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1683, 04 (Lyon)
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9.09 Mo
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311
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Texte
Bibliothecæ quam Illuftriffimus
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693 .


MERCURE
GALANT 807156
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
THEQUE DE
APRIL 1683
UFQUE DE LA
VILLE
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere , au Mercure Galant.
M. DC. LXXXIII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
3
Avis pour placer les Figures.
Es Airs Italiens doivent re-
Leaders pliens do 32
La Figure doit regarder la
page 117.
や女女女女女やややややややや
LE LIBRAIRE AU LECTEUR.
Ous recevrez l'Extraordinaire duQuar-
Vtier de Janvier 1683. que l'on vend 30.f.
& les Mercures20. f.
7
Livres nouveaux du Mois d'Avril 1683 .
Rtenues
Echerches curieuſes d'Antiquitez , con-:
tenues en plufieurs differtations fur des
Mailles , Bas Reliefs , Statues Mofaïques,
& Inſcriptions Antiques , enrichies d'un grand
nombre de Figures en Taille douce , par Monſieur
Spon , Docteur Agregé au College des
Medecins de Lyon , & à l'Academie des Ricouranti
de Padouë , inquarto , 6. liv. for dat
tres-beau papier : Il y en a du papier beaucoup.
plusfort, que l'onvendra 8.1.
Les Oeuvresde Monfieur de Boifleau , augmentées
d'un quart, indouze, 3. liv..
La Theologie Morale de Monfieur Geneſt,
indouze 4. volumes , augmentée d'un quart,
6. livres. 2.
Preuves & préjugez pour la Religion Chiê
tienne & Catholique , contre les fauffs Religions
& l'Atheſme, par Monfieur Diroys,Doc
á 2
teur enTheologiede la Faculté de Par's , ind
quarto, s. liv.
'L'Exode & le Levitique, inoctavo, 4 liv.
La Déporille des Curez , par Monfieur
Thiers , indouze, 45. f.
LeTheologiendans les Converſations avec
les Sages& les Grands du Monde , inquarto,
5.livres.
15
Maladies Veneriennes de Monfieur de Blegny
, indouze 3. volumes , nouvelle Edition,
4. liv. 10. f.
Deſcriptionsdel'Univers, avec pluſieurs Figures
enTaille douce , inquarto s. volumes,
24. livres, ac thu
Conference de Monfieur de Meaux avec le
Miniftre Claude, indouze, 45. f
Le Feſtin de Pierre , Comedie de Monfieur
Moliere mis en Vers, parMonfieur de Corneil
le, indouze, 30.0
La Politique des Amans , ou la connoiffance
du coeur, entretiens , dans le depir , dans l'inconitance,
que les Hommes & les Femmes
n'aiment pas de lamême maniere , indouze,
2.001 3.1 . 12
ArtaxerreTragedie , par Monfieur Boyerde
l'Academie Françoile , avec la Critique , indouze,
15. f. v 2.
LesConferences Eccleſiaſtiques du Dioceſe
deLucon, fur les matieres les plus importantes
pour l'inſtruction des Curez , des Confeffeurs,
indouze, 3. vol. 3. liv. 15) . L'on donnera le
troifiéme Tome dans la même Boutique , Im
preffion de Paris,fepaten
3
En attendant plusieurs autres Nouveautez,
mais de tres bons Livres.
L'on continue à diſtribuër le lournal des
Sçavans , pour 6. fols le Cayer. T
TABLE DES MATIERES
contenuës dans ce Volume.
Prélude
2 I
De laveritéde nostre Religion ,
&de la fauſſetéde celle desCalviniftes
,
Prix donné par le Roy.
Prix remporté par M. de la Mo
noye.
Sur le Secret du Roy ,
Sonnet Italien ,
3
4
5
7
10
Madrigal à Monseigneur le Dauphin
, II
Abbaye de Cluny , 12
Deſcription de tous les Divertiſſe.
mens de Venise pendant le dernier
Carnaval ,
Maiſon de Roquelaure,
Morts,
Sonnet
17
65
72
83
TABLE
Histoire , 84
Opera repreſenté à Rome , ९
97
Opera repreſenté à Gennes , 99
Opera repreſenté à Paris à l'Hostel
de Duras , 100
Ecuffons à remplir dans le Livre intitulé
Tableaux Genealogiques
, ou les ſeize Quartiers de
nos Roys depuis Saint Loüis
juſques à preſent ; des Princes
& Princeſſes qui vivent ; &
de pluſieurs Seigneurs de ce
Royaume , 116
Vers faits pour une Mafcarade, 119
Depart de la Signora Donna Anna
Carouſo. 122
Profeſſion faite par Madame Huet ,
âgée de prés de quatre- vingts
ans , 123
Description du Voyage de l'Ameri
que fait par M. Gabaret avec
Son Escadre , &de tous les Lieux
où ila esté 125
TABLE.
Mariage de M..le Comte de Gondrin
, 160,
Baptefmes , 164
Survivance de la Charge de Premier
Gentilhomme de la Chambre
, donnée par le Roy à Monficur
le Marquis de Villequser ,
2165
Mort de Madame de Rambures ,
166
Mariage de Monfieurle Marquis
de Fontenille & de Mademoiselle
de Mesme ,
Converfion ,
169
171
Vers de Monsieur de Montplaisir ,
Lieutenant du Roy d'Arras ,fur
la favorable audiance donnéepar
le Roy à Mademoiselle de Scudery
,
Madrigaux à la mesme ,
173
174
Relation du Voyage de M. le Comte
de S. Amand,Ambaſſadeur pour le
RoyàMaroc où l'on voit tout ce qui
TABLE.
176
s'est fait dans cette Ambaſſade ,
les honneurs qu'on luya rendus,&
tout ce qui s'estpassé dans lesAudiances
qu'il a euës du Roy de
Maroc , avec un Portrait de ce
Monarque,
Tout ce qui s'est passé pendant le
Voyage du Roy à Compiegne, 214-
Motets chantezdevant le Roy,de la
composition de ceux qui afpirent
àlaMaiſtriſe de Muſique de la
Chapelle de SaMajesté,avec tous
les noms de ceux qui les ont fait
chanter , 224
Mort de Monsieur le Vicomte de
Marfilly , 229
Mort de Monsieur le Prince de
Monlort 130
Mort du Pere Bourlon , Capucin ,
ibid.
Miſſion des Capucins ,
Prédicateurs
231
232
TABLE.T
Caréme preſché par Monsieur l'Evesque
d'Amiens , 233
237
Nouveaux Officiers Generaux , 238
Depart de Monſicur de Seignelay
pour Toulon ていてよし
Gouvernement de Chartres donné à
Monsieur de Chastillon , ibid.
Monsieur le Maréchal Duc de Navailles
est nommé Gouverneur
de Monsieur le Duc de Chartres ,
238
Route du Voyagedu Roy , 244
Noms de ceux qui ont expliqué la
premiere Enigme , 246
Noms de ceux qui ont trouvé le mot
de laſeconde , 247
Noms de ceux qui ont trouvé lefons,
de l'une & de l'autre , 248
Enigmes, L
Autre Enigme , 253
Réjoüiſſances faites à Constantino-
•ple pour la Naiſſance de MonTABLE.
ξέρετε
Seigneur le Duc de Bourgogne,
254
Festes de Toulouse, 255
Sentimens fur les Lettres & l'Hi-
-Stoire ,
Lettres diverſes ,
Phaeton , Opera ,
I
Finde laTable.
T
260
261
262
1
1.0006
:
:
L
C
:
* બન્યુz??? છે
?
EXTRAIT DV PRIVILEGE
du Roy.
DArGrace &Privilege du Roy , donné à
SaintGermain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en ſon Confeil , IUNQUIERES.
Il eſt permis à I.D. Ecuyer, Sieur de
Vizé, de faire imprimer par Mois un Livre
intitulé MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure, pendant le temps &
efpace de fix années , à compter du jour que
chacun deſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenſes
ſout faites à tous Libraires , Imprimeurs,
Graveurs & autres, d'imprimer, graver
&debiter ledit Livre ſans le conſentement
de l'Expoſant, ny d'en extraire aucune Piece,
nyPlanches ſervant à l'ornement dudit livre,
meſme d'envendre ſeparément, & de donner
à lire ledit Livre , le tout à peine de fix mille
livres d'amende , & confiſcation des Exemplaires
contrefaits , ainſi que plus au long il
eſt porté audit Privilege.
Regiſtre ſur le Livre de la Communautéle
5. Janvier 1678.
Signé E. COUTEROT , Syndic,
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé & tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimerpourla premierefois le 31 .
lanvier 1683.
MERCURE
GALANT
AVRIL 1683.
THEQUE DE
*1893
N
APPLICATION du
Roy eft fi grande pour
ttoouutteess les choſesqui re-
L
gardent le progrés de
la Religion Catholique, qu'il travaille
ſans relâche à ce qui peut
l'augmenter. C'eſt ce qui est cauſe
que depuis pluſieurs années ,
je vous entretiens chaque Mois
des avantages que luy procure ce
Avril 1683 .
A
2 MERCURE
pieux Monarque.. Depuis ma
derniere Lettre , il a fait rendre
un Arrêt du Conſeil d'Etat , qui
ordonne à tous Officiers faiſant
profeſſion de la Religion Pretenduë
Reformée , qui ont Chargedans
ſa Maiſon , & dans celles
de la Reine , & de Madame la
Dauphine , de Monfieur,deMadame
, & de Monfieur le Prince,
& autres Officiers joüiſſans des
Privileges des Commençaux , de
ſe demettre de leurs Charges
dans deux mois du jour del'Arreſt
, pour tout délay. Comme
Sa Majeſté ne fait rien qu'avec
beaucoup deprudence & de juſtice
, Elle a fixé un temps , parce
qu'Elle a ſouvent donné les
meſmes ordres , auſquelsles Religionnaires
n'ont pas obey. Ils
n'ont pas ſujet de dire que ce
temps eft court, puis qu'ils doiGALANT.
3
vent eſtre preparez à une choſe,
qui leur avoit déja eſté ordonnée
pluſieurs fois.
L'exemple & le zele de Sa Majeſté
engagent tous ſes Sujets ,
à contribuer , chacun ſelon fon
employ , & fon talent , à la Converſion
des Heretiques , & c'eſt
par cette raiſon que Dom Alfonſe
Belin , Prieur Clauſtral de la
Charité , a compoféun Livre de
la verité de noſtre Religion , &
de la fauſſeté de celle des Calviniſtes
. Les Docteurs de Sorbonne
, qui ont pris le ſoin de
l'examiner , en font grande eſtime
, & ont declaré qu'il eſtoit
tres - docte , tres- convaincant , &
tres-utile , non ſeulement pour
la converſion des Pretendus Reformez
, mais encore pour l'inſtruction
des Catholiques.
S'il a toûjours été glorieux de
A 2
4
MERCURE
ſe ſeparer du commun des Hommes
par quelque endroit remarquable
, de grands avantages ſuivent
cette gloire dans le Regne
où nous vivons , puis que tous
ceux qui ont de l'eſprit , du merite
, da ſervice , & des qualitez
qui les diftinguent dans les Emplois
, dans les Lettres , dans les
Arts , ou dans la Maiſon du Roy ,
doivent ſe tenir aſſurez d'en recevoir
toſt ou tard des gratifications
, ſans qu'il ſoit beſoin qu'ils
les pourſuivent. Ce que je vay
vous apprendre en eſt une preuve.
Il y a quelques années que
Sa Majeſté avoit propoſé un Prix
pour les Sculpteurs , qui réüſſiroient
le mieux en de certains
Ouvrages de Sculpture . On n'en
parloit plus , & perſonne ne follicitoit
, lors que l'on a declaré
que Monfieur Girardon, fameux
:
GALAN T.
S
Sculpteur , avoit gagné ce Prix,
& qu'on luy a fait preſent de
mille Ecus de la part du Roy.
Cela fait connoiſtre qu'il ne faut
que bien ſervir , meriter , & fe
taire , puis que ce grand Prince
ſçait, voit,& connoift tout. Doiton
s'étonner aprés cela du progrez
que font icy les beaux Arts ?
Quelques Ouvrages qu'on veüille
entreprendre à l'avenir , ilne
faudra plus recourir aux Etrangers.
Sa Majeſté a bien voulu y
pourvoir ; les ſoins d'un grand
Miniſtre ont réüſſi ; & ee ſera deſormais
en France , que l'on verra
des Illuſtres auſſi confiderables
que ceux à qui l'Antiquité drefſoit
des Statuës. Nous en avons
un exemple en Monfieur le Brun .
Il eſt diverſes manieres degagner
des Prix ; & fi le Roy ne les
donne pas toûjours , il en eſt
A 3
6 MERCURE
ſouventle ſujet . Je vous ay parlé
pluſieurs fois des Bouts- rimez de
Pan & Guenuche , qui avoient
eſté donnez à remplir à la gloire
de ce Monarque. On a fait plus
de quatre mille Sonnets fur ce
fujer. Comme il s'agiſſoit du
Roy , chacun écrivoit. Monfieur
de la Monoye , né ſous une Etolle
qui fait remporter des Prix ,
puis qu'il a merité deux ou trois
fois celuy de Vers , que l'Académie
Françoiſe diſtribuë de deux
ans en deux ans , a encor rem
porté celuy de ces Bouts- rimez .
Je n'ay pû vous l'aprendre plûtoft
, parce que Monfieur de la
Monoyé luy-méme ne l'a appris ,
qu'en voyant dans les Lettres que
je vous adreſſe , les premiers
Vers du Sonnet victorieux , qu'il
a reconnu eſtre le ſien.
Toute l'Europe a les yeux ouGALANT.
2
7
verts fur les divers Camps que
Sa Majesté doit establir. C'eft
une matiere bien ample aux raiſonnemens
des Politiques ; mais
que ſert de raiſonner ? Les defſeins
du Roy ont toûjours eſté
impenetrables, & c'eſt avec beaucoup
de juſteſſe qu'on a fait cette
Deviſe , le Soleil pour corps,
& ces mots pour ame , Proprio
Se lumine condit. Vos Amies en
trouveront l'explication dans ce
Sonnet.
SUR LE SECRET DU ROΥ .
SONNET .
Omme l'Aftre du jour, brillant
Commen Sa carriere ,
Se cache dans le fonds de ſa propre
clarté ,
Les deffeins de LOUIS , font
A 4
8 MERCURE
un profond mistere
On n'en penetre point l'auguste ob
Scurité.
ردم
Tout l'Univers troublé, médite, confidere
Cette toute puiſſante , & Sombre
activité ,
Qui laiſſant raiſonnersur ce qu'elle
doit faire ,
Fait Souvent en Hyver , ce qu'on
craint en Eté.
Grands mouvemens par tout , éclats
magnificence ;
Jamais tant de Soldats,jamais tant
de dépenses
Mais dequoy nous instruit ce pom.
peux appareil?
Le Secret de LOUIS, toûjours inacceffible,
GALANT.
و
Ne nous apprend- t'il pas , quefem.
blable au Soleil ,
A force de briller , ilſe rend invifible?
Les Muſes Françoiſes ne ſonte
pas les ſeules qui chantent les..
loüanges de Sa Majeſté . Les Italiennes
ont le meſme empreſſement
, & voicy ce qu'elles diſent
par la bouche de Dom Thomas
Maroullo , frere de Monfieur le
Duc Jean Paul Dom Vincent
Maroullo , Gentilhomme de la
premiere qualité de Meſſine , qui
s'eſtant retiré à Marseille avec
toute ſa Famille , a eſté natura--
life François..
A5
MERCURE
2
ALLA MAESTA CHRISTIANISSIMA
DI LUIGI IL GRANDE.
SONNΕΤΟ .
Del Callico cielo invitto
Atlante ,
A cui l'Eterea mole è lieve pondo :
Achille di Vittorie ogn'or fecondo :
Heroc de Regi, & Hercole regnante.
:
Uliffe accorto Fabio vigitante :
Braccio fatal d'Aftrea ; mente det
monde :
Di benefica luce Aftro fecundo :
De la fede campion : del giusto
amante.
L'Idra Belgica doma à i pic ti
freme:
*
II GALANT.
L'Aſia ſuperba intimorita tace :
Africati paventa ; Europa teme.
Coſſi vinto deltempo il dente edace,
L'Invidia,che trafica al piè ti geme,
Marte in campo t'adora , &Giove
in pace.
છે …નુંછે?
Il doit y avoir un Camp auprés
de la Saône ,& ce Madrigal
a eſté fait fur le bruit qui court
que Monseigneur le Dauphin le
commandera Il est de Monfieur
1 de Prefſfac', d'Evreux
MADRIGAL
4
83 Fils unique d'un
Venek
Mars α
Camperfar les bords de la Saône ;
Nous porteronsde làfi loin nos Even
a. clarse colob sacotre

A6
2 MERCURE
pieux Monarque.. Depuis ma
derniere Lettre , il a fait rendre
un Arrêt du Conſeil d'Etat , qui
ordonne à tous Officiers faiſant
profeſſion de la Religion Pretenduë
Reformée , qui ont Chargedans
ſa Maiſon , & dans celles
de la Reine , & de Madame la
Dauphine , de Monfieur,deMadame
, & de Monfieur le Prince,
& autres Officiers joüifſſans des
Privileges des Commençaux , de
ſe demettre de leurs Charges
dans deux mois du jour de l'Arreſt
, pour tout délay. Comme
Sa Majeſté ne fait rien qu'avec
beaucoup deprudence & de juſtice
, Elle a fixé un temps , parce
qu'Elle a ſouvent donné les
meſmes ordres , auſquelsles Religionnaires
n'ont pas obey. Ils
n'ont pas ſujet de dire que ce
temps eft court , puis qu'ils doi
GALANT.
3
vent eſtre preparez à une choſe,
qui leur avoit déja eſté ordonnée
pluſieurs fois .
L'exemple & le zele de Sa Majeſté
engagent tous ſes Sujets ,
à contribuer , chacun ſelon fon
employ , & fon talent , à la Converſion
des Heretiques , & c'eſt
par cette raiſon que Dom Alfonſe
Belin , Prieur Clauſtral de la
Charité , a compoſéun Livre de
la verité de noſtre Religion , &
de la fauſſeré de celle des Calviniſtes
. Les Docteurs de Sorbonne
, qui ont pris le ſoin de
l'examiner , en font grande eſtime
, & ont declaré qu'il eſtoit
tres -docte , tres - convaincant , &
tres-utile , non ſeulement pour
la converſion des Pretendus Reformez
, mais encore pour l'inſtruction
des Catholiques.
S'il a toûjours été glorieux de
A 2
4
MERCURE
ſe ſeparer du commun des Hommes
par quelque endroit remarquable
, de grands avantages ſuivent
cette gloire dans le Regne
où nous vivons , puis que tous
ceux qui ont de l'eſprit, du merite
, da ſervice , & des qualitez
qui les diftinguent dans les Emplois
, dans les Lettres , dans les
Arts , ou dans la Maiſon du Roy,
doivent ſe tenir aſſurez d'en recevoir
toſt ou tard des gratifications
, ſans qu'il ſoit beſoin qu'ils
les pourſuivent. Ce que je vay
vous apprendre en eſt une preuve.
Il y a quelques années que
Sa Majeſté avoit propoſé un Prix
pour les Sculpteurs , qui réüſſiroient
le mieux en de certains
Ouvrages de Sculpture. On n'en
parloit plus , & perſonne ne follicitoit
, lors que l'on a declaré
que Monfieur Girardon , fameux
GALAN T.
S
!
Sculpteur , avoit gagné ce Prix,
& qu'on luy a fait preſent de
mille Ecus de la part du Roy.
Cela fait connoiſtre qu'il ne faut
que bien ſervir , meriter , & fe
taire , puis que ce grand Prince
ſçait, voit,& connoift tout. Doiton
s'étonner aprés cela du progrez
que font icy les beaux Arts ?
Quelques Ouvrages qu'on veüille
entreprendre à l'avenir , ilne
faudra plus recourir aux Etrangers.
Sa Majesté a bien voulu y
pourvoir ; les ſoins d'un grand
Miniſtre ont réüſſi ; & ee ſera deformais
en France , que l'on verra
des Illuſtres auſſi confiderables
que ceux à qui l'Antiquité drefſoit
des Statuës. Nous en avons
un exemple en Monfieur le Brun .
Il eſt diverſes manieres degagner
des Prix ; & ſi le Roy ne les
donne pas toûjours , il en eſt
A 3
6 MERCURE
ſouvent le ſujet . Je vous ay parlé
pluſieurs fois des Bouts- rimez de
Pan & Guenuche , qui avoient
eſté donnez à remplir à la gloire
de ce Monarque. On a fait plus
de quatre mille Sonnets fur ce
ſujet. Comme il s'agiffoit du
Roy , chacun écrivoit. Monfieur
de la Monoye , né fous une Etolle
qui fait remporter des Prix ,
puis qu'il a merité deux ou trois
fois celuy de Vers , que l'Académie
Françoiſe diftribuë de deux
ans en deux ans , a encor rem+
porté celuy de ces Bouts- rimez .
Je n'ay pû vous l'aprendre plûtoſt
, parce que Monfieur de la
Monoyé luy-méme ne l'a appris,
qu'en voyantdans les Lettres que
je vous adreſſe , les premiers
Vers du Sonnet victorieux , qu'il
a reconnu eſtre le ſien.
Toute l'Europe a les yeux ouGALANT.
7
a
verts fur les divers Camps que
Sa Majesté doit establir. C'eft
une matiere bien ample aux raiſonnemens
des Politiques ; mais
que fert de raiſonner ? Les defſeins
du Roy ont toûjours eſté
impenetrables, & c'eſt avec beaucoup
de juſteſſe qu'on a fait cette
Deviſe , le Soleil pour corps,
& ces mots pour ame , Proprio
Se lumine condit. Vos Amies en
trouveront l'explication dans ce
Sonnet.
SUR LE SECRET DU ROΥ .
SONNET.
C
Omme l'Aftre jour, brillant
dansſa carriere ,
Se cache dans le fonds de ſa propre
clarté ,
Les deffeins de LOUIS , font
A 4
8 MERCURE
un profond mistere
On n'en penetre point l'auguste ob
Scurité.

Tout l'Univers troublé, médite, confidere
Cette toute puiſſante , &fombre
activité ,
Qui laiſſant raiſonnersur ce qu'elle
doit faire ,
Fait Souvent en Hyver ,
craint en Ete.
ce qu'on
Grands mouvemens par tout , éclat
magnificence ;
Jamais tant de Soldats,jamais tant
de dépenses
Mais dequoy nous instruit ce pom.
peux appareil?
Le Secret de LOUIS, toûjours inacceffible
,
GALANT.
و
Ne nous apprend- t'il pas , quefem.
blable au Soleil ,
A force de briller , ilſe rend invifible?
Les Muſes Françoiſes ne ſonte
pas les ſeules qui chantent les..
loüanges de Sa Majeſté. Les Italiennes
ont le meſme empreſſement
, & voicy ce qu'elles diſent
par la bouche de Dom Thomas
Maroullo , frere de Monfieur le
Duc Jean Paul Dom Vincent
Maroullo , Gentilhomme de la
premiere qualité de Meſſine , qui
s'eſtant retiré à Marseille avec
toute ſa Famille , a eſté natura--
life François..
AS
MERCURE
ALLA MAESTA CHRISTIANISSIMA
DI LUIGI IL GRANDE.
Ο
SONNΕΤΟ .
Del Callico cielo invitto
Atlante ,
A cui l'Eterea mote è lieve pondo
Achille di Vittorie ogn'or fecondo :
Heroc de Regi, & Hercole regnante.
Uliffe accorto Fabio vigilante :
Braccio fatal d' Astrea ; mente det
monde :
Di benefica luce Astro fecundo :
De la fede campion : del giusto
amante.
L'Idra Belgica doma à i pic ti
freme:
GALANT II
A
E.
L'Aſia ſuperba intimorita tace :
Africati paventa ; Europa teme.
Coffi vinto del tempo il dente edace,
L'Invidia,che trafica al piè ti geme,
to Marte in campo t'adora , & Giove
in pace.
Il doit y avoir un Camp auprés
de la Saône ,& ce Madrigal
a eſté fait fur le bruit qui court
que Monſeigneur le Dauphin le
commandera Il est de Monfieur
de Preffac , d'Evreux
MADRIGAL
acz Fils unique d'un
Mars
Camperfar les bords de la Saône ;
Nous porterons de làfi loin nos Eten.
3. Aasps col 6625g-bts,
A6
12 MERCURE .
Qu'ils feront redoutez au bout de
chaque Zone..
Que deſuccés dans vos Combats !
Que dans tous vos deſſeins nous prevoyons
de gloires
Gar fi le Fils d'un Mars eft cher à
la VICTOIRE
PRINCE , qui ne vaincrezvous
pas ?
Le trop de matiere m'empefchade
vous parler il y a un mois,
de l'Election que les Religieux
de Cluny ont faite d'un Abbé
& ChefGeneral de leur Ordre..
Le Roy leur ayant permis de
s'aſſembler , ils donnerent toutes
leurs voix à Monfieur le Cardinal
de Boüillon , Grand Aumônier
de France , pour cette éclatante
Dignité , qui ne pouvoit
eſtre mieux remplie que par une
Perſonne de ſon eſprit , de fa
GALANT:
13
naiſſance , & du haut rang qu'il
tient dans l'Eglife. Cette Election
ſe fit au commencement
de Mars . Cluny eſt une Abbaye
dans le Maconnois en Bourgogne
, qui a donné ſon nom à
une petite Ville ſituée ſur la Riviere
de Groſne , à quatre lieuës
de Macon .. Elle fut fondée ſous
la Regle de Saint Benoiſt l'an 910 ..
par Bernon , Abbé de Gignix ,
à la priere de Guillaume L. Duc
d'Aquitaine , & Comte d'Auvergne.
Pluſieurs grands Hommes
ont fait l'éloge de la Congregation
de Cluny. Mais ce qui la
rend tres recommandable
font trois Souverains Pontifes
qu'on en a titez pour leur faire
remplir le S. Siege , GregoireVII.
Urbain II. & Pafchal II . & grand
nombre de Cardinaux , & de
ce
Prelats. Martin Marrier, & An
14
MERCURE
dré de Quercy , rapportent que
Fan 1245. le Pape Innocent IV.
aprés la celebration du premier
Concile general de Lyon , logea
dans cette Abbaye , avec toute
fa Maiſon , accompagné de douze
Cardinaux , de trois Archeveſques
, de quinze Eveſques ,
&de pluſieurs Abbez ; & que
le Roy S. Louis , avec la Reyne
ſa Mere , fon Frere le Ducd'Artois
, & la Princeſſe ſa Soeur ;
Baudoüin , Empereur de Con-
Aantinople ; les Fils des Roys
d'Arragon , &de Caſtille ; le
Duc de Bourgogne ; fix Comtes
; & un grand nombrede Seigneurs
, y logerent en meſme
temps , fans que les Religieux
fuſſent obligez de quiter leurs
Chambres , leur Refectoir , leur
Chapitre , & leurs autres Apar
temens ordinaires ; ce qui eft
GALANT.
19
A
une marque de la grandeur de
cette Maiſon. En 1562. les Proteſtans
prirent Cluny , & aprés
- avoir pillé cette puiſſante Abebaye
, ils en brulerent la Biblio-
- theque , qui estoit remplie d'une
- infinité de Manuscrits .Ils estoient
A rares , que cette perte n'a pû
eſtre reparée qu'en partie.
J'avois eu raiſon de croire que
- la deſcription des onze Opera
- de Venise , dont je vous ay fait
- part dans ma Lettre du mois de
- Mars , vous divertiroit. Je vous
- envoye une Relation de la meſme
Ville , que vous ne trouverez
pas moins curieuſe . On la
commence par le douziéme Ope
ra , dont on avoit promis des
nouvelles. Il s'eſt gliſſé quelque
fautes dans ce que je vous ay
envoyé des onze premiers. On
a mis Baracols pour Barcarols , &
16 MERCURE
Pales pour Palcs. Ce mot veut
dire Plancher , ou Parquet. On
n'a peut- eſtre jamais rien écrit
avec tant d'exactitude , que ce
que je vous envoye. Tout ce qui
ſe paſſe à Veniſe pendant le Carnaval
eſt ſi bien dépeint , que je
doute que ceux- meſme qui l'ont
veu ſur les lieux , en ſoient auſſibien
inſtruits que le feront ceux
qui liront en France cette agreable
Deſcription.
GALANT.
17
**************
LETTRE
DE M CHASSEBRAS
DE CRAMAILLES ,
A MADAME CHASSEBRAS
DU BREAU , SA BELLE - SOEUR ,
Contenant la ſuite des Divertiſſemens
du Carnaval de
Veniſe..
P ,
Our finir l'Article des Opera,
il me reste encor Madame,
à vous parler du ſecond & dernier
de Canareggio. Il est intitulé , Macedone
continente. En voicy le
Sujet . Tanais , une des plusfameu-
Ses Courtisanes de son temps , za-
Sta tellement l'esprit d'Eumenes ,
Roy de Sidon , qu'il en devint com-
1
18 MERCURE
me fou , maltraitant Eufonia ſon
Epouse , &negligeant de prendre
aucun ſoin du gouvernement deſon
Royaume , en forte que s'étant rendu
odieux àfes Peuples , ils ſe révolterent
contre luy , le reduifirent
à fuir , & ouvrirent les Portes au
Grand Alexandre qui les aßiegeoit.
Ce Monarque fut tellementSurpris
de la beauté d'Eufonia , qu'il luy
laiſſa la Couronne qu'elle venoit luy
offrir , & crût qu'il devoit s'éloigner
de cette Belle , pourse défendre
d'un commencement d'amour
qu'il sentoit naître . Cependant Tanais
, qui estoit außi fort belle, n'efperant
plus rien du côté d'Eumenes
, vint au devant d'Alexandre,
croyant qu'ilse laiſſeroit enftâmer
pour elle auffi- toft qu'il la verroit ;
mais il fut encor maître de fon
amour en ce rencontre ; il l'obligea
de se retirer ; & ayant appris par
GALANT.
19
lafuite qu'Eumenes s'estoit rendu à
la raison , &n'avoitplus de paſſion
condamnable , il le rapella , le remit
en poffeffion de fon Royaume ,
- &se contenta de le rendre Tribu-
- taire de fon Empire. Ily a neuf
Decorations diférentes dans cette
Piece. Fay oublié de vous dire que
celuy qui a fait la Musique de
l'opera de Justin, qui s'est joüéfur
le Theatre de S. Luc, ou S.Salvator,
est le même Dom Giovanni Legrenzi
, qui a fait celle de l'opera des
deux Cesars qui s'est joüé auparavant
fur le même Theatre.
Je reviens preſentement au Re-
- duit , qui est la troisième espece de
Divertiffement du Carnaval; voicy
ce que c'eſt. Ily a plusieurs Mai-
Sons à Venise , où les Nobles vont
joüer durant toute l'année. Onnomme
ces Lieux , Reduits , ( Ridotti ) ;
mais celuy qui est public pour tout
20 MERCURE
:
le monde , est un fort grand Palais
proche la Place de S. Marc , qui ne
s'ouvre que le lendemain de Noël ,
& tous les autres jours du Carnaval
, aussi- toſt que le Soleil eft couché
, c'est à dire , au moment que
24. heuresſont ſonnées. Il dure jusques
au milieu de la nuit ; on y
joue à la Baffete. Ilfaut estre masqué
poury entrer , quand ce ne ſeroit
que d'une fauſſe Barbe , les Nobles
Venitiens ayant ſeuls le privi.
lege d'y allerfans masque. On voit
dans une grande Salle , & cinq
Chambres de plein pied au premier
étage , environ ſoixante Tables le
long des murs , où à chacune ily a
un Noble qui taille. Il a deux Chandeliers
remplis de Bougies de Cire
blanche , & pluſieurs Ieux de Carte
devant luy , avec un gros tas de
Sequins & autres monnoyes d'or.
D'autres ont außi diverſes mon
GALANT . 21
noyes d'argent blanc , pour ceux qui
ne veulent hazarder que peu de
chose. Tous les Nobles & autres ,
peuvent aller joüer contre eux ,
Hommes & Femmes , &maſſer tel-
* le ſomme qu'il leur plaist ; & comme
ils ont la liberté de s'en aller
quand ils veulent , le Noble qui
taille peut außi quitter le feu àsa
volonté , ce qui n'arrive qu'à quelques-
uns lors qu'ils se voyent dans
une trop grande perte. Il n'y a que
les Nobles qui puiſſent tenir la Banque
; & ceux d'entre eux qui ne
veulent pas estre connus mettent
une Bahute fur leur Habit , ou fur
tel autre qu'ils veulent. Ce qui est
- icy de particulier , c'est que l'on jouë
Sans dire un ſeul mot , quoy qu'on
perde des sommes confiderables .
