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1682, 12 (Lyon)
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Illuſtriſſimus
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teftamenti tabulis attribuit anno 1693 .
807156
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LEDAUPHIN,
D どEMBRE 1682 .
**
A LYON,
Chez THOMAS AMAULRY ,
ruë Merciere, au Mercure Galant.
M. DC. LXXXII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
TABLE DES MATIERES
contenuës dans ce Volume .
Description deda
Galerie , du
Sallon, & du grand Apartement
de Versailles , &de tout
ce qui s'y paſſe les jours du Jeu, I
Epistre à Madame la Presidente de
Pommereüil ,
Retour de M. du Quesne àla Cour,
58
49
Le Tableau de la verité, Discours,
73
Mort de M. l'Evesque de Toulon,
117
Mort de Madame la Marquise de
l'Isle-Marivault 120
M. Mongin eft recen Profeffeur en
Droit de la Facultéde Paris, 120
Histoire , 122
Méteore apparu en Catalogne, 136
aij
TABLE .
3
Chastillon sur Seine ,
Semur ,
Sonnet ,
Madrigal,..
138
153
169
171
Mort de Madame de Montmartre,
172
Mort de Monsieur de Gomont ,
173
Mort de M. de Larche,
Mort de M. Coignet ,
175
175
Monfieur de Boiſſiſe obtient l'agrément
de la Charge de President
de la Seconde des Enquestes ,
28175
Monsieur le President de la Prouftiere
monte à la Grand Chambre
en qualité de Confeiller Clerc,
9176
Monsieur Croiset est receu Prefident
de la Cinquiéme des Enquestes
, 177
Feste Galante du Jardinier de Clevanton
3 . 178
Magni
TABLE.
Magnificence de la Flote de Portugal
, 199
Le Bucheron , le Loup , & le Chaffeur,
Fable , 200
Nouvelle invention de quatre fortes
de Cercles de la Sphere , it
Conversions , 217
Tout ce qui s'est passé dans le Voyage
de Madame la Dauphine à
Paris , touchant l'accompliſſement
des Voeux que cette Princeffe
avoit fait. 219
Autre Voyage de la mesme Princeſſe
à Paris, 228
Académie d'Arles , 230
Limoux , 249
Univerſité de Caën , 259
Livre de Medecine de Monfieur de
Lorme , 261
M. de la Rapiniere , 264
Mort de Monsieur de Rhodez, 267
Noms de ceux qui ont expliqué la
premiere Enigme , 267
a iij
TABLE
Noms de ceux qui ont expliqué la
feconde , 270
Noms de ceux qui ont trouvé le
fens de toutes deux , 271
Enigme , 272
Autre Enigme , 273
Mort de M. le Marquis d'Allembon
, 274
Mort de Meſſieurs du Hamel & de
deBragelonne ,
Mort deM. Rossignol ,
Fin de la Table.
A
275
275
EX
EXTRAIT D V PRIVILEGE
du Roy .
PA Ar Grace & Privilege du Roy, donné
Saint Germain en Laye le 31. Decemb re
1677. Signé Par le Roy en ſon Conſeil , Jun-
QUIERES. Il eſt permis à J. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , defaire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
eſpacede fix années , à compter du jour que
chacun deſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auſſi defenſes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
leditLivre ſans le conſentementde l'Expoſant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
ſervant à l'ornement dudit livre , meſme d'en
vendre ſeparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout àpeine de fix mille livres d'amende
, & confiſcation des Exemplaires contrefaits
, ainſi queplus au long il eſt porté auditPrivilege.
Regiſtré furle Livrede la Communauté le
5.Janvier1678.
Signé E. CouTEROT , Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé & tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
1. Decembre 1682.
Avis pour placer les Figure.
TE Meteore doit regarder la
page 136.
Le Feu doit regarder la page
149.
La Figure de Muſique doit regarder
la page 274. 7
2
MERCU
MERCURE
GALANT.
•
LYON E
BIBLI
DECEMBRE 1681700
Es plusbelles cho-,
ſes ne ſont pas toujours
les plus faciles
à peindre. Les
grandeur & l'éclat
de la matiere ébloüiffent quelquefois
5 & quand elelle donne
trop à exprimer, on craint de fuccomber
fous l'accablement , &
d'affoiblir les beautez qu'on cherche
à mettre au jour, tant les plus
Decembre 1682 . A
I
2 MERCURE
vives couleurs ſemblent avoir
peu de force pour faire un Portrait
qui ait de la reſſemblance.
Telle eſt la bonté que fait paroître
le Roy depuis fon retour de
Fontainebleau , en permettant
l'entrée de fon grandApartement
de Verſailles , le Lundy , le Mercredy
,& le Jeudy de chaque ſemaine
, pour y joüer à toutes fortes
de Jeux , depuis fix heures du
foir juſqu'à dix. Quoy qu'une
tellebonté ſoit fort extraordinaire
, il eſt impoſſible que ceux qui
n'en ſçavent pas toutes les cir
conſtances , s'en faſſent aucune
idée qui approche ſeulement de
ce que ce Prince fait d'incroya
ble par là en faveur de la Cour,
de la France , & des Etrangers ;
mais vous ne vous en étonnerez
pas,Madame, ſi vous faites reflexion
qu'eſtant grand en toutes
chofes,
A
GALANT.
HUD
3
T
chofes , il l'eſt juſque dans les
moindres, & en tire des effets qui
égalent tout ce qu'on peut concevoir
de plus élevé . Comme il
faut par tout de l'ordre , puiſqu'il
y en a dans tout ce que fait Sa
Majesté , je commenceray par
une deſcription des Apartemens
deſtinez pour le Jeu , & pour les
autres Plaiſirs des trois foirées de
chaque ſemaine , dont j'ay entrepris
de parler. J'y feray voir
enfuite le Roy au milieu de l'élite
de ſa Cour , & dans cet état
vous trouverez ce Prince adorablé
par ſes bontez & par fes manieres.
Apres cela on verra un
Tableau des avantages que produiſent
ces mêmes bontez à
te la Cour ,& de la ſageffe merveilleuſe
qui paroiſt dans tout ce
que ce Monarque imagine de
nouveau ;& la peinture genera,
2
3
atou-
A ij
4 MERCURE
ledetoutes ces chofes finira par
des reflexions , qui faiſant connoître
qu'on ne peut jamais affez
admirer le Roy , feront voir en
meſme temps qu'il eſt impoſſible
d'ébaucher ſeulement un foible
Tableau de ſes moindres actions ,
tant elles renferment de chofes
diferentes , qu'il ſemble que la
Prudence elle-même ait pris foin
de luy dicter .
100.
Les Lieux qui ſont ornez pour
les Divertiſſemens que ce grand
Monarque donne trois fois la ſemaine
, commencent par le bout
de laGalerie de Verſailles , qui
n'eſt pas encor découvert , parce
que la Peinture , & les ornemens
qui la doivent accompagner,
ne font pas achevez.Vingtfix
Luſtres de criſtal , & feize
Chandeliers d'argent portez par
des Guéridons dorez , éclairent
cer
j
GALANT.
A
2
cet endroit. On y voit un Billard
accompagné de vingt - quatre
Formes de Velours vert à Franges
d'or. On paſſe en ſuite dans
le bout de la Galerie qui eſt découvert
, parce qu'il eſt achevé.
Ce qui s'en voit fait affez juger
"quel fera ce merveilleux Ouvrage
, où Monfieur le Brun peint
dans la Voûte l'Hiſtoire du Roy.
Il a repreſenté dans le morceau
découvert , la Hollande éperduë,
qui oppoſe en vain ſes Digues,
ſes Fleuves , ſes Remparts , & fes
Rivieres, à la rapidité de ce Conquérant
, que rien ne peut arrêter.
Il paroît dans un Char conduit
par Minerve,& accompagné
de la Gloire. Mars & la Victoire
le ſuivent , & la Terreur & la
Renommeemarchent devant luy .
Je ne décriray icy ny la beauté
de la Peinture , ny la force de la
mioq
A iij
21:00
ΠΟΙ
6 MERCURE
correction du Deſſein , ny la verité
des expreffions . La Plume ne
ſçauroit donner cet air majeftueux
& intrépide que ce grand
Peintre a fçeu conferver dans
l'action du Roy , ny reprefenter
avec affez de force la frayeur de
la Hollande , & la terreur des
Peuples vaincus & renverſez au
premier choc. Des Termes &
des Trophées peints, ſoûtiennent
la Voûte. D'autres Trophées en
relief,& dorez , font ſur la
niche , qui eft dorée auſſi-bien
que la Frife & l'Architrave. Les
Chapiteaux & les Bazes font de
Bronze doré ,& tous les Pilaftres
font d'un Marbre choiſi , auffis
bien que le reſte de l'Architecture.
DesGlaces font de fauffes Feneſtres
vis - à- vis des veritables,
& multiplient.unmillion de fois
cetteGalerie ,, qquuii paroift n'avoir
Corpoint
GALANT.
7
point de fin , quoy qu'il n'y ait
qu'un bout qu'on en voye. Huit
Brancards d'argent portant des
Girandoles , font entre quatre
Quaiſſes d'Orangers d'argent ,
portez ſur des Bazes de meſme
metal , & garniffent l'entre deux
des Fenestres ; & huit Vazes
d'argent accompagnent lesBrancards
qui font aux coſtez des
Portes, Quatre Torcheses dorées
2 portent dans les angles de grands
Chandeliers d'argent. Huit Girandoles
d'argent ſont ſur des
Guéridons dorez,poſez au milieu
des Feneſtres de glace .Aux deux
bouts pendent deux Luftres d'ar-
- gent à huit branches. Les Tabourets
font de Velours vert, entouré
d'une Bande de Brocard
d'or,avec une Frange de même .
Le Sallon qui fuit la Galerie,
eſt de Marbre enrichy de Tro
A iiij
8 MERCURE
phées en relief doré. Le Roya
cheval , grand comme le naturel,
eft en relief fur laCheminée. Ses
Ennemis vaincus ſont renverſez
ſous les pieds de ſon Cheval ; &
la Victoire , la Valeur , & la Rexnommée,
l'accompagnent . Dans
a la fermeture de la Cheminée , on
voit l'Histoire , qui eſt toute entiere
appliquée à décrire tant de
grands évenemens. Huit grands
2 Brancards d'argent , portent des
Chandeliers de deux pieds.Deux
Vaſes de meſme hauteur, accompagnent
chaque Brancard , &
garniſſent les entre- deux des Fe-
-neſtres & des Portes. On voit
dans les Angles des Vafes d'argent
poſez ſur quatre Guéridons,
Lor & azur. Un grand Chandelier
d'argent à huit branches , pend
au milieu de ce Sallon; & au deffous
il y a un Foyer d'argent de
-
deux
GALANT.
9
:
deux pieds de haut , fur trois &
demy de diametre.
De ce Sallon on entre dans la
Chambre du Trône, dont la Tapiſſferie
eſt d'un Velours cramoiſy,
enrichy d'un gros Galon d'or.
La Table, les Guéridons, la Garniture
de Cheminée,& le Luſtre,
font d'argent. Au fonds de la
Chambre s'éleve une Eſtrade
couverte d'un Tapis de Perſe à
fonds d'or, d'une richeſſe,&d'un
travail particulier. Un Thrône
d'argent de huit pied de haut, eſt
au milieu , Quatre Enfans portant
des Corbeilles de Fleurs, foûtiennent
les Siege & le Doffier , qui
fontigarny de Velours cramoify.
avecuneiCampaneid or en relief.
Surle hauodu Ceintre que forme
le Doffier , Apollon eft en pied,
ayant une Couronne de Laurier
fur la tefte, & tenant ſa Lyre. La
2
eb A v
MERCUARE
Juſtice & la Force font affifes fur
les deux Tournans. Le Daiz est
demême la Tapiſſerie. Aux deux
coſtez du Trône , ſur l'Estrade,
deux Scabellons d'argent portent
des Carreaux auſſi de Velours.
Aux deux Angles ſont poſéesdes
Torcheres de huit piedsde haut.
Quatre Girandoles portées par
des Guéridons d'argent de fix
pieds de haut , parent les quatro
coins de la Chambre. Un David
du Dominiquain , eſt à la droite
du Trône. On voit à la gauche
une Thomiris qui trempe la teſte
de Cyrus dans le ſang. Elle eſt
peinte par Rubens , & de dixfept
pieds quatre pouces de hauteur,
fur cinq pieds trois pouces
de large Dans les coſtez on a
mis quatre grands Tableaux du
Guide , des Travaux d'Hercule ,
haues de huit pieds , fur fix pieds
de
GALANT. II
de large. Apollon eſt dans le milieu
du Platfond, entouré des Saifons
& des Mois. Quatre Tableaux
cintrez par le haut , ac
compagnent le Rond. On y voit
des Rois qui ont aiméles Sciences
& fait fleurir les beaux Arts . Des
Feſtons peints & en relief dorez ,
ornent les Bordures, les Angles,&
la Frife. Sur les deux Portes font
deux Tableaux de Vendeik;
l'un repreſente le Prince Palatin
& fon Frere ; & l'autre une Vierge
, un David , & une Magdelaine.
Ils font hauts de quatre
pieds , fur quatre pieds huit pouces.
C'est dans cette Chambre
que le Roy donne audience aux
Ambaſladeurs. Elle est destinée
pour la Muſique & pour la Dance
, dans les trois jours que l'on
joue ; & ces jours-la font nommez
FoursdApartement.
alist
છે cmmonish Bid on Apres
1
12 MERCURE
11 Apres la Chambre du Trône
on voit celle de Mercure, où est
le Lit. Ce Dieu paroiſt au haut
du Platfonddans un Char traîné
par des Cogs. La Vigilance , le
Soin, l'Adreſſe , la Science , l'Ins
duſtrice , & la Muſique , le ſuis
vent , ou de précedent. Quatre
grands Tableaux accompagnent
ce milieu , & repréſentent des
Princes qui ont vaincu leurs Ennemis
par adreſſe , & qui par leur
induſtrie ont mérité une gloire
immortelle. Des Caducées liez
avec des Fleurs, forment des Fe
ſtons qui entourent des Bas reliefs
en rond , rehauſſez d'or , où
font dépeintes les Actions de
Mercure , & foûtenus, par les
Vertus qui l'ont fait réverer . La
Friſe eſt auſſidorée , & ornée de
Feſtons. La Tapiſſerie eſt pareille
à celle de la Chambre du
Trône. Le Lit de meſime Etofe,,
GALANT
13
&de meſme parure, eſt entouré
d'une grande Campane d'or en
relief,& doublé d'or plein. Qua--
tre Pommes blanches,& couleur
de feu, garnies de grandes Aigretes
blanches , ſont au deſſus
des Piliers . Les Fauteüils,les Tabourets
, les Portieres, & lesParavents
, ſont comme la Tapiſſerie.
Une Afſomption& un S. Se
bastien d'Annibal Carache , de
trois pieds cinq pouces , fur trois
pouces , parent le fonds de l'Al
cove. Au coſté droit pend une
Muſique du Dominiquain, & au
gauche une Vierge du Titien,
de quatre pieds neufs pouces, fur
quatre pieds dix pouces . Une:
Deſcente de Croix fur la Cheminée,
& vis- à- vis une Céne du
mesme Maistre , de cinq pieds
deux pouces , fur cinq pieds
cing pouces , montrent juſqu'où
1
peute
14
MERCURE
peut aller l'effet des Couleurs &
dela Lumiere , quand elles font
bien entenduäs. Sur les Portes
on voit deux Portraits du Ven
deik, de trois pieds fix pouces,
fur trois pieds . Une Balustrade
d'argent , de deux pieds & demy
dehaut , fur laquelle poſenthuit
Chandeliers de mefine matiere,
&hauts de deux pieds chacun,
entourent l'Eſtrade , qui eſt de
marqueterie . Deux Scabelons
d'argent portent dans les Angles.
deux Caſſoletes de cinq pieds.
Quatre Baffins d'argent de trois
pieds de haut , avec des Baffins
de trois pieds deux pouces de
diametre, portent aux coſtez de
la Cheminée , & à l'opolite , des
Vazes de deux pieds & demy.
Deux Chénets d'argent, de quatre
pieds de haut,parent le Foyer
La Corniche de la Cheminée est
२००५ enrichie
GALANI.
5
enrichie de Vazes & de Caffo
letesde meſme matiere. Un tresgrand
Luftre d'argent à fixbranches,
portant chacunetroisBougies,
pend aumilieu dela Chambre.
Encre les Fenestres au deffus
d'une grande Table , on voit
un Miroir de neuf pieds dehaut.
L'Abondance & la Magnificence
,ſoutiennent dans les coſtez
un Manteau Royal qui fait la
Bordute. Sur le Fronton font poſées
deux Renommées qui portent
les Armes du Roy , & en
publient la grandeur Deux Amours
foûtiennent la Couronne ,
La Table eſt garnie d'une gran
de Corbeille, &de quatre Chandelier,
deux grands, &deux petics.
Aux deux coſtez ſont des
Girandoles à ſept branches, portées
par des Guéridons , poſez
fur des Brancards ; de tour d'ar
gent ,
16 MERCURE
• gent,& à ſept pieds de haut.
Vne Table pentagonne , une
quarrée ,&une en triangle , font
dans le long de la Chambre , &
fervent pour le Jeu du Roy , de
la Reyne ,& de toute la Maifon
Royale ; mais quoy que ces Ta
bles foient marquées pour eux,
ils ont la bonté de femeler avec
tous ceux qui jouent dans les
Chambres ſuivantessé su
Apres la Chambre de Mercure,
on trouve celle de Mars,
choiſie pour l'Affemblée des
Joueurs. Ce Dieu des Batailles
eſt dans le milieu du Platfonds,
environne d'Armes que l'on
prend ſoin de luy préparer. La
Gloire & Bellone, font peintés
dans les deux Tableaux des.co
ſtez . Quatre Bas reliefs ronds ,.
&deux en ovale , font aux cô
tezede ces trois Tableaux ,
font
GALANT.
17
F
:
font voir des Heros marchant a
laGuerre. Les Bordures, les Angles
, & la Friſe , ſont enrichis
de Trophés d'Armes en relief
doré. Six Portraits du Titien
•ſont ſur les quatre Portes ,& fur
deux Cabinets de marqueterie
-d'une délicateſſe merveilleuſe.
Six Groupes de Figures d'argent,
quatre Statuës , & quatre Buires
demeſime métal , hauts d'un pied
&demy , ornent les deux Cabinets,
Deux Cuvetes d'argent en
ovale , de quatre pieds de haut,
fur fix de large , portent desVa.
ſes de deux pieds , & quatre
Sceaux de meſme hauteur les accompagnent.
Quatre grands Buires
de fix pieds de haut , font
aux Angles , & deux grands Luftres
, le tout d'argent , pendent
aux deux bouts de la Chambre .
Deux grands Miroirs , avec des.
Bordu
18 MERCURE
។
Bordures d'argent à cartouche ,
font au deſſus de deux Tables,
fur leſquelles poſent deux grandes
Gorbeilles , quatte grands
Chandeliers , & quatre petits auffi
d'argent , ainſi que les Tables.
Des Girandoles portées par quatre
Guéridons de meſme richef
ſe , accompagnent ces deuxTables
,& parent les entre-deux
des Feneſtres. Des Chenets &
des Vazes d'argent ornent la
Cheminée , au deſſus de laquelle
on voit un Tableau de Paul Véroneſe
, repreſentant la Sainte
Famille. Il eſt haut de huit pieds
quatorze pouces , fur fix pieds
-onze pouces. Au coſté droit eſt
un grand Tableau , où le meſme
Paul Véroneſe a peint Nôtre Seigneur
avec les Pelerins d'Emaüs ,
haut de neuf pieds , fur treize
pieds neufi pouces. De l'autre
coſté
GALANT. 19
,
ל
ti
coſté on voit la Famille de Darius
aux pieds d'Alexandre. Се
Tableau eſt de Monfieur le Brun .
Sa Majesté , dont le difcernement
eſt ſi juſte en toutes chofes
, l'ayant choiſy pour l'oppofer
àceluy de Paul Véronefe, je croy
que ce choix fait auffi fon éloge,
ſans qu'il foit beſoin que j'en
diſe davantage. Un Trou-Madame
de marqueterie , posé ſur
une Table de Velours vert , entouré
de Pentes de Velours cramoiſy
à Frange d'or , eſt au milieu
de la Chambre. Une Table
quarrée , quatre en triangle , &
fix pans, font autour. Toutes ces
Tables font couvertes de Velours
vert , galonné d'or , & garnies
de Flambeaux d'argent à
tous leurs Angles , poſez fur de
petits Guéridons . On joue fur
rtces Tables à pluſieurs fortes de
e jeux
20 MERCURE
jeux de Cartes , ainſi qu'à dìvers
jeux de hazard. La Baffete
&le Hoca en font bannis , la prudence
du Roy l'ayant ainſi jugé
à propos pour le bien de ſes Sujets.
On voit encor dans lamefme
Chambre des Tables pour
-pluſieurs autres Jeux nouvelle-
1ment inventez, & quiſelon toutes
les apparences , n'ont point
dequoy engager les Joueurs à ſe
-fervird'une adreffe qui n'eſt pas
- permife pour gagner.
10
De cettegrande Salleon pafſe
dans celle de Diane. Cette
Déeſſe eſt peinte au milieu du
Platfons . Le Sommeil,& les Son-
-ges agreables font à ſes coftez;
-& les Nymphes qui l'accompagnent
, préparent des Filets pour
la Peſche & pour la Chaffe.Quatre
Tableaux cintrez repréſentent
dans les coſtez dela Voûte
les
GALANT 21
e
-
1 ſte à
:
lesPrinces qui ont le mieux réufſy
dans la Navigation , ou qui
ſe ſont le plus adonnez à la Chafſe.
Des ornemens convenables
enrichiffent les Bordures, les Angles
, la Friſe , & les Bas- reliefs
qui font fur les Portes de Marbre.
Le ſujet du Tableau de la
Cheminée eft Iphigénie , que
Diane enleve lors qu'elle est pre-q
eſtre ſacrifice ;;& vis-à-vis
le Peintre a repréſenté cette
Déeſſe, qui oubliant ſa fierté , &
la réſolution qu'elle avoit priſe
de n'aimer jamais , vvient trouver
Endimion. Quarre grands Luf
1 tres d'argent , & quatre Chandeliers
de meſme matiere , & de
deux pieds de haur poſez fur des
Guéridons dorez de fix pieds ,
font aux Anglesd'un Billard convert
d'un grand Tapis trainant à
S
e
;
r
terre,de Velours cramoiſy,garny
pol
d'une
4
22 MERCURE
d'une Frange d'or au bas. Quatre
Formes du meſme Velours
galonné d'or , posées ſur deux
Eſtrades couvertes de Tapis de
Perſe rehauffez d'or & d'argent,
ſervent aux Dames quand elles
veulent s'affoir pour regarder
joüer au Billard. Quatre Quaif
ſes d'Orangers d'argent , de trois
pieds de haut , & de deux de
diametre , poſées ſur des Bazes
de meſime matiere , hautes d'un
pied , & quatre Girandoles d'argent
portées par des Guéridons
dorez , font aux coſtez des For
mes. Une grande Caffolete,quatre
grands Vazes ,& quatre plus
petits, parent le Bord de la Cheminée
; & deux Chenets d'argent
de deux pieds de haut, font
au Foyer.
La Salle de Vénus fuit celle
deDiane. On la voit dans le milieu
GALANT. 2
S
e
S
lieu du Platfonds, couronnée par
les Graces. Vulcain luy apporte
- des Armes , que cette Déeffe luy
a fait forger. Quatre Tableaux
= quarrez accompagnent ce mi-
$ lieu , & repréfentent des Héros
que l'Amour a portez aux grandes
Actions . Deux Bas- reliefs de
Lapis,rehauffez d'or, des Feftons
colorez en relief, ſur les Portes,
dansles Angles duPlatfonds,aux
Bordures , & dans la Friſe , enri
chiffent le Sujet , & fervent à
montrer combien la beauté a
de pouvoir fur les plus grands
Goeurs. Cette Salle eſtd'un tresbeau
Marbre . Dans une Niche
entre deux grandes Portes , eft
le Roy en relief, veſtu à la Romaine
. Cette Statue eſt de feu
M. Varin. Deux Luftres d'argent
ependent ſur deux Foyers de deux
ipieds de haut, fur trois de diamen
S
T
SE
e
10
tre.
24.
MERCURE
tre. Huit Girandoles de Criſtal,
portez par des Gueridons dorez,
éclairent les quatre coins de la
Salle. Les Portieres & les Tabourets
font de Velours vert galonné
d'or. Cette Salle eſtant deſtinée
pour la Collation , on voit
tout autour pluſieurs Tables ſur
leſquelles elle eſt dreſſée . Ces
Tables font couvertes de Flambeaux
d'argent , & de Corbeilles
de filigrane , rondes , longues &
quarrées . Les Fruits crus, les Citrons
, les Oranges, les Paſtes , &
les Confitures ſeches de toutes
fortes , accompagnez de Fleurs,
les rempliffent en Pyramides.
Comme toute cette Collation n'est
ſervie que pour eftre entierement
diffipée , elle demeure expoſée .
pendant les quatre heures que
durent les Divertiſſemens , &
chacun choiſit & prend foymeſme,
GALANT.M
23:
meſme , ce qui est le plus de fon
gout.is
On entre enfuite dans un Sal->
lon où ſontdreſſez les Bufets . Des
Bas-reliefs repreſentant l'Abondance
, font au deſſus dela Porte
de Marbre. La Friſe eſt enrichie
de Feſtons convenables à ce fü- s
jet. La Tapiflerie, les Portieres,
& les Tabourets , font de la mê
me richeſſe que dans la Salle de i
Venus . A la droite de la grande
Porte eſt un Tableau d'une hauteur
mediocre , où le Carache a
peint Enée qui porte fon Pere
Enchiſe. Ileſt de cinq pieds, fur
trois pieds neufpouces . A la gair - 5
che,unTableau de pareille grandeur
, fait par le Guide , repré
ſente une Fuite en Egypte . Un
S, Pierre, & un S. Paul , de quatre
pieds de haut , fur trois pieds
de large , font aux coſtez des
Decembre 1682 . B
26 MERCURE
Portes de cette Salle , & du Ca.
binet des Raretez qui donne
dans ce Lieu. On voit à la droite
un Portrait du Roy , de neuf
pieds de haut , fur ſept pieds 1
neuf pouces , peint à cheval ,
grand comme le naturel ; & visa-
vis , il ya un David pres de
Betſabée , peint par Paul Véroneſe.
Huit buſtes de Porphyre ,
pofez fur des Scabelons de meſme
matiere, font aux coſtez des Por
tes , & de la Feneſtre Pluſieurs
Guéridons , or & azur , qui por--
tent des Girandoles , éclairent ce
Salon , auffi - bien qu'un Luftre
d'argent qui pend au milieu. Troisgrands
Bufets font aux trois cô
tez du meſme Sallon. Celuy du
milieu , au deſſous duquel on voit
une grande Coquille d'argent ,
eſt pour les Boiffons chaudes,
C comme
C
GALANT.
27 :
2
S
1
5,
e
comme Caffé , Chocolat,&c. Les
deux autres Bufets ſont pour les
Liqueurs, les Sorbets , & les Eaux
de pluſieurs fortes de Fruits. On
donne de tres - excellent Vin à.
ceux qui en ſouhaitent , & chacun
s'empreſſe à ſervir ceux qui
entrent dans ce Lieu; ce qui ſe
fait avec beaucoup d'ordre & de
propreté. Si j'avois voulu entrer
dans le détail des Ouvrages qui
rempliffent ces neuf Pieces , il
auroit falu pluſieurs Volumes. Il
n'y a point de morceau d'Argenterie
qui ne ſoit hiſtorie. Des
Chandeliers reprefentent lesdouze
Mois de l'Année. On a fait les
Saiſons ſur d'autres ; & les Travaux
d'Hercule en compoſent
une autre douzaine. Il en eſt de
meſme du reſte de l'Argenterie.
Tout a eſté fait aux Gobelins , &
Bij
28 MERCURE
executé ſur les Deſſeins de Monfieur
le Brun. C'eſt malgré luy
que je marque cette circonſtance;
mais il manqueroit quelque
choſe à cette Relation , ſi je n'en
inſtruiſois pas le Public. Il eſt à
propos de citer les grands Hommes
du Siecle , pour acquerir un
peu de creance dans la Poſterité;
car le Roy eſtant auffi grand dans
tout ce qu'il fait , que dans ſes
Conqueſtes , l'avenir aura autant
de peine à croire ſes Feſtes que ſes
merveilleuſes Actions.Les peintu
res des Romans , où les Autheurs
ſe ſont donnez l'eſſor ſelon toute
l'étenduë de l'imagination ,& qui
dans leurs deſcriptions de Palais
onteſté au delà du poſſible &du
vray- ſemblable , ne nous ont jamais
fait voir tant de belles choſes
enſemble , que celles dont je
viens de vous parler.
Toutes
?
GALAN T.
29
Toutes chofes eſtant ainſi diſpoſées,
chacun ſe preſente à l'heure
marquée pour eſtre reçeu dans
ces fuperbes Apartemens. Si l'on
en examine la magnificence , ſi
l'on fait reflexion ſur les plaiſirs
qu'on y trouve , & fur l'avantage
d'y voir aisément le Roy , & d'en
eſtre vû , on croira que la confufion
doit eſtre fort grande pour y
entrer. Cependant Sa Majefté
qui veut donner du plaiſir à fa
Cour , ne veut pas qu'elle l'achete
par l'embarras de la foule, toûjours
preſque inévitable dans les
grandes Feſtes. La volonté de ce
Prince eſtant connuë, il n'eſt plus
beſoin d'avoir quantité de Gardes
comme autre fois , & aucun
ne ſe preſente qu'il n'ait fçeu auparavant
que l'entrée luy eſt permife.
Monfieur le Duc d'Aumont,
Premier Gentilhomme de
B iij
30
IMERCURE
la Chambre en année , qui ſçait
les intentions du Roy, les fait obſerver
avec un grand ordre. Ainfi
tout ce que la France a de plus
confiderable , ſe peut rencontrer
enſemble , ſans rien ſouffrir des
incommoditez qui accompagnent
ordinairement les nombreuſes
Aſſemblées , fur tout lors qu'elles
"ſe font à la Cour ; ce qui n'a point
encor d'exemple. Tous ceux qui
ont le bonheur d'entrer dans ces
magnifiques Lieux , s'atachent à
meſure qu'ils entrent, aux plaifirs
qui les touchent davantage. Les
uns choififfent un Jeu , & les autres
s'arreſtent à un autre. D'autres
ne veulent que regarder
joüer , & d'autres que ſe promener,
pour admirer l'Aſſemblée, &
la richeſſe de ces grands Apartemens.
Quoy qu'ils ſoient remplis
de monde , on n'y voit perſonne
qui
GALANT. 31
t
1
S
I
S
es
S
ا
!S
S
es
コー
コ
ef
qui ne foit d'un rang diftingué,
tant Hommes que Femmes ; &
quoy que l'Affemblée ſoit toû
jours tres-grande , la foule qu'on
y remarque eftant fans confus
fion, n'y cauſe aucune incommodité.
La liberté de parler y eſt
entiere,& l'on s'entretient les uns
les autres ſelon qu'on ſe plaiſt à la
conversation. Cependant le refpect
danslequel chacun ſe tient,
fait que perſonne ne hauffant
trop la voix,le bruit qu'on entend
n'eſt point incommode. LeRoy, la
Reyne,&toute la Maiſon Roya-
.le, deſcendent de leur grandeur,
pour joüer avec pluſieurs de
l'Aſſemblée qui n'ont jamais eu
un pareil honneur. C'eſticy où
lesbontez & les manieresdu Roy
doivent paroître toutes engageantes.
Ce Prince va tantoſt à
un Jeu , tantoſt à un autre. Il ne
is
e
i B iiij
32 MERCURE
veut ny qu'on ſe leve , ny qu'on
interrompe le Jeu,quand il appro.
che.Sa prefence conſole ceux qui
perdent ; & ceux qui gagnent,
ont tant de plaiſir en le voyant,
qu'ils oublient meſme leur gain,
pour donner toutes leurs penſées
à la gloire qu'ils reçoivent. On
diroit d'un Particulier chez qui
l'on feroit , qu'il fait les honneurs
de chez luy en galant Homme.
Auſſi peut-ondire du Roy , qu'il
fait en grand Monarque les honneurs
de la France, & qu'il mon
tre aux Etrangers la magnificencede
fa Cour en Souverain , qui
ne le cede à aucun autre en galanterie
, non plus qu'en prudence
& en valeur. Il ſemble que
lors que le Roy honore ſes Sujets
d'une familiarité où tous les
grands Hommes n'ont pû parvenir
, il en falle autant des Roys,
4
en
GALANT.
33
en s'élevant encor au deſſus
d'eux ; que quand il ſe commu
nique avec une grandeur aiſée,
il ſoit deſcendu du Trône , ſans
que l'éclat qui environne ce Trône
ſe ſoit éloigné de ſa Perſonnes
& qu'il s'établiſſe encor fur tous
les coeurs , un empire plus puifſant
que celuy qu'il a déja. Ce
Monarque cherchant ainſi à ſe,
dérober aux avantages que luy
donne fa Couronne , eft & plus
Grand, & plus Roy,& plus Conquérant
, qu'à la teſte de ſes Armées.
La terreur dont il eſt toûjours
accompagné lors qu'il paroît
dans ſes Camps , ne permet
pas de le regarder , meſme pour
l'admirer ; mais dans l'état où je
viens de le dépeindre, quoy qu'il
paroiffe toûjoursRey , ſon front
defarmé de la fierté des Roys , &
qui ne laiſſe voir qu'une douce
B V
34
MERCURE
,
majeſté, invite à le regarder avec
plus de hardieſſe. C'eſt en jettant
ſes regards fur ce grand
Monarque avec une entiere fatisfaction
, qu'on lit ſes bontez juf
ques au fond de fon ame. Si fes
Ennemis le voyoient dans les
momens qui le rendent adorable ,
qu'ils l'aimeroient & qu'ils le
craindroient tout- enſemble , puis
qu'un Prince qui peut gagner
tous les coeurs , eſt plus à craindre
que les plus fiers Souverains
qui font agir le fer & le feu pour
ſe rendre redoutables ! Il ne faut
que l'ambition pour chercher à
s'élever ; mais il faut eſtre parfaitement
honneſte Homme , &
avoir l'ame bien faite , pour vouloir
bien quelquefois ſe défaire
de ſa grandeur en faveur de ceux
qui ne doivent nous regarder
qu'en tremblant. Mais je me
trompe.
GALANT . 35
trompe. Plus,on veut s'abaiffer,
plus on s'éleve ; & l'éclat qu'on
veut cacher , brille par plus de
manieres diférentes. On le connoît
, lors que le Roy fait l'honneur
aux Joüeurs de prendre
party parmy eux , & qu'on eft
obligé de jetter ſes regards én
pluſieurs endroits pour le démêler
dans la foule. Tout ce qui
attache les yeux fait alors reconnoiſtre
ſa grandeur. On voir fa
magnificence dans la richeſſe
des Apartemens , fa bonté dans
da maniere dont il veut luy- mef
me eſtre mêlé parmy ceux qui
compoſent l'Affemblée . Enfin
moins on le trouve , & plus on le
remarque dans tout ce qu'on voit,
itout ne fervant qu'à le faire paroître
, grand , bon , & digne de
-commander . Les Etrangers qui
- l'ont vû parmy fes Sujets avec
cette
36 MERCURE
cette familiariré toute charmante
, ont redoublé l'admiration
qu'ils avoient pour luy. Ils ne con
noiffoient que ſa Grandeur, mais
ils connoiffent par là le fonds de
ſon Ame , qui n'eſt que bonté ;
&ils luy auroient élevé des Temples,
fi nous avions eſté au temps
de l'ancienne Rome. Jugez des
plaifirs dont joüit pendant quatre
heures dans des Lieux deſtinez
par un ſi grand Monarque
pour les Divertiſſemens de fa
Cour. Il y a plus ; & fi les vrais
plaiſirs font d'en changer , puis
qu'un plaiſir trop continué devientmoins
ſenſible, on en change
auffi ſouvent que l'ont veut.
Lors que l'on eſt las d'un Jeu,
l'on jouë à un autre . On entend
enfuite la Symphonie , ou l'on
voit dancer. On fait converfation;
on paſſe à la Chambre des
Liqueurs,
GALANT. 37
/
Liqueurs , ou à celle de la Collation
; & comme on ytrouve ent
abondance tout ce qui peut fatisfaire
le gouft , l'imagination
n'a qu'à chercher ce qui luy
plaiſt, les yeux à le regarder , &
la main à le prendre. Enfin l'on
peut dire que dans ces Lieux enchantez
on eſt au deſſus des fouhaits
, puis qu'on y peut facilement
voir un Monarque moins
grand par fa Naiſlance & par fes
Conqueſtes , que par ſes vertus.
Lamaniere dont on y eſt ſervy,
a des agrémens qu'onone ſcaue
roit concevoir. Perſonne ne s'em
barraſſe en ſervant', parce qu'il
n'y a que le nombre ſuffifant pour
ſervir. Laſtrop grande quantité
deGens incommode. Il faut ſeulement
qu'ils ayent de l'intelli
gence , & qu'ils foient bien inftruits.
On y voit ceux qui fer
vent,
38 MERCURE
vent ,fans qu'on s'imagine qu'ils
foientomis là pour ſervir , puis
qu'ils ont tous de Juſte-au- corps
bleus ; avec des Galons or & argent..
Ils font derriere toutes les
Tables des Joüeurs , & ont foin
de donner des Cartes , des Je
tons ,& les autres chofes dont on
peut avoir beſoin. Meſme felon
les jeux où l'on jouë , ils épard
gnent aux Joüeurs la peine de
compter , comme au Trou-Ma
dame , où ils calculent les points
qu'on fait , & les écrivent. Enfin
quoy qu'on puiſſe ſouhaiter des
choſes deſtinées pour les plaiſirs
dans ce grand nombre deChambres
, il ſuffit de marquer qu'on
les ſouhaite , pour les avoir auffi
toſt. 1 fembleamefme que cenk
qui fervent, devinent, puisqu'ils
les preſenteno dans le meſme in-
Aant. On en ſera aisément perfuadé,
GALANT. 39
ſuadé , quand on fçaura que ce
ſervice fe fait par l'ordre &-par
les foins de Monfieur Bontemps,
dont on connoît l'activité fans
égale pour ſervir , & faire fervir
le Roy. Comme la veuë , l'oüye,
le gouft , & meſme l'odorat par
les Fleurs naturelles qui font dans
les Quailles , font fatisfaits dans
ces magnifiques Lieux , on peut
dire que preſque tous les ſensay:
ont du plaifir ,& que l'ame étant
toune ravie , on ne peut que voir,
admirer , & ſe taire ; que le Sieele
d'or eſt bien repreſenté dans
ces Apartemens , & qu'ils donnent
une parfaite idée du Palais
de la Joye. On diloit autrefois en
exagerant, que les Jeux& les Ris
eſtoient à la Cour ; mais c'eſtoit
une maniere de parler en ces
temps- là , & ce n'est que d'aujourd'huy
qu'on les y trouve
effecti
40 MERCURE
effectivement. Auffi jamais n'avoit-
on eu ſoin de leur faire une
ſi éclatante Demeure, puis qu'on
ne voit dans tous les Lieux qui
leur font deſtinez, qu'un ébloüifſant
amas de Richeſſes & de
Lumieres , mille fois redoublées
en autant de Glaces , & formant
des Perſpectives plus brillantes
que le feu , & où il en,
tre mille choſes autant & plus
éclatantes. Joignez à cela l'éclat
que la Cour parée y ajoûte encore
, & le feu des Pierreries
dont la plupart des Habits
des Dames font garnis.
Il n'y a point de Prince ſur la
terre qui puifle donner de pareils
divertiſſemens à ſa Cour,
ny de Cour qui puſt remplir
tous les jeux ,& répondre par fa
magnificence à celle des Apartemens.
GALANT. 41
-
S
+
temens. Gependant celle de
France en rempliroit dix fois autant
, ce qui eft caufe que l'entrée
n'en eſt permiſe ( comme
je l'ay déja dit ) qu'à des Perſonnes
diftinguées .
Apres vous avoir fait voir les
manieres honneſtes qui attirent
tant de coeurs au Roy , & fon
air conquérant juſques dans les
Divertiſſemens , voyons le bien
qui reſulte d'une choſe qui eft
ſouvent condamnée , & qui ordinairement
produit de méchans
effets. La Cour eſt occupée pendant
trois foirs de chaque ſemaine;&
il eſt certain que fi pluſieurs
n'avoient point cette agreable
occupation , ils iroient pendant
ce temps- là chercher des
plaiſirs qui pourroient ou les ruiner
, ou faire tort à leur reputation.
42 • MERCURE
L
tion. La preſence du Roy fait
perdre aux Jureurs l'habitude dé
jurer , & aux Pipeurs celle de ſe
fervird'injuſtesmoyens pourgagner;&
il ſemble que Sa Majeſté
en s'abaiſſant , ne ſe ſoit dépoüillée
de ſa grandeur , que
pour obliger les Joüeurs à ſe dépoüiller
de leurs paffions. Quelque
emporté qu'on puiſſe eſtre,
on ſe modere dans ces Lieux de
plaifir , tant à cauſe du reſpect
qu'ony doit garder , que parce
qu'en perdant meſme , l'honneur
qu'on reçoit y tient lieu d'un fort
grand gain. Si le Jeu eſt une
Leſpece de combat , un pareil
Champ de Bataille , dans lequel
il n'eſt pas permis à tout le monde
d'entrer , rend toûjours la
défaite glorieuſe , & c'eſt un
avantage éclatant que pluſieurs
voudroient
GALAN T.
43
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९.
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110
rs
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voudroient acheter , quand ils
feroient affurez d'eſtre vaincus.
L'heure de finir le Jeu eſtant
marquée , c'eſt encor un autre
bien qui en réſulte pour les
Joüeurs. L'opiniâtreté qui fait
les grandes ruines , eſt arreſtée
par là , auſſi- bien que les deſefpoirs
cauſez par les pertes , qui
font que l'on s'oublie en perdant
, & qu'on s'emporte dans
les blafphemes. Ainſi l'on peut
dire que ce qui ſe paſſe chez le
Roy , n'eſt qu'un Jeu , & non
une Paffion , & que ce Jeune
peut rien avoir de condamnable
, puis qu'il n'occupe que par
divertiſſement , & qu'il a toujours
eſté permis de cette maniere.
De tous les Souverains
le Roy ſeul a imaginé un ſeûr
moyen de corriger les vices du
Jeu , en permettant à ſa Cour
de
44
MERCURE
de ſe divertir das ſon Palais;mais
comme il le fait avec une magnificence
ſurprenante , il montre
( comme je l'ay fait déja remarquer)
qu'il n'eſt pas moins grand
par ſes Feſtes que par ſes victoires.
En effet , dans le meſme
temps qu'il fait éclater ſa grandeur
par ſes richeſſes , il s'acqui-
-te de ce que tous les Roys font
obligez de faire pour l'honneur
de leurs Etats , & fait connoître
par là de combien la France
l'emporte en magnificence
fur toutes les autres Nations .
Ainfi par fon eſprit & par fa
prudence , il tire pluſieurs biens
diférens d'une choſe qui eft la
-ſource d'une infinité de maux,
lors que l'on s'oublie affez pour
en ufer mal. Ce Prince tout
magnifique , n'a pas voulu s'arreſter
aufeul Divertiſſement , il
en
GALANT. 45
is
0.
re
ar
en a fait une Feſte , mais une
Feſte avec de l'ordre , ce qu'on
n'a jamais vû ; mais une Feſte
où l'on n'eſt point incommodé
nd pour entrer ,
01
me
n
A
Di
11-
une Feſte où ſe ?
préſentent ſeulement ceux à
qui l'entrée en eſt permiſe , où
l'on n'eſt point preſſe , où l'on
n'eſt point étourdy du bruit ,
& d'où il eſt aisé de fortir avant
qu'elle ſoit finie ; & ce Cut qui eſt ſurprenant , c'eſt que
ce Divertiſſement , quoy que
grand & magnifique , ſe continuë
trois fois la ſemaine .
Quelques grands que puifſent
eſtre les autres Spectacles,
les Etrangers les eſtiment beaucoup
moins. Ils voyent le Roy
dans celuy- cy , & ils le voyent
facilement , & longtemps. Sa ut bonté les y charme , plus que
e
S
fa
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la
X,
ur
۴-
fa
६
i
il
n
46 MERCURE
ſa grandeur ne les ébloüiroit ,
s'il eſtoit ſur ſon Trône , ou à la
teſte de ſes plus formidables Armées.
Nous avions peu veu jufques
icy de Roys conquerans ſe
communiquer avec une bonté ſi
affable . Au contraire , on a toûjours
remarque que les Hommes
n'ont ſouhaité de parvenir
à la fupreme grandeur , que pour
affecter une fierté qui les rendit
inacceſſibles , comme ſi c'eſtoit,
la ſeule choſe qui fiſt connoître,
les Souverains ; & il ſemble que
la gloire qu'on reçoit en s'abaiffant,
& l'amour & l'admiration
que l'on s'attire par là , n'eſtoient
reſervées que pour le Roy. Combien
s'abuſent les Potentats , qui
ſe laiſſent à peine regarder en
face , s'ils croyent meriter quelque
choſe par cette fierté ? On
reſpecte
GALANTM
47
1
reſpecte la grandeur trop pleine
-de faſte , mais c'eſt ſans l'aimer.
- On la flate ; mais l'Histoire , mais
- la Poſterité , ne la flateront pas ; au
Elieu que cette meſme grandeur
faitvivre eternellement les Princes
qui ſe diſtinguent par leur
- bonté. Ceux qui feront les juſtes
refléxions que meritent les moindres
choſes qu'on voit faire au
Roy,demeurerontd'accord qu'el.
les le couvrent de tant de gloire,-
& qu'elles ſont ſi avantageuſes à
ſes Sujets qu'il eſt impoſible qu'on
les puiſſe bien dépeindre ; & que
ſi ce Prince furpaſſe tous les Héros
de l'Antiquité par un nombre
infiny d'éclatantes Actions , il en
fait que l'on peut nommer uniques,
puis qu'elles n'ont jamais eu
d'exemple , & que ceux qui les
a
τ
-
-
ſuivront , ne les pourront imiter.
2412193ad Je
48 MERCURE
T
(
EPISTRE
201
i
L
1
T
C
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Je vous envoye des Vers qui
font faits, il y a plus de trente
ans ; mais comme ils ont peu cour
ru , & qu'il eſt des Maiſtres, du
Meſtier dont les Ouvrages font
bons en tout temps, je n'ay pas
voulu vous priver du plaiſir de
voir cette ſpirituelle & galante
Epiſtre , quoy que faite pour une
Perſonne morte il y a tant d'années.
1
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GALANT.
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EPISTRE
A MADAME
LA PRESIDENTE
DE POMMEREUIL.
l'onde,
Four , fortant de
Adeux fois éclairéle Monde,
Depuis le jour que vos beauxyeux
N'éclairent plus dans ces beaux
lieux:
Et cependant , belle Silvie,
Vous le voyez , je suis en vie.
Je l'avouë , il est vray ,j'ay tort :
Cent fois je devrois estre mort .
Mais auffi depuis cette abſance
Je ne vis que de l'esperance
De revoir bientoſt dans ces lieux
Briller l'éclat de vos beaux yeux.
Decembre 1682 . C
50 MERCURE
Pour ces beaux Soleilsje foûpire
Plus ſouvent que je ne reſpire.
Ces beaux yeux , de leurs moindres
traits,
Bleffent de loin comme de prés .
De leur pure & brillante flame-
Ils n'éclairent plus dans mon ame:
De leur vive & brûlante ardeur
Toûjours ils m'embraſent le coeur.
Que maudit soit l'Homme Sauvage
Qui vous conſeilla ce voyage :
L'Homme , à la barbe de Judas;
L'Homme , aux oreilles de Midas.
Qui l'auroit cru, que Barberouſſe,
Cefameux Medecin d'eau douce,
Vousauroit ordonné la Mêr,
Des remedes leplus amêr?
Ahmaudit foit ce grand Satrape;
Ce petit suppost d'Esculape !
Mais trois & quatre fois maudit
Soit Babichon qui vous mordit.
Ony,vous l'aimiez plus que persone,
Vous
GALANT. 1.
Vous l'amiez plus que Babichonne.
Ah maudit foit le chien de Chien,
A qui vous fiſtes tant de bien!
Dansvôtreſein,Dieux quollegloire!
Aſſis ſur un Trône d'ivoire,
Vous luy féfiezmille faveurs ,
Vous luy difiez mille douceurs :
Pour luy seul toûjours careffantes
Pour luy ſeul toûjours complaisante.
Et cet ingrat, cet inhumain,
Ableßévoſtre belle main.
Ainsi cédant àfon courage,
Diomede écumant de rage,
- Dans les Campagnes d'Ilion,
Plus redoutable qu'un Lion,
Bleſſa de fa
14
lance acerée
4
こ
Labelle main de Cytherée.
Barberouffe en a bien jugé...
Oisy ,Babichon est enragé.
Quelle autre chose que la rage
Est capable d'un tel outrage ?
Mais Dieux ! l'excés de mon tour-
4
ment
Cij
52
MERCURE
Ma t'il troublé le jugement ?
Charme de vostre main charmante,
Dans fa paßion violente
Babichon la vouloit baiser.
Ilne pensoit pas la bleſfer.
Mais belas ! contre sa pensée,
En la baifant , il l'a bleßée. る
Ainsi,fortunt de fon balier
Jadis un affreux Sanglier,
La terreur defon voisinage,
Voyant couchéfur le rivage
L' Amant de la belle Cypris,
D'amourpourſes charmes épris,
En voulant baiſerſa main blanche,
Luy déchira toute la hanche.
Mais enfin dans les flots amêrs
De laplus terrible des Mers
Plus terrible que n'est l'Egée,
Par trois fois vous serez plongée.
Obien-heureux les Matclots
Qui vous plongeront dans ces flots!
Quel bonheur! ils yous verront nuë,
De mille apas divers pourveuë.
1
Quel
1
5+3
GALANT
Quel bonheur ! de vostre beau côrs
att, ils verront vos riches trésors.
Quand de mille beautez pourveuës
Pâris vit les Déeffes nues, 4
Pardon , Venus , il ne vit pas
Plus d'atraits divers , ny d'apas .
O Dieux , le ſpectacle admirable !
O des jours le plus souhaitable!
Lesflots les plus impétueux, 21 :2
Apas lents & refpectueux,
Viendront fur le bord du rivage
Rendre à vos beautez leur hom
mage.
93000 109
cho. On verra par vos doux regards
L'air s'éclaircir de toutes parts :
00
ers Et les fables les plusfteriles
Sous vos pas devenir fertiles
Et mille fleursnaitre en tous lieux
e. D'un seul rayon de vos beaux yeux.
Telle autrefois de l'onde amère
fots! Sortit la Reine de Cythère.
nue, Mais hélas ! je tremble de peur :
Ah je meurs ; je meurs defrayeur,
1
Quel Cij
54 MERCURE
Que le Dieu des Plaines liquides,
Au milieu des Nereides ,
{
Charmé de vos charmes nouveaux,
Et pour vous brûlant dans ſes eaux,
Ne vous traîne au fond de fon onde
Dans une caverne profonde...
Dans ces abysmes de la Mer
Vous paſſeriez mal voštre byvêr.
Mais dans cette pompe éclatante,.!
Pour vostre perſonne charmante,
Bienplus que tous les autres Dieux,
Je crains le Monarque des Cieux..
On en conte d'étranges choses.
Vous Sçavexfes Metamorphoses.
La Fille du Prince Agenor,
La belle Europe aux cheveux d'or,
Avecses aimables Compagnes ,
Cueilloit des Fleurs dans les Cam-
Хизразиея, ге
Aux bords de la Mêr que Sidon -
Rendit illustre parson nom.
Elle avoit l'air d'une Déesse
Et cette adorable Princeffes
Qui
GALANT.
۱
adi
Qui vit tous les coeursſous fes loix,
Eut plus de charmes dans ſa voix,
Et dansses yeux, &dans son geste,
Que Venus n'en a dansson ceste.
Jupiter qui du haut des Cieux
Voit tant de charmes précieux,
Soûpire aussi- toſt pour la Belle.
7.
Je
l,
Preſſé de fon amour nouvelle ,
La plus vive & cuisante ardeur
Qui jamais embraſa ſon coeur,
Quittant fa Foudre & Son Ton
X.
nerre,
07
A
口後
Auffi- toft il descent en Terre :
Et ſous la forme d'un Taureau :
Il brille au milieu d'un troupeau.
Son corps est blanc;sa teſte noire:
Ses dents , fes cornes font d'ivoire..
Ses yeuxfont & vifs & brillans,
Etfes regards étincelants.
Sa gorge est large : elle est pendante.
Sa queue est longue : elle est trainant
2182 .
A
56 MERCURE
1
ف
১
Apas lents & respectueuxsi .
D'un air noble & majestueux,
Il approche de la Princeffe.
Vers la Belle il tourne fans ceffe;
Tantoſt ſes regards amoureux ,
Tantoſtſesſoupirs langoureux :
Et defa langue entortillée
Luy léchant sa main potclée,
Avec un doux mugiffement
Il luy parle de fon tourment.
Comme un criminel qui ſapplie
Afes genoux il s'humilie ;
Et par mille amoureux foûpirs
Il luy parle de fes defirs. 21.03
Par ces careffes invitée ; allied !!
Par ces tendreſſes excitée ,
En leflatant de doux propos,
Europe se met ſur fon dos 202
D'un ſi noble fardeau fuperbe,
Le Taureau galope far I berbe
Surſon dos la jeune beauté
Brille d'une noble fierté.
Le Raviffeur , comblé de joye,
Dans
GALANT .: 1
57
E
:
Dans la Mer emportefa proye.
Preße defa nouvelle ardeur,
Qui toûjours embraſeſon coeur,
Ilfent les flots , & d'une traiteA
Ilpaſſe au rivage de Crète.
Elle eut beau prier &pleurer ;
BeauSupplier &Soûpirer;
-Le Taureauſe rit deſes larmes,
Il se moque defes alarmes.
Là, dans un antre plus affreux
Que n'est le Manoir tenebreux ,
De fa dent il romptſa ceinture :
Et poursuivantſon avanture ....
La Belle enfin paſſa le pas.
Et tant d'atraits&tant d'apas
Furentſous lapate puiſſante
D'une Beste à voix mugiſſante.
On dit que le Dieu dans ce lieu
Reprit sa figure de Dies
Pour joüir de ſa belle proye.
Qui le voudra croire , le croye.
Mais si vous croyezmes defirss
i
Si
18: MERCURE
Si vous en croyez messoupirs,
Vous reviendrez à la Bretesthe
Vous repofer fur t'herbe frofobe.
Vous quitterezvos bains amers
De la plus terrible des Mers :
Etfans effuyer tant d'alarmės,
Vous vous baignerez dans nos
larmes.
Revenezdonc,mais promptement,
Rendre àla Courson ornement.
Venezremplir , belle Silvie,
Tous les coeurs d'amour ou d'envie...
Revenez: rendez à Paris
Les Jeux , les Graces, & les Ris.
Rendez , adorable Silvie,
RendezàMénalque la vie.
Monfieur du Queſne aprés
avoir eſté long-temps ſur Mer,
& s'eſtre ſignalé devant Chio,
& devant Alger , a eu l'honneur
de ſaluër le Roy à Versailles. Ce
Monar
GALANT.
39
1205
sent,
t.
vie.
is.
aprés
Monarque l'a reçeu d'un air qui
marque combien il eſt content
de ſes ſervices. Il luy dit , qu'il
avoit fait une longue Campagne ,
mais qu'elle avoit esté heureuſe , &
Monfieur du Quefne fortit tout
charmé des manieres honneſtes
du Roy. A quels perils ne s'expoſeroit-
on pas, quand on fert un
ſi grand Prince ?
L'ouverture du Palais ſe fit au
Prefidial de la Fleche , le Joudy
19 du mois paſſe. Mr Thiot,Avocat
du Roy , y prononça un Difcours
qui fut admiré de tout le
monde. Vous n'en ferez pas furpriſe,
aprés les loüanges que vous
avez données à celuy qu'il prononça
il y a un an dans la même
occafion. Le premier que je vous
ay envoyé de luy , eſtoit ſur la
Mer,
Chio,
onneur
es. Ce
Monar
Nature. Ce dernier eſt un Tableau
72
MERCURE
bleau de la Verité. Il luy a donné
des couleurs ſi vives , qu'il
peut eſtre regardé comme un
Ouvrage parfait . Il porte ſa recommandation
par luy - meſme.
Ainſi je n'ay rien de plus à vous
en dire.
DA
DD
LE TABLEAU
GALANT
7:3
۱۰
e
12
i
LE TABLEAU
DE LA VERITE .
し
Diſcours prononcé par Monfieur
Thiot , Conſeiller & Avocat
du Roy au Préſidial de la Fleche,
àl'ouverture du Palais, le
-19 . Novembre 1682 .
MESSIEURS,
6. Comme la Verité doit triompher
dans le Palais , il me semble que
nous ne pouvons rien faire aujourd'huy
de plus convenable que fon
Tableau ; mais j'avoüë que dés les
premiers traits que j'en ay voulu
former, j'ay quitté le pinceau, dé-
AU Sesperant d'y reüffir. Et de oray,
Decembre 168 .
D
74
MERCURE
D
comment faire la peinture de la
Verité , qui est toute celeste , &
toute fpirituelle ? Comment donnerun
corps à un Estre tout divin , ou
chercher des couleurs pour rendre
viſible un objet qui ne se voit
pointfur la Terre? Comment peindreſon
air, fon port ,ſa taille , &
fes graces ? Comment representer
au naïfune beauté plus ébloüiffante
que celle du Soleil dans fon midy
? Comment traiter une matiere
ſi noble , ſi relevée , & fi fort au
deſſus de la conception du commun
des Hommes , que le Sauveur du
Monde ne daigna pas répondre à
ce Juge , qui eut la hardieſſe en
l'interrogeant de luy demander a te
que c'est que la Verité ? Pour en
former seulement un leger crayon,
il faudroit faire un précis de toute
la Nature , & en suite mettre au
Joan . 3
GALANT ...
75
e
it
jour ce que les plus pures Intelli
gences ont de connoissance, & mon
tant plus haut , aller jusqu'à la
Source de la Lumiere , & penetrer
juſque dans lefein de la Divinité.
Cependant , Messieurs , malgré la
foibleſſe de mes idées , il faut au
jourd'huy faire un effort , pour vous
donner fon Tableau. Je n'auray
pas besoin des ornemens de l'éloquence
, parce que la Verité n'est
Et jamais fi belle que dans fa fim
Aplicité ; & puis que je defire vous
et
476
هل
en
en
01,0
all
la montrer toute nuë , en vain jer
m'étudierois à vous faire icy ane
vaine montre de la beauté des pa
roles. Mais afin de n'expofer pas
àdes yeux profanes une ſi prétieu-
() ſe peinture , retirez vous , Efprits.
de mensonge , vous n'estes pas caattpables
de contempler le divin Portrait
de la Verité. Ignorans Par
tiſans de l'erreur , vous ne meri
0167 Dij
76
MERCURE
tez pas non plus d'approcher de ce
Sanctuaire où reſide la Verité ,&
il ne vous est pas facile de rompre
ce bandeau fatal qui vous couvre
les yeux , & qui vous empeſche
de la connoistre. Gens prévenus ,
Aveugles volontaires , qui faites
gloire de vos entestemens , retirezvous
aussi. Un feul regard de
la Verité vous pourroit confondre,
& vous n'en profiteriez pas. Verité
adorable , je ne profaneray point
vos Mysteres. Je ne les veux reveler
qu'à ceux qui font dignes de
les entendre ; & je ne leveray le
voile qui vous cache , que devant
ceux qui vous aiment , & qui par
leur amour meritent de vous connoistre
.
Démocrite a esté le Philofophe
du monde le plus déraisonnable ,
d'avoir mis la Verité dans le fonds
d'un Puits. S'il eust ouvert lesyeux
à
3
GALANT.
