Eglife , ilfaut estre àluy
encore plus par le devoirde la Religion
que par celuy de la Naif
H6
180 MERCURE
fance. Qu'ilsoit donc deformais l'ob
jet , non plus de vostre crainte , mais
de vostre reconnoissance ; que son
zele pour la ruine de l'Herefie , excite
le vostre pour la conſervation de
SaPerſonne Sacrée; &que cet Ennemy
redoutable de l'erreur que vous
quittez aujourd'huy ,foit à l'avenir
confideré de vous comme le Prote
Eteur de la Verité que vous avez
embraffée , afin qu'accomplissant
tous les devoirs denostrefainte Red
ligion , vous méritiez la récompense
que Dieu promet à ceux qui vivent,,
& qui meurent dans la Communion
des Saints . Nous fuplions Nostre
Seigneur , que ces langues defeu qui.
font defcenduë aujourd'huyfurses
Apostres , purifient vos langues یم
vos coeurs du reste des mauvaiſes im
preſſions que l'Erreury auroitpû lais
fer; &c'est ce que nousvoussouhaitons
, mes tres chers Freres, dans les
Sentimens d'un coeur tout remply de
GALANT. 181
tendreſſe , d'affection , &de charité
pourvous , avec les Benédictionsdis
Dieu tout puiffant , Pere , Fils ,
Saint Esprit:
Ce Diſcours eſtant finy ,Monſieur
l'Eveſque d'Angers entonna
le Te Deum , qui fut chanté en
Muſique par le Choeur de l'Egliſe
Cathédrale au ſon de toutes
-les Cloches .
Le Dimanche 20. de ce mois,
Mademoiſelle Garnier de Poitiers
, Niêce de Monfieur Cor
tibi , Miniſtre fameux qui abjuraa
I'Hereſſe il y a 22. ans, & du Mi--
niſtre du Moulin , fit auffi Profeffion
de la Foy Catholique en-.
tre les mains du Pere Alexis du
Buc , à l'iffuë de la Controverſe.
La France n'ayant jamais eu de
Monarque qui ait porté ſa gloire
filoin que Loüis LE GRAND , il
182 MERCURE
ne faut pas s'étonner ſi la Naifſance
de Monſeigneur le Duc de
Bourgogne luy a causé une joye
égale au deſir qu'elle a de ſe voir
éternellement gouvernée par le
Sang de ce Héros. Jamais on n'avoit
veu tant de Feſtes , que l'on
en fit pour cette Naiſſance.Comme
chacuny donna ſes ſoins ſelonſon
génie ,Monfieur Perrault
de l'Academie Françaiſe , ſi diſtingué
par ſon eſprit , & parla
connoſſance qu'il a des beaux
Arts , n'épargna ny la dépenſe,
ny ſes veilles , pour faire éclater
ſa joye. Il la fit ſur tout paroiſtre
par une maniere de petit Opéra
en forme de Concert , qu'il compoſa
pour en régaler ſes Amis
chez luy. Cet Ouvrage fit du
bruit. Les Versen eſtoient beaux,
& la Muſique en fut trouvée:
agreable. Ce Concert fut redeGALANT.
183
mandé pluſieurs fois parun grand
nombre de Perſonnes de la premiere
qualité , & l'on en parla d
Madame la Dauphine. Cette
Princeſſe , qui n'aime pas ſeulement
la muſique par les charmes
qu'elle y trouve , mais parce
qu'elle en a une parfaite connoiffance
, ſouhaita de l'entendre ſur
le raport de Gens qui ont le bon
gouffet Art , & le Roy voulut
bien honorer ce Concertde
ſa préſence. Une partie de la
Cour l'entendit. Les uns le trou .
verent admirable ; d'autres dirent
qu'ils y avoit desbeautez;&d'autresdemanderent,
avantqued'en
juger, le nomde celuy qui avoit
fait la Muſique. On leur répondit
qu'elle estoit de Monfieur
Oudot. Ie ne vous en dis pas davantage
, pour vous apprendre
cequ'ils en penſerent Il vous eſt
184
MERCVRE
aiſé d'en juger par leur demande.
Je vous envoyay en ce tems
là dans l'une de mes Lettres les
Vers ſur leſquels cette Muſique
avoit eſté compoſée. Ce Concert
avoit ceffé ; mais depuis un mois
quelques Perſonnes du premier
rang , & qui fe connoiffent parfaitement
en toutes choſes , en
ayant entendu parler diverſement,
ont prié Monfieur rrault
avec tant d'inſtance , de leurdonner
ce Régale , qu'il s'eſt fait un
plaiſir de les obliger. On y a découvert
de nouveaux charmes.
Les Connoiffeurs ont trouvé plus
qu'ils n'avoient attendu ; l'eſprit
de critique a eſté banny , & l'on
a jugéde la beautéde cette muſique
, par elle- meſme , & non par
le nomde ſon Autheur. On l'a
redemandée hautement , & l'on
eft demeuré d'accord que les
GALA NT.
185
François qui veulent s'attacher
aux Arts , n'ont pas beſoin pour
y exceller , de rien emprunter
des autres Nations. On a fait
chanter apres ce Concert la Scene
d'ime Bergere& d'une Bohémienne
, que je vous envoye. Les
Vers ſont de Monfieur Perrault ,
&la muſiquedu meſme maiſtre.
LA BERGERE.
E plaisir d'estre aimée est un
Late
Mais , belas , il n'est point de tran..
quilles amours ;
Il estvray que mon Berger m'aime,
Mais qui peut m'aſſurer qu'ilm'aimera
toûjours ?
186 MERCVRE
;
LA BOHEMIENNE
voyant fuir ſur la Bergere
à qui elle fait peur en arrivant.
1
Où fuyez- vous fi legere ,
Et pourquoy nous craignez-vous?
Vos beaux yeux jeune Bergere ,
Sont bien plus larrons que nous.
Je dis la bonne fortune
AuxBergeres comme vous ;
Mais aux Bergers, belle Brune ,
Vous la diriez mieux que nous.
Tous vos discours ne font que menteries
Mais je veux bien l'éprouver.
Dites moy donc ,je vous prie
Ce qui me doit arriver.
GALANT 187
LA BOHEMIENNE.
D'un beau jeune Berger vous avez
blessé l'ame ,
Et vous avez pour lay desfentimens
bien doux,
Ou ces yeux noirsfipleins deflâme
Seroient bien plus menteurs que
nous.
LA BERGERE .
Aux autres comme à moy vousen
dites de mesme ,
Pour nous flater dans nos amours ,
Ilest vray que mon Bergerm'aime,
Mais je voudrois ſçavoir s'il m'aimera
toûjours.
LA BOHEMIENNE.
Vostre coeur remply d'alarmes ,
188 MERCURE
Craint en vain le changement;
Vosyeuxn'ont que trop de char
mes
Pour conferverun Amant.
Quand une Bergere est belle ,
Et n'aime point à changer ,
C'est une amour éternelle
Que l'amour de fon Berger.
Vous pouvez juger avec combiende
plaiſir on a travaillé ſur
des Paroles ſi propres à eſtre
chantées . Auſſi faut- il avoüer
qu'on n'en ſçauroit avoir davantage
que les illuſtres Aſſemblées
qui ſe font trouvées chez Monſieur
Perrault en ont pris à ce
Dialogue. Pluſieurs de ceux qui
entendirent une fi bonne & fi
charmante Muſique , dirent que
Monfieur de Lully eftoit à plaindre
, de ce qu'on luy laifloit le
ſoin de la compoſition de tous les
GALAN T. 189
Opéra , puis qu'il n'avoit demandé
ſon Privilege au Roy que pour
faire des Eléves de Muſique ,
comme le nom d'Académie le
porte,toute Académie eſtant établie
pour recevoir les Ouvrages
de ceux qui veulent ſe fortifier
dans les Arts ; ce qui ſe voit à
l'Académie de Peinture & de
Sculpture , qui doit ſon établiſſement
au Roy , & ſes progrés aux
ſoins de Monfieur Colbert. On
rapporta la meſme choſe de pluſieurs
autres fortes d'Académies.