L'èn ay vû coucher jusqu'à quatre
cens Sequins sur une Carte ; &
- un Noblegagna en ma présence dix-
,
22 MERCURE
huit cens Sequins , qui font douze
cens Loüis d'or de France.
Les Femmes n'y joüent gueres , &
neanmoins on'en voit au Reduitpref.
que autant que d'Hommes , parce
qu'outre celles qui s'y rendent pour
acquerir des Amans , chacun y peut
mener librement sa Maiſtreſſe ou
Courtisanne , &les Nobles ne manquent
jamais de les faire affeoir à
costé d'eux , lors qu'ils en voyent
quelqu'une bien faite & de bon air.
Les Gentilles-Donnes y viennent
fort rarement , si ce n'est quand le
Carnaval eft ouvert. Les Nobles les
font placer en Cercle autour des
Tables , où elles oftent le plus fouvent
leur Morete ; l'on en fait une
grande diférence d'avec les autres
Femmes, & on ne leur parle qu'avec
beaucoup de refpect.
Il y a encor deux autres Chambres
àcoſtéde celles où l'on jouë , &
GALANT.
23
du même pleinpied. Dans l'une ,
l'on va boire toutes fortes de Liqueurs
; & dans l'autre , on vend
touteforte de Gibier , & de Volaille
crue. Ne vous étonnez pas de cela
, parce que c'est l'usage icy , que
bien des Gens achetent eux-mémes
ce qu'ils veulent , & le font mettre
dans leur Gondole. On est bien
aiſe de trouver à la main ce que
l'on cherche.
, que Vous remarquerez encor
l'on boit icyle Caffé & le Chocolat
chaud comme à Paris , mais que la
Limonade , l'Eau de Canelle , l'Or-
Sate , le Sorbet , & autres Liqueurs
froides , ſe boivent toutes glacées,
& en maniere de Neige dans le plus
fort de l'Hyver , ce qui est general
par toute l'Italie. Ievous ay dit que
toutes fortes de Masques peuvent
entrer doir , fuit ; mais comme les
Arlequ...à Boufons n'ont pas
pe
14
MERCURE
dré de Quercy , rapportent que
Fan 1245. le Pape Innocent IV.
aprés la celebration du premier
Concile general de Lyon , logea
dans cette Abbaye , avec toute
faMaiſon , accompagné de douze
Cardinaux , de trois Archeveſques
, de quinze Eveſques ,
& de pluſieurs Abbez ; & que
le Roy S. Louis , avec la Reyne
ſa Mere , fon Frere le Duc d'Artois
, & la Princeſſe ſa Soeur ;
Baudoüin , Empereur de Conftantinople
; les Fils des Roys
d'Arragon , & de Caſtille ; le
Duc de Bourgogne ; fix Comtes
; & un grand nombre de Seigneurs
, y logerent en meſme
temps , fans que les Religieux
fuſſent obligez de quiter leurs
Chambres , leur Refectoir , leur
Chapitre , & leurs autres Apar
remens ordinaires , ce qui eft
GALAN T.
19
e une marque de la grandeur de
cette Maiſon. En 1562. les Proteſtans
prirent Cluny , & aprés
avoir pillé cette puiſſante Abbaye
, ils en brulerent la Bibliotheque
, qui estoit remplie d'une
infinité de Manuscrits .Ils estoient
ff rares , que cette perte n'a pû
eſtre reparée qu'en partie.
J'avois eu raiſon de croire que
la deſcription des onze Opera
de Veniſe , dont je vous ay fait
part dans ma Lettre du mois de
Mars , vous divertiroit. Je vous
envoye une Relation de la meſme
Ville , que vous ne trouverez
pas moins curieuſe . On la
commence par le douziéme Ope
ra dont on avoit promis des
nouvelles . Il s'eſt gliffé quelque
fautes dans ce que je vous ay
envoyé des onze premiers. On
a mis Baracols pour Barcarols , &
,
16 MERCURE
Pales pour Palcs . Ce mot veut
dire Plancher , ou Parquet. On
n'a peut- eſtre jamais rien écrit
avec tant d'exactitude , que ce
que je vous envoye. Tout ce qui
ſe paſſe à Veniſe pendant le Carnaval
eſt ſi bien dépeint , que je
doute que ceux - meſme qui l'ont
veu ſur les lieux , en ſoient auſſibien
inſtruits que le ſeront ceux
qui liront en France cette agreable
Deſcription.
GALANT.
17
**************
LETTRE
DE M' CHASSEBRAS
DE CRAMAILLES ,
A MADAME CHASSEBRAS
DU BREAU , SA BELLE - SOEUR,
Contenant la ſuite des Divertiſſemens
du Carnaval de
Veniſe..
P , Madame,
Our finir l'Article des Opera,
il me reste encor
à vous parler du ſecond & dernier
de Canareggio. Il est intitulé , Macedone
continente. En voicy le
Sujet. Tanais , une des plusfameu-
Ses Courtisanes de fon temps , zaſta
tellement l'esprit d'Eumenes
Roy de Sidon , qu'il en devint com
18 MERCURE
me fou , maltraitant Eufonia Son
Epouse , & negligeant de prendre
aucun ſoin du gouvernement deſon
Royaume , en forte que s'étant rendu
odieux àfes Peuples , ils se révolterent
contre luy , le reduifirent
à fuir , & ouvrirent les Portes au
Grand Alexandre qui les aßiegeoit.
Ce Monarque fut tellementſurpris
de la beauté d'Eufonia , qu'il luy
Laiſſa la Couronne qu'elle venoit luy
offrir , & crût qu'il devoit s'éloigner
de cette Belle , pourse défendre
d'un commencement d'amour
qu'il sentoit naître . Cependant Tanais
, qui estoit außifort belle, n'efperant
plus rien du côté d'Eumenes
, vint au devant d' Alexandre,
croyant qu'il se laiſſeroit enftâmer
pour elle auffi- toft qu'il la verroit ;
mais il fut encor maître de fon
amour en ce rencontre ; il l'obligea
de se retirer ; & ayant appris par
GALANT.
19
Lafuite qu'Eumenes s'estoit rendu à
la raison , &n'avoitplus de paſſion
condamnable , il le rapella , le remit
en poffeffion de fon Royaume ,
- &se contenta de le rendre Tribu-
-taire de fon Empire. Il y a neuf
Decorations diférentes dans cette
Piece. Fay oublié de vous dire que
celuy qui a fait la Musique de
l'Opera de Juttin , qui s'est joüésur
le Theatre de S. Luc, ou S.Salvator,
- est le même Dom Giovanni Legren-
-zi , qui a fait celle de l'opera des
deux Cesars qui s'est joüé aupara-
- vant fur le mêmeTheatre.
Je reviens preſentement au Re-
- duit , qui est la troisième espece de
Divertiſſement du Carnaval; voi-
-cy ce que c'est. Ily a plusieurs Maifons
à Venise , où les Nobles vont
joüer durant toute l'année. On nomme
ses Lieux , Reduits , ( Ridotti ) ;
mais celuy qui est public pour tout
20 MERCURE
le monde , est un fort grand Palais
proche la Place de S. Marc , qui ne
s'ouvre que le lendemain de Noël ,
& tous les autres jours du Carnaval
, aussi- toſt que le Soleil eft couché
, c'est à dire , au moment que
24. heuresſont ſonnées . Il dure jufques
au milieu de la nuit ; on y
jouë àla Baffete . Ilfaut estre mafqué
poury entrer , quand ce ne seroit
que d'une faufſſe Barbe , les Nobles
Venitiens ayant ſeuls le privi.
lege d'y allerfans masque . On voit
dans une grande Salle , & cinq
Chambres de plein pied au premier
étage , environ ſoixante Tables le
long des murs , où à chacune il y a
un Noble quitaille. Il a deux Chandeliers
remplis de Bougies de Cire
blanche , &pluſieurs Ieuxde Carte
devant luy , avec un gros tas de
Sequins autres monnoyes d'or.
D'autres ont außi diverſes monGALANT.
21
noyes d'argent blanc , pour ceux qui
* ne veulent hazarder que peu de
chofe. Tous les Nobles & autres ,
peuvent aller joüer contre eux ,
Hommes & Femmes , &maſſer telle
ſomme qu'il leur plaift ; & comme
ils ont la liberté de s'en aller
quand ils veulent , le Noble qui
taille peut außi quitter le feu àSa
· volonté , ce qui n'arrive qu'à quelques-
uns lors qu'ils se voyent dans
-une trop grande perte. Il n'y a que
les Nobles qui puiſſent tenir la Banque
; & ceux d'entre eux qui ne
- veulent pas estre connus , mettent
une Bahute fur leur Habit , ou fur
tel autre qu'ils veulent. Ce qui est
icy de particulier , c'est que l'on jouë
Sans dire un ſeul mot , quoy qu'on
j perde des sommes conſiderables.
L'èn ay vû coucher jusqu'à quatre
cens Sequins sur une Carte ; &
un Noble gagna en ma présence dix
22 MERCURE
huit cens Sequins , qui font douze
cens Loüis d'or de France.
Les Femmes n'y joüent queres , &
neanmoins on'en voit au Reduitprefque
autant que d'Hommes , parce
qu'outre celles qui s'y rendent pour
acquerir des Amans , chacuny peut
mener librement sa Maiſtreſſe ou
Courtisanne , & les Nobles ne manquent
jamais de les faire affeoir à
costé d'eux , lors qu'ils en voyent
quelqu'une bien faite & de bon air.
Les Gentilles- Donnes y viennent
fort rarement , si ce n'est quand le
Carnaval eft ouvert. Les Nobles les
font placer en Cercle autour des
Tables , où elles oftent le plus fouvent
leur Morete ; l'on en fait une
grande diférence d'avec les autres
Femmes, &on ne leur parle qu'auco
beaucoup de respect.
Il y a encor deux autres Chambres
àcoſtéde celles où l'on jouë ,&
GALANT.
23
.
1.
du même pleinpied. Dans l'une ,
l'on va boire toutes fortes de Liqueurs
; & dans l'autre , on vend
toute forte de Gibier , & de Volaille
crue. Ne vous étonnez pas de cela
, parce que c'est l'usage icy , que
bien des Gens achetent eux-mémes
ce qu'ils veulent , & le font mettre
dans leur Gondole. On est bien
aiſe de trouver à la main ce que
l'on cherche.
Vous remarquerez encor , que
l'on boit icy le Caffé&le Chocolat
chaud comme à Paris , mais que la
Limonade , l'Eau de Canelle , l'or.
fate , le Sorbet , & autres Liqueurs
froides , ſe boivent toutes glacées,
& en maniere de Neige dans le plus
fort de l'Hyver , ce qui est general
par toute l'Italie. Ie vous ay dit que
toutes fortes de Masques peuvent
entrer au Réduit ; mais comme les
Arlequins & Boufons n'ont pas
24
MERCURE
lieu d'y faire rire , il ne s'y en trouve
gueres , & voicy les Habits les
plus ordinaires qu'on y voit.
Pour les Hommes , ils ont quaſi
tous la Bahute , qui ſe met jur un
Habit & Manteau ordinaire , ou
fur une Robe de Noble , ou sur une
Zanberloque , ou sur une Robe de
Chambre. Cette Bahute , ( qu'on
doit prononcer Bahoute , à cause
de l'u Italien ) est particuliere en
cette Ville , & on ne s'enfert point
en aucune autre que je fçache ; &
comme de trente Perſonnes qui se
maſquent , il y en a toûjours vingthuit
en Bahute , vous neferez pas
fâchée , Madame , que je vous en
faſſe la description. C'est une maniere
de petit Capot de Tafetas noir
qui deſcend jusqu'au menton, bordé
par le bas d'une Dentelle de foye de
fix à huit doigts de haut , id est ouvert
par devant , vient fo fermer
Sous
GALANT
25
fous le nez , cache la bouche & le
menton , &ne taiſſe que lesyeux&
lenez découvert. On met par deſſus
un Chapeau , une Barete de Noble,
ou un autre Bonnet , avec un demy
Mosque qui n'a que le nez , lehaut
des joues & le front ,& ce Masque
Jemet aussi par deffus la Bahute entre
lefront ,&le Chapeau ou Bonnet
qui le ferre. Ce masque est
blanc ou noir , ou de couleur de ter.
re d'ombre , & quelquefois vert ,
mais les blancs font les plus ordi
naires. Ils font d'une petite Toile
cirée , mince comme une feüille de
gros Papier ,& nepeſent quafi rien.
Ce Masque a cela de commode, qu'il
n'empeſche point de parler , laiſſe
la reſpiration libre , & s'ofte &se
met facilement.
t
-
Les Robes des Nobles font de
Drap noir , traînantes àterre ; les
manches àpeu prés comme celles des
Avril 1683 . B
26 MERCURE
Robes de Chambres de Paris , mais
beaucoup plus amples. Ellessont tou
tes doublées de petit- gris , qui deborde
de cing àfix travers de doigt
tout du long d'un des côtez de devant
, & d'autant fur le bout des
Manches , mais d'un travers de
doigt ſeulement en bas . On met la
Stoleſur l'épaule, en forme deChaperon
( c'estun morceau de Drap noir
mis en double , long d'une aune , &
large d'un quartier ou environ ; )
une large Ceinture de Velours noir
bordée d'unepetite Franche defoye,
avec plusieurs groſſes Plaques d'argent
massiffur le devant ; la Barreteou
Bonnet de laine noire tricoté,
faite comme un Bonnet de nuit,
mais pas si haut , avec ungros Rebord
ou Cordon des boutsde la laine.
Tout lemondepeut mettre cette Robe
avec uneBahute, & ily a quel
ques changemens en Eté , mais cela
GALANT.
27
ne fait rien pour le preſent. Les
Zamberlouques sont les Habits de
Maſque lesplus communs. Ellesfervent
dans la Maison de Robes de
Chambre , & ce ſont proprement
des Robes d' Armeniens. On lesfait
de Drap de couleur de feu ou de
Pourpre , avec unpetit tiſſu d'orfur
les bords , & une groſſe Agrafe ou
Bouton à queue d'or & deſoye , qui
la ferme à l'endroit du col. Les
Manches viennent en retreſſiſſant,
&ferrent le poignet. Ces Robesfont
doublées de Fourures , qui debordent
de quatre travers de doigt ſur le
devant &fur le poignet. Le Bonnet
est de la mêmeEtofe, quaſi comme
un Bonnet de nuit , mais un peu
applaty & bordé de la même Fourure.
Cette Fourure est de poilfaçon
d'Hermine , de Chat d'Espagne , ou
de queuës de Renardde Gennes, qui
'est la plus riche. Il y a außi de ces
1
B 2
28 MERCURE
Robes bleues &griſes , mais elles ne
font pas fi ordinaires , & on en voit
quelques- unes de Velours , doublées
de Martres Zibelines .
Pour les Robes de Chambre , elles
font de Tafetas ou de Toile peinte
comme celles de Paris , excepté que...
les manches ſont plus étroites , &
ont une petite pointe ou demy- rond
au bout , qui couvre le deſſus de la
main en forme de Mitaine. A l'égard
des Femmes les Gentils-Donnes
neviennent au Reduit que dans
leur Habit ordinaire , avec un petit
Masque de Velours noir , qu'on appelleun
Loup à Paris , &une MoretteàVenise
( remarquez en pas-
Sant que les Femmes ne portent jamais
de Morette que pour ſe mafquer.
) Elles ont toutes des Corps ou
des Manteaux àlaFrançoise , la
pluspart noirs , & quantité de Rubans
de couleurs. L'Etofe est de VeGALAN
T.
29
lours , de Satin , ou de Brocard de
Soye, avec des Iupes de couleurs pareillement
d'Etofe de foye des plus
riches , chamarrées de Dentelles de
Soye ou d'argentfort ſimple ; des Palatine
de Peluche , qui est cette année
extrémement à la mode ; des
Manchons de Chenilles , de Rubans,
ou de Poilde Loup- cerviers , quiſont
lesplus chers ; des Coliers de petits
Diamans , deſemence de Perles, de
Geais , d'Ambre , ou de Filagranne
d'or & d'argent . Pour la Coëfure
, les unes ont des Coefes de Gazes
comme à Paris ; & les autres , font
coëfées toutes de Cheveux friſez en
maniere de courtes Perruques, avec
quelques groſſes touffes de Rubans ,
ou des branches de Fleurs derriere la
teste. C'est une des plus grandes galanteries
que cesfleurs ; & celles qui
n'en ont pas de veritables , en ont
deſoye ou de point de fil fin &deliť,
B 3
30
MERCURE
comme celuy des Mouchoirs & Manchetes.
Il y a eu une Ordonnance
des Magistrats des Pompes du 13 .
Janvier de l'année derniere , & qui
a esté renouvellée le 6. du mois de
Fevrier, qui leur défend , entre autres
chofes , les Perles , & la grande
abondance de Rubans & de Dentelles
, les Iupes de Point , & les
Queues traînantes , qu'elles sont
obligées de retrouſſer avec une Epingle.
Cette Défenſe eſt generale pour
toutes les Femmes de Venise ; mais
on ne prend pas tant garde aux
Gentils-Donnes nouvelles mariées,
& l'Ordonnance leurpermet depor.
ter un Colier de Perles durant les
deux premieres années de leur ma.
riage. La plupart des autres Fem
mes ont la Bahute & la Zamberleuque
comme les Hommes , & on ne
le peut diftinguer que par leur taille
, ou par leurs Souliers , encore y
1
GALANT.
31
en a t'il qui mettent des Souliers
d'Hommes , pour estre plus ca
chées .
Celles qui veulent bien estre connuës
, mettent une Perruque deſſus.
la Zamberlouque , un Chapeau , &
une Morette. D'autres , prennent
un Iuste- au corps par deſſus leur
Iupe , avecla Perruque & le Chapeau
; d'autres s'habillent tout- àfait
en Hommes , laiſſantſeulement
leurs Souliers de Femmes ; & toutes
les autres quifont en grande quantité,
mettent une lupe fort riche à
l'envers , & la renverſentſur leur
teste, comme les Femmes d'Arti
Sans à Paris lors qu'elles vont durant
la pluye , ayans toutes une
Morette ou un Masqueentier. Cette
façon paroist fort ſimple , mais il
y en a quantité qui font tres-propres
& galantes en cette maniere.
B 4
32
MERCURE
Pourvenirpreſentement au Carnaval
, l'ouverture s'en fit le Samedy
6. de Fevrier , par une Declaration
des Caï ou Chefs du Conseil
des Dix , publiée à deux des principaux
endroits de la Ville. C'est
alors qu'on peut dire que Venise a
changé de face ; car on ne peut pas
comprendre la quantité de Perſonnes
maſquées que l'on rencontre tout
le long du jour , & qui ſe vont rendre
fur le foir dans la Place de
S. Marc , comme le centre des Divertiſſemens.
Ce sont proprement deux gran
des Places , qui aboutiſſent l'une
dans l'autre , & formen un angle
droit comme le tournant de deux
Ruës. Elles font bordées de fuperbes&
magnifiques Bâtimens , foûtenus
fur de grands Portiques , qui
forment de grandes Galeries cou
vertes tout autour , où l'on marche
GALANT!
33
à couvert. La plus grande de ces
Places égale la Place Royale de Paris
, & est vis- à-vis l'Eglise de
S. Marc ; l'autre donne Sur la Mer
le long du Palais du Doge , où se
tiennent les Conſeils. Sur les 2.1 . à
22. beures dufoir, on met deux rangées
de Siegesfous les Galeries de la
plus grande de ces deux Places , &
cinq ou fix autres rangs au dehors.
Toutesfortes de Perſonnes maſquées
ou autres , peuvent s'y venir repofer
; & les Gentils- Donnes, qui font
vétuës comme je vous ay dit , en
font le plus bel ornement. Tous les
Masquesſe viennent promener au
tour , & la confusion en est si grande
, principalement dans les quinze
derniers jours , que l'on est quelque.
fois une demie-heure à traverser
d'un bout àl'autre. Ceux qui ne demandent
qu'à causer , àpasser le
temps , & à n'estre point connus.
BS
34
MERCURE
Semasquent de la maniere qac je
vous ay expliquée en vous parlant
du Réduit ; & les autres qui ne
cherchent qu'à rire , &àſe divertir
, prennent toutes fortes d'Habits
qui leur plaiſent le plus.
Outre ceux qui sont tres- richement
parez , l'on y voit des Bandes
defix vingts Arlequins avec Trompetes
, Tambours , Guidons , &
Cuitares , qui font toutes fortes de
contes & de postures. On en voit
d'autres de Polichinelles , avec des
Grils , Tambours de Basque , Plats
&Aßietes , qui chantent des Mufiques
plaisantes ; d'autres de Paï-
Sans , tous vétus diféremment ,avec
des Chapeaux de fleurs , Houletes ,
Hautbois , Flagcolets , & accompa
gnez de Femmes & de Filles qui
portent des Paniers de Fruits , de
Confitures, &de Dragées; des Compagnies
de Turcs, avec des Pipes de
GALANT.
35
, en ce
L
Tabac longues de 4. à 5. pieds ; des
troupes de Diables , qui chantent
des tons tristes &lugubres , & repreſentent
toutes lesfortes de Vices,
par leurs Habits & par des Vers
qu'ils ontfur la teſte. D'autres imitent
les Iuifs & Hebreux
qu'ils ont de ridicule dans leur Religion
; d'autres font vétus en Egiptiens
,&diſent cent plaifanteries;
d'autres se mettent en ours , en
Chiens , en Eléphans & en Singes ,
& cherchent toutes les Figures les
plus bizares que l'imagination puis-
Se fournir ; & pluſieurs Nobles ne
font point de difficulté dese metrre
en ces fortes d'Habits crotesque comme
les autres Perſonnes. Ce que l'on
trouve de plus plaiſant, c'est qu'on
peut aller masqué dans tous les endroits
de la Ville , excepté dans les
Eglifes. On va acheter ce que l'on
veut chez les Marchands ; on va
B 6
36
MERCURE
voir monter à cheval dans l'Aca-.
demie ; on va voir fabriquer & batre
la Monnoye ; on entre dans tous
les Tribunaux des Iuftices , pour voir
plaider. On se promene de mesme
en masque , avec toutes fortes de
Perſonnes en Habit feculier. Dans
la Place qui donne fur l'eau , Se
mettent tous les Bateleurs , Charlatans
, Marionnetes , & Joücurs
de Gobelets. Les uns bâtiffent de
petites Loges & Casemates avec des
Planches de Sapin , & les autres
Se tiennent à découvert. Ily en a
de toutes fortes comme à la Foire
S. Germainde Paris , & ce que j'y
ayvû de plus curieux , c'est un Veau
Marin en vie , d'environfix àfept
pieds de long ; il avoit une teste
ronde , & de gros yeux vifs ,&
estoit à peu prés de lafigure qu'on
Les represente ; il regardoit fixerient
tout le monde l'un aprés l'au--
GALANT.. 37
11
tre , ſe lançoit de temps en temps
hors de l'eau , & avoit un cry encor
plus fort que les Veaux ordinaires,
Maisparmy tout cela c'est un plai..
firfingulier de voirquantitéde Gens
vétus de noir , montez chacun sur
un Theatre , avec une Sphere , &
trente ou quarante Volumes de Livres
remplis de Figures d'Aftrologie
, & de Chiromancie. Apres
avoir fait de grands discours fur
les influances des Aſtres , &fur les
lineamens du Corps humain , ils
A s'offrent pour quelques fols , de vous
dire tous les bonheurs & malheurs
qui vous doivent arriver ,
gardant dans vostre main. Ils trouvent
affez de Dupes pour venir apprendre
leur bonne fortune , & ils
leur mettent à l'oreille un grand
Cornet defer blanc de huit à neuf
- pieds de long , & parlent par l'autre
bout , afin que personne ne puif
e
-
en re38
MERCURE
Se entendre ; mais ſur leſoir durant
la grande abondance de Masques,
l'on en voit affez ſouvent quelqu'un
vétu en Docteur ou Pantalon , qui
vient s'affeoir fur le Théatre , difpute
contre eux , &les oblige de répondre
, fans qu'ils ofent faire la
moindre mine deſe fächer.
Depuis l'ouverture du Carnaval,
ily a eu plusieurs Bals que l'on appelle
icy Festins, à cauſe que ceux
qui les donnentſe traitent ordinai.
rement auparavant.Laplus grande
partiese font chez les Courtiſanes,
quoy qu'il y en ait eu chez beaucoup
d'autres Particuliers, & ony est toû
jours mieux reçeu quand on mene
une Femme avec ſoy. Dans la plûpart
onoblige tous les Hommes àôter
le Masque , afin qu'ils ne paſſent
point les bornes de l'honneſté , dans
l'entretien qu'ils peuvent avoir
avec les Femmes.
GALANT.
39
Il y a dans deux ou trois Chambres
de pleinpied, des Chaises rangées
contre les murs , avec une Epi.
nete , un Violon, &une Baffe, Dans
chacune , les Homme prennent par
la main les Femmes qu'ils veulent,
&ſe promenent avec ellesde Cham
bre en Chabre àla file des autres, en
caufant ensemble , puisſe viennent
- affeoir , ou vont boire des Liqueurs
que l'on donne dans une autre
- Chambre , & l'on paſſe ainſi toute
- la nuitſans dancer. Ily en a d'autres,
oùapres s'estre promené durant
quatre heures , tout le monde s'af
fied,& laiſſe le milieu de la Chambre
vuide , pour ceux qui veulent
dancer.
La plus jolie de leurs Dances est
la Fourlane. Elle sefait à deux ou
quatre Perſonnes, autant d'Hommes
que de Femmes , qui tournent en
cercle , en fautant & friſant les
40
MERCURE
pieds avec une vitesse &une legereté
merveilleuse,&qui s'aprochent
enfuite l'un devant l'autre en tournant
toûjours de la méme maniere,
&se prenant quelquefois les bras
qu'ils s'entrelaſſent , &paſſent par
deſſus la teste.
La Dance des Cing pas se fait
à dix ou douze , autant qu'il en
peut tenir. Chaque Homme prend
une Femme par la main , & luy
fait faire quelques pas de Courante
, puis ils ſe quitent tous , dancent
séparément , &se croisent
L'un l'autre avec beaucoup de
promptitude Sans ſe heurter , ny
s'embarraffer , ce qui fait une
affez plaisante confusion.
La Dance de la Ceinture ne ſe
fait qu'à deux , ou quatre Personnes.
La Femme qui dance , prend
une Ceinture de foye qu'elle tient
des deux mains , & de temps en
GALANT.
41
temps en frapefur celuy qui dance
avec elle ,& s'il la peut prendre ,
il luy en donne ſur la Jupe à fon
tour , jusqu'à ce qu'elle l'ast repri
fe. L'adreſſe consiste à baiſſer ou
lever les mains fort à propos en
paffant l'un devant l'autre ; car on
nedoit pas cacher la Ceinture , &
il ne faut que la toucherpour l'avoir
gagnée.
Ce que l'on appelle le Change ,
est encor à rire. Dans le temps
qui est destiné pour cela , lors que
chacun se promene par les Salles ,
unde la Compagnie crie tout haut ,
& commande le Change. Tout
auſſi toſt il faut que chacun quite
la Femme qu'il tenoit par la main,
& aille prendre celle qu'un autre
menoit au devant de luy , ce qui
fait desesperer bien des Gens qui
estoient au milieu d'un agreable
entretien. Il y en a d'autres qui ne
42
MERCURE
perdent rien au change , & ceux
qui font les plus adroits , prennent
le temps qu'ily ait une jolie Voifine
pour entrer dans la file. En
récompense celuy qui a fait ce commandement
,ſe met au milieu de la
Chambre , &il est permis à toutes
les Femmes qui ne font pas contentes,
de luy aller donnerunſoufflet.
Vous voyez que la plupart de
ces Dances font plûtoft des Jeux de
recreation ; aussi l'usage n'en est
que dans les petits Bals , qui n'en
Jont pas moins divertiſſans ; car
dans les grands on ne fait que se
promener , comme je vous ay dit , ou
bien l'on dance quelque Fourlane
Sur lafin.
Les Combats de Taureaux fe
font dans une grande Place publique
tous les Vendredis de l'année,
& ce ne font que des Boeufs
ordinaires qu'on fatique ainsi pour
GALANT.
43
en rendre la chair plus tendre , mais
comme ces Festessefont en d'autres
Lieux durant les derniers jours du
Carnaval , & avec grande ſolemnité,
on fait choix bien longtemps
auparavant des Taureaux les plus
furicax que l'on réſerve pour ce
temps-là.
Afin de les préparer , &de les
animer davantage , on les fait couvir
deux jours durant dans toute la
Ville , estant liez avec deux lon.
ques cordes que deux Perſonnes
conduisent. La plupart du monde
☐ porte durant ce temps des Bâtons
courts &gros comme le bras , رب
on en vend de tournez , & de
tres - propres pour ce sujet . Cela
fert pour les arreſter dans les Ruës
étroites où on ne trouve point de
portes pour se ranger , car il feroit
dangereux d'en estre surpris , &
les tournans des Ruës font fort à
44
MERCURE
craindre . Ces Combatsſe font dans
les huit derniers jours du Carnaval,
& il s'en fait dans pluſieurs Places
de la Ville tout-à-la fois ; on y
dreſſe quantité d'Echafauts en forme
d'Amphithéatres. ২
Les plus celébres ont esté trois
cette année ; celuy de la Place de
S.Marc , le Mercredy gras ; celuy
de la Place du Pont Realte , le
Feudy-gras au matin ; & celuy du
Palais du Doge , le Dimanche gras .
Deux Perſonnes tiennent ces Animaux
par de longues cordes , & on
leur lâche pluſieurs Chiens l'un
apres l'autre , qui font nourris &
élevez tout exprés . Quand le Chien
peut attraper l'oreille , le front , ou
le deſſous du menton du Taureau ,
il le met hors de défenfe , & il
faut plusieurs Perſonnes pour l'en
arracher ; mais il y en a qui ont
bien de la peine pour y arriver , &
GALANT .
45 .
les Taureaux en font bien souvent
Sauter quatre ou cinq tours en l'air
avec leurs cornes . Quand le Taureau
est un peu échauffé , & qu'il
Se met à courir , on voit tout le monde
se culbuter les unsfur les autres,
ce qui n'est pas le moins plaisant
de la Feste. i
Il y avoit le Mercredy - gras
dans la Place de S. Marc , dix ou
douze de ces Combat tout- à- la-fois.
Tout est accompagné de Trompetes,
& de Tambours ; & ce font ordi
nairement de jeunes Nobles qui
tiennent les Cordes , &qui condui-
Sent le Combat. Els mettent des
Habits de Satin & de Brocard d'or,
tous chamarez de Point & de Dentelles
, avec des Plumes au Chapeau
, des Bas de ſoye de couleur ,
& de petits Patins legers Sans
talons.
On fait encor de ces Combats en46
MERCURE
tre des Chiens & des Ours , & on
lès attache à terre avec une longue
chaîne , car ilsfont plus dangereux
que les Taureaux , & les Chiens
ont bien plus de peine à les vaincre.
La force de l'ours est dans ſes
pates , & quand il tient fermement
un Chien , il ne seroit pas longtemps
à l'étoufer , si on ne le séparoit
avec de longs bâtons .
Le Combat qui ſe fit dans le Palais
Ducal le Dimanche- gras apres
dîner , fut le plus beau de tous , parce
que les Taureaux n'estoient point
liez , & avoient la liberté toute
entiere. C'est une grande court-entourée
de Galleries de Portiques ,
fur lesquels font le Palais du Doge,
tout deMarbre blanc , & les Chambres
des Confeils. On avoit mis des
Balustrades à chaque Portique , &
de groſſes cordes entrelaſſées en rai-
Seauxpour empefcher que les TauGALANT.
47
reaux ne fortiſſent ; mais j'en vis
trois forcer les Baricades , & un
- entre autres qui eut affez de vi
queur pourSauter par desfas au mi-
- lieu d'un Echafaut , où estoient
quantité de Perſonnes. On y fit
combatre aussi des Ours , & on finit
- la Feste , en coupant la teste àun
- Taureau d'un Seul coup d'Epée ,
comme on avoit fait devant leDoge
- le feudy précedent , dans la cerémonie
que je vous vay expliquer.
