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1683, 03 (Lyon)
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Eur.
511
M
1683.3
Eir $112
1683,3
Mercure
MSB
< 36624576650015
S
< 36624576650015
Bayer . Staatsbibliothek
MERCURE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
MARS 1683 .
L
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
rue Merciere , au Mercure Galant.
M. DC.. LXXXIII
AVEC PRIVILEGE DU ROY..
r M
Avis pour placer les Figures.
L 4
'Air qui commence par Quel
doit regarder la page 67 .
L'Homme Artificiel Anemofcope
, doit regarder la page 116 .
La Planche du Bal doit regarder
la page 242 .
2
Bayerische
Staatsbibliothek
Müncher.
i
4
LE LIBRAIRE AU LECTEUR
J
Y
E vous donneray , cher Lecteur,
dans quinze joursfans manquer, le
bel Ouvrage que vous attende depuis
long- tems, de Mr Spon, intitulé
Recherches curicuſes d'Antiquirez
, contenuës en pluſieurs differtations.
furdes Medailles, Bas Reliefs , Statuës,Mo.
faiques & Inſcriptions antiques , enrichies
d'un grand nombre de Figures en Taille
douce. C'est un inquarto , où les Figuresfonttirées
des Antiquitez qu'il a veuës dans ses differens
Voyages ; ily a deux années qu'on y travaille,
&je croy que vous aurez bien du plaifir dans fa
lecture, puis qu'ilest remply d'une eruditionparticuliere,
degagée de ce que la Science de l'Antiquité
a de plus épineux . C'est un Livre qui ſatisfera
également les Sçavans , & ceux qui ne ſepiquent
pas de Sciences car il instruit , & il divertit
, n'y ayant rien qui ne foit intelligible.
L
Livres nouveaux du Mois de Mars 1683.1
cezede
EsConferences Ecclefiaftiques du Dio-
Luçon, indouze 3. volumes , impreffionde
Lyon, tres bien imprimé, fur de
beau papier. 3.1. 15. f.
L'on en trouveauffi d'Impreffion de Paris .
Moyens faciles & éprouvez dont Mr de
L'Orme premier Medecin & ordinaire de
eroisdenos Rois , s'eſt ſervi pour vivre cent
ans, indouze, 3
Le troifiéme Tome de l'Histoire du Trium
yivat, in12. 35.f. le 1.& 2. vol. ſe trouvent
dans laméme Boutique.
Les Memoires de Monfieur de Cirot in1a.
deux volumes. 3. 1. 10. f. 1
Traité de la Sainteté & des devoirs de la
Vie Monastique , par Monfieur l'Abbé de la
Trappe, inquarto, 2. volumes. 12. 1.
La Comedie deMonfieur de la Rapiniere,
in12. 20. f.
Les preuves de Nobleſſe du Pere Mence
ſtrier , Tome deuxième, indouze , 2. 1.
Les Deviſes du Pere Meneſtrier, octavo,
Tome deuxième, 2. 1. 10. f.
Editdu Roy , fur la Declaration faite par
le Clergéde France , de ſes ſentimens, touchant
la puiſlance Eccleſiaſtique , & ce qui
s'eſt paſſé en l'Univerſité, Sorbonne, & Facul
té deDroit, pour l'Enregistrement, in4. 15.f.
Summa Chriftiana, ſeu ortodoxa mora diſciplina.
Opera & Studio M. BONI MERBE-
511, Predict. & Doct, Sorbon, iufolio, 2.vol.
24. livres
-L'on appelle ce Livre , la Theologie de
Monseigneur l'Evêque de Reims .
La Vie reglée dans le monde, ou la manicşe
de bien paſſer lajournée , & de vivre dans,
P'ordre , par Monfieur de la Volpiliere Doteur
de Sorbonne , indouze , 2. Ι.
Traité de l'organe, de l'ouie, contenant la
Structure , les Viages , & les Maladies de
toutes les parties de l'oreille , par Monfieur
Duverney , dellAcademie Royale des Scien
ces, Conſeiller, Medecin ordinaire duRoy,&
Profeffeuren Anatomie & en Chirurgie an
JardinRoyal des Plantes , avec pluſieursFir
gures enTailledouce, indouze , 3.1. 10.
La Vie de Madame Helior , inoctavo. 3.1 ..
1
やややややややややややややか
TABLE DES MATIERES
contenuësdans ce Volume .
Relude
Pafcours de M.I'Intendant de
Montauban , aux PretendusReformez
S
Discoursfait aux mesmes parM. le
Bret Official de la méme Ville, 7
M.l'AbbédeMaurepas estquerypar
les Remedes que le Roy fe donne
lapeinedefaire luy méme ,
Sonnet de M. l'AbbéTallemant, de
l'Academie Françoise ,
14
17
Penſion donnée parle Roy àMademoiselle
de Scudery , 18
Plusieurs Madrigaux envoyez à
Mademoiselle de Scudery, fur le
mesmesujet , 207
Réponse de Mademoiselle de Scude.
try , 24
Entrée de leurs Alteſſes de Zell dans
La Cour de Hanover,& leur rece
ã 3
TABLE
:
ptiondans cette mesme Cour, 26
Lettre contenant plusieurs particularitez
confiderables de Milan,
Parme, Veronne, Padouë, Venise,
& autres Lieux , 41
Nouveaux Intendans de Province,
pag. 63
Addition à l' Article de la mort de
Madamele Coigneux , qui estoit
dans le dernier Mercure , :
64
Agrément donné parle Roy à M.le
+
Marquis de Mirepoix , de la
Charge de Cornete de la premiere
Compagnie des Mousquetaires
,
Confolation ,
Histoire , 1
66
68
72
M.le Marquis de Pomereu est pourveu
du Gouvernement de la Ville
& Citadelle de Doüay , 109
Mort de M. Defparbes de Lufſan,
Comted' Aubeterre , 1
III
Mort de Madame de Céfan , 134
Mort de M.l'Abbéde Graves,114
TABLE
L'Homme Artificiel Anemoscope ou
Prophete Physique des changemens
du temps , 116
Courfesde Chevaux, & à pied, 15 1
Course de Bague faite dans l'Academie
de M. de Mémont ,
Discours de M.l'Evesque de S.Omer,
156
faitauRoy au nom de la Provinced'Artois.
f
157
Lettre de Venise 161
Relation des Opera representez à
Veniſe pendant le Carnaval de
l'année 1683. envoyée àMadame
Chaſſebras du Breau, parM.
Chaſſebras de Cramailles , 164.
Description du Theatre de S. Iean
Chriſoſtome , 175
Opera du Roy Infant , 182.
Opera des deux Césars , 195
Opera du Grand Othon , 203
Opera de Coriolan , 204
Opera de Virgilia, 206
Operade Silla , 208
Opera de Themistocle 11 21k
TABLE.
Operade l'Innocence justifiée , 213
Opera de Cidippe , 1216
Machines ajoûtées à l'opera du
Roy Infant ,
-Opera intitulé Orontea ,
:
Opera de Justin ,
Defcription de tous les Divertiſfemens
de la Cour pendant le Car-
218
221
222
-naval , 229
Mariages qui se font faits de Carnaval.
253
Abjuration, 266
Ceremonie faite aux Capucins de
Vernon , 267
Plusieurs Benefices dunnez par le
Roy, 269
Charges, i 272
Prefens faits par le Roy , la même
Livres, 273
Enigme १ 276
Autre Enigme 277
Conclufion contenant pluſieurs Arti-
+ cles,
1.1 Fin.de la Table...
278
I
MERCURE
GALANT.
J
MARS 1683 .
E ne puis mieux commencer
ma Lettre dans
la ſaiſon où nous fommes
, que pardes Nouvelles
qui regardent la Religion
. & la Picté. Ce que fait le Roy
de jour enjour , en fournit un fi
grand nombre de cette nature ,
que ne pouvant vous parler de
toutes , à cauſe des bornes que
Mars 1683 . A
2 MERCURE
je ſuis contraint de me preſcrire,
je me trouve chaque mois plus
embaraſſé à les choiſir , qu'à les
chercher . Rien ne vous eſt plus
connu que le zele ardent de Sa
Majeſté à voir rentrer au ſein de
l'Egliſe ceux de ſes Sujets qui en
ſont ſortis. Ce zele ne s'étend pas
ſeulement ſur eux ; il va juſqu'à
ouvrir des voyes de ſalut aux
Mahometans & aux Idolatres .
La France eſt l'abord de toutes
les Nations. Il y vient des Gens
de beaucoup de Lieux , où l'on
ne ſçait ce que c'eſt que l'Evangile;
& comme il y en a eu quelques-
uns , qui voulant embrafſer
le Chriſtianiſme , ſe ſont malheureuſement
adreſſez à ceux de
la Religion Pretendue Reformée,
dont ils ont pris les erreurs,
Sa Majeſté avertie de ce déſordre
, a crû y devoir pourvoir ; &
20
GALANT.
3
pour empeſcher qu'à l'avenir on
n'abuſe de leur ignorance , Elle
a fait publier depuis un mois une
Declaration qui porte , que les
Mahometans & Idolâtres qui
voudront ſe faire Chreſtiens , ne
pourront eſtre inſtruits que dans
la Religion Catholique. La même
Declaration défend aux Miniſtres
de la Religion Prétenduë
| Reformée , de ſoufrir dans leurs
Templesou Aſſemblées, les Perſonnes
de la qualité que je viens
de vous marquer , ſous peine ,
outre l'amende arbitraire , qui
ſera au moins de cinq cens livres,
d'eſtre privez pour toûjours de
faire aucune fonction de leur
Miniſtere dans le Royaume. On
ajoûte à cette peine l'interdiction
entiere de la mefme Religion ,
dans les Templesbou autres
Lieux , où ces fortes de Per
A 2
4
MERCURE
ſonnes auront eſté reçûës , ou
foufertes . Voyez , Madame , ſi
l'on peut travailler plus fortement
à ce qui regarde la gloire
de Dieu , & l'intereſt de l'Eglife.
Dans la derniere Aſſemblée
generale que Meſſieurs du
Clergé de France ont tenuëicy,
ils firent dreſſer un Avertiſſement
Paftoral pour ceux de la
Religion Prétenduë Reformée ;
&par le meſme principe de zele
& de pieté , Sa Majeſté a voulu
que la lecture leur en ait eſté
faite dans tous les Lieux où ils
ont des Temples. C'eſt pour cela
que Monfieur Foucault , Intendant
de Montauban , y fit afſembler
le Conſiſtoire dans le
moisde Février. Tout lemonde
ſçait avec combien d'aprobation
il s'acquite depuis longtemps de
cette Intendance. Voicy dans
GALAN T.
5
!
quels termes il expliqua les intentions
du Roy aux Miniſtres,
& à tous les Prétendus Reformez
qui s'eſtoient rendus au
Temple.
MESSIEURS ,
!
1
Le Roy continuant de donner à
fes Sujets de vostre Religion , des
marques de la forte paſſion qu'il a
de les voir tous rentrez dans le fein
de l'Eglise Romaine , Sa Majesté
m'a ordonnéde vous faire aſſembler
icy , pour vous dire quesa volonté
est que vous écoutiez la lecture de
l'Avertiſſement Pastoral de Meffieurs
de l'Assemblée generale du
Clergé de France ; que vous en
receviez la ſignification , & que
vous entendiez ce que Monsieur
le Bret vous dira fur ce sujet . A
A 3
6 MERCURE
quoy je dois ajoûter , qu'aprés que
le Roy vous a ordonné ces choses
comme vostre Souverain , ce Grand
Prince , comme Fils aînéde l'Eglife,
vous exhorte , vous follicite , vous
preſſe , de vous laiſſer toucher aux
plaintes de cette Mere affligée, qui
vous tend les bras inceſſamment , &
dont Sa Majesté est obligée de
prendre la protection . Ie ſouhaite
tres-ardemment en monparticulier,
que les Lumieres Evangeliques qui
font répanduës dans cette Monition
que vous font les Succeſſeurs des
Apostres , ayent affez de force pour
diſſiper les nuages qui nous cachent
les uns aux autres , & que nous
trouvant tous dans une uniformité
defentimens de respect , & de veneration
pour les vertus de nostre
incomparable Monarque , nous puiffions
auſſi nous réünir dans les mê
mes Sentimens pour la Religion
GALANT.
7 7
qu'il profeſſe, & qu'ont profeſſsée nos
Ayeux & les vostres...
Toute l'Aſſemblée marqua
beaucoup de ſoumiffion , & fe
montra preſte d'écouter ; aprés
quoy , Monfieur le Bret , Offi
cial de Montauban , fitlalecture
de l'AvertiſſementPaſtoral. C'eſt
un Ouvrage digne de la charité
de ceux qui l'ont fair , & plein
de raiſons tres fortes, pour obliger
les Prétendus Reformezàré
connoiſtre leur Schiſme , sils
veulent agir de bonne foys Mont
fieur le Bret ajoûta à cettelectur
re un tresabeau Difcourse qin
terminal Affemblée.lleſtoit con
çeu dans ces termes...
MESSIEURS
ة د ا م ل ا
Le fejour que je fais en cette
A 4
8 MERCURE '
vous ,
Ville depuis tant d'années, m'ayant
uny d'amitié avec plusieurs d'entre
m'a auſſi donné lieu de connoistre
& de plaindre voſtre état ;
ce qui m'a faitsouvent defirer l'occafion
de vous y estre utile , & de
pouvoir contribuer à voſtre réunion
avec l'Eglife nostre commune Mere,
de laquelle vous vous estes feparez
depuis plus d'un Siécle. Ce desir
toutefois nem'apas estéparticulier.
La charité Chreftienne l'a inspiré
àbeaucoup d'autres , & principalement
au Clergé de France de la
part de qui jevous parle ; car quoy
qu'ilse fust assemblé l'année derniere
à Paris pour d'autres Affai
res , il ne laiſſa pas de s'appliquer
fortement à celle- là , comme laplus
importante de toutes , parce qu'elle
regarde voſtre ſalut , qui eft cette
affaire que Nostre Seigneur nous a
fo particulierement recommandée ,
GALANT.
9
i
Porro unum eſt neceſſarium . Nôtre
Grand Monarque , dont la pieté
répond ſi dignement au Titre de
Tres- Chrestien que l'Eglise luy a
donné, a trouvé celasi juste , qu'il
a bien voulu charger Monsieur l'Intendant
, comme le Depositaire de
fon autorité dans cette Province ,
de vous faire connoistre là-deſſus
ſes intentions ; de forte que comme
ce qu'il vous en a dit ne peut estre
plus précis , je me contenteray dy
ajouster que l'Eglise estant cette
Arche veritable , hors laquelle il
n'y a point de ſalut , vous n'avez
pû ny dû vous enséparer , quelque
couleur qu'on ait prétendu donner
àcettefeparation. Ie ne doute point
que vous ne difiez que l'Eglise étant
tombée en ruine , il estoit neceffaire
de la reparer. Ce fut le discours ,
comme le prétexte , dontſe prétendirent
couvrir les Autheurs de ce
A. S
OTO MERCURE
Schifme; mais , Messieurs , foufrez.
que je vous réponde avec S. Augu-
Stin, parlant aux Donatistes , que
pour réparerdans l'ordre cette prétenduë
ruine de l'Eglise , bien loin
de la quiter , ilfalloit au contraire
y demeurerplus intimement unis, یم
n'y employer que la charité, le bon
exemple , & la patience. Ce font
les regles que nous preſcrit l'Evangile,
& celles que les Apôtres&
leurs Succeffeurs obferverent dans
l'établiſſement du Christianisme. Ie
diray encor que pourse croire veritablement
capable d'une telle en.
trepriſe , il falloit en avoir la miffion
puis que felon S. Paul , Nemo
fibi fumit honorem , fed qui
vocatur à Deo tanquam Aaron,
fic Chriſtus non ſemetipſum clarificavit
, ce grand Apostre n'ayant
parlé de la forte que pour nous apprendre
l'absolue necesfué d'une
GALAN T. II
Miffion , & mesme l'obligation où
l'on est de ne pas écouter ceux qui
n'en ont point . Nous Scavons tous
qu'il n'y en a que de deux fortes .
l'ordinaire , & l'extraordinaire; que
la premiere ne vient que des Evê
ques , à qui la conduite de l'Eglife
ade tout temps appartenu , Quos
Spiritus Sanctus poſuit Epifcopos
regere Ecclefiam. Vos Autheurs
n'oferent se l'attribuer, parce qu'ils
apprehenderent avec raison que fes
Evesques ne tes defavoüaſſent ; fibien
que dans la necessité où ils fe
crûrent de perfuader qu'ils ne ve.
noient pas d'eux -mesmes, ilsſevanterent
d'avoir l'extraordinaire mais
comme cette Mission ne se prouve
que par des miracles , il est aisé
de connoistre que cen'estoit qu'une
Supoſition , parce qu'outre qu'ils
firent point de miracles , & que
L'esprit de Dien nesçauroit jamais
ne
A6
12 MERCURE
estre qu'uniforme , ils furent toû
joursfipeu d'accord entr'eux , qu'aprés
une infinité de contestations ,
&de querelles ſanglantes , ilspri
rent enfin le party d'établir toutes
les Seêtes diverſes qui ſe voyent en
Allemagne , en Hollande , en Angleterre
, & en France. De forte
qu'une cause si vitiée & fi erronée
, influant neceſſairement la même
defectuosité dans ses effets , il
en faut conclure que vostre état ne
Sçauroit estre meilleur quefonprincipe
, & qu'en un mot tout ce grand
mal ne se peut jamais querix que
parson contraire , c'est à dire que
par voſtre retour à l'Eglife que vous
avezquittée , d'autant plus qu'elle
est la veritable Eglife , qu'en effet
vousy avez esté unis pendantplus
de quinze cens ans , & qu'enfin elle
eſt auſſi viſiblement , qu'incontestablement,
cetteEglise contre laquelle
L
GALAN T.
13
le Sauveurdu Monde a promis que
les Portes de l'Enfer ne prévau.
dront jamais . Nous en avons plu
fieurs preuvesfans contredit , mais
entre autres , le glorieux triomphe
qu'elle a remporté de tant de difé.
rentes. Sectes , qui l'ayant si violemment
attaquéedans tous les Sie
cles , n'ont ſervy qu'à fignaler davantage
leur confusion , & qu'à
rendre plus remarquable l'effet de
cette grande promeffe de I. C. àfon
Epouse. A quoy , Messieurs , pour
ménager le temps qui nous reste ,
j'ajoûteray cette miraculeuse& con-
Stante fucceſſion de ſes Evefques ,
laquelle felon Tertullien , S. Augustin,
&les autres Peres , n'estpas
moins une marque autentiquede fa
verite , quele defaut de cettefucceßion
a toûjours esté dans ſes Rivales
une preuve convainquante de
Leurfauffeté.Je ne m'étendray done
41
MERCURE
Pas davantage , Messieurs , fur ces
grandes veritez , puis que je ne
doute point que vous n'en conceviez
l'énergie , & que cela estant,
il ne me reste plus qu'à vous foubaiter,
comme je fais de tout mon
coeur, la grace d'y eſtre ſenſibles ,
-ainſi qu'à ce qui est contenu plus
au long dans l' Avis Pastoral que
l'Eglife Gallicane vous adreſſe , &
dont je viens de vous faire la
Lecture.
Le Roy ne prend pas ſeulement
ſoin du ſalut des ames de
fes Sujets , mais il en prend auſſi
de leur vie , & de leur ſanté ..
Alexandre, aprés ſes conqueſtes,
s'eſtant attaché à la pratique de
la Medecine , compoſa pluſieurs
Remedes . Noſtre Grand Monarque
en uſe de meſme ,& ſes mains
Royales qui portent fi digneGALANT.
IS
ment le Sceptre , s'employent de
temps en temps à la compofition
de quelques Remedes particuliers
, dont il a luy ſeul la connoiffance
. Monfieur l'Abbé de
Maurepas eſt un témoin de la
vertu de ces Remedes puis qu'ils
-ont eſté ſeuls capables de le guerir
d'une maladie de pluſieurs
années , qui l'avoit détourné de
fon exercice ordinaire de la Predication,
dont il s'acquite à preſent
avec autant de force que s'il
avoit toûjours eu une parfaite
fanté. Ainſi l'on peut dire que
les Remedes que Sa Majesté veut
bien prendre la peine de faire ,
&qu'Elle donne liberalement
au Public , font cauſe que cet
Abbé publie les loüanges de
Dieu dans la Chaire de Verité,
où ſon mal l'empeſchoit de monter.
Ce n'eſt pas ſans ſujet que
16 MERCURE
je vous parle de cette gueriſon,
puis qu'ayant beaucoup éclaté
pardeſſus un grand nombre d'autres
, elle fert à convaincre quelques
Incredules qui n'ont pas
juſqu'icy voulu eſtre perfuadez
que la gueriſon de ceux qui ſe
fervent de ces Remedes , eſt infaillible
. Vous vous ſouvenez
ſans doute , de ce que je vous
ay dit de leur vertu dans une
autre Lettre ; ainſi je ne vous le
répeteray point.
Comme le Roy a ſoin de l'agreable
auſſi bien que de l'utile,
les ſuperbes Apartemens de fon
Palais de Verſailles , où toutes
les Perſonnes d'une qualité diſtinguée
ſont bien reçeuës pour
joüer , ont eſté ouverts juſqu'à
fon depart pour Compiegne.
Leur magnificence a donné lieu
àMonfieur l'Abbé Tallemanti
GALANT
17
de l'Academie Françoiſe, & Premier
Aumônier de Madame , de
faire le Sonnet que vous allez
lire.
1
SUR LES SUPERBES
Apartemens de Verſailles...
D
Ans ce riche Palais , dont la
magnificence
De tous les Curieux tient les yeux
arrestez ,
Dans ces Apartemens qui ſemblent
enchantez ,
Se trouvent la grandeur , l'éclat
&l'abondance.
A
Là, les Ris& les Ieux, la Musique,
la Dance ,
Enfin tous les Plaiſirs , viennent de
tous costez,
On y voit cent Héros , onyvoit cent
Beautez ,
18 MERCURE
Qui du plus grand des Roys revérent
la préſence
Σ
Prod of a
.s.il
Et cependant,malgré laſurpriſe des
fens ,
Y
Dans ces Lieux que LOVIS a rendus
fi charmans ,
Te reſſens en mon ame une peine
importune. :
Ie me vois accablé par un mortel
ennuy ,
Non pour n'avoir rien fait encor
pour mafortune ,
Mais pour n'avoir rienfait qui ſoit
digne de luy.
Il eſt aſſez difficile de faire des
Ouvrages dignes d'un Prince fi
éclairé , mais on en peut faire
qui luy foient agreables ; & c'eſt
GALANT.
19
dequoy Mademoiselle de Scudé,
ry a ſujet de ſe flater , puis que
leRoy vient de luy donner une
Penſion de deux mille livres,ſans
qu'elle euſt rien demandé. Cette
circonſtance luy doit rendre ce
bienfait d'un prix infiny , & fait
éclater en meſme temps, la bonté
,& la justice de ce grand Monarque
, auprés duquel , les Perſonnes
d'un eſprit du premier
ordre , n'ont beſoin que de faire
parler leur merite , pour en avoir
des gratifications. Sa Majesté a
eſté forr applaudie d'avoir donné
cette Penſion , tout le monde
ayant une eſtime particuliere
pour Mademoiselle de Scudery ,
qui nous a donné tant de beaux
Ouvrages. Un peu avant que la
Cour partiſt pour Compiegne ,
cette illuftte Fille alla à Verfailles
faire ſes remercîmens au Roy,
:
20 MERCURE
qui la reçeut , avec l'agrément
dont il reçoit toutes les Perſonnes
d'un merite diftingué . On
ne s'eſt pas tû dans une ſi belle
occafion de parler , & les Madrigaux
ſuivans vous le font connoiſtre.
SUR LA
91
C
:
PENSION
donnée par le Roy à Mademoiſelle
de Scudery.
Sapho
1.
, ceux que LOVIS du comi
ble de fa gloire
Favoriſe de ſes regards ,
Sans la faveur du Sort , Sans les
travaux de Mars ,
Auront un rang illustre au Temple
deMémoire.
Tout l'avenir dira de vous ,
Contre elle le Deſtindéployoit
fon courroux ,
GALAN T. 212
Mais LOUIS corrigea ſon Etoile
cruelle.
Plus grand que la grandeurdont
il fut revêtu ,
Il écoutoit toûjours la Verité fidelle
Qui luy parloit pour la Vertu.
Q
V'on est
I I.
heureux de voir cou
ronner tes Ecrits !
Tout le monde , Sapho , te va rendre
viſite ,
Depuis que d'un Grand Royl'estime
en est leprix.
LOVIS qu'en tafaveur la gloirefollicite,
En récompensant ton mérite,
A charmé tous les beaux Efprits.
III .
A Fortune aujourd'huyse remet
en credit ,
223 MERCURE
On en avoit toûjours médit ,
Souvent au vray Mérite ellefaisoit
outrage;
Mais enfin ils ont fait une étroite
३
anion.
D'illuſtres mains devoient accomplir
cetOuvrage,
LOVIS en est l'Autheur; Sapho, l'occafion.
i
! IV.
SApho, cing
ou fix beaux Efprinse
Diſputoient l'autre jour du prix
De tout ce qu'a produit ton excellent
génie ; e
Puis ayant balance meûrement les
avis ,
Ils prononcerent tous en faveur de
Clélie.
L'écoutay leur Arrest; aprés quoy,je
leur dis ,
GALANT.
23
Sur tout ce qu'on a fait elle a de
T'avantage;
De Sapho cependant le plus
heureuxOuvrage ,
C'eſt d'avoirſçû gagner l'eſtime
de LOUIS
V.
LA Pofterité curieuse
Apprenant de LOUIS les Exploits
les plus grands ,
Trop incredule &soupçonneuse ,
N'y donnera de foy que fur de bons
garands.
LaDivineSapho , témoin irréprochable
,
C
A
Dont l'esprit brillemoins que la fincerité.
Fera dire àla Verité
Ce qui paroiſtra faux , ou du moins
incroyable.
LOVIS, tout grand qu'il eſt ,
24
MERCURE
aura besoin d'appuy
Sapho de tous les temps connoist l'efprit
rebelle ; (
Etfi dans le preſent elle abesoin de
luy,
5
Dans l'avenir il aura beſoin d'elle.
REPONSE DE SAPНО .
LAA Pofterité curieuse
Ne pourra pas douter des Conquestes
du Roy;
Et le Rhin , que Strasbourg aſoûmis
१६ àſa Loy ,
Inſtruira cette Soupçonneuse.
Tant de Combats fameux , tant de
Faits éclatans ,
Tant d'Ennemis vaincus,font d'affés
bons garands ,
Leur témoignage enfin doit estre
irréprochable.
On ne doutera point de leurfincerité,
Et cette grande Verite
Au
GALAN T.
25
AuSculnom du Héros fera toûjours
croyable .
Comme il est des Autels le plus folide
appuy ,
La Déesse aux cent voix ne fera
pas rebelle ;
Sapho dans tous les temps aura be
Soin de luy ,
Et LOUIS est trop grand pour avoir
besoin d'elle.
Le premier de ces Madrigaux
eſt de Monfieur de la Loubere,
Reſident pour Sa Majesté à Straſbourg
, avant que cette Ville
euſt reconnu le Roy pour fon
Souverain. Le ſecond eſt de
Monſieur de S. Clair Turgot ; le
troifiéme , de Mademoiselle Bernard,
( c'eſt la jeune Iris du Commerce
Galant , ſi eſtimée par les
jolies Lettres qui font d'elle dans
ce Livre ; ) le quatrième , de
Mars 1683 . B
26 MERCURE
Monfieur Petit , de Roüen ; & le
cinquième de Mr de Montfort,
Autheur des Conversations Galantes
, qui ont eu un grand fuccés
, & d'un autre Livre qui va
paroître , intitulé , La Politique
des Amans. Monfieur de Montfort
eſt tres - agreable par ſa perfonne
, & par ſon eſprit , & fort
eſtimé dans le beau monde .
Depuis que vous avez ſouhaité
que je vous rendiſſe un compte
exact de ce qui ſe paſſe de
plus éclatant dans toute l'Europe
, je vous ay envoyé des Relations
affez régulieres de beaucoup
de Fêtes de la Cour de Hanover
;& vous en avez veu de fi
grandes & de fi galantes , lors
que la Reyne Mere de Dannemarck
y arriva , que vous eſtes
demeurée d'accord qu'il eſt difficile
de pouſſer plus loin la maGALANT.
27
gnificence , & la galanterie , ſi
l'on en excepte ce qui ſe fait à
la Cour de France , dans laquelle
, ſans qu'il ſoit un jour de Fête
, les Courtiſans aſſemblez autour
de leur Prince au milieu de
ſes ſuperbes Apartemens , font
un plus brillant ſpectacle , que
toutes les autres Cours ne le
ſçauroient faire dans leurs jours
choiſis de ceremonie. On peut
dire que dans ce que j'ay décrit
en diferentes occaſions , la Cour
de Hanover ſuivoit de bien prés
cequ'on voit icy de ſurprenant
pour les Ballets , & pour les
Feux d'artifice. Monfieur de la
Barre Matei , qui contribuoit
beaucoup à ces Spectacles , qui
faifoit les Vers de ces Ballets , &
qui avoit ſoin de m'envoyer les
Mémoires de cette Cour- là,étant
mort , j'ay eſté long- temps ſans
B 2
28 MERCURE
en apprendre aucunes nouvelles .
C'eſt ce qui est cauſe que je n'ay
rien ſçeu de particulier du Mariage
de Monfieur le Prince
George- Loüis, Fils aîné de Monſieur
le Duc de Hanover , avec
Madame la Princeſſe Sophie Dorothée
de Brunſvic & Lunebourg
, fille unique de Monfieur
le Duc de Zell. La Ceremonie
s'en eſtant faite dans la Ville de
ce nom , fur la fin de l'année
derniere , cette illuſtre Princefſe
, qui par l'avantage de ſa beauté
, de ſon eſprit , & de ſa vertu
, auffi bien que par celuy de
ſes grands Biens , s'eſt toûjours
fait diftinguer parmy les Perfonnes
de ſon rang , fit ſon entrée
publique dans la Ville de Hanover
, le 19. Decembre 1682 .
Voicy dans quel ordre elle y fut
reçeuë. Toute la Cour s'eſtant
GALANT. 29
aſſemblée dans le Palais à dix
heures du matin , y dîna au bruic
que faifoient, tant au dehors que
› dans les trois Courts du Château
, les Tambours & les Hautbois
, meflez avec les Trompetes
, & les Timbales des Regimens
des Gardes à pied & à
cheval. Si-toſt qu'on fut hors
de table,con partit pour aller à
la rencontre de Leurs Alteſſes
Sereniffimes de Zell , quis'avançoient
avec grand nombre de
Carroſſes , de Cavalerie , &
d'autre ſuite. On mit pied à terre
à l'approche des'uns des autres
, & aprés s'eſtre ſalüez aux
fanfares des Trompetes des deux
Cours , tous enſemble repritent
le chemin de la Ville.
Le General Offen , à la tefte
d'un Regiment de Cavalerie ,
commença la Marche , & fut
B 3
30
MERCURE
ſuivy du premier Fourrier de la
Cour , qui devançoit un grand
nombre de Palfreniers , menant
des Chevaux de Selle des Gentils-
hommes , & des Miniſtres
de Monfieur le Duc de Hanover
, tres-bien ajuſtez. Cette
grande Troupe eſtant paſſée ,
on vit paroître Monfieur Vitrac,
Premier Ecuyer , & un Piqueur,
avec trente Chevaux de main
de la Petite Ecurie , richement
enharnachez . Ils eſtoient ſuivis.
de vingt-quatre Pages à cheval,
couverts d'une Livrée magnifique
d'Ecarlate chamarée d'argent
, & ayant leur Gouverneur
à leur tête. Aprés eux estoient
les Pages de la Cour de Zell ,
precedant vingt deux Carroffes
à fix Chevaux des Premiers Miniſtres
& Gentilshommes de
Monfieur le Duc de Hanover ,
GALAN T.
31
dont voicy les noms .
Mr Klenck , Premier Gentilhomme
de la Chambre
Droſſard.
&
M' Floramonti , Conſeiller ,&
Droſſard.
M' le Baron de Reexe , Conſeiller.
M Molck , Grand Veneur au
Duché de Grubenhagen .
Mr Vvangenheimb , Grand
: Veneur au Duché de Hanover.
Mª de la Chevallerie , Grand
Echanfon.
Mr le Colonel de Bouſch ,
Colonel des Gardes de Cavalerie.
Me le Colonel Ohr .
r
M le Colonel Bernholtz . 1
M² de Palland , Colonel des
Gardes d'Infanterie .
,
T
Mr Sandis , Grand Ecuyer
B 4
32 MERCURE
de Madame la Ducheſſe..
Mr Harling , Grand Ecuyer
de Mr le Duc .
Mr de Rechau , Maréchal de
la Vieille-Cour.
Mr le Rauchgrafe , Conſeiller
de Guerre, & Colonel .
Mr le General Major du Mont.
Mr Hugo , Conſeiller au
Conſeil Privé , & Vicechancelier.
L
М. Моске , Conſeiller au
Conſeil Privé, & de la Chambre
des Finances .
Mr Bouſche , Conſeiller au
Conſeil Privé , & de la Chambre
des Finances .
Mr le General Major Offen .
Mr le General Major Ofener.
Mr le Baron de Platen , Premier
Miniſtre d'Etat , & Grand
Maréchal de la Cour..
GALANT.
33
MonfieurdePodevils, Lieutenant
General.
Ces Carroſſes eſtoient ſuivis
de ſeize autres de Monfieur le
Duc de Hanover , dans lesquels
on avoit reçeu les Gentilshommes
de la Suite de Leurs Alteſſes
Sereniffimes de Zell . Celuy de
Meffieursles Princes Maximilien
& harles , paroiſſoit enſuite.
Ils avoient fait placer avec eux
Monfieur Chauvet , Lieutenant
General des Troupes de Zell ,
& Monfieur de la Tanne , Ma
réchal de la Cour de Zell. Le
Carroffe de Monfieur le Prince
Frideric- Auguſte ſuivoit ceuxcy.
Monfieur le Marquis d'Arcy,
Envoyé Extraordinaire de Fran
ce , y eut place avec ce Prince?
Vingt-quatreTrompetes de Monfieur
le Duc de Zell , & de моп-
ſieur le Duc de Hanover , avec
B
34
MERCURE
les Timbales de ces Princes ,
précedoient le magnifique Carroffe
de Monfieur le Duc de
Hanover , dans lequel eſtoient
S. A. S. de Zell , avec Madame la
Ducheſſe ſa Femme , S. A. S. de
Hanover , avec Madame la Duchefſe
ſa Femme , & S. A. S. le
Prince aîné , avec Madame fa
nouvelle Epouſe. Des deux cô
tez , marchoient à cheval mon-.
fieur Harling , Grand Ecuyer ,
Monfieur de Sandis, Grand Ecuyer
de madame la Ducheſſe de
Hanover; MonfieurdeLongueïl;,
Grand Ecuyer de la Vieille-
Cour ; Monfieur le Baron de
Reeke ; Monfieur le Baron de
Klenck , premier Gentilhomme
& Droſſard ; Monfieur Saſctoſt ,
Gentilhomme de la Chambre de
Monfieur le Prince aîné . Les
Valets - de - pied alloient teſte
GALANT.
35
nuë ; & Monfieur le Colonel
Bouſch , précedoit les Gardes
du Corps de Monfieur le Duc
deHanover. Le Carroſſe de ma
dame la Princeſſe Sophie- Charlote
, qui estoit accompagnéede
Madame la Comteſſe de Reis',
& de ſa Gouvernante , paroifſoit
après tous ceux que je viens
de vous marquer. Il eſtoit ſuivy
de trois autres dans lequel étoient
placées les Demoiselles de la
Cour. Ceux de Madame la Maréchale
de Platen , de Madame
Offen , & de pluſieurs Perſonnes
diſtinguées , fermerent la
Marche , chacun dans ſon tang..
Lanuit commençoit lors qu'on
entra dans la Ville. On y fut
reçeu au bruit du Canon de ſes.
Ramparts , qui ne ceſſa point,,
juſqu'à ce que Leurs Alteſſes,
paſſant au travers des ruës bor.
B 6
36 MERCURE
dées de Cavaleries , mirent pied
à terre dans la ſeconde Coure
du Chaſteau , ſalüées de la Moufqueterie,
qui ſe tenoit diſtribuée
en divers Corps autour du Palais
. On ſe rendit d'abord aux
Apartemens des mariez , qui brilloient
de toutes parts , enrichis
de Luftres & de Dorures. Tout
ce qu'on y pouvoit trouver à redire
, c'eſt qu'ils n'eſtoient pas
affez vaſtes pour de fi grands
Princes . Comme on rebâtit ce
Palais à la moderne , on y en fait
d'autresqui feront bien- tôtachevez.
Par cette raiſon , les deux
Cours s'étant trouvées fort nombreuſes
, y cauferent de la foule.
Le temps de ſouper étant arrivé,
on monta dans la grande Salle
des Feſtins , extrémement éclatante
par ſes beaux meubles , &
par la richeſſe duBufet ; la quang
GALANT.
37
tité de Vafes & de la Vaiſſelle
de vermeil doré & d'argent , répondant
parfaitement bien aux
riches Tapiſſeries & aux Tapis
de pied dont le pavé eſtoit tout
couvert , juſqu'au bout où l'on
trouva la Table dreſſée ſous le
grand Daiz de parade. Je ne
vous parleray point de l'abondance
des Viandes qu'on y fervit
, ny de la délicateſſe des Vins,
puis qu'il n'y a perſonne qui ne
ſcache combien ces Princes ,
magnifiques en toutes chofes ,
le ſont en cecy , au delà même
de la coûtume de leur Nation
, qui l'emporte fur beaucoup
d'autres dans ces fortes
de Régales . Le Feſtin fut fuivy
d'un Bal ſuperbe , qui termina
la journée . Le lendemain ,
on prit le divertiſſement de la
Comedie , qui fut repreſentée
38
MERCURE
avec grand fuccés , meſlée de
machines , d'Entrées de Ballet ,
& de Choeurs d'Inſtrumens &
de Muſique. Les jours ſuivans
il y eut d'autres Bals , d'autres.
Concerts d'Inſtrumens & de
Voix , d'autres Comedies , &
divers Feux d'artifice d'une invention
admirable. Après toutes
ces réjoüiſſances , dans leſquelles
la magnificence éclata toûjours
, cette illuſtre Compagnie
ſe ſepara , mais ce ne fut qu'aprés
avoir rendu des graces publiques
& folemnelles dans la grande
Chapelle de la Court , pour
l'heureux fuccez du Mariage de
Monfieur le Prince de Hanover
, & de Madame la Princeſſe
de Zell .
Nous avons tant de diférens
Livres de Voyages , qu'il ſemble
qu'on ne puiſſe plus rien apprenGALANT
39.
dre de nouveau des Païs Etrangers
. Cependant chaque Relation
qu'on en fait , a quelque
choſe de ſingulier ; ce qui
ne sçauroit venir que des changemens
qui ſe font dans chaque
Lieu , de l'exactitude des
Voyageurs à y remarquer jufqu'aux
moindres circonstances
de ce qu'ils voyent , & de l'étenduë
de leur eſprit. Les uns
n'oſent écrire de certaines choſes
qu'ils ne connoiſſent point ,
de peur de ne les écrire pas
avec aſſez de juſteſſe ; & d'autres
qui ſe mêlent d'en parler,
n'ont pas toujours ſoin de les
mettre dans leur jour. Ainfi
chacun trouve à faire ſes remarques
dans les Villes où il
paſſe aprés ceux qui l'ont devancé.
C'eſt ce qui me fait
croire que ce ne ſera pas fans
40
MERCURE
plaiſir que vous lirez la Lettre
qui fuit. Elle est d'un Voyageur
plein d'eſprit , & contient
tout ce qu'il a veu de confiderable
à Saint Michel en Savoye
,
à Milan , à Parme , à
Veronne , à Padouë , & à Venife.
:
GALAN T.
41
LETTRE
DE ME DE CHASSEBRAS
DE CRAMAILLES ,
AMadame de Chaſfebras du
L
Breau, ſa Belleſoeur.
Eplaisir que vousme témoignez
avoir pris àce que je vous
ay déja écrit de mon Voyage .
m'oblige , Madame , à continuer.
Trois jours avant que d'arriver à
Turin , nous paſſames par une Ville
ou Village de Savoye , que l'on
nomme Saint Michel , où nous eûmes
lieu de nous conſoler des fatiguesdu
cheminparlaveuë d'un außi
plaisant Spectacle qu'il s'en foit
42
MERCURE
jamais trouvé. C'estoit le jour d'un
Marchédes plus celebres , & qui
avoit attiré douze à quinze cens
Perſonnes des environs , vestuës
d'une façon si peu ordinaire , que
je ne puis m'empefcher de vous en
faire la description. Les Femmes y
portent pour Coifure une petite Pie
ce de Velours ou de Drap noir , qui
defcend jusqu'au bas des jouës fans
faire aucun ply , &se tient ouvert
par les coſtez , pour ne point cacher
leurs oreilles & leurs cheveux,qu'elles
ont ſoin d'entretenir dans une
mal- propreté admirable. Le derriere
de cette Coifure est d'une Etofe
d'une autre couleur , &plat comme
un Chaperon de Vieille , ou plutost
comme un Couvercle de nos plus
grandes Boëtes de Confitures. Ce
derriere , ou cul de Chaperon , est
bordé tout autour d'un Bourrelet ,
gros de quatre doigts , qui leurfait
GALANT.
43
paroiſtre la teſte dans une maniere
de Cercle. Le Corps- de-Jupe , &
les Manches , font aussi de deux
couleurs diferentes , & ces Manches
paſſent pardeſſus le Corps, n'y
ayant que cinq doigts à dire qu'elles
neſejoignent par derriere. La
Iupe qui est fort pliffée , vient jufqu'au
deſſous du ſein , remontant
encor par derriere , enforte qu'entre
le- deſſous du bras &la ceinture , il
n'y a que l'espace juste pour mettre
une Chaine de cuivre jaune ;& ce
qu'ily a de plus plaisant , c'est que
le haut de cette Iupe est pour la
plupart d'une couleur , & le bas
d'une autre . Pour rendre leurs Habits
encor plus extravagans , elles
ont un Tablier plissé de ferge , encor
d'une autre couleur , qui monte
plus haut que leur Ceinture , &
couvre la moitié de leur gorge. Ie
ne vous dis rien de leurs Souliers ,
44
MERCURE
toutes ,
,
qu'on croiroit estre de gros Sabots
de cuir noir. Leurs perſonnes nefont
pas moins extraordinaires . Elles
Sont laides à faire peur , presque
boffuës & boiteuſes , le
menton chargé d'une Loupe groſſe
comme la teste , qui descend fur
leurs Tabliers avec un teint de
couleur de ſuye de cheminée , détrempée
dans de l'eau de fafran.
Leur derriere eft d'une groffeur qui
fait fort lever leurs Iupes. Ainſi ſa
on ne prenoit garde à leur viſage,
on croiroit que ce font des Femmes
groſſes qui marchent à reculons . Les
Habits des Hommes nefont pas toutà-
faitsi bigcarres , mais leurs figures
approchent encor plus des Monſtres.
Les groffes loupes qu'ils ont
toûjours ſous le menton &autour du
col , ſont fort ordinaire dans le fond
de la Savoye , où l'eau des Montagnes
cauſe ces fortes d'imperfections.
GALANT .
45
Mais pour venir à quelque chose
de plus ſolide je vous diray que toute
la peine de nostre Voyage s'est terminée,
pour ainſi dire , à Turin ; &
que depuis , nous n'avons guére eu
de mauvais chemin à effuyer. Nous
primes un Carroſſe jusqu'à Milan,
qui en est éloigné de 32. ou 34.
lieuës . Iln'y a guére davantage de
Milan jusqu'à Padouë , ce qui fait
environ 70. lieuës Françoiſes. Nous
avons preſque toûjours esté en Chai-
Se roulante par un chemin fort plat
& uny , qu'on pourroit nommer un
Cours , ou un lieu de promenade.
Des deux costez il est bordé d'Oliviers
, &d'autres gros Arbres toufus
, & l'on n'y découvré par tout
que des Plaines ſpatieuſes . On est
fort commodement dans ces Chaifes
roulantes . Elles font à deux
Chevaux , & il n'y a place que
pour deux Perſonnes. Celles qu'on
46 MERCURE
nomme Combiatures , dont noUS NOUS
Sommes Servis le plus souvent , courent
la poſte . On en change de quatre
lieues en quatre lieuës , & on
avance bien du chemin. L'usage
en est fréquent en ce Païs , à cau-
Se qu'il estfort marécageux en quelques
endroits , & que les autres
Voitures font fort ſujettes à estre
embourbées .
Les principales Villes où nous
avons passé depuis Turin , font Milan
, Pavie , Plaisance , Parme ,
Guaſtala , Mantouë , Veronne , Vicenze
, & Padouë. Le peu d'étenduë
d'une Lettre m'oblige à ne vous
entretenir que de ce que j'ayveude
plusfingulier.
L'Eglife Capitale de Milan eſt,
je croy , une des plus belles chofes
qu'on puiſſe voir. Figurez- vous ,
s'il vous plaist , une Eglise außi
grande que Nostre- Dame de Paris,
GALANT.
47
و
pavée , & toute revêtuë de marbre
blanc juſques ſur les Voûtes , ornée
de Bas reliefs , avec plus de trois
cens Figures tant en dedans qu'en
dehors , grandes comme le'naturel,
qui ont la meſme beauté des Antiques
, outre quarante à cinquante
Pyramides ou pour mieux dire ,
Aiguilles , qui font en dehors , tou.
tes à jour , & travaillées avec la
derniere délicateſſe , estant finies
& terminées par autant de Figures
, le tout de marbre blanc . Cette
Egliſe n'est pas encore achevée , &
on doit oster le peu de Tableaux
qu'ily a , pour n'y laiſſer que des
Figures de marbre . Il y en ade fort
grandes , & j'en vis deux à une
Chapelle de la Croiſée , qui repre-
Sentent deux Prophetes , & ont
environ dix- huit pieds de hauteur.
Cette Egliſe eſt bâtie à la Gothique
; ce qui est cauſe qu'elle ne donne
48 MERCURE
)
pas d'abord dans la veuë. C'eſt
dommage qu'elle n'est pas assez
éclairée. L'y remarquay l'Epitaphed'un
Iean-Pierre Carcano Marchand
, qui estoit si riche , qu'il
laiſſa en mourant deux cens trente
mille écus d'or pour continuer
ce Bastiment , ayant fait bâtir de
fon vivant en 1624. le nouvelHô
pital de la mesme Ville , qui est
un des plus beaux Edifices que l'on
puiſſe voir. On nous montra dans
cette Cathédrale le Corps de Saint
Charles Borromée , qui attire en
devotion un concours de monde extraordinaire.
La fameuse Bibliotheque
Ambrosiane de Milan , a
esté fondée par le Neveu de ce
Saint , pour estre tous les jours ou
verte à ceux qui veulent y étu
dier , ſoit dans les Lettres , foit
dans la Peinture , ou la Sculpture .
Il y a une grande Salle toute de
Livres
GALANT.
49
i
Livres imprimez ; au nombre de
quarante ou cinquante milles Volumes
; une autre petite Chambre
de Manuscrits , avec deux autres
grandes Salles , dont l'une eſt remplie
de Pieces de Sculpture , tirées
des plus beaux Originaux de Rome,
& l'autre de Tableaux originaux
des meilleurs Maîtres d'Italie. On
met encor entre les Raretez de cette
Ville , les Ouvriers de Cristal de roche
; & parmy un grand nombre
d'Ouvrages tres - delicats , i'y admiray
deux grands Chandeliersou Luſtres
de cristal , dont l'un avoit
douze pieds , ou deux toiſes de
hauteur , fur fix pieds de diametre.
C'estoit un grand Aigle de Pie.
ces de cristal qui en terminoit le
haut ; & des Oyſeaux de toutes
especes en fermoient les branches.
La grandeur & la beauté de cet
Ouvrage est quelque chose de fort
Mars 1683 . C
50
MERCURE
Surprenant. La Chartreuse deMilan
est außi une Eglise d'une tresgrande
beauté. Le Portail en est
de marbre , & tout chargé de Fi
gures & de Bas Reliefs ; &les Autels
des Chapelles font de Pieces de
marbre , & de jaspe de raport , de
diferentes couleurs. Cette Chartreu
Se està une demy- journée de Milan.
Quantité de grands Fardins
en rendent lafolitude tres- agreable
à soixante Religieux , qui y
font chacun tres- commodement lo
gez.
Leferois trop long , si je voulois
vous parlerde toutes les belles Eglifes
, Cabinets , & Palais. Ie vous
diray Seulement en peu de mots ,
qu'à Parme nous admirames le
grand Theatre du Palais, où l'on
repreſente les Comedies & les opéra
dans des Réjoüiſſances extraordinaires
, comme aux Mariages&
GALANT.
Prince ,
anx Naiſſances des Princes. Il est
plus large , & auſſi long que celuy
des Tuilleries ; & ce qu'il y a de
merveilleux , quelque bas qu'on parlefur
ce Theatre , on entend diftinctement
ce que l'on y dit , des Loges
les plus éloignées de la Salle.
I'en fis moy- mesme l'épreuve , &
Sans cela je ne l'aurois jamais crû.
On montre encor les Carroffes du
comme quelque chose de
fort curieux. Il y en a neufde broderie
d'or & d'argent , mais d'une
matiere peſſante &massive , suivant
l'usage de ce Pais.Vous en concevrez
facilement la grandeur ,
quand je vous diray que l'on met
dans la plupart quatre petits Fanteüils
au milieu , outre les places
des deuxfonds. Ily a un de ces neuf
Carroſſes que l'on remarque parmy
tous les autres. Il a le Train & les
Roues couvertes d'argent cizelé, en
C 2
52
MERCURE
Sorte qu'il paroist tout d'argent
maſſif.
AVeronne , on va voir les Iardins
du Comte Muto , principalement
à cause des grandes Allées de
Cyprés , dont il y en a de vingt toi-
Jes dehauteur.
Padouë , qui est la derniere ville
où nous avons passé , a cela departiculier
, qu'on peut aller dans toutes
les rues à couvert , de même que
Sous les Piliers des Halles à Paris.
L'Eglise de S. Antoine de Pade est
la plus frequentée , à cause des
prétieuſes Reliques de ce Saint, dont
le Corps rend continuellement une
odeur douce &fort agreable.Cefont
des profusions de richeſſes que les
prefens qu'on y fait. Aussi c'est la
plus grande devotion de tout le Pais.
Les Pauvres n'y demandent point
l'aumône pour l'amourde Dieu,mais
pour l'amourde S. Antoine de Pade.
GALANT. 3
:
Ily a dans cette Ville une Académie
celebre , où l'on enſeigne toutes
fortes de Lettres, Humanitez, Philofophie
, Mathematiques , Medecine
,&c.Les Ecoliersyfont en grand
nombre , & portent l'Epée. Comme
ils entretiennent presque tous des
Femmes de mauvaiſe vie , ils ſe
rendent maistres de la Ville pendant
la nuit. Ils marchent armez de Piſtolets
; & s'ils rencontrentquelque
Particulier dont ils craignent d'estre
veus , ils se cachent derriere un Pilier
, & tirent fur luy. Ils s'attendent
mesme pourse batre , quand
ils font jaloux les uns des autres.
Celafait que perſonne n'oſe ſortir,
lors que la nuit est venue. Il s'en
paſſe peu ,sans qu'ily ait quelqu'un
de tué. Ce defordre rend la Ville
presque deferte , peu de Perſonnes
voulant l'habiter, par le peritqu'on
y court
C3
54 MERCURE
Pour Venise où je suis preſentes
ment ,je vous diray que c'est la Ville
du monde où l'on peut vivre en
plus grande liberté. On n'est point
obligé de faire de dépense si l'on ne
veut , parce que les vivresyfont à
fort grand marché. Ils y abondent
de tous les coſtez. Le Poiſſon s'y
donne quafipour rien , & toutes les
autres denrées à proportion . Il n'y
aque la viande de Boucherie qui
Joit un peu chere .On neſe rendpoint
devisites , & jamais on ne mene
d'Eftafiers ny de Valets aprés foy.
On vapar eau dans toute la Ville ;
& pour aller par tout en Gondole ,
il n'en coûte pas la moitié de ce qu'il
coûte à Paris pour des Carroffes . Ces
Gondolesfont de petits Bateaux couverts
deferge noire , tres-propres,
où l'on peut estre quatre fort à l'ai-
Se. On y reçoit quelquefois jusqu'à
Six Perſonnes. Ily en a toûjours de
GALANT.
55
preftes , qu'on fait marcher autant
de temps que l'on veut. On peut auff
aller àpied , par le moyen de quantitéde
ruës fort étroites , quife joi
gnent l'une à l'autre par plusieurs
petits Ponts , qui paſſent par deſſus
les Canaux , & qui n'ont point de
Parapets pour laplupart , ce qui est
tres dangereux la nuit . Le grand
Canaltraverſe toute la Ville enferpentant
,& eft borde des plus beaux
Palais de Venise. C'est là que se
font toutes les Promenades dans les
Gondoles. Auſfi les Maiſons yfont
fort cheres. L'Eglife Catholique Romaine
eſt celle du Païs. Ony foufre
encore une Egliſe publique des Grecs ,
& une des Armeniens. Les Iuifs y
font au nombre de trois mille. Ils
logent dans un QuartierSeparé,portent
tous un Chapeaurouge ,&font
fort puiffans en cette Ville. Tous les
Nobles,les Citadins, les Avocats, les
C 4
56 MERCURE
Medecins , & les Notaires , yfont
vestus de la mesme forte , & n'ont
jamais perſonne à leurfuite. Ilfaut
excepter les premiers Magistrats ,
qui ont quelque diférence en leurs
Habits. Ils portent des grandes Manches
, qui vont quasijusqu'à terre,
& peuvent avoir avec eux deux
Valets de Chambre. L'Habit des Nobles
est de Drap noir , long comme
nos Robes du Palais, avec les Manches
àpeu prés de la maniere de nos
Robes de Chambre d'Oüate , le tout
bordéde Fourrure. Ils portent unpetit
Bonnet de laine noire fort ſimple.
F'oubliois à vous dire que les
Citadinsfont les naturels Venitiens,
habituez à Venise , & qui vivent
noblement . Remarquez , s'il vous
plaiſt , que je ne parle qu'en geneval
, car il y a encor d'autres Citadins
qui peuvent exercer certaines
marchandises , & ne portent pas
GALANT. 57
[Habit , mais j'aurois beſoin deplus
de temps pour vous en marquer la
diference . Il n'y a chez les Venitiens
que trois fortes de Charges à
vie ; le Doge , qui est le Chef; le
Chancelier , qui est un Citadin , &
qui n'est jamais tiré du Corps des
Nobles;& les Procurateurs de Saint
Marc, dont la principale fonction
eft d'avoirſoin des grands revenus
de cette Eglife,&de prendre laprotection
des Veuves , de Orphelins,
&des Pauvres. Toutes les autres
Charges ne ſe donnent que pour un
an , ou tout au plus pourfeize ou
dix-huit mois , &ordinairement il
faut beaucoup d merite pouryparvenir.
L'électon s'enfait par balosations
, & plupart des grandes
Causes fe igent de mesme. Ainsi
les Officies ne sçavent jamais les
avis les ns des autres. Les Habits
de cerémnie des Senateurs font ma
CS
58
MERCURE
gnifiques. Ce sont des. Robes fort
amples , avec de grandes Manches
qui pendent à terre , & qui ont autant
de tour qu'en a le bas de la
Robe . Elles font de Damas rouge à
grandes fleurs , toutes bordées &
doublées depoil de Marte , dont on
fait les plus beaux Manchons de nos
Dames de Paris . Ils ont la Stole fur
l'épaule , en maniere de Chaperon..
C'est un morceau de Velours rouge
large d'un quartier , & long environ
d'une aune . Elle est de Velours
violet à ceux qui font en deüil ; &
quand on a esté dans les Ambaſſades
, on la porte toute d'or. Cela
n'empeſche pas que les Reglemens
contre le Luxe nefoient si beaux à
Venise, que, comme je vous l'ay déja
dit , à l'exception des Perſonnes qui
font dans les premieres Dignitez, ب&
qui peuvent avoir un ou deux Va-
Lets de Chambre avec Manteau à
GALANT.
رون
leurfuite , tous les autres Nobles ne
peuvent mener aucun Domestique..
Ceux même qui conduisent les Gondoles
( cefont les Carroffes de Veniſe
) ne sçauroient estre veſtus de
Livrées. C'est un privilege qui n'est
que pour les nouveaux Mariez durant
les deux premieres années de
leur mariage , encore commence- t'on
àperdre cette coûtume. Les Courti
Sannes ne pratiquent jamais avec
Les Gentilles-Donnes , qui font les
Femmes des Nobles , ſi ce n'est dans
le temps que l'on peut allermasqué..
Il leur est alors permis de prendre
un Masque , &de se trouver dans
les mefmes Compagnies. Les Centilles-
Donnes vont toûjours accom--
pagnées de quelques Femmes ,
tâchent d'imiter les manieres Fran--
çoiſes dans leurs veftemens. Les Filles
des Nobles & des plus riches
Marchands , ne paroiſſent point en
G6
60 MERCURE
public , & ne font d'aucun diver
tiſſement. Ainsi depuis ſept Semaines
que je fuis icy , je n'en ay veu
qu'une par hazard , quoy que jefrequente
affez les Eglifes. Laraiſon
eft, qu'on les met preſque toutes dans
des Convents , d'où elles ne fortent
que pour estre mariées . Leurs Amans
ne les voyent ordinairement que le
iour qu'ils les époufent , & ils fe
prennent l'un l'autre au hazard.Les
autres Filles qui ne font point dans
les Convents , font enfermées fort
étroitement , & vont à la Messe
dés lepoint du iour , avec un grand
Voile qui les couvre , & une Vieille
qui les conduit . Pour les Femmes
d'Artisans , ou de Marchands peu
confiderables , elles menent leurs
Filles par tout dans les ruës aves
des Voiles dont elles fe cachent autant
qu'elles veulent. Les Meres
& les Filles ont le ſein tout décou
GALANT. 61
vert , & les Meres ne trouventpas
mauvais que ceux qui paſſent regardent
leurs Fillesfous lene.z Au
contraire , toutes celtes qui font iolies
, ne manquent guére de lever un
peu leur Voile , afin defefaire voir.
Ceux qui vendent les Fruits , les
Herbages , & le Poiffon , font obligez
deſe tenir debout toute la iournée
, & ne peuvent avoir de Siege
àcoſtéd'eux ou dans leurs Boutiques.
On a étably cela pour rabatre l'arrogance
qui ne fe trouve que trop fouvent
dans ces fortes de petites Gens.
L'Hyver n'a pas esté incommode en
cette Ville. Ala verité il n'yfait
pas moins froid qu'à Paris , & iy
ay veu les bords déquelques Canaux
gelez , mais celan'empeſche pas que
le Soleil neparoiffe tout le iour. Cela
radoucit le temps ,&laffela liberte
de se promener foir & matin dans
la Place de S.Mare , &fur le bord
62 MERCURE
de la Mer , où ilse trouve toûjours
un auſſi grand nombre de Perſonnes,
qu'on y en voit ordinairement dans
les belles ſoirées de l'Eté. La diférence
est que ce ne font que des
Hommes. Les Ieux de Baffete ont
commencéd'estre ouverts dés le lendemain
de Noël. C'est quelque chose
de furprenant de voir dans un même
temps & dans une ſcule Mai-
Son , qui est destinée pour cela , cinquante
ou foixante Tables , toutes
remplies de monceaux d'or & d'ar--
gent . Depuis qu'on est entré dans
le Carnaval, plusieurs ne fortent
qu'en maſque matin & foir , ex--
cepté en allant à la Meffe . C'est
presque une neceſſivé d'en userainsi,
pour ceux qui veulent goûter la liberté
de cette saison. Autrement
on est exposéà bien des inſultes , ce
qui n'arrive iamais aux Masques
qui font Sous la protection du Pu
€
GALANT. 63
.
blic, & pour lesquels on a beaucoup
de respect. Ie fuis, &c.
J'ay diferé juſqu'icy à vous
parler du changement qui s'eſt
faitdans les Intendances , parce
que je n'en eſtois pas affez bien
inſtruit . Les trois Generalitez de
Normandie ont eſté remplies par
de nouveaux Intendans ; celle de
Roüen , par Monfieur de Méliand
, qui estoit à Caën , celle
de Caën , par Monfieur de Morangis
, qui eſtoit à Alençon ; &
celle d'Alençon , par Monfieur
de Bouville , qui estoit à Moulins.
Monfieur de Bercy a eſté
pourveu de l'Intendance d'Auvergne
; Monfieur Poncet , qui
eſtoit à Bourges , de celle de Limoges;
Monfieur de Seraucourt,,
de celle de Bourges ; Monfieur le
Bret , qui estoit à Limoges , de:
64
MERCURE
celle de Dauphiné ; & Monfieur
le Goulx de la Berchere, de celle
deMoulins. Ces ſortes d'Emplois
demandant beaucoup de prudence
,de ſçavoir , & de condutte
, le Roy ne les confie qu'à des
Gens , qui ont de tres- grandes
qualitez.
En vous apprenant la mort de
Madame le Coigneux , Veuve de
Monfieur le Coigneux , Seigneur
de Bezonville , je vous marquay
il y a un mois que de deux Filles
qu'elle avoit laiffées , l'une eſtoit
encore à marier. J'ay ſçeu depuis
ce temps là , que le Memoire
qu'on m'avoit donné de cet Article
n'eſtoit pas exact , & que
cette ſeconde Fille a épousé un
Gentilhomme de Normandie ,
nommé Monfieur de Brilly , de
la Maiſon de Gouſtimeſnil-Martel
, qui ſans contredit eſt une
GALANT. 65
des plus anciennes qu'on puiſſe
trouver. La Terre de ce nom là
eſt dans cette Famille il y a plus
de cinq cens ans , avec la qualité
de Chaſtellenie. Ceux qui la poſſedoient
dés ce temps - là , prenoient
le titre de Chevalier , ce
qui eſt juſtifié par des Chartres
incontestables dans les Archives
de l'Abbaye de Valmont. Ses Armes
font trois Marteaux . Ellene
s'eſt jamais mef- alliée , & pluſieurs
de ceux qui en ſont ſortis
ont eſté fort confiderez des Roys
Charles IX. Henry III. & Henry
IV . comme il paroiſt par les
Lettres que ces Princes leur ont
écrites,& par quantité d'Emplois
qui leur ont eſté donnez. Mon
ſieur de Brilly- Martel , qui a
épousé Mademoiselle le Coigneux
, eſt digne de ſes Ance-
Ares. Il eſt Neveu de Mademoi
66 MERCURE
ſelle de Scudery , & a l'avantagede
prouver dix - ſept Filiations
dans ſa Race.
Monfieur le Marquis de Mirepoix
a eu l'agrémentdu Roy pour
la Charge de Cornete de la Premiere
Compagnie des Mouſquetaires.
Il eſt Fils de Monfieur le
Marquis de Mirepoix , Aîné de
l'illuſtre Maiſon de Lévy,& Gouverneur
de Foy ; & de Dame
Marie de Piédufou , de la Maiſon
des marquis de Piédufou , iſſus
des anciens Comtes de Champagne.
Ce jeune Seigneur ſoûtient
avantageuſement la gloire
de ſes Anceſtres .
Je vous envoye un Air nou,
veau , qui ne vous plaira pas
moins que le dernier , puis qu'il
eſt d'un auſſi habile maiſtre.
GALANT
des choſes du monde. monteſte
envoyez à une Dame , qui avoit
1
chargement dumpent pas je voy X
Ihyuer la verdfrimats
*
Amour
as amour soultoutsler coeurs ne
ffrep dans ta erieurs amour
aun aur habile Mantre .