Quelques Perſonnes répondirent
à cela , que les Ouvrages de ceux
qui travailleroient , ne pouvant
approcher de la Mufique de
Monfieur de Lully , le Public ſe
divertiroit peu aux Opéra qui ne
feroient pas compoſez par ce
grand Homme. D'autres repartirent
qu'on le ſoufriroit par plu
190 MERCURE
ſieurs raiſons auſquelles ils ne
croyoient pas qu'il euſt de replique.
Ils dirent que les François
auroient de l'indulgence pour
les Maîtres de leur Nation , que
la nouveauté a des charmes qui
la fait ſoufrir , & que pendant
qu'elle empeſcheroit de voir les
defauts des nouveaux Maiſtres ,
ilsdeviendroient habiles en travaillant
, & que quelques bons
que fuſſent leurs Ouvrages , ils
ne ſerviroient qu'à faire paroiſtre
les beautez de l'Opéra que donne
chaque année Monfieur de
Lully , lors qu'il viendroit à paroître.
On ajoûta qu'une Ville
comme Paris,qui paroiſt un Monde
entier, ne ſeroit point réduite
à n'avoir qu'un Opéra tous les
ans , ce qui chagrine beaucoup
ceuxqui aiment la Muſique, parce
qu'apres avoir veu quinze ou
*
GALANT. 191
ſeize fois le meſme Opéra pendant
un mois , ils ſont privez de
ce divertiſſement tout le reſte de
l'années que ce manqued'Opéra
nouveaux oblige ſouvent Monſieur
de Lully à en faire repréſenter
de vieux , qui ont eſté veus
cinq ou fix Erez de ſuite , ce qui
n'eſt pas du gouft de la Nation ,
& ne fait point d'honneur à la
France , puis que chez les Etrangers
on ne voit jamais reprendre
un Opéra qu'on a ceſſé de repréſenter
,& que dans la ſeule Ville
de Veniſe y en a douze tous les
ans pendant un Canaval de trois
mois. Le zele qui eſt naturel pour
la gloire de la Patrie , fit dire à
pluſieurs , qu'il manquoit à la
grandeur de Paris , que l'on viſt
tous les ans plus d'un Opéra nouveau,&
l'on ſouhaita que les plus
habiles Muſiciens de France tra-
{
192 MERCURE
vaillaſſent pour faire plaifir a
Monfieur de Lully , & luydonner
lieu de faire valoir ſon Privilege
dans toute ſon étenduë , fuivant
l'intention du Roy , qui eſt
que les plus ſçavans maîtres apportent
des Opéra tout compoſez
, & qu'il les faſſe repréſenter
ſur ſon Theatre , par les meſmes
Perſonnes qu'il employe aux
fiens. Comme il en traitera avec
eux de la meſine maniere qu'il
fait avec ceux qui luy fourniffent
des Vers pour ſa muſique , il ſera
toûjours le maiſtre de tout en
vertu de ſon Privilege,& en donnant
chaque année pluſieurs
Opéra nouveaux qui ne feront
pas de luy , il augmentera ſes
avantages.Ainſi il ne fera pas ſeulement
des Eléves pour bien
chanter , mais il ſera cauſe que
la France aura de bons maiſtres
pour
GALAN T.
193
*pour compoſer , ſans quoy les
Voix dont il prend ſoin , deviendront
inutiles apres luy . On ne
l'en admirera pas moins,& fa mémoire
en ſera plus chere à la Poſtérité.
Il ne reſte plus qu'à exhorter
ceux qui font des Concerts
ſi agreables , à travailler à
des Opéra entiers, non ſeulement
pour le plaiſir , & pour la gloire
de leur Païs , mais encore afin
-qu'en épargnant de la peine à
Monfieur de Lully , ils nous en
faſſent joüir plus long temps.lay
à vous apprendre en vous parlant
de Muſique , que le Roy un peu
avant ſon départ donna une Penſion
à Monfieur Charpentier.
Vous ſçavez qu'il a toûjours compoſé
la Muſique , qu'on a chantée
à la Meſſe de Monſeigneur le
Dauphin, lors que ce Prince n'afſiſtoit
pas à celle du Roy. Com-
Juin 1683 . I
194
MERCURE :
me je vous ay parlé de luy dans
les occafions où ſa Muſique a
fait bruit , je n'ay rien davantage
àvous en dire .
Je viens à l'Article du Voyage .
Sa Majeſté ayant fixé ſon départ
au 26. de May , & fait diſtribuer
des Liſtes de ſa route aux Intendans
des Lieux où elle devoit
paſſer , la Cour ſe tint en état de
partir au jour marqué, parce que
le Roy ne déclarant jamais ſes
deſſeins qu'aprés de meures délibérations
, exécute toûjours les
choſes qu'il a projetée dans le
temps qu'il a choiſy. Ainſi le 26.
de May eſtant venu ,le Roy , &
la Reyne accompagnez de Monfieur
, & de Madame , allerent
coucher à Corbeil , & le 27. à
Montereau . La Cour eſtoit digne
duMonarque , dont elle tire tout
fon bon-heur ,& tout fon éclat ;
THEQUE DE
*
LYON
EVILLE
*
195
'eſtant
vi pafont
de
ufques
xmille
omporde
du
Jugez
it aunt
pris
autres
Cour à
Camp
s partis
e Roy
a cou-
Come
font
trroffes
: Leurs
nobiiacques
de Paris , Gardien des Capucins
I 2
194
M
me je vous
les occafio
fait bruit , j
àvous en d
Je viens:
Sa Majesté
au 26. de A
des Liftes c
dans des I
paffer , la C
partir au jo
le Roy ne
deffeins qu
libérations ,
choſes qu'il
temps qu'il
de May eſt
la Reyne a
fieur , & de
coucher à
Montereau .
duMonarqu
fon bon-heur , & tout fon éclat ;
GALANT.
195
& quelques Particuliers s'eſtant
attachez à remarquer ce qui pafferoit
ce jour- là fur le Pont de
Montereau , compterent juſques
à trois cens Carroſſes,& dix mille
Perſonnes ,tant de ce qui compofoit
la Cour , que de la Carde du
Roy , & des Equipages. Jugez
combien ce nombre auroit augmenté
, ſi ceux qui avoient pris
les devans , & beaucoup d'autres
qui devoient joindre la Cour à
Auxerre ; à Dijon , & au Camp
de Bellegarde, fuſſent tous partis
dans le meſme temps. Le Roy
arriva à Sens le 28. & alla coucher
lelendemain à Joigny.Comme
les Ruës de cette Ville font
étroites , l'embarras des Carroſſes
y fut fi grand, que celuy de Leurs
Majeſtez meſme fut ſouvent obiigé
de s'arreſter. Le Pere Jacques
de Paris , Gardien des Capucins
I 2
196 MERCURE
de ce Lieu, prit ce moment pour
les falüer. Quoy que le Roy euſt
réſolu de ne recevoir aucunes
Haranges , il ne laiſſa pas d'écouter
ſon Compliment . L'Ordre de
ces Peres eſt aimé , & il eſt difficile
de ne pas écouter ceux qui
en font. Toute la Cour partit de
Joigny le 30. & arriva le ſoir à
Auxerre. Leurs Majesté logerent
à l'Eveſché. Monfieur l'Eveſque ,
qui eſt Parent de Monfieur Colbert
, les vint ſalüer à la teſte de
ſon Chapitre. Il eſt composé de
plus de ſoixante Chanoines , d'un
Doyen d'Election , & d'un Chantre
, apres leſquels , c'eſt à dire ,
apres le Doyen & le Chantre ,
Monfieur le Comte de Chaſtelux
parut avec un Surplis,& une Aumuſſe
, boté & éperonné , & l'Epée
au coſté , ayant un Baudrier
en Broderie par deſſus ſon Sury
GALANT.
197
,
plis , un Faucon fur le poing , &
un Chapeau gris ſous le bras. Il
a le privilege de paroiſtre dans
cet Equipage à toutes les Cerémonies
qui ſe font à Auxerre , &
on luy doit toutes les diſtributions
comme à un autre Chanoine
quand il aſſiſte au Choeur , ce
qu'il fait preſque toûjours lors
qu'il eſt dans le Païs ; mais comme
il ne veut pas profiter de cet
avantage , il prend ce qu'on luy
préſente , & le diſtribuë aux Pauvres
en meſme temps , & cela fait
qu'on ne luy donne jamais moins
d'un Ecu d'or , & qu'on luy préſente
ſouvent davantage. Cet
ajuſtement fut regarde de toute
la Cour avec beaucoup de plaifir.
