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1682, 10 (partie 1) (Lyon)
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807156
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
OCTOBRE 1682 .
REMIERE PARTIE.
LA
VILLE
A LYON,
THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere, au Mercure Galant.
M. DC. LXXXI I.
AVEC
PRIVILEGE DU ROY.
ТИАJАD
LE
3210
LIBRAIRE
AU LECTEUR.
J
4
AY receu quantité de
Pieces pour les Mercures
Sans estre affranchies des
ports , ainsi ceux qui y
manquent ne doivent s'étonner s'il
n'y trouvent pas leurs Ouvrages,
jesuis honteux moy- mesme de dire
fi ſouvent la mesme chofe , carà
un particulier cela n'est rien , mais
recevoir de lettres de tous côtez
cela coûte beaucoup d'argent. Je
vous prepare dans peu de temps de
tres- beaux Ouvrages dont je vous
feraypart.
a ij
LIVRES NOUVEAUX
=
du Mois d'Octobre 1682 .
Oeuvres Pofthumes de Monfieur Rohault
, inquarto , contenant les
Elemens d'Euclide, la Geometrie
Pratique , le Mechaniques , la
Perspective & l'Arithmetique,
9.livres
Eclairciſſemensfurle Discours de
Zachée à JESUS- CHRIST , indouze,
Paris , 20. fols.
Caracteres de l'Hommefans paſſions
Selon les fentimens de Seneque.
indouze, 30. fols.
Discours Politique des Roys de Scudery,
indouze, 40 fol
L'Art de tracer des Cadrans par
Monfieur de la Hire, 30.fols.
Des Offices de Judicature en general
par MonsieurBorjon , indouze
, 30.fols.
Poësies nouvelles , indouze, 20.f.
Hiftoire
re
Histoire de Baviere par Monsieur
leBlanc, indouze, 4. vol. 8. liv.
Lettresfur la Neceffité de la Retraites
écrites à diverses perfonnes
par lePerele Valois Fe-
Suite, indouze , 20.fols.
L'optique , divisée en trois Livres,
où l'on démontre d'une maniere
aisée tout ce qui regarde premierement
la Propagation & les
proprietezde la lumiere. 2. La
Vision. 3. Lafigure& la difpoſition
des Verres qui fervent à la
perfectionner par le Pere Hugo
Jesuite, indouze , 30.fols.
:
AU LECTEUR.
Uelque reputation où ſoit la
France parmy toutes lesNations
du Monde, il eſt impoſſible
debien connoître le grand nombre
de ſes Habitans , non plus
que leur galanterie & leur efprit.
C'eſt un abîme qu'on a beau
approfondir pour en trouver le
fonds, on ne peut y parvenir. On
vient de le connoître par les Réjoüiſſances
qui ſe ſont faites pour
la Naiſſance de Monſeigneur le
Duc de Bourgogne , dont on a
eſté obligé de faire cinq Volumes .
Le premier, qui eſt celuy du mois
d'Aouſt, contient , outre les marques
d'allegreſſe que Paris a données,
tout ce qui s'eſt fait & dit à
Verſailles pendant deux jours &
deux
AU LECTEUR.
S
1
e
-
le
a
es.
bis
arontà
&
eux
deux nuits que Madame la Dauphine
a eſté en travail , & ce Volume
, qui a fait verſer des lar
mes , a eu un fi grand fuccés ,
qu'on est obligé de le r'imprimer.
L'Autheur n'a que la moindre
part à la gloire de ce ſuccés. La
matiere y a furpaffé l'Ouvrage,
toutes les choſes où le Roy a part
eſtant toûjours dignes d'admiration,&
tout ce que ce grand Princefait&
dit , meritant d'eſtre recherché
avec empreſſement.
Apres ce Volume , les Nouvelles
dont on ſe trouva accablé , obligerent
d'en faire deux pour le
mois de Septembre, afin de donner
place aux Réjouiſſances faites
dans les Provinces. Enſuite de ces
deux Parties qui auroient dû tout
épuiſer , on s'est trouvé dix fois
plus de Memoires qu'auparavant;
de maniere qu'on a eſté forcé
ã iiij
4
AU LECTEUR.
non ſeulement de faire deux Tomes
pour le mois d'Octobre , mais
meſme de les faire imprimeren
plus petit caractere , afin d'en
renfermer encor plus qu'on n'a
voit fait dans les precedens , &
d'obliger toutes les Villes du Royaume
, quoy quela dépenſe fuft
plus grande , & qu'il en coûtaſt
plus de temps. Ainfi ces deux
Volumes contiennent preſqu'au
tant de matiere qu'il en faudroit
pour en remplir quatre dela let
tre dont on s'eſt ſervy pour tous
les autres. Il y a du moins cent
Relations toutes curieuſesparl'invention
,& remplies deVers , de
Machines, de Paſſages, d'applications
,&d'un tres-grand nombre
deDeviſes. Je ne croy pas que la
France aitjamais paru fi digne de
fa reputation que dans ces cinq
Volumes. On y voit ſes richeſſes,
fon
AU LECTEUR.
fon eſprit,& fon amour pour toute
la Maiſon Royale. Si le Monde
entier avoit à ſe rêjoüir pour quelque
grand Evenement qui le regardaſt
, tout qu'il ce renferme de
Villes ne pourroit fournir un auffi
grand nombre de Feſtes éclatantes,
que la France ſeule en a fourny
en cette occafion. Par ces cinq
Volumes , chaque Ville connoîtra
les autres , & la France ſe con.
noiſtra elle-meſme ; ce qu'elle
n'auroit peut eftrejamais fait fans
le Mercure;&tous les Etrangers
pourront apprendre de quelle
maniere elle fleurit ſous le Prince
qui la gouverne aujourd'huy:
Outre le grand nombre de Relations
qui ſont dans ces deux Volumes
, on y trouvera beaucoup
d'autres Articles. Celuy d'Alger
eſt dans tous les deux. Le premier
ne contient pas ſeulement
une
AU LECTEUR .
une Relation de ce qui ſe vient
de paſſerdevant cette Place, mais
une Hiſtoire entiere de tout ce
qui a precedé , avec un Recit de
de ce qui s'eſt fait devant Sarcelle
, dont on n'a publié aucun détail.
On voit dans le ſecond une
Relation de Monfieur de Poincty ,
Capitaine de la Galiote nommée
la Cruelle. On n'y a ny ajoûté, ny
diminué; & comme cette Relation
eſt fort grande , fort exacte,
& faite par un Homme intelligent
dans ſon Métier, & qui parlede
ce qu'il a vû & de ce qu'il
a fait , on a crû que le Public ne
feroit pas fâché de la voir .
13
Table
Dole 6 .
Iarnac,48.
Table de la premiere Partie .
Pour
Our ne point allonger cette Table ,
en mettant trop Souvent le mot de
Rejoüiſſances , on se contentera d'employer
ſeulement le nom des Villes qui en
ont fait. Ily a unfigrand nombre de Com.
munautez , qu'on ne les nommera point
dans cette Table , quoy qu'il foit parlé
d'elles dans l'Article des Villes.
Prélude , I.
Madrigal, 3. Sonnet ,
2
4
32
Bourgfur Charante, 55
Deviſes,
Montauban,
Cognac, 61 . Blaye, 63
Beziers, 66.
Balade, 82
Sonnet 84
Relation des Miſſions Etrangeres, 86
Retour de Monseigneur le Danphin de
Chambord à Versailles 92
Mortde Madame Milet , 96
Mortde M. l'Abbé Aubry 96
Lettre en Profe & en Vers 98
Riom, 113 . Angers, 127
Sainte-Maure en Touraine , 132
Feste galantede Xaintonge, 134
Sonnet,
TABLE.
Sonnet, 139 . Stances , 140
Madrigal, 145
Monfieurde la Vallée s'aſſocie avecM.de
Roquefort,qui tiennent Académie au
Fauxbourg S. Germain, 146
Libourne 147
Compliment de M. le Comte de S. Aignan
âgé de deux jours , à Monsei
gneur le Duc de Bourgogne âgé de
deux mois, 154
Madrigaux, 157. Rondeau, 158
Sonnett, 199
Entréede Monfieur Amelot Ambaſſadeur
de France à Venise , I
Le Lion &le Rat , Fable , 279
La Haye, 184. Madrigal, 194
Toulouse, 195. Avanture 23
Mort de M. le Préſident Parade, 238
Mariages, 258. Faremonftier , 239
Madrid, 255 . Balade, 262
Modes nouvelles , 264
Relation de tout ce qui s'est passé touchant
la Guerre d'Alger , depuis que les
Algeriens ont rompu la Paix , 269
*** Fin de la premiere Partie.
MERCURE
GALANTE
THEQUE
50
▼
OCTOBRE 1682 87111
PREMIERE PARTIE.
A grandeur du Roy
eftant montée au
point où elle eſt , je
croy, Madame , que
vous n'eſtes pas furpriſe
de l'empreſſement que chacun
témoigne à travailler pour ſa
gloire. La matiere eſt affez ample
pour occuper tout le monde;mais
quoy qu'on la trouve inépuiſable
Octobre 1.P. A
2 MERGURE
danslesOuvragesles plus étédus,
il en eſt d'autres qui en trois paroles
ne laiſsétpas d'exprimer beaucoup
. C'eſt un avantage particulier
aux Deviſes. Elles diſent tout
quand elles font juſtes . M. Bompart,
St de Saint Victor,Clermontois,
en a fait une que l'on eſtime
beaucoup. Le corps eſt une Médaille
qui repréſente un Soleil,
avec ces mots ,
Da lumina Cælo .
Le Portrait du Roy eſt dans le
Revers . Il a la teſte environnée
de rayons , & au deſſous ſe liſent
ces Vers ,
Sufficit hic terris .
Ces deuxHemiſtiches ſont tirez
d'un Panégyrique de Sidonius
Apollinaris. M. Bompart le
Cadet , a donné l'explication de
cette Deviſe par ce Madrigal.
Oleil, en parcourant tout ce va-
Solute Vnivers.
GALANT.
3
US
ro
هل
CL
11
11
1
e.
lk
ni
ti
コ
Te
e
As- tu pû remarquer , finiſſant ta
carriere ,
Parmy tant de Peuples divers
Sur qui tu répans ta lumiere,
Zin Roy plus redoutable à ses fiers
Ennemis,
Un Monarqueplus grand, un Prince
plus auguste ,
Un Héros plus guerrier, un Conquérant
plus juste
Que l'incomparable LOUIS ?
SiSa conduite feule en prodiges féconde,
Le fait seul regarder comme un
Dieu dans le monde,
Et fi tous cede enfin aux Bras victorieux
De ce Foudredeguerre ,
Soleil, n'éclaire plus désormais que
les Cieux ,
LOUIS LE GRAND fuffit pour éclairer
la Terre.
Jamais Monarque ne mérita
A ij
4 MERCURE
mieux ce titre de Grand. Aufſi
le Ciel a- t- il comblé les Voeux de
tous fes Sujets , en faiſant qu'il le
poſſede aujourd'huy de toutes
manieres . La joye qu'ils en ont
n'a point de bornes ; & on peut
dire qu'il n'y a point de François
qui ne parle par la bouche de
l'Autheur de ce Sonnet. Voyez ſi
ces lettres E.F.D. L. I. vous pourront
faire deviner ſon nom .
SUR LOUIS LE GRAND .
De tous lesNoms des Grands
Q cedent au Nom du Roy ;
Les Céfars , les Cyrus , les Hectors ,
lesAchilles ,
Ont eu moins de mérite , & donné
moins d'effroy ,
Par cent Combats rendus , par cent
Prifesde Villes.
Ses travaux pour l'Etat , fon zele
pour la Foy,
Ses
GALANT .
5
a
a
S
Ses vertus de Guerrier, & ses vertus
civiles ,
Son bon sens & fon coeur , doivent
Servirde Loy ,
Etfon esprit régler l'esprit des plus
habiles.
Son bonheur fans égal, ſes ſuccés
Mettent tous les Héros au deſſous
inoüis ,
de LOUIS,
Et pour les effacer,il n'a plus rien à
faire.
Sagloire &Ses hauts faits pourrons
croître ſansfin ;
Mais un Fils qui l'imite , ün Fils
Pere&Dauphin ,
Comble le nom de Grand par celuy
deGrand- Pere.
La Naifſſance de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne , eft fans
A iij
6 MERCURE
doute un grand bonheur pour la
France , mais les Réjoüiſſances
qui s'en font faites par tout avec
tant d'éclat , n'auroient pas eſté
pouſſées ſi loin , ſi l'amour que
tous les François ont pour le Roy,
ne les avoit fait entrer avec un ze .
le extraordinaire das ce qu'ils ont
veu qui faiſoit ſa joye. La Franche-
Comté n'a pas eſté la moins
empreſsée des Provinces du Royaume
, à faire connoître qu'elle
y prenoit part, & ce qu'on a fait à
Dole en eſt une marque.Meſſieurs
les Magiſtrats ayant reçu la nouvelle
de l'heureux Accouchement
de Madame la Dauphine,
donnerent leurs ordres dés le même
jour pour les Réjoüiſſances de
la ville; & fi leur impatience eut
pû eſtre ſecondée , on les auroit
faites's le lendemain ; mais les
Ouves ayat demandé du temps
pour
GALANT
. 7
pour executer ce qu'ils projetterent
, ils choiſirent le 8. Septembre,
jour de la Nativité de Nôtre
Dame , qui eſt la Feſte principale
de Dole , afin qu'en honorant la
Naiſſance de leur Reyne & de
leur ancienne Protectrice , ils celebraffent
encor celle de leur
Prince , & de leur nouveau Protecteur.
Cependant Monfieur de
S. Esteve, Commandant
des Gardes
du Corps du Roy , qui étoit
dans la Ville , commença la Feſte
dés le jour de S. Loüis. Il fit couler
une Fontaine de Vin , & regala
un grand nombre d'Officiers,
&d'autres Perſonnes conſiderables.
Le lendemain il fit monter
les Gardes à cheval , & les diviſa
enEfcadrons. Ils firent le coup
de Piſtolet , & tous les autres
exercices , à la veuë d'un fort
grand monde , qui fut tres -con-
A 1111
8 MERCURE
د
tent de ce Spectacle. Toutes choſes
eſtant preſtes pour le jour que
j'ay marquéon chanta le Te Deum
avec beaucoup de magnificence .
Monfieur Phelipes , Lieutenant
de Roy & Commandant dans la
Ville, y affiſta , accompagné de la
plupart des Officiers tant des
Gardes du Corps , que de la Garniſon
, auſſi bien que Meſſieurs
de l'Univerſité , la Chambre des
Comptes, le Baillage, le Corps de
Ville , & tous les Ordres Religieux.
Les Trompetes & les Timbales
, qui furent mêlez à la Muſique
, firent un Concert tresagreable.
Le ſoir on fit joüer le
Feu d'artifice. C'eſtoit une Pyramide
quadrangulaire que les Magiſtrats
avoient fait dreſſer , parceque
ſelon l'uſage des Anciens,
cette forte de monument eftant
conſacré au Soleil , ils avoient
occafion
GALANT. و
occaſion d'y faire éclater le Symbole
du Roy. Cette Pyramide
eſtoit élevée ſur un Perron orné
d'une Balustrade , & foûtenuë
fur une Bafſe d'onze ou douze
pieds de haut. Elle portoit ſur
quatre Dauphins , qui des quatre
coins de la Pyramide devoient
jetter une pluye d'or , & elle
eſtoit furmontée d'un Globe ſemé
de Fleurs- de - Lys , ſur lequel
eſtoit posé un Soleil , repreſentant
le Roy avec ſa Deviſe. Sa hauteur
depuis la Baſe , alloit à plus
de ſoixante pieds. Cette Bafe
eſtoit chargée de Deviſes , dont
les mots Latins eſtoient expliquez
par des Vers François. Le
haut de la premiere Face avoit
cette Inſcription ,
Av
10 MERCURE
SERENISSIMO
BURGUNDIÆ DÚCI
LUDOVICI MAGNI
ET THERESIA AUSTRIACE
ΝΕΡΟΤΙ
LUDOVICI GALLIARUM DELPHINI
ET MARIA BAVARIÆ
FILIO ,
HANC PYRAMIDEM ,
PERITURAM QUIDEM IGNIBUS ,
PIGNUS TAMEN SUÆ IN REGEM
OPTIMUM
FIDEI NUMQUAM PERITURE ,
MAGISTRATVS DOLAN VS
ET CIVES EREXERVNT .
Vous jugez bien que les lettres
capitales qui ſont dans ces
quatre derniers mots marquent
1682. qui eſt l'année de la Naiffance
du Prince. Au milieu de la
meſime Face brilloit un Soleil qui
formoit deux Parélies ,
Gemina splendens in imagine
gaudet.
Cette
GALANT. 고
Cette Deviſe eſtoit expliquée
par ce Sonnet , qui occupoit le
bas de la Face.
D
Es Mortels étonnezje m'attire
lesyeux
Par cent effets divers que produit ma
lumiere ;
Toûjours pourtant égal à moy-même
en tous lieux ,
Je remplis chaque année une illustre
Carriere.
Mes feux domptent l'orgueil des
plus audacieux.
Et par mes traits lancez , l'ame la
plus guerriere
Reconnoissant en moy la puiſſance
des Dieux ,
Observe avec respect ma course
journaliere,
**
Quoy qu'on ne m'ait jamais veufoufrir
de Rivaux ,
Pour
12 MERCURE
Pour me communiquer je me fais
deux Egaux ,
Et vois avec plaisir qu'on les prend
pourmoy-mefme.
Mais me donnant entier , bien loin
de perdre rien ,
Comme c'est de moy ſeul qu'ils ont
leur Diadéme,
L'éclat qui l'environne augmente
encor le mien ,
La premiere Face eſtoit dédiée
au Roy , & avoit pour titre,
LUDOVICUS MAGNUS.
SOL SPLENDIDISSIMUS .
On y avoit peint deux Emblemes
, ainſi que dans les deux autres
Faces , & chaque Embléme
eſtoit accompagnée de quatre
Deviſes.
Le premier Emblême , qui repreſentoit
l'ordre admirable du
Gouvernement du Roy , eſtoit
un
GALANT.
13
un. Apollon ſur ſon Char , traîné
par quatre Chevaux , & parcou-
Fant les Signes du Zodiaque ,
EQUUS MODERATUR HABENAS..
Toujours avec juſteſſe ilgouverne
fon Char.
La premiere Deviſe , un Soleil
élevé ſur l'horifon,
VIDET OMNIA PRIMUS .
Ilvoit tout le premier, rien n'échapeàsesyeux.
La ſeconde , une Caſſolete où
brûloit de l'Encens,
1
ARIS FUNDIT OPES .
Pour l'honneur des Autels, je répans
mes richesses.
On ſçait que le Roy fait de
grandes libéralitez , foit pour les
Eglifes, foit pour les Pauvres, ſoit
pour la converſion des Héretiques..
La troiſième, un grand Laurier,
d'où fortent deux Rejetons, l'un
plus grand que l'autre ,
14
MERCURE
HONOS DUPLEX ADNASCITUR .
D'un double Rejetton il augmente
Sa gloire.
Il ſemble que le Ciel , pour récompenfer
le Roy du zele qu'il a
pour ramener tant d'Enfans rebelles
au ſein de l'Egliſe,luy veut
faire voir pluſieurs generations.
La quatrième , une Main qui
tient une Balance dans un juſte
équilibre ,
EXAMINE LIBRAT .
C'est par moy qu'on connoît ce que
vaut chaque chose.
Il n'eſt rien de plus équitable
que le Roy . En matiere de diſtribution
d'Emplois, & de Charges ,
aucun Prince ne rendit jamais
plus de justice au mérite .
Le ſecond Embleme eſtoit encor
Apollon , mais tirant des Fléchesdu
haut du Ciel ſur Marſias,
qui avoit osé le défier . Ce Dieu
irrité
GALANT.
15
R.
e
a
E
irrité , le perça de mille traits ,&
luy arracha la peau ,
SIC HOSTES VINCIT,
SPOLIATQUE .
Ainsi Sçeut Apollon chaſtier l'infolence
D'un Mortelorgueilleux qui l'avoit
infulté.
Ennemis de LOUIS,voſtre temerité,
Combien de Places d'importance ,
De terreurs, & de morts , vous a- telle
couftè ?
La premiere Deviſe , un Fleuve,
dont les Eaux ſe ſont groſſies,
& qui eſtant devenu plus grand,
plus on luy a opposé de Digues,
a eu enſuite un cours plus rapide,
AUXERE REPAGULA VIRES .
La réſiſtance accroift ſon cours impétueux.
La ſeconde , une Lionne accompagnée
de ſes Petits , qu'elle
regar
16 MERCURE
regarde d'un oeil doux , fans per
dre fa fierté,
FORTIOR EX PROLE.
En voyant mes petits,jeſens croître
ma force .
La troifiéme, une Aigle , attaquée
de pluſieurs Oyſeaux moindres
qu'elle ,
NEC PLURIBUS IMPAR .
Je les vaux tous unis enſemble.
La quatrième , un Foudre qui
frape & abat le ſommet d'une
Montagne ,
IN CULMINA SÆVIT.
Il tombe avec éclat fur les Monts
orgueilleux .
Tant de Puiſſances quiont voulu
s'élever contre le Roy , ont reconnu
par leurs pertes , combien
ſes Armes doivet eſtre redoutées.
La troiſième Face qui eſtoir
pour Monſeigneur le Dauphin,
avoit ce titre ,
1
PRI
GALANT. 17
PRIMUM PARHELIUM
LUDOVICUS GALLIÆ
DELPHINUS .
Le premier Emblême eſtoit le
Soleil intruiſant fon Fils Phaëton
, de la maniere dont il faloit
gouverner fon Char.
MEDIO TUTISSIMUS IBIS .
En tenant le milieu , vous irezſeûrement
.
La ſageſſe de Monſeigneur le
Dauphin , & fa prudente conduite,
font voir qu'il profitera des
Inſtructions du Royavec un entier
fuccés.
La premire Deviſe , une de ces
Fleurs qui portent des lettres fur
leurs feüilles ,
A TENERIS
Les beaux Arts furentfes amours
Dés ſa jeuneſſe la plus tendre.
La ſeconde , une Couronne de
Laurier ,
PRIN
18 MERCURE
PRINCIPIS HAC DECUS EST .
Qu'on la prenneſur le Parnaſſe,
Qu'on la porte comme Guerrier ,
Une Couronne de Laurier
Sur la teste d'un Prince a toûjours
bonne grace.
La troifiéme, trois Dards liez ,
RUMPERE DIFFICILE EST .
Ilsfont trop bien unis ; qui peut les
Separer?
La quatrième un Oyſeau de
Paradis , qui prend ſon eſſor vers
le Ciel ,
QUO NON ASCENDET .
Parſon vol genereux , ou n'atteindra-
t - ilpas ?
Monſeigneur animé par l'exemple
de Sa Majesté, n'oubliera
rien de ce qui peut le faire monter
au plus haut point de la gloire.
Le ſecond Emblême eſtoit un
Aiglon , victorieux de quelques
Dragons, & regardant le Soleil fixement,
Par
GALANT .
19
S
S
12
S
SE PROBAT OBTUTU.
Parſes hardis regards , cet Aigle
nous exprime
Que des Monstres vaincus dansſes
premiers eſſais ,
Pres de l'Astre du Jour luy donnent
libre accés ,
Puis qu'il tient de luy ſeul le beau
feu qui l'anime.
Monſeigneur le Dauphin n'a
de paffion pour la Chaſſe, qu'afin
de s'endurcir au travail , ſe montrant
en cela ſemblable au Roy.
La premiere Deviſe eſt pour
- Madame la Dauphine. Un Arbre
chargé de Fruits.
a
GRATIOR OB FRUCTUM.
S'il se charge de Fruits , il en devient
plus beau.
コ
La ſeconde , encor pour cette
S
- de Grenades.
Princeſſe. Un Grenadier chargé
C'EST
20
MERCURE
4
C'EST MON FRUIT QUI ME
COURONNE .
La troifiéme, un Miroir exposé
au Soleil , qui recevant tous ſes
rayons , va former un autre Soleil
dans un autre Miroir ,
ACCEPTUM REDDIT .
Ce qu'il rend est égal à ce qu'ila
receu.
La quatriéme, un Dauphin qui
s'élance dans les eaux , ſi toſt
qu'il a entendu le fon d'un Lut,
SIMUL AC AUDIVIT.
A ce fon agreable il treſſaille de
joye.
Monſeigneur le Dauphin ſe
plaît à entendre des Pieces d'efprit
, & cherit les Gens de Lettres.
La quatrième Face, pour Monſeigneur
le Duc de Bourgogne,
avec ce titre ,
SECUN
GALAN T. 21
イ
SECUNDUM PARHELIUM
SERENISSIMUS Dux
BURGUNDI Æ.
Le premier Emblême . Les deux
Bourgognes , figurées par leurs
Blafons , & fe tenant par la main ,
portoient au Berceau du Prince
les Lauriers des anciens Ducs de
Bourgogne , & ſe dévoüoient à
ſon ſervice ,
CLARO COGNOMINE GAUDENT.
Leurnom qu'on fait porter au Prince
nouveau né ,
Les cómble d'un plaisir extréme.
La premiere Deviſe, un Fleuve
qui retourne à la Mer ,
HUC REDIT UNDE ORTUM EST .
On le voit à la fin retourner àsa
Source.
Les premiers Ducs & Comtes
de Bourgogne ont eſté des Fils de
France, &un Fils de France porte
de nouveau ce titre.
La
22 MERCURE
.
La ſeconde , un Miroir ardent,
qui refléchit plus de lumieres
qu'il ne paroiſt en avoir receu ,
SPLENDOREM REDDET
ET ADDET.
Tout l'éclat qu'il reçoit , il le rend,
l'augmente.
Quelque glorieux que foit le
titre de Duc de Bourgogne , que
tant de grands Princes ont porté ,
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
l'ayant receu de Sa Majesté,
le va rendre encor plus illuſtre.
La troiſieme, deux Tulipes, qui
ayant eſté fermées pendant la
nuit , ſe r'ouvrent au lever du
Soleil ,
REDDITA FORMA PRIOR.
Nous recouvrons enfin nostre ancien
éclat.
Les deux Bourgognes , apres
tant de revolutions , qui ont eſté
comme des temps tenebreux, reprennent
GALANT . 23
S
e
ا
prennent leur ancienne beauté à
la naiſſance de ce jeune Duc.
La quatriéme la Toiſon d'or,
ſuſpenduë à un Arbre , & brillant
dans l'air ,
FULGET ALUMNO .
Je brille pour celuy qui pour moy
1 vient de naître.
Le ſecond Embléme reprefentoit
des Perſans , qui adoroient
le Soleil levant ,
JAM QUANTUS IN ORTU EST .
Quelle fera vôtre beauté ,
Aštre dont le lever faiſoit nôtre efperance
!
Si vos premiers regards ont tant de
majesté ,
Votre éclat s'augmentant depuis vôtre
naiſſance ,
Quellefera vostre beauté !
La premiere Deviſe, des Fleurs
épanoüyes au lever du Soleil ,
UT
24
MERCURE
UT SENSERE .
Ilse montre , & l'on voit que tout
s'épanoüit .
La ſeconde, un Fleuve au commencement
de ſa ſource.
CRESCET EUNDO .
On verra dansſon courtfa grandeur
augmentée.
La troiſieme , un Girafol , qui
panchedu côté du Soleil ,
QUOCUNQUE SEQUAR .
Jevoussuivray par tout oùje pourray
vous voir.
La quatriéme , une Colomne.
COLUMENQUE DECUSQUE .
Etjefers d'ornement ,&jeſers de
Soûtien.
Tous ces Emblêmes , & toutes
ces Inſcriptions , de la façon des
PeresJeſcites, ſe trouvoient pompeuſement
repreſentez ſur les
quatre Faces du Piedeſtal de la
Pyramide , dont le corps eſtoit
pareille
GALANT.
25
pareillement orné & embelly de
Peintures . Sur ces meſmes Faces
on avoit mis diferentes Armes.
Celles duRoy ſe voyoit fur la pre
miere , avec ce Sonnet de Monſieur
Tixerand, Medecin de Dole.
3
Rand Prince , Suspendez vos
Grains victoriens ,
Voyez en ce Berceau la Gloire enfon
enfance ;
Elle qui fait en Vous tout l'éclat de
la France,
Devient le tendre objet de vos Soins
genereux.
**
Son Coeur aura pour but vos Exploits
glorieux ,
Dans ſon éclat naiſſant le vôtre recommence.
Un Neveu de cent Roys , vous rend
parsanaiſſance,
-Octobre 1. P. B
26 MERCURE
Des Ayeux le plus grand , des Roys
leplus heureux.
On n'est pas immortel , quoy qu'on
Soit invincible ;
Mais la Gloire pour vous & pour
elle ſenſible ,
Appelle àſonfecours l'Amour contro
le Sort.
1
C'est peu pour les Héros de vivre
dans l'Histoire ;
Le Sort les fait mourir en dépit de
la Gloire ,
L'Amour vous fera vivre en dépit
de laMort.
Les Armes de Monſeigneur le
Dauphin ornoient la ſeconde Face
& audeſſous eſtoit ce Sonnet.
Monfieur Patoüillet , Doyen de
la Ville , en eſt l'Autheur.
Arbitre
GALANT .
27
A
Rbitre des Humains , LOUIS,
Roy de la Terre ,
Sur cent Peuples divers àvôtre Log
Soûmis ,
Vous charmez vos Sujets, domptez
vos Ennemis ,
Par le Coeur , dans la Paix , par le
Bras, dans la Guerre .
**
Les plus fiers redoutant vôtre juste
Tonnerre ,
Dont l'éclat ne leur laiſſe aucun
espoirpermis,
d'estre Amis ,
Etonnez, & tremblans, demandent
[meterre.
Et pour le devenir , baiſſent le Ci-
Quoy que vous ayezSçeu vous ren
dre ſans égal ,
Un nouveau Duc pourtantSera vôtre
Rival.
Quelssont vosfentimens ? C'est pour
nous un mystere.
Bij
28 MERCURE
La Gloire ne veut point avoir de
Concurrent ,
Et la Nature en veut. Quele combat
est grand !
Mais on aime un Rival , quand on
en est le Pere.
La troifiéme Face faiſoit voir
l'ancien Ecu de Bourgogne . II
étoit accompagné de ce Sonnet .
L
O I S, dont le pouvoir eft
& redoutable ,
doux
D'un monde d'Ennemis Soulevez
contre Toy ,
Les uns ont le bonheur de vivre
fous ta Loy,
Les autres le defird'un fortfifavo-
1 vorable.
**
Envainpar cent Projets leur Ligue
parutstable,
Tu ne peux faire un pas sans les
remplir d'effroy ; Et
GALANT. 29
Et laneceſſite de t'engager leur foy.
A leurs yeux maintenant paroist
inévitable.
Tu peux les dompter tous au gréde
tes fouhaits ;
Mais s'ils t'ont fait la Guerre au
milieu de la Paix ,
Tu leur donnes la Paix au milieu
de la Guerre...
Apres tant de fuccés &d'exploits
inoüis ,
Tufais encore plus en donnant à la
Terre ,
Dans le Fils de ton Fils , deux fois
le Grand LOUIS.
L'Ecu de la Ville de Dole étoit
peint dans la quatrième. Face.
On y liſoit auſſi ce Sonnet. Ces
deux derniers ſont du meſme
Monfieur Tixerand , dont j'ay
déja employé le nom.
Biij
30
MERCURE
L
OUIS , ce
fers,
grand Roy que je
Favorisé des Destinées ,
Innacceſſible à leurs revers ,
Combléde gloire en peu d'années ;
Aimé de cent Peuples divers ,
Malgré des Guerres obstinées ,
Afon gré rend à l'Univers
La Paix qui les a terminées.
Parmyſes Lauriers &ſes Lys,
Ilvoit naître un Fils de fon Fils ,
Nezpour regir la Terre & l'Onde .
Que peut il manquer àses voeux ,
Sinon que c'est trop peu qu'un Mode,
Et qu'il en faudroit encor deux ?
Le reſte de la Pyramide , enrichy
de divers agrémens de
Peinture , ſe faiſoit auſſi admirer
par quantité d'Inſcriptions Chronogra
GALANT. 31
nographiques . En voicy une,
qui auſſi bien que les dernieres
paroles de la grande Inſcription
que j'ay rapportée d'abord , fignifioit
en fort peu de mots l'année
qui donne à la France un
Prince qu'elle , ſouhaitoit avec
tant d'ardeur.in.
LVDOVICVS MAGNVS
FIT AVVusalobes
Le feu fut mis à cette Machine,
apres trois décharges de toute
l'Artillerie de la Place , & de la
Mouſqueterie de la Garnifon . La
Tour de l'Eglife fut illuminée,
& quantité de Trompes à feu
& de Serpenteaux en furent jettez
fur la grandre Place. LesArmes
du Roy estoient mélées aux
lumieres qui éclairoient toutes
les Fenestres des Maiſons depuis
le premier étage juſques au
plus haut. Apres ce Spectacle,
B iiij
32
MERCURE
Monfieur Phelipes traita magnifiquement
quantité de Perſonnes
confiderables, tant des Officiers
de la Garniſon , que de
tous les Corps de la Ville. Enfui
te il donna leBal & la Comedie,
& fit couler pluſieurs Fontaines
de Vin , qui furent un régale
pour le Peuple pendant une partie
de la nuit.
Les meſmes Réjoüiſſances ont
eſté faites à Montauban aves
grand éclat. Lesordres ayant eſté
donnez pour faire fermer lesboutiques
, les Habitans ne fongerentqu'à
montrer leur joye. Ils ſe
mirent fous les armes au nombre
de quinze ou feize cens Hommes,
qu'on divifa en quatreCompagnies
&Infanterie,& une de
Cavalerie , commandées par les
Bourgeois. Les Officiers eſtoient
magnifiques , les Cavaliers fort
leftes
GALANT.
33
leftes & bien montez , les Soldats
tres - propres ;& il ne ſe peut
rien de mieux que l'ordre qu'ils
garderent dans leur marche. Le
Vendredy vingt- huitiéme Aouſt,
ces Troupes allerent ſalüer Monfieur
Foucault , Intendant de la.
Generalité de Montauban. Il les
vit défiler devant la Porte de
fon Hôtel , & les trouva auſſi bien
reglées , que ſi le meſtier de la
Guerre leur avoit efté connu.
On ne pouvoit s'empeſcher ſur
tout d'admirer la bonne mine
d'une centaine de Cadets , qui
marchoient à la teſte de la premiere
Compagnie d'Infanterie.
La quantité de Rubans gris -delin
& blanc , dont ils eſtoient
tout couverts , friſoit un effer
tres agreable. Ils avoient choiſy
ces deux couleurs , parce que ce
ſont celles de Madame la Dau
Bv
34 MERCURE
phine. Lelendemain 29. ces mémes
Troupes ſe rangerent en bataille
dans la Place d'Armes, pour
y recevoir Monfieur le Marquis
d'Ambres , Lieutenant de Roy
de la Province , qui arriva ce
jour-là , & qui les vit auſſi défiler.
Il parut fort fatisfait du zele
des Habitans, & fut regalé le foit
par Monfieur le Marquis d'Auffone
, Premier Preſident de la
Cour des Aydes , qui le traita magnifiquement
avec Monfieur l'Intendant.
Le Dimanche 30. jour deftiné
pour le Te Deum , l'Infanterie &
laCavalerie ſe rendirent autour
de l'Egliſe Cathedrale à l'heure
de Veſpres. Monfieur le Marquis
d'Ambres & Monfieur Foucaule
y arriverent , le premier accompagné
des Confuls & de plufieurs
Gentilhommes , & le ſecond
GALANT
. 35
cond à la teſte du Prefidial. La
Cour des Aydes en Robes rouges
s'y eſtoit déja renduë. Le To
Deum fut chanté par la Muſique,
& pendant ce temps la Moufqueterie
ſe fit entendre , auffi
bien que les Trompetes ,les Tambours
, les Fifres, & les Hautbois .
On fit auffi les décharges de huit
pieces de Canon , que Monfieur
l'Intendant avoit fait venir de Picocos.
Enfuite Monfieur le Marquis
d'Ambres à la tefte des
Confuls , & accompagné de l'Infanterie
& de la Cavalerie , alla
allumer le Feu qu'on avoit dreſsé
dans la grande Place. Toutes les
Troupes defilerent devant ce
Feu , & firent leurs décharges
quatre à quatre , aux cris redoublez
de Vive le Roy. Le ſoir on fit
joüer un Feu d'artifice. Sa Majeſté
y estoit repreſentée , dans
fon
36 MERCURE
fon Trône ſous un magnifique
Pavillon , Monſeigneur le Dauphin
au deſſous , & à ſes pieds
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
dans un Berceau. Quatre
Figures , dans une poſture ſoûmiſe
, eſtoient aux quatre coins
du Theatre. On liſoit ces mots
dans une Banderole qui eſtoit au
haut du Pavillon ,
REGIÆ FOECUNDITATI .
La France ſuſpenduë au côté
de ce Pavillon , le tenoit ouvert
d'une main , & montroit les Princes
de l'autre , avec ces mots ,
Non fecit taliter omni Nationi.
Entre les quatre Figures étoient
ces quatre Deviſes.
Trois Lys , un grand , & un
moindre, avec un petit.
Parmagno minimus crefcet.
Un Torrent deſcendant d'une
Montagne ,& dont les eaux receuës
GALANT.
37
ceuës dans un Baſſin, étoient renvoyées
par un tuyau à la hauteur
de leur fource .
Quo magis ex alto venio , feror
altius.
Un Soleil avec deux Parélies.
Vterque est Solis imago.
Une Aigle fort élevée dans les
nuësavec deux Aiglons,dont l'un
voloit au deſſous de l'Aigle , &
l'autre venoit d'éclore.
Et iste fequetur in ardua quondam.
Des branches de Laurier &
d'Olivier entrelaſſées , rempliffoient
les eſpaces qui étoient entre
les Figures & les Deviſes. On
y liſoit ces paroles,
Victoria & Pax ofculate funt.
Autour des quatre Faces du
Theatre , étoient des Inſcriptions
Latines . La premiere faiſoit connoître
que le jeune Prince étant
mé ſous le Signe du Lion , étoit un
pre
38 MERCURE
A
preſage de la grandeur de fon
ame , & de la gloire qu'il doit acquerir.
La ſeconde invitoit tous
les François à faire retentir l'air
du bruit des Tambours & des
Trompetes,& tous les Peuples du
Monde à venir faire leurs foûmiffions
devant le Berceau du jeune
Prince. La troiſième contenoit
que cet Hercule nouveau , qui
dés ſon enfance eſt ſi redoutable
aux envieux de la gloire de fon
auguſte Maiſon, faiſoit eſperer un
jour les plus ſurprenans Exploits,
puis qu'il eſtoit d'une Race toûjours
triomphante, & le Fils de la
Victoire . Dans la derniere ,il étoit
marqué que les Ennemis de la
France devoient craindre Monſeigneur
le Duc de Bourgogne,
qui n'auroit aucune peine à les
dompter tous , ſi ſon Ayeul & fon
Pere luy laiſſoient encor quelques
Ennemis à vaincre.
GALAN T.
39
Il y eut une affluence extraordinaire
de Peuple à voir tirer ce
Feu , autour duquel les Troupes
s'étoient rangées . Quatre Soleils
jetterent d'abord un nombre infiny
de petites Etoiles , & par un
agréable artifice ,les quatre Figures
qui étoient aux coins de la
Machine s'étant détachées tout
d'un coup , allerent mettre leurs
Armes devant le Berceau du jeune
Prince. Dans le même inſtant
on vit une confufion ſurprenante
de Bombes, de Petars, de Lances
à- feu , & de Fuſées , qui s'élancerent
en l'air au bruit du Canon,
des Trompetes,des Hautbois,des
Fifres & des Tambours ; aprés
quoy l'Infanterie & la Cavalerie
firent leurs décharges , & defilerent
en tres-bon ordre. Les Confuls
s'étant retirez à l'Hôtel de
Ville, y donnerent un magnifique
Repas
40 MERCURE
Repas à quantité de Perſonnes
confiderables. Les Feux furent
allumez par tout. On illumina toutes
les Fenêtres , & le même ſoir
les Jeſuites firent voir la part qu'ils
prenoient aux Réjoüiſſances, par
un autre Feu d'artifice qu'on trouva
fort agreable , & qui fut accompagné
de trois décharges de
Mouſqueterie.
Le Lundy dernier jour du mois,
les Confuls donnerent le Spectaele
d'un ſecond Feu d'artifice ,
qu'on avoit dreſſe ſur la Riviere.
Avant qu'on le fiſt joüer , toutes
les Troupes ſe rendirent dans une
petite Iſle , qui eft formée auprés
du grand Pont,par la jonction qui
ſe fait en cet endroit du Tarn &
du Teſcou. Quantité de Feux
éclairerent lesdeux Rives,& pendant
que l'on tira l'Artifice , on
vit deux Bateaux qui s'approche
rent
GALAN T.
41
rent. Ils étoient en forme de petites
Galeres, & quantité de Bougies
en illuminoient les bords
dans des Lanternes de diferentes
couleurs. La plus conſiderable
Jeuneſſe de la Ville étoit dans ces
deux Bateaux , avec des Tables
couvertes de Mets exquis. La
Santé du jeune Prince ne fut pas
oubliée dans ce Regale. Chaque
fois qu'on la beuvoit , on voyoit
partir des deux brillantes Galeres
pluſieurs Fuſées d'une beauté ſurprenante.
L'une & l'autre caracola
autour du Feu d'artifice pendant
tout le temps qu'il joüajaprés
quoy ceux qui les remplifſfoient,
commencerent entr'eux un petit
Combat , qui renouvela le plaifir
des Spectateurs.Aprés s'eſtre donné
tour à tour la chaſſe , les deux
Bateaux s'accrocherent. On ſe
meſla , & l'avantage eſtant demeuré
42 MERCURE
meuré tantoſt aux uns & tantoſt
aux autres , les Vainqueurs & les
Vaincus ſe retirerent enſemble .
Mele Marquis d'Ambres prit le
divertiſſement de ce Spectacle
fur un Balcon de l'Hôtel de M
Foucaut , qui le regala enfuite
avec beaucoup de magnificence.
Le Mardy 1.de Septembre.cet
Intendant ſignala ſa joye par une
troiſieme Feſte , qui répondit à
tout ce qu'on attendoit de fon
zele pour le Roy. Le Ganon , les
Trompetes, les Hautbois , & les
Tambours l'annoncerent à la Ville
, ſi- toſt que le jour parut. Les
troupes qui ſe mirent fous les Armes
, firent de nouveaux efforts
pour ſeconder dignement ſes
ſoins ,& on les vit briller d'un
nouvel éclat , quand ce jour- là
elles défilerent devant luy: la Cavalerie
le Sabre à la main , & les
Officiers
GALAN T.
43
Officiers d'Infanterie avec la Pique
, & les Drapeaux déployez .
Il leur fit diſtribuer quantité de
Poudre, & plufieurs Tables drefſées
devant ſon Hotel , furent
couvertes de toute forte de Viandes
pour le Peuple & pour les
Soldats .Une Fontaine de Vin excellent
coula pendant tout le jour;
& quand la nuit fut venue, toutes
les Troupes ſe rendirent à la petite
Ifle dont je vous ay déja parlé
, & en couvrirent les bords du
côté de la Riviere,l'Infanterie fur
les aîles,& la Cavalerie au milieu.
On y avoit dreſſé un Feu d'Artifice,
& un autre ſur leTarn ; &
quand le jour eut finy , Me l'Intendant
fit allumer des Feux dans
cette Iſle de vingt en vingt pas ,&.
en meſme temps la Rive de l'un
& l'autre côté en fut couverte.
Le Palais Epifcopal ſe trouva illuminé
44 MERCURE
miné comme les ſoirs precedens ,
par les ſoins de M Rabi , Archidiacre
& Vicaire General. Les
Fenestres avec tout le toit de
l'Hôtel de Me Foucault , furent
remplies de lumieres . Joignez à
cela toutes les Terraſſes, Balcons ,
& Fenestres des Maiſons de la
Ville & des Fauxbourgs qu'on en
vit garnies , & vous concevrez
ſans peine quelle agreable Perſpective
d'Illuminations formoit
le Canal en cet endroit. Toutes
ces clartez firent remarquer en
éloignement quantité de petites
Machinescouvertes de Feux, qui
partant de chaque bout du Canal
, s'avançoient fort lentement.
Quand on les vit de plus prés, on
reconnut que ces Machines fi
bien éclairées , étoient de petits
Bateaux. Ceux qui venoient d'un
coſté avoient eſté preparez par
les
GALANT. 45
les ordres de Me l'Intendant ; &
ceux qui venoient de l'autre ,
étoient les mêmes que la Jeuneſſe
de la Ville avoit remplis le ſoir
precedent . Les uns avoient la
Prouë & la Poupe faites en forme
de Coeurs tracez par un nombre
incroyable de Bougies, &du
milieu de ces Coeurs , partoient
à chaque moment des Fuſées volantes.
Un double rang de Lampes
de pluſieurs couleurs,éclairoit
les autres fur les bords à la Prouë
& à la Poupe , avec des Balots au
bout du Mats d'une groſſeur prodigieufe&
en forme de Fanal.On
en voyoit d'autres , ornées de
Banderoles de Tafetas gris-de-
Lin & blanc, & avec une infinité
de Lanternes de diférentes couleurs
parmy les Cordages. Tous
ces Bateaux s'étant approchez ,on
entendit les Violons dans les uns,
&
46 MERCURE
& les Tambours & les Fifres dans
les autres Ceux qui portoient fe
divertiſfoient à Table ; mais dés
qu'ils furent à veue les uns des
autres, ils prirent les armes, ſe rangerent
fur deux lignes , & commencerent
à ſe ſaluër par quelques
décharges. En ſuite ils parurent
avec le verre à la main ,
&celebrerent la Santé du jeune
Prince par leurs cris de joye, & par
quantité de Fuſées volantes. L'Infanterie
& la Cavalerie ayant répondu
par des Mouſquetades ,
cette petite Flote ſe mit ſur une
ligne , & s'avança vers l'Ifle en
bon ordre, faiſant paroître qu'elle
y-vouloit aborder. Ils commencerent
alors à tirer les uns contre
les autres d'une maniere tresagreable
. L'Eſcarmouche ne finit
qu'au bruit de quelques Bombes ,
qui avertirent que les Feux d'artifice
GALAN T.
47
tifice alloient joüer. Le ſuccés en
fut tres- grand. On vit des Fuſées
qui étant lancées de la Riviere,
s'élevoient en l'air auſſi haut que
celles qu'on faiſoit partir du Clocher
des Carmes. La plupart en
retombant formoient des Chifres,
qui par leur diverſité donnoient
grand plaifir aux Spectateurs.
Cependant les Bombes & les Petards
faifoient ſur la Terre un
bruit extraordinaire. Celuy des
Tambours , des Trompetes , des
Fifres & des Hautbois, étoit mêlé
à l'éclat des Bombes , auquel
fucceda une longue décharge du
Canon. La Fête fut terminée par
un ſuperbe Repas , que Monfieur
l'Intendant , & Madame lI'ntendante
donnerent aux Dames,& à
un fort grand nombre de Perſonnes
qualifiées. Enfin rien n'égale
l'empreſſement & le zele que les
Habi
48
MERCURE
Habitans de Montauban ont fait
paroiſtre dans l'occaſion de la
Naiſſance du Prince . Toutes les
Boutiques ont eſté fermées pendant
huit jours. On a fait tous les
ſoirs des Feux de joye . On a eſté
inceſſamment ſous les armes . On
a tiré nuit & jour , & la plupart
des Bourgeois ont fait des largeſſes
ſurprenantes , donné de tresgrands
Repas , & diſtribué dans
les Ruës quantité de Pieces de
Vin au Peuple.
Monfieur le Comte de Jarnac,
Lieutenant pour le Roy dans les
Provinces de Xaintonge & Angoumois,
ayantdonné ordre à tous
les Habitans de ſes Terres de celebrer
la Naiſſance de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne , Mr
le Chevalier de Jargnac fon Oncle,
choiſit le jour de S. Loüis pour
le faire executer dans la Ville de
Jarnac.
:
GALANT. 49
Jarnac. On commença dés le 20 .
à tirer pluſieurs coups, & le 23.&
24. la Mouſqueterie fit une décharge
continuelle. Le 25. toutes
les Milices de la Ville & du Comté
ſe trouverent ſous les armes par
les ſoins de Me de Montaignes.
C'eſt un Gentilhomme de merite,
qui a paſſe ſes années au ſervice
de Sa Majesté , & qui eſt prefentement
Capitaine du Chaſteau ,
Ville & Comté de Jarnac. A poinele
jour eut commencé àparoître
, qu'au bruit des Mouſquets,
des Tambours & des Trompetes,
Monfieur le Chevalier de Jarnac
fitarborer les Armes de France,
environnées de Dauphins , au
haut d'une des Tours du Châ
teau , du côte d'une Iſle, que la
Charente forme, & dans laquelle
il avoit fait preparer le Feu de
joye. Sur les dix heures , Mada-
Octobre 1. P. C
L
50
MERCURE
me de Pons-de-Bourg & Madame
la Comteſſe de Mioſſens ſa
Fille, arriverent avec Monfieur le
Chevalier de Pons de-Bourg,Petit-
Fils de l'une,& Neveu de l'autre,
que Monfieur le Chevalier de
Jarnac avoit prié de venir allumer
le Feu. Il n'a encor que ſept
ans , & eſt Fils de Monfieur le
Marquis d'Heudicourt , Grand
Louvetier de France. Toute la
Nobleſſe du Voiſinage ſe trouva
auſſi dans le Château , où aprés
qu'on eut entendu la Meſſe , qui
fut celebrée folemnellement dans
la Chapelle, les Officiers d'Infanterie
dans un tres - leſte équipage,
vinrent à la teſte d'une Compagnie
d'élite recevoir les ordres de
M² le Chevalier de Jarnac, au fon
des Tambours & des Hautbois.
La Cavalerie , qui étoit tres-bien
montée , s'eſtant acquitée du même
GALAN T.
me devoir , toute la Milice ſe retira
dans les Places du dehors &
du dedans de la Ville , où elle demeura
toûjours ſous les armes juſques
à deux heures aprés midy,
qu'elle ſe mit en haye des deux
côtez des Ruës, où la Compagnie
devoit paſſer pour aller entendre
le Te Deum à l'Eglife Paroiffiale
de S. Pierre. Le petit Chevalier
de Pons- de-Bourg y fut conduit,
comme recevant tous les honneurs
de cette Ceremonie , par fix
Gardes de Monfieur le Comte de
Jarnac , commandez par M de
Montplaiſir qui en eſt l'Enſeigne.
Il fut ramené demême aprés que
l'on eut chanté le Te Deum , auquel
les Recollets du Covent que
cemême Comte a fondez, aſſiſterent
en proceſſion. Au retour tout
le monde s'abandonna à la joye.
Les Salles & les Chambres de
Cij
52
MERCURE
>
tous les Appartemens,qui ſont en
grand nombre, pouvoient contenir
à peine l'incroyable multitude
de Gens qui la faifoient éclater
parmy les Hautbois & les Violons.
Mais rien n'égaloit les beautez
qui ſe découvroient des Fenê
tres du Château. Cette petite Ifle
qu'on avoit choiſie pour y preparer
le Feu , eſt jointe à une grande
Prairie , qui n'a pour bornes
qu'une agreable Colline couverte
de Vignobles & de Boſquets. Pluſieurs
Hameaux qui en font voifins
font une diverſité qui a dequoy
occuper la veuë. La Charente
ſepare ce charmant Païſage
d'avec un Parterre,qui pour joindre
le Chaſteau eſt encore ſeparé
d'un bras de cette Riviere , que
l'on paſſe ſur un Pont qui conduit
au pied d'un grand Perron,
par lequel on entre dans un magnifique
GALANT.
53
gnifique Veſtibule.Je ne vous dis
rien de ſes belles Promenades.
C'eſt un lieu où l'Art s'eſt joint
avec la Nature , & où tous les
deux ont fait ce qu'il feroit difficile
de trouver ailleurs. Pour rendre
la Feſte encore plus pompeuſe
, cette grande Prairie étoit entourée
d'un nombre infiny de
Peuple , qui compoſoit un Concert
d'acclamations, & une Symphonie
champestre.
Au fortir du Te Deum toute la
Milice alla ſe mettre en bataille
au milieu de la petite fle , & en
attendant que l'on allumât le Feu,
laCavalerie &l'Infanterie s'eſcarmoucherent
, & firent des Combats
dans les formes qui ſuſpendirent
agreablement l'impatience
de toute cette affluence de Peuple.
On avança l'heure du Soupé,
&pluſieurs Tables furent ſervies
Cij
54 MERCURE
avec autant de profuſion que de
propreté . Enfuite on dança pendant
une heure ; aprés quoy M
de Montaignes ayant pris par la
main le petit Chevalier de Ponsde-
Bourg , qui étoit tres-galanıment
habillé , le deſcendit ſur le
Pont du Château , & le conduifit
au travers du Parterre , précedé
de fix Gardes & de l'Officier qui
les commandoit , & accompagné
de toute la Nobleſſe de l'un & de
l'autre ſexe , juſqu'au grand Canal
de la Charente , où il fut receu
par une falve de Mouſqueterie.
Il entra de là dans une Chaloupe
qu'on avoit ornée exprés,
& qui étoit peinte de pluſieurs
couleurs. Elle fut conduite par des
Rameursvétus de Rouge,& dont
les Bonnets de feüillage faifoient
un fort agreable effer. A la defcente
de la Chaloupe on le re
ceut
GALANT. 55
ceut avec le meſme bruit de
Mouſquets qu'on avoit fait de
l'autre côté. Il prit un Flambeau,
alluma le Feu , & auffi- tôt Madame
la Comteſſe de Moiſſens , Mr
le Chevalier de Jarnac ,& toute la
Nobleſſe qui étoit demeurée ſur
le bord de l'eau , ayant crié Vive
leRoy , le Peuple repeta la meſme
choſe avec des emportemens de
joye qui ne peuvent s'exprimer.
En même temps un bruit prodigieux
des Canons du Château ,
qui répondoient aux coups de
Mouſquets , fut mêlé à ces acclamations
du Peuple.
Madame la Comteſſe de Miofſens
qui vouloit auſſi ſignaler ſon
zele dans ſa maiſon de Bourg fur
Charente , qui n'eſt éloignée de
Jarnac que d'un quart de lieuë, &
dont l'heureuſe ſituation luy donne
la plus belle veuë du monde,
C iiij
36 MERCURE
avoit donné des ordres ſi juſtes,
quele Feu qui s'ydevoit faire dans
un lieu tres éminent , parut prefque
au même inſtant que celuy
de Jarnac fut allumê . La décharge
que firent quantité de Moufquetaires
qui bordoient fes Terraffes
, & un nombre infiny de
coups que tirerent des Pieces de
Campagne , faifoient une eſpece
de tonnerre qui fut entendu de
loin. Mais ce qui achevoit d'embellir
tout ce ſpectacle , c'eſt que
depuis le Port de Bourg, oùquelques
heures auparavant on avoit
chanté le Te Deum dans l'Egliſe
Paroiffiale , il y eut des Feux non
ſeulement dans les Villages des
Terres de Madame de Mioſſens ,
mais juſqu'à ceux qui bornoient
la veuë du Chaſteau de Jarnac .
Dés qu'on eut fait paffer la Riviere
au petitChevalier de Ponsde
GALAN T.
57
de-Bourg , & que la fumée permit
de diftinguer les objets , on
fut ſurpris de voir la façade du
Château toute illuminée depuis
le haut juſqu'au bas. Comme
c'eſt une groſſe Maſſe tres bien
percée , & que la nuit eſtoit fort
obfcure , elle ſceut ſi bien dérober
l'idée du Château que l'on
avoit veu le jour , qu'elle ne laifſa
plus à l'imagination que celle
d'une groffe Montagne de feu .
Les Feux d'artifice fuccederent
à ces premiers divertiſſemens . Un
grand Pavillon jaſpé de diferentes
couleurs, dans lequel il y avoit
un tres - grand nombre de Petards
& de Fuſées , avoit eſté élevé
entre le premier Pont & le
Baffin d'un jet d'eau , qui eſt au
milieu du Parterre. Le feu y fut
mis par une figure de Dragon,
qui deſcendit du haut de la Mon-
Cv
58 MERCURE
tagne de feu dont je viens de
vous parler. Pendant plus d'une
heureque le Pavillon fut à brûler,
on jetta quantité d'autres Fusées ,
qui monterent dans les nuës ,
les unes en Lances , d'autres en
Serpens , & d'autres unies avec
des Petards à la queuë. Tous les
feux qu'elles lançoient divertiſfoient
d'autant plus,qu'ils étoient
multipliez dans les eaux de la
Charante , dont tous les Spectateurs
eſtoient entourez . Le Pavillon
ayant eſté conſumé , onrecommença
le Bal , plus grand &
plus regulier. Toutes les Perſonnes
qui s'y trouverent de quelque
âge & de quelque ſexe qu'elles
fuſſent, firent paroître la joye
qu'elles reſſentoient. Madame de
Pons de-Bourg oublia le nombre
de ſes années pour autorifer par
fon exemple une action auſſi ſinguliere.
GALANT.
رو
-
guliere.Elle alla prendre un vieux
Gentilhomme,nommé Monfieur
de la Barde , & tous deux dancerent
avec toute la juſteſſe& la legereté
qu'un fiecle &demy qu'ils
partagent le pouvoit permettre.
Cependant laMilice ayant repaſſé
l'eau , alla au bruit des Trompetes
, des Tambours & des
Mouſquets , allumer les Feux qui
ſe firent devant les Portes de toutes
les Maiſons de la Ville. Il y
eut par tout des Illuminations,
& peu de Feux autour , deſquels
on ne dançaſt juſques à minuit
au fon des Hautbois.
Le lendemain , la Ville fit une
reveuë de ſes Troupes , afin d'en
choiſir un certain nombre pour
aller au Château de Bourg témoigner
ſa reconnoiſſance aux
Dames & à Monfieur le Chevalier
de Pons- de- Bourg, de ce qu'il
avoit
60 MERCURE
avoit eſté leur General. Ceux
qu'on choiſit s'y acheminerent
avec pluſieurs Gentilshommes à
leur teſte,& trouverent à la Porte
le petit Chevalier de Pons- de-
Bourg. Il avoit fa Bandoliere , &
un Mouſquet ſur l'épaule, & il les
reçeut de la meilleure grace du
monde, par une falve de plufieurs
coups de Mouſquet, & d'un fort
grand bruit de Pieces de campagne
Les Troupes répondirent par
une ſemblable décharge, pendant
que les Hautbois & les Tambours
ſe faiſoient entendre,& quele petit
Chevalier les remercioit. Madame
la Comteſſe de Mioſſens fa
Tante, les regala d'une Collation
magnifique & d'une grande profufion
du meilleur Vin du Païs;
apres quoy les Troupes reprirent
leur marche du coſté Jarnac, fort
fatisfaites de cette reception.
La
GALANT. 61
Σ
هن
&
e
de
은
fa
コ
La joye n'a pas eſté moindre
dans la Ville de Cognac, & ce qui
s'eſt fait par les ordres de Monſieur
le Comte d'Aubigny ſon
Gouverneur,&de Monfieur Daniaud
qui en eſt Maire , marque
le zele qu'elle a pour le Roy. Je
paſſe tout ce qui peut eſtre commun
aux autres Villes,pour m'attacher
à une réjoüiſſance que
vous trouverez tres finguliere.Ce
futun combat de deux Efcadrons
deCavalerie qui ſe fit dans la Riviere
au meſime temps qu'un tresbeau
Feu d'artifice joüoit dans
une Iſle, qui fait face à la Terrafſe
du Chaſteau. Le choc de ces
Eſcadrons ſe fit dans la Riviere
méme à grands coups de Piſtolet,
les Chevaux nageant lors qu'ils
perdoient terre,pendant que l'Infanterie
qui bordoit cette Riviere
du côté de la Terraſſe , faiſoit
un
62 MERCURE
un feu continuel auſſi bien que
celle qui estoit rangée ſur le Pont
à côté de cette meſme Terraſſe .
Joignez à cela le bruit des Canons
, des Boëtes , des Petards.
Sauciffons & Fusées,& vous trouverez
que toutes ces choſes donnoient
l'idée en petit de la fameuſe
Journée du Paſſage du Rhin ,
où LOUIS LE GRAND traçoit à
la Poſterité des leçons de vaincre
les Fleuves de meſme que les Baftions
les plus redoutables.La Feſte
finit par un Bal,qui avoit eſté precedé
deux ſplendides Repas que
Monfieur le Comte d'Aubigny
donna à Madame la Comteſſe de
Mioffens , & à une infinité d'autres
Perſonnes 'de qualité de l'un
& de l'autre Sexe. Cet illuſtre
Gouverneur avoit fait faire des
Fontaines de Vin à la Porte de
chaque Capitaine de quartier,
tant
GALAN Τ. 63
tant de la Ville que des Fauxbourgs,
avec un ordre admirable ,
qui laiſſa un libre cours à la joye,
&empefcha la confufion.
Je vous ay parlé dans ma Lettre
d'Aouſt des Réjoüiſſances que
Monfieur le Duc de S. Simon fit
faire icy devant fon Hôtel pendant
trois jours , pour la Naiſſance
de Monſeigneur le Duc de
Bourgogne. Il en donna auſſitoſt
la nouvelle à Blaye , dont il
eſt Gouverneur , avec ordre de
n'oublier rien de ce qu'on pouvoit
faire d'éclatant dans une pareille
occaſion. Dés qu'on l'eut
receuë , le bruit de l'Artillerie
l'annonça au Peuple. Monfieur
Daſtor , Lieutenant de Roy , accompagné
des Magiſtrats, ſe rendit
le ſoir dans l'Egliſe de S. Romain
, où il aſſiſta au Te Deum.
Enſuite il vint allumer le Feu
qu'on
64 MERCURE
qu'on avoit dreſſé dans la Place
du Port , & autour duquel toute
la Milice eſtoit rangée ſous les
armes . On entendit diverſes décharges
de l'Artillerie de la Citadelle
, auſquelles il fut répondu
dans les intervales par la Moufqueterie
de la Garniſon qui eſtoit
fur les Remparts , & par celle
de la Milice , parmy laquelle ſe
méloit le bruit de pluſieurs Canons
, & de quantité de Boëtes
qu'on avoit rangées dans la même
Place . On tira auſſi un fort
grand nombrede coups deCanon
d'un Navire de guerre qui étoit
au Port. Un Feu d'artifice que
l'on avoit attaché à ſa Poupe brûloit
à quelque diſtance ſur la Riviere
. Toutes les extremitez de
ſes Mats , de ſes Vergues , & de
ſes autres Manoeuvres , estoient
garnis de Falots.Un autre Navire
d'un
GALANT.
65
d'un Bourgeois de Blaye eſtoit
éclairé de meſme , ce qui faifoit
un effet aſſez agreable ſur une
Riviere fort agitée. Apres ce Feu
qui dura plus de deux heures , les
Magiſtrats conduiſirent Monfieur
Daſtor dans une Salle ornée de
Meublestres- propres,& de quantité
de fort beaux Luftres. La
lumiere qu'ils rendoient donnoit
un brillant éclat à un grand nombre
de Dames qu'on y avoit afſemblées.
On leur ſervit une magnifique
Collation de Fruit & de
Confitures, avec des Liqueurs &
' de la Limonade en abondance .
Dans ce meſme temps on fervit
deux autres Collations fort propres
dans des Chambres ſeparées,
l'une pour les Femmes de toute la
Bourgeoiſie , dont un des plus
notables Bourgeois fit les honneurs,
& l'autre pour les Officiers
de
66 MERCURE
de la Milice. Le Peuple eſtoit regalé
de ſon côté par trois Fontaines
de Vin qu'on fit couler fur
le Port. Monfieur Daſtor s'étant
retiré dans la Citadelle où il ramena
les Dames qui en estoient
defcenduës,les Magiſtrats fe joignirent
à la Bourgeoiſie avec laquelle
ils formerent pluſieurs
Dances dans la Place duPort.On
en fit auſſi dans tous les endroits
ou l'on alluma des Feux . 1
Je paſſe aux Réjoüiſſances de
Beziers. Cette Ville ayant toûjours
eſté tres - zelée pour la gloire
de ſon Prince, vous jugez biern
qu'on ne manqua pas à s'y mertre
ſous les armes , à illuminer les
Feneſtres des Maiſons , & enfin
à fairetoutes les choſes qui peuvent
marquer une grande joye.
La Feſte fut commencée le Dimanche
13. du dernier mois. On
avoit
GALANT.
67
Imperium fine fine dedi.
コ
Aux quatre coins du premier
Theatre , estoient quatre Pyramides
ſemées de Fleurs de Lys
mélées des Chifres du Roy , avec
quatre Tours dans l'entre- deux .
1 Les bords du Theatre estoient
F
-
avoit dreſſé un Theatredes mieux
ornez dans la Place où eſtoit autrefois
la Citadelle , & fur ce
Theatre il y en avoit un ſecond
au milieu duquel eſtoit élevée
l'Eternité figurée par une Femme
débout , ayant un voile ſur la
teſte qui luy couvroit les épaules
de la meſme forte que les anciennes
Medailles nous la reprefentent.
Elle estoit ſur un Piedeſtal
ſoûtenu de quatre Dauphins , &
tenoit de la main droite un Globe
ſur lequel trois Fleurs -de- Lys
eſtoient peintes , & de l'autre un
Ecriteau avec ces mots ,
garnis
68 MERCURE
:
garnis d'une Corniche & d'une
Frife , où des Dauphins & des
Amours ſe joüoient enſemble. Sur
le milieu des Portiques qui étoient
aux quatre faces,on voyoit dans
des Cartouches les Armes de
France, de Monſeigneur le Daunphin,
de Monſeigneur le Duc de
Bourgogne, & de Monſeigneur le
Duc du Maine , Gouverneur du
Languedoc , le tout foûtenu par
des Pilastres d'Ordre Dorique
d'une tres - grande hauteur. La
Figure choifie pour le deſſein de
ce Feu , eſtoit de l'invention de
Me le Pul,auſſi bien que huit Deviſes
qui ornoient les Piédeſtaux
des Pyramides. J'ajoûte icy ces
Deviſes , avec l'explication qu'il
en a faite.
La premiere avoit pour corps
trois Fleurs - de- Lys , qui repre¹
ſentoient le Roy , Monſeigneur le
Dau
GALANT. 69
e
sa
i
Dauphin,& le jeune Prince. Ces
paroles luy ſervoient d'ame,
NUMERO DEUS IMPARE
GAUDET .
Le nombre de nos Lys & de nos
Demy- Dieux,
Eft un nobre agreable aux Cieux.
La ſeconde , un Amour avec
une Fleche à la main,& ces mots
Italiens ,
NON E' IL MINORE D'E
GLI DEI .
Ce n'est pas le moindre des Dieux
Ce petit Dieu d'Amour, qui ne vient
que de naître.
• Déja l'on reconnoît ſa grandeur en
tous lieux .
Son Trait doit estre un Sceptre , &
commeſes Ayeux ,
Cet Enfantſera nôtre Maître.
La troiſiéme , un Jet d'eau au
pied des Montagnes,
E MONTIBUS ALTIOR EXIT.
Ce
70 MERCURE
Ce fet d'eau dans ces lieux ſi longtemps
attendu,
Ausommet de ces Monts afafour .
ce féconde.
Il montera bien haut , s'il éleve ſon
onde
Auffi haut que les Monts dont il eſt
defcendu.
La quatrième , un Soleil , &
deux Planetes,
OBSCURANTUR QUA LUCE
MICAN T.
Ces Planetes un jour dans le plus
hautdes Cieux,
Pourront éclater à nos yeux,
Et prendre ſoin de nous conduire.
Dans un Char lumineux on doit les
voir affis ;
Maintenant ils font obfcurcis
Par le Soleil qui les fait luire.
La cinquième, un Aigle en l'air,
portant la Foudre en fon bec , &
deux Aiglons à terre qui le regardent,
GALAN T. 71
gardent, & femblent commencer
à voler,
EX ME DISCITE PACEM
QUÆRERE .
Aiglons, quisçavez par mes faits
Avec combien d'honneurs j'ay porté
le Tonnerre,
Ne vous fervez de la Guerre
Que pour aller à la Paix.
La ſixiéme , une Perle dans ſa
Coquille au bord de la Mer,
NO AY ORIGEN MAYOR.
Est - il rien de plus précieux,
Et qui ſoit comparable à la haute
origine
De ce riche Bijou ,de la Perle divine,
Preſent de l Ocean, auſſi bien que des
Cieux?
Si bien toſt le Soleil luy donne
Ce lustre qui peut tout termir,
Et cet éclat qui l'environne,
Comme luy quelque jour elle va devenir
Tout l'ornement d'une Couronne.
+
1 72 MERCURE
La ſeptieme , un Lys ſoûtenu
de ſa Tige , d'où fort un Lys à
demy épanoüy , & plus bas un
Bouton,
QUOMODO CRESCUNT .
Ce Lys incomparable, appuyéſurſa
Tige,
Eft du Siecle present la gloire & le
prodige.
Le beau Lys qu'ila mis au jour
En est la merveille & l'amour.
L'aimable Lys qui vient d'éclore,
Dont toutle Peuple est réjoüy ,
Pour montrerſon éclat du Couchant
à l'Aurore,
Attend qu'il foit épanoüy.
La huitième , un Soleil qui en
forme deux autres dans les nuages
; & au deſſous , le Globe de
laTerre
ORBIS NON SUFFICIT UNUS .
De ces nouveaux Soleils veus fur
nôtre Horizon,
En
GALANT.
73
En mille biens déja la lumiere est
feconde.
Comme le grand Soleil eftfans comparaiſon
,
Qu'enforce, qu'en bonté, qu'en vertus
il abonde ,
Ilsferont tels en leurfaiſon,
Illeurfaut à chacun un Monde.
Des Habitans en armes , conduits
par leurs Officiers , s'eſtant
rendus dans la place où le Feu de
joye eſtoit dreſſe, ſe rangerent fur
unBaſtion quila domine. Les Officiers
de Juſtice ,& les Confuls,
l'allumerent apres que le Canon
de la Ville eut fait ſa décharge.
Elle fut ſuivie de celle des Habitansqui
la firent pluſieurs fois.
L'Artifice eut un fuccés merveil
leux , & ce ne furent que réjoüiffances
de toutes parts. Monfieur
l'Abbé de Saint Affrodiſe fit pendant
trois jours l'Illuminations
Octobre 1.P. D
1
F
74 MERCURE
& des Feux de joye. Ily mit le
feu à la teſte de ſon Chapitre Collegial
,& imita autant qu'il luy fut
poffible la magnificence de Monſieur
l'Eveſque de Beſiers, qui en
de ſemblables occafions ne croit
jamais affez faire.Ce Prélat eſtoit
alors abſent de ſon Eveſché pour
une affaire importante. Entre les
Maiſons Religieuſes , les Jeſuites
& les Jacobins ſe diftinguerent ;
mais fur tout Monfieur de Sartre
Lieutenant General , Monfieur de
Cabreroles Lieutenant Criminel ,
Monfieur de Martini Viguier , &
M. de Lalle Procureur du Roy,
montrerent perdes Feux d'artificè
dreſſez devant leurs Maiſons
combien ils estoient ſenſibles à ce
qui regarde le bien de l'Etat.
Le lendemain , les Penitens
Noirs firent une Feſte particuliere
, où la pieté fut jointe à la
< joye.
GALANT.
75
7
joye . Leur Chapelle, qu'ils firent
parer magnifiquement , eſtoit ornée
d'une riche Tapiſſerie à fond
de ſoye, qui repréſentoit l'Hiſtoire
du petit Joſeph , Fils de Jacob,
appellé dans l'Ecriture Sauveur
de l'Egypte ; & comme c'eſtoit le
jour de l'Exaltation de la Croix
qu'ils celebrent tous les ans avec
beaucoup de folemnité , ils avoient
mis fur le Platfond de l'Au.
tel une Croix en l'air , ſoûtenuë
par deux Anges , dans un Ciel de
gloire en perſpective , ce qui
infpiroit beaucoup de devotion.
Il y avoit fur les Balustrades qui
entourent la Chapelle , fix - vingts
Flambeaux de cire blanche dans
des Lanternes tranſparentes, fur
leſquelles eſtoient pointes les Armes
du Roy , de Monſeigneur le
Dauphin , & de Monſeigneur lo
Duc de Bourgogne , le tout par
Dij
76 MERCURE
ſemé de Fleurs -de - Lys & de
Dauphins. La Meſſe fut celebrée
avec Muſique & Symphonie.
On chanta les Veſpres de
mefme ; & laCloche ayant commencé
à fonner ſur huit heures
du foir , les Confreres au nombre
de ſoixante , prirent leurs Sacs ,
& fortirent de la Chapelle en
proceffion , portant chacun un
Flambeau de cire blanche , du
poids de quatre livres , & chantant
le Benedictus Dominus Deus
Ifraël. Monfieur de Sartre PréfidentJuge-
Mage, & leur Prieur,
fuivoit la Proceſſion , pourtant
un Flambeau auffi bien que tous
fes Domeſtiques ; & apres qu'on
eut fait le tour de la Chapelle ,
on alla au lieu où le Feu eſtoit
dreſsé . Deux cens Hommes s'y
trouverent rangez en haye ſous
les armes. La Proceffion ayant
fait
GALANT. 77
fait le tour du Feu juſques à trois
fois, en continuant le meſme Cantique
, Monfieur de Sartre , & en
- fuite tousles Penités, l'allumerent.