Le Jeudy gras apres dîner , ſe
fit la Feste la plusfolemnelle de toutes
; ce fut dans la plus petite des
deux Places qui donne Sur la Mer.
LeDoge estoit placédans le Coridor
de fon Palais , ayant l' Ambaſſadeur
de France aupres de luy , &
tout autourſes fix Conseillers , &
les principaux Magistrats. Les
Gentils- Donnes étoientplacées dans
le mesme Coridor , & Madame
48
MERCURE
IAmbassadrice de France estoit
dans un Balcon au deſſus du Doge.
La Place étoit tout entourrée d' Amphithéatres
, & l'on voyoit tous les
Toits des Maiſons auffi remplis de
monde que le milieu de la Place.
Tous les Bouchers de la Ville,
proprement habillez , vinrent en
diverſes Compagnies , avec des
Epées nuës & des Halebardes ; &
apres avoir paffé en reveuë devant
le Doge , deux des principaux&
des plus adroits , couperent la teste
àdeux Taureaux en mesme temps,
& l'abatirent chacun d'un seul coup
avec un Epée fort large. En Suite
pluſieurs Danceurs de corde , Voltigeurs
& Sauteurs , firent des tours
Sur un Théatre qui estoit dreſſé au
milieu de cette Place ; apres quoy on
y tira un Feu d'artifice , ou estoient
les Armes du Doge , & des Magistrats
qui en avoient pris leſoin. Ce
qui
GALANT. 49
1
qui fut le plus beau de ce Feu, c'est
qu'un Homme , représentant Jupiter
Sur un Aigle , & tenant le
Foudre à la main , monta au haut
de la Tour de S. Marc , élevée de
terre de cent foixante-quatre pieds,
par le moyen d'une Corde qui alloit
rendre de cet endroit sur le bord
de la Mer ; puis quelque temps
apres s'estant habilléen Renommée,
ayant une Trompete & un Guidon
à la main , on le vit voler du haut
du Clocher , juſque dans un grand
Bateau bien avant dans la Mer,
par une autre Corde qui alloit de
l'un à l'autre. Ce Clocher est élevé
de 152. pieds au deſſus de la
Tour , c'est à dire , de 316. pieds
de terre.
:
Il y a encor au deſſus & fur
la pointe de cette Tour ou Clocher ,
un Ange de cuivre doré , de 16.
pieds de hauteur ; il a fur la teste
Avril 1683 . C
50
MERCURE
une Plaque ronde de cuivre à jour
en forme de lumiere , comme l'on en
met fur la teſte des Saints . Cet
Homme monta encor tout deboutfur
cette Plaque quand toute la Feſte
fut finie , e apres avoir dancé
deſſus en tournant de tous les côtez
, il fit voltiger un Etendart ,
le faisant passer par deſſous ſes
jambes , &sur sa teste , comme
une Perſonne qui feroit l'exercice
de la Pique dans une court. Il y
a 332. pieds depuis le bas de cette
Tour , jusqu'au deſſus de la teſte de
l'Ange , & le pied de Venise est
encor un peu plus grand que celuy
de Paris. Cette hauteurnepermettoit
de le voir que comme une Marionnete
; mais on ne sçauroit penferfans
horreur au péril où il étoit
exposé , principalement à cause du
vent qui ſe pouvoit engoufrer dan
cet Etendart.
GALANT
L'origine de cette Feste du Feudy-
-gras , vient de ce que dans le donziéme
Siecle , Ulric , Patriarche
d'Aquilée , Homme de méchante
vie & excommunié du Pape , maltraitoit
& faisoit guerre continaelle
au Patriarche de Grade.La cause
de ce dernier estant juste , il fut secouru
par la République de Venise .
- en forte que celuy d'Aquilée fut
pris & arreſté en l'année 1162.en
mémoire dequoy on a toûjours coupé
la teſte à un Taureau à pareil jour,
pour ſignifier que la force , & la
violence estoit abatuë & terraſſée.
Fay veu encor plufieursfois avec
exactitude l'opera de Saint Jean
-Chrysostome du Roy Infant. L'ay
compté jusqu'à 46. Perſonnes sur
cette grande Machine portée par
fix Eléphans , mais je n'en ay pas
trouvé davantage. Ie croy vous
avoir parlé d'un plus grand nom
C 2
52
MERCURE
bre ; je ne l'avois veu qu'une fois ,
&y ayant beaucoup de monde , la
perspective m'avoit fait croire que
quelques Perſonnes du fonds du
Théatre étoient montéesfur laMachine.
C'est pourquoy , Madame ,
vous aurez la bonté de corriger cet
endroit , & en récompense , vous
augmenterez celuy des Combatans
furle Pont dans la mesme Piece.
Ces Combatans ont toûjours esté cent
dix , c'est à dire , 55. de chaque
costé , ce qui fait une bien plus
grande quantitéde Perſonnes que ie
ne vous l'avois marquée.
Les deux ou trois derniers jours
du Carnaval , Messieurs Grimani
ont voulu donner le divertiſſement
entier , & faire voir aux Etran.
gers comment se faisoient ces fortes
de Combats àVenise; c'est pourquoy
ils les ont fait combatre tout de bon,
au lieu qu'auparavant ils ne le
GALANT. 53
faisoient que par des feintes . Ils
avoient fait venir pour cela des
Barcarols & Artisans , autant de
Caſtelans que de Nicolites ; & pour
couronner entierement le Carnaval,
ils en firent doubler le nombre le
Mardy-gras , & ily en eut cent de
chaque côté qui se livrerent une
furicufe guerre dans les formes , &
où ily eut du sang répandu. Cha
que Party estoit vétu de diférente
couleur ; & les Parrains estoient,
préfens pour régler les coups , &
faire que le tout fe paſſaſt dans
l'ordre.
2.Ie ne puis m'empefcher , Madame
, de vous dire deux mots de ces
Combats pour l'intelligence de cet
Article. Le menu Peuple de Venise
diviſe , pour ainsi dire , la Ville en
deux Quartiers ; les uns s'appellent
Nicolites , àcause de l'Eglise S. Nicolas
qui est au bout de leur Quar-
مت
C3
14
MERCURE
tier ; les autres , Castelans , àcaufe
du Quartier appellé Caſtel , à l'autre
bout de la Ville. De temps en
temps , & principalement l'Eté,
ces petites Gens s'aſſemblent en
grand nombre fur de certains Ponts
de la Ville , &se défient les uns les
autres à coups de poing , mettant
desHabits proprepour cela. Ils commencent
d'abord à monter un de
chaque côté ſur le Pont , & apres
s'eftre batus l'un contre l'autrefeul
à-feul ,&que l'un des deux avaincu
fon Compagnon , ils ſe retirent,
& deux autres prennent la place ;
puis deux autres , iusqu'à ce qu'ils
s'échauffent de telle forte ,qu'ilsse
batent & repouffent tous ensemble;
& ceux qui demeurent maîtres du
Pont , font réputez avoir remporté
la victoire. Pour cela , on choisir
des Ponts qui foient autant à l'a
vantage d'un Party que de l'autre ,
f
GALAN T.
55
1
& le nombre des Combatans doit
estre égal. Comme ces Ponts n'ont
point de rebords , vous pouvezpenfer
la quantité d'Hommes qui tombent
dans l'eau . Il y a de châque
côté des Perſonnes que l'on nomme
Parrains , pour viſiterſichacun est
comme il doit cftre ,fi les Combatans
n'ont point d'anneaux ou defer aux
mains , qui påſſent bleffer. Ilsfont
Juges des coups , & font ceffer be
Combat quand ils le jugent à propos;
car ily a des Loix que l'on ob-
- Serve inviolablement. Comme par
exemple , quand on se batſeul- àseul
, celuy qui a fait faigner fon.
Ennemy , a remporté l'honneur ,
ne peut plus continuer de mesme
quand il l'a fait cheoir dans le Canal
, & quantité d'autres Regles
qu'ils ont . Ily a une abondance prodigieuse
de monde à les regarder ,
& on y louë des Places plus cher
2
C 4
56 MERCURE
qu'aux plus beaux Opéra.Toutes ces
formalitez se font obſervées dans
les deux derniers Combats qui ſe
font faits à l'Opéra du Roy Infant .
On avoit fait tout exprés un Pont
pareilàceuxde Venise, & on avoit
remply l'endroit de la Mer , de
quantité de Botes de Paille , afin
que la chûte n'en fust point dangereuse.
Il me reste encor àvous parler de
la Feſte qu'ily eut le Mardygras au
Théatre de S. Luc , où l'on joüoit
l'Opéra de Justin . Ce sont plusieurs
Gentilshommes Venitiens , qui ont
donné cette année les opéra de ce
Théatre , & ils voulurent finir le
Carnaval par un Bal ou Feftin, qui
fut fort magnifique. Auſſitost qu'on
eut finy l'Opera , & que la plupart
des Gentil- Donnes & Gentil -Hommes
Venitiens eurent Soupé dans
leurs Palcs , comme il ſe pratique
GALANT.
57
affez ſouvent en cette Ville , l'on
mit deux rangs de Fauteuils & de
Sieges dans le Parterre ou la Salle ,
qui est fort grande ; &la Simphonie
Seplaçafur leTheatre devant deux
grandes Tables . Cette Salle estoit éclairée
par trente gros Flambeaux
de cire blanche , de buit à neufpieds
de long, rangez entre les Palos diu
premier rang , & le long du Theatre.
Le Balne fut que pour les Gentil.
Donpes. Elles estoient toutes dé
mafquées , ainsi que ceux quiſepromenoient
&dançoient avec elles. Il
commença à fix heures du foir ,
c'est à dire à onze heures & demie
de France , & dura toute la nuit
iusqu'au lendemain matin à une ou
deux heures du iour. Durant tout ce
temps , on preſentoit aux Dames des
Taffes de toutes fortes de Liqueurs
glacées en neige ; & ily avoit une
Table contre l'Orchestre , où l'on en
CS
58 MERCURE
donnoit à boire aux Hommes tant
qu'ils vouloient. Il s'en distribua
unefi grande quantité , que les Barcarols
mesme avoient la libertéd'en
venir boire. On se promena durant
quatre heures , comme ie vous ay dit
que c'est l'usage ; &apres on dança
à la Françoise , & les Fourlanes.
Vous obferverez qu'encor que les
Femmes ayent leurs Gans, il est de la
civilité aux Hommes de leur pre-
Senter la main nuë pourſe promener
ou dancer , & l'on donne indiferemment
la gauche ou la droite ,ſuivant
qu'on ſe rencontre.
Ie vous envoye deux Airs de l'Operadu
Roy Infant , qui apaſſsépour
leplus beau. Ie croy qu'ils ne deplairont
pas aux Perſonnes qui aiment
l'Italien. I'ay choisy exprés
ceux- cy , qui font affez de nostre
gouft. Le premier est plus boufon.
Ce font les paroles que Seſtilia dit.
GALAN T
59
4
à Doriclée Maîtreffe d'Ergiste, lors
qu'elle feint d'aprouverson amour.
LeSecondest plus grave.C'est ce que
Doriclée dit toutefeule , lors qu'elle
est dans l'impatience de voir Ergifte
fon Amant qui revient à Rome. Ie
Les ay eus d'un des Muſiciens de l'Opera
mesme , & ie les ay copiez ,
$ afin qu'ils soient plus corrects . En
3 voicy les Paroles.
THEQUE DE
PREMIER
ProN
Chanté par la Margar. * repre
S
Sentant Seštilia .
1 Baccia, ſtringi , e godi
L'amor che t'invaghi
:
La guancia, l'occhio, il labro
Sia de piaceri il fabro
A l'alma chez languì..
Si Baccia &c.
Si vanne, corri e vola
C6
60 MERCURE
1
Ai rai de la Beltà.
Un vezzo, un guardo , un riſo
Dia vita al core anciſo
Che l'alma gioirà .
Si vanne &c.
SECOND AIR.
Chanté par la Florentine, repréſentant
Doriclée Maîtreffe d'Ergifte.
A
Chi ſpera di gioir
Cruda pena el'aſpettar.
Par che fermo il dì non corra,
Che ſenz'ale il tempo ſia ,
Ed il Sol l'uſata via
Più non ſappia in Ciel girar.
Achi ſpera &c.
A chi ſpera di goder
Gran tormento è l'aſpettar.
Parch'inCiel fi fermi il giorno,
GALANT . 61
Ch'ogni sfera più non vada,
Ed ancor l'uſata ſtrada
Stanco il Sol voglio laſciar.
A chi ſpera &c .
Au commencement de ma premiere
Lettre des Opéra , où jeparle
de la grandeur du Théatre de S.
Fean Chryfoftome , que j'ay mesure
-moy-mesme avec un Pied que j'ay
apporté de Paris , je me fuisfervy
du mot Portique, pourſignifier une
Arcade ; & comme ce premier Mot
Se peut encor entendre pour un
Vestibule ; ou premiere Salle d'entrée
, j'ay peur , Madame , de ne
m'eſtre pas rendu affez intelligible..
Voicy comme je l'ay voulu expliquer.
Le Théatre des Acteurs a treize
toiſes , & trois pieds de longueur,
&c. Il est ouvert par une grande
Arcade , auſſi haute que la Salle ,
dans l'épaiffeur de laquelle ily a
62 MERCURE
encor quatre Palcs de chaque côté
les uns fur les autres ( je veux dire
qu'il n'y en a qu'un à chaque rang )
qui font de la mesmesymétrie que
ceux de la Salle, mais beaucoup plus
ornez & enrichis;& dans la voûte
de cette Arcade , deux Renommées
, avec leurs Trompetes , font
aussi en relief, &paroiſſentſuſpenduës
en l'air , &au milicu , à l'endroit
de la Clef , est un Tableau
d'une Venus qu'un petit Amour
careffe.
Apréſent que le temps commenceà
estre doux , on va se promener
en Gondoles dans les petites Isles,
proche cette Ville , où ily apluſieurs
beaux Iardins. La plus grande est
Muran , où l'on fait les Verres &
les Glaces de Miroirs . C'est quelque
chose de fort galant , de voir
la maniere dont se font les petitss
Quvrages.
GALANT. 63
Les Chartreux font aussi une Isle
à eux seuls , où ils ont autant de
terrain que ceux de Paris. Ils nefont
que 31.0u 32. Religieux , qui ont
chacun une petite Maiſon , avec
un Jardin Separé , comme à la
Chartreuse de Paris .
Nous avons encor. S. Georges
Major dans une Iſle , qui est une
des plus belles Eglises de Venise. Il
ya 80. Religieux de l'ordre de S.
Benoist , qui ſont pour la plupart
Gentilshommes Venitiens . Leur
Bibliotheque est des plus belles. Ils
la laiſſent ouverte tous les jours ,
matin & foir , &la rendent publi
que pour tout le monde. Leur Iardin
eft la plus belle Promenade de Veni-
Se, & c'est comme un Rendez- vous
où l'on trouve toûjours compagnie
pour s'entretenir.
Le divertiſſement des jeunes
Gentilshommes est préſentement le
64 MERCURE
Ballon. Ily a de grandes Places pour
cela , avec des Barrieres & Porti
ques de menuiserie, peints &dorez .
L'onyjonë d'une autre maniere qu'à
Paris ; & on se fert d'une Machine
de bois que ton paſſe dans
la main , & quiva jusqu'àla moi
tié du coude . Ce bois eft taille de
forte , qu'il renvoye le Ballon d'une
bauteur extraordinaire. Ceux qui
joüent , font en Caleçon comme à
la Paume , mais ils ont des Chemiſetes
de fatin , & des Culotes
d'Etofe defoye.
Les Ieux de Paume font blancs,
& les Balles noires , au contraire de
seux de France. Ilsfont fort petits.
Voilaà peu prés comme on apas
fé icyle Carnaval. Ie ſouhaite ,
Madame , que vous l'ayez passé
außi agreablement à Paris , &fuis
voſtre tres &c.
CHASSEBRAS DE CRAMAILLES..
De Veniſe ce 6. Mars 1683.
GALAN T. 65
1
Le Samedy 10. de ce mois, on
fit un Service ſolemnel pour
Monfieur leDuc de Roquelaure
dans l'Egliſe des Peres Récolets,
qui eſt le lieu de ſa ſepulture. Il
eſtoit Commandeur des Ordres
du Roy , Comte d'Aſtarac , de
Gaure, de Pongibault, & Mont
fort, Marquis de Biran , de Puyguillein
, Lavardens , Baron de
Capendeu, Monteſquieu , & antres
Places, Gouverneur pour Sa
Majesté & fon Lieutenant Ge-i
neral en Guyenne. Son coeur a
eſté porté à Roquelaure. Il mourut
dés le 13. de l'autre mois,
âgé de 75. ans , apres une maladiede
trois ſemaines ; pendantlaquelle
il a donné de continuelles
marques d'une parfaite reſignation
aux ordres de Dieu. Si - toft
qu'on luy eut fait connoiſtre,que
ſa maladie eſtoit dangereuſe, ſon
66 MERCURE
premier ſoin fut de s'acquiter
des devoirs d'un vray Chrêtien.
Il reçeut ſes Sacremens te Lundy
1. de Mars , & voulut toûjours
depuis ce temps là eſtre aſſiſte
de fon Confeſſeur. Il avoit infiniment
de l'eſprit ,& toutes sesreparties
eſtoient promptes , vives
, & pleines de feu . Ses manieres
honneſtes & engageantes
luy avoient gagné toute la
Guyenne, où il eſt generalement
regreté. Ce Duc eſtoit Fils d'Antoine
, Seigneur de Roquelaure
en Armagnac , de Gaudoux , de
Sainte Chreſtie , de Mirepoix ,
& du Longart , Baron de Lavardens
& de Biran , Grand Maiſtre
de la Garderobe du Roy ,
Chevalier de ſes Ordres , Sénéchal
&Gouverneur de Roüergue
& de Foix , Lieutenant General
de la Haute Auvergne &
GALANT.
67
du Gouvernement de Guyenne ,
& Maire perpétuel de Bordeaux .
Le Roy joignit à toutes ces qualitez
, celle de Maréchal de France
, lors qu'il eut remis , Nérac ,
Clérac , & pluſieurs autres Places,
dans leur devoir. Il mourut
dans ſa 8 2.année , apres s'eſtre
marié deux fois. Il époufa en pre-
- mieres nôces au mois de Juin
1581.Catherine d'Ornezau . Veuve
de Gilles de Montal , Baron
de Rogerbrou , & de Carbonieres
& Fille de Jean - Claude
d'Ornezau , Sieur d'Aurade &
de Noaillan , Gouverneur de
- Metz , de laquelle il eut Jean ,
Baron de Biran , Grand Maître
de la Garderobe du Roy , mort
jeune & fans alliance , Loüife ,
premiere Femme d'Antoine ,
Comte, puis Duc de Gramont ,
Pair & Maréchal de France, Ro-
,
68 MERCURE
ſe , Femme de François de Noailles
, Comte d'Ayen , Chevalier
des Ordees du Roy , & Mere
d'Anne , Duc de Noailles , Pair
de France,Chevalier des Ordres
du Roy , & Capitaine de ſes
Gardes du Corps , Gouverneur
de Perpignan ; Catherine , Abbeſſe
de Rhodez , morte au Calvaire
à Paris ; & Marie de Roquelaure
, Femme de Jacques
Eſthuer, Comte dela Vauguyon,
Chevalier des Ordres du Roy ,
& Mere de Jacques Eſthuer ,
Marquis de Saint Maigrin , Capitaine
Lieutenant des Chevaux
Legers de la Garde du
Roy , tué au Combat du Fauxbourg
S. Antoine à Paris le 2 .
Iuillet 165 2. En ſecondes nôces
il épouſa Suſanne de Baſſapart ,
Fille de Beraut de Baſſapart ,
Baron de Pordeac , Gouverneur
GALANT. 69
de Verdun , & de Catherine
d'Herbrail , dite des Fontaines,
Dame de Capendeu. De ce mariage
ſont ſortis Loüis, Marquis de
Roquelaure , mort au ſervice du
Roy en Lorraine , ſans avoir fait
d'alliance ; Gaſton lean-Baptiste,
Duc de Roquelaure , mort le
mois paffé ; lean- Loüis , Comte
de Roquelaure , qui n'a point
laiſſé d'Enfans ; Antoine , Chevalier
de Malte , mort à la fleur
de ſon âge ; lacques , Marquis
de Lavardens ; Armand , Baron
de Biran , tué en duel ; Loüiſe
de Roquelaure , Femme d'Alexandre
de Levy Marquis de
Mirepoix , & Mere de Gaſtonlean-
Baptiste de Levy, Marquis
de Mirepoix , marié en 1657. à
Marie du Puisdufou ; Catherine,
morte ſans Enfans d'Alfonce de
70 MERCURE
Monluc , Marquis de Balagny;
Angélique , mariée àMr de Narbonne
, Marquis de Fimarcon ;
& Susanne , morte ſans alliance.
Feu Monfieur le Duc de Roquelaure,
dontje vous parle, fervit
en qualité de Capitaine de
Cavalerie dans l'Armée du Roy
en 1635. ſe trouva les années
ſuivantes à plufieurs Combats &
Sieges , fut bleſſé à la teſte de
ſon Efcadron chargeant les Ennemis
& fait priſonnier à la
Bataille de Sedan en 1641. Enſuite
il fut pourveu de la Charge
de Grand- Maiſtre de laGarde-
robe , dont il ſe demit depuis.
En 1644. il ſervit en qualité
de Maréchal de Camp au premier
Siege de Gravelines , ſe
trouva à la priſe de Bourbourg en
1645. au Siege de Courtray en
1646. & paſſa peu aprés enHol-
د
GALANT. r
lande avec des Troupes. Depuis
ayant eſté fait Lieutenant General
des Armées du Roy , il fut
bleſſé au Siege de Bordeaux , &
honoré du Brevet de Duc &
Pair au mois de Juin 1652. Le
17. Septembre de la meſme année
, il épouſa Charlote Marie
de Daillon , fille puînée de Timoleon
de Daillon , Comte du
Lude , & de Marie Feydeau ,
Dame du Bois le Vicomte , Famille
d'une ancienne Nobleſſe de
la Marche , où eſt ſituée la Terre
dont elle porte le nom. Il fut
cree Chevalier du Saint Eſprit
- le 1. de Janvier 1662. & ſuivit le
Roy à la Conqueſte de la Franche-
Comté au mois de Fevrier
1668. & à la guerre de Hollande
en 1672. De ſon Mariage ſont
iffus Antoine - Gaston de Roquelaure
, Marquis de Biran ; &
72
MERCURE
Charlote-Marie de Roquelaure,
femme de Monfieur le Duc de
Foix.
Le meſme jour 13.Mars,mourut
Meffire Vincent Hotman ,
Seigneur de Fontenay , Nancel,
Bitry , Morſain , Vert , Marfigny
, & autres Lieux , maiſtre
des Requeſtes de l'Hoſtel , &
Intendant des Finances , âgé de
foixante & un an. C'eſtoit un
Homme d'un merite fingulier ,
ſçavant dans toutes les belles
connoiſſances , & bien fait de
corps. Il avoit infiniment de l'eſprit
, la memoire fort heureuſe,
beaucoup de brillant& une éloquence
tres- perfuafive. Il s'eſt
toûjours montré fort laborieux
& affidu dans les fonctions de ſes
Emplois , qu'il a remplis avec
une grande eſtime , ſoûtenant
toûjours fortement les droits &
les
GALANT .
73
les intereſts du Roy. Il eſt mort
d'une maladie de neuf mois , qui
a degeneré en hydropifie , &
contrę laquelle on a épuisé inutilement
tout l'Art des vrays Mo
decins , & des Gens à Secrets.
Pendant tout ce temps il a donné
mille témoignages d'une pieté
veritablement Chreſtienne ,
a reçeu tous ſes Sacremens par
les mains de Monfieur le Curéde
S. Eustache . Il a eſté enterré au
Tombeau de les Anceſtres , dans
l'Egliſe des Religieufes de Sainte
Claire, dites de l'Ave- Maria. Il
y avoit un Don Mutuel entre luy
& madame ſa femme , ce qui n'a
pas empeſché qu'il n'ait fait pour
vingt mille Ecus de legs à payer
preſentement. Comme il n'avoit
point d'Enfant , & qu'il pouvoit
diſpoſer de la moitié de ſon bien
aprés la mort de ſa Veuve , il en
Avril- 1683 . D
74
MERCURE
a laiſſé un tiers à l'Hoſtel Dieu
de Paris , & fait Monfieur Hotman
fon frere , heritier de tout
le reſte . Il avoit deux foeurs, dont
L'une a épousé Monfieur de la
Dige Sieur de Saint Siram , &
l'autre Monfieur Portail. Il a eu
auſſi un frere Chevalier de mal
te , qui s'eſt ſignalé en plufieurs
occafions pour la Religion . Madame
Hotman fa Veuve a eſté
mariée trois fois. Son premier
Mary eſtoit Monfieur Lhermite ,
Parent de Monfieur des Noyers
Secretaire d'Etat ; & fon ſecond,
Monfieur Machaut d'Arnouville.
Elle eſt fille de MonfieurColbert,
mort Conſeiller de la Grand'.
Chambre au Parlement de Paris
, & foeur de Monfieur Colbert
Maiſtre des Requeſtes , & de madame
la Preſidente de la Court,
qui a épousé Monfieur le Duc
:
GALANT.
75
d'Atry en ſecondes nôces. Monfieur
Hotman a eſté Conſeiller
au Grand Conſeil juſqu'en l'année
1656. qu'il fut pourveu de
la Charge de maiſtre des Requeſtes.
Depuis ce temps- là , il
exerça les Intendances de Tours,
- Bordeaux , & Montauban , & fur
choiſi par Sa Majesté en 166.3 .
pour faire la Charge de fon Procureur
General en la Chambre
de Juſtice. Cette Chambre ayant
finy en 1669. il fut fait Intendant
des Finances. Il tire ſon origine
d'Allemagne ; & il y a plu
ſieurs anciens Autheurs Alle
- mans de Livres de Droit , com
poſez par ceux de ſa famille. Le
premier de ſes Anceſtres qui vint
en France , fut Henry Hotman,
né à Cleves en 1466. CeHene
ry ſuivit Engilbert , Duc de Cleves
, qui fut le premier Duc de
7
D2
76 MERCURE
Nevers. Le Pere de Monfieur
Hotman s'appelloit Timoleon
Hotman. Il eſtoit Preſident des
Tréſoriers de France de Paris , &
avoit épousé Marie Marcel, Fille
de Claude Marcel , Maistre des
Comptes , & d'Anne Picart ; &
de ce coſté - là il y a pluſieurs
alliances avec les Familles des
Boüette, Poncet, Vialart, Amelot,
Charlet , Chippard , de Tavennes
, Maupeou , & autres . Timoleon
eſtoit Fils de François Hot
man , qui fut.Tréſorier de l'Epargne
ſous Henry III. Le ROY
Henry I V. le fit fon Ambaſſadeur
en Suiffe . Il mourut à Soleure
, où la république luy a
élevé un Tombeau. Il eſtoit Fils
de Vincent Hotman , Conſeiller
au Parlement de Paris. Hotman
porte pariy émanché d'argent &
de gueules.
GALANT.
77
C
E
0
10
C
La Ville de Metz a fait une
perte conſidérable , par la mort :
de Meſſire Thomas Berard , Seigneur
de la Grillonniere & de
Sorbey , fon Maiſtre Echevin ,
arrivé le 8. de ce mois. Il eſtoit
d'une ancienne Maiſon de Touraine
, alliée aux plus confiderables
du Royaume , par le moyen
principalementde celledesChafteigners
. Il prit le party des Armes
dés ſa plus tendre jeuneſſe ,
&fut Capitaine, Major , & Lieutenant
Colonel trois fois , lune
deſquelles il commanda dans
la Ville de Dunkerque en l'abrſence
du Maréchal de Rantzau
, apres en avoir eſté Ma
jor ; & une autre , il commanda
dans Thionville , d'où il
forrit pour le Siege de Montmidy
, dans lequel le Roy y
eſtant en perſonne , il s'expoſa
D 3
78 MERCURE
extraordinairement en viſitant
les Travaux par fes ordres , & fe
fignala dans la fonction de Maréchal
de Camp , d'un Corps
ſeparé qu'il commandoit ,comme
il avoit fait en qualité d'Aide
de Camp en pluſieurs occafions
, & fur tout en celle où il
ſauva la vie au Maréchal de
Rantzau , lors qu'il fut bleſſé &
qu'il perdit une jambe. Aprés
tantde fatigues dans les Armées,
& un grand nombre de Deputa
tions en Cour , au nom des trois
Ordres de la Ville de Metz , il
en fut fait Maiſtre Echevin pour
la premiere fois . Il fit bâtir l'Hô
tel de Ville ; & fon terme expiré,
il eut ordre de ſe rendre en Suiffe
pour foulager Monfieur de Gravelle
Ambaſſadeur de France , &
pour affiſter à pluſieurs Dietes
des Cantons. Monfieur de GiGALANT.
79
vry n'eure pas plûtoft eſté fait
Lieutenant de Roy de Metz ,
- que chacun jetta les yeux fur
celuy dont je vous parle , pour
- remplir la place deMaistreEchevin
, qui vaquoit par cette nomination
. Ainfi avec l'agrément
de la Cour il occupa pour la ſeconde
fois ce premier Poſte dans
la Magiftrature de Metz . Il eſt
mort âgé de 67.ans , & a laiffé
deux Fils & deux Filles . L'Aîné
a long- temps ſervydans lesTroupes
,&le Cadet eſt dans la Com-
Ipagnie des Gentilshommes de
Tournay. L'aînédes fillesa épou-
- ſe Monfieur de Tillon fon Cou
fin germain , d'une ancienne
Nobleſſe de Lorraine. On luy a
- fait une Pompe funebre , conforme
à fes employs& à ſa naiſ.
fance , par ordrede Dame Fran
çoiſe de Selve ſa Veuve , & qui
D 4
80- MERCURE
l'a déja eſté de Monfieur le Baron
de Semeuſe , Grand Bailly
de Lorraine. Elle eſt fille de Lazare
de Selve , Preſident à Metz,
qui eſt petit- fils de Jean de Selve
, Premier Preſident du Parlement
de Paris. Berard porte en
champ d'argent à la face de gueules
, chargée de trois Treffles d'or,
& accompagnée de trois Sauterel.
les de finople , deux en chef& une
en pointe ; pour suports deux Aizles
d'or , & pour cimier une Couronne
de Comte , Surmontéc d'une
fille naiſſante en Buste , vestuë à
l'antique , tenant d'une main une
Tour , & une Palme de l'autre.
La Maiſon de Selve porte en
champ d'azur à trois faces, ondées
d'argent .
Nous avons auſſi perdu le fils
unique d'un de nos plus confiderables
Hiſtoriens , mort à MonGALANT.
81
tauban , au retour de divers Voyages
qu'il avoit faits en Eſpagne
& en pluſieurs autres Lieux,
où il s'eſtoit acquis une connoifſance
toute particuliere de l'Hiſtoire
& des belles Lettres , de
forte qu'il eſtoit le veritable Heritier
de la ſcience du grand Hiſtorien
André du Cheſne fon
Ayeul , decedé en 1640. auquel
la France eſt redevable de la plus
belle antiquité & decouverte de
noſtre Hiſtoire de la premiere &
ſeconde Race de nos Roys , &
de l'illuſtre François du Cheſne
fon Pere , qui nous a donné plufieurs
Ouvrages , entr'autres les
- Cardinaux François;& lesChanceliers
de France , reçeus de tous
les Sçavans avec une approbation
generale .
Il y a quatre ou cinq mois
qu'on propoſa le mot de Torrent,
DS
82 MERCURE
pour matiere d'un Sonnet, fans
aucune contrainte de Bouts-rimez.
Je vous en ay déja envoyé
un , dont vous m'avez témoigné
eftre fort contente. Je croy que
vous ne le ferez pas moins de
celuy- cy. Il eſt de ſaiſon , puis
que nous ſommes encor dans un
temps de Sainteté. Ceux qui
voudront changerde ſujet, pourront
faire des Sonnetsfur unRocher.
GALANT. $3
SUR UN TORRENT.
SONNET.