Voicy les raiſons de ce Privilege.
La Ville de Cravant ſur Yonne
, qui appartient au Chapitre
13
198
7
MERCURE
d'Auxerre , ayant eſté aſſiegée par
les Anglois en 1422. Claude de
Beauvoir, Seigneur de Chaſtelux,
Vicomte d'Avalon , Maréchal de
France , Frere de Georges de
Chaſtelux , Amiral de France 21
aſſembla le plus grand nombre
qu'il put de ſes Amis , & ſe jetta
dans la Place. Il y ſoûtint un
long Siege,& apres avoir ſouffert
une preſſante famine , qui réduifit
les Affiegez à manger les
Chiens , les Chevaux , & autres
Beſtes , il fit une Sortie fur les
Ennemis , & les obligea de ſe retirer.
La levée du Siege fut fuivie
d'une ſanglante Bataille , en laquelle
il ſe diſtingua d'une façon
extraordinaire , & lors qu'il eut
remis libéralemant la Ville & le
Chaſteau de Cravant au Chapitre
, ceux qui le compoſoient en
ce temps-là luy accorderent en
GALANT.
199
réconnoiſſance de ce ſervice, une
Prébende heréditaire , pour luy ,
& ſes Defcendans maſles , Seigneurs
de Chaſtelux , avec droit
d'aſſiſter aux Aſſemblées , & de
prendre ſéance apres les Dignitez
, comme premier Chanoine,
au Choeur de l'Egliſe Cathédrale
de S. Eftienne d'Auxerre , re
vétu d'un Surplis , l'Epée au cô
té, le Baudrier par deſſus le Sur+
plis , l'Aumuſſe fur le bras,&
l'Oiseau fur le poing , botté &
éperonné , avec le Chapeau &
les Plumes. Cela le fit en 1423 .
Ceux qui poſſedent cette Prébende
, font obligez le jour de
leur Reception de preſter ſerment
de fidelité au Chapitre , &
de promettre qu'ils défendront
toutes leurs Terres, Biens, & Sei
gneuries . Il paroiſt par les Regiſtres
du meſme Chapitre , que
1
14
200 MERCURE
le 18. Fevrier 1598. Meffire Olivier
de Chaſtelux , déclara qu'il
remtoit entre les mains de
Moſſieurs du Chapitre de S.
Estienne , leur Chaſteau de la
Ville de Cravant , qu'il avoit recouvré
de nouveau pendant les
troubles , & réparé à ſes frais , le
rendant en meilleur état qu'il
n'eſtoit pendant les guerres ; à
laquelle reftitution Monfieur le
Maréchal de Biron ,Gouverneur
de Bourgogne , avoit conſenty.
Ce fut dans l'ajustement que je
viens de vous marquer , que pa.
Meffire César - Philippes
Comte de Chaſtelux , Vicomte
d'Avalon , Baron de Caré , deſcendu
de Pere en Fils de Claude
Maréchal de France accomrut
د
pagnant le Chapitre qui vint recevoir
le Roy a la deſcente de ſon
Carroffe , ce qu'il fit encore le
GALAN T. 201
lendemain en la meſme maniere
àl'entrée de l'Eglife,où LeursMajeſtez
vinrent entendre la Meſſe.
Toute la Cour qui fut informée
du ſujet de ce Privilege , le trouva
tres-beau , & fort fingulier. Le
meſme jour 31. du mois , le Roy
alla à Seignelay , ſuivy d'un grand
nombre de Seigneurs , & de Dames.
Sa Majesté eſtant arrivée à
l'entrée du Parc , deſcendit de
Carroffe , & monta ſur un des
Chevaux qu'on luy tenoit preſts.
Elle y rencontra Monfieur de Seignelay,
qui accompagné deMonfieur
de motheux , Gouverneur
de ce Lieu , eſtoit venu plus
d'une grande lieuë au devant
d'Elle . Ce marquis falüa le Roy
pied à terre . Toutes les Dames
qui accompagnoient Sa Majefté
pour chaffer , eſtoient à cheval ,
& en Habit de Chaſſereſſes. On
IS
202 MERCURE
demeura plus de trois heures dans
le Parc , où l'on trouva beaucoup
de Gibier ; mais le Roy par une
bonté particuliere, tira ſeulement
fur quelques Cailles, & quelques
Levraux , & ne voulut tuer Perdrix
ny Faifans , quoy qu'il en
partiſt quantité , diſant qu'il les
faloit épargner dans cette ſaiſon
où ils faifoient leurs Petits. Sa
Majesté dit obligeammeent à
Monfieur de motheux , qui a ſoin
de la conſervation de ce Païs-là ,,
qu'il réüſſiſſoit fort bien . Elle entra
enſuite dansle Chaſteau , où
Elle trouva une Table ſervie d'un
des plus beaux Ambigus qu'il foit
poſſible de voir. Les grands Plats
eſtoient de Fruit , & les fix moyens
d'un tres beau Roſt. Ily.
avoit huit ou dix hors- d'oeuvre
que l'on releva de tems en temps,
auſſi bien que le gros Fruit , pour
GALANT.
03
en ſervir de nouveau. Madame ,
Madame la Princeſſe de Conty ,
Madame la Comteſſe du Pleſſis,&
Mademoiselle de la Loube , Fille
d'Honneur de madame , eſtoient
à table avec le Roy. Une indif
poſition qui ſurvint à Mademoi
ſelle Potiers l'empeſcha de joüir
du meſme honneur. Sa Majefté
fut ſervie par Monfieur de Sein
gnelay; Monfieur de motheux fervit
Madame un autre Gentil-r
homme ſervit Madame la Princef-r
ſede Conty, & d'autres ſervirent
le reſte des Dames. Le Roy en--
tretint long- temps Monfieur de
Seignelay pendant la Collation.
Il y eut trois autres Tables.
ſervies ſéparément , dont l'une
eſtoit pour Monfieur le Duc,
& les deux autres pour Monfieur
le Comte de Vermandois ,
& Monfieur le Duc du Mai.
د
16
204 MERCURE
Maine. L'abondance,& la magnificence
, parurent ce jour- là dans
ce Chaſteau avec grand éclar.
Les Liqueurs y furent diſtribuées
en profuſion , ainſi que les Vins
de Champagne , & de Canarie
Tout le monde avoit liberté de
boire , & de manger , & jamais
Domeſtiques n'ont mieux fait les
honneurs de leur maiſtre , que
firent ce jour-là ceux de Monfieur
le marquis de Seignelay; ils ſeconderent
parfaitement ſes intentions.
Des Perſonnes qui ſe ſont
trouvées à ce Régale , m'en ont
écrit d'une maniere qui me fait
connoiſtre que de quelque maniere
que je vous en parle , je ne
ſeray point ſoupçonnéd'exagerer.
Le Lundy 1.de ce mois , Leurs
Majeſtez allerent à Régenne ,
Maiſon de Monfieur l'Eveſque
d'Auxerse , fituée dans une Ile
GALAN T.
205
ſur la Riviere d'Yonne , deux
lieuës au deſſus d'Auxerre. La
Cour eſtant partie de cette Villelà
le 2. alla coucher à Noyers , le
3.à Monbar , & le 4. à Chaceau.
La groſſeſſe de Madame la
Dauphine l'ayant empeſchée
d'eſtre du Voyage , Monſeigneur
le Dauphin demeura auprés de
cette Princeſſe juſqu'au Vendredy
quatrième de ce mois . Il partit
de Verſailles ce jour-là ; &
joignit Leurs majeſtez le lendemain
à deux lieuës en deça du
Lieu ou Elles diſnerent . Ainfi ce
Prince fit en un jour& demy tour
ce que la Cour avoit fait en dix.