Le bruit de la Mouſqueterie , des
Bombes,Boëtes,& Petards, fut incontinent
mélé aux cris de Vive
le Roy que pouſſa le Peuple. Pendant
ce bruit, la Proceffion rentra
dans la Chapelle , où l'on rendit
graces à Dieu par le TeDeum qui
y fut chanté ; apres quoy on fit
joüer le Feu d'artifice. C'eſtoit un
Theatre à quatre faces , dont cha
cune avoit deux toiſes & demie
en quarré. Les Bordures eſtoient
deLaurier, entrelaſſées de Fleursde-
Lys &deDauphins.Aux quatre
anglesdu Theatre étoientquatre
grandes Figures en rellef, qui
repreſentoient les quatre Parties
du Monde. Leur habillement
étoit magnifique , & les diſtini
l
ل ا
1
10
ا
10
Diij
78 MERCURE
guoit les unes des autres. Au milieu
de ce Theatre , on voyoit le
Roy fur un Piédeſtal. Il étoit vétu
à la Romaine , avec ſon Manteau
Royal fleurdelisé d'or, & une
Couronne de Laurier fur la teſte .
Il tenoit un Sceptre , & regardoit
d'un air menaçant les Figures des
quatre angles . La pouſture où elles
eſtoient,marquoit de la crainte.
Au bas du Piédeſtal on lifoit
cette Inſcription ,
Turbabuntur Gentes,& timebutqui
habitant terminos àſignis tuis.
Quatre Cartouches faiſoient un
des ornemens des Faces de ce
Theatre. Sur le premier eſtoit
peint Monſeigneur le Dauphin,
preſentant au Roy lejeune Prince.
Ony liſoit ces paroles.
Hicvir eft tibi quem promitti
Sæpius audis .
Sur le ſecond, un Hercule cou-
:
vert
GALAN T. 79
vert de ſa peau de Lion , & brifant
l'Hydre avec ſa Maſſuë. Ces
mots eſtoient au deſſous ,
Parcere Subjectis ,& debelbare
Superbos.
Sur le troifiéme, un Ange portant
un Rouleau à la main , avec
ces mots ,
Felix prolevirûm.
Sur le quatrième , la Juſtice,
avec cette Inſcription ,
Aurea condet ſacuta.
Pluſieurs Pyramides,des Tours,
desGlobes , & d'autres Machines
& Deviſes , ornoient encor
ce Theatre Tandis que le Peuple
en examinoit toutes les beautez
, on vit partir tout-à- coup une
Lance à feu du bout du Sceptre
de la Figure qui reprefentoit le
Roy. Aumefme inſtant, celle qui
repreſentoit l'Afie fut toute em
braſsée. Il en fortit une fi grande
Dij
80 MERCURE
quantité de feu , que les Spectateurs
en furent furpris. Apres que
l'Afie fut confumée, la meſme Figure
ſe tourna de l'autre côté du
Theatre,&mit le feu à l'Afrique ,
qui ne fit pas moins d'effet que
l'Amerique , qui fut brûlée de
la meſme forte. Il ne reſtoit que
l'Europe , vers laquelle la Figure
ſe tourna. Elle fut brûlée comme
les autres , avec cette diference,
que parmy les feux qui la confumérent,
on vit les Armes de France
tranſparentes ſans ſe brûler,
avec cette Deviſe ,
Intaltis regni finibus.
Les autres Machines firent leur
effet avec un ſuccés qui fit applaudir
generalement le zele des
Penitens Noirs.
On ne doit pas s'étonner ſi tous
les Peuples s'intereſſent à l'envy
à celebrer la Naiſſance de Monſeigneur
GALANT.
81
ſeigneur le Duc de Bourgogne .L
Ciel ne pouvoit faire un plus grad
don à la France ſous le Regne
d'un Monarque dont les glorieux
exemples font les plus nobles leçons
qui puiſſent eſtre données
dans l'Art de regner, aux Princes
qui naiſſent de ſon Sang auguſte.
La Ballade que je vous envoye,
vous marquera d'une maniere
plus agreable que je ne fais, combien
ce don nous doit eſtre cher.
L'Autheur m'en eſt inconnu .
Quel qu'il puiffe eſtre , il merite
beaucoup de loüanges pour un fi
galant Ouvrage.
SUR LA NAISSANCE
de M'le Duc de Bourgogne.
BALLADE.
R est venu dedans nôtre Univers
Cet Heritier d'un aſſez bel Empire,
Dv
82 MER CURE
Cut Enfant cher à cent Peuples divers
,
Cher à LOUIS , & cela c'est tout
dire.
C'en est affez pour obliger les Dieux
Aconſerver des jours fi pretieux ,
Jours ou leur main tous leurs trésors
enferre. 2
Depuis qu'on voit la lumiere des
Cieux ,
Plus beau preſent ne s'est fait à la
Terre.
Nostre Apollon dansſes divins Concerts
Chante déja cet Enfant furlaLyre.
Je vois pour luy méditer tant de Vers,
Qu'imposible est aux Neuf Soeurs
d'y suffire.
Bien que ma Muse aux grands efforts
n'aspire ,
Je m'écrieray d'un ton audacieux,
Aux
GALANT. 83
Aux bords lointains puiffe paſſer
la Guerre ,
Puiſſe la Paix s'affermir en ces
lieux ,
Plus riches dons ne ſe font fur
la Terre.
Il nous promet des Printempsfans
Hyvers ,
Point d'Aquilons , un éternel Zephire.
Bien peu de coeurs éviterontfesfers,
C'est ce qu'un Sage aux Astres m'a
fait lire.
Amour l'appelle avec un doux foûrire
,
Bellone auſſi le rendra glorieux.
LOUISſera , d'un ſoin laborieux,
Son Precepteur à lancer leTonnerre,
A Soûtenir cet air imperieux ,
Plus beau talent ne regne sur la
Terre.
E
$4 MERCURE
ENVOΥ.
A Madame la Dauphine.
1
Princeſſe aimable , & d'esprit gratieux;
Regardezbien ce qui s'est fait de
mieux
Depuis qu' Amourde ſes doux noeuds
nousferre.
Cedonnepeut trop repaîtrevosyeux..
Plus beau Patron n'est pour vousfur
laTerre.
J'ajoûte des Bouts- rimez fort
heureuſement remplis par Monfieur
Vignier de Richelieu , fur
Cette meſme Naiſſance .
SONNET .
DAps lefond des Forests deMonomotapa
,
AMaroc, au Tonkin, le long duſein
Perfique ,
Dù l'eau coula du Ros que Moise
frapa , Des
GALANT. 85
Des Colomnes d'Hercule à la Mer
Arabique.
Dans les fameux Jardins d'un Aabalipa,
Depuis le Pôle Austral juſques au
Pôle Artique,
Onsçaura qu'un Dauphin est àpre-
Sent Papa
D'un Fils qui remettra l'ancienne
Bazilique.
LOUIS l'ayant donnépour Duc au
Bourguignon,
Est-il rien ſous le Ciel qui luy porte
guignon ?
Il verra de fes jours ce cher Enfant
Grand-Pere.
C'est comme Dieu benit ecluy qui
fuitfes Loix,
Qui remet les Errans dans le fein
de leurMere,
Et
86 MERCURE
Et qui fait tout calmer quand il
entendſa voix.
Les Relations que je vous envoyay
il y a ſeptou huit mois des
Miſſions des Peres Jeſuites , vous
ont aſſez fatisfaite , pour m'obliger
à vous faire part des dernieres
nouvelles qu'on en a reçeuës.
Je croy vous avoir déja mandé
que le Pere Nau , aprés avoir eu
la confolation à ſon retour de
France en Syrie , de faire établir
à Alep un Patriarche d'Antioche
Catholique pour la Nation des
Syriens qui s'étend dans tout l'Orient
(ce qui eſt d'une extrême
confequence pour la converfion
d'une infinité d'Heretiques & de
Schifmatiques ) laiſſa à un autre
la Charge de Superieur General
des Miffions des Jeſuites en Syrie
, pour aller porter plus loin la
Predica
GALANT. 87
Predication de la Loy dans le
fond de la Mefopotamie , & dans
le Curdeſtan , aux- Curdes Jafidies,
qui ſont depuis pluſieurs fiecles
dénuez de tout fecours , &
qui ayant conſervé quelque connoiſſance
du vray Dieu , qu'ils
continuent d'adorer , adorent en
mefme temps le Soleil & le Diable.
Ce Pere menant avec luy
pour cette entrepriſe le Pere Pilon
& le Frere Hilaire , qui leur
eſtoit d'un fort grand lecours
pour aſſiſter les Malades , partit
d'Alep au commencement de
Fannée derniere. Ils avoient déja
avancé fix ou ſeptjournées dans
le Païs , pour ſe rendre dans les
Montagnes où l'on trouve le plus
de ces Peuples , lors qu'ils furent
rencontrez à quelques lieuës au
delà de Maredin par une Troupe
de Voleurs , Ennemis de la vraye
Foy,
ト
88 MERCURE
Foy , qui leur ayant pris le peu
d'argent qu'ils portoient pour leur
ſubſiſtance , & pour établir cette
Miſſion leur prirent auffi une par
tie des Remedes dont ils preten
doient ſe ſervir en ce Païs-là pour
s'acquerir les eſprits de ceux à
qui ils alloient prefcher l'Evangile.
La cruauté fut jointe à ce
vol. On les dépoüilla , & ils receurent
pluſieurs coups de Sabre .
Le funeſte état où ils ſe trouverent
, les firent retourner à Maredin
pour y panfer leurs bleſſures,
& pour y attendre les ſecours
neceſſaires à leur établiſſement
dans le Païs des Jaſidies . Leur patience
, leur zele , & leur charité
leur ayant acquis d'abord la
confiance de pluſieurs Perſonnes
des plus conſiderables de cette
grande Ville , Capitale de la Mefopotamie
, Dieu ſe ſervit d'eux
pour
GALANT. 89
pour réünir à l'Egliſe un tresgrand
nombre d'Heretiques & de
Schifmatiques de toutes fortes de
Sectes & de Nations. Ils n'épargnerent
aucun deleurs foins pour
diffiper leurs erreurs ;& en peu de
temps le concours de ceux qui les
chercherent pour la gueriſon des
maladies de l'ame & du corps,devint
fi grand , que le Pere Nau
ne pouvant abandonner cette
abondante moiſſon, fit venir deux
autres Miſſionnaires de ſa Compagnie
, pour les envoyer aux Jafidies.
On a eu déja avis qu'ils
cultivoient cette autre nouvelle
Miſſion avec tout le zele qui peut
faire foûtenir les grandes fatigues
, & qu'il y avoit des diſpoſitions
tres- favorables a quantité
de Converſions. Cependant
le Pere Nau , & le Pere Pilon
eſtant demeurez à Maredin , furent
3
१०
MERCURE
rent de plus en plus accablez de
la foule de ceux qui vouloient ſe
faire inſtruire. Leur Maiſon en
eſtoit pleine dés trois heures du
matin , & à peine pouvoient- ils
en ménager quelques - uns chaque
nuit,pour prendre un peu de
repos. Ce grand progrés ayant
allumé la fureur des Heretiques ,
on alla dire au Bacha , ou Gouverneur
, qu'ils établiſſoient une
nouvelle Egliſe publique , ſans en
avoir la permiffion du Grand Seigneur.
Quoy que les Officiers
Turcs euffent juſque- là eſté favorables
à ces Peres , le Cadi, foit
par l'efperance de leur rançon, foit
que les Heretiques l'euffent gagnépar
quelques prefens , donna
auſſi toſt les ordres pour les arrêter.
On alla chez eux le Samedy
17. Janvier dernier,& l'on y trouva
douze Catholiques qui écoutoient
GALANT. وا
toient l'Evangile que le Pere Nau
liſoit. On les mena tous dans les
Cachots , où ils furent mis aux
fers. On leur declara quelques
jours aprés , qu'ils ne fortiroient
de leur prifon , que par le payement
de ſix cens écus pour eux,
& de cinq cens pour les douze
Catholiques . On a veu pluſieurs
Lettres du Pere Nau , qui louë
Dieu de ſes ſoufrances ,& qui fait
connoître avec combien de courage
les Catholiques qui font
avec luy dans les Cachots endurent
leurs peines. Ils y estoient
encore le 26. d'Avril , ſuivant ce
que le Pere Leſtringant en a écrit
de Conſtantinople. Cette nouvelle
s'étant répanduë icy,un Eccleſiaſtique
qui n'a point voulu
eſtre connu , a envoyé fix cens
écus pour délivrer le Pere Nau,
& les deux autres Miſſionnaires.
Une
92 MERCURE
Une action fi pleine de charité
eſt d'un grand exemple , & ceux
qui font en pouvoir de rendre à
Dieu une partie du bien qu'il leur
a donné , ne peuvent le faire plus
utilement qu'en ces fortes de ren
contres .
Je vous manday la derniere
fois , le départ de Monfeigneur
le Dauphin pour Chambort , &
la diligence avec laquelle s'y rendit
ce Prince. Il alloit trouver le
Roy, & l'on a toûjours beaucoup
d'impatience quand on va voir
ce Monarque. La Chaſſe , le Jeu ,
& la Comedie , ſont les Divertifſemens
que l'on a pris à Chambord
, où une Troupe de Comédiens
de Campagne s'eſtoit renduë.
Le f. de ce mois Monfeigneur
le Dauphin en partit, aprés
avoir ſoupé avec le Roy , pour
venir dîner le lendemain à Verfailles
GALANT.
93
failles avec Madame la Dauphine.
Le temps eſtoit court , & le
chemin long ; mais on trouve les
plus grandes difficultez faciles à
furmonter quand on vient voir
cequ'on aime . Je puis parlerde la
forte,puis que l'on ſçait la grande
union qui eſt entre Monſeigneur
le Dauphin & Madame la Dauphine
, & qu'ils font enſemble
Epoux & Amans. Cette Princeſſe
l'attendoit avec une extrême impatience
; & l'on peut dire que
pendant que ce Prince avançoit
avec une viſteſſe incroyable , ſon
coeur voloit au devant de luy.
Vous en ferez aiſément perfuadée
quand vous aurez ſçeu les ordres
qu'elle avoit données. Des Gardes
placez de diſtance en diſtance,
depuis le haut de la Montagne
qui eſt proche de Verſailles , jufques
fort avant dans la Plaine ,
fe
94
MERCURE
ſe devoient faire un ſignal l'un à
l'autre , lors que le premier auroit
apperceu la Chaiſe de Monfeigneur
le Dauphin , & le dernier
devoit partir à toute bride pour
luy venir apprendre ſon arrivée .
- Les anciens Romains en uſoient
de meſme , & faifoient ſçavoir à
Rome en fort peu d'heures les
Batailles qu'ils avoient gagnées,
quelquefois à deux cens lieuës de
cette Capitale du Monde. Madame
la Dauphine ayant ſeeu que
le Prince qu'elle aime fi tendrement
étoit prêt d'arriver, deſcendit
juſques bien avant ſur leDegré
pourle voir quelques momens
plûtoſt ; &leur empreſſement reciproque
ayant marqué l'excés
de leur tendreſſe à tous ceux qui
eſtoient preſens, & qui ſçavoient
avec quelle diligence Monfeigneur
le Dauphin eſtoit venu , ils
fe
4
GALANT . 95
ſe la montrerent de nouveau par
l'accüeil qu'ils ſe firent l'un àl'autre.
Quoy que Monſeigneur le
Dauphin eût reſolu de ne ſe point
arreſter en revenant de Chambord
à Versailles,il ne pût refuſer
cette grace àMadame Milet,Femme
de Monfieur Milet, qui al honneur
d'être ſon Sous- Gouverneur.
Elle attendoit ce Prince au bout
de l'avenuë de ſa Terre d'leure,
où il falloit qu'il paſſaſt. Il s'y arreſta
fort obligeamment, luy parla
, en receut des fruits , en mit
dans ſa Chaiſe ; & l'ayant remerciée
avec beaucoup de bonté , il
pourſuivit ſon chemin , & elle reprit
celuy de ſa Maiſon. Elle étoit
à pied, parce qu'elle n'avoit que
fon Avenuë à traverſer. A peine
eſtoit - elle arrivée au troiſiéme
Arbre,qu'en demandant à ſes Domeſtiques
, s'ils avoient bien vû
Mon
96 MERCURE
Monseigneurle Dauphin, elle tomba
morte fur ceux qui la ſoûtenoient
. On dit que la joye fut en
partie cauſe de ſamort. Elle a eſté
fort regretée , & Monſeigneur le
Dauphin ayant ſceu cette nouvelle,
en paruſt auſſi touché qu'il
en fut furpris.On le pourroit eſtre
à moins,& des morts ſi promptes
& fi peu prévenës, nous font ſouvenir
de ce que nous ſommes.
Heureux ceux qui s'en fouviennent
pour ſe tenir toûjours
preſt , & qui ne s'aſſurent ny fur
leurs belles années , ny fur les ſecrets
qui fortifient la ſanté. Monſieur
l'Abbé Aubry eſtoit du nõbrede
ceux qui prétendoient en
avoir ,& toutes ſes connoiſſances
n'ont point empeſché qu'il ne
ſoit mort , dans un âge où l'on ne
doit point mourir , quand on a des
remedes affurez pour vivre longtemps.
GALANT. 97
temps. Je ne vous dis rien davantage
de cet Abbé. Il étoit ſi connu,
qu'il fuffit de le nommer.
Mr Picard , Preſtre , Prieur de
Biron & de Riliez , eſt auſſi mort
au commencement de ce mois.
Je vous ay parlé de luy en vous
décrivant l'Académie Royale des
Sciences, & les divers talens dans
leſquels excellent ceux qui la
compofent. Il étoit de cette ſçavante
Académie .
Je vous envoye une Lettre
écrite par une Dame de qualité
à une grande Princeſſe. Ce ſeroit
retarder vôtre plaiſir , que
- perdre du temps à vous la vanter.
Lifez . La matiere eſt noble,&
auroit pour vous un tres - grand
charme , quand elle ſeroit traitée
avec moins d'eſprit .
Octobre 1. P. E
198
MERCURE
5ALYON
*1893
L
A MADAME ***.
A bonté que vous avez euë ,
Madame, en mefaisant l'hon .
neur de me témoigner que ce que j'écris
ne vous déplaît pas , & l'envie
que j'ay de vous marquer ma refpectueuse
reconnoiſſance , m'ont fait
penfer que vous agréerez que j'aye
cherché à vous divertir quelques
momens , par le recit de ce quim'eſt
arrivé dans un Voyage que j'ayfait
à Versailles depuis peu . Je n'y avois
nulle affaire , & rien ne m'y menoit
que le deſſein de faire ma Cour , &
Sur tout de voir pour la premierefois
cet illustre Enfant,dont la raiſſance
allume des Feux de joye par toute
l'Europe. L'heureuse Etoile qui préfida
à ce Voyage , & qui voulut me
le rendre agreable dés ſon commencement
fit que je m'embarquay avec
Mada
GALAN T.
99
Madame la Comtesse de Brégy,dont
la charmante converſation pourroit
empefcher desentir la fatigue d'un
chemin beaucoup plus long & plus
pénible. F'arrivay, Madame, un peu
plus tard que je ne penſois , car j'avois
compté que je pourrois avoir le
Loiſirde voir Monseigneur le Duc de
Bourgogne avant le Dine du Roy ;
cependantj'entray ſeulement comme
Sa Majesté s'alloit mettre à Table.
F'aurois pû aller faire un tour , &
revenir avant que le Roy eustachevé
de dîner ; mais par l'effet d'un
charme qui attache àſa Perſonne
fi- tost qu'on a
Thonneur de le vonHEQUE DE
jenepenſayplus à autre chose.
Sa prefence ſuſpend tous les
tres deſirs,
LYON
Et l'on trouve à le voir toûjours
nouveaux plaiſirs .
Je demeuray donc au Diné tant
E ij
100
MERCURE
qu'il dura . C'eſtoit , Madame , le jour
de la Naiſſance du Roy ; & quoy que
Sa bonne mine éclate,& le distingue
toûjours , quelque habit qu'il puiſſe
avoir,il en avoit unſi magnifique ce
jours-là, que de cette parure ,jointe
au grand air qui fait si bien voir
qu'il est le Maître, il refultoit quelque
choſe qui m'enchantoit . Mais
quand il tournoit par hazard les
yeux du côté où j'étois ,il me ſembloit
aussi- toſt que je voyois ouvrir une
Source de Félicitez , & que le moindre
de fes regards jettez à l'avanture,
alloit merendre heureuse. Il faut ,
Madame , que j'avonë que dans ces
momens-là je ne pouvois m'empêcher
de porter envie à Madame de
Brégy , qui nonſeulement estoit regardée
avec preferencede ce Grand
Monarque mais encor qui l'entretenoit
avecbeaucoup d'agrément,auſſi
bien que la Reine. Cette illustre
Prin
GALAN T. ΙΟΙ
Princeſſe que je trouve toûjours
belle , me le parut ce jour- là plus
qu'à l'ordinaire . Elle avoit, Madame,
le plus riche & le plus agreable
Habit que j'aye jamais veu , & elle
estoit toute éclatante de Pierreries .
A l'éclat des Vertus l'auguſte
Majesté
Eſtoit jointe en cette Princeſſe ,
Et la plus brillante Jeuneſſe
N'auroit pû de ſon teint effacer
la beauté.
Madame la Grand Ducheffe, &
Madame de Guiſe,extrémementpavées
aussi , rempliſſsoient & ornoient
parfaitemet la place qu'elles tenoiët
dans cette Royale Copagnie, ou j'eus
beaucoup de regret de ne pas voir
Monseigneurle Dauphin, qui estoit
à la Chaſſe , non plus que Monfieur
&Madame qui estoient à S. Clou.
Feus aussi le malheur de ne point
voir Madame la Dauphine, dont la
E iij
102 MERCURE
Porte ne s'ouvroitpas encorà tout le
monde , &j'en fus bienfâchée; car
j'aypour le merite & les vertus de
cette charmate Princeſſe,une admiration
, &sij'oſe prendre la liberté
de parler ainsi, une respectueuse inclination
que je ne puis bien exprimer.
Je trouve dans tout ce qu'elle
dit & tout ce qu'elle fait,de la gradeur&
de l'agrément , qui luy attirent
en même temps le respect qu'on
luy doit,&l'attachement du coeur.
Du plus fublime eſprit , d'une aimable
bonté,
Il ſe fait dans ſes yeux un mélan
ge admirable .
D'une grande Princeſſe on luy
voitla fierté
Mêlée à la douceur qui la rend
adorable .
Il faut donc demeurer d'accord,
Madame , que lors qu'on voit toute
la
GALANT. 103
la Famille Royale , on voit ce que
la grandeur &le merite peuvent
montrer de plus digne d'estre admi
ré. Mais je n'eus pas ce plaisir entier
pour cette fois , & enfin je pris
le chemin de l' Apartement de Mon-
Seigneur le Duc de Bourgogne. Je
trouvay dansſa Chambre Madame
la Maréchale de la Mothe, qui non
-Seulement remplit dignement Sa
Charge à l'égard du Prince , mais
encor qui charme toutes les Perfonnes
qui vont pour avoir l'honneur de
levoir, par une civilité tout- à -fait
engageante, & qui m'alloit arreſter
auprés d'elle , si elle- mesme devinant
bien l'envie que j'avois de voir
le Prince , n'eust eu la bonté de me
faire approcher du Lit où il eſtoit
entre les bras defa Nourrice ; & ne
Levoyant pas tout à fait à mon ai-
Se, pendant que Madamela Maréchale
entretenoit Madame de Brégy
E iiij
104 MERCURE
*
auprés des Fenestres , je m'appuyay
dans un coin , attendant qu'on le
changeast de place;& comme je révois
à l'heureuſe destinée de cet
illustre Fils de tant de Héros , j'entendis
prés de moy prononcer ces pa .
roles , par la plus agreable Voix qui
ait jamais frapé mes oreilles.
Que de gloire le Ciel deſtine à
cet Enfant,
Et qu'il imprime en luy d'illuftres
caracteres !
Je croy déja le voir dans un Char
triomphant
Marcher avec éclat ſur les pas de
fesPeres.
Dansce moment-là, Madame, on
remit le Prince dans ſon Berceau.Je
crûs que c'étoit quelqu'un de l'autre
côté du Lit qui avoit commencé ces
Vers , &n'entendant plus rien,fans
autre
GALANT. r
1 autre reflexion, je m'attachay àregarder
ce Royal Enfant.
Tout charme en luy , tout y
furprendr १
Et parmy tous les traits de cette
tendre enfance ,
Je luy trouvay l'air grand ,
Et qui marque déja ſon illustre
Naiffance. ひのお
1000
Aprés que je fus fortie de fa
Chambre , Madame , pendant que
Madame de Brégy alloit faire quelques
autres visites ,je propoſayà une
Dame de mis Amies qui estoit auſſi
venue avec nous , d'aller faire un
tour de promenade.
153129
и
インラ
Dans ces Jardins delicieux,
Dans ces charmantes Allées,
Qu'on prendroit aisément pour
le ſejour des Dieux,
Ou pour les Champs Elifees
Ev
106 MERCURE
4 CetteDame étant avec moy dans
ces Lieux enchantez , voulut aller
voir l'Arc de Triomphe ; & moy,
Madame,me trouvant un peu laſſes
jedemeuray aſſiſe dans un endroit
parfaitement beau,que je nesçaurois
pourtant vous dépeindre, ne m'étant
remply l'idée que de ce qui m'y arriva
auſſi- toſt que je fus feule. Ily
avoit à coſté de moy une Paliſſade
fort épaiſſe,contre laquelle je ne fus
Pas plûtoſt appuyée , que j'entendis
pluſieurs Perfonnes qui parloient ,
parmy lesquelles je crûs remarquer
cet aimable fon de voix que j'avois
ony chez Monseigneur le Duc de
Bourgogne. Je voulus d'abord aller
vers l'endroit où j'entendois parler ;
mais outre que je penſay que mon
Amieferoit en peine ,si elle ne me retrouvoit
pas où elle m'avoit laiſſée,
je vis qu'il y avoit un affez long
chemin àfaire pour trouver l'autre
côté
GALAN T.
107
coté de la Paliſſade. Ainsi,Madame,
j'aimay mieux demeurer pour tâcher
d'oüir ce qu'on diſoit. F'entendis
donc une de ces Perſonnes qui reprenoit
ainſi ſon discours . Il faut
avoüer , diſoit- elle , que ſi noſtre
Grand Monarque eſt heureux , il
merite bien de l'eſtre. Si l'on vouloit
ſe former l'idée d'un Homme
digne de commander à tous les
autres,quelque étenduë que puifſe
avoir l'imagination , pourroitelle
faire autre choſe que le Portrait
du Roy ? En verité , ſi les
Dieux ont jamais dû faire part
de leur immortalité à quelqu'un
c'eſt à ce Héros. Mais, divin Génie
de la France , poursuivit- elle.
les Nymphes mes Compagnes ,
Habitantes de cet heureux Sejour
, vous demandent toutes par
ma bouche , que vous leur appre
niez quel doit être ce merveilleux
Enfant
108 MERCURE
Enfant dont la naiſſance porte la
joye juſques dans les Païs les plus
éloignez . Celles de fon auguſte
Ayeul,ny de fon illuſtre Pere,n'en
inſpirerent pas davantage , quoy
que le premier duſt eſtre le plus
grand de tous les Hommes , & le
ſecond , digne Fils d'un Pere qui
luy a marqué le chemin de la
Gloire par de fameux exemples
que ce jeune Héros brûle de fuivre
, & qu'il imitera ſi bien , à ce
que vous nous dites tous lesjours ,
que ſa valeur mettra le comble à
toutes les vertus qu'il poſſede déja.
Dites- nous donc fi nous devons
croire la voix des Peuples,
qui ſemble préſager de fi grandes
choſes de ce charmant Enfant
qui vient de naître. Cette Perſonne
Madame, fit là une pause ; &moy
bien étonnée d'apprendre que cette
conversation n'estoit pas entre des
Perfor
GALANT. 109
Perſonnes mortelles , comme je l'avois
crû je redoublay mon attention,
ne doutant pas que ce Génie de la
France à qui la Nymphe parloit,
ne fust celuy que j'avois oùy chez
Monseigneur le Duc de Bourgogne,
& j'en fus certaine auſſi toſt que
j'entendis cette charmante Voix qui
répondit ainſy.
Sur ce Prince on s'efforce à l'envy
de predire.
L'un dit ce ſera Mars ; un autre ,
c'eſt l'Amour ;
Mais fans chercher ſi loin ce que
l'on en doit dire,
Il tient des Demy- Dieux qui luy
donnent le jour .
Il aura la bõté de ſon illuſtre Pere,
L'eſprit, les agrémens de fa charmante
Mere ;
De la Reyne il aura la haute pieté ,
Et de Loüis LE GRAND la Royale
équité ,
La
110 MERCURE
La mine la valeur ,la force , & la
prudence.
Il fera comme Luy le bonheurde
la France ,
Craint de ſes Ennemis , aimé de
fes Sujets,
Toûjours beny du Ciel dans ſes
juftesProjets.
Toutle monde adorant fesvertus
ſans pareilles,
Il fera voir un temps ſi remply de
merveilles ,
Que l'Univers enfin à ſa grandeur
foûmis ,
Ne reconnoiſtra plus que l'Empire
des LYS.
Sij'avois estéſurpriſe , Madame
au commencement de la converfation,
jefus firavie en cet endroit là,
que ne pouvant plus me contenir , je
courus du côtéque cette divine Compagnie
s'entretenoit de ces grandes
chofes , esperant que je pourrois la
voir;
GALANT. 11
voir ; mais je perdis mes pas , &
quand je fus au bout de l' Allée ,je
ne vis & n'entendis plus rien que
mon Amie qui m'appelloit pour me
dire qu'on m'attendoit pour partir.
Je luy parus toute préoccupée,& sas
luy en dire leſujet,je laſuivis hors
du Parc ; mais avant que de m'en
aller , je montay un moment à l'Apartement
des Filles d'honneur de
Madame la Dauphine , parmy lefquelles
j'ay l'honneur d'avoir trois
parentes,quifont Meſdemoiselles de
Biron & de Farnac. Je les trouvay
toutes parées des Pierreries que le
Roy leur a données ; &par ce brillat
éclat,joint àceluy de leurs charmes,
elles vouloient embellir le jour.
de la Naiſſanec de ceGrandMonarque;
& en effet , elles me parurent fi
aimables , que je me trouvay toute
consolée de n'avoirpas veu les Nym.
phis de Versailles ,car toutes immortelles
ΓΙΣ MERCURE
telles qu'ellesfont,jenepuis m'imaginer
qu'ellesfoient,plus agreables à
voir que ces charmātes Filles . Ilfalutpourtant
les quitter,&je revins
à Paris, Madame, fans rien dire de
tout ce que j'avois oüy , craignant
qu'on ne m'accuſaſt d'avoir reſvé.
Cependant apres y avoir bienpensé,
Si c'estun ſonge,il estfi vrayfur tout
ce que nous voyons dans le preſent,
&fi vray-Semblable pour l'avenir,
que je me fuis reſoluë de n'en faire
plus un fecret ; & j'en trouveray,
Madame dés aujourd'huy l'effetbien
agreable pour moy , si j'ay pû vous
divertir quelques instans , & vous
témoigner au moins par mes bonnes
intentions le profond reſpoet que j'ay
pourvous,Madame , &la paßion,
c.
Cette Fiction du Genie de la
France, & fes Nymphes de Verfailles,,
ne pouvoit eſtre tournée
plus
১
GALAN T.
113
plus galamment, ny fur un augure
plus favorable que celuy qu'on
peut tirer de l'Empreſſement des
Peuples à celebrer l'heureuſe
Naiſſance du jeune Prince. La
nouvelle en fut receuë à Riom en
Auvergne avec une joye extraordinaire,
& auſſitoſt Meſſieurs Archon
, Molierat , Chaffaing , &
Vayſſier , Confuls de la Ville , firent
publier une ordonnance, par
laquelle il fut enjoint à tous les
Chefs de Famille de fournir un
Homme équipe pour porter les
armes , chacun ſous le Capitaine
de ſon Quartier. Les Milices s'étant
aſſemblées , ſe firent entendre
par le bruit des Fifres, Hautbois
, Tambours ,& de la Moufqueterie
, quelques jours avant
qu'on chantât le Te Deum ; & la
Reveuë ayant eſté faite, on choiſit
ſept ou huit cens Hommes des
mieux
114 MERCURE
mieux faits & des plus leſtes, qui
furent diſtribuez ſous les Capitaines
des quatre Quartiers. Non
ſeulemet tous les Officiers eſtoient
ſuperbement vêtus , mais les premiers
& les derniers rangs de ces
Cõpagnies avoient quelque choſe
de remarquable. Les uns parurent
avec des Habits tous chamarez
deGalon & de Frange d'or
& d'argent, ayant des Laquais veſtus
en Mores, auſquels le fecours
de l'Art les avoit fait reſſembler;
& les autres avoient diverſes livrées,
mais toutes fort propres. Il
y avoit dans chaque Compagnie
deux rangs de Pertuiſanniers, habillez
en Janiſſaires. D'autres eftoient
veſtus à l'Armenienne,
d'autres a la Polonoife & à l'Eſpagnole
, & enfin de toutes manieres
. Le dernier des Sous- Enſeignes
, qui estoient tous dans un fuperbe
GALAN Τ.
115
perbe équipage, portoit en forme
d'Etendart l'Ecu de France appuyé
ſur trois Colomnes , avec
ces mots au deſſous ,
TRIBUS SUFFULTA .
Le jour de la Céremonie étant
arrivé , toutes ces Troupes ſe rangerent
dans un fort bel ordre le
long des Ruës depuis l'Egliſe de
S.Amable,où leTe Deum fut chanté
en preſence de tous les Corps,
juſques à la Porte du Palais par
où l'on devoit aller au Pré Madame
, où le Feu de joye eſtoit préparé.
Les Magiſtrats & les Confuls
fortant de l'Egliſe pour s'y
rendre , furent faluez par toutes
les Compagnies qui firent leurs
falves,& partirent auſſi- toſt. Leur
marche fut lente , parce qu'elles
s'arreſterent en divers endroits,
pour y faire des décharges ; &
quand elles furent arrivées au
lieu
116 MERCURE
lieu où étoit le Feu , on en forma
quatre bataillons avec un entiere
exactitude des regles de l'Art Militaire
. Si toſt que les Magiſtrats
& les Confuls parurent , on tira
pluſieurs volées de Canon,que l'on
redoubla pendant que le Feu brûloit.
La maniere dont on l'avoit
élevé eſtoit toute finguliere. On
avoit joint deux Arbres l'un au
bout de l'autre, avec des Boucles
de fer , dans la maniere d'un Maſt
de Navire ; & comme il avoit plus
de so. pieds de quille, il paroiſſoit
d'une hauteur extraordinaire,
planté au milieu d'une grande
Place. Le long de cet Arbre
étoient cinq divers Etages avec
pluſieurs Angles , à chacun defquels
il y avoit un gros Tonneau
gaudronné, & remply de bois, en
forte qu'il ſe trouva juſques à 25 .
de ſes Tonneaux diſpoſez avec
beau
GALANT.
117
beaucoup de ſimétrie .Il y en avoit
un fur le haut , qui eſtant plus
gros , & plus remply que les autres
, donna auſſi une plus grande
lumiere. Au deſſous on avoit fait
un grand Feu, que quatre Magiſtrats
& les quatre Conſuls allumerent
avec huit Flambeaux de
Cire blanche, par huit divers Angles
qui ſoûtenoient la Machine.
Le feu fut porté en meſme temps
àtous les Angles juſques au plus
haut Tonneau , par des Méches
diſposées pour cet effet. Tous ces
Tonneaux s'eſtant embraſez tout
à la fois , faifoient paroître divers
feux en l'air , & vous pouvez aiſement
vous figurer quel effet ils
produiſoient au bruit du Canon
&dela Mouſqueterie. Au retour
du Feu, on tira quantité de Fuſées
du Dôme du Marturet, qui eſtoit
illuminé , & où les Chanoines
de
118 MERCURE
de ce Chapitre avoient fait monter
un Orgue , qui ſe fit entendre
pendant que leur Feu de joye
brûloit devant leur Egliſe . On en
tira auſſi un grand nombre de la
Tour de l'Horloge ; & comme on
s'avança dans les Ruës, on y trouva
une Illumination generale aux
Fenestres , & des Feux par tout .
Les Confuls traitérent ſplendidement
la plupart des Magiſtrats &
d'autres Perſonnes qualifiées , &
ceRepas fut ſuivy du Bal. Le Colonel
des Milices donna auſſi un
magnifique Soupé , où il fit ſervir
trois Tables . Chaque Capitaine
régala de fon coſté les Principaux
de ſa Compagnie.
Le jour ſuivant, une partie des
Milices les plus leſtes,parut encor
ſous les armes ; & fur le foir Monfieur
de Vernaiſon , Tréſorier de
Francede la Generalité de Riom ,
qui
GALAN Τ. 119
qui a fait la Charge de Colonel ,
& qui s'eſt fort diftingué dans
cette action fit joüer un tres-beau
Feu d'artifice, qu'il avoit fait faire
à ſesdepens,au coin du Bois.Toutesles
Maiſons d'alentour eſtoient
éclairées, & les Milices s'y eſtant
renduës , firent pluſieurs ſalves;
apres on tira quatre pieces de
Canon qu'on avoit fait mettre aux
avenuës des quatre Ruës qui aboutiſſent
à cet endroit. Le ſoir,le
meſme Monfieur de Vernaiſon
donna à fouper à pluſieurs des
Officiers de la Milice , & le Bal
aux Dames qu'il régala de Liqueurs.
Les Prifonniers , & les
Pauvres de l'Hôtel- Dieu , & de
l'Hôpital General , eurent part à
cette Feſte , puis qu'il leur fit porter
à manger à tous .
Le troifiéme jour,le Colonelaccompagné
des principaux Officiers
120 MERCURE
ciers, & ſuivy de tous les Sergens,
Tambours , Fifres , & Hautbois,
& d'un nombre de Mouſquetaires
, alla remettre les Etendards à
la Maiſon de Ville , où les Confuls
leur firent les remerciemens
qu'ils meritoient. Ces Meſſieurs
eſtant ſortis , continuërent de
marquer leur joye , dançant dans
les Ruës le reſte du jour au fon
des Hautbois & des Violons. Les
Communautez Religieuſes montrerent
la leur dans la même occafion
, & les Carmes Déchaufſez
firent tirer un Feu d'artifice
dans la Court qui eſt au devant
de leur Eglife. Les Confulsavoient
auſſi fait dreſſer une Fontaine de
Vin d'une façon fort particuliere.
Elle estoit vis-à- vis la Tour
de l'Horloge , & coula par une
Aigrete , qui alloit d'une élevation
fort conſidérable parce
qu'on
د
GALANT .
121
qu'on avoit mis la Machine d'où
ce Vin fortoit, au ſecond étage de
cette Tour,& qu'on avoit fait ouvrir
les Voûtes pour y faire paffer
les Tuyaux de plomb. Chacun
avoit pleine liberté d'y boire,
& il y eut mefine pluſieurs Païſans
à qui on permit de remplir
leurs Barillets.
Il me reſte à vous décrire les
ornemens de la Porte du Palais ,
par laquelle on ſortoit pour aller
au Feu de joye. Elle estoit tapifſée
dedans & dehors en trois diférens
endroits , & fur la premiere
Face on avoit mis un Portrait
du Roy d'un excellent Maître ,
avec ces mots au deſſous ,
NON UNI DEBIOR ORBI .
Il y avoit encor les Armes de
France & de Bourgogne dans
une riche Bordure , & pluſieurs
Emblemes tout autour. De l'au-
Octobre 1.P. F
122 MERCURE
tre côté étoit un autre Portrait
du Roy, accompagné des mêmes
Armes de France & de Bourgogne
, & d'autres Emblémes . Ces
mots eſtoient au deſſous ,
UNUM GENUERUNT SÆCULA .
Et plus bas , ce Vers ,
CLARIUS IN TOTO NIL VIDET
ORBE DIES .
Sur l'entrée , du côté du Corps
de Garde , estoient encor les Armes
de France, & au deſſous, une
Deviſe, qui avoit pour corps trois
Lys, fur leſquels tomboit une Rosée
du Ciel,& ces mots pour ame ,
COELESTI MUNERE CRESCUNT.
2 On voyoit au deſſus une Couronne
de France dans un beau
Cartouche, evec ces mots ,
IMMOTA VIDET CUNCTA
MOVERI .
Voicy les Emblêmes qui étoiết
autour des Portraits du Roy.
Deux
GALANT.
३१
123
Deux Dauphins , qui entortillent
deux Ancres ,
SPES ALTERA GALLIS .
Deux Aiglons regardant un
Soleil , & portant chacun un
Foudre ,
MICANTIA FULGURA
SERVANT
Un Enfant dans un Berceau ,
environne de Coeurs , & mis au
pied d'une Tour , T
INEXPUGNABILE MUNIMENTUM
QU
Un Soleil naiſſant , & deployant
ſes rayons ſur une vaſte
Campagne TOT 21
NASCENDO LUMEN OMNIBUS
AFFER T..
Un Grenadier avec ſes Grena-
SETT ROR 353
des qui naiſſent couronnées,
SURGUNT CUM DIADEMATE
PARTUs .
Un Enfant au Berceau , avec
Fij
124 MERCURE
la Renommée qui le berce ,
MAGNUM JOVIS INCREMENTUM.
Un Arion porté ſur les eaux
par un Dauphin,
SALVAM VIRTUTEM AD
LITTORA PORTAT .
Un Dauphin nageant ſur les
eaux aprés une Tempeſte,
LATISSIMA TEMPORA
REDDET.
TroisSoleils.
UNUS NON SUFFICIT ORBIS .
Un Vaiſſeau cinglant à pleines
voiles , & deux Dauphins nageant
aux deux coſte
HIS TUTIOR IBIT.
Une branche d'Olivier chargéede
Fruits,
LONGA DO PIGNORA PACIS.
Un Miroir concave , où tous
les rayons du Soleil ſe reüniſſent
dans un point,
ОГЛА
IN
GALAN T.
125
IN PUNCTO TOTUM SE SE
EXPRIMIT.
Un Alcion ,dont le Nid eſt fur
le bord de la Mer,
PACATO GENUERE MARI .
Une Perle renfermée dans fa
Nacre ,& recevant la Roſée que
faittomber le Soleil levant, I
EX SOLE NITOR.
Un Aigle , qui expoſe ſon Aiglon
au Sofeil,polliv stroos asg
NON DÉGENERE ORTHO
Un Lys en bouton expoſé ad
Soleil,
HOC SIDERE CRESCAM.
Une Autruche , expoſant fon
oeuf à demy éclos aux rayons du
Soleil,
DANT RADIJ FORMAMQUE
DECUSQUE .
Un grand Laurier,du pied du
quel fort un Rejeton,
PER ME REVIRESCET.
Fiij
126 MERCURE
Un Aiglon dans fon aire , conſiderant
attentivement un Aigle
qui perce les nuës ,
ASSEQUAR..
Apollon , Dieu des Sciences,
fur fa Table à trois pieds ,
TRINO FULCIMINE NITOR .
Les Réjoüiſſancesont continué
pendant huit jours àRiom. Ainfi
on ne peut donner trop de loüanges
à cette Ville , qui en 1638. &
en 1667, lors dela Naiſſance du
Roy,&de celle de Monſeigneur
le Dauphin , fit encor des Feſtes
d'un fort grandéclat,qui la diſtinguerent.
Voicyqun Billet galant
fur une Deviſe de cette derniere.
A MADEMOISELLE DE***
Uy, Mademoiselle, jPayfait la
ODevise dont vous me parlez.
Elle a fervy d'ornement à l'Etendard
GALANT. 127
dard qu'a porté la Milice de Riom
dans les Réjoüiſſances Publiques.
Cefont les Armes de France ,Soûtenuës
de trois Colomnes couronnées.
La Colomne du milieu a une Cou
ronne Royale , la droite , celle de
Monseigneurle Dauphin ; & la
gauche, celle de Monseigneur leDuc
de Bourgogne, avec ces mots ,
TRIBUS SUFFULTA ,
J'ay trois Appuys.oktor
Si cette Deviſe a eu l'approba
tion de quelques Perſonnes de merite,
je ſçay qu'elle n'a pas échapéà
La Critique de quelques autres;
mais n'en déplaiſe à M*** elle est
tres- avantageuse au Roy. Fay Phi
Lon Juif pour garand de ce que j'avance.
Cet habile Historien , &tout
ensemble cet excellent Orateur,
apres avoir prouvé avec ſon eloquence
ordinaire , que le Royaume
Fij
128 MERCURE
électif est de beaucoup inferieur au
Royaume hereditaire , conclud que
les Peuples qui viventsous la Monarchie
, doivent ſouhaiter à leur
Souverain un grand nombre d'Enfans
måles ; & la raison qu'il en
donne, c'est qu'ils font l'appuy& la
force de l'Etat . Vous voyez bien .
que le raport est fort juste.Jefoubaiterois
qu'ily en eust entre vous نم
moy.comme ily en a dans nos Armes;
cardevôtre Rocher & de ma Flame
, il en refulte un Mont Etna.J'y
ajoûte pour ame ces mots,
SA DUREE EST LA MIENNE .
Cela veut dire, que comme les charmes
de vostre beauté & de vostre
efprit fort en ſeûreté , de mesme
j'auray toute ma vie des sentimens
d'estime & d'amour pour vostre aimable
Personne , & que je me dis
avec
GALANT. 129
avec beaucoup de respect voſtre
tres , &c .
DE GRANVILLE.
A Riom 1.Oct.
Monfieur Arnaud , Eveſque
d'Angers , fit chanter le Te Deum
dans fon Eglife Cathedrale de
Saint Maurice , le Dimanche 23-
Aouſt . Le Prefidial , le Corps de
Ville, la Prevoſté, l'Eflection, & le
Corps des Marchands y affifte
rent ; le Prefidial en Robes Rou
ges , & les autres dans leurs Habits
de ceremonie. Monfieur
d'Autichamp , Gouverneur du
Château , estoit à leur teſte . Tout
le Clergé s'y trouva auffi , compoſé
des huit ou neuf Chapitres
d'Eglifes Collegiales, & des Communautez
des Mandianst Aprés
le Te Deum on ſe rendit en laPlace
publique des Hales , où le Feu
fut allumé au bruit des Boëtes
Fv
130 MERCURE
& du Canon. On choiſit pour les
Feux du ſoir la Place qui eſt devant
les Minimes , appellée le
Champ de Foire , l'une des plus
belles du Royaume. Elle est bornée
d'un coſté d'un grand Foſſé
revêtu; & des Murs de la Ville ,
qui font fort élevez en cet endroit.
La Contreſcarpe de ce
Foſsé fait une eſpece d'Amphitheatre
, qui rend ce Lieu trespropre
aux Spectacles. On fit une
grande Illumination le long des
Murs de la Ville , & l'on éleva
dans le milieu de la Place la figure
d'un gros Rocher , environné
de feüillages éclairez de toutes
parts. Dans l'enfoncement de ce
Rocher eſtoit untres-bel Enfant,
à demy couvert des Armes de
France Il careffoit des Syrenes
& des Dauphins , qui faifoient
couler du Vin de diferentes couleurs,
GALANT. 131
Jeurs . Les Fifres & les Tambours
furent mis dans un coſté de la
Place , des Trompetes dans un
autre , & l'on avoit dreſſé un
Theatre pour les Violons, proche
l'entrée de l'Avant - Mail , qui
paroiſſoit toute en feu. Les Piliers
de cet Avant- Mail , qui font
d'une belle Architecture , étoient
couverts en quelques endroits de
Feſtons de Pampre , de Fanaux
& de Vaſes pleins de feu ; & l'efpace
qui eſt entre ces Pilliers
eftoit couronné d'Illuminations,
qui faifoient briller des Chifres
& des Deviſes. A coſté de ces
Piliers on en avoit élevé douze
autres entourez de feüillages , &
ornez auffi de Feſtons de Pampre.
Chaque Pilier portoit un Vafe
de feu , & tous enſemble formoient
une chaîne fort agreable.
Tous les Clochers , qui font en
grand
132 MERCURE
grand nombre & fort élevez
principalement ceux de S. Maurice
& de S. Aubin , eſtoient tous
remplis de feux juſques à leurs
pointes. Un peu avant huit heures
du foir , la Muſique de la Cathedrale
, accompagnée d'Inſtrumens,
& placée ſur un Balcon du
Clocher, fit retentir un Motet qui
fut entendu de loin. A huit heures
, la fameuſe Cloche du gros
Guillaume ayant donné le ſignal,
toutes celles de la Ville commencerent
leur Carillon, qui dura une
heure. Pendant ce temps on alluma
les Feux qui avoient eſté dreffez
ſur les bords de la Place . Les
Trompetes, les Fifres , & les Tambours
firent leurs fanfares. Les
Canons& les Boëtes les ſuivirent,
& tout d'un coup il partit du
haut d'une des Tours des Murs
quantité de Feux d'artifice , qui
firent
GALANT.
133
firent paroiſtre en l'air pluſieurs
Figures en Feu. Les Habitans
s'en retournant de ceChamp par
la Porte de Saint Michel , furent
agreablement furpris des magnifiques
Illuminations qui leur
parurent au delà de leur Riviere,
au Convent des Capucins , ſitué
à l'Orient de la Ville . Ces Peres
avoient diſpoſé un nombre infiny
de Lampes en pyramides , & autres
Figuresd'Architecture ſur la
Terraſſe de leur Jardin , ce qui
de loin fit un effet merveilleux,
avec des Feux d'artifice tres -bien
entendus. Les Trompetes & les
Tambours reconduiſirent Monfieur
Charlet , Maire de la Ville,
dans ſa Maiſon , avec les Officiers
du Corps de Ville qui l'avoient
accompagné. Les plus confiderables
de l'un & de l'autre Sexe
s'y eſtant rendus , trouverent les
Violons,
134
MERCURE
Violons, &l'on paſſa dans ce Lieu
une grande partie de la nuit avec
beaucoup de plaiſir. Le lendemain
jour de S. Barthelemy , la
Feſte publique fut ſuivie d'une
Feſte particuliere en chaque paroiffe
& CommunautéReligieuſe .
Les Paroiffiens de Sainte Croix ſe,
ſignalerent entre les autres, ayant
dreſsé des Tables autour de la
Place qui eſt devant leur Eglife,
& regalé les Paſſans. Le meſme
jour, le Corps des Marchands,
qui eſt tres- nombreux , fit chanter
un Te Deum , dans la Chapelle
de leur Palais , & donna le ſoir
un fort grand Repas.
Le Dimanche 30. Aouſt , on
fit les Réjoüiſſances à Sainte
Maure en Touraine. Ily eut une
fontaine de Vin devant la Maifon
du Senéchal , Maire perpetuel
de la Ville ; & les Capitaines
des,
GALANT.
135
des Quartiers ayant mis les Habitans
en bataille , les menerent
au Chaſteau , où ils firent leurs
décharges . Voicy dans quel ordre
ils allerent à l'Eglife . Le Capitaine&
le Senéchal marchoient
les premiers precedez des Gardes.
Tout le Corps de la Juſtice
fuivoit , & une Brigade d'Archers
du grand Prevoſt de Touraine
& Maine , avec leurs Caſaques
, alloient derriere ce Corps .
Enſuite venoit une Troupe de
Hautbois , apres laquelle marchoient
les Habitans ſous les.
armes. Le Capitaine & le Senéchal
allumerent le Feu dans la
Place des Halles , qui eſt tresbelle
& tres - ſpatieuſe. Les décharges
y furent reïtelées , &
on alla au fortir de là les continuër
dans le Château. La Dame Prieure
de Sainte Maure, fit auſſi faire
de
136 MERCURE
de grandes Réjoüiſſances dans ſon
Convent . Toute ſa Maiſon étoit
pleine de Lumieres .
Je vous ay déja parlé de la Fête
de Jarnac . Elle fit naître l'envie
à trois ou quatre Demoiſelles
de Xaintonge d'en faire une en
leur particulier , que vous trouverez
tout - à- fait galante. Elles
firent courir un Billet dans toute
la Nobleſſe de leur Voiſinage ,
pour convier les Gentilshommes.
&les Dames de fe rendre le 25 .
d'Aouſt , à une Maiſon de Campagne
, nommée Bardon , où elles
devoient faire un Feu de joye
pour la Naiſſance du jeune Prince.
Cependant elles choiſirent
un endroit propre pour leur deffein.
Bardon eſt une petite Maiſon
fort jolie , ſitué fur la Riviere
de Lantenne à trois lieuës de
Cognac. Un Bois de Futaye qui
eft
GALANT .
137
eſt tres-beau luy fert d'accompagnement
, auſſi bien que de
grandes Prairies , qui comme le
Bois ſont environnées de la Riviere.
Ce fut dans cet agreable
Lieu qu'elles trouverent affez prés
de l'eau un grand Chefne verd
qu'elles deſtinerent à être brûlé .
Elles firent entourer cet Arbre de
Fagots fecs . On en attacha un
nombre incroyable à toutes les
branches, depuis le haut juſqu'au
bas, & il devint par leurs foins un
fort grand Bucher. Il eſtoit vis- àvis
d'une grande Allée couverte ,
& avoit en perspective un beau
Cabinet .Un gros Laurier qui avoit
reſiſté à la gelée de plus de cinquante
Hyvers, en faiſoit la couverture.
Mademoiſelle de Bardon,
l'une de ces aimables Perſonnes,
donna ordre qu'on le coupaſt,
& avec beaucoup de ceremonie
elle
138 MERCURE
elle le fit mettre au milieu de ce
Bucher , diſant que puis qu'on
en donnoit des branches pour
couronner les Empereurs , ce
n'eſtoit point trop qu'elle en donnaſt
un entier , pour marquer à
noſtre auguſte Monarque la joye
qu'elle avoit de la Naiſſance de
fon Petit Fils . Les meilleurs Hautbois
de la Province avoient eſté
mandez pour la Feſte , & la Nobleſſe
invitée s'eſtant renduë à
Bardon au nombre de cinquante
Perſonnes , Hommes & Femmes
, Mademoiselle de Bardon
&Meſdemoiſellesſes Soeurs, avec
vingt de leurs Amies , parurent
en Amazones magnifiquement
veſtuës , & tenant chacune
un Poſtolet à la main . Tout le
reſte de la Compagnie les ſuivoit.
Mademoiselle de Bardon,
Chefde l'entrepriſe , s'avança à
la
GALANT.
139
la teſte de cette brillante Troupe
, alluma le Feu , & tira fon
coup de Piſtolet. Toutes ces belles
Amazones en firent autant,
&enſuite on n'entendit que coups
de Fufils , de Piſtolets , de Moufquetons
,& autres Armes à feu.
LesTambours de Guerre & de
Baſque mélez au ſon des Hautbois,&
autres Inſtrumens champeſtres
, faifoient une Symphonie
des plus agreables . Apres cela
Monfieur de Courſerac , Gentilhomme
d'un fort grand merite,
& Pere de Meſdemoiselles de
Bardon, regala toute l'Aſſemblée
dans une des Allées du Bois. Le
Repas fut long , & quantité de
Bouteilles de Vin de Grave y furent
vuidées à la ſanté de Sa Majeſté
& de toute la Famille
Royale. A ce Repas fucceda la
د
Dance , qui donna lieu à ces aimables
140 MERCURE
mables Demoiſelles de faire paroître
combien elles ont l'oreille
juſte.Monfieur de Courſeracleur
Pere s'eft converty depuis peu
avec ſa belle & grande Famille,
accomposée de treize Enfans . Il a
deux Fils qui ſervent le Roy depuis
douze ans. L'un qu'on appelle
Monfieur de Bardon , eſt Capitaine
dansle Regiment du Maine.
L'autre eſt Lieutenant au Regiment
Colonel , & tous deux
tres-braves.Je ne puis mieux finir
cet article, que par un Sonnet de
Mademoiselle de Bardon leur
Soeur, ſur le Laurier qu'elle a fait
brûler. Il vous fera voir que fi
fon coeur d'Amazone la rend
Amie de Pallas , elle ne l'eſt pas
moins des Muſes.
SON
GALANT. 141
QU
SONNET.
nous verrons encor des
Lauriers dans la France,
Comme l'on en voyoit aux Siecles de
jadis ?
Nous choquerions du Ciel la divine
Ordonnance
Qui nous donne en effet ce que fust
Amadis.
**
D'un Duc tant defiré la Royale
Naiſſance ,
Fatale à tout Tyran plus queje ne
predis ,
Nousfait tout efperer , la joye , &
l'abondance.
Ses grands destins déja font par
tout applaudis.
**
Brûlons donc ce Laurier, n'épargnons
point la Palme ,
Tout
142 MERCURE
1
Tout fous LOUIS LE GRAND est
en paix, tout est calme ,
Chezles Roys éloignez il prendra
des Lauriers.
Ilen compoferasagloire&Sa Couronne;
Maisfes Peuples verront fon auguste
Perſonne
Se couronner pour eux de Festons
d'Oliviers.
Monfieur Amoreux de Digne,
Avocat au Parlement d'Aix , a
fait les Stances que j'ajoûte à ce
Sonnet.
A MONSEIGNEUR
LE DUC
DE BOURGOGNE.
STANCES .
Eureux Rejeton
H
denos Roys,
de deux illustres Tiges,
De
GALANT.
143
De qui les gloricux Exploits
Doivent estre autant de Prodiges,
Le Cielpar un Astre nouveau
Prendſoin d'éclairer ton Berceau,
Pour marquer aux Mortels tes nobles
Avantures ;
Et mille & mille Feux en cent Climats
divers ,
Sont déja comme autant d'augures
Des beauxjours que ton Sortpromet
à l'Univers.
Déia cette vivante flame
Qui brille toûjours dans tes yeux,
Nous fait voir de tes grands
Ayeux
Les Vertusgermer dans ton ame.
Sur ton front auguste & charmant
,
L'on voit paroître noblement
Lafierté, la douceur de ton aimablePere;
Tous
144 MERCURE
Tous fes traits de grandeur font en
toy répandus ;
Etparmy tous ceux de ta Mere,
Ceux de Louis LE GRAND sy
trouvent confondus.
Bientoſt au milieu de ta course,
Descendu d'un ſi grand Héros ,
L'on te verra par tes travaux
Monter auſſi haut que taſource.
Lors que ta valeur agira,
LOUIS LE GRAND t'animera,
LuySeulparses conſeils reglera ta
conduite ,
Etmarchant commeLuySur l'orgueil
abbatu ,
Toûjours la Fortune à taſuite ,
Fera voler ton Char guidé parsa
vertu.
***
Paſſe les frivoles delices ,
Dont les Enfans font leurs joüets,
Les Princes comme Toy font faits
T
Pour
GALANT. 145
Pourdeplusnobles Exercices ;
Hafte, precipitele temps ,
Tu dois dans ton premier printemps
,
A l'Aſſaut, au Combat, conduire tes
Cohortes.
L'Heretique chassé , le Barbare
Soumis ,
Pour remplir le Nomque tu portes,
Sont les Dignes Lauriers queleCiel
t'a promis.
Lemême Autheur fit cette Epigramme
pour Madame la Dauphine
, lors que l'Hiſtoire deBaviere
luy fut preſentée.
Princeffe
leHéros que j'expose
àvosyeux,
Dont vous tirezvostre origine ,
Trouvent en vous uneHeroine,
Quireleve l'éclat de leurs Noms
glorieux,
Octobre 1. P. G
4
146 MERCURE
Tout ce qu'onvoit de beau , de rare
en cette Histoire ,
Vôtre merite le comprend ;
Mais le comble de vôtre gloire ,
C'est le choix que de vous a fait
LOUIS LE GRAND .
Il ſuffit de nommer Monfieurde
- la Vallée , Ecuyer de feu Monſieur
de Guife , pour faire connoître
qu'on parle d'un bon Ecuyer.
Il s'eſt aſſocié depuis peu
avec Meffieurs de Roquefort Pe-
•re& Fils , qui tiennent Académie
dans la ruë de l'Univerſité,
Fauxbourg S. Germain. Il ont un
grand nombre de Chevaux tresbeaux
& trez - bien dreſſez , un
tres-beau Manege , & une Maifon
également belle. Je nediray
rien de Meſſieurs de Roquefort ;
leur capacité eſt connue. Elle ne
peut eſtre que fort grande , puis
qu'ils
GALAN T.
147.
コ
.
U
,
qu'ils ſuivent lamethodedeMon.
fieur du Pleſſis , Frere de l'un &
Oncle de l'autre , qui a l'honneur
de ſervir le Roy dans ſa Grande
Ecurie , & qui paſſe pour un des
plus habiles de fa Profeffion.
Peut- eſtre , Madame , ne connoiſſez
vous pas le nom de la Vil
lede Libourne, à cauſe de ſa petitefle,
& encore plus de ſon éloignement
; mais je ſuis ſeur que
vous ne l'oublîrez jamais quand je
vous auray apris combien. Libourne
s'eſt diſtinguée par le zele
qu'elle a marqué. Le 23. d'Aouſt
on y chanta un Te Deum , avec
une Muſique que les ſoins de
Meſſieurs de la Cour des Aydes ,
principalement de M. Darches
Procureur General, y avoient fait
venir. Le 28. on publia un Ordre
à tous les Bourgeois de ſe
tenir preſts à ſe mettre ſous les
Gij
148 MERCURE
armes le 30. & à fait éclater leur
joye par tous les moyens qu'ils
pourroient imaginer. Le 30. eftant
venu , on ouvrit cette Journée
par un grand bruit de Tambours,
de Fifres & de Trompetes
qui allerent par toute la Ville affembler
les Bourgeois ſous les armes:
Il ſe trouva mille Hommes
bien faits & en bon ordre dans la
Place publique , qui eſt une des
plus belles Places de ville qui ſoit
dans tout le Royaume. Ce fut là
quetoute la matinée ſe paſſa à ranger
cette Infanterie en Bataille, &
àfairedes Reveuës . Me de Gombaut
Major , s'acquitta fort bien
de cet employ. Tous les Magiſtrats
allerent dîner chezle S
Mathieu , un des plus fameux
Négoríans de cette Ville. Il
avoit fait conduire devant fa
Maiſon, qui eſt ſur la Place,
quel
GALANT.
149
eltes
ar
mes
S
des
e
quelques Piéces d'Artillerie , de
forte que pendant le Repas qui
futmagnifique, on n'entendit au
dehors que le bruit du Canon ,
& au dedans la douce harmonie
des Violons, des Hautbois,& des
aff Muſettes. Cependant tout le
Peuple dançoit fur la Place , &
les Gens meſme les plus confiderables,
ne dédaignoient pas de ſe
mêler à ces Dances , pour faire
voir que le bonheur qu'on reçoit
par la Naiſſance de noftre nouveau
Prince , regarde également
tout le monde. A cinq heures
apresmidy on alla chez les Peres
Cordeliers à un Te Deum quiy fuc
chanté ; apres quoy le Gardien
duConvent à lateſte de ſes Religieux,
préſenta à M' leChevalier
de Gourgueux Maire , un
Flambeau de cire blanche pour
allumer un Feu qu'on avoitdreffoit
a
om
Diet
Ma
eS
e
ace
que
Gi
2
50
MERCURE
ſe devant l'Eglife. Au retour de
la on trouva un nouveau Spectacle
dans la Place. On avoit fait
aux quatre coins quatre Fontaines
de Vin , & préparé quatre
longues Tables pour les Officiers
& les Soldats de chaque Quartier.
Au milieu eſtoit un grand
Pavillon ouvert de tous les coftez
, où l'on avoit mis deux grandes
Tables rondes , à vingt- cinq
Couverts Chacune. Le Maire ,
les Jurats,les principaux Officiers
du Préfidial , & meſme des Etrangers
de qualité , mangerent dans
ce Pavillon. On y bût les Satez de
toute la Maiſon Royale,& la joye
ne fut pas moindre aux quatre
autres Tables , où eſtoient les
Bourgeois des Compagnies. Sur
les onze heures du foir , on fit
jouerdans la meſme Place un fort
beau Feu d'artifice. Toute la
nuit
GALANT.
151
.
e
F
1
S
S
S
nuit on vit les Ruës éclairées d'une
infinité de Feux particuliers
&de Lanternes. Sur tout , Mr du
Marc , Lieutenant General, ſe
diſtingua par la quantité de groffes
Bougies blanches, qui brûle
rent à toutes les Fenestres de ſa
Maifon,& par la Fotaine d'un Vin
excellentqui coula devant ſaPor
te. Le lendemain 31. la matinée
ſe paſſa a entendre une Meffe folemnelle
que le Maire & les Jurats
firent chanter aux Cordeliers
, & à viſiter l'Hôpital de la
Ville, où ces Meſſieurs répandirent
beaucoup d'aumônes. Le
Chefde la Magiſtature, qui eft
un Conſeil Politique composé de
ſeize Perſonnes choifies , donna
un Dîné magnifique aux plus
confidérables Officiers ; & le foir
toute la Milice eſtant rangée fur
le bord de la Dordoigne , on fe
Giiij
152 MERCURE
mit dans des Bateaux, qui furent
fuivis des Violons & des Hautbois;&
la nuiton joüit de la veuë
d'un Feu d'artifice qui fut tiré
fur la Riviere. Le premier de
Septembre , un des Jurats donna
un grand Dîné ,&fur les quatre
heures apres midy , le Maire s'étant
mis à la teſte de la moitié de
l'Infanterie, & ayant donné l'autre
moitié à commander au Major
de la Ville, les Trompetes&
les Fifres ſonnerent la charge , &
ces deux Corps s'attaquerent fort
vigoureuſement. Cependant apres
un combat aſſez long , ny
l'un n'y l'autre ne pût ſe rendre
maiſtre du Camp de Bataille , &
ils ſe ſéparerent avec un avantage
égal . Le foir , le Maire regala
chez luy toute la Magiſtrature ,
&les principaux Bourgeois ; &
comme il allumoit devant ſa
Maiſon un Feu de joye , & en alGALANT.
153
1
loit faire tirer un d'artifice , il arsivadans
ce meſine moment un
Garde de Mile Marquis d'Ambre
, l'un des Lieutenans de Sa
Majesté dans cette Province, qui
portoit ordre à la Magiftrature
de celebrer la Naiſſance de nôtre
nouveau Prince , le plus magnifiquement
qu'il ſeroit poſſible ;
mais il trouva queles ordres de
fon Maiſtre avoient eſté prévenus,
& il fut luy - meſme témoin
des Dances, des Feux,des Feſtins ,
& des réjoiffances du reſte de
cette nuit , qui luy firent juger
qu'elle avoit du eſtre la Feſte des
jours précedens.
Vous ſçavez que Madame laDucheſſe
de S. Aignan eft heureuſement
accouchée d'un Garçon. Ce
jeune Seig neur eſt d'une Maiſon
où l'eſprit brille dés le Berceau.
En voicy des marques.
Gv
154
MERCURE
COMPLIMENT DU COMTE
de S.Aignan , âgé de deux jours,
à Monſeigneur le Duc de Bourgogne,
âgé de deux mois.
•
Auguste Petit Filondu plus grandRoy du Monde,
Je viens de voir le jour pour me
donner à vous ,
LeCiel m'a destiné pour estre à vos
rier genoux ,
Pourfuivre tous vos pasfur laterre
&fur l'onde ;
Alors, devant vos coups les Ennemis
fuiront ,
Ou j'écarteray ceux qui vous attaqueront.
Cependant , Monseigneur, dans l'état
où noussommes ,
Nous tettons l'un & l'autre, & c'est
tout notre but ;
Mais
GALANT.
155
a
Mais un jour l'Univers vous doit
rendre un tribut ,
Et quand avec le temps nousferons
de grands Hommes ,
On vous verra combatre , & moy je
combatray ,
Vous irez à la Gloire , & je vous y.
Suivray...
**
Néd'un Pere charmant, d'uneMere
adorable ,
Grand en toutes façons, bien fait,
bien élevé,
C Comme dans tout le monde on n'au
: rapoint trouvé
Aucun jeune.Héros qui vous ſoit
comparable ,
Vous ne trouverez point , en recevant
ma foy,
DeGuerrier qui vous foit plus attaché
quemoya.
LE COMTE DE S. AIGNAN.
}
Ne
156 MERCURE
le
Ne reconnoiſſez - vous pas dans
ces Vers l'eſprit de Monfieur le
Duc de S. Aignan, & l'ardeurde
fon zele pour toute la Maiſon
Royale ? Ils ont reçeu de grands
applaudiſſemens à la Cour ; &
chacun en ayant recherché des
Copies avec empreſſement ,
foin que je prens de recueillir tout
cequi ſe faitde beau pour vous
l'envoyer, meles a fait tomber entre
les mains. Je ne doute point
que ce que vous venez de lire
dans ces Vers n'arrive un jour, &
je ſouhaite d'eſtre encor en état
d'en écrire l'Hiſtoire. Voicy ce
qu'une Dame tres- diftinguée par
ſa qualité , a dit en parlantde la
Naiſſance de ce jeune Comte.
E
Sperons tout defa Naiſſance;
On Sçait que cette Année est
fertile enHéros.
It
GALANT.
157
S
e
1
Ilfera bientoſt voir la noble im-
Patience
Qui le doit rendre ennemy dis
repos.
C'estàcet heureux caractere
Qu'on le reconnoîtra digne Fils de
SonPere.
Monfieur l'Abbé Gaultier a fait
auſſi le Madrigal ſuivant fur le
meſme ſujet. Il eſt addreſſé à
Monfieur le Duc de S. Aignan.
MADRIGAL.
Sans confulter les Astres, my les
Sur le destin du Fils que le Ciel t'a
faitnaître
Jejuge de ce qu'il doit estre
Par les Héros qu'il compte pour
Ayeux;
:
A
Iljoindra leur valeur &leurs vertus
enfemble ;
Mais pour estre parfait, ilfaut qu'il
te reffemble. Mon
t
158 MERCURE
Monfieur Petit de Roüen, dont
je vous ay déja parlé du merite
&de la naiſſance dans pluſieurs
de mes Lettres, en vous envoyant
quelques -uns de fes Ouvrages,
ayant ſçeu que Madame la Ducheſſe
de S. Aignan eſtoit accouchée
, fit auffitoft ce Rondeau ,
que vous trouverez en quelque
façon du ſtile deMarot.
9
D
RONDEAU.
E cet Enfant on
dire
on peut pré-
Qu'il doit estre un merveilleux
Sire,
Fils qu'il est de Mars, & d'Amour
Et qu'il brillera dans la Cour
De nôtrefloriſſant Empire....
Ce n'est pas un Conte pour vive ;
Ainsi l'on n'ensçauroit trop dire
De
GALAN T.
159
De ce qu'onpeut attendre un jour
De cet Enfant.
L
Son Papa, que la Gloire attire.
Des Regles luy sçaura prescrire
Poursefignaler dans l'Estour.
Brefrien n'est contre , & tout est pour
L'Horoscope heureux que je tire
De cet Enfant .
L
La veine de Monfieur Bourfault
n'eſt pas demeurée inutile
en cette occaſion. Il a fait le Sonnet
que vous allez lire ,
G
SONNE T.
Rand Duc , de mes transports
jenesuis pas le maître ,
Je suis tout à la joye en ce bienheureuxjour,
Par les voeux de l'Hymen , & les
Soins de l'Amour ,
De tes hautes vertus l'Heritier
vient de naître.
Fidelle
160 MERCURE
Fidelle au digne Sang dont il a regeu
l'estre,
Ilsçaura , comme toy , se montrer
tour-a- tour
Intrépide à la Guerre , & Galant à
la Cour;
Et tel que tu parois , tu le verras
paroître.
Pour enfaire un Héros qui brave le
danger,
Tu n'auras pas besoin d'un ſecours
étranger;
S'il luy faut des leçons , ta vie est
affez belle.
Et pour l'accoûtumer à bien ſervir
fonRoy,
Si tu veux leformer fur un parfait
Modelle,
Tu n'en trouveras point qui le foit
Plus que toy.
Ce
GALANT. 161
د
Ce que je vous ay mandé pluſieurs
fois des Opéra de Veniſe,
vous a fait connoiſtre que c'eft
une des Villes du Monde où les
divertiſſemens ſe trouvent le plus.
Aufſi voit - on pluſieurs Princes
qui vont ſouvent y paſſer le Carnaval.
Il y a pluſieurs Feſtes d'Etat
dans l'année pendant lefquelles
tout le Peuple ſe réjoüit
extraordinairement. Chaque Entrée
d'Ambaſſadeur met toute
la Ville en joye. Ces jours font
ceux que les Nobles appellent
d'Indulgence pleniere
qu'ils ont la liberté d'entrer dans
la Maiſon de l'Ambaſſadeur , &
de s'entretenir avec ſes Gens , ce
qui ne leur eſt permis que dans
ces occafions,excepté lesjours de
Maſque,&dans les Ridotti,où l'on
joie , & où il y a quelque Indul-
> parce
gence , quoy qu'elle ne ſoit pas
pleniere.
162 MERCURE
pleniere. Les Concerts de Voix &
de Muſique ſont tres - frequens,
& on connoît certaines Eglifes
dans lesquelles ces Concerts ſe
font tous les Dimanches & tou
tes les Feſtes. Quand on elit un
Procurateur , il y a Maſque , Bal,
& diſtribution de Liqueursvles
trois premiers jours aprés fon éles
ction ; & quelque temps aprés , il
fait ſon Entrée , qui eft magnifique
, comme ſi on recevoir un
Prince. La Mercerie fur tout eft
tres- richement parée , les Mer
ciers prenant le ſoin d'orner leurs
Boutiques de ce qu'ils ont de plus
beau ,en forte qu'on croit eſtre à
une Foire. La Republique a perdu
beaucoup par la mort des Procurateurs
Morofini & Sagredo.
Monfieur Ruzini, qui a fuccedé à
ce dernier , prit poffeffion de ſa
Dignité nouvelle avec les ceremonies
GALANT.