E reconnois , Seigneur , que j'étois
infense,
Lors que je meperdis , en perdant
l'innocence ,
Et que je ne sçaurois , pour
offence,
t'avoir
Faire une trop fevere&longue pe.
e
Ie renonce à ces Lieux où j'ay trop
trop encenfé,
Contre se qui se doit à ta Divine
Effence
Pour avoir trop parlé , pour avoir
trop pensé , som
Desplus affreux Deferts je cherche
ale filence dup white
D6
84 MERCURE
Làje trouve un Torrent , qui tombe
d'un Rocher ?
Et paſſe comme uu Trait qu'on vient
de décocher ,

Mais qui s'élargiſſant ,finit foudain
fa course.
Vn Torrent de mes yeux s'écoule en
cemoment ,
Qui s'abîme en ton Sein comme de
dans ſa ſource ,
Où regne un doux repos fans aucun
changement.
•Ce Sonnet eft de Monfieur
Vignier de Richelieu , qui s'eſt
diverty à écrire , moitié en Profe,
& moitié en Vers , l'Avanture
dont je vay vous faire part. Voi
cy dans quels termes il en a
GALANT. 85
fait le recit à une Dame de ſes
Amies.
J
Aurois estébien embaraffé , Madame,
a répondre àce que vous defirez
de moy touchant les Nouvelles,
Sans l'Histoire que je viens d'apprendre.
Comme elle est arrivée dans
noſtre voisinage , &qu'elle est veritable
dans toutes ses circonstan-
-ces , j'ay crû qu'elle meritoit de vous
estre envoyée , & qu'elle estoit digne
de l'agreable ſaiſon du Carnaval,
où nous commençons d'entrer.
Un bon Greffier , & Greffier
d'importance o
Dans une grande Ville à ſon aife
vivoit,
Lequel greffant en bonne conſcience
,
-Defon labeur , trois beaux
Enfans ayoit.
86 MERCURE
Sa femme eſtant dans le Tombeau
gizante ,
Il ne ceſſoit de ſoûpirer.
Par fon grand deüil, ſe faifoit
admirer,
Er la vie à ſes voeux ſembloit indiferente.
Il ne perdoit ny Meſſes,ny Sermons
;
Afin de chaffer les Demons,
Il jeûnoit deux fois la femaine,
Mais il en avoir un chezluy
Qui la nuit chaſſoit ſon ennuy,
Etqu'on ne peut chaffer qu'avec
beaucoup de peine........
Jeanne eſtoit le nom du Démon
,
Qui gouvernoit bien fa Famille
,
GALANT .
87
Et qu'il aimoit auffi dit- on ,
Autant& plus qu'il ne faiſoir
faFille.
Jeanne eſtoitbelle , on luy faifoit
la Cour ;
Et la- deſſus , elle lay dit un
jour ,
Maiſtre , un fort bon Garçon me
veut en mariage.
Le Greffier auſſi-toſt fit venir le
Garçon ,
Le fait donner dans l'Ameçon ,
Et luy parle de leanne avecgrand
avantage.
Il s'instruifit parfaitement des
moyens de ce nouveau Prétendant ,
&de l'habiletéqu'il avoit autravail.
Apres cela, il fit venirfon Pere,
& la Merede Ieanne , & enpeu
de temps il arreſta toutes choses au
88 MERCURE
defir des deux Parties. Il ne reſtoit
plus pour venir au mariage , que de
faire publier des Bans . Le Greffier
quise chargea de ceſoin , alla parler
auffitoft au Curé de la Paroiſſe .
Le Curé en publia deux les deux
Dimanches ſuivans ; & durant ce
temps, le Greffier fit mille reflexions
Sur luy- méme ,fur la perte qu'il alloit
faire de Leanne ,& fur le be-
Soin qu'il avoit de cette bonne Fille.
Mais ( ce qui n'arrive queres aux!
Greffiers )
د
Par un prodige étonnant , &
nouveau ,
Un fcrupule preſſant ſe gliſſa
dans ſoname ,
De donner à ce Jouvenceau
Sa Jeanne qu'il aimoit, comme ſa
propre femme .
Toutes ces reflexions furent fi
GALANT. 89
puiſſantes fur l'esprit du Greffier ,
qu'ilse refolut de prendre pour luymefme
celle qui le faisoit trembler,
- dans la seule pensée de la voir entre
les bras d'un autre. Lejourfuivant
, il la fit venirdansſa Cham
bre ,& apres des tendreſſes extraordinaires
, il luy declara le deſſein
qu'il avoit pris .
Jeanne qui n'eut jamais prétendu
cet honneur ,
Puis qu'il paſſoit auſſi de beaucoup
ſon attente ,
Comme Fille reconnoiſſante ,
L'embraſſa lors de tout ſon
coeur.
Il n'attendit pas au lendemain
pour faire partir un Courier , afin
d'avoir un Ban de l'Evesque ,&
Diſpenſe des deux autres . Les ayant
reçûs comme il defiroit , il alla trou
१०
MERCURE
ver le Curé , luyouvritfon coeur, luy
fit connoistre tes ergagemens qu'il
avoit avec Icanne ,& que sa con-
Scienceneferoit jamais en repos, s'il
ne rompoit promptement ce qu'il
avoit voulu lier mal à propos. Il
luy dit quantité d'autres raiſons ,
qui porterent le Curé àfaire ce qu'il
defiroit. D'autre costé , le Curé en
viſageoit son propre interest , &
trouvoit pourtant de grandes dif
ficultez ; mais que nefait. onpoint
pourun Amy ?
De plus s'il eſtoit attaqué ,
Il avoit dequoy ſe défendre .
Tous les deux s'appellant Paqué
,
Ne pouvoit-il pas fe méprendre
?
Il publia donc ce Ban à la pre
miere Meffe , & donna permißion
:
GALANT.
91
ar Greffier de fe marier ou bon lay
Sembleroit. Il alla avec Jeanne à
2. une Maison de Campagne qu'il
avoit à une lieuë de la Ville , où le
Curé du Village les maria fans bruit
1 & fans ceremonie. Cependant le
malheureux Pasqué s'estoit fait
brave , car il devoit eſtre marié le
mesme iour. Le Festin estoit com.
mandé chez un Traiteur , & tous
4 les Conviez attendoient Ieanne avec
une extréme impatience ; mais ils
furent bien mortifiez quand ils ap
prirent par un Meffager qu'ils
avoient envoyé, queleanne ne viendroit
point. En effet, elle nese ren-
- dit que le lendemain chez ſon nouvel
Epoux. Il eſtoit l'heure du Diner
, & lors que l'on eut fervy fur
table,le Greffier dit qu'il ne vouloit
s'y mettre qu'au Deffert . Quand on
l'aporta, ilprit Ieanne par la main ,
92 MERCURE
Et d'une maniere engageante,
Il dit; Ecoutez, mes Enfans ,
Jeanne par ſa vertu , n'eſt plus
voſtre Servante ,
C'eſt ma Femme à preſent; ſoyezluy
complaifans ,
Elle vous ſera complaiſante.
Je vous laiſſe à penser , Madame,
qu'elle fut la ſurpriſe des deux
Garçons , & de la Fille du Greffier.
Son fils aîné luy dit ; Mon
Pere ,
Quand nous badinions Jeanne
, & moy
Plus qu'il n'euſt eſté neceffaire,
Ie ne penſois pas ſur ma foy ,
Pouffer le badinage avec ma
Belle-mere ,
Ce ieune Homme est tres- bien
1
GALAN Τ.
fait; il a de l'esprit,& de l'étude,
&la faute de ſon Pere , & la fienne,
le toucherent ſi vivement , qu'à
l'heure méme ilſe retira dans les
Capucins, avec une forte reſolution
d'y faire penitence le reste deſavie.
La Fille ne fut pas moins ſenſible
au beau Deſſert que fon Pere venoit
deluy donner. Elle ne pût retenir
ſes larmes, qui furent accompagnées
de quelques plaintes ; mais ayant
apperçeu un Diamant dans le doigt
de leanne , elle luy dit d'un ton de
colere ,
Vrayment , Ieanne , c'eſt bien
à vous ,
Apres avoir ſéduit mon Pere ,
De porter encor des Bijoux
: Qu'a portez autrefois ma Mere
?
Sur cela , Leanne tira de fon
94 MERCURE
doigt le Diamant , & le préſenta
avec beaucoup d'honneſteté à fa
Belle-fitte, qui leprit sans façon,
qui ne pouvant plus vivre avecfon
Pere, s'alla renfermer dans les Frfulines,
d'où l'on ne croit pas qu'el
le ait jamais envie de fortir. Le
Cadet, pour ne paroiſtre pas le feul
inſenſible , apres avoir dit àfon
Pere , qu'il avoit fait la chose du
monde la plus honteuse pour luy ,
alla trouver un Capitaine qui levoit
des Cavaliers, &s'enrôla dans
Sa Compagnie.
Ainfi Ieanne, & lebon Greffier ,
Sçeurent à Dieu donner deux
Anges ,
Au Grand Loüisun Cavalier,
Et tous en general , s'acquirent
des loüanges.
Vn Mariage fi extraordinaireſe
GALAN T.
95
}
A
6
répandit aussi- tost par toute la Ville,
& iln'y eut ny petit ny grand ,
Qui ne fit reproche au Gref.
fier ,
Apres cette ſainte Retraite ,
Que ſi leanne penſoit avoir fait
Maiſon nette ,
Elle y laiſſoit pourtant le plus
ſale bourbier.
Sur ces entrefaites , le miferable
Paqué qui avoit fçen quelque chose
de ce qui s'estoit passé, entra
brusquement dans la Chambre du
Trompeur deJoy-méme ,
Où plein d'égarement, & comme
à demyfou ,
Voyant dansun fauteüil ſa femme
prétenduë ,
Il alloit luy fauter au cou ,
Si le Greffier ſoudain ne l'avoit
défenduë .
96 MERCURE
८ Pasqué jettant fur fon Rival
un regard de travers , s'écria ,
Quoy, Monfieur le Greffier,vous
mocquez- vous de nous ?
Rendez nous noutre Fiancée ;
Ardé, ne l'on- je pas bravement
carreſſée
Mille & mille fois avant vous ?
Comme on ne manque pas de Confeils
dans les villes , &Souvent de
Conſeils intereſſez , les Parens de
Paqué,ſur l'avis qu'on leur donna ,
preſenterent Requeste à Monsieur
le Bailly, aux fins de réparation , &
de tous dépens , dommages & intereſts;
ce qui leur ayant esté accorde
,
Le Greffier fut contraint de
payer les Viandes ,
Ainſi que les Habits levez chez
les Marchands ,
:
Bref
GALAN T. 97
- Breftoutes les autres demandes
30
لا
i
A
1
Que l'on fit faire aux Complaignans.
:
Mais , Madame , ce n'est pas le
tout la Iustice entreprend le Curé,
& quoy que le Greffier prenne fon
fait & cauſe , & qu'il offre déia
unefomme confiderable pour étouffer
cette Affaire, on nesçait pas encore
ce qui en arrivera. Si l'évenement
merite de vous estre mandé , vous
en aurezbien- tost des nouvelles ,
i'auray un extréme plaisir de vous
faire quelquefois rire aux depens de
nos Provinciaux.
Nous avons à Rome Monfieur
l'Abbé Servient , Camerier ſecret
participant du Pape , dont
la Charge luy donne un logementdans
le Palais de ſa Sainteté.
Ce logement ayant eſté cauſe,
Avril 1683 . E
1
98 MERCURE
qu'il n'a pû faire faire devant fa
Porte des feux de joye , ſur la
Naiſſance de Monſeigneur le
Duc de Bourgogne , comme les
autres François qui ſont dans la
méme Ville , fon zele părut bien
plus magnifiquement lors qu'il
cut appris cette Naiſſance. Il fit
repreſenter un Opera de Muſique
chez le Sieur MarioCianti ,
Cavalier Romain , où toutes les
Perſonnes les plus qualifiées de
Rome ſe trouverent. Elles y furent
regalées de toutes fortes de
rafraîchiſſemens ſervisen profufion,
avec une propreté extraordinaire.
Cet Opera eut de ſi grandes
beautez , que la Reyne de
Suede ne put, s'empefcher de
prier Monfieur l'Abbé Servient
de le faire repreſenter encor une
fois chez elle . Il ne faut pas s'é
tonner ſi la Muſique en fut trow
10
TEQUE DE
GALANΤ.
OTHEQUE P
vée admirable , puis qu'elle étoit
de la Compoſition de cet hable
Autheur Don Pietro Pignalta ,
Maiſtre de l'Apollinaire. Un tranſport
de joye ſi particulier , &
1 qui ſe fait distinguer fi generalement
, paroiſt bien fortir d'un
coeur entierement dans les intereſts
de ſon Prince. Cet Abbé
i ne dément point ſes Anceſtres ,
dont le zele pour l'Etat a toûjours
fort éclaté. Nous l'avons
veu de nos jours par Monfieur
Servient Sur- Intendant des Fi-
-nances, par Monfieur de Lionne
- Secretaire d'Etat, ſes Oncles , &
- par Monfieur Servient fon Pere ,
qui a eſté confirmé plus de vingt
ans Ambaſſadeur de France à
Turin.
On a auſſi repréſenté unOpéra
à Gennes dans le Palais du
Prince Doria , où la plus grande
E 2
100 MERCURE
partie du Sénat s'eſt trouvée. On
y voyoit Sainte Françoiſe Romaine,
qui conſentoit que le Roy
de Naples fiſt ſon Fils prifonnier,
& ce même Fils délivré par miracle
. Comme chaque Païs a ſes
manieres , un Pere Jeſuite fit une
éloquente Prédication à ceux qui
eſtoient aſſemblez , pour entendre
cet Opera.
Quoy que dans le Carnaval ,
on ne donne point extraordinairement
des divertiſſemens publics
à Paris , comme c'eſt l'ufage
en beaucoup d'autres Villes
de l'Europe , on ne laiſſe pas d'y
faire des Feſtes auſſi galantes &
en auffi grand nombre chez les
Perſonnes qualifiées , que l'on en
faſſe en aucun Lieu de la Terre .
Les Spectateurs s'y trouvent toûjours
en confufion, ſans qu'il foit
beſoin de les amaffer , en puGALAN
T. ΙΟΙ
bliant le Spectacle longtemps
avant qu'il ſe donne. Auſſi peuton
dire que chaque Hôtel de
Paris paſſeroitdans les Païs Etrangers
pour le Palais d'un Souverain
, & chaque Quartier pour
une tres- grande Ville. Les nom.
breuſes Aſſemblées qu'on a vûës
ce Carnaval à l'Hôtel de Duras,
font une preuve de ce que je dis.
On y a donné pluſieurs Repréſentation
d'un Opera nouveau ,
- intitulé L'Amour Berger. C'eſtoit
une Pastorale , qui a attiré une
telle foule , que les Perſonnes du
premier rang n'ont pû quelquefois
y trouver place. Voicy le
Prologue de cet Opera Le mois
prochain je vous parleray de la
Piece,&vous envoyeray les plus
beaux endroits , avec quelques
Airs notez . Vous ne ſerez pas fachée
de les voir , puis qu'ils font
E 3
102 MERCURE
de Monfieur de la Lande , dont
vous ſçavez que le nom n'eſt pas
inconnu à la Cour.
Apres une ouverture où les
Hautbois reprenoient ſur les
Violons , les Flûtes douces ſur les
Hautbois ,& les Muſetes ſur les
Flûtes douces , l'Amour paroifſoit
en Habit de Berger ſous le
nom de Tircis , & un des Petits
Amours de ſa ſuite commençoit
le Prologue en chantant ces
Vers .
Eunes Beautez qui voulez
plaire ,
Venez dans ces aimables Lieux ,
Prenez bien l'air d'une Bergere,
Et les coeurs prendront dans vos
yeux
Uneflâme fincere.
GALANT.
103
L'AMOUR .
Suivez le Dieu d'Amour
Dans ce charmant Bocage ,
C'eft icy qu'on s'engage ,
Et qui ſçait bien aimer , y Sçait
plaire à son tour ;
On n'est pas volage
Dans ce beau Sejour.
:
On n'entre point dans le mystere
De mon déguisement ,
On prend l' Armour pour un Amant;
Je paſſe aupres d'une Bergere
Pour un Bergerſeulement .
Ie ne me montre guére ,
Et qui veut toûjours plaire ,
Doit se montrer rarement .
Mais j'apperçois Iris , cette Beauté
touchante ,
Qui ne croyoit jamais changer ;
Ie vay la rendre inconstante ,
Pourmieux la rengager.
E 4
104 MERCURE
Le dépit qui la tourmente ,
La rend déja plus charmante
Aux yeux de fon Berger.
T
La Bergere Iris entroit , &
chantoit d'abord ces Vers , fans
appercevoir l'Amour.
Un si juste dépit feroit-il inutile ?
Ne gagneroit-il rien ſurmoy ?
Céladon me soupçonne , il doute de
mafo'y ,
Vnsi juste dépit seroit - il inutile ?
Ab, qu'il est difficile
D'oublier un Amant
Qu'on trouve encor charmant!
Ah, qu'il est difficile
De rendre un coeur tranquile ,
Apres un grand attachement !
Iris pourſuivoit , apres avoir
apperçeu l'Amour , qu'elle prenoit
pour Tircis .
Mais quel aimable Objet me porte
P
à l'inconstance !
GALANT.
105
C'est le charmant Tircis , l'honneur
de ceHameau.
Attaquons fon indiférence ;
Vn Bergerſi jeune&fibeau ,
Donne un panchant tout nouveau
Vers une belle vangeance ;
Mon coeurcharmédefapréſence,
Abandonne à mon Chien le ſoin de
mon Troupeau.
DIALOGUE DIRIS ,
ET DE L'AMOUR ,
crû TIRCIS .
IRIS.
Oûjours réveur
Tuy
&Solitaire,
Tircis nous quitte
nos Ieux ?
2. il fuit
L'AMOUR crû TIRCIS
Vn Berger amoureux ,
Qui nesçauroit plaire ,
Doit fuir les Amans heureux..
E
106 MERCURE
IRIS.
Tout celebre une Naiſſance
Qui fait la gloire de la France ,
Et le bonheurde nos Troupeaux.
Nos Moutons enfont mefme &plus
gays& plus beaux ,
Et la réjoüiſſance
Qui dans ce beau Sejour
Fait d'une nuit un ſi beau jour ,
Ne cede pas à la magnificence
De la Ville& de la Cour.
Oüy, le bonheur de tout le monde
Fait un commun empreſſement.
Tout celebre le don d'une Nymphe
feconde
Tout brille dans les airs juſques au
Firmament , -
Tout est en feu fur la terre , &
fur l'onde ;
La nuit dans l'Empirée allume des
Flambeaux
Tous nouveaux ,
Et le Ciel à son tour veut enfin que
l'on voye
GALANT. 107
!
Qu'à nostre exemple il fait fon
Feudejoye.
L'AMOUR crû TIRCIS....
Le Ciel fait toûjours àpropos
Des prodiges & des miracles ;
Mais le bonheur d'un vray Heros
Est plus für que les Oracles
Pouraffurer un vray repos..
On n'entend retentirſous nos pieds,
e fur nos testes,
Que lenom du Conquerant ;
LOVIS paroist auffi grand
Dans nos Festes,
Que dans fes Conquestes ..
IRIS.
N'aurez 'aurez - vous point de part aux
honneurs qu'on luy rend ?
L'AMOUR crû TIRCIS.
Fay déja signalé mon zele ,
Ma joye a pourun temps fait taire
ma douleur ;
Le reviens aux soupirs , j'en dois à
man malheur
E6
108 MERCURE
Laissezmoy , je vous crains , je
veux estrefidelle.
Par quel charmeSecret enchantezvous
mon coeur ?
Quoy, vostre feul abord caufe.t'il
une ardeur ?
Apeine jevous vois , Iris , &je vous
aime.
IRIS.
Non, Tircis, jene le croy pas ,
Iefçay que vostre amour extréme
Apour objet d'autres appas.
Je connois une Bergere
Qui fent pourvous de l'amour ;
Et comme elle a dequoy plaire .
Vous l'aimez à vôtre tour.
L'AMOUR crû TIRCIS.
Iris , onfoufre tant auprés d'une In
humaine ,
Et mon fort eſt ſt rigoureux
Que ce n'est qu'en changeant que je
puis eftre heureux.
Oui,je vous l'avoûray fans peine.
GALANT 109

Le plaisir d'estre aimé me rendroit
amoureux.
IRIS.
Vne Bergere moins cruelle ,
Qui pousseroit pour vous des foûpirs
enflâmez ,
Auroit donc le ſecret de vous chan
ger pour elle ?
L'AMOUR crû TIRCIS.
Mes fens en seroientfi charmez,
Qu'alors je pourrois bien devenir
infidelle.
IRIS.
Vous l'eſtes donc,& vous m'aimez
L'AMOUR crû TIRCIS.
Si les premiers regards d'une ame
prévenuë
Rendent un coeur ſenſible à vos
appas
Si vous estes aimée auſſi toſt que
connue .
Quand vous aimerez bien , que ne
Serez vous pas ?
110 MERCURE
IRIS.
Siſans me voir,fans me connoître,
Vous avez, Sçeu gagner mon coeur,
Aquel point en feriez- vous mal
tre ,
Si vous aviez pris ſoin d'en eſtre le
vainqueur ?
Un Berger , & une Bergere ,
paroiſſoient icy , & chantoient
ces Vers..
Les coeurs qu'Amour affemble
Sans le consentement
De la Maîtresse & de l'Amant
Sont les mieux unis ensemble ..
Le bonheur fuit constamment
Les coeurs qu' Amour affemble ,
Sans le confentement
De la Maîtreffe & de l'Amant..
و ر
GALANT. III
L'AMOVR crû TIRCIS.
Courons à la réjoüiffance .
Retournons à nos Ieux
Ieſens que mõbonheur commence,
Et les plus doux plaiſirs ſuivent les
coeurs heureux.
7
Celebrons encor la Naiſſance
Du Prince dont le Ciel vient d'honorer
la France.
Quefon deſtin est doux & beau !
Que Sa gloire fera nouvelle !
Des plus parfaits Heros,le plus parfait
Modelle ,
Le reconnoist dés le Berceau
Pour fon Image fidelle.
IRIS.
Quefon destin eft raviſſant !
Quefa gloire fera nouvelle ,
Si la Felicité qui le fuit qui l'ap
pelle ,
Qui l'accueille en naiſſant ,
112 MERCURE
c
Eft en tout temps pour luy si riante,
&fibelle!
L'AMOVR crû TIRCIS.
Que fon deſtin est raviſſant !
Que fa gloire fera nouvelle ,
S'il est aussi parfait , s'il est ausfi
puiſſant
Que l'est LOVIS dans ſa gloire
immortelle !
IRIS.
Quefon deftin eſt raviſſant !
Que sa gloire ſera nouvelles
S'il est außi parfait , s'il est außi
puiſſant
Que ieSeray toûjours fidelle !
L'Amour repetoit ces quatre
derniers Vers ; & un Choeur
de Bergers paroiffant enſuite
un petit Amour chantoit ce
Couplet.
Bivaux triſtes &deſolez
ود
GALANT.
113
Aprés les Biens que le Ciel vous en-
3.
voye ,
Si vous voulez ,
Plus d'unſuiet de ioye
Viendra guerir vos coeurs trouble.z
Quittez pour untemps vos Houletes
,
Confiez à vos Chiens le ſoin de vos
Troupeaux ,
Dancezau Són de vos Mufetes,
Meflez-y mille tons nouveaux.
Depetites Chansonnetés
Soulagent ſouvent degrāds maux.
Aprés que le Choeur avoit repeté
, l'Entrée des Bergers ſe faifoit.
Les Bergers eſtoient , Monfieur
le Comte de Duras , Monfieur
le Marquis de Grignan ,
Monfieur le Comte de Teride ,
Monfieur de la Martelliere , &
Monfieur Huet. Quatre Bergeres
ſeules ouvroient l'Entrée ,
114 MERCURE
qui finiſſoit par un Paſſepied figuré
; aprés quoy , deux Bergeres
, & un Berger , chantoient
ces Vers fur l'Air de l'Entrée .
C'eſt icy qu'une belle flame
Rend bientoft les deſirs contens ;
Dés qu'on aime , on ouvre fon
ame,
Et qui plaist , n'yperd iamaisfon
temps,
On dançoit fur cet Air , & on
reprenoit le double.
Aquoy fert un amour ſevere ,
Pourdes coeurs ravis de charmer?
Du moment que l'on cherche à
plaire ,
On veut bien entreprendre d'aimer.
La Symphonie recommençoit
l'ouverture :
GALANT .
115
Ce Prologue doit faire juger
dela bonté des deux Volumes
de la Politique des Amans, quiſe
debitent depuis peu de jours ,
puis que le Public les doit à la
meſme Perſonne qui a fait ces
Vers. C'eſt un Ouvrage remply
de pensées fines & délicates , &
qui ne peut partir que d'unHomme
qui ſçait le monde , & à qui
tout le ſecret du coeur eft connu.
L'eſprit de celuy qui a compoſé
ce Livre , brille d'abord dans l'Epître
, & qui réüffit dans une
Epiſtre dédicatoire , peut ſe tenir
preſque aſſuré de plaire dans tous
ſes Ouvrages. On ne peut concevoir
une idée plus haute d'un
jeune Seigneur parfaitement accomply
que celle que cette
- Epître nous donne de Monfieur
le Marquis de Lomagne. On y
voit ce qu'eſt ce jeune Marquis ,
د
116 MERCURE
ce qu'il doit eſtre un jour , &
tout l'éclat de ſon illuſtre Maiſon.
Il y paroît l'Aîné du nom de
Levy , & defcendu du ſecond
Chrêtien de France , le premier
qui fut baptiſé apres Clovis portant
ce nom .
ou les
Ceux qui voudront voir les
Armes de tout ce qu'il y a de
Maiſons conſidérables , les trouveront
dans le Livre intitulé ,
Tableaux Genealogiques ,
Seize Quartiers de nos Roys , depuis
Saint Loüis iuſques à preſent ; des
Princes & Princeſſes qui vivent, &
de plusieurs Seigneurs de ce Royaume
, par Monfieur le Laboureur.
On a mis au devant de ces Tableaux
, un Traité préliminaire
de l'origine & de l'uſage des
Quartiers pour les Preuves de
Nobleſſe , par le Pere Meneſtrier
Jeſuite. Comme il y a quelques
THEQUE
DELA
NOAT
Ia lePautreSoulp.
GALANT.
117
Ecuffons que Monfieur le Laboureur
a laiſſez vuides , parce
qu'ils luy eſtoient inconnus , je
croy obliger le Public , en avertiffant
que ceux qui les ſçauront
& ſouhaiteront les faire remplir ,
pourront s'adreſſer au St Jollain
Graveur Ruë S. Jacques , qui a
pris le ſoin de cet Ouvrage , &
qui les gravera inceſſamment.
Cet Article de Gravûre me
fait ſouvenir qu'en vous parlant
il y a un mois , de toutes les Mafcaradesqui
ſe ſont faites à la Cour
pendant le Carnaval , je promis
de vous faire graver celle de la
Nôce de Village , faite par Monſeigneur
le Dauphin. le vous ay
tenu parole , & voicy la Planche
que j'en ay fait faire. Vous la
pouvez confronter avec la defcription
de ma Lettre précedente
, afin d'en examiner les Habits
118 MERCURE
avec plus d'exactitude & plus de
plaifir. Ils eſtoient riches , quoy
que convenables au ſujet , & les
Perſonnes qui repréſentoient les
Gens de la Nôce , n'ayant pû
prendre l'air Villageois , en prenant
l'habillement de Village ,
ony remarquoit quelque choſe ,
qui imprimoit le reſpect avec la
Joye .
Il eſt peu de Villes, où le Carnaval
n'ait donné occaſion à de
pareilles Réjoüiſſances .On a veu
icy de fort jolis Vers , d'une Mafcarade
qui s'est faite à Montauban.
C'eſtoit un More qui les
préſentoit à une Belle. Les plaintes
qu'il fait ſont tournées ſi
galamment , qu'il mérite bien
que vous l'écoutiez.
GALANT. 119
10
LE MORE ,
A LA BELLE AMINTE .
DEPuis
VE
L
11
le jour fatal que mon
coeur vous adore ,
Je n'ay pû rien gagner parmafidelité
;
C'est avec trop de cruauté
Traiter les Gens de Turc à More.
Sans- doute qu'àvosyeux je neſuis
point aimable ,
Eſtant d'une figure un peu terrible
à voir ;
Mais si ie fuis noir comme un
Diable ,
Ie ne ſuis pas , Aminte,auſſi Diable,
que noir.
120 MERCURE
r
Ie connois la tendreſſe, & ieſçay que
l'on aime
AMontaubantout comme ailleurs;
Car l'Amour est par tout le mesme,
Il est de tout Païs , & de toutes couleurs.
Ie ne dispute pas à vos Lys la vi-
Etoire ,
L'ombre le doit toûjours céder à la
clarté;
Mais n'en déplaiſe au blanc, le noir
asa beauté ,
Et l'Ebene afon prix , auſſi-bien que
l'Yvoire.
Si voſtre ame préoccupée
Ne peut s'accoûtumer à ma noire
couleur,
Qu'il vienne des Rivaux éprouver
ma valeur ,
Ie
GALANT . 111
Ie me feray contr'eux tout blanc de
mon Epée.
Mais helas ! ie prévois qu' Amour ,
dont le pouvoir
M'a mis àvos rigueurs en bute,
Ne finira jamais noſtre longue difpute,
Et que nous en ferons toûjours du
blanc au noir .
L'adorois le Soleil avant que vous
connoistre ;
Maisvos beautez , Aminte , ont un
charmefi doux ,
Que dés que je vous vis paroître,
Tout mon Encensfuma pourvous .
Les autres, Amans diffimulent ;
Moy , ie viens fansfaçonvous dire
mon foucy
C'est le Soleil quim'a noircy
Avril 168 3 . F
122 MERCURE
1
1
i
Et cefont vos yeux qui me brûlent.
Enfin , Madame , nous avons
perdu la Signora Donna Anna
Carouſo, cette merveilleuſe Romaine
,dont je vous ay ſouvent
entretenuë. Elle retourne à Rome
,& laiſſe icy une grande réputation.
Son ſçavoir , ſamanie
re de chanter, & d'accompagner
ſa voix avec le Claveſſin & la
Lire, & plus que tout cela , fon
eſprit, ſa ſageſſe , & fa modestie,
luy ont fait acquerir une eſtime
extraordinaire dans ce Royaume
, où les choſes mediocres ne
font jamais admirées , où depuis
le Regne de Loüis LE GRAND,
on n'eſt pas accoûtumé d'en
voir des autres Païs qui ſurprenent.
Cette illuſtre Perſonne
prit congé du Roy ces jours
GALAN T.
123
paſſez chez Madame de Monteſpan
, où Sa Majesté reçeut
ſon Compliment avec ſon honneſteté
ordinaire. On dit qu'on
ne peut mieux parler qu'elle fit ,
& que ce Monarque , qui l'a
toûjours traitée avec beaucoup
de diſtinction , luy répondit en
des termes , qui luy faifant voir
l'eſtime qu'il faiſoit d'elle , luy
firent bien connoiſtre & éprou
ver en meſme temps dans ſon
cooeur , que c'eſt avec beaucoup
de raiſon qu'on a publié dans le
monde , qu'on ne ſçauroit l'approcher
ſans avoir pour luy de
l'adoration . Madame la Dauphine
a reçeu auffi le Compliment
de cette charmante Ro
maine ,avec cette civilité qui luy
attire tous les coeurs.
S'il vous aparu extraordinaire
qu'unHomme ait vécu cent dix
F 2
124
MERCURE
huit ans , vous ne pourrez apprendre
ſans étonnement , qu'une
Femme ait fait profeffion de
Religieuſe dans ſa ſoixante , &
dix-huitième année. C'eſt toutefois
ce que fit madame Huet
le 25. du dernier mois dans le
Convent des Carmelites de Gifors
, apres un an de Noviciat ,
dans l'étroite obſervance de toutes
les auſteritez de cet Ordre
qui eſt fort fevere. Elle eſt Veuve
de Monfieur Huer , d'une des
meilleures Familles du Païs , &
compte dans la ſienne juſqu'à la
quatrième genération . On peut
affurer qu'on ne fait Profeffion à
cet âge par aucuneconſidération
humaine ; & que fi toutes celles
quila font, eftoient auffi peu en
état de s'en répentir , on n'en
verroit pointqui ne fuffent trescontentes
d'avoir preferé le reGALANT.