Monfieur leDuc ayant ſçeu qu'elle
approchoit de Dijon , alla at
tendre le Roy hors les Portes dans
le Corps de Garde ; & lors que
fur les cinq heures du ſoir il fut
averty par les Gardes qu'il en
206 MERCVRE
voyoit de moment en moment ,
qu'on avoit veu paroiſtre Sa ма-
jeſté , il s'avança accompagné de
MonfieurDamanſé,Premier Lieutenant
de Roy,des maire & Echevins
de la Ville. Le maire en portoit
les Clefs dans un Sac de Ve--
lours. Monfieur le Duc les prit
&les preſenta au Roy , qui les fit
rendre au maire en recevant les
ſoûmiſſions de ces magiſtrats avec
beaucoupde bonté.Enſuite Monſieur
le Duc accompagné toûjours
de Monfieur Damanſé ,
monta à cheval pour aller attendre
le Roy à la defcente de fon
Carroffe , & luy préſenter le Parlement
& la Chambre des Comptes,
qui estoient rangez en haye
dans la grande Salle du Louvre ,
l'un à droit ,& l'autre à gauche. Si
toſt que le Roy parut , ces deux
Compagnies luy marquerent leur:
GALANT. 207
reſpect par de tres- profondes revérences
que firent les Premiers
Preſidens de l'un & de l'autre
Corps . Sa Majesté n'ayant pas:
voulu eſtre haranguée , leur dit
d'abord qu'Elle leur donneroit
toûjours ſa protection , quand ils
feroient ſoumis à ſes ordres , &
qu'ils rendroient bonne juſtice à
ſes Sujets. Aprés cela , le Roy
conduiſit la Reyne dans ſa Chambre
, & ſe retira enſuite dans la
fienne juſqu'à l'heure du Soupé,
où se trouverent en fort grand
nombre les plus belles Dames de
la Ville. Le lendemain , Feſte de
la Pentecôte , il fit ſes devotions
à la Sainte Chapelle , ayant un
Manteau de Brocard d'or avec
fon Ordre , par deſſus ſon Habit
ordinaire , & fur fon Manteau ,
le Collier de l'Ordre . Il ſe rendit
de là dans le Cloiſtre,où il toucha
>
208 MERCURE
deux à trois cens Malades. Aprés
cette fonction pleine de zele &
de charité , il quitta ſon Habit à
Manteau pour en prendre un autre
, & alla avec la Reyne entendre
la grand Meſſe , qui fut celebrée
par Monfieur l'Eveſque
Duc de Langres , dans l'Egliſe de
Saint Estienne.L'aprêdînée Leurs
Majeſtez aſſiſterentà tout le Ser.
vice dans la Sainte Chapelle , &
fur les cinq heures le Roy s'enferma
avec fes Miniſtres , & travailla
juſqu'à ſept. Il alla enſuite
au Cours , & de là à la Colombiere,
Maiſon de Plaiſance deM
leDuc,qui luy donna une magnifique
Collation dans un Bois planté
en labyrinte. le ne vous en diray
rien . Vous ſçavez que Monſieur
le Duc ne donne point de
régale , où la plus haute magnificence
ne ſoitjointe àla plus fine
galanterie.
GALANT. 109
f
Le Lundy 7.toute la Cour partit
de Dijon pour aller coucher à
Bellegarde. Elle devoit coucher à
Saint Jean de Laune , comme il
eſtoit marqué dans la route ; mais
elle fit en une journée ce qu'elle
devoit faire en deux. C'eſt le ſeul
changement qui ſoit arrivé juſque-
làdans ce qui avoit eſté reglé
pour le Voyage. Comme le Roy
n'avoit jamais eſté à Bellegarde ,
Sa Majesté, ſuivant ce qui ſe pratique,
lors que les Roys font leur
premiere entrée dans une Ville ,
accorda la grace à quelques Prifonniers.
On peut dire que Bellegarde
eſt le Quartier du Roy ,
P'Armée eſtant campée preſque à
à la porte de Ville dans une Prairie
, qui ſemble eſtre faite exprés
pour camper des troupes avantageuſement
& commodement .
Le camp occupoit une lieuë &
1
210 MERCURE
demie de longueur. On avoit fait
un Pont à la teſte , & au delà il y
avoit une Garde avancée . Quand
l'Armée auroit eſté en campagne,
on n'y auroit point obſervé une
plus exacte diſcipline . La Cour
eſtant arrivée à Bellegarde fur
les quatre heures du ſoir , le Roy
ordonna à Monſeigneur le Dauphin
d'aller reconnoître le Camp
& les Gardes qui estoient déja
poſtées. Ce Prince s'acquita de
cet ordre avec autant d'intelligence
que d'empreſſement , &
vint rendre compte à Sa Majesté
qui estoit alors au Conſeil , de la
viſite qu'il venoit de faire. Il re
ceut un ſecond ordre du Roy ,
qui estoit d'aller le lendemain
Mardy de fort grand matin examiner
ſi l'on ne pouvoit pas trouverun
Terrain meilleur que celuy
où eſtoient les troupes , & de
GALANT. 211
les faire mettre en état pour l'apreſdînée
du meſme jour , afin
que tout fuſt à pied à la teſte du
Camp , c'eſt à dire à l'Etendart.
•Le Roy ne laiſſa pas de monter à
cheval le ſoir du Lundy 7. & d'aller
viſiter le Camp , où il ne vit
les Troupes qu'en gros. Le lendemain
Monſeigneur le Dauiphin
ſe leva entre quatre & cinq
heures du matin , & apres avoir
entendu la Meſſe aux Capucins,
il ſe rendit au Camp,accompagné
de quantité de Seigneurs , & d'u--
ne nombreuſe ſuite. L'Intendant
de l'Armée l'y attendoit , afin de
luy faire voir la quantité de Pain
qu'on donne tous les jours aux
-Troupes,& fa qualité. Le Treforier
l'attendoit auſſi pour avoir
ſes ordres , fur l'argent qu'il devoit
payer à chaque Compagnie..
Ge Prince entra juſque dans le
212 MERCURE
moindre détail de l'Armée , vit
partir les Fourageurs , viſita les
Gardes , & revint ſur le midy,
ayant laiſſe ſes ordres à Monfieur
le Marquis de Bouflers , ſeul LieutenantGeneral.
Le Roy à l'iſſuë
de ſon dîné , monta à cheval avec
toutes les Dames. A peine eutil
fait cent pas , qu'il rencontra
Monſeigneur le Dauphin , qui
venoit luy dire que tour eſtoit
en état. Sa Majesté répondit , Al.
lons voir. Monſeigneur le Dauphin
quitta auſſi- toſtle Roy , &
s'alla mettre à la teſte de ſon Regimens
qui tenoit la droite. Sa
Majesté eſtant arrivée , Monſeigneur
la falua l'Epée à la main,
avec l'adreſſe qui luy eſt ſi parurelle
, & qui a ſi ſouvent eſté admirée.
Le Roy luy rendit le ſalut,
comme à un General d'Armée
qu'on fait recevoir , c'eſt àdire
GALANT.
213
le Chapeau fort bas. Après cela
on vit toute la Ligne en bataille ,
dontle Roy fut tres- content. On
peut dire que Monſeigneur le
Dauphin ſe trouva tout à la fois
en cent endroits diférens . Il eſtoit
dans une activité incroyable , &
on le voyoit voler par tout où il
croyoit ſa préſence neceſſaire. "
Vous avez ſouvent entendu dire
qu'il eſt infatigable à la Chaſſeau
Loup ; cependant cet exercice
n'eſt rien en comparaiſon de la
fatigue qu'il ſe donne pour remplir
dignement la Charge de General
, Il ſemble que ce grand
Prince ait toujours eſté nourry
dans cet embaras ſi digne d'un
Héros , & qu'il n'ait jamais fait
autre choſe . On fit faire au Troupes
toutes les évolutions , & tous
les mouvemens militaires. Elles ſe
melerent , & firent pluſieurs dés
214
MERCURE
charges . Les Dragons eſtoient
fur une meſme ligne vis-à- vis la
Cavalerie. Toutes ces Troupes
montoient à onze mille cinq cens
Hommes , qui faisoient quatrevingts-
douze Eſcadrons , & cela
, ſans compter trois Regimens
de Dragons ,qui ſont tres-beaux,
&tres- forts. Je vous envoye l'ordre
de Bataille dans une Planche
ſéparée. Le 9. le Roy retourna au
Camp , & fit faire aux Dragons
l'Exercice à pied & à cheval . Le
10. au matin , Monſeigneur le
Dauphin ordonna un fourage qui
fut commandé par Monfieur le
Comte de Teffé , Brigadier de
Dragons. Le Roy s'y trouva pour
en voir l'ordre. Monfieur le Dauphin
voyant Monfieur de Teſſé à
la teſte de cent Chevaux , poufſa
à luy , & fit les Détachemens
qui devoient occuper les Poſtes
GALAN T.