77
-
1
e
t
be
,
s
àla lumiere naturelle , il eust conna
que la Verité estoit digne d'un
plus noble ſejour , & qu'ily a deux
fortes de Veritez ; une Verité divine
, qui est comme un grand Soleil
; & une verité humaine , qui
en eſt comme le rayon. Cette Verité
divine , tantoſt s'appelle la Justice
de Dieu , comme disent les Interpretes
fur ces paroles du Prophete
, a Mifericordia & Veritas obviaverunt
fibi. Tantoſt elle est
priſepour Dieu mesme , parce que
Dieu est , comme luy - mesme l'a
dit , la premiere Verité , b Ego
ſum Via , Veritas & Vita . Dans
l'entendement divin , refide cette
premiere & eternelle Verité, eſſentielle
, indépendante de toutes chofes
,ſubſiſtante parsoy-mesme , immuable
& invariable. Dieu est
tout Verité , &fi fon incompre
a Pfal.84. 11. b Joan.14.6 .
Diij
78 MERCURE
henfible Effence fe pouvoit reprefenteren
un estre viſible , 'il auroit
pour corps la Lumiere, &pour ame,
La Verité. De fait , les Mages de
Perſe comparoient le Corps de leur
grand Dieu Orofmades à la Lumiere
, &Son Ame , à la Verité.
Les Veritez de la Terre , font des
rayons & des écoulemens de cette
Verité increée , laquelle comme un
Miroir ( c'est la pensée du grand
S. Augustin ) represente pluſieurs
Images; a Diminutæ funt Verirates
, difoitle Prophete. C'est ce
quifit inventer à Platon ce Monde
intelligible , qu'il oppoſoit au ſenfible
que nous habitons , logeant la
Veritédans lepremier, comme dans
unfejour inacceſſible àànêtrehumanité,
& l'opinion dans celuy- cy , où
elle estflotante parmy les doutes,&
les incertitudes qui nous empêchent
a Pfal. 11. 2 .
1
ordi
GALANT. 79
t
,
e
l.
es
te
41
YS
-ie
de
13-
la
15
016
نوم
nt
ordinairement de difcerner le vray
d'avec le faux , aussi bien que le
vice d'avec la vertu
0La Verité de l'entendement di
vin , est constante & inalterable ;
mais la Verité de l'entendement
humain , paroist quelquefois ſujette
au changement , & de la viennent
tant de diverfitez dans les opi
mons , parce que pluſieurs choses se
dérobent d'elles- mesmes , & par
nospassions à nos connoiſſances , &
font cachées à la foibleſſe de nos
entendemens . Comme la Verité divine
appartient à l'Entendement
divin, elle convient au Verbe Eternel
, qui eft , comme dit S. Jean de
Damas , la Lumiere & la splendeur
de l'entendement : Lux &
Splendor intellectus. En effet ,
Dieu qui eft la Lumiere , la Vie,
&la Verite , habite , felon Saint
Paul,dans une Lumiere inacceſſibles
Diiij
di
80 MERCURE
Mystere representé par les deux
Seraphins que vid Ifaïe , qui couvroient
de leurs Aîles la Face , &
Les Pieds du Seigneur ; & par l'ob-
Scurité de la Nuée,en laquelle Moi-
Se entra pour entendre la Veritéde
La Loy de Dieu. Anges du Ciel, fi
vous aviez un Pinceau à me don
ner,je tracerois icy quelques rayons
de cette Verité divine. Vous ayant
pour Guides , je me perdrois heureusement
avec vous dans ces Abi
mes impenetrables à mes idées.
Mais tout beau , mes defirs , vous
allez trop haut. Ah ! je ſouhaite.
rois feulement de pouvoir reprefenter
les tenebres , qui environnent
cette Verité Eternelle , a Pofuit
tenebras latibulum fuum. Ces te
webres feroient icy le plus riche coloris
de fon Tableau , & toutes
les lumieres de l'esprit humain ne
a Pfal. 17.12 .
Servi
GALAN Τ. 81
人
de
14
ferviroient que d'ombre pour en re-
• hauffer l'éclat . Cette nuée,& cette
obscurité qui environnent cette
Lumiere inacceſſible , paroiſtroient
icy mille fois plus brillantes , que
ne fut le Soleil' au moment de ſa
I creation , quand il raſſembla par
un genereux effort ſes plus pures &
plus vives lumieres , pour en remercier
cette Eternelle Verité , qui
* venoit de le produire & de le pouf-
↓ fer , pour ainſi dire , hors de foy
comme une petite étincelle pour
nous faire voir les Veritez de la
2. Terre. Mais , o hautes Intelligen-
۱۰ ces , vous vous voilez la Face de-
A
nt
l
vant cette Verite incomprehenſible.
it Vous eftes dans le respect , & dans
le filence. Comment oferois -je continuer
ce Discours, qui demanderoit
à un Ange une éternité de paroles,
& à vous , Meßieurs , une éternitépour
les comprendre ? Parlons de
es
ne
Dv
82 MERCURE
la Verité humaine. Elle temperera
les rayons éclatans de la Verité
Eternelle. Elle nous les rendra
plusSupportables , & s'accommode
ra mieux à la foibleſſe de nos conreptions.
Selon S. Jérôme , la Verité humaine
eſt de trois fortes. Il y a une
Verité de Vie , une verité de Justice,
& une Verité de Doctrine. La
Verité de vie , est celle felon laquelle
l'Homme ſe comporte bien
& devëment en ſoy- mesme , dont
il eft parlé en Efaye Chapitre 38 .
où Ezechias dit ces belies paroles:
Seigneur , je vous prie de vous
fouvenir que j'ay marché devant
vous dans la verité , & dans la
perfection de mon coeur. LaVerité
de Justice , est celle fuivant
laquelle l'Homme obferve en gardant
laJustice , la regularité de la
Loy. LaVerité de Doctrine , confifte
GALANT.
83
-. fiste dans le Discourspar lequel l'on
communique les belles connoiſſances
à un autre. A
.
K
Mais comme il y a trois fortes
de connoiſſances , außi felon le Do-
EteurAngelique , ily a trois autres
fortes de Veritez ; la verité des
connoiſſances infuses , la Veritédes
connoiſſances naturelles , & la veritédes
connoiſſances acquifes; parce
que l'on arrive à la connoiſſance
de la Verité en trois manieres,
en la recevant de Dieu , c'est la
8. Verité des connoiffances infuses ; en
la recevant de nous-mefme par la
reflexion , &par le raisonnement,
c'est la verité des connoiffances naturelles
; & en la recevant des
1.
لا
S
10
Ja
t
A
e
Hommes par le discours & par l'étude
, c'est la verité des connoiſſances
acquiſes.
Cette connoiſſance eſt ſubdivisée
en deux parties , parce qu'il y a
deux
84 MERCURE
deux manieres de connoître; la pre
miere , connoître une chose comme
elle est en elle- meſme; la Seconde,
connoître la chofe dans ses effets où
l'on trouvesa reſſemblance. Comme
celuy qui ne voit pas le Soleildans
Sasubstance , &dans fon eſſence,
le connoist par sa lumiere & par
Ses rayons , de mesme nous ne pouvons
pas connoistre icy bas la Verité
eſſentielle , selon qu'elle est en
elle-même.Cela n'appartient qu'aux
Bienheureux ; mais tout Homme
raisonnable la peut connoistre par
les rayons &par les lumieres qu'elle
répand , & à proportion de la
connoiſſance qu'il a des principes
communs de la Nature ; car toute
connoiſſance de la Verité humaine,
n'est qu'un écoulement &une émanation
de la Verité Eternelle , qui
eft immuable. Ces petites clartez
doivent toûjours faire hommage à
cette grande Sourcede Lumieres.
GALANT. M 83 :
Selon les Philosophes , la verité
est une convenance de la faculté
connoiſſante avec les objets connus,
c'est à dire , une conformité de l'entendement
avec la chose. Connoitre
cette conformite , c'est connoître
La Verité proprement priſe , & lors
que nonſeulement le discours convient
à l'espece qui est dans nôtre
entendement , mais encore lors que
cette espece s'accorde avec la cho-
Seide forte que la Verité se peut
justement appeller la mesure ou la
convenancede la chose avec l'en
tendement , & de l'entendement
avec la parole ; car autant que
les choses ont d'eſſence, autant elles
ont de verité , parce que comme
l'estre pris abſolument , est un , à
raiſon de l'indiviſibilité de fon ef-
Sence , qui le rend diferent de toute
autre chose , auſſi le mesme estre
conſideré comme relatif, & ayant
quelque
86 MERCURE
quelque rapport & quelque convenance
, s'appelle vray , s'il en a
avec l'entendement , & bon s'il en
a avec la volonté.
Dans la Theologie profane on
diſoit que la Verité estoit uneDéeffe,
qu'elle estoit la Fille de Saturne
,& laMere de la Vertu. On la
repreſentoit comme une belle &
grande Femme , d'une taille fort
avantageuse , & un peu au deſſus
de la grandeur ordinaire.Elle avoit
lamine haute , & le port maje-
Stueux, les yeux beaux & remplis
de feux, brillans comme des Aftres.
Elle estoit vestuë ſans artifice , &
éclatante de ſes propres lumieres.
Elle avoit une bouche admirable,
propreàprononcer des Oracles. On
voyoit en elle cette douceur charmante,
&cette modestie incomparable
qui est l'ame de la beauté. Elle
estoit Fille de Saturne le Dieu du
Temps,
GALANT. 87
Temps , parce que c'est le Temps
quimet au jour& qui découvre la
Verité. Les Anciens avoient mis au
haut du Temple de Saturne Pere
de la Verité, des Tritons qui embouchoient
leurs Trompetes , parce
que la Veritésefait enfin connoître
&publier par tout. Saturne Pere
de la Verité , estoitle Pere de Jupi
ter le plus puiſſant des Dieux. Aufſi
la Verité participe à ſa toute
puiſſance , estant certain qu'il n'est
rien de plus fort que la Verité.
Les Anciens couvroient leurs têtes
quand its adoroient & privient
leurs Dieux ; mais ils avoient la
teste nuë quand ils facrifioient à
Saturne Pere de la Verité , parce
que rien n'est cachéà la Verité ,&
que toutes choses luy font découvertes..
Mais laiſſons la Theologie profane&
fabuleuse ,& diſons avec
la
88 MERCURE
la veritable & Sacrée Theologie,
que la Verité est une Vertu Theologale,
parce qu'elle a Dieu pour
objet. Nous pourrions dire qu'elle
eft aussi en quelque façon une Vertu
intellectuelle , parce qu'elle est
le terme & la perfection de l'entendement
; & enfin qu'elle est une
vertu morale , parce qu'elle instruit
lavolonté , & qu'elle enſeigne aux
Hommes leur devoir. Certes , la Ju
ſtice a grand interest que la verité
regne dans tous les Actes publics
& particuliers ; ceseroit une efpece
de facrilege de vouloir cacher
ou déguiser. La Verité & la Juſtice
font Soeurs germaines. Elles
s'aiment uniquement , & ne peuvent
ſubſiſter l'une fans l'autre.
L'on donne à la verité pour ſes
Compagnes la Sageſſe & la Constance
, & c'est avec beaucoup de
de raison ; car à l'égard de lapremiere
GALANT. 89
1
.
l
t
miere , le Philosophe Chrétien a
- dit , que sçavoir difcerner les chofes
fauſſes , & connoistre les veritables
, estoitle premier degré de la
- Sageſſe ; & nous pouvons ajoûter
avec le Roy Prophete , qu'elle est
non seulementle premier pas qui
nous conduit à la sagesse , mais
qu'elle est la voye &le grand chemin
de la Souveraine Felicité , a
omnes viæ tuæ veritas. A l'égard
de la Constance , elle est misterieu-
5 Sement representée dans la Languefainte
, dans laquelle la Verite
est exprimée par le mot , Amer,
composé de la premiere & derniere
lettre de l'Alphabet , & de la lettre
du milieu , lesquelles jointes
& unies ensemble , font une figure
quarrée , & reſſemblent à un cube,
pour ſignifier l'uniformité & la
conſtance de la verité qui est toûjoursſurſon
cube , toûjours ſembla-
-
ゴ
ز
a
aPfal. 151 .
ble
90 MERCURE
ble àfoy , au commencement , au
milieu , &à la fin ; car la Verité ne
change jamais de forme. Elle a
toûjours un mesme port , le ton de
Sa voix est pareil , &fes maximes
ſemblables . Et en effet , la verité
des chofes naturelles n'est pas
immuable. La verité & la recti
tude des communs principes , n'at-
ellepas toûjours esté & ne ferat-
elle pas toûjours uniforme , &
également connuede toutes les Nationsde
la Terre ?
La Verité est le terme de l'entendement.
L'esprit se porte à sa
recherche , avec la mefme ardeur
que l'appetit vers le souverain
Bien. Le raisonnement n'a esté
donné à l'Homme, que pour la chercher,
& pour la connoistre. Lesfacultez
intellectuelles n'agissent que
pour la rencontrer. Les puiſſances
par lesquelles on infere , on distinque,
GALANT.
91
gue, & on juge, n'ont estéaccordées
Em à l'entendement quepour aller à la
Le découverte de la Verité. L'esprit de
de l'Homme , comme l'Eguille frotée
axi. d'Ayman, est toûjours dans l'inquievi.
tude & dans l'agitation , jusqu'à
pa ce qu'il ait trouvéſon pôle , c'est à
eith dire , jusqu'à ce qu'il ait rencontré
,
laverité, pour s'y arrester comme
fera dans le centre deson repos. La Ve
rité est l'aliment de l'esprit hu-
No main , il est affamé , il vole en un
moment d'un bout du monde à l'au-
Len. tre àſa recherche ; il n'est deſir plus
af naturel que celuy de connoiſtre la
dew Verité ; nous en naiſſons amoureux,
TAI & nôtre esprit ne peut goûter de
parfaite joye que dansſarecherche,
comme il ne -her- trouve de veritable reesfa
pos que danssa poſſeſſion.
gise Apres cela , Meſſieurs , si vous
nces voulez voir les avantages de la Vefim
rité , il ne faut pas un plus grand
১gue, argu
92 MERCURE
argument defa gloire que leMenfonge
mefme. Ce crime lâche &
detestable , ô Verité adorable , fait
dans tous les lieux de la Terre vôtre
panegyrique , n'ofant paroître
que ſous vos livrées. Par là, le
Perfide qu'il eſt ,ſe trahit luy même.
Il n'estpoint de Place publique
, ny de Lieu ſecret &particulier
, où le Malheureux , quand il
s'y trouve , ne publie inceſſamment
vostre gloive ; ce Monstre hideux
n'étant nullepart recevable, s'il ne
dérobe vos couleurs , & s'il ne paroiſt
couvert de la fimplicité de vos
Tous les déguisemens
& tous les artifices dont il fe fert,
montrent bien quelle estime nous
devons faire de vous , puis que pour
Se rendre agreable , it's efforce de
prendre vôtre air & d'imiter vôtre
contenance, & vos démarches.
ornemens.
La Verité a encor cette glorieu-
Se
GALANT.
93
fai
19CH
Lek.Se prerogative , qu'elle n'estpas,
commele Menfonge, de l'invention!
des Hommes. Elle a bien une plus
illustre origine. Celuy - cy est us
avorton de la pensée , qui ne ſubſiſte
que fur des vrayſemblances , &
Sur des apparences trompeuses ;
mais celle- là a fon fondement en
elle mesme , & a l'honneur d'avoir
defté formée de la mesme main qui
a produitle Ciel & la Terre ; car
la Verité est le pur Ouvrage des
mains de Dieu , Opera manuum
ejus veritas. La Verite a encor ce-
Pla de propre , qu'en quelques tenebres
qu'elle marche , elle s'avance
d'un pas libre &afſuré , &se fait
voir en ſon lustre au travers de tous
les ombrages du Menfonge...
nem
Lewx
ilm
nen
fert
2006
ott
jen
fe
a
On ne voit ordinairement dans
los Poëtes , que des Fictions ; dans
les Orateurs , que du fard; &dans
les Philofophes , que des tenebres;
* Pfal.110.7.
mais
94 MERCURE
mais la Poësie n'a point d'illuſions,
que la Verité ne défaſſe ; l'Eloquence
point d'enchantemens , que
La Verité ne détruiſe ; & la Philo-
Sophie point de nuages , que la Verité
ne diſſipe. Oüy , Meſſieurs , la
Verité toute nuë qu'elle est , triom-
Phe des armes de la Philofophie &
de l'Eloquence. Sa fimplicité confond
leur magnificence , leur subtilité
, & leur pompe , & sa naïveté
renverſe tous leurs artifices.
Sans chatouiller les oreilles, ellegagne
les coeurs; &fans estre éloquenterelle
perfuade les Peuples.
Außi la Verité a- t-elle toûjours
euë tant de force & de puif-
Sance , qu'elle n'a jamais pû estre
renversée par aucune machine , ny
par aucun artifice de l'esprit humain.
Si elle venoit à manquer
d'un Avocat & d'unDefenseur , ellese
defendroit toûjours bien d'elle
mesme.
GALANT.
25
Ons
Ve
mesme. Ellen'a pas seulement de la
El force pour elle , elle en a encore
94 pour les autres . Ceux qu'elle entreil
prend de proteger font invincibles .
Iln'y a rempars , ny bastions , qui
Les couvrent si bien , que le bouclier
dont elle les environne. a Scuto circumdabit
te veritas ejus. Plus elle
cob eft combatue ,plus elle est éclatantes :
fat plus elle a d'ennemis , plus elle
Fab remporte de victoires. Elle est.com-
20%
e
nar
ficel me la Palme , laquelle estant charghzee
&affaissée ,ſe releve glorieuder
Sement , & triomphe de lapesanteur
du fardeau dont on la veut
tak opprimer. Elle est enfin couronnée,
&l'on trouve dans la Verité l'infaillibilité
des choses. On y voit des
beautez veritables, & des clartez
hu. Surprenantes. مكل
quer
el
Saint Augustin dans l'Epiſtre 9.
à S.Jerôme , a écrit que la Verité
elle est incomparablement plus belle que
. 20 Pfal.90.5 .
cette
A
ف
967 MERCURE
A
3
cette belleHelene qui a tant fait de
bruitparsa beauté. Il estvray que
Dieu a donné aux Femmes la beauté
pour l'appanage de leur Sexe.Ila
voulu que ce rayon de Divinité, qui
fait en un moment tout ce qu'il veut
faire , & qui aussi bien que le Soleil
luit & échaufe en un mesme
instant, leur fit des Adorateurs fans
leur propre conſentement ; mais il
eft encor plus vray que la Veritéa
plus de beautez que toutes les Belles
de la Terre enſemble , que la beautéde
la verité est bien plusconquerante
, que c'est une beauté qui a
de nouveaux charmes plus on les
confidere , & que plus on la voit
plus on la trouvebelle&charmante.
Venez icy , Beautez les plus rares
de ce monde, malgré ce noble or
gueil qui vous fiedsi bien ,&avec
jequel vous regardez perement les
plus grandes Puiſſances foûmisesà
2.09.05
GALAN Τ. 97
16-
eut
Soans
sil
vos pieds . Rendez vos hommages à
Me La Verite. Avoüez que vos appar.
cedent à ſes charmes &àses attraits
, que sa puiſſance ſurpaſſe la
voſtre, & que l'empire qu'elle a fur
les eſpriss , est plus grand & plus
univerſel que celuy que vous exercez
sur les coeurs ; car la Verité est
toûjours victorieuse , toutes les Nations
de la Terre la reclament &
adorentſa puiſſance, a Veritas vincit
, Veritas manet in æternum,
Veritatem omnis terra invocat.
O Esprits qui avez le bonheur de
voir la Verité face àface , parleznous
des douceurs que vous avez
treffenties à ſa venë. Parleznous
deses charmes , si nous sommes capables
de vous entendre. Ab que de
grandeur, que de beauté ! Mais que
o de force , que de majesté , que de
ueles
TAvel
Ses
Les
WOS
A
vigueur dans la Verite !
a Efdras 2 .
Decembre 1682. E
98
MERCURE
Un autre grand avantage de la
Verité , est qu'il n'y a point de privilège
, ny de prescription contre
elle. Il n'y a endroit fur la Terre
où elle ne soit en estime. La Verité
est de tous les temps , & toûjours à
la mode. Elle est de tous les âges
du monde , & toûjours agreable.
Elle est exposée à qui veut la pof-
Seder. C'est un bien public ; tout le
monde peut l'acquerir , &perſonne
ne nous le peut ravir. Elle n'est
particuliere à qui que ce ſoit. La
Verité n'est non plus à qui l'a connuë
le premier , qu'à celuy qui l'a
connue aprés . Ceux qui nous ont
devancez n'en ont point esté les
maiſtres , mais les truchemens. Elle
est encore toute entiere,& la Posterité
la pourra recevoirfans aucune
diminution .
Mais belas ! Quoy que la Veri-
Port commune à tous les Hommes,
LYON
GALANT. 99
e
e pri
Terr
il faut avoüer qu'elle est trop précieuse,
&
trop delicate pour E DELA
fer poffeder parle comme des E
Hommes. Comme elle loge dansle
est un
Vern
Sein de Dieu, qui trône inat
jours
ceſſible , d'où on ne la peut tirer,
Les a
greab!!
émanation de cette Veritéſouvequ'elle
paroist icy bas comme une
La pu
raine , ily en a peu qui parviennent
àſa poffeßion . tout
perfona
Elle ni
Soit . L
in l'a con
ay qui l :
La Verité est un Soleil ſi ébloüiffant
, qu'on ne le peut voir fixement.
Les Patriarches n'ont vû ce
Soleil que dans son aurore. De
grands Genies , des Prodiges de
Science ont vû lever la
La Verite; mais ils n'ont point esté
frapezdeses rayons. Il s'est trouvé
Pole quelques Ames favorisées qui l'ont
veuë dans ſon midy , je veux dire
dans la Lumiere Eternelle , & dans
les ſplendeurs des Saints. D'autres
, comme Salomon , Tertullien,
Eij
nous
o
testé
le
Lumierede
mens
. Ell
ns
auch
se laVeri
esHommes
100 MERCURE
Origene , & plusieurs semblables ,
aprés l'avoir long- temps cherchée,
l'ont enfin aperceuë ; mais ils n'ont
vû ce Soleil que dans ſon couchant.
Il s'est incontinent éclipsé à leurs
yeux , & les a laiſſez dans les tenebres
de l'erreur. Il y a des Prophetes
, lesquels , comme s'ils euf-
Sent habitésur ces hautes Montagnes
, où l'on dit que le Soleil ne ſe
couche point , ont vû clairement la
Verité au travers des tenebres,fans
que fa lumiere ſe ſoit éteinte dans
L'obscurité de la nuit , comme dit le
Sage , Non extinguetur in nocte
lucerna ejus .
Pluſieurs Philosophes l'ont cherchée
ſans la trouver. Tant de diferentes
ſectes d'opinions ſi diverſes,
&fi opposées les unes aux autres,
&qu'ils ont ſoûtenues de part &
d'autre avec tant de vigueur , ſans
vouloir ceder la victoire à aucuns
d'eux,
GALANT. HIor
el,
三、
euri
tt.
Pro.
euf
nta
ne
d'eux , nous font connoiſtre qu'ils
n'ont pas rencontré la Verité. Il
femble que la Verité ait agy avec
eux comme le Protée de la Fable ;
• Omnia transformat ſe ſe in
miracula rerum ;
Qu'elle ait pris plaisir d'échaper à
tant de Philoſophes , qui l'ont tous
recherchée par leurs opinions diferentes
, & qu'elle ait voulu ſe caat
cher à eux , en faisant femblant de
Ass'y donner. Saint Augustin les condas
fideroit tous enſemble comme une
dit k
Armée d' Aveugles,qui ſe perçoient
1och les uns les autres de la pointe de
leurs argumens. Leurs Academies
cher reſſembloient à une Tour de Babel,
die ou regnoit la confusion.
verfe
Pluſieurs encor aujourd'huy s'arutrestant
aux vaines fantaisies de
art leur esprit chimerique,s'opiniâtrent
contre les veritez les plus claires
AMCN & les plus évidentes , rejettent les
E iij
d'eux,
a Virg. 4. Georg .
102 MERCURE
opinions les mieux reçenës & les
mieux établies , & trouvant toujours
de la vray ſemblance , paſſent
par deſſus tout , & s'égarent dans
la liberté de leurs jugemens , &
ainſi ne connoiffent jamais la Verité.
Ils fe perdent dans leurs vastes
penfées. Ils ne sçavent que ce qu'il
faudroit ignorer , & n'ignorent que
ce qu'il faudroit Sçavoir. Quoy
qu'ils ayent devant eux le droit
chemin ils s'en éloignent pour chercher
des routes écartées , & des
détours qui cauſent leurs égaremens
. Ils quittent le chemin battu ,
pour s'aller jetter dans des précipices
, & ne veulent pas ouvrir les
yeux à la lumiere , pour s'abandonner
aux tenebres d'un aveuglement
volontaire.
D'autres eſprits plus dociles,mais
foibles , tournent & tâtonnent à
l'entour des apparences, & s'y laif-
Sent
GALANT. 103
nt
Sent piper. Ils s'empestrent , pour
ainſi parler , & s'embaraſſent comme
des Vers à Soye ensevelis dans
leur coton , fans pouvoir developer
les chofes , ny parvenir à la connoiſſance
de la Verité; & quelquesuns
enfin , dont les yeux ont esté
Stefrappez de ſes lumieres د
comme
petits Papillons qui volent à l'en.
que tour d'un flambeau , s'y ébloüiſſent
(1) &s'y perdent . D'autres esprits ne
Tapeuvent découvrir la Verite. Ce
font ceux qui obeiffent à leurs paf
dll fions , & qui se font laiſſe corre
rompre la volonté ; car la volon-
11 té ne fuivant plus l'entendement
- comme fon guide , & au contraire
cette faculté intellectuelle estant
for entraînée par une puiſſance avengle
, l'un & l'autre tombent neceſſairement
dans des erreurs dénas
plorables.
Et de bonne foy , des veritez
Sent
1
E iiij
104 MERCURE
détachées des fens , peuvent- elles
avoir entrée dans ce violent tourbillon
de chofes toutes contraires,
dont leur coeur est sans cesse agité?
Peuvent elles faire impreſſion ſur
des esprits nourris de fauſſetez&
de chimeres ? Et peuvent- elles se
faire entendre, quand on confond le
droit avec la paſſion, le devoir avec
l'intereſt , & la bonne cause avec
lamauvaiſe ?
Les yeux de laplupart des Hommes
reſſemblent à ces Lunettes à
facettes, lesquelles d'une Pištole qui
ferafur une table , en representent
plus de cent. Ils regardent ainsi la
Verité au milieu de mille erreurs,
fans pouvoir la difcerner & la
connoistre. La Verité est un point
fixe & indiviſible , que des yeux
faſcinez par l'erreur ne peuvent
appercevoir. Le Sauveur duMoв-
de mettant de la bouë fur les yeux
de
GALANT . 105
=
ite
na
How
ttes
د
de cet Aveugle de l'Evangile pour
Y luy rendre la veuë a bien fait
voir que nos lumieres ne sont que
tenebres.
Il n'est rien ſi aisé à l'Homme
que de se tromper. L'omiſſion d'un
des principe,ou d'une circonstance eſſentielle
, mene à l'erreur. Celuy qui
prend l'exception pour la regle , ou
la regle pour l'exception , qui ne
voit que les effets fans confiderer
les causes , & qui ne penetre pas
vivement &profondement les conole
a Sequences des principes, tombe dans
l'erreur.Les choses ont diverſes quainfi
lite,z& l'ame diverſes inclinations.
yyew Les diverſes qualitez font qu'on
s'y méprend facilement , & les dipalm
verſes inclinations de l'ame , font
es your qu'on pleure , & qu'on rit quelque-
Denon fois d'une mesme chose.
Centes
Мов L'esprit croit naturellement , &
desyou la volonté aime naturellement ; de
Ev
106 MERCURE
Sorte que faute de vrays Objets , il
faut neceſſairement qu'ils s'attachent
aux faux. Joint que toutes
choses ont deux anses & deux vi-
Sages , & il n'y a point de raiſon
qui n'ait ſa qntraire.
La Verité & le Mensonge'entrent
dans l'ame par la mesme Porte
, y tiennent pareille place , & y
ont le mesme crédit . On prendfouwent
l'un pour l'autre. Cela ſe voit
en celuy qui reſve quelque chose de
fâcheux ; il fouffre autant que fi
La choſe estoit veritable ; car la Verité
est la réalité , & le Mensonge
L'apparence. La Verité est un point
immuable , & le Mensonge reffemble
aux atômes voltigeans d'Epicure.
La Verité n'a qu'un visage;
le Mensonge a cent mille figures
cachées ſous autant de masques ;
& pour cent mille mensonges, iln'y
a qu'une verité.
GALANT .
107
-
ion
1-
ΟΥ
Oth
5-
Il est vray que l'Homme eft fait
pour connoiſtre la Verité. Il l'aime,
& il la cherche ; mais s'il la voit,
ce n'est qu'en perspective & en
éloignement ; & aussi- toſt qu'il s'en
approche, il s'ébloüit , Se confond,&
en perd la poſſeſſion.
Son esprit s'est remply de nuages.
La Verité s'est cachée à luy
dans une nuit impenetrable. Il de-
Jik vientle joüet de ſes chimeres , &
de l'esclave deſes fauſſes opinions. De
tout ef ce qu'ila de lumiere & de
Vi . connoiſſance, il ne luy en reſte qu'un
ange defir impuiſſant de connoistre , qui
Dol fait son tourment ; & il ne conferve
l'usage de sa liberté, que pour
Epi s'égarer & pourse perdre.
Temfage;
D'où reſultent deux confequengures
ces ; la premiere qu'il n'y a que
ques tres - pen de Perſonnes qui voyent
les choses comme il faut , & qui en
jugent comme l'on doit ; la ſeconde,
que
1
108 MERCURE
que pour connoître la verité , il
faut avoir un esprit docile , penetrant
, fort raisonnable , dégagé de
paſſions , & un defir ardent de
connoître la Verité. Il faut avoir
desyeux accoûtumez à voir lafigure
de ce monde qui paſſe ; des yeux
qui ne se laiſſent point ébloüir à
l'éclat des grandeurs de la Terre
; des yeux à l'épreuve de ce
funeste enchantement , dont parle
le Sage , Fafcinatio nugacitatis ;
une ame qui nese laiſſe point entraîner
par le torrent du monde ;
une ame qui s'éleve au deſſus d'elle-
meſme , & qui malgré le corps
qui l'appefantit , remonte à fon
origine , paſſe au travers des chofes
creéesfans s'y arrester, & aille
Se perdre heureusement dans lefein
de fon Createur. En un mot, il faut
Se connoître ſoy-mesme , & l'humaine
condition , s'affranchir de la
tyran
GALANT. 109
1
ede
tyrannie des paßions , &segarantir
de la contagion du monde , & enfin
connoître Dieu, qui est luy mesmella
Verité,& luy dire comme cet Aveujor
gle de l'Evangile, Seigneur , faites
que je voye.
kd
S
de
eux
ir
C'est là le centre de toutes les
Veritez divines , naturelles , & mo-
Ter. rales, & mesme des Veritezde fait;
toutes les Veritez estant liées avec de t
parle la verité eſſentielle par un admitatis
rable enchaînement , dont les chaiten-
nons font infinis . Quelque part que
onde, l'on commence ,par quelque endroit
as del que l'on finiſſe , à quelque point
cors que l'on s'applique , on trouve dans
àJos la Verité effentielle une abondance
es cho de lumieres , par lesquelles ilſemalle
ble que Dieu s'abbaiſſe jusqu'à
Lefein
nous pour nous élever jusqu'à luy .
il faut Quand nous contemplons ce Principe
avec des yeux épurez les nuages
qui faisoient
Thu
ir de la
tyran
nos erreurs
, fe
diffipent;
MERCURE
difſſipent ; les voiles qui couvroient
la Verité , ſe levent inſenſiblement
, & enfin la Veritéſe montre
toute nue.
C'est ainsi qu'elle s'est fait voir
àces grands Genies quisefont rendus
fi recommandables , & quise
Sont immolez comme des Victimes à
La Verité. Les uns font allez la
chercher dans le Lycée , les autres
dans l'Academie & dans le Portique.
Leur esprit alteré n'y trouvant
pas dequoy se fatisfaire , ny
dequoy étancher pleinement leur
Soif, ils font allez ſe defalterer à
une Fontaine plus pure , & à la
fource même de la Verité. Ilſe trouve
encore aujourd'huy de ces Aigles
genereux , qui prenans leur effor
juſques dans le Ciel , vont enviſager
comme font les Anges , les
effets dans leurs causes , &les conclufions
dans leurs principes . Il ſe
trouve
GALAN T. III
trouve des Ames choisies,des Esprits
- du premier ordre , qui entrent tous
les jours comme Moïse dans ceTabernacle
de la Verité , & qui s'enfonçant
comme luy bien avant dans
ces tenebres qui la cachent , parviennent
jusqu'à la découvrir face
à face dans cet abime de lumiere,
où elle est presque inacceſſible .
La Verité s'est montrée toute
nue avec tous fes charmes à ces
beaux Esprits ; mais ellese cachera
toûjours aux opiniâtres , aux
foibles , & aux paſſionnéz . C'estoit
par la compaßion que le Philoſophe
Romain avoit de ces Gens là,
qu'il s'écrivit ; O plût à Dieu qu'on
- puſt aller ferme & de plein pied
en touteschofes, que l'on ne mar-
- chaſt plus à tâtons , & que la Verité
ſe viſt à viſage découvert, &
qu'elle ſe fiſt entendre.
Mais il n'est point besoin que
les
112 MERCURE
les choses parlent elles - mesmes , ny
qu'elles ayent une voix pourse faire
entendre , comme lesouhaitoit
Euripides. La Verité se fait toujours
connoître , quand elle trouve
des eſprits qui nefont point preoccupez
de leurs paſſions , ny prevenus
de leurpropresentiment.
Ilme femble Meßieurs , que je
l'entens , & qu'elle nous dit , Je
fuis dans le Ciel la Juſtice eſſen- \
tielle , & fur la Terre , un rayon
écoulé de ce divin Soleil qui
brille dans vos Loix , dans vos
Coûtumes , & dans vos Ordonnances.
Apprenez y donc , Juges
de la Terre , à me connoître
, ª Erudimini qui judicatis terram.
Sçachez que la Loy de
Dieu , au Chapitre 18. de l'Exode
, n'appelloit à la Judicature
que ceux qui s'eſtoient conſacrez
entierement à moy , In quibus fit
1.2.10. veri
GALANT. 113
1
as
ou
แบ
eoc
さり
we je
Ten
ayon
veritas . Si vous ne portez pas fur
la poitrine mon Image gravée
dans un Saphir, comme faifoient
autrefois les Juges , je veux toutefois
avoir un ſi libre accés dans
vos eſprits , & que mon amour
ſoit ſi vivement imprimé dans
vos coeurs , que de quelques endroits
que je vous fois preſentée,
vous me receviez à bras ouverts,
&me donniez l'empire qui m'eſt
deû dans vos Jugemens. Sacrifiez
à la Juſtice les amitiez , le
reſpect , & vos propres intereſts,
& faites-vous un point de Religion
de bien rendre la Juſtice.
Confiderez auſſi, vous dit- elle , la
grandeur de la Charge que vous
exercez . Eſtre Juge , c'eſt eſtre
Dieu , pour ainſi dire , c'eſt tenir
ſa place ; car il n'y a proprement
que Dieu qui ait droit de
busfit juger les Hommes. La puiſſance
qui
SVOS
donno
ter
y de
Exo
ature
acrez
veri
que
14 MERCURE
que vous avez , eſt un rayon de
celle de Dieu , qui ſe répand ſur
vous , & qui n'y ſubſiſte que par
reflexion . Il eſt donc de voſtre
devoir, d'agir en Dieux dans vos
fonctions , & de faire en forte
dans vos jugemens, que ce ne foit
pas vous qui jugiez , mais que се
foit Dieu qui juge par vous. Videte
, judices , quid faciatis , non
enim homines exercetis judicium
SedDei.
Avocats , jettez les yeux fur ce
Tableau de la Verité. Voyez fon
air&Sa contenance , qui ne respire
que la candeur , la naïveté , & la
fimplicité. Confiderez en tous les
traits & les lineamens. Voyez comme
ils ſemblent animez. C'est une
peinture parlante. Ecoutez ce qu'elle
vous dit ; Avocats , marchez
feûrement à la faveur de mes lamieres,
dans la route que je vous
aParalep.19. 6. ay
GALAN T. 1
de
ur
.
ay montrée. Evitez ces lenteurs
affectées , & ces détours preſque
Pal infinis que la Chicane a inventez ,
Dar
tre
VO!
Orte
e ce
701
afin de faire durer les Procez par
vo les Loix meſmes qu'on a faites
pour les finir. N'embraffez plus
fon d'autres interefts que ceux de
la Juſtice , & ne prenez jamais
d'autre party que celuy de la
Verité. Ah ſi vous me connoifcinn
fiez parfaitement , vous dit.elle,
ſi vous ſçaviez quelle eſt ma puiffance
!Ah fi vous ſçaviez vous en
ſervir ! vous repreſenteriez dans
vos fonctions , en ne diſant jamais
que la verité , celuy qui a tour
fait par ſa ſeule parole & vous
pourriez tout icy- bas par le crefunt
dit de la vôtre. Loin d'icy , déguiquel
Semens , couleurs mensongeres , archer
tifices trompeurs , Soyez bannis de
-epire
la
us les
com.
es la-
VOUS
ay
,
ce Lieu pour jamais . Vous devez ,
Avocats , estre tellement jaloux de
la
:
116 MERCURE
la verité de vos paroles , que tout
ce que vous direz dans le Palais,
vous le difiez avec autant d'af-
Surance& de fidelité , que si vous
l'affirmiez par ferment. Vous ne
devez pas estre ſeulement les Adorateurs
de la Verité , mais encore
vous en devezestre les Defenseurs
& les Protecteurs ; & ce n'est pas
affezde renouveler aujourd'huy vos
protestations devant le Tableau
de la Verité , vous en devez estre
les Devots & les Martyrs . Vous devezvous
immoler pour elle, & vous
y étes obligez par le mesme ferment
par lequel vous allez promettre
de garder les Ordonnances .
Je croy , Madame , qu'apres la
lecture de cet excellent Difcours .
Vous ſouhaiterez avec tous les
Gens d'eſprit , que Monfieur
Thiot veüille ſe reſoudre à nous
faire
GALANT.
117
11
fo
OM
Ido-
COYE
eun
leas
eftri
es de
faire part des autres Ouvrages
que fa modeſtie l'a trop longtemps
empeſché de rendre publics
.
Meſſire Jean de Ventimille du
Luc , Eveſque de Toulon , defcendu
des Comtes de Marfeille
, mourut dans ſon Palais Epifcopal
le Dimanche 15. du dernier
mois. Cette Maiſon de Vintimille
, qui eſt une des plus anciennes
& des illuſtres du Royaume
, a donné pluſieurs grands
Hommes à l'Eglife , & parmy ce
nombre on peut compter le Preeft
lat dont je vous apprend la mort.
Sa pieté exemplaire, ſa douceur,
ſa charité , luy attiroient l'eſtime
& la veneration de tous ceux
que Dieu avoit mis ſous ſa conduite.
Jamais on n'a veu un
Eveſque ſi aimé. Comme il y
avoit un an & demy qu'il eſtoit
VOUS
omet
res la
cours
us les
nous
hors
faire
118 MERCURE
:
hors de Toulon , fon Metropolitain
l'ayant choiſy pour eſtre de
la derniere Aſſemblée du Clergé
, le jour qu'il y arriva apres
cette longue abfence, il falut fermer
les Portes del'Evêſché pour
l'empeſcher d'eſtre ſuffoqué par
la Populace qui s'empreſſoit pour
le voir. Ce meſme jour il ſe mit
au Lit , preſsé par le mal qui a
terminé ſa vie. Pendant le cours
qu'il a eu , il a toûjours regardé
la mort avec mépris ; & lors qu'il
receut le Viatique , il exhorta les
Chanoines de fon Egliſe à vivre
en paix, & à prier Dieu qu'il leur
donnât un Saint Eveſque. Il a
laiſſe ſon Bien aux Pauvres , &
fait Monfieur le Comte du Luc
ſon Neveu, Executeur de ſes dernieres
volontez . Il ne pouvoit faire
un plus digne choix Monfieur
le Comte du Luc eſtant un des
plus
GALANT. 119
re
pa
10
plus honneſtesHommes de Fran
ce. Il a montré ſa bravoure en
pluſieurs occafions, & particulierement
a la Bataille de Caſſel,où il
eut un bras emporté. Le Roy luy
a confié depuis une de ſes Galeeres.
Ce Comte a épousé la Niece
de Monfieur le Bailly de Fourbin
, Commandant des Mouſquetaires.
C'eſt une Dame d'un tres
grand merite , & dont l'efprit
fait le charme de tous les lieux
où elle ſe trouve. On ne peut al
taller chez elle , que l'on n'en for
te enchanté ; & tout ce qui vient
de Gens rares à Marseille , demeurent
d'accord qu'il feroit fort
s, difficile de trouver ailleurs tant
de ſujets d'admiration. Ce grand
sde meritela rendoit fort chere àMor
Effieur l'Eveſque de Toulon , q
ela toûjours tendrement aimé
& qui ſouhaita la voir avant q
لان
vir
20 MERCURE
de mourir. Aufſi peut- on dire que
jamais Niéce n'a reſſenty la perte
d'un Oncle plus fortement
qu'elle a fait.
Monfieur le Marquis del'Iſle-
Marivault , qui depuis fix ou
ſept mois avoit épousé en ſecondes
Noces la Soeur de Monfieur
le Marquis de Preaux , Gendre
de Monfieur de Vernoüillet,
Preſident à Mortier au Parlement
de Roüen , n'a pas longtemps
goûté cette joye . Madame
ſa Femme eſt morte depuis
peu de jours , & l'a laiſsé Veuf
auffi promptement qu'il l'avoit
eſté dans ſon premier Mariage .
Elle estoit belle , bien faite , fort
fpirituelle , & n'avoit que dixhuit
ans .
Monfieur de Melles , Profefſeur
en la Faculté de Droit de Paris
, ayant donné la demiſſion
de
GALANT. 121
1
de ſa Charge , Monfieur de Bezons
, qui eſt à preſent Doyen
d'honneur de la Compagnie , la
fit aſſembler pour y pourvoir. Il
propoſa Monfieur Mongin , Docteur
de la meſme Faculté , fur
lequel il dit que Monfieur le
et Chancelier avoit jetté les yeux,
pour luy faire remplir cette Place.
Apres qu'on euſt eu des preuves
publiques & particulieres de
fa capacité , tous les fuffrages ſe
trouverent en ſa faveur , & il fut
reçeu avec beaucoup de diſtinet
ction le Vendredy 13. du dernier
moisid Cette Compagnie,
dont Monsieur le Chancelier eſt
to l'illuſtre Protecteur , eſt compod'ſée
de pluſieurs Perſonnes de
tres - grandes conſidération . Il y
fel a un Doyen d'honneur, fixPro-
Pfeffeurs, vingt- quatre Aggrégez
Is d'honneur, douze Docteurs ag
de Decembre 1682. F
1
122 MERCURE
grégez ; & entre les Aggregez
honoraires , on compte aujourd'huy
fix Conſeillers d'Etat, des
Préſidens ,& des Avocats Genéraux
, fans parler des autres Perſonnes
, que leur mérite ne rend
pas moins recommandables que
leurs emplois .
On a fait depuis quelques années
une Comédie des Trompeurs
trompez. Voicy dequoy
ajoûter à cette Piece de fort
agreables Scenes.Vn jeune Marquis,
affez connu dans le monde
& par ſa naiſſance & par ſon efprit
, apres avoir eu bien des affaires
de galanterie , où il avoit
mis affez peu du ſien, devint enfin
amoureux tout de bon d'une
jolie Dame , que la mort d'un
Mary avoit laiſſee libre , & maî
treffe d'un bien fort confidera
ble. On pouvoit trouver fon
compte
}
۱
GALANT. 123
1
+
10
compte & à l'aimer & à l'époufer,
l'agreable & le folide ſe rencontrant
dans cette aimable Perfonne.
Auſſi le Marquis la regarda-
t- il par ces deux endroits.
Il mit en uſage toute la ſcience
de plaire, qu'il avoit acquiſe aupres
des Dames ; & au bout de
quelque temps , il fut en état de
concevoir des eſperances affez
raiſonnables . On le voyoit de
bon oeil , & tous les jours , & à
toutes heures.On ne faiſoit point
de Parties ſans luy , & déja mefme
on le recevoit dans de certainesconfidences.
Tout ce progrés
neluy avoit pas couſte trop de
temps à faire; mais quand il l'eut
une fois fait , il remarqua qu'il
n'en faiſoit pointdu tout. Comme
il eſtoit accoûtumé à avancer
toûjours,il ne s'accommoda point
de cette lenteur. Il en recher-
> Fij
24 MERCURE
choit la caufe , & ne la devinoit
point. La verité eſtoit que la belle
Veuve qui ſçavoit bien juſqu'où
elle en eſtoit venuë , ne
vouloit plus faire aucun pas qui
l'engageaſt davantage avec le
Marquis , à moins que d'eſtre
tout- à- fait réſoluë de l'épouſer;
or de s'y réfoudre , c'eſtoit la
difficulté. Elle connoifſſoit toute
l'importance de l'affaire .Rien ne
la preſſoit , & elle pouvoit prendre
le loiſir de ſe bien marier. Le
Marquis ayant bienmédité ſur la
fituation oùil voyoit ſa Maîtrefſe
, alla s'imaginer que les commencemens
de paffion qu'elle
avoit pour luy , languiſſoient ,
faute d'eſtre excitez , & foûtenus
par quelque jaloufie, & qu'il
en ſeroit tout autrement aimé,
dés qu'elle auroit , ou croiroit
avoir une Rivale. Il avoit pris ces
prin
GALANT. 125
:
:
1-
!
ان
irc
SC
pr.
principes là dans les commerces
qu'il avoit eus avec pluſieurs autres
Femmes , dont il avoit veu
que l'amour ſe fortifioit, à meſure
qu'elles penſoient eſtre trahies;
& en effet,ſes reflexions eſtoient
bonnes , mais par malheur elles
furent mal appliquées . Il commença
à faire entrevoir àl'aimable
Veuve qu'il avoit aſſez de
diſpoſition à aimer uneDame qui
eſtoit de la meſme Province que
luy , & qui demeuroit alors à Paris.
Il devoit naturellement la
connoiſtre , & c'eſtoit pourquoy
il ſe ſervoit de ſon nom. Cependant
il nela connoiſſoit preſque
point , & ne l'avoit peut eſtre pas
veuë quatre fois en ſa vie; maisil
ne faiſoit pas grand ſcrupule de
mentir dans l'occaſion , fur tout
aupres des Femmes,qu'il croyoit
aiſées à appaiſer ſur ce chapitre-
1
Fiij
126 MERCURE
là. Il ſe mit donc à citer ſouvent
cette Dame de Province, à faire
valoir ſon mérite , quelquefois
hors de propos, & à donner à entendre
qu'il en eftoit un peu piqué.
Si on parloit de Femmes
d'eſprit, c'eſtoit celle à quil'emportoit.
S'il eſtoit queſtion de décider
fur quelques chofe , il rapportoit
les déciſions affez fines
qu'ilſuppoſoit eſtre d'elle . Tout
cela eftoit ſemé avec aſſez d'adreſſe
dans les coverſations qu'il
avoit avec la belle Veuve , car devant
d'autres , il ſe gardoit bien
d'en parler , mais pour elle n'avoitnul
commerce avec la Dame
de Province , qui estoit logée à
l'autre bout de Paris , & vivoit
dans un autre monde. On ſçait
combien ily a de Villes dans Paris,&
de Villes qui ne ſe connoifſent
point. L'artifice du Marquis
produi
GALANT. 127
er
f
ef
C
C
C
구
19
e
DA
22
Ca
Pa
qu
produiſit dans le coeur de ſa Maîtreffe
un effet bien opposé à fon
intention . Loin de prendre feu
fur cette Rivale ſuposée , elle fut
choquée de l'entendre nommer
ſi ſouvent, & aima mieux par dépit
luy abandonner le Marquis,
que de prendre la peine de le luy
difputer. Comme les affaires en
eſtoient la , il arrive malheureuſeſement
pour le Marquis , qu'elle
vient à déméler qu'il ne voyoit
point cette Dame de Province
chez elle , & qu'à peine la connoiffoit-
il . Un reſte d'intereſt
qu'elley prenoit, fit qu'elle ſe ſervitd'une
occafion qui ſe préſenta
par hazard , d'apprendre ce que
le Marquis croyoit qui luy ſerait
toûjours fort inconnu. Une autre
qu'elle euſt peut - eſtre fait des
reflexions tendres ſur les motifs
de la tromperie qu'on luy avoit
17
Fiiij
12.8 MERCURE
faite; mais il est falu pour cela
aimer beaucouple Marquis , &
elle ne l'aimoit plus. Son procedé
luy avoit déplû d'abord ;& ce qui
eſt ordinaire , elle n'eſtoit point
revenue de cette premiere impreffion.
Elle ne ſongea done
qu'à ſe vanger , & y réüſſit aſſez
heureuſement. Un jour que'lle
s'eſtoit deſtinée à des viſites, elle
fefit accompagner par le Marquis.
Apres qu'elle eut eſté en
quelques Maiſons, elle dit qu'on
la menaſt chez cette Dame dont
le Marquis luy avoit tant parlé.
Jamais il ne fut plus ſurpris. Il ' luy
demanda ſi elle la connoiſſoit.
Elle répondit qu'une petite affaire
luy donnoit occafion de l'aller
voir, & effectivement elle s'étoit
ménagée exprés cette affaire- là.
Le pauvre Marquis ſoûtint qu'à
l'heure qu'il eſtoit, elle ne la trouveroit
GALANT. 129
1
E
veroit pas , & luy conſeilla de
faire d'autres viſites plus prefſées
en des lieux qu'il luy nomma
; mais malgré tout cela , elle
s'obſtinoit à y aller. Pendant tout
le chemin , il changea vingt fois
de couleur , & parut fort interdit.
Il ſouhaitoit des embarras
de Carroſſes ,des Rouës qui rompiffent,&
toutes fortes de malheurs.
Sa derniere eſpérance eftoit
qu'on ne trouveroit point la
Dame chez elle ; mais quand on
fut arrivé , il penſa mourir à la
voix du Laquais , qui dit qu'elle
y eſtoit. Il falut monter. Il ſe réſolut
à payer de hardieſſe , puis
qu'il n'y avoit pas moyen de s'en
dédire, & il tâcha deprendre des
airs qui puſſent faire croire que
la Dame de Province & luy eftoient
en quelque ſorte de familiarité,
mais elle ne le ſecondoit
Fv
1
130 MERCURE
pas de fon cofté. Elle luy faifoit
de certaines queſtions qu'on n'a
pas coûtume de faire à des Gens
que l'on voit quelquefois ,juſqu'à
luy demander depuis quand il
eſtoit à Paris , & s'il y feroit encore
longtemps . Tout cela le defefperoit
, car rien ne s'accordoit
moins avec les manieres qu'il eût
voulu affecter , & il paroiffoit
qu'il l'avoit veuë affez ſouvent,
mais qu'elle ne l'avoit preſque
jamais veu. Apres qu'ils furent
fortis , l'aimable Veuve& luy , il
s'attendoit à eſſuyer d'elle quelques
plaifanteries ſur ce qui venoit
de ſe paſſer , & il ſe préparoit
déja à les ſoûtenir en galant
Homme ; maiselle demeura dans
un grand ſérieux , qui luy fit d'abord
croire qu'elle ne s'eſtoit apperçenë
ny de ſon embarras , ny
du ridicule qui avoit eſté dans la
viſite
GALANT .
131
1
0
10
200
e
el
pa
ac
ap
ny
viſite qu'ils venoient de faire . Ils
ſe ſeparerent fans qu'elle luy euſt
parlé de rien, & il ſe tint le plus
heureux Homme du monde d'en
eſtre quitte à fi bon marché mais
les jours ſuivans , ce meſme air
ſérieux de la belle Veuve continuoit
encore , & il commença à
s'en inquiéter. Il voyoit qu'elle
avoit changé de manieres avec
luy. Enfin preſſé par ſon amour,
il ne pût s'empefcher de luy en
demander la raifon . Dieu ſçait
comme elle deſavoüa qu'elle fuft
changée à ſon égard ; mais en le
deſavoüant , elle laiſſoitbien paroiſtre
qu'il eſtoit vray? Apres
avoir fait toutes les façons neceffaires
, elle feignit de ſe rendre,
& de ne pouvoir plus longtemps
renfermer fon fecret. Elle lacha
la parole , qu'elle estoit jalouſe
as de l'amour sla qu'il avoit pour cette
face
Dame
132
MERCURE
Dame de ſa Province, qu'elle l'avoit
bien ſoupçonné de cette
nouvelle paffion , fur tout ce
qu'il luy avoit dit d'elle , mais
qu'elle en avoit eſté pleinement
convaincuë à la viſite qu'elle luy
avoit faite. Aufſitoſt il ſe jette
dans les juſtifications,& dans les
proteſtations d'une eternelle fidelité.
Ah ! luy dit- elle en joüant
fon perſonnage comme la meilleure
Comédienne du monde ,
J'ay veu trop de marques de voſtre
tendreſſe pour ma Rivale.
Quand je vous menay chez elle,
dans quel embarras , dans quel
defordre ne tombaſtes- vous pas
eny allant! Je n'eus qu'à prononçer
ſon nom , pour caufer del'agitation
à voſtre coeur.Vous vouluftes
me détourner de cette vifite
- là , par un reſte de conſidération
pourmoy , & pourm'empeſcher
GALAN T.
133
J
t
peſcher d'étre témoin de vôtre
paffion pour cette nouvelle Mattreffe.
De quel artifice ne vous
ſervites-vous pas tous deux pour
me tromper ? Il paroiffoit que
vous ne vous connuffiez pas , &
je ſçavois déja bienque vous vous
aimiez.Que je fus vivement blefsée
de ce qui me parut d'intelli-
1 gence entre vous deux ! Jamais
deux Amans ne ſe ſont ſi bien
entendus . Vos regards , vos paroles
, vos manieres , tout eſtoit
concerté ; & apres cela, combien
de fois fuis- je entrée dans vos
diſcours ; Combien vous eſtes
vous moquez de ma fimplicité,
que vous croyiez pourtant bien
plus grande qu'elle n'eſt Le
Marquis qui avoit craint qu'on
ne le plaifantaſt ſur ce qu'il ne
e connoiſſoit point cetteDame, fut
bienétonné qu'on luy reprochaft
de
134 MERCURE
de s'entendre ſi bien avec elle.
Il jura cent fois qu'il la facrifioit
de tout fon coeur à la belle Veuve;
mais quand il vit qu'on ne ſe
rendoit point à ſes ſermens , il ſe
mit à tenir un langage bien contraire,&
jura qu'il ne la connoiffoit
point. On fit ſemblant de ne
croire ny l'un ny l'autre , mais
moins encore le dernier. Là-deffus
entra juſtement la Dame dont
il eſtoit queſtion, qui venoit rendre
la viſite qu'elle devoit. Autant
que le Marquis avoit affecté
la premiere fois de faire paroiſtre
qu'il eſtoitde ſes Amis , autant il
affecta alors de faire voir,comme
il eſtoit vray, qu'il ne la connoifſoit
point ; mais la Dame quilavoit
aſſez goûté luy dit beaucoup
de choſes obligeantes , qui venoient
ſi juſte pour le faire enrager
, qu'on euft crû qu'elle les
diſoit
1
,
135
GALANT
10
ةن
De
il
C
no
e
ma
de
dc:
diſoit par malice;& fi- toſt qu'elle
fut partie , cela fut bien reproché
auMarquis. Enfin comme il perſiſtoit
à ſoûtenir la verité qu'on
avoit eu bien de la peine à luy
arracher, la belle Veuve pour finir
la Comédie , luy dit en éclatant
de rire , qu'elle ſçavoit bien
qu'il diſoit vray , qu'elle avoit
ſeulement voulu avoir le plaiſir
de l'embarraſſer dans ſes propres
artifices , qu'elle ne ſeroit jamais
A que fa tres-humble Servante , &
Fed qu'elle luy conſeilloit de ne ſe
oilt plus mêler de donner des jaloufies
à des Femmes comme elle,
qu'il faloit gagner par d'autres
nok voyes. Le Marquisdemeura fort
confus & fort chagrin. C'eſtoit
pour la premiere fois qu'il voyoit
dans une Femme de ces fortes
de fiertez , & cela ſervit à moderes
mm
coup
i ve
een.
rer une affez mauvaiſes opi-
هک Deles
difoit nion
136 MERCURE
nion qu'il avoit conçeuëdu Sexe.
Comme tout ce qui paroiſt
d'extraordinaire en l'air , ſemble
eſtre un ſigne de la colere du
Ciel fur les lieux où il eſt veu,
les Aftrologues d'Eſpagne font
bien empeſchez à trouver quelque
folide raiſonnement pour
raſſurer les eſprits , touchant un
Méteore qui parut en Catalogne
le Mardy 20. Octobre dernier,
entre onze & douze heures de
nuit , au deſſus de la Ville de Gironne.
Le Ciel eſtoit alors fort ſerein
, & ce Méteore jettoit une
ſi grande clarté , qu'elle effaçoit
celle de la Lune. Sa forme eſtoit
ronde , & de tous côtez il en
fortoit des rayons de feu , mélez
d'un nombre infiny d'étincelles,
qu'on ne pouvoit regarder qu'avec
frayeur. Il ſembloit que le
Ciel eſtoit ouvert ; & pendant
cette
d
eu
el.
DU
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gne
jer
i de
Gi
fe
und
coit
froit
Ten
lez
lles ,
l'aele
Sant
ette
LYON
1899*
i
GALANT. 137
cette apparition qui dura une
demy heure , on entendit un
grand bruit comme de coups de
Canon qu'on tiroit de loin. En
fuite, ce bruit ſe changea en celuy
d'une tres grande decharge
de Mouſqueterie , & au mefme
inſtant il ſe forma comme une
fort large Porte au milieu de ce
grand Cercle de feu ;& àmefure
qu'il s'éteignoit, on entendoit
dela Porte de ce Cercle une autre
décharge qui ſe faiſoit du
coſté du Septentrion. Ce Méteore
fut veu non ſeulement des
Sentinelles qui estoienten garde,
mais encor de pluſieurs autres
Perſonnes de la Ville tres- dignes
de foy , qui en firent leur raport
auGouverneur. J'en ay fait graver
la Figure,&je vous l'envoye .
La lettre A , marque le corps du
Méteorè enflame ; la lettreB , les
rayons
138 MERCURE
rayons qu'il jettoit de tous côtez;
& la lettre C , les étincelles qui
en fortoient parmy les rayons.
La Ville de Chaſtillon ſur Seine
, dont les Magiſtrats ont eſté
longtemps occupez à pourvoir
au Logement des Gardes du Roy,
qui ont paffé par là au mois de
Septembre , n'a point voulu ſe
ſervir de ce prétexte,pour ſe difpenſer
demarquer la joye que la
Naiſſance de Monſeigneur le
DucdeBourgogne luy avoit cau.
ſée.Ainſi auſſi-toft que ces Magiſtrats
eurent fatisfait fur cet
article à l'obligation de leurs
Charges , leurs premieres penfées
furent d'ordonner tout ce
qu'il leur parut neceffaire pour
une Réjoüiſſance d'éclat. Elle
commença le Dimanche 25.Octobre
, par le carillon de toutes
les Cloches de la Ville. La Bourgeoifie
GALANT.
139
G
コ
1.
4
ct
er
دات
Elle
Oc
tes
fie
geoiſie ſemit ſousles Armes , &
FArtillerie ſe fit entendre en di
vers endroits. Dans la Cour de
la Maiſonde Ville ,les Magiftrats
avoient fait conſtruireavec
beaucoup d'art une Grote extrémementenfoncée,&
pourtant
forthaute. Elle estoit baſtie de
branches d'Arbres, couverte de
Buys, & de Mouſſe , entremeflez
de_Fleurs , garnie au dedans de
Rocailles & de Coquilles , & au
dehors ornée de Groteſques , &
de pluſieurs Figures tres - curieuſes
. Au milieu de cette Grote,
s'élevoit juſqu'à la hauteur de
douze pieds , une Fontaine d'un
Vin excellent,qui ſe déchargeoit
dans des Cuvetes de Porcelaines .
Dans la Ruë des Ponts,on voyoit
un autre Ouvrage , de l'invention
des Bourgeois de ce Quartier.