125
pos du Cloiſtre aux vains tumultesdu
monde.
Vous avez ſans doute ſçeu que
Monfieur de Gabaret a fait le
Voyage de l'Amérique depuis un
an avec ſon Fſeadre, & qu'il n'en
eſt revenu qu'au mois de Ianvier;
mais peut eſtre ne vous a t'on
pas encor appris le détail de cette
longue promenade. Un jeune
Garde de la Marine , Fils de feu
Monfieur de Vienne-Buſſeroles ,
en a écrit beaucoup de particularitez
. Il ſeroit fort ſurprenant
que n'eſtant encor que dans ſa
quinziéme année , il euſt pû faire
de remarques auſſi juſtes qu'il en
fait fur ce qu'il a veu dans ce
nouveauMonde , s'il n'eſtoit d'une
Famille où l'eſprit eſt un bien
heréditaire. Cependant comme
pluſieurs chofes luy font échapées
,& qu'il m'eſt tombé entre
F 3
126 MERCURE
les mains une deſcription de ce
Voyage , beaucoup plus exacte
& plus ample que la ſienne , je
vous envoye la Lettre qui la contient
, afin que vous en ſcachiez
plus de circonſtances .
i
A ML. C. D. M.
E m'acquite de ma promeſſe , en
vous envoyant la description de
nostre voyage de l'Amerique ,pour
lequel vous vous souvenez qu'on
avoit armé à Rochefort trois Na
wires du quatrième rang , qui ont
esté commandez par Monsieur de
Cabaret , Chef d'Escadre. Il avoit
fous luyfur le Faucon Monfieurle
Chevalierd' Arbouville pour Capitaine;
Monsieur de Courcelles , &
1
GALANT. 127
Monsieur le Chevalier de Valbelle ,
pour Lieutenans & Messieurs
d'Angoulain , de Timbrune &Ma
ret, pour Enseignes .
Le second Vaiſſeau estoit la Perle
, monté par Monsieur d'Amblimont
, ayant Monsieur de Perrinet
pour Second Capitaine ; Meſſieurs
des Roches , & du Taſt, pour Lieutenans
; & pour Enseignes , Meffieurs
de Confolain , de Noré, & de
Granery.
Sur la Tempeſte , Messieurs de
Machaut, & du Rivault, Capitaines;
Messieurs de Noyelles , & de
Moieq , Lieutenans ; & Messieurs
de Rompré', du Groloir , & du Lyon,
Enseignes.
La Flute qui portoit les vivres ,
estoit le Large , monté par Monfieur
Bardan. Monsieur Rouffel étoit
Licutenant,
Cette Efctare , qui avoit pour
F 4
128 MERCURE
Commiſſaire Monsieur du Gué , &
pour Ingénieur Monsicur Agarat ,
Sortit de la Riviere de Charante le
7. ou 8. du mois de May 1682. &
vers le 15. elle alla moüiller aux
Rades de la Rochelle , àba pointede
chef de Bois juſques au 25. qu'elle
fit voile pour la Martinique, qui est;
comme vous sçavez, une Ifle Fran-.
çoise , où nous arrivâmes le 5. de
Iuillet, apres quarante jours de Navigation
affez heureuſe , mais un
peu longue à cause des vents contraires,
que nous eûmes presque toû
jours juſques aux approches du Tropique,
où nous trouvâmes les vents
que l'on appelle Aliſez, qui ne commencerent
à nous servir qu'en ces
endroits - là. Nous moüillâmes au
Fort Royal,poury Saluer Monfieur
de Blenac General des Isles . Là le
Vaiſſeau nommé la Perle, rangeant
les terres en gagnant le vent aux
GALANT.
129
autres , alla toucher sur des Roches
pourries , d'où ilneſe tira qu'enſe
vouan: furſes Ancres , & quoy qu'il
ne s'en fentist pas alors toutefois il
ne laiſſa pas de s'en trouverfort in
commodé dans laſuite ; car dans le
retour de Matances à la Martinique
, ilfaisoit tant d'eau qu'il fal.
loit estre à la Pompe jour & nuit.
Dés le lendemain on leva l'Ancre
pour aller moüiller au Fort S. Pierre,
où nous arrivâmes le ſoir de tresbonne
heure. Ce Fort est considerable
par fes Habitans , mais il ne
vaut pas le Fort Royalpour laforce .
Les grandes allées d'Orangers que
j'y trouvay me furprirent fort , moy
qui venois d'un Pais où l'on éleve
les Orangers avec tant de foin &
tant de peine. Nous reçeumes toute
forte de bons traitemens des Peres
Iefuites de ce Pais-là, qui s'occupent
tous tres-utilement , les uns d'une
FS
130 MERCURE
façon,les autres de l'autre, dans les
employs d'un zele vrayment Apoftolique.
La Martinique est la princi
pale Isle que leRoy ait dans l'Ame.
rique. Elle est par tout fort monta
gneuse &pleine de bois , mais fort
fertileen Cannesde Sucre, qui estle
plus confiderable revenude fes Habitans.
Ily croistde bons Melons,&
unfruit tres- agreable que l'on ap
pelle Ananas. Ily auffiplusieurs au
tresfortes de Fruits,comme des Goianes
, des Patates , des Bananes
des Figues , qui ne font pas comme
celles de France. Apres avoir pris
dans cette Ifle tous lesrafraîchiffemens
neceſſaires pourun auffi grand
Voyage que celuy que nous allions
entreprendre ; ie dis grand Voyage ,
puis qu'il est conštant que les Vaif
feaux deSa Maiestén'avoient point
encorportéfon Pavillonsi loin de ce
costé là , nous en partimes le 15...
GALANT
131
Iuillet , & arrivâmes le 17. à la
Grenade , qui est habitée par des
François, &par des Sauvages. L'Ifle
est abondante en Cannes de Sucre,
en Tabac , &en Tortues. Ily a
auffiun Fort, mais qui n'est pas de
grand defence. De la Grenade nous
continuâmes nostre route àVau- le-
Vent. C'est en ces termes qu'on parle
en cette Partie du Monde ; par la
raison que ce Païs-là est au Couchant,
&que les vents du Levanty
regnent toujours. Nous fimes donc
noftreroute à l'Oüest vent arriere ,.
& avec tant de diligence , que le
24. du mois nous eûmes connoissance
du Cap de la Velle , qui eft Terre
de nouvelle Espagne , & continuant
ainſi nostre Sillage, nous vimes,mais
de loin, laMontagne de Ste Marthe,
que l'on appelle dans le Pais Sierras
Nevadas , qui veut dire en wôtre
langue, Montagnede Neige.Cet
ES
132 MERCURE
te Montagne est unedes plus hautes,
ou la plushaute quiſoit au monde.
Elle est dans la Zone torride par
313. degrez de longitude , &par
8. de latitude , & peut avoir 30. à
40. lieuës de tour. Elle est dans les
terres à 60. lieuës de la Mer ; &
on la voit aſſez distinctement par
un beau temps du Cap de Tiberon .
qui est dans l'Isle de Saint Dominique,
quoy que ce Cap en ſoit éloigné
de 150. lieuës. On luy en donne deux
de hauteur , perpendiculairement
depuis le Sommet jusqu'au niveau
de la Mer; ce qui est contre l'opi
nion des Geographes , qui veulent
que la Montagne la plus élevée
n'ait pas la moitié de la hauteur
de celle- cy. Mais pour vousfaire
mieux connoiſtre ſon extreme hauteur
; vous remarquerez, que contre
l'ordinaire des terres, qui font dans
ce climat , où aucunefraicheux neſe
?
GALANT.
133
peut conferver , celle- cyse voit converte
de neige dans toutes lesſaiſons
de l'année. Ily a cela de particulier
en cette Montagne , qu'elle est ha
bitée au pied , & en une partie de
la Coſte parun petit Peuple, qui entre
les autres Hommes pourroit pafferpourlesPigmées,
dont Pline nous
aparlé. Ces petits Hommes demeu
rent dans les bornes de leur Terroir
fans en fortir , c'est à dire
qu'ils n'habitent en aucune maniere
avec les autres Hommes ; & que
mesme ils fuyent &se cachent dans
des trous ,à la veuë feulement des
Perſonnes de nostre taille. Dans
les ſaiſons où ces petits Peuples
ont trop de chaud , ils habitent
des endroits de la Montagne plus
élevez que leurs habitations or
dinaires , & quand ils ont froid , ils
reviennent occuper leur premier
Texroir. Ces Pigmées vivent de
$34
MERCURE
gros Mil , dont ils font du Pain ,
&boivent d'une boiſſon qu'ils font
avec le même Pain. Ils l'appellent
Qüicou. On fait encor de cette bois-
Son avec la racine d'un Arbriſſeau
appelléMagure , c'est à dire aprés
qu'on en a tiré le fuc , qui autre.
ment empoisonneroit au lieu de nour.
rir. Quant à la Religion de ce
petit Peuple , je n'ay på en estre
informé.
Le 26. nous demeurâmes en pane
devant Cartagene une heure ou
deuxhors la portée du Canon pour
donner lieu de confiderer la Ville à
ceux qui n'estoient jamais venus en
ces Quartiers là. L'on voit cette
Villedans une Preſqu'Iſle faite par
la Mer, dont l'une des Coftes fait
le Port. Elle est d'une moyennegran
deur, auffi irreguliere dansſa figure
que dans ses fortifications , &
commandée par une Eminence , ou
GALANT.
135
1
il y a un Fort flanqué de quatre
Bastions , revestu de terre. Carta
gene est située par trois cens de
grez de longitude , & par dix de
grez trente minutes de latitude
nord.
Le 29. nous allames reconnoître
la terre àla Coste où eft Nombre de
Dios , &le mesme jour nous moüillâmes
l' Ancre à Portobelo. Cette
Ville , quoy que tres petite , est des
plus renommées & des plus confi
derables de l'Amerique Espagnole ,
foit pour la beauté & la bonté de
Son Port , qui est fort vaste &fi
net par tout , que les plus gros Vaif-
Seaux y peuvent moüiller en toute
afſurance ; foit pour ſa commodité,
n'estant éloigné que de dix -huit
lieuës de Panama , qui est le lieu
où l'on décharge toutes les richeſſes
qu'on apporte du Perou , pour estre
enfuite voituréespar des Mulets à
136 MERCURE
Portobelo , où elles s'embarquent pour
laHavane , d'où ensuite on les fait
partirpour l'Espagne. Quand nous
arrivames.là, il y avoit actuellement
un Vaisseau chargé , & prest
àfaire voile avec un gros Galion
qui l'eſcortoit ,&quin'apå empes.
cher que les Philibustiers ne l'ayent
pris en Mer , comme nous l'avons
appris depuis . Quoy que ce Portfoit
auffi confiderable auxEspagnols que
je viens de le marquer , il n'en est
pas mieux fortifié ; l'entrée n'en
estant défenduë que par un méchant
Fort defigure longue tres- irreguliere
, qui n'est flanqué d'aucune partie
, & qui est commandé par le
Cofteau , au pied duquel il eſt bâty.
La Ville qui est dans le fond de la
Baye , & qui ne se découvré que
lors qu'on est tout prest d'y entrer,
n'a aucune enceinte , & eft feule.
ment couverte de deux petits Re
GALANT. 137
dans qu'on a élevezfur lepanchant
de la Colline , au bas de laquelle
elle est affife. Un Fort revestu de
pierre fait la fûreté de cette Ville..
Il est situé sur le panchant de la
Colline , dont je viens de vous par->
ler , &n'est en aucune maniere défendu
par le costé qui regarde la
montagne , ny par les deux qui re
gardent la terre . Celuy qui regarde
la Mer est flanqué seulement par
deux petits Bastions , qui n'ont
qu'une toife & demie de flanc ;
&à l'extremité de la Baye on voit
une Redoute quarrée , revestuë de
pierre , qui peut avoir douze toiſes
de face . Voila en racourcy ce que
c'est que Portobelo. On pretend le
fortifier d'une Citadelle àfix Baſtions
, qu'on doit fituer entre deux
Rivieres à demy portée de Canon
des Forts. Nous moüillames auprés
de celuy qui défend l'entrée du Port.
138 MERCURE
Onyfait garde en tout temps ,&
nous ne doutâmes point qu'elle n'y
fuſt redoublée tant que nousyfumes.
Monsieur de Gabaret voulant découvrir
la diſpoſition des efprits ,
députa ausfi-tost Monfieur de Septen
, Major de l'Escadre , qui s'étant
mis en Canot avec le Pavillon
déployé, eut un pour-parler avecle
Commandant du Fort de l'entrée ,
aprés quoy il fut renvoyé au Gouverneur.
Comme il approchoit de la
Ville , il vit venir une Chaloupe
ayant le Pavillon Espagnol, qui luy
fitsçavoir qu'on venoit le prendre.
Il entra dedans , & alla trouver le
Gouverneur qui luy donna Audience
; il revint ensuite rendre compte
àMonfieur de Gabaret de ce qu'il
avoit negocié. Je nesçay point preciſement
ce qui se traita dans cette
conference , ny dans celles que l'on
cut avec d'autres Deputez ; jefçay
GALANT.
139
feulement qu'on leur demanda des
Prisonniers , & qu'ils répondirent
qu'ilsn'en avoient point. Cependant
lefoir fort tard , un Homme vint à
la nage au Bordde Monfieur d' Amblimont
qui rangeoit le plus ta terre
, & qui l'ayant reçeu dans fon
Canot , l'envoya en méme temps à
Monsieur de Gabaret . On apprit de
- luy que les Espagnols avoient 17 .
ou 18. François , ſans qu'il expli
quaſt s'ils les avoient comme Prifonniers.
Cela donna lieu à Mon
ſieur le Commandant de renvoyer à
la Ville dés le lendemain matin ,
pour s'y éclaircir de tout. On demandaces
François au Gouverneur. Il
dit qu'il estoit vray qu'on en avoit
quelques- uns , mais qu'ils estoient
zagez , & non sur le pied de Pri
Sonniers , & quefi on les vouloit , on
pouvoit les emmener. Ils furent rendus
, &diftribuezſur les trois Vaif-
1
140 MERCURE
Scaux, tous enfort mauvais équi.
page , maigres & defigurez. Cet
incident ne nous broüilla point ; au
contraire tout ſe paſſa de côté &
d'autre le plus doucement du monde,
en viſites , civilitez , & prefens.
Le Gouverneur commença par des
rafraîchiſſemens de deux Boeufs
gras , de Vin d'Espagne , de Confi.
tures , d'Oranges & de Citrons ,
qu'il envoya à Monfieur de Gabaret
, & il reçeut de luy une paire
de Pistolets , un Castor , & d'autres
chofes de cette nature. Il régala à
terre les Deputez de l'Escadre , &
lesfiens furent außi traitez dans le
Bord du Commandant . Ils y burent
Souvent lafanté des deux Roys de
France & d'Espagne avec les ceremonies
ordinaires , teftes nuës , &
faisant avec le Couteau & I Aßiete
un petit charivary qui nous parut
fort plaifant. Parmy les Capitaimes
GALANT! 141
&Officiers de Portobelo, il s'en trouva
deux qui avoient autrefois fervy
en Flandre , & qui parloient affez
bien François. Ils eftoient pleins
d'une finguliere veneration pour.
l'auguste Perſonne de Louis LE
GRAND , dont la reputation s'est
étenduë juſque dans cette extremité
du Monde , &juſque chez nos
Ennemis mesme , qui jamais n'en
parloient qu'avec éloge. Comme nous
avions affezmal moüillé la premiere
fois , ne connoiſſant pas encor le
Port , le Gouverneur nous envoya
fort honneſtement un Pilote , pour
nous faire rentrer & moüiller plus
avant , & mieux que nous n'avions
fait d'abord. Cela n'empeſcha pas
que deux des Navires Armadilles
qui estoient deſarmez , ne commençaffent
à s'agréerdés le moment qu'-
ils nous virent. Cefut toutefoispour
demeurer dansle Port.
142
1 MERCURE
Le 2. d'Aoust nous partîmes de
Portobelo , & comme le vent nous
estoit contraire , nous fümes obligez
de l'oüir , ce qui nous fit connoître
les Catives , ce font plus de cinquante
Iſles inhabitées. L'onziéme
du mesme mois nous découvrimes
l'Isle deRotan ou Goujava , qui est
dans le Golphe de Hondoure par
286. degrez de longitude , & 16.
de latitude. Cette Isle n'est habitée
que par des Corfaires qui s'y vien.
nent rafraîchir. Nous y trouvâmes
Le long d'un petit Iſlote un Navire
abandonné , ce qui nous fit croire
que l'on avoit pris , tuéou noyé l'E.
quipage. C'estoit apparemment un
reste de prise des Philibustiers fur
les Espagnols ; car outre quelques
fers de Cheval qui estoient restez
de la carguaiſon , nousy vîmesplufieurs
Farres de Vin d'Espagne , &
des Lettresen Espagnol , qui marGALANT.
143
quoient que ce Vaisseau estoit party
du mois de Juin de la méme an
-née 1682. Ainsi laprise en estoit recente.
Le 13. Nous découvrimes unpetit
Corſaire qui rodoit autour de
cet endroit , & qui ne s'approcha
pas de nous , quoy qu'un coup de
Canon luy fistle signal ordinaire
d'arriver. On luy auroit couruſus ,
fi la chose en avoit valu la peine.
Cette traverſe de Portobelo àRotan
fut dangereuse à cause des Bancs de
fable qui coupent toutes ces Mers.
D'ailleurs les fonds estoientfihauts
en certains endroits , que nos Pilotes
s'y trouvoient souvent embaraffez.
Le 25. nous reconnûmes l'Isle des
Pins & les Caps de Corantes & de
S. Antoine , qui font au bout de
l'oüeft de l'Isle de Cube. Nous eûmes
beaucoup de peine à doubler ce
dernier Cap , & fümes contraints
144 MERCURE
de demeurer à la pointe pendant
quelques jours , en attendant le vent
favorable.
Le 3. de Septembre nous rangeâmes
Porte- Cavane , que l'on voit
dans la mesme Ifle ; & le 6. nous
paſſâmes devant la Havane , qui
est le Port le plus considerable de
tousle Pais. Auſſi l'a- t'on fortifié
le mieux qu'on a pû. Cette Ville est
la Capitale de l'Iſle , & le ſejour
ordinaire du Capitaine General.
Son port fert de rendez- vous àtous
les Galions qui apportent l'argent
des Indes , comme aussi à tous les
Vaiſſeaux qui viennent de Sainte
Marie de Cartagene , de Nombre
de Dios , de Portobelo , de Campeche
, de la Veracruz , & de
tous les autres endroits du Méxique.
1
Le 7. nous mouillâmes à Matances.
Ce fut dans cette traverſe
que
GALANT.
145
nous aperçûmes la Comete que vous
avez veuë en France , & dont à
noſtre retour aux Ifles , nous trouvâmes
des obſervations que l'on
avoit envoyées aux Jefuites. Nous
lavîmes pour la premierefois la nuit
du 25. au 26. d' Aoust , la teste au
Nord- Nordeft , & la queüe à Oüest
fur Oücft. Pendant le ſejour que
nous fiſmes à Matances , nousyfûmesregalez
un Pere Jesuite & moy,
par un Espagnol le meilleurHomme
du monde. Nous estions au lieu où
l'on faisoit de l'eau , & où ce pauvre
Homme venoit pour nous voir.
Dés qu'il apperçeut ce Pere , il courut
à luy , luy baifa la main , &
aprés les civilitez ordinaires qu'ils
rendent aux Religieux , il nous donna
jour pour dîner chez luy. Nous
nous trouvámes au même endroit
où nous l'avions veu la premiere
fois . Il nous y prit en Canot , &nous
Avril 1683 .
G
146 MERCURE
fit remonter la Riviere environ un
quart de lieuë , juſques àfa Cafe.
Comme nous en approchions , nous
vîmes fon Negre fortir du Bois ,
avec un Cochon tout preſt à mettre
au feu , dans une broche de bois
qu'il portoit fur son épaule. Nous
entrâmes dans la Cafe. On mit le
couvert , où pour Linge, pour Affictes
, &pour Plats , deux feuilles
de Bapanier furent étenduës. Le
Cochon estant roſty , on lefervit fur
ces feüilles , & rien davantage ,
jusques au boüilly qu'on fervit
aprés. Il conſiſtoit encor en Cochon
boucaré&bouilly , avec unefigrande
quantité de Poivre , qu'on n'en
pouvoit mettre fur la langue Sans
Sentir un fen insuportable. Pour du
Pain & du Vin , il eust fallu s'en
paffer , fi quelques Gens de nos
Bords qui ſurvinrent n'en euffent
fourny ; mais comme il y en avoit
GALAN T. 147
peu , pour le nombre de Perſonnes
que nous estions , onſe ſauvafur la
Caſſave , & l'eau fraîche. Un autre
jour , pour nous rafraîchir, nous
entrâmes dans la Baye de Matances
, qui est dans la même Iſle de
Cube. Nous y fismes de l'Eau , du
Bois , de la Viande , du Poiſſon , &
enfin de toutes les chofes neceffaires
à la vie. Cette Baye est grande ,
mais il n'y a pas mouillagepar tout.
Ce n'est pas le ſeul defagrément ;
on eſſuye encor celuy de n'y trouver
aucun Habitant. Si cela est un mal,
il est adoucy par la grande quantité
de Chaſſe que l'on y rencontre ,
consistant en Boeufs sauvage , Ha-
Perroquets , & une infinité
d'autres Oyseaux bons à manger.
Nousy trouvames , entre autreGibier,
une espece de Rats , beaucoup
plus grands & plus gros que nos
Chats qui se tiennent fur des Ar
ras,
G 2
148 MERCURE
bres le long des Rivieres , & qui
ne s'enfuyent point pour voir aprés
eux plusieurs Chaffeurs. On y trouve
encor pour rafraichiſſement ,
d'une nature de Choux , qui font
fur la cime d'un tronc fort spon
gieux , & qui ont depuis 30. jufques
à so . pieds de haut. Onmange
ces fortes de Choux en diverfes
manieres , en ſoupe , enSalade , &
à la poivrade. La Peſche est abondante
en cette Baye , & l'on y prend
de toute forte de bon Poiſſon . On a
außi le plaisir en allant peſcher
dans les Rivieres qui tombent dans
la Baye , de cüeillir du Creſſon autant
qu'on en veut ; Ileſt ſemblable
à celuy d'Europe. Outre tous ces
biens qui ſont donnez par la nature,
elley donne encordu Selen abondance
, & des Fruits de diverſes
manieres ; entr'autres des Prunes
qu'on appelle de Monbin , & des
t
GALANT.
149
Raisins de deux especes. Cet agreable
Païs est , comme je l'ay déja dit,
dans l'Isle de Cube , laquelle a , felon
les obfervations des Geographes,
280. lieuës de long , & 40. lieuës
de large. Elle est située entre 289 .
& 301. degrez de longitude , &
20. & 22. de latitudes c'est à dire
que fon côté plus Nord est à 30.
lieuës du Tropique du Cancre.
Le 19. nous partimes de Matances
pour aller débouquer par
Bahama , où les vents de Nordforcezfont
extrémement à craindre , à
cause du peu d'espace du Détroit,
qui a d'un côté la Terre-ferme , &
de l'autre les Isles , contre leſquetles
il est dangereux d'aller brifer;
outre que les Courans estant tres-
- rapides , ſi la Mer vient à estre
agitée par de gros vents , tels que
font ceux du Nord , quand ils tirent
en cet endroit. là, le peril est
G3
150
MERCURE
grand pour d'aussi petits Vaiſſeaux
qu'estoient les nostres. Nous paſſa
mes neanmoins heureuſement ce Canal
, qui a 25. lieuës de large , &
60. lieuës de long. Il est entre 24.
27. degrez de latitude. Nous costo.
yâmes ensuite toute la Floride jufqu'à
la hauteur de la Bermude , où
nous trouvâmes les vents pour la
Martinique , que nous découvrîmes
dés lematin 24. Octobre , & où nous
allâmes mouiller le 26. au Fort Saint
Pierre. Ily avoit prés de trois mois
& demy que nous en eftions partis .
On nous y apprit la nouvelle de la
Naissance de Monseigneur le Duc
de Bourgogne.
Le jour des Morts 2. de Novem.
bre , nous partîmes encor de la Martinique
pour retourner à la Grenade
, où nous primes Monsieur de
Gabaret , frere de nostre Commandant
, qui en est le Gouverneur.
GALANT . I
Nous le paſſames avec Madamesa
femme à la MMaarrttiinniiqquuee , où elle
vouloit faire ſes couches , & où nous
- arrivâmes le 16. Dans cette traverſe
, un petit Esquifchargé de
quatre ou cinq Anglois , parut à la
veuë des Vaiſſeaux . Monfieur de
Gabaret arriva fur eux pourſçavoir
ce que c'estoit ; & fut fort
furpris , lors qu'il vit ces Miserables
, qui à peine pouvoient remuer
la rame pour accoſter le Navire ,
tant ils estoient fatiguez par la
faim , la foif, le mauvais temps ,
&les coups de Mer. Les ayant enfin
reçeus dans ſon Bord , il apprit
d'eux qu'ils venoient de Tabaco ,
d'où les mauvais traitemens qu'on
leur avoit fait , les avoient contraints
de partir , & de se mettre
60mme par desespoir , à la mercy
des flots dans cet Esquif , où le peu
de provisions qu'ils avoient leur
G4
152 MERCURE
ayant manqué depuis cinqjours , ils
avoient beaucoup fouffert. Ce fut
une bonne fortune pour eux de nous
avoir rencontrez ; car à la route
qu'ils faisoient , ils alloient donner
fur quelqu'un des Grenadins , ouils
feroient mort de faim , ou à S.Vincent
en danger d'y eſtre tuez par les
Caraybes qui occupent l'Ifle , & qui
font Ennemis irreconciliables des
Anglois.
on
Si- toft que nous fümes de retour
à la Martinique , Monfieur de Gabaret
donna ſes ordres & marqua
un jour pour celebrer la Naiſſance
de Monseigneur le Duc de Bourgogne.
Ce jour estant venu ,
vit dés le matin tous nos vaisfeaux
ornez de teurs Flâmes , Pavillons
, & Pavois , & tout leur
Canon dehors. La ceremonie commença
par une Piece de Theatre que
representerent les Creolles de cette
GALANT.
153
1
7
1
Iſle, exercez depuisfi longtemps par
le Pere le Mercier Jefuite. Les
Creolles font les François nez dans
l'Isle. L'Aſſemblée estoit des plus
belles qu'on ait jamais veuë cп се
lieu- là. Il y avoit deux Gouverneurs
, Monsieur de Chambly , نم
Monsieur de Gabaret Gouverneur de
la Grenade , deux Intendans &
deux Intendantes , avec leurs Familles
, un Chefd'Escadre , tous les
Capitaines & Officiers de la méme
Escadre,& enfin toutes les Perſonnes
confiderables de l'Isle. L'ouverture
du Theatre fe fit par l'explication
- d'un Embleme , ayant pour corps
un Soleil , dont l'image estoit refléchie
d'un Miroirsur un autre, avec
ce mot, Par in utroque. Il eſtoit ai-
Sé d'en faire l'application au Roy
qu'on voit reproduit en quelquemaniere
dans la Perſonne de Monfeigneur
le Dauphin , & dans celle
G
ود
$54
MERCURE
de Monseigneur le Duc de Bourgongne.
La Piece fut terminée par une
repréſentation des quatre Parties
du Monde, quiſe diſputoient l'honneur
d'eſtre lapremiere ſous la domination
de LOUIS LE GRAND .
L'Amerique fit merveille dans cet
te dispute. Ce Divertiſſement estant
finy , Monsieur de Gabaret prit le
Pere Poincet , Superieur General
des Jefuites aux Ifles avec quelques
Peres , pour chanter le Te Deum
dans fon Bord . On fit trois déchar
ges de Mousqueterie, les trois Faif-
Seauxse répondant les uns aux au
tres , & ensuite on entenditle Caqui
fut parfaitement bien non
Servy.
Quelques jours apres nous allâ
mes àla Guadeloupe , appellée com.
munément Gardeloupe. Nous y
estions attendus pour les Réjoüiffan
ces qu'on y avoit preparées dans
GALANT .
FS
l'occaſion de cette mesmeNaiſſance..
Monfieur Infſelin en voulut faire
les frais , par reconnoiffance de la
gratification qu'il a receuë de Sa
Majesté. Nos Officiers nefurent pas
plûtoſt deſcendus à terre , qu'apres
les civilitez accoûtumées , on les fit
entrer dans la Salle de Monsieur le
Gouverneur, où ily avoit Table ouverte
pour toutes les Perſonnes confiderables.
D'autres Tables estoient
dreſſées dehors , fous une Galerie
couverte de Feüillages & de branches
d'Arbres . On y donnoit place à
tout le monde. Comme nous arriva
mes d'affezbon matin, on commença
par un fort grand déjeuner , apres
quoy on ſe rendit à l'Eglife au mi-
Lieu de la Mousqueterie rangée en
haye de côté & d'autre . Le Pere
Imbert Superieur celebra la grande
Meffe , & fit ensuite un Discours
fort éloquent à la loüange du Roy
G 6
156 MERCURE
& de toute la Famille Royale. Ce
Discours fut fuivy du Te Deum ,
lequel eſtant achevé , Monsieur le
Gouverneur, Monsieur de Gabaret ,
& tous les Officiers de nos Bords ,
marcherent au fon des Tambours&
des Trompetes ,& allerent à laPlace
où estoit un Feu d'artifice, diſpofé
en Pavillon cantonné de quatre
grands Pots de feu . De ce Pavillon
couloit une Fontaine de Vin à laquelle
ils burent tous les fantez
Royales , puis retournerent diſner
chez le Gouverneur , laiſſant couler
la Fontaine pour les Soldats & pour
tout le Peuple qui les ſuivit,& dont
pluſieurs allerent encor mangerfous
la Galerie , où l'on fervit les Tables
pour tout le monde, avec unemagnificence
extraordinaire. Durant le
repas, les Violons, les Trompetes نم
les Tambours , ne ceſſferent point de
fe faire entendre. L'apreſdinée it
GALANT.
157
y eut Bal jusqu'au foir; &fur l'entrée
de la nuit on alluma le Feu de
joye, auquelfucceda celuy d'artifice.
Les Flâmes du Pavillon estoient
garnies de Friſes , de Festons , & de
Feüillages entre meslez de Fufées
volantes . Le Canon & la Mousqueterie
tirerent à diverſes repriſes.
D'un côté estoit une partie des Ha
bitans à cheval en Escadron , de
l'autre le reste à pied en Bataillon.
Le Pere Imbert même ne ſe contenta
pas de ce qu'il avoit fait le matin.
Il voulut encorfignaterfon Zele le
Soir par une Illumination , ayant
élevédevant la Porte de ceux de fa
Compagnie , une face de Pavillon
garnie de Lampes allumées , outre
les autres Feux difpofez en longfur
deux grands Perrons , l'un plus éleve
que l'autre. Au defaut des Trompetes
&des Tambours , il fit venir
tous les Negres, Hommes & Femmes ,
-158 MERCURE
quiſur l'esperance d'un coup d'Eaude-
Vie , firent retentir toute la nuit
les cris de Vive le Roy.
Nous quittâmes cette Isle le 3 .
de Decembre , & arrivâmes te s .
à S. Christophe , où nous laiſſâmes
les Anglois que nous avions trouvez
dans l'Esquif. Nous en partimes te
lendemain pour France , entre dix
&onze heures de nuit ,&nousyserions
arrivez te mesme mois , si les
vents contraires ne nous euffent retarde.
z Le manquede vivres nous
obligea méme de relâcher à Brest ,
ne pouvant gagner ny laRochelle ny
Rochefort. Les deux premieres nuits
que nous y paſſames furentfi mauvaiſes
, que nous nous trouvames
fort heureux de nous voir en lieu de
Seureté. Vn Vaiffeau Marchand que
nous avons rencontré deux ou trois
joursauparavant,faisantvoile pour
Cadiz,n'eut pas le mesme bon-heur...
GALAN T.