215
qu'il avoit crû devoir eſtre gardez
en temps de guerre ; enſuite il
commanda de marcher. Trente
Cavaliers avec leurs Faux &
Cordes , défilerent par quatre.
Apres ces 30.Faux, défilerent 30 .
Rateaux , & enſuite d'autres
Faux & d'autres Rateaux dans le
même ordre. Ils borderent une
grande Prairie , & trouverent
que les majors & Aydes ма-
jors avoient marqué les endroits,
où chaque Regiment, & chaque
Compagnie , devoit faucher. Les
Fourageurs rentrerent au Camp
dans le même ordre qu'ils étoient
partis. L'apreſdînée toute l'Armée
ſe trouva en bataille pour faire
une Reveuë generale . Le Roy.
commença ſur les trois heures ,
& malgré les plus vives ardeurs
du Soleil , Sa Majeſté demeura
juſques à huit à voirdéfiler toutes
216 MERCVRE
les Troupes quatre à quatre. Me
le Marquis de Louvois , & Monſieur
de S. Poüange , estoient auprés
de Sa Majesté , ayant chacun
un Agenda à la main , pour
écrire l'état des Compagnies . Sa
Majesté fut ſi ſatisfaite du ſoin
que les Capitaines avoient eu de
les bien équiper & de bien monter
leurs Cavaliers , qu'Elle les fir
venir auprés d'Elle, Ce Prince
leur témoigna qu'il eſtoit ſatisfait
d'eux, & leur en donna des preuves
indubitables en leur faiſant
partager cent mille Ecus . Cet argent
fut delivré auſſi - toſt , eſtant
de celuy de la Caſſete de Sa Majeſté,
c'eſt à dire de l'argent qu'Elle
tire de ſon Tréſor , & qu'Elle
fait porter par tout avec Elle , &
diſtribuer par ſes Premiers Valets
de Chambre , lors qu'il luy plaiſt
de gratifier quelqu'un . Ainſi le
Roy
GALAN T.
217
Roy n'a pas plûtôt declaré la ſomme
qu'il donne , qu'elle eſt payée
par le Premier Valet de Chambre
de quartier , ſans aucune autre
formalité que celle d'une ſimple
Quittance qu'il en prend.
Comme il n'eſt beſoin ny d'Ordonnance
ny d'aſſignation pour le
fond , ny de follicitations , Sa majeſté
donne doublement à ceux à
qui Elle épargne toutes ces peines
, en les gratifiant de préſens
ſur ſa Caſſete . Ce Prince qui travaille
inceſſamment pour le bien
de ſes Sujets,ſe donne la peine de
compter luy -meſme avec ſes Premiers
Valets de Chambre , du
grand nombre de ſommes qu'il
leur fait diſtribuer par an . Les
dix- fept plus belles Compagnies
de l'Armée ont eu chacune
quatre cens Ecus des cent mille
dont je viens de vousparler, cel-
Juin 1683 . K
218 MERCURE
les qui ſont d'un rang au deſſous
en ont eu trois cens ; & les autres ,
ſept cens livres . Les grands ſoins
que prend Monfieur de Louvois
pour faire que les Troupes ſoient
toûjours en bon état , leur a attiré
cetteliberalité du Roy. Quelques
peines qu'il y ait à eſſuyer , &
quelques dépenses qu'on faſſeen
ſervant un ſi grand Prince , on ne
riſque rien , puis qu'il prévient
ſouvent les ſouhaits , quand il eſt
perfuadé du ſervice. Le meſme
jour 10. que le Roy fatigua tant ,
&qu'il répandit ſes bienfaits ſur
fon Armée , Monfieur le marquis
Dogliani , Capitaine des Gardes
de Monfieur le Duc de Savoye ,
& Chevalier de l'Ordre del'An .
nonciade , eut Audience.Il cómplimenta
Sa Majeſté ſur ſon approche
de la Frontiere.Quand ce
ne ſeroit pas une coûtume en de
GALANT.
219
pareillesoccafions , il n'y a point
de Souverain qui ne ſe fiſt un
plaiſir de l'introduire, pour envoyer
feliciter un monarquer tel
que Loüis LE GRAND. Cet Envoyé
fut conduit à l'Audience
avec les meſmes cerémonies que
ceux des Teſtes couronnées ; il
T'eut auſſi de la Reyne,de Monfeigneur
le Dauphin , de Monfieur,
& de Madame. Le lendemain 11 .
Monſeigneur le Dauphin fit décamper
toute l'Armée pour luy
faire faire un autre campement à
une portée de Mouſquet plus
loin , dans une Prairie fur le bord
de la Saone . Le Samedy 12. Leurs
Majesté accompanées de ce Prince
, de Monfieur , de Madame ,
& des Perſonnes les plus qualifiées
de la Cour , de l'un & de
l'autre ſexe , allerent l'apreſdînée
au Château de Pagny , ancienne
K 2.
240 MERCURE
,
Baronnie du Duché de Bourgogne,
qui appartient préſentement
à Monfieur le Comte de Vermandois
, Amiral de France . Ce
Prince les receut à l'entrée de ſon
Chaſteau & leur donna une
magnifique Collation à l'un des
bouts du Jardin , du côté que les
Troupes eſtoient campées ; apres
quoyle Roy conduit par Monſieur
le Marquis de Seignelay ,
traverſa le Parc qui a plus d'une
lieuë , & vint avec toute ſa Cour
juſqu'au bord de la Riviere , où
l'on travaille actuellement les Bois
pour la conſtruction de ſes Vaifſeaux
au Port de Toulon. Sa Majeſté
y trouva plus de fix mille
pieces de Bois , toutes tres-grofſes
, miſes en piles le long de la
Saone , & couvertes avec des
bordages , pour les conſerver des
injures du temps. L'on abatit deGALANT.
211
vant Elle quelques - unes de ces
Piles , pour luy faire voir de quelle
maniere on approchoit les plus
groffes pieces pour les lier en paquets
, & comment ont jettoit ces
paquets à l'eau pour en conſtruire
des Radeaux fur le champ.
Cela fut executé avec tant de
diligence par les Officiers , qu'en
moins d'un quart - d'heure on eut
achevé un Radeau de plus de
trois cens pieces de Bois. Sa Majeſté
voulut le voir partir devant
Elle,& s'informa de toute l'economie
de ces Travaux , qui par
une Commiſſion particuliere du
Roy font depuis long temps ſous
la conduite de Monfieur du Guay
Premier Preſident de la Chambre
des Comptes de Bourgogne &
Breſſe. C'eſt un Magiſtrat d'un
rare mérite , qui dés l'âge de
vingt- trois ans eſtoit à la teſte
K 3
222 MERCUR E
ce Corps. Il rendit compte à Sa
Majeſté de tout ce qu'elle vouloit
ſçavoir ; & Elle en fut ſi contente
, qu'Elle luy recommanda
de continuer ſes ſoins & fon ap.
plication pour la conduite de ces
Ouvrages , qui ſont les principaux
fondemens des Armées
Navales. Le Roy est tres - bien
ſervy en toutes choſes , mais on
ne doit pas s'en étonner. Outre
qu'il ne choifit que des Perſonnes
capables d'executer , ou de faire
executer ſes ordres;l'ardeur qu'on
a de répondre à ce grand choix ,
ſemble donner un zele nouveau
à ceux qui s'en trouvent
honorez..