Sous un Dôme ſoûtenu de
fix
140
MERCURE
fix Arcades, eſtoit un Trône fuperbe
tendu de riches Etofes,&
parſemé de Dauphins & de
Fleurs de Lys . Là , à l'imitation
du fameux Cercle du Sieur Benoiſt
, on avoit placé le Roy , la
Reyne,Monſeigneurle Dauphin,
Madame la Dauphine ,& le petit
Prince,tous repréſentez au naturel
, autant qu'il avoit eſté poffible
. Quatre Suiſſes en relief , armez
de leurs Halebardes,faifoiet
la Garde aupres d'eux ; & douze
autres effectifs , la Meche allumée
, & le Mouſquet ſur l'épaule
demeuroient aux environs , joù
furl'un des coſtez de ce Dôme,
il y avoit auſſi un Cadran d'une
tres rare Structure , & une Fontaine
qui jettoit à plus de huit
pieds de haut. La Feſte dura trois
jours. Le premier , Monfieur le
Maire dóna un magnifique Dîné
GALANT.
141
-8
C
:
21
l
1
le
n
lit
اذ
le
e
à Meſſieurs de fa Chambre , à
tous les Capitaines, Lieutenans,
Enſeignes,& autres Officiers de
la Milice. La Table eſtoit dreſſée
dans une des Places publiques,
& couverte de tout ce qu'il peut
y avoir de Mets exquis. Tous
ceux qui paffoient , Religieux,
Preſtres,Gentils- hommes, Bourgeois
, Etrangers , bûvoient la
Santé du Roy au bruit des Fanfares
des Trompetes. Ce qu'on
defſſervoit , eſtoit auffi-toſt donné
aux Pauvres ; & pour le Defſert
qu'on avoit ſervy en profufion
, il fut diftribué au Peuple,
Spéctateur de ce Repas.Lors qu'il
fut finy , les Magiſtrats ſe retirerent
en la Chabre de Ville, & les
Officiers de Quartier firent batre
leTambour.pour raſſembler ceux
qui compofoient leur Milice. Peu
de teps apres,on vit dans un tresbel
142 MERCURE
bel ordre deux Compagnies de
Soldats, chacune de plus de deux
censHommes, tous fort leſtes,&
bien- faits. Ils marchoient quatre
de front , & par intervales leurs
rangs eftoient meſlez de Hautbois,
de Fifres , &de Tambours.
Eſtant arrivez à l'Hôtel de Ville,
ils formerent une double Haye,
au milieu de laquelle paſſerent
les Officiers du Bailliage , & les
Magiftrats de Ville , les uns , &
les autres précedez de leursHuiffiers.
Ils ſe rendirent ainſi en l'Egliſe
S. Nicolas,où une partie de
la Milice eſtoit encor rangée en
haye juſques au Choeur. Les Eccleſiaſtiques
, Preſtres & Religieux
, s'y eſtoient déja rendus
en fort grand nombre. Meffire
Henry Lenet, Abbé de Noſtre-
Dame de Chaſtillon, paroiſſoit à
leur teſte , comme Chef du
Cler
GALANT. 143
Our
Clergé Séculier & Régulier. Il
et estoit en Camail noir & en Ro-
St chet, dans un ſiege couvert d'un
au Tapis de Velours violet,avec des
eur Carreaux de meſme. Le P. Cinau
get, Prieurde la meſme Abbaye,
& les Chanoines Réguliers qui
Villk
ont les droits honorifiques dans
Tayt la Paroiffe de S. Nicolas , chanterent
folemnellement le Te Deum
Bak apres lequel, les uns& les autres
s, reprirent leurs rangs, & accom-
Huk pagnerent les Magiſtrats à l'Hô
eren
S
tel de Ville, où Monfieur le Maijeddi
refaiſant ouvrir la Fontaine,bût
Eet le premier les Santez Royales .
SE Monfieur le Procureur du Roy
Rele ſuivit ſon exemple ; & apres que
nd les autres Officiers de ſaChameffit
bre eurent fait la meſme choſe,
fire la Milice s'avança , pour en faire
Foit autant , ſans qu'il arrivaſt aucun
f de défordre dans une ſi grande
Clet confu
1
144
A
MERCURE
confufion de monde. Depuis ce
moment , le Vin coula pour le
Peuple , non ſeulement le reſte
dujour, mais encor les deux fuivans.
Le foir , chacun ſe rendit
en foule au lieu où l'on avoit préparé
le Feu d'artifice. Au milieu
d'un grand Théatre de plus de
trente pieds de hauteur , fur un
Piédeſtal à quatre faces , & fous
un Dôme ſoûtenu de quatre
Piliers , & chargé d'une Pyramide
avec un Soleil à ſa pointe,
on voyoit le jeune Prince fous
la figure d'un tres . bel Enfant.
Il eſtoit dans un Berceau doré,
couvert d'une riche Etofebleuë,
bordée de Dentelle d'or de fix
pouces de hauteur. Sa teſte repoſoit
fur un Couffinet de la
mefme Etofe que la Couvertu
re . Il tenoit une, Pomme d'or
entre ſes mains ; & la Renom.
mée
GALANT
145
C
10
τύ
T
femée
ſuſpenduë en l'air entre les
Armes de France & de Bourgogne
, duy mettoit une Couronne.
Au pied du Berceau paroiffoit
un Aigle d'un coſté , & un
Lion de l'autre. Au bás du Pié
deſtal, eſtoit la Ville de Chaſtillon
ſous la figure d'une Femme
veſtuë d'une Robe verte
mée de Tours d'argent , & le
viſage tourné vers celuy du jeune
Duc. En luy préſentant les
Clefs de la Ville , elle luy montroit
aux quatre coins du Théatre
autant de petits Amours, chachun
ſur une Tour. Ces Tours
expriment les Armes de Chaftillon.
Les quatre Amours que
la Ville témoignoit luy confacrer,
eſtoient l'Amour de la Fidelité
, ayant aupres de luy un
Chien pour ſymbole; l'Amour de
laGloire, portant une Couronne
Septembre 1682 . G
146 MERCURE
de Laurier ſur ſa teſte, avec une
branche à la main ; l'Amour de
la Religion , appuyé fur un Autel;
&l'Amour de la Paix tenant
une branche d'Olivier ,& ayant
à ſes pieds des Armes brisées.
On liſoit ces Vers aux quatre faces
du Piédestalpalang
SUR LES CLEFS QUE
la Ville préſentoit à Monfeigneur
le Duc de Bourgogne.
-Prince , cette ville fidelle
- Te consacre ces quatre Amours,
Et t'ofre ſes Clefs& fes Tours,
N'ayant rien àcraindre pour elle.
SUR LA POMME QUE
tenoit ce jeune Duc.
Qui pourroit te la difputer ?
LaBeauté l'affure à ton âge;
Ton bras, ton eſprit, ton courage,
Te laferont un jour justement emporter.
SUR
GALANT. 147
100
:
SUR L'AIGLE QUI ESTOIT
d'un côté aux pieds du Berceau.
L'Aigle comme unfoible Moineau
Est abaissé par ta Naiſſance.
Déjatremblantfous ta puiſſance,
Il te connoist dés le Berceau.
SUR LE LYON QUI
eſtoit de l'autre coſté , aux
pieds du meſme Berceau.
Tes cris, & le bruit de ton Nom,
Eclatant par toute la Terre,
Demême qu'un Foudre deguerre,
Donnent de la crainte au Lyon.
Les quatre faces du Théatre
eſtoient ornées de Deviſes, avec
quatre Vers au bas de chacune.
Au milieu de la premiere , on
avoit repréſenté un Soleil levant,
éolipſant les autres Aftres. Ces
Gij
148 MERCURE
Ces mots ſervoient d'ame à la
Deviſe , UNIUS ORTU.
Fuyez , Ennemis de la France,
Cédez à ce nouveau Soleil.
?
Voſtre éclat n'a rien de pareil
A la grandeur defa Naiſſance.
Au milieu de l'autre face, eſtoit
peint un Aigle préſentant fon
Aiglon au Soleil , avec cette Infcription
, PROBATQUE
TUENDO.
Cet Enfant tout brillantd'appas,
Qui dans le fort de ta carriere
Soûtient l'éclat de ta lumiere,
Soleil , ne le connois - tu pas ?
Aumilieu de la troiſième , on
avoit tracé un Soleil formant ſon
Parélie , avec ces mots , PAR SI
DURABIT IMAGO.
L
LA
TREQUE DE
LYON
GALANT. 149
Les Héros feront effacer
Ses traits, ses yeux,&fon visage
En font un afſfüré préſage,
Ilreffemble à LOVIS. Qu'ilvive,
c'est affez.
Au millieu de la derniere , on
voyoit un Lys,& des Serpens qui
fuyoient, ARCET ODORE.
En vain l'Heretique perfide,
Autour de ton Berceau nous montre
des Serpens,
On ne les y voit que rampans,
Craignant l'odeur du Lys,& la valeur
d'Alcide.
Ce Theatre fut éclairé le ſoir
du Dimanche de quantité de
Lances à feu , qui jettoient plus
de lumiere qu'elles n'avoient de
mouvemens ; & les Magistrats
voulurent attendre au lendemain
à faire jouer les Petards , Grena
Giij
59 MERCURE
des , & autres Pieces qui entrent
ordinairement dans la compofition
des Feux d'artifice . Afin
que vous conceviez plus aifément
de quelle maniere celuycy
eſtoit compofé , j'en ay fait
graver la Figure , & je vous l'envoye
dans cette Planche .
Le Lundy 26. les Réjoüiflances
recommencerent. Les Feux
furent allumez dans toutes les
Ruës , & les Feneſtres éclairées
comme le jour precedent. La
Bourgeoiſie ſe remit ſous les armes
dans le meſme ordre. Ce
n'eſtoient que Salves par tout où
elle paſſoit. Les Tables dreſſées
preſque à chaque pas, retardoient
ſouvent fa marche , & l'obligeoient
de faire alte pour ſalüer
la Santé du Roy. La Jeuneſſe de
la Ville fit ce meſme jour une
autre Compagnie compoſée des
Enfans
:
GALANT F
Enfans des plus confiderables
Maiſons. Les Filles meſme voulurent
eſtre de la partie , & parurent
lesMouſquet ſur l'épaule ,
avec une grace toute charmante
Le feu d'artifice qui fut allumé
par Mr le Maire , eut tout le fuca
cés qu'on en avoirattendul
-1 Le Mardy 27. Monfieur Flo
riet, l'Ancien des Echevins, donna
un fort grand Soupé à ſon
Voiſinage. La Table fut dreſſée
devant ſa Maiſon. Sur la fin de
ce Repas,les Soldats de la Milice
Bourgeoiſe , paſſerent en reveuë
dans ce meſme lieu ,& tous , fans
quinter leurs rangs , y falüerent
la Santé du Ray. Ge meſmefoir,
les Habitans de laRuedes Ponts,
firent allumer leur Feu , qui fut
plus confiderable par fa hauteun
,ique par ſa compofition
Il n'eſtoit que de boisy& de Fa
Giiij
MERCURE
gots attachez à un grand Arbre,
au ſommer duquel on avoit lié
quelques Tonneaux avec des Fu
ſées , dontion vit la flame a plus
de trois lieuësuese つりくの
Le Mercredy 28. fut un jour
extraordinaire , accordé par les
Magiſtrats aux prieres de la Milice.
On la vit paroître ce jourlà
au meſime nombre , dans le
mefme ordre , mais beaucoup
plus leſte qu'auparavant. Un de
cés zelez Sóldars portoit la Re
nomméelp & qhatte dutres des
mieux faits, ſoûtenoient le Berceau
de Mônſeigneur le Duc de
Bourgogne. Ils pafferent tone la
journée dans cet appareil , &
promenetent aindſi par toutes les
Ruës la Repreſentation du jeune
Prince . Le foir ils fe rendirent
devant la Maiſon de Monfieur le
Maire ,avec les Violons ,Haut
bois,
GALANT.1
153
-
bois , Fifres , & Tambours. Ce
Magiſtrat y avoit fait allumer un
tres - grand Feu , & aprés qu'il eut
fait boire toute la Milice , ilVina
vita à mettre les armes bas , &
àdancer avec luy autour de ce
Feu. Les Dames ſe mêlerent dans
la Dance, & elle dura juſques à
minuit. Je me vous dis rien des
marques de joye que donnerent
les Maiſons Religieuſes , & entr'autres
les Peres Feüillans , par
un beau Feu d'artifice allumé ſur
une Tour de leur Convent ;
les Dames Urſulines , par un mert
veilleux Concert , ou les Voix
meflées avec les Instrumens
charmerent également tour de
monde doorg
Il me reſte à vous parler de
ce que Semur a fait fur cette
mefme Naiſſance. Semur eſt la
Capitale d'Auxois , dans le Du
G V
154
MERCURE
ché de Bourgogne. Quoy que
cette Ville n'ait pas encor eu le
loiſir de reſpirer , fortant à peine
d'un accablement de grandes
debtes , elle n'a pas laiſſé de faire
paroiſtre beaucoup de pompe
• dans les Réjoüiffances publiques
qu'elle a ordonnées ; letout par
les ſoins de Monfieur l'Emulier,
Lieutenant Particulier au Bailliage&
à la Chancelleried'Auxois,
&Maire de la Ville;de Meſſieurs
Lafferet , Chifflot , Devercy , &
Leſtre,Eſchevins;& de Monfieur
de Varenne , Procureur- Sindic,
qui tous s'employerent à faire
parer les principales Avenuësjufques
à l'Hôtel de Ville .
Dans la Place proche la Porte
de Savigny , entre le grand Fauxbourg
& la Ville , on voyoit un
Theatre quarré , ſur quatre Colomnes
hautes dequatorze pieds .
A
GALANT55
Achaque face on Moit des Vers
Latins , qui faifoient connoiſtre
que des trois Branches de la Li
gnée Royale de Hugues Capet,
cellede Bourbon ſeule, avoit ho
noré la Bourgogne d'un premier
né pour Duc, en la Perſonne du
Fils de Menſeigneur le Dauphin,
les deux autres n'ayant regardé
leDuché que comme un Apannage
des Cadets. En effet , Robert
le Vieux , premier Duc de
la premiere Race , eur pour Frere
dîme Henry I. Roy de France,&
Philippes le Hardy , premier
Duc de Bourgogne de la
ſeconde Race , eſtoit le Cadet
de Charles V. dit le Sage , auffi
Roy de France. Sur ce Theatre
s'élevoient cinq Pyramides , la
plus grande au milieu , les quatre
autres dans les angles , toutes
ſemées de Fleurs-de-Lys, de
Dau
156 MERCURE
Dauphins , & d'Ancres fleurdeliſez
, avec ces mots , SIC FIR
MATUR. Chaque Pyramide avoit
un Etendart aux Armes de France,
de Dauphiné, de Bavieres, &
de Bourgogne ; & fur celle du
milieu on lifoit ce Vers Latin : Ca
Speranti majora dedit Burgundia
7 BVS 2017OS X
A la pointe , eſtojent des Gre
nades pleines de Petards, & de
Fuſées.A quelques pas de diſtance
, on découvroit un Arc de
Triomphe , au deſſus duquel on
avoit repreſenté le jeune Prince
nouveau Duc. Au bas , des deux
côtez de cet Arc , estoient les
Figures des quatre derniers Ducs
dans leurs Habits de ceremonie,
avec leurs Deviſes ſur des Cartouches
; ſçavoir, cellede Philippes
le Hardy , Moult me fache;
celle de Jean Sans- peur ,Je le
thens !
GALANT. M 157
tiens ; celle de Philippe le Bon ,
Je frape ainfi ; & celle de Charles
le Terrible , Fay empris. Le
jeune Prince estoit reveſtu des
Ordres du Roy , avecla Couronne
Ducale fur la teſte. Au
deſſous de ces quatre derniers
Ducs, eſtoient ces Vers de Monfieur
Forteau ,Avocat.
Mi gand an up tankisten GI
NJE redoutons plus d'Ennemisorotan
১০
LOUIS Les dompte partes armes,
Et nostre Duc les rend ſoûmis
no Par la puiſfance deſescharmes.
Quefera cet Aftre croiffant
Vers le milieu de fa carriere,
Puis qu'on le voit encor naiſſant
Briller avec tant de lumiere ?
Son Berceau déjatriomphant,
Ne nous annonce que Vistoires ,
Et
158
MERCURE
Et nous prédit que cet Enfant
Fera l'honneurde nos Histoires.
८
Il pourra bien mieux dire iay, i
Nous prenant en ſaſauvegarde,
Je le tiens ,& je frape ainſi ,
Je l'ay empris , & moult me
tarde.
En attendant qu'un Sang iſſu
D'une Source en gloire feconde,
Se puiſſe former un tissu
Des Couronnes de toutle Monde.
Dans un autre Cartouche , on
lifoit ces autres Vers de Monfieur
Boucard,auſſi Avocat, ſur les Prodiges
qui ont précedé la Naiffance
de ce Prince.
Q
Ve pensez - vous que la
Comete
Voulust nous préſager de bon,
Sinon
GALANT.
159
Sinon que du Sang de Bourbon
La gloire deviendroit parfaite?
En formant un Prince fidignes
Le Ciel honoraSon Berceau
Koulant que cet Astre nouveau
- Euftprécedé d'un nouveau Signe.
La Terre estant toute entrepriſe
Sous le grand poids de ce Héros,
Troubla fon naturel repos,
Pour en témoignerſaſurpriſe.
Par un heureux & doux augure,
On la fentit en mouvement,
S'éforçant jusqu'au tremblement
Preſagersa grandeurfuture.
Bourgogne, fur cette efperance,
Que ne dois- tu pas concevoir
D'un Prince qui ſceut émouvoir
Ciel & Terre avant sa naiffance
Ces
160 MERCURE
Ces fortes de Prodiges font
preſque toûjours des preſages affurez
de la grandeur des Princes,&
de la felicité des Peuples .
L'année que Charlemagne fut
couronné Empereur , il y eut
un tremblement de terre general
dans tous ſes Etats. Deux
Cometes predirent les avantages
que devoit tirer la France du
Regne de Charles V. & de nos
jours , le bonheur extréme dont
la comblée le Mariage du Roy,
fut auguré par letremblement des
Pyrenées.
Apres qu'on avoit paſsé la premiere
Porte de la Ville , on en
trouvoit une ſeconde ornée des
Armes de France & de Bourgogne.
Cette Porte donnoit entrée
à la plus belle des Ruës de Semur
, où l'on rencontroit un ſecond
Arc de Triomphe. La Figu-
2C re
1
GALANTI 161
re du Roy estoit posée au def
ſous avec ſa Deviſe , Nec pluri
bus impar. On lifſoit ces mots dans
eing Cartouches qui l'accompafgnoient.
Loüisle Grand , Arbitre
de l'Univers , Maistre de la Guer
re & de la Paix , Invincible , toû
jours Victorieux . Au deſſous étoit
a
G
1
Rand dans la Paix , Grand
dans la Guerre
Grand furla Mer,Grand fur la
10 %
Grand plus que les plus grands
Guerriers ,
Grand, couvert de mille Lauriers,p
Grand, plus grand que le Diademe,
Grand, qui n'a d'égatque luy-même,
Grand parmy toutes lesſaiſons,
Grandfur toutes comparaiſons,
Puis que luy feul a plus de gloire
Que tous les Héros de l'Histoire.
23 Comptez
162 MERCURE
Comptez tous les Siecles paſſez",
C'est beaucoup, ce n'estpas assez
ل
- Encor plus bas eſtoit un Care
touche, avec pluſieurs ornemens,
& ces mots , Herculi Gallico, Sua
Alexia. Les deux premiers conviennent
au Roy...digne Heritier
des Vertus & de la Deviſe
du Grand Henry fon Ayeul ; &
les derniers font particuliers à
Semur , l'Auxois tirant ſon nom
des hauts ſommers du Mont Auxois
, où Hercule, au rapport de
Denys d'Halicarnaffe , avoit bâty
la fameuſe Cité d'Alize , à laquelle
il donna fon nom , ainſi
qu'à tout le Païs. On l'appelloit
Alexicacos , parce qu'il aſſuroir le
repos des Peuples , en purgeant
la Terre de Monſtres & de Brigans
, & de là eſt venu Auxais.
La Ville d'Alize fubſiſta toûjours
en
GALANT. 163
en grandeur juſques au temps de
Ceſar qui s'en rendit maître.C'eſt
de fa ruine entiere arrivée depuis
par les Vendales , que la Ville de
Semur s'eſt accrûe ,& eſt devenuë
en ſa place Capitale de l'Auxois
dés le temps meſme dest
Roys de Bourgogne.
Aupres, & dans un autre Car->
- touche , eſtoit encor ce Qua
train .
Quelque force que l'on m'opposes
Rien ne reſiſte à mon pouvoir.
Pouvoir en moy, comme vouloir
Est toûjours une mesme chose.
2
Au bas de la Figure du Roy,
- eſtoit d'un côté celle de Monfeigneur
le Dauphin , & pour De-
- viſe , un Miroir ardent , d'où re-
- fléchiſſoient les rayons d'un So-
-leil, avec la meſme force que ce
Miroir les avoit receus. Ces paroles
3
1
1641 MERCURE
roles ſervoient d'ame à la Deviſe
,
UT SPECULUM REDDO
SPECIEM .
De l'autre côté, eſtoit la Figure
de Madame la Dauphine , &
au deſſous un Soleil, & un Aigle
qui luy préſentoit un petit Aiglon,
avec ces paroles ,
COGNOSCE ET SUSTINE .
Au bas de toutes ces Figures,
eſtoit celle de Son Alteſſe Sereniffime
Monfieur le Duc , Gouverneur
de la Province , & pour
Deviſe un Cadran exposé au Soleil,
avec ces mots ,
HOC DUCE VIVIMus ...
A l'entrée du Donjon qui conduit
à l'Hôtel de Ville , eſtoit un
troiſiéme Arc de Triomphe , fur
lequel on voyoit Henry le Grand
& Loüis le Juſte , reprefentez ;
le
GALANT 165
le premier à la droite , avec ſa
Deviſe qui étoit la Maſſuë d'Hercule
,
ERIT HAC QUOQUE COGNITA
MONSTRIS .
Et au bas , ces Vers:
Il ne doit sa gloire à personne ,
Elle est la Fille deſon coeur ,
Etson sang est àſa valeur
Redevable deſa Couronne.
Semur fut toûjours tres- fidelle
à Henry IV. dans les temps les
plus fâcheux de la Monarchic.
Auſſi ce grand Roy la jugea fi
digne de ſa bienveillance , que
pour luy en donner une marque,
il y transfera le Parlement de
Bourgogne durant les troubles.
Loürs XIII. eſtoit repreſenté
à la gauche, avec cette Deviſe,
Justus
166 MERCURE
JUSTUS UT PALMA.
La Vertu le rendit auguste ;
Et le Ciel propice à nos voeux ,
Apermis que dansſes Neveux
On vit fleurir le ſang du fuste.
L'Hôtel de Ville ſe trouvoit
enfin à l'iſſuë de ce dernier Arc;
& à l'endroit le plus éminent,
eſtoit un grand Buste du Roy, &
au bascette Inſcription en lettres
d'or dans un Marbre.
Ludovico Magno , totius Orbis
Arbitro, ob restitutam priftinamlibertatem
, Prafatus & Ædiles pofuerunt,
anno M. DC. LXXXII .
Cesmots ont eſté gravez pour
la Poſterité , afin qu'on n'oublie
jamaisles bontez du Roy , qui a
bien voulu aider Semur de fommes
immenfes,pour l'acquitement
desdebtes que les Neceffitez publiques
avoient fait créer.
८ Le
GALANT. 167
Le jour choify pour la Feſte
eſtant arrivé , on ne vit par tout
que marques de joye. Cinq cens
Hommes , les mieux faits & les
plus propres de la Bourgeoiſie,parurent
en appareil militaire dans
un tres bon ordre. La jeuneſſe de
la Ville compoſa de ſon côté une
Compagnie fort leſte. Toute cetteMilice
marcha ſeparement au
fon des Fifres , Tambours , &
Hautbois , vers l'Egliſe de Nôtre-
Dame, l'une des plus anciennes
, & de la plus rare Structure
de Bourgogne. C'eſt un Ouvragedu
premierDuc. On chantale
Te Deum. Le Corps du Bailliage,
precedé du Vicebailly d'Au .
xois, &de ſes Archers, y aſſiſta &
prit ſa place à la droite, au-Choeur
de l'Eglife. Le Corps de la Magiſtrature
eſtoit à la gauche. On
ne voyoit que Lumieres qui for
moient
168 MERCURE
moientdes Fleurs de- Lys. LaMilice
par ſes Fanfares& par ſes décharges
, le Peuple par ſes acclas
mations , les Clochers par leur
fon ,& les Canons par leur bruit ,
contribuërent également à la ſolemnité
de cette Ceremonie. Sur
leshuitheures du ſoir, les Magi-
Arats precedez d'un grand nombre
de Pertuiſaniers , de Tambours
,de Violons , & de Hautbois,
ſortirentde l'Hôtel de Ville,
&eurent peine àſe rendre au travers
d'une multitude de Peuple
incroyable, dont les Ruësétoient
remplies, juſques en la Place où
leFeu d'artifice avoit eſté preparé.
Il fut allumé par Monfieur le
Maire, & fit un effet tres-agreable.
Il y eutdes Pots remplis d'artificepoſez
ſur les Clochers, & fur
les Arcs de Triomphe. Ainſi tout
parut en feu dans le même temps.
J'acheve
GALANT
169
J'acheve ce que j'avois encor
à vous dire , ſur la Naiſſance de
Monseigneur le Duc de Bourgogne
, par un Sonnet de Monfieur
du Perier , qui n'a pas moins de
genie pour les Vers François que
pour les Latins.
29
AUROY.
SONNET.
Rand Roy, quelle est ta gloire
& ta felicité !...
Ton Peuple te cherit , te revere,
De tous les autres Roys l'Ottoman
Te redoute luy mefme , & craint
pour le Bosphore.aily to
Le Cichaton Dauphin, dont la no
cablefierté cold 20 .
Decembre 1682 . H
170
MERCURE
Brûle de te ſoûmettre &le Scythe,
&le More ,
*
Donne un Fils , par qui feûr de ta
Posterité,
Dans le long avenir tu regneras
encore.
Si- toſt qu'il voit le jour , nos villes
&nos Champs
Ne'font voir en tous lieux que jeux ,
que ris, que chants ,
Dont les ardens transports ont ton
ame attendrie.
***
Poursuis; & quel que foit le nom
de Conquérant ,
Penſe que reconnu Pere de laPatrie,
Tu brilleras d'un Nomplus durable,
&plus grand.
Rien n'eſt plus commun que
d'entendre condamner le tropde
fierté des Belles. On proteſte
:
Ogata tous
GALANT. 171
tous les jours qu'on ſe vangera
de leurs mépris ; mais quelques
fermens que l'on en faffe , ce ſont
des deſſeins qu'on ne peut executer.
On fent toûjours que l'on
aime , & il n'y a point de reſſentiment
qui puifle tenir contre
l'Amour. Les Vers qui ſuivent
vous confirmeront cette verité.
Ils font de Monfieur Diereville
du Pontleveſque.
MADRIGAL.
Efortis de chez vous l'autre jour
JE en colere.
Oüy , je pestois, Iris ,
Contre voſtre humeur tropſevere,
Et le deſſein estoit bien pris ,
De me vanger de vos mépris ,
Si je l'avois pû faire.
Mais je fus fortSurpris ,
Quandjevoulus mefatisfaire,
La colere m'avoit quitté,
Hij
172 MERCURE
Et j'avois oublié l'offence
Qui m'avoitfi fort irrité.
Loin de fonger àma vengeance,
Je me vis tout changé dans le même
moment,
Sans connoistre comment
Sefaisoit dans mon coeur ce chanment
extréme.
Je n'y pouvois rien remarquer
Que certaine langueur qu'on ne peut
expliquer ;
Je n'ayjamais rien eu de meſme.
Helas ! je leſentois trop bien ,
Et fi ce n'est que je vous aime,
Belle Iris , je n'y connois rien.
Comme tout ce qui regarde
les Perſonnes dont la naiſſance
eſt illuſtre , ſe répand par tout en
fort peu de temps , je ne doute
point que vous ne ſçachiez déja
la mort de Madame l'Abbeffe'de
Montmartre. Elle estoit Sooeur de
Made
۱
GALANT.
173
Mademoiselle de Guiſe , & Tante
de feu Monfieur le Duc de Guiſe
, qui avoit épousé Elizabeth
→d'Orleans , Fille de feu Monfieur
le Duc d'Orleans ,Oncle du Roy.
Elle eſt morte âgée de 63. ans,
apres trois mois de langueur. Un
corps étranger qui luy eftoit venu
dans le coeur, l'avoit miſe en cet
état. Elle a fait voir une parfaite
reſignation aux ordres d'Enhaut
pendant tout ce temps, & dit fort
ſouvent qu'elle eſtoit bien- aife
de fortir du monde, parce que les
offences contre Dieu y estoient
continuelles , & qu'elle ſe ſentoit
plus de foibleſſe qu'une autre,
pour ne luy pas rendre ce qui luy
eſt deû. Elle ſe fit apporter le
Viatique l'apreſdînée, cette heure
luy ayant paru plus commode
pour faire affembler toute ſa Com.
munauté , en prefence de laquelle
Hiij
174 MERCURE
quatre
elle fouhaita le recevoir. Sa pieté
fut édifiante , auffi-bien que la
fermeté avec laquelle elle enviſagea
la mort. La conſternation
devint generale, & toute l'Afſfemblée
répandit des larmes. On luy
donna 1Extréme- Onction
jours apres,& elle choiſit le temps
que toutes les Princeſſes s'eſtoient
retirées,pour eſtre plus recüeillie,
& ne point voir leur douleur , ou
plutoſt pour ne leur en point caufer
, car les pensées de l'Eternité
occupoient tout ſon eſprit, ſans
aucun attachement pour les choſes
de la terre. Pendant l'Exhortion
qu'on fait aux Religieuſes
fuivant l'uſage , apres le ſervice
des Abbeſſes mortes , toute la
Communauté fondit en pleurs;
ce qui toucha tellement celuy
qui parloit , qu'en ayant versé
luy-meſme , il fut contraint de
ceffer
GALANT. 11775
ceſſer ſon Exhortation, qu'il n'acheva
pas.
Meſſire Nicolas de Gomont,Vicomte
de Portian , Baron de Las,
Seigneur de Villeneuve- fur-Auvers,
Doyen des Gentilshommes
ordinaires de la Maiſon du Roy ,
&Gouverneur de Mondidier, eſt
mort auſſi depuis peu de jours. Il
avoit eſté receu Ordinaire du
Roy en 1653. & Envoyé dés la
mefine année en Angleterre, où il
retourna en 1660° pour le ſervice
de Sa Majeſté. Il alla à Rome en
1654. en qualité de ſon Envoyé ;
&dans les années ſuivantes , il
eut diférens Emplois dedans &
hors le Royaume . On l'envoya à
Milan en 1659. pour l'execution
de la Paix des Pyrenées, & Févacuation
des Places de Valence &
de Mortare , & pour remettre la
Ville &Citadelle de Verceil au
Hiiij
176 MERCURE
nom du Roy à S. A. R. Monfieur
le Duc de Savøye. En 1663. il
vintde la parrduRoy fur les Frontieres
de Champagne , pour y recevoir
les Ambaſſadeurs Suiffes
des Treize Cantons , & depuis il
fut envoyé en divers Lieux en
qualité d'Envoyé Extraordinaire,
fçavoir , en 1665. vers les Princes
d'Allemagne ; en 1672.& en 1675 .
vers les Princes d'Italie ; en 1673 .
encore en Italie pour la Mediation
entre Monfieur le Duc de
Savoye,&la Republique de Gennes
; & enfin en 1629 versMonfieur
le Duc de Mantoüe , où eftant
tombé dangereuſement malade
, il obtint du Roy fon retour
en France au mois de May 1680 .
Iln'a point guery depuis ce temps,
& fes forces ayant eſté épuisées
par la violence & la longueur de
fon mal , il eſt mort dans le com-
H mence
GALANT.
177
mencement de ce mois.
Nous avons auſſi perdu Meffire
Pierre de Larche , Seigneur
de S. Mandé, Conſeiller au Parlement
, où il avoit eſte receu en
1645. & Preſident en la Seconde
Chambre des Enquestes ; &Mon.
ſieur Coignet ancien Avocat du
Parlement, & Procureur General
de la feuë Reyne Mere du Roy
d'Angleterre . Ce dernier eſtoit
Pere de Monfieur le Curé de ſaint
Roch , & de Monfieur Coignet
Confeiller de la Cour.
Meffire Germain- Christophe
de Thumer, Sieur de Boiſſiſe , receu
Confeiller au Parlement en
1673. a obtenu l'agrément du
Roy pour la Charge de Preſident
en la Seconde des Enqueſtes, que
Monfieur de Larche poſſedoit .
Monfieur le Preſident Goureau
de la Prouſtiere , s'eſtant démis
H V
1.78 MERCURE
dans le meſme temps de ſa Charge
de Preſident de la Cinquiéme
des Enqueſtes, a eſté receu Confeiller
Clerc , & en cette qualité,
ileſt monté à la Grand Chambre.
Les bonnes qualitez de ce
Magiſtrat le rendent aſſez recommandable
, fans qu'il foit beſoin
de faire icy ſon éloge . Je vous ay
déja parlé de ſon merite dans ma
Lettre du mois de May ; mais enfin
tout ce que la probité , la juſtice
, le ſçavoir , & la parfaite
connoiffance des belles Lettres ,
jointe à une ancienne Nobleſſe,
peuvent apporter de diſtinction
dans une Perſonne , ſe trouve
avantageuſement dans la ſienne.
L'attachement fingulier qu'on luy
avoit toûjours veu pour feu Madame
ſa Femme , qui luy a laiſſé
une Fille, faiſoit croire à ſes Amis,
qu'aprés une telle perte , il ne
prendroit
GALANT. 179
prendroit point d'autre party que
celuy qu'ila ſuivy.
La Charge de Preſident de la
Cinquiéme des Enqueſtes , que
la démiſſion de Monfieur de la
Prouſtiere a laissée vacante, vient
d'eſtre remplie par Meffire Loüis-
Alexandre Croiſet , receu Confeiller
au Parlement en 1673.
Il ſemble qu'il n'appartienne
qu'aux Perſonnes de qualité de
faire des Feltes. Cependant la
deſcription de celle que vous allez
voir , quoy que données par
un ſimple Jardinier, merite, bien
voſtre curioſité . Je vous l'envoye
dans les mêmes termes queje l'ay
receuë. On l'affure vraye dans
toutes ſes circunftances.
C
FESTE
180 MERCURE
2
FESTE GALANTE
DUJARDINIERI
Jedev SundenClération stofinon 1
de
J
de Laimable Lieu
Cléranton s'estant mis dans
Lesprit , qu'il devoit du moins une
fois enla vie,pagerfa Felte àfa
Dame, tuy en fit la propofition la
veille de S.Jean derniere. La Dame
trouva cette proposition affez plai
Jante ; & comme elle eft bonne, elle
L'accepta ,&luy dit que pour l'aider
à accomplirfes honorables vo-
Lontez , elle luy donnoit une dou-
Zaine de Poulets , deux douzaines
de Pigeonnaux , fix Pots de Confitures
, & la permiſſion de choiſir
dans sa Cave douze Bouteilles du
meilleur Vin. Le Jardinier charmé
de
GALANT. 181
de ces avances liberates , tuy demanda
fes ordres pour le jour dis
Régale , & pour la Compagnie
qu'elle defiroit d'avoir. Elle les luy
donna auſſi , mais elle luy défendit
Les Violons. , parce qu'elle estoit en
cor dans le temps du düeit de fon
Veuvage. L'invitation fut dont faite
dés le jour mesme, pour le lende
main de la Feste de la S. Fean , à
dix Perſonnes de la Ville voisine,
qui avec la Dame & Son Benufrere
devoient faire le nombre de
douze , portépar l'ordre que le fardinier
avoir reçen. Il arriva neantmoins
qu'une des Dames invitées,
amena de furcroît un de ces Hommes
que la necessité fait honorer,
Les autres Dames voulant l'obliger
à venir ſcule , elle leur dit qu'un
Amy en pouvoit mener un autre.
-On luy remontra que si chacun ſe
Servoit de cette liberté , on se trou
veroit
182 MERCURE
veroit vingt au lieu de dix , ce qui
troubleroit la Feste , &n'accommoderoit
pas le Jardinier. On eut beau
dire , on ne gagna rien . L'Homme
defurcroît , qui estoit un Medecin,
vint avec la Compagnie. Le Fardinier
qui ne sçavoit pas ce qui l'a
menoit, ne le vit pas plûtoſt , qu'il
luy alla dire qu'il n'y avoit point
de Malades à la Maiſon , graces à
Dieu , & qu'il estoit ſon Serviteur.
Il crut le congedier par ce compliment
; mais le Medecin luy répondit
qu'il le sçavoit bien , qu'il ne luy
demandoit rien auffi de sa viſite;
&qu'un Cavalier de la Compagnie
qu'il luy nomma , l'avoit amené à
Son Régale. Le Jardinier qui avoit
entendu dire que ce Cavalier , &
deux autres de l'Assemblée,avoient
de la repugnance àfe mettre àune
Table où l'on fust treize , convaincus
par plusieurs exemples , que ce
nombre
GALANT. 183
nombre estoit de mauvais augura
pour la vie de quelqu'un des treize
dans l'année , repliqua vigoureusement
au Medecin , que cela estoit
bon à faire croire à d'autres qu'à
Petit-Jean, ( c'est le nom duJardi
nier ; ) qu'il le remercioit de l'honneur
qu'il luy vouloit faire d'estre
deſon Festin ; qu'ilpouvoit s'en retourner
comme il eſtoit venu ; qu'il
n'y avoit point de place pour luy,
Le Medecin qui n'estoit pas Homme
à reculer , s'irrita de ces paroles,
& luy dit que c'estoit un Incivil,
qu'il ne sçavoit pas fon monde , &
qu'il apprist à parler. Petit-Jean
qui a lateste proche du bonnet , ở
qui ſe pique d'honneur fe facha
de la reſiſtance & des reproches du
Medecin. Ils s'échaufferent , &peu
s'en falut qu'ils neſe batiffent. Le
Beaufrere de la Dame , averty de
La querelle , la trouva afſſezdivertiffante..
184 MERCURE
tiffante, &en fit rire les Def- intereſſez
. Enfin pour accommoder les
chofes , il dit qu'on feroit manger le
Medecin avec la Fille de la Maifon.
C'est unejeune Demoiselle, qui
n'a que sept ans ; mais qui a de
l'esprit & des lumieres , beaucoup
au deſſus de fon âge. Le Jardinier
un peu adoucy , apporta alors un
grand Baffin plein de Fleurs , aux
Dames qu'il avoit invitées. Elles
estoient fix , en comptant la Maitreſſe
du Logis . Ily avoit autant de
Bouquets. Chacune en prit un , &
le Baffin demeurant ſans Fleurs , on
y apperçeut un Papier qu'elles couvroient.
La Dame qui avoit fait
venir le Medecin , prit aussi- toft ce
Papier, pour voir ce qu'il contenoit;
elle n'eut pas plutost jetté les
yeux deſſus , qu'y remarquant des
Vers , Quoy , dit- elle , il n'est pas
jusqu'au Jardinier de ce Lieu qui
ne
GALANT. 185
ne foit galant ! Il joint les Vers aux
Fleurs , & se meſle außi de nous
donner de l'Encens . Petit Jean luy
répondit qu'il avoit esté en bonne
école, &qu'il avoit autrefois fervy
un Maître dont il avoit copié quelques
Pieces qui luy estoient d'un
grandSecours dans l'occaſion,& que
celle- là estoit du nombre. La Dame
- qui la tenoit, là lût tout haut, &y
trouva ces paroles..
LES FLEURS DU JARDIN
-iv
DE CLERENTON ,
Aux Roses & aux Lys qui forment
le teint des Dames invitées à la
Feste de fon Jardinier.
C
Heres Soeurs , qui formez le
teint de ces fix Belles ,
Nous ne venons pas auprés
20ren dielles C
201 Pour
7186 MERCURE
Pour vouloir avec vous faire
comparaiſon,
٢٠
Le Ciel en nous a mis plus de
raifon. A
Nous ſçavons ce qu'on doit à des
Fleurs eternelles,
Nous connoiffons trop bien vos
rares qualitez,
5. Et tout ce que vous meritez ;
Nous venons ſeulement vous rendre
nos hommages .
ODieux ! combien vous éclatez
!
Que vous parez bien les viſages
!
Nos attraits font brillans &
doux,
Nous avons d'autres avantages
;
Mais helas ! tout cela s'efface
auprés de vous.
Durant cette lecture , les autres
1001 Dames
GALANT. 187
Dames prirent garde qu'il y avoit
un petit Billet cachésous un Ruban
vert qui lioit le pied de leurs Bonquets
, & chacune tirant le fien,
le déploya , le lût , & y rencontra
des loüanges particulieres des mesmes
Fleurs, pour celles de ſon teint.
Voicy les Vers qui les contenoient.
Pour Mad. la L. G.
7
Nous ſommes tout au plus l'ornement
d'un Parterre ,
Vous l'eſtes de toute la Terre.
Pour Mad,la P. du R.
T
Nous n'avons rien d'uny comme
voſtre Satin,
Si nôtre luſtre eſt grand, le vôtre
eſt tout divin.
Pour
188 MERCURE
Pour Mad,la C.
4
Nos graces , nos couleurs , font
toutes naturelles .
Les voſtres ſont de meſme , &
mille fois plus belles .
Pour Mad. la R.des T.
:
+
L'Hyver eſt noſtre mort , & nous
n'avons qu'un temps ,
Mais toutes les Saiſons vous fervent
de Printemps .
Pour Mad. V.
Hors les Zéphirs , pour nous nul
Amant ne s'empreſſe,
Et tout le monde vous careffe.
Pour la Dame de CL .
Noſtre regne eſt charmant , mais
paſſe en peu de jours ;
Vous regnez , vous brillez , & vous
durez toûjours.
Le
GALANT.
189
Le Jardinier voyant les Dames
à la fin de leur lecture , dont elles
Sefirent part les unes aux autres ;
F'ay esté bien meilleur ménager de
ces Vers , dit- il , que mon premier
Maistre. Il ne les avoit faits que
pour une seule Personne , &jay
trouvé le moyen d'en régaler fix;
&fi , en voila encor de reste pour
noſtre Demoiselle . Il luy avoit déja
donné un Bouquet , & il luy pre-
Senta alors ces Vers.
:
Nos cheres Soeurs , on nous
conſeille
Ce croître bien - toſt ſous les
pas
De cette jeune & charmante
Merveille ;
Mais pour cela , ne nous mé
A priſez pas,
Nous vous laiſſons le ſoin de
fon viſage . 3
Croiſſez
190 MERCURE
Croiſſez donc avec ſon bas âge;
Pour peu qu'Amour & vous, augmentiez
ſes beautez ,
Tous les Mortels en ſeront enchantez.
On trouva tous ces Vers d'un caractere
bien galant ; & comme le
Iardinier avoit esté au Beaufrere
de la Dame, on jugea qu'ils estoient
de fafaçon , &qu'il les avoit faits
pourMadame la M. de R. du vivant
de fa Fille . On luy en parla ;
il s'en défendit , & dit aux Dames
qu'aſſurément laDéceſſe Flore avoit
esté la Muſe aſſiſtante qui avoit
inspiré leJardinier à leur gloire;&
qu'il ne falloit point chercher d'autreſource
de ces Vers . Celles qui s'en
crurent trop flatées , les voulurent
donner à la jeune Demoiselle , en
luy témoignant qu'ils luy estoient
mieux deuës qu'à elles ; mais cet
aimable
GALANT. 191
aimable Enfant les refusa avec
honnesteté , & eut l'esprit de leur
répondre, quefon teint devoit, com
me cadet ,le respect aux leurs,
aussi bien que les Fleurs du Jardin.
Cependant l'heure de diner estant
venue, on fervit. La jeune Demoi-
Selle qui ne devoit avoir que le
Medecin àfatable,y eut encor trois
Perſonnes de l'Assemblée, charmées
de sa gentilleſſe. Le Repas fut honneste
, &principalement au Defſſert,
où le Fardinier joignit les Fruits
de referve,aux Fruits nouveaux,
la Patiſſerie aux Confitures , ayant
entremeslé tous ſes Plats & toutes
Ses Aßietes , d'un grand nombre de
Fleurs arrangées avec adreſſe. Il
avoit destiné la grande chere pour
lefoir , parce qu'il defiroit que la
Feſte durât toute lajournée, &finît
parle meilleur , pour en laiſſer une
plus agreable impreffion. Apres ta
Conver
1921 MERCURE
Conversation enjouée qui ſuivit le
diner , on alla ſe divertir dans la
grande Allée couverte, que la Seine
embellit parfon cours ;& quand on y
eut fait quelques tours depromenade,
ony joua à cesjeux d'exercice, qui
font ordinaires à la campagne, dans
Les journées fombres & fraîches,
telle qu'estoit celle- là. Deux Dames
de la Compagnie, d'une pietéfingu
liere , s'estant lafſées de ces Jeux,
s'en retirerent doucement , & feignant
d'aller voirle petit Bois , le
Bocage,l'Allée deferte , & les au
tres endroits Solitaires de cet aimable
Lieu , elles en fortirent pour se
rendre à la Chapelle du Village qui
est consacrée à la Vierge , ſous le
Titre de l'Afſſomption. Elles avoient.
oüy dire qu'ony venoit autrefois en
Proceßion pour obtenir de la playe;
& comme tout le Païs en avoit
alors un tres -grand besoin, elles
firent
GALANT.
193
firent leurs Prieres à cette intention
. L'air plein de nuages depuis
deux ou trois jours ,ſembloit bien la
promettre mais rien ne venoit , &
on cust dit que le Ciel estoit en balance
, s'il accorderoit ſes graces à
la Terre . La ferveur des Prieres de
ces deux Devotes l'émût , les nuages
se groſſivent , & leur donnerent
lieu d'ſperer bientoſt l'effet de leurs
demandes. Dans cette attente le
Jardinierfervit le Souper. Ily donna
tout ce que la ſaiſon luy avoit
pû fournir de meilleur , & n'oublia
pas les petits Pois , les Fèves nouvelles
, les Asperges , les Artichaux,
& les Fruits de fon Fardinage. Si
La Compagnie fut ſurpriſe de ſon
joly Régale elle le fut encorplus, lors
qu'estant fur le point de fortir de
table , elle ne vit point apporter
un certain Baffin plein de Fleurs
&de Rubans, où l'on est obligé hon-
Decembre 1682.1
194
MERCURE
neſtement de mettre la main , avec
quelque reconnoissance pour la bonne
chere qu'on a faite ; & qu'au
lieu de cela , elle entendit Petit .
Jean luy faire de tres- humbles remercimens
de l'honneur qu'il avoit
receu , avec des voeux pour le recevoir
encor dans trente ans . Un
des Cavaliers luy dit que le dernier
Mets d'un Jardinier , estoit ce
Baffin plein de Fleurs qui manquoit
; qu'il apportast donc ce Plat
de son mestier ; que c'estoit la coûtume
du Païs. Mais Petit-Jean
qui a plus de coeur qu'iln'est gros,
luy répondit que cette coûtume n'avoit
point de lieu à Cleranton , &
qu'il avoit oùy dire à fon dernier
Maître , que quand on estoit à Rome
, ilfalloit vivre à la Romaine,
On admira cette generosité , & ce
bon fens ; & chacun luy promit plus
qu'il ne luy auroit donné. On ne
difera
GALANT.
195
guere àfortir de table apres cela;
& les premiers qui approcherent
du Vestibule de la Salle d'Amour,
où l'on avoit mangé , vinrent bientoſt
avertir les autres qu'ils entendoient
quantité de Hautbois dans la
Court.La Dame leur apprit que c'étoient
des Filles du Village,qui con
trefaisoient fort bien ces Inſtrumens,
&qui faisoient refonner trois Echo
qui estoient dans l'enceinte de ſes
Murs. Toute la Compagnie accourut
ausfi- toſt pour prendre ce divertiffement
qui luy parut affez
agreable ; mais comme elle estoit
attentive à écouter ces feints Hautbois
, ils se tûrent tout-à- coup , &
une Voix affez jolie prenant leur
place,fit repeter aux Echos le Récit
qui fuit.
-Dans ces Lieux conſacrez à
Flore, 20
I ij
196 MERCURE
Autrefois honorez du nom de
fon Palais , J
On vit briller les doux attraits
D'une jeune Beauté plus fraîche
que l'Aurore ;
Mais aujourd huy l'on en voit
fix ,
Qui mieux que celle là vallent
qu'on les adore.
Si leurs teints n'ont pas plus de ro.
fes& de lys ,
La moindre d'elles la furpaſſe
En beaux yeux , en beaux traits,
&meſme en bonne grace.
Galans , Amans , Eſprits fleuris
,
Aimez vous les jeux, & les ris ?
Eſtes- vous conftans & fidelles ?
Vous pouvez eſtre au rang des
Favoris
De ces fix Belles ,
Ou du moins de quelqu'une d'elles.
::
1
La
GALANT.
197
La Nymphe Echo vous le pre-
こ
Profitez en , ſi le coeur vous en
dit's
dire
Ce fut la Femme du Jardinier
qui chanta ce Recit d'une maniere
affez agreable , &ce fut auffi l'endroit
par où finit la Feste de fon
Mary. La nuit approchoit, &étoit
mesme un peu avancéepar les nuages
qui s'estoient épaiſſis. Les Invitez
remercierent le Jardinier &نم
LaJardiniere du double Regale,یم
prirent congé de la Dame , pour
s'en retourner à la Ville. C'estoient
toutes Perſonnes qu'elle confidere,
& qu'elle aime. Elle voulut pouffer
la promenade , en les recondui-
Sant jusqu'apres de la moitié du
chemin . On la laiſſa venir apres
quelques complimens. Les deux De
votes continuoient cependant leurs
1
I iij
198 MERCURE
Prieres en marchant , comme fi elles
euffent esté à la Procession , &
elles preffoient fi fort le Ciel par
leur zele , qu'enfin elles obtinrent
ce qu'elles demandoient . Un nuagese
creva , & ilplût en abondanoe
; mais comme ce miracle fe fit
avant leur arrivée à la Ville , &
avant le retour de la Dame à Cleranton
, chacun en eut fa bonne
part , &ne manqua pas de matiere
pour remercier le Seigneur defes
graces. Le Jardinierfur tout s'ac
quita de ce devoir , parce qu'il
avoit eu d'autres choses àfaire ce
jour- là qu'à arrofer Son Jardin ,
& quele Ciel fuplea de la forte
heureusement àson défaut. Il n'aublia
pourtant pas de courir luymesme
au devant de sa Dame ,&
de fon Beaufrere , pour leur porter
dequoy se garantir de la pluye. Ce
Beaufrere Iny avoit promis un
Loüis
GALANT. 199
Loüis d'or pour les frais de la Feſte.
Ilfatisfit àſa promesse ; & le Fardinier
plein de joye de l'honneur
qu'il avoit receu , du Regale qu'il
avoit donné à ſa Dame & à fes
Amis , de la bonne chere qu'ilavoit
faite luy-mesme, des bons restes
qu'il en avoit encor , & fur tout ,
de ce qu'il ne luy coûtoit rien de
cela , s'alla coucher plus content
qu'un Roy. Ilfaut le laiſſer dormir,
finirpar- là la deſcription de cet.
te galante Fefte...
Je ne vous ay point parlé de
la Flote de Portugal , qui estoit
venue à Villefranche, pour prendre
Monfieur le Duc de Savoye,
&le conduire à Lisbonne , mais
preſentement qu'elle y eſt de retour
, & que c'eſt une Affaire
consommée , du moins pour cette
année , à cauſe de la fiévre
I j
200 MERCURE
de ce Prince , qui n'a pû luy permettre
de partir, je vay vous dire
ce que j'en ay fceu. Comme
on ne croyoit pas que ſa maladie
duſt eſtre fi longue , cette
Flote a demeuré à Villefranthe
pendant la plus grande partie
de l'Eté. On n'a rien veu de
plus leſte que les Portugais qui
eſtoient deſſus. Les dehors des
Vaiſſeaux estoient tous brillans
de dorure , & voicy ce qu'a écrit
dudedans un Curieux de ce Païslà
, qui s'eſt rendu tout exprés à
Villefranche pour les viſiter.
L'Escadre des Vaiffeaux de Portugal
destinée pour conduire nôtre
Prince , eft tres- bien pourveuë de
toutes choses , & composée de neuf
Vaiſſeaux de guerre , qui portent
cing à fix mille Hommes , fans
comprendre les Gens deſervice. Le
Vaisseau
GALANT 201
C
Vaiſſeau que doit monter fon Alteſſe
Royale , eft des plus beaux,
&des plus grands qui foient fur
les Mers. Celuy du Vice- Amiral,
qui represente la grandeur de la
Couronne , est d'une beauté furprenante
, & il y a lieu de douter que
le Vaisseau que monta jadis Cleo .
patre, Reyne d'Egipte , ait esté auf-..
Si Superbe. Je feray Seulement la
description de la Chambre du Capitaine
, qui vous laiſſera juger de
lamagnificence des autres Apartemens,
fans parler du corps du
Bâtiment , qui porte 84. pieces de
Canon de fonte. Cette Chambre est
de trois toiſes de largeur fur quatre
de long. La Porte est brisée en
deux grands Cristaux. A l'ouvertureseprefentent
deux gros Lions
d'argent ,Soûtenant d'une de leurs
pates l'Ecuffon des Armes de Portugal.
Huit grands Cabinets d'une
I
2.
202 MERCURE
riche Marqueterie de la Chine , y
tiennent lieu de Tapifferie. Les
Portes font de deux grands Chaßis
de Cristal , admirablement bien cizelées.
Le dedans est plein de Vaiffelle
de Vermeil doré , &d'argent
dans un ordre tres - agreable &
en fort grand nombre. L'on en
voit des plus maſſives Pieces arrangées
sur le plancher , comme
Caffoletes Chaufoirs , Gueridons,
Singes, Paons, Poulets- d'Inde, Lions,
Figures humaines , & autres , au
nombre de quarante. Le Plancher
est fait d'un Parquet de bois de Brefil,
qui par rapport de diverſes
Pierres des plus beaux coloris , forment
une Oyfellerie d'un artifice
admirable. Le Platfond est d'une
Miniature des plus rares , avec un
fond d'or . Les Fenestres font de
Cristal , &leur Menuiserie de bois
de Bresti , représentant diver-
V
fes
GALANT. 203
1
1
Ses Moresques. Au costé droit
de la Chambre , ily a comme dans
un Alcove le plus somptueux &le
plus magnifique Lit qui se puisse
voir. La Couche & les Piliers sont
d'argent maßif, foûtenus par qustre
Lions du mesme metal. Les
Courtines , & la- Contrepointe , ſont
de Toite d'or par bandes , enrichies
de Pierreries. La Houffe est d'une
Gaze noire , parfemée de fleuretes
d'or. Il n'y a ny Sieges , ny Fauteüils,
mais ony voit deux piles de
Carreauxde divers Velours en broderie
, or & argent. Afin que l'oreille
ne foit pas jalouſe du bonbeur
de la veuë , elle est regalée
d'un Ramage continuel de vingtquatre
Serins de Canarie , glorieux
deſe voir dans des Cages du plus
beau Corail. Quand cet officier
reçoit visite , il fait entendre un
Concert qui charme. Ce font Mores
204
MERCURE
res de l'un & de l'autre Sexe , jeunes
, bienfaits , & vétus à la mode
de leur Fais , qui chantent , &
qui joüent des Instrumens. Le Goust
est auſſi de la partie , & l'on yfert
fur des Tables d'argent , de toutes
fortes de Mets exquis , & délicieux.
Jugez , Madame , par tant de
richeffes , des honneurs qu'on
cherche à rendre à Monfieur le
Duc de Savoye, & de l'eſtime que
l'on fait de luyen Portugal , puis
qu'on venoit le prendre avec un
fibrillant Equipage ,'pour le conduire
vers une Princeſſe , qui
doit un jour luy donner uneCouronne.
Ce jeune Prince a eſté ſi
ſenſible aux marques d'affection
de ces Peuples , qu'il a donné
fon Portrait enrichy de Diamans
de la valeur de quinze cens Piftoles,
à Monfieur le Duc de Car
daval,
GALANT. 205
daval , qui avoit eſté nommé
pour le venir prendre à Villefranche
. Il a auſſi fait Préſent de
huit cens Pistoles à l'Admiral de
la Flotte;de quatre cens au Commandant
des Vaiſſeaux;de deux
cens cinquante à chacun des
Officiers , qui estoient deſtinez
pour ſon ſervice ; de ſoixante à
chaque Volontaire , & de dix
mille à l'Equipage , & aux Gens
de guerre de la Flote. Madame
Royale a auſſi donné un Diamant
de mille Loüis , à Monfieur le
Duc de Cadavar. Je vous ay fouvent
parlé des magnificences de
cette Princeffe . On n'y peut rien
ajoûter , non plus qu'à tout ce
qu'elle a fait dans les Etats du
Duc fon Fils , pour le foulagement
de ſes Sujets. 1
Je vous envoye une nouvelle
Fable de Monfieur du Ruiffeau,
206 MERCURE
feau, Autheur de celle des Arbres
choiſis par les Dieux , qui vous
a tant plû , & dont je vous fis
part le dernier Mois.
LE BUCHERON,
J
LE LOUP,
:
ETLE CHASSEUR.
FABLE.
Evais, fi je le puis , conter enpeu
de mots
Une Fable , drapant les Traîtres à
Sganarelle un peu las de faire des
merveille .
Fagots,
ءال
Entra dansſa Cabane. Il tenoitfa
bouteille, 10
Et s'en alloit boire le premier
coup
Lors
GALANT 207
Lors qu'on vintfraper àſa Porte.
En cet état,il dit, qui va là ? C'eſt
un Loup,
i
Répondit - on , preſſé d'étrange
Par des Chiens,& par un Chaffeur.
Ouvrez, ou je ſuis mort ; ouvrez ,
& je vous jure
Que deſormais aucune injure,
Aucun encombre , aucun malheur....
N'arrive à vos Moutons. Ils au-
-front fauvegarde
Chez vous, & paſſeport dans les
Prez, dans les Bois .
Les Chiens ny les Bergers ne feront
plus de garde,
Nous feront tous amis. Ah je ſuis
aux abois !
Ouvrez ,& me cachez. Là- deſſus
Sganarelle
Bût,puis ouvrit.Le Loup dedans,
Dit
208 MERCURE
Dit,&de tout son coeur:Jupiter foit
ceans.
L'offre qu'il avoit faite, avoit paru
tres -belle,
Sganarelley trouvoit le bien defon
Troupeau.bus
Avec toy mes Moutons vivront
d'intelligence ,
Luy diſoit- il joyeux. Cela fansdoute
eſt beau,
Je vais te mettre en affurance .
Foure-toy dans ce trou façon de
Cabinet,
Je te promets de garder le ſetaler
cretica 21
ded
Depromettre & tenir en France,
On se pique ordinairement
Mais du Loup Sganarelle entrant
en defiance,
Ilne s'en piqua point . Enfin voicy
comment
Tout
:
GALAN Τ. 209
Tout ſe paſſa. Le Chaſſeur vient,
S'avance,
Entre dans la Cabane , & dit au
Fagotier:
N'as- tu point veu de Loup paſſer
par ce ſentier ?
Parle , tu me feras une faveur
infigne,
Je recompenſeray ton foin .
Je n'ay rien veu, répond Sganarel- .
le,&fait signe
De la main & desyeux,que leLoup
n'est pas loin.
**
Le Chaſſeur échaufé du plaisir de
la Chaſſe,
Ne prit point garde àſa grimaces
Et croyant ce qu'il avoit dit,
Dans ce mesme moment fortit.
Or le Loup voyoit tout par une
grande fente,
Car par bonheur pour luy la Porte
estoit méchante.
Le
210 MERCURE
**
Le Chaffeur éloigné , Sganarelle
approcha,
Ouvritle Cabinet , en fit fortir la
Beste;
Mais la Beste enfortant, à ce qu'on
dit, hocha
Deux ou trois fois fort brusquement
la teste,
Et fit ce compliment à nostre Bucheron.
J'avois donné ma Bource à garder
au Larron ,
On ne m'y prendra plus. Adieu
fourbe, adieu traître.
Eh tout doux , tout doux , noftre
Maître,
Repartit Sganarelle au mensonge
affermy ,
Je viens de vous rendre un ſervice,
Qui me fait croire avec quelque
justice.............
Que
GALAN T. 211
Que je dois eſtre voſtre Amy.
Vous mon Amyerepliqua le Loup,
zeſte,
Il s'en faut plus de la moitié.
Je ne veux point d'Amy qui n'ait
de l'amitié,
Dans le coeur, dans la bouche, &
meſme dans le geſte .