GALANT 67
AIR NOUVEAU.
Q
Vel changement dans la
Nature !
Oüy,mesyeux ne se trompent pas,
Ievoy dans l'Hyver la verdure,
Et dans le coeur d'Iris ie trouve les
frimas...
Amour, belas, Amour, Soulage mon
martire ;
Toy qui regnes dans tous les coeurs,
NeSouffre pas dans ton Empire
Que le cruel Hyver exerce ses ri
gucurs.
Les Vers que j'ajoûte à ceux
de cette Chanſon , doivent eſtre
d'un grand poids pour ceux qui
voudront faire une ſerieuſe reflexion
ſur le peu de certitude
des choſes du monde. Ils onteſté
envoyez à une Dame , qui avoit
68 MERCURE
fait une perte tres - conſidérable.
CONSOLATION.
NEregretez point, Vranie,
L'état où vous avez esté.
Ce n'est pas la prosperité
Qui fait toûiours icy le bonheur de
la vie;
Et bienſouvent l'adverſité
** Dont tôt ou tard elle eft fuivie .
N'enleve aux Malheureux qu'elle
aperfecuté ,
Que ce qui fourniſſoit de matiere à
l'envie ,
Et met le reste enSeûreté.
La Fortune à nos voeux àla fin exo
rable
GALANT. 69
Au rang de ſes Mignons à peine
nous a mis ,
Qu'un traitement ſi favorable ,
Du reste des Mortels nous fait des
Ennemis .
Chacun d'eux contre nous s'irrite,
Et cette foule de Ialoux
Ne Songe qu'àvangerſur nous
L'affront que cette Aveugle a fait
àleur merite.
Ainsi loin denous réjoüir シ
Desfaveurs quefur nous il luy plaît
de répandre , 4
Nous commençons lors à comprendre
,
Que la peine de les défendre
Paſſe le plaisir d'en jouir.
D Il faut du bien dans la Ieuneſſe,
Pour fournir à tous ſes plaiſirs ;
Mais l'âge qui lafuit , & fait noſtreſageſſe
,
70
MERCURE
Fait auſſi qu'onſepaſſe aisément de
richeffe ,
En affoibliſſant nos defirs.
Peu de chofe fait l'opulence
De cette tranquillefaifon.
Quand la Nature & la Rai-
Son
Réglent ſeules nostre dépense ,
•On ne voit jamais l'indigence
Troubler la paix de la Maison.
:
Oubliez pour toûjours vostre triſte
avanture ,
Au lieu de tous ces biens qu'on vient
de vous ofter ,
Faites- vous deſormais une richeſſe
En vous accoûtumant àne rienfouhaiter.
} 71
GALANT.
Vous croiriez , dites-vous , voſtre
SortSuportable ,
Si vosfeuls interests faisoient vôtre
douleur ;
Et vous n'eſtes inconsolable ,
Qu'à cauſe que vostre malheur
Fait perdre à vos Enfans un destin
agreable.
Nepermettez jamais que cette illufion
D'un nouveau chagrin vous accable
;
Cette innocente aßection
N'est rien qu'un pretexte honorable
Dont pour vous tourmenter se fert
l'ambition.
:
i
Donnez à vos Enfans ce qu'uneMere
fage
72 MERCURE
Peut encor leur donner quand elle a
tout perdu ,
En leur laiſſant pour heritage
L'exemple de vostre vertu,
Apprenez- leur qu'un gros partage
N'est pas ce qui fournit les folides
plaisirs ;
Il estsimal- aisé d'en faire un bon
usage ,
Qu'un ſi dangereux avantage
Ne doit estre jamais l'obiet de leurs
defirs.
Quelques fermens qu'on puifſe
avoir faits d'aimer conſtamment
, on a beſoin d'uſer de précaution
pour tenir parole. Il faut
êviter les belles Perſonnes ; leur
veuë eſt toûjours tres- dangereuſe,&
une Coquete meſme, quand
elle a de l'agrément , & un efprit
un peu délicat , mettra en
peril
GALANT.
1
73
péril la fidelité la mieux éprouvée.
L'Avanture dont je vay
vous faire part , nous le fait connoiſtre.
Elle a eſté écrite par une
Perſonne d'eſprit , dont le ſtile
vous plaira. Je n'y change rien ;
& ce que vous allez lire , eſt le
Memoire que j'en ay reçeu. Un
jeune Comte , d'une des meilleures
Maiſons du Royaume , s'étant
nouvellement eſtably dans
un Quartier , où le Jeu & laGalanterie
regnoient également, fut
obligé d'y prendre party comme
les autres ; & parce que ſon coeur
avoit des engagemens ailleurs , il
ſe déclara pour le Jeu , comme
pour ſa paſſion dominante ; mais
le peu d'empreſſement qu'il y
avoit , faiſoit aſſez voir qu'il ſe
contraignoit , & l'on jugea que
c'eſtoit un Homme qui ne s'attachoit
à rien , & qui dans la ne-
Mars 1683 .
D
74
MERCURE
ceffité de choiſir , avoit encor
mieux aimé cet amuſement , que
de dire à quelque Belle ce qu'il
ne ſentoit pas. Un jour unetroupe
de jeunes Dames qui ne
joüoient point , l'entreprit ſur ſon
humeur indiférente. Il s'en défendit
le mieux qu'il put , alléguant
ſon peu de merite , & le
peu d'eſperance qu'il auroit d'être
heureux en amour ; mais on
luy dit que quand il ſe connoîtroit
affez mal pour avoir une fi
méchante opinion de luy- mefme
, cette raiſon ſeroit foible contre
la veuë d'une belle Perſonne ;
& là deſſus on le menaça des
charmes d'une jeune marquiſe ,
qui demeuroit dans le voiſinage ,
&qu'on attendoit. Il ne manqua
pas de leur repartir qu'elles -mefmes
ne ſe connoiſſoient point afez
, & que s'il pouvoit échaper
GALANT. 75
A
au peril où il ſe trouvoit alors , il
ne devoit plus rien craindre pour
fon coeur. Pour réponſe à ſa galanterie
, elles luy montrerent la
Dame dont il eſtoit queſtion , qui
entroitdans ce moment. Nous
parlions de vous , Madame , luy
dirent- elles en l'apercevant. Voicy
un Indiférent que nous vous
donnons à convertir. Vous y étes
engagée d'honneur , car il ſemble
vous défier auffi-bien que
nous. La Dame & le jeune Comte
ſe reconnurent , pour s'eſtre
veus quelquefois à la Campagne
chez une de leurs Amies . Elle
eſtoit fort convaincuë qu'il ne
meritoit rien moins que le reproche
qu'on luy faiſoit , & il n'eſtoit
que trop ſenſible à ſon gré ; mais
elle avoit ſes raiſons pour feindre
de croire ce qu'on luy diſoit . C'étoit
une occaſion de commerce
D 2
76 MERCURE
avec un Homme , ſur lequel depuis
longtemps elle avoit fait des
deſſeins qu'elle n'avoit pû executer.
Elle luy trouvoit de l'eſprit,
&de l'enjouëment , & elle avoit
hazardé des complaiſances pour
beaucoup de Gens , qui aſſurément
ne le valoient pas ; mais fon
plus grand mérite eſtoit l'opinion
qu'elle avoit qu'il fuſt aimé d'une
jeune Demoiſelle qu'elle haïſſoit,
& dont elle vouloit ſe vanger.
Elle prit donc ſans balancer le
party qu'on luy offroit , & aprés
luy avoir dit qu'il falloit qu'on
ne le crût pas bien endurcy , puis
qu'on s'adreſſoit à elle pour le
toucher , elle entreprit de faire
un Infidelle ſous prétexte de convertir
un Indiferent. Le Comte
aimoit paſſionnément la Demoiſelle
dont on le croyoit aimé , &
il tenoit à elle par des engage
GALAN T.
77
mens ſi puiſſans , qu'il ne craignoit
pas que rien l'en puſt détacher.
Sur tout il ſe croyoit fort
en fûreté contre les charmes de
la marquiſe. Il la connoiſſoit pour
une de ces Coquetes de profeffion
, qui veulent à quelque prix
que ce ſoit engager tout le mon
de , & qui ne trouvent rien de
plus honteux que de manquer
une Conqueſte. Il ſçavoit encore
que depuis peu elle avoit un
Amant, dont la nouveauté faifoit
le plus grand mérite , & pour qui
elle avoit rompu avec un autre
qu'elle aimoit depuis longtemps,
& à qui elle avoit des obligations
eſſentielles . Ces connoiffances
luy ſembloient un remede aſſuré
contre les tentations les plus prefſantes
. La Dame l'avoit aſſez veu
pour connoître quel eſtoit fon
éloignement pour des Femmes
D
3
78 MERCURE
de ſon caractere ; mais cela ne fit
que later ſa vanité . Elle trouva
plus de gloire à triompher d'un
coeur qui devoit eſtre ſi bien défendu
. Elle luy fic d'abord des reproches
de ne l'eſtre pas venu
voir depuis qu'il eſtoit dans le
quartier , & l'engagea à reparer
fa faute dés le lendemain. Il alla
chez elle , & s'y fit introduire par
un Conſeiller de ſes Amis , avec
qui il logeoit , & qui avoit des
liaiſons étroites avec le mary de
la marquiſe. Les honneſtetez qu'-
elle luy fit, l'obligerent enſuite d'y
aller pluſieurs fois ſans introdu-
Geur ; & à chaque viſite , la Dame
mit en uſage tout ce qu'elle
crut de plus propre à l'engager.
Elle trouva d'abord toute la réſiſtance
qu'elle avoit attenduë. Ses
foins , loin de faire effet , ne luy
attirerent pas ſeulement une pa
GALANT. 79
role qui tendiſt à une déclaration ;
mais elle ne deſeſpera point pour
cela du pouvoir de fes charmes.
Ils l'avoient ſervie trop fidellement
en d'autres occafions, pour
ne luy donner pas lieu de ſe flater
d'un pareil ſuccés en celle- cy.
Elle crut même remarquer bientoſt
qu'elle ne s'eſtoit pas trompée.
Les viſites du Comte furent
plus frequentes . Elle luy trouvoit
unenjou ëment que l'on n'a point
quand on n'a aucun deſſein de
plaire. Mille railleries divertiſſantes
qu'il faiſoit ſur ſon nouvel
Amant ; le chagrin qu'il témoignoit
quand il ne pouvoit eſtre
ſeul avec elle , l'attention qu'il
preſtoit aux moindres choſes
qu'il luy voyoit faire tout cela
luy parut d'un augure merveilleux
, & il eſt certain que fi elle
n'avoit pas encor le coeur de ce
,
D 4
80 MERCURE
prétendu Indiférent , elle occupoit
du moins ſon eſprit. Il alloit
plus rarement chez la Demoiſelle
qu'il aimoit , & quand il eſtoit
avec elle , il n'avoit point d'autre
ſoin , que de faire tomber le diſcours
ſur la Marquiſe. Il aimoit
mieux railler d'elle que de n'en
rien dire. Enfin ſoit qu'il fuſt ſeul,
ou en compagnie , fon idée ne
P'abandonnoit jamais . Quel dommage
, diſoit - il quelquefois , que
le Ciel ait répandu tant de gra
ces dans une Coquete ? Faut- il
que la voyant ſi aimable , on ait
tant de raiſon de ne point l'aimer
? Il ne pouvoit luy pardonner
tous ſes charmes ; & plus il
luy en trouvoit , plus il croyoit la
haïr. Il s'oublia meſme un ſoir
juſques à luy reprocher ſa conduite
, mais avec une aigreur
qu'elle n'auroit pas ofé eſperer
GALAN T. 8г
fi-toſt. A quoy bon , luy dit- il ,
Madame , toutes ces oeillades , &
ces manieres étudiées que chacun
remarque , & dont tant de
Gens ſe donnent le droit de parler
? Ces ſoins de chercher à plaire
à tout le monde , ne ſont pardonnables
qu'à celles à qui ils
tiennent lieu de beauté. Croyezmoy,
Madame , quittez des affectations
qui font indignes de
vous. C'eſtoit où on l'attendoit .
La Dame eſtoit trop habile pour
ne diftinguer pas les conſeils de
l'amitié , des reproches de la jalouſie.
Elle luy en marqua de la
reconnoiſſance , & tâcha enfuite
de luy perfuader que ce qui
paroiſſoit coqueterie , n'eſtoit en
elle que la crainte d'un veritable
attachement
C
que du naturel
dont elle fe connoiſſoit , elle ne
pourroit eſtre heureuſe dans un
D
S
82 MERCURE
engagement , parce qu'elle ne
ſe verroit jamais aimée , ny avec
la meſme fincerité , ny avec la
meſme délicateſſe dont elle ſouhaiteroit
de l'eſtre , & dont elle
ſçavoit bien qu'elle aimeroit . Enfin
elle luy fit un faux Portrait de
fon coeur , qui fut pour luy un
veritable poifon. Il ne pouvoit
croire tout - à- fait qu'elle fuſt ſincere
, mais il ne pouvoit s'empeſcher
de le ſouhaiter. Il cherchoit
des apparences à ce qu'elle
luy diſoit , & il luy rappelloit milles
actions qu'il luy avoit veu
faire afin qu'elle les juſtifiaſt ; &
en effet , ſe ſervant du pouvoir
qu'elle commençoit à prendre
fur lay, elle y donna des couleurs
qui diſſiperent une partie de ſes
ſoupçons , mais qui pourtant
n'auroient pas trompé un Homme
qui euſt moins ſouhaité
2
1
GALANT. 83
de l'eſtre . Cependant , ajoûtat'elle
d'un air enjoüé, je ne veux
pas tout- à- fait diſconvenir d'un
défaut , qui peut me donner lien
de vous avoir quelque obligation
. Vous ſçarez ce que j'ay entrepris
pour vous corriger de celuy
qu'on vous reprochoit. Le
peu de ſuccés que j'ay eu , ne
vous diſpenſe pas de reconnoître
mes bonnes intentions , & vous
me devez les meſmes ſoins . Voyons
ſi vous ne ſerez pas plus
heureux à fixer une Inconſtanre
, que je l'ay eſté à toucher un
Infenfible. Cette propoſition ,
quoy que faire en riant , le fic
rentrer en luy meſme , & alarma
d'abord ſa fidelité. Il vit qu'elle
n'avoit peut- eſtre que trop reüffi
dans ſon entrepriſe , & il reconnut
le danger où il eſtoit ; mais
fon panchant commençant à luy
D6
84 MERCURE
rendre ces reflexions fâcheuſes,
il tâcha bientoſt à s'en délivrer.
Il penſa avec plaiſir,que fa crainte
eſtoit indigne de luy , & de la
Perfonne qu'il aimoit depuis ſi
longtemps. Sa délicateſſe alla
meſme juſqu'à ſe la reprocher
comme une infidelité , & aprés
s'eſtre dit à ſoy- meſme , que c'étoit
déja eſtre Inconſtant que de
craindre de changer , il embrafſa
avec joye le party qu'on luy
offroit. Ce futun commerce fort
agreable de part & d'autre. Le
pretexte qu'ils prenoient rendant
leur empreſſement un jeu
goûtoient des plaiſirs qui n'étoient
troublez d'aucuns ſcrupules.
L'Italien qu'ils ſçavoient tous
deux , eftoit l'interprete de leurs
tendres ſentimens. Ils ne ſe voyoient
jamais qu'ils n'euſſent à ſe
donner unBillet en certe Langue,
,
ils
GALANT.
85
car pour plus grande fûreté , ils
eftoient convenus qu'ils ne s'envoyeroient
jamais leurs Lettres .
Sur tout elle luy avoit défendu
de parler de leur commerce au
Conſeiller , avec qui il logeoit,
parce qu'il eſtoit beaucoup plus
des Amis de ſon Mary , que des
fiens ; & qu'autrefois ſur de
moindres apparences , il luy avoit
donné des ſoupçons d'elle fort
deſavantageux. Elle luy marqua
meſmedes heures où il pouvoit
le moins craindre de les rencontrer
chez elle l'un ou l'autre , &
ils convinrent de certains fignes
d'intelligence pour les temps.
qu'ils y feroient . Ce myſtere étoit
un nouveau charme pour le jeune
Comte. La Marquiſe prit enſuite
des manieres fi éloignées
d'une Coquete , qu'elle acheva
bien- toſt de le perdre. Juſques- là
86 MERCURE
elle avoit eu un de ces caracte
res enjoüez , qui reviennent quafi
àtout le monde , mais qui deſeſfperent
un Amant ; & elle le quita
pour en prendre un tout oppoſé,
fans le luy faire valoir comme un
facrifice . Elle écarta ſon nouvel
Amant , qui estoit un Cavalier
fortbien- fair . Enfin loin d'aimer
l'éclat, toute fon application étoit
d'empefcher qu'on ne s'apperçeût
de l'attachement que le
Comte avoit pour elle ; mais malgré
tous ſes ſoins , il tomba un
jour de ſes poches une Lettreque
ſon Mary ramaſſa , ſans qu'elley
priſt garde. Il n'en connut point
le caractere , & n'en entendit
pas le langage ; mais ne doutant
pasque ce ne fuſt de l'Italien , il
courut chez le Conſeiller qu'il
ſçavoit bien n'eſtre pas chez luy,
feignantde luy vouloir commue
GALANT.
87
:
niquer quelque affaire. C'étoit
afin d'avoir occafion de parler au
Comte,qu'il ne ſoupçonnoit point
d'eſtre l'Autheur de la Lettre ,
parce qu'elle eſtoit d'une autre
main . Pour prevenir les malheurs
qui arrivent quelquefois des Lettres
perduës , le Comte faiſoit
écrire toutes celles qu'il donnoit
à la Marquiſe , par une Perſonne
dont le caractere eſtoit inconnu
. Il luy avoit porté le jour precedent
le Billet Italien dont il
s'agiſſoit . Il eſtoit écrit ſur ce qu'-
elle avoit engagé le Conſeiller à
luy donner à ſouper ce meſme
jour-là ; & parce qu'elle avoit
fçeu qu'il devoit aller avec ſon
Mary à deux lieuës de Paris
Papreſdinée , & qu'ils n'en reviendroient
que fort tard , elle
eſtoit convenue avec ſon Amant,
qu'elleſe rendroit chez luy avant
88 MERCURE
leur retour. La Lettre du Comte
eſtoit pour l'en faire ſouvenir, &
comme un avantgouſt de la fatisfaction
qu'ils ſe promettoient
cette ſoirée. Le Mary n'ayant
point trouvé le Conſeiller , demanda
le Comte. Dés qu'il le
vit , il tira de ſa poche d'un air
empreſſé quantité de Papiers , &
le pria de les luy remettre quand
il ſeroit revenu. Parmy ces Papiers
eſtoit celuy qui luy donnoit
tant d'agitation . En voicy un ,
luy dit- il , feignant de s'eſtre mépris
, qui n'en eſt pas. Je ne ſçay
ce que c'eſt . Voyez ſi vous l'entendrez
mieux que moy , &
l'ayant ouvert , il en lût luy même
les premieres lignes , de peur
que le Comte jettant les yeux fur
la ſuite , ne connût la part que la
Marquiſe y pouvoit avoir
que la crainte de luy apprendre
,
&
GALANT. 89
de fâcheuſes nouvelles, ne l'obligeaſt
à luy déguiſer la verité . Le
Comte fut fort ſurpris quand il
reconnut ſa Lettre. Un trouble
ſoudain s'empara de ſon eſprit ;&
il eut beſoin que le Mary fuſt occupé
de ſa lecture, pour luy donner
letempsde ſe remettre. Aprés
en avoir entendu le commencement
; Voila, dit- il, contrefaiſant
l'étonné , ce que je cherche depuis
longtemps . C'eſt le rôle
d'une Fille qui ne ſçait que l'Italien
, & qui parle à fon Amant
qui ne l'entend pas. Vous aurez
veu cela dans une Comedie
Françoiſe , qui a paru cet Hyver.
MilleGens me l'ont demandé , &
il faut que vous me faſſiez le plaifir
de me le laiſſer. J'y confens ,
luy répondit le Mary , pourveu
que vous le rendiez à ma Femme
, car je croy qu'il eſt à elle.
१० MERCURE
Quand lejeune Comte crut avoir
porté aſſez loin la credulité du
Mary , il n'y eut pas un mot dans
ce pretendu rôle Italien , dont il
ne luy vouluſt faire entendre l'explication
; mais le Mary ayant ce
qu'il ſouhaitoit , benît le Ciel en
luy-meſme de s'eſtre trompé ſi
heureusement , & s'en alla où
l'appelloient ſes affaires . Aufſitoſt
qu'il fut forty , le Comte
courut à l'Eglise , où il eſtoit für
de trouver la Dame , qu'il avertit
par un Billet qu'il luy donna
ſecretement , de ce qui venoit
de ſe paſſer , & de l'artifice dont
il s'eſtoit ſervy pour retirer ſa
Lettre. Elle ne fut pas fitoſt rentrée
chez elle , qu'elle mit tous
ſes Domestiques à la queſte du
Papier , & fon Mary eſtant de retour
, elle le luy demanda. Il luy
avoüa qu'il l'avoit trouvé ,& que
GALANT.
91
le Comte en ayant beſoin , il
l'avoit laiſſé entre ſes mains . Me
voyez- vous des curiofitez ſemblables
pour les Lettres que vous
recevez , luy répondit- elle , d'un
ton qui faiſoit paroiſtre un peu
de colere ? Si c'eſtoit un Billet
tendre , si c'eſtoit un rendez - vous
que l'on me donnat , ſeroit- il
agreable que vous nous vinſſiez
troubler ? Son Mary luy dit en
l'embraſſant , qu'il ſçavoit fort
bien ce que c'eſtoit ; & pour l'empeſcher
de croire qu'il l'eût ſoupçonnée
, il l'aſſura qu'il avoit crû
ce Papier à luy , lors qu'il l'avoit
ramaſſé . La Dame ne borna pas
ſon reſſentiment à une raillerie
de cette nature . Elle ſe rendit
chez le Comte de meilleure heure
qu'elle n'auroit fait. La commodité
d'un Iardin dans cette
Maiſon , eſtoit un pretexte pour
1
92 MERCURE
y aller avant le temps du Soupé.
La jalouſie dans un Mary eſt un
défaut fi blamable , quand elle
n'eſt pas bien fondée , qu'elle fe
fit un devoir de juſtifier ce que
le ſien luy en avoit fait paroître .
Tout favoriſoit un ſi beau defſein.
Toutes fortes de témoins
eſtoient éloignez , & le Comte
& la Marquiſe pouvoient ſe parler
en liberté. Ce n'eſtoit plus
par des Lettres , & par des fignes ,
qu'ils exprimoient leur tendreſſe .
Loin d'avoir recours à une langue
étrangere , à peine trouvoient-
ils qu'ils ſceuſſent aſſez
bien le François , pour ſe dire
tout ce qu'ils ſentoient ; & la défiance
du Mary leur rendant
tout legitime , la Dame eut des
complaiſances pour le jeune
Comte , qu'il n'auroit pas ofé
efperer. Le Mary & le Confeil
GALANT.
93
ler eſtant arrivez fort tard , leur
firent de grandes excuſes de les
avoir fait fi longtemps attendre.
On n'eut pas de peine à les recevoir
, parce que jamais on ne
s'eſtoit moins impatienté. Pendant
le Soupé , leurs yeux firent
leur devoir admirablement ; &
la contrainte où ils ſe trouvoient
par la preſence de deux Témoins
incommodes , preſtoit à leurs
regards une éloquence qui les
conſoloit de ne pouvoir s'expliquer
avec plus de liberté. Le
Mary ayant quelque choſe à dire
au Comte , l'engagea à venir
faire avec luy un tour de Jardin .
Le Comte en marqua par un
coup d'oeil ſon déplaifir à la Dame
, & la Dame luy fit connoître
par un autre ſigne combien l'entretiendu
Conſeiller alloit la faire
ſouffrir. On ſe ſepara . Jamais
94
MERCURE
le Comte n'avoit trouvé de fi
doux momens que ceux qu'il
paſſa dans ſon teſte- à- teſte avec
la Marquiſe. Il la quita fatisfait
au dernier point ; mais dés qu'il
fut feul , il ne pût s'abandonner
à luy- meſme ſans reſſentir les
plus cruelles agitations . Que
n'eut- il point à ſe dire ſur l'état
oùil ſurprenoit ſon coeur ! Iln'en
eſtoit pas à connoître que ſon
trop de confiance luy avoit fait
faire plus de chemin qu'il ne luy
eſtoit permis ; mais il s'eſtoit imaginé
juſques - là qu'un amuſement
avec une Coquete ne pouvoit
bleſſer en rien la fidelité
qu'il devoit à ſa Maîtreſſfe.
s'eſtoit toûjours répoſe ſur ce
qu'une Femme qui ne pourroit
luy donner qu'un coeur partagé,
ne ſeroit jamais capable d'inſpirer
au ſien un vray amour , &
Il
GALANT.
95
1
:
alors il commença à voir que ce
qu'il avoit traité d'amusement ,
eſtoit devenu une paffion , dont
il n'étoit plus le maître. Aprés ce
qui s'étoit paſſé avec la Marquiſe
, il ſe fuſt flaté inutilement de
l'eſperance de n'en eſtre point
aimé uniquement , & de bonne
foy. Peut-eſtre meſme que des
doutes là-deſſus auroient été d'un
foible ſecours. Il ſongeoit ſans
ceſſe à tout ce qu'il luy avoit
trouvé de paſſion , à cet air vif&
touchant qu'elle donnoit à toutes
ſes actions ; & ces reflexions
enfin jointes au peu de ſuccez
qu'il avoit eu dans l'attachement
qu'il avoit pris pour ſa premiere
Maîtreſſe , mirent ſa raiſon dans
le party de ſon coeur , & diffiperent
tous ſes remords. Aini il
s'abandonna ſans ſcrupule à ſon
panchant, & ne ſongea plus qu'à
96 MERCURE
ſe menager mille nouvelles douceurs
avec la Marquiſe ; mais la
jalouſie les vint troubler lors qu'il
s'y étoit le moins attendu. Un
jour il la ſurprit ſeule avec l'Amantqu'il
croyoit qu'elle eûtbanny
; & le Cavalier ne l'eut pas
fitôt quitée , qu'il luy en fit des
reproches , comme d'un outrage
qui ne pouvoit eſtre pardonné
. Vous n'avez pû longtemps
vous dementir , luy dit- il , Madame
. Lors que vous m'avez crû
aſſez engagé , vous avez ceſſé
de vous faire violence . J'avouë
que j'applaudiſſois à ma paſſion,
d'avoir pû changer vôtre naturel;
mais des Femmes comme vous ne
changent jamais .J'avois tort d'efperer
un miracle en ma faveur.
Il la pria enſuite de ne ſe plus
contraindre pour luy , & l'affura
qu'il la laiſſeroit en liberté de recevoir
GALANT.
97
cevoir toutes les viſites qu'il luy
plairoit. La Dame ſe connoiſſoit
trop bien en depit , pour rien
apprehender de celuy-là . Elle en
tira de nouvelles aſſurances de
ſon pouvoir ſur le jeune Comte,
& affectant une colere qu'elle
n'avoit pas , elle luy fit comprendre
qu'elle ne daignoit pas ſe
juſtifier , quoy qu'elle eût de
bonnes raiſons qu'elle luycachoit
pour le punir. Elle luy fit meſme
promettre plus poſitivement qu'il
n'avoit fait , de ne plus revenir
chez elle. Ce fut là où il put
s'appercevoir combien il eſtoit
peu maître de ſa paſſion. Dans
un moment il ſe trouva le ſeul
criminel ; & plus affligé de l'avoir
irritée par ſes reproches , quede
la trahiſon qu'il penſoit luy eſtre
faite , il ſe jetta à ſes genoux ,
trop heureux de pouvoir eſperer
Mars 1683. E
98
MERCURE
A
1
le pardon , qu'il croyoit aupara
vant qu'on luy devoit demander.
Par quelles ſoûmiſſions ne tâchat'il
point de le meriter ! Bien loin
de luy remettre devant les yeux
les marques de paſſion qu'il avoit
reçeuës d'elle , & qui ſembloient
luy donner le droit de ſe plaindre
, il paroiſſoit les avoir oubliées
, ou s'il s'en reſſouvenoit,
ce n'eſtoit que pour ſe trouver
cent fois plus coupable. Il n'alleguoit
que l'excés de ſon amour
qui le faifoit ceder à ſa jalouſie,
&qui en de pareilles occafions
ne s'explique jamais mieux que
par la colere. Quand elle crût
avoir pouffé ſon triomphe aſſez
loin , elle luy jetta un regard
plein de douceur qui en un moment
rendit à ſon ame toute ſa
tranquillité. C'eſt aſſez me contraindre
, luy dit elle ; auſſibien
GALANT.
99
ma joye &mon amour commencent
à me trahir. Non, mon cher
Comte , ne craignez point que je
me plaigne de voſtre colere. Je
me plaindrois bien plutôt ſi vous
n'en aviez point eu. Vos reproches
, il eſt vray , bleſſent ma fidelité
, mais je leur pardonne ce
qu'ils ont d'injurieux , en faveur
dece qu'ils ontde paſſionné. Ces
aſſurances de voſtre tendreſſe
m'eſtoient ſi cheres , qu'elles ont
arreſté juſqu'icy l'impatienceque
j'avois de me juſtifier. La- deſſus
elleluy fit connoître combien ſes
ſoupçons eſtoient indignes d'elle
&de luy i que n'ayant point défendu
au Cavalier de venir chez
elle, elle n'avoit pû refuſerde le
voir ; qu'un tel refus auroit eſté
une faveur pour luy ; que s'il le
ſouhaitoit pourtant , elle luy défendroit
ſa maiſon pour jamais;
E2
100 MERCURE
mais qu'il conſiderât combien il
ſeroit peu agreable pour elle ,
qu'un Homme de cette forte s'allât
vanter dans le monde qu'elle
euſt rompu avec luy , & laiſſat
croire qu'il y eût des Gens à qui
il donnoit de l'ombrage. L'amoureux
Comte eſtoit ſi touché des
marques de tendreſſe qu'on venoit
de luy donner , qu'il ſe ſeroit
volontiers payé d'une plus méchante
raiſon . Il eut honte de ſes
foupçons, & la pria luy-meſme
de ne point changer de conduite.
Il paſſa ainſi quelques jours
à recevoir ſans ceffe de nouvelles
aſſurances qu'il eſtoit aimé,
& il merita dans peu qu'on luy
accordât une entrevenë ſecrete
la nuit. Le Mary eſtoit à la campagne
pour quelque temps ; &
la Marquiſe , maîtreſſe alorsd'elle-
même , ne voulut pas perdre
GALAN T. 101
tine occaſion ſi favorable de voir
fon Amant avec liberté . Le jour
que le Comte eſtoit attendu chez
elle ſur les neuf heures du foir,
le Conſeiller ſoupant avec luy
(ce qu'il faiſoit fort ſouvent)
voulut le mener àune Affemblée
de Femmes du voifimage qu'on
régaloit d'un Concert de Voix
&d'Inftrumens. Le Comte s'en
excufa , & ayant laiffé fortir le
Conſeiller , qui le preſſa inutilement
de venir joüir de ce regale,
il fe rendit chez la Dame qui le
reçeut avec beaucoup de marquesd'amour.
Aprés quatre heures
d'une converſation tres- tendre,
il fallut ſe ſeparer. Le Comte
eut fait à peine dix pas dans la
ruë , qu'il ſe vit ſuivy d'un Homme
qui avoit le viſage envelopé
d'un manteau. Il marcha toû
jours , & s'il le regarda comme
E 3
MERCURE
un Eſpion , il eut du moins le
plaifir de remarquer qu'il eſtoit
trop grand pour eſtre le Mary
de laMarquiſe. En rentrant chez
luy , il trouva encore le pretendu
Eſpion qu'it reconnut enfin
pour le Conſeiller. Les refus du
jeune Comte touchant leConcert
de Voix , luy avoit fait croire
qu'il avoit un rendez- vous . Il
le ſoupçonnoit déja d'aimer la
Marquiſe , & fur ce foupçon il
eſtoit venu l'attendre à quelques
pas de ſa porte , & l'avoit ven ſe
couler chez elle. Il y avoit frapé
auſſitôt , & la Suivante luy eſtoit
venuë dire de la part de fa Maîtreſſe
, qu'un grand mal de tête
l'obligeoit à fe coucher , &qu'il
luy eſtoit impoſſible de le recevoir.
Par cette réponſe il avoit
compris tout le miſtere. Il ſuivit
leComte dans ſa Chambre , &
GALANT.
103
luy ayant declaré ce qu'il avoit
fait depuis qu'ils s'eſtoient quitez
; Vous avez pris , luy dit- il,
de l'engagement pour laMarquiſe;
il faut qu'en fincere Amy , je
vous la faſſe connoître. J'ay com
mencé à l'aimer avant que vous
vinſſiez loger avec moy,& quand
elle a ſceu nôtre liaiſon , elle m'a
fait promettre par tant de fermens
, que je vous ferois un ſecretde
cet amour , que je n'ay
oſé vous en parler. Vous ſçavez ,
me diſoit- elle , qu'il aime une
Perſonne qui me haït mortellement.
Il ne manquera jamais de
luy apprendre combien mon
coeur eſt foible pour vous. La
difcrétion qu'on doit à un Amy,
ne tient guére contre la joye que
l'on a , quand on croit pouvoit
divertir une Maîtreſſe . La Perfide
vouloit meſme que jeluy fuffe
E 4
104
MERCURE
K
obligé , de ce qu'elle conſentoit
à recevoir vos viſites. Elle me
recommandoit ſans ceſſe de n'aller
jamais la voir avec vous ; &
quand vous arriviez , elle affetoit
un air chagrin dont je me
plaignois quelquefois à elle , &
qu'apparemment elle vous laiffoit
expliquer favorablement -
pour vous. Mille ſignes , & mille
geſtes qu'elle faiſoit dans ces
temps-là , nous eſtoient fansdoute
communs. Je rappelle preſentement
une infinitéde choſes
que je croyois alors indiferentes,
& je ne doute point qu'elle ne ſe
ſoit fait un mérite auprés de vous,
de la partie qu'elle fit il y a quelque
temps de ſouper icy . Cependant
quand elle vous vit engagé
dans le Jardin avec ſon Mary ,
quels tendres reproches ne me
fit elle point d'eſtre revenu ſi tard
GALANT. 1ος
de la Campagne , & de l'avoir
laiſſée ſi longtemps avec un
Homme qu'elle n'aimoit pas !
Hier meſme encor qu'elle me
preparoit avec vous une trahiſon
ſi noire , elle eut le frontde vous
faire porteur d'une Lettre , par
laquelle elle me donnoit un rendez-
vous pour ce matin , vous
diſant que c'eſtoitun Papierque
fon Mary l'avoit chargée en partant
de me remettre. Le Comte
eſtoit fi troublé de tout ce que le
Conſeiller luy diſoit , qu'il n'eut
pas la force del'interrompre.Dés
qu'il fut remis , illuy apprit.comme
ſon amour au commence
ment n'eſtoit qu'un jeu , & comme
dés lors la Marquiſe luy avoit
fait les mefmes loix de diſcretion,
qu'à luy ... Ils firent enſuite d'autres
éclairciſſemens qui décou--
wirent. au Comte , qu'il ne de
ES
1.06 MERCURE
voitqu'à la coqueterie de la Dame
, ce qu'il croyoit devoir à ſa
paffion ; car c'eſtoit le Conſeiller
qui avoit exigé d'elle qu'elle ne
viſt plus tant de monde , & fur
tout qu'elle éloignât ſon troifiéme
Amant , & ils trouverentque
quand elle l'eut rappellé , elle
avoit allegué le meſme pretexte
au Conſeiller qu'au Comte , pour
continuer de le voir.'l n'y a guére
d'amour à l'épreuve d'une telle
perfidie , auſſi ne ſe piquerent- ils
pas de conſtance pour une Femme
qui le meritoit fi peu. Le
Comte honteux de la trahiſon
qu'il avoit faite à ſa premiere
Maîtreſſe , reſolut de n'avoir plus
d'affiduitez que pour elle ſeule,.
& le Confeiller fut bientôt determiné
ſur les meſures qu'il
avoit à prendre ; mais quelque
promeſſe qu'ils ſe fiffent l'un à
GALANT.
107
l'autrede ne plus voir la Marquiſe,
ils nepûrent ſe refuſer le ſoulagement
de luy faire des reproches.
Dés qu'il leur parut qu'ils
la trouveroient levée , ils ſe rendirent
chez elle. Le Comte luy
dit d'abord , que le Conſeiller
eſtant ſon Amy , l'avoit voula
faire profiter du rendez - vous
qu'elle luy avoit donné , & qu'-
ainſi elle ne devoit pas s'étonner
s'ils venoientenſemble. Le Conſeiller
prit auſſitôt la parole , &
n'oublia rien de tout ce qu'il'crut
capable de faire honte à la Dame
, & de le vanger de ſon infidelité.
Il luy remit devant les yeux
l'ardeur fincere avec laquelle il
l'avoit aimée , les marques de
paffion qu'il avoit reçeuës d'elle,,
&les fermens qu'elle luy avoit
tant de fois reïterez , de n'aimer
jamais que luy. Ellel'écouta ſans
E6
108 MERCURE
l'interrompre , & ayant pris fon
party pendantqu'il parloit ; Ileſt
vray , luy répondit- elle d'un air
moins embaraffé que jamais , je
vous avois promis de n'aimer que
vous ; mais vous avez attiré Monſieur
le Comte dans ce quartier ,
vous l'avez amené chez moy, &
il eſt venu à m'aimer. D'ailleurs ,,
dequoy pouvez - vous vous plaindre
? Tout ce qui a dépendu de
moy pour vous rendre heureux;
Je l'ay fair. Vous ſcavez vousmeſme
quelles precautions j'ay
priſes , pour vous faire cacher
l'un à l'autre voſtre paffion. Si
vous l'aviez ſcene , voſtre amitié
vous auroit coûté des violences
ou des remords , que ma
bonté & ma prudence vous ont
épargnez . N'eſt- il pas vray qu'avant
cette nuit , que vous avez
épić Monfieur le Comte , vous
GALANT.
109
eſtiez tous deux les Amans du
monde les plus contens ? Suis-je
coupable de voſtre indifcretion ?
pourquoy me venir chercher le
foir ? Ne vous avois-je pas averty
par une Lettre que je donnay
à Monfieur le Comte , de nevenir
que ce matin ? Tout cela fut
dit d'une maniere fi libre , & fi
peu déconcertée , que ce trait
leur fit connoître la Dame encor
mieux qu'ils n'avoient fait. Ils.
admirerent un caractere ſi particulier,
& laiſſerent à qui le voulut
la liberté d'en eſtre la Dupe..
La Marquiſe ſe conſola de leur
perte , en faiſant croire au trois
Géme Amant nouvellement rappellé
, qu'elle les avoit bannis
pour luy ; & comme elle ne pouvoit
vivre fans intrigue , elle en
fit bien- tôt une nouvelle.
J Monfieur la Marquis de Po
1
110 MERCURE
mereu , Capitaine aux Gardes ,
a preſté ſerment entre les mains
du Roy , pourle Gouvernement:
de la Ville&Citadelle de Doüay.
Sa Majeſté en luy accordant ſon
agrément en confideration de
fes longs ſervices , luy accorda
ceGouvernement à vie , quoy
qu'elle ne faſſe ordinairement
des Gouverneurs que pour trois
ans. Ce Poſte eſt d'une tresgrande
importance , & on n'en
ſçauroit douter , puis qu'il a eſté
remply auparavant par Monfieur
de Vauban , qui eſt un Homme
fingulier pour la guerre. Vous
avez veu dans la Relation que
je vous ay envoyée du Combat
qui s'eſt donné prés de Mons , de
quelle maniere Monfieur de Pomereu
ſe diſtingua à la teſte de
fon Bataillon , dont il ſauva ce
qui reſtait. Aufſi, eſtoit il entré
GALAN T. TIF
dans les Gardes par un endroit
fort avantageux , puis qu'au Siege
de Gravelines , Monfieur le
Maréchal de la Ferté demanda
pour luy au Roy , qui venoit viſiter
le Camp , la Lieutenance
de Monfieur de Brécourt qui
avoit eſté tué le ſoir precedent.
Monfieur de Pomereu eſtoit alors
Capitaine dans un Vieux. Corps,
& venoit de paſſer , comme Volontaire
, un grand Foſſe plein
d'eau , pour voir ſi on pouvoit
attacher le Mineur au Baſtion ;
ce qui s'eſtant trouvé facile à
executer , avança fort la reddition
de la Place.
Monfieur Deſparbez de Lufſan
, Comte d'Aubeterre , Lieutenant
General des Armées du
Roy , eſt mort depuis quelques..
jours , âgé de ſoixante & quinze
ans. Dés l'année 1549. Il y avoit
12 MERCURE
des Chevaliers & des Commarrdeurs
de l'Ordre de Malte dans
cette Maiſon , qui eſt une des
plus nobles & des plus anciennes.
du Royaume . Jean Paul Deſparbez
, ſieur de Luſſan, de la Serre
, de la Garde , de S. Savin , de
Vitrieffe , & de Chadenac , Capitaine
des Gardes du Corps ,
Gouverneur de Blaye , & Senéchal
d'Agénois , & de Condomois
, fervit glorieuſement les
Roys Charles IX. Henry III . &
Henry IV . dans leurs guerres ,
& mourut fort âgé le 15 Novembre1616.
Il épouſa Cathe..
rine de Montagu , Dame de la
Serre , de laquelle il eut François
Defparbez , fieurde Luffan, Ma
réchal de France , marié avec
Hipolite Bouchard , Vicomteſſe
d'Aubeterre , Fille unique de
DavidBouchard, Vicomte d'Aus
GALANT.
113
beterre , Chevalier des Ordres
du Roy , & Gouverneur de Périgord
. De ce Mariage ſont ſortis
cinq Fils , & cing Filles. Monfieur
le Comte d'Aubeterre, dont
je vous apprens la mort , eſtoit
le ſecond. Il avoit épousé Marie
de Pompadour , Fille de Philbert,
Vicomte de Pompadour , Chevalier
des Ordres de Sa Majesté,
& Lieutenant General en Limofin.
Madame de Céſan , Femme
de Monfieur Gellas , Marquis
de Céſan , Maréchal des Camps
& Armées du Roy , & Gouverneur
des Ville & Citadelle de
Cambray , Païs & Conté de
Cambreſis , eſt morte auffi dans
ce mois. Le nom de fa Famille
eft Foulé. Elle estoit Veuve de
Monfieur Gaulmin , Seigneur du
Mats,Conſeiller au Parlement
114 MERCURE
de Mets , Soeur de Madame la
Preſidente Larcher , & de Madame
de Prunevaut , Veuve de
Monfieur de Pronevaut , Maiſtre
des Requeſtes , & Tante
de Monfieur de Marrangis , Ambaſſadeur
pour le Roy en Dannemarck.
Ces morts ont eſté ſuivies
de celle deMonfieur deGraves,
Docteur de Sorbonne , Abbé
de Noſtre-Dame de Pérignac ,
&Chanoine de l'Egliſe de Pari.
s Il eſtoit Frere deMonfieur
de Graves , Sous - Gouverneur ,
& Maistre de la Garderobe de
Monfieur au Fils duquel il
avoit reſigné fes Benefices quelque
temps avant ſa mort. H
a laiſſe beaucoup à l'Hoſtel-
Dieu.
,
Il m'eſt tombé entre les mains
unOuvrage de Monfieur CoGALANT.
119
miers d'Ambrun , Profeſſeur des
Mathematiques à Paris. L'eſtime
que vous m'avez témoigné
avoir pour tout ce qui vient de
luy , m'oblige à vous l'envoyer.
Vous en ferez part à vos Amis,
& aux Sçavans de voſtre Province.
116 MERCURE
L'HOMME
ARTIFICIEL
ANEMOSCOPE, ...
Ou Prophete Phyſique des
changemens du Temps.
len des chaſes deviennent con-
›parce qu'on estime
ordinairement ce qu'on ne poſſede
pas , & qu'on admire toûjours les
effets dont on ignore les causes ;
c'est pourquoy le petit Homme de
bois que Monficur Otto Guerike ,
Bourgmestre de Magdebourg , a
enfermé dans un tuyau celinarique
de verre , fait grand bruit parmy
les Curieux , & paſſe pour une
merveille entre les demy- Sçavans
GALANT. 117
Ils ne trouvent rien de plus digne
de leurs admirations , que cette
petite Statuë , qui en montant plus
haut à mesure que l'air devient plus
pesant , & descendant plus bas
dans ce tuyau à proportion que l'air
ſe décharge , & qu'il devient ,
comme ils difent , plus leger , indique
tres-feûrement & par avance
, non seulement les pluyes , les
fechereſſes , & les tempestes qui ſe
font à cent & à deux cent lieuës
de nous , lors que tout à coup elle
s'abaiſſe fort notablement , mais predit
encore la formation des horribles
Cometés dans le Ciel, pluſieurs
jours avant qu'elles y paroiffent , fi
nous en voulons croireMeſſieursGuerickcs.
Le Fils affure que fon Pere avoit
prédit huit femaines auparavant ,
l'aparition de la Comete du mois de
Janvier 1664. & le Pere proteste
118 MERCURE .
dansſa Lettre du 26. Mars 1656 .
que le 12. Fevrierde la mesme anmée
, l'air estant devenu beaucoup
moins pesant que lors mesme qu'il
doit faire de grands vents , ce petitHommeſe
precipita tout-à-coup .
&que de là il prédit dans lemefme
temps l'aparition d'uneseconde
Comete.
Cometes ,
CesMeffieurs me permettrontde
protester à mon tour , que la chûte
ou defcente précipitée de ce petit
Homme dans son tuyau de verre ;
ne peut donner aucun indice de la
formation , ny de l'apparition des
puis qu'elles font des
corps auſſi anciens que la Terre &
les autres Planetes qui roulent autour
du Soleil , ainsi que j'ay demontré
en l'année 1665. dans mon
Livre de la nouvelle Science de
la nature & des préſages des
Cometes.
GALANT..
N9
Voicy neantmoinsfurquoy cet il.
Lustre Curieux fonde fon raiſonnement.
Il dit que le poids de laſpé.
re de l'air , n'est pas toûjours le
mesme , qu'il change facilement ,
que l'air devient moins peſant lors
qu'il pleut , & qu'alors le petit
Homme s'abaiſſe , mais qu'au contraire
l'air devient plus pesant
quand il imbibe&absorbe lapluye,
&qu'alors le petit Homme remonte
&s'éleve davantage dansfon
tuyau.
Il croit que les vents ſeforment,
parce que l'airſe rarefie en-haut,
où il laiſſe les parties aqueuses
qu'il contenoit , lesquellesse réünis.
Sant forment les nuées. Que les
tempeftes qui fortent Sans - doute,
dit- il , des Cavernes des Montagnes
, & montent enhaut , attirent
& emportent quelque partie
de l'air ; c'est pourquoy le poids de
120 MERCURE
la maffe incubante de l'air diminuë
de beaucoup sur cet endroit de
la terre , & augmentant ailleurs ,
ily cause de grandes tempeftes ,dont
le rapide cours va au hazard de
quelque costé , &ſouvent mesme la
tempeste tombe àplomb , & arrache
les plus gros Arbres avec leurs
racines.
Il ajoûte , que les Cometes ne
font qu'une partie de l'air arrachée
, & emportée par les tempestes
au deſſus de la superficie
convexe de la maſſe de l'Atmosphére
de l'air , où cet air vaporeux
n'estant plus preffé , s'étend par sa
vertu élastique , ou da reſſort defes
parties , de mesme que les veffies
des Poiffons s'enflent dans le haut
des tuyaux, de verre de plus de
trente pouces , que la chûte du
Mercure a laissé vuide de l'air
groffier : De là il conclut que les
Cometes
GALANT. 121
Cometes font toûjours fublunaires ,
&qu'elles nefont qu'une nuée arrondie
& éclairée du Soleil. Ces
fortes d'opinions font de la nature
des Heréſies qu'il suffit de montrer
pour les détruire , comme dit Tertullien
, Quas oftendere refutare
erat.
Voicy un Fait incontestable. En
l'année 1660. la pesanteur de l'air
diminuafi fort à Magdebourg , que
tout- à- coup ce petit Homme de bois
s'abîma entierement dans ſon tuyau
pendant deux ou trois heures ;Monfieur
Guericke dit à l'Affemblée
que tres- afſurément il se faisoit en
quelque part une tres - grande &
furieuse tempeste.L'évenement prouva
sa prédiction , car deux heures
apres ce vent vingt juſques àMagdebourg
, mais non passi furieux
qu'il avoit estéſur l'Occean .
Voila les raiſons qui nous obligent
Mars 1683 . F
122 MERCURE
à nommer cette petite Statuë Anemoſcope
, Indice des Vents , l'Homme
artificiel , Prophète des mutations
de l'air ; & voicy ce qu'en a
dit Monsieur de Monconis dans
Son Voyage d'Allemagne en la 232
page.
Le 22. Octobre 1663. eſtant
à Magdebourg , je fus voir Monfieur
Otho Guericke. Il a un
Thermometre particulier , d'un
petit Homme de bois , dans un
tuyau de verre vuide , dont partie
eſt enfermée dans une Boëte,
qui empeſche de voir s'il y a
quelque liqueur dedans. Il m'a
dit pourtant qu'il n'y en avoit
aucune , &tout confiſte en la
matiere qui ſoûtient cette Figure
de bois , laquelle gliffe librement
dans le tuyau , & fait hauffer
cette Figure par deſſus un
Cercle peint au dehors, lors qu'il
:
GALAN T.
123
doit faire beau temps ; & quand
il doit pleuvoir , comme faiſoit
ce jour là , la Figure ( ou ſa main
⚫ qui ſert d'indice ) deſcend au
deſſous au bas du Cercle , où il
y a pluſieurs points marquez ;
& lors qu'il doit faire de grands
vents , elle deſcend juſques aux
plus bas points. Je tiray à force
de l'examiner que ſon petit
Homme eſtoit dans un tuyau
d'où l'air eſtoit oſté , & qu'il
eſtoit ſur une eſpece de Piston ,
qui joignoit fi bien qu'il n'y entroit
aucun air , mais que quand
celuy dé deſſous s'épaiſiſſoit , il
faifoit monter la Figure, & quand
il s'y raréfioit , il la faiſoit deſ
cendre.
د
Puis que cepetit Homme ne monte
& ne defcend que par le plus ou
le moins de pesanteur de l'air , de
mesme que le Barometre , je m'é-
)
F 2
124
MERCURE
conne que Monfieur de Monconis luy
ait donné le nom de Thermometre ,
qui n'a que le froid & le chaud
pour principes de ſon mouvement.
Monsieur Guenicke luy meſme nous
affure que c'est un Barometre . Movetur
folum ad mutationem auræ
in tota longè latéque circumfuſâ
regione . Non eſt Thermoſcopium
quod calore ac frigore alteretur.
Cefont ſes propres termes
tirez de la 100 page de fon Livre
tres curieux. De Vacuo ſpatio ,
imprimé à Amsterdam en l'année
1672 .
Il a donné dans la mesme feüille
de ce Livre la Figure I. qui ne
montre que l'extérieur de ce Barometre.
Artificium autem quod in
inferiore parte vitri eſt , non apparet
, ne ſpectatores in ſecreti
cognitionem deveniant ; de peur,
dit-X, qu'on en découvre lesecret.
GALANT. 125
Monfieur Guericke , Bourguemeſtre
de Magdebourg , veut , par in
téreſt , laiſſer périr le Secret de ce
petit Homme artificiel ; il s'en est
ouvertement expliqué dans la 196
page defon Livre. De Vacuo ſpatio
, par les termes ſuivans ; Quid
mihi inde gratiæ , fi ego arcanum
illud , cujus experimenta
magno meo fumptu feci , cuivis
gratis communicarem ? ،
Monsieur Guericke le Fils , réfidant
à Hambourg , dans une de
Ses Lettres qu'on trouve dans la 250
page du 2. Tome Theatri Cometici
, de Monfieur Lubinietz , imprimé
à Amſterdam en l'année 1668 .
affure que le Secret de la conſtru-
Etion de cette petite Statuë Anc
moſcope , Prophete des Vents , des
Pluyes , des Orages , & des Cometes
, n'a efté découvert qu'à Monfieur
l'Electeur de Brandebourg ,
F3
126 MERCURE
qui en a une dans ſa Bibliotheque.
Il finit sa Lettre par ce Défy.
Quod is qui dixit , ſe potuiffe ,
imo & poffe adhuc ejufmodi
Statuam ambulantem invenire .
Quare vero id non fecit ? & quare
etiamnum non facit ?
C'est pourquoy je me crois obligé
de découvrir la construction de cette
Statue ou Homme Anemoſcope ,
puis mesme qu'ily a quelques Curieux
qui en font plus d'état que
du Barometre ordinaire que MonfieurHubin
Emailleur du Roy , fait
dans la derniereperfection , comme
en la Figure 8 .
Bien que cette Machine ne ſoit
qu'un Barometreſimple, dans lequel
le petit Homme s'éleve davantage
à mesure que la peſanteur de l'air
augmente &s'abaiſſe , à proportion
que la pefanteur de l'air diminuë ,
neantmoins Monsieur Guericke le
GALANT.
127
Fils l'a bien nommé Anemoſcope,
puis que par ses diférentes hauteurs
on peut connoistre quel vent
regne dans l'air , d'autant que les
vents font la cauſe des plus ſubits
& extraordinaires changemens de
la peſanteur de l'air ; & que par
la nature des vents qui Soufflent ,
on peut prédire le temps qui fera
pendant les deux ou trois jours
Suivans.
Nous démontrons par cent expériences
, que tout ce qui est maté
riel est pesant , & qu'iln'y a point
de legereté abſoluë , mais ſeulement
respective à la pesanteur des corps,
qui estant d'un mesme volume , ont
plus de pesanteur dans le meſme
milieu , c'est à dire dans le meſme
liquide de l'air , ou de l'eau , &c.
Le Livre ſacré de la Sapience
nous aſſure au Chap. 11. 21. que
Dieu a diſpoſé toutes chofes en
F4
128 MERCURE
Poids , Nombre , & Meſure
qui font les trois parties des Scien.
ces pures Mathématiques. Longtemps
avant Salomon , le veritable
pauvre Homme Job , au Chap. 28 .
25. avoit enseigné, que Dieu a
donné de la peſanteur aux vents,
& que les eaux ſont ſuſpenduës
dans l'air , la chaleur les ayant rarefiées
en nuées d'égale peſanteur
à un ſemblable volume d'air , dans
Lequel ellesse balancent en équilibre
, comme ces petites Statuës d'émail
au milieu de l'eau , enfermée
dans un tuyau de verre hermetiquement
ſcellé , les unes s'élevant
quand l'eau est plus froide , & les
autres s'abaiſſant lors que l'eau est
plus rarefiée par la chaleur , &c.
En effet , la pesanteur est la cauſe
physique de l'union & de l'arrangement
de toutes les parties qui
composent l'univers , & de tous
>
GALAN T.
129
les mouvemens que nous y admi.
yons.
On demontre , par la ſuſpenſion
de l'eau à 32 pieds de hauteur,dans
un cube encore plus long , &par la
Suspension du Mercure à 28 pouces
de hauteur dans un tuyau de verre,
que tout le poids de la colomne d'air
est égalau poids d'une colomne d'eau
de mesme diametre , & de 32 pieds
de hauteur , ou à une colomne de
Mercure auſſi de mesme diametre,
& de 28 pouces de hauteur , car le
poids de l'eau est au poids du Mercure
à peu prés comme un à 14 ,
d'autant qu'un pouce de Mercure
pese presque autant que quatorze
pouces d'eau , parce que le pied cube
de Mercure revivifié de Cinabre,
pese 947 livres , & le pied cube
d'eau de seine ne peſe que 70 li
vres.
Les ventsfont formez des exha
F5
130
MERCURE
laiſons chaudes &Seches quifortent
de la terre par la chaleur du Soleit,
& du fonds mesme de ta Mer par
le moyen du feu central. La rarefaction
les rend moins pefantes que
les vapeurs , c'est pourquoy elles font
auſſi chaffées plus haut par la pefanteur
de l'air , & montent méme
fur la fupréme region de nostre Atmosphere.
Si tout-à- couple froid
lesy condenſe tellement qu'elles puiffent
par leur perfanteur vaincre
tout-d.coup la reſiſtance de l'air,
elles ſe precipitent à plomb && en
tourbillons , & excitent lesplus dangereuses
& les plus cruelles tempeftesfur
la Terre & fur la Mer , où
elles forment les Trompes qui font
perir les Vaiſſeaux quifont directement
au deſſous.
Les Grecs namment ce vent , qui
tombe à plomb , Ecnephias , &affurent
avec raiſon , que de tous les
GALANT. 131
vents orageux , Ecnephias , Typhon
, & Prefter , font les plus à
craindre ; car , comme dit Virgile ,
Venti , velut agmine facto, Qua
data porta ruunt , & terras Turbine
perflant. !
Lors que les exhalaiſons nepeuvent
eſtre ſuffisamment condensées
& rendues affez pesantes pour
vaincre directement la reſiſtance
de l'air , elles descendent & coulent
obliquement comme fait une
feüille de papier. C'est pourquoy
lors que les Matelots voyent quelque
nuée toute seule dans l'air , ils
l'examinent ; & deſa couleur livi
de , de fa distance , & de fon mou
vement , ils prediſent fans ſe tromper
, Qu'elle va décharger un oras
ge, ou un coup de vent , qui fondra
fur leur Vaiſſeau , &qu'on ne
reffentira plus lors que le Vaiſſeau
Sera directement au deſſous de la
nuée. F6
132
MERCURE
Enfin lors que les exhalaiſons
condensées , & les vents qu'elles
forment; n'ont pas affez de force
& de pesanteur pour vaincre la
reſiſtance de la plus baſſe region
de l'air , qui est toûjours plus groffiere
& plus condensé par le poids
de l'air ſuperieur , ces vents coulent
obliquement dans la moyenne
region de l'air , & ne sefont reffentir
qu'aux nuées & aux giroüettes
des plus hautes Tours ; auſſi voyonsnous
ſouvent deux étages ou lits de
nuées , que deux vents inegalement
élevez pouſſent en mesme temps de
diférens coſtez ; on voit auſſi tourner
les giroüettes lors que le vent
ne defcend pas sur terre , &c. car
il est bien à remarquer que dans la
moyenne region de l'air il s'y forme
presque toûjours des vents Sans
nuées , & qu'il ne s'y forme jamais
des nuées sans vent , puis que les
GALAN T. 133
:
:
ventsfont le vehicule des vapeurs,
&qu'ils les raſſemblent & ferrent
endes tas ou nuées.
En l'année 1652. m'eftant trouvé
ſur la Montagne dite le grand
Credo, pour defcendre au Fort de
l'Ecluſe ſur le Rhône , j'observay
avec plaisir qu'un vent Superieur
tranchoit les vapeurs , àmesure
qu'en s'élevant elles entroient dans
le lit canal ou courant du vent , &
qu'en reſſerrant ces tranches de va.
peurs par pelotons comme toiſons de
laine , il en parfema en tres-peu de
temps tout le Ciel , ce qu'on appelle
Ciel pommelé , qui n'est pas de
durée , fi on en croit le commun Proverbe.
Les vents nefont donc pasfim
plement des ondes de l'air , comme
L'ont crû Vitruve& Seneque ; cela
est vray à l'Aura qu'on reſſentſouf
flerd'OrientenOccident ſous la LitA
134
MERCURE
gne Equinoctiale &ailleurs , àcaufe
dumouvement de la terrefurfon
axe d'Occident en Orient . Ie conclus
que les exhalaiſons chaudes &feches
estant condenſées par le froid,
font la matiere des vents ; c'eſt
pourquoy ordinairement les vents
Sechent & échaufent , & s'ils nous
refroidiſſent , c'eſt par le moyen de
l'air& des vapeursfroides&humides
qu'ils charrient , les ayant rencontréà
leurpaſſage ; c'est pourquoy
levent estant finy , nousſentons que
l'air devient tout--àcoup seq&
chaud , & les grands vent font ceffer
la pluje ; mais quand il pleut
de bize , il pleut àſa guiſe , dit un
Proverbe , & que petite pluye abat
grand vent.
Iedemontre encor que les vents
font formez par la chute ou roulement
des exhalaiſons chaudes &
feshes condensées par la privation
GALANT.
135
६
de la chaleur , parce que lors que les
exhalaiſons font élevées en quantité
, fi le Ciel est parſemé de nuées,
elles parviffent rougeâtres ; & par
tamefme raiſon , ſi le Soleil fe cowche
entre des nuées , il paroist rowgeâtre
, & la Lune auſſi , qui font
troisſignes des vents à venir , que
les Latins énoncent en ces Vers.
Sero rubens cælum cras indicat
eſſe ſerenum ,
Pallida Luna pluit , Rubicunda
flat , Alba ſerenat.
Nous avons neantmoins déja reconnu
qu'ily a pluſieurs vents froids
&humides , parce que les exhalaifonssefont
mélées avec les vapeurs
qui font froides & humides ; c'est
pourquoy les vents du Midy prenant
les qualitez des lieux où ilspaſſent,
font plus chauds & humides , &
136 MERCURE
Sont mal-fains , estant les autheurs
de l'humidité chaude , &par con-
Sequent de la corruption ; c'est pourquoy
on doit leurfermer lesfenestres
&les portes des caves , des Bibliotheques
& des Greniers ; au contraire
, les vents Septentrionaux font
Secs &froids. Pour cette raiſonHypocrate
Lib. de Aëre , Aq. & Loc.
diviſa les vents en chauds &froids,
Aristote Metheor. 2. cap. 6.
en Meridionaux & Septentrionaux.
Les vents d'Orient font chauds
&ſecs ; & le vent d'Ooſt , ou de
I'Orient d'Equinoxe , est temperé,
doux , pur , fubtil &Sain , principalement
le matin ; &fec , parce
qu'il ne paſſe pas sur des Mers
pour charrier vers nous les vapeurs
de l'eau froides & humides.
Levent Oost-Zud- Ooſt , qui foufGALANT.
137
fle de l'Orient d'Hyver , est plus
humide & nubileux , parce qu'il
est moins éloigné du Midy , &qu'il
paſſe fur des Mers avant que ve
nirànous.
Levent Oost-Nord. Ooſt, qui fouffle
de l'Orient d'Eté , est inconstant
&un peu froid, parce qu'il est moins
éloignédu Septentrion , & il attire
les nuées plûtoſt que de les chaſſer,
ce qui a donné lieu à ce Proverbe
chez les Grecs , Il attire le mal à
foy , comme le vent Cæcias attire
lesnuées.
Au contraire , le vent Vuest de
l'Occident d'Equinoxe eſt mediocrement
chaud & humide , c'est pourquoy
il fait promptement fondre les
neiges.
Le vent Vuest- Zud- Vuest , qui
fouffle de l'Occident d'Hyver , est
froid , humide , pluvieux , & orazeux.
138 MERCURE
Le vent Vuest-Nord-Vvest , qui
Souffle de l'Occident d'Eté, eſt ordi
nairementſuivy de neiges,de grefles
& de tempeftes .
Le vent d'Aquilon , dit Nord-
Ooſt , & le vent Boreal qui est entre
le Septentrion &l'Orient d'Eté,
comme außi le vent qui vient d'entre
le Septentrion & l'Occident d'Eté
, ſont froids &fecs , &purgent
l'air.
JeSçay par expérience que deux
vents diametralement oppoſez, cau-
Sent les plus rudes tempestes, &que
levent du Midy est plus violentfur
la Mer que fur la Terre , & la nuit
que le jour , parce que fur la Mer
&pendant le jour, il est pluspesant,
à cause d'une plus grande quantité
de vapeurs qu'il contient.
Et au contraire , le vent d'Aquilon
eſt plus fort fur la Terre quefur
la Mer , & pendant la nuit que
pendant le jour.