Le 13. Monfieur le Marquisde
Bouflers donna à dîner dans le
Camp à Monſeigneur le Dauphin
, & le 14.la Reyne alla faire
collation chez le meſme Marquis.
GALANT. 22.3
On ne peut mieux ſoûtenir qu'il
a fait l'éclat du grand employ que
Sa Majesté luy a confié. Sa magnificence
a paru en tout , & il a
tenu matin & ſoir une grande
Table ouverte. Le Roy a non
ſeulement eſté tres-content de
luy, mais encore toutes les Troupes
, auſquelles il a diſtribué une
grande partie des gratifications
qui luy ont eſté faites par Sa Majeſté
. Le meſme jour 14.Monfeigneur
le Dauphin alla coucher
au Camp pour y commander. Il
le voulut voir ſous les Armes pendant
la nuit ; & dans ce deſſein
ce Prince fit ſonner Bout - de-
Selle à deux heures du matin , &
défiler toutes les Troupes qui firent
pluſieurs décharges en décampant
, pour ſe rendre aux
Quartiers qui leur furent donnez
prés S. Jean de Laune. Monfei-
K- 4
224 MERCURE
gneur le Dauphin revint à Bellegarde
à cinq heures du matin , &
ce jour- là 15. toute la Cour en
partit pour aller coucher à Dole.
Vous trouverez bon , Madame ,
que je ne la conduiſe pas plus
loin dans cette Lettre . le vous
parleray la premiere fois du reſte
de ſon Voyage,& vous feray voir
qu'en tout ce qui regarde le métier
de la Guerre , Monſeigneur
le Dauphin eſt infatigable , &
met toute fon application à marcher
ſur les traces de LoÜIS LE
GRAND .
Je vous envoye un Air du fameux
Monfieur d'Ambruys. Les
paroles ſont de Me Diéreville.
AIR
JE
NOUVEAU.
En'aime plus ce beau Sejour ,
Onle Printemps fait briller tant de
charmes.
L
GALANT. 225
Ces lieux au mille fois Tircis m'a fait la
Cour,
N'offrent plus à mes yeux que des ſujet
des larmes ;
L'y voy ce coeur ingrat brûler d'un autre
amour.
Tandis que pour luyſeul jesuis toûjours
constante.
Hélas !faut- il qu'une fidelle Amante
Nepuiſſe trouver un beau jour
Dans laſaiſon la plus charmantes.
Voicy une Réponſe à ces Vers
fur les meſmes rimes..
A
Imez toûjours ce beauSejour ,

lePrintems vous fait voir tant
de charmes .
Ces lieux, aimable Iris,ou ie vous fait la
Cour
N'ont rien qui vous engage à répandre
des larmes.
Vos iniustes soupçons offensent mon
amour
,
Une si belle ardeur ne peut estre Inconstante
Helas ,sans vous , tendre & fidelle
Amante.
226 MERCVRE
Le ne verrois pas un beau jour
Dans lafaiſon la plus charmante.
Apres ce que vous m'avez
écrit à l'avantage des Lettres Diverfes
, je croy que vous apprendrez
avec plaifir ce qu'en a penſé
une aimable Dame , dont le
jugement fur les Ouvrages d'efprit,
eſt icy d'un tres-grandpoids,
L'avanture dont elle fait le recit,
vous paroiſtra fort plaiſante.C'eſt
une Hiſtoire plûtoſt qu'une Lettre.
On m'en a donné une Copie
, je vous en fais part .
A MONSIEUR DE L...
je
Avois déja leu les Lettres Diverſes
quand vous me les avezenvoyées
vay vous dire par quelle avanture. J'étois
chez Madame de Monfieur ou ily avoit
GALANT.
227
affezbonne Compagnie. La Conversation
estant tombée sur l'amour , comme cette
Dame a infiniment de l'esprit,elleſoûtint
que si cette paſſion estoit excufable , ce ne
pouvoit estre que par le mérite de l'objet,
&que le mérite , reconnu de tout le mon.
de, nese trouvant quedans les Perſonnes
de naiſſance, qui avoient toûjours lesfentimens
élevez , un Homme de qualitéſe
rendoit ridicule dans le monde , lors qu'il
s'attachoit à une Grifette. Là-deſſin elle
nomma un jeune Marquis qui en aimoit
une , & que mille railleries qu'on luy en
faisoit à tous momens , n'avoient encore
pû dégager de cet amour. M. de B. qui
est toûjours écoûté avec plaisir , prit le
party du Marquis ; & dit que la beau--
té , le tour d'esprit , les manieres, & enfin
le je-ne- Sçay quoy , qui est plus que
tout cela,faisant le vray mérite en amour,
le coeur qui alloit fort viſte lors qu'il en
estoit touché , ne prenoit point garde fi la
Perſonne qui avoit tes avantages, venoit
d'Ayeux distinguez par leur nobleſſe. La
matiere fut examinée un peu vivement,
on la traitoit encore quand on vit entrer
Lejeune Marquis, Venez , Monfieur le
K6
228 MERCURE
Marquis , luy dit la Dame , on fait le
Procés à voſtre Grifere , & ceux qui luy
veulent faire grace , ont beſoin de vous.
Jene croz pas répondit- il en riant, que..
maGrifere doive appréhender d'eſtre condamnée.
J'apporte un Arrest tres favorable
pour elle , donné en ſemblable cas
&je l'ay trouvé beureusement dans un
fort joly Recueil de Lettres Nouvelles .
que je viens tous à l'heure d'acheter. En
mesme- temps il tira un Livre deſa po-.
che ,&ayant prié qu'on l'écoûtast, il lût
cette Lettre.
Pourquoy vous moquez vous
tant de noſtre Amy le Chevalier
ſur ce qu'il aime une Griſete ?
Vous voudriez donc qu'on ne pût
entrer dans un coeur , que comme
on entre dans l'Ordre deMalte
, en faiſant ſes Preuves ? Pour
moy je trouve deux beaux yeux :
auſſi nobles que le Roy , & je ne
demande point qu'ils me produiſent
d'autres titres, que de la vivas
cité & de la douceur.Croïez- vOUS
GALANT. 229
que je pardonne la laideur d'un
viſage , parce que ce viſage - là
ſera deſcendu de vingts Ducs ?
Point du tout. Je compte toutes.
les Laides pour Roturieres.
La Dame qui avoit parlé d'abord, interrompit
le Marquis , & dit que cela
estoit écrit d'une maniere galante, & spirituelle,
mais que des raiſons de bel esprit
ne prouvoient rien. Il continua , &je remarquay
avec une joye inexprimable le
chagrin de quelques Dames , lors qu'il
vint à cet endroit. Le gouft du Chevalier
me ſemble fort bon. Il n'y a pref.
que rien de naturel chez beaucoup de
Dames du grand monde , ny teints , ny
tailles , ny fentimens. La Nature s'eft
réfugiée chez les Griſetes ,& il l'y va
chercher. Tout le malheur eſt qu'il ne
ſoûpirera pas dans des Apartemens de
ſept pieces de plein-picc , & fuperbement
meublez ,& que dans toute la
Maiſon où ſa Maiſtreſſe ſera , il ne verra
rien de ſi beau qu'elle. Quel refuge
que chezles Grifetes , dit alors une des
Dames,grondant à deny il faut que la..
230
MERCURE
Naturefoit bien fote. Les autres fe mirent
àrire,& ne voulurent plus rien trouverde
bon dans la Lettre. Le Marquis
en lût encore deux ou trois qu'elles criti
querent par reffentiment car iln'y avoit
rien de plus enjoñé , ny de plus fin. Vn
Cavalier qui avoit toûjours gardéſon ſé.
rieux, demanda à voir le Livre,& ayant
trouvé dans la premiere page , Lettres
Diverſes de Monfieur le Chevalier
d'Her... Ie ne m'estois point trompé , ditil.
Quoyque la maniere dont Monsieur
le Marquis àleu ces Lettres m'y eust fait
trouver quelque brillant ,je fentois bien
que c'estoit fort peu de chose, &c'est pour
cela que j'ay vouluſçavoir le nom del'Au
theur. Monsieur le Chevalier d'Her...
d'Herbois , d'Herouville ſi l'on veut
qu'est - ce que Monsieur le Chevalier
d'Her... eft capable de faire de bon ?