1
--Les Sçavans de voſtre Pro
vince , qui liſent avec tant de
plaifir tout ce que je vous en
voye de Monfieur de Comiers,
en prendront ſans-doute à voir
ce qui fuit.
Nouvelle
212 MERCURE
Nouvelle invention de quatre
fortes de Cercles de la Sphère
Par Monfieur Crochat , Profeffeur
des Mathématiques .
EsCercles de la Sphere ſont
Ideftinez adiverses
lon leur diférente ſituation.Ainſi
l'Horizon eſt deſtiné à marquer
le lever , & le coucher des
Aſtres; le Méridien , à nous faire
connoître le moment auquel un
Aftre eſt également éloigné de
fon lever & de fon coucher ; l'Equateur,
à marquer le temps auquel
les jours font égaux aux
nuits; le Zodiaque, à déterminer
le mouvement du Soleil , & des
autres Planetes ; les deux Colures
, à diftinguer les Solſtices , &
les
GALAN T.
213
-
les Equinoxes , les Tropiques , à
dénoter le plus grand éloignement
des Planetes du Cercle
Equinoxial ; les deux Pôlaires, à
ſeparer les deux Zones temperées
des froides ; les Azimaths,
à faire voir la quantité de l'Angle
qu'un Aftre fait avec le Zenith ,
&le premier Vertical; & les Almucantaraths,
à marquer l'élevation
de quelque Aſtre que ce
foit fur l'Horizon .
:
Quoy qu'un ſi grand nombre
de Cercles ſemble devoir ſuffire ,
pour expliquer genéralemet tous
les mouvemens qu'on remarque
ordinairement dans les Aſtres, je
m'affure toutefois que les quatre
diférentes fortes que j'y ajoûte,
ne ſeront pas jugez ſuperflus , ſi
⚫on a tant ſoit peu égard à leurs
uſages, que je décriray amplement
dans un Traité particulier
que
214 MERCURE
que je feray fur ce ſujet. Je me
contenteray préſentement de dire
, que de ces quatre fortes de
Cercles , les premiers ſont de
grands Cercles qui ont pour pôle
la ſection du Méridien & de
Horizon, & qui divifent le premier
Vertical en 360. parties
égales. Ils font deſtinez à marquerles
diférens Horizons , qui
ont mefme Pôle que le noftre.
Dans la Sphere droite , ils ne diférent
nullement des Méridiens .
Les ſeconds font tous desCercles
mineurs,excepté le premier.
Ils ont mefine pôle que les autres,
& paffent par chaque degré du
Méridien. Dans la Sphere droite,
ils ne font autre choſe que les
Cercles de declinarſon. Ils fervent
principalement à faire connoiſtre
l'Angle que faitun Aftre
avec le premier Vertical , &le
Centre
GALANT. 215
Centre du Monde ; ou pour parler
plus clairement , ils marquent
la diſtance de quelque Aftre du
premier Vertical.
Les troiſièmes ſe décrivent
comme les premiers , mais non
pas des meſmes pôles , car on les
décrit de la ſection du premier
Vertical, & de l'Horizon ; & au
lieu que les autres paffent par
chaque degré du premier Vertical
, ceux-cy paſſent par les diviſions
du Méridien. Ils ſervent
à marquer les diferentes élevations
de tous les Horizons , que
le premier Vertical coupe au
mefme point que le noſtre.
Les quatrièmes ſe décrivent
comme les ſeconds ; mais au lieu
de la ſection du Méridien & de
l'Horizon, ils ont pour pôle celle
del'Horizon & du premier Vertical.
Ils font fort neceſſaires pour
ſçavoir
216 MERCURE
ſçavoir en peu de temps,de combien
de degrez un Aſtre eſt éloigné
du Méridien. Je laiſſe une
infinité d'autres uſages , auſquels
ces quatre fortes de Cercle font
propres pour les décrire ' en particulier.
Ce fera apres que Meffieurs
les Mathématiciens m'auront
honoré de leurs ſentimens,
que j'attens de leur genérofité
dans le Mercure du Mois prochain
.
Meſſieurs de l'Académie Fran:
çoiſe doiventdiſtribuer le 25. du
mois d'Aouſt prochain , les Prix
qu'ils ont accoûtumé de donner
tous les deux ans pour les Ouvragesd'Eloquence
&de Poëfie. Le
ſujet du Diſcours en Profe , faiyant
l'intention de feu Monfieur
de Balzac qui en a fondé le Prix,
ſera ſur ces paroles de la Vierge,
Ecce enim ex hocbeatam me dicent
omnes
GALANT .
217
omnes generationes, quia fecit mihi
magna qui potens eft. Celuy de la
Poësie , ſera ſur les grandes choſes
que le Roy a faites en faveur
de la Religion Catholique. On
n'en pouvoit choiſir un plus noble.
Les Ouvrages qu'on fera
fur ces deux Matieres , doivent
eſtre portez dans ledernier jour
du moisde May , chez Monfieur
de Mezéray , Secrétaire perpétuel
de l'Académie ; ou chez le
Sieur le Petit , en la Ruë S. Jacques
Vous prendrez la peined'en
avertir ceux de vos Amis qui auront
deſlein de travailler.
On écrit que les Jéſuites & les
Capucins , font de tres grands
fruits dans le Rouſſillon,où quantité
de Soldats, & mesme d'Officiers
de la Religion Prétenduë
Réformée , qui ſont dans les Places
de cetteFrontiere d'Eſpagne ,
Decembre 1682 . K
218 MERCURE
font tous les jours abjuration.
C'eſt à quoy les Gouverneurs de
ces Places , & Monfieur l'Intendant
contribuënt beaucoup;
mais particulierement l'exemple
de Monfieur le Gouverneur des
Bains d'Arles , qui s'eſt converty
entre les mains des Capucins,
aufli-bien que Madame ſa Femme
,& dix ou douze de ſes Enfans,
parmy leſquels ily en a un
qui a une Compagnie dans le
Regiment de la Reyne. Ce Gou
verneur eſt originaire de Poitou,
de la Maiſon de la Chaffaigne,
Seigneur de Boireclou , & de la
Braudiere. Il a ſervy 40. ou so
années dans les Armées de Sa
Majesté , tant ſur Mer que fur
Terre, en Candie,en Flandre , en
Allemagne , en Catalogne , &
a eu pluſieurs Commandemens
aux Sieges des Villes. Tout fon
Corps
GALANT.
219
Corps eſt plein de cicatrices des
playes qu'il a reçenës en divers
Combats.
Madame la Dauphine , dont
la pieté n'eſt pas moins connuë
que l'eſprit , & qui donne tous
les jours des marques de l'un &
de l'autre , ayant fait pluſieurs
Voeux avant ſes Couches,eſt venuë
icy pour les accomplir. Voicy
une Relation fidelle de tout
ce qui s'eſt paflée dans les Eglifes
qu'elle a viſitées en un meſime
jour. Le 23.du dernier mois,Monfieur
l'Abbé Langeron , l'un des
Aumôniers ordinaires de cette
Princeſſe , ayant averty les Peres
Théatins , que le Jeudy 25. du
mefme mois, elle viendroit en devotion
dans leur Egliſe de Sainte
Anne la Royale , pour rendre
graces à Dieu , de ce que par
l'interceſſion de cette Sainte , &
Kij
220- MERCURE
de Saint Gaëtan , elle estoit heu.
reuſement accouchée de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne,
ils préparerent toutes choſes pour
la recevoir. Je croy , Madame,
⚫⚫vous avoir déja marqué que Madame
la Dauphine a une devotion
tres - particuliere à S. Gaëtan
, comme en eſtant Fille miraculeuſe
, puis que Madame l'Electrice
ſa Mere l'avoit obtenuë
du Ciel aprés ſept ans de ſterilité
, qui fut ſuivie d'une fecondité
tres - heureuſe , lors qu'elle
accomplit ſon Voeu , qui estoit
de faire baſtir une tres - belle
> Eglife , & une Maiſon commode
, pour les Théatins de Munic.
Cette Princeſſe a eu la confolation
de voir l'une & l'autre avant
ſa mort dans ſon entiere perfection
. Vous remarquerez que
Madame la Dauphine , aprés le
peril
GALANT. 221
:
peril d'un tres long travail , accoucha
le jour des premieres Vêpres
de Saint Gaëtan. Tous les
Théatins en Corps la reçeurent
à la Porte de leur Eglife , où le
Superieur luy preſenta l'Eau - benîte
, & l'accompagna juſqu'à
fon Prie- Dieu , qu'on avoit mis
devant le Grand -Autel. Cette
Princeſſe en entrant , admira la
grandeur & la hauteur de la
Croiſée de cette Eglife , & dit!
auffi - toſt qu'elle venoit accom -
plir ſes Voeux envers Sainte Anne
& Saint Gaëtan. Puis un de
ſes Aumôniers luy dit la Meſſe au
Maiſtre- Autel , qui estoit paré
d'un riche Devant-d'Autel,qu'elle
avoit donné pour la Chapelle
de S.Gaëtan. La Meſſe finie , elle
remonta en Carroffe , & fe rendit
aux Minimes de la Place
Royale , qui avoient orné leur
Kiij
222 MERCURE
Grand- Autel du ſuperbe Pare.
ment que Madame la Dauphine
leur a donné. Deux Prie-Dieu,
couverts d'un Tapis de Velours
rouge, étoienr diſpoſez , l'un dans
le Choeur,& l'autre dans la Chapelle
de S.François de Paule,dans
laquelle ils expoſerent les Reliques
qu'ils ont du Saint ; ſçavoir,
un Bonnet qui lay a ſervy,&une
Vefterbe qui a eſté préſervée du
feu par de pieux Catholiques ,
lors que les Calviniſtes brûlerent
ſon Corps dans le Convent de
fon Ordre au Pleſfis-lez-Tours
en 1562 .
Cette Princeſſe fut reçeuë par
tous les Religieux de la Communauté
, rangez en haye , depuis
la Porte de leur Eglife , juſqu'au
baluſtredu Choeur. Le Pere René
Thuillier , Provincial de France,
étoit d'un coſté , avec le Pere
Nicolas
)
GALANT
223
Nicolas le Compte , Correcteur
des Minimes de Vienne ; & le
Pere Jean-Baptifte de S. Lo,Correcteur
des Minimes de Paris ,
eftoit de l'autre. Ils la conduifi.
rent juſqu'à fon Prié- Dieu dans
le Chour; & là , le Pere Provincial
luy preſenta un Livre de
la Vie de Saint François de Paule
, de la quatriéme Edition , qui
luy fur dédié dés l'année 1680.
Aprés la Meſſe , qu'elle voulut
encor entendre dans cette Eglife,&
que celebra un de ſes Chapelains
, elle fut conduite par les
meſmes Religieux dans la Chapelle
de Saint François de Paule,
où le Pere Sacriſtain, revêtu d'un
Surplis , l'attendoit pour luy
montrer les Reliques du Saint ,
qu'elle baifa avec beaucoup de
devotion. Il y avoit une fi grande
Kij
224
MERCURE
د
foule de Peuple , que pluſieurs
Perſonnes profitant d'une fi heureuſe
occafion , prirent la Jupe de
la Princeſſe , & par une affection
ordinaire aux François , la baiferent
avec empreſſement , luy
fouhaitant mille benedictions .
Elle témoigna que cette Egliſe
luy avoit paru tres- propre &
fut accompagnée juſqu'à fon
Carroffe de la meſme maniere
qu'elle avoit eſté reçeuë...
Elle entra auffi dans l'Egliſe
des Jefuites de S. Louis . Le Pere
Provincial , à la teſte de tous les
Peres de cette Maiſon Profeffe,
l'ayant reçeuë à la Porte , luy
donna la Croix à baifer , & luy
preſenta l'Eau benîtejapres quoy
elle fit ſes Prieres au pied du
Maiſtre- Autel , magnifiquement
paré . Les Reliques de S.Loüis,de
Saint Ignace,& de Saint François
Xavier,
GALANT. 225
Xavier, y estoient expoſées. Elle
trouva cette Egliſe une des plus
belles qu'elle euſt veuës .
Elle alla de là dîner au Palais
Royal , où Monfieur la traita fu-**
perbement. Sur les trois heures,
elle ſe rendit à Noſtre-Dame.
Monfieurl'Archeveſque, accompagné
du Chapitre , vint la recevoir
à la Porte de l'Eglife . Apres
qu'il luy eut preſenté l'Eau- benîte
, & la vraye Croix à baifer , il
luy fit en peu de mots un Compliment
ſurſa pieté, & la conduifit
juſqu'au Prie -Dieu , qu'on luy
avoit preparé devant l'Autel de
la Vierge. Pendant ſes Prieres
qui durerent une demy- heure,
ce Prelat demeura à ſa gauche
avec ſon Clergé. Le Confeffeur,
& l'Aumônierde cette Princeſſe,
eftoient à ſa droite. Elle fut reconduite
juſqu'à la Porte del'EKv
226 MERCURE
gliſe par Monfieurl'Archevêque
&ſon Chapitre ,& par une foule,
incroyable de Peuple , qui ſe
rencontra dans tous les lieux où
l'on avoit ſçeu qu'elle ſe rendroit.
AufortirdeNotre-Dame,elle
vintà l'Abbaye de S. Germain des
Prez, & y fut reçeuë parles Religieux
de cette Maiſon, avec tout
le reſpect,& toute la pompe pofſible.
Dés qu'elle approcha du
Fauxbourg , on fonna les groſſes
Cloches , qui font les plus harmonieuſes
du Royaume. Les Religieux
, au nombre de prés de
quatre- vingts , eſtoient en haye
depuis la Porte de l'Egliſe juſqu'au
Grand- Autel. Le Pere General
de laCongregation de ſaint
Maur, revétu des plus riches Ornemens
, accompagné d'un Diacre&
d'un Soudiaere , & precede
par quatre Chantres, chacun
avec
GALANT.
227
avec une Chape,preſenta la croix
à cette Princeſſe , qui la baifa , &
qui reçeut l'Eau-benîte. Elle
eftoit à genoux fur un tres-beau
Carreau, fous un Daiz de Broderie
, porté par quatre Religieux,
auſſi revétus de Chapes. Apres
cela,les Chantres entonnerentun
Répons qu'on chante ordinairement
lors qu'on reçoit des Prin
ceffes . L'Orgue le continua , &
on conduifit ainſi Madame la
Dauphine, devant leGrand-Autel
qu'on avoit paré avec beaucoup
de magnificence , & au bas
duquel la Chaſſe de Saint Germain
eſtoit expoſée. Apres que
l'on eut chanté quelques Prieres
pendanr leſquelles elle ſe tint à
genoux ſur un Prie- Dieu , toûjours
ſous le Daiz , on la conduifit
dans le meſime ordre devant
l'Autel de ſainte Marguerite, qui
eſtoit
228 MERCURE
eſtoit auffi tres-fuperbement paré.
On y chanta un Répons de
la Sainte , dont on luy preſenta la
Relique , qu'elle baifa. Elle fut
enſuite reconduite àſon Carroffe,
ſans qu'on l'euſt haranguée en
aucun lieu , parce qu'elle l'avoit
expreſſement défendu.
Quelques jours apres , cette
Princeffe revint à Paris avec
Monſeigneur le Dauphin , pour
voir l'Opéra d'Alceste,dont ils furent
tres - contens, tout ce qui regarde
cette Répreſentation ayant
eſté d'une juſteffe admirable.
Monſeigneur le Dauphin,& Madame
la Dauphine , eftoient placez
ſur l'Amphiteatre , où Son
Alteſſe Royaleleur fit porter une
tres-belle Collation. Monfieur le
Chevalier de Flamarin , reçeu
depuis peu premier Maiſtre
d'Hoſtelde Monfieur, eut l'hon
neur
GALANT. 229
neur de les fervir. Il s'en acquita
tres-bien. Quand on a aufſſi bon
air que luy, on fait tout de bonne
grace. Madame la Dauphine a
ſujet d'aimer Paris, puis que toutes
les fois qu'elle y eſt venuë, ſes
Habitans ont fait paroiſtre à l'envy
une extréme joye de la voir .
Meſſieurs de l'Academie Royale
d'Arles ont fait une Feſte
particuliere pour la Naiſſance de
Monſeigneur le Duc de Bourgogne.
Je ne puis mieux vous en informer
, qu'en vous faiſant part
de ce que Monfieur le Marquis
de Robias , l'un des Académiciens
, en a écrit àl'illuſtre Protecteur
de la meſme Academie .
LETTRE
230 MERCURE
LETTRE
EN FORME DE RELATION,
AM le Duc de S. Aignan .
M
ONSEIGNEUR ,
C'est un grand malheur pour la
Ville d'Arles , qu'estant toute noble
comme elle est , brave , fidelle,
& amoureuse de la gloire de fon
Roy, ellese trouve dépourveuë en
cette occafion de tout ce qui pouvoit
faire éclaterſajoye , à la Naiſſance
de Monseigneurle Duc de Bourgogne.
Elle s'est mise elle- mesme
dans cette fâcheuse impuiſſance,
par un excés de fidelité, & de foûmiſſion
, (si celafe peut dire ) Elle
a donnéſans heſiter , toute fon Artillerie
à lafeule apparence du nom
du Roy,lors que ce même nom qu'elle
adore
GALANT. 13
adore,ſemble l'accuſer aujourd'huy
de ne répondre pas dignement au
bel exemple , à l'éclat , au grand
bruit dont toutes les Villes du Royaume
ont folemnisé cette Feste.
Le Mercure Galant vous l'aura
fans doute appris , comme elle fust
Lapremiere de trois Provinces , quoy
que la plus éloignée de la Cour, qui
s'empreſſa d'allumer des Feax , de
faire Sonner ses Cloches , de répandre
du Vin dans les Ruës ,&
de faire enfin tous fes efforts pour
témoigner sa joye à cette heureuse
Nouvelle mais elle est trop glorieufepour
en demeurer là. Elle ne
peut estre contente d'elle - mesme ,fi
elle laiſſe faire àson impuiſſance.
Elle emprunte donc aujourd'huy
toutes les Pieces du Parnaſſe , tou
te l'ardeur ,&le feu de nos Mufes
, pour tâcher de fe distinguer.
L'Académie Royale qui vous doit
Son
232 MERCURE
Son estre , &Sa conſervation , luy
donne la main dans ſon beſoin , luy
preste toutes ses Armes , c'est à
dire , ſes Vers & sa Proſe , ſes
Recits &sa Simphonie , & tout
Son Opera. Il est bien vray que
tout cela ne fait pas grand feu ,
ny grand bruit , & que vos Canons
du Havre ont porté beaucoup
plus loin le bonheur de la
France , que ne peuvent faire toutes
nos machines d'esprit , & tout
legrand courage de vos Villustres
Parnaſſiens. Mais , Monseigneur,
en bonne justice , c'estoit à vous, qui
étes le Chef de l'Academie Royale,
àfaire toute la dépense; à vous,
dis-je , qui étes l'ame & l'esprit de
ce petit Corps. Vous pouviez luy
fournir vousseul plus de traits ,
plus de lumiere que cinquante autres
Apollons , s'il s'en trouvoit autant
dans le Monde. Quoy qu'il en
Soit,
GALANT.
233
Soit, & quoy qu'il en coûté à voς
Amis , ils avouerit toûjours qu'on
achete à fort bon marché, la gloire
, & le merite de loüer nôtre invincible
Monarque. Je voudrois
pouvoir vous envoyer fon Panegyrique
, tel qu'il fust prononcé par
Monsieur d'Ubaye , Lundy dernier
dans l'Afſsemblée generale de l'Académie.
Vous aimeriez ce Gentilhomme,
Monseigneur , pour lequel
vous m'avez ſouvent témoigné de
de l'estime. Sa ſageſſe &sa modeſtie,
dans un âge où l'on le pardonne
à ceux qui n'en ont pas tant ;
fon amour pour la vertu , fon zem
le pour le Roy son éloquence ,
Son air enfin , & toutesses manieres
en parlant , vous euffent
charmé , &je ne doute point qu'un
Orateurde cette force dansMadrid,
ou dans Bruxelles , ne fit regner le
Roy de FranceSouverainement dans
le
234
MERCURE
Lecoeur de les Ennemis. Le ſujet de
Son Panegyrique; estoit l'Immortalitéde
LOUIS LE GRAND. Ilfit
voir que toutes les Vertus d'accord
avecſa Fortune , le portoient làs
que la Naiſſance de Monseigneur
Le Duc de Bourgogne, estoit un gage,
une promeſſe infaillible de fon immortalité.
Il prouva tout celapar
des raisonnemens folides & forts ,
par des paroles également belles &
brillantes. Que vous diray- je enfin,
Monseigneur ? Ils'en falut peu que
nostre Orateur ne fut digne de fon
fujet. Monsieurde Sabbatier , ou
vrit & ferma l'Assemblée en qualité
de Direstear. Ilfit un Difcours
éloquent & Succint, pour apprendre
àtous le deffein de cette Feste. On
admiraſon adreſſe , en donnant au
Roy Seul tout le mérite , & le bonheur
de l'Académie , & remerciant
pour elle l'Auditoire qui estoit nom.
breux,
GALANT.
235-
breux, de cette avide curiofité,qu'il
témoignoit à vouloir oüyr les loüanges
de Sa Majesté. Il estvray que
depuis la naiſſance de l'Académie,
elle n'avoit point veu une auſſi gră.
de multitude de Gens d'esprit,d'Hom
mes,& de Femmes dequalité, s'empreffer
ainſi pour luy rendre viſite.
Cela n'est pourtant pas difficile à
croire , ſi l'on vous dit que nos augustes
Prélats nous firent l'honneur
d'y assister , c'est à dire , d'inviter
par leur exemple , toute la Ville
, & d'en emmener avec eux la
plus ilustre partie. Ilsy vinrent en
en Rochet , & en Camail, avec
tout l'appareil & la pompe de leur
dignité, pour enseigner à bien des
Gens qui se picquent de spiritualité,
le culte& la devotion ( s'il
faut ainsi dire ) qu'on doit aux
loüanges du Roy Tres - Chrestien.
Je vous l'avoue, Monseigneur, leur
prefence
236
MERCURE
presence nous fut un furcroist de
joye, non seulement pour la gloire
du Monarque dont ils'agiſſoit , mais
encorpour celle de l' Academie Royale.
Qu'un grand Prelat , venerable
par tant de titres , qu'unſaint Archevesque,
& le plus appliquéà la
Sanctification de fon Diocese ; que
Son digne Coadjuteur , si bien inſtruit
de la Morale Chrestienne,
& le mieux persuadé des obligations
de fainteté , qui font inseparables
defa charge; que ses deux
modelles d'honneur & de vertu
eftiment affez , &honorent comme
ils font , nos petits Exercices Académiques
, qu'ils augmentent par
leur prefence l'amour , & la haute
idée qu'on doit avoir pour
la Majesté ; qu'ils écoutent fes
loüanges avec la mesme veneration,
qu'on écouteroit le Panegyririque
de Saint Loüis . Je vous l'a
voüe
GALANT.
237
voüe encore une fois , cela meſembla
fort glorieux pour l'Academie.
Elle estoit hautement vangée par
là d'une trop austere vertu , qui
voudroit luy preferer la Retraite
&le Cabinet, &faire à croire aux
Gens , qu'elle est quelque chose de
profane. L' Aſſembléeſefaisoit dans
la Chapelle des Penitens gris . C'eſt
une vaste Nef fort exhaussée , &
fort éclairée. Les Portraits du
Roy , de Monseigneur , & de Madame
la Dauphine , estoient poſez
felon leur rang , sur une Tapiſſerie
de Point , qui cachoit cette partie
du fonds de la Chapelle , où
l'on avoit placé la Musique. Les
Airs de cet Opéra ont aſté compofez
par le Sieur Campa , jeune
Homme à la verité , mais expert
en Son Art, & Maistre de la Mufique
de Saint Trophine d'Arles,
lequel paroist presque inimitable
dans
238 MERCURE
dans les belles inventions , dans les
varietez , & les douceurs de fa
Symphonie. Au deſſous de la Royale
Famille , on voyoit voſtre Portrait
de lamaniere de cet excellent Homme
, qui ne peint plus que les Aléxandres
, apres avoir eu congéde
peindre une seule fois Ephestion.
On ne crût pas qu'il fallust d'autre
décoration . Celle-là charmoit les
yeux & les coeurs . Nofſeigneurs
les Archevesques furent reçeus à la
Porté avec toute la cerémonie qu'on
-doit à leur Perſonne & à leurDignité.
Ils furent conduits à leur
place , qu'ils prirent fur defuperbes
Fauteüils qu'on leur avoit préparez.
Meßieurs les Confuls à leur
droite & à leur gauche, achevoient
une ligne droite , qui répondoit
de chaque coſté aux Fauteüils des
Académiciens. Personne ne se
croyoit incommodé dans cettegrande
preſſe.
GALAN T. 239
,
preſſe. Il est vray qu'on le pardonnoit
aisément à l Académie en cette
occafion , où chacun fouffroit agreablementla
foule & la chaleur
, pourveu qu'il pust oüir le
nom de Louis LE GRAND. Mesfieurs
les. Confuls qu'on respecte
beaucoup en cette Ville , comme les
Peres de la Patrie , les Tuteurs &
les Gouverneurs estoient attachezà
écouter nos petits Ouvrages.
Cent jeunes Creatures , belles
&délicates, furent enfermées dans
ce lieu trois heures durant , avec
plus de patience &de tranquillité
qu'elles n'en cuffent eu au Sermon.
Enfin , Monseigneur , voſtre Empire
académique s'eſt accrû de plus
d'une moitié. Toutes nos Dames
font Académiciennes dans l'ame,
Sous votre bon plaisir. Monsieur
de Sabbatier commença nos petits
Exercices par un Sonnet de sa maniere
240
MERCURE
e
niere à l'honneur du Roy & de
Monseigneur le Duc de Bourgogne.
Je vous l'euſſe envoyé avec tous
les autres Ouvrages de nos Confreres
, s'ils m'euſſent fait l'honneur
de me les remettre. Monsieur
le Marquis de Boches leut une
Critique sur une verſion en Vers
François , que l'on estima beaucoup.
Monsieurle Chevalier de
Romieu , leut une Traduction de
la premiere Satyre d'Horace , du
du troisième Livre , qui ſurprit
les Gens dans la prévention où
l'on peut estre que les Chevaliers
de Malthe ne font faits que pour
détruire les Turcs . MonsieurGifon
leut un Madrigal qui tradui-
Soit les pensées Latines de Monfieur
Dabbes fur les Conquestes de
LOUIS LE GRAND. Tous ceux
enfin qui s'y estoient engagez à la
2
precedente Affemblée , llûûrrent quelque
GALANT. 241
que Ouvrage en Vers , le tout
avec autant de relation qu'il se
pûtà la Naiſſance de Monseigneur
Le Duc de Bourgogne. Je ne pûs
m'en dédire , non plus que nos autres
Confreres. Je vous envoye nôtre
Melpomene , quiſous vôtre favear
doit faire nos complimens au
Prince nouveau né. Messieurs les
Abbez de Verdier , & du Port ,
Monfieurle Marquis de Chasteau-
Renard , de Mejanes , & de Gageron
, Monsieur Cays , & tous les
autres , donnerent leurs petitsJoins
avec beaucoup de zele & d'appli
cation à l'ordre & à la perfection
de cette Feste , & fur tout de la
Musique , laquelle ſur la bonne
foy des Connoisseurs , ne le cede
qu'au feul Monfieur de Lulty que
vous aimez tant. On leut encor
quelques Vers Latins fur les Villes
de Strasbourg & de Cazal foû-
Decembre 1682 . L
L
242 MERCURE
mises au Roy , fur la Paix , fur
la Naiſſance de Monseigneur le
Duc de Bourgogne , le tout de la
maniere de Monsieur Dabbes, Académien
Royal , &Juge de la Primatie
de Narbonne pour Monsieur
le Cardinal de Bonzy. Cet Autheur
eft illustre & connu de tous
les Sçavans du Royaume parses
Vers Latins, & parses autres qualitez,
On a traduit icy quelquesunes
de ses pensées en Vers François.
Je vous envoyeray tout cela,
Monseigneur , si la pareſſe ou la
modestie de nos Amy ne s'y oppofe.
Il fallut apres cela que la Feste
S'achevast ,& j'eus l'honneur d'étre
fait Directeur. On me trouva
paffablement digne de cette dignité.
Chacunse sçavoit bon gré d'avoir
fait les honneurs du Roy &
defon auguste Petit- Fils durant le
jour. Jefis celebrer leursanté ,
:
GALANT.
243
la vôtre durant une partie de la
nuit , ſelon le dü de ma nouvelle
Charge , & fans nous vanter de
rien , tout cela ſe paſſa fort académiquement.
Les 24. Violons du
Parnassen'y manquerentpas.Melpomene
&Ses Compagnes Souperent
avec nous , mais avec toute l'honnesteté&
la pruderie de telles Divinitez
. Elles firent des Inpromptus
& des Pronostics fort heureux.
Je les reserve pour une autre Lettre
; &fuis , Monseigneur , vôtre
tres &c.
J'ajoûte l'Ouvrage que Monſieur
le Marquis de Robias leut
dans l'Affemblée.
A )
Lij
244 MERCURE
MELPOMENE ,
PRESENΤΕ'Ε
A MONSEIGNEUR
LE DUC DE BOURGOGNE.
Suivant ordre
Uivant l'ordre reçeu de ſa
Troupe Royale ,
Melpomene aux beaux Arts,
ſçavante & fans égale,
Avoit apris du Ciel , qu'elle peut
confulter
Le deſtin de l'Enfant qu'elle va
viſiter.
Sur l'aîle de l'amour cette Muſe
portée
( Du Parnaſſe Royal elle eſtoir
deputée )
Part , arrive , ſe montre , & fon
empreſſement
Du Prince nouveau né perce
l'Appartement ,
GALANT .
245
Lors que ce brave Hylas que la
France renomme
Comme l'original du parfait honneſte-
Homme ;
1
Ce Duc dont la bravoure ,& le
noble maintien
Entre ceux de ſon rang le diſtingue
ſi bien , こ
Pour faire plus d'honneur à nôtre
Melpomene ,
Luy preſente la main auſſi-toſt,
&la meine .
Chere Soeur , luy dit- il ,malgré
tous vos appas ,
Le Heros nouveau né ne vous
connoiſtroit pas .
Souffrez qu'en ce moment je
vous ſerve d'organe ,
Et n'apprehendez par la bouche
d'un Profane ,
J'entre quand je le veux,dans ces
Réduits ſacrez ,
Liij
246 MERCURE
Qu'au Saçvant Apollon le temps
aconſacrez.
Eraton , Calliope , & l'aimable
Thalie ,
M'ont inſpiré des Vers l'agreable
folie.
Je parle quelquefois comme parlent
vos Soeurs ,
Etquand j'en ay beſoin j'ay part
àleurs douceurs .
Cette Reyne du Nort , qui ſur la
Mer Balthique
Trouva tous les reſſorts de noſtre
Rhetorique ,
Malgré le Capitole, & fon coeur
tout Romain ,
Eſtima mon eſprit , & mon coeur,
& ma main ;
Et ce Roy , ce grand Roy que
l'Europe revere ,
A dit plus de cent fois que j'avois
l'art de plaire.
Voyez donc , chere Soeur , que
fans trop nous flater,
GALAN T.
247
Ea loüange eſt un bien que l'on
peut accepter.ad
Lors qu'on eſt approuvé des
Teſtes à couronne,
On ne refufe point l'eſtime qu'on
nous donne ; L 201
Qui refufe ce don , ne l'a pas
mérité,
Et de pareils refus font une lacheté.
Muſe ne craignez rien pour vôtre
Aftrologie ,
A
Je vay la debiter avec grande
énergie,
Et je feray comprendre au Prince
nouveau né
Aquel point de grandeur le Ciel
l'a deſtiné.
CeDucluy tieneparole,&quand
fous ſa conduite
Dans celien de reſpect la Muſe
eſt introduite, 3
Linj
248 MERCURE
Elle admire le Prince ,& le ſacré
Berceau, spor meq
A qui toute la France offre un
encens nouveau ;
Mais voulant par ſes voeux honorer
ſa naiſſancej
De ſes propres defirs elle craint
l'excellence , 1
Et que le grand Deſtin de Loürs
triomphant,
N'accable quelque jour ce précieux
Enfantolon As:51
Bornons,bornons nos voeux.C'eſt
aſſez , difoit-elle ,
Qu'il foit toûjours Héros , ſage,
vaillant , fidelle.
Qu'il regarde de loin ce modele
des Rois,
Mais qu'il n'eſpere point égaler
ſes Exploits ;
Sa fortune peut eſtre affez bien
afſfortie,
Lors qu'il n'en remplira que la
moindre partie .
GALANT. 249
Puis voulant repaſſer les miracles .
divers,
Dont Loüis a laſſe noſtre Profe
&nos Vers,
Ce détail éclatant ébloüit Melpomene,
Et de tant de hauts faits dont
nôtre Hiſtoire eſt pleine,
Le grand nombre& le poids accablant
ſes eſprits ,
Elle en dit beaucoup moinsqu'elle
n'en a compris .
Je vous ay parlé de tant de
Villes , qui ont fait des Feſtes
pour la Naiſſance de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne ,
que celle de Limoux auroit ſujet
de ſe plaindre , ſi je ne vous difois
pas , qu'aprés avoir fait comme
les autres , de grandes Illuminations
pendant trois jours ,
& donné le Spectacle d'un Feu
Lv
250
MERCURE
d'artifice , elle a voulu encor ſe
mieux ſignaler huit jours aprés,
par une Réjoüiſſance auffi galante
que magnifique,dont Monfieur
d'Aouſtene , Procureur du
Roy au Prefidial de cette Villelà
, a fait toute la dépenſe. Il
commença cetteFeſte le Samedy
3. Octobre , & leva une Compagniede
trois cens Moufquetaires,
des plus apparens Bourgeois de
la Ville , tous tres- propres , avec
quantité de Rubans gris de- lin,
couleur de Madame la Dauphine.
Monfieur d'Aouſtene , vétu
magnifiquement , marchoit à la
teſte de la Milice , accompagné
de quelques Gentilshommes fort
leſtes. Au milieu de la Compagnie
, marchoient quatre autres
Gentilshommes fort bien faits ,
qui portoient quatre Drapeaux :
gris - de- lin & bleu , à la garde
A deſquels
GALANT.
251
deſquels on avoit commandé huit
jeunes Cadets de qualité , qui
par leur adreſſe ajoûtoient beaucoup
d'ornement au bel ordre de
la marche. Elle fe fit au ſon des
Tambours , des Flûtes , & des
Hautbois. La Compagnie s'étant
ainſi montrée ſous les armes dans
toutes les Ruës , s'arreſta devant
la Maiſon de Monfieur le Procureur
du Roy, chez lequel il y eut
des rafraîchiſſemens , & fur le
ſoir, de grandes illuminations par
tout , des Feux de joye ,& un Bal
public.....
Le lendemain 4. Monfieur le
Procureur du Roy , accompagné
de tous ſes Officiers , & de
quantité d'autres Perſonnes conſiderables,
ſe rendit à l'Eglife Paroiffiale
, où il fit chanter une
grande Meſſe , pendant, laquelle
on entendit une excellente Mufique.
252
MERCURE
fique. La Meſſe achevée, chacun
ſe remit ſous ſon Drapeau ; &
les Officiers ayant donné les ordres
, on fit le tour de la Ville,
comme on l'avoit fait le jour précedent,
avec des décharges continuelles.
Sur les quatre heures
du foir , le Te Deum fut chanté
au bruit du Canon , & de la
Mouſqueterie. La Compagnie
s'eſtant enſuite rendue à la Place
, y trouva un magnifique rafraîchiffement
, & des Tables
couvertes de toutes fortes de
Mets. Tous ceux qui voulurent
y prendre place, y furent reçeus.
Les Mouſquetaires filerent de là
du coſté de la Porte de la Trinité
, à vingt pas de laquelle , &
dans un poſte tres - favorable ,
eſtoit dreſſé un Theatre , ſur lequel
on avoit flanqué une For-
1
tereffe à quatre Tours , chacune
armée
GALANT. 253
armée d'une Rouë à feu . Les
quatre faces qui faifoient la diſtance
d'une Tour à l'autre ,
étoient peintes , & avoient dix
pas de diametre. Au milieu de
chaque Face eſtoit une Porte ,
dont la peinture repreſentoit un
des quatre Elemens. A l'extremité
des meſmes Faces , où paroiffoient
des Créneaux, s'élevoit un
Dôme percé à jour , qui eſtoit
hauffé audeſſus des quatre Tours.
La Figure du Roy eſtoit placée
fur la pointe de ce Dôme . Ce
Monarque ſoûtenoit de ſa main
droite un Soleil en ſon Midy, avec
ces mots,
-NON MIHI SED MUNDO..
On voyoit à ſa main gauche
un Baſton de commandement ,
avec ces paroles ,
ARBITER ORBIS .
A la droite du Roy,étoit Monſeigneur
254
MERCURE
ſeigneur le Dauphin , ſoûtenant
un Parélie , accompagné de ces
mots,
PARDUM RESPICIET.
Le petit Prince paroiſſoit à la
gauche du Roy, portant le Phofphore
, qui eſt un Aſtre qui luit
avec le Soleil , & au deſſous on
liſoit ces mots, .:
CORAM MICAT UNUS.
On avoit placé ſur les quatre
Tours, les quatre principalesNa
tions de l'Europe, avec des Deviſes
qui leur convenoient , ainfi
qu'à la France. Tout autour des
quatre Faces regnoit une tresbelle
Corniche,ornée de pluſieurs
Cartouches remplis auſſi de Deviſes.
Ces Deviſes eſtoient,
Un Hydre à ſept teſtes coupées,
NEC CRESCERE PROFUIT.
Quelque progrés qu'ait pû fairel
Héreſie depuis bien du temps,
elle
;
GALANT. 255
elle n'a pû reſiſter au zele du
Roy.
Un Soleil, penetrant une Vitre
par ſes rayons,
TRANSIT , NON FRANGIT.
Le Roy a pris pluſieurs Villes,
ſans y donner aucune marque
d'Hoſtilité .
Un Soleil , & les deux Poles
Terreſtres,
LANGUENT EXTREMA
RECESSU.
Ceux qui font éloignez des
bonnes graces du Roy , ne peuvent
goûter aucun bonheur dans
la vie.
Une Bombe qui creve en l'air,
ALTER POST FULMINA
TERROR .
Monſeigneur le Dauphin , par
l'éclat naiſſant de ſa Vertu heroïnue
& hereditaire , eſt aprés le
Roy un Foudre de Guerre.
Un
256 MERCURE
Un Tournefol , qui panchoit
du coſté du Soleil ,
USQUE SEQUAR TE .
Monſeigneur le Ducde Bourgogne
imitera ſon auguſteAyeul,
dans l'amour que ce grand Monarque
a pour la gloire.
Un petit Aiglon,
AD FULMINA NASCOR .
L'Aigle eſt l'Oyſeau favory
de Jupiter , qui eſt le Dieu qui
lance la Foudre. L'application en
eſt aisée à l'égard du Roy ,& du
jeunePrince.
Deux Aigles , préſentant deux
Aiglons au Soleil.
NEC PRIMUS , NEC DEGENER
ALTER .
La Reyne,& Madamela Dauphine
, ont donné chacune un
Prince à la France , digne du
Sang de Loürs LE GRAND.
Une nuée , d'où il fortoit un
Foudre, OR
GALANT. 257
ORBIS TERROREM GENUI .
Madame la Dauphine fortant
d'une Maiſon pleine de Héros,
on peut dire que le jeune Prince
dont elle eſt Mere , ſera un jour
la terreur de l'Univers .
11. Sur l'entrée de la nuit , les Peres
Trinitaires ſe rendirent proceffionnellement
au lieu où l'on
devoittirer le Feu d'artifice , &
ils y chanterent le Te Deum , en
faiſant le tour. La Ceremonie
achevée , Monfieur le Procureur
du Roy , accompagné deMonſieur
le Lieutenant Principal , &
- de Meſſieurs les Confuls en Robes
rouges , alluma ce Feu avec
beaucoup de folemnité. Il eutun
tres- grand ſuccés , & les Habitans
joignirent leurs acclamations
au bruit du Canon , & de
la Mouſqueterie. Au fortir de là
on ſe rendit chez Monfieur le
Procu
258 MERCURE
Procureur du Roy , où tous les
Moſquetaires furent priez à fouper
avec tous les autres Officiers,
Gentils-hommes ,& autres Perſonnes
conſidérables. Pendant
ce Régale , deux Fontaines, l'une
de Vin blanc , l'autre de Vin
rouge,coulerent devant ſa Porte.
La Feſte fut continuée le jour
ſuivant 5.du mois, par une Meſſe
que cemeſme Magiſtrat fit chanter
avec Muſique , dans l'Egliſe
desPeres Cordeliers de l'Obfer.
vance; par de nouvelles Illumitions
; par de nouveaux Feux de
joye,& enfin par un Repas beaucoup
plus ſplendide que n'avoit
efté celuy du jour précedent.
Voila de quelle maniere Monfieur
le Procureur de Limoux
s'eſt diftingué dans l'heureuſe
occaſion,où toutle mondea voulu
marquer ſajoye.
:
L'Uni
GALANT. 259
L'Univerſité de Caën a fait
auſſi une Solemnité particuliere
en l'honneur de la Naiſſance de
Monſeigneur le Duc de Bourgogne.
Elle partit de chez les Peres
Cordeliers , Egliſe ordinaire
où elle fait faire ſes Services, précedée
de ſes cing Maffiers , des
Preſtres des Paroiſſes de la Ville,
des Religieux des Abbayes du
Voiſinage , & de quantité d'honneſtes
Gens de la Ville, & meſme
de Gentilhommes , qui tiennent
à honneur d'y avoir des Charges.
La Muſique , qui eſt l'ame
des plus belles Ceremonies , n'y
manquoit pas , non plus qu'un
tres-beau Feu d'artifice. Le lendemain
Monfieur de S. Martin,
Docteur en Theologie , Aggregé
à cette Univerſité dont il a eſté
Recteur , & qui s'eſt ſignalé par
ſes Harangues publiques à feu
Monfieur
260 MERCURE
Monfieur le Duc de Longueville,
& à pluſieurs autres grands Seigneurs,
fit un Feu devant ſa Porte,
où l'on tira beaucoup de Moufqueterie.
L'Univerſité de Caën
eft fort ancienne,& compoſée de
cing Facultez , à ſçavoir des Arts
de la Medicine , des Droits , &
de la Théologie. Le Roy y a
étably un Profeſſeur en Eloquence,
un autre pour la Langue Greque
, &d'autres pour d'autres
Sciences. On y diſtribuë de fort
beaux Prix au Palinod, pour toute
forte de Poëſies tant Françoiſe
que Latine. Celuy de l'Ode
Françoiſe, eſt une Bourſe de cent
Jettons d'argent .Dans les jours,où
leJugement des Prix ſe fait,leRecteur
& les cinq Docteurs des
Facultez , s'y trouvent en Robes
rouges doublées de Velours , &
font lire publiquement les Ouvragesde
Poëfie. J'ay
GALANT . 261
J'ay une heureuſe nouvelle à
vous annoncer. Elle vous doit
donner de la joye , auſſi bien
qu'à vos Amis. Vous avez fouvent
ouy parler de Monfieur de
Lorme , ce grand Medecin qui a
vécu prés de cent ans , & qui a
fait vivre beaucoup davantage
pluſieurs Perſonnes , du nombre
deſquelles eſtoit feu Monfieur le
Maréchal d'Eſtrées. Monfieur de
S. Martin de Caën , dont je vous
ay tant de fois parlé , avec luy
des liaiſons fort étroites ; & pour
obliger le public , & éternifer en
meſime temps la memoire de fon
Amy , il a fait imprimer un Livre
des Moyens dont Monfieur
de Lorme s'eſt ſervy pour vivre
un fi grand nombre d'années. Il
a mis à la teſte les Lettres de pluſieurs
grands Hommes , & Premiers
Medecins des Roys & Souverains
262 MERCURE
verains de l'Europe. Elles font
écrites en diverſes Langues , &
renferment les éloges de ce fameux
Medecin ; ce qui confirme
l'eſtime generale où il eſtoit , &
doit avec beaucoup de juſtice
faire aimer ce que nous en donne
Monfieur de S. Martin. Il entre
enſuite en Matiere, & ce Vo.
lume contient plus de cent cinquante
Chapitres , fur autant de
Maladies. Les uns en enſeignent
les Remedes , & pluſieurs apprenent
à les compofer. On y voit
ce qui entre dans ſon Boüillon
rouge , ſi eſtimé dans toute l'Europe
, la maniere de le faire , &
les temps où on le peut prendre.
Je ne cite point d'autres Chapitres,
parce qu'il faudroit les nommer
tous ; mais n'y en ayant aucun
qui ne ſoit bon , on peut juger
de l'utilité du Livre par les
cent
GALANT. 263
cent cinquante qu'il contient. II
y en a encore pluſieurs ajoûtez
apres la Table , entre leſquels celuyde
la Peſte n'eſt pas des moins
importans. Vous ferez perfuadée
qu'une pure charité pour le Public
, a fait faire ce Livre à Monſieur
de S.Martin, quand je vous
diray qu'il eſt Gentilhomme, Doteur
en Theologie de l'Univerfité
de Rome , & Prototaire du
S. Siege. C'eſt un Homme qui
ne ſe plaiſt qu'à faire du bien. Il
a fait bâtir le College de Theologie
à Caën , dans lequel il a
fondé une Chaire. C'eſt à luy
qu'on doit ſept Monumens de
pieté, élevez dans les Places publiques
de la meſme Ville. Il a
auffi donné divers Prix , & tout
recemmentdix mille francs à la
maiſon de Ville , pour y faire
des Fontaines ſaillantes , qui eft
le
264 MERCURE
le ſeul ornement qui ymanquoit.
On voit de luy quantité de bons
Ouvrages , dont le Libraire pour
ſa propre utilité , a voulu mettre
la Liſte dans le Livre nouveau
dont je vous parle. Jugez , Ма-
dame , fi un Homme de ce cara-
&ere voudroit impoſer au Public,
comme font les Charlatans qui
n'ont en veuë que de vanter leurs
Remedes , pour en tirer de l'argent.
Enfin ce Livre eſt d'une fi
grande utilité , qu'en pratiquant
les Remedes qu'il enſeigne , on
peut s'épargner de fort grandes
Maladies. Il ſe vend à Caën ; &
à Paris , chez le Sieur Blageart,
dans la Court Neuve du Palais.
Les Comediens François ont
joüé depuis trois ſemaines une
Piece de Theatre , intitulée , Monfieur
de la Rapiniere. Il paroiſt
que l'on ait eu deſſein d'attaquer
Meſſieurs
GALANT.
265
Meſſieurs les intereſſez aux Fermes
du Roy . Cependant en examinant
cet Ouvrage avec quelque
attention , on trouvera que
tout ce qui le compoſe ,ſert àles
justifier. On ne voit pendant
trois Actes que des Gens qui
mettent tout en uſage , pour
frauder les Droits établis , ce qui
doit engager les Traitans à prendre
de grande precautions pour
n'eſtre pas trompez. Il eſt vray
que patmy les Commis il s'en
rencontre de Fourbes , mais ce
font défauts attachez à la Perſonne
, & non à l'Employ. En effet
, ſi ces défauts venoient de
l'Employ , tous les Commis ſeroient
auſſi fourbes les uns que
les autres , ce qu'il feroit tres- injuſte
d'avancer. Il auroit eſté à
ſouhaiter que l'on euſt fait 'quelque
diſtinction dans la Piece , de
Decembre 1682. M
266 MERCURE
ceux qui font des exactions , &
de ceux qui ne prennent que ce
qui leur eſt deub par leurs Traitez.
Celuy qui paſſe les volontez
du Prince , doit eſtre en horreur
; & celuy qui en demeure
aux termes qu'on luy preſcrit,
ne sçauroit eſtre blâme, puiſqu'il
ne lève qu'un droit que l'Egliſe
défend publiquement qu'on ne
fraude. Si de pareils droits ont
eſté toûjours eſtimez juſtes , ils
le font beaucoup davantage ſous
le Regne d'un Monarque , qui
ne les leve que pour la gloire &
l'agrandiſſement de ſon Etat. Cetre
Comedie ſe ſoûtient par quantité
de Portraits , dont il y en a
beaucoup de fort bien touchez ,
& tres- naturels. Elle eſt le coup
d'eſſay de Monfieur Robe , qui a
l'avantage de voir tout Paris
*
courir en foule aux Repreſentations
GALANT.
267
11
:
tions que l'on en donne. 4
En vous parlant dela mort de
Monfieur de Rhodez , j'ay mis ,
Madame la Comteffe de Dorcé,
au lieu de Dorce.
Jene parlay point dans ma derniere
Lettre de ceux qui ont expliqué
les Enigmes du mois d'Otobre.
La premiere eſtoit la Grénade.
Ceux qui en ont trouvé le veritable
ſens,font Meſſieurs l'Abbé
deJon , du Païs d'Augé ; Le
Chenvetier , de la Ruë des deux
Portes , Pinchon , de Roüen ;
M. D. B. àl'Anagramme, Jebrille
à midy, de laRuë Villedot; Louvart
, de Roye en Picardie ; Tamiriſte,
de la Ruëdela Ceriſayes
Baliſfonfa,de la Ruë S. Bon; Colinus
Tartel , Diſciple de Monſieur
Rouffel ; L'Amant inconnu
de l'aimable Maubert ; Le ſage
Mij
268 MERCURE
Favory de l'Epouſe triomphante;
L'Intime du Galant François de
la Cour de Stutgard ; Les Oreſte
& Pylade modernes ; L'heureux
Amy de Mécenas ; Le Coridon
Parifien ; Le commode Epoux
fans ombrage: L'Endormy tranquille
ſur la vertu de ſa Femme ;
Les Amans ſans employ ; Le Medecin
Amant de la belle Manon,
de Xaintes ; Narciffe Laudreau,
de la Ruë du Foüarre ; L'Amant
hors de ſaiſon , de la Ruë du
Four , du Quartier S. Eustache;
& les Acteurs de la Comédie de
Solpet , ou Medecin dérobé. En
Vers , Meffieurs Girault , de Paris
; Rault,de Roüen;De la Tronche
, de Roüen ; Droüart de Roconval
, de la Porte S. Antoine;
L'Albaniſte de Roüen;&l'Abbé
de la Croix , Chapelain Royal de
Blois , G. ou l'Indiferent , de la
rue
GALAN T. 269
ruë de Richelieu ; & l'Ennemy
d'amour , à l'Anagramme , l'Héroïne
m'y entraîne , Le demy Flamand
, d'Ypre ; Polymene ; & les
Chevaliers de l'Ordre de Lieſſe,
de Lîle en Flandre ; Meſdemoifelles
de Beaulieu , de la Ruë
Sainte Genevieve ; Vernier; de
la ruë Quinquempoix ; Madelon
Proüais ; Duché , du Quartier
S. Nicolas des Champs; Du Lory,
à l'Anagramme, Libre d'amour , de
la ruë du Bac ; De Bruxelles , de
la ruë de la Lenterre ; Mantes ,de
la ruë Jean de Lépine ; La ſpirituelle
Catin , âgée de quinze ans;
Les Driades de Noiſy le Sec;
Les Stérilitez triennales ; Les Féconditez
fatigantes ; La belle
Manen de Poix , proche les Andelis
; La Belle à l'Anagramme,
La Riche affable , de Beauvais ;
La Blonde à l'Anagramme , Hé
Miij
270
MERCURE
roine cache d'attraits mortels , de
la ruë Trouſſe-vache ; La Belle à
l'Anagramme , Je n'aime rien bors
le mérite , de la ruë de la Licorne,
( ces deux derniers en Vers ; ) la
Beauté Affriquaiine , du Quay de
la Meſſagerie ; & la ſpirituelle E.
de la Riviere , de la rue des Carmes.
b
Ceux qui ont trouvé le vray
Mot de la ſeconde , font Monfieur
de Vallaunay , Sous-Brigadier
dans les Chevaux - Legers,
( en Vers ) Le beau Seigneur de
Pontoiſe ; Le Réclus de Rouen :
L'Habitant en eſprit , du Pré S.
Gervais : Le Manan de la Belle
Etoile, de la ruë S. Antoine : &
le Berger à l'Anagramme , Honoré
&chery de tous, de Villenaux , (les
quatre premiers en Vers. ) La
Brunette à l'Anagramme H. M.
eft àſa Cour , de la ruë S.Denys !
&
GALAN T.
271
& la future Procureuſe d'auprés
Bernay , ( toutes deux en Vers.)
Ceux qui ont trouvé le fensde
toutes les deux , font Meſſieurs
Afton Ogden: Tircis àl'Anagrame
, Siecle d'amour : L'heureux
Amant de Mefle, ou Pré S. Gervais
: & C. Hutuge d'Orleans ,
demeurant à Metz. En Vers. Gygés
, du Havre : Alcidor , de la
meſme Ville : De Saints , de
Roüen : & Diéréville , du Pontleveſque
: Meſdemoiſelles Dorothée
de Réville , de Montreüil
en Normandie : De Chaſtillon
en Bazois : Le Roy , de la Vielle
ruë du Temple : DeChauvigny :
De Biffon , & de Sens , de la rue
des Foſſez,FauxbourgS.Germain:
Sylvie du Havre : La Muſette à
l'Anagramme , L'Esprit delié &
hafté : Diane de la Foreſt d'Acléon
: La Bergere à l'Anagram
M iiij
272 MERCURE
me,Ylero : La Bergere de la Court
neuve ; & la Belle Nourriture du
Havre, ( cette derniere en Vers .)
Je vous envoye deux Enigmes
nouvelles. La premiere eſt de
Monfieur Diéréville du Pontleveſque.
4
ENIGME.
Detoutes les Saiſons que l'on
Commejeneſers qu'en Hyver,
Dans les autres l'on me mepriſe,
Ilfaut qu'ilvienne un vent de
bife
Pourme remettre dans mes droits.
Je me chauffe par toutfans brûler
: demonbois ,
Je nevais point chez la Canaille.
Ie ſuis d'une diforme taille ;
Mais qu'importe, tel queje suis,
Jeparle d'amouràcent Belles,
Ie
'GALANT.
273
Je leur fais de plaifans recits,
Et je voy que les plus cruelles
Ne peuvent pas me rebuter.
Quelquefois je les fais chanter ;
Et pour en dire davantage ,
Soit que je touche , ou non , leurs
coeurs ,
Dans nôtre innocent badinage ,
J'en ay toûjours quelquesfaveurs.
AUTRE
T
ENIGME.
Oute mon inclination
Ne me porte que
Terre;
vers la
Je Suis pour ce sujet toûjours en
action ,
Mais on me fait toûjours la
guerre , 1.
On a pour me guéter des Gens entretenus.
F'aypour m'en garantirdes chemins
inconnus ,
Oùje me conduisfans lumiere;
M V
274 MERCURE
Mais encor que je souffre une fåcheuse
nuit ,
Ces Traîtres fans faire de bruit,
Me Surprennent souvent au fort de
ma Carriere ,
Et par un déplorable fort ,
Mefont enfin ſouffrir une honteuse
mort.
Si quelque choſeme peutplaire,
Apres unfi crueldeštin ,
C'est que quand onfait un festin,
Aumilieu de la bonne chere;
BienSouvent on parle demoy,
Etjesuis des Buveurs , & la regle
la loy.
Vous n'aurez point d'Airs notez
de moy ce Mois- cy.Je vous en
envoye de Violon à la place. Ils
font faits par un illuſtre Allemad,
nommé Jean-Paul Keſthoff, Muficien
de la Chambre de Monſieur
l'Electeur de Saxe. Son merite
A
GALAN Τ . 275
rite en ce qui regarde ſa Profeffion
, l'ayant fait ſouhaiter dans
pluſieurs Cours , il a paffé icy en
revenant de Londres , & il a eu
l'honneur de joüer du Violon de
vant le Roy , & devant toute la
Cour. Sa Majeſté a même donné
le nom de la Guerre à un de ſes
Airs, qu'Elle luy a fait repeterplu+
fieurs fois. Comme il a receu des
marques de la liberalité du Roy ,
c'eſt une preuve que ſes Airs ont
plû à ce grand Monarque. Il avoit
deffein de repaſſer en Italie, mais
ayant reçu des ordres de Son Alteffe
Electorale de Saxe,il eſt obligé
de retourner aupres d'Elle .
Meffire Charles de Rouſſe ,Mar.
quis d'Allembon , Baron d'Hermelinghen,
Seigneur du Queſnoy, S.
Quentin,& autres Lieux,Lieutenant
generaldes Armées du Roy,
& Conneftable Hereditaire au
Comté
276 MERCURE
Comté de Guieſne , eſt mort icy
depuis quelques jours.Il s'étoit diſtingué
dans toutes les occafions
d'honneur,& avoit épousé Dame
Geneviefve Denicey, morte il y a
déja quelques années.De ceMa-
*riage ſont ſortis Meſſire Michel de
Rouffé, Marquis d'Allembon , qui
aépouséDame.... de Fabert,Meffire
Philippes de Rouffé, qui apres
avoir eſté longtemps Capitaine
dans le Regimét du Roy, s'eſt marié
à la Cour de Pologne,où il fait
unetres bellefigure,& Mademoiſelle
d'Allembon. M'le Marquis
d'Allembon qui eſt l'aîné , a infiniment
du merite avec beaucoup
de ſervices, & ſoûtient l'éclat de
ſa naiſſance d'une maniere tresavantageuſe.
Cette Maiſon eft illuſtre
, & alliée de fort prés à cellesde
Courtenay ; de Choiſeul,de
Buffy- Lamet , de Buffi-Rabutin,
de
GALAN Τ. 277
de Monchy , de Mailly , de Cré-
Of quy , de Genlis , de Beuvron , de
Quelus , & autres .
20
Le Chapitre de l'Egliſe de Pael
ris , a perdu deux de fes Chanoines
; l'un eſt Meſſire Henry du
Hamel , Docteur de la Maiſon &
Societé de Sorbonne , ancien
Chefcier & Curé de S. Mederic;
& l'autre , Meffire Loüis de Braguelonne,
mort à l'âge de 76.ans .
Meſſire Antoine Rofſignol, Seigneur
de Juviſy,Maiſtre ordinaite
en la Chambre des Comptes
de Paris , eſt mort auſſi dans le
meſme temps. Il avoit beaucoup
d'eſprit , & de Lettres, & s'eſtoit
rendu fameux par la facilité qu'il
avoit à déchifrer les Chifres les
plus cachez . Il eſtoit âgé de 93 .
ans.
Le Sieur Blageart imprime un
Livre nouveau , qu'il doit debiter
au
278 MERCURE
7
au commencement de Février.
Si l'on en croit les Connoiffeurs
les plus delicats , c'eſt une Copie
qui égale les beautez d'un tresexcellent
Original. Ce Livre a
pour titre, Les Dialoguesdes Morts.
Ils font faits à l'imitation de ceux
de Lucien, dont vous aimez tant
les Ouvrages,& contiennent des
Satyres generales ſur tous lesdéfauts
des Hommes. Rien n'eſt ny
plus finement, ny plus agreablement
tourné. Tout ce qui peut
contenter l'eſprit, s' y trouve.Chaque
Dialogue finit par une Morale
, dont ceux qui voudront en
profiter , pourront ſe faire une
tres-utile application. Les Matieres
y font traitées avec beaucoup
d'enjoüement , & il eſt impoſſible
qu'elles ennuyent , puis
que leur diverſité y mefle un
grand charme.
Je
GALANT. 279
Je referve pour le Mois prochain
, ce qui s'eſt paſſé à Montpellier,
la mort du Prince Robert ,
& pluſieurs autres Articles ; du
nombre deſquels ſera celuy des
Intendans de Province nommez
par Sa Majesté , & du Secret de
faire de la Pourpre, perdu depuis
tant de Siecles , & recouvré par
Meffieurs Collinet St dela Reirie,
&Jouffet S' des Bordes. Cette
Pourpre eſt auſſi belle que celle
des Anciens , & fe favonne fans
perdre de ſa couleur , & fans que
rien la puiſſe effacer . On en a déja
fait des experiences. Ce grand
établiſſement ne ſe peut faire qu'à
Verſailles . Les eaux ſeules de ce
Lieu eſtant propres pour le faire
réüſſir . Je ſuis Madame, &c .
VILLE
AParis ce
٦ 31.Decembre 182.
BIBLIO
AN
*
"
こ
On trouvera chezle S THOMAS
AMAULRY le Livre ſuivant,
&au Mercure deJanvier 1683 .
on vous donnera un grand Catalogue
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Es Conferances de Luçon ,
fur les Matieres les plus importantes
pour l'Inſtruction des
Curez & des Confeſſeurs , indouze,
Tome troifiéme, 50.fols.