GALANT.
139
La Science des vents est tres- neceſſaire,
puis que noſtreſantédépend
enpartie des vents. Ainsi dans la
1 Ville de Metiline , Metropolitaine
de l'Ifle du mesme nom , dite autrefois
Leſbos , dans la MerEgée,
àpreſent l' Archypel , les Habitans
ont toûjours estéinfirmes , parce que
leur Ville estoit exposée aux vents
du Midy & de Corus. Vitruve de,
crit au chap.6.de ſon premier Livre
d'Architecture , les maladies prefque
incurables , comme la Toux , la
Phtiſe , maladie des Poulmons, dou.
leurde nerf aux jointures , &c. que
ces vents caufoient aux Habitans de
cette belle Ville de Metiline, & qui
Se Sentoient foulagez dés que le
vent Tramontan Souffloit .
Hypocrate dit aus . Aphorifme
du 3. Livre , que les vents du Midy
cauſent de maux de teste , zaſtent
la veuë , &c. & que les vents Sep
140
MERCURE
tentrionaux cauſent la Toux , mal
de coſté , &c . dequoy Galien donne
les raiſons physiques .
Les mesmes vents n'ont pas la
mesme force dans tous les lieux. Ie
Sçay par experience que levent du
Nord qui ſouffle doucement dans les
Plaines de Paris , est tres- violent
dans le Dauphiné, dans la Provence,
&dans le Bas- Languedoc, parce
que s'estant engouffrédans les Montagnes
, il y roule avec plus de violence,
deméme que l'eau couleavec
plus de rapiditéſous les Ponts qui
retraiſſiſſent le lit & le canal d'une
Riviere. Fajoûte que le vent du
Nordestdans ces Provinces- là plus
pesant, estant plus condensé,àcause
qu'il paſſefur les neiges perpetuelles
de nos Alpes , qui y rendent l'air
tres-froid , & refléchifſſant la lumiere
du Soleil , au lieu de l'imbiber
commefont les corps noirs ; c'est pour.
GALANT. 141
1
1
quoy le vent du Nord y rend toutà-
coup l'air tres-froid & ferain ,
lors mesme des chaleurs les plus exceſſives
de l'Eté , ayant chaſſé du
costé du Midy , ou fait monter enhaut
par sa pesanteur tout l'air
chaud & rarefié.
La durée & la force des vents
Jont incertaines;les uns ſoufflentſans
relâche &à plein canal ; les autres
ne Soufflent que par repriſes , parce
qu'ils tombent ſeulement de temps
à autre par pieces détachées , ou
pelotons außi gros que des Montagnes.
Le mesme vent fait en diférentes
Contrées diférens changemens
de temps. Le vent du Nord procede
des exhalaiſons de la Zone Torride.
Elles s'y élevent deſſus l' Atmosphe
re de l'air , qui y estant plus rarefié,
forme leplus grand diametre
de fon ovale , & roulent avec ra142
MERCURE
pidité le long du plan de la fuperficieSuperieure
de l' Atmosphere jus
ques vers noſtre Pôle , où estant enfin
fort condensées , elles forment
les vents du Nord , qui nettoyent
le Ciel, le rendent ſerain , & l'air
plus pefant ; c'est pourquoy par sa
pesanteur fur le Mercure exterieur,
il force l'interieur du Barometre à
monter plus haut dans le tuyau , &
jusques à ce qu'il y ait équilibre
avec le poids de la hauteur du MercureSuspendu
, & le poids de la Colomne
d'air externe. Ainsi le Mercure
estant plus élevépar le vent du
Nord : du Nord- Est , ou par l'Est-
Nord-Est , est presque toûjours un
figne infaillible de beau temps , &
Serain ; & au contraire , le vent
d'Est est ordinairement ſuivy de
broüillards , principalement en Hyver.
Le vend du Nord qui rend le
GALAN T. 143
و
tempsſerain en Dauphiné , en Provence
, & en Languedoc , forme
des nuées & des pluyes en Affrique
, parce qu'ily pousse &ferre les
vapeur qui s'élevent de la Mediterranée
& qu'il rencontre en
Son paſſage ; au contraire , les
vents du Sud & du Sud - Oüest
pouſſent vers nous des vapeurs qu'ils
rencontrent fur la Mer , leſquelles
ſe reſolvent en pluyes abondantes.
Aucun vent ne peut parcourir
une Hemisphere , parce qu'estant
arrivé à faire une tangente aves
la Terre , il faudroit que nonobstant
ſa pesanteur il remontast
dans la fupréme region de nostre
Atmosphere. Le vent Eft Nord-
Est amene en France le beau
temps.
Le vent du Midy & du Sudoüest
, Soufflent ordinairement apres
44 MERCURE
que le vent d'Est a ceſſé ; & celuycy
court apres que les vents du Nord
&du Nord- Eft ont finy .
, ou du Les vents du Midy
Sud- Oüeft , ayant regné pendant
quelques jours , on fent fouffler un
vent opposé , c'est à dire , Nord ,
ou Nord-Eft:
Le vent du Nord peſant davantagefur
le Mercure externe , foùtient
le Mercure interne du Barometre
ſept ou huit lignes plus haut,
&jusques à 28 pouces ; indice af-
Suréd'uneſuite de beaux jours ; car
il a chaffé les vapeurs.
Les vents du Midy ayant poussé
vers nous grande quantité de vapeurs
, ſi un vent du Septentrion
vient à souffler , il repousse & ref.
ferrefifort ces vapeurs , que la pluye
continuë quelquefois pendant deux
jours entiers.
Lor's que le vent d'Est , ou d'Est-
Nord
GALAN T.
1451
Nord- Est , eſt ſuivy d'un vent de
Midy , ou de Sud- Oüeftl, e Mercure
s'abaiſſe au deſſous de la f,
& n'ayant que 27 pouces de bauteur
, prédit des pluyes extraordinaires.
Il est étably par les expériences,
que dans le Baromete ſimple , Figure
,le Mercure demeure ordinairement
suspendu à Paris à la
, hauteur de 27 pouces &demy,
ou de 27 pouces & 8 lignes , &
que cette hauteur diminue à proportion
que l'air qui s'appuye fur le
Mercure externe du Vafe , devient
moins pesant ; c'est pourquoy quelquefois
le Mercure n'y paroist élevé
que de 26 pouces 10 lignes dans le
tuyau de verre du Barometre : il
s'y éleve aussi à mesure que l'air
devient plus peſant , juſques à la
hauteur de 28. pouces & 4 lignes ,
Mars16839 G
t
146
MERCURE
qui est 16. lignes plus baut que
lar.
Ces diferentes hauteurs duMercure
dans le Barometre , provien
nent de la diferente pesanteur de
l'air , qui peſe davantage lors qu'il
ne fait point de vent; c'est une tresancienne
connoiffance au sentiment
de Fitruve , au Livre 1. chap. 6.
L'air , dit -il , eſt plus denfe
quand il n'eſt point agité des
vents. Il faut pourtant faire exception
des vents du Nord & du
Nord- Est , qui font froids& fecs ,
lesquels ſe precipitant du baut en
bas , preffent davantage l'air , &
mesme en le condensant davantage
par leurfroideur , le rendent plus
pesant , c'est pourquoyle Mercure
s'éleve davantage dans le Barometre
, ce qui est un signe aſſuré de
beau temps, а ва эй киоска
Laplus celebre expérience de la
1
GALAN T.
147
1
diferente pesanteur de l'Air en un
mefme temps , suivant ſes ſeules
diferentes hauteurs , fut faite par
M' Perrier , qui porta un Barome
trefimplefur le Puy de Domme prés
de Clermont en Auvergne, Montagne
de 500 toiſes , ou 3000 pieds
de hauteur perpendiculaire. LeBaromètre
étant au pied de la Montagne,
avoitfon Mercure Suspendu
dans le tuyau de verre , àla hauteur
de vingt fix pouces &trois
lignes&demiepardeſſus leMercure
du Vafe. Etant arrivéau def-
Sus de la Montagne , leMercure
n'estoit suspendu qu'à 2.3 . pouces
deux lignes. La diference des hauteurs
du Mercure fut de 37 lignes
& demie fur la diférente hauteur
de 3000 pieds d'air.
La Figure 9 montre le Barome
tre ſimple ; & la Figure 8 la conſtruction
du Barometre double , dont
G 2
148 MERCURE
l'effet est tres ſenſible , par le moyen
de l'eau Seconde qu'on met à
l'autre branche ; car lors que le
Mercure de la branche du Barometre
ſimple baiſſe d'un pouce , l'eau
Seconde s'éleve de 13 pouces dans
fon tuyau ou feconde branche de ce
Barometre double .
Il est maintenant bien facile de
comprendre par ma Figure 3 la
construction de ce petit Homme , qui
monte plus haut quand l'air devient
plus pesant , & s'abaiffe &
descend quand il pleut ,& mesme
avant que la pluye commence , parce
que les vapeurs diminuent lape-
Santeur de l'air en defcendant .
Fay ajoûté de l'cau Seconde fur le
Mercure , de mesme qu'au Barometre
double , Fig. 8. afin que le
hauſſement & l'abaiſſement du petit
Hommefut plus ſenſible , de 30
pouces , ou environ.
ر
GALANT. 149
:
Si on n'employe que du Mercure ,
la diférences, des hauteurs du petit
Hommene pourra estre que de deux
ou trois pouces au plus. Ceuxneant.
moins qui souhaiteront au moindre
changement de la pesanteur de
l'air , voir ſenſiblement monter ou
defcendre le petit Homme , employeront
la construction que je donne
dans la Figure 4. car ce petit Homme
estant tiré en bas par le contrepoids
de fer folide P , lequelnageantfur
le Mercure de la Caffete,
s'éleve à mesure que l'air eftant
devenu moins pesant , le Mercure
du tuyau defcend & se dégorge
dans la Caffe e de fer , ce petit
Homme s'abaissera de mesme que
celuy de Monfieur Guericke , àproportion
que l'air deviendra moins
pesant ,&se précipitera pour se
cacher entierement , fi tout à coup
l'air perd notablement defa gravité
ou poids ordinaire .
G3
150
MERCURE
On peut faire paroiſtre ce petit
Homme toûjours ſuſpendu en l'air.
L'artifice en est tres-facile , & les
Figures 6 & suffisent pour le
bien comprendre ; il ne conſiſte
qu'à une Poulie double , qui doit
estre cachée fur le plancher d'une
Calotte de fer bien cimentée avec
le haut de la Colomne creuse de
verre , & le tout couvert d'une
Couronne Royale , comme en la Fi.
gure 2. Il est à remarquer que
dans ces deux conftructions le petit
Homme fera un effet tout contraire
à celuy des Figures 1.2.3.4. car
lors que l'Atmosphere deviendra
moins pesante par les vents qui
foûtiendront l'air , le Mercurefuf.
pendu dans le tuyau defcendra da
vantage , & le contrepoids ou maſſe
de fer qui portefur'le Mercure , en
defcendant élevera les petits Hommes
dans les Figures 6 & 7. La
4
GALANT.M 151
1
raiſon eſt auſſi viſible pourquoy dans
la Figure 5. le petit Hamme s'éleve
à proportion que l'air devenant
moins pefant , le Mercure intérieur
du tuyau s'abaiffe , & qu'au contraire
dans la Figure 4le petit
Homme s'abaiffera notablement ,
comme de 3 pouces , lors que le
Mercure en s'abaiſſant & fe dégorgeant
dans la Caffete de fer ,
élevera d'un pouce le contrepoids ,
ce qui arrive de la double Poulie .
La Figure 10 est un Thermometres
&c. Pourservir de replique à Monfieur
Otto Guericke , Résidant à
Hambourg. '1
COMIERS, Prevoft de Ternant.
P
Toutes les Nations ont des
Divertiſſemens qui leur font
particuliers . Les Courſes de Bagues,
de Faquin & de Teſtes ,
font ordinaires en France ; &
1 G4
152 MERCURE
celles où les Chevaux diſputent
ſeulement de viteſſe , ſon fort en
uſage en Angleterre ; mais comme
la France fait aujourd'huy
tout ce qu'elle veut , tout doit
fervir à la gloire , & au divertiſſement
de ſon Prince. Il a pris
ce Carnaval celuy d'une Courſe
à la maniere d'Angleterre. Elle
s'eſt faite dans la Plaine d'Achere
, prés de Saint Germain en
Laye. Il y avoit un Amphithéatre
pour le Roy au milieu de
cette Plaine , & des Poteaux
dreſſez d'eſpace en eſpace , pour
marquer le circuit de la Courſe.
Ainfi le Roy , fans changer de
place , n'avoit ſeulement qu'à ſe
tourner pour eſtre toûjours témoin
de ce qui ſe paſſoit. On
avoit planté un Drapeau fur le
Poteau où il faloit arriver le premier
pour gagner le Prix. La
GALANT.
153
Courſe fut faite par ſept Chevaux
Anglois ; ſçavoir , deux à
Monfieur le Duc de Montmouth
, un à Monfieur le Grand
Prieur de France , un à Mon
fieur Houvard , Seigneur Anglois
, un à Monfieur Feilleton ,
auſſi Anglois , & le ſeptième à
un Cabaretier de la meſme Nation.
Comme le champ eſtoie
ouvert pour y difputer le Prix ,
il eſtait permis àtout le monde
d'entrer en lice. Les Juges du
Combat estoient Meffieurs les
Ducs de Luxembourg , d'Aumont
, & de Gramont. Il y eut
trois Courſes , & chaque fois
qu'on devoit partir , on levoit
unDrapeau pour ſignal. Il fut
arrefté qu'on feroit courir d'abord
les ſept Chevaux tous enſemble
, & que les quatre qui
arriveroient les derniers au but ,
G
154
MERCURE
laiſſeroient diſputer le Prix aux
trois autres. Les trois Victorieux
coururent enſuite dans le meſme
temps , & celuy qui demeura
le dernier , fut obligé de pren+
dre le party de ſe repoſer avec
les quatre premiers ; de maniere
que la derniere Courſe qui décida
de tout , ſe fit entre les
deux qui reſtoient. L'avantage
demeura à l'un des GentilshommesdeMe
le Duc de Monmouth ,
qui montoit un Cheval noir , &
dans le moment qu'il arriva au
but , on planta un Drapeau devant
luy pour marque de fa Vi
toire. Elle luy fut difputée par
un autre Cheval , qui l'avoit fuivy
de a prés , que dans la premiere
Courſe il n'eſtoit reſté
derriere que de fix pas. Dans la
ſeconde , il l'atteignit à la longueur
d'un Cheval prés ,& dans
GALANT
855
:
la troiſième , il ne s'en falutque
la longueur du col qu'il n'arrivât
au but auffi -tôt que luy. Le
circuit de la Courſe eſtoit d'une
lieuë & demie. Vous voyez par
là que les deux Chevaux qui
coururent les derniers , eurent
chacun quatre lieuës & demie à
faire . On prétend qu'ils ayent
fait la premiere Courſe en dix
minutes, la ſeconde en douze , &
la troifiéme en quatorze .C'eſt de
quoy tous ceux qui étoient préfens
ne conviennent pas mais il
y a fi peu à dire , que ce qu'on y
pourroit ajoûter n'ôteroit riende
l'extréme viteſſe de ces deux
Chevaux.Le Prix eſtoit de mille
Loüis d'or . Il y avoit un grand
nombre de Parys. Le Roy a donné
àM. Hovvard Seigneur Anglois
, qui estoit venu exprés en
France pour cette Courſe, une
G6
156 MERCURE
Table de Bracelets de dix mille
livres. Sa Majeſté devoit dîner
en pleine Campagne , avec un
grand nombre de Dames qui
étoient venuës voir la Courſe , &
l'on avoit preparé un magnifique
Repas ,mais il s'éleva un vent fi
grand , qu'on fut obligé de manger
à couvert.
il ſe Quelques jours apres ,
fit une Courſe à pied , d'un Anglois&
d'un Piemontois . Ils partirent
de la Court de Verſailles ,
allerent juſques aux Invalides , &
revinrent au Lieu d'où ils étoient
partisen moinsde deux heures &
demie. L'avantage demeura à
T'Anglois. Le Roy récompenfa
leur vigueur. Beaucoup de Gens
eſtoient intereffez dans cette
Courſe , par divers Parys qu'ils
avoient faits ..
Pendant que ces Courſes ſe
GALAN Τ. 157
faiſoient à Verſailles & à S. Germain
, on s'eſt exercé à courir la
Bague dans les Académies de
Paris. Celle de Mª de Mémont
ſemble l'avoir emporté ſur toutes
les autres . Quarante - cinq
Gentilshommes y parurent diviſez
en cinq Quadrilles. Me le
Chevalier de Gaux, & Mr le Baron
d'Hauricour , Fils de Mr le
Baron des Haubois, Gentilhomme
de la Province d'Artois , ſe
diſputerent long- temps le Prix ,
qui fut enfin remporté par le
dernier.
Les Députez de cette Province,
(j'entens l'Artois queje viens
de vous nommer ) eurent Audience
du Roy , un peu avant fon
départ pour Compiegne. Ils furent
préfentez par Me d'Elbeuf
quien eſt le Gouverneur , & par
Mrle Marquis de Louvois , qui
158 MERCURE
a ce Département. Me l'Evêque
de S. Omer porta la parole. II
Joüa Sa Majesté d'une maniere
tres noble & tres-ingénieuſe , &
luy marqua agreablement que
l'Artois avoit eu autrefois des Fils
de Roys pour fes Comtes. Il la
pria d'avoir la bontéde s'en fouvenir
, lors que l'heureuſe fécondité
de Madame la Dauphinedonneroit
encor des Princes à la
France. Sa Harangue futun enchaînement
de traits d'eſprit tout
particuliers , quoy que tres- naturels
; ſes expreſſions admirables,
enfin touty fut brillant&riche,
&méme juſqu'à l'expofition des
beſoins de la Province.Auffi for
il generalement aplaudy de la
nombreuſe Aſſemblée qui ſe trouva
à cette action. C'eſt pour la
troifiéme fois que Mr l'Eveſque
de S.Omer rend ce bon office aux
GALANT.
1
159
Etats. Ce Prelat vous eſt connu.
Vous ſçavez , Madame , qu'il eſt
de l'illuftre Maiſon des Comtes
de Suzela Baume , & qu'aux
avantages de ſa naiſſance le Ciel
en a joint de tres- rares du coſté
de la Nature. Il a un agrément
univerſel en toute ſa perſonne ,
un genie profond , une adreſſe
merveilleuſe pour les affaires ,
avec une facilité extraordinaire
à parler ſur le champ , & à parler
juste. Me le Comte de Bucquoy
eſt le Deputé pour la Nobleſſe.
Le nomde la Maiſon de Longue
val -Buc- quoy , l'une des plus
illuſtres des Païs-Bas , fait feul
un tres- grand éloge. L'on ſçait
que les Seigneurs qui en ſont
fortis , ont toûjours eſté fort au
deſſus du commun parleur vertu ,
&par leur valeur. Ce font des
avantages que celuy dont j'ay
160 MERCURE
commencé à vous parler,poffede
au plus haut degré. Il a de plus
un eſprit ſi penetrant ,& fi éclairé
, une paſſion ſi forte pour la
droiture,& tant d'autres grandes
qualitez , que je ne pourrois fipir
de longtemps pour peu que
je vouluſſe entrer dans le détail.
Pour le Tiers Ordre , Mr Palifor
Seigneur d'Incourt , en eſt pour
la cinquième fois Deputé prés la
Perſonne du Roy,& il eſt actuellement
l'un des Deputez generaux
ordinaires des Etats. C'eſt
un Gentilhomme d'un merite
fingulier. La ſageſſe & la capacité
ont devancé en luy les années
, & il luy a falu tres- peu de
temps pour le rendre conſommé
dans les Emplois.Avec la ſcience
& l'érudition qui donnent ſujet
de l'admirer , il a quantité de
vertus Chrétiennes & morales;
GALAN T. 161
& fur tout il eſt extrémement
bien faiſant. Sa Majesté les reçeut
, & les entendit avec cette
bonté qui luy gagne ſi bien tes
coeurs , & leur dit qu'Elle aimoit
tendrement tous ſes Sujets , mais
qu'elle avoit encor pour ceux
d'Artois une confideration particuliere
, dont elle leurdonneroit
des marques en toutes occaſions.
Elle les chargea d'en aſſurer les
Etats.
L'excellent Difcours de M.de
S. Evremont , que je vous envoyay
le dernier Mois , fur les
Opera François & Italiens , vous
en doit avoir appris la diférence.
S'il vous reſte encor quelque
choſe à ſouhaiter ſur cette matiere,
la Defeription de ceux qui
ont occupé ce Carnaval les
Theatres de Veniſe , pourra ſar
tisfaire pleinement voſtre curio162
MERCURE
fité. Elle eſt du mesme MF de
Chaffebras, dont vous avez trouvéune
Lettre au commencement
de celle- cy , & adreſſée encor à la
mefme Perfonne...
Le
AVenise ,ce 20. Fevrier 1683 .
de
E vous promis en partant ,
vous écrire avec grande exacti
tude les particularitez des Opera
que l'on represente vicy. Ie vous
tiens parole , & vay vous faire un
abregé des Sujets , parce que cet
abregé peut fervir beaucoup à l'intelligence
des Machines. Vous remarquerez
dans toutes ces Pieces
beaucoup de fautes contre l'Histoire,
& vous aurez peine à concevoir
comment Anne de Bretagne , que
vous ne connoiffez que comme Fem
GALANTM 163
1
me de Charles VIII. & ensuite de
Loüis XII. peut épouser Flavius Roy
d'Italie. C'est l'usage des Poëtes
Italiens. Ils peuvent falsifier ce qui
est le plus connu , pour imaginer des
événemens Selon leurgenie. Si dans
l'opera , intitulé , Il Re Infante,
je traduis Le Roy Infant , & non
pas, Le Jeune Roy , c'est parce
que tous les François qui font icy en
usent de mesme. Ainsi , nous diſons
le Theatre de S. Salvator , & non
Pas de S. Sauveur ; seluy de S. Angelo
, & non pas de S. Ange. Ce
font des manieres de parler introduites
par l'usage , & qui les voudroit
changer nese feroit pas entendre
. Vous vous souviendrez , s'il
vous plaît , que quand je me fers
du nom de Noble , j'entens toûjours
un Noble Venitien .
164 MERCURE
2
2
RELATION DES OPERA,
representez à Venize pendant.
le Carnavalde l'année 1683 .
LECarnaval de Venise, dont on parle tant à Paris , & dans
toutes les autres Villes de l'Europe
, eſt proprement un afſfemblagede
pluſieurs fortes de Divertiſſemens
, qui ne ſe permet.
tent publiquement que dans ce
temps- là , à moins de quelque
Réjoüſſance extraordinaire . Ces
Divertiſſemens conſiſtenten Comedies,
Opera, Reduits, Bals, Fcſtins,
Courſes , & Combats de
Taureaux , Danceurs de Cordes ,
Marionnetes, Bateleurs & Farceurs
; liberté à tout le monde
d'aller maſqué en plein jour , &
encor dans la Ceremonie qui ſe
fait le Jeudy gras en preſence du
Doge.
GALANT.
165:
Autrefois le Carnaval com-)
mençoit dés le lendemain de
Noël , & il eſt encor ainſi marqué
dans la plupart des Calendriers
nouveaux ; mais eſtant
arrivé pluſieurs fois que quelques
Perſonnes maſquées ſe ſervoient
des privileges de cette
ſaiſon , pour ſe vanger de leurs
Ennemis ſans qu'on les connuſt
les Chefs du Conſeil des Dix ,
qui font trois des premiers Magiſtrats
prépofez entr'autres choſes
pour les Feſtes & Divertiſſemens
, ont crû qu'il eſtoit de
l'intereſt & de la ſûreté publique,
de le commencer plus tard ; ce
qui fait qu'à preſent ils n'accor,
dent la permiſſion de ſe maſquer
que bien long- temps aprés, quoy
qu'ils ſouffrent les Reduits dés
le lendemain de Noël , ſuivant
l'ancien uſage , & qu'ils tolerent
1661 MERCURE
quelques mois auparavant les
Comédies & Opera ,où ce defordre
n'eſt pas à craindre .
Les Comedies ayant commencé
cette année dés le mois de Novembre
, & les Opera vers le
milieu de Decembre , c'eſt par
où je dois commencer auffi à
vous faire part de ces Réjoüifſances.
Il y a dans Veniſe huit Theatres
publics , qui prennent le
nom de l'Egliſe la plus proche
du lieu où ils ſont dreſſez . Ils
appartiennent preſque tous à des
Nobles , qui les ont fait bâtir,
ou à qui ils font écheus par ſucceffion.
Les petits ſe loüent à
des Troupes de Comediens , qui
ſe rendent à Veniſe ordinairement
dés le mois de Novembre,
&les grands font deſtinez pour
les Opera que ces Nobles , ou
GALANT.
167
d'autres font faire & compofer al
leurs frais , plûtoſt pour leur
divertiſſement particulier , que
pour le profit qu'ils en retirent,
qui ne fournit pas d'ordinaire à
la moitié de la dépense. Ces
Theatres font la plupart beaucoup
plus grands & élevez que
ceux de Paris , ayans cinq ou fix
rangs de Loges ou Pales , comme
on les appelle icy , les uns fur les
autres , & 30. ou 35. à chaque
rang. Il y peut tenir trois perſonnes
de front dans chacun. Les
Pales du premier rang qui ſe
trouvent de plein-pied au Theatre
des Acteurs , ne ſont pas les
plus eſtimez , à cauſe ( dit- on )
qu'on est trop prés des Perſonnes
au Parterre , & que le manche
des Theorbes de l'Orchestre
cache toûjoursquelque choſe de
la venë ; c'eſt pourquoy on les
16:8 MERCURE
me
fait plus bas , en maniere d'Entréſoles.
Ceux du ſecond rang font
les plus recherchez , & entre
ceux- cy , on prefere ceux du
fond qui regardent le Theatre en
face , où ſont ordinairement les
Loges des Ambaſſadeurs . Combeaucoup
de Perſonnes
les loüent pour le Carnaval entier
, il y en a quantité qui les
font peindre & tapiſſer en dedans ,
ce qui ne ſert pas d'un mediocre
ornement. Le Parterre auffi a
cela de commode , qu'il eſt quaſi
tout remply de Sieges plians avec
des bras & des dos en maniere
de Fauteüils , où l'on eſt fort à
ſon aiſe ſans s'incommoder l'un
l'autre.
Avant que d'entrer dans le
détail des Comedies & des Opera
de cette année , je croy qu'il eſt
à propos de vous donner une
idée
GALANT 169
idée generale de ces Pieces. Les
Comedies ne diférent pas beaucoup
des Italiennes qui ſe joüent
à Paris , les Perſonnages eftant
toûjours un Arlequin , un Docteur
, un Pantalon & autres ; &
les Pieces , des Farces & Boufonneries
ſans ordre ny ſuite. Ils ſont
neanmoins bien plus libres en
paroles que l'on n'eſt en France.
Vous remarquerez qu'il eſt
permis entout temps auxHommes
& Femmes , d'aller maſquez
aux Comedies,Opera,& Reduits,
quine commencent qu'à la nuit,
quoy qu'on n'oſe paroiſtre ainſi
de jour avant le temps de la licence.
Il n'en va pas de meſme
des Opera , où la plus grande
partie des Pales ſont remplis de
Gentillesdonnes,&de Perſonnes
de qualité,eſtant pour l'ordinaire
des Pieces ſerieuſes qui ne blef
Mars 1683 . H
170 MERCURE
ſent point la pudeur. Les Decorations
, que l'on nomme Scenes,
y font nobles , belles & de bon
goust ; ayant toûjours quelque
choſe de grand , & de magnifique.
Tous les changemens ſe font
chaque fois également au haut
du Theatre , & aux coſtez ,
enſorte que l'on ne voit jamais
une Chambre fans eſtre platfonnée.
Toutes lesGalleries & grandes
Salles y font voûtées , & les
moindres Cabinets y paroiffent
lambriffez .
Lors qu'un Empereur ou un
Roy entre ſur un Theatre , il eſt
toûjours accompagné de 30.40.
ou so. Gardes qui ſont autour de
luy , & qui ſe rendent maîtres
des Portes , & des Avenuës de
fon Palais. De meſme les Reines
& les Princeſſes , ont à leur ſuite
GALANT. 171
quantité de Dames , Officiers,
Pages , & autres Domeſtiques,
ſelon leur qualité.
Les Chanteurs font appellez
par honneur Virtuosi. Les Italiens
aiment extremement les Voix de
deſſus, & ne goûtent pas tant les
baffes.
Les Venitiens ſont curieux
pour ce ſujet , de faire chercher
enItalie & ailleurs , les meilleu
res Voix d'Hommes & de femmes
qu'ils peuvent trouver ,
priant meſme les Princes à qui
appartiennent ces Muſiciens, de
les laiſſer venir , & ne plaignane
point la dépenſe en cette occa
fion, quelque forte qu'elle puiſſe
eſtre. Il y en a preſentement un ,
à qui on donne quatre cens Piſtoles
d'Eſpagne, ſans les frais de
fon voyage , & pluſieurs autres
à qui on en a promis trois cens.
H 2
172
MERCURE
, Les Voix ſont claires nettes ,
fermes & aſſurées, n'y ayant rien
de gêné , ny de contraint. Les
femmes y entendent la Muſique
en perfection , ménagent admirablement
bien leurs Voix , &
ont une certaine maniere de
tremblement , de roulemens , de
cadences & d'échos, qu'elles varient
& conduiſent comme elles
veulent. C'eſt une choſe affez
plaiſante, que du moment qu'el .
les ont finy quelque grand Air ,
ou qu'elles ſortent du Theatre ,
les Baracols ( ce ſont ceux qui
conduiſent les Gondoles) & mê
me quantité de perſonnes plus
confiderables, s'écrientde toutes
leurs forces , Viva Bella viva, ah
Carafia benedetta. D'autres lear
donnent d'autres loüanges. La
Simphonie eſt compoſée de pluſieurs
Claveſſins , Epinettes ,
GALANT. 173
Theorbes & Violons , qui accompagnent
les Voix avec une
juſteſſe merveilleufe.
l'ajoûteray que l'on ne voit
point de Choeurs de Voix dans
les Opera , & que les Entrées de
Ballet , non ſeulement y ſont rares
, mais qu'elles n'y ſont pas
executées avec la même delica
teſſe qu'en France . Cela n'eſt pas
ſans fondement ; car à l'égard
des Choeurs de Voix , il eſt fort
inutile d'en remplir icy les Ope
ra, puis que nous fommes accoû
tumez d'en avoir preſque tous
les jours dans quelqu'une de nos
Egliſes . Toutes les Feſtes & Dimanches
de l'année , on chante
Veſpres en Muſique dans quatre
Communautez avec de grands
Choeurs de Voix , Theorbes ,
Violons , petites Orgues & Claveſſins
,& ces Muſiques font
Η 3
174 MERCURE
conduites par quatre des meilleurs
Maîtres de la Ville. Pour
les Ballets, les Venitiens n'y prennent
aucun plaifir,& ne les mettent
dans les Opera que pour
remplir quelque Entre-acte. Les
femmes & filles n'apprennent
pointicy à dancer , & on ne fait
pour l'ordinaire que ſe promener
& marcher dans les Bals .
Pour revenir au particulier , je
vous diray que ces huit Theatres
ont eſté tous remplis cette
année en même temps ; ſçavoir ,
deux de Comediens , & fix d'Opera
, & que ceux d'Opera doivent
donnerdeux diferentes Pieces
chacun avant la findu Carnaval.
Les deux Theatres qui ont
fervy à la Comedie , ſont celuy
de S. Moïſe, & celuy de Saint Samuël
. Le premier n'eſt pas fort
grand,& ne contient que deux
GALANT. 175
rangs de Pales ; mais le fecond
en a fix, & trente- cinq à chaque
rang , & appartient à Meſſieurs
Grimani Freres , dont l'un eſt
Abbé ,& l'autre Seculier.
Ces Theatresfont tous peints,
& les Comediens qui les occu
pent, changent tous les jours de
Comedies. Les jeunes Comediennes
y fant des contes affez
gaillards,& les Arlequins & Pan- -
talons , ne s'épargnent point en
tours de ſoupleſſes, illajadi
Des fix autres Theatres qui
ont ſervy aux, Opera , je com.
menceray par celuy de ſaint lean
Chriſoſtome. C'eſt celuy dont
on parle le plus, & que l'on peut
dire un Theatre Royal pour la
magnificence. Il appartient au
deux meſmes Freres , Meſſieurs
de Grimani, qui le firent faire en
1677. avec une promptitude
H4
4
176 MERCURE
merveilleuſe,trois ou quatre mois
ayant eſté ſeulement employez à
le baſtir.
Cette famille eſt originaire
de Lombardie , & vint s'établir
de Vicenze à Veniſe à la fin du
huitiéme Siecle. Elle a donné
deux Doges à la Republique ,
fçavoir, Antoine en 15.21 .& Marin
en 1995. Ily a eu trois Cardinaux;
Dominique , ſous Alexandre
V I. qui laiſſa ſa Bibliotheque
à la Republique ; Marin ,
fous Clement VII. & lean , ſous
Pie IV. comme auſſi trois Patriarches
d'Aquilée ,& pluſieurs
grands Officiers , y ayant encor
à preſent deux Procurateurs de
faint Marc ,Antoine & François,
qui font des premieres Dignitez
de Veniſe , & qui leur ont eſté
données par merite. Ils font diſtinguez
par là de ceux qui pofGALANT.
177
ſedent de pareilles Charges , à
cauſe de l'argent qu'ils ont donné
dans des temps de guerre , qu'on
appelle Per Soldı . Quoy que les
derniers tiennent le même rang,
&avent le même pouvoir,la diférence
en eſt ſi grande, que quand
un Procurateur par merite meurt,
onen élit un autre auſſi- toſt , &
quand un Per Soldi meurt
Charge meurt avec luy. De
vingt cinq Procurateurs , il n'y
en a que neufpar merite .
د
fa
Ce Theatre de S. Iean Chrifo-
- ſtome eſt le plus grand, le plus
beau , & le plus riche de la ville.
La Salle où font les Spectateurs ,
eſt environnée de cinq rangs de
Pales les uns ſur les autres, trente
&un à chaque rang. Ils font enrichis
d'Ornemens de Sculpture
en boffe & en relief, tous dorez,
repreſentans diferentes fortes de
Η
178 MERCURE
Vaſes antiques , Coquillages ,
Muffles , Roſes , Roſettes , fleurons
, feüillages & autres enrichiſſemens
. Au deſſous & entre
chacun de ces Pales , ſont autant
de figures humaines peintes en
Marbre blanc , auſſi en relief , &
grandes comme le naturel , ſoûtenant
les Piliers qui en font la
ſeparation . Ce ſont des Hommes
avec des Maffuës , des Efclaves,
des Termes de l'un & de
l'autre Sexe, & des Grouppes de
petits Enfans, le tout diſpoſé de
maniere que les plus peſantes &
maſſives font au deſſous , & les
plus legeres au deffus .
la Le haut , & le Platfonds de
Salle eſt peinte d'une feinte Architecture
en forme de Gallerie,
à l'un des bouts de laquelle & du
coſté du Theatre, ſont les Armes
de Grimani , & au deſſus une
GALANT.
179
Gloire de quelque Divinité de la
Fable ,avec quantité de petits
Enfans aiſlez, qui accommodent
des Guirlandes de fleurs.
4
Le Theatre des Acteurs à
treize toiſes & trois pieds de longueur,
fur dix toiſes & deux pieds
de fargeur , eſtant élevé à proportion.
Il eſt ouvert par un
grand Portique de la hauteur de
Ja Salle , dans l'épaiſſeur duquel
font encor quatre Pales de chaque
coſté de la même ſumétrie
que les autres , mais beaucoup
plus ornez & enrichis ; & dans
la Voûte ou Arcade , deux Renommées
avec leurs Trompetes
paroiſſent ſuſpenduës en l'air , &
une Vénus au milieu, qu'un petic
Amour careffe.
Une heure avant l'ouverture
du Theatre , Tableau de cene
Vénus ſe retire ,& donne jour à
ind
H 6
180 MERCURE
une grande ouverture, d'où defcend
une maniere de Luftre à
quatre branches d'étofe d'or &
d'argent , de douze à quatorze
pieds de hauteur , dont le corps
eſtun grandCartouches des Armes
de Meſſieurs Grimani , avec
une Couronne de Fleur de Lys,
&de rayons ſurmontez de Perles
au deſſus . Ce Chandelier porte
quatre grands flambeaux de
poing de Cire blanche, qui éclairent
la Salle , & demeurent allumez
juſqu'à ce qu'on leve la Toile,
& alors le tout s'évanoüit , &
revientà fon premier état. Dés
que la Piece eſt finie , cette Machine
paroiſt de nouveau pour
éclairer les Spectateurs , & leur
donner lieu de fortir à leur aiſe ,
fans confufion. Les Armes ſont
pallé d'argent & de gueules de
huit pieces,le troifiéme Pal charGALAN
T. 181
gé en chefd'une Croiſette à deux
travers de gueules. Cette Croi
ſette diftingue une des Branches
de la famille. Elle fut donnée à
leurs Anceſtres , qui firent paroiſtre
des preuves de leur valeur
aux Guerres ſaintes du temps de
Godefroy de Boüillon .
Ce font Meſſieurs Grimani ,
qui ont pris le ſoin eux-mémes
de laPiece que l'on jouë preſentement.
Ils font fort riches, & ont
l'ame grande & genereuſe. Ils y
ont fait une dépenſe conſiderable;&
comme cette Piece eſt remplie
d'un grand nombre d'incidens
& d'Intrigues , & qu'elle
paſſe pour une des plus belles &
des mieux conduites , je ne puis.
m'empêcher de vous en faire une
defeription un peu plus étenduë
que je ne vous la feray des autres,
afin que vouspuiffiez juger de la
182 MERCURE
maniere dont on traite icy les
Opera. Elle eft intitulée Le Roy
Infant. En voicyde Sujet.
Flavius Infant , Roy d'Italie ,
eſtant ſous laTutelle de Rodoalde
ſon Oncle , qui gouvernoit le
Royaume à cauſe de ſonbas âge,
ſe laiſſa charmer des beautez de
la jeune Princeſſe Anne de Bretagne
, qui par la mort du Duc
fon Pere eſtoit auſſi tombée ſous
la conduite de Rodoalde. Ce
Gouverneur la voulant éloigner
du Royaume , & ſe ſervant de
l'autorité qu'il avoit fur elle , luy
ordonna de faire choix , d'un
Epoux parmy les Princes Etrangers.
Quoy que la petite Princeſſe
brulaſt dans ſon coeur pour
Flavius, ellefeignit quelque tems
decorreſpondre à la volonté de
ce cruel Conducteur,& offrit de
donner la main àHenry Prince
GALANT. 283
François, pour ſe vanger de Flavius
qu'on luy avoit dépeint Infidelle.
Neantmoins s'eſtant trouvée
un jour ſeul à ſeul avec Flavius,
elle eut lieu de s'éclaircir de
la verité . Ils reconnurent enſemble
les faux rapports qu'on leur
avoit faits,& ſe jurerent une amitié
eternelle. Rodoalde fut obligé
à la fin de ſe laiſſer fléchir , &
de ſe rendre à un ſi bel exemple
de conſtance. Ainfi on conclut
le Mariage où ils aſpiroient depuis
longtemps , quoy que dans
un âge ſi peu avancé.
D'un autre côté Rodoalde ,
ayant envoyé ſon Fils Ergiſte
hors de Rome pour faire fes Erudes
, s'eſtoit remarié en ſecondes
Nôces à Seſtilia. Cette Femme
s'enflama d'un amour criminel
pour Ergiſte ſon Beau - Fils ,
qu'elle n'avoit jamais vû ; & de
184 MERCURE
ſeſperé de ce qu'il s'eſtoitdéclaré
pour une autre Perſonne,qu'il ne
connoiſſoit auffi que par le recit
avantageux qu'on luy en avoit
fait,elle mit toutes ſortes de moyens
en uſage , pour faire naître
de la jalouſie entre eux. Ergiſte
eſtant revenu à Rome par le
commandement de ſon Pere , fut
perfecuté par cette impudique ,
qui ne pût jamais ébranler ſa fidelité.
Cela fit que ſe réſolvant à
le perdre, elle déclara à fon Mary
qu'il l'avoit voulu forcer.Rodoalde
ajoûta aiſément foy à cette
fauſſe accuſation , parce qu'Ergiſte
, qui étoit fort verſé dans
l'Astrologie & la Magie, feignoit
d'avoir perdu la parole,& croyoit
eſtre obligé de garder le filence
pendant quelque temps , pour ſe
fauver du péril dont un méchant
Aſtre le menaçoit ; mais le temps
GALANT. 185
1
prefcrit par fon Horoscope étant
paffé , il eut lieu de justifier ſon
innocence; & Seſtilia repaſſant
en ſa mémoire ſes impudiques
amours , alla les éteindre dans les
eaux du Tibre où elle ſe précipita.
Il y a douze changemens de
Décorations preſque toutes d'une
égale beauté.La premiere qui
fait l'Ouverture du Théatre , eſt
une grande Salle , Ecole ou Etude,
où ſont pluſieurs Ecoliers affis
devant des Tables ſéparées ,
qui étudient chacun diferentes
Sciences , comme , Philoſophie ,
Geographie , Mathématiques ,
Aftrologie , Art Militaire , Chimie
, & Magie . On y voit quantité
de Livres,Cartes Geographiques,
Spheres, Regles , Compas,
Cercles , Astrolabes , Machines
deguerre ,Fourneaux, Copelles,
(
186 MERCURE
Alambics , Baguettes Magiques
& Grimoires , avec pluſieurs Figures
de Vieillars & autres affis ,
repréſentant ceux qui ont excellé
en ces fortes de Sciences , le
tout remply de Deviſes , d'Emblémes
, & de Sentences propres
au Sujet. Au fond de la Salle ,
paroît un grandGlobe terrestre ,
monté ſurune Baſe fort élevée.
Ergiſte , le premier & le chef
de ces Ecoliers , ſe promene avec
Ariſtene ſon Maître , & pour luy
faire voir le profit qu'il a faitdans
l'étude de la Magie où il s'eſt
adonné , il prononce quelques
paroles dans un Livre. Auffi-tôt
Je Globe ſe briſe en deux , & fe
change en un grand Escalier ou
Perron de pluſieurs degrez , qui
occupe toute la largeur du Theatre
, & conduit dans un grand
Palais doré , tout brillant de la
GALANT.
187
miere , d'où l'on voit accourir
toutes les Nations de la Terre,au
nombre de 40.0u so.qui deſcendent
& viennent environner Ergiſte
, comme pour luy faire connoiſtre
que rien n'eſt caché à ſa
connoiffance , & à fon profond
ſçavoir. Peu de temps aprés elles
s'évanoüiffent , & s'envolent de
tous les coſtez du Theatre , au
commandement qu'il leur fait ; le
Globe retournant en ſon entier,
&laSalle ſe trouvant comme elle
eſtoit auparavant , d'où il prend
occaſion de faire voir que toutes
les grandeurs de la Terre ne ſont
que de vains fantômes,pour ceux
qui s'en laiſſent ébloüir. Celny
qui fait le Perſonnage d'Ergiſte ,
eſt l'Abbé Siface , qu'on appelle
communement Siphax , Italien,
qui eſt de la Muſique de Monſieur
le Duc de Mantouë.
188 MERCURE
La ſeconde Decoration eſt la
Chambre de Seſtilia , qui eſt
feinte de Tapiſſerie de Velours
couleur de feu, avec des Franges
&desGalons d'or , &des Portieres
de Tafetas rehauffé d'or.C'eſt
où paroiſt pour la premiere fois
la Margarita , qui repreſente Seſtilia.
Elle paſſe pourune desplus
belles Voix d'Italie , &demeure
actuellement à Bologne. Elle est
blonde , de taille mediocre , a
le teint fort blanc , beaucoup de
brillant , une maniere libre &
aiſée , l'air de qualité , & eſtbonne
Comedienne.
: La troiſième, une grande Salle
ou longue Gallerie , qui s'étend
juſqu'au bout du Theatre. L'Architecture
eſt compoſée de plufieurs
Eſclaves Maures , qui ont
chacun fur leurs épaules un Aigle
Imperial , & au deſſus pluGALANT.
189
ſieurs Figures dorées , habillées à
la Romaine , qui ſoutiennent la
Corniche de la Salle , le tout accompagné
de Faifceaux de Verges
, Haches , Guidons , Enſeignes
, Trompetes , Tambours,&
autres Inſtrumens de guerre. La
Voute eſt toute dorée , & taillée
en pointes de Diamant & culsde
Lampes .
A l'entrée eſt le Trône Royal,
élevé ſous un Dais fort riche , où
l'on voit le petit Roy Flaviusavec
fon Oncle Rodoalde. Ce premier
eſt fort jeune , & le ſecond ſe
nomme Ballarin , undes premiers
de la Muſique de Mele Duc de
Modene..
La quatrième , une Treille de
Limons& Citronniers , ſoûtenuë
fur pluſieurs Colomnes de Marbre
, qui font une Allée à perce
de veuë, avec pluſieurs Caſcades
d'eau.
190
MERCURE
La cinquiéme , la Chambre
de la Princeſſe Anne de Bretagne
, feinte de Tapiſſerie de Velours
vert, avec Paſſemens, campanée
& galonée d'or. A l'un des
coſtez eſt un Baldaquin , ou Dais
de Brocard d'or à grandes fleurs,
& au deſſous un Fauteüil , & le
Portraitdu jeune Flavius. Celle
qui repreſente cette Princeſſe ,
eſt Venitienne , & ne paroiſt pas
âgée de plus de dix à douze ans .
Elle est accompagnée de douze
petites Demoiſelles , & d'autant
de Pages de meſme grandeur.
C'eſt quelque choſe de joly , de
voirune petite Fille faire un des
principaux Perſonnages de la
Piece. Il falloit qu'elle fuſt de la
forte pour eſtre proportionnée ·
au jeune Roy. Quoy que dans
un âge fi tendre , avec un petit
air & des manieres belles & fiGALANT.
191
nes, elle s'eſt fait admirer de tout
le monde. Elle chante un Air
François au Prince Henry , dans
le temps qu'elle feint de répondre
à fon amour , & il luy
en chante un autre en la mê
me Langue. Les douze Pages
ont des Habits de toille d'or &
d'argent , garnis de Rubans en
confufion, avec des Plumes blanches&
rouges au Chapeau. Ils
font une Entrée de Ballet , te
nant chacun deux Flambeaux de
cire blanche , & fur la fin de la
Piece , ils dancent un Bal à la
Françoiſe avecles douze petites
filles , qui font toutes veſtuës
diféremment de Manteaux à la
Françoife. Leurs Coëfures font
de leurs .
La fixieme Decoration eſt la
Bibliotheque du Maiſtre d'Ergifte
, compoſée de pluſieurs Ta192
MERCURE
bletes de Livres , Cartes , & Eftampes
.
La ſeptième , diverſes Allées
de Colomnes de Marbre & de
Iaſpe de toutes couleurs , avec
Chapiteaux & Baſes d'or.
La huitiéme, le Port & la Rive
du Tibre , au bord duquel font
pluſieurs Chaſteaux , Tours , &
Palais, avec des Tapis ſur les Balcons
, & quantité de Perſonnes
qui attendent l'arrivée d'Ergiſte
que ſon Pere a rappellé à Rome.
Il vient dans un Bucentaure tout
doré , conduit par pluſieurs Rameurs
, & precedé de fix autres
Barques fort galamment & differemment
équipées , dont l'une
eſt conduite par des Maures , une
autre par des Turcs , une autre
par des Eſpagnols , une autre par
des Holandois , & les deux dernieres
par d'autres Nations , au
nombre
GALANT. 193
nombre de huit ou dix dans chaque
Barque.
La neufiéme , eſt l'entrée &
veſtibule d'un grand Hôtel.
La dixième , le Cabinet de
Seſtilia , lambriſſe , peint , doré ,
& garny de grands Vaſes de
fleurs.
L'onziéme, divers Portiques de
Colomnes , faiſant l'avenuë du
Palais du Prince. En cet endroit,
la Margarita , ſous lenom de Seſtilia
, jouë un Rôle d'une force
&d'une beauté inconcevable.
C'eſt dans le temps qu'elle paroiſt
furieuſe , & entre dans une
eſpece de délire. Elle croit voir
la Terre abîmer ſous ſes pieds ,
l'Enfer qui s'ouvre pour l'engloutir
, toute la Ville de Rome
en armes pour la punir. Les Demons
l'épouvantent par leurs
cris; elle entend des Trompetes
Mars 1683 . I
194
MERCURE
des Timbales , & des Tambours
dans les airs , & exprime par fon
chant toutes ces diferentes manieres
dont ſon eſprit eſt agité ,
mais principalement le fon de
ces Trompetes , qu'elle imite fi
bien par ſa voix , que l'on s'imagine
entendre veritablement ces
Inſtrumens de guerres
La douziéme& derniere , eſt
une grande Salle de Portiques ,
avec un Coridor tout autour, où
eſt une infinité de Peuple ,& au
bout, l'Apartement du Roy
7
Hya encorla Florentine , qui
eſt une des bonnes Chanteuſes.
On la connoiſt ſous ce nom , à
cauſe qu'elle eſt de Florence.
Celuy qui a compoſé la Mufiqué,
ſe nomme Carlo Palavicino,
Maiſtre de Muſique de la Communauté
des Filles des Incurables
de Venife ; & Matteo Noris,
:
GALANT.
195
qui demeure en cette Ville, en a
faitles Vers.
:
L'Opera qui a fait le plus de
bruit apres le Roy Infant , s'eſt
joué au Theatre de S. Luc , autrement
de faint Salvator. C'eſt
encor un Theatre fort grand ,
fort beau , tout peint& doré de
neuf, & des plus confiderables
de Veniſe. Il contient cing rangs
de Pales , trente trois à chaque
rang, & il appartient à un Sei
gneur de la Maiſon de Vendramin
, établie depuis fort longtemps
à Veniſe , & qui a donné
un Doge en 1476. André Vendramin.
Ses Armes ſont au def
fus du Theatre des Acteurs en
cette forte , facé de trois pieces
d'azur , d'or, & de gueules.
Voicy le Sujet de la Piece, qui
eſt intitulée les deux Cefars. Septimius
Roy des Romains , laiſſa
I 2
196 MERCURE
Baffian & Geta ſes deux Fils ,
Heritiers de ſon Royaume.
L'Aîné , d'humeur ſuperbe &
altiere , ne pouvant ſouffrir de
Compagnon ſur le Trône, fitarreſter
prifonnier ſon frere Geta ,
ſous le faux pretexte qu'il avoit
voulu violer Leucippe, Princeſſe
Angloiſe. Geta trouva moyen
de ſe ſauver ; & un jour de feſte
publique, que Baſſian faiſoit un
feſtin Royal à pluſieurs Dames
de la Cour , il ſe noircit la peau ,
ſe déguiſa en Egyptien , & s'introduiſit
dans l'Aſſemblée. Leucippe
qui avoit reconnu ſon innocence
, & à laquelle il eſtoit
accordé depuis longtemps , feignit
de vouloir céder à la paffion
de Baffian qui commençoit à l'aimer.
Elle propoſa un Jeu dont
Baffian luy avoit laiſſe le choix .
Chacun devoir feindre tour-àGALANT.
197
tour d'eſtre Monarque , pour
avoir lieu de faire connoiſtre la
fubtilité de ſon eſprit par les
feintes Loix qu'il impoſeroit aux
autres . L'Egyptien, dont les manieres
galantes ' avoient plû à
toute l'Aſſemblée , fut jugé le
plus propre pour commencer ce
jeu; & Baffian luy ayant mis ſa
Couronne fur la teſte , ſon Sce
ptre en main , & fon Manteau
Royal fur les épaules , il monta
ſur le Trône, leva ſon Maſque
fit connoiſtre qu'il eſtoit Geta ,
& qu'il occupoit la place qui luy
appartenoit legitimement , &
dont ſon Frere s'eſtoit rendu indigne
par ſa tirannie. Il n'y eut
perſonne qui ne luy applaudiſt .
Tout le Peuple l'ayant reconnu
pour ſon veritable Roy , Baffian
n'eſtoit plus regardé que comme
un Ufurpateur , & on luy avoit
I 3
198 MERCURE
,
déja mis les fers aux pieds , lors
que Geta deſcendit du Trône ,
ſe jetta aux pieds de fon frere
l'embraſſa , & par une generofité
digne du fang Romain dont il
fortoit , il luy fit part de ſon Sceptre
,& ils regnerent depuis enſemble
dans une parfaite union.
Il ya encor pluſieurs autres incidens
au ſujet d'Honoria fille
d'Evander,Bibliotequaire Royal ,
qui apres avoir donné pluſieurs
rendez-vous à Fabius & à Lentulus
,& s'eſtre raillée de leur
amour , vint à bout d'épouſer le
Roy Baffian par ſes adreſſes , &
par le ſecours de Leucippe..
Si cette Piece n'a pas eſté ſi
juſte dans la regularité & dans la
conduite , que celle du Roy Infant,
ſelon le ſentiment de quelques-
uns , elle a eſté aſſez récompenfée
par le grand nombre
GALANT. 499
des plus belles Voix dontelle eſt
remplie. Il y a dix Décorations
des plus pompeuſes & des mieux
entendues.
-Dans la premiere , Geta vient
donner une Serenade à ſa Maî
treffe, dans un grand Bucentaure
remply d'un grand nombre de
Muliciens , dont le haut eſt d'Etoffe
de groffe Broderie d'or relevé
, ſoûtenu de pluſieurs figures
humaines , habillées en Statues
d'or , tenant des flambeaux
albúmez.eu) sh maoclip
Lors que Ballian donnele Regale
aux Dames , le Theatre eft
de Colomnes de Porphyre & de
Lapis , orné de quantité de Tableauxdans
des Quadres dorez .
Un grand nombre de ſuperbes
Guéridons , avec de gros flambeaux
de cire blanche, fert à l'éclairer.
L'on voit du fonds du
100 MERCURE
Theatre un grand Geant s'avan
cer , qui porte ſur ſa teſte une
Table remplie de Pyramides de
Viandes, & s'abîme dans la terre
en l'expoſant au milieu du Theatre.
Pluſieurs autres Tables font
autour de la Salle. L'on yjouë à
toutes fortes de leux,& àla fin du
repas , une douzaine de Parafites
viennent devorer les reſtes du feſtin,&
fontune entrée de Ballet.
Rien n'eſt plus divertiſſant que
l'embarras où ſe trouveHonoria,
qui court de fenêtre en fenêtre
pour amuſer ſes deux Amans, qui
ſe rencontrent en mémetemps à
deux portes diferentes de ſa maifon.
L'endroit où Baſſian chante
un Air pour s'endurcir dans ſa
cruauté ,& défier les foudres de
Iupiter même , eſt quelque choſe
qui paſſe l'imagination , & qui ne
ſe peut comprendre qu'avec peine.
Sa voix (qui ſans difficulté eſt
GALANT.
une des plus belles que nous ayõs
icy) eſt accompagnée & foûtenuë
de Trõpetes & de Symphonie par
repriſes ;& ces trompetes s'unif
ſent fi bien à fontchat,qu'elles en
laiffent admirertoute ladouceur,
&ne perdent rien de leur force.
Il y a encore un beau Spectacle
d'une feſte deGladiateurs , qui
paroiſſent dans un Cercle de
nuées,&defcendent enſe batant
pour donner le divertiſſement au
Peuple Romain. Celuy qui a
composé la Muſique dela Piece,
eſt DonGiovani Legrenzi , Prêtre,
Maître de la Muſique des fil
les de S.Lazare , dites communément
les Médicantes , & Sous-
Maîtrede la Muſique de la Cha- →
pelle du Sereniffime Doge. Il pafſe
pour un des plus habiles de Ve.
nife. Ceux qui chantent étant
toutes Perſonnes choiſies comme
LS
202 MERCURE
jel'aydéja dit, voicy les noms des
principaux.
Clement Hader , connu fous
le nomde Clementin, repreſente
Baffian. Il eſt natifde Hadersberg
, Muficien de la Chambre!
de l'Empereur , & une des plus
belles voix d'Hommes qui ſoit
dans tous les Opera .
Jean- Baptiste Speroni , Muficiende
la Chambre de l'Imperatrice
Eleonore.
Ferdinand Chiaravelle , Muficiende
Me le Duc de Mantouë.
Pour lesfemmes , Anne- Marie
Manarini repreſente Honoria.
Elle demeure ordinairement à
Mantouë, eſt tres belle, de grande
taille, la gorge fort blanche, &
encor une des plus belles Voix
d'Italie.
Le Theatre de S. Jean & Paul
eſt encor un des plus beaux de
GALANT. 203
cette Ville.Il eſt extrémement
profond', & contient cinq rangs
de Pales , trente & un à chaque
rang. Il eſt peint & doré comme
les autres , & appartient encore
à Meſſieurs Grimani Freres . On
y a joué deux Opera. Il y a dix
changemens de Theatre dans le
premier , quieſt intitulé le Grand
Othon, & dont je vous vay expli
quer le ſujet en peu de mots. Berengarius
Roy d'Italie , pour s'a
fermir plus fortement dans le
Royaume, veut marier Adalberd
fon Fils à Adelaide, veuve du déu
funt Roy. L'Empereur Othon ai
mant cette belle veuve , ſe rend
dans la Cour de ce Roy , & s'yl
tient longtemps caché ſous le
nom d'Alceste , juſqu'à ce qu'
ayant trouvé le temps de ſe faire
connoiſtre , il vainc Berengarius,
& épouse Adelaide
16
204 MERCURE
Coriolan eſt le titre du ſecond
Opera que l'on a repreſenté ſur
ce Theatre. Ce jeune Romain
eſtant exilé de ſa Patrie , pour
avoir offencé les Tribuns du Peuple,
ſe retira vers les Volſques,En..
nemis de Rome, où Tullus qui en
eſtoit le Souverain , luy donna le
Commandement de ſon Armée..
Il remporta la victoire ſur lesRomains,
aidé de l'adreſſe de Volumia
ſa femme , & du courage de
Flavia qui l'avoit ſuivy dans tou
tes ſes conqueſtes , & qui comme
une Amazone avoit combatuu
genereuſement pour luy ,& aprés
s'eſtre rendu maître de Seſtus-
Furius , & de Spurius , les deux
Confuls , il leur donna la liber-.
té , voulut qu'ils commandaſſent
comme auparavant , & obligea,
Tullus à ſe contenter de fon
Royaume,&à vivre en paix avec
0
GALANT.
200
1
Rome. Il fit encor épouſer blavia
au Conful Seſtus , à cauſe de
l'amitié qu'il avoit remarquée
entr'eux , cette Heroïne s'eſtant
detachée de l'amour qu'elle avoit
pour Coriolan,& ne l'ayant fuivy
que parce qu'elle le croyoit veuf
Il y a onze diférentes Decorations
dans cet Opera. Celuy qui
en a fait la Muſique , ſe nomme
Jacques-Antoine Petri ,, de Bologne.
Le Theatre de S. Angelo n'eſt
pas ſi grand que les autres, quoy
qu'il ſoit auſſi peint , doré ,& fort
propre. Il contient cinq rangs
de Pales , vingt-neuf à chaque
rang. La ſituation n'en ſçauroit
eſtre plus avantageuſe , puis qu'il
eſt au bord du grand Canal. On
y a joié deux Pieces qui ont eu
toutes deux beaucoup d'approbation...
ALA
i
206 MERCURE
La premiere eſt dediée à M
Amelot , Marquis de Gournay ,
Ambaſſadeurde France dans cette
fameuſe Republique. Il faut
vous en dire le Sujet .
" Virginius n'ayant que deux
filles , accorda Virgilia ſon aînée
à Icilius , & deſtina Celſa ſa Cadette
, à ſervir la Déeffe Veſta.
Cette Cadete avoit deux Amans,
Licinius & Seſtus , Nobles de
Race , Perſonnes de credit , &
d'égal merite .Dans l'envie qu'elle
avoit d'eſtre mariée , ne pouvant
fléchir la duretéde ſon Pere
qui ne vouloit point eſtre contredit,
elle les recevoit tous deux
àla fois,leur donnoit des rendezvous
enmême temps, & fouffroit
qu'ils ſe trouvaſſent chez elle enſemble
déguiſ zen Femmes, afin
qu'ils ne fe connuſſent point l'un
l'autre , & que fon Pere les prift
GALANT.
207
pour deux filles qu'elle menageoit
pour leur faire prendre le
- Voile avec elle.Ces deux Rivaux
s'eſtant découverts par la ſuite ,
Seſtus l'abandonna conime une
Inconſtante , & Licinius attribuant
ſa legereté à la contrainte
où ſon Pere l'avoit reduite , ne
pût s'empeſcher de l'époufer..
Dans ce temps les Decemvirs
triomphoient à Rome;& Appius
Claudius , un des principaux,
eſtant paſſionné pour Virgilia ,
gagna le coeur de cette Belle, en
ſe faiſant paffer pour Icilius qu'-
elle ne connoiſſoit point ,& que
fon Pere luy avoit ordonné de
recevoir comme ſon Mary. L'amitié
s'eſtantrenduë reciproque
entre l'un & l'autre , Virginius
fut obligé d'y apporter auffi ſon
conſentement. Il y a huit changemens
de Scenes dans cet Ope
108 MERCURE
ra,qui est fort galat & fort plaiſat. a, qui
La ſeconde Piece eſt intitulée
Silla. Lucius- Cornelius- Silla étant
parvenu à l'Empire de Rome par
la violence , fit mourir tous les
Chefs de Party qui luy avoient
ſervy d'obſtacle ; & pour mettre
le Grand Pompée dans ſes interêts
, il luy fit épouſer ſa fille
Emilie , & maria encor Lepidus-
Emilius ſon Favory à Valeria veuve
de Sulpitius ( qu'il avoit auſſi
fait mourir ) afin qu'elle éteignît
la vangeance qu'elle meditoit
dans ſon coeur, à cauſe de la mort:
de fon Mary.Silla gouverna quelque
temps de cette forte avec une
autorité abſoluë & tiranniques &
ayant enfin decouvert que la
plupart des Deſcendans de ceux
qui avoient été proſcrits , machinoient
fecretement ſa ruine, il
renonça volontairement à l'EmGALAN
T. 209
pire qu'il remit entre les mains de
Lepidus,aimé& chery de tout le
Peuple Romain . Il y a neuf changemens
de Theatre dans cette
Piece , & l'on y voit entr'autres
deux beaux mouvemens de Machines.
Le premier eſt le trône où eſt,
aſſis l'Empereur , d'environ dix
pieds en quarré , qui petit à petit
ſe dilate, s'élargit & forme une
nouvelle Decoration de toute la
grandeur du Theatre...
Le ſecond eſt dans le temps
que. Silla veut faire ruiner les
Tombeaux des Proſcrits , afin
que leur memoire réſte dans un
eternel oubly . L'ame de Sulpitius
fort d'un de ces Sepulchres , &
ſe fait voir de la hauteur de tout
le Theatre en la forme d'un
Homme affreux & épouvantable
, ayant le manîment des bras
210 MERCURE
&des mains comme une Perfonne
vivante. Ce Fantôme reproche
à l'Empereur ſa cruauté &
fa tirannie , & en ſuite ſe racourcit,
ſe replie , ſe retreffit en l'air,
& ſe met en un petit peloton de
quatre à cinq pieds , qui ſe va
perdre dans les nuës,& le tout ſe
fait avec un mouvement ſi ſubit
& fi precipité , qu'il paroiſt s'aneantir
entierement .
Dans ces deux Pieces,Filanin,un
des principaux Chanteurs, ſe fair
diftinguer , accordant & mariant
admirablementbien ſa voix avec
les fanfaresdes Trompetes.
Le Theatre de S. Caſſian eſt
auffi peint& doré comme les au
tres, à cinq rangs de Pales ,& 31 .