Monsieur de B. furpris de cette plaifan.
terie , demanda au Cavalier pourquoy il
vouloit qu'un Livre ne pust estre bor par
luy-meſme,mais seulement par le nomde
fon Autheur. Celafitparler long - temps
de l'injusticede ceux qui n'approuventrien
des Gens inconnus , comme si le mérite
GALANT.
231
(
estoit plus attaché au nom qu'à lou
vrage tout ce qu'on dit ne fit point
changer le Cavalier. Il ſoûtint toûjours
que les Lettres ne valoient rien , & que
Monfieurle Chevalier d'Her... estoit incapable
de toute incapacité d'écrire affez.
bien pour plaire aux babiles. Pour moy ,
quiles avois trouvées agreables , &qui
me mettois fort peu en peine du nom de
l' Autheur , je priay le Marquis deme les
Laisser. Je les emportay , &des le foir
mesme , je les leus toutes avec unplaisir
qui nesepeut , concevoir. Le Plaideur
Amantde la Femme de ſon Rapporteur ,
me paroist incomparable , aussi bien que
la Lettre de confolation fur la porte du
Procés. Cefont des Originaux. f'ay esté
charméede la jeune Angloife , &je ne
croy pas qu'ily ait rien de plus agreable,
que ce qui est ditſur l'opinion de ceux qui
veulent qu'iln'y ait point de Couleurs ,&
queles Beſtes foient des Machines. Deux
jours apres que j'eus leu ces Lettres,
Monfieur H. me vint voir. Vous ſcavez..
que c'est un Connoiffeur des plus délicats.
Iltrouva ce Livre sur ma Table , & en
ayant leu feulement trois lignes , & veu la
232
MERCURE
premiere page , il le remit en disant. Ie
fuisletres-humble Serviteur de Monfieur
le Chevalier d'Her... le l'assuray fort
qu'il disoit une fotiſe , & quelque estime
que je luy témoignafle faire de ces Lettres,
j'eus besoin d'ufer d'autorité abſoluë pour
l'obliger d'en lire une. Il dit froidement
qu'elle n'estoitpas méchante , & en leut
deux autres , apres quoy il mepromit qu'il
lesliroit toutes , m'en rendoit compte
le lendemain. Ie vous envoyele Billes que
j'en ay reçeu.
le vous fais réparation fur les
Lettres . Tout y eſt piquant , fin
&délicat , & rien ne mérite tant
d'eſtre leu par tous lesGens de
bon gouft. Cependant je vous dis
tout de nouveau , que je ſuis le
tres humble Serviteur de Monſieur
le Chevalier d'Her... Tout
Homme qui auroit veritablement
ce nom , n'auroit point fait de ſi
jolies Lettres . Elles ſont de certitude
d'un fort habile Homme,
eft aimé de tout Paris & dong
:
4
:
GALA NT.
233
vous vantez fort les Ouvrages. Il
a voulu déguiſer ſon ſtile ainfi
que fon nom , mais prenez garde
aux penſées , & à de certaines
expreffions qui luy ſont particu
lieres ; vous n'aurez pas de peine
à le reconnoiſtre. J'iray ſçavoir
au plutôt fur qui vous aurez
jetté les yeux.
Je croy que cette Relation fuffit ,
pourvous apprendre ce que je penſe
des Lettres . Il ne reste plus qu'à
deviner quel nom on nous cacheſous
celuy du Chevalier d'Her... Je vous
prie de venir m'aider à le décou
vrir.
Vendredy dernier 25. de ce
mois , on vit éclater ſur la Ville
de Roüen , le plus violent Orage
dont on ait parlé depuis longtemps.
Il a causé de tres- grands
déſordres, & il y en a qui portent
la perte à plus de trois millions.
234 MERCURE
Sur les fix heures du ſoir , le Ciel
commença à ſe couvrir de gros
nuages du côté de l'Occident ,
tirant vers celuy des Terres , &
dans l'intervalle d'une demy heure
, l'air devint ſi obſcur que le
Soleil perdit toute ſa clarté ; cela
continua de la meſme forte jufques
à ſept heures & demie. Alors
le vent s'eſtant élevé , ſoufla d'une
force , qu'il fit tremblertout le
monde. Les nuages ſe choquerent
, le Ciel parut tout en feu
& l'impétuoſité du vent fut fuivie
preſque auſſi -tôtd'une pluye,
qui en peu de temps fit des Rivieres
dans toutes les Ruës , le Tonnerre
ſe fit entendre pardes éclats
extraordinaires , & redoublé à
chaque moment. L'effroyable
quantité de grefle qui s'y méla ,
briſa la plus-grande partie des
Vitres de toutes les Egliſes. Il y
GALANT.
235
eut des coups de vent ſi impetueux
,que pour peu de tems qu'ils
euffent continué , toute la Ville
en euſt eſté renversée. La Voute
de la Cathédrale a eſté rompuë
par la cheute d'une Piramide de
Pierre qui eſtoit au Frontiſpice ,
& les Orgues en ont eſté prefque
tout à fait briſées . De groſſes
Pierres détachées de ce Frontifpice&
des deux Tours, ſont tombées
avec un fracas terrible, tant
dans le Parvis que dans les Ruës
& Places voiſines. L'Egliſe de
S. Oüen a reçeu un dommage
fort conſidérable en ſes Vitres,&
fur tout en ſes trois Roſes qui paffoient
pour trois merveilles de
l'Art . Le Refectoir & tout le circuit
de ce magnifique Temple ,
portent de funeſtes marques de
la violencede l'Orage.L'Egliſe des
Jeſuites en a eſté preſque entie
236 MERCURE
rement découverte , & le Plomb
s'en trouve arraché de tous
côtez . Les Clochers de S.Michel
& de S. André n'ont pû reſiſter
au vent,l'un a renverſé une Mai
ſon , & l'autre a briſé la Voute
de la Nef , & remply l'Egliſe de
ruines , en forte qu'on n'y peut
peut plus cclebrer l'Office . Le
Clocher de S. Laurens a rompu
une Chapelle, & fait encore d'autres
fracas dans ſe cheute. Le
Monaftere des Dames de S.
Loüis qui eftoit achevé depuis
peu de temps, a eſté auſſi fort endommage
ainſi que d'autres Convens,
dont je ne vous parle point .
Le déſordre à eſté tres-grand fur
la Riviere , quantité de Perſonnes
ont eſté noyées , & quelques
Vaiſſeaux y ont pery avec les
marchandises dont on les avoit
chargez On a veu des grains de
GALANT.
237
grefle avec des pointes aiguës de
de la largeur d'une Paulme, dont
le milieu eſtoit auſſi dur que du
Criſtal . D'autres eſtoient ronds
& de la groſſeur d'oeufs de
Poules -d'Inde. Vous pouvez juger
du ravage des Jardins qui
font proche de la Ville. Les Parterres
ont eſté remplis de grefle,
les Arbres fendus ou déracinez ,
& quelques - uns hachez par
morceaux . Le Cours qui commençoit
à eſtre ſi beau eſt extrémement
gâté . Les Villages à deux
& trois lieuës de la Ville ont fouffert
la meſme perte , & l'on en
compte un grand nombre ſur la
route de Beauvais , de Neuf-
Chaſtël , de Lyons , & de Brioſne .
Ie n'ay plusà vous parler que
des Modes. Les Juſte- au- corps
des Hommes ſont toûjours larges
par le bas ; mais on commence à
238 MERCURE
4
les faire un peu plus courts . On
fait la plupart des Habits de cette
année,d'une Etofe de Laine fine,
couleur de ventre de Biche , &
on les double de petites Etofes
de Soye. Les Manches ſont toûjours
en batoir , avec des Paremens
affez riches , mais unis; quelques-
uns y mettent des Boutons
houpez de couleur, avec des Bou .
tonnieres auſſi houpées. Les Culotes
ſont de toutes couleurs ,
d'Etofes à Cordonnet , à Dentelle,
ou d'autre Brocard, ou de Damas
blanc , vert , aurore ou cramoiſy,
felon la fantaiſie. Les Doublûredes
Juſte-au- corps qui reviennent
à la Culote , ſont plus
à la mode que les autres . On
porte quelques Habits d'Etofes
noires façonnées .On en voit auſſi
beaucoup d'une Etofe à carreaux
appellée Vitrée , dans laquelle il
GALAN T.