163
monies ordinaires le Mardy 22 .
de l'autre mois. On avoit dreſſé
des Arcs de Triomphe dans toutes
les Places qu'il falloit qu'il
traverſaft , & il y paſſa accompagné
de vingt Procurateurs , & de
deux cens ſoixante Nobles , tous
en Robes d'écarlate. Vous pouvez
juger de la Feſte qui ſe fit à
ſon Palais. Les Liqueurs & les
Rafraîchiffemens y furent diſtribuez
en abondance ; & comme
lesConcerts de Voix & d'Inſtrument
n'y manquerent pas, les Mafques
y vinrent en foule. 2
Le lendemain 23. de Septembre,
Monfieur Amelot nôtre Ambaſſadeur,
qui estoit à Veniſe incognito
depuis quelques temps , y
fit ſon Entrée publique. Le Senat
avoit eſté averty des le 12.
du jour qu'il avoit choisi pour
cette ceremonie. Voicy le détail
164
MERCURE
tail de ce qu'on n'a veu qu'en
abregé.
Monfieur l'Ambaſſadeur partit
de ſon Palais ſur les deux heures
de France,dans les Gondoles,avec
pluſieurs Gentilshommes de fa
Suite , quelques Officiers de ſa
Maiſon , & cinquante autres
Gentilshommes , parmy leſquels
eſtoient fix Chevaliers de l'Ordre
de Saint Michel , Sujets de
la Republique . Dix ou douze
grosMarchands François,qui demeurent
à Veniſe depuis longtemps
, & qui y font en quelque
confideration , avoient eſté
avertis par des Billets , auſſi bien
que le reſte du Cortege , qui ſe
trouva fort nombreux. Des cinq
Gondoles de Monfieur l'Ambafſadeur,
les trois premieres étoient
toutes de ſculpture dorée ; la quatrieme
auſſi de fculpture & d'ornemens
GALAN T. 165
nemens dorez avec des fonds ,
noirs ; & la cinquiéme , de ſculpture
d'ornemens noirs ſeulement.
Je vous feray la deſcription
de la premiere Gondole ,
en vous l'envoyant gravée. Vous
ſerez peut- eſtre bien aiſe de voir
comment ces fortes de Gondoles
ſont faites. Celle - cy eſtoit
tres-magnifique , & a coûté ſeule
plus de mille Pistoles à Monſieur
l'Ambaſſadeur. Le Fer qui
eſtoit au bout , & qui reprefentoit
un Dragon , eſt revenu à
huit cens écus. Monfieur Amelot
eſtoit dans cette Gondole ,
accompagné du Secretaire de
l'Ambaſſadeur , & de quelques
Gentilhommes François ; la feconde
eſtoit occupée par les
Gentilshommes de ſa Maiſon ; la
troiſieme , par ſes Pages ; & les
deux autres , par tous les Valets
de
166 MERCURE
1
de Pied. Les autres Perſonnes du
Cortege ſuivoientdans leurs Gondoles,
qui toutes eſtoient à quatre
Rames , auſſi bien que celles de
Monfieur l'Ambaſſadeur, à cauſe
de la longueur du chemin .
Monfieur Amelot ſe rendit en
cet ordre à l'Iſle du Saint- Eſprit ,
àdeux petites lieuës de Veniſe,où
le Senat a accoûtumé de recevoir
les Ambaſſadeurs de France. Ily
trouva un Appartement que la
Republique luy avoit fait meubler
, & où s'eſtant un peu repofé,
en s'entretenant avec les Gentilshommes
qui luy avoient fait
Cortege, il receut les Complimens
de l'Ambaſſadeur de l'Empereur
par le Secretaire de l'Ambaſſade,
accompagné des Gentilshommes
de la Suite de ce Miniſtre. Il en
receut auſſi du Nonce , quoy
9:
qu'abſent , par le Secretaire de la
Non
} GALAN T.
167
Nonciature. CependantMonfieur
le Chevalier Federico Cornaro,
Homme d'un merite fingulier.qui
a eſté Ambaſſadeur à la Cour
d'eſpagne , & qui parle affez bien
François, ayant eſté choisi du Senat
pour aller recevoir Monfieur
Amelot , à la teſte de ſoixante des
plus confiderables Senateurs du
Prégadi, les alla attendre au Convent
de Saint George Majeur,qui
eſtoit leur Rendez - vous , & les
voyant tous arrivez comme il l'avoit
defiré , quoy qu'il foit rare
qu'il n'en manque toûjours quelques-
uns , il ſe mit en marche du
côté du Saint- Eſprit, chacun dans
ſa Gondole à quatre Rames.Toutes
ces Gondoles eſtoient fimples
, ainſi que les Senateurs ont
accoûtumé de s'en ſervir. M le
Chevalier Cornaro eſtoit le ſeul
qui à cauſe de ſa fonction en avoit
une
168 MERCURE
une plus propre , avec quatre
Gondoliers d'une livrée magnifique.
Ils eſtoient veſtus d'un beau
Velours bleu,chamarré d'un tresriche
galon d'or.
Si - toſt qu'ils commencerent
d'aborder à l'Ifle , on alla dire
à Me l'Ambaſſadeur qu'il eſtoit
temps de deſcendredans l'Eglife,
qui eſt le lieu où l'Ambaſſadeur
reçoit le Compliment de la Republique.
Il s'y rendit pendant
que les Senateurs s'aſſembloient
à la Rive à meſure qu'ils débarquoient
, pour marcher en Corps,
&felon l'ordre de leur ancienneté,
Monfieur le Chevalier Cornaro
demeurant neantmoins toûjours
dans ſa Barque , attendant la réponſe
do Me l'Ambaſſadeur , auquel
il avoit envoyé un Secretaire
de la Chancellerie en Robe
violete, pour l'avertir de ſon arrivéc
GALAN T. 169
1
【
vée, & luy demander Audience.
La réponce eſtant venuë , il fortit
de ſa Gondole , & ſe mit en marche
à la teſte de ſoixante Sénateurs,
qui le ſuivoient deux à deux
enRobes rouges avec l'Etole de
Velours à grandes fleurs. L'Etole
de ce Chevalier eſtoit de gros
Brocard d'or , comme tous les autres
qui ont eſté Ambaſſadeurs,
ont accoûtumé de la porter.
Avant que d'arriver à l'Eglife,
on trouve une avenuë affez large
& affez longue , ce qui rendoit
ce Spectacle , qui de luy meſme
- avoit beaucoup de dignité , en-
0
S
-.
cor plus majestueux. Les Valets
es de pied,& les Pagesde Monfieur
l'Ambaſſadeur , eſtoient en haye
du coſté de l'Egliſe , à la porte
de laquelle le Secretaire de l'Amebaffade
, accompagdé des Gentils
hommes de Monfieur l'Am-
Octobre 1. P. H
L
170
MERCURE
baſſadeur , vint recevoir Monſieur
le Chevalier Cornaro . Apres
luy avoir fait compliment, il ſe mit
à fa gauche , & le conduifit jufqu'au
milieu de l'Eglife , où ce
Chevalier trouva Mr l'Ambafſadeur,
qui du haut de cette même
Egliſe , s'étoit avancé à petits
pas , pour venir à ſa rencontre.
Monfieur le Chevalier Cornaro
luy fit compliment en Italien ; &
apres que Monfieur Amelot eut
répondu en François ,& qu'ils eurent
fatisfait l'un &l'autre par des
paroles plus familieres aux devoirs
de l'honneſteté,ceChevalier donna
la droite à Monfieur l'Ambaffadeur
, & le conduifit dans ſa
Gondole. Chaque Senateur fit la
meſme choſe à l'égard de ceux
qui compofoient le Cortege de
Monfieur l'Ambaſſadeur , qui ce
jour- là avoit un Juſte-au- Corps
de
GALANT.
171
3
de couleur , tout couvert d'une
Broderie or & argent. Les Gentilshommes
de ſa Maiſon , & la
plupart de ceux du Cortege , étoient
auſſi en juſte au- corps , ou
brodez, ou enrichis de galon , ou
autres ornemens d'or. Les deux
premieres Gondoles de Monfieur
l'Ambaſſadeur ſuivirent à
vuide. Les Pages & les Valets de
Pied rempliſſoient les autres.Com.
mele temps eſtoit beau, on vit la
Mer couverte , non ſeulement
des Gondoles de Monfieur l'Ambaſſadeur,
des Gentilshommes du
Cortege & de celles des Nobles
, mais encor d'une infinité
d'autres remplies de Perſonnes ,
que la curiofitê avoit attirées. La
plûparteſtoient en Maſque. Mefſieurs
les Ambaſſadeurs de l'Empereur
& d'Eſpagne furent de ce
nombre .
2
2
Hij
172 MERCURE
A peine eut-on fait un mille,
qu'on rencontra une grande Peote,
conduite par des Rameurs habillez
à l'Arménienne. Elle estoit
ornée de riches Tapis , & chargée
de pluſieurs de ces Lévantins,
qui font ordinairement à Veniſe
, Perſes , Arabes & Arméniens
. Ils alloient de cette forte
deux cens pas avant les Gondoles
, brûlant des Parfums que le
vent alors favorable portoit &
faiſoit ſentir à tout le Cortege;
& par le bruit de fix Trompetes
, ils annonçoient la venuë
d'un nouvel Ambaſſadeur. Ce
fut une galanterie dont le Sieur
Rouplis , Marchand Perſan , s'avifa
par reconnoiſſance pour le
Roy , qui voulut bien il y a quelques
années , entrer dans la difcution
d'un tres - grand Procés
qui fut jugé en ſa faveur. Je vous
en
GALAN T.
173
२
en ay parlé dans mes Lettres , &
vous vous ſouvenez ſans doute,
Madame , du bruit que fit cette
Affaire. Elle estoit envelopée de
tant de difficultez , que les plus
habiles Juges ne les pouvoient
déméler. Sa Majeſté eſtant entrée
au Conſeil , voulut en entendre
le rapport , & par ſes lumieres
ayant découvert la verité
, fit rendre juſtice à l'Etranger.
C'eſt avec plaiſir qu'on parle
pluſieurs fois d'une choſe qui
fait connoiſtre que le Roy eſt
grand en tout.
L'on vint dans l'ordre que je
viens de vous marquer ,juſqu'au
Palaisde Monfieur l'Ambaſſadeur
où le Cortege ſur la fin de la Marche
, s'empreſſa d'arriver pour y
recevoir l'Ambaſſadeur, qui ne
deſcend de la Gondole que le
dernier. Monfieur le Chevalier
Le
لا
a
le
es
35en
Hiij
174
MERCURE
Cornaro & les Senateurs l'ayant
conduit juſques dans ſa Chambre
d'Audience , Monfieur Amelot
remena ce Chevalier juſqu'à
la Rive où eſtoit ſa Barque ,& ſe
retira enſuite fur la Porte de fon
Palais , pour remercier les Senateurs
à meſure qu'ils paſſerent.
Si- toſt qu'il y fut rentré , les
Chambres en furent ouvertes à
tout le monde. Le concours y fut
extraordinaire; & comme ce jour
eſtoit un de ceux que je vous ay
dit, qu'on appelle d'Indulgence
pleniere , les Nobles vinrent tous
chez Monfieur l'Ambaſſadeur
auſſi bien que la plupart desGentilshommes.
Les Appartemens
eſtoient fort ornez , & tout y
brilloit par la quantité des lumie -
res. Les Violons ſe faisoient entendre
dans la Salle , & il n'y
avoit preſque aucune Chambre ,
où
GALANT.
175
où l'on ne trouvaſt des Concerts
particuliers. Les Confitures ſeches
, & les Eaux fraîches de
toutes les fortes , y furent ſervies
en abondance par les Pages &
les Officiers de la Maiſon, juſqu'à
onze heures du ſoir que l'affluence
dura. On y en bût plus de
quinze mille Verres.
1 Le lendemain 24. ſur les huit
heures du matin , le meſme Chevalier
& les mefmes Senateurs
vinrent reprendre MonfieurAme.
lot , & le conduiſirent où il devoit
avoir ſa premiere Audience
publique. Chaque Senateurmarchoit
à coſté du meſme Gentilhomme
, qu'il avoit mené le jour
precedent. L'on arriva dans cet
ordre à la petite Place de Saint
Marc; & apres avoir traversé la
grande Court du Palais , parmy
un tres-grand concours de Peu-
Hiiij
176 MERCURE
1
ple , on monta fort doucement
l'Eſcalier qui conduit au College.
Monfieurl'Ambaſſadeur en trouva
les Portes ouvertes , & auſſi- tôt
qu'il parut , le Doge ſe leva , &
les Senateurs ſe leverent& fedécouvrirent
. Monfieur Amelot en
habit , dont les Maiſtres des Requeſtes
ſe fervent dans les cerémonies
, c'eſt à dire en Robe de
Satin unie , avec un Chapeau à
Cordon d'or , & les Gands à
frange d'or , fit les neuf reverences
ordinaires , trois en entrant,
dont la premiere ſe fait au Doge
, & les deux autres à ſes Confeillers
; trois au milieu de la
Chambre ; & les trois dernieres
au pied duTribunal ; apres quoy
il monta à la droite du Doge immediatement.
Là s'eſtant affis
&découvert , il luy preſenta ſa
Lettre de Creance , qu'un Secretaire
GALANT
177
e
2.
1-
taire du College lût à haute
voix. Enfuite il prononça ſa Harangue
, que ce meſime Secretaire
redit toute en Italien ; & le
Doge luy ayant répondu en peu
e de mots , il ſe retira en faiſant les
mêmes neufreverences qu'il avoit
- faites en entrant. Monfieur l'Ambaſſadeur
eſtant retourné en ſon
Le Palais , & ayant reconduit Monfieur
le Chevalier Cornaro , &
remercié les Senateurs en la même
maniere que le jour d'auparavant
, receut peu de temps
→ apres le Preſent du Doge , conſiſtant
en douze grands Baffins
de Confitures ſeches , deux Baffins
d'Huiſtres de l'Arsenal , &
quantité de Bouteilles de plufieurs
fortes de Vins. Il donna àdîner
àtoutfon Cortege; & fur les
trois heures apres midy , les Portes
de fon Palais furent encore
انو
0-
口
es
Gf
Fis
e
H V
178 MERCURE
t
ouvertes à tout le monde. Les
meſmes Concerts & les meſmes
Rafraîchiſſemens du jour precedent
, ſe trouverent dans toutes
les Chambres . Vous voyez , Madame
, par ce détail
répond fort à ce que je vous dis
de Monfieur Amelot , quand je
vous parlay de luy dans le temps
qu'il fut nommé pour cette Ambaſſade.
, que tout
Il est bon de ſe faire des Amis
de toutes fortes. On tombe quelquefois
dans des malheurs , où
lesmoins confiderables ſont d'un
utile ſecours. Monfieur Daubaine
nous le fait connoiſtre agreablement
par une Fable qu'il a faite
depuis peu. Je vous en envoye
une Copie.
LE
GALANT. 179
S
コー
F1
0
a-
LE LION,
ET LE RAT.
FABLE.
Av grand plaisir de tout finage,
levoi
Sur un tas d'herbe &de feüillage,
Sire Lion dormoit . Un Rat mal-àpropos
Vint interrompre fon repos.
Ce petit Etourdy lay couroit fur le
dos, [Galerie.
Comme s'il eust esté dans quelque
Les Roys n'entendent pas quelquefois
raillerie ;
Celuy- cy , de fa pate attrapa le
Coureur
Ausfi facilement que la jeune Sylvie
Prend une Puce. In si fâcheux
malheur
LE
Fait
180 MERCURE
Faitque le Rat implorefaclémence.
Pour fléchir le Lion , il vante ſa
e puiſſance.
Sire, dit- il , voudriez- vous
Contre-moy vous mettre en -
couroux ?
Meritay- je vôtre vengeance ?
Puiffiez- vous en moy ſeuldétruire
tous les Rats,
A de plus grands exploits vous
devez vôtre bras.
Vaincre des Elefans eſt l'unique
victoire
Qui vous donnera de la gloire .
**
On fçait que tous les grands Seigneurs
Ayment affez les Gensflateurs .
Dans ce difcours le Lion donne,
Il eut pour luy de doux appas.
Hé bien , dit-il , je vous pardonne
,
Allez, mais n'y retournez pas.
Maistre
GALANT. 184
S
e
Maistre Rat décampe auplus vifle,
A fi bon compte heureux d'en estre
quitte.
A peine eut-ilfait trente pas,
Que le Lion tombe en desLaqs.
De ſes rugiſſemens les Echos retentirent.
Quelques bons Animauxfirent tous
leurs efforts,
Mais inutilement , pour le mettre
dehors.
Danssa priſon d'autres le virent,
• Sans luy vouloir prester aucun
Secours.
Il est bien , dit le Tygre, en s'adref-
Sant à l'ours ,
De le voir pris je me fais une
joye.
Au moins quand nous aurons deſormais
quelque pidye ,
Il n'y pourra plus prendre part,
C'eſtoit un vray Tyran,qu'il créve,
qu'il periffe.
Autant
1
182 MERCURE
Autant en dit le Loup, autant maitre
Renard.
La Brebis & la Chévre , avecque
la Geniffe,
Crûrentſa mort un attentat permis.
Ainfi donc le Lion , faute de vrais
Amis,
S'en alloit fervirde curée
Peut- estre àplus de trente Chiens;
Mais le Rat , quiſans luy voit sa
perte aſſurée ,
N'avoit pas oublié leurs derniers
entretiens .
Sire,quand vous euſtes l'envie,
Dit-il , de m'arracher la vie ,
Pour me punir de ma temerité ,
Il ne tint qu'à vous de le faire.
Vous nede fiſtes pas au contraire
gécouté
De Voſtre Majesté,
Loin de ſoufrir la mort , je me tiwray
d'affaire. Tout
GALANT. 183
لا
Tout confus de voſtre bonté,
Aujourd'huy qu'il s'agit de vous
rendre ſervice,
Si je vous en faifois refus,
Je croirois mériter le plus cruel
ſuplice.
*
Mais c'eſt perdre le temps en difcours
fuperflus ,
Venons à l'oeuvre; & là deſſus
Ilne donne aux Filets coups de dent
qui ne vaille.
Ilfait tant qu'ilronge une maille.
Ce ne fut pas sans peines , Sans
fueurs.
Le Lion deſa pate êtend les ouvertures,
Et fortfans recevoirdommage , ny
bleffures
Des Chiens, nonplus que des Chaf-
Mais convaincufur tout que lesplus
feurs;
grands Seigneurs
N'ont jamais trop de Créatures.
Mon
7
184 MERCURE
Monfieur le Comte d'Avaux,
Ambaſſadeur Extraordinaire de
France à la Haye , voulant faire
des Réjoüiffances publiques pour
marquer ſon zele dans l'occaſion
de la Naiſſance de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne , choiſit
pour cela le 25.Aouſt , jour de la
Feſte de S. Loüis . L'Office fut
chanté le matin dans la Chapelle
par une excellente Muſique ; &
l'apreſdînée , apres qu'on eut prononcé
le Panegyrique du Saint, la
meſme Muſique chanta les Vefpres
& le Te Deum. Cela fait , on
commença le Regale qui avoit
eſté preparé pour le Peuple. C'étoient
deux Fontaines qui couloient
fort gros,l'une de Vin rouge
, & l'autre de blanc. Le Vin
fortoit par les deux nazeaux d'un
grand Dauphin couronné , pofé
fur un Piédeftail qui eſtoit dans
une
GALAN T. 185-
une Niche enfoncée. Cette Niche
accompagnée de Pilaſtres fur
les trois coſtez , eſtoit dans la Face
qui occupoit le milieu d'un Edifice
que l'on avoit élevé pour former
ces Jets contre la Façade de
'Hôtel de Monfieur l'Ambaſſadeur.
On bût largement à la ſanté
du jeune Prince au bruit des
Trompetes & des Timbales ; &
pendant ce temps , Mr le Comte
d'Avaux s'eſtant mis à la Fenêtre
la plus avancée de ſon Hôtel,
fit des largeſſes extraordinaires
au Peuple. Il ne ſe contenta pas
de jetter quantité de toutes fortes
de Pieces de monnoye , il alla
juſqu'aux Ducats d'or . A l'entrée
de la nuit , toute la Façade
de ſa Maiſon fut illuminée ; &
comme on avoit voulu laiſſer les
premieres Feneſtres libres , afin
qu'on puſt joüir du ſpectacle
d'un
7
186 MERCURE
d'un Feu d'artifice préparé devant
la porte , on avoit élevé une
Galerie au deſſus des ſecondes
Feneſtres . Cette Galerie qui occupoit
toute la Façade de la Maifon
, & qui avoit une avance à
chaque extrémité eſtoit ſoûtenue
par ſix Mats peints de bleu ,
ſemez de Fleurs , de Lys , avec des
Feſtons de Fleurs , & garnie entierement
de Tableaux en Emblêmes
& en Deviſes , chacun
ſeparé d'une Colomne. Un grand
Globe, éclairé d'un Soleil , eſtoit
placé au milieu avec la Deviſe
du Roy ..
NEC PLURIBUS IMPAR. ر
On voyoit deux Amours peints
dans les Tableaux des coſtez .
Celuy de la droite s'elevant de
terre , tenoit un Liſton , où eftoient
ces paroles
JAM INOVA PROGENIES .
Celúy
GALAN T. 187
Celuy de la gauche defcendant
du Ciel, faiſoit lire laſuite du Vers,
COELO DEMITTITUR ALTO.
Ala droite eſtoit un autre Tableau
, repreſentant trois Soleils
de diferante grandeur, & inégalement
éloignez du premier en
defcendant. Ces mots eſtoient au
deflus ,
VIX UNQUAM ALIAS .
Le Tableau oppoſé à celuy-là
faiſoit voir une Colomne ſemée
de Fleurs-de-Lys & elevée fur
un Piédeſtal cube , affermy fur
un Roc. La Colomne foûtenoit
les Armes de France , & ces paroles
eſtoient écrites ſur un Liſton
qui tournoit autour,
INCONCUSSA MANET.
Ily avoit encor huit autresTableaux
, quatre de chaque coſté.
Ceux de la droite eſtoient ,
Un Amour tranquille ſur un
Char
1
188 MERCURE
Char Marin , s'appuyant d'une
main ,& de l'autre tenant les Guides
de quatre Dauphins qui tiroient
le Char dans une Mer ſpatieuſe
. Un Soleil levant rempliffoit
un coinde ce Tableau, & on
liſoit ces paroles dans l'autre ,
PACATUMQUE REGET .
Le Temple de la Gloire , avec
le Buſte de Monſeigneur le Duc
de Bourgogne élevé dans le milieu
ſur unPiédeſtal,& ces paroles.
QUIS MERITOS NON REDDET
HONORÉS ?
: Une Bacchanale de petits Enfans
en triomphe , dont quelques-
uns bûvoient des razades ,
avec ces paroles , ...
1.
PARS VINA CORONANT.
Deux Amours en l'air , jettant
des Lysde chaque main,
MANIBUS DATE LILIA PLENIS .
Les quatre Tableaux de la gauche
eſtoient, Un
GALANT. 189
Un Paterre ſemé-de Lys , avec
un Soleil naiſſant d'un coſté , &
de l'autre un Amour tenant un
Liſton où eſtoient ces paroles
de l'Ecriture,
QUOMODO CRESCUNT ;
Un Amour ſur un Dauphin
nageant au milieu des flots,
HOC TUTUS VECTORE.
Une Dance de petits Enfans
autour d'un Arbre dans un Païlage,
PARS PEDIBUS PLAUDUNT.
Un Dauphin autour d'un Anchre,
SPES ALTERA REGNI .
Jugez , Madame , combien les
Illuminations de la Façade faiſoient
paroiſtre tous ces ornemens
. Au devant de la Maiſon ,
& au centre du Voorhout , du
Buitenhof , & Nortdende , estoit
élevé le Feu d'artifice .C'eſtoit un
Corps d'Architecture à huit pans ,
190
MERCURE
ſoûtenu d'autant de Pilaſtres à
deux faces, avec ſon Architrave .
Sa Friſe eſtoit ornée de Fleursde-
Lys,& ſa Corniche de Modillons
. Un quarré fermé d'une Baluſtrade
, occupoit le milieu de
l'Echafaut. Quatre Piédeſtaux
qui portoient quatre Figures de
ſept pieds de haut , & faites au
naturel , ſortoient de quatre Angles
de la Balustrade. Chaque Figure
repreſentoit une des Parties
du Monde , avec les ornemens
qui leur ſont propres , & avoit un
pied posé ſur l'Animal qui eſt
ſon Hierogliphe. Toutes les quatre
ſoûtenoiet enſemble avec une
main une Couronne Dauphine ,
fermée par quatre Dauphins , &
ornée de Fleurs-de-Lys d'or. En
tre les queuës des quatre Dauphins
on voyoit un grand Globe
d'azur , ſemé de Fleurs-de-Lys,
fur
GALANT. 191
fur lequel étoit élevée une double
Fleur- de- Lys d'or, de la grandeur
de celle de la Couronne .
Huit Dauphins de plus de fix
pieds de haut , élevez fur autant
de Baſes à deux faces aux huit
Anglesde la Corniche,ne contribuoient
pas peu à la juſteſſe de la
ſimétrie. Mais ce qui achevoitde
rendre la beauté de cette Machine
parfaite , eſtoit une groſſeColomne
de plus de quatre pieds de
diametre, élevée entre les quatre
Figures cui reprefentoient l'Europe,
l'Afie, l'Afrique, & l'Amerique.
On l'avoit placée ſous la
Couronne fur un Piédeſtal à huit
pans, poſé ſur le quarré de la Baluſtrade,
& qui s'élevoit en diminuant.
Une branche de Vigne
peinte fur cette Colomne , tournoità
l'entour depuis le bas jufqu'au
haut,&dans l'entredeux de
cette
192 MERCURE
cette Vigne eſtoit écrit en gros
caractere d'un pied de haut,
VIVE LE DUC DE BOURGOGNE .
Lederriere des Baluſtres,la Colomne,
& fon Piédeſtal , eſtoient
de Papier peint de couleurs vives,
frotez d'un Vernis tranſparent.
Ainſi les lumieres qui étoient
renfermées au milieu de la Machine
du Feu d'artifice , ayant
commencé à éclater ſur la fin du
jour , en mefme temps que la Façade
de la Maiſon fut 'luminée,
ce fut un ſpectacle ſurprenant.La
Colomne étant diſpoſée de telle
forte que l'illumination la faiſoit
tourner ; ces mots, Vive le Duc de
Bourgogne , qui estoient écrits autour
, & qui montoient à viz depuis
le pied juſqu'au haut,ſe preſentant
ſucceſſivement, s'alloient
perdre en l'air , & recommençoient
GALANT.. 193
çoient fans ceſſe. Le Feu eut un
fuccés admirable , & on ne doit
pas en eſtre ſurpris , puiſque tout
étoitdel'invention de MtleChevalier
de S. Diſdier , & que chaque
choſe en particulier y fut
executée par ſon ordre avec une
exactitude qui alla au delà de tout
ce qu'on en peut dire. On y étoit
accouru de tous les coſtez de la
Hollade, & tout le monde avoüa
qu'on n'avoit jamais rien veu de
plus magnifique. La Feſte finit
parun ſplendide Soupé , où il y
• eutdeux Tables ſervies.A la premiere
eſtoient tous les Miniſtres
des Princes , & plufieurs Perſonnes
du premier rang du Païs. La
ſeconde fut remplie de tout ce
qu'il y avoit de plus conſidorables
François à la Haye , & de quelques
Officiers Hollandois. Les
Trompetes & les Timbales étoiét
Octobre 1.P. I
194
MERCURE
proches de la Table , & ce fut à
leurs fanfares qu'on bût toutes les
Santez Royales. Je ne puis finir ce
grand Article, ſans vous faire part
d'un Madrigal qui fut preſenté à
Monfieur le Comte d'Avaux fur
la Naiſſance du jeune Prince.
C'estaujourd'huy que de trois
Nos Ecuffonsfont embellis,
Et que le Ciel, pour recompense
De la Paix qu'à l'Europe accorda
la clemence :
Duplus Chrestien de tous les Roys
Qui l'aſſerviſſoit àſes Loix ,
Pendat que Mars & queBellonne
Pour luy former une Couronne
Epuiſoient Délos de Lauriers ,
Favoriſe nos voeux , & comble nôtre
attente.
Partez, allez, courez , volez, heureux
Courriers ,
Qu'il
GALAN Τ .
195
Qu'ilpleuve, qu'il tone, qu'il vente,
Paffez les Fleaves & les Mers ,
Et dites plus loin que l'Europe.
Que d'un Demy- Dieu né j'ay tiré
l'Horoscope
En ces trois Vers.
Il ſera du Dauphin une vivante
Image ,
Et de Loürs LE GRANDimitant
le courage,
Il portera ſa gloire aux bouts de
l'Univers.
Ilme faudroitun Volume pour
vous rapporter tout ce qui s'eſt
paſsé à Toulouſe. Chacun s'y eſt
empreſsé àfaire éclater ſa joye, &
il n'y a point eu de Communauté,
ny de Compagnie, qui n'ait ſignalé
fon zele par des Réjoüiſſances
particulieres. La Nouvelle de la
Naiſſance du Prince, y ayant eſté
portée le Samedy 15. Aouſt par
I ij
196 MERCURE
le Courrier ordinaire , les Capitouls
firent auſſi toſt monter fur
le Donjon de l'Hoſtel de Ville
pluſieurs Pieces d'Artillerie , qui
par des décharges réïterées la
firent ſçavoir à tout le monde. Le
jour ayant commencé à diſparoître,
ils firent illuminer ce meſme
Donjon , & toutes les Feneſtres
de l'Hoſtel de Ville. La groſſe
Cloche de l'Egliſe Metropolitaine
de S. Eſtienne fonna , auſſi bien
que celle du Palais ; & leur fon
ayanteſté ſuivy des carillons de
toutes les autres , toute la Ville
fut éclairée par les Feux qu'on
alluma dans toutes les Ruës , &
par une infinité de Lumieres
qu'on init par tout aux Feneſtres .
Le Chapitrede S. Saturnin , que
le vulgaire a nommé S. Sernin, fut
le premier à donner des marques
publiques de la joye qu'il reſſentoit
GALANT.
197
toit de cette Naiſſance.CeChapi .
tre eſt ſi illustre par la ſainteté de
ſon Eglife,par le nõbre desCorps
Saints qui y repoſent , parmy lefquels
ſept Apôtres ſont comptez,
par l'ancienneté de ſa Fondation,
par la protection de nos Roys, par
les Privileges qui luy ont eſté accordez
, & par la forme meſme
de fon Temple , dans lequel on
ne peut entrer fans ſe ſentir touché
de reſpect , qu'il ſeroit bien
difficile de trouver ailleurs un afſemblage
pareil qui puſt rendre
une Egliſe venerable. Le carillon
de toutes fes Cloches ſe fit
entendre d'abord. Toutes les Pie
ces de Canon , qu'on a diſposées
depuis longtemps ſur la Voûte de
ce Temple pour la garde de tant
de pretieux Depoſts , tirerent depuis
midyjuſqu'au foir ; & la nuit
étant venuë,on fut agreablement
I iij
3
198 MERCURE
furpris de voir tout le dehors de
l'Egliſe & du Clocher éclairé
d'un nombre preſque infiny de
Lumieres qui brillerent juſqu'au
jour. Le lendemain Dimanche
16. du mois, les Chanoines, apres
avoir fait une Proceffion particuliere
,chanterent folemnellement
le Te Deum. Cependant les Capitouls
ayant aſſemblé un Con
feil de Ville , où deux Commif
ſaires du Parlement préſiderent ,
on y réſolut trois jours de Feſte ,
qui commenceroient le Samedy
29. pendant lequel jour , &le
Lundy ſuivant toutes les Boutiques
feroient fermées . On mit
fur pied un Corps d'Infanterie
tiré desCorps des Métiers , fous
le commandement de Meſſieurs
de la Guarrigue & d'Eſpagne ,
Capitoulsd'épée. Le Sieur Rivats
Archirecte de la Ville, fut chargé
de
؟
GALANT . 199
dela conduite d'un Feu d'artifice
qu'on luy fit dreſſer ſur la Garonne
. Le Samedy , jour du Te
Deum, les Métiers , au nombre de
quatre mille Hommes , tous fort
proprement veſtus , s'eſtant rendus
dans la Place de S. George ,
y furent mis en bataille par les
deux Capitouls qui les commandoient;
& fur les dix heures du
matin , le Parlement ſortit du
Palais en Robes rouges , pour aller
à l'Egliſe de S. Eſtienne , où
les autres Compagnies ſe trou
verent. Dans le meſme temps ,
les Chanoines de S. Sernin fortirent
de leur Eglife , devant laquelle
, les Métiers partis de la
Place de S. George , les deux
Capitouls en teſte , allerent faire
une Salve . Enſuite ils ſe rangerent
en haye des deux coſtez des
Ruës par où la Proceffion devoit
I iij
200 MERCURE
paffer & lesChanoines de S. Sernin
ſe rendirent à S. Eſtienne ,
précedez des Religieux de tous
les Ordres, qui estoient venus das
leurEglife, tant pour accõpagner
les Reliques des Saintts , qui devoient
faire la plus belle partie de
la folemnité de ce jour, que pour
les porter felon leur coûtume. La
Proceffion ſe fit , les Religieux
marchant les premiers ſous leurs
Croix , les Parroiſſes apres eux ,
puis toutes les Châſſes des Corps
Saints , portez fous de riche Poё-
les par des Religieux de divers
Ordres, enſuite le Chapitre de S.
Sernin , avec le prétieux Reliquai.
quaire de la ſainteEpine que qua.
tre Religieux de S. Dominique
portoient. Les Capitouls en Manteau
de cerémonie environnoient
la Relique , & eſtoient ſuivis de
leurs Anciés .La Proceſſion eſtant
rentrée, M' l'Archeveſque comGALAN
T. 201
mença le Te Deum , & la Muſique
lecontinua au bruie du Canon, &
des décharges de l'Infanterieque
l'on avoit rangée dans la Place.
Meſſieurs les Eveſques de Comeinge
& de Beziers aſſiſterent à
cette Cerémonie. L'apreſdînée,
lesCapitouls précedez des Trompetes
& des Hautbois,& fuivis de
pluſieurs de leurs Anciens, ſerendirent
à la Place de S.Eſtienne,où
M Reynal , Capitoul de ce Quartier,
alluma le Feude joye. l'Infan ..
terie rangée en bataille fur cette .
Place, fit pluſieurs ſalve qui répondiret
aubruit de dix- huit Pieces
de Canon que l'on avoit amenées
ſur les Ramparts. Tous les
Tuyaux de la Fontaine de la
meſme place , jetterent du Vin
pendant tout le jour. On fit couler
de pareilles Fontaines de Vin..
les deux jours fuivans , deux le
Iv
202 MERCURE
Dimanche à l'entrée de la Place
du Pont, & deux autres le Lundy.
aux deux coſtez du grand Portail
de l'Hotel de Ville. Le meſme
jour , M' l'Archeveſque , apres
une grande diſtribution de Pain
& de Vin , fit dreſſer des Tables
dans la Court de l'Archeveſché,
où ſes Officiers ſervirent tous.
ceux qui ſe préſenterent. Lors
que la nuit fut venuë , il fit joüer
un Feu d'artifice , dont la décoration
eſtoit fuperbe. On l'avoit
dreſſé dans l'Avancourt de fon
Palais . Elle estoit tenduë de riches
Tapiſſeries, avec des Portiques
tout autour , ornez de De
viſes à l'honneur du Roy & de
toute la Maiſon Royale. Sur le
haut de ces Portiques , & dans
toute leur étenduë, eſtoient rangées
les pieces du Feu d'artifice ;
&au milieu de la Court on
,
2
avoit
GALANT.
203
avoit planté une Girandole de
Fuſées ſans nombre. A l'entrée de
la Place, tout proche la Porte de
l'Egliſe Métropolitaine , il y avoit
trois Arcs de Triomphe, embellis
des armes de Sa Majeſté,de Monſeigneur
le Dauphin,& du jeune
Prince. Toutesles Deviſes eſtoiét
de Peinture fine rehauſſée d'or &
d'arget. Les Hautbois &les Trompetes
s'eſtant fait entendre tour à
tour des Fenestres del'Archevêché
, un Dauphin qui defcendit
d'une Tour, porta le feu à un Angle
de la Place, & tout l'artifice
joita avec un ordre admirable.
Enfuite la Girandole fut allumée .
Il en fortit tout à coup un nombre
infiny de Fuſées volantes, qui for
merent en l'air une Fleur de Lys ,
que lesHabitans des Villages voifins
diftinguerent . Je paffe les Il
luminations de toutes les places
qui furent un ſpectacle fort bril
204 MERCURE
lant La Maiſon Royale de la Tréforerie
ſe diftingua Un Balcon
dreſſe ſur le grand Portail , y faifoit
voirles Armes du Roy,placées
dans le haut; aux deux coſtez , celles
de Monſeigneurle Dauphin,&
de Madame la Dauphine ; & au
milieu, celles de Monſeigneur le
Duc de Bourgogne. Ce Balcon
fut éclairé pendant les trois foirs
d'une infinité de Bougies , auſſi
bienque toutes les Fenetres de cet
Appartement.Celuy du Préſident
du Bureau, le fut de la meſme forte,
tant du coſté de la Ruë S. Barthelemy,
que de la Place du Salin;
juſque- là que les Créneaux qui
qui főt une eſpece de Plate- forme
au haut de l'Appartement, furent
garnis de lumieres au deſſus & au
milieu . Madame la Ducheffe
d'Arpajon & Moſieur le Marquis
d'Ambres, accompagnerent les
Illumi
4
GALANT .
205
Illuminations de leurs Hoſtels, de
tres beaux Feux d'artifice. Monſieur
le Baron de Lanta ſe fit
remarquer par les embelliſſemens
qu'il donna au grand nombte
de Lumieres qui éclairoient
toute ſa Maiſon ; & Monfieur de
Lombrail , Treſorier de France ,
fit illuminer la ſienne d'une façon
toute finguliere .
Monfieur le premier Préſident
fit diftribuer le Samedy quantité
de Pain & pluſieurs tonneaux de
Vin. Le lendemain il donna une
magnifique Collation aux Perſonnes
les plus qualifiées de l'un
& de l'autre Sexe, avec un Concert
de Voix mélé de Symphonie
; &.le Lundy il fit joüer dans
ſa grande Court un Fem d'artifice,
orné de Figures de relief.
M. le Procureur General , apres
une pareille diſtribution de Pain
&
206 MERCURE
&de Vin , donna dans fa Court
un grandDîné au Public Il fit certe
Feſte le Dimanche , & ce même
jour on tira ſur la Garonne le
Feu d'artifice qu'on y avoit preparé
. Le deſſein étoit la fameuſe
Entrepriſe des Argonautes.Les
Figures de Jupiter & d'Apollon ,
repreſentoient le Roy , & Monſeigneur
le Dauphin ; & celle
d'Eta , Roy de la Colchide , qui
tenoit la Toiſon d'or , faifoit connoître
nôtre nouveau Prince. La
Bourgogne dont il porte le nom,
a pour ſes Armes la Toiſon d'or.
On voyoit huit Figures dans un
Navire . C'eſtoient celles de huit
anciens Heros, ſçavoir, Hercule,
Thesee , Pirithoüs , Caſtor ,Pollux
, Zethés , Calaïs , & Orphée,
qui accompagnerent Jaſon à la
conqueſte de la Toiſon d'or. Ils
portoient ſur leurs Rondaches les
Armes
GALANT. 207
Armes & Deviſes de Meſſieurs les
Capitouls.Pallas,Tutricede Toulouſe,
eſtoit au bout du Vaiſſeau ,
portant les Armes de la Villedans
fon Ecu. Au haut du Maſts du
Navire paroiſſoit la Fortune de la
France , tenant une Trompete,
avecdes Fleurs de Lysd'or fur fon
Echarpe , & fes Habits tous ſe-
--mez d'yeux&de langues. Le defſein
, les Deviſes , & les Infcriptions
de ce Feu, eſtoient de l'invention
du P. Roques Jeſuite, ce
lebre par ſon érudition , & par la
beauté de ſon eſprit. La Planche
queje vous envoye ſuppléera à ce
que je ne puis affez expliquer. La
Machine étoit posée ſurun échafaut,
qu'on avoit dreſsé ſur la Pile
d'un ancien Aqueduc , ruiné
depuis longtemps. Cette Pile eft
dans le milieu de la Garonne, en
trele Quay du Cours du Faux
bourg
208 MERCURE
bourg S.Cyprien & l'Iſle de Tounis
, & à quarante toiſes ou environ
de la grande Arche du Pont,
qui eſt un des plus beaux de l'Europe.
Il eſt accompagné d'un
Quay de quatre cens toiſes , &de
l'autre , de l'Ifle que je viens de
vous nommer,&dont les Maiſons
bordant la Riviere fur une ligne
de pareille longueur , forment
comme un vaſte Amphitheatre,
d'autant plus agreable , que la
Chauſsée du fameux Moulin du
Bazacle , en retenant la Riviere,
la rend plate & tranquille dans
toute cette grande étenduë. Une
infinité de Peuple qui bordoit les
trois coſtez ; quantité de petits
Bateaux ornez de verdure qui
tournoient fur le Canal ; les Plumes
& les Rubans de toutes couleurs
, qui ornoient l'Infanterie,
que l'on avoit fait paſſer par un
Pont
GALANT.
209
1
Pont de Radeaux, fur une Iſle de
gravier qui s'eſt formée depuis
peu au milieu de la Riviere , au
deſſus du Pont, & à quelques toiſes
de la Pile; tout cela donnoit
une grande idée des Spectacles
des Romains.Le jour ayant diſparu
, on mit le feu à la Machine ; &
une infinité de lances à feu rangées
ſur les bords , & qui s'allumerent
en un inſtant, en éclairerent
toutesles Figures.Celle deJupiter,
plus élevée que les autres,ſe
diftinguoit par ſa Foudre,qui brû
loit ſans ſe conſumer. Les Tritons
rendoient de pareilles flâmes par
labouche; &douze Soleils ardens
qui tournoient autour de la Machine
ſans ſe conſumer auſſi , don
noient grand plaifir aux Spectateurs.
Rien n'eſt comparable au
bruit que faiſoient pendant ce
temps les ſalves de l'Infanterie , &
Σ
celles
210 MERCURE
celles dedix-huit Canons.Ce bruit
étoit encor augmenté par les décharges
des Orques qu'on avoit
mis ſous les Arches du Pont. Ce
font des Pieces d'Artillerie de fix
Fauconneaux , liez enſemble qui
tirent tout à la fois. Leurs coups
redoublez ſous les grandes voûtes
dece Pont,faisoient retentir fort
loin leur maniere de tonnerre.Les
Illuminations qui parurent ſur le
Porfil de cette grande Ville , qui
a quantitéde Tours du coſté de
la Riviere, & dont l'étenduë d'un
bout à l'autre de ce côté-là eſt
d'une lieue, offrirent aux yeux un
charmant ſpectacle. Comme la
nuit étoit fort obfcure, & que toutes
les Lumieres reflechiffoient
ſur ce grand Canal , on euſt dit
qu'il y avoit autant de feux allumez
dans l'eau, que l'on en voyoit
dans l'air. Les autres Quartiers de
la
GALANT. 211
la Ville n'étoient pas moins éclairez
; & tous les Particuliers qui
avoient des Tours , ou d'autres
lieux éminens, n'avoient épargné
ny ſoins ny dépenſes , pour faire
connoiſtre la part qu'ils prenoient
à la joye publique.
Le Lundy 31.les Capitouls donnerent
un magnifique Repas à
leurs Anciens ,& àbeaucoup de
Perſonnes qualifiées,dans la grandeGalerie
de l'Hoſtel de Ville.
Trois Tables de trente Couverts
chacune y furent ſervies avec
propreté & abondance. Le ſoir
de ce meſme jour , ils regalerent
le Peuple d'un Feud'artifice qu'ils
avoient fait élever devant la Porte
de ce meſme Hostel. Des décharges
de Mouſqueterie, & pluſieurs
Fauconneaux , qu'on avoit
-placez ſur les Avenuës , accompagnerent
ce dernier Spectacle.
Rien
212 MERCURE
Rien n'eſtoit ſi beau que l'Illumination
de toute la Place .
Monfieur le Grand Prieur de
Toulouſe prit part à la joye publique
avec beaucoup de diſtinction
. Le Te Deum ayant elté
chanté par les Preſtres de ſon
Egliſe de S. Jean apres la grande
Meſſe , les Officiers de l'Hoſtel
Prioral firent pluſieurs décharges
de Moufqueterie qui retentiſſoient
dans le grand Veſtibule ,
comme ſi on euſt tiré du Canon.
On avoit mis un gros Tonneau
de tres-bon Vin à chaque Piédeſtal
de la grande Porte , ſur lefquels
on doit poſer les Colomnes
de Marbre , & on prenoit ſoin de
les remplir àmeſure que le Peuple
en venoit prendre , ce qu'on
luy laiſſoit faire à diſcretion. L'Hô
tel qui fait façade à la grande
Ruë de S. Jean ,&de la Dalbade,
eft
GALANT.
213
eſt ſi beau,qu'il ſembloit eſtre fair
exprés pour donner de l'éclat à
cette Fête. Les trois rangs des Fenêtres
furent garnis d'une quantité
innombrable de Flambeaux,
pendant les trois nuits entieres du
Samedy,du Dimanche,&du Lundy.
Le Balcon qui eſt le plus beau
de la Ville, eſtoit auſſi garny d'un
double rang de Flambeaux ; &
tant de clartez jointes à celles des
Feux, rendirent cette grande Ruë?
parfaitement éclairée , depuis lebout
du Pont- neuf,juſques à l'Egliſe
de Sainte Claire. La grande
Tour du Trefor fut en meſme
temps illuminée par une autre
quantité prodigieuſe de Flambeaux
àquatre rangs ; & l'Artillerie
ne ceſſa point d'y tires pour
répondre à celle du Pont- neuf,
des Dômes des Carmes,du Palais ,
&de la Maiſon de Ville.
Toutes
214
MERCURE
Toutes les Communautez Religieuſes
ont marqué leur zele
pendant ces trois jours , non ſeulement
par des Te Deum chantez
avec beaucoup de folemnité, mais
par des Feux & par des Lumieres
miſes par tout en grand nombre à
leurs Clochers & à leurs Fenêtres.
Les Benedictins du Monaſte .
re de la Daurade, dont la Maiſon
qui a veuë fur la Riviere,eſt d'une
grande étenduë , l'avoient toute
illuminée ; & cette grande clarté
, jointe à la décharge de pluſieurs
Pieces de Campagne qu'ils
avoient fait mettre fur leur Plateforme
, leur attira les loüanges de
toute la Ville.
Les Preſtres de l'Oratoire , outre
les Illuminations & les Feux,
qui furent des marques de joye
communes à toutes les autres Maiſons
Religieuſes , allumerent une
20100 tres
GALANT.
215
tres - grande quantité de Flambeaux
de Cire blanche , au haut
d'une grande Tour qui donnoit
du coſté du Feu d'artifice de la
Ville. Au milieu de cette Tour
eſtoit une Machine qui tournoit
de toutes parts. Le Lundy 31. leur
Clocher ayant eſté éclairé tout
autour , & tout le long de la pointe,
ils y arriverent avec leur Communauté
Ecclefiaftique , au fon
des groffes Cloches & du Carillon
, & y chanterent l'Exaudiat,
chacun tenant àla main un Flambeau
de Cire blanche.
• Ce mefme Lundy ,les Carmes
duGrand Convent firent dreſſer
un Theatre devant leur Porte.Sur
ceTheatre étoit élevée une Pyramide
de 36.pieds, à fix facos, peinte
d'azur,& ſeméede Lys,de Dauphins,
de L couronnées, & autres
Armes de France.On l'avoit toute
remplie
216 MERCURE
remplie d'Artifice , auſſi bien que
quatre petites Pyramides qui
étoient aux quatre coins du même
Theatre. Le ſoir venu,le Clocher ,
& les Fenêtres des Voûtes de l'Egliſe
& du Convent étant fort illuminées
, les Religieux revêtus de
Chapes blanches , s'aſſemblerent
dans le coeur, où on leur diſtribua
des Flambeaux & des Bougies,
tandis que les Officiers prenoient
les plus riches Ornemens , comme
dans les Proceſſions les plus
folemnelles . Tout étant diſpoſé de
cette forte, cette grande Communauté
ſortit dans la Ruë,precedée
de la Croix , au bruit des Cloches
& de la Baterie rangée ſur les
Voûtes , chanterent le Pſeaume
Domine on virtute tua. Elle fit le
tour du Feu d'artifice , en continuant
le Pſeaume, & l'Officiant y
mit le feu . Toute la grande Ruë,
i
&
GALANT.
217
& fur tout le voiſinage , qui cette
nuit là ſe ſurpaſſa en. Illuminations,
furent ſurpris de ce mélange
de pieté & de joye , qu'ils n'avoient
point encor veu .
Les Auguſtins , au nombre de
foixante Religieux , firent par la
Ville une Proceſſion ſolemnelle,
où quatre de ces Peres portoient
fous un Daiz richement orné , la
Figure miraculeuſe de Noſtre-
Dame de Pitié, qui fut ſalüée d'une
infinité de coups de Moufquets
par les Compagnies des
Meſtiers rangez en haye dansles
Ruës.
Les Jacobins Réformez du
Grand Convent, où eft le Corps
de S. Thomas d'Aquin , ſe diftinguerent
par de tres- fréquentes
décharges de vingt- quatre petites
Pieces de Canon, posées dans
autant de Lucarnes qui font au
Octobre 1.P. K
218 MERCURE
haut deleur vaſte Eglife. Ils illuminerent
les quatre Etages de
leur grandClocher,toutes les Feneſtres
des Galerie , & trois
Tours qui font au Portail de leur
Eglife, par un nombre incroyable
de Flambeaux, mis dans des Lanternes
de diférentes couleurs. Le
Dimanche ſuivant 6. de Septembre
, ayant appris que Monfeigneur
le Duc de Bourgogne avoit
eſté aſſocié à la Confrairie
du Roſaire, ils firent une nouvelle
Feſte qui eut grand éclat.
Les Religieuxdu Grand Convent
de l'obſervance de S. François,
apres les réjoüiſſances des
trois jours , en firent encor de
particulieres le Mercredy 2. de
Septembre.Ce jour- là, Monfieur
Baladier,Capitoul, donna un magnifique
Soupé dans ce Convent
àMeſſieurs les Capitouls , qui en
font
GALANT.
219
font les particuliers Protecteurs ,
& àtoute la Communauté; compoſée
de cent Religieux- Pendant
ce Repas, on n'entendit que
Tambours, Trompetes Hautbois,
&bruit de Mouſqueterie , & en
meſme temps on vit leurClocher,
& le tour de leur Eglife , illuminez
par un tres-grand nombre de
de Luftres , rangez de diſtance
en diſtance , & de diverſes couleurs.
A pres le Soupé, ces Peres alleret
chanter un fecond Te Deum
dans leur Eglife ,qui estoit éclairée
d'un tres-grand nombre de Cierges
& de Lampes .Le concours du
mondey fat ſurprenant.CetteCerémonie
achevée ,les Capitouls ,
accompagnez du Pere Olivier
Gardien de ce Convent , & de
toute la Communauté, vinrenoallumer
un Feu que l'on avoit préparé
pres de leur Eglife , dont tout
Kij
1
1
220 MERCURE
le devant eſtoit garny d'uneTapiſſerie
à Fleurs -de- Lys. Le Feu
fut ſuivy de quatité de Fuſées volantes,
que l'on jetta du Clocher,
d'un grand nombre de Petards,&
de pluſieurs décharge de Moufquetérie.
3
Les Minimes Tallumerent un
grand Feu devantleurs Convent,
au milieu du Chemin Royal , fur
-lequelileſt ſitué.Le bruit des Boëtes
&des Mouſqudtades y attira
tout le Peuple des Fauxbourgs, &
beaucoup d'honneſtes Gens des
Maiſons voifinesdela Campagne.
Les Fuſées volátesdivertirent fort
-les Spectacteurs, quis'écrierent ſur
l'illumination de leur Clocher. Il
parut tout embrazé de Lanternes
ardentes peintes de diférentes
couleurs ,dont un grand Miroir ardent
fait par un de leurs Reli-
3rgieux, portoit fort loin la reflexió.
Quantité
GALANT 221
Quatité de Boëtes, rangées dans
la Galerie des Religieux de l'Ordre
de la Trinité,Redemption des
Captifs, qui eſt la plus ſpatieuſede
celles de Toulouſe, firent connoiſtre
par plufieurs décharges combien,
ils eftoient ſenſibles au bonheur
commun. Ilsremplirentl'air
de Fuſées de toutes fortes s
Le Seminaire des Irlandois,quoy
que pauvre,a crû devoir ſurpaſſer
ſes forces, Pendant lestrois jours
des réjoüiffances publiques , il y
eut devant leur Porte un grand
Feu de joye ; & fur une Galerie
qui répond à la Ruë , eſtoit un
Concert de Harpes , Guitarres ,
Flageolets , & Flutes douces , le
tout accompagné de quelques
Voix, qui quoy qu'Etrangeres,ne
ne laiſſojet pas de formerune harmonie
agreable,qui duroit juſqu'à
- minuit. Toutes les Fenestres des
اه Kiij
r
222 MERCURE
Salles & des Chambres eftoient
éclairées ; & comme dans ce Seminaire
il n'y a point encor de
Clocher, on y en bâtit promptement
un debois , qui environné
d'unfort grand nombrede Lam
pes parut fingulier àtoute la Ville.
Ce qui fut encortres- particulier,
c'eſt qu'un Irlandois tombant du
haut de ceClocher, où il préparoit
quelques Lanternes ,& cria
tout haut en tombant , comme
ſi ſa chûte cuſt dû eſtre ſans danger
,Vive Monseigneur le Duc de
Bourgogne.
Les Capucins firent fuivre le
Feu qu'ils allumerent dans leur
Jardin,de ladécharge de pluſieurs
Pieces de Campagne d'une invention
nouvelle. C'eſtoient de
grosTrocsd'Arbres,dans leſquels
ils avoient fait faire des trous
qu'on avoit remplis de poudre.Le
bruit i
GALANT.
223
bruit en fut entendu de toute la
Ville. Leur joye ne ſe borna
point auxtrois jour choifis. Ils
la firent encor paroiſtre le Mercredy
2. de Septembre , par un
beau Feu d'artificedreffé devant
la porte de leur Convét,& accompagné
de fuſées volantes. Les Capitouls
leur preſterent fix Coutevrines
, outre leſquelles ils eurent
quatre Bateriesde Petards,& cinquante
Mouſquetaires, qui firent
cinq falves au fon desHautbois.
Les Religieux de la Mercy accompagnerent
leurFeu de fixPiecces
de Canon ; & les Peres du
College de S. Bernard en firent
un d'Artifice ſur l'une des Tours
de leur College.
Les Religieux du Tiers Ordre
S. François folemniférent le jour
de S. Loüis avecgrande pompe. Ils
allumérent des Feux dans leur
K iiij
1
224 MERCURE
Jardin & devant la Porte de leur
Eglife, où par le bruit des Boëtes,
des Fuſées , & de pluſieurs autres
Feux d'artifices, ils firent paroître
leur joye. Leur Clocher, quoy que
moins élevé que ceux des Jacobins
, des Cordeliers , des Chartreux
, & de S. Pierre , au milieu
deſquels il ſe trouve ſitué, ne leur
ceda pas en Lumiere , par le bel
ordre & par la varieté des Lanternes
de differentes couleurs ,
dont il fut éclairé le foir , & les
trois ſuivans.
La meſme Feſte de S. Loüis fur
celebrée avec des ſolemnitez extraordinaires
dans l'Egliſe des Jefuites
de la Maiſon Profeſſe. Sur
les quatre heures aprés midy de
la veille de ce jour , on entendit
tout à coup fonner toutes lesCloches
, & en meſine temps on fit
pluſieurs falves de Mouſqueterie
au
GALAN T.
225
au Belvéder de l'Egliſe dans la
Court de la Maiſon , &dans les
Ruës voifines , accompagnées du
fon des Tambours, des Fifres , des
Hautbois , & des Trompetes. A
ce bruit une foule prodigieuſe de
monde ſe rendit de toutes parts ,
dans l'Eglife . Elle estoit tenduë
d'une double Tenture de Tapifferie
, & tres - éclairée . On avoit
placé au fonds l'Image de ſaint
Loüis , & au deſſous, les Portraits
du Roy & de toute la Maiſon
Royale . Le devant de l'Egliſe
eſtoit tout tapiffé au dehors, avec
les Armes de France , ſoûtenuës
par deux Anges ſur le grand Por-
-tail; & proche le grand Autel,
magnifiquement paré , il y avoit
plus de cent cinquante,Jeſuites
des trois Maiſons qu'ils ont à
Toulouſe , tous en Bonnets quarré
& en Manteau. Un Concert de
K V
1
1
226 MERCURE
Trompetes , de Hautbois & de
Violons.commença lesVepres,qui
furent chantées par une excellente
Muſique , composée de toutes
les belles Voix des deux Chapі-
tres , & dela Ville. On fit pluſieurs.
décharges des Fauconneaux que
l'on avoit placez fur l'Eglife. Le
Belvéder, tout le deſſus de l'Eglife,
le Clocher, & toutes les Feneftres
de laMaiſon , furent éclairées
le foir d'une infinité de lumieres,
&les ſalves de Mouſqueterie recommenceret
au bruit des Trompetes&
des Tambours , qui pour
eſtre entendus de plus loin , s'étoient
mis au Belveder. Ce qu'on
admira le plus , fut une Machine
en forme de Rouë,remplie de mille
petitsGlobes tout en feu. Elle
eſtoit placée au deſſus duToit de
Eglife,& on la promenoit de tous
côrez. Le lendemain Feſte de
S.
GALANT.
227
S.Loüis Monfieur l'Abbé de Glattens
, Fils d'un Conſeiller du Parlement,
prononça le Panegyrique
du Saint , & fit l'Eloge du Roy
avec beaucoup d'éloquence. La
folemnité fuſt continuée les deux
jours ſuivans , & finit par le Te
Deum chanté en Muſique , & fuivi
d'une Illumination plus belle
que la premiere .
Les Jeſuitesda College ne furent
pas moins zelez que ceux de
laMaiſon Profeſſe. Ils firent dref
fer au milieu de leur Baffecourt
un tres -beau Feu d'Artifice , dont
le deſſein eſtoit un Apollon qui
invitoit les neuf Mufes à celebre
la Naiſſance du jeune Prince
Quantité de Deviſes ſervoient
d'ornement à la Décoration . Tou
tes les Fenestres de la BalTecourt
remplies de Flambeaux, faifoient
un Spectacle tres- brillant. On y
avoufe
۱
228 MERCURE
avoit peint dans des Figures régulieres
les Armes du Roy , de
Monſeigneur le Dauphin,de Madame
la Dauphine,& de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne , &
les Bougies diſpoſées derriere les
faiſoit paroître dans un éclat furprenant.
Sur les neuf heures un
Dauphin mit le feu à la Machine.
La Tour estoit illuminée d'une
infinité de Lumieres , qui faifoient
voir à toute la Ville un Globe qui
rouloit inceſſamment. Une Couronne
de France eſtoit au deſſus .
11 Les Dames Chanoineſſes de S.
Pantaleon , apres de tres- grandes
Illuminations faites au dehors &
au dedans de leur Convent les
deux premiers jours , chanterent
le Te Deum , qui fut commencé
parMadame de Lahas de Lamezan
leur Abbeffe,Parente deMeffieurs
les Archeveſques de Sens
GALANT .
229
&de Toulouſe. Elle estoit reveftuë
de fon Surplis , la Croſſe à la
main.comme dans leurs plus gran
des Solemnitez . Les Hautbois &
les Trompetes placez dans le Ravelin
de leur Eglife , faisoientun
agréable Concert. Cependant
Monfieurde la Garrigue Capitoul
qui étoit en marche avec la Compagnie,
fit faire une décharge de
Mouſqueterie devant leur Eglife.
où il paffoit pour aller à l'Hoſtel
de Ville. Le Te Deum finy , elles
firent allumer un grand Feu par
leur Directeur,qui eſtoit en Chafuble,
& accompagné d'un grand
nombre d'Eccleſiaſtiques tous en
Surplis. Le ſoir elles redoublerent
leurs Illuminations. Les Lumieres
qu'elles avoient fait mettre
dans des Lanternes de pluſieurs
couleurs fur la plate forme de
leur Clocher , estoient diſposées
de
۱
230
MERCURE
de telle forte qu'elles reprefentoient
admirablement une Couronne
Royale. On tira quantité
de Fusées volantes de la Plateforme
, que couvroit entierement
cette Couronne.
Les Religieuſes de Sainte Clai
du Salin firent un Feu d'Artifice
au Dôme de leur Eglife. On y
vit une Couronne Royale fort il-
Jeminée, qui avoit un mouvement
continuel. La Tour des Religieufes
de Sainte Urſule eſtoit auffi
éclairée d'une maniere , que les .
Flambeaux qui l'illuminoient , y
formoient une Couronne.
Le Jeudy 3. de Septembre , les
Dames Maltoiſes,apres une grande
diſtribution de Pain , de Vin,
&de Viande , finirent leur Feſte
par un beau Feu d'Artifice au fon
des Trompetes , des Hautbois,&
desViolons.
Le
GALANT.
231
Le Lundy 7. du meſme mois,
Meſſieurs les Collegials du Collége
de Foix, de Fondation Royale
, firent chanter un TeDeum en
Muſique dans leur Chapelle , au
bruit des Boëtes & des Fauconneaux;
& le lendemain ils dreflerent
une Table devant leur Por
tail , avec une Fontaine de Vin à
chaque coſté. Le ſoir il y eut Feu
d'Artifice dans leur Baffecourt,&
quantité de lumieres à leur Pavillon.
L'une de leurs quatre Tours
fut éclairée par une triple Couronne
;& les trois autres le furent
par trois Fleurs de Lys chacune.
Ce meſme jour, Feſte de la Nativité
, les jeunes Marchands
firent chanter le Te Deum dans
l'Egliſe des Jacobins du Grand
Convent , en prefence desCapitouls
qui s'y trouverent en Robes
de cerémonie. L'apreſdînée ils
formerent
232
MERCURE
formerent une Compagnie de
Cavalerie ; & au nombre de deux
cens,tous leſtes & tres - bien montez
, ils marcherent par toute la
Ville, le Sabre à la main.M. lePerat
, Fils d'un ancien Capitoul de
ce nom, eſtoit à leur tefte. Le foir
ils firent joüer un feu d'Artifice
dreſſe ſur un Terrain élevé en
Plate forme , qui eſt hors la Porte
de Montolicu .
Le Mercredy 9. Mª Coſtecaude,
Prieur du College deMaguetonne
, accompagné de pluſieurs
Collegials , alluma un grand Feu
devant la grande Porte du College,
au bruitdes Fifres, des Tambours,&
des Mouſquets. Toutes
les Fenestres& tous les Créneaux
de la grande Tour estoient éclai
rez, & il y eut diſtribution de Vin
à tous ceux qui en voulurent.
Les Réjouiſſances que je viens
يق de
GALAN Τ.
233
de vous conter ont donné lieu à
une Avanture que je vay vous dire
en peu de mots. Un Cavalier
Eſpagnol s'eſtant trouvé à Toulouſe
dans le temps qu'on y préparoit
la Feſte, voulut en eftre témoin.
Il éto't galant,& ne pouvoit
voir les Belles ſans ſe montrer prêt
à l'engagement.Un ſoir qu'il entra
dans l'agreable Freſcati , qui eſt
une eſpece de Jardin , auquel on a
lieu de donnerce nom , puis qu'il
reſſemble à l'ancien Freſcati, s'étant
enfoncé dans un Labyrinte
de Verdure, il y trouva uneDame
qui s'y promenoit appuyée ſur les
bras de fa Suivante. Il s'approcha
d'elle , & l'abordant d'une maniere
civile , inſenſiblement il
luy fit noüer converſation. La
Dame avoit l'eſprit fort brillant ;
& ce charme joint à celuy de ſa
beauté , fit impreſſion ſur le coeur
de
234
MERCURE
de l'Eſpagnol. Il la remena chez
elle,& le merite de cette aimable
Perfonne fut une flateuſe Image
qui s'offrit à luy toute la nuit. Il
avoit fçeud'elle que quelquesDames
l'avoient engagée à venir le
lendemain prendre le divertiſſementdu
feu d'Artifice qu'on devoit
tirer fur la Garonne,& il des
ſeſperoit de la voir , lors qu'un
Gentilhomme de ſes Amis qu'il
inſtruifit de ſon Avanture,luy dit
qu'il avoit fait dreſſer un Theatre
où les principales Dames de la
Ville luy avoient demandé place,
& qu'aſſurément celle dont il luy
parloit ſe mettroit de la Partie. Le
Cavalier fuivit ſon Amy fur ce
Theatre , & vit arriver la Dame
avec plufieurs autres das le temps
que les Trompetes donnoient le
fignal du Feu. Les décharges de
fix mille Mouſquetaires placez
dans
GALANT.
235
dans la petite Iſle de Gravier, qui
eſt au deſſus du Pont,& de trente
Pieces de Canon rangées ſur le
Quay, firent entendre un fi grand
Tonnerre, que toutes les Dames
commencerent à crier , & à vouloir
fuïr.Celle pour qui l'Eſpagnol
eſtoit venu , eut plus de peur que
les autres,& la frayeur l'ayant fait
tomber évanoüie , on eut de la
peine à la faire revenir.Lorsqu'elle
eut repris ſes ſens, on lamit das
fon Caroffe , & on l'emporta. Le
lendemain le Cavalier l'alla voir.
Elle étoit au lit, &diſputoit avec
ſes Amies , qui ſur l'Ordonnance
de fon Medecin vouloient qu'on
luy appliquât des Ventouſes. Il ſe
mit de leur party , la preſſant fort
de ſe ſervir d'un Remede qui luy
pouvoit eſtre utile ; & pour luy
perfuader que les Ventouſes n'avoient
rien de violent, quoy qu'il
n'en
236
MERCURE
n'en euſt jamais fait l'épreuve , il
dit qu'ilalloit s'en appliquer une
furleſtomac. Il le vouloit , on le
laiſſa faire. La Ventouſe miſe ſur
une partie auſſi peu charnuë que
l'eſtomac , il luy fit ſouffrir plus
qu'il n'avoit crû. On rit de le voir
ſenſible à une douleur qu'il avoit
dit étre ſilegere ;& plus on voyoit
qu'lle eſtoit vive pour luy, plus on
redoubloit les éclats de rire. Les
piqueures qu'il fentoit commencerent
à luy eſtre inſupportables.
Il alla s'aſſeoir ſur un Lit de repos ,
pour ſe défaire plus commodémentdela
Ventoufe.Dans ce moment
il entra des Dames qui venoient
voir la Malade. Elles n'en
eurent aucune réponce ſur le
Compliment qu'elles luy firent,
parce qu'elle tenoit ſonDrap dans
fa bouche , pour ne pas rire de
l'embarras où elle voyoit leCava-
C
lier.
GALANITA 1237
lier. Il eſtoit connu des Dames;
&comme quelques Plaintes luy
échaperent , & qu'elles le virent
tenant ſes mains fur ſon eſtomac,
l'une d'elles luy demanda s'il étoit
tourmenté de la Colique. Il ſe
tourna de l'autre côté fansluy répondre
,&la Malade qui ne put
plus fe contraindre, s'étant miſe à
rire de toute ſa force , les Dames
déconcertées crurent qu'on ſe
moquoit d'elles , & fortirent fort
irritées , quoy qu'on puſt faire
pour les arreſter. Le Cavalier les
laiſſa partir ſans s'en mettre en
peine ,& ne fongea qu'à ſe décharger
du fâcheux fardeau qui
l'incommodort. Je ne vous puis
dire fi la Dame Juya tenu compte
de ſaVentouſe Je ſcay ſeulement
que l'épreuve qu'ilen fitne
donna pas envie à la Belle delſuivre
l'avis de ſon Medecin.
Si
238
MERCURE
Si avant que nous ſortions de
Toulouſe,vousvoulés en apprendre
des nouvelles , je vous diray
que Monfieur le Preſident Parade
y eſt mort , & que Monfieur
d'Orbeſſan & Monfieur de Lombrail
, tous deux Conſeillers au
Parlement,s'yfont mariezdepuis
peu de temps. Le premier a épousé
Mademoiselle Caulet , & l'autre
Mademoiſelled'Aviſard. C'eſt
une fort belle Perſonne , qui a
beaucoup d'eſprit, & qui chante
& joüe parfaitement bien du Lut
& du Claveffin . Elle eſt Fille de
de Monfieur le Preſident d'Aviifard.
Monfieur de Lombrail est
d'une Maiſon,où il y a plus de trois
cens ans que ceux qui en font
occupent la Charge de Preſident
oude Conſeillerato
La Lettre qui fuit vous apprendra
les Réjouiſſances de Faremon
GALANT.
239
remonſtier. Elle est d'une Religieuſe
de cette Abbaye.
E969 63 463 46340909909377638000
A MADEMOISELLE DE
A Faremonftier ce 2
*** GE
DE
28. Aouſt
LYON
TL mesemble, Mademoiselle, que
c'eſt toûjours à vous que j'adreſſe
mes Relations. Cela me fait croire
que si jamais je fais un Livre , je
vous le dédieray. N'auriez- vous
pas de la joye de voir vos loüanges
dans une Epiſtre Dédicatoire?Mais
iln'est pas question preſentement de
fçavoirsi vous enferiez bien- aiſe,
ou non ; il s'agit ſeulement de vous
apprendre cõbien nous l'estionsMardy
. Il n'est point de témoignage de
joyeque l'on n'ait donnez publiquement.
C'estoit le jourque nous avions
choisi, comme celuy de la Fešte du
Roy, pour leTe Deum & le Feu de
joye.
E
250
MERCURE
joye.Vous ne croiriezjamais les merveilles
qui ſe paſſérent à Faremonſtier,
vous qui le connoiſſez, mais
vien n'est impoſſible à un veritable
Zéle. On se crut mesme plus obligé
qu'en aucun autre lieu de France de
faire une Feste particuliere pourla
Naiſſance de nostre nouveau Prince.
Sainte Fare, nostre Fondatrice , eftoit
Bourguignonne , fans parler de
Madame l' Abbeſſe qui l'eſt auſſi.
La Feste commença la veille par le
Carillon de nos trois Clochers. Heureux
les Sourds ; mais le lendemain
cefut bien pis , lors que le bruit des
Tambours & de l'Artillerieſejoignit
à celuy- là. Le matin la grande
Meffe fut chantée folemnellement.
L'Autel estoit paré des plus riches
Ornemens , & brilloit d'un nombre
infiny de lumieres. Tous les autres
Autels de l'Eglife estoient éclairez
demesme. A la fin de la Meſſe , les
Chanoines
GALANT 251
Chanoines en Chappes , le reste du
Clergé en Surplis , la Justice en Robes
de Palais , monterent auprés de
La Grille du Choeur , où nous estions
toutes rangées avec nos grands Ha
bits&des Cierges allumez.Le Clerge
enavoit aussi.Madame l'Abbesſſe,
fa Croſſe en main , entonna leTe
Deum , qui fut poursuivy alternativement
par les Religieuses &par
les Chanoines , avec les Orgues , &
enfuite l'Exaudiat. Aufortir de là
elle traita magnifiquement les uns
&les autres . L'apreſdinée on fit
dreffer un grand Feu au fon des
Tambours & des Fifres dans lemi-
Lieu de la Court du dehors;& apres
Complies, l'Intendant de laMaiſon
l'alluma au ſon des mesmes Instrumens
, du Carillon, d'un Concert de
Violes , de Claveffins & de Voix, &
des acclamations de Vive le Roy.
Onfit cinq décharges de treize Cou-
Octobre 1. P. 21
L
252
MERCURE
2
deLo
levrines. Le Portrait de Sa Majesté
eftoit placédans un ranfoncement
au milieu de ce grand Corps
gis qui tombe,& ilfembloit qu'on l'y
avoit mis exprés pour le foûtenir.
On avoit illuminé ce corps de Logis
depuis le haut jusqu'au bas , &le
Portrait estoit couronné& environnéde'
Lauriers, posésur un Tapis de
Velours à fonds bleu, ſemé de Fleurs
de Lys d'or. Ce renfoncement estoit
orné de Lustres , & au deffus il y
avoit un Cintre de Bougies , & encore
plus haut , la Deviſe du Roy,
dont le Soleil qui en est le Corps,
estoit ft brillant de Lumieres , qu'il
Sembloit vouloir ramener le jour.
Toutes les Fenestres du Logis du dehors
estoient éclairées , ainsi que
celles du Dortoir des Religieuses, de
plus defix cens Lumieres ; maisfar
tout celles de Madame l' Abbeffe
&de Mesdames de Beringhen ,ſe
fai
GALANT .
253
faisoient remarquer entre les autres
. Elles estoient toutes ornées de
Feüillages & de Festons de Fleurs .
Les unes se distinguerent par des
Lustres & des Bras de Cristal; les
autres par des Pyramides de Lumieres
; d'autres par des Plaques
des Girandoles d'argent ; d'autres
par des Perspectives de Miroirs ;
d'autres par le Portrait du Roy
de Monseigneur ; & enfin on n'en
vit point où il n'y eust plus de trois
douzaines de Lumieres.Les Clochers
estoient auffi illumine,z & entre
Les autres Feux on y voyoit briller
l'Etoille de Jupiter, que les Astrologues
diſent ( & je n'en doute.pas )
avoirpresidé à la Naiſſance du petit
Prince. LePere de Feu fit jetter
beaucoup de Fusées de for Appartement
qu'il avoit auffifort éclairé,
Son Balcon n'estant qu'une rangée
de Lumieres. Madame l'Abbeſſefit
Lij
254
MERCURE
défoncer plusieurs Muids de Vin
dans la Court , pour donner au Peuple.