159
Ilfut extrémement batu de la tempeste,&
contraint de relaſcher apres
nous. L'équipage alla pied nuds à
une Eglise de Noftre- Dame àBrest,
s'acquiter d'un voeufait dans leperil
du naufrage . Nous vimes enfuite ces
pauvres Gens dans les Fours des
Magazins du Roy , qui faisoient
rempezer les Toiles dont ils alloient
trafiquer , & que les coups de Mer
avoient toutes noyées & perduës.
Pour nous , quoy qu'avec moins de
danger , nous ne laißâmes pas d'é
tre batus de l'orage , &d'un coup
unique de Tonnerre . La foudre tom
ba fur nos trois Bords , &y bleffa
pluſieurs Matelots,mais legerement,
n'y ayant eu qu'exhalaiſon fans
caillou, le tiray cet avantage du
mauvais temps , qu'ilme donna oc
caſion de voir un des plus beaux
Ports de France. En effet , il faut
avoir veu Brest & fes Vaisseaux
160 MERCURE
pourbien concevoir ce que Sa Majestépeut
entreprendre , &executer
furMer quand Elle voudra .
Le 17. de Ianvier , par un vent
du Nord Oüeft , nous appareillâmes
pour nous rendre à Rochefort , où
nous ne pûmes arriver que le 23 .
apres avoir fait 3000. lieuës en
droite route , &par conſequent prés
de 6000. par les détours que nous
avons esté obligezde faire.
On a eu avis que Monfieur le
Comte de Gondrin épouſa Mademoiselle
de Pochonne ſur la
fin du Carnaval .Le Mariage s'eſt
fait dans la Ville d'Aqs , dont
Monfieur le Marquis de Pochonne
, Frere de la Mariée , eſt
Gouverneur , auſſi - bien que du
Château. Ils fſont ſi connus l'un
&l'autre , tant par leur naiſſance
, que par les divers employs
dont nos Roys ont honoré leurs
GALANT. 161
Anceſtres , que ce ſeroit inutilement
que je parlerois de leurs
ſervices . L'Hiſtoire de France en
-rend de glorieux témoignages.
La Ceremonie des Fiançailles fut
faite dans l'Egliſe Cathédrale le
Dimanche- gras à dix heures du
ſoir , par Monfieur de Bergoing,
Vicaire General de Monfieur
l'Eveſque d'Aqs. Le Diſcours
qu'il fit aux Fiancez fur l'état
qu'ils alloient prendre , charma
toute l'Aſſemblée , qui ſe rendit
en ſuite au Chaſteau , où il y eut
Bal juſqu'au jour. Monfieur le
Comte de Gondrin , & Mademoiſelle
de Pochonne , ne s'y
firent pas moins admirer par leur
bon air à la Dance , que par la
magnificence de leurs Habits.
Ilsallerent recevoir le lendemain
la Benediction Nuptiale, & eurēt
la fatisfaction de voir les Ruës
162 MERCURE
pleines de Peuple , qui leur fouhaitoit
toutes ſortes de félicitez
dans leur mariage. La foule avoit
eſte ſi grande le ſoir precédent
dans la Cathédrale , que Monſieur
le Marquis de Pochonne fit
mettre des Gardes aux Portes de
l'Eglife. Ils trouverent au retour,
dans la place de Pochonne , diyers
détachemens des Compagnies
de la Ville , leurs Officiers
à la teſte , qui leur marquerent
leur joye par pluſieurs décharges
deMouſqueterie; à quoy la Garnifon
du Chasteau , qui en bordoit
les Remparts , ne manqua
pas de répondre. Le bruit du Canon
ſe fit en ſuite entendre fort
loin . Lors qu'on fut rentré dans
le Chasteau , on trouva un magnifique
Dîné ; où tout ce que
l'on pouvoit donner dans la Saiſon
fut ſervy en abondance. L'a
GALAN T. 163
preſdînée les Mariez reçeurent
les Complimens de tous les
# Corps de la Ville , & des plus
conſidérables de l'un & de l'autre
Sexe,qui s'empreſſerent, chacun
en particulier , à leur venir témoigner
leur joye. Le Soupé fuivit
avec autant de magnificence
&de propreté qu'on en avoit veu
■ au premier Repas.Il y eut un ſecond
Bal dans le meſme Sallon
où l'on avoit déja dancé. Il eſtoit
éclairé de quantité de beaux
Lustres & orné de pluſieurs
grands Miroirs , dont la reverbération
faiſoit un effet tres- agreable.
On avoit illuminé les Fene--
ſtres en dehors , & ces Lumieres
ſembloient inviter tous les Habi
tans à prendre part à la joye qui
regnoit dans le Sallon . Auffi leur
vit-on donner toutes les marques
poſſibles de celle qu'ils reffen-
د
1
164 MERCURE
toient. Ces réjoüiſſances durerent
pluſieurs autres jours avec
le meſme ordre ,& une tres-bonne
Symphonie.
Si vous avez craint une rechute
pour Monfieur le Chancelier
, ſur le bruit qui a couru
qu'il eſtoit encore indiſpoſé , cet
te crainte vous a eſté commune
avec bien du monde , eſtant certain
que ce grand Miniſtre, qu'on
a toûjours veu , dans les temps
les plus facheux , inviolablement
attaché aux intéreſts de ſon Maiſtre
, eft aimé de tout ce qu'ily a
de bons François. Son indiſpoſition
a duré fort peu de jours , &
ſa ſanté paroiſt à préſent aſſez
affermie. Comme apres le Roy
& l'Etat , il n'a d'attachement
que pour ſa Famille , il n'eſtoit
encor que convalefcent le mois
paffé , lors que pour luy donner
1
GALANT.
165
des marques de ſon amitié , il
voulut bien s'expoſer à la fatigue
de tenir ſur les Fonts deux Enfans
en meſme jour. Il ſe rendit
- exprés pour cela dans l'Egliſe de
S. Sulpice. Je n'en dis pasdavantage
, pour ne point bleſſer ſa
modeſtie , qui a toûjours eſté
genéralement reconnuë.
Monfieur le Marquis de Villequier
, Fils de Monfieurle Duc
d'Aumont , & Petit-Fils de cedigne
Chancelier , preſta au commencement
de ce mois , Serment
de la Charge de Premier Gentilhomme
de la Chambre , dont
le Roy avoit accordé la Survi
vance à Monfieur le Duc
d'Aumont pour ce jeune Marquis.
Il eſt bien fait , & promet
beaucoup ; mais que ne doit-on
point attendre du Petit- Fils d'un
fage Chancelier , & d'un fameux
۱
166 MERCURE
Maréchal de France , & duNe
veu de Monfieur de Louvoys ?
Je me contentay de vous apprendre
il ya un mois que Madame
de Rambures eſtoit morte;
il faut aujourd'huy vous en dire
davantage. Elle eſtoit Soeur de
Madame de Rannes , qui a épouſé
en ſecondes Nôces Monfieur
le Prince de Montauban ; Fille
de Monfieur de Bautru , Comte
de Nogent,Capitaine de la Porte
delaMaiſon du Roy ; & Veuve
de René ,Marquis de Rambures,
Comte de Courtenay , mort à
Calais l'onzième de May 1671 .
en ſa 39. année , enterré avec
ſes Anceſtres au Convent des
Minimes d'Abbeville , fondé par
André de Rambures , Senéchal
de Ponthieu , ſon Triſayeul . Cette
Maiſon de Rambures eſt une
des plus anciennes de Picardie,
GALANT
167
fortie de David , Sire de Rambu
res , Fils de Charles de Rambures
, Chevalier des Ordres du
Roy , Gouverneur de Bergerac
& de Dourlens , qui apres avoir
eu le bras droit coupé , mourut
en 1633. des bleſſures qu'il avoit
reçeuës en pluſieurs Sieges de
Villes , & Attaques de Places . Il
avoit eu deux Freres , morts auffi
dans le ſervice , ſçavoir , Jean de
Rambures , Meſtre de Camp
de ſon Regiment de Rambures ,
en 1637. & François de Rambures
, Mestre de Camp du
meſme Regiment , en 1642 .
Ce dernier fut tué devant Honnecourt
; & le premier , apres
s'eſtre ſignalé aux Sieges de la
Rochelle & de Saluces , ſe trouva
à celuy de la Capelle, ou ayant
eſté bleſſfé dangereuſement , il
en mourut quelques jours apres .
168 MERCURE
Ce n'eſt pas d'aujourd'huy que
ceux de cette Famille ſont morts
dans le Litd'honneur. Henryde
Rambures ; Chambellandu Roy
Charles VI. & Gouverneur de
Gravelines , eut la meſme deſtinée
en 1406. devant le Chaſteau
de Merch pres Calais ; & David,
Sire de Rambures , ſon Fils , auſſi
Chambellan du Roy , & Grand-
Maiſtre des Arbaleſtriers de
France , fut tué avec trois de ſes
Fils , Iean, Hugues , & Philippe
de Rambures , en 1415.ala Bataille
d'Azincourt. Oudot de
Rambures fut auſſi tué à la
priſe de Roüen en 1562. Rambures
porte , d'or ; à trois fa
ces de gueules. Il y a des Alliances
tres-confiderables dans cette
Maiſon, avec celles de Bourbon-
Ligny , Anjou , de Melun , de
Berghes , la Marck , de Créquy
,
GALANT
169
quy , de Montluc , Boulainvillier
, Hallüin de Piennes , Drucat,
Chippard , Cambron, Auxy ,
Servin , & autrespo
Monfieur le marquis de Fontenille
, qui vient d'épouſer Mademoiselle
de Meſme , Fille de
Monfieur le préfidens de Meſme,
eſt de cette meſme :Maiſon de
Rambures du coſté de Madame
ſa Mere , & d'une des plus illu-
Ares Maiſons de Picardie.
Les forces du Roy , toûjours
victorieuſes ſur terre & fur mer ,
ne triomphent pas ſeulement
lors qu'elles font en corps, mais
iln'ya point d'occaſion où elles
ne remportent des avantages
proportionez à leur nombre , &
l'on pourroit dire que l'on reçoit
preſque chaque jour des nouvelles
de leurs Victoires. Monfieur
le Marquis de Preüilly a repris
Avril 1683 . H
170 MERCURE
fur les Corfaires d'Ager un Vaifſeau
Marchand Pourtugais, dont
ils s'eſtoient rendus maiſtres , &
qu'ils menoient à Alger.
Monfieur le Comte d'Etrées a
auſſi repris ſur ces meſmes Corfaires
un Vaiſſeau de Saint Malo,
chargé de Salines , & monté de
ſoixante & cinq Turcs. :
La Flote de 42. Navires Maloüins
eſtant partie de Toulon ,
eſcortée de deux Vaiſſeaux de
Sa Majesté , fut ſurpriſe de la
tempeſte , qui la ſépara en trois
Eſcadres , Pune de 20. l'autre
de 13.& la troiſième de 9. Navires
, Cette derniere , efcortée par
le Cheval Marin , que commandoit
Monfieur de Belle- Ifle ,
trouva un Vaiſſeau d'Alger ſous
le commandement d'un Renegat.
Sur ce Vaiſſeau estoient 36.
Pieces de Canon, &400. Hom
GALANT.
174
mes . Celuy du Roy le pourſuivit
fi vivement , qu'il le mit en nel
ceffitéde combatre , ou de virer
vers les neuf Navires Mar
chands. Le Capitaine , apres un
Conſeil tenu , prit le party d'aller
s'échoüerà la Coſte. Il fit mettre
le feu au Navire , & tout l'Equil
page gagna la terre. Pluſfictirs
Eſclaves Chreſtiens profitans de
l'occaſion , vinrent ſe jetter au
Bord du Vaiſſeau du Roy. 產
Je ne vous parle point de quantité
de Converfions conſidéra
bles qui ſe font icy de jour en
jour. Je vous apprendray ſeule
ment celle de la Niéce d'un Miniftre
parce qu'il ſemble que ces
fortes de Perſonnes eſtant mieux
inſtruites que les autres dans la
Religion pretenduë Reformée ,
n'en font jamais abjuration ,
qu'elles ne convainquent en
H 2
177
MERCURE
quelque maniere ceux de ce Party
, qu'elles l'ont trouvée pleine
d'erreurs . Cette nouvelle Catholique
s'appelle Magdelaine Scalberge.
Elle est de Sedan,& Niéce
deMonfieur Scalberge , Miniſtre
de Chartres. Elle abjura le Dimanche
des Rameaux , entre
les mains du P. Alexis du Buc ,
Théatin , en préſence de pluſieurs
Perſonnes de qualité .
Tousceux qui ont de l'eſprit
&du mérite ,'ont pris tant de
part à la justice que le Roy a renduë
à Mademoiſelle de Scudery,
que loin qu'elle ait caufé de l'envie
, comme on en a ordinairement
des avantages qu'on voit
accorder aux autres , chacun a
écrit pour congratuler cette incomparable
Fille de la Penſion
qui luy a eſté donnée. Ma derniere
Lettre vous a fait voir pluGALANT.
173
ſieurs Madrigaux fur ce fujet. En
voicy encor trois autres. Le premier
eſt de Monfieur de Montplaiſir
, Lieutenant de Roy d'Ar
ras ; le ſecond , d'un Homme
de qualité de Bretagne ; & le
troifiéme , de Monfieur de Vaumoriere
. t
SUR LA FAVORABLE
audience que le Roy a donnée
à Mademoiselle de Scudery.
ともこ
Es Sages , ce dit- on , n'admi
rent jamais rien ;
680512
Mais laſage Sapho, qui voit&fçait
so bien πολύ στ
Jusques oupeut monter la vertu con-
Sommée ,
N'a pû foûtenir l'entretien
Du plus grand de nos Roys , dont la
gloire est fermesingas α
Jusqu'aux derniers Climats où va
H. 3
474
MERCURE
la Renommée ,
Sans admirer l'éclat de tant de majestés
Ny voir tant de lumiere avec tant
de bonté ,
Sans en estre charmée.
Princes, que fa valeur a vaincus &
Soumis ,
Et qu'un jaloux dépit a fait ses
Ennemis,
Venez voir de plus prés tant de
vertusfirares ;
Et s'il vous parle un jour , vous ferez
bien barbares ,
Si vous n'eſtes de ſes Amis.
Sur la Penſion donnée à Mademoiſelle
de Scudery.
Apho, depuis que de tes jours
Commença l'admirable cours ,
En vain pour toy cent fois cette
Aveugle chagrine ...
GALAN T.
175
Qui dufier Ocean tirefomorigine,
A voulu s'accorder avec que la
:
vertu ;
Il falloit un Soleil de Splendeur
reveštu ,
:
Pour furmonter ton Etoile maline.
L

Sur le méme Sujer ....
OVIS , Monarque incomparable
,
Sur Sapho répandſes bien-faits,
Et cette Fille admirable..
Chante du Grand LOVIS les vertus
&lesfaits.
Que l'un & l'autre estéquitable
Dans cette justice qu'il rend !
Sapho ne peut lover un Heros plus
loüable ,
Ny LOVIS reconnoistre un merite
plus grand.
H4
re
176 MERCURE
Je ne ſçay, Madame, ſi je vous
ay appris dans mes Lettres précedentes
, que Monfieur le Comte
de Saint Amand , Capitaine de
Vaiſſeau , avoit eſté nommé Ambaſſadeur
de Sa Majesté aupres
du Roy de Maroc. S'eſtant embarqué
fur le Vaillant , qui eſtoit
monté de 60. Pieces de Canon ,
& commandé par Monfieur de
Beaulieu , il ſe rendit à Alger, où
il fut preſent à tout ce qui ſe pafſa.
Enfuite il prit la route de Tétoüan
,& arriva à la Rade le 2 .
Octobre 1682. La Chaloupe
ayant eſté envoyée à terre , on y
apprit par des Tures qui estoient
à la Marine , qu'on attendoit cet
Ambaſſadeur depuis deux mois.
Ils dirent qu'ils avoient ordre de
le prier de ne point deſcendres.
que l'on n'euſt eu des nouvelles
de l'Alcayde , Viceroy de la ProGALANT.
177
vince, parce qu'on ne pouvoit le
recevoir ſelon ce quiestoit deû à
ſa dignité, ſi cet Alcayde n'étoit
à Tétoüan. Le 4. Mehemed
Thummin ( c'eſt celuy que nous
avons veu Ambaſſadeur du Roy
deMaroc en France) vint à Bord
avec le Lieutenant du Gouver
neur, & du Commandant. On le
falüa d'onze coups de Canon lors
qu'ils entrerent,& ils furent conduits
dans la Chambre du Confeil
,où Monfieur le Comte de
S. Amand les reçûu , accom
pagné de huit Officiers de Navit
res ,de douze Gardes de Marines,&
de pluſieurs Gentilshom
mes . Chacun ayant pris ſaplace,
noftre Ambaſſadeur dit àMehed
med , qu'il avoit appris à fon res
tour de la Campagne de Chidis
qu'il avoiteſté en France, où
s'eſtoit fait admirer par fa poliǝ
HS
178 MERCURE
reffe, &par ſon eſprit ; il répondit
qu'il devoit un compliment ſi
flateur à l'honneſteté qui eſt naturelle
aux François . Apres plufieurs
civilitez reciproques fur
cette matiere , MF l'Ambaffadeur
parla de la grandeurdu Roy
deMaroc , de ſes Conqueſtes , &
des Titres de ſes Prédeceffeurs.
Les Maroquins furent fort fenfibles
à ce diſcours , & s'étendirent
fur la valeur de noſtre Auguſte
Monarque , à qui ils donnerent
toûjours la qualité d'Empereur.
Monfieur le Comtede S. Amand
leur preſentaMonfieur de Beau.
aicu,Monfieur de la Galiſſonnie.
à , le petit de Buſſy ſon Parent ,
Enſeigne de Vaiſſeau ,& enfuite
tous les autres , Officiers & Gentils-
hommes , comme ſes Amis
& Camarades qui avoient eu la
curiofité de voir la Cour de Ma
GALANT
1719
roc.On fervit une Collation tresmagnifique
, dont on mangea
peu. Sur la fin , Mehemed demanda
une Converſation particuliere
avec Monfieur l'Ambaffadeur.
Ils s'enfermerent dans la
Chambre, le Lieutenantdu Gouverneur
avec eux , & Monfieur
de la Croix qui s'acquita fort
bien de ſa Charge de Truche--
ment. La Conference dura une
heure &demie, & commeil étoit
tard les Maroquins furent obligez
des coucher à Bord. Ils ne
voulurent point fouper , & fe
coucherent à onze heures , apres
avoir fait la Priere devant tout le
monde en cette maniere. Ils fi
rent étendre fur le Plancherune
Nape blanche qu'ils avoient demandée,
& s'eſtant mis deſſus,les
pieds nuds , ils commencerent à
prier , en difane pluſieurs fois
H 6
180 MERCURE
Alla, Alla, qui veut dire Diew.
En un quart d'heure de temps ,
ils ſe mirent trente fois àgenoux.
Ils s'aſſeyoient fur leurs talons
ſe couchant de temps en temps
ſur le coſté gauche , & demeurantunmomenten
cét étatsapres
quoy ils joignoient les mains, regardoient
dedans, & fe pafloient
la main droite fur le front , &
fur le visage . C'eſt la marque de
leur Religion, comme le fignede
la Croix l'eſt de la nôtre. Le s
apres le dîné , qui ne fut qu'une
Collation de Fruit , ils allerent
voir Monfieur de la Galiſſonniere
qui les conduifit à terrei
quand le Canot fut debordé son
les falia encore d'onze coupsde
Canon. On vit dans ce temps
une Barque qui vouloit entrer
dans la Riviere. On la reconnut
pour eftre de Salé. Elle portoit
7
GALANTA 181
Pavillon d'Alger , ſous lequel
elle avoit pris un Vaiſſeau François
chargé de Moruë . Le 6. Mr
l'Ambaſſadeur écrivit à Mehemed
, pour avoir raiſon de cette
Prife. On luy fit réponſe , que le
Patron de la Barque estoit arreſté,&
que tout ce qu'il avoit pris
feroit rendu. Le 7. on envoya à
Tétoüan , qui eft à deux lieuës
de la Marine , pour chercher le
Conful François . Il manda qu'il
ne pouvoit venir, n'ayant pas eu
permiffion du Gouverneur. Le
meſme jour , Mehemed fit ſçavoir
à Monfieur le Comte de S.
Amand, qu'il avoiteu réponſede
l'Alcayde , qui luy mandoit de
conduire fonFils àBord pour le
faluër, & qu'il le prioit d'envoyer
fa Chaloupe le lendemain. Cela
fut fait, mais il n'y eut que Mehemed
qui s'embarqua. Le Fils
178 MERCURE
reffe, & par fon eſprit ; il répondit
qu'il devoit un compliment ſi
flateur à l'honneſteté qui eſt naturelle
aux François. Apres plufieurs
civilitez reciproques fur
cette matiere , MF l'Ambaſſadeur
parla de la grandeur du Roy
deMaroc , de ſes Conquestes ,&
des Titres de fes Prédeceffeurst
Les Maroquins furent fort fenfibles
à ce diſcours , & s'étendirent
fur la valeur de noſtre Auguſte
Monarque , à qui ils donnerent
toûjours la qualité d'Empereur.
Monfieur le Comte de S. Amand
leur preſentaMonfieurde Beau.
Heu,Monfieur de la Galiffonnie
e,le petit de Buffy ſon Parent
Enſeigne de Vaiſſeau , & enfuite
tous les autres , Officiers & Gentils-
hommes , comme ſes Amis
& Camarades quiavoient eu la
curiofité de voir la Cour de Ma-
?
GALANT
179
roc.On fervit une Collation tresmagnifique
, dont on mangea
peu. Sur la fin , Mehemed demanda
une Converſation particuliere
avec Monfieur l'Ambaffadeur.
Ils s'enfermerent dans la
Chambre, le Lieutenantdu Gouverneur
avec eux, & Monfieur
de la Croix qui s'acquita fort
bien de ſa Charge de Truche--
ment. La Conference dura une
heure& demie, & comme il étoit
card les Maroquins furent obligez
des coucher à Bord. Ils ne
voulurent point fouper , & fe
coucherent à onze heures , apres
avoir fait la Priere devant tout le
monde en cette maniere . Ils fi
rent étendre fur le Plancherune
Nape blanche qu'ils avoient demandée,&
s'eſtant mis deſſus, les
pieds nuds , ils commencerent à
prier , en difane pluſieurs fois
H 6
180 MERCURE
Alla , Alla, qui veut dire Diew.
En un quart d'heure de temps ,
ils ſe mirent trente fois àgenoux.
Ils s'aſſeyoient ſur leurs talons ,
ſe couchant de temps en temps
ſur le coſté gauche , & demeurantunmomenten
cét étatsapres
quoy ils joignoient les mains, regardoient
dedans, & fe pafloient
la main droite fur le front , &
fur le visage. C'eſt la marque de
leur Religion, comme le fignede
la Croix l'eſt de la nôtre. Le s
apres le dîné , qui ne fut qu'une
Collation de Fruit , ils allerent
voir Monfieur de la Galiſſonniere
qui les conduifit à terrei
quand le Canet fut debordé con
les ſalia encore d'onze coups de
Canon . On vit dans ce temps
une Barque qui vouloit entrer
dans la Riviere. On la reconnut
pour eftre de Salé . Elle porroit
GALANT 181
Pavillon d'Alger , ſous lequel
elle avoit pris un Vaiſſeau François
chargéde Moruë . Le 6. Mr
l'Ambaſſadeur écrivit à Mehemed,
pour avoir raiſon de cette
Priſe. On luy fit réponſe , que le
Patron de la Barque estoit arreſté,&
que tout ce qu'il avoit pris
ſeroit rendu. Le 7. on envoya à
Tétoüan , qui eft à deux lieuës
de la Marine , pour chercher le
Conful François . Il manda qu'il
ne pouvoit venir, n'ayant pas eu
permiffion du Gouverneur. Le
mefme jour , Mehemed fit ſçavoir
à Monfieur le Comte de S.
Amand, qu'il avoiten réponſede
l'Alcayde , qui luy mandoit de
conduire fon Fils à Bord, pour le
faluër, & qu'il le prioit d'envoyer
fa Chaloupe le lendemain. Cela
fut fair, mais iln'y eut que Mehemed
qui s'embarqua. Le Fils
182 MERCURE
de l'Alcayde craignit la Mer qui
eſtoit fort groffe.Cependant l'Alcayde
écrivit à Me l'Ambaſſadeur
, & luy manda qu'il avoit
beaucoup de joyede ſon arrivée;
qu'il viendroit en toute diligence
pour le recevoir , & que l'Empereur
fon Maiſtre luy avoit commandé
de duy prendre le plus
d'honneur qu'il pourroit. Le 9.
quantité de Bateaux vinrent à
Bord pour defcendre le Train
deMe l'Ambaſſadeur, Mehemet
y vint auffi, & luy fit des complimens
de la part de l'Alcayde, qui
L'attendoit à terre pour le recevoir.
Monfieur l'Ambaſſadeur
difera juſqu'au lendemain àdefcendre
, parce qu'il eſtoit trop
tard,& dit qu'au Soleil levé on
he manqueroit pas de ſaluër
l'Alcayde de treize coups de
Canon ,& de trois décharges de
GALANT. 183
Mouſqueterie. Dés ce ſoir méme
, il envoya deux Officiers à
terre luy faire ſes complimens
Le jour ſuivant , apres qu'on ſe
fut acquité du ſalut , & que l'on
eut entendu la Meſſe , on dîna
avec Mehemed qui avoit encore
couché à Bord. Monfieur
l'Ambaſſadeur s'embarqua avec
tous ceux qui l'accompagnoient
dans le Voyage , & pluſieurs
- Officiers du Navire , & Gardes
de la Marine. Tout le monde
eſtoit fort magnifique , & il y
avoit un grand nombre de Gens
+ de Livrée . On arriva à terre fur
les neuf heures , & l'on trouva
la marine bordée de quatre cens
Mouſquetaires. L'Alcayde & fon
fils à la teſte de deux cens Caevaliers
, vinrent au devant de
Monfieur l'Ambaſſadeur , qui dit
à l'Alcayde qui luy eſtoit fort
e
184
MERCURE
1
agreable d'entrer dans les Etats
de l'Empereur de maroc, par fon
Gouvernement. L'Alcayde luy
répondit qu'il eſtoit le bien venu,
luy & toute ſa Compagnie,
& luy demanda comment il fe
portoit. Il eſtoit vétu de jaune ,
avoit la teſte couverte d'un pevityCapuchon
de meſme couleur
, dont la pointe portoit fur
le devant , & tenoit une Lance
de la longueur d'une Pique
à la maini droite, La moitié des
Cavaliers portoit auſſi des Lances
, &l'autre moitié des Fufils
qu'ils tiroient , l'Infanterie fai
fant fa décharge enſuite. L'Efcadron
s'eſtant rompu , pluſieurs
allerent faire des Courſes au
bord de la mer , où ils firent cas
pacoler leurs Chevaux affez
adroitement. Dans ce temps-là ,
Monfieur l'Ambaſſadeur fut me
1 185
GALANT.
C
,
né par Mehemed dans la Tente
de l'Alcayde qui estoit d'un
autre coſté. Il y avoit une
grande Nape étenduë à terre ,
avec une Toile Indienne , &
une Couverture deſſus de même
grandeur. Monfieur l'Ambaſſadeur
s'affit auſſi toſt fur la
Couverture , & on apporta des
Carreaux à l'Alcayde qui les prit.
• Dans ce moment Monlieur
l'Ambaſſadeur ſe leva , & dit
que les François n'avoient pas
- accoûtumée de s'affeoir fi bas.
L'Alcayde qui entendit ce
qu'il vouloit dire repliqua
que cette entreveuë ne tiroit
à aucune conſequence , & qu'il
ne faifoit pas les ceremonies
d'une Reception. Cependant il
loy fit preſenter deux Carreaux
P'un fur l'autre,&Monfieur l'Am-
,
L
186 MERCURE
baſſadeurs'affit deſſus . Aprésun
quart d'heure de conversation,
on ſervit deux Maſſepains que
l'on tira d'un panier d'ofier , &
qui furent mis fur une peau de
Maroquin , façon de Nape , que
l'on apporta , & fur laquelle il y
avoit quelques Chifres. On fervit
encor des Noix & des Raifins
, avec du Pain fort mauvais,
quoy que tres blanc . On donna
àboire à tout le monde dans le
même Pot. C'eſtoit une meſure
debois en forme d'Ecuëlle , garnie
par dehors d'argent doré. La
Collation eſtant faite , on mon
ta à cheval. L'Infanterie marchoit
fur les aifles , & la Cavalerie
devant , & quand on trouvoit
de belles places ,ils formoient
deux Efcadrons , & reprefentoient
leur maniere de combatre
GALANT. 187
avec la Lance. Les plus Braves
ſe détachoient , & alloient jetter
leurs Lances dans les Eſcadrons
qui leur faisoient teſte , & revenoient
promptement ſe remettre
dans le leur, les Attaquans eſtant
toûjours pourſuivis parquelquesuns
des Attaquez ; aprés quoy
tout un Efcadron alloit contre
l'autre ſans garder d'ordre ; & la
décharge faite , le Commandant
qui marchoit à la teſte , prenoit
la queuë pouſſant ſon Cheval à
toute bride , & rappellant ſes
- Gens de la voix, il alloit ſe rallier
& former fon Efcadron. Quelquefois
il attendoit l'attaque de
ſes Ennemis pour les repouffer.
Ils firent neuf ou dix Combats
de cette maniere avant que d'arriver
à la Ville. Nous y entrâmes
à quatre heures , & l'on mena
188 MERCURE
Monfieur l'Ambaſſadeur dans
une Maiſon qu'on nous dit eſtre
du Roy. Elle eſt fort petite &
mal meublée , mais affez jolie. Il
y a un Baffin environné d'Orangersdevant
la Porte , & pluſieurs
Fruitiers dans le Jardin . L'Alcay.
de envoya au Roy , pour l'infor
mer de l'arrivée de Monfieur
l'Ambaſſadeur. On en eut ré
ponſe le4.Novembre , mais nous
ne pûmes nous mettre fi toft en
route , àcauſe d'une indifpofition
qui furvint à Monfieur l'Am
baffadeur , & du mauvais temps
qui dura juſqu'au 14. Mehemed
fit venir les Chevaux que l'on
avoit preparé pour luy & toute
fa Suite , luy exagerant les foins
qu'il avoit pris pour en obtenir
un fi grand nombre. Vous pou
vez croire qu'il y en avoit beaw
coup, puis que les Ambaſſadeurs
3
GALANT. 189
de France ont toûjours unTrain
fort confiderable. Lors qu'on fut
preſt à partir , l'Alcayde vint à
cheval au devant de Monfieur
l'Ambaſſadeur , & lay demanda
s'il ne luy manquoit aucune choſe.
Un moment apres on ſe rendit
dans la Maiſon de l'Alcayde , que
Monfieur l'Ambaſſadeur remercia
de la reception qu'il luy avoit
faite. L'Alcayde luy répondit fort
civilement , & luy offrit meſme
trois ou quatre mille écus s'il en
avoit beſoin . On monta à cheval
, & les Mouſquetaires qui
eſtoient à la Porte , firent une
décharge de leurs Mouſquets
quand Monfieur l'Ambaſſadeur
paſſa. Eſtant ſortis de la Ville ,
le premier Village que l'on ren .
contra fut Dezertbourg. Le Seigneur
de ce Village nourrit volontairement
tous les Paffans , &
MERCURE
en a nourry juſqu'à deux cens à
la fois . On fit route juſqu'au 14 .
dans un Païs de Montagnes fort
peu habité , & où il n'y a point
d'eau; il s'ytrouve quantité de
Perdrix. Le 14. on campa prés
d'Alcaza. Monfieur l'Ambaſſadeury
fut complimenté par l'Alcayde,
frerede celuy de Tetoüan.
Il avoit une grande Robe de velours
noir , garnie d'agrémens
d'or , & deux Eſclaves tenoient
les reſnes de ſon Cheval , qui
eſtoit tres-beau , de grande tail
le pour un Barbe , & fuperbement
enharnaché de velours rouge
, avecde petites lames d'or . II
yavoit beaucoup d'or maſſifdans
la teſtiere & dans la ſous -gorge.
Son fils montoit un pareil Cheval.
Il vint accompagné de cent
Cavaliers&de cent Hommes de
pied; & aprés quelques compli
GALANT!
191
mens de part & d'autre , il feretira
en faiſant quantité de caracoles
, luy & tous les Cavaliers',
ainſi qu'avoit fait ſon frere àTetoüan.