Les deux premiers Tomes ſe
trouveront dans la meſme Boutique.
HEQUE
LYON
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Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teftamenti tabulis attribuit anno 1693 .
807156
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LEDAUPHIN,
D どEMBRE 1682 .
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A LYON,
Chez THOMAS AMAULRY ,
ruë Merciere, au Mercure Galant.
M. DC. LXXXII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
TABLE DES MATIERES
contenuës dans ce Volume .
Description deda
Galerie , du
Sallon, & du grand Apartement
de Versailles , &de tout
ce qui s'y paſſe les jours du Jeu, I
Epistre à Madame la Presidente de
Pommereüil ,
Retour de M. du Quesne àla Cour,
58
49
Le Tableau de la verité, Discours,
73
Mort de M. l'Evesque de Toulon,
117
Mort de Madame la Marquise de
l'Isle-Marivault 120
M. Mongin eft recen Profeffeur en
Droit de la Facultéde Paris, 120
Histoire , 122
Méteore apparu en Catalogne, 136
aij
TABLE .
3
Chastillon sur Seine ,
Semur ,
Sonnet ,
Madrigal,..
138
153
169
171
Mort de Madame de Montmartre,
172
Mort de Monsieur de Gomont ,
173
Mort de M. de Larche,
Mort de M. Coignet ,
175
175
Monfieur de Boiſſiſe obtient l'agrément
de la Charge de President
de la Seconde des Enquestes ,
28175
Monsieur le President de la Prouftiere
monte à la Grand Chambre
en qualité de Confeiller Clerc,
9176
Monsieur Croiset est receu Prefident
de la Cinquiéme des Enquestes
, 177
Feste Galante du Jardinier de Clevanton
3 . 178
Magni
TABLE.
Magnificence de la Flote de Portugal
, 199
Le Bucheron , le Loup , & le Chaffeur,
Fable , 200
Nouvelle invention de quatre fortes
de Cercles de la Sphere , it
Conversions , 217
Tout ce qui s'est passé dans le Voyage
de Madame la Dauphine à
Paris , touchant l'accompliſſement
des Voeux que cette Princeffe
avoit fait. 219
Autre Voyage de la mesme Princeſſe
à Paris, 228
Académie d'Arles , 230
Limoux , 249
Univerſité de Caën , 259
Livre de Medecine de Monfieur de
Lorme , 261
M. de la Rapiniere , 264
Mort de Monsieur de Rhodez, 267
Noms de ceux qui ont expliqué la
premiere Enigme , 267
a iij
TABLE
Noms de ceux qui ont expliqué la
feconde , 270
Noms de ceux qui ont trouvé le
fens de toutes deux , 271
Enigme , 272
Autre Enigme , 273
Mort de M. le Marquis d'Allembon
, 274
Mort de Meſſieurs du Hamel & de
deBragelonne ,
Mort deM. Rossignol ,
Fin de la Table.
A
275
275
EX
EXTRAIT D V PRIVILEGE
du Roy .
PA Ar Grace & Privilege du Roy, donné
Saint Germain en Laye le 31. Decemb re
1677. Signé Par le Roy en ſon Conſeil , Jun-
QUIERES. Il eſt permis à J. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , defaire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
eſpacede fix années , à compter du jour que
chacun deſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auſſi defenſes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
leditLivre ſans le conſentementde l'Expoſant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
ſervant à l'ornement dudit livre , meſme d'en
vendre ſeparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout àpeine de fix mille livres d'amende
, & confiſcation des Exemplaires contrefaits
, ainſi queplus au long il eſt porté auditPrivilege.
Regiſtré furle Livrede la Communauté le
5.Janvier1678.
Signé E. CouTEROT , Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé & tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
1. Decembre 1682.
Avis pour placer les Figure.
TE Meteore doit regarder la
page 136.
Le Feu doit regarder la page
149.
La Figure de Muſique doit regarder
la page 274. 7
2
MERCU
MERCURE
GALANT.
•
LYON E
BIBLI
DECEMBRE 1681700
Es plusbelles cho-,
ſes ne ſont pas toujours
les plus faciles
à peindre. Les
grandeur & l'éclat
de la matiere ébloüiffent quelquefois
5 & quand elelle donne
trop à exprimer, on craint de fuccomber
fous l'accablement , &
d'affoiblir les beautez qu'on cherche
à mettre au jour, tant les plus
Decembre 1682 . A
I
2 MERCURE
vives couleurs ſemblent avoir
peu de force pour faire un Portrait
qui ait de la reſſemblance.
Telle eſt la bonté que fait paroître
le Roy depuis fon retour de
Fontainebleau , en permettant
l'entrée de fon grandApartement
de Verſailles , le Lundy , le Mercredy
,& le Jeudy de chaque ſemaine
, pour y joüer à toutes fortes
de Jeux , depuis fix heures du
foir juſqu'à dix. Quoy qu'une
tellebonté ſoit fort extraordinaire
, il eſt impoſſible que ceux qui
n'en ſçavent pas toutes les cir
conſtances , s'en faſſent aucune
idée qui approche ſeulement de
ce que ce Prince fait d'incroya
ble par là en faveur de la Cour,
de la France , & des Etrangers ;
mais vous ne vous en étonnerez
pas,Madame, ſi vous faites reflexion
qu'eſtant grand en toutes
chofes,
A
GALANT.
HUD
3
T
chofes , il l'eſt juſque dans les
moindres, & en tire des effets qui
égalent tout ce qu'on peut concevoir
de plus élevé . Comme il
faut par tout de l'ordre , puiſqu'il
y en a dans tout ce que fait Sa
Majesté , je commenceray par
une deſcription des Apartemens
deſtinez pour le Jeu , & pour les
autres Plaiſirs des trois foirées de
chaque ſemaine , dont j'ay entrepris
de parler. J'y feray voir
enfuite le Roy au milieu de l'élite
de ſa Cour , & dans cet état
vous trouverez ce Prince adorablé
par ſes bontez & par fes manieres.
Apres cela on verra un
Tableau des avantages que produiſent
ces mêmes bontez à
te la Cour ,& de la ſageffe merveilleuſe
qui paroiſt dans tout ce
que ce Monarque imagine de
nouveau ;& la peinture genera,
2
3
atou-
A ij
4 MERCURE
ledetoutes ces chofes finira par
des reflexions , qui faiſant connoître
qu'on ne peut jamais affez
admirer le Roy , feront voir en
meſme temps qu'il eſt impoſſible
d'ébaucher ſeulement un foible
Tableau de ſes moindres actions ,
tant elles renferment de chofes
diferentes , qu'il ſemble que la
Prudence elle-même ait pris foin
de luy dicter .
100.
Les Lieux qui ſont ornez pour
les Divertiſſemens que ce grand
Monarque donne trois fois la ſemaine
, commencent par le bout
de laGalerie de Verſailles , qui
n'eſt pas encor découvert , parce
que la Peinture , & les ornemens
qui la doivent accompagner,
ne font pas achevez.Vingtfix
Luſtres de criſtal , & feize
Chandeliers d'argent portez par
des Guéridons dorez , éclairent
cer
j
GALANT.
A
2
cet endroit. On y voit un Billard
accompagné de vingt - quatre
Formes de Velours vert à Franges
d'or. On paſſe en ſuite dans
le bout de la Galerie qui eſt découvert
, parce qu'il eſt achevé.
Ce qui s'en voit fait affez juger
"quel fera ce merveilleux Ouvrage
, où Monfieur le Brun peint
dans la Voûte l'Hiſtoire du Roy.
Il a repreſenté dans le morceau
découvert , la Hollande éperduë,
qui oppoſe en vain ſes Digues,
ſes Fleuves , ſes Remparts , & fes
Rivieres, à la rapidité de ce Conquérant
, que rien ne peut arrêter.
Il paroît dans un Char conduit
par Minerve,& accompagné
de la Gloire. Mars & la Victoire
le ſuivent , & la Terreur & la
Renommeemarchent devant luy .
Je ne décriray icy ny la beauté
de la Peinture , ny la force de la
mioq
A iij
21:00
ΠΟΙ
6 MERCURE
correction du Deſſein , ny la verité
des expreffions . La Plume ne
ſçauroit donner cet air majeftueux
& intrépide que ce grand
Peintre a fçeu conferver dans
l'action du Roy , ny reprefenter
avec affez de force la frayeur de
la Hollande , & la terreur des
Peuples vaincus & renverſez au
premier choc. Des Termes &
des Trophées peints, ſoûtiennent
la Voûte. D'autres Trophées en
relief,& dorez , font ſur la
niche , qui eft dorée auſſi-bien
que la Frife & l'Architrave. Les
Chapiteaux & les Bazes font de
Bronze doré ,& tous les Pilaftres
font d'un Marbre choiſi , auffis
bien que le reſte de l'Architecture.
DesGlaces font de fauffes Feneſtres
vis - à- vis des veritables,
& multiplient.unmillion de fois
cetteGalerie ,, qquuii paroift n'avoir
Corpoint
GALANT.
7
point de fin , quoy qu'il n'y ait
qu'un bout qu'on en voye. Huit
Brancards d'argent portant des
Girandoles , font entre quatre
Quaiſſes d'Orangers d'argent ,
portez ſur des Bazes de meſme
metal , & garniffent l'entre deux
des Fenestres ; & huit Vazes
d'argent accompagnent lesBrancards
qui font aux coſtez des
Portes, Quatre Torcheses dorées
2 portent dans les angles de grands
Chandeliers d'argent. Huit Girandoles
d'argent ſont ſur des
Guéridons dorez,poſez au milieu
des Feneſtres de glace .Aux deux
bouts pendent deux Luftres d'ar-
- gent à huit branches. Les Tabourets
font de Velours vert, entouré
d'une Bande de Brocard
d'or,avec une Frange de même .
Le Sallon qui fuit la Galerie,
eſt de Marbre enrichy de Tro
A iiij
8 MERCURE
phées en relief doré. Le Roya
cheval , grand comme le naturel,
eft en relief fur laCheminée. Ses
Ennemis vaincus ſont renverſez
ſous les pieds de ſon Cheval ; &
la Victoire , la Valeur , & la Rexnommée,
l'accompagnent . Dans
a la fermeture de la Cheminée , on
voit l'Histoire , qui eſt toute entiere
appliquée à décrire tant de
grands évenemens. Huit grands
2 Brancards d'argent , portent des
Chandeliers de deux pieds.Deux
Vaſes de meſme hauteur, accompagnent
chaque Brancard , &
garniſſent les entre- deux des Fe-
-neſtres & des Portes. On voit
dans les Angles des Vafes d'argent
poſez ſur quatre Guéridons,
Lor & azur. Un grand Chandelier
d'argent à huit branches , pend
au milieu de ce Sallon; & au deffous
il y a un Foyer d'argent de
-
deux
GALANT.
9
:
deux pieds de haut , fur trois &
demy de diametre.
De ce Sallon on entre dans la
Chambre du Trône, dont la Tapiſſferie
eſt d'un Velours cramoiſy,
enrichy d'un gros Galon d'or.
La Table, les Guéridons, la Garniture
de Cheminée,& le Luſtre,
font d'argent. Au fonds de la
Chambre s'éleve une Eſtrade
couverte d'un Tapis de Perſe à
fonds d'or, d'une richeſſe,&d'un
travail particulier. Un Thrône
d'argent de huit pied de haut, eſt
au milieu , Quatre Enfans portant
des Corbeilles de Fleurs, foûtiennent
les Siege & le Doffier , qui
fontigarny de Velours cramoify.
avecuneiCampaneid or en relief.
Surle hauodu Ceintre que forme
le Doffier , Apollon eft en pied,
ayant une Couronne de Laurier
fur la tefte, & tenant ſa Lyre. La
2
eb A v
MERCUARE
Juſtice & la Force font affifes fur
les deux Tournans. Le Daiz est
demême la Tapiſſerie. Aux deux
coſtez du Trône , ſur l'Estrade,
deux Scabellons d'argent portent
des Carreaux auſſi de Velours.
Aux deux Angles ſont poſéesdes
Torcheres de huit piedsde haut.
Quatre Girandoles portées par
des Guéridons d'argent de fix
pieds de haut , parent les quatro
coins de la Chambre. Un David
du Dominiquain , eſt à la droite
du Trône. On voit à la gauche
une Thomiris qui trempe la teſte
de Cyrus dans le ſang. Elle eſt
peinte par Rubens , & de dixfept
pieds quatre pouces de hauteur,
fur cinq pieds trois pouces
de large Dans les coſtez on a
mis quatre grands Tableaux du
Guide , des Travaux d'Hercule ,
haues de huit pieds , fur fix pieds
de
GALANT. II
de large. Apollon eſt dans le milieu
du Platfond, entouré des Saifons
& des Mois. Quatre Tableaux
cintrez par le haut , ac
compagnent le Rond. On y voit
des Rois qui ont aiméles Sciences
& fait fleurir les beaux Arts . Des
Feſtons peints & en relief dorez ,
ornent les Bordures, les Angles,&
la Frife. Sur les deux Portes font
deux Tableaux de Vendeik;
l'un repreſente le Prince Palatin
& fon Frere ; & l'autre une Vierge
, un David , & une Magdelaine.
Ils font hauts de quatre
pieds , fur quatre pieds huit pouces.
C'est dans cette Chambre
que le Roy donne audience aux
Ambaſladeurs. Elle est destinée
pour la Muſique & pour la Dance
, dans les trois jours que l'on
joue ; & ces jours-la font nommez
FoursdApartement.
alist
છે cmmonish Bid on Apres
1
12 MERCURE
11 Apres la Chambre du Trône
on voit celle de Mercure, où est
le Lit. Ce Dieu paroiſt au haut
du Platfonddans un Char traîné
par des Cogs. La Vigilance , le
Soin, l'Adreſſe , la Science , l'Ins
duſtrice , & la Muſique , le ſuis
vent , ou de précedent. Quatre
grands Tableaux accompagnent
ce milieu , & repréſentent des
Princes qui ont vaincu leurs Ennemis
par adreſſe , & qui par leur
induſtrie ont mérité une gloire
immortelle. Des Caducées liez
avec des Fleurs, forment des Fe
ſtons qui entourent des Bas reliefs
en rond , rehauſſez d'or , où
font dépeintes les Actions de
Mercure , & foûtenus, par les
Vertus qui l'ont fait réverer . La
Friſe eſt auſſidorée , & ornée de
Feſtons. La Tapiſſerie eſt pareille
à celle de la Chambre du
Trône. Le Lit de meſime Etofe,,
GALANT
13
&de meſme parure, eſt entouré
d'une grande Campane d'or en
relief,& doublé d'or plein. Qua--
tre Pommes blanches,& couleur
de feu, garnies de grandes Aigretes
blanches , ſont au deſſus
des Piliers . Les Fauteüils,les Tabourets
, les Portieres, & lesParavents
, ſont comme la Tapiſſerie.
Une Afſomption& un S. Se
bastien d'Annibal Carache , de
trois pieds cinq pouces , fur trois
pouces , parent le fonds de l'Al
cove. Au coſté droit pend une
Muſique du Dominiquain, & au
gauche une Vierge du Titien,
de quatre pieds neufs pouces, fur
quatre pieds dix pouces . Une:
Deſcente de Croix fur la Cheminée,
& vis- à- vis une Céne du
mesme Maistre , de cinq pieds
deux pouces , fur cinq pieds
cing pouces , montrent juſqu'où
1
peute
14
MERCURE
peut aller l'effet des Couleurs &
dela Lumiere , quand elles font
bien entenduäs. Sur les Portes
on voit deux Portraits du Ven
deik, de trois pieds fix pouces,
fur trois pieds . Une Balustrade
d'argent , de deux pieds & demy
dehaut , fur laquelle poſenthuit
Chandeliers de mefine matiere,
&hauts de deux pieds chacun,
entourent l'Eſtrade , qui eſt de
marqueterie . Deux Scabelons
d'argent portent dans les Angles.
deux Caſſoletes de cinq pieds.
Quatre Baffins d'argent de trois
pieds de haut , avec des Baffins
de trois pieds deux pouces de
diametre, portent aux coſtez de
la Cheminée , & à l'opolite , des
Vazes de deux pieds & demy.
Deux Chénets d'argent, de quatre
pieds de haut,parent le Foyer
La Corniche de la Cheminée est
२००५ enrichie
GALANI.
5
enrichie de Vazes & de Caffo
letesde meſme matiere. Un tresgrand
Luftre d'argent à fixbranches,
portant chacunetroisBougies,
pend aumilieu dela Chambre.
Encre les Fenestres au deffus
d'une grande Table , on voit
un Miroir de neuf pieds dehaut.
L'Abondance & la Magnificence
,ſoutiennent dans les coſtez
un Manteau Royal qui fait la
Bordute. Sur le Fronton font poſées
deux Renommées qui portent
les Armes du Roy , & en
publient la grandeur Deux Amours
foûtiennent la Couronne ,
La Table eſt garnie d'une gran
de Corbeille, &de quatre Chandelier,
deux grands, &deux petics.
Aux deux coſtez ſont des
Girandoles à ſept branches, portées
par des Guéridons , poſez
fur des Brancards ; de tour d'ar
gent ,
16 MERCURE
• gent,& à ſept pieds de haut.
Vne Table pentagonne , une
quarrée ,&une en triangle , font
dans le long de la Chambre , &
fervent pour le Jeu du Roy , de
la Reyne ,& de toute la Maifon
Royale ; mais quoy que ces Ta
bles foient marquées pour eux,
ils ont la bonté de femeler avec
tous ceux qui jouent dans les
Chambres ſuivantessé su
Apres la Chambre de Mercure,
on trouve celle de Mars,
choiſie pour l'Affemblée des
Joueurs. Ce Dieu des Batailles
eſt dans le milieu du Platfonds,
environne d'Armes que l'on
prend ſoin de luy préparer. La
Gloire & Bellone, font peintés
dans les deux Tableaux des.co
ſtez . Quatre Bas reliefs ronds ,.
&deux en ovale , font aux cô
tezede ces trois Tableaux ,
font
GALANT.
17
F
:
font voir des Heros marchant a
laGuerre. Les Bordures, les Angles
, & la Friſe , ſont enrichis
de Trophés d'Armes en relief
doré. Six Portraits du Titien
•ſont ſur les quatre Portes ,& fur
deux Cabinets de marqueterie
-d'une délicateſſe merveilleuſe.
Six Groupes de Figures d'argent,
quatre Statuës , & quatre Buires
demeſime métal , hauts d'un pied
&demy , ornent les deux Cabinets,
Deux Cuvetes d'argent en
ovale , de quatre pieds de haut,
fur fix de large , portent desVa.
ſes de deux pieds , & quatre
Sceaux de meſme hauteur les accompagnent.
Quatre grands Buires
de fix pieds de haut , font
aux Angles , & deux grands Luftres
, le tout d'argent , pendent
aux deux bouts de la Chambre .
Deux grands Miroirs , avec des.
Bordu
18 MERCURE
។
Bordures d'argent à cartouche ,
font au deſſus de deux Tables,
fur leſquelles poſent deux grandes
Gorbeilles , quatte grands
Chandeliers , & quatre petits auffi
d'argent , ainſi que les Tables.
Des Girandoles portées par quatre
Guéridons de meſme richef
ſe , accompagnent ces deuxTables
,& parent les entre-deux
des Feneſtres. Des Chenets &
des Vazes d'argent ornent la
Cheminée , au deſſus de laquelle
on voit un Tableau de Paul Véroneſe
, repreſentant la Sainte
Famille. Il eſt haut de huit pieds
quatorze pouces , fur fix pieds
-onze pouces. Au coſté droit eſt
un grand Tableau , où le meſme
Paul Véroneſe a peint Nôtre Seigneur
avec les Pelerins d'Emaüs ,
haut de neuf pieds , fur treize
pieds neufi pouces. De l'autre
coſté
GALANT. 19
,
ל
ti
coſté on voit la Famille de Darius
aux pieds d'Alexandre. Се
Tableau eſt de Monfieur le Brun .
Sa Majesté , dont le difcernement
eſt ſi juſte en toutes chofes
, l'ayant choiſy pour l'oppofer
àceluy de Paul Véronefe, je croy
que ce choix fait auffi fon éloge,
ſans qu'il foit beſoin que j'en
diſe davantage. Un Trou-Madame
de marqueterie , posé ſur
une Table de Velours vert , entouré
de Pentes de Velours cramoiſy
à Frange d'or , eſt au milieu
de la Chambre. Une Table
quarrée , quatre en triangle , &
fix pans, font autour. Toutes ces
Tables font couvertes de Velours
vert , galonné d'or , & garnies
de Flambeaux d'argent à
tous leurs Angles , poſez fur de
petits Guéridons . On joue fur
rtces Tables à pluſieurs fortes de
e jeux
20 MERCURE
jeux de Cartes , ainſi qu'à dìvers
jeux de hazard. La Baffete
&le Hoca en font bannis , la prudence
du Roy l'ayant ainſi jugé
à propos pour le bien de ſes Sujets.
On voit encor dans lamefme
Chambre des Tables pour
-pluſieurs autres Jeux nouvelle-
1ment inventez, & quiſelon toutes
les apparences , n'ont point
dequoy engager les Joueurs à ſe
-fervird'une adreffe qui n'eſt pas
- permife pour gagner.
10
De cettegrande Salleon pafſe
dans celle de Diane. Cette
Déeſſe eſt peinte au milieu du
Platfons . Le Sommeil,& les Son-
-ges agreables font à ſes coftez;
-& les Nymphes qui l'accompagnent
, préparent des Filets pour
la Peſche & pour la Chaffe.Quatre
Tableaux cintrez repréſentent
dans les coſtez dela Voûte
les
GALANT 21
e
-
1 ſte à
:
lesPrinces qui ont le mieux réufſy
dans la Navigation , ou qui
ſe ſont le plus adonnez à la Chafſe.
Des ornemens convenables
enrichiffent les Bordures, les Angles
, la Friſe , & les Bas- reliefs
qui font fur les Portes de Marbre.
Le ſujet du Tableau de la
Cheminée eft Iphigénie , que
Diane enleve lors qu'elle est pre-q
eſtre ſacrifice ;;& vis-à-vis
le Peintre a repréſenté cette
Déeſſe, qui oubliant ſa fierté , &
la réſolution qu'elle avoit priſe
de n'aimer jamais , vvient trouver
Endimion. Quarre grands Luf
1 tres d'argent , & quatre Chandeliers
de meſme matiere , & de
deux pieds de haur poſez fur des
Guéridons dorez de fix pieds ,
font aux Anglesd'un Billard convert
d'un grand Tapis trainant à
S
e
;
r
terre,de Velours cramoiſy,garny
pol
d'une
4
22 MERCURE
d'une Frange d'or au bas. Quatre
Formes du meſme Velours
galonné d'or , posées ſur deux
Eſtrades couvertes de Tapis de
Perſe rehauffez d'or & d'argent,
ſervent aux Dames quand elles
veulent s'affoir pour regarder
joüer au Billard. Quatre Quaif
ſes d'Orangers d'argent , de trois
pieds de haut , & de deux de
diametre , poſées ſur des Bazes
de meſime matiere , hautes d'un
pied , & quatre Girandoles d'argent
portées par des Guéridons
dorez , font aux coſtez des For
mes. Une grande Caffolete,quatre
grands Vazes ,& quatre plus
petits, parent le Bord de la Cheminée
; & deux Chenets d'argent
de deux pieds de haut, font
au Foyer.
La Salle de Vénus fuit celle
deDiane. On la voit dans le milieu
GALANT. 2
S
e
S
lieu du Platfonds, couronnée par
les Graces. Vulcain luy apporte
- des Armes , que cette Déeffe luy
a fait forger. Quatre Tableaux
= quarrez accompagnent ce mi-
$ lieu , & repréfentent des Héros
que l'Amour a portez aux grandes
Actions . Deux Bas- reliefs de
Lapis,rehauffez d'or, des Feftons
colorez en relief, ſur les Portes,
dansles Angles duPlatfonds,aux
Bordures , & dans la Friſe , enri
chiffent le Sujet , & fervent à
montrer combien la beauté a
de pouvoir fur les plus grands
Goeurs. Cette Salle eſtd'un tresbeau
Marbre . Dans une Niche
entre deux grandes Portes , eft
le Roy en relief, veſtu à la Romaine
. Cette Statue eſt de feu
M. Varin. Deux Luftres d'argent
ependent ſur deux Foyers de deux
ipieds de haut, fur trois de diamen
S
T
SE
e
10
tre.
24.
MERCURE
tre. Huit Girandoles de Criſtal,
portez par des Gueridons dorez,
éclairent les quatre coins de la
Salle. Les Portieres & les Tabourets
font de Velours vert galonné
d'or. Cette Salle eſtant deſtinée
pour la Collation , on voit
tout autour pluſieurs Tables ſur
leſquelles elle eſt dreſſée . Ces
Tables font couvertes de Flambeaux
d'argent , & de Corbeilles
de filigrane , rondes , longues &
quarrées . Les Fruits crus, les Citrons
, les Oranges, les Paſtes , &
les Confitures ſeches de toutes
fortes , accompagnez de Fleurs,
les rempliffent en Pyramides.
Comme toute cette Collation n'est
ſervie que pour eftre entierement
diffipée , elle demeure expoſée .
pendant les quatre heures que
durent les Divertiſſemens , &
chacun choiſit & prend foymeſme,
GALANT.M
23:
meſme , ce qui est le plus de fon
gout.is
On entre enfuite dans un Sal->
lon où ſontdreſſez les Bufets . Des
Bas-reliefs repreſentant l'Abondance
, font au deſſus dela Porte
de Marbre. La Friſe eſt enrichie
de Feſtons convenables à ce fü- s
jet. La Tapiflerie, les Portieres,
& les Tabourets , font de la mê
me richeſſe que dans la Salle de i
Venus . A la droite de la grande
Porte eſt un Tableau d'une hauteur
mediocre , où le Carache a
peint Enée qui porte fon Pere
Enchiſe. Ileſt de cinq pieds, fur
trois pieds neufpouces . A la gair - 5
che,unTableau de pareille grandeur
, fait par le Guide , repré
ſente une Fuite en Egypte . Un
S, Pierre, & un S. Paul , de quatre
pieds de haut , fur trois pieds
de large , font aux coſtez des
Decembre 1682 . B
26 MERCURE
Portes de cette Salle , & du Ca.
binet des Raretez qui donne
dans ce Lieu. On voit à la droite
un Portrait du Roy , de neuf
pieds de haut , fur ſept pieds 1
neuf pouces , peint à cheval ,
grand comme le naturel ; & visa-
vis , il ya un David pres de
Betſabée , peint par Paul Véroneſe.
Huit buſtes de Porphyre ,
pofez fur des Scabelons de meſme
matiere, font aux coſtez des Por
tes , & de la Feneſtre Pluſieurs
Guéridons , or & azur , qui por--
tent des Girandoles , éclairent ce
Salon , auffi - bien qu'un Luftre
d'argent qui pend au milieu. Troisgrands
Bufets font aux trois cô
tez du meſme Sallon. Celuy du
milieu , au deſſous duquel on voit
une grande Coquille d'argent ,
eſt pour les Boiffons chaudes,
C comme
C
GALANT.
27 :
2
S
1
5,
e
comme Caffé , Chocolat,&c. Les
deux autres Bufets ſont pour les
Liqueurs, les Sorbets , & les Eaux
de pluſieurs fortes de Fruits. On
donne de tres - excellent Vin à.
ceux qui en ſouhaitent , & chacun
s'empreſſe à ſervir ceux qui
entrent dans ce Lieu; ce qui ſe
fait avec beaucoup d'ordre & de
propreté. Si j'avois voulu entrer
dans le détail des Ouvrages qui
rempliffent ces neuf Pieces , il
auroit falu pluſieurs Volumes. Il
n'y a point de morceau d'Argenterie
qui ne ſoit hiſtorie. Des
Chandeliers reprefentent lesdouze
Mois de l'Année. On a fait les
Saiſons ſur d'autres ; & les Travaux
d'Hercule en compoſent
une autre douzaine. Il en eſt de
meſme du reſte de l'Argenterie.
Tout a eſté fait aux Gobelins , &
Bij
28 MERCURE
executé ſur les Deſſeins de Monfieur
le Brun. C'eſt malgré luy
que je marque cette circonſtance;
mais il manqueroit quelque
choſe à cette Relation , ſi je n'en
inſtruiſois pas le Public. Il eſt à
propos de citer les grands Hommes
du Siecle , pour acquerir un
peu de creance dans la Poſterité;
car le Roy eſtant auffi grand dans
tout ce qu'il fait , que dans ſes
Conqueſtes , l'avenir aura autant
de peine à croire ſes Feſtes que ſes
merveilleuſes Actions.Les peintu
res des Romans , où les Autheurs
ſe ſont donnez l'eſſor ſelon toute
l'étenduë de l'imagination ,& qui
dans leurs deſcriptions de Palais
onteſté au delà du poſſible &du
vray- ſemblable , ne nous ont jamais
fait voir tant de belles choſes
enſemble , que celles dont je
viens de vous parler.
Toutes
?
GALAN T.
29
Toutes chofes eſtant ainſi diſpoſées,
chacun ſe preſente à l'heure
marquée pour eſtre reçeu dans
ces fuperbes Apartemens. Si l'on
en examine la magnificence , ſi
l'on fait reflexion ſur les plaiſirs
qu'on y trouve , & fur l'avantage
d'y voir aisément le Roy , & d'en
eſtre vû , on croira que la confufion
doit eſtre fort grande pour y
entrer. Cependant Sa Majefté
qui veut donner du plaiſir à fa
Cour , ne veut pas qu'elle l'achete
par l'embarras de la foule, toûjours
preſque inévitable dans les
grandes Feſtes. La volonté de ce
Prince eſtant connuë, il n'eſt plus
beſoin d'avoir quantité de Gardes
comme autre fois , & aucun
ne ſe preſente qu'il n'ait fçeu auparavant
que l'entrée luy eſt permife.
Monfieur le Duc d'Aumont,
Premier Gentilhomme de
B iij
30
IMERCURE
la Chambre en année , qui ſçait
les intentions du Roy, les fait obſerver
avec un grand ordre. Ainfi
tout ce que la France a de plus
confiderable , ſe peut rencontrer
enſemble , ſans rien ſouffrir des
incommoditez qui accompagnent
ordinairement les nombreuſes
Aſſemblées , fur tout lors qu'elles
"ſe font à la Cour ; ce qui n'a point
encor d'exemple. Tous ceux qui
ont le bonheur d'entrer dans ces
magnifiques Lieux , s'atachent à
meſure qu'ils entrent, aux plaifirs
qui les touchent davantage. Les
uns choififfent un Jeu , & les autres
s'arreſtent à un autre. D'autres
ne veulent que regarder
joüer , & d'autres que ſe promener,
pour admirer l'Aſſemblée, &
la richeſſe de ces grands Apartemens.
Quoy qu'ils ſoient remplis
de monde , on n'y voit perſonne
qui
GALANT. 31
t
1
S
I
S
es
S
ا
!S
S
es
コー
コ
ef
qui ne foit d'un rang diftingué,
tant Hommes que Femmes ; &
quoy que l'Affemblée ſoit toû
jours tres-grande , la foule qu'on
y remarque eftant fans confus
fion, n'y cauſe aucune incommodité.
La liberté de parler y eſt
entiere,& l'on s'entretient les uns
les autres ſelon qu'on ſe plaiſt à la
conversation. Cependant le refpect
danslequel chacun ſe tient,
fait que perſonne ne hauffant
trop la voix,le bruit qu'on entend
n'eſt point incommode. LeRoy, la
Reyne,&toute la Maiſon Roya-
.le, deſcendent de leur grandeur,
pour joüer avec pluſieurs de
l'Aſſemblée qui n'ont jamais eu
un pareil honneur. C'eſticy où
lesbontez & les manieresdu Roy
doivent paroître toutes engageantes.
Ce Prince va tantoſt à
un Jeu , tantoſt à un autre. Il ne
is
e
i B iiij
32 MERCURE
veut ny qu'on ſe leve , ny qu'on
interrompe le Jeu,quand il appro.
che.Sa prefence conſole ceux qui
perdent ; & ceux qui gagnent,
ont tant de plaiſir en le voyant,
qu'ils oublient meſme leur gain,
pour donner toutes leurs penſées
à la gloire qu'ils reçoivent. On
diroit d'un Particulier chez qui
l'on feroit , qu'il fait les honneurs
de chez luy en galant Homme.
Auſſi peut-ondire du Roy , qu'il
fait en grand Monarque les honneurs
de la France, & qu'il mon
tre aux Etrangers la magnificencede
fa Cour en Souverain , qui
ne le cede à aucun autre en galanterie
, non plus qu'en prudence
& en valeur. Il ſemble que
lors que le Roy honore ſes Sujets
d'une familiarité où tous les
grands Hommes n'ont pû parvenir
, il en falle autant des Roys,
4
en
GALANT.
33
en s'élevant encor au deſſus
d'eux ; que quand il ſe commu
nique avec une grandeur aiſée,
il ſoit deſcendu du Trône , ſans
que l'éclat qui environne ce Trône
ſe ſoit éloigné de ſa Perſonnes
& qu'il s'établiſſe encor fur tous
les coeurs , un empire plus puifſant
que celuy qu'il a déja. Ce
Monarque cherchant ainſi à ſe,
dérober aux avantages que luy
donne fa Couronne , eft & plus
Grand, & plus Roy,& plus Conquérant
, qu'à la teſte de ſes Armées.
La terreur dont il eſt toûjours
accompagné lors qu'il paroît
dans ſes Camps , ne permet
pas de le regarder , meſme pour
l'admirer ; mais dans l'état où je
viens de le dépeindre, quoy qu'il
paroiffe toûjoursRey , ſon front
defarmé de la fierté des Roys , &
qui ne laiſſe voir qu'une douce
B V
34
MERCURE
,
majeſté, invite à le regarder avec
plus de hardieſſe. C'eſt en jettant
ſes regards fur ce grand
Monarque avec une entiere fatisfaction
, qu'on lit ſes bontez juf
ques au fond de fon ame. Si fes
Ennemis le voyoient dans les
momens qui le rendent adorable ,
qu'ils l'aimeroient & qu'ils le
craindroient tout- enſemble , puis
qu'un Prince qui peut gagner
tous les coeurs , eſt plus à craindre
que les plus fiers Souverains
qui font agir le fer & le feu pour
ſe rendre redoutables ! Il ne faut
que l'ambition pour chercher à
s'élever ; mais il faut eſtre parfaitement
honneſte Homme , &
avoir l'ame bien faite , pour vouloir
bien quelquefois ſe défaire
de ſa grandeur en faveur de ceux
qui ne doivent nous regarder
qu'en tremblant. Mais je me
trompe.
GALANT . 35
trompe. Plus,on veut s'abaiffer,
plus on s'éleve ; & l'éclat qu'on
veut cacher , brille par plus de
manieres diférentes. On le connoît
, lors que le Roy fait l'honneur
aux Joüeurs de prendre
party parmy eux , & qu'on eft
obligé de jetter ſes regards én
pluſieurs endroits pour le démêler
dans la foule. Tout ce qui
attache les yeux fait alors reconnoiſtre
ſa grandeur. On voir fa
magnificence dans la richeſſe
des Apartemens , fa bonté dans
da maniere dont il veut luy- mef
me eſtre mêlé parmy ceux qui
compoſent l'Affemblée . Enfin
moins on le trouve , & plus on le
remarque dans tout ce qu'on voit,
itout ne fervant qu'à le faire paroître
, grand , bon , & digne de
-commander . Les Etrangers qui
- l'ont vû parmy fes Sujets avec
cette
36 MERCURE
cette familiariré toute charmante
, ont redoublé l'admiration
qu'ils avoient pour luy. Ils ne con
noiffoient que ſa Grandeur, mais
ils connoiffent par là le fonds de
ſon Ame , qui n'eſt que bonté ;
&ils luy auroient élevé des Temples,
fi nous avions eſté au temps
de l'ancienne Rome. Jugez des
plaifirs dont joüit pendant quatre
heures dans des Lieux deſtinez
par un ſi grand Monarque
pour les Divertiſſemens de fa
Cour. Il y a plus ; & fi les vrais
plaiſirs font d'en changer , puis
qu'un plaiſir trop continué devientmoins
ſenſible, on en change
auffi ſouvent que l'ont veut.
Lors que l'on eſt las d'un Jeu,
l'on jouë à un autre . On entend
enfuite la Symphonie , ou l'on
voit dancer. On fait converfation;
on paſſe à la Chambre des
Liqueurs,
GALANT. 37
/
Liqueurs , ou à celle de la Collation
; & comme on ytrouve ent
abondance tout ce qui peut fatisfaire
le gouft , l'imagination
n'a qu'à chercher ce qui luy
plaiſt, les yeux à le regarder , &
la main à le prendre. Enfin l'on
peut dire que dans ces Lieux enchantez
on eſt au deſſus des fouhaits
, puis qu'on y peut facilement
voir un Monarque moins
grand par fa Naiſlance & par fes
Conqueſtes , que par ſes vertus.
Lamaniere dont on y eſt ſervy,
a des agrémens qu'onone ſcaue
roit concevoir. Perſonne ne s'em
barraſſe en ſervant', parce qu'il
n'y a que le nombre ſuffifant pour
ſervir. Laſtrop grande quantité
deGens incommode. Il faut ſeulement
qu'ils ayent de l'intelli
gence , & qu'ils foient bien inftruits.
On y voit ceux qui fer
vent,
38 MERCURE
vent ,fans qu'on s'imagine qu'ils
foientomis là pour ſervir , puis
qu'ils ont tous de Juſte-au- corps
bleus ; avec des Galons or & argent..
Ils font derriere toutes les
Tables des Joüeurs , & ont foin
de donner des Cartes , des Je
tons ,& les autres chofes dont on
peut avoir beſoin. Meſme felon
les jeux où l'on jouë , ils épard
gnent aux Joüeurs la peine de
compter , comme au Trou-Ma
dame , où ils calculent les points
qu'on fait , & les écrivent. Enfin
quoy qu'on puiſſe ſouhaiter des
choſes deſtinées pour les plaiſirs
dans ce grand nombre deChambres
, il ſuffit de marquer qu'on
les ſouhaite , pour les avoir auffi
toſt. 1 fembleamefme que cenk
qui fervent, devinent, puisqu'ils
les preſenteno dans le meſme in-
Aant. On en ſera aisément perfuadé,
GALANT. 39
ſuadé , quand on fçaura que ce
ſervice fe fait par l'ordre &-par
les foins de Monfieur Bontemps,
dont on connoît l'activité fans
égale pour ſervir , & faire fervir
le Roy. Comme la veuë , l'oüye,
le gouft , & meſme l'odorat par
les Fleurs naturelles qui font dans
les Quailles , font fatisfaits dans
ces magnifiques Lieux , on peut
dire que preſque tous les ſensay:
ont du plaifir ,& que l'ame étant
toune ravie , on ne peut que voir,
admirer , & ſe taire ; que le Sieele
d'or eſt bien repreſenté dans
ces Apartemens , & qu'ils donnent
une parfaite idée du Palais
de la Joye. On diloit autrefois en
exagerant, que les Jeux& les Ris
eſtoient à la Cour ; mais c'eſtoit
une maniere de parler en ces
temps- là , & ce n'est que d'aujourd'huy
qu'on les y trouve
effecti
40 MERCURE
effectivement. Auffi jamais n'avoit-
on eu ſoin de leur faire une
ſi éclatante Demeure, puis qu'on
ne voit dans tous les Lieux qui
leur font deſtinez, qu'un ébloüifſant
amas de Richeſſes & de
Lumieres , mille fois redoublées
en autant de Glaces , & formant
des Perſpectives plus brillantes
que le feu , & où il en,
tre mille choſes autant & plus
éclatantes. Joignez à cela l'éclat
que la Cour parée y ajoûte encore
, & le feu des Pierreries
dont la plupart des Habits
des Dames font garnis.
Il n'y a point de Prince ſur la
terre qui puifle donner de pareils
divertiſſemens à ſa Cour,
ny de Cour qui puſt remplir
tous les jeux ,& répondre par fa
magnificence à celle des Apartemens.
GALANT. 41
-
S
+
temens. Gependant celle de
France en rempliroit dix fois autant
, ce qui eft caufe que l'entrée
n'en eſt permiſe ( comme
je l'ay déja dit ) qu'à des Perſonnes
diftinguées .
Apres vous avoir fait voir les
manieres honneſtes qui attirent
tant de coeurs au Roy , & fon
air conquérant juſques dans les
Divertiſſemens , voyons le bien
qui reſulte d'une choſe qui eft
ſouvent condamnée , & qui ordinairement
produit de méchans
effets. La Cour eſt occupée pendant
trois foirs de chaque ſemaine;&
il eſt certain que fi pluſieurs
n'avoient point cette agreable
occupation , ils iroient pendant
ce temps- là chercher des
plaiſirs qui pourroient ou les ruiner
, ou faire tort à leur reputation.
42 • MERCURE
L
tion. La preſence du Roy fait
perdre aux Jureurs l'habitude dé
jurer , & aux Pipeurs celle de ſe
fervird'injuſtesmoyens pourgagner;&
il ſemble que Sa Majeſté
en s'abaiſſant , ne ſe ſoit dépoüillée
de ſa grandeur , que
pour obliger les Joüeurs à ſe dépoüiller
de leurs paffions. Quelque
emporté qu'on puiſſe eſtre,
on ſe modere dans ces Lieux de
plaifir , tant à cauſe du reſpect
qu'ony doit garder , que parce
qu'en perdant meſme , l'honneur
qu'on reçoit y tient lieu d'un fort
grand gain. Si le Jeu eſt une
Leſpece de combat , un pareil
Champ de Bataille , dans lequel
il n'eſt pas permis à tout le monde
d'entrer , rend toûjours la
défaite glorieuſe , & c'eſt un
avantage éclatant que pluſieurs
voudroient
GALAN T.
43
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९.
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110
rs
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voudroient acheter , quand ils
feroient affurez d'eſtre vaincus.
L'heure de finir le Jeu eſtant
marquée , c'eſt encor un autre
bien qui en réſulte pour les
Joüeurs. L'opiniâtreté qui fait
les grandes ruines , eſt arreſtée
par là , auſſi- bien que les deſefpoirs
cauſez par les pertes , qui
font que l'on s'oublie en perdant
, & qu'on s'emporte dans
les blafphemes. Ainſi l'on peut
dire que ce qui ſe paſſe chez le
Roy , n'eſt qu'un Jeu , & non
une Paffion , & que ce Jeune
peut rien avoir de condamnable
, puis qu'il n'occupe que par
divertiſſement , & qu'il a toujours
eſté permis de cette maniere.
De tous les Souverains
le Roy ſeul a imaginé un ſeûr
moyen de corriger les vices du
Jeu , en permettant à ſa Cour
de
44
MERCURE
de ſe divertir das ſon Palais;mais
comme il le fait avec une magnificence
ſurprenante , il montre
( comme je l'ay fait déja remarquer)
qu'il n'eſt pas moins grand
par ſes Feſtes que par ſes victoires.
En effet , dans le meſme
temps qu'il fait éclater ſa grandeur
par ſes richeſſes , il s'acqui-
-te de ce que tous les Roys font
obligez de faire pour l'honneur
de leurs Etats , & fait connoître
par là de combien la France
l'emporte en magnificence
fur toutes les autres Nations .
Ainfi par fon eſprit & par fa
prudence , il tire pluſieurs biens
diférens d'une choſe qui eft la
-ſource d'une infinité de maux,
lors que l'on s'oublie affez pour
en ufer mal. Ce Prince tout
magnifique , n'a pas voulu s'arreſter
aufeul Divertiſſement , il
en
GALANT. 45
is
0.
re
ar
en a fait une Feſte , mais une
Feſte avec de l'ordre , ce qu'on
n'a jamais vû ; mais une Feſte
où l'on n'eſt point incommodé
nd pour entrer ,
01
me
n
A
Di
11-
une Feſte où ſe ?
préſentent ſeulement ceux à
qui l'entrée en eſt permiſe , où
l'on n'eſt point preſſe , où l'on
n'eſt point étourdy du bruit ,
& d'où il eſt aisé de fortir avant
qu'elle ſoit finie ; & ce Cut qui eſt ſurprenant , c'eſt que
ce Divertiſſement , quoy que
grand & magnifique , ſe continuë
trois fois la ſemaine .
Quelques grands que puifſent
eſtre les autres Spectacles,
les Etrangers les eſtiment beaucoup
moins. Ils voyent le Roy
dans celuy- cy , & ils le voyent
facilement , & longtemps. Sa ut bonté les y charme , plus que
e
S
fa
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la
X,
ur
۴-
fa
६
i
il
n
46 MERCURE
ſa grandeur ne les ébloüiroit ,
s'il eſtoit ſur ſon Trône , ou à la
teſte de ſes plus formidables Armées.
Nous avions peu veu jufques
icy de Roys conquerans ſe
communiquer avec une bonté ſi
affable . Au contraire , on a toûjours
remarque que les Hommes
n'ont ſouhaité de parvenir
à la fupreme grandeur , que pour
affecter une fierté qui les rendit
inacceſſibles , comme ſi c'eſtoit,
la ſeule choſe qui fiſt connoître,
les Souverains ; & il ſemble que
la gloire qu'on reçoit en s'abaiffant,
& l'amour & l'admiration
que l'on s'attire par là , n'eſtoient
reſervées que pour le Roy. Combien
s'abuſent les Potentats , qui
ſe laiſſent à peine regarder en
face , s'ils croyent meriter quelque
choſe par cette fierté ? On
reſpecte
GALANTM
47
1
reſpecte la grandeur trop pleine
-de faſte , mais c'eſt ſans l'aimer.
- On la flate ; mais l'Histoire , mais
- la Poſterité , ne la flateront pas ; au
Elieu que cette meſme grandeur
faitvivre eternellement les Princes
qui ſe diſtinguent par leur
- bonté. Ceux qui feront les juſtes
refléxions que meritent les moindres
choſes qu'on voit faire au
Roy,demeurerontd'accord qu'el.
les le couvrent de tant de gloire,-
& qu'elles ſont ſi avantageuſes à
ſes Sujets qu'il eſt impoſible qu'on
les puiſſe bien dépeindre ; & que
ſi ce Prince furpaſſe tous les Héros
de l'Antiquité par un nombre
infiny d'éclatantes Actions , il en
fait que l'on peut nommer uniques,
puis qu'elles n'ont jamais eu
d'exemple , & que ceux qui les
a
τ
-
-
ſuivront , ne les pourront imiter.
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48 MERCURE
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(
EPISTRE
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L
1
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C
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Je vous envoye des Vers qui
font faits, il y a plus de trente
ans ; mais comme ils ont peu cour
ru , & qu'il eſt des Maiſtres, du
Meſtier dont les Ouvrages font
bons en tout temps, je n'ay pas
voulu vous priver du plaiſir de
voir cette ſpirituelle & galante
Epiſtre , quoy que faite pour une
Perſonne morte il y a tant d'années.
1
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GALANT.
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EPISTRE
A MADAME
LA PRESIDENTE
DE POMMEREUIL.
l'onde,
Four , fortant de
Adeux fois éclairéle Monde,
Depuis le jour que vos beauxyeux
N'éclairent plus dans ces beaux
lieux:
Et cependant , belle Silvie,
Vous le voyez , je suis en vie.
Je l'avouë , il est vray ,j'ay tort :
Cent fois je devrois estre mort .
Mais auffi depuis cette abſance
Je ne vis que de l'esperance
De revoir bientoſt dans ces lieux
Briller l'éclat de vos beaux yeux.
Decembre 1682 . C
50 MERCURE
Pour ces beaux Soleilsje foûpire
Plus ſouvent que je ne reſpire.
Ces beaux yeux , de leurs moindres
traits,
Bleffent de loin comme de prés .
De leur pure & brillante flame-
Ils n'éclairent plus dans mon ame:
De leur vive & brûlante ardeur
Toûjours ils m'embraſent le coeur.
Que maudit soit l'Homme Sauvage
Qui vous conſeilla ce voyage :
L'Homme , à la barbe de Judas;
L'Homme , aux oreilles de Midas.
Qui l'auroit cru, que Barberouſſe,
Cefameux Medecin d'eau douce,
Vousauroit ordonné la Mêr,
Des remedes leplus amêr?
Ahmaudit foit ce grand Satrape;
Ce petit suppost d'Esculape !
Mais trois & quatre fois maudit
Soit Babichon qui vous mordit.
Ony,vous l'aimiez plus que persone,
Vous
GALANT. 1.
Vous l'amiez plus que Babichonne.
Ah maudit foit le chien de Chien,
A qui vous fiſtes tant de bien!
Dansvôtreſein,Dieux quollegloire!
Aſſis ſur un Trône d'ivoire,
Vous luy féfiezmille faveurs ,
Vous luy difiez mille douceurs :
Pour luy seul toûjours careffantes
Pour luy ſeul toûjours complaisante.
Et cet ingrat, cet inhumain,
Ableßévoſtre belle main.
Ainsi cédant àfon courage,
Diomede écumant de rage,
- Dans les Campagnes d'Ilion,
Plus redoutable qu'un Lion,
Bleſſa de fa
14
lance acerée
4
こ
Labelle main de Cytherée.
Barberouffe en a bien jugé...
Oisy ,Babichon est enragé.
Quelle autre chose que la rage
Est capable d'un tel outrage ?
Mais Dieux ! l'excés de mon tour-
4
ment
Cij
52
MERCURE
Ma t'il troublé le jugement ?
Charme de vostre main charmante,
Dans fa paßion violente
Babichon la vouloit baiser.
Ilne pensoit pas la bleſfer.
Mais belas ! contre sa pensée,
En la baifant , il l'a bleßée. る
Ainsi,fortunt de fon balier
Jadis un affreux Sanglier,
La terreur defon voisinage,
Voyant couchéfur le rivage
L' Amant de la belle Cypris,
D'amourpourſes charmes épris,
En voulant baiſerſa main blanche,
Luy déchira toute la hanche.
Mais enfin dans les flots amêrs
De laplus terrible des Mers
Plus terrible que n'est l'Egée,
Par trois fois vous serez plongée.
Obien-heureux les Matclots
Qui vous plongeront dans ces flots!
Quel bonheur! ils yous verront nuë,
De mille apas divers pourveuë.
1
Quel
1
5+3
GALANT
Quel bonheur ! de vostre beau côrs
att, ils verront vos riches trésors.
Quand de mille beautez pourveuës
Pâris vit les Déeffes nues, 4
Pardon , Venus , il ne vit pas
Plus d'atraits divers , ny d'apas .
O Dieux , le ſpectacle admirable !
O des jours le plus souhaitable!
Lesflots les plus impétueux, 21 :2
Apas lents & refpectueux,
Viendront fur le bord du rivage
Rendre à vos beautez leur hom
mage.
93000 109
cho. On verra par vos doux regards
L'air s'éclaircir de toutes parts :
00
ers Et les fables les plusfteriles
Sous vos pas devenir fertiles
Et mille fleursnaitre en tous lieux
e. D'un seul rayon de vos beaux yeux.
Telle autrefois de l'onde amère
fots! Sortit la Reine de Cythère.
nue, Mais hélas ! je tremble de peur :
Ah je meurs ; je meurs defrayeur,
1
Quel Cij
54 MERCURE
Que le Dieu des Plaines liquides,
Au milieu des Nereides ,
{
Charmé de vos charmes nouveaux,
Et pour vous brûlant dans ſes eaux,
Ne vous traîne au fond de fon onde
Dans une caverne profonde...
Dans ces abysmes de la Mer
Vous paſſeriez mal voštre byvêr.
Mais dans cette pompe éclatante,.!
Pour vostre perſonne charmante,
Bienplus que tous les autres Dieux,
Je crains le Monarque des Cieux..
On en conte d'étranges choses.
Vous Sçavexfes Metamorphoses.
La Fille du Prince Agenor,
La belle Europe aux cheveux d'or,
Avecses aimables Compagnes ,
Cueilloit des Fleurs dans les Cam-
Хизразиея, ге
Aux bords de la Mêr que Sidon -
Rendit illustre parson nom.
Elle avoit l'air d'une Déesse
Et cette adorable Princeffes
Qui
GALANT.
۱
adi
Qui vit tous les coeursſous fes loix,
Eut plus de charmes dans ſa voix,
Et dansses yeux, &dans son geste,
Que Venus n'en a dansson ceste.
Jupiter qui du haut des Cieux
Voit tant de charmes précieux,
Soûpire aussi- toſt pour la Belle.
7.
Je
l,
Preſſé de fon amour nouvelle ,
La plus vive & cuisante ardeur
Qui jamais embraſa ſon coeur,
Quittant fa Foudre & Son Ton
X.
nerre,
07
A
口後
Auffi- toft il descent en Terre :
Et ſous la forme d'un Taureau :
Il brille au milieu d'un troupeau.
Son corps est blanc;sa teſte noire:
Ses dents , fes cornes font d'ivoire..
Ses yeuxfont & vifs & brillans,
Etfes regards étincelants.
Sa gorge est large : elle est pendante.
Sa queue est longue : elle est trainant
2182 .
A
56 MERCURE
1
ف
১
Apas lents & respectueuxsi .
D'un air noble & majestueux,
Il approche de la Princeffe.
Vers la Belle il tourne fans ceffe;
Tantoſt ſes regards amoureux ,
Tantoſtſesſoupirs langoureux :
Et defa langue entortillée
Luy léchant sa main potclée,
Avec un doux mugiffement
Il luy parle de fon tourment.
Comme un criminel qui ſapplie
Afes genoux il s'humilie ;
Et par mille amoureux foûpirs
Il luy parle de fes defirs. 21.03
Par ces careffes invitée ; allied !!
Par ces tendreſſes excitée ,
En leflatant de doux propos,
Europe se met ſur fon dos 202
D'un ſi noble fardeau fuperbe,
Le Taureau galope far I berbe
Surſon dos la jeune beauté
Brille d'une noble fierté.
Le Raviffeur , comblé de joye,
Dans
GALANT .: 1
57
E
:
Dans la Mer emportefa proye.
Preße defa nouvelle ardeur,
Qui toûjours embraſeſon coeur,
Ilfent les flots , & d'une traiteA
Ilpaſſe au rivage de Crète.
Elle eut beau prier &pleurer ;
BeauSupplier &Soûpirer;
-Le Taureauſe rit deſes larmes,
Il se moque defes alarmes.
Là, dans un antre plus affreux
Que n'est le Manoir tenebreux ,
De fa dent il romptſa ceinture :
Et poursuivantſon avanture ....
La Belle enfin paſſa le pas.
Et tant d'atraits&tant d'apas
Furentſous lapate puiſſante
D'une Beste à voix mugiſſante.
On dit que le Dieu dans ce lieu
Reprit sa figure de Dies
Pour joüir de ſa belle proye.
Qui le voudra croire , le croye.
Mais si vous croyezmes defirss
i
Si
18: MERCURE
Si vous en croyez messoupirs,
Vous reviendrez à la Bretesthe
Vous repofer fur t'herbe frofobe.
Vous quitterezvos bains amers
De la plus terrible des Mers :
Etfans effuyer tant d'alarmės,
Vous vous baignerez dans nos
larmes.
Revenezdonc,mais promptement,
Rendre àla Courson ornement.
Venezremplir , belle Silvie,
Tous les coeurs d'amour ou d'envie...
Revenez: rendez à Paris
Les Jeux , les Graces, & les Ris.
Rendez , adorable Silvie,
RendezàMénalque la vie.
Monfieur du Queſne aprés
avoir eſté long-temps ſur Mer,
& s'eſtre ſignalé devant Chio,
& devant Alger , a eu l'honneur
de ſaluër le Roy à Versailles. Ce
Monar
GALANT.
39
1205
sent,
t.
vie.
is.
aprés
Monarque l'a reçeu d'un air qui
marque combien il eſt content
de ſes ſervices. Il luy dit , qu'il
avoit fait une longue Campagne ,
mais qu'elle avoit esté heureuſe , &
Monfieur du Quefne fortit tout
charmé des manieres honneſtes
du Roy. A quels perils ne s'expoſeroit-
on pas, quand on fert un
ſi grand Prince ?
L'ouverture du Palais ſe fit au
Prefidial de la Fleche , le Joudy
19 du mois paſſe. Mr Thiot,Avocat
du Roy , y prononça un Difcours
qui fut admiré de tout le
monde. Vous n'en ferez pas furpriſe,
aprés les loüanges que vous
avez données à celuy qu'il prononça
il y a un an dans la même
occafion. Le premier que je vous
ay envoyé de luy , eſtoit ſur la
Mer,
Chio,
onneur
es. Ce
Monar
Nature. Ce dernier eſt un Tableau
72
MERCURE
bleau de la Verité. Il luy a donné
des couleurs ſi vives , qu'il
peut eſtre regardé comme un
Ouvrage parfait . Il porte ſa recommandation
par luy - meſme.
Ainſi je n'ay rien de plus à vous
en dire.
DA
DD
LE TABLEAU
GALANT
7:3
۱۰
e
12
i
LE TABLEAU
DE LA VERITE .
し
Diſcours prononcé par Monfieur
Thiot , Conſeiller & Avocat
du Roy au Préſidial de la Fleche,
àl'ouverture du Palais, le
-19 . Novembre 1682 .
MESSIEURS,
6. Comme la Verité doit triompher
dans le Palais , il me semble que
nous ne pouvons rien faire aujourd'huy
de plus convenable que fon
Tableau ; mais j'avoüë que dés les
premiers traits que j'en ay voulu
former, j'ay quitté le pinceau, dé-
AU Sesperant d'y reüffir. Et de oray,
Decembre 168 .
D
74
MERCURE
D
comment faire la peinture de la
Verité , qui est toute celeste , &
toute fpirituelle ? Comment donnerun
corps à un Estre tout divin , ou
chercher des couleurs pour rendre
viſible un objet qui ne se voit
pointfur la Terre? Comment peindreſon
air, fon port ,ſa taille , &
fes graces ? Comment representer
au naïfune beauté plus ébloüiffante
que celle du Soleil dans fon midy
? Comment traiter une matiere
ſi noble , ſi relevée , & fi fort au
deſſus de la conception du commun
des Hommes , que le Sauveur du
Monde ne daigna pas répondre à
ce Juge , qui eut la hardieſſe en
l'interrogeant de luy demander a te
que c'est que la Verité ? Pour en
former seulement un leger crayon,
il faudroit faire un précis de toute
la Nature , & en suite mettre au
Joan . 3
GALANT ...
75
e
it
jour ce que les plus pures Intelli
gences ont de connoissance, & mon
tant plus haut , aller jusqu'à la
Source de la Lumiere , & penetrer
juſque dans lefein de la Divinité.
Cependant , Messieurs , malgré la
foibleſſe de mes idées , il faut au
jourd'huy faire un effort , pour vous
donner fon Tableau. Je n'auray
pas besoin des ornemens de l'éloquence
, parce que la Verité n'est
Et jamais fi belle que dans fa fim
Aplicité ; & puis que je defire vous
et
476
هل
en
en
01,0
all
la montrer toute nuë , en vain jer
m'étudierois à vous faire icy ane
vaine montre de la beauté des pa
roles. Mais afin de n'expofer pas
àdes yeux profanes une ſi prétieu-
() ſe peinture , retirez vous , Efprits.
de mensonge , vous n'estes pas caattpables
de contempler le divin Portrait
de la Verité. Ignorans Par
tiſans de l'erreur , vous ne meri
0167 Dij
76
MERCURE
tez pas non plus d'approcher de ce
Sanctuaire où reſide la Verité ,&
il ne vous est pas facile de rompre
ce bandeau fatal qui vous couvre
les yeux , & qui vous empeſche
de la connoistre. Gens prévenus ,
Aveugles volontaires , qui faites
gloire de vos entestemens , retirezvous
aussi. Un feul regard de
la Verité vous pourroit confondre,
& vous n'en profiteriez pas. Verité
adorable , je ne profaneray point
vos Mysteres. Je ne les veux reveler
qu'à ceux qui font dignes de
les entendre ; & je ne leveray le
voile qui vous cache , que devant
ceux qui vous aiment , & qui par
leur amour meritent de vous connoistre
.
Démocrite a esté le Philofophe
du monde le plus déraisonnable ,
d'avoir mis la Verité dans le fonds
d'un Puits. S'il eust ouvert lesyeux
à
3
GALANT.