Plusieurs dançoient autour du
Feu , & il n'y eut pas jusqu'aux Pigeons
, qui quittant leur Colombier,
ne vinſſent en voltigeant,faire une
espece de Dance. S'il m'estoitpermis
de rappeller le temps des Augures,
je dirois que ç'en seroit un merveilleux
, mais du moins cela s'appelle
qu'il n'y cut ny Bestes ny Gens, ny
dedans & dehors qui ne donnaſſent
des marques de joye. Onfit mesme
des Chansons à la gloire du Roy &
de Monseigneur , où l'on meſloit le
Nomdu petit Prince , maisfur cela
voſtre curiosité neserapasSatisfaicar
ce qu'on fait avecprécipi
tation, on ne le retient qu'avec peine,&
ma memoire n'en voulut point
prendre dans un jour de plaisir. La
Ville de fon costé fit un grand Feu
avecles mesmes Décharges , les Fifres
te ,
GALANT .
255
fres ,& les Tambours . Les Boutiques
furentfermées dés le matin , & le
foir le Procureur Fifcalfit allumer
des Feux devant la porte de chaque
Maison de forte qu'on peut dire que
tout Faremonſtier estoit en feu&
en joye , & fi bien en feu , que des
Curez du Voisinage voulurentfaire
Sonner le Tocsin pour venir à nostre
fecours , croyant que l'Abbaye brûloit.
Plusieurs des Habitans mirent
aussi des Tables devant leurs
portes pour régaler les Paſſans. Si
vous aviez esté des Paſſantes,Mademoiselle,
ç'auroit esté un furcroift
de joye, & une nouvelle Fefte pour
moy.
LYON
#
1993*
Leurs Majeſtez Catholiques
marquerent une joye extraordinaire,
lors qu'elles apprirent l'Acouchement
de Madame la Dauphine
, par les Lettres du Roy
Lij
256 MERCURE
Monfieur le Comte de la Vauguyon
Ambaſſadeur leur porta le
16.d'Aouſt . Peut eſtre ne s'eſtoitil
jamais pratiqué ,qu'en de pareilles
occafions,les Roys meſmes fiffent
des Réjoüiffances publiques,
mais quelles diſtinctions les Monarques
meſmesn'ont- ils pas pour
celuy qu'ils regardent comme leur
Modele? Dés le 17.d'Aouſt le Roy
d'Eſpagne fit Eclairer tout fon
Palais . Ce ne furent que Flambeaux
dans toutes les Courts , &
fur les Balcons. Il ſe montra au
Peuple tous les trois jours que
l'Illumination dura. On vit les
Dames parée aux Balcons du
Quartier de la Reyne , ce qui eſt
unemarque de joye reſervée pour
les grands Evenemens. Le Palais
de la Reyne Mere fit les meſmes
magnificences que celuy du Roy.
Ces exemples furent ſuivis par
les
GALANT.
8257
د
les plus grands Seigneurs , par
tous les Conſeils d'Eſpagne , &
par l'Hoſtelde Ville de Madrid.
Aprés ces réjouiſſances des Efpanols
, vous ne ferez pas furprife,
Madame de celles de Monfieur
l'Ambaſſadeur de France. Le ſoir
meſme du 16. d'Aount tout Madrid
fut étonné de voir non feulement
un grand nombre de gros
Flambeaux de Cire blanche ,
dont tout fon Hôtel eſtoit éclairé
depuis le haut juſqu'en bas, &
plus de cinquante Pieux de huit
pieds de hauteur qu'on avoit placez
dans les Ruës voiſines, & fur
leſquels on avoit mis des Falots
ardents,mais encore un fort beau
Feu d'Artifice , & trois mille Fuſées
volantes qui firent des merveilles.
Iln'eſtoit pas aifé de concevoir
comment cela avoit eſté
preſt en moins de dix heures .
Lüij
258 MERCURE
Pendant que le Feu d'Artifice
joüoit il y avoit aux deux aifles de
laMaiſon de Monfieur l'Ambaffadeur
, dans deux Balcons , des
Trompetes&des Timbales dont
les airs retentiſſoient , & dans le
Balcon du milieu un Concert de
toutes fortes d'Inſtrumens à la
mode d'Eſpagne. Quand le Feu
futachevé , Son Excellence jetta
par les Feneſtres une ſomme
confiderable en Piéce d'or &
d'argent,& fit jetter auffi tous les
Flambeaux qui avoient ſervy à la
Feſte. Au dedans de la Maiſon
c'eſtoit une profufion étonnante
de Rafraîchiſſemes, de Liqueurs,
&deConfiture. Monfieur l'Ambaſſadeur
tint tables ouverte,où il
convia tous les François avec des
inſtances extraordinaires. Le 17.
ce fut la meſme Feſte ,mais plus
magnifique .Il y eut plus de Fulées
volantes
GALANT. 259
volantes, un plus grand Feu d'Artifice
, plus de Flambeaux , &
d'argent jetté par les Feneſtres.
Le 18. l'emporta encore de beaucoup
fur le 17. pour la quantité de
toutes chofes , car il ſemble que
M'l'Ambaſſadeur avoit affecté de
doubler tout d'un jour à l'autre.
Mais le 19. qui fut le dernier jour
de la Feſte , fut d'une beauté &
d'une pompe à n'eſtre jamais ou
bliée en Eſpagne. Je paſſe le ſuperbe
Repas qui fut donné à
beaucoup de Seigneurs Eſpar
gnols, &de Françots de qualité ,
les quatre Fontaines de Vin qui
coulérent toute la nuit, les Concerts
qu'on entendit perpetuelle,
ment. Je viens aux Feux d'Artifice.
Sur les ſept heures du ſoir on
jetta plusde fix mille groſſes Fuſées
, accompagnées de vingtquatre
Eſpagnols armez de Bou
L V
160 MERCURE
cliers &de Lances , qui estoient
tous remplis de Petards. Il y avoit
devant la Porte de l'Hôtel un
grand Feu d'Artifice de 18. pieds
en carré , peint tout à l'entour
de Fleurs de Lys & de Dauphins.
Une Pyramide dont la
pointe portoit un Globe & un
Soleil , eſtoit poſée ſur une plate-
Forme , que foûtenoient fix grandes
Statuës ſur leurs Piédeſteaux .
Il fortit de toute cette Machine
tune quantité prodigieuſe de flames
, qui ſe jouerent longtemps
dans les airs. Enfin Son Excellence
fit encore jetter par les
Fenestres tant de Flambeaux &
tantd'argent, que bien des Gen
coucherent dans la Ruë , pou
attendre que le jour leur fervita
ramaffer tout plus exactement.
Je vous envoye un Air nouveau
d'un Autheur illuſtre , dont j
VOI
GALANT. 261
vous en ay déja envoyé pluſieurs.
Vous n'aurez aucune peine à étre
perfuadée de ſa beauté, quand je
vous auray nommé Monfieur
d'Ambruis. Ses Ouvrages luy ont
acquis une grande reputation , &
on ne peut eſtre plus connu ny
plus eſtimé qu'il l'eſta
CA
AIR NOUVEAU.
Erger, dans ce beauSejour
Tout invite à faire l'amour.
Voy ces deux Tourterelles .
Si tendres &fidelles
Par mille baifers amoureux
Soulager l'excés de leurfeux.
Berger,ſi tu veux
Que nous soyonsheureux,
Faiſons comme elles.
Le Cavalier que vousme man.
dez qui ſe marie par amour dans
voſtreProvince , ne ſuit pas l'avis
d'une
( w
162 MERCURE
d'une Perſonne des plus ſpirituelles
de vôtre beau Sexe. Je parle de
l'illuſtre Madame des Houlieres,
qui s'eſt déclarée fur cette matiere
par les Vers qui ſuivent.
BALADE..
Ans ce Hameauje voy de tou
DA
De beaux atours mainte Fillete ornées
Jegagerois que quelquejeuneGars
Avec Catin unit sa destinée.
Elle a l'oeil doux , elle a les traits
mignars.
L'air gratieux , l'humeur point ob-
Stincé,
Mais grand defaut gaste tous fes
attraits,
Point ha d'écus. Pour belle qu'on
foit née,
&Cerés.
L'Amour languit ſans Bacchus
B
De
GALANT. 263
De doux propos & d'amoureux regards
On nesçauroit vivre toute l'année.
Jeunes Marys deviennent toſt Vieil-
و
Quand leur convientjeûner chaque
journée;
Soucis preffans chaſſent penfers gail-
Lards.
Tendreſſe alors est en brefterminée;
S'il en paroist, ce n'est qu'ad honores.
[examinéch
Parmaints grands Clercs l'Affaire
L'Amour languit ſans Bacchus
&Cerés.
L'Atre entouré d'un tas d'Enfans
criards ,
De Creanciers la Porte environnée,
D'un triste hymen tous les autres
hazards,
Font endurerpeine d'Ame damnée,
Et
264 MERCURE
Et donnent joye aux Voisins babillards.
Mirthes dontfut la teste couronnée
Voir on voudroit transformez en
Cyprés.
D'un tel deſir point neſuis étonnée,
L'Amour languit ſans Bacchus
&Cerés.
ENVOY.
Vous , qui d'amourſuivezles Etendars,
Point ne croyezcauteleux Papelars,
Difans,Beautéſuffit pour l'hymenée .
Si vous voulezen tout faire florés,
Qu'avec Beautégroffe dotfoit donnée
,
L'Amour languit ſans Bacchus
&Ceres.
Voicyletemps que vous attendez
queje vous parles des Modes,
& je ne m'y trouve pas peu embaraſfé.
Il y en a beaucoup qui
meurent
GALANT. 265
meurent en naiſſant , & tel qui ſe
fait faire un Habit ſur leModelle
d'un autre qu'il a veu , n'eſt pas
ſeûr que cette mefine modedure
encore quand ſon Habit fera fair.
On commença l'Hyver paffé à
rehauffer debeaucoup les Poches
des Baſques des Juſtaucorps;mais
comme il y a des Perfonnes qui
ne ſe font diftinguer qu'en outrant
toutes chofes , quelques- uns
en firent faire qui estoient à la
hauteur de leur Ceinture , ce qui
avoit tres- mauvaiſe grace. Celles
que l'on a portées l'Eté dernier,
eſtoient un peu plus baffes , que
quand cette Mode a commencé.
Sur la fin du mefme Eté ,& pendant
tout l'Automne , on a continué
à faire les Poches hautes,
mais on les a faites en Croiſſant.
CesCroiſſans eſtoient d'abord fi
grands qu'ils formoient preſque
des
266 MERCURE
des Ronds. On les a beaucoup di
minuez ,& comme on n'en a point
porté à la Cour, il y a peu d'apparence
que cette Mode ſubſiſte.
Les Poches ſont preſque toutes
en travers aux Habits qu'on a
commencé de faire pour l'Hyver
où nous entrons , & d'une hauteur
raiſonnable . Quant aux Juſtaucorps
nommez Juſtaucorps
de Trompetes , parce que les Poches
des Baſques y font en long
de la meſme maniere que les Galons
ſont couſus ſur les Juſtaucorps
de Trompetes, on en porte beaucoup
moins que l'on n'a fait. Cette
Mode a commencé à la Cour.
Elle étoit commode pour laChafſe
, & extrémement Cavaliere ;
mais comme les Bourgeois l'ont
priſe , il y a lieu de croire qu'on
ne verra plus guerede ces Juſtaucorps,
parce que laCour ceſſe toûjours
GALANT. 267
joursde porter ce qu'elle voit devenir
comun , & c'eſt ce qui fait le
changement des Modes. Les manches
ont eſté depuis quelques années
encore plus ſujetes à ce chagemét
que les poches.On enporte
beaucoup de rondes appellées à
Oreilles. Elles font extrémement
pendantes. J'en ay veu auffi cette
année de quarrées qui pendoient
peu,& qui étoient échancrées fur
le milieu du bras à l'endroit où on
les pliſſe quand on y met des Rubans.
Ceux qui n'ont pointde Rubans
, font attacher les manches
avec des boutonnieres & delongues
Gances, qui font ordinairement
d'or ou d'argent. Quand on
porte des Veftes de couleur , on
double prefque toûjours les Ju-
-ſtaucorps de gris. On ſe fert pour
cela de Satin plein ou égratigné ,
ou de telle autre étoffe qu'on veut.
Comme
268 MERCURE
Comme il y a toûjours des Draps
de diverſes fortes de gris , chacun
en prend à ſa fantaisie. Les Rubans
ne font plus guere à la mode
, & l'on ne met preſque plus
de Noeuds d'épaule à la Cour.
Vous ſçavez , Madame , que le
Roy n'en porte jamais. On trouve
qu'ils incommodent , & qu'en ſe
mêlant avec les cheveux , ils embaraffent.
Cette mode eſt venuě
des Rubans qu'on attache fur
l'épaule pour noüer les Baudriers;
&comme ils n'y ſont point neceſſaires
lors qu'on ne porte que
desCeinturons , on pourra aifément
s'en paſſer quand on voudra,
puis qu'ils font entierement
inutils.On porte tres- peu de Rubans
aux Manches ; de maniere
que ſi les Noeuds en estoient entierement
retranchez , ainſi que
ceux de l'épaule , on ne verroit
plus
GALANT. 269
plus de Rubans, ce qui fait croire
qu'il eſt impoffible que cette mode
dure , puis qu'on ſeroit vétu trop
uniement ; que la Jeuneſſe veut
des Rubans , parce qu'ils parent
à peu de frais ; & qu'un nombre
infiny d'Ouvriers qui ne ſçavent
point d'autres Meſtier , deviendroient
miferables. Comme la
Cour eſt à Fontainebleau , & que
les Dames ne ſe ſont encore fervies
quede leurs Habits de l'Hyver
paffé , en attendant qu'elles
foient de retour pour en faire de
neufs , je remets au mois prochain
à vous parler de ce qui les regarde.
Enfin , Madame', il eſt temps
de vous entretenir de l'Affaire
d'Alger. Vous en avez yeu quelques
Relations où il manquoit
pluſieurs circonstances ; mais
comme il eſt impoſſible de les
recüeillir
270
MERCURE
recüeillir toutes à moins que
l'on n'ait beaucoup de temps , &
qu'on n'attende tout ce que diférentes
Perſonnes écrivent fur
lameſme choſe , on ne peut rien
faire fans cela avec une parfaite
exactitude , parce que tous ceux
qui écriventſur une meſme matiere
, ont tous quelque Article
particulier dans le détail qu'ils
envoyent des grandes Actions ,
l'un s'eſtant trouvé dans un endroit
où l'autre ne s'eſt point rencontré,&
un troiſiéme ayant eſté.
témoin de ce que les deux premiers
n'ont pas veu. Il arrive même
que la flame &le feu dérobent
beaucoup d'actions qui ne peuvent
être ſçeuës qu'aprés un longtemps
, & qui ne viennent quel
quesfois jamais à la connoiſſance
de perſonne. Enfin tout le monde
conviendraqu'on ne ſçauroit parler
GALAN T.
271
ler juſte des actions de cette importance
, ny en dire toutes les
particularitez , que plus d'un mois
aprés que les premieres nouvelles
en ſont venuës , & c'eſt par
cette raiſon que ceux qui en font
imprimer d'abord des Relations,
ſont excuſables, ſi elles ne ſont ny
ſi regulieres ny ſi amples qu'elles
ſeroient, s'ils avoient pris plus de
temps pour les faire . Comme j'en
ay eu affez pour ramaffer tout ce
que l'on a écrit ſur l'Affaire d'Alger,
je ne vous donneray pas ſeulement
un détail de la derniere
Action , mais un Corps de tout ce
qui s'eſt paſſe ſurce ſujet.Je commenceray
par la rupture de la
Paix à laquelle les Algeriens ſe
ſont reſolus , mais avant que de
vous en parler , il ſera bon de
vous dire quelque choſe de l'Entrepriſe
de l'Empereur Charles-
Quint
272
MERCURE
Quint contre Alger. Il partit de
Gennes avec une Armée compoſée
de foixante- quatre Galéres,
-de deux cens Vaiſſeaux de Guerre,
de cent Bâtimens de diferentes
grandeurs , & de vingt mille
Soldats, Eſpagnols , Italiens & Allemands,
fans compter les Soldats
des Galéres.
Alger eſt une Ville nouvelle,
à ce que racontent les Mores, bâtie
des Ruïnes de Métafuz. Elle
s'avance dans la Mer vers le Nort
ſur un Côteau qui fait trois angles.
Elle eſt ornée d'Edifices qui
jouiſſent tous de l'agreable veuë
de la Mer. Au hautde la Ville
prés de l'une des Portes , il y a
un Chaſteau qui paroiſt plus fortifié
de loin qu'il ne l'eſt eneffet;
mais depuis ce dernier Siege , les
-Moresyontajoûté quelques Fortifications.
Le Chaſteau qui eſt
fur
GALANT.
273
furun Roc dans la Mer , & qui
eſtoit gardé par les Eſpagnols, eſt
appellé Gezir par les Mores , ce
qui veut dire une Ifle en Arabe,
&ce qui a donné le nom à la Villed'Alger.
Haradin Barberouſe ,
le fametix Corſaire , y a fait un
Mole pour joindre cette le à la
Ville, cequi fait le Port. Il eſt
conſtruit des Ruïnes & des Pierres
de Métafuz, que les Eſpagnols
Eſclaves portoient fur leurs épaules.
La Rade y est tres mauvaiſe.
Le Sable s'y change preſque toûjours,&
s'élevant par les ventsde
Nordeſt , couvre les Galeres qui
s'y rencontrent , & fait donner à
travers tous les Vaiſſeaux . On voit
deux petits Ruiffeaux fur le Terraindes
environs d'Alger, qui eſt
plein de fondrieres & de précipices,
ce qui ſert beaucoup à rendre
cetteVille forte,&de difficile ac
cez.
274 MERCURE
cez. Elle eſt riche des dépoüilles
que ſes Corſaires font inceſſamment
ſur les Coſtes d'Eſpagne &
d'Italie . Chaque Meſtier a fon
Quartier dans la Ville. Elle eſt
bien bâtie , & a eſté long- temps
ſujete aux Roys de Trémeſen , à
ceux de Bugie , & au Keque de
Métafuz,& enfin à Horruch Barberouffe
, qui tua le Kerque , &
s'en rendit maiſtre. Azzan Aga,
Eunuque Renégat , natif de Sardaigne,
Homme hardy & entreprenant,
en eſtoit Seigneur,quand
Charles Quint l'aſſiegea. Les Ga.
leres de cet Empereur vinrent
moüiller devant cette Place le
23. Octobre 1541. Il y avoit alors
dans la Ville quinze cens Turcs,
&fept mille Mores. Les uns & les
autres attaquerent le Camp de
l'Empereur, qui ayans mis pied à
zerre, avoit paffé juſqu'aux Portes
d'Alger
GALANT.
275
d'Alger avec les braves Chevaliers
. , de S. Jean. Il s'éleva tout à
coup une tempefte fi furieuſe
pendant qu'on titoit de deſſus la
Flote , les Chevaux , l'Artillerie ,
les Vivres, & toutes les choſes neceſſaires
, qu'à peine pût- on rien
tirer.Le Nord eft qui ſuivant avec
cette prodigieuſe tempeſte , fut
d'une violence extraordinaire . Il
fut impoſſiblede la ſoûtenir. Prefque
toute la Flote d'Eſpagne fut
fubmergée & engloutie dans la
Mer. Ily eut cent cinquante Vaifſeaux
de perdus , avec tout ce qui
eſtoit dedans,à la réſervede quelques
Hommes qui ſenoyerentaprés
avec les Chevaux qu'on en
tira ou qui futet faits Eſclaves par
les Mores Il ſe perdit quinze Galéres
avec toute leur Artillerie, &
toutes leurs Provifions , & Empereur
ſe vit obligé de lever le
Octobre 1. P. M
276 MERCURE
Siege. Fernand Cortés , Marquis
de Valle , qui l'avoit accompagné
, y fit la plus grande perte
apres luy , ayant laiſſe tomber
dans un Bourbier trois Emeraudes
qui estoient eſtimées un million.
Ce Fernand Cortés eſtoit
ſi peu eſtimé , que l'Empereur ne
l'appelloit point au Confeil de
Guerre, & les Courtiſans ſe moquoient
de luy , tant les Eſpagnols
estoient fiers en ce temps- là,
comine fi la Nobleſſe que cegrad
Homme s'étoit acquiſe par ſes
horoïques actions & par ſa bravoure,
n'euſt paseſté préférable à
cellequ'on herite de ſes Parens.
Le mauvais ſuccés de l'Entrepriſe
de Charles- Quint avec une
Armée fi formidable , devoit empécher
qu'on euſt jamais la penlée
d'aller devant Alger dans le
deſſein de ruïner cette Place;
mais
GALANT. 277
1
mais comme le Roy n'entreprend
rien dont il ne ſoit ſeur de venir
à bout , parce qu'il à merité la
faveur du Ciel , & qu'il prend
toûjours de juſtes meſures , tous
les François , outre leur valeur
naturelle qui les porte avec ardeur
aux plus grands périls , eftans
aſſurez de vaincre , lors que
le Roy leur commande d'attaquer,
vôlent fi - toſt qu'ils ont reçeu
ordre de partir , & ne reviennent
jamais que victorieux , euffent-
ils un monde d'Ennemis , ou
les Elémens à combattre.
१
Toutes les Nations qui ont
eſté en guerre contre ces fortes
deCorfaires, ſe ſont toûjours contentez
depuis la malheureuſe Entrepriſe
de Charles Quint , d'armerdes
Vaiſſeaux ou pour aller
chercher les leurs , ou pour efcorter
les Vaiſſeaux Marchands
Mij
278 MERCURE
de leur Sujets & de leurs Compatriotes
; & leurs plus grands Armemens
( ce qui eſt meſime arrive
fort rarement ) n'ont eſté que
pour tâcher d'empêcher qu'ils
ne quittaſſent leurs Ports, ou tout
au plus que poury canoner leurs
Vaiſſeaux ; mais jamais aucune
Nation n'avoit conçu le deſſein
de ruiner entièrement leur Ville
comme on voit que noſtre Armée
Navale auroit fait , ſi les
vents leurs euſſent eſté plus favorables,
puis qu'avec cing petites
Galiotes elle à cauſe un ſi grand
déſordre , tué tant d'Hommes ,
&abatu tant de Maiſons; mais on
ne doit pas s'en étonner puis
qu'on ne fait rien aujourd'huy en
France qui ne ſoit extraordinaire.
Il faut bien que le Roy , qui eſt
l'admirationde toute la Terre,devienne
la terreur des Barbares.Ce
font
2
GALANT. 279
:
font des Monſtres qu'il faut détruire
, & c'eſt mériter la gloire
d'Hercule , que de les terraſffer.
Ce ne ſeroit pas le moyen d'en
venir àbout, fi l'on armoit ſeulement
pour ſe prendre des Vaif
ſeaux les uns aux autres. Il faut
aller juſqu'à la ſource, il faut l'arrêter
, & couper la racine dont
ilprovienti tant de mal. Ce n'eft
point icy une Guerre d'intereſt
pour le Roy. Lap Conqueſte
d'Alger n'agrandira point ſes
-Eftats en luy en donnant qui luy
font dus mais lors qu'il jure la
ruine de cette Place , ilvange fes
Sujets qui trafiquent , quoy qu'il
n'ait riendans leur Trafic. Il fait
plus ; il oblige tous les Negotians
de la plus grande partie de
l'Europe & fa bonté & fa juſtice
qui ne ſçauroient fouffrir de
Pyrateries, l'engagent à vanger
Miij
i
280 MERCURE
un nombre infiny de Gen's intereſſez
dans le Commerce , que
ces Voleurs publics tiennent en
de perpetuelles alarmes. Ainfiles
François ne ſont pas les ſeuls qui
doivent faire des Voeux pour les
heureux fuccés des armes de Sa
Majesté contre ces Corſaires,
mais encore les Peuples d'un tresgrand
nombre de Nations. Quoy
que la ruze foit permiſe dans la
Guerre, & qu'elle ſoit meſme une
partie eſſentielle aux grands Capitaines,
le Roy n'a pas crû ſedevoir
donner la peine de diſſimuler
ſon reſſentiment contre des
Corſaires qui ne meritent que du
mépris & de l'indignation. Il a declaré
qu'il les attaqueroitsil a don -
né ſes ordres pour l'Armément &
pour le Départ de ſes Vaiſſeaux,
fans en faire de myſtere, & a bien
voulu montrer qu'il ne les apprehendoit
2
GALAN T. 281
hendoit pas , en leur donnant le
temps de ſe préparer à la deffenſe.
Il eſtoit ſeur de ce qu'il avoit
refolu , pourveu que les Elemens
ne fuſſent point contraires à fes
armes. Ils luy ont eſté favorables
trop tard. Toutes ſes Galeres
eſtoient parties . Cependant par
ce que cinq petits Bâtimens ont
fait, on doit croire qu'Alger ne ſeroit
plus, ſi toutesles forces deſtinées
contre cette Place avoient
encore eſté unies,lors qu'on a ſçeu
ſi bien profiter des deux ou trois
jours de calme qui ſurvinrent.
L'Armement n'eſtoit pas fi confi
derable que celuy de Charles-
Quint; mais les Troupes eſtoient
de Loüis le Grand. Des François
devoient combatre, & Mele Marquis
de Seignelay avoit eſté chargé
du ſoin des bâtimens,&de tous
cequi regardoit cet Armement. Il
Milij
282 MERCURE
y a fait travailler avec beaucoup
d'application & de vigilence . Il
a tout veu& tout viſité,& on luy
doit les Galiotes , ſans leſquelles
les Elemens auroient entierement
fait manquer l'Entrepriſe qu'on
s'eſtoit propoſée. Vous remarquerez
qu'on n'avoit point encore
veu de ces fortes de Bâtimens,
&qu'ils font d'une invention nouvelle.
Si M'le Marquis de Seignelay
fut chargédu foin de l'Armement,
M' le Marquis du Quefne
le fut de celuy de l'execution.
Vous ſçavez , Madame , qu'il eſt
Lieutenant General des Armées
Navales de France ,& qu'en cette
occafion il commandoit les
Vaiſſeaux & les Galeres. Il faut
un pouvoir particulier pour cela,
parce que les Galeres ont un General,
& ce pouvoir luy avoit eſté
donné . M'le Duc de Mortemar
qui
GALANT. 283
qui les a déja commandées en
chef, & qui a fait voir autantde
prudence & de conduite que de
fermeté dans les rencontres les
plusdangereuſes,a marqué beaucoup
de joye de l'occaſion qu'il
avoit d'apprendre avec un grand
Homme ce qu'il pouvoit encore
ignorer des manieres de faire la
Guerre furmer. M. du Queſne y
eſt auſſi intelligent qu'intrepide.
Les treize Vaiſſeaux Hollandois,
reſte malheureux de l'Embrafeament
de Palerme, qu'il rencontra
à quelques milles de Sicile, appri-
-rent comment il doit eſtre craint;
& l'Eſcadre de Tripoly affiegée
dans le Portde Chio, en peut dire
des nouvelles plus recentes .
-Ceux qui l'ont ven ſur mer, diſent
qu'on croit voir leDieu Neptune,
tant il reffemble aux Portraits
quel'on en fait
Mv
284 MERCURE
Voicy en quoy conſiſtoit l'Armement
deſtiné contre Alger.
VAISSEAUX.
Le Saint- Esprit , monté par M
le Marquis du Queſne , & commandé
par M' du Quefne Quiton
ſon Neveu, de 70. Canons.
Le Vigilant , par Monfieur de
Tourville. Canons 58 .
Le Prudent , par Monfieur le
Chevalier de Léry . Canons 46.
L'Eole, par Monfieur de Saint
Aubin. Canons 44.
Le Vaillant , par Monfieur de
Beaulieu. Canons 54.
L'Affuré , par Monfieur leCommandeur
de Cogolin 40.
Le Cheval Marin , par M'le
Marquis de la Porte. Canons 46.
L'Aimable, par MonfieurGrinvé.
Canons 46.
L'Indien , par M' le Chevalier
deBellefontaine. Canons46.
L'Etoile,
GALANT. 285
L'Etoile, par Monfieur de Belle-
Ifle. Canons 42 .
Le Laurier, par Mr Foran.
GALIOTES.
La Brûlante , commandée par
Monfieur des Herbiers.
LaMenaçante, par Mr Goëton .
La Foudroyante,par M Beauffier.
La Bombarde, par Monfieur de
la Colombe .
La Cruelle, par M de Poincty.
Il y avoit fur chacune de ces
Galiotes deux Mortiers , & quatre
Canons,
GALERES.
LaRéale. La Couronnne.
La Patronne. La Syrene.
LaReyne. La S. Loüis.
LaGrande. L'Invincible.
La Fleur de Lys. L'Amazone.
La Madame. La Vakur.
La Fiere. La Hardie.
LaForte.
Je
286 MERCURE
Je ne parle point de pluſieurs
autres Bâtimens, comme Barques,
Brulots, Fluſtes & Tartanes. Pour
reprendre l'affaire des ſa ſource,
il faut vous dire ce qui a donné
lieu d'envoyer Mr du Queſne
avec ces forces contre les Algeriens
. Le 18. Octobre de l'année
derniere , le Divan s'eſtantaſſemblé
, on fit venir M le Vacher,
Miffionaire Apoftolique,qui exerce
le Confulat de la Nation Françoiſe
à Alger. On luy declara la
Rupture de la Paix avec la France,&
l'on fit en ſuite partir douze
Vaiſſeaux qu'on avoit armez en
Guerre contre les Marchands
François . Ce procedé eſtoit toutà-
fait irrégulier , & contre l'uſage
ordinaire puis que la coûtume eſt
que lors qu'on declare la Guerre,
on laiſſe , avant que d'entreprendre
aucun acte d'hoſtilité autant
1
GALANT. 287 :
tant de temps qu'il en faut , pour
faire ſçavoir cette Déclaration
dans toute l'étendue du Pais , o
les deux Partis doivent ſe rencontrer
; mais ce n'étoit pas ce que
vouloient cesBarbares, puis qu'ils
déclareret tout debonne priſe,dés
qu'ils eurent declaré que la Paix
eſtoit rompuë. Il n'y a point de
Nation,quelque belliqueuſe qu'el
le ſoit , qui puiſſe eſtre à couvert
de l'inſulte , lors que l'on tient un
femblable procedé contre elle . Il
ne faut pas s'étonner apres cela, ſi
nos Marchands ont fait quelques
pertes .
Ils n'avoient rien à craindre,
ſi l'on n'en euſt point uſe d'une
maniere ſi barbare , puis que
les François ne peuvent eſtre ſurpris
fans trahifon ; & c'eſt cette
trahifon qui mérite le châtiment
qui vient d'eſtre commencé.Pendant
que ces choſes ſe paſſoient
a
288 MERCURE
à Algier , Monfieur du Queſne
tenoit les Corſaires de Tripoly af
ſiegez dans le Port de Chio. Vous
ſçavez qu'il leur donna enſuite la
Paix , & qu'elle fut ratifiée par le
Grand Seigneur, qui avoit envoyé
à Chio trente- fix Galeres , qui y
demeurerent quatre mois pour la
gloire des François.C'eſt de quoy
je vous ay donné un ample détail
dans pluſieurs de mes Lettres , M
du Queſne ſe rendit à Tenedos,
apres tant d'actions glorieuſes. Il y
trouva Monfieur le Marquis
d'Amfreville qui s'y eſtoit rendu
avat luy avec quelques Vaiſſeaux.
Mr le Chevalier de Tourville ,
Lieutenant General des Armées
Navales du Roy,& Mr le Marquis
de la Porte , arriverent fur la fin
du mois de Mars au Port de Malthe
avec les deux Vaiſſeaux de
Guerre qu'ils commandent. Ils
y
GALANT. 289
ytrouverent Monfieur de Cogolin
avec un autre Vaiſſeau du
Roy. Tous ces Meſſieurs avoient
ordre de croiſer aux environs
d'Alger. Monfieur le Bailly Colbert
qui alloit exercer le Generalatdes
Galeresde la Religion, s'étoit
embarqué ſur le Bord de
Monfieur le Chevalier de Tourville.
Les Vaiſſeauxdu Roy faluërentMalthede
neufcoups deCa
non , & le falut leur fut rendu.
Tous les Chevaliers eſtoient fur
les Remparts , pour voir entrer
nos Vaiſſeaux dans le Port. Monſieur
le Grand- Maiſtre envoya
demander à Monfieur de Tourville
s'il n'avoit beſoin de rien.
Ce Chevalier alla le voir le lendemain
, ſuivy de tous les Officiers
de l'Eſcadre , avec fix
Trompetes à la teſte. Il rendit en
fuite viſite à Monfieur le Bailly
Colbert,
290
MERCUR E
Colbert , qui le jour precedent
s'eſtoit ſervy d'un Canor pour
débarquer. Mele Grand Maiſtre
envoya prier Mrle Chevalier de
Tourville à dîner le jour ſuivant.
Il s'y rendit & mangea pluſieurs
fois avec luy. Depuis ce temps-
Males Vaiſſeaux du Roy demeus
rerent huit jours devant Malthe .
Me le Chevalier de Léry , Chef
d'Eſcadre , partit de Toulon au
mois de May , avec trois Vaifſeaux
, pour aller du coſté d'AL
ger. Il croïſa longtemps depuis
Majorque juſques au Cap de
Palos , &M'de Tourville du cô
té de Malthe. Ils attendoient M
du Queſne & le reſte de l'Arz
mée deſtinée contre les Algériens,
qui ſcachant que ces Vaiffeaux
eftoient en Mer firent retirer
les leurs dans leurs Ports.
Ainfi leurs courſes & leurs pira-
2790.00
teries
GALANT. 291
teries furent arrêtées par les bons
ordres que le Roy avoit donné; &
ce fut par là que l'on commença
à les punir de leur trahifon. Le
4. Avril M² du Queſne quitta
Tenedos apres avoir donné l'alarme
à des Puiſſances fonnidables.
Ily laiſſa un Vaiſſeau pour
eſcorter quelques Navires Marchands
qui devoient partir de
Conſtantinople , & arriva le 18.
de Juin à Toulon , où il trouva
desordres pour fe rendre à Alger
, ſi-toſt que tout ce qui ef
toit deſtiné pour cette Expédition
ſeroit preſt . Les Galeres
fortirent du Port de Marseille le
21. Juin . M Foran , Commandant
le Vaiſſeau nommé l'Etoile,
& les cinq Galiotes arrivées à
Breſt du Havre de Grace , & de
Dunquerque , mit à la voile le
24. de Juillet. M' du Quefne eftoit
party de Toulon le 12. du
14
292
MERCURE
Il
même moisavec quatre Vaiſſeaux
de guerre, trois Brulots, trois Fluſtes,
& deux Tarranes. Monfieur
de Cogolin eſtoit le 6. de ce même
mois à l'lfle d Yvica , où il
chargeoit des rafraîchiſſemens.
y avoit eſté envoyé par M le Che
valier de Tourville , qui croiſoit
devat Alger avec trois Vaiſſeaux.
Les Algeriens ne doutant pas que
laFrance ne ſe vangeaſt d'un procedé
auſſi irregulier & auſſi lâche
que le leur, firet la Paix avec toutes
lesPuiſſances contre leſquelles
ils avoiét Guerre,afin d'eſtre plus
en état de ſoûtenir les armes du
Roy ; mais ny cette Paix,ny la défence
à laquelle ils s'étoient preparez
, ny leurs Vaiſſeaux qu'ils
avoiet fait retirerdans leurs Ports
de craintequ'ils ne fuſſent rencon.
trez par les nôtres , ne les empefcherent
pas de ſe repentir de ce
qu'ils
GALANT.
193
qu'ils avoient fait,& de ſouhaiter
la Paix avec nous ; ce qui les obligea
de tirer un coup de Canon
ſans boulet , lors qu'ils ſçeurent
que Monfieur le Chevalier de
Tourville eſtoit proche d'Alger,
pour faire connoiſtre que fi l'on
vouloit parler de Paix, ils eſtoient
•preſts d'y entendre , mais on ne
voulut pas les écouter. Monfieur
deTourville avoit envoyé dire en
paſſant au Roy de Thunis,que s'il
retiroit des Vaiffeaux d'Alger, il les
iroit brûler juſques dansfonPort.
Le 10. de Juillet, les Galiotes pafferent
à la vûëdeCadix pour aller
joindre la Flote au Rendez- vous.
Le 16.du même mois Monfieurdu
Queſne arriva à Barcelone. Le 17 .
il paſſa à la vûë de l'Iſle Majorque
qu'il quitta pour aller à Yvica, où
il fit de l'eau. Il y trouva les Galeres
commandées par Mule Che
valier
194 MERCURE
valier de Noailles,qui en eſt Lieutenant
General. Le 18. il moüilla
prés de l'ifle de Formentera , où
la Flote fit dubois. Il en partit le
20. & le 21. Toute l'armée arriva
fur la côte de Barbarie, entre Alger&
Sarcelle. Le 22. on fit voile
vers Alger , & le 23. on moüilla
dans la Baye à deux portées de
Canon de la Ville.On y trouva les
Vaiſſeaux, & les Galiotes dont je
vous ay parlé , qui estoient arrivees
cinq jours auparavant. Les
Galetes avoient pris fur leur route,
une Londre qui venoit d'Alexandrie
à Alger , chargée de Ris,
&de quantité d'autres Proviſions
qui furent diſtribuées ſur la Flote.
Il eſt temps de s'arreſter pour admirer
la merveilleuſe conduite du
Roy,qui fait tout mouvoir de
Cabinet. Tout agit felon ſes ordres,&
rien ne manque.Ses Vaiffeaux
A
fon
GALANT.
295
:
ſeaux ſe promenant de tous côtez
fur les Mers, ils aſſurent les Navires
Marchands; & quand il eſt
queſtion de ſe raſſembler, les mefures
qu'on prend ſon ſi juſtes,
qu'ils ſe rejoignent, (malgréle peu
de ſeureté de l'Element qui les
porte ,) le meſme jour queMonſieur
du Queſne arriva devant
Alger. La nuit du 24.au 25.ceGeneral
apprit par un Eſclave Livournois
ſauvé d'Alger , qu'on
équipoic à Sarcelle une Fregate&
une Polacre pour aller en courſe.
Sarcelle eſt un petit Port à 25.mille
d'Alger , ou environ defendu
d'une Fortereffe qui a dix - huit ou
vingt Pieces de Canon en Baterie
de 12. à 18. livres de Balles fur
des Baſtions terraſſez . Monfieur
du Queſne reſolut d'aller brûler
les deux Bâtimés qui estoient das
le Port de cette Place. Pour executer
1
296 MERCURE
cuter cette entrepriſe, il fit undétachement
de quatre Vaiſſeaux,
& de huit Galeres. Les quatre
Vaiſſeaux étoientle S.Eſprit qu'il
monte , qui estoit commandé par
Monfieur du Queſne Quiton fon
Neveu ; le Prudent par Monfieur
le Chevalier de Lery ; le Vaillant,
par Monfieur de Beaulieu ; &
1'Eole , par Monfieur de S. Aubin
d'Infreville. Les Galeres estoient
'celles que commandent Monfieur
le Chevalierde Noailles,Monfieur
le Commandeur de la Breteſche,
M le Chevalierde Breteüil,Monfieur
de Forville , Gouverneur de
Marseille , Monfieur leChevalier
de S. Heran , Monfieur le Commandeur
de Mandols , Monfieur
leChevalier Rouffet,& Monfieur
1de Fourceville. Ils arriverent devant
Sarcelle le 25. Juillet avant
midy. Le Saint- Efprit qui mouilla
19303
le
GALANT. 297
le premier l'Ancre,receut tous les
coups de la Fortereſſe , pendant
qu'ilmettoit une croupiere pour
s'entraverfer . Le Prudent moüilla
auffi - toſt apres , & partagea les
coups de Canon ; enſuite l'Eole,
& apres le Vaillant, dont les Capitaines
firent extrémement bien
leurdevoir , quoy que le feu de la
Fortereffe , qui preſentoit une
Tour quarrée , une Courtine , &
une moitié de Baſtion rond , avec
huitPieces de Canon de dix-huit
deCalibre, ne ceſſaſt point le reſte
du jour quelque brêche que
les Canons des Vaiſſeaux y eufſentfaites,
parce qu'elle étoit extremementbien
terraflee. Le Prudent
, & l'Eole avoient l'Avantgarde.
Les Galeres fe mirent du
côté de l'Oüeft en ligne ;& apres
la canonade , vers le Soleil couché
, on fit un Détachement des
Chalou
298 MERCURE
Chaloupes & Caïques de Galeres,
pour aller avec la Tartane que
commandoit, pour une diverſion,
Monfieur de Cogolin, qui s'eſtoit
embarqué ſur le Saint-Eſprit,brûler
les Bâtimens qui estoient ſous
la Fortereſſe de Sarcelle; ce qu'on
executa vigoureuſement , ayant
mis les Efquifs des deux Tartanes
en Brûlots, quoy que toute la Côte
fut bordée de Mouſqueterie
ennemie. Monfieur le Chevalier
deRoüanez , Neveu de Monfieur
le Maréchal de la Feüillade , &
Lieutenantde Galere, fitdes choſes
ſurprenantes. Monfieurle Duc
de Villards , Meſſieurs les Marquis
de Bellefonds , & de Sepville
, & Meſſieurs de Chalard & de
Lofun , furent du Détachement
commandé par Monfieurla Mauviniere
, Lieutenant du S. Eſprit .
Tous ces Braves expoſerent leur
Cepa
14
vie
GALANT. 299
vie avec beaucoup d'intrépidité.
Apres qu'on eut brûlé lesdeux Bâ
timens , on mit à la voile , le vent
étantau Sudeſt à la Terre,& affez
frais pour retourner à la Rade
d'Alger. On arriva en moins de
quatre heuresàlaBaye de cette
PlacePendant latouteon fit la reveuë
des Vaiſſeaux qui s'estoient
trouvez à cette éxpédition.
Il est impoſſible des'expoſer autantoque
font les François , fans
qu'il y en aitquelques unsde tuez
&debleffez, quand lesoccafions
font auffi chaudes que cellede
Sarcelle lel fut ; & que l'on tira
aurantde coups de Canon. Onen
trouvera pourtant le nombre plus
confiderable , ſi l'on examine la
maniere dont ils ſe ſont expoſez.
Voicy leur noms
Monfieur de Fenelon,Enſeigne
deVaiſſeau,a eu la jambe empor-
EnOctobre .Pa
300 MERCURE
tée d'un coup de Canon .
Monfieur du Goudray , Garde
de Marine a eſté bleffé d'un coup
de Mouſquet au bras gauche.
Monfieur le Chevalierde la Roquette,
Monfieur Rouſel Officier
des Bombardiers,& M' Chaſtrier
Garde deMarine , ont eſté tuez .
Monfieur de Vauray Gentilhomme
de Monfieur le Marquis
deBellefonds, a eſté bleſſé.
Monfieur d'Adigre,Capitaine
enſeconda eſtébleſſe à la jambe
depluſieurs éclats de Canon. Ce
nomeſt celebrenon ſeulemet par
deux Chanceliers de France de
cette Maiſon,mais encor par plu
fieurs autres grands Hommes,qui
ayant pris le party de l'Epée , fe
font expoſez pour le ſervice de
l'Etat. On ne peut faire voir plus
d'intrépidité que celuy dont je
vous parle en a fait paroiſtre, puis
qu'ayant eſté bleffé dans pluſieurs
GALANT. 301
combats de ſuite,il a fait voir que
ſes bleſſures loin de l'avoir rebuté
dumétier de la Guerre, l'ont toûjours
excité à s'éxpoſer des premiers
dans toutes les occaſios périleuſes
. Il avoit déja eſté bleſſé en
1676. au Combat qui ſe fit le 8.1
Janvier proche les Ifles d'Eſtremboli,
où il eut l'épaule caſſée, à celuy
qui fut donné le 22. Avril de
la meſme année , où il receut un
coup fort dangereux à la teſte. S
Comme aucun détail de l'affairede
Sarcelle n'a eſté donné au
public , je croy que vous devez
étre ſatisfaitedeceluy queje vous
envoye.Iln'y eut en tout que dixhuit
ou vingt Matelots & Soldats
tuez ou bleſſez, outre les Perſon
nes de marque que je viens de
vous nommer.
Ce qui s'eſtoit paſſe devat Sarcelle
, n'avoit fait qu'augmenter
Nij
302
MERCURE
l'ardeur des Officiers & des Soldats;
chacun brûloit de ſe ſignaler,&
ceux qui n'avoient point eu
de part à cette action , portoient
envie à ceux qui s'y étoient trouvez.
Cette jalouſie de belle gloire
eſt ordinaire, aux François ; &
comme elle n'inſpire quedebelles
actions, elle n'a jamais trouvé de
Genſeurs. Il n'eſtoit encor que le
26. de Juillet, & une ſaiſon ſi peu
avancée, faifoit eſperer qu'on
trouveroit affez de beaux jours avant
qu'elle changeaſt, pour executer
le deſſein pour lequel on eftoit
venu. On s'y prépara , & l'on
réſolut de n'attaquer Algerque la
nuit , afin de pouvoir approcher
plus prés de la Place , devant laquelleson
prétendoit demeurer
chaque fois juſques à dix heures
du matin , en la canonant toûjours,&
en yjettant des Bombes
pendant
GALANT .
$303
pendant tout ce temps. Les Galeres
devoient remorquer les
Vaiſſeaux &les Galiotes à demy
portée du Canon du coſté de la
Ville. La plupart devoient ſe
ranger ſur une ligne en demy cercle
au Nord- est , & le reſte le
long de la terre pour batre les
Forts , pendant que les premiers
battroient la Ville en ruine. Le
6. du mois d'Aouſt , le temps
ayant paru favorable pour tenter
l'entrepriſe qui avoit eſté projettée,
on ſe mit dans l'ordre que
je vous viens de marquer , mais
la bonace ceſſa auſſi- toſt ,& l'on
fut obligé de ſe retirer malgré
l'impatiente ardeur des Troupes,
qui ne reſpiroient que la flame &
le feu. Le 13. le temps fo
beau. On ne pût faire paroiſtre
plus de joye qu'en témoignerent
tous les Officiers des Galeres ,&
s ſe remit au
Niij
304
MERCURE
particulierement Mr le Chevalier
de Noailles. Ils avoient toujours
craint de partir ſans avoir
eu lieu d'executer les ordres de la
Cour , & de fignaler leur courage,&
leur zele pour le ſervice du
Roy ; de maniere que le calme
les réjoüit beaucoup. On n'en
perdit pas un moment ; & des
qu'on s'en fut apperçeu , chaque
Galere prit ſa Remorque. On
n'a jamais vû une joye ſi grande ,
& fi univerſelle dans l'Armée , &
les cris de Vive le Roy,ſe firent entendre
de tous coſtez. L'ordre
du moüillage n'avoit point eſté
changé,& les Vaiſſeaux, les Galeres
& les Galiotes , avoient leur
meſme poſte. Al'entrée de la nuit
on alla à une portée deCanon de
la Ville,mais un orage ſe leva tout
d'un coup du vent d'Oüeft Sur-
Oüeft , qui fit promptement quiter
GALANT.
305
ter la Remorque , & chacun s'en
retourna moüiller où il puſt.
Deux jours apres cette tempeſte,
Monfieur du Queſne voyant que
le mauvais temps continuoit , &
que la ſaiſon eſtant déja fort
avancée , il s'eſtoit pas certain
que le calme deuſt revenir , il
renvoya les Galeres en France.
Elles partirent le 15. du meſme
mois d'Aout. Apres le départ
desGaleresMonfieur du Queſne
réva aux noyens de ſoûtenir la
gloire de la France contre les Elemens
mênes ; & apres avoir puny
les Corſairesde Tripoly, il ne voulut
paslaiſſer ceux d'Alger fans
chaſtiment. Il eſtoit difficile. Les
Galiotes devoient ſervir pour
jetter les Carcaſſes & les Bombes
, mais il falloit pour cela qu'-
dles fuſſent remorquées par les
Galeres, & les Galeres avoient
Niij
306 MERCURE
eſté obligées de partir. Il falloit
donc trouver un moyen de faire
naviger ſans Rames & fans Voiles
les Baſtimens qui ſont ordinairement
immobiles fur la mer ; ce
qui devoit paroiſtre impoffible.
Cependant Monſeur duQueſne
ena trouvé le ſeciet ; & s'il n'a
pas remporté une pleine victoire,
ce qu'il a fait eſt plus glorieux
pour la France , qut s'il avoit entierement
ruiné Alger, puis qu'il
atriomphe des Elenens , &qu'il
a fait mouvoir des Machines immobiles,
les Galeres qui les devoient
faire agir eſtant parties.
Comme ce qu'une occafion prefſante
l'a fait entreprendre at une
choſe toute nouvelle , il n'y auroit
pas lieu de s'eſtonner quand
elle n'auroit pas eſté executé
avec toute la juſteſſe qu'on ayroit
pû deirer. C'eſt un coup
d'effay.
GALAN T. .30
d'eſſay , & que l'on peut appeller
un coupde Maiſtre . Vous allez
voir comment il eſt venu à
boutd'un deſſein ſi hardy ; mais
jedois vous apprendre auparavant
ce qui en a précedé l'execution.
Le départ des Galeres avoit
cauſe une joye generale dans toute
la Villed'Alger, &les François
ne luy paroiffoient plus en état de
l'inſulter cette année ; mais quand
il s'agit d'eſprit & de valeur, il eſt
dangereux de s'y fier,& ils trompent
ſouvent leurs Ennemis, mais
les ruſes ſont permifes à la Guerre.
Voicy par où Monfieur du
Queſne commença de faire connoiſtre
aux Algeriens , que leurs
alarmes avoient trop toſt ceflé.
Il ordonna à tous les,Vaiſſeaux
d'appareiller & de le fuivre , ce
qui fut auffi toſt executé. On
paſſa devant la Place en ordre de
N V
308 MERCURE
bataille , pour ſçavoir la portée
de ſon Canon. Elle en tira plus
de cent coups , ſans qu'aucundes
Vaiſſeaux témoignaſt avoir envie
de rien remuër , quoy qu'il
fiſt calme , & qu'on n'alaſt prefque
pas del'avant . Le Saint Efprit
&l'Affuréreçeurent ſeuls deleurs
coups. Le Saint- Esprit eut une
hampe de la grande Hune copée,&
l'Affeuré eut un coup à une
braſſe dans l'eau , & un autre à
l'avant hors de l'eau. La fierté
avec laquelle on paſſa les ſurprit
beaucoup. On moüilla en fuite
l'Ancre en virant à l'autre bord
en croiffant autour de leur Mole
, à la portée à toute volée de
leurs Canons. Apres quoy il fut
ordonné que l'on porteroit la
nuit ſuivante cinq Ancres pour
les cinq Galiotes qui devoient
jetter les Bombes. On alla moüiller
A
GALANT
309
ler à la portée du Piſtolet des
Murs d'Alger. Il y avoit a chacun
de ces Ancres neufou dix Greflins
pour arriver juſques aux cinq
Vaiſſeaux qui estoient les plus
proches. Ils prirent les bouts des
Toüées, & en meſme temps chacun
une Galiote. Les Vaiſſeaux
qui n'avoient point de Galiotes,
porterent un Ancre à terre à la
longueur de ſept Greflins , &
épiſſerent cing Cables ſur l'Ancre
qu'ils avoient moüillé. Les choſes
eſtant ainſi preparées , & le
temps s'eſtant mis au beau le 22.
d'Aouſt , ou détacha toutes les
Chaloupes des Vaiſſeaux de
guerre pour la défenſe & pour le
ſervice des Galiotes , des Brûlots,
& des Fluftes ,& pour leur porter
des Bombes, de la Poudre , & les:
autres choſes neceſſaires ; & les
Galiotes ayant pris leurs Toüées,
cong
fe
310 MERCURE
ſe halerent juſques où elles juge
rent a propos,& en meſme temps
les Vaiſſeaux filerent de leurs
cinq Cables , & virerent fur
leurs Amares de terre , pour foûtenir
leurs Galiotes . Chacun
eſtant ainsi à fon pofte , & les
Galiotes entraverſées , on tira
vingt-cinq Bombes pour eſſayer
la portée des Mortiers. Deux
choſes furent cauſe qu'on n'euſt
pas cette nuit-là tout le ſuccés
qu'on avoit fouhaité. Je ne dis
pas eſperé , car il n'y avoit pas
lieu d'en attendre dés la pre
miere nuit d'une navigation f
extraordinaire , &d'une manicre
de faire la guerre ſi nouvelle.
Elle auroit pourtant réuffy d'abord,
fans quelque defordre que
le feu cauſa dans la Galiote de
Monfieur de Poincty , & fans le
peu d'effet que firent les Bombes,
parce
GALANT.
311
L
parce que l'on eſtoit trop éloigné
de la Ville , ce qui fut cauſe
que chacun revint la meſme nuit
moüiller à fon Poſte . Monfieur
Carmelin , qui avoit la conduite
des Bombes , avoüa qu'il s'eſtoit
trompé. Il dit , Qu'il n'estoit pas
extraordinaire qu'un Homme quine
connoiſſoit pas la Mer ,se crust la
nuit plus avancé qu'il n'estoit. Il
demanda qu'on relevaſt les Ancres
, qu'on les approchaft , &
qu'on en portaſt au Sud du Fanal
, ce qui luy fut accordé. II
eſtoit certain de l'effet que, devoient
faire ſes Bombes ,& il en
venoit de remarquer une , qui
eſtant tombée ſur des Roches,
avoit fait un fi grand fracas , qu'-
elle devoit faire croire que fi l'on
pouvoit en jetter dans la Ville,
ellesy en feroient beaucoupplus.
Monfieur le Chevalier de Lery ſe
chargea
312
MERCURE
chargea d'aller moüiller trois Ancres
à une petite portée deMoufquet
du Mur qui fait la clôture
du Port. On tira cing coups de
Canon , & quelques coups de
Mouſquet ſur les Chaloupes , ce
qui ne l'empeſcha pas de moüiller
ſes Ancres vis-à- vis les groſſes
Bateries de la Place. Le ſoir du
30.le temps s'eſtant remis au beau
les Galiotes ſe paumérent . Mª du
Queſne envoya pour les ſoûtenir
un Londre , qu'il avoit fait armer,
& qui avoit eſté pris parles Galeres.
Il en donna le commandement
à Monfieur le Comte de
Sepville. Il y avoit cent quatrevingts
Hommes deſſus. Monfieur
le Marquis de Bellefonds , Monfieur
du Chalard,M'le Chevalier
d'Aire,& quantité d'Officiers , de
Gardes de Marine &de Volontaires,
s'y embarquerent. Les Galiotes
GALANT.
313
tes s'eſtant traverſée, commencerent
à tirer des Bombes , ce qu'-
elles firent avec beaucoup de
ſuccés. Elles en tirerent plus de
fix-vingts en moins de quatre
heures , qui tomberent preſque
toutesdans la Ville. Elle leur répondit
par plus de 1200.coups de
Canon , & par un nombre infiny
decoups deMouſquet;mais comme
les Galiotes n'eſtoient pas à
pic des Ancres , la Mouſqueterie
ne venoit pas juſques à elles. Ils
ne mettoient le feu à leur Canon ,
que lors qu'on le mettoit aux
Bombes , parce que l'éclat que
fait l'amorce en s'allumant , leur
ſervoit de but. Ils tiroient cinq
ou fix coups de Canon en meſme
temps fur chacune des Galiotes,
dont ils voyoient partir une
Bombe. Jugez par là du nombre
de coups que chacune Galiote
euſt
314
MERCURE
euſt a effuyer , & de, l'intrépidité
des François. On a trouvé un
Boulet de foixante & quatre livres
dans l'épaiſſfeur du bois d'une
de ces Galiotes, laquelle n'en
a point eſté percée , ce qui doit
faire connoiſtre la bonté de ces
Baſtimens , & les loüanges que
méritent ceux qui les ont fait
conſtruire. Il n'y eut perſonne
de noſtre part de tué ny de bleſſé
pendant cette Action. Comme
on efſtoit fort pres des Bateries ,
les Boulets paſſoient pardeffus les
Vaiſſeaux ; & les Galiotes eftant
fort baſſes , il eſtoit quaſi impoffiblede
les toucher. Une Batterie
qui tiroit à fleur d'eau , incommodaun
peu. On ſe retira avant
le jour,& l'on defarma le Londre
, parce que c'eſtoit un méchant
Bastiment qui ne pouvoit
réſiſter aux courans , & que le
moindre
GALANT.
319
2
moindre vent de large l'auroit
mis à la Coſte. On ſcent bientoſt
le fracasque les Bombes avoient
fait. Le defordre eſtoit fi grand
dans la Ville , que plufieurs Efclaves
chercherent à en profiter,
&ſe ſauverent pendant le tumulte
, le voiſinage de nos Vaifſeaux
leur en ayant donné le
moyen. Ils rapporterent que les
Bombes avoient tué quantité de
Gens & renversé beaucoup de
Maiſons, & qu'une de ſes Bombes
eſtant tombée dans la grande
Moſquée qui estoit alors remplie
dePeuple, avoit tué plus de cent
Perſonnes , & rüiné une partie de
la Moſquée , ce qui avoit cauſé
de fi grandes alarmes, que dés le
lendemain les Femmes ,les Enfans,
les Mores & les Juifs,& mefme
beaucoup de Turcs , en eftoient
fortis qu'il s'eſtoit , formé
pluſieurs A
316 MERCURE
pluſieurs Partis dans la Ville , &
qu'on demandoit hautement la
Paix.Apres cette expeditionMonſieur
du Queſne permit au Contre-
Admiral Hollandois d'aller
moüiller contre la Ville, &d'y faire
ſes affaires. Les Galiotes ne
-pûrent retourner la nuit ſuivante.
Le ſoir du meſme jour Monfieur
du Queſne uſa de la prevoyance
d'un grand Capitaine , & envoya
Monfieur le Chevalier de S. Geniez
Lieutenant de Monfieur le
Marquis de la Porte , pour obſerverpendant
la nuit ſi les Ennemis
ne viendroient point tenter de
couper les Amares ou Cordages
par lemoyen deſquels les Galiotes
alloient ,& venoient des Navires
prés les Murailles du Port, & delà
aux Navires lors qu'elles étoient
-rappellées par le ſignal. Il y paſſa
une partie de la nuit , & executa
l'ordre
7
GALANT. 317
l'ordre qu'il avoit receu avec une
vigilance incroyable . Il ſauva mêmeun
Eſclave Canarien , qui voulant
regagner les Vaiſſeaux à la
nage , eſtoit repouſſé vers la Ville
par la rapidité des Courans. Il
douta pendant quelque temps s'il
le recevroit, parce que l'on doit ſe
défier de tout ce qui vient du côté
de ſes Ennemis. Les ruſes étant
permiſes en guerre , on doit encore
plus craindre tout ce que l'on
peut ſoupçonner d'avoir intelligence
avec des gens d'aufſſi mauvaiſe
foy quedes Barbares, &des
Corſaires. Monfieur le Chevalier
de S. Geniez ſe laiſſa neanmoins
toucher , parce que l'Eſclaveluy
⚫cria pluſieurs fois, Salva Chriſtia .
num , & crut qu'il ne devoit pas
laiſſer perir un Chreſtien, s'il étoit
vrayqu'il le fut. Il le fit donc entrer
dans ſon Canot , qui n'eſtoit
alors
318 MERCURE
alors qu'à demy portée du Piſtoletde
l'entrée du Port. Cette bonne
action fut recompensée , car il
confirma non ſeulement ce qu'avoientdit
les autres touchant l'effet
des Bombes , mais il ajoûta
que le Peuple alarmé avoit voulu
forcer Babahaſſan qui commande
toute la Milice d'Alger à faire la
Paix,& qu'il l'accuſoit hautement
de ladeclaration de laGuerre qui
avoit eſté faite à la France; mais
qu'il avoit calmé cette fedition en
affurant à ce Peuple qu'il feroit
enlever nos Galiotes ; qu'enfuite il
avoit fait armer une Galere , qui
reſtoit dans leur Port , trois Brigantins
, quelques Barques longues,&
quelques Chalouppes de
leurs Vaiſſeaux; qu'il avoit réfolu
d'y mettre quatre à cinq cens
Hommes & qu'il avoit promis
deux mille écus pour chaque Ga
liote
GALANT.
319
liote qu'ils ameneroient. Il avoit
ſceu par un Matelot échappé de
la Flote , qui s'etoit fait Renegat,
l'état des Galiotes , & le monde
qu'il y avoit deſſus . M' du Quefne
profita aufli-toſt de cet avis,
&ne futpasdu ſentiment de ceux
qui luy dirent qu'il n'y avoit rien
à craindre , & que les Algeriens
n'avoient jamais fait fortir aucun
Bâtiment de leur Port pendant la
nuit. Juſques- làs Midu Queſne
avoit crû ne devoir pas mettre
plus de monde ſur les Galiotes.Elles
n'étoient point deſtinées pour
rendre de Combat. Hon'y avoit
nulle apparence qu'elles dûſſent
eſtre attaquées; & comme elles
nedevoient fervir qu'à jetter des
Bombes , & qu'elles devoient effuyer
tout le feu de la Ville, ç'eut
eſté y vouloir expoſer ſans neceffité
tous ceux qu'on auroit mis
deffus ,
320
MERCURE
deſſus; mais comme les choſes
changeoient de face , par l'avis
qu'on avoit receu , Monfieur du
Queſne fit mettre fix Pieces de
Canon fur chaque Galiote, & fur
celle deMonfieur de Poincty,parce
qu'elle étoit la premiere au
Paſſage;& il commanda aux Capitaines
des cinq Vaiſſeaux qui
les foûtenoient , d'envoyer fur
chacune un détachément de 40.
Soldats , & de 12. Matelots bien
armez . Comme celle de Monſieur
de Tourville eſtoit la plus
avancée vers le Sud, il eut un détachement
de dix GardesdeMarine
plus que les autres. Pluſieurs
Officiers ſe partagerent auſſi fur
ces Galiotes , & y fervirent en
qualité de Volontaires.
La même nuit (c'eſtoit celle du
3.au 4. de Septembre) les Galiotes
ſe paumerent comme elles avoient
deja
GALANT.
321
déja fait ; mais à peine avoient-elles
tiré deux Bombes, que les Algeriens
éteignirent leurs feux , &
firent fortir leur Galere avec trois
Brigantins , & quelques Barques
longues.LesGaliotes entendirent
enmeſme temps crier, Galere,Ga
lere, & fe preparerent au combat..
Cependant la Galere Algerienne
eſtant avancée , elle fit une dé
charge de Canon & de Mouf
queterie contre la Cruelle, fur la
quelle estoit Monfieur de Tour
ville,&Meſſieurs Renault& Landoüillet,
Commiſſaire d'Artillerie
&de Marine. Monfieur le Marquis
dela Porte y eſtoſt auſſi en
tré. Cette Galiote ripoſtad'une fi
rude maniere , que la Galere fut
obligée de paſſer à la Galiote nom
mée la Menaçante, qui estoit ſoûtenuë
par Monfieur de Beaulieu
Capitaine du Vaillant. Il eſtoit ac-
$32513 compagné
322
MERCURE
compagné de M. Remondis Major
,&de M² le Chavalier de Comeinge.
Il avoit laiſſé la Chaloupe
fousle commandement de Me Ifar
deMonclair ſon Lieutenant. Le
feu duCanon&de laMouſquete.
rie fut grandde part &d'autre.Le
Canon de laGaliote eſtoit chargé
àmitraille. Monfieur de Beaulieu
le fit ſervir luy-même fort à propas.
Il tua quantité de gens ſur la
Galiore , qui s'alongeoitdéja ſur
ſa Galere pour l'aborder. Elle en
fut tellementdéconcertée, qu'elle
s'en retourna endiligence, même
ſans revirer.Elle faisoit fcire , &
efcourée. Cet heureux ſuccés fip
redoubler les cris de Vive le Roy.
Monfieur le Chevalier de Co
meinge recent en cette occafion
un coup deMouſquer au travers
l'épaule. Meſſieurs les Chevaliers
d'Orval & de Fumechon furent
bleffez
GALANT.
323
bleſſez à la jambe , & Monfieur
de Godefroy Volontaire fut tué.
Un Eſclave François voyant la
confternation où l'on eſtoit dans
la Galere, prit ce moment favorable
pour ſe jetter dans la mer , &
ſe ſauva dans laGaliote en criant,
Courage braves François . On ne
ſçauroit trop loüer l'activité de
Meſſieurs lesChevaliers de Tourville
& de Léry. Ils estoient chacun
dans leur Canot,& leur Canot
ſe trouvoit par tout. Ils donnoientdes
ordres par tout,& faifoient
voir qu'ils n'ont pas moins
d'experience que de valeur.Monfieur
le Duc de Villars, Monfieur
le Marquis de Bellefonds , Monſieur
le Comte de Sepville , &
Monfieur du Chalart , eſtoient
dans le Canot de Monfieur de
Léry. Les Galeres recommencerent
àtirer des Bombes avant que
Octobre 1.P. Ο
324 MERCURE
la Galere fut rentrée , jugez de la
ſurpriſe des Algeriens , qui croyoient
que de petits Bâtimens
comme nos Galiotes , ne pouvoient
reſiſter à leur Galere , fur
laquelle leurs plus braves Avanturiers
s'eſtoient embarquez. Ils
ne cirerent point juſques à ce
qu'elle fut rentrée dans leur Port,
de craintedel'endommager; mais
ils recommencerent.dés qu'ils la
virent en ſeureté, &tirerent cinq
àfix cens coups de Canon. Une
brune ſi épaiffe que chacun ne
pouvoit voirauprés de ſoy, eſtant
furvenuë , les Galiores furent
obligées de ſe retirer ,apres avoir
jetté 80Bombes qui ne cauſerent
pas moins d'alarmes & de défordredans
la Ville que les premieres.
Comme la Galiote de Monſieur
des Herbiers ſe paumoit
pour revenir,ellereçûrdeux coups
de
GALANT . 345
deCanon tout à la fois dans ſon
arriere.Ils tuerent trois Gardes de
Marine, un Volontaire , un Ecri-
-vain du Roy , & un Sergent. Le
4. Septembre les Algeriens envoyerent
dés le matin dans la Chaloupe
du Contre - Amiral Hollandois
le Sieur le Vacher Miſſionnaire
&Confuldela Nation Françoiſe
à Alger , pour demander la
Paix à M' du Queſne , & le prier
dene plus jetterde Bombes. Il luy
dit que le Divan ſe venoit d'afſembler,
qu'il y avoit eſté appellé,
& qu'on l'y avoit chargé malgré
luy, de prier ledit Sieur du Quefned'envoyerquelqu'un
pour traiter.
Monfieur du Queſne luy répondit
qu'il n'eſtoit point venu
pour negotier la Paix , mais ſeulement
pour chaſtier des Corſai-
-res , de l'inſolence qu'ils avoient
euë de declarer la guerre à la
O ij
326 MERCURE
France Il ajoûta que s'ils avoient
quelque choſe à luy propoſer , ils
devoient venir eux- meſmes à fon
Bord, & qu'il y avoit ſeureté avec
le Pavillon blauc. Qu'à légard des
Bombes, il en avoit encore 4000.
& qu'ayant ordre du Roy de les
employer toutes , il n'y perdroit
point de temps , & qu'ils pouvoient
s'aſſurer qu'on en tireroit
encore cettemeſme nuit.Le Sieur
le Vacher fit un détail à Monfieur
duQueſne dudeſordre que les
Bombesavoient fait dans Alger,&
de ce que Barba- Haſſan faiſoit
pour le cacher au peuple ; dans la
crainte qu'il avoit qu'il ne ſe ſoûlevaſt
contre luy. Le foir du mefme
jour les Galiotes ſe paumerent
àl'ordinaire pour jetter desBombes
, la Galere d'Alger fortit encore
avec un Fanal à la Poupe ,
mais elle s'arreſta à l'entrée du
Port,
HGALANT.
327
Port, &s'en retourna apres avoir
tiré ſur la Galiote de Monfieur.de
Tourville , & fur quelques Chaloupes
, mais les coups n'arriverent
pas àmoitié chemin. Monfieur
le Duc de Mortemart , &
Monfieur le Vicomte de Lauſun,
eſtoient embarquez dans le Canot
de Monfieur de Tourville .
Tous les Brave dont je vous ay
déja parlé, eſtoient dans celuyde
Monfieur de Léry. On tira pendant
cette nuit-là plus de mille
coups de Canon de la Ville , &
l'on ne ceſſa point de tirer des
coups de Mouſquets des Embrafures&
des Murailles. Les Galiores
jetterent plus de ſoixante &
dix Bombes pour eſſayer de brûler
les Vaiſſeaux. Un, Londre
fut coulé à fonds. Le lendemain
5. au matin,les Algériens virent
rentrer dans leurPort une Galere
Oiij
328
MERCURE
6
qu'ils avoient à la Mer. Il eſtoit
impoſſible de l'attaquer , parce
-qu'elle rangeoit la terre de trop
pres. Cette Galere accompagnée
de la premiere, vint à l'entrée du
Port, où elle fit trois décharges de
Canon& de Mouſqueterie. Tout
eſtoit préparé pour les enlever ;
mais le temps les gâta , & Monfieur
du Queſne fut contraint de
faire relever toutes les Toüées,&
de renvoyer tous les Bâtimens de
charge, pour ne les pas laiſſer expoſez
aux coups de vent du large.
Si l'on faifoit toutes les reftéxionsquedemandent
quelquefois
decertainsEvenemens,on redou-
**bleroit ſouvent l'admiration qu'ils
caufent. Ce qui vient de ſe pafder
devant Algereft de cette nacureOnfortoit
d'une Affaire fort
glorieuſe , qui ne s'eſtoitterminée
qu'apres qu'on avoit contraint les
Corfaires
GALANT. 329
Corfaires de Tripoly à nous demander
la Paix; mais la longueur
du temps que nos Vaiſſeaux avoienttenules
leurs affiegez , ne
permettoit pas qu'ils retournafſent
ſur l'heure àune autre Expédition;
de forte qu'il fembloit que
nous ne devions point avoir de
forces prêtes pour arreſter les
Courſes des Algériens ; mais le
bon état où eſt préfentement la
Marineen France, & la diligence
avec laqu'elle le Roy eſt ſervy , a
eſté cauſe qu'en arrivant deChio,
Monfieur du Queſne a trouvé des
Vaiſſeaux preſts pour s'embarquerpour
Alger. Admirez , Ma-1
dame ,la prévoyance & la bonte
de Sa Majesté, qui n'épargne rien
pour vanger les Sujets des priſes
qu'on leur a faites, quand ils croyofent
estre en pleine Paix. Aufli
jamais aucun Roy de France n'a-
3
O iiij
330
MERCURE
t'il eſté ſi puiſſant ſur Mer , & cela
, pendantque ſes forces de terre
font formidables , & que les
Arts fleuriſſent dans ſon Royaume.
Ce font toutes ces choſes qui
doivent faire regarder l'Affaire
d'Alger avec une plus grande furpriſe,
puis que pour rehauſſer une
Action, ou diminuer de ſon éclat,
il faut examiner le temps, le lieu ,
le nombre , le ſuccés qu'ont eu les
autres en pareille occafion , ce
qu'on a voulu faire , & ce qu'on
a fait. Quand on jugera ainſi de
noſtre Entrepriſe contre lesAlgériens
, on verra que nous avons
mieux réuſſy que Charles-Quint,
avec beaucoup moins de forces ;
que ſans faire aucune perte nous
les avons empeſché pendant tout
l'Eté de faire des Courſes 5 que
nous avons porté la confternation
& le feu dans le coeur de leur Villei
GALANT .
331
le; que nous leur avons abatu un
grand nombre de Maiſons, & tué
beaucoup de monde ; & que fi
les Vents n'euſſent point eſté
contraires , ils n'eſtoient pas en
pouvoir de nous reſiſter. Le
temps , comme je l'ay déja dit,
fait le prix de chaque choſe ; &
ſi n'ayant que cinq Galiotes, nous
avons caufé tant de dommages,
&mis la conſternation par tout
dans Alger , on peut connoiſtre
ce que nous ferons une autre année
, apres avoir reconnu de fi
prés laPlace.euroth and I
Je reçoy préſentement une nouvelle
Relation de la meſme Affaired'Alger.
Je la mettray dans la
Seconde Partie de ma Lettre.
Quelque exacte que foit celle
que je viens de vous donner, il n'y
en a point de ſi ample à laquelle
il ne puiſſe manquer quelque circonſtance
332
MERCURE
conftance.Ainſi cequi n'eſt point
dans l'une , ſe trouve dans l'autre ;
&quand on en a beaucoup , on
peut plus facilement déveloper
la veritéd'une grande Action,qui
n'eſt pas toûjours entierement
fçeuë de tous ceux qui l'écrivent,
quoyque preſens , la fumée&le
feu dérobant ſouvent beaucoup
de choſes à la connoiſſance de
ceux qui s'attachent le plus à en
remarquer toutes les ſuites. Ilme
ſouvientdevous avoir envoyé en
meſme temps quatre ou cinq Relations
diferentes de la ſeule Bataille
de Caſſel. Celle d'Alger
qu'on m'envoye preſentement eſt
deMonfieur de Poincty , qui a eu
bonne part àtout ce qui s'eſt pafſe
,&dent Monfieur du Queſne
meſme a fait l'élogedans les Lettres
qu'il a écrites fur ce ſujet.
Vous trouverez cette Relation fi
bien
GALANT.
333
bien ſuivie , que malgré le grand
nombre de termes de Marine, elle
paroiſt infatigable à ceux-meſmes
qui ne les entendent pas. Je paſſe
à la Seconde Partie de cette
Lettre.
BELA
FIN.