Pendant la route juſqu'à
Salé , tous ceux qui accompagnoient
Monfieur l'Ambaſſadeur
, eurent beaucoup de peine,
tant pour desChevaux qu'il n'étoit
pas aiſe de trouver , que pour
la mauvaiſe nourriture. Outre
quantité de Voleurs qui venoient
la nuit fort prés de leurs Tentes,
ils avoient à craindre les Lyons.
Ainfi il leur falloit toûjours eſtre
fur leurs gardes. Le 20. au ſoir
on arriva à Salé , après avoir rencontré
far le midy Aly Manino,
Lieutenant de Police de la Ville,
& frere de l'Alcayde de Salé. On
y fejourna deux jours , & le traitement
y fut beaucoup meilleur
pour la Table qu'il n'avoit encor
192
MERCURE
t
e
eſté . Sur la route juſqu'au Camp.
Monfieur l'Ambaſſadeur reçein
quantité de Complimens avec
des Prefens comme à l'ordinaire,
de Poiffon , de Dates , deCourcouſſon
, quelques Poules &des
Moutons. Ce n'eſtoient que cris
de joye des Habitans dans la plûpart
des Villages qu'il traverſoir.
Quelques uns d'entr'eux faifoient
des fauts fort adroitement,
& les Courſes de Chevaux n'étoient
jamais oubliées. On ne
trouva ny Ponts ny Bateaux fur
les Rivieres, & il fallut les paſſer
fur des Cuirs remplis de vents .
Deux jours avant que d'arriver
au Camp , on paſſa par un endroit
où il y avoit 150. Puits marquez
ſur la Carte centum Putei.
Ce Païs en a fort grand beſoin ,
p'ayant point d'autre eau que
celle qui vient du Ciel , & qu'on
trouve
GALANT. 193
1 trouve dans ces Puits. Le 9.Decembre
on paſſa devant une mé-
! chante Fortereſſe , ou eſtoit logé
lengrandi Viſir. Il y avoit à la
-Porte 150. Mouſquetaires qui le
gardoient. Il avoit eſté bleſſe
d'un coup de mouſquet par un
Maure , qui s'eſtoit retiré vers
Muley Hamet , Roy de Suz. Le
10. le Roy envoya quatreCava
liers pour avertir de l'aller trouver.
On partit en meſme temps,
& l'on arriva dans ſon Camp le
jour de leur grande Feſte. C'eſt
celle du Ramadan. Ils faifoient
quantité de Réjoüiſſances , &
immoloientdes Chameaux & des
Moutons. Eſtant prés du lieu des
Sacrifices , on vit quatre Hom
mes montez ſur des Mules pleines
deGrelots. Ils eſtoient teints du
fang des Victimes qu'ils venoient
d'immoler devant le Roy. Ilen-
Avril 1683 . I
194 MERCURE
voya dire à Monfieur l'Ambafſadeur
qu'il pouvoit avancer, afin
de mieux voir les ceremonies.
Tous les Alcaydes du Royaume
ſont obligez d'y eſtre prefens . Sitoſt
que l'on ſe fut approché , le
Roy ſe retira ſans avoir eſté veu
de perſonne. Il ſe mit à la teſte
dedeux mille Chevaux , & en
alla attaquer un pareil nombre
qui luy faiſoit teſte. Ils ſe meſlerent
pendant trois heures , & fe
tiroient dans le nez des coups
de Fufils chargez de Poudre.
Aprés cela , le Roy envoya complimenter
Monfieur l'Ambaſſadeur
par un Alcayde , & luy fic
dire qu'à cauſe dela grande Fête,
ilneluy pouvoit donner Audiance
que le lendemain. Monfieur
l'Ambaſſadeur fut mené avec ſa
Suite à cinquante pas du Camp.
Le jour ſuivant un autre Alcayde
GALAN T.
195
vint le trouver , & le conduifit
à l'Audiance. Tout le monde
monta à cheval , & l'on mit pied
à terre lors qu'on approcha de la
Tente du Roy.Ce Prince voyant
Monfieur l'Ambaſſadeur à dix
pas de luy , luy dit trois fois Taibau
, ce qui ſignige , vous soyez
les biens venus. Tous ceux que
-Monfieur l'Ambaſſadeur avoit
menez ſe couvrirent , ce qu'il
trouva extrémement fier , difant,
Que les François n'estoient point
timides comme les autres Nations.
Le Roy prevenant Monfieur
l'Ambaſſadeur , luy dit , Qu'il
estoit bien aise de le voir venu en
bonne santé ; que le Païs d'où il
. venoit estoit bien plus éloigné que
Constantinople ; qu'il eſtoit dans le
deffein d'executer le Traitéde Paix
fait par ses Ambassadeurs , & que
les Musulmanstenoient toûjours leur
12
196 MERCURE
parole. Il parla enſuite de la Re.
ligion, & dit, Qu'il n'y avoit qu'un
SeulDieu , Maistre de toutes choses.
Monfieur l'Ambaſſadeur répondit
, que nous croyons auſſi qu'il
n'y avoit qu'un ſeul Dieu Maître
de tout. Le Roy repliqua , Que
ce qu'il diſoit n'estoit que parceque
Sa Religion l'obligeoit de conſeiller
à tout le monde dese faire Musul.
man , croyant que cette Religion
estoit la meilleure. Monfieur l'Ambaſſadeur
luy dit ſur cela , qu'il
luy eſtoit fort obligé des bons fentimens
qu'il avoit pour luy , mais
qu'il mourroit dans la Religion
où il avoit eſté élevé. Ce Prince
demanda encore pourquoy
nous diſions , qu'ily avoit Dieu le
Fils. Monfieur l'Ambaſſadeur ,
qui crût inutile de pouſſer cette
matiere ; répondit qu'il n'eſtoit
pas affez bon Theologien pour
GALANT.
197
2
diſputer avec Sa Majesté ſur ces
matieres . Il avoit preparé une
Harangue , mais le Roy l'intermpit
à chaque moment en l'interrogeant.
Il dit , Qu'il sçavoit
bien faire la distinction de l'Empereur
des François d'avec les autres
Monarques , qui ne ſe gouvernoient
point par eux-mêmes. Monfieur
l'Ambaſſadeur répondit , qu'il
eſtoit bien juſte que deux fi
grands Empereurs , qui avoient
les meſmes ſentimens & les mefmes
manieres de regner , vécufſent
en parfaite intelligence. Aprés
cela il luy donna la Lettre
du Roy qu'il prit en riant. Elle
eſtoit envelopée dans un Etuy de
Cuir , brodé d'or & d'argent qui
( venoit du Levant , & la Tradution
y estoit jointe en lettre Arabeſque.
Le Roy de Maroc ouvrit
- le Porte- Lettre , & le ſentit en
I3
198 MERCURE
)
l'ouvrant. Il en admira la Broderie
, & demanda , Si l'on couroyoit
ce Cuir avec de l'Ambre. Monſieur
l'Ambaſſadeur ayant répondu
qu'il n'en ſçavoit rien, leRoy
appella ſes deux Secretaires qui
font Renegats Anglois , & leur
fit lire la Lettre Françoiſe qu'ils
luy expliquerent. Il l'écouta avec
beaucoup de plaifir , & marqua
par des actions de teſte qu'il en
eſtoit fort content. Il regarda
quelque temps le ſeing de Sa Majeſté
, auſſi bien que ſon Cachet,
qui estoit dans un papier à part,
découpé tout autour en figurede
Soleil , & enfermé dans la Lettre.
Il dit à Monfieur l'Ambaſſadeur,
Qu'il sçavoit bien que le Roy deſcendoit
en ligne directe d'Heraclius
, &qu'aucun Empereur avant
luý n'avoit portéfi loin la gloire de
la Monarchie Françoise. Monfieur
GALANT. 199
l'Ambaſſadeur luy répondit qu'il
ſçavoit bien auſſi que depuis aly,
qui avoit épousé la Fille du Prophete
, ſes Predeceſſeurs deſcendoient
de Roys , à quoy celuy
de Maroc repliqua , Qu'il n'estoit
pas de la Famille des Roys , mais
de celle du Prophete. Il dit enſuite
qu'il avoit envoyé en France
Agy-Aly Manino , qui est d'une
des meilleures Maiſons d'Occident
, & ne parla point d'agi
Mehemed Thummin , qui paffoit
pour l'Ambaſſadeur. On dit
- à Monfieur l'Ambaſſadeur que
ce fut par le moyen del'Alcayde
Omar , dont il eſt la Creature ,&
quidansla Lettre que le Roy écrivit
à Sa Majesté , mit le nom de
- Mehemed Thummin au lieu d'Aly
Manino . Aprés le Roy , cet alcayde
eſt le Tout- puiſſant dans
le Royaume. Monfieurl'Ambaf-
14
200 MERCURE
ſadeur répondit à ce que leRoy
luy venoit de dire fur Aly Manino
, que mehemed Thummin
avoit eſté l'admiration de tous les
François, par ſa politeſſe dans ſes
actions , & par ſon ſçavoir pour
le Cabinet. Aprés ces diſcours ,
le Roy demanda ſi l'on ne vouloit
point manger de Dates. On
en apporta qui venoient d'eſtre
cueillies , & lors qu'on en eut
mangé , il fit venir un Cheval
qu'il monta , & dit , qu'on le regardast
, & qu'il alloit faire des
Courses de Lances. Ces Courſes
durerent environ deux heures ,
quoy que dans un tems depluye.
Cela eſtant fait , il fit dire qu'on
ſe retiraft ; & un peu aprés on
luy porta les Prefens. C'eſtoient
deux Fufils tres - bien travaillez ,
deux paires de Piſtolets , deux
groffes PendulesdeCabinet,deux
GALANT. 201
douzaines de Montres , douze Pie--
çes de Brocard d'or, douze autres
de Drap d'Angleterre fort beau ,
& des Bouteilles du méme Cuir
que le Porte- Lettre brodé d'or ,
venu de Conſtantinople. Il ad
mira ſur tout un Canon de fix
pieds qui n'eſtoit point mon-
( té , & baifa la terre , en diſant ,
Qu'il voyoit bien par ces Pré-
Sens que les François estoient des
Hommes , car ils appellent les autres
Natiaus gien , qui veut dire ,
Nations moins que des Hommes..
Le Porte- Lettre fut mis dans un
Jubira , qui eſt un petit ſac de
mire , & il eut un ordre de l'enfermeravec
ſoin. Le jour ſe paſſa à
parler de la ratification de la
Paix. L'Alcayde Aly ayant eſté
nommé Commiſſfaire avec Aly
Manino , & Mehemed Thum--
min ,,ils vinrent à la Tente de
5)
5
202 MERCURE &
:
Monfieur l'Ambaſſadeur ,& conferent
juſques à deux heures
apres minuit. Rien ne fut conclu.
Ils déchirerent ce qu'ils
avoient fait , diſant que les propoſitions
de Monfieur l'Ambaſfadeur
ne tendoient point à la
Paix. Le 12. l'Alcayde Aly le
vint encor trouver dans ſa Tente
avec les deux autres ; & apres
avoir eſté deux heures enſemble,
ils monterent à cheval pour ſe
rendre auprés du Roy, & ſçavoir
ſes volontez . Trois heures aprés,
Aly Manino revint , & dit que le
Royvouloit qu'on accordaſt à M
IAmbassadeur tout ce qu'ilsouhaiteroit,
&méme plus s'il estoit poffible.
L'alcayde Aaly ne vint que
le lendemain. Il entra dans la
Tente de Monfieur l'Ambaſſadeur
avec Aly Manino ,& ils arreſterent
toutes choſes. Cela fut
GALANT.
203
fait promptement, puis que deux
heures apres on alla prendre l'Audiance
de Congé. On trouva le
Roy à Cheval qui faiſoit des
Courſes. Elles durerent juſques
à la nuit ; & quand elles furent
achevées , il fit dire à Monfieur
l'Ambaſſadeur que comme il
eſtoit l'heure de la Priere , il luy
parleroit apres. Si - toſt qu'il en
fut forty , il luy envoya l'Alcayde
Lucas, qui avoit eſté Ambaffadeur
en Angleterre , pour luy
dire, qu'il luy accordoit tout ce qu'il
avoit fouhaité sur les propoſitions
qu'il avoit faites ; à quoy Monficur
l'Ambaſſadeur répondit ,
qu'il n'avoit rien à demander à
Sa Majesté , & qu'il eſtoit trop
heureux de voir une Paix & bien
établie entre deux Empereurs ſi
puiſſans . L'Alcayde Lucas l'alla
dire au Roy , qui luy,donna or-
16
204 MERCURE
dre de faire avancer Monfieur
l'Ambaſſfadeur. Il trouva le Roy
debout au milieu de ſon Camp ,
&en fut reçeu avec beaucoupde
marques d'amitié. Ce Prince luy
dit , que fa plus forte paſſion estoit
de maintenir la Paix perpetuelle;
qu'il estoit content de luy ,& qu'il
connoiſſoit qu'il avoit infiniment du
mérite , puis qu'un si grand Empereur
l'avoit choisy pour rétablir l'u .
nion entre deux puiſſans Royaumes.
Monfieur l'Ambaſſadeur répondit,
qu'il eſtoit bien glorieux de
ce que Sa Majesté avoit reconnu
la fincerité avec laquelle il avoit
agy ; qu'au reſte il l'aſſuroit qu'il
n'y auroit jamais rien d'alteré de
la part de l'Empereur ſon Maître
, à ce qui avoit eſté 'conclu..
Surcela le Roy de Maroc luy dit,
que n'y ayant point de Terre dans
SonRoyaume confine à celle de Fran
GALANT. 205
oe, il ne croyoit nullement que l'Em
pereur des François pust rien envier
qui luy appartinst ; que la Mer étant
à tout le monde , leurs Vaiſſeaux
pourroient se rencontrer , & mesme
en venir à quelque Rupture ; mais
que ce neſcroit jamais les ſiens qui .
commenceroient , & qu'il donneroit
la-deſſus àses Sujets des ordres fi
précis & fifeveres , qu'ilsçauroit
fort bien répondre des évenemens.
Monfieur l'Ambaſſadeur repliqua
que les ſentimens de l'Empereur
ſon Maiſtre , eſtoient d'avoir
éternellement une eſtime
particuliere pour un Empereur
auſſi digne de porter le Sceptre
que Muley Ismaël , qu'il regarderoit
ſes Vaiſſeaux à l'avenir comme
de's choſes ſacrées , & qu'il
pouvoit compter abſolument ſur
l'aſſurance qu'il luy en donnoit..
Le Roy de Maroc dit de nou206
MERCURE
veau , que l'Empereur des François
estoit fort heureux , d'avoir des
Sujets ſi ſoumis & fi Zelez , &
de n'avoir point affaire avec des
Arabes , qui estoient pleins d'inconstance
& d'infidelité pour leur
Prince. Il ajoûta , qu'il eſtimoit
infiniment ce que le Roy luy
avoit envoyé,mais il ne put s'empécher
de dire , qu'il auroit encore
eu lieu de l'estimer davantage,fi le
Roy luy avoit envoyé le moindre
Mahometan. Vous remarquerez
que comme il n'y a que le châtimentde
ſes Sujets , & la Politique
qui luy conſervent la Couronne,
il parla ainſi exprés devant fon
Armée qui estoit préſente , afin
que tout le monde comprît qu'il
eſtoit plein de tendreffe pour fon
Peuple. La réponſe de Monfieur
l'Ambaſſadeur fut , que plus il
parloit , plus on connoiſſoit le
GALANT .
207
génie penétrant d'un Roy dont
la réputation voloit par toute la
Terre , & qu'eſtant venue aux
oreilles de l'Empereur des François
, il l'avoit bien voulu envoyer
vers S. M. pour l'aſſurer de
ſon amitié , & de ſon eſtime. Le
Roy de Maroc luy dit ,& luy jura
meſme ſur ſa Foy , qu'il prétendoit
maintenir une Paixperpétuelle,
&qu'il ne seroit jamais le premier
àla rompre. Il ajoûta , que quelque
nombre de Maures qu'on luy amenât
, il rendroit des François teſte
pour teste , fust ce des Esclaves de
cinq cens Ecus , & de mille. Quand
Monfieur l'Ambaſſadeur,en prenant
congé de luy , l'eut remercié
du bon traitement qu'il avoit
reçeu dans ſon Royaume , il le
chargea de falüerde ſapart l'Empereur
de France , & de luy donner
le falut de paix . C'eſt parmy eux
208 MERCURE
un rerme fort éloquent , pour
donner des marques d'une amitié
veritable , & dont il n'uſent
jamais en parlant à des Chrêtiens.
Il me reſte à vous faire le
portrait de ce Roy , qui n'eſt , ny
auſſi barbare dans ſes manieres.
qu'on pourroit s'imaginer , ny
cruel , que lors qu'il ſe voit obligé
de l'eſtre pour maintenir ſes
Sujets dans l'obeïſſance. Il n'eſt
ny trop grand , ny trop petit. Son
air eſt affable , & oblige à luy
porter du reſpect . Il marche fort
fierement , a les cheveux noirs ,
les yeux vifs , le nez aquilin , la
bouche affez petite ; &pour ſes
Habits , il avoit ſur ſa teſte un
Bonnet rouge entouré d'unTur--
ban de Mouſſeline ; un d'Haira
d'une Laine fort blanche , qui eſt
une eſpece de Drap, avec unau
tre deſſous d'un Damas jaune..
GALANT. 209
S
Son Habit eſtoit une Caferane
deDrap couleur de noiſette, une
Brandebourg or & ſoye , qui eſt
un Juſte-au- corps fort large , ſans
manches; & fous cela , une Наї
que de Mouſſeline blanche , qui
ſe met tout autour de luy comme
un Drap , une Chemiſe de
Mailles par la crainte qu'il a d'eſtre
poignardé , ce qui luy a penſé
arriver trois ou quatte fois ; une
Camiſole verte ,& puis fa Chemiſe,
dont les manches ſont comme
celles d'un Surplis . Il eſtoit
boté de Botines d'un cuir rouge
pliffé par tout , avec des Eperons.
de fer doré , dont la pointe pour
piquer le Cheval eſt longue
- commeun Poinçon. Il avoit prés
de deux cens Chevaux qui n'é
toient pas fort beaux,mais grands,
& qui paroifſſoient tres-bons. Son
armée eſtoit compoſée de qua-
D
1
1
210 MERCURE
rante à cinquante mille Hom
mes , campez ſans ordre dans le
Mont Atlas , & combatant tout
de meſme . Le Roy ſe met ſouvent
à la teſte de dix mille Cavaliers ,
pour les aguerrir , parce que ce
ſont des Peuples , qui ne font pas
expérimentez . Il a pour ſa Garde
ordinaire ſept mille Noirs , &
trois cens renégats habillez de
rouge & de vert , & deux cens
Pages , tant Maures que Noirs ,
qui ſont ſes Eſclaves .
On donna à Monfieur l'Ambaſſadeur
pour le conduire , Bingaya
, Fils du Roy de Talmeain ,
qui luy fit beaucoup meilleure
chere que Mehemed Thummin
n'avoit fait en le menant , quoy
qu'on la luy euſt faite bonne en
France. Sur le chemin , un Barbare
vint donner un coup de
Fuſil à un Valet de Monfieur
1
GALANT. 211
l'Ambaſſadeur , dont il ne fut
que legerement bleſſé , la charge
n'eſtantque de petit plomb.
Bingaya , ſans rien dire , mit la
main ſur ſon Cheval , & tirant
fon Sabre , il alla luy-meſme
couper la teſte à trois Homme ,
ſans s'informer qui eſtoit l'Autheur
du coup ; ce que nous
trouvâmes fort injuste. Il demanda
à Monfieur l'Ambafſadeur
s'il les vouloit aller
voir. Monfieur l'Ambaſſadeur le
remercia , & dit que s'il avoit
ſceu qu'il en euſt uſe ainfi , il
auroit teû ce qui estoit arrivé.
Bingaya luy repartit que s'il
vouloit , il iroit couper cinquante
autres teſtes , & luy demanda
le ſoir un mot de décharge , par
lequel il déclarât qu'il n'avoit pas
voulu abſolument qu'il en coupât
davantage , parce quele Roy
212 MERCURE
t
venant à ſçavoir qu'il n'en euſt
coupé que trois , luy couperoit
la teſte à luy-meſme. Monfieur
l'Ambaſſadeur luy accorda cet
Ecrit , & il apprit dans ſa Route
que le Bacha de Maroc , qui
commande ſous le Fils du Roy ,
paſſantdansle meſme endroit où
l'on avoit tiré le coup de Fufil ,
fit encor couper la teſte à vingt
Barbares , & en emmena cinquante
à Maroc , où il les mit en
prifon. Dans la plupart des endroits
, Monfieur l'Ambaſſadeur
fut reçeu avec des honneſtetez
dont il eut ſujet d'eſtre content.
Les Femmes meſme venoient au
devantde luy avec de grands cris
de joye , ce qu'elles ne font que
pour le Roy. Il paſſa pourtant
dans une Province dont les Habitans
ſont portez à la révolte.
Ils firent pluſieurs injures à ceux
GALANT.
213
t
de ſa Suite , en leur venant tirer
des coups de Fufil , & leur préſentant
la Lance dans le ventre.
On s'excuſa de l'inſulte , fur ce
que c'eſtoient des Révoltez que
l'on ne pouvoit ſoûmettre. Il arriva
le 19.à Tétoüan, & le 22. le
Conſul de Salé , Aly Manino Benache
, Admiral , Beni Jofeph ,
& l'Alcayde Lucas, Renégat Anglois
, qui eſt celuy qui garde les
- Sceaux , vinrent le trouver , &
luy rendirent les Lettres pour
Sa Majeſté. Le Sceau en estoit
en dehors. Le Vaiſſeau le Vaillant
eſtoit à la rade , & Mon
ſieur l'Ambaſſadeur partit peude
temps apres qu'on luy eut fait
raiſon de celuy qui avoit eſté

pris par la Barque de Salé. Il
arriva à Toulon le 24. de l'autre
mois , avec vingt Eſclaves François
, que l'Empereur de maroc a
214
MERCURE
envoyez pour Préſent au Roy.
Il en donna auſſi quelques - unsà
Monfieur l'Ambaſſadeur , qui à
ſon retour a eſté reçeu tres- favorablement
de Sa Majesté , qu'il a
eu l'honneur de ſalüer .
: Je remis le dernier mois à vous
parler du Voyage de Sa Majesté
à Compiegne ; il eſt temps de venir
à cet article. Deux jours
avant ſon depart , Elle donna Audience
à Monfieur , Gninsky ,
Envoyé de Pologne , qui y fut
conduit par Monfieur de Bonneüil
, Introducteur des Ambaffadeurs.
Comme on ne choiſit
que des Perſonnes tres-diftinguées
pour les employer aupres
du Roy , vous ne devez pas douter
que cet Envoyé ne ſoit d'un
merite peu commun , & d'une
des plus confidérables Maiſons
de Pologne. Son Pere y eſt Vice
GALANT .
215
Chancelier , & a paſſé par toutes
les Charges qui conduiſent à
ce Poſte. Il fut à l'âge de 22. ans
Secretaire de l'Ambaſſade du
Roy Ladiſlas pour ſon Mariage
avec la Princeſſe Loüiſe . Il a eſté
Plénipotentiaire au Traité de
Paix entre la Pologne & la Suede
en 1655. & depuis Ambaſſadeur
Extraordinaire en Suede ; en
Dannemark, aupres de l'Electeur
-de Brandebourg , & des Princes
de la Maiſon de Lunebourg.;
trois fois en Moſcovie , & enfin
en Turquie , pour la Ratification
de la Paix entre la Porte &
la Pologne. Il compte dans, ſa
famille quatte Châtelains , trois
Palatins , & la Maiſon des Princes
Zamoiſky dans ſes Alliances.
Son Fils aîné , préſentement
Referendaire , rendit l'Etendart
_ de la Bataille de Cochin à Inno
216 MERCURE
cent X. Celuy- cy ne ſe diſtingue
pas moins par ſon mérite & ſes
caracteres . Il a eſté Nonce dans
toutes les Diétes , depuis l'abdication
du Roy Caſimir. Il eſtoit
Secretaire de l'Ambaſſade de ſon
Pere en Turquie , ſecond Ambaſſadeur
dans la derniere de
Pologne en Mofcovie , & a eſté
nommé depuis Plenipotentiaire
avec lesMédiateurs pour la Paix
entre cesdeux Couronnes . Il eſt
Staroſta, ou Gouverneur de Rotzin
, & déclaré Palatin de Cernicoüifk.
Leurs Majeſtez eſtant parties
de Verſailles le 4. de l'autre mois,
allerent coucher à Louvre en
Parifis , chez Monfieur le Féron,
Conſeiller en la Cour des Aydes.
Fils aîné de Monfieur le Féron ,
Préfident des Enqueſtes , & Prevoſt
des Marchands. Elles arriverent
GALANT.
217
verent les à Compiegne. Outre
les divertiſſemens de la Promepade
& de la Chaſſe , la Cour y
à pris celuy du leu, ainſi qu'à
Versailles , le Roy toûjours magnifique
,& libéral , ayant fait
préparer quatre Chambres , afin
qu'on puſt prendre ce plaifir
avec les meſmes commoditez ,
& les meſmes rafraîchiſſemens.s
Les grands Chiens ont fait cinq
Chaſſes a Compiegne. Le Roy
n'eſtoit point encor arrivé lors
qu'on fit la premiere ,& c'eſtoit
apparemment pour reconnoître
un lieu , où l'on avoit point
chaſſé depuis longtemps. On
prit dans cette Chaſſe deux
Cerfs de meute. Le Roy alla aux
quatre autres , & Sa Majesté ſe
trouva toutes les quatre fois à'a
mort des Cerfs. Dans la ſeconde,
qui estoit la premiere de celles
Avril 1683 . K
218 MERCURE
duRoy , on prit un Cerf à ſa troifiéme
teſte ; dans latroiſiéme un à
ſa quatrième ; dans la quatrième ,
on prit un Cerf de meute , ( it
eſtoit Cerfdix cors ; ) & dans la
cinquième , on en prit un autre
qui portoit quatre de refait.
Le 13. du mois toute la Cour
alla dîner à Mouchy , Maiſon
appartenante à Monfieur le Maréchal
d'Humieres. On s'y di
vertit à la Chaſſe au Loup dans
le Bois de Franciere , où l'on en
pritun vieux qui ſe défendit avec
une vigueur qu'on n'en devoit
pas attendre. Cela donna lieu
d'en chercher la cauſe. On l'ouvrit
, & on luy trouva dans le
Rein cinq ou fix Serpens d'un
quartier de long. Pline a écrit ,
qu'il s'engendredes Serpens dans
leRein des Loups , & que quand
ils l'ont tout-à- fait mangé , à la
GALANT.
219
reſerve de la membrane qui envelope
la ſubſtance , les Loups
enragent. Si cela eſt , on peut
aiſementjuger que le vieux Loup
que l'on prit à cette Chaſſe,n'eûr
puſe garantir de la rage , & que
cette priſe a fait beaucoup de
bien dans tout le Païs , où par
ſes morſures il auroit causé de
grands deſordres parmy les Hommes,
& les Animaux. Le Roy eſt
ſi accoutumé à faire du bien, que
ſes Divertiſſemens même en produiſent
à ſes Sujets.
Le 17. Leurs Majeftez partirentdeCompiegne
pour Villers-
Coſterez , où elles arriverent le
meſme jour. Je ne vous dis rien
de la joye que reçoit Monfieur ,
lors qu'il voit le Roy chez luy.
Je vous ay ſouvent décrit ſon zele,
ſon empreſſement,& ſes ſoins
en de pareilles occafions ; il agit
K 2
210 MERCURE
toûjours de la même ſorte. Le
Roy courut , & prit deux Cerfs
à Villers, Coſterez ... On n'a ja
mais vû plus de vigueur dans ce
Prince , les meilleurs Piqueurs de
l'Equipage ne pouvoient le ſuivre.
Tout le Voyage s'est fait en
chaffant. On a pris , tant en allant
à Compiegne , que pendant
le retour , douze Loups , dont
quatre font venus mourir à la
Portiere du Caroſſe de Sa Majeſté.
Depuis un an que l'Equipage
eſt remis ſur pied , on en a
pris jufques à ſoixante & neuf.
LeKoy , en le remettant à Monſieur
le Marquis d'Eudicour , luy
adonné outre les Titulaires , les
quatre Gentilshommes dont je
vous ay deja parlé , qui répondent
avec beaucoup d'ardeur au
zele de Monfieur le Grand Louvetier
de France. Toute la Cour
44
GALANT. 221
partit le 23.de Villers- Coſterez,
&coucha à Dammartin. Monfieur
& Madame vinrent à Paris,
Leurs Majeſtez dînerent le lendemain
au Bourget , & le foir
Elles arriverent à Versailles , où
Elles ont entendu pendant le reſte
du Careſme les doctes Predications
du Pere Hubert', Prê
tre de l'Oratoire. Le Roy eſtant
de retour , donna ſes ordres pour
faire travailler 15. Muficiens ,
chacun ſeparément , à un Mo
tet. Pour vous apprendre de
quoy il s'agit , il faut vousdi
re , madame , que les Places de
Maiſtres de Muſique de la Chapelle
du Roy , eftant à remplir
, Sa Majesté a refolu d'en
mettre quatre au lieu de deux .
Elle l'a fait dire à tous les Evêques
de ſon Royaume , afin
qu'ils avertiſſent les maistres
K
3
222 MERCURE
de Muſique de leurs Cathedrales,
de ſe rendre à Verſailles, pour
y faire chanter chacun un Motet
, en cas qu'ils ſe ſentiſſent
aff z habiles pour pouvoir diſputer
ces Places par la beauté , &
par la bonté de leur Muſique ;
Sa Majesté voulant en ce cas
payer leur voyage , quand même
ils ne ſeroient pas reçeus. Le
Roy fait connoître par là ſa juſtice
, & fa liberalité. Voicy les
noms de tous les Muſiciens qui
ſe ſont preſentez , ſelon l'ordre
qu'ils ont fait chanter. Meſfieurs
Mignon ,
Oudor,
Dache ,
Lalande ,
Minoret ,
Daniëlis ,
Colaffe,
GALANT.
223
Grabus ,
Le Sueur ,
Charpentier ,
Laloüette ,
Menaut ,
Malet ,
Rebel ,
-do . Salomon ,
Gouppillier ,
Sevry ,
The Jouvain ,
Girard
120 en Poirier ,
ετω. Gervais ,
Deſmares ,
Loa Fernon ,
-DS 2 Foldart ,
- Bouttelier ,
2.11 100 Tabaret
LaGarde ,
Burat,
-Loifele ,
Renault ,
K 4
224 MERCURE
Champenoiss
Lorenzani , 21
Prevoſtend
La Grilliere, داسل
Nivers.201
M
Tous ces muficiens ayant fait
chanter en diferensjours , chacun
un Motet à la Meſſedu Roy,
on a choiſy un nombre de ceux
qu'on a jugé les meilleurs pour
les faire travailler , & on les a
enfermez afin de connoiſtre par
un ſecond Motetiqu'on leur a
fait faire , fi le premier qu'ils ont
fait chanter eſt de deur compo.
fition . Ce n'eſt pas que les autres
n'ayent beaucoup de merite
; on ne leur auroit pas permis
de faire chanter devant le Roy ,
ſi on ne leur en avoit crû ; &
c'eſt pour cela que je vous envoye
leurs noms , afin que vous
GALANT.
225
connoiffiez les Maiſtres de France
, qui excellent dans la Mufique
de l'Eglife. Ceux qu'on a
fait enfermer ont remis leur
Compofition au Roy , dans un
Paquet cacheté. On tire au fort
ces Paquets , pour faire chanter
ce qu'ils contiennent , & quand
tout aura eſté chanté , on choifira
pour Maiſtres de la Chapelle ,
les quatre qui auront le mieux
réüffi dans cette derniere compoſition
. Voicy les noms de ceux
qui ont eſté enfermez . Meſſieurs..
Mignon,
Lalande ,
Minoret ,
Colaffe,
Le Sueur,
Ralet,
Mebel ,
• Salomon ,
Gouppillier,
K
3
226 MERCURE
:
Deſmares ,
Foffart,
La Garde,
Lorenzani ,
Prevoſt,
Nivers..
:
Le ſieur Charpentier eſtoit
fort malade , dans le temps qu'on
a enfermé ces quinze muficiens.