239
entre un peu de blanc . Ces Eto-
: fes ſe vendent chez Monfieur
Charlier , ſi connu depuis quelques
années pour avoir inventé
les Grifettes , & fi celébre pour
l'Etabliſſement de ces grandes
Manufactures de S. Maur,où l'on
travaille pour les Meubles de la
Couronne , & où l'on fabrique
en or& en argent des Etofes d'une
richeffe , & d'une grandeur ,
que ceux du Levant n'ont jamais
pû faire. La mode des Rubans,
qui ſembloient cet Hiver ne devoir
plus ſervir d'ornement qu'à
la teſte des Femmes , commence
un peu à revenir. Les Noeuds d'épaule
font tout-à-fait rétablis.
Quelques- uns remettentdes Rubans
ſur leurs Manches, pluſieurs
en portent meſme autour de leur
Chauſſes en maniere d'eguillettes
. Les Rubans larges de deux
240 MERCURE
doigts , ſont les plus à la mode.
On en porte des Roſes au Chapeau
de la couleur de la Garniture
, & comme on les met juſtement
au deſſus du front , on leur
donne le nom de la Dame quia
mis la premiere de ces fortes de
Noeuds ſur la teſte. Cette mode
n'a pas eſté generalement ſuivie ,
& pluſieurs Cavaliers de bon
gouſt s'en font tenus aux Cordons
d'or , ou aux Tours de Plumes.
On porte toûjours de petits
Chapeaux , & l'on en voit plus
de noirs que d'autres. Les Ceinturons
font préſentement fi
courts , & on met les Epées ſi
haut , qu'elles touchent preſque
au haut de la fente des baſques.
du Juſte- au - corps . On meſle des
Rubans d'argent , avec des Rubans
de couleur dans la plupart
des Noeuds d'Epée. Les Baudriers
font
GALANT.
241
font tres peu à la mode. Beaucoup
de Gens de qualité mettent depuis
peu le Surtoutfur la chemiſe,&
le font ſervir de Juſte-aucorps.
C'eſt par cette raiſon qu'on
commence à les faire un peu plus
juſtes ; ils font tous de Camelot
de Bruxelles. Il y a long-temps
que les Femmes rafinent ſur l'a
justement , & elles changent ſi
ſouvent de modes , qu'elles n'en
peuvent avoir beaucoup de nouvelles
à la fois ; la plus generale
qu'elles ayent cette année ,eſt
celle de relever les Manches de
leurs Manteaux juſques ſur leurs
épaules . La pluſpart les retroufo
ſent avec Nooeuds de Diamans ,
& mettent des Campannes or &
argent autour , ou bien tout or ,
ou tout argent. Elles commen
cerent à faire accourcir l'année
derniere leurs Corps deJupe, qui
Juin_1683 . L
242 MERCVRE™
eſtoient fort longs il y a deux ans;;
elles les portent encore plus
courts cette année , & relevent
leurs Manteaux par derriere jufque
au défaut du Corps , qui ne
dégage pas la taille , mais ce qui
eſt à la mode ne peut eſtre laid .
On voit beaucoup de Manteaux
cramoiſy,& de bleu Turquin. On
en voit auſſi quelques-uns de
bleu pâle . Ce n'eſt pas qu'on
n'en porte de beaucoup d'autres
couleurs , mais celles-là font les
plus en regne. Les Dames commencent
à porter beaucoup de
Boutonnieres en Brandebourg ,
or & argent. Le bas de leurs Jupes
eſt toûjours orné de Dentelles,
de Frange, ou de Campannes...
Les couleurs de Ruban les plus à
lamode , tant pour les Hommes
que pour les Femmes, font le bleu
Turquin , la couleur de chair
GALANT 243
paſle , l'amaranthe , la couleur de
paille , la couleur de foury , l'ifabelle
le céladon, & le gris mêlé
avec des Rubans blancs . av
Vous trouverez l'explication
- des Enigmes du dernier Mois ,
dans ma vingt- deuxième Lettre
Extraordinaire , que vous recevrez
le 15. de Juiller. Je vous envoye
deux nouvelles. La premiere
eſt de Monfieur de Billy , Ingénieur
pour le Roy , Lieutenant
au Regiment Royal des Vaiffeaux
; & fautre , de Gigés du
Havre..
ENIGME
On veut que je fois d'origine
d'une barbare Nation ;
Quoy qu'il en foit , Sans nulle ambi
244 MERCURE..
Je n ay rien de barbare à me voir à
la mine.
t
L'Iris dansſa beautén'a pas tant de
couleurs ,
Qu'il en éclatefur ma Robe ;
Le temps cruel tous les jours m'en
dérobé , Y
Et chaſſe demon tein , lajeuneſſe&
lesfleurs...
Tantost haut , tantoft
Sort immancable ,
L'on me voit à la Cour
lieu le plus faint ;
bas,
,
par un
comme at
Ie fais honneur par tout , mesme
jusqu'à la table ,
7
Oùje me tiens toûjours ,Sans jamais
avoir faim.
AUTRE ENIGME
R
Ien n'est plus inconstant que
mon port , mafigure,
Tantoſt on aime ma rondeur
GALANT.
245
Ettantoſt on veut ma quarrure.
Aux uns plaiſt ma baſſeſfe , aux au
2tres ma hauteur ,
Celuy- làme veut grande , &celuy
cy petite
Mais tous épargnent mon orbite.
C
L'un me donne des pieds , l'autre ny
pieds ny bras ,
Et lesestime un embarrass t
Ie fuisſouvent en Compagnie,
Et lors que je suis bien garnie ,
On me donne à l'envie tant de coups
de cousteau ,
1510
Quoy qu'ils ne foient qu'à fleur de
peau ,
50
Qu'amy Lecteur , ta peurferoit ex-
GIOUS treme C
Siquelqu'un t'enfaisoit demesme.
Mon deftin devroit eftre heureux.
246 MERCURE
1
Puis que je suis inceffamment de
T'ay cependant le ventre toûjours
.M
On ne donne rien qu'àma teste.
Qui me traite de lafaçon
C'est toy- même, Lecteur, peut- estre
Qui cherches tant a me connoistre,
Et qui veux découvrir mon nom.
4
Je ne puis refufer au public
l'articl,equi fuit, luy eſtant extrémément
utile , & particulièrement
à la Nobleſſe . Feu Mon
ſieur Foreſtier le Pere eſtoit fort
eſtimé, ayantoccupé l'Academie
Royale de Lyon pendant longues
années , avec l'applaudiſſement
de toute la Nobleſſe, dont il avoit
les enfans en fi grand nombre,
qu'il étoit obligé de faire le Manége
à la Place de Belle Cour.
Nonobſtant que fou Academie
GALANT. 247

fût fort grande , il alla enfuitte
s'establir à Paris , & laiſſa en fa
place fon fils , lequel a herité de
ſes bonnes qualitez , tant pour
l'éducation des Gentils-hommes
qu'il a ſoûs ſa conduite , à leur
faire apprendre exactement leurs
Exercices , que pour ſa capacité
à bien inſtruire des Chevaux ,
ce qui fut reconnu par celuy qu'il
preſenta au Roy il y a quelques
années , lequel fut trouvé parfai--
tement bien dreſſe , dont il eut
une recompenſe de Sa Majeſté..
Ledit fieur Foreſtier est allé depuis
peu faire ſa réſidance à Pa--
ris , où il s'eſt aſſocié avec le ſieur
Bernardi , qui a une des plus fameuſes
Academies au Fauxbourg
S. Germain prés l'Hôtel de Condé
, ce qui fait bien connoiſtre
que ſa capacité y a été reconnuë
.
248 MERCURE GALANT.
!
Jeviens d'apprendre la mortde
Madame Nicolai. Je remets julqu'au
premier Mois à vous en
parler ,& fuis voſtre ,&c.
:
A Paris ce 30. Juin 1683 .
THEQUE. DE
AYON
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le