THEQUE
LYON
#
1893
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
OCTOBRE 1682 .
REMIERE PARTIE.
LA
VILLE
A LYON,
THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere, au Mercure Galant.
M. DC. LXXXI I.
AVEC
PRIVILEGE DU ROY.
ТИАJАD
LE
3210
LIBRAIRE
AU LECTEUR.
J
4
AY receu quantité de
Pieces pour les Mercures
Sans estre affranchies des
ports , ainsi ceux qui y
manquent ne doivent s'étonner s'il
n'y trouvent pas leurs Ouvrages,
jesuis honteux moy- mesme de dire
fi ſouvent la mesme chofe , carà
un particulier cela n'est rien , mais
recevoir de lettres de tous côtez
cela coûte beaucoup d'argent. Je
vous prepare dans peu de temps de
tres- beaux Ouvrages dont je vous
feraypart.
a ij
LIVRES NOUVEAUX
=
du Mois d'Octobre 1682 .
Oeuvres Pofthumes de Monfieur Rohault
, inquarto , contenant les
Elemens d'Euclide, la Geometrie
Pratique , le Mechaniques , la
Perspective & l'Arithmetique,
9.livres
Eclairciſſemensfurle Discours de
Zachée à JESUS- CHRIST , indouze,
Paris , 20. fols.
Caracteres de l'Hommefans paſſions
Selon les fentimens de Seneque.
indouze, 30. fols.
Discours Politique des Roys de Scudery,
indouze, 40 fol
L'Art de tracer des Cadrans par
Monfieur de la Hire, 30.fols.
Des Offices de Judicature en general
par MonsieurBorjon , indouze
, 30.fols.
Poësies nouvelles , indouze, 20.f.
Hiftoire
re
Histoire de Baviere par Monsieur
leBlanc, indouze, 4. vol. 8. liv.
Lettresfur la Neceffité de la Retraites
écrites à diverses perfonnes
par lePerele Valois Fe-
Suite, indouze , 20.fols.
L'optique , divisée en trois Livres,
où l'on démontre d'une maniere
aisée tout ce qui regarde premierement
la Propagation & les
proprietezde la lumiere. 2. La
Vision. 3. Lafigure& la difpoſition
des Verres qui fervent à la
perfectionner par le Pere Hugo
Jesuite, indouze , 30.fols.
:
AU LECTEUR.
Uelque reputation où ſoit la
France parmy toutes lesNations
du Monde, il eſt impoſſible
debien connoître le grand nombre
de ſes Habitans , non plus
que leur galanterie & leur efprit.
C'eſt un abîme qu'on a beau
approfondir pour en trouver le
fonds, on ne peut y parvenir. On
vient de le connoître par les Réjoüiſſances
qui ſe ſont faites pour
la Naiſſance de Monſeigneur le
Duc de Bourgogne , dont on a
eſté obligé de faire cinq Volumes .
Le premier, qui eſt celuy du mois
d'Aouſt, contient , outre les marques
d'allegreſſe que Paris a données,
tout ce qui s'eſt fait & dit à
Verſailles pendant deux jours &
deux
AU LECTEUR.
S
1
e
-
le
a
es.
bis
arontà
&
eux
deux nuits que Madame la Dauphine
a eſté en travail , & ce Volume
, qui a fait verſer des lar
mes , a eu un fi grand fuccés ,
qu'on est obligé de le r'imprimer.
L'Autheur n'a que la moindre
part à la gloire de ce ſuccés. La
matiere y a furpaffé l'Ouvrage,
toutes les choſes où le Roy a part
eſtant toûjours dignes d'admiration,&
tout ce que ce grand Princefait&
dit , meritant d'eſtre recherché
avec empreſſement.
Apres ce Volume , les Nouvelles
dont on ſe trouva accablé , obligerent
d'en faire deux pour le
mois de Septembre, afin de donner
place aux Réjouiſſances faites
dans les Provinces. Enſuite de ces
deux Parties qui auroient dû tout
épuiſer , on s'est trouvé dix fois
plus de Memoires qu'auparavant;
de maniere qu'on a eſté forcé
ã iiij
4
AU LECTEUR.
non ſeulement de faire deux Tomes
pour le mois d'Octobre , mais
meſme de les faire imprimeren
plus petit caractere , afin d'en
renfermer encor plus qu'on n'a
voit fait dans les precedens , &
d'obliger toutes les Villes du Royaume
, quoy quela dépenſe fuft
plus grande , & qu'il en coûtaſt
plus de temps. Ainfi ces deux
Volumes contiennent preſqu'au
tant de matiere qu'il en faudroit
pour en remplir quatre dela let
tre dont on s'eſt ſervy pour tous
les autres. Il y a du moins cent
Relations toutes curieuſesparl'invention
,& remplies deVers , de
Machines, de Paſſages, d'applications
,&d'un tres-grand nombre
deDeviſes. Je ne croy pas que la
France aitjamais paru fi digne de
fa reputation que dans ces cinq
Volumes. On y voit ſes richeſſes,
fon
AU LECTEUR.
fon eſprit,& fon amour pour toute
la Maiſon Royale. Si le Monde
entier avoit à ſe rêjoüir pour quelque
grand Evenement qui le regardaſt
, tout qu'il ce renferme de
Villes ne pourroit fournir un auffi
grand nombre de Feſtes éclatantes,
que la France ſeule en a fourny
en cette occafion. Par ces cinq
Volumes , chaque Ville connoîtra
les autres , & la France ſe con.
noiſtra elle-meſme ; ce qu'elle
n'auroit peut eftrejamais fait fans
le Mercure;&tous les Etrangers
pourront apprendre de quelle
maniere elle fleurit ſous le Prince
qui la gouverne aujourd'huy:
Outre le grand nombre de Relations
qui ſont dans ces deux Volumes
, on y trouvera beaucoup
d'autres Articles. Celuy d'Alger
eſt dans tous les deux. Le premier
ne contient pas ſeulement
une
AU LECTEUR .
une Relation de ce qui ſe vient
de paſſerdevant cette Place, mais
une Hiſtoire entiere de tout ce
qui a precedé , avec un Recit de
de ce qui s'eſt fait devant Sarcelle
, dont on n'a publié aucun détail.
On voit dans le ſecond une
Relation de Monfieur de Poincty ,
Capitaine de la Galiote nommée
la Cruelle. On n'y a ny ajoûté, ny
diminué; & comme cette Relation
eſt fort grande , fort exacte,
& faite par un Homme intelligent
dans ſon Métier, & qui parlede
ce qu'il a vû & de ce qu'il
a fait , on a crû que le Public ne
feroit pas fâché de la voir .
13
Table
Dole 6 .
Iarnac,48.
Table de la premiere Partie .
Pour
Our ne point allonger cette Table ,
en mettant trop Souvent le mot de
Rejoüiſſances , on se contentera d'employer
ſeulement le nom des Villes qui en
ont fait. Ily a unfigrand nombre de Com.
munautez , qu'on ne les nommera point
dans cette Table , quoy qu'il foit parlé
d'elles dans l'Article des Villes.
Prélude , I.
Madrigal, 3. Sonnet ,
2
4
32
Bourgfur Charante, 55
Deviſes,
Montauban,
Cognac, 61 . Blaye, 63
Beziers, 66.
Balade, 82
Sonnet 84
Relation des Miſſions Etrangeres, 86
Retour de Monseigneur le Danphin de
Chambord à Versailles 92
Mortde Madame Milet , 96
Mortde M. l'Abbé Aubry 96
Lettre en Profe & en Vers 98
Riom, 113 . Angers, 127
Sainte-Maure en Touraine , 132
Feste galantede Xaintonge, 134
Sonnet,
TABLE.
Sonnet, 139 . Stances , 140
Madrigal, 145
Monfieurde la Vallée s'aſſocie avecM.de
Roquefort,qui tiennent Académie au
Fauxbourg S. Germain, 146
Libourne 147
Compliment de M. le Comte de S. Aignan
âgé de deux jours , à Monsei
gneur le Duc de Bourgogne âgé de
deux mois, 154
Madrigaux, 157. Rondeau, 158
Sonnett, 199
Entréede Monfieur Amelot Ambaſſadeur
de France à Venise , I
Le Lion &le Rat , Fable , 279
La Haye, 184. Madrigal, 194
Toulouse, 195. Avanture 23
Mort de M. le Préſident Parade, 238
Mariages, 258. Faremonftier , 239
Madrid, 255 . Balade, 262
Modes nouvelles , 264
Relation de tout ce qui s'est passé touchant
la Guerre d'Alger , depuis que les
Algeriens ont rompu la Paix , 269
*** Fin de la premiere Partie.
MERCURE
GALANTE
THEQUE
50
▼
OCTOBRE 1682 87111
PREMIERE PARTIE.
A grandeur du Roy
eftant montée au
point où elle eſt , je
croy, Madame , que
vous n'eſtes pas furpriſe
de l'empreſſement que chacun
témoigne à travailler pour ſa
gloire. La matiere eſt affez ample
pour occuper tout le monde;mais
quoy qu'on la trouve inépuiſable
Octobre 1.P. A
2 MERGURE
danslesOuvragesles plus étédus,
il en eſt d'autres qui en trois paroles
ne laiſsétpas d'exprimer beaucoup
. C'eſt un avantage particulier
aux Deviſes. Elles diſent tout
quand elles font juſtes . M. Bompart,
St de Saint Victor,Clermontois,
en a fait une que l'on eſtime
beaucoup. Le corps eſt une Médaille
qui repréſente un Soleil,
avec ces mots ,
Da lumina Cælo .
Le Portrait du Roy eſt dans le
Revers . Il a la teſte environnée
de rayons , & au deſſous ſe liſent
ces Vers ,
Sufficit hic terris .
Ces deuxHemiſtiches ſont tirez
d'un Panégyrique de Sidonius
Apollinaris. M. Bompart le
Cadet , a donné l'explication de
cette Deviſe par ce Madrigal.
Oleil, en parcourant tout ce va-
Solute Vnivers.
GALANT.
3
US
ro
هل
CL
11
11
1
e.
lk
ni
ti
コ
Te
e
As- tu pû remarquer , finiſſant ta
carriere ,
Parmy tant de Peuples divers
Sur qui tu répans ta lumiere,
Zin Roy plus redoutable à ses fiers
Ennemis,
Un Monarqueplus grand, un Prince
plus auguste ,
Un Héros plus guerrier, un Conquérant
plus juste
Que l'incomparable LOUIS ?
SiSa conduite feule en prodiges féconde,
Le fait seul regarder comme un
Dieu dans le monde,
Et fi tous cede enfin aux Bras victorieux
De ce Foudredeguerre ,
Soleil, n'éclaire plus désormais que
les Cieux ,
LOUIS LE GRAND fuffit pour éclairer
la Terre.
Jamais Monarque ne mérita
A ij
4 MERCURE
mieux ce titre de Grand. Aufſi
le Ciel a- t- il comblé les Voeux de
tous fes Sujets , en faiſant qu'il le
poſſede aujourd'huy de toutes
manieres . La joye qu'ils en ont
n'a point de bornes ; & on peut
dire qu'il n'y a point de François
qui ne parle par la bouche de
l'Autheur de ce Sonnet. Voyez ſi
ces lettres E.F.D. L. I. vous pourront
faire deviner ſon nom .
SUR LOUIS LE GRAND .
De tous lesNoms des Grands
Q cedent au Nom du Roy ;
Les Céfars , les Cyrus , les Hectors ,
lesAchilles ,
Ont eu moins de mérite , & donné
moins d'effroy ,
Par cent Combats rendus , par cent
Prifesde Villes.
Ses travaux pour l'Etat , fon zele
pour la Foy,
Ses
GALANT .
5
a
a
S
Ses vertus de Guerrier, & ses vertus
civiles ,
Son bon sens & fon coeur , doivent
Servirde Loy ,
Etfon esprit régler l'esprit des plus
habiles.
Son bonheur fans égal, ſes ſuccés
Mettent tous les Héros au deſſous
inoüis ,
de LOUIS,
Et pour les effacer,il n'a plus rien à
faire.
Sagloire &Ses hauts faits pourrons
croître ſansfin ;
Mais un Fils qui l'imite , ün Fils
Pere&Dauphin ,
Comble le nom de Grand par celuy
deGrand- Pere.
La Naifſſance de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne , eft fans
A iij
6 MERCURE
doute un grand bonheur pour la
France , mais les Réjoüiſſances
qui s'en font faites par tout avec
tant d'éclat , n'auroient pas eſté
pouſſées ſi loin , ſi l'amour que
tous les François ont pour le Roy,
ne les avoit fait entrer avec un ze .
le extraordinaire das ce qu'ils ont
veu qui faiſoit ſa joye. La Franche-
Comté n'a pas eſté la moins
empreſsée des Provinces du Royaume
, à faire connoître qu'elle
y prenoit part, & ce qu'on a fait à
Dole en eſt une marque.Meſſieurs
les Magiſtrats ayant reçu la nouvelle
de l'heureux Accouchement
de Madame la Dauphine,
donnerent leurs ordres dés le même
jour pour les Réjoüiſſances de
la ville; & fi leur impatience eut
pû eſtre ſecondée , on les auroit
faites's le lendemain ; mais les
Ouves ayat demandé du temps
pour
GALANT
. 7
pour executer ce qu'ils projetterent
, ils choiſirent le 8. Septembre,
jour de la Nativité de Nôtre
Dame , qui eſt la Feſte principale
de Dole , afin qu'en honorant la
Naiſſance de leur Reyne & de
leur ancienne Protectrice , ils celebraffent
encor celle de leur
Prince , & de leur nouveau Protecteur.
Cependant Monfieur de
S. Esteve, Commandant
des Gardes
du Corps du Roy , qui étoit
dans la Ville , commença la Feſte
dés le jour de S. Loüis. Il fit couler
une Fontaine de Vin , & regala
un grand nombre d'Officiers,
&d'autres Perſonnes conſiderables.
Le lendemain il fit monter
les Gardes à cheval , & les diviſa
enEfcadrons. Ils firent le coup
de Piſtolet , & tous les autres
exercices , à la veuë d'un fort
grand monde , qui fut tres -con-
A 1111
8 MERCURE
د
tent de ce Spectacle. Toutes choſes
eſtant preſtes pour le jour que
j'ay marquéon chanta le Te Deum
avec beaucoup de magnificence .
Monfieur Phelipes , Lieutenant
de Roy & Commandant dans la
Ville, y affiſta , accompagné de la
plupart des Officiers tant des
Gardes du Corps , que de la Garniſon
, auſſi bien que Meſſieurs
de l'Univerſité , la Chambre des
Comptes, le Baillage, le Corps de
Ville , & tous les Ordres Religieux.
Les Trompetes & les Timbales
, qui furent mêlez à la Muſique
, firent un Concert tresagreable.
Le ſoir on fit joüer le
Feu d'artifice. C'eſtoit une Pyramide
quadrangulaire que les Magiſtrats
avoient fait dreſſer , parceque
ſelon l'uſage des Anciens,
cette forte de monument eftant
conſacré au Soleil , ils avoient
occafion
GALANT. و
occaſion d'y faire éclater le Symbole
du Roy. Cette Pyramide
eſtoit élevée ſur un Perron orné
d'une Balustrade , & foûtenuë
fur une Bafſe d'onze ou douze
pieds de haut. Elle portoit ſur
quatre Dauphins , qui des quatre
coins de la Pyramide devoient
jetter une pluye d'or , & elle
eſtoit furmontée d'un Globe ſemé
de Fleurs- de - Lys , ſur lequel
eſtoit posé un Soleil , repreſentant
le Roy avec ſa Deviſe. Sa hauteur
depuis la Baſe , alloit à plus
de ſoixante pieds. Cette Bafe
eſtoit chargée de Deviſes , dont
les mots Latins eſtoient expliquez
par des Vers François. Le
haut de la premiere Face avoit
cette Inſcription ,
Av
10 MERCURE
SERENISSIMO
BURGUNDIÆ DÚCI
LUDOVICI MAGNI
ET THERESIA AUSTRIACE
ΝΕΡΟΤΙ
LUDOVICI GALLIARUM DELPHINI
ET MARIA BAVARIÆ
FILIO ,
HANC PYRAMIDEM ,
PERITURAM QUIDEM IGNIBUS ,
PIGNUS TAMEN SUÆ IN REGEM
OPTIMUM
FIDEI NUMQUAM PERITURE ,
MAGISTRATVS DOLAN VS
ET CIVES EREXERVNT .
Vous jugez bien que les lettres
capitales qui ſont dans ces
quatre derniers mots marquent
1682. qui eſt l'année de la Naiffance
du Prince. Au milieu de la
meſime Face brilloit un Soleil qui
formoit deux Parélies ,
Gemina splendens in imagine
gaudet.
Cette
GALANT. 고
Cette Deviſe eſtoit expliquée
par ce Sonnet , qui occupoit le
bas de la Face.
D
Es Mortels étonnezje m'attire
lesyeux
Par cent effets divers que produit ma
lumiere ;
Toûjours pourtant égal à moy-même
en tous lieux ,
Je remplis chaque année une illustre
Carriere.
Mes feux domptent l'orgueil des
plus audacieux.
Et par mes traits lancez , l'ame la
plus guerriere
Reconnoissant en moy la puiſſance
des Dieux ,
Observe avec respect ma course
journaliere,
**
Quoy qu'on ne m'ait jamais veufoufrir
de Rivaux ,
Pour
12 MERCURE
Pour me communiquer je me fais
deux Egaux ,
Et vois avec plaisir qu'on les prend
pourmoy-mefme.
Mais me donnant entier , bien loin
de perdre rien ,
Comme c'est de moy ſeul qu'ils ont
leur Diadéme,
L'éclat qui l'environne augmente
encor le mien ,
La premiere Face eſtoit dédiée
au Roy , & avoit pour titre,
LUDOVICUS MAGNUS.
SOL SPLENDIDISSIMUS .
On y avoit peint deux Emblemes
, ainſi que dans les deux autres
Faces , & chaque Embléme
eſtoit accompagnée de quatre
Deviſes.
Le premier Emblême , qui repreſentoit
l'ordre admirable du
Gouvernement du Roy , eſtoit
un
GALANT.
13
un. Apollon ſur ſon Char , traîné
par quatre Chevaux , & parcou-
Fant les Signes du Zodiaque ,
EQUUS MODERATUR HABENAS..
Toujours avec juſteſſe ilgouverne
fon Char.
La premiere Deviſe , un Soleil
élevé ſur l'horifon,
VIDET OMNIA PRIMUS .
Ilvoit tout le premier, rien n'échapeàsesyeux.
La ſeconde , une Caſſolete où
brûloit de l'Encens,
1
ARIS FUNDIT OPES .
Pour l'honneur des Autels, je répans
mes richesses.
On ſçait que le Roy fait de
grandes libéralitez , foit pour les
Eglifes, foit pour les Pauvres, ſoit
pour la converſion des Héretiques..
La troiſième, un grand Laurier,
d'où fortent deux Rejetons, l'un
plus grand que l'autre ,
14
MERCURE
HONOS DUPLEX ADNASCITUR .
D'un double Rejetton il augmente
Sa gloire.
Il ſemble que le Ciel , pour récompenfer
le Roy du zele qu'il a
pour ramener tant d'Enfans rebelles
au ſein de l'Egliſe,luy veut
faire voir pluſieurs generations.
La quatrième , une Main qui
tient une Balance dans un juſte
équilibre ,
EXAMINE LIBRAT .
C'est par moy qu'on connoît ce que
vaut chaque chose.
Il n'eſt rien de plus équitable
que le Roy . En matiere de diſtribution
d'Emplois, & de Charges ,
aucun Prince ne rendit jamais
plus de justice au mérite .
Le ſecond Embleme eſtoit encor
Apollon , mais tirant des Fléchesdu
haut du Ciel ſur Marſias,
qui avoit osé le défier . Ce Dieu
irrité
GALANT.
15
R.
e
a
E
irrité , le perça de mille traits ,&
luy arracha la peau ,
SIC HOSTES VINCIT,
SPOLIATQUE .
Ainsi Sçeut Apollon chaſtier l'infolence
D'un Mortelorgueilleux qui l'avoit
infulté.
Ennemis de LOUIS,voſtre temerité,
Combien de Places d'importance ,
De terreurs, & de morts , vous a- telle
couftè ?
La premiere Deviſe , un Fleuve,
dont les Eaux ſe ſont groſſies,
& qui eſtant devenu plus grand,
plus on luy a opposé de Digues,
a eu enſuite un cours plus rapide,
AUXERE REPAGULA VIRES .
La réſiſtance accroift ſon cours impétueux.
La ſeconde , une Lionne accompagnée
de ſes Petits , qu'elle
regar
16 MERCURE
regarde d'un oeil doux , fans per
dre fa fierté,
FORTIOR EX PROLE.
En voyant mes petits,jeſens croître
ma force .
La troifiéme, une Aigle , attaquée
de pluſieurs Oyſeaux moindres
qu'elle ,
NEC PLURIBUS IMPAR .
Je les vaux tous unis enſemble.
La quatrième , un Foudre qui
frape & abat le ſommet d'une
Montagne ,
IN CULMINA SÆVIT.
Il tombe avec éclat fur les Monts
orgueilleux .
Tant de Puiſſances quiont voulu
s'élever contre le Roy , ont reconnu
par leurs pertes , combien
ſes Armes doivet eſtre redoutées.
La troiſième Face qui eſtoir
pour Monſeigneur le Dauphin,
avoit ce titre ,
1
PRI
GALANT. 17
PRIMUM PARHELIUM
LUDOVICUS GALLIÆ
DELPHINUS .
Le premier Emblême eſtoit le
Soleil intruiſant fon Fils Phaëton
, de la maniere dont il faloit
gouverner fon Char.
MEDIO TUTISSIMUS IBIS .
En tenant le milieu , vous irezſeûrement
.
La ſageſſe de Monſeigneur le
Dauphin , & fa prudente conduite,
font voir qu'il profitera des
Inſtructions du Royavec un entier
fuccés.
La premire Deviſe , une de ces
Fleurs qui portent des lettres fur
leurs feüilles ,
A TENERIS
Les beaux Arts furentfes amours
Dés ſa jeuneſſe la plus tendre.
La ſeconde , une Couronne de
Laurier ,
PRIN
18 MERCURE
PRINCIPIS HAC DECUS EST .
Qu'on la prenneſur le Parnaſſe,
Qu'on la porte comme Guerrier ,
Une Couronne de Laurier
Sur la teste d'un Prince a toûjours
bonne grace.
La troifiéme, trois Dards liez ,
RUMPERE DIFFICILE EST .
Ilsfont trop bien unis ; qui peut les
Separer?
La quatrième un Oyſeau de
Paradis , qui prend ſon eſſor vers
le Ciel ,
QUO NON ASCENDET .
Parſon vol genereux , ou n'atteindra-
t - ilpas ?
Monſeigneur animé par l'exemple
de Sa Majesté, n'oubliera
rien de ce qui peut le faire monter
au plus haut point de la gloire.
Le ſecond Emblême eſtoit un
Aiglon , victorieux de quelques
Dragons, & regardant le Soleil fixement,
Par
GALANT .
19
S
S
12
S
SE PROBAT OBTUTU.
Parſes hardis regards , cet Aigle
nous exprime
Que des Monstres vaincus dansſes
premiers eſſais ,
Pres de l'Astre du Jour luy donnent
libre accés ,
Puis qu'il tient de luy ſeul le beau
feu qui l'anime.
Monſeigneur le Dauphin n'a
de paffion pour la Chaſſe, qu'afin
de s'endurcir au travail , ſe montrant
en cela ſemblable au Roy.
La premiere Deviſe eſt pour
- Madame la Dauphine. Un Arbre
chargé de Fruits.
a
GRATIOR OB FRUCTUM.
S'il se charge de Fruits , il en devient
plus beau.
コ
La ſeconde , encor pour cette
S
- de Grenades.
Princeſſe. Un Grenadier chargé
C'EST
20
MERCURE
4
C'EST MON FRUIT QUI ME
COURONNE .
La troifiéme, un Miroir exposé
au Soleil , qui recevant tous ſes
rayons , va former un autre Soleil
dans un autre Miroir ,
ACCEPTUM REDDIT .
Ce qu'il rend est égal à ce qu'ila
receu.
La quatriéme, un Dauphin qui
s'élance dans les eaux , ſi toſt
qu'il a entendu le fon d'un Lut,
SIMUL AC AUDIVIT.
A ce fon agreable il treſſaille de
joye.
Monſeigneur le Dauphin ſe
plaît à entendre des Pieces d'efprit
, & cherit les Gens de Lettres.
La quatrième Face, pour Monſeigneur
le Duc de Bourgogne,
avec ce titre ,
SECUN
GALAN T. 21
イ
SECUNDUM PARHELIUM
SERENISSIMUS Dux
BURGUNDI Æ.
Le premier Emblême . Les deux
Bourgognes , figurées par leurs
Blafons , & fe tenant par la main ,
portoient au Berceau du Prince
les Lauriers des anciens Ducs de
Bourgogne , & ſe dévoüoient à
ſon ſervice ,
CLARO COGNOMINE GAUDENT.
Leurnom qu'on fait porter au Prince
nouveau né ,
Les cómble d'un plaisir extréme.
La premiere Deviſe, un Fleuve
qui retourne à la Mer ,
HUC REDIT UNDE ORTUM EST .
On le voit à la fin retourner àsa
Source.
Les premiers Ducs & Comtes
de Bourgogne ont eſté des Fils de
France, &un Fils de France porte
de nouveau ce titre.
La
22 MERCURE
.
La ſeconde , un Miroir ardent,
qui refléchit plus de lumieres
qu'il ne paroiſt en avoir receu ,
SPLENDOREM REDDET
ET ADDET.
Tout l'éclat qu'il reçoit , il le rend,
l'augmente.
Quelque glorieux que foit le
titre de Duc de Bourgogne , que
tant de grands Princes ont porté ,
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
l'ayant receu de Sa Majesté,
le va rendre encor plus illuſtre.
La troiſieme, deux Tulipes, qui
ayant eſté fermées pendant la
nuit , ſe r'ouvrent au lever du
Soleil ,
REDDITA FORMA PRIOR.
Nous recouvrons enfin nostre ancien
éclat.
Les deux Bourgognes , apres
tant de revolutions , qui ont eſté
comme des temps tenebreux, reprennent
GALANT . 23
S
e
ا
prennent leur ancienne beauté à
la naiſſance de ce jeune Duc.
La quatriéme la Toiſon d'or,
ſuſpenduë à un Arbre , & brillant
dans l'air ,
FULGET ALUMNO .
Je brille pour celuy qui pour moy
1 vient de naître.
Le ſecond Embléme reprefentoit
des Perſans , qui adoroient
le Soleil levant ,
JAM QUANTUS IN ORTU EST .
Quelle fera vôtre beauté ,
Aštre dont le lever faiſoit nôtre efperance
!
Si vos premiers regards ont tant de
majesté ,
Votre éclat s'augmentant depuis vôtre
naiſſance ,
Quellefera vostre beauté !
La premiere Deviſe, des Fleurs
épanoüyes au lever du Soleil ,
UT
24
MERCURE
UT SENSERE .
Ilse montre , & l'on voit que tout
s'épanoüit .
La ſeconde, un Fleuve au commencement
de ſa ſource.
CRESCET EUNDO .
On verra dansſon courtfa grandeur
augmentée.
La troiſieme , un Girafol , qui
panchedu côté du Soleil ,
QUOCUNQUE SEQUAR .
Jevoussuivray par tout oùje pourray
vous voir.
La quatriéme , une Colomne.
COLUMENQUE DECUSQUE .
Etjefers d'ornement ,&jeſers de
Soûtien.
Tous ces Emblêmes , & toutes
ces Inſcriptions , de la façon des
PeresJeſcites, ſe trouvoient pompeuſement
repreſentez ſur les
quatre Faces du Piedeſtal de la
Pyramide , dont le corps eſtoit
pareille
GALANT.
25
pareillement orné & embelly de
Peintures . Sur ces meſmes Faces
on avoit mis diferentes Armes.
Celles duRoy ſe voyoit fur la pre
miere , avec ce Sonnet de Monſieur
Tixerand, Medecin de Dole.
3
Rand Prince , Suspendez vos
Grains victoriens ,
Voyez en ce Berceau la Gloire enfon
enfance ;
Elle qui fait en Vous tout l'éclat de
la France,
Devient le tendre objet de vos Soins
genereux.
**
Son Coeur aura pour but vos Exploits
glorieux ,
Dans ſon éclat naiſſant le vôtre recommence.
Un Neveu de cent Roys , vous rend
parsanaiſſance,
-Octobre 1. P. B
26 MERCURE
Des Ayeux le plus grand , des Roys
leplus heureux.
On n'est pas immortel , quoy qu'on
Soit invincible ;
Mais la Gloire pour vous & pour
elle ſenſible ,
Appelle àſonfecours l'Amour contro
le Sort.
1
C'est peu pour les Héros de vivre
dans l'Histoire ;
Le Sort les fait mourir en dépit de
la Gloire ,
L'Amour vous fera vivre en dépit
de laMort.
Les Armes de Monſeigneur le
Dauphin ornoient la ſeconde Face
& audeſſous eſtoit ce Sonnet.
Monfieur Patoüillet , Doyen de
la Ville , en eſt l'Autheur.
Arbitre
GALANT .
27
A
Rbitre des Humains , LOUIS,
Roy de la Terre ,
Sur cent Peuples divers àvôtre Log
Soûmis ,
Vous charmez vos Sujets, domptez
vos Ennemis ,
Par le Coeur , dans la Paix , par le
Bras, dans la Guerre .
**
Les plus fiers redoutant vôtre juste
Tonnerre ,
Dont l'éclat ne leur laiſſe aucun
espoirpermis,
d'estre Amis ,
Etonnez, & tremblans, demandent
[meterre.
Et pour le devenir , baiſſent le Ci-
Quoy que vous ayezSçeu vous ren
dre ſans égal ,
Un nouveau Duc pourtantSera vôtre
Rival.
Quelssont vosfentimens ? C'est pour
nous un mystere.
Bij
28 MERCURE
La Gloire ne veut point avoir de
Concurrent ,
Et la Nature en veut. Quele combat
est grand !
Mais on aime un Rival , quand on
en est le Pere.
La troifiéme Face faiſoit voir
l'ancien Ecu de Bourgogne . II
étoit accompagné de ce Sonnet .
L
O I S, dont le pouvoir eft
& redoutable ,
doux
D'un monde d'Ennemis Soulevez
contre Toy ,
Les uns ont le bonheur de vivre
fous ta Loy,
Les autres le defird'un fortfifavo-
1 vorable.
**
Envainpar cent Projets leur Ligue
parutstable,
Tu ne peux faire un pas sans les
remplir d'effroy ; Et
GALANT. 29
Et laneceſſite de t'engager leur foy.
A leurs yeux maintenant paroist
inévitable.
Tu peux les dompter tous au gréde
tes fouhaits ;
Mais s'ils t'ont fait la Guerre au
milieu de la Paix ,
Tu leur donnes la Paix au milieu
de la Guerre...
Apres tant de fuccés &d'exploits
inoüis ,
Tufais encore plus en donnant à la
Terre ,
Dans le Fils de ton Fils , deux fois
le Grand LOUIS.
L'Ecu de la Ville de Dole étoit
peint dans la quatrième. Face.
On y liſoit auſſi ce Sonnet. Ces
deux derniers ſont du meſme
Monfieur Tixerand , dont j'ay
déja employé le nom.
Biij
30
MERCURE
L
OUIS , ce
fers,
grand Roy que je
Favorisé des Destinées ,
Innacceſſible à leurs revers ,
Combléde gloire en peu d'années ;
Aimé de cent Peuples divers ,
Malgré des Guerres obstinées ,
Afon gré rend à l'Univers
La Paix qui les a terminées.
Parmyſes Lauriers &ſes Lys,
Ilvoit naître un Fils de fon Fils ,
Nezpour regir la Terre & l'Onde .
Que peut il manquer àses voeux ,
Sinon que c'est trop peu qu'un Mode,
Et qu'il en faudroit encor deux ?
Le reſte de la Pyramide , enrichy
de divers agrémens de
Peinture , ſe faiſoit auſſi admirer
par quantité d'Inſcriptions Chronogra
GALANT. 31
nographiques . En voicy une,
qui auſſi bien que les dernieres
paroles de la grande Inſcription
que j'ay rapportée d'abord , fignifioit
en fort peu de mots l'année
qui donne à la France un
Prince qu'elle , ſouhaitoit avec
tant d'ardeur.in.
LVDOVICVS MAGNVS
FIT AVVusalobes
Le feu fut mis à cette Machine,
apres trois décharges de toute
l'Artillerie de la Place , & de la
Mouſqueterie de la Garnifon . La
Tour de l'Eglife fut illuminée,
& quantité de Trompes à feu
& de Serpenteaux en furent jettez
fur la grandre Place. LesArmes
du Roy estoient mélées aux
lumieres qui éclairoient toutes
les Fenestres des Maiſons depuis
le premier étage juſques au
plus haut. Apres ce Spectacle,
B iiij
32
MERCURE
Monfieur Phelipes traita magnifiquement
quantité de Perſonnes
confiderables, tant des Officiers
de la Garniſon , que de
tous les Corps de la Ville. Enfui
te il donna leBal & la Comedie,
& fit couler pluſieurs Fontaines
de Vin , qui furent un régale
pour le Peuple pendant une partie
de la nuit.
Les meſmes Réjoüiſſances ont
eſté faites à Montauban aves
grand éclat. Lesordres ayant eſté
donnez pour faire fermer lesboutiques
, les Habitans ne fongerentqu'à
montrer leur joye. Ils ſe
mirent fous les armes au nombre
de quinze ou feize cens Hommes,
qu'on divifa en quatreCompagnies
&Infanterie,& une de
Cavalerie , commandées par les
Bourgeois. Les Officiers eſtoient
magnifiques , les Cavaliers fort
leftes
GALANT.
33
leftes & bien montez , les Soldats
tres - propres ;& il ne ſe peut
rien de mieux que l'ordre qu'ils
garderent dans leur marche. Le
Vendredy vingt- huitiéme Aouſt,
ces Troupes allerent ſalüer Monfieur
Foucault , Intendant de la.
Generalité de Montauban. Il les
vit défiler devant la Porte de
fon Hôtel , & les trouva auſſi bien
reglées , que ſi le meſtier de la
Guerre leur avoit efté connu.
On ne pouvoit s'empeſcher ſur
tout d'admirer la bonne mine
d'une centaine de Cadets , qui
marchoient à la teſte de la premiere
Compagnie d'Infanterie.
La quantité de Rubans gris -delin
& blanc , dont ils eſtoient
tout couverts , friſoit un effer
tres agreable. Ils avoient choiſy
ces deux couleurs , parce que ce
ſont celles de Madame la Dau
Bv
34 MERCURE
phine. Lelendemain 29. ces mémes
Troupes ſe rangerent en bataille
dans la Place d'Armes, pour
y recevoir Monfieur le Marquis
d'Ambres , Lieutenant de Roy
de la Province , qui arriva ce
jour-là , & qui les vit auſſi défiler.
Il parut fort fatisfait du zele
des Habitans, & fut regalé le foit
par Monfieur le Marquis d'Auffone
, Premier Preſident de la
Cour des Aydes , qui le traita magnifiquement
avec Monfieur l'Intendant.
Le Dimanche 30. jour deftiné
pour le Te Deum , l'Infanterie &
laCavalerie ſe rendirent autour
de l'Egliſe Cathedrale à l'heure
de Veſpres. Monfieur le Marquis
d'Ambres & Monfieur Foucaule
y arriverent , le premier accompagné
des Confuls & de plufieurs
Gentilhommes , & le ſecond
GALANT
. 35
cond à la teſte du Prefidial. La
Cour des Aydes en Robes rouges
s'y eſtoit déja renduë. Le To
Deum fut chanté par la Muſique,
& pendant ce temps la Moufqueterie
ſe fit entendre , auffi
bien que les Trompetes ,les Tambours
, les Fifres, & les Hautbois .
On fit auffi les décharges de huit
pieces de Canon , que Monfieur
l'Intendant avoit fait venir de Picocos.
Enfuite Monfieur le Marquis
d'Ambres à la tefte des
Confuls , & accompagné de l'Infanterie
& de la Cavalerie , alla
allumer le Feu qu'on avoit dreſsé
dans la grande Place. Toutes les
Troupes defilerent devant ce
Feu , & firent leurs décharges
quatre à quatre , aux cris redoublez
de Vive le Roy. Le ſoir on fit
joüer un Feu d'artifice. Sa Majeſté
y estoit repreſentée , dans
fon
36 MERCURE
fon Trône ſous un magnifique
Pavillon , Monſeigneur le Dauphin
au deſſous , & à ſes pieds
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
dans un Berceau. Quatre
Figures , dans une poſture ſoûmiſe
, eſtoient aux quatre coins
du Theatre. On liſoit ces mots
dans une Banderole qui eſtoit au
haut du Pavillon ,
REGIÆ FOECUNDITATI .
La France ſuſpenduë au côté
de ce Pavillon , le tenoit ouvert
d'une main , & montroit les Princes
de l'autre , avec ces mots ,
Non fecit taliter omni Nationi.
Entre les quatre Figures étoient
ces quatre Deviſes.
Trois Lys , un grand , & un
moindre, avec un petit.
Parmagno minimus crefcet.
Un Torrent deſcendant d'une
Montagne ,& dont les eaux receuës
GALANT.
37
ceuës dans un Baſſin, étoient renvoyées
par un tuyau à la hauteur
de leur fource .
Quo magis ex alto venio , feror
altius.
Un Soleil avec deux Parélies.
Vterque est Solis imago.
Une Aigle fort élevée dans les
nuësavec deux Aiglons,dont l'un
voloit au deſſous de l'Aigle , &
l'autre venoit d'éclore.
Et iste fequetur in ardua quondam.
Des branches de Laurier &
d'Olivier entrelaſſées , rempliffoient
les eſpaces qui étoient entre
les Figures & les Deviſes. On
y liſoit ces paroles,
Victoria & Pax ofculate funt.
Autour des quatre Faces du
Theatre , étoient des Inſcriptions
Latines . La premiere faiſoit connoître
que le jeune Prince étant
mé ſous le Signe du Lion , étoit un
pre
38 MERCURE
A
preſage de la grandeur de fon
ame , & de la gloire qu'il doit acquerir.
La ſeconde invitoit tous
les François à faire retentir l'air
du bruit des Tambours & des
Trompetes,& tous les Peuples du
Monde à venir faire leurs foûmiffions
devant le Berceau du jeune
Prince. La troiſième contenoit
que cet Hercule nouveau , qui
dés ſon enfance eſt ſi redoutable
aux envieux de la gloire de fon
auguſte Maiſon, faiſoit eſperer un
jour les plus ſurprenans Exploits,
puis qu'il eſtoit d'une Race toûjours
triomphante, & le Fils de la
Victoire . Dans la derniere ,il étoit
marqué que les Ennemis de la
France devoient craindre Monſeigneur
le Duc de Bourgogne,
qui n'auroit aucune peine à les
dompter tous , ſi ſon Ayeul & fon
Pere luy laiſſoient encor quelques
Ennemis à vaincre.
GALAN T.
39
Il y eut une affluence extraordinaire
de Peuple à voir tirer ce
Feu , autour duquel les Troupes
s'étoient rangées . Quatre Soleils
jetterent d'abord un nombre infiny
de petites Etoiles , & par un
agréable artifice ,les quatre Figures
qui étoient aux coins de la
Machine s'étant détachées tout
d'un coup , allerent mettre leurs
Armes devant le Berceau du jeune
Prince. Dans le même inſtant
on vit une confufion ſurprenante
de Bombes, de Petars, de Lances
à- feu , & de Fuſées , qui s'élancerent
en l'air au bruit du Canon,
des Trompetes,des Hautbois,des
Fifres & des Tambours ; aprés
quoy l'Infanterie & la Cavalerie
firent leurs décharges , & defilerent
en tres-bon ordre. Les Confuls
s'étant retirez à l'Hôtel de
Ville, y donnerent un magnifique
Repas
40 MERCURE
Repas à quantité de Perſonnes
confiderables. Les Feux furent
allumez par tout. On illumina toutes
les Fenêtres , & le même ſoir
les Jeſuites firent voir la part qu'ils
prenoient aux Réjoüiſſances, par
un autre Feu d'artifice qu'on trouva
fort agreable , & qui fut accompagné
de trois décharges de
Mouſqueterie.
Le Lundy dernier jour du mois,
les Confuls donnerent le Spectaele
d'un ſecond Feu d'artifice ,
qu'on avoit dreſſe ſur la Riviere.
Avant qu'on le fiſt joüer , toutes
les Troupes ſe rendirent dans une
petite Iſle , qui eft formée auprés
du grand Pont,par la jonction qui
ſe fait en cet endroit du Tarn &
du Teſcou. Quantité de Feux
éclairerent lesdeux Rives,& pendant
que l'on tira l'Artifice , on
vit deux Bateaux qui s'approche
rent
GALAN T.
41
rent. Ils étoient en forme de petites
Galeres, & quantité de Bougies
en illuminoient les bords
dans des Lanternes de diferentes
couleurs. La plus conſiderable
Jeuneſſe de la Ville étoit dans ces
deux Bateaux , avec des Tables
couvertes de Mets exquis. La
Santé du jeune Prince ne fut pas
oubliée dans ce Regale. Chaque
fois qu'on la beuvoit , on voyoit
partir des deux brillantes Galeres
pluſieurs Fuſées d'une beauté ſurprenante.
L'une & l'autre caracola
autour du Feu d'artifice pendant
tout le temps qu'il joüajaprés
quoy ceux qui les remplifſfoient,
commencerent entr'eux un petit
Combat , qui renouvela le plaifir
des Spectateurs.Aprés s'eſtre donné
tour à tour la chaſſe , les deux
Bateaux s'accrocherent. On ſe
meſla , & l'avantage eſtant demeuré
42 MERCURE
meuré tantoſt aux uns & tantoſt
aux autres , les Vainqueurs & les
Vaincus ſe retirerent enſemble .
Mele Marquis d'Ambres prit le
divertiſſement de ce Spectacle
fur un Balcon de l'Hôtel de M
Foucaut , qui le regala enfuite
avec beaucoup de magnificence.
Le Mardy 1.de Septembre.cet
Intendant ſignala ſa joye par une
troiſieme Feſte , qui répondit à
tout ce qu'on attendoit de fon
zele pour le Roy. Le Ganon , les
Trompetes, les Hautbois , & les
Tambours l'annoncerent à la Ville
, ſi- toſt que le jour parut. Les
troupes qui ſe mirent fous les Armes
, firent de nouveaux efforts
pour ſeconder dignement ſes
ſoins ,& on les vit briller d'un
nouvel éclat , quand ce jour- là
elles défilerent devant luy: la Cavalerie
le Sabre à la main , & les
Officiers
GALAN T.
43
Officiers d'Infanterie avec la Pique
, & les Drapeaux déployez .
Il leur fit diſtribuer quantité de
Poudre, & plufieurs Tables drefſées
devant ſon Hotel , furent
couvertes de toute forte de Viandes
pour le Peuple & pour les
Soldats .Une Fontaine de Vin excellent
coula pendant tout le jour;
& quand la nuit fut venue, toutes
les Troupes ſe rendirent à la petite
Ifle dont je vous ay déja parlé
, & en couvrirent les bords du
côté de la Riviere,l'Infanterie fur
les aîles,& la Cavalerie au milieu.
On y avoit dreſſé un Feu d'Artifice,
& un autre ſur leTarn ; &
quand le jour eut finy , Me l'Intendant
fit allumer des Feux dans
cette Iſle de vingt en vingt pas ,&.
en meſme temps la Rive de l'un
& l'autre côté en fut couverte.
Le Palais Epifcopal ſe trouva illuminé
44 MERCURE
miné comme les ſoirs precedens ,
par les ſoins de M Rabi , Archidiacre
& Vicaire General. Les
Fenestres avec tout le toit de
l'Hôtel de Me Foucault , furent
remplies de lumieres . Joignez à
cela toutes les Terraſſes, Balcons ,
& Fenestres des Maiſons de la
Ville & des Fauxbourgs qu'on en
vit garnies , & vous concevrez
ſans peine quelle agreable Perſpective
d'Illuminations formoit
le Canal en cet endroit. Toutes
ces clartez firent remarquer en
éloignement quantité de petites
Machinescouvertes de Feux, qui
partant de chaque bout du Canal
, s'avançoient fort lentement.
Quand on les vit de plus prés, on
reconnut que ces Machines fi
bien éclairées , étoient de petits
Bateaux. Ceux qui venoient d'un
coſté avoient eſté preparez par
les
GALANT. 45
les ordres de Me l'Intendant ; &
ceux qui venoient de l'autre ,
étoient les mêmes que la Jeuneſſe
de la Ville avoit remplis le ſoir
precedent . Les uns avoient la
Prouë & la Poupe faites en forme
de Coeurs tracez par un nombre
incroyable de Bougies, &du
milieu de ces Coeurs , partoient
à chaque moment des Fuſées volantes.
Un double rang de Lampes
de pluſieurs couleurs,éclairoit
les autres fur les bords à la Prouë
& à la Poupe , avec des Balots au
bout du Mats d'une groſſeur prodigieufe&
en forme de Fanal.On
en voyoit d'autres , ornées de
Banderoles de Tafetas gris-de-
Lin & blanc, & avec une infinité
de Lanternes de diférentes couleurs
parmy les Cordages. Tous
ces Bateaux s'étant approchez ,on
entendit les Violons dans les uns,
&
46 MERCURE
& les Tambours & les Fifres dans
les autres Ceux qui portoient fe
divertiſfoient à Table ; mais dés
qu'ils furent à veue les uns des
autres, ils prirent les armes, ſe rangerent
fur deux lignes , & commencerent
à ſe ſaluër par quelques
décharges. En ſuite ils parurent
avec le verre à la main ,
&celebrerent la Santé du jeune
Prince par leurs cris de joye, & par
quantité de Fuſées volantes. L'Infanterie
& la Cavalerie ayant répondu
par des Mouſquetades ,
cette petite Flote ſe mit ſur une
ligne , & s'avança vers l'Ifle en
bon ordre, faiſant paroître qu'elle
y-vouloit aborder. Ils commencerent
alors à tirer les uns contre
les autres d'une maniere tresagreable
. L'Eſcarmouche ne finit
qu'au bruit de quelques Bombes ,
qui avertirent que les Feux d'artifice
GALAN T.
47
tifice alloient joüer. Le ſuccés en
fut tres- grand. On vit des Fuſées
qui étant lancées de la Riviere,
s'élevoient en l'air auſſi haut que
celles qu'on faiſoit partir du Clocher
des Carmes. La plupart en
retombant formoient des Chifres,
qui par leur diverſité donnoient
grand plaifir aux Spectateurs.
Cependant les Bombes & les Petards
faifoient ſur la Terre un
bruit extraordinaire. Celuy des
Tambours , des Trompetes , des
Fifres & des Hautbois, étoit mêlé
à l'éclat des Bombes , auquel
fucceda une longue décharge du
Canon. La Fête fut terminée par
un ſuperbe Repas , que Monfieur
l'Intendant , & Madame lI'ntendante
donnerent aux Dames,& à
un fort grand nombre de Perſonnes
qualifiées. Enfin rien n'égale
l'empreſſement & le zele que les
Habi
48
MERCURE
Habitans de Montauban ont fait
paroiſtre dans l'occaſion de la
Naiſſance du Prince . Toutes les
Boutiques ont eſté fermées pendant
huit jours. On a fait tous les
ſoirs des Feux de joye . On a eſté
inceſſamment ſous les armes . On
a tiré nuit & jour , & la plupart
des Bourgeois ont fait des largeſſes
ſurprenantes , donné de tresgrands
Repas , & diſtribué dans
les Ruës quantité de Pieces de
Vin au Peuple.
Monfieur le Comte de Jarnac,
Lieutenant pour le Roy dans les
Provinces de Xaintonge & Angoumois,
ayantdonné ordre à tous
les Habitans de ſes Terres de celebrer
la Naiſſance de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne , Mr
le Chevalier de Jargnac fon Oncle,
choiſit le jour de S. Loüis pour
le faire executer dans la Ville de
Jarnac.
:
GALANT. 49
Jarnac. On commença dés le 20 .
à tirer pluſieurs coups, & le 23.&
24. la Mouſqueterie fit une décharge
continuelle. Le 25. toutes
les Milices de la Ville & du Comté
ſe trouverent ſous les armes par
les ſoins de Me de Montaignes.
C'eſt un Gentilhomme de merite,
qui a paſſe ſes années au ſervice
de Sa Majesté , & qui eſt prefentement
Capitaine du Chaſteau ,
Ville & Comté de Jarnac. A poinele
jour eut commencé àparoître
, qu'au bruit des Mouſquets,
des Tambours & des Trompetes,
Monfieur le Chevalier de Jarnac
fitarborer les Armes de France,
environnées de Dauphins , au
haut d'une des Tours du Châ
teau , du côte d'une Iſle, que la
Charente forme, & dans laquelle
il avoit fait preparer le Feu de
joye. Sur les dix heures , Mada-
Octobre 1. P. C
L
50
MERCURE
me de Pons-de-Bourg & Madame
la Comteſſe de Mioſſens ſa
Fille, arriverent avec Monfieur le
Chevalier de Pons de-Bourg,Petit-
Fils de l'une,& Neveu de l'autre,
que Monfieur le Chevalier de
Jarnac avoit prié de venir allumer
le Feu. Il n'a encor que ſept
ans , & eſt Fils de Monfieur le
Marquis d'Heudicourt , Grand
Louvetier de France. Toute la
Nobleſſe du Voiſinage ſe trouva
auſſi dans le Château , où aprés
qu'on eut entendu la Meſſe , qui
fut celebrée folemnellement dans
la Chapelle, les Officiers d'Infanterie
dans un tres - leſte équipage,
vinrent à la teſte d'une Compagnie
d'élite recevoir les ordres de
M² le Chevalier de Jarnac, au fon
des Tambours & des Hautbois.
La Cavalerie , qui étoit tres-bien
montée , s'eſtant acquitée du même
GALAN T.
me devoir , toute la Milice ſe retira
dans les Places du dehors &
du dedans de la Ville , où elle demeura
toûjours ſous les armes juſques
à deux heures aprés midy,
qu'elle ſe mit en haye des deux
côtez des Ruës, où la Compagnie
devoit paſſer pour aller entendre
le Te Deum à l'Eglife Paroiffiale
de S. Pierre. Le petit Chevalier
de Pons- de-Bourg y fut conduit,
comme recevant tous les honneurs
de cette Ceremonie , par fix
Gardes de Monfieur le Comte de
Jarnac , commandez par M de
Montplaiſir qui en eſt l'Enſeigne.
Il fut ramené demême aprés que
l'on eut chanté le Te Deum , auquel
les Recollets du Covent que
cemême Comte a fondez, aſſiſterent
en proceſſion. Au retour tout
le monde s'abandonna à la joye.
Les Salles & les Chambres de
Cij
52
MERCURE
>
tous les Appartemens,qui ſont en
grand nombre, pouvoient contenir
à peine l'incroyable multitude
de Gens qui la faifoient éclater
parmy les Hautbois & les Violons.
Mais rien n'égaloit les beautez
qui ſe découvroient des Fenê
tres du Château. Cette petite Ifle
qu'on avoit choiſie pour y preparer
le Feu , eſt jointe à une grande
Prairie , qui n'a pour bornes
qu'une agreable Colline couverte
de Vignobles & de Boſquets. Pluſieurs
Hameaux qui en font voifins
font une diverſité qui a dequoy
occuper la veuë. La Charente
ſepare ce charmant Païſage
d'avec un Parterre,qui pour joindre
le Chaſteau eſt encore ſeparé
d'un bras de cette Riviere , que
l'on paſſe ſur un Pont qui conduit
au pied d'un grand Perron,
par lequel on entre dans un magnifique
GALANT.
53
gnifique Veſtibule.Je ne vous dis
rien de ſes belles Promenades.
C'eſt un lieu où l'Art s'eſt joint
avec la Nature , & où tous les
deux ont fait ce qu'il feroit difficile
de trouver ailleurs. Pour rendre
la Feſte encore plus pompeuſe
, cette grande Prairie étoit entourée
d'un nombre infiny de
Peuple , qui compoſoit un Concert
d'acclamations, & une Symphonie
champestre.
Au fortir du Te Deum toute la
Milice alla ſe mettre en bataille
au milieu de la petite fle , & en
attendant que l'on allumât le Feu,
laCavalerie &l'Infanterie s'eſcarmoucherent
, & firent des Combats
dans les formes qui ſuſpendirent
agreablement l'impatience
de toute cette affluence de Peuple.
On avança l'heure du Soupé,
&pluſieurs Tables furent ſervies
Cij
54 MERCURE
avec autant de profuſion que de
propreté . Enfuite on dança pendant
une heure ; aprés quoy M
de Montaignes ayant pris par la
main le petit Chevalier de Ponsde-
Bourg , qui étoit tres-galanıment
habillé , le deſcendit ſur le
Pont du Château , & le conduifit
au travers du Parterre , précedé
de fix Gardes & de l'Officier qui
les commandoit , & accompagné
de toute la Nobleſſe de l'un & de
l'autre ſexe , juſqu'au grand Canal
de la Charente , où il fut receu
par une falve de Mouſqueterie.
Il entra de là dans une Chaloupe
qu'on avoit ornée exprés,
& qui étoit peinte de pluſieurs
couleurs. Elle fut conduite par des
Rameursvétus de Rouge,& dont
les Bonnets de feüillage faifoient
un fort agreable effer. A la defcente
de la Chaloupe on le re
ceut
GALANT. 55
ceut avec le meſme bruit de
Mouſquets qu'on avoit fait de
l'autre côté. Il prit un Flambeau,
alluma le Feu , & auffi- tôt Madame
la Comteſſe de Moiſſens , Mr
le Chevalier de Jarnac ,& toute la
Nobleſſe qui étoit demeurée ſur
le bord de l'eau , ayant crié Vive
leRoy , le Peuple repeta la meſme
choſe avec des emportemens de
joye qui ne peuvent s'exprimer.
En même temps un bruit prodigieux
des Canons du Château ,
qui répondoient aux coups de
Mouſquets , fut mêlé à ces acclamations
du Peuple.
Madame la Comteſſe de Miofſens
qui vouloit auſſi ſignaler ſon
zele dans ſa maiſon de Bourg fur
Charente , qui n'eſt éloignée de
Jarnac que d'un quart de lieuë, &
dont l'heureuſe ſituation luy donne
la plus belle veuë du monde,
C iiij
36 MERCURE
avoit donné des ordres ſi juſtes,
quele Feu qui s'ydevoit faire dans
un lieu tres éminent , parut prefque
au même inſtant que celuy
de Jarnac fut allumê . La décharge
que firent quantité de Moufquetaires
qui bordoient fes Terraffes
, & un nombre infiny de
coups que tirerent des Pieces de
Campagne , faifoient une eſpece
de tonnerre qui fut entendu de
loin. Mais ce qui achevoit d'embellir
tout ce ſpectacle , c'eſt que
depuis le Port de Bourg, oùquelques
heures auparavant on avoit
chanté le Te Deum dans l'Egliſe
Paroiffiale , il y eut des Feux non
ſeulement dans les Villages des
Terres de Madame de Mioſſens ,
mais juſqu'à ceux qui bornoient
la veuë du Chaſteau de Jarnac .
Dés qu'on eut fait paffer la Riviere
au petitChevalier de Ponsde
GALAN T.
57
de-Bourg , & que la fumée permit
de diftinguer les objets , on
fut ſurpris de voir la façade du
Château toute illuminée depuis
le haut juſqu'au bas. Comme
c'eſt une groſſe Maſſe tres bien
percée , & que la nuit eſtoit fort
obfcure , elle ſceut ſi bien dérober
l'idée du Château que l'on
avoit veu le jour , qu'elle ne laifſa
plus à l'imagination que celle
d'une groffe Montagne de feu .
Les Feux d'artifice fuccederent
à ces premiers divertiſſemens . Un
grand Pavillon jaſpé de diferentes
couleurs, dans lequel il y avoit
un tres - grand nombre de Petards
& de Fuſées , avoit eſté élevé
entre le premier Pont & le
Baffin d'un jet d'eau , qui eſt au
milieu du Parterre. Le feu y fut
mis par une figure de Dragon,
qui deſcendit du haut de la Mon-
Cv
58 MERCURE
tagne de feu dont je viens de
vous parler. Pendant plus d'une
heureque le Pavillon fut à brûler,
on jetta quantité d'autres Fusées ,
qui monterent dans les nuës ,
les unes en Lances , d'autres en
Serpens , & d'autres unies avec
des Petards à la queuë. Tous les
feux qu'elles lançoient divertiſfoient
d'autant plus,qu'ils étoient
multipliez dans les eaux de la
Charante , dont tous les Spectateurs
eſtoient entourez . Le Pavillon
ayant eſté conſumé , onrecommença
le Bal , plus grand &
plus regulier. Toutes les Perſonnes
qui s'y trouverent de quelque
âge & de quelque ſexe qu'elles
fuſſent, firent paroître la joye
qu'elles reſſentoient. Madame de
Pons de-Bourg oublia le nombre
de ſes années pour autorifer par
fon exemple une action auſſi ſinguliere.
GALANT.
رو
-
guliere.Elle alla prendre un vieux
Gentilhomme,nommé Monfieur
de la Barde , & tous deux dancerent
avec toute la juſteſſe& la legereté
qu'un fiecle &demy qu'ils
partagent le pouvoit permettre.
Cependant laMilice ayant repaſſé
l'eau , alla au bruit des Trompetes
, des Tambours & des
Mouſquets , allumer les Feux qui
ſe firent devant les Portes de toutes
les Maiſons de la Ville. Il y
eut par tout des Illuminations,
& peu de Feux autour , deſquels
on ne dançaſt juſques à minuit
au fon des Hautbois.
Le lendemain , la Ville fit une
reveuë de ſes Troupes , afin d'en
choiſir un certain nombre pour
aller au Château de Bourg témoigner
ſa reconnoiſſance aux
Dames & à Monfieur le Chevalier
de Pons- de- Bourg, de ce qu'il
avoit
60 MERCURE
avoit eſté leur General. Ceux
qu'on choiſit s'y acheminerent
avec pluſieurs Gentilshommes à
leur teſte,& trouverent à la Porte
le petit Chevalier de Pons- de-
Bourg. Il avoit fa Bandoliere , &
un Mouſquet ſur l'épaule, & il les
reçeut de la meilleure grace du
monde, par une falve de plufieurs
coups de Mouſquet, & d'un fort
grand bruit de Pieces de campagne
Les Troupes répondirent par
une ſemblable décharge, pendant
que les Hautbois & les Tambours
ſe faiſoient entendre,& quele petit
Chevalier les remercioit. Madame
la Comteſſe de Mioſſens fa
Tante, les regala d'une Collation
magnifique & d'une grande profufion
du meilleur Vin du Païs;
apres quoy les Troupes reprirent
leur marche du coſté Jarnac, fort
fatisfaites de cette reception.
La
GALANT. 61
Σ
هن
&
e
de
은
fa
コ
La joye n'a pas eſté moindre
dans la Ville de Cognac, & ce qui
s'eſt fait par les ordres de Monſieur
le Comte d'Aubigny ſon
Gouverneur,&de Monfieur Daniaud
qui en eſt Maire , marque
le zele qu'elle a pour le Roy. Je
paſſe tout ce qui peut eſtre commun
aux autres Villes,pour m'attacher
à une réjoüiſſance que
vous trouverez tres finguliere.Ce
futun combat de deux Efcadrons
deCavalerie qui ſe fit dans la Riviere
au meſime temps qu'un tresbeau
Feu d'artifice joüoit dans
une Iſle, qui fait face à la Terrafſe
du Chaſteau. Le choc de ces
Eſcadrons ſe fit dans la Riviere
méme à grands coups de Piſtolet,
les Chevaux nageant lors qu'ils
perdoient terre,pendant que l'Infanterie
qui bordoit cette Riviere
du côté de la Terraſſe , faiſoit
un
62 MERCURE
un feu continuel auſſi bien que
celle qui estoit rangée ſur le Pont
à côté de cette meſme Terraſſe .
Joignez à cela le bruit des Canons
, des Boëtes , des Petards.
Sauciffons & Fusées,& vous trouverez
que toutes ces choſes donnoient
l'idée en petit de la fameuſe
Journée du Paſſage du Rhin ,
où LOUIS LE GRAND traçoit à
la Poſterité des leçons de vaincre
les Fleuves de meſme que les Baftions
les plus redoutables.La Feſte
finit par un Bal,qui avoit eſté precedé
deux ſplendides Repas que
Monfieur le Comte d'Aubigny
donna à Madame la Comteſſe de
Mioffens , & à une infinité d'autres
Perſonnes 'de qualité de l'un
& de l'autre Sexe. Cet illuſtre
Gouverneur avoit fait faire des
Fontaines de Vin à la Porte de
chaque Capitaine de quartier,
tant
GALAN Τ. 63
tant de la Ville que des Fauxbourgs,
avec un ordre admirable ,
qui laiſſa un libre cours à la joye,
&empefcha la confufion.
Je vous ay parlé dans ma Lettre
d'Aouſt des Réjoüiſſances que
Monfieur le Duc de S. Simon fit
faire icy devant fon Hôtel pendant
trois jours , pour la Naiſſance
de Monſeigneur le Duc de
Bourgogne. Il en donna auſſitoſt
la nouvelle à Blaye , dont il
eſt Gouverneur , avec ordre de
n'oublier rien de ce qu'on pouvoit
faire d'éclatant dans une pareille
occaſion. Dés qu'on l'eut
receuë , le bruit de l'Artillerie
l'annonça au Peuple. Monfieur
Daſtor , Lieutenant de Roy , accompagné
des Magiſtrats, ſe rendit
le ſoir dans l'Egliſe de S. Romain
, où il aſſiſta au Te Deum.
Enſuite il vint allumer le Feu
qu'on
64 MERCURE
qu'on avoit dreſſé dans la Place
du Port , & autour duquel toute
la Milice eſtoit rangée ſous les
armes . On entendit diverſes décharges
de l'Artillerie de la Citadelle
, auſquelles il fut répondu
dans les intervales par la Moufqueterie
de la Garniſon qui eſtoit
fur les Remparts , & par celle
de la Milice , parmy laquelle ſe
méloit le bruit de pluſieurs Canons
, & de quantité de Boëtes
qu'on avoit rangées dans la même
Place . On tira auſſi un fort
grand nombrede coups deCanon
d'un Navire de guerre qui étoit
au Port. Un Feu d'artifice que
l'on avoit attaché à ſa Poupe brûloit
à quelque diſtance ſur la Riviere
. Toutes les extremitez de
ſes Mats , de ſes Vergues , & de
ſes autres Manoeuvres , estoient
garnis de Falots.Un autre Navire
d'un
GALANT.
65
d'un Bourgeois de Blaye eſtoit
éclairé de meſme , ce qui faifoit
un effet aſſez agreable ſur une
Riviere fort agitée. Apres ce Feu
qui dura plus de deux heures , les
Magiſtrats conduiſirent Monfieur
Daſtor dans une Salle ornée de
Meublestres- propres,& de quantité
de fort beaux Luftres. La
lumiere qu'ils rendoient donnoit
un brillant éclat à un grand nombre
de Dames qu'on y avoit afſemblées.
On leur ſervit une magnifique
Collation de Fruit & de
Confitures, avec des Liqueurs &
' de la Limonade en abondance .
Dans ce meſme temps on fervit
deux autres Collations fort propres
dans des Chambres ſeparées,
l'une pour les Femmes de toute la
Bourgeoiſie , dont un des plus
notables Bourgeois fit les honneurs,
& l'autre pour les Officiers
de
66 MERCURE
de la Milice. Le Peuple eſtoit regalé
de ſon côté par trois Fontaines
de Vin qu'on fit couler fur
le Port. Monfieur Daſtor s'étant
retiré dans la Citadelle où il ramena
les Dames qui en estoient
defcenduës,les Magiſtrats fe joignirent
à la Bourgeoiſie avec laquelle
ils formerent pluſieurs
Dances dans la Place duPort.On
en fit auſſi dans tous les endroits
ou l'on alluma des Feux . 1
Je paſſe aux Réjoüiſſances de
Beziers. Cette Ville ayant toûjours
eſté tres - zelée pour la gloire
de ſon Prince, vous jugez biern
qu'on ne manqua pas à s'y mertre
ſous les armes , à illuminer les
Feneſtres des Maiſons , & enfin
à fairetoutes les choſes qui peuvent
marquer une grande joye.
La Feſte fut commencée le Dimanche
13. du dernier mois. On
avoit
GALANT.
67
Imperium fine fine dedi.
コ
Aux quatre coins du premier
Theatre , estoient quatre Pyramides
ſemées de Fleurs de Lys
mélées des Chifres du Roy , avec
quatre Tours dans l'entre- deux .
1 Les bords du Theatre estoient
F
-
avoit dreſſé un Theatredes mieux
ornez dans la Place où eſtoit autrefois
la Citadelle , & fur ce
Theatre il y en avoit un ſecond
au milieu duquel eſtoit élevée
l'Eternité figurée par une Femme
débout , ayant un voile ſur la
teſte qui luy couvroit les épaules
de la meſme forte que les anciennes
Medailles nous la reprefentent.
Elle estoit ſur un Piedeſtal
ſoûtenu de quatre Dauphins , &
tenoit de la main droite un Globe
ſur lequel trois Fleurs -de- Lys
eſtoient peintes , & de l'autre un
Ecriteau avec ces mots ,
garnis
68 MERCURE
:
garnis d'une Corniche & d'une
Frife , où des Dauphins & des
Amours ſe joüoient enſemble. Sur
le milieu des Portiques qui étoient
aux quatre faces,on voyoit dans
des Cartouches les Armes de
France, de Monſeigneur le Daunphin,
de Monſeigneur le Duc de
Bourgogne, & de Monſeigneur le
Duc du Maine , Gouverneur du
Languedoc , le tout foûtenu par
des Pilastres d'Ordre Dorique
d'une tres - grande hauteur. La
Figure choifie pour le deſſein de
ce Feu , eſtoit de l'invention de
Me le Pul,auſſi bien que huit Deviſes
qui ornoient les Piédeſtaux
des Pyramides. J'ajoûte icy ces
Deviſes , avec l'explication qu'il
en a faite.
La premiere avoit pour corps
trois Fleurs - de- Lys , qui repre¹
ſentoient le Roy , Monſeigneur le
Dau
GALANT. 69
e
sa
i
Dauphin,& le jeune Prince. Ces
paroles luy ſervoient d'ame,
NUMERO DEUS IMPARE
GAUDET .
Le nombre de nos Lys & de nos
Demy- Dieux,
Eft un nobre agreable aux Cieux.
La ſeconde , un Amour avec
une Fleche à la main,& ces mots
Italiens ,
NON E' IL MINORE D'E
GLI DEI .
Ce n'est pas le moindre des Dieux
Ce petit Dieu d'Amour, qui ne vient
que de naître.
• Déja l'on reconnoît ſa grandeur en
tous lieux .
Son Trait doit estre un Sceptre , &
commeſes Ayeux ,
Cet Enfantſera nôtre Maître.
La troiſiéme , un Jet d'eau au
pied des Montagnes,
E MONTIBUS ALTIOR EXIT.
Ce
70 MERCURE
Ce fet d'eau dans ces lieux ſi longtemps
attendu,
Ausommet de ces Monts afafour .
ce féconde.
Il montera bien haut , s'il éleve ſon
onde
Auffi haut que les Monts dont il eſt
defcendu.
La quatrième , un Soleil , &
deux Planetes,
OBSCURANTUR QUA LUCE
MICAN T.
Ces Planetes un jour dans le plus
hautdes Cieux,
Pourront éclater à nos yeux,
Et prendre ſoin de nous conduire.
Dans un Char lumineux on doit les
voir affis ;
Maintenant ils font obfcurcis
Par le Soleil qui les fait luire.
La cinquième, un Aigle en l'air,
portant la Foudre en fon bec , &
deux Aiglons à terre qui le regardent,
GALAN T. 71
gardent, & femblent commencer
à voler,
EX ME DISCITE PACEM
QUÆRERE .
Aiglons, quisçavez par mes faits
Avec combien d'honneurs j'ay porté
le Tonnerre,
Ne vous fervez de la Guerre
Que pour aller à la Paix.
La ſixiéme , une Perle dans ſa
Coquille au bord de la Mer,
NO AY ORIGEN MAYOR.
Est - il rien de plus précieux,
Et qui ſoit comparable à la haute
origine
De ce riche Bijou ,de la Perle divine,
Preſent de l Ocean, auſſi bien que des
Cieux?
Si bien toſt le Soleil luy donne
Ce lustre qui peut tout termir,
Et cet éclat qui l'environne,
Comme luy quelque jour elle va devenir
Tout l'ornement d'une Couronne.
+
1 72 MERCURE
La ſeptieme , un Lys ſoûtenu
de ſa Tige , d'où fort un Lys à
demy épanoüy , & plus bas un
Bouton,
QUOMODO CRESCUNT .
Ce Lys incomparable, appuyéſurſa
Tige,
Eft du Siecle present la gloire & le
prodige.
Le beau Lys qu'ila mis au jour
En est la merveille & l'amour.
L'aimable Lys qui vient d'éclore,
Dont toutle Peuple est réjoüy ,
Pour montrerſon éclat du Couchant
à l'Aurore,
Attend qu'il foit épanoüy.
La huitième , un Soleil qui en
forme deux autres dans les nuages
; & au deſſous , le Globe de
laTerre
ORBIS NON SUFFICIT UNUS .
De ces nouveaux Soleils veus fur
nôtre Horizon,
En
GALANT.
73
En mille biens déja la lumiere est
feconde.
Comme le grand Soleil eftfans comparaiſon
,
Qu'enforce, qu'en bonté, qu'en vertus
il abonde ,
Ilsferont tels en leurfaiſon,
Illeurfaut à chacun un Monde.
Des Habitans en armes , conduits
par leurs Officiers , s'eſtant
rendus dans la place où le Feu de
joye eſtoit dreſſe, ſe rangerent fur
unBaſtion quila domine. Les Officiers
de Juſtice ,& les Confuls,
l'allumerent apres que le Canon
de la Ville eut fait ſa décharge.
Elle fut ſuivie de celle des Habitansqui
la firent pluſieurs fois.
L'Artifice eut un fuccés merveil
leux , & ce ne furent que réjoüiffances
de toutes parts. Monfieur
l'Abbé de Saint Affrodiſe fit pendant
trois jours l'Illuminations
Octobre 1.P. D
1
F
74 MERCURE
& des Feux de joye. Ily mit le
feu à la teſte de ſon Chapitre Collegial
,& imita autant qu'il luy fut
poffible la magnificence de Monſieur
l'Eveſque de Beſiers, qui en
de ſemblables occafions ne croit
jamais affez faire.Ce Prélat eſtoit
alors abſent de ſon Eveſché pour
une affaire importante. Entre les
Maiſons Religieuſes , les Jeſuites
& les Jacobins ſe diftinguerent ;
mais fur tout Monfieur de Sartre
Lieutenant General , Monfieur de
Cabreroles Lieutenant Criminel ,
Monfieur de Martini Viguier , &
M. de Lalle Procureur du Roy,
montrerent perdes Feux d'artificè
dreſſez devant leurs Maiſons
combien ils estoient ſenſibles à ce
qui regarde le bien de l'Etat.
Le lendemain , les Penitens
Noirs firent une Feſte particuliere
, où la pieté fut jointe à la
< joye.
GALANT.
75
7
joye . Leur Chapelle, qu'ils firent
parer magnifiquement , eſtoit ornée
d'une riche Tapiſſerie à fond
de ſoye, qui repréſentoit l'Hiſtoire
du petit Joſeph , Fils de Jacob,
appellé dans l'Ecriture Sauveur
de l'Egypte ; & comme c'eſtoit le
jour de l'Exaltation de la Croix
qu'ils celebrent tous les ans avec
beaucoup de folemnité , ils avoient
mis fur le Platfond de l'Au.
tel une Croix en l'air , ſoûtenuë
par deux Anges , dans un Ciel de
gloire en perſpective , ce qui
infpiroit beaucoup de devotion.
Il y avoit fur les Balustrades qui
entourent la Chapelle , fix - vingts
Flambeaux de cire blanche dans
des Lanternes tranſparentes, fur
leſquelles eſtoient pointes les Armes
du Roy , de Monſeigneur le
Dauphin , & de Monſeigneur lo
Duc de Bourgogne , le tout par
Dij
76 MERCURE
ſemé de Fleurs -de - Lys & de
Dauphins. La Meſſe fut celebrée
avec Muſique & Symphonie.
On chanta les Veſpres de
mefme ; & laCloche ayant commencé
à fonner ſur huit heures
du foir , les Confreres au nombre
de ſoixante , prirent leurs Sacs ,
& fortirent de la Chapelle en
proceffion , portant chacun un
Flambeau de cire blanche , du
poids de quatre livres , & chantant
le Benedictus Dominus Deus
Ifraël. Monfieur de Sartre PréfidentJuge-
Mage, & leur Prieur,
fuivoit la Proceſſion , pourtant
un Flambeau auffi bien que tous
fes Domeſtiques ; & apres qu'on
eut fait le tour de la Chapelle ,
on alla au lieu où le Feu eſtoit
dreſsé . Deux cens Hommes s'y
trouverent rangez en haye ſous
les armes. La Proceffion ayant
fait
GALANT. 77
fait le tour du Feu juſques à trois
fois, en continuant le meſme Cantique
, Monfieur de Sartre , & en
- fuite tousles Penités, l'allumerent.
Le bruit de la Mouſqueterie , des
Bombes,Boëtes,& Petards, fut incontinent
mélé aux cris de Vive
le Roy que pouſſa le Peuple. Pendant
ce bruit, la Proceffion rentra
dans la Chapelle , où l'on rendit
graces à Dieu par le TeDeum qui
y fut chanté ; apres quoy on fit
joüer le Feu d'artifice. C'eſtoit un
Theatre à quatre faces , dont cha
cune avoit deux toiſes & demie
en quarré. Les Bordures eſtoient
deLaurier, entrelaſſées de Fleursde-
Lys &deDauphins.Aux quatre
anglesdu Theatre étoientquatre
grandes Figures en rellef, qui
repreſentoient les quatre Parties
du Monde. Leur habillement
étoit magnifique , & les diſtini
l
ل ا
1
10
ا
10
Diij
78 MERCURE
guoit les unes des autres. Au milieu
de ce Theatre , on voyoit le
Roy fur un Piédeſtal. Il étoit vétu
à la Romaine , avec ſon Manteau
Royal fleurdelisé d'or, & une
Couronne de Laurier fur la teſte .
Il tenoit un Sceptre , & regardoit
d'un air menaçant les Figures des
quatre angles . La pouſture où elles
eſtoient,marquoit de la crainte.
Au bas du Piédeſtal on lifoit
cette Inſcription ,
Turbabuntur Gentes,& timebutqui
habitant terminos àſignis tuis.
Quatre Cartouches faiſoient un
des ornemens des Faces de ce
Theatre. Sur le premier eſtoit
peint Monſeigneur le Dauphin,
preſentant au Roy lejeune Prince.
Ony liſoit ces paroles.
Hicvir eft tibi quem promitti
Sæpius audis .
Sur le ſecond, un Hercule cou-
:
vert
GALAN T. 79
vert de ſa peau de Lion , & brifant
l'Hydre avec ſa Maſſuë. Ces
mots eſtoient au deſſous ,
Parcere Subjectis ,& debelbare
Superbos.
Sur le troifiéme, un Ange portant
un Rouleau à la main , avec
ces mots ,
Felix prolevirûm.
Sur le quatrième , la Juſtice,
avec cette Inſcription ,
Aurea condet ſacuta.
Pluſieurs Pyramides,des Tours,
desGlobes , & d'autres Machines
& Deviſes , ornoient encor
ce Theatre Tandis que le Peuple
en examinoit toutes les beautez
, on vit partir tout-à- coup une
Lance à feu du bout du Sceptre
de la Figure qui reprefentoit le
Roy. Aumefme inſtant, celle qui
repreſentoit l'Afie fut toute em
braſsée. Il en fortit une fi grande
Dij
80 MERCURE
quantité de feu , que les Spectateurs
en furent furpris. Apres que
l'Afie fut confumée, la meſme Figure
ſe tourna de l'autre côté du
Theatre,&mit le feu à l'Afrique ,
qui ne fit pas moins d'effet que
l'Amerique , qui fut brûlée de
la meſme forte. Il ne reſtoit que
l'Europe , vers laquelle la Figure
ſe tourna. Elle fut brûlée comme
les autres , avec cette diference,
que parmy les feux qui la confumérent,
on vit les Armes de France
tranſparentes ſans ſe brûler,
avec cette Deviſe ,
Intaltis regni finibus.
Les autres Machines firent leur
effet avec un ſuccés qui fit applaudir
generalement le zele des
Penitens Noirs.
On ne doit pas s'étonner ſi tous
les Peuples s'intereſſent à l'envy
à celebrer la Naiſſance de Monſeigneur
GALANT.
81
ſeigneur le Duc de Bourgogne .L
Ciel ne pouvoit faire un plus grad
don à la France ſous le Regne
d'un Monarque dont les glorieux
exemples font les plus nobles leçons
qui puiſſent eſtre données
dans l'Art de regner, aux Princes
qui naiſſent de ſon Sang auguſte.
La Ballade que je vous envoye,
vous marquera d'une maniere
plus agreable que je ne fais, combien
ce don nous doit eſtre cher.
L'Autheur m'en eſt inconnu .
Quel qu'il puiffe eſtre , il merite
beaucoup de loüanges pour un fi
galant Ouvrage.
SUR LA NAISSANCE
de M'le Duc de Bourgogne.
BALLADE.
R est venu dedans nôtre Univers
Cet Heritier d'un aſſez bel Empire,
Dv
82 MER CURE
Cut Enfant cher à cent Peuples divers
,
Cher à LOUIS , & cela c'est tout
dire.
C'en est affez pour obliger les Dieux
Aconſerver des jours fi pretieux ,
Jours ou leur main tous leurs trésors
enferre. 2
Depuis qu'on voit la lumiere des
Cieux ,
Plus beau preſent ne s'est fait à la
Terre.
Nostre Apollon dansſes divins Concerts
Chante déja cet Enfant furlaLyre.
Je vois pour luy méditer tant de Vers,
Qu'imposible est aux Neuf Soeurs
d'y suffire.
Bien que ma Muse aux grands efforts
n'aspire ,
Je m'écrieray d'un ton audacieux,
Aux
GALANT. 83
Aux bords lointains puiffe paſſer
la Guerre ,
Puiſſe la Paix s'affermir en ces
lieux ,
Plus riches dons ne ſe font fur
la Terre.
Il nous promet des Printempsfans
Hyvers ,
Point d'Aquilons , un éternel Zephire.
Bien peu de coeurs éviterontfesfers,
C'est ce qu'un Sage aux Astres m'a
fait lire.
Amour l'appelle avec un doux foûrire
,
Bellone auſſi le rendra glorieux.
LOUISſera , d'un ſoin laborieux,
Son Precepteur à lancer leTonnerre,
A Soûtenir cet air imperieux ,
Plus beau talent ne regne sur la
Terre.
E
$4 MERCURE
ENVOΥ.
A Madame la Dauphine.
1
Princeſſe aimable , & d'esprit gratieux;
Regardezbien ce qui s'est fait de
mieux
Depuis qu' Amourde ſes doux noeuds
nousferre.
Cedonnepeut trop repaîtrevosyeux..
Plus beau Patron n'est pour vousfur
laTerre.
J'ajoûte des Bouts- rimez fort
heureuſement remplis par Monfieur
Vignier de Richelieu , fur
Cette meſme Naiſſance .
SONNET .
DAps lefond des Forests deMonomotapa
,
AMaroc, au Tonkin, le long duſein
Perfique ,
Dù l'eau coula du Ros que Moise
frapa , Des
GALANT. 85
Des Colomnes d'Hercule à la Mer
Arabique.
Dans les fameux Jardins d'un Aabalipa,
Depuis le Pôle Austral juſques au
Pôle Artique,
Onsçaura qu'un Dauphin est àpre-
Sent Papa
D'un Fils qui remettra l'ancienne
Bazilique.
LOUIS l'ayant donnépour Duc au
Bourguignon,
Est-il rien ſous le Ciel qui luy porte
guignon ?
Il verra de fes jours ce cher Enfant
Grand-Pere.
C'est comme Dieu benit ecluy qui
fuitfes Loix,
Qui remet les Errans dans le fein
de leurMere,
Et
86 MERCURE
Et qui fait tout calmer quand il
entendſa voix.
Les Relations que je vous envoyay
il y a ſeptou huit mois des
Miſſions des Peres Jeſuites , vous
ont aſſez fatisfaite , pour m'obliger
à vous faire part des dernieres
nouvelles qu'on en a reçeuës.
Je croy vous avoir déja mandé
que le Pere Nau , aprés avoir eu
la confolation à ſon retour de
France en Syrie , de faire établir
à Alep un Patriarche d'Antioche
Catholique pour la Nation des
Syriens qui s'étend dans tout l'Orient
(ce qui eſt d'une extrême
confequence pour la converfion
d'une infinité d'Heretiques & de
Schifmatiques ) laiſſa à un autre
la Charge de Superieur General
des Miffions des Jeſuites en Syrie
, pour aller porter plus loin la
Predica
GALANT. 87
Predication de la Loy dans le
fond de la Mefopotamie , & dans
le Curdeſtan , aux- Curdes Jafidies,
qui ſont depuis pluſieurs fiecles
dénuez de tout fecours , &
qui ayant conſervé quelque connoiſſance
du vray Dieu , qu'ils
continuent d'adorer , adorent en
mefme temps le Soleil & le Diable.
Ce Pere menant avec luy
pour cette entrepriſe le Pere Pilon
& le Frere Hilaire , qui leur
eſtoit d'un fort grand lecours
pour aſſiſter les Malades , partit
d'Alep au commencement de
Fannée derniere. Ils avoient déja
avancé fix ou ſeptjournées dans
le Païs , pour ſe rendre dans les
Montagnes où l'on trouve le plus
de ces Peuples , lors qu'ils furent
rencontrez à quelques lieuës au
delà de Maredin par une Troupe
de Voleurs , Ennemis de la vraye
Foy,
ト
88 MERCURE
Foy , qui leur ayant pris le peu
d'argent qu'ils portoient pour leur
ſubſiſtance , & pour établir cette
Miſſion leur prirent auffi une par
tie des Remedes dont ils preten
doient ſe ſervir en ce Païs-là pour
s'acquerir les eſprits de ceux à
qui ils alloient prefcher l'Evangile.
La cruauté fut jointe à ce
vol. On les dépoüilla , & ils receurent
pluſieurs coups de Sabre .
Le funeſte état où ils ſe trouverent
, les firent retourner à Maredin
pour y panfer leurs bleſſures,
& pour y attendre les ſecours
neceſſaires à leur établiſſement
dans le Païs des Jaſidies . Leur patience
, leur zele , & leur charité
leur ayant acquis d'abord la
confiance de pluſieurs Perſonnes
des plus conſiderables de cette
grande Ville , Capitale de la Mefopotamie
, Dieu ſe ſervit d'eux
pour
GALANT. 89
pour réünir à l'Egliſe un tresgrand
nombre d'Heretiques & de
Schifmatiques de toutes fortes de
Sectes & de Nations. Ils n'épargnerent
aucun deleurs foins pour
diffiper leurs erreurs ;& en peu de
temps le concours de ceux qui les
chercherent pour la gueriſon des
maladies de l'ame & du corps,devint
fi grand , que le Pere Nau
ne pouvant abandonner cette
abondante moiſſon, fit venir deux
autres Miſſionnaires de ſa Compagnie
, pour les envoyer aux Jafidies.
On a eu déja avis qu'ils
cultivoient cette autre nouvelle
Miſſion avec tout le zele qui peut
faire foûtenir les grandes fatigues
, & qu'il y avoit des diſpoſitions
tres- favorables a quantité
de Converſions. Cependant
le Pere Nau , & le Pere Pilon
eſtant demeurez à Maredin , furent
3
१०
MERCURE
rent de plus en plus accablez de
la foule de ceux qui vouloient ſe
faire inſtruire. Leur Maiſon en
eſtoit pleine dés trois heures du
matin , & à peine pouvoient- ils
en ménager quelques - uns chaque
nuit,pour prendre un peu de
repos. Ce grand progrés ayant
allumé la fureur des Heretiques ,
on alla dire au Bacha , ou Gouverneur
, qu'ils établiſſoient une
nouvelle Egliſe publique , ſans en
avoir la permiffion du Grand Seigneur.
Quoy que les Officiers
Turcs euffent juſque- là eſté favorables
à ces Peres , le Cadi, foit
par l'efperance de leur rançon, foit
que les Heretiques l'euffent gagnépar
quelques prefens , donna
auſſi toſt les ordres pour les arrêter.
On alla chez eux le Samedy
17. Janvier dernier,& l'on y trouva
douze Catholiques qui écoutoient
GALANT. وا
toient l'Evangile que le Pere Nau
liſoit. On les mena tous dans les
Cachots , où ils furent mis aux
fers. On leur declara quelques
jours aprés , qu'ils ne fortiroient
de leur prifon , que par le payement
de ſix cens écus pour eux,
& de cinq cens pour les douze
Catholiques . On a veu pluſieurs
Lettres du Pere Nau , qui louë
Dieu de ſes ſoufrances ,& qui fait
connoître avec combien de courage
les Catholiques qui font
avec luy dans les Cachots endurent
leurs peines. Ils y estoient
encore le 26. d'Avril , ſuivant ce
que le Pere Leſtringant en a écrit
de Conſtantinople. Cette nouvelle
s'étant répanduë icy,un Eccleſiaſtique
qui n'a point voulu
eſtre connu , a envoyé fix cens
écus pour délivrer le Pere Nau,
& les deux autres Miſſionnaires.
Une
92 MERCURE
Une action fi pleine de charité
eſt d'un grand exemple , & ceux
qui font en pouvoir de rendre à
Dieu une partie du bien qu'il leur
a donné , ne peuvent le faire plus
utilement qu'en ces fortes de ren
contres .
Je vous manday la derniere
fois , le départ de Monfeigneur
le Dauphin pour Chambort , &
la diligence avec laquelle s'y rendit
ce Prince. Il alloit trouver le
Roy, & l'on a toûjours beaucoup
d'impatience quand on va voir
ce Monarque. La Chaſſe , le Jeu ,
& la Comedie , ſont les Divertifſemens
que l'on a pris à Chambord
, où une Troupe de Comédiens
de Campagne s'eſtoit renduë.
Le f. de ce mois Monfeigneur
le Dauphin en partit, aprés
avoir ſoupé avec le Roy , pour
venir dîner le lendemain à Verfailles
GALANT.
93
failles avec Madame la Dauphine.
Le temps eſtoit court , & le
chemin long ; mais on trouve les
plus grandes difficultez faciles à
furmonter quand on vient voir
cequ'on aime . Je puis parlerde la
forte,puis que l'on ſçait la grande
union qui eſt entre Monſeigneur
le Dauphin & Madame la Dauphine
, & qu'ils font enſemble
Epoux & Amans. Cette Princeſſe
l'attendoit avec une extrême impatience
; & l'on peut dire que
pendant que ce Prince avançoit
avec une viſteſſe incroyable , ſon
coeur voloit au devant de luy.
Vous en ferez aiſément perfuadée
quand vous aurez ſçeu les ordres
qu'elle avoit données. Des Gardes
placez de diſtance en diſtance,
depuis le haut de la Montagne
qui eſt proche de Verſailles , jufques
fort avant dans la Plaine ,
fe
94
MERCURE
ſe devoient faire un ſignal l'un à
l'autre , lors que le premier auroit
apperceu la Chaiſe de Monfeigneur
le Dauphin , & le dernier
devoit partir à toute bride pour
luy venir apprendre ſon arrivée .
- Les anciens Romains en uſoient
de meſme , & faifoient ſçavoir à
Rome en fort peu d'heures les
Batailles qu'ils avoient gagnées,
quelquefois à deux cens lieuës de
cette Capitale du Monde. Madame
la Dauphine ayant ſeeu que
le Prince qu'elle aime fi tendrement
étoit prêt d'arriver, deſcendit
juſques bien avant ſur leDegré
pourle voir quelques momens
plûtoſt ; &leur empreſſement reciproque
ayant marqué l'excés
de leur tendreſſe à tous ceux qui
eſtoient preſens, & qui ſçavoient
avec quelle diligence Monfeigneur
le Dauphin eſtoit venu , ils
fe
4
GALANT . 95
ſe la montrerent de nouveau par
l'accüeil qu'ils ſe firent l'un àl'autre.
Quoy que Monſeigneur le
Dauphin eût reſolu de ne ſe point
arreſter en revenant de Chambord
à Versailles,il ne pût refuſer
cette grace àMadame Milet,Femme
de Monfieur Milet, qui al honneur
d'être ſon Sous- Gouverneur.
Elle attendoit ce Prince au bout
de l'avenuë de ſa Terre d'leure,
où il falloit qu'il paſſaſt. Il s'y arreſta
fort obligeamment, luy parla
, en receut des fruits , en mit
dans ſa Chaiſe ; & l'ayant remerciée
avec beaucoup de bonté , il
pourſuivit ſon chemin , & elle reprit
celuy de ſa Maiſon. Elle étoit
à pied, parce qu'elle n'avoit que
fon Avenuë à traverſer. A peine
eſtoit - elle arrivée au troiſiéme
Arbre,qu'en demandant à ſes Domeſtiques
, s'ils avoient bien vû
Mon
96 MERCURE
Monseigneurle Dauphin, elle tomba
morte fur ceux qui la ſoûtenoient
. On dit que la joye fut en
partie cauſe de ſamort. Elle a eſté
fort regretée , & Monſeigneur le
Dauphin ayant ſceu cette nouvelle,
en paruſt auſſi touché qu'il
en fut furpris.On le pourroit eſtre
à moins,& des morts ſi promptes
& fi peu prévenës, nous font ſouvenir
de ce que nous ſommes.
Heureux ceux qui s'en fouviennent
pour ſe tenir toûjours
preſt , & qui ne s'aſſurent ny fur
leurs belles années , ny fur les ſecrets
qui fortifient la ſanté. Monſieur
l'Abbé Aubry eſtoit du nõbrede
ceux qui prétendoient en
avoir ,& toutes ſes connoiſſances
n'ont point empeſché qu'il ne
ſoit mort , dans un âge où l'on ne
doit point mourir , quand on a des
remedes affurez pour vivre longtemps.
GALANT. 97
temps. Je ne vous dis rien davantage
de cet Abbé. Il étoit ſi connu,
qu'il fuffit de le nommer.
Mr Picard , Preſtre , Prieur de
Biron & de Riliez , eſt auſſi mort
au commencement de ce mois.
Je vous ay parlé de luy en vous
décrivant l'Académie Royale des
Sciences, & les divers talens dans
leſquels excellent ceux qui la
compofent. Il étoit de cette ſçavante
Académie .
Je vous envoye une Lettre
écrite par une Dame de qualité
à une grande Princeſſe. Ce ſeroit
retarder vôtre plaiſir , que
- perdre du temps à vous la vanter.
Lifez . La matiere eſt noble,&
auroit pour vous un tres - grand
charme , quand elle ſeroit traitée
avec moins d'eſprit .
Octobre 1. P. E
198
MERCURE
5ALYON
*1893
L
A MADAME ***.
A bonté que vous avez euë ,
Madame, en mefaisant l'hon .
neur de me témoigner que ce que j'écris
ne vous déplaît pas , & l'envie
que j'ay de vous marquer ma refpectueuse
reconnoiſſance , m'ont fait
penfer que vous agréerez que j'aye
cherché à vous divertir quelques
momens , par le recit de ce quim'eſt
arrivé dans un Voyage que j'ayfait
à Versailles depuis peu . Je n'y avois
nulle affaire , & rien ne m'y menoit
que le deſſein de faire ma Cour , &
Sur tout de voir pour la premierefois
cet illustre Enfant,dont la raiſſance
allume des Feux de joye par toute
l'Europe. L'heureuse Etoile qui préfida
à ce Voyage , & qui voulut me
le rendre agreable dés ſon commencement
fit que je m'embarquay avec
Mada
GALAN T.
99
Madame la Comtesse de Brégy,dont
la charmante converſation pourroit
empefcher desentir la fatigue d'un
chemin beaucoup plus long & plus
pénible. F'arrivay, Madame, un peu
plus tard que je ne penſois , car j'avois
compté que je pourrois avoir le
Loiſirde voir Monseigneur le Duc de
Bourgogne avant le Dine du Roy ;
cependantj'entray ſeulement comme
Sa Majesté s'alloit mettre à Table.
F'aurois pû aller faire un tour , &
revenir avant que le Roy eustachevé
de dîner ; mais par l'effet d'un
charme qui attache àſa Perſonne
fi- tost qu'on a
Thonneur de le vonHEQUE DE
jenepenſayplus à autre chose.
Sa prefence ſuſpend tous les
tres deſirs,
LYON
Et l'on trouve à le voir toûjours
nouveaux plaiſirs .
Je demeuray donc au Diné tant
E ij
100
MERCURE
qu'il dura . C'eſtoit , Madame , le jour
de la Naiſſance du Roy ; & quoy que
Sa bonne mine éclate,& le distingue
toûjours , quelque habit qu'il puiſſe
avoir,il en avoit unſi magnifique ce
jours-là, que de cette parure ,jointe
au grand air qui fait si bien voir
qu'il est le Maître, il refultoit quelque
choſe qui m'enchantoit . Mais
quand il tournoit par hazard les
yeux du côté où j'étois ,il me ſembloit
aussi- toſt que je voyois ouvrir une
Source de Félicitez , & que le moindre
de fes regards jettez à l'avanture,
alloit merendre heureuse. Il faut ,
Madame , que j'avonë que dans ces
momens-là je ne pouvois m'empêcher
de porter envie à Madame de
Brégy , qui nonſeulement estoit regardée
avec preferencede ce Grand
Monarque mais encor qui l'entretenoit
avecbeaucoup d'agrément,auſſi
bien que la Reine. Cette illustre
Prin
GALAN T. ΙΟΙ
Princeſſe que je trouve toûjours
belle , me le parut ce jour- là plus
qu'à l'ordinaire . Elle avoit, Madame,
le plus riche & le plus agreable
Habit que j'aye jamais veu , & elle
estoit toute éclatante de Pierreries .
A l'éclat des Vertus l'auguſte
Majesté
Eſtoit jointe en cette Princeſſe ,
Et la plus brillante Jeuneſſe
N'auroit pû de ſon teint effacer
la beauté.
Madame la Grand Ducheffe, &
Madame de Guiſe,extrémementpavées
aussi , rempliſſsoient & ornoient
parfaitemet la place qu'elles tenoiët
dans cette Royale Copagnie, ou j'eus
beaucoup de regret de ne pas voir
Monseigneurle Dauphin, qui estoit
à la Chaſſe , non plus que Monfieur
&Madame qui estoient à S. Clou.
Feus aussi le malheur de ne point
voir Madame la Dauphine, dont la
E iij
102 MERCURE
Porte ne s'ouvroitpas encorà tout le
monde , &j'en fus bienfâchée; car
j'aypour le merite & les vertus de
cette charmate Princeſſe,une admiration
, &sij'oſe prendre la liberté
de parler ainsi, une respectueuse inclination
que je ne puis bien exprimer.
Je trouve dans tout ce qu'elle
dit & tout ce qu'elle fait,de la gradeur&
de l'agrément , qui luy attirent
en même temps le respect qu'on
luy doit,&l'attachement du coeur.
Du plus fublime eſprit , d'une aimable
bonté,
Il ſe fait dans ſes yeux un mélan
ge admirable .
D'une grande Princeſſe on luy
voitla fierté
Mêlée à la douceur qui la rend
adorable .
Il faut donc demeurer d'accord,
Madame , que lors qu'on voit toute
la
GALANT. 103
la Famille Royale , on voit ce que
la grandeur &le merite peuvent
montrer de plus digne d'estre admi
ré. Mais je n'eus pas ce plaisir entier
pour cette fois , & enfin je pris
le chemin de l' Apartement de Mon-
Seigneur le Duc de Bourgogne. Je
trouvay dansſa Chambre Madame
la Maréchale de la Mothe, qui non
-Seulement remplit dignement Sa
Charge à l'égard du Prince , mais
encor qui charme toutes les Perfonnes
qui vont pour avoir l'honneur de
levoir, par une civilité tout- à -fait
engageante, & qui m'alloit arreſter
auprés d'elle , si elle- mesme devinant
bien l'envie que j'avois de voir
le Prince , n'eust eu la bonté de me
faire approcher du Lit où il eſtoit
entre les bras defa Nourrice ; & ne
Levoyant pas tout à fait à mon ai-
Se, pendant que Madamela Maréchale
entretenoit Madame de Brégy
E iiij
104 MERCURE
*
auprés des Fenestres , je m'appuyay
dans un coin , attendant qu'on le
changeast de place;& comme je révois
à l'heureuſe destinée de cet
illustre Fils de tant de Héros , j'entendis
prés de moy prononcer ces pa .
roles , par la plus agreable Voix qui
ait jamais frapé mes oreilles.
Que de gloire le Ciel deſtine à
cet Enfant,
Et qu'il imprime en luy d'illuftres
caracteres !
Je croy déja le voir dans un Char
triomphant
Marcher avec éclat ſur les pas de
fesPeres.
Dansce moment-là, Madame, on
remit le Prince dans ſon Berceau.Je
crûs que c'étoit quelqu'un de l'autre
côté du Lit qui avoit commencé ces
Vers , &n'entendant plus rien,fans
autre
GALANT. r
1 autre reflexion, je m'attachay àregarder
ce Royal Enfant.
Tout charme en luy , tout y
furprendr १
Et parmy tous les traits de cette
tendre enfance ,
Je luy trouvay l'air grand ,
Et qui marque déja ſon illustre
Naiffance. ひのお
1000
Aprés que je fus fortie de fa
Chambre , Madame , pendant que
Madame de Brégy alloit faire quelques
autres visites ,je propoſayà une
Dame de mis Amies qui estoit auſſi
venue avec nous , d'aller faire un
tour de promenade.
153129
и
インラ
Dans ces Jardins delicieux,
Dans ces charmantes Allées,
Qu'on prendroit aisément pour
le ſejour des Dieux,
Ou pour les Champs Elifees
Ev
106 MERCURE
4 CetteDame étant avec moy dans
ces Lieux enchantez , voulut aller
voir l'Arc de Triomphe ; & moy,
Madame,me trouvant un peu laſſes
jedemeuray aſſiſe dans un endroit
parfaitement beau,que je nesçaurois
pourtant vous dépeindre, ne m'étant
remply l'idée que de ce qui m'y arriva
auſſi- toſt que je fus feule. Ily
avoit à coſté de moy une Paliſſade
fort épaiſſe,contre laquelle je ne fus
Pas plûtoſt appuyée , que j'entendis
pluſieurs Perfonnes qui parloient ,
parmy lesquelles je crûs remarquer
cet aimable fon de voix que j'avois
ony chez Monseigneur le Duc de
Bourgogne. Je voulus d'abord aller
vers l'endroit où j'entendois parler ;
mais outre que je penſay que mon
Amieferoit en peine ,si elle ne me retrouvoit
pas où elle m'avoit laiſſée,
je vis qu'il y avoit un affez long
chemin àfaire pour trouver l'autre
côté
GALAN T.
107
coté de la Paliſſade. Ainsi,Madame,
j'aimay mieux demeurer pour tâcher
d'oüir ce qu'on diſoit. F'entendis
donc une de ces Perſonnes qui reprenoit
ainſi ſon discours . Il faut
avoüer , diſoit- elle , que ſi noſtre
Grand Monarque eſt heureux , il
merite bien de l'eſtre. Si l'on vouloit
ſe former l'idée d'un Homme
digne de commander à tous les
autres,quelque étenduë que puifſe
avoir l'imagination , pourroitelle
faire autre choſe que le Portrait
du Roy ? En verité , ſi les
Dieux ont jamais dû faire part
de leur immortalité à quelqu'un
c'eſt à ce Héros. Mais, divin Génie
de la France , poursuivit- elle.
les Nymphes mes Compagnes ,
Habitantes de cet heureux Sejour
, vous demandent toutes par
ma bouche , que vous leur appre
niez quel doit être ce merveilleux
Enfant
108 MERCURE
Enfant dont la naiſſance porte la
joye juſques dans les Païs les plus
éloignez . Celles de fon auguſte
Ayeul,ny de fon illuſtre Pere,n'en
inſpirerent pas davantage , quoy
que le premier duſt eſtre le plus
grand de tous les Hommes , & le
ſecond , digne Fils d'un Pere qui
luy a marqué le chemin de la
Gloire par de fameux exemples
que ce jeune Héros brûle de fuivre
, & qu'il imitera ſi bien , à ce
que vous nous dites tous lesjours ,
que ſa valeur mettra le comble à
toutes les vertus qu'il poſſede déja.
Dites- nous donc fi nous devons
croire la voix des Peuples,
qui ſemble préſager de fi grandes
choſes de ce charmant Enfant
qui vient de naître. Cette Perſonne
Madame, fit là une pause ; &moy
bien étonnée d'apprendre que cette
conversation n'estoit pas entre des
Perfor
GALANT. 109
Perſonnes mortelles , comme je l'avois
crû je redoublay mon attention,
ne doutant pas que ce Génie de la
France à qui la Nymphe parloit,
ne fust celuy que j'avois oùy chez
Monseigneur le Duc de Bourgogne,
& j'en fus certaine auſſi toſt que
j'entendis cette charmante Voix qui
répondit ainſy.
Sur ce Prince on s'efforce à l'envy
de predire.
L'un dit ce ſera Mars ; un autre ,
c'eſt l'Amour ;
Mais fans chercher ſi loin ce que
l'on en doit dire,
Il tient des Demy- Dieux qui luy
donnent le jour .
Il aura la bõté de ſon illuſtre Pere,
L'eſprit, les agrémens de fa charmante
Mere ;
De la Reyne il aura la haute pieté ,
Et de Loüis LE GRAND la Royale
équité ,
La
110 MERCURE
La mine la valeur ,la force , & la
prudence.
Il fera comme Luy le bonheurde
la France ,
Craint de ſes Ennemis , aimé de
fes Sujets,
Toûjours beny du Ciel dans ſes
juftesProjets.
Toutle monde adorant fesvertus
ſans pareilles,
Il fera voir un temps ſi remply de
merveilles ,
Que l'Univers enfin à ſa grandeur
foûmis ,
Ne reconnoiſtra plus que l'Empire
des LYS.
Sij'avois estéſurpriſe , Madame
au commencement de la converfation,
jefus firavie en cet endroit là,
que ne pouvant plus me contenir , je
courus du côtéque cette divine Compagnie
s'entretenoit de ces grandes
chofes , esperant que je pourrois la
voir;
GALANT. 11
voir ; mais je perdis mes pas , &
quand je fus au bout de l' Allée ,je
ne vis & n'entendis plus rien que
mon Amie qui m'appelloit pour me
dire qu'on m'attendoit pour partir.
Je luy parus toute préoccupée,& sas
luy en dire leſujet,je laſuivis hors
du Parc ; mais avant que de m'en
aller , je montay un moment à l'Apartement
des Filles d'honneur de
Madame la Dauphine , parmy lefquelles
j'ay l'honneur d'avoir trois
parentes,quifont Meſdemoiselles de
Biron & de Farnac. Je les trouvay
toutes parées des Pierreries que le
Roy leur a données ; &par ce brillat
éclat,joint àceluy de leurs charmes,
elles vouloient embellir le jour.
de la Naiſſanec de ceGrandMonarque;
& en effet , elles me parurent fi
aimables , que je me trouvay toute
consolée de n'avoirpas veu les Nym.
phis de Versailles ,car toutes immortelles
ΓΙΣ MERCURE
telles qu'ellesfont,jenepuis m'imaginer
qu'ellesfoient,plus agreables à
voir que ces charmātes Filles . Ilfalutpourtant
les quitter,&je revins
à Paris, Madame, fans rien dire de
tout ce que j'avois oüy , craignant
qu'on ne m'accuſaſt d'avoir reſvé.
Cependant apres y avoir bienpensé,
Si c'estun ſonge,il estfi vrayfur tout
ce que nous voyons dans le preſent,
&fi vray-Semblable pour l'avenir,
que je me fuis reſoluë de n'en faire
plus un fecret ; & j'en trouveray,
Madame dés aujourd'huy l'effetbien
agreable pour moy , si j'ay pû vous
divertir quelques instans , & vous
témoigner au moins par mes bonnes
intentions le profond reſpoet que j'ay
pourvous,Madame , &la paßion,
c.
Cette Fiction du Genie de la
France, & fes Nymphes de Verfailles,,
ne pouvoit eſtre tournée
plus
১
GALAN T.
113
plus galamment, ny fur un augure
plus favorable que celuy qu'on
peut tirer de l'Empreſſement des
Peuples à celebrer l'heureuſe
Naiſſance du jeune Prince. La
nouvelle en fut receuë à Riom en
Auvergne avec une joye extraordinaire,
& auſſitoſt Meſſieurs Archon
, Molierat , Chaffaing , &
Vayſſier , Confuls de la Ville , firent
publier une ordonnance, par
laquelle il fut enjoint à tous les
Chefs de Famille de fournir un
Homme équipe pour porter les
armes , chacun ſous le Capitaine
de ſon Quartier. Les Milices s'étant
aſſemblées , ſe firent entendre
par le bruit des Fifres, Hautbois
, Tambours ,& de la Moufqueterie
, quelques jours avant
qu'on chantât le Te Deum ; & la
Reveuë ayant eſté faite, on choiſit
ſept ou huit cens Hommes des
mieux
114 MERCURE
mieux faits & des plus leſtes, qui
furent diſtribuez ſous les Capitaines
des quatre Quartiers. Non
ſeulemet tous les Officiers eſtoient
ſuperbement vêtus , mais les premiers
& les derniers rangs de ces
Cõpagnies avoient quelque choſe
de remarquable. Les uns parurent
avec des Habits tous chamarez
deGalon & de Frange d'or
& d'argent, ayant des Laquais veſtus
en Mores, auſquels le fecours
de l'Art les avoit fait reſſembler;
& les autres avoient diverſes livrées,
mais toutes fort propres. Il
y avoit dans chaque Compagnie
deux rangs de Pertuiſanniers, habillez
en Janiſſaires. D'autres eftoient
veſtus à l'Armenienne,
d'autres a la Polonoife & à l'Eſpagnole
, & enfin de toutes manieres
. Le dernier des Sous- Enſeignes
, qui estoient tous dans un fuperbe
GALAN Τ.
115
perbe équipage, portoit en forme
d'Etendart l'Ecu de France appuyé
ſur trois Colomnes , avec
ces mots au deſſous ,
TRIBUS SUFFULTA .
Le jour de la Céremonie étant
arrivé , toutes ces Troupes ſe rangerent
dans un fort bel ordre le
long des Ruës depuis l'Egliſe de
S.Amable,où leTe Deum fut chanté
en preſence de tous les Corps,
juſques à la Porte du Palais par
où l'on devoit aller au Pré Madame
, où le Feu de joye eſtoit préparé.
Les Magiſtrats & les Confuls
fortant de l'Egliſe pour s'y
rendre , furent faluez par toutes
les Compagnies qui firent leurs
falves,& partirent auſſi- toſt. Leur
marche fut lente , parce qu'elles
s'arreſterent en divers endroits,
pour y faire des décharges ; &
quand elles furent arrivées au
lieu
116 MERCURE
lieu où étoit le Feu , on en forma
quatre bataillons avec un entiere
exactitude des regles de l'Art Militaire
. Si toſt que les Magiſtrats
& les Confuls parurent , on tira
pluſieurs volées de Canon,que l'on
redoubla pendant que le Feu brûloit.
La maniere dont on l'avoit
élevé eſtoit toute finguliere. On
avoit joint deux Arbres l'un au
bout de l'autre, avec des Boucles
de fer , dans la maniere d'un Maſt
de Navire ; & comme il avoit plus
de so. pieds de quille, il paroiſſoit
d'une hauteur extraordinaire,
planté au milieu d'une grande
Place. Le long de cet Arbre
étoient cinq divers Etages avec
pluſieurs Angles , à chacun defquels
il y avoit un gros Tonneau
gaudronné, & remply de bois, en
forte qu'il ſe trouva juſques à 25 .
de ſes Tonneaux diſpoſez avec
beau
GALANT.
117
beaucoup de ſimétrie .Il y en avoit
un fur le haut , qui eſtant plus
gros , & plus remply que les autres
, donna auſſi une plus grande
lumiere. Au deſſous on avoit fait
un grand Feu, que quatre Magiſtrats
& les quatre Conſuls allumerent
avec huit Flambeaux de
Cire blanche, par huit divers Angles
qui ſoûtenoient la Machine.
Le feu fut porté en meſme temps
àtous les Angles juſques au plus
haut Tonneau , par des Méches
diſposées pour cet effet. Tous ces
Tonneaux s'eſtant embraſez tout
à la fois , faifoient paroître divers
feux en l'air , & vous pouvez aiſement
vous figurer quel effet ils
produiſoient au bruit du Canon
&dela Mouſqueterie. Au retour
du Feu, on tira quantité de Fuſées
du Dôme du Marturet, qui eſtoit
illuminé , & où les Chanoines
de
118 MERCURE
de ce Chapitre avoient fait monter
un Orgue , qui ſe fit entendre
pendant que leur Feu de joye
brûloit devant leur Egliſe . On en
tira auſſi un grand nombre de la
Tour de l'Horloge ; & comme on
s'avança dans les Ruës, on y trouva
une Illumination generale aux
Fenestres , & des Feux par tout .
Les Confuls traitérent ſplendidement
la plupart des Magiſtrats &
d'autres Perſonnes qualifiées , &
ceRepas fut ſuivy du Bal. Le Colonel
des Milices donna auſſi un
magnifique Soupé , où il fit ſervir
trois Tables . Chaque Capitaine
régala de fon coſté les Principaux
de ſa Compagnie.
Le jour ſuivant, une partie des
Milices les plus leſtes,parut encor
ſous les armes ; & fur le foir Monfieur
de Vernaiſon , Tréſorier de
Francede la Generalité de Riom ,
qui
GALAN Τ. 119
qui a fait la Charge de Colonel ,
& qui s'eſt fort diftingué dans
cette action fit joüer un tres-beau
Feu d'artifice, qu'il avoit fait faire
à ſesdepens,au coin du Bois.Toutesles
Maiſons d'alentour eſtoient
éclairées, & les Milices s'y eſtant
renduës , firent pluſieurs ſalves;
apres on tira quatre pieces de
Canon qu'on avoit fait mettre aux
avenuës des quatre Ruës qui aboutiſſent
à cet endroit. Le ſoir,le
meſme Monfieur de Vernaiſon
donna à fouper à pluſieurs des
Officiers de la Milice , & le Bal
aux Dames qu'il régala de Liqueurs.
Les Prifonniers , & les
Pauvres de l'Hôtel- Dieu , & de
l'Hôpital General , eurent part à
cette Feſte , puis qu'il leur fit porter
à manger à tous .
Le troifiéme jour,le Colonelaccompagné
des principaux Officiers
120 MERCURE
ciers, & ſuivy de tous les Sergens,
Tambours , Fifres , & Hautbois,
& d'un nombre de Mouſquetaires
, alla remettre les Etendards à
la Maiſon de Ville , où les Confuls
leur firent les remerciemens
qu'ils meritoient. Ces Meſſieurs
eſtant ſortis , continuërent de
marquer leur joye , dançant dans
les Ruës le reſte du jour au fon
des Hautbois & des Violons. Les
Communautez Religieuſes montrerent
la leur dans la même occafion
, & les Carmes Déchaufſez
firent tirer un Feu d'artifice
dans la Court qui eſt au devant
de leur Eglife. Les Confulsavoient
auſſi fait dreſſer une Fontaine de
Vin d'une façon fort particuliere.
Elle estoit vis-à- vis la Tour
de l'Horloge , & coula par une
Aigrete , qui alloit d'une élevation
fort conſidérable parce
qu'on
د
GALANT .
121
qu'on avoit mis la Machine d'où
ce Vin fortoit, au ſecond étage de
cette Tour,& qu'on avoit fait ouvrir
les Voûtes pour y faire paffer
les Tuyaux de plomb. Chacun
avoit pleine liberté d'y boire,
& il y eut mefine pluſieurs Païſans
à qui on permit de remplir
leurs Barillets.
Il me reſte à vous décrire les
ornemens de la Porte du Palais ,
par laquelle on ſortoit pour aller
au Feu de joye. Elle estoit tapifſée
dedans & dehors en trois diférens
endroits , & fur la premiere
Face on avoit mis un Portrait
du Roy d'un excellent Maître ,
avec ces mots au deſſous ,
NON UNI DEBIOR ORBI .
Il y avoit encor les Armes de
France & de Bourgogne dans
une riche Bordure , & pluſieurs
Emblemes tout autour. De l'au-
Octobre 1.P. F
122 MERCURE
tre côté étoit un autre Portrait
du Roy, accompagné des mêmes
Armes de France & de Bourgogne
, & d'autres Emblémes . Ces
mots eſtoient au deſſous ,
UNUM GENUERUNT SÆCULA .
Et plus bas , ce Vers ,
CLARIUS IN TOTO NIL VIDET
ORBE DIES .
Sur l'entrée , du côté du Corps
de Garde , estoient encor les Armes
de France, & au deſſous, une
Deviſe, qui avoit pour corps trois
Lys, fur leſquels tomboit une Rosée
du Ciel,& ces mots pour ame ,
COELESTI MUNERE CRESCUNT.
2 On voyoit au deſſus une Couronne
de France dans un beau
Cartouche, evec ces mots ,
IMMOTA VIDET CUNCTA
MOVERI .
Voicy les Emblêmes qui étoiết
autour des Portraits du Roy.
Deux
GALANT.
३१
123
Deux Dauphins , qui entortillent
deux Ancres ,
SPES ALTERA GALLIS .
Deux Aiglons regardant un
Soleil , & portant chacun un
Foudre ,
MICANTIA FULGURA
SERVANT
Un Enfant dans un Berceau ,
environne de Coeurs , & mis au
pied d'une Tour , T
INEXPUGNABILE MUNIMENTUM
QU
Un Soleil naiſſant , & deployant
ſes rayons ſur une vaſte
Campagne TOT 21
NASCENDO LUMEN OMNIBUS
AFFER T..
Un Grenadier avec ſes Grena-
SETT ROR 353
des qui naiſſent couronnées,
SURGUNT CUM DIADEMATE
PARTUs .
Un Enfant au Berceau , avec
Fij
124 MERCURE
la Renommée qui le berce ,
MAGNUM JOVIS INCREMENTUM.
Un Arion porté ſur les eaux
par un Dauphin,
SALVAM VIRTUTEM AD
LITTORA PORTAT .
Un Dauphin nageant ſur les
eaux aprés une Tempeſte,
LATISSIMA TEMPORA
REDDET.
TroisSoleils.
UNUS NON SUFFICIT ORBIS .
Un Vaiſſeau cinglant à pleines
voiles , & deux Dauphins nageant
aux deux coſte
HIS TUTIOR IBIT.
Une branche d'Olivier chargéede
Fruits,
LONGA DO PIGNORA PACIS.
Un Miroir concave , où tous
les rayons du Soleil ſe reüniſſent
dans un point,
ОГЛА
IN
GALAN T.
125
IN PUNCTO TOTUM SE SE
EXPRIMIT.
Un Alcion ,dont le Nid eſt fur
le bord de la Mer,
PACATO GENUERE MARI .
Une Perle renfermée dans fa
Nacre ,& recevant la Roſée que
faittomber le Soleil levant, I
EX SOLE NITOR.
Un Aigle , qui expoſe ſon Aiglon
au Sofeil,polliv stroos asg
NON DÉGENERE ORTHO
Un Lys en bouton expoſé ad
Soleil,
HOC SIDERE CRESCAM.
Une Autruche , expoſant fon
oeuf à demy éclos aux rayons du
Soleil,
DANT RADIJ FORMAMQUE
DECUSQUE .
Un grand Laurier,du pied du
quel fort un Rejeton,
PER ME REVIRESCET.
Fiij
126 MERCURE
Un Aiglon dans fon aire , conſiderant
attentivement un Aigle
qui perce les nuës ,
ASSEQUAR..
Apollon , Dieu des Sciences,
fur fa Table à trois pieds ,
TRINO FULCIMINE NITOR .
Les Réjoüiſſancesont continué
pendant huit jours àRiom. Ainfi
on ne peut donner trop de loüanges
à cette Ville , qui en 1638. &
en 1667, lors dela Naiſſance du
Roy,&de celle de Monſeigneur
le Dauphin , fit encor des Feſtes
d'un fort grandéclat,qui la diſtinguerent.
Voicyqun Billet galant
fur une Deviſe de cette derniere.
A MADEMOISELLE DE***
Uy, Mademoiselle, jPayfait la
ODevise dont vous me parlez.
Elle a fervy d'ornement à l'Etendard
GALANT. 127
dard qu'a porté la Milice de Riom
dans les Réjoüiſſances Publiques.
Cefont les Armes de France ,Soûtenuës
de trois Colomnes couronnées.
La Colomne du milieu a une Cou
ronne Royale , la droite , celle de
Monseigneurle Dauphin ; & la
gauche, celle de Monseigneur leDuc
de Bourgogne, avec ces mots ,
TRIBUS SUFFULTA ,
J'ay trois Appuys.oktor
Si cette Deviſe a eu l'approba
tion de quelques Perſonnes de merite,
je ſçay qu'elle n'a pas échapéà
La Critique de quelques autres;
mais n'en déplaiſe à M*** elle est
tres- avantageuse au Roy. Fay Phi
Lon Juif pour garand de ce que j'avance.
Cet habile Historien , &tout
ensemble cet excellent Orateur,
apres avoir prouvé avec ſon eloquence
ordinaire , que le Royaume
Fij
128 MERCURE
électif est de beaucoup inferieur au
Royaume hereditaire , conclud que
les Peuples qui viventsous la Monarchie
, doivent ſouhaiter à leur
Souverain un grand nombre d'Enfans
måles ; & la raison qu'il en
donne, c'est qu'ils font l'appuy& la
force de l'Etat . Vous voyez bien .
que le raport est fort juste.Jefoubaiterois
qu'ily en eust entre vous نم
moy.comme ily en a dans nos Armes;
cardevôtre Rocher & de ma Flame
, il en refulte un Mont Etna.J'y
ajoûte pour ame ces mots,
SA DUREE EST LA MIENNE .
Cela veut dire, que comme les charmes
de vostre beauté & de vostre
efprit fort en ſeûreté , de mesme
j'auray toute ma vie des sentimens
d'estime & d'amour pour vostre aimable
Personne , & que je me dis
avec
GALANT. 129
avec beaucoup de respect voſtre
tres , &c .
DE GRANVILLE.
A Riom 1.Oct.
Monfieur Arnaud , Eveſque
d'Angers , fit chanter le Te Deum
dans fon Eglife Cathedrale de
Saint Maurice , le Dimanche 23-
Aouſt . Le Prefidial , le Corps de
Ville, la Prevoſté, l'Eflection, & le
Corps des Marchands y affifte
rent ; le Prefidial en Robes Rou
ges , & les autres dans leurs Habits
de ceremonie. Monfieur
d'Autichamp , Gouverneur du
Château , estoit à leur teſte . Tout
le Clergé s'y trouva auffi , compoſé
des huit ou neuf Chapitres
d'Eglifes Collegiales, & des Communautez
des Mandianst Aprés
le Te Deum on ſe rendit en laPlace
publique des Hales , où le Feu
fut allumé au bruit des Boëtes
Fv
130 MERCURE
& du Canon. On choiſit pour les
Feux du ſoir la Place qui eſt devant
les Minimes , appellée le
Champ de Foire , l'une des plus
belles du Royaume. Elle est bornée
d'un coſté d'un grand Foſſé
revêtu; & des Murs de la Ville ,
qui font fort élevez en cet endroit.
La Contreſcarpe de ce
Foſsé fait une eſpece d'Amphitheatre
, qui rend ce Lieu trespropre
aux Spectacles. On fit une
grande Illumination le long des
Murs de la Ville , & l'on éleva
dans le milieu de la Place la figure
d'un gros Rocher , environné
de feüillages éclairez de toutes
parts. Dans l'enfoncement de ce
Rocher eſtoit untres-bel Enfant,
à demy couvert des Armes de
France Il careffoit des Syrenes
& des Dauphins , qui faifoient
couler du Vin de diferentes couleurs,
GALANT. 131
Jeurs . Les Fifres & les Tambours
furent mis dans un coſté de la
Place , des Trompetes dans un
autre , & l'on avoit dreſſé un
Theatre pour les Violons, proche
l'entrée de l'Avant - Mail , qui
paroiſſoit toute en feu. Les Piliers
de cet Avant- Mail , qui font
d'une belle Architecture , étoient
couverts en quelques endroits de
Feſtons de Pampre , de Fanaux
& de Vaſes pleins de feu ; & l'efpace
qui eſt entre ces Pilliers
eftoit couronné d'Illuminations,
qui faifoient briller des Chifres
& des Deviſes. A coſté de ces
Piliers on en avoit élevé douze
autres entourez de feüillages , &
ornez auffi de Feſtons de Pampre.
Chaque Pilier portoit un Vafe
de feu , & tous enſemble formoient
une chaîne fort agreable.
Tous les Clochers , qui font en
grand
132 MERCURE
grand nombre & fort élevez
principalement ceux de S. Maurice
& de S. Aubin , eſtoient tous
remplis de feux juſques à leurs
pointes. Un peu avant huit heures
du foir , la Muſique de la Cathedrale
, accompagnée d'Inſtrumens,
& placée ſur un Balcon du
Clocher, fit retentir un Motet qui
fut entendu de loin. A huit heures
, la fameuſe Cloche du gros
Guillaume ayant donné le ſignal,
toutes celles de la Ville commencerent
leur Carillon, qui dura une
heure. Pendant ce temps on alluma
les Feux qui avoient eſté dreffez
ſur les bords de la Place . Les
Trompetes, les Fifres , & les Tambours
firent leurs fanfares. Les
Canons& les Boëtes les ſuivirent,
& tout d'un coup il partit du
haut d'une des Tours des Murs
quantité de Feux d'artifice , qui
firent
GALANT.
133
firent paroiſtre en l'air pluſieurs
Figures en Feu. Les Habitans
s'en retournant de ceChamp par
la Porte de Saint Michel , furent
agreablement furpris des magnifiques
Illuminations qui leur
parurent au delà de leur Riviere,
au Convent des Capucins , ſitué
à l'Orient de la Ville . Ces Peres
avoient diſpoſé un nombre infiny
de Lampes en pyramides , & autres
Figuresd'Architecture ſur la
Terraſſe de leur Jardin , ce qui
de loin fit un effet merveilleux,
avec des Feux d'artifice tres -bien
entendus. Les Trompetes & les
Tambours reconduiſirent Monfieur
Charlet , Maire de la Ville,
dans ſa Maiſon , avec les Officiers
du Corps de Ville qui l'avoient
accompagné. Les plus confiderables
de l'un & de l'autre Sexe
s'y eſtant rendus , trouverent les
Violons,
134
MERCURE
Violons, &l'on paſſa dans ce Lieu
une grande partie de la nuit avec
beaucoup de plaiſir. Le lendemain
jour de S. Barthelemy , la
Feſte publique fut ſuivie d'une
Feſte particuliere en chaque paroiffe
& CommunautéReligieuſe .
Les Paroiffiens de Sainte Croix ſe,
ſignalerent entre les autres, ayant
dreſsé des Tables autour de la
Place qui eſt devant leur Eglife,
& regalé les Paſſans. Le meſme
jour, le Corps des Marchands,
qui eſt tres- nombreux , fit chanter
un Te Deum , dans la Chapelle
de leur Palais , & donna le ſoir
un fort grand Repas.
Le Dimanche 30. Aouſt , on
fit les Réjoüiſſances à Sainte
Maure en Touraine. Ily eut une
fontaine de Vin devant la Maifon
du Senéchal , Maire perpetuel
de la Ville ; & les Capitaines
des,
GALANT.
135
des Quartiers ayant mis les Habitans
en bataille , les menerent
au Chaſteau , où ils firent leurs
décharges . Voicy dans quel ordre
ils allerent à l'Eglife . Le Capitaine&
le Senéchal marchoient
les premiers precedez des Gardes.
Tout le Corps de la Juſtice
fuivoit , & une Brigade d'Archers
du grand Prevoſt de Touraine
& Maine , avec leurs Caſaques
, alloient derriere ce Corps .
Enſuite venoit une Troupe de
Hautbois , apres laquelle marchoient
les Habitans ſous les.
armes. Le Capitaine & le Senéchal
allumerent le Feu dans la
Place des Halles , qui eſt tresbelle
& tres - ſpatieuſe. Les décharges
y furent reïtelées , &
on alla au fortir de là les continuër
dans le Château. La Dame Prieure
de Sainte Maure, fit auſſi faire
de
136 MERCURE
de grandes Réjoüiſſances dans ſon
Convent . Toute ſa Maiſon étoit
pleine de Lumieres .
Je vous ay déja parlé de la Fête
de Jarnac . Elle fit naître l'envie
à trois ou quatre Demoiſelles
de Xaintonge d'en faire une en
leur particulier , que vous trouverez
tout - à- fait galante. Elles
firent courir un Billet dans toute
la Nobleſſe de leur Voiſinage ,
pour convier les Gentilshommes.
&les Dames de fe rendre le 25 .
d'Aouſt , à une Maiſon de Campagne
, nommée Bardon , où elles
devoient faire un Feu de joye
pour la Naiſſance du jeune Prince.
Cependant elles choiſirent
un endroit propre pour leur deffein.
Bardon eſt une petite Maiſon
fort jolie , ſitué fur la Riviere
de Lantenne à trois lieuës de
Cognac. Un Bois de Futaye qui
eft
GALANT .
137
eſt tres-beau luy fert d'accompagnement
, auſſi bien que de
grandes Prairies , qui comme le
Bois ſont environnées de la Riviere.
Ce fut dans cet agreable
Lieu qu'elles trouverent affez prés
de l'eau un grand Chefne verd
qu'elles deſtinerent à être brûlé .
Elles firent entourer cet Arbre de
Fagots fecs . On en attacha un
nombre incroyable à toutes les
branches, depuis le haut juſqu'au
bas, & il devint par leurs foins un
fort grand Bucher. Il eſtoit vis- àvis
d'une grande Allée couverte ,
& avoit en perspective un beau
Cabinet .Un gros Laurier qui avoit
reſiſté à la gelée de plus de cinquante
Hyvers, en faiſoit la couverture.
Mademoiſelle de Bardon,
l'une de ces aimables Perſonnes,
donna ordre qu'on le coupaſt,
& avec beaucoup de ceremonie
elle
138 MERCURE
elle le fit mettre au milieu de ce
Bucher , diſant que puis qu'on
en donnoit des branches pour
couronner les Empereurs , ce
n'eſtoit point trop qu'elle en donnaſt
un entier , pour marquer à
noſtre auguſte Monarque la joye
qu'elle avoit de la Naiſſance de
fon Petit Fils . Les meilleurs Hautbois
de la Province avoient eſté
mandez pour la Feſte , & la Nobleſſe
invitée s'eſtant renduë à
Bardon au nombre de cinquante
Perſonnes , Hommes & Femmes
, Mademoiselle de Bardon
&Meſdemoiſellesſes Soeurs, avec
vingt de leurs Amies , parurent
en Amazones magnifiquement
veſtuës , & tenant chacune
un Poſtolet à la main . Tout le
reſte de la Compagnie les ſuivoit.
Mademoiselle de Bardon,
Chefde l'entrepriſe , s'avança à
la
GALANT.
139
la teſte de cette brillante Troupe
, alluma le Feu , & tira fon
coup de Piſtolet. Toutes ces belles
Amazones en firent autant,
&enſuite on n'entendit que coups
de Fufils , de Piſtolets , de Moufquetons
,& autres Armes à feu.
LesTambours de Guerre & de
Baſque mélez au ſon des Hautbois,&
autres Inſtrumens champeſtres
, faifoient une Symphonie
des plus agreables . Apres cela
Monfieur de Courſerac , Gentilhomme
d'un fort grand merite,
& Pere de Meſdemoiselles de
Bardon, regala toute l'Aſſemblée
dans une des Allées du Bois. Le
Repas fut long , & quantité de
Bouteilles de Vin de Grave y furent
vuidées à la ſanté de Sa Majeſté
& de toute la Famille
Royale. A ce Repas fucceda la
د
Dance , qui donna lieu à ces aimables
140 MERCURE
mables Demoiſelles de faire paroître
combien elles ont l'oreille
juſte.Monfieur de Courſeracleur
Pere s'eft converty depuis peu
avec ſa belle & grande Famille,
accomposée de treize Enfans . Il a
deux Fils qui ſervent le Roy depuis
douze ans. L'un qu'on appelle
Monfieur de Bardon , eſt Capitaine
dansle Regiment du Maine.
L'autre eſt Lieutenant au Regiment
Colonel , & tous deux
tres-braves.Je ne puis mieux finir
cet article, que par un Sonnet de
Mademoiselle de Bardon leur
Soeur, ſur le Laurier qu'elle a fait
brûler. Il vous fera voir que fi
fon coeur d'Amazone la rend
Amie de Pallas , elle ne l'eſt pas
moins des Muſes.
SON
GALANT. 141
QU
SONNET.
nous verrons encor des
Lauriers dans la France,
Comme l'on en voyoit aux Siecles de
jadis ?
Nous choquerions du Ciel la divine
Ordonnance
Qui nous donne en effet ce que fust
Amadis.
**
D'un Duc tant defiré la Royale
Naiſſance ,
Fatale à tout Tyran plus queje ne
predis ,
Nousfait tout efperer , la joye , &
l'abondance.
Ses grands destins déja font par
tout applaudis.
**
Brûlons donc ce Laurier, n'épargnons
point la Palme ,
Tout
142 MERCURE
1
Tout fous LOUIS LE GRAND est
en paix, tout est calme ,
Chezles Roys éloignez il prendra
des Lauriers.
Ilen compoferasagloire&Sa Couronne;
Maisfes Peuples verront fon auguste
Perſonne
Se couronner pour eux de Festons
d'Oliviers.
Monfieur Amoreux de Digne,
Avocat au Parlement d'Aix , a
fait les Stances que j'ajoûte à ce
Sonnet.
A MONSEIGNEUR
LE DUC
DE BOURGOGNE.
STANCES .
Eureux Rejeton
H
denos Roys,
de deux illustres Tiges,
De
GALANT.
143
De qui les gloricux Exploits
Doivent estre autant de Prodiges,
Le Cielpar un Astre nouveau
Prendſoin d'éclairer ton Berceau,
Pour marquer aux Mortels tes nobles
Avantures ;
Et mille & mille Feux en cent Climats
divers ,
Sont déja comme autant d'augures
Des beauxjours que ton Sortpromet
à l'Univers.
Déia cette vivante flame
Qui brille toûjours dans tes yeux,
Nous fait voir de tes grands
Ayeux
Les Vertusgermer dans ton ame.
Sur ton front auguste & charmant
,
L'on voit paroître noblement
Lafierté, la douceur de ton aimablePere;
Tous
144 MERCURE
Tous fes traits de grandeur font en
toy répandus ;
Etparmy tous ceux de ta Mere,
Ceux de Louis LE GRAND sy
trouvent confondus.
Bientoſt au milieu de ta course,
Descendu d'un ſi grand Héros ,
L'on te verra par tes travaux
Monter auſſi haut que taſource.
Lors que ta valeur agira,
LOUIS LE GRAND t'animera,
LuySeulparses conſeils reglera ta
conduite ,
Etmarchant commeLuySur l'orgueil
abbatu ,
Toûjours la Fortune à taſuite ,
Fera voler ton Char guidé parsa
vertu.
***
Paſſe les frivoles delices ,
Dont les Enfans font leurs joüets,
Les Princes comme Toy font faits
T
Pour
GALANT. 145
Pourdeplusnobles Exercices ;
Hafte, precipitele temps ,
Tu dois dans ton premier printemps
,
A l'Aſſaut, au Combat, conduire tes
Cohortes.
L'Heretique chassé , le Barbare
Soumis ,
Pour remplir le Nomque tu portes,
Sont les Dignes Lauriers queleCiel
t'a promis.
Lemême Autheur fit cette Epigramme
pour Madame la Dauphine
, lors que l'Hiſtoire deBaviere
luy fut preſentée.
Princeffe
leHéros que j'expose
àvosyeux,
Dont vous tirezvostre origine ,
Trouvent en vous uneHeroine,
Quireleve l'éclat de leurs Noms
glorieux,
Octobre 1. P. G
4
146 MERCURE
Tout ce qu'onvoit de beau , de rare
en cette Histoire ,
Vôtre merite le comprend ;
Mais le comble de vôtre gloire ,
C'est le choix que de vous a fait
LOUIS LE GRAND .
Il ſuffit de nommer Monfieurde
- la Vallée , Ecuyer de feu Monſieur
de Guife , pour faire connoître
qu'on parle d'un bon Ecuyer.
Il s'eſt aſſocié depuis peu
avec Meffieurs de Roquefort Pe-
•re& Fils , qui tiennent Académie
dans la ruë de l'Univerſité,
Fauxbourg S. Germain. Il ont un
grand nombre de Chevaux tresbeaux
& trez - bien dreſſez , un
tres-beau Manege , & une Maifon
également belle. Je nediray
rien de Meſſieurs de Roquefort ;
leur capacité eſt connue. Elle ne
peut eſtre que fort grande , puis
qu'ils
GALAN T.
147.
コ
.
U
,
qu'ils ſuivent lamethodedeMon.
fieur du Pleſſis , Frere de l'un &
Oncle de l'autre , qui a l'honneur
de ſervir le Roy dans ſa Grande
Ecurie , & qui paſſe pour un des
plus habiles de fa Profeffion.
Peut- eſtre , Madame , ne connoiſſez
vous pas le nom de la Vil
lede Libourne, à cauſe de ſa petitefle,
& encore plus de ſon éloignement
; mais je ſuis ſeur que
vous ne l'oublîrez jamais quand je
vous auray apris combien. Libourne
s'eſt diſtinguée par le zele
qu'elle a marqué. Le 23. d'Aouſt
on y chanta un Te Deum , avec
une Muſique que les ſoins de
Meſſieurs de la Cour des Aydes ,
principalement de M. Darches
Procureur General, y avoient fait
venir. Le 28. on publia un Ordre
à tous les Bourgeois de ſe
tenir preſts à ſe mettre ſous les
Gij
148 MERCURE
armes le 30. & à fait éclater leur
joye par tous les moyens qu'ils
pourroient imaginer. Le 30. eftant
venu , on ouvrit cette Journée
par un grand bruit de Tambours,
de Fifres & de Trompetes
qui allerent par toute la Ville affembler
les Bourgeois ſous les armes:
Il ſe trouva mille Hommes
bien faits & en bon ordre dans la
Place publique , qui eſt une des
plus belles Places de ville qui ſoit
dans tout le Royaume. Ce fut là
quetoute la matinée ſe paſſa à ranger
cette Infanterie en Bataille, &
àfairedes Reveuës . Me de Gombaut
Major , s'acquitta fort bien
de cet employ. Tous les Magiſtrats
allerent dîner chezle S
Mathieu , un des plus fameux
Négoríans de cette Ville. Il
avoit fait conduire devant fa
Maiſon, qui eſt ſur la Place,
quel
GALANT.
149
eltes
ar
mes
S
des
e
quelques Piéces d'Artillerie , de
forte que pendant le Repas qui
futmagnifique, on n'entendit au
dehors que le bruit du Canon ,
& au dedans la douce harmonie
des Violons, des Hautbois,& des
aff Muſettes. Cependant tout le
Peuple dançoit fur la Place , &
les Gens meſme les plus confiderables,
ne dédaignoient pas de ſe
mêler à ces Dances , pour faire
voir que le bonheur qu'on reçoit
par la Naiſſance de noftre nouveau
Prince , regarde également
tout le monde. A cinq heures
apresmidy on alla chez les Peres
Cordeliers à un Te Deum quiy fuc
chanté ; apres quoy le Gardien
duConvent à lateſte de ſes Religieux,
préſenta à M' leChevalier
de Gourgueux Maire , un
Flambeau de cire blanche pour
allumer un Feu qu'on avoitdreffoit
a
om
Diet
Ma
eS
e
ace
que
Gi
2
50
MERCURE
ſe devant l'Eglife. Au retour de
la on trouva un nouveau Spectacle
dans la Place. On avoit fait
aux quatre coins quatre Fontaines
de Vin , & préparé quatre
longues Tables pour les Officiers
& les Soldats de chaque Quartier.
Au milieu eſtoit un grand
Pavillon ouvert de tous les coftez
, où l'on avoit mis deux grandes
Tables rondes , à vingt- cinq
Couverts Chacune. Le Maire ,
les Jurats,les principaux Officiers
du Préfidial , & meſme des Etrangers
de qualité , mangerent dans
ce Pavillon. On y bût les Satez de
toute la Maiſon Royale,& la joye
ne fut pas moindre aux quatre
autres Tables , où eſtoient les
Bourgeois des Compagnies. Sur
les onze heures du foir , on fit
jouerdans la meſme Place un fort
beau Feu d'artifice. Toute la
nuit
GALANT.
151
.
e
F
1
S
S
S
nuit on vit les Ruës éclairées d'une
infinité de Feux particuliers
&de Lanternes. Sur tout , Mr du
Marc , Lieutenant General, ſe
diſtingua par la quantité de groffes
Bougies blanches, qui brûle
rent à toutes les Fenestres de ſa
Maifon,& par la Fotaine d'un Vin
excellentqui coula devant ſaPor
te. Le lendemain 31. la matinée
ſe paſſa a entendre une Meffe folemnelle
que le Maire & les Jurats
firent chanter aux Cordeliers
, & à viſiter l'Hôpital de la
Ville, où ces Meſſieurs répandirent
beaucoup d'aumônes. Le
Chefde la Magiſtature, qui eft
un Conſeil Politique composé de
ſeize Perſonnes choifies , donna
un Dîné magnifique aux plus
confidérables Officiers ; & le foir
toute la Milice eſtant rangée fur
le bord de la Dordoigne , on fe
Giiij
152 MERCURE
mit dans des Bateaux, qui furent
fuivis des Violons & des Hautbois;&
la nuiton joüit de la veuë
d'un Feu d'artifice qui fut tiré
fur la Riviere. Le premier de
Septembre , un des Jurats donna
un grand Dîné ,&fur les quatre
heures apres midy , le Maire s'étant
mis à la teſte de la moitié de
l'Infanterie, & ayant donné l'autre
moitié à commander au Major
de la Ville, les Trompetes&
les Fifres ſonnerent la charge , &
ces deux Corps s'attaquerent fort
vigoureuſement. Cependant apres
un combat aſſez long , ny
l'un n'y l'autre ne pût ſe rendre
maiſtre du Camp de Bataille , &
ils ſe ſéparerent avec un avantage
égal . Le foir , le Maire regala
chez luy toute la Magiſtrature ,
&les principaux Bourgeois ; &
comme il allumoit devant ſa
Maiſon un Feu de joye , & en alGALANT.
153
1
loit faire tirer un d'artifice , il arsivadans
ce meſine moment un
Garde de Mile Marquis d'Ambre
, l'un des Lieutenans de Sa
Majesté dans cette Province, qui
portoit ordre à la Magiftrature
de celebrer la Naiſſance de nôtre
nouveau Prince , le plus magnifiquement
qu'il ſeroit poſſible ;
mais il trouva queles ordres de
fon Maiſtre avoient eſté prévenus,
& il fut luy - meſme témoin
des Dances, des Feux,des Feſtins ,
& des réjoiffances du reſte de
cette nuit , qui luy firent juger
qu'elle avoit du eſtre la Feſte des
jours précedens.
Vous ſçavez que Madame laDucheſſe
de S. Aignan eft heureuſement
accouchée d'un Garçon. Ce
jeune Seig neur eſt d'une Maiſon
où l'eſprit brille dés le Berceau.
En voicy des marques.
Gv
154
MERCURE
COMPLIMENT DU COMTE
de S.Aignan , âgé de deux jours,
à Monſeigneur le Duc de Bourgogne,
âgé de deux mois.
•
Auguste Petit Filondu plus grandRoy du Monde,
Je viens de voir le jour pour me
donner à vous ,
LeCiel m'a destiné pour estre à vos
rier genoux ,
Pourfuivre tous vos pasfur laterre
&fur l'onde ;
Alors, devant vos coups les Ennemis
fuiront ,
Ou j'écarteray ceux qui vous attaqueront.
Cependant , Monseigneur, dans l'état
où noussommes ,
Nous tettons l'un & l'autre, & c'est
tout notre but ;
Mais
GALANT.
155
a
Mais un jour l'Univers vous doit
rendre un tribut ,
Et quand avec le temps nousferons
de grands Hommes ,
On vous verra combatre , & moy je
combatray ,
Vous irez à la Gloire , & je vous y.
Suivray...
**
Néd'un Pere charmant, d'uneMere
adorable ,
Grand en toutes façons, bien fait,
bien élevé,
C Comme dans tout le monde on n'au
: rapoint trouvé
Aucun jeune.Héros qui vous ſoit
comparable ,
Vous ne trouverez point , en recevant
ma foy,
DeGuerrier qui vous foit plus attaché
quemoya.
LE COMTE DE S. AIGNAN.
}
Ne
156 MERCURE
le
Ne reconnoiſſez - vous pas dans
ces Vers l'eſprit de Monfieur le
Duc de S. Aignan, & l'ardeurde
fon zele pour toute la Maiſon
Royale ? Ils ont reçeu de grands
applaudiſſemens à la Cour ; &
chacun en ayant recherché des
Copies avec empreſſement ,
foin que je prens de recueillir tout
cequi ſe faitde beau pour vous
l'envoyer, meles a fait tomber entre
les mains. Je ne doute point
que ce que vous venez de lire
dans ces Vers n'arrive un jour, &
je ſouhaite d'eſtre encor en état
d'en écrire l'Hiſtoire. Voicy ce
qu'une Dame tres- diftinguée par
ſa qualité , a dit en parlantde la
Naiſſance de ce jeune Comte.
E
Sperons tout defa Naiſſance;
On Sçait que cette Année est
fertile enHéros.
It
GALANT.
157
S
e
1
Ilfera bientoſt voir la noble im-
Patience
Qui le doit rendre ennemy dis
repos.
C'estàcet heureux caractere
Qu'on le reconnoîtra digne Fils de
SonPere.
Monfieur l'Abbé Gaultier a fait
auſſi le Madrigal ſuivant fur le
meſme ſujet. Il eſt addreſſé à
Monfieur le Duc de S. Aignan.
MADRIGAL.
Sans confulter les Astres, my les
Sur le destin du Fils que le Ciel t'a
faitnaître
Jejuge de ce qu'il doit estre
Par les Héros qu'il compte pour
Ayeux;
:
A
Iljoindra leur valeur &leurs vertus
enfemble ;
Mais pour estre parfait, ilfaut qu'il
te reffemble. Mon
t
158 MERCURE
Monfieur Petit de Roüen, dont
je vous ay déja parlé du merite
&de la naiſſance dans pluſieurs
de mes Lettres, en vous envoyant
quelques -uns de fes Ouvrages,
ayant ſçeu que Madame la Ducheſſe
de S. Aignan eſtoit accouchée
, fit auffitoft ce Rondeau ,
que vous trouverez en quelque
façon du ſtile deMarot.
9
D
RONDEAU.
E cet Enfant on
dire
on peut pré-
Qu'il doit estre un merveilleux
Sire,
Fils qu'il est de Mars, & d'Amour
Et qu'il brillera dans la Cour
De nôtrefloriſſant Empire....
Ce n'est pas un Conte pour vive ;
Ainsi l'on n'ensçauroit trop dire
De
GALAN T.
159
De ce qu'onpeut attendre un jour
De cet Enfant.
L
Son Papa, que la Gloire attire.
Des Regles luy sçaura prescrire
Poursefignaler dans l'Estour.
Brefrien n'est contre , & tout est pour
L'Horoscope heureux que je tire
De cet Enfant .
L
La veine de Monfieur Bourfault
n'eſt pas demeurée inutile
en cette occaſion. Il a fait le Sonnet
que vous allez lire ,
G
SONNE T.
Rand Duc , de mes transports
jenesuis pas le maître ,
Je suis tout à la joye en ce bienheureuxjour,
Par les voeux de l'Hymen , & les
Soins de l'Amour ,
De tes hautes vertus l'Heritier
vient de naître.
Fidelle
160 MERCURE
Fidelle au digne Sang dont il a regeu
l'estre,
Ilsçaura , comme toy , se montrer
tour-a- tour
Intrépide à la Guerre , & Galant à
la Cour;
Et tel que tu parois , tu le verras
paroître.
Pour enfaire un Héros qui brave le
danger,
Tu n'auras pas besoin d'un ſecours
étranger;
S'il luy faut des leçons , ta vie est
affez belle.
Et pour l'accoûtumer à bien ſervir
fonRoy,
Si tu veux leformer fur un parfait
Modelle,
Tu n'en trouveras point qui le foit
Plus que toy.
Ce
GALANT. 161
د
Ce que je vous ay mandé pluſieurs
fois des Opéra de Veniſe,
vous a fait connoiſtre que c'eft
une des Villes du Monde où les
divertiſſemens ſe trouvent le plus.
Aufſi voit - on pluſieurs Princes
qui vont ſouvent y paſſer le Carnaval.
Il y a pluſieurs Feſtes d'Etat
dans l'année pendant lefquelles
tout le Peuple ſe réjoüit
extraordinairement. Chaque Entrée
d'Ambaſſadeur met toute
la Ville en joye. Ces jours font
ceux que les Nobles appellent
d'Indulgence pleniere
qu'ils ont la liberté d'entrer dans
la Maiſon de l'Ambaſſadeur , &
de s'entretenir avec ſes Gens , ce
qui ne leur eſt permis que dans
ces occafions,excepté lesjours de
Maſque,&dans les Ridotti,où l'on
joie , & où il y a quelque Indul-
> parce
gence , quoy qu'elle ne ſoit pas
pleniere.
162 MERCURE
pleniere. Les Concerts de Voix &
de Muſique ſont tres - frequens,
& on connoît certaines Eglifes
dans lesquelles ces Concerts ſe
font tous les Dimanches & tou
tes les Feſtes. Quand on elit un
Procurateur , il y a Maſque , Bal,
& diſtribution de Liqueursvles
trois premiers jours aprés fon éles
ction ; & quelque temps aprés , il
fait ſon Entrée , qui eft magnifique
, comme ſi on recevoir un
Prince. La Mercerie fur tout eft
tres- richement parée , les Mer
ciers prenant le ſoin d'orner leurs
Boutiques de ce qu'ils ont de plus
beau ,en forte qu'on croit eſtre à
une Foire. La Republique a perdu
beaucoup par la mort des Procurateurs
Morofini & Sagredo.
Monfieur Ruzini, qui a fuccedé à
ce dernier , prit poffeffion de ſa
Dignité nouvelle avec les ceremonies
GALANT.
163
monies ordinaires le Mardy 22 .
de l'autre mois. On avoit dreſſé
des Arcs de Triomphe dans toutes
les Places qu'il falloit qu'il
traverſaft , & il y paſſa accompagné
de vingt Procurateurs , & de
deux cens ſoixante Nobles , tous
en Robes d'écarlate. Vous pouvez
juger de la Feſte qui ſe fit à
ſon Palais. Les Liqueurs & les
Rafraîchiffemens y furent diſtribuez
en abondance ; & comme
lesConcerts de Voix & d'Inſtrument
n'y manquerent pas, les Mafques
y vinrent en foule. 2
Le lendemain 23. de Septembre,
Monfieur Amelot nôtre Ambaſſadeur,
qui estoit à Veniſe incognito
depuis quelques temps , y
fit ſon Entrée publique. Le Senat
avoit eſté averty des le 12.
du jour qu'il avoit choisi pour
cette ceremonie. Voicy le détail
164
MERCURE
tail de ce qu'on n'a veu qu'en
abregé.
Monfieur l'Ambaſſadeur partit
de ſon Palais ſur les deux heures
de France,dans les Gondoles,avec
pluſieurs Gentilshommes de fa
Suite , quelques Officiers de ſa
Maiſon , & cinquante autres
Gentilshommes , parmy leſquels
eſtoient fix Chevaliers de l'Ordre
de Saint Michel , Sujets de
la Republique . Dix ou douze
grosMarchands François,qui demeurent
à Veniſe depuis longtemps
, & qui y font en quelque
confideration , avoient eſté
avertis par des Billets , auſſi bien
que le reſte du Cortege , qui ſe
trouva fort nombreux. Des cinq
Gondoles de Monfieur l'Ambafſadeur,
les trois premieres étoient
toutes de ſculpture dorée ; la quatrieme
auſſi de fculpture & d'ornemens
GALAN T. 165
nemens dorez avec des fonds ,
noirs ; & la cinquiéme , de ſculpture
d'ornemens noirs ſeulement.
Je vous feray la deſcription
de la premiere Gondole ,
en vous l'envoyant gravée. Vous
ſerez peut- eſtre bien aiſe de voir
comment ces fortes de Gondoles
ſont faites. Celle - cy eſtoit
tres-magnifique , & a coûté ſeule
plus de mille Pistoles à Monſieur
l'Ambaſſadeur. Le Fer qui
eſtoit au bout , & qui reprefentoit
un Dragon , eſt revenu à
huit cens écus. Monfieur Amelot
eſtoit dans cette Gondole ,
accompagné du Secretaire de
l'Ambaſſadeur , & de quelques
Gentilhommes François ; la feconde
eſtoit occupée par les
Gentilshommes de ſa Maiſon ; la
troiſieme , par ſes Pages ; & les
deux autres , par tous les Valets
de
166 MERCURE
1
de Pied. Les autres Perſonnes du
Cortege ſuivoientdans leurs Gondoles,
qui toutes eſtoient à quatre
Rames , auſſi bien que celles de
Monfieur l'Ambaſſadeur, à cauſe
de la longueur du chemin .
Monfieur Amelot ſe rendit en
cet ordre à l'Iſle du Saint- Eſprit ,
àdeux petites lieuës de Veniſe,où
le Senat a accoûtumé de recevoir
les Ambaſſadeurs de France. Ily
trouva un Appartement que la
Republique luy avoit fait meubler
, & où s'eſtant un peu repofé,
en s'entretenant avec les Gentilshommes
qui luy avoient fait
Cortege, il receut les Complimens
de l'Ambaſſadeur de l'Empereur
par le Secretaire de l'Ambaſſade,
accompagné des Gentilshommes
de la Suite de ce Miniſtre. Il en
receut auſſi du Nonce , quoy
9:
qu'abſent , par le Secretaire de la
Non
} GALAN T.
167
Nonciature. CependantMonfieur
le Chevalier Federico Cornaro,
Homme d'un merite fingulier.qui
a eſté Ambaſſadeur à la Cour
d'eſpagne , & qui parle affez bien
François, ayant eſté choisi du Senat
pour aller recevoir Monfieur
Amelot , à la teſte de ſoixante des
plus confiderables Senateurs du
Prégadi, les alla attendre au Convent
de Saint George Majeur,qui
eſtoit leur Rendez - vous , & les
voyant tous arrivez comme il l'avoit
defiré , quoy qu'il foit rare
qu'il n'en manque toûjours quelques-
uns , il ſe mit en marche du
côté du Saint- Eſprit, chacun dans
ſa Gondole à quatre Rames.Toutes
ces Gondoles eſtoient fimples
, ainſi que les Senateurs ont
accoûtumé de s'en ſervir. M le
Chevalier Cornaro eſtoit le ſeul
qui à cauſe de ſa fonction en avoit
une
168 MERCURE
une plus propre , avec quatre
Gondoliers d'une livrée magnifique.
Ils eſtoient veſtus d'un beau
Velours bleu,chamarré d'un tresriche
galon d'or.
Si - toſt qu'ils commencerent
d'aborder à l'Ifle , on alla dire
à Me l'Ambaſſadeur qu'il eſtoit
temps de deſcendredans l'Eglife,
qui eſt le lieu où l'Ambaſſadeur
reçoit le Compliment de la Republique.
Il s'y rendit pendant
que les Senateurs s'aſſembloient
à la Rive à meſure qu'ils débarquoient
, pour marcher en Corps,
&felon l'ordre de leur ancienneté,
Monfieur le Chevalier Cornaro
demeurant neantmoins toûjours
dans ſa Barque , attendant la réponſe
do Me l'Ambaſſadeur , auquel
il avoit envoyé un Secretaire
de la Chancellerie en Robe
violete, pour l'avertir de ſon arrivéc
GALAN T. 169
1
【
vée, & luy demander Audience.
La réponce eſtant venuë , il fortit
de ſa Gondole , & ſe mit en marche
à la teſte de ſoixante Sénateurs,
qui le ſuivoient deux à deux
enRobes rouges avec l'Etole de
Velours à grandes fleurs. L'Etole
de ce Chevalier eſtoit de gros
Brocard d'or , comme tous les autres
qui ont eſté Ambaſſadeurs,
ont accoûtumé de la porter.
Avant que d'arriver à l'Eglife,
on trouve une avenuë affez large
& affez longue , ce qui rendoit
ce Spectacle , qui de luy meſme
- avoit beaucoup de dignité , en-
0
S
-.
cor plus majestueux. Les Valets
es de pied,& les Pagesde Monfieur
l'Ambaſſadeur , eſtoient en haye
du coſté de l'Egliſe , à la porte
de laquelle le Secretaire de l'Amebaffade
, accompagdé des Gentils
hommes de Monfieur l'Am-
Octobre 1. P. H
L
170
MERCURE
baſſadeur , vint recevoir Monſieur
le Chevalier Cornaro . Apres
luy avoir fait compliment, il ſe mit
à fa gauche , & le conduifit jufqu'au
milieu de l'Eglife , où ce
Chevalier trouva Mr l'Ambafſadeur,
qui du haut de cette même
Egliſe , s'étoit avancé à petits
pas , pour venir à ſa rencontre.
Monfieur le Chevalier Cornaro
luy fit compliment en Italien ; &
apres que Monfieur Amelot eut
répondu en François ,& qu'ils eurent
fatisfait l'un &l'autre par des
paroles plus familieres aux devoirs
de l'honneſteté,ceChevalier donna
la droite à Monfieur l'Ambaffadeur
, & le conduifit dans ſa
Gondole. Chaque Senateur fit la
meſme choſe à l'égard de ceux
qui compofoient le Cortege de
Monfieur l'Ambaſſadeur , qui ce
jour- là avoit un Juſte-au- Corps
de
GALANT.
171
3
de couleur , tout couvert d'une
Broderie or & argent. Les Gentilshommes
de ſa Maiſon , & la
plupart de ceux du Cortege , étoient
auſſi en juſte au- corps , ou
brodez, ou enrichis de galon , ou
autres ornemens d'or. Les deux
premieres Gondoles de Monfieur
l'Ambaſſadeur ſuivirent à
vuide. Les Pages & les Valets de
Pied rempliſſoient les autres.Com.
mele temps eſtoit beau, on vit la
Mer couverte , non ſeulement
des Gondoles de Monfieur l'Ambaſſadeur,
des Gentilshommes du
Cortege & de celles des Nobles
, mais encor d'une infinité
d'autres remplies de Perſonnes ,
que la curiofitê avoit attirées. La
plûparteſtoient en Maſque. Mefſieurs
les Ambaſſadeurs de l'Empereur
& d'Eſpagne furent de ce
nombre .
2
2
Hij
172 MERCURE
A peine eut-on fait un mille,
qu'on rencontra une grande Peote,
conduite par des Rameurs habillez
à l'Arménienne. Elle estoit
ornée de riches Tapis , & chargée
de pluſieurs de ces Lévantins,
qui font ordinairement à Veniſe
, Perſes , Arabes & Arméniens
. Ils alloient de cette forte
deux cens pas avant les Gondoles
, brûlant des Parfums que le
vent alors favorable portoit &
faiſoit ſentir à tout le Cortege;
& par le bruit de fix Trompetes
, ils annonçoient la venuë
d'un nouvel Ambaſſadeur. Ce
fut une galanterie dont le Sieur
Rouplis , Marchand Perſan , s'avifa
par reconnoiſſance pour le
Roy , qui voulut bien il y a quelques
années , entrer dans la difcution
d'un tres - grand Procés
qui fut jugé en ſa faveur. Je vous
en
GALAN T.
173
२
en ay parlé dans mes Lettres , &
vous vous ſouvenez ſans doute,
Madame , du bruit que fit cette
Affaire. Elle estoit envelopée de
tant de difficultez , que les plus
habiles Juges ne les pouvoient
déméler. Sa Majeſté eſtant entrée
au Conſeil , voulut en entendre
le rapport , & par ſes lumieres
ayant découvert la verité
, fit rendre juſtice à l'Etranger.
C'eſt avec plaiſir qu'on parle
pluſieurs fois d'une choſe qui
fait connoiſtre que le Roy eſt
grand en tout.
L'on vint dans l'ordre que je
viens de vous marquer ,juſqu'au
Palaisde Monfieur l'Ambaſſadeur
où le Cortege ſur la fin de la Marche
, s'empreſſa d'arriver pour y
recevoir l'Ambaſſadeur, qui ne
deſcend de la Gondole que le
dernier. Monfieur le Chevalier
Le
لا
a
le
es
35en
Hiij
174
MERCURE
Cornaro & les Senateurs l'ayant
conduit juſques dans ſa Chambre
d'Audience , Monfieur Amelot
remena ce Chevalier juſqu'à
la Rive où eſtoit ſa Barque ,& ſe
retira enſuite fur la Porte de fon
Palais , pour remercier les Senateurs
à meſure qu'ils paſſerent.
Si- toſt qu'il y fut rentré , les
Chambres en furent ouvertes à
tout le monde. Le concours y fut
extraordinaire; & comme ce jour
eſtoit un de ceux que je vous ay
dit, qu'on appelle d'Indulgence
pleniere , les Nobles vinrent tous
chez Monfieur l'Ambaſſadeur
auſſi bien que la plupart desGentilshommes.
Les Appartemens
eſtoient fort ornez , & tout y
brilloit par la quantité des lumie -
res. Les Violons ſe faisoient entendre
dans la Salle , & il n'y
avoit preſque aucune Chambre ,
où
GALANT.
175
où l'on ne trouvaſt des Concerts
particuliers. Les Confitures ſeches
, & les Eaux fraîches de
toutes les fortes , y furent ſervies
en abondance par les Pages &
les Officiers de la Maiſon, juſqu'à
onze heures du ſoir que l'affluence
dura. On y en bût plus de
quinze mille Verres.
1 Le lendemain 24. ſur les huit
heures du matin , le meſme Chevalier
& les mefmes Senateurs
vinrent reprendre MonfieurAme.
lot , & le conduiſirent où il devoit
avoir ſa premiere Audience
publique. Chaque Senateurmarchoit
à coſté du meſme Gentilhomme
, qu'il avoit mené le jour
precedent. L'on arriva dans cet
ordre à la petite Place de Saint
Marc; & apres avoir traversé la
grande Court du Palais , parmy
un tres-grand concours de Peu-
Hiiij
176 MERCURE
1
ple , on monta fort doucement
l'Eſcalier qui conduit au College.
Monfieurl'Ambaſſadeur en trouva
les Portes ouvertes , & auſſi- tôt
qu'il parut , le Doge ſe leva , &
les Senateurs ſe leverent& fedécouvrirent
. Monfieur Amelot en
habit , dont les Maiſtres des Requeſtes
ſe fervent dans les cerémonies
, c'eſt à dire en Robe de
Satin unie , avec un Chapeau à
Cordon d'or , & les Gands à
frange d'or , fit les neuf reverences
ordinaires , trois en entrant,
dont la premiere ſe fait au Doge
, & les deux autres à ſes Confeillers
; trois au milieu de la
Chambre ; & les trois dernieres
au pied duTribunal ; apres quoy
il monta à la droite du Doge immediatement.
Là s'eſtant affis
&découvert , il luy preſenta ſa
Lettre de Creance , qu'un Secretaire
GALANT
177
e
2.
1-
taire du College lût à haute
voix. Enfuite il prononça ſa Harangue
, que ce meſime Secretaire
redit toute en Italien ; & le
Doge luy ayant répondu en peu
e de mots , il ſe retira en faiſant les
mêmes neufreverences qu'il avoit
- faites en entrant. Monfieur l'Ambaſſadeur
eſtant retourné en ſon
Le Palais , & ayant reconduit Monfieur
le Chevalier Cornaro , &
remercié les Senateurs en la même
maniere que le jour d'auparavant
, receut peu de temps
→ apres le Preſent du Doge , conſiſtant
en douze grands Baffins
de Confitures ſeches , deux Baffins
d'Huiſtres de l'Arsenal , &
quantité de Bouteilles de plufieurs
fortes de Vins. Il donna àdîner
àtoutfon Cortege; & fur les
trois heures apres midy , les Portes
de fon Palais furent encore
انو
0-
口
es
Gf
Fis
e
H V
178 MERCURE
t
ouvertes à tout le monde. Les
meſmes Concerts & les meſmes
Rafraîchiſſemens du jour precedent
, ſe trouverent dans toutes
les Chambres . Vous voyez , Madame
, par ce détail
répond fort à ce que je vous dis
de Monfieur Amelot , quand je
vous parlay de luy dans le temps
qu'il fut nommé pour cette Ambaſſade.
, que tout
Il est bon de ſe faire des Amis
de toutes fortes. On tombe quelquefois
dans des malheurs , où
lesmoins confiderables ſont d'un
utile ſecours. Monfieur Daubaine
nous le fait connoiſtre agreablement
par une Fable qu'il a faite
depuis peu. Je vous en envoye
une Copie.
LE
GALANT. 179
S
コー
F1
0
a-
LE LION,
ET LE RAT.
FABLE.
Av grand plaisir de tout finage,
levoi
Sur un tas d'herbe &de feüillage,
Sire Lion dormoit . Un Rat mal-àpropos
Vint interrompre fon repos.
Ce petit Etourdy lay couroit fur le
dos, [Galerie.
Comme s'il eust esté dans quelque
Les Roys n'entendent pas quelquefois
raillerie ;
Celuy- cy , de fa pate attrapa le
Coureur
Ausfi facilement que la jeune Sylvie
Prend une Puce. In si fâcheux
malheur
LE
Fait
180 MERCURE
Faitque le Rat implorefaclémence.
Pour fléchir le Lion , il vante ſa
e puiſſance.
Sire, dit- il , voudriez- vous
Contre-moy vous mettre en -
couroux ?
Meritay- je vôtre vengeance ?
Puiffiez- vous en moy ſeuldétruire
tous les Rats,
A de plus grands exploits vous
devez vôtre bras.
Vaincre des Elefans eſt l'unique
victoire
Qui vous donnera de la gloire .
**
On fçait que tous les grands Seigneurs
Ayment affez les Gensflateurs .
Dans ce difcours le Lion donne,
Il eut pour luy de doux appas.
Hé bien , dit-il , je vous pardonne
,
Allez, mais n'y retournez pas.
Maistre
GALANT. 184
S
e
Maistre Rat décampe auplus vifle,
A fi bon compte heureux d'en estre
quitte.
A peine eut-ilfait trente pas,
Que le Lion tombe en desLaqs.
De ſes rugiſſemens les Echos retentirent.
Quelques bons Animauxfirent tous
leurs efforts,
Mais inutilement , pour le mettre
dehors.
Danssa priſon d'autres le virent,
• Sans luy vouloir prester aucun
Secours.
Il est bien , dit le Tygre, en s'adref-
Sant à l'ours ,
De le voir pris je me fais une
joye.
Au moins quand nous aurons deſormais
quelque pidye ,
Il n'y pourra plus prendre part,
C'eſtoit un vray Tyran,qu'il créve,
qu'il periffe.
Autant
1
182 MERCURE
Autant en dit le Loup, autant maitre
Renard.
La Brebis & la Chévre , avecque
la Geniffe,
Crûrentſa mort un attentat permis.
Ainfi donc le Lion , faute de vrais
Amis,
S'en alloit fervirde curée
Peut- estre àplus de trente Chiens;
Mais le Rat , quiſans luy voit sa
perte aſſurée ,
N'avoit pas oublié leurs derniers
entretiens .
Sire,quand vous euſtes l'envie,
Dit-il , de m'arracher la vie ,
Pour me punir de ma temerité ,
Il ne tint qu'à vous de le faire.
Vous nede fiſtes pas au contraire
gécouté
De Voſtre Majesté,
Loin de ſoufrir la mort , je me tiwray
d'affaire. Tout
GALANT. 183
لا
Tout confus de voſtre bonté,
Aujourd'huy qu'il s'agit de vous
rendre ſervice,
Si je vous en faifois refus,
Je croirois mériter le plus cruel
ſuplice.
*
Mais c'eſt perdre le temps en difcours
fuperflus ,
Venons à l'oeuvre; & là deſſus
Ilne donne aux Filets coups de dent
qui ne vaille.
Ilfait tant qu'ilronge une maille.
Ce ne fut pas sans peines , Sans
fueurs.
Le Lion deſa pate êtend les ouvertures,
Et fortfans recevoirdommage , ny
bleffures
Des Chiens, nonplus que des Chaf-
Mais convaincufur tout que lesplus
feurs;
grands Seigneurs
N'ont jamais trop de Créatures.
Mon
7
184 MERCURE
Monfieur le Comte d'Avaux,
Ambaſſadeur Extraordinaire de
France à la Haye , voulant faire
des Réjoüiffances publiques pour
marquer ſon zele dans l'occaſion
de la Naiſſance de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne , choiſit
pour cela le 25.Aouſt , jour de la
Feſte de S. Loüis . L'Office fut
chanté le matin dans la Chapelle
par une excellente Muſique ; &
l'apreſdînée , apres qu'on eut prononcé
le Panegyrique du Saint, la
meſme Muſique chanta les Vefpres
& le Te Deum. Cela fait , on
commença le Regale qui avoit
eſté preparé pour le Peuple. C'étoient
deux Fontaines qui couloient
fort gros,l'une de Vin rouge
, & l'autre de blanc. Le Vin
fortoit par les deux nazeaux d'un
grand Dauphin couronné , pofé
fur un Piédeftail qui eſtoit dans
une
GALAN T. 185-
une Niche enfoncée. Cette Niche
accompagnée de Pilaſtres fur
les trois coſtez , eſtoit dans la Face
qui occupoit le milieu d'un Edifice
que l'on avoit élevé pour former
ces Jets contre la Façade de
'Hôtel de Monfieur l'Ambaſſadeur.
On bût largement à la ſanté
du jeune Prince au bruit des
Trompetes & des Timbales ; &
pendant ce temps , Mr le Comte
d'Avaux s'eſtant mis à la Fenêtre
la plus avancée de ſon Hôtel,
fit des largeſſes extraordinaires
au Peuple. Il ne ſe contenta pas
de jetter quantité de toutes fortes
de Pieces de monnoye , il alla
juſqu'aux Ducats d'or . A l'entrée
de la nuit , toute la Façade
de ſa Maiſon fut illuminée ; &
comme on avoit voulu laiſſer les
premieres Feneſtres libres , afin
qu'on puſt joüir du ſpectacle
d'un
7
186 MERCURE
d'un Feu d'artifice préparé devant
la porte , on avoit élevé une
Galerie au deſſus des ſecondes
Feneſtres . Cette Galerie qui occupoit
toute la Façade de la Maifon
, & qui avoit une avance à
chaque extrémité eſtoit ſoûtenue
par ſix Mats peints de bleu ,
ſemez de Fleurs , de Lys , avec des
Feſtons de Fleurs , & garnie entierement
de Tableaux en Emblêmes
& en Deviſes , chacun
ſeparé d'une Colomne. Un grand
Globe, éclairé d'un Soleil , eſtoit
placé au milieu avec la Deviſe
du Roy ..
NEC PLURIBUS IMPAR. ر
On voyoit deux Amours peints
dans les Tableaux des coſtez .
Celuy de la droite s'elevant de
terre , tenoit un Liſton , où eftoient
ces paroles
JAM INOVA PROGENIES .
Celúy
GALAN T. 187
Celuy de la gauche defcendant
du Ciel, faiſoit lire laſuite du Vers,
COELO DEMITTITUR ALTO.
Ala droite eſtoit un autre Tableau
, repreſentant trois Soleils
de diferante grandeur, & inégalement
éloignez du premier en
defcendant. Ces mots eſtoient au
deflus ,
VIX UNQUAM ALIAS .
Le Tableau oppoſé à celuy-là
faiſoit voir une Colomne ſemée
de Fleurs-de-Lys & elevée fur
un Piédeſtal cube , affermy fur
un Roc. La Colomne foûtenoit
les Armes de France , & ces paroles
eſtoient écrites ſur un Liſton
qui tournoit autour,
INCONCUSSA MANET.
Ily avoit encor huit autresTableaux
, quatre de chaque coſté.
Ceux de la droite eſtoient ,
Un Amour tranquille ſur un
Char
1
188 MERCURE
Char Marin , s'appuyant d'une
main ,& de l'autre tenant les Guides
de quatre Dauphins qui tiroient
le Char dans une Mer ſpatieuſe
. Un Soleil levant rempliffoit
un coinde ce Tableau, & on
liſoit ces paroles dans l'autre ,
PACATUMQUE REGET .
Le Temple de la Gloire , avec
le Buſte de Monſeigneur le Duc
de Bourgogne élevé dans le milieu
ſur unPiédeſtal,& ces paroles.
QUIS MERITOS NON REDDET
HONORÉS ?
: Une Bacchanale de petits Enfans
en triomphe , dont quelques-
uns bûvoient des razades ,
avec ces paroles , ...
1.
PARS VINA CORONANT.
Deux Amours en l'air , jettant
des Lysde chaque main,
MANIBUS DATE LILIA PLENIS .
Les quatre Tableaux de la gauche
eſtoient, Un
GALANT. 189
Un Paterre ſemé-de Lys , avec
un Soleil naiſſant d'un coſté , &
de l'autre un Amour tenant un
Liſton où eſtoient ces paroles
de l'Ecriture,
QUOMODO CRESCUNT ;
Un Amour ſur un Dauphin
nageant au milieu des flots,
HOC TUTUS VECTORE.
Une Dance de petits Enfans
autour d'un Arbre dans un Païlage,
PARS PEDIBUS PLAUDUNT.
Un Dauphin autour d'un Anchre,
SPES ALTERA REGNI .
Jugez , Madame , combien les
Illuminations de la Façade faiſoient
paroiſtre tous ces ornemens
. Au devant de la Maiſon ,
& au centre du Voorhout , du
Buitenhof , & Nortdende , estoit
élevé le Feu d'artifice .C'eſtoit un
Corps d'Architecture à huit pans ,
190
MERCURE
ſoûtenu d'autant de Pilaſtres à
deux faces, avec ſon Architrave .
Sa Friſe eſtoit ornée de Fleursde-
Lys,& ſa Corniche de Modillons
. Un quarré fermé d'une Baluſtrade
, occupoit le milieu de
l'Echafaut. Quatre Piédeſtaux
qui portoient quatre Figures de
ſept pieds de haut , & faites au
naturel , ſortoient de quatre Angles
de la Balustrade. Chaque Figure
repreſentoit une des Parties
du Monde , avec les ornemens
qui leur ſont propres , & avoit un
pied posé ſur l'Animal qui eſt
ſon Hierogliphe. Toutes les quatre
ſoûtenoiet enſemble avec une
main une Couronne Dauphine ,
fermée par quatre Dauphins , &
ornée de Fleurs-de-Lys d'or. En
tre les queuës des quatre Dauphins
on voyoit un grand Globe
d'azur , ſemé de Fleurs-de-Lys,
fur
GALANT. 191
fur lequel étoit élevée une double
Fleur- de- Lys d'or, de la grandeur
de celle de la Couronne .
Huit Dauphins de plus de fix
pieds de haut , élevez fur autant
de Baſes à deux faces aux huit
Anglesde la Corniche,ne contribuoient
pas peu à la juſteſſe de la
ſimétrie. Mais ce qui achevoitde
rendre la beauté de cette Machine
parfaite , eſtoit une groſſeColomne
de plus de quatre pieds de
diametre, élevée entre les quatre
Figures cui reprefentoient l'Europe,
l'Afie, l'Afrique, & l'Amerique.
On l'avoit placée ſous la
Couronne fur un Piédeſtal à huit
pans, poſé ſur le quarré de la Baluſtrade,
& qui s'élevoit en diminuant.
Une branche de Vigne
peinte fur cette Colomne , tournoità
l'entour depuis le bas jufqu'au
haut,&dans l'entredeux de
cette
192 MERCURE
cette Vigne eſtoit écrit en gros
caractere d'un pied de haut,
VIVE LE DUC DE BOURGOGNE .
Lederriere des Baluſtres,la Colomne,
& fon Piédeſtal , eſtoient
de Papier peint de couleurs vives,
frotez d'un Vernis tranſparent.
Ainſi les lumieres qui étoient
renfermées au milieu de la Machine
du Feu d'artifice , ayant
commencé à éclater ſur la fin du
jour , en mefme temps que la Façade
de la Maiſon fut 'luminée,
ce fut un ſpectacle ſurprenant.La
Colomne étant diſpoſée de telle
forte que l'illumination la faiſoit
tourner ; ces mots, Vive le Duc de
Bourgogne , qui estoient écrits autour
, & qui montoient à viz depuis
le pied juſqu'au haut,ſe preſentant
ſucceſſivement, s'alloient
perdre en l'air , & recommençoient
GALANT.. 193
çoient fans ceſſe. Le Feu eut un
fuccés admirable , & on ne doit
pas en eſtre ſurpris , puiſque tout
étoitdel'invention de MtleChevalier
de S. Diſdier , & que chaque
choſe en particulier y fut
executée par ſon ordre avec une
exactitude qui alla au delà de tout
ce qu'on en peut dire. On y étoit
accouru de tous les coſtez de la
Hollade, & tout le monde avoüa
qu'on n'avoit jamais rien veu de
plus magnifique. La Feſte finit
parun ſplendide Soupé , où il y
• eutdeux Tables ſervies.A la premiere
eſtoient tous les Miniſtres
des Princes , & plufieurs Perſonnes
du premier rang du Païs. La
ſeconde fut remplie de tout ce
qu'il y avoit de plus conſidorables
François à la Haye , & de quelques
Officiers Hollandois. Les
Trompetes & les Timbales étoiét
Octobre 1.P. I
194
MERCURE
proches de la Table , & ce fut à
leurs fanfares qu'on bût toutes les
Santez Royales. Je ne puis finir ce
grand Article, ſans vous faire part
d'un Madrigal qui fut preſenté à
Monfieur le Comte d'Avaux fur
la Naiſſance du jeune Prince.
C'estaujourd'huy que de trois
Nos Ecuffonsfont embellis,
Et que le Ciel, pour recompense
De la Paix qu'à l'Europe accorda
la clemence :
Duplus Chrestien de tous les Roys
Qui l'aſſerviſſoit àſes Loix ,
Pendat que Mars & queBellonne
Pour luy former une Couronne
Epuiſoient Délos de Lauriers ,
Favoriſe nos voeux , & comble nôtre
attente.
Partez, allez, courez , volez, heureux
Courriers ,
Qu'il
GALAN Τ .
195
Qu'ilpleuve, qu'il tone, qu'il vente,
Paffez les Fleaves & les Mers ,
Et dites plus loin que l'Europe.
Que d'un Demy- Dieu né j'ay tiré
l'Horoscope
En ces trois Vers.
Il ſera du Dauphin une vivante
Image ,
Et de Loürs LE GRANDimitant
le courage,
Il portera ſa gloire aux bouts de
l'Univers.
Ilme faudroitun Volume pour
vous rapporter tout ce qui s'eſt
paſsé à Toulouſe. Chacun s'y eſt
empreſsé àfaire éclater ſa joye, &
il n'y a point eu de Communauté,
ny de Compagnie, qui n'ait ſignalé
fon zele par des Réjoüiſſances
particulieres. La Nouvelle de la
Naiſſance du Prince, y ayant eſté
portée le Samedy 15. Aouſt par
I ij
196 MERCURE
le Courrier ordinaire , les Capitouls
firent auſſi toſt monter fur
le Donjon de l'Hoſtel de Ville
pluſieurs Pieces d'Artillerie , qui
par des décharges réïterées la
firent ſçavoir à tout le monde. Le
jour ayant commencé à diſparoître,
ils firent illuminer ce meſme
Donjon , & toutes les Feneſtres
de l'Hoſtel de Ville. La groſſe
Cloche de l'Egliſe Metropolitaine
de S. Eſtienne fonna , auſſi bien
que celle du Palais ; & leur fon
ayanteſté ſuivy des carillons de
toutes les autres , toute la Ville
fut éclairée par les Feux qu'on
alluma dans toutes les Ruës , &
par une infinité de Lumieres
qu'on init par tout aux Feneſtres .
Le Chapitrede S. Saturnin , que
le vulgaire a nommé S. Sernin, fut
le premier à donner des marques
publiques de la joye qu'il reſſentoit
GALANT.
197
toit de cette Naiſſance.CeChapi .
tre eſt ſi illustre par la ſainteté de
ſon Eglife,par le nõbre desCorps
Saints qui y repoſent , parmy lefquels
ſept Apôtres ſont comptez,
par l'ancienneté de ſa Fondation,
par la protection de nos Roys, par
les Privileges qui luy ont eſté accordez
, & par la forme meſme
de fon Temple , dans lequel on
ne peut entrer fans ſe ſentir touché
de reſpect , qu'il ſeroit bien
difficile de trouver ailleurs un afſemblage
pareil qui puſt rendre
une Egliſe venerable. Le carillon
de toutes fes Cloches ſe fit
entendre d'abord. Toutes les Pie
ces de Canon , qu'on a diſposées
depuis longtemps ſur la Voûte de
ce Temple pour la garde de tant
de pretieux Depoſts , tirerent depuis
midyjuſqu'au foir ; & la nuit
étant venuë,on fut agreablement
I iij
3
198 MERCURE
furpris de voir tout le dehors de
l'Egliſe & du Clocher éclairé
d'un nombre preſque infiny de
Lumieres qui brillerent juſqu'au
jour. Le lendemain Dimanche
16. du mois, les Chanoines, apres
avoir fait une Proceffion particuliere
,chanterent folemnellement
le Te Deum. Cependant les Capitouls
ayant aſſemblé un Con
feil de Ville , où deux Commif
ſaires du Parlement préſiderent ,
on y réſolut trois jours de Feſte ,
qui commenceroient le Samedy
29. pendant lequel jour , &le
Lundy ſuivant toutes les Boutiques
feroient fermées . On mit
fur pied un Corps d'Infanterie
tiré desCorps des Métiers , fous
le commandement de Meſſieurs
de la Guarrigue & d'Eſpagne ,
Capitoulsd'épée. Le Sieur Rivats
Archirecte de la Ville, fut chargé
de
؟
GALANT . 199
dela conduite d'un Feu d'artifice
qu'on luy fit dreſſer ſur la Garonne
. Le Samedy , jour du Te
Deum, les Métiers , au nombre de
quatre mille Hommes , tous fort
proprement veſtus , s'eſtant rendus
dans la Place de S. George ,
y furent mis en bataille par les
deux Capitouls qui les commandoient;
& fur les dix heures du
matin , le Parlement ſortit du
Palais en Robes rouges , pour aller
à l'Egliſe de S. Eſtienne , où
les autres Compagnies ſe trou
verent. Dans le meſme temps ,
les Chanoines de S. Sernin fortirent
de leur Eglife , devant laquelle
, les Métiers partis de la
Place de S. George , les deux
Capitouls en teſte , allerent faire
une Salve . Enſuite ils ſe rangerent
en haye des deux coſtez des
Ruës par où la Proceffion devoit
I iij
200 MERCURE
paffer & lesChanoines de S. Sernin
ſe rendirent à S. Eſtienne ,
précedez des Religieux de tous
les Ordres, qui estoient venus das
leurEglife, tant pour accõpagner
les Reliques des Saintts , qui devoient
faire la plus belle partie de
la folemnité de ce jour, que pour
les porter felon leur coûtume. La
Proceffion ſe fit , les Religieux
marchant les premiers ſous leurs
Croix , les Parroiſſes apres eux ,
puis toutes les Châſſes des Corps
Saints , portez fous de riche Poё-
les par des Religieux de divers
Ordres, enſuite le Chapitre de S.
Sernin , avec le prétieux Reliquai.
quaire de la ſainteEpine que qua.
tre Religieux de S. Dominique
portoient. Les Capitouls en Manteau
de cerémonie environnoient
la Relique , & eſtoient ſuivis de
leurs Anciés .La Proceſſion eſtant
rentrée, M' l'Archeveſque comGALAN
T. 201
mença le Te Deum , & la Muſique
lecontinua au bruie du Canon, &
des décharges de l'Infanterieque
l'on avoit rangée dans la Place.
Meſſieurs les Eveſques de Comeinge
& de Beziers aſſiſterent à
cette Cerémonie. L'apreſdînée,
lesCapitouls précedez des Trompetes
& des Hautbois,& fuivis de
pluſieurs de leurs Anciens, ſerendirent
à la Place de S.Eſtienne,où
M Reynal , Capitoul de ce Quartier,
alluma le Feude joye. l'Infan ..
terie rangée en bataille fur cette .
Place, fit pluſieurs ſalve qui répondiret
aubruit de dix- huit Pieces
de Canon que l'on avoit amenées
ſur les Ramparts. Tous les
Tuyaux de la Fontaine de la
meſme place , jetterent du Vin
pendant tout le jour. On fit couler
de pareilles Fontaines de Vin..
les deux jours fuivans , deux le
Iv
202 MERCURE
Dimanche à l'entrée de la Place
du Pont, & deux autres le Lundy.
aux deux coſtez du grand Portail
de l'Hotel de Ville. Le meſme
jour , M' l'Archeveſque , apres
une grande diſtribution de Pain
& de Vin , fit dreſſer des Tables
dans la Court de l'Archeveſché,
où ſes Officiers ſervirent tous.
ceux qui ſe préſenterent. Lors
que la nuit fut venuë , il fit joüer
un Feu d'artifice , dont la décoration
eſtoit fuperbe. On l'avoit
dreſſé dans l'Avancourt de fon
Palais . Elle estoit tenduë de riches
Tapiſſeries, avec des Portiques
tout autour , ornez de De
viſes à l'honneur du Roy & de
toute la Maiſon Royale. Sur le
haut de ces Portiques , & dans
toute leur étenduë, eſtoient rangées
les pieces du Feu d'artifice ;
&au milieu de la Court on
,
2
avoit
GALANT.
203
avoit planté une Girandole de
Fuſées ſans nombre. A l'entrée de
la Place, tout proche la Porte de
l'Egliſe Métropolitaine , il y avoit
trois Arcs de Triomphe, embellis
des armes de Sa Majeſté,de Monſeigneur
le Dauphin,& du jeune
Prince. Toutesles Deviſes eſtoiét
de Peinture fine rehauſſée d'or &
d'arget. Les Hautbois &les Trompetes
s'eſtant fait entendre tour à
tour des Fenestres del'Archevêché
, un Dauphin qui defcendit
d'une Tour, porta le feu à un Angle
de la Place, & tout l'artifice
joita avec un ordre admirable.
Enfuite la Girandole fut allumée .
Il en fortit tout à coup un nombre
infiny de Fuſées volantes, qui for
merent en l'air une Fleur de Lys ,
que lesHabitans des Villages voifins
diftinguerent . Je paffe les Il
luminations de toutes les places
qui furent un ſpectacle fort bril
204 MERCURE
lant La Maiſon Royale de la Tréforerie
ſe diftingua Un Balcon
dreſſe ſur le grand Portail , y faifoit
voirles Armes du Roy,placées
dans le haut; aux deux coſtez , celles
de Monſeigneurle Dauphin,&
de Madame la Dauphine ; & au
milieu, celles de Monſeigneur le
Duc de Bourgogne. Ce Balcon
fut éclairé pendant les trois foirs
d'une infinité de Bougies , auſſi
bienque toutes les Fenetres de cet
Appartement.Celuy du Préſident
du Bureau, le fut de la meſme forte,
tant du coſté de la Ruë S. Barthelemy,
que de la Place du Salin;
juſque- là que les Créneaux qui
qui főt une eſpece de Plate- forme
au haut de l'Appartement, furent
garnis de lumieres au deſſus & au
milieu . Madame la Ducheffe
d'Arpajon & Moſieur le Marquis
d'Ambres, accompagnerent les
Illumi
4
GALANT .
205
Illuminations de leurs Hoſtels, de
tres beaux Feux d'artifice. Monſieur
le Baron de Lanta ſe fit
remarquer par les embelliſſemens
qu'il donna au grand nombte
de Lumieres qui éclairoient
toute ſa Maiſon ; & Monfieur de
Lombrail , Treſorier de France ,
fit illuminer la ſienne d'une façon
toute finguliere .
Monfieur le premier Préſident
fit diftribuer le Samedy quantité
de Pain & pluſieurs tonneaux de
Vin. Le lendemain il donna une
magnifique Collation aux Perſonnes
les plus qualifiées de l'un
& de l'autre Sexe, avec un Concert
de Voix mélé de Symphonie
; &.le Lundy il fit joüer dans
ſa grande Court un Fem d'artifice,
orné de Figures de relief.
M. le Procureur General , apres
une pareille diſtribution de Pain
&
206 MERCURE
&de Vin , donna dans fa Court
un grandDîné au Public Il fit certe
Feſte le Dimanche , & ce même
jour on tira ſur la Garonne le
Feu d'artifice qu'on y avoit preparé
. Le deſſein étoit la fameuſe
Entrepriſe des Argonautes.Les
Figures de Jupiter & d'Apollon ,
repreſentoient le Roy , & Monſeigneur
le Dauphin ; & celle
d'Eta , Roy de la Colchide , qui
tenoit la Toiſon d'or , faifoit connoître
nôtre nouveau Prince. La
Bourgogne dont il porte le nom,
a pour ſes Armes la Toiſon d'or.
On voyoit huit Figures dans un
Navire . C'eſtoient celles de huit
anciens Heros, ſçavoir, Hercule,
Thesee , Pirithoüs , Caſtor ,Pollux
, Zethés , Calaïs , & Orphée,
qui accompagnerent Jaſon à la
conqueſte de la Toiſon d'or. Ils
portoient ſur leurs Rondaches les
Armes
GALANT. 207
Armes & Deviſes de Meſſieurs les
Capitouls.Pallas,Tutricede Toulouſe,
eſtoit au bout du Vaiſſeau ,
portant les Armes de la Villedans
fon Ecu. Au haut du Maſts du
Navire paroiſſoit la Fortune de la
France , tenant une Trompete,
avecdes Fleurs de Lysd'or fur fon
Echarpe , & fes Habits tous ſe-
--mez d'yeux&de langues. Le defſein
, les Deviſes , & les Infcriptions
de ce Feu, eſtoient de l'invention
du P. Roques Jeſuite, ce
lebre par ſon érudition , & par la
beauté de ſon eſprit. La Planche
queje vous envoye ſuppléera à ce
que je ne puis affez expliquer. La
Machine étoit posée ſurun échafaut,
qu'on avoit dreſsé ſur la Pile
d'un ancien Aqueduc , ruiné
depuis longtemps. Cette Pile eft
dans le milieu de la Garonne, en
trele Quay du Cours du Faux
bourg
208 MERCURE
bourg S.Cyprien & l'Iſle de Tounis
, & à quarante toiſes ou environ
de la grande Arche du Pont,
qui eſt un des plus beaux de l'Europe.
Il eſt accompagné d'un
Quay de quatre cens toiſes , &de
l'autre , de l'Ifle que je viens de
vous nommer,&dont les Maiſons
bordant la Riviere fur une ligne
de pareille longueur , forment
comme un vaſte Amphitheatre,
d'autant plus agreable , que la
Chauſsée du fameux Moulin du
Bazacle , en retenant la Riviere,
la rend plate & tranquille dans
toute cette grande étenduë. Une
infinité de Peuple qui bordoit les
trois coſtez ; quantité de petits
Bateaux ornez de verdure qui
tournoient fur le Canal ; les Plumes
& les Rubans de toutes couleurs
, qui ornoient l'Infanterie,
que l'on avoit fait paſſer par un
Pont
GALANT.
209
1
Pont de Radeaux, fur une Iſle de
gravier qui s'eſt formée depuis
peu au milieu de la Riviere , au
deſſus du Pont, & à quelques toiſes
de la Pile; tout cela donnoit
une grande idée des Spectacles
des Romains.Le jour ayant diſparu
, on mit le feu à la Machine ; &
une infinité de lances à feu rangées
ſur les bords , & qui s'allumerent
en un inſtant, en éclairerent
toutesles Figures.Celle deJupiter,
plus élevée que les autres,ſe
diftinguoit par ſa Foudre,qui brû
loit ſans ſe conſumer. Les Tritons
rendoient de pareilles flâmes par
labouche; &douze Soleils ardens
qui tournoient autour de la Machine
ſans ſe conſumer auſſi , don
noient grand plaifir aux Spectateurs.
Rien n'eſt comparable au
bruit que faiſoient pendant ce
temps les ſalves de l'Infanterie , &
Σ
celles
210 MERCURE
celles dedix-huit Canons.Ce bruit
étoit encor augmenté par les décharges
des Orques qu'on avoit
mis ſous les Arches du Pont. Ce
font des Pieces d'Artillerie de fix
Fauconneaux , liez enſemble qui
tirent tout à la fois. Leurs coups
redoublez ſous les grandes voûtes
dece Pont,faisoient retentir fort
loin leur maniere de tonnerre.Les
Illuminations qui parurent ſur le
Porfil de cette grande Ville , qui
a quantitéde Tours du coſté de
la Riviere, & dont l'étenduë d'un
bout à l'autre de ce côté-là eſt
d'une lieue, offrirent aux yeux un
charmant ſpectacle. Comme la
nuit étoit fort obfcure, & que toutes
les Lumieres reflechiffoient
ſur ce grand Canal , on euſt dit
qu'il y avoit autant de feux allumez
dans l'eau, que l'on en voyoit
dans l'air. Les autres Quartiers de
la
GALANT. 211
la Ville n'étoient pas moins éclairez
; & tous les Particuliers qui
avoient des Tours , ou d'autres
lieux éminens, n'avoient épargné
ny ſoins ny dépenſes , pour faire
connoiſtre la part qu'ils prenoient
à la joye publique.
Le Lundy 31.les Capitouls donnerent
un magnifique Repas à
leurs Anciens ,& àbeaucoup de
Perſonnes qualifiées,dans la grandeGalerie
de l'Hoſtel de Ville.
Trois Tables de trente Couverts
chacune y furent ſervies avec
propreté & abondance. Le ſoir
de ce meſme jour , ils regalerent
le Peuple d'un Feud'artifice qu'ils
avoient fait élever devant la Porte
de ce meſme Hostel. Des décharges
de Mouſqueterie, & pluſieurs
Fauconneaux , qu'on avoit
-placez ſur les Avenuës , accompagnerent
ce dernier Spectacle.
Rien
212 MERCURE
Rien n'eſtoit ſi beau que l'Illumination
de toute la Place .
Monfieur le Grand Prieur de
Toulouſe prit part à la joye publique
avec beaucoup de diſtinction
. Le Te Deum ayant elté
chanté par les Preſtres de ſon
Egliſe de S. Jean apres la grande
Meſſe , les Officiers de l'Hoſtel
Prioral firent pluſieurs décharges
de Moufqueterie qui retentiſſoient
dans le grand Veſtibule ,
comme ſi on euſt tiré du Canon.
On avoit mis un gros Tonneau
de tres-bon Vin à chaque Piédeſtal
de la grande Porte , ſur lefquels
on doit poſer les Colomnes
de Marbre , & on prenoit ſoin de
les remplir àmeſure que le Peuple
en venoit prendre , ce qu'on
luy laiſſoit faire à diſcretion. L'Hô
tel qui fait façade à la grande
Ruë de S. Jean ,&de la Dalbade,
eft
GALANT.
213
eſt ſi beau,qu'il ſembloit eſtre fair
exprés pour donner de l'éclat à
cette Fête. Les trois rangs des Fenêtres
furent garnis d'une quantité
innombrable de Flambeaux,
pendant les trois nuits entieres du
Samedy,du Dimanche,&du Lundy.
Le Balcon qui eſt le plus beau
de la Ville, eſtoit auſſi garny d'un
double rang de Flambeaux ; &
tant de clartez jointes à celles des
Feux, rendirent cette grande Ruë?
parfaitement éclairée , depuis lebout
du Pont- neuf,juſques à l'Egliſe
de Sainte Claire. La grande
Tour du Trefor fut en meſme
temps illuminée par une autre
quantité prodigieuſe de Flambeaux
àquatre rangs ; & l'Artillerie
ne ceſſa point d'y tires pour
répondre à celle du Pont- neuf,
des Dômes des Carmes,du Palais ,
&de la Maiſon de Ville.
Toutes
214
MERCURE
Toutes les Communautez Religieuſes
ont marqué leur zele
pendant ces trois jours , non ſeulement
par des Te Deum chantez
avec beaucoup de folemnité, mais
par des Feux & par des Lumieres
miſes par tout en grand nombre à
leurs Clochers & à leurs Fenêtres.
Les Benedictins du Monaſte .
re de la Daurade, dont la Maiſon
qui a veuë fur la Riviere,eſt d'une
grande étenduë , l'avoient toute
illuminée ; & cette grande clarté
, jointe à la décharge de pluſieurs
Pieces de Campagne qu'ils
avoient fait mettre fur leur Plateforme
, leur attira les loüanges de
toute la Ville.
Les Preſtres de l'Oratoire , outre
les Illuminations & les Feux,
qui furent des marques de joye
communes à toutes les autres Maiſons
Religieuſes , allumerent une
20100 tres
GALANT.
215
tres - grande quantité de Flambeaux
de Cire blanche , au haut
d'une grande Tour qui donnoit
du coſté du Feu d'artifice de la
Ville. Au milieu de cette Tour
eſtoit une Machine qui tournoit
de toutes parts. Le Lundy 31. leur
Clocher ayant eſté éclairé tout
autour , & tout le long de la pointe,
ils y arriverent avec leur Communauté
Ecclefiaftique , au fon
des groffes Cloches & du Carillon
, & y chanterent l'Exaudiat,
chacun tenant àla main un Flambeau
de Cire blanche.
• Ce mefme Lundy ,les Carmes
duGrand Convent firent dreſſer
un Theatre devant leur Porte.Sur
ceTheatre étoit élevée une Pyramide
de 36.pieds, à fix facos, peinte
d'azur,& ſeméede Lys,de Dauphins,
de L couronnées, & autres
Armes de France.On l'avoit toute
remplie
216 MERCURE
remplie d'Artifice , auſſi bien que
quatre petites Pyramides qui
étoient aux quatre coins du même
Theatre. Le ſoir venu,le Clocher ,
& les Fenêtres des Voûtes de l'Egliſe
& du Convent étant fort illuminées
, les Religieux revêtus de
Chapes blanches , s'aſſemblerent
dans le coeur, où on leur diſtribua
des Flambeaux & des Bougies,
tandis que les Officiers prenoient
les plus riches Ornemens , comme
dans les Proceſſions les plus
folemnelles . Tout étant diſpoſé de
cette forte, cette grande Communauté
ſortit dans la Ruë,precedée
de la Croix , au bruit des Cloches
& de la Baterie rangée ſur les
Voûtes , chanterent le Pſeaume
Domine on virtute tua. Elle fit le
tour du Feu d'artifice , en continuant
le Pſeaume, & l'Officiant y
mit le feu . Toute la grande Ruë,
i
&
GALANT.
217
& fur tout le voiſinage , qui cette
nuit là ſe ſurpaſſa en. Illuminations,
furent ſurpris de ce mélange
de pieté & de joye , qu'ils n'avoient
point encor veu .
Les Auguſtins , au nombre de
foixante Religieux , firent par la
Ville une Proceſſion ſolemnelle,
où quatre de ces Peres portoient
fous un Daiz richement orné , la
Figure miraculeuſe de Noſtre-
Dame de Pitié, qui fut ſalüée d'une
infinité de coups de Moufquets
par les Compagnies des
Meſtiers rangez en haye dansles
Ruës.
Les Jacobins Réformez du
Grand Convent, où eft le Corps
de S. Thomas d'Aquin , ſe diftinguerent
par de tres- fréquentes
décharges de vingt- quatre petites
Pieces de Canon, posées dans
autant de Lucarnes qui font au
Octobre 1.P. K
218 MERCURE
haut deleur vaſte Eglife. Ils illuminerent
les quatre Etages de
leur grandClocher,toutes les Feneſtres
des Galerie , & trois
Tours qui font au Portail de leur
Eglife, par un nombre incroyable
de Flambeaux, mis dans des Lanternes
de diférentes couleurs. Le
Dimanche ſuivant 6. de Septembre
, ayant appris que Monfeigneur
le Duc de Bourgogne avoit
eſté aſſocié à la Confrairie
du Roſaire, ils firent une nouvelle
Feſte qui eut grand éclat.
Les Religieuxdu Grand Convent
de l'obſervance de S. François,
apres les réjoüiſſances des
trois jours , en firent encor de
particulieres le Mercredy 2. de
Septembre.Ce jour- là, Monfieur
Baladier,Capitoul, donna un magnifique
Soupé dans ce Convent
àMeſſieurs les Capitouls , qui en
font
GALANT.
219
font les particuliers Protecteurs ,
& àtoute la Communauté; compoſée
de cent Religieux- Pendant
ce Repas, on n'entendit que
Tambours, Trompetes Hautbois,
&bruit de Mouſqueterie , & en
meſme temps on vit leurClocher,
& le tour de leur Eglife , illuminez
par un tres-grand nombre de
de Luftres , rangez de diſtance
en diſtance , & de diverſes couleurs.
A pres le Soupé, ces Peres alleret
chanter un fecond Te Deum
dans leur Eglife ,qui estoit éclairée
d'un tres-grand nombre de Cierges
& de Lampes .Le concours du
mondey fat ſurprenant.CetteCerémonie
achevée ,les Capitouls ,
accompagnez du Pere Olivier
Gardien de ce Convent , & de
toute la Communauté, vinrenoallumer
un Feu que l'on avoit préparé
pres de leur Eglife , dont tout
Kij
1
1
220 MERCURE
le devant eſtoit garny d'uneTapiſſerie
à Fleurs -de- Lys. Le Feu
fut ſuivy de quatité de Fuſées volantes,
que l'on jetta du Clocher,
d'un grand nombre de Petards,&
de pluſieurs décharge de Moufquetérie.
3
Les Minimes Tallumerent un
grand Feu devantleurs Convent,
au milieu du Chemin Royal , fur
-lequelileſt ſitué.Le bruit des Boëtes
&des Mouſqudtades y attira
tout le Peuple des Fauxbourgs, &
beaucoup d'honneſtes Gens des
Maiſons voifinesdela Campagne.
Les Fuſées volátesdivertirent fort
-les Spectacteurs, quis'écrierent ſur
l'illumination de leur Clocher. Il
parut tout embrazé de Lanternes
ardentes peintes de diférentes
couleurs ,dont un grand Miroir ardent
fait par un de leurs Reli-
3rgieux, portoit fort loin la reflexió.
Quantité
GALANT 221
Quatité de Boëtes, rangées dans
la Galerie des Religieux de l'Ordre
de la Trinité,Redemption des
Captifs, qui eſt la plus ſpatieuſede
celles de Toulouſe, firent connoiſtre
par plufieurs décharges combien,
ils eftoient ſenſibles au bonheur
commun. Ilsremplirentl'air
de Fuſées de toutes fortes s
Le Seminaire des Irlandois,quoy
que pauvre,a crû devoir ſurpaſſer
ſes forces, Pendant lestrois jours
des réjoüiffances publiques , il y
eut devant leur Porte un grand
Feu de joye ; & fur une Galerie
qui répond à la Ruë , eſtoit un
Concert de Harpes , Guitarres ,
Flageolets , & Flutes douces , le
tout accompagné de quelques
Voix, qui quoy qu'Etrangeres,ne
ne laiſſojet pas de formerune harmonie
agreable,qui duroit juſqu'à
- minuit. Toutes les Fenestres des
اه Kiij
r
222 MERCURE
Salles & des Chambres eftoient
éclairées ; & comme dans ce Seminaire
il n'y a point encor de
Clocher, on y en bâtit promptement
un debois , qui environné
d'unfort grand nombrede Lam
pes parut fingulier àtoute la Ville.
Ce qui fut encortres- particulier,
c'eſt qu'un Irlandois tombant du
haut de ceClocher, où il préparoit
quelques Lanternes ,& cria
tout haut en tombant , comme
ſi ſa chûte cuſt dû eſtre ſans danger
,Vive Monseigneur le Duc de
Bourgogne.
Les Capucins firent fuivre le
Feu qu'ils allumerent dans leur
Jardin,de ladécharge de pluſieurs
Pieces de Campagne d'une invention
nouvelle. C'eſtoient de
grosTrocsd'Arbres,dans leſquels
ils avoient fait faire des trous
qu'on avoit remplis de poudre.Le
bruit i
GALANT.
223
bruit en fut entendu de toute la
Ville. Leur joye ne ſe borna
point auxtrois jour choifis. Ils
la firent encor paroiſtre le Mercredy
2. de Septembre , par un
beau Feu d'artificedreffé devant
la porte de leur Convét,& accompagné
de fuſées volantes. Les Capitouls
leur preſterent fix Coutevrines
, outre leſquelles ils eurent
quatre Bateriesde Petards,& cinquante
Mouſquetaires, qui firent
cinq falves au fon desHautbois.
Les Religieux de la Mercy accompagnerent
leurFeu de fixPiecces
de Canon ; & les Peres du
College de S. Bernard en firent
un d'Artifice ſur l'une des Tours
de leur College.
Les Religieux du Tiers Ordre
S. François folemniférent le jour
de S. Loüis avecgrande pompe. Ils
allumérent des Feux dans leur
K iiij
1
224 MERCURE
Jardin & devant la Porte de leur
Eglife, où par le bruit des Boëtes,
des Fuſées , & de pluſieurs autres
Feux d'artifices, ils firent paroître
leur joye. Leur Clocher, quoy que
moins élevé que ceux des Jacobins
, des Cordeliers , des Chartreux
, & de S. Pierre , au milieu
deſquels il ſe trouve ſitué, ne leur
ceda pas en Lumiere , par le bel
ordre & par la varieté des Lanternes
de differentes couleurs ,
dont il fut éclairé le foir , & les
trois ſuivans.
La meſme Feſte de S. Loüis fur
celebrée avec des ſolemnitez extraordinaires
dans l'Egliſe des Jefuites
de la Maiſon Profeſſe. Sur
les quatre heures aprés midy de
la veille de ce jour , on entendit
tout à coup fonner toutes lesCloches
, & en meſine temps on fit
pluſieurs falves de Mouſqueterie
au
GALAN T.
225
au Belvéder de l'Egliſe dans la
Court de la Maiſon , &dans les
Ruës voifines , accompagnées du
fon des Tambours, des Fifres , des
Hautbois , & des Trompetes. A
ce bruit une foule prodigieuſe de
monde ſe rendit de toutes parts ,
dans l'Eglife . Elle estoit tenduë
d'une double Tenture de Tapifferie
, & tres - éclairée . On avoit
placé au fonds l'Image de ſaint
Loüis , & au deſſous, les Portraits
du Roy & de toute la Maiſon
Royale . Le devant de l'Egliſe
eſtoit tout tapiffé au dehors, avec
les Armes de France , ſoûtenuës
par deux Anges ſur le grand Por-
-tail; & proche le grand Autel,
magnifiquement paré , il y avoit
plus de cent cinquante,Jeſuites
des trois Maiſons qu'ils ont à
Toulouſe , tous en Bonnets quarré
& en Manteau. Un Concert de
K V
1
1
226 MERCURE
Trompetes , de Hautbois & de
Violons.commença lesVepres,qui
furent chantées par une excellente
Muſique , composée de toutes
les belles Voix des deux Chapі-
tres , & dela Ville. On fit pluſieurs.
décharges des Fauconneaux que
l'on avoit placez fur l'Eglife. Le
Belvéder, tout le deſſus de l'Eglife,
le Clocher, & toutes les Feneftres
de laMaiſon , furent éclairées
le foir d'une infinité de lumieres,
&les ſalves de Mouſqueterie recommenceret
au bruit des Trompetes&
des Tambours , qui pour
eſtre entendus de plus loin , s'étoient
mis au Belveder. Ce qu'on
admira le plus , fut une Machine
en forme de Rouë,remplie de mille
petitsGlobes tout en feu. Elle
eſtoit placée au deſſus duToit de
Eglife,& on la promenoit de tous
côrez. Le lendemain Feſte de
S.
GALANT.
227
S.Loüis Monfieur l'Abbé de Glattens
, Fils d'un Conſeiller du Parlement,
prononça le Panegyrique
du Saint , & fit l'Eloge du Roy
avec beaucoup d'éloquence. La
folemnité fuſt continuée les deux
jours ſuivans , & finit par le Te
Deum chanté en Muſique , & fuivi
d'une Illumination plus belle
que la premiere .
Les Jeſuitesda College ne furent
pas moins zelez que ceux de
laMaiſon Profeſſe. Ils firent dref
fer au milieu de leur Baffecourt
un tres -beau Feu d'Artifice , dont
le deſſein eſtoit un Apollon qui
invitoit les neuf Mufes à celebre
la Naiſſance du jeune Prince
Quantité de Deviſes ſervoient
d'ornement à la Décoration . Tou
tes les Fenestres de la BalTecourt
remplies de Flambeaux, faifoient
un Spectacle tres- brillant. On y
avoufe
۱
228 MERCURE
avoit peint dans des Figures régulieres
les Armes du Roy , de
Monſeigneur le Dauphin,de Madame
la Dauphine,& de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne , &
les Bougies diſpoſées derriere les
faiſoit paroître dans un éclat furprenant.
Sur les neuf heures un
Dauphin mit le feu à la Machine.
La Tour estoit illuminée d'une
infinité de Lumieres , qui faifoient
voir à toute la Ville un Globe qui
rouloit inceſſamment. Une Couronne
de France eſtoit au deſſus .
11 Les Dames Chanoineſſes de S.
Pantaleon , apres de tres- grandes
Illuminations faites au dehors &
au dedans de leur Convent les
deux premiers jours , chanterent
le Te Deum , qui fut commencé
parMadame de Lahas de Lamezan
leur Abbeffe,Parente deMeffieurs
les Archeveſques de Sens
GALANT .
229
&de Toulouſe. Elle estoit reveftuë
de fon Surplis , la Croſſe à la
main.comme dans leurs plus gran
des Solemnitez . Les Hautbois &
les Trompetes placez dans le Ravelin
de leur Eglife , faisoientun
agréable Concert. Cependant
Monfieurde la Garrigue Capitoul
qui étoit en marche avec la Compagnie,
fit faire une décharge de
Mouſqueterie devant leur Eglife.
où il paffoit pour aller à l'Hoſtel
de Ville. Le Te Deum finy , elles
firent allumer un grand Feu par
leur Directeur,qui eſtoit en Chafuble,
& accompagné d'un grand
nombre d'Eccleſiaſtiques tous en
Surplis. Le ſoir elles redoublerent
leurs Illuminations. Les Lumieres
qu'elles avoient fait mettre
dans des Lanternes de pluſieurs
couleurs fur la plate forme de
leur Clocher , estoient diſposées
de
۱
230
MERCURE
de telle forte qu'elles reprefentoient
admirablement une Couronne
Royale. On tira quantité
de Fusées volantes de la Plateforme
, que couvroit entierement
cette Couronne.
Les Religieuſes de Sainte Clai
du Salin firent un Feu d'Artifice
au Dôme de leur Eglife. On y
vit une Couronne Royale fort il-
Jeminée, qui avoit un mouvement
continuel. La Tour des Religieufes
de Sainte Urſule eſtoit auffi
éclairée d'une maniere , que les .
Flambeaux qui l'illuminoient , y
formoient une Couronne.
Le Jeudy 3. de Septembre , les
Dames Maltoiſes,apres une grande
diſtribution de Pain , de Vin,
&de Viande , finirent leur Feſte
par un beau Feu d'Artifice au fon
des Trompetes , des Hautbois,&
desViolons.
Le
GALANT.
231
Le Lundy 7. du meſme mois,
Meſſieurs les Collegials du Collége
de Foix, de Fondation Royale
, firent chanter un TeDeum en
Muſique dans leur Chapelle , au
bruit des Boëtes & des Fauconneaux;
& le lendemain ils dreflerent
une Table devant leur Por
tail , avec une Fontaine de Vin à
chaque coſté. Le ſoir il y eut Feu
d'Artifice dans leur Baffecourt,&
quantité de lumieres à leur Pavillon.
L'une de leurs quatre Tours
fut éclairée par une triple Couronne
;& les trois autres le furent
par trois Fleurs de Lys chacune.
Ce meſme jour, Feſte de la Nativité
, les jeunes Marchands
firent chanter le Te Deum dans
l'Egliſe des Jacobins du Grand
Convent , en prefence desCapitouls
qui s'y trouverent en Robes
de cerémonie. L'apreſdînée ils
formerent
232
MERCURE
formerent une Compagnie de
Cavalerie ; & au nombre de deux
cens,tous leſtes & tres - bien montez
, ils marcherent par toute la
Ville, le Sabre à la main.M. lePerat
, Fils d'un ancien Capitoul de
ce nom, eſtoit à leur tefte. Le foir
ils firent joüer un feu d'Artifice
dreſſe ſur un Terrain élevé en
Plate forme , qui eſt hors la Porte
de Montolicu .
Le Mercredy 9. Mª Coſtecaude,
Prieur du College deMaguetonne
, accompagné de pluſieurs
Collegials , alluma un grand Feu
devant la grande Porte du College,
au bruitdes Fifres, des Tambours,&
des Mouſquets. Toutes
les Fenestres& tous les Créneaux
de la grande Tour estoient éclai
rez, & il y eut diſtribution de Vin
à tous ceux qui en voulurent.
Les Réjouiſſances que je viens
يق de
GALAN Τ.
233
de vous conter ont donné lieu à
une Avanture que je vay vous dire
en peu de mots. Un Cavalier
Eſpagnol s'eſtant trouvé à Toulouſe
dans le temps qu'on y préparoit
la Feſte, voulut en eftre témoin.
Il éto't galant,& ne pouvoit
voir les Belles ſans ſe montrer prêt
à l'engagement.Un ſoir qu'il entra
dans l'agreable Freſcati , qui eſt
une eſpece de Jardin , auquel on a
lieu de donnerce nom , puis qu'il
reſſemble à l'ancien Freſcati, s'étant
enfoncé dans un Labyrinte
de Verdure, il y trouva uneDame
qui s'y promenoit appuyée ſur les
bras de fa Suivante. Il s'approcha
d'elle , & l'abordant d'une maniere
civile , inſenſiblement il
luy fit noüer converſation. La
Dame avoit l'eſprit fort brillant ;
& ce charme joint à celuy de ſa
beauté , fit impreſſion ſur le coeur
de
234
MERCURE
de l'Eſpagnol. Il la remena chez
elle,& le merite de cette aimable
Perfonne fut une flateuſe Image
qui s'offrit à luy toute la nuit. Il
avoit fçeud'elle que quelquesDames
l'avoient engagée à venir le
lendemain prendre le divertiſſementdu
feu d'Artifice qu'on devoit
tirer fur la Garonne,& il des
ſeſperoit de la voir , lors qu'un
Gentilhomme de ſes Amis qu'il
inſtruifit de ſon Avanture,luy dit
qu'il avoit fait dreſſer un Theatre
où les principales Dames de la
Ville luy avoient demandé place,
& qu'aſſurément celle dont il luy
parloit ſe mettroit de la Partie. Le
Cavalier fuivit ſon Amy fur ce
Theatre , & vit arriver la Dame
avec plufieurs autres das le temps
que les Trompetes donnoient le
fignal du Feu. Les décharges de
fix mille Mouſquetaires placez
dans
GALANT.
235
dans la petite Iſle de Gravier, qui
eſt au deſſus du Pont,& de trente
Pieces de Canon rangées ſur le
Quay, firent entendre un fi grand
Tonnerre, que toutes les Dames
commencerent à crier , & à vouloir
fuïr.Celle pour qui l'Eſpagnol
eſtoit venu , eut plus de peur que
les autres,& la frayeur l'ayant fait
tomber évanoüie , on eut de la
peine à la faire revenir.Lorsqu'elle
eut repris ſes ſens, on lamit das
fon Caroffe , & on l'emporta. Le
lendemain le Cavalier l'alla voir.
Elle étoit au lit, &diſputoit avec
ſes Amies , qui ſur l'Ordonnance
de fon Medecin vouloient qu'on
luy appliquât des Ventouſes. Il ſe
mit de leur party , la preſſant fort
de ſe ſervir d'un Remede qui luy
pouvoit eſtre utile ; & pour luy
perfuader que les Ventouſes n'avoient
rien de violent, quoy qu'il
n'en
236
MERCURE
n'en euſt jamais fait l'épreuve , il
dit qu'ilalloit s'en appliquer une
furleſtomac. Il le vouloit , on le
laiſſa faire. La Ventouſe miſe ſur
une partie auſſi peu charnuë que
l'eſtomac , il luy fit ſouffrir plus
qu'il n'avoit crû. On rit de le voir
ſenſible à une douleur qu'il avoit
dit étre ſilegere ;& plus on voyoit
qu'lle eſtoit vive pour luy, plus on
redoubloit les éclats de rire. Les
piqueures qu'il fentoit commencerent
à luy eſtre inſupportables.
Il alla s'aſſeoir ſur un Lit de repos ,
pour ſe défaire plus commodémentdela
Ventoufe.Dans ce moment
il entra des Dames qui venoient
voir la Malade. Elles n'en
eurent aucune réponce ſur le
Compliment qu'elles luy firent,
parce qu'elle tenoit ſonDrap dans
fa bouche , pour ne pas rire de
l'embarras où elle voyoit leCava-
C
lier.
GALANITA 1237
lier. Il eſtoit connu des Dames;
&comme quelques Plaintes luy
échaperent , & qu'elles le virent
tenant ſes mains fur ſon eſtomac,
l'une d'elles luy demanda s'il étoit
tourmenté de la Colique. Il ſe
tourna de l'autre côté fansluy répondre
,&la Malade qui ne put
plus fe contraindre, s'étant miſe à
rire de toute ſa force , les Dames
déconcertées crurent qu'on ſe
moquoit d'elles , & fortirent fort
irritées , quoy qu'on puſt faire
pour les arreſter. Le Cavalier les
laiſſa partir ſans s'en mettre en
peine ,& ne fongea qu'à ſe décharger
du fâcheux fardeau qui
l'incommodort. Je ne vous puis
dire fi la Dame Juya tenu compte
de ſaVentouſe Je ſcay ſeulement
que l'épreuve qu'ilen fitne
donna pas envie à la Belle delſuivre
l'avis de ſon Medecin.
Si
238
MERCURE
Si avant que nous ſortions de
Toulouſe,vousvoulés en apprendre
des nouvelles , je vous diray
que Monfieur le Preſident Parade
y eſt mort , & que Monfieur
d'Orbeſſan & Monfieur de Lombrail
, tous deux Conſeillers au
Parlement,s'yfont mariezdepuis
peu de temps. Le premier a épousé
Mademoiselle Caulet , & l'autre
Mademoiſelled'Aviſard. C'eſt
une fort belle Perſonne , qui a
beaucoup d'eſprit, & qui chante
& joüe parfaitement bien du Lut
& du Claveffin . Elle eſt Fille de
de Monfieur le Preſident d'Aviifard.
Monfieur de Lombrail est
d'une Maiſon,où il y a plus de trois
cens ans que ceux qui en font
occupent la Charge de Preſident
oude Conſeillerato
La Lettre qui fuit vous apprendra
les Réjouiſſances de Faremon
GALANT.
239
remonſtier. Elle est d'une Religieuſe
de cette Abbaye.
E969 63 463 46340909909377638000
A MADEMOISELLE DE
A Faremonftier ce 2
*** GE
DE
28. Aouſt
LYON
TL mesemble, Mademoiselle, que
c'eſt toûjours à vous que j'adreſſe
mes Relations. Cela me fait croire
que si jamais je fais un Livre , je
vous le dédieray. N'auriez- vous
pas de la joye de voir vos loüanges
dans une Epiſtre Dédicatoire?Mais
iln'est pas question preſentement de
fçavoirsi vous enferiez bien- aiſe,
ou non ; il s'agit ſeulement de vous
apprendre cõbien nous l'estionsMardy
. Il n'est point de témoignage de
joyeque l'on n'ait donnez publiquement.
C'estoit le jourque nous avions
choisi, comme celuy de la Fešte du
Roy, pour leTe Deum & le Feu de
joye.
E
250
MERCURE
joye.Vous ne croiriezjamais les merveilles
qui ſe paſſérent à Faremonſtier,
vous qui le connoiſſez, mais
vien n'est impoſſible à un veritable
Zéle. On se crut mesme plus obligé
qu'en aucun autre lieu de France de
faire une Feste particuliere pourla
Naiſſance de nostre nouveau Prince.
Sainte Fare, nostre Fondatrice , eftoit
Bourguignonne , fans parler de
Madame l' Abbeſſe qui l'eſt auſſi.
La Feste commença la veille par le
Carillon de nos trois Clochers. Heureux
les Sourds ; mais le lendemain
cefut bien pis , lors que le bruit des
Tambours & de l'Artillerieſejoignit
à celuy- là. Le matin la grande
Meffe fut chantée folemnellement.
L'Autel estoit paré des plus riches
Ornemens , & brilloit d'un nombre
infiny de lumieres. Tous les autres
Autels de l'Eglife estoient éclairez
demesme. A la fin de la Meſſe , les
Chanoines
GALANT 251
Chanoines en Chappes , le reste du
Clergé en Surplis , la Justice en Robes
de Palais , monterent auprés de
La Grille du Choeur , où nous estions
toutes rangées avec nos grands Ha
bits&des Cierges allumez.Le Clerge
enavoit aussi.Madame l'Abbesſſe,
fa Croſſe en main , entonna leTe
Deum , qui fut poursuivy alternativement
par les Religieuses &par
les Chanoines , avec les Orgues , &
enfuite l'Exaudiat. Aufortir de là
elle traita magnifiquement les uns
&les autres . L'apreſdinée on fit
dreffer un grand Feu au fon des
Tambours & des Fifres dans lemi-
Lieu de la Court du dehors;& apres
Complies, l'Intendant de laMaiſon
l'alluma au ſon des mesmes Instrumens
, du Carillon, d'un Concert de
Violes , de Claveffins & de Voix, &
des acclamations de Vive le Roy.
Onfit cinq décharges de treize Cou-
Octobre 1. P. 21
L
252
MERCURE
2
deLo
levrines. Le Portrait de Sa Majesté
eftoit placédans un ranfoncement
au milieu de ce grand Corps
gis qui tombe,& ilfembloit qu'on l'y
avoit mis exprés pour le foûtenir.
On avoit illuminé ce corps de Logis
depuis le haut jusqu'au bas , &le
Portrait estoit couronné& environnéde'
Lauriers, posésur un Tapis de
Velours à fonds bleu, ſemé de Fleurs
de Lys d'or. Ce renfoncement estoit
orné de Lustres , & au deffus il y
avoit un Cintre de Bougies , & encore
plus haut , la Deviſe du Roy,
dont le Soleil qui en est le Corps,
estoit ft brillant de Lumieres , qu'il
Sembloit vouloir ramener le jour.
Toutes les Fenestres du Logis du dehors
estoient éclairées , ainsi que
celles du Dortoir des Religieuses, de
plus defix cens Lumieres ; maisfar
tout celles de Madame l' Abbeffe
&de Mesdames de Beringhen ,ſe
fai
GALANT .
253
faisoient remarquer entre les autres
. Elles estoient toutes ornées de
Feüillages & de Festons de Fleurs .
Les unes se distinguerent par des
Lustres & des Bras de Cristal; les
autres par des Pyramides de Lumieres
; d'autres par des Plaques
des Girandoles d'argent ; d'autres
par des Perspectives de Miroirs ;
d'autres par le Portrait du Roy
de Monseigneur ; & enfin on n'en
vit point où il n'y eust plus de trois
douzaines de Lumieres.Les Clochers
estoient auffi illumine,z & entre
Les autres Feux on y voyoit briller
l'Etoille de Jupiter, que les Astrologues
diſent ( & je n'en doute.pas )
avoirpresidé à la Naiſſance du petit
Prince. LePere de Feu fit jetter
beaucoup de Fusées de for Appartement
qu'il avoit auffifort éclairé,
Son Balcon n'estant qu'une rangée
de Lumieres. Madame l'Abbeſſefit
Lij
254
MERCURE
défoncer plusieurs Muids de Vin
dans la Court , pour donner au Peuple.
Plusieurs dançoient autour du
Feu , & il n'y eut pas jusqu'aux Pigeons
, qui quittant leur Colombier,
ne vinſſent en voltigeant,faire une
espece de Dance. S'il m'estoitpermis
de rappeller le temps des Augures,
je dirois que ç'en seroit un merveilleux
, mais du moins cela s'appelle
qu'il n'y cut ny Bestes ny Gens, ny
dedans & dehors qui ne donnaſſent
des marques de joye. Onfit mesme
des Chansons à la gloire du Roy &
de Monseigneur , où l'on meſloit le
Nomdu petit Prince , maisfur cela
voſtre curiosité neserapasSatisfaicar
ce qu'on fait avecprécipi
tation, on ne le retient qu'avec peine,&
ma memoire n'en voulut point
prendre dans un jour de plaisir. La
Ville de fon costé fit un grand Feu
avecles mesmes Décharges , les Fifres
te ,
GALANT .
255
fres ,& les Tambours . Les Boutiques
furentfermées dés le matin , & le
foir le Procureur Fifcalfit allumer
des Feux devant la porte de chaque
Maison de forte qu'on peut dire que
tout Faremonſtier estoit en feu&
en joye , & fi bien en feu , que des
Curez du Voisinage voulurentfaire
Sonner le Tocsin pour venir à nostre
fecours , croyant que l'Abbaye brûloit.
Plusieurs des Habitans mirent
aussi des Tables devant leurs
portes pour régaler les Paſſans. Si
vous aviez esté des Paſſantes,Mademoiselle,
ç'auroit esté un furcroift
de joye, & une nouvelle Fefte pour
moy.
LYON
#
1993*
Leurs Majeſtez Catholiques
marquerent une joye extraordinaire,
lors qu'elles apprirent l'Acouchement
de Madame la Dauphine
, par les Lettres du Roy
Lij
256 MERCURE
Monfieur le Comte de la Vauguyon
Ambaſſadeur leur porta le
16.d'Aouſt . Peut eſtre ne s'eſtoitil
jamais pratiqué ,qu'en de pareilles
occafions,les Roys meſmes fiffent
des Réjoüiffances publiques,
mais quelles diſtinctions les Monarques
meſmesn'ont- ils pas pour
celuy qu'ils regardent comme leur
Modele? Dés le 17.d'Aouſt le Roy
d'Eſpagne fit Eclairer tout fon
Palais . Ce ne furent que Flambeaux
dans toutes les Courts , &
fur les Balcons. Il ſe montra au
Peuple tous les trois jours que
l'Illumination dura. On vit les
Dames parée aux Balcons du
Quartier de la Reyne , ce qui eſt
unemarque de joye reſervée pour
les grands Evenemens. Le Palais
de la Reyne Mere fit les meſmes
magnificences que celuy du Roy.
Ces exemples furent ſuivis par
les
GALANT.
8257
د
les plus grands Seigneurs , par
tous les Conſeils d'Eſpagne , &
par l'Hoſtelde Ville de Madrid.
Aprés ces réjouiſſances des Efpanols
, vous ne ferez pas furprife,
Madame de celles de Monfieur
l'Ambaſſadeur de France. Le ſoir
meſme du 16. d'Aount tout Madrid
fut étonné de voir non feulement
un grand nombre de gros
Flambeaux de Cire blanche ,
dont tout fon Hôtel eſtoit éclairé
depuis le haut juſqu'en bas, &
plus de cinquante Pieux de huit
pieds de hauteur qu'on avoit placez
dans les Ruës voiſines, & fur
leſquels on avoit mis des Falots
ardents,mais encore un fort beau
Feu d'Artifice , & trois mille Fuſées
volantes qui firent des merveilles.
Iln'eſtoit pas aifé de concevoir
comment cela avoit eſté
preſt en moins de dix heures .
Lüij
258 MERCURE
Pendant que le Feu d'Artifice
joüoit il y avoit aux deux aifles de
laMaiſon de Monfieur l'Ambaffadeur
, dans deux Balcons , des
Trompetes&des Timbales dont
les airs retentiſſoient , & dans le
Balcon du milieu un Concert de
toutes fortes d'Inſtrumens à la
mode d'Eſpagne. Quand le Feu
futachevé , Son Excellence jetta
par les Feneſtres une ſomme
confiderable en Piéce d'or &
d'argent,& fit jetter auffi tous les
Flambeaux qui avoient ſervy à la
Feſte. Au dedans de la Maiſon
c'eſtoit une profufion étonnante
de Rafraîchiſſemes, de Liqueurs,
&deConfiture. Monfieur l'Ambaſſadeur
tint tables ouverte,où il
convia tous les François avec des
inſtances extraordinaires. Le 17.
ce fut la meſme Feſte ,mais plus
magnifique .Il y eut plus de Fulées
volantes
GALANT. 259
volantes, un plus grand Feu d'Artifice
, plus de Flambeaux , &
d'argent jetté par les Feneſtres.
Le 18. l'emporta encore de beaucoup
fur le 17. pour la quantité de
toutes chofes , car il ſemble que
M'l'Ambaſſadeur avoit affecté de
doubler tout d'un jour à l'autre.
Mais le 19. qui fut le dernier jour
de la Feſte , fut d'une beauté &
d'une pompe à n'eſtre jamais ou
bliée en Eſpagne. Je paſſe le ſuperbe
Repas qui fut donné à
beaucoup de Seigneurs Eſpar
gnols, &de Françots de qualité ,
les quatre Fontaines de Vin qui
coulérent toute la nuit, les Concerts
qu'on entendit perpetuelle,
ment. Je viens aux Feux d'Artifice.
Sur les ſept heures du ſoir on
jetta plusde fix mille groſſes Fuſées
, accompagnées de vingtquatre
Eſpagnols armez de Bou
L V
160 MERCURE
cliers &de Lances , qui estoient
tous remplis de Petards. Il y avoit
devant la Porte de l'Hôtel un
grand Feu d'Artifice de 18. pieds
en carré , peint tout à l'entour
de Fleurs de Lys & de Dauphins.
Une Pyramide dont la
pointe portoit un Globe & un
Soleil , eſtoit poſée ſur une plate-
Forme , que foûtenoient fix grandes
Statuës ſur leurs Piédeſteaux .
Il fortit de toute cette Machine
tune quantité prodigieuſe de flames
, qui ſe jouerent longtemps
dans les airs. Enfin Son Excellence
fit encore jetter par les
Fenestres tant de Flambeaux &
tantd'argent, que bien des Gen
coucherent dans la Ruë , pou
attendre que le jour leur fervita
ramaffer tout plus exactement.
Je vous envoye un Air nouveau
d'un Autheur illuſtre , dont j
VOI
GALANT. 261
vous en ay déja envoyé pluſieurs.
Vous n'aurez aucune peine à étre
perfuadée de ſa beauté, quand je
vous auray nommé Monfieur
d'Ambruis. Ses Ouvrages luy ont
acquis une grande reputation , &
on ne peut eſtre plus connu ny
plus eſtimé qu'il l'eſta
CA
AIR NOUVEAU.
Erger, dans ce beauSejour
Tout invite à faire l'amour.
Voy ces deux Tourterelles .
Si tendres &fidelles
Par mille baifers amoureux
Soulager l'excés de leurfeux.
Berger,ſi tu veux
Que nous soyonsheureux,
Faiſons comme elles.
Le Cavalier que vousme man.
dez qui ſe marie par amour dans
voſtreProvince , ne ſuit pas l'avis
d'une
( w
162 MERCURE
d'une Perſonne des plus ſpirituelles
de vôtre beau Sexe. Je parle de
l'illuſtre Madame des Houlieres,
qui s'eſt déclarée fur cette matiere
par les Vers qui ſuivent.
BALADE..
Ans ce Hameauje voy de tou
DA
De beaux atours mainte Fillete ornées
Jegagerois que quelquejeuneGars
Avec Catin unit sa destinée.
Elle a l'oeil doux , elle a les traits
mignars.
L'air gratieux , l'humeur point ob-
Stincé,
Mais grand defaut gaste tous fes
attraits,
Point ha d'écus. Pour belle qu'on
foit née,
&Cerés.
L'Amour languit ſans Bacchus
B
De
GALANT. 263
De doux propos & d'amoureux regards
On nesçauroit vivre toute l'année.
Jeunes Marys deviennent toſt Vieil-
و
Quand leur convientjeûner chaque
journée;
Soucis preffans chaſſent penfers gail-
Lards.
Tendreſſe alors est en brefterminée;
S'il en paroist, ce n'est qu'ad honores.
[examinéch
Parmaints grands Clercs l'Affaire
L'Amour languit ſans Bacchus
&Cerés.
L'Atre entouré d'un tas d'Enfans
criards ,
De Creanciers la Porte environnée,
D'un triste hymen tous les autres
hazards,
Font endurerpeine d'Ame damnée,
Et
264 MERCURE
Et donnent joye aux Voisins babillards.
Mirthes dontfut la teste couronnée
Voir on voudroit transformez en
Cyprés.
D'un tel deſir point neſuis étonnée,
L'Amour languit ſans Bacchus
&Cerés.
ENVOY.
Vous , qui d'amourſuivezles Etendars,
Point ne croyezcauteleux Papelars,
Difans,Beautéſuffit pour l'hymenée .
Si vous voulezen tout faire florés,
Qu'avec Beautégroffe dotfoit donnée
,
L'Amour languit ſans Bacchus
&Ceres.
Voicyletemps que vous attendez
queje vous parles des Modes,
& je ne m'y trouve pas peu embaraſfé.
Il y en a beaucoup qui
meurent
GALANT. 265
meurent en naiſſant , & tel qui ſe
fait faire un Habit ſur leModelle
d'un autre qu'il a veu , n'eſt pas
ſeûr que cette mefine modedure
encore quand ſon Habit fera fair.
On commença l'Hyver paffé à
rehauffer debeaucoup les Poches
des Baſques des Juſtaucorps;mais
comme il y a des Perfonnes qui
ne ſe font diftinguer qu'en outrant
toutes chofes , quelques- uns
en firent faire qui estoient à la
hauteur de leur Ceinture , ce qui
avoit tres- mauvaiſe grace. Celles
que l'on a portées l'Eté dernier,
eſtoient un peu plus baffes , que
quand cette Mode a commencé.
Sur la fin du mefme Eté ,& pendant
tout l'Automne , on a continué
à faire les Poches hautes,
mais on les a faites en Croiſſant.
CesCroiſſans eſtoient d'abord fi
grands qu'ils formoient preſque
des
266 MERCURE
des Ronds. On les a beaucoup di
minuez ,& comme on n'en a point
porté à la Cour, il y a peu d'apparence
que cette Mode ſubſiſte.
Les Poches ſont preſque toutes
en travers aux Habits qu'on a
commencé de faire pour l'Hyver
où nous entrons , & d'une hauteur
raiſonnable . Quant aux Juſtaucorps
nommez Juſtaucorps
de Trompetes , parce que les Poches
des Baſques y font en long
de la meſme maniere que les Galons
ſont couſus ſur les Juſtaucorps
de Trompetes, on en porte beaucoup
moins que l'on n'a fait. Cette
Mode a commencé à la Cour.
Elle étoit commode pour laChafſe
, & extrémement Cavaliere ;
mais comme les Bourgeois l'ont
priſe , il y a lieu de croire qu'on
ne verra plus guerede ces Juſtaucorps,
parce que laCour ceſſe toûjours
GALANT. 267
joursde porter ce qu'elle voit devenir
comun , & c'eſt ce qui fait le
changement des Modes. Les manches
ont eſté depuis quelques années
encore plus ſujetes à ce chagemét
que les poches.On enporte
beaucoup de rondes appellées à
Oreilles. Elles font extrémement
pendantes. J'en ay veu auffi cette
année de quarrées qui pendoient
peu,& qui étoient échancrées fur
le milieu du bras à l'endroit où on
les pliſſe quand on y met des Rubans.
Ceux qui n'ont pointde Rubans
, font attacher les manches
avec des boutonnieres & delongues
Gances, qui font ordinairement
d'or ou d'argent. Quand on
porte des Veftes de couleur , on
double prefque toûjours les Ju-
-ſtaucorps de gris. On ſe fert pour
cela de Satin plein ou égratigné ,
ou de telle autre étoffe qu'on veut.
Comme
268 MERCURE
Comme il y a toûjours des Draps
de diverſes fortes de gris , chacun
en prend à ſa fantaisie. Les Rubans
ne font plus guere à la mode
, & l'on ne met preſque plus
de Noeuds d'épaule à la Cour.
Vous ſçavez , Madame , que le
Roy n'en porte jamais. On trouve
qu'ils incommodent , & qu'en ſe
mêlant avec les cheveux , ils embaraffent.
Cette mode eſt venuě
des Rubans qu'on attache fur
l'épaule pour noüer les Baudriers;
&comme ils n'y ſont point neceſſaires
lors qu'on ne porte que
desCeinturons , on pourra aifément
s'en paſſer quand on voudra,
puis qu'ils font entierement
inutils.On porte tres- peu de Rubans
aux Manches ; de maniere
que ſi les Noeuds en estoient entierement
retranchez , ainſi que
ceux de l'épaule , on ne verroit
plus
GALANT. 269
plus de Rubans, ce qui fait croire
qu'il eſt impoffible que cette mode
dure , puis qu'on ſeroit vétu trop
uniement ; que la Jeuneſſe veut
des Rubans , parce qu'ils parent
à peu de frais ; & qu'un nombre
infiny d'Ouvriers qui ne ſçavent
point d'autres Meſtier , deviendroient
miferables. Comme la
Cour eſt à Fontainebleau , & que
les Dames ne ſe ſont encore fervies
quede leurs Habits de l'Hyver
paffé , en attendant qu'elles
foient de retour pour en faire de
neufs , je remets au mois prochain
à vous parler de ce qui les regarde.
Enfin , Madame', il eſt temps
de vous entretenir de l'Affaire
d'Alger. Vous en avez yeu quelques
Relations où il manquoit
pluſieurs circonstances ; mais
comme il eſt impoſſible de les
recüeillir
270
MERCURE
recüeillir toutes à moins que
l'on n'ait beaucoup de temps , &
qu'on n'attende tout ce que diférentes
Perſonnes écrivent fur
lameſme choſe , on ne peut rien
faire fans cela avec une parfaite
exactitude , parce que tous ceux
qui écriventſur une meſme matiere
, ont tous quelque Article
particulier dans le détail qu'ils
envoyent des grandes Actions ,
l'un s'eſtant trouvé dans un endroit
où l'autre ne s'eſt point rencontré,&
un troiſiéme ayant eſté.
témoin de ce que les deux premiers
n'ont pas veu. Il arrive même
que la flame &le feu dérobent
beaucoup d'actions qui ne peuvent
être ſçeuës qu'aprés un longtemps
, & qui ne viennent quel
quesfois jamais à la connoiſſance
de perſonne. Enfin tout le monde
conviendraqu'on ne ſçauroit parler
GALAN T.
271
ler juſte des actions de cette importance
, ny en dire toutes les
particularitez , que plus d'un mois
aprés que les premieres nouvelles
en ſont venuës , & c'eſt par
cette raiſon que ceux qui en font
imprimer d'abord des Relations,
ſont excuſables, ſi elles ne ſont ny
ſi regulieres ny ſi amples qu'elles
ſeroient, s'ils avoient pris plus de
temps pour les faire . Comme j'en
ay eu affez pour ramaffer tout ce
que l'on a écrit ſur l'Affaire d'Alger,
je ne vous donneray pas ſeulement
un détail de la derniere
Action , mais un Corps de tout ce
qui s'eſt paſſe ſurce ſujet.Je commenceray
par la rupture de la
Paix à laquelle les Algeriens ſe
ſont reſolus , mais avant que de
vous en parler , il ſera bon de
vous dire quelque choſe de l'Entrepriſe
de l'Empereur Charles-
Quint
272
MERCURE
Quint contre Alger. Il partit de
Gennes avec une Armée compoſée
de foixante- quatre Galéres,
-de deux cens Vaiſſeaux de Guerre,
de cent Bâtimens de diferentes
grandeurs , & de vingt mille
Soldats, Eſpagnols , Italiens & Allemands,
fans compter les Soldats
des Galéres.
Alger eſt une Ville nouvelle,
à ce que racontent les Mores, bâtie
des Ruïnes de Métafuz. Elle
s'avance dans la Mer vers le Nort
ſur un Côteau qui fait trois angles.
Elle eſt ornée d'Edifices qui
jouiſſent tous de l'agreable veuë
de la Mer. Au hautde la Ville
prés de l'une des Portes , il y a
un Chaſteau qui paroiſt plus fortifié
de loin qu'il ne l'eſt eneffet;
mais depuis ce dernier Siege , les
-Moresyontajoûté quelques Fortifications.
Le Chaſteau qui eſt
fur
GALANT.
273
furun Roc dans la Mer , & qui
eſtoit gardé par les Eſpagnols, eſt
appellé Gezir par les Mores , ce
qui veut dire une Ifle en Arabe,
&ce qui a donné le nom à la Villed'Alger.
Haradin Barberouſe ,
le fametix Corſaire , y a fait un
Mole pour joindre cette le à la
Ville, cequi fait le Port. Il eſt
conſtruit des Ruïnes & des Pierres
de Métafuz, que les Eſpagnols
Eſclaves portoient fur leurs épaules.
La Rade y est tres mauvaiſe.
Le Sable s'y change preſque toûjours,&
s'élevant par les ventsde
Nordeſt , couvre les Galeres qui
s'y rencontrent , & fait donner à
travers tous les Vaiſſeaux . On voit
deux petits Ruiffeaux fur le Terraindes
environs d'Alger, qui eſt
plein de fondrieres & de précipices,
ce qui ſert beaucoup à rendre
cetteVille forte,&de difficile ac
cez.
274 MERCURE
cez. Elle eſt riche des dépoüilles
que ſes Corſaires font inceſſamment
ſur les Coſtes d'Eſpagne &
d'Italie . Chaque Meſtier a fon
Quartier dans la Ville. Elle eſt
bien bâtie , & a eſté long- temps
ſujete aux Roys de Trémeſen , à
ceux de Bugie , & au Keque de
Métafuz,& enfin à Horruch Barberouffe
, qui tua le Kerque , &
s'en rendit maiſtre. Azzan Aga,
Eunuque Renégat , natif de Sardaigne,
Homme hardy & entreprenant,
en eſtoit Seigneur,quand
Charles Quint l'aſſiegea. Les Ga.
leres de cet Empereur vinrent
moüiller devant cette Place le
23. Octobre 1541. Il y avoit alors
dans la Ville quinze cens Turcs,
&fept mille Mores. Les uns & les
autres attaquerent le Camp de
l'Empereur, qui ayans mis pied à
zerre, avoit paffé juſqu'aux Portes
d'Alger
GALANT.
275
d'Alger avec les braves Chevaliers
. , de S. Jean. Il s'éleva tout à
coup une tempefte fi furieuſe
pendant qu'on titoit de deſſus la
Flote , les Chevaux , l'Artillerie ,
les Vivres, & toutes les choſes neceſſaires
, qu'à peine pût- on rien
tirer.Le Nord eft qui ſuivant avec
cette prodigieuſe tempeſte , fut
d'une violence extraordinaire . Il
fut impoſſiblede la ſoûtenir. Prefque
toute la Flote d'Eſpagne fut
fubmergée & engloutie dans la
Mer. Ily eut cent cinquante Vaifſeaux
de perdus , avec tout ce qui
eſtoit dedans,à la réſervede quelques
Hommes qui ſenoyerentaprés
avec les Chevaux qu'on en
tira ou qui futet faits Eſclaves par
les Mores Il ſe perdit quinze Galéres
avec toute leur Artillerie, &
toutes leurs Provifions , & Empereur
ſe vit obligé de lever le
Octobre 1. P. M
276 MERCURE
Siege. Fernand Cortés , Marquis
de Valle , qui l'avoit accompagné
, y fit la plus grande perte
apres luy , ayant laiſſe tomber
dans un Bourbier trois Emeraudes
qui estoient eſtimées un million.
Ce Fernand Cortés eſtoit
ſi peu eſtimé , que l'Empereur ne
l'appelloit point au Confeil de
Guerre, & les Courtiſans ſe moquoient
de luy , tant les Eſpagnols
estoient fiers en ce temps- là,
comine fi la Nobleſſe que cegrad
Homme s'étoit acquiſe par ſes
horoïques actions & par ſa bravoure,
n'euſt paseſté préférable à
cellequ'on herite de ſes Parens.
Le mauvais ſuccés de l'Entrepriſe
de Charles- Quint avec une
Armée fi formidable , devoit empécher
qu'on euſt jamais la penlée
d'aller devant Alger dans le
deſſein de ruïner cette Place;
mais
GALANT. 277
1
mais comme le Roy n'entreprend
rien dont il ne ſoit ſeur de venir
à bout , parce qu'il à merité la
faveur du Ciel , & qu'il prend
toûjours de juſtes meſures , tous
les François , outre leur valeur
naturelle qui les porte avec ardeur
aux plus grands périls , eftans
aſſurez de vaincre , lors que
le Roy leur commande d'attaquer,
vôlent fi - toſt qu'ils ont reçeu
ordre de partir , & ne reviennent
jamais que victorieux , euffent-
ils un monde d'Ennemis , ou
les Elémens à combattre.
१
Toutes les Nations qui ont
eſté en guerre contre ces fortes
deCorfaires, ſe ſont toûjours contentez
depuis la malheureuſe Entrepriſe
de Charles Quint , d'armerdes
Vaiſſeaux ou pour aller
chercher les leurs , ou pour efcorter
les Vaiſſeaux Marchands
Mij
278 MERCURE
de leur Sujets & de leurs Compatriotes
; & leurs plus grands Armemens
( ce qui eſt meſime arrive
fort rarement ) n'ont eſté que
pour tâcher d'empêcher qu'ils
ne quittaſſent leurs Ports, ou tout
au plus que poury canoner leurs
Vaiſſeaux ; mais jamais aucune
Nation n'avoit conçu le deſſein
de ruiner entièrement leur Ville
comme on voit que noſtre Armée
Navale auroit fait , ſi les
vents leurs euſſent eſté plus favorables,
puis qu'avec cing petites
Galiotes elle à cauſe un ſi grand
déſordre , tué tant d'Hommes ,
&abatu tant de Maiſons; mais on
ne doit pas s'en étonner puis
qu'on ne fait rien aujourd'huy en
France qui ne ſoit extraordinaire.
Il faut bien que le Roy , qui eſt
l'admirationde toute la Terre,devienne
la terreur des Barbares.Ce
font
2
GALANT. 279
:
font des Monſtres qu'il faut détruire
, & c'eſt mériter la gloire
d'Hercule , que de les terraſffer.
Ce ne ſeroit pas le moyen d'en
venir àbout, fi l'on armoit ſeulement
pour ſe prendre des Vaif
ſeaux les uns aux autres. Il faut
aller juſqu'à la ſource, il faut l'arrêter
, & couper la racine dont
ilprovienti tant de mal. Ce n'eft
point icy une Guerre d'intereſt
pour le Roy. Lap Conqueſte
d'Alger n'agrandira point ſes
-Eftats en luy en donnant qui luy
font dus mais lors qu'il jure la
ruine de cette Place , ilvange fes
Sujets qui trafiquent , quoy qu'il
n'ait riendans leur Trafic. Il fait
plus ; il oblige tous les Negotians
de la plus grande partie de
l'Europe & fa bonté & fa juſtice
qui ne ſçauroient fouffrir de
Pyrateries, l'engagent à vanger
Miij
i
280 MERCURE
un nombre infiny de Gen's intereſſez
dans le Commerce , que
ces Voleurs publics tiennent en
de perpetuelles alarmes. Ainfiles
François ne ſont pas les ſeuls qui
doivent faire des Voeux pour les
heureux fuccés des armes de Sa
Majesté contre ces Corſaires,
mais encore les Peuples d'un tresgrand
nombre de Nations. Quoy
que la ruze foit permiſe dans la
Guerre, & qu'elle ſoit meſme une
partie eſſentielle aux grands Capitaines,
le Roy n'a pas crû ſedevoir
donner la peine de diſſimuler
ſon reſſentiment contre des
Corſaires qui ne meritent que du
mépris & de l'indignation. Il a declaré
qu'il les attaqueroitsil a don -
né ſes ordres pour l'Armément &
pour le Départ de ſes Vaiſſeaux,
fans en faire de myſtere, & a bien
voulu montrer qu'il ne les apprehendoit
2
GALAN T. 281
hendoit pas , en leur donnant le
temps de ſe préparer à la deffenſe.
Il eſtoit ſeur de ce qu'il avoit
refolu , pourveu que les Elemens
ne fuſſent point contraires à fes
armes. Ils luy ont eſté favorables
trop tard. Toutes ſes Galeres
eſtoient parties . Cependant par
ce que cinq petits Bâtimens ont
fait, on doit croire qu'Alger ne ſeroit
plus, ſi toutesles forces deſtinées
contre cette Place avoient
encore eſté unies,lors qu'on a ſçeu
ſi bien profiter des deux ou trois
jours de calme qui ſurvinrent.
L'Armement n'eſtoit pas fi confi
derable que celuy de Charles-
Quint; mais les Troupes eſtoient
de Loüis le Grand. Des François
devoient combatre, & Mele Marquis
de Seignelay avoit eſté chargé
du ſoin des bâtimens,&de tous
cequi regardoit cet Armement. Il
Milij
282 MERCURE
y a fait travailler avec beaucoup
d'application & de vigilence . Il
a tout veu& tout viſité,& on luy
doit les Galiotes , ſans leſquelles
les Elemens auroient entierement
fait manquer l'Entrepriſe qu'on
s'eſtoit propoſée. Vous remarquerez
qu'on n'avoit point encore
veu de ces fortes de Bâtimens,
&qu'ils font d'une invention nouvelle.
Si M'le Marquis de Seignelay
fut chargédu foin de l'Armement,
M' le Marquis du Quefne
le fut de celuy de l'execution.
Vous ſçavez , Madame , qu'il eſt
Lieutenant General des Armées
Navales de France ,& qu'en cette
occafion il commandoit les
Vaiſſeaux & les Galeres. Il faut
un pouvoir particulier pour cela,
parce que les Galeres ont un General,
& ce pouvoir luy avoit eſté
donné . M'le Duc de Mortemar
qui
GALANT. 283
qui les a déja commandées en
chef, & qui a fait voir autantde
prudence & de conduite que de
fermeté dans les rencontres les
plusdangereuſes,a marqué beaucoup
de joye de l'occaſion qu'il
avoit d'apprendre avec un grand
Homme ce qu'il pouvoit encore
ignorer des manieres de faire la
Guerre furmer. M. du Queſne y
eſt auſſi intelligent qu'intrepide.
Les treize Vaiſſeaux Hollandois,
reſte malheureux de l'Embrafeament
de Palerme, qu'il rencontra
à quelques milles de Sicile, appri-
-rent comment il doit eſtre craint;
& l'Eſcadre de Tripoly affiegée
dans le Portde Chio, en peut dire
des nouvelles plus recentes .
-Ceux qui l'ont ven ſur mer, diſent
qu'on croit voir leDieu Neptune,
tant il reffemble aux Portraits
quel'on en fait
Mv
284 MERCURE
Voicy en quoy conſiſtoit l'Armement
deſtiné contre Alger.
VAISSEAUX.
Le Saint- Esprit , monté par M
le Marquis du Queſne , & commandé
par M' du Quefne Quiton
ſon Neveu, de 70. Canons.
Le Vigilant , par Monfieur de
Tourville. Canons 58 .
Le Prudent , par Monfieur le
Chevalier de Léry . Canons 46.
L'Eole, par Monfieur de Saint
Aubin. Canons 44.
Le Vaillant , par Monfieur de
Beaulieu. Canons 54.
L'Affuré , par Monfieur leCommandeur
de Cogolin 40.
Le Cheval Marin , par M'le
Marquis de la Porte. Canons 46.
L'Aimable, par MonfieurGrinvé.
Canons 46.
L'Indien , par M' le Chevalier
deBellefontaine. Canons46.
L'Etoile,
GALANT. 285
L'Etoile, par Monfieur de Belle-
Ifle. Canons 42 .
Le Laurier, par Mr Foran.
GALIOTES.
La Brûlante , commandée par
Monfieur des Herbiers.
LaMenaçante, par Mr Goëton .
La Foudroyante,par M Beauffier.
La Bombarde, par Monfieur de
la Colombe .
La Cruelle, par M de Poincty.
Il y avoit fur chacune de ces
Galiotes deux Mortiers , & quatre
Canons,
GALERES.
LaRéale. La Couronnne.
La Patronne. La Syrene.
LaReyne. La S. Loüis.
LaGrande. L'Invincible.
La Fleur de Lys. L'Amazone.
La Madame. La Vakur.
La Fiere. La Hardie.
LaForte.
Je
286 MERCURE
Je ne parle point de pluſieurs
autres Bâtimens, comme Barques,
Brulots, Fluſtes & Tartanes. Pour
reprendre l'affaire des ſa ſource,
il faut vous dire ce qui a donné
lieu d'envoyer Mr du Queſne
avec ces forces contre les Algeriens
. Le 18. Octobre de l'année
derniere , le Divan s'eſtantaſſemblé
, on fit venir M le Vacher,
Miffionaire Apoftolique,qui exerce
le Confulat de la Nation Françoiſe
à Alger. On luy declara la
Rupture de la Paix avec la France,&
l'on fit en ſuite partir douze
Vaiſſeaux qu'on avoit armez en
Guerre contre les Marchands
François . Ce procedé eſtoit toutà-
fait irrégulier , & contre l'uſage
ordinaire puis que la coûtume eſt
que lors qu'on declare la Guerre,
on laiſſe , avant que d'entreprendre
aucun acte d'hoſtilité autant
1
GALANT. 287 :
tant de temps qu'il en faut , pour
faire ſçavoir cette Déclaration
dans toute l'étendue du Pais , o
les deux Partis doivent ſe rencontrer
; mais ce n'étoit pas ce que
vouloient cesBarbares, puis qu'ils
déclareret tout debonne priſe,dés
qu'ils eurent declaré que la Paix
eſtoit rompuë. Il n'y a point de
Nation,quelque belliqueuſe qu'el
le ſoit , qui puiſſe eſtre à couvert
de l'inſulte , lors que l'on tient un
femblable procedé contre elle . Il
ne faut pas s'étonner apres cela, ſi
nos Marchands ont fait quelques
pertes .
Ils n'avoient rien à craindre,
ſi l'on n'en euſt point uſe d'une
maniere ſi barbare , puis que
les François ne peuvent eſtre ſurpris
fans trahifon ; & c'eſt cette
trahifon qui mérite le châtiment
qui vient d'eſtre commencé.Pendant
que ces choſes ſe paſſoient
a
288 MERCURE
à Algier , Monfieur du Queſne
tenoit les Corſaires de Tripoly af
ſiegez dans le Port de Chio. Vous
ſçavez qu'il leur donna enſuite la
Paix , & qu'elle fut ratifiée par le
Grand Seigneur, qui avoit envoyé
à Chio trente- fix Galeres , qui y
demeurerent quatre mois pour la
gloire des François.C'eſt de quoy
je vous ay donné un ample détail
dans pluſieurs de mes Lettres , M
du Queſne ſe rendit à Tenedos,
apres tant d'actions glorieuſes. Il y
trouva Monfieur le Marquis
d'Amfreville qui s'y eſtoit rendu
avat luy avec quelques Vaiſſeaux.
Mr le Chevalier de Tourville ,
Lieutenant General des Armées
Navales du Roy,& Mr le Marquis
de la Porte , arriverent fur la fin
du mois de Mars au Port de Malthe
avec les deux Vaiſſeaux de
Guerre qu'ils commandent. Ils
y
GALANT. 289
ytrouverent Monfieur de Cogolin
avec un autre Vaiſſeau du
Roy. Tous ces Meſſieurs avoient
ordre de croiſer aux environs
d'Alger. Monfieur le Bailly Colbert
qui alloit exercer le Generalatdes
Galeresde la Religion, s'étoit
embarqué ſur le Bord de
Monfieur le Chevalier de Tourville.
Les Vaiſſeauxdu Roy faluërentMalthede
neufcoups deCa
non , & le falut leur fut rendu.
Tous les Chevaliers eſtoient fur
les Remparts , pour voir entrer
nos Vaiſſeaux dans le Port. Monſieur
le Grand- Maiſtre envoya
demander à Monfieur de Tourville
s'il n'avoit beſoin de rien.
Ce Chevalier alla le voir le lendemain
, ſuivy de tous les Officiers
de l'Eſcadre , avec fix
Trompetes à la teſte. Il rendit en
fuite viſite à Monfieur le Bailly
Colbert,
290
MERCUR E
Colbert , qui le jour precedent
s'eſtoit ſervy d'un Canor pour
débarquer. Mele Grand Maiſtre
envoya prier Mrle Chevalier de
Tourville à dîner le jour ſuivant.
Il s'y rendit & mangea pluſieurs
fois avec luy. Depuis ce temps-
Males Vaiſſeaux du Roy demeus
rerent huit jours devant Malthe .
Me le Chevalier de Léry , Chef
d'Eſcadre , partit de Toulon au
mois de May , avec trois Vaifſeaux
, pour aller du coſté d'AL
ger. Il croïſa longtemps depuis
Majorque juſques au Cap de
Palos , &M'de Tourville du cô
té de Malthe. Ils attendoient M
du Queſne & le reſte de l'Arz
mée deſtinée contre les Algériens,
qui ſcachant que ces Vaiffeaux
eftoient en Mer firent retirer
les leurs dans leurs Ports.
Ainfi leurs courſes & leurs pira-
2790.00
teries
GALANT. 291
teries furent arrêtées par les bons
ordres que le Roy avoit donné; &
ce fut par là que l'on commença
à les punir de leur trahifon. Le
4. Avril M² du Queſne quitta
Tenedos apres avoir donné l'alarme
à des Puiſſances fonnidables.
Ily laiſſa un Vaiſſeau pour
eſcorter quelques Navires Marchands
qui devoient partir de
Conſtantinople , & arriva le 18.
de Juin à Toulon , où il trouva
desordres pour fe rendre à Alger
, ſi-toſt que tout ce qui ef
toit deſtiné pour cette Expédition
ſeroit preſt . Les Galeres
fortirent du Port de Marseille le
21. Juin . M Foran , Commandant
le Vaiſſeau nommé l'Etoile,
& les cinq Galiotes arrivées à
Breſt du Havre de Grace , & de
Dunquerque , mit à la voile le
24. de Juillet. M' du Quefne eftoit
party de Toulon le 12. du
14
292
MERCURE
Il
même moisavec quatre Vaiſſeaux
de guerre, trois Brulots, trois Fluſtes,
& deux Tarranes. Monfieur
de Cogolin eſtoit le 6. de ce même
mois à l'lfle d Yvica , où il
chargeoit des rafraîchiſſemens.
y avoit eſté envoyé par M le Che
valier de Tourville , qui croiſoit
devat Alger avec trois Vaiſſeaux.
Les Algeriens ne doutant pas que
laFrance ne ſe vangeaſt d'un procedé
auſſi irregulier & auſſi lâche
que le leur, firet la Paix avec toutes
lesPuiſſances contre leſquelles
ils avoiét Guerre,afin d'eſtre plus
en état de ſoûtenir les armes du
Roy ; mais ny cette Paix,ny la défence
à laquelle ils s'étoient preparez
, ny leurs Vaiſſeaux qu'ils
avoiet fait retirerdans leurs Ports
de craintequ'ils ne fuſſent rencon.
trez par les nôtres , ne les empefcherent
pas de ſe repentir de ce
qu'ils
GALANT.
193
qu'ils avoient fait,& de ſouhaiter
la Paix avec nous ; ce qui les obligea
de tirer un coup de Canon
ſans boulet , lors qu'ils ſçeurent
que Monfieur le Chevalier de
Tourville eſtoit proche d'Alger,
pour faire connoiſtre que fi l'on
vouloit parler de Paix, ils eſtoient
•preſts d'y entendre , mais on ne
voulut pas les écouter. Monfieur
deTourville avoit envoyé dire en
paſſant au Roy de Thunis,que s'il
retiroit des Vaiffeaux d'Alger, il les
iroit brûler juſques dansfonPort.
Le 10. de Juillet, les Galiotes pafferent
à la vûëdeCadix pour aller
joindre la Flote au Rendez- vous.
Le 16.du même mois Monfieurdu
Queſne arriva à Barcelone. Le 17 .
il paſſa à la vûë de l'Iſle Majorque
qu'il quitta pour aller à Yvica, où
il fit de l'eau. Il y trouva les Galeres
commandées par Mule Che
valier
194 MERCURE
valier de Noailles,qui en eſt Lieutenant
General. Le 18. il moüilla
prés de l'ifle de Formentera , où
la Flote fit dubois. Il en partit le
20. & le 21. Toute l'armée arriva
fur la côte de Barbarie, entre Alger&
Sarcelle. Le 22. on fit voile
vers Alger , & le 23. on moüilla
dans la Baye à deux portées de
Canon de la Ville.On y trouva les
Vaiſſeaux, & les Galiotes dont je
vous ay parlé , qui estoient arrivees
cinq jours auparavant. Les
Galetes avoient pris fur leur route,
une Londre qui venoit d'Alexandrie
à Alger , chargée de Ris,
&de quantité d'autres Proviſions
qui furent diſtribuées ſur la Flote.
Il eſt temps de s'arreſter pour admirer
la merveilleuſe conduite du
Roy,qui fait tout mouvoir de
Cabinet. Tout agit felon ſes ordres,&
rien ne manque.Ses Vaiffeaux
A
fon
GALANT.
295
:
ſeaux ſe promenant de tous côtez
fur les Mers, ils aſſurent les Navires
Marchands; & quand il eſt
queſtion de ſe raſſembler, les mefures
qu'on prend ſon ſi juſtes,
qu'ils ſe rejoignent, (malgréle peu
de ſeureté de l'Element qui les
porte ,) le meſme jour queMonſieur
du Queſne arriva devant
Alger. La nuit du 24.au 25.ceGeneral
apprit par un Eſclave Livournois
ſauvé d'Alger , qu'on
équipoic à Sarcelle une Fregate&
une Polacre pour aller en courſe.
Sarcelle eſt un petit Port à 25.mille
d'Alger , ou environ defendu
d'une Fortereffe qui a dix - huit ou
vingt Pieces de Canon en Baterie
de 12. à 18. livres de Balles fur
des Baſtions terraſſez . Monfieur
du Queſne reſolut d'aller brûler
les deux Bâtimés qui estoient das
le Port de cette Place. Pour executer
1
296 MERCURE
cuter cette entrepriſe, il fit undétachement
de quatre Vaiſſeaux,
& de huit Galeres. Les quatre
Vaiſſeaux étoientle S.Eſprit qu'il
monte , qui estoit commandé par
Monfieur du Queſne Quiton fon
Neveu ; le Prudent par Monfieur
le Chevalier de Lery ; le Vaillant,
par Monfieur de Beaulieu ; &
1'Eole , par Monfieur de S. Aubin
d'Infreville. Les Galeres estoient
'celles que commandent Monfieur
le Chevalierde Noailles,Monfieur
le Commandeur de la Breteſche,
M le Chevalierde Breteüil,Monfieur
de Forville , Gouverneur de
Marseille , Monfieur leChevalier
de S. Heran , Monfieur le Commandeur
de Mandols , Monfieur
leChevalier Rouffet,& Monfieur
1de Fourceville. Ils arriverent devant
Sarcelle le 25. Juillet avant
midy. Le Saint- Efprit qui mouilla
19303
le
GALANT. 297
le premier l'Ancre,receut tous les
coups de la Fortereſſe , pendant
qu'ilmettoit une croupiere pour
s'entraverfer . Le Prudent moüilla
auffi - toſt apres , & partagea les
coups de Canon ; enſuite l'Eole,
& apres le Vaillant, dont les Capitaines
firent extrémement bien
leurdevoir , quoy que le feu de la
Fortereffe , qui preſentoit une
Tour quarrée , une Courtine , &
une moitié de Baſtion rond , avec
huitPieces de Canon de dix-huit
deCalibre, ne ceſſaſt point le reſte
du jour quelque brêche que
les Canons des Vaiſſeaux y eufſentfaites,
parce qu'elle étoit extremementbien
terraflee. Le Prudent
, & l'Eole avoient l'Avantgarde.
Les Galeres fe mirent du
côté de l'Oüeft en ligne ;& apres
la canonade , vers le Soleil couché
, on fit un Détachement des
Chalou
298 MERCURE
Chaloupes & Caïques de Galeres,
pour aller avec la Tartane que
commandoit, pour une diverſion,
Monfieur de Cogolin, qui s'eſtoit
embarqué ſur le Saint-Eſprit,brûler
les Bâtimens qui estoient ſous
la Fortereſſe de Sarcelle; ce qu'on
executa vigoureuſement , ayant
mis les Efquifs des deux Tartanes
en Brûlots, quoy que toute la Côte
fut bordée de Mouſqueterie
ennemie. Monfieur le Chevalier
deRoüanez , Neveu de Monfieur
le Maréchal de la Feüillade , &
Lieutenantde Galere, fitdes choſes
ſurprenantes. Monfieurle Duc
de Villards , Meſſieurs les Marquis
de Bellefonds , & de Sepville
, & Meſſieurs de Chalard & de
Lofun , furent du Détachement
commandé par Monfieurla Mauviniere
, Lieutenant du S. Eſprit .
Tous ces Braves expoſerent leur
Cepa
14
vie
GALANT. 299
vie avec beaucoup d'intrépidité.
Apres qu'on eut brûlé lesdeux Bâ
timens , on mit à la voile , le vent
étantau Sudeſt à la Terre,& affez
frais pour retourner à la Rade
d'Alger. On arriva en moins de
quatre heuresàlaBaye de cette
PlacePendant latouteon fit la reveuë
des Vaiſſeaux qui s'estoient
trouvez à cette éxpédition.
Il est impoſſible des'expoſer autantoque
font les François , fans
qu'il y en aitquelques unsde tuez
&debleffez, quand lesoccafions
font auffi chaudes que cellede
Sarcelle lel fut ; & que l'on tira
aurantde coups de Canon. Onen
trouvera pourtant le nombre plus
confiderable , ſi l'on examine la
maniere dont ils ſe ſont expoſez.
Voicy leur noms
Monfieur de Fenelon,Enſeigne
deVaiſſeau,a eu la jambe empor-
EnOctobre .Pa
300 MERCURE
tée d'un coup de Canon .
Monfieur du Goudray , Garde
de Marine a eſté bleffé d'un coup
de Mouſquet au bras gauche.
Monfieur le Chevalierde la Roquette,
Monfieur Rouſel Officier
des Bombardiers,& M' Chaſtrier
Garde deMarine , ont eſté tuez .
Monfieur de Vauray Gentilhomme
de Monfieur le Marquis
deBellefonds, a eſté bleſſé.
Monfieur d'Adigre,Capitaine
enſeconda eſtébleſſe à la jambe
depluſieurs éclats de Canon. Ce
nomeſt celebrenon ſeulemet par
deux Chanceliers de France de
cette Maiſon,mais encor par plu
fieurs autres grands Hommes,qui
ayant pris le party de l'Epée , fe
font expoſez pour le ſervice de
l'Etat. On ne peut faire voir plus
d'intrépidité que celuy dont je
vous parle en a fait paroiſtre, puis
qu'ayant eſté bleffé dans pluſieurs
GALANT. 301
combats de ſuite,il a fait voir que
ſes bleſſures loin de l'avoir rebuté
dumétier de la Guerre, l'ont toûjours
excité à s'éxpoſer des premiers
dans toutes les occaſios périleuſes
. Il avoit déja eſté bleſſé en
1676. au Combat qui ſe fit le 8.1
Janvier proche les Ifles d'Eſtremboli,
où il eut l'épaule caſſée, à celuy
qui fut donné le 22. Avril de
la meſme année , où il receut un
coup fort dangereux à la teſte. S
Comme aucun détail de l'affairede
Sarcelle n'a eſté donné au
public , je croy que vous devez
étre ſatisfaitedeceluy queje vous
envoye.Iln'y eut en tout que dixhuit
ou vingt Matelots & Soldats
tuez ou bleſſez, outre les Perſon
nes de marque que je viens de
vous nommer.
Ce qui s'eſtoit paſſe devat Sarcelle
, n'avoit fait qu'augmenter
Nij
302
MERCURE
l'ardeur des Officiers & des Soldats;
chacun brûloit de ſe ſignaler,&
ceux qui n'avoient point eu
de part à cette action , portoient
envie à ceux qui s'y étoient trouvez.
Cette jalouſie de belle gloire
eſt ordinaire, aux François ; &
comme elle n'inſpire quedebelles
actions, elle n'a jamais trouvé de
Genſeurs. Il n'eſtoit encor que le
26. de Juillet, & une ſaiſon ſi peu
avancée, faifoit eſperer qu'on
trouveroit affez de beaux jours avant
qu'elle changeaſt, pour executer
le deſſein pour lequel on eftoit
venu. On s'y prépara , & l'on
réſolut de n'attaquer Algerque la
nuit , afin de pouvoir approcher
plus prés de la Place , devant laquelleson
prétendoit demeurer
chaque fois juſques à dix heures
du matin , en la canonant toûjours,&
en yjettant des Bombes
pendant
GALANT .
$303
pendant tout ce temps. Les Galeres
devoient remorquer les
Vaiſſeaux &les Galiotes à demy
portée du Canon du coſté de la
Ville. La plupart devoient ſe
ranger ſur une ligne en demy cercle
au Nord- est , & le reſte le
long de la terre pour batre les
Forts , pendant que les premiers
battroient la Ville en ruine. Le
6. du mois d'Aouſt , le temps
ayant paru favorable pour tenter
l'entrepriſe qui avoit eſté projettée,
on ſe mit dans l'ordre que
je vous viens de marquer , mais
la bonace ceſſa auſſi- toſt ,& l'on
fut obligé de ſe retirer malgré
l'impatiente ardeur des Troupes,
qui ne reſpiroient que la flame &
le feu. Le 13. le temps fo
beau. On ne pût faire paroiſtre
plus de joye qu'en témoignerent
tous les Officiers des Galeres ,&
s ſe remit au
Niij
304
MERCURE
particulierement Mr le Chevalier
de Noailles. Ils avoient toujours
craint de partir ſans avoir
eu lieu d'executer les ordres de la
Cour , & de fignaler leur courage,&
leur zele pour le ſervice du
Roy ; de maniere que le calme
les réjoüit beaucoup. On n'en
perdit pas un moment ; & des
qu'on s'en fut apperçeu , chaque
Galere prit ſa Remorque. On
n'a jamais vû une joye ſi grande ,
& fi univerſelle dans l'Armée , &
les cris de Vive le Roy,ſe firent entendre
de tous coſtez. L'ordre
du moüillage n'avoit point eſté
changé,& les Vaiſſeaux, les Galeres
& les Galiotes , avoient leur
meſme poſte. Al'entrée de la nuit
on alla à une portée deCanon de
la Ville,mais un orage ſe leva tout
d'un coup du vent d'Oüeft Sur-
Oüeft , qui fit promptement quiter
GALANT.
305
ter la Remorque , & chacun s'en
retourna moüiller où il puſt.
Deux jours apres cette tempeſte,
Monfieur du Queſne voyant que
le mauvais temps continuoit , &
que la ſaiſon eſtant déja fort
avancée , il s'eſtoit pas certain
que le calme deuſt revenir , il
renvoya les Galeres en France.
Elles partirent le 15. du meſme
mois d'Aout. Apres le départ
desGaleresMonfieur du Queſne
réva aux noyens de ſoûtenir la
gloire de la France contre les Elemens
mênes ; & apres avoir puny
les Corſairesde Tripoly, il ne voulut
paslaiſſer ceux d'Alger fans
chaſtiment. Il eſtoit difficile. Les
Galiotes devoient ſervir pour
jetter les Carcaſſes & les Bombes
, mais il falloit pour cela qu'-
dles fuſſent remorquées par les
Galeres, & les Galeres avoient
Niij
306 MERCURE
eſté obligées de partir. Il falloit
donc trouver un moyen de faire
naviger ſans Rames & fans Voiles
les Baſtimens qui ſont ordinairement
immobiles fur la mer ; ce
qui devoit paroiſtre impoffible.
Cependant Monſeur duQueſne
ena trouvé le ſeciet ; & s'il n'a
pas remporté une pleine victoire,
ce qu'il a fait eſt plus glorieux
pour la France , qut s'il avoit entierement
ruiné Alger, puis qu'il
atriomphe des Elenens , &qu'il
a fait mouvoir des Machines immobiles,
les Galeres qui les devoient
faire agir eſtant parties.
Comme ce qu'une occafion prefſante
l'a fait entreprendre at une
choſe toute nouvelle , il n'y auroit
pas lieu de s'eſtonner quand
elle n'auroit pas eſté executé
avec toute la juſteſſe qu'on ayroit
pû deirer. C'eſt un coup
d'effay.
GALAN T. .30
d'eſſay , & que l'on peut appeller
un coupde Maiſtre . Vous allez
voir comment il eſt venu à
boutd'un deſſein ſi hardy ; mais
jedois vous apprendre auparavant
ce qui en a précedé l'execution.
Le départ des Galeres avoit
cauſe une joye generale dans toute
la Villed'Alger, &les François
ne luy paroiffoient plus en état de
l'inſulter cette année ; mais quand
il s'agit d'eſprit & de valeur, il eſt
dangereux de s'y fier,& ils trompent
ſouvent leurs Ennemis, mais
les ruſes ſont permifes à la Guerre.
Voicy par où Monfieur du
Queſne commença de faire connoiſtre
aux Algeriens , que leurs
alarmes avoient trop toſt ceflé.
Il ordonna à tous les,Vaiſſeaux
d'appareiller & de le fuivre , ce
qui fut auffi toſt executé. On
paſſa devant la Place en ordre de
N V
308 MERCURE
bataille , pour ſçavoir la portée
de ſon Canon. Elle en tira plus
de cent coups , ſans qu'aucundes
Vaiſſeaux témoignaſt avoir envie
de rien remuër , quoy qu'il
fiſt calme , & qu'on n'alaſt prefque
pas del'avant . Le Saint Efprit
&l'Affuréreçeurent ſeuls deleurs
coups. Le Saint- Esprit eut une
hampe de la grande Hune copée,&
l'Affeuré eut un coup à une
braſſe dans l'eau , & un autre à
l'avant hors de l'eau. La fierté
avec laquelle on paſſa les ſurprit
beaucoup. On moüilla en fuite
l'Ancre en virant à l'autre bord
en croiffant autour de leur Mole
, à la portée à toute volée de
leurs Canons. Apres quoy il fut
ordonné que l'on porteroit la
nuit ſuivante cinq Ancres pour
les cinq Galiotes qui devoient
jetter les Bombes. On alla moüiller
A
GALANT
309
ler à la portée du Piſtolet des
Murs d'Alger. Il y avoit a chacun
de ces Ancres neufou dix Greflins
pour arriver juſques aux cinq
Vaiſſeaux qui estoient les plus
proches. Ils prirent les bouts des
Toüées, & en meſme temps chacun
une Galiote. Les Vaiſſeaux
qui n'avoient point de Galiotes,
porterent un Ancre à terre à la
longueur de ſept Greflins , &
épiſſerent cing Cables ſur l'Ancre
qu'ils avoient moüillé. Les choſes
eſtant ainſi preparées , & le
temps s'eſtant mis au beau le 22.
d'Aouſt , ou détacha toutes les
Chaloupes des Vaiſſeaux de
guerre pour la défenſe & pour le
ſervice des Galiotes , des Brûlots,
& des Fluftes ,& pour leur porter
des Bombes, de la Poudre , & les:
autres choſes neceſſaires ; & les
Galiotes ayant pris leurs Toüées,
cong
fe
310 MERCURE
ſe halerent juſques où elles juge
rent a propos,& en meſme temps
les Vaiſſeaux filerent de leurs
cinq Cables , & virerent fur
leurs Amares de terre , pour foûtenir
leurs Galiotes . Chacun
eſtant ainsi à fon pofte , & les
Galiotes entraverſées , on tira
vingt-cinq Bombes pour eſſayer
la portée des Mortiers. Deux
choſes furent cauſe qu'on n'euſt
pas cette nuit-là tout le ſuccés
qu'on avoit fouhaité. Je ne dis
pas eſperé , car il n'y avoit pas
lieu d'en attendre dés la pre
miere nuit d'une navigation f
extraordinaire , &d'une manicre
de faire la guerre ſi nouvelle.
Elle auroit pourtant réuffy d'abord,
fans quelque defordre que
le feu cauſa dans la Galiote de
Monfieur de Poincty , & fans le
peu d'effet que firent les Bombes,
parce
GALANT.
311
L
parce que l'on eſtoit trop éloigné
de la Ville , ce qui fut cauſe
que chacun revint la meſme nuit
moüiller à fon Poſte . Monfieur
Carmelin , qui avoit la conduite
des Bombes , avoüa qu'il s'eſtoit
trompé. Il dit , Qu'il n'estoit pas
extraordinaire qu'un Homme quine
connoiſſoit pas la Mer ,se crust la
nuit plus avancé qu'il n'estoit. Il
demanda qu'on relevaſt les Ancres
, qu'on les approchaft , &
qu'on en portaſt au Sud du Fanal
, ce qui luy fut accordé. II
eſtoit certain de l'effet que, devoient
faire ſes Bombes ,& il en
venoit de remarquer une , qui
eſtant tombée ſur des Roches,
avoit fait un fi grand fracas , qu'-
elle devoit faire croire que fi l'on
pouvoit en jetter dans la Ville,
ellesy en feroient beaucoupplus.
Monfieur le Chevalier de Lery ſe
chargea
312
MERCURE
chargea d'aller moüiller trois Ancres
à une petite portée deMoufquet
du Mur qui fait la clôture
du Port. On tira cing coups de
Canon , & quelques coups de
Mouſquet ſur les Chaloupes , ce
qui ne l'empeſcha pas de moüiller
ſes Ancres vis-à- vis les groſſes
Bateries de la Place. Le ſoir du
30.le temps s'eſtant remis au beau
les Galiotes ſe paumérent . Mª du
Queſne envoya pour les ſoûtenir
un Londre , qu'il avoit fait armer,
& qui avoit eſté pris parles Galeres.
Il en donna le commandement
à Monfieur le Comte de
Sepville. Il y avoit cent quatrevingts
Hommes deſſus. Monfieur
le Marquis de Bellefonds , Monfieur
du Chalard,M'le Chevalier
d'Aire,& quantité d'Officiers , de
Gardes de Marine &de Volontaires,
s'y embarquerent. Les Galiotes
GALANT.
313
tes s'eſtant traverſée, commencerent
à tirer des Bombes , ce qu'-
elles firent avec beaucoup de
ſuccés. Elles en tirerent plus de
fix-vingts en moins de quatre
heures , qui tomberent preſque
toutesdans la Ville. Elle leur répondit
par plus de 1200.coups de
Canon , & par un nombre infiny
decoups deMouſquet;mais comme
les Galiotes n'eſtoient pas à
pic des Ancres , la Mouſqueterie
ne venoit pas juſques à elles. Ils
ne mettoient le feu à leur Canon ,
que lors qu'on le mettoit aux
Bombes , parce que l'éclat que
fait l'amorce en s'allumant , leur
ſervoit de but. Ils tiroient cinq
ou fix coups de Canon en meſme
temps fur chacune des Galiotes,
dont ils voyoient partir une
Bombe. Jugez par là du nombre
de coups que chacune Galiote
euſt
314
MERCURE
euſt a effuyer , & de, l'intrépidité
des François. On a trouvé un
Boulet de foixante & quatre livres
dans l'épaiſſfeur du bois d'une
de ces Galiotes, laquelle n'en
a point eſté percée , ce qui doit
faire connoiſtre la bonté de ces
Baſtimens , & les loüanges que
méritent ceux qui les ont fait
conſtruire. Il n'y eut perſonne
de noſtre part de tué ny de bleſſé
pendant cette Action. Comme
on efſtoit fort pres des Bateries ,
les Boulets paſſoient pardeffus les
Vaiſſeaux ; & les Galiotes eftant
fort baſſes , il eſtoit quaſi impoffiblede
les toucher. Une Batterie
qui tiroit à fleur d'eau , incommodaun
peu. On ſe retira avant
le jour,& l'on defarma le Londre
, parce que c'eſtoit un méchant
Bastiment qui ne pouvoit
réſiſter aux courans , & que le
moindre
GALANT.
319
2
moindre vent de large l'auroit
mis à la Coſte. On ſcent bientoſt
le fracasque les Bombes avoient
fait. Le defordre eſtoit fi grand
dans la Ville , que plufieurs Efclaves
chercherent à en profiter,
&ſe ſauverent pendant le tumulte
, le voiſinage de nos Vaifſeaux
leur en ayant donné le
moyen. Ils rapporterent que les
Bombes avoient tué quantité de
Gens & renversé beaucoup de
Maiſons, & qu'une de ſes Bombes
eſtant tombée dans la grande
Moſquée qui estoit alors remplie
dePeuple, avoit tué plus de cent
Perſonnes , & rüiné une partie de
la Moſquée , ce qui avoit cauſé
de fi grandes alarmes, que dés le
lendemain les Femmes ,les Enfans,
les Mores & les Juifs,& mefme
beaucoup de Turcs , en eftoient
fortis qu'il s'eſtoit , formé
pluſieurs A
316 MERCURE
pluſieurs Partis dans la Ville , &
qu'on demandoit hautement la
Paix.Apres cette expeditionMonſieur
du Queſne permit au Contre-
Admiral Hollandois d'aller
moüiller contre la Ville, &d'y faire
ſes affaires. Les Galiotes ne
-pûrent retourner la nuit ſuivante.
Le ſoir du meſme jour Monfieur
du Queſne uſa de la prevoyance
d'un grand Capitaine , & envoya
Monfieur le Chevalier de S. Geniez
Lieutenant de Monfieur le
Marquis de la Porte , pour obſerverpendant
la nuit ſi les Ennemis
ne viendroient point tenter de
couper les Amares ou Cordages
par lemoyen deſquels les Galiotes
alloient ,& venoient des Navires
prés les Murailles du Port, & delà
aux Navires lors qu'elles étoient
-rappellées par le ſignal. Il y paſſa
une partie de la nuit , & executa
l'ordre
7
GALANT. 317
l'ordre qu'il avoit receu avec une
vigilance incroyable . Il ſauva mêmeun
Eſclave Canarien , qui voulant
regagner les Vaiſſeaux à la
nage , eſtoit repouſſé vers la Ville
par la rapidité des Courans. Il
douta pendant quelque temps s'il
le recevroit, parce que l'on doit ſe
défier de tout ce qui vient du côté
de ſes Ennemis. Les ruſes étant
permiſes en guerre , on doit encore
plus craindre tout ce que l'on
peut ſoupçonner d'avoir intelligence
avec des gens d'aufſſi mauvaiſe
foy quedes Barbares, &des
Corſaires. Monfieur le Chevalier
de S. Geniez ſe laiſſa neanmoins
toucher , parce que l'Eſclaveluy
⚫cria pluſieurs fois, Salva Chriſtia .
num , & crut qu'il ne devoit pas
laiſſer perir un Chreſtien, s'il étoit
vrayqu'il le fut. Il le fit donc entrer
dans ſon Canot , qui n'eſtoit
alors
318 MERCURE
alors qu'à demy portée du Piſtoletde
l'entrée du Port. Cette bonne
action fut recompensée , car il
confirma non ſeulement ce qu'avoientdit
les autres touchant l'effet
des Bombes , mais il ajoûta
que le Peuple alarmé avoit voulu
forcer Babahaſſan qui commande
toute la Milice d'Alger à faire la
Paix,& qu'il l'accuſoit hautement
de ladeclaration de laGuerre qui
avoit eſté faite à la France; mais
qu'il avoit calmé cette fedition en
affurant à ce Peuple qu'il feroit
enlever nos Galiotes ; qu'enfuite il
avoit fait armer une Galere , qui
reſtoit dans leur Port , trois Brigantins
, quelques Barques longues,&
quelques Chalouppes de
leurs Vaiſſeaux; qu'il avoit réfolu
d'y mettre quatre à cinq cens
Hommes & qu'il avoit promis
deux mille écus pour chaque Ga
liote
GALANT.
319
liote qu'ils ameneroient. Il avoit
ſceu par un Matelot échappé de
la Flote , qui s'etoit fait Renegat,
l'état des Galiotes , & le monde
qu'il y avoit deſſus . M' du Quefne
profita aufli-toſt de cet avis,
&ne futpasdu ſentiment de ceux
qui luy dirent qu'il n'y avoit rien
à craindre , & que les Algeriens
n'avoient jamais fait fortir aucun
Bâtiment de leur Port pendant la
nuit. Juſques- làs Midu Queſne
avoit crû ne devoir pas mettre
plus de monde ſur les Galiotes.Elles
n'étoient point deſtinées pour
rendre de Combat. Hon'y avoit
nulle apparence qu'elles dûſſent
eſtre attaquées; & comme elles
nedevoient fervir qu'à jetter des
Bombes , & qu'elles devoient effuyer
tout le feu de la Ville, ç'eut
eſté y vouloir expoſer ſans neceffité
tous ceux qu'on auroit mis
deffus ,
320
MERCURE
deſſus; mais comme les choſes
changeoient de face , par l'avis
qu'on avoit receu , Monfieur du
Queſne fit mettre fix Pieces de
Canon fur chaque Galiote, & fur
celle deMonfieur de Poincty,parce
qu'elle étoit la premiere au
Paſſage;& il commanda aux Capitaines
des cinq Vaiſſeaux qui
les foûtenoient , d'envoyer fur
chacune un détachément de 40.
Soldats , & de 12. Matelots bien
armez . Comme celle de Monſieur
de Tourville eſtoit la plus
avancée vers le Sud, il eut un détachement
de dix GardesdeMarine
plus que les autres. Pluſieurs
Officiers ſe partagerent auſſi fur
ces Galiotes , & y fervirent en
qualité de Volontaires.
La même nuit (c'eſtoit celle du
3.au 4. de Septembre) les Galiotes
ſe paumerent comme elles avoient
deja
GALANT.
321
déja fait ; mais à peine avoient-elles
tiré deux Bombes, que les Algeriens
éteignirent leurs feux , &
firent fortir leur Galere avec trois
Brigantins , & quelques Barques
longues.LesGaliotes entendirent
enmeſme temps crier, Galere,Ga
lere, & fe preparerent au combat..
Cependant la Galere Algerienne
eſtant avancée , elle fit une dé
charge de Canon & de Mouf
queterie contre la Cruelle, fur la
quelle estoit Monfieur de Tour
ville,&Meſſieurs Renault& Landoüillet,
Commiſſaire d'Artillerie
&de Marine. Monfieur le Marquis
dela Porte y eſtoſt auſſi en
tré. Cette Galiote ripoſtad'une fi
rude maniere , que la Galere fut
obligée de paſſer à la Galiote nom
mée la Menaçante, qui estoit ſoûtenuë
par Monfieur de Beaulieu
Capitaine du Vaillant. Il eſtoit ac-
$32513 compagné
322
MERCURE
compagné de M. Remondis Major
,&de M² le Chavalier de Comeinge.
Il avoit laiſſé la Chaloupe
fousle commandement de Me Ifar
deMonclair ſon Lieutenant. Le
feu duCanon&de laMouſquete.
rie fut grandde part &d'autre.Le
Canon de laGaliote eſtoit chargé
àmitraille. Monfieur de Beaulieu
le fit ſervir luy-même fort à propas.
Il tua quantité de gens ſur la
Galiore , qui s'alongeoitdéja ſur
ſa Galere pour l'aborder. Elle en
fut tellementdéconcertée, qu'elle
s'en retourna endiligence, même
ſans revirer.Elle faisoit fcire , &
efcourée. Cet heureux ſuccés fip
redoubler les cris de Vive le Roy.
Monfieur le Chevalier de Co
meinge recent en cette occafion
un coup deMouſquer au travers
l'épaule. Meſſieurs les Chevaliers
d'Orval & de Fumechon furent
bleffez
GALANT.
323
bleſſez à la jambe , & Monfieur
de Godefroy Volontaire fut tué.
Un Eſclave François voyant la
confternation où l'on eſtoit dans
la Galere, prit ce moment favorable
pour ſe jetter dans la mer , &
ſe ſauva dans laGaliote en criant,
Courage braves François . On ne
ſçauroit trop loüer l'activité de
Meſſieurs lesChevaliers de Tourville
& de Léry. Ils estoient chacun
dans leur Canot,& leur Canot
ſe trouvoit par tout. Ils donnoientdes
ordres par tout,& faifoient
voir qu'ils n'ont pas moins
d'experience que de valeur.Monfieur
le Duc de Villars, Monfieur
le Marquis de Bellefonds , Monſieur
le Comte de Sepville , &
Monfieur du Chalart , eſtoient
dans le Canot de Monfieur de
Léry. Les Galeres recommencerent
àtirer des Bombes avant que
Octobre 1.P. Ο
324 MERCURE
la Galere fut rentrée , jugez de la
ſurpriſe des Algeriens , qui croyoient
que de petits Bâtimens
comme nos Galiotes , ne pouvoient
reſiſter à leur Galere , fur
laquelle leurs plus braves Avanturiers
s'eſtoient embarquez. Ils
ne cirerent point juſques à ce
qu'elle fut rentrée dans leur Port,
de craintedel'endommager; mais
ils recommencerent.dés qu'ils la
virent en ſeureté, &tirerent cinq
àfix cens coups de Canon. Une
brune ſi épaiffe que chacun ne
pouvoit voirauprés de ſoy, eſtant
furvenuë , les Galiores furent
obligées de ſe retirer ,apres avoir
jetté 80Bombes qui ne cauſerent
pas moins d'alarmes & de défordredans
la Ville que les premieres.
Comme la Galiote de Monſieur
des Herbiers ſe paumoit
pour revenir,ellereçûrdeux coups
de
GALANT . 345
deCanon tout à la fois dans ſon
arriere.Ils tuerent trois Gardes de
Marine, un Volontaire , un Ecri-
-vain du Roy , & un Sergent. Le
4. Septembre les Algeriens envoyerent
dés le matin dans la Chaloupe
du Contre - Amiral Hollandois
le Sieur le Vacher Miſſionnaire
&Confuldela Nation Françoiſe
à Alger , pour demander la
Paix à M' du Queſne , & le prier
dene plus jetterde Bombes. Il luy
dit que le Divan ſe venoit d'afſembler,
qu'il y avoit eſté appellé,
& qu'on l'y avoit chargé malgré
luy, de prier ledit Sieur du Quefned'envoyerquelqu'un
pour traiter.
Monfieur du Queſne luy répondit
qu'il n'eſtoit point venu
pour negotier la Paix , mais ſeulement
pour chaſtier des Corſai-
-res , de l'inſolence qu'ils avoient
euë de declarer la guerre à la
O ij
326 MERCURE
France Il ajoûta que s'ils avoient
quelque choſe à luy propoſer , ils
devoient venir eux- meſmes à fon
Bord, & qu'il y avoit ſeureté avec
le Pavillon blauc. Qu'à légard des
Bombes, il en avoit encore 4000.
& qu'ayant ordre du Roy de les
employer toutes , il n'y perdroit
point de temps , & qu'ils pouvoient
s'aſſurer qu'on en tireroit
encore cettemeſme nuit.Le Sieur
le Vacher fit un détail à Monfieur
duQueſne dudeſordre que les
Bombesavoient fait dans Alger,&
de ce que Barba- Haſſan faiſoit
pour le cacher au peuple ; dans la
crainte qu'il avoit qu'il ne ſe ſoûlevaſt
contre luy. Le foir du mefme
jour les Galiotes ſe paumerent
àl'ordinaire pour jetter desBombes
, la Galere d'Alger fortit encore
avec un Fanal à la Poupe ,
mais elle s'arreſta à l'entrée du
Port,
HGALANT.
327
Port, &s'en retourna apres avoir
tiré ſur la Galiote de Monfieur.de
Tourville , & fur quelques Chaloupes
, mais les coups n'arriverent
pas àmoitié chemin. Monfieur
le Duc de Mortemart , &
Monfieur le Vicomte de Lauſun,
eſtoient embarquez dans le Canot
de Monfieur de Tourville .
Tous les Brave dont je vous ay
déja parlé, eſtoient dans celuyde
Monfieur de Léry. On tira pendant
cette nuit-là plus de mille
coups de Canon de la Ville , &
l'on ne ceſſa point de tirer des
coups de Mouſquets des Embrafures&
des Murailles. Les Galiores
jetterent plus de ſoixante &
dix Bombes pour eſſayer de brûler
les Vaiſſeaux. Un, Londre
fut coulé à fonds. Le lendemain
5. au matin,les Algériens virent
rentrer dans leurPort une Galere
Oiij
328
MERCURE
6
qu'ils avoient à la Mer. Il eſtoit
impoſſible de l'attaquer , parce
-qu'elle rangeoit la terre de trop
pres. Cette Galere accompagnée
de la premiere, vint à l'entrée du
Port, où elle fit trois décharges de
Canon& de Mouſqueterie. Tout
eſtoit préparé pour les enlever ;
mais le temps les gâta , & Monfieur
du Queſne fut contraint de
faire relever toutes les Toüées,&
de renvoyer tous les Bâtimens de
charge, pour ne les pas laiſſer expoſez
aux coups de vent du large.
Si l'on faifoit toutes les reftéxionsquedemandent
quelquefois
decertainsEvenemens,on redou-
**bleroit ſouvent l'admiration qu'ils
caufent. Ce qui vient de ſe pafder
devant Algereft de cette nacureOnfortoit
d'une Affaire fort
glorieuſe , qui ne s'eſtoitterminée
qu'apres qu'on avoit contraint les
Corfaires
GALANT. 329
Corfaires de Tripoly à nous demander
la Paix; mais la longueur
du temps que nos Vaiſſeaux avoienttenules
leurs affiegez , ne
permettoit pas qu'ils retournafſent
ſur l'heure àune autre Expédition;
de forte qu'il fembloit que
nous ne devions point avoir de
forces prêtes pour arreſter les
Courſes des Algériens ; mais le
bon état où eſt préfentement la
Marineen France, & la diligence
avec laqu'elle le Roy eſt ſervy , a
eſté cauſe qu'en arrivant deChio,
Monfieur du Queſne a trouvé des
Vaiſſeaux preſts pour s'embarquerpour
Alger. Admirez , Ma-1
dame ,la prévoyance & la bonte
de Sa Majesté, qui n'épargne rien
pour vanger les Sujets des priſes
qu'on leur a faites, quand ils croyofent
estre en pleine Paix. Aufli
jamais aucun Roy de France n'a-
3
O iiij
330
MERCURE
t'il eſté ſi puiſſant ſur Mer , & cela
, pendantque ſes forces de terre
font formidables , & que les
Arts fleuriſſent dans ſon Royaume.
Ce font toutes ces choſes qui
doivent faire regarder l'Affaire
d'Alger avec une plus grande furpriſe,
puis que pour rehauſſer une
Action, ou diminuer de ſon éclat,
il faut examiner le temps, le lieu ,
le nombre , le ſuccés qu'ont eu les
autres en pareille occafion , ce
qu'on a voulu faire , & ce qu'on
a fait. Quand on jugera ainſi de
noſtre Entrepriſe contre lesAlgériens
, on verra que nous avons
mieux réuſſy que Charles-Quint,
avec beaucoup moins de forces ;
que ſans faire aucune perte nous
les avons empeſché pendant tout
l'Eté de faire des Courſes 5 que
nous avons porté la confternation
& le feu dans le coeur de leur Villei
GALANT .
331
le; que nous leur avons abatu un
grand nombre de Maiſons, & tué
beaucoup de monde ; & que fi
les Vents n'euſſent point eſté
contraires , ils n'eſtoient pas en
pouvoir de nous reſiſter. Le
temps , comme je l'ay déja dit,
fait le prix de chaque choſe ; &
ſi n'ayant que cinq Galiotes, nous
avons caufé tant de dommages,
&mis la conſternation par tout
dans Alger , on peut connoiſtre
ce que nous ferons une autre année
, apres avoir reconnu de fi
prés laPlace.euroth and I
Je reçoy préſentement une nouvelle
Relation de la meſme Affaired'Alger.
Je la mettray dans la
Seconde Partie de ma Lettre.
Quelque exacte que foit celle
que je viens de vous donner, il n'y
en a point de ſi ample à laquelle
il ne puiſſe manquer quelque circonſtance
332
MERCURE
conftance.Ainſi cequi n'eſt point
dans l'une , ſe trouve dans l'autre ;
&quand on en a beaucoup , on
peut plus facilement déveloper
la veritéd'une grande Action,qui
n'eſt pas toûjours entierement
fçeuë de tous ceux qui l'écrivent,
quoyque preſens , la fumée&le
feu dérobant ſouvent beaucoup
de choſes à la connoiſſance de
ceux qui s'attachent le plus à en
remarquer toutes les ſuites. Ilme
ſouvientdevous avoir envoyé en
meſme temps quatre ou cinq Relations
diferentes de la ſeule Bataille
de Caſſel. Celle d'Alger
qu'on m'envoye preſentement eſt
deMonfieur de Poincty , qui a eu
bonne part àtout ce qui s'eſt pafſe
,&dent Monfieur du Queſne
meſme a fait l'élogedans les Lettres
qu'il a écrites fur ce ſujet.
Vous trouverez cette Relation fi
bien
GALANT.
333
bien ſuivie , que malgré le grand
nombre de termes de Marine, elle
paroiſt infatigable à ceux-meſmes
qui ne les entendent pas. Je paſſe
à la Seconde Partie de cette
Lettre.
BELA
FIN.
THEQUE
LYON
#
1893
Qualité de la reconnaissance optique de caractères