à chaque rang. Il appartient à
unNoblede la Famille de Tron ,
fort ancienne en cette Ville , originaire
de Mantouë , & qui a
GALANT. 211
donné unDoge en 1471.Nicolas
Tron. Il porte pour Armes, bandé
de gueules & d'or de fix pieces,
au chef d'or, chargé de trois
Fleurs-de- Lys de gueules, montée
chacune ſur un Gradin de
deux degrez en forme de baſe ,
pareillement de gueules.
On y a joüez deux Pieces .The
mistocle eſt le titre de la premiere!
Ce grand Homme ayant eſte
exilé d'Athenes , ſe ſauve dans
Abidos avec Sibaris ſa Fille, fei
gnant de venir d'Egypte. Xerxés
Roy de Perfe , & ennemy des
Grecs , y demeuroit. Il gouſte
tellement l'eſprit de ce Capitaine,
qu'illuy donne le ſouverain commandementde
ſes Armées , qu'il
oſte à Artaban , &veut époufer
ſa Fille Sibaris , au préjudice de
l'amitié qu'il avoit toûjours fait
paroiſtre pour Erfilla . Themif
212 MERCURE
tocle ne pouvant ſe réſoudre à
porter les armes contre ſa Patrie,
veut ſe faire mourir par le poiſon;
& Sibaris , quoy que touchée de
l'amour de Nicomede , ne laiſſe
pas de regarder avec envie le
Poſte avantageux où Xerxés,
veut l'élever. Cependant Artaban
& Erfilla ne ſongeant qu'à
la vangeance , veulent obliger
Cléophant à faire mourir ces
Etrangers.Cléophant n'oſoit rien
refuſer à Erfilla qu'il aimoit. II
ne pouvoit contredire à Artaban
, à qui il eſtoit redevable de
la vie , & il eſtoit ſur le point d'é
xécuter ce cruel deſſein , lors
qu'ayant reconnu que Themif
tocle eſt ſon Pere , & Sibaris ſa
Soeur, ſon entrepriſe ne ſert qu'à
leur ſauver à tous deux la vie,en
forte que Xerxés éclaircy de la
verité , oſte à Themistocle ce
GALANT.
213
= commandement pour lequel il
- avoit tant de répugnance , luy
donne ſa protection ,& rend Sibaris
à Nicomede. Il y a neuf
Décorations diferentes dans cet
Opéra.
Le ſecond que l'on a repreſenté
ſur le meſme Theatre de
S. Caffian , eft intitulé l'innocence
justifiée. Maxime , Favory de Valentinian
III. ne pût voir ſans jalouſie
les marques d'honneur
dont cet Empereur combla Ætius
Capitaine Romain , qui venoit
de remporter dans la France
la fameuſe Victoire contre Attila
Roy des Huns. Il luy dreſſa pluſieurs
embuches pour le perdre,
fit croire qu'il machinoit ſecretement
contre l'Empire ; & le
Conquerant eut le malheur de
voir encor Sabina dechaînée contre
luy ; quoy qu'elle luy euſt
214
MERCURE
témoigné de l'amitié juſqu'alors ,
& qu'il eût obtenu la grace pour
ſon Pere qui estoit referré dans
les Cachots. Mais toutes ces fourberies
eſtant découvertes, l'Empereur
en redoubla l'eſtime qu'il
avoit pour Ætius , pardonna à
Sabina pour l'amour de luy , &
quoy qu'il ſçeuſt que Maxime
avoit voulu violer l'Impératrice,
il ſe contenta de l'exiler , à la
priere de Flavia ſa femme , que
cet Empereur avoit auſſi beaucoup
aimée. Voila le Sujet de
cette Piece , dont l'Abbé Ziani
a fait la Muſique , & dans laquelle
il y a onze changemens
de Scene.
Le Théatre du Canareggio,
ou du Canal Royal , eſt fort petit
, mais bien peint. Il eſt ainſi
nommé ( contre la regle des autres
qui tirent leur nom de l'E
GALANT.
215
gliſe la plus proche ) àcauſe qu'il
eſt ſitué surun Canal de ce nom,
qui eſt le plus large apres le
grand Canal . Il contient trois
rangsde Pales,avec 23.à chaque
rang , & appartient à un Noble
de la Famille de Michiele , l'une
des plus anciennes de Veniſe
dont il y a eu trois Doges , Vital
en 1106. Dominique en 1120.&
encor un autre Vitalen 1173.un
Cardinal ſous Paul IV. Jean Michiele,
qui fut auſſi Patriarchede
Conſtantinople, neufCapitaines
genéraux de Mer , onze Procurateurs
de S. Marc , & autres
Officiers. Leurs Armes font, facé
d'argent & d'azur de fix pieces,
avec 21. Monnoyes d'or diſpoſées
fur chacune des fix faces en
cette forte,fix, cinq, quatre, trois,
deux, &une. LesMonnoyes forment
des Armes à enquerre , &
216 MERCURE
ont eſté miſes pour marque
d'honneur dans leurs Armes du
temps du Doge Dominique Michiele
, lors qu'eſtant General
des Armées des Venitiens , il fut
au ſecours de Baudoüin Patriarchede
Ierufalem , où dans le Siege
de la Villede Suro , ou Tiro ,
qu'il remporta , il fut obligé de
faire empreindre quelque figures
ſur du cuir, pour ſervir de Monnoye,
& contenter les Soldats qui
eſtoient preſts de déſerter faute
d'argent.
Ce Théatre du Canareggio ,
n'a eſté baſty, que pour des Comédies
. On y a joué neantmoins
cette année deux Opera. Cidippe
eſt le titre du premier. Voicy de
quelle maniere on a traité ce
Sujet. Les Perſes eſtant preſts de
ravager le Païs des Cyclades ,
Acontius commandant pour les
Grecs,
GALANT .
217
Grecs , enferma la Princeſſe Cidippe
dans le Temple de Diane
- qui estoit à Délos , la principale
de ces Ifles . L'Armée des Grecs
ayant eſté miſe en déroute , les
Vainqueurs obligerent Acontius
- de ſe retirer , ſe rendirent maîtres
de ces Iſles , & toutefois n'oſerent
entrer dans celle de Délos,
pour le reſpect qu'ils portoient
à Diane , Soeur du Soleil , qu'ils
■ adoroient. Acontius , & Cidippe
qui avoit eſté ſauvée par ſon
moyen , prirent dés ce temps une
forte paſſion l'un pour l'autre ,
quoy qu'ils ne ſe fuſſent veus
qu'une fois. Ils deſeſperoient de
ſe pouvoir jamais rencontrer ,
parce qu'ils ſe croyoient tous
deux peris . Cidippe refuſoit tous
les Partis que ſon Tuteur luy vouloit
donner. Acontius ſe voyant
ſans biens , & fugitif, n'oſoit re-
Mars 1683.
!
1
(
K
218 MERCURE
tourner en ſon Païs ; neantmoins
Diane le regarda d'un oeil favorable
. Il ſe hazarda un jour d'entrer
dans ſon Temple. Il y fit un
ferment par un Ecrit ligné de ſa
main , qu'il aimeroit Cidippe
toute ſa vie ; & la Déeſſe permit
qu'ils ſe rencontraffent , & couronnaſſent
leur amour par un
heureux mariage. Cet Opera a
huit changemens de Theatre . Je
vous parleray au premier jour du
ſecond, qui ne ſe jouë que depuis
peu.
L'Opera du Roy Infant dont
je vous ay fait la deſcription , a
eſté trouvé ſi beau, que Meſſieurs
Grimani n'ont pas jugé à propos
d'en donner un ſecond , comme
il s'eſt pratiqué dans tous les autres
Theatres. Ils y ont fait ſeulementun
Aggiunta , c'eſt à dire,
une augmentation,où, ſans chan-
A
GALAN T. 219
-
ger le Sujet de la Piece , ils ont
mis quelques Scenes les unes devant
les autres , & ont ajoûté des
Airs & des Machines,dont voicy
les principales.
Dans la troifiéme Scene, le
Trône où eſt Flavius avec Rodoalde
, qui estoit à côté & au devantdu
Theatre,paroiſt à preſent
tout au fond , dans une grande
élevation,accompagné de 70. ou
80. Perſonnes , qui repreſentent
toutes les Nations tributaires de
Rome. Six Eléphans ſoutiennent
fur leurdos cette prodigieuſeMa
chine, où eſt une ſi grande abondance
de monde, l'apportent juf
qu'au milieu du Theatre , & là
s'enfoncent inſenſiblement , juf
qu'à ce que le marchepied du
Trône égale le plancher du Thea
tre.
Dans la huitiéme Scene , où
K 2
220 MERCURE
Ergiſte arrive à Rome dans un
Bucentaure , en réjoüiſſance de
ſa venuë, 80. ou 90.Perſonnes en
Camiſolle & Bonnet , forment
un combat de coups de poings
ſurun grand Pont ſans parapets,
qui traverſe la largeur du Tibre,
où dans l'animoſité & la chaleur
du combat , ils ſe renverſent les
uns les autres dans ce Fleuve , la
teſte en bas , ſur le coſté , & de
toutes ſortes de manieres. Il y a
bien 40. Perſonnes ſur la Rive à
les regarder, & Rodoalde eſt encor
au devant avec toute ſa Suite
; ce qui fait plus de 140. Perſonnes
tout- à- la- fois .
Sur la fin de la Piece aprés la
concluſion du Mariage de Flavius,
une grande Tortuë marche
ſur le Theatre , & le Genie militaire
de Rome eſt au deſſus , qui
commande à pluſieurs Guerriers
GALAN T. 221
deparoître pour former l'ame du
jeune Roy dans la Profeſſion de
Mars. Cet Animal ſe briſe auffitôt
en 60. ou 70. pieces, qui ſont
autant de Soldats armez , à qui
chaque écaille de la Tortue ſert
de Bouclier. Incontinent Venus
paroît dans le Ciel , qui les empeſche
de ſe chamailler , & remontre
au Genie qu'il n'eſt pas
encor temps,& que dans un jour
de Nôces il ne faut fonger qu'à
la joye. C'eſt ce qui donne occaſion
aux petits Garçons & aux
petites Filles de former le Bat
dont j'ay parlé.
On a joué un troiſième Opera
au Theatre de S. Jean & Paul ,
intitulé Orontea. Voicy ce que
c'eſt. Floridanus , fils de Sidonius
, Roy des Pheniciens , fut
pris fort jeune par un Corſaire,
&élevé comme ſon fils.Orontea
K3
222 MERCURE
Reine d'Egypte , qui avoit toujours
conſervé ſon coeur dans
une entiere liberté , luy trouva
tant de merite , qu'elle ne pûs
s'empeſcher de l'aimer. Neantmoins
elle commençoit à ſe détacher
de l'amour qu'elle avoit
pour luy , confiderant le tort
qu'elle faifoit à ſes Parens & à fon
Royaume, en mettant ſur le Trône
une Perſonne de ſi baſſe naif,
ſance, lors qu'il fut reconnu pour
ce qu'il eſtoit ; ce qui engagea
cette Reine à l'épouſer. On voit
dans cet Opera huit Decorations
diférentes.
Depuis huit jours on en a auſſi
joüé un ſecond ſur le Theatre de
S. Luc , ou S. Salvator. Il eſt tout
remply de Spectacles & de Machines.
Il faut retenir les Chaiſes
du Parterre deux jours auparaà
cauſe de la grande af- vant ,
GALANT.
223
fluence du monde qui s'y trouve;
&comme il paſſe de beaucoup
celuy des deux Céſars qui y a eſté
joüé le premier , il faut vous en
dire quelque choſe. On l'intitule
Justin . Ariane , veuve de l'Empereur
Zenon , épouſa Anaſtaſe ,
& le fit monter ſur le Trône des
Cefars. Vitellian jaloux de la fortune
de cet Empereur, arma toute
l'Afie Mineure contre luy , &
dans un Combat fit prifonniere
Ariane , qui s'eſtoit déguiſée en
Guerrier pour ſuivre la fortune
defon Mary. C'eſtoit le feul but
de ce Tyran , que de poſſeder
cette jeune veuve , & il tâcha
par toutes fortes de moyens de
s'en faire aimer ; mais voyant
qu'elle ne répondoit à ſes complaiſances
que pardes oprobres,
il changea fon amour en rage, &
la fit attacher à un Rocher, pour
K 4
224
MERCURE
eſtre devorée par un Monſtre
prodigieux , comme une ſeconde
Andromede. Elle attendoit avec
une conſtance merveilleuſe l'inſtant
de ſa mort, lors qu'un nommé
Juſtin quitta la Charuë qu'il
avoitmenée toute ſa vie , vint au
ſecours de l'Imperatrice , tua le
Monſtre , poursuivit Vitellian ,
défit ſon Armée, le fit priſonnier
de guerre , ſauva encor la vie à
Eufemia Soeur de l'Empereur ,
qui alloit eſtre terraſſée par une
Beſte ſauvage dans un Bois où
elle chaſſoit , & arreſta auſſi prifonnier
Andronicus frere de Vitellian,
qui venoit d'enlever cette
Princeſſe. On avoit peine à comprendre
qu'une ame ſi grande pût
loger dans le corps d'un Paiſan ;
auſſi le Ciel par une eſpece de miracle
fit découvrir ſa naiſſance,
qui avoit eſté cachée juſqu'alors,
GALAN T.
225
& il ſe trouva eſtre un des freres
de Vitellius , qui eſtant Enfant,
avoit eſté enlevé du Berceau par
un Tigre , & trouvé par un Laboureur
qui l'avoit élevé à la
Campagne comme ſon fils . Toutes
ces Conqueſtes luy firent
donner le nom de Reſtaurateur
de l'Empire Romain. Anaſtaſe
l'aſſocia à l'Empire , & luy fit
époufer ſa Soeur Eufemia .
Onze Décorations ſervent d'ornement
à cet Opera. Dans le
temps du Couronnement d'Anaſtaſe,
Atlas , ſous la figure d'un
grand Geant , portant le Globe
du Monde ſur ſa teſte , s'approche
du Trône,vient rendre hommage
à l'Empereur au nom de
toute la Terre qui luy eſt ſoûmiſe
, & en s'en allant , le Globe fe
change en nuages,& fe va perdre
dans le Ciel qui s'ouvre . Venus
Κ
226 MERCURE
y paroiſt dans ſon Palais, accompagnée
des Ris , des Chants , des
Jeux,& des Plaiſirs. Cette Déeſſe:
commande à l'Hymenée de defcendre
, & envoye quatre petits
Amours qui le vont perdre , &
s'envolent tous enſemble dans le
moment qu'il a en flâme les coeurs
de ces nouveaux Epoux.
Lors que Juſtin paroiſt la premiere
fois , il mene la Charue
dans des terres tautes remplies
de Treilles & de Raiſins, qui forment
diverſes Allées & Berceaux
aux coſtez & au milieu du Theatre
; & s'eſtant endormy dans
cette Campagne,la Fortune montée
ſur ſa Rovë qui tourne , le
vient trouver dans ſes rêveries ,
& luy apparoît en fonge , luy perſuade
de quitter une Profeffion fi
vile, pour fuivre celle des Armes;
& alors toutes les pieces qui
GALANT.
227
compoſent cette Decoration , ne
font que ſe tourner & ſe deplier,
&le tout fe change en un Palais
somptueux, & temply d'Or , de
Pierreries , de Perles , de Couronnes
, de Sceptres , de Trefors,
& de Richeſſes , ce qui luy marque
la recompenſe qu'il en doit
attendre , & en s'éveillant il ſe
trouve au milieu des champs où
il eſtoit ; la Scene retournant en
fon premier état .
Le Trône de Vitellian eſt porte
ſur un Elephant avec une
vingtaine de Perſonnes qui font
montées tout autour.
Dans le temps qu'Eufemia ,
Soeur de l'Empereur , déclare à
Juſtin qu'elle l'aime , l'Allegreffe
paroiſt dans une grande Machine
, accompagnée de Dames &
deCavaliers , qui viennent dancer
un Bal enſemble .
K6
228 MERCURE
Dans le Combat Naval qui ſe
donne entre les Armées de l'Empereur
& de Vitellius , on voit
pluſieurs Vaiſſeaux , dont l'un
entr'autres ſe va briſer contre un
Ecücil, qui le met en pieces .
Dans une autre Bataille ſur
terre , Vitellius vient monté dans
un Char tiré par deux Chevaux
veritables , accompagné & remply
d'un grand nombre de Gens
de guerre qui ſe combatent fur
leTheatre.
Dans une autre Scene paroît
uneCaverne éclairée d'un grand
nombre de Lampes à l'antique,
avec pluſieurs Tombeaux,de l'un
deſquels on voit ſortir l'ame du
Pere de Vitellius , qui vient découvrir
la naiſſance de Juſtin , &
luy fait entendre qu'il eſt un de
ſes Fils. :
A la fin de la Picce, le Temple
GALANT. 229
6
ell
عا
را
de l'Eternité s'ouvre, & s'avance
au milieu du Théatre . La Déeſſe
qui y prefide eſt au milieu , & la
Gloire au deſſus dans un Ciel de
nuages ; & ces deux Divinitez
promettent à Iufſtin de rendre
ſon nom immortel. La richeſſe
des Habits répond à la ſomptuofité
des Machines .
Iè ne manqueray pas, Madame,
de vous envoyer au premier jour la
Suite des Réjoüiſſances du Carna
val . Le ſuis vostre bo.
DE CHASSEBRAS , DE CRAMAILLES.
le viens aux Divertiſſemens
qu'a pris dans ce même temps
du Carnaval , la plus grande &
la plus brillante Cour de l'Europe.
Quand le Prince travaille
ſans relâche , les Courtiſans &
tous les Sujets , peuvent s'occuper
ſans ceſſe à ſe divertir. C'eſt
ce que l'on a fait tout l'Hyver à
$
230
MERCURE
Verſailles; des plaiſirs diferens
ayant eſté marquez pour chaque
ſoirée de la ſemaine. Comme je
vous enay déja parlé ,je ne les
répete point . le vous diray feulement,
qu'encor que le Bal fuft de
ce nombre , & qu'ily en'ait eu à
la Cour pendant tout l'Hyver ,
on'en a donné cinq extraordinaires
dans cing Apartemens diférens
de Verſailles, tous ſi grands,
& fi beaux , qu'il n'y a que cette
feule Maiſon Royale au Monde ,
qui en puſt fournir en ſi grand
nombre d'une fi vaſte étenduë.
L'entrée n'en eſtoit ouverte qu'-
aux Maſques , & peu de Perſonnes
oſoient s'y préfenter fans être
déguisées , à moins qu'elles ne
fuffent d'un rang tres diftingué .
Comme ces déguiſemens ſe ſont
plûtoſt faits pour prendre &
donner du divertiſſement , que
3
GALAN Τ..
231
pour affecter de paroiſtre magnifique,
& qu'on eſt ſi bien mis à
la Cour , que la plupart n'auroient
eu beſoin que de leursHabits
ordinaires, & d'un Maſque ,
pour paroiſtre dans le plus fu-
☐ perbe ajustement , on a crû que
pour ſe mieux divertir , il ſe faloit
maſquer cette année avecdes
Habits plaifans , & qui fiſſent paroiſtre
l'invention , le génie , &
l'eſprit de ceux qui les porteroient,
auſſi bien que l'adreſſe des
Ouvriers. On a fait plus. Autrefois
quand ceux qui ſe degui
foient alloient au Bal , ils n'en
fortoient que pour n'y plus retourner
,& pluſieurs en font fortis
cette année juſques à huit &
dix fois, pour aller changer d'Habits
. On en a veu de groteſques,
qu'on ne ſçavoit comment appeller
, parce qu'ils n'eſtoient
232
MERCURE
qu'un pur effet de l'imagination
des Inventeurs. En renouvellant
les vieilles modes , on a choifi les
plus ridicules , ſur leſquelles on a
encor renchery pour rendre ces
fortes d'Habits tout à fait plaifans.
Il y a eu des figures d'une
nouveauté ſi ſurprenante , qu'un
Homme ſeul en repreſentoit jufques
à quatre tout à la fois . Enfin
l'on a veu juſques à des Garnitures
de Porcelaines mouvantes
& chantantes. le diray un
mot de quelques uns de ces déguiſemens
, en parlant des Lieux
où ils ont paru . Monſeigneur le
Dauphin ayant changé huit ou
dix fois d'Habit chaque foir , M
Berrin a eu beſoinde tout ſongénie
pour luy en fournir ,& de
toute ſa vigilance pour les faire
faire , à cauſe du peu de temps
qu'ily avoit depuis un Bal juſqu'à
GALANT.
233
!
l'autre. Comme ce Prince ne
vouloit pas eſtre reconnu , il n'y
a forte de Perſonnage extraordinaire
qu'on n'ait inventé pour le
déguifer ; & bienſouvent ſous les
figures qu'il repreſentoit , on ne
pouvoit deviner ſi celuy qu'on
voyoit avec un Maſque , eſtoit
grand ou petit, gros ou menu ; il
avoit méme quelquefois des Mafques
doubles, & des Maſques de
Cire ſi bien faits ſous un premier
Maſque , que lors qu'ils'eſt démaſqué
, on a cru voir quelquefoisun
viſage naturel qui a trompé
tout le monde. Comme ces
ſortes d'Habits ſont plus propres
à réjoüir la veuë qu'à eſtre décrits
, je ne m'étendray pas davantage
fur des chimeres, dont le
Pinceau même auroit de la peine
à faire remarquer toute la bizarrerie.
On ne peut paroître d'un
234
MERCURE
air plus deliberény avec plus
d'enjouëment , qu'a fait Monſeigneur
le Dauphin dans tous ces
Divertiſſemens. La promptitude
avec laquelle il changeoit d'Habit
, n'a rien qui l'égale . Il lafſoit
tous ſes Officiers , ſans eſtre
fatigué , quoy qu'il agiſt plus
qu'eux en s'habillant & fe defhabillant
, & qu'il dançaſt beaucoup
. Ce Prince fait connoiſtre
par les moindres chofes , par la
manieredont il fait ſes Exercices
de Cheval , & par l'ardeur avec
laquelle il ſoûtient le long travail
de la Chaffe ,combien il prendroit
de plaiſin à commander des
Armées , & que celuy que les
Beſtesles plus feroces n'étonnent
point, ſentiroit renouveller ſa vigueur
à la veuë des plus redoutables
Ennemis. Auſſi que ne
doit on point attendre d'un Fils
GALAN T.
235
de LoüIS LE GRAND ?
Monfieur , qui eſt toûjours
mis d'un fi bon gouft , a ſouvene
paru au Bal avec des Habits ordinaires,
mais ſi magnifiques,&
ſi bien entendus , qu'on n'euſt
pû rien ajoûter à leur beauté & à
leur richeſſe. Ce Prince s'eſt auſſi
quelquefois déguisé d'une maniere
plaiſante , & qui a ſurpris
par ſa nouveauté tous ceux qui
ont veu ces déguiſemens. Vous
remarquerez , Madame, que dans
ces diverſes Feſtes , le Roy a toû
jours eſté ſans Maſque ; qu'il a
donné pendant tout le Carnaval,
les meſmes heures qu'il donne
ordinairement aux affaires de l'Etat
; qu'il ne s'eſt pas' levé un
moment plus tard que de coûtu.
me , & qu'il a pris part aux Divertiſſemens
pour honorer par ſa
preſence ceux qui les donnoient,
236 MERCURE
&pour obliger fa Cour àgoûter
l'heureux repos que luy procurent
ſes veilles .
Le premier des cinq Bals, dont
il faut que je vous parle, fut donné
par Me le Grand , dans ſon
Apartement de la Gallerie baſſe
de l'Allée neuve de Verſailles.Ce
Bal s'ouvrit par une Maſcarade
de Mademoiſelle de Nantes. On
y joüoit alternativement un Menüet,
& une Gigue , mais il n'y
avoit que Mademoiselle de Nantes
qui dançaſt la Gigue. Le Menuët
fut dancé par Mademoiſelle
d'Armagnac , & par Meſdemoifelles
d'Ufés & de Grignansquel.
quefois elles ledançoient à quatre
, quelquefois à trois , & en
ſuite à deux. Mademoiſelle de
Nantes s'eſt fait admirer par tout
où elle a dancé. L'empreſſement
de la voir eſtoit ſi grand,que chai
237 GALANT.
!
cun montoit ſur ſa Chaiſe pour
la mieux conſiderer. Monfeigneur
le Dauphin fit ce jour- là
une Maſcarade avec Monfieur
le Prince de la Roche ſur- Yon ,
& pluſieurs autres Seigneurs de
la Cour. Il eſtoit porté dans une
Chaiſe, accompagné d'un nombre
de Polichinelles à manteau ,
& de pluſieurs Nains. Il ſe déguiſa
encor quatre ou cinq fois
pendant ce Bal, qui dura juſques
à quatre heures du matin . M
l'Amiral , & Mr le Duc de Vendoſme,
furentde ces Maſcarades .
Vous ne pouvez rien vous imaginer
de trop , touchant la magnificence
de Monfieur le Grand.
Tout alla chez luy juſqu'à la profuſion
.
Quelques jours enſuite , Monſeigneur
le Dauphin donna le
Bal dans la Salle des Gardes , qui
238 MERCURE
,
fert d'entrée à ſon Apartement.
C'eſt un Lieu ſpatieux & beau ,
&tout environné de Colomnes .
Il y avoit dans cette même Salle
un Theatre pour les Marionnetes
qui joüerent avant le Soupé
apres lequel le Bal commença
avec une affluence extraordinaire
de Maſques , tous bizarrement
veſtus. Ce Prince y parut ſous
divers Habits , & il en prit un
entre autres , qui n'eſtoit compoſé
que d'un Haut-de- chauſſe
de Suiffe, qui luy prenoit au col,
&deſcendoit juſque ſur ſes ſouliers.
Il avoit auſſi un Chapeau
de Suiſſe , au deſſous duquel on
voyoit quatre viſages de diferentes
couleurs ,& reprefentans diferens
âges . Ils eſtoient accompagnez
de quatre Perruques auſſi
diverſes couleurs de cheveux ,
de forte qu'on ne pouvoit con
GALANT. 239
noiſtre de quel coſté étoit le vray
viſage , non plus que le devant ,
le derriere , ny les coſtez de la
Perſonne , quatre fois maſquée
dans le mênie temps. Comme la
Salle des Gardes de Monfieur
joint celle où ſe donnoit ce Bal,
& qu'il y a une porte de communication
, on y avoit dreſſe ſur
pluſieurs Tables une ſuperbe
Collation , où chacun s'alla ra
fraîchir à ſa volonté , pendant
tout le temps du Bal .
Son Alteſſe Sereniffime Monſieur
le Duc , fit enſuite paroître
la galanterie, & la magnificence
qui luy font ordinaires , en recevant
à ſon tour dans fon Apartement
toute la Cour déguisée. Il
y avoit trois Salles de Bal , ornées
tres- fuperbement. On n'en ouvrit
d'abord que deux, & l'on ne
donna pas même à connoiſtre
:
240 MERCURE
qu'ily en euſt une troiſieme , qui
duſt ſervir pour le Divertiſſement
de la ſoirée. Apres qu'on
eut dancé quelque temps dans
les deux premieres , Monfieur le
Duc pria le Roy d'entrer dans
cette troiſième. Elle eſtoit meublée
d'une Tapiſſerie de Velours
cramoiſy , fur laquelle estoient
brodées d'eſpace en eſpace des
Colomnes d'or trait , qui compoſoient
un ordre d'Achitecture
, rehauſſé de Perles en beaucoup
d'endroits . Dans cette Salle
vis- à- vis des Feneſtres , il y avoit
un Amphithéatre ornéde riches
Tapis , & tout couvert de Careaux
à fonds d'or. Sa Majesté
trouva en entrant ,un chemin en
maniere de Gallerie , & retranché
de la même Salle par une
Balustrade de hauteur d'apuy ,
couverte de tres -beaux Tapis or
&
GALAN T.
241
1
& argent. Ce chemin eſtoit pour
conduire le Roy plus commodement
à l'Amphithéatre , où Sa
Majesté fut placée. Dans le méme
temps que Monfieur le Duc
fit entrer le Roy dans cette troiſiéme
Salle , il y fit paſſer par un
chemin dérobé , tout ce qu'il y
avoit de Perſonnes conſiderables
maſquées & autres, & les fit placer
ſur l'Amphitheatre , de maniere
que Sa Majeſté fut ſurpriſe
detrouver en cet endroit les mémes
Perſonnes qu'Elte venoit de
quiter. Le milieu de la Salle étoit
vuide pour ceux qui vouloient
eſtre du Bal , & pour les
Divertiſſemens quidevoient ſurprendre
l'Aſſemblée. Vis à vis du
Roy, on remarquoit un Trône de
plufieurs degrez , fur lequel Madame
la Princeſſe de Conty étoit
aſſiſe , veſtuë en Reine d'Egypte.
Mars 1683 .
L
242 MERCURE
On voyoit à ſes pieds fur des Ta
pis à fonds d'or , des Eſclaves
Maures, dont l'attitude marquoit
le reſpect & la ſoûmiſſion qu'il
avoient pour elle. Ces Maures
portoient des groſſes Chaînes
d'argent. Pluſieurs Perſonnes vétuës
en Egiptiens & Egiptiennes
compoſoient la Cour de cette
charmante Reyne , & environnoient
fon Trône. Aux deux
coſtez , dans l'enfoncement de
deux Croiſées, eſtoient les Petits
Violons du Roy , habillez auſſi
en Egiptiens , & M'de Lully vétu
de même , mais tres-magnifiquement
, qui batoit la meſure,
Cette Salle eſtoit toute brillante
de Lumieres , d'Argenterie , &
du Luſtres . le vous envoye ce
que j'en ay fait graver , qui n'en
repreſentant qu'une moitié , ne
peut fervir qu'à vous faire prenGALAN
Τ.
243
dre quelque idée de ce magnifique
Lieu . Vous obſerverez que
les Colomnes que l'on voit dans
cette Planche , ne font point du
Bâtiment, mais qu'elles reprefentent
les Colomnes d'or trait , qui
ſerventd'enrichiſſement à la Tapiſſerie
de Velours cramoiſy ,dont
je viens de vous parler. Ainſi ce
qui vous paroiſt uny derriere les
Colomnes , & que la gravûre ne
peut faire reconnoiſtre, eſt le Ve-
Cours . Les Divertiſſemens qui
furprirent pendant le Bal , commencerent
par une Mafcarade
de pluſieurs Entrées . La premiere
fut dancée par deux Biſcains
& deux Bifcaines,& parune veritable
Bohemienne ; la ſeconde,
par deux Biſcains avec des Tambours
de Baſque, dont deux dancerent
un Branle Baſque à la
mode du Païs , & les deux autres
L 2
244 MERCURE
dancerent des Canaries. Enfuite
Madame la Princeſſe de Conty
dança une Chaconne faite par
M de Lully.Mademoiſelle de Laval
figura avec elle;mais la Princeſſe
dança ſouvent ſeule. Cette
Entrée étoit de quatre , les Sieurs
Pecourt , & Letang le Cadet ,
Danceurs du Roy, eurent l'honneur
d'y eſtre employez. Ils étoient
habillez en Egiptiens & en
Egiptiennes. Les Biſcaines des
Entrées estoient Meſdemoiselles
de la Fontaine , & Pezan ; les
quatre Biſcains , les Sieurs Pecourt,
Bouteville , Letang le Cadet
, & Dumirail. Le Sieur Pecourt
avoit fait les Entrées . Le
premier Habit avec lequel Monſeigneur
le Dauphin ſe fit voir
dans l'Aſſemblée , fut un Habit
de medecin. Il eſtoit monté ſur
une mule, & plufieurs Seigneurs
GALANΓ.
245
l'accompagnoient, vétus & montez
de meſme. Il parut encor
dans le même Bal avec fix ou
ſept autres Habits . Comme on
attend toûjours quelque choſe
de galant , & de magnifique , des
Feſtes que donne Monfieur le
Duc , le defir de voir celle dont
je vous parle , y avoit attiré un
tres- grand nombre de Maſques.
Douze Officiers du Roy , vétus
en Maures , y ſervirent une Collation
. Ces Maures contrefaits
eſtoient meſlez avec de veritables
,qui paroiſſoient traveſtis
ſous toutes ſortes d'Habits , à
la maniere Françoiſe. Il eſt
impoffible de rien imaginer de
plus divertiſſant. Chaque Figure
eſtoit capable de faire éclater de
rire l'Homme le plus ſerieux. Je
ne dis rien de cette Collation .
S'il euſt eſté poſſible d'en donner
5
L3
246
MERCURE
une plus belle, Monfieur le Duc
n'auroit rien épargné pour cela .
Elle fut ſervie dans pluſieurs Corbeilles
, repreſentant toutes des
Figures diferentes , comme des
Demy - lunes , des Triangles , des
Octogones , des Tours , & peut
paffer pour un Spectacle auffi
nouveau , qu'il fut furprenant &
agreable. C'eſt rencherir ſur les
Divertiſſemens , que d'en faire
un d'une choſe , qui dans l'ordinaire
ne ſert qu'à flarer le gouft .
Le Bufet donna encor occafion à
un autre Divertiſſement. On fervit
des Liqueurs portées par des
Satyres , & par des Bachantes ,
déguiſez de pluſieurs fortes , ce
qui faiſoit paroiſtre des Figures
auffi plaiſantes que les Maures
traveſtis. Lors que l'Aſſemblée
ſe fut rafraîchie avec ces Liqueurs,
on vit entrer Bacchus &
GALANT. 247
Silene' , & le Bouc de la ſuite de
Bacchus. Arlequin faiſoit Silene.
Il entra monté ſur une Bourique
caparaçonnée de Pampres,
&de Raiſins,& Bacchus repreſenté
par Spezzaferre , eſtoit tout
couvert de lambons , Cervelats ,
Bouteilles , &c. & porté fur un
Tonneau par deux Satyres . Bacchus
& Silene firent une Scene
fort plaiſante , en faifant connoiſtre
pourquoy l'on ne preſentoit
point de Vindans cette feſte.
H s'émût à la fin de la Scene
une querelle entre Bacchus , Si- :
lene , l'Aſne , & le Bouc , qui
commencerent entre eux un
combat , dont l'Aſſemblée fur
fortdivertie. LeCombat finy , le
St Pecourt dança une Entrée
d'Arlequin. Le Bal recommença
enſuite,& une heure apres on
ſervit une ſeconde Collation ,
L 4
248 MERCURE
auſſi magnifique que la premiere,
portée par les mêmes Officiers
en Habit de Ville. Le Bal continua,&
fur les deux heures apres
minuit, on trouva une troiſième
Collation dans une autre Salle .
Les divers Plaiſirs qui compoſerent
la Feſte ſe ſuivoient en ſi
grand nombre , qu'il eſt impoſſible
que je n'en aye oublié beaucoup.
Quant aux Ornemens de
l'Apartement où elle ſe donna,je
ne vous en ſçaurois aſſez dire ,
non plus que de la profuſion de
toutes choſes. Outre les Feſtons,
Dorures , Lumieres , & autres
Embelliſſemens qui ornoient
tous les paſſages , tout l'Apartement
eſtoit tellement remply de
Bufets , qu'on ne pouvoit aller
en aucun lieu ſans en trouver. La
dépense que fit Monfieur le Duc
pour ce Divertiſſement , quoy
GALANT.
249
que fort grande, n'en fut cependant
que la moindre choſe.Beaucoup
prodiguent l'argent , mais
peu , en le prodigant , ſçavent
donner d'agreables Feſtes . La
nouveauté, la ſurpriſe , & l'agrément
, c'eſt ce qu'on eſtime le
plus dans ces rencontres.On peut
direde ces fortes de Feſtes , ce
qu'on dit des beautez piquantes,
qu'elles ont le je ne ſçay quoy.
On ne peut l'avoir fans eſtre af
furé de plaire. Quand Monfieur
le Duc donne une Feſte , il inwente
tout luy - meme , & un
Prince n'imagine rien que de
grand. Il prend ſoin de l'execu
tion , il ordonne , & fait preſque
tout faire en ſa prefence. Il employe
les plus habiles Hommes
de chaque Art , & la reconnoifſance
qu'ils reçoivent de leurs
` peines , va meſme au de la de
LS
250 MERCURE
leurs ſouhaits. Doit- on s'étonner
aprés cela , ſi tout ce que fait
ce Prince eſt galant, magnifique,
& d'un bon gouft ; ſi l'execution
en eſt auſſi heureuſe que prompre
, & s'il eſt toûjours fort bien
ſervy ? Donner le Bal , n'eſt rien
autre choſe que recevoir chez
ſoy ceux que la Dance y attire ;
avoir de bons Violons,& faire fervirdequoy
rafraîchir la Compagnie.
Il ne paroiſt point d'abord
chez Monfieur le Duc que l'on
ait d'autre deſſein.Cependant les
Divertiſſemens y naiffent les uns
des autres. Un grand Spectacle
fatigueroit , cent petits ſurprennent
, & raviſſent. Le bon ordre
fait qu'on s'y divertit , & que l'on
n'en fort point fatigué , comme
on l'eſt des grandes Feſtes.Quand
on réüffit de cette forte pour le
ſeul plaiſir,dequoy n'eſt on point
GALANT.
25Г
capable pour des choſes plus ferieuſes,
& qui regardent la ſolide
gloire ? Tous ceux qui ont veu
cette Feſte,en ont parlé avec tant
d'admiration , que bien loin d'avoir
rien exageré , je puis dire
que la peinture que j'en viens de
faire est fort imparfaite. Qui ne
cite que des faits , ne dit jamais
trop , & c'eſt à quoy je me fuis
borné.
Quelques jours aprés , la Cour
ſe rendit chez Mr le Cardinal de
Boüillon . Elle fut reçenë dans
pluſieurs Salles magnifiquement
parées , & remplies d'une infinité
de lumieres. Il y avoit dans tou
tes des Gentilshommes de cette
Eminence , pour en faire les honneurs
. L'abondance desMaſques
y fut grande , & la Collation
abandonnée à tous ceux qui en
voulurent emporter. Monfei-
L. 6
252 MERCURE
gneur le Dauphin y parut avec
un habit magnifique , tout couvert
d'agrémentd'or. Il repreſentoit
unGentilhomme Gaulois . Sa
Caſaque, ou Balandran, eſtoit de
couleur de feu , doublé de toile
d'or ; fes Chauſſes , longues &
étroites ; ſes Botines , blanches,
& fon Linge, de Dentelle à dent.
Aprés qu'il eut quitté cet Habit,
il en prit un de femme , de tafetas
cramoiſy & argent , & repreſenta
la femme hydropiquede la
Comedie de la Devinereffe. Ce
Prince ſe deguiſa encor de ſept
ou huit manieres diferentes , M
*le Duc avoit un Habit de Chauwe-
fouris tres- ſuperbe ; & Mr le
Prince de la Roche ſur Yon repreſentoit
une Dame Chinoiſe,
dans une parure des plus ſompaneuſes
&des plus brillantes.
Le dernier jour du Carnaval,
i
GALANT.
253
:
le cinquième & dernier Bal extraordinaire
fut donné chez Madame
de Thiange. Tout y eſtoit
galant , magnifique , & bien entendu
, & le Roy fut agreablement
ſurpris par pluſieurs divertiſſemens
ainſi qu'il l'avoit eſte
chez Mule Duc. Je croy qu'en
liſant le nom de madame de
Thiange , & ſcachant de quelle
maniere elle s'acquite de toutes
les choſes dont elle ſe mefle ,
vous vous attendez à une Feſte
de bon goûr. Monſeigneur le
Dauphin avoit concerté une
grande maſcarade pour y venir.IL
la fit faire,& on la trouva tres-belle.
Elle repreſentoit une Nôce de
Village. Voicy les noms de ceux
qui la compoſoient,les Perſonnages
qu'ils repreſentoient, & dans
quel ordre ils entrerent.
Madame la Dauphine , Scoeur
254 MERCURE
:
de la Mariée , eſtoit menée par
Mr le Grand, Parent du Marié.
-Madame,Mere de la Mariée,par
Me l'Admiral , Pere du Marić.
Mademoiselle, Soeur du Marié,
parM' le Duc de Villeroy,Parent
de la Mariée .
Madame la Princeſſe de Conty
, qui repreſentoit la Mariée,
par Male Comte de Brionne, qui
eſtoit le Marié .
Mademoiselle de Nantes , &
Mademoiſelle d'Armagnac, Filles .
de la Noce.
Mademoiselle de Tonnerre ,
auſſi Fille de la Nôce , menée par
Monſeigneur le Dauphin, Bailly
du Village .
Mademoiselle de Laval,Parenre
de la Mariée , par M'd'Alincourt
, Frere de la Mariée.
Madame la Maréchale de Rochefort
, Mere de la Mariée , par
GALANT. 255
☑ Me le Prince de la Roche- fur.
Yon, Pere de la Mariée .
Mademoiselle de Jarnac , Paї-
ſanne du Village, par Me le Prince
de Commercy , Garçon du Village,
vêtu en Alain .
Madame de Nangis , Païfanne,
parMr le Vidame, Berger .
Mademoiselle de Biron,Paren
te du Procureur Fifcal , par M
deGuery.
Mademoiselle de Gontaut ,
Confine du marié , par Me le
Comte de Rouffy , Procureur
Fifcal.
Madame la Ducheſſe de Mortemar,
Païſanne,par Mt le Prince
de Conty , vêtu auſſi en Alain.
Son Habit eſtoit de Velours &
de Satin .
Cette Maſcarade fut executée
avec toute la juſteſſe & tout l'agrément
poffible . Chacun s'ha
256 MERCURE
billa ſelon le caractere du Perſonnage
qu'il repréſentoit. Madame
la Dauphine avoit un
Corſet de Païſanne à petites Bafques.
Il eſtoit de Brocard cou.
leur de feu , or & argent , avec
toutes les Tailles marquées d'un
velouté noir , ſur lequel on avoit
poſé des Diamans. Le Lacer du
Corps eſtoit de Diamans , & le
reſte de l'Habit eſtoit de Satin
&deVelours, avec des agrémens
or & argent. Madame la Princeffe
de Conty avoit un Habit
d'une Toile à fonds de Lame
d'argent , avec des Fleurs incarnates;
& fon Corſet, tout lacé de
Diamans. L'Habit de Madame
convenoit à l'âge de la Perſonne
qu'elle repréſentoit . Il paroiſſoit
magnifique , fans or ny argent,
& n'eſtoit que de Velours & de
Satin , avec des agrémens velou
GALANT.
257
tez. Elle avoit une maniere de
Chaperon de Velours , un Colet
monté , & un Demy- ceint. M
Berrin avoit inventé & fait faire
ces Habits. Je les ay donnez à
graver pour le mois prochain.
Monfieur le Duc qui s'eſt toûjours
diſtingué par la maniere
dont il ſe déguiſe , vint à ce Bal ,
veſtu en Dame Hollandoiſe .
Ce ne fut pas le ſeul divertiſſement
qu'eut l'Aſſemblée. Il fut
ſuivy de quelques Scenes de Comédie
qu'on repréſenta dans
l'une des Salles du Bal. Le Théatre
eſtoit une Eſtrade élevée de
deux pieds , ayant pour Décoration
deux Amphithéatres des
deux coſtez. Ces Amphithéatres
eſtoient remplis de Muſiciens ,&
de Joüeurs d'Inſtrumens d'éguiſez
. Les Acteurs fortoient par
deux Portes qu'on voyoit au
258 MERCURE
fonds de ce Theatre. Des Fef.
tons , & de riches Tapiſſeries ,
leur ſervoient d'ornement. Au
deſſus de ces Portes avançoient
deux manieres de Balcons , dans
leſquels eſtoient pluſieurs Perſonnes
magnifiquement déguiſées.
Le tout formoit un Theatre
d'une maniere auſſi galante
qu'extraordinaire. Sur les deux
heures aprés minuit , on vit entrer
une ſeconde Maſcaracie qui
donna beaucoup de plaifir . Elle
repreſentoit une Garniture de
Cheminée , de 7 Pieces de Porcelaines
. Il y avoit une Urne , des
Rouleaux, & des Pagots ou Figures
de la Chine. Ces Porcelaines
eſtoient remplies par des Perſonnes
de la premiere qualité , qui
les repreſentoient. Ily avoit auffi
deux Muficiens . Mr le Duc de
S. Aignan parut aux deux der-
4
GALANT.
259
1
niers Bals , veſtu en Roy & en
Courrier. Il mit comme Roy , fon
Sceptre aux pieds de Sa Majesté,
&luy preſenta quelques Vers. II
luy en donna auffi comme Courrier,
& cette galanterie reçeut de
grands applaudiſſemens . Il faut
eſtre Me le Duc de S. Aignan,
pour marquer fon zele au Roy
avec tant d'eſprit , dans un divertiſſement
qui ſemble n'en pas
fournir l'occaſion .
r
Le Lundy premier de ce mois,
M' le Marquis de Razilly , Lieutenant
de Roy dans la Province
de Touraine , épouſa Mademoifelle
Ferrand , fille unique de M
Ferrand , Capitaine aux Gardes,
& de Dame Colombe de Perigny,
Soeur de feu Mr le Preſident
de Perigny . Ce Marquis a eu un
frere aîné , à qui un coup de Sabre
ayant abatu le bras , à la peau
23
4.
260 MERCURE
F
prés , au deſſus du poignet , dans
les dernieres Campagnes,il acheva
luy-meſmede ſe le couper, &
ſe l'eſtant fait plonger dans du
ſable pour en étancher le ſang , il
remonta à cheval, & marcha aux
Ennemis comme s'il n'euſt reçeu
aucune bleſſure. Il mourut quelque
temps aprés. La Maiſon de
Razilly eſt une des plus anciennes
de Touraine . Ses Titres font
foy que de temps immemorial
ceux qui en font , portent pour
Armes , de gueules à trois Fleursde
Lys d'argent. Ils ont rendu
d'importans ſervices ſur Mer &
fur Terre , & on les a veus ſe diſtinguer
dans les Ambaſſades , &
dans les Charges de Lieutenans
Generaux des Armées , & de
Gouverneurs. Feu M² de Razilly ,
Pere de celuy dont je vous parle,
a exercé avec grande gloire celle
6
GALANT. 261
de Vice- Admiral , aprés s'eſtre
fignalé en pluſieurs occafions
avec feu M² le Commandeur de
Razilly ſon frere , mais fur tout
dans le ſecours qu'il entrepritde
faire paſſer dans l'iſle de Ré ; ce
que 1 Hiſtoire n'a pas oublié , remarquant
expreflement qu'il alla
brûler l'Admiral de la Rochelle
avec une intrepidité ſurprenante.
Meffieurs Ferrand ſont ſortis
de Gentilshommes de Poitou , &
exercent icy depuis un longtemps
les premieres Charges du
Parlement avec beaucoup de capacité&
de ſuccés . Celuy qui eſt
Capitaine auxGardes , a fi glorieuſement
unyles avantagesque
donne l'Epée, avec la dignité de
la Robe , que poſſedent tous les
Siens , qu'on ne peut avoir plus
de reputation qu'il s'en eſt
262 MERCURE
acquis dans cette Charge.
Le meſme jour , c'eſt à dire la
nuit du Dimanche grasau Lundy,
le Mariage de Mr le Marquis
de Montpipeau , & de Mademoiſelle
Aubry , fille de M' Aubry,
Receveur General des Finances
de la Generalité de Roüen , fut
celebré dans l'Egliſe de S. Sauveur.
Avant la Ceremonie , il y
eut un magnifique Soupé , où le
trouverent Madame la Ducheffe
de Vivonne , Madame de Monteſpan,
Madame la Princeſſed'Elbeuf,
Madame de Mortemar, ма-
dame de Nevers , madamela ма-
rechale de Clerambault, Madame
la marquiſe de Bron, M' le Duc de
Mortemar, м² le marquis de Bron ,
Premier Ecuyer de madame , &
M² de la Ferriere , Secretaire des
Commandemens de la Reine. La
Mariée eſt une fort belle Brune,
GALANT. 263
qui a le teint blanc & fort uny,
les traits du viſage reguliers , la
bouche belle & tres-bien bordée
, les yeux vifs & pleins de
feu , & l'humeur fort enjoüée.
Elle n'eſt ny trop grande, ny trop
petite , mais bien priſe dans ſa
taille. Elle chante & dance bien ,
& a d'ailleurs mille bonnes qua,
litez . m² le marquis de monpipeau
eſt de la Maiſon de Rochechoüart.
Il fut envoyé icy fort
jeune par Mſon Pere , dans le
deſſein de le faire entrer à l'A +
cademie ; mais il s'échapa , &
alla au Siege de maſtric , où il fer
vit Volontaire. Il paſſa le Rhin
à la nage avec M² de Rochechoüart
fon frere, qu'il avoitjoint.
Dans la Campagne ſuivante , ils
ſe trouverent tous deux au Siege
de Fauconnieren Franche- Comté
, & monterent à l'aſſaut ; aprés
264 MERCURE
quoy ils ſe rendirent en Flandre,
où Mr de Rochechoüart fut tué à
la Bataille de Senef , d'un coup
de Mouſquet qu'il y reçeut . Mrle
Marquis de monpipeau , qu'on
nommoit alors Me le Chevalier, y
reçeut auſſi un coup de Moufquet,
dans la cuiffe , & un autre
dans le poignet , ce qui ne l'empeſcha
point de continuer jufqu'à
la findu combat . Depuis ce
temps , il s'eſt trouvé dans toutes
les Campagnes qui ſe ſont faites,
& à ſervy d'Ayde de Camp à
Male Marechal de Rochefort . Il
fut fait Exempt des Gardes; & au
mois de Septembre , avant le départ
du Roy pour Gand , Sa ма-
jeſté le fit Enſeigne des meſmes
Gardes dans la Compagnie de
Lorge.
Le lendemain de ce mariage ,
une des meilleures Amies de la
Mariée,
GALANT. 265
Mariée , ne pouvant luy rendre
viſite à cauſe d'une indiſpoſition
qui la retenoit au Lit , luy fit connoiſtre
par ce Madrigal , la part
qu'elle prenoit à ſa joye.
L
Ors que l'Hymen par
orez liens
de fai
Vous unit à l'Epoux que vostre
coeur defire ,
Je ne partage point les tendres entretiens
Qu'uunn amour contentvous
pire.
inf-
Vous ne fongez qu'à ces plaisirs
charmans
Que cauſe envôtre coeur unesi belle
chaîne;
Et moy, malade au Lit , belle&
jeune Climene ,
Pour prendre part à vos contentemens
,
Je suis inſenſible à ma peine.
Mars 1683 .
M
3
266 MERCURE
১
Ce Madrigal fut fort approuvé
d'une belle & nombreuſe Compagnie,
à quila Mariée le fit voir.
Il eſt de Me Diereville,dont vous
avez déja veu de fort jolis Vers ,
& par qui la Dame malade l'avoit
fait faire.
i
Il me reſte encore à vous apprendre
que le Fils de Mele Marquis
du Queſne, LieutenantGeneral
des Armées du Roy , a
épousé une Demoiselle de Montauban,
dont le Bien eſt fort conſidérable
.
Les deux Filles de feu Me le
Marquis d'Ardenay , qui ont eſté
élevez dans noftre Religion par
les foins de Me le marquis de
Cognée leur Oncle , ayant eſté
amenées au Chaſteau-du - Loir
chez Madame le Maçon de Tréves
, l'Aînée abjura l'Hérefie de
Calvin le 10 de ce mois entre les
mains de Me l'Evefque du Mans,
GALANT. 2675
:
qui a pris des ſoins extraordinai->
res pour fon inſtruction ; & la
Cadete reçeut du meſme Prélat I
la cerémonie du Baptefme , enl
attendant un âge plus avancé
pour ſon abjuration.ro.
Les Capucins tenant un des
premiers rangs parmy les Ordres
qu'on aime le plus, il ne faut pas
s'étonner ſi l'affluence de monde
eſt grande dans toutes les Cerémonies
qui les regardent. C'eſt
ce qui vientd'arriver àleur Con
ventde Vernon,où tout le Clergé
de la Ville , toute la Noal
bleſſe des environs , & preſque
tout le Peuple avec les Officiers,
ont aſſiſté à la Poſition de
la premiere Pierre de leur Cloî
tre , qui fut poſée par M. le Marquisde
Blaru , Gouverneur de
Vernon. La Benédiction de cette
Pierre , fur laquelle on avoit fait
M 2
268 MEROURE
graver les Armes de ceGouverneur,
avec pluſieurs Deviſes &
Inſcriptions , fut faire par Mef-)
ſieursdu Chapitre en Corps. Un
Te Deum folemnel termina la Cerémonie,
qui avoit eſté commencée
par le Veni Creator , & le tout
futſuivy de deux Collations magnifiques
, l'une pour les Hommes
, & l'autre pour les Dames.
LesConvents des Religieuſes des
environs , & quelques Particuliers
, ſçachant que les Capucins
ne peuvent rien donner ſi on ne
leur donne , avoient non ſeulement
ſignalé leurs libéralitez ,
mais encor leur addreſſe par la
conftruction des Maſſepains,Pâ
tes,& Confitures ſeches , dont
elles avoient fait préſent à ces
bons Peres , qui firent tout ſervir
aux Principaux de cette nombreuſe
Aſſemblée,
GALANT 269
L'Abbaye de S. Vincent de
Mets , qui vacquoit par la mort
de M l'Abbé de Believre , a
eſté donnée à Mr l'Abbé Ancelin
, Chanoine de Noftre-Dame,
-Fils deMadame Ancelin ,Nourrice
de Sa Majefté.
Mr Chéron , Official de Paris,
a auſſi eſté pourveu par Sa Majeſté
de l'Abbaye de la Chalade ,
Diocese de Verdun. C'eſt un
Homme d'une profonde érudition,&
que ſon ſeul mérite a fait
appeller à l'employ qu'il poſſede.
Je vous ay déja parlé de luy plufieurs
fois.
Mr l'Abbé de Jonquieres , Fils
deMe de Jonquieres, Controlleur
-General en la grande Chancelerie,
& Secretaire du Roy, a obtenu
dans le meſme temps l'Abaye
de S. Savin,Diocese de Tarbes/M
de Jonquieres eft auffi Secretaire
,
M 3
27.0 MERCURE
de Male Chancelier , & fort connu
par ſa grande probité , & pár
l'eſtime de ce miniſtre , qui ne
s'eſt jamais laiſſé ébloüir par le
faux mérite 3 dell
Sa Majefté ayant auffi pourveu
aux Abbayes des Filles , a
nommé Madame d'Harcour
Soeur du Prince de ce nom , à
LAbbaye de Montmartre , où
elle eſtoit Religieufe. Le Roy
ſcachant qu'elle estoit fouhaitée
de toute fa Communauté , a bien
voulu remplir les voeux de tant
de bonnes Ames , auffi -bien que
ceux de toute la Maiſon de Lorrainest
e
f
L'Abbaye du Tréſor , Dioceſe
de Roüen , a eſté donnée à ма-
dameBeraut, Religieuſe de l'Abbaye-
aux-Bois , & Belle- Soeur
de Mt de Croiſſy , miniſtre &
Secretaire d'Etat.
GALANT 271
Madame de la Mothe Houdancour,
Scoeur du feu Maréchal
de ce nom , Supérieure perpétuelle
du Monaftere d'Ouchy ,
de l'Ordre de S. Benoift proche
Sofons , eefſttaarnt morte , Madame
Charpentier , Religieuſe
du meſme Monastere, a eſté éluë
en ſa place .De quelque naiſſance
que l'on foit , il faut avoir beaucoup
de mérite perſonnel pour
remplir les dignitez d'élection .
L'Ayeul de cette nouvelle Supérieure
, eſt Fondateur des Cordeliers
de Soiffons. On a ven
dans cette Maiſon des Préſidens ,
&des Avocats Generaux au Parlement
de Paris , des Prevoſts
des Marchands , des Grands
Maiſtres des Eaux & Forefts ;
des Maiſtres des Comptes , &
autres Perſonnes conſidérables
dans la Robe , & dans l'Epée . Il
M 4
172 MERCURE
C
y en a beaucoup preſentementde
cette méme maiſon , qui poffedent
des Dignitez dans l'Eglife.
J'oubliay à vous mander l'autre
mois de que vous avez déja ſçeu
par la voix publique, & que cette
Lettre ne fera que vous confirmer;
c'eſt la creation que le Roy
afaite de deux nouvelles Chargesdans
ſes Gendarmes ; l'une
d'Enſeigne , l'autre de Guidon.
Sa Majesté en a fait preſent
àM le Prince de Soubize , qui
a vendu le Guidon au ſecond
Fils de Male Marquis de Sommery
, qui a depuis peu épousé
une riche Heritiere. Ainfi il fe
voit en même temps pourveu
d'uneCharge , & d'une Femme.
Le Medecin de M² l'Electeur
de Brandebourg ayant dedié un
Livre au Roy , Sa Majesté luy
a fait un fort beau Préſent , ainh
GALANT.
273
que d'une Paire de Pendans d'oreille
de Diamans d'un prix confiderable
, à Mademoiselle de
I'Ifle , en conſideration du ма-
'riage qu'elle a contracté depuis
peu avec le Fils de Me Daquin ,
Premier Medecin de Sa Majesté,
dont je vous ay déja entretenuë.
On ne ſçauroit dire trop de bien
des qualitez du corps , & de l'efprit
de cette jeune & nouvelle
Mariée.
2 Je ne puis mieux vous faire
connoiſtre combien l'Autheur
des Dialogues des Morts ſe tient
obligé de vôtre Critique , qu'en
vous renvoyant ce même Ouvrage
, purgé des legers défauts
dont vous l'avez averty. La
premiere Edition a eſté ſi viſte ,
qu'il y a déja plus de quinze jours
qu'on débite la ſeconde. Vous
apprendrez ſans doute avecjoye,
M
ร
274
MERCURE
1
८
qu'il revoit preſentement dixhuit
autres Dialogues , faits en
meſme temps que ceux qu'il a
déja donnez au Public. Pluſieurs
Perſonnes d' eſprit qui en ont veu
la plupart , y trouvent la meſme
fineſſe de Satire & de morale ,
que vous avez admirée dans les
premiers . Cette fuite paroiſira
dans peu de temps, sinh
On a enfin imprimé la Comédie
du Festin ae Pierre , & elle ſe
vend ſur le Quay des Augustins
à l'image S. Louis , & chez le
St Blageart. C'eſt celle que le
celebre Moliere fit jouër en
Proſe quelque temps avant ſa
mort, Elle a eſté miſe en Vers ,
& le grand nombre de Repréſentations
qu'on en donne tous
les ans , fait affez connoiſtre
qu'elle n'a rien perdu par ce
changement. Il n'y avoit point
14
GALANT.
275
de Femmes dans le troifiéme
Acte de cet excellent Original ,
non plus que dans le cinquième.
Ony en a ajoûté , & par tout
ailleurs on s'eſt attaché à ſuivre
la Proſe , fi ce n'eſt quand il a
fallu adoucir quelques endroits ,
qui avoient fait peine aux Scrupuleux.
De cinq ou fix Pieces
quiont eu ce même titre du Feſtin
de Pierre , c'eſt la ſeule qui
reſte preſentement au Theatre.
Vous aurez l'explication des
deux Enigmes du dernier Mois ,
& les noms de ceux qui en ont
trouvé le vray ſens dans ma XXI.
Lettre Extraordinaire , qui paroiſtra
le is . d'Avril . Voicy cependant
deux nouvelles Enigmes
quejevous envoye. La premiere
eſt de Monfieur Grammont de
Richelieu .
276 MERCURE
ENIGME
PAr tout je trouve de l'employ ,
Iefuis utile &sur mer &furterre;
Onnepeutsepaſſer de moy ,
Soit que l'onsoit en paix ,foit qu'on
faffe la guerre.
L'embrasse le Méchant auſfi-bien
: que le Saint ,
Ieleurfuis àtous deuxfevere ;
Ledernierpourtant me revere ,
Mais l'autremefuit & me craint
Aprés avoir jettémon corps dans la
Riviere ,
7
Par un rude & barbare fort
On le tire avec ſoin de fon humide
biere ,
Pour le roüer aprésſa mort.
Außi voit- on mon pauvre Pere
Reculer toûjours pourmefaire.
Quoy qu'il trouve en moy fon
profit,
GALANT 277-
Ilnem'apas plûtoſt venduë ,
Quesi chez quelques- uns je trouve
dù créditτοί ) μόνες
Plusieurs autres voudroient ne m'a--
voirjamaisveuë.
1
AUTRE ENIGME.
JEEfuis aumilieuduMonde ,
A quatre pieds dans un Tonneau.
Iefuis toûjours deſſus l'onde,
Et jamais je ne ſuis dans l'Eau .
La fin du mois m'oblige à finir
ma Lettre , qui eſt déja plus longue
qu'à l'ordinaire. Cependant
ilme reſte encor aſſez de matiere
pouren faireune feconde,&vous
en ſerez perfuadée quand je vous
diray que je reſervele Voyagede
que
Mr Gabaret dans la Martinique,
dont j'ay des Relations tres- amples
& tres-curieuſes ; la mort
de Mr de Roquelaure ; celle de
M. Horman , & de Madame de
1
ر
278 : MERCURE
1
!
Rambure ; la Nomination de M
le Cardinal de Boüillon à l'Abbaye
de Cluny ; ce qui s'eſt paſſé
pendant le ſejour du Roy àCompiegne
, & à Villers Cotrets , &
pluſieurs autres Articles , fans
compter beaucoup d'Ouvrages
galans & d'érudition . Quoy que
vous ſoyez déja informée de toutes
ces choſes par la voix publique
,j'eſpere vous en apprendre
le Mois prochain des circonſtances
que vous ignorez. Si je remets
ces Articles qui doiventtenir
le premier rang dans mes
Lettres , je dois avec beaucoup
plus de raiſon diférer à vous entretenir
d'une Piece de Théatre,
intitulée La Comédiefans Titre,&
dont les Repréſentations ont
commencé ce Careſme . D'ailleurs
comme cetOuvrage me regarde
en quelque forte , je n'en
:
GALANT 279
dois parler que lorsquejen'auray
rien à dire fur des matieres plus
generales , & plus dignes d'exciter
voſtre curioſité.
J'apprens en fermant ma Lettre
, que Madame de S. Geran
vient d'eſtre nommée Dame du
Palais , & que Mr le marquis de
Villarceaux s'eſt marié avec Ма-
demoiselle Brunet ; & Mr Molé,
Conſeiller au Parlement de Paris,
avec Mademoiselle de Luynes , "
fille de Mt de Luynes, Preſident
à Mortier au Parlement de Metz ..
Je reçois en meſme temps la Relation
du Carnaval de Veniſe..
C'eſt la plus exacte Deſcription
quej'aye encor veuë des Réjoüifſances
qui s'y font pendant ce?
temps. Vous en jugerez le Mois
prochain. Je ſuis , Madame , vô
tre , & c., поενία
AParis , ce 31. Mars 1683 .
د
42
************
EXTRAIT DV PRIVILEGE
P
du Roy.
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en fon Confeil , Iun-
QUIERES. Il eſt permis à I.D.Ecuyer, Sicur de
Vizé , de faire imprimer par Mois un Livre
intitulé MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure, pendant le temps&
eſpacede fix années , à compterdu jour que
chacun deſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffidefenſes
ſont faites à tous Libraires , Imprimeurs,
Graveurs & autres, d'imprimer, graver
&debiter ledit Livre ſans le conſentement
de l'Expoſant, nyd'en extraire aucune Piece,
nyPlanches ſervant à l'ornement dudit livre,
meſme d'en vendre ſeparément,&de donner
àlire ledit Livre , le tout à peine de fixmille
livres d'amende ,& confifcation des Exemplaires
contrefaits , ainſi que plus au long il
eſt porté audit Privilege.
Regiſtre ſur le Livrede la Communauté le
5. Janvier 1678 . ;
Signé E. COUTEROT , Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizéa
codé& tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pou
en joüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Pour
Achevé d'imprimer pour la premierefois le 31 .