Il n'y a eu juſqu'icy que deux
Maiſtres de Muſique de la Chapelledu
Roy.Monfieurdu Mont,
& Monfieur Robert , tous deux
tres habiles , & tres- eſtimez ,,
rempliffoient ces places ; & comme
leur âge les oblige de quit
ter , Sa Majesté en veut choiſir
quatre pour le même employ..
Depuis que les quinze ſur qui
doit tomber ce choix , ſont fortis
du lieu où ils avoient eſté
enfermez , ils ont tiré au. Bile
"
GALANT
2277
let à qui feroit chanter le premier
. Le Maiſtre de Muſique
de Meaux , dont le nom parut
d'abord , commença Lundy 26.
de ce mois ; & Monfieur Mignon
, Maiſtre de Muſique de
Noftre- Dame , fit chanter le
lendemain. Je n'ay point ſçeu
dans quel ordre tous les autres
noms ont eſté tirez. Je ſçay
ſeulement que Monfieur Loren--
zani fera chanter le ſeptième ,
& que Monfieur Colaſſe eſt le
dernier. C'eſt celuy qui bat la
Meſure aux Opera de Monfieur
Lully.
• Quoy que le ſoin que le Roy
prend des Affaires de ſon Etat,
& les divers Conſeils qu'il con.
tinuë à tenir , luy laiſſent à peine
une heure ou deux chaque
jour pour ſe delaſſer de ſes fatigues
, Sa Majesté a neanmoinss
K. 6
228 MERCURE
trouvé les moyens d'accorder les
devoirs de Roy, & ceux de Chreſtien
pendant toute la Semaine
Sainte. Elle entendit tout le long
Office du jour des Rameaux ,
&Elle a continué d'aſſiſter entierement
à celuy de la Semaine-
Sainte. Ainfi Elle a remply
avec un zele digne de ſa pie.
té , les deux grandes & fati .
gantes fonctions qui la regardentautant
comme Roy de France
, que comme Chreftien. La
premiere eſt celle de la Cene,
que Sa Majesté fit le Jeudy- Saint,
aprés avoir affifté à l'Abſoure
qui fut faite par Monfieur le Cardinal
de Boüillon , Grand Aumônier
de France , & precedée
du Sermon de Monfieur l'Abbé
Anſelme , qui s'en acquita
au gré d'un Auditoire fi Augufte
, & fit connoiſtre toutes les
GALANT.
229
grandes choſes que le Roy fait
tous les jours en faveur dela Religion
Catholique. Le Samedy ,
ce zelé Monarque apres avoir
communié, toucha douze à treize
cens Malades ,& parut infatigable
dans cette pieuſe fonction ,
comme il l'eſt en toutes celles
qui regardent la gloire de ſon
Etat..
le ne vous dis rien des Devotions
de la Reyne pendant
tout ce temps. Elles font ſi ordinaires
à cette Princeffe, que ce ne
feroit que repeter cequi eft connu
de tout le monde.
Monfieur le Vicomte de Marfilly
, Gouverneur du Bois de
Boulogne , & Capitaine de la
Varenne du Louvre, eſt mort au
commencement de ce mois. Il
avoit eſté Abbé ,& eſtoit Parent
de feu Monfieur le Maréchal de
230
MERCURE A
Schulemberg. Vous ſçavez qu'il
avoit beaucoup d'eſprit , & qu'il
a toûjours eſté reconnu pour un
Homme vif & agiffant.
Monfieur le Prince de Monlort
, Frere de Madame l'Abbeffe:
de Monmartre eſt mort auffi ,
mais preſque ſubitensent. Il ſe
promenoit dans la Foire Saint
Germain , lors que le mal le ſurprit.
On le ramena chez luy , où
il mourut peu d'heures apres. Un
pareil exemple dans un Prince
qui n'a guere que vingt ans , doit
faire craindre la mort dans la plus
grande jeuneſſe...
- Le Pere Bouron Capucin ,
étoit plus âgé , mais auſſi eſt- il
mort en moins de temps. Il ſe
trouva mal en revenant de la
Ville; & le Portier des Tuilleries
kay ayant donné un peu de vin ,,
il ſe crût remis , & commença à
GALANT.
2.31
traverſer ce Jardin pour regagner
fon Convent, mais la mort ne luy
laiſſa pas le temps d'aller juſquelà.
C'eſtoit un Religieux tout- àfait
zelé pour le ſervice de Dieu,
& qui avoit eſté employé dans
pluſieurs miffions Etrangeres. Il
y en abeaucoup dans fon Ordre,
qui avancent leurs jours par la
fatigue que leur donne le grand
&continuel travail de ces mif
fions. Ils en ont fait pluſieurs
dans les Provinces , dont je croy
vous avoir entretenue , mais je
ne vous ay encor rien dit de Paris,
où leur zele a éclaté pendant
tout le Careſmedans l'Egliſe des
Quinze- Vingts. La foule y a eſté
grande , la devotion extraordi
naire ,& le fruit de la Miſſion s'eſt
fait connoiſtre par les reftitutions.
Les autres Prédicateurs qui ont
232
MERCURE
préché ceCareſme , ſe ſont auſſi
attiré beaucoup d'Auditeurs. Le
Pere Bourdaloue leſuite, & Monfieur
l'Abbé Boileau , ont eſté les
plus fuivis. Ie ne vous répete
point ceque je vous ay dit fouvent
du premier. Quand à Monfieur
l'Abbé Boileau , l'eſprit a fi
fort parudans tous ſes Sermons ,
qu'on n'y trouvoit pour défaut
qu'un trop grand accablement
de belles chofes. Aufſi la réputation
qu'il s'eſt acquiſe dans la
Chaire de Saint Germain l'Auxerrois
a fait tant de bruit , que
Monfieur ayant ſouhaité l'entendre
, ſe rendit expres dans cette
Egliſele Vendredy Saint, accom
pagné de Madame & de Mademoiselle
. Il connut que c'eſtoit
avecjuſtice que le Public parloit
ſi avantageuſement de cet Abbé..
Dans le compliment qu'il fit à ce
1
GALANT
233
estoit ens
Prince , il dit, Que puis qu'il avoit
triomphe en remportant la fameufe
Bataille de Caffel te mesme jour
que le Sauveur du monde estoi
tre dans lerufalem aux acclamations
de tout le Peuple , il falloit
aussi qu'il prist pare aux douleurs de
fa Paffion. IPn'y eut perfonne
quine trouvaſt que ce compli
ment eſtoit digne de Monfieur
PAbbé-Boileau , & qu'il répon
doit à la beauté du ſujet. On ne
pouvoit trop dire de la picte de
Leurs Alteſſes Royales, qui a édi
fié tout Paris pendant la Semaine
Sainter , τό τοί
ab Ic devrois preſentement vous
dite un mondes Predicateurs
qui ont excelé dans les Provinces
, mais ils font en trop
grand nombre. Ainfi je ne
vansaparleray que d'un ſeulg
quasfonumérite diftingue du
234 MERCURE
tant que ſa dignité. C'eſt Monſieur
l'Eveſque d'Amiens , qui
dans un âge affez avancé , a ſoûtenu
la fatigue de précher le Caréme
tout entier dans ſa Cathedrale.
Rien n'eſtoit plus beau que
le plan de ſes Sermons. Tous les
Eccleſiaſtiques & Officiers de la
Ville s'y ſont trouvez fort affiduëment
,& la foule du Peuple y
eſtoit toûjours extraordinaire.
Auſſi quoy que ce Prélat ait fait
voir en tous rencontres la force
de ſon eſprit , il ſemble qu'il ſe
ſoit furpaſſé luy-méme dans certe
derniere occafion ,ayant préché
les Veritez les plus faintes de
la maniere du monde da plus
éloquente , la plus inſtructive ,
& la plus zelée. Il a eſté remer
cié par Monfieur de Vitry Scigneur
des Auteux , Premier
Echevins d'Amiens , qui eſtant à
GALANT
235
la teſte des autres Echevins , luy
fit un tres-beau Diſcours , dans
lequel il rapporta avec beaucoup
dejuſteſſe , tous les ſujets , toutes
les preuves , toutes les inſtru
ctions ,& meſme les plus beaux
Paſſages des Sermons de ce Prélat,
dans l'ordre des jours qu'il les
a préchez. Il joignit à ce Difcours
le preſent d'un Chef d'or
de S. Iean-Baptiste , dont la Relique
repoſe dans la belle Egliſe
de Noftre-Dame d'Amiens , qui
en eſt la Cathédrale. Meſſieurs
de Ville ont accoûtumé de faire
un pareil preſent à ceux qui préchent
le Careſme dans cette
Egliſe , mais ils l'avoient enrichy
cette année d'un cercle &
d'un noeud de tres beaux Diamans
, à cauſe du grand mérite
& de la dignité du Prédicateur.
Ce Prélat fut fort agreablement
236 MERCURE
furpris , & touché en meſme
temps d'une extréme tendreſſe ,
connoiffant par le compte exact
qu'on luy rendoit , que la pa
role de Dieu qu'il avoit préchée
avoit penetré les coeurs.. Il ré
pondit au Difcours de Monfieur
de Vitry , des choſes auffi tendres
qu'obligeantes pour la Ville
, & qui en faiſant connoiſtre
fa joye , marquoient l'amitié
qu'il a pour fon Troupeau , &
Veſtime qu'il fait de ce Premier
Magiftrat , dont l'action auffi
belle & auffi ſainte qu'elle eſt
nouvelle & faite à propos , a
bien encore augmenté la gloi-
Te! Il s'en acquiert beaucoup
tous les jours , par le foin qu'il
prend du foulagement des Pauvres
, & par la vigueuraveclaquelle
il maintient la Police ,
Thonneur , & l'autorité de l'Hô
AGALANT
237
tel de Ville. Il a eſté bien recompensé
d'une action ſi ſinguliere
, tant par l'éloge que Monſieur
l'Eveſque d'Amiens en fit
dans ſon dernier Sermone, qui
fut le meſme jour du Remerci
ment , que par les applaudiſſemens
qu'il reçeut de toute fa
Compagnie , & de quantité de
Perſonnes confiderables de la
Ville , qui avoient oüy ſon Difcours,
Monfieur l'Eveſque d'A
miens a eſté auſſi remercié par
le Doyende fon Eglife,&par les
Chefs des Compagnies qui s'en
font acquitez d'une maniere
tres - fpirituelle. Il reçeut leurs
complimens avec une preſence
d'eſprit admirable , qui luy
fit reprendre tout ce qu'on
luy avoit dit , & y répondre
fur l'heure . Ce digne Prélat eſt
Meſſire François Faure , fi con-
:
238 MERCURE
nu par ſes doctes Prédications
dés le temps de la Regence , &
par le beau Panégyrique du Roy,
qu'il donna au public en 1680.
& dont je vous parlay en ce
temps- là.
Sa Majesté ayant un grand
nombre de Troupes fur pied , a
jugé à propos d'augmenter celuy
de ſes Officiers Generaux ; &
comme on les prend toûjours
parmy les plus anciens qui ſe ſont
ſignalez dans le ſervice , il n'y a
riende plus glorieux que d'eſtre
choiſy pour remplir ces Poftes
d'honneur. Voicy les noms de
ceux qui ont eſté nommez depuispeu.
Maréchal des Camps &
Armées.
Mule marquis d'Uxelles.
GALANT.
239
Brigadiers d'Infanterie.
Mr le marquis de Harcourt-
Beuvron.
Male Marquis de Crénan....
Mr le Chevalier de Montchevreüil!
M de Maumont.
Brigadier de Dragons.
Mª d'Enonville.
Je vous ay déja expliqué les
fonctions de tous les Officiers
Genéraux.
- Comme les Saignées de précaution
ſe font dans ce temps , la
Reyne ſe fit tirer du ſang le ſoir
du 25. de ce moy par Monfieur
Gervais ſon Premier Chirurgien.
Quoy que ce fuſt la premiere
fois qu'il lafaignoit, il s'enacquita
fi bien, que cette Princeffe dit
qu'elle ne s'eftoit point ſenty piquer.
La grandeur du Rang donne
de la crainte aux plus adroits,
}
24
MERCURE
quand ils ont leur Art à exercer
fur les Perſonnes Royales.V
Monfieur le marquis de Seigne
lay partit Samedy dernier 24. de
ce mois à trois heures du matin,
pour ſe rendre à Toulon , où il
eſt allé viſiter l'Armement. On
en ditdes choses qui paroîtroient
incroyables , fi elles n'étoientordonnées
par Loüis XIV. &fi
d'autres Miniſtres en avoient le
foin.
I
Le Gouvernement de Chartres
eſtant de l'Apanage de Monfieur
, & l'un de ceux auſquels
Son Alteſſe Royale peut pourvoir
, Elle l'a donné à Monfieur
le Chevalier de Chaſtillon , l'un
des Capitaines de ſes Gardes du
Corps , &d'une des plus illuftres
Maiſons de France. Quand on
ſert ce Prince avec un vray zele,
on peut eſtre ſeûr de s'en voir
un
GALANT. :
unjour récompensé.
Monfieur le Duc de Navailles
, Maréchal de France , & en
cette qualité , Officier de la Couronne
, a eſté choiſy pourGouverneur
de Monfieur le Duc de
Chartres. Sa Majesté a voulu
traiter ce Prince comme Fils de
France , en luy donnant ceGouverneur
, puis qu'Elle luy a augmenté
les Appointemens deſtinez
aux Gouverneurs des Petits--
Fils de Roys , & les a rendus
égaux à ceux dont joüiſſent les
premiers . Cela ne doit pas furprendre
, le Roy ne laiſſant paffer
aucune occaſion ſans donner
à Monfieur des marques de ſa
tendreſſe , & ce Prince y répondant
par toute celle qu'on peut
avoir pour un Frere & pour un
Roy , qui ayant porté la gloire
de la France dans une élevation
Avril 1683 . L
242
MERCURE
où elle n'avoit jamais eſté , en fait
rejallir l'éclat ſur les Princes de
ſon Sang , & leur communique
ſa grandeur à meſure qu'il l'au->
gmente. Quand le Roy apprit à
Monfieur le Duc de Navailles le
choix qui avoit eſté fait de ſa
Perſonne pour eſtre Gouverneur
du jeune Prince , il luy fit connoiſtre
avec l'air & la maniere
engageante qui luy ſont ordinaires
, que s'il ſe trouvoit des occaſions
de paroiſtre à la teſte de
ſes Armées, comme ily avoit eſté
ſouvent employé avec gloire ,
le Poſte où il alloit eſtre n'empeſcheroit
pas qu'il ne puſt encor
ſe ſervir de fon Bras & de fon
Conſeil. Ily a quelques années
que Monfieur de S. Laurens fut
donné pour Précepteur à Monfieur
le Duc de Chartres. Ce
choix de Son Alteſſe Royale a
F
GALANT. 243
eſté fort applaudy. On ne peut
faire plus de progrés dans les
Etudes , qu'en a fait ce jeune
Prince. Aufſi peut-on dire qu'il
avoit de l'eſprit dès le Berceau ,
&qu'à peine ſçavoit- il parler,
qu'il diſoit des choſes dignes
d'eſtre remarquées. Je vous en
ay rapporté beaucoup qui vous
ontdonnéde l'étonnement, Ainſi
vous pouvez vons imaginer
quel plaiſir aura Monfieur de
Navailles de trouver une ame
diſpoſée à recevoir tout ce qu'il
luy voudra inſpirer de grand , &
de digne de ſon auguſte Naiffance.
Vous ſçavez le Voyage que
le Roy doit faire le 26. du mois
prochain. Il en a couru des Liſtes
fauſſes en beaucoup d'endroits ,
ou entierement remplie de fautes.
C'eſt ce qu'il m'oblige de
L 2
244 MERCURE
vous en envoyer une veritable .
Quoy que je me fois preſcrit
pour regle de ne vous parler jamais
que de ce qui eſt fait , afin
de ne vous mander rien qui ne
ſoit vray , j'ay crû que j'en devois
ufer autrement en ce rencontre,
pour vous empeſcher d'ajoûter
foy à quelque Liſte falſifiée. le
ne vous aſſure pas que juſqu'au
jour du depart il n'y aura point
de changement à celle que je
vous envoye. Le Roy est le Maître
,& les Affaires d'un Etat ne
demeurent pas toûjours dans une
meſme ſituation .
ROUTE2VE
Majesté doit tenir en fon
Voyage.
Le 26. May , à Corbeil.
Le 27. à Montereau.
Le 28. à Sens.
SA
GALANT.
245
Le29. à loigny.
Le 30. & les deux jours fuivans,
à Auxerre.
Le 2. Juin, à Noyere .
Le 3. à Montbar.
Le 4. à Chanceau .
Le 5. & 6. à Dijon ,
Le7. à S. Ieande Laune.
Le 8. à Bellegarde.
Le 9. juſqu'au
fur la Saône..
Le 15. à Dole.
15. au Camp.
Le 16. 17. & 18. à Besançon ,
Le 19. à Monbozan.
Le 20. à Leurre.
Le 21. à Bedfort .
Le 22. à Cernay.
Le 23. à Colmar.
Le 24. à Benfeldt.
Le 25. 26. & 27. à Molzenn,
Le 28. àBoufvuillier.
Le 29. à Bouquenon .
Le 30. Iuin , & les ſept premiers
L
3
246
MERCURE
jours de Juillet , au Camp fur
la Sarre.
Le 8. & 9. aux Deuxponts.
Le 10. à Sarbrik .
L'11 . & 12. à Vaudrevange.
Le 13. à Boula.
Le 14. à Metz ...
Le 15. à Malatour.
Le 16. & 17.à Verdun.
Le 18. à Sainte Menehoult.
Le 19. à Châlons.
Le 20. à Epernay,
Le 21. & 22. Châteauthierry.
Le 23. à Meaux.
Le 24. à Verſailles.
Ce font 37 jours de marche ,
23 de ſejour , & 60 pour tout le
Voyage.
La premiere des Enigmes du
dernier mois , a eſté expliquée
fur la Corde , qui en eſtoit le vray
Mot , par Meſſieurs de Cou
GALANT.
247
pance; Charles , ValetdeChambre
de Mademoiſelle d'Orleans ,
de la Ruë de la Vannerie ; Conſtantin
Renneville , de Caën ; De
la Tronche , de Roüen ( ces deux
derniers en Vers ; ) Mademoiſelle
Monfieur Provais ; La charmante
Manon , Amante du Medeçin
; La belle Manon de Pois,
prés les Andelis ; L'aimable Manon
generale de Paris ; Le Berger
déſolé , à l'Anagramme , Astu
lié le Coq ; Barbé de Layde ,
Amant de la belle Marianne , de
Roüen ; Trente fix Coſtes de la
meſme Ville , Le Berger Contentin
, & l'Amant inconnu de
Ja belle Janneton de Bloye.
3
Le vray Mot de la ſeconde
eſtoit la lettre N. Ceux qui
l'ont trouvé ſont Meſſieurs Buf--
fon , Chanoine de la Cathédrale
d'Orleans , & Grand Vicaire
L- 4
148 MERCURE
de Clery , La Tour , I. Lagogue,
d'Epernay en Champagne ; Dalmas
Avocat , ( ce dernier en
Vers ; ) Mademoiſelle C. T. N.
de Montaigu , du Fauxbourg S.
Marcel ; L'aimable Veuve &
charmante Brune , & Afton
Ogden . On a expliqué cette même
Enigme ſur la Bouſſole , la
Noix , & la Tortuë.
J'ajoûte les noms de ceux qui
ont trouvé le ſens de l'une & de
l'autre. Meſſieurs le Chevalier
d'Argence ; Angely de la martiniere,
d'Epoiſſe en Auxois; L'Abbé
le Vacher ; P. Carrier ; Clement
, de la Chancellerie ; Leger
de la Verbiſſonne ; Boileau,Gouverneur
de Monfieur le Comte
de Buffet; De Fleſſel de Vermolet
; L'Abbé de la Faye ; L'Avocat
Dalmas ; Veneroni , Autheur du
Dictionnaire Italien ; Pinchon de
GALANT.
249
Roüen ; B. D. B. à l'Anagramme
le BlondJoly ; In L.au RR. des V.à
Briſac : Girault de Paris , & fon
aimable Societé , Meſdemoiselles
de Montrieux de Vandôme; De
Sommelſdick à la Nocle ; F. Ch .
àl'Anagramme , Fin or caché au
Soleil , de la Rue du Pan ; La
Marquiſe à l'Anagramme , Pure
image de Vertu ; La Marquiſe
Dianed'Alcleon; L'incomparable
Brune Loüiſon de la grande Ruë
de Sezanne ; La Beauté reſſuſcirée
, de Vaſſy en Champagne ;
La Belle àl'Anagramme , Cherche
une amitié tendre ; La Belle à l'Anagramme,
Ton vray mérite tefera
chérir ; Les deux humeurs fimpatiſantes
; Le tres- humble Serviteur
de Rheims ; Le Capitaine
Voyageur , de la Ruëde Flandre
à Lyon ; Le Voyageur Africain';
L'Impatient de Noyon en
LS
250
MERCURE
Picardie ; Le Medecin , Amant
- de la belle Manon de Xaintes ;
Les Voyageurs de l'Iſle S.Denys;
P. T. N. Cameleon de Meaux ;
Le Partiſan du 'vray mérite ; Le
jeune Compere inflexible aux
fauſſes douceurs ; Le Solitaire
Avanturier du Temple ; Le Fillau
de fa Marraine. En Vers
Meſſieurs Rault de Roüen ; De
la Croix , de Bollebec de Caux;
C. Hutuge d'Orleans ; Cotival
de Lange , de Falaiſe ; Avice , de
Caën ; L. Bouchet , ancien Curé
de Nogent le Roy ; Diereville ,
Pont- Leveſque , P. l'Hermise
; L'Epinay ; Buret , de Vitré
en Champagne ; Mademoiselle
Picart, Fillede Monfieur le Lieutenant
General de Freſnay le Vicomte
; Gygés , ou la petite Afſemblée
du Havre ; Silvie , Alcidor
, & la belle Nourriture de
du
GALANT.
231
la meſme ; Ville ; Le Chanoine
Jacques lacques ; L'albaniſte ,
de Rouën ; L'aimable à l'Anagramme,
La Guerre eſtſur ma vie,,
d'Amiens ; Le Compere de la
belle Commere de Lile en Flandre;
& lejeune Tidiram.
Voicy deux nouvelles Enigmes.
Monfieur Germain de Caen
a fait la premiere ; & l'autre eft
d'un Homme de merite&
putation..
de rf
MEQUE
DE
LYON
ENIGME
MA bouche eftfurma tefte,
&
fort loin de mon ventre ;
T'habite également les hauts &les
bas Lieux
L'ay reçen pour Epoux un Agent
furieux,
Dont on ignore moins les effets , que
le.cenire..
VILLE
L6
MERCURE
252
22
De diverſes couleurs j'aime à parer
mon Corps ;
Le nesuis pas la méme au dedans ,
Ie porte des Habits & brillans ,&
qu'au dehors
funebres.
Iepuis estre éclairée , &Sombre en
Ie joüis quelquefois du jour ,&des
méme temps ;
tenebres ,
Et jeſuis à l'abry , quoy qu'exposée
aux vents .
En certaines faifons , où ie ſuis de
requeste
Onvent avecque moy fairefocieté;
Mais it est d'autres temps , oùn'é-
1
tant point defeſte ,
On n'approche de moy que par neceffite
GALANT. 253
:
Lefuis, quoy qu'immobile , au changement
ſujette;
On m'habilloit iadis d'un large Vétement;
Mais grace à lamode, onveut pre
Sentement
Que ma Vêture foit la moitié plus
étroite.
AUTRE ENIGME.
E
Rrant & vagabond, changeant
Souvent de Maistre ,
Sous le nom d'un Héros je me fais
reconnoistre.
L'on me voitfifoûmis , qu'au moindre
des Humains ,
Le ſuis un Serviteur utile à toutes
mains.
On m'eſtime en tous lieux , &fur
tout dans la France.
On revere mon nom ; & quant àma
naiffance,
254
MERCURE
Elle a tant de grandeur , & vient
d'unſihaut Lieu ,
Que plusieurs des Mortels me préferent
à Dieu..
On a eu nouvelles de Conſtantinople
, que Monfieur de Guilleragues
noſtre Ambaſſadeur n'y
eut pas plûtoſt reçeu avis de la
Naiſſance de Monſeigneur le
Duc de Bourgogne , qu'il en fit
rendre des actions de grace dans
la Chapelle du Palais de France .
La Meſſe y fut celebrée Pontificalement
par Monfieur l'Evéque
de Cyfique , Vicaire Patriarchal
deConſtantinople, qui prononça
un fort beau Diſcours Italien à la
loüange de Sa Majesté. On chanta
enſuite leTe Deum. Sans l'abſence
du Grand Seigneur , pen--
dant laquelle il n'eſt point permis
aux. Chrétiens de faire des Ré
GALANT..
255
joüiſſances publiques , Monfieur
de Guilleragues en eût fait faire
devant ſon Palais, & fur les Vaifſeaux
Marchands François , mais
il falut qu'il ſe contentaſt de donner
un magnifique Repas àtou--
tes les Perſonnes confiderables;
dela Nation..
Vous vous ſouvenez de toutes
les Fêtes qui ont été faites àToulouſe
pour cette meſme Naiſſance.
On a bien connu qu'elles ſe
faifoient par zele, encor plus que
par devoir , puis qu'elles ont eſté
renouvellées dans la meſme Ville
à la fin de Fevrier. On y repreſenta
chez les Peres leſuites une
Comédie ornée d'une Allegorie
en forme d'Opera. C'eſtoit La
naiſſance de Mercure , par rapport
aux avantages que tire la France
de celle de Monſeigneur le Duc
de Bourgogne. La Comédie
256
MERCURE
avoit pour titre le Philoſophe à la
Mode, & l'on y joüoit les Cartéfiens.
Voicy un endroit de cette
Piece . C'eſt une Leçon qu'on
donne à un jeune Homme , qui
veut eſtre ſçavant.
Prenez dans la dispute un ascens
dant Supréme ,
Pour les termes de l'art appellez
tout Siſteme ,
Ce Siſteme est tout clair , vôtre Si
ſteme eft faux ;
Le Siſteme qui donne une ame aux
Animaux.....
Vous direz , l'étenduë, &nonpas, la
matiere ;
Nombre infiny feroit unefautegroffiere,
On dit pour bien parler; un nombre
indéfiny .
On ne dit plus le Corps , c'est un
terme banny
GALAN T.
257
Pour parler comme il faut , on dira
la Machine ,
C'est machinalement qu'on se
meut , qu'on chemine ,
Qu'on prend ở qu'on digere , &
qu'on rend l'aliment ;
C'est le mot favory , que machinalement.
Dire, Atomes , Monsieur ? nous ſerions
ridicules .
Le diſe Gaſſendy, nous parlonsMolecules
.
Molecule eft mignard , Molecule
eftfi doux.
Dites , l'air ambiant, pour l'air autour
de nous .
Mode eſt unterme bas, nous diſons.
façons d'eſtre ,
Façons d'eſtre de l'ame , aimer ,
hair, connoistre ,
Mais on se fert fort peu du nom
d'ame , ou d'eſprit.
La ſubſtance qui penſe eſtparmy
mieux dit.
258 MERCURE
Le termed'ordre encore à cent cho-
Ses s'applique ,
Et la raison de l'ordre eft toûjours
Sans replique.
Le mot de Phenomene eſt un de ces
grands mots.
Que nous tenons tout prests pour
étourdir les Sots.
Tout gist à biensçavoir nostreDi-
Etionnaire.
Pour jetter de la poudre aux yeux
du gros Vulgaire,
Quant aux quatre Elemens, redui-
Sez-les àtrois.
Tenez ce qu'ilvous plaist; &fi quelqu'un
parfois
Vous fait voir nettement que c'est
une Hereſie , ९
Répondez ,le ne ſçay que la Philoſophie
,
Ie croy tout cequ'on veut , puis
qu'enfin j'ay la foy ...
GALANT. 259
Mais le contraire eſt ſeûr de tout
ce que je croy.
S'il s'agiſt d'expliquer un effet difficile
,
Faites couler par tout la matiere
fubtile ,
Car pour tirer d'affaire un pauvre
Homme arreſté ,
Elle vaut parmy nous l'occulte
qualité.
Souvenez-vous enfin pour derniere
parole ,
De railler les Autheurs de l'ancien
ne Ecole;
Du College jamais ne parlez qu'en
pitié.
la moitié.
Allez , c'en est là trop de plus de
C'estpar où mille Gens ont emporté
d'emblée
La qualité d'Esprit de la haute volée.
260 MERCURE
On peut juger par ces Vers
combien la repreſentation de
cette Piece eſtoit agreable.
que
Dans huit ou dix jours , Madame
, je vous envoyeray le Livre
intitulé , Sentimens fur les Lettres
&sur l'Histoire , dont je vous
parlay il y a deux mois Le Sieur
Blageart le debitera en ce temslà.
On en a laiſſé échaper quelques
Copies qui luy ont donné
de la reputation. Je croy
vous avoir déja marqué ce qu'il
contient. Ce ſont des Preceptes
tres-utiles pour écrire avec juſteſſe
des Lettres Galantes , &
ces fortes d'Hiſtoires que nous
appellons Nouvelles. On y traite
auſſi de l'Hiſtoire veritable.
Tous les exemples dont ſe ſert
l'Auteur , pour prouver ce qu'il
avance font tres - agreablement
tournez . Il y a même ſujet de
GALAN T. 261
croire que dans quelques-uns il
entre un peu de Satyre , dont les
Perſonnes qui voudront l'entendre
pouront profiter. Les ſcrupules
qu'il propoſe ſur le Stile
nous font connoiſtre la delicatefſe
de ſon eſprit , & il feroit fort
à ſouhaiter qu'il nous donnaſt
quelque Ouvrage , où il ſe ſerviſt
de ſes propres regles. On le
liroit avec grand plaiſir.
Il paroîtra dans le meſme .
temps un autre Livre , qui vous
donnera lieu d'examiner ſfi les
regles que preſcrit l'Auteur des
Sentimens y font obfervées. Il
eſt intitulé , Lettres diverſes . Le
Sieur Blageart le debitera auſſi
dans huit ou dix jours. Rien
n'eſt plus ſpirituel ny plus galant.
Ces Lettres ont eſté écrites en
divers temps , & à diverſes Perſonnes
, par un Cavalier qui
262 MERCURE
1
eſt employé dans l'Armée.Il eſt aiſé
de connoiſtre par le tour qu'il
donne aux choſes , qu'il a l'experience
du monde. L'avantage
eſt grand pour bien écrire. Son
ſtile eſt fort enjoüé , & par conſequent
tres- agreable. Vous pouvez
attendre beaucoup de plaiſir
de cette lecture ; puis qu'un des
Hommes de France , qui juge le
mieux de toutes fortes d'Ouvrages
, a dit , après avoir leu çes
Lettres , que le ſeul défaut qu'il
y trouvoit , c'eſtoit qu'il y avoit
tropd'eſprit .
L'Opérade Phaëton , qui a fervy
de divertiſſement à la Cour ce
Carnaval, fut donné pour la premiere
fois au Public Mardy dernier
27. de ce mois. Je vous en
entretiendray dans ma premiere
Lettre.
I'ay une grande Nouvelle à
GALANT. 263
vous apprendre ; c'eſt la groſſeſſe
de Madame la Dauphine , que
l'on tient sûre à la Cour, Cette
Princeſſe ne fera point le Voyage;
mais la Reine , ne trouvant
point de fatigue qui ne luy ſoit
agreable avec le Roy , ne laiſſera
pasde l'accompagner. Je vous ay
parlé dans cette Lettre de la convaleſcence
de Monfieur le Chancelier.
Il vient d'avoir encor un
accés de fiévre , mais ſelon les
apparences cet accés ſera ſans
ſuite. Je croy que les Voeux que
l'on fait icy pour la ſanté de ce
grand Miniſtre , contribuent
beaucoup à ſa guerifon ; & je
-ſuis perſuadé qu'on n'en fait pas
moins dans voſtre Province
2 IBLIO
LYON
A Paris , ce 30. Avril1683883*
AVIS.
Il s'est glissé une faute dans le
chiffre du dernier Extraordinaire ,
page 101. Elle est au premier nombre
de la neufiéme ligne , au lieu
de 6283. il doit y avoir 6282 .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le