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1683, 02 (Lyon)
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263
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Texte
Illuſtriſſimus
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693 .


807156
DE
LA
VI

MERCURE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
FIER 1683 .
LYON
A LYON,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere , au Mercure Galant.
M. DC. LXXXΙΙΙ.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.

やや
TABLE DES MATIERES
contenuës dans ce Volume.
Rélude ,
Sonnet ১
Eglogue ,
Miſſion ,
7
10
14
Agrément donné par le Roy à
Monsieurle Marquis du Traif.
nel pour la Charge de Guidon
des Gendarmes , 18
Monsieur Voisin de la Noiray est
receu Maistre des Requestes ,
pag. 20.
•Lettre en Profe & en Vers , 21
Entretien du Berger de Flore avec
28
Feste de Morlaix , appellée Gui-
Sa Raifon ,
gnannée ,
Galanteries ,
2
6
34
40
ã 2
TABLE .
Balet,
Fable,
44
46
Mort de Madame te Coigneux , 5 I
M. Mapeffier est rreeççeenn Treforier
general des Bastimens de Sa
Majesté , 53
Discours de M. de S. Evremont ,
fur les Opera François & Italiens
,
Cr 956
Conversions , 79
Sculpture en Bronze 81
Nouveau Méteore $4
Versſur la corruption du Siecle , 86
Academie nouvelle avec pluſieurs
particularitez touchant cette
Academie I
Nouveaux letons , 105
120
Fable 125
Bouquet & Serenade , 126
Ieudes Conquestes du Roy 137
Mort de Madame la Chanceliere
Seguier . 143
Histoire.
43
TABLE
Lettre touchant l'Enfant double ,
pag. 163
Meute de petits Chiens courans ,
pag. 178
Autres Conversions , 180
Madrigal de M. Quinaut , 182
Faux bruits 183
Divertiſſemens du Carnaval , 186
Le Loveur , Histoire , 190
Explication en Vers de la premiere
Enigme du mois de Ianvier, dont
le mot estoit l'Effieu2197
Noms de ceux qui l'ont expliquée ,
pag. 199
Autre Explication en Vers de lafe.
conde Enigme , dont le mot estoit
le Potde terre , ohnil 200
Noms de ceux qui l'ont expliquée .
201
Noms de ceux qui ont expliquél'une
l'autre , 203
Enigme 205
Autre Enigme . 207
2 3
TABLE
Mort de Madame la Duchefſe de
la Feüillade , 208
Mort de M. Betaut,Grand Audiencier
de France , 210
Mort d'un Bourgeois de Paris , âgé
- de cent dix- huit ans, 211
L'Inconstance justifiée , 213
MariagedeM.leMarquis de Cre
quy avec Mademoiselle d'Au
mont , 214
Sentimensfur les Lettres & les Hiſtoires
galantes ,
Artaxerce, Tragedie ,
215
238
Finde la Table.
EXTRAIT DV PRIVILEGE
ArGrace &
du Roy.
Privilege du Roy , donné à
PAr Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en fon Confeil , Iun-
QUIERES. Il eſt permis à 1.D.Ecuyer, Sieur de
Vizé , de faire imprimer par Mois un Livre
intitulé MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure, pendant le temps&
eſpace de fix années , àcompter du jour que
chacun deſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme aufli defenſes
ſont faites à tous Libraires , Imprimeurs,
Graveurs & autres, d'imprimer, graver
&debiter ledit Livre ſans le conſentement
- de l'Expoſant, ny d'en extraire aucune Piece,
nyPlanches ſervant à l'ornement dudit livre,
meſme d'en vendre ſeparément, & de donner
àlire ledit Livre , le tout à peine de fix mille
livres d'amende , & confiſcation des Exemplaires
contrefaits , ainſi que plus au long il
eſt porté audit Privilege .
Regiſtre ſur le Livre de la Communauté le
5. Janvier 1678 .
Signé E. CoUTEROT , Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizéa
cedé & tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le 31.
Lanvier 1683.
EPITHAT VI THATTE
१८.
Avis pour placer les Figures.
Liqui
'Air qui commence par 1L'Inl'Ingrate
, a pû
m'abandonner , doit regarder la
page 51 .
Le Portrait de Madame la
Dauphine doit regarder la pa-
>
ge 120. 2
La Figure des Enfans doit regarder
la page 163 .
A
MERCU
MERCURE
I
FEVRIER
BIB
LYON
EVILLE
E quelque maniere
D qu'on parle des admirables
Etabliſſemens
que fait le Roy , fur
les premieres nouvelles qui s'en .
répandent , & quoy qu'on ſe
puiſſe imaginer des ordres qu'il
donne pour les conduire à une
fin glorieuſe , & qui ſoit en même
temps avantageuſe à l'Etat ,
Février 1683 . A
2 MERCURE
& utile à ſes Sujets , on trouve
toûjours aprés quelque temps,
que ce qu'on a dit n'eſt rien en
comparaiſon de ce qu'on voit,
& que les effets ſurpaſſent de
beaucoup ce qu'on avoit attendu
, quoy qu'on euſt attendu de
grandes choſes . Pour reconnoître
cette verité , on n'a qu'à jetter
les yeux ſur les Academies
de Guerre , que Sa Majesté a
établies dans les Citadelles des
Places Frontieres de ſon Royaume
, pour la jeune Nobleſſe de
France , qui n'auroit pu s'entretenir
dans ſes Armées ſelon ſa
qualité , parce que le bien ne
ſuit pas toûjours le ſang , & que
d'impréveus revers de fortune
en font ſouvent perdre à ceux
qui en ont le plus. Rien n'eſt
plus floriſſant que ces nouvelles
Académies , que l'on peut
GALANT.
3
nommer Académies de LoüiS LE
GRAND . On y apprend tous
les Exercices de la Guerre , &
l'on y distribuë de temps en
temps des Prix conſidérables à
ceux qui les ont méritez par
leur adreſſe . On les aſſemble
tous , & on leur fait faire l'Exer-
-cice en préſence des Officiers .
Le dernier Prix qu'on donna
dans la Citadelle de Tournay,
fut remporté par le jeune Chevalierde
Neubourg , Breton. On
le nomme le jeune , à cauſe d'un
autre Frere auffi Chevalier qui
porte le même nom , & qui eft
Capitaine dans le Régiment du
Roy. Il fut jugé le plus adroit
de la Compagnie à faire l'Exercice
, & à tirer le coup de Moufquet.
Il reçeut une Epée de prix
pour récompenfe , & fut conduit
à la teſte de tous les au-
A 2
4
MERCURE
tres juſques à ſon Logement. On
peut voir par-là , que le Roy
n'épargne rien , pour animer de
plus en plus cette jeune Nobleſſe
à ſoûtenir la réputation de
la France , & à ſe rendre digne
de l'honneur de combatre un
jour ſous luy. C'eſt le plus grand
avantage qu'elle puiſſe recevoir.
Elle n'a point perdu de temps,
& vous ferez ſans doute ſurpriſe
quand je vous diray , que
dans la feule Ville de Strasbourg ,
il y a déja plus de ſept cens de
ces jeunes Gentilshommes qui
montent la Garde , & qui par
conſequent font en état de fervir
Sa Majefté , &de contribuer
aux avantages de leur Patrie. Le
nombre de ſept cens dans une
ſeule Ville , vous doit étonner ;
mais ce qui est bien plus ſurprenant
, & qui donneroit un nou
GALANT.
5
,
c'eſt
vel éclat à la gloire de noſtre
auguſte Monarque , fi elle en
pouvoit encor recevoir
que tous ceux qui font dans les
autres Villes", auffi - bien que
dans Strasbourg , auroient menéune
vie oiſive dans leurs Provinces,
ſansſes libéralitez . Се-
pendant il eſt ſeûr que le ſang
noble dont ils ſont ſortis , leur
donnant à tous une loüable ému-"
lationgils fe rendront dignes des
premiers Commandemens . Quel
ſecours l'Etat n'en peut il point
efperer ,& que ne doit on point
dire de la prudence , de la bonté
& de la dépense toute genéreuſe
du Roy ? Il donne tous
les jours par-là de nouveaux fujets
de chagrin aux envieux de
ſa gloire , puis qu'il tire de la
jeuneNobleſſe de ſon Royaume,
qui auroit eſté inutile ſous un
2
2
A
3
6 MERCURE
autre Regne, dequoy faire trembler
toute l'Europe , & qu'il en
fait une Pepiniere éternelle de
Soldats , dontle moindre ſera digne
de commander , & fçaura ,
tout ce qu'il faut fçavoir pourb
cela. Avoiez-le, Madame: Vous
en eſtes perfuadée auffi-bien que
moy ; la Poſtérité ne croira jamais
ce que nous voyons. Il eſt .
vray que files Merveilles d'unb
Regne fi glorieux luy doivent på- !
roiſtre au deſſus de toute foy ,
elle en aura d'illuſtres Témoins,
qu'il luy ſera difficile de recufer.
C'eſt ce qu'a dit dans leb
Sonnet que je vous envoye , un
ſpirituel Inconnu , de Taraſcon
en Provence ..
:
GALANT.
7
SONNET
A LA GLOIRE DU ROY.
S
I le Regne d'un Roy que l'Univers
admire ,
Des plus fameux Héros détruit le
Souvenir ;
Si fa gloire éclatante aujourd'huy
doit ternir
Celle du plus anguste & du plus
grand Empire ;
Si l'Europe en obtient la paix qu'elle
defire ,
Lors que preſt à tout vaincre , ilva
tout obtenir ;
Si cent. Peuples liguez ne peuvent
Soûtenir C
Les efforts étonnans que fa valeur
inspire ;
A 4
8 MERCURE
Ilfalioit des Témoins à la Poſtérité
,
Jalouse de l'éclat d'un Regne tant
Vanté,
Qui fussent plus preſſans que les
Vers & l'Histoire.
Elle eust douté toûjours des Exploits
de LOVIS ;
Mais voyant ſur ſes pas marcher
SonPetit-Fils ,
Elle ne pourra pas refufer de les
croire.
Tout ce qui part de l'illuſtre
Madame des Houlieres eſt ſi
achevé , qu'il ne ſe peut que
vous n'ayez eſté fortement frapée
de l'Eglogue , où elle fait
parler Célimene , ſur les rigueurs
:
GALANT.
9
de l'éloignement. Cette Eglogue
eſt dans la ſeconde Partie de
ma Lettre de Septembre . Rien
n'eſt plus touchant , ny plus finementtourné,
que tout ce qu'elle
dit des inquiétudes de cette
aimable Bergere . Il faut qu'à fon
tour le Berger qu'elle aime ,
vous faſſe paroiſtre le peu de
ſujet qu'elle a de craindre fon
inconſtance. C'eſt un des plus
beaux Eſprits de Bourgogne ,
qui ſert d'interprete à ſes ſentimens.
あれれれ
A
As
10 MERCURE
RE'PONSE
A L'EGLOGUE
:
DE MADAME
DES HOULIERES.
Ircis , le plus fotitaire
Denos Bergers amoureux,
Tircis dont l'unique affaire
N'est que d'aimer , & de plaire
Au cher Objets de ſes voeux ,
Eloigné de Célimene ,
Vit errant de Plaine en Plaine,
Heureux,fi quelques Zéphirs .
Pourfeconder ſes defirs ,
Vont porter à cette Belle ,
De ſes plus tendres foûpirs
L'haleine pure &fidelle ;
Heureux, heureux millefois,
1
?
GALAN T.
Quand dans ces triſtes abois ,
Couchéfur l'herbe fleurie ,
Nul bruit fâcheux , nulle voix,
N'interrompt fa refvérie.
Le fidelle ſouvenir
De ſa Bergere charmante ,
- Suffit pour l'entretenir ;
A fon ame qu'il enchante
Quelque autre qui se présente ,
Il est prest à le bannir.
Ny Dorife , ny Lifette ,
La Perfide , la Coquette ,
Qu'il aimasi tendrement ,
Son Troupeau , nysa Houlette .
Nyfon Chien, ny sa Musette ,
Ne peuvent un seul moment
Luy Servir d'amusement.
Que tout dance, que tout chante
Que tout rie autour de luy ,
Toûjours la Bergere abfente
Fera fon mortel ennuy ,
La fidelle inquiétude
Dont il chérit l'habitude .
A 6
12
MERCURE
Des Lieux les plus fréquentez
Luy fait une folitude .
Nuls attraits , nulles beautez ,
Ne troublent la chere idée
Dont Son ame eſt poſſedée ,
Célimene occupe tout.
La douloureuſe ſouffrance
D'une longue & dure absence ,
(Quelle épreuve àſa constance?)
Rien n'en peut venir about .
Sa tendreſſe ingénieuse ,
Sçait par d'invinsibles foins
Tromper de mille Témoins
L'attention curieuse .
Tout ce qui tend vers les lieux
Où Célimene reſpire ,
Le Berger le fuit des yeux.
Que ne voudroit-il point dire !
Quand les Oiseaux de nos Bois ,
Des doux accens de leur voix,
Font entendre le ramage.
Ne chantez pas davantage,
Leur dit- il, petits Oiſeaux,
GALAN T.
13
:
1
Allez tous vers ma Maîtreſſe ,
Inventez des Airs nouveaux .
Allez tous chanter , ſans ceſſe
Parlez -luy de ma triſteſſe,
Allez tous de ſa tendreſſe
Ranimer les ſentimens ,
Peut- eſtre bien languiſſans .
Belles Eaux de nos Fontaines,
Coulez das ces vaſtes Plaines ;
Allez dans ce beau ſejour,
Au cher Objet de mes peines,
Allez faire voſtre cour,
Allez par l'ordre de Flore ,
Allez naître ſous les pas
De la Belle que j'adore.
Fleurs riantes , vos appas
Ne ſuffiront pas encore.
C'est ainsi que du Berger
L'ame vivement bleffée,
Laiſſant errer ſa pensée ,
Tâche de ſe ſoulager.
Il est fidelle, il est tendre
Mais est- il s'age d'attendre ,
14 MERCURE
• Que Célimene aujourd'huy
Soit ſenſible comme luy ?
Non , non , l'amour qui l'enflâme
Le devroit moins occuper ,
Puis que Célimene est Femme ,
C'est affez pour le tromper.
Il s'est fait une Miſſion celebre
à Vitré en Bretagne , par des
Preſtres que Monfieur l'Evefque
de Rennes avoit choiſis pour
cela. Ce zelé Prélat , qui a voula
s'y trouver luy- même la pluſpart
du temps qu'elle a duré , y
a fait des biens extraordinaires,
en remédiant aux défordres de
pluſieurs particuliers. Elle commença
le premier Dimanche de
l'Avent , & finit le 17. du dernier
Mois. Les Miſſionnaires
eſtoient au nombre de trente.
Tous confeffoient , cinq ou fix
préchoient , & quatre des plus
GALANT.
15
jeunes catéchiſoient les Enfans
dans les Halles , qui ſont auprés
de l'Egliſe. Il y avoit quatre Sermons
chaque jour , à l'exception
du Mercredy , qu'ils appelloient
le jour du repos , quoy que le
nombre incroyable de Gens qui
vouloient ſe confeffer , leur en
laiſſaſt peu. On y accouroit de
toutes parts , & les Perſonnes
de la Campagne ont quelquefois
attendu juſques à deux & trois
jours , pour trouver un temps?
où ces Miſſionnaires les puſſent
entendre. Le fruit qu'ils ont fair
arépondu à leurs foins. Le Prédicateur
du ſoir apprenoit à tour
le monde à bien faire l'Oraiſon
mentale ; & quand il avoit finy,
il donnoit un ſujet de méditation
,& la faifoit faire d'une maniere
toute édifiante . Son peu
de ſanté ne luy ayant pû per16
MERCURE
mettre cette forte de fatigue que
pendant un temps , on mit en ſa
place un habile Controverfiſte,
qui a fait faire pluſieurs Abjurations.
Cette Miſſion qui a duré
ſept ſemaines , & qui a fait venir
à Vitré plus de monde que
l'on n'en a veu dans le temps,
qu'on y a tenu les Etats de la
Province , ſe termina le Dimanche
17. Janvier par une Proceffion
generale , à laquelle les Juges
& le Sindic de Vitré aſſiſterent
, ainſi que tous les Corps
des Meſtiers . Les ruës eſtoient
tapiſſées , & aprés que l'on eut
fait le tour de la Ville , on arriva
dans la grande Place , où
l'on avoit élevé un Repoſoir magnifique.
Pluſieurs Motets y furent
chantez , & un des Miſſionnaires
s'eſtant enſuite avancé ſur
le bord du plus haut degré du
GALANT.
17
2
Repoſoir , lût un Catalogue des)
Reſtitutions qui avoient eſté faites
entre leurs mains. Il y en
avoit de toutes fortes , de petites
, de médiocres , & de grandes.
Il nomma les ſommes , &
ceux à qui elles eſtoient deuës,
afin que chacun les vinſt recevoir
le lendemain. Ces Reſtitutions
ſe trouverent au nombre
de plus de trois cens. Il ajoûta
qu'on leur en avoit fait pluſieurs
tres - conſidérables , qu'ils ne jugeoient
pas à propos de décla
rer à d'autres , qu'à ceux entre
les mains de qui ils devoient remettre
les fommes. Cette réſerve
eſtoit un effet de leur pruden-:
ce , puis que par la valeur de la
choſe , on euſt pû connoiſtre .
d'où elle venoit. Aprés cela il
fit une Exhortation tres - touchante
, entonna le Te Deum ,
1
T
18 MERCURE
& la Proceffion eſtant rentrée
dans l'Egliſe au ſon de toutesles
Cloches , il y donna la Benédiction
. Le lendemain , les mêmes
Miffionnaires celébrerent un Service
pour les Morts , aprés lequel
celuy qui avoit fait l'Exhortation
du jour précedent , fit un excellent
Sermon fur ce Texte . Mi-
Seremini mei , faltem vos Amici
mei quia manus Domini tetigit me.
Il montra dans les trois parties
de ſon Diſcours , l'obligation que
nous avons de prier pour les
Morts , le bien que nous leur
faifons en priant pour eux , &
celuy que nous nous faiſons à
nous mormes , quand nous travaillons
pour leur repos.
Meffire Eſprit-Juvenal d'Harville
des Urſins , Marquis de
Traiſnel , Seigneur de Bouleaume
, Boubiers , Boisguillaume ,
GALANT.
19
:
&Lierville, Fils de Meffire François
d'Harville des Urſins , Marquis
de Paloiſeau , Gouverneur
des Villes & Citadelle de Charleville
, & de Mont Olimpe ,&
de feu Dame Anne de Joigny,
a eu l'agrément du Roy pour la
Charge de Capitaine-Enſeigne
des Gendarmes de la Garde de
Sa Majesté , ſur la démiſſion de
Meffire Iofeph d'Argennes,Marquis
de Pougny , Seigneur de
- Mouffy , & autres lieux. le ne
vous dis rien de la naiſſance , ny
■ du mérite de ces illuftres Perſonnes.
Leur nom ſuffit por?
vous les faire connoître. Mon-
- ſieur le Marquis de Pougny eft
un parfaitement honneſte Hom-
- me , tres-bon Amy , & qui fou
tient dignement ce qu'il eſt né .
- Il y a déja quelques années qu'il
eſt veuf. Il avoit épousé Made-
T
20 MERCURE
desi
moiſelle de Loméniede Brienne,
Soeur de Monfieur le Comte de
Brienne , de laquelle il a un Fils .
Je ne ſçay , Madame , ſi je n'ay ,
point oublié à vous dire que
le mois d'Aouſt , Monfieur Voifin
dela Noiray , Beaufrere de
Monfieur de Vaubourg , a eu la
Diſpenſe pour la Charge de Maître
des Requêtes. Vous vousfouvenez
de ce que je vous ay ditde
cette Famille , dans ma Lettre de
Ianvier de l'année derniere .
Je vous ay déja envoyé pluſieurs
Ouvrages du Spirituel Berger
qui a écrit la Lettre ſuivante.
Vous avez trouvé en tous
beaucoup de galanterie , & je
croy que vous n'en trouverez
pas moins dans ce dernier.
11
..
16
GALANT. 21
LETTRE
LU BERGER FLEURISTE
A LA NYMPHE DES BRUYERES ,
En luy envoyant une petite Epagneulle
appellée Mademoiſelle
Amarante .
que L me semble , Madame ,
vous avez trouvé Mademoisel.
leAmarante affez gentille , pour
n'estre pas indigne de vous estre
offerte ; & j'ay reconnu àla maniere
dont elle a reçcu vos careſſes ,
qu'elle ne souhaitoit rien tant que
d'avoir une auſſi aimable Maîtres-
Se que vous . Ayez donc la bonté de
l'agréer , je vous l'envoye .
22
MERCURE
Belle Nymphe , vous ſçavez
bien
Que pour eſtre un préſent de
Chien ,
Ce n'eſt pas une conféquence
Que ce ſoit un Chien de préſent
,
Ioly Chien qui ſaute & qui
dance ,
Et qui fait bien la reverence ,
N'eſt pas un objet déplaiſant,
Sur tout s'il eſt d'un poil qui vers
l'ébene panche ;
Ildivertit , il fait honneur ;
Paſſant la main deſſus , elle en
paroît plus blanche.
Telle eſt l'adreſſe & la couleur
De Mademoiselle Amarante.
Faites luy donc une faveur ,
Prenez- la pour votre ſuivante.
Elle ne manquera pas de s'offrir
elle- mesme à vous de la meilleure
GALANT.
23
- grace qu'il luy fera poſſible. Elle
est d'affez bonne Maison pour avoir
appris la civilité. Elle viens de chez
Madame la D. de V. mais comme
vous aurez peut estre un peu de
peine à entendre d'abord ſa Lan
gue , qui est Chinoise , trouvezbon
- que je luy ſerve de Truchement.
むしろ
Ce grand Homme de Capadoce
Qui viſita les ſages Indiens ,
Non pas par raiſon de négoce,
Mais pour tirer profit de leurs
bons entretiens ,
Entendoit , dit- on , le langage
Des Beftes à plumage ;
Et moy , qui fuis Chaſſeur , j'entens
celuy des Chiens .
Mademoiselle Amarante vous
dira donc qu'elle vient vous prier
de la recevoir à voſtre ſervice , &
24
MERCURE
vous jurer par Cerbere , comme tes
Dieux ont accoûtumé de jurer par
Stix , qu'elle vous ſuivra en tous
lieux avec autant d'empreſſement
que de plaisir ; qu'elle ne vousperdra
jamais de venë fans inquiétude
& fans plaintes ; qu'elle fera
nuit & jour une garde exacte auprés
de vous , ſans s'amuser , comme
ſes Camarades , à aboyer à la
Lune, ou à courir l' Aloüette ; qu'elle
ne ſouffrira jamais qu'aucun Etranger
approche méme de vostre Chambre
ſans vous en donner avis ; qu'elle
Se rangera de vostre costé contre
toute la Terre ; qu'elle vous fera
fidelle jusqu'à la mort ; ở qu
enfin ,
:
Si ſon Etoile tutelaire
Veut qu'elle ait le bien de vous
plaire ;
Mera , le Chien , ou la Chienne
des Cieux,
Afon
GALANT.
25
-A ſon gré n'aura pas un fort fi
glorieux. د
Voila , Madame , ce qu'elle se
prépare à vous dire , & je m'ofrirois
pour Caution de ſes intentions,
fi je croyois qu'il en fust beſoin
mais sa mine justific affez la fivecérité
de ſon ame. Au reste , l'inté
rest ne la gouverne point , elle ne
demande ny gages , ny habits. Elle
Se paſſe à peu ; les mietes qui tombent
fous vostre Table , fuffiront
pour la nourir. Il est vray qu'elle
ne veut pas eftre traitée rudemem.
mais elle trouvera bien fon compte
auprés de vous , puis que vous eſtes
la douceur mesme. Ses Compagnes
ont beau estre à leur aise , je ne
Sçache point de meilleure condition
au monde que celle où elle aspire.
Car enfin quel bonheur peut estre
plus grand, que de voir vos char-
Février 1683 .
B
26 MERCURE
mes à toute heure &en toute forte
d'états ; que de vous oüir parler,
chanter , & rire , avec l'esprit &
la grace dont vous accompagnez
tout ce que vous dites , & tout ce
que vous faites ; que de recevoir
des douceurs de vostre belle main,
& quelquefois de vostre aimable
bouche?
Les Dieux changerent autrefois
Une Reyne de Troye , en
Chienne;
Mais jejurerois que la mienne,
Pour vivre ſous vos Loix ,
Refuſeroit d'eſtre changée en
Reyne."
r
Je vous assure aussi , belle Nymphe,
quesi nous estions encore au
temps des Métamorphoses , je prierois
le grand Jupiter de me mettre
GALAN T.
27
auprés de vous ſous la forme de
quelque gentil Epagneul, pour avoir
-la gloire & le plaisir bien moins
- d'eſtre aimé de tout le monde , fui-
-vant l'ancienne verité , que qui
- aime le Maiſtre ou la Maiſtreſſe,
aime le Chien , que pour paſſer.
- mavie à vos pieds , &y estre quel
quefois favorisé de ces charmantes
careſſes que vous allez faire à la
trop heureuse Amarante ; mais puis
que ce merveilleux temps n'estplus.
- foyez de grace persuadée , que sous
laforme que j'ay reçenë des Dieux.
je ne laiſſe pas d'avoir pour vous
lesmeſmesfentimens que ma Chien-
-ne , & que je croy que toute ma
raiſon ne m'en peut inſpirer de plus
justes & de plus raisonnables .
Aprés vous avoir fait part de
cette galante Lettre du Berger
- Fleuriſte , il faut vous faire en-
B 2
28: MERCURE
tendre un autre Berger, que vous
avez déja pluſieurs fois écouté
avec plaiſir. Voyez avec combien
d'agrément il ſe ſert de la
Langue du Parnaffe , quand il
ſe trouve engagé à parler de fon
amour.
ENTRETIEN
DU BERGER DE FLORE
AVEC SA RAISON..
Ais- toy , Raifon , c'eſtſe rendre
importune ,
De recommencer tant defois .
Jefçay trop bien ce que je dois
A ce gentil Brunet , auſſi bien qu'à
Sa Brune.
C'est le Bergerde nos Hameaux
Qui me chérit le plus,que j'aime davantage
;
GALANT 29
Cent actions en rendroient témoi
gnage.
Je ne veux pas auſſi rompre des
noeuds fi beaux ,
Le Ciel plûtoſt m'ouvre mille
Tombeaux.
Je te l'ay dit , je suisfincere ;
L'engageante Beauté de sa jeune
i
Bergere ,
Iusqu'à mon coeur a ſçeu pouſſer
fes coups;
Etfes traits amoureux & doux ,
Par un effet à mes deſirs contraire,
Eny logeant l'Epouse, en ont chaf-
Sé l'Epoux.
Ils l'auroient ſceu, je te le jure ,
Tout de mesme effacer de l'ame la
plus dure.
Iene m'attendois pas à cet étrange
tour.
B
3
30
MERCURE
Un Bandeau ſur les yeux m'eust esté
neceffaire
En ce dangereux jour.
Mais où l'aurois -je pris ? La Fortune&
l'Amour ,
Qui pouvoientle prester , me fai-
Soient cette affaire.
Ie ne pouvois pas réſiſter.
I'envoyois trois contre un d'uneforce
immortelle ,
Deux Divinitez , & la Belle ,
Et de plus le Destin , qu'on nepeut
éviter.
Me défendre estoit bagatelle.
Ceffe donc dc me tant preſcher ,
Le trait est dans le coeur, onne peut
l'arracher.
I'en fouffre ; mais j'ay patience ;
Le mal, avec le temps,pourraſe relâcher.
GALANT.
31
Un peu de complaisance......
Pourroit , en attendant, adoucir ma
Souffrance.
Je veux chez eux porter mes pas.
Une civilité n'est jamais condamnable.
Ie te montreray bien par mon peu
d'embarras ,
Que pour trouver la Femme aimable
,
Le Mary ne me déplaist pas.
Accompagne- moy doncvers l'Epoux,
je t'en prie.
Nous y raiſonnerons des Aftres , du
Printemps ,
Des Prez, des Bleds , de nostre
Bergerie. ८
Ilſeplaiſt en ta compagnie,
Mais n'y demeurons pas longtems ,
B 4
32
MERCURE
Vne longue viſite ennuye ,
On a tort d'abuser de la bontédes
Gens.
Vers l'Epouse ,je t'en diſpenſe.
Tu peu t'aller divertir autrepart.
Si pourtant tu craignois que durant
ton abscence v

Ie ne te fiſſe quelqu'offence,
Ah viens-y,j'y confens , mais demeureà
l'écart.
Les Belles n'aiment pas ton humeur
Sérieuse;
Et tu n'es pas affezflateuſe ,
Pour te mettreavec nous , ou de tiers,
ou de quart.
Les Ieux , les Ris , les Douceurs , les
Fleuretes ,
Sont en meilleure odeur chezles
Dames que toy.
GALANT.
33
Dans ce bas monde ainsi chacun a
Son employ .
Ils content plaiſamment d'agreables
Sornettes ,
Ils donnent la naiſſance aux douces
-1
amourettes ;
Ils viendront avec moy,
Ty veux aussi mener le charmant
badinage ,
Non pas ce Lourdant de Village
Qui d'abord gaste tout , qui froiſſe,
& qui Saccage,
Mais ce doux , ceflateur, qui ſçait
Seprévaloir
Adroitement de fon moindre
avantage..
Ha , pour divertir les Beautez du
: jeune âge ,
Vn merveilleux pouvoir ; 2
Elles ont , comme luy , l'enjoûëment
en partage.
BS
34
MERCURE
Sa licence d'abord nese fait qu'entrevoir
;
Puis inſenſiblement il attire , il en
gage
Et met enfin Rose & Lis au pillage.
S'il vient tantoſtfifort à s'émouvoir
,
Pres garde à luy, crains le ravage,
Il pourroit bien aller plus loin que
le devoir ;
L'Epoux en fouffriroit , je n'ay pas
l'esprit noir ;
Ie veux,ſi je lepuis, eſtre amoureux
&Sage.
Peut-eſtre , Madame , n'avezvez-
vous jamais entendu parler
d'une Feſte qu'on appelle Guignannée.
Elle ſe fait à Morlaix le
dernier jour de l'an , & conſiſte
en des Préſens de Viande que
les Bourgeois font aux Pauvres.
GALAN T. 35
4
1
t
L'ouverture en eſt toûjours faite
par ceux de l'Hôtel- Dieu , aufquels
on donne des Habits groteſques
, & qui commencent à
demander les Guignannées dés
le 27. ou 28. de Decembre. Ils
ont un Capitaine , deux Tambours
, avec Officiers & Soldats
tous ajuſtez de maniere
diférente , & à chaque Porte
qu'on leur donne , ils font des
cris qui ſont entendus dans tou
te la Ville. Le dernier ſoir de
l'année , la Bourgeoiſie ſe rend
à la Maiſon de Ville , qui eſt la
plus belle de la Province. Les
Sindyc, Juges Confuls, & Jurats,
s'y trouvent , & on délibere avec
eux de la route qu'on tiendra, La
délibération finie , on fort dans
l'ordre qui ſuit. Quatre Trompetes
précedez de quantité de
Flambeaux , marchent à la tête,
B 6
36
MERCURE
pour avertir les Habitans d'ouvrir
leurs Portes , & d'appreſter
leurs Préfens. Enſuite vont les
Tambours & Fifres , & derriere
eux , dix ou douze Crocheteurs
que l'on charge des Préfens reçeus.
Ces Crocheteurs font couronnez
de Laurier , & de Fleurs
attachées avec des Rubans de
toutes couleurs. Les Sindyc &
Jurats les ſuivent , ayant devant
eux les quatre Herauts de la
Ville , & quelques jeunes Bourgeois
députez pour recevoir les
Préfens. Chacun en fait felon ſon
pouvoir , & il n'y a perſonne qui
s'en puiſſe diſpenſer. Ainfi ce ne
ſont qu'acclamations continuelles
, puis qu'on en fait à chaque
Préſent , qui eſt élevé fort haut
par celuy qui le reçoit. Ces Mefſieurs
font ſuivis de Violons , de
Hautbois , & de toute la Jeu
GALANT. 37
- neſſe , à laquelle la pluſpart de
la Nobleſſe ne dédaigne pas de
fejoindre , ce qui fait un Corteege
tres - nombreux. Tous ceux
qui en font , prennent des Ha-
- bits fort propres , & s'arment de
- grands Bâtons pour rompre les
Portes , s'il s'en trouvoit de fermées.
On va d'abord chez Mon-
- ſieur le Gouverneur qui fait toujours
des Préſens conſidérables ,
comme un Mouton gras dans un
- grand Baffin , des Chapons, Per-
= drix , Beccaffes, & autre Gibier,
dans deux autres. Les belles font
aux Fenestres , avec leurs Préfens
qu'elles deſcendent dans des
Panniers , ou des Corbeilles fort
- propres. Ce ſont de toutes for
tes de petits Animaux en vie or
nez deRubans , comme Perdrix
-rouges , Pigeons des plus beaux,
Tourterelles , Lapins blancs &

38 MERCURE
noirs , & enfin ce qu'il y a de
plus rare , des Martres , des Ecureüils
, des Cochons d'Inde , des
Furets , & c . Ces Préſens ne font
pas comme les autres. Celles qui
les font en peuvent favoriſer qui
elles veulent , & c'eſt à l'envy à
qui aura quelque choſe de plus
beau. La pluſpart de ceux qui
les reçoivent , prennent cette
occafion de donner les Etrennes
à celles qu'ils aiment , en mettant
d'autres Preſens dans leurs
Corbeilles , avant qu'elles les retirent.
Il n'y a point de moment
plus commode pour cela, & telle
qui dans un autre temps ſe trouveroit
offencée du moindre Billet
, reçoit ce jour- là de ſon Amant
toutes choſes avec plaifir,
La Marche ayant commencé cette
année par les Quays , Monfieur
Fonblanche , qui a ſa MaiGALANT.
39
S
ſon à l'entrée , fut un des pre-
- miers qui fit ſon Préſent. Il l'accompagna
de quantité de groſſes
Fuſées volantes , qui formerent
diverſes figures , & toutes tresagreables
. On alla dans toutes
les ruës avec ſix Chevaux de
charge , qu'on vint décharger
de temps en temps à l'Hôtel de
Ville , où aprés qu'on fut rentré
à quatre ou cinq heures du
- matin , le Sindic donna la Collation
à tout le Cortege. On ſe
- raſſembla ſur le midy dans le
meſme Hôtel de Ville , pour y
= partager cette incroyable quan-
- tité de Viandes , entre l'Hôtel-
- Dieu , l'Hôpital General , les
- Capucins , les Récolets , & autres
Religieux Mandians. Le ſoir,
de meſme Sindic donna aux Da-
- mes le plaiſir du Bal. Elles y vin-
- rent magnifiquement parées , &
40
MERCURE
aprés qu'elles eurent dancé une
partie de la nuit , on leur ſervit
des Oranges de la Chine , &des
Confitures ſeches avec une profuſion
extraordinaire .
La galanterie eſt univerſelle
en France , & ce qui s'eſt paſſé
à S. Bonnet, à l'occaſion du Mariage
de Monfieur de la Tourrette,
en eſt une marque. Il a épouſé
depuis deux mois Mademoiſelle
de Bonneville , Fille uni.
que , & d'une ancienne Maiſon
de Velay. On ne pouvoit faire
un aſſortiment plus juſte , l'un
&l'autre ayant beaucoup de mérite,
& beaucoup de bien. Monſieur
de la Tourrette a eu un
Frere tué au ſervice. Madame
fa Soeur avoit épousé Monfieur
le Comte de Manron , Petit- Fils
du fameux Maréchal de S. André.
Le Mariage ſe fit chez les
GALANT.
4
Parens de Mademoiſelle de Bonneville
; & le jour que les Mariez
- arriverent à S. Bonnet , ils y furent
reçeus par les Habitans rangez
ſous les armes. Vne partie
s'eſtoit poſtée hors la Ville , &
ces Troupes avancées firent leur
décharge ſi-toſt qu'on les vit paroître
. Monfieur de la Tourrette
qui n'eſtoit point averty de cette
Réception , en fut agreablement
furpris , mais il le fut encor davantage
, lors qu'il trouva à l'entrée
de la Ville une maniere
d'Arc de Triomphe à deux faces
. A l'un des côtez de la premiere,
étoient ſesArmes, qui font
un Sep de Vigne ; & à l'autre ,
une Porte de Ville flanquée de
deuxTours , pour faire allufion
à fon nom , & aux Armes de la
Mariée , qui font une Tour. La
ſeconde face de l'Arc de Triom-
1
1
42
MERCURE
phe, repréſentoit la Tour de Danné
; mais au lieu de la pluye d'or,
il y en tomboit une de feu , pour
faire connoiſtre que l'amour ſeul
avoit pû y faire trouver accés.
Le Cortege entra dans la Ville ,
au travers d'une double haye
formée parun ſecond Corps des
Habitans ſous les armes , & le ſoir
il y eut un magnifique Soupé ,
apres lequel on donna aux Mariez
le divertiſſement d'un Baler .
Le Prélude en fut fingulier.
Monfieur Verchere, Adminiſtrateur
de l'Hôpital , & qui s'acquite
de cette Charge avec un
zele admirable , parut accompagné
de douze Pauvres , dont les
uns estoient boiteux , les autres
aveugles , & les autres languiffans.
Il s'avança , & portant la
parole aux Mariez, il leur dit que
leur Mariage cauſoit une joye fi
GALANT.
43
- generale , qu'elle avoit penetré
4 juſque dans un Lieu qui ſembloit
inacceſſible aux plaiſirs , & qu'il
n'avoit pû retenir l'emportement
de ces Malheureux, qui dans cette
Réjoüiſſance publique oublioient
leur miſere particuliere.
Les douze Pauvres commencerent
en méme temps à dancer ;
- mais de la maniere qu'ils dancerent,
il fut aisé de connoître que
ce n'eſtoit pas à l'Hôpital qu'ils
- avoient appris ce qu'ils ſça-
> voient. Madame de la Tourrette
qui penetra aisément les pieux
deſirs de ce digne Adminiſtrateur,
luy donna trente Loüis pour
ſes Pauvres. Apres ce Prélude ,
on commença le Balet. Le Sujet
étoit la Felicité du Mariage . On
l'avoit partagé en trois Entrées.
La premiere repreſentoit tout ce
qui précede un Mariage heu
44
MERCURE
reux , l'Amour , la Galanterie, les
Graces ,& les Plaiſirs. Monfieur
DodonDubeſſec , eſtoit l'Amour;
& Madame de Charville , la Galanterie.
La feconde Entrée repreſentoit
ce qui fait d'agreables
Nôces , l'Hymenée , l'Amour, la
Profuſion , la Joye , & les Diver.
tiſſemens. L'Hymenée , & l'Amour,
dancerent toûjours enſemble,
& promirent de ne ſe quiter
jamais . Pendant qu'ils dançoient ,
on chanta ces paroles de Madame
de Ville-dieu.
Il eſt des Marissi charmans ,
Qu'ils peuvent être Epoux,Sans
ceffer d'être Amans.
Madame de Fernier , faiſoit la
Profufion ; & Madame la Lieutenante
de Chaufour la Mere
, faiſoit la Joye. Ce qui établit
la Felicité du Mariage, ſervoit de
Sujetàladerniere de ces trois En
GALANT
45
trées . La Douceur y étoit repreſentée
par Madame la Lieutenante
du Chaufour la jeune; la
Fidelité conjugale ; par Madame
Fabrice ; la bonne Intelligence ,
par Madame de Clairville; & la
Fécondité , par Madame Chaufſe
. Ce Balet fut fuivy d'une Collation
magnifique, apres laquelle
on dança juſques au jour.
Monfieur du Ruiſſeau va vOUS
dire des nouvelles d'un autre
Mariage , dont il doit ſçavoir les
circonstances , puis qu'il eſt de ſa
façon . Diverſes Fables que vous
#avez déja veuës de luy , vous ont
fait aimer ſon ſtile , & je croy
qu'il ne vous déplaira pas en
celle- cy.
46 MERCURE
LE MARIAGE
DV MANCHON ,
ET DE LA PALATINE .
FABLE.
Ertain Manchon de petitgris,
Manchon jeune &bien fait , Manchon
de bonne mine ,
Des charmes d'une Palatine
Sefentit fortement épris.
Pour elle ilbrûloit dansſon ame ,
Iamais Manchon n'avoit êté plus
amoureux.
Auſfi trouvoit-ildans la Dame
Tout ce qui pouvoit rendre un Manchon
bien heureux .
Quoy que brune , à ſon ſens , elle
avoit la peau belle ;
GALAN T.
47
Quoy que grande, afſſez d'embonpoint
,
Enfin il la croyoit pucelle.
Et pour plaire aux Manchons, c'est
là le plus grand point.
t
Le nostre donc , un jour accablé du
martire
Que font Souffrir les fecrettes
amours ,
Aborde Sa Maîtreffe , & luy tient
ce discours ,
(Nonſans qu'à chaque motſon tendre
coeurſoûpire. ) ;
Charmé de vos divins appas ,
Pour vous mon amour est extréme
;
Et fi de méme
Quelque jour vous ne m'aimez
pas , 30
C'eſt un coup ſeur , il faudra
que j'enmeure.
48 MERCURE
Vos propos amoureux, luy réponditſur
l'heure
La Palatine, feront vains .
Peut- on furvous prendre aucune
affurance ?
Ie connois trop vôtre inconſtance
,
Enun moment vous paſſez par
cent mains.
t
S'il n'elt beſoin que de perſeverance
,
Repartit le Manchon , pour toucher
vôtre coeur ,
Ie ne ſuis pas ſans eſperance
De parvenir àce bonheur.
Vous me verrez Amant tendre
&fidelle
- Par tout ſuivre vos pas ,
Et s'il ſe peut encor , au de la du
trepas,
Brûler à vos genoux d'une flame
eternelle. Ce
.
GALAN Τ. 49
Ce qu'il dit , il le fit. Il l'aima con-
Stamment .
Au Logis , en public , enfin à tout
moment.
On le rencontroit aupres d'elle.
Bref, il fit tant , qu'il fléchit la
Gruelle.M
Ce fut fur la fin de l'Hyver ,
Lors qu' Amour entre cuir & chair
Se faitsentir de la bonne maniere ,
Qu'Oyſeaux en l'air , 2
- Poiſſons dans la Riviere ,
Etfur terre tous Animaux ,
Ne peuvent fans groüiller demeurer
dans leurs peaux.
Graces au temps, remede à tous
les maux ,
La Palatine eut peur de devenir
pelée,
1 Sans que l'Hymen l'eust régalée.
Ellesçavoit que les beaux jours ,
Fevrier 1683- C
50
MERCURE
4
Les jours plaifans , font les plus
courts ,
Etqu'en ce monde la plus fage
Est celle qui ſçait mieux profiter du
bel âge.
Cela fit qu'elle se rendit
A l'amourdu Manchon,& termina
l'affaire.
Ils appellerent le Notaire,
Et par le Contrat il fut dit ,
Que vivans deformais en Gens
qu'Hymen affemble
Ils boiroient , mangeroient , & cou-
1 cheroient enſemble ,
N'ayant plus pour les deux qu'une
Table & qu'un Lit
:
Ou pour parler leur langage ordinaire
,
Deformais pour elle &pour luy
Ils n'auroient plus qu'un mesme
Etuy ,
23.
t
Sur lequel, pour marquer leur amoureux
mistere
r
A
T.
51
de l'autre
ractere,
3
1
je vous
t habile
îtrez en
1893
U.
a pû
ourelles
le
onner,
ndigne
C
ne au-
DA,
100
I'aya
On p
D
Il
GALANT.
51
Et combien chacun d'eux de l'autre
estoit chéry ,
On écrivoit du plus gros caractere,
Nube pari, nube pari.
"?
1
L'Air nouveau que je vous
envoye , eſt d'un fort habile
Maiſtre . Vous le connoîtrez en
le chantant.
AIR NOUVEAU.
A
pû T'Inhumaine , l'Ingrate , a pu
m'abandonner ,
Et mon coeur brûle encor pour elles
Il resiste à l'amour nouvelle
Que ma raiſon luy veut donner,
T'ay beau deſaprouver son indigne
tendreffe ,
2
:
Le Lâche ne veut pas faire une autreMaîtreffe.
Dame Marie Garnier , Veuve
C 2
52 MERCURE
de Monfieur le Coigneux , Seigneur
de Bezonville , eſt morte
depuis peu de jours. Elle a laifſe
ſix Enfans , quatre Garçons,
&deux Filles . L'aîné eſt Monſieur
le Coigneux , Conſeiller à
l'Ancien Châtelet , qui a épousé
une Fille de la Maiſon de Courtenay.
Deux de ſes autres Fils
ſont Chevaliers de Malte , & le
dernier s'appelle Monfieur de
Barberonville. L'une des deux
Filles a épousé Monfieur de
Vyon de Teſſancourt , & Parent
de l'illustre Monfieur de
Vyon d'Herouval ; & l'autre
n'eſt point encore mariée. Feu
Monfieur le Coigneux leur Pere
eſtoit Filsd'un Conſeiller au Parlement
de Paris , & Petit- Fils de
Meſſire Jacques le Coigneux, Seigneur
de Sandricourt , Confeiller
en la Grand' Chambre , &
S
GALANT.
53
de Geneviefve de Monthelon ,
Fille de François de Monthelon,
Garde des Sceaux de France , &
de Geneviefve Chartier d'Alinville.
Cette Genevieve Chartier
deſcendoit des Anciens Fondateurs
de la Maiſon & College
- de Boiſſy de Paris . Jacques le
Coigneux , Seigneur de Sandricourt,
Conſeiller en la Grand'
Chambre , eſtoit Oncle de feu
Meffire Jacques le Coigneux
Chancelier de fen Monfieur le
Duc d'Orleans. Préſident à Mortier
, & Grand- Oncle de Meffire
Jacques le Coigneux , qui exerce
préſentement avec tant de
gloire cette meſme Charge de
Préſident à Mortier au Parlement
de Paris .
• Monfieur Maneſier d'Hemimont
, Cadet de l'ancienne Famille
de ce nom , originaire de
C 3
54
MERCURE
!
la frontiere de Picardie , ayant
obtenu l'agrément du Roy, pour
la Charge de Tréſorier General
des Bâtimens de Sa Majesté ,
Arts , & Manufactures de France
, en preſta le Serment en la
Chambre des Comptes le 29. du
dernier mois , en la place de
Monfieur de la Planche , qui tenoit
cette Charge de fen Monfieur
de la Planche ſon Pere.
: J'eſpere, Madame, que je pourray
vous entretenir dans peu ,
de la magnificence des Opéra
qu'on a repreſentez à Veniſe
pendant tout le cours du Carnaval.
Les Italiens les font paroî
tre avec de grands Ornemens ;
&comme ils occupent diférens
Théatres , chacun de ceux qui
en prennent ſoin , tâche à l'emporter
, ou par la beauté des
Voix , ou par la ſomptuoſité du
A
GALANT
55
- Spectacle. Si vous avez envie de
ſçavoir ce qu'on doit penſer de
ces Opéra à l'égard des noſtres ,
vous en trouverez la diférence
dans un excellent Difcours qui
vient de tomber entre mes mains,
&dont voicy la Copie. Il eſt
de l'Homme du monde qui a
- le gouſt le plus fin fur toutes
- choſes , & qui ſçait rendre le
plus de juſtice au mérite diſtingué.
Vous le connoiſtrez par
. leſtime particuliere qu'il fait de
l'admirable génie de Monfieur
Lúlly
C 4
56 MERCURE
DISCOURS
DE MONSIEUR
DE S. EUREMONT,
Sur les Opéra François
•& Italiens .
A MDE BOUKINKAN.
1
a longtemps , Milord , que
j'avois envie de vous dire mon
Sentiment sur les opéra , & de
vous parler de la diférence que je
trouve entre la maniere de chanter
des Italiens , celle des François .
L'occaſion que j'ay euë d'en parler
chez Madame Mazarin , a plûtoft
augmente quesatisfait cette envie.
Je la contente donc aujourd'huy ,
1
GALANT.
57
!
Milord , dans le Discours que je
vous envoye. Ie commenceray par
une grande franchise , en vous di-
Sant que je n'admire pas fort les
Comédies en Musique , telles que
nous les voyons préfentement.
L'avoüe que leur magnificence me
plaiſt aſſez , & que les Machines
ont quelque choſe de ſurprenant ;
que la Musique en quelques endroits
eft touchante ; que le tout
ensemble paroist merveilleux ; mais
il faut auffi m'avoüer que ces merveilles
font bien ennuyeuses ; car
où l'esprit a si peu à faire , c'est
une neceſſité que les ſens viennent
àlanguir , aprés le premier plaisir
que nous donne la ſurpriſe. Les
yeux s'occupent , & se laſſent en-
Suite de continuer l'attachement
aux Objets. Au commencement des
Concerts , la juſteſſe des accords est
remarquée , & il n'échape rien de
CS
58 MERCURE
toutes les diverſitez qui s'uniffent
pour former la douceur de l'harmo
nie . Quelque temps aprés les Inſtrumens
vous étourdiſſent , & la
Musique n'estplus aux oreilles qu'un
bruit confus , qui ne laiſſe rien à
distinguer. Mais qui peut reſiſter à
l'ennuy du Récitatif dans une Modulation
, qui n'a ny le charme du
chant , ny la force agreable de la
parole ? L'ame fatiguée d'une lonque
attention où elle ne trouve rien
à fentir , cherche en elle- mesme
quelque Secret mouvement qui la
touche. L'esprit qui s'est prestévainement
aux impreßions du dehors,
Se laiſſe aller à la reſverie , ou se
déplaiſt dans ſon inutilité. Enfin la
laffitude est fi grande , qu'on ne
Songe qu'à fortir ; &lefeul plaisir
qui reste à des Spéctateurs languif-
Sans , est l'espérance de voir bientoft
finir le spectacle qu'on leur don
GALANI . 59
ne. La langueur ordinaire où je
tombe aux Opéra , vient de ce que
je n'en ay jamais veu , où je n'aye
trouvé beaucoup de choses à condamner
dans la diſpoſition du Sujet
, & dans les Vers. Or c'eſt vainement
que l'oreille est flatée , &
- que les yeux font charmez , fi l'efprit
ne se trouve pasfatisfait.
Mon ame d'intelligence avec mon
esprit , plus qu'avec mes sens , forme
une réſiſtance fur elle aux impreſſions
qu'elle peut recevoir , ou
pour le moins , elle manque d'y pre-
-ſter un consentement agreable, fans
lequel les objets les plus voluptueux
mesme , ne sçauroient me donner un
grandplaisir. د
Une ſotiſe chargée de Musique,
de Dances , de Décorations , de
Machines , est une fotiſe magnifique
mais toûjours fotife. C'est un
vilain fond fous de beaux dehors ,
C6
60 MERCURE
où je penetre avec beaucoup de de-
Sagrément.

Il y a une autre chose dans les
Opéra tellement contre la Nature,
que mon imagination en est blef-
Jée. C'est de faire chanter toute la
Piece depuis le commencement jus
qu'à la fin , comme si les Perfonnes
qu'on représente s'estoient ridiculement
ajustées à traiter en
Musique , & les plus communes , &
les plus importantes affaires de la
wie.
Peut- on s'imaginer qu'un Maitre
appelle fon Valet , ou qu'il luy
donne une commiſſion en chantant;
qu'un Amy faſſe en chantant une
confidence àfon Amy ; qu'on délibere
en chantant dans un Confeil;
qu'on exprime avec du chant les
-ordres qu'on donne , & que mélodieuſement
on tuë les Hommes à
coups d'Epée , ou de Iavelot dans un
GALANT. 61
1
combat ? C'est perdre l'espritde la
Representation , qui ſans doute est
préferable à celuy de l'harmonie ,
car l'harmonie ne doit eftre qu'un
- Simple accompagnement , & les
grands Maistres de l'Art l'ont ajoû-
- tée comme agreable , non pas comme
- neceſſaire , aprés avoir reglé le Su-
- jet , & le Discours. S
Cependant l'idée du Muficien va
devant celle du Héros dans l'Opéra.
C'est Luigi , c'est Cavalli , c'est Cefti
qui se présentent à l'imagination.
L'esprit ne pouvant concevoir
un Héros qui chante , s'attache à
celuy qui fait chanter ; & on ne
Sçauroit nier qu'aux Repréſentations
du Palais Royal , on ne fonge
cent fois plus à Baptiste , qu'à
Cadmus ny à Thésée.
Ieneprétens pas pourtant donner
l'exclusion à toute forte de chant
furle Theatre. Il y a des chofes
62 MERCURE
qui doivent estre chantées. Il y
en a qui peuvent l'eſtre ſans choquer
la bien-Seance , ny la raison.
Les Voeux , les Prieres , les Loüanges,
les Sacrifices , &generalement
tout ce qui regarde leſervice des
Dieux , s'est chanté dans toutes les
Nations , & dans tous les temps .
Les paſſions tendres & douloureu
fes s'expriment agreablement par
une espece de chant. L'expreſſion
d'un amour que l'on sent naiſtre ,
l'irrésolution d'un ame combatuë
par divers mouvemens , font des
matieres pour les Stances , & les
Stances le font affez pour le chant .
Perſonne n'ignore qu'on avoit introduit
des Choeurs fur le Theatre
des Grecs ; & il faut avoüer qu'ils
pourroient estre introduits avec autant
de raiſon fur les nôtres. Voila
quel est le partage du chant à mon
avis.
GALANT 63
-
Tout ce qui eft de la Conversa-
- tion , &de la Conférence , tout ce
qui regarde les Intrigues , & les
-Affaires , ce qui appartient au Con
feil & à l'action , est propre aux
Comédiens qui récitent , & ridicule
dans la bouche des Muſiciens qui
le chantent ..
Les Grecs faisoient de belles Comédies
, où ils chantoient quelque
chose. Les Italiens & les François
en font de vilaines , où ils chantent
tout .
Si vous voulez ſçavoir ce que
c'est qu'un Opéra , je vous diray que
c'est un Travailbigearre de Poësie,
&de Musique , où le Poëte & le
Musicien également gefnez l'un par
l'autre , ſe donnent bien de la peine
àfaire un méchant Ouvrage. Ce
n'est pas que vous n'y puiſffiez trouver
des paroles agreables , & de
fort beaux Airs ; mais vous trouve
64
MERCURE
rez plus feûrement à la fin le dégoust
des vers où le génie du Poëte
a esté contraint , & l'ennuy du
chant où le Muſicien s'est épuisé
par une trop longue Musique . Si
je me fentois capable de donner
confeil aux honnestes Gens qui ſe
plaisent au Théatre , je leur confeillerois
de reprendre le gouft de
nos belles Comédies , où l'on pourroit
introduire des Dances & de la Muſique
, qui ne nuiroient en rien à
la représentation . On y chanteroit
un Prologue , avec des accompagnemens
agreables . Dans les Intermedes
, le chant animeroit des paroles
, qui seroient comme l'esprit de
ce qu'on auroit repréſenté ; & la
représentation finie , on viendroit
àchanter un Epilogue , ou quelque
reflexion sur les plus grandes beautez
de l'ouvrage. On fortificroit
L'idée. On feroit conferver plus
GALANT. 65
1
cherement l'impreſſion qu'elle auroit
faite fur les spéctateurs. C'est ainfi
que vous trouveriez: dequoy Satisfaire
les ſens , & l'esprit, n'ayant
plus à desirer le charme du chant
dans une pure repréſentation , ny
la force de la repréſentation dans
la langueur d'une continuelle Musique.
Ilme reste encor àvous donner
un avis,pour toutes les Comédies
où l'on met du chant. C'est de laiſſer
l'autoritéprincipale au Poëte , pour
toute la direction de la Piece . Ilfaut
que la Musique foit faite pour les
Vers , bien plus que les vers pour la
Musique. C'est au Musicien à suivre
l'ordre du Poëte , dont Baptiste
Seul,àmon avis, peut estre exempt,
pourconnoistre mieux les paſſions,&
aller plus avant dans le coeur de
l'Homme que les Anciens.
Lambert a fans doute un fort
beau génie , propre àcent Musiques
66 MERCURE
, ny
diferentes , & toutes bien menagées
avec une juste economie des Voix
& des Instrumens. Il n'y a point
de recitatif mieux entendu
mieux variéque lefien ; mais pour
la nature des paſſions , & la qualité
des sentimens qu'il faut exprimer,
il doit recevoir des Autheurs les
Lumieres que, Baptiste Leur Sçait
donner , & s'aſſujetir à la dire.
Etion ; car Baptiste , par l'étenduë
de ſa connoiſſance, peut estre justement
le Directeur. Jene veux pas
finir mon Discours , fans vous entretenir
du peu d'estime qu'ont les
Italiens pour nos Opéra, & du grand
dégoust que nous donnent ceux d'Italie.
Les Italiens, qui s'attachen toutà-
fait à la repréſentation , & au
Soin particulier d'exprimer les chofes,
ne sçauroient fouffrir que nous
appellions Opéra , un enchaînement
)
GALANT. 67
de Dances & de Musique qui n'ont
pas un raport bien juſte, & une liaifon
affez naturelle avec les Sujets.
Les François accoûtumez à labeauté
de leurs Ouvertures , à l'agrément
de leurs Airs , au charme de leur
Simphonie , Soufrent avec peine l'i-
Ignorance , ou le méchant usage des
Instrumens aux Opérade Venise,&
refuſent leur attention à un long
Recitatif , qui devient ennuyeux
par le peu de varieté qui s'y rencontre.
Je ne sçaurois vous dire proprement
ce que c'est que leur Récitatif,
mais je sçay bien que ce n'est ny
chanter , ny reciter. C'est quelque
choſe d'inconnu aux Anciens , qu'on
pourroit définir un méchant usage
du chant & de la parole. L'avouë
que j'ay trouvé des choses inimitables
dans l'opera de Luigi , & par
l'expreſſion des Sentimens , & par
68 MERCURE
le charme de la Musique ; mais le
Recitatif ordinaire ennuyoit beaucoup,
en forte que les Italiens même
, attendoient avec impatience
les beaux endroits , qui venoient à
leur opinion trop rarement .
Ie comprendray les plus grands
défauts de nos Opera en peu de pa
roles. On penſe allerà une Repré-
Sentation, où l'on ne repréſente rien.
On y veut voir une Comédie , & on
n'y trouve aucun efprit de la Comédie.
Voila ce que j'ay crû pouvoirdi
re de la diferente constitution des
Opéra. Pour la maniere de chanter
que nous appellons en France l'exécution,
je croy Sans partialité,qu'aucune
Nation ne peut raisonnable.
ment la diſputerà lanoftre.
LesEspagnols ont une diſpoſition
de gorge admirable ; mais avec
teurs fredons , & leurs roulemens
continuels , ils ſemblent neſonger à
GALANT.
69
autre chose dans leur chant , qu'à
difputer la facilité du gofier aux
Rosignols. Les Italiens ont l'expreffion
fauſſe , ou du moins outrée , pour
we connoiſtre pas avec iuſteſſe la nature,
ou le degrédes paſſions.
C'est éclater de rire , plûtoſt que
chanter, lors qu'ils expriment quelque
sentiment de ioye. S'ils veulent
Soupirer on entend des ſanglots qui
Se forment dans lagorge avec violence,
non pas desfoupirs qui échapent
Secretement à la paſſion d'un
coeur amoureux . D'une reflexion douloureuſe
ils font les plus fortes exclamations
. Les larmes de l'absencefont
des pleurs de funerailles . Le triste
devientfi lugubre dans leur bouche .
qu'ils font des cris au lieu de plaintes
dans la douleur , & quelquefois
ils expriment la langueur de la
paſſion, comme une défaillance de la
Nature , Peut- estre qu'il y a du
70
MERCURE
changement aujourd'huy dans leur
maniere de chanter , & qu'ils ont
profité de nostre commerce , pour la
propreté d'une execution polie , com.
me nous avons tiré avantage du
leur , pour les beautez d'une plus
grande & plus hardie compofition.
T'ay veu des Comédiens en An.
gleterre , où il y avoit beaucoup de
Muſique ; mais pour en parler dif.
crettement , ie'n'ay pû m'accoûtumer
au chant des Anglois. Ieſuis venu
trop tarddans leur Païs pour pouvoir
prendre un goust fi diferent de tout
autre. Il n'yapoint de Nation qui
faſſe voir plus de courage dans les
Hommes , plus de beauté dans les
Femmes , &plus d'esprit dans l'un
&dans l'autre Sexe. On nepeut pas
avoirtoutes choses , ou tant de bonnes
qualitez ſont communes. Cen'est
pas unfigrand mal que le bon goust
GALANT.
71
ysoit rare. Il est certain qu'ils'y rencontre
affez rarement ; mais les
Perſonnes en qui on le trouve , l'ont
- auffi délicat que Gens du monde ,
pour êchaper à celuy de leur Nation
par un art exquis , par un tres-heureux
naturel.
Solus Gallus cantat. Il n'y a
quele François qui chante. Ie ne
veux pas estre iniurieux à toutes les
autres Nations , en foutenant ce
qu'un Autheur a bien voulu avan
cer. Hifpanus flet , dolet Italus ,
Germanus boat, Flander ululat ,
folus Gallus cantat. Ie luy laiffe
toutes ces belles distinctions , یم
me contente d'appuyer mon Sentiment
de l'autorité de Luigi, qui ne
pouvoit Soufrir que les Italiens
chantaſſent les Airs, apres les avoir
oüy chanter à Monfieur de Nyere , à
MademoiselleHilaire,&à la petite
Varenne. Afon retour en Italie , il
72
MERCURE
Se rendit tous les Musiciens de la
Nation ennemis , disant hautement
àRome comme ilavoit dit à Paris,
que pour rendre une Musique agreable
, il falloit des Airs Italiens dans
la bouche des François. Il faisoit
peu de cas de nos Chansons, excepte
de celles de Boiffet , qui attirerent
Son admiration. Il admira le Concert
de nos Violons , Il admira nos
Luts, nos Claveſſins & nos Orgues ;
& quelcharme n'eust- il pas trouvé
ànos Flutes,fi elles avoient esté en
usage en ce temps - là ? Ce qui demeure
certain , c'est qu'ilfutfort rebuté
de la rudeffe , & de la dureté
des plus grands Maistres d'Italie ,
quand il eut goûté la tendreſſe du
toucher , & lapropreté de la maniere
de nos François .
Ieferois trop partial,fijene parlois
que de nos avantages. Iln'y a
guere de Gens qui ayent la compréhenfion
GALANT. 73
benſion plus lente , &pour le sens
des paroles , & pour entrer dans le
Sens du Compositeur , que les François
. Il y en a peu qui entendent
moins la quantité , & qui trouvent
avec tant de peine la prononciation ;
mais apres qu'une longue étude leur
a fait surmonter toutes ces difficul
tez , & qu'ils viennent à poffeder
bien ce qu'ils chantent , rien n'approche
de leur agrément ......
Il nous arrive la méme choſe
Sur les Instrumens , & particulierement
dans les Concerts , ou rien
n'est bienfeur, ny bien juste qu'apres
une infinité de Repetitions ; mais
rien de ſi propre de si poly .
quand les Repétions font achevées.
Les Italiens profonds en Musique ,
nous portent leur science aux oreilles
fans douceur aucune.
Les François ne se contentent
pas d'oster à laſcience la premiere
Février 1683 . D
in
140
74
MERCURE
rudeſſe qui fent le travail de la
composition. Ils trouvent dans leſecret
de l'execution comme un charme
pour noſtre ame ,&je ne sçayquoy
de touchant qu'ils sçavent porterjusqu'au
coeur. I'oubliois à vous
parlerdes Machines , tant il est facile
d'oublier les choses qu'on voudroit
qui fuſſent retranchées. Les
Machines pourront Satisfaire la curioſité
des Gens ingénieux , pour les
Inventions de Mathématique ; mais
elles ne plairont guére au Théatre
aux Perſonnes de bon goust. Plus
elles ſurprennent , plus elles divertiffent
l'esprit de fon attention au
Discours ; & plus elles sont admirables
, & moins l'impreſſion de ce
merveilleux laiſſe à l'ame de tendreffe
& de sentiment exquis dont
ellea besoin , pour eftre touchée ou
charmée de la Musique.
Les Anciens ne ſe ſervoient des
GALANT. 75
Machines que dans la neceſſité de
faire venir quelque Dieu . Encor les
Poëtes estoient - ils trouvez ridicules
presque toûjours , de s'eſtre laiſſez
reduire à cette necessité. Si on veut
faire de la dépense , qu'on la faſſe
pour la beauté du Theatre , qu'on la
faffe pour les belles Décorations dont
- l'usage est plus naturel , & plus
agreable que n'est celuy des Machines.
L'Antiquité qui expofoit des
Dieux àſes Portes , & jufque dans
les Foyers ; cette Antiquité , dis-je ,
toute vaine & crédule qu'elle étoit,
n'en expose neanmoins que fort rarement
fur le Theatre , apres que la
creance en a esté perdue. Les Italiens
ont rétably en leur opera les
Dieux Payens dans le monde , &
n'ont pas craint d'occuper les Hom
mes de cesvanitezridicules, pourvû
qu'ils donnaſſent à leurs Pieces un
D 2
76 MERCURE
۱
pips grand éclat, par l'introduction
de cet ébloüiffant &faux merveilleux.
Ces Divinitez de Theatre , ont
abusé affez long - temps l'Italie.Détrompée
heureusement à la fin , on
la voit renoncer à ces mêmes Dieux
qu'elle avoit rappellez , & revenir
àdes choses qui n'ont pas veritablement
la même juſteſſe , mais qui
Jont moins fâcheuſes , & que le bon
fens avec un peu d'indulgence ne
rejette pas. Ilnous est arrivé au Sujet
des Dieux & des Machines , ce
qui arrivepreſquetoûjours aux Allemands
fur nos modes. Nous venons
de prendrece que les Italiens abandonnent
, & commefi nous voulions
reparer la faute d'avoir eſté prévenus
dans l'Invention , nous pouſſons
iusqu'à l'excez un usage qu'ils
avoient introduit mal- à - propos ;
mais qu'ils ont ménagé avec reteGALANT.
77
10
nuë. En effet nous couvrons la Terre
de Divinitez , & les faiſons dancer
par Troupes , au lieu qu'ils les
faisoient defcendre avec quelque
forte de ménagement , aux occafions
les plus importantes .
Comme l'Arioste avoit outré le
fa merveilleux des Poëmes, par le
buleux incroyable , nous outrons le
fabuleux par un aſſemblage confus
de Dieux de Bergers , de Heros ,
d'Enchantemens , de Fantômes , de
Furies, & de Démons .
L'admire Baptiste ausfi-bien pour
la direction des Dances, qu'en ce qui
touche les Voix & les Instrumens j
mais la constitution de nos Opéra
doit paroiſtre bien extravagante à
ceux qui ont le bon goût du vray-
Semblable , & du merveilleux. Cependant
on court hazard de fe décrier
par le bon goust,si on oſe le faire
paroistre , & ie conſeille aux au-
1
D 3
78
MERCURE .
tres , quand on parle devant eux de
l'opera , de se faire un secret de
leurs lumieres. Pour moy , qui ay
passé l'âge&le temps de me fignaler
dans le monde par l'esprit des
modes, & par le merite des fantaifies,
ie me réfous de prendre leparty
du bon ſens , tout abandonné qu'il
est , & de fuivre la raison dans Sa
disgrace avec autant de détache.
ment, quefielle avoit encorsa premiere
confideration .
Ce qui mefâche le plus de l'enteſtement
où l'on est pour l'opera ,
c'est qu'il va ruiner la plus belle
choſe que nous ayons , laplus propre
àélever l'ame , & la plus capable
de former l'esprit. Concluons apres
un si long Discours , que la conftitution
de nos Opéra nesçauroit guere
estre plus defectueuse ; mais il
faut avouer en même temps , que
personne ne travaillera iamais fi
GALANT
76
1
- bien que Baptifte fur un Suiet mal
conceu, ở qu'iln'est pas aiséde fairemieux
que Quinaut , en ce qu'on
exige de luy .
1
S
Monfieur des Deffens , dont
la naiſſance répond à l'eſprit &
au merite , a renoncé à l'herefie
de Calvin . La ceremonie de ſon
Abjuration ſe fit à Poitiers il y
- a quelques ſemaines . Elle a donné
grande joye à tous les honneſtes
Gens de ce Païs-là, & fait
d'autant plus d'impreſſions fur
beaucoup d'eſprits, que ce Gentilhomme
avoit épousé une Femme,
dans la Famille de laquelle il
'y a eu fept ou huit Miniſtres ,
fon Grand-Pere , fon Pere , fes
Freres , & fes Neveux. Monfieur
de Fontmort , Préſident de
Niort , dont il eſt Parent , a fort
contribué par ſes ſoins à cette
Converfion.Vous ſçavez, Mada
D 4
80 MERCURE
me, par ce que je vous ay dit
dans pluſeurs Lettres , quel eſt
le mérite de ce Préſident ,& celuy
de Madame de Fontmort ſa
femme. C'eſt une Dame tresſpirituelle
, que je reffufcitay
avec grand plaifir , apres qu'on
l'eut fait mourir d'apopléxie vers
le Port de Pile , lors qu'elle revenoit
de la Cour. J'attens toû
jours fon Voyage de l'autre Monde,
que j'ay pris la liberté de luy
demander. Comme elle est infiniment
éclairée, & que ſon ſtile
eſt fort naturel , ce ſeroit pour le
Public une Relation des plus
agreables. Elle a pris beaucoup
de part au changement de créance
de Monfieur des Deffens , qui
eſtant de retour à Niort , y fit
abjurer la méme Heréſie à ſes
Enfans . Sa Converſion a eſté enfin
ſuivie de celle de Monfieur
GALANT. 81
C
de Montaillon ſon frere aîné ,
qui demeure dans une maiſon
de Campagne aux environs de
Niort. Il fit profeſſion à Poitiers
des Veritez Catholiques le 27 .
du dernier mois entre les mains
de Monfieur l'Evêque , en prefence
de Monfieurde Baville,&
d'un fort grand nombre de Perfonnes
de qualité.
Perſonne n'ignore que la Sculpture
n'ait toûjours tenu un rang
confiderable parmy les beaux
Arts ,& que fi les Ouvrages de
Phidias & Praxitele ne ſubſiſtent
plus apres avoir eſté admirez
pendant pluſieurs Siecles , les
I noms de ces Hommes fi excellens
dans leur Art, ſont demeurez
immortels ; mais s'ils ont acquis
beaucoup de gloire en travaillant
ſur le Marbre, le premier
a cet avantage qu'il n'a pas
Ds 1
82 MERCURE
moins réüſſi à bien fondre des
Métaux , qu'à tailler des Pierres.
Il eſt vray qu'à peine voit- on
aujourd'huy une figure antique
de Bronze . Cependant cette Profeſſion
a toûjours eſté , & eſt
encor plus que jamais en uſage ;
mais ſans parler des pertes que
l'on peut faire dans ce travail , il
a de ſi grandes difficultez , & renferme
tant de connoiſſances, que
peu de Gens s'en oſent meſler.
Parmy ceux qui l'on osé faire
dans ces derniers temps , on peut
dire à l'avantage de la France ,
que Monfieur du Val ne le doit
céder à perſonne , & qu'il a connu
parfaitement tous les ſecrets
de cetArt. La mort nous l'a enlevé
, lors qu'il alloit entreprendre
des Ouvrages de la plus haute
reputation ; mais on peut dire
que cette perte eſt reparée, puis
GALAN T. 83
1

que cet Homme merveilleux a
( communiqué ſes plus belles lumieres
à ſa femme, qui a fait ſon
apprentiſſage pendant vingt ans
aupres d'un ſi grand Maiſtre.
Cette illuftre femme, avec le ſecours
de ſa fille, qui a tout le génie
de feu ſon Pere , vient de jetteren
Bronze un Crucifix qui a
ſept pieds de hauteur. Il eſt pour
l'Egliſe des Jeſuites de la Ruë
S. Antoine. Cet Ouvrage eſt forty
de la fonte ſi beau & finer ,
qu'on n'a pû y trouver le moin-
-dre defaut à reparer. Tous les
Connoiffeurs en ſont ſurpris , &
ont peine à concevoir qu'une
femme ait osé faire ſon coup d'elfayfur
un morceau de cette
grandeur.L'ay crû qu'un nom qui
fera bientoſt gravé ſur leMarbre
& fur le Bronze , méritoit bien
une place parmy les Nouvelles
D 6
84 MERCURE
que je vous apprens. Feu Monſieur
du Val a fait preſque tous
lesOuvrages de Bronze qui ſont
àVerfailles . :
Je vous envoye l'Extrait d'une
Lettrequ'on m'a fait voir de
Dourlans , dattée du huitiéme
de ce mois . Elle est d'une Perſonne
de tres-grande probité.
En voicy les termes .
TE E vis icy un des derniers jours du
mois passé, fur lesneufheures du
Soir, un Dragon d'une prodigieufe
grandeur, qui paſſa ſur un coin de
cette Ville , &par deſſus les Citadelles.
Il a esté veu de quantité de
Perſonnes , qui toutes conviennent
que c'en estoit un. L'effroy qu'on en
eut ,fitfonner la Cloche au feu, &
comme on craignit qu'il n'eust pris
dans quelqu'un des Magazins à
Poudre des Citadelles, celuy qui on
GALANT.
85
* a la garde les fit auſſi-tost ouvrir ,
pourse mettre hors de doute . On vit
encor un pareil Dragon paſſer ſur
temême lieu un jour de Dimanche
pendant Vespres , il y a environ
trente - cinq ans , à ce que rapportent
plusieurs Témoins tres - dignes
, de foy .
Di
On s'étonne de voir un Prodige
en l'air , & l'on ne s'étonne
point de voir la corruption des
Moeurs s'augmenter de jour en
jour. Ce déreglement merite que
l'on s'en plaigne , & c'eſt ce
qu'un Inconnu a fait vivement
dans les Vers qui ſuivent.
1
1
T
e
86 MERCURE
:
やややややややややややややや
SUR LE SIECLE
CORROMPU
.
CRrains
Rrains tout de ton Amy, crains
tout de ta Maîtreſſe ,
Iln'est plus de fincerité ,
Le Siecle eft corrompu , l'on n'y voit
que baſſeſſe , ballen
L'on n'y voit qu'infidélité.
Ta bonne-foy n'est plus que foiblef-
Se, oufotife ,
L'intereſt a rendu la trahison per
mise;
L'Honnefte Homme , l'Homme de
bien ,
Se fait une vertu facile ,
Ilneſepare plus l'honneſte de l'utile,
IGALANT. 87
Et quand l'intereſt parle, il n'écoute
plus rien.
Si fon vice produit une heureuse
abondance ,
Il n'y voit plus rien d'odieux ;
Ou s'il est vray qu'il voit l'horreur
de fon offence ,
La douceur qu'il en tire est ce qu'il
voit le mieux ;
Etpourſe derober au remords qui le
zesne,
Il charge le Destin du panchant qui
l'entraine.
Au lieu de l'avoir combatu ,
Il contraint laRaison d'entrer dans
ce qu'il aime ;
Et ne pouvant monter juſques àla
vertu ,
Il la fait descendre elle-méme.
88 MERCURE
Un Scelerat qui voit que tout cede à
Ses voeux ,
Croit que les Loix ne font que pour
les Miserables ,
Quele malheur fait les Coupables
,
Et qu'on n'eſt innocent que lors qu'on
est heureux.
Selon le rang qu'on tient , le crime
fe meſure ,
Il change chez les Grands de nom
&de nature ,
La Iustice chezeux n'est que raiſon
d'Etat ,
Les crimes font permis en bonne politique,
Et toute leur noiceur difparoiſt à
l'éclat
Que la Fortune communique.
JGALANT. 89
?
Il faut pouvoirfaillir , pour pouvoir
pouvoir
s'élever ;
Le bonheur ne fuit plus la timide
innocence ;
Qui forme un grand deſſein , ne
Sçauroit l'achever ,
Que la vertu ne souffre un peu de
violence.
}
Pour monter aux grandeurs , il faut
avoir recours
Ades ménagemens , à de lâche detours
;
Qui ne relâche riedefa délicateſſe ,
Dans tout ce qu'il projette avance
foiblement ;
On n'acquiert point les biens à force
de ſageſſe;
Qui veut les meriter , les obtient
rarement.
१०
MERCURE
Chacun n'a pour objet qu'une fale
avarice;
:
Si voſtre Amy vousfert, il vous vend
Son Service ;
Ce n'est plus lavertu qui regne dans
les coeurs ,
L'usage en est perdu , le Siecle l'a
bannie;
Ce qui devroit venir de la bontédes
moeurs ,
Vient de l'adreſſfe, &du génie.
On croit defon devoir s'estre bien
acquité ,
En montrant ſeulement un air de
probité;
Lereste est inutile , & n'entre plus
en compte.
Tout roule fous un beau dehors ;
Etpour mettre le coeurà couvert des
remords;.
GALANT.
or
Y
On ne met que lefront à couvertde
lahonte.
Pour remédier aux deſordres
dont vous venez de voir la peinture
, rien nepouvoit eſtre plus
utile qu'une Académie nouvelle
, qui commence à s'établir
dans une des celebres Villes du
Royaume. Elle eſt digne de la
probité des premiers Siecles , &
l'honneſteté qui s'y rencontre,
mériteroit que les Auteurs en reeeuſſent
des remercîmens du Public.
On luy a donné le titre
d'Académie aisée, & elle le prend,
parce qu'elle ne ſuppoſe pas ,
comme font toutes les autres de
France , d'Italie , & d'Angleterre
, qu'il faille neceſſairement
pour s'y faire recevoir, eſtre conſommé
dans les belles Lettres,ou
dans les belles Sciences , comme
92
MERCURE
la Phyſique , la Medecine , les
Mathématiques ; il faut feulement
avoir du bon ſens , & aſſés
de loiſir , pour ſe pouvoir aſſembler
toutes les ſemaines une fois
pendant deux heures. Cette
Académie eſt encore aisée , en
ceque ceux meſme qui ne font
pas du Corps , & qui ſe trouvent
dans la Ville , y peuventaſſiſter
une fois le mois ; & ceux qui
n'y peuvent point du tout affiſter
, comme les Perſonnes éloignées
, & les Dames , à qui la
bienséance ne permet pas de ſe
trouver dans ces fortes d'Affemblées
, peuvent prendre part aux
Exercices de l'Academie , par la
communication qu'on leur fait
de ce qui s'y eſt traité , & par
celle qu'ils peuvent faire de leurs
ſentimens à l'Academie, s'ils veulent
ſe donner la peine de les

GALANT.
93
A
a
e
1
écrire , & les envoyer par quelqu'un
qui ſoit du Corps
La fin generale de l'Acade
mie , eſt de travailler ſolidement
à l'éducation de la Jeuneſſe , &
fur toutde ceux qui eſtant de retourde
l'Armée ou desColleges,
paſſent leur vie chez eux dans
l'oiſiveté , & fans aucune occupation
. C'eſt pour cela que l'Academie
eſt compoſée de Pere
de Famille , d'autres Hommes
faits , & de quelques jeunes Gens
affez ſages , pour bien entrer
dans l'eſprit de ceux qui ont fongé
les premiers à fon Etabliſſement.
Le principal moyen qu'elle
ſe preſcrit pour arriver à cette
fin , eſt de faire le caractere de
l'Homme accomply. Cette matiere
eſt ſi vaſte , que quand on
s'aſſembleroit tous les jours , on
ne l'épuiſeroit pas en pluſieurs
94
MERCURE
années. Si toutefois quelqu'un
de la Compagnie a quelque Pies
• ce curieuſe en Proſe ou en Vers ,
il en peut faire part aux autres,
pourveu que celá n'occupe que
peu de temps. Toutes fortes de
Perſonnes , meſme ſans étude,
peuvent eſtre du Corps de l'Academie
, à l'exception de ceux
qui ſont attachez à quelque
Communauté Reguliere. Quand
ceux du Corps y veulent faire
recevoir quelqu'un , ils le propos
ſent à l'Academie , qui opine à
la pluralité des voix ; & fi le plus
grand nombre conclut à le recevoir
, on ordonne à celuy qui en
a fait la propoſition , de l'amener
à la prochaine Aſſemblée ,
& il eſt reçen, ſans faire à l'entrée
ny compliment , ny harangue , &
fans autre ceremonie , finon que
le Préſident & les autres Officiers
GALANT. 95
l'embraffent , & luy font promettre
d'obſerver les Reglemens
de l'Academie. Elle eſt gouver
née par un Preſident, un Affefſeur,
deux ou trois Conſeillers, &
un Secretaire qu'on élit tous les
fix mois , & qui peuvent eſtre
continuez chacun dans ſa Charge
fix autres mois ſeulement. Je
dis, chacun dans ſa Charge, c'eſt
à dire , le Preſident dans celle de
Preſident , mais celuy qui a eſté
dans une Charge , peut en la
quitant eſtre éleu pour une autre
. Il n'y a que ces Officiers qui
ayent des places determinées ; le
Preſident , la premiere ; l'Aſſef
ſeur à ſa gauche ; les Conſeillers
auprés d'eux , & le Secretaire à
-côté , avec une Table devant
foy pour écrire. Tous les autres
renoncent aux pretentions de
preſſeance , & ſe placent comme
t
96
MERCURE
,
ils ſe trouvent. Pour éviter le
trop grand éclat qui pourroit
cauſer quelque deſordre , on ne
s'aſſemble pas toûjours dans le
même lieu , mais ſeulement trois
ou quatre fois de ſuite. Ces Afſemblées
ne ſe font que chez
ceux qui font du Corps , & il eſt
défendu aux Maiſtres des Maiſons
d'y preſenter la collation
& aux autres d'y manger ou boire.
Les fonctions du Preſident
conſiſtent à recueillir les voix
dans les deliberations , & dans
les autres propoſitions qui ſe ſeront
faites , à propoſer les ſujets
que l'on doit étudier pendant la
ſemaine , à changer le lieu de
l'Aſſemblée , & enfin à prendre
foin que les Reglemens ſoient
obſervez . Il opine le dernier , &
il eſt neceſſaire qu'il ait de l'étude.
C'eſt à luy que les Academi
GALAN T.
97
C
demiciens donnent chacun par
écrit ce qu'ils ont étudié ſur les
matieres propoſées. Il doit lire
ces Ecrits , & s'il en eft fatisfait,
il les met entre les mains du Secretaire.
L'Aſſeſſeur opine le premier
, & tient la place du Prefident
en fon abience , comme le
plus ancien des Conſeillers en
ordre de reception , ſuplée à
l'absence de l'un & de l'autre.
Les Conſeillers opinent aprés
* l'Afſeſſeur , & tiennent la main
avec les autres Officiers , à ce
(
1
10
0
que l'Academie ne change point
ſon premier eſprit. Tous ces
Officiers s'aſſemblent à part pour
cela de temps en temps.
Le Secretaire quidoit eſtre un
Homme de Lettres , tient un
Regiſtre où eft marqué d'un côté
le temps de l'Inſtitution de
l'Academie , & celuy de la Per-
Février 1683 . E
98 MERCURE
,
miſſion de s'aſſembler , les noms
des Sujets du Corps de l'Academie
, le jour de la reception de
chacun avec une Copie des
Reglemens ; & de l'autre côté
du même Regiſtre , à toutes les
Affemblées il écrit tous les Sujets
qui ont eſté donnez pour
l'exercice de chacune.Parexemple
, un tel jour on a donné à faire
le caractere d'un Homme accessible.
Il tient auſſi un autre Regiſtre
plus gros , dans lequel il écrit
pendant la ſemaine à fon loiſir,
ou tout au long , ou en abregé
à fon choix , ce qu'il a trouvé de
bon dans les Billets que le Preſident
luy a confignez ,fans toutefois
s'attacher aux termes avec
ſcrupule , ny écrire deux fois la
meſme choſe , ſi elle ſe rencontroit
en deux Billets diférens.Par
exemple , untel jour on atrou-
=
LYON
&
-
GALAN T.
vẻ pour definir
HEQUR DE
l'Acceffie
la boaté Te
c'est celuy qui employe
nerale qu'il a pour tout le mondi
donner à chacun la liberté de l'a.
border , fans crainte d'estre mal re
çen . On a trouvé auſſi pour
actes particuliers de cette vertu ,
- Qu'il ne rebute jamais perſonne ;
qu'il évite soigneusement deparoitre
morne , & chagrin à ceux qui
l'abordent , &c. C'eſt auſſi au Secretaire
à faire l'ouverture de
chaque Aſſemblée par la lectüre
de ce Recueil , aprés quoy le
Preſident demande à la Compa-
= gnie , ſi quelqu'un a quelque
choſe à dire ſur cette meſme
matiere. Cela eſtant fait , il met
entre les mains du Secretaire les
Billets des Particuliers s'il les a
lus , & enfuite donne le ſujet de
la prochaine Aſſemblée , & en
affigne le Lieu .
E 2
100 MERCURE
L'étude que chacun fait pendant
la ſemaine ſur ce ſujet , con-
Aſte à trouver le caractere de la
bonne ou mauvaiſe qualité propoſée
, & cela , par ſa définition
exacte , & par ſes actes particuliers,
ou à trouver divers moyens
pour arriver à la fin que l'on adra
donnée pour ſujet. Par exemple
, pour multiplier les penſées
à l'infiny ſur quelque ſujet que
ce ſoit, pour trouver la ſource de
la beauté des penſées , & c.à quoy
chacun peut ajoûter des plus
beaux traits de l'Histoire , tant
Profane que Sacrée , des Emblémes
, des Deviſes , des Deſcriptions
en Vers, chacun ſelon fon
talent, le tout fans autres ornemens
, & fans s'engager en un
difcours continu. Et pour les
traits de l'Hiſtoire , chaque Academicien
choiſit une Hiftoire
GALANT. 101


une fois pour toutes ; l'un l'Hiſtoire
Sainte , l'autre l'Hiſtoire
Romaine ; un autre les Vies des
Hommes Illuſtres dePlutarque ;
un autre l'Histoire de France,&c.
Chacun ayant fait ſes remarques,
en fait fon raport à la Compagnie,
& dit ſon ſentiment ſans
réfuter ceux des autres . Les Afſemblées
, où ceux qui ne font
pas du Corps de l'Academie ſe
peuvent trouver , s'appellent demy-
publique , parce que chaque
Academicien y peut mener ſes
Amis. Elles ſe font une fois le
mois , & l'on y fait une recapitulation
des Reſultats des trois
dernieres Affemblées .
On ſe borne fort exactement
aux qualitez de l'Homme açcomply
par pluſieurs raiſons .
1. Parce qu'elles font aſſez vaſtes.
2. Parce qu'elles ſont en
E
3
102 MERCURE
priſe à toute forte de Perſonnes
qui ont un peu de bon ſens , ſans
même en exclure ceux qui ſont
fans étude. 3. Parce qu'elles font
les plus utiles . 4.Parce que ſi on y
traitoit d'autres matieres , comme
du Droit , de la Medecine, &c .
les Gens du Palais ne voudroient
parler que des belles Queſtions
du Droit , à cauſe qu'ils s'y feroient
plus d'honneur. Les Phyficiens
en voudroient uſer de
même ſur les curiofitez de Phyfique.
Ainfi chacun tireroit de
ſon côté . Il n'y auroit que de la
diviſion dans l'Aſſemblée. Ceux
qui n'entendent ny le Droit ny
la Phyfique, ny viendroient plus,
& de cette forte on perdroit plus
de Sujets de l'Academie qu'on
n'en gagneroit , ou plûtoſt ce
ne feroit plus la même Academie.....
GALANT.
103
1
Pour vous faire mieux connoître
les utilitez qu'on peut tirer
de celle dont je vous parle,
& qui a pris le titre d'Aifée , il
faut vous donner le Plan du Traité
de l'Homme accomply, qu'elle
a deſtiné pour la matiere de
- ſes entretiens .Pour eſtre un homme
accomply , il faut avoir cinq
qualitez principales , eſtre Homme
de bien & d'honneur , habile
Homme , ou ſçavoir le monde,
Homme de bon ſens , Homme
debel eſprit, & Homme d'étude.
Ces cinq qualitez ſont trai
tées méthodiquement en cinq
Tomes , dont on m'a envoyé le
détail.
c
Le premier , qui eſt L'Homme
de bien & d'honneur , ou la Morale
des honneſtes Gens , eſt divisé en
deux Parties. La premiere eſt
des bonnes qualitez qui entrent
*
E 4
104 MERCURE
dans le caractere d'un Homme
de bien , & qui ſe reduiſent à
quatre principales ; mais celleslà
ſe diviſent& fe fubdiviſent, en
forte que l'on en trouve ſoixante,
chacune deſquelles eft expliquée
en ſept ou huitpetits articles
, dont le premier eſt ſa definition
exacte , & les autres font
fes actes particuliers. Le tout eſt
expliqué par un petitCommentaire
, qui vient en ſuite de chaque
bonne qualité , dont on fait
l'application au Sauveur du monde;
pour faire voir par une indu-
Etion entiere , qu'il eſt le plus
parfait Modele que puiſſentprendre
tous ceux qui afpirent à vivre
en honneſtes Gens , & que
travailler à devenir honneſte
homme, c'eſt travailler à vivre en
Chrêtien . La ſecode Partie de ce
premier Tome, contient ſoixante
i
GALANT.
105
mauvaiſes qualitez oppoſées aux
bonnes , les unes pardefaut , les
autres par fauſſe imitation , &
* expliquées comme les bonnes
#par leurs definitions , & par leurs
actes particuliers. On y ajoûte
une Liſte de 168. qualitez tant
bonnes que mauvaiſes , dont on
ne donne que les definitions ,
& toutes ces qualitez ſont traitées
de forte , qu'elles ne ſont
pas plus propres aux Perſonnes
d'un ſexe qu'à celles de l'au-
0
tre.
Le ſecond Tome, qui eſt L'habile
Homme , ou la Science du Monde
, eft diviſé en trois Parties. La
premiere , qui traite des devoirs
de la vie civile mis en Methode
, ſuppoſe que la civilité
eſt une vertu par laquelle
nous témoignons aux autres
que nous les honorons autant
Es
106 MERCURE
que nous y ſommes obligez , &
plus encore ; & comme cela ſe
fait en trois façons principales ,
en faiſant connoître aux Gens
que nous avons pour eux du
reſpect , de l'eſtime , & une honneste
affection , cette premiere.
Partie eſt diviſée en trois autres
, qui ſont des marques d'eſtime
, de refpe& & d'une
honneſte affection ; où il eſt traité
au long du compliment fincere
, non ſeulement en general ,
mais en détail , comme du compliment
de louange , d'approbation
, d'aplaudiſſement , des titres
d'honneur & de parenté, des
circonlocutions de reſpect , des
manieres refpectueuſes de ſe
plaindre , de répondre à une
plainte , de contredire , de faire
les corrections , de les recevoir ,
de recevoir les avertiſſemens , les
GALANT.
107
| mépris , les injures , les rebufades
, de demander une grace , ou
une choſe deuë , de refuſer, d'offrir
ſon ſervice , un preſent , un
I repas , d'accepter ou de refuſer
de ſemblables offres. Il y eſt auſſi
traité des preſſeances , du pas ,
de la belle place , du ſalut , des
reſpects que les Enfans doivent
à leurs Peres , Meres , &c. des
reſpects eſſentiels & indiſpenſables
qui ſe doivent pratiquer
avec tous , même avec les Amis
les plus familiers ; des reſpects
que les Serviteurs doivent à leurs
Maiſtres , les Hommes aux Dames
,& les Dames aux Hommes;
des reſpects accidentels , & dont
on ſe peut diſpenſer. Ces deux
premiers Traitez ſont conclus par
deux Chapitres , l'un de pluſieurs
façons de parler , qui font
contre le reſpect , & qui toute
t
1
E6
108 MERCURE
د
fois font en uſage parmy lesGens
du commun ; & l'autre du filence
reſpectueux . Il y a dans cette
premiere Partie un troifiéme
Traité qui eſt des marques
d'affection ou du compliment
cordial , en general & en détail
, comme du compliment de
complaiſance , de bienveillance
, de congratulation , de condoleance
, de confolation , de remerciement
, & de gratitude ;
des vifites d'honneur , tant actives
que paſſives ; des marques
d'affection qui ſe peuvent mêler
dans les corrections , avertiffemens
, plaintes , reproches,
éclairciſſemens , reprimandes ;
de la bonne & de la mauvaiſe
grace en general & en particuliers
, felon les diverſes occafions
, comme à table , affis,
debour avec les Superieurs ,
GALAN T. 109

Et Egaux , ou Inferieurs ; des ceremonies
aux viſites qu'on rend,
tou que l'on reçoit , & particulierement
de celles que les Hommes
doivent pratiquer à l'égard
et des Dames , & de celles des
Dames à l'égard des Hommes ;
dce que l'on doit obſerver de particulier
dans les Lettres qu'on
écrit. Voicy ce qui eft contenu
dans la ſeconde Partie du
ſecond Tome , qui eſt de la Politique
legitime , ou l'art de s'accommoder
à toute forte d'eſprits ,
pour traiter d'affaires utilement &
avec honneur. 1. Regles generales
de prudence. 2. Dénombrement
des inclinations generales
des Hommes , ſur leſqueliles
il faut prendre ſes mefures
. 3. Inclinations & moeurs
particulieres des Hommes , felon
la diverſité des conditions, 1
IIQ MERCURE
avec des regles & des conduites
particulieres pour tous ces
égards . 4. Conduites diverſes ſelon
la diverſité des temperamens.
5. L'Art de connoiſtre les genies ,
& les humeurs , ou conduites à
l'égard des Inconnus. 6. Conduites
particulieres à l'égard des Enfans
, où l'art d'élever la jeunef
ſe , en qualité de Gouverneur ,
Gouvernante , Pere , Mere , Regent
, Regente , Precepteur. 7.
Conduites particulieres pour le
gouvernement ſpirituel , en qualité
d'Eveſque , Curé , Confefſeur
, ou Superieur de Communauté.
8. Conduites pour faire
des Amis , pour les conſerver ,
pour les regagner , pour reconnoître
les ennemis cachez , &
pour penetrer leurs mauvais defſeins
. 9. Conduites pour empécher
que les Envieux ne decou-
C
GALAN Τ. II
vrent nos ſentimens , ou l'art de
la diffimulation legitime . 10.Conduites
particulieres des Hommes
avec les Dames , & des Dames
avec les Hommes. La troifiéme
Partie du même Tome , qui eſt
l'Art de converfer , ou les agrémens
de la conversation contient. 1. Regles
generales. 2. Ce qui plaiſt ou
déplaît pour l'ordinaire dans la
conversation , & les ſources cachées
de ces choſes. 3. Pratique
( de la complaiſance , de la condefcendance
, du ſupport. 4. Le
choix des matieres dans la converſation.
5. Regles particulieres
pour les diverſes eſpeces de converſation
, comme ſerieuſe , mo
■ rale , politique , devote enjoüée
, brillante , délicate , & c .
6. Conduites pour la converſation
contentieuſe , qui eſt la dif-

pute.
د
f
112 MERCURE
Le troiſiéme Tome , qui eſt
l'Homme de bon sens , ou la forte
Rhetorique , eſt en partie un abregé
de la Logique de l'Ecole , &
de l'Art de penſer ; mais ce qui
en fait les plus longs Chapitres,
eſt un ramas de reflexions , &
de methodes pour la conduite
du jugement , qui ne ſe trouvent
point dans les autres Livres
, comme une onzième Catégorie
( qui eſt celle du non
Eſtre ) laquelle eſt de tres- grand
uſage. Une regle unique pour
faire toutes fortes d'argumens
en bonne forme , & pour reconnoiſtre
ceux qui n'y ſont
pas , & ceux qui font fallacieux.
Cette regle eſt toute
diférente de celle qui eſt dans
l'Art de penſer. D'autres regles
particulieres , pour éviter
les faux jugemens qui ſe font
GALANT.
113

e
par l'illuſion des belles, mais fauffes
apparences , par les préjugez
trompeurs, par la confuſion des
objets generaux , ſoit entre eux ,
foit avec les idées particulieres ,
ou'des fauſſes idées avec les veritables
, ou de l'acceſſoire avec
le principal , ou de la ſubſtance
d'un fait avec ſes circonstances ,
ou des faufſes conſequences avec
les antecedens. Diverſes regles
pour la juſteſſe dans les raiſonnemens
, pour éviter les fautes
de jugement dans les demandes
, & dans les réponſes , dans
le choix des opinions probables
, dans nos croyances , dans
nos eſperances , dans nos craintes
, dans nos deſſeins ; àl'égard
des évenemens futurs incer
tains , dans la prétenduë oppoſition
que le vulgaire trouve
entre la ſpéculation , & la
114 MERCURE
pratique. Une Liſte des premiers
principes du bon ſens , des faufſes
perfuafions , des ſentimens
forcez , des empefchemens à la
perfuafion , & de leurs remedes .
Pluſieurs autres Regles pour
convaincre entierement.
Comme la beauté de l'eſprit
conſiſte à eſtre fécond en pen- a
ſées ſur toute forte de ſujets , o
fans en excepter les plus ſteriles; 10
à les avoir belles, & à donner un a
beau tour à ce qu'on dit , le quatriéme
Tome eſt diviſé en trois
Parties, dont la premiere eft compoſée
de treize Methodes generales
, & de cinq ou fix particulieres
, pour avoirun nombre innombrable
de penfees fur toute
forte de ſujets , & principalement
ſur les matieres Prédicables
, fur les Morales , & fur les
Politiques. Elle a pour titre l'Art
GALANT.
1151
de la fecondité de l'Eſprit. La
Eſeconde eſt l'Art des belles & folides
penſées, qui conſiſte en diverſes
reflexions ſur les diverſes
fources de la beauté des penſées ,
d'où l'on a tiré des regles pour en
faire quantité ſur quelque ſujet
que ce puiffe être , tant par imitation
que de ſoy- même , ce qui
corrige le vice qui ſe pourroit
trouver dans la premiere Partie .
La troiſiéme eſt l'Art du beau
tour, où le ſtile delicat & galant
eſt mis en methode , & où l'on
donne à l'eſprit diverſes ouvertures
qui le rendent fecond en
beaux tours .
LecinquiémeTome eſt L'Homme
d'étude , ou l' Art de cultiver fon
esprit en étudiant , & celuy des autres
en enseignant, pour pouvoirfaire
aisément, &faire faire aux autres
avec lamêmefacilité de grands
116 MERCURE
progrez dans l'étude, tant des Langues
que des Sciences. Il eſt diviſé
endouze Parties. La premiere eſt
l'Art de lire les bons Autheurs ,
& contient les reflexions qu'il
faut faire fur les termes , ſur les
propoſitions , ſur les preuves ou
argumens , fur tout le tiſſu d'un
Diſcours pour en mieux penetrer
le ſens , pour en découvrir
les beautez cachées , qui ne paroiſſent
pas aux yeux du vulgaire,
& par conſequent poury trouver
plus de plaiſir. La ſeconde,eſt
l'Art d'ouvrir les eſprits ſelon la
diverſité du génie . On y trouve
une methode pour enſeigner
quelque Langue , ou quelque
Science que ce ſoit , en jouant
foit à des Jeux où l'on eſt aſſis
comme les Cartes , les Dames ,
foit àdes Ieux de converſation ,
ou àdes leux de mouvement mo-
2
>
S
e
GALANT. 117
deré, comme les Quilles, la Boule,
le Billard , le Palet , & c. La 3 .
eſt l'Art de la netteté ou clarté
du ſtile. La 4. contient les remarques
du peu de progrés qu'on fait
■ ordinairement dans l'étude des
Sciences & des Langues , & les
-remedes à ce qui peutempêcher
qu'on n'en faſſe davantage. La 5 .
- renferme d'autres remarquesdes
vices d'eſprit , tant naturels ,
qu'acquis dans les études , avec
- leurs remedes . La 6. eſt une Liſte
des principales choſes quicorrompent
lejugement. La 7, contient
diverſes loix de la diſpute.
La 8. eſt une methode particuliere
pour conferer avec les Heretiques.
La 9. expoſe les contremines
politiques de la chicane.
La 10. eſt une methode
pour faire de recueils. La 11 .
en eſt une pour compoſer une
118 MERCURE
1
Prédication ; & la 12. eſt un Dictionnaire
par ordre alphabetique,
qui fert auſſi de Table à tout
l'Ouvrage. Il est compofé de tous
les principaux termes qui s'y
trouvent , & de pluſieurs autres
qui s'employent ordinairement
dans les Diſcours moraux , fpirituels
, & politiques. Chacun de
ces termesy eſt expliqué par ſa le
définition exacte , par ſon étimologie
quand elle ſe trouve , par
ſes ſinonimes , par ſes épithetes ,
ou attributs propres. Plus , chaque
terme generique y eſt divifé
en fes eſpeces , & en ſes diférences
ſpecifiques , & même accidentelles
; par exemple , Foy
vive ou morte , humaine ou divine.
A chaque cauſe , on ajoûte
les effets qu'elle peut produire ;
à chaque effet , les cauſes d'où il
peut proceder ; aux accidens ,
GALANT.
119
leurs objets , leurs ſujets , leurs
manieres de regarder leurs objets
, leurs principes , leurs fins ;
aux qualitez bonnes ou mauvaiſes
, leurs marques , leurs apparences
vrayes ou fauſſes , leurs
oppoſez ; aux ſignes , ſimboles
ou figures , on ajoûte les choſes
qu'elles fignifient , comme à la
Mer, l'inconftance; aux choſes
figurées , leurs figures ; & à la
fin , il y a un Traité des divers
uſages que l'on peut faire de ce
Dictionnaire , comme le moyen
de trouver les raiſons ſolides d'un
nombre innombrable de chofes
dans toutes les Sciences ; tous les
degrez d'eſtre d'un ſujet , toutes
les convenances , & les diferences
qu'a ce ſujet , avec quantité
d'autres , &c. Iugez , Madame ,
par la beauté de ce Plan , quelle
utilité le Public doit recevoir des
120 MERCURE
Conferences que feront ces nouveaux
Academiciens, fur tant de
choſes qui peuvent ſervir à former
l'eſprit de l'Homme , & à le
rendre parfait.
Le leton de la Maiſon de Madame
la Dauphine m'ayant été
donné trop tard le mois paffé , je
ne pûs le mettre dans ſon rang
parmy les autres . C'eſt ce qui m'a
obligé à le faire graver ſeul . Le
Portrait de cette Princeſſe eſt à
la face droite . On voit au Revers
une Aigle ſur ſon aire avec ſon
Aiglon , & ces paroles.
PROLEM DAT JOVE DIGNAM.
Comme on peut dire que l'Aigle
fait des Petits dignes de Iupiter
, qui eſt le plus grand des
Dieux , puis que nous apprenons
de la Fable, que cet Oiſeau
a été choisi pour le ſervir, l'accompagner
& porter la foudre ;
de
1
Lepaume
CHRIST
DE
DIGNAM
PROLEM DAT
1683
7
LYON
GALANT. 121
de même Madame la Dauphi
ne , en donnant la naiſſance à
Monseigneur le Duc de Bour
gogne, donne au plus grand Roy
du Monde , un Fils qui fera un
jour digne de l'accompagner
dans toues ſes entrepriſes ,
gne enfin de porter partout la
terreur de ſes Armes. On a trouvé
cette Deviſe tres-belle . Elle
eft de M l'Abbé Tallemand le
jeune.
&di-
La Ville de Roüen ayant changé
ſes Armes , & pris un Navire
au lieu du Mouton qu'elle portoit
,a fait auſſi battre des letons .
Ils ont eſté gravez par Monfieur
Loire.
4
Il me reſte à vous parler des
letons que les Agensde Change
& Banque de Paris ont fait graver
cette année pour leur Communauté
. On y voit d'un coſté
Février 1683 .
:
F
122 MERCURE
la Bonne-Foy , ayant à ſes côteż
la Renommée & l'Abondance.
Ces paroles font autour , Utrum
que tuetur in una, pour faire connoiſtre
que par le moyen de la
bonne- foy qui regne dans le
commerce , on conferve l'abon
dance & la réputation . La Pru
dence eſt ſur le Kevers , avec des
Perles , Pierreries , & autres rite
cheſſes aupres d'elle , & ces pa
roles, Etfervat, & auget . L'appli
cation en eſt aisée .
Cette Compagnie dont la
France tire de grandes utilitez ,
fut établie ſous le Regne de
Charles IX. Sa principale fontion
eſt de ménager avee pru
dence le crédit de tous les Gens
d'affaires & de commerce ,
faire triompher par tout la bon
ne- foy, d'empefcher les manquemens
de parole , les fauffetez , &
L
de
GALANT 123
tous les deſſeins de ceux qui
pour réüffir voudroient employer
la fraude. Il n'y a peut- être point
-de Profeſſion au monde , dansla
quelle il foit neceſſaire d'avoir
plus d'eſprit & de penetration .
Ceux qui font de ce Corps ont
affaire tous les jours à toute for
tede Gens ,& de diférens carac
cteres pour le génie , & pour la
maniere de traiter. Il faut qu'un
Agent , pour être habile, ſoit naturellement
honneſte Homme ,
s'il veut s'attirer la confiance &
la confidence de tout le monde.
Sans cela , il eſt impoffible qu'il
faſſe rien, tant il y a de délicates-
- ſe dans cet Art .
Ie vous ay dit la derniere fois ,
en vous parlant des Ietons du
- Tréſor Royal , qu'il en falloit
deux mille fix cens d'argent ; j'ay
dû vous dire , vingt- fix mille.
F 2
124
MERCURE .
On a ſouvent demandé pourquoy
Mercure prenoir le nom
de Galant , luy qui n'eſtoit en
réputation parmy les Dieux , que
de ſçavoir s'acquiter d'un meſſage
avec adreſſe. Monfieur Perry
de Compiegne , qui eſt ſans
doute Amy de ce Dieu , en a
donné la raiſon dans les Vers
qui ſuivent.
:
GALANT .
125
MERCVRE
- NOMME' GALANT
PAR LES DIEUX.
TN jour les Dieux estant à
table ,
Se mirent tous de belle humeur ,
Chacun rioit du meilleur de fon
coeur ,
Et prenoitſoin d'y paroître agreable.
Momus , comme on Sçait , grand
parleur , :
Pendant toute cette ripaille
Parla beaucoup , mais ne dit rien
qui vaille ,
Et celuy fut un grand malheur.
Mercure qui pour lors tout chargéde
nouvelles
F3
126 MERCURE
Venoit de courir les Ruelles ,
En fit un conte àla celeste Cour,
Et l'entretint si bien desſecrets de
l'amour ,
Quejuſques aurecit de la moindre
avanture
Chacun admira Son talent.
Auſſi depuis ce temps Mercure
Lut nommé Mercure Galant.
Une fort aimable Perſonne , à
qui mille belles qualitez attirent
une eſtime generale , voulant jo
donner des marques de ſon ſou- d
venir à une Amie pleine de mérite,
dont la Feſte s'approchoit ,
pria le plus excellent Homme C
que nous ayons pour l'Angelique,&
à qui les plus beaux Ouvrages
ne coûtent que la peine
de les écrire,de préparer un Concert
exprés, pour aller ce jour-là
donner une Serenade à cette
GALANT 127
1
Amie, qui demeuroit dans ſon
Voisinage. CeConcert fut compoſé
de deux Angeliques , d'un
Deffus , &d'une Baſſe de Viole.
Celpyoqui fitoles Pieces n'eut
beſoin que de la Belle , & de luy
pour les executer ſur l'Angelique.
Le Deffus & la Baſſe de
Viole, furenttouchez admirabletheno
par deux Perſonnes choifies
pour cela. La Belle , pour
pouffer plus loin la galanterie ,
jaignis un Bouquet à la Serenade
Ce Bouquet a été fortjapprouvé.
Jamais onn'en vit aucun
d'une invention plus finguliere.
C'eſtoit un Mont Parnaffe , fur
le haut duquel on voyoit Apol-
Jon,qui invitoit fes Sooeurs à chanter
les loüanges d'une nouvelle
Muſe, dont il vouloit qu'on celebraſt
cejour-làlaFefte. Les Mufes,
pour fatisfaire leur Souverain,
F4
128 MERCURE
& pour ſe contenter elles-memes,
deſcendoient de la Montagne,
afin de venir complimenter
cette illuſtre Soeur , & luy
prefenter chacune un Bouquet.
Quelques-unes des plus empreſſées
paroiffoient au bas de la
Montagne , en êtat de la prier
de vouloir accepter le Cheval
Pégaſe. Lienjouée Erato étoit de
ce nombre. Il ſembloit qu'elle
plaiſantaſt l'amour du perſonna
ge de Palfrenier de Pégaſe ,
qui joüoit dans cette occafion),
& que l'amour luy faifoit iconnoiſtre
qu'apres avoir tenté toutes
choſes inutilement pour devenir
des Amis de la charmante
Perſonne qu'on regaloit du
Bouquet , il avoit voulu voir s'il
ne pourroit point avoir une entrée
libre chez elle , en conduifantde
Bagage du Parnaffe , &
GALANT.. 129
portant fur fondos dans ſonCarquois
l'Eponge , l'Etrille, le Peigne
, & les autres uſtanciles de
la Toilete du Cheval aîlé. Il tenoit
en main Pégafe , qui avoit
- par deſſous ſes aîles deux Paniers
d'Armée , dont l'un eſtoit plein
de fleurs d'Orange ,& l'autre de
✓ Chanfons &de Billets doux des
- neuf Soeurs. Le Parnaſſe eſtoit
= orné d'un nombre infiny de
fleurs naturelles , les plus rares
de la ſaiſon. Apollon joignit à
tout ce que je viens de vous
dire , un magnifique. Bouquet
de fleurs artificielles , enrichy
de Perles , de Diamans , d'Emeraudes
, & de Rubis. Un Roffignol
eſtoit placé ſur le haut
des fleurs. Toutes choſes étant
preſtes , & la veille de la Fête
venue , on ſe rendit ſur les onze
heures du ſoir chez la De-
1

FS
130
MERCURE
moiſelle , pour qui le Concert avoit
été préparé. Une de ſes Soeurs
avoit pris le ſoin de tout ce qui
eftoit neceſſaire , pour empefcher
qu'elle ne s'apperçeuſt du
deſſein que l'on avoit. On la laifſa
s'endormir , aprés quoy Apollon
, les Muſes , la Déeſſe Flore,
l'Amour & Pégaſe , furent placez
dans ſon Antichambre , avec les
Perſonnes qui estoient de cette
Fête. On fit entendre auffi-tôt
une Symphonie tres-douce. Elle
fut ſuivie de pluſieurs Pieces que
fon joua , leſquelles finies , la
Belle qui donnoit la Serenade, &
qui a la voix admirable , chanta
quelques Vers à la loüange de
fon Amie . Les Muſes ne demeuferent
pas muetes. Il ſe fit entreelles
un Dialogue aſſez long,auſſi
bien qu'entre Erato & l'Amour.
L'aimable Endormie s'éveilla au
GALANT. 131
bruit de cette Muſique , & en
même temps ayant pris une Indienne
, elle ouvrit ſa Chambre,
& paſſa au lieu où la Serenade
ſe donnoit. On recommença les
Pieces qu'on avoit déja joüées,
&le Concert achevé , les honneſterez
reçeuës & renduës , le
Parnaffe & le Bouquet veus , les
Paniers vuidez , les Billets doux
leûs , & ceux des Muſes chantez ,
on ſe ſepara avec toutes les marques
poffibles d'une reciproque
fatisfaction. La belle qu'on avoit
fi galamment regalée , pria tous
ceux de la Compagnie de venir
le lendemain en recevoir ſes re-
- mercimens. On ſe rendit chez
- elle le foir , &l'on ytrouva deux
- Illuſtres du Siecle , l'un pour le
Claveffin , Kautre pour le Lut.
Aprés qu'ils ſe furent fait admirer
longtemps par la beauté , &
F6
132 MERCURE
par la délicateſſe de leur jeu , on
vint avertir que l'on avoit fervy
le Soupé. On entra auſſi tôtdans
une autre Chambre , que l'on
trouva toute parſemée deTubereuſes
, & de fleurs d'Orange. Le
Lieu ſembloit enchanté , tant
l'odeur qu'elles jettoient eſtoit
agreable . A main gauche en entrant
dans cette Chambre , on
voit unAlcove , au fond duquel
eſtoit une Table , où l'on avoit
placé le Parnaſſe , & le riche
Bouquet d'Apollon. Aux deux
côtez , & au devant, eſtoient plufieurs
Pots de Tubereuſes , dont
les fleurs ſe joignant par le haut,
formoient une eſpece de Couronne.
Le cintre de l'Alcove , &
tout le tour de la Chambre ,
eſtoient garnis de Feſtons de
Fleurs , & il n'y avoit point de
Miroirs , de Luftres , de Cabi-
C
1
Π
GALANT.
133
nets , de Porcelaines , de Girandoles
, de Verres , & de Flambeaux
, qui n'en fuſſent ornez
ou remplis. Ces Fleurs au devant
de l'Alcove , eſtoient mêlées de
flames d'or , & aux deux côtez
on avoit mis des Deviſes pour
chacundes Conviez. Aprés que
l'on fut un peu remis de l'étonnement
où tant de galanterie
avoit jetté l'Aſſemblée , on fe
mit à table , & en meſme temps
on vit entrerdeux Déeſſes , qu'on
pouvoit croire Amies du Printemps
, qu'elles repreſentoient
fort bien. Elles estoient ſuivies,
de deux jolies Filles , portant des
Baffins chargez de Couronnes
de fleurs , dont les Conviez eurent
tous la teſte ornée. Ces
Couronnes estoient diferentes,
& faites avec tant d'art , que
tout le monde cria que Flore
134
MERCURE
elle-même s'en eſtoit mêlée. Cet
ornement donna une nouvelle
grace à la Compagnie. Le repas
fut propre , délicat,& abondant;
& comme chacun ſe trouva de
belle humeur , on chanta plufieurs
Chanſons qu'on fit inpromptu
, & qui le firent durer
juſques à minuit. Au ſortir de
table , tous ces Illuftres tinrent )
leur partie dans unConcert general
, qu'ils executerent avec
autant de juſteſſel que s'ils l'a
voient longtemps concerté. Le
jour estoit preſt de commencer
quand on ſe quitta ,&on ne peut
eſtre plus content que les deux
Amies le furent l'une de l'autre.
:
Je vous ay promis la deſori
ption du nouveau leurdesConqueſtes
du Roy , que Monfieur
Jaugeon fait voir cette année à
GALANT. 1351
la Foire de S. Germain. It fert
deBordure au leu du Monde , &
comprend les priſes des Villes,&
les Bataillesdonnées depuis celle
de Rocroy , juſqu'à l'entrée de
nos Troupes dans Caſat ; le tout
dans un ordre Chronologique ,
avec les noms de ceux qui ont
fait ces fameuſes Actions. Les
petits Tableaux où toutes ces
choſes ſe trouvent , font entrecoupez
fur la premiere Platebande
, de petites Statuës de toutes
les héroïques vertus du Roy , par
raport à toutes les Nations de
l'Europe , qui ont au deſſus d'el
les les Armes de leur Souverain,
&au deſſous leur Deviſe , & les
Ordres de Chevalerie les plus
confidérables de leurs Etats. Sur
la ſeconde Platebande,les Actions
du Roy ſont continuées au def
fous de Figures qui marquent
136 MERCURE

chaque Nation Etrangere , avec
le nomdu Prince qui la gouverne
,& le temps qu'il a commencé
de regner. La troifiéme Platebande
eſt d'une ordonnance pareille
à la premiere , c'eſt à dire
que les Actions du Roy y font
placées de même , entrecoupées
de Figures , qui repréſentent au a
lieu des Vertus , les Plaiſirs dominans
des diferentes Nations de
l'Europe , leurs inclinations , les
découvertes qu'elles ont faites ,
& les Inſtrumens de Muſique
qu'elles touchent le mieux. Cette
troifiéme Platebande qui finit
par la Paix de 1668. tient ainſi
que la premiere à celle où eſt le
Jeu , qui contient quatre Cadres,
où ſont les grandes Conqueftes
que Sa Majesté a faites depuis
1672. fur la Hollande , l'Alles
magne, l'Eſpagne,& l'Italie,avec
GALANT.
37
les Combats de Terre & de Mer
- qui ſe ſont donnez.. Outre les
quatre Cadres qui renferment
toutes ces choſes , il y a neuf
Tableaux qui entrecoupent les
Platebandes repréſentant le Paffage
du Rhin , & les Batailles
de Mont- Caſſel , de Senef , de
Zintzin , de Stromboli , d'Agoſta,
de Palerme , & de la Tamiſe.
Toutes ces choſes qui forment
de Jeu des Conquestes du Roy ,
s'apprennent par le moyen d'une
Bille , qu'un reffort chaſſe dans
un Mail couvert d'un Berceau ,
afin de n'empêcher pas l'exerci-
- ce du leu du Monde. La Bille fait
tout le tour de la Table où ſont
ces deux Jeux , & en paffant ouivre
quatre Portes poſées à l'extremité
des quatre Cadres , où
font les dernieres Conqueſtes de
1:38 MERCURE
Sa Majeſté. Quand ces Portes
s'ouvrent , elles font tourmayer
une autre Bille dans chacun des
Cadres, & cette Bille s'apreſte au
hazard. Ainfi par un Jeu aifé ,
innocent,& agreable,on a le plaifir
de connoître les plus grandes
Actions qu'on ait jamais faites
dans l'Europe , avec ce qui s'y
trouve de plus grand , & de plus
confiderable , par raport à toutes
les Nations.
Ceux qui font le plus de bruit
pendant leur vie, ne fontpas toû
gours ceux qui meurent avec le
plus grand éclat. Monfieur le
-Comte de Shaffsbury eſt de ce
nombre , puis qu'aprés avoir été
tant qu'il a vécu à la teſte de
divers Partys , & joüé quantité
deperſonnages ſur le Theatre du
Monde , il eſt mort à Amſterdam
où il s'eſtoit retiré, parce que
GALANT. 139
1
l'Angleterre jouit aujourd'huy
d'une heureuſe tranquillité , &
qu'un état ſi paiſible, eſt ſouvent
- funeſte à ceux qui n'aiment pas
- le repos . CeComte en eſtoit ennemy.
Il avoit efté Secretaire de
feu Cromvel. C'eſt aſſez pour
faire connoître qu'il devoit avoir
de l'eſprit ; mais que cet eſprit
eſtoit à craindre. Il fut creé Lord,
ou Pair du Royaumed'Angleterre
en 1660. & Comte en 1672 .
On le fit en ſuite Chancelier &
Preſident du Conſeil Privé. Ses
entrepriſes continuelles luy a
voient fait perdre ces deux grandes
Charges . Il a eſté mis ſouvent
dans la Tour de Londres ;
mais quand on s'eſt fait un grand
nombre de Creatures,& qu'avec
beaucoup d'efprit on ade la hardieſſe
& de l'intrepidité , on trouve
preſque toujours les moyens
J
1
140 MERCURE
de ſe tirer des plus méchantes
affaires . Une maladie l'a emportée
en fort peu de jours.
Nous avons perdu Madame
la Chanceliere Seguier , morte
icy dans ſon Hôtel le ſixiéme
de ce mois. Sa vertu & ſa pieté
n'ont pas paru avec moins
d'éclat dans ſes derniers jours ,
qu'elles en onteu pendant tout
le cours d'une vie auſſi illuftre
qu'on la veuë heureuſe & longue.
Elle étoit âgée de quatrevingts
huit ans , & l'on peut dire
qu'elle les a tous paſſez dans un
exercice continuel de devotion
&de charité . Les larmes de tous
les Pauvres en ſont des marques
d'autant plus glorieuſes ,
qu'elles ſont ſinceres . Elle leur
faifoit donner tous les ans un
quart de ſon revenu . Les derniers
ſoins qu'elle eut en mourant , &
E
C
GALAN T. 141
les dernieres paroles qu'elle pro
- nonça , furent pour eux ; car
quoy qu'elle mouruſt dans le
ſein de ſa Famille , environnée
detous ſes Enfans qu'elle aimoit
tres - tendrement , & qui ne pou
voient luy déguiſer leurdouleur ,
elle ne ſe ſouvint , & ne parla
que des Pauvres.
1
:
Vous ſçavez qu'elle estoit
Veuvede Meffire Pierre Seguier,
Duc de Villemor , Comte de
+ Gien , Commandeur des Ordres
du Roy , Chancelier & Garde
des Sceaux de France , qui
@ mourut il y a onze ans. Vous
le nommer , c'eſt vous faire
ſon éloge. Vous n'avez pas oublié
que la France l'a regreté
comme un des plus grands
Hommes de ſon ſiecle , élevé par
ſon ſeul mérite à la plus haute
dignité du Royaume , apres
S
142
MERCURE
avoir paſſé par tous les grands
Emplois de la Robe. Il a eſté qua
rante ans Chancelier , honoré
de l'amitiéde deux Roys , au fervice
deſquels il a eu un attache
ment inviolable , chery des Peu
ples , & admiré de tout le monde.
Je ne vous dis point qu'il avoit
un gouſt merveilleux pour les
Lettres , &une eſtime particuliere
pour tous ceux qui en font I
profeffion. Il fuffit de vous faire
ſouvenir qu'il eſtoit Protecteur
de l'AcademieFrançoiſe , qualité
ſi glorieuſe , que le plus grand :
Roy du Monde a bien voulu la
prendre aprés luy.. :
Il eſtoit d'unedes plus nobles ☐
&des plus anciennes Maiſons du
Païs de Quercy, où le nom de
Seguier a eſté illuſtre dans l'E
pée , long-temps avant qu'il l'ait
eſté icy dans la Robe , où par
GALANT.
141
le merite de ceux qui l'ont porté,
il a eſté élevé au comble des honneurs
& des dignitez
On n'a rien veu depuis fort
longtemps d'auſſi magnifique, ny
d'auffi auguſte , que le Spectacle
de la Pompe funebre qui ſe fit
pour Madame la Chanceliere Se
guier , dans l'Egliſe de S. Euſtache
le Vendredy 12. de ce mois.
-Toutes les Perfonnes de la premiere
qualité y estoient,Mada
me la Chanceliere ayant eſté alliée
par ſes Enfans preſque à tout
-ce qu'il y a de plus grand, & de
plus illuftre dans le Royaume.
Elle avoit deux Filles , Marie &
Charlote Seguier. Marie épouſa
en premieres nôces Cefar du
Cambour , Marquis de Coifling
Lieutenant General desArmées
du Roy, Colonel General des
Suiffes & Grifons , tué au Siege
et
144
MERCURE
d'Aire à l'âge de 28. ans , lors
qu'il alloit eſtre honoré du Bâton
de Maréchal de France. Je
vous ay tant parlé de cette Illuſtre
Maiſon , où toutes les Vertus
ſemblent eſtre naturelles &
hereditaires , que je ne croy pas
devoir repeter icy ce que perſonne
n'ignore. De ce premierMariage
ſont venus Armand du
Cambout , Duc de Coiflin , Pair
de France , en qui la bravoure , D
la grandeur d'ame , la fermeté
de courage, la fincerité , la bonne
foy , & toutes les Vertus qui
peuventrendre illuſtreunHomme
de ſa qualité fe trouvent
avec un fort grand éclat ; Pierre
du Cambout de Coiflin , Evefque
d'Orleans, Abbé de S. Vi
Etor , & premier Aumônier du
Roy , regardé de tout le Clergé
de France comme un des plus
ſages,
GALANT.
145
ſages , des plus vertueux , & des
plus éclairez Prélats qui le compoſent:
& Charles du Cambour,
- Chevalier de Coiflin , digne de
deux Freres fi illuſtres .
こMonfieur le Duc de Coiflin
a épousé Magdelaine du Halgret
-de Cargrais , Heritiere d'une
grande & ancienne Maiſon de
Bretagne. La pieté , laivertu ,
l'efprit & la conduite de cette
Dame , ſont encor plus recom
mandables , que les grands avan
tages qu'elle a du coſté de la Nature
, & de la Fortune. Elle a
- pour Enfans Pierre de Coiflin
Colonel d'un Regimentde Ca-
1 valerie. ( Son merite eſt connu
de tout le monde. Il s'eſt ſignalé
en pluſieurs occafions , & jamais
fils ne ſuivit mieux les glorieux
exemples d'un Pere auſſi
generalement eſtimé que l'eſt
Février 1683 . G
146 MERCURE
Monfieur le Duc de Coiſſin. )
Henry- Charles du Cambout
Abbé de Coiflin , reçeu en ſurvivance
de la Charge de Premier
Aumônier du Roy , & dont l'érudition
& la ſageſſe éclatent
déja , quoy qu'il foit encor fort
jeune ; & Magdelaine du Cambout
de Coiflin leur Sæoeur , qui t
eſt une jeune & fort aimable Perſonne
, à qui les ſoins de Madame
la Chanceliere ſa Biſayeule, F
ont donné une éducation tresdigne
de ſa naiſſance.
La meſme Marie Seguier épou- C
ſa en ſecondes noces Guy de
Boiſdauphin , Marquis de Laval,
Lieutenant General des Armées
du Roy , tué devant Dunquer- d
que. Elle en a eu Magdelaine de 5
Laval , Veuve de Loüis d'Alloi.
gny , Marquis de Rochefort ,
Maréchal de France General des
GALANT.
147
Armées du Roy , Capitaine de
ſes Gardes , & Gouverneur pour
Sa Majesté en Lorraine. Madame
la Maréchale de Rochefort
eſt Dame d'Atour de Madame la
Dauphine , & l'eſtime generale
qu'elle s'eſt acquiſe par ſon mérite
, dit plus à ſon avantage que
tout ce que je pourrois vous en
Idire. Elle a deux Enfans , Loüis
d'Aloigny , Marquis de Rochefort
, & Marguerite - Henriete
d'Alloigny, mariée à ...... de Brichanteau
, Marquis de Nangy ,
Colonel d'un Regiment d'Infanterie.
De ce Mariage il y a un fils
encore au Berceau .
Charlote Seguier s'eſt mariée
deux fois , ainſi que Marie fa
Soeur. Elle épouſa en premieres
- nôces Maximilian de Bethune ,
Duc de Sully , Pair de France ,
dont elle a eu Pierre- Maximi-
G 2
148 MERCURE
1
lian de Bethune , Duc de Sully;
Magdelaine de Bethune , Religieuſe
Carmelite à Pontoiſe ; &
Catherine de Bethune , mariée
auſſi deux fois ; la premiere à
Armand de Gramont, Comte de
Guiche , Lieutenant General des
Armées du Roy , Colonel des
Gardes Françoiſes ; & la feconde
à Henry de Daillon , Duc la
du Lude , Pair & Grand- Maître de
de l'Artillerie de France , Che- de
valier des Ordres , & Lieutenant
General des Armées du Roy. be
Monfieur le Duc de Sullya époufé
Antoinete Servien , fille de
Monfieur Servien , Sur- Intendant
des Finances . Ils en a deux
fils & deux filles .
Charlote Seguier a épousé en
ſecondes nôces Henry legitimé
de France , Duc de Verneüils ,
fils de Henry le Grand , GouverGALAN
Τ.
149
C
neur de Languedoc, mort depuis
huit mois. Le merite de ce Prince
vous eſt ſi connu , & je vous
en ay parlé ſi au long dans d'autres
Lettres , que je ne vous en
diray rien dans celle- cy.
: Je ne finirois jamais cet Article
, ſi je voulois y ajoûter undétail
exact de toutes les autres Alliances
de Madame la Chanceliere
Seguier. Meſſieurs les Ducs
de Luynes & de Chevreuſe ,
Monfieur le Prince de Fuſtemberg
, Meſſieurs les Marquis de
Pompadour , de Lavardin , de
Nantoüillet , de S. Luc , de Tavannes
, de Monrevel , & Au-
#beterre, ſont ſes Neveux. Voyez,
Madame, fi je n'ay pas eu raiſon
de vous dire que par Meſdames
fes filles qui font entrées dans
les premieres Maiſons de France,
elle estoit alliée à tout ce qu'il y a
G
3
150 MERCURE
de grand & d'illuſtre dans le
Royaume.
Son Corps fut porté le 17. de
cemois aux Carmelites de Pontoiſe
, où elle a eſté enterrée auprés
de Monfieur le Chancelier
Seguier ſon Mary , Fondateur
du Convent de ces Religieufes.
Le jour precedent 16. du mois,
fix Députez de l'Academie Françoiſe
, ſçavoir Monfieur Mezeray,
Monfieur Charpentier,Monfieur
l'Abbé de la Chambre ,
Monfieur Benſerade , Monfieur
Roſe Secretaire du Cabinet , &
Monfieur l'Abbé de Lavau Garde
de la Bibliotheque du Roy,
vinrent faire les Complimens de
leur Compagnie à Monfieur le
Duc de Coiflin.Vous fçavez qu'il
eſt un de ceux qui la compoſent,
& qu'il n'y eſt pas moins confideGALANT.
151
e
ai
10
وبا
ré par ſon mérite particulier,que
par les grandes obligations que
l'Academie reconnoît avoir à
toute fon illustre Maiſon , dans
laquelle ce grand Corpsa , pour
ainſi dire , pris ſa naiſſance , & a
été élevé. Monfieur le Duc de
Coiflin eſt Petit- Neveu de Monſieur
le Cardinal Ducde Richelieu
, & Petit- Fils de Monfieur le
Chancelier Seguier , dont l'un a
eſté Fondateur , l'autre Proteteur
de l'Academie. Monfieur
Roſe portoit la parole. Ie tâcheray
d'avoir ſa Harangue , & la
Réponſe de Monfieur le Duc de
Coiflin. Ces Pieces ſont dignes
de l'un & de l'autre ,& meritent
voſtre curiofité.
Il ſemble qu'il n'y ait perſonne
qui ne ſe puiſſe tirer d'un Procez
, en offrant de ſatisfaire aux
prétentions de ſa Partie. C'eſt ce
G4
152 MERCURE
pendant ce que la bigearre humeur
d'un Mary fantaſque rend
impoſſible à un Cavalier qui luy
accorde volontairement tout ce
qu'il demande. Ce Cavalier eſt
un de ces Gens , qui ayant l'eſprit
aiſe, ſe font recevoir par tout d'une
maniere agreable . Il a beaucoup
de délicateſſe , de difcernement,
& de bon gouft , raiſonne
admirablement ſur toutes choſes ,
& peu de Perſonnes pourroient
fournir à la converſation avec
autant d'agrément qu'il fait.Auſſi
voit-il tout ce qu'il y a de Gens
de distinction & de mérite dans
une petite Ville, où il paſſe ordinairement
une partie de l'année .
Il y voit entr'autres une Dame
fort bien faite , & qui s'eſtant
appliquée dés ſon plus jeune âge
à ſe cultiver l'eſprit par les belles
connoiffances , & regardée com
GALANT 153
- me la Merveille de la Province.
Ils ont l'un pour l'autre une mutuelle
eſtime qui les rend Amis ;
mais quoy que le Cavalier n'aime
rien tant que l'entretien de
la Dame , il la voit plus rarement
qu'aucune autre de la Ville , par
la méchante humeur du Mary.
C'eſt un Homme pour qui les
Procez font d'un ragouſt merveilleux
. Il en fait à tout le monde
dés la moindre occafion qu'il
en peut trouver , & il y a fort
longtemps qu'il en auroit fait au
Cavalier ,fila contrarieté de ſentimens
dans la converſation , étoit
un ſujet qui puſt obliger les Gens
à venir devant le Juge. S'ils ne
plaident pas , on les voitdu moins
dans une eternelle conteſtation.
Si- toſt que le Cavalier a pris un
party , le Mary en prend un au
we , & c'eſt ſouvent avec une
s

G
5 .
154
MERCURE
aigreur qui fait connoiſtre qu'il
ne feroit pas fâché d'en venir à
la querelle . Le Cavalier qui confidere
la Dame , ne ſe fait aucune
honte de ſe confeſſer vaincu ,
quand la diſpute s'échauffe ; & fi
la Dame reproche en ſecret à ſon
Mary que ſes manieres pour le
Cavalier ſont bruſques & inciviles,
illuy répond fiérement qu'elle
ſe laiſſe gâter l'eſprit par les
nouvelles opinions qu'il luy debite
, & que ceux de ſon eſpece
qui veulent paſſer pour beaux
Eſprits , ne peuvent ſervir qu'à
cauſer du trouble dans les Mariages
. Comme elle a beaucoup
de ſageſſe &- de vertu , & qu'elle
regarde l'obligationde contenter
fon Mary , comme le premier de
tous ſes devoirs , elle a voulu plufieurs
fois renoncer à voir le Cavalier;
mais le Mary s'y eſt toû
GALAN T.
155
jours oppoſé, &il ſe fait une joye
de le rencontrer quelquefois chés
luy par le plaifir de le contredire.
Les choses ont enfin eſté pouffées
plus loin depuis peu de tems.
| Voicy ce qui s'eſt paſſé. Le Cavalier
, ayant eſté averty un jour
d'aſſez bon matin que le Mary
eſtoit party le foir précedent
pour ſe trouver à une Cerémonie
qui ſe devoit faire à trois
lieuës de là , voulut profiter de
l'occafion , & ſe diſpoſa ſur les
neuf heures à rendre viſite à la
Dame, ſcachant qu'elle ne feroit
aucune façon de le recevoir à ſa
Toilete. Il faiſoit grand froid ,
& un broüillard épais répandu
dans l'air rendoit le trajet aſſez
incommode. Le Cavalier ayant
fort peu de cheveux , & eſtant
( ſujet à s'enrumer , laiſſa ſon Bonnet
de nuit ſur ſa teſte , mit fon
هللا
D
G6
156 MERCURE
Chapeau par deſſus , s'envelopa
le nez d'un Manteau,& ſe rendit
ainſi chez la Dame. Le hazard
luy fit trouver ſa femme de
Chambre fur le haut de l'Eſcalier.
Il ſe défit là de ſon Bonnet ,
& la pria de le mettre en lieu ,
où il puſt le reprendre quand il
fortiroit. Cela eſtant fait , il entra
dans la Chambre de la Dame ,
avec laquelle eſtoit une Amie
auſſi enjoüée que ſpirituelle. Ils |
commencerent tous trois auprés
d'un grand feu une converſation
des plus agreables , & elle ennuya
ſi peu le Cavalier , que s'il n'eut
pas entendu ſonner midy., il auroit
eu peine à croire qu'elle eût
eſté de trois heures. Il prit congé
de la Dame. Comme il avoit
chaud , que le brouillard eſtoit
diſſipé,& que la femme de Chambre
ne ſe montra point , il oublia
e
C
GALANT.
157
qu'il eût apporté ſon Bonnet de
nuit,& ne s'en fouvint que ſur le
ſoir , qu'eſtant de retour chez
luy , il voulut le mettre pour li
re, ou écrire plus commodement.
Il l'envoya demander ſur l'heure
- par un de ſes Gens , qui apprenant
que la femme de Chambre
eſtoit occupée , chargea un petit
- Laquais de la Maiſon d'aller luy
dire tout bas ce qui l'amenoit.
La femme de Chambre def-habilloit
alors fa maiſtreſſe,& le Laquais
luy ayant fait pluſieurs fignes
, le mary qui eſtoit preſent ,
s'en apperçût , & luy demanda
› ce qu'il luy vouloit . Le Laquais ,
qui eſtoit ſimple , fut embaraſſé
* de la demande,& le Mary l'ayant
preſſé de parler d'un ton qui l'intimida
, il luy dit naïvement que
→ le Cavalier envoyoit chercher
fon Bonnet de nuit , qu'il n'avoit
158 MERCURE
pas fongé à reprendre lors qu'il
eſtoit forty le matin. Ce mot de
Bonnet ayant frapéle Mary, il dit
aſſez froidement , qu'il ne croyoit
pas qu'en ſon abſence le Cavalier
euſt droit de coucher chez
luy ; & regardant la femme de
Chambre , il luy demanda l'explicationde
ce myſtere. Comme
elle ne ſçavoit pas ſi ſa maiſtreſſe
voudroit avouër la viſite du Cavalier,
elle crût devoir faire l'ignorante
du Bonnet,&fans répondre
auMary, elle querella le petitLaquais
d'eſtre venu dire ce qu'affurément
il n'avoit pas entendu.
La Dame de ſon côté ne comprenant
rien à ce meſſage , ne
Içavoit que croire d'un ſi fâcheux
incident. Le Mary fut bientoſt
determiné. Dans l'envie qu'il eut
déclaircir cette avanture , il commanda
que l'on fiſt monter dans
GALANT.
159
l'Antichambre l'Envoyé du Cavalier,
& y faifant paſſer la femme
de Chambre , il ſe cacha der-
= riere la Tapiſſerie, pour entendre
le meſſage. Comme il s'eſtoit mis
en lieu d'où il avoit l'oeil ſur elle,
- elle n'oſa faire aucun ſigne à
l'Envoyé, qui ne manqua point à
Juy parler du Bonnet. Le Mary
ſe montra en même temps. La
femme de Chambre fort déconcertée
, traita l'Envoyé d'extra-
#vagant; & l'Envoyé qui craignit
d'eſtre batu , voyant le Mary ſorty
de ſa niche , gagna la porte le
plus promptement qu'il pût. La
Dame ne voulut point faire un
ſecret de la viſite que le Cava-
@lier luy avoit renduë. Elle apprit
✓ à ſon Mary qu'il étoit venu la
voir ſur les neuf heures , luy dit
fur quelles matieres avoit roulé
l'entretien , & le pria de ſçavoir
M

160 MERCURE
de ſon Amie , qui avoit toûjours
eſté preſente , fi les choſes s'étoient
paffées autrement qu'elle
ne les luy diſoit . Quoy qu'il n'eût
aucun ſoupçon de la vertu de ſa
femme , il alla chez cette Amie ,
& ce qu'il ſçût d'elle ayant un
entier rapport à ce qu'on venoit
de luy dire, il ſe mit en teſte que
le Cavalier , dont il ſe croyoit
hay, n'avoit hazardé ſon impertinent
meſſage que dans le defſein
de luy faire piece. Il reſolut
auſſi-toſt de s'en vanger. Aini
dés le lendemain , il l'envoyaaffigner
en reparation d'honneur, &
dreſſa une Requeſte , dans laquelle
apres avoir énoncé le fait
au luge, il demandoit que le Cavalier
fut condamné à declareren
pleine Audience , que temerairement
& malicieuſement il auroit
envoyé chercher ſon Bonnet
GALANT. 161
de nuit pour faire inſulte à ſa
femme , laquelle il reconnoîtroit
pour femme de bien , ſe ſoûmettant
à toutes les peines pors
tées dans les Ordonnances, contre
tous ceux qui ſont convaincus
d'avoir fait des fauſſetez. Le Juge
, à qui on preſenta la Requeſte
, en crût devoir arreſter l'effet.
Il vint trouver le Mary , &
luy fit connoiſtre combien un pareil
éclat donneroit ſujet de rire ;
mais il n'obtint rien de cet eſprit
obſtiné . Le Cavalier qui ne pût
diſconvenir d'eſtre l'Auteur du
meſſage , declara la verité touchant
le Bonnet. On interrogea
la Femme de Chambre . Elle confirma
ce qu'il avoit dit , & s'excuſa
d'avoir feint d'abord de n'en
rien ſçavoir , fur ce qu'elle avoit
apprehendé de s'expoſer à la
raillerie . Voilà l'état où eſtoient
-
162 MERCURE
les choſes , quand on m'a fait
part de l'Avanture. Le Mary ne
ſe rendoit point à la raiſon , &
le Cavalier offroit inutilement
de faire telle declaration qu'il ſouhaiteroit
devant des Amis communs.
Il s'obſtinoit à vouloir qu'il
la fiſt à l'Audience ; & le Juge
refuſant de répondre à ſa Requeſte
, il le menaçoit de l'entreprendre
en ſon propre nom ,
comme étant d'intelligence avec
fa Partie.
Je vous marquay la derniere
fois que Monfieur Comiers m'avoit
promis une ample Relation
de l'Enfant double , dont je vous
parlay . Ce ſçavant Homme m'a
tenu parole , & je vous fais part
de ce qu'il m'a écrit fur cette
matiere.
163
1
1
THEQUE DE
LYON
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RS
des

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Xn.
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vif
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Aer

GALANT. 163
やややや
LETTRE
DE MF COMIERS
d'Ambrun , Profeffeur des
Mathématiques à Paris,
Voicy, Monfieur , ce que je
vous avois promis ; la Relation
particuliere de l'Enfant àdeux
testes , né le 7. Ianvier dernier ,
&les trois Figures tirées au vif
par Monsieur Compardel , un des
plus excellents Peintres de Paris ,
& qui réüſſfit auſſi aux Portraits
en Mignature. Vous pouvez en fai
re part au Public , comme vous l'avez
fait espèrer par vôtre dernier
Mercure.
Marie- Anne Cacheleu , âgée de
i
164 MERCURE
30. ans , femme de Maistre Pliecq,
auſſi âgé de 30. ans , Marchand
Chapelier , à l'Enseigne du Bon
Laboureur , ruë Jean- Robert , Paroiffe
S. Nicolas des Champs àParis
, ayant fait cinq heureuſes Couches
d'unseul Enfant à la fois , ſe
trouva pour la fixiéme fois en travail
d'Enfant le 7. Janvier 1683 .
La Sage- Femme, Madame Marcel
, appella àfon Secours Monfieur
Bonamy , Maistre Chirurgien. Par
leur experience , accompagnée de
Leursfoins , la Malade accouchale
mefme jour à huit heures duſoirde
cet Enfant à deux teftes , quatre
bras , & deux jambes , & à une
feule marque du Sexe masculin ,
comme on voit dans les Figures 2 .
& 3. Cela n'empeſche pas que l'on
we les puiſſe appeller deux Enfans
accolez , empruntant ce terme du
Blazon.
GALAN T. 165
L'Enfant B, qui estoit à droite,
& qui reſſembloit au Pere , prefen
ta un de ses bras , c'est pourquoy
on le baptifa. Il fut nommé Claude
. Il falut faire effort pour le tirer
hors de sa premiere prison ; &
bien qu'il eust beaucoup fouffert
- avant que d'estre au jour , il don-
-na encor des marques de vie. Pour
L'autre Enfant A, ou si vous voulez
l'autre moitié de cet Enfant à deux
testes , il fortit facilement du ventre
de la Mere , & je ne croy pas
qu'il soit poſſible de voir en cire un
plus bel Enfant. Il mourut en méme
temps que son frere aisné col- 1
lateral.
Pluſieurs Dames m'ont demandé-
Si le Sacrement de Baptême , qui
n'avoit esté donné qu'intentionnellement
à un seul de ces Enfans ,
pouvoit extensivementſervir àl'au
tre , à cause de leur connexion , veu
166 MERCURE
mesme qu'ils n'avoient pour tous
deux que les mesmes jambes , &
une feule marque d'Homme ; & ce
qu'ilferoit à propos de faire , lors
qu'une Sage- Femme a lieu de douter
qu'il y ait deux Enfans accolez
comme ceux- cy , ở qu'il n'y en a
qu'un qui preſente quelque partie
deson corps. Comme mon Sentiment
ne pourroit tout au plus fonder qu'-
une opinion probable , j'ay répondu
qu'il faloit attendre une juste decifion
d'une Assemblée de Do.
Eteurs.
Cefâcheux accouchement de ces
deux Enfans accolez , fut bientoft
Suivy de la naiſſance d'un autre
Garçon , qui se porte tres- bien &
la Mere aussi. Ce troifiéme Enfant
n'eut pas à fouffrir pour entrer au
monde , puis que ces deuxfreres qui
l'avoient devancé , avoient ( comme
on voit dans la Figure 1. ) dixGALANT.
167
Sept pouces de longueur CE , &
Sept pouces de l'épaule O à l'épaule
M.
Les Anatomiſtes , & les Curieux
ne feront pas fâchéz de trouver icy
que pour déboiter les os , comme
auſſi pour les bien & facilement décharner
, il les faut faireboüillir
- dans de l'huile.
Depuis que MonfieurTheodore
Kerckering, a montré évidemment
dans fon Anthropogeniæ Icnographia
, ce qu'on peut voir dans
les Memoires concernans les Arts
& les Sciences , preſentez à Mon-
Seigneur le Dauphin en 1672. par
Monsieur Denis Medecin ordinaire
du Roy , que les femmes
font des oeufs , comme tous les
- Oiseaux , qu'elles les couvent
elles-meſmes , & les font éclore
au boutde neufmois , & qu'enfin
c'eſt à ces coeufs que les Hom
168 MERCURE
mes doivent leur origine , j'attribuë
cet Enfant double , ou ces deux
Enfans accolez , à la colliſion des
deux oeufs , faite par quelque matiere
glaireuſe , puis mesme que nous
trouvons affez ſouvent deux jaunes,
& deux germes dans une meſme
coquille d'oeuf ; car bien que la
force de l'imagination puiſſe beau .
coup fur la formation de l'Enfant
, elle ne sçauroit neanmoins
luy procurer deux teftes , deux
coeurs , &c .
La Relation que je fis de cet Enfant
double , dans une des plus belles
Maiſons de Paris , porta Madame
de B. tres - illustre parsa nais-
Sance , parson merite , & par sa
vertu toûjours ſolide & exemplaire,
à dire que feu sonpremierfils avoit
esté agreablement marqué , depuis
le deſſous de l'oreille le long du col ,
d'une Fonquille tres- bien formée ,
dont
GALAN Τ. 169
:
dont les cinq feüilles & la tige
paroiſſfoient tres distinctement , pour
s'estre touchée en cette même partie
avec deux Ionquilles. Elle affura
encor que Mademoiselle A. avoit
apporté sur la cuiffe droite la marque
tres- bien formée d'une Couron
ne , & des Chifres , tels qu'on les
voit en plusieurs Meubles Superbes
de cette Maiſon , & telaſeulement
pour avoir mis ſur ſa cuiſſe droite,
le modelle en terre que le Sculpteur
luy en avoit apporté. Enfin je conclus
que s'il ne faut que de l'esprit
pourſeconder une belle & vive imagination
à produire des effets comme
furnaturels , cette illuftre Dame
auroit pû enfanter des Corps tous
Spirituels , & des Enfans tous brillans
de lumiere, & lesquels s'il étoit
poſſible, d'avoir ic,y bas plus d'esprit
qu'ils en ont , ſeroient autant pleins
de feu & de rayons que le So-
Fevrier 1683 . H
170 MERCURE
leil fimbole de leurs Armes.
Pour éviter que l'imagination ,
ou l'appetit dépravé du commun des
esprits foibles des Femmes enceintes,
ne produiſe des marques fâcheuſes
Sur le corps de leurs Enfans , il eſt.
bon de les avertir qu'elles doivent
cracher ausfi- tost qu'elles sesentent
avoir quelque appetit violent ou
defordonné , & qu'elles ont , comme
on dit , la ſalive à la bouche de
ce qu'elles defirent ardemment , &
qu'elles doivent dans ce moment-là
éviter de se regarder dans un Miroir,&
de paſſfer la mainfur leviſa.
ge,furlagorge ,ſur les bras, ny fur
autre partie découverte.
Revenons à nos deux Enfans gemeaux
accolez . Ils n'avoient, comme
on voit dans les Figures , qu'unſeul
corps , deux teſtes , & deux cols ou
gorges bien dégagez , quatre bras
bien faits , & aussi bien dégagez ,
GALANT. 171
une poitrine , un bas ventre , &
une feule marque du sexe , deux
cuiſſes , avec leurs jambes & pieds
RS à l'ordinaire , le tout bien formé
& proportionné,
De l'extremité de l'os ſacrum
marqué I dans la troiſiéme Figure,
fortoit une appendice membraneuse
& glanduleuse de la groſſeur du
petit doigt de la main , & un peu
aiguë au bout , & retreffit fur le
milieu. Sa racine estoit mince ; elle
prenoit ſon origine de la vrayepeau ,
la Mere s'estant gratée au même
endroit dans le temps qu'elle avoit
envie de manger des Sauciſſes.
Voila ce que le 9. Ianvier au ma-
-tin nous examinâmes à loiſir chez
Monsieur Houſſu , Marchand Boucher
, en la Salle duquel le Sujet
avoit eſté porté , avec Monfieur le
Prince Borghezzy , Monsieur Lucas
Antoine Guoſtaldy , Medecin defon
H 2
172 MERCURE
Excellence, Monsieur Hubin , Monfieur
Auzout , & autres Sçavans.
Madame Marcel Sage- Femme,
& autres Dames , estant arrivées,
Monsieur Bonamy Maistre Chirurgien
, qui avoit aßisté à l'accou.
chement , fit l'ouverture du dedans
de ce Sujet.
L'on commença à ſeparer les integumens
& les muscles de la poitrine
, pour voir de la maniere que
les costes , lesquelles provenoient des
deux épines , estoient formées . Elles
parurent bien-faites , juſques à la
troiſiéme de vraye des deux coſtez ,
où l'on trouva une gibbofité&union
defix côtes cartilagineuses , entre
le milieu des deux clavicules arri.
vant à la partie pofterieure , jufques
aux vertebres lumbaires inter-
Seques les unes avec les autres ,
faisant en lapartie pofterieureprefque
lafigure d'un ſternon, n'estant
GALANT.
173
neanmoins que l'embraſſement des
coftes des deux coſtez, lesquelles toutes
enſemble ne formoient qu'une
Seule cavitéde la poitrine.
Les vertebres du col , du dos ,
les lumbaires , estoient des deux
coftezsemblables ; & en arrivant
aux lumbaires , elles estoient ployées
comme en demylune , laiſſant
vers la partie laterale une espace
à mettre le pouce , au bout desquelles
estoit l'os ſacrum , où termi.
noient les dernieres vertebres lumbaires.
-Aprés avoir remarqué lesparties
externes , on fit l'ouverture du bas
ventre , on n'y trouva qu'une veine
umblicale, mais le double plus groffe
qu'elle n'eſt ordinairement. Les autres.
vaiſſeaux umbilicaux estoient .
auſſi deux fois plus gros qu'à l'ordinaire.
Le ventricule ou estomach, estoit
H 3
174
MERCURE
double , l'un vers la partie gauche,
l'autre vers la partie droite , avec
les deux æſophages. A chacun defdits
ventricules ſuivoient les inte-
Stins ou boyaux grelles ; sçavoir le
duodenum, le jejunum &l'ileon,
à la fin desquels ily avoit deux
boyaux que l'on appelle cæcum
éloignez l'un de l'autre d'environ
quatre pouces , lesquels ensuite se
reüniſſant formoient un seul boyau .
Colon , qu'on trouva remply des
excremens , qu'on appelle mechonium
, lequel ne fortoit pas de la
region épigastrique , comme naturellement
ſe rencontre dans tous les
fujets ; mais aprés avoirformédeux
fois la figure d'un S romain , dans
le meſme endroit ſuivoit le boyau
rectum, lequelà cause de la grande
compreſſion que toutes les parties.
du bas ventre Jouffrirent en fortant
de la matrice , fortoit de l'Anus ,
1
GALANT.
175
comme une production de la groſſeur
du pouce .
Sous chaque ventricule estoit un
pancreas , & chaque duit verſſungien
entroit dans chaque boyau
duodenum .
Le foy estoit un peu plus grand
qu'à l'ordinaire , avec deux veſſies
du fick , à quatre doigts l'une de
l'autre , & chaque duit ou pore
biliaire , entroit pareillement dans
un defdits boyaux duodenum , à
l'endroit des duits verſfungiens à
l'ordinaire.
La rate s'y trouva Seule , & anfi
le rein un de chaque coſté. Les vais-
Seaux spermatiques & les testicules
n'estoient qu'un de chaque costé ; on
les trouva dans l'aine , n'estant pas
encor defcendus dans la bource ou
ſcrotum. La veſſie estoit ſeule , &
le diafragme pareillement .
A l'ouverture de la poitrine , on
H 4
1
176 MERCURE
trouva un seul mediaſtin , & un
péricarde , lequel occupoit presque
toute la poitrine , quoy qu'elle fust
affezgrande.
Ce péricarde estoit divisé dans
Son milieu , &formoit deux bour-
Ses , chacune desquelles contenoit un
coeur. Le coeur gauche estoit affez
bien formé ; mais non pas dans le
milieu du Thorax , & tournoit sa
pointe au coſté droit. L'autre coeur
n'estoit pas si bien formé , puis qu'it
reſſembloit par le dehors à un rien.
Il avoit neanmoins toutesses par.
ties ; fçavoir , les deux ventricules .
les quatre vaiſſeaux principaux, &
fes valvules.
Lespoulmons de lapartiegauche
n'estoient que de la groſſeur du pouce
; ceux de la partie droite, estoient
tant foit peu moindres .
Enfin toutes les parties du costé
gauche , estoient mieuxformées .
GALANT. 177
tes
Les testes ne furent point ouver-
› parce que nous éſtions bien
afſurez qu'ily avoit deux cerveaux,
puis qu'il avoit deux médulles ſpinales
par les quatre ordres des nerfs
quiſortoient des vertebres .
, Si cet Homme double eut vécu
il n'auroit pú estre marié , à moins
que ſa Femme eut obtenu permiſſion
d'épouser les deux Freres à la fois ,
outre que les Enfans qui seroient
provenus de ce Mariage , auroient
neceſſairement eu deux Peres.
Monfieur Hubin a eu le ſoin de
faire foufler un grand vaiſſeau de
verre de cristal, pour conferver dans
de l'esprit de vin ces deux Enfans
accouplez. Monfieur Bliecq le Pere,
doit les faire voir aux Curieux.
Ie ne puis finir cette Lettre, Sans
vous dire qu'ayant suspendu au milieu
de mon Lit mon Phosphore
liquide , duquel vous avez fait
Η
178 MERCURE
mention dans vostre dernier Mer
1
cure , j'ay reconnu qu'il n'a pas
besoin d'estre ouvert pour devenir
lumineux : il mesuffit de l'empoigner
tirant la main chaude hors du Lit ;
&cette phiole pleine d'une agreable
lumiere,fuffit du moins pour connoître
quelle heure il est à une Montre
depoche. Leſuis vostre, &c.
En vous parlant , il y a un
mois , des Plaiſirs que Sa Majeſté
prend d'ordinaire aux diverſes
fortes de Chaſſes , & des Officiers
qui commandent ćet Equipage
, j'ay mis le nom de Fourcy,
au lieu de Sourcy. le devois vous
marquer dans le meſme Article,
que le Roy ne ſe divertiſſant
pas tous les jours à ces grandes
Chaffes , à cauſes des continuelles
occupations que luy don
nent les Affaires de fon Etat,
Monfieur le Duc de la Roche
GALANT.
179
foucaut qui ne s'attache qu'aux
choſes qui peuvent divertir un
fi grand Prince , luy a fait élever
une Meute de petits Chiens qui
courent le Lievre vers la fin de
l'apreſdinée , quand Sa Majesté
fort du Conſeil. Cette Meute eſt
dirigée par Monfieur de la Rochete
ſecond Lieutenant de la
Venerie en exercice. Ces Chiens
ne font pas un plus grand chemin
que les environs du Louvre,
c'eſt à dire des Maiſons Royales
où le Roy demeure. Cela eſt
cauſeque l'on voit à cette Chafſe
toutes les Dames de la Cour
qui peuvent monter à cheval.
Le Roy prend ce divertiſſement
en Bas de ſoye & en Souliers
, & toute la Cour de même.
Plufieurs Perſonnes le prennent
quelquefois à pied , & Madame
la Dauphine en fait ſouvent fon
د
H 6
180 MERCURE
plaiſir. Le ſeul Monfieur de la
Rochete eſt en équipage de
Chaffe. Toutes les Dames ſe
trouvent à celle- là en Capelines
, & vêtuës en Amazones .
Cet ajustement leur eſt ſi avantageux
, qu'elles n'en changent
point pour aller le ſoir au Bal .
On a eu avis de Rheims , que
depuis deux mois plus de quarante
Soldats Allemands de
ceux quiy font en quartier d'Hyver
ont abjuré l'Herefie de
Luther & de Calvin , entre les
mains d'un Jacobin de leur Nation
, qui fait de grands fruits en
ce Païs- là.
د
Le Pere Alexis du Buc, Théatin
, continuë toûjours à en faire
icy de confiderables , & c'eſt à
ſes Controverſes qu'on doit la
converfion du Sieur Malachie
Vedel , Petit-Neveu de Mon
GALAN T. 181
fieur Vedel , l'un des celebres
Miniſtres de Geneve. Ceux de
Charenton, avec leſquels il étoit
entré pluſieurs fois en conference
, n'ayant pû luy donner d'éclairciſſement
qui le fatisfit fur
les doutes que ce Pere luy avoit
fait naître , il fit abjuration entre
ſes mains le ſeptième de ce
mois.
Je vous envoye un fort joly
Madrigal de Monfieur Quinaut.
Il a fait icy beaucoup de bruit,
& vous eſtes de tropbon gouſt
pour ne le pas lire avec plaifir.
Le ſujet s'explique affez
de luy - meſme. C'eſt ce qui
m'empeſche de vous en rien.
dire.
-
182 MERCURE
L'OPERA DIFFICILE .
Ce n'est pas l'opéra que je fais
pour leRoy,
Qui m'empesche d'estre tranquille,
Tout ce qu'on fait pour luy , paroist
toûjours facile.
La grande peine où je me voy ,
C'est d'avoir cinq Filles chezmoy,
Dont la moins âgée est nubile.
Ie dois les établir , & voudrois le
pouvoir
Mais àsuivre Apollon on ne s'enrichit
guere ,
C'est avec peu de bien un terrible
devoir ,
Desesentir preſſsé d'estre cinq fois
Beaupere.
Quoy?cing Actes devant Notaire,
Pour cing Filles qu'ilfait pourvoir!
O Ciel, peut on jamais avoir
Operaplus fâcheux àfaire ?
GALANT . 183
On a fort parlé icy d'un Mort,
prétendu reſſuſcité. Voicy ce
quia donné occafion à ce bruit.
Le Dimanche 14. de ce mois ,
pendant qu'on diſoit la Meſſe
dans une Chapelle du Cimetiere
de ſaint Nicolas des Champs,une
Femme s'imagina entendre quelqu'un
qui ſe plaignoit dans une
Foſſe qu'on avoit laiſſée à demy
ouverte , parce qu'on avoit commécé
d'y enterrer les Pauvres de
la Parroiſſe . Ces fortes de Foffes
n'ont accoûtumé de ſe fermer
que par le nombredes Corps que
l'on y met , & on fe contente de
jetter un peu de terre ſur chacun
pour le couvrir. Cette Femme
ayant crié qu'elle entendoit les
plaintes d'un Mort , ceux qui
êtoient aupres d'elle s'imaginerent
auſſi les entendre ; & comme
le Peuple eſt facile à s'émou
184 MERCURE
voir , on cria d'abord Miracle ,
& on fit venir promptement le
Foffoyeur pour tirer de la foſſe
un jeune Homme âgé environ
de dix huit ans,que l'on avoit enterré
le Vendredy précedent. La
Meſſe fut interrompuë , & vous
pouvez ailément juger quel
bruit il ſe fit dans le Cimetiere,&.
avec quelle viſteſſe il fut répandu
dans toute la Ville. Le Foffoyeur
retira le Corps du jeune Garçon
enterré depuis deux jours , &
comme on avoit voulu ſe perfuader
qu'il n'eſtoit pas mort , on
propoſa tout ce qu'on crût propre
à luy redonner de la chaleur.
On a fait cent contes fur cette
Avanture. Les uns ont dit qu'il
avoit rejetté de l'Eau de vie qu'on
Huy faifoit avaler ; les autres ont
aſſuré qu'il avoit tourné la teſte
cinq ou fix fois ; & je ne ſçay
GALANT. 185
ſi quelques autres n'ont point
prétendu l'avoir vû marcher. Ce
qu'il y a de certain , c'eſt qu'il
eſtoit tres-bien mort , & qu'il
n'eut aucun autre mouvement
que celuy qu'on luy donna en le
foûtenant. On luy jetta du Vin
dans la bouche , en luy renverfant
la teſte , & le Vin paſſa comme
il fait dans un Vaiſſeau , qui
eft capable de le contenir. Apres
avoir eſſayé diverſes choſes , on
fut entierement convaincu , que
les plaintes que l'on diſoit avoir
entenduës, eſtoient une imagination
de Femme, lors qu'on luy fit
ſur le bras diverſes incifions avec
un Raſoir, fans qu'il en ſortiſt aucune
goute de ſang , ny qu'il fiſt
paroître qu'il les eût ſenties . C'eſt
ainſi que quelquefois il faut peu
de choſe pour donner cours àde
certaines Nouvelles , qui n'ont
1.86 MERCURE
pour tout fondement que l'emportement
du Peuple à les debiter
comme veritables .
Voustrouverez bon que je me
diſpenſe de vous parler de tous
les Bals d'éclat qui ſe ſont donnez
icy depuis fix ſemaines, Comme
il yena en quantité dans chaque
Quartier , ma Lettre n'a pas
affez d'étenduë , pour contenir
tout ce que j'aurois à vous dire
là-deſſus. Figurez- vous la grandeur,
& laricheſſe de la premiere
Ville du Monde , mettez - vous
devant les yeux l'heureufe tranquillitédont
Sa Majesté fair joüir
ſes Peuples , & vous vous repre
ſenterez aifément tout ce qui
s'eſt pû paffer pendant ce tems
de réjoüiſſance , dans un Lieu où
rien ne manque , & d'où toutes
les Cours de l'Europe tirent ce
qu'elles ont de brillant. Je vous
GALANT. 187
diray ſeulementque Monfieurle
Marquis de Pomereu , & Monſieur
de Menevillere, ont êté des
premiers à ouvrir le Carnaval
par les Bals qu'ils ont donnez. Ie
parle de ces deux Perfonnes,parce
que leur galanterie paroiſt
tous les ans avec beaucoup de
magnificence. Monfieur le Marquis
de Pomereu eſt Capitaine
aux Gardes , & Gouverneur de
la Ville & Citadelle de Doüay.
Madame ſa Niéce , qui eſt nouvellement
mariée , & d'une taille
admirable , eſtoit la Reyne du
Bal. Il y avoit trois grandes,
Chambres parées ; & une ſi grande
quantité de Maſques , qu'à
peine put on trouver de la place
pour dancer..
On n'en vit pas moins chez
Monfieur de Menevillete. Comme
il eſt Secretaire de Comman
188 MERCURE
demens de Monfieur , ce Prince
lay fitl'honneur de dancer chez
luy. On entroit dans fix grandes
Chambres extraordinairement
parées, & l'on y trouvoit tout ce
qu'on peut deſirer pour la veuë ,
l'oüie , & le goûr.
Monfieur le Duc d'Aumonta
auſſi donné le Balapres un Soupé
tres- magnifique , où il y avoit
deux Tables chacune de 20.
Couverts , l'une pour les Dames,
l'autre pour les Hommes. Elles
furent ſervies en même temps.
Tous ceux qui ſe ſont trouvez à
ce divertiſſement , aſſurent qu'il
n'y avoit rien de plus beau que le
grand Apartement de cet Hôtel,
qui contient quinze ou ſeize
Pieces de plein pied. Elles étoient
enrichies de tres - beaux Tableaux
& de Meubles prétieux,
L'on voyoit dans l'une un Lit en
GALANT.) 189
Broderie or & argent rehauffé
de Perles. La Tapiſſerie & le Daiz
êtoient de même , & une fort
grande quantité d'argenterie faifoit
l'ornement de toutes les
Chambres .
Comme ce mois-cy finit plûtoſt
que le Carnaval , je ne pourrois
vous parler dans cette Lettre,
que d'une partie de ce qui
s'eſt paſſé à la Cour , & je ne le
pourrois même faire qu'imparfaitement,
à cauſe du peu de tems
que j'aurois pour ramaſſer les diverſes
circonstances de pluſieurs
Feſtes auſſi magnifiques que galantes
, & de quelques Maſcarades
tres- ingénieuſes qui ſe ſont
faites. Ainfi , Madame, j'ay crû à
propos de reſerver pour le mois
prochain tous les Memoires que
j'en pourray recouvrer, afin d'en
faire un corps plus confiderable .
190 MERCURE
Ce brillant Article fera connol
tre que la France eſt veritablement
le fejour de la galanterie ,
de lajoye, & de la magnificence,
&que tout y répond à la grandeur
du Prince qui la gouverne.
Il n'y a rien de plus violent
que la paffion du jeu . Elle aveugle
ceux qu'elle poſſede,& peu de
Perſonnes ſe trouvent capables
d'y renoncer , quand l'habitude
en eſt un peu forte. Un des principaux
Bourgeois d'un celebre
Bourg nous en peut ſervir d'exemple.
Il jouë trois jours& trois
nuits fans déplacer ; & quoy que
les pertes continuelles qu'il fait
deuſſent l'avoir rendu ſage, il hazarderoit
encor le peu de bien
qui luy reſte , ſi ſa femme & ſes
Parens n'y avoient mis ordre . Il
y a cinq ou fix mois que ſur les
GALANT. 191
plaintes qu'ils firent , le Bailly du
Bourg luy interdit les Dez & les
Cartes , avec defences à toutes
Perſonnes de plus jouer contre
luy, à peine d'amende. Ce fut un
coup de tonnerre, dont ildemeu .
ra tout accablé. Privé du plaifir
du jeu ,il ne mena plus qu'une vie
traînante ; & ne ſçachant àquoy
s'occuper, il tomba dans une morne
langueur , qui fit connoiſtre
l'état violent où il eſtoit. Enfin
un Préſident à Mortier eſtant venu
dans le Bourg pour y paſſer
quelques jours , le Joüeur l'alla
trouver , & par un diſcours des
plus pitoyables, il luy peignit l'injuſtice
qu'on luy faiſoit de luy
defendre le jeu, ſur tout dans un
temps où une Foire dont l'ouverture
venoit de ſe faire dans le
Bourg , autoriſoit les Opérateurs,
Joüeurs des Marionetes , Mon
192 MERCURE
Montreurs de Teſtes de Long, &
autres , à faire valoir leurs avan
tages chacunſelon ſon talent. Le
Préſident qui connut le caractere
de l'Homme ,flata ſa folie , en
luy diſant qu'on avoit eu tort de
luy retrancher ce qu'on permet.
toit à tout le monde. Il ajoûta ,
quepour ſe vanger de ſes Parens,
qui avoient ſans doute des veuës
indirectes ſur ſon bien , il devoit
préſenter Requeſte au Juge du
lieu ; qu'il luy promettoit de l'appuyer,
& qu'il la feroit répondre
d'une maniere qui luy ſeroit
agreable. Le loueur charmé , luy
fiſt ſes remerciemens,& peu s'en
falut qu'il ne ſe jettaſt à ſes genoux
pour luy marquer mieux ſa
reconnoiſſance. Le Secretaire du
Préſident , qui avoit beaucoup
d'eſprit, & un eſprit enjoüé, le fe
licita ſur l'heureux ſuccez de ſa
viſite,
GALANT. 193
viſite ,& moyennant un tres bon
Repas que le loüeur luy donna ,
il conſentit à luy dreſſer ſa Requeſte
. Voicy comment elle fut
tournée. Vous y trouverez des
termes qui vous feront peut être
inconnus, mais ils font reçûs dans
le Païs ,& ce ſeroit en ôter l'efſentiel
, que d'y rien changer.
A MLE BAILLY DE I.
Supplicco
oplie humblement G. M.
Bourgeois dudit I. & vous remontre
qu'ayant reçû du Ciel des
talens exquis & finguliers pour
toutes fortes de leux , depuis les
grandes Quilles &le Cochonnet ,
Lanſquenet , Baſſete , Brelan, &c.
jusqu'à la Merelle , & aux plus petits
Dez; Ses Envieux luy auroient
Sufsité diverſes occafions , luy imputant
que par fa trop grande ha-
Février 1683 . I
194 MERCURE
bileté, il ruïne ſes Compatriotes ,
appauvrit les Sujets de Sa Majesté,
&empeſche le payement des Tailles,
& autres Imposts, ce qui est tresfaux
(Sous correction ) estant à la
notorité de tout le Bourg , que le
Suppliant est revenu plus de trente
fois, tant de jour que de nuit , en
plein Hyver, pendant la pluye ,pendant
la gelée, tout nud par les Ruës,
'dépoüilléde fes Chauſſes , Souliers ,
& Iuste - au- corps, perdus (par malbeur
s'entend) au Ieu , &par luy li
vrez de bonne foy aux Victorieux ;
& auroient ſeſdits Envieux porté
leur haine si loin , qu'ils auroient
obtenu diverſes Sentences prohibiti.
ves de joüer , & même une défence
àtous Habitans de 1. à peine d'un
écu d'amende ,de joüer contre le Suppliant
; ce qui est tres- préjudiciable
audit M. qui pourroit enrichirſa
Famille d'un coup de Dez, & qui au
GALANT. 195
lieude cet avantage, estforcé d'aller
deux ou trois lieuës loin , de for
tir des limites de sa Iurisdiction ,
pour éviter l'amende , & defereduire
à grimcliner avec des Pouf-
Seurs d'Afne&Valets de Meunier,
en plein chemin ,& au coin d'une
haye avec beaucoup d'incommodité
& d'indécence , pour un Bourgeois
vétu de Drap & Marguillierde
Paroiffe.
Ce conſideré, MONDIT SIEUR,
& qu'il est de l'honneur de la Foire ,
pour en marquer l'abondance , & de
la beauté du Bourg, d'y établir la
Brelanderie , à laquelle le Suppliant
peut fournir la Triolaine les
Cartes à la main . IL VOUS PLAISE
permettre audit Suppliant de
jouër pendant ladite Foire contre les
Paffans, Faifearsde Pelerinages,&
autres Etrangers non taillables du
Bourg de I. Et vous ferez justice.
J 2
196 MERCURE
Le Juge, à qui la Requeſte fut
préſentée quelques jours apres ,
avoir ſçeu du Préſident qu'elle
êtoit du ſtile de ſon Secretaire ;
& pour continuer la plaiſanterie
que le temps du Carnaval ſembloit
permettre,il mit au bas,fuivant
l'uſage ordinaire, Soit com.
muniqué au Procureur du Roy. Le
Procureur du Roy averty de ce
qui s'eſtoit paſſé touchant laRequeſte
,donna ſes Concluſions ,
qui furent , len'empeſche point le
Suppliant de jouer , ny d'estre joué.
Le terme d'eftre joüé déplut au
Joüeur. Cependant la permiſſion
qu'on luy donnoit de joüer , le
fatisfit tellement , que ce fut la
ſeule choſe qu'il crût devoir regarder.
Ainſi il courut chez le
Bailly , qui mit au deſſous des
Conclufions, Permis au Suppliant
de iouer pendant la Foire fur le
GALANT. 197
Theatre de l'Operateur ſeulement ,
& non ailleurs. Le Joüeur vint remercier
le Préſident, comme luy
devant la vie , & luy demanda
pour grace nouvelle , qu'il fit
ofter la modification du Theatre;
mais on luy dit que ſa Requeſte
ayant êté réponduë , s'il y trouvoit
des griefs , il falloit qu'il fe
pourvût par appel....
Les Vers ſuivans vous feront
connoiſtre le vray Mot de la
premiere Enigme du dernier
mois. Ils m'ont été envoyez fous
le nom du Phénix des Amans ,
de Caën .
L
Autre jour allant au Village ,
Je vis un Cocher de loüage
Terriblement embarrassé.
Il juroit Dieu, faisoit lamouë ,
Voyant Son Coche renversé
Dans lebeau milieu de la bouë.
13
198 MERCURE
1
Mort, teste , ventre ! mon Effieu
S'est rompu , diſoit- il , & dans ce
maudit Lieu ,
D'en trouver un, c' est l'impoßible.
Pas tant que tu le croirois bien ,
Luy dis ie d'un ton fort paisible;
Tupeux en trouver un , & même en
moins de rien
Presente Requeſte à Mercure ;
Ce Dieu, des Dieux le Poſtillon ,
Quiſemble en tafaveur s'estrefait
Forgeron ,
Adequoy t'aſſiſter en cette conjon
Eture.
Ly cette Enigme, & tu verras
Sije ne te dis pas.....
Vne verité toute pare........
GALANTA 199
Là.deſſus mon Ruštaut tempeste ,
peste , & jure ,
Et moy je m'éloigne du Lieu ,
Luy laiſſant à fon gré chercher un
autre Effieu .
i
Monfieur Rault de Roüen ,
Mademoiselle de Sery de la ruë
Grenier Saint Lazare, & la belle
Nourriture du Havre , font les
ſeuls qui ayent expliqué cette
même Enigme ſur l'Effien , ſans
avoir trouvé le Mot de la ſeconde.
Les autres fens qu'on luy a
donnez , font la Balance , un Fourgon
, une Charette , une Caleche , les
petites Chaises roulantes appellées
Soufflets , & un Soulier.
La Femme du Phénix des Maris
, de Caën , a expliqué la fecondeEnigme
par ces Vers.
I4
200 MERCURE

E voudrois bien sçavoir , Mercure
,
Par quelle bizarre avanture
Vous estes devenu Potier ;
Car commeplus qu'aucun pourvous
je m'intereffe ,
I'ay peur qu'un ſi chétifMestier
Nederoge à voſtre Nobleffe.
Encor fivous estiez un Potier d'im
portance,
De Porcelaine, ou de Fayence ,
Ou biensi vous étiezGentilhomme
Verrier ,
Levous fouffrirois telſans vousfaire
la guerre ;
Mais ie nepuis vous voirformer un
Pot de terre ,
Sans vous traiter de Roturier.
Ceux qui ont trouvé ce même
Mot du Pot de terre , font Mrs
GALANT. 201
Revers , Sieur de la Tour;Angevin;
Allard P.Carriere, de Roüens
Pinchon,de la même Ville; Avi-
LYON
*1898
ce,de Caën ; Le Parifien ſolitaire
du Cabinet obſcur,de Tours;Rahaut
, Avocat ; Hariveau ; N.
Dallée , Curé de Fierville prés
Caën ; Le Borgne de la Chopiniere,
de Vitré; Philerme, de Baviere
; Le Satirique de Tours , à
la Deviſe , Malgré luy ; L'Abbé
de la Faye ; L'Avocat du Maſt ;
Le Cadet Geofroy ; Giraudiani ;
Gallicani ; Meſdemoiselles de
Sommelsdieres ; De la Villarmoy
; De Chauvigny ; De Buffiou
; Marie de Vaux ; Magdelon
Provais ; La Nymphe de Saint
Paul , & fa fuite ; Le Medecin
Amant de la belle Manon , de
Xaintes ; Les Confidens fans jalouſie
, de la Ville de Roye em
Picardie , Natalis Touloufis , di
LS
202 MERCURE
Lion d'or du Fauxbourg S. Germain;
Le Berger à l'Anagramme
, Siecle d'amour ; Le Favory
du galant François , de la Cour
de Stutgard ; Le Perfide , du
Quartier de la Ruë du petit Lion,
L'Agent Legiſlateur ; Le Solon
actif; Les Faux- Plaiſans raillez
par un ſeul ; L'Intimidé par feinte;
Les Baladins réformez de L.
R. D. L. C. La Marquiſe à l'Anagramme
, Pure image de vertu ;
Diane de la Foreſt d'Alcleor ; La
Bergere de la Ruë Simon le franc,
La Bergere à l'Anagramme , Ylero
; L'Amante préſumptive de
l'illustre Major ; La Victime
triomphante de la malicieuſe Sacrificatrice
; Les trois Belles à
l'Anagramme Italienne , Ben mio,
animamia , cuor mio. En VersMelſieurs
Vignier , de Richelieu ;
Gigez , du Havre ; F. Fourmy ,
1
GALANT.
203
de Baugé en Anjou , De la Gi
raudiere , de la Ruë Maubué ;
De la Tronche , de Roüen ; Carriere,
de Vitré en Bretagne ; Buret
, du même lieu ; L'Amoureux
d'Aigreville , du Quartier
des Cordeliers ; Le Voyageur
Africain ; & le nouveau lardinier
d'Anthony.
On a expliqué la même
Enigme ſur l'or , & fur le Charbon.
Voicy les noms de ceux qui
ont trouvé le vray ſens de l'une
&de l'autre. Meſſieurs Angely
de la Martiniere , d'Epoiffe en
Auxois ;De la Ville aux Butes;
De Corbigny , de la Ruë de la
Harpe ; Tamiriſte , dela Ruë de
la Ceriſaye ; Meſdemoiſelles de
Courbeville , & Monfieur Vignard
, de la grande Salle du Palais
; La belle Priſonniere ; La
16
204 MERCURE
jeune Commere radoucie par curioſité;
La jeune & aimable Veuve
à l'Anagramme, Ma cousine en
rira ; Les trois Manetes , de la
ruë de la Vieille Monnoye ; L'infidelle
de l'Amant deſeſperé ,
d'Amiens , à l'Anagramme , la
guerre eſt ſur ma vie ; La Spirituelle
du Marché aux Hantes , de
Lile en Flandre ; La Belle de la
Ruë. Saint Maurice du même
lieu , La belle Alcidalie de la Ruë
neuve Saint Mederic ; L'aimable
Commere , & le veritable
Amant de la belle Loüifon , de
Dreux ; L'Amante récluſe à Saint
Hilaire hors le Pont à Roüen ;
L'Amant deſeſperé d'Amiens ;
Le Medecin des Demoiselles de
Lile en Flandre ; Le Berger amou
reux ; L'intriguant Solitaire , &
l'heureux Phaëton. En Vers, Meffieurs
de Fleſſel de Vermolet ,
GALANT. 205
d'Amiens ; Girault , de Paris ;
C. Hutuge d'Orleans , demeurant
à Metz ; L'Albaniſte de
Rouën ; Sylvie du Havre ; Alcidor
de la même Ville ; Verrier ,
de la Ruë Saint Antoine , ou
Manan de la Belle Etoile.
le
Monfieur Rault de Roüen.eſt
l'Auteur de la premiere des deux
Enigmes nouvelles que je vous
envoye ; & la ſeconde de Monſieur
de Granville.
J
ENIGME.
E nefuis que d'emprunt ,& de
moy ie n'ay rien ;
Et toutefois ie ſuis si bien ,
Qu'on me baiſeſouvent ; mais dans
cet avantage
Le ſuis réduit à l'esclavage ,
Gar ie porte plus d'un lie.n.
206 MERCURE
Pourſervir les Amans ,ainsi que les
Amantes ,
L'en marque les faveur, les tendres-
Ses, ou l'amour ;
Et le choix qu'ils font d'un grand
jour
Fait éclater en moy cent raretezgalantes.
:
Plus ieſuis nouveau, plus ie plais,
On trouve en moy les plus rians
attraits.
L'occupe auſſi le Trône , où les Ris &
les Graces ,
Avec les Ieux trouvent leursplaces;
Ou du moins ie cherche le coeur.
Mais ce qu'on aura peine à croire ,
Avecunsi charmant bonheur ,
Dansun iour ſeulpérit magloire...
GALAN T. 207
AUTRE ENIGME.
Q
Vand des Lys j'aurois la
blancheur ,...
Et de l'Eau l'aimable fraîcheur;
Quand polie ainsi qu'une Glace
s Ie ferois parfaite en ce point ;
Quand je poffederois de Climene la
grace,
Que j'aurois d'Iris l'embonpoint ,
Et que ma peaufine&vermeille
Enfermeté'n'auroit point de pareille.
Quand la plus belle enfin qu'on
nous vanta jamais ,
Moin que moyparoitroitmignone,
Sçachez que si je ne me tais ,
Vous ne me trouverezpas bonne
Toutes les fois que vostre main ,
- Plus délicate que friponne ,
Enleve mes habits , & découvre mon
Sein.

208 MERCURE
Comme il eſt fort difficile que
dans une longue maladie, la violence
du mal ne ceffe par intervales
, & qu'on tire des confequences
qui font eſperer le recouvrement
de la ſanté des Malades
, je vous écrivis le mois paffé
que Madame la Ducheffe de la
Fucïllade ſe portoit mieux. Cependant
la nouvelle de ſa mort
que j'ay aujourd'huy à vous donner,
vous fera connoître qu'il n'y
a riende certain au monde. Vous
ſçavez qu'elle estoit de la Maiſon
de Gouffier , l'une des plus illuſtres
de France , par l'ancienneté
de ſa nobleffe , & par les plus
grandes Charges ,& les premiers
Emplois de l'Etat qu'elle a poffedez
. Il en eſt ſorty un Chambellan
de Charles VII. des Abbez
de Cluny , & de S. Denis , un
Gouverneur de Charles VIII. &
GALANT. 209
de François I. des Grands-Maiftres
de la Maiſon du Roy , des
Gouverneurs de Province , des
Grands Ecuyers de France , des
Ambaſſadeurs Extraordinaires,&
un Amiral connu ſous le nom de
l'Amiral Bonnivet. Le Cardinal
de Boiſy , Eveſque d'Alby , &
Grand Aumônier de France ,
eſtoitde cette Maiſon. Elle a pris
alliance dans celles de Montmorency
, de Chabot , de Lorraine,
d'Aubuſſon,& preſque dans toutes
les plus conſiderables du Royaume.
Henry Gouffier , Marquis
de Boiſy , né en 1605. &
tué au Combat de S.lberquerque
le 24. Aouſt de l'an 1639. eſtoit
Pere de Madame de la Fueïllade
Ses autres Enfans eſtoient Artus
de Gouffier II. du nom , qui s'eſt
fait Eccleſiaſtique ; Marguerite ,
Abbeſſe de la Trinité de Caën,
210 MERCURE
&enfuite de Reaulieu ;& Ma
rie-Marguerite , Religieuſe àMalnouële
vous parlay il y a un mois
du meritede la Défunte , dont la
modeſtie & le bon ſens ont toûjours
fort éclaté.
Monfieur Beraut , Grand Audiencier
de France , eſt mort icy
dans le meſme temps, après avoir
exercé cette Charge pendant
quarante ans avec une eſtime generale.
Il eſtoit Pere de Madame
Colbertide Croiſſy , femme du
Secretaire d'Etat de ce nom , &
avoit quatre-vingts ans.
: Quay que les Gens de cet âge
paſſent pour eftre dans une grande
vieilleſſe , on peut encor les
traiter de jeunes , fi on le compare
à celuy d'un Bourgeois de
cette Ville , appellé Monfieur le
Maiſtre , qui eſt mort ces jours
paſſez âgé de cent dix -huit ans.
GALANT 2.11
Il ſe pouvoit dire le Doyen du
Genre humain , tant il eſt rare
d'aller fi avant dans un fecond
fiecle. Il nâquit en 1965.& se
-toit marié deux fois . La premiere
femme ayant peu vécu , il en
épouſa une ſeconde qui vit encor.
Leur mariage ſe fit en1605
& cette ſeconde femme eſt pre
fentement âgée de cent fix ans.
le pourray vous en dire davantage
la premierefois! 300 s
On vient preſentement deme
dire que jeme trompay le dernier
mois , au nomde celuy qui a fait
la Deviſe du Jeton de la Reyne.
C'eſt Monfieur Viel,& non Vielle
. On a fort eſtimé cette Deviſe,
en ce qu'elle a raport à Monſeigneur
le Ducde Bourgogne, auffi
bien qu'à Monſeigneur le Dauphin
. On le connoiſt par le Lys
à deux branches , qu'on y voit
21125 MERCURE
repreſenté . L'une de ces Branches
n'eſt qu'un Bouton , arroſe
par quelques goutes de Lait qui
tombent d'un nuage qui eſt au
deſſus . Ces paroles , LacSuperum
genus arguit , conviennent tresbien
à cette Deviſe. Le Lait prouve
l'origine celefte du Lys , ſelon
ceque je vous ay déja dit qu'en
marque la Fable,& on ne pouvoit
faire mieux entendre que la Reine
a donné la naiſſance àMon
ſeigneur le Dauphin , & àMonfeigneur
le Duc de Bourgogne,
que par la double Branche qui les
repreſente.
Un galant Homme laccuſé
d'eſtre Inconſtant , parce qu'il a
conté des diſcours à un grand
nombre de Belles , a rendu raiſon
de ſa conduite par le Sonnet que
je vous envoye.
:
GALANT
253
L'INCONSTANCE
JUSTIFIE' Ε.
- SONNET .
Tireis fa Ircis paſſe ſa vie
Belle en Belle
,
errant de
Mille Autels ont reçeu ſon encens ,
&ſes voeux ,
Il va Semant par tout ſes defixs
amoureux ,
Une flame allumée en forme une
nouvelle.
C
Celimene , Cloris , Berénice , Isabelle,
Et cent autres ont veu , naître &
mourir ſes feux.
Preſque toûjours aimé ,fanspouvoir
estreheureux ,lov
Il fuit fans murmurer le deſtin qui
l'appelle.
214 MERCURAED
にわく
De tant d'engagemens , tout le monde
estsurpris ,
Et blâme ( mais à tort ) le malheureux
Tircis ,
Guerir de fes erreurs n'est pas une
inconstance...
+
S'il va de coeurs en coeurs , & d'appas
en appas ,
Ah ! que te sien n'est pas volage
comme on penfe
Il en cherche un fidelle , & ne le
trouve pas.
l'ay à vous apprendre le Mariage
de Monfieur le Marquis
de Créquy , avec Mademoiselle
d'Aumont , & je ne puls mieux
fatisfaire voſtre curiofité fur cet
Article , qu'en vous faiſant part
GALANT.
215
de cette Lettre qui m'a eſté miſe
entre les mains pour me ſervir de
Memoire.
好好好好好好好好好好好好好好
A MADEMOISELLE
DE
****
Ous avez parlé , Mademoi-
Vous avez Paris reponderin
obeiffant. Voicy ce qui est venu
àma connoiſſance touchant le Mariage
de Monsieur le Marquis de
Créquy ,dont vous m'ordonnez de
vous mander les circonstances les
plus remarquables. Monfieur le
Maréchal de Créquy fon Pere ,
Monsieur de Beringhen Beau
pere de la Fille aînée de Monfieur
le Duc d'Aumont , ayant conferé
de cette Affaire , ce Maréchal
communiquafon deffein quet
216 MERCURE
ques jours aprés à Monsieur le
Marquis fon Fils aîné , qui ne balança
point à luy répondre , que
quoy que son âge ne luy eust point
encor permis de faire des refléxionsfur
le Mariage , il trouvoit
tant d'avantages en celuy là qu'il
en fouhaitoit paſſionnément la conclufion.
Cette réponse obligea Monfieur
le Maréchal de Créquy de
partir à l'heure mesme pour Ver.
Sailles , où estoient les Parens de
Mademoiselle d'Aumont. Il alla
trouver Monfieur le Duc d'Au
mont fon Pere , auquel il la de
manda pour Monsieur Son Fils ;
à quoy ce Duc répondit avec tous
les témoignages de fatisfaction
qu'il pouvoit attendre. De là il
rendit visite à Monfieur le Chancelier
, Ayeul maternel de Mademoiselle
d' Aumont , & à Mada
me la Chanceliere , chez qui elle
A
1 217
GALANT
a toûjours esté élevée. On ne sçauroit
exprimer les marques de joye
qu'on donna de part & d'autre
dans cette premiere Entreveuë
oùse trouverent Monficur de Louvois
, & Monsieur l'Archevesque
de Rheims. Le Mardy 26. Fanvier
, Monsieur le Chancelier alla
demander au Roy la permisfion
de faire ce Mariage , &
Sa Majesté en reçeut la propofition
tres - obligeamment pour les
trois Familles . Le lendemain ,
Monsieur le Maréchal de Crequy
, & Monsieur le Marquis de
Louvois , travaillerent aux Conventions
, qui furent bientoft re
glées ; & ensuite ce Maréchal
mena Monsieur le Marquis fon
fils chez Monsieurle Chancelier
, & chez Madame la Chanceliere
, où estoit Mademoiselle
Février 1683 . K
218 MERCURE
d'Aumont. Il vous est aisé de
vous figurer comment ſe paſſa
cette premiere Visite. Madame
la Chanceliere , quoy que fort
inſtruite du merite de Monfieur
le Marquis de Créquy , témoigna
avec plaisir qu'elle trouvoit dans
Sa perſonne & dans ſes manières
quelque chose qui alloit encorplus
loin que ce qu'elle avoit attendu.
Tout le monde ſfçait en combien
d'occaſions ce Marquis s'eſt diſtingué
, & qu'il a fait bruit dé
puis l'âge de quinze ans , par
quantité d'Actions d'une vraye
qua
bravoure. Aprés que Meſſieurs
de Créquy eurent rendu ces premiers
devoirs à l'illustre Parenté
de Mademoiselle d'Aumont ,
Monfieur le Chancelier , Monfieur
le Duc d'Aumont , Monsieur de
Louvois Monsieur l'Arche
GALAN T.
219
vesque de Rheims , visiterent
Monfieur le Maréchal & Monfieur
le Marquis de Créquy , qui
receurent les Complimens de toute
la Cour. Le Roy , la Reyne ,
Monseigneur , Madame la Dauphine
, Monsieur , & Madame ,
les envoyerent feliciter. Le Mardy
, fur les onze heures du foir ,
qui fut le jour que l'on parla de
l'Affaire à Sa Majesté , Monsieur
l'Archevêque de Rheims vint voir
Madame la Maréchale de Créquy
à Paris , & luy dit à l'oreille
que l'affaire estoit concluë
quoy qu'elle ne fust pas encor divulguée
à Versailles. La joye
qu'elle en fit paroiſtre fut fi forte.
qu'on s'apperçeut dans ſon domeſtique
qu'il estoit arrivé quelque
chose d'important ,
fieur le Maréchal Son Mary , ou
,
ou à Mon-
K 2
220 MERCURE
cane ,
à Monsieur le marquis fon Fils
qu'elle a toûjours aimé tendrement.
Le Mercredy au matin ,
l'Affaire fut fçenë à Paris , comme
elle l'estoit déja à Versailles,
& l'on peut dire que toute la
France en vint faire compliment
à Madame la Maréchale de Crequy.
Mademoiselle d'Orleans , Madame
la Grand Ducheſſe de Tof-
Madame de Guiſe . & les
autres Princeſſes du Sang , luy
firent l'honneur de la viſiter.
Monfieur Colbert , & Monsieur le
Marquis de Seignelay , qui avoient
déja veu Monsieur le maréchal
de Créquy à Versailles ,
luy vinrent auſſi marquer la part
qu'ils prenoient àſa joye. Monfieur
le Chancelier fit la mesme
chose , & rendit une viſite particuliere
à Madame la Marquise
GALANT. 221
1
+
1-
e
۲۰
fe
du Plessis Belliére , mere de madame
la Maréchale de Créquy ;
ce que firent auſſi la pluſpart des
Princes & Princeſſes , aussi bien
que Madame la Chanceliere &
Mademoiselle d' Aumont , qui fureut
bien- aiſes de voir & d'entretenir
cette illustre Dame , retirée
du monde depuis un affez
long temps à cause de ses indifpositions.
Le reste de la ſemaine
ſe paſſa à remplir les devoirs de
part &d'autre , & à faire devenir
Monsieur le Marquis fort amoureux.
Cependant Madame la
Chanceliere , Madame la marqui-
Se de Louvois , & Madame la
Maréchale de Crequy , donnerent
ordre aux preparatifs de la Noce,
qui fut refoluë pour la nuit du
Ieudy au Vendredy 4. de Février.
Pendant ce temps meſſieurs de
K 2
222 MERCURE
Crequy retournerent àVersailles ,
ainsi que Monsieur le Chancelier,
&fuplierent Leurs majestez de
vouloir (igner le Contract de mariage
; ce qui fut fait le mercredy
troisième de ce mois au retour
de la meſſe , par le Roy , la
Reyne , Monseigneur , Madame la
Dauphine , Monsieur , & madame.
Lors que le Roy eut signé ,
il dit à Monfieur le marquis de
Crequy les choses du monde les
plus obligeantes ; aprés quoy tous
ces Meßieurs fe rendirent à Paris
, & le mesme jour il fut arresté
que toute la Parenté de ces
Familles s'aſſembleroit le lendemain
Ieudy fur les cinq heures
du foir chez Monsieur le Chancelier.
Avant l'arrivée de la Compagnie
, on fut occupé à recevoir
les Habits & les magnifiques
GALOAN T. 223
}
.
t
Ajustemens que Madame la Chanceliere
avoit fait faire à sa Petite
. Fille , par les foins de Madame
de Louvois . Il ne se peut
rien de plus beau que tout ce que
l'on porta dans la Chambre de
Mademoiselle d' Aumont . Pendant
ce temps , on vit entrer dans la
court un tres-beau Carroffe attelé
de huit Chevaux gris-deperle
, qui témoignoient leur fierté
par leur mouvement continuel.
Ce Carroffe , dont on ne pouvoit
affez admirer la sculpture & la
peinture, estoit envoyé à Mademoiselle
d'Aumont par Monsieur
le Marquis de Crequy . Il en fortit
un Gentilhomme d'une mine
& d'une propreté extraordinaire.
C'estoit l'Ecuyer que ce Marquis
avoit destiné à ſa Maîtreffe. Il
estoit fuivy de deux Pages & de
K 4
224 MERCURE
quatre Laquais revestus de fes
Livrées ; & lors qu'un Gentilhomme
de Madame la Chanseliere
vint dire à cet Ecuyer
qu'il pouvoit voir Mademoiselle
d'Aumont , il prit dans le Carroffe
une Corbeille de filigranne ,
dans laquelle il y avoit un Bouquet
des plus belles fleurs qu'on
eust pù trouver dans la ſaiſon la
plus propre à les produire. Les
Pages prirent un Carreau & un
Sac de Velours cramoisy en bro
derie d'or , & en cet estat l'Ecuyer
monta à la Chambre de
Mademoiselle &Aumont
trouva àſa Toilete. Aprés qu
elle eut entendu ſon compliment .
elle prit le Bouquet ; & ensuite
les Pages & les Laquais luy furent
presentez. Elle témoigna en
estre fort fatisfaite , & dit que
qu'il
-
GALANT
225
1
E.
لا
te
en
tout ce qui estoit choisy par madame
la Maréchale luy feroit fort
convenable . On admira ſon eſprit
& sa modestie dans la réponſe
qu'elle fit au compliment de l'Ecuyer
, qu'elle reçeut debout ,
ayant ſes cheveux qui traînoient
à terre. Ils font d'un blond cendré
des plus beaux. Elle a les
yeux noirs & plein de feu , le
teint fort brillant , & une gran
de jeuneſſe , n'estant âgée que de
dix-sept ans. Voila ce qui se
paſſa le leudy matin. Le reste
du jour fut employé à s'habiller,
jusqu'à cinq heures du foir que la
Compagnie fe rendit chez Monfieur
le Chancelier. Il y avoit
du coſté de Monsieurle Marquis
de Crequy , Monfieurle Maréchal
& Madame la Maréchale,
Monsieur le Marquis de Blan-
Κ
226 MERCURE
و
chefort , Monsieur & Madame
de Canaples , Monsieur le Marechal
de Villeroy , Monsieur
l'Archevesque de Lyon , Monfieur
le Duc & Madame la Ducheffe
de Villeroy , & Madame
La Comteffe d' Armagnac. Du cofté
de Mademoiselle d' Aumont ,
Monsieur le Duc & Madame la
Duchesse d'Aumont Monfieur
le Chancelier & Madame la
Chanceliere , Monfieur &Madame
de Louvois , Monsieur l'Archevesque
de Rheims ; Monsieur
Le Marquis de Villequier , &
Monsieur de Chape , Freres ;
Monsieur & Madame de Beringben
, Monsieur & Madame
de Broglio , Monsieur le Duc &
Madame la Ducheffe de la
Rocheguyon , Monsieur & Mada
me la Marquise de Mony ,
GALANT. 227
.
لز
ne
:
Monsieur & Madame du Gué,
Monsieurle Marquis & Mon
fieur le Chevalier de Tilladet;
Monsieur de Villacerf , Monfieur
de S. Poüanges , & Mon
fieurle Marquis de Courtenvaux.
Cette illustre Compagnie
estant assemblée , Monsieur le
Chancelier fit un Discours fur les
avantages des Alliances , & on
leût enfuite le Contract de Mariage
, qui fut signé de tous ceux
que je viens de vous nommer. Sur
les huit heures onfervit le Soupé
avec beaucoup de magnificence ,
àminui on vint avertir qu'il
eftoit temps d'aller à l'Eglife.
La Cerémonie des Epousailles fut
faite à S. Gervais par le Curé de
cette Paroiffe , qui estoit celle de
Mademoiselle d' Aumont. Comme
apres la Meſſe qu'il celebra , il y
K 6
228 MERCURE
eutuneaffez longue Exhortation,
plusieurs Perſonnes de cette Affemblée
prirent les devans , &se rendirent
à l'Hôtel de Monsieur le
Maréchalde Crequy, où tout avoit
esté preparé pour y recevoir les
Mariez . A l'entrée de la Court
estoient deux gros Flambeaux de
godron , qui éclairoient toutes les
avenues de cét Hôtel. On avoit
environnétoutes les Courts deflambeaux
de même compoſition. Le
Vestible où l'on entre apres la
Court , estoit tout remply de Bras
dorez , avec des Bougies , quifaifoient
un tres- agreable effet. La
Salle baffe , qui est àgauche du
Vestibule , estoit éclairée par des
Bras &par des Lustres , qui rendoient
ce Lieu tout éclatant. Le
grand Escalier estoit aussi éclairé
par plusieurs rangs de Bras daGALANT.
229
Gue
rez , garnis de Bougies. Ils conduiſoient
à unefort grande Salle,
ornée au lieu de Tapiſſerie , des
plus beaux Tableaux que Monfieur
le Brunait faits des Actions
d'Alexandre . Cette Salle estoit
éclairée par trois grands Luftres
d'argent, &par quantité de
ridons remplis tout autour de Girandoles
, fans compter un fort
grand nombre de Chandeliers qui
estoient sur plusieurs Tables. Un
fort grand feu à la cheminée ,&
tros grands Brafiers d'argent ,
échauffoient la même Salle. On
entroit de là dans la Chambre
que l'on avoit preparée pour les
Mariez. Elle estoit meublée d'une
Tapiſſerie de pieces rapportées,
fort agreable , & d'un prix confiderable.
Le lit & les chaises
ddao estoient de Velours cramoisy en
LA
des
en.
Le
230
MERCURE
broderie or & argent , & le miroir
d'une façon ſi particuliere ,
qu'on te regarda avec admiration.
Un nombre infiny de Plaques
& de Girandoles d'argent
& de vermeil, éclairoit la Cham_
bre , qui estoit échaufée par un
Braſier d'une structure tres- eftimée.
Cette Chambre ouvroit dans
une autre aussi magnifiquement
meublée . Comme toutes choses
estoient dans un ordre regulier ,
Madamela Marechale de Crequy
avoit prié Madame la Pre-
Sidente Robert , Madame la Comteſſe
de Giſquar , & Madame
Dorneton , de rester à l'Hôtel de
Crequypouren faire les honneurs.
Ces Dames s'en acquiterent avec
beaucoup de conduite.
Madame la Marquise de Lou
vois , & madame la Ducheffe de
GALANT.
231
fes
!
675.
vet
410
La Rocheguyon sa Fille , arriverent
demy-heure avant les Mariez
, & pendant ce temps elles
firent mettre la Toilete , dont on
admira la magnificence: Madame
la Chanceliere vint un peu apres,
& les mariez ensuite. On les
laiſſa dans leur Chambre apres
les ceremonies accoûtumées , &le
lendemain la même Compagnie
revint à onze heures du matin.
Il y eut un grand Diné , apres
lequel Monsieur le Chancelier partit
pour Versailles , & chacun prit
fon party. Il'n'y eut que Madame
La Duchesse de la Rocheguyon ,
Madame la marquise de Beringhen
, & Madame de mony , qui
reſterent pour faire les honneurs
des Viſites , qui furent rendues à la
Mariće. Le nombre en fut tel, que
La grandePlace du Louvre, &les
232
MERCURE
Courts de l'Hôtel de Crequy, fuffisoient
à peine pour contenir les
Carroffes . Monsieur fit l'honneur à
Madame la marquise de Crequy
de la venir voir , ainsique lesmêmes
Perſonnes de qualité qui
estoient déja venuës. La grande
foule dura quatre jours ,& cette
Marquise reçeut toûjours les Vifites
ſurſon Lit , où elle estoit magwifiquement
parée. Monsieur , &
quelques Princeſſes du sang ,
prierent Madame la Marechale
de Crequy de leur faire voir les
beaux ouvrages de Tapiſſerie
qu'elle fait faire avec une fi extraordinaire
application , & l'on
demeura d'accord qu'on ne peut
rien voir nyde plus riche , nyde
mieux imaginé. Ce font douze
Pieces de Tapiflerie qui reprefentent
les quatre Elemens , les
GALANT.
233
quatre Saisons , & tout ce qui
appartient aux douze mois de
L'année. Tout cela se fait au petit
Point , & fur les Deffeins de
Monfieur le Brun.
Apres que Madame la Marquiſe
de Crequy eut reçen toutes
ces Visites , & rendu celles de la
Parenté, elle alla avec Madame
La Marechale de Crequy à Verfailles
rendre ſes premiers devoirs
à Leurs Majestez , qui la reçeurent
avec des honneſtetez tresobligeantes
, ainsi que toutes les
Princeffes du Sang. Madame la
* Ducheffe d' Aumont Sa Bellemere,
Luy envoya le jour de ſes Nôces
des Pendans d'oreilles en poire ,
leftimez mille Loüis. Le lende-
14 main elle reçeut pour preſent de
1. Monsieur le Marquis de Lonyois
des Boucles d'oreille de quin-
0%
234
MERCURE
ze mille francs. Madame la
Chanceliere , & Monsieur l'Archevesque
de Rheims , luyenvoyerent
une Bague & vingtquatre
Boutons de Diamans , de
huit mille écus. Le Mardy d'aprés
les Nôces , Monsieur le Duc
d'Aumont donna un Repas tresmagnifique
à toute la Parenté.
Il fut ſuivy d'un Bal dont je vous
ay déja parlé dans cette Lettre.
Monfieur le Comte de Blanche
fort , fecond Fils de Monsieur
le Marechal de Creguy , a fait
paroiſtre dans cette rencontre de
l'esprit & des agrémens en tou.
tes manieres , qui ont charmé
tous ceux qui l'ont veu. Il n'est
âgé que de quatorze ans , &
tout ce qu'il dit est d'une Perfonne
qui en auroit déja vingt.
On ne peut estre plus fatisfait
GALANT.
235
que l'est toute la Famille de
Monsieurle Marechal de Crequy
,
qualitez de Madame la marquiſe
ſa Belle - fille. Je suis
vostre &c.
du merite & des belles
Je me fuis informé , Ma-
د l'avez dame comme vous
voulu , du Manuſerit intitulé ,
Sentimens fur les Lettres , & les
Histoires galantes. Ce ſont des
Preceptes juftes pour écrire
les unes & les autres . On dit
qu'ils font tournez d'une maniere
qui fait croire que leur
Auteur n'eſt pas un Homme
feulement de Cabinet. Il ya
1 grande apparence qu'ils feront
- bien reçeus du Public , puis
qu'ils font une regle , ou pour
écrire ces fortes d'ouvrages ,
ou pour aider les Perſonnes
236 MERCURE
qui les liront , à connoiftre
quel en fera le merite. On
m'a parlé d'un troifiéme Article
de ce manufcrit. Il traite
de la conſtruction des mots ,
& ne contient que dix ou
douze Obſervations qui expliquent
les ſcrupules de l'Auteur
ſur quelques manieres
d'écrire. Si ces Obſervations
paſſoient pour Loy elles
pourroient faire quelque beauté
dans le ſtile ; mais je dou
te que la pratique en fuſt fort
aiſée. Voila tout ce que j'ay
pû en apprendre. Quand l'Ouvrage
paroîtra , je vous en
avertiray.
4
د
Pour les Dialogues des morts,
chacun m'accuſe de vous les
avoir trop peu vantez ; &
vous ne me ſurprenez point ,
GALANT.
237
Si
1
La
en me diſant qu'ils ont eſté
lûs dans voſtre Province avec
l'admiration de tout ce que
vous y connoiſſez de Gens
d'eſprit. Ils font icy dans une
eſtime extraordinaire.
Cour , qui a le difcernement
tres- delicat , ne peut ſe défendre
de les applaudir. Ils
plaiſent aux Sçavans ainſi qu'au
beau Sexe ; & les plus difficiles
à contenter demeurent
d'accord , qu'on n'a rien donné
au Public depuis fort longtemps
, où l'utile ſoit mêlé fi
finement avec l'agreable. Cependant
l'Autheur me prie
de vous témoigner , qu'il auroit
eſté plus ſatisfait de vôtre
Critique que de vos
loüanges. Je vous ay envoyé
dans pluſieurs Lettres divers
,
238 MERCURE
Ouvrages galans de ſa façon ,
en Proſe & en Vers , dont
vous m'avez fait des remerciemens.
C'eſt tout ce que je
vous diray , pour vous le faire
connoître. :
Je vous envoye l'Artaxerce ,
que le Sieur Blageart commence
à debiter. C'eſt le dernier
Ouvrage de Theatre de Monſieur
Boyer . Vous ſçavez qu'il
eſt de l'Academie Françoiſe ,
& qu'il entend parfaitement
bien noſtre Langue. Auſſi
cette Piece eſt - elle remplie
de beaux Vers. Les ſentimens
en ſont grands , & elle
merite d'eſtre leue avec attention
, pour des raiſons qui
ne ſont pas inconnuës au Public.
Sur tout , la Preface doit
exciter beaucoup de curiofiGALAN
T.
239
té. le ne dis rien davantage.
Elle vous éclaircira de bien
des choſes . Ie joindray le mois
prochain à la Relation du
Carnaval de la Cour , ce qui
s'eſt paſſe à la Courſe de Chevaux
, que le Roy a bien voulu
honorer de ſa preſence , &
pour laquelle Sa Majesté a donné
un Prix fort confiderable.
Ie fuis , &c .
A Paris , ce 28. Fevrier 1683 .
MMOP
P
22
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le