Ianvier 1683.
511
M
1683.3
Eir $112
1683,3
Mercure
MSB
< 36624576650015
S
< 36624576650015
Bayer . Staatsbibliothek
MERCURE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
MARS 1683 .
L
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
rue Merciere , au Mercure Galant.
M. DC.. LXXXIII
AVEC PRIVILEGE DU ROY..
r M
Avis pour placer les Figures.
L 4
'Air qui commence par Quel
doit regarder la page 67 .
L'Homme Artificiel Anemofcope
, doit regarder la page 116 .
La Planche du Bal doit regarder
la page 242 .
2
Bayerische
Staatsbibliothek
Müncher.
i
4
LE LIBRAIRE AU LECTEUR
J
Y
E vous donneray , cher Lecteur,
dans quinze joursfans manquer, le
bel Ouvrage que vous attende depuis
long- tems, de Mr Spon, intitulé
Recherches curicuſes d'Antiquirez
, contenuës en pluſieurs differtations.
furdes Medailles, Bas Reliefs , Statuës,Mo.
faiques & Inſcriptions antiques , enrichies
d'un grand nombre de Figures en Taille
douce. C'est un inquarto , où les Figuresfonttirées
des Antiquitez qu'il a veuës dans ses differens
Voyages ; ily a deux années qu'on y travaille,
&je croy que vous aurez bien du plaifir dans fa
lecture, puis qu'ilest remply d'une eruditionparticuliere,
degagée de ce que la Science de l'Antiquité
a de plus épineux . C'est un Livre qui ſatisfera
également les Sçavans , & ceux qui ne ſepiquent
pas de Sciences car il instruit , & il divertit
, n'y ayant rien qui ne foit intelligible.
L
Livres nouveaux du Mois de Mars 1683.1
cezede
EsConferences Ecclefiaftiques du Dio-
Luçon, indouze 3. volumes , impreffionde
Lyon, tres bien imprimé, fur de
beau papier. 3.1. 15. f.
L'on en trouveauffi d'Impreffion de Paris .
Moyens faciles & éprouvez dont Mr de
L'Orme premier Medecin & ordinaire de
eroisdenos Rois , s'eſt ſervi pour vivre cent
ans, indouze, 3
Le troifiéme Tome de l'Histoire du Trium
yivat, in12. 35.f. le 1.& 2. vol. ſe trouvent
dans laméme Boutique.
Les Memoires de Monfieur de Cirot in1a.
deux volumes. 3. 1. 10. f. 1
Traité de la Sainteté & des devoirs de la
Vie Monastique , par Monfieur l'Abbé de la
Trappe, inquarto, 2. volumes. 12. 1.
La Comedie deMonfieur de la Rapiniere,
in12. 20. f.
Les preuves de Nobleſſe du Pere Mence
ſtrier , Tome deuxième, indouze , 2. 1.
Les Deviſes du Pere Meneſtrier, octavo,
Tome deuxième, 2. 1. 10. f.
Editdu Roy , fur la Declaration faite par
le Clergéde France , de ſes ſentimens, touchant
la puiſlance Eccleſiaſtique , & ce qui
s'eſt paſſé en l'Univerſité, Sorbonne, & Facul
té deDroit, pour l'Enregistrement, in4. 15.f.
Summa Chriftiana, ſeu ortodoxa mora diſciplina.
Opera & Studio M. BONI MERBE-
511, Predict. & Doct, Sorbon, iufolio, 2.vol.
24. livres
-L'on appelle ce Livre , la Theologie de
Monseigneur l'Evêque de Reims .
La Vie reglée dans le monde, ou la manicşe
de bien paſſer lajournée , & de vivre dans,
P'ordre , par Monfieur de la Volpiliere Doteur
de Sorbonne , indouze , 2. Ι.
Traité de l'organe, de l'ouie, contenant la
Structure , les Viages , & les Maladies de
toutes les parties de l'oreille , par Monfieur
Duverney , dellAcademie Royale des Scien
ces, Conſeiller, Medecin ordinaire duRoy,&
Profeffeuren Anatomie & en Chirurgie an
JardinRoyal des Plantes , avec pluſieursFir
gures enTailledouce, indouze , 3.1. 10.
La Vie de Madame Helior , inoctavo. 3.1 ..
1
やややややややややややややか
TABLE DES MATIERES
contenuësdans ce Volume .
Relude
Pafcours de M.I'Intendant de
Montauban , aux PretendusReformez
S
Discoursfait aux mesmes parM. le
Bret Official de la méme Ville, 7
M.l'AbbédeMaurepas estquerypar
les Remedes que le Roy fe donne
lapeinedefaire luy méme ,
Sonnet de M. l'AbbéTallemant, de
l'Academie Françoise ,
14
17
Penſion donnée parle Roy àMademoiselle
de Scudery , 18
Plusieurs Madrigaux envoyez à
Mademoiselle de Scudery, fur le
mesmesujet , 207
Réponse de Mademoiselle de Scude.
try , 24
Entrée de leurs Alteſſes de Zell dans
La Cour de Hanover,& leur rece
ã 3
TABLE
:
ptiondans cette mesme Cour, 26
Lettre contenant plusieurs particularitez
confiderables de Milan,
Parme, Veronne, Padouë, Venise,
& autres Lieux , 41
Nouveaux Intendans de Province,
pag. 63
Addition à l' Article de la mort de
Madamele Coigneux , qui estoit
dans le dernier Mercure , :
64
Agrément donné parle Roy à M.le
+
Marquis de Mirepoix , de la
Charge de Cornete de la premiere
Compagnie des Mousquetaires
,
Confolation ,
Histoire , 1
66
68
72
M.le Marquis de Pomereu est pourveu
du Gouvernement de la Ville
& Citadelle de Doüay , 109
Mort de M. Defparbes de Lufſan,
Comted' Aubeterre , 1
III
Mort de Madame de Céfan , 134
Mort de M.l'Abbéde Graves,114
TABLE
L'Homme Artificiel Anemoscope ou
Prophete Physique des changemens
du temps , 116
Courfesde Chevaux, & à pied, 15 1
Course de Bague faite dans l'Academie
de M. de Mémont ,
Discours de M.l'Evesque de S.Omer,
156
faitauRoy au nom de la Provinced'Artois.
f
157
Lettre de Venise 161
Relation des Opera representez à
Veniſe pendant le Carnaval de
l'année 1683. envoyée àMadame
Chaſſebras du Breau, parM.
Chaſſebras de Cramailles , 164.
Description du Theatre de S. Iean
Chriſoſtome , 175
Opera du Roy Infant , 182.
Opera des deux Césars , 195
Opera du Grand Othon , 203
Opera de Coriolan , 204
Opera de Virgilia, 206
Operade Silla , 208
Opera de Themistocle 11 21k
TABLE.
Operade l'Innocence justifiée , 213
Opera de Cidippe , 1216
Machines ajoûtées à l'opera du
Roy Infant ,
-Opera intitulé Orontea ,
:
Opera de Justin ,
Defcription de tous les Divertiſfemens
de la Cour pendant le Car-
218
221
222
-naval , 229
Mariages qui se font faits de Carnaval.
253
Abjuration, 266
Ceremonie faite aux Capucins de
Vernon , 267
Plusieurs Benefices dunnez par le
Roy, 269
Charges, i 272
Prefens faits par le Roy , la même
Livres, 273
Enigme १ 276
Autre Enigme 277
Conclufion contenant pluſieurs Arti-
+ cles,
1.1 Fin.de la Table...
278
I
MERCURE
GALANT.
J
MARS 1683 .
E ne puis mieux commencer
ma Lettre dans
la ſaiſon où nous fommes
, que pardes Nouvelles
qui regardent la Religion
. & la Picté. Ce que fait le Roy
de jour enjour , en fournit un fi
grand nombre de cette nature ,
que ne pouvant vous parler de
toutes , à cauſe des bornes que
Mars 1683 . A
2 MERCURE
je ſuis contraint de me preſcrire,
je me trouve chaque mois plus
embaraſſé à les choiſir , qu'à les
chercher . Rien ne vous eſt plus
connu que le zele ardent de Sa
Majeſté à voir rentrer au ſein de
l'Egliſe ceux de ſes Sujets qui en
ſont ſortis. Ce zele ne s'étend pas
ſeulement ſur eux ; il va juſqu'à
ouvrir des voyes de ſalut aux
Mahometans & aux Idolatres .
La France eſt l'abord de toutes
les Nations. Il y vient des Gens
de beaucoup de Lieux , où l'on
ne ſçait ce que c'eſt que l'Evangile;
& comme il y en a eu quelques-
uns , qui voulant embrafſer
le Chriſtianiſme , ſe ſont malheureuſement
adreſſez à ceux de
la Religion Pretendue Reformée,
dont ils ont pris les erreurs,
Sa Majeſté avertie de ce déſordre
, a crû y devoir pourvoir ; &
20
GALANT.
3
pour empeſcher qu'à l'avenir on
n'abuſe de leur ignorance , Elle
a fait publier depuis un mois une
Declaration qui porte , que les
Mahometans & Idolâtres qui
voudront ſe faire Chreſtiens , ne
pourront eſtre inſtruits que dans
la Religion Catholique. La même
Declaration défend aux Miniſtres
de la Religion Prétenduë
| Reformée , de ſoufrir dans leurs
Templesou Aſſemblées, les Perſonnes
de la qualité que je viens
de vous marquer , ſous peine ,
outre l'amende arbitraire , qui
ſera au moins de cinq cens livres,
d'eſtre privez pour toûjours de
faire aucune fonction de leur
Miniſtere dans le Royaume. On
ajoûte à cette peine l'interdiction
entiere de la mefme Religion ,
dans les Templesbou autres
Lieux , où ces fortes de Per
A 2
4
MERCURE
ſonnes auront eſté reçûës , ou
foufertes . Voyez , Madame , ſi
l'on peut travailler plus fortement
à ce qui regarde la gloire
de Dieu , & l'intereſt de l'Eglife.
Dans la derniere Aſſemblée
generale que Meſſieurs du
Clergé de France ont tenuëicy,
ils firent dreſſer un Avertiſſement
Paftoral pour ceux de la
Religion Prétenduë Reformée ;
&par le meſme principe de zele
& de pieté , Sa Majeſté a voulu
que la lecture leur en ait eſté
faite dans tous les Lieux où ils
ont des Temples. C'eſt pour cela
que Monfieur Foucault , Intendant
de Montauban , y fit afſembler
le Conſiſtoire dans le
moisde Février. Tout lemonde
ſçait avec combien d'aprobation
il s'acquite depuis longtemps de
cette Intendance. Voicy dans
GALAN T.
5
!
quels termes il expliqua les intentions
du Roy aux Miniſtres,
& à tous les Prétendus Reformez
qui s'eſtoient rendus au
Temple.
MESSIEURS ,
!
1
Le Roy continuant de donner à
fes Sujets de vostre Religion , des
marques de la forte paſſion qu'il a
de les voir tous rentrez dans le fein
de l'Eglise Romaine , Sa Majesté
m'a ordonnéde vous faire aſſembler
icy , pour vous dire quesa volonté
est que vous écoutiez la lecture de
l'Avertiſſement Pastoral de Meffieurs
de l'Assemblée generale du
Clergé de France ; que vous en
receviez la ſignification , & que
vous entendiez ce que Monsieur
le Bret vous dira fur ce sujet . A
A 3
6 MERCURE
quoy je dois ajoûter , qu'aprés que
le Roy vous a ordonné ces choses
comme vostre Souverain , ce Grand
Prince , comme Fils aînéde l'Eglife,
vous exhorte , vous follicite , vous
preſſe , de vous laiſſer toucher aux
plaintes de cette Mere affligée, qui
vous tend les bras inceſſamment , &
dont Sa Majesté est obligée de
prendre la protection . Ie ſouhaite
tres-ardemment en monparticulier,
que les Lumieres Evangeliques qui
font répanduës dans cette Monition
que vous font les Succeſſeurs des
Apostres , ayent affez de force pour
diſſiper les nuages qui nous cachent
les uns aux autres , & que nous
trouvant tous dans une uniformité
defentimens de respect , & de veneration
pour les vertus de nostre
incomparable Monarque , nous puiffions
auſſi nous réünir dans les mê
mes Sentimens pour la Religion
GALANT.
7 7
qu'il profeſſe, & qu'ont profeſſsée nos
Ayeux & les vostres...
Toute l'Aſſemblée marqua
beaucoup de ſoumiffion , & fe
montra preſte d'écouter ; aprés
quoy , Monfieur le Bret , Offi
cial de Montauban , fitlalecture
de l'AvertiſſementPaſtoral. C'eſt
un Ouvrage digne de la charité
de ceux qui l'ont fair , & plein
de raiſons tres fortes, pour obliger
les Prétendus Reformezàré
connoiſtre leur Schiſme , sils
veulent agir de bonne foys Mont
fieur le Bret ajoûta à cettelectur
re un tresabeau Difcourse qin
terminal Affemblée.lleſtoit con
çeu dans ces termes...
MESSIEURS
ة د ا م ل ا
Le fejour que je fais en cette
A 4
8 MERCURE '
vous ,
Ville depuis tant d'années, m'ayant
uny d'amitié avec plusieurs d'entre
m'a auſſi donné lieu de connoistre
& de plaindre voſtre état ;
ce qui m'a faitsouvent defirer l'occafion
de vous y estre utile , & de
pouvoir contribuer à voſtre réunion
avec l'Eglife nostre commune Mere,
de laquelle vous vous estes feparez
depuis plus d'un Siécle. Ce desir
toutefois nem'apas estéparticulier.
La charité Chreftienne l'a inspiré
àbeaucoup d'autres , & principalement
au Clergé de France de la
part de qui jevous parle ; car quoy
qu'ilse fust assemblé l'année derniere
à Paris pour d'autres Affai
res , il ne laiſſa pas de s'appliquer
fortement à celle- là , comme laplus
importante de toutes , parce qu'elle
regarde voſtre ſalut , qui eft cette
affaire que Nostre Seigneur nous a
fo particulierement recommandée ,
GALANT.
9
i
Porro unum eſt neceſſarium . Nôtre
Grand Monarque , dont la pieté
répond ſi dignement au Titre de
Tres- Chrestien que l'Eglise luy a
donné, a trouvé celasi juste , qu'il
a bien voulu charger Monsieur l'Intendant
, comme le Depositaire de
fon autorité dans cette Province ,
de vous faire connoistre là-deſſus
ſes intentions ; de forte que comme
ce qu'il vous en a dit ne peut estre
plus précis , je me contenteray dy
ajouster que l'Eglise estant cette
Arche veritable , hors laquelle il
n'y a point de ſalut , vous n'avez
pû ny dû vous enséparer , quelque
couleur qu'on ait prétendu donner
àcettefeparation. Ie ne doute point
que vous ne difiez que l'Eglise étant
tombée en ruine , il estoit neceffaire
de la reparer. Ce fut le discours ,
comme le prétexte , dontſe prétendirent
couvrir les Autheurs de ce
A. S
OTO MERCURE
Schifme; mais , Messieurs , foufrez.
que je vous réponde avec S. Augu-
Stin, parlant aux Donatistes , que
pour réparerdans l'ordre cette prétenduë
ruine de l'Eglise , bien loin
de la quiter , ilfalloit au contraire
y demeurerplus intimement unis, یم
n'y employer que la charité, le bon
exemple , & la patience. Ce font
les regles que nous preſcrit l'Evangile,
& celles que les Apôtres&
leurs Succeffeurs obferverent dans
l'établiſſement du Christianisme. Ie
diray encor que pourse croire veritablement
capable d'une telle en.
trepriſe , il falloit en avoir la miffion
puis que felon S. Paul , Nemo
fibi fumit honorem , fed qui
vocatur à Deo tanquam Aaron,
fic Chriſtus non ſemetipſum clarificavit
, ce grand Apostre n'ayant
parlé de la forte que pour nous apprendre
l'absolue necesfué d'une
GALAN T. II
Miffion , & mesme l'obligation où
l'on est de ne pas écouter ceux qui
n'en ont point . Nous Scavons tous
qu'il n'y en a que de deux fortes .
l'ordinaire , & l'extraordinaire; que
la premiere ne vient que des Evê
ques , à qui la conduite de l'Eglife
ade tout temps appartenu , Quos
Spiritus Sanctus poſuit Epifcopos
regere Ecclefiam. Vos Autheurs
n'oferent se l'attribuer, parce qu'ils
apprehenderent avec raison que fes
Evesques ne tes defavoüaſſent ; fibien
que dans la necessité où ils fe
crûrent de perfuader qu'ils ne ve.
noient pas d'eux -mesmes, ilsſevanterent
d'avoir l'extraordinaire mais
comme cette Mission ne se prouve
que par des miracles , il est aisé
de connoistre que cen'estoit qu'une
Supoſition , parce qu'outre qu'ils
firent point de miracles , & que
L'esprit de Dien nesçauroit jamais
ne
A6
12 MERCURE
estre qu'uniforme , ils furent toû
joursfipeu d'accord entr'eux , qu'aprés
une infinité de contestations ,
&de querelles ſanglantes , ilspri
rent enfin le party d'établir toutes
les Seêtes diverſes qui ſe voyent en
Allemagne , en Hollande , en Angleterre
, & en France. De forte
qu'une cause si vitiée & fi erronée
, influant neceſſairement la même
defectuosité dans ses effets , il
en faut conclure que vostre état ne
Sçauroit estre meilleur quefonprincipe
, & qu'en un mot tout ce grand
mal ne se peut jamais querix que
parson contraire , c'est à dire que
par voſtre retour à l'Eglife que vous
avezquittée , d'autant plus qu'elle
est la veritable Eglife , qu'en effet
vousy avez esté unis pendantplus
de quinze cens ans , & qu'enfin elle
eſt auſſi viſiblement , qu'incontestablement,
cetteEglise contre laquelle
L
GALAN T.
13
le Sauveurdu Monde a promis que
les Portes de l'Enfer ne prévau.
dront jamais . Nous en avons plu
fieurs preuvesfans contredit , mais
entre autres , le glorieux triomphe
qu'elle a remporté de tant de difé.
rentes. Sectes , qui l'ayant si violemment
attaquéedans tous les Sie
cles , n'ont ſervy qu'à fignaler davantage
leur confusion , & qu'à
rendre plus remarquable l'effet de
cette grande promeffe de I. C. àfon
Epouse. A quoy , Messieurs , pour
ménager le temps qui nous reste ,
j'ajoûteray cette miraculeuse& con-
Stante fucceſſion de ſes Evefques ,
laquelle felon Tertullien , S. Augustin,
&les autres Peres , n'estpas
moins une marque autentiquede fa
verite , quele defaut de cettefucceßion
a toûjours esté dans ſes Rivales
une preuve convainquante de
Leurfauffeté.Je ne m'étendray done
41
MERCURE
Pas davantage , Messieurs , fur ces
grandes veritez , puis que je ne
doute point que vous n'en conceviez
l'énergie , & que cela estant,
il ne me reste plus qu'à vous foubaiter,
comme je fais de tout mon
coeur, la grace d'y eſtre ſenſibles ,
-ainſi qu'à ce qui est contenu plus
au long dans l' Avis Pastoral que
l'Eglife Gallicane vous adreſſe , &
dont je viens de vous faire la
Lecture.
Le Roy ne prend pas ſeulement
ſoin du ſalut des ames de
fes Sujets , mais il en prend auſſi
de leur vie , & de leur ſanté ..
Alexandre, aprés ſes conqueſtes,
s'eſtant attaché à la pratique de
la Medecine , compoſa pluſieurs
Remedes . Noſtre Grand Monarque
en uſe de meſme ,& ſes mains
Royales qui portent fi digneGALANT.
IS
ment le Sceptre , s'employent de
temps en temps à la compofition
de quelques Remedes particuliers
, dont il a luy ſeul la connoiffance
. Monfieur l'Abbé de
Maurepas eſt un témoin de la
vertu de ces Remedes puis qu'ils
-ont eſté ſeuls capables de le guerir
d'une maladie de pluſieurs
années , qui l'avoit détourné de
fon exercice ordinaire de la Predication,
dont il s'acquite à preſent
avec autant de force que s'il
avoit toûjours eu une parfaite
fanté. Ainſi l'on peut dire que
les Remedes que Sa Majesté veut
bien prendre la peine de faire ,
&qu'Elle donne liberalement
au Public , font cauſe que cet
Abbé publie les loüanges de
Dieu dans la Chaire de Verité,
où ſon mal l'empeſchoit de monter.
Ce n'eſt pas ſans ſujet que
16 MERCURE
je vous parle de cette gueriſon,
puis qu'ayant beaucoup éclaté
pardeſſus un grand nombre d'autres
, elle fert à convaincre quelques
Incredules qui n'ont pas
juſqu'icy voulu eſtre perfuadez
que la gueriſon de ceux qui ſe
fervent de ces Remedes , eſt infaillible
. Vous vous ſouvenez
ſans doute , de ce que je vous
ay dit de leur vertu dans une
autre Lettre ; ainſi je ne vous le
répeteray point.
Comme le Roy a ſoin de l'agreable
auſſi bien que de l'utile,
les ſuperbes Apartemens de fon
Palais de Verſailles , où toutes
les Perſonnes d'une qualité diſtinguée
ſont bien reçeuës pour
joüer , ont eſté ouverts juſqu'à
fon depart pour Compiegne.
Leur magnificence a donné lieu
àMonfieur l'Abbé Tallemanti
GALANT
17
de l'Academie Françoiſe, & Premier
Aumônier de Madame , de
faire le Sonnet que vous allez
lire.
1
SUR LES SUPERBES
Apartemens de Verſailles...
D
Ans ce riche Palais , dont la
magnificence
De tous les Curieux tient les yeux
arrestez ,
Dans ces Apartemens qui ſemblent
enchantez ,
Se trouvent la grandeur , l'éclat
&l'abondance.
A
Là, les Ris& les Ieux, la Musique,
la Dance ,
Enfin tous les Plaiſirs , viennent de
tous costez,
On y voit cent Héros , onyvoit cent
Beautez ,
18 MERCURE
Qui du plus grand des Roys revérent
la préſence
Σ
Prod of a
.s.il
Et cependant,malgré laſurpriſe des
fens ,
Y
Dans ces Lieux que LOVIS a rendus
fi charmans ,
Te reſſens en mon ame une peine
importune. :
Ie me vois accablé par un mortel
ennuy ,
Non pour n'avoir rien fait encor
pour mafortune ,
Mais pour n'avoir rienfait qui ſoit
digne de luy.
Il eſt aſſez difficile de faire des
Ouvrages dignes d'un Prince fi
éclairé , mais on en peut faire
qui luy foient agreables ; & c'eſt
GALANT.
19
dequoy Mademoiselle de Scudé,
ry a ſujet de ſe flater , puis que
leRoy vient de luy donner une
Penſion de deux mille livres,ſans
qu'elle euſt rien demandé. Cette
circonſtance luy doit rendre ce
bienfait d'un prix infiny , & fait
éclater en meſme temps, la bonté
,& la justice de ce grand Monarque
, auprés duquel , les Perſonnes
d'un eſprit du premier
ordre , n'ont beſoin que de faire
parler leur merite , pour en avoir
des gratifications. Sa Majesté a
eſté forr applaudie d'avoir donné
cette Penſion , tout le monde
ayant une eſtime particuliere
pour Mademoiselle de Scudery ,
qui nous a donné tant de beaux
Ouvrages. Un peu avant que la
Cour partiſt pour Compiegne ,
cette illuftte Fille alla à Verfailles
faire ſes remercîmens au Roy,
:
20 MERCURE
qui la reçeut , avec l'agrément
dont il reçoit toutes les Perſonnes
d'un merite diftingué . On
ne s'eſt pas tû dans une ſi belle
occafion de parler , & les Madrigaux
ſuivans vous le font connoiſtre.
SUR LA
91
C
:
PENSION
donnée par le Roy à Mademoiſelle
de Scudery.
Sapho
1.
, ceux que LOVIS du comi
ble de fa gloire
Favoriſe de ſes regards ,
Sans la faveur du Sort , Sans les
travaux de Mars ,
Auront un rang illustre au Temple
deMémoire.
Tout l'avenir dira de vous ,
Contre elle le Deſtindéployoit
fon courroux ,
GALAN T. 212
Mais LOUIS corrigea ſon Etoile
cruelle.
Plus grand que la grandeurdont
il fut revêtu ,
Il écoutoit toûjours la Verité fidelle
Qui luy parloit pour la Vertu.
Q
V'on est
I I.
heureux de voir cou
ronner tes Ecrits !
Tout le monde , Sapho , te va rendre
viſite ,
Depuis que d'un Grand Royl'estime
en est leprix.
LOVIS qu'en tafaveur la gloirefollicite,
En récompensant ton mérite,
A charmé tous les beaux Efprits.
III .
A Fortune aujourd'huyse remet
en credit ,
223 MERCURE
On en avoit toûjours médit ,
Souvent au vray Mérite ellefaisoit
outrage;
Mais enfin ils ont fait une étroite
३
anion.
D'illuſtres mains devoient accomplir
cetOuvrage,
LOVIS en est l'Autheur; Sapho, l'occafion.
i
! IV.
SApho, cing
ou fix beaux Efprinse
Diſputoient l'autre jour du prix
De tout ce qu'a produit ton excellent
génie ; e
Puis ayant balance meûrement les
avis ,
Ils prononcerent tous en faveur de
Clélie.
L'écoutay leur Arrest; aprés quoy,je
leur dis ,
GALANT.
23
Sur tout ce qu'on a fait elle a de
T'avantage;
De Sapho cependant le plus
heureuxOuvrage ,
C'eſt d'avoirſçû gagner l'eſtime
de LOUIS
V.
LA Pofterité curieuse
Apprenant de LOUIS les Exploits
les plus grands ,
Trop incredule &soupçonneuse ,
N'y donnera de foy que fur de bons
garands.
LaDivineSapho , témoin irréprochable
,
C
A
Dont l'esprit brillemoins que la fincerité.
Fera dire àla Verité
Ce qui paroiſtra faux , ou du moins
incroyable.
LOVIS, tout grand qu'il eſt ,
24
MERCURE
aura besoin d'appuy
Sapho de tous les temps connoist l'efprit
rebelle ; (
Etfi dans le preſent elle abesoin de
luy,
5
Dans l'avenir il aura beſoin d'elle.
REPONSE DE SAPНО .
LAA Pofterité curieuse
Ne pourra pas douter des Conquestes
du Roy;
Et le Rhin , que Strasbourg aſoûmis
१६ àſa Loy ,
Inſtruira cette Soupçonneuse.
Tant de Combats fameux , tant de
Faits éclatans ,
Tant d'Ennemis vaincus,font d'affés
bons garands ,
Leur témoignage enfin doit estre
irréprochable.
On ne doutera point de leurfincerité,
Et cette grande Verite
Au
GALAN T.
25
AuSculnom du Héros fera toûjours
croyable .
Comme il est des Autels le plus folide
appuy ,
La Déesse aux cent voix ne fera
pas rebelle ;
Sapho dans tous les temps aura be
Soin de luy ,
Et LOUIS est trop grand pour avoir
besoin d'elle.
Le premier de ces Madrigaux
eſt de Monfieur de la Loubere,
Reſident pour Sa Majesté à Straſbourg
, avant que cette Ville
euſt reconnu le Roy pour fon
Souverain. Le ſecond eſt de
Monſieur de S. Clair Turgot ; le
troifiéme , de Mademoiselle Bernard,
( c'eſt la jeune Iris du Commerce
Galant , ſi eſtimée par les
jolies Lettres qui font d'elle dans
ce Livre ; ) le quatrième , de
Mars 1683 . B
26 MERCURE
Monfieur Petit , de Roüen ; & le
cinquième de Mr de Montfort,
Autheur des Conversations Galantes
, qui ont eu un grand fuccés
, & d'un autre Livre qui va
paroître , intitulé , La Politique
des Amans. Monfieur de Montfort
eſt tres - agreable par ſa perfonne
, & par ſon eſprit , & fort
eſtimé dans le beau monde .
Depuis que vous avez ſouhaité
que je vous rendiſſe un compte
exact de ce qui ſe paſſe de
plus éclatant dans toute l'Europe
, je vous ay envoyé des Relations
affez régulieres de beaucoup
de Fêtes de la Cour de Hanover
;& vous en avez veu de fi
grandes & de fi galantes , lors
que la Reyne Mere de Dannemarck
y arriva , que vous eſtes
demeurée d'accord qu'il eſt difficile
de pouſſer plus loin la maGALANT.
27
gnificence , & la galanterie , ſi
l'on en excepte ce qui ſe fait à
la Cour de France , dans laquelle
, ſans qu'il ſoit un jour de Fête
, les Courtiſans aſſemblez autour
de leur Prince au milieu de
ſes ſuperbes Apartemens , font
un plus brillant ſpectacle , que
toutes les autres Cours ne le
ſçauroient faire dans leurs jours
choiſis de ceremonie. On peut
dire que dans ce que j'ay décrit
en diferentes occaſions , la Cour
de Hanover ſuivoit de bien prés
cequ'on voit icy de ſurprenant
pour les Ballets , & pour les
Feux d'artifice. Monfieur de la
Barre Matei , qui contribuoit
beaucoup à ces Spectacles , qui
faifoit les Vers de ces Ballets , &
qui avoit ſoin de m'envoyer les
Mémoires de cette Cour- là,étant
mort , j'ay eſté long- temps ſans
B 2
28 MERCURE
en apprendre aucunes nouvelles .
C'eſt ce qui est cauſe que je n'ay
rien ſçeu de particulier du Mariage
de Monfieur le Prince
George- Loüis, Fils aîné de Monſieur
le Duc de Hanover , avec
Madame la Princeſſe Sophie Dorothée
de Brunſvic & Lunebourg
, fille unique de Monfieur
le Duc de Zell. La Ceremonie
s'en eſtant faite dans la Ville de
ce nom , fur la fin de l'année
derniere , cette illuſtre Princefſe
, qui par l'avantage de ſa beauté
, de ſon eſprit , & de ſa vertu
, auffi bien que par celuy de
ſes grands Biens , s'eſt toûjours
fait diftinguer parmy les Perfonnes
de ſon rang , fit ſon entrée
publique dans la Ville de Hanover
, le 19. Decembre 1682 .
Voicy dans quel ordre elle y fut
reçeuë. Toute la Cour s'eſtant
GALANT. 29
aſſemblée dans le Palais à dix
heures du matin , y dîna au bruic
que faifoient, tant au dehors que
› dans les trois Courts du Château
, les Tambours & les Hautbois
, meflez avec les Trompetes
, & les Timbales des Regimens
des Gardes à pied & à
cheval. Si-toſt qu'on fut hors
de table,con partit pour aller à
la rencontre de Leurs Alteſſes
Sereniffimes de Zell , quis'avançoient
avec grand nombre de
Carroſſes , de Cavalerie , &
d'autre ſuite. On mit pied à terre
à l'approche des'uns des autres
, & aprés s'eſtre ſalüez aux
fanfares des Trompetes des deux
Cours , tous enſemble repritent
le chemin de la Ville.
Le General Offen , à la tefte
d'un Regiment de Cavalerie ,
commença la Marche , & fut
B 3
30
MERCURE
ſuivy du premier Fourrier de la
Cour , qui devançoit un grand
nombre de Palfreniers , menant
des Chevaux de Selle des Gentils-
hommes , & des Miniſtres
de Monfieur le Duc de Hanover
, tres-bien ajuſtez. Cette
grande Troupe eſtant paſſée ,
on vit paroître Monfieur Vitrac,
Premier Ecuyer , & un Piqueur,
avec trente Chevaux de main
de la Petite Ecurie , richement
enharnachez . Ils eſtoient ſuivis.
de vingt-quatre Pages à cheval,
couverts d'une Livrée magnifique
d'Ecarlate chamarée d'argent
, & ayant leur Gouverneur
à leur tête. Aprés eux estoient
les Pages de la Cour de Zell ,
precedant vingt deux Carroffes
à fix Chevaux des Premiers Miniſtres
& Gentilshommes de
Monfieur le Duc de Hanover ,
GALAN T.
31
dont voicy les noms .
Mr Klenck , Premier Gentilhomme
de la Chambre
Droſſard.
&
M' Floramonti , Conſeiller ,&
Droſſard.
M' le Baron de Reexe , Conſeiller.
M Molck , Grand Veneur au
Duché de Grubenhagen .
Mr Vvangenheimb , Grand
: Veneur au Duché de Hanover.
Mª de la Chevallerie , Grand
Echanfon.
Mr le Colonel de Bouſch ,
Colonel des Gardes de Cavalerie.
Me le Colonel Ohr .
r
M le Colonel Bernholtz . 1
M² de Palland , Colonel des
Gardes d'Infanterie .
,
T
Mr Sandis , Grand Ecuyer
B 4
32 MERCURE
de Madame la Ducheſſe..
Mr Harling , Grand Ecuyer
de Mr le Duc .
Mr de Rechau , Maréchal de
la Vieille-Cour.
Mr le Rauchgrafe , Conſeiller
de Guerre, & Colonel .
Mr le General Major du Mont.
Mr Hugo , Conſeiller au
Conſeil Privé , & Vicechancelier.
L
М. Моске , Conſeiller au
Conſeil Privé, & de la Chambre
des Finances .
Mr Bouſche , Conſeiller au
Conſeil Privé , & de la Chambre
des Finances .
Mr le General Major Offen .
Mr le General Major Ofener.
Mr le Baron de Platen , Premier
Miniſtre d'Etat , & Grand
Maréchal de la Cour..
GALANT.
33
MonfieurdePodevils, Lieutenant
General.
Ces Carroſſes eſtoient ſuivis
de ſeize autres de Monfieur le
Duc de Hanover , dans lesquels
on avoit reçeu les Gentilshommes
de la Suite de Leurs Alteſſes
Sereniffimes de Zell . Celuy de
Meffieursles Princes Maximilien
& harles , paroiſſoit enſuite.
Ils avoient fait placer avec eux
Monfieur Chauvet , Lieutenant
General des Troupes de Zell ,
& Monfieur de la Tanne , Ma
réchal de la Cour de Zell. Le
Carroffe de Monfieur le Prince
Frideric- Auguſte ſuivoit ceuxcy.
Monfieur le Marquis d'Arcy,
Envoyé Extraordinaire de Fran
ce , y eut place avec ce Prince?
Vingt-quatreTrompetes de Monfieur
le Duc de Zell , & de моп-
ſieur le Duc de Hanover , avec
B
34
MERCURE
les Timbales de ces Princes ,
précedoient le magnifique Carroffe
de Monfieur le Duc de
Hanover , dans lequel eſtoient
S. A. S. de Zell , avec Madame la
Ducheſſe ſa Femme , S. A. S. de
Hanover , avec Madame la Duchefſe
ſa Femme , & S. A. S. le
Prince aîné , avec Madame fa
nouvelle Epouſe. Des deux cô
tez , marchoient à cheval mon-.
fieur Harling , Grand Ecuyer ,
Monfieur de Sandis, Grand Ecuyer
de madame la Ducheſſe de
Hanover; MonfieurdeLongueïl;,
Grand Ecuyer de la Vieille-
Cour ; Monfieur le Baron de
Reeke ; Monfieur le Baron de
Klenck , premier Gentilhomme
& Droſſard ; Monfieur Saſctoſt ,
Gentilhomme de la Chambre de
Monfieur le Prince aîné . Les
Valets - de - pied alloient teſte
GALANT.
35
nuë ; & Monfieur le Colonel
Bouſch , précedoit les Gardes
du Corps de Monfieur le Duc
deHanover. Le Carroſſe de ma
dame la Princeſſe Sophie- Charlote
, qui estoit accompagnéede
Madame la Comteſſe de Reis',
& de ſa Gouvernante , paroifſoit
après tous ceux que je viens
de vous marquer. Il eſtoit ſuivy
de trois autres dans lequel étoient
placées les Demoiselles de la
Cour. Ceux de Madame la Maréchale
de Platen , de Madame
Offen , & de pluſieurs Perſonnes
diſtinguées , fermerent la
Marche , chacun dans ſon tang..
Lanuit commençoit lors qu'on
entra dans la Ville. On y fut
reçeu au bruit du Canon de ſes.
Ramparts , qui ne ceſſa point,,
juſqu'à ce que Leurs Alteſſes,
paſſant au travers des ruës bor.
B 6
36 MERCURE
dées de Cavaleries , mirent pied
à terre dans la ſeconde Coure
du Chaſteau , ſalüées de la Moufqueterie,
qui ſe tenoit diſtribuée
en divers Corps autour du Palais
. On ſe rendit d'abord aux
Apartemens des mariez , qui brilloient
de toutes parts , enrichis
de Luftres & de Dorures. Tout
ce qu'on y pouvoit trouver à redire
, c'eſt qu'ils n'eſtoient pas
affez vaſtes pour de fi grands
Princes . Comme on rebâtit ce
Palais à la moderne , on y en fait
d'autresqui feront bien- tôtachevez.
Par cette raiſon , les deux
Cours s'étant trouvées fort nombreuſes
, y cauferent de la foule.
Le temps de ſouper étant arrivé,
on monta dans la grande Salle
des Feſtins , extrémement éclatante
par ſes beaux meubles , &
par la richeſſe duBufet ; la quang
GALANT.
37
tité de Vafes & de la Vaiſſelle
de vermeil doré & d'argent , répondant
parfaitement bien aux
riches Tapiſſeries & aux Tapis
de pied dont le pavé eſtoit tout
couvert , juſqu'au bout où l'on
trouva la Table dreſſée ſous le
grand Daiz de parade. Je ne
vous parleray point de l'abondance
des Viandes qu'on y fervit
, ny de la délicateſſe des Vins,
puis qu'il n'y a perſonne qui ne
ſcache combien ces Princes ,
magnifiques en toutes chofes ,
le ſont en cecy , au delà même
de la coûtume de leur Nation
, qui l'emporte fur beaucoup
d'autres dans ces fortes
de Régales . Le Feſtin fut fuivy
d'un Bal ſuperbe , qui termina
la journée . Le lendemain ,
on prit le divertiſſement de la
Comedie , qui fut repreſentée
38
MERCURE
avec grand fuccés , meſlée de
machines , d'Entrées de Ballet ,
& de Choeurs d'Inſtrumens &
de Muſique. Les jours ſuivans
il y eut d'autres Bals , d'autres.
Concerts d'Inſtrumens & de
Voix , d'autres Comedies , &
divers Feux d'artifice d'une invention
admirable. Après toutes
ces réjoüiſſances , dans leſquelles
la magnificence éclata toûjours
, cette illuſtre Compagnie
ſe ſepara , mais ce ne fut qu'aprés
avoir rendu des graces publiques
& folemnelles dans la grande
Chapelle de la Court , pour
l'heureux fuccez du Mariage de
Monfieur le Prince de Hanover
, & de Madame la Princeſſe
de Zell .
Nous avons tant de diférens
Livres de Voyages , qu'il ſemble
qu'on ne puiſſe plus rien apprenGALANT
39.
dre de nouveau des Païs Etrangers
. Cependant chaque Relation
qu'on en fait , a quelque
choſe de ſingulier ; ce qui
ne sçauroit venir que des changemens
qui ſe font dans chaque
Lieu , de l'exactitude des
Voyageurs à y remarquer jufqu'aux
moindres circonstances
de ce qu'ils voyent , & de l'étenduë
de leur eſprit. Les uns
n'oſent écrire de certaines choſes
qu'ils ne connoiſſent point ,
de peur de ne les écrire pas
avec aſſez de juſteſſe ; & d'autres
qui ſe mêlent d'en parler,
n'ont pas toujours ſoin de les
mettre dans leur jour. Ainfi
chacun trouve à faire ſes remarques
dans les Villes où il
paſſe aprés ceux qui l'ont devancé.
C'eſt ce qui me fait
croire que ce ne ſera pas fans
40
MERCURE
plaiſir que vous lirez la Lettre
qui fuit. Elle est d'un Voyageur
plein d'eſprit , & contient
tout ce qu'il a veu de confiderable
à Saint Michel en Savoye
,
à Milan , à Parme , à
Veronne , à Padouë , & à Venife.
:
GALAN T.
41
LETTRE
DE ME DE CHASSEBRAS
DE CRAMAILLES ,
AMadame de Chaſfebras du
L
Breau, ſa Belleſoeur.
Eplaisir que vousme témoignez
avoir pris àce que je vous
ay déja écrit de mon Voyage .
m'oblige , Madame , à continuer.
Trois jours avant que d'arriver à
Turin , nous paſſames par une Ville
ou Village de Savoye , que l'on
nomme Saint Michel , où nous eûmes
lieu de nous conſoler des fatiguesdu
cheminparlaveuë d'un außi
plaisant Spectacle qu'il s'en foit
42
MERCURE
jamais trouvé. C'estoit le jour d'un
Marchédes plus celebres , & qui
avoit attiré douze à quinze cens
Perſonnes des environs , vestuës
d'une façon si peu ordinaire , que
je ne puis m'empefcher de vous en
faire la description. Les Femmes y
portent pour Coifure une petite Pie
ce de Velours ou de Drap noir , qui
defcend jusqu'au bas des jouës fans
faire aucun ply , &se tient ouvert
par les coſtez , pour ne point cacher
leurs oreilles & leurs cheveux,qu'elles
ont ſoin d'entretenir dans une
mal- propreté admirable. Le derriere
de cette Coifure est d'une Etofe
d'une autre couleur , &plat comme
un Chaperon de Vieille , ou plutost
comme un Couvercle de nos plus
grandes Boëtes de Confitures. Ce
derriere , ou cul de Chaperon , est
bordé tout autour d'un Bourrelet ,
gros de quatre doigts , qui leurfait
GALANT.
43
paroiſtre la teſte dans une maniere
de Cercle. Le Corps- de-Jupe , &
les Manches , font aussi de deux
couleurs diferentes , & ces Manches
paſſent pardeſſus le Corps, n'y
ayant que cinq doigts à dire qu'elles
neſejoignent par derriere. La
Iupe qui est fort pliffée , vient jufqu'au
deſſous du ſein , remontant
encor par derriere , enforte qu'entre
le- deſſous du bras &la ceinture , il
n'y a que l'espace juste pour mettre
une Chaine de cuivre jaune ;& ce
qu'ily a de plus plaisant , c'est que
le haut de cette Iupe est pour la
plupart d'une couleur , & le bas
d'une autre . Pour rendre leurs Habits
encor plus extravagans , elles
ont un Tablier plissé de ferge , encor
d'une autre couleur , qui monte
plus haut que leur Ceinture , &
couvre la moitié de leur gorge. Ie
ne vous dis rien de leurs Souliers ,
44
MERCURE
toutes ,
,
qu'on croiroit estre de gros Sabots
de cuir noir. Leurs perſonnes nefont
pas moins extraordinaires . Elles
Sont laides à faire peur , presque
boffuës & boiteuſes , le
menton chargé d'une Loupe groſſe
comme la teste , qui descend fur
leurs Tabliers avec un teint de
couleur de ſuye de cheminée , détrempée
dans de l'eau de fafran.
Leur derriere eft d'une groffeur qui
fait fort lever leurs Iupes. Ainſi ſa
on ne prenoit garde à leur viſage,
on croiroit que ce font des Femmes
groſſes qui marchent à reculons . Les
Habits des Hommes nefont pas toutà-
faitsi bigcarres , mais leurs figures
approchent encor plus des Monſtres.
Les groffes loupes qu'ils ont
toûjours ſous le menton &autour du
col , ſont fort ordinaire dans le fond
de la Savoye , où l'eau des Montagnes
cauſe ces fortes d'imperfections.
GALANT .
45
Mais pour venir à quelque chose
de plus ſolide je vous diray que toute
la peine de nostre Voyage s'est terminée,
pour ainſi dire , à Turin ; &
que depuis , nous n'avons guére eu
de mauvais chemin à effuyer. Nous
primes un Carroſſe jusqu'à Milan,
qui en est éloigné de 32. ou 34.
lieuës . Iln'y a guére davantage de
Milan jusqu'à Padouë , ce qui fait
environ 70. lieuës Françoiſes. Nous
avons preſque toûjours esté en Chai-
Se roulante par un chemin fort plat
& uny , qu'on pourroit nommer un
Cours , ou un lieu de promenade.
Des deux costez il est bordé d'Oliviers
, &d'autres gros Arbres toufus
, & l'on n'y découvré par tout
que des Plaines ſpatieuſes . On est
fort commodement dans ces Chaifes
roulantes . Elles font à deux
Chevaux , & il n'y a place que
pour deux Perſonnes. Celles qu'on
46 MERCURE
nomme Combiatures , dont noUS NOUS
Sommes Servis le plus souvent , courent
la poſte . On en change de quatre
lieues en quatre lieuës , & on
avance bien du chemin. L'usage
en est fréquent en ce Païs , à cau-
Se qu'il estfort marécageux en quelques
endroits , & que les autres
Voitures font fort ſujettes à estre
embourbées .
Les principales Villes où nous
avons passé depuis Turin , font Milan
, Pavie , Plaisance , Parme ,
Guaſtala , Mantouë , Veronne , Vicenze
, & Padouë. Le peu d'étenduë
d'une Lettre m'oblige à ne vous
entretenir que de ce que j'ayveude
plusfingulier.
L'Eglife Capitale de Milan eſt,
je croy , une des plus belles chofes
qu'on puiſſe voir. Figurez- vous ,
s'il vous plaist , une Eglise außi
grande que Nostre- Dame de Paris,
GALANT.
47
و
pavée , & toute revêtuë de marbre
blanc juſques ſur les Voûtes , ornée
de Bas reliefs , avec plus de trois
cens Figures tant en dedans qu'en
dehors , grandes comme le'naturel,
qui ont la meſme beauté des Antiques
, outre quarante à cinquante
Pyramides ou pour mieux dire ,
Aiguilles , qui font en dehors , tou.
tes à jour , & travaillées avec la
derniere délicateſſe , estant finies
& terminées par autant de Figures
, le tout de marbre blanc . Cette
Egliſe n'est pas encore achevée , &
on doit oster le peu de Tableaux
qu'ily a , pour n'y laiſſer que des
Figures de marbre . Il y en ade fort
grandes , & j'en vis deux à une
Chapelle de la Croiſée , qui repre-
Sentent deux Prophetes , & ont
environ dix- huit pieds de hauteur.
Cette Egliſe eſt bâtie à la Gothique
; ce qui est cauſe qu'elle ne donne
48 MERCURE
)
pas d'abord dans la veuë. C'eſt
dommage qu'elle n'est pas assez
éclairée. L'y remarquay l'Epitaphed'un
Iean-Pierre Carcano Marchand
, qui estoit si riche , qu'il
laiſſa en mourant deux cens trente
mille écus d'or pour continuer
ce Bastiment , ayant fait bâtir de
fon vivant en 1624. le nouvelHô
pital de la mesme Ville , qui est
un des plus beaux Edifices que l'on
puiſſe voir. On nous montra dans
cette Cathédrale le Corps de Saint
Charles Borromée , qui attire en
devotion un concours de monde extraordinaire.
La fameuse Bibliotheque
Ambrosiane de Milan , a
esté fondée par le Neveu de ce
Saint , pour estre tous les jours ou
verte à ceux qui veulent y étu
dier , ſoit dans les Lettres , foit
dans la Peinture , ou la Sculpture .
Il y a une grande Salle toute de
Livres
GALANT.
49
i
Livres imprimez ; au nombre de
quarante ou cinquante milles Volumes
; une autre petite Chambre
de Manuscrits , avec deux autres
grandes Salles , dont l'une eſt remplie
de Pieces de Sculpture , tirées
des plus beaux Originaux de Rome,
& l'autre de Tableaux originaux
des meilleurs Maîtres d'Italie. On
met encor entre les Raretez de cette
Ville , les Ouvriers de Cristal de roche
; & parmy un grand nombre
d'Ouvrages tres - delicats , i'y admiray
deux grands Chandeliersou Luſtres
de cristal , dont l'un avoit
douze pieds , ou deux toiſes de
hauteur , fur fix pieds de diametre.
C'estoit un grand Aigle de Pie.
ces de cristal qui en terminoit le
haut ; & des Oyſeaux de toutes
especes en fermoient les branches.
La grandeur & la beauté de cet
Ouvrage est quelque chose de fort
Mars 1683 . C
50
MERCURE
Surprenant. La Chartreuse deMilan
est außi une Eglise d'une tresgrande
beauté. Le Portail en est
de marbre , & tout chargé de Fi
gures & de Bas Reliefs ; &les Autels
des Chapelles font de Pieces de
marbre , & de jaspe de raport , de
diferentes couleurs. Cette Chartreu
Se està une demy- journée de Milan.
Quantité de grands Fardins
en rendent lafolitude tres- agreable
à soixante Religieux , qui y
font chacun tres- commodement lo
gez.
Leferois trop long , si je voulois
vous parlerde toutes les belles Eglifes
, Cabinets , & Palais. Ie vous
diray Seulement en peu de mots ,
qu'à Parme nous admirames le
grand Theatre du Palais, où l'on
repreſente les Comedies & les opéra
dans des Réjoüiſſances extraordinaires
, comme aux Mariages&
GALANT.
Prince ,
anx Naiſſances des Princes. Il est
plus large , & auſſi long que celuy
des Tuilleries ; & ce qu'il y a de
merveilleux , quelque bas qu'on parlefur
ce Theatre , on entend diftinctement
ce que l'on y dit , des Loges
les plus éloignées de la Salle.
I'en fis moy- mesme l'épreuve , &
Sans cela je ne l'aurois jamais crû.
On montre encor les Carroffes du
comme quelque chose de
fort curieux. Il y en a neufde broderie
d'or & d'argent , mais d'une
matiere peſſante &massive , suivant
l'usage de ce Pais.Vous en concevrez
facilement la grandeur ,
quand je vous diray que l'on met
dans la plupart quatre petits Fanteüils
au milieu , outre les places
des deuxfonds. Ily a un de ces neuf
Carroſſes que l'on remarque parmy
tous les autres. Il a le Train & les
Roues couvertes d'argent cizelé, en
C 2
52
MERCURE
Sorte qu'il paroist tout d'argent
maſſif.
AVeronne , on va voir les Iardins
du Comte Muto , principalement
à cause des grandes Allées de
Cyprés , dont il y en a de vingt toi-
Jes dehauteur.
Padouë , qui est la derniere ville
où nous avons passé , a cela departiculier
, qu'on peut aller dans toutes
les rues à couvert , de même que
Sous les Piliers des Halles à Paris.
L'Eglise de S. Antoine de Pade est
la plus frequentée , à cause des
prétieuſes Reliques de ce Saint, dont
le Corps rend continuellement une
odeur douce &fort agreable.Cefont
des profusions de richeſſes que les
prefens qu'on y fait. Aussi c'est la
plus grande devotion de tout le Pais.
Les Pauvres n'y demandent point
l'aumône pour l'amourde Dieu,mais
pour l'amourde S. Antoine de Pade.
GALANT. 3
:
Ily a dans cette Ville une Académie
celebre , où l'on enſeigne toutes
fortes de Lettres, Humanitez, Philofophie
, Mathematiques , Medecine
,&c.Les Ecoliersyfont en grand
nombre , & portent l'Epée. Comme
ils entretiennent presque tous des
Femmes de mauvaiſe vie , ils ſe
rendent maistres de la Ville pendant
la nuit. Ils marchent armez de Piſtolets
; & s'ils rencontrentquelque
Particulier dont ils craignent d'estre
veus , ils se cachent derriere un Pilier
, & tirent fur luy. Ils s'attendent
mesme pourse batre , quand
ils font jaloux les uns des autres.
Celafait que perſonne n'oſe ſortir,
lors que la nuit est venue. Il s'en
paſſe peu ,sans qu'ily ait quelqu'un
de tué. Ce defordre rend la Ville
presque deferte , peu de Perſonnes
voulant l'habiter, par le peritqu'on
y court
C3
54 MERCURE
Pour Venise où je suis preſentes
ment ,je vous diray que c'est la Ville
du monde où l'on peut vivre en
plus grande liberté. On n'est point
obligé de faire de dépense si l'on ne
veut , parce que les vivresyfont à
fort grand marché. Ils y abondent
de tous les coſtez. Le Poiſſon s'y
donne quafipour rien , & toutes les
autres denrées à proportion . Il n'y
aque la viande de Boucherie qui
Joit un peu chere .On neſe rendpoint
devisites , & jamais on ne mene
d'Eftafiers ny de Valets aprés foy.
On vapar eau dans toute la Ville ;
& pour aller par tout en Gondole ,
il n'en coûte pas la moitié de ce qu'il
coûte à Paris pour des Carroffes . Ces
Gondolesfont de petits Bateaux couverts
deferge noire , tres-propres,
où l'on peut estre quatre fort à l'ai-
Se. On y reçoit quelquefois jusqu'à
Six Perſonnes. Ily en a toûjours de
GALANT.
55
preftes , qu'on fait marcher autant
de temps que l'on veut. On peut auff
aller àpied , par le moyen de quantitéde
ruës fort étroites , quife joi
gnent l'une à l'autre par plusieurs
petits Ponts , qui paſſent par deſſus
les Canaux , & qui n'ont point de
Parapets pour laplupart , ce qui est
tres dangereux la nuit . Le grand
Canaltraverſe toute la Ville enferpentant
,& eft borde des plus beaux
Palais de Venise. C'est là que se
font toutes les Promenades dans les
Gondoles. Auſfi les Maiſons yfont
fort cheres. L'Eglife Catholique Romaine
eſt celle du Païs. Ony foufre
encore une Egliſe publique des Grecs ,
& une des Armeniens. Les Iuifs y
font au nombre de trois mille. Ils
logent dans un QuartierSeparé,portent
tous un Chapeaurouge ,&font
fort puiffans en cette Ville. Tous les
Nobles,les Citadins, les Avocats, les
C 4
56 MERCURE
Medecins , & les Notaires , yfont
vestus de la mesme forte , & n'ont
jamais perſonne à leurfuite. Ilfaut
excepter les premiers Magistrats ,
qui ont quelque diférence en leurs
Habits. Ils portent des grandes Manches
, qui vont quasijusqu'à terre,
& peuvent avoir avec eux deux
Valets de Chambre. L'Habit des Nobles
est de Drap noir , long comme
nos Robes du Palais, avec les Manches
àpeu prés de la maniere de nos
Robes de Chambre d'Oüate , le tout
bordéde Fourrure. Ils portent unpetit
Bonnet de laine noire fort ſimple.
F'oubliois à vous dire que les
Citadinsfont les naturels Venitiens,
habituez à Venise , & qui vivent
noblement . Remarquez , s'il vous
plaiſt , que je ne parle qu'en geneval
, car il y a encor d'autres Citadins
qui peuvent exercer certaines
marchandises , & ne portent pas
GALANT. 57
[Habit , mais j'aurois beſoin deplus
de temps pour vous en marquer la
diference . Il n'y a chez les Venitiens
que trois fortes de Charges à
vie ; le Doge , qui est le Chef; le
Chancelier , qui est un Citadin , &
qui n'est jamais tiré du Corps des
Nobles;& les Procurateurs de Saint
Marc, dont la principale fonction
eft d'avoirſoin des grands revenus
de cette Eglife,&de prendre laprotection
des Veuves , de Orphelins,
&des Pauvres. Toutes les autres
Charges ne ſe donnent que pour un
an , ou tout au plus pourfeize ou
dix-huit mois , &ordinairement il
faut beaucoup d merite pouryparvenir.
L'électon s'enfait par balosations
, & plupart des grandes
Causes fe igent de mesme. Ainsi
les Officies ne sçavent jamais les
avis les ns des autres. Les Habits
de cerémnie des Senateurs font ma
CS
58
MERCURE
gnifiques. Ce sont des. Robes fort
amples , avec de grandes Manches
qui pendent à terre , & qui ont autant
de tour qu'en a le bas de la
Robe . Elles font de Damas rouge à
grandes fleurs , toutes bordées &
doublées depoil de Marte , dont on
fait les plus beaux Manchons de nos
Dames de Paris . Ils ont la Stole fur
l'épaule , en maniere de Chaperon..
C'est un morceau de Velours rouge
large d'un quartier , & long environ
d'une aune . Elle est de Velours
violet à ceux qui font en deüil ; &
quand on a esté dans les Ambaſſades
, on la porte toute d'or. Cela
n'empeſche pas que les Reglemens
contre le Luxe nefoient si beaux à
Venise, que, comme je vous l'ay déja
dit , à l'exception des Perſonnes qui
font dans les premieres Dignitez, ب&
qui peuvent avoir un ou deux Va-
Lets de Chambre avec Manteau à
GALANT.
رون
leurfuite , tous les autres Nobles ne
peuvent mener aucun Domestique..
Ceux même qui conduisent les Gondoles
( cefont les Carroffes de Veniſe
) ne sçauroient estre veſtus de
Livrées. C'est un privilege qui n'est
que pour les nouveaux Mariez durant
les deux premieres années de
leur mariage , encore commence- t'on
àperdre cette coûtume. Les Courti
Sannes ne pratiquent jamais avec
Les Gentilles-Donnes , qui font les
Femmes des Nobles , ſi ce n'est dans
le temps que l'on peut allermasqué..
Il leur est alors permis de prendre
un Masque , &de se trouver dans
les mefmes Compagnies. Les Centilles-
Donnes vont toûjours accom--
pagnées de quelques Femmes ,
tâchent d'imiter les manieres Fran--
çoiſes dans leurs veftemens. Les Filles
des Nobles & des plus riches
Marchands , ne paroiſſent point en
G6
60 MERCURE
public , & ne font d'aucun diver
tiſſement. Ainsi depuis ſept Semaines
que je fuis icy , je n'en ay veu
qu'une par hazard , quoy que jefrequente
affez les Eglifes. Laraiſon
eft, qu'on les met preſque toutes dans
des Convents , d'où elles ne fortent
que pour estre mariées . Leurs Amans
ne les voyent ordinairement que le
iour qu'ils les époufent , & ils fe
prennent l'un l'autre au hazard.Les
autres Filles qui ne font point dans
les Convents , font enfermées fort
étroitement , & vont à la Messe
dés lepoint du iour , avec un grand
Voile qui les couvre , & une Vieille
qui les conduit . Pour les Femmes
d'Artisans , ou de Marchands peu
confiderables , elles menent leurs
Filles par tout dans les ruës aves
des Voiles dont elles fe cachent autant
qu'elles veulent. Les Meres
& les Filles ont le ſein tout décou
GALANT. 61
vert , & les Meres ne trouventpas
mauvais que ceux qui paſſent regardent
leurs Fillesfous lene.z Au
contraire , toutes celtes qui font iolies
, ne manquent guére de lever un
peu leur Voile , afin defefaire voir.
Ceux qui vendent les Fruits , les
Herbages , & le Poiffon , font obligez
deſe tenir debout toute la iournée
, & ne peuvent avoir de Siege
àcoſtéd'eux ou dans leurs Boutiques.
On a étably cela pour rabatre l'arrogance
qui ne fe trouve que trop fouvent
dans ces fortes de petites Gens.
L'Hyver n'a pas esté incommode en
cette Ville. Ala verité il n'yfait
pas moins froid qu'à Paris , & iy
ay veu les bords déquelques Canaux
gelez , mais celan'empeſche pas que
le Soleil neparoiffe tout le iour. Cela
radoucit le temps ,&laffela liberte
de se promener foir & matin dans
la Place de S.Mare , &fur le bord
62 MERCURE
de la Mer , où ilse trouve toûjours
un auſſi grand nombre de Perſonnes,
qu'on y en voit ordinairement dans
les belles ſoirées de l'Eté. La diférence
est que ce ne font que des
Hommes. Les Ieux de Baffete ont
commencéd'estre ouverts dés le lendemain
de Noël. C'est quelque chose
de furprenant de voir dans un même
temps & dans une ſcule Mai-
Son , qui est destinée pour cela , cinquante
ou foixante Tables , toutes
remplies de monceaux d'or & d'ar--
gent . Depuis qu'on est entré dans
le Carnaval, plusieurs ne fortent
qu'en maſque matin & foir , ex--
cepté en allant à la Meffe . C'est
presque une neceſſivé d'en userainsi,
pour ceux qui veulent goûter la liberté
de cette saison. Autrement
on est exposéà bien des inſultes , ce
qui n'arrive iamais aux Masques
qui font Sous la protection du Pu
€
GALANT. 63
.
blic, & pour lesquels on a beaucoup
de respect. Ie fuis, &c.
J'ay diferé juſqu'icy à vous
parler du changement qui s'eſt
faitdans les Intendances , parce
que je n'en eſtois pas affez bien
inſtruit . Les trois Generalitez de
Normandie ont eſté remplies par
de nouveaux Intendans ; celle de
Roüen , par Monfieur de Méliand
, qui estoit à Caën , celle
de Caën , par Monfieur de Morangis
, qui eſtoit à Alençon ; &
celle d'Alençon , par Monfieur
de Bouville , qui estoit à Moulins.
Monfieur de Bercy a eſté
pourveu de l'Intendance d'Auvergne
; Monfieur Poncet , qui
eſtoit à Bourges , de celle de Limoges;
Monfieur de Seraucourt,,
de celle de Bourges ; Monfieur le
Bret , qui estoit à Limoges , de:
64
MERCURE
celle de Dauphiné ; & Monfieur
le Goulx de la Berchere, de celle
deMoulins. Ces ſortes d'Emplois
demandant beaucoup de prudence
,de ſçavoir , & de condutte
, le Roy ne les confie qu'à des
Gens , qui ont de tres- grandes
qualitez.
En vous apprenant la mort de
Madame le Coigneux , Veuve de
Monfieur le Coigneux , Seigneur
de Bezonville , je vous marquay
il y a un mois que de deux Filles
qu'elle avoit laiffées , l'une eſtoit
encore à marier. J'ay ſçeu depuis
ce temps là , que le Memoire
qu'on m'avoit donné de cet Article
n'eſtoit pas exact , & que
cette ſeconde Fille a épousé un
Gentilhomme de Normandie ,
nommé Monfieur de Brilly , de
la Maiſon de Gouſtimeſnil-Martel
, qui ſans contredit eſt une
GALANT. 65
des plus anciennes qu'on puiſſe
trouver. La Terre de ce nom là
eſt dans cette Famille il y a plus
de cinq cens ans , avec la qualité
de Chaſtellenie. Ceux qui la poſſedoient
dés ce temps - là , prenoient
le titre de Chevalier , ce
qui eſt juſtifié par des Chartres
incontestables dans les Archives
de l'Abbaye de Valmont. Ses Armes
font trois Marteaux . Ellene
s'eſt jamais mef- alliée , & pluſieurs
de ceux qui en ſont ſortis
ont eſté fort confiderez des Roys
Charles IX. Henry III. & Henry
IV . comme il paroiſt par les
Lettres que ces Princes leur ont
écrites,& par quantité d'Emplois
qui leur ont eſté donnez. Mon
ſieur de Brilly- Martel , qui a
épousé Mademoiselle le Coigneux
, eſt digne de ſes Ance-
Ares. Il eſt Neveu de Mademoi
66 MERCURE
ſelle de Scudery , & a l'avantagede
prouver dix - ſept Filiations
dans ſa Race.
Monfieur le Marquis de Mirepoix
a eu l'agrémentdu Roy pour
la Charge de Cornete de la Premiere
Compagnie des Mouſquetaires.
Il eſt Fils de Monfieur le
Marquis de Mirepoix , Aîné de
l'illuſtre Maiſon de Lévy,& Gouverneur
de Foy ; & de Dame
Marie de Piédufou , de la Maiſon
des marquis de Piédufou , iſſus
des anciens Comtes de Champagne.
Ce jeune Seigneur ſoûtient
avantageuſement la gloire
de ſes Anceſtres .
Je vous envoye un Air nou,
veau , qui ne vous plaira pas
moins que le dernier , puis qu'il
eſt d'un auſſi habile maiſtre.
GALANT
des choſes du monde. monteſte
envoyez à une Dame , qui avoit
1
chargement dumpent pas je voy X
Ihyuer la verdfrimats
*
Amour
as amour soultoutsler coeurs ne
ffrep dans ta erieurs amour
aun aur habile Mantre .