77
-
1
e
t
be
,
s
àla lumiere naturelle , il eust conna
que la Verité estoit digne d'un
plus noble ſejour , & qu'ily a deux
fortes de Veritez ; une Verité divine
, qui est comme un grand Soleil
; & une verité humaine , qui
en eſt comme le rayon. Cette Verité
divine , tantoſt s'appelle la Justice
de Dieu , comme disent les Interpretes
fur ces paroles du Prophete
, a Mifericordia & Veritas obviaverunt
fibi. Tantoſt elle est
priſepour Dieu mesme , parce que
Dieu est , comme luy - mesme l'a
dit , la premiere Verité , b Ego
ſum Via , Veritas & Vita . Dans
l'entendement divin , refide cette
premiere & eternelle Verité, eſſentielle
, indépendante de toutes chofes
,ſubſiſtante parsoy-mesme , immuable
& invariable. Dieu est
tout Verité , &fi fon incompre
a Pfal.84. 11. b Joan.14.6 .
Diij
78 MERCURE
henfible Effence fe pouvoit reprefenteren
un estre viſible , 'il auroit
pour corps la Lumiere, &pour ame,
La Verité. De fait , les Mages de
Perſe comparoient le Corps de leur
grand Dieu Orofmades à la Lumiere
, &Son Ame , à la Verité.
Les Veritez de la Terre , font des
rayons & des écoulemens de cette
Verité increée , laquelle comme un
Miroir ( c'est la pensée du grand
S. Augustin ) represente pluſieurs
Images; a Diminutæ funt Verirates
, difoitle Prophete. C'est ce
quifit inventer à Platon ce Monde
intelligible , qu'il oppoſoit au ſenfible
que nous habitons , logeant la
Veritédans lepremier, comme dans
unfejour inacceſſible àànêtrehumanité,
& l'opinion dans celuy- cy , où
elle estflotante parmy les doutes,&
les incertitudes qui nous empêchent
a Pfal. 11. 2 .
1
ordi
GALANT. 79
t
,
e
l.
es
te
41
YS
-ie
de
13-
la
15
016
نوم
nt
ordinairement de difcerner le vray
d'avec le faux , aussi bien que le
vice d'avec la vertu
0La Verité de l'entendement di
vin , est constante & inalterable ;
mais la Verité de l'entendement
humain , paroist quelquefois ſujette
au changement , & de la viennent
tant de diverfitez dans les opi
mons , parce que pluſieurs choses se
dérobent d'elles- mesmes , & par
nospassions à nos connoiſſances , &
font cachées à la foibleſſe de nos
entendemens . Comme la Verité divine
appartient à l'Entendement
divin, elle convient au Verbe Eternel
, qui eft , comme dit S. Jean de
Damas , la Lumiere & la splendeur
de l'entendement : Lux &
Splendor intellectus. En effet ,
Dieu qui eft la Lumiere , la Vie,
&la Verite , habite , felon Saint
Paul,dans une Lumiere inacceſſibles
Diiij
di
80 MERCURE
Mystere representé par les deux
Seraphins que vid Ifaïe , qui couvroient
de leurs Aîles la Face , &
Les Pieds du Seigneur ; & par l'ob-
Scurité de la Nuée,en laquelle Moi-
Se entra pour entendre la Veritéde
La Loy de Dieu. Anges du Ciel, fi
vous aviez un Pinceau à me don
ner,je tracerois icy quelques rayons
de cette Verité divine. Vous ayant
pour Guides , je me perdrois heureusement
avec vous dans ces Abi
mes impenetrables à mes idées.
Mais tout beau , mes defirs , vous
allez trop haut. Ah ! je ſouhaite.
rois feulement de pouvoir reprefenter
les tenebres , qui environnent
cette Verité Eternelle , a Pofuit
tenebras latibulum fuum. Ces te
webres feroient icy le plus riche coloris
de fon Tableau , & toutes
les lumieres de l'esprit humain ne
a Pfal. 17.12 .
Servi
GALAN Τ. 81
人
de
14
ferviroient que d'ombre pour en re-
• hauffer l'éclat . Cette nuée,& cette
obscurité qui environnent cette
Lumiere inacceſſible , paroiſtroient
icy mille fois plus brillantes , que
ne fut le Soleil' au moment de ſa
I creation , quand il raſſembla par
un genereux effort ſes plus pures &
plus vives lumieres , pour en remercier
cette Eternelle Verité , qui
* venoit de le produire & de le pouf-
↓ fer , pour ainſi dire , hors de foy
comme une petite étincelle pour
nous faire voir les Veritez de la
2. Terre. Mais , o hautes Intelligen-
۱۰ ces , vous vous voilez la Face de-
A
nt
l
vant cette Verite incomprehenſible.
it Vous eftes dans le respect , & dans
le filence. Comment oferois -je continuer
ce Discours, qui demanderoit
à un Ange une éternité de paroles,
& à vous , Meßieurs , une éternitépour
les comprendre ? Parlons de
es
ne
Dv
82 MERCURE
la Verité humaine. Elle temperera
les rayons éclatans de la Verité
Eternelle. Elle nous les rendra
plusSupportables , & s'accommode
ra mieux à la foibleſſe de nos conreptions.
Selon S. Jérôme , la Verité humaine
eſt de trois fortes. Il y a une
Verité de Vie , une verité de Justice,
& une Verité de Doctrine. La
Verité de vie , est celle felon laquelle
l'Homme ſe comporte bien
& devëment en ſoy- mesme , dont
il eft parlé en Efaye Chapitre 38 .
où Ezechias dit ces belies paroles:
Seigneur , je vous prie de vous
fouvenir que j'ay marché devant
vous dans la verité , & dans la
perfection de mon coeur. LaVerité
de Justice , est celle fuivant
laquelle l'Homme obferve en gardant
laJustice , la regularité de la
Loy. LaVerité de Doctrine , confifte
GALANT.
83
-. fiste dans le Discourspar lequel l'on
communique les belles connoiſſances
à un autre. A
.
K
Mais comme il y a trois fortes
de connoiſſances , außi felon le Do-
EteurAngelique , ily a trois autres
fortes de Veritez ; la verité des
connoiſſances infuses , la Veritédes
connoiſſances naturelles , & la veritédes
connoiſſances acquifes; parce
que l'on arrive à la connoiſſance
de la Verité en trois manieres,
en la recevant de Dieu , c'est la
8. Verité des connoiffances infuses ; en
la recevant de nous-mefme par la
reflexion , &par le raisonnement,
c'est la verité des connoiffances naturelles
; & en la recevant des
1.
لا
S
10
Ja
t
A
e
Hommes par le discours & par l'étude
, c'est la verité des connoiſſances
acquiſes.
Cette connoiſſance eſt ſubdivisée
en deux parties , parce qu'il y a
deux
84 MERCURE
deux manieres de connoître; la pre
miere , connoître une chose comme
elle est en elle- meſme; la Seconde,
connoître la chofe dans ses effets où
l'on trouvesa reſſemblance. Comme
celuy qui ne voit pas le Soleildans
Sasubstance , &dans fon eſſence,
le connoist par sa lumiere & par
Ses rayons , de mesme nous ne pouvons
pas connoistre icy bas la Verité
eſſentielle , selon qu'elle est en
elle-même.Cela n'appartient qu'aux
Bienheureux ; mais tout Homme
raisonnable la peut connoistre par
les rayons &par les lumieres qu'elle
répand , & à proportion de la
connoiſſance qu'il a des principes
communs de la Nature ; car toute
connoiſſance de la Verité humaine,
n'est qu'un écoulement &une émanation
de la Verité Eternelle , qui
eft immuable. Ces petites clartez
doivent toûjours faire hommage à
cette grande Sourcede Lumieres.
GALANT. M 83 :
Selon les Philosophes , la verité
est une convenance de la faculté
connoiſſante avec les objets connus,
c'est à dire , une conformité de l'entendement
avec la chose. Connoitre
cette conformite , c'est connoître
La Verité proprement priſe , & lors
que nonſeulement le discours convient
à l'espece qui est dans nôtre
entendement , mais encore lors que
cette espece s'accorde avec la cho-
Seide forte que la Verité se peut
justement appeller la mesure ou la
convenancede la chose avec l'en
tendement , & de l'entendement
avec la parole ; car autant que
les choses ont d'eſſence, autant elles
ont de verité , parce que comme
l'estre pris abſolument , est un , à
raiſon de l'indiviſibilité de fon ef-
Sence , qui le rend diferent de toute
autre chose , auſſi le mesme estre
conſideré comme relatif, & ayant
quelque
86 MERCURE
quelque rapport & quelque convenance
, s'appelle vray , s'il en a
avec l'entendement , & bon s'il en
a avec la volonté.
Dans la Theologie profane on
diſoit que la Verité estoit uneDéeffe,
qu'elle estoit la Fille de Saturne
,& laMere de la Vertu. On la
repreſentoit comme une belle &
grande Femme , d'une taille fort
avantageuse , & un peu au deſſus
de la grandeur ordinaire.Elle avoit
lamine haute , & le port maje-
Stueux, les yeux beaux & remplis
de feux, brillans comme des Aftres.
Elle estoit vestuë ſans artifice , &
éclatante de ſes propres lumieres.
Elle avoit une bouche admirable,
propreàprononcer des Oracles. On
voyoit en elle cette douceur charmante,
&cette modestie incomparable
qui est l'ame de la beauté. Elle
estoit Fille de Saturne le Dieu du
Temps,
GALANT. 87
Temps , parce que c'est le Temps
quimet au jour& qui découvre la
Verité. Les Anciens avoient mis au
haut du Temple de Saturne Pere
de la Verité, des Tritons qui embouchoient
leurs Trompetes , parce
que la Veritésefait enfin connoître
&publier par tout. Saturne Pere
de la Verité , estoitle Pere de Jupi
ter le plus puiſſant des Dieux. Aufſi
la Verité participe à ſa toute
puiſſance , estant certain qu'il n'est
rien de plus fort que la Verité.
Les Anciens couvroient leurs têtes
quand its adoroient & privient
leurs Dieux ; mais ils avoient la
teste nuë quand ils facrifioient à
Saturne Pere de la Verité , parce
que rien n'est cachéà la Verité ,&
que toutes choses luy font découvertes..
Mais laiſſons la Theologie profane&
fabuleuse ,& diſons avec
la
88 MERCURE
la veritable & Sacrée Theologie,
que la Verité est une Vertu Theologale,
parce qu'elle a Dieu pour
objet. Nous pourrions dire qu'elle
eft aussi en quelque façon une Vertu
intellectuelle , parce qu'elle est
le terme & la perfection de l'entendement
; & enfin qu'elle est une
vertu morale , parce qu'elle instruit
lavolonté , & qu'elle enſeigne aux
Hommes leur devoir. Certes , la Ju
ſtice a grand interest que la verité
regne dans tous les Actes publics
& particuliers ; ceseroit une efpece
de facrilege de vouloir cacher
ou déguiser. La Verité & la Juſtice
font Soeurs germaines. Elles
s'aiment uniquement , & ne peuvent
ſubſiſter l'une fans l'autre.
L'on donne à la verité pour ſes
Compagnes la Sageſſe & la Constance
, & c'est avec beaucoup de
de raison ; car à l'égard de lapremiere
GALANT. 89
1
.
l
t
miere , le Philosophe Chrétien a
- dit , que sçavoir difcerner les chofes
fauſſes , & connoistre les veritables
, estoitle premier degré de la
- Sageſſe ; & nous pouvons ajoûter
avec le Roy Prophete , qu'elle est
non seulementle premier pas qui
nous conduit à la sagesse , mais
qu'elle est la voye &le grand chemin
de la Souveraine Felicité , a
omnes viæ tuæ veritas. A l'égard
de la Constance , elle est misterieu-
5 Sement representée dans la Languefainte
, dans laquelle la Verite
est exprimée par le mot , Amer,
composé de la premiere & derniere
lettre de l'Alphabet , & de la lettre
du milieu , lesquelles jointes
& unies ensemble , font une figure
quarrée , & reſſemblent à un cube,
pour ſignifier l'uniformité & la
conſtance de la verité qui est toûjoursſurſon
cube , toûjours ſembla-
-
ゴ
ز
a
aPfal. 151 .
ble
90 MERCURE
ble àfoy , au commencement , au
milieu , &à la fin ; car la Verité ne
change jamais de forme. Elle a
toûjours un mesme port , le ton de
Sa voix est pareil , &fes maximes
ſemblables . Et en effet , la verité
des chofes naturelles n'est pas
immuable. La verité & la recti
tude des communs principes , n'at-
ellepas toûjours esté & ne ferat-
elle pas toûjours uniforme , &
également connuede toutes les Nationsde
la Terre ?
La Verité est le terme de l'entendement.
L'esprit se porte à sa
recherche , avec la mefme ardeur
que l'appetit vers le souverain
Bien. Le raisonnement n'a esté
donné à l'Homme, que pour la chercher,
& pour la connoistre. Lesfacultez
intellectuelles n'agissent que
pour la rencontrer. Les puiſſances
par lesquelles on infere , on distinque,
GALANT.
91
gue, & on juge, n'ont estéaccordées
Em à l'entendement quepour aller à la
Le découverte de la Verité. L'esprit de
de l'Homme , comme l'Eguille frotée
axi. d'Ayman, est toûjours dans l'inquievi.
tude & dans l'agitation , jusqu'à
pa ce qu'il ait trouvéſon pôle , c'est à
eith dire , jusqu'à ce qu'il ait rencontré
,
laverité, pour s'y arrester comme
fera dans le centre deson repos. La Ve
rité est l'aliment de l'esprit hu-
No main , il est affamé , il vole en un
moment d'un bout du monde à l'au-
Len. tre àſa recherche ; il n'est deſir plus
af naturel que celuy de connoiſtre la
dew Verité ; nous en naiſſons amoureux,
TAI & nôtre esprit ne peut goûter de
parfaite joye que dansſarecherche,
comme il ne -her- trouve de veritable reesfa
pos que danssa poſſeſſion.
gise Apres cela , Meſſieurs , si vous
nces voulez voir les avantages de la Vefim
rité , il ne faut pas un plus grand
১gue, argu
92 MERCURE
argument defa gloire que leMenfonge
mefme. Ce crime lâche &
detestable , ô Verité adorable , fait
dans tous les lieux de la Terre vôtre
panegyrique , n'ofant paroître
que ſous vos livrées. Par là, le
Perfide qu'il eſt ,ſe trahit luy même.
Il n'estpoint de Place publique
, ny de Lieu ſecret &particulier
, où le Malheureux , quand il
s'y trouve , ne publie inceſſamment
vostre gloive ; ce Monstre hideux
n'étant nullepart recevable, s'il ne
dérobe vos couleurs , & s'il ne paroiſt
couvert de la fimplicité de vos
Tous les déguisemens
& tous les artifices dont il fe fert,
montrent bien quelle estime nous
devons faire de vous , puis que pour
Se rendre agreable , it's efforce de
prendre vôtre air & d'imiter vôtre
contenance, & vos démarches.
ornemens.
La Verité a encor cette glorieu-
Se
GALANT.
93
fai
19CH
Lek.Se prerogative , qu'elle n'estpas,
commele Menfonge, de l'invention!
des Hommes. Elle a bien une plus
illustre origine. Celuy - cy est us
avorton de la pensée , qui ne ſubſiſte
que fur des vrayſemblances , &
Sur des apparences trompeuses ;
mais celle- là a fon fondement en
elle mesme , & a l'honneur d'avoir
defté formée de la mesme main qui
a produitle Ciel & la Terre ; car
la Verité est le pur Ouvrage des
mains de Dieu , Opera manuum
ejus veritas. La Verite a encor ce-
Pla de propre , qu'en quelques tenebres
qu'elle marche , elle s'avance
d'un pas libre &afſuré , &se fait
voir en ſon lustre au travers de tous
les ombrages du Menfonge...
nem
Lewx
ilm
nen
fert
2006
ott
jen
fe
a
On ne voit ordinairement dans
los Poëtes , que des Fictions ; dans
les Orateurs , que du fard; &dans
les Philofophes , que des tenebres;
* Pfal.110.7.
mais
94 MERCURE
mais la Poësie n'a point d'illuſions,
que la Verité ne défaſſe ; l'Eloquence
point d'enchantemens , que
La Verité ne détruiſe ; & la Philo-
Sophie point de nuages , que la Verité
ne diſſipe. Oüy , Meſſieurs , la
Verité toute nuë qu'elle est , triom-
Phe des armes de la Philofophie &
de l'Eloquence. Sa fimplicité confond
leur magnificence , leur subtilité
, & leur pompe , & sa naïveté
renverſe tous leurs artifices.
Sans chatouiller les oreilles, ellegagne
les coeurs; &fans estre éloquenterelle
perfuade les Peuples.
Außi la Verité a- t-elle toûjours
euë tant de force & de puif-
Sance , qu'elle n'a jamais pû estre
renversée par aucune machine , ny
par aucun artifice de l'esprit humain.
Si elle venoit à manquer
d'un Avocat & d'unDefenseur , ellese
defendroit toûjours bien d'elle
mesme.
GALANT.
25
Ons
Ve
mesme. Ellen'a pas seulement de la
El force pour elle , elle en a encore
94 pour les autres . Ceux qu'elle entreil
prend de proteger font invincibles .
Iln'y a rempars , ny bastions , qui
Les couvrent si bien , que le bouclier
dont elle les environne. a Scuto circumdabit
te veritas ejus. Plus elle
cob eft combatue ,plus elle est éclatantes :
fat plus elle a d'ennemis , plus elle
Fab remporte de victoires. Elle est.com-
20%
e
nar
ficel me la Palme , laquelle estant charghzee
&affaissée ,ſe releve glorieuder
Sement , & triomphe de lapesanteur
du fardeau dont on la veut
tak opprimer. Elle est enfin couronnée,
&l'on trouve dans la Verité l'infaillibilité
des choses. On y voit des
beautez veritables, & des clartez
hu. Surprenantes. مكل
quer
el
Saint Augustin dans l'Epiſtre 9.
à S.Jerôme , a écrit que la Verité
elle est incomparablement plus belle que
. 20 Pfal.90.5 .
cette
A
ف
967 MERCURE
A
3
cette belleHelene qui a tant fait de
bruitparsa beauté. Il estvray que
Dieu a donné aux Femmes la beauté
pour l'appanage de leur Sexe.Ila
voulu que ce rayon de Divinité, qui
fait en un moment tout ce qu'il veut
faire , & qui aussi bien que le Soleil
luit & échaufe en un mesme
instant, leur fit des Adorateurs fans
leur propre conſentement ; mais il
eft encor plus vray que la Veritéa
plus de beautez que toutes les Belles
de la Terre enſemble , que la beautéde
la verité est bien plusconquerante
, que c'est une beauté qui a
de nouveaux charmes plus on les
confidere , & que plus on la voit
plus on la trouvebelle&charmante.
Venez icy , Beautez les plus rares
de ce monde, malgré ce noble or
gueil qui vous fiedsi bien ,&avec
jequel vous regardez perement les
plus grandes Puiſſances foûmisesà
2.09.05
GALAN Τ. 97
16-
eut
Soans
sil
vos pieds . Rendez vos hommages à
Me La Verite. Avoüez que vos appar.
cedent à ſes charmes &àses attraits
, que sa puiſſance ſurpaſſe la
voſtre, & que l'empire qu'elle a fur
les eſpriss , est plus grand & plus
univerſel que celuy que vous exercez
sur les coeurs ; car la Verité est
toûjours victorieuse , toutes les Nations
de la Terre la reclament &
adorentſa puiſſance, a Veritas vincit
, Veritas manet in æternum,
Veritatem omnis terra invocat.
O Esprits qui avez le bonheur de
voir la Verité face àface , parleznous
des douceurs que vous avez
treffenties à ſa venë. Parleznous
deses charmes , si nous sommes capables
de vous entendre. Ab que de
grandeur, que de beauté ! Mais que
o de force , que de majesté , que de
ueles
TAvel
Ses
Les
WOS
A
vigueur dans la Verite !
a Efdras 2 .
Decembre 1682. E
98
MERCURE
Un autre grand avantage de la
Verité , est qu'il n'y a point de privilège
, ny de prescription contre
elle. Il n'y a endroit fur la Terre
où elle ne soit en estime. La Verité
est de tous les temps , & toûjours à
la mode. Elle est de tous les âges
du monde , & toûjours agreable.
Elle est exposée à qui veut la pof-
Seder. C'est un bien public ; tout le
monde peut l'acquerir , &perſonne
ne nous le peut ravir. Elle n'est
particuliere à qui que ce ſoit. La
Verité n'est non plus à qui l'a connuë
le premier , qu'à celuy qui l'a
connue aprés . Ceux qui nous ont
devancez n'en ont point esté les
maiſtres , mais les truchemens. Elle
est encore toute entiere,& la Posterité
la pourra recevoirfans aucune
diminution .
Mais belas ! Quoy que la Veri-
Port commune à tous les Hommes,
LYON
GALANT. 99
e
e pri
Terr
il faut avoüer qu'elle est trop précieuse,
&
trop delicate pour E DELA
fer poffeder parle comme des E
Hommes. Comme elle loge dansle
est un
Vern
Sein de Dieu, qui trône inat
jours
ceſſible , d'où on ne la peut tirer,
Les a
greab!!
émanation de cette Veritéſouvequ'elle
paroist icy bas comme une
La pu
raine , ily en a peu qui parviennent
àſa poffeßion . tout
perfona
Elle ni
Soit . L
in l'a con
ay qui l :
La Verité est un Soleil ſi ébloüiffant
, qu'on ne le peut voir fixement.
Les Patriarches n'ont vû ce
Soleil que dans son aurore. De
grands Genies , des Prodiges de
Science ont vû lever la
La Verite; mais ils n'ont point esté
frapezdeses rayons. Il s'est trouvé
Pole quelques Ames favorisées qui l'ont
veuë dans ſon midy , je veux dire
dans la Lumiere Eternelle , & dans
les ſplendeurs des Saints. D'autres
, comme Salomon , Tertullien,
Eij
nous
o
testé
le
Lumierede
mens
. Ell
ns
auch
se laVeri
esHommes
100 MERCURE
Origene , & plusieurs semblables ,
aprés l'avoir long- temps cherchée,
l'ont enfin aperceuë ; mais ils n'ont
vû ce Soleil que dans ſon couchant.
Il s'est incontinent éclipsé à leurs
yeux , & les a laiſſez dans les tenebres
de l'erreur. Il y a des Prophetes
, lesquels , comme s'ils euf-
Sent habitésur ces hautes Montagnes
, où l'on dit que le Soleil ne ſe
couche point , ont vû clairement la
Verité au travers des tenebres,fans
que fa lumiere ſe ſoit éteinte dans
L'obscurité de la nuit , comme dit le
Sage , Non extinguetur in nocte
lucerna ejus .
Pluſieurs Philosophes l'ont cherchée
ſans la trouver. Tant de diferentes
ſectes d'opinions ſi diverſes,
&fi opposées les unes aux autres,
&qu'ils ont ſoûtenues de part &
d'autre avec tant de vigueur , ſans
vouloir ceder la victoire à aucuns
d'eux,
GALANT. HIor
el,
三、
euri
tt.
Pro.
euf
nta
ne
d'eux , nous font connoiſtre qu'ils
n'ont pas rencontré la Verité. Il
femble que la Verité ait agy avec
eux comme le Protée de la Fable ;
• Omnia transformat ſe ſe in
miracula rerum ;
Qu'elle ait pris plaisir d'échaper à
tant de Philoſophes , qui l'ont tous
recherchée par leurs opinions diferentes
, & qu'elle ait voulu ſe caat
cher à eux , en faisant femblant de
Ass'y donner. Saint Augustin les condas
fideroit tous enſemble comme une
dit k
Armée d' Aveugles,qui ſe perçoient
1och les uns les autres de la pointe de
leurs argumens. Leurs Academies
cher reſſembloient à une Tour de Babel,
die ou regnoit la confusion.
verfe
Pluſieurs encor aujourd'huy s'arutrestant
aux vaines fantaisies de
art leur esprit chimerique,s'opiniâtrent
contre les veritez les plus claires
AMCN & les plus évidentes , rejettent les
E iij
d'eux,
a Virg. 4. Georg .
102 MERCURE
opinions les mieux reçenës & les
mieux établies , & trouvant toujours
de la vray ſemblance , paſſent
par deſſus tout , & s'égarent dans
la liberté de leurs jugemens , &
ainſi ne connoiffent jamais la Verité.
Ils fe perdent dans leurs vastes
penfées. Ils ne sçavent que ce qu'il
faudroit ignorer , & n'ignorent que
ce qu'il faudroit Sçavoir. Quoy
qu'ils ayent devant eux le droit
chemin ils s'en éloignent pour chercher
des routes écartées , & des
détours qui cauſent leurs égaremens
. Ils quittent le chemin battu ,
pour s'aller jetter dans des précipices
, & ne veulent pas ouvrir les
yeux à la lumiere , pour s'abandonner
aux tenebres d'un aveuglement
volontaire.
D'autres eſprits plus dociles,mais
foibles , tournent & tâtonnent à
l'entour des apparences, & s'y laif-
Sent
GALANT. 103
nt
Sent piper. Ils s'empestrent , pour
ainſi parler , & s'embaraſſent comme
des Vers à Soye ensevelis dans
leur coton , fans pouvoir developer
les chofes , ny parvenir à la connoiſſance
de la Verité; & quelquesuns
enfin , dont les yeux ont esté
Stefrappez de ſes lumieres د
comme
petits Papillons qui volent à l'en.
que tour d'un flambeau , s'y ébloüiſſent
(1) &s'y perdent . D'autres esprits ne
Tapeuvent découvrir la Verite. Ce
font ceux qui obeiffent à leurs paf
dll fions , & qui se font laiſſe corre
rompre la volonté ; car la volon-
11 té ne fuivant plus l'entendement
- comme fon guide , & au contraire
cette faculté intellectuelle estant
for entraînée par une puiſſance avengle
, l'un & l'autre tombent neceſſairement
dans des erreurs dénas
plorables.
Et de bonne foy , des veritez
Sent
1
E iiij
104 MERCURE
détachées des fens , peuvent- elles
avoir entrée dans ce violent tourbillon
de chofes toutes contraires,
dont leur coeur est sans cesse agité?
Peuvent elles faire impreſſion ſur
des esprits nourris de fauſſetez&
de chimeres ? Et peuvent- elles se
faire entendre, quand on confond le
droit avec la paſſion, le devoir avec
l'intereſt , & la bonne cause avec
lamauvaiſe ?
Les yeux de laplupart des Hommes
reſſemblent à ces Lunettes à
facettes, lesquelles d'une Pištole qui
ferafur une table , en representent
plus de cent. Ils regardent ainsi la
Verité au milieu de mille erreurs,
fans pouvoir la difcerner & la
connoistre. La Verité est un point
fixe & indiviſible , que des yeux
faſcinez par l'erreur ne peuvent
appercevoir. Le Sauveur duMoв-
de mettant de la bouë fur les yeux
de
GALANT . 105
=
ite
na
How
ttes
د
de cet Aveugle de l'Evangile pour
Y luy rendre la veuë a bien fait
voir que nos lumieres ne sont que
tenebres.
Il n'est rien ſi aisé à l'Homme
que de se tromper. L'omiſſion d'un
des principe,ou d'une circonstance eſſentielle
, mene à l'erreur. Celuy qui
prend l'exception pour la regle , ou
la regle pour l'exception , qui ne
voit que les effets fans confiderer
les causes , & qui ne penetre pas
vivement &profondement les conole
a Sequences des principes, tombe dans
l'erreur.Les choses ont diverſes quainfi
lite,z& l'ame diverſes inclinations.
yyew Les diverſes qualitez font qu'on
s'y méprend facilement , & les dipalm
verſes inclinations de l'ame , font
es your qu'on pleure , & qu'on rit quelque-
Denon fois d'une mesme chose.
Centes
Мов L'esprit croit naturellement , &
desyou la volonté aime naturellement ; de
Ev
106 MERCURE
Sorte que faute de vrays Objets , il
faut neceſſairement qu'ils s'attachent
aux faux. Joint que toutes
choses ont deux anses & deux vi-
Sages , & il n'y a point de raiſon
qui n'ait ſa qntraire.
La Verité & le Mensonge'entrent
dans l'ame par la mesme Porte
, y tiennent pareille place , & y
ont le mesme crédit . On prendfouwent
l'un pour l'autre. Cela ſe voit
en celuy qui reſve quelque chose de
fâcheux ; il fouffre autant que fi
La choſe estoit veritable ; car la Verité
est la réalité , & le Mensonge
L'apparence. La Verité est un point
immuable , & le Mensonge reffemble
aux atômes voltigeans d'Epicure.
La Verité n'a qu'un visage;
le Mensonge a cent mille figures
cachées ſous autant de masques ;
& pour cent mille mensonges, iln'y
a qu'une verité.
GALANT .
107
-
ion
1-
ΟΥ
Oth
5-
Il est vray que l'Homme eft fait
pour connoiſtre la Verité. Il l'aime,
& il la cherche ; mais s'il la voit,
ce n'est qu'en perspective & en
éloignement ; & aussi- toſt qu'il s'en
approche, il s'ébloüit , Se confond,&
en perd la poſſeſſion.
Son esprit s'est remply de nuages.
La Verité s'est cachée à luy
dans une nuit impenetrable. Il de-
Jik vientle joüet de ſes chimeres , &
de l'esclave deſes fauſſes opinions. De
tout ef ce qu'ila de lumiere & de
Vi . connoiſſance, il ne luy en reſte qu'un
ange defir impuiſſant de connoistre , qui
Dol fait son tourment ; & il ne conferve
l'usage de sa liberté, que pour
Epi s'égarer & pourse perdre.
Temfage;
D'où reſultent deux confequengures
ces ; la premiere qu'il n'y a que
ques tres - pen de Perſonnes qui voyent
les choses comme il faut , & qui en
jugent comme l'on doit ; la ſeconde,
que
1
108 MERCURE
que pour connoître la verité , il
faut avoir un esprit docile , penetrant
, fort raisonnable , dégagé de
paſſions , & un defir ardent de
connoître la Verité. Il faut avoir
desyeux accoûtumez à voir lafigure
de ce monde qui paſſe ; des yeux
qui ne se laiſſent point ébloüir à
l'éclat des grandeurs de la Terre
; des yeux à l'épreuve de ce
funeste enchantement , dont parle
le Sage , Fafcinatio nugacitatis ;
une ame qui nese laiſſe point entraîner
par le torrent du monde ;
une ame qui s'éleve au deſſus d'elle-
meſme , & qui malgré le corps
qui l'appefantit , remonte à fon
origine , paſſe au travers des chofes
creéesfans s'y arrester, & aille
Se perdre heureusement dans lefein
de fon Createur. En un mot, il faut
Se connoître ſoy-mesme , & l'humaine
condition , s'affranchir de la
tyran
GALANT. 109
1
ede
tyrannie des paßions , &segarantir
de la contagion du monde , & enfin
connoître Dieu, qui est luy mesmella
Verité,& luy dire comme cet Aveujor
gle de l'Evangile, Seigneur , faites
que je voye.
kd
S
de
eux
ir
C'est là le centre de toutes les
Veritez divines , naturelles , & mo-
Ter. rales, & mesme des Veritezde fait;
toutes les Veritez estant liées avec de t
parle la verité eſſentielle par un admitatis
rable enchaînement , dont les chaiten-
nons font infinis . Quelque part que
onde, l'on commence ,par quelque endroit
as del que l'on finiſſe , à quelque point
cors que l'on s'applique , on trouve dans
àJos la Verité effentielle une abondance
es cho de lumieres , par lesquelles ilſemalle
ble que Dieu s'abbaiſſe jusqu'à
Lefein
nous pour nous élever jusqu'à luy .
il faut Quand nous contemplons ce Principe
avec des yeux épurez les nuages
qui faisoient
Thu
ir de la
tyran
nos erreurs
, fe
diffipent;
MERCURE
difſſipent ; les voiles qui couvroient
la Verité , ſe levent inſenſiblement
, & enfin la Veritéſe montre
toute nue.
C'est ainsi qu'elle s'est fait voir
àces grands Genies quisefont rendus
fi recommandables , & quise
Sont immolez comme des Victimes à
La Verité. Les uns font allez la
chercher dans le Lycée , les autres
dans l'Academie & dans le Portique.
Leur esprit alteré n'y trouvant
pas dequoy se fatisfaire , ny
dequoy étancher pleinement leur
Soif, ils font allez ſe defalterer à
une Fontaine plus pure , & à la
fource même de la Verité. Ilſe trouve
encore aujourd'huy de ces Aigles
genereux , qui prenans leur effor
juſques dans le Ciel , vont enviſager
comme font les Anges , les
effets dans leurs causes , &les conclufions
dans leurs principes . Il ſe
trouve
GALAN T. III
trouve des Ames choisies,des Esprits
- du premier ordre , qui entrent tous
les jours comme Moïse dans ceTabernacle
de la Verité , & qui s'enfonçant
comme luy bien avant dans
ces tenebres qui la cachent , parviennent
jusqu'à la découvrir face
à face dans cet abime de lumiere,
où elle est presque inacceſſible .
La Verité s'est montrée toute
nue avec tous fes charmes à ces
beaux Esprits ; mais ellese cachera
toûjours aux opiniâtres , aux
foibles , & aux paſſionnéz . C'estoit
par la compaßion que le Philoſophe
Romain avoit de ces Gens là,
qu'il s'écrivit ; O plût à Dieu qu'on
- puſt aller ferme & de plein pied
en touteschofes, que l'on ne mar-
- chaſt plus à tâtons , & que la Verité
ſe viſt à viſage découvert, &
qu'elle ſe fiſt entendre.
Mais il n'est point besoin que
les
112 MERCURE
les choses parlent elles - mesmes , ny
qu'elles ayent une voix pourse faire
entendre , comme lesouhaitoit
Euripides. La Verité se fait toujours
connoître , quand elle trouve
des eſprits qui nefont point preoccupez
de leurs paſſions , ny prevenus
de leurpropresentiment.
Ilme femble Meßieurs , que je
l'entens , & qu'elle nous dit , Je
fuis dans le Ciel la Juſtice eſſen- \
tielle , & fur la Terre , un rayon
écoulé de ce divin Soleil qui
brille dans vos Loix , dans vos
Coûtumes , & dans vos Ordonnances.
Apprenez y donc , Juges
de la Terre , à me connoître
, ª Erudimini qui judicatis terram.
Sçachez que la Loy de
Dieu , au Chapitre 18. de l'Exode
, n'appelloit à la Judicature
que ceux qui s'eſtoient conſacrez
entierement à moy , In quibus fit
1.2.10. veri
GALANT. 113
1
as
ou
แบ
eoc
さり
we je
Ten
ayon
veritas . Si vous ne portez pas fur
la poitrine mon Image gravée
dans un Saphir, comme faifoient
autrefois les Juges , je veux toutefois
avoir un ſi libre accés dans
vos eſprits , & que mon amour
ſoit ſi vivement imprimé dans
vos coeurs , que de quelques endroits
que je vous fois preſentée,
vous me receviez à bras ouverts,
&me donniez l'empire qui m'eſt
deû dans vos Jugemens. Sacrifiez
à la Juſtice les amitiez , le
reſpect , & vos propres intereſts,
& faites-vous un point de Religion
de bien rendre la Juſtice.
Confiderez auſſi, vous dit- elle , la
grandeur de la Charge que vous
exercez . Eſtre Juge , c'eſt eſtre
Dieu , pour ainſi dire , c'eſt tenir
ſa place ; car il n'y a proprement
que Dieu qui ait droit de
busfit juger les Hommes. La puiſſance
qui
SVOS
donno
ter
y de
Exo
ature
acrez
veri
que
14 MERCURE
que vous avez , eſt un rayon de
celle de Dieu , qui ſe répand ſur
vous , & qui n'y ſubſiſte que par
reflexion . Il eſt donc de voſtre
devoir, d'agir en Dieux dans vos
fonctions , & de faire en forte
dans vos jugemens, que ce ne foit
pas vous qui jugiez , mais que се
foit Dieu qui juge par vous. Videte
, judices , quid faciatis , non
enim homines exercetis judicium
SedDei.
Avocats , jettez les yeux fur ce
Tableau de la Verité. Voyez fon
air&Sa contenance , qui ne respire
que la candeur , la naïveté , & la
fimplicité. Confiderez en tous les
traits & les lineamens. Voyez comme
ils ſemblent animez. C'est une
peinture parlante. Ecoutez ce qu'elle
vous dit ; Avocats , marchez
feûrement à la faveur de mes lamieres,
dans la route que je vous
aParalep.19. 6. ay
GALAN T. 1
de
ur
.
ay montrée. Evitez ces lenteurs
affectées , & ces détours preſque
Pal infinis que la Chicane a inventez ,
Dar
tre
VO!
Orte
e ce
701
afin de faire durer les Procez par
vo les Loix meſmes qu'on a faites
pour les finir. N'embraffez plus
fon d'autres interefts que ceux de
la Juſtice , & ne prenez jamais
d'autre party que celuy de la
Verité. Ah ſi vous me connoifcinn
fiez parfaitement , vous dit.elle,
ſi vous ſçaviez quelle eſt ma puiffance
!Ah fi vous ſçaviez vous en
ſervir ! vous repreſenteriez dans
vos fonctions , en ne diſant jamais
que la verité , celuy qui a tour
fait par ſa ſeule parole & vous
pourriez tout icy- bas par le crefunt
dit de la vôtre. Loin d'icy , déguiquel
Semens , couleurs mensongeres , archer
tifices trompeurs , Soyez bannis de
-epire
la
us les
com.
es la-
VOUS
ay
,
ce Lieu pour jamais . Vous devez ,
Avocats , estre tellement jaloux de
la
:
116 MERCURE
la verité de vos paroles , que tout
ce que vous direz dans le Palais,
vous le difiez avec autant d'af-
Surance& de fidelité , que si vous
l'affirmiez par ferment. Vous ne
devez pas estre ſeulement les Adorateurs
de la Verité , mais encore
vous en devezestre les Defenseurs
& les Protecteurs ; & ce n'est pas
affezde renouveler aujourd'huy vos
protestations devant le Tableau
de la Verité , vous en devez estre
les Devots & les Martyrs . Vous devezvous
immoler pour elle, & vous
y étes obligez par le mesme ferment
par lequel vous allez promettre
de garder les Ordonnances .
Je croy , Madame , qu'apres la
lecture de cet excellent Difcours .
Vous ſouhaiterez avec tous les
Gens d'eſprit , que Monfieur
Thiot veüille ſe reſoudre à nous
faire
GALANT.
117
11
fo
OM
Ido-
COYE
eun
leas
eftri
es de
faire part des autres Ouvrages
que fa modeſtie l'a trop longtemps
empeſché de rendre publics
.
Meſſire Jean de Ventimille du
Luc , Eveſque de Toulon , defcendu
des Comtes de Marfeille
, mourut dans ſon Palais Epifcopal
le Dimanche 15. du dernier
mois. Cette Maiſon de Vintimille
, qui eſt une des plus anciennes
& des illuſtres du Royaume
, a donné pluſieurs grands
Hommes à l'Eglife , & parmy ce
nombre on peut compter le Preeft
lat dont je vous apprend la mort.
Sa pieté exemplaire, ſa douceur,
ſa charité , luy attiroient l'eſtime
& la veneration de tous ceux
que Dieu avoit mis ſous ſa conduite.
Jamais on n'a veu un
Eveſque ſi aimé. Comme il y
avoit un an & demy qu'il eſtoit
VOUS
omet
res la
cours
us les
nous
hors
faire
118 MERCURE
:
hors de Toulon , fon Metropolitain
l'ayant choiſy pour eſtre de
la derniere Aſſemblée du Clergé
, le jour qu'il y arriva apres
cette longue abfence, il falut fermer
les Portes del'Evêſché pour
l'empeſcher d'eſtre ſuffoqué par
la Populace qui s'empreſſoit pour
le voir. Ce meſme jour il ſe mit
au Lit , preſsé par le mal qui a
terminé ſa vie. Pendant le cours
qu'il a eu , il a toûjours regardé
la mort avec mépris ; & lors qu'il
receut le Viatique , il exhorta les
Chanoines de fon Egliſe à vivre
en paix, & à prier Dieu qu'il leur
donnât un Saint Eveſque. Il a
laiſſe ſon Bien aux Pauvres , &
fait Monfieur le Comte du Luc
ſon Neveu, Executeur de ſes dernieres
volontez . Il ne pouvoit faire
un plus digne choix Monfieur
le Comte du Luc eſtant un des
plus
GALANT. 119
re
pa
10
plus honneſtesHommes de Fran
ce. Il a montré ſa bravoure en
pluſieurs occafions, & particulierement
a la Bataille de Caſſel,où il
eut un bras emporté. Le Roy luy
a confié depuis une de ſes Galeeres.
Ce Comte a épousé la Niece
de Monfieur le Bailly de Fourbin
, Commandant des Mouſquetaires.
C'eſt une Dame d'un tres
grand merite , & dont l'efprit
fait le charme de tous les lieux
où elle ſe trouve. On ne peut al
taller chez elle , que l'on n'en for
te enchanté ; & tout ce qui vient
de Gens rares à Marseille , demeurent
d'accord qu'il feroit fort
s, difficile de trouver ailleurs tant
de ſujets d'admiration. Ce grand
sde meritela rendoit fort chere àMor
Effieur l'Eveſque de Toulon , q
ela toûjours tendrement aimé
& qui ſouhaita la voir avant q
لان
vir
20 MERCURE
de mourir. Aufſi peut- on dire que
jamais Niéce n'a reſſenty la perte
d'un Oncle plus fortement
qu'elle a fait.
Monfieur le Marquis del'Iſle-
Marivault , qui depuis fix ou
ſept mois avoit épousé en ſecondes
Noces la Soeur de Monfieur
le Marquis de Preaux , Gendre
de Monfieur de Vernoüillet,
Preſident à Mortier au Parlement
de Roüen , n'a pas longtemps
goûté cette joye . Madame
ſa Femme eſt morte depuis
peu de jours , & l'a laiſsé Veuf
auffi promptement qu'il l'avoit
eſté dans ſon premier Mariage .
Elle estoit belle , bien faite , fort
fpirituelle , & n'avoit que dixhuit
ans .
Monfieur de Melles , Profefſeur
en la Faculté de Droit de Paris
, ayant donné la demiſſion
de
GALANT. 121
1
de ſa Charge , Monfieur de Bezons
, qui eſt à preſent Doyen
d'honneur de la Compagnie , la
fit aſſembler pour y pourvoir. Il
propoſa Monfieur Mongin , Docteur
de la meſme Faculté , fur
lequel il dit que Monfieur le
et Chancelier avoit jetté les yeux,
pour luy faire remplir cette Place.
Apres qu'on euſt eu des preuves
publiques & particulieres de
fa capacité , tous les fuffrages ſe
trouverent en ſa faveur , & il fut
reçeu avec beaucoup de diſtinet
ction le Vendredy 13. du dernier
moisid Cette Compagnie,
dont Monsieur le Chancelier eſt
to l'illuſtre Protecteur , eſt compod'ſée
de pluſieurs Perſonnes de
tres - grandes conſidération . Il y
fel a un Doyen d'honneur, fixPro-
Pfeffeurs, vingt- quatre Aggrégez
Is d'honneur, douze Docteurs ag
de Decembre 1682. F
1
122 MERCURE
grégez ; & entre les Aggregez
honoraires , on compte aujourd'huy
fix Conſeillers d'Etat, des
Préſidens ,& des Avocats Genéraux
, fans parler des autres Perſonnes
, que leur mérite ne rend
pas moins recommandables que
leurs emplois .
On a fait depuis quelques années
une Comédie des Trompeurs
trompez. Voicy dequoy
ajoûter à cette Piece de fort
agreables Scenes.Vn jeune Marquis,
affez connu dans le monde
& par ſa naiſſance & par ſon efprit
, apres avoir eu bien des affaires
de galanterie , où il avoit
mis affez peu du ſien, devint enfin
amoureux tout de bon d'une
jolie Dame , que la mort d'un
Mary avoit laiſſee libre , & maî
treffe d'un bien fort confidera
ble. On pouvoit trouver fon
compte
}
۱
GALANT. 123
1
+
10
compte & à l'aimer & à l'époufer,
l'agreable & le folide ſe rencontrant
dans cette aimable Perfonne.
Auſſi le Marquis la regarda-
t- il par ces deux endroits.
Il mit en uſage toute la ſcience
de plaire, qu'il avoit acquiſe aupres
des Dames ; & au bout de
quelque temps , il fut en état de
concevoir des eſperances affez
raiſonnables . On le voyoit de
bon oeil , & tous les jours , & à
toutes heures.On ne faiſoit point
de Parties ſans luy , & déja mefme
on le recevoit dans de certainesconfidences.
Tout ce progrés
neluy avoit pas couſte trop de
temps à faire; mais quand il l'eut
une fois fait , il remarqua qu'il
n'en faiſoit pointdu tout. Comme
il eſtoit accoûtumé à avancer
toûjours,il ne s'accommoda point
de cette lenteur. Il en recher-
> Fij
24 MERCURE
choit la caufe , & ne la devinoit
point. La verité eſtoit que la belle
Veuve qui ſçavoit bien juſqu'où
elle en eſtoit venuë , ne
vouloit plus faire aucun pas qui
l'engageaſt davantage avec le
Marquis , à moins que d'eſtre
tout- à- fait réſoluë de l'épouſer;
or de s'y réfoudre , c'eſtoit la
difficulté. Elle connoifſſoit toute
l'importance de l'affaire .Rien ne
la preſſoit , & elle pouvoit prendre
le loiſir de ſe bien marier. Le
Marquis ayant bienmédité ſur la
fituation oùil voyoit ſa Maîtrefſe
, alla s'imaginer que les commencemens
de paffion qu'elle
avoit pour luy , languiſſoient ,
faute d'eſtre excitez , & foûtenus
par quelque jaloufie, & qu'il
en ſeroit tout autrement aimé,
dés qu'elle auroit , ou croiroit
avoir une Rivale. Il avoit pris ces
prin
GALANT. 125
:
:
1-
!
ان
irc
SC
pr.
principes là dans les commerces
qu'il avoit eus avec pluſieurs autres
Femmes , dont il avoit veu
que l'amour ſe fortifioit, à meſure
qu'elles penſoient eſtre trahies;
& en effet,ſes reflexions eſtoient
bonnes , mais par malheur elles
furent mal appliquées . Il commença
à faire entrevoir àl'aimable
Veuve qu'il avoit aſſez de
diſpoſition à aimer uneDame qui
eſtoit de la meſme Province que
luy , & qui demeuroit alors à Paris.
Il devoit naturellement la
connoiſtre , & c'eſtoit pourquoy
il ſe ſervoit de ſon nom. Cependant
il nela connoiſſoit preſque
point , & ne l'avoit peut eſtre pas
veuë quatre fois en ſa vie; maisil
ne faiſoit pas grand ſcrupule de
mentir dans l'occaſion , fur tout
aupres des Femmes,qu'il croyoit
aiſées à appaiſer ſur ce chapitre-
1
Fiij
126 MERCURE
là. Il ſe mit donc à citer ſouvent
cette Dame de Province, à faire
valoir ſon mérite , quelquefois
hors de propos, & à donner à entendre
qu'il en eftoit un peu piqué.
Si on parloit de Femmes
d'eſprit, c'eſtoit celle à quil'emportoit.
S'il eſtoit queſtion de décider
fur quelques chofe , il rapportoit
les déciſions affez fines
qu'ilſuppoſoit eſtre d'elle . Tout
cela eftoit ſemé avec aſſez d'adreſſe
dans les coverſations qu'il
avoit avec la belle Veuve , car devant
d'autres , il ſe gardoit bien
d'en parler , mais pour elle n'avoitnul
commerce avec la Dame
de Province , qui estoit logée à
l'autre bout de Paris , & vivoit
dans un autre monde. On ſçait
combien ily a de Villes dans Paris,&
de Villes qui ne ſe connoifſent
point. L'artifice du Marquis
produi
GALANT. 127
er
f
ef
C
C
C
구
19
e
DA
22
Ca
Pa
qu
produiſit dans le coeur de ſa Maîtreffe
un effet bien opposé à fon
intention . Loin de prendre feu
fur cette Rivale ſuposée , elle fut
choquée de l'entendre nommer
ſi ſouvent, & aima mieux par dépit
luy abandonner le Marquis,
que de prendre la peine de le luy
difputer. Comme les affaires en
eſtoient la , il arrive malheureuſeſement
pour le Marquis , qu'elle
vient à déméler qu'il ne voyoit
point cette Dame de Province
chez elle , & qu'à peine la connoiffoit-
il . Un reſte d'intereſt
qu'elley prenoit, fit qu'elle ſe ſervitd'une
occafion qui ſe préſenta
par hazard , d'apprendre ce que
le Marquis croyoit qui luy ſerait
toûjours fort inconnu. Une autre
qu'elle euſt peut - eſtre fait des
reflexions tendres ſur les motifs
de la tromperie qu'on luy avoit
17
Fiiij
12.8 MERCURE
faite; mais il est falu pour cela
aimer beaucouple Marquis , &
elle ne l'aimoit plus. Son procedé
luy avoit déplû d'abord ;& ce qui
eſt ordinaire , elle n'eſtoit point
revenue de cette premiere impreffion.
Elle ne ſongea done
qu'à ſe vanger , & y réüſſit aſſez
heureuſement. Un jour que'lle
s'eſtoit deſtinée à des viſites, elle
fefit accompagner par le Marquis.
Apres qu'elle eut eſté en
quelques Maiſons, elle dit qu'on
la menaſt chez cette Dame dont
le Marquis luy avoit tant parlé.
Jamais il ne fut plus ſurpris. Il ' luy
demanda ſi elle la connoiſſoit.
Elle répondit qu'une petite affaire
luy donnoit occafion de l'aller
voir, & effectivement elle s'étoit
ménagée exprés cette affaire- là.
Le pauvre Marquis ſoûtint qu'à
l'heure qu'il eſtoit, elle ne la trouveroit
GALANT. 129
1
E
veroit pas , & luy conſeilla de
faire d'autres viſites plus prefſées
en des lieux qu'il luy nomma
; mais malgré tout cela , elle
s'obſtinoit à y aller. Pendant tout
le chemin , il changea vingt fois
de couleur , & parut fort interdit.
Il ſouhaitoit des embarras
de Carroſſes ,des Rouës qui rompiffent,&
toutes fortes de malheurs.
Sa derniere eſpérance eftoit
qu'on ne trouveroit point la
Dame chez elle ; mais quand on
fut arrivé , il penſa mourir à la
voix du Laquais , qui dit qu'elle
y eſtoit. Il falut monter. Il ſe réſolut
à payer de hardieſſe , puis
qu'il n'y avoit pas moyen de s'en
dédire, & il tâcha deprendre des
airs qui puſſent faire croire que
la Dame de Province & luy eftoient
en quelque ſorte de familiarité,
mais elle ne le ſecondoit
Fv
1
130 MERCURE
pas de fon cofté. Elle luy faifoit
de certaines queſtions qu'on n'a
pas coûtume de faire à des Gens
que l'on voit quelquefois ,juſqu'à
luy demander depuis quand il
eſtoit à Paris , & s'il y feroit encore
longtemps . Tout cela le defefperoit
, car rien ne s'accordoit
moins avec les manieres qu'il eût
voulu affecter , & il paroiffoit
qu'il l'avoit veuë affez ſouvent,
mais qu'elle ne l'avoit preſque
jamais veu. Apres qu'ils furent
fortis , l'aimable Veuve& luy , il
s'attendoit à eſſuyer d'elle quelques
plaifanteries ſur ce qui venoit
de ſe paſſer , & il ſe préparoit
déja à les ſoûtenir en galant
Homme ; maiselle demeura dans
un grand ſérieux , qui luy fit d'abord
croire qu'elle ne s'eſtoit apperçenë
ny de ſon embarras , ny
du ridicule qui avoit eſté dans la
viſite
GALANT .
131
1
0
10
200
e
el
pa
ac
ap
ny
viſite qu'ils venoient de faire . Ils
ſe ſeparerent fans qu'elle luy euſt
parlé de rien, & il ſe tint le plus
heureux Homme du monde d'en
eſtre quitte à fi bon marché mais
les jours ſuivans , ce meſme air
ſérieux de la belle Veuve continuoit
encore , & il commença à
s'en inquiéter. Il voyoit qu'elle
avoit changé de manieres avec
luy. Enfin preſſé par ſon amour,
il ne pût s'empefcher de luy en
demander la raifon . Dieu ſçait
comme elle deſavoüa qu'elle fuft
changée à ſon égard ; mais en le
deſavoüant , elle laiſſoitbien paroiſtre
qu'il eſtoit vray? Apres
avoir fait toutes les façons neceffaires
, elle feignit de ſe rendre,
& de ne pouvoir plus longtemps
renfermer fon fecret. Elle lacha
la parole , qu'elle estoit jalouſe
as de l'amour sla qu'il avoit pour cette
face
Dame
132
MERCURE
Dame de ſa Province, qu'elle l'avoit
bien ſoupçonné de cette
nouvelle paffion , fur tout ce
qu'il luy avoit dit d'elle , mais
qu'elle en avoit eſté pleinement
convaincuë à la viſite qu'elle luy
avoit faite. Aufſitoſt il ſe jette
dans les juſtifications,& dans les
proteſtations d'une eternelle fidelité.
Ah ! luy dit- elle en joüant
fon perſonnage comme la meilleure
Comédienne du monde ,
J'ay veu trop de marques de voſtre
tendreſſe pour ma Rivale.
Quand je vous menay chez elle,
dans quel embarras , dans quel
defordre ne tombaſtes- vous pas
eny allant! Je n'eus qu'à prononçer
ſon nom , pour caufer del'agitation
à voſtre coeur.Vous vouluftes
me détourner de cette vifite
- là , par un reſte de conſidération
pourmoy , & pourm'empeſcher
GALAN T.
133
J
t
peſcher d'étre témoin de vôtre
paffion pour cette nouvelle Mattreffe.
De quel artifice ne vous
ſervites-vous pas tous deux pour
me tromper ? Il paroiffoit que
vous ne vous connuffiez pas , &
je ſçavois déja bienque vous vous
aimiez.Que je fus vivement blefsée
de ce qui me parut d'intelli-
1 gence entre vous deux ! Jamais
deux Amans ne ſe ſont ſi bien
entendus . Vos regards , vos paroles
, vos manieres , tout eſtoit
concerté ; & apres cela, combien
de fois fuis- je entrée dans vos
diſcours ; Combien vous eſtes
vous moquez de ma fimplicité,
que vous croyiez pourtant bien
plus grande qu'elle n'eſt Le
Marquis qui avoit craint qu'on
ne le plaifantaſt ſur ce qu'il ne
e connoiſſoit point cetteDame, fut
bienétonné qu'on luy reprochaft
de
134 MERCURE
de s'entendre ſi bien avec elle.
Il jura cent fois qu'il la facrifioit
de tout fon coeur à la belle Veuve;
mais quand il vit qu'on ne ſe
rendoit point à ſes ſermens , il ſe
mit à tenir un langage bien contraire,&
jura qu'il ne la connoiffoit
point. On fit ſemblant de ne
croire ny l'un ny l'autre , mais
moins encore le dernier. Là-deffus
entra juſtement la Dame dont
il eſtoit queſtion, qui venoit rendre
la viſite qu'elle devoit. Autant
que le Marquis avoit affecté
la premiere fois de faire paroiſtre
qu'il eſtoitde ſes Amis , autant il
affecta alors de faire voir,comme
il eſtoit vray, qu'il ne la connoifſoit
point ; mais la Dame quilavoit
aſſez goûté luy dit beaucoup
de choſes obligeantes , qui venoient
ſi juſte pour le faire enrager
, qu'on euft crû qu'elle les
diſoit
1
,
135
GALANT
10
ةن
De
il
C
no
e
ma
de
dc:
diſoit par malice;& fi- toſt qu'elle
fut partie , cela fut bien reproché
auMarquis. Enfin comme il perſiſtoit
à ſoûtenir la verité qu'on
avoit eu bien de la peine à luy
arracher, la belle Veuve pour finir
la Comédie , luy dit en éclatant
de rire , qu'elle ſçavoit bien
qu'il diſoit vray , qu'elle avoit
ſeulement voulu avoir le plaiſir
de l'embarraſſer dans ſes propres
artifices , qu'elle ne ſeroit jamais
A que fa tres-humble Servante , &
Fed qu'elle luy conſeilloit de ne ſe
oilt plus mêler de donner des jaloufies
à des Femmes comme elle,
qu'il faloit gagner par d'autres
nok voyes. Le Marquisdemeura fort
confus & fort chagrin. C'eſtoit
pour la premiere fois qu'il voyoit
dans une Femme de ces fortes
de fiertez , & cela ſervit à moderes
mm
coup
i ve
een.
rer une affez mauvaiſes opi-
هک Deles
difoit nion
136 MERCURE
nion qu'il avoit conçeuëdu Sexe.
Comme tout ce qui paroiſt
d'extraordinaire en l'air , ſemble
eſtre un ſigne de la colere du
Ciel fur les lieux où il eſt veu,
les Aftrologues d'Eſpagne font
bien empeſchez à trouver quelque
folide raiſonnement pour
raſſurer les eſprits , touchant un
Méteore qui parut en Catalogne
le Mardy 20. Octobre dernier,
entre onze & douze heures de
nuit , au deſſus de la Ville de Gironne.
Le Ciel eſtoit alors fort ſerein
, & ce Méteore jettoit une
ſi grande clarté , qu'elle effaçoit
celle de la Lune. Sa forme eſtoit
ronde , & de tous côtez il en
fortoit des rayons de feu , mélez
d'un nombre infiny d'étincelles,
qu'on ne pouvoit regarder qu'avec
frayeur. Il ſembloit que le
Ciel eſtoit ouvert ; & pendant
cette
d
eu
el.
DU
UC
gne
jer
i de
Gi
fe
und
coit
froit
Ten
lez
lles ,
l'aele
Sant
ette
LYON
1899*
i
GALANT. 137
cette apparition qui dura une
demy heure , on entendit un
grand bruit comme de coups de
Canon qu'on tiroit de loin. En
fuite, ce bruit ſe changea en celuy
d'une tres grande decharge
de Mouſqueterie , & au mefme
inſtant il ſe forma comme une
fort large Porte au milieu de ce
grand Cercle de feu ;& àmefure
qu'il s'éteignoit, on entendoit
dela Porte de ce Cercle une autre
décharge qui ſe faiſoit du
coſté du Septentrion. Ce Méteore
fut veu non ſeulement des
Sentinelles qui estoienten garde,
mais encor de pluſieurs autres
Perſonnes de la Ville tres- dignes
de foy , qui en firent leur raport
auGouverneur. J'en ay fait graver
la Figure,&je vous l'envoye .
La lettre A , marque le corps du
Méteorè enflame ; la lettreB , les
rayons
138 MERCURE
rayons qu'il jettoit de tous côtez;
& la lettre C , les étincelles qui
en fortoient parmy les rayons.
La Ville de Chaſtillon ſur Seine
, dont les Magiſtrats ont eſté
longtemps occupez à pourvoir
au Logement des Gardes du Roy,
qui ont paffé par là au mois de
Septembre , n'a point voulu ſe
ſervir de ce prétexte,pour ſe difpenſer
demarquer la joye que la
Naiſſance de Monſeigneur le
DucdeBourgogne luy avoit cau.
ſée.Ainſi auſſi-toft que ces Magiſtrats
eurent fatisfait fur cet
article à l'obligation de leurs
Charges , leurs premieres penfées
furent d'ordonner tout ce
qu'il leur parut neceffaire pour
une Réjoüiſſance d'éclat. Elle
commença le Dimanche 25.Octobre
, par le carillon de toutes
les Cloches de la Ville. La Bourgeoifie
GALANT.
139
G
コ
1.
4
ct
er
دات
Elle
Oc
tes
fie
geoiſie ſemit ſousles Armes , &
FArtillerie ſe fit entendre en di
vers endroits. Dans la Cour de
la Maiſonde Ville ,les Magiftrats
avoient fait conſtruireavec
beaucoup d'art une Grote extrémementenfoncée,&
pourtant
forthaute. Elle estoit baſtie de
branches d'Arbres, couverte de
Buys, & de Mouſſe , entremeflez
de_Fleurs , garnie au dedans de
Rocailles & de Coquilles , & au
dehors ornée de Groteſques , &
de pluſieurs Figures tres - curieuſes
. Au milieu de cette Grote,
s'élevoit juſqu'à la hauteur de
douze pieds , une Fontaine d'un
Vin excellent,qui ſe déchargeoit
dans des Cuvetes de Porcelaines .
Dans la Ruë des Ponts,on voyoit
un autre Ouvrage , de l'invention
des Bourgeois de ce Quartier.