GALANT 67
AIR NOUVEAU.
Q
Vel changement dans la
Nature !
Oüy,mesyeux ne se trompent pas,
Ievoy dans l'Hyver la verdure,
Et dans le coeur d'Iris ie trouve les
frimas...
Amour, belas, Amour, Soulage mon
martire ;
Toy qui regnes dans tous les coeurs,
NeSouffre pas dans ton Empire
Que le cruel Hyver exerce ses ri
gucurs.
Les Vers que j'ajoûte à ceux
de cette Chanſon , doivent eſtre
d'un grand poids pour ceux qui
voudront faire une ſerieuſe reflexion
ſur le peu de certitude
des choſes du monde. Ils onteſté
envoyez à une Dame , qui avoit
68 MERCURE
fait une perte tres - conſidérable.
CONSOLATION.
NEregretez point, Vranie,
L'état où vous avez esté.
Ce n'est pas la prosperité
Qui fait toûiours icy le bonheur de
la vie;
Et bienſouvent l'adverſité
** Dont tôt ou tard elle eft fuivie .
N'enleve aux Malheureux qu'elle
aperfecuté ,
Que ce qui fourniſſoit de matiere à
l'envie ,
Et met le reste enSeûreté.
La Fortune à nos voeux àla fin exo
rable
GALANT. 69
Au rang de ſes Mignons à peine
nous a mis ,
Qu'un traitement ſi favorable ,
Du reste des Mortels nous fait des
Ennemis .
Chacun d'eux contre nous s'irrite,
Et cette foule de Ialoux
Ne Songe qu'àvangerſur nous
L'affront que cette Aveugle a fait
àleur merite.
Ainsi loin denous réjoüir シ
Desfaveurs quefur nous il luy plaît
de répandre , 4
Nous commençons lors à comprendre
,
Que la peine de les défendre
Paſſe le plaisir d'en jouir.
D Il faut du bien dans la Ieuneſſe,
Pour fournir à tous ſes plaiſirs ;
Mais l'âge qui lafuit , & fait noſtreſageſſe
,
70
MERCURE
Fait auſſi qu'onſepaſſe aisément de
richeffe ,
En affoibliſſant nos defirs.
Peu de chofe fait l'opulence
De cette tranquillefaifon.
Quand la Nature & la Rai-
Son
Réglent ſeules nostre dépense ,
•On ne voit jamais l'indigence
Troubler la paix de la Maison.
:
Oubliez pour toûjours vostre triſte
avanture ,
Au lieu de tous ces biens qu'on vient
de vous ofter ,
Faites- vous deſormais une richeſſe
En vous accoûtumant àne rienfouhaiter.
} 71
GALANT.
Vous croiriez , dites-vous , voſtre
SortSuportable ,
Si vosfeuls interests faisoient vôtre
douleur ;
Et vous n'eſtes inconsolable ,
Qu'à cauſe que vostre malheur
Fait perdre à vos Enfans un destin
agreable.
Nepermettez jamais que cette illufion
D'un nouveau chagrin vous accable
;
Cette innocente aßection
N'est rien qu'un pretexte honorable
Dont pour vous tourmenter se fert
l'ambition.
:
i
Donnez à vos Enfans ce qu'uneMere
fage
72 MERCURE
Peut encor leur donner quand elle a
tout perdu ,
En leur laiſſant pour heritage
L'exemple de vostre vertu,
Apprenez- leur qu'un gros partage
N'est pas ce qui fournit les folides
plaisirs ;
Il estsimal- aisé d'en faire un bon
usage ,
Qu'un ſi dangereux avantage
Ne doit estre jamais l'obiet de leurs
defirs.
Quelques fermens qu'on puifſe
avoir faits d'aimer conſtamment
, on a beſoin d'uſer de précaution
pour tenir parole. Il faut
êviter les belles Perſonnes ; leur
veuë eſt toûjours tres- dangereuſe,&
une Coquete meſme, quand
elle a de l'agrément , & un efprit
un peu délicat , mettra en
peril
GALANT.
1
73
péril la fidelité la mieux éprouvée.
L'Avanture dont je vay
vous faire part , nous le fait connoiſtre.
Elle a eſté écrite par une
Perſonne d'eſprit , dont le ſtile
vous plaira. Je n'y change rien ;
& ce que vous allez lire , eſt le
Memoire que j'en ay reçeu. Un
jeune Comte , d'une des meilleures
Maiſons du Royaume , s'étant
nouvellement eſtably dans
un Quartier , où le Jeu & laGalanterie
regnoient également, fut
obligé d'y prendre party comme
les autres ; & parce que ſon coeur
avoit des engagemens ailleurs , il
ſe déclara pour le Jeu , comme
pour ſa paſſion dominante ; mais
le peu d'empreſſement qu'il y
avoit , faiſoit aſſez voir qu'il ſe
contraignoit , & l'on jugea que
c'eſtoit un Homme qui ne s'attachoit
à rien , & qui dans la ne-
Mars 1683 .
D
74
MERCURE
ceffité de choiſir , avoit encor
mieux aimé cet amuſement , que
de dire à quelque Belle ce qu'il
ne ſentoit pas. Un jour unetroupe
de jeunes Dames qui ne
joüoient point , l'entreprit ſur ſon
humeur indiférente. Il s'en défendit
le mieux qu'il put , alléguant
ſon peu de merite , & le
peu d'eſperance qu'il auroit d'être
heureux en amour ; mais on
luy dit que quand il ſe connoîtroit
affez mal pour avoir une fi
méchante opinion de luy- mefme
, cette raiſon ſeroit foible contre
la veuë d'une belle Perſonne ;
& là deſſus on le menaça des
charmes d'une jeune marquiſe ,
qui demeuroit dans le voiſinage ,
&qu'on attendoit. Il ne manqua
pas de leur repartir qu'elles -mefmes
ne ſe connoiſſoient point afez
, & que s'il pouvoit échaper
GALANT. 75
A
au peril où il ſe trouvoit alors , il
ne devoit plus rien craindre pour
fon coeur. Pour réponſe à ſa galanterie
, elles luy montrerent la
Dame dont il eſtoit queſtion , qui
entroitdans ce moment. Nous
parlions de vous , Madame , luy
dirent- elles en l'apercevant. Voicy
un Indiférent que nous vous
donnons à convertir. Vous y étes
engagée d'honneur , car il ſemble
vous défier auffi-bien que
nous. La Dame & le jeune Comte
ſe reconnurent , pour s'eſtre
veus quelquefois à la Campagne
chez une de leurs Amies . Elle
eſtoit fort convaincuë qu'il ne
meritoit rien moins que le reproche
qu'on luy faiſoit , & il n'eſtoit
que trop ſenſible à ſon gré ; mais
elle avoit ſes raiſons pour feindre
de croire ce qu'on luy diſoit . C'étoit
une occaſion de commerce
D 2
76 MERCURE
avec un Homme , ſur lequel depuis
longtemps elle avoit fait des
deſſeins qu'elle n'avoit pû executer.
Elle luy trouvoit de l'eſprit,
&de l'enjouëment , & elle avoit
hazardé des complaiſances pour
beaucoup de Gens , qui aſſurément
ne le valoient pas ; mais fon
plus grand mérite eſtoit l'opinion
qu'elle avoit qu'il fuſt aimé d'une
jeune Demoiſelle qu'elle haïſſoit,
& dont elle vouloit ſe vanger.
Elle prit donc ſans balancer le
party qu'on luy offroit , & aprés
luy avoir dit qu'il falloit qu'on
ne le crût pas bien endurcy , puis
qu'on s'adreſſoit à elle pour le
toucher , elle entreprit de faire
un Infidelle ſous prétexte de convertir
un Indiferent. Le Comte
aimoit paſſionnément la Demoiſelle
dont on le croyoit aimé , &
il tenoit à elle par des engage
GALAN T.
77
mens ſi puiſſans , qu'il ne craignoit
pas que rien l'en puſt détacher.
Sur tout il ſe croyoit fort
en fûreté contre les charmes de
la marquiſe. Il la connoiſſoit pour
une de ces Coquetes de profeffion
, qui veulent à quelque prix
que ce ſoit engager tout le mon
de , & qui ne trouvent rien de
plus honteux que de manquer
une Conqueſte. Il ſçavoit encore
que depuis peu elle avoit un
Amant, dont la nouveauté faifoit
le plus grand mérite , & pour qui
elle avoit rompu avec un autre
qu'elle aimoit depuis longtemps,
& à qui elle avoit des obligations
eſſentielles . Ces connoiffances
luy ſembloient un remede aſſuré
contre les tentations les plus prefſantes
. La Dame l'avoit aſſez veu
pour connoître quel eſtoit fon
éloignement pour des Femmes
D
3
78 MERCURE
de ſon caractere ; mais cela ne fit
que later ſa vanité . Elle trouva
plus de gloire à triompher d'un
coeur qui devoit eſtre ſi bien défendu
. Elle luy fic d'abord des reproches
de ne l'eſtre pas venu
voir depuis qu'il eſtoit dans le
quartier , & l'engagea à reparer
fa faute dés le lendemain. Il alla
chez elle , & s'y fit introduire par
un Conſeiller de ſes Amis , avec
qui il logeoit , & qui avoit des
liaiſons étroites avec le mary de
la marquiſe. Les honneſtetez qu'-
elle luy fit, l'obligerent enſuite d'y
aller pluſieurs fois ſans introdu-
Geur ; & à chaque viſite , la Dame
mit en uſage tout ce qu'elle
crut de plus propre à l'engager.
Elle trouva d'abord toute la réſiſtance
qu'elle avoit attenduë. Ses
foins , loin de faire effet , ne luy
attirerent pas ſeulement une pa
GALANT. 79
role qui tendiſt à une déclaration ;
mais elle ne deſeſpera point pour
cela du pouvoir de fes charmes.
Ils l'avoient ſervie trop fidellement
en d'autres occafions, pour
ne luy donner pas lieu de ſe flater
d'un pareil ſuccés en celle- cy.
Elle crut même remarquer bientoſt
qu'elle ne s'eſtoit pas trompée.
Les viſites du Comte furent
plus frequentes . Elle luy trouvoit
unenjou ëment que l'on n'a point
quand on n'a aucun deſſein de
plaire. Mille railleries divertiſſantes
qu'il faiſoit ſur ſon nouvel
Amant ; le chagrin qu'il témoignoit
quand il ne pouvoit eſtre
ſeul avec elle , l'attention qu'il
preſtoit aux moindres choſes
qu'il luy voyoit faire tout cela
luy parut d'un augure merveilleux
, & il eſt certain que fi elle
n'avoit pas encor le coeur de ce
,
D 4
80 MERCURE
prétendu Indiférent , elle occupoit
du moins ſon eſprit. Il alloit
plus rarement chez la Demoiſelle
qu'il aimoit , & quand il eſtoit
avec elle , il n'avoit point d'autre
ſoin , que de faire tomber le diſcours
ſur la Marquiſe. Il aimoit
mieux railler d'elle que de n'en
rien dire. Enfin ſoit qu'il fuſt ſeul,
ou en compagnie , fon idée ne
P'abandonnoit jamais . Quel dommage
, diſoit - il quelquefois , que
le Ciel ait répandu tant de gra
ces dans une Coquete ? Faut- il
que la voyant ſi aimable , on ait
tant de raiſon de ne point l'aimer
? Il ne pouvoit luy pardonner
tous ſes charmes ; & plus il
luy en trouvoit , plus il croyoit la
haïr. Il s'oublia meſme un ſoir
juſques à luy reprocher ſa conduite
, mais avec une aigreur
qu'elle n'auroit pas ofé eſperer
GALAN T. 8г
fi-toſt. A quoy bon , luy dit- il ,
Madame , toutes ces oeillades , &
ces manieres étudiées que chacun
remarque , & dont tant de
Gens ſe donnent le droit de parler
? Ces ſoins de chercher à plaire
à tout le monde , ne ſont pardonnables
qu'à celles à qui ils
tiennent lieu de beauté. Croyezmoy,
Madame , quittez des affectations
qui font indignes de
vous. C'eſtoit où on l'attendoit .
La Dame eſtoit trop habile pour
ne diftinguer pas les conſeils de
l'amitié , des reproches de la jalouſie.
Elle luy en marqua de la
reconnoiſſance , & tâcha enfuite
de luy perfuader que ce qui
paroiſſoit coqueterie , n'eſtoit en
elle que la crainte d'un veritable
attachement
C
que du naturel
dont elle fe connoiſſoit , elle ne
pourroit eſtre heureuſe dans un
D
S
82 MERCURE
engagement , parce qu'elle ne
ſe verroit jamais aimée , ny avec
la meſme fincerité , ny avec la
meſme délicateſſe dont elle ſouhaiteroit
de l'eſtre , & dont elle
ſçavoit bien qu'elle aimeroit . Enfin
elle luy fit un faux Portrait de
fon coeur , qui fut pour luy un
veritable poifon. Il ne pouvoit
croire tout - à- fait qu'elle fuſt ſincere
, mais il ne pouvoit s'empeſcher
de le ſouhaiter. Il cherchoit
des apparences à ce qu'elle
luy diſoit , & il luy rappelloit milles
actions qu'il luy avoit veu
faire afin qu'elle les juſtifiaſt ; &
en effet , ſe ſervant du pouvoir
qu'elle commençoit à prendre
fur lay, elle y donna des couleurs
qui diſſiperent une partie de ſes
ſoupçons , mais qui pourtant
n'auroient pas trompé un Homme
qui euſt moins ſouhaité
2
1
GALANT. 83
de l'eſtre . Cependant , ajoûtat'elle
d'un air enjoüé, je ne veux
pas tout- à- fait diſconvenir d'un
défaut , qui peut me donner lien
de vous avoir quelque obligation
. Vous ſçarez ce que j'ay entrepris
pour vous corriger de celuy
qu'on vous reprochoit. Le
peu de ſuccés que j'ay eu , ne
vous diſpenſe pas de reconnoître
mes bonnes intentions , & vous
me devez les meſmes ſoins . Voyons
ſi vous ne ſerez pas plus
heureux à fixer une Inconſtanre
, que je l'ay eſté à toucher un
Infenfible. Cette propoſition ,
quoy que faire en riant , le fic
rentrer en luy meſme , & alarma
d'abord ſa fidelité. Il vit qu'elle
n'avoit peut- eſtre que trop reüffi
dans ſon entrepriſe , & il reconnut
le danger où il eſtoit ; mais
fon panchant commençant à luy
D6
84 MERCURE
rendre ces reflexions fâcheuſes,
il tâcha bientoſt à s'en délivrer.
Il penſa avec plaiſir,que fa crainte
eſtoit indigne de luy , & de la
Perfonne qu'il aimoit depuis ſi
longtemps. Sa délicateſſe alla
meſme juſqu'à ſe la reprocher
comme une infidelité , & aprés
s'eſtre dit à ſoy- meſme , que c'étoit
déja eſtre Inconſtant que de
craindre de changer , il embrafſa
avec joye le party qu'on luy
offroit. Ce futun commerce fort
agreable de part & d'autre. Le
pretexte qu'ils prenoient rendant
leur empreſſement un jeu
goûtoient des plaiſirs qui n'étoient
troublez d'aucuns ſcrupules.
L'Italien qu'ils ſçavoient tous
deux , eftoit l'interprete de leurs
tendres ſentimens. Ils ne ſe voyoient
jamais qu'ils n'euſſent à ſe
donner unBillet en certe Langue,
,
ils
GALANT.
85
car pour plus grande fûreté , ils
eftoient convenus qu'ils ne s'envoyeroient
jamais leurs Lettres .
Sur tout elle luy avoit défendu
de parler de leur commerce au
Conſeiller , avec qui il logeoit,
parce qu'il eſtoit beaucoup plus
des Amis de ſon Mary , que des
fiens ; & qu'autrefois ſur de
moindres apparences , il luy avoit
donné des ſoupçons d'elle fort
deſavantageux. Elle luy marqua
meſmedes heures où il pouvoit
le moins craindre de les rencontrer
chez elle l'un ou l'autre , &
ils convinrent de certains fignes
d'intelligence pour les temps.
qu'ils y feroient . Ce myſtere étoit
un nouveau charme pour le jeune
Comte. La Marquiſe prit enſuite
des manieres fi éloignées
d'une Coquete , qu'elle acheva
bien- toſt de le perdre. Juſques- là
86 MERCURE
elle avoit eu un de ces caracte
res enjoüez , qui reviennent quafi
àtout le monde , mais qui deſeſfperent
un Amant ; & elle le quita
pour en prendre un tout oppoſé,
fans le luy faire valoir comme un
facrifice . Elle écarta ſon nouvel
Amant , qui estoit un Cavalier
fortbien- fair . Enfin loin d'aimer
l'éclat, toute fon application étoit
d'empefcher qu'on ne s'apperçeût
de l'attachement que le
Comte avoit pour elle ; mais malgré
tous ſes ſoins , il tomba un
jour de ſes poches une Lettreque
ſon Mary ramaſſa , ſans qu'elley
priſt garde. Il n'en connut point
le caractere , & n'en entendit
pas le langage ; mais ne doutant
pasque ce ne fuſt de l'Italien , il
courut chez le Conſeiller qu'il
ſçavoit bien n'eſtre pas chez luy,
feignantde luy vouloir commue
GALANT.
87
:
niquer quelque affaire. C'étoit
afin d'avoir occafion de parler au
Comte,qu'il ne ſoupçonnoit point
d'eſtre l'Autheur de la Lettre ,
parce qu'elle eſtoit d'une autre
main . Pour prevenir les malheurs
qui arrivent quelquefois des Lettres
perduës , le Comte faiſoit
écrire toutes celles qu'il donnoit
à la Marquiſe , par une Perſonne
dont le caractere eſtoit inconnu
. Il luy avoit porté le jour precedent
le Billet Italien dont il
s'agiſſoit . Il eſtoit écrit ſur ce qu'-
elle avoit engagé le Conſeiller à
luy donner à ſouper ce meſme
jour-là ; & parce qu'elle avoit
fçeu qu'il devoit aller avec ſon
Mary à deux lieuës de Paris
Papreſdinée , & qu'ils n'en reviendroient
que fort tard , elle
eſtoit convenue avec ſon Amant,
qu'elleſe rendroit chez luy avant
88 MERCURE
leur retour. La Lettre du Comte
eſtoit pour l'en faire ſouvenir, &
comme un avantgouſt de la fatisfaction
qu'ils ſe promettoient
cette ſoirée. Le Mary n'ayant
point trouvé le Conſeiller , demanda
le Comte. Dés qu'il le
vit , il tira de ſa poche d'un air
empreſſé quantité de Papiers , &
le pria de les luy remettre quand
il ſeroit revenu. Parmy ces Papiers
eſtoit celuy qui luy donnoit
tant d'agitation . En voicy un ,
luy dit- il , feignant de s'eſtre mépris
, qui n'en eſt pas. Je ne ſçay
ce que c'eſt . Voyez ſi vous l'entendrez
mieux que moy , &
l'ayant ouvert , il en lût luy même
les premieres lignes , de peur
que le Comte jettant les yeux fur
la ſuite , ne connût la part que la
Marquiſe y pouvoit avoir
que la crainte de luy apprendre
,
&
GALANT. 89
de fâcheuſes nouvelles, ne l'obligeaſt
à luy déguiſer la verité . Le
Comte fut fort ſurpris quand il
reconnut ſa Lettre. Un trouble
ſoudain s'empara de ſon eſprit ;&
il eut beſoin que le Mary fuſt occupé
de ſa lecture, pour luy donner
letempsde ſe remettre. Aprés
en avoir entendu le commencement
; Voila, dit- il, contrefaiſant
l'étonné , ce que je cherche depuis
longtemps . C'eſt le rôle
d'une Fille qui ne ſçait que l'Italien
, & qui parle à fon Amant
qui ne l'entend pas. Vous aurez
veu cela dans une Comedie
Françoiſe , qui a paru cet Hyver.
MilleGens me l'ont demandé , &
il faut que vous me faſſiez le plaifir
de me le laiſſer. J'y confens ,
luy répondit le Mary , pourveu
que vous le rendiez à ma Femme
, car je croy qu'il eſt à elle.
१० MERCURE
Quand lejeune Comte crut avoir
porté aſſez loin la credulité du
Mary , il n'y eut pas un mot dans
ce pretendu rôle Italien , dont il
ne luy vouluſt faire entendre l'explication
; mais le Mary ayant ce
qu'il ſouhaitoit , benît le Ciel en
luy-meſme de s'eſtre trompé ſi
heureusement , & s'en alla où
l'appelloient ſes affaires . Aufſitoſt
qu'il fut forty , le Comte
courut à l'Eglise , où il eſtoit für
de trouver la Dame , qu'il avertit
par un Billet qu'il luy donna
ſecretement , de ce qui venoit
de ſe paſſer , & de l'artifice dont
il s'eſtoit ſervy pour retirer ſa
Lettre. Elle ne fut pas fitoſt rentrée
chez elle , qu'elle mit tous
ſes Domestiques à la queſte du
Papier , & fon Mary eſtant de retour
, elle le luy demanda. Il luy
avoüa qu'il l'avoit trouvé ,& que
GALANT.
91
le Comte en ayant beſoin , il
l'avoit laiſſé entre ſes mains . Me
voyez- vous des curiofitez ſemblables
pour les Lettres que vous
recevez , luy répondit- elle , d'un
ton qui faiſoit paroiſtre un peu
de colere ? Si c'eſtoit un Billet
tendre , si c'eſtoit un rendez - vous
que l'on me donnat , ſeroit- il
agreable que vous nous vinſſiez
troubler ? Son Mary luy dit en
l'embraſſant , qu'il ſçavoit fort
bien ce que c'eſtoit ; & pour l'empeſcher
de croire qu'il l'eût ſoupçonnée
, il l'aſſura qu'il avoit crû
ce Papier à luy , lors qu'il l'avoit
ramaſſé . La Dame ne borna pas
ſon reſſentiment à une raillerie
de cette nature . Elle ſe rendit
chez le Comte de meilleure heure
qu'elle n'auroit fait. La commodité
d'un Iardin dans cette
Maiſon , eſtoit un pretexte pour
1
92 MERCURE
y aller avant le temps du Soupé.
La jalouſie dans un Mary eſt un
défaut fi blamable , quand elle
n'eſt pas bien fondée , qu'elle fe
fit un devoir de juſtifier ce que
le ſien luy en avoit fait paroître .
Tout favoriſoit un ſi beau defſein.
Toutes fortes de témoins
eſtoient éloignez , & le Comte
& la Marquiſe pouvoient ſe parler
en liberté. Ce n'eſtoit plus
par des Lettres , & par des fignes ,
qu'ils exprimoient leur tendreſſe .
Loin d'avoir recours à une langue
étrangere , à peine trouvoient-
ils qu'ils ſceuſſent aſſez
bien le François , pour ſe dire
tout ce qu'ils ſentoient ; & la défiance
du Mary leur rendant
tout legitime , la Dame eut des
complaiſances pour le jeune
Comte , qu'il n'auroit pas ofé
efperer. Le Mary & le Confeil
GALANT.
93
ler eſtant arrivez fort tard , leur
firent de grandes excuſes de les
avoir fait fi longtemps attendre.
On n'eut pas de peine à les recevoir
, parce que jamais on ne
s'eſtoit moins impatienté. Pendant
le Soupé , leurs yeux firent
leur devoir admirablement ; &
la contrainte où ils ſe trouvoient
par la preſence de deux Témoins
incommodes , preſtoit à leurs
regards une éloquence qui les
conſoloit de ne pouvoir s'expliquer
avec plus de liberté. Le
Mary ayant quelque choſe à dire
au Comte , l'engagea à venir
faire avec luy un tour de Jardin .
Le Comte en marqua par un
coup d'oeil ſon déplaifir à la Dame
, & la Dame luy fit connoître
par un autre ſigne combien l'entretiendu
Conſeiller alloit la faire
ſouffrir. On ſe ſepara . Jamais
94
MERCURE
le Comte n'avoit trouvé de fi
doux momens que ceux qu'il
paſſa dans ſon teſte- à- teſte avec
la Marquiſe. Il la quita fatisfait
au dernier point ; mais dés qu'il
fut feul , il ne pût s'abandonner
à luy- meſme ſans reſſentir les
plus cruelles agitations . Que
n'eut- il point à ſe dire ſur l'état
oùil ſurprenoit ſon coeur ! Iln'en
eſtoit pas à connoître que ſon
trop de confiance luy avoit fait
faire plus de chemin qu'il ne luy
eſtoit permis ; mais il s'eſtoit imaginé
juſques - là qu'un amuſement
avec une Coquete ne pouvoit
bleſſer en rien la fidelité
qu'il devoit à ſa Maîtreſſfe.
s'eſtoit toûjours répoſe ſur ce
qu'une Femme qui ne pourroit
luy donner qu'un coeur partagé,
ne ſeroit jamais capable d'inſpirer
au ſien un vray amour , &
Il
GALANT.
95
1
:
alors il commença à voir que ce
qu'il avoit traité d'amusement ,
eſtoit devenu une paffion , dont
il n'étoit plus le maître. Aprés ce
qui s'étoit paſſé avec la Marquiſe
, il ſe fuſt flaté inutilement de
l'eſperance de n'en eſtre point
aimé uniquement , & de bonne
foy. Peut-eſtre meſme que des
doutes là-deſſus auroient été d'un
foible ſecours. Il ſongeoit ſans
ceſſe à tout ce qu'il luy avoit
trouvé de paſſion , à cet air vif&
touchant qu'elle donnoit à toutes
ſes actions ; & ces reflexions
enfin jointes au peu de ſuccez
qu'il avoit eu dans l'attachement
qu'il avoit pris pour ſa premiere
Maîtreſſe , mirent ſa raiſon dans
le party de ſon coeur , & diffiperent
tous ſes remords. Aini il
s'abandonna ſans ſcrupule à ſon
panchant, & ne ſongea plus qu'à
96 MERCURE
ſe menager mille nouvelles douceurs
avec la Marquiſe ; mais la
jalouſie les vint troubler lors qu'il
s'y étoit le moins attendu. Un
jour il la ſurprit ſeule avec l'Amantqu'il
croyoit qu'elle eûtbanny
; & le Cavalier ne l'eut pas
fitôt quitée , qu'il luy en fit des
reproches , comme d'un outrage
qui ne pouvoit eſtre pardonné
. Vous n'avez pû longtemps
vous dementir , luy dit- il , Madame
. Lors que vous m'avez crû
aſſez engagé , vous avez ceſſé
de vous faire violence . J'avouë
que j'applaudiſſois à ma paſſion,
d'avoir pû changer vôtre naturel;
mais des Femmes comme vous ne
changent jamais .J'avois tort d'efperer
un miracle en ma faveur.
Il la pria enſuite de ne ſe plus
contraindre pour luy , & l'affura
qu'il la laiſſeroit en liberté de recevoir
GALANT.
97
cevoir toutes les viſites qu'il luy
plairoit. La Dame ſe connoiſſoit
trop bien en depit , pour rien
apprehender de celuy-là . Elle en
tira de nouvelles aſſurances de
ſon pouvoir ſur le jeune Comte,
& affectant une colere qu'elle
n'avoit pas , elle luy fit comprendre
qu'elle ne daignoit pas ſe
juſtifier , quoy qu'elle eût de
bonnes raiſons qu'elle luycachoit
pour le punir. Elle luy fit meſme
promettre plus poſitivement qu'il
n'avoit fait , de ne plus revenir
chez elle. Ce fut là où il put
s'appercevoir combien il eſtoit
peu maître de ſa paſſion. Dans
un moment il ſe trouva le ſeul
criminel ; & plus affligé de l'avoir
irritée par ſes reproches , quede
la trahiſon qu'il penſoit luy eſtre
faite , il ſe jetta à ſes genoux ,
trop heureux de pouvoir eſperer
Mars 1683. E
98
MERCURE
A
1
le pardon , qu'il croyoit aupara
vant qu'on luy devoit demander.
Par quelles ſoûmiſſions ne tâchat'il
point de le meriter ! Bien loin
de luy remettre devant les yeux
les marques de paſſion qu'il avoit
reçeuës d'elle , & qui ſembloient
luy donner le droit de ſe plaindre
, il paroiſſoit les avoir oubliées
, ou s'il s'en reſſouvenoit,
ce n'eſtoit que pour ſe trouver
cent fois plus coupable. Il n'alleguoit
que l'excés de ſon amour
qui le faifoit ceder à ſa jalouſie,
&qui en de pareilles occafions
ne s'explique jamais mieux que
par la colere. Quand elle crût
avoir pouffé ſon triomphe aſſez
loin , elle luy jetta un regard
plein de douceur qui en un moment
rendit à ſon ame toute ſa
tranquillité. C'eſt aſſez me contraindre
, luy dit elle ; auſſibien
GALANT.
99
ma joye &mon amour commencent
à me trahir. Non, mon cher
Comte , ne craignez point que je
me plaigne de voſtre colere. Je
me plaindrois bien plutôt ſi vous
n'en aviez point eu. Vos reproches
, il eſt vray , bleſſent ma fidelité
, mais je leur pardonne ce
qu'ils ont d'injurieux , en faveur
dece qu'ils ontde paſſionné. Ces
aſſurances de voſtre tendreſſe
m'eſtoient ſi cheres , qu'elles ont
arreſté juſqu'icy l'impatienceque
j'avois de me juſtifier. La- deſſus
elleluy fit connoître combien ſes
ſoupçons eſtoient indignes d'elle
&de luy i que n'ayant point défendu
au Cavalier de venir chez
elle, elle n'avoit pû refuſerde le
voir ; qu'un tel refus auroit eſté
une faveur pour luy ; que s'il le
ſouhaitoit pourtant , elle luy défendroit
ſa maiſon pour jamais;
E2
100 MERCURE
mais qu'il conſiderât combien il
ſeroit peu agreable pour elle ,
qu'un Homme de cette forte s'allât
vanter dans le monde qu'elle
euſt rompu avec luy , & laiſſat
croire qu'il y eût des Gens à qui
il donnoit de l'ombrage. L'amoureux
Comte eſtoit ſi touché des
marques de tendreſſe qu'on venoit
de luy donner , qu'il ſe ſeroit
volontiers payé d'une plus méchante
raiſon . Il eut honte de ſes
foupçons, & la pria luy-meſme
de ne point changer de conduite.
Il paſſa ainſi quelques jours
à recevoir ſans ceffe de nouvelles
aſſurances qu'il eſtoit aimé,
& il merita dans peu qu'on luy
accordât une entrevenë ſecrete
la nuit. Le Mary eſtoit à la campagne
pour quelque temps ; &
la Marquiſe , maîtreſſe alorsd'elle-
même , ne voulut pas perdre
GALAN T. 101
tine occaſion ſi favorable de voir
fon Amant avec liberté . Le jour
que le Comte eſtoit attendu chez
elle ſur les neuf heures du foir,
le Conſeiller ſoupant avec luy
(ce qu'il faiſoit fort ſouvent)
voulut le mener àune Affemblée
de Femmes du voifimage qu'on
régaloit d'un Concert de Voix
&d'Inftrumens. Le Comte s'en
excufa , & ayant laiffé fortir le
Conſeiller , qui le preſſa inutilement
de venir joüir de ce regale,
il fe rendit chez la Dame qui le
reçeut avec beaucoup de marquesd'amour.
Aprés quatre heures
d'une converſation tres- tendre,
il fallut ſe ſeparer. Le Comte
eut fait à peine dix pas dans la
ruë , qu'il ſe vit ſuivy d'un Homme
qui avoit le viſage envelopé
d'un manteau. Il marcha toû
jours , & s'il le regarda comme
E 3
MERCURE
un Eſpion , il eut du moins le
plaifir de remarquer qu'il eſtoit
trop grand pour eſtre le Mary
de laMarquiſe. En rentrant chez
luy , il trouva encore le pretendu
Eſpion qu'it reconnut enfin
pour le Conſeiller. Les refus du
jeune Comte touchant leConcert
de Voix , luy avoit fait croire
qu'il avoit un rendez- vous . Il
le ſoupçonnoit déja d'aimer la
Marquiſe , & fur ce foupçon il
eſtoit venu l'attendre à quelques
pas de ſa porte , & l'avoit ven ſe
couler chez elle. Il y avoit frapé
auſſitôt , & la Suivante luy eſtoit
venuë dire de la part de fa Maîtreſſe
, qu'un grand mal de tête
l'obligeoit à fe coucher , &qu'il
luy eſtoit impoſſible de le recevoir.
Par cette réponſe il avoit
compris tout le miſtere. Il ſuivit
leComte dans ſa Chambre , &
GALANT.
103
luy ayant declaré ce qu'il avoit
fait depuis qu'ils s'eſtoient quitez
; Vous avez pris , luy dit- il,
de l'engagement pour laMarquiſe;
il faut qu'en fincere Amy , je
vous la faſſe connoître. J'ay com
mencé à l'aimer avant que vous
vinſſiez loger avec moy,& quand
elle a ſceu nôtre liaiſon , elle m'a
fait promettre par tant de fermens
, que je vous ferois un ſecretde
cet amour , que je n'ay
oſé vous en parler. Vous ſçavez ,
me diſoit- elle , qu'il aime une
Perſonne qui me haït mortellement.
Il ne manquera jamais de
luy apprendre combien mon
coeur eſt foible pour vous. La
difcrétion qu'on doit à un Amy,
ne tient guére contre la joye que
l'on a , quand on croit pouvoit
divertir une Maîtreſſe . La Perfide
vouloit meſme que jeluy fuffe
E 4
104
MERCURE
K
obligé , de ce qu'elle conſentoit
à recevoir vos viſites. Elle me
recommandoit ſans ceſſe de n'aller
jamais la voir avec vous ; &
quand vous arriviez , elle affetoit
un air chagrin dont je me
plaignois quelquefois à elle , &
qu'apparemment elle vous laiffoit
expliquer favorablement -
pour vous. Mille ſignes , & mille
geſtes qu'elle faiſoit dans ces
temps-là , nous eſtoient fansdoute
communs. Je rappelle preſentement
une infinitéde choſes
que je croyois alors indiferentes,
& je ne doute point qu'elle ne ſe
ſoit fait un mérite auprés de vous,
de la partie qu'elle fit il y a quelque
temps de ſouper icy . Cependant
quand elle vous vit engagé
dans le Jardin avec ſon Mary ,
quels tendres reproches ne me
fit elle point d'eſtre revenu ſi tard
GALANT. 1ος
de la Campagne , & de l'avoir
laiſſée ſi longtemps avec un
Homme qu'elle n'aimoit pas !
Hier meſme encor qu'elle me
preparoit avec vous une trahiſon
ſi noire , elle eut le frontde vous
faire porteur d'une Lettre , par
laquelle elle me donnoit un rendez-
vous pour ce matin , vous
diſant que c'eſtoitun Papierque
fon Mary l'avoit chargée en partant
de me remettre. Le Comte
eſtoit fi troublé de tout ce que le
Conſeiller luy diſoit , qu'il n'eut
pas la force del'interrompre.Dés
qu'il fut remis , illuy apprit.comme
ſon amour au commence
ment n'eſtoit qu'un jeu , & comme
dés lors la Marquiſe luy avoit
fait les mefmes loix de diſcretion,
qu'à luy ... Ils firent enſuite d'autres
éclairciſſemens qui décou--
wirent. au Comte , qu'il ne de
ES
1.06 MERCURE
voitqu'à la coqueterie de la Dame
, ce qu'il croyoit devoir à ſa
paffion ; car c'eſtoit le Conſeiller
qui avoit exigé d'elle qu'elle ne
viſt plus tant de monde , & fur
tout qu'elle éloignât ſon troifiéme
Amant , & ils trouverentque
quand elle l'eut rappellé , elle
avoit allegué le meſme pretexte
au Conſeiller qu'au Comte , pour
continuer de le voir.'l n'y a guére
d'amour à l'épreuve d'une telle
perfidie , auſſi ne ſe piquerent- ils
pas de conſtance pour une Femme
qui le meritoit fi peu. Le
Comte honteux de la trahiſon
qu'il avoit faite à ſa premiere
Maîtreſſe , reſolut de n'avoir plus
d'affiduitez que pour elle ſeule,.
& le Confeiller fut bientôt determiné
ſur les meſures qu'il
avoit à prendre ; mais quelque
promeſſe qu'ils ſe fiffent l'un à
GALANT.
107
l'autrede ne plus voir la Marquiſe,
ils nepûrent ſe refuſer le ſoulagement
de luy faire des reproches.
Dés qu'il leur parut qu'ils
la trouveroient levée , ils ſe rendirent
chez elle. Le Comte luy
dit d'abord , que le Conſeiller
eſtant ſon Amy , l'avoit voula
faire profiter du rendez - vous
qu'elle luy avoit donné , & qu'-
ainſi elle ne devoit pas s'étonner
s'ils venoientenſemble. Le Conſeiller
prit auſſitôt la parole , &
n'oublia rien de tout ce qu'il'crut
capable de faire honte à la Dame
, & de le vanger de ſon infidelité.
Il luy remit devant les yeux
l'ardeur fincere avec laquelle il
l'avoit aimée , les marques de
paffion qu'il avoit reçeuës d'elle,,
&les fermens qu'elle luy avoit
tant de fois reïterez , de n'aimer
jamais que luy. Ellel'écouta ſans
E6
108 MERCURE
l'interrompre , & ayant pris fon
party pendantqu'il parloit ; Ileſt
vray , luy répondit- elle d'un air
moins embaraffé que jamais , je
vous avois promis de n'aimer que
vous ; mais vous avez attiré Monſieur
le Comte dans ce quartier ,
vous l'avez amené chez moy, &
il eſt venu à m'aimer. D'ailleurs ,,
dequoy pouvez - vous vous plaindre
? Tout ce qui a dépendu de
moy pour vous rendre heureux;
Je l'ay fair. Vous ſcavez vousmeſme
quelles precautions j'ay
priſes , pour vous faire cacher
l'un à l'autre voſtre paffion. Si
vous l'aviez ſcene , voſtre amitié
vous auroit coûté des violences
ou des remords , que ma
bonté & ma prudence vous ont
épargnez . N'eſt- il pas vray qu'avant
cette nuit , que vous avez
épić Monfieur le Comte , vous
GALANT.
109
eſtiez tous deux les Amans du
monde les plus contens ? Suis-je
coupable de voſtre indifcretion ?
pourquoy me venir chercher le
foir ? Ne vous avois-je pas averty
par une Lettre que je donnay
à Monfieur le Comte , de nevenir
que ce matin ? Tout cela fut
dit d'une maniere fi libre , & fi
peu déconcertée , que ce trait
leur fit connoître la Dame encor
mieux qu'ils n'avoient fait. Ils.
admirerent un caractere ſi particulier,
& laiſſerent à qui le voulut
la liberté d'en eſtre la Dupe..
La Marquiſe ſe conſola de leur
perte , en faiſant croire au trois
Géme Amant nouvellement rappellé
, qu'elle les avoit bannis
pour luy ; & comme elle ne pouvoit
vivre fans intrigue , elle en
fit bien- tôt une nouvelle.
J Monfieur la Marquis de Po
1
110 MERCURE
mereu , Capitaine aux Gardes ,
a preſté ſerment entre les mains
du Roy , pourle Gouvernement:
de la Ville&Citadelle de Doüay.
Sa Majeſté en luy accordant ſon
agrément en confideration de
fes longs ſervices , luy accorda
ceGouvernement à vie , quoy
qu'elle ne faſſe ordinairement
des Gouverneurs que pour trois
ans. Ce Poſte eſt d'une tresgrande
importance , & on n'en
ſçauroit douter , puis qu'il a eſté
remply auparavant par Monfieur
de Vauban , qui eſt un Homme
fingulier pour la guerre. Vous
avez veu dans la Relation que
je vous ay envoyée du Combat
qui s'eſt donné prés de Mons , de
quelle maniere Monfieur de Pomereu
ſe diſtingua à la teſte de
fon Bataillon , dont il ſauva ce
qui reſtait. Aufſi, eſtoit il entré
GALAN T. TIF
dans les Gardes par un endroit
fort avantageux , puis qu'au Siege
de Gravelines , Monfieur le
Maréchal de la Ferté demanda
pour luy au Roy , qui venoit viſiter
le Camp , la Lieutenance
de Monfieur de Brécourt qui
avoit eſté tué le ſoir precedent.
Monfieur de Pomereu eſtoit alors
Capitaine dans un Vieux. Corps,
& venoit de paſſer , comme Volontaire
, un grand Foſſe plein
d'eau , pour voir ſi on pouvoit
attacher le Mineur au Baſtion ;
ce qui s'eſtant trouvé facile à
executer , avança fort la reddition
de la Place.
Monfieur Deſparbez de Lufſan
, Comte d'Aubeterre , Lieutenant
General des Armées du
Roy , eſt mort depuis quelques..
jours , âgé de ſoixante & quinze
ans. Dés l'année 1549. Il y avoit
12 MERCURE
des Chevaliers & des Commarrdeurs
de l'Ordre de Malte dans
cette Maiſon , qui eſt une des
plus nobles & des plus anciennes.
du Royaume . Jean Paul Deſparbez
, ſieur de Luſſan, de la Serre
, de la Garde , de S. Savin , de
Vitrieffe , & de Chadenac , Capitaine
des Gardes du Corps ,
Gouverneur de Blaye , & Senéchal
d'Agénois , & de Condomois
, fervit glorieuſement les
Roys Charles IX. Henry III . &
Henry IV . dans leurs guerres ,
& mourut fort âgé le 15 Novembre1616.
Il épouſa Cathe..
rine de Montagu , Dame de la
Serre , de laquelle il eut François
Defparbez , fieurde Luffan, Ma
réchal de France , marié avec
Hipolite Bouchard , Vicomteſſe
d'Aubeterre , Fille unique de
DavidBouchard, Vicomte d'Aus
GALANT.
113
beterre , Chevalier des Ordres
du Roy , & Gouverneur de Périgord
. De ce Mariage ſont ſortis
cinq Fils , & cing Filles. Monfieur
le Comte d'Aubeterre, dont
je vous apprens la mort , eſtoit
le ſecond. Il avoit épousé Marie
de Pompadour , Fille de Philbert,
Vicomte de Pompadour , Chevalier
des Ordres de Sa Majesté,
& Lieutenant General en Limofin.
Madame de Céſan , Femme
de Monfieur Gellas , Marquis
de Céſan , Maréchal des Camps
& Armées du Roy , & Gouverneur
des Ville & Citadelle de
Cambray , Païs & Conté de
Cambreſis , eſt morte auffi dans
ce mois. Le nom de fa Famille
eft Foulé. Elle estoit Veuve de
Monfieur Gaulmin , Seigneur du
Mats,Conſeiller au Parlement
114 MERCURE
de Mets , Soeur de Madame la
Preſidente Larcher , & de Madame
de Prunevaut , Veuve de
Monfieur de Pronevaut , Maiſtre
des Requeſtes , & Tante
de Monfieur de Marrangis , Ambaſſadeur
pour le Roy en Dannemarck.
Ces morts ont eſté ſuivies
de celle deMonfieur deGraves,
Docteur de Sorbonne , Abbé
de Noſtre-Dame de Pérignac ,
&Chanoine de l'Egliſe de Pari.
s Il eſtoit Frere deMonfieur
de Graves , Sous - Gouverneur ,
& Maistre de la Garderobe de
Monfieur au Fils duquel il
avoit reſigné fes Benefices quelque
temps avant ſa mort. H
a laiſſe beaucoup à l'Hoſtel-
Dieu.
,
Il m'eſt tombé entre les mains
unOuvrage de Monfieur CoGALANT.
119
miers d'Ambrun , Profeſſeur des
Mathematiques à Paris. L'eſtime
que vous m'avez témoigné
avoir pour tout ce qui vient de
luy , m'oblige à vous l'envoyer.
Vous en ferez part à vos Amis,
& aux Sçavans de voſtre Province.
116 MERCURE
L'HOMME
ARTIFICIEL
ANEMOSCOPE, ...
Ou Prophete Phyſique des
changemens du Temps.
len des chaſes deviennent con-
›parce qu'on estime
ordinairement ce qu'on ne poſſede
pas , & qu'on admire toûjours les
effets dont on ignore les causes ;
c'est pourquoy le petit Homme de
bois que Monficur Otto Guerike ,
Bourgmestre de Magdebourg , a
enfermé dans un tuyau celinarique
de verre , fait grand bruit parmy
les Curieux , & paſſe pour une
merveille entre les demy- Sçavans
GALANT. 117
Ils ne trouvent rien de plus digne
de leurs admirations , que cette
petite Statuë , qui en montant plus
haut à mesure que l'air devient plus
pesant , & descendant plus bas
dans ce tuyau à proportion que l'air
ſe décharge , & qu'il devient ,
comme ils difent , plus leger , indique
tres-feûrement & par avance
, non seulement les pluyes , les
fechereſſes , & les tempestes qui ſe
font à cent & à deux cent lieuës
de nous , lors que tout à coup elle
s'abaiſſe fort notablement , mais predit
encore la formation des horribles
Cometés dans le Ciel, pluſieurs
jours avant qu'elles y paroiffent , fi
nous en voulons croireMeſſieursGuerickcs.
Le Fils affure que fon Pere avoit
prédit huit femaines auparavant ,
l'aparition de la Comete du mois de
Janvier 1664. & le Pere proteste
118 MERCURE .
dansſa Lettre du 26. Mars 1656 .
que le 12. Fevrierde la mesme anmée
, l'air estant devenu beaucoup
moins pesant que lors mesme qu'il
doit faire de grands vents , ce petitHommeſe
precipita tout-à-coup .
&que de là il prédit dans lemefme
temps l'aparition d'uneseconde
Comete.
Cometes ,
CesMeffieurs me permettrontde
protester à mon tour , que la chûte
ou defcente précipitée de ce petit
Homme dans son tuyau de verre ;
ne peut donner aucun indice de la
formation , ny de l'apparition des
puis qu'elles font des
corps auſſi anciens que la Terre &
les autres Planetes qui roulent autour
du Soleil , ainsi que j'ay demontré
en l'année 1665. dans mon
Livre de la nouvelle Science de
la nature & des préſages des
Cometes.
GALANT..
N9
Voicy neantmoinsfurquoy cet il.
Lustre Curieux fonde fon raiſonnement.
Il dit que le poids de laſpé.
re de l'air , n'est pas toûjours le
mesme , qu'il change facilement ,
que l'air devient moins peſant lors
qu'il pleut , & qu'alors le petit
Homme s'abaiſſe , mais qu'au contraire
l'air devient plus pesant
quand il imbibe&absorbe lapluye,
&qu'alors le petit Homme remonte
&s'éleve davantage dansfon
tuyau.
Il croit que les vents ſeforment,
parce que l'airſe rarefie en-haut,
où il laiſſe les parties aqueuses
qu'il contenoit , lesquellesse réünis.
Sant forment les nuées. Que les
tempeftes qui fortent Sans - doute,
dit- il , des Cavernes des Montagnes
, & montent enhaut , attirent
& emportent quelque partie
de l'air ; c'est pourquoy le poids de
120 MERCURE
la maffe incubante de l'air diminuë
de beaucoup sur cet endroit de
la terre , & augmentant ailleurs ,
ily cause de grandes tempeftes ,dont
le rapide cours va au hazard de
quelque costé , &ſouvent mesme la
tempeste tombe àplomb , & arrache
les plus gros Arbres avec leurs
racines.
Il ajoûte , que les Cometes ne
font qu'une partie de l'air arrachée
, & emportée par les tempestes
au deſſus de la superficie
convexe de la maſſe de l'Atmosphére
de l'air , où cet air vaporeux
n'estant plus preffé , s'étend par sa
vertu élastique , ou da reſſort defes
parties , de mesme que les veffies
des Poiffons s'enflent dans le haut
des tuyaux, de verre de plus de
trente pouces , que la chûte du
Mercure a laissé vuide de l'air
groffier : De là il conclut que les
Cometes
GALANT. 121
Cometes font toûjours fublunaires ,
&qu'elles nefont qu'une nuée arrondie
& éclairée du Soleil. Ces
fortes d'opinions font de la nature
des Heréſies qu'il suffit de montrer
pour les détruire , comme dit Tertullien
, Quas oftendere refutare
erat.
Voicy un Fait incontestable. En
l'année 1660. la pesanteur de l'air
diminuafi fort à Magdebourg , que
tout- à- coup ce petit Homme de bois
s'abîma entierement dans ſon tuyau
pendant deux ou trois heures ;Monfieur
Guericke dit à l'Affemblée
que tres- afſurément il se faisoit en
quelque part une tres - grande &
furieuse tempeste.L'évenement prouva
sa prédiction , car deux heures
apres ce vent vingt juſques àMagdebourg
, mais non passi furieux
qu'il avoit estéſur l'Occean .
Voila les raiſons qui nous obligent
Mars 1683 . F
122 MERCURE
à nommer cette petite Statuë Anemoſcope
, Indice des Vents , l'Homme
artificiel , Prophète des mutations
de l'air ; & voicy ce qu'en a
dit Monsieur de Monconis dans
Son Voyage d'Allemagne en la 232
page.
Le 22. Octobre 1663. eſtant
à Magdebourg , je fus voir Monfieur
Otho Guericke. Il a un
Thermometre particulier , d'un
petit Homme de bois , dans un
tuyau de verre vuide , dont partie
eſt enfermée dans une Boëte,
qui empeſche de voir s'il y a
quelque liqueur dedans. Il m'a
dit pourtant qu'il n'y en avoit
aucune , &tout confiſte en la
matiere qui ſoûtient cette Figure
de bois , laquelle gliffe librement
dans le tuyau , & fait hauffer
cette Figure par deſſus un
Cercle peint au dehors, lors qu'il
:
GALAN T.
123
doit faire beau temps ; & quand
il doit pleuvoir , comme faiſoit
ce jour là , la Figure ( ou ſa main
⚫ qui ſert d'indice ) deſcend au
deſſous au bas du Cercle , où il
y a pluſieurs points marquez ;
& lors qu'il doit faire de grands
vents , elle deſcend juſques aux
plus bas points. Je tiray à force
de l'examiner que ſon petit
Homme eſtoit dans un tuyau
d'où l'air eſtoit oſté , & qu'il
eſtoit ſur une eſpece de Piston ,
qui joignoit fi bien qu'il n'y entroit
aucun air , mais que quand
celuy dé deſſous s'épaiſiſſoit , il
faifoit monter la Figure, & quand
il s'y raréfioit , il la faiſoit deſ
cendre.
د
Puis que cepetit Homme ne monte
& ne defcend que par le plus ou
le moins de pesanteur de l'air , de
mesme que le Barometre , je m'é-
)
F 2
124
MERCURE
conne que Monfieur de Monconis luy
ait donné le nom de Thermometre ,
qui n'a que le froid & le chaud
pour principes de ſon mouvement.
Monsieur Guenicke luy meſme nous
affure que c'est un Barometre . Movetur
folum ad mutationem auræ
in tota longè latéque circumfuſâ
regione . Non eſt Thermoſcopium
quod calore ac frigore alteretur.
Cefont ſes propres termes
tirez de la 100 page de fon Livre
tres curieux. De Vacuo ſpatio ,
imprimé à Amsterdam en l'année
1672 .
Il a donné dans la mesme feüille
de ce Livre la Figure I. qui ne
montre que l'extérieur de ce Barometre.
Artificium autem quod in
inferiore parte vitri eſt , non apparet
, ne ſpectatores in ſecreti
cognitionem deveniant ; de peur,
dit-X, qu'on en découvre lesecret.
GALANT. 125
Monfieur Guericke , Bourguemeſtre
de Magdebourg , veut , par in
téreſt , laiſſer périr le Secret de ce
petit Homme artificiel ; il s'en est
ouvertement expliqué dans la 196
page defon Livre. De Vacuo ſpatio
, par les termes ſuivans ; Quid
mihi inde gratiæ , fi ego arcanum
illud , cujus experimenta
magno meo fumptu feci , cuivis
gratis communicarem ? ،
Monsieur Guericke le Fils , réfidant
à Hambourg , dans une de
Ses Lettres qu'on trouve dans la 250
page du 2. Tome Theatri Cometici
, de Monfieur Lubinietz , imprimé
à Amſterdam en l'année 1668 .
affure que le Secret de la conſtru-
Etion de cette petite Statuë Anc
moſcope , Prophete des Vents , des
Pluyes , des Orages , & des Cometes
, n'a efté découvert qu'à Monfieur
l'Electeur de Brandebourg ,
F3
126 MERCURE
qui en a une dans ſa Bibliotheque.
Il finit sa Lettre par ce Défy.
Quod is qui dixit , ſe potuiffe ,
imo & poffe adhuc ejufmodi
Statuam ambulantem invenire .
Quare vero id non fecit ? & quare
etiamnum non facit ?
C'est pourquoy je me crois obligé
de découvrir la construction de cette
Statue ou Homme Anemoſcope ,
puis mesme qu'ily a quelques Curieux
qui en font plus d'état que
du Barometre ordinaire que MonfieurHubin
Emailleur du Roy , fait
dans la derniereperfection , comme
en la Figure 8 .
Bien que cette Machine ne ſoit
qu'un Barometreſimple, dans lequel
le petit Homme s'éleve davantage
à mesure que la peſanteur de l'air
augmente &s'abaiſſe , à proportion
que la pefanteur de l'air diminuë ,
neantmoins Monsieur Guericke le
GALANT.
127
Fils l'a bien nommé Anemoſcope,
puis que par ses diférentes hauteurs
on peut connoistre quel vent
regne dans l'air , d'autant que les
vents font la cauſe des plus ſubits
& extraordinaires changemens de
la peſanteur de l'air ; & que par
la nature des vents qui Soufflent ,
on peut prédire le temps qui fera
pendant les deux ou trois jours
Suivans.
Nous démontrons par cent expériences
, que tout ce qui est maté
riel est pesant , & qu'iln'y a point
de legereté abſoluë , mais ſeulement
respective à la pesanteur des corps,
qui estant d'un mesme volume , ont
plus de pesanteur dans le meſme
milieu , c'est à dire dans le meſme
liquide de l'air , ou de l'eau , &c.
Le Livre ſacré de la Sapience
nous aſſure au Chap. 11. 21. que
Dieu a diſpoſé toutes chofes en
F4
128 MERCURE
Poids , Nombre , & Meſure
qui font les trois parties des Scien.
ces pures Mathématiques. Longtemps
avant Salomon , le veritable
pauvre Homme Job , au Chap. 28 .
25. avoit enseigné, que Dieu a
donné de la peſanteur aux vents,
& que les eaux ſont ſuſpenduës
dans l'air , la chaleur les ayant rarefiées
en nuées d'égale peſanteur
à un ſemblable volume d'air , dans
Lequel ellesse balancent en équilibre
, comme ces petites Statuës d'émail
au milieu de l'eau , enfermée
dans un tuyau de verre hermetiquement
ſcellé , les unes s'élevant
quand l'eau est plus froide , & les
autres s'abaiſſant lors que l'eau est
plus rarefiée par la chaleur , &c.
En effet , la pesanteur est la cauſe
physique de l'union & de l'arrangement
de toutes les parties qui
composent l'univers , & de tous
>
GALAN T.
129
les mouvemens que nous y admi.
yons.
On demontre , par la ſuſpenſion
de l'eau à 32 pieds de hauteur,dans
un cube encore plus long , &par la
Suspension du Mercure à 28 pouces
de hauteur dans un tuyau de verre,
que tout le poids de la colomne d'air
est égalau poids d'une colomne d'eau
de mesme diametre , & de 32 pieds
de hauteur , ou à une colomne de
Mercure auſſi de mesme diametre,
& de 28 pouces de hauteur , car le
poids de l'eau est au poids du Mercure
à peu prés comme un à 14 ,
d'autant qu'un pouce de Mercure
pese presque autant que quatorze
pouces d'eau , parce que le pied cube
de Mercure revivifié de Cinabre,
pese 947 livres , & le pied cube
d'eau de seine ne peſe que 70 li
vres.
Les ventsfont formez des exha
F5
130
MERCURE
laiſons chaudes &Seches quifortent
de la terre par la chaleur du Soleit,
& du fonds mesme de ta Mer par
le moyen du feu central. La rarefaction
les rend moins pefantes que
les vapeurs , c'est pourquoy elles font
auſſi chaffées plus haut par la pefanteur
de l'air , & montent méme
fur la fupréme region de nostre Atmosphere.
Si tout-à- couple froid
lesy condenſe tellement qu'elles puiffent
par leur perfanteur vaincre
tout-d.coup la reſiſtance de l'air,
elles ſe precipitent à plomb && en
tourbillons , & excitent lesplus dangereuses
& les plus cruelles tempeftesfur
la Terre & fur la Mer , où
elles forment les Trompes qui font
perir les Vaiſſeaux quifont directement
au deſſous.
Les Grecs namment ce vent , qui
tombe à plomb , Ecnephias , &affurent
avec raiſon , que de tous les
GALANT. 131
vents orageux , Ecnephias , Typhon
, & Prefter , font les plus à
craindre ; car , comme dit Virgile ,
Venti , velut agmine facto, Qua
data porta ruunt , & terras Turbine
perflant. !
Lors que les exhalaiſons nepeuvent
eſtre ſuffisamment condensées
& rendues affez pesantes pour
vaincre directement la reſiſtance
de l'air , elles descendent & coulent
obliquement comme fait une
feüille de papier. C'est pourquoy
lors que les Matelots voyent quelque
nuée toute seule dans l'air , ils
l'examinent ; & deſa couleur livi
de , de fa distance , & de fon mou
vement , ils prediſent fans ſe tromper
, Qu'elle va décharger un oras
ge, ou un coup de vent , qui fondra
fur leur Vaiſſeau , &qu'on ne
reffentira plus lors que le Vaiſſeau
Sera directement au deſſous de la
nuée. F6
132
MERCURE
Enfin lors que les exhalaiſons
condensées , & les vents qu'elles
forment; n'ont pas affez de force
& de pesanteur pour vaincre la
reſiſtance de la plus baſſe region
de l'air , qui est toûjours plus groffiere
& plus condensé par le poids
de l'air ſuperieur , ces vents coulent
obliquement dans la moyenne
region de l'air , & ne sefont reffentir
qu'aux nuées & aux giroüettes
des plus hautes Tours ; auſſi voyonsnous
ſouvent deux étages ou lits de
nuées , que deux vents inegalement
élevez pouſſent en mesme temps de
diférens coſtez ; on voit auſſi tourner
les giroüettes lors que le vent
ne defcend pas sur terre , &c. car
il est bien à remarquer que dans la
moyenne region de l'air il s'y forme
presque toûjours des vents Sans
nuées , & qu'il ne s'y forme jamais
des nuées sans vent , puis que les
GALAN T. 133
:
:
ventsfont le vehicule des vapeurs,
&qu'ils les raſſemblent & ferrent
endes tas ou nuées.
En l'année 1652. m'eftant trouvé
ſur la Montagne dite le grand
Credo, pour defcendre au Fort de
l'Ecluſe ſur le Rhône , j'observay
avec plaisir qu'un vent Superieur
tranchoit les vapeurs , àmesure
qu'en s'élevant elles entroient dans
le lit canal ou courant du vent , &
qu'en reſſerrant ces tranches de va.
peurs par pelotons comme toiſons de
laine , il en parfema en tres-peu de
temps tout le Ciel , ce qu'on appelle
Ciel pommelé , qui n'est pas de
durée , fi on en croit le commun Proverbe.
Les vents nefont donc pasfim
plement des ondes de l'air , comme
L'ont crû Vitruve& Seneque ; cela
est vray à l'Aura qu'on reſſentſouf
flerd'OrientenOccident ſous la LitA
134
MERCURE
gne Equinoctiale &ailleurs , àcaufe
dumouvement de la terrefurfon
axe d'Occident en Orient . Ie conclus
que les exhalaiſons chaudes &feches
estant condenſées par le froid,
font la matiere des vents ; c'eſt
pourquoy ordinairement les vents
Sechent & échaufent , & s'ils nous
refroidiſſent , c'eſt par le moyen de
l'air& des vapeursfroides&humides
qu'ils charrient , les ayant rencontréà
leurpaſſage ; c'est pourquoy
levent estant finy , nousſentons que
l'air devient tout--àcoup seq&
chaud , & les grands vent font ceffer
la pluje ; mais quand il pleut
de bize , il pleut àſa guiſe , dit un
Proverbe , & que petite pluye abat
grand vent.
Iedemontre encor que les vents
font formez par la chute ou roulement
des exhalaiſons chaudes &
feshes condensées par la privation
GALANT.
135
६
de la chaleur , parce que lors que les
exhalaiſons font élevées en quantité
, fi le Ciel est parſemé de nuées,
elles parviffent rougeâtres ; & par
tamefme raiſon , ſi le Soleil fe cowche
entre des nuées , il paroist rowgeâtre
, & la Lune auſſi , qui font
troisſignes des vents à venir , que
les Latins énoncent en ces Vers.
Sero rubens cælum cras indicat
eſſe ſerenum ,
Pallida Luna pluit , Rubicunda
flat , Alba ſerenat.
Nous avons neantmoins déja reconnu
qu'ily a pluſieurs vents froids
&humides , parce que les exhalaifonssefont
mélées avec les vapeurs
qui font froides & humides ; c'est
pourquoy les vents du Midy prenant
les qualitez des lieux où ilspaſſent,
font plus chauds & humides , &
136 MERCURE
Sont mal-fains , estant les autheurs
de l'humidité chaude , &par con-
Sequent de la corruption ; c'est pourquoy
on doit leurfermer lesfenestres
&les portes des caves , des Bibliotheques
& des Greniers ; au contraire
, les vents Septentrionaux font
Secs &froids. Pour cette raiſonHypocrate
Lib. de Aëre , Aq. & Loc.
diviſa les vents en chauds &froids,
Aristote Metheor. 2. cap. 6.
en Meridionaux & Septentrionaux.
Les vents d'Orient font chauds
&ſecs ; & le vent d'Ooſt , ou de
I'Orient d'Equinoxe , est temperé,
doux , pur , fubtil &Sain , principalement
le matin ; &fec , parce
qu'il ne paſſe pas sur des Mers
pour charrier vers nous les vapeurs
de l'eau froides & humides.
Levent Oost-Zud- Ooſt , qui foufGALANT.
137
fle de l'Orient d'Hyver , est plus
humide & nubileux , parce qu'il
est moins éloigné du Midy , &qu'il
paſſe fur des Mers avant que ve
nirànous.
Levent Oost-Nord. Ooſt, qui fouffle
de l'Orient d'Eté , est inconstant
&un peu froid, parce qu'il est moins
éloignédu Septentrion , & il attire
les nuées plûtoſt que de les chaſſer,
ce qui a donné lieu à ce Proverbe
chez les Grecs , Il attire le mal à
foy , comme le vent Cæcias attire
lesnuées.
Au contraire , le vent Vuest de
l'Occident d'Equinoxe eſt mediocrement
chaud & humide , c'est pourquoy
il fait promptement fondre les
neiges.
Le vent Vuest- Zud- Vuest , qui
fouffle de l'Occident d'Hyver , est
froid , humide , pluvieux , & orazeux.
138 MERCURE
Le vent Vuest-Nord-Vvest , qui
Souffle de l'Occident d'Eté, eſt ordi
nairementſuivy de neiges,de grefles
& de tempeftes .
Le vent d'Aquilon , dit Nord-
Ooſt , & le vent Boreal qui est entre
le Septentrion &l'Orient d'Eté,
comme außi le vent qui vient d'entre
le Septentrion & l'Occident d'Eté
, ſont froids &fecs , &purgent
l'air.
JeSçay par expérience que deux
vents diametralement oppoſez, cau-
Sent les plus rudes tempestes, &que
levent du Midy est plus violentfur
la Mer que fur la Terre , & la nuit
que le jour , parce que fur la Mer
&pendant le jour, il est pluspesant,
à cause d'une plus grande quantité
de vapeurs qu'il contient.
Et au contraire , le vent d'Aquilon
eſt plus fort fur la Terre quefur
la Mer , & pendant la nuit que
pendant le jour.
GALANT.
139
La Science des vents est tres- neceſſaire,
puis que noſtreſantédépend
enpartie des vents. Ainsi dans la
1 Ville de Metiline , Metropolitaine
de l'Ifle du mesme nom , dite autrefois
Leſbos , dans la MerEgée,
àpreſent l' Archypel , les Habitans
ont toûjours estéinfirmes , parce que
leur Ville estoit exposée aux vents
du Midy & de Corus. Vitruve de,
crit au chap.6.de ſon premier Livre
d'Architecture , les maladies prefque
incurables , comme la Toux , la
Phtiſe , maladie des Poulmons, dou.
leurde nerf aux jointures , &c. que
ces vents caufoient aux Habitans de
cette belle Ville de Metiline, & qui
Se Sentoient foulagez dés que le
vent Tramontan Souffloit .
Hypocrate dit aus . Aphorifme
du 3. Livre , que les vents du Midy
cauſent de maux de teste , zaſtent
la veuë , &c. & que les vents Sep
140
MERCURE
tentrionaux cauſent la Toux , mal
de coſté , &c . dequoy Galien donne
les raiſons physiques .
Les mesmes vents n'ont pas la
mesme force dans tous les lieux. Ie
Sçay par experience que levent du
Nord qui ſouffle doucement dans les
Plaines de Paris , est tres- violent
dans le Dauphiné, dans la Provence,
&dans le Bas- Languedoc, parce
que s'estant engouffrédans les Montagnes
, il y roule avec plus de violence,
deméme que l'eau couleavec
plus de rapiditéſous les Ponts qui
retraiſſiſſent le lit & le canal d'une
Riviere. Fajoûte que le vent du
Nordestdans ces Provinces- là plus
pesant, estant plus condensé,àcause
qu'il paſſefur les neiges perpetuelles
de nos Alpes , qui y rendent l'air
tres-froid , & refléchifſſant la lumiere
du Soleil , au lieu de l'imbiber
commefont les corps noirs ; c'est pour.
GALANT. 141
1
1
quoy le vent du Nord y rend toutà-
coup l'air tres-froid & ferain ,
lors mesme des chaleurs les plus exceſſives
de l'Eté , ayant chaſſé du
costé du Midy , ou fait monter enhaut
par sa pesanteur tout l'air
chaud & rarefié.
La durée & la force des vents
Jont incertaines;les uns ſoufflentſans
relâche &à plein canal ; les autres
ne Soufflent que par repriſes , parce
qu'ils tombent ſeulement de temps
à autre par pieces détachées , ou
pelotons außi gros que des Montagnes.
Le mesme vent fait en diférentes
Contrées diférens changemens
de temps. Le vent du Nord procede
des exhalaiſons de la Zone Torride.
Elles s'y élevent deſſus l' Atmosphe
re de l'air , qui y estant plus rarefié,
forme leplus grand diametre
de fon ovale , & roulent avec ra142
MERCURE
pidité le long du plan de la fuperficieSuperieure
de l' Atmosphere jus
ques vers noſtre Pôle , où estant enfin
fort condensées , elles forment
les vents du Nord , qui nettoyent
le Ciel, le rendent ſerain , & l'air
plus pefant ; c'est pourquoy par sa
pesanteur fur le Mercure exterieur,
il force l'interieur du Barometre à
monter plus haut dans le tuyau , &
jusques à ce qu'il y ait équilibre
avec le poids de la hauteur du MercureSuspendu
, & le poids de la Colomne
d'air externe. Ainsi le Mercure
estant plus élevépar le vent du
Nord : du Nord- Est , ou par l'Est-
Nord-Est , est presque toûjours un
figne infaillible de beau temps , &
Serain ; & au contraire , le vent
d'Est est ordinairement ſuivy de
broüillards , principalement en Hyver.
Le vend du Nord qui rend le
GALAN T. 143
و
tempsſerain en Dauphiné , en Provence
, & en Languedoc , forme
des nuées & des pluyes en Affrique
, parce qu'ily pousse &ferre les
vapeur qui s'élevent de la Mediterranée
& qu'il rencontre en
Son paſſage ; au contraire , les
vents du Sud & du Sud - Oüest
pouſſent vers nous des vapeurs qu'ils
rencontrent fur la Mer , leſquelles
ſe reſolvent en pluyes abondantes.
Aucun vent ne peut parcourir
une Hemisphere , parce qu'estant
arrivé à faire une tangente aves
la Terre , il faudroit que nonobstant
ſa pesanteur il remontast
dans la fupréme region de nostre
Atmosphere. Le vent Eft Nord-
Est amene en France le beau
temps.
Le vent du Midy & du Sudoüest
, Soufflent ordinairement apres
44 MERCURE
que le vent d'Est a ceſſé ; & celuycy
court apres que les vents du Nord
&du Nord- Eft ont finy .
, ou du Les vents du Midy
Sud- Oüeft , ayant regné pendant
quelques jours , on fent fouffler un
vent opposé , c'est à dire , Nord ,
ou Nord-Eft:
Le vent du Nord peſant davantagefur
le Mercure externe , foùtient
le Mercure interne du Barometre
ſept ou huit lignes plus haut,
&jusques à 28 pouces ; indice af-
Suréd'uneſuite de beaux jours ; car
il a chaffé les vapeurs.
Les vents du Midy ayant poussé
vers nous grande quantité de vapeurs
, ſi un vent du Septentrion
vient à souffler , il repousse & ref.
ferrefifort ces vapeurs , que la pluye
continuë quelquefois pendant deux
jours entiers.
Lor's que le vent d'Est , ou d'Est-
Nord
GALAN T.
1451
Nord- Est , eſt ſuivy d'un vent de
Midy , ou de Sud- Oüeftl, e Mercure
s'abaiſſe au deſſous de la f,
& n'ayant que 27 pouces de bauteur
, prédit des pluyes extraordinaires.
Il est étably par les expériences,
que dans le Baromete ſimple , Figure
,le Mercure demeure ordinairement
suspendu à Paris à la
, hauteur de 27 pouces &demy,
ou de 27 pouces & 8 lignes , &
que cette hauteur diminue à proportion
que l'air qui s'appuye fur le
Mercure externe du Vafe , devient
moins pesant ; c'est pourquoy quelquefois
le Mercure n'y paroist élevé
que de 26 pouces 10 lignes dans le
tuyau de verre du Barometre : il
s'y éleve aussi à mesure que l'air
devient plus peſant , juſques à la
hauteur de 28. pouces & 4 lignes ,
Mars16839 G
t
146
MERCURE
qui est 16. lignes plus baut que
lar.
Ces diferentes hauteurs duMercure
dans le Barometre , provien
nent de la diferente pesanteur de
l'air , qui peſe davantage lors qu'il
ne fait point de vent; c'est une tresancienne
connoiffance au sentiment
de Fitruve , au Livre 1. chap. 6.
L'air , dit -il , eſt plus denfe
quand il n'eſt point agité des
vents. Il faut pourtant faire exception
des vents du Nord & du
Nord- Est , qui font froids& fecs ,
lesquels ſe precipitant du baut en
bas , preffent davantage l'air , &
mesme en le condensant davantage
par leurfroideur , le rendent plus
pesant , c'est pourquoyle Mercure
s'éleve davantage dans le Barometre
, ce qui est un signe aſſuré de
beau temps, а ва эй киоска
Laplus celebre expérience de la
1
GALAN T.
147
1
diferente pesanteur de l'Air en un
mefme temps , suivant ſes ſeules
diferentes hauteurs , fut faite par
M' Perrier , qui porta un Barome
trefimplefur le Puy de Domme prés
de Clermont en Auvergne, Montagne
de 500 toiſes , ou 3000 pieds
de hauteur perpendiculaire. LeBaromètre
étant au pied de la Montagne,
avoitfon Mercure Suspendu
dans le tuyau de verre , àla hauteur
de vingt fix pouces &trois
lignes&demiepardeſſus leMercure
du Vafe. Etant arrivéau def-
Sus de la Montagne , leMercure
n'estoit suspendu qu'à 2.3 . pouces
deux lignes. La diference des hauteurs
du Mercure fut de 37 lignes
& demie fur la diférente hauteur
de 3000 pieds d'air.
La Figure 9 montre le Barome
tre ſimple ; & la Figure 8 la conſtruction
du Barometre double , dont
G 2
148 MERCURE
l'effet est tres ſenſible , par le moyen
de l'eau Seconde qu'on met à
l'autre branche ; car lors que le
Mercure de la branche du Barometre
ſimple baiſſe d'un pouce , l'eau
Seconde s'éleve de 13 pouces dans
fon tuyau ou feconde branche de ce
Barometre double .
Il est maintenant bien facile de
comprendre par ma Figure 3 la
construction de ce petit Homme , qui
monte plus haut quand l'air devient
plus pesant , & s'abaiffe &
descend quand il pleut ,& mesme
avant que la pluye commence , parce
que les vapeurs diminuent lape-
Santeur de l'air en defcendant .
Fay ajoûté de l'cau Seconde fur le
Mercure , de mesme qu'au Barometre
double , Fig. 8. afin que le
hauſſement & l'abaiſſement du petit
Hommefut plus ſenſible , de 30
pouces , ou environ.
ر
GALANT. 149
:
Si on n'employe que du Mercure ,
la diférences, des hauteurs du petit
Hommene pourra estre que de deux
ou trois pouces au plus. Ceuxneant.
moins qui souhaiteront au moindre
changement de la pesanteur de
l'air , voir ſenſiblement monter ou
defcendre le petit Homme , employeront
la construction que je donne
dans la Figure 4. car ce petit Homme
estant tiré en bas par le contrepoids
de fer folide P , lequelnageantfur
le Mercure de la Caffete,
s'éleve à mesure que l'air eftant
devenu moins pesant , le Mercure
du tuyau defcend & se dégorge
dans la Caffe e de fer , ce petit
Homme s'abaissera de mesme que
celuy de Monfieur Guericke , àproportion
que l'air deviendra moins
pesant ,&se précipitera pour se
cacher entierement , fi tout à coup
l'air perd notablement defa gravité
ou poids ordinaire .
G3
150
MERCURE
On peut faire paroiſtre ce petit
Homme toûjours ſuſpendu en l'air.
L'artifice en est tres-facile , & les
Figures 6 & suffisent pour le
bien comprendre ; il ne conſiſte
qu'à une Poulie double , qui doit
estre cachée fur le plancher d'une
Calotte de fer bien cimentée avec
le haut de la Colomne creuse de
verre , & le tout couvert d'une
Couronne Royale , comme en la Fi.
gure 2. Il est à remarquer que
dans ces deux conftructions le petit
Homme fera un effet tout contraire
à celuy des Figures 1.2.3.4. car
lors que l'Atmosphere deviendra
moins pesante par les vents qui
foûtiendront l'air , le Mercurefuf.
pendu dans le tuyau defcendra da
vantage , & le contrepoids ou maſſe
de fer qui portefur'le Mercure , en
defcendant élevera les petits Hommes
dans les Figures 6 & 7. La
4
GALANT.M 151
1
raiſon eſt auſſi viſible pourquoy dans
la Figure 5. le petit Hamme s'éleve
à proportion que l'air devenant
moins pefant , le Mercure intérieur
du tuyau s'abaiffe , & qu'au contraire
dans la Figure 4le petit
Homme s'abaiffera notablement ,
comme de 3 pouces , lors que le
Mercure en s'abaiſſant & fe dégorgeant
dans la Caffete de fer ,
élevera d'un pouce le contrepoids ,
ce qui arrive de la double Poulie .
La Figure 10 est un Thermometres
&c. Pourservir de replique à Monfieur
Otto Guericke , Résidant à
Hambourg. '1
COMIERS, Prevoft de Ternant.
P
Toutes les Nations ont des
Divertiſſemens qui leur font
particuliers . Les Courſes de Bagues,
de Faquin & de Teſtes ,
font ordinaires en France ; &
1 G4
152 MERCURE
celles où les Chevaux diſputent
ſeulement de viteſſe , ſon fort en
uſage en Angleterre ; mais comme
la France fait aujourd'huy
tout ce qu'elle veut , tout doit
fervir à la gloire , & au divertiſſement
de ſon Prince. Il a pris
ce Carnaval celuy d'une Courſe
à la maniere d'Angleterre. Elle
s'eſt faite dans la Plaine d'Achere
, prés de Saint Germain en
Laye. Il y avoit un Amphithéatre
pour le Roy au milieu de
cette Plaine , & des Poteaux
dreſſez d'eſpace en eſpace , pour
marquer le circuit de la Courſe.
Ainfi le Roy , fans changer de
place , n'avoit ſeulement qu'à ſe
tourner pour eſtre toûjours témoin
de ce qui ſe paſſoit. On
avoit planté un Drapeau fur le
Poteau où il faloit arriver le premier
pour gagner le Prix. La
GALANT.
153
Courſe fut faite par ſept Chevaux
Anglois ; ſçavoir , deux à
Monfieur le Duc de Montmouth
, un à Monfieur le Grand
Prieur de France , un à Mon
fieur Houvard , Seigneur Anglois
, un à Monfieur Feilleton ,
auſſi Anglois , & le ſeptième à
un Cabaretier de la meſme Nation.
Comme le champ eſtoie
ouvert pour y difputer le Prix ,
il eſtait permis àtout le monde
d'entrer en lice. Les Juges du
Combat estoient Meffieurs les
Ducs de Luxembourg , d'Aumont
, & de Gramont. Il y eut
trois Courſes , & chaque fois
qu'on devoit partir , on levoit
unDrapeau pour ſignal. Il fut
arrefté qu'on feroit courir d'abord
les ſept Chevaux tous enſemble
, & que les quatre qui
arriveroient les derniers au but ,
G
154
MERCURE
laiſſeroient diſputer le Prix aux
trois autres. Les trois Victorieux
coururent enſuite dans le meſme
temps , & celuy qui demeura
le dernier , fut obligé de pren+
dre le party de ſe repoſer avec
les quatre premiers ; de maniere
que la derniere Courſe qui décida
de tout , ſe fit entre les
deux qui reſtoient. L'avantage
demeura à l'un des GentilshommesdeMe
le Duc de Monmouth ,
qui montoit un Cheval noir , &
dans le moment qu'il arriva au
but , on planta un Drapeau devant
luy pour marque de fa Vi
toire. Elle luy fut difputée par
un autre Cheval , qui l'avoit fuivy
de a prés , que dans la premiere
Courſe il n'eſtoit reſté
derriere que de fix pas. Dans la
ſeconde , il l'atteignit à la longueur
d'un Cheval prés ,& dans
GALANT
855
:
la troiſième , il ne s'en falutque
la longueur du col qu'il n'arrivât
au but auffi -tôt que luy. Le
circuit de la Courſe eſtoit d'une
lieuë & demie. Vous voyez par
là que les deux Chevaux qui
coururent les derniers , eurent
chacun quatre lieuës & demie à
faire . On prétend qu'ils ayent
fait la premiere Courſe en dix
minutes, la ſeconde en douze , &
la troifiéme en quatorze .C'eſt de
quoy tous ceux qui étoient préfens
ne conviennent pas mais il
y a fi peu à dire , que ce qu'on y
pourroit ajoûter n'ôteroit riende
l'extréme viteſſe de ces deux
Chevaux.Le Prix eſtoit de mille
Loüis d'or . Il y avoit un grand
nombre de Parys. Le Roy a donné
àM. Hovvard Seigneur Anglois
, qui estoit venu exprés en
France pour cette Courſe, une
G6
156 MERCURE
Table de Bracelets de dix mille
livres. Sa Majeſté devoit dîner
en pleine Campagne , avec un
grand nombre de Dames qui
étoient venuës voir la Courſe , &
l'on avoit preparé un magnifique
Repas ,mais il s'éleva un vent fi
grand , qu'on fut obligé de manger
à couvert.
il ſe Quelques jours apres ,
fit une Courſe à pied , d'un Anglois&
d'un Piemontois . Ils partirent
de la Court de Verſailles ,
allerent juſques aux Invalides , &
revinrent au Lieu d'où ils étoient
partisen moinsde deux heures &
demie. L'avantage demeura à
T'Anglois. Le Roy récompenfa
leur vigueur. Beaucoup de Gens
eſtoient intereffez dans cette
Courſe , par divers Parys qu'ils
avoient faits ..
Pendant que ces Courſes ſe
GALAN Τ. 157
faiſoient à Verſailles & à S. Germain
, on s'eſt exercé à courir la
Bague dans les Académies de
Paris. Celle de Mª de Mémont
ſemble l'avoir emporté ſur toutes
les autres . Quarante - cinq
Gentilshommes y parurent diviſez
en cinq Quadrilles. Me le
Chevalier de Gaux, & Mr le Baron
d'Hauricour , Fils de Mr le
Baron des Haubois, Gentilhomme
de la Province d'Artois , ſe
diſputerent long- temps le Prix ,
qui fut enfin remporté par le
dernier.
Les Députez de cette Province,
(j'entens l'Artois queje viens
de vous nommer ) eurent Audience
du Roy , un peu avant fon
départ pour Compiegne. Ils furent
préfentez par Me d'Elbeuf
quien eſt le Gouverneur , & par
Mrle Marquis de Louvois , qui
158 MERCURE
a ce Département. Me l'Evêque
de S. Omer porta la parole. II
Joüa Sa Majesté d'une maniere
tres noble & tres-ingénieuſe , &
luy marqua agreablement que
l'Artois avoit eu autrefois des Fils
de Roys pour fes Comtes. Il la
pria d'avoir la bontéde s'en fouvenir
, lors que l'heureuſe fécondité
de Madame la Dauphinedonneroit
encor des Princes à la
France. Sa Harangue futun enchaînement
de traits d'eſprit tout
particuliers , quoy que tres- naturels
; ſes expreſſions admirables,
enfin touty fut brillant&riche,
&méme juſqu'à l'expofition des
beſoins de la Province.Auffi for
il generalement aplaudy de la
nombreuſe Aſſemblée qui ſe trouva
à cette action. C'eſt pour la
troifiéme fois que Mr l'Eveſque
de S.Omer rend ce bon office aux
GALANT.
1
159
Etats. Ce Prelat vous eſt connu.
Vous ſçavez , Madame , qu'il eſt
de l'illuftre Maiſon des Comtes
de Suzela Baume , & qu'aux
avantages de ſa naiſſance le Ciel
en a joint de tres- rares du coſté
de la Nature. Il a un agrément
univerſel en toute ſa perſonne ,
un genie profond , une adreſſe
merveilleuſe pour les affaires ,
avec une facilité extraordinaire
à parler ſur le champ , & à parler
juste. Me le Comte de Bucquoy
eſt le Deputé pour la Nobleſſe.
Le nomde la Maiſon de Longue
val -Buc- quoy , l'une des plus
illuſtres des Païs-Bas , fait feul
un tres- grand éloge. L'on ſçait
que les Seigneurs qui en ſont
fortis , ont toûjours eſté fort au
deſſus du commun parleur vertu ,
&par leur valeur. Ce font des
avantages que celuy dont j'ay
160 MERCURE
commencé à vous parler,poffede
au plus haut degré. Il a de plus
un eſprit ſi penetrant ,& fi éclairé
, une paſſion ſi forte pour la
droiture,& tant d'autres grandes
qualitez , que je ne pourrois fipir
de longtemps pour peu que
je vouluſſe entrer dans le détail.
Pour le Tiers Ordre , Mr Palifor
Seigneur d'Incourt , en eſt pour
la cinquième fois Deputé prés la
Perſonne du Roy,& il eſt actuellement
l'un des Deputez generaux
ordinaires des Etats. C'eſt
un Gentilhomme d'un merite
fingulier. La ſageſſe & la capacité
ont devancé en luy les années
, & il luy a falu tres- peu de
temps pour le rendre conſommé
dans les Emplois.Avec la ſcience
& l'érudition qui donnent ſujet
de l'admirer , il a quantité de
vertus Chrétiennes & morales;
GALAN T. 161
& fur tout il eſt extrémement
bien faiſant. Sa Majesté les reçeut
, & les entendit avec cette
bonté qui luy gagne ſi bien tes
coeurs , & leur dit qu'Elle aimoit
tendrement tous ſes Sujets , mais
qu'elle avoit encor pour ceux
d'Artois une confideration particuliere
, dont elle leurdonneroit
des marques en toutes occaſions.
Elle les chargea d'en aſſurer les
Etats.
L'excellent Difcours de M.de
S. Evremont , que je vous envoyay
le dernier Mois , fur les
Opera François & Italiens , vous
en doit avoir appris la diférence.
S'il vous reſte encor quelque
choſe à ſouhaiter ſur cette matiere,
la Defeription de ceux qui
ont occupé ce Carnaval les
Theatres de Veniſe , pourra ſar
tisfaire pleinement voſtre curio162
MERCURE
fité. Elle eſt du mesme MF de
Chaffebras, dont vous avez trouvéune
Lettre au commencement
de celle- cy , & adreſſée encor à la
mefme Perfonne...
Le
AVenise ,ce 20. Fevrier 1683 .
de
E vous promis en partant ,
vous écrire avec grande exacti
tude les particularitez des Opera
que l'on represente vicy. Ie vous
tiens parole , & vay vous faire un
abregé des Sujets , parce que cet
abregé peut fervir beaucoup à l'intelligence
des Machines. Vous remarquerez
dans toutes ces Pieces
beaucoup de fautes contre l'Histoire,
& vous aurez peine à concevoir
comment Anne de Bretagne , que
vous ne connoiffez que comme Fem
GALANTM 163
1
me de Charles VIII. & ensuite de
Loüis XII. peut épouser Flavius Roy
d'Italie. C'est l'usage des Poëtes
Italiens. Ils peuvent falsifier ce qui
est le plus connu , pour imaginer des
événemens Selon leurgenie. Si dans
l'opera , intitulé , Il Re Infante,
je traduis Le Roy Infant , & non
pas, Le Jeune Roy , c'est parce
que tous les François qui font icy en
usent de mesme. Ainsi , nous diſons
le Theatre de S. Salvator , & non
Pas de S. Sauveur ; seluy de S. Angelo
, & non pas de S. Ange. Ce
font des manieres de parler introduites
par l'usage , & qui les voudroit
changer nese feroit pas entendre
. Vous vous souviendrez , s'il
vous plaît , que quand je me fers
du nom de Noble , j'entens toûjours
un Noble Venitien .
164 MERCURE
2
2
RELATION DES OPERA,
representez à Venize pendant.
le Carnavalde l'année 1683 .
LECarnaval de Venise, dont on parle tant à Paris , & dans
toutes les autres Villes de l'Europe
, eſt proprement un afſfemblagede
pluſieurs fortes de Divertiſſemens
, qui ne ſe permet.
tent publiquement que dans ce
temps- là , à moins de quelque
Réjoüſſance extraordinaire . Ces
Divertiſſemens conſiſtenten Comedies,
Opera, Reduits, Bals, Fcſtins,
Courſes , & Combats de
Taureaux , Danceurs de Cordes ,
Marionnetes, Bateleurs & Farceurs
; liberté à tout le monde
d'aller maſqué en plein jour , &
encor dans la Ceremonie qui ſe
fait le Jeudy gras en preſence du
Doge.
GALANT.
165:
Autrefois le Carnaval com-)
mençoit dés le lendemain de
Noël , & il eſt encor ainſi marqué
dans la plupart des Calendriers
nouveaux ; mais eſtant
arrivé pluſieurs fois que quelques
Perſonnes maſquées ſe ſervoient
des privileges de cette
ſaiſon , pour ſe vanger de leurs
Ennemis ſans qu'on les connuſt
les Chefs du Conſeil des Dix ,
qui font trois des premiers Magiſtrats
prépofez entr'autres choſes
pour les Feſtes & Divertiſſemens
, ont crû qu'il eſtoit de
l'intereſt & de la ſûreté publique,
de le commencer plus tard ; ce
qui fait qu'à preſent ils n'accor,
dent la permiſſion de ſe maſquer
que bien long- temps aprés, quoy
qu'ils ſouffrent les Reduits dés
le lendemain de Noël , ſuivant
l'ancien uſage , & qu'ils tolerent
1661 MERCURE
quelques mois auparavant les
Comédies & Opera ,où ce defordre
n'eſt pas à craindre .
Les Comedies ayant commencé
cette année dés le mois de Novembre
, & les Opera vers le
milieu de Decembre , c'eſt par
où je dois commencer auffi à
vous faire part de ces Réjoüifſances.
Il y a dans Veniſe huit Theatres
publics , qui prennent le
nom de l'Egliſe la plus proche
du lieu où ils ſont dreſſez . Ils
appartiennent preſque tous à des
Nobles , qui les ont fait bâtir,
ou à qui ils font écheus par ſucceffion.
Les petits ſe loüent à
des Troupes de Comediens , qui
ſe rendent à Veniſe ordinairement
dés le mois de Novembre,
&les grands font deſtinez pour
les Opera que ces Nobles , ou
GALANT.
167
d'autres font faire & compofer al
leurs frais , plûtoſt pour leur
divertiſſement particulier , que
pour le profit qu'ils en retirent,
qui ne fournit pas d'ordinaire à
la moitié de la dépense. Ces
Theatres font la plupart beaucoup
plus grands & élevez que
ceux de Paris , ayans cinq ou fix
rangs de Loges ou Pales , comme
on les appelle icy , les uns fur les
autres , & 30. ou 35. à chaque
rang. Il y peut tenir trois perſonnes
de front dans chacun. Les
Pales du premier rang qui ſe
trouvent de plein-pied au Theatre
des Acteurs , ne ſont pas les
plus eſtimez , à cauſe ( dit- on )
qu'on est trop prés des Perſonnes
au Parterre , & que le manche
des Theorbes de l'Orchestre
cache toûjoursquelque choſe de
la venë ; c'eſt pourquoy on les
16:8 MERCURE
me
fait plus bas , en maniere d'Entréſoles.
Ceux du ſecond rang font
les plus recherchez , & entre
ceux- cy , on prefere ceux du
fond qui regardent le Theatre en
face , où ſont ordinairement les
Loges des Ambaſſadeurs . Combeaucoup
de Perſonnes
les loüent pour le Carnaval entier
, il y en a quantité qui les
font peindre & tapiſſer en dedans ,
ce qui ne ſert pas d'un mediocre
ornement. Le Parterre auffi a
cela de commode , qu'il eſt quaſi
tout remply de Sieges plians avec
des bras & des dos en maniere
de Fauteüils , où l'on eſt fort à
ſon aiſe ſans s'incommoder l'un
l'autre.
Avant que d'entrer dans le
détail des Comedies & des Opera
de cette année , je croy qu'il eſt
à propos de vous donner une
idée
GALANT 169
idée generale de ces Pieces. Les
Comedies ne diférent pas beaucoup
des Italiennes qui ſe joüent
à Paris , les Perſonnages eftant
toûjours un Arlequin , un Docteur
, un Pantalon & autres ; &
les Pieces , des Farces & Boufonneries
ſans ordre ny ſuite. Ils ſont
neanmoins bien plus libres en
paroles que l'on n'eſt en France.
Vous remarquerez qu'il eſt
permis entout temps auxHommes
& Femmes , d'aller maſquez
aux Comedies,Opera,& Reduits,
quine commencent qu'à la nuit,
quoy qu'on n'oſe paroiſtre ainſi
de jour avant le temps de la licence.
Il n'en va pas de meſme
des Opera , où la plus grande
partie des Pales ſont remplis de
Gentillesdonnes,&de Perſonnes
de qualité,eſtant pour l'ordinaire
des Pieces ſerieuſes qui ne blef
Mars 1683 . H
170 MERCURE
ſent point la pudeur. Les Decorations
, que l'on nomme Scenes,
y font nobles , belles & de bon
goust ; ayant toûjours quelque
choſe de grand , & de magnifique.
Tous les changemens ſe font
chaque fois également au haut
du Theatre , & aux coſtez ,
enſorte que l'on ne voit jamais
une Chambre fans eſtre platfonnée.
Toutes lesGalleries & grandes
Salles y font voûtées , & les
moindres Cabinets y paroiffent
lambriffez .
Lors qu'un Empereur ou un
Roy entre ſur un Theatre , il eſt
toûjours accompagné de 30.40.
ou so. Gardes qui ſont autour de
luy , & qui ſe rendent maîtres
des Portes , & des Avenuës de
fon Palais. De meſme les Reines
& les Princeſſes , ont à leur ſuite
GALANT. 171
quantité de Dames , Officiers,
Pages , & autres Domeſtiques,
ſelon leur qualité.
Les Chanteurs font appellez
par honneur Virtuosi. Les Italiens
aiment extremement les Voix de
deſſus, & ne goûtent pas tant les
baffes.
Les Venitiens ſont curieux
pour ce ſujet , de faire chercher
enItalie & ailleurs , les meilleu
res Voix d'Hommes & de femmes
qu'ils peuvent trouver ,
priant meſme les Princes à qui
appartiennent ces Muſiciens, de
les laiſſer venir , & ne plaignane
point la dépenſe en cette occa
fion, quelque forte qu'elle puiſſe
eſtre. Il y en a preſentement un ,
à qui on donne quatre cens Piſtoles
d'Eſpagne, ſans les frais de
fon voyage , & pluſieurs autres
à qui on en a promis trois cens.
H 2
172
MERCURE
, Les Voix ſont claires nettes ,
fermes & aſſurées, n'y ayant rien
de gêné , ny de contraint. Les
femmes y entendent la Muſique
en perfection , ménagent admirablement
bien leurs Voix , &
ont une certaine maniere de
tremblement , de roulemens , de
cadences & d'échos, qu'elles varient
& conduiſent comme elles
veulent. C'eſt une choſe affez
plaiſante, que du moment qu'el .
les ont finy quelque grand Air ,
ou qu'elles ſortent du Theatre ,
les Baracols ( ce ſont ceux qui
conduiſent les Gondoles) & mê
me quantité de perſonnes plus
confiderables, s'écrientde toutes
leurs forces , Viva Bella viva, ah
Carafia benedetta. D'autres lear
donnent d'autres loüanges. La
Simphonie eſt compoſée de pluſieurs
Claveſſins , Epinettes ,
GALANT. 173
Theorbes & Violons , qui accompagnent
les Voix avec une
juſteſſe merveilleufe.
l'ajoûteray que l'on ne voit
point de Choeurs de Voix dans
les Opera , & que les Entrées de
Ballet , non ſeulement y ſont rares
, mais qu'elles n'y ſont pas
executées avec la même delica
teſſe qu'en France . Cela n'eſt pas
ſans fondement ; car à l'égard
des Choeurs de Voix , il eſt fort
inutile d'en remplir icy les Ope
ra, puis que nous fommes accoû
tumez d'en avoir preſque tous
les jours dans quelqu'une de nos
Egliſes . Toutes les Feſtes & Dimanches
de l'année , on chante
Veſpres en Muſique dans quatre
Communautez avec de grands
Choeurs de Voix , Theorbes ,
Violons , petites Orgues & Claveſſins
,& ces Muſiques font
Η 3
174 MERCURE
conduites par quatre des meilleurs
Maîtres de la Ville. Pour
les Ballets, les Venitiens n'y prennent
aucun plaifir,& ne les mettent
dans les Opera que pour
remplir quelque Entre-acte. Les
femmes & filles n'apprennent
pointicy à dancer , & on ne fait
pour l'ordinaire que ſe promener
& marcher dans les Bals .
Pour revenir au particulier , je
vous diray que ces huit Theatres
ont eſté tous remplis cette
année en même temps ; ſçavoir ,
deux de Comediens , & fix d'Opera
, & que ceux d'Opera doivent
donnerdeux diferentes Pieces
chacun avant la findu Carnaval.
Les deux Theatres qui ont
fervy à la Comedie , ſont celuy
de S. Moïſe, & celuy de Saint Samuël
. Le premier n'eſt pas fort
grand,& ne contient que deux
GALANT. 175
rangs de Pales ; mais le fecond
en a fix, & trente- cinq à chaque
rang , & appartient à Meſſieurs
Grimani Freres , dont l'un eſt
Abbé ,& l'autre Seculier.
Ces Theatresfont tous peints,
& les Comediens qui les occu
pent, changent tous les jours de
Comedies. Les jeunes Comediennes
y fant des contes affez
gaillards,& les Arlequins & Pan- -
talons , ne s'épargnent point en
tours de ſoupleſſes, illajadi
Des fix autres Theatres qui
ont ſervy aux, Opera , je com.
menceray par celuy de ſaint lean
Chriſoſtome. C'eſt celuy dont
on parle le plus, & que l'on peut
dire un Theatre Royal pour la
magnificence. Il appartient au
deux meſmes Freres , Meſſieurs
de Grimani, qui le firent faire en
1677. avec une promptitude
H4
4
176 MERCURE
merveilleuſe,trois ou quatre mois
ayant eſté ſeulement employez à
le baſtir.
Cette famille eſt originaire
de Lombardie , & vint s'établir
de Vicenze à Veniſe à la fin du
huitiéme Siecle. Elle a donné
deux Doges à la Republique ,
fçavoir, Antoine en 15.21 .& Marin
en 1995. Ily a eu trois Cardinaux;
Dominique , ſous Alexandre
V I. qui laiſſa ſa Bibliotheque
à la Republique ; Marin ,
fous Clement VII. & lean , ſous
Pie IV. comme auſſi trois Patriarches
d'Aquilée ,& pluſieurs
grands Officiers , y ayant encor
à preſent deux Procurateurs de
faint Marc ,Antoine & François,
qui font des premieres Dignitez
de Veniſe , & qui leur ont eſté
données par merite. Ils font diſtinguez
par là de ceux qui pofGALANT.
177
ſedent de pareilles Charges , à
cauſe de l'argent qu'ils ont donné
dans des temps de guerre , qu'on
appelle Per Soldı . Quoy que les
derniers tiennent le même rang,
&avent le même pouvoir,la diférence
en eſt ſi grande, que quand
un Procurateur par merite meurt,
onen élit un autre auſſi- toſt , &
quand un Per Soldi meurt
Charge meurt avec luy. De
vingt cinq Procurateurs , il n'y
en a que neufpar merite .
د
fa
Ce Theatre de S. Iean Chrifo-
- ſtome eſt le plus grand, le plus
beau , & le plus riche de la ville.
La Salle où font les Spectateurs ,
eſt environnée de cinq rangs de
Pales les uns ſur les autres, trente
&un à chaque rang. Ils font enrichis
d'Ornemens de Sculpture
en boffe & en relief, tous dorez,
repreſentans diferentes fortes de
Η
178 MERCURE
Vaſes antiques , Coquillages ,
Muffles , Roſes , Roſettes , fleurons
, feüillages & autres enrichiſſemens
. Au deſſous & entre
chacun de ces Pales , ſont autant
de figures humaines peintes en
Marbre blanc , auſſi en relief , &
grandes comme le naturel , ſoûtenant
les Piliers qui en font la
ſeparation . Ce ſont des Hommes
avec des Maffuës , des Efclaves,
des Termes de l'un & de
l'autre Sexe, & des Grouppes de
petits Enfans, le tout diſpoſé de
maniere que les plus peſantes &
maſſives font au deſſous , & les
plus legeres au deffus .
la Le haut , & le Platfonds de
Salle eſt peinte d'une feinte Architecture
en forme de Gallerie,
à l'un des bouts de laquelle & du
coſté du Theatre, ſont les Armes
de Grimani , & au deſſus une
GALANT.
179
Gloire de quelque Divinité de la
Fable ,avec quantité de petits
Enfans aiſlez, qui accommodent
des Guirlandes de fleurs.
4
Le Theatre des Acteurs à
treize toiſes & trois pieds de longueur,
fur dix toiſes & deux pieds
de fargeur , eſtant élevé à proportion.
Il eſt ouvert par un
grand Portique de la hauteur de
Ja Salle , dans l'épaiſſeur duquel
font encor quatre Pales de chaque
coſté de la même ſumétrie
que les autres , mais beaucoup
plus ornez & enrichis ; & dans
la Voûte ou Arcade , deux Renommées
avec leurs Trompetes
paroiſſent ſuſpenduës en l'air , &
une Vénus au milieu, qu'un petic
Amour careffe.
Une heure avant l'ouverture
du Theatre , Tableau de cene
Vénus ſe retire ,& donne jour à
ind
H 6
180 MERCURE
une grande ouverture, d'où defcend
une maniere de Luftre à
quatre branches d'étofe d'or &
d'argent , de douze à quatorze
pieds de hauteur , dont le corps
eſtun grandCartouches des Armes
de Meſſieurs Grimani , avec
une Couronne de Fleur de Lys,
&de rayons ſurmontez de Perles
au deſſus . Ce Chandelier porte
quatre grands flambeaux de
poing de Cire blanche, qui éclairent
la Salle , & demeurent allumez
juſqu'à ce qu'on leve la Toile,
& alors le tout s'évanoüit , &
revientà fon premier état. Dés
que la Piece eſt finie , cette Machine
paroiſt de nouveau pour
éclairer les Spectateurs , & leur
donner lieu de fortir à leur aiſe ,
fans confufion. Les Armes ſont
pallé d'argent & de gueules de
huit pieces,le troifiéme Pal charGALAN
T. 181
gé en chefd'une Croiſette à deux
travers de gueules. Cette Croi
ſette diftingue une des Branches
de la famille. Elle fut donnée à
leurs Anceſtres , qui firent paroiſtre
des preuves de leur valeur
aux Guerres ſaintes du temps de
Godefroy de Boüillon .
Ce font Meſſieurs Grimani ,
qui ont pris le ſoin eux-mémes
de laPiece que l'on jouë preſentement.
Ils font fort riches, & ont
l'ame grande & genereuſe. Ils y
ont fait une dépenſe conſiderable;&
comme cette Piece eſt remplie
d'un grand nombre d'incidens
& d'Intrigues , & qu'elle
paſſe pour une des plus belles &
des mieux conduites , je ne puis.
m'empêcher de vous en faire une
defeription un peu plus étenduë
que je ne vous la feray des autres,
afin que vouspuiffiez juger de la
182 MERCURE
maniere dont on traite icy les
Opera. Elle eft intitulée Le Roy
Infant. En voicyde Sujet.
Flavius Infant , Roy d'Italie ,
eſtant ſous laTutelle de Rodoalde
ſon Oncle , qui gouvernoit le
Royaume à cauſe de ſonbas âge,
ſe laiſſa charmer des beautez de
la jeune Princeſſe Anne de Bretagne
, qui par la mort du Duc
fon Pere eſtoit auſſi tombée ſous
la conduite de Rodoalde. Ce
Gouverneur la voulant éloigner
du Royaume , & ſe ſervant de
l'autorité qu'il avoit fur elle , luy
ordonna de faire choix , d'un
Epoux parmy les Princes Etrangers.
Quoy que la petite Princeſſe
brulaſt dans ſon coeur pour
Flavius, ellefeignit quelque tems
decorreſpondre à la volonté de
ce cruel Conducteur,& offrit de
donner la main àHenry Prince
GALANT. 283
François, pour ſe vanger de Flavius
qu'on luy avoit dépeint Infidelle.
Neantmoins s'eſtant trouvée
un jour ſeul à ſeul avec Flavius,
elle eut lieu de s'éclaircir de
la verité . Ils reconnurent enſemble
les faux rapports qu'on leur
avoit faits,& ſe jurerent une amitié
eternelle. Rodoalde fut obligé
à la fin de ſe laiſſer fléchir , &
de ſe rendre à un ſi bel exemple
de conſtance. Ainfi on conclut
le Mariage où ils aſpiroient depuis
longtemps , quoy que dans
un âge ſi peu avancé.
D'un autre côté Rodoalde ,
ayant envoyé ſon Fils Ergiſte
hors de Rome pour faire fes Erudes
, s'eſtoit remarié en ſecondes
Nôces à Seſtilia. Cette Femme
s'enflama d'un amour criminel
pour Ergiſte ſon Beau - Fils ,
qu'elle n'avoit jamais vû ; & de
184 MERCURE
ſeſperé de ce qu'il s'eſtoitdéclaré
pour une autre Perſonne,qu'il ne
connoiſſoit auffi que par le recit
avantageux qu'on luy en avoit
fait,elle mit toutes ſortes de moyens
en uſage , pour faire naître
de la jalouſie entre eux. Ergiſte
eſtant revenu à Rome par le
commandement de ſon Pere , fut
perfecuté par cette impudique ,
qui ne pût jamais ébranler ſa fidelité.
Cela fit que ſe réſolvant à
le perdre, elle déclara à fon Mary
qu'il l'avoit voulu forcer.Rodoalde
ajoûta aiſément foy à cette
fauſſe accuſation , parce qu'Ergiſte
, qui étoit fort verſé dans
l'Astrologie & la Magie, feignoit
d'avoir perdu la parole,& croyoit
eſtre obligé de garder le filence
pendant quelque temps , pour ſe
fauver du péril dont un méchant
Aſtre le menaçoit ; mais le temps
GALANT. 185
1
prefcrit par fon Horoscope étant
paffé , il eut lieu de justifier ſon
innocence; & Seſtilia repaſſant
en ſa mémoire ſes impudiques
amours , alla les éteindre dans les
eaux du Tibre où elle ſe précipita.
Il y a douze changemens de
Décorations preſque toutes d'une
égale beauté.La premiere qui
fait l'Ouverture du Théatre , eſt
une grande Salle , Ecole ou Etude,
où ſont pluſieurs Ecoliers affis
devant des Tables ſéparées ,
qui étudient chacun diferentes
Sciences , comme , Philoſophie ,
Geographie , Mathématiques ,
Aftrologie , Art Militaire , Chimie
, & Magie . On y voit quantité
de Livres,Cartes Geographiques,
Spheres, Regles , Compas,
Cercles , Astrolabes , Machines
deguerre ,Fourneaux, Copelles,
(
186 MERCURE
Alambics , Baguettes Magiques
& Grimoires , avec pluſieurs Figures
de Vieillars & autres affis ,
repréſentant ceux qui ont excellé
en ces fortes de Sciences , le
tout remply de Deviſes , d'Emblémes
, & de Sentences propres
au Sujet. Au fond de la Salle ,
paroît un grandGlobe terrestre ,
monté ſurune Baſe fort élevée.
Ergiſte , le premier & le chef
de ces Ecoliers , ſe promene avec
Ariſtene ſon Maître , & pour luy
faire voir le profit qu'il a faitdans
l'étude de la Magie où il s'eſt
adonné , il prononce quelques
paroles dans un Livre. Auffi-tôt
Je Globe ſe briſe en deux , & fe
change en un grand Escalier ou
Perron de pluſieurs degrez , qui
occupe toute la largeur du Theatre
, & conduit dans un grand
Palais doré , tout brillant de la
GALANT.
187
miere , d'où l'on voit accourir
toutes les Nations de la Terre,au
nombre de 40.0u so.qui deſcendent
& viennent environner Ergiſte
, comme pour luy faire connoiſtre
que rien n'eſt caché à ſa
connoiffance , & à fon profond
ſçavoir. Peu de temps aprés elles
s'évanoüiffent , & s'envolent de
tous les coſtez du Theatre , au
commandement qu'il leur fait ; le
Globe retournant en ſon entier,
&laSalle ſe trouvant comme elle
eſtoit auparavant , d'où il prend
occaſion de faire voir que toutes
les grandeurs de la Terre ne ſont
que de vains fantômes,pour ceux
qui s'en laiſſent ébloüir. Celny
qui fait le Perſonnage d'Ergiſte ,
eſt l'Abbé Siface , qu'on appelle
communement Siphax , Italien,
qui eſt de la Muſique de Monſieur
le Duc de Mantouë.
188 MERCURE
La ſeconde Decoration eſt la
Chambre de Seſtilia , qui eſt
feinte de Tapiſſerie de Velours
couleur de feu, avec des Franges
&desGalons d'or , &des Portieres
de Tafetas rehauffé d'or.C'eſt
où paroiſt pour la premiere fois
la Margarita , qui repreſente Seſtilia.
Elle paſſe pourune desplus
belles Voix d'Italie , &demeure
actuellement à Bologne. Elle est
blonde , de taille mediocre , a
le teint fort blanc , beaucoup de
brillant , une maniere libre &
aiſée , l'air de qualité , & eſtbonne
Comedienne.
: La troiſième, une grande Salle
ou longue Gallerie , qui s'étend
juſqu'au bout du Theatre. L'Architecture
eſt compoſée de plufieurs
Eſclaves Maures , qui ont
chacun fur leurs épaules un Aigle
Imperial , & au deſſus pluGALANT.
189
ſieurs Figures dorées , habillées à
la Romaine , qui ſoutiennent la
Corniche de la Salle , le tout accompagné
de Faifceaux de Verges
, Haches , Guidons , Enſeignes
, Trompetes , Tambours,&
autres Inſtrumens de guerre. La
Voute eſt toute dorée , & taillée
en pointes de Diamant & culsde
Lampes .
A l'entrée eſt le Trône Royal,
élevé ſous un Dais fort riche , où
l'on voit le petit Roy Flaviusavec
fon Oncle Rodoalde. Ce premier
eſt fort jeune , & le ſecond ſe
nomme Ballarin , undes premiers
de la Muſique de Mele Duc de
Modene..
La quatrième , une Treille de
Limons& Citronniers , ſoûtenuë
fur pluſieurs Colomnes de Marbre
, qui font une Allée à perce
de veuë, avec pluſieurs Caſcades
d'eau.
190
MERCURE
La cinquiéme , la Chambre
de la Princeſſe Anne de Bretagne
, feinte de Tapiſſerie de Velours
vert, avec Paſſemens, campanée
& galonée d'or. A l'un des
coſtez eſt un Baldaquin , ou Dais
de Brocard d'or à grandes fleurs,
& au deſſous un Fauteüil , & le
Portraitdu jeune Flavius. Celle
qui repreſente cette Princeſſe ,
eſt Venitienne , & ne paroiſt pas
âgée de plus de dix à douze ans .
Elle est accompagnée de douze
petites Demoiſelles , & d'autant
de Pages de meſme grandeur.
C'eſt quelque choſe de joly , de
voirune petite Fille faire un des
principaux Perſonnages de la
Piece. Il falloit qu'elle fuſt de la
forte pour eſtre proportionnée ·
au jeune Roy. Quoy que dans
un âge fi tendre , avec un petit
air & des manieres belles & fiGALANT.
191
nes, elle s'eſt fait admirer de tout
le monde. Elle chante un Air
François au Prince Henry , dans
le temps qu'elle feint de répondre
à fon amour , & il luy
en chante un autre en la mê
me Langue. Les douze Pages
ont des Habits de toille d'or &
d'argent , garnis de Rubans en
confufion, avec des Plumes blanches&
rouges au Chapeau. Ils
font une Entrée de Ballet , te
nant chacun deux Flambeaux de
cire blanche , & fur la fin de la
Piece , ils dancent un Bal à la
Françoiſe avecles douze petites
filles , qui font toutes veſtuës
diféremment de Manteaux à la
Françoife. Leurs Coëfures font
de leurs .
La fixieme Decoration eſt la
Bibliotheque du Maiſtre d'Ergifte
, compoſée de pluſieurs Ta192
MERCURE
bletes de Livres , Cartes , & Eftampes
.
La ſeptième , diverſes Allées
de Colomnes de Marbre & de
Iaſpe de toutes couleurs , avec
Chapiteaux & Baſes d'or.
La huitiéme, le Port & la Rive
du Tibre , au bord duquel font
pluſieurs Chaſteaux , Tours , &
Palais, avec des Tapis ſur les Balcons
, & quantité de Perſonnes
qui attendent l'arrivée d'Ergiſte
que ſon Pere a rappellé à Rome.
Il vient dans un Bucentaure tout
doré , conduit par pluſieurs Rameurs
, & precedé de fix autres
Barques fort galamment & differemment
équipées , dont l'une
eſt conduite par des Maures , une
autre par des Turcs , une autre
par des Eſpagnols , une autre par
des Holandois , & les deux dernieres
par d'autres Nations , au
nombre
GALANT. 193
nombre de huit ou dix dans chaque
Barque.
La neufiéme , eſt l'entrée &
veſtibule d'un grand Hôtel.
La dixième , le Cabinet de
Seſtilia , lambriſſe , peint , doré ,
& garny de grands Vaſes de
fleurs.
L'onziéme, divers Portiques de
Colomnes , faiſant l'avenuë du
Palais du Prince. En cet endroit,
la Margarita , ſous lenom de Seſtilia
, jouë un Rôle d'une force
&d'une beauté inconcevable.
C'eſt dans le temps qu'elle paroiſt
furieuſe , & entre dans une
eſpece de délire. Elle croit voir
la Terre abîmer ſous ſes pieds ,
l'Enfer qui s'ouvre pour l'engloutir
, toute la Ville de Rome
en armes pour la punir. Les Demons
l'épouvantent par leurs
cris; elle entend des Trompetes
Mars 1683 . I
194
MERCURE
des Timbales , & des Tambours
dans les airs , & exprime par fon
chant toutes ces diferentes manieres
dont ſon eſprit eſt agité ,
mais principalement le fon de
ces Trompetes , qu'elle imite fi
bien par ſa voix , que l'on s'imagine
entendre veritablement ces
Inſtrumens de guerres
La douziéme& derniere , eſt
une grande Salle de Portiques ,
avec un Coridor tout autour, où
eſt une infinité de Peuple ,& au
bout, l'Apartement du Roy
7
Hya encorla Florentine , qui
eſt une des bonnes Chanteuſes.
On la connoiſt ſous ce nom , à
cauſe qu'elle eſt de Florence.
Celuy qui a compoſé la Mufiqué,
ſe nomme Carlo Palavicino,
Maiſtre de Muſique de la Communauté
des Filles des Incurables
de Venife ; & Matteo Noris,
:
GALANT.
195
qui demeure en cette Ville, en a
faitles Vers.
:
L'Opera qui a fait le plus de
bruit apres le Roy Infant , s'eſt
joué au Theatre de S. Luc , autrement
de faint Salvator. C'eſt
encor un Theatre fort grand ,
fort beau , tout peint& doré de
neuf, & des plus confiderables
de Veniſe. Il contient cing rangs
de Pales , trente trois à chaque
rang, & il appartient à un Sei
gneur de la Maiſon de Vendramin
, établie depuis fort longtemps
à Veniſe , & qui a donné
un Doge en 1476. André Vendramin.
Ses Armes ſont au def
fus du Theatre des Acteurs en
cette forte , facé de trois pieces
d'azur , d'or, & de gueules.
Voicy le Sujet de la Piece, qui
eſt intitulée les deux Cefars. Septimius
Roy des Romains , laiſſa
I 2
196 MERCURE
Baffian & Geta ſes deux Fils ,
Heritiers de ſon Royaume.
L'Aîné , d'humeur ſuperbe &
altiere , ne pouvant ſouffrir de
Compagnon ſur le Trône, fitarreſter
prifonnier ſon frere Geta ,
ſous le faux pretexte qu'il avoit
voulu violer Leucippe, Princeſſe
Angloiſe. Geta trouva moyen
de ſe ſauver ; & un jour de feſte
publique, que Baſſian faiſoit un
feſtin Royal à pluſieurs Dames
de la Cour , il ſe noircit la peau ,
ſe déguiſa en Egyptien , & s'introduiſit
dans l'Aſſemblée. Leucippe
qui avoit reconnu ſon innocence
, & à laquelle il eſtoit
accordé depuis longtemps , feignit
de vouloir céder à la paffion
de Baffian qui commençoit à l'aimer.
Elle propoſa un Jeu dont
Baffian luy avoit laiſſe le choix .
Chacun devoir feindre tour-àGALANT.
197
tour d'eſtre Monarque , pour
avoir lieu de faire connoiſtre la
fubtilité de ſon eſprit par les
feintes Loix qu'il impoſeroit aux
autres . L'Egyptien, dont les manieres
galantes ' avoient plû à
toute l'Aſſemblée , fut jugé le
plus propre pour commencer ce
jeu; & Baffian luy ayant mis ſa
Couronne fur la teſte , ſon Sce
ptre en main , & fon Manteau
Royal fur les épaules , il monta
ſur le Trône, leva ſon Maſque
fit connoiſtre qu'il eſtoit Geta ,
& qu'il occupoit la place qui luy
appartenoit legitimement , &
dont ſon Frere s'eſtoit rendu indigne
par ſa tirannie. Il n'y eut
perſonne qui ne luy applaudiſt .
Tout le Peuple l'ayant reconnu
pour ſon veritable Roy , Baffian
n'eſtoit plus regardé que comme
un Ufurpateur , & on luy avoit
I 3
198 MERCURE
,
déja mis les fers aux pieds , lors
que Geta deſcendit du Trône ,
ſe jetta aux pieds de fon frere
l'embraſſa , & par une generofité
digne du fang Romain dont il
fortoit , il luy fit part de ſon Sceptre
,& ils regnerent depuis enſemble
dans une parfaite union.
Il ya encor pluſieurs autres incidens
au ſujet d'Honoria fille
d'Evander,Bibliotequaire Royal ,
qui apres avoir donné pluſieurs
rendez-vous à Fabius & à Lentulus
,& s'eſtre raillée de leur
amour , vint à bout d'épouſer le
Roy Baffian par ſes adreſſes , &
par le ſecours de Leucippe..
Si cette Piece n'a pas eſté ſi
juſte dans la regularité & dans la
conduite , que celle du Roy Infant,
ſelon le ſentiment de quelques-
uns , elle a eſté aſſez récompenfée
par le grand nombre
GALANT. 499
des plus belles Voix dontelle eſt
remplie. Il y a dix Décorations
des plus pompeuſes & des mieux
entendues.
-Dans la premiere , Geta vient
donner une Serenade à ſa Maî
treffe, dans un grand Bucentaure
remply d'un grand nombre de
Muliciens , dont le haut eſt d'Etoffe
de groffe Broderie d'or relevé
, ſoûtenu de pluſieurs figures
humaines , habillées en Statues
d'or , tenant des flambeaux
albúmez.eu) sh maoclip
Lors que Ballian donnele Regale
aux Dames , le Theatre eft
de Colomnes de Porphyre & de
Lapis , orné de quantité de Tableauxdans
des Quadres dorez .
Un grand nombre de ſuperbes
Guéridons , avec de gros flambeaux
de cire blanche, fert à l'éclairer.
L'on voit du fonds du
100 MERCURE
Theatre un grand Geant s'avan
cer , qui porte ſur ſa teſte une
Table remplie de Pyramides de
Viandes, & s'abîme dans la terre
en l'expoſant au milieu du Theatre.
Pluſieurs autres Tables font
autour de la Salle. L'on yjouë à
toutes fortes de leux,& àla fin du
repas , une douzaine de Parafites
viennent devorer les reſtes du feſtin,&
fontune entrée de Ballet.
Rien n'eſt plus divertiſſant que
l'embarras où ſe trouveHonoria,
qui court de fenêtre en fenêtre
pour amuſer ſes deux Amans, qui
ſe rencontrent en mémetemps à
deux portes diferentes de ſa maifon.
L'endroit où Baſſian chante
un Air pour s'endurcir dans ſa
cruauté ,& défier les foudres de
Iupiter même , eſt quelque choſe
qui paſſe l'imagination , & qui ne
ſe peut comprendre qu'avec peine.
Sa voix (qui ſans difficulté eſt
GALANT.
une des plus belles que nous ayõs
icy) eſt accompagnée & foûtenuë
de Trõpetes & de Symphonie par
repriſes ;& ces trompetes s'unif
ſent fi bien à fontchat,qu'elles en
laiffent admirertoute ladouceur,
&ne perdent rien de leur force.
Il y a encore un beau Spectacle
d'une feſte deGladiateurs , qui
paroiſſent dans un Cercle de
nuées,&defcendent enſe batant
pour donner le divertiſſement au
Peuple Romain. Celuy qui a
composé la Muſique dela Piece,
eſt DonGiovani Legrenzi , Prêtre,
Maître de la Muſique des fil
les de S.Lazare , dites communément
les Médicantes , & Sous-
Maîtrede la Muſique de la Cha- →
pelle du Sereniffime Doge. Il pafſe
pour un des plus habiles de Ve.
nife. Ceux qui chantent étant
toutes Perſonnes choiſies comme
LS
202 MERCURE
jel'aydéja dit, voicy les noms des
principaux.
Clement Hader , connu fous
le nomde Clementin, repreſente
Baffian. Il eſt natifde Hadersberg
, Muficien de la Chambre!
de l'Empereur , & une des plus
belles voix d'Hommes qui ſoit
dans tous les Opera .
Jean- Baptiste Speroni , Muficiende
la Chambre de l'Imperatrice
Eleonore.
Ferdinand Chiaravelle , Muficiende
Me le Duc de Mantouë.
Pour lesfemmes , Anne- Marie
Manarini repreſente Honoria.
Elle demeure ordinairement à
Mantouë, eſt tres belle, de grande
taille, la gorge fort blanche, &
encor une des plus belles Voix
d'Italie.
Le Theatre de S. Jean & Paul
eſt encor un des plus beaux de
GALANT. 203
cette Ville.Il eſt extrémement
profond', & contient cinq rangs
de Pales , trente & un à chaque
rang. Il eſt peint & doré comme
les autres , & appartient encore
à Meſſieurs Grimani Freres . On
y a joué deux Opera. Il y a dix
changemens de Theatre dans le
premier , quieſt intitulé le Grand
Othon, & dont je vous vay expli
quer le ſujet en peu de mots. Berengarius
Roy d'Italie , pour s'a
fermir plus fortement dans le
Royaume, veut marier Adalberd
fon Fils à Adelaide, veuve du déu
funt Roy. L'Empereur Othon ai
mant cette belle veuve , ſe rend
dans la Cour de ce Roy , & s'yl
tient longtemps caché ſous le
nom d'Alceste , juſqu'à ce qu'
ayant trouvé le temps de ſe faire
connoiſtre , il vainc Berengarius,
& épouse Adelaide
16
204 MERCURE
Coriolan eſt le titre du ſecond
Opera que l'on a repreſenté ſur
ce Theatre. Ce jeune Romain
eſtant exilé de ſa Patrie , pour
avoir offencé les Tribuns du Peuple,
ſe retira vers les Volſques,En..
nemis de Rome, où Tullus qui en
eſtoit le Souverain , luy donna le
Commandement de ſon Armée..
Il remporta la victoire ſur lesRomains,
aidé de l'adreſſe de Volumia
ſa femme , & du courage de
Flavia qui l'avoit ſuivy dans tou
tes ſes conqueſtes , & qui comme
une Amazone avoit combatuu
genereuſement pour luy ,& aprés
s'eſtre rendu maître de Seſtus-
Furius , & de Spurius , les deux
Confuls , il leur donna la liber-.
té , voulut qu'ils commandaſſent
comme auparavant , & obligea,
Tullus à ſe contenter de fon
Royaume,&à vivre en paix avec
0
GALANT.
200
1
Rome. Il fit encor épouſer blavia
au Conful Seſtus , à cauſe de
l'amitié qu'il avoit remarquée
entr'eux , cette Heroïne s'eſtant
detachée de l'amour qu'elle avoit
pour Coriolan,& ne l'ayant fuivy
que parce qu'elle le croyoit veuf
Il y a onze diférentes Decorations
dans cet Opera. Celuy qui
en a fait la Muſique , ſe nomme
Jacques-Antoine Petri ,, de Bologne.
Le Theatre de S. Angelo n'eſt
pas ſi grand que les autres, quoy
qu'il ſoit auſſi peint , doré ,& fort
propre. Il contient cinq rangs
de Pales , vingt-neuf à chaque
rang. La ſituation n'en ſçauroit
eſtre plus avantageuſe , puis qu'il
eſt au bord du grand Canal. On
y a joié deux Pieces qui ont eu
toutes deux beaucoup d'approbation...
ALA
i
206 MERCURE
La premiere eſt dediée à M
Amelot , Marquis de Gournay ,
Ambaſſadeurde France dans cette
fameuſe Republique. Il faut
vous en dire le Sujet .
" Virginius n'ayant que deux
filles , accorda Virgilia ſon aînée
à Icilius , & deſtina Celſa ſa Cadette
, à ſervir la Déeffe Veſta.
Cette Cadete avoit deux Amans,
Licinius & Seſtus , Nobles de
Race , Perſonnes de credit , &
d'égal merite .Dans l'envie qu'elle
avoit d'eſtre mariée , ne pouvant
fléchir la duretéde ſon Pere
qui ne vouloit point eſtre contredit,
elle les recevoit tous deux
àla fois,leur donnoit des rendezvous
enmême temps, & fouffroit
qu'ils ſe trouvaſſent chez elle enſemble
déguiſ zen Femmes, afin
qu'ils ne fe connuſſent point l'un
l'autre , & que fon Pere les prift
GALANT.
207
pour deux filles qu'elle menageoit
pour leur faire prendre le
- Voile avec elle.Ces deux Rivaux
s'eſtant découverts par la ſuite ,
Seſtus l'abandonna conime une
Inconſtante , & Licinius attribuant
ſa legereté à la contrainte
où ſon Pere l'avoit reduite , ne
pût s'empeſcher de l'époufer..
Dans ce temps les Decemvirs
triomphoient à Rome;& Appius
Claudius , un des principaux,
eſtant paſſionné pour Virgilia ,
gagna le coeur de cette Belle, en
ſe faiſant paffer pour Icilius qu'-
elle ne connoiſſoit point ,& que
fon Pere luy avoit ordonné de
recevoir comme ſon Mary. L'amitié
s'eſtantrenduë reciproque
entre l'un & l'autre , Virginius
fut obligé d'y apporter auffi ſon
conſentement. Il y a huit changemens
de Scenes dans cet Ope
108 MERCURE
ra,qui est fort galat & fort plaiſat. a, qui
La ſeconde Piece eſt intitulée
Silla. Lucius- Cornelius- Silla étant
parvenu à l'Empire de Rome par
la violence , fit mourir tous les
Chefs de Party qui luy avoient
ſervy d'obſtacle ; & pour mettre
le Grand Pompée dans ſes interêts
, il luy fit épouſer ſa fille
Emilie , & maria encor Lepidus-
Emilius ſon Favory à Valeria veuve
de Sulpitius ( qu'il avoit auſſi
fait mourir ) afin qu'elle éteignît
la vangeance qu'elle meditoit
dans ſon coeur, à cauſe de la mort:
de fon Mary.Silla gouverna quelque
temps de cette forte avec une
autorité abſoluë & tiranniques &
ayant enfin decouvert que la
plupart des Deſcendans de ceux
qui avoient été proſcrits , machinoient
fecretement ſa ruine, il
renonça volontairement à l'EmGALAN
T. 209
pire qu'il remit entre les mains de
Lepidus,aimé& chery de tout le
Peuple Romain . Il y a neuf changemens
de Theatre dans cette
Piece , & l'on y voit entr'autres
deux beaux mouvemens de Machines.
Le premier eſt le trône où eſt,
aſſis l'Empereur , d'environ dix
pieds en quarré , qui petit à petit
ſe dilate, s'élargit & forme une
nouvelle Decoration de toute la
grandeur du Theatre...
Le ſecond eſt dans le temps
que. Silla veut faire ruiner les
Tombeaux des Proſcrits , afin
que leur memoire réſte dans un
eternel oubly . L'ame de Sulpitius
fort d'un de ces Sepulchres , &
ſe fait voir de la hauteur de tout
le Theatre en la forme d'un
Homme affreux & épouvantable
, ayant le manîment des bras
210 MERCURE
&des mains comme une Perfonne
vivante. Ce Fantôme reproche
à l'Empereur ſa cruauté &
fa tirannie , & en ſuite ſe racourcit,
ſe replie , ſe retreffit en l'air,
& ſe met en un petit peloton de
quatre à cinq pieds , qui ſe va
perdre dans les nuës,& le tout ſe
fait avec un mouvement ſi ſubit
& fi precipité , qu'il paroiſt s'aneantir
entierement .
Dans ces deux Pieces,Filanin,un
des principaux Chanteurs, ſe fair
diftinguer , accordant & mariant
admirablementbien ſa voix avec
les fanfaresdes Trompetes.
Le Theatre de S. Caſſian eſt
auffi peint& doré comme les au
tres, à cinq rangs de Pales ,& 31 .