Sous un Dôme ſoûtenu de
fix
140
MERCURE
fix Arcades, eſtoit un Trône fuperbe
tendu de riches Etofes,&
parſemé de Dauphins & de
Fleurs de Lys . Là , à l'imitation
du fameux Cercle du Sieur Benoiſt
, on avoit placé le Roy , la
Reyne,Monſeigneurle Dauphin,
Madame la Dauphine ,& le petit
Prince,tous repréſentez au naturel
, autant qu'il avoit eſté poffible
. Quatre Suiſſes en relief , armez
de leurs Halebardes,faifoiet
la Garde aupres d'eux ; & douze
autres effectifs , la Meche allumée
, & le Mouſquet ſur l'épaule
demeuroient aux environs , joù
furl'un des coſtez de ce Dôme,
il y avoit auſſi un Cadran d'une
tres rare Structure , & une Fontaine
qui jettoit à plus de huit
pieds de haut. La Feſte dura trois
jours. Le premier , Monfieur le
Maire dóna un magnifique Dîné
GALANT.
141
-8
C
:
21
l
1
le
n
lit
اذ
le
e
à Meſſieurs de fa Chambre , à
tous les Capitaines, Lieutenans,
Enſeignes,& autres Officiers de
la Milice. La Table eſtoit dreſſée
dans une des Places publiques,
& couverte de tout ce qu'il peut
y avoir de Mets exquis. Tous
ceux qui paffoient , Religieux,
Preſtres,Gentils- hommes, Bourgeois
, Etrangers , bûvoient la
Santé du Roy au bruit des Fanfares
des Trompetes. Ce qu'on
defſſervoit , eſtoit auffi-toſt donné
aux Pauvres ; & pour le Defſert
qu'on avoit ſervy en profufion
, il fut diftribué au Peuple,
Spéctateur de ce Repas.Lors qu'il
fut finy , les Magiſtrats ſe retirerent
en la Chabre de Ville, & les
Officiers de Quartier firent batre
leTambour.pour raſſembler ceux
qui compofoient leur Milice. Peu
de teps apres,on vit dans un tresbel
142 MERCURE
bel ordre deux Compagnies de
Soldats, chacune de plus de deux
censHommes, tous fort leſtes,&
bien- faits. Ils marchoient quatre
de front , & par intervales leurs
rangs eftoient meſlez de Hautbois,
de Fifres , &de Tambours.
Eſtant arrivez à l'Hôtel de Ville,
ils formerent une double Haye,
au milieu de laquelle paſſerent
les Officiers du Bailliage , & les
Magiftrats de Ville , les uns , &
les autres précedez de leursHuiffiers.
Ils ſe rendirent ainſi en l'Egliſe
S. Nicolas,où une partie de
la Milice eſtoit encor rangée en
haye juſques au Choeur. Les Eccleſiaſtiques
, Preſtres & Religieux
, s'y eſtoient déja rendus
en fort grand nombre. Meffire
Henry Lenet, Abbé de Noſtre-
Dame de Chaſtillon, paroiſſoit à
leur teſte , comme Chef du
Cler
GALANT. 143
Our
Clergé Séculier & Régulier. Il
et estoit en Camail noir & en Ro-
St chet, dans un ſiege couvert d'un
au Tapis de Velours violet,avec des
eur Carreaux de meſme. Le P. Cinau
get, Prieurde la meſme Abbaye,
& les Chanoines Réguliers qui
Villk
ont les droits honorifiques dans
Tayt la Paroiffe de S. Nicolas , chanterent
folemnellement le Te Deum
Bak apres lequel, les uns& les autres
s, reprirent leurs rangs, & accom-
Huk pagnerent les Magiſtrats à l'Hô
eren
S
tel de Ville, où Monfieur le Maijeddi
refaiſant ouvrir la Fontaine,bût
Eet le premier les Santez Royales .
SE Monfieur le Procureur du Roy
Rele ſuivit ſon exemple ; & apres que
nd les autres Officiers de ſaChameffit
bre eurent fait la meſme choſe,
fire la Milice s'avança , pour en faire
Foit autant , ſans qu'il arrivaſt aucun
f de défordre dans une ſi grande
Clet confu
1
144
A
MERCURE
confufion de monde. Depuis ce
moment , le Vin coula pour le
Peuple , non ſeulement le reſte
dujour, mais encor les deux fuivans.
Le foir , chacun ſe rendit
en foule au lieu où l'on avoit préparé
le Feu d'artifice. Au milieu
d'un grand Théatre de plus de
trente pieds de hauteur , fur un
Piédeſtal à quatre faces , & fous
un Dôme ſoûtenu de quatre
Piliers , & chargé d'une Pyramide
avec un Soleil à ſa pointe,
on voyoit le jeune Prince fous
la figure d'un tres . bel Enfant.
Il eſtoit dans un Berceau doré,
couvert d'une riche Etofebleuë,
bordée de Dentelle d'or de fix
pouces de hauteur. Sa teſte repoſoit
fur un Couffinet de la
mefme Etofe que la Couvertu
re . Il tenoit une, Pomme d'or
entre ſes mains ; & la Renom.
mée
GALANT
145
C
10
τύ
T
femée
ſuſpenduë en l'air entre les
Armes de France & de Bourgogne
, duy mettoit une Couronne.
Au pied du Berceau paroiffoit
un Aigle d'un coſté , & un
Lion de l'autre. Au bás du Pié
deſtal, eſtoit la Ville de Chaſtillon
ſous la figure d'une Femme
veſtuë d'une Robe verte
mée de Tours d'argent , & le
viſage tourné vers celuy du jeune
Duc. En luy préſentant les
Clefs de la Ville , elle luy montroit
aux quatre coins du Théatre
autant de petits Amours, chachun
ſur une Tour. Ces Tours
expriment les Armes de Chaftillon.
Les quatre Amours que
la Ville témoignoit luy confacrer,
eſtoient l'Amour de la Fidelité
, ayant aupres de luy un
Chien pour ſymbole; l'Amour de
laGloire, portant une Couronne
Septembre 1682 . G
146 MERCURE
de Laurier ſur ſa teſte, avec une
branche à la main ; l'Amour de
la Religion , appuyé fur un Autel;
&l'Amour de la Paix tenant
une branche d'Olivier ,& ayant
à ſes pieds des Armes brisées.
On liſoit ces Vers aux quatre faces
du Piédestalpalang
SUR LES CLEFS QUE
la Ville préſentoit à Monfeigneur
le Duc de Bourgogne.
-Prince , cette ville fidelle
- Te consacre ces quatre Amours,
Et t'ofre ſes Clefs& fes Tours,
N'ayant rien àcraindre pour elle.
SUR LA POMME QUE
tenoit ce jeune Duc.
Qui pourroit te la difputer ?
LaBeauté l'affure à ton âge;
Ton bras, ton eſprit, ton courage,
Te laferont un jour justement emporter.
SUR
GALANT. 147
100
:
SUR L'AIGLE QUI ESTOIT
d'un côté aux pieds du Berceau.
L'Aigle comme unfoible Moineau
Est abaissé par ta Naiſſance.
Déjatremblantfous ta puiſſance,
Il te connoist dés le Berceau.
SUR LE LYON QUI
eſtoit de l'autre coſté , aux
pieds du meſme Berceau.
Tes cris, & le bruit de ton Nom,
Eclatant par toute la Terre,
Demême qu'un Foudre deguerre,
Donnent de la crainte au Lyon.
Les quatre faces du Théatre
eſtoient ornées de Deviſes, avec
quatre Vers au bas de chacune.
Au milieu de la premiere , on
avoit repréſenté un Soleil levant,
éolipſant les autres Aftres. Ces
Gij
148 MERCURE
Ces mots ſervoient d'ame à la
Deviſe , UNIUS ORTU.
Fuyez , Ennemis de la France,
Cédez à ce nouveau Soleil.
?
Voſtre éclat n'a rien de pareil
A la grandeur defa Naiſſance.
Au milieu de l'autre face, eſtoit
peint un Aigle préſentant fon
Aiglon au Soleil , avec cette Infcription
, PROBATQUE
TUENDO.
Cet Enfant tout brillantd'appas,
Qui dans le fort de ta carriere
Soûtient l'éclat de ta lumiere,
Soleil , ne le connois - tu pas ?
Aumilieu de la troiſième , on
avoit tracé un Soleil formant ſon
Parélie , avec ces mots , PAR SI
DURABIT IMAGO.
L
LA
TREQUE DE
LYON
GALANT. 149
Les Héros feront effacer
Ses traits, ses yeux,&fon visage
En font un afſfüré préſage,
Ilreffemble à LOVIS. Qu'ilvive,
c'est affez.
Au millieu de la derniere , on
voyoit un Lys,& des Serpens qui
fuyoient, ARCET ODORE.
En vain l'Heretique perfide,
Autour de ton Berceau nous montre
des Serpens,
On ne les y voit que rampans,
Craignant l'odeur du Lys,& la valeur
d'Alcide.
Ce Theatre fut éclairé le ſoir
du Dimanche de quantité de
Lances à feu , qui jettoient plus
de lumiere qu'elles n'avoient de
mouvemens ; & les Magistrats
voulurent attendre au lendemain
à faire jouer les Petards , Grena
Giij
59 MERCURE
des , & autres Pieces qui entrent
ordinairement dans la compofition
des Feux d'artifice . Afin
que vous conceviez plus aifément
de quelle maniere celuycy
eſtoit compofé , j'en ay fait
graver la Figure , & je vous l'envoye
dans cette Planche .
Le Lundy 26. les Réjoüiflances
recommencerent. Les Feux
furent allumez dans toutes les
Ruës , & les Feneſtres éclairées
comme le jour precedent. La
Bourgeoiſie ſe remit ſous les armes
dans le meſme ordre. Ce
n'eſtoient que Salves par tout où
elle paſſoit. Les Tables dreſſées
preſque à chaque pas, retardoient
ſouvent fa marche , & l'obligeoient
de faire alte pour ſalüer
la Santé du Roy. La Jeuneſſe de
la Ville fit ce meſme jour une
autre Compagnie compoſée des
Enfans
:
GALANT F
Enfans des plus confiderables
Maiſons. Les Filles meſme voulurent
eſtre de la partie , & parurent
lesMouſquet ſur l'épaule ,
avec une grace toute charmante
Le feu d'artifice qui fut allumé
par Mr le Maire , eut tout le fuca
cés qu'on en avoirattendul
-1 Le Mardy 27. Monfieur Flo
riet, l'Ancien des Echevins, donna
un fort grand Soupé à ſon
Voiſinage. La Table fut dreſſée
devant ſa Maiſon. Sur la fin de
ce Repas,les Soldats de la Milice
Bourgeoiſe , paſſerent en reveuë
dans ce meſme lieu ,& tous , fans
quinter leurs rangs , y falüerent
la Santé du Ray. Ge meſmefoir,
les Habitans de laRuedes Ponts,
firent allumer leur Feu , qui fut
plus confiderable par fa hauteun
,ique par ſa compofition
Il n'eſtoit que de boisy& de Fa
Giiij
MERCURE
gots attachez à un grand Arbre,
au ſommer duquel on avoit lié
quelques Tonneaux avec des Fu
ſées , dontion vit la flame a plus
de trois lieuësuese つりくの
Le Mercredy 28. fut un jour
extraordinaire , accordé par les
Magiſtrats aux prieres de la Milice.
On la vit paroître ce jourlà
au meſime nombre , dans le
mefme ordre , mais beaucoup
plus leſte qu'auparavant. Un de
cés zelez Sóldars portoit la Re
nomméelp & qhatte dutres des
mieux faits, ſoûtenoient le Berceau
de Mônſeigneur le Duc de
Bourgogne. Ils pafferent tone la
journée dans cet appareil , &
promenetent aindſi par toutes les
Ruës la Repreſentation du jeune
Prince . Le foir ils fe rendirent
devant la Maiſon de Monfieur le
Maire ,avec les Violons ,Haut
bois,
GALANT.1
153
-
bois , Fifres , & Tambours. Ce
Magiſtrat y avoit fait allumer un
tres - grand Feu , & aprés qu'il eut
fait boire toute la Milice , ilVina
vita à mettre les armes bas , &
àdancer avec luy autour de ce
Feu. Les Dames ſe mêlerent dans
la Dance, & elle dura juſques à
minuit. Je me vous dis rien des
marques de joye que donnerent
les Maiſons Religieuſes , & entr'autres
les Peres Feüillans , par
un beau Feu d'artifice allumé ſur
une Tour de leur Convent ;
les Dames Urſulines , par un mert
veilleux Concert , ou les Voix
meflées avec les Instrumens
charmerent également tour de
monde doorg
Il me reſte à vous parler de
ce que Semur a fait fur cette
mefme Naiſſance. Semur eſt la
Capitale d'Auxois , dans le Du
G V
154
MERCURE
ché de Bourgogne. Quoy que
cette Ville n'ait pas encor eu le
loiſir de reſpirer , fortant à peine
d'un accablement de grandes
debtes , elle n'a pas laiſſé de faire
paroiſtre beaucoup de pompe
• dans les Réjoüiffances publiques
qu'elle a ordonnées ; letout par
les ſoins de Monfieur l'Emulier,
Lieutenant Particulier au Bailliage&
à la Chancelleried'Auxois,
&Maire de la Ville;de Meſſieurs
Lafferet , Chifflot , Devercy , &
Leſtre,Eſchevins;& de Monfieur
de Varenne , Procureur- Sindic,
qui tous s'employerent à faire
parer les principales Avenuësjufques
à l'Hôtel de Ville .
Dans la Place proche la Porte
de Savigny , entre le grand Fauxbourg
& la Ville , on voyoit un
Theatre quarré , ſur quatre Colomnes
hautes dequatorze pieds .
A
GALANT55
Achaque face on Moit des Vers
Latins , qui faifoient connoiſtre
que des trois Branches de la Li
gnée Royale de Hugues Capet,
cellede Bourbon ſeule, avoit ho
noré la Bourgogne d'un premier
né pour Duc, en la Perſonne du
Fils de Menſeigneur le Dauphin,
les deux autres n'ayant regardé
leDuché que comme un Apannage
des Cadets. En effet , Robert
le Vieux , premier Duc de
la premiere Race , eur pour Frere
dîme Henry I. Roy de France,&
Philippes le Hardy , premier
Duc de Bourgogne de la
ſeconde Race , eſtoit le Cadet
de Charles V. dit le Sage , auffi
Roy de France. Sur ce Theatre
s'élevoient cinq Pyramides , la
plus grande au milieu , les quatre
autres dans les angles , toutes
ſemées de Fleurs-de-Lys, de
Dau
156 MERCURE
Dauphins , & d'Ancres fleurdeliſez
, avec ces mots , SIC FIR
MATUR. Chaque Pyramide avoit
un Etendart aux Armes de France,
de Dauphiné, de Bavieres, &
de Bourgogne ; & fur celle du
milieu on lifoit ce Vers Latin : Ca
Speranti majora dedit Burgundia
7 BVS 2017OS X
A la pointe , eſtojent des Gre
nades pleines de Petards, & de
Fuſées.A quelques pas de diſtance
, on découvroit un Arc de
Triomphe , au deſſus duquel on
avoit repreſenté le jeune Prince
nouveau Duc. Au bas , des deux
côtez de cet Arc , estoient les
Figures des quatre derniers Ducs
dans leurs Habits de ceremonie,
avec leurs Deviſes ſur des Cartouches
; ſçavoir, cellede Philippes
le Hardy , Moult me fache;
celle de Jean Sans- peur ,Je le
thens !
GALANT. M 157
tiens ; celle de Philippe le Bon ,
Je frape ainfi ; & celle de Charles
le Terrible , Fay empris. Le
jeune Prince estoit reveſtu des
Ordres du Roy , avecla Couronne
Ducale fur la teſte. Au
deſſous de ces quatre derniers
Ducs, eſtoient ces Vers de Monfieur
Forteau ,Avocat.
Mi gand an up tankisten GI
NJE redoutons plus d'Ennemisorotan
১০
LOUIS Les dompte partes armes,
Et nostre Duc les rend ſoûmis
no Par la puiſfance deſescharmes.
Quefera cet Aftre croiffant
Vers le milieu de fa carriere,
Puis qu'on le voit encor naiſſant
Briller avec tant de lumiere ?
Son Berceau déjatriomphant,
Ne nous annonce que Vistoires ,
Et
158
MERCURE
Et nous prédit que cet Enfant
Fera l'honneurde nos Histoires.
८
Il pourra bien mieux dire iay, i
Nous prenant en ſaſauvegarde,
Je le tiens ,& je frape ainſi ,
Je l'ay empris , & moult me
tarde.
En attendant qu'un Sang iſſu
D'une Source en gloire feconde,
Se puiſſe former un tissu
Des Couronnes de toutle Monde.
Dans un autre Cartouche , on
lifoit ces autres Vers de Monfieur
Boucard,auſſi Avocat, ſur les Prodiges
qui ont précedé la Naiffance
de ce Prince.
Q
Ve pensez - vous que la
Comete
Voulust nous préſager de bon,
Sinon
GALANT.
159
Sinon que du Sang de Bourbon
La gloire deviendroit parfaite?
En formant un Prince fidignes
Le Ciel honoraSon Berceau
Koulant que cet Astre nouveau
- Euftprécedé d'un nouveau Signe.
La Terre estant toute entrepriſe
Sous le grand poids de ce Héros,
Troubla fon naturel repos,
Pour en témoignerſaſurpriſe.
Par un heureux & doux augure,
On la fentit en mouvement,
S'éforçant jusqu'au tremblement
Preſagersa grandeurfuture.
Bourgogne, fur cette efperance,
Que ne dois- tu pas concevoir
D'un Prince qui ſceut émouvoir
Ciel & Terre avant sa naiffance
Ces
160 MERCURE
Ces fortes de Prodiges font
preſque toûjours des preſages affurez
de la grandeur des Princes,&
de la felicité des Peuples .
L'année que Charlemagne fut
couronné Empereur , il y eut
un tremblement de terre general
dans tous ſes Etats. Deux
Cometes predirent les avantages
que devoit tirer la France du
Regne de Charles V. & de nos
jours , le bonheur extréme dont
la comblée le Mariage du Roy,
fut auguré par letremblement des
Pyrenées.
Apres qu'on avoit paſsé la premiere
Porte de la Ville , on en
trouvoit une ſeconde ornée des
Armes de France & de Bourgogne.
Cette Porte donnoit entrée
à la plus belle des Ruës de Semur
, où l'on rencontroit un ſecond
Arc de Triomphe. La Figu-
2C re
1
GALANTI 161
re du Roy estoit posée au def
ſous avec ſa Deviſe , Nec pluri
bus impar. On lifſoit ces mots dans
eing Cartouches qui l'accompafgnoient.
Loüisle Grand , Arbitre
de l'Univers , Maistre de la Guer
re & de la Paix , Invincible , toû
jours Victorieux . Au deſſous étoit
a
G
1
Rand dans la Paix , Grand
dans la Guerre
Grand furla Mer,Grand fur la
10 %
Grand plus que les plus grands
Guerriers ,
Grand, couvert de mille Lauriers,p
Grand, plus grand que le Diademe,
Grand, qui n'a d'égatque luy-même,
Grand parmy toutes lesſaiſons,
Grandfur toutes comparaiſons,
Puis que luy feul a plus de gloire
Que tous les Héros de l'Histoire.
23 Comptez
162 MERCURE
Comptez tous les Siecles paſſez",
C'est beaucoup, ce n'estpas assez
ل
- Encor plus bas eſtoit un Care
touche, avec pluſieurs ornemens,
& ces mots , Herculi Gallico, Sua
Alexia. Les deux premiers conviennent
au Roy...digne Heritier
des Vertus & de la Deviſe
du Grand Henry fon Ayeul ; &
les derniers font particuliers à
Semur , l'Auxois tirant ſon nom
des hauts ſommers du Mont Auxois
, où Hercule, au rapport de
Denys d'Halicarnaffe , avoit bâty
la fameuſe Cité d'Alize , à laquelle
il donna fon nom , ainſi
qu'à tout le Païs. On l'appelloit
Alexicacos , parce qu'il aſſuroir le
repos des Peuples , en purgeant
la Terre de Monſtres & de Brigans
, & de là eſt venu Auxais.
La Ville d'Alize fubſiſta toûjours
en
GALANT. 163
en grandeur juſques au temps de
Ceſar qui s'en rendit maître.C'eſt
de fa ruine entiere arrivée depuis
par les Vendales , que la Ville de
Semur s'eſt accrûe ,& eſt devenuë
en ſa place Capitale de l'Auxois
dés le temps meſme dest
Roys de Bourgogne.
Aupres, & dans un autre Car->
- touche , eſtoit encor ce Qua
train .
Quelque force que l'on m'opposes
Rien ne reſiſte à mon pouvoir.
Pouvoir en moy, comme vouloir
Est toûjours une mesme chose.
2
Au bas de la Figure du Roy,
- eſtoit d'un côté celle de Monfeigneur
le Dauphin , & pour De-
- viſe , un Miroir ardent , d'où re-
- fléchiſſoient les rayons d'un So-
-leil, avec la meſme force que ce
Miroir les avoit receus. Ces paroles
3
1
1641 MERCURE
roles ſervoient d'ame à la Deviſe
,
UT SPECULUM REDDO
SPECIEM .
De l'autre côté, eſtoit la Figure
de Madame la Dauphine , &
au deſſous un Soleil, & un Aigle
qui luy préſentoit un petit Aiglon,
avec ces paroles ,
COGNOSCE ET SUSTINE .
Au bas de toutes ces Figures,
eſtoit celle de Son Alteſſe Sereniffime
Monfieur le Duc , Gouverneur
de la Province , & pour
Deviſe un Cadran exposé au Soleil,
avec ces mots ,
HOC DUCE VIVIMus ...
A l'entrée du Donjon qui conduit
à l'Hôtel de Ville , eſtoit un
troiſiéme Arc de Triomphe , fur
lequel on voyoit Henry le Grand
& Loüis le Juſte , reprefentez ;
le
GALANT 165
le premier à la droite , avec ſa
Deviſe qui étoit la Maſſuë d'Hercule
,
ERIT HAC QUOQUE COGNITA
MONSTRIS .
Et au bas , ces Vers:
Il ne doit sa gloire à personne ,
Elle est la Fille deſon coeur ,
Etson sang est àſa valeur
Redevable deſa Couronne.
Semur fut toûjours tres- fidelle
à Henry IV. dans les temps les
plus fâcheux de la Monarchic.
Auſſi ce grand Roy la jugea fi
digne de ſa bienveillance , que
pour luy en donner une marque,
il y transfera le Parlement de
Bourgogne durant les troubles.
Loürs XIII. eſtoit repreſenté
à la gauche, avec cette Deviſe,
Justus
166 MERCURE
JUSTUS UT PALMA.
La Vertu le rendit auguste ;
Et le Ciel propice à nos voeux ,
Apermis que dansſes Neveux
On vit fleurir le ſang du fuste.
L'Hôtel de Ville ſe trouvoit
enfin à l'iſſuë de ce dernier Arc;
& à l'endroit le plus éminent,
eſtoit un grand Buste du Roy, &
au bascette Inſcription en lettres
d'or dans un Marbre.
Ludovico Magno , totius Orbis
Arbitro, ob restitutam priftinamlibertatem
, Prafatus & Ædiles pofuerunt,
anno M. DC. LXXXII .
Cesmots ont eſté gravez pour
la Poſterité , afin qu'on n'oublie
jamaisles bontez du Roy , qui a
bien voulu aider Semur de fommes
immenfes,pour l'acquitement
desdebtes que les Neceffitez publiques
avoient fait créer.
८ Le
GALANT. 167
Le jour choify pour la Feſte
eſtant arrivé , on ne vit par tout
que marques de joye. Cinq cens
Hommes , les mieux faits & les
plus propres de la Bourgeoiſie,parurent
en appareil militaire dans
un tres bon ordre. La jeuneſſe de
la Ville compoſa de ſon côté une
Compagnie fort leſte. Toute cetteMilice
marcha ſeparement au
fon des Fifres , Tambours , &
Hautbois , vers l'Egliſe de Nôtre-
Dame, l'une des plus anciennes
, & de la plus rare Structure
de Bourgogne. C'eſt un Ouvragedu
premierDuc. On chantale
Te Deum. Le Corps du Bailliage,
precedé du Vicebailly d'Au .
xois, &de ſes Archers, y aſſiſta &
prit ſa place à la droite, au-Choeur
de l'Eglife. Le Corps de la Magiſtrature
eſtoit à la gauche. On
ne voyoit que Lumieres qui for
moient
168 MERCURE
moientdes Fleurs de- Lys. LaMilice
par ſes Fanfares& par ſes décharges
, le Peuple par ſes acclas
mations , les Clochers par leur
fon ,& les Canons par leur bruit ,
contribuërent également à la ſolemnité
de cette Ceremonie. Sur
leshuitheures du ſoir, les Magi-
Arats precedez d'un grand nombre
de Pertuiſaniers , de Tambours
,de Violons , & de Hautbois,
ſortirentde l'Hôtel de Ville,
&eurent peine àſe rendre au travers
d'une multitude de Peuple
incroyable, dont les Ruësétoient
remplies, juſques en la Place où
leFeu d'artifice avoit eſté preparé.
Il fut allumé par Monfieur le
Maire, & fit un effet tres-agreable.
Il y eutdes Pots remplis d'artificepoſez
ſur les Clochers, & fur
les Arcs de Triomphe. Ainſi tout
parut en feu dans le même temps.
J'acheve
GALANT
169
J'acheve ce que j'avois encor
à vous dire , ſur la Naiſſance de
Monseigneur le Duc de Bourgogne
, par un Sonnet de Monfieur
du Perier , qui n'a pas moins de
genie pour les Vers François que
pour les Latins.
29
AUROY.
SONNET.
Rand Roy, quelle est ta gloire
& ta felicité !...
Ton Peuple te cherit , te revere,
De tous les autres Roys l'Ottoman
Te redoute luy mefme , & craint
pour le Bosphore.aily to
Le Cichaton Dauphin, dont la no
cablefierté cold 20 .
Decembre 1682 . H
170
MERCURE
Brûle de te ſoûmettre &le Scythe,
&le More ,
*
Donne un Fils , par qui feûr de ta
Posterité,
Dans le long avenir tu regneras
encore.
Si- toſt qu'il voit le jour , nos villes
&nos Champs
Ne'font voir en tous lieux que jeux ,
que ris, que chants ,
Dont les ardens transports ont ton
ame attendrie.
***
Poursuis; & quel que foit le nom
de Conquérant ,
Penſe que reconnu Pere de laPatrie,
Tu brilleras d'un Nomplus durable,
&plus grand.
Rien n'eſt plus commun que
d'entendre condamner le tropde
fierté des Belles. On proteſte
:
Ogata tous
GALANT. 171
tous les jours qu'on ſe vangera
de leurs mépris ; mais quelques
fermens que l'on en faffe , ce ſont
des deſſeins qu'on ne peut executer.
On fent toûjours que l'on
aime , & il n'y a point de reſſentiment
qui puifle tenir contre
l'Amour. Les Vers qui ſuivent
vous confirmeront cette verité.
Ils font de Monfieur Diereville
du Pontleveſque.
MADRIGAL.
Efortis de chez vous l'autre jour
JE en colere.
Oüy , je pestois, Iris ,
Contre voſtre humeur tropſevere,
Et le deſſein estoit bien pris ,
De me vanger de vos mépris ,
Si je l'avois pû faire.
Mais je fus fortSurpris ,
Quandjevoulus mefatisfaire,
La colere m'avoit quitté,
Hij
172 MERCURE
Et j'avois oublié l'offence
Qui m'avoitfi fort irrité.
Loin de fonger àma vengeance,
Je me vis tout changé dans le même
moment,
Sans connoistre comment
Sefaisoit dans mon coeur ce chanment
extréme.
Je n'y pouvois rien remarquer
Que certaine langueur qu'on ne peut
expliquer ;
Je n'ayjamais rien eu de meſme.
Helas ! je leſentois trop bien ,
Et fi ce n'est que je vous aime,
Belle Iris , je n'y connois rien.
Comme tout ce qui regarde
les Perſonnes dont la naiſſance
eſt illuſtre , ſe répand par tout en
fort peu de temps , je ne doute
point que vous ne ſçachiez déja
la mort de Madame l'Abbeffe'de
Montmartre. Elle estoit Sooeur de
Made
۱
GALANT.
173
Mademoiselle de Guiſe , & Tante
de feu Monfieur le Duc de Guiſe
, qui avoit épousé Elizabeth
→d'Orleans , Fille de feu Monfieur
le Duc d'Orleans ,Oncle du Roy.
Elle eſt morte âgée de 63. ans,
apres trois mois de langueur. Un
corps étranger qui luy eftoit venu
dans le coeur, l'avoit miſe en cet
état. Elle a fait voir une parfaite
reſignation aux ordres d'Enhaut
pendant tout ce temps, & dit fort
ſouvent qu'elle eſtoit bien- aife
de fortir du monde, parce que les
offences contre Dieu y estoient
continuelles , & qu'elle ſe ſentoit
plus de foibleſſe qu'une autre,
pour ne luy pas rendre ce qui luy
eſt deû. Elle ſe fit apporter le
Viatique l'apreſdînée, cette heure
luy ayant paru plus commode
pour faire affembler toute ſa Com.
munauté , en prefence de laquelle
Hiij
174 MERCURE
quatre
elle fouhaita le recevoir. Sa pieté
fut édifiante , auffi-bien que la
fermeté avec laquelle elle enviſagea
la mort. La conſternation
devint generale, & toute l'Afſfemblée
répandit des larmes. On luy
donna 1Extréme- Onction
jours apres,& elle choiſit le temps
que toutes les Princeſſes s'eſtoient
retirées,pour eſtre plus recüeillie,
& ne point voir leur douleur , ou
plutoſt pour ne leur en point caufer
, car les pensées de l'Eternité
occupoient tout ſon eſprit, ſans
aucun attachement pour les choſes
de la terre. Pendant l'Exhortion
qu'on fait aux Religieuſes
fuivant l'uſage , apres le ſervice
des Abbeſſes mortes , toute la
Communauté fondit en pleurs;
ce qui toucha tellement celuy
qui parloit , qu'en ayant versé
luy-meſme , il fut contraint de
ceffer
GALANT. 11775
ceſſer ſon Exhortation, qu'il n'acheva
pas.
Meſſire Nicolas de Gomont,Vicomte
de Portian , Baron de Las,
Seigneur de Villeneuve- fur-Auvers,
Doyen des Gentilshommes
ordinaires de la Maiſon du Roy ,
&Gouverneur de Mondidier, eſt
mort auſſi depuis peu de jours. Il
avoit eſté receu Ordinaire du
Roy en 1653. & Envoyé dés la
mefine année en Angleterre, où il
retourna en 1660° pour le ſervice
de Sa Majeſté. Il alla à Rome en
1654. en qualité de ſon Envoyé ;
&dans les années ſuivantes , il
eut diférens Emplois dedans &
hors le Royaume . On l'envoya à
Milan en 1659. pour l'execution
de la Paix des Pyrenées, & Févacuation
des Places de Valence &
de Mortare , & pour remettre la
Ville &Citadelle de Verceil au
Hiiij
176 MERCURE
nom du Roy à S. A. R. Monfieur
le Duc de Savøye. En 1663. il
vintde la parrduRoy fur les Frontieres
de Champagne , pour y recevoir
les Ambaſſadeurs Suiffes
des Treize Cantons , & depuis il
fut envoyé en divers Lieux en
qualité d'Envoyé Extraordinaire,
fçavoir , en 1665. vers les Princes
d'Allemagne ; en 1672.& en 1675 .
vers les Princes d'Italie ; en 1673 .
encore en Italie pour la Mediation
entre Monfieur le Duc de
Savoye,&la Republique de Gennes
; & enfin en 1629 versMonfieur
le Duc de Mantoüe , où eftant
tombé dangereuſement malade
, il obtint du Roy fon retour
en France au mois de May 1680 .
Iln'a point guery depuis ce temps,
& fes forces ayant eſté épuisées
par la violence & la longueur de
fon mal , il eſt mort dans le com-
H mence
GALANT.
177
mencement de ce mois.
Nous avons auſſi perdu Meffire
Pierre de Larche , Seigneur
de S. Mandé, Conſeiller au Parlement
, où il avoit eſte receu en
1645. & Preſident en la Seconde
Chambre des Enquestes ; &Mon.
ſieur Coignet ancien Avocat du
Parlement, & Procureur General
de la feuë Reyne Mere du Roy
d'Angleterre . Ce dernier eſtoit
Pere de Monfieur le Curé de ſaint
Roch , & de Monfieur Coignet
Confeiller de la Cour.
Meffire Germain- Christophe
de Thumer, Sieur de Boiſſiſe , receu
Confeiller au Parlement en
1673. a obtenu l'agrément du
Roy pour la Charge de Preſident
en la Seconde des Enqueſtes, que
Monfieur de Larche poſſedoit .
Monfieur le Preſident Goureau
de la Prouſtiere , s'eſtant démis
H V
1.78 MERCURE
dans le meſme temps de ſa Charge
de Preſident de la Cinquiéme
des Enqueſtes, a eſté receu Confeiller
Clerc , & en cette qualité,
ileſt monté à la Grand Chambre.
Les bonnes qualitez de ce
Magiſtrat le rendent aſſez recommandable
, fans qu'il foit beſoin
de faire icy ſon éloge . Je vous ay
déja parlé de ſon merite dans ma
Lettre du mois de May ; mais enfin
tout ce que la probité , la juſtice
, le ſçavoir , & la parfaite
connoiffance des belles Lettres ,
jointe à une ancienne Nobleſſe,
peuvent apporter de diſtinction
dans une Perſonne , ſe trouve
avantageuſement dans la ſienne.
L'attachement fingulier qu'on luy
avoit toûjours veu pour feu Madame
ſa Femme , qui luy a laiſſé
une Fille, faiſoit croire à ſes Amis,
qu'aprés une telle perte , il ne
prendroit
GALANT. 179
prendroit point d'autre party que
celuy qu'ila ſuivy.
La Charge de Preſident de la
Cinquiéme des Enqueſtes , que
la démiſſion de Monfieur de la
Prouſtiere a laissée vacante, vient
d'eſtre remplie par Meffire Loüis-
Alexandre Croiſet , receu Confeiller
au Parlement en 1673.
Il ſemble qu'il n'appartienne
qu'aux Perſonnes de qualité de
faire des Feltes. Cependant la
deſcription de celle que vous allez
voir , quoy que données par
un ſimple Jardinier, merite, bien
voſtre curioſité . Je vous l'envoye
dans les mêmes termes queje l'ay
receuë. On l'affure vraye dans
toutes ſes circunftances.
C
FESTE
180 MERCURE
2
FESTE GALANTE
DUJARDINIERI
Jedev SundenClération stofinon 1
de
J
de Laimable Lieu
Cléranton s'estant mis dans
Lesprit , qu'il devoit du moins une
fois enla vie,pagerfa Felte àfa
Dame, tuy en fit la propofition la
veille de S.Jean derniere. La Dame
trouva cette proposition affez plai
Jante ; & comme elle eft bonne, elle
L'accepta ,&luy dit que pour l'aider
à accomplirfes honorables vo-
Lontez , elle luy donnoit une dou-
Zaine de Poulets , deux douzaines
de Pigeonnaux , fix Pots de Confitures
, & la permiſſion de choiſir
dans sa Cave douze Bouteilles du
meilleur Vin. Le Jardinier charmé
de
GALANT. 181
de ces avances liberates , tuy demanda
fes ordres pour le jour dis
Régale , & pour la Compagnie
qu'elle defiroit d'avoir. Elle les luy
donna auſſi , mais elle luy défendit
Les Violons. , parce qu'elle estoit en
cor dans le temps du düeit de fon
Veuvage. L'invitation fut dont faite
dés le jour mesme, pour le lende
main de la Feste de la S. Fean , à
dix Perſonnes de la Ville voisine,
qui avec la Dame & Son Benufrere
devoient faire le nombre de
douze , portépar l'ordre que le fardinier
avoir reçen. Il arriva neantmoins
qu'une des Dames invitées,
amena de furcroît un de ces Hommes
que la necessité fait honorer,
Les autres Dames voulant l'obliger
à venir ſcule , elle leur dit qu'un
Amy en pouvoit mener un autre.
-On luy remontra que si chacun ſe
Servoit de cette liberté , on se trou
veroit
182 MERCURE
veroit vingt au lieu de dix , ce qui
troubleroit la Feste , &n'accommoderoit
pas le Jardinier. On eut beau
dire , on ne gagna rien . L'Homme
defurcroît , qui estoit un Medecin,
vint avec la Compagnie. Le Fardinier
qui ne sçavoit pas ce qui l'a
menoit, ne le vit pas plûtoſt , qu'il
luy alla dire qu'il n'y avoit point
de Malades à la Maiſon , graces à
Dieu , & qu'il estoit ſon Serviteur.
Il crut le congedier par ce compliment
; mais le Medecin luy répondit
qu'il le sçavoit bien , qu'il ne luy
demandoit rien auffi de sa viſite;
&qu'un Cavalier de la Compagnie
qu'il luy nomma , l'avoit amené à
Son Régale. Le Jardinier qui avoit
entendu dire que ce Cavalier , &
deux autres de l'Assemblée,avoient
de la repugnance àfe mettre àune
Table où l'on fust treize , convaincus
par plusieurs exemples , que ce
nombre
GALANT. 183
nombre estoit de mauvais augura
pour la vie de quelqu'un des treize
dans l'année , repliqua vigoureusement
au Medecin , que cela estoit
bon à faire croire à d'autres qu'à
Petit-Jean, ( c'est le nom duJardi
nier ; ) qu'il le remercioit de l'honneur
qu'il luy vouloit faire d'estre
deſon Festin ; qu'ilpouvoit s'en retourner
comme il eſtoit venu ; qu'il
n'y avoit point de place pour luy,
Le Medecin qui n'estoit pas Homme
à reculer , s'irrita de ces paroles,
& luy dit que c'estoit un Incivil,
qu'il ne sçavoit pas fon monde , &
qu'il apprist à parler. Petit-Jean
qui a lateste proche du bonnet , ở
qui ſe pique d'honneur fe facha
de la reſiſtance & des reproches du
Medecin. Ils s'échaufferent , &peu
s'en falut qu'ils neſe batiffent. Le
Beaufrere de la Dame , averty de
La querelle , la trouva afſſezdivertiffante..
184 MERCURE
tiffante, &en fit rire les Def- intereſſez
. Enfin pour accommoder les
chofes , il dit qu'on feroit manger le
Medecin avec la Fille de la Maifon.
C'est unejeune Demoiselle, qui
n'a que sept ans ; mais qui a de
l'esprit & des lumieres , beaucoup
au deſſus de fon âge. Le Jardinier
un peu adoucy , apporta alors un
grand Baffin plein de Fleurs , aux
Dames qu'il avoit invitées. Elles
estoient fix , en comptant la Maitreſſe
du Logis . Ily avoit autant de
Bouquets. Chacune en prit un , &
le Baffin demeurant ſans Fleurs , on
y apperçeut un Papier qu'elles couvroient.
La Dame qui avoit fait
venir le Medecin , prit aussi- toft ce
Papier, pour voir ce qu'il contenoit;
elle n'eut pas plutost jetté les
yeux deſſus , qu'y remarquant des
Vers , Quoy , dit- elle , il n'est pas
jusqu'au Jardinier de ce Lieu qui
ne
GALANT. 185
ne foit galant ! Il joint les Vers aux
Fleurs , & se meſle außi de nous
donner de l'Encens . Petit Jean luy
répondit qu'il avoit esté en bonne
école, &qu'il avoit autrefois fervy
un Maître dont il avoit copié quelques
Pieces qui luy estoient d'un
grandSecours dans l'occaſion,& que
celle- là estoit du nombre. La Dame
- qui la tenoit, là lût tout haut, &y
trouva ces paroles..
LES FLEURS DU JARDIN
-iv
DE CLERENTON ,
Aux Roses & aux Lys qui forment
le teint des Dames invitées à la
Feste de fon Jardinier.
C
Heres Soeurs , qui formez le
teint de ces fix Belles ,
Nous ne venons pas auprés
20ren dielles C
201 Pour
7186 MERCURE
Pour vouloir avec vous faire
comparaiſon,
٢٠
Le Ciel en nous a mis plus de
raifon. A
Nous ſçavons ce qu'on doit à des
Fleurs eternelles,
Nous connoiffons trop bien vos
rares qualitez,
5. Et tout ce que vous meritez ;
Nous venons ſeulement vous rendre
nos hommages .
ODieux ! combien vous éclatez
!
Que vous parez bien les viſages
!
Nos attraits font brillans &
doux,
Nous avons d'autres avantages
;
Mais helas ! tout cela s'efface
auprés de vous.
Durant cette lecture , les autres
1001 Dames
GALANT. 187
Dames prirent garde qu'il y avoit
un petit Billet cachésous un Ruban
vert qui lioit le pied de leurs Bonquets
, & chacune tirant le fien,
le déploya , le lût , & y rencontra
des loüanges particulieres des mesmes
Fleurs, pour celles de ſon teint.
Voicy les Vers qui les contenoient.
Pour Mad. la L. G.
7
Nous ſommes tout au plus l'ornement
d'un Parterre ,
Vous l'eſtes de toute la Terre.
Pour Mad,la P. du R.
T
Nous n'avons rien d'uny comme
voſtre Satin,
Si nôtre luſtre eſt grand, le vôtre
eſt tout divin.
Pour
188 MERCURE
Pour Mad,la C.
4
Nos graces , nos couleurs , font
toutes naturelles .
Les voſtres ſont de meſme , &
mille fois plus belles .
Pour Mad. la R.des T.
:
+
L'Hyver eſt noſtre mort , & nous
n'avons qu'un temps ,
Mais toutes les Saiſons vous fervent
de Printemps .
Pour Mad. V.
Hors les Zéphirs , pour nous nul
Amant ne s'empreſſe,
Et tout le monde vous careffe.
Pour la Dame de CL .
Noſtre regne eſt charmant , mais
paſſe en peu de jours ;
Vous regnez , vous brillez , & vous
durez toûjours.
Le
GALANT.
189
Le Jardinier voyant les Dames
à la fin de leur lecture , dont elles
Sefirent part les unes aux autres ;
F'ay esté bien meilleur ménager de
ces Vers , dit- il , que mon premier
Maistre. Il ne les avoit faits que
pour une seule Personne , &jay
trouvé le moyen d'en régaler fix;
&fi , en voila encor de reste pour
noſtre Demoiselle . Il luy avoit déja
donné un Bouquet , & il luy pre-
Senta alors ces Vers.
:
Nos cheres Soeurs , on nous
conſeille
Ce croître bien - toſt ſous les
pas
De cette jeune & charmante
Merveille ;
Mais pour cela , ne nous mé
A priſez pas,
Nous vous laiſſons le ſoin de
fon viſage . 3
Croiſſez
190 MERCURE
Croiſſez donc avec ſon bas âge;
Pour peu qu'Amour & vous, augmentiez
ſes beautez ,
Tous les Mortels en ſeront enchantez.
On trouva tous ces Vers d'un caractere
bien galant ; & comme le
Iardinier avoit esté au Beaufrere
de la Dame, on jugea qu'ils estoient
de fafaçon , &qu'il les avoit faits
pourMadame la M. de R. du vivant
de fa Fille . On luy en parla ;
il s'en défendit , & dit aux Dames
qu'aſſurément laDéceſſe Flore avoit
esté la Muſe aſſiſtante qui avoit
inspiré leJardinier à leur gloire;&
qu'il ne falloit point chercher d'autreſource
de ces Vers . Celles qui s'en
crurent trop flatées , les voulurent
donner à la jeune Demoiselle , en
luy témoignant qu'ils luy estoient
mieux deuës qu'à elles ; mais cet
aimable
GALANT. 191
aimable Enfant les refusa avec
honnesteté , & eut l'esprit de leur
répondre, quefon teint devoit, com
me cadet ,le respect aux leurs,
aussi bien que les Fleurs du Jardin.
Cependant l'heure de diner estant
venue, on fervit. La jeune Demoi-
Selle qui ne devoit avoir que le
Medecin àfatable,y eut encor trois
Perſonnes de l'Assemblée, charmées
de sa gentilleſſe. Le Repas fut honneste
, &principalement au Defſſert,
où le Fardinier joignit les Fruits
de referve,aux Fruits nouveaux,
la Patiſſerie aux Confitures , ayant
entremeslé tous ſes Plats & toutes
Ses Aßietes , d'un grand nombre de
Fleurs arrangées avec adreſſe. Il
avoit destiné la grande chere pour
lefoir , parce qu'il defiroit que la
Feſte durât toute lajournée, &finît
parle meilleur , pour en laiſſer une
plus agreable impreffion. Apres ta
Conver
1921 MERCURE
Conversation enjouée qui ſuivit le
diner , on alla ſe divertir dans la
grande Allée couverte, que la Seine
embellit parfon cours ;& quand on y
eut fait quelques tours depromenade,
ony joua à cesjeux d'exercice, qui
font ordinaires à la campagne, dans
Les journées fombres & fraîches,
telle qu'estoit celle- là. Deux Dames
de la Compagnie, d'une pietéfingu
liere , s'estant lafſées de ces Jeux,
s'en retirerent doucement , & feignant
d'aller voirle petit Bois , le
Bocage,l'Allée deferte , & les au
tres endroits Solitaires de cet aimable
Lieu , elles en fortirent pour se
rendre à la Chapelle du Village qui
est consacrée à la Vierge , ſous le
Titre de l'Afſſomption. Elles avoient.
oüy dire qu'ony venoit autrefois en
Proceßion pour obtenir de la playe;
& comme tout le Païs en avoit
alors un tres -grand besoin, elles
firent
GALANT.
193
firent leurs Prieres à cette intention
. L'air plein de nuages depuis
deux ou trois jours ,ſembloit bien la
promettre mais rien ne venoit , &
on cust dit que le Ciel estoit en balance
, s'il accorderoit ſes graces à
la Terre . La ferveur des Prieres de
ces deux Devotes l'émût , les nuages
se groſſivent , & leur donnerent
lieu d'ſperer bientoſt l'effet de leurs
demandes. Dans cette attente le
Jardinierfervit le Souper. Ily donna
tout ce que la ſaiſon luy avoit
pû fournir de meilleur , & n'oublia
pas les petits Pois , les Fèves nouvelles
, les Asperges , les Artichaux,
& les Fruits de fon Fardinage. Si
La Compagnie fut ſurpriſe de ſon
joly Régale elle le fut encorplus, lors
qu'estant fur le point de fortir de
table , elle ne vit point apporter
un certain Baffin plein de Fleurs
&de Rubans, où l'on est obligé hon-
Decembre 1682.1
194
MERCURE
neſtement de mettre la main , avec
quelque reconnoissance pour la bonne
chere qu'on a faite ; & qu'au
lieu de cela , elle entendit Petit .
Jean luy faire de tres- humbles remercimens
de l'honneur qu'il avoit
receu , avec des voeux pour le recevoir
encor dans trente ans . Un
des Cavaliers luy dit que le dernier
Mets d'un Jardinier , estoit ce
Baffin plein de Fleurs qui manquoit
; qu'il apportast donc ce Plat
de son mestier ; que c'estoit la coûtume
du Païs. Mais Petit-Jean
qui a plus de coeur qu'iln'est gros,
luy répondit que cette coûtume n'avoit
point de lieu à Cleranton , &
qu'il avoit oùy dire à fon dernier
Maître , que quand on estoit à Rome
, ilfalloit vivre à la Romaine,
On admira cette generosité , & ce
bon fens ; & chacun luy promit plus
qu'il ne luy auroit donné. On ne
difera
GALANT.
195
guere àfortir de table apres cela;
& les premiers qui approcherent
du Vestibule de la Salle d'Amour,
où l'on avoit mangé , vinrent bientoſt
avertir les autres qu'ils entendoient
quantité de Hautbois dans la
Court.La Dame leur apprit que c'étoient
des Filles du Village,qui con
trefaisoient fort bien ces Inſtrumens,
&qui faisoient refonner trois Echo
qui estoient dans l'enceinte de ſes
Murs. Toute la Compagnie accourut
ausfi- toſt pour prendre ce divertiffement
qui luy parut affez
agreable ; mais comme elle estoit
attentive à écouter ces feints Hautbois
, ils se tûrent tout-à- coup , &
une Voix affez jolie prenant leur
place,fit repeter aux Echos le Récit
qui fuit.
-Dans ces Lieux conſacrez à
Flore, 20
I ij
196 MERCURE
Autrefois honorez du nom de
fon Palais , J
On vit briller les doux attraits
D'une jeune Beauté plus fraîche
que l'Aurore ;
Mais aujourd huy l'on en voit
fix ,
Qui mieux que celle là vallent
qu'on les adore.
Si leurs teints n'ont pas plus de ro.
fes& de lys ,
La moindre d'elles la furpaſſe
En beaux yeux , en beaux traits,
&meſme en bonne grace.
Galans , Amans , Eſprits fleuris
,
Aimez vous les jeux, & les ris ?
Eſtes- vous conftans & fidelles ?
Vous pouvez eſtre au rang des
Favoris
De ces fix Belles ,
Ou du moins de quelqu'une d'elles.
::
1
La
GALANT.
197
La Nymphe Echo vous le pre-
こ
Profitez en , ſi le coeur vous en
dit's
dire
Ce fut la Femme du Jardinier
qui chanta ce Recit d'une maniere
affez agreable , &ce fut auffi l'endroit
par où finit la Feste de fon
Mary. La nuit approchoit, &étoit
mesme un peu avancéepar les nuages
qui s'estoient épaiſſis. Les Invitez
remercierent le Jardinier &نم
LaJardiniere du double Regale,یم
prirent congé de la Dame , pour
s'en retourner à la Ville. C'estoient
toutes Perſonnes qu'elle confidere,
& qu'elle aime. Elle voulut pouffer
la promenade , en les recondui-
Sant jusqu'apres de la moitié du
chemin . On la laiſſa venir apres
quelques complimens. Les deux De
votes continuoient cependant leurs
1
I iij
198 MERCURE
Prieres en marchant , comme fi elles
euffent esté à la Procession , &
elles preffoient fi fort le Ciel par
leur zele , qu'enfin elles obtinrent
ce qu'elles demandoient . Un nuagese
creva , & ilplût en abondanoe
; mais comme ce miracle fe fit
avant leur arrivée à la Ville , &
avant le retour de la Dame à Cleranton
, chacun en eut fa bonne
part , &ne manqua pas de matiere
pour remercier le Seigneur defes
graces. Le Jardinierfur tout s'ac
quita de ce devoir , parce qu'il
avoit eu d'autres choses àfaire ce
jour- là qu'à arrofer Son Jardin ,
& quele Ciel fuplea de la forte
heureusement àson défaut. Il n'aublia
pourtant pas de courir luymesme
au devant de sa Dame ,&
de fon Beaufrere , pour leur porter
dequoy se garantir de la pluye. Ce
Beaufrere Iny avoit promis un
Loüis
GALANT. 199
Loüis d'or pour les frais de la Feſte.
Ilfatisfit àſa promesse ; & le Fardinier
plein de joye de l'honneur
qu'il avoit receu , du Regale qu'il
avoit donné à ſa Dame & à fes
Amis , de la bonne chere qu'ilavoit
faite luy-mesme, des bons restes
qu'il en avoit encor , & fur tout ,
de ce qu'il ne luy coûtoit rien de
cela , s'alla coucher plus content
qu'un Roy. Ilfaut le laiſſer dormir,
finirpar- là la deſcription de cet.
te galante Fefte...
Je ne vous ay point parlé de
la Flote de Portugal , qui estoit
venue à Villefranche, pour prendre
Monfieur le Duc de Savoye,
&le conduire à Lisbonne , mais
preſentement qu'elle y eſt de retour
, & que c'eſt une Affaire
consommée , du moins pour cette
année , à cauſe de la fiévre
I j
200 MERCURE
de ce Prince , qui n'a pû luy permettre
de partir, je vay vous dire
ce que j'en ay fceu. Comme
on ne croyoit pas que ſa maladie
duſt eſtre fi longue , cette
Flote a demeuré à Villefranthe
pendant la plus grande partie
de l'Eté. On n'a rien veu de
plus leſte que les Portugais qui
eſtoient deſſus. Les dehors des
Vaiſſeaux estoient tous brillans
de dorure , & voicy ce qu'a écrit
dudedans un Curieux de ce Païslà
, qui s'eſt rendu tout exprés à
Villefranche pour les viſiter.
L'Escadre des Vaiffeaux de Portugal
destinée pour conduire nôtre
Prince , eft tres- bien pourveuë de
toutes choses , & composée de neuf
Vaiſſeaux de guerre , qui portent
cing à fix mille Hommes , fans
comprendre les Gens deſervice. Le
Vaisseau
GALANT 201
C
Vaiſſeau que doit monter fon Alteſſe
Royale , eft des plus beaux,
&des plus grands qui foient fur
les Mers. Celuy du Vice- Amiral,
qui represente la grandeur de la
Couronne , est d'une beauté furprenante
, & il y a lieu de douter que
le Vaisseau que monta jadis Cleo .
patre, Reyne d'Egipte , ait esté auf-..
Si Superbe. Je feray Seulement la
description de la Chambre du Capitaine
, qui vous laiſſera juger de
lamagnificence des autres Apartemens,
fans parler du corps du
Bâtiment , qui porte 84. pieces de
Canon de fonte. Cette Chambre est
de trois toiſes de largeur fur quatre
de long. La Porte est brisée en
deux grands Cristaux. A l'ouvertureseprefentent
deux gros Lions
d'argent ,Soûtenant d'une de leurs
pates l'Ecuffon des Armes de Portugal.
Huit grands Cabinets d'une
I
2.
202 MERCURE
riche Marqueterie de la Chine , y
tiennent lieu de Tapifferie. Les
Portes font de deux grands Chaßis
de Cristal , admirablement bien cizelées.
Le dedans est plein de Vaiffelle
de Vermeil doré , &d'argent
dans un ordre tres - agreable &
en fort grand nombre. L'on en
voit des plus maſſives Pieces arrangées
sur le plancher , comme
Caffoletes Chaufoirs , Gueridons,
Singes, Paons, Poulets- d'Inde, Lions,
Figures humaines , & autres , au
nombre de quarante. Le Plancher
est fait d'un Parquet de bois de Brefil,
qui par rapport de diverſes
Pierres des plus beaux coloris , forment
une Oyfellerie d'un artifice
admirable. Le Platfond est d'une
Miniature des plus rares , avec un
fond d'or . Les Fenestres font de
Cristal , &leur Menuiserie de bois
de Bresti , représentant diver-
V
fes
GALANT. 203
1
1
Ses Moresques. Au costé droit
de la Chambre , ily a comme dans
un Alcove le plus somptueux &le
plus magnifique Lit qui se puisse
voir. La Couche & les Piliers sont
d'argent maßif, foûtenus par qustre
Lions du mesme metal. Les
Courtines , & la- Contrepointe , ſont
de Toite d'or par bandes , enrichies
de Pierreries. La Houffe est d'une
Gaze noire , parfemée de fleuretes
d'or. Il n'y a ny Sieges , ny Fauteüils,
mais ony voit deux piles de
Carreauxde divers Velours en broderie
, or & argent. Afin que l'oreille
ne foit pas jalouſe du bonbeur
de la veuë , elle est regalée
d'un Ramage continuel de vingtquatre
Serins de Canarie , glorieux
deſe voir dans des Cages du plus
beau Corail. Quand cet officier
reçoit visite , il fait entendre un
Concert qui charme. Ce font Mores
204
MERCURE
res de l'un & de l'autre Sexe , jeunes
, bienfaits , & vétus à la mode
de leur Fais , qui chantent , &
qui joüent des Instrumens. Le Goust
est auſſi de la partie , & l'on yfert
fur des Tables d'argent , de toutes
fortes de Mets exquis , & délicieux.
Jugez , Madame , par tant de
richeffes , des honneurs qu'on
cherche à rendre à Monfieur le
Duc de Savoye, & de l'eſtime que
l'on fait de luyen Portugal , puis
qu'on venoit le prendre avec un
fibrillant Equipage ,'pour le conduire
vers une Princeſſe , qui
doit un jour luy donner uneCouronne.
Ce jeune Prince a eſté ſi
ſenſible aux marques d'affection
de ces Peuples , qu'il a donné
fon Portrait enrichy de Diamans
de la valeur de quinze cens Piftoles,
à Monfieur le Duc de Car
daval,
GALANT. 205
daval , qui avoit eſté nommé
pour le venir prendre à Villefranche
. Il a auſſi fait Préſent de
huit cens Pistoles à l'Admiral de
la Flotte;de quatre cens au Commandant
des Vaiſſeaux;de deux
cens cinquante à chacun des
Officiers , qui estoient deſtinez
pour ſon ſervice ; de ſoixante à
chaque Volontaire , & de dix
mille à l'Equipage , & aux Gens
de guerre de la Flote. Madame
Royale a auſſi donné un Diamant
de mille Loüis , à Monfieur le
Duc de Cadavar. Je vous ay fouvent
parlé des magnificences de
cette Princeffe . On n'y peut rien
ajoûter , non plus qu'à tout ce
qu'elle a fait dans les Etats du
Duc fon Fils , pour le foulagement
de ſes Sujets. 1
Je vous envoye une nouvelle
Fable de Monfieur du Ruiffeau,
206 MERCURE
feau, Autheur de celle des Arbres
choiſis par les Dieux , qui vous
a tant plû , & dont je vous fis
part le dernier Mois.
LE BUCHERON,
J
LE LOUP,
:
ETLE CHASSEUR.
FABLE.
Evais, fi je le puis , conter enpeu
de mots
Une Fable , drapant les Traîtres à
Sganarelle un peu las de faire des
merveille .
Fagots,
ءال
Entra dansſa Cabane. Il tenoitfa
bouteille, 10
Et s'en alloit boire le premier
coup
Lors
GALANT 207
Lors qu'on vintfraper àſa Porte.
En cet état,il dit, qui va là ? C'eſt
un Loup,
i
Répondit - on , preſſé d'étrange
Par des Chiens,& par un Chaffeur.
Ouvrez, ou je ſuis mort ; ouvrez ,
& je vous jure
Que deſormais aucune injure,
Aucun encombre , aucun malheur....
N'arrive à vos Moutons. Ils au-
-front fauvegarde
Chez vous, & paſſeport dans les
Prez, dans les Bois .
Les Chiens ny les Bergers ne feront
plus de garde,
Nous feront tous amis. Ah je ſuis
aux abois !
Ouvrez ,& me cachez. Là- deſſus
Sganarelle
Bût,puis ouvrit.Le Loup dedans,
Dit
208 MERCURE
Dit,&de tout son coeur:Jupiter foit
ceans.
L'offre qu'il avoit faite, avoit paru
tres -belle,
Sganarelley trouvoit le bien defon
Troupeau.bus
Avec toy mes Moutons vivront
d'intelligence ,
Luy diſoit- il joyeux. Cela fansdoute
eſt beau,
Je vais te mettre en affurance .
Foure-toy dans ce trou façon de
Cabinet,
Je te promets de garder le ſetaler
cretica 21
ded
Depromettre & tenir en France,
On se pique ordinairement
Mais du Loup Sganarelle entrant
en defiance,
Ilne s'en piqua point . Enfin voicy
comment
Tout
:
GALAN Τ. 209
Tout ſe paſſa. Le Chaſſeur vient,
S'avance,
Entre dans la Cabane , & dit au
Fagotier:
N'as- tu point veu de Loup paſſer
par ce ſentier ?
Parle , tu me feras une faveur
infigne,
Je recompenſeray ton foin .
Je n'ay rien veu, répond Sganarel- .
le,&fait signe
De la main & desyeux,que leLoup
n'est pas loin.
**
Le Chaſſeur échaufé du plaisir de
la Chaſſe,
Ne prit point garde àſa grimaces
Et croyant ce qu'il avoit dit,
Dans ce mesme moment fortit.
Or le Loup voyoit tout par une
grande fente,
Car par bonheur pour luy la Porte
estoit méchante.
Le
210 MERCURE
**
Le Chaffeur éloigné , Sganarelle
approcha,
Ouvritle Cabinet , en fit fortir la
Beste;
Mais la Beste enfortant, à ce qu'on
dit, hocha
Deux ou trois fois fort brusquement
la teste,
Et fit ce compliment à nostre Bucheron.
J'avois donné ma Bource à garder
au Larron ,
On ne m'y prendra plus. Adieu
fourbe, adieu traître.
Eh tout doux , tout doux , noftre
Maître,
Repartit Sganarelle au mensonge
affermy ,
Je viens de vous rendre un ſervice,
Qui me fait croire avec quelque
justice.............
Que
GALAN T. 211
Que je dois eſtre voſtre Amy.
Vous mon Amyerepliqua le Loup,
zeſte,
Il s'en faut plus de la moitié.
Je ne veux point d'Amy qui n'ait
de l'amitié,
Dans le coeur, dans la bouche, &
meſme dans le geſte .
1
--Les Sçavans de voſtre Pro
vince , qui liſent avec tant de
plaifir tout ce que je vous en
voye de Monfieur de Comiers,
en prendront ſans-doute à voir
ce qui fuit.
Nouvelle
212 MERCURE
Nouvelle invention de quatre
fortes de Cercles de la Sphère
Par Monfieur Crochat , Profeffeur
des Mathématiques .
EsCercles de la Sphere ſont
Ideftinez adiverses
lon leur diférente ſituation.Ainſi
l'Horizon eſt deſtiné à marquer
le lever , & le coucher des
Aſtres; le Méridien , à nous faire
connoître le moment auquel un
Aftre eſt également éloigné de
fon lever & de fon coucher ; l'Equateur,
à marquer le temps auquel
les jours font égaux aux
nuits; le Zodiaque, à déterminer
le mouvement du Soleil , & des
autres Planetes ; les deux Colures
, à diftinguer les Solſtices , &
les
GALAN T.
213
-
les Equinoxes , les Tropiques , à
dénoter le plus grand éloignement
des Planetes du Cercle
Equinoxial ; les deux Pôlaires, à
ſeparer les deux Zones temperées
des froides ; les Azimaths,
à faire voir la quantité de l'Angle
qu'un Aftre fait avec le Zenith ,
&le premier Vertical; & les Almucantaraths,
à marquer l'élevation
de quelque Aſtre que ce
foit fur l'Horizon .
:
Quoy qu'un ſi grand nombre
de Cercles ſemble devoir ſuffire ,
pour expliquer genéralemet tous
les mouvemens qu'on remarque
ordinairement dans les Aſtres, je
m'affure toutefois que les quatre
diférentes fortes que j'y ajoûte,
ne ſeront pas jugez ſuperflus , ſi
⚫on a tant ſoit peu égard à leurs
uſages, que je décriray amplement
dans un Traité particulier
que
214 MERCURE
que je feray fur ce ſujet. Je me
contenteray préſentement de dire
, que de ces quatre fortes de
Cercles , les premiers ſont de
grands Cercles qui ont pour pôle
la ſection du Méridien & de
Horizon, & qui divifent le premier
Vertical en 360. parties
égales. Ils font deſtinez à marquerles
diférens Horizons , qui
ont mefme Pôle que le noftre.
Dans la Sphere droite , ils ne diférent
nullement des Méridiens .
Les ſeconds font tous desCercles
mineurs,excepté le premier.
Ils ont mefine pôle que les autres,
& paffent par chaque degré du
Méridien. Dans la Sphere droite,
ils ne font autre choſe que les
Cercles de declinarſon. Ils fervent
principalement à faire connoiſtre
l'Angle que faitun Aftre
avec le premier Vertical , &le
Centre
GALANT. 215
Centre du Monde ; ou pour parler
plus clairement , ils marquent
la diſtance de quelque Aftre du
premier Vertical.
Les troiſièmes ſe décrivent
comme les premiers , mais non
pas des meſmes pôles , car on les
décrit de la ſection du premier
Vertical, & de l'Horizon ; & au
lieu que les autres paffent par
chaque degré du premier Vertical
, ceux-cy paſſent par les diviſions
du Méridien. Ils ſervent
à marquer les diferentes élevations
de tous les Horizons , que
le premier Vertical coupe au
mefme point que le noſtre.
Les quatrièmes ſe décrivent
comme les ſeconds ; mais au lieu
de la ſection du Méridien & de
l'Horizon, ils ont pour pôle celle
del'Horizon & du premier Vertical.
Ils font fort neceſſaires pour
ſçavoir
216 MERCURE
ſçavoir en peu de temps,de combien
de degrez un Aſtre eſt éloigné
du Méridien. Je laiſſe une
infinité d'autres uſages , auſquels
ces quatre fortes de Cercle font
propres pour les décrire ' en particulier.
Ce fera apres que Meffieurs
les Mathématiciens m'auront
honoré de leurs ſentimens,
que j'attens de leur genérofité
dans le Mercure du Mois prochain
.
Meſſieurs de l'Académie Fran:
çoiſe doiventdiſtribuer le 25. du
mois d'Aouſt prochain , les Prix
qu'ils ont accoûtumé de donner
tous les deux ans pour les Ouvragesd'Eloquence
&de Poëfie. Le
ſujet du Diſcours en Profe , faiyant
l'intention de feu Monfieur
de Balzac qui en a fondé le Prix,
ſera ſur ces paroles de la Vierge,
Ecce enim ex hocbeatam me dicent
omnes
GALANT .
217
omnes generationes, quia fecit mihi
magna qui potens eft. Celuy de la
Poësie , ſera ſur les grandes choſes
que le Roy a faites en faveur
de la Religion Catholique. On
n'en pouvoit choiſir un plus noble.
Les Ouvrages qu'on fera
fur ces deux Matieres , doivent
eſtre portez dans ledernier jour
du moisde May , chez Monfieur
de Mezéray , Secrétaire perpétuel
de l'Académie ; ou chez le
Sieur le Petit , en la Ruë S. Jacques
Vous prendrez la peined'en
avertir ceux de vos Amis qui auront
deſlein de travailler.
On écrit que les Jéſuites & les
Capucins , font de tres grands
fruits dans le Rouſſillon,où quantité
de Soldats, & mesme d'Officiers
de la Religion Prétenduë
Réformée , qui ſont dans les Places
de cetteFrontiere d'Eſpagne ,
Decembre 1682 . K
218 MERCURE
font tous les jours abjuration.
C'eſt à quoy les Gouverneurs de
ces Places , & Monfieur l'Intendant
contribuënt beaucoup;
mais particulierement l'exemple
de Monfieur le Gouverneur des
Bains d'Arles , qui s'eſt converty
entre les mains des Capucins,
aufli-bien que Madame ſa Femme
,& dix ou douze de ſes Enfans,
parmy leſquels ily en a un
qui a une Compagnie dans le
Regiment de la Reyne. Ce Gou
verneur eſt originaire de Poitou,
de la Maiſon de la Chaffaigne,
Seigneur de Boireclou , & de la
Braudiere. Il a ſervy 40. ou so
années dans les Armées de Sa
Majesté , tant ſur Mer que fur
Terre, en Candie,en Flandre , en
Allemagne , en Catalogne , &
a eu pluſieurs Commandemens
aux Sieges des Villes. Tout fon
Corps
GALANT.
219
Corps eſt plein de cicatrices des
playes qu'il a reçenës en divers
Combats.
Madame la Dauphine , dont
la pieté n'eſt pas moins connuë
que l'eſprit , & qui donne tous
les jours des marques de l'un &
de l'autre , ayant fait pluſieurs
Voeux avant ſes Couches,eſt venuë
icy pour les accomplir. Voicy
une Relation fidelle de tout
ce qui s'eſt paflée dans les Eglifes
qu'elle a viſitées en un meſime
jour. Le 23.du dernier mois,Monfieur
l'Abbé Langeron , l'un des
Aumôniers ordinaires de cette
Princeſſe , ayant averty les Peres
Théatins , que le Jeudy 25. du
mefme mois, elle viendroit en devotion
dans leur Egliſe de Sainte
Anne la Royale , pour rendre
graces à Dieu , de ce que par
l'interceſſion de cette Sainte , &
Kij
220- MERCURE
de Saint Gaëtan , elle estoit heu.
reuſement accouchée de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne,
ils préparerent toutes choſes pour
la recevoir. Je croy , Madame,
⚫⚫vous avoir déja marqué que Madame
la Dauphine a une devotion
tres - particuliere à S. Gaëtan
, comme en eſtant Fille miraculeuſe
, puis que Madame l'Electrice
ſa Mere l'avoit obtenuë
du Ciel aprés ſept ans de ſterilité
, qui fut ſuivie d'une fecondité
tres - heureuſe , lors qu'elle
accomplit ſon Voeu , qui estoit
de faire baſtir une tres - belle
> Eglife , & une Maiſon commode
, pour les Théatins de Munic.
Cette Princeſſe a eu la confolation
de voir l'une & l'autre avant
ſa mort dans ſon entiere perfection
. Vous remarquerez que
Madame la Dauphine , aprés le
peril
GALANT. 221
:
peril d'un tres long travail , accoucha
le jour des premieres Vêpres
de Saint Gaëtan. Tous les
Théatins en Corps la reçeurent
à la Porte de leur Eglife , où le
Superieur luy preſenta l'Eau - benîte
, & l'accompagna juſqu'à
fon Prie- Dieu , qu'on avoit mis
devant le Grand -Autel. Cette
Princeſſe en entrant , admira la
grandeur & la hauteur de la
Croiſée de cette Eglife , & dit!
auffi - toſt qu'elle venoit accom -
plir ſes Voeux envers Sainte Anne
& Saint Gaëtan. Puis un de
ſes Aumôniers luy dit la Meſſe au
Maiſtre- Autel , qui estoit paré
d'un riche Devant-d'Autel,qu'elle
avoit donné pour la Chapelle
de S.Gaëtan. La Meſſe finie , elle
remonta en Carroffe , & fe rendit
aux Minimes de la Place
Royale , qui avoient orné leur
Kiij
222 MERCURE
Grand- Autel du ſuperbe Pare.
ment que Madame la Dauphine
leur a donné. Deux Prie-Dieu,
couverts d'un Tapis de Velours
rouge, étoienr diſpoſez , l'un dans
le Choeur,& l'autre dans la Chapelle
de S.François de Paule,dans
laquelle ils expoſerent les Reliques
qu'ils ont du Saint ; ſçavoir,
un Bonnet qui lay a ſervy,&une
Vefterbe qui a eſté préſervée du
feu par de pieux Catholiques ,
lors que les Calviniſtes brûlerent
ſon Corps dans le Convent de
fon Ordre au Pleſfis-lez-Tours
en 1562 .
Cette Princeſſe fut reçeuë par
tous les Religieux de la Communauté
, rangez en haye , depuis
la Porte de leur Eglife , juſqu'au
baluſtredu Choeur. Le Pere René
Thuillier , Provincial de France,
étoit d'un coſté , avec le Pere
Nicolas
)
GALANT
223
Nicolas le Compte , Correcteur
des Minimes de Vienne ; & le
Pere Jean-Baptifte de S. Lo,Correcteur
des Minimes de Paris ,
eftoit de l'autre. Ils la conduifi.
rent juſqu'à fon Prié- Dieu dans
le Chour; & là , le Pere Provincial
luy preſenta un Livre de
la Vie de Saint François de Paule
, de la quatriéme Edition , qui
luy fur dédié dés l'année 1680.
Aprés la Meſſe , qu'elle voulut
encor entendre dans cette Eglife,&
que celebra un de ſes Chapelains
, elle fut conduite par les
meſmes Religieux dans la Chapelle
de Saint François de Paule,
où le Pere Sacriſtain, revêtu d'un
Surplis , l'attendoit pour luy
montrer les Reliques du Saint ,
qu'elle baifa avec beaucoup de
devotion. Il y avoit une fi grande
Kij
224
MERCURE
د
foule de Peuple , que pluſieurs
Perſonnes profitant d'une fi heureuſe
occafion , prirent la Jupe de
la Princeſſe , & par une affection
ordinaire aux François , la baiferent
avec empreſſement , luy
fouhaitant mille benedictions .
Elle témoigna que cette Egliſe
luy avoit paru tres- propre &
fut accompagnée juſqu'à fon
Carroffe de la meſme maniere
qu'elle avoit eſté reçeuë...
Elle entra auffi dans l'Egliſe
des Jefuites de S. Louis . Le Pere
Provincial , à la teſte de tous les
Peres de cette Maiſon Profeffe,
l'ayant reçeuë à la Porte , luy
donna la Croix à baifer , & luy
preſenta l'Eau benîtejapres quoy
elle fit ſes Prieres au pied du
Maiſtre- Autel , magnifiquement
paré . Les Reliques de S.Loüis,de
Saint Ignace,& de Saint François
Xavier,
GALANT. 225
Xavier, y estoient expoſées. Elle
trouva cette Egliſe une des plus
belles qu'elle euſt veuës .
Elle alla de là dîner au Palais
Royal , où Monfieur la traita fu-**
perbement. Sur les trois heures,
elle ſe rendit à Noſtre-Dame.
Monfieurl'Archeveſque, accompagné
du Chapitre , vint la recevoir
à la Porte de l'Eglife . Apres
qu'il luy eut preſenté l'Eau- benîte
, & la vraye Croix à baifer , il
luy fit en peu de mots un Compliment
ſurſa pieté, & la conduifit
juſqu'au Prie -Dieu , qu'on luy
avoit preparé devant l'Autel de
la Vierge. Pendant ſes Prieres
qui durerent une demy- heure,
ce Prelat demeura à ſa gauche
avec ſon Clergé. Le Confeffeur,
& l'Aumônierde cette Princeſſe,
eftoient à ſa droite. Elle fut reconduite
juſqu'à la Porte del'EKv
226 MERCURE
gliſe par Monfieurl'Archevêque
&ſon Chapitre ,& par une foule,
incroyable de Peuple , qui ſe
rencontra dans tous les lieux où
l'on avoit ſçeu qu'elle ſe rendroit.
AufortirdeNotre-Dame,elle
vintà l'Abbaye de S. Germain des
Prez, & y fut reçeuë parles Religieux
de cette Maiſon, avec tout
le reſpect,& toute la pompe pofſible.
Dés qu'elle approcha du
Fauxbourg , on fonna les groſſes
Cloches , qui font les plus harmonieuſes
du Royaume. Les Religieux
, au nombre de prés de
quatre- vingts , eſtoient en haye
depuis la Porte de l'Egliſe juſqu'au
Grand- Autel. Le Pere General
de laCongregation de ſaint
Maur, revétu des plus riches Ornemens
, accompagné d'un Diacre&
d'un Soudiaere , & precede
par quatre Chantres, chacun
avec
GALANT.
227
avec une Chape,preſenta la croix
à cette Princeſſe , qui la baifa , &
qui reçeut l'Eau-benîte. Elle
eftoit à genoux fur un tres-beau
Carreau, fous un Daiz de Broderie
, porté par quatre Religieux,
auſſi revétus de Chapes. Apres
cela,les Chantres entonnerentun
Répons qu'on chante ordinairement
lors qu'on reçoit des Prin
ceffes . L'Orgue le continua , &
on conduifit ainſi Madame la
Dauphine, devant leGrand-Autel
qu'on avoit paré avec beaucoup
de magnificence , & au bas
duquel la Chaſſe de Saint Germain
eſtoit expoſée. Apres que
l'on eut chanté quelques Prieres
pendanr leſquelles elle ſe tint à
genoux ſur un Prie- Dieu , toûjours
ſous le Daiz , on la conduifit
dans le meſime ordre devant
l'Autel de ſainte Marguerite, qui
eſtoit
228 MERCURE
eſtoit auffi tres-fuperbement paré.
On y chanta un Répons de
la Sainte , dont on luy preſenta la
Relique , qu'elle baifa. Elle fut
enſuite reconduite àſon Carroffe,
ſans qu'on l'euſt haranguée en
aucun lieu , parce qu'elle l'avoit
expreſſement défendu.
Quelques jours apres , cette
Princeffe revint à Paris avec
Monſeigneur le Dauphin , pour
voir l'Opéra d'Alceste,dont ils furent
tres - contens, tout ce qui regarde
cette Répreſentation ayant
eſté d'une juſteffe admirable.
Monſeigneur le Dauphin,& Madame
la Dauphine , eftoient placez
ſur l'Amphiteatre , où Son
Alteſſe Royaleleur fit porter une
tres-belle Collation. Monfieur le
Chevalier de Flamarin , reçeu
depuis peu premier Maiſtre
d'Hoſtelde Monfieur, eut l'hon
neur
GALANT. 229
neur de les fervir. Il s'en acquita
tres-bien. Quand on a aufſſi bon
air que luy, on fait tout de bonne
grace. Madame la Dauphine a
ſujet d'aimer Paris, puis que toutes
les fois qu'elle y eſt venuë, ſes
Habitans ont fait paroiſtre à l'envy
une extréme joye de la voir .
Meſſieurs de l'Academie Royale
d'Arles ont fait une Feſte
particuliere pour la Naiſſance de
Monſeigneur le Duc de Bourgogne.
Je ne puis mieux vous en informer
, qu'en vous faiſant part
de ce que Monfieur le Marquis
de Robias , l'un des Académiciens
, en a écrit àl'illuſtre Protecteur
de la meſme Academie .
LETTRE
230 MERCURE
LETTRE
EN FORME DE RELATION,
AM le Duc de S. Aignan .
M
ONSEIGNEUR ,
C'est un grand malheur pour la
Ville d'Arles , qu'estant toute noble
comme elle est , brave , fidelle,
& amoureuse de la gloire de fon
Roy, ellese trouve dépourveuë en
cette occafion de tout ce qui pouvoit
faire éclaterſajoye , à la Naiſſance
de Monseigneurle Duc de Bourgogne.
Elle s'est mise elle- mesme
dans cette fâcheuse impuiſſance,
par un excés de fidelité, & de foûmiſſion
, (si celafe peut dire ) Elle
a donnéſans heſiter , toute fon Artillerie
à lafeule apparence du nom
du Roy,lors que ce même nom qu'elle
adore
GALANT. 13
adore,ſemble l'accuſer aujourd'huy
de ne répondre pas dignement au
bel exemple , à l'éclat , au grand
bruit dont toutes les Villes du Royaume
ont folemnisé cette Feste.
Le Mercure Galant vous l'aura
fans doute appris , comme elle fust
Lapremiere de trois Provinces , quoy
que la plus éloignée de la Cour, qui
s'empreſſa d'allumer des Feax , de
faire Sonner ses Cloches , de répandre
du Vin dans les Ruës ,&
de faire enfin tous fes efforts pour
témoigner sa joye à cette heureuse
Nouvelle mais elle est trop glorieufepour
en demeurer là. Elle ne
peut estre contente d'elle - mesme ,fi
elle laiſſe faire àson impuiſſance.
Elle emprunte donc aujourd'huy
toutes les Pieces du Parnaſſe , tou
te l'ardeur ,&le feu de nos Mufes
, pour tâcher de fe distinguer.
L'Académie Royale qui vous doit
Son
232 MERCURE
Son estre , &Sa conſervation , luy
donne la main dans ſon beſoin , luy
preste toutes ses Armes , c'est à
dire , ſes Vers & sa Proſe , ſes
Recits &sa Simphonie , & tout
Son Opera. Il est bien vray que
tout cela ne fait pas grand feu ,
ny grand bruit , & que vos Canons
du Havre ont porté beaucoup
plus loin le bonheur de la
France , que ne peuvent faire toutes
nos machines d'esprit , & tout
legrand courage de vos Villustres
Parnaſſiens. Mais , Monseigneur,
en bonne justice , c'estoit à vous, qui
étes le Chef de l'Academie Royale,
àfaire toute la dépense; à vous,
dis-je , qui étes l'ame & l'esprit de
ce petit Corps. Vous pouviez luy
fournir vousseul plus de traits ,
plus de lumiere que cinquante autres
Apollons , s'il s'en trouvoit autant
dans le Monde. Quoy qu'il en
Soit,
GALANT.
233
Soit, & quoy qu'il en coûté à voς
Amis , ils avouerit toûjours qu'on
achete à fort bon marché, la gloire
, & le merite de loüer nôtre invincible
Monarque. Je voudrois
pouvoir vous envoyer fon Panegyrique
, tel qu'il fust prononcé par
Monsieur d'Ubaye , Lundy dernier
dans l'Afſsemblée generale de l'Académie.
Vous aimeriez ce Gentilhomme,
Monseigneur , pour lequel
vous m'avez ſouvent témoigné de
de l'estime. Sa ſageſſe &sa modeſtie,
dans un âge où l'on le pardonne
à ceux qui n'en ont pas tant ;
fon amour pour la vertu , fon zem
le pour le Roy son éloquence ,
Son air enfin , & toutesses manieres
en parlant , vous euffent
charmé , &je ne doute point qu'un
Orateurde cette force dansMadrid,
ou dans Bruxelles , ne fit regner le
Roy de FranceSouverainement dans
le
234
MERCURE
Lecoeur de les Ennemis. Le ſujet de
Son Panegyrique; estoit l'Immortalitéde
LOUIS LE GRAND. Ilfit
voir que toutes les Vertus d'accord
avecſa Fortune , le portoient làs
que la Naiſſance de Monseigneur
Le Duc de Bourgogne, estoit un gage,
une promeſſe infaillible de fon immortalité.
Il prouva tout celapar
des raisonnemens folides & forts ,
par des paroles également belles &
brillantes. Que vous diray- je enfin,
Monseigneur ? Ils'en falut peu que
nostre Orateur ne fut digne de fon
fujet. Monsieurde Sabbatier , ou
vrit & ferma l'Assemblée en qualité
de Direstear. Ilfit un Difcours
éloquent & Succint, pour apprendre
àtous le deffein de cette Feste. On
admiraſon adreſſe , en donnant au
Roy Seul tout le mérite , & le bonheur
de l'Académie , & remerciant
pour elle l'Auditoire qui estoit nom.
breux,
GALANT.
235-
breux, de cette avide curiofité,qu'il
témoignoit à vouloir oüyr les loüanges
de Sa Majesté. Il estvray que
depuis la naiſſance de l'Académie,
elle n'avoit point veu une auſſi gră.
de multitude de Gens d'esprit,d'Hom
mes,& de Femmes dequalité, s'empreffer
ainſi pour luy rendre viſite.
Cela n'est pourtant pas difficile à
croire , ſi l'on vous dit que nos augustes
Prélats nous firent l'honneur
d'y assister , c'est à dire , d'inviter
par leur exemple , toute la Ville
, & d'en emmener avec eux la
plus ilustre partie. Ilsy vinrent en
en Rochet , & en Camail, avec
tout l'appareil & la pompe de leur
dignité, pour enseigner à bien des
Gens qui se picquent de spiritualité,
le culte& la devotion ( s'il
faut ainsi dire ) qu'on doit aux
loüanges du Roy Tres - Chrestien.
Je vous l'avoue, Monseigneur, leur
prefence
236
MERCURE
presence nous fut un furcroist de
joye, non seulement pour la gloire
du Monarque dont ils'agiſſoit , mais
encorpour celle de l' Academie Royale.
Qu'un grand Prelat , venerable
par tant de titres , qu'unſaint Archevesque,
& le plus appliquéà la
Sanctification de fon Diocese ; que
Son digne Coadjuteur , si bien inſtruit
de la Morale Chrestienne,
& le mieux persuadé des obligations
de fainteté , qui font inseparables
defa charge; que ses deux
modelles d'honneur & de vertu
eftiment affez , &honorent comme
ils font , nos petits Exercices Académiques
, qu'ils augmentent par
leur prefence l'amour , & la haute
idée qu'on doit avoir pour
la Majesté ; qu'ils écoutent fes
loüanges avec la mesme veneration,
qu'on écouteroit le Panegyririque
de Saint Loüis . Je vous l'a
voüe
GALANT.
237
voüe encore une fois , cela meſembla
fort glorieux pour l'Academie.
Elle estoit hautement vangée par
là d'une trop austere vertu , qui
voudroit luy preferer la Retraite
&le Cabinet, &faire à croire aux
Gens , qu'elle est quelque chose de
profane. L' Aſſembléeſefaisoit dans
la Chapelle des Penitens gris . C'eſt
une vaste Nef fort exhaussée , &
fort éclairée. Les Portraits du
Roy , de Monseigneur , & de Madame
la Dauphine , estoient poſez
felon leur rang , sur une Tapiſſerie
de Point , qui cachoit cette partie
du fonds de la Chapelle , où
l'on avoit placé la Musique. Les
Airs de cet Opéra ont aſté compofez
par le Sieur Campa , jeune
Homme à la verité , mais expert
en Son Art, & Maistre de la Mufique
de Saint Trophine d'Arles,
lequel paroist presque inimitable
dans
238 MERCURE
dans les belles inventions , dans les
varietez , & les douceurs de fa
Symphonie. Au deſſous de la Royale
Famille , on voyoit voſtre Portrait
de lamaniere de cet excellent Homme
, qui ne peint plus que les Aléxandres
, apres avoir eu congéde
peindre une seule fois Ephestion.
On ne crût pas qu'il fallust d'autre
décoration . Celle-là charmoit les
yeux & les coeurs . Nofſeigneurs
les Archevesques furent reçeus à la
Porté avec toute la cerémonie qu'on
-doit à leur Perſonne & à leurDignité.
Ils furent conduits à leur
place , qu'ils prirent fur defuperbes
Fauteüils qu'on leur avoit préparez.
Meßieurs les Confuls à leur
droite & à leur gauche, achevoient
une ligne droite , qui répondoit
de chaque coſté aux Fauteüils des
Académiciens. Personne ne se
croyoit incommodé dans cettegrande
preſſe.
GALAN T. 239
,
preſſe. Il est vray qu'on le pardonnoit
aisément à l Académie en cette
occafion , où chacun fouffroit agreablementla
foule & la chaleur
, pourveu qu'il pust oüir le
nom de Louis LE GRAND. Mesfieurs
les. Confuls qu'on respecte
beaucoup en cette Ville , comme les
Peres de la Patrie , les Tuteurs &
les Gouverneurs estoient attachezà
écouter nos petits Ouvrages.
Cent jeunes Creatures , belles
&délicates, furent enfermées dans
ce lieu trois heures durant , avec
plus de patience &de tranquillité
qu'elles n'en cuffent eu au Sermon.
Enfin , Monseigneur , voſtre Empire
académique s'eſt accrû de plus
d'une moitié. Toutes nos Dames
font Académiciennes dans l'ame,
Sous votre bon plaisir. Monsieur
de Sabbatier commença nos petits
Exercices par un Sonnet de sa maniere
240
MERCURE
e
niere à l'honneur du Roy & de
Monseigneur le Duc de Bourgogne.
Je vous l'euſſe envoyé avec tous
les autres Ouvrages de nos Confreres
, s'ils m'euſſent fait l'honneur
de me les remettre. Monsieur
le Marquis de Boches leut une
Critique sur une verſion en Vers
François , que l'on estima beaucoup.
Monsieurle Chevalier de
Romieu , leut une Traduction de
la premiere Satyre d'Horace , du
du troisième Livre , qui ſurprit
les Gens dans la prévention où
l'on peut estre que les Chevaliers
de Malthe ne font faits que pour
détruire les Turcs . MonsieurGifon
leut un Madrigal qui tradui-
Soit les pensées Latines de Monfieur
Dabbes fur les Conquestes de
LOUIS LE GRAND. Tous ceux
enfin qui s'y estoient engagez à la
2
precedente Affemblée , llûûrrent quelque
GALANT. 241
que Ouvrage en Vers , le tout
avec autant de relation qu'il se
pûtà la Naiſſance de Monseigneur
Le Duc de Bourgogne. Je ne pûs
m'en dédire , non plus que nos autres
Confreres. Je vous envoye nôtre
Melpomene , quiſous vôtre favear
doit faire nos complimens au
Prince nouveau né. Messieurs les
Abbez de Verdier , & du Port ,
Monfieurle Marquis de Chasteau-
Renard , de Mejanes , & de Gageron
, Monsieur Cays , & tous les
autres , donnerent leurs petitsJoins
avec beaucoup de zele & d'appli
cation à l'ordre & à la perfection
de cette Feste , & fur tout de la
Musique , laquelle ſur la bonne
foy des Connoisseurs , ne le cede
qu'au feul Monfieur de Lulty que
vous aimez tant. On leut encor
quelques Vers Latins fur les Villes
de Strasbourg & de Cazal foû-
Decembre 1682 . L
L
242 MERCURE
mises au Roy , fur la Paix , fur
la Naiſſance de Monseigneur le
Duc de Bourgogne , le tout de la
maniere de Monsieur Dabbes, Académien
Royal , &Juge de la Primatie
de Narbonne pour Monsieur
le Cardinal de Bonzy. Cet Autheur
eft illustre & connu de tous
les Sçavans du Royaume parses
Vers Latins, & parses autres qualitez,
On a traduit icy quelquesunes
de ses pensées en Vers François.
Je vous envoyeray tout cela,
Monseigneur , si la pareſſe ou la
modestie de nos Amy ne s'y oppofe.
Il fallut apres cela que la Feste
S'achevast ,& j'eus l'honneur d'étre
fait Directeur. On me trouva
paffablement digne de cette dignité.
Chacunse sçavoit bon gré d'avoir
fait les honneurs du Roy &
defon auguste Petit- Fils durant le
jour. Jefis celebrer leursanté ,
:
GALANT.
243
la vôtre durant une partie de la
nuit , ſelon le dü de ma nouvelle
Charge , & fans nous vanter de
rien , tout cela ſe paſſa fort académiquement.
Les 24. Violons du
Parnassen'y manquerentpas.Melpomene
&Ses Compagnes Souperent
avec nous , mais avec toute l'honnesteté&
la pruderie de telles Divinitez
. Elles firent des Inpromptus
& des Pronostics fort heureux.
Je les reserve pour une autre Lettre
; &fuis , Monseigneur , vôtre
tres &c.
J'ajoûte l'Ouvrage que Monſieur
le Marquis de Robias leut
dans l'Affemblée.
A )
Lij
244 MERCURE
MELPOMENE ,
PRESENΤΕ'Ε
A MONSEIGNEUR
LE DUC DE BOURGOGNE.
Suivant ordre
Uivant l'ordre reçeu de ſa
Troupe Royale ,
Melpomene aux beaux Arts,
ſçavante & fans égale,
Avoit apris du Ciel , qu'elle peut
confulter
Le deſtin de l'Enfant qu'elle va
viſiter.
Sur l'aîle de l'amour cette Muſe
portée
( Du Parnaſſe Royal elle eſtoir
deputée )
Part , arrive , ſe montre , & fon
empreſſement
Du Prince nouveau né perce
l'Appartement ,
GALANT .
245
Lors que ce brave Hylas que la
France renomme
Comme l'original du parfait honneſte-
Homme ;
1
Ce Duc dont la bravoure ,& le
noble maintien
Entre ceux de ſon rang le diſtingue
ſi bien , こ
Pour faire plus d'honneur à nôtre
Melpomene ,
Luy preſente la main auſſi-toſt,
&la meine .
Chere Soeur , luy dit- il ,malgré
tous vos appas ,
Le Heros nouveau né ne vous
connoiſtroit pas .
Souffrez qu'en ce moment je
vous ſerve d'organe ,
Et n'apprehendez par la bouche
d'un Profane ,
J'entre quand je le veux,dans ces
Réduits ſacrez ,
Liij
246 MERCURE
Qu'au Saçvant Apollon le temps
aconſacrez.
Eraton , Calliope , & l'aimable
Thalie ,
M'ont inſpiré des Vers l'agreable
folie.
Je parle quelquefois comme parlent
vos Soeurs ,
Etquand j'en ay beſoin j'ay part
àleurs douceurs .
Cette Reyne du Nort , qui ſur la
Mer Balthique
Trouva tous les reſſorts de noſtre
Rhetorique ,
Malgré le Capitole, & fon coeur
tout Romain ,
Eſtima mon eſprit , & mon coeur,
& ma main ;
Et ce Roy , ce grand Roy que
l'Europe revere ,
A dit plus de cent fois que j'avois
l'art de plaire.
Voyez donc , chere Soeur , que
fans trop nous flater,
GALAN T.
247
Ea loüange eſt un bien que l'on
peut accepter.ad
Lors qu'on eſt approuvé des
Teſtes à couronne,
On ne refufe point l'eſtime qu'on
nous donne ; L 201
Qui refufe ce don , ne l'a pas
mérité,
Et de pareils refus font une lacheté.
Muſe ne craignez rien pour vôtre
Aftrologie ,
A
Je vay la debiter avec grande
énergie,
Et je feray comprendre au Prince
nouveau né
Aquel point de grandeur le Ciel
l'a deſtiné.
CeDucluy tieneparole,&quand
fous ſa conduite
Dans celien de reſpect la Muſe
eſt introduite, 3
Linj
248 MERCURE
Elle admire le Prince ,& le ſacré
Berceau, spor meq
A qui toute la France offre un
encens nouveau ;
Mais voulant par ſes voeux honorer
ſa naiſſancej
De ſes propres defirs elle craint
l'excellence , 1
Et que le grand Deſtin de Loürs
triomphant,
N'accable quelque jour ce précieux
Enfantolon As:51
Bornons,bornons nos voeux.C'eſt
aſſez , difoit-elle ,
Qu'il foit toûjours Héros , ſage,
vaillant , fidelle.
Qu'il regarde de loin ce modele
des Rois,
Mais qu'il n'eſpere point égaler
ſes Exploits ;
Sa fortune peut eſtre affez bien
afſfortie,
Lors qu'il n'en remplira que la
moindre partie .
GALANT. 249
Puis voulant repaſſer les miracles .
divers,
Dont Loüis a laſſe noſtre Profe
&nos Vers,
Ce détail éclatant ébloüit Melpomene,
Et de tant de hauts faits dont
nôtre Hiſtoire eſt pleine,
Le grand nombre& le poids accablant
ſes eſprits ,
Elle en dit beaucoup moinsqu'elle
n'en a compris .
Je vous ay parlé de tant de
Villes , qui ont fait des Feſtes
pour la Naiſſance de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne ,
que celle de Limoux auroit ſujet
de ſe plaindre , ſi je ne vous difois
pas , qu'aprés avoir fait comme
les autres , de grandes Illuminations
pendant trois jours ,
& donné le Spectacle d'un Feu
Lv
250
MERCURE
d'artifice , elle a voulu encor ſe
mieux ſignaler huit jours aprés,
par une Réjoüiſſance auffi galante
que magnifique,dont Monfieur
d'Aouſtene , Procureur du
Roy au Prefidial de cette Villelà
, a fait toute la dépenſe. Il
commença cetteFeſte le Samedy
3. Octobre , & leva une Compagniede
trois cens Moufquetaires,
des plus apparens Bourgeois de
la Ville , tous tres- propres , avec
quantité de Rubans gris de- lin,
couleur de Madame la Dauphine.
Monfieur d'Aouſtene , vétu
magnifiquement , marchoit à la
teſte de la Milice , accompagné
de quelques Gentilshommes fort
leſtes. Au milieu de la Compagnie
, marchoient quatre autres
Gentilshommes fort bien faits ,
qui portoient quatre Drapeaux :
gris - de- lin & bleu , à la garde
A deſquels
GALANT.
251
deſquels on avoit commandé huit
jeunes Cadets de qualité , qui
par leur adreſſe ajoûtoient beaucoup
d'ornement au bel ordre de
la marche. Elle fe fit au ſon des
Tambours , des Flûtes , & des
Hautbois. La Compagnie s'étant
ainſi montrée ſous les armes dans
toutes les Ruës , s'arreſta devant
la Maiſon de Monfieur le Procureur
du Roy, chez lequel il y eut
des rafraîchiſſemens , & fur le
ſoir, de grandes illuminations par
tout , des Feux de joye ,& un Bal
public.....
Le lendemain 4. Monfieur le
Procureur du Roy , accompagné
de tous ſes Officiers , & de
quantité d'autres Perſonnes conſiderables,
ſe rendit à l'Eglife Paroiffiale
, où il fit chanter une
grande Meſſe , pendant, laquelle
on entendit une excellente Mufique.
252
MERCURE
fique. La Meſſe achevée, chacun
ſe remit ſous ſon Drapeau ; &
les Officiers ayant donné les ordres
, on fit le tour de la Ville,
comme on l'avoit fait le jour précedent,
avec des décharges continuelles.
Sur les quatre heures
du foir , le Te Deum fut chanté
au bruit du Canon , & de la
Mouſqueterie. La Compagnie
s'eſtant enſuite rendue à la Place
, y trouva un magnifique rafraîchiffement
, & des Tables
couvertes de toutes fortes de
Mets. Tous ceux qui voulurent
y prendre place, y furent reçeus.
Les Mouſquetaires filerent de là
du coſté de la Porte de la Trinité
, à vingt pas de laquelle , &
dans un poſte tres - favorable ,
eſtoit dreſſé un Theatre , ſur lequel
on avoit flanqué une For-
1
tereffe à quatre Tours , chacune
armée
GALANT. 253
armée d'une Rouë à feu . Les
quatre faces qui faifoient la diſtance
d'une Tour à l'autre ,
étoient peintes , & avoient dix
pas de diametre. Au milieu de
chaque Face eſtoit une Porte ,
dont la peinture repreſentoit un
des quatre Elemens. A l'extremité
des meſmes Faces , où paroiffoient
des Créneaux, s'élevoit un
Dôme percé à jour , qui eſtoit
hauffé audeſſus des quatre Tours.
La Figure du Roy eſtoit placée
fur la pointe de ce Dôme . Ce
Monarque ſoûtenoit de ſa main
droite un Soleil en ſon Midy, avec
ces mots,
-NON MIHI SED MUNDO..
On voyoit à ſa main gauche
un Baſton de commandement ,
avec ces paroles ,
ARBITER ORBIS .
A la droite du Roy,étoit Monſeigneur
254
MERCURE
ſeigneur le Dauphin , ſoûtenant
un Parélie , accompagné de ces
mots,
PARDUM RESPICIET.
Le petit Prince paroiſſoit à la
gauche du Roy, portant le Phofphore
, qui eſt un Aſtre qui luit
avec le Soleil , & au deſſous on
liſoit ces mots, .:
CORAM MICAT UNUS.
On avoit placé ſur les quatre
Tours, les quatre principalesNa
tions de l'Europe, avec des Deviſes
qui leur convenoient , ainfi
qu'à la France. Tout autour des
quatre Faces regnoit une tresbelle
Corniche,ornée de pluſieurs
Cartouches remplis auſſi de Deviſes.
Ces Deviſes eſtoient,
Un Hydre à ſept teſtes coupées,
NEC CRESCERE PROFUIT.
Quelque progrés qu'ait pû fairel
Héreſie depuis bien du temps,
elle
;
GALANT. 255
elle n'a pû reſiſter au zele du
Roy.
Un Soleil, penetrant une Vitre
par ſes rayons,
TRANSIT , NON FRANGIT.
Le Roy a pris pluſieurs Villes,
ſans y donner aucune marque
d'Hoſtilité .
Un Soleil , & les deux Poles
Terreſtres,
LANGUENT EXTREMA
RECESSU.
Ceux qui font éloignez des
bonnes graces du Roy , ne peuvent
goûter aucun bonheur dans
la vie.
Une Bombe qui creve en l'air,
ALTER POST FULMINA
TERROR .
Monſeigneur le Dauphin , par
l'éclat naiſſant de ſa Vertu heroïnue
& hereditaire , eſt aprés le
Roy un Foudre de Guerre.
Un
256 MERCURE
Un Tournefol , qui panchoit
du coſté du Soleil ,
USQUE SEQUAR TE .
Monſeigneur le Ducde Bourgogne
imitera ſon auguſteAyeul,
dans l'amour que ce grand Monarque
a pour la gloire.
Un petit Aiglon,
AD FULMINA NASCOR .
L'Aigle eſt l'Oyſeau favory
de Jupiter , qui eſt le Dieu qui
lance la Foudre. L'application en
eſt aisée à l'égard du Roy ,& du
jeunePrince.
Deux Aigles , préſentant deux
Aiglons au Soleil.
NEC PRIMUS , NEC DEGENER
ALTER .
La Reyne,& Madamela Dauphine
, ont donné chacune un
Prince à la France , digne du
Sang de Loürs LE GRAND.
Une nuée , d'où il fortoit un
Foudre, OR
GALANT. 257
ORBIS TERROREM GENUI .
Madame la Dauphine fortant
d'une Maiſon pleine de Héros,
on peut dire que le jeune Prince
dont elle eſt Mere , ſera un jour
la terreur de l'Univers .
11. Sur l'entrée de la nuit , les Peres
Trinitaires ſe rendirent proceffionnellement
au lieu où l'on
devoittirer le Feu d'artifice , &
ils y chanterent le Te Deum , en
faiſant le tour. La Ceremonie
achevée , Monfieur le Procureur
du Roy , accompagné deMonſieur
le Lieutenant Principal , &
- de Meſſieurs les Confuls en Robes
rouges , alluma ce Feu avec
beaucoup de folemnité. Il eutun
tres- grand ſuccés , & les Habitans
joignirent leurs acclamations
au bruit du Canon , & de
la Mouſqueterie. Au fortir de là
on ſe rendit chez Monfieur le
Procu
258 MERCURE
Procureur du Roy , où tous les
Moſquetaires furent priez à fouper
avec tous les autres Officiers,
Gentils-hommes ,& autres Perſonnes
conſidérables. Pendant
ce Régale , deux Fontaines, l'une
de Vin blanc , l'autre de Vin
rouge,coulerent devant ſa Porte.
La Feſte fut continuée le jour
ſuivant 5.du mois, par une Meſſe
que cemeſme Magiſtrat fit chanter
avec Muſique , dans l'Egliſe
desPeres Cordeliers de l'Obfer.
vance; par de nouvelles Illumitions
; par de nouveaux Feux de
joye,& enfin par un Repas beaucoup
plus ſplendide que n'avoit
efté celuy du jour précedent.
Voila de quelle maniere Monfieur
le Procureur de Limoux
s'eſt diftingué dans l'heureuſe
occaſion,où toutle mondea voulu
marquer ſajoye.
:
L'Uni
GALANT. 259
L'Univerſité de Caën a fait
auſſi une Solemnité particuliere
en l'honneur de la Naiſſance de
Monſeigneur le Duc de Bourgogne.
Elle partit de chez les Peres
Cordeliers , Egliſe ordinaire
où elle fait faire ſes Services, précedée
de ſes cing Maffiers , des
Preſtres des Paroiſſes de la Ville,
des Religieux des Abbayes du
Voiſinage , & de quantité d'honneſtes
Gens de la Ville, & meſme
de Gentilhommes , qui tiennent
à honneur d'y avoir des Charges.
La Muſique , qui eſt l'ame
des plus belles Ceremonies , n'y
manquoit pas , non plus qu'un
tres-beau Feu d'artifice. Le lendemain
Monfieur de S. Martin,
Docteur en Theologie , Aggregé
à cette Univerſité dont il a eſté
Recteur , & qui s'eſt ſignalé par
ſes Harangues publiques à feu
Monfieur
260 MERCURE
Monfieur le Duc de Longueville,
& à pluſieurs autres grands Seigneurs,
fit un Feu devant ſa Porte,
où l'on tira beaucoup de Moufqueterie.
L'Univerſité de Caën
eft fort ancienne,& compoſée de
cing Facultez , à ſçavoir des Arts
de la Medicine , des Droits , &
de la Théologie. Le Roy y a
étably un Profeſſeur en Eloquence,
un autre pour la Langue Greque
, &d'autres pour d'autres
Sciences. On y diſtribuë de fort
beaux Prix au Palinod, pour toute
forte de Poëſies tant Françoiſe
que Latine. Celuy de l'Ode
Françoiſe, eſt une Bourſe de cent
Jettons d'argent .Dans les jours,où
leJugement des Prix ſe fait,leRecteur
& les cinq Docteurs des
Facultez , s'y trouvent en Robes
rouges doublées de Velours , &
font lire publiquement les Ouvragesde
Poëfie. J'ay
GALANT . 261
J'ay une heureuſe nouvelle à
vous annoncer. Elle vous doit
donner de la joye , auſſi bien
qu'à vos Amis. Vous avez fouvent
ouy parler de Monfieur de
Lorme , ce grand Medecin qui a
vécu prés de cent ans , & qui a
fait vivre beaucoup davantage
pluſieurs Perſonnes , du nombre
deſquelles eſtoit feu Monfieur le
Maréchal d'Eſtrées. Monfieur de
S. Martin de Caën , dont je vous
ay tant de fois parlé , avec luy
des liaiſons fort étroites ; & pour
obliger le public , & éternifer en
meſime temps la memoire de fon
Amy , il a fait imprimer un Livre
des Moyens dont Monfieur
de Lorme s'eſt ſervy pour vivre
un fi grand nombre d'années. Il
a mis à la teſte les Lettres de pluſieurs
grands Hommes , & Premiers
Medecins des Roys & Souverains
262 MERCURE
verains de l'Europe. Elles font
écrites en diverſes Langues , &
renferment les éloges de ce fameux
Medecin ; ce qui confirme
l'eſtime generale où il eſtoit , &
doit avec beaucoup de juſtice
faire aimer ce que nous en donne
Monfieur de S. Martin. Il entre
enſuite en Matiere, & ce Vo.
lume contient plus de cent cinquante
Chapitres , fur autant de
Maladies. Les uns en enſeignent
les Remedes , & pluſieurs apprenent
à les compofer. On y voit
ce qui entre dans ſon Boüillon
rouge , ſi eſtimé dans toute l'Europe
, la maniere de le faire , &
les temps où on le peut prendre.
Je ne cite point d'autres Chapitres,
parce qu'il faudroit les nommer
tous ; mais n'y en ayant aucun
qui ne ſoit bon , on peut juger
de l'utilité du Livre par les
cent
GALANT. 263
cent cinquante qu'il contient. II
y en a encore pluſieurs ajoûtez
apres la Table , entre leſquels celuyde
la Peſte n'eſt pas des moins
importans. Vous ferez perfuadée
qu'une pure charité pour le Public
, a fait faire ce Livre à Monſieur
de S.Martin, quand je vous
diray qu'il eſt Gentilhomme, Doteur
en Theologie de l'Univerfité
de Rome , & Prototaire du
S. Siege. C'eſt un Homme qui
ne ſe plaiſt qu'à faire du bien. Il
a fait bâtir le College de Theologie
à Caën , dans lequel il a
fondé une Chaire. C'eſt à luy
qu'on doit ſept Monumens de
pieté, élevez dans les Places publiques
de la meſme Ville. Il a
auffi donné divers Prix , & tout
recemmentdix mille francs à la
maiſon de Ville , pour y faire
des Fontaines ſaillantes , qui eft
le
264 MERCURE
le ſeul ornement qui ymanquoit.
On voit de luy quantité de bons
Ouvrages , dont le Libraire pour
ſa propre utilité , a voulu mettre
la Liſte dans le Livre nouveau
dont je vous parle. Jugez , Ма-
dame , fi un Homme de ce cara-
&ere voudroit impoſer au Public,
comme font les Charlatans qui
n'ont en veuë que de vanter leurs
Remedes , pour en tirer de l'argent.
Enfin ce Livre eſt d'une fi
grande utilité , qu'en pratiquant
les Remedes qu'il enſeigne , on
peut s'épargner de fort grandes
Maladies. Il ſe vend à Caën ; &
à Paris , chez le Sieur Blageart,
dans la Court Neuve du Palais.
Les Comediens François ont
joüé depuis trois ſemaines une
Piece de Theatre , intitulée , Monfieur
de la Rapiniere. Il paroiſt
que l'on ait eu deſſein d'attaquer
Meſſieurs
GALANT.
265
Meſſieurs les intereſſez aux Fermes
du Roy . Cependant en examinant
cet Ouvrage avec quelque
attention , on trouvera que
tout ce qui le compoſe ,ſert àles
justifier. On ne voit pendant
trois Actes que des Gens qui
mettent tout en uſage , pour
frauder les Droits établis , ce qui
doit engager les Traitans à prendre
de grande precautions pour
n'eſtre pas trompez. Il eſt vray
que patmy les Commis il s'en
rencontre de Fourbes , mais ce
font défauts attachez à la Perſonne
, & non à l'Employ. En effet
, ſi ces défauts venoient de
l'Employ , tous les Commis ſeroient
auſſi fourbes les uns que
les autres , ce qu'il feroit tres- injuſte
d'avancer. Il auroit eſté à
ſouhaiter que l'on euſt fait 'quelque
diſtinction dans la Piece , de
Decembre 1682. M
266 MERCURE
ceux qui font des exactions , &
de ceux qui ne prennent que ce
qui leur eſt deub par leurs Traitez.
Celuy qui paſſe les volontez
du Prince , doit eſtre en horreur
; & celuy qui en demeure
aux termes qu'on luy preſcrit,
ne sçauroit eſtre blâme, puiſqu'il
ne lève qu'un droit que l'Egliſe
défend publiquement qu'on ne
fraude. Si de pareils droits ont
eſté toûjours eſtimez juſtes , ils
le font beaucoup davantage ſous
le Regne d'un Monarque , qui
ne les leve que pour la gloire &
l'agrandiſſement de ſon Etat. Cetre
Comedie ſe ſoûtient par quantité
de Portraits , dont il y en a
beaucoup de fort bien touchez ,
& tres- naturels. Elle eſt le coup
d'eſſay de Monfieur Robe , qui a
l'avantage de voir tout Paris
*
courir en foule aux Repreſentations
GALANT.
267
11
:
tions que l'on en donne. 4
En vous parlant dela mort de
Monfieur de Rhodez , j'ay mis ,
Madame la Comteffe de Dorcé,
au lieu de Dorce.
Jene parlay point dans ma derniere
Lettre de ceux qui ont expliqué
les Enigmes du mois d'Otobre.
La premiere eſtoit la Grénade.
Ceux qui en ont trouvé le veritable
ſens,font Meſſieurs l'Abbé
deJon , du Païs d'Augé ; Le
Chenvetier , de la Ruë des deux
Portes , Pinchon , de Roüen ;
M. D. B. àl'Anagramme, Jebrille
à midy, de laRuë Villedot; Louvart
, de Roye en Picardie ; Tamiriſte,
de la Ruëdela Ceriſayes
Baliſfonfa,de la Ruë S. Bon; Colinus
Tartel , Diſciple de Monſieur
Rouffel ; L'Amant inconnu
de l'aimable Maubert ; Le ſage
Mij
268 MERCURE
Favory de l'Epouſe triomphante;
L'Intime du Galant François de
la Cour de Stutgard ; Les Oreſte
& Pylade modernes ; L'heureux
Amy de Mécenas ; Le Coridon
Parifien ; Le commode Epoux
fans ombrage: L'Endormy tranquille
ſur la vertu de ſa Femme ;
Les Amans ſans employ ; Le Medecin
Amant de la belle Manon,
de Xaintes ; Narciffe Laudreau,
de la Ruë du Foüarre ; L'Amant
hors de ſaiſon , de la Ruë du
Four , du Quartier S. Eustache;
& les Acteurs de la Comédie de
Solpet , ou Medecin dérobé. En
Vers , Meffieurs Girault , de Paris
; Rault,de Roüen;De la Tronche
, de Roüen ; Droüart de Roconval
, de la Porte S. Antoine;
L'Albaniſte de Roüen;&l'Abbé
de la Croix , Chapelain Royal de
Blois , G. ou l'Indiferent , de la
rue
GALAN T. 269
ruë de Richelieu ; & l'Ennemy
d'amour , à l'Anagramme , l'Héroïne
m'y entraîne , Le demy Flamand
, d'Ypre ; Polymene ; & les
Chevaliers de l'Ordre de Lieſſe,
de Lîle en Flandre ; Meſdemoifelles
de Beaulieu , de la Ruë
Sainte Genevieve ; Vernier; de
la ruë Quinquempoix ; Madelon
Proüais ; Duché , du Quartier
S. Nicolas des Champs; Du Lory,
à l'Anagramme, Libre d'amour , de
la ruë du Bac ; De Bruxelles , de
la ruë de la Lenterre ; Mantes ,de
la ruë Jean de Lépine ; La ſpirituelle
Catin , âgée de quinze ans;
Les Driades de Noiſy le Sec;
Les Stérilitez triennales ; Les Féconditez
fatigantes ; La belle
Manen de Poix , proche les Andelis
; La Belle à l'Anagramme,
La Riche affable , de Beauvais ;
La Blonde à l'Anagramme , Hé
Miij
270
MERCURE
roine cache d'attraits mortels , de
la ruë Trouſſe-vache ; La Belle à
l'Anagramme , Je n'aime rien bors
le mérite , de la ruë de la Licorne,
( ces deux derniers en Vers ; ) la
Beauté Affriquaiine , du Quay de
la Meſſagerie ; & la ſpirituelle E.
de la Riviere , de la rue des Carmes.
b
Ceux qui ont trouvé le vray
Mot de la ſeconde , font Monfieur
de Vallaunay , Sous-Brigadier
dans les Chevaux - Legers,
( en Vers ) Le beau Seigneur de
Pontoiſe ; Le Réclus de Rouen :
L'Habitant en eſprit , du Pré S.
Gervais : Le Manan de la Belle
Etoile, de la ruë S. Antoine : &
le Berger à l'Anagramme , Honoré
&chery de tous, de Villenaux , (les
quatre premiers en Vers. ) La
Brunette à l'Anagramme H. M.
eft àſa Cour , de la ruë S.Denys !
&
GALAN T.
271
& la future Procureuſe d'auprés
Bernay , ( toutes deux en Vers.)
Ceux qui ont trouvé le fensde
toutes les deux , font Meſſieurs
Afton Ogden: Tircis àl'Anagrame
, Siecle d'amour : L'heureux
Amant de Mefle, ou Pré S. Gervais
: & C. Hutuge d'Orleans ,
demeurant à Metz. En Vers. Gygés
, du Havre : Alcidor , de la
meſme Ville : De Saints , de
Roüen : & Diéréville , du Pontleveſque
: Meſdemoiſelles Dorothée
de Réville , de Montreüil
en Normandie : De Chaſtillon
en Bazois : Le Roy , de la Vielle
ruë du Temple : DeChauvigny :
De Biffon , & de Sens , de la rue
des Foſſez,FauxbourgS.Germain:
Sylvie du Havre : La Muſette à
l'Anagramme , L'Esprit delié &
hafté : Diane de la Foreſt d'Acléon
: La Bergere à l'Anagram
M iiij
272 MERCURE
me,Ylero : La Bergere de la Court
neuve ; & la Belle Nourriture du
Havre, ( cette derniere en Vers .)
Je vous envoye deux Enigmes
nouvelles. La premiere eſt de
Monfieur Diéréville du Pontleveſque.
4
ENIGME.
Detoutes les Saiſons que l'on
Commejeneſers qu'en Hyver,
Dans les autres l'on me mepriſe,
Ilfaut qu'ilvienne un vent de
bife
Pourme remettre dans mes droits.
Je me chauffe par toutfans brûler
: demonbois ,
Je nevais point chez la Canaille.
Ie ſuis d'une diforme taille ;
Mais qu'importe, tel queje suis,
Jeparle d'amouràcent Belles,
Ie
'GALANT.
273
Je leur fais de plaifans recits,
Et je voy que les plus cruelles
Ne peuvent pas me rebuter.
Quelquefois je les fais chanter ;
Et pour en dire davantage ,
Soit que je touche , ou non , leurs
coeurs ,
Dans nôtre innocent badinage ,
J'en ay toûjours quelquesfaveurs.
AUTRE
T
ENIGME.
Oute mon inclination
Ne me porte que
Terre;
vers la
Je Suis pour ce sujet toûjours en
action ,
Mais on me fait toûjours la
guerre , 1.
On a pour me guéter des Gens entretenus.
F'aypour m'en garantirdes chemins
inconnus ,
Oùje me conduisfans lumiere;
M V
274 MERCURE
Mais encor que je souffre une fåcheuse
nuit ,
Ces Traîtres fans faire de bruit,
Me Surprennent souvent au fort de
ma Carriere ,
Et par un déplorable fort ,
Mefont enfin ſouffrir une honteuse
mort.
Si quelque choſeme peutplaire,
Apres unfi crueldeštin ,
C'est que quand onfait un festin,
Aumilieu de la bonne chere;
BienSouvent on parle demoy,
Etjesuis des Buveurs , & la regle
la loy.
Vous n'aurez point d'Airs notez
de moy ce Mois- cy.Je vous en
envoye de Violon à la place. Ils
font faits par un illuſtre Allemad,
nommé Jean-Paul Keſthoff, Muficien
de la Chambre de Monſieur
l'Electeur de Saxe. Son merite
A
GALAN Τ . 275
rite en ce qui regarde ſa Profeffion
, l'ayant fait ſouhaiter dans
pluſieurs Cours , il a paffé icy en
revenant de Londres , & il a eu
l'honneur de joüer du Violon de
vant le Roy , & devant toute la
Cour. Sa Majeſté a même donné
le nom de la Guerre à un de ſes
Airs, qu'Elle luy a fait repeterplu+
fieurs fois. Comme il a receu des
marques de la liberalité du Roy ,
c'eſt une preuve que ſes Airs ont
plû à ce grand Monarque. Il avoit
deffein de repaſſer en Italie, mais
ayant reçu des ordres de Son Alteffe
Electorale de Saxe,il eſt obligé
de retourner aupres d'Elle .
Meffire Charles de Rouſſe ,Mar.
quis d'Allembon , Baron d'Hermelinghen,
Seigneur du Queſnoy, S.
Quentin,& autres Lieux,Lieutenant
generaldes Armées du Roy,
& Conneftable Hereditaire au
Comté
276 MERCURE
Comté de Guieſne , eſt mort icy
depuis quelques jours.Il s'étoit diſtingué
dans toutes les occafions
d'honneur,& avoit épousé Dame
Geneviefve Denicey, morte il y a
déja quelques années.De ceMa-
*riage ſont ſortis Meſſire Michel de
Rouffé, Marquis d'Allembon , qui
aépouséDame.... de Fabert,Meffire
Philippes de Rouffé, qui apres
avoir eſté longtemps Capitaine
dans le Regimét du Roy, s'eſt marié
à la Cour de Pologne,où il fait
unetres bellefigure,& Mademoiſelle
d'Allembon. M'le Marquis
d'Allembon qui eſt l'aîné , a infiniment
du merite avec beaucoup
de ſervices, & ſoûtient l'éclat de
ſa naiſſance d'une maniere tresavantageuſe.
Cette Maiſon eft illuſtre
, & alliée de fort prés à cellesde
Courtenay ; de Choiſeul,de
Buffy- Lamet , de Buffi-Rabutin,
de
GALAN Τ. 277
de Monchy , de Mailly , de Cré-
Of quy , de Genlis , de Beuvron , de
Quelus , & autres .
20
Le Chapitre de l'Egliſe de Pael
ris , a perdu deux de fes Chanoines
; l'un eſt Meſſire Henry du
Hamel , Docteur de la Maiſon &
Societé de Sorbonne , ancien
Chefcier & Curé de S. Mederic;
& l'autre , Meffire Loüis de Braguelonne,
mort à l'âge de 76.ans .
Meſſire Antoine Rofſignol, Seigneur
de Juviſy,Maiſtre ordinaite
en la Chambre des Comptes
de Paris , eſt mort auſſi dans le
meſme temps. Il avoit beaucoup
d'eſprit , & de Lettres, & s'eſtoit
rendu fameux par la facilité qu'il
avoit à déchifrer les Chifres les
plus cachez . Il eſtoit âgé de 93 .
ans.
Le Sieur Blageart imprime un
Livre nouveau , qu'il doit debiter
au
278 MERCURE
7
au commencement de Février.
Si l'on en croit les Connoiffeurs
les plus delicats , c'eſt une Copie
qui égale les beautez d'un tresexcellent
Original. Ce Livre a
pour titre, Les Dialoguesdes Morts.
Ils font faits à l'imitation de ceux
de Lucien, dont vous aimez tant
les Ouvrages,& contiennent des
Satyres generales ſur tous lesdéfauts
des Hommes. Rien n'eſt ny
plus finement, ny plus agreablement
tourné. Tout ce qui peut
contenter l'eſprit, s' y trouve.Chaque
Dialogue finit par une Morale
, dont ceux qui voudront en
profiter , pourront ſe faire une
tres-utile application. Les Matieres
y font traitées avec beaucoup
d'enjoüement , & il eſt impoſſible
qu'elles ennuyent , puis
que leur diverſité y mefle un
grand charme.
Je
GALANT. 279
Je referve pour le Mois prochain
, ce qui s'eſt paſſé à Montpellier,
la mort du Prince Robert ,
& pluſieurs autres Articles ; du
nombre deſquels ſera celuy des
Intendans de Province nommez
par Sa Majesté , & du Secret de
faire de la Pourpre, perdu depuis
tant de Siecles , & recouvré par
Meffieurs Collinet St dela Reirie,
&Jouffet S' des Bordes. Cette
Pourpre eſt auſſi belle que celle
des Anciens , & fe favonne fans
perdre de ſa couleur , & fans que
rien la puiſſe effacer . On en a déja
fait des experiences. Ce grand
établiſſement ne ſe peut faire qu'à
Verſailles . Les eaux ſeules de ce
Lieu eſtant propres pour le faire
réüſſir . Je ſuis Madame, &c .
VILLE
AParis ce
٦ 31.Decembre 182.
BIBLIO
AN
*
"
こ
On trouvera chezle S THOMAS
AMAULRY le Livre ſuivant,
&au Mercure deJanvier 1683 .
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de pluſieurs Livres nouveaux.
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Curez & des Confeſſeurs , indouze,
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