à chaque rang. Il appartient à
unNoblede la Famille de Tron ,
fort ancienne en cette Ville , originaire
de Mantouë , & qui a
GALANT. 211
donné unDoge en 1471.Nicolas
Tron. Il porte pour Armes, bandé
de gueules & d'or de fix pieces,
au chef d'or, chargé de trois
Fleurs-de- Lys de gueules, montée
chacune ſur un Gradin de
deux degrez en forme de baſe ,
pareillement de gueules.
On y a joüez deux Pieces .The
mistocle eſt le titre de la premiere!
Ce grand Homme ayant eſte
exilé d'Athenes , ſe ſauve dans
Abidos avec Sibaris ſa Fille, fei
gnant de venir d'Egypte. Xerxés
Roy de Perfe , & ennemy des
Grecs , y demeuroit. Il gouſte
tellement l'eſprit de ce Capitaine,
qu'illuy donne le ſouverain commandementde
ſes Armées , qu'il
oſte à Artaban , &veut époufer
ſa Fille Sibaris , au préjudice de
l'amitié qu'il avoit toûjours fait
paroiſtre pour Erfilla . Themif
212 MERCURE
tocle ne pouvant ſe réſoudre à
porter les armes contre ſa Patrie,
veut ſe faire mourir par le poiſon;
& Sibaris , quoy que touchée de
l'amour de Nicomede , ne laiſſe
pas de regarder avec envie le
Poſte avantageux où Xerxés,
veut l'élever. Cependant Artaban
& Erfilla ne ſongeant qu'à
la vangeance , veulent obliger
Cléophant à faire mourir ces
Etrangers.Cléophant n'oſoit rien
refuſer à Erfilla qu'il aimoit. II
ne pouvoit contredire à Artaban
, à qui il eſtoit redevable de
la vie , & il eſtoit ſur le point d'é
xécuter ce cruel deſſein , lors
qu'ayant reconnu que Themif
tocle eſt ſon Pere , & Sibaris ſa
Soeur, ſon entrepriſe ne ſert qu'à
leur ſauver à tous deux la vie,en
forte que Xerxés éclaircy de la
verité , oſte à Themistocle ce
GALANT.
213
= commandement pour lequel il
- avoit tant de répugnance , luy
donne ſa protection ,& rend Sibaris
à Nicomede. Il y a neuf
Décorations diferentes dans cet
Opéra.
Le ſecond que l'on a repreſenté
ſur le meſme Theatre de
S. Caffian , eft intitulé l'innocence
justifiée. Maxime , Favory de Valentinian
III. ne pût voir ſans jalouſie
les marques d'honneur
dont cet Empereur combla Ætius
Capitaine Romain , qui venoit
de remporter dans la France
la fameuſe Victoire contre Attila
Roy des Huns. Il luy dreſſa pluſieurs
embuches pour le perdre,
fit croire qu'il machinoit ſecretement
contre l'Empire ; & le
Conquerant eut le malheur de
voir encor Sabina dechaînée contre
luy ; quoy qu'elle luy euſt
214
MERCURE
témoigné de l'amitié juſqu'alors ,
& qu'il eût obtenu la grace pour
ſon Pere qui estoit referré dans
les Cachots. Mais toutes ces fourberies
eſtant découvertes, l'Empereur
en redoubla l'eſtime qu'il
avoit pour Ætius , pardonna à
Sabina pour l'amour de luy , &
quoy qu'il ſçeuſt que Maxime
avoit voulu violer l'Impératrice,
il ſe contenta de l'exiler , à la
priere de Flavia ſa femme , que
cet Empereur avoit auſſi beaucoup
aimée. Voila le Sujet de
cette Piece , dont l'Abbé Ziani
a fait la Muſique , & dans laquelle
il y a onze changemens
de Scene.
Le Théatre du Canareggio,
ou du Canal Royal , eſt fort petit
, mais bien peint. Il eſt ainſi
nommé ( contre la regle des autres
qui tirent leur nom de l'E
GALANT.
215
gliſe la plus proche ) àcauſe qu'il
eſt ſitué surun Canal de ce nom,
qui eſt le plus large apres le
grand Canal . Il contient trois
rangsde Pales,avec 23.à chaque
rang , & appartient à un Noble
de la Famille de Michiele , l'une
des plus anciennes de Veniſe
dont il y a eu trois Doges , Vital
en 1106. Dominique en 1120.&
encor un autre Vitalen 1173.un
Cardinal ſous Paul IV. Jean Michiele,
qui fut auſſi Patriarchede
Conſtantinople, neufCapitaines
genéraux de Mer , onze Procurateurs
de S. Marc , & autres
Officiers. Leurs Armes font, facé
d'argent & d'azur de fix pieces,
avec 21. Monnoyes d'or diſpoſées
fur chacune des fix faces en
cette forte,fix, cinq, quatre, trois,
deux, &une. LesMonnoyes forment
des Armes à enquerre , &
216 MERCURE
ont eſté miſes pour marque
d'honneur dans leurs Armes du
temps du Doge Dominique Michiele
, lors qu'eſtant General
des Armées des Venitiens , il fut
au ſecours de Baudoüin Patriarchede
Ierufalem , où dans le Siege
de la Villede Suro , ou Tiro ,
qu'il remporta , il fut obligé de
faire empreindre quelque figures
ſur du cuir, pour ſervir de Monnoye,
& contenter les Soldats qui
eſtoient preſts de déſerter faute
d'argent.
Ce Théatre du Canareggio ,
n'a eſté baſty, que pour des Comédies
. On y a joué neantmoins
cette année deux Opera. Cidippe
eſt le titre du premier. Voicy de
quelle maniere on a traité ce
Sujet. Les Perſes eſtant preſts de
ravager le Païs des Cyclades ,
Acontius commandant pour les
Grecs,
GALANT .
217
Grecs , enferma la Princeſſe Cidippe
dans le Temple de Diane
- qui estoit à Délos , la principale
de ces Ifles . L'Armée des Grecs
ayant eſté miſe en déroute , les
Vainqueurs obligerent Acontius
- de ſe retirer , ſe rendirent maîtres
de ces Iſles , & toutefois n'oſerent
entrer dans celle de Délos,
pour le reſpect qu'ils portoient
à Diane , Soeur du Soleil , qu'ils
■ adoroient. Acontius , & Cidippe
qui avoit eſté ſauvée par ſon
moyen , prirent dés ce temps une
forte paſſion l'un pour l'autre ,
quoy qu'ils ne ſe fuſſent veus
qu'une fois. Ils deſeſperoient de
ſe pouvoir jamais rencontrer ,
parce qu'ils ſe croyoient tous
deux peris . Cidippe refuſoit tous
les Partis que ſon Tuteur luy vouloit
donner. Acontius ſe voyant
ſans biens , & fugitif, n'oſoit re-
Mars 1683.
!
1
(
K
218 MERCURE
tourner en ſon Païs ; neantmoins
Diane le regarda d'un oeil favorable
. Il ſe hazarda un jour d'entrer
dans ſon Temple. Il y fit un
ferment par un Ecrit ligné de ſa
main , qu'il aimeroit Cidippe
toute ſa vie ; & la Déeſſe permit
qu'ils ſe rencontraffent , & couronnaſſent
leur amour par un
heureux mariage. Cet Opera a
huit changemens de Theatre . Je
vous parleray au premier jour du
ſecond, qui ne ſe jouë que depuis
peu.
L'Opera du Roy Infant dont
je vous ay fait la deſcription , a
eſté trouvé ſi beau, que Meſſieurs
Grimani n'ont pas jugé à propos
d'en donner un ſecond , comme
il s'eſt pratiqué dans tous les autres
Theatres. Ils y ont fait ſeulementun
Aggiunta , c'eſt à dire,
une augmentation,où, ſans chan-
A
GALAN T. 219
-
ger le Sujet de la Piece , ils ont
mis quelques Scenes les unes devant
les autres , & ont ajoûté des
Airs & des Machines,dont voicy
les principales.
Dans la troifiéme Scene, le
Trône où eſt Flavius avec Rodoalde
, qui estoit à côté & au devantdu
Theatre,paroiſt à preſent
tout au fond , dans une grande
élevation,accompagné de 70. ou
80. Perſonnes , qui repreſentent
toutes les Nations tributaires de
Rome. Six Eléphans ſoutiennent
fur leurdos cette prodigieuſeMa
chine, où eſt une ſi grande abondance
de monde, l'apportent juf
qu'au milieu du Theatre , & là
s'enfoncent inſenſiblement , juf
qu'à ce que le marchepied du
Trône égale le plancher du Thea
tre.
Dans la huitiéme Scene , où
K 2
220 MERCURE
Ergiſte arrive à Rome dans un
Bucentaure , en réjoüiſſance de
ſa venuë, 80. ou 90.Perſonnes en
Camiſolle & Bonnet , forment
un combat de coups de poings
ſurun grand Pont ſans parapets,
qui traverſe la largeur du Tibre,
où dans l'animoſité & la chaleur
du combat , ils ſe renverſent les
uns les autres dans ce Fleuve , la
teſte en bas , ſur le coſté , & de
toutes ſortes de manieres. Il y a
bien 40. Perſonnes ſur la Rive à
les regarder, & Rodoalde eſt encor
au devant avec toute ſa Suite
; ce qui fait plus de 140. Perſonnes
tout- à- la- fois .
Sur la fin de la Piece aprés la
concluſion du Mariage de Flavius,
une grande Tortuë marche
ſur le Theatre , & le Genie militaire
de Rome eſt au deſſus , qui
commande à pluſieurs Guerriers
GALAN T. 221
deparoître pour former l'ame du
jeune Roy dans la Profeſſion de
Mars. Cet Animal ſe briſe auffitôt
en 60. ou 70. pieces, qui ſont
autant de Soldats armez , à qui
chaque écaille de la Tortue ſert
de Bouclier. Incontinent Venus
paroît dans le Ciel , qui les empeſche
de ſe chamailler , & remontre
au Genie qu'il n'eſt pas
encor temps,& que dans un jour
de Nôces il ne faut fonger qu'à
la joye. C'eſt ce qui donne occaſion
aux petits Garçons & aux
petites Filles de former le Bat
dont j'ay parlé.
On a joué un troiſième Opera
au Theatre de S. Jean & Paul ,
intitulé Orontea. Voicy ce que
c'eſt. Floridanus , fils de Sidonius
, Roy des Pheniciens , fut
pris fort jeune par un Corſaire,
&élevé comme ſon fils.Orontea
K3
222 MERCURE
Reine d'Egypte , qui avoit toujours
conſervé ſon coeur dans
une entiere liberté , luy trouva
tant de merite , qu'elle ne pûs
s'empeſcher de l'aimer. Neantmoins
elle commençoit à ſe détacher
de l'amour qu'elle avoit
pour luy , confiderant le tort
qu'elle faifoit à ſes Parens & à fon
Royaume, en mettant ſur le Trône
une Perſonne de ſi baſſe naif,
ſance, lors qu'il fut reconnu pour
ce qu'il eſtoit ; ce qui engagea
cette Reine à l'épouſer. On voit
dans cet Opera huit Decorations
diférentes.
Depuis huit jours on en a auſſi
joüé un ſecond ſur le Theatre de
S. Luc , ou S. Salvator. Il eſt tout
remply de Spectacles & de Machines.
Il faut retenir les Chaiſes
du Parterre deux jours auparaà
cauſe de la grande af- vant ,
GALANT.
223
fluence du monde qui s'y trouve;
&comme il paſſe de beaucoup
celuy des deux Céſars qui y a eſté
joüé le premier , il faut vous en
dire quelque choſe. On l'intitule
Justin . Ariane , veuve de l'Empereur
Zenon , épouſa Anaſtaſe ,
& le fit monter ſur le Trône des
Cefars. Vitellian jaloux de la fortune
de cet Empereur, arma toute
l'Afie Mineure contre luy , &
dans un Combat fit prifonniere
Ariane , qui s'eſtoit déguiſée en
Guerrier pour ſuivre la fortune
defon Mary. C'eſtoit le feul but
de ce Tyran , que de poſſeder
cette jeune veuve , & il tâcha
par toutes fortes de moyens de
s'en faire aimer ; mais voyant
qu'elle ne répondoit à ſes complaiſances
que pardes oprobres,
il changea fon amour en rage, &
la fit attacher à un Rocher, pour
K 4
224
MERCURE
eſtre devorée par un Monſtre
prodigieux , comme une ſeconde
Andromede. Elle attendoit avec
une conſtance merveilleuſe l'inſtant
de ſa mort, lors qu'un nommé
Juſtin quitta la Charuë qu'il
avoitmenée toute ſa vie , vint au
ſecours de l'Imperatrice , tua le
Monſtre , poursuivit Vitellian ,
défit ſon Armée, le fit priſonnier
de guerre , ſauva encor la vie à
Eufemia Soeur de l'Empereur ,
qui alloit eſtre terraſſée par une
Beſte ſauvage dans un Bois où
elle chaſſoit , & arreſta auſſi prifonnier
Andronicus frere de Vitellian,
qui venoit d'enlever cette
Princeſſe. On avoit peine à comprendre
qu'une ame ſi grande pût
loger dans le corps d'un Paiſan ;
auſſi le Ciel par une eſpece de miracle
fit découvrir ſa naiſſance,
qui avoit eſté cachée juſqu'alors,
GALAN T.
225
& il ſe trouva eſtre un des freres
de Vitellius , qui eſtant Enfant,
avoit eſté enlevé du Berceau par
un Tigre , & trouvé par un Laboureur
qui l'avoit élevé à la
Campagne comme ſon fils . Toutes
ces Conqueſtes luy firent
donner le nom de Reſtaurateur
de l'Empire Romain. Anaſtaſe
l'aſſocia à l'Empire , & luy fit
époufer ſa Soeur Eufemia .
Onze Décorations ſervent d'ornement
à cet Opera. Dans le
temps du Couronnement d'Anaſtaſe,
Atlas , ſous la figure d'un
grand Geant , portant le Globe
du Monde ſur ſa teſte , s'approche
du Trône,vient rendre hommage
à l'Empereur au nom de
toute la Terre qui luy eſt ſoûmiſe
, & en s'en allant , le Globe fe
change en nuages,& fe va perdre
dans le Ciel qui s'ouvre . Venus
Κ
226 MERCURE
y paroiſt dans ſon Palais, accompagnée
des Ris , des Chants , des
Jeux,& des Plaiſirs. Cette Déeſſe:
commande à l'Hymenée de defcendre
, & envoye quatre petits
Amours qui le vont perdre , &
s'envolent tous enſemble dans le
moment qu'il a en flâme les coeurs
de ces nouveaux Epoux.
Lors que Juſtin paroiſt la premiere
fois , il mene la Charue
dans des terres tautes remplies
de Treilles & de Raiſins, qui forment
diverſes Allées & Berceaux
aux coſtez & au milieu du Theatre
; & s'eſtant endormy dans
cette Campagne,la Fortune montée
ſur ſa Rovë qui tourne , le
vient trouver dans ſes rêveries ,
& luy apparoît en fonge , luy perſuade
de quitter une Profeffion fi
vile, pour fuivre celle des Armes;
& alors toutes les pieces qui
GALANT.
227
compoſent cette Decoration , ne
font que ſe tourner & ſe deplier,
&le tout fe change en un Palais
somptueux, & temply d'Or , de
Pierreries , de Perles , de Couronnes
, de Sceptres , de Trefors,
& de Richeſſes , ce qui luy marque
la recompenſe qu'il en doit
attendre , & en s'éveillant il ſe
trouve au milieu des champs où
il eſtoit ; la Scene retournant en
fon premier état .
Le Trône de Vitellian eſt porte
ſur un Elephant avec une
vingtaine de Perſonnes qui font
montées tout autour.
Dans le temps qu'Eufemia ,
Soeur de l'Empereur , déclare à
Juſtin qu'elle l'aime , l'Allegreffe
paroiſt dans une grande Machine
, accompagnée de Dames &
deCavaliers , qui viennent dancer
un Bal enſemble .
K6
228 MERCURE
Dans le Combat Naval qui ſe
donne entre les Armées de l'Empereur
& de Vitellius , on voit
pluſieurs Vaiſſeaux , dont l'un
entr'autres ſe va briſer contre un
Ecücil, qui le met en pieces .
Dans une autre Bataille ſur
terre , Vitellius vient monté dans
un Char tiré par deux Chevaux
veritables , accompagné & remply
d'un grand nombre de Gens
de guerre qui ſe combatent fur
leTheatre.
Dans une autre Scene paroît
uneCaverne éclairée d'un grand
nombre de Lampes à l'antique,
avec pluſieurs Tombeaux,de l'un
deſquels on voit ſortir l'ame du
Pere de Vitellius , qui vient découvrir
la naiſſance de Juſtin , &
luy fait entendre qu'il eſt un de
ſes Fils. :
A la fin de la Picce, le Temple
GALANT. 229
6
ell
عا
را
de l'Eternité s'ouvre, & s'avance
au milieu du Théatre . La Déeſſe
qui y prefide eſt au milieu , & la
Gloire au deſſus dans un Ciel de
nuages ; & ces deux Divinitez
promettent à Iufſtin de rendre
ſon nom immortel. La richeſſe
des Habits répond à la ſomptuofité
des Machines .
Iè ne manqueray pas, Madame,
de vous envoyer au premier jour la
Suite des Réjoüiſſances du Carna
val . Le ſuis vostre bo.
DE CHASSEBRAS , DE CRAMAILLES.
le viens aux Divertiſſemens
qu'a pris dans ce même temps
du Carnaval , la plus grande &
la plus brillante Cour de l'Europe.
Quand le Prince travaille
ſans relâche , les Courtiſans &
tous les Sujets , peuvent s'occuper
ſans ceſſe à ſe divertir. C'eſt
ce que l'on a fait tout l'Hyver à
$
230
MERCURE
Verſailles; des plaiſirs diferens
ayant eſté marquez pour chaque
ſoirée de la ſemaine. Comme je
vous enay déja parlé ,je ne les
répete point . le vous diray feulement,
qu'encor que le Bal fuft de
ce nombre , & qu'ily en'ait eu à
la Cour pendant tout l'Hyver ,
on'en a donné cinq extraordinaires
dans cing Apartemens diférens
de Verſailles, tous ſi grands,
& fi beaux , qu'il n'y a que cette
feule Maiſon Royale au Monde ,
qui en puſt fournir en ſi grand
nombre d'une fi vaſte étenduë.
L'entrée n'en eſtoit ouverte qu'-
aux Maſques , & peu de Perſonnes
oſoient s'y préfenter fans être
déguisées , à moins qu'elles ne
fuffent d'un rang tres diftingué .
Comme ces déguiſemens ſe ſont
plûtoſt faits pour prendre &
donner du divertiſſement , que
3
GALAN Τ..
231
pour affecter de paroiſtre magnifique,
& qu'on eſt ſi bien mis à
la Cour , que la plupart n'auroient
eu beſoin que de leursHabits
ordinaires, & d'un Maſque ,
pour paroiſtre dans le plus fu-
☐ perbe ajustement , on a crû que
pour ſe mieux divertir , il ſe faloit
maſquer cette année avecdes
Habits plaifans , & qui fiſſent paroiſtre
l'invention , le génie , &
l'eſprit de ceux qui les porteroient,
auſſi bien que l'adreſſe des
Ouvriers. On a fait plus. Autrefois
quand ceux qui ſe degui
foient alloient au Bal , ils n'en
fortoient que pour n'y plus retourner
,& pluſieurs en font fortis
cette année juſques à huit &
dix fois, pour aller changer d'Habits
. On en a veu de groteſques,
qu'on ne ſçavoit comment appeller
, parce qu'ils n'eſtoient
232
MERCURE
qu'un pur effet de l'imagination
des Inventeurs. En renouvellant
les vieilles modes , on a choifi les
plus ridicules , ſur leſquelles on a
encor renchery pour rendre ces
fortes d'Habits tout à fait plaifans.
Il y a eu des figures d'une
nouveauté ſi ſurprenante , qu'un
Homme ſeul en repreſentoit jufques
à quatre tout à la fois . Enfin
l'on a veu juſques à des Garnitures
de Porcelaines mouvantes
& chantantes. le diray un
mot de quelques uns de ces déguiſemens
, en parlant des Lieux
où ils ont paru . Monſeigneur le
Dauphin ayant changé huit ou
dix fois d'Habit chaque foir , M
Berrin a eu beſoinde tout ſongénie
pour luy en fournir ,& de
toute ſa vigilance pour les faire
faire , à cauſe du peu de temps
qu'ily avoit depuis un Bal juſqu'à
GALANT.
233
!
l'autre. Comme ce Prince ne
vouloit pas eſtre reconnu , il n'y
a forte de Perſonnage extraordinaire
qu'on n'ait inventé pour le
déguifer ; & bienſouvent ſous les
figures qu'il repreſentoit , on ne
pouvoit deviner ſi celuy qu'on
voyoit avec un Maſque , eſtoit
grand ou petit, gros ou menu ; il
avoit méme quelquefois des Mafques
doubles, & des Maſques de
Cire ſi bien faits ſous un premier
Maſque , que lors qu'ils'eſt démaſqué
, on a cru voir quelquefoisun
viſage naturel qui a trompé
tout le monde. Comme ces
ſortes d'Habits ſont plus propres
à réjoüir la veuë qu'à eſtre décrits
, je ne m'étendray pas davantage
fur des chimeres, dont le
Pinceau même auroit de la peine
à faire remarquer toute la bizarrerie.
On ne peut paroître d'un
234
MERCURE
air plus deliberény avec plus
d'enjouëment , qu'a fait Monſeigneur
le Dauphin dans tous ces
Divertiſſemens. La promptitude
avec laquelle il changeoit d'Habit
, n'a rien qui l'égale . Il lafſoit
tous ſes Officiers , ſans eſtre
fatigué , quoy qu'il agiſt plus
qu'eux en s'habillant & fe defhabillant
, & qu'il dançaſt beaucoup
. Ce Prince fait connoiſtre
par les moindres chofes , par la
manieredont il fait ſes Exercices
de Cheval , & par l'ardeur avec
laquelle il ſoûtient le long travail
de la Chaffe ,combien il prendroit
de plaiſin à commander des
Armées , & que celuy que les
Beſtesles plus feroces n'étonnent
point, ſentiroit renouveller ſa vigueur
à la veuë des plus redoutables
Ennemis. Auſſi que ne
doit on point attendre d'un Fils
GALAN T.
235
de LoüIS LE GRAND ?
Monfieur , qui eſt toûjours
mis d'un fi bon gouft , a ſouvene
paru au Bal avec des Habits ordinaires,
mais ſi magnifiques,&
ſi bien entendus , qu'on n'euſt
pû rien ajoûter à leur beauté & à
leur richeſſe. Ce Prince s'eſt auſſi
quelquefois déguisé d'une maniere
plaiſante , & qui a ſurpris
par ſa nouveauté tous ceux qui
ont veu ces déguiſemens. Vous
remarquerez , Madame, que dans
ces diverſes Feſtes , le Roy a toû
jours eſté ſans Maſque ; qu'il a
donné pendant tout le Carnaval,
les meſmes heures qu'il donne
ordinairement aux affaires de l'Etat
; qu'il ne s'eſt pas' levé un
moment plus tard que de coûtu.
me , & qu'il a pris part aux Divertiſſemens
pour honorer par ſa
preſence ceux qui les donnoient,
236 MERCURE
&pour obliger fa Cour àgoûter
l'heureux repos que luy procurent
ſes veilles .
Le premier des cinq Bals, dont
il faut que je vous parle, fut donné
par Me le Grand , dans ſon
Apartement de la Gallerie baſſe
de l'Allée neuve de Verſailles.Ce
Bal s'ouvrit par une Maſcarade
de Mademoiſelle de Nantes. On
y joüoit alternativement un Menüet,
& une Gigue , mais il n'y
avoit que Mademoiselle de Nantes
qui dançaſt la Gigue. Le Menuët
fut dancé par Mademoiſelle
d'Armagnac , & par Meſdemoifelles
d'Ufés & de Grignansquel.
quefois elles ledançoient à quatre
, quelquefois à trois , & en
ſuite à deux. Mademoiſelle de
Nantes s'eſt fait admirer par tout
où elle a dancé. L'empreſſement
de la voir eſtoit ſi grand,que chai
237 GALANT.
!
cun montoit ſur ſa Chaiſe pour
la mieux conſiderer. Monfeigneur
le Dauphin fit ce jour- là
une Maſcarade avec Monfieur
le Prince de la Roche ſur- Yon ,
& pluſieurs autres Seigneurs de
la Cour. Il eſtoit porté dans une
Chaiſe, accompagné d'un nombre
de Polichinelles à manteau ,
& de pluſieurs Nains. Il ſe déguiſa
encor quatre ou cinq fois
pendant ce Bal, qui dura juſques
à quatre heures du matin . M
l'Amiral , & Mr le Duc de Vendoſme,
furentde ces Maſcarades .
Vous ne pouvez rien vous imaginer
de trop , touchant la magnificence
de Monfieur le Grand.
Tout alla chez luy juſqu'à la profuſion
.
Quelques jours enſuite , Monſeigneur
le Dauphin donna le
Bal dans la Salle des Gardes , qui
238 MERCURE
,
fert d'entrée à ſon Apartement.
C'eſt un Lieu ſpatieux & beau ,
&tout environné de Colomnes .
Il y avoit dans cette même Salle
un Theatre pour les Marionnetes
qui joüerent avant le Soupé
apres lequel le Bal commença
avec une affluence extraordinaire
de Maſques , tous bizarrement
veſtus. Ce Prince y parut ſous
divers Habits , & il en prit un
entre autres , qui n'eſtoit compoſé
que d'un Haut-de- chauſſe
de Suiffe, qui luy prenoit au col,
&deſcendoit juſque ſur ſes ſouliers.
Il avoit auſſi un Chapeau
de Suiſſe , au deſſous duquel on
voyoit quatre viſages de diferentes
couleurs ,& reprefentans diferens
âges . Ils eſtoient accompagnez
de quatre Perruques auſſi
diverſes couleurs de cheveux ,
de forte qu'on ne pouvoit con
GALANT. 239
noiſtre de quel coſté étoit le vray
viſage , non plus que le devant ,
le derriere , ny les coſtez de la
Perſonne , quatre fois maſquée
dans le mênie temps. Comme la
Salle des Gardes de Monfieur
joint celle où ſe donnoit ce Bal,
& qu'il y a une porte de communication
, on y avoit dreſſe ſur
pluſieurs Tables une ſuperbe
Collation , où chacun s'alla ra
fraîchir à ſa volonté , pendant
tout le temps du Bal .
Son Alteſſe Sereniffime Monſieur
le Duc , fit enſuite paroître
la galanterie, & la magnificence
qui luy font ordinaires , en recevant
à ſon tour dans fon Apartement
toute la Cour déguisée. Il
y avoit trois Salles de Bal , ornées
tres- fuperbement. On n'en ouvrit
d'abord que deux, & l'on ne
donna pas même à connoiſtre
:
240 MERCURE
qu'ily en euſt une troiſieme , qui
duſt ſervir pour le Divertiſſement
de la ſoirée. Apres qu'on
eut dancé quelque temps dans
les deux premieres , Monfieur le
Duc pria le Roy d'entrer dans
cette troiſième. Elle eſtoit meublée
d'une Tapiſſerie de Velours
cramoiſy , fur laquelle estoient
brodées d'eſpace en eſpace des
Colomnes d'or trait , qui compoſoient
un ordre d'Achitecture
, rehauſſé de Perles en beaucoup
d'endroits . Dans cette Salle
vis- à- vis des Feneſtres , il y avoit
un Amphithéatre ornéde riches
Tapis , & tout couvert de Careaux
à fonds d'or. Sa Majesté
trouva en entrant ,un chemin en
maniere de Gallerie , & retranché
de la même Salle par une
Balustrade de hauteur d'apuy ,
couverte de tres -beaux Tapis or
&
GALAN T.
241
1
& argent. Ce chemin eſtoit pour
conduire le Roy plus commodement
à l'Amphithéatre , où Sa
Majesté fut placée. Dans le méme
temps que Monfieur le Duc
fit entrer le Roy dans cette troiſiéme
Salle , il y fit paſſer par un
chemin dérobé , tout ce qu'il y
avoit de Perſonnes conſiderables
maſquées & autres, & les fit placer
ſur l'Amphitheatre , de maniere
que Sa Majeſté fut ſurpriſe
detrouver en cet endroit les mémes
Perſonnes qu'Elte venoit de
quiter. Le milieu de la Salle étoit
vuide pour ceux qui vouloient
eſtre du Bal , & pour les
Divertiſſemens quidevoient ſurprendre
l'Aſſemblée. Vis à vis du
Roy, on remarquoit un Trône de
plufieurs degrez , fur lequel Madame
la Princeſſe de Conty étoit
aſſiſe , veſtuë en Reine d'Egypte.
Mars 1683 .
L
242 MERCURE
On voyoit à ſes pieds fur des Ta
pis à fonds d'or , des Eſclaves
Maures, dont l'attitude marquoit
le reſpect & la ſoûmiſſion qu'il
avoient pour elle. Ces Maures
portoient des groſſes Chaînes
d'argent. Pluſieurs Perſonnes vétuës
en Egiptiens & Egiptiennes
compoſoient la Cour de cette
charmante Reyne , & environnoient
fon Trône. Aux deux
coſtez , dans l'enfoncement de
deux Croiſées, eſtoient les Petits
Violons du Roy , habillez auſſi
en Egiptiens , & M'de Lully vétu
de même , mais tres-magnifiquement
, qui batoit la meſure,
Cette Salle eſtoit toute brillante
de Lumieres , d'Argenterie , &
du Luſtres . le vous envoye ce
que j'en ay fait graver , qui n'en
repreſentant qu'une moitié , ne
peut fervir qu'à vous faire prenGALAN
Τ.
243
dre quelque idée de ce magnifique
Lieu . Vous obſerverez que
les Colomnes que l'on voit dans
cette Planche , ne font point du
Bâtiment, mais qu'elles reprefentent
les Colomnes d'or trait , qui
ſerventd'enrichiſſement à la Tapiſſerie
de Velours cramoiſy ,dont
je viens de vous parler. Ainſi ce
qui vous paroiſt uny derriere les
Colomnes , & que la gravûre ne
peut faire reconnoiſtre, eſt le Ve-
Cours . Les Divertiſſemens qui
furprirent pendant le Bal , commencerent
par une Mafcarade
de pluſieurs Entrées . La premiere
fut dancée par deux Biſcains
& deux Bifcaines,& parune veritable
Bohemienne ; la ſeconde,
par deux Biſcains avec des Tambours
de Baſque, dont deux dancerent
un Branle Baſque à la
mode du Païs , & les deux autres
L 2
244 MERCURE
dancerent des Canaries. Enfuite
Madame la Princeſſe de Conty
dança une Chaconne faite par
M de Lully.Mademoiſelle de Laval
figura avec elle;mais la Princeſſe
dança ſouvent ſeule. Cette
Entrée étoit de quatre , les Sieurs
Pecourt , & Letang le Cadet ,
Danceurs du Roy, eurent l'honneur
d'y eſtre employez. Ils étoient
habillez en Egiptiens & en
Egiptiennes. Les Biſcaines des
Entrées estoient Meſdemoiselles
de la Fontaine , & Pezan ; les
quatre Biſcains , les Sieurs Pecourt,
Bouteville , Letang le Cadet
, & Dumirail. Le Sieur Pecourt
avoit fait les Entrées . Le
premier Habit avec lequel Monſeigneur
le Dauphin ſe fit voir
dans l'Aſſemblée , fut un Habit
de medecin. Il eſtoit monté ſur
une mule, & plufieurs Seigneurs
GALANΓ.
245
l'accompagnoient, vétus & montez
de meſme. Il parut encor
dans le même Bal avec fix ou
ſept autres Habits . Comme on
attend toûjours quelque choſe
de galant , & de magnifique , des
Feſtes que donne Monfieur le
Duc , le defir de voir celle dont
je vous parle , y avoit attiré un
tres- grand nombre de Maſques.
Douze Officiers du Roy , vétus
en Maures , y ſervirent une Collation
. Ces Maures contrefaits
eſtoient meſlez avec de veritables
,qui paroiſſoient traveſtis
ſous toutes ſortes d'Habits , à
la maniere Françoiſe. Il eſt
impoffible de rien imaginer de
plus divertiſſant. Chaque Figure
eſtoit capable de faire éclater de
rire l'Homme le plus ſerieux. Je
ne dis rien de cette Collation .
S'il euſt eſté poſſible d'en donner
5
L3
246
MERCURE
une plus belle, Monfieur le Duc
n'auroit rien épargné pour cela .
Elle fut ſervie dans pluſieurs Corbeilles
, repreſentant toutes des
Figures diferentes , comme des
Demy - lunes , des Triangles , des
Octogones , des Tours , & peut
paffer pour un Spectacle auffi
nouveau , qu'il fut furprenant &
agreable. C'eſt rencherir ſur les
Divertiſſemens , que d'en faire
un d'une choſe , qui dans l'ordinaire
ne ſert qu'à flarer le gouft .
Le Bufet donna encor occafion à
un autre Divertiſſement. On fervit
des Liqueurs portées par des
Satyres , & par des Bachantes ,
déguiſez de pluſieurs fortes , ce
qui faiſoit paroiſtre des Figures
auffi plaiſantes que les Maures
traveſtis. Lors que l'Aſſemblée
ſe fut rafraîchie avec ces Liqueurs,
on vit entrer Bacchus &
GALANT. 247
Silene' , & le Bouc de la ſuite de
Bacchus. Arlequin faiſoit Silene.
Il entra monté ſur une Bourique
caparaçonnée de Pampres,
&de Raiſins,& Bacchus repreſenté
par Spezzaferre , eſtoit tout
couvert de lambons , Cervelats ,
Bouteilles , &c. & porté fur un
Tonneau par deux Satyres . Bacchus
& Silene firent une Scene
fort plaiſante , en faifant connoiſtre
pourquoy l'on ne preſentoit
point de Vindans cette feſte.
H s'émût à la fin de la Scene
une querelle entre Bacchus , Si- :
lene , l'Aſne , & le Bouc , qui
commencerent entre eux un
combat , dont l'Aſſemblée fur
fortdivertie. LeCombat finy , le
St Pecourt dança une Entrée
d'Arlequin. Le Bal recommença
enſuite,& une heure apres on
ſervit une ſeconde Collation ,
L 4
248 MERCURE
auſſi magnifique que la premiere,
portée par les mêmes Officiers
en Habit de Ville. Le Bal continua,&
fur les deux heures apres
minuit, on trouva une troiſième
Collation dans une autre Salle .
Les divers Plaiſirs qui compoſerent
la Feſte ſe ſuivoient en ſi
grand nombre , qu'il eſt impoſſible
que je n'en aye oublié beaucoup.
Quant aux Ornemens de
l'Apartement où elle ſe donna,je
ne vous en ſçaurois aſſez dire ,
non plus que de la profuſion de
toutes choſes. Outre les Feſtons,
Dorures , Lumieres , & autres
Embelliſſemens qui ornoient
tous les paſſages , tout l'Apartement
eſtoit tellement remply de
Bufets , qu'on ne pouvoit aller
en aucun lieu ſans en trouver. La
dépense que fit Monfieur le Duc
pour ce Divertiſſement , quoy
GALANT.
249
que fort grande, n'en fut cependant
que la moindre choſe.Beaucoup
prodiguent l'argent , mais
peu , en le prodigant , ſçavent
donner d'agreables Feſtes . La
nouveauté, la ſurpriſe , & l'agrément
, c'eſt ce qu'on eſtime le
plus dans ces rencontres.On peut
direde ces fortes de Feſtes , ce
qu'on dit des beautez piquantes,
qu'elles ont le je ne ſçay quoy.
On ne peut l'avoir fans eſtre af
furé de plaire. Quand Monfieur
le Duc donne une Feſte , il inwente
tout luy - meme , & un
Prince n'imagine rien que de
grand. Il prend ſoin de l'execu
tion , il ordonne , & fait preſque
tout faire en ſa prefence. Il employe
les plus habiles Hommes
de chaque Art , & la reconnoifſance
qu'ils reçoivent de leurs
` peines , va meſme au de la de
LS
250 MERCURE
leurs ſouhaits. Doit- on s'étonner
aprés cela , ſi tout ce que fait
ce Prince eſt galant, magnifique,
& d'un bon gouft ; ſi l'execution
en eſt auſſi heureuſe que prompre
, & s'il eſt toûjours fort bien
ſervy ? Donner le Bal , n'eſt rien
autre choſe que recevoir chez
ſoy ceux que la Dance y attire ;
avoir de bons Violons,& faire fervirdequoy
rafraîchir la Compagnie.
Il ne paroiſt point d'abord
chez Monfieur le Duc que l'on
ait d'autre deſſein.Cependant les
Divertiſſemens y naiffent les uns
des autres. Un grand Spectacle
fatigueroit , cent petits ſurprennent
, & raviſſent. Le bon ordre
fait qu'on s'y divertit , & que l'on
n'en fort point fatigué , comme
on l'eſt des grandes Feſtes.Quand
on réüffit de cette forte pour le
ſeul plaiſir,dequoy n'eſt on point
GALANT.
25Г
capable pour des choſes plus ferieuſes,
& qui regardent la ſolide
gloire ? Tous ceux qui ont veu
cette Feſte,en ont parlé avec tant
d'admiration , que bien loin d'avoir
rien exageré , je puis dire
que la peinture que j'en viens de
faire est fort imparfaite. Qui ne
cite que des faits , ne dit jamais
trop , & c'eſt à quoy je me fuis
borné.
Quelques jours aprés , la Cour
ſe rendit chez Mr le Cardinal de
Boüillon . Elle fut reçenë dans
pluſieurs Salles magnifiquement
parées , & remplies d'une infinité
de lumieres. Il y avoit dans tou
tes des Gentilshommes de cette
Eminence , pour en faire les honneurs
. L'abondance desMaſques
y fut grande , & la Collation
abandonnée à tous ceux qui en
voulurent emporter. Monfei-
L. 6
252 MERCURE
gneur le Dauphin y parut avec
un habit magnifique , tout couvert
d'agrémentd'or. Il repreſentoit
unGentilhomme Gaulois . Sa
Caſaque, ou Balandran, eſtoit de
couleur de feu , doublé de toile
d'or ; fes Chauſſes , longues &
étroites ; ſes Botines , blanches,
& fon Linge, de Dentelle à dent.
Aprés qu'il eut quitté cet Habit,
il en prit un de femme , de tafetas
cramoiſy & argent , & repreſenta
la femme hydropiquede la
Comedie de la Devinereffe. Ce
Prince ſe deguiſa encor de ſept
ou huit manieres diferentes , M
*le Duc avoit un Habit de Chauwe-
fouris tres- ſuperbe ; & Mr le
Prince de la Roche ſur Yon repreſentoit
une Dame Chinoiſe,
dans une parure des plus ſompaneuſes
&des plus brillantes.
Le dernier jour du Carnaval,
i
GALANT.
253
:
le cinquième & dernier Bal extraordinaire
fut donné chez Madame
de Thiange. Tout y eſtoit
galant , magnifique , & bien entendu
, & le Roy fut agreablement
ſurpris par pluſieurs divertiſſemens
ainſi qu'il l'avoit eſte
chez Mule Duc. Je croy qu'en
liſant le nom de madame de
Thiange , & ſcachant de quelle
maniere elle s'acquite de toutes
les choſes dont elle ſe mefle ,
vous vous attendez à une Feſte
de bon goûr. Monſeigneur le
Dauphin avoit concerté une
grande maſcarade pour y venir.IL
la fit faire,& on la trouva tres-belle.
Elle repreſentoit une Nôce de
Village. Voicy les noms de ceux
qui la compoſoient,les Perſonnages
qu'ils repreſentoient, & dans
quel ordre ils entrerent.
Madame la Dauphine , Scoeur
254 MERCURE
:
de la Mariée , eſtoit menée par
Mr le Grand, Parent du Marié.
-Madame,Mere de la Mariée,par
Me l'Admiral , Pere du Marić.
Mademoiselle, Soeur du Marié,
parM' le Duc de Villeroy,Parent
de la Mariée .
Madame la Princeſſe de Conty
, qui repreſentoit la Mariée,
par Male Comte de Brionne, qui
eſtoit le Marié .
Mademoiselle de Nantes , &
Mademoiſelle d'Armagnac, Filles .
de la Noce.
Mademoiselle de Tonnerre ,
auſſi Fille de la Nôce , menée par
Monſeigneur le Dauphin, Bailly
du Village .
Mademoiselle de Laval,Parenre
de la Mariée , par M'd'Alincourt
, Frere de la Mariée.
Madame la Maréchale de Rochefort
, Mere de la Mariée , par
GALANT. 255
☑ Me le Prince de la Roche- fur.
Yon, Pere de la Mariée .
Mademoiselle de Jarnac , Paї-
ſanne du Village, par Me le Prince
de Commercy , Garçon du Village,
vêtu en Alain .
Madame de Nangis , Païfanne,
parMr le Vidame, Berger .
Mademoiselle de Biron,Paren
te du Procureur Fifcal , par M
deGuery.
Mademoiselle de Gontaut ,
Confine du marié , par Me le
Comte de Rouffy , Procureur
Fifcal.
Madame la Ducheſſe de Mortemar,
Païſanne,par Mt le Prince
de Conty , vêtu auſſi en Alain.
Son Habit eſtoit de Velours &
de Satin .
Cette Maſcarade fut executée
avec toute la juſteſſe & tout l'agrément
poffible . Chacun s'ha
256 MERCURE
billa ſelon le caractere du Perſonnage
qu'il repréſentoit. Madame
la Dauphine avoit un
Corſet de Païſanne à petites Bafques.
Il eſtoit de Brocard cou.
leur de feu , or & argent , avec
toutes les Tailles marquées d'un
velouté noir , ſur lequel on avoit
poſé des Diamans. Le Lacer du
Corps eſtoit de Diamans , & le
reſte de l'Habit eſtoit de Satin
&deVelours, avec des agrémens
or & argent. Madame la Princeffe
de Conty avoit un Habit
d'une Toile à fonds de Lame
d'argent , avec des Fleurs incarnates;
& fon Corſet, tout lacé de
Diamans. L'Habit de Madame
convenoit à l'âge de la Perſonne
qu'elle repréſentoit . Il paroiſſoit
magnifique , fans or ny argent,
& n'eſtoit que de Velours & de
Satin , avec des agrémens velou
GALANT.
257
tez. Elle avoit une maniere de
Chaperon de Velours , un Colet
monté , & un Demy- ceint. M
Berrin avoit inventé & fait faire
ces Habits. Je les ay donnez à
graver pour le mois prochain.
Monfieur le Duc qui s'eſt toûjours
diſtingué par la maniere
dont il ſe déguiſe , vint à ce Bal ,
veſtu en Dame Hollandoiſe .
Ce ne fut pas le ſeul divertiſſement
qu'eut l'Aſſemblée. Il fut
ſuivy de quelques Scenes de Comédie
qu'on repréſenta dans
l'une des Salles du Bal. Le Théatre
eſtoit une Eſtrade élevée de
deux pieds , ayant pour Décoration
deux Amphithéatres des
deux coſtez. Ces Amphithéatres
eſtoient remplis de Muſiciens ,&
de Joüeurs d'Inſtrumens d'éguiſez
. Les Acteurs fortoient par
deux Portes qu'on voyoit au
258 MERCURE
fonds de ce Theatre. Des Fef.
tons , & de riches Tapiſſeries ,
leur ſervoient d'ornement. Au
deſſus de ces Portes avançoient
deux manieres de Balcons , dans
leſquels eſtoient pluſieurs Perſonnes
magnifiquement déguiſées.
Le tout formoit un Theatre
d'une maniere auſſi galante
qu'extraordinaire. Sur les deux
heures aprés minuit , on vit entrer
une ſeconde Maſcaracie qui
donna beaucoup de plaifir . Elle
repreſentoit une Garniture de
Cheminée , de 7 Pieces de Porcelaines
. Il y avoit une Urne , des
Rouleaux, & des Pagots ou Figures
de la Chine. Ces Porcelaines
eſtoient remplies par des Perſonnes
de la premiere qualité , qui
les repreſentoient. Ily avoit auffi
deux Muficiens . Mr le Duc de
S. Aignan parut aux deux der-
4
GALANT.
259
1
niers Bals , veſtu en Roy & en
Courrier. Il mit comme Roy , fon
Sceptre aux pieds de Sa Majesté,
&luy preſenta quelques Vers. II
luy en donna auffi comme Courrier,
& cette galanterie reçeut de
grands applaudiſſemens . Il faut
eſtre Me le Duc de S. Aignan,
pour marquer fon zele au Roy
avec tant d'eſprit , dans un divertiſſement
qui ſemble n'en pas
fournir l'occaſion .
r
Le Lundy premier de ce mois,
M' le Marquis de Razilly , Lieutenant
de Roy dans la Province
de Touraine , épouſa Mademoifelle
Ferrand , fille unique de M
Ferrand , Capitaine aux Gardes,
& de Dame Colombe de Perigny,
Soeur de feu Mr le Preſident
de Perigny . Ce Marquis a eu un
frere aîné , à qui un coup de Sabre
ayant abatu le bras , à la peau
23
4.
260 MERCURE
F
prés , au deſſus du poignet , dans
les dernieres Campagnes,il acheva
luy-meſmede ſe le couper, &
ſe l'eſtant fait plonger dans du
ſable pour en étancher le ſang , il
remonta à cheval, & marcha aux
Ennemis comme s'il n'euſt reçeu
aucune bleſſure. Il mourut quelque
temps aprés. La Maiſon de
Razilly eſt une des plus anciennes
de Touraine . Ses Titres font
foy que de temps immemorial
ceux qui en font , portent pour
Armes , de gueules à trois Fleursde
Lys d'argent. Ils ont rendu
d'importans ſervices ſur Mer &
fur Terre , & on les a veus ſe diſtinguer
dans les Ambaſſades , &
dans les Charges de Lieutenans
Generaux des Armées , & de
Gouverneurs. Feu M² de Razilly ,
Pere de celuy dont je vous parle,
a exercé avec grande gloire celle
6
GALANT. 261
de Vice- Admiral , aprés s'eſtre
fignalé en pluſieurs occafions
avec feu M² le Commandeur de
Razilly ſon frere , mais fur tout
dans le ſecours qu'il entrepritde
faire paſſer dans l'iſle de Ré ; ce
que 1 Hiſtoire n'a pas oublié , remarquant
expreflement qu'il alla
brûler l'Admiral de la Rochelle
avec une intrepidité ſurprenante.
Meffieurs Ferrand ſont ſortis
de Gentilshommes de Poitou , &
exercent icy depuis un longtemps
les premieres Charges du
Parlement avec beaucoup de capacité&
de ſuccés . Celuy qui eſt
Capitaine auxGardes , a fi glorieuſement
unyles avantagesque
donne l'Epée, avec la dignité de
la Robe , que poſſedent tous les
Siens , qu'on ne peut avoir plus
de reputation qu'il s'en eſt
262 MERCURE
acquis dans cette Charge.
Le meſme jour , c'eſt à dire la
nuit du Dimanche grasau Lundy,
le Mariage de Mr le Marquis
de Montpipeau , & de Mademoiſelle
Aubry , fille de M' Aubry,
Receveur General des Finances
de la Generalité de Roüen , fut
celebré dans l'Egliſe de S. Sauveur.
Avant la Ceremonie , il y
eut un magnifique Soupé , où le
trouverent Madame la Ducheffe
de Vivonne , Madame de Monteſpan,
Madame la Princeſſed'Elbeuf,
Madame de Mortemar, ма-
dame de Nevers , madamela ма-
rechale de Clerambault, Madame
la marquiſe de Bron, M' le Duc de
Mortemar, м² le marquis de Bron ,
Premier Ecuyer de madame , &
M² de la Ferriere , Secretaire des
Commandemens de la Reine. La
Mariée eſt une fort belle Brune,
GALANT. 263
qui a le teint blanc & fort uny,
les traits du viſage reguliers , la
bouche belle & tres-bien bordée
, les yeux vifs & pleins de
feu , & l'humeur fort enjoüée.
Elle n'eſt ny trop grande, ny trop
petite , mais bien priſe dans ſa
taille. Elle chante & dance bien ,
& a d'ailleurs mille bonnes qua,
litez . m² le marquis de monpipeau
eſt de la Maiſon de Rochechoüart.
Il fut envoyé icy fort
jeune par Mſon Pere , dans le
deſſein de le faire entrer à l'A +
cademie ; mais il s'échapa , &
alla au Siege de maſtric , où il fer
vit Volontaire. Il paſſa le Rhin
à la nage avec M² de Rochechoüart
fon frere, qu'il avoitjoint.
Dans la Campagne ſuivante , ils
ſe trouverent tous deux au Siege
de Fauconnieren Franche- Comté
, & monterent à l'aſſaut ; aprés
264 MERCURE
quoy ils ſe rendirent en Flandre,
où Mr de Rochechoüart fut tué à
la Bataille de Senef , d'un coup
de Mouſquet qu'il y reçeut . Mrle
Marquis de monpipeau , qu'on
nommoit alors Me le Chevalier, y
reçeut auſſi un coup de Moufquet,
dans la cuiffe , & un autre
dans le poignet , ce qui ne l'empeſcha
point de continuer jufqu'à
la findu combat . Depuis ce
temps , il s'eſt trouvé dans toutes
les Campagnes qui ſe ſont faites,
& à ſervy d'Ayde de Camp à
Male Marechal de Rochefort . Il
fut fait Exempt des Gardes; & au
mois de Septembre , avant le départ
du Roy pour Gand , Sa ма-
jeſté le fit Enſeigne des meſmes
Gardes dans la Compagnie de
Lorge.
Le lendemain de ce mariage ,
une des meilleures Amies de la
Mariée,
GALANT. 265
Mariée , ne pouvant luy rendre
viſite à cauſe d'une indiſpoſition
qui la retenoit au Lit , luy fit connoiſtre
par ce Madrigal , la part
qu'elle prenoit à ſa joye.
L
Ors que l'Hymen par
orez liens
de fai
Vous unit à l'Epoux que vostre
coeur defire ,
Je ne partage point les tendres entretiens
Qu'uunn amour contentvous
pire.
inf-
Vous ne fongez qu'à ces plaisirs
charmans
Que cauſe envôtre coeur unesi belle
chaîne;
Et moy, malade au Lit , belle&
jeune Climene ,
Pour prendre part à vos contentemens
,
Je suis inſenſible à ma peine.
Mars 1683 .
M
3
266 MERCURE
১
Ce Madrigal fut fort approuvé
d'une belle & nombreuſe Compagnie,
à quila Mariée le fit voir.
Il eſt de Me Diereville,dont vous
avez déja veu de fort jolis Vers ,
& par qui la Dame malade l'avoit
fait faire.
i
Il me reſte encore à vous apprendre
que le Fils de Mele Marquis
du Queſne, LieutenantGeneral
des Armées du Roy , a
épousé une Demoiselle de Montauban,
dont le Bien eſt fort conſidérable
.
Les deux Filles de feu Me le
Marquis d'Ardenay , qui ont eſté
élevez dans noftre Religion par
les foins de Me le marquis de
Cognée leur Oncle , ayant eſté
amenées au Chaſteau-du - Loir
chez Madame le Maçon de Tréves
, l'Aînée abjura l'Hérefie de
Calvin le 10 de ce mois entre les
mains de Me l'Evefque du Mans,
GALANT. 2675
:
qui a pris des ſoins extraordinai->
res pour fon inſtruction ; & la
Cadete reçeut du meſme Prélat I
la cerémonie du Baptefme , enl
attendant un âge plus avancé
pour ſon abjuration.ro.
Les Capucins tenant un des
premiers rangs parmy les Ordres
qu'on aime le plus, il ne faut pas
s'étonner ſi l'affluence de monde
eſt grande dans toutes les Cerémonies
qui les regardent. C'eſt
ce qui vientd'arriver àleur Con
ventde Vernon,où tout le Clergé
de la Ville , toute la Noal
bleſſe des environs , & preſque
tout le Peuple avec les Officiers,
ont aſſiſté à la Poſition de
la premiere Pierre de leur Cloî
tre , qui fut poſée par M. le Marquisde
Blaru , Gouverneur de
Vernon. La Benédiction de cette
Pierre , fur laquelle on avoit fait
M 2
268 MEROURE
graver les Armes de ceGouverneur,
avec pluſieurs Deviſes &
Inſcriptions , fut faire par Mef-)
ſieursdu Chapitre en Corps. Un
Te Deum folemnel termina la Cerémonie,
qui avoit eſté commencée
par le Veni Creator , & le tout
futſuivy de deux Collations magnifiques
, l'une pour les Hommes
, & l'autre pour les Dames.
LesConvents des Religieuſes des
environs , & quelques Particuliers
, ſçachant que les Capucins
ne peuvent rien donner ſi on ne
leur donne , avoient non ſeulement
ſignalé leurs libéralitez ,
mais encor leur addreſſe par la
conftruction des Maſſepains,Pâ
tes,& Confitures ſeches , dont
elles avoient fait préſent à ces
bons Peres , qui firent tout ſervir
aux Principaux de cette nombreuſe
Aſſemblée,
GALANT 269
L'Abbaye de S. Vincent de
Mets , qui vacquoit par la mort
de M l'Abbé de Believre , a
eſté donnée à Mr l'Abbé Ancelin
, Chanoine de Noftre-Dame,
-Fils deMadame Ancelin ,Nourrice
de Sa Majefté.
Mr Chéron , Official de Paris,
a auſſi eſté pourveu par Sa Majeſté
de l'Abbaye de la Chalade ,
Diocese de Verdun. C'eſt un
Homme d'une profonde érudition,&
que ſon ſeul mérite a fait
appeller à l'employ qu'il poſſede.
Je vous ay déja parlé de luy plufieurs
fois.
Mr l'Abbé de Jonquieres , Fils
deMe de Jonquieres, Controlleur
-General en la grande Chancelerie,
& Secretaire du Roy, a obtenu
dans le meſme temps l'Abaye
de S. Savin,Diocese de Tarbes/M
de Jonquieres eft auffi Secretaire
,
M 3
27.0 MERCURE
de Male Chancelier , & fort connu
par ſa grande probité , & pár
l'eſtime de ce miniſtre , qui ne
s'eſt jamais laiſſé ébloüir par le
faux mérite 3 dell
Sa Majefté ayant auffi pourveu
aux Abbayes des Filles , a
nommé Madame d'Harcour
Soeur du Prince de ce nom , à
LAbbaye de Montmartre , où
elle eſtoit Religieufe. Le Roy
ſcachant qu'elle estoit fouhaitée
de toute fa Communauté , a bien
voulu remplir les voeux de tant
de bonnes Ames , auffi -bien que
ceux de toute la Maiſon de Lorrainest
e
f
L'Abbaye du Tréſor , Dioceſe
de Roüen , a eſté donnée à ма-
dameBeraut, Religieuſe de l'Abbaye-
aux-Bois , & Belle- Soeur
de Mt de Croiſſy , miniſtre &
Secretaire d'Etat.
GALANT 271
Madame de la Mothe Houdancour,
Scoeur du feu Maréchal
de ce nom , Supérieure perpétuelle
du Monaftere d'Ouchy ,
de l'Ordre de S. Benoift proche
Sofons , eefſttaarnt morte , Madame
Charpentier , Religieuſe
du meſme Monastere, a eſté éluë
en ſa place .De quelque naiſſance
que l'on foit , il faut avoir beaucoup
de mérite perſonnel pour
remplir les dignitez d'élection .
L'Ayeul de cette nouvelle Supérieure
, eſt Fondateur des Cordeliers
de Soiffons. On a ven
dans cette Maiſon des Préſidens ,
&des Avocats Generaux au Parlement
de Paris , des Prevoſts
des Marchands , des Grands
Maiſtres des Eaux & Forefts ;
des Maiſtres des Comptes , &
autres Perſonnes conſidérables
dans la Robe , & dans l'Epée . Il
M 4
172 MERCURE
C
y en a beaucoup preſentementde
cette méme maiſon , qui poffedent
des Dignitez dans l'Eglife.
J'oubliay à vous mander l'autre
mois de que vous avez déja ſçeu
par la voix publique, & que cette
Lettre ne fera que vous confirmer;
c'eſt la creation que le Roy
afaite de deux nouvelles Chargesdans
ſes Gendarmes ; l'une
d'Enſeigne , l'autre de Guidon.
Sa Majesté en a fait preſent
àM le Prince de Soubize , qui
a vendu le Guidon au ſecond
Fils de Male Marquis de Sommery
, qui a depuis peu épousé
une riche Heritiere. Ainfi il fe
voit en même temps pourveu
d'uneCharge , & d'une Femme.
Le Medecin de M² l'Electeur
de Brandebourg ayant dedié un
Livre au Roy , Sa Majesté luy
a fait un fort beau Préſent , ainh
GALANT.
273
que d'une Paire de Pendans d'oreille
de Diamans d'un prix confiderable
, à Mademoiselle de
I'Ifle , en conſideration du ма-
'riage qu'elle a contracté depuis
peu avec le Fils de Me Daquin ,
Premier Medecin de Sa Majesté,
dont je vous ay déja entretenuë.
On ne ſçauroit dire trop de bien
des qualitez du corps , & de l'efprit
de cette jeune & nouvelle
Mariée.
2 Je ne puis mieux vous faire
connoiſtre combien l'Autheur
des Dialogues des Morts ſe tient
obligé de vôtre Critique , qu'en
vous renvoyant ce même Ouvrage
, purgé des legers défauts
dont vous l'avez averty. La
premiere Edition a eſté ſi viſte ,
qu'il y a déja plus de quinze jours
qu'on débite la ſeconde. Vous
apprendrez ſans doute avecjoye,
M
ร
274
MERCURE
1
८
qu'il revoit preſentement dixhuit
autres Dialogues , faits en
meſme temps que ceux qu'il a
déja donnez au Public. Pluſieurs
Perſonnes d' eſprit qui en ont veu
la plupart , y trouvent la meſme
fineſſe de Satire & de morale ,
que vous avez admirée dans les
premiers . Cette fuite paroiſira
dans peu de temps, sinh
On a enfin imprimé la Comédie
du Festin ae Pierre , & elle ſe
vend ſur le Quay des Augustins
à l'image S. Louis , & chez le
St Blageart. C'eſt celle que le
celebre Moliere fit jouër en
Proſe quelque temps avant ſa
mort, Elle a eſté miſe en Vers ,
& le grand nombre de Repréſentations
qu'on en donne tous
les ans , fait affez connoiſtre
qu'elle n'a rien perdu par ce
changement. Il n'y avoit point
14
GALANT.
275
de Femmes dans le troifiéme
Acte de cet excellent Original ,
non plus que dans le cinquième.
Ony en a ajoûté , & par tout
ailleurs on s'eſt attaché à ſuivre
la Proſe , fi ce n'eſt quand il a
fallu adoucir quelques endroits ,
qui avoient fait peine aux Scrupuleux.
De cinq ou fix Pieces
quiont eu ce même titre du Feſtin
de Pierre , c'eſt la ſeule qui
reſte preſentement au Theatre.
Vous aurez l'explication des
deux Enigmes du dernier Mois ,
& les noms de ceux qui en ont
trouvé le vray ſens dans ma XXI.
Lettre Extraordinaire , qui paroiſtra
le is . d'Avril . Voicy cependant
deux nouvelles Enigmes
quejevous envoye. La premiere
eſt de Monfieur Grammont de
Richelieu .
276 MERCURE
ENIGME
PAr tout je trouve de l'employ ,
Iefuis utile &sur mer &furterre;
Onnepeutsepaſſer de moy ,
Soit que l'onsoit en paix ,foit qu'on
faffe la guerre.
L'embrasse le Méchant auſfi-bien
: que le Saint ,
Ieleurfuis àtous deuxfevere ;
Ledernierpourtant me revere ,
Mais l'autremefuit & me craint
Aprés avoir jettémon corps dans la
Riviere ,
7
Par un rude & barbare fort
On le tire avec ſoin de fon humide
biere ,
Pour le roüer aprésſa mort.
Außi voit- on mon pauvre Pere
Reculer toûjours pourmefaire.
Quoy qu'il trouve en moy fon
profit,
GALANT 277-
Ilnem'apas plûtoſt venduë ,
Quesi chez quelques- uns je trouve
dù créditτοί ) μόνες
Plusieurs autres voudroient ne m'a--
voirjamaisveuë.
1
AUTRE ENIGME.
JEEfuis aumilieuduMonde ,
A quatre pieds dans un Tonneau.
Iefuis toûjours deſſus l'onde,
Et jamais je ne ſuis dans l'Eau .
La fin du mois m'oblige à finir
ma Lettre , qui eſt déja plus longue
qu'à l'ordinaire. Cependant
ilme reſte encor aſſez de matiere
pouren faireune feconde,&vous
en ſerez perfuadée quand je vous
diray que je reſervele Voyagede
que
Mr Gabaret dans la Martinique,
dont j'ay des Relations tres- amples
& tres-curieuſes ; la mort
de Mr de Roquelaure ; celle de
M. Horman , & de Madame de
1
ر
278 : MERCURE
1
!
Rambure ; la Nomination de M
le Cardinal de Boüillon à l'Abbaye
de Cluny ; ce qui s'eſt paſſé
pendant le ſejour du Roy àCompiegne
, & à Villers Cotrets , &
pluſieurs autres Articles , fans
compter beaucoup d'Ouvrages
galans & d'érudition . Quoy que
vous ſoyez déja informée de toutes
ces choſes par la voix publique
,j'eſpere vous en apprendre
le Mois prochain des circonſtances
que vous ignorez. Si je remets
ces Articles qui doiventtenir
le premier rang dans mes
Lettres , je dois avec beaucoup
plus de raiſon diférer à vous entretenir
d'une Piece de Théatre,
intitulée La Comédiefans Titre,&
dont les Repréſentations ont
commencé ce Careſme . D'ailleurs
comme cetOuvrage me regarde
en quelque forte , je n'en
:
GALANT 279
dois parler que lorsquejen'auray
rien à dire fur des matieres plus
generales , & plus dignes d'exciter
voſtre curioſité.
J'apprens en fermant ma Lettre
, que Madame de S. Geran
vient d'eſtre nommée Dame du
Palais , & que Mr le marquis de
Villarceaux s'eſt marié avec Ма-
demoiselle Brunet ; & Mr Molé,
Conſeiller au Parlement de Paris,
avec Mademoiselle de Luynes , "
fille de Mt de Luynes, Preſident
à Mortier au Parlement de Metz ..
Je reçois en meſme temps la Relation
du Carnaval de Veniſe..
C'eſt la plus exacte Deſcription
quej'aye encor veuë des Réjoüifſances
qui s'y font pendant ce?
temps. Vous en jugerez le Mois
prochain. Je ſuis , Madame , vô
tre , & c., поενία
AParis , ce 31. Mars 1683 .
د
42
************
EXTRAIT DV PRIVILEGE
P
du Roy.
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en fon Confeil , Iun-
QUIERES. Il eſt permis à I.D.Ecuyer, Sicur de
Vizé , de faire imprimer par Mois un Livre
intitulé MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure, pendant le temps&
eſpacede fix années , à compterdu jour que
chacun deſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffidefenſes
ſont faites à tous Libraires , Imprimeurs,
Graveurs & autres, d'imprimer, graver
&debiter ledit Livre ſans le conſentement
de l'Expoſant, nyd'en extraire aucune Piece,
nyPlanches ſervant à l'ornement dudit livre,
meſme d'en vendre ſeparément,&de donner
àlire ledit Livre , le tout à peine de fixmille
livres d'amende ,& confifcation des Exemplaires
contrefaits , ainſi que plus au long il
eſt porté audit Privilege.
Regiſtre ſur le Livrede la Communauté le
5. Janvier 1678 . ;
Signé E. COUTEROT , Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizéa
codé& tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pou
en joüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Pour
Achevé d'imprimer pour la premierefois le 31 .
Ianvier 1683.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères