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1682, 09 (partie 2) (Lyon)
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Illuftriffimus
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693 .
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR 807156
LE DAUPHIN.
SEPTEMBRE
LYO
1682
SSEECCOONDE PARTIE.
E DE LA
VILLK
A LYON,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere, au Mercure Galant.
M. DC. LXXXII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY,
36033
EXTRAIT D V PRIVILEGE
duRoy.
PAG
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en ſon Conſeil , Jun-
QUIERES. Il eſtpermis à J. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé, de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
efpacede fix années , à compter du jour que
chacundeſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auſſi defenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs , Gra
veurs& autres , d'imprimer , graver &debiter
leditLivre ſans le conſentement de l'Expoſant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
fervant à l'ornement dudit livre , meſme d'en
vendre ſeparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout àpeine de fix mille livres d'amende
, & confiſcation des Exemplaires contrefaits
, ainſi que plus au long il eſt porté au
ditPrivilege.
Regiſtré ſur le Livre de la Communauté le
3.Janvier 1678.
Signé E. CouTEROT , Syndico
Et ledit Sicur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
sedé & tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pouz
en joüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Asbevé d'imprimer pour la premierefoie le
18. Otobre 1682
Avis pour placer les Figures .
L
'Air qui commence par Faavoris
d' Apollon, doit regarder
Lapage 58 .
La Planche des Deviſes dois
regarder la page 174.
L'air qui commence par
Quand on Soûpire , doit regarder
la page 232 .
Laplanche qui repreſente une
Grenade , doit regarder la page
251.
MERCURE
GALANT.
SEPTEMBRE 1682.
SECONDE PARTIE .
Ecommence une autre
Lettre , ou plûtoſt,
Madame, je continuë
la premiere , puis que
les Nouvelles de ce Mois,meflées
des Réjoüiſſances publiques pour
la Naiſſance de Monſeigneur le
Duc de Bourgogne, ſervent également
de matiere à l'une & à
l'autre. Ces Réjoüiſſances , que
Septembre 2. P. A
2 MERCURE
les Peuples de Paris, & de toutes
les Provinces , ont fait éclater de
toutes parts, n'auroient ſans- doute
finy de long- temps , ſi les Magiſtrats
n'avoient employé une
douce violence pour les arreſter.
Jamais Sujets d'aucun Souverain
n'ont fait paroiſtre de pareils
tranſports ; mais on ne doit pas
s'étonner de cette exceſſive joye,
Il y a longtemps que la France
n'avoit vû une ſi heureuſe fécondité
dans la Famille Royale, une fi
longue ſuite de victoires ſur ſes
Ennemis, ny une ſi profonde Paix
dans le Royaume.Tous ces avantages
cauferont peu de ſurpriſe,
fil'on fait reflexion que dans toutes
les Hiſtoires , on ne trouve
aucuu Monarque qui puiſſe eſtre
comparé à LoüIS LE GRAND,
&que ſes rares vertus attirant fur
luy les graces du Ciel , en font
fentir
GALANT.
3
ſentir un heureux écoulement à
tous les François Comme il n'avoit
qu'à paroiſtre pour vaincre
toûjours, tout autre queluy n'euſt
pû ceſſer d'eſtre Conquérant.
Cette merveilleuſe modération
qui luy a fait borner ſes Conqueſtes,
eſt viſiblement la ſource des
continuelles Benédictions dont il
plaiſt à Dieu de le combler. Voicy
un Madrigal qui a eſté fait ſur
la facilité qu'il a toûjours euë à
prendre des Villes.
Out le monde est surpris des
TO victoires ſans nombre
Que remporte le grand LOVIS
Surſes plus puiſſans Ennemis,
Quimesme redoutent ſon ombre.
On s'étonne de voir cet invincible
Prendre facilement les Villes les plus
Roy
belles,
A ij
4 MERCURE
Etfaisant tous les jours des Con
questes nouvelles ,
Remplir les Potentats d'effroy.
Mais pourquoy s'étonner des grands
Exploits de guerre
De ce monarque fans pareil ,
Puis qu'on Sçait que rien fur la
Terre
7
N'arreste le cours du Soleil ?
Comme ma Lettre du mois
d'Aouſt ne contenoit aucune
Nouvelles , je ne vous ay point
encor appris que l'Intendance de
Lyon avoit eſté donnée à Monfieur
d'Ormeſſon.Il eſt fils de feu
Monfieur d'Ormeſſon , qui estoit
de la derniere Chambre de Juſtice,&
quoy qu'il ne foit âgé que
de trente- cing ans , il a toute la
prudence des Gens les plus confommez
, & la fincere vertu des
veritables Devots. Il eſtoit de la
Cham
GALANT .
5
Chambre , qui fut établie à l'Arſenal
par Sa Majesté il y a quelquesannées.
Il s'eſt acquis beaucoup
d'eſtime à Lyon, & il y foutient
tres - noblement le glorieux
poſte où ſon mérite l'a mis.
Meſſire EdoüardGrangier,Seigneur
de Liverdys , Doyen du
Parlement, de Paris , eſt mort le
26. Aouſt , âgé de 82. ans , apres
en avoir employé 59. à ſervir le
Roy dans ſa Charge de Conſeil-
Ici . La parfaite integrité dont il
atoûjours faitprofeſſion, eft connuë
de tout le monde. Il eſtoit
fils de Timoleon Grangier , qui
a preſidé long- temps dans la troifiéme
des Enqueſtes , avec une
entiere reputation de capacité &
de probité , & petit- fils de Jean
Grangier , Maistre d'Hôtel ordinaire
du Roy , & Ambaſfadeur
pour Sa Majeſté aupres des Gri-
A iij
6 MERCURE
ſons , où il fit paroiſtre beaucoup
de conduite touchant l'Affaire
du Marquiſat de Saluces. Il avoit
épousé Dame Marie Poifle , Fille
de Meffire Jacques Poifle , Conſeiller
de la grand Chambre, iſſu
des Illuſtres Jurifconfultes Budée,
& Tiraqueau. Le merite de ce
dernier , obligea François I. à le
choiſir pour le mettre au nombre
des Conſeillers de ſon Parlement.
Monfieur Méliand ,Doyen de
la Cinquiéme des Enquestes , fils
de feu Monfieur Méliand, Préfident
aux meſmes Enquestes , eſt
monté à la Grand Chambre , par
la mort de celuy dont je vous
parle. Il eſt Neveu de feu Monſieur
Méliand , Procureur General
au Parlement , & Coufingermain
de Monfieur Méliand Maître
des Requeſtes , Intendant à
Caën , & de Monfieur l'Eveſque
de
GALAN T.
7
deGap. Il a épousé une Soeur de
Monfieur Petit auſſi Conſeiller en
la Grand Chambre.Méliand porte
d'azur , à la Croix d'or cantonnée
, au premier & dernier canton
d'un Aigle , & aux deux autres
d'une Ruche de mesme. Monfieur
le Coq de Corbeville eſt preſentement
Doyen de la Grand-
Chambre.
MonfieurGaranger , l'un des
plus fameux Avocats du Parlement
, eſt mort quelque temps
apres .
Je n'attendray point que vous
m'ayez fait connoiſtre le plaifir
que vous aura infailliblement
cauſe la lecture de l'Idille deMadame
des Houlieres , employé
dans la premiere Partie de cette
Lettre , pour vous envoyer un
autre Ouvrage de cette illuſtre
Perſonne. En voicy un Pastoral.
A iiij
8 MERCURE
۱
dont les Vers aiſez , doux &naturels
, vous feront admirer de
plus en plus la beauté de fon
Génie.
**********
EGLOGUE.
Sfife
Afife Sur le
au bordde La Seine
panchant d'un Costean,
La Bergere Célimene
Laiſſe paistre fon Troupeau.
Il defcend dans laPrairie
Sans qu'elle daignefonger
Quele Loup pourra manger
Sa Brebis la plus chérie.
Le fouvenir d'un Berger
Quc la Fortune cruelle
Force à vivre éloigné d'elle
Dans un Climat Etranger ,
Cause la langueur mortelle
Qui luy fait tout négliger.
Tantoſt cedant à la force
De
GALANT.
De ſes amoureux tranſports ,
Elle grave ſur l'écorce
Des Arbriſſeaux de ces bords,
Puifle durer , puiſſe croiſtre
L'ardeur de mon jeune Amant,
Comme feront fur ce Heſtre
Ces marques de mon tourmenti
Tantoſt meſlant für le fable
Le nom d'Acante & lefien,
Elle trouve inſuportable
Qu'un Zéphir impitoyable.
En paſſant n'en laiſſe rien.
Quelle cruelle avanture ,
Dit- elle avec un ſoupir .
Si ce qu'a fait le Zéphir
M'eſt un veritable augure ,
Que de fi tendres amours ,
Ne dureront pas toûjours !
Je briferois ma Muſete
S'il eſtoit un Impoſteur ,
Et du fer de ma Houlete
Je me percerois le coeur.
A ces mots , elle repafſſe
Av
10 MERCURE
Dans ſon eſprit alarmé,
L'air, les traits , l'esprit , lagrace
De ce Berger trop aimé.
Les Oyſeaux de ce Bocage
Se taifent pour écouter
Ce qu'ils l'entendent chanter
Du beau Berger qui l'engage.
Ils voudroient le répeter ,
Mais leur plus tendre ramage
Ne la ſçauroit imiter.
Iamais cette triste Amante
Ne voit fur l'herbe naiffante
Folaſtrer d'heureux Amans ,
Qu'elle nese represente
Combien l'Absence d'Acante
Luy couſte de doux momens.
Iamais des Bergers ne viennent
Des ces bords délicieux
Oùſes deſtins le retiennent ,
Queson amour curieux
Ne s'informefi ces Lieux
Ont des Nymphes affez belles
Rourfaire des Infidelles.
Enfin
GALANT.
Enfin mille fois le jour
Elle veut , elle apprehende
Tout ce que craint &demande
Leplus violent amour.
Qu'on doit plaindre une Bergera
Sifacile à s'alarmer .
Pourquoy du plaiſir d'aimer
Faut- ilse faire une affaire ?
Quels Bergersen font autant
Dans l'heureux fiecle où noussom
mes ?
Acante qu'elle aime tant
Eſtſans doute un Inconstant
Comme tous les autres Hommes,
Revenons, Madame , aux Ré
joüiſſances. Celles de Bordeaux
ont eu tant d'éclat , que l'on en a
donné au Public une Relation
particuliere . Cependant quelque
étenduë qu'elle ſoit , on peut dire
que ce n'eſt qu'un Abregé de ce
que vous trouverez dans la Lettre
12 MERCURE
tre dont je vous envoye une Co
pie. Cette Lettre m'eſt venuë
d'une Dame de Xaintonge , qui
l'avoit reçeuë d'un Cavalier , qui
eſtant en ce tems - là à Bordeaux ,
a eſté témoin des diverſes Feſtes
que l'on y a faites .
shishk
AMADAME DE***
A Bordeaux ce 29. Aouſt 1682.
Jous voulez, Madame, que je
vous apprenne tout ce qui s'est
fait icy pour celebrer la Naiſſance
de Monseigneur le Duc de Bourgogne.
Songezvous bien que c'est une
Hiſtoire que vous demandez ? Vous
parlez absolument , je dois obeïr,
& malgré moy devenir Historien.
Le 18 Aoust , Meffieurs les Maire
& Iurats , Gouverneurs perpétuels
de la Ville , reçeurent cette impor
tante
1
0
t
GALAN T.
13
tante Nouvelle par des Lettres de
Cachet ; & le lendemain 19. Mes
fieursJegun , Daste , Fresquet ,Navarred
, & Dumas , Jurats , en l'ab-
Sence de Monfieur le Marquis d'Eſtrade
Maire de Bordeaux , & de
Monfieur de Maniban PremierJu
rat, convoquerent le Corps de Ville.
Ilfut refolu dans cette Assemblée,
qu'on fermeroit les Boutiques depuis
LeJeudy 20. jusqu'au Dimanche 23 ..
qu'aucun Artisan ne travailleroit,
qu'on feroit des Feux devant cha.
que Porte , & qu'on illumineroit
toutes les Fenestres pendant ces trois
jours. L'ordonnance qu'on en publia
fut affichée dans tous les Carfours à
Son de Trompe , & reçeve avec un
applaudiſſement general. Ce jour
eſtant arrivé , l'on commença à diftribuer
du Pain&du Vin chez tous
les Jurats , à l'Hostel de Ville ,نم
dans beaucoup de Maisons particulieres,,
14 MERCURE
lieres, de forte qu'on entendoitdans
toutes les Ruës , boire à laſantédu
Roy, de Monseigneur le Dauphin,&
de Monseigneur le Duc de Bourgogne.
Sur les sing heures du foir,
Monsieur de Ris Intendant de la
Province , fe rendit à Saint André,..
poury affifter au Te Deum. Quantité
de Perſonnes de qualité l'accompagnoient
, & deux Hoquetons
marchoient devant luy. Vous Sçavez
, Madame , que Saint André
est l'Eglise Cathédrale. Messieurs
lesJurats reveſtus de leurs Robes de
Damas blanc & rouge - cramoiſy,
avec le Corps de la Bource qu'ils
avoient fait inviter , s'y rendirent
aussià la mesme heure, précedez
Suivis de leurs Gardes , & de tous
leurs Officiers. Apres qu'ils furent
placez, ainsi que Meſſieurs du Préfidial
, Monsieur le Doyen entonna
le Te Deum,quifut chantéenMufique
GALANT.
15
ique. Celle de Saint Surin , qui est
cette belle Eglise hors des enceintes
de la Ville , s'estoit jointe à la Muſique
de Saint André , & l'une &
l'autre noublia rien de ce qu'o
pouvoit attendre d'elle dans
Solemnitéfi éclatante.LeTeDeu
finy, le Procureur Syndic de la Vi
ayant commencé à crier Vive le
Roy, le nombre infiny de monde qui
remplifſoit cette grande Eglife, continua
la mesme acclamation , que
les Orgues &les Trompetes redoublerent
par leurs fanfares. Sur les
huit heures , les Tours de l'Hostel
de Ville parurent toutes brillantes,
par la quantité des lumieres dont
elles furent couvertes , & ce fut
comme unsignalà tous les Particu
liers pour en mettre à leurs Feneſtres
. Une heure apres , Meſſieurs
les Jurats estant fortis de l'Hostel
de Ville avec leurs Robes de cerémonie.
16 MERCURE
monie, précedez des Tambours des
Fifres, des Trompetes , des Hautbois
& des Violons , &accompagnez de
plus de deux cens Officiers de Quartier
. ſe rendirent devant un grand
arqu'ils avoient fait allumerfur
le Foſſé vis-à- vis le College des
Jefuites . Il fut allumé par le plus
ancienJurat auſon de la Cloche,&
de tous ces Instrumens , & au bruit
des Boëtes & des Petards . Aufſſitoft
chaque Particulier en fit un devant
fa Porte . Ily eut en beaucoup
d'endroits des Fontaines de Vin, qui
coulerent une partie de la nuit ,&م
on ne ſe contenta pas cefoir-là, &
les deux autres , d'avoir execute
L'Ordonnance. Il n'y a point d'Habitant
qui n'ait continué pendant.
fix jours àfaire des Feux devantfa
Porte , & à mettre des Lumieres à
Les Fenestres , enforte que l'onpeut
dire que depuis le 20. jufques au
26. il
GALAN T.
17
26. il y a eu un jour continuel à
Bordeaux.
Le Vendredy 21. Monfieur de
Ris Intendant, donna le Bal. Il envoya
des Billets chez toutes les
Perſonnes de qualité , & reçeut la
Compagnie dans une grande Salle,
admirablement éclairée de Flambeaux
de cire blanche , dans des
Placards d'argent & de vermeil,
avec des Miroirs , qui par la reflexion
des lumieres faisoient un tresbel
effet. Douze Violons & douze
Hautbois de la Ville , estoient placez
sur une maniere de Theatre
qu'on avoit dreſſé dans cette Salle,
& rien ne manquoit à l'ajustement
des Dames. Jevous aſſure que dans
le brillant que leur donnoient ce
foir- là les Diamans & les Pierreries
, je trouvay les Bordeloiſesfort
belles , &je ne sçaysi pour peu que
j'eufle eu de panchant à l'inconstan
62
18 MERCURE
ce , je n'aurois point fait infidelite
àla Dame du Royaume qui mérite
le mieux d'eſtre aimée. Les Hommes
estoient auſſi tres-proprement
mis. Je vis parmy eux Monfieur
de Landiras , que vous connoiſſez.
Monsieurle Marquis de Ris commença
le Bal avec Madame de
Latrenne. Madame de Bouran,
Madame de Sales , Madame de
Nord , Mademoiselle Carriere , &
Mademoiselle Cloiſet , se distinguerent
par la juſteſſe & la grace
de leur dance ; & entre les Hommes
, on remarqua Monsieur le
Marquis de Femel , Monsieur de
Bordes , Monsieur de Malvirade,
& Monsieur de S. Cric. Le Bal
ayant duré jusques à minuit , o18.
préſenta la Collation aux Dames.
Elle fut Servies par fix Hommes,
qui portoient toutes fortes de Confitures
dans fix grands Baffins d'argent.
GALANT. 19
gent. Six autres ſuivoient dans le
meſme ordre , avec pareil nombre
de Baffins de Fruit. Pendant ia
Collation , on tira des Boëtes dans
le Jardin , onjetta des Fuſées volantes
, & la réjoüiſſance finit par
un beau Feu d'artifice que Monfieur
de Ris avoit faît faire sur le
Foffé du Chapeau rouge , vis-à-vis
du Puy paulin , où il loge. Ce Feu,
Madame , ſembloit representer un
Enfer. Si- tost qu'il fut allv sé , il
en fortit une informisé de Serpenteaux.
On y voyoit des Rouës , des
Abimes , & des Goufres de feu,
d'où partoient à tous momens des
Fuſées volantes fans nombre. Les
trois quarts des Bordelois , & je
croy , tous les Etrangers , y aſſiſterent.
Jugez des cris de Vive le
Roy.
Le Samedy 22.le Chasteau Trompete,
leFort-Loüis , &le Chasteau
dis
20 MERCURE
du Ha, firent leur réjoüiſſance,à laquelle
les Marchands Habitans des
Chartrons contribuerent , en préparant
cinquante Pieces de Canon qui
avoient esté tirées de leurs Vais-
Seaux. Messieurs de l'Admirauté
choiſirent ce mesme jour pour marquer
leur joye. Ils firent mettre
quantité de Lumieres à tous les
Vaiſſeaux , depuis laHune juſque
fur le Pont. Ainsi à l'entrée de la
nuit, les Habitans des Chartrons qui
font fur le Port avant illuminé
toutes les Fenestres de leurs Mai-
Sons, qui font la plupart de trois
Etages , & les Vaiſſeaux ayant
allumé leurs Feux , cela fit voir la
plus belle choſe qu'onse puiſſe ima
giner, toutes ces Lumieres ſe multipliant,
&s'agrandiſfantſur l'eau,
par les diverſes reflexions que la
Riviere en faisoit. Ce fut pendant
ceste Illumination quele Chasteau
Trompete,
GALAN T. 21
}
Trompetel, e Fort-Loüis, &le Châ.
teau du Ha , firent trois déchargés
de tout leur Canon , & autant de
leur Mousqueterie. Ily avoit des
Feux allumez dans toutes les Tours,
&fur les Cavaliers , & tous les
Soldats y estoient ſous les armes .
Chaque décharge de ces trois Places
de guerre , fut de quarante
coups de Canon , & de cinq cens
coups de Mousquet pour chacune,
à quoy les Habitans des Chartrons
répondirent par plus de mille coups
de Canon qu'ils tirerent toute la
nuit , ainsi que tous les Vaiſſeaux
qui avoient de l' Artillerie. Sur les
neuf heures du foir, Meffieurs de
l' Admirauté firent representer un
Combat naval par douze petits
Brigantins , qui conduiſirent au milieu
de la Garonne un grand Bateau
gaudronné de touoes parts. Ces Brigantins
estoient équipez fort proprement
22 MERCURE
prement. On avoit mis dans chacun
douze Matelots veſtus de Ca-
Jaques bleuës , avec des Bonnets de
mesme couleur. Ils mirent le feu à
ce grand Bateau , croifant devant
&derriere , & tirant des Pierriers
qu'on avoit mis dans leur Bord,tandis
que tous les Vaiſſeaux faisoient
grand feu. Comme vous avez veu
le Port de Bordeaux , vous ſçavez,
Madame, que fa longueur qui est
en Croiſſant , depuis l'Hôpital general
de la Manufacture jusques
au bout des Chartrons, a pres d'une
lieuë d'étenduë ; deforte que voyant
tout le long de la Riviereſur la terre
&Sur l'eau, une multitude prodigieuse
de Lumieres , rangées par
tout avec ordre felon la grandeur
& la diſpoſition des Maiſons &
des Navires où elles estoient, il eust
eſtémalaiſé de quiter ce grand Spe-
Etacle , Sans le bruit de plusieurs
Boëtes,
GALAN T.
23
.
e
Boëtes , & l'éclat d'un grand nombre
de Fuſées,qu'on tirafur les onze
heures dansla Place du Marchéneuf.
C'estoit la Réjoüiſſance particuliere
des Habitans du Quartier
de Saint Michel. Dés le matin,
Monfieur Duribaud qui en est le
Capitaine , avoit fait dreſſer dans
cette Place une tres- belle &grande
Fontaine de Vin. Elle estoit placée
dans une espece de Bois , fait
avec de groſſes branches d'Arbre,
&mesme avec des Arbres entiers
qu'il avoit fait apporter , & couloit
par deux Canaux , dont l'un rendoit
du Vin blanc , & l'autre du Vin
clairet. L'on avoit ſoin defaire boire
tous ceux qui s'approchoient , à
la ſanté de Leurs Majestez , de
Monseigneurle Dauphin , deMadame
la Dauphine , & deMonfeigneur
le Duc de Bourgogne , & l'on
finiſſoit toûjours par de grands cris
de
44 MERCURE
د
de Vive le Roy. La Place estoit
toute illuminée , &la belle Pyramide
de Saint Michel qu'on avoit
garnie de quantité de Lumieres,&م
d'oùpartoient ſans ceſſe des Fuſées
volantes ne contribua pas peu à
fon embelliſſement. Le feu dejoye
que l'on y avoit dreſſé , fut allumé
par Monsieur Dumas Jurat dis
Quartier. Outre les Lumieres des
Fenestres , ily avoit en divers endroits
de la Place des Feux fufpendus
en l'air , qui à travers la
matiere transparente qui les renfermoit
, faisoient paroiſtre des
Couronnes , des Dauphins , & des
Vive le Roy , tout lumineux . L'on
y tira plus de deux cens Boetes ,
plus de deux mille Petards ; &
comme le Clocher des Peres de l'ob-
Servance regarde fur cette Place,
ces Religieux , qui avoient chanté
le Te Deum , &fait la Proceffion
chez
-
GALANT
25
thezeux , l'illuminerent sur toute
la Galerie àla naiſſance de l'Aiguille
, avec des Feux compofez de
telleforte , qu'ils fembloient estre
des tiſons ardens , tant la lumiere
qu'ils produisoient estoit diférente
des autres Lumieres. Les princi
paux Habitans de ce Quartier accompagnerent
le Jurat chez luy
avec les Hautbois &les Violons,firent
dancer les Dames en divers
endroits & pour porter aussi la
joye chez les plus infortunez , ils
donnerent une fomme d'argent confiderable
aux Dames de la Charité,
pour la distribuer aux Néceffiteux
de la Paroiſſe. Ce mesme
jour 22. ceux du Quartier de Sainte
Colombe, firent une Grote au
derriere de cette Eglife. Il en fortoit
deux Fontaines , l'une de Vin ,
& l'autre de Biere , à travers
de tres-beaux Coquillages , & des
Septembre 2.P.
B
26 MERCURE
Fleurs de toutes fortes . Tout cejour,
& le lendemain , ils firent de grandes
réjoäiſſances. Il y eut chaque
fois un Feu d'artifice , dont le deffein
estoit l'embrazement d'un Cha-
Steau. La Grote estoit éclairée par
des Feux qui parurent dans des
Machines d'une figure toute particuliere.
Messieurs du Pont de Saint
Jean firent auffi deux Fontaines de
Vin dans leur Quartier. Toutle
jour on y donna du Pain , du Vin,
& de la Viande , à tous les Pauvres
; & leſoir on fit joüer un Feu
d'artifice representant un Vaiffeau
, qui tira plus de deux mille
Petards.
Le Dimanche 23. on entendit
les Tambours & les Fifres qui batoient
la marche à la Dragonne,
& l'on. apperçeut une Compagnie
de cent Maistres à cheval tresbien
ordonnée. Ilsse promenerent
Par
GALANT.
27
par toute la Ville , doublant les
Rangs dans les larges Ruës , &
formant des Défilez dans les étroites.
Cinquante de ces Messieurs
marchoient devant , les autres der
riere , & dans le milieu estoient
deux Chariots couverts de Tapifferie
, ſur lesquels on avoit dreſſe
des Tables , garnies tres-proprement
de toute forte de Viandes.
Ces deux Chariots estoient ſuivis
de quatre Mulets , portant le Bagage.
Vous pouvez croire que les
Bouteilles de Vin n'y manquoient
pas , pour boire à la santé de la
Famille Royale , ce que l'onfaisoit
de temps en temps. Cette mesme
Compagnie , qui estoit du Quartier
de la Porte Saint Julien , par
où toutes les Charetes des Couziots,
Paiſans des Landes , entrent dans
la Ville tous les Vendredis & Samedis
, quelquefois au nombre de
Bij
28 MERCURE
1
1
quatre cens , avoit euſoin les deux
derniers jours d'arreſter tous les
Bouviers en entrant & enfortant,
pour les faire boire à la ſanté du
Roy , & du nouveau Prince , afin
qu'ils portaſſent dans leurs Landes
la joye que cette heureuſe Naiſſance
inspiroit par tout . LeSoir ils allumerent
un feu dans la Place des Augustins
, tirerent des Boétes & des
Petards , tandis que ces Peres firent
la Proceſſion chacun un Cierge à la
main , & qu'ils chanterent le Te
Deum. Vous avez impatienceSans
doute d'aprendre ce que firent les
Minimes vos Directeurs. Un grand
Bucher estoit dreſſsé dans leur Court ,
où s'eſtant rendus en Chapes, le Superieur
y mit le feu , & au fon des
Cloches ils chanterent le Te Deum
l'Exaudiat. Toutes les fenestres
des deux Dortoirs qui regardentfur
la Ville , & l'entrée de leur Court,
estoient
GALANT. 29
estoient éclairées. Si-tost qu'ils furent
rentrez, on entendit de quatre
divers endroits de leur Convent
, une agreable décharge de
Mousqueterie , mais avec un ſi bel
ordre , que l'on ne tiroit jamais
deux coups de fuite dans le meſme
lieu . Pourmieux obſerver cet ordre,
ils avoient fait comme quatre Batteries
. La principale estoit au
haut de l'Eglife , les deux autres
dans les Dortoirs , & la quatriéme
aux fenestres de leur Biblioteque.
Les Carmes allumerent auſſi
un Feu devant leur Convent , mirent
des Lumieres à leur Clocher,
&firent la Proceſſion , tandis que
ceux qui demeurent sur le Fossé
desTaneurs Soupoient dehors à une
Table commune , & donnoient à
boire & à manger à tous ceux qui
s'approchoient . Enfin , Madame ,
dans tous les Convents on a fait
:
Bij
39
MERCURE
des Prieres pour le Roy & pour la
Maison Royale. Les Ecoliers mefme
des Jesuites avancerent leurs
Affiches , & tous leurs Ouvrages
farent à l'honneur du Roy , de
Monseigneur le Dauphin , & de
Monseigneur le Duc de Bourgogne.
Ce mesme jour , Meſſieurs les Jurats
firent éclater leur magnificence.
Depuis le matin juſques aufoir,
on n'entendit à l'Hostel de la Ville
que fanfares de Trompetes , de
Hautbois , & de Violons . Ils donnerent
le Bal aux Dames. Monfieur
de Ris y estoit . La Compagniefut
reçeuë dans une Salle tres-belle &
tres-grande, tendue d'une riche Tapiſſerie
, & ornée de quantité de
Plaques d'argent , de Lustres de
cristal, &de vermeil doré. Les Lumieres
qui estoient en tres grand
nombre , firent paroiſtre les Dames
avec
GALANT.
31
avec un éclat extraordinaire ; &
les meſmes Perſonnes qui s'estoient
fait remarquer chez Monsieur de
Ris,ſe diftinguerent encor à l'Hoſtel
de Ville. Monfieur Jegun commença
le Bal avec Madame l'Intendante.
Il dura prés de quatre heures, apres
quoy Meſſieurs les Jurats firent
paſſer tout ce beau monde dans une
autre grande Salle tapiſſée,& éclai
rée de la même forte que celle où
l'on venoit de dancer. Fy vis ,Madame
, une Table de quatre vingts
Couverts ,fur laquelle onfervit un
Ambigu de toute forte de Viandes
exquises , de Fruits &de Confitures.
C'estoit quelque chose de magnifique
, mais je n'admiray pas tant la
magnificence que l'ordre de ce repas.
Les Dames ſeules estoient aſſiſes à
table , & la difcretion des Cava
liers fut fi grande , que vous-même
, Madame , qui estes tres-dé-
4
Bij
32
MERCURE
licateSur ce chapitre , vous auriez
efté charmée de leur respect. Les
Santez du Roy , de Monseigneur le
Dauphin , & de Monseigneur le
Duc de Bourgogne , furent beuës
avec beaucoup de Solemnité ; م&
les Trompetes , les Hautbois , & les
Violons , joüerent dans tout le temps
du Repas. Lors qu'il fut finy , on
ſe plaça aux fenestres pour voir
tirer le feu d' Artifice , qui eut tout
Le fuccez qu'on en attendoit. On
Lavoit dreßé à un coin du College
des Jefuites , & vis-à- vis d'une
grande Machine quarrée de trente
pieds de hauteur , placée à l'autre
coin du mesme College.
Machine avoit deux grands Portiques
, arborez des Armes de
France , de Baviere , & de l'Hostel
de Ville. Au deſſus de ces Portiques
estoient deux Croiſſans qui
Cette
representoient le Port de Bordeaux.
GALANT. 33
deaux. Dans le haut dela Machine
, on découvroit la Riviere de
Garonne , couverte de Vaisseaux
& de Dauphins , qui dans un
mouvement continuel , à la lueur
d'un nombre incroyable de Lumie
res,faisoient un effet tres -fuprenant.
Ily avoit dans le bas quatre Fontaines
de Vin , deux de blanc ,
deux de rouge , que quatre Dauphins
, qui ſembloient fortir du
fond de cette Riviere , jettoient
par cinq tuyaux dans quatre Baf.
fins , où tout le monde puiſoitfans
distinction . Le feu d' Artifice repre
Sentoit la mesme chose , & l'on
avoit placé l'un &l'autre avectant
de juſteſſe , que quand la grande
Machine fut illuminée , & qu'on
fit joüer lefeu , la court du College
parut comme un enfoncement reculé
, au fond duquel on voyoit
une tres - belle Perspective d'un
:
B V
34
MERCURE
Feu tout diférent , par leſoin que
lesJefuites avoient pris , defaire
briller diverfement les Lumieres
qu'ils avoient placées en tres-grand
nombre fur toutes les fenestres qui
regardent en cette Court.
Meſſieurs les Jurats, qui avoient
commencéleJeudy 20. par lefeu de
joye , avoient prétendu finir le Dimanche
23.parceluy d'Artifice;mais
Messieurs les Juge & Confuls , &
les Bourgeois qui ont passé dans les
Charges qui composent le Corps de
ba Bource , aussi bien que les Bourgeois
Marchands des Chartrons, les
prierent d'agréer qu'ils fiffent leurs
Réjoüifſfances particulieres. Ainfi
ils prolongerent leur Ordonnance,
de deux autres jours , & Bordeaux
shomma la Feste de Saint Loüis,
quoy qu'elle ne soit point de commandementdans
le Diocese.Le Lundy
24. ayant donc estédonné aux
Mar
GALANT. 35
Marchands des Chartrons, pourfatre
leur Feſte , ils la commencerent
dés le matin parpluſieursdécharges
de Canon. Meſſieurs Renut ,Delbreil,
Ras , Bongard, &Boët, tenoient table
ouverte , & devant cette belle
Maifon qu'on bâtiſſoit lors que vous
eftiez icy, ils avoient fait faire une
Fontaine de Vin de Grave , quifortoit
de deſſous terre par deux gros
tuyaux . Ils formoient des jets treshauts,
& ces jets tomboient dans de
grands Baffins , où l'on puiſa tout le
jour. Les Flamands & les Anglois ,
& quantité d'autres Etrangers, firent
honneur à cette Fontaine , &
luy tinrent compagnie depuis le
matin juſques au foir. Ce fut une
affez plaisante chofe. Au commencement
chaque Nation dançoit
à sa mode , & entonnoit des
Chansons que peu de Perſonnes
entendoient. La fin en effoit toujours
36 MERCURE
jours un Vive le Roy de France,
qui prononcé en pluſieurs fortes de.
Langues , & articulé avec des accens
diférens ,faisoit un Concert des
plus extraordinaires. Vous jugez
bien qu'ils n'en demeurerent pas
là. Comme on avoit bien dancé , il
falut bien boire. Ainsi lors qu'il
fut temps dese retirer , ce fut une
marche tres chancelante. Le ſoir
les divertiſſemens parurent dans
tout leur éclat. Ces Meßieurs firent
des Illuminations beaucoup
plus grandes que celles du Samedy.
On avoit dressé des Tables tout le
long de leurs Maisons , c'est à dire
de la longueur de plus d'un quart
de lieuë , &fur les neuf heures ils.
Se mirent tous à table avec leurs
Amis , Femmes & Enfans , &Sou
perent au fon des Violons & des
Hautbois , tandis qu'on fit huit
décharges de quatre- vingts Pieces.
de
GALANT.
37
de Canon , que l'on avoit divifées
en quatre Bateries , qui ſe répondoient
Succeßivement. Les Vaifſeaux
firent merveilles. Je nesçay.
fi les Marchands faifoient la dépence
de la Poudre , mais ils tirerent
prés de trois cens coups. Tous
les Cordages estoient remplis de Fanaux
, & de deſſus tous les Quais on
voyoit la plus belle Perspective
qu'on puiſſe dépeindre. Elle estoit
formée par tous les Edifices des
Chartrons, qui estant par tout remplis
de Lumieres , representoient un
Croiſſant tout en feu , d'une prodigieuse
grandeur. Aprèssoupé , ily
eut Bal en divers endroits , des
Hautbois & des Violons par tout , &
toute la nuit ſe paſſa de cetteforte.
Dés ce ſoir 24. le Corps de la.
Bource commença sa Feste par le
bruit des Fifres , des Tambours,。
& des Trompetes , quife firent entendre
38 MERCURE
tendre à laplace du Change,&dans
tous les Lieux voiſins. Monsieur de
Lamarque, qui en estJuge cette année,
donna le Balaux Dames Bourgeoiſes,&
unemagnifique Collation ,
apres laquelle il fit allumer un feu
de joye devantfa Maiſon. Elle étoit
illuminée d'une façon extraordinaire
, mais toute agreable , par des
Feux qui faisoient voir des Dauphins
, des Couronnes , &des Fleurs
de Lys ; ce qui brilloit d'autant plus ,
que cette Maiſon a fix Etages, plus
de foixante fenestres , & divers
Balcons , qui estoient tous éclairez
diferemment . Entre deux Etendards
blancs , qui ornoient le haut
d'une Plate-forme , estoient les
Armes du Roy , de Monseigneur le
Dauphin , & du nouveau Prince,
qui paroiſſfoient tout enfeu par la
lueur des Lumieres qu'on avoit
miſes derriere les Corps transpa
rens
GALANT . 39
rens où elles estoient gravées. On
fit diverſes décharges de plus de
cent Boëtes , & l'air fut tout remply
de Fuſées.
Le Mardy 25. Feste de Saint
Loüis , qui estoit lejour choifypour
la réjoüiſſance du Corps de la Bour
geoisie dans l'Hostel de la Bource,
Meßicurs les Juge & Confuls en
charge , avec tous les anciens Juge
& Confuls , tous en Robe , & les
Conſeillers en Manteau , fe rendirent
fur les neuf heures dans leur
Chapelle , où la Meſſe fut celebrée
par Monsieur le Curé de S. Pierre,
pendant qu'une excellente Musique
chanta diferents Motets. Aprés
la Meſſe, la mesmeMusique chanta
le Te Deum & l'Exaudiat , &
en fuite quarante Canons ſe firent
entendre. Ils avoient esté amenez
des Chartrons , & rangez tout le
long du Quay Bourgeois. Afin
2
}
quil
40 MERCURE
qu'il n'y eust personne qui ne ref-
Sentist la joye publique , ces Mesfieurs
firent regaler pendant tout.
ce jour , tous les Prisonniers qui fe
trouverent dans les Priſons du Palais.
Vous avez veu la Bource, Ma--
dame, & vous avezpû y remarquer
une grande place au bas, qu'on nomme
effectivement laPlace , àcause
que c'est l'endroit où tous les Marchands
s'affemblent. Je ne sçay si
vous avez pris garde qu'ily a autour
de cette Flace quatre Allées
bien voûtées & pavées de grands
Carreaux de marbre. Ces Mes....
fieurs firentfaire de ces Allées quatre
Places , qui furent meublées de
Tapiſſeries & de Fauteüils . On y
entroit par la Porte qui regarde la.
Place du Palais . Aux coſtez de cette
Porte estoient deux Forests Sombres,
dou deux Fontaines de Vin fortoient.
Les Hautbois & les Vio
Lons
GALAN Τ . 41
lons furent placez de telle maniere,
qu'on pouvoit dancer tout à la fois
en quatre lieux diférens. C'est ce
qu'on fit pendant tout le jour ; mais
lesoir , Meſſieurs de la Bource don
nerent le Balen forme aux Dames
Bourgeoifes . Plusieurs perſonnes de
qualité s'y trouverent , & jy vis
Monsieur l'Intendant & Madame
l'Intendante. On avoit éclairé toutes
ces Salles de plus de cinq cens
Bougies dans de tres- beaux Lustres;
&au deſſus de la Porte,je vis quel
que choſe qui me parut rare &bien
inventé. C'estoient , Madame , des
Feux enfermez dans des Vases
de cristal , & rangez avec tant
de simétrie , qu'ils formoient dif.
tinctement les Noms du Roy , de
Monseigneurle Dauphin , & de
Monseigneurle Duc de Bourgogne
, en forte que le Balcon paroiſſoit
dans tout son jour. Après
que
42
MERCURE
que l'on eut dancé pendant quatre
heures , on pria la Compagnie de
vouloir monter en haut . Ily avoit
deux Tables de quarante couverts
chacune , dreßées dans la Salle de
l'Audience , & deux ſemblables
dans la Salle des Parties. On fervit
ſur toutes les quatre une magnifique
Collation , mêlée de Viande
, de Fruit , & de Confitures. La
Façade de la Bource qui regarde la
Riviere , estoit remplie de Lumieres
juſques fur le toit, & l'on avoit
ajoûtéà la Galerie qui regne le long
de cette Façade , une espece d'Amphitheatre
, afin d'y pouvoir placer
la Compagnie , pour voir lefeu
d'Artifice dressésur le Quay Bourgeois
, & celuy qui estoit sur deux
grands Bateaux aumilieu de la Riviere.
Monfieur & Madame de Ris,
Meſſieurs les Jurats , & toutes les
Dames qui avoient esté priées à
cette
GALANT. 43
cette Feste , estant montez apres
la Collation dans les Places qu'on
leur avoit preparées , furent agreablement
surpris de voir la Riviere
toute couverte de Bateaux , bordez
de Lumieres , avecdes Fares ou Fanaux
de diférentes couleurs. Les
Trompetes ayant donné leſignal, on
commença au bruit des Tambours
&des Fifres , la décharge de trente
Boëtes , d'autant de Canons qui
estoient fur le Port , de ceux des
Vaiſſeaux, & d'un tres- grand nombre
de Petards , quifaisant l'effet
de la Moufqueterie , formoient
une Attaque réguliere d'un Fort,
dreſſséfur le Quay avec fon Donjon
carré. Au milieu il estoitflanqué
de quatre Tours , qui faisoient
la décoration du feu d'Artifice.
Ce Fort répondit d'abord par plufieurs
coups , qui ſembloient partir
des Canons qui paroiffoient fur
1 fes
44
MERCURE
Ses Tours &furSes Murailles , &
par la décharge de quantité de Petards.
On fit trois Attaques. A la
derniere, toutle feu fut allumé , &
ce fut un éclat terrible , comme ſi le
Canon de dehors eust donné dans le
Magazin des Poudres du Fort . Alors
les Tambours & les Trompetes redoublerent
leurs fanfares , & en
mesme temps on vit fortir du mi.
lieu de la Riviere quantitéde Fu-
Sées volantes , pourſervir de Prélude
au feu qui fut mis par la derniere
à celuy qui estoit dreßé fur
les deux Bateaux dont j'ay parlé.
Il fut d'une beauté furprenante.
L'invention en estoit denë à Monfieur
Sage. Cent petits Brigantins
couverts de tous coſtezde Lumie
ves , vinrent faire autour de ce feu
pluſieurs décharges de Canon , &
de Mousqueterie , pendant que
d'autres voguoient au bord de La
Riviere
GALANT. 45
Riviere , pour faire entendre , les
uns de doux Concerts de Muſique,
& les autres des Trompetes , des
Hautbois , des Violons , des Flûtes
douces ; Enfin, Madame , touteforte
d'Instrumens , qui faisoient une
Simphonie toute charmante. Ce même
foir 25. il y eut feu d'Artifice
dans le Quartier de Sainte Colombe,
où depuis le Dimanche l'on avoit
dreffé deux fontaines , commeje l'ay
déja dit. On en fit auſſi jouer un
autre ailleurs avec grand fuccés,
dans un petit NavireSuspendu en
l'air.
Voilà , Madame , ce qu'on afait
icy de plus beau. Je n'ay point mis
les Réjoüiſſances deplusieurs Particuliers
. Le détail en auroit esté trop
long,& le Courrier est prest de partir.
C'est ce qui m'empêche d'ajoûter
des choses qui me touchent beaucoup
plus ſenſiblemet que ce que j'ay
ven.
46 MERCURE
veiu. Il ne voussera pas difficile de
les deviner. Faites-le , je vous en
prie, &ne me refuſez pas cette récompense
de mon Ouvrage Historique.
Vous neferezrien contre Lajuſtice,
en l'accordant à voſtre, &c.
LE MEDECIN BLAYOIS B.D.
Je croy , Madame , que vous
tomberez d'accordqu'il n'y a rien
de plus fingulier que cette Relation.
Sa longueur est cauſe que
je tâcheray de retrancher les
circonſtances qui n'auront rien
de particulier dans les Feſtes
des autres Villes. Celles de Rennes
en Bretagne ont paru avec
grand éclat par la prefence de
Mr le Duc de Chaunes , Gouverneur
de la Province. Aprés
qu'on y eut chanté le Te Deum
avec beaucoup de folemnité , il
alluma
GALAN T. 47
- alluma un grand feu qui avoit
eſté preparé dans la Place ,& le
ſoir il en fit joüer un d'artifice
qui attira l'admiration d'un nombre
infiny de Spectateurs . On
l'avoit dreſſé dans un Pré qui eſt
entre le Cours & le Rampart de
la Ville. Toutes les Maiſons furent
illuminées pendant trois
jours , & pluſieurs Fontaines de
Vin coulerent en divers endroits
par les ordres de ce Duc. Toutes
les Perſonnes de qualité , & les
Bourgeois mefmes
rent leur joye par des Tables
ſervies dans les Ruës. Nantes &
Breſt en ont donné de ſemblables
témoignages , & fur tout
cette derniere , par le grand feu
des Canonsde terre & des Vaifſeaux.
د marque-
Parmy ceux qui s'emprefferent
le plus à Guingamp en
Baffe48
MERCURE
:
Bafle- Bretagne , à celebrer la
Naiſſance du jeune Prince,Monſieur
de Vouvelle Directeur des
Poſtes , ſe diftingua. Il eſt de
Bourgogne,& cette raiſon luy faifoit
prendre un intereſt particulier
à la Feſte. Il fit dreſſer un
grand feu de joye devant la Porte
de fon Bureau,& il l'alluma au
bruit éclatant de pluſieurs Boëtes,
&d'une décharge de Mouſqueterie
. Enſuite il donna un grand
Repas à une fort belle Compagnie.
Pendant ce temps les Moufquetaires
continuerent leurs falves,
& les Boëtes à tirer , en ſorte
qu'il fut fait feujuſques à minuit.
Monfieur l'Eveſque de Vennes
fit chanter le Te Deum dans
ſa Cathedrale le 23. de l'autre
mois , en préſence du Parlement
de Bretagne , & de tous les autres
Corps de la Ville. On fit de
grandes
GALAN T. 49
,
grandes diſtributions de Pain &
de Vin , fur tout à la Porte de
Monfieur le premier Prefident,
qui fit paroiſtre ſon zele avec
tout l'éclat poſſible. Le meſime
Eveſque ce rendit le huitiéme de
ce mois , Feſte de la Nativité de
Noftre-Dame à l'Egliſe des
Carmes de Sainte Anne proche
la Ville d'Avray , où il avoit fait
convoquer les Proceſſions des
douze plus proches Paroiffes
pour l'execution du Voeu que
Madame la Dauphine y avoit
fait. Cette Princeſſe ayant veu
ce Væn ſuivy de la Naiſſance de
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
, & voulant marquer publiquement
ſa reconnoiſſance à cette
grande Sainte par une Lampe
d'argent d'un fort grand prix,
donna ſes ordres à Madame la
Ducheffſe de Richelieu , ſa Dame
Septembre 2.P. C
50
MERCURE
d'honneur , pour la faire préſenter
par Madame la Ducheſſe de
Chaunes Gouvernante de Bretagne
. Madame de Chaunes ne
s'étant pas trouvée en état de
s'acquiter de cette commiffion ,
en remit le foin à Madame de
Bedoyere fa Niéce , Femme du
Procureur General du Parlement
de Bretagne . La devotion qui
rend cette Place ſi celebre s'eſt
établie par miracle . Un Laboureur
de bon ſens alla trouver
Monfieur l'Evêque de Vennes, il
y a environ cinquante ans , &
luy dit fi fortement que Sainte
Anne luy eſtant apparuë pluſieurs
fois , luy avoit ordonné de
faire baftir une Eglife en ce lieulà
, que ce Prélat ſe crut obligé
de luy en donner la permiffion
Une infinité de miracles qui s'y .
firent auſſi toſt , l'empefcherent
de
GALAN T.
51
=
de douter de la verité de cette
apparition celefte ; & ce lieu qui
P
n'eſtoit qu'un deſert en ce temps-
- là , eſt devenu une Ville peuplée
d'Habitans , & dans laquelle il y
a un des plus fameux Convents
- de France. Le feu Roy y a donné
une Relique confiderable de
Sainte Anne , tres-richement enchaſſée.
La feuë Reyne Mere ,
apres avoir obtenu unDauphin,
employa fon autorité pour avoir
el de Rome des Indulgéces à perpetuité
en faveur de ceux qui viſitent
cette Egliſe miraculeufe , &
pour y ériger une Confrairie
Royale de Sainte Anne , où Sa
Majeſté ne ſe contenta pas d'entrer
la premiere & d'écrire ellemeſme
fon nom ſur le Regiſtre ;
elle donna encor ſes ordres à
Monfieur l'Abbé de S. Denys,
nommé à l'Eveíché du Puis , fon
پ Cij
52
MERCURE
premier Aumônier , & à Monſieur
le Marquis de Molac , de
faire écrire les noms du Roy , qui
eſtoit alors Dauphin , & de Son
Alteſſe Royale. Henriette de
France , Reyne d'Angleterre , retournant
à Paris , du temps des
grands Troubles de ce Royaume,
& ayant abordé aux Coſtes de
Bretagne , voulût aller à l'Egliſe
de Sainte Anne , où elle s'eſtoit
voüée dans les périls évidens
qu'elle avoit courus ſur Mer. Elle
y laiſſa une tres- belle Croix d'or
enrichie de Diamans, & fit l'honneur
aux Religieux d'entrer dans
leur Monaftere. Elle y dîna , &
interrogea le vieil Laboureur , à
qui Sainte Anne eſtoit apparuë.
Les réponſes de ce Bon- homme
furent fi judicieuſes , qu'elle en
demeura tres - fatisfaite .
Je paſſe à la ceremonie qui
s'eft
GALANT.
53
:
- s'eſt faite en ce lieu-là pour le
Voyage de Madame la Dauphine.
Monfieur l'Eveſque de Vennes
eſtant arrivé ſur les dix heures
au Convent des Carmes de
Sainte Anne , la Proceffion commença
une heure apres par la
- marche de quarante Religieux
dans le Cloiſtre de ſes Peres. Ils
eſtoient ſuivis du Clergé des Paroiſſes
convoquées,& de quantité
d'autres Eccleſiaſtiques .Ce Prelat
fermoit la marche,aſſiſté desCha.
noines & des Dignitez de ſa
Cathedrale. Il s'arreſta à la Porte
de l'Egliſe pendant que les Relis
gieux s'avanceret juſqu'au grand
Portail du Cloiſtre fait pour les
Pelerins , nommé Scala Sancta,
parce qu'il eſt baſty fur le modele
de celuy de Rome. CePortail
eſtoit orné de Feſtons , Pantes
, & Girandoles de Laurier,
C
54
MERCURE
avec des Couronnes du mefme
Laurier fur les Armes de Leurs
Majeſtez , de Monſeigneur le
Dauphin, & de Madame la Dauphine.
A l'entrée de ce grand
Portail , les Religieux rencontrerent
la Bourgeoiſie d'Avray
fous les Armes. Elle étoit diviſée
en quatre Compagnies par
les ordres du Syndic & des Echevins
de la Ville , & précedoit les
Juges Magiſtrats de la Jurifdi-
¿tionRoyale en Robes de Cerémonie
. Les Officiers qui conduifoient
cette Milice l'ayant rangée
en deux hayes, le Pere Prieur des
Carmes de Sainte Anne , accompagné
des Prieurs des Carmes de
Ploermel , de Hennebone , & du
Bondon - lez -Vennes , vint complimenter
Madame de la Bedoyere
ſur le voeu qu'elle venoit
rendre au nom de Madame la
Dauphi
GALAN Τ. 55
Dauphine, & luy dit en finiſſant,
Que ne manquant plus à toutes les
merveilleuses qualitez du meilleur
- & du plus grand Roy da monde, que
celle de Grand - Pere ; Sainte Anne
Ayeule du Roy des Roys, la luy
avoit obtenuë , & la luy conferve
- roit pendant de longues années.
= Apres cela les Religieux repri
- rent leur marche vers l'Eglife,
dont le Frontiſpice eſtoit de deux
grands Corps d'Architecture, qui
tenoient toute la hauteur & la
largeur de la face de ce Temple.
Au milieu paroiſſoit une riche
figure de Sainte Anne en relief.
Les meſmes Armes du Portail du
Cloiſtre y estoient entre-mêlées
avec divers Chifres , Emblémes,
Deviſes , & autres ornemens à
l'honneur du Roy , de Monfeigneur
le Dauphin &de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne
Cij
56 MERCURE
Madame de la Bedoyere , précedée
par pluſieurs Concerts de
Voix & d'Inſtrumens , arriva à
cette entrée , où s'eſtant miſe à
genoux fur un Carreau preparé,
elle preſenta la Lampe à Monfieur
l'Eveſque de Vennes . Sitoſt
que ce Prélat l'ent reçeuë , il
commença le Te Deum, & enfuite
celebra la Meſſe avec ſes Habits
Pontificaux. Elle fut réponduë
par la Symphonie, & par le Clergé
Seculier & Regulier. La Meſſe
eſtant achevée , Monfieur l'Evêque
precedé du meſme Clergé ,
& ſuivy des Juges & Magiftrats
d'Avray, vint où l'on avoit dreſſé
un grand Feu , & il l'alluma au
fon des Cloches , des Timbales,
des Trompetes & des Tambours.
Il ſe fit pluſieurs décharges de
Canons,de Boëtes , &de la Moufqueterie
de la Milice d'Avray,
parmy
GALANT .
57
parmy les cris de Vive le Roy, qui
retentiſſoient de tous coſtez par
le concours de plus de vingt mille
Perſonnes qui s'étoient renduës
à cette ceremonie. La Tour
de l'Egliſe qui est fort haute, parut
le foir tout en fett , & on tira
un grand nombre de Fuſées &de
toute forte d'artifices.
Comme tout ce qui ſe fait
preſentement eſt à la loüangede
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
, les Muſiciens n'ont pas
manqué de mettre en air des
Paroles fur cet auguſte ſujet. En
voicy que je vous envoye notées.
Elles ſont de Monfieur
Daubaine..
C
58 MERCURE
AIR NOUVEAU.
Avoris
FA
d'Apollon , Meſſieurs
les beaux Esprits ,
Par vos fçavans Ecrits
Celebrez l'heureuſeNaiſſance
Du Prince, dont les Cieuxfont pré-
Sent à la France.
Bacchus est ma Divinité.
Je remplis une place
A la Table mieux qu'au Parnaffe
,
Mon partage Sera de boire à fa
Santé.
Cette Naiſſance a donné lieu
à ces autres Vers , dont voustrouverez
le tour aiſé. Ils font
faits fur l'illumination desGaleries
du Louvre , & le feu tiré ſur
l'eau le jour de la Feſte de Saint
Loüis.
Des
:
BIBLIOT
*
DE
GALANT.
رو
Es que le Soleil fut fous
DESl'onde ,
La premiere Ville du monde
Vit apparoiſtre en un instant
Un Palais d'un or éclatant ,
Tel qu'eſt le Temple de la Gloire
Peint par les Filles de mémoire ,
Ou dans ſon pompeux appareil,
Le riche Palais du Soleil.
Une Architecture excellente ,
Toute lumineuse &brillante .
Raviſſoit parfa nouveauté,
Aussi bien que parfa beauté.
La nuit ôtantſes ſombres voiles ;
Montra des millions d'Etoiles ,
Qui n'estoient point du Firmament,
Et tout parut enchantement .
Tous les Elemens ſont en guerre ,
Le Feu fort de l'Eau ſur la Terre ,
L' Air retentit de toutes parts.
La Paix craignit que cefust Mars
Ou que Jupiter en colere
i
Vinst
60 MERCURE
Vinstfoudroyer nostreHémisphere,
Mais des Dauphins brûlans na
geoient ,
Et d'autres en l'air voltigeoient ,
Qui diſoient , ce n'eſt que la joye
D'un Duc que le Ciel nous envoye
,
Duc par tant de voeux ſouhaité ,
Duc qui vaut une Majesté.
Un Cahos d'ombre & de lumiere
Refléchifſſoitfur la Riviere ,
Couverte de mille Bateaux ,
Mais qui n'osoient troubler fes
eaux ,
"Depeur d'effacer les Images
Qu'envoyoient tous ces beaux Rivages.
Des fets de feu frapant les Cieux,
Surprenoient , & charmoient les
yeux
En cent figures diferentes ,
De longues flames ondoyantes ,
Tantoft calmes,tantoft bruyantes,
Sa
GALANT. 61
Se mefloient au douxſon des voix
Des Trompetes &des Hautbois,
Lors que la Nymphe de la Seine
Empruntant une voix humaine ,
Prononça clairement ces mots ,
Querepeterent les Echos.
Nouveau Prince, dont l'origine
Toute grande, toute divine ,
Vous montre tant & tant de
Roys
2
Dignes du Sceptre des François,
Pluſieurs Loüis , un Charlema--
gne ,
Un Henry , terreurde l'Eſpagne,
Vainqueur de ſes propres Sujets
,
Qui m'enrichit de ſes bien-faits,
Vous ſçaurez bien- toſt leur Hif--
toire ;
Mais pour aller droit à la gloire,
Croyez-moy , tous ces Roys fi
grands,
Juſtes, pieux, ou conquerans ,
Leur
62 MERCURE
1
Leur bonté , comme leur puifſance
,
Leur valeur , comme leur prudence
,
Enfin tous leurs Faits inoüis,
Vous les trouverez en LOUIS.
Ceſſez, heureux Mortels , d'admirer
ces Spectacles ,
L'Etoile de LOUIS fait bien d'au
tres miracles.
L'Impromptu qui ſuit a eſté
fait par Monfieur l'Abbé Teſtu
dans un Repas que donna Madame
la Ducheffe de Richelieu .
D
Fils , du rere ,
Grand- Pere ,
&du
Celebrons le bonheur en ceBanquet
fameux.
Quele Grand- Pere est grand ! que
le Fils est heureux !
Di
GALANT. 63
Du Petit-fils il n'est rien qu'on
A
n'espere,
Il aura les vertus & l'esprit deſa
Mere.
Qu'il étonnera nos Neveux ,
S'il peut encor trouver des Conque-
Stes àfaire!
L'Autheur de la Réponſe à
ces Impromptu , n'a voulu marquer
fon nom que par ces trois
lettres , M. D. S.
MADRIGAL
Sur celuy de Monfieur l'Abbé
Teſtu.
ILfaut une adreffe divine
Pour lower en un Madrigal ,
LOUIS , qui n'eut jamais d'égal,
Les deux jeunes Heros avec une
Heroine.
:
Tant
64 MERCURE
1
Tant de matiere & tant de choix
En ſept vers tout d'une tirade
C'est mettre plus que l'Iliade
Dans une Coquille de noix.
Si le plaiſir de s'eſtre vangé
fait oublier beaucoup de malheurs
, ils font bien ſenſibles ,
quand on s'y expoſe volontairement
, ſans qu'on en tire aucun
fruit. Jugez par là de ce que ſouffre
la Dame dont vous allez voir
l'Avanture. Elle eſt écrite par une
Perſonne qui connoît les Gens
intereſſez , & qui m'aſſure qu'elle
eſt veritable dans toutes ſes circonſtances.
Je n'y ay changé , ny
ajoûté aucun mot.
Un jeune Marquis fort bien
fait , tres - aimable de ſa perſonne
,& auffi aimable par les qualitez
de ſon eſprit , conçeut de
L'amour
GALANT. 65
l'amour pour une Brune qui étoit
d'un agrément dont on ne ſe
pouvoit aiſément défendre. Tout
brilloit en elle. Ses moindres
actions avoient un charme particulier
. C'eſtoient les manieres
du monde les plus engageantes,
& les plus honneſtes. En voila
beaucoup ; auſſi ſon merite n'alloit
point plus loin. Elle avoit
dans le fond de l'eſprit , &je- nefçay-
quoy d'aigre & de rude, qui
ne ſe découvroit qu'à la longue,
& que ſa douceur apparente déguiſoit
affez bien. Sur tout , elle
: avoit les paſſions d'une vivacité
extraordinaire , & dés que fon
coeur étoit émeu , elle étoit fujette
à ne ſçavoir pas trop bien
ce qu'elle faiſoit. Le Marquis crut
d'abord avoir trouvé dans la belle
Brune une Perſonne accomplie.
Jamais paffion ne commença avec
plus
66 MERCURE
plus d'ardeur que la ſienne. Il
euſt juré qu'il eſtoit amoureux
pour le reſte de ſa vie. D'autre
coſté , la Damoiſelle ne fut pas
tout- à- fait inſenſible aux foins,
& aux affiduitez du Marquis. Je
parle felon ce qui paroiſloit ; car
au fond , la verité eſt qu'elle vint
à l'aimer autant qu'elle en eſtoit
aimée. Il n'eſtoit plus queſtion
que d'ajuſter toutes choſes pour
le Sacrement. Cependant le caractere
de la Belle commence à
fe declarer peu à peu ; aujourd'huy
un petit trait d'aigreur, demain
un autre. Elle ſe ménageoit
moins avec le Marquis dont elle
ſe tenoit ſeûre , & elle avoit l'imprudence
d'eſtre quelquefois afſez
naturelle. Ce n'étoit plus aux
yeux du Marquis cette Fille fi
parfaite , dont il avoit eſté charmé
, l'illuſion ſe diſſipoit de jour
en
GALANT.
67
1
1
1
en jour. Ce qu'il découvroit en
- approfondiſſant , le deſabuſoit de
ce qui luy avoit d'abord ſauté
aux yeux. Sa paſſion eſtoit déja
bien ébranlée dans ſon coeur , &
il eſtoit tout diſpoſe à un changement,
lors qu'une nouvelle rencontre
acheva de l'y déterminer
tout - à - fait. Cette Demoiselle
avoit une Amie , qui vint alors à
Paris avec ſon Pere. C'eſtoit un
Comte fort connu par l'ancienneté
de ſa Maiſon , par ſes Biens,
- & meſme par la figure qu'il avoit
faite autrefois à l'armée. Il eſtoit
- veuf, aſſez âgé , mais encor ga-
- lant , & Homme du monde. Sa
Fille n'eſtoit point encor venuë
à Paris , & la premiere Perſonne
qu'elle y vit , fut la belle Brune.
Le Marquis la trouva chez ſa
Maîtreſſe dés la ſeconde viſite
qu'elle luy rendit, & ſe ſentit déja
beau
68 MERCURE
1
beaucoup de panchant pour elle.
Dans la ſituation où eſtoit ſon
coeur , c'eſtoit juſtement ce qu'il
luy falloit ; car rien n'eſtoit plus
contraire au caractere de la belle
Brune , que celuy de la Fille du
Comte. Cette derniere avoit un
air tranquille , accompagné de
beaucoup de douceur. Ce qu'elle
diſoit étoit rarement brillant,mais
toûjours raiſonnable . On voyoit
bien que ce qu'elle avoit d'honneſteté
& d'engageant , n'eſtoit
point pris dans l'uſage du monde,
mais dans un heureux naturel.
Elle paroifſſoit ſenſible & tendre,
fans paroître vive. Du reſte , elle
avoit plus de beauté qu'il n'en
faut pour ne paſſer que pour
agreable, & elle étoit trop agreable
pour ne paffer que pour bélle.
La premiere fois que le Marquis
la vit , il en fut fort touché,
&
GALANT. 69
- & luy tint compte de ce qu'elle
n'avoit pas les bonnes qualitez de 1
e
U
la belle Brune, c'eſt à dire, ce feu
& ce brillant de converſation ;
car il crut par là, qu'elle n'auroit
pas non plus ce que ſon Amie
avoit de mauvais. Ils ne ſe furent
pas veus une ſeconde fois chez
la belle Brune , que cette Fille
éclairée par ſa paſſion , ne s'apperceût
bien de ce qui ſe paſſoit
- dans le coeur du Marquis. Elle
luy en fit des reproches d'un certain
air , qui euſt pû achever de
le gagner à la Fille du Comte , ſi
la choſe n'euſt pas eſté déja faite.
Le Marquis commençoit d'aller
de ſon chef chez cette aimable
Perſonne . Il s'eſtoit mis meſme
aſſez bien avec le vieux Com .
コ
-1
1
te , & n'avoit pas lieu de deſeſperer
qu'il n'en puſt faire autant
avec la Fille. Il n'eſt pas aiſe de
s'ima
70
MERCURE
s'imaginer combien la belle Brune
prit de haine pour ſon Amie,
&pour le Marquis , mais fur tout
pour ſon Amie. L'affiduité des
viſites du Marquis eſtoit fort diminuée
, mais l'air dont il avoit
coûtume de les rendre , eſtoit
tout-à- fait paflé . En recompenfe,
(mais quelle triſte recompenſe! )
le Comte alloit ſouvent chez la
belle Brune. Il luy debitoit de
certaines douceurs de Vieillard ,
auſquelles elle ne répondoit pas
avec grande application . Cepandant
il ſe fit une affaire ferieuſe,
de ce qui n'en eſtoit pas une d'abord.
Le Bon- Homme prit feu.
Il conçeut le deſſein de plaire , &
commença à mentir ſur ſon âge.
La belle Brune comprit bien de
quel uſage luy pouvoit eſtre la
raffion du Comte pour elle. Auſſi
u'elle s'en apperçeut , elle
ne
GALANT. 71
5
τ
1
,
a
e
ne la negligea pas ; au contraire ,
elle s'étudia à fe rendre de plus
en plus maîtreſſe de l'eſprit de ce
nouvel Amant. Il pouſſa ſa folie
juſqu'à fonger au Mariage,& jufqu'à
en parler à la belle Brune.
Elle reçeut la propofition d'une
maniere à faire croire qu'elle ſe
pourroit rendre , & le Comte fut
plus enflâmé que jamais . Le defſein
de cette adroite Perſonne,
eſtoit de tâcher à rengager le
Marquis, & à l'arracher à ſa nouvelle
inclination ; mais ſi elle n'en
pouvoit venir à bout , elle estoit
réſoluë à ſe ſacrifier , pour ſe vanger
de ſa Rivale , à épouſer le
- Comte, pour eſtre Belle- Mere de
fa Fille , & rompre entierement
le commerce qu'elle avoit avec
le Marquis. Juſtement dans ce
temps là le Marquis ſe trouva
,
S
affez avancé auprés de la Belle
qu'il
72
MERCURE
qu'il aimoit , pour la pouvoir demander
à fon Pere, Le Comte
avoit aſſez de panchant à faire
ce Mariage ; mais la belle Brune
fut confultée , & elle ne manqua
pas de s'y oppoſer. Il eſt vray
qu'elle le fitd'une maniere ſi fine,
que le Comte ne démêla pas le
veritable motif qui l'y obligeoit.
Les mauvais offices qu'elle rendit
au Marquis , l'éloignerent d'elle
encor davantage. Il devint plus
impoſſible que jamais qu'elle ſe
reſaiſiſt de ſon coeur. Quand elle
fut une fois bien perfuadée qu'elle
avoit perdu le Marquis ſans
refſource , elle ne penſa plus qu'à
ſa vangeance , & elle fut meſme
obligée d'y penfer promptement,
parce qu'elle voyoit le Comte
fort diſpoſe à donner ſa Fille au
Marquis , & qu'elle ne ſe pouvoit
pas répondre de rompre toûjours
ce
GALANT.
73
९.
Int
⚫ce coup, àmoins que d'eſtre Femame
du Comte. Elle prit donc un
it party ſi triſte pour elle- meſme , &
ſe fit autant de mal qu'à ceux
gu dont elle ſe vouloit vanger. Cependant
les maux qu'elle fouffrit,
neles conſolerent point des leurs-
Ils les ſentirent dans toute leur
Dit étenduë. Le premier effet du madiriage
de la belle Brune, fut un
elk ordre que donna le Comte à ſa
u Fille de ne plus voir le Marquis.
La nouvelle Comteſſe prit
elle le ſoin de faire executer cet ore
dre ponctuellement , & elle veil .
ans la fur cette aimable Perſonne
avec tant d'exactitude , que la
feuë Comteſſe , quelque ſevere
qu'elle euſt pû eſtre , euſt eſté
te affurément contente de la conduite
vertueuſe & reglée qu'on
faiſoit tenir à ſa Fille . Le Marquic
is &la Maîtreſſe paſſoient d'aſſez
e Septembre 2 .
1
D
74 MERCURE
mauvaiſes journées. Ils ne pouvoient
ny ſe voir , ny avoir des
nouvelles l'un de l'autre. La jeune
Comteſſe y donnoit bon ordre
; mais enfin elle avoit à faire
àdeux Amans , & deux Amans
font toûjours plus habiles que
tout le reſte du monde.Il fortit de
-chez le Comte une Demoiselle,
à qui on propoſa ailleurs une
meilleure condition. Le Marquis
ne perdit pas une occafion qui
s'offroit fi heureuſement. Il fit fi
bien qu'une autre Demoiselle
qui estoit toute à luy , entra à
laplace de celle qui eſtoit fortie.
On ne ſceut point qu'elle euſt
aucune liaiſon avec le Marquis.
Elle ſe garda bien de prononcer
jamais fon nom ; fur tout , elle
marqua pour la Fille du Comte,
Lautant d'averſion qu'elle pouyoit
en marquer avec le reſpect
qu'elle
GALANT. 75
Of
qu'elle luy devoit , & il n'en faldo
lut pas davantage pour la mettre
fort bien en peu de temps
aupres de fa Maîtreffe.Voila donc
ait déja un commerce de Lettres étaan
bly entre le Marquis & la Belle,
qui par le moyen de cette Fille. C'é-
τα toit un grand point dans l'état où
el ils ſe trouvoient ; Maisle Marquis
pouſſa encor plus loin ſes eſpequrances
, & il crut avoir imaginé
qu un ſtratagême qui le conduiroit
fitl à épouſer ſa Maîtreſſe , malgré
fell l'obitacle de la Belle Mere. Il fit
ra en forte qu'il rencontra la jeune
ro Comteſſe dans une Maiſon où eleu
le alloit ſouvent. Il prit devant elle
un air fort abatu. Il eut toûjours
na les yeux attachez ſur elle. Il luy
el envoya des regards pleins de
tendreffe & de douleur , & mêpot
me foûpira deux ou trois fois affez
Det a propos pour n'eſtre entendu
ell
Dij
1
76 MERCURE
que d'elle. La jeune Comteſſe fit
reflexion ſur tout cela , & n'y
comprit rien. Elle le rencontre
encor une fois. Ce furent les mêmes
regards , les meſmes ſoûpirs,
le meſme air. Il ſortit preſque
auſſi- toſt qu'elle ,& la réjoignant
fur l'Eſcalier , il luy dit affez bas;
Madame, vous voyezun Malheureux
, à qui il ne reste danssa vie,
que le triste plaisir de vous voir
quelquefois un moment au milieu
de vingt Perſonnes. Encor , à en
juger par vos autres actions , je
doute que vous m'en laißiez joüir
longtemps. Il la quitta , en diſant
ces mots, fans attendre ſa réponſe
, & la mit dans un embarras
inconcevable. Quel procede,
quels diſcours eſtoient - ce - là,
pour un Homme qui luy avoit
faitune infidelité ſignalée ,& à
qui enſuite elle avoit donné de
grands
GALANT.
77
ان
ا
t
grands ſujets de la haïr: Elle alla
conter à ſa Demoiſelle , qui étoit
devenuë ſa Confidente , tout ce
qui s'eſtoit paſsé entre leMarquis
& elle, depuis le commencement
, juſqu'à la rencontre ſur
at qlu'E'seclalleiepren, ſ&oitldu'yudneemAavnadnatucree
ſi peu ordinaire . Madame , luy
répondit la Confidente , qui ſçavoit
bien ce qu'elle avoit à dire;
puis que vous voulez que je vous
parle avec liberté , il faut que
cet Homme-là vous aime. M'aimer
: s'écria la Comteffe , & il
m'a quittée pour une autre , & je
ne me fuis mariée que pour m'en
vanger ! Il n'importe , repliqua la
Demoiselle , il vous aime , j'en
voydes marques trop ſeures. II
y a eu fans -doute quelque malentendu
entre vous. Si j'étois
en voſtre place , je voudrois
Dij
78 MERCURE
m'enéclaircir, & voir le Marquis .
L'eſperance, & le conſeil que l'on
donnoit à la Dame , la flatoient
affez , mais où voir le Marquis ?
Elle luy avoit elle-meſme fait defendre
l'entrée de ſa Maiſon. Le
Marquis , inſtruit par la Demoiſelle
de tout ce qui ſe paſſoit , ſe
trouva un jour avec un de ſes
Amis aux Tuilleries , où il ſçavoit
que devoit aller la Comteſſe,avec
une autre Dame ſeulement . Il
avoit prié ſon Amy de le ſervir,
dans le deſſein qu'il avoit de ſe
promener quelque temps teſte à
xeſte avec la Comteſſe. Elle arrive
, & apperçoit le Marquis. Il
luy fait une profonde reverence
d'un air fort mélancolique , &
paſſe comme s'il n'cuſt osé parler
à elle par reſpect. Comme elle
mouroit d'envie de l'entretenir,
elle le ſuivit d'Allée en Allées
&
GALAN T.
79
5.
e
Di
e
es
ec
& le Marquis qui s'en appercevoit
bien , ſe laiſſa enfin attein-
#dre.Dés qu'elle fut proche de luy
elle laiſſa tomber à la fois ſon
Evantail, une Canne,& un Gand ,
afin que de tout ce débris - là , il
ne puſt pas manquer d'en ramafmaffer
quelque choſe , & qu'il
euſt de la occafion de luy parler.
Le Marquis fit la galanterie avec
beaucoup de promptitude ,&la
I conversation commença à ſe lier
entre les deux Dames , & les
deux Cavaliers. Inſenſiblement
on ſe ſepara un peu. Le Marquis
demeura avec la Comteffe. Ils
ne furent pas longtemps à amener
la matiere qu'ils vouloient
& traiter tous deux. Le Marquis ſe
plaignit le plus tendrement du
monde , de la haine qu'elle luy
avoit marquée , en luy preferant
un Rival , qui ne devoit pas
et
Diiij
80 MERCURE
avoir beaucoup de charmes pour
elle. Elle ne manqua pas de répondre
, qu'elle estoit fort furpriſe
qu'il ſe plaignit des cruautez
d'une autre que de ſa Belle-
Fille. Là deſſus le Marquis commença
à luy dire , qu'il n'avoit jamais
aimé la Perſonne qu'elle luy
nommoit ; que ſon coeur n'avoit
jamais renoncé à ſon premier attachement
; & que tout malheureux,
tout privé d'eſperance qu'il
eſtoit, il n'y renonçoit pas encor.
Quoy , luy dit la Comteffe , &
que vouloient donc dire vos
foins pour une Rivale ? Que
vouloit dire le mépris que vous
me fiſtes paroiſtre ? Ah ! luy repondit-
il , que vous penetrates
mal dans un coeur qui étoit toutà-
vous ! Je voulus voir ſi un peu
de jalouſie n'exciterois point dans
voſtre ame des ſentimens de
tendreffe
GALANT. 81
rendreſſe , que je n'avois encor
pû ſurprendre ; mais l'artifice
- dont je me ſervis , ne fit que me
- convaincre de voſtre indiferen-
-ce. Vous me parûtes ravie d'é-
- tre défaite de moy , pour ne plus
- ſonger qu'au Comte , qui pouvoit
vous donner un rang plus
élevé . La Comteſſe l'écoutoit
avec beaucoup d'étonnement , &
de trouble. Elle luy fit des difficultez
tres- folides , & tres-bien
fondées , mais enfin il ſe tira de
tout ,& luy prouva qu'il l'avoit
- toûjours aimée , & qu'elle avoit
eu grand tort de ſe marier. Jamais
Comédien ne s'acquitta
mieux d'un rôle. Il luy dit des
choſes à luy fendre le coeur de
pitié .La pauvre Comteſſe demeura
toute confonduë ,& fi elle eut
un peu de joye de croire que le
Marquis ne l'avoit point trahie,
D V
82 MERCURE
elle l'acheta bien cher, par le de
ſeſpoir où elle fut de ſe trouver
mariée mal à propos. Ils convinrent
qu'il la verroit chez elle,
mais qu'il prendroit ſon temps,
que le Comte n'y ſeroit pas , &
que l'on cacheroit auffi l'intrigue
àlaBelle- Fille. Il eſtoit aſſez difficile
qu'elle ſubſiſtat long- temps
avec ces incommoditez ; mais
c'eſtoit juſtement ce que le Marquis
demandoit ; & pour la Comteffe
, elle ne pouvoit ſe prendre
qu'à elle même de la peine qu'elle
avoit à voir ſon Amant pré--
tendu. Dés qu'elle fut retournée
chez elle , elle pleură abondamment.
Elle estoit déja aſſez punie
, car le Marquis luy avoit ôté
par là juſqu'au platſir de croire
qu'elle s'eſtoit vangée ; mais fes
deſſeins ne ſe bornoient pas à ſi
peu de chofe. Il la vit deux.
4
οι
4
GALAN T.
83
1
le
is
ou trois fois aſſez ſecretements
mais comme ce n'eſtoit pas fon
intention que ſes viſites fuſſent
ſi ſecretes, le Comte en eut quelps
que vent. Auffi-toſt tous les foupçons
que peut former un Mary
Le âgé , luy monterent à la teſte. Il
s'emporta contre ſa Femme , &
luy défendit abſolument de revoir
le Marquis. De tellesdéfenſes
ſont toûjours r- Le moyen que lamCaolmtoebſſſereveéueſst.
epû ſe reſoudre à ſe priver de la
veuë d'un Amant qu'elle croyoit
fi fidelle ? Il revint la voir , un
jour que la Demoiselle de la
Comteſſe avoit fait eſperer au
Marquis qu'il pourroit eſtre ſurpris
par le Mary , ainſi qu'il le
ſouhaitoit. Les meſures avoient
eſté priſes juſte. La Comteſſe &
le Marquis étoient enſemble, lors
1-
re
es
* qu'on leur vint annoncer l'arrivée
du
34 MERCURE
1
du Comte. Elle cria qu'elle étoit
perduë. Le Marquis luy dit qu'elle
ne s'étonnaſt point , & qu'il ne
deſeſperoit pas de la tirer d'affaite.
Le Mary entre dans la Chambre
, & fans regarder preſque le
Marquis , demande à ſa femme,
fi elle avoit oublié fa défenſe .
Le Marquis prend la parole , &
dit au Comte , qu'il luy deman
de pardon de luy avoir donné le
moindre chagrin , que tous les
entretiens qu'il avoit eus avec lat 1
Comteſſe , n'avoient roulé que
fur les moyens deluy faire obtenir
ſa Fille , pour laquelle il conſervoit
toujours une extréme paffion
; que la Comteſſe avoit las
bonté de s'intereffer pour luy , &
qu'elle luy avoit promis qu'elle
vaincroit la repugnance qu'avoit
le Comte à l'accepter pour
Gendre ; qu'il l'avoit deſabusée
fus
GALANT. 8
el
ne
Faim.
le
tort fur quelques opinions deſavantageuſes
qu'elle avoit conçeuës de
luy , & qui l'euſſent empefchée
de favoriſer ſes deſſeins ; qu'enfin
ils avoient traité la choſe ſecretement
, afin que la Comteſſe
ne puſt pas eſtre ſuſpecte ' ors
afe qu'elle parleroit pour luy , & que
& le Comte n'euſt pas lieu de trouver
mauvais qu'il ne ſe fuſt pas
adreſſé à luy directement. Le
les Marquis dit tout cela d'une machmiere
ſi ſoûmiſe , ſi touchante,&
me
an
que
con
pal
ſi vive, que le Comte ſentit auffi-
De roſt ſe réveiller en luy l'ancienne
inclination qu'il avoit euë à en
faire fon Gendre. De plus,il avoit
envie de croire ce qu'on luy difoit,&
il ne demandoit pas mieux
ell que de ſe perfuader que les vifites
fecretes qu'on avoit renduës
à ſa Femme , n'avoient eſté que
fur le conte de ſa Fille. C'eſtoit
영웅
Dout
usee
cm
86 MERCURE
,
en eſtre quitte à bon marché.
Mais la Comteſſe eſtoit dans un
embarras inconcevable. Tout ce
qu'on avoit allegué pour la juſtifier
ne luy plaiſoit nullement.
Elle euſt preſque autant aimé
qu'on euſt pris moins de ſoin de
ſa gloire. Emportée comme elle
eſtoit , & foupçonnant qu'elle
avoit eſté joüée , il ne s'en falut
rien qu'elle ne deſavoüaſt le Marquis
; mais ce qu'elle euft eſté
obligée d'avoüet en la place, étoit
terrible ; & pour ne pas faire
croire qu'elle euſt donné des rendez
- vous à un Amant , elle fut
reduite à en paſſer par où le Marquis
vouloit , & à dire qu'elle
n'avoit d'autre intention que de
le marier à ſa Belle - Fille . Ces paroles
luy coûterent beaucoup à
prononcer , mais il n'y avoit pas
d'autre party à prendre. Enfin ces
trois Perſonnes ſe ſeparerent dans
GALANT. 87
1
e
२
des ſentimens bien diférens . Le
Marquis eſtoit fort fatisfait. Le
Comte ne ſçavoit pas encor trop
⚫ bien s'il devoit l'eſtre, & la Comreſſe
demeura outrée de douleur.
Comme il reſtoit des ſcrupules
dans l'eſprit du Comte , il alla
auſſi - toſt trouver la Demoiselle
de fa Femme , qui n'avoit point:
eſté preſente à toute cette converſation,
Il luy dit , qu'il venoit
e de ſurprendre le Marquis avec la
Et Comteſſe ; qu'aſſurement elle
efçavoit leur intrigue, & qu'il vou-
- loit qu'elle la luy avoüaſt . La Dee
t
t
-.
2
e
moiſelle , qui estoit habile & bien
inſtruite , ſe mit à ſoûrire , & répondit
froidement, qu'à la verité
elle ſçavoit toute l'intrigue , mais
- qu'elle n'eſtoit pas telle qu'il pen--
ſoit ; qu'il ne s'agifſſoit que de ſa
$ Fille. Là- deſſus elle'luy redit tout
sce qu'il avoit déja entendu du
S
S Marquis.
88 MERCURE
Marquis. Il fut ravy de recornoître
ſi clairement l'innocence
de ſa Femme , par une voix qui
ne pouvoit eſtre ſuſpecte. Il ne
fongea donc plus qu'à faire le
Mariage de fa Fille , & du Marquis.
La Comteſſe qui étoit fortement
engagée à ne s'y oppoſer
pas , tomba malade de dépit d'avoir
eſté trompée,& fut diſpenſée
par là d'eſtre d'une Feſte ſi triſte
pour elle. Elle a toûjours fon vieil
Epoux, & fon vieil Epoux ne fert
plus à ſa vangeance.
Je vous ay deja parlé des Réjoüiſſances
de beaucoup de Villes
pour la Naiſſance de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne.
L'heureuſe nouvelle , qui en peu
de jours en fut par tout , n'eut
pas eſté plûtoſt apportée à Montpellier,
que Monfieur de la Greffe
, Premier Conful de la Ville,
donna
GALANT. 89
u
ne
۲۰
e
er
3.
ee
ص ن ل ا
ell
e.
ile.
el
UL
donna tous ſes ſoins pour s'acquiter
dignement de ce qui le
regardoit . On la fit ſçavoir au
Peuple par un Cry public , & ce
fut par tout une joye inexprimable.
On commença auſſi - toſt
d'en donner des marques par un
Te Deum , chanté ſolemnellement
dans la Cathedrale. Monfieur
Dagueſſeau , Intendant de Province
, y aſſiſta avec toutes les
Compagnies de Juſtice , & les
Confuls de la Ville en Robes de
cerémonies. Monfieur de la Baume
, & Monfieur de Tremoulet
, Commandans dans la Ville
& Citadelle en l'absence de
Monfieur le Marquis de Caſtres
qui en eſt le Gouverneur , y
aſſiſterent auſſi , accompagnez
de Monfieur de Villars , Major
de la Citadelle , & de Monfieur
de Darnail , Major de la
Ville.
१० MERCURE
Ville.La Compagnie des Archers
du Perroquet , qui est fort nombreuſe
, ſe promena avec l'Arc &
le Carquois. Ils avoient chacun
une écharpe bleuë , garnie de
grandes Dantelles or & argent,
& ils marchoient précedez de
Violons , de Hautsbois , & de
Trompettes. On ne peut douter
qu'une veritable joye ne les ani--
maſt , puis qu'on vit dans cette
Marche des Vieillards âgez de
plus de 90. ans , faire avec l'Arc
&la Fleche les meſmes fonctions
des plus jeunes , ſans qu'aucun
d'eux euſt voulu s'en diſpenſer.
Monfieur le Marquis de Caftres
eſtoit alors à Cazal. Il y apprit
qu'il eſtoit né un Prince à la
France , & en meſme temps il
écrivit à Madame la Marquiſe de
Caftres ſa Mere , pour la prier
d'avoir ſoin qu'on n'oubliaft rien
dans
GALAN T. gr
de
de
te
tt
dans fon Gouvernement & dans
ſes Terres , de ce qui pouvoit
marquer avec grand éclat la joye
qu'il fentoit de cette heureuſe
Naiſſance . Madame la Marquiſe
de Caſtres, digne Soeur de Monſieur
le Cardinal de Bonzi , quoy
que retenuë à Villeneuve la
Cremade , donna ſes ordres fi
juftes, qu'on peut dire que toute
abfente qu'elle estoit de Montdpellier,
elle eut plus de part qu'aucun
aux Réjoüiſſances qui s'y
firent. En effet , le Dimanche 30.
Aouſt, jour deſtiné pour les commencer
, dés les huit heuresdu
matin on vit un tres-beau Feu
d'artifice dreſſe d'une maniere
toute ingenieuſe , devant l'Hôtel
de Monfieur le Gouverneur.
Ce Feu estoit compoſé de trois
ie Pyramides poſées ſur un Echafaut
élevé d'environ trois toiſes .
On
U
121
de
en
ns
Sur
92
MERCURE
1
Sur la Pyramide du milieu , qui
avoit plus de hauteur que les
deux autres , estoient peintes les
Armes du Roy ſoûtenuës de deux
Dauphins , & à ſa pointe paroifſoit
un grand Soleil peint en or,
avec la Deviſe de Sa Majesté.
A la Pyramide de la droite ,
eſtoient les Armes de Monfeigneur
le Dauphin ; & à l'autre,
celles de Monſeigneur le Ducde
Bourgogne , toutes trois ſemées
de Fleurs - de- Lys , de Laqs d'amour
, & de pluſieurs L couronnées.
Au deſſus des Pyramides,
il y avoit deux Rouës remplies
de Feux d'artifice , & tres -bien
imaginées. L'Echafaut eſtoit environné
d'une Balustrade ornée
de pluſieurs Peintures , &garnie,
ainſi que les Pyramides, de quantité
de Feux d'artifice , reprefentant
des Figures diférentes. Au
deſſous
GALANT. 93
les
deſſous de l'Echafaut on voyoit
un grand Portique, avec un petit
de chaque côté. Sur le plus grand
il y avoit un Dauphin , duquel
if fortoit un Enfant couvert de
Fleurs- de- Lys , & produiſant plute
ſieurs petits Amours, comme pour
te faire connoître que Monſeigneur
er le Duc de Bourgogne ſeroit rem-
0%
re
1
n
es
Lies
en
Je
ie
n
Au
ply de l'amour des Peuples. Ces
de trois Portiques avoient tout auedtour
des Rameaux & des Guirlandes
à fleurs pour ornemens,
& au bas des deux petits , il y
avoit des Bacchus couronnez de
Laurier,& affis ſur des Tonneaux,
d'où coula d'excellent Vin depuis
midy juſqu'à onze heures
du foir. Cette Décoration parut
beaucoup plus la nuit par les Illuminations
, & à la lueur d'un
grand Soleil, qui ſembloit ſe foûtenir
de luy-même par deſſus les
US
Pyra
94
MERCURE
Pyramides , éclairant toute la
Ruë , & confervant toûjours ſes
rayons au milieu de la fumée.
Tout le devant de l'Hoſtel de
Monfieur le Gouverneur eſtoit
remply de lumieres juſques au
toit . Elles estoient enfermées dans
des Lanternesqui faifoient paroître
des Fleurs - de- Lys , des Dauphins
, des Couronnes , & des L
couronnées. Parmy tout cela on
voyoit un grand nombre de Soleils
peints en or , qui brilloient
de tous coſtez . Pluſieurs Luftres
ſuſpendus éclairoient la Ruë , &
l'ornoient en meſme temps. Sur
les neufheures du ſoir, Monfieur
de la Baume, Lieutenant de Roy,
aprés avoir aſſiſté au Feu de
l'Hôtel de Ville , ſe mit à la teſte
des Compagnies des Six Quar
tiers, avec Monfieur Darnail,Major
, & à la clarté de quantité de
Flam
GALANT .
95
1
01
at
an
au
01
0
Flambeaux , marcha en cet ordre
pour ſe rendre au Feu dreſſé, outre
celuy d'artifice , devant l'Hôtel
de Monfieur le Marquis de
7 Caſtres. Il fut reçeu à cinquante
pas du Feu par le Capitaine des
Gardes de ce Gouverneur , ſuivy
o de pluſieurs Gardes avec leurs
Cafaques & leurs Mouſquetons,
& par les Violons , Hautbois &
Trompetes , qui à ſon abord redoublerent
leurs Fanfares, & l'accompagnerent
juſqu'à ce Feu. Il
l'alluma avec un Flambeau de
Cire blanche , que l'Exempt des
Gardes luy preſenta. En meſme
temps on fit joüer quantité de
Boëtes qui avoient eſté poſées à
cent pas de là. Ce grand bruit
ayant ceſſé , on entendit celuy de
pluſieurs décharges que firent
les Gardes , & toute la Moufqueterie
des Habitans au nombre
de
ent
res
e
96 MERCURE
de plus de fix mille; aprés quoy,
on aperçeut un Dragon , qui
defcendant d'une Tour mit le feu
à l'Artifice , & s'en retourna auſſi
promptement qu'il eſtoit venu.
L'effet en fut admirable , &
ce Spectacle dura environ deux
heures . Comme on ne s'attendoit
plus à voir paroître le grand
Soleil , que l'Artifice devoit avoit
emporté , on fut fort ſurpris lors
qu'on l'apercent plus brillant
qu'auparavant , & qu'on vit fortir
de la pointe de ſes rayons du
feudetoutes manieres. Cela donna
lieu de dire , que le grand Soleil
eſtant la Figure de Sa Majeſté,
le Feu d'artifice qu'on avoit
fait joüer au deſſous , repreſentoit
les inutiles efforts qu'avoient fait
ſes Ennemis dans nos dernieres
Campagnes , pour arreſter ſes
Victoires ; qu'il en avoit toujours
triom
GALAN T.
97
0
rac
triomphe , & que les feux diférens
qu'avoient dardé les rayons
de ce Soleil , quand le grand Feu
af d'artifice avoit ceſſe , faifoient
en connoître la fermeté de cet auguſte
& invincible Monarque,
rà maintenir la Paix dans toute
ts l'Europe. Monfieur d'Agueſſeau
fit auſſi joüer un Feu d'artifice,
adreſſe dans ſa Ruë. Il étoit ac
compagné d'une Fontaine de
Vin , qui ſortoit d'un Lacq d'amour,
qu'on avoit formé avec des
Fleurs,du Laurier,& divers feüildar
lages. Monfieur de la Baumen'oublia
pas à ſe diftinguer. Il y eut
beaucoup d'illuminations à ſa
Maiſon , & un Feu fort propre,
avec une Fontaine de Vin , qui
fortoit d'entre pluſieurs Fleurs de
Tubéreuſe . Monfieur Bon , Premier
Préſident en laChambre des
Comptes de cette Province , fit
Septembre 1682.E
SC
1:0
OU
jon
98 MERCURE
en ſon particulier un tres - beau
Feu d'artifice dans la Court du
Palais. Elle eſtoit illuminée depuis
le plus bas étage juſqu'au
plus haut ; & comme elle eſt la
plus grande de la Ville , rien n'étoit
plus beau à voir que le nombre
preſque infiny de Lanternes,
qui faifoient paroître dans tout
ce lieu là les Armes & Chifres
de Sa Majeſté. Ce Magiftrat
ayant affemblé un grand nombre
d'Officiers de ſa Compagnie , les
régala d'un magnifique Repas.
Les Santez du Roy , de Monfeigneur
le Dauphin, & de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne n'y
furent pas oubliées. Monfieur
Boudon , Tréſorier de France , ſe
montra auſſi des plus empreſſez à
- faire éclater ſon zele. Il fit faire
un tres-beau feu devant ſa Maifon
, dont tous les endroits de la
façade
LYO
BLIOTHEQUE
ea
d
de
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ni
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ne
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210
el
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ait
GALANT
LYONG
façade estoient remplo
mieres , avec des Fleurs-de- Lys
& des Deviſes , qui ſe rapportoient
au Blazon des Armes de la
France ,& à la Naiſſance de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne .
Toutes les Communautez Religieuſes
prirent part aux Réjoüifſances
de la Ville, ſur tout les Jeſuites
, qui pleins d'une joye extraordinaire
découvrirent la grande
Tour de leur College , lilluminerent
de tous les coſtez d'une
maniere admirable , & y allumerent
un Feu , qu'on dit qui fut
veu de plus de vingt lieuës dans
laMer.
Les Réjoüiſſances qui ſe ſont
faites dans le Dauphiné ont peuteſtre
plus de droit que toutes les
autres d'avoir icy un Article à
part , puis que le Fils aîne de
France porte le Nom de cette
Eij
100 MERCURE
Province , depuis la Donation
que Humberten fit à la Couronne
environ l'an 1340. Ce Prince
joioit à une Feneſtre avec ſon
Fils , qui estoit encor Enfant. Il le
laiſſa tomber par malheur , & le
déplaiſir qu'il eut de ſa mort ,
le pouſſa à ſe dépoüiller de la
Domination du Dauphiné ; mais
il voulut éterniſer le nom de Dauphin
dans la Perſonne des Fils
aînez de nos Roys. Jamais depuis
ce temps - là , les Priinces
qu'avoit eus le Dauphiné n'avoient
eſté Peres , ſi vous en exceptez
Loüis XI . & Henry II.
qui eſtant Dauphins ont eus des
Enfans ; mais elle n'avoit goûtée
ce bon-heur qu'imparfaitement
, parce qu'il eſtoit arrivé
dans des temps qui d'ailleurs
eſtoient fâcheux. Le Dauphin
Loüis X I. eſtoit broüillé avec
Charles
GALANT.
コー
ce
le
t,
리
ali
vne
ces
a-
Charles VII. fon Pere quand il
eut un Fils ; & quand le Dauphin
Henry II . en eut un , François I.
ne faiſoit pas la Guerre avec autant
de fortune que ſa valeur en
euſt merité , & les troubles de la
Religion commençoient déja à
s'élever . Mais dans quelles heureuſes
conjonctures eſt né nôtre
nouveau Prince ! La France
Fil jouit d'une Paix profonde ; le
nom François eſt reveré par toute
la Terre, & le Schifme & l'Hérefie
expirent. Le douziéme du
mois d'Aouſt , le ſon des Trompetes
& des Tambours , & le
carillon des Cloches annoncerent
à la Ville de Grenoble que
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
eſtoit né. Les Feux qu'on
alluma dans toutes les Ruës ,
& les Lumieres dont les Fenétres
furent éclairées , diffiperent
E iij
Hes
ר
e
vẻ
io
ec
es
102 MERCURE
les tenebres de la nuit ; mais ces
premieres marques d'une joye
publique , ne furent que les préludes
de ce qui ſe fit le 16. &
le 17.du meſme mois. Le Lundy,
qui fut le 16. ce ne furent toute
la matinée , que pluyes & vents ;
mais auſſi - toſt qu'à deux heures
aprés midy les Crieurs publics
eurent averty le Peuple , que le
lendemain on folemniferoit cette
heureuſe Naiſſance , & que
toute la Milice euſt à ſe préparer
pour paroître en armes , les orages
cefferent , & le plus beau
temps du monde leur fucceda .
Aufſi les Conſuls en voulurent
profiter ; & à leur follicitation ,
cette mefme Milice qui n'eſtoit
ordonnée que pour le lendemain,
alla trouver Monfieur le Premier
Préſident,qui commande en Dauphiné
en l'absence de Monfieur
le
GALAN Τ. 103
es
১
e.
le Maréchal Duc de la Feüillade
Gouverneur , & de Monfieur le
Comte de Talard Lieutenant de
& Roy , & obtint de luy la permiſſion
de prendre les armes dés
V
te
es
CS
ue
er
a.
ce jour. Jamais en ſi peu de
Es temps on ne vit tant de monde
armé. Les Compagnies ſe rangerent
à leurs Poſtes en bon orle
dre , & fe rendirent le ſoir ſur le
Pont de pierre , qui eſt à un bout
de la Ville ſur la Riviere de Lifere.
Les Confuls y avoient fait
préparer avec afſfez de promptitude
quelques Feux d'artifice,
qui furent pouffez dans les
airs , tandis que l'on entendoir
un concert de Fifres , de Tambours
, de Hautbois & de Muſettes.
Il ſembloit meſme qu'il y
euſt encor de l'autre côté de l'eau
un autre Concert des meſmes
Inſtrumens , à cauſe d'un fort
E inj
U
a
10
Π
Dit
et
1
e
1
-
104 MERCURE
bel Echo qui en repetoit le fon
pluſieurs fois , & qui eft formé
par les concavitez d'un Rocher
qui avance en cet endroit.
Ainfi finirent les plaiſirs de cette
nuit. Le lendemain les Tambours
& les Trompetes furent
plûtoſt oüies qu'on ne vit le
jour. C'en eſtoit un de Foire.
Cependant les plus intereſſez &
les plus âpres au trafic, les Etrangères
même, ne ſongerent qu'aux
plaiſirs de cette Feſte; & fi l'on
vendit quelque choſe
fut que ce qui pouvoit y eſtre
propre . C'eſt ainſi qu'on celebroit
les Jeux publics chez les
Romains , qui auroient puny celuy
qu'on auroit trouvé occupé à
ce qui ne regardoit pas ces Jeux.
Amidy toute la Milice de Grenoble
fut ſous les Drapeaux dans
une propreté extraordinaire, tant
د ce ne
Offi
GALANT.
105
for
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Ro
ro
cet
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Dire
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rar
au
ftre
ele
les
ce
pei
us
Gre
ans
Officiers que Soldats. Elle ſe
poſta depuis la Place de S. André
juſqu'à l'Egliſe de Noftre-
Dame , & occupa les lieux par
où devoit paſſer le Parlement &
la Chambre des Comtes. Les
Confuls & les autres Officiers
de l'Hoſtel de Ville , en Habits
de ceremonie , ſe rendirent les
premiers à la Cathedrale , eſcortez
de leur Huiffier , de fix Va
lets de Ville , & de quatre Confignateurs
armez de leurs Pertuiſannes.
Enfuite parurentices
deux Corps fi confiderables , par
les grands Perſonnages qui les
compoſent , le Parlement & la
Chambre des Comptes.On chanta
le Te Deum,auquel aſſiſta Monſieur
l'Evêque , qui étoit revenu
le jour precedent de la Grande
Chartreuſe , où il avoit rendu
àDieu en folitude , les meſmes
int E V
106 MERCURE
graces pour le bon-heur de la
France , qu'ils luy rendoit alors
en public. Le Te Deum étant finy ,
au bruit des décharges continuelles
que faiſoit la Milice ſur
une Place qui eſt devant l'Egliſe,
les Confuls & le reſte de l'Hôtel
de Ville fortirent pour voir
allumer le Feu. C'étoient eux à
qui la diſpoſition des Fêtes publiques
avoit eſté commiſe , ainſi
que chez les Romains elle l'avoit
eſté autrefois aux Ediles , qui
prenoient ſoin d'embellir les Places
, de dreſſer les Theatres , &
de préparer tous les Jeux. J'appellerois
ceux de Grenoble des
Jeux Séculiers , parce qu'ils ont
duré trois jours , à l'exemple de
ceux des Romains ; mais comme
on fait encor les apreſts d'une
quatriéme Journée , il faut
convenir qu'ils l'emporteront fur
les
GALANT.
107
la
Ors
11
fur
life
10
voit
les Jeux Séculiers. Les Confuls
,
eſtoient à peine placez , que le
Parlement ſortit. A la teſte de
ce Corps, on remarqua Monfieur
de Saint André ſon Premier Préſident
avec cette mine haute
& relevée que la naiſſance luy
donne , & cet air judicieux &
1x ſpirituel qui ne l'abandonne jabimais.
Il alluma le Feu en quali-
Link té de Gouverneur de la Province
; mais ce qu'on n'avoit point
qui
veu dans une pareille occafion,
Pla c'eſt que le Parlement & la
Chambre des Comptes , qui
avoient toûjours coûtume de rentrer
au Palais dés que le Feu
eſtoit allumé , demeurerent fur
la Place. Ils n'eurent pas alors
la délicateſſe des Sénateurs Ro-
VO
Jap
des
O
de
Com
faut
domains , qui voulurent avoir des
Siéges à part dans l'Orcheſtre ,
pour n'eſtre pas incommodez de
la
108 MERCURE
la foule . Meſſieurs du Parlement
& de la Chambre des Comptes,
ſouffrirent quelque temps d'être
mêlez confuſement avec le
Peuple , & ſe tinrent debout ;
car comme on n'avoit pas préveu
qu'ils dûſſent aſſiſter à cette
cerémonie,on ne leur avoit point
fait preparer une Place , ny des
Siéges dignes d'eux. Dés que la
nuit fut venuë toutes les Feneſtres
, les Tours , les Balcons,
les Murailles , les Clochers , les
Portes , les Ruës , tout parut en
feu. Monfieur l'Evêque,& Monfieur
le Premier Préſident , ſe
diftinguerent par des Feux qui
ne s'éteignirent que quand le
jour approcha. Le Clocher de
Saint André , qui eſt de figure
quarrée , avoit ſes Galeries qui
regnent aux quatre faces , toutes
couvertes d'un nombre infiny de
Flam
GALANT.. 109
nent Flambeaux. C'eſtoit un Phare
ptes depuis le haut juſques en bas,
de que le Clocher des Dominicains.
eck
JO
cett
pois
y de
que
La Maiſon de la Viſitatie baſtie
fur une éminence par S. Franpre
çois de Salles , & celle des Peres
de l'Oratoire ſituée dans un
quartier où elle eſt preſque détachée
du reſte de la Ville, étoient
auſſi toutes brillantes , & fais
Fe foient un fort bel effet , l'une par
Icon ſon élevation , l'autre par fon
s , e éloignement. Les Peres de l'Oratoire
, dont je vous parle , apres
avoir chanté le Te Deum , firent
un Feu d'artifice dans leur Jardin
, qui eſt le meſme endroit où
and eſtoit le Temple de ceux de la
herd Religion Prétenduë Reformée,
avant qu'on l'euſt tranſporté hors
de la Ville. Pouvoit on mieux
celebrer la joye de la Maiſon
Royale, que dans un Lieu où elle
rut et
Мод
at ,
ux qu
figur
ies qu
toutes
finy de
Flam avoit
110 MERCURE
avoit fait triompher la vraye Religion
de la fauſſe ? Les Fenestres
du College des Jeſuites , qui eſt
fort long , & à trois étages de
hauteur, étoient remplies de mille
petits Dauphins peints autour
des lumieres. Sur le Portail de
l'Eglife , & fur celuy du College,
eſtoit un Buſte du Roy. Pluſieurs
Feux allumez dans des Urnes,
formoient une eſpece de bordure
luiſante . On avoit mis en divers
endroits des figures du Soleil,
avec des rayons étincelantes ;
mais ſur tout un grand Dôme
élevé au deſſus des trois étages,
ne fut veu que comme un feu
continuel , accompagné d'une infinité
de Fuſées , de Petards , &
de Feux volans , qui ſortoient à
chaque moment de mille endroits
imperceptibles. On vit à
la Place de S. André un Dau
phin
GALANT. HI
tphin couronné & enflâmé , &
tres brillant de tant de lumiere, qu'on
et admira l'Italien qui l'avoit inven-
5 de té , & élevé dans les airs fort inmil
genieuſement. Enfin ſur les onze
tow heures on croyoit qu'il n'y avoit
El de plus rien de nouveau à voir ny à
legt entendre , lors que le Canon &
eurs pluſieurs Boëtes tirerent dans
rne l'Arfenal , & que de deſſus les
dut Ponts & les Quays , on vit la
Even grande Tour de cette Citadelle,
oleil non ſeulement enflâmée , mais
ntes qui ſembloit s'abatre & ſe ren-
Dôme verſer , par le bruit des Petards
rages & des autres Feux de cette nafeu
ture , qu'on avoit placez en haut
mein fur des Plate-formes. Celuy qui
s, & commande dans cette Place n'a-
Eent voit rien oublié pour cette Feſte;
er & Madame de la Vermenelle
vit) Femme du Major , avoit des rai-
Dau fons particulieres pour y donner
phis tous
112 MERCURE
tous ſes ſoins ; elle qui pendant
le ſejour qu'elle a fait à Munich ,
a eu l'honneur de ſe faire connoiſtre
de Madame la Dauphine
, & a gagné par ſa vertu &
par fon merite , l'eſtime de cette
grande Princeſſe . C'eſt ainſi
que Grenoble s'eſt ſignalée,
mais apres des Feſtes & des Spe
tacles ſi magnifiques , elle ne
croit pas avoir encor affez fait,
& elle prépare une quatriéme
Journée, qu'elle veut rendre plus
folemnelle & plus éclatante , en
prenant plus de loiſir pour diſpofer
tout. Cecy , Madame , eſt un
ſimple Extrait d'une tres-belle
Relation , qui m'a eſté envoyée
de toutes ces Feſtes ſous le nom
de l'Hermite de S. Giraud . Sa
longueur m'a obligé de la retrancher
pour venir au fait, afin que
toutes les autres puiffent trouver
GALANT. 113t
an
ich
Conphi
cet
ain
ver place ; ce qui ſera pourtan
difficile par le grand nombre que
j'en ay receu. Il faut cependant
vous dire , que c'eſt à ce ſpirituel
Solitaire qu'on doit les Remarques
qui font employées dans cet
Extrait.
alee
Tandis que Grenoble faiſoit
Sper retentir les cris de Vive le Roy,
en
on ſe preparoit dans les autres
fal Villes du Dauphiné , à faire paén
roiſtre la joye qu'on avoit de la
e plot Naiſſance du Prince. Le 25. 4
feſte de Saint Loüis , on chanta
Hilpole Te Deum à Vienne dans l'Egliſe
eftum Gathédrale. Monfieur de S. Anbelk
dré Gouverneur de la Ville, y afwoyet
ſiſta , & enſuite accompagné des
Confuls & de toute la Milice , il
d. Svint allumer un grand Feu de
joye que l'on avoit dreſsé dans
qut la Place. Madame l'Abbeſſe du
nom
tran
trou
ver
Monastere Royal de Sainte
Claire
114
MERCURE
Claire ſa Soeur , apres avoir employé
ce jour à de ferventes prieres
, fit tirer le ſoir un Feu d'artifice
, qu'on avoit conſtruit fur la
Montagne , qui eſt dans l'enclos
de fon Abbaye. C'eſtoit une Pyramide
au haut de laquelle il y
avoit trois Soleils. Dans le premier
, qui estoit plus grand que
les deux autres , on voyoit les
Armes de Sa Majeſté ; dans le ſecond
, celles de Monſeigneur le
Dauphin ; & dans le troifiéme,
celles de Monſeigneur le Duc de
Bourgogne. Tout cela eſtoit accompagné
de Deviſes. On tira
un fort grand nombre de Fusées
volantes &d'autres Feux d'artifice
, & ce Spectacle dura une
partiede la nuit,Monfieur leGouverneur
en faiſoit les frais.
Vous avez trouvé dans ma
Lettre d'Aouſt , une ample defcription
GALANT.
115
en cription de la grande Feſte que
pre les Jeſuites de la Ruë S. Jacques
alt ont faite , pour celebrer la Naiffur
. ſance du jeune Prince. Elle a
na donné lieu à cet Ouvrage de
el Monfieur Philibert d'Antibe.
eil
bit
eur
fiem
UCC
ita
nu
Fuse
d'ar
GOG
Sm
LA FESTE
DU PARNASSE,
Celebrée dans le College de
Clermont.
Q
Uoy ! ce n'est qu'en buvant
coup fur coup du Nectar,
Dit Apollon aux Dieux , qu'on cebre
une Feſte ?
Buvez, Meſſieurs , beuvez ; pour
moy, je guide un Char ,
de Où j'ay grand beſoinde ma tête,
prior
Et
116 MERCURE
Et quand vous en irez un peu
plus de travers ,
Tout n'ira pas moins droit dans
ce vaſte Univers .
Ilne faut pas pourtant qu'aucun
de vous prétende.
Que pour avoir plus bû , ſa joye
en ſoit plus grande ,
C'eſt par l'ordre de Jupiter ,
Qu'on celebre ce jour pour l'heu
reuſe Naiſſance
De cet auguſte Enfant de
France.
Quidoit par ſes hauts Faits bientoſt
faire éclater
L'image de noſtre puiſſance.
On ſçait fi plus que vous je dois
me diſpoſer
A rendre la Feſte éclatante,
Puis qu'il faut la folemnifer
Pour plaire à ce grand Roy dont
l'ardeur triomphante ,
Parmy les Mortels repreſente,
Qu'ainfi
GALANT. 117
auc.
ap
Qu'ainſi qu'à ma vertu rien ne
peut s'oppoſer ;
Sa valeur peut tout maîtriſer.
Je prétens donc ce ſoir , finiſſant
ma carriere ,
Faire une Feſte ſinguliere.
ter, Venez ſur le Parnaſſe , & vous
T'h
nt
bie
nce
ferez témoins
Qu'en cette occaſion j'épargne
peu mes foins ,
Mais n'allez pas chercher ce
Mont dans l'Aonie ,
On ne me trouve plus dans ce rude
Païs ;
Bed Depuis que j'ay trouvé la France
ſi polie ,
ifer lieu de Paris .
nte, J'ay tranſporté mon Siege au miy
don
ente
Apollon a fait voir l'effet de ſa
promeffe.
uaid
Ce
118 MERCURE
Ce lieu pour la Science au monde
tant vanté ,
Pour les beaux Arts &pour la Politeffe
,
Parut le mesme ſoir un Sejour enchanté.
Làſe faisoit entendre unesçavante
Lyre
QuApollon allioit à la voix des
NeufSoeurs.
On chanta le Héros qui regit cet
Empire ,
Et mesme on y chanta dignement
fes grandeurs ,
Quand ces Divinitez n'y pouvant
pas suffire ,
Les Echos de ce Mont redirent mille
fois ;
Pour chanter le plus grand des
Roys ,
Les Hommes & les Dieux n'en
ſçauroient aſſez dire ;
Mais au defaut de nôtre voix ,
Il
GALANT.
119
Il faut pour celebrer dignement
ſes Exploits ,
lat Que la Terre charmée avec le
Ciel l'admire.
Le Prince qui ne vient que de paroître
aujour ,
CAD Eutfur ce facré Mont un Eloge à
Son tour ;
oik! Maisloüant un Enfant fi- toft
git
qu'on l'a veu naître ,
On dit moins ce qu'il est,
pourroit eštre:
que ce qu'il
neme Außi pour biensçavoir ce qu'il doit
devenir,
ONA Apollon va chercher au sein de l'avenir
,
nt
Sans obstacle ,
Où ses yeux découvrant le futur
Inde Ilfit trembler le Monde , & rendit
cet Oracle.
xn
Pour ſe voir élevé juſqu'au ſublivoix
me rang
De
120 MERCURE
De ces puiſſans Heros que l'Univers
revere ,
Ce Prince n'a beſoin que de l'auguſte
Sang
Queles Roys ſes Ayeuls ont tranſmis
à fon Pere .
Eſtre brave , eſtre juſte , eſtre
grand, eſtre heureux ,
Sera l'effet de l'influence
Que verſent ſur l'Enfant les quatre
Demy- Dieux
Que nous choiſimes dans les
Cieux
Pour preſider à ſa Naiſſance.
Cepréſage afſuré redoubla fur ce
Lieu
La joye & les concerts des Fitlles de
Memoire ,
Qui fur la parole du Dieu ,
Chanterent à l'envy cet Enfant plein
de gloire.
Aucun
GALANT. 121
ran
elti
Aucun ne s'attendoit à denouveaux
plaisirs ;
Les Voix , les Instrumens , font la
pompe ordinaire
Des Festes qu'Apollon peut faire.
Mais voulant en ce jour Surpaſſer
nos deſirs ,
Et porter tout d'un coup l'étonnement
dans l'ame,
qulfit voir à nos yeux , tant d'éclat,
tant deflâme ,
1st Que pour parer ces Lieux , & tous
les environs ,
C. On eust dit qu'il avoit diviséfes
rayons.
C'estoit peu que de voir une vaſte
lumiere ,
Hes
Des torrens enflamez couvroient la
terre entiere ,
Des tourbillons de feu s'alloientperdre
dans l'air,
pls Et mille traits ardens au Cielfembloient
voler.
Septembre 2. P. F
122 MERCURE
Enfin en quelque lieu que l'onjettât
la veuë ,
La flâme avec éclat s'y voyoit répanduë
,
Et l'on auroit doute qu'il fist feûr
en ce Lieu ,
Si l'on n'avoit connu la ſageſſe du
Dieu.
Touty parut au gré de la Troupe
immortelle ,
Qu'apollon invita fortant de leur
Festin ;
Mais doit- on s'étonner ſi la Feste
fut belle ?
LesHabitans du Mont favorisoient
fon zele ,
Et n'avoient avec luy que le mesme
deffein.
Des trois Sonnets que j'ajoûte
à cet Ouvrage , les deux premiers
font de Monfieur l'Abbé de la
Volpi
GALANT . 123
Tron
dele
Fe
Volpiliere , & le troifiéme de
Monfieur du Mas de Joigny .
AU ROY.
Rand de Nom
Rand de
Coeur,
,
Grand de
Grand en Paix, Grand en Guerre ,
En puiſſance,en Sageſſe,en Conſeils
en Exploits ,
A forcer des Remparts , commen
donner des Loix,
ASubjuguer la Mer, comme à doma
pter la Terre.
-jun Image du Grand Dieu qui forme lë
jou
Tonnerre ,
s Vous foudroyezl'orgueil des Peuples
& des Roys ;
Soûlevez contre vous en vain tous
mic Au coeur de leurs Etats la crainte de
Volf
à la fois ,
les refferre.
Fij
124
MERCURE
**
Tout cede à vos efforts , tout cede à
vos ſouhaits ,
Le Ciel àpleines mains vous répandſes
bienfaits ,
Vous étes grand dans l'un , & dans
l'autre Hemisphere.
Enfin pour meriter en tout le nom
de Grand ,
Il ne vous manquoit plus que le nom
de Grand- Pere,
Etvôtre Petit- Fils vous le donne en
naiſſant .
SUR UNE LUMIERE
extraordinaire qui parut à la
Naiſſance de Monſeigneur le
Duc de Bourgogne.
P
SONNET.
RINCE , dés que tes yeux ou
vrirent lapaupiere ,
Dans
GALAN Τ.
125
Dans l'ombre de la nuit, le jourparut
fi beau ,
Qu'on crût que le Soleil pour luire
à ton Berceau ,
$ Remontéſurſon Char, reprenoit fa
e
lem
ER
eu
Carriere.
Mais d'où pouvoit partir cette
grande lumiere,
Que d'un Soleil naiſſant , que d'un
Astre nouveau ?
O Dieu ! quelle ſplendeur na îtrad
ce Flambeau ,
Et quel progrés fera cette Clarte
premiere !
***
Je croy déja te voir Petit Fils du
Soleil ,
Adjoûter à la France un éclatSans
pareil ,
Et regnerfans Second fur la terre
D
&fur l'onde.
Fiij
126 MERCURE
Je fais de ta grandeur ce Préſage
hardy;
Et fi ton Orient éclaire tout le
Monde ,
Bel Astre de la Cour , que fera ton
Midy!
SUR LA NAISSANCE
de Monſeigneur le Duc de
Bourgogne.
J
Eux , Divertiſſemens , Festes,
Dances , Plaisirs ,
Concerts , c'est à ce coup qu'il faut
remplir la France.
Regnez-y tous en foule à l'heureuse
Naiſſance
Ducher Fils que le Ciel accorde à
Ses defirs.
Oque cejeune Prince a coûtédefoûpirs
Et
GALANT.
127
CE
He
Aer
1
Et qu'il s'estfait attendre avec im .
patience,
Lors que pour couronner nostrejuste
esperance , :
Ilnaiſt comme une Fleur que bai-
Sent les Zéphirs !
Le Flambeau d'Hymenée éclaira ce
ceMiracle ,
Et le Soleil n'cut point de part à
Son Spectacle ,
Maisfa retraite alors ne fut pas
Sans raiſon.
Dehonte & de respect il se cacha
dans l'onde ,
Ayant bien reconnu que fur nostre
Horizon
Un Soleil plus charmant s'alloit
montrer au monde.
Il me fouvient que vous m'avez
demandé des nouvelles de
Fij
28 MERCURE
la ſanté de Monfieur le Maréchal
Duc de Villeroy. Sa maladie vous
a fait apprehender pour ſa vie
à cauſe de ſon grand âge. Cependant
, Madame , j'ay la joye
de vous pouvoir aſſurer qu'encor
qu'il ait huitante- quatre ans,
il joüit preſentement d'une fan-
• ré , qui fait connoiſtre la bonté
de ſon tempérament ; & que fi
ſon corps n'a plus ſa meſme vigueur
, ſon eſprit n'a rien perdu
de ſa force .
Meffire Jacques de Chaſtenet
de Puy - Segur , Fils de Meſſire
Jean de Chaſtenet , Seigneur de
Puy - Segur , & de Magdelaine
d'Eſpagnes de Ramfort , mourut
en fon Chasteau de Bernoüille,
prés de Guiſe , le Vendredy
quatrième de ce mois. Il eſtoit
de la fin du dernier Siecle , &
à dix - sept ans il commença de
ſervir
GALANT. 129
an
fervir le Roy. Il a fait quarantetrois
Campagnes de ſuite , ſans
avoir eſté ny malade ny bleſſé
( à l'Armée,quoy qu'il ſe ſoit trouvé
à cent quarante - trois Sieges
, où le Canon a tiré , & à
neuf Combats. Il fut fait Maréchal
de Camp avant que d'eſtre
Colonel du Regiment de Pié-
00 mont , & a ſouvent exercé la
Charge de Lieutenant General.
Toute la France ſçait quelle a
eſté la fidelité & le zele de ce
Gentilhomme pour le ſervice
du Roy. Le Livre de l'Art Militaire
qu'il a composé & dédié
à Sa Majesté , eſt une preuve
évidente de ſon grand ſçavoir ,&
mille belles actions qu'il a faites
de ſa valeur.
ومار
&
Le Roy , un peu avant fon
départ , fit entendre à Madame...
la Dauphine , cette merveilleuſe
Fv
it
130 MERCURE
Romaine , dont je vous ay en
tretenuë dans deux ou trois de
mes Lettres. Elle avoit extrémement
plû les premieres fois
qu'elle avoit chanté , mais elle
charma dans cette derniere occafion
. Monfieur Lorenzani Maître
de Chapelle & Intendant de:
la Muſique de la Reyne , qui doit
auſſi ſa naiſſance à la premiere
Ville du monde , avoit fait un
Concert où entroit la Lyre que:
touche ſi agreablement cette admirable
Perſonne . Ce Concert
plût tellement à Leurs Majeſtez
, qu'on le fit repeter plus
d'une fois. De la maniere que
Mademoiselle Carouſi fut applaudie
de tout ce qui l'entendit,
qu'on peut dire avoir eſté l'Afſemblée
des premieres Perſonnes
du monde , elle a ſujet d'étre
fatisfaite du gouft de la France.
Mada
GALANT. 131
Madame la Dauphine, qui ſe connoît
parfaitement à la Muſique,
* & qui la ſçait comme ceux qui la
ſçavent le mieux , ne la loüa pas
mediocrement. Monſeigneur luy
→ témoigna l'extréme plaiſir qu'elle
luy avoit causé, auſſi bien que
Son A. R. qui ne ſe pouvoit laffer
de luy donner des loüanges.
et La Reyne ne luy en fut pas avare
; mais celles du Roy, & les hon-.
neſtetez que ce grand Prince luy
a ſouvent faites , ſont les marques
indubitables du grand merite de
cette illuftre Perſonne ; & comme
elle a autant d'eſprit & de
difcernement qu'on en puiffe
- avoir , elle a connu tout le prix
des loüanges de ce Monarque ,
qui a le gouſt merveilleux en
toutes chofes , & qui est trop
éclairé pour eſtre capable de ſe
tromper. Tout ce que chanta
1
cette
32
MERCURE
cette incomparable Romaine fur
admiré, & l'on connut bien qu'el--
le n'avoit pas negligé de mélers
les agrémens de laMuſique Françoiſe
aux beautez ſolides de l'Italienne.
Monfieur Lorenzani ne
pût manquer d'entendre. avec:
joye les loüanges qu'on donnoit
à cette merveille de fon
Païs , puiſque de la maniere dont
elle executa les Airs qu'il avoit
compoſez , il eut en meſme.
temps le plaiſir de les voir extremement
applaudir par les Per--
ſonnes qui donnent le prix àtou--
tes chofes..
La Touraine a ſuivy l'exem
ple des autres Provinces , fur la
nouvelle. du. bonheur public.
Monfieur Amelot .Archeveſque
deTours, y fit commencer la Fête
le Dimanche 23. veillede Saint
Barthelemy. Il avoit fait dreffer.
GALANT.
133
fut
rar
av
Hon
un grand Feu dans la grande.
Court du Cloiſtre de S. Gatien,
er qui est laCathedrale ; & aprés le
Te Deum chanté en preſence de
Monfieur de Razilly , Lieutenant
de Roy , du Préſidial & du.Corps
de Ville , il l'alluma au bruit de
tout le Canon & des Boëtes de la
Ville,aux fanfares des Trompetes,.
& au fon des Timbales,des Tam--
bours , & d'une infinité d'inftruemens.
Les deux groffes Tours de
S.Gatien étoient éclairées d'une
quantité ſurprenante de Lumie--
res , & remplies de Fuſées volantes
, qui firent en l'air un tres- bel
effet. Le Feu finit par une diſtribution
de quelques pieces de Vin
que le même Archevêque fit faire,&
par une largeſſe de pluſieurs
poignées de Pieces d'argent qu'il
jetta luy-même au Peuple .
ex
10
110
J
Le Lundy 24, Meſſieurs du
Cha
134 MERCURE
Chapitre de S. Martin commencerent
leurs Rejoüiſſances par
une Sonnerie qu'ils ordonnerent
pendant tout le jour à tous les
Chapitres & Egliſes qui dépendent
d'eux. Sur les cinq heures
du foir ils firent chanter le Te
Deum en Muſique , avec un Motet
de la compoſition de Monfieur
Cotereau , Célerier de leur
Eglife,un des plus ſçavansHommes
que nous ayons en Muſique.
Les meſmes Corps qui s'eſtoient
trouvez à Saint Gatien , y aſſiſterent
en Robes de cerémonie. La
nuit commençant à s'approcher,
on fit les Illuminations des cinq
Clochers de la meſme Eglife ,
qui parurent tout en feu par la
quantité d'Artifice & de Fuſées
que l'on y tira. On alluma auffi
un grand Feu de joye, aprés quoy
Monfieur de Razilly , Meſſieurs
div
GALANT.
135
es du Préſidial , Monfieur le Maire ,
ps & les autres Officiers de Ville , fe
erest rendirent dans la grande Salle du
se Chapitre , où ils furent régalez
pen- fplendidement.
Pure Le Mardy Feſte de S. Loüis,
et Madame de Béthune Abbeffe de
Beaumont , qui dés le 9. Aouſt
Vor avoit fait chanter le Gratias Agimus
en Muſique , avec pluſieurs
Hot beaux Moters , en attendant l'orige
dre des folemnitez publiques ,
bient fit tout ce qu'on pouvoit attenite
dre d'une Perſonne auffi zelée
elea
qu'elle l'eſt pour Sa Majesté , &
ther pour toute la Famille Royale...
cing Le Te Deum fut tres- folemnelelement
chanté dans ſon Egliafe
, qui paroiffſoit toute en feu ,
Tee par le nombre preſque infiny de
au Cierges qu'on y alluma. Enfuite
on chanta l'Exaudiat
luoy
د
&
cute pluſieurs Morets , compofez par
du Mon
136 MERCURE
tout
Monfieur Loyſeau , Organiſte
de Saint Martin . L'Orgue , les
Voix , & la Symphonie ,
fut admirable . Il s'y trouva de
tous les Ordres de Religieux de
la Ville ; & ceux des Superieurs
qui n'y pûrent aſſiſter , y en
voyerent tenir leur place. Aprés
le Te Deum , Madame l'Abbeffe
fit diſtribuer une aumône extraordinaire
à tous les Pauvres
qui ſe preſenterent , & le foir
toutes les Fenêtres de cette grande
Maiſon furent éclairées d'un
nombre prodigieux de Lanternes
, qui par les lumieres qu'el--
les enfermoient , faisoient pa--
roître des Sceptres , des Couronnes
,des Soleils, des Dauphins,
des Deviſes , des Fleurs - de- Lys,.
& des Trophées d'Armes . Il y en
avoit juſques ſur les Cheminées,
dans le Clocher,& par tout. Mais
ce
'GALAN T. 137
iffe
1 d
ce qui faiſoit un tres- furprenant
effet , c'eſtoient certaines Illuto
minations de Peintures poſées
aux Feneftres du Dôme du Bâif
timent , entre les deux Pavillons
el du Logis Abbatial. Ces Pavillons
teſtoient couronnez de feux d'upre
ne compoſition particuliere , qui
les faifoit voir tout remplis d'Etoiles
. Jugez avec quel éclat les
wit Portraits du Roy , dela Reyne,
de Monſeigneur le Dauphin , &
de Madame la Dauphine , pade
roiffoient entre ces Illuminations .
Au milieu de ces Portraits eſtoit
un Enfant qui repreſentoit
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
, la Couronne en teſte ,
fortant d'un double Dauphin ,
au deſſus d'un Aigle, d'un Croif-
#fant , & d'un Lion. L'Eſperance
couronnée eſtoit d'un côté
, & la Renommée de l'autre.
Dans
TS
-e
138
MERCURE .
Dans la Court , une Fontaine de
Vin avoit dequoy réjoüir le Peu-
⚫ple. Un grand Feu de joye y
fut allumé par la meſme Abbefſe,
avec un double Dauphin remply
d'artifice , qui vola des Feneſtres
de fon Parloir juſques à
ce Feu , au haut duquel il y avoit
une Bombe qui jetta pluſieurs
Fuſées , & fit un tres- grand fracas.
Enfuite les Boëtes ſe firent
entendre.Un autre Dauphin ſemblable
au premier , partit des
meſmes Fenestres , & alla porter
le feu au Theatre , où le Sieur
Bruant s'eſtoit ſurpaffé pour la
diſpoſition de l'Artifice . En mef.
me temps on vit joüer Roüets,
Pots , Lances , Fuſées de toutes
manieres , avec un ſuccés qui luy
attira de grands applaudiſſemens.
Le carillon des Cloches,les Hautbois,
les Muſetes , les Violons, les
Trom
GALAN T. 139
bt
Trompetes , les Timbales , les
Tambours faifoient cependant
des Concerts tres - agreables . La
Feſte fut honorée de la prefence
de Monfieur l'Archeveſque de
Tours , de Monfieur de Razilly,
des Principaux Officiers , & de
tout ce qu'il y avoit aux environs
de Perſonnes confiderables.
Il y eut fur tout un ſi grand concours
de Peuple , que les Murs
& les Ramparts de la Ville , aufquels
l'Abbaye eſt expoſée , en
eſtoient couverts. Les Païfanes
des Hameaux voiſins y vinrent
dancer au ſon des Muſetes, & jamais
Réjoüiſſances ne furent plus
generales . Elles durerent trois
jours,& fe terminerent le 27. par
un grand Régale que Madame
l'Abbeſſe fit à toute ſa Communauté.
Elle ordonna de toute la
Feſte , &en laiſſa la conduite à
M
140 MERCURE
Mª de la Grangerouge ſon Interndant.
Il eſt Frere du P. Henry de
Montbazon , l'un des deux Capucins
du Louvre , fi renommez
pour la Medecine.
Le Vendredy 28.Feſte de Saint
Auguſtin , les Auguſtins firent
paroître leur zele par un Te Deum
chanté en Muſique , par quantité
de Feux d'artifice , & par une
tres - belle Collation qu'ils donnerent
aux Muſetes du Poitou,
qui s'y eſtoient trouvées au nombre
de vingt- quatre , & à diférentes
Compagnies,que le deſſein
de leur faire honneur avoit miſes
ſous les Armes.. Mª d'Apremont
ſe diſtingua dans le Château du
Pleſſis , par un fort beau Feu , allumé
le jour de S. Loüis , & par
une Table ouverte. Le meſme
jour les Religieuſes de Noſtre-
Dame de Relay , Ordre de Fontevraut,
GALANT. 141
Di
tevraut , chanterent le Te Deum
avec beaucoup de folemnité ; &
dans les marques de joye qu'elles
donnerent , il fut aiſe de connoître
qu'elles avoient l'ame penetrée
des graces qu'elles ont reçeuës
depuis peu de temps des
bontez du Roy.
Monfieur Tachereau, Seigneur
de Beſc & de la Galanderie , Secretaire
du Roy , Honoraire , ne
fut pas des moins ardens à donner
des marques du zele qui l'animoit
. Il eſtoit alors dans fon
Château de la Galanderie , ſitué
auprés de Tours ſur le bord de
la Riviere . On chanta dans ſa
Chapelle un Te Deum en Muſique
, & pendant trois foirs il y
eut des Illuminations à toutes les
faces de fa Maiſon avec des
Feux , & un tres - grand nombre
de Fuſées volantes , qui furent
tirées
د
1
142
MERCURE
tirées au bruit des Boëtes , des
Trompetes , & des Tambours.
Quantité de Perſonnes remarquables
de l'un & de l'autre Sexe
ſe trouverent à la Feſte , pendant
laquelle il tint Table ouverte ,
avec des Hautbois & des Violons
, dont l'harmonie ne contribuoit
pas peu à la pompe des
Repas. Ce qui s'eſt paſſé dans ce
Chaſteau , a donné lieu à un galant
Homme de ce Païs-là , de
faire ces Vers.
On vit le premiersoir,àla clarté
des Feux,
De ſurpriſe & de peur les Nymphes
de ces lieux
En désordre quiter nostre aimable
Se plonger dans les eaux,ſeſauver
Rivage,
à lanage.
On y vit arriver une Troupe d' Amours,
Dont
GALAN Τ . 143
Dont l'abord fut fatal à nos Belles
de Tours .
Tous, leurs Flambeaux en main par
un galant caprice
Vinrent mêler leurflame à nos Feux
d'artifice.
Cette flame paſſa par les yeux dans
le coeur,
Où s'émeut aussi- toſt une amoureuse
ardeur.
-Ainsi dans un Repas la Reyne de
Cartage
But à longs traits l'amour mêlé
dans un breuvage,
Et se formant par là d'invisibles
liens,
Fit voir un coeur ſenſible au Prince
des Troyens .
Le moyen , Madame , de fortit
de la Touraine , ſans paſſer par
Candes ? Candes eſt un Lieu qui
merite bien que les beautez vous
en
144
MERCURE
en ſoient connuës. Vous en tomberez
d'accord , quand vous aurez
lû la Lettre qui fuit.
A MADEMOISELLE ***,
De Candes , ce 2. Septembre 1682 .
L n'y a jamais eu , Mademoipeinture
plus vive que
celle que vous m'avez faite dans
voſtre Lettre des Réjoüiſſances publiques
de Tours. Je croy voir ces
Fontaines de Vin qui coulerent fi
long- temps devant l'Archeveſché,
cette profusion de Pieces d'argent
que Monsieur l'Archevesque fit
jetterau Peuple par les Fenestres ;
& fur tout ces deux groſſes
Tours de la Cathedrale , qu'un
nombre infiny de Flambeaux fai-
Soit paroistre toutes brûlantes ,
&qui envoyoient fans ceffe mille
,
Fufées
)
GALANT. 14
コ
+++
1
Fufées dans les airs. Sera- ce vous
payer affez bien de vostre belle Relation,
que de vous en faire une des
Festes qui se font faites icy ? Candes
n'est qu'un Desert , mais c'est
le plus agreable Defert du Monde.
Son heureuſe ſituation a merité
que Meſſieurs les Archevesques de
Tours le choiſiffent , pour y passer
la plus belle partie de l'année. Ceux
gai ont du gouft pour la beauté
des Païs , font charmezde celuycy.
Il n'y a rien de forcé. Tout y
est naturel. Deux gros Fleuves, la
Loire & la Vienne , arrofent ce Sejour
délicieux. La Vienne y perd
fon nom , en ſe joignant avec la
Loire ; & nos Costes formées par
la Nature en Amphitheatre , nous
font découvrir autant que la veuë
Se peut étendre , ces deux vaſtes Rivieres
, qui rempliſſent nos Campagnes
de Canaux , que l'Art auroit
Septembre 2.P. G
146 MERCURE
peine à embellir. Candes estant
tourné vers le Nord , l'air y estle
plus pur du monde. Nous avons de
ce costé là uneveuë fans bornes fur
La Loire, &fur ce que les Etrangèrs
appellent une Ville continuelle , qui
regne le long des bords de la Loire
depuis Orleans juſques àNantes ;&
les Plaines qui s'étendent depuis le
pieds des Costes jusqu'au Rivage
du Fleuve,font un effet merveilleux,
par les Clochers quise rencontrent
de lievë en lieuë , par la quantité
des Bourgs , des Villages , des
Chasteaux , qui ſont placez dans
ces grandes Campagnes , aussi à
propos pour la veuë , quefiun Peintre
avoit pris le ſoin de les diſpofer.
Au Couchant , c'est encor le
mesme Païfage,fur le costégauches
mais àla droite , c'est un grandPaïs
fort couvert , au bout duquel par
un temps fortferain , on voit An
gers,
GALAN Τ. 147
gers , quoy qu'éloigné de douze
lieuës. Au de- là d'Angers , on ne
distingue rien ſans Lunetes , mais
-leur Secours n'est pas necessai
re pour découvrir Beaufort , Saumur
, & tous les Païfages d'alentour
, qui ſont d'une beauté furprenante.
Au Midy , nous avons
1 à nos pieds un Païs deſept ou huit
# lieuës de tour , dont vous avez
Souvent entendu parler , c'est le
Verron. Il n'y a aucun obstacle qui
nous en dérobe la moindre partie.
Il a cela de commun avec la demeure
du premier Homme , qu'il
est arrosé de quatre Rivieres , qui
font la Loire , la Vienne , le Char,
& l'Indre , au de- là desquels il ne
s'étend point .Mais de quel enchantement
font les Prairies quiſe terminent
à leurs Rivages ! Nostre
veuë eft agreablement bornée par
Chinon , quiſemble avoir esté mis
Gij
-3
148 MERCURE
1
là par les regles de la perspective.
C'est une petite ville fort ancienne,
& illustre par la naiſſance d'un
Autheur , que les Demoiselles com.
me vous n'avoüent pas qu'elles connoiſſent
. Jamais Terroir nefut plus
fertile que celuy de Verron . Tous
Les Fruits y naiſſent en abondance,
& plus délicieux qu'ailleurs , fur
tout la Figue , le Melon , le Muf.
cat, & quantité d'autres. De quel.
que costé qu'on jette les yeux ,
ne voit que de longues Allées que
la Nature feule a faites , couvertes
de tous ces Fruits , dont les coloris
diférens forment la plus belle
peinture qu'on se puiſſe imaginer.
Auſſi a- t- on nommé le Verron , le
Jardin de la Touraine ; & quel
Lieu est- ce que leJardin de la Touvaine
, qui est elle- mesmele Jardin
dela France ?
on
Voilà un petit crayons de Candes.
GALANT. 149
des . L'idée que j'ay de fa beauté,
m'a emporté dans une digreſſion
peut- estre plus longue qu'il ne falloit.
Si toſt que nostre grand Prelat
eutfolēnisédans ſa Cathedrale
-la Naiſſance de Monseigneurle Duc
de Bourgogne , ilſe rendit icy pour
celebrer la mesme Feſte . On l'annonça
bier dés le matin , par le fon de
toutes les Cloches de la Collegiale,
&par la permißion que Monsieur
l' Archevesque donna à tous lesHabitansdefes
Terres, d'y chafferpendant
huit jours. Quelques Officiers,
à qui la Paix a procuré le repos ,
prirent leſoin de faire mettre ſous
les armes tous nos Citoyens , & din
corporer dans la mesme Compagnie
une infinité de Gens qui venoient
de touts les Villages d'allentour
en fi grand nombre , qu'il
s'en trouva aſſez pour former un
gros Camp. Ce n'estoient plus
Giij
150
MERCURE
alors comme à Tours des Fontaines
de Vin , mais c'eust esté une vraye
Riviere, fi tout ce qu'on en distribua
eust paßé par un mesme Canal. Sur
les fept heures du soir , on chanta
folemnellement le Te Deum , &
on alluma un grand Feu au bruit
confus des Cloches , des Tambours,
des Mousquetades , des Fifres , des
Boëtes , & de quelques Pieces de
campagne, qui autrefois nous étoient
neceffaires pour nous défendre des
pillages , mais qui ſous le Regne
de LOUIS XIV. ne peuvent
Servir qu'à des réjoüiſſances. Comme
nous n'avons pas icy des Clochers
auſſi propres aux Illuminations
que ceux de Tours , nostre
Prélat donna ordre qu'on les fist
fur les Terraſſes de fa belle Mai-
Son , & dans ses Jardins , qui ne
parurent plus qu'une Forests em.
brafée. La Festefinit par un ma-
/
gnifique
GALANT.
gnifique regale que donna Monfieur
Archivesque à plusieurs Perfonnes
d'une qualité distinguée.Jepaſſe
bien des choses fous filence ; mais
qui pourroit exprimer toute la joye
qu'ont enë les François , du bonheur
arrivé à la Maison Royale ? Je
Suis , &c.
Le Mardy 18. d'Aouſt , on fit
à Limoges la Réjoüiſſance publique
de la Naiſſance de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne , &
rien ne manqua à cette Cerémonie.
Le Te Deum fut chanté
dans l'Egliſe Cathedrale de Saint
Eſtienne. Tous les Corpsy aſſiſterent
; & Monfieur l'Eveſque , accompagné
de ſon Clergé , officia
avec grandepompe. Les Habitans
ſous les armes , au nombre de plus
de trois mille , ſe rendirent à la
Place des Arenes,où ſe devoit faire
le Feu de joye.Il fut allumé par
Gij
152 MERCURE
-
les Officiers du Préſidial , & par
les Confuls dans leurs Habits de
ceremonie ; & apres pluſieurs décharges
de l'Artillerie , & de la
Mouſqueterie , les Troupes défilerent
en bon ordre , ainſi qu'elles
avoient fait pendant tout ce jourE.
Madame l'Intendante le Bret , en
l'absence de Monfieur le Bret fon
Mary , occupé pour les affaires
du Roy hors de la Province , fit
couler une Fontaine de Vin devant
ſa Maiſon. LePeuple y but
juſques à la nuit à la ſanté de
Sa Majesté , & du nouveau Prince.
Monfieur l'Eveſque qui avoit
fait ce jour- là la ceremonie du
Te Deum , voulut faire le lendemain
une réjoüifſſance particuliere
. Comme il eſt Seigneur de la
Ville , il fit mettre les Habitans
fous les armes ; & fur le foir , accompagné
des premiers Officiers
de
GALANT. 153
de ſa Jurisdiction , il alluma un
grand Feu de joye . Enſuite on fit
joüer des Feux d'artifice , tandis
qu'à la Porte de l'Eveſché, le Vin
coula d'une Fontaine , & qu'on
donna pluſieurs rafraîchiſſemens
au Peuple. Le jour ſuivant , ce
Prélat qui veut qu'en tout la magnificence
foit accompagnée de
piete , fit une Aumône generale
aux Pauvres , dont on peut dire
qu'il eſt veritablement le Pere.
Peut- eſtre , Madame , ne ſçavezvous
pas qu'il porte le nom de
Loüis, & qu'il a l'honneur d'eftre
Filleul de Sa Majeſté .
Cette Seconde Partie de ma
Lettre, ne devant fervir qu'à vous
rendre compte de ce qui s'eft
- fait dans les Provinces pour la
Naiſſance de Monſeigneur le
Duc de Bourgogne , j'avois réſolu
de ne vous y point parler de
G V
154
MERCURE
Paris,ne doutant pas que je n'eufſe
toûjours quelque choſe à vous
en dire , ſi j'avois encor à traiter
pendant fix mois l'ample matiere
des Réjoüiſſances . Cependant,
Madame , je ſuis obligé , pour
ne vous donner aucun lieu de
plainte , de rappeller icy un Article
, que vous trouverez confidérable
, & que j'oubliay ledernier
Mois. Cet Article eſt l'illumination
que Monfieur Perrault,
Controlleur des Baſtimens du
Roy, fit faire chez luy dés le jour
meſme que l'on eut appris icy que
Madame la Dauphine eſtoit accouchée
d'un Prince. Il fit élever
fur une Terraſſe qui regarde ſur
la Ruë,une Pyramide de 25. pieds
de hauteur , ornée de Peintures
des trois coſtez qu'elle pouvoit
eſtre veuë . Dans chacune de
ces trois faces ornées , on voyoit
par
GALAN Τ.
155
par le bas deux grands Dauphins,
qui enfermoient les Chifres du
Roy , & ceux de Monſeigneur le
Dauphin. Au deſſous eſtoient
les Armes de France &de Bourgogne
, entourée de Lauriers &
de Palmes , qui ſe croifant , &
✓ formant encor une ovale au
-deſſus , ſervoient de Bordure
- à une Deviſe , ſur le jeune Prin-
-ce qui venoit de naiſtre. Le
- haut de la Pyramide , depuis fon
- extrémité juſqu'à l'ovale , eſtoit
orné de Feltons , de Fleurs , &
de Fruits. Les trois faces eſtoient
ſemblables , à la referve de chaque
Devife. L'approbation qu'-
elles ont euë, a engagé Monfieur
Perrault à les expliquer par des
Vers , qui ne vous déplairont
pas.
La premiere de ces Deviſes,
repreſentoit un Soleil levant ,
avec
156 MERCURE
avec ces deux mots, Nafcitur orbi,
pour dire que la Naiſſance de
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
, eſt un bien general qui
ne regarde pas ſeulement la France
, mais encor tous les Peuples
de la Terre. Voicy les Vers qui
expliquent cette penſée.
Ne préſumons pas vainement
Que cet Aflre doux & charmant,
N'ait ouvert quepournousfan illuſtre
carriere , i
Il vient pour le bon-heur de cent
Peuples divers ,
Et cette naiſſante lumiere
Doit éclairer tout l'Univers.
La ſeconde Deviſe reprefentoit
un Aiglon ſuivant deux
grands Aigles , avec ces mots
FORTES CREANTUR FORTIBUS ,
pour faire entendre que la ſeule
Naiſſance
GALANT.
157
Naiſſance de Monſeigneur le
Duc de Bourgogne, eſt une preuve
afſurée de la Valeur , & des
autres Vertus qu'il poſſedera.
Iſſu d'une vaillante Race,
Par tout il en ſuivra la glorieuse
trace ,
Etverra les dangers Sans en estre
étonné.
La Valeurferaſon partage;
Et pourjuger de fon courage ,
Ilsuffit de sçavoir de quel Sang il
est nẻ.
A
La troiſiéme eſtoit une Fontaine
fortantde ſa ſource , avec ces
mots d'Ovide , PATRIOS PETET
IMPIGER ORTUS , pour fignifier
que comme les Fontaines remontent
auſſi haut que les Sources,
quand les eaux en font renfermées
dans des Canaux qui
Hes
158 MERCURE
les rendent jalliſſantes ; ainfi
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
, conduit par les préceptes &
par les exemples des Princes incomparables
dont il eſt iſſu , atteindra
au meſme degré de vertu
qu'ils poſſedent.
Pendant que l'on voit mes femblables
,
Ou ramperfur la Terre , ou croupir
miferables
Dans une molle oiſiveté ,
Par les divins refforts d'une vertu
divine
On me verra monter avec rapidité
Aufſſi haut que mon origine.
Cette derniere Deviſe a eſté
faite pour le Roy, & a ſervy dans
les Tapiſſeries des quatre Elemens
, dont Monfieur Perrault a
fait les ſeizeDeviſes qui y font. Il
pouvoit
GALANT.
159
1
pouvoit bien luy eſtre permis,
n'ayant eu que huit ou neuf heures
pour faire ſon Illumination,de
ſe ſervir de ce qui avoit eſté déja
employé ailleurs, & il n'a pas crû
que Sa Majeſté fût fâchée qu'une
Deviſe qui exprime l'état preſent
des choſes , devint une Prophetie
de ce que nos Neveux verront un
jour en la Perſonne illuftre de
fonPetit- fils .
D'excellens Peintres avoient
travaillé à la Pyramide , & elle
eſtoit ſi bien éclairée , que tout le
monde admira l'effet qu'elle produifit.
La Terraſſe eſtoit garnie
d'Orangers, de Lauriers- roſe , &
de Pots de Fleurs , du milieu defquels
la Pyramide s'élevoit à la
hauteur de 25.pieds ; & fur la Baluſtrade
de la Terraſſe , il y avoit
un rang de Lanternes de toutes
couleurs. On tira quantité de Fu
fées
160 MERCURE
ſées volantes ; & comme le Peuple
eſtoit occupé à les regarder,
quelques- uns furent ſurpris de ſe
ſentirmoüillez tout à coup.C'étoit
du Vin , qui fut répandu ſur la
Terraſſe à pluſieurs repriſes. Il
tomboit dans la Ruë par la goutiere
, qui y jette les eaux quand
il pleut , & vous jugez bien qu'il
y eut des Regardans qui prirent
ſoin de le recevoir. Il ſembloit
par là non ſeulement que les
Fontaines d'eau étoient changées
en Fontaines de Vin, mais que le
Ciel pleuvoit du Vin ſur la Terre,
pour marquer ſa joye , & pour
rencherir fur le Siecle d'Or , où
l'on n'a jamais dit qu'il ait pleu du
Vin.Vous pourriez eſtre ſurpriſe
que tout cela ait pû eſtre fait en
un demy jour ; mais comme vous
ſçavez que Monfieur Perrault a
eſté employé à ces grandes & inimitables
د
GALANT . 161
mitables Illuminations , qui ont
eſté faites tant de fois à Verſail-
* les avec une diligence inconcevables
cette promptitude ne doit
pas vous étonner.
Le Mardy 15. de ce mois,
- Monfieur le Jeune de Franqueville
, pour continuer les Réjoüif-
-ſances dont je vous ay fait diverſes
Rélations, & donner des marques
de fon zele , & de celuy
- d'une jeune Nobleſſe qu'il éleve
aux belles Lettres, fit faire un feu
de joy e dans ſa Court , au Faux-
- bourg S. Germain , prés les Religieuſes
de N. Dame de Lieffe,
avec toute la magnificence poffible.
L'Echafaut fur lequel il fut
conſtruit , avoit ſeize pieds de
haut, & quinze en carré. Quatre
Divinitez ornoient les quatre Pilaſtres
. Mars repreſentoit la France
victorieuſe. Apollon eſtoitenvironné
162 MERCURE
vironné de pluſieurs François, qui
ſembloient luy rendre grace de
les avoir favoriſez du plus vif
éclat de ſes lumieres.Cerés tenoit
des Fleurs & des Fruits dont elle
honoroit la France ; Et Minerve
preſentoit un Livre à Monſeigneur
le Duc de Bourgogne,
pour luy enſeigner les Actions
héroïques de fon auguſte Ayeul,
avec cette Inſcription, Difcefacta
parentum. La meſme Déeſſe portoit
une Lance, pour marquer au
jeune Prince qu'il devoit ſe ſignaler
par les armes, à l'imitation de
Sa Majesté . La Balustrade eſtoit
ornée de Dauphins , de Fleurs
de Lys d'or , & d'un Soleil au
milieu . Quatre grands Globes
qu'on avoitpoſez ſur les Pilaſtres,
repreſentoient les quatre Parties
du Monde. Il en ſortit quantité de
Fuſées volantes , pourmarquer la
joye
GALAN T. 163
joye que la Naiſſance du Prince
doit avoir cauſée à toute la Terre
. Sur l'Echafaut on voyoit un
* Piédeſtal, ſuporté par trois Lions
& une Aigle. Il eſtoit haut de
-deux pieds , & l'on y avoit placé
une Figure du Roy, afſiſe ſur une
Corbeille de Fleurs , & reveſtuë
de Trophées d'Armes. Au deſſus
de cette Statuë paroiſſoit la Renommée
deſcendantdu Ciel.D'une
main elle couronnoit le Roy
d'une triple Couronne d'Olivier,
& tenoit une Trõpete de l'autre.
Elle ſe tourna quatre diferentes
fois , jettantdu feu ſur les quatre
Globes, d'où, comme j'ay déja dit,
il fortit grand nombre de Fuſées
volantes. Au bas de la Balustrade
eſtoient les Armes du Roy , avec
laCouronne Imperiale Françoiſe.
Un Soleil d'or en ſortoit , avec ce
Vers au deſſous..
Soli
164 MERCURE
Soli tečła micant, lucebunt atria
Sole.
Au bas des Armes du Roy étoit
cette Inſcription, faite par le petit
Marquis de Levy- Charlu.
Cuncta tibi Soli , Sol mihi Solus
eris.
Plus bas à la droite , on voyoit
les Armes de Monſeigneur le
Dauphin , avec ces paroles , Sobole
gratus fuperis & imis . A la
gauche eſtoient les Armes de
Madame la Dauphine, avec cette
Inſcription, Fælicem complevit numerum.
Sous les Armes de Monſeigneur
& de Madame la Dauphine,
on avoit mis celles de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne, &
cesparoles.
Creſce Deûm ſoboles , digna habearis
Avo.
Au deſſus de tout cela, eſtoient
ces deux Vers qui s'adreſſoient à
la France, avec ce Titre.
GALAN T. 165
a
OVANTI GALLIÆ.
* Galliaflore novo ut felix tua Lilia
crescunt ,
Orbis fic crefcat , nec fatis unus
erit.
Il y avoit ſur la Balustrade
quantité de Pots à feu , de Lances
, de Sauciffons avec huit
Quaiſſes de départemens , dont
- l'effet fut admirable. Aux quatre
faces on avoit placé quatre Soleils,
qui jettoient du feu de trente
pieds de diametre. Je ne parle
point de fix douzaines de Fuſées
doubles - Marquiſes & Royales.
Tout fut tiré aux fanfares des
Trompetes, & au ſon des Violons
qui ſe répondoient de la maniere
du monde la plus agreable. Joignez
à cela le bruit de pluſieurs
Tambours que l'on entendit dans
l'intervale de celuy de trois cens
Boëtes , qui tirerent à trois diverſes
L
166 MERCURE
verſes repriſes , pour terminer
cette Fefte .
Les Réjoüiſſances qui ſe ſont
faites dans toutes les Villes du
Royaume , ont eſté proportionnées
à celles de Paris ; & comme
elles vivent toutes ſous la domination
d'un meſme Monarque, dont
elles reçoivent les Loix avec un
égal plaifir , parce que jamais
Prince ne s'eſt montré plus digne
de commander, elles ont toutes
fait voir les meſmes tranſports
de joye. Il n'eſt pas beſoin de paroles
pour vous le perfuader. Il
ne faut que lire ce que chaque
Ville a fait. Rien neſçauroit égaler
ce qu'on m'écrit de Niort,
puis qu'on y a veu ce qui n'avoit
jamais eſté pratiqué. L'heureuſe
nouvelle de la Naiſſance du
Princey fut portée en plein jour;
& l'impatience des Habitans ne
foufrant
GALANT. 167
ſoufrant point que l'on attendiſt
juſqu'à la nuit , on fit des Feux
dans le meſme inſtant. Chacun
courut à ſes armes , & ce ne furent
par tout que décharges redoublées.
Cet emportement public
fut bien funeſte à un jeune
Amant. Il apperçeut ſa Maîtreſſe
dubout d'une ruë ; & la joye dont
il eſtoit tout remply , s'eſtant augmentée
par cette veuë, il crût,
en tirant une Arme à feu , en donner
des marques à la Belle qu'il
aimoit. Mal- heureuſement fon
tranſport trop empreſſé luy avoit
fait oublier d'oſter la Baguette.
Elle donna dans la teſte de la
Belle , & l'infortunée Amante
tomba morte de ce coup. Je ne
vous dis rien du deſeſpoir de l'Amant.
On ne peut avoir aimé, &
ne pas frémir de douleur au ſeul
recit de cette nouvelle.
Les
168 MERCURE
Les Capucins de Melun , dont
le Convent a eſté baſty des liberalitez
du Roy Henry IV . & auquel
il a mis luy- mefme la premiere
pierre , ont marqué leur
joye par un Te Deum tres- folemnel
qu'ils ont fait chanter dans
leur Eglife. La Muſique est fort
rare chez ces Peres,& il faut que
l'occaſion ſoit bien preſſante pour
les obliger à s'en ſervir. Il y eut
le foir un tres-beau Feu d'Artifice
, qui fut'allumé par le Gouverneur.
Il eſtoit accompagné du
Maire de la Ville. Les Canons ,
les Trompetes , les Tambours,
& les cris de vive le Roy , ſe fi-.
rent entendre en meſme temps
d'unetres - nombreuſe Aſſemblée,
tous les Habitans des environs
s'eſtant rendus dans la Ville.
Ceux d'Etampes , apres avoir fait
paroiſtre l'excez de leur joye
de
GALANT. 169
de toutes manieres , ont fait ce
Diſtique.
Multiplicet , crefcat Gallorum
regia proles,
Urbs ut Stepemfis poffit habere
Ducem.
Rien n'eſt plus ingenieux. Ils
ſouhaitent 'que Monſeigneur le
- Dauphin ait un ſi grand nombre
d'Enfans males , qu'un jour
on en puiſſe nommer un , Duc
d'Etampes.
L'abſence de Monfieur le Duc
de S.Aignan, Gouverneur du Havre
, qui étoit au Château d'Alincourt
, ny l'indiſpoſition 'de
Mª de la Vaiſſiere , Lieutenant de
Roy , n'auroient pas eſté des obſtacles
à retarder la juſte impatience
qu'avoit cette Ville de
marquer ſon zele pour Sa Majeſté
, ſi ſes Habitans n'avoient
crû que ce petit retardement ne
Septembre 1682 . H
1 MERCURE
ſerviroit qu'à les mieux diſpoſer
à ce devoir. Ils n'eurent donc pas
plûtoſt receu les ordres de Monſieur
le Duc de S. Aignan , que
tous les Corps furent avertis de ſe
tenir preſts pour celebrer la Naiffance
de Monſeigneur le Duc de
Bourgogne. La Ceremonie commença
le Jeudy 3. de ce Mois , par
leTe Deum qui fut chanté ſolemnellement
dans l'Egliſe de Nôtre-
Dame . Monfieur de la Vaiffierey
aſſiſta à la teſte des Echevins,
Conſeillers , Syndic, & Corps
dela Ville. Les Officiers de la
Juſtice ordinaire , & les autres
Corps Reguliers & Seculiers , les
Capucins,& les Penitens, ſe rendirent
auſſi dans la meſme Egliſe,
d'où apres le Te Deum , Monfieur
de la Vaiſſiere & les Echevins
retournerent en l'Hôtel de Ville
, pour faire mettre l'Infanterie
&
GALANT. 191
}
& la Cavalerie de la Bougeoiſic
ſous les armes , & diſpoſer toutes
choſes pour une joye ache
vée. Elle parut avec grand éclat
par un tres beau Feu, que Monſieur
le Lieutenant de Roy , ac
compagné du Corps de Ville , al
luma; par pluſieurs décharges de
la Mouſqueterie , & des Cavaliers
, que firent ces Bourgeois,
- auſſi diſciplinez & accoûtumez
au ſervice que de vieilles Troupes
, avec tout l'ordre , la prom
ptitude , & l'adreſſe poſſibless
par quantité de volées de Canon
, de décharges de Boëtes &
de Moufquets , tant de la Citadelle
que de la Ville , & enfin
par le divertiſſement d'un tresgrand
nombre de Fusées volantes
, & d'autres Feux d'artifice.
Le Frontifpice & toute la Facede
'Hôtel de Ville, étoient ornez de
Hij
172 MERCURE
د
Tableaux faits , & inventez par
Monfieur Morel , l'un des Echewins
, dont on ne peut trop eſtimer
le zele. Il y en avoit neuf,
tous Camayeux. Le premier , qui
étoit tout de couleur de feu , repreſentoit
le Roy dans un Soleil ,
donnant l'ame & la perfection
aux huit autres dont quatre
étoient verts , & le reſte gris delin.
On avoit choiſy ces deux
couleurs, parce qu'elles plaiſent à
Madame la Dauphine. D'ailleurs
on pretend que la couleur de feu ,
la verte , & la gris- de- lin jointes
enſemble , font la couleur du Soleil.
Ces Camayeux ornez chacun
d'une Etoile , qui eſt la Deviſe
de Monſeigneur le Dauphin,
avec leur titre & ame , eſtoient
diſpoſez de telle maniere , que
faiſant deux rangs, au milieu defquels
celuy du Roy paroiffoit en
haut,
GALANT.
173
haut, il y en avoit un gris- de- lin
vis- à- vis d'un vert , & au deſſous
un vert vis - à - vis d'un gris - delin.
Ils reprefentoient ; le premir,
l'Amone ; le ſecond , l'Hymen;
le troiſieme , l'Invention ; le quatrième,
la Fecondité ; le cinquiéme
, le Bonheur éternel ; le ſixieme
, la Sûreté des temps ; le ſeptieme
, les Voeux publics ; & le
huitieme , la Naiſſance & l'Education
de Monſeigneur le Duc
de Bourgogne. Pour vous donner
une idée plus forte de toutes ces
choſes , je vous envoye ces neuf
Camayeux gravez, dans le méme
ordre où ils ont paru le jour de
la Feſte; & comme ils ſont tresingénieux,
& que MonfieurMorel
n'y a pas moins fait paroiſtre
le zele des Habitans du Havre,
que ſon eſprit , & fon talent a
bieninventer , il eſt juſte d'ajoû-
Hij
74
MERCURE
ter une plus ample explication de
la Planche où je les ay fait graver
. Remarquez les Chifres qui
font au deſſus de chaque Tableau
, & jettez les yeux en ſuite
fur ceux qui font dans cette explication
, & vous trouverez à
quel Tableau elle ſe rapporte.Les
deux Vers François qui regardent
le ſujet , eſtoient écrits avec
le Pinceau au deſſous des Figures
de chacun; mais comme il
auroit fallu agrandir la Planche
pour leur donner place , vous les
trouverez entre les Chifres , &
les explications des neuf Tableaux.
L
L'Amour prenant de moy fa
fource , -
De mon aleſtin regle la courſe.
Cette Figure fait voir l'origine
du
175
Par
Duc
ine
Mi-
qui
de
14-
roi-
-HO
ATHEQUE DE
LOON
ne
au
le
nd
quê
SHO
bes
rete
la
fo
ы
fu
pl
de
d
le
re
αι
P
tr
le
ы
L'
D
GALANT. 195
du bonheur dont nous joüiffons , par
la Naiſſance de Monseigneur le Duc
de Bourgogne. Le Soleil qu'illumine
ce Flambeaupar le moyen du Miroir
ardent , represente le Roy, qui
a le premier fait naître l'amour de
Monseigneur le Dauphin pourMa
dame la Dauphine ; & cette Etoi-
Le est celle de ce Prince , dont toute
la lumiere & toute l'ardeur ne
Servent qu'à entretenir un ſi beau
feu.
2.
Ah Dieu ! qu'il eſt charmant le
Lien conjugal,
Et que ce joug eſt doux , quand
il eſt tout Royal!!
CeHéros , & cette Heroine qui
fe donnent la main , qui ſont ſous
un mesme joug , & dont les jambes
font liées par un Serpent , repre-
Hi
176 MERCURE
Sentent l'heureux Mariage deMon
Seigneur le Dauphin, &deMada.
me la Dauphine. La Pomme qu'ils
tiennent est une Pomme de Coing,
dont le Fruit mâle &femelle marque
la fecondité. Le Serpent est par
fa prudence l'image de la bonne
conduite qui regne dans leur union;
l'Etoile par le mot de REDUCIT
, explique qu'elle affemble &
unit fortement les coeurs de ces deux
augustes Perſonnes.
3.
C'eſt en vain que l'amour foûpire,
Si le pouvoir ne nous inſpire.
L'Invention , ou la Prudence, est
cy representée. Elle a des ailes en
teste,pour exprimer la facilité avec
laquelle elle execute les deſſeins
qu'elle a conceus. Elle tient d'une
main
GALAN T. 177
main le Buste de la Nature qu'elle
imite & qu'elle perfectionne , &de
l'autre une inscription qui rend témoignage
deſon pouvoir. Ces mots,
NON ALIUNDE , marquent combien
la France est heureuse de n'être
point obligée à chercher des
Appuis ailleurs que chez elle-mefme
; & l'Etoile de Monseigneur le
Dauphin , par le mot NEC DEFICIT
, nous aſſure que ces Appuis ne
nous manqueront jamais.
4.
Une bonne Princeſſe également
feconde,
Merite les égards du plus grand
Roy du Monde.
La Fécondité tient d'une main un
Nid d'Oiseaux , & de l'autre une
branche d'Olivier. Elle est courosnée
de Genievre , & accompagnée
Hv
198 MERCURE
i
des Animaux à qui cette qualité
convient le plus ; & l'Etoile répond
à tout le Tableau par le mot de
PRODUCIT.
5.
Le bonheur eternel de voir dans
les Provinces
Sortir d'un grand Héros un grand
* nombre de Princes.
Le Globe étoilé fur lequel cette
Déeſſe eſt aſſiſe , la Palme qu'elle
tient d'une main , le Feu celeste &
inextinguible qu'elle tient de l'autre
, & le mot de SUFFICIT qui
s'applique à l'Etoile, tout reprefente
icy le bonheur fans fin que nous
apporte la Naiſſance de Monsei
gneurle Duc de Bourgogne..
6.
Rien ne peut ébranler une au
guſte Couronne,
Quand
GALANT. 179
Quand par des Succeſſeurs le
Ciel ainſi l'ordonne .
Cette Nymphe appuyée fur une
Colomne , tenant une Massuë , &
couronnée de Betoine, qui est leplus
fort de tous les Simples, est la France,
dont la gloire vient d'estre affermie
puiſſamment . Le mot de REFICIT
, veut dire que l'Etoile de
Monseigneurle Dauphin , entretiendra
, & confervera toûjours nô
tre reposed
7
Enfin le Ciel aux Voeux de la
France profpice,
Leur accorde l'effet d'un pieux
Sacrifice.
Ce font icy les Prieres , & les
Voeux publics de tous les Etats. Le
mot de RESPICIT , marque qu'ils
ont esté écoutez.
180 MERCURE
8.
Qu'il eſt cher ce Tréſor , & que
dans ſon beſoin
LeCiel & la Nature en auront
un grand ſoin !
Deux Dauphins qui font reconnus
par tout le Monde pour le Simbole
de l'Humanité & de la Douseur
, l'un mâle , & l'autre femelle,
donnent icy tous leurs foins à leur
petit Dauphin ; & le SUBDUCIT
appliqué à l'Etoile , exprime aussi
la tendreſſe avec laquelle Monfeigneur
le Dauphin éleve ceprécieux
Gage, qu'ilvient de recevoir de l'amour
de Madame la Dauphine.
9-
Mais ces Biens ne font rien fans
les graces entieres,
Et le divin reſpect du Pere des
1
lumieres.
Cette
GALANT. 181
Cette derniere Devise fait affez
voir que le Soleil, qui est le
Roy, anime, acheve , & perfection
ne tout.
Ces neuf Tableaux , embellis
de Fleurs , & de divers ornemens,
faiſoient un tres - bel effet,
aufſi- bien que deux Fontaines de
Vin placées aux deux Pavillons
de l'Hôtel de Ville , que rendoient
deux Merletes,qui font les
Armes de Monfieur de S.Aignan ,
& deux Salamandres , qui font
celles de la Ville, avec cette ame
aux unes , TUTTO CUORE , &
aux autres , TUTTO FUOCo . Toute
la Court , & les dehors & dedans
de cet Hôtel, étoient ornez
de Paviers ſemez de Fleurs-de-
Lys , & garnis d'une infinité de
Lumieres . On avoit auſſi illuminé
toutes les Maiſons des Habi
tans;
182 MERCURE
rans; & les Echevins , Confeillers
, Syndic , & autres Officiers,
outre le Feu public par eux ordonné,
en allumerent chacun un
enparticulier devant leur Maiſon ,
où ils firent une profuſion ſurprenante
de Vin d'Eſpagne, & d'autres
Liqueurs au Peuple . Les boutiques
avoient été fermées pendant
toutle jour; & tous lesCapitaines
des Navires&Vaiſſeauxy)
qui font toûjours dans le Port en
tres-grand nombre , & de diferentes
Nations , ayant reçeu ordre
de les parer de leurs plus
belles Enſeignes , Paviers , Flames
, Pavillons , & autres ornemens
particuliers; s'en acquiterent
avec tant de ſoin que rien ne
fut oublié. Il y eut des Illuminations
au haut de leurs Mats &
Vergues ; & en general toute la
Ville, animée par l'exemple & les
nobless
GALANT. 183
nobles ſentimens de ſon Gouverneur,&
par ſon ancienne & in-
-violable fidelité au ſervice de fons
- Prince , fut fi brillante de Feux,,
-qu'on peut dire , que quoy que
moins grande, elle ne ceda à au-
-cune du Royaume. La Santé du
Roy,& de toutela Famille Roya-
- le , fut beuë pluſieurs fois dans
- l'Hôtel de Ville , & à chaque fois
on tiroit pluſieurs volées de Canon,
qui estoient toûjours ſuivies
de grands cris de joye..Aprés le
Soupé, les Echevins donnerent le
Bal,& regalerent les Dames d'une
magnifique Collation .
Ce n'a pas eſté ſeulement au
Havre, & dans les Villes dépendantes
de ce Gouvernement, qui
font Harfleur , Montivilliers , &
Fécamp,que Monfieur le Duc de
S.Aignan a fait donner d'éclatantes
marques de la forte joye que
le
184 MERCURE
lebonheur de la France luy' a fair
fentir. Comme il eſt auſſi Gouverneur
des Villes & Château de
Loches & Beaulieu , on y a fait
des choſes aſſez fingulieres pour
meriter icy un Article . Monfieur
de la Daviere , qui commande à
Loches ſous l'authorité de ce
Duc , diviſa en diverſes Troupes
d'Infanterie la Jeuneſſe de la Ville,
deſquelles les Drapeaux de diferentes
couleurs , ornez de Deviſes
, firent la diſtinction . Leurs
Habits eſtoient auſſi propres &
galans , que bien entendus. Il y
avoit ſix Drapeaux. Dans le premier
étoit un Soleil, avec ces mots
écrits en lettres d'or, comme tous
les autres, unUS IN AXE, & le
Roy, peint avec ces paroles, unus
IN ORBE . Monſeigneur le Dau.
phin , & Monseigneur le Duc
de Bourgogne , paroiſſoient au
deffous.
GALANT . 185
deſſous . Ce demy Vers eſtoit
pour l'un & pour l'autre.
H Similes Patrem ecce ſequuntur.
Li Dans un autre Drapeau , le
Roy , comme un Atlas , foûtenoit
le Monde ; & ces deux grands
- Princes eſtoient chacun fous un
Pole , avec ces mots,
MagnusAtlas hicfustinet orbem ,
Filius atque Nepos gestat uterque
Polum,
On voyoit dans le troiſieme,
deux Phénix naiſſans d'un plus
grand , & ces mots,
- Vivo de Phænice Phanix
Tertius , atquefimul , vivens non
jam unicus Ales.
Dans le quatriéme', paroiſſoit
un grand Vaiſſeau , avec ces paroles
,
Hac Rex caruleâ potno , Delphinque
triumphat
Nave, Neposque,
Deux
186 MERCURE
Deux Amours , chacun avec
une Couronne de Lys , tenoiem
dans le cinquiéme une Come
d'abondance . Ces mots étoient
écrits au deſſous.
Fæcundat Gallos alter , & alter
amor.
Deux Compagnies de Cavalerie
, composées d'autres jeunes
Gens de la Ville , ſous le nom de
Mauſquetaires de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne , eftoient
commandées, l'une par Monfieur
leChevalier d'Armançay ,Moufquetaire
du Roy de la Seconde
Compagnie , & l'autre par Monfieur
le Chevalier de Fontfaudry.
La Cornete bleuë faiſoit voir
ces mots..
--Hac Infignia totum
Luftrabunt orbem .
Ces deux Vers étoient dans
l'Enſeigne bleuë. L
4
Regius
GALANT. 187
i
Regius hic color est , vere toto orbe
colendus ,
Et Delphinus in hoc natat , Natufque
fecundat.
Toutes ces Deviſes ſont de
Monfieur Colineau , Conſeiller
au Siege Royal de Loches . Les
Houſſes , les Plumes , & les Rubans
des Cavaliers & de l'Infanterie
, les faifoient paroître in--
finiment.
Depuis le Dimanche 30. Aouſt
juſques au ſixiéme de ce mois , il
y eut divers Feux de joye , où les
Fusées, les Girandoles , & autres
Feux d'artifice , brillerent toûjours.
Meſſieurs du Chapitre de
Loches en firent un avec une fort
agreable Symphonie,& desCabinets
d'Orgues tres- breaux & tresgrands,
qu'on apporta dans la ruë,
afin que rien ne manquaſt aux
remercimens & aux prieres que
L'ona
188 MERCURE
l'on fit à Dieu . LesCordeliers, les
Capucins , les Religieuſes , nommées
Filles de la Mere de Dieu,
ou de Viantais , du nom de leur
Superieure,& les Dames de l'Hôtel-
Dieu , accompagnerent leurs
Feux de Fuſées , & d'Illuminations
. Les Barnabites avoient élevé
le leur ſur quatre grandes Colomnes
, au deſſus deſquelles une
confufion de Drapeaux de diferentes
couleurs , remplis de Deviſes
& d'Inſcriptions , fur les
Conqueſtes du Roy , eſtoit unie
fous un Soleil qui ſembloit les
embrazer , lors qu'il en fortitdes
Fusées volantes. Dans ce meſme
temps on vit paroître au Clocher
des Benedictins , trois grandes
Spheres de feu , formant une
Fleur-de- Lys . Ces Feux furent
precedez par ceux du Château
& de la Ville , où Meſſieurs du
Prefi
GALANT. 189
ve-
Préſidial ,& les Maire & Echevins,
affifterent en Robes de cerémonie.
Les Compagnies dont je vous
ay dépeint les Drapeaux ,
noient tour- à-tour y faire quelques
décharges , & pendant le
jour elles s'exerçoient à des Combats
les unes contre les autres,
avec tant d'adreſſe & de vigueur,
qu'on peut aſſurer que la Jeuneſſe
de Loches ſçait tres - bien ſes
Exercices . Les Dames meſme
firent une galante Cavalcade , &
il n'y a pas eu juſques aux Enfans,
qui n'ayent formé des Compagnies,
& tiréde l'Arc.
Voilà , Madame , ce que l'amour
qu'on a pour le Roy ,& le
zele ardent qu'on connoît pour
ce grand Prince en Monfieur le
Duc de S.Aignan , ont fait faire
dans les Lieux dont il eſt le Gouverncur.
Vous eſtimez tant cet
illuftre
7
190 MERCURE
cet illustre Duc , que je vous
feray ſans-doute plaifir de vous
envoyer ce qui s'eſt fait depuis
peu à ſon avantage.
SONNET
EN RIMES PARLANTES.
Q
Vand on ne produit rien qui
nefoit trouvébon,
Quoy qu'on ait des Cenſeurs de dia
ferent génie,
Parmy les Gens d'esprit en quelle
estime est-on ?
N'est-ce pas un honneur que tout le
monde envie ?
Mais ne manquer jamais à bien
prendreſon ton,
Et conduire ſa voix avec telle induſtrie,
GALANT. 191
Qu'on chante dignement les grandeurs
de Bourbon,
C'est en quoy Saint Aignan tous les
autres défie.
Quand on veut qu'il raisonne , il
raiſonne en Docteur ;
Quand on veut qu'il declame , il
parle en Orateur ;
Pour des Vers, il en fait en excellent
Poëte.
Cent fois pour éprouver le beau ta
lent qu'il a,
Cartel fut preſenté , cent fois il
l'accep- ta,
Et de ſes Agreſſeurs s'enfuivit la
défaite.
: Si par hazard vous ne ſçavez
point encor ce que c'eſt que
Rimes parlantes , vous n'avez
qu'à aſſembler celles qu'on a fait
entrer
192
MERCURE
entrer dans ce Sonnet , & vous
trouverez,
BonGenie,
On envie
Ton industrie.
Bourbon défie
Docteur, Orateur, Poëte,
A ta défaite.
Vous voyez , Madame , que
toutes ces Rimes font un ſens
parfait,& par conſequent qu'elles
font parlantes. Cet ingénieux
Sonnet , qui pourroit eſtre avoüé
par ceux qui ont le plus de talent
à remplir des Bouts- rimez , eſt
d'un jeune Homme de qualité,
Allemand , qui s'appelle George
Conrad Schuster. Leipfic eſt le
Lieu de ſa naiſſance . Comme il a
l'eſprit fort vif , & grand génie
pour les Vers , il en a fait icy en
pluſieurs occaſions , & n'en a
point fait qu'on n'ait leûs avec
plaifir.
GALAN T. 193
plaiſir. Monfieur le Duc de Saint
Aignan , qui s'eſt toûjous diſtingué
en tout , n'a pû recevoir
ceux-cy , & ne luy faire connoître
le cas qu'il en fait, que pardes
loüanges. Il luy a voulu marquer
plus ſolidement combien il eſtime
ſon merite , en le priant d'accepter
une Medaille d'or , & de
prix. Le Roy eſt à la face droitede
cette Médaille , & le Paſſage du
Rhin au revers Ainſi ce jeune
Etranger, qui ſe prepare à s'en retourner
en ſon Païs, y remportera
denobles preuvesdel'eſpritqu'on
luy a trouvé en France; & aura
ſujet de faire valoir la magnificence
des grands Seigneurs de la
Cour , qui pour de Simples Sonnets
donnent dequoy immortalifer
leur Nom dans une Famille.
Ce Duc, qui cherche toûjours
à obliger , & qui oblige toûjours
Septembre 2. P. I
194
MERCURE
doublement par la maniere dont
il fait les chofes , a donné des
marques de ſon ordinaire generofite
, dans l'occaſion du Mariage
de Mademoiſelle de Morizel ,
qui s'est fait depuis deux mois à
l'Hôtel de S. Aignan . C'eſt une
Perſonne de beaucoup de merite
, qui a demeuré plus de vingt
ans aupres de feuë Madame la
Ducheſſe de S. Aignan , & de
puis toûjours aupres de Madamela
Ducheſſe d'Aujourd'huy.
Elle est de la Maiſon du Bellay,
&a épousé Monfieur de Viviers,
qui a ſervy long-temps en qualité
de Capitaine dans le Regiment
de laMarine , & de Major
dans Tréves, & qui eſt d'une des
plus confiderables Maiſons du
Dunois. Sa Majeſté, dont la bonté&
la justice ſe ſignalent tous
les jours , l'a nommé pour fon
Lieute
GALANT.
195
Lieutenant au Havre de Grace,
& pour Survivant de Monfieur
dela Vaiſſiere, Lieutenant de Roy
en ce Gouvernement , que ſon
grand âge, & l'incommodité d'une
Paralyfie du côté droit , enſuite
de pluſieurs bleſſures , empeſchent
d'agir ſuivant toute
l'étenduë de ſon zele. Quoy que
Monfieurde Viviers ait ſes Proviſions
, & faſſe toutes les fon
ctions de cet Employ , Sa Majeſté
fatisfaite des grands ſervices
de Monfieur de la Vaiſſiere , luy
a fait auſſi renouveler ſes Provifions.
L'Abbaye de Manlieu , ſituée
en Auvergne, vacante par la mort
de Monfieur l'Abbé de Montmoreau
, a eſté donnée à un Fils de
Monfieur le Marquis de S. Herem
, Gouverneur & Capitaine
de Fontainebleau.Ce Marquis eft
I ij
196 MERCURE
3
de tres- grande qualitê, tres-honneſte
Homme , &' ancien Serviteur
du Roy , qui l'honore de fon
eftime .
Meffire Charles- Maurice-Bonaventure
d'Urfé,Comte de Sommerive
, Colonel de Cavalerie ,
mourut à Iſſy le 14. de ce mois,
âgé de 32.ans, dont il en avoit pafsé
15. dans les Armées de Sa Majeſté.
Il ſe ſignala au Paſſage du
Rhin,futenterré tout vivant dans
le Jeu d'un Fourneau , lors qu'on
aſſiegea Maſtrich ; & au Combat
de Senefil eut un cheval tué ſous
luy , & fut bleſsé à la jambe d'un
coup deMouſquet.Quoy queCadet
de cinq Freres , dont le premier
eſt Evéque de Limoges ; le
ſecond , Doyen de N. Dame du
Puy ; le troiſieme , Viſiteur des
Peres de l'Oratoire;& le quatriéme
, Abbé d'Urfé ; la retraite de
tous
GALANT. 197
:
tous ces Meffieurs l'en avoit fait
devenir l'Aîné , & la premiere efperance
de ſon illuſtre Maiſon,
dont il ne reſte aujourd'huy que
Mile Comte d'Urfe , Enſeigne des
Gardes du Roy , qui en la faiſant
revivre, puiſſe conſerver un Nom
que les Siecles paſſez ont reveré,
& que la Poſterité reconnoiſtra
comme un des plus recommandables
du Royaume.
Monfieur Poitevin , Curé de
Saint Joſſe , eſt mort auſſi dans ce
mois . Sa naiſſance eſtoit illustre .
Feu Monfieur Poitevin ſon Pere,
ayant eſté Premier Preſident à
laCour des Monnoyes , a eu de
tres- beaux Emplois dans lesPaïs
Etrangers. Monfieur le Cardinal
de Richelieu , qui avoit
pour luy beaucoup d'eſtime,
voulut eſtre le Parrain d'un de
ſes Fils , qu'il tint ſur les Fonts en
I iij
198 MERCURE
1630. & auquel il donna fon nom
d'Armand. C'eſt celuy dont je
vous apprens la mort. Il avoit l'efprit
tres - vif , actif , penetrant,
T'humeur civile , engageante , un
fort panchant à faire du bien,
& fur tout , une paſſion extraordinaire
d'aller preſcher l'Evangiledans
les Païs où le Culte du
vray Dieu n'eſt point connu ;
mais la foibleſſe de ſa complexion
ne foufrant point qu'il paſſaſt les
Mers , il n'oublia rien pour faire
par le miniftere des autres , ce
qu'il ne pouvoit executer par luymeſme.
Il n'eſt ny peines , ny
ſoins , qu'il n'ait pris , pour venir
à bout d'inſtituer le Seminaire
des Miſſions Etrangeres,
qui enfin fut étably ſous ſon nom ,
& dont il a eſté Directeur le reſte
du temps qu'il a vefcu. Il
luy a donné pendant ſa vie , &
laiſsé
GALANT. 199
laiſsé à ſa mort des marques de ſa
charité , & n'a pas moins fait
pour le Seminaire du Canada,
auquel il a non ſeulement laiſſe
de l'argent & fa Bibliotheque,
mais meſme pendant fa maladie
il avoit fait venir de Rome les
Proviſions d'un bon Prieuré qu'il
poffedoit , en faveur d'un Prétre
Miſſionnaire à Quebec , dans
la veuë que le revenu de ce Benefice
feroit employé à l'entretien
de ce pauvre Sminaire.
Comme fa charité eſtoit grande
, l'amitié qu'ila euë pour les
Miffions Etrangeres n'a pas empeſché
qu'il n'ait eu pour ſa Paroiffe
de S. Joffe, toute la tendrefſe
qu'un bon Pere peut avoir
pour ſa chere Fille. C'eſt ainfi
qu'il l'appelloit.Cette Paroiſſe eſt
des plus petites de Paris , mais
conſidérable par le merite de plu
I j
200 MERCURE
ſieurs Curez qui l'ont gouvernée
quelque temps. Monfieur
Abely , qui avoit étably un Seminaire
dans cette Cure , en fut
siré pour eſtre Evéque de Rhodés.
Le feul nom de ce ſçavant &
pieux Prelat , fait ſon éloge. Il l'avoit
remiſe entre les mains de
Monfieur Meliand , également
illuſtre par ſa naiſſance & par ſa
vertu. Monfieur Piques, Homme
d'une grande piete , luy a ſuccedé,
apres luy, Monfieur Poitevin.
Sa conduite a édifié tous les
Gens de bien ; & non ſeulement
ſes Paroiffiens ont receu de luy
des Inſtructions tres - falutaires;
mais en faiſant rebaſtir ſon Egliſe
de fond en comble , il y a
beaucoup contribué d'argent &
de ſoins, & luy a laiſsé encor plus
de douze mille livres par ſon Teſtament.
Il y avoit environ deux
ans.
GALANT. 201
ans que pour n'avoir pas aſſez
ménagé ſes forces, il ſe ſentoit affoiblir
de jour en jour. Enfin le
huitième de ce mois , jour de la
Nativité de Nôtre Dame , ayant
fait prendre poſſeſſion de ſa Cure
à Monfieur Amelin , qu'on
louë aſſez en diſant que Monſſeur
Poitevin l'a choiſy pour
Succeſſeur , il mourut le Samedy
douziéme du meſme mois,
fans fiévre & fans agonie , apres
avoir receu tous ſes Sacremens
le jour precedent , avec une entiere
connoiſſance ,& une devotion
qui répondoit à la vie qu'il
avoitmenée:
La Ville de Marseille a profité
de tous les avantages de fon heureuſe
ſituation, pour mieux témoi
gner ſa joye , du bonheur de
ce Royaume , & elle l'a fait paroiſtre
avec d'autant plus d'éclar
7001 Iv
202 MERCURE
qu'elle la faiſoit paroître aux yeux
de tant de Nations diferentes
qui abordent dans ſon Port , &
qu'elle avoit pour témoins de
fon zele. Dés qu'elle eut appris
la Naiſſance de noftre nouveau
Prince , les Feux que tous ſes
Habitans allumerent de leur propre
mouvement , prévinrent les
ordres publics.Cet empreſſement
fut cauſe que Meſſieurs les Echevins
qui font la fonction de Gouverneurs
en l'absence de Monfieur
de Fourville - Pilles , Gouverneur
Viguier pour Sa Maje
ſté , ne purent prendre autant
deloiſirqu'ils euſſent voulu, pour
preparer la Feſte à laquelle ils
deftinerent le 28. le 29. &le 30-
d'Aouſt qui n'étoient guere éloignez.
Pendant que la Ville faifoit
les appreſts de ſes Réjoüiſſances,
tout
GALANT 203
tout le Port fit les ſiennes. Monfieur
Brodart , Intendant General
des Galeres , & Monfieur de
Manfle , Premier Chef d'Efca
dre , ſe rendirent le 23. d'Aouft
fur la Galere Réale où ils affi
ſterent avec tous les Officiers,
au Te Deum qui y fut chanté en
Muſique. Au fortir dela , Mon
fieur Brodart donna à tous ces
Officiers un Repas qui fut de
la derniere magnificence ; & les
diſtributions de Pain, de Vin,
& de Viande , qu'il fit faire à
ſa Porte durant toute la Jour
née , pouvoient encor tenir lieu
d'un grand Feſtin. Le foir, vingt
Galeres qui étoient dans le Port, -
rangées d'une diſtance égale, de
puis les Auguſtins juſqu'à Saint
Jean, commencerent àà garnir tous
les endroits, où l'on pouvoit metre
des Fanaux & des Lampions.
metat
Elles
204
MERCURE
Elles en avoiétjuſqu'au plushaut
de leurs Arbres. Toutes les Antennes
portoient ſur leur dos autant
de Lumieres qu'on y en avoit
pû placer , & par deſſous elles.
jettoient une infinité de petites,
cordes , dont chacune avoit plus
de cinquante ou ſoixante Girandoles
allumées, les unes plus bafſes
que les autres , & d'une diſtance
proportionnée ; de forte
que l'on voyoit comme des Mu--
railles de Criſtal , qui par un petit
mouvement de la Mer, paroif--
foient éclairées d'un Feu volant:
& enchanté. Mais ce qui eſtoit.
de plus remarquable pour l'invention
, c'eſtoit que la pointe de
chaque Antenne , qui s'élevoit
beaucoup plus que les plus hautes
Maiſons du Port , ſoûtenoit :
en l'air des Paveſades de feu,.
ſemblables pour la figure à celles
GALANT 205
les que les Galeres portent ordinairement.
Ces Paveſades étoient
formées par des Lumieres fufpenduës
avec bien de l'art , à
de petites cordes imperceptibles,
dont les diferentes longueurs ,
donnoient'à ces Lumieres l'ar-..
rangement qu'il faloit qu'elles.
cuffent. D'autre côté , le Parc,
qui eſt fermé par une Muraille
qui regne fur toute la largeur du
Port , faiſoit voir une infinité de
figures éclatantes. Le Toit de
l'Arfenal eſtoit couvert de Pyramides
illuminées , & fa longue
façade portoit une Inſcription
de Vive le Roy , en groſſes lettres
de feu , de ſeize pieds de
diametre qui ſe liſoient aiſement
du Port , & de mil cinq cens pas.
Toutes les Galeres firent trois
falves de cent coups de Canon
chacune ,auſquelles l'Arsenal répondit
206 MERCURE
pondit toutes les trois fois par
cent autres coups , fans compter
les Boëtes qui tirerent de deſſus
les Murailles du Parc , & le redoublement
de tout ce bruit,cauſé
par l'Echo qui eſt dans le Port
de Marseille. Ces Réjoüiſſances
des Galeres durerent trois jours
avec une magnificence égale ,
mais toûjours diverſe. Ainfi elles
ne finirent que le 26. d'Aouſt ;
& dés le lendemain 27. à l'entrée
de la nuit , huit Trompetes
à cheval précedez de vingtquatre
Tambours, parez des couleurs
de la Ville , portant chacunun
Etendard en Broderie d'or
& d'argent , & éclairez de fix
Flambeaux de Cire blanche , allerent
dans toutes les Places',
publier qu'on fermaſt les Boutiques
pendant trois jours , &
qu'on ne fongeaſt qu'aux Jeux
publics.
GALANT . 207
publics. Le jour ſuivant les Echevins
& Affeſſeur en Robes de
cerémonie , accompagnez des
Tambours , des Violons , des
Trompetes , & de cinq cens jeunes
Garçons , qui portoient des
Banderoles , allerent à l'Egliſe
Major, qui eſt la Cathedrale, que
les Chanoines avoient pris ſoin
de faire richement parer. Elle
étoit tenduë des plus belles Tapifle
piſſeries qu'on euſt pû trouver.
Toutes les Corniches estoient
couvertes de beaux Vaſes remplis
de Fleurs. On ne marchoit que
fur les Jaſmins d'Eſpagne , & fur
la Fleur d'Orange ; & à la grande
Porte estoient les Portraits du
Roy , de la Reyne , de Monſeigneur
le Dauphin , & de Madame
la Dauphine , tous quatre
couronnez de Lauriers , entremêlez
de Tubéreuſes,qui faiſoier
un
208 MERCURE
un fort agreable effet. On fit une
Proceſſion folemnelle , où l'on
porta les Chaſſes d'or & d'argent,
de Noſtre-Dame , de Saint Lazare
, de Sainte Magdelaine , de
Sainte Marthe , & de Saint Cannat
, précedées & ſuivies des
Violons . Pendant la Proceſſion,
les Boëtes que l'on avoit diſpoſées
à toutes les Places de la Ville
par où elle devoit paſſer , tirerent
inceſſamment. On rentra
dans l'Eglife , où fut chanté
un Te Deum à trois Choeurs de
Muſique , de la. compofition de
Monfieur Michel , un des plus
excellens Maiſtre de Chapelle
qu'ait jamais eus la Provence ;
& meſme quelques Chanſons
Provençales ſur l'accouchement
de.Madame la Dauphine , ne furent
pas trouvées indignes de ſui
vrele Te Deum. L'apreſdînée, des
L
Fontai
GALANT .
209
Fontaines de Vin coulerent jufqu'à
la nuit ' devant l'Hoſtel de
Ville. On y donna un grand Bal
à toutes les Dames ; & afin qu'il
n'y euſt point de Divertiſſemens
où le Peuple ne priſt part, on mit
dans toutes les Places publiques
des Violons pour le faire dancer.
Sur les neuf heures du ſoir,
les quatre Capitaines des Quartiers
de la Ville ayant mis ſous
les Armes leurs Compagnies de
prés de mille Hommes chacune
, toutes fort leſtes , vinrent à
l'Hoſtel de Ville éclairez de trente
Flambeaux de Cire blanche
par Compagnie , & firent aux
Echevins une ſalve de Moufqueterie,
où il y eut plus de deux
mille coups tirez. Enſuite ils marcherent
en tres - bel ordre vers
la Place neuve. Les Echevins
les y ſuivoient , & la on alluma
un
210 MERCURE
un grand Feu de joye , au bruit
des décharges de toutes les quatre
Compagnies, & des coups de
Canon que tirerent tous les Vaifſeaux
du Port. Cependant mille
&mille Fufees voloient dans les
airs à chaque moment , & ce fut
en quelque forte l'image d'un
embrazement general , que tous
ces Feux qu'on fit devant les
Portes des Maiſons particulieres
, & toutes les Lumieres dont
on borda les Fenestres , & dont
on couronna les Toits. Mais rien
n'égala l'Hôtel de Ville. Sur le
grand Balcon de Marbre qui
joint les deux Pavillons , & qui
regarde le Port , on avoit dreſſé
trois Pyramides à quatre faces ,
où brilloient plus de quinze mille
Bougies allumées. La Pyramide
du milieu qui s'élevoit plus
haut que l'Hoſtel de Ville , por
toit
GALAN T. 211
toit ſur ſon ſommet un grand
Soleil , qui répandoit ſes rayons
de toutes parts. Les deux autres
qui estoient plus petites , & n'alloient
pas plus haut que l'Architecture
de la Façade , avoient fur
leur pointe les Armes du Roy,
dont les Lumieres marquoient le
Blafon . Ces Pyramides faiſoient
encorun fort bel effet .C'eſt qu'en
éclairant la Façade de l'Hoſtel
de Ville , elles faifoient voir avec
avantage trois Figures merveilſeuſes
qui y font , l'une du Roy ,
les deux autres de la Juſtice &
de la Valeur , avec les Armes de
France, cizelées en Marbre blanc
par le plus grand Architecte de
l'Europe , c'eſt à dire par le Sieur
Puget de Marseille. Le lendemain
29. n'eut rien de nouveau
pour l'invention , mais tout y fut
encore plus magnifique. Enfin
le
212 MERCURE
le 30. on redoubla les foins pour
finir par quelque choſe d'extraordinaire
. Le Cours de Marſeille
eſt un des plus beaux & des plus
réguliers du Monde. Il eſt extrémement
long , & d'une largeur
proportionnée à ſa longueur.
Toutes les Maiſons y font ornées
d'une agreable architecture , bâties
fur unmême cordon,& l'on y
voit deuxrangsd'Arbres qui charment
tous les Etrangers. Deux
grandes Ruës , dont l'une commence
à la Porte Royale, & l'autre
à la Porte de Rome , aboutifſent
aux deux extrémitez de ce
Cours; de forteque quand on s'y
promene onvoitces deux Portes,
qui font une Perſpective merveilleuſe.
C'eſt là la Scene qu'on
avoit choiſie pour achever dignement
cette grande Feſte. Aux
deus bouts du Cours, étoient éle
vez
GALAN T. 213
vez des Arcs de Triomphe . Le
plus grand occupoit toute la largeur
de la Ruë Royale. Il avoit
trois Portes faites dans toutes les
regles de l'Architecture. Au deffus
de celle du milieu , on avoit
dreſſé une Pyramide qui ſurpafſoit
de beaucoup la hauteur des
Maiſons , & qui portoit ſur ſa
pointe un Soleil ; & fur les Portes
des deux coſtez eſtoient des
Fleurs- de- Lys ,les Armes du Roy,
de Monſeigneur- le Dauphin ,
& de Monſeigneur le Duc de
Bourgogne . Tout cela paroiſſoit
eſtre en feu . Joignez-y les Bougies
de toutes les Feneſtres &
de tous les Balcons , toutes
les Girandoles qu'on avoit penduës
aux Arbres , & tous les
Feſtons de lumieres qui alloient
de l'un à l'autre dans les intervales
qui les ſeparent. Un ff beau
Lieu
214 MERCURE
Lieu le fut encor bien davantage
, lors que ſur les neuf heures
du ſoir les quatre Compagnies
de la Ville y vinrent toûjours
dans un équipage tres- propre ,
éclairées d'un grand nombre de
Flambeaux , & ſe rangerent en
hayes pour laiſſer paſſer les Echevins
, qui allerent allumer un
grand Feu qu'on avoit préparé
à un bout du Cours vers la Porte
de Rome. Les Compagnies rentrerent
enſuite dans la Ville, dont
elles firent tout le tour ; mais elles
s'arreſterent devant la Maiſon de
Monfieur le Gouverneur pour
donner lieu à leurs Enſeignes de
joüer du Drapeau. Tout le mondefut
fort fatisfait de la maniere
dont ils s'acquiterent de cet exercice.
Pour les Echevins , ils retournerent
à l'Hoſtel de Ville, où
ils donnerent un Repas public à
tous
GALAN Τ.
215
tous ceux qui en voulurent eſtre,
& enfuite les Violons ſur l'eau ,
où plus de deux mille Bateaux
les ſuivirent pour joüir de ce plaifir.
Je ne vous dis point combien
de Gentilhommes firent dreſſer
des Tables à l'entrée de leurs
Maiſons pour inviter tous les Pafſans
, ny combien de part les Religieux
meſme prirent à cette Fête,
par les aumônes extraordinaires
qu'ils , firet ,& par les Feux dõt
ils illuminerent leurs Clochers,
qui ne contribuerent pas peu à
la beauté du Spectacle qui ſe
voyoit dans Marseille , ſur tout
ceux des Dominicains, & des Peres
de l'Oratoire , ny combien de
joye témoignerent les Chanoines
de la Cathedrale , qui firent tirer
devant la Porte de leur Egliſe un
fort beau Feu d'artifice , qui étoit
tout remply de Deviſes & d'Emblémes.
216 MERCURE
blémes . Enfin la Ville finit ſes
Réjoüiſſances ; & dés le lendemain
3 1. celles de la Citadelle,du
fort S. Jean , & du Chaſteau d'If
leur fuccederent. Elles durerent
trois jours , pendant leſquels ce
ne furent que canonnades & décharges
de Mouſqueterie. Ainfi
dix jours entiers la joye fut continuelle.
Elle estoit tantoſt exprimée
plus particulierement par les
Galeres , tantoſt par la Ville , &
tantoſt par les Chaſteaux.
Depuis que j'ay achevé la premiere
Partie de cette Lettre ,dans
laquelle je vous parle du Char de
Triomphe , où le jour de Saint
Loüis l'on vit paroître à Dijon un
jeune Enfant repreſentant Monſeigneur
le Duc de Bourgogne ,
au milieu des quatre derniers
Ducs de ce nom, on m'a fait part
desDeviſes qui ornoient ce Char.
Je
GALAN T. 217
Jevous les envoye expliquées en
Vers. On avoit mis ces paroles au
deſſous de l'Enfant, que la France
couronnoit.
NASCENTE HOC CUNCTA
MOVENTUR.
Ilfort dusein de la Victoire,
Dans un temps où la Paix tient tout
calme icy bas.
Parmy les Nations de cent & cent
Climats
On entend publier sa naiſſance&
fa gloire .
La Terre le prédit avec ſon trem
blement
Par un Astre nouveau forty du Fir
mament .
Le Ciel mesme l'annonce aux Peu
ples de la Terre,
Et tout dit qu'il doit estre un jour
parfes hauts faits ,
Septembre_2 . P. K
218 MERCURE
Comme le Grand LOUIS, redoutable
àla Guerre,
Autant qu'aimable dans la Paix .
Au pied du Génie de la Bourgogne
, qui conduiſoit les Chevaux
du Char, étoient ces autres
paroles,
-HOS QUATUOR UNUS
HIC ALIQUANDO DABIT.
De PHILIPPE on vanta par tout
la hardieſſe;
Le partage de JEAN fut l'intrepidité,
Son FILS'aima la Paix, on loüaSa
bonté.
CHARLES ne demanda qu'à combatre
fans ceſſe ;
Et tout ce qu'en leur temps ces
grands Héros ont eu
De valeur , de bonté , de force , de
vertu,
Doit
GALAN T. 219
Doit de ce Prince feul former le caractere.
C'est un bien que le Ciel nous promet
aujourd'huy ;
Et s'il n'avoit fait naître&l' Ayeul
&le Pere,
Rien ne seroitfi grand que luy.
Sur le Theatre où l'on dreſſfa
le Feu d'artifice , eſtoit la Felicité
tenant un Enfant , que la France
preſentoit à la Bourgogne, en luy
diſant,
DUM REРЕТАМ.
Mon coeur confent qu'on te le
donne,
Mais à condition de le reprendre
un jour,
• Et qu'ayant porté ta Couronne,
Je le verray l'appuy de la mienne
àmon tour.
Kij
220 MERCURE
La Bourgogne répondoit.
DIGNAM ME LILIA
MONSTRANT.
Cet honneur est bien grand,mais enfin
, quoy qu'infigne,
S'il pouvoit estre meritè,
Et les Lys quejeporte,&mafidelité
Meflateroient d'en eſtre digne .
Autour du Theatre il y avoit
quatre Emblemes. Le premier
eſtoit un Dauphin ſur la Mer , &
un dans le Ciel, avec ces Vers,
IMPERIUM OCEANO FAMAM
QUI TERMINET ASTRIS .
Ce Prince imitera l'invincible
LOUIS ,
Il fera comme luy des Exploits
inouis,
E
GALANT . 221
Et comme luy , paſſant de Victoire
en Victoire,
On le verra porter jusqu'au plus
bant des airs,
Le bruit deſon grand Nom , & l'éclat
defa gloire,
Et borner ſon Empire où finit l'vmverso
Le ſecond eſtoit nn Sep de
Vigne , qui embraſſoit un Arbre,
avec cez mots ,
:
९
CRESCENTE CRESCAM.
J'attache ma vie à lafienne,
Pour voir mon bonheur aſſuré,
Cet Arbre croiftra , je croiftray,
EtSa grandeur fera la mienne.
Le troiſième , un Grenadier
chargé de ſes Fleurs couronnées,
avec cette Deviſe,
Küj
222 MERCURE
,
A CIASCUN LA SUA
CORONA.
Cette Tige paroift en Couronnes féconde;
Je voy celle du Roy,du Dauphin, de
Jon Fils,
Et si de leur effet nos fouhaitsfont
Suivis,
L'un des trois quelque jour aura
celle du Monde .
Le quatrième , un Soleil regardant
un Tournefol naiſſant ,
avec ces mots,
SUB TANTO SIDERE
CRESCAM.
Cet Astre Souverain qui regne sur
la France
Préfidoit quandje pris naiſſances
Et j'espere aujourd'huy ,
Secondé
GALANT . 223
Secondé de fa douce & divine influence,
Devenir auffi grand que luy.
La Machine de ce Feu avoit
cinquante-trois pieds de hauteur.
On y avoit écrit ce Sonnet , qui
contient les ſouhaits de la Bourgogne
en faveur du jeune Prince .
Ur cet aimable Objet de ma tên
Streffeextreme
Ce gage précieux de ma felicité,
Ciel , verſe tous les biens que tan
pouvoirfuprème
Répand en ces bas lieux pour marquer
ta bonté.
**
LOIUS eft Grand en tout ; que ce
Filsfoit de même,
Qu'iljoigne la valeur avec lapieté,
Et qu'orné des Vertus dignes du
Diadême,
K iiij
224 MERCURE
Le nombre deſes jours ne puiſſe être
compte.
Tandis que l'on verra noſtre vaſte
Hemisphere,
Bartagéſous les Loix de l'Ayeul &
du Pere,
Que I autre foit le prix de fes Exploits
divers ;
Et que plein du beau feu qu'un
Sang Royal inspire .
Uniſſant à la fin & l'un & l'autre
Empire,
Ce Prince soit un jour Maistre de
l'Univers .
Ces Deviſes & ces Vers font
de Monfieur Moreau, Avocat General
en la Chambre des Comptes
de Dijon. Il a beaucoup de
merite, & s'eſt acquis grande reputation
dans le Barreau par ſes
Plai
GALANT.
225
Plaidoyers , & le Diſcours de la
preſentation de Monfieur le Marquis
d'Uxelles , Lieutenant de
Roy en Bourgogne , & par ſes
Harangues à la Chambre des
Comptes , qu'il fait tous les ans
à la Saint Martin. Monfieur Moreau
, Auditeur des Comptes à
Paris , eſt ſon Frere. C'eſt celuy
dont je vous ay envoyé pluſieurs
Ouvrages galans , ſous le nom du
Fils d'un Auditeur des Comptes
deDijon.
Il ne faut pas s'étonner des Réjoüiſſances
des Provinces & des
Villes , puis que des Particuliers
en font ſeuls de grandes . Me de
la Barmondiere , Gentilhomme
Beaujolois , & Procureur du
Roy au Bailliage de cette Province
, a eſté des premiers à donner
des marques publiques de fon
zele , & de ſa joye, dans le nou-
:
226 MERCURE
veau bonheur de la France. A
peine l'eut- il appris , qu'il invita
tous ceux qui compoſent l'Aca
démie de Villefranche , à venir
dans une belle Maiſon de Campagne
qu'il a aux environ de la.
Ville. Ils s'y rendirent le 12. de
l'autre mois , avec Me le Lieutenant
General , & les principaux
Officiers du Bailliage ; & là , dans .
une Salle ornée de Meubles tres-.
propres , il prononça avec beaucoup
de fuccés le Genethliaque
de Monſeigneur le Ducde Bourgogne..
Il le finit par une juſte:
application d'un Songe de Ciceron
en faveur d'Auguſte,rapporté
par Dion au 45. Livre de fon
Hiſtoire , où il repreſente un Enfant,
qui eſtant deſcendu du Ciel
en perçant les Nuës , vint fondre
dans le Capitole , & y arracha
la Foudre de la main de Jupi
ter.
GALANT. 227
rer. La Cerémonie ſe termina
par une magnifique Collation ,
dont Monfieur de la Barmondiere
régala toute cette illuſtre Compagnie.
On y beût abondamment
aux Santez du Roy , de
Monſeigneur le Dauphin , de
Madame la Dauphine , de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne ,
& de Mademoiselle d'Orleans ,
à qui la Province de Beaujolois
appartient.
Mrs les Prieur & Religieux
d'Eflimour Sainte Marguerite ,
prés Compiegne , s'eſtant acquitez
avec toute la devotion poffible
des Prieres qui leur avoient
eſté ordonnées pour l'heureux
accouchement de Madame la
Dauphine , à cauſe des grands
Miracles qui ſe font tous les jours
dans leur Egliſe par l'interceffion
de la Sainte , dont ils confer
vente
228 MERCURE
vent précieuſement les Reliques,
ont mêlé les témoignages de leur
joye à ceux de toute la France. Ils
ont ſuivy en cela l'exemple de
Monfieur l'Abbé de Villacerfleur
Chef, & de toute ſa Famille, qui
a un attachement inviolable pour
le ſervice du Roy. Le Dimanche
13. de ce mois ayant eſté
choiſi pour la Feſte , Monfieur
Cottard , Prieur Clauſtral , donna
tous les ordres neceſſaires pour
l'Illumination de toute l'Eglife , &
fit mettre au deſſous du grand
Crucifix de la Nef un Dais de
Brocatel d'or, garny de Dantelles
d'or&d'argent ; & fous ce Dais,
le Portrait du Roy avec ſes Armes.
Celles de Monſeigneur le Dauphin
eſtoient à la droite , & celles
de Monſeigneur le Duc de
Bourgogne à la gauche. Le Te
Deum fut chanté ſur les fix heures
du
GALANT.
229
dufoir , & à huit heures Mon
fieur Cottard à la teſte de ſes Religieux
, allumale Feu de joye. Il
eſtoitdreſſe ſur un grand Theatre,
à quelque pas de l'Egliſe Or
y voyoit quatre grands Pilaſtres ,
fur le haut deſquels eſtoient les
quatre Vertus, avec cette Inferi--
ption au bas..
LUDOVICO MAGNO
AUGUSTISSIMO EIUS DELPHINO.
AC SERENISS . DUCI BURGUNDIA
ABBAS VILLASERIUS , PRIORA
ET RELIGIOSI ELIMOURIENSES :
ÆTERNAM FELICITATEM
DEPRECANTUR..
Le Pied de chaque Pilaſtre
eſtoit embelly d'une Deviſe. La
premiere étoit un Soleil naiſſant...
Ехн
230
MERCURE
EXHILARAT NASCENDO
OMNES .
La ſeconde , un Globe qui repreſentoit
la Terre .
SI CONCEDAT Avus .
La troiſieme , un Lys au pied
de deux autres.
TERTIUS E CALO,
La quatrième , un Trophée
d'armes.
HIS VINCERE DISCET .
Dans les quatres Faces on voyoit
les Armes du Roy, de Monſeigneur
le Dauphin , de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne , &
de Monfieur l'Abbé de Villacerf;
& au milieu des quatre grandes
Figures , la Renommée ſur une
Boule,tenoit une Trompete avec
une
GALANT. 230
une Banderole aux Armes du
jeune Prince . Comme l'Egliſe eſt
ſituée ſur la pente d'une Montagne
qui commande aux environs
, on vit le Feu de plus de
trois lieuës. L'Artifice fit merveilles
, & parmy le bruit des
Tambours , on entendit celuy
des Mouſquets par la décharge
qu'en firent les Habitans qui s'étoient
mis ſous les armes. Le ca--
rillon des Cloches du Prieuré &
de la Paroiffe , ne ceſſa point
pendant tout ce temps , & s'il y
a eu plus de magnificence dans
d'autres Feſtes, on peut dire qu'il
n'y en a point qui ait eſté cele
brée avec des marques d'une réjoüiſſance
plus parfaite.
Voicy un Air nouveau d'un
bon Maiſtre , & dont les paroles
font fort eſtimées ..
AIR
23.2
MERCURE
AIR NOUVEAU.
Q
Vand onfoûpire
Sans ofer dire
Quel'on reffent
Un mal preſſant ,
Qu'on est à plaindre
D'estre obligédese contraindre !
Mais on l'est encor plus , quand il
faut Soupirer
Sans esperer.
Monfieur l'Evéque de Bazas en
Guyenne, Suffragant d'Auch, eſt
mort icy depuis quelques jours,
âgé de 70.ans. Son nom deFamil
le étoit de Boiſſonade d'Orty.
Monfieur d'Orty , que l'on a veu
à la teſte du Regiment des Gardes
, & à qui pour recompenſe le
Roy a donné un Gouvernement,
eſtoit ſon frere..
Cette mort a eſté ſuivie de celle:
de
GALANT.
233
:
de Monfieur Teſtu , Capitaine
Chevalier du Guet de la Ville &
Fauxbourgs de Paris , arrivée le
17. de ce mois. Il s'étoit toûjours
acquité des fonctions de ſa Charge
avec tous les ſoins , & toute
la vigilance que demande cet
employ. Il eſtoit zelé pour le fervice
du Roy , & avoit ſuivy en
cela l'exemple de feu Monfieur
Teſtu ſon Pere , à qui la Cour
avoit confié ſouvent le fecret de
beaucoupd'Affaires importantes.
Je ne parle point de ſon eſprit .
On ſçait que l'eſprit eſt hereditaire
dans cette Famille , & qu'il
n'y a perſonne du nom de Teſtu
qui n'en ait infiniment. Il fut porté
de ſon Hôtel Ruë S. Loüis au
Marais , en l'Eglife de Saint Gervais
ſa Paroiſſe , accompagné
du Curé& de ſon Clergé , & fuivy
de tous ceux de ſa Famille , &
de
234
MERCURE
de deux Compagnies des Archers
du Guet , avec leurs Lieutenans
àla teſte , Enſeigne & Guidons .
Les Tambours couverts de Crefpe
batoient à la fourdine ; & les
Trompetes , couvertes auſſi de
Creſpe , fonnoient de mefme.
La Compagnie d'Infanterie marchoit
la premiere , & celle de
Cavalerie ſuivoit à pied , ayant
ſes Officiers à la teſte. Le Corps
demeura en dépoſt dans Saint-
Gervais juſqu'à fix heures du
ſoir, que les meſmes Compagnies
vinrent l'enlever , pour le conduire
aux Carmes Déchauffez du
Fauxbourg S. Germain , qui eſt
le lieu de ſa ſepulture. La Compagnie
de Cavalerie étoit alors à
cheval. On portoit les Marques
d'honneur couvertes de Creſpe,
& l'on fit une grande ſalve de
Mouſqueterie , apres qu'on eut
enterré le Corps.. Je
GALANT.
235
Je vous ay déja parlé pluſieurs
fois de Mont- Loüis. Vous ſçavez
que cette Place eſt ſituée
au plus haut des Pyrenées. Les
Travaux en font tres reguliers ,
& le nom qu'elle porte doit faire
juger qu'elle est fort confiderable.
Monfieur Durban, qui en eft
Gouverneur , y a fait chanter le
Te Deum , au bruit des décharges
de trente Pieces de Canon,
& de trois falves de toute l'Infanterie
, qui eſt campée aux environsde
la Place. La folemnité
fut fuivie d'un magnifique Repas
qu'il donna. aux Officiers des
Troupes , & aux principaux du
Païs , qui avoient aſſiſté au Te
Deum. Il fit tirer le foir un tresbeau
Feu d'artifice , qu'il avoit
fait preparer ſur un Rocher proche
du Camp,où depuis quelques
années il a fait faire pluſieurs gros
Jets
236
MERCURE
Jets d'eau. Rien n'eſtoit plus de
agreable que de voir ces eaux V
briller à la clarté que rendoient
les Feux.
Le lendemain , Monfieur de
Malezieu, Commiſſaire des Guerres
, & que le Roy a chargé
des Affaires de ce Païs - là en
l'absence de l'Intendant , fit allumer
des Feux dans ſon Quartier.
Il y ajoûta l'ornement de
quantité de Devifes , & donna
un Soupé auffi abondant
que propre auxmeſmes Officiers,
&àtous ceux qui s'y voulurent
trouver. Toutes fortes d'inſtrumens
fe firent entendre pendant
ce Régale. Les Feux que l'on fit
joüer ayant attiré le Peuple des
lieux voiſins , Monfieur de Malezieu
luy fit prendre part aux
Rejoüiſſances par une grande
d
GALAN Τ . 237
de diſtribution de Pain , & de
Vin.
Les Communautez qui compoſent
l'Abbaye de Fontevraut,
ont fait chanter un Te Deum
à trois Choeurs de Muſique.
-Quoy qu'il ne fuſt que quatre
heures lors qu'il fut finy , Madame
de Fontevraut ne laiſſa
pas de faire allumer un Feu devant
la grande Eglife. Tous les
Habitans qui eſtoient en armes ,
firent un tres - grand nombre de
décharges aux acclamation de
Vive le Roy. Cette illuftre Abbefſe
fit défoncer pluſieurs Muids,
qui furent abandonnez au Peuple
, qu'elle ne ſe contenta pas de
regaler de cette maniere,mais encor
par la diſtributiondepluſieurs
Pieces d'argent . Le meſme jour,
fur les huit heures du ſoir , elle
fit
238 MERCURE
fit allumer deux autres grands
Feux, l'un au dedans de la Cloſtúre
de l'Abbaye ſur la Terraſſe de
fon Jardin ; & l'autre en dehors,
au deſſous de ſes Jardins. Ce divertiſſement
accompagné de la
décharge de pluſieurs Boëtes , &
d'un tres-grand nombre de coups
de Fufil , dura juſque bien avant
dans la nuit. Pendant tout ce
temps , on ne ceſſa point de tirer
des Fusées volantes, & de faire
entendre le bruit de beaucoup
d'Artifice .
Je croy , Madame , que l'Abbaye
de Royal - Lieu vous eſt
connue. Elle eſt ſituée aupres de
Compiegne , & c'eſt la premiere
de France qui ait eſté dédiée ſous
l'invocation de Saint Loüis . Madame
de Roanez, Soeur de Monfieur
le Maréchal Duc de la
Feüillade , en eſt Abbeſſe. C'eſt
unc
GALANT. 239
une Dame fort conſiderable par
l'éclat de ſa naiſſance , mais plus
encor par celuy de ſa vertu. Elle
eſt ſi generalement reconnuë,
qu'on peut dire que ſa conduite
ſert d'exemple à la plupart de
celles de ſon caractere. Le nom
qu'elle porte fait l'éloge de fon
zele ,pour tout ce qui regarde
la Maiſon Royale . Ce zele a paru
dans la maniere dont elle a fait
chanter le Te Deum , & d'autres
Prieres pendant trois jours. Son
Egliſe eſtoit parée avec beaucoup
de magnificence. Il y avoit
quantité d'Inſtrumens , & la Mufique
fut trouvée charmante. Le
Curé du lieu , avec tout ce qui
compoſe ſa Paroiffe , & les Capucins
, voulurent bien aſſiſter au
Te Deum à la priere de cette illuftre
& pieuſe Abbeffe. Elle fit
diftribuer une Aumône generale
240 MERCURE
le le jour de la Feſte de Saint
Loüis ,à cauſe que le Roy porte ce
nom , & fit mettre toute ſa Communaute
en prieres , afin d'obtenir
du Ciel qu'il continuë à
verſer ſes Benedictions ſur ce
Monarque.
Monfieur le Comte d'Entremont
, Lieutenant General pour
Sa Majesté , des Provinces de
Breffe , Bugey, Valromey, & Gex,
ayant donné ſes ordres pour faire
celebrer la Naiſſance du jeune
Prince , s'eſt voulu ſignaler dans
Bourg , Capitale de Breſſe , où il
fait ſa reſidence ordinaire. Il y
fit chanter le Te Deum, & y affifta
accompagné de tous les Corps .
Toute la Bourgeoifie qui estoit
en armes , ne ceſſa point de faire
des ſalves pendant toute l'apreſdinée.
Cet illuftre Comte
fit non ſeulement couler une
Fontaine
GALANT.
241
Fontaine de Vin , & diftribuer
du Pain,mais jetta beaucoup d'ar.
gent par les feneftres de ſon Logis,
apres avoir fait faire une Aumône
particuliere à chaquePauvre.
Le foir il regala magnifiquement
toutes les Perſonnes qualifiées
, au fon de toutes fortes
d'Inſtrumens. Pendant ce temps
on illumina toutes les Feneſtres,
& des Feux de joye furent allumez
par tout. UneCorne d'abondance
eſtoit attachée au hautdu
toit de fon Hôtel , d'où fortit dequoy
en faire un,qui parut formé
enun inftant. Toute la Nobleſſe
defcendit , ſe meſla avec le Peuple
dança autourde ce Feu , &y
jetta un nombre infiny de Verres
de criſtal , en buvant à la Santé
de toute la Maiſon Royale. Ilfembloit
que Monfieur le Comte
d'Entremont eſtoit animé d'un
Septembre 2. P. L
242
MERCURE
zele pareil à celuy du Prophete
Royal , qui danıça devant l'Arche
d'Alliance. C'eſt un Seigneur
qui a beaucoup de vertu,
& qui en donne tous les jours de
grands exemples.
Entre les Particuliers dont le
zele a éclaté , Monfieur le Marquis
de Veſſey a fort ſignalé le
fien , & l'on a bien reconnu par
les réjoüiſſances extraordinaires
qu'il a faites , qu'il s'intereſſoit
au bon-heur commun , non feulement
comme fidelle François,
mais encor comme zelé Bourguignon.
Il a tenu table ouverte &
magnifique , foir &matin , pendant
huit jours , à Châlons ſur
Sône , & a fait faire des Feux de
joye ſur l'eau, dans ſon Jardin, &
fur la Tour de fon logis ; le tout
accompagné d'Illuminations , &
d'agreables Deviſes de fa façon.
Ces
e
GALAN T.
243
Ces divers Spectacles fatisfirent
fort toute la Ville, où ce Marquis
eft tres- eſtimé.
Il me reſte à vous parler d'une
maniere de montrer ſa joye , qui
vous ſurprendra. Auſſi eſt- elle ſi
peu commune, que je ne connois
qu'une perſonne qui enait donné
de pareilles marques. Mademoiſelle
Martineau , petite- fille
de la Nourrice de Henry IV.
apres avoir fait allumer des Feux
devant ſa Porte , & diftribuer
du Pain & du Vin pendant trois
jours au de-là des forces d'un
Particulier , fit chanter à Agniere
fur Oife, où elle demeure, une
grande Meſſe , un Te Deum , &
un Salut . Enfuite s'eſtant renduë
à Viarme , elle y paſſa un Contract
devant le Tabellion Juré
aù Bailliage & Chaſtellenie de
ce lieu , en datte du 14. Aouft,
Lij
244
MERCURE
par lequel elle fonde une grande
Meſſe , un Te Deum , & un Salut,
pour eſtre chantez tous les ans à
perpetuité le 6. Aouſt, jour de la
Naiſſance de Monſeigneur le
Duc de Bourgogne. Il feroit difficile
de mieux prouver ſon attachement
pour la Famille Royale.
Il a toûjours eſté fi grand pour
le Roy , qu'ayant élevé deux Fils
qu'elle avoit dans les meſmes ſentimens
, elle les a toujours entretenus
dans les Troupes , & a non
ſeulement employé fon Bien pour
leur faire faire une figure digne
de leur zele pour le ſervice de ce
grand Monarque , mais la Penfion
dont Sa Majesté a bien voulu
la laiſſer joüir. L'un des deux
eſt mort au Siege de Doësbourg.
Il eſtoit Capitaine & Major dans
le Regiment de Humieres. Elle
entretient au ſervice celuy qui
luy
GALANT.
245
luy reſte . Il eſt Lieutenant de
Grenadiers , dans le meſme Regiment
de Humieres.
Il n'y a rien de fi délicat que
ce qui regarde les rangs , & les
ceremonies ; & la Cour de France
eſt ſi nombreuſe , qu'il eſt
quelquefois bien difficile de bien
obſerver tout ce qui ſe paſſe en
beaucoup d'occafions , & la confuſion
empéchant ſouvent que les
rangs ne foient gardez . Dans les
dernieres Audiences donnéespar
le Roy , aux Ambaffadeurs des
Princes Catholiques, fur la Naiffance
de Monſeigneur le Duc de
Bourgogne,je vous dis que Monfieur
le Prince de Marfillac eftoit
à l'un des côtez du Trône
de Sa Majefté. Je devois dire,
Monfieur le Duc de la Rochefoucault,
puis qu'il a pris ce nom
depuis la mort de Mr leDuc fon
Liij
246 MERCURE
Pere qui le portoit; mais on ne fe
défait pas aisément d'une habitude
de plufieurs années. Je dois
vous dire encor que ce Duc n'étoit
point à l'Audience, mais que
du meſme coſté où il euft dû eftre
, s'il s'y fuft trouvé , eſtoient
Monfieur le Marquis de Lyonne,
Maistre de la Garderobe en année;&
Monfieurle Marquis de la
Salle , pareillement Maiſtre de la
Garderobe. Comme vous rendez
mes Lettres affez publiques, pour
me faire craindre que les Articlesqu'elles
contiennent ne tirent
à conſequence , j'ay crû devoir
Avertiſſement à l'honneur,&
aux privileges des grandes Charges.
Je vous parleray une autre
fois avec plus d'exactitude de
eet
quelques autres circonstances ,
qui regardent ces fortes de grandes
GALANT.
247
des Audiences , quand je vous
entretiendray de celles que le
Roy aura données.
Je viens aux Explications des
Enigmes de ma Lettre du mois
de Juillet. Le mot de la premiere
eſtoit le Portrait , Monfieur
Mignard , Peintre fameux,
& qui eſt du nombre de ceux
qui compofent l'AcadémieRoyale
de Peinture & Sculpture , en
eſt l'Autheur. Ikef Filside feu
Monfieur Mignard , dit d'Avignon
, que le Roy fit venir en
mil fix cens cinquante-neuf,pour
faire fon Portrait , & celuy de
la Reyne , & qui mourut en
1669. Il eſtoit alors Recteur de
l'Academie de Peinture , & ve--
noit d'achever le bel Apartement
des Tuilleries , qui fait aujourd'huy
l'admiration de tous les
Curieux. Le Fils d'un Homme fi
Linij
248 MERCURE
habile en fon Art , & qui estoit
univerſel dans ſa Profeffion,ayant
herité de la maniere de faire des
Portraits , qui avoit mis feu fon
Pere dans une ſi haute réputation
, le bruit s'en répandit dans
la Cour de Baviere. Il y fut mandé
en 1673. par Madame l'Eletrice
, pour peindre toute fa Famille.
Il y réüffit au gré de cette
Princeſſe , beaucoup mieux que
pluſieurs fameux Peintres d'Italie
qu'elle avoit fait venir pour le
meſme ſujet. Elle reconnut fon
travail d'une maniere digne d'elle.
Il ſe peignit luy meſme par fon
ordre , & cette Princeſſe luy ordonna
de mettre autour de fon
Portrait , Adelaidis Appelles unus
Mignardus . Elle fit en ſuite placer
cePortraitdans l'une des Ga-
Leries du riche Palaisde Munich;
ce qui obligea beaucoup d'Italiens
GALANT. 249
liens qui ſe trouverent alors en
cette Cour , de dire apres Monfieur
le Comte Nogarolli , Veramente
à rotto i penelli alli primi
d'Italia. Monfieur le Duc de Savoye
, Frere de cette Electrice,
ayant appris la ſatisfaction qu'elle
avoit reçeuë des Ouvragesde M..
Mignard, ſouhaita d'en avoir des
Copies ,& luy fit donner ordre de
venir à Turin ; mais comme il
devoit paſſer par Milan , & que
les François avoient beſoin de
Pafſſeport à caufe de la Guerre,
Monfieur le Duc de Savoye en
obtint un de Mr le Prince de Lignes,
qui eftoit pour lorsGouverneurdu
Milanois. Ce Prince l'arrefta
quelques jours àMilan pour
faire fon Portrait,& celuydeMadame
fa Femme. Il fit connoiftre
par une récompenfe confiderable,
la fatisfaction qu'il en reçeut.
Lv
250
MERCURE
Monfieur Mignard partit en fuite
de Milan,pour ſe rendre à Turin.
Monfieur de Savoye apres
luy avoir fait un accueiltres- obligeant
, le fit- regaler , & luy marqua
un jour pour travailler à fon
Portrait , mais ce Prince tomba
malade la même journée,& mourut
le neufviéme jour de fa maladie;
ce qui obligea Monfieur Mignard
d'attendre quelque temps
pour prendre congé de Madame
Royale. Cette Princeſſe luy fit
donner une tres-belle Chaîne d'or
par Monfieur le Marquis de S.
Maurice.Come je n'ay rien avancé
dans cet Article,dont je ne fois
tres-feûr , je croy que vous ne ſerez
pas fâchée d'apprendre que
la France a plus d'un Mignard.
Celuy dont je viens de vous parler
ayant toûjours conſervé le
ſouvenir de l'honneur qu'il a
regeu
-
M
PHAT
CORONATO TRIU
PARTU
DELA
TILLB
THEQUR
LYON
GALANT.
251
reçeu en Baviere, a fait la Deviſe
que je vous envoye. Il a voulu repreſenter
Madame la Dauphine
par la Grenade,dont on ſçait que
le Fruit eft couronné. Monfeigneur
le Duc de Bourgogne eſt
le Grain qui en eſt forty. Je paffe
à ceux qui ont découvert le Portrait
que ce Peintre ſpirituel avoit
caché dans ſon Enigme. Ce font
Meſſieurs Vilain le jeune , de la
Ruë des Lombards :DeCorbigny
de la Ruë de la Harpe : Le Canarin,
de Tournay : Meſdemoiselles
Genevieve Martin , de la Porte
Cauchoiſe de Roüen : & du Mefnil,
du Quartier S. Mederic :L'Héroïne
Chéron , de Nevers : L'Amie
ſincére de la jeune Muſe: La
fidelle Amante de l'aimable Catin
: L'illustre Arifte Réclus à
Livry : & l'Amant rélegué à
Pont à Moufon.
En
252
MERCURE
En Vers, Meffieurs de S. Martin
l'aîné , du Quartier du l'Univerfité
; T. H. de Vallaunay , Sous-
Brigadier dans les Chevaux -Legers;
Droüart de Roconval;D.H..
de la Ruë de Quinquempoix ;
Hugot de la Barriere ,dans le Regiment
Royal ; L'Habitant en efprit,
du Pré S. Gervais ; L'aimable
Chevalier Paſquier, de la Ruëde
la Harpe : Le Berger Alcidon, du
Fauxbourg S. Victor : L'une des
quatre Filles du même Fauxbourg
: L'aimable Bourguignonne,
de la Ruë des Bernardins : La
Bergere à l'Anagramme , Un v'if
Genie m'éleve, du Pré S. Gervais::
La. Brunette à l'Anagramme , H.
M.eftàfa Cour,de la Ruë S.Denys:
L'aimable Fiere à l'Anagramme,
Ta rigueur mignarde, de la Ruë de
la Pelleterie : La belle Terbocher
à l'Anagramme , Bel Aftre cher
Objet
GALANT.
253
Objet:L'engageante à l'Anagramme,
A mon abordje ...... de la Ruë
de Poitou : La Solitaire à l'Anagramme
, Belle retirée amour du
Ciel: La Demoiselle à l'Anagramme,
Sent fa Fille de bonne Maison;
&fa Soeur àl'Anagramme, Belle,
mais rude Infante: L'aimable Veuve
à I Anagramme, Ravy on m'ad--
mire , de la Ruë de la Monnoye:
La belle Goret, de S. Germain en
Laye; Babet de Lépine,de laRuë
neuve des PetitsChamps : Therefe
Beinſe , de la Ruë des Po--
ſtes ; & l'Amazone à l'Anagramme
, A la mine de l'amour ſage ,
de la Ruë groſſe Horloge de
Roüen.
Ona encor expliqué cetteEnigme
fur une Figure de marbre , le
Bois,le Lambris , la Vertuşun Arbre ,
la Chandelle , &le Miroir.
Le mot de la ſeconde Enigme
eft
254 MERCURE
eft La Bouteille de Sarion . Elle a
eſté expliquée par Meſſieurs Vilain
, de la ruë des Lombards :
Beaudot , de la Rochelle : Du
Val : Foucaut , de la rue Saint
Jacques : De Corneille, de la ruë
S.Denys : De Haute-feüille, proche
S.Leu : Bourquelot : le Comte
de Montaigu , de la ruë Sainte
Croix de la Bretonnerie : Nabel,
de Troyes : De la Haye, de la ruë
du Four : & par les Aſſociez de
la ruë S. Honoré : les deux Freres
de la ruë S.Antoine : Tamiriſte
, de la ruë de la Cerifaye : le
petit Bijou : Fevrier , de la ruë
des Maturins.
Cette mefme Enigme a eſté
auſſi expliquée par Mademoiſelles
de Barville , & de Saint Si-
Penfionnaires de l'Ab- mon ,
baye de Pantemon : Diſcornet,
&de Livernet , de la ruë Saint
Denys. Ceux qui ont envoye
GALANT.
255
des Explications en Vers , font
Meſſieurs Daubaine : Canits :
De Taus : Cordier , de Caën :
le B. Leſcuyer : le mal-heureux
Volontaire : le Spirituel petit
Moret l'aîné,de la ruë Pierre Sarrazin
: Daphnis, D. L. R. N. S. A.
l'Ennemy d'Amour, à l'Anagramme
, L'Heroïne m'y entraîne : Le
Pere des quatre Filles du Fauxbourg
Saint Victor : le Negromantien
de Navarre : l'Amant à
l'Anagramme , L.je m'abats court
àtespieds, du Palais.
La belle Solitaire du Fauxbourg
S. Nicolas de Meaux : la
belle Enjoüće de la meſme Ville :
La belle Acidalie de la meſme
Ville : la belle Acidalie de la ruë
des cinq Diamans : la bel'e Arthenice
de Troyes : la belle Jalouſe
Advocate à Chaillot : l'Aimable
qui baille , de Soiffons :
la
256 MERCURE
La petite Paane,du coinduChevalier
duGuet : L'Habitante de
la Charruë de la Vallée d'Ionville
: La Naïade à l'Anagramme,
Charme, ravit, abat, de Tours : La
Blondine à l'Anagramme,Heroine
cache d'attraits mortels : Folichon,
de la Ruë de la Barillerie:La belle
Guenon,du Quartier de l'Univerſité
: & labien Mariée de devant
S. Severin : ces cinqdernieres
enVers.
On aencor expliqué cette Enigme
fur la Cloche , l'Etincelle de
feu , le Boüillon de leſſive , le Vent
& la Pluye .
Les deux Enigmes ont eſtéexpliquées
par Mefſſieurs Petit , de
la Rue Quinquempoix : Gelée,
deNantes:Patron le jeune,ou l'Amant
ingrat , de Meaux : De la
Ville auxButes: L. RahautAvocat
au Cloiſtre Saint Jacques de
l'Hôpi
GALANT.
257
l'Hôpital : Hariveau : Clement,
Apoticaire du Roy en fa Chancellerie
: De Merval, de Morlaix:
& Leger de la Verbiſſonne.
Ceux qui ont fait des Vers fur
toutes les deux, font Meſſieurs le
Cõtre, de l'Hoſtel des Perdreaux :
Avice de Caen , de la Ruë de la
Harpe: Vvezelier , de Calais : L.
Bouchet, ancien Curé de Nogent
le Roy : Horde , de Senlis : Pinchon
de Roüen : & N. Er. Vortkrancſtat,
de Châlons en Champagne
.
Elles ont auſſi eſté expliquées
par Meſdemoiselles Marguerite
le Vaſſeur,la cadete,Fille de Monfieur
le Vaſſeur Avocat au Bailliage
d'Amiens :Rozon, de la Ruë
au Maire : Serain : & du Salut.
Elles ont encor eſté expliquées
par le veritable Polichinelle :
L'Ennemy de la Conclufion :
L'AL
258 MERCURE
L'Argus de la ruë Parifie : le pere
incommode ; & le Bureau d'adreſſe
de Dreux : l'Amy fidelle ,
du Lyon d'or du Faux-bourg
faint Germain : l'Amant conftant
de la belle Magdelon : le pafſionné
des deux Amintes de la
Chauffée d'Eu : le Berger trop
affairé : Molina , de la rue S.Denis
: le charmant Blondin, Philoſophe
, Penfionnaire au College
de Harcourt : le Romain François
, de Rheims : Les Enfans de
fix heures , à la Gerbe d'or de la
ruë Gervais- Laurent : les Aumuſſes
de la Calade : Philadelphe,
de S.Quentin : le Poëte Canonique
: le Grand Vizir , de
Soiffons : Des Foffez , fon frere,
de la meſme Ville : De Vaubertrand
, ruë Briboucher : Eſtienne
, Chanoine de Sainte Oportune
: la Societé des Peres fans
foucy
GALANT.
259
foucy,de S.Quentin :& les Amans
civils du meſme lieu .
Ceux qui ſuivent les ont expliquées
en Vers. Gyges ; Baricot;
& Alcidor, du Havre: L'Albaniſte
de Roüen : G. ou l'Indiferent,
de la Rüe de Richelieu:Le
Solitaire de S. Paul de Leon ; Le
Reffufcité de la Rüe neuve S.Mederic
: Boutillier , Mayeur de S.
Quentin : Brabant , du meſme
lieu ; Mirtil , ou le Berger fidelle,
d'Angouleſme , à l'Anagramme,
Perir , ouse faire N. N. Le Medecin
Blayoïs B.D. L'Abbé de Capdeville
: L'Abbè malheureux : &
le jeune Eſculape de la Paleſtine.
Celles qui fuivent en ont feulement
trouvé le veritable ſens.
Les aimables Soeurs de la Rüe des
Jardins, de Lile en Flandre: Sylvie
du Havre : L'Objet du Bouquet
mystérieux du P. La ſpirituelle
Niéce
260 MERCURE
Niéce d'un ſpirituel Chanoine
de Sainte Croix d'Orleans : La
belle Agnés : L'aimable Lifette ;
La belle à l'Anagramme , De het
j'enferay le centre : La Driade à
l'Anagramme , Sa Cour va fort
bien : La petite Devote de la ruë
S. Paul : La charmante Magdelon
de S. Quentin : La Fidelité
mal recompenfée , de la meſme
Ville : La belle Blancpignon , de
la ruë de la Truanderie : Les Bacchanales
du Pré S. Gervais ; &
l'Amante paſſionnée à l'Anagramme
, A tes yeux voleurs , de
IHoſtel de Charoft ; cette derniere
en Vers.
Je vous envoye deux Enigmes
nouvelles. La premiere a eſte faites
par un Provençal.
ENIGME.
GALANT . 261
ENIGME .
Ous ſommes pluſieurs Soeurs
N d'une égale grandeur.
Le mesme éclat nous environne ,
Nous reprenons l'estre en Autonne,
Et perdons au Printemps toute nôtre
Splendeur.
Noussommes toutes de meſme âge,
Fort utile pourle Public,
Qui pourfervir àson trafic ,
Nous a miſes dans l'esclavage ,
Enfin l'air est nostre élement ,
Quand il n'est point accompagné du
Vent.
AUTRE ENIGME .
E donne du ſecours mesme aux
plus m'écontens ,
Et jeſuis toûjours preſt àfervir tout
le monde ;
Lerepos des Humains en mon appuy
Se fonde ;
Quand
262 MERCURE
Quand il faut s'en paſſer , onpaſſe
malfon temps.
**
On me doit tous les jours un tribut
neceſſaire ;
Je fuis au gré des Gens de toutes les
couleurs ,
Je donne cent plaisirs , je calme cent
douleurs ,
Et cependant on prend plaisir à me
défaire.
Je referve les Explications de
ma derniere Lettre pour le dixneufviéme
Extraordinaire que
je vous envoyeray le quinziéme
d'Octobre.
Si l'extréme promptitude avec
laquelle Monfieur de Louvoys
viſite les Provinces les plus éloignées
du Royaume, & la parfaite
connoiſſance qu'il a des Fortifications
, qui luy en fait appercevoir
GALAN T. 263
percevoir les défauts ou la regularité
auffi-toſt qu'il y jette la
vuë deſſus , eſtoient des choſes
qu'on puſt exprimer,je vous parlerois
du Voyage que ce vigilant
Miniſtre vient de faire en Alface
, &pour lequel il n'a employé
que quelques jours. Il en eſt
revenu deux jours avant le départ
de Sa Majefté , pour en entreprendre
un autre avec ce Monarque.
Le Lundy 21. de ce mois
fur le midy , le Roy partit de
Verſailles pour Chambord , accompagné
d'un grand nombre
de Gardes du Corps , de ſa Compagnie
de Gendarmes , &de celle
de Chevaux Legers ; ce qui
joint au grand nombre d'Officiers
qui ſuivent la Cour , aux
Caroffesde toute la maiſon Royale
, des grands Seigneurs , & de
quelques Officiers , & aux Gens
de
264
MERCURE
de Livrée , avoit quelque choſe
de ſi pompeux & de fi brillant,
que l'on jugeoit aisément que la
feule Cour de France en équipagede
campagne, eſtoit plus nombreuſe
& plus éclatante , que les
autres Cours ne le peuvent eſtre
dans des jours de Feſtes. Les
Mouſquetaires avoient pris le
devant , parce qu'ils gardent le
Roy dans les marches , & font
ſentinelle à la Porte du Lieu où
Sa Majefté couche. Le Regiment
des Gardes avoit encor
devancé les Mouſquetaires , afin
d'eſtre à Chambord avant l'arrivée
du Roy. Leurs Majeſtez
dînerent à Trape avec Monfeigneur
le Dauphin , Monfieur,
Madame , Mademoiselle d'Orleans
, & Madame la Princeſſe
de Conty. Vous ſçavez que
pendant les Voyages Elles dînent
GALANT. 265
nent toûjours dans leur Caroſſe,
&que la Reyne traite le matin.
Je vous en ay parlé plus au long
dans pluſieurs de mes Lettres.
Ainſi je ne vous repete point les
meſme choſes. Monſeigneur le
Dauphin , qui n'eſtoit venu que
pour accompagner le Roy jufques
à Trape , retourna à Verfailles
, où Madame la Dauphine,
qui n'eſtoit pas remiſe de ſes
Couches , eſtoit demeurée. Le
Roy alla coucher à Monfort Lamaury
, & dina le lendemain à
Maintenon , apres avoir vû fon
Haras à Saint Leger , dontMonfieur
de Garceau a un foin tout
particulier. Sa Majefté fit beaucoup
de largeſſe ſur toute fa
route , tant aux Pauvres qu'à
ceux qui avoient travaillé àréparer
les chemins. La Place du
Carrefour qui a en perſpective
Septembre 2. P. M
(
266 MERCURE
le Château de Maintenon, fut le
lieu où Sa Majesté dîna dans
le Bourg de ce nom. Le defir de
voir le Roy y avoit attiré une ſi
prodigieuſe quantité de Perſonnes
de tous âges , & de toutes
qualitez de l'un & de l'autre Sexe,
qu'il fembloit que les Habitans
de toute la Province s'y fufſent
rendus. Chacun s'empreſſa,
au hazard de ſouffrir les incommoditez
inſeparables de la grande
foule. De pauvres Gens preſenterent
quelques Fruits à Sa
Majesté,& ce Monarque les paya
enRoy. Il fit encor des liberalitez
à quelques autres Perſonnes.
Enſuite il deſcendit de Carroffe
pour aller voir le Château de
Maintenon. Il eſt de Brique , &
l'on y voit des Dauphins & des
Salamandres de Sculpture , qui
marquent qu'il a eſté baſty ſous
le
GALANT. 267
le Regne de François I. Sur les
quatre heures apres midy , Sa
Majefté monta en Carroffe , au
bruit des cris de Vive le Roy,&des
acclamations du Peuple,qui pleuroit
de joye , en voyant fon Prince
qui fait aujourd huy l'admiration
de toute la Terre. Le Roy
chaſſa fur le chemin de Chartres,
où il arriva le foir. Toute la Cour
y ſéjourna le lendemain , & leurs
Majeſtez y donnerent des marques
de la devotion qui leur eſt
fi ordinaire, Le 24. Elles allerent
coucher à Chaſteau-Dun , le 25 .
àBlois, & le 26. Elles arriverent
à Chambord. Le Roy y tient
une Table de 24. Couverts pour
la Maiſon Royale , & pour les
Dames , & les autres Tables
de ſa Maiſon peuvent ſuffire
pour tous les grands Seigneurs.
On y fert deux fois de ſuite ,
Mij
268 MERCURE
matin & foir, la Table du Chambellan.
Celles de la Maiſon de la
Reyne font à Blois , où tous ſes
Officiers mangent. Le Lundy 28.
de ce mois,huit jours apres ledépart
du Roy , Monſeigneur le
Dauphin alla trouver LeursMajeſtez
àChabord. Il partit àcheval
de Versailles à deux heures
& demie apres minuit , accompagné
ſeulement de vingt Per-
Tonnes. Monfieur le Comte de
Brionne , comme Grand Ecuyer,
eſtoit de ce nombre. Ce Prince
entendit la Meſſe à Longumeau,
&monta dans une Chaiſe qu'on
luy tenoit prefte. Ily avoit plufieurs
Relais fur le chemin , pour
luy&pour ſa ſuite. Ainfi il arriva
àChambord avant trois heures
apres midy. Le Roy estoit à
la Chaffe . Monſeigneur le Dauphinmontaauffi-
toſt à cheval,&
courut
GALANT. 269
courut le Cerf avec Sa Majeſté.
Il doit eſtrede retour àVerſailles
le ſeptième de ce mois , d'où il
partira quelques jours aprés avec
Madame la Dauphine , pour ſe
rendre à Fontainebleau , avant
que Leurs Majeſtez y arrivent.
Je viens d'apprendre que Monſeigneur
le Dauphin , en paſſant
à Thoury, y demanda à boire. Ce
Prince n'avoit pas refolu de s'arrefter.
Le Maiſtre de la Poſte le
pria d'entrer dans une Salle ,& il
l'en preſſa ſi fortement , qu'il y
confentit. Sa ſurpriſe fut grande,
lors qu'il s'apperçût que cette Salle
eſtoit ornée de tres-beaux
meubles , & qu'il y vit couvrir
une Table de tout ce que l'on
auroit pû ſouhaiter dans le plus
magnifique Repas. Tout cela
avoit eſte fait par les ordres de
Monfieur de Louvoys , qui avoit
voulu
270
MERCURE
voulu ſurprendre agreablement
ce Prince.
Enfin , Madame , on vient de
recevoir des nouvelles de Monſieur
du Quefne. Sa prudence &
fon courage avoient toûjours
beaucoup fait eſperer de luy , &
il vient de juſtifier le choix du
Roy , & de remplir l'attente de
tous les François. Je vous feray
part dans ma Lettre prochaine,
detout ce quie ce grand Homme
a fait devant Alger ,& vous promets
de m'appliquer avec tant de
foin à examiner toutes les Relations
de cette grande Action,que
je n'en oublîray aucune circonſtance.
Je feray plus , & vous envoyeray
une Relation entiere de
tout ce qui s'eſt paſſé depuis le
départ de nos Vaiſſeaux ; de maniere
que vous aurez en un Corps
tout le Voyage de Monfieur du
Quefne,
GALANT.
271
Queſne, dont vous n'avez eujufques
icy que des particularitez
ſeparées. Quoy que ma Lettredu
mois prochain doive encor contenir
deux Parties , je ſeray plus
ponctuel à vous l'envoyer , que je
n'ay efté le mois paffé ,&celuycy
, & vous promets de la faire
partirdés le premier jour de Novembre.
Je ſuis , Madame , vôtre
, &c. THEQUE
LYON
A Paris ce s . Oftoba 2.
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693 .
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR 807156
LE DAUPHIN.
SEPTEMBRE
LYO
1682
SSEECCOONDE PARTIE.
E DE LA
VILLK
A LYON,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere, au Mercure Galant.
M. DC. LXXXII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY,
36033
EXTRAIT D V PRIVILEGE
duRoy.
PAG
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en ſon Conſeil , Jun-
QUIERES. Il eſtpermis à J. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé, de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
efpacede fix années , à compter du jour que
chacundeſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auſſi defenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs , Gra
veurs& autres , d'imprimer , graver &debiter
leditLivre ſans le conſentement de l'Expoſant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
fervant à l'ornement dudit livre , meſme d'en
vendre ſeparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout àpeine de fix mille livres d'amende
, & confiſcation des Exemplaires contrefaits
, ainſi que plus au long il eſt porté au
ditPrivilege.
Regiſtré ſur le Livre de la Communauté le
3.Janvier 1678.
Signé E. CouTEROT , Syndico
Et ledit Sicur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
sedé & tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pouz
en joüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Asbevé d'imprimer pour la premierefoie le
18. Otobre 1682
Avis pour placer les Figures .
L
'Air qui commence par Faavoris
d' Apollon, doit regarder
Lapage 58 .
La Planche des Deviſes dois
regarder la page 174.
L'air qui commence par
Quand on Soûpire , doit regarder
la page 232 .
Laplanche qui repreſente une
Grenade , doit regarder la page
251.
MERCURE
GALANT.
SEPTEMBRE 1682.
SECONDE PARTIE .
Ecommence une autre
Lettre , ou plûtoſt,
Madame, je continuë
la premiere , puis que
les Nouvelles de ce Mois,meflées
des Réjoüiſſances publiques pour
la Naiſſance de Monſeigneur le
Duc de Bourgogne, ſervent également
de matiere à l'une & à
l'autre. Ces Réjoüiſſances , que
Septembre 2. P. A
2 MERCURE
les Peuples de Paris, & de toutes
les Provinces , ont fait éclater de
toutes parts, n'auroient ſans- doute
finy de long- temps , ſi les Magiſtrats
n'avoient employé une
douce violence pour les arreſter.
Jamais Sujets d'aucun Souverain
n'ont fait paroiſtre de pareils
tranſports ; mais on ne doit pas
s'étonner de cette exceſſive joye,
Il y a longtemps que la France
n'avoit vû une ſi heureuſe fécondité
dans la Famille Royale, une fi
longue ſuite de victoires ſur ſes
Ennemis, ny une ſi profonde Paix
dans le Royaume.Tous ces avantages
cauferont peu de ſurpriſe,
fil'on fait reflexion que dans toutes
les Hiſtoires , on ne trouve
aucuu Monarque qui puiſſe eſtre
comparé à LoüIS LE GRAND,
&que ſes rares vertus attirant fur
luy les graces du Ciel , en font
fentir
GALANT.
3
ſentir un heureux écoulement à
tous les François Comme il n'avoit
qu'à paroiſtre pour vaincre
toûjours, tout autre queluy n'euſt
pû ceſſer d'eſtre Conquérant.
Cette merveilleuſe modération
qui luy a fait borner ſes Conqueſtes,
eſt viſiblement la ſource des
continuelles Benédictions dont il
plaiſt à Dieu de le combler. Voicy
un Madrigal qui a eſté fait ſur
la facilité qu'il a toûjours euë à
prendre des Villes.
Out le monde est surpris des
TO victoires ſans nombre
Que remporte le grand LOVIS
Surſes plus puiſſans Ennemis,
Quimesme redoutent ſon ombre.
On s'étonne de voir cet invincible
Prendre facilement les Villes les plus
Roy
belles,
A ij
4 MERCURE
Etfaisant tous les jours des Con
questes nouvelles ,
Remplir les Potentats d'effroy.
Mais pourquoy s'étonner des grands
Exploits de guerre
De ce monarque fans pareil ,
Puis qu'on Sçait que rien fur la
Terre
7
N'arreste le cours du Soleil ?
Comme ma Lettre du mois
d'Aouſt ne contenoit aucune
Nouvelles , je ne vous ay point
encor appris que l'Intendance de
Lyon avoit eſté donnée à Monfieur
d'Ormeſſon.Il eſt fils de feu
Monfieur d'Ormeſſon , qui estoit
de la derniere Chambre de Juſtice,&
quoy qu'il ne foit âgé que
de trente- cing ans , il a toute la
prudence des Gens les plus confommez
, & la fincere vertu des
veritables Devots. Il eſtoit de la
Cham
GALANT .
5
Chambre , qui fut établie à l'Arſenal
par Sa Majesté il y a quelquesannées.
Il s'eſt acquis beaucoup
d'eſtime à Lyon, & il y foutient
tres - noblement le glorieux
poſte où ſon mérite l'a mis.
Meſſire EdoüardGrangier,Seigneur
de Liverdys , Doyen du
Parlement, de Paris , eſt mort le
26. Aouſt , âgé de 82. ans , apres
en avoir employé 59. à ſervir le
Roy dans ſa Charge de Conſeil-
Ici . La parfaite integrité dont il
atoûjours faitprofeſſion, eft connuë
de tout le monde. Il eſtoit
fils de Timoleon Grangier , qui
a preſidé long- temps dans la troifiéme
des Enqueſtes , avec une
entiere reputation de capacité &
de probité , & petit- fils de Jean
Grangier , Maistre d'Hôtel ordinaire
du Roy , & Ambaſfadeur
pour Sa Majeſté aupres des Gri-
A iij
6 MERCURE
ſons , où il fit paroiſtre beaucoup
de conduite touchant l'Affaire
du Marquiſat de Saluces. Il avoit
épousé Dame Marie Poifle , Fille
de Meffire Jacques Poifle , Conſeiller
de la grand Chambre, iſſu
des Illuſtres Jurifconfultes Budée,
& Tiraqueau. Le merite de ce
dernier , obligea François I. à le
choiſir pour le mettre au nombre
des Conſeillers de ſon Parlement.
Monfieur Méliand ,Doyen de
la Cinquiéme des Enquestes , fils
de feu Monfieur Méliand, Préfident
aux meſmes Enquestes , eſt
monté à la Grand Chambre , par
la mort de celuy dont je vous
parle. Il eſt Neveu de feu Monſieur
Méliand , Procureur General
au Parlement , & Coufingermain
de Monfieur Méliand Maître
des Requeſtes , Intendant à
Caën , & de Monfieur l'Eveſque
de
GALAN T.
7
deGap. Il a épousé une Soeur de
Monfieur Petit auſſi Conſeiller en
la Grand Chambre.Méliand porte
d'azur , à la Croix d'or cantonnée
, au premier & dernier canton
d'un Aigle , & aux deux autres
d'une Ruche de mesme. Monfieur
le Coq de Corbeville eſt preſentement
Doyen de la Grand-
Chambre.
MonfieurGaranger , l'un des
plus fameux Avocats du Parlement
, eſt mort quelque temps
apres .
Je n'attendray point que vous
m'ayez fait connoiſtre le plaifir
que vous aura infailliblement
cauſe la lecture de l'Idille deMadame
des Houlieres , employé
dans la premiere Partie de cette
Lettre , pour vous envoyer un
autre Ouvrage de cette illuſtre
Perſonne. En voicy un Pastoral.
A iiij
8 MERCURE
۱
dont les Vers aiſez , doux &naturels
, vous feront admirer de
plus en plus la beauté de fon
Génie.
**********
EGLOGUE.
Sfife
Afife Sur le
au bordde La Seine
panchant d'un Costean,
La Bergere Célimene
Laiſſe paistre fon Troupeau.
Il defcend dans laPrairie
Sans qu'elle daignefonger
Quele Loup pourra manger
Sa Brebis la plus chérie.
Le fouvenir d'un Berger
Quc la Fortune cruelle
Force à vivre éloigné d'elle
Dans un Climat Etranger ,
Cause la langueur mortelle
Qui luy fait tout négliger.
Tantoſt cedant à la force
De
GALANT.
De ſes amoureux tranſports ,
Elle grave ſur l'écorce
Des Arbriſſeaux de ces bords,
Puifle durer , puiſſe croiſtre
L'ardeur de mon jeune Amant,
Comme feront fur ce Heſtre
Ces marques de mon tourmenti
Tantoſt meſlant für le fable
Le nom d'Acante & lefien,
Elle trouve inſuportable
Qu'un Zéphir impitoyable.
En paſſant n'en laiſſe rien.
Quelle cruelle avanture ,
Dit- elle avec un ſoupir .
Si ce qu'a fait le Zéphir
M'eſt un veritable augure ,
Que de fi tendres amours ,
Ne dureront pas toûjours !
Je briferois ma Muſete
S'il eſtoit un Impoſteur ,
Et du fer de ma Houlete
Je me percerois le coeur.
A ces mots , elle repafſſe
Av
10 MERCURE
Dans ſon eſprit alarmé,
L'air, les traits , l'esprit , lagrace
De ce Berger trop aimé.
Les Oyſeaux de ce Bocage
Se taifent pour écouter
Ce qu'ils l'entendent chanter
Du beau Berger qui l'engage.
Ils voudroient le répeter ,
Mais leur plus tendre ramage
Ne la ſçauroit imiter.
Iamais cette triste Amante
Ne voit fur l'herbe naiffante
Folaſtrer d'heureux Amans ,
Qu'elle nese represente
Combien l'Absence d'Acante
Luy couſte de doux momens.
Iamais des Bergers ne viennent
Des ces bords délicieux
Oùſes deſtins le retiennent ,
Queson amour curieux
Ne s'informefi ces Lieux
Ont des Nymphes affez belles
Rourfaire des Infidelles.
Enfin
GALANT.
Enfin mille fois le jour
Elle veut , elle apprehende
Tout ce que craint &demande
Leplus violent amour.
Qu'on doit plaindre une Bergera
Sifacile à s'alarmer .
Pourquoy du plaiſir d'aimer
Faut- ilse faire une affaire ?
Quels Bergersen font autant
Dans l'heureux fiecle où noussom
mes ?
Acante qu'elle aime tant
Eſtſans doute un Inconstant
Comme tous les autres Hommes,
Revenons, Madame , aux Ré
joüiſſances. Celles de Bordeaux
ont eu tant d'éclat , que l'on en a
donné au Public une Relation
particuliere . Cependant quelque
étenduë qu'elle ſoit , on peut dire
que ce n'eſt qu'un Abregé de ce
que vous trouverez dans la Lettre
12 MERCURE
tre dont je vous envoye une Co
pie. Cette Lettre m'eſt venuë
d'une Dame de Xaintonge , qui
l'avoit reçeuë d'un Cavalier , qui
eſtant en ce tems - là à Bordeaux ,
a eſté témoin des diverſes Feſtes
que l'on y a faites .
shishk
AMADAME DE***
A Bordeaux ce 29. Aouſt 1682.
Jous voulez, Madame, que je
vous apprenne tout ce qui s'est
fait icy pour celebrer la Naiſſance
de Monseigneur le Duc de Bourgogne.
Songezvous bien que c'est une
Hiſtoire que vous demandez ? Vous
parlez absolument , je dois obeïr,
& malgré moy devenir Historien.
Le 18 Aoust , Meffieurs les Maire
& Iurats , Gouverneurs perpétuels
de la Ville , reçeurent cette impor
tante
1
0
t
GALAN T.
13
tante Nouvelle par des Lettres de
Cachet ; & le lendemain 19. Mes
fieursJegun , Daste , Fresquet ,Navarred
, & Dumas , Jurats , en l'ab-
Sence de Monfieur le Marquis d'Eſtrade
Maire de Bordeaux , & de
Monfieur de Maniban PremierJu
rat, convoquerent le Corps de Ville.
Ilfut refolu dans cette Assemblée,
qu'on fermeroit les Boutiques depuis
LeJeudy 20. jusqu'au Dimanche 23 ..
qu'aucun Artisan ne travailleroit,
qu'on feroit des Feux devant cha.
que Porte , & qu'on illumineroit
toutes les Fenestres pendant ces trois
jours. L'ordonnance qu'on en publia
fut affichée dans tous les Carfours à
Son de Trompe , & reçeve avec un
applaudiſſement general. Ce jour
eſtant arrivé , l'on commença à diftribuer
du Pain&du Vin chez tous
les Jurats , à l'Hostel de Ville ,نم
dans beaucoup de Maisons particulieres,,
14 MERCURE
lieres, de forte qu'on entendoitdans
toutes les Ruës , boire à laſantédu
Roy, de Monseigneur le Dauphin,&
de Monseigneur le Duc de Bourgogne.
Sur les sing heures du foir,
Monsieur de Ris Intendant de la
Province , fe rendit à Saint André,..
poury affifter au Te Deum. Quantité
de Perſonnes de qualité l'accompagnoient
, & deux Hoquetons
marchoient devant luy. Vous Sçavez
, Madame , que Saint André
est l'Eglise Cathédrale. Messieurs
lesJurats reveſtus de leurs Robes de
Damas blanc & rouge - cramoiſy,
avec le Corps de la Bource qu'ils
avoient fait inviter , s'y rendirent
aussià la mesme heure, précedez
Suivis de leurs Gardes , & de tous
leurs Officiers. Apres qu'ils furent
placez, ainsi que Meſſieurs du Préfidial
, Monsieur le Doyen entonna
le Te Deum,quifut chantéenMufique
GALANT.
15
ique. Celle de Saint Surin , qui est
cette belle Eglise hors des enceintes
de la Ville , s'estoit jointe à la Muſique
de Saint André , & l'une &
l'autre noublia rien de ce qu'o
pouvoit attendre d'elle dans
Solemnitéfi éclatante.LeTeDeu
finy, le Procureur Syndic de la Vi
ayant commencé à crier Vive le
Roy, le nombre infiny de monde qui
remplifſoit cette grande Eglife, continua
la mesme acclamation , que
les Orgues &les Trompetes redoublerent
par leurs fanfares. Sur les
huit heures , les Tours de l'Hostel
de Ville parurent toutes brillantes,
par la quantité des lumieres dont
elles furent couvertes , & ce fut
comme unsignalà tous les Particu
liers pour en mettre à leurs Feneſtres
. Une heure apres , Meſſieurs
les Jurats estant fortis de l'Hostel
de Ville avec leurs Robes de cerémonie.
16 MERCURE
monie, précedez des Tambours des
Fifres, des Trompetes , des Hautbois
& des Violons , &accompagnez de
plus de deux cens Officiers de Quartier
. ſe rendirent devant un grand
arqu'ils avoient fait allumerfur
le Foſſé vis-à- vis le College des
Jefuites . Il fut allumé par le plus
ancienJurat auſon de la Cloche,&
de tous ces Instrumens , & au bruit
des Boëtes & des Petards . Aufſſitoft
chaque Particulier en fit un devant
fa Porte . Ily eut en beaucoup
d'endroits des Fontaines de Vin, qui
coulerent une partie de la nuit ,&م
on ne ſe contenta pas cefoir-là, &
les deux autres , d'avoir execute
L'Ordonnance. Il n'y a point d'Habitant
qui n'ait continué pendant.
fix jours àfaire des Feux devantfa
Porte , & à mettre des Lumieres à
Les Fenestres , enforte que l'onpeut
dire que depuis le 20. jufques au
26. il
GALAN T.
17
26. il y a eu un jour continuel à
Bordeaux.
Le Vendredy 21. Monfieur de
Ris Intendant, donna le Bal. Il envoya
des Billets chez toutes les
Perſonnes de qualité , & reçeut la
Compagnie dans une grande Salle,
admirablement éclairée de Flambeaux
de cire blanche , dans des
Placards d'argent & de vermeil,
avec des Miroirs , qui par la reflexion
des lumieres faisoient un tresbel
effet. Douze Violons & douze
Hautbois de la Ville , estoient placez
sur une maniere de Theatre
qu'on avoit dreſſé dans cette Salle,
& rien ne manquoit à l'ajustement
des Dames. Jevous aſſure que dans
le brillant que leur donnoient ce
foir- là les Diamans & les Pierreries
, je trouvay les Bordeloiſesfort
belles , &je ne sçaysi pour peu que
j'eufle eu de panchant à l'inconstan
62
18 MERCURE
ce , je n'aurois point fait infidelite
àla Dame du Royaume qui mérite
le mieux d'eſtre aimée. Les Hommes
estoient auſſi tres-proprement
mis. Je vis parmy eux Monfieur
de Landiras , que vous connoiſſez.
Monsieurle Marquis de Ris commença
le Bal avec Madame de
Latrenne. Madame de Bouran,
Madame de Sales , Madame de
Nord , Mademoiselle Carriere , &
Mademoiselle Cloiſet , se distinguerent
par la juſteſſe & la grace
de leur dance ; & entre les Hommes
, on remarqua Monsieur le
Marquis de Femel , Monsieur de
Bordes , Monsieur de Malvirade,
& Monsieur de S. Cric. Le Bal
ayant duré jusques à minuit , o18.
préſenta la Collation aux Dames.
Elle fut Servies par fix Hommes,
qui portoient toutes fortes de Confitures
dans fix grands Baffins d'argent.
GALANT. 19
gent. Six autres ſuivoient dans le
meſme ordre , avec pareil nombre
de Baffins de Fruit. Pendant ia
Collation , on tira des Boëtes dans
le Jardin , onjetta des Fuſées volantes
, & la réjoüiſſance finit par
un beau Feu d'artifice que Monfieur
de Ris avoit faît faire sur le
Foffé du Chapeau rouge , vis-à-vis
du Puy paulin , où il loge. Ce Feu,
Madame , ſembloit representer un
Enfer. Si- tost qu'il fut allv sé , il
en fortit une informisé de Serpenteaux.
On y voyoit des Rouës , des
Abimes , & des Goufres de feu,
d'où partoient à tous momens des
Fuſées volantes fans nombre. Les
trois quarts des Bordelois , & je
croy , tous les Etrangers , y aſſiſterent.
Jugez des cris de Vive le
Roy.
Le Samedy 22.le Chasteau Trompete,
leFort-Loüis , &le Chasteau
dis
20 MERCURE
du Ha, firent leur réjoüiſſance,à laquelle
les Marchands Habitans des
Chartrons contribuerent , en préparant
cinquante Pieces de Canon qui
avoient esté tirées de leurs Vais-
Seaux. Messieurs de l'Admirauté
choiſirent ce mesme jour pour marquer
leur joye. Ils firent mettre
quantité de Lumieres à tous les
Vaiſſeaux , depuis laHune juſque
fur le Pont. Ainsi à l'entrée de la
nuit, les Habitans des Chartrons qui
font fur le Port avant illuminé
toutes les Fenestres de leurs Mai-
Sons, qui font la plupart de trois
Etages , & les Vaiſſeaux ayant
allumé leurs Feux , cela fit voir la
plus belle choſe qu'onse puiſſe ima
giner, toutes ces Lumieres ſe multipliant,
&s'agrandiſfantſur l'eau,
par les diverſes reflexions que la
Riviere en faisoit. Ce fut pendant
ceste Illumination quele Chasteau
Trompete,
GALAN T. 21
}
Trompetel, e Fort-Loüis, &le Châ.
teau du Ha , firent trois déchargés
de tout leur Canon , & autant de
leur Mousqueterie. Ily avoit des
Feux allumez dans toutes les Tours,
&fur les Cavaliers , & tous les
Soldats y estoient ſous les armes .
Chaque décharge de ces trois Places
de guerre , fut de quarante
coups de Canon , & de cinq cens
coups de Mousquet pour chacune,
à quoy les Habitans des Chartrons
répondirent par plus de mille coups
de Canon qu'ils tirerent toute la
nuit , ainsi que tous les Vaiſſeaux
qui avoient de l' Artillerie. Sur les
neuf heures du foir, Meffieurs de
l' Admirauté firent representer un
Combat naval par douze petits
Brigantins , qui conduiſirent au milieu
de la Garonne un grand Bateau
gaudronné de touoes parts. Ces Brigantins
estoient équipez fort proprement
22 MERCURE
prement. On avoit mis dans chacun
douze Matelots veſtus de Ca-
Jaques bleuës , avec des Bonnets de
mesme couleur. Ils mirent le feu à
ce grand Bateau , croifant devant
&derriere , & tirant des Pierriers
qu'on avoit mis dans leur Bord,tandis
que tous les Vaiſſeaux faisoient
grand feu. Comme vous avez veu
le Port de Bordeaux , vous ſçavez,
Madame, que fa longueur qui est
en Croiſſant , depuis l'Hôpital general
de la Manufacture jusques
au bout des Chartrons, a pres d'une
lieuë d'étenduë ; deforte que voyant
tout le long de la Riviereſur la terre
&Sur l'eau, une multitude prodigieuse
de Lumieres , rangées par
tout avec ordre felon la grandeur
& la diſpoſition des Maiſons &
des Navires où elles estoient, il eust
eſtémalaiſé de quiter ce grand Spe-
Etacle , Sans le bruit de plusieurs
Boëtes,
GALAN T.
23
.
e
Boëtes , & l'éclat d'un grand nombre
de Fuſées,qu'on tirafur les onze
heures dansla Place du Marchéneuf.
C'estoit la Réjoüiſſance particuliere
des Habitans du Quartier
de Saint Michel. Dés le matin,
Monfieur Duribaud qui en est le
Capitaine , avoit fait dreſſer dans
cette Place une tres- belle &grande
Fontaine de Vin. Elle estoit placée
dans une espece de Bois , fait
avec de groſſes branches d'Arbre,
&mesme avec des Arbres entiers
qu'il avoit fait apporter , & couloit
par deux Canaux , dont l'un rendoit
du Vin blanc , & l'autre du Vin
clairet. L'on avoit ſoin defaire boire
tous ceux qui s'approchoient , à
la ſanté de Leurs Majestez , de
Monseigneurle Dauphin , deMadame
la Dauphine , & deMonfeigneur
le Duc de Bourgogne , & l'on
finiſſoit toûjours par de grands cris
de
44 MERCURE
د
de Vive le Roy. La Place estoit
toute illuminée , &la belle Pyramide
de Saint Michel qu'on avoit
garnie de quantité de Lumieres,&م
d'oùpartoient ſans ceſſe des Fuſées
volantes ne contribua pas peu à
fon embelliſſement. Le feu dejoye
que l'on y avoit dreſſé , fut allumé
par Monsieur Dumas Jurat dis
Quartier. Outre les Lumieres des
Fenestres , ily avoit en divers endroits
de la Place des Feux fufpendus
en l'air , qui à travers la
matiere transparente qui les renfermoit
, faisoient paroiſtre des
Couronnes , des Dauphins , & des
Vive le Roy , tout lumineux . L'on
y tira plus de deux cens Boetes ,
plus de deux mille Petards ; &
comme le Clocher des Peres de l'ob-
Servance regarde fur cette Place,
ces Religieux , qui avoient chanté
le Te Deum , &fait la Proceffion
chez
-
GALANT
25
thezeux , l'illuminerent sur toute
la Galerie àla naiſſance de l'Aiguille
, avec des Feux compofez de
telleforte , qu'ils fembloient estre
des tiſons ardens , tant la lumiere
qu'ils produisoient estoit diférente
des autres Lumieres. Les princi
paux Habitans de ce Quartier accompagnerent
le Jurat chez luy
avec les Hautbois &les Violons,firent
dancer les Dames en divers
endroits & pour porter aussi la
joye chez les plus infortunez , ils
donnerent une fomme d'argent confiderable
aux Dames de la Charité,
pour la distribuer aux Néceffiteux
de la Paroiſſe. Ce mesme
jour 22. ceux du Quartier de Sainte
Colombe, firent une Grote au
derriere de cette Eglife. Il en fortoit
deux Fontaines , l'une de Vin ,
& l'autre de Biere , à travers
de tres-beaux Coquillages , & des
Septembre 2.P.
B
26 MERCURE
Fleurs de toutes fortes . Tout cejour,
& le lendemain , ils firent de grandes
réjoäiſſances. Il y eut chaque
fois un Feu d'artifice , dont le deffein
estoit l'embrazement d'un Cha-
Steau. La Grote estoit éclairée par
des Feux qui parurent dans des
Machines d'une figure toute particuliere.
Messieurs du Pont de Saint
Jean firent auffi deux Fontaines de
Vin dans leur Quartier. Toutle
jour on y donna du Pain , du Vin,
& de la Viande , à tous les Pauvres
; & leſoir on fit joüer un Feu
d'artifice representant un Vaiffeau
, qui tira plus de deux mille
Petards.
Le Dimanche 23. on entendit
les Tambours & les Fifres qui batoient
la marche à la Dragonne,
& l'on. apperçeut une Compagnie
de cent Maistres à cheval tresbien
ordonnée. Ilsse promenerent
Par
GALANT.
27
par toute la Ville , doublant les
Rangs dans les larges Ruës , &
formant des Défilez dans les étroites.
Cinquante de ces Messieurs
marchoient devant , les autres der
riere , & dans le milieu estoient
deux Chariots couverts de Tapifferie
, ſur lesquels on avoit dreſſe
des Tables , garnies tres-proprement
de toute forte de Viandes.
Ces deux Chariots estoient ſuivis
de quatre Mulets , portant le Bagage.
Vous pouvez croire que les
Bouteilles de Vin n'y manquoient
pas , pour boire à la santé de la
Famille Royale , ce que l'onfaisoit
de temps en temps. Cette mesme
Compagnie , qui estoit du Quartier
de la Porte Saint Julien , par
où toutes les Charetes des Couziots,
Paiſans des Landes , entrent dans
la Ville tous les Vendredis & Samedis
, quelquefois au nombre de
Bij
28 MERCURE
1
1
quatre cens , avoit euſoin les deux
derniers jours d'arreſter tous les
Bouviers en entrant & enfortant,
pour les faire boire à la ſanté du
Roy , & du nouveau Prince , afin
qu'ils portaſſent dans leurs Landes
la joye que cette heureuſe Naiſſance
inspiroit par tout . LeSoir ils allumerent
un feu dans la Place des Augustins
, tirerent des Boétes & des
Petards , tandis que ces Peres firent
la Proceſſion chacun un Cierge à la
main , & qu'ils chanterent le Te
Deum. Vous avez impatienceSans
doute d'aprendre ce que firent les
Minimes vos Directeurs. Un grand
Bucher estoit dreſſsé dans leur Court ,
où s'eſtant rendus en Chapes, le Superieur
y mit le feu , & au fon des
Cloches ils chanterent le Te Deum
l'Exaudiat. Toutes les fenestres
des deux Dortoirs qui regardentfur
la Ville , & l'entrée de leur Court,
estoient
GALANT. 29
estoient éclairées. Si-tost qu'ils furent
rentrez, on entendit de quatre
divers endroits de leur Convent
, une agreable décharge de
Mousqueterie , mais avec un ſi bel
ordre , que l'on ne tiroit jamais
deux coups de fuite dans le meſme
lieu . Pourmieux obſerver cet ordre,
ils avoient fait comme quatre Batteries
. La principale estoit au
haut de l'Eglife , les deux autres
dans les Dortoirs , & la quatriéme
aux fenestres de leur Biblioteque.
Les Carmes allumerent auſſi
un Feu devant leur Convent , mirent
des Lumieres à leur Clocher,
&firent la Proceſſion , tandis que
ceux qui demeurent sur le Fossé
desTaneurs Soupoient dehors à une
Table commune , & donnoient à
boire & à manger à tous ceux qui
s'approchoient . Enfin , Madame ,
dans tous les Convents on a fait
:
Bij
39
MERCURE
des Prieres pour le Roy & pour la
Maison Royale. Les Ecoliers mefme
des Jesuites avancerent leurs
Affiches , & tous leurs Ouvrages
farent à l'honneur du Roy , de
Monseigneur le Dauphin , & de
Monseigneur le Duc de Bourgogne.
Ce mesme jour , Meſſieurs les Jurats
firent éclater leur magnificence.
Depuis le matin juſques aufoir,
on n'entendit à l'Hostel de la Ville
que fanfares de Trompetes , de
Hautbois , & de Violons . Ils donnerent
le Bal aux Dames. Monfieur
de Ris y estoit . La Compagniefut
reçeuë dans une Salle tres-belle &
tres-grande, tendue d'une riche Tapiſſerie
, & ornée de quantité de
Plaques d'argent , de Lustres de
cristal, &de vermeil doré. Les Lumieres
qui estoient en tres grand
nombre , firent paroiſtre les Dames
avec
GALANT.
31
avec un éclat extraordinaire ; &
les meſmes Perſonnes qui s'estoient
fait remarquer chez Monsieur de
Ris,ſe diftinguerent encor à l'Hoſtel
de Ville. Monfieur Jegun commença
le Bal avec Madame l'Intendante.
Il dura prés de quatre heures, apres
quoy Meſſieurs les Jurats firent
paſſer tout ce beau monde dans une
autre grande Salle tapiſſée,& éclai
rée de la même forte que celle où
l'on venoit de dancer. Fy vis ,Madame
, une Table de quatre vingts
Couverts ,fur laquelle onfervit un
Ambigu de toute forte de Viandes
exquises , de Fruits &de Confitures.
C'estoit quelque chose de magnifique
, mais je n'admiray pas tant la
magnificence que l'ordre de ce repas.
Les Dames ſeules estoient aſſiſes à
table , & la difcretion des Cava
liers fut fi grande , que vous-même
, Madame , qui estes tres-dé-
4
Bij
32
MERCURE
licateSur ce chapitre , vous auriez
efté charmée de leur respect. Les
Santez du Roy , de Monseigneur le
Dauphin , & de Monseigneur le
Duc de Bourgogne , furent beuës
avec beaucoup de Solemnité ; م&
les Trompetes , les Hautbois , & les
Violons , joüerent dans tout le temps
du Repas. Lors qu'il fut finy , on
ſe plaça aux fenestres pour voir
tirer le feu d' Artifice , qui eut tout
Le fuccez qu'on en attendoit. On
Lavoit dreßé à un coin du College
des Jefuites , & vis-à- vis d'une
grande Machine quarrée de trente
pieds de hauteur , placée à l'autre
coin du mesme College.
Machine avoit deux grands Portiques
, arborez des Armes de
France , de Baviere , & de l'Hostel
de Ville. Au deſſus de ces Portiques
estoient deux Croiſſans qui
Cette
representoient le Port de Bordeaux.
GALANT. 33
deaux. Dans le haut dela Machine
, on découvroit la Riviere de
Garonne , couverte de Vaisseaux
& de Dauphins , qui dans un
mouvement continuel , à la lueur
d'un nombre incroyable de Lumie
res,faisoient un effet tres -fuprenant.
Ily avoit dans le bas quatre Fontaines
de Vin , deux de blanc ,
deux de rouge , que quatre Dauphins
, qui ſembloient fortir du
fond de cette Riviere , jettoient
par cinq tuyaux dans quatre Baf.
fins , où tout le monde puiſoitfans
distinction . Le feu d' Artifice repre
Sentoit la mesme chose , & l'on
avoit placé l'un &l'autre avectant
de juſteſſe , que quand la grande
Machine fut illuminée , & qu'on
fit joüer lefeu , la court du College
parut comme un enfoncement reculé
, au fond duquel on voyoit
une tres - belle Perspective d'un
:
B V
34
MERCURE
Feu tout diférent , par leſoin que
lesJefuites avoient pris , defaire
briller diverfement les Lumieres
qu'ils avoient placées en tres-grand
nombre fur toutes les fenestres qui
regardent en cette Court.
Meſſieurs les Jurats, qui avoient
commencéleJeudy 20. par lefeu de
joye , avoient prétendu finir le Dimanche
23.parceluy d'Artifice;mais
Messieurs les Juge & Confuls , &
les Bourgeois qui ont passé dans les
Charges qui composent le Corps de
ba Bource , aussi bien que les Bourgeois
Marchands des Chartrons, les
prierent d'agréer qu'ils fiffent leurs
Réjoüifſfances particulieres. Ainfi
ils prolongerent leur Ordonnance,
de deux autres jours , & Bordeaux
shomma la Feste de Saint Loüis,
quoy qu'elle ne soit point de commandementdans
le Diocese.Le Lundy
24. ayant donc estédonné aux
Mar
GALANT. 35
Marchands des Chartrons, pourfatre
leur Feſte , ils la commencerent
dés le matin parpluſieursdécharges
de Canon. Meſſieurs Renut ,Delbreil,
Ras , Bongard, &Boët, tenoient table
ouverte , & devant cette belle
Maifon qu'on bâtiſſoit lors que vous
eftiez icy, ils avoient fait faire une
Fontaine de Vin de Grave , quifortoit
de deſſous terre par deux gros
tuyaux . Ils formoient des jets treshauts,
& ces jets tomboient dans de
grands Baffins , où l'on puiſa tout le
jour. Les Flamands & les Anglois ,
& quantité d'autres Etrangers, firent
honneur à cette Fontaine , &
luy tinrent compagnie depuis le
matin juſques au foir. Ce fut une
affez plaisante chofe. Au commencement
chaque Nation dançoit
à sa mode , & entonnoit des
Chansons que peu de Perſonnes
entendoient. La fin en effoit toujours
36 MERCURE
jours un Vive le Roy de France,
qui prononcé en pluſieurs fortes de.
Langues , & articulé avec des accens
diférens ,faisoit un Concert des
plus extraordinaires. Vous jugez
bien qu'ils n'en demeurerent pas
là. Comme on avoit bien dancé , il
falut bien boire. Ainsi lors qu'il
fut temps dese retirer , ce fut une
marche tres chancelante. Le ſoir
les divertiſſemens parurent dans
tout leur éclat. Ces Meßieurs firent
des Illuminations beaucoup
plus grandes que celles du Samedy.
On avoit dressé des Tables tout le
long de leurs Maisons , c'est à dire
de la longueur de plus d'un quart
de lieuë , &fur les neuf heures ils.
Se mirent tous à table avec leurs
Amis , Femmes & Enfans , &Sou
perent au fon des Violons & des
Hautbois , tandis qu'on fit huit
décharges de quatre- vingts Pieces.
de
GALANT.
37
de Canon , que l'on avoit divifées
en quatre Bateries , qui ſe répondoient
Succeßivement. Les Vaifſeaux
firent merveilles. Je nesçay.
fi les Marchands faifoient la dépence
de la Poudre , mais ils tirerent
prés de trois cens coups. Tous
les Cordages estoient remplis de Fanaux
, & de deſſus tous les Quais on
voyoit la plus belle Perspective
qu'on puiſſe dépeindre. Elle estoit
formée par tous les Edifices des
Chartrons, qui estant par tout remplis
de Lumieres , representoient un
Croiſſant tout en feu , d'une prodigieuse
grandeur. Aprèssoupé , ily
eut Bal en divers endroits , des
Hautbois & des Violons par tout , &
toute la nuit ſe paſſa de cetteforte.
Dés ce ſoir 24. le Corps de la.
Bource commença sa Feste par le
bruit des Fifres , des Tambours,。
& des Trompetes , quife firent entendre
38 MERCURE
tendre à laplace du Change,&dans
tous les Lieux voiſins. Monsieur de
Lamarque, qui en estJuge cette année,
donna le Balaux Dames Bourgeoiſes,&
unemagnifique Collation ,
apres laquelle il fit allumer un feu
de joye devantfa Maiſon. Elle étoit
illuminée d'une façon extraordinaire
, mais toute agreable , par des
Feux qui faisoient voir des Dauphins
, des Couronnes , &des Fleurs
de Lys ; ce qui brilloit d'autant plus ,
que cette Maiſon a fix Etages, plus
de foixante fenestres , & divers
Balcons , qui estoient tous éclairez
diferemment . Entre deux Etendards
blancs , qui ornoient le haut
d'une Plate-forme , estoient les
Armes du Roy , de Monseigneur le
Dauphin , & du nouveau Prince,
qui paroiſſfoient tout enfeu par la
lueur des Lumieres qu'on avoit
miſes derriere les Corps transpa
rens
GALANT . 39
rens où elles estoient gravées. On
fit diverſes décharges de plus de
cent Boëtes , & l'air fut tout remply
de Fuſées.
Le Mardy 25. Feste de Saint
Loüis , qui estoit lejour choifypour
la réjoüiſſance du Corps de la Bour
geoisie dans l'Hostel de la Bource,
Meßicurs les Juge & Confuls en
charge , avec tous les anciens Juge
& Confuls , tous en Robe , & les
Conſeillers en Manteau , fe rendirent
fur les neuf heures dans leur
Chapelle , où la Meſſe fut celebrée
par Monsieur le Curé de S. Pierre,
pendant qu'une excellente Musique
chanta diferents Motets. Aprés
la Meſſe, la mesmeMusique chanta
le Te Deum & l'Exaudiat , &
en fuite quarante Canons ſe firent
entendre. Ils avoient esté amenez
des Chartrons , & rangez tout le
long du Quay Bourgeois. Afin
2
}
quil
40 MERCURE
qu'il n'y eust personne qui ne ref-
Sentist la joye publique , ces Mesfieurs
firent regaler pendant tout.
ce jour , tous les Prisonniers qui fe
trouverent dans les Priſons du Palais.
Vous avez veu la Bource, Ma--
dame, & vous avezpû y remarquer
une grande place au bas, qu'on nomme
effectivement laPlace , àcause
que c'est l'endroit où tous les Marchands
s'affemblent. Je ne sçay si
vous avez pris garde qu'ily a autour
de cette Flace quatre Allées
bien voûtées & pavées de grands
Carreaux de marbre. Ces Mes....
fieurs firentfaire de ces Allées quatre
Places , qui furent meublées de
Tapiſſeries & de Fauteüils . On y
entroit par la Porte qui regarde la.
Place du Palais . Aux coſtez de cette
Porte estoient deux Forests Sombres,
dou deux Fontaines de Vin fortoient.
Les Hautbois & les Vio
Lons
GALAN Τ . 41
lons furent placez de telle maniere,
qu'on pouvoit dancer tout à la fois
en quatre lieux diférens. C'est ce
qu'on fit pendant tout le jour ; mais
lesoir , Meſſieurs de la Bource don
nerent le Balen forme aux Dames
Bourgeoifes . Plusieurs perſonnes de
qualité s'y trouverent , & jy vis
Monsieur l'Intendant & Madame
l'Intendante. On avoit éclairé toutes
ces Salles de plus de cinq cens
Bougies dans de tres- beaux Lustres;
&au deſſus de la Porte,je vis quel
que choſe qui me parut rare &bien
inventé. C'estoient , Madame , des
Feux enfermez dans des Vases
de cristal , & rangez avec tant
de simétrie , qu'ils formoient dif.
tinctement les Noms du Roy , de
Monseigneurle Dauphin , & de
Monseigneurle Duc de Bourgogne
, en forte que le Balcon paroiſſoit
dans tout son jour. Après
que
42
MERCURE
que l'on eut dancé pendant quatre
heures , on pria la Compagnie de
vouloir monter en haut . Ily avoit
deux Tables de quarante couverts
chacune , dreßées dans la Salle de
l'Audience , & deux ſemblables
dans la Salle des Parties. On fervit
ſur toutes les quatre une magnifique
Collation , mêlée de Viande
, de Fruit , & de Confitures. La
Façade de la Bource qui regarde la
Riviere , estoit remplie de Lumieres
juſques fur le toit, & l'on avoit
ajoûtéà la Galerie qui regne le long
de cette Façade , une espece d'Amphitheatre
, afin d'y pouvoir placer
la Compagnie , pour voir lefeu
d'Artifice dressésur le Quay Bourgeois
, & celuy qui estoit sur deux
grands Bateaux aumilieu de la Riviere.
Monfieur & Madame de Ris,
Meſſieurs les Jurats , & toutes les
Dames qui avoient esté priées à
cette
GALANT. 43
cette Feste , estant montez apres
la Collation dans les Places qu'on
leur avoit preparées , furent agreablement
surpris de voir la Riviere
toute couverte de Bateaux , bordez
de Lumieres , avecdes Fares ou Fanaux
de diférentes couleurs. Les
Trompetes ayant donné leſignal, on
commença au bruit des Tambours
&des Fifres , la décharge de trente
Boëtes , d'autant de Canons qui
estoient fur le Port , de ceux des
Vaiſſeaux, & d'un tres- grand nombre
de Petards , quifaisant l'effet
de la Moufqueterie , formoient
une Attaque réguliere d'un Fort,
dreſſséfur le Quay avec fon Donjon
carré. Au milieu il estoitflanqué
de quatre Tours , qui faisoient
la décoration du feu d'Artifice.
Ce Fort répondit d'abord par plufieurs
coups , qui ſembloient partir
des Canons qui paroiffoient fur
1 fes
44
MERCURE
Ses Tours &furSes Murailles , &
par la décharge de quantité de Petards.
On fit trois Attaques. A la
derniere, toutle feu fut allumé , &
ce fut un éclat terrible , comme ſi le
Canon de dehors eust donné dans le
Magazin des Poudres du Fort . Alors
les Tambours & les Trompetes redoublerent
leurs fanfares , & en
mesme temps on vit fortir du mi.
lieu de la Riviere quantitéde Fu-
Sées volantes , pourſervir de Prélude
au feu qui fut mis par la derniere
à celuy qui estoit dreßé fur
les deux Bateaux dont j'ay parlé.
Il fut d'une beauté furprenante.
L'invention en estoit denë à Monfieur
Sage. Cent petits Brigantins
couverts de tous coſtezde Lumie
ves , vinrent faire autour de ce feu
pluſieurs décharges de Canon , &
de Mousqueterie , pendant que
d'autres voguoient au bord de La
Riviere
GALANT. 45
Riviere , pour faire entendre , les
uns de doux Concerts de Muſique,
& les autres des Trompetes , des
Hautbois , des Violons , des Flûtes
douces ; Enfin, Madame , touteforte
d'Instrumens , qui faisoient une
Simphonie toute charmante. Ce même
foir 25. il y eut feu d'Artifice
dans le Quartier de Sainte Colombe,
où depuis le Dimanche l'on avoit
dreffé deux fontaines , commeje l'ay
déja dit. On en fit auſſi jouer un
autre ailleurs avec grand fuccés,
dans un petit NavireSuspendu en
l'air.
Voilà , Madame , ce qu'on afait
icy de plus beau. Je n'ay point mis
les Réjoüiſſances deplusieurs Particuliers
. Le détail en auroit esté trop
long,& le Courrier est prest de partir.
C'est ce qui m'empêche d'ajoûter
des choses qui me touchent beaucoup
plus ſenſiblemet que ce que j'ay
ven.
46 MERCURE
veiu. Il ne voussera pas difficile de
les deviner. Faites-le , je vous en
prie, &ne me refuſez pas cette récompense
de mon Ouvrage Historique.
Vous neferezrien contre Lajuſtice,
en l'accordant à voſtre, &c.
LE MEDECIN BLAYOIS B.D.
Je croy , Madame , que vous
tomberez d'accordqu'il n'y a rien
de plus fingulier que cette Relation.
Sa longueur est cauſe que
je tâcheray de retrancher les
circonſtances qui n'auront rien
de particulier dans les Feſtes
des autres Villes. Celles de Rennes
en Bretagne ont paru avec
grand éclat par la prefence de
Mr le Duc de Chaunes , Gouverneur
de la Province. Aprés
qu'on y eut chanté le Te Deum
avec beaucoup de folemnité , il
alluma
GALAN T. 47
- alluma un grand feu qui avoit
eſté preparé dans la Place ,& le
ſoir il en fit joüer un d'artifice
qui attira l'admiration d'un nombre
infiny de Spectateurs . On
l'avoit dreſſé dans un Pré qui eſt
entre le Cours & le Rampart de
la Ville. Toutes les Maiſons furent
illuminées pendant trois
jours , & pluſieurs Fontaines de
Vin coulerent en divers endroits
par les ordres de ce Duc. Toutes
les Perſonnes de qualité , & les
Bourgeois mefmes
rent leur joye par des Tables
ſervies dans les Ruës. Nantes &
Breſt en ont donné de ſemblables
témoignages , & fur tout
cette derniere , par le grand feu
des Canonsde terre & des Vaifſeaux.
د marque-
Parmy ceux qui s'emprefferent
le plus à Guingamp en
Baffe48
MERCURE
:
Bafle- Bretagne , à celebrer la
Naiſſance du jeune Prince,Monſieur
de Vouvelle Directeur des
Poſtes , ſe diftingua. Il eſt de
Bourgogne,& cette raiſon luy faifoit
prendre un intereſt particulier
à la Feſte. Il fit dreſſer un
grand feu de joye devant la Porte
de fon Bureau,& il l'alluma au
bruit éclatant de pluſieurs Boëtes,
&d'une décharge de Mouſqueterie
. Enſuite il donna un grand
Repas à une fort belle Compagnie.
Pendant ce temps les Moufquetaires
continuerent leurs falves,
& les Boëtes à tirer , en ſorte
qu'il fut fait feujuſques à minuit.
Monfieur l'Eveſque de Vennes
fit chanter le Te Deum dans
ſa Cathedrale le 23. de l'autre
mois , en préſence du Parlement
de Bretagne , & de tous les autres
Corps de la Ville. On fit de
grandes
GALAN T. 49
,
grandes diſtributions de Pain &
de Vin , fur tout à la Porte de
Monfieur le premier Prefident,
qui fit paroiſtre ſon zele avec
tout l'éclat poſſible. Le meſime
Eveſque ce rendit le huitiéme de
ce mois , Feſte de la Nativité de
Noftre-Dame à l'Egliſe des
Carmes de Sainte Anne proche
la Ville d'Avray , où il avoit fait
convoquer les Proceſſions des
douze plus proches Paroiffes
pour l'execution du Voeu que
Madame la Dauphine y avoit
fait. Cette Princeſſe ayant veu
ce Væn ſuivy de la Naiſſance de
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
, & voulant marquer publiquement
ſa reconnoiſſance à cette
grande Sainte par une Lampe
d'argent d'un fort grand prix,
donna ſes ordres à Madame la
Ducheffſe de Richelieu , ſa Dame
Septembre 2.P. C
50
MERCURE
d'honneur , pour la faire préſenter
par Madame la Ducheſſe de
Chaunes Gouvernante de Bretagne
. Madame de Chaunes ne
s'étant pas trouvée en état de
s'acquiter de cette commiffion ,
en remit le foin à Madame de
Bedoyere fa Niéce , Femme du
Procureur General du Parlement
de Bretagne . La devotion qui
rend cette Place ſi celebre s'eſt
établie par miracle . Un Laboureur
de bon ſens alla trouver
Monfieur l'Evêque de Vennes, il
y a environ cinquante ans , &
luy dit fi fortement que Sainte
Anne luy eſtant apparuë pluſieurs
fois , luy avoit ordonné de
faire baftir une Eglife en ce lieulà
, que ce Prélat ſe crut obligé
de luy en donner la permiffion
Une infinité de miracles qui s'y .
firent auſſi toſt , l'empefcherent
de
GALAN T.
51
=
de douter de la verité de cette
apparition celefte ; & ce lieu qui
P
n'eſtoit qu'un deſert en ce temps-
- là , eſt devenu une Ville peuplée
d'Habitans , & dans laquelle il y
a un des plus fameux Convents
- de France. Le feu Roy y a donné
une Relique confiderable de
Sainte Anne , tres-richement enchaſſée.
La feuë Reyne Mere ,
apres avoir obtenu unDauphin,
employa fon autorité pour avoir
el de Rome des Indulgéces à perpetuité
en faveur de ceux qui viſitent
cette Egliſe miraculeufe , &
pour y ériger une Confrairie
Royale de Sainte Anne , où Sa
Majeſté ne ſe contenta pas d'entrer
la premiere & d'écrire ellemeſme
fon nom ſur le Regiſtre ;
elle donna encor ſes ordres à
Monfieur l'Abbé de S. Denys,
nommé à l'Eveíché du Puis , fon
پ Cij
52
MERCURE
premier Aumônier , & à Monſieur
le Marquis de Molac , de
faire écrire les noms du Roy , qui
eſtoit alors Dauphin , & de Son
Alteſſe Royale. Henriette de
France , Reyne d'Angleterre , retournant
à Paris , du temps des
grands Troubles de ce Royaume,
& ayant abordé aux Coſtes de
Bretagne , voulût aller à l'Egliſe
de Sainte Anne , où elle s'eſtoit
voüée dans les périls évidens
qu'elle avoit courus ſur Mer. Elle
y laiſſa une tres- belle Croix d'or
enrichie de Diamans, & fit l'honneur
aux Religieux d'entrer dans
leur Monaftere. Elle y dîna , &
interrogea le vieil Laboureur , à
qui Sainte Anne eſtoit apparuë.
Les réponſes de ce Bon- homme
furent fi judicieuſes , qu'elle en
demeura tres - fatisfaite .
Je paſſe à la ceremonie qui
s'eft
GALANT.
53
:
- s'eſt faite en ce lieu-là pour le
Voyage de Madame la Dauphine.
Monfieur l'Eveſque de Vennes
eſtant arrivé ſur les dix heures
au Convent des Carmes de
Sainte Anne , la Proceffion commença
une heure apres par la
- marche de quarante Religieux
dans le Cloiſtre de ſes Peres. Ils
eſtoient ſuivis du Clergé des Paroiſſes
convoquées,& de quantité
d'autres Eccleſiaſtiques .Ce Prelat
fermoit la marche,aſſiſté desCha.
noines & des Dignitez de ſa
Cathedrale. Il s'arreſta à la Porte
de l'Egliſe pendant que les Relis
gieux s'avanceret juſqu'au grand
Portail du Cloiſtre fait pour les
Pelerins , nommé Scala Sancta,
parce qu'il eſt baſty fur le modele
de celuy de Rome. CePortail
eſtoit orné de Feſtons , Pantes
, & Girandoles de Laurier,
C
54
MERCURE
avec des Couronnes du mefme
Laurier fur les Armes de Leurs
Majeſtez , de Monſeigneur le
Dauphin, & de Madame la Dauphine.
A l'entrée de ce grand
Portail , les Religieux rencontrerent
la Bourgeoiſie d'Avray
fous les Armes. Elle étoit diviſée
en quatre Compagnies par
les ordres du Syndic & des Echevins
de la Ville , & précedoit les
Juges Magiſtrats de la Jurifdi-
¿tionRoyale en Robes de Cerémonie
. Les Officiers qui conduifoient
cette Milice l'ayant rangée
en deux hayes, le Pere Prieur des
Carmes de Sainte Anne , accompagné
des Prieurs des Carmes de
Ploermel , de Hennebone , & du
Bondon - lez -Vennes , vint complimenter
Madame de la Bedoyere
ſur le voeu qu'elle venoit
rendre au nom de Madame la
Dauphi
GALAN Τ. 55
Dauphine, & luy dit en finiſſant,
Que ne manquant plus à toutes les
merveilleuses qualitez du meilleur
- & du plus grand Roy da monde, que
celle de Grand - Pere ; Sainte Anne
Ayeule du Roy des Roys, la luy
avoit obtenuë , & la luy conferve
- roit pendant de longues années.
= Apres cela les Religieux repri
- rent leur marche vers l'Eglife,
dont le Frontiſpice eſtoit de deux
grands Corps d'Architecture, qui
tenoient toute la hauteur & la
largeur de la face de ce Temple.
Au milieu paroiſſoit une riche
figure de Sainte Anne en relief.
Les meſmes Armes du Portail du
Cloiſtre y estoient entre-mêlées
avec divers Chifres , Emblémes,
Deviſes , & autres ornemens à
l'honneur du Roy , de Monfeigneur
le Dauphin &de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne
Cij
56 MERCURE
Madame de la Bedoyere , précedée
par pluſieurs Concerts de
Voix & d'Inſtrumens , arriva à
cette entrée , où s'eſtant miſe à
genoux fur un Carreau preparé,
elle preſenta la Lampe à Monfieur
l'Eveſque de Vennes . Sitoſt
que ce Prélat l'ent reçeuë , il
commença le Te Deum, & enfuite
celebra la Meſſe avec ſes Habits
Pontificaux. Elle fut réponduë
par la Symphonie, & par le Clergé
Seculier & Regulier. La Meſſe
eſtant achevée , Monfieur l'Evêque
precedé du meſme Clergé ,
& ſuivy des Juges & Magiftrats
d'Avray, vint où l'on avoit dreſſé
un grand Feu , & il l'alluma au
fon des Cloches , des Timbales,
des Trompetes & des Tambours.
Il ſe fit pluſieurs décharges de
Canons,de Boëtes , &de la Moufqueterie
de la Milice d'Avray,
parmy
GALANT .
57
parmy les cris de Vive le Roy, qui
retentiſſoient de tous coſtez par
le concours de plus de vingt mille
Perſonnes qui s'étoient renduës
à cette ceremonie. La Tour
de l'Egliſe qui est fort haute, parut
le foir tout en fett , & on tira
un grand nombre de Fuſées &de
toute forte d'artifices.
Comme tout ce qui ſe fait
preſentement eſt à la loüangede
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
, les Muſiciens n'ont pas
manqué de mettre en air des
Paroles fur cet auguſte ſujet. En
voicy que je vous envoye notées.
Elles ſont de Monfieur
Daubaine..
C
58 MERCURE
AIR NOUVEAU.
Avoris
FA
d'Apollon , Meſſieurs
les beaux Esprits ,
Par vos fçavans Ecrits
Celebrez l'heureuſeNaiſſance
Du Prince, dont les Cieuxfont pré-
Sent à la France.
Bacchus est ma Divinité.
Je remplis une place
A la Table mieux qu'au Parnaffe
,
Mon partage Sera de boire à fa
Santé.
Cette Naiſſance a donné lieu
à ces autres Vers , dont voustrouverez
le tour aiſé. Ils font
faits fur l'illumination desGaleries
du Louvre , & le feu tiré ſur
l'eau le jour de la Feſte de Saint
Loüis.
Des
:
BIBLIOT
*
DE
GALANT.
رو
Es que le Soleil fut fous
DESl'onde ,
La premiere Ville du monde
Vit apparoiſtre en un instant
Un Palais d'un or éclatant ,
Tel qu'eſt le Temple de la Gloire
Peint par les Filles de mémoire ,
Ou dans ſon pompeux appareil,
Le riche Palais du Soleil.
Une Architecture excellente ,
Toute lumineuse &brillante .
Raviſſoit parfa nouveauté,
Aussi bien que parfa beauté.
La nuit ôtantſes ſombres voiles ;
Montra des millions d'Etoiles ,
Qui n'estoient point du Firmament,
Et tout parut enchantement .
Tous les Elemens ſont en guerre ,
Le Feu fort de l'Eau ſur la Terre ,
L' Air retentit de toutes parts.
La Paix craignit que cefust Mars
Ou que Jupiter en colere
i
Vinst
60 MERCURE
Vinstfoudroyer nostreHémisphere,
Mais des Dauphins brûlans na
geoient ,
Et d'autres en l'air voltigeoient ,
Qui diſoient , ce n'eſt que la joye
D'un Duc que le Ciel nous envoye
,
Duc par tant de voeux ſouhaité ,
Duc qui vaut une Majesté.
Un Cahos d'ombre & de lumiere
Refléchifſſoitfur la Riviere ,
Couverte de mille Bateaux ,
Mais qui n'osoient troubler fes
eaux ,
"Depeur d'effacer les Images
Qu'envoyoient tous ces beaux Rivages.
Des fets de feu frapant les Cieux,
Surprenoient , & charmoient les
yeux
En cent figures diferentes ,
De longues flames ondoyantes ,
Tantoft calmes,tantoft bruyantes,
Sa
GALANT. 61
Se mefloient au douxſon des voix
Des Trompetes &des Hautbois,
Lors que la Nymphe de la Seine
Empruntant une voix humaine ,
Prononça clairement ces mots ,
Querepeterent les Echos.
Nouveau Prince, dont l'origine
Toute grande, toute divine ,
Vous montre tant & tant de
Roys
2
Dignes du Sceptre des François,
Pluſieurs Loüis , un Charlema--
gne ,
Un Henry , terreurde l'Eſpagne,
Vainqueur de ſes propres Sujets
,
Qui m'enrichit de ſes bien-faits,
Vous ſçaurez bien- toſt leur Hif--
toire ;
Mais pour aller droit à la gloire,
Croyez-moy , tous ces Roys fi
grands,
Juſtes, pieux, ou conquerans ,
Leur
62 MERCURE
1
Leur bonté , comme leur puifſance
,
Leur valeur , comme leur prudence
,
Enfin tous leurs Faits inoüis,
Vous les trouverez en LOUIS.
Ceſſez, heureux Mortels , d'admirer
ces Spectacles ,
L'Etoile de LOUIS fait bien d'au
tres miracles.
L'Impromptu qui ſuit a eſté
fait par Monfieur l'Abbé Teſtu
dans un Repas que donna Madame
la Ducheffe de Richelieu .
D
Fils , du rere ,
Grand- Pere ,
&du
Celebrons le bonheur en ceBanquet
fameux.
Quele Grand- Pere est grand ! que
le Fils est heureux !
Di
GALANT. 63
Du Petit-fils il n'est rien qu'on
A
n'espere,
Il aura les vertus & l'esprit deſa
Mere.
Qu'il étonnera nos Neveux ,
S'il peut encor trouver des Conque-
Stes àfaire!
L'Autheur de la Réponſe à
ces Impromptu , n'a voulu marquer
fon nom que par ces trois
lettres , M. D. S.
MADRIGAL
Sur celuy de Monfieur l'Abbé
Teſtu.
ILfaut une adreffe divine
Pour lower en un Madrigal ,
LOUIS , qui n'eut jamais d'égal,
Les deux jeunes Heros avec une
Heroine.
:
Tant
64 MERCURE
1
Tant de matiere & tant de choix
En ſept vers tout d'une tirade
C'est mettre plus que l'Iliade
Dans une Coquille de noix.
Si le plaiſir de s'eſtre vangé
fait oublier beaucoup de malheurs
, ils font bien ſenſibles ,
quand on s'y expoſe volontairement
, ſans qu'on en tire aucun
fruit. Jugez par là de ce que ſouffre
la Dame dont vous allez voir
l'Avanture. Elle eſt écrite par une
Perſonne qui connoît les Gens
intereſſez , & qui m'aſſure qu'elle
eſt veritable dans toutes ſes circonſtances.
Je n'y ay changé , ny
ajoûté aucun mot.
Un jeune Marquis fort bien
fait , tres - aimable de ſa perſonne
,& auffi aimable par les qualitez
de ſon eſprit , conçeut de
L'amour
GALANT. 65
l'amour pour une Brune qui étoit
d'un agrément dont on ne ſe
pouvoit aiſément défendre. Tout
brilloit en elle. Ses moindres
actions avoient un charme particulier
. C'eſtoient les manieres
du monde les plus engageantes,
& les plus honneſtes. En voila
beaucoup ; auſſi ſon merite n'alloit
point plus loin. Elle avoit
dans le fond de l'eſprit , &je- nefçay-
quoy d'aigre & de rude, qui
ne ſe découvroit qu'à la longue,
& que ſa douceur apparente déguiſoit
affez bien. Sur tout , elle
: avoit les paſſions d'une vivacité
extraordinaire , & dés que fon
coeur étoit émeu , elle étoit fujette
à ne ſçavoir pas trop bien
ce qu'elle faiſoit. Le Marquis crut
d'abord avoir trouvé dans la belle
Brune une Perſonne accomplie.
Jamais paffion ne commença avec
plus
66 MERCURE
plus d'ardeur que la ſienne. Il
euſt juré qu'il eſtoit amoureux
pour le reſte de ſa vie. D'autre
coſté , la Damoiſelle ne fut pas
tout- à- fait inſenſible aux foins,
& aux affiduitez du Marquis. Je
parle felon ce qui paroiſloit ; car
au fond , la verité eſt qu'elle vint
à l'aimer autant qu'elle en eſtoit
aimée. Il n'eſtoit plus queſtion
que d'ajuſter toutes choſes pour
le Sacrement. Cependant le caractere
de la Belle commence à
fe declarer peu à peu ; aujourd'huy
un petit trait d'aigreur, demain
un autre. Elle ſe ménageoit
moins avec le Marquis dont elle
ſe tenoit ſeûre , & elle avoit l'imprudence
d'eſtre quelquefois afſez
naturelle. Ce n'étoit plus aux
yeux du Marquis cette Fille fi
parfaite , dont il avoit eſté charmé
, l'illuſion ſe diſſipoit de jour
en
GALANT.
67
1
1
1
en jour. Ce qu'il découvroit en
- approfondiſſant , le deſabuſoit de
ce qui luy avoit d'abord ſauté
aux yeux. Sa paſſion eſtoit déja
bien ébranlée dans ſon coeur , &
il eſtoit tout diſpoſe à un changement,
lors qu'une nouvelle rencontre
acheva de l'y déterminer
tout - à - fait. Cette Demoiselle
avoit une Amie , qui vint alors à
Paris avec ſon Pere. C'eſtoit un
Comte fort connu par l'ancienneté
de ſa Maiſon , par ſes Biens,
- & meſme par la figure qu'il avoit
faite autrefois à l'armée. Il eſtoit
- veuf, aſſez âgé , mais encor ga-
- lant , & Homme du monde. Sa
Fille n'eſtoit point encor venuë
à Paris , & la premiere Perſonne
qu'elle y vit , fut la belle Brune.
Le Marquis la trouva chez ſa
Maîtreſſe dés la ſeconde viſite
qu'elle luy rendit, & ſe ſentit déja
beau
68 MERCURE
1
beaucoup de panchant pour elle.
Dans la ſituation où eſtoit ſon
coeur , c'eſtoit juſtement ce qu'il
luy falloit ; car rien n'eſtoit plus
contraire au caractere de la belle
Brune , que celuy de la Fille du
Comte. Cette derniere avoit un
air tranquille , accompagné de
beaucoup de douceur. Ce qu'elle
diſoit étoit rarement brillant,mais
toûjours raiſonnable . On voyoit
bien que ce qu'elle avoit d'honneſteté
& d'engageant , n'eſtoit
point pris dans l'uſage du monde,
mais dans un heureux naturel.
Elle paroifſſoit ſenſible & tendre,
fans paroître vive. Du reſte , elle
avoit plus de beauté qu'il n'en
faut pour ne paſſer que pour
agreable, & elle étoit trop agreable
pour ne paffer que pour bélle.
La premiere fois que le Marquis
la vit , il en fut fort touché,
&
GALANT. 69
- & luy tint compte de ce qu'elle
n'avoit pas les bonnes qualitez de 1
e
U
la belle Brune, c'eſt à dire, ce feu
& ce brillant de converſation ;
car il crut par là, qu'elle n'auroit
pas non plus ce que ſon Amie
avoit de mauvais. Ils ne ſe furent
pas veus une ſeconde fois chez
la belle Brune , que cette Fille
éclairée par ſa paſſion , ne s'apperceût
bien de ce qui ſe paſſoit
- dans le coeur du Marquis. Elle
luy en fit des reproches d'un certain
air , qui euſt pû achever de
le gagner à la Fille du Comte , ſi
la choſe n'euſt pas eſté déja faite.
Le Marquis commençoit d'aller
de ſon chef chez cette aimable
Perſonne . Il s'eſtoit mis meſme
aſſez bien avec le vieux Com .
コ
-1
1
te , & n'avoit pas lieu de deſeſperer
qu'il n'en puſt faire autant
avec la Fille. Il n'eſt pas aiſe de
s'ima
70
MERCURE
s'imaginer combien la belle Brune
prit de haine pour ſon Amie,
&pour le Marquis , mais fur tout
pour ſon Amie. L'affiduité des
viſites du Marquis eſtoit fort diminuée
, mais l'air dont il avoit
coûtume de les rendre , eſtoit
tout-à- fait paflé . En recompenfe,
(mais quelle triſte recompenſe! )
le Comte alloit ſouvent chez la
belle Brune. Il luy debitoit de
certaines douceurs de Vieillard ,
auſquelles elle ne répondoit pas
avec grande application . Cepandant
il ſe fit une affaire ferieuſe,
de ce qui n'en eſtoit pas une d'abord.
Le Bon- Homme prit feu.
Il conçeut le deſſein de plaire , &
commença à mentir ſur ſon âge.
La belle Brune comprit bien de
quel uſage luy pouvoit eſtre la
raffion du Comte pour elle. Auſſi
u'elle s'en apperçeut , elle
ne
GALANT. 71
5
τ
1
,
a
e
ne la negligea pas ; au contraire ,
elle s'étudia à fe rendre de plus
en plus maîtreſſe de l'eſprit de ce
nouvel Amant. Il pouſſa ſa folie
juſqu'à fonger au Mariage,& jufqu'à
en parler à la belle Brune.
Elle reçeut la propofition d'une
maniere à faire croire qu'elle ſe
pourroit rendre , & le Comte fut
plus enflâmé que jamais . Le defſein
de cette adroite Perſonne,
eſtoit de tâcher à rengager le
Marquis, & à l'arracher à ſa nouvelle
inclination ; mais ſi elle n'en
pouvoit venir à bout , elle estoit
réſoluë à ſe ſacrifier , pour ſe vanger
de ſa Rivale , à épouſer le
- Comte, pour eſtre Belle- Mere de
fa Fille , & rompre entierement
le commerce qu'elle avoit avec
le Marquis. Juſtement dans ce
temps là le Marquis ſe trouva
,
S
affez avancé auprés de la Belle
qu'il
72
MERCURE
qu'il aimoit , pour la pouvoir demander
à fon Pere, Le Comte
avoit aſſez de panchant à faire
ce Mariage ; mais la belle Brune
fut confultée , & elle ne manqua
pas de s'y oppoſer. Il eſt vray
qu'elle le fitd'une maniere ſi fine,
que le Comte ne démêla pas le
veritable motif qui l'y obligeoit.
Les mauvais offices qu'elle rendit
au Marquis , l'éloignerent d'elle
encor davantage. Il devint plus
impoſſible que jamais qu'elle ſe
reſaiſiſt de ſon coeur. Quand elle
fut une fois bien perfuadée qu'elle
avoit perdu le Marquis ſans
refſource , elle ne penſa plus qu'à
ſa vangeance , & elle fut meſme
obligée d'y penfer promptement,
parce qu'elle voyoit le Comte
fort diſpoſe à donner ſa Fille au
Marquis , & qu'elle ne ſe pouvoit
pas répondre de rompre toûjours
ce
GALANT.
73
९.
Int
⚫ce coup, àmoins que d'eſtre Femame
du Comte. Elle prit donc un
it party ſi triſte pour elle- meſme , &
ſe fit autant de mal qu'à ceux
gu dont elle ſe vouloit vanger. Cependant
les maux qu'elle fouffrit,
neles conſolerent point des leurs-
Ils les ſentirent dans toute leur
Dit étenduë. Le premier effet du madiriage
de la belle Brune, fut un
elk ordre que donna le Comte à ſa
u Fille de ne plus voir le Marquis.
La nouvelle Comteſſe prit
elle le ſoin de faire executer cet ore
dre ponctuellement , & elle veil .
ans la fur cette aimable Perſonne
avec tant d'exactitude , que la
feuë Comteſſe , quelque ſevere
qu'elle euſt pû eſtre , euſt eſté
te affurément contente de la conduite
vertueuſe & reglée qu'on
faiſoit tenir à ſa Fille . Le Marquic
is &la Maîtreſſe paſſoient d'aſſez
e Septembre 2 .
1
D
74 MERCURE
mauvaiſes journées. Ils ne pouvoient
ny ſe voir , ny avoir des
nouvelles l'un de l'autre. La jeune
Comteſſe y donnoit bon ordre
; mais enfin elle avoit à faire
àdeux Amans , & deux Amans
font toûjours plus habiles que
tout le reſte du monde.Il fortit de
-chez le Comte une Demoiselle,
à qui on propoſa ailleurs une
meilleure condition. Le Marquis
ne perdit pas une occafion qui
s'offroit fi heureuſement. Il fit fi
bien qu'une autre Demoiselle
qui estoit toute à luy , entra à
laplace de celle qui eſtoit fortie.
On ne ſceut point qu'elle euſt
aucune liaiſon avec le Marquis.
Elle ſe garda bien de prononcer
jamais fon nom ; fur tout , elle
marqua pour la Fille du Comte,
Lautant d'averſion qu'elle pouyoit
en marquer avec le reſpect
qu'elle
GALANT. 75
Of
qu'elle luy devoit , & il n'en faldo
lut pas davantage pour la mettre
fort bien en peu de temps
aupres de fa Maîtreffe.Voila donc
ait déja un commerce de Lettres étaan
bly entre le Marquis & la Belle,
qui par le moyen de cette Fille. C'é-
τα toit un grand point dans l'état où
el ils ſe trouvoient ; Maisle Marquis
pouſſa encor plus loin ſes eſpequrances
, & il crut avoir imaginé
qu un ſtratagême qui le conduiroit
fitl à épouſer ſa Maîtreſſe , malgré
fell l'obitacle de la Belle Mere. Il fit
ra en forte qu'il rencontra la jeune
ro Comteſſe dans une Maiſon où eleu
le alloit ſouvent. Il prit devant elle
un air fort abatu. Il eut toûjours
na les yeux attachez ſur elle. Il luy
el envoya des regards pleins de
tendreffe & de douleur , & mêpot
me foûpira deux ou trois fois affez
Det a propos pour n'eſtre entendu
ell
Dij
1
76 MERCURE
que d'elle. La jeune Comteſſe fit
reflexion ſur tout cela , & n'y
comprit rien. Elle le rencontre
encor une fois. Ce furent les mêmes
regards , les meſmes ſoûpirs,
le meſme air. Il ſortit preſque
auſſi- toſt qu'elle ,& la réjoignant
fur l'Eſcalier , il luy dit affez bas;
Madame, vous voyezun Malheureux
, à qui il ne reste danssa vie,
que le triste plaisir de vous voir
quelquefois un moment au milieu
de vingt Perſonnes. Encor , à en
juger par vos autres actions , je
doute que vous m'en laißiez joüir
longtemps. Il la quitta , en diſant
ces mots, fans attendre ſa réponſe
, & la mit dans un embarras
inconcevable. Quel procede,
quels diſcours eſtoient - ce - là,
pour un Homme qui luy avoit
faitune infidelité ſignalée ,& à
qui enſuite elle avoit donné de
grands
GALANT.
77
ان
ا
t
grands ſujets de la haïr: Elle alla
conter à ſa Demoiſelle , qui étoit
devenuë ſa Confidente , tout ce
qui s'eſtoit paſsé entre leMarquis
& elle, depuis le commencement
, juſqu'à la rencontre ſur
at qlu'E'seclalleiepren, ſ&oitldu'yudneemAavnadnatucree
ſi peu ordinaire . Madame , luy
répondit la Confidente , qui ſçavoit
bien ce qu'elle avoit à dire;
puis que vous voulez que je vous
parle avec liberté , il faut que
cet Homme-là vous aime. M'aimer
: s'écria la Comteffe , & il
m'a quittée pour une autre , & je
ne me fuis mariée que pour m'en
vanger ! Il n'importe , repliqua la
Demoiselle , il vous aime , j'en
voydes marques trop ſeures. II
y a eu fans -doute quelque malentendu
entre vous. Si j'étois
en voſtre place , je voudrois
Dij
78 MERCURE
m'enéclaircir, & voir le Marquis .
L'eſperance, & le conſeil que l'on
donnoit à la Dame , la flatoient
affez , mais où voir le Marquis ?
Elle luy avoit elle-meſme fait defendre
l'entrée de ſa Maiſon. Le
Marquis , inſtruit par la Demoiſelle
de tout ce qui ſe paſſoit , ſe
trouva un jour avec un de ſes
Amis aux Tuilleries , où il ſçavoit
que devoit aller la Comteſſe,avec
une autre Dame ſeulement . Il
avoit prié ſon Amy de le ſervir,
dans le deſſein qu'il avoit de ſe
promener quelque temps teſte à
xeſte avec la Comteſſe. Elle arrive
, & apperçoit le Marquis. Il
luy fait une profonde reverence
d'un air fort mélancolique , &
paſſe comme s'il n'cuſt osé parler
à elle par reſpect. Comme elle
mouroit d'envie de l'entretenir,
elle le ſuivit d'Allée en Allées
&
GALAN T.
79
5.
e
Di
e
es
ec
& le Marquis qui s'en appercevoit
bien , ſe laiſſa enfin attein-
#dre.Dés qu'elle fut proche de luy
elle laiſſa tomber à la fois ſon
Evantail, une Canne,& un Gand ,
afin que de tout ce débris - là , il
ne puſt pas manquer d'en ramafmaffer
quelque choſe , & qu'il
euſt de la occafion de luy parler.
Le Marquis fit la galanterie avec
beaucoup de promptitude ,&la
I conversation commença à ſe lier
entre les deux Dames , & les
deux Cavaliers. Inſenſiblement
on ſe ſepara un peu. Le Marquis
demeura avec la Comteffe. Ils
ne furent pas longtemps à amener
la matiere qu'ils vouloient
& traiter tous deux. Le Marquis ſe
plaignit le plus tendrement du
monde , de la haine qu'elle luy
avoit marquée , en luy preferant
un Rival , qui ne devoit pas
et
Diiij
80 MERCURE
avoir beaucoup de charmes pour
elle. Elle ne manqua pas de répondre
, qu'elle estoit fort furpriſe
qu'il ſe plaignit des cruautez
d'une autre que de ſa Belle-
Fille. Là deſſus le Marquis commença
à luy dire , qu'il n'avoit jamais
aimé la Perſonne qu'elle luy
nommoit ; que ſon coeur n'avoit
jamais renoncé à ſon premier attachement
; & que tout malheureux,
tout privé d'eſperance qu'il
eſtoit, il n'y renonçoit pas encor.
Quoy , luy dit la Comteffe , &
que vouloient donc dire vos
foins pour une Rivale ? Que
vouloit dire le mépris que vous
me fiſtes paroiſtre ? Ah ! luy repondit-
il , que vous penetrates
mal dans un coeur qui étoit toutà-
vous ! Je voulus voir ſi un peu
de jalouſie n'exciterois point dans
voſtre ame des ſentimens de
tendreffe
GALANT. 81
rendreſſe , que je n'avois encor
pû ſurprendre ; mais l'artifice
- dont je me ſervis , ne fit que me
- convaincre de voſtre indiferen-
-ce. Vous me parûtes ravie d'é-
- tre défaite de moy , pour ne plus
- ſonger qu'au Comte , qui pouvoit
vous donner un rang plus
élevé . La Comteſſe l'écoutoit
avec beaucoup d'étonnement , &
de trouble. Elle luy fit des difficultez
tres- folides , & tres-bien
fondées , mais enfin il ſe tira de
tout ,& luy prouva qu'il l'avoit
- toûjours aimée , & qu'elle avoit
eu grand tort de ſe marier. Jamais
Comédien ne s'acquitta
mieux d'un rôle. Il luy dit des
choſes à luy fendre le coeur de
pitié .La pauvre Comteſſe demeura
toute confonduë ,& fi elle eut
un peu de joye de croire que le
Marquis ne l'avoit point trahie,
D V
82 MERCURE
elle l'acheta bien cher, par le de
ſeſpoir où elle fut de ſe trouver
mariée mal à propos. Ils convinrent
qu'il la verroit chez elle,
mais qu'il prendroit ſon temps,
que le Comte n'y ſeroit pas , &
que l'on cacheroit auffi l'intrigue
àlaBelle- Fille. Il eſtoit aſſez difficile
qu'elle ſubſiſtat long- temps
avec ces incommoditez ; mais
c'eſtoit juſtement ce que le Marquis
demandoit ; & pour la Comteffe
, elle ne pouvoit ſe prendre
qu'à elle même de la peine qu'elle
avoit à voir ſon Amant pré--
tendu. Dés qu'elle fut retournée
chez elle , elle pleură abondamment.
Elle estoit déja aſſez punie
, car le Marquis luy avoit ôté
par là juſqu'au platſir de croire
qu'elle s'eſtoit vangée ; mais fes
deſſeins ne ſe bornoient pas à ſi
peu de chofe. Il la vit deux.
4
οι
4
GALAN T.
83
1
le
is
ou trois fois aſſez ſecretements
mais comme ce n'eſtoit pas fon
intention que ſes viſites fuſſent
ſi ſecretes, le Comte en eut quelps
que vent. Auffi-toſt tous les foupçons
que peut former un Mary
Le âgé , luy monterent à la teſte. Il
s'emporta contre ſa Femme , &
luy défendit abſolument de revoir
le Marquis. De tellesdéfenſes
ſont toûjours r- Le moyen que lamCaolmtoebſſſereveéueſst.
epû ſe reſoudre à ſe priver de la
veuë d'un Amant qu'elle croyoit
fi fidelle ? Il revint la voir , un
jour que la Demoiselle de la
Comteſſe avoit fait eſperer au
Marquis qu'il pourroit eſtre ſurpris
par le Mary , ainſi qu'il le
ſouhaitoit. Les meſures avoient
eſté priſes juſte. La Comteſſe &
le Marquis étoient enſemble, lors
1-
re
es
* qu'on leur vint annoncer l'arrivée
du
34 MERCURE
1
du Comte. Elle cria qu'elle étoit
perduë. Le Marquis luy dit qu'elle
ne s'étonnaſt point , & qu'il ne
deſeſperoit pas de la tirer d'affaite.
Le Mary entre dans la Chambre
, & fans regarder preſque le
Marquis , demande à ſa femme,
fi elle avoit oublié fa défenſe .
Le Marquis prend la parole , &
dit au Comte , qu'il luy deman
de pardon de luy avoir donné le
moindre chagrin , que tous les
entretiens qu'il avoit eus avec lat 1
Comteſſe , n'avoient roulé que
fur les moyens deluy faire obtenir
ſa Fille , pour laquelle il conſervoit
toujours une extréme paffion
; que la Comteſſe avoit las
bonté de s'intereffer pour luy , &
qu'elle luy avoit promis qu'elle
vaincroit la repugnance qu'avoit
le Comte à l'accepter pour
Gendre ; qu'il l'avoit deſabusée
fus
GALANT. 8
el
ne
Faim.
le
tort fur quelques opinions deſavantageuſes
qu'elle avoit conçeuës de
luy , & qui l'euſſent empefchée
de favoriſer ſes deſſeins ; qu'enfin
ils avoient traité la choſe ſecretement
, afin que la Comteſſe
ne puſt pas eſtre ſuſpecte ' ors
afe qu'elle parleroit pour luy , & que
& le Comte n'euſt pas lieu de trouver
mauvais qu'il ne ſe fuſt pas
adreſſé à luy directement. Le
les Marquis dit tout cela d'une machmiere
ſi ſoûmiſe , ſi touchante,&
me
an
que
con
pal
ſi vive, que le Comte ſentit auffi-
De roſt ſe réveiller en luy l'ancienne
inclination qu'il avoit euë à en
faire fon Gendre. De plus,il avoit
envie de croire ce qu'on luy difoit,&
il ne demandoit pas mieux
ell que de ſe perfuader que les vifites
fecretes qu'on avoit renduës
à ſa Femme , n'avoient eſté que
fur le conte de ſa Fille. C'eſtoit
영웅
Dout
usee
cm
86 MERCURE
,
en eſtre quitte à bon marché.
Mais la Comteſſe eſtoit dans un
embarras inconcevable. Tout ce
qu'on avoit allegué pour la juſtifier
ne luy plaiſoit nullement.
Elle euſt preſque autant aimé
qu'on euſt pris moins de ſoin de
ſa gloire. Emportée comme elle
eſtoit , & foupçonnant qu'elle
avoit eſté joüée , il ne s'en falut
rien qu'elle ne deſavoüaſt le Marquis
; mais ce qu'elle euft eſté
obligée d'avoüet en la place, étoit
terrible ; & pour ne pas faire
croire qu'elle euſt donné des rendez
- vous à un Amant , elle fut
reduite à en paſſer par où le Marquis
vouloit , & à dire qu'elle
n'avoit d'autre intention que de
le marier à ſa Belle - Fille . Ces paroles
luy coûterent beaucoup à
prononcer , mais il n'y avoit pas
d'autre party à prendre. Enfin ces
trois Perſonnes ſe ſeparerent dans
GALANT. 87
1
e
२
des ſentimens bien diférens . Le
Marquis eſtoit fort fatisfait. Le
Comte ne ſçavoit pas encor trop
⚫ bien s'il devoit l'eſtre, & la Comreſſe
demeura outrée de douleur.
Comme il reſtoit des ſcrupules
dans l'eſprit du Comte , il alla
auſſi - toſt trouver la Demoiselle
de fa Femme , qui n'avoit point:
eſté preſente à toute cette converſation,
Il luy dit , qu'il venoit
e de ſurprendre le Marquis avec la
Et Comteſſe ; qu'aſſurement elle
efçavoit leur intrigue, & qu'il vou-
- loit qu'elle la luy avoüaſt . La Dee
t
t
-.
2
e
moiſelle , qui estoit habile & bien
inſtruite , ſe mit à ſoûrire , & répondit
froidement, qu'à la verité
elle ſçavoit toute l'intrigue , mais
- qu'elle n'eſtoit pas telle qu'il pen--
ſoit ; qu'il ne s'agifſſoit que de ſa
$ Fille. Là- deſſus elle'luy redit tout
sce qu'il avoit déja entendu du
S
S Marquis.
88 MERCURE
Marquis. Il fut ravy de recornoître
ſi clairement l'innocence
de ſa Femme , par une voix qui
ne pouvoit eſtre ſuſpecte. Il ne
fongea donc plus qu'à faire le
Mariage de fa Fille , & du Marquis.
La Comteſſe qui étoit fortement
engagée à ne s'y oppoſer
pas , tomba malade de dépit d'avoir
eſté trompée,& fut diſpenſée
par là d'eſtre d'une Feſte ſi triſte
pour elle. Elle a toûjours fon vieil
Epoux, & fon vieil Epoux ne fert
plus à ſa vangeance.
Je vous ay deja parlé des Réjoüiſſances
de beaucoup de Villes
pour la Naiſſance de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne.
L'heureuſe nouvelle , qui en peu
de jours en fut par tout , n'eut
pas eſté plûtoſt apportée à Montpellier,
que Monfieur de la Greffe
, Premier Conful de la Ville,
donna
GALANT. 89
u
ne
۲۰
e
er
3.
ee
ص ن ل ا
ell
e.
ile.
el
UL
donna tous ſes ſoins pour s'acquiter
dignement de ce qui le
regardoit . On la fit ſçavoir au
Peuple par un Cry public , & ce
fut par tout une joye inexprimable.
On commença auſſi - toſt
d'en donner des marques par un
Te Deum , chanté ſolemnellement
dans la Cathedrale. Monfieur
Dagueſſeau , Intendant de Province
, y aſſiſta avec toutes les
Compagnies de Juſtice , & les
Confuls de la Ville en Robes de
cerémonies. Monfieur de la Baume
, & Monfieur de Tremoulet
, Commandans dans la Ville
& Citadelle en l'absence de
Monfieur le Marquis de Caſtres
qui en eſt le Gouverneur , y
aſſiſterent auſſi , accompagnez
de Monfieur de Villars , Major
de la Citadelle , & de Monfieur
de Darnail , Major de la
Ville.
१० MERCURE
Ville.La Compagnie des Archers
du Perroquet , qui est fort nombreuſe
, ſe promena avec l'Arc &
le Carquois. Ils avoient chacun
une écharpe bleuë , garnie de
grandes Dantelles or & argent,
& ils marchoient précedez de
Violons , de Hautsbois , & de
Trompettes. On ne peut douter
qu'une veritable joye ne les ani--
maſt , puis qu'on vit dans cette
Marche des Vieillards âgez de
plus de 90. ans , faire avec l'Arc
&la Fleche les meſmes fonctions
des plus jeunes , ſans qu'aucun
d'eux euſt voulu s'en diſpenſer.
Monfieur le Marquis de Caftres
eſtoit alors à Cazal. Il y apprit
qu'il eſtoit né un Prince à la
France , & en meſme temps il
écrivit à Madame la Marquiſe de
Caftres ſa Mere , pour la prier
d'avoir ſoin qu'on n'oubliaft rien
dans
GALAN T. gr
de
de
te
tt
dans fon Gouvernement & dans
ſes Terres , de ce qui pouvoit
marquer avec grand éclat la joye
qu'il fentoit de cette heureuſe
Naiſſance . Madame la Marquiſe
de Caſtres, digne Soeur de Monſieur
le Cardinal de Bonzi , quoy
que retenuë à Villeneuve la
Cremade , donna ſes ordres fi
juftes, qu'on peut dire que toute
abfente qu'elle estoit de Montdpellier,
elle eut plus de part qu'aucun
aux Réjoüiſſances qui s'y
firent. En effet , le Dimanche 30.
Aouſt, jour deſtiné pour les commencer
, dés les huit heuresdu
matin on vit un tres-beau Feu
d'artifice dreſſe d'une maniere
toute ingenieuſe , devant l'Hôtel
de Monfieur le Gouverneur.
Ce Feu estoit compoſé de trois
ie Pyramides poſées ſur un Echafaut
élevé d'environ trois toiſes .
On
U
121
de
en
ns
Sur
92
MERCURE
1
Sur la Pyramide du milieu , qui
avoit plus de hauteur que les
deux autres , estoient peintes les
Armes du Roy ſoûtenuës de deux
Dauphins , & à ſa pointe paroifſoit
un grand Soleil peint en or,
avec la Deviſe de Sa Majesté.
A la Pyramide de la droite ,
eſtoient les Armes de Monfeigneur
le Dauphin ; & à l'autre,
celles de Monſeigneur le Ducde
Bourgogne , toutes trois ſemées
de Fleurs - de- Lys , de Laqs d'amour
, & de pluſieurs L couronnées.
Au deſſus des Pyramides,
il y avoit deux Rouës remplies
de Feux d'artifice , & tres -bien
imaginées. L'Echafaut eſtoit environné
d'une Balustrade ornée
de pluſieurs Peintures , &garnie,
ainſi que les Pyramides, de quantité
de Feux d'artifice , reprefentant
des Figures diférentes. Au
deſſous
GALANT. 93
les
deſſous de l'Echafaut on voyoit
un grand Portique, avec un petit
de chaque côté. Sur le plus grand
il y avoit un Dauphin , duquel
if fortoit un Enfant couvert de
Fleurs- de- Lys , & produiſant plute
ſieurs petits Amours, comme pour
te faire connoître que Monſeigneur
er le Duc de Bourgogne ſeroit rem-
0%
re
1
n
es
Lies
en
Je
ie
n
Au
ply de l'amour des Peuples. Ces
de trois Portiques avoient tout auedtour
des Rameaux & des Guirlandes
à fleurs pour ornemens,
& au bas des deux petits , il y
avoit des Bacchus couronnez de
Laurier,& affis ſur des Tonneaux,
d'où coula d'excellent Vin depuis
midy juſqu'à onze heures
du foir. Cette Décoration parut
beaucoup plus la nuit par les Illuminations
, & à la lueur d'un
grand Soleil, qui ſembloit ſe foûtenir
de luy-même par deſſus les
US
Pyra
94
MERCURE
Pyramides , éclairant toute la
Ruë , & confervant toûjours ſes
rayons au milieu de la fumée.
Tout le devant de l'Hoſtel de
Monfieur le Gouverneur eſtoit
remply de lumieres juſques au
toit . Elles estoient enfermées dans
des Lanternesqui faifoient paroître
des Fleurs - de- Lys , des Dauphins
, des Couronnes , & des L
couronnées. Parmy tout cela on
voyoit un grand nombre de Soleils
peints en or , qui brilloient
de tous coſtez . Pluſieurs Luftres
ſuſpendus éclairoient la Ruë , &
l'ornoient en meſme temps. Sur
les neufheures du ſoir, Monfieur
de la Baume, Lieutenant de Roy,
aprés avoir aſſiſté au Feu de
l'Hôtel de Ville , ſe mit à la teſte
des Compagnies des Six Quar
tiers, avec Monfieur Darnail,Major
, & à la clarté de quantité de
Flam
GALANT .
95
1
01
at
an
au
01
0
Flambeaux , marcha en cet ordre
pour ſe rendre au Feu dreſſé, outre
celuy d'artifice , devant l'Hôtel
de Monfieur le Marquis de
7 Caſtres. Il fut reçeu à cinquante
pas du Feu par le Capitaine des
Gardes de ce Gouverneur , ſuivy
o de pluſieurs Gardes avec leurs
Cafaques & leurs Mouſquetons,
& par les Violons , Hautbois &
Trompetes , qui à ſon abord redoublerent
leurs Fanfares, & l'accompagnerent
juſqu'à ce Feu. Il
l'alluma avec un Flambeau de
Cire blanche , que l'Exempt des
Gardes luy preſenta. En meſme
temps on fit joüer quantité de
Boëtes qui avoient eſté poſées à
cent pas de là. Ce grand bruit
ayant ceſſé , on entendit celuy de
pluſieurs décharges que firent
les Gardes , & toute la Moufqueterie
des Habitans au nombre
de
ent
res
e
96 MERCURE
de plus de fix mille; aprés quoy,
on aperçeut un Dragon , qui
defcendant d'une Tour mit le feu
à l'Artifice , & s'en retourna auſſi
promptement qu'il eſtoit venu.
L'effet en fut admirable , &
ce Spectacle dura environ deux
heures . Comme on ne s'attendoit
plus à voir paroître le grand
Soleil , que l'Artifice devoit avoit
emporté , on fut fort ſurpris lors
qu'on l'apercent plus brillant
qu'auparavant , & qu'on vit fortir
de la pointe de ſes rayons du
feudetoutes manieres. Cela donna
lieu de dire , que le grand Soleil
eſtant la Figure de Sa Majeſté,
le Feu d'artifice qu'on avoit
fait joüer au deſſous , repreſentoit
les inutiles efforts qu'avoient fait
ſes Ennemis dans nos dernieres
Campagnes , pour arreſter ſes
Victoires ; qu'il en avoit toujours
triom
GALAN T.
97
0
rac
triomphe , & que les feux diférens
qu'avoient dardé les rayons
de ce Soleil , quand le grand Feu
af d'artifice avoit ceſſe , faifoient
en connoître la fermeté de cet auguſte
& invincible Monarque,
rà maintenir la Paix dans toute
ts l'Europe. Monfieur d'Agueſſeau
fit auſſi joüer un Feu d'artifice,
adreſſe dans ſa Ruë. Il étoit ac
compagné d'une Fontaine de
Vin , qui ſortoit d'un Lacq d'amour,
qu'on avoit formé avec des
Fleurs,du Laurier,& divers feüildar
lages. Monfieur de la Baumen'oublia
pas à ſe diftinguer. Il y eut
beaucoup d'illuminations à ſa
Maiſon , & un Feu fort propre,
avec une Fontaine de Vin , qui
fortoit d'entre pluſieurs Fleurs de
Tubéreuſe . Monfieur Bon , Premier
Préſident en laChambre des
Comptes de cette Province , fit
Septembre 1682.E
SC
1:0
OU
jon
98 MERCURE
en ſon particulier un tres - beau
Feu d'artifice dans la Court du
Palais. Elle eſtoit illuminée depuis
le plus bas étage juſqu'au
plus haut ; & comme elle eſt la
plus grande de la Ville , rien n'étoit
plus beau à voir que le nombre
preſque infiny de Lanternes,
qui faifoient paroître dans tout
ce lieu là les Armes & Chifres
de Sa Majeſté. Ce Magiftrat
ayant affemblé un grand nombre
d'Officiers de ſa Compagnie , les
régala d'un magnifique Repas.
Les Santez du Roy , de Monfeigneur
le Dauphin, & de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne n'y
furent pas oubliées. Monfieur
Boudon , Tréſorier de France , ſe
montra auſſi des plus empreſſez à
- faire éclater ſon zele. Il fit faire
un tres-beau feu devant ſa Maifon
, dont tous les endroits de la
façade
LYO
BLIOTHEQUE
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de
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ni
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210
el
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GALANT
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façade estoient remplo
mieres , avec des Fleurs-de- Lys
& des Deviſes , qui ſe rapportoient
au Blazon des Armes de la
France ,& à la Naiſſance de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne .
Toutes les Communautez Religieuſes
prirent part aux Réjoüifſances
de la Ville, ſur tout les Jeſuites
, qui pleins d'une joye extraordinaire
découvrirent la grande
Tour de leur College , lilluminerent
de tous les coſtez d'une
maniere admirable , & y allumerent
un Feu , qu'on dit qui fut
veu de plus de vingt lieuës dans
laMer.
Les Réjoüiſſances qui ſe ſont
faites dans le Dauphiné ont peuteſtre
plus de droit que toutes les
autres d'avoir icy un Article à
part , puis que le Fils aîne de
France porte le Nom de cette
Eij
100 MERCURE
Province , depuis la Donation
que Humberten fit à la Couronne
environ l'an 1340. Ce Prince
joioit à une Feneſtre avec ſon
Fils , qui estoit encor Enfant. Il le
laiſſa tomber par malheur , & le
déplaiſir qu'il eut de ſa mort ,
le pouſſa à ſe dépoüiller de la
Domination du Dauphiné ; mais
il voulut éterniſer le nom de Dauphin
dans la Perſonne des Fils
aînez de nos Roys. Jamais depuis
ce temps - là , les Priinces
qu'avoit eus le Dauphiné n'avoient
eſté Peres , ſi vous en exceptez
Loüis XI . & Henry II.
qui eſtant Dauphins ont eus des
Enfans ; mais elle n'avoit goûtée
ce bon-heur qu'imparfaitement
, parce qu'il eſtoit arrivé
dans des temps qui d'ailleurs
eſtoient fâcheux. Le Dauphin
Loüis X I. eſtoit broüillé avec
Charles
GALANT.
コー
ce
le
t,
리
ali
vne
ces
a-
Charles VII. fon Pere quand il
eut un Fils ; & quand le Dauphin
Henry II . en eut un , François I.
ne faiſoit pas la Guerre avec autant
de fortune que ſa valeur en
euſt merité , & les troubles de la
Religion commençoient déja à
s'élever . Mais dans quelles heureuſes
conjonctures eſt né nôtre
nouveau Prince ! La France
Fil jouit d'une Paix profonde ; le
nom François eſt reveré par toute
la Terre, & le Schifme & l'Hérefie
expirent. Le douziéme du
mois d'Aouſt , le ſon des Trompetes
& des Tambours , & le
carillon des Cloches annoncerent
à la Ville de Grenoble que
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
eſtoit né. Les Feux qu'on
alluma dans toutes les Ruës ,
& les Lumieres dont les Fenétres
furent éclairées , diffiperent
E iij
Hes
ר
e
vẻ
io
ec
es
102 MERCURE
les tenebres de la nuit ; mais ces
premieres marques d'une joye
publique , ne furent que les préludes
de ce qui ſe fit le 16. &
le 17.du meſme mois. Le Lundy,
qui fut le 16. ce ne furent toute
la matinée , que pluyes & vents ;
mais auſſi - toſt qu'à deux heures
aprés midy les Crieurs publics
eurent averty le Peuple , que le
lendemain on folemniferoit cette
heureuſe Naiſſance , & que
toute la Milice euſt à ſe préparer
pour paroître en armes , les orages
cefferent , & le plus beau
temps du monde leur fucceda .
Aufſi les Conſuls en voulurent
profiter ; & à leur follicitation ,
cette mefme Milice qui n'eſtoit
ordonnée que pour le lendemain,
alla trouver Monfieur le Premier
Préſident,qui commande en Dauphiné
en l'absence de Monfieur
le
GALAN Τ. 103
es
১
e.
le Maréchal Duc de la Feüillade
Gouverneur , & de Monfieur le
Comte de Talard Lieutenant de
& Roy , & obtint de luy la permiſſion
de prendre les armes dés
V
te
es
CS
ue
er
a.
ce jour. Jamais en ſi peu de
Es temps on ne vit tant de monde
armé. Les Compagnies ſe rangerent
à leurs Poſtes en bon orle
dre , & fe rendirent le ſoir ſur le
Pont de pierre , qui eſt à un bout
de la Ville ſur la Riviere de Lifere.
Les Confuls y avoient fait
préparer avec afſfez de promptitude
quelques Feux d'artifice,
qui furent pouffez dans les
airs , tandis que l'on entendoir
un concert de Fifres , de Tambours
, de Hautbois & de Muſettes.
Il ſembloit meſme qu'il y
euſt encor de l'autre côté de l'eau
un autre Concert des meſmes
Inſtrumens , à cauſe d'un fort
E inj
U
a
10
Π
Dit
et
1
e
1
-
104 MERCURE
bel Echo qui en repetoit le fon
pluſieurs fois , & qui eft formé
par les concavitez d'un Rocher
qui avance en cet endroit.
Ainfi finirent les plaiſirs de cette
nuit. Le lendemain les Tambours
& les Trompetes furent
plûtoſt oüies qu'on ne vit le
jour. C'en eſtoit un de Foire.
Cependant les plus intereſſez &
les plus âpres au trafic, les Etrangères
même, ne ſongerent qu'aux
plaiſirs de cette Feſte; & fi l'on
vendit quelque choſe
fut que ce qui pouvoit y eſtre
propre . C'eſt ainſi qu'on celebroit
les Jeux publics chez les
Romains , qui auroient puny celuy
qu'on auroit trouvé occupé à
ce qui ne regardoit pas ces Jeux.
Amidy toute la Milice de Grenoble
fut ſous les Drapeaux dans
une propreté extraordinaire, tant
د ce ne
Offi
GALANT.
105
for
Tme
Ro
ro
cet
am
ren
tk
Dire
z&
rar
au
ftre
ele
les
ce
pei
us
Gre
ans
Officiers que Soldats. Elle ſe
poſta depuis la Place de S. André
juſqu'à l'Egliſe de Noftre-
Dame , & occupa les lieux par
où devoit paſſer le Parlement &
la Chambre des Comtes. Les
Confuls & les autres Officiers
de l'Hoſtel de Ville , en Habits
de ceremonie , ſe rendirent les
premiers à la Cathedrale , eſcortez
de leur Huiffier , de fix Va
lets de Ville , & de quatre Confignateurs
armez de leurs Pertuiſannes.
Enfuite parurentices
deux Corps fi confiderables , par
les grands Perſonnages qui les
compoſent , le Parlement & la
Chambre des Comptes.On chanta
le Te Deum,auquel aſſiſta Monſieur
l'Evêque , qui étoit revenu
le jour precedent de la Grande
Chartreuſe , où il avoit rendu
àDieu en folitude , les meſmes
int E V
106 MERCURE
graces pour le bon-heur de la
France , qu'ils luy rendoit alors
en public. Le Te Deum étant finy ,
au bruit des décharges continuelles
que faiſoit la Milice ſur
une Place qui eſt devant l'Egliſe,
les Confuls & le reſte de l'Hôtel
de Ville fortirent pour voir
allumer le Feu. C'étoient eux à
qui la diſpoſition des Fêtes publiques
avoit eſté commiſe , ainſi
que chez les Romains elle l'avoit
eſté autrefois aux Ediles , qui
prenoient ſoin d'embellir les Places
, de dreſſer les Theatres , &
de préparer tous les Jeux. J'appellerois
ceux de Grenoble des
Jeux Séculiers , parce qu'ils ont
duré trois jours , à l'exemple de
ceux des Romains ; mais comme
on fait encor les apreſts d'une
quatriéme Journée , il faut
convenir qu'ils l'emporteront fur
les
GALANT.
107
la
Ors
11
fur
life
10
voit
les Jeux Séculiers. Les Confuls
,
eſtoient à peine placez , que le
Parlement ſortit. A la teſte de
ce Corps, on remarqua Monfieur
de Saint André ſon Premier Préſident
avec cette mine haute
& relevée que la naiſſance luy
donne , & cet air judicieux &
1x ſpirituel qui ne l'abandonne jabimais.
Il alluma le Feu en quali-
Link té de Gouverneur de la Province
; mais ce qu'on n'avoit point
qui
veu dans une pareille occafion,
Pla c'eſt que le Parlement & la
Chambre des Comptes , qui
avoient toûjours coûtume de rentrer
au Palais dés que le Feu
eſtoit allumé , demeurerent fur
la Place. Ils n'eurent pas alors
la délicateſſe des Sénateurs Ro-
VO
Jap
des
O
de
Com
faut
domains , qui voulurent avoir des
Siéges à part dans l'Orcheſtre ,
pour n'eſtre pas incommodez de
la
108 MERCURE
la foule . Meſſieurs du Parlement
& de la Chambre des Comptes,
ſouffrirent quelque temps d'être
mêlez confuſement avec le
Peuple , & ſe tinrent debout ;
car comme on n'avoit pas préveu
qu'ils dûſſent aſſiſter à cette
cerémonie,on ne leur avoit point
fait preparer une Place , ny des
Siéges dignes d'eux. Dés que la
nuit fut venuë toutes les Feneſtres
, les Tours , les Balcons,
les Murailles , les Clochers , les
Portes , les Ruës , tout parut en
feu. Monfieur l'Evêque,& Monfieur
le Premier Préſident , ſe
diftinguerent par des Feux qui
ne s'éteignirent que quand le
jour approcha. Le Clocher de
Saint André , qui eſt de figure
quarrée , avoit ſes Galeries qui
regnent aux quatre faces , toutes
couvertes d'un nombre infiny de
Flam
GALANT.. 109
nent Flambeaux. C'eſtoit un Phare
ptes depuis le haut juſques en bas,
de que le Clocher des Dominicains.
eck
JO
cett
pois
y de
que
La Maiſon de la Viſitatie baſtie
fur une éminence par S. Franpre
çois de Salles , & celle des Peres
de l'Oratoire ſituée dans un
quartier où elle eſt preſque détachée
du reſte de la Ville, étoient
auſſi toutes brillantes , & fais
Fe foient un fort bel effet , l'une par
Icon ſon élevation , l'autre par fon
s , e éloignement. Les Peres de l'Oratoire
, dont je vous parle , apres
avoir chanté le Te Deum , firent
un Feu d'artifice dans leur Jardin
, qui eſt le meſme endroit où
and eſtoit le Temple de ceux de la
herd Religion Prétenduë Reformée,
avant qu'on l'euſt tranſporté hors
de la Ville. Pouvoit on mieux
celebrer la joye de la Maiſon
Royale, que dans un Lieu où elle
rut et
Мод
at ,
ux qu
figur
ies qu
toutes
finy de
Flam avoit
110 MERCURE
avoit fait triompher la vraye Religion
de la fauſſe ? Les Fenestres
du College des Jeſuites , qui eſt
fort long , & à trois étages de
hauteur, étoient remplies de mille
petits Dauphins peints autour
des lumieres. Sur le Portail de
l'Eglife , & fur celuy du College,
eſtoit un Buſte du Roy. Pluſieurs
Feux allumez dans des Urnes,
formoient une eſpece de bordure
luiſante . On avoit mis en divers
endroits des figures du Soleil,
avec des rayons étincelantes ;
mais ſur tout un grand Dôme
élevé au deſſus des trois étages,
ne fut veu que comme un feu
continuel , accompagné d'une infinité
de Fuſées , de Petards , &
de Feux volans , qui ſortoient à
chaque moment de mille endroits
imperceptibles. On vit à
la Place de S. André un Dau
phin
GALANT. HI
tphin couronné & enflâmé , &
tres brillant de tant de lumiere, qu'on
et admira l'Italien qui l'avoit inven-
5 de té , & élevé dans les airs fort inmil
genieuſement. Enfin ſur les onze
tow heures on croyoit qu'il n'y avoit
El de plus rien de nouveau à voir ny à
legt entendre , lors que le Canon &
eurs pluſieurs Boëtes tirerent dans
rne l'Arfenal , & que de deſſus les
dut Ponts & les Quays , on vit la
Even grande Tour de cette Citadelle,
oleil non ſeulement enflâmée , mais
ntes qui ſembloit s'abatre & ſe ren-
Dôme verſer , par le bruit des Petards
rages & des autres Feux de cette nafeu
ture , qu'on avoit placez en haut
mein fur des Plate-formes. Celuy qui
s, & commande dans cette Place n'a-
Eent voit rien oublié pour cette Feſte;
er & Madame de la Vermenelle
vit) Femme du Major , avoit des rai-
Dau fons particulieres pour y donner
phis tous
112 MERCURE
tous ſes ſoins ; elle qui pendant
le ſejour qu'elle a fait à Munich ,
a eu l'honneur de ſe faire connoiſtre
de Madame la Dauphine
, & a gagné par ſa vertu &
par fon merite , l'eſtime de cette
grande Princeſſe . C'eſt ainſi
que Grenoble s'eſt ſignalée,
mais apres des Feſtes & des Spe
tacles ſi magnifiques , elle ne
croit pas avoir encor affez fait,
& elle prépare une quatriéme
Journée, qu'elle veut rendre plus
folemnelle & plus éclatante , en
prenant plus de loiſir pour diſpofer
tout. Cecy , Madame , eſt un
ſimple Extrait d'une tres-belle
Relation , qui m'a eſté envoyée
de toutes ces Feſtes ſous le nom
de l'Hermite de S. Giraud . Sa
longueur m'a obligé de la retrancher
pour venir au fait, afin que
toutes les autres puiffent trouver
GALANT. 113t
an
ich
Conphi
cet
ain
ver place ; ce qui ſera pourtan
difficile par le grand nombre que
j'en ay receu. Il faut cependant
vous dire , que c'eſt à ce ſpirituel
Solitaire qu'on doit les Remarques
qui font employées dans cet
Extrait.
alee
Tandis que Grenoble faiſoit
Sper retentir les cris de Vive le Roy,
en
on ſe preparoit dans les autres
fal Villes du Dauphiné , à faire paén
roiſtre la joye qu'on avoit de la
e plot Naiſſance du Prince. Le 25. 4
feſte de Saint Loüis , on chanta
Hilpole Te Deum à Vienne dans l'Egliſe
eftum Gathédrale. Monfieur de S. Anbelk
dré Gouverneur de la Ville, y afwoyet
ſiſta , & enſuite accompagné des
Confuls & de toute la Milice , il
d. Svint allumer un grand Feu de
joye que l'on avoit dreſsé dans
qut la Place. Madame l'Abbeſſe du
nom
tran
trou
ver
Monastere Royal de Sainte
Claire
114
MERCURE
Claire ſa Soeur , apres avoir employé
ce jour à de ferventes prieres
, fit tirer le ſoir un Feu d'artifice
, qu'on avoit conſtruit fur la
Montagne , qui eſt dans l'enclos
de fon Abbaye. C'eſtoit une Pyramide
au haut de laquelle il y
avoit trois Soleils. Dans le premier
, qui estoit plus grand que
les deux autres , on voyoit les
Armes de Sa Majeſté ; dans le ſecond
, celles de Monſeigneur le
Dauphin ; & dans le troifiéme,
celles de Monſeigneur le Duc de
Bourgogne. Tout cela eſtoit accompagné
de Deviſes. On tira
un fort grand nombre de Fusées
volantes &d'autres Feux d'artifice
, & ce Spectacle dura une
partiede la nuit,Monfieur leGouverneur
en faiſoit les frais.
Vous avez trouvé dans ma
Lettre d'Aouſt , une ample defcription
GALANT.
115
en cription de la grande Feſte que
pre les Jeſuites de la Ruë S. Jacques
alt ont faite , pour celebrer la Naiffur
. ſance du jeune Prince. Elle a
na donné lieu à cet Ouvrage de
el Monfieur Philibert d'Antibe.
eil
bit
eur
fiem
UCC
ita
nu
Fuse
d'ar
GOG
Sm
LA FESTE
DU PARNASSE,
Celebrée dans le College de
Clermont.
Q
Uoy ! ce n'est qu'en buvant
coup fur coup du Nectar,
Dit Apollon aux Dieux , qu'on cebre
une Feſte ?
Buvez, Meſſieurs , beuvez ; pour
moy, je guide un Char ,
de Où j'ay grand beſoinde ma tête,
prior
Et
116 MERCURE
Et quand vous en irez un peu
plus de travers ,
Tout n'ira pas moins droit dans
ce vaſte Univers .
Ilne faut pas pourtant qu'aucun
de vous prétende.
Que pour avoir plus bû , ſa joye
en ſoit plus grande ,
C'eſt par l'ordre de Jupiter ,
Qu'on celebre ce jour pour l'heu
reuſe Naiſſance
De cet auguſte Enfant de
France.
Quidoit par ſes hauts Faits bientoſt
faire éclater
L'image de noſtre puiſſance.
On ſçait fi plus que vous je dois
me diſpoſer
A rendre la Feſte éclatante,
Puis qu'il faut la folemnifer
Pour plaire à ce grand Roy dont
l'ardeur triomphante ,
Parmy les Mortels repreſente,
Qu'ainfi
GALANT. 117
auc.
ap
Qu'ainſi qu'à ma vertu rien ne
peut s'oppoſer ;
Sa valeur peut tout maîtriſer.
Je prétens donc ce ſoir , finiſſant
ma carriere ,
Faire une Feſte ſinguliere.
ter, Venez ſur le Parnaſſe , & vous
T'h
nt
bie
nce
ferez témoins
Qu'en cette occaſion j'épargne
peu mes foins ,
Mais n'allez pas chercher ce
Mont dans l'Aonie ,
On ne me trouve plus dans ce rude
Païs ;
Bed Depuis que j'ay trouvé la France
ſi polie ,
ifer lieu de Paris .
nte, J'ay tranſporté mon Siege au miy
don
ente
Apollon a fait voir l'effet de ſa
promeffe.
uaid
Ce
118 MERCURE
Ce lieu pour la Science au monde
tant vanté ,
Pour les beaux Arts &pour la Politeffe
,
Parut le mesme ſoir un Sejour enchanté.
Làſe faisoit entendre unesçavante
Lyre
QuApollon allioit à la voix des
NeufSoeurs.
On chanta le Héros qui regit cet
Empire ,
Et mesme on y chanta dignement
fes grandeurs ,
Quand ces Divinitez n'y pouvant
pas suffire ,
Les Echos de ce Mont redirent mille
fois ;
Pour chanter le plus grand des
Roys ,
Les Hommes & les Dieux n'en
ſçauroient aſſez dire ;
Mais au defaut de nôtre voix ,
Il
GALANT.
119
Il faut pour celebrer dignement
ſes Exploits ,
lat Que la Terre charmée avec le
Ciel l'admire.
Le Prince qui ne vient que de paroître
aujour ,
CAD Eutfur ce facré Mont un Eloge à
Son tour ;
oik! Maisloüant un Enfant fi- toft
git
qu'on l'a veu naître ,
On dit moins ce qu'il est,
pourroit eštre:
que ce qu'il
neme Außi pour biensçavoir ce qu'il doit
devenir,
ONA Apollon va chercher au sein de l'avenir
,
nt
Sans obstacle ,
Où ses yeux découvrant le futur
Inde Ilfit trembler le Monde , & rendit
cet Oracle.
xn
Pour ſe voir élevé juſqu'au ſublivoix
me rang
De
120 MERCURE
De ces puiſſans Heros que l'Univers
revere ,
Ce Prince n'a beſoin que de l'auguſte
Sang
Queles Roys ſes Ayeuls ont tranſmis
à fon Pere .
Eſtre brave , eſtre juſte , eſtre
grand, eſtre heureux ,
Sera l'effet de l'influence
Que verſent ſur l'Enfant les quatre
Demy- Dieux
Que nous choiſimes dans les
Cieux
Pour preſider à ſa Naiſſance.
Cepréſage afſuré redoubla fur ce
Lieu
La joye & les concerts des Fitlles de
Memoire ,
Qui fur la parole du Dieu ,
Chanterent à l'envy cet Enfant plein
de gloire.
Aucun
GALANT. 121
ran
elti
Aucun ne s'attendoit à denouveaux
plaisirs ;
Les Voix , les Instrumens , font la
pompe ordinaire
Des Festes qu'Apollon peut faire.
Mais voulant en ce jour Surpaſſer
nos deſirs ,
Et porter tout d'un coup l'étonnement
dans l'ame,
qulfit voir à nos yeux , tant d'éclat,
tant deflâme ,
1st Que pour parer ces Lieux , & tous
les environs ,
C. On eust dit qu'il avoit diviséfes
rayons.
C'estoit peu que de voir une vaſte
lumiere ,
Hes
Des torrens enflamez couvroient la
terre entiere ,
Des tourbillons de feu s'alloientperdre
dans l'air,
pls Et mille traits ardens au Cielfembloient
voler.
Septembre 2. P. F
122 MERCURE
Enfin en quelque lieu que l'onjettât
la veuë ,
La flâme avec éclat s'y voyoit répanduë
,
Et l'on auroit doute qu'il fist feûr
en ce Lieu ,
Si l'on n'avoit connu la ſageſſe du
Dieu.
Touty parut au gré de la Troupe
immortelle ,
Qu'apollon invita fortant de leur
Festin ;
Mais doit- on s'étonner ſi la Feste
fut belle ?
LesHabitans du Mont favorisoient
fon zele ,
Et n'avoient avec luy que le mesme
deffein.
Des trois Sonnets que j'ajoûte
à cet Ouvrage , les deux premiers
font de Monfieur l'Abbé de la
Volpi
GALANT . 123
Tron
dele
Fe
Volpiliere , & le troifiéme de
Monfieur du Mas de Joigny .
AU ROY.
Rand de Nom
Rand de
Coeur,
,
Grand de
Grand en Paix, Grand en Guerre ,
En puiſſance,en Sageſſe,en Conſeils
en Exploits ,
A forcer des Remparts , commen
donner des Loix,
ASubjuguer la Mer, comme à doma
pter la Terre.
-jun Image du Grand Dieu qui forme lë
jou
Tonnerre ,
s Vous foudroyezl'orgueil des Peuples
& des Roys ;
Soûlevez contre vous en vain tous
mic Au coeur de leurs Etats la crainte de
Volf
à la fois ,
les refferre.
Fij
124
MERCURE
**
Tout cede à vos efforts , tout cede à
vos ſouhaits ,
Le Ciel àpleines mains vous répandſes
bienfaits ,
Vous étes grand dans l'un , & dans
l'autre Hemisphere.
Enfin pour meriter en tout le nom
de Grand ,
Il ne vous manquoit plus que le nom
de Grand- Pere,
Etvôtre Petit- Fils vous le donne en
naiſſant .
SUR UNE LUMIERE
extraordinaire qui parut à la
Naiſſance de Monſeigneur le
Duc de Bourgogne.
P
SONNET.
RINCE , dés que tes yeux ou
vrirent lapaupiere ,
Dans
GALAN Τ.
125
Dans l'ombre de la nuit, le jourparut
fi beau ,
Qu'on crût que le Soleil pour luire
à ton Berceau ,
$ Remontéſurſon Char, reprenoit fa
e
lem
ER
eu
Carriere.
Mais d'où pouvoit partir cette
grande lumiere,
Que d'un Soleil naiſſant , que d'un
Astre nouveau ?
O Dieu ! quelle ſplendeur na îtrad
ce Flambeau ,
Et quel progrés fera cette Clarte
premiere !
***
Je croy déja te voir Petit Fils du
Soleil ,
Adjoûter à la France un éclatSans
pareil ,
Et regnerfans Second fur la terre
D
&fur l'onde.
Fiij
126 MERCURE
Je fais de ta grandeur ce Préſage
hardy;
Et fi ton Orient éclaire tout le
Monde ,
Bel Astre de la Cour , que fera ton
Midy!
SUR LA NAISSANCE
de Monſeigneur le Duc de
Bourgogne.
J
Eux , Divertiſſemens , Festes,
Dances , Plaisirs ,
Concerts , c'est à ce coup qu'il faut
remplir la France.
Regnez-y tous en foule à l'heureuse
Naiſſance
Ducher Fils que le Ciel accorde à
Ses defirs.
Oque cejeune Prince a coûtédefoûpirs
Et
GALANT.
127
CE
He
Aer
1
Et qu'il s'estfait attendre avec im .
patience,
Lors que pour couronner nostrejuste
esperance , :
Ilnaiſt comme une Fleur que bai-
Sent les Zéphirs !
Le Flambeau d'Hymenée éclaira ce
ceMiracle ,
Et le Soleil n'cut point de part à
Son Spectacle ,
Maisfa retraite alors ne fut pas
Sans raiſon.
Dehonte & de respect il se cacha
dans l'onde ,
Ayant bien reconnu que fur nostre
Horizon
Un Soleil plus charmant s'alloit
montrer au monde.
Il me fouvient que vous m'avez
demandé des nouvelles de
Fij
28 MERCURE
la ſanté de Monfieur le Maréchal
Duc de Villeroy. Sa maladie vous
a fait apprehender pour ſa vie
à cauſe de ſon grand âge. Cependant
, Madame , j'ay la joye
de vous pouvoir aſſurer qu'encor
qu'il ait huitante- quatre ans,
il joüit preſentement d'une fan-
• ré , qui fait connoiſtre la bonté
de ſon tempérament ; & que fi
ſon corps n'a plus ſa meſme vigueur
, ſon eſprit n'a rien perdu
de ſa force .
Meffire Jacques de Chaſtenet
de Puy - Segur , Fils de Meſſire
Jean de Chaſtenet , Seigneur de
Puy - Segur , & de Magdelaine
d'Eſpagnes de Ramfort , mourut
en fon Chasteau de Bernoüille,
prés de Guiſe , le Vendredy
quatrième de ce mois. Il eſtoit
de la fin du dernier Siecle , &
à dix - sept ans il commença de
ſervir
GALANT. 129
an
fervir le Roy. Il a fait quarantetrois
Campagnes de ſuite , ſans
avoir eſté ny malade ny bleſſé
( à l'Armée,quoy qu'il ſe ſoit trouvé
à cent quarante - trois Sieges
, où le Canon a tiré , & à
neuf Combats. Il fut fait Maréchal
de Camp avant que d'eſtre
Colonel du Regiment de Pié-
00 mont , & a ſouvent exercé la
Charge de Lieutenant General.
Toute la France ſçait quelle a
eſté la fidelité & le zele de ce
Gentilhomme pour le ſervice
du Roy. Le Livre de l'Art Militaire
qu'il a composé & dédié
à Sa Majesté , eſt une preuve
évidente de ſon grand ſçavoir ,&
mille belles actions qu'il a faites
de ſa valeur.
ومار
&
Le Roy , un peu avant fon
départ , fit entendre à Madame...
la Dauphine , cette merveilleuſe
Fv
it
130 MERCURE
Romaine , dont je vous ay en
tretenuë dans deux ou trois de
mes Lettres. Elle avoit extrémement
plû les premieres fois
qu'elle avoit chanté , mais elle
charma dans cette derniere occafion
. Monfieur Lorenzani Maître
de Chapelle & Intendant de:
la Muſique de la Reyne , qui doit
auſſi ſa naiſſance à la premiere
Ville du monde , avoit fait un
Concert où entroit la Lyre que:
touche ſi agreablement cette admirable
Perſonne . Ce Concert
plût tellement à Leurs Majeſtez
, qu'on le fit repeter plus
d'une fois. De la maniere que
Mademoiselle Carouſi fut applaudie
de tout ce qui l'entendit,
qu'on peut dire avoir eſté l'Afſemblée
des premieres Perſonnes
du monde , elle a ſujet d'étre
fatisfaite du gouft de la France.
Mada
GALANT. 131
Madame la Dauphine, qui ſe connoît
parfaitement à la Muſique,
* & qui la ſçait comme ceux qui la
ſçavent le mieux , ne la loüa pas
mediocrement. Monſeigneur luy
→ témoigna l'extréme plaiſir qu'elle
luy avoit causé, auſſi bien que
Son A. R. qui ne ſe pouvoit laffer
de luy donner des loüanges.
et La Reyne ne luy en fut pas avare
; mais celles du Roy, & les hon-.
neſtetez que ce grand Prince luy
a ſouvent faites , ſont les marques
indubitables du grand merite de
cette illuftre Perſonne ; & comme
elle a autant d'eſprit & de
difcernement qu'on en puiffe
- avoir , elle a connu tout le prix
des loüanges de ce Monarque ,
qui a le gouſt merveilleux en
toutes chofes , & qui est trop
éclairé pour eſtre capable de ſe
tromper. Tout ce que chanta
1
cette
32
MERCURE
cette incomparable Romaine fur
admiré, & l'on connut bien qu'el--
le n'avoit pas negligé de mélers
les agrémens de laMuſique Françoiſe
aux beautez ſolides de l'Italienne.
Monfieur Lorenzani ne
pût manquer d'entendre. avec:
joye les loüanges qu'on donnoit
à cette merveille de fon
Païs , puiſque de la maniere dont
elle executa les Airs qu'il avoit
compoſez , il eut en meſme.
temps le plaiſir de les voir extremement
applaudir par les Per--
ſonnes qui donnent le prix àtou--
tes chofes..
La Touraine a ſuivy l'exem
ple des autres Provinces , fur la
nouvelle. du. bonheur public.
Monfieur Amelot .Archeveſque
deTours, y fit commencer la Fête
le Dimanche 23. veillede Saint
Barthelemy. Il avoit fait dreffer.
GALANT.
133
fut
rar
av
Hon
un grand Feu dans la grande.
Court du Cloiſtre de S. Gatien,
er qui est laCathedrale ; & aprés le
Te Deum chanté en preſence de
Monfieur de Razilly , Lieutenant
de Roy , du Préſidial & du.Corps
de Ville , il l'alluma au bruit de
tout le Canon & des Boëtes de la
Ville,aux fanfares des Trompetes,.
& au fon des Timbales,des Tam--
bours , & d'une infinité d'inftruemens.
Les deux groffes Tours de
S.Gatien étoient éclairées d'une
quantité ſurprenante de Lumie--
res , & remplies de Fuſées volantes
, qui firent en l'air un tres- bel
effet. Le Feu finit par une diſtribution
de quelques pieces de Vin
que le même Archevêque fit faire,&
par une largeſſe de pluſieurs
poignées de Pieces d'argent qu'il
jetta luy-même au Peuple .
ex
10
110
J
Le Lundy 24, Meſſieurs du
Cha
134 MERCURE
Chapitre de S. Martin commencerent
leurs Rejoüiſſances par
une Sonnerie qu'ils ordonnerent
pendant tout le jour à tous les
Chapitres & Egliſes qui dépendent
d'eux. Sur les cinq heures
du foir ils firent chanter le Te
Deum en Muſique , avec un Motet
de la compoſition de Monfieur
Cotereau , Célerier de leur
Eglife,un des plus ſçavansHommes
que nous ayons en Muſique.
Les meſmes Corps qui s'eſtoient
trouvez à Saint Gatien , y aſſiſterent
en Robes de cerémonie. La
nuit commençant à s'approcher,
on fit les Illuminations des cinq
Clochers de la meſme Eglife ,
qui parurent tout en feu par la
quantité d'Artifice & de Fuſées
que l'on y tira. On alluma auffi
un grand Feu de joye, aprés quoy
Monfieur de Razilly , Meſſieurs
div
GALANT.
135
es du Préſidial , Monfieur le Maire ,
ps & les autres Officiers de Ville , fe
erest rendirent dans la grande Salle du
se Chapitre , où ils furent régalez
pen- fplendidement.
Pure Le Mardy Feſte de S. Loüis,
et Madame de Béthune Abbeffe de
Beaumont , qui dés le 9. Aouſt
Vor avoit fait chanter le Gratias Agimus
en Muſique , avec pluſieurs
Hot beaux Moters , en attendant l'orige
dre des folemnitez publiques ,
bient fit tout ce qu'on pouvoit attenite
dre d'une Perſonne auffi zelée
elea
qu'elle l'eſt pour Sa Majesté , &
ther pour toute la Famille Royale...
cing Le Te Deum fut tres- folemnelelement
chanté dans ſon Egliafe
, qui paroiffſoit toute en feu ,
Tee par le nombre preſque infiny de
au Cierges qu'on y alluma. Enfuite
on chanta l'Exaudiat
luoy
د
&
cute pluſieurs Morets , compofez par
du Mon
136 MERCURE
tout
Monfieur Loyſeau , Organiſte
de Saint Martin . L'Orgue , les
Voix , & la Symphonie ,
fut admirable . Il s'y trouva de
tous les Ordres de Religieux de
la Ville ; & ceux des Superieurs
qui n'y pûrent aſſiſter , y en
voyerent tenir leur place. Aprés
le Te Deum , Madame l'Abbeffe
fit diſtribuer une aumône extraordinaire
à tous les Pauvres
qui ſe preſenterent , & le foir
toutes les Fenêtres de cette grande
Maiſon furent éclairées d'un
nombre prodigieux de Lanternes
, qui par les lumieres qu'el--
les enfermoient , faisoient pa--
roître des Sceptres , des Couronnes
,des Soleils, des Dauphins,
des Deviſes , des Fleurs - de- Lys,.
& des Trophées d'Armes . Il y en
avoit juſques ſur les Cheminées,
dans le Clocher,& par tout. Mais
ce
'GALAN T. 137
iffe
1 d
ce qui faiſoit un tres- furprenant
effet , c'eſtoient certaines Illuto
minations de Peintures poſées
aux Feneftres du Dôme du Bâif
timent , entre les deux Pavillons
el du Logis Abbatial. Ces Pavillons
teſtoient couronnez de feux d'upre
ne compoſition particuliere , qui
les faifoit voir tout remplis d'Etoiles
. Jugez avec quel éclat les
wit Portraits du Roy , dela Reyne,
de Monſeigneur le Dauphin , &
de Madame la Dauphine , pade
roiffoient entre ces Illuminations .
Au milieu de ces Portraits eſtoit
un Enfant qui repreſentoit
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
, la Couronne en teſte ,
fortant d'un double Dauphin ,
au deſſus d'un Aigle, d'un Croif-
#fant , & d'un Lion. L'Eſperance
couronnée eſtoit d'un côté
, & la Renommée de l'autre.
Dans
TS
-e
138
MERCURE .
Dans la Court , une Fontaine de
Vin avoit dequoy réjoüir le Peu-
⚫ple. Un grand Feu de joye y
fut allumé par la meſme Abbefſe,
avec un double Dauphin remply
d'artifice , qui vola des Feneſtres
de fon Parloir juſques à
ce Feu , au haut duquel il y avoit
une Bombe qui jetta pluſieurs
Fuſées , & fit un tres- grand fracas.
Enfuite les Boëtes ſe firent
entendre.Un autre Dauphin ſemblable
au premier , partit des
meſmes Fenestres , & alla porter
le feu au Theatre , où le Sieur
Bruant s'eſtoit ſurpaffé pour la
diſpoſition de l'Artifice . En mef.
me temps on vit joüer Roüets,
Pots , Lances , Fuſées de toutes
manieres , avec un ſuccés qui luy
attira de grands applaudiſſemens.
Le carillon des Cloches,les Hautbois,
les Muſetes , les Violons, les
Trom
GALAN T. 139
bt
Trompetes , les Timbales , les
Tambours faifoient cependant
des Concerts tres - agreables . La
Feſte fut honorée de la prefence
de Monfieur l'Archeveſque de
Tours , de Monfieur de Razilly,
des Principaux Officiers , & de
tout ce qu'il y avoit aux environs
de Perſonnes confiderables.
Il y eut fur tout un ſi grand concours
de Peuple , que les Murs
& les Ramparts de la Ville , aufquels
l'Abbaye eſt expoſée , en
eſtoient couverts. Les Païfanes
des Hameaux voiſins y vinrent
dancer au ſon des Muſetes, & jamais
Réjoüiſſances ne furent plus
generales . Elles durerent trois
jours,& fe terminerent le 27. par
un grand Régale que Madame
l'Abbeſſe fit à toute ſa Communauté.
Elle ordonna de toute la
Feſte , &en laiſſa la conduite à
M
140 MERCURE
Mª de la Grangerouge ſon Interndant.
Il eſt Frere du P. Henry de
Montbazon , l'un des deux Capucins
du Louvre , fi renommez
pour la Medecine.
Le Vendredy 28.Feſte de Saint
Auguſtin , les Auguſtins firent
paroître leur zele par un Te Deum
chanté en Muſique , par quantité
de Feux d'artifice , & par une
tres - belle Collation qu'ils donnerent
aux Muſetes du Poitou,
qui s'y eſtoient trouvées au nombre
de vingt- quatre , & à diférentes
Compagnies,que le deſſein
de leur faire honneur avoit miſes
ſous les Armes.. Mª d'Apremont
ſe diſtingua dans le Château du
Pleſſis , par un fort beau Feu , allumé
le jour de S. Loüis , & par
une Table ouverte. Le meſme
jour les Religieuſes de Noſtre-
Dame de Relay , Ordre de Fontevraut,
GALANT. 141
Di
tevraut , chanterent le Te Deum
avec beaucoup de folemnité ; &
dans les marques de joye qu'elles
donnerent , il fut aiſe de connoître
qu'elles avoient l'ame penetrée
des graces qu'elles ont reçeuës
depuis peu de temps des
bontez du Roy.
Monfieur Tachereau, Seigneur
de Beſc & de la Galanderie , Secretaire
du Roy , Honoraire , ne
fut pas des moins ardens à donner
des marques du zele qui l'animoit
. Il eſtoit alors dans fon
Château de la Galanderie , ſitué
auprés de Tours ſur le bord de
la Riviere . On chanta dans ſa
Chapelle un Te Deum en Muſique
, & pendant trois foirs il y
eut des Illuminations à toutes les
faces de fa Maiſon avec des
Feux , & un tres - grand nombre
de Fuſées volantes , qui furent
tirées
د
1
142
MERCURE
tirées au bruit des Boëtes , des
Trompetes , & des Tambours.
Quantité de Perſonnes remarquables
de l'un & de l'autre Sexe
ſe trouverent à la Feſte , pendant
laquelle il tint Table ouverte ,
avec des Hautbois & des Violons
, dont l'harmonie ne contribuoit
pas peu à la pompe des
Repas. Ce qui s'eſt paſſé dans ce
Chaſteau , a donné lieu à un galant
Homme de ce Païs-là , de
faire ces Vers.
On vit le premiersoir,àla clarté
des Feux,
De ſurpriſe & de peur les Nymphes
de ces lieux
En désordre quiter nostre aimable
Se plonger dans les eaux,ſeſauver
Rivage,
à lanage.
On y vit arriver une Troupe d' Amours,
Dont
GALAN Τ . 143
Dont l'abord fut fatal à nos Belles
de Tours .
Tous, leurs Flambeaux en main par
un galant caprice
Vinrent mêler leurflame à nos Feux
d'artifice.
Cette flame paſſa par les yeux dans
le coeur,
Où s'émeut aussi- toſt une amoureuse
ardeur.
-Ainsi dans un Repas la Reyne de
Cartage
But à longs traits l'amour mêlé
dans un breuvage,
Et se formant par là d'invisibles
liens,
Fit voir un coeur ſenſible au Prince
des Troyens .
Le moyen , Madame , de fortit
de la Touraine , ſans paſſer par
Candes ? Candes eſt un Lieu qui
merite bien que les beautez vous
en
144
MERCURE
en ſoient connuës. Vous en tomberez
d'accord , quand vous aurez
lû la Lettre qui fuit.
A MADEMOISELLE ***,
De Candes , ce 2. Septembre 1682 .
L n'y a jamais eu , Mademoipeinture
plus vive que
celle que vous m'avez faite dans
voſtre Lettre des Réjoüiſſances publiques
de Tours. Je croy voir ces
Fontaines de Vin qui coulerent fi
long- temps devant l'Archeveſché,
cette profusion de Pieces d'argent
que Monsieur l'Archevesque fit
jetterau Peuple par les Fenestres ;
& fur tout ces deux groſſes
Tours de la Cathedrale , qu'un
nombre infiny de Flambeaux fai-
Soit paroistre toutes brûlantes ,
&qui envoyoient fans ceffe mille
,
Fufées
)
GALANT. 14
コ
+++
1
Fufées dans les airs. Sera- ce vous
payer affez bien de vostre belle Relation,
que de vous en faire une des
Festes qui se font faites icy ? Candes
n'est qu'un Desert , mais c'est
le plus agreable Defert du Monde.
Son heureuſe ſituation a merité
que Meſſieurs les Archevesques de
Tours le choiſiffent , pour y passer
la plus belle partie de l'année. Ceux
gai ont du gouft pour la beauté
des Païs , font charmezde celuycy.
Il n'y a rien de forcé. Tout y
est naturel. Deux gros Fleuves, la
Loire & la Vienne , arrofent ce Sejour
délicieux. La Vienne y perd
fon nom , en ſe joignant avec la
Loire ; & nos Costes formées par
la Nature en Amphitheatre , nous
font découvrir autant que la veuë
Se peut étendre , ces deux vaſtes Rivieres
, qui rempliſſent nos Campagnes
de Canaux , que l'Art auroit
Septembre 2.P. G
146 MERCURE
peine à embellir. Candes estant
tourné vers le Nord , l'air y estle
plus pur du monde. Nous avons de
ce costé là uneveuë fans bornes fur
La Loire, &fur ce que les Etrangèrs
appellent une Ville continuelle , qui
regne le long des bords de la Loire
depuis Orleans juſques àNantes ;&
les Plaines qui s'étendent depuis le
pieds des Costes jusqu'au Rivage
du Fleuve,font un effet merveilleux,
par les Clochers quise rencontrent
de lievë en lieuë , par la quantité
des Bourgs , des Villages , des
Chasteaux , qui ſont placez dans
ces grandes Campagnes , aussi à
propos pour la veuë , quefiun Peintre
avoit pris le ſoin de les diſpofer.
Au Couchant , c'est encor le
mesme Païfage,fur le costégauches
mais àla droite , c'est un grandPaïs
fort couvert , au bout duquel par
un temps fortferain , on voit An
gers,
GALAN Τ. 147
gers , quoy qu'éloigné de douze
lieuës. Au de- là d'Angers , on ne
distingue rien ſans Lunetes , mais
-leur Secours n'est pas necessai
re pour découvrir Beaufort , Saumur
, & tous les Païfages d'alentour
, qui ſont d'une beauté furprenante.
Au Midy , nous avons
1 à nos pieds un Païs deſept ou huit
# lieuës de tour , dont vous avez
Souvent entendu parler , c'est le
Verron. Il n'y a aucun obstacle qui
nous en dérobe la moindre partie.
Il a cela de commun avec la demeure
du premier Homme , qu'il
est arrosé de quatre Rivieres , qui
font la Loire , la Vienne , le Char,
& l'Indre , au de- là desquels il ne
s'étend point .Mais de quel enchantement
font les Prairies quiſe terminent
à leurs Rivages ! Nostre
veuë eft agreablement bornée par
Chinon , quiſemble avoir esté mis
Gij
-3
148 MERCURE
1
là par les regles de la perspective.
C'est une petite ville fort ancienne,
& illustre par la naiſſance d'un
Autheur , que les Demoiselles com.
me vous n'avoüent pas qu'elles connoiſſent
. Jamais Terroir nefut plus
fertile que celuy de Verron . Tous
Les Fruits y naiſſent en abondance,
& plus délicieux qu'ailleurs , fur
tout la Figue , le Melon , le Muf.
cat, & quantité d'autres. De quel.
que costé qu'on jette les yeux ,
ne voit que de longues Allées que
la Nature feule a faites , couvertes
de tous ces Fruits , dont les coloris
diférens forment la plus belle
peinture qu'on se puiſſe imaginer.
Auſſi a- t- on nommé le Verron , le
Jardin de la Touraine ; & quel
Lieu est- ce que leJardin de la Touvaine
, qui est elle- mesmele Jardin
dela France ?
on
Voilà un petit crayons de Candes.
GALANT. 149
des . L'idée que j'ay de fa beauté,
m'a emporté dans une digreſſion
peut- estre plus longue qu'il ne falloit.
Si toſt que nostre grand Prelat
eutfolēnisédans ſa Cathedrale
-la Naiſſance de Monseigneurle Duc
de Bourgogne , ilſe rendit icy pour
celebrer la mesme Feſte . On l'annonça
bier dés le matin , par le fon de
toutes les Cloches de la Collegiale,
&par la permißion que Monsieur
l' Archevesque donna à tous lesHabitansdefes
Terres, d'y chafferpendant
huit jours. Quelques Officiers,
à qui la Paix a procuré le repos ,
prirent leſoin de faire mettre ſous
les armes tous nos Citoyens , & din
corporer dans la mesme Compagnie
une infinité de Gens qui venoient
de touts les Villages d'allentour
en fi grand nombre , qu'il
s'en trouva aſſez pour former un
gros Camp. Ce n'estoient plus
Giij
150
MERCURE
alors comme à Tours des Fontaines
de Vin , mais c'eust esté une vraye
Riviere, fi tout ce qu'on en distribua
eust paßé par un mesme Canal. Sur
les fept heures du soir , on chanta
folemnellement le Te Deum , &
on alluma un grand Feu au bruit
confus des Cloches , des Tambours,
des Mousquetades , des Fifres , des
Boëtes , & de quelques Pieces de
campagne, qui autrefois nous étoient
neceffaires pour nous défendre des
pillages , mais qui ſous le Regne
de LOUIS XIV. ne peuvent
Servir qu'à des réjoüiſſances. Comme
nous n'avons pas icy des Clochers
auſſi propres aux Illuminations
que ceux de Tours , nostre
Prélat donna ordre qu'on les fist
fur les Terraſſes de fa belle Mai-
Son , & dans ses Jardins , qui ne
parurent plus qu'une Forests em.
brafée. La Festefinit par un ma-
/
gnifique
GALANT.
gnifique regale que donna Monfieur
Archivesque à plusieurs Perfonnes
d'une qualité distinguée.Jepaſſe
bien des choses fous filence ; mais
qui pourroit exprimer toute la joye
qu'ont enë les François , du bonheur
arrivé à la Maison Royale ? Je
Suis , &c.
Le Mardy 18. d'Aouſt , on fit
à Limoges la Réjoüiſſance publique
de la Naiſſance de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne , &
rien ne manqua à cette Cerémonie.
Le Te Deum fut chanté
dans l'Egliſe Cathedrale de Saint
Eſtienne. Tous les Corpsy aſſiſterent
; & Monfieur l'Eveſque , accompagné
de ſon Clergé , officia
avec grandepompe. Les Habitans
ſous les armes , au nombre de plus
de trois mille , ſe rendirent à la
Place des Arenes,où ſe devoit faire
le Feu de joye.Il fut allumé par
Gij
152 MERCURE
-
les Officiers du Préſidial , & par
les Confuls dans leurs Habits de
ceremonie ; & apres pluſieurs décharges
de l'Artillerie , & de la
Mouſqueterie , les Troupes défilerent
en bon ordre , ainſi qu'elles
avoient fait pendant tout ce jourE.
Madame l'Intendante le Bret , en
l'absence de Monfieur le Bret fon
Mary , occupé pour les affaires
du Roy hors de la Province , fit
couler une Fontaine de Vin devant
ſa Maiſon. LePeuple y but
juſques à la nuit à la ſanté de
Sa Majesté , & du nouveau Prince.
Monfieur l'Eveſque qui avoit
fait ce jour- là la ceremonie du
Te Deum , voulut faire le lendemain
une réjoüifſſance particuliere
. Comme il eſt Seigneur de la
Ville , il fit mettre les Habitans
fous les armes ; & fur le foir , accompagné
des premiers Officiers
de
GALANT. 153
de ſa Jurisdiction , il alluma un
grand Feu de joye . Enſuite on fit
joüer des Feux d'artifice , tandis
qu'à la Porte de l'Eveſché, le Vin
coula d'une Fontaine , & qu'on
donna pluſieurs rafraîchiſſemens
au Peuple. Le jour ſuivant , ce
Prélat qui veut qu'en tout la magnificence
foit accompagnée de
piete , fit une Aumône generale
aux Pauvres , dont on peut dire
qu'il eſt veritablement le Pere.
Peut- eſtre , Madame , ne ſçavezvous
pas qu'il porte le nom de
Loüis, & qu'il a l'honneur d'eftre
Filleul de Sa Majeſté .
Cette Seconde Partie de ma
Lettre, ne devant fervir qu'à vous
rendre compte de ce qui s'eft
- fait dans les Provinces pour la
Naiſſance de Monſeigneur le
Duc de Bourgogne , j'avois réſolu
de ne vous y point parler de
G V
154
MERCURE
Paris,ne doutant pas que je n'eufſe
toûjours quelque choſe à vous
en dire , ſi j'avois encor à traiter
pendant fix mois l'ample matiere
des Réjoüiſſances . Cependant,
Madame , je ſuis obligé , pour
ne vous donner aucun lieu de
plainte , de rappeller icy un Article
, que vous trouverez confidérable
, & que j'oubliay ledernier
Mois. Cet Article eſt l'illumination
que Monfieur Perrault,
Controlleur des Baſtimens du
Roy, fit faire chez luy dés le jour
meſme que l'on eut appris icy que
Madame la Dauphine eſtoit accouchée
d'un Prince. Il fit élever
fur une Terraſſe qui regarde ſur
la Ruë,une Pyramide de 25. pieds
de hauteur , ornée de Peintures
des trois coſtez qu'elle pouvoit
eſtre veuë . Dans chacune de
ces trois faces ornées , on voyoit
par
GALAN Τ.
155
par le bas deux grands Dauphins,
qui enfermoient les Chifres du
Roy , & ceux de Monſeigneur le
Dauphin. Au deſſous eſtoient
les Armes de France &de Bourgogne
, entourée de Lauriers &
de Palmes , qui ſe croifant , &
✓ formant encor une ovale au
-deſſus , ſervoient de Bordure
- à une Deviſe , ſur le jeune Prin-
-ce qui venoit de naiſtre. Le
- haut de la Pyramide , depuis fon
- extrémité juſqu'à l'ovale , eſtoit
orné de Feltons , de Fleurs , &
de Fruits. Les trois faces eſtoient
ſemblables , à la referve de chaque
Devife. L'approbation qu'-
elles ont euë, a engagé Monfieur
Perrault à les expliquer par des
Vers , qui ne vous déplairont
pas.
La premiere de ces Deviſes,
repreſentoit un Soleil levant ,
avec
156 MERCURE
avec ces deux mots, Nafcitur orbi,
pour dire que la Naiſſance de
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
, eſt un bien general qui
ne regarde pas ſeulement la France
, mais encor tous les Peuples
de la Terre. Voicy les Vers qui
expliquent cette penſée.
Ne préſumons pas vainement
Que cet Aflre doux & charmant,
N'ait ouvert quepournousfan illuſtre
carriere , i
Il vient pour le bon-heur de cent
Peuples divers ,
Et cette naiſſante lumiere
Doit éclairer tout l'Univers.
La ſeconde Deviſe reprefentoit
un Aiglon ſuivant deux
grands Aigles , avec ces mots
FORTES CREANTUR FORTIBUS ,
pour faire entendre que la ſeule
Naiſſance
GALANT.
157
Naiſſance de Monſeigneur le
Duc de Bourgogne, eſt une preuve
afſurée de la Valeur , & des
autres Vertus qu'il poſſedera.
Iſſu d'une vaillante Race,
Par tout il en ſuivra la glorieuse
trace ,
Etverra les dangers Sans en estre
étonné.
La Valeurferaſon partage;
Et pourjuger de fon courage ,
Ilsuffit de sçavoir de quel Sang il
est nẻ.
A
La troiſiéme eſtoit une Fontaine
fortantde ſa ſource , avec ces
mots d'Ovide , PATRIOS PETET
IMPIGER ORTUS , pour fignifier
que comme les Fontaines remontent
auſſi haut que les Sources,
quand les eaux en font renfermées
dans des Canaux qui
Hes
158 MERCURE
les rendent jalliſſantes ; ainfi
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
, conduit par les préceptes &
par les exemples des Princes incomparables
dont il eſt iſſu , atteindra
au meſme degré de vertu
qu'ils poſſedent.
Pendant que l'on voit mes femblables
,
Ou ramperfur la Terre , ou croupir
miferables
Dans une molle oiſiveté ,
Par les divins refforts d'une vertu
divine
On me verra monter avec rapidité
Aufſſi haut que mon origine.
Cette derniere Deviſe a eſté
faite pour le Roy, & a ſervy dans
les Tapiſſeries des quatre Elemens
, dont Monfieur Perrault a
fait les ſeizeDeviſes qui y font. Il
pouvoit
GALANT.
159
1
pouvoit bien luy eſtre permis,
n'ayant eu que huit ou neuf heures
pour faire ſon Illumination,de
ſe ſervir de ce qui avoit eſté déja
employé ailleurs, & il n'a pas crû
que Sa Majeſté fût fâchée qu'une
Deviſe qui exprime l'état preſent
des choſes , devint une Prophetie
de ce que nos Neveux verront un
jour en la Perſonne illuftre de
fonPetit- fils .
D'excellens Peintres avoient
travaillé à la Pyramide , & elle
eſtoit ſi bien éclairée , que tout le
monde admira l'effet qu'elle produifit.
La Terraſſe eſtoit garnie
d'Orangers, de Lauriers- roſe , &
de Pots de Fleurs , du milieu defquels
la Pyramide s'élevoit à la
hauteur de 25.pieds ; & fur la Baluſtrade
de la Terraſſe , il y avoit
un rang de Lanternes de toutes
couleurs. On tira quantité de Fu
fées
160 MERCURE
ſées volantes ; & comme le Peuple
eſtoit occupé à les regarder,
quelques- uns furent ſurpris de ſe
ſentirmoüillez tout à coup.C'étoit
du Vin , qui fut répandu ſur la
Terraſſe à pluſieurs repriſes. Il
tomboit dans la Ruë par la goutiere
, qui y jette les eaux quand
il pleut , & vous jugez bien qu'il
y eut des Regardans qui prirent
ſoin de le recevoir. Il ſembloit
par là non ſeulement que les
Fontaines d'eau étoient changées
en Fontaines de Vin, mais que le
Ciel pleuvoit du Vin ſur la Terre,
pour marquer ſa joye , & pour
rencherir fur le Siecle d'Or , où
l'on n'a jamais dit qu'il ait pleu du
Vin.Vous pourriez eſtre ſurpriſe
que tout cela ait pû eſtre fait en
un demy jour ; mais comme vous
ſçavez que Monfieur Perrault a
eſté employé à ces grandes & inimitables
د
GALANT . 161
mitables Illuminations , qui ont
eſté faites tant de fois à Verſail-
* les avec une diligence inconcevables
cette promptitude ne doit
pas vous étonner.
Le Mardy 15. de ce mois,
- Monfieur le Jeune de Franqueville
, pour continuer les Réjoüif-
-ſances dont je vous ay fait diverſes
Rélations, & donner des marques
de fon zele , & de celuy
- d'une jeune Nobleſſe qu'il éleve
aux belles Lettres, fit faire un feu
de joy e dans ſa Court , au Faux-
- bourg S. Germain , prés les Religieuſes
de N. Dame de Lieffe,
avec toute la magnificence poffible.
L'Echafaut fur lequel il fut
conſtruit , avoit ſeize pieds de
haut, & quinze en carré. Quatre
Divinitez ornoient les quatre Pilaſtres
. Mars repreſentoit la France
victorieuſe. Apollon eſtoitenvironné
162 MERCURE
vironné de pluſieurs François, qui
ſembloient luy rendre grace de
les avoir favoriſez du plus vif
éclat de ſes lumieres.Cerés tenoit
des Fleurs & des Fruits dont elle
honoroit la France ; Et Minerve
preſentoit un Livre à Monſeigneur
le Duc de Bourgogne,
pour luy enſeigner les Actions
héroïques de fon auguſte Ayeul,
avec cette Inſcription, Difcefacta
parentum. La meſme Déeſſe portoit
une Lance, pour marquer au
jeune Prince qu'il devoit ſe ſignaler
par les armes, à l'imitation de
Sa Majesté . La Balustrade eſtoit
ornée de Dauphins , de Fleurs
de Lys d'or , & d'un Soleil au
milieu . Quatre grands Globes
qu'on avoitpoſez ſur les Pilaſtres,
repreſentoient les quatre Parties
du Monde. Il en ſortit quantité de
Fuſées volantes , pourmarquer la
joye
GALAN T. 163
joye que la Naiſſance du Prince
doit avoir cauſée à toute la Terre
. Sur l'Echafaut on voyoit un
* Piédeſtal, ſuporté par trois Lions
& une Aigle. Il eſtoit haut de
-deux pieds , & l'on y avoit placé
une Figure du Roy, afſiſe ſur une
Corbeille de Fleurs , & reveſtuë
de Trophées d'Armes. Au deſſus
de cette Statuë paroiſſoit la Renommée
deſcendantdu Ciel.D'une
main elle couronnoit le Roy
d'une triple Couronne d'Olivier,
& tenoit une Trõpete de l'autre.
Elle ſe tourna quatre diferentes
fois , jettantdu feu ſur les quatre
Globes, d'où, comme j'ay déja dit,
il fortit grand nombre de Fuſées
volantes. Au bas de la Balustrade
eſtoient les Armes du Roy , avec
laCouronne Imperiale Françoiſe.
Un Soleil d'or en ſortoit , avec ce
Vers au deſſous..
Soli
164 MERCURE
Soli tečła micant, lucebunt atria
Sole.
Au bas des Armes du Roy étoit
cette Inſcription, faite par le petit
Marquis de Levy- Charlu.
Cuncta tibi Soli , Sol mihi Solus
eris.
Plus bas à la droite , on voyoit
les Armes de Monſeigneur le
Dauphin , avec ces paroles , Sobole
gratus fuperis & imis . A la
gauche eſtoient les Armes de
Madame la Dauphine, avec cette
Inſcription, Fælicem complevit numerum.
Sous les Armes de Monſeigneur
& de Madame la Dauphine,
on avoit mis celles de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne, &
cesparoles.
Creſce Deûm ſoboles , digna habearis
Avo.
Au deſſus de tout cela, eſtoient
ces deux Vers qui s'adreſſoient à
la France, avec ce Titre.
GALAN T. 165
a
OVANTI GALLIÆ.
* Galliaflore novo ut felix tua Lilia
crescunt ,
Orbis fic crefcat , nec fatis unus
erit.
Il y avoit ſur la Balustrade
quantité de Pots à feu , de Lances
, de Sauciffons avec huit
Quaiſſes de départemens , dont
- l'effet fut admirable. Aux quatre
faces on avoit placé quatre Soleils,
qui jettoient du feu de trente
pieds de diametre. Je ne parle
point de fix douzaines de Fuſées
doubles - Marquiſes & Royales.
Tout fut tiré aux fanfares des
Trompetes, & au ſon des Violons
qui ſe répondoient de la maniere
du monde la plus agreable. Joignez
à cela le bruit de pluſieurs
Tambours que l'on entendit dans
l'intervale de celuy de trois cens
Boëtes , qui tirerent à trois diverſes
L
166 MERCURE
verſes repriſes , pour terminer
cette Fefte .
Les Réjoüiſſances qui ſe ſont
faites dans toutes les Villes du
Royaume , ont eſté proportionnées
à celles de Paris ; & comme
elles vivent toutes ſous la domination
d'un meſme Monarque, dont
elles reçoivent les Loix avec un
égal plaifir , parce que jamais
Prince ne s'eſt montré plus digne
de commander, elles ont toutes
fait voir les meſmes tranſports
de joye. Il n'eſt pas beſoin de paroles
pour vous le perfuader. Il
ne faut que lire ce que chaque
Ville a fait. Rien neſçauroit égaler
ce qu'on m'écrit de Niort,
puis qu'on y a veu ce qui n'avoit
jamais eſté pratiqué. L'heureuſe
nouvelle de la Naiſſance du
Princey fut portée en plein jour;
& l'impatience des Habitans ne
foufrant
GALANT. 167
ſoufrant point que l'on attendiſt
juſqu'à la nuit , on fit des Feux
dans le meſme inſtant. Chacun
courut à ſes armes , & ce ne furent
par tout que décharges redoublées.
Cet emportement public
fut bien funeſte à un jeune
Amant. Il apperçeut ſa Maîtreſſe
dubout d'une ruë ; & la joye dont
il eſtoit tout remply , s'eſtant augmentée
par cette veuë, il crût,
en tirant une Arme à feu , en donner
des marques à la Belle qu'il
aimoit. Mal- heureuſement fon
tranſport trop empreſſé luy avoit
fait oublier d'oſter la Baguette.
Elle donna dans la teſte de la
Belle , & l'infortunée Amante
tomba morte de ce coup. Je ne
vous dis rien du deſeſpoir de l'Amant.
On ne peut avoir aimé, &
ne pas frémir de douleur au ſeul
recit de cette nouvelle.
Les
168 MERCURE
Les Capucins de Melun , dont
le Convent a eſté baſty des liberalitez
du Roy Henry IV . & auquel
il a mis luy- mefme la premiere
pierre , ont marqué leur
joye par un Te Deum tres- folemnel
qu'ils ont fait chanter dans
leur Eglife. La Muſique est fort
rare chez ces Peres,& il faut que
l'occaſion ſoit bien preſſante pour
les obliger à s'en ſervir. Il y eut
le foir un tres-beau Feu d'Artifice
, qui fut'allumé par le Gouverneur.
Il eſtoit accompagné du
Maire de la Ville. Les Canons ,
les Trompetes , les Tambours,
& les cris de vive le Roy , ſe fi-.
rent entendre en meſme temps
d'unetres - nombreuſe Aſſemblée,
tous les Habitans des environs
s'eſtant rendus dans la Ville.
Ceux d'Etampes , apres avoir fait
paroiſtre l'excez de leur joye
de
GALANT. 169
de toutes manieres , ont fait ce
Diſtique.
Multiplicet , crefcat Gallorum
regia proles,
Urbs ut Stepemfis poffit habere
Ducem.
Rien n'eſt plus ingenieux. Ils
ſouhaitent 'que Monſeigneur le
- Dauphin ait un ſi grand nombre
d'Enfans males , qu'un jour
on en puiſſe nommer un , Duc
d'Etampes.
L'abſence de Monfieur le Duc
de S.Aignan, Gouverneur du Havre
, qui étoit au Château d'Alincourt
, ny l'indiſpoſition 'de
Mª de la Vaiſſiere , Lieutenant de
Roy , n'auroient pas eſté des obſtacles
à retarder la juſte impatience
qu'avoit cette Ville de
marquer ſon zele pour Sa Majeſté
, ſi ſes Habitans n'avoient
crû que ce petit retardement ne
Septembre 1682 . H
1 MERCURE
ſerviroit qu'à les mieux diſpoſer
à ce devoir. Ils n'eurent donc pas
plûtoſt receu les ordres de Monſieur
le Duc de S. Aignan , que
tous les Corps furent avertis de ſe
tenir preſts pour celebrer la Naiffance
de Monſeigneur le Duc de
Bourgogne. La Ceremonie commença
le Jeudy 3. de ce Mois , par
leTe Deum qui fut chanté ſolemnellement
dans l'Egliſe de Nôtre-
Dame . Monfieur de la Vaiffierey
aſſiſta à la teſte des Echevins,
Conſeillers , Syndic, & Corps
dela Ville. Les Officiers de la
Juſtice ordinaire , & les autres
Corps Reguliers & Seculiers , les
Capucins,& les Penitens, ſe rendirent
auſſi dans la meſme Egliſe,
d'où apres le Te Deum , Monfieur
de la Vaiſſiere & les Echevins
retournerent en l'Hôtel de Ville
, pour faire mettre l'Infanterie
&
GALANT. 191
}
& la Cavalerie de la Bougeoiſic
ſous les armes , & diſpoſer toutes
choſes pour une joye ache
vée. Elle parut avec grand éclat
par un tres beau Feu, que Monſieur
le Lieutenant de Roy , ac
compagné du Corps de Ville , al
luma; par pluſieurs décharges de
la Mouſqueterie , & des Cavaliers
, que firent ces Bourgeois,
- auſſi diſciplinez & accoûtumez
au ſervice que de vieilles Troupes
, avec tout l'ordre , la prom
ptitude , & l'adreſſe poſſibless
par quantité de volées de Canon
, de décharges de Boëtes &
de Moufquets , tant de la Citadelle
que de la Ville , & enfin
par le divertiſſement d'un tresgrand
nombre de Fusées volantes
, & d'autres Feux d'artifice.
Le Frontifpice & toute la Facede
'Hôtel de Ville, étoient ornez de
Hij
172 MERCURE
د
Tableaux faits , & inventez par
Monfieur Morel , l'un des Echewins
, dont on ne peut trop eſtimer
le zele. Il y en avoit neuf,
tous Camayeux. Le premier , qui
étoit tout de couleur de feu , repreſentoit
le Roy dans un Soleil ,
donnant l'ame & la perfection
aux huit autres dont quatre
étoient verts , & le reſte gris delin.
On avoit choiſy ces deux
couleurs, parce qu'elles plaiſent à
Madame la Dauphine. D'ailleurs
on pretend que la couleur de feu ,
la verte , & la gris- de- lin jointes
enſemble , font la couleur du Soleil.
Ces Camayeux ornez chacun
d'une Etoile , qui eſt la Deviſe
de Monſeigneur le Dauphin,
avec leur titre & ame , eſtoient
diſpoſez de telle maniere , que
faiſant deux rangs, au milieu defquels
celuy du Roy paroiffoit en
haut,
GALANT.
173
haut, il y en avoit un gris- de- lin
vis- à- vis d'un vert , & au deſſous
un vert vis - à - vis d'un gris - delin.
Ils reprefentoient ; le premir,
l'Amone ; le ſecond , l'Hymen;
le troiſieme , l'Invention ; le quatrième,
la Fecondité ; le cinquiéme
, le Bonheur éternel ; le ſixieme
, la Sûreté des temps ; le ſeptieme
, les Voeux publics ; & le
huitieme , la Naiſſance & l'Education
de Monſeigneur le Duc
de Bourgogne. Pour vous donner
une idée plus forte de toutes ces
choſes , je vous envoye ces neuf
Camayeux gravez, dans le méme
ordre où ils ont paru le jour de
la Feſte; & comme ils ſont tresingénieux,
& que MonfieurMorel
n'y a pas moins fait paroiſtre
le zele des Habitans du Havre,
que ſon eſprit , & fon talent a
bieninventer , il eſt juſte d'ajoû-
Hij
74
MERCURE
ter une plus ample explication de
la Planche où je les ay fait graver
. Remarquez les Chifres qui
font au deſſus de chaque Tableau
, & jettez les yeux en ſuite
fur ceux qui font dans cette explication
, & vous trouverez à
quel Tableau elle ſe rapporte.Les
deux Vers François qui regardent
le ſujet , eſtoient écrits avec
le Pinceau au deſſous des Figures
de chacun; mais comme il
auroit fallu agrandir la Planche
pour leur donner place , vous les
trouverez entre les Chifres , &
les explications des neuf Tableaux.
L
L'Amour prenant de moy fa
fource , -
De mon aleſtin regle la courſe.
Cette Figure fait voir l'origine
du
175
Par
Duc
ine
Mi-
qui
de
14-
roi-
-HO
ATHEQUE DE
LOON
ne
au
le
nd
quê
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rete
la
fo
ы
fu
pl
de
d
le
re
αι
P
tr
le
ы
L'
D
GALANT. 195
du bonheur dont nous joüiffons , par
la Naiſſance de Monseigneur le Duc
de Bourgogne. Le Soleil qu'illumine
ce Flambeaupar le moyen du Miroir
ardent , represente le Roy, qui
a le premier fait naître l'amour de
Monseigneur le Dauphin pourMa
dame la Dauphine ; & cette Etoi-
Le est celle de ce Prince , dont toute
la lumiere & toute l'ardeur ne
Servent qu'à entretenir un ſi beau
feu.
2.
Ah Dieu ! qu'il eſt charmant le
Lien conjugal,
Et que ce joug eſt doux , quand
il eſt tout Royal!!
CeHéros , & cette Heroine qui
fe donnent la main , qui ſont ſous
un mesme joug , & dont les jambes
font liées par un Serpent , repre-
Hi
176 MERCURE
Sentent l'heureux Mariage deMon
Seigneur le Dauphin, &deMada.
me la Dauphine. La Pomme qu'ils
tiennent est une Pomme de Coing,
dont le Fruit mâle &femelle marque
la fecondité. Le Serpent est par
fa prudence l'image de la bonne
conduite qui regne dans leur union;
l'Etoile par le mot de REDUCIT
, explique qu'elle affemble &
unit fortement les coeurs de ces deux
augustes Perſonnes.
3.
C'eſt en vain que l'amour foûpire,
Si le pouvoir ne nous inſpire.
L'Invention , ou la Prudence, est
cy representée. Elle a des ailes en
teste,pour exprimer la facilité avec
laquelle elle execute les deſſeins
qu'elle a conceus. Elle tient d'une
main
GALAN T. 177
main le Buste de la Nature qu'elle
imite & qu'elle perfectionne , &de
l'autre une inscription qui rend témoignage
deſon pouvoir. Ces mots,
NON ALIUNDE , marquent combien
la France est heureuse de n'être
point obligée à chercher des
Appuis ailleurs que chez elle-mefme
; & l'Etoile de Monseigneur le
Dauphin , par le mot NEC DEFICIT
, nous aſſure que ces Appuis ne
nous manqueront jamais.
4.
Une bonne Princeſſe également
feconde,
Merite les égards du plus grand
Roy du Monde.
La Fécondité tient d'une main un
Nid d'Oiseaux , & de l'autre une
branche d'Olivier. Elle est courosnée
de Genievre , & accompagnée
Hv
198 MERCURE
i
des Animaux à qui cette qualité
convient le plus ; & l'Etoile répond
à tout le Tableau par le mot de
PRODUCIT.
5.
Le bonheur eternel de voir dans
les Provinces
Sortir d'un grand Héros un grand
* nombre de Princes.
Le Globe étoilé fur lequel cette
Déeſſe eſt aſſiſe , la Palme qu'elle
tient d'une main , le Feu celeste &
inextinguible qu'elle tient de l'autre
, & le mot de SUFFICIT qui
s'applique à l'Etoile, tout reprefente
icy le bonheur fans fin que nous
apporte la Naiſſance de Monsei
gneurle Duc de Bourgogne..
6.
Rien ne peut ébranler une au
guſte Couronne,
Quand
GALANT. 179
Quand par des Succeſſeurs le
Ciel ainſi l'ordonne .
Cette Nymphe appuyée fur une
Colomne , tenant une Massuë , &
couronnée de Betoine, qui est leplus
fort de tous les Simples, est la France,
dont la gloire vient d'estre affermie
puiſſamment . Le mot de REFICIT
, veut dire que l'Etoile de
Monseigneurle Dauphin , entretiendra
, & confervera toûjours nô
tre reposed
7
Enfin le Ciel aux Voeux de la
France profpice,
Leur accorde l'effet d'un pieux
Sacrifice.
Ce font icy les Prieres , & les
Voeux publics de tous les Etats. Le
mot de RESPICIT , marque qu'ils
ont esté écoutez.
180 MERCURE
8.
Qu'il eſt cher ce Tréſor , & que
dans ſon beſoin
LeCiel & la Nature en auront
un grand ſoin !
Deux Dauphins qui font reconnus
par tout le Monde pour le Simbole
de l'Humanité & de la Douseur
, l'un mâle , & l'autre femelle,
donnent icy tous leurs foins à leur
petit Dauphin ; & le SUBDUCIT
appliqué à l'Etoile , exprime aussi
la tendreſſe avec laquelle Monfeigneur
le Dauphin éleve ceprécieux
Gage, qu'ilvient de recevoir de l'amour
de Madame la Dauphine.
9-
Mais ces Biens ne font rien fans
les graces entieres,
Et le divin reſpect du Pere des
1
lumieres.
Cette
GALANT. 181
Cette derniere Devise fait affez
voir que le Soleil, qui est le
Roy, anime, acheve , & perfection
ne tout.
Ces neuf Tableaux , embellis
de Fleurs , & de divers ornemens,
faiſoient un tres - bel effet,
aufſi- bien que deux Fontaines de
Vin placées aux deux Pavillons
de l'Hôtel de Ville , que rendoient
deux Merletes,qui font les
Armes de Monfieur de S.Aignan ,
& deux Salamandres , qui font
celles de la Ville, avec cette ame
aux unes , TUTTO CUORE , &
aux autres , TUTTO FUOCo . Toute
la Court , & les dehors & dedans
de cet Hôtel, étoient ornez
de Paviers ſemez de Fleurs-de-
Lys , & garnis d'une infinité de
Lumieres . On avoit auſſi illuminé
toutes les Maiſons des Habi
tans;
182 MERCURE
rans; & les Echevins , Confeillers
, Syndic , & autres Officiers,
outre le Feu public par eux ordonné,
en allumerent chacun un
enparticulier devant leur Maiſon ,
où ils firent une profuſion ſurprenante
de Vin d'Eſpagne, & d'autres
Liqueurs au Peuple . Les boutiques
avoient été fermées pendant
toutle jour; & tous lesCapitaines
des Navires&Vaiſſeauxy)
qui font toûjours dans le Port en
tres-grand nombre , & de diferentes
Nations , ayant reçeu ordre
de les parer de leurs plus
belles Enſeignes , Paviers , Flames
, Pavillons , & autres ornemens
particuliers; s'en acquiterent
avec tant de ſoin que rien ne
fut oublié. Il y eut des Illuminations
au haut de leurs Mats &
Vergues ; & en general toute la
Ville, animée par l'exemple & les
nobless
GALANT. 183
nobles ſentimens de ſon Gouverneur,&
par ſon ancienne & in-
-violable fidelité au ſervice de fons
- Prince , fut fi brillante de Feux,,
-qu'on peut dire , que quoy que
moins grande, elle ne ceda à au-
-cune du Royaume. La Santé du
Roy,& de toutela Famille Roya-
- le , fut beuë pluſieurs fois dans
- l'Hôtel de Ville , & à chaque fois
on tiroit pluſieurs volées de Canon,
qui estoient toûjours ſuivies
de grands cris de joye..Aprés le
Soupé, les Echevins donnerent le
Bal,& regalerent les Dames d'une
magnifique Collation .
Ce n'a pas eſté ſeulement au
Havre, & dans les Villes dépendantes
de ce Gouvernement, qui
font Harfleur , Montivilliers , &
Fécamp,que Monfieur le Duc de
S.Aignan a fait donner d'éclatantes
marques de la forte joye que
le
184 MERCURE
lebonheur de la France luy' a fair
fentir. Comme il eſt auſſi Gouverneur
des Villes & Château de
Loches & Beaulieu , on y a fait
des choſes aſſez fingulieres pour
meriter icy un Article . Monfieur
de la Daviere , qui commande à
Loches ſous l'authorité de ce
Duc , diviſa en diverſes Troupes
d'Infanterie la Jeuneſſe de la Ville,
deſquelles les Drapeaux de diferentes
couleurs , ornez de Deviſes
, firent la diſtinction . Leurs
Habits eſtoient auſſi propres &
galans , que bien entendus. Il y
avoit ſix Drapeaux. Dans le premier
étoit un Soleil, avec ces mots
écrits en lettres d'or, comme tous
les autres, unUS IN AXE, & le
Roy, peint avec ces paroles, unus
IN ORBE . Monſeigneur le Dau.
phin , & Monseigneur le Duc
de Bourgogne , paroiſſoient au
deffous.
GALANT . 185
deſſous . Ce demy Vers eſtoit
pour l'un & pour l'autre.
H Similes Patrem ecce ſequuntur.
Li Dans un autre Drapeau , le
Roy , comme un Atlas , foûtenoit
le Monde ; & ces deux grands
- Princes eſtoient chacun fous un
Pole , avec ces mots,
MagnusAtlas hicfustinet orbem ,
Filius atque Nepos gestat uterque
Polum,
On voyoit dans le troiſieme,
deux Phénix naiſſans d'un plus
grand , & ces mots,
- Vivo de Phænice Phanix
Tertius , atquefimul , vivens non
jam unicus Ales.
Dans le quatriéme', paroiſſoit
un grand Vaiſſeau , avec ces paroles
,
Hac Rex caruleâ potno , Delphinque
triumphat
Nave, Neposque,
Deux
186 MERCURE
Deux Amours , chacun avec
une Couronne de Lys , tenoiem
dans le cinquiéme une Come
d'abondance . Ces mots étoient
écrits au deſſous.
Fæcundat Gallos alter , & alter
amor.
Deux Compagnies de Cavalerie
, composées d'autres jeunes
Gens de la Ville , ſous le nom de
Mauſquetaires de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne , eftoient
commandées, l'une par Monfieur
leChevalier d'Armançay ,Moufquetaire
du Roy de la Seconde
Compagnie , & l'autre par Monfieur
le Chevalier de Fontfaudry.
La Cornete bleuë faiſoit voir
ces mots..
--Hac Infignia totum
Luftrabunt orbem .
Ces deux Vers étoient dans
l'Enſeigne bleuë. L
4
Regius
GALANT. 187
i
Regius hic color est , vere toto orbe
colendus ,
Et Delphinus in hoc natat , Natufque
fecundat.
Toutes ces Deviſes ſont de
Monfieur Colineau , Conſeiller
au Siege Royal de Loches . Les
Houſſes , les Plumes , & les Rubans
des Cavaliers & de l'Infanterie
, les faifoient paroître in--
finiment.
Depuis le Dimanche 30. Aouſt
juſques au ſixiéme de ce mois , il
y eut divers Feux de joye , où les
Fusées, les Girandoles , & autres
Feux d'artifice , brillerent toûjours.
Meſſieurs du Chapitre de
Loches en firent un avec une fort
agreable Symphonie,& desCabinets
d'Orgues tres- breaux & tresgrands,
qu'on apporta dans la ruë,
afin que rien ne manquaſt aux
remercimens & aux prieres que
L'ona
188 MERCURE
l'on fit à Dieu . LesCordeliers, les
Capucins , les Religieuſes , nommées
Filles de la Mere de Dieu,
ou de Viantais , du nom de leur
Superieure,& les Dames de l'Hôtel-
Dieu , accompagnerent leurs
Feux de Fuſées , & d'Illuminations
. Les Barnabites avoient élevé
le leur ſur quatre grandes Colomnes
, au deſſus deſquelles une
confufion de Drapeaux de diferentes
couleurs , remplis de Deviſes
& d'Inſcriptions , fur les
Conqueſtes du Roy , eſtoit unie
fous un Soleil qui ſembloit les
embrazer , lors qu'il en fortitdes
Fusées volantes. Dans ce meſme
temps on vit paroître au Clocher
des Benedictins , trois grandes
Spheres de feu , formant une
Fleur-de- Lys . Ces Feux furent
precedez par ceux du Château
& de la Ville , où Meſſieurs du
Prefi
GALANT. 189
ve-
Préſidial ,& les Maire & Echevins,
affifterent en Robes de cerémonie.
Les Compagnies dont je vous
ay dépeint les Drapeaux ,
noient tour- à-tour y faire quelques
décharges , & pendant le
jour elles s'exerçoient à des Combats
les unes contre les autres,
avec tant d'adreſſe & de vigueur,
qu'on peut aſſurer que la Jeuneſſe
de Loches ſçait tres - bien ſes
Exercices . Les Dames meſme
firent une galante Cavalcade , &
il n'y a pas eu juſques aux Enfans,
qui n'ayent formé des Compagnies,
& tiréde l'Arc.
Voilà , Madame , ce que l'amour
qu'on a pour le Roy ,& le
zele ardent qu'on connoît pour
ce grand Prince en Monfieur le
Duc de S.Aignan , ont fait faire
dans les Lieux dont il eſt le Gouverncur.
Vous eſtimez tant cet
illuftre
7
190 MERCURE
cet illustre Duc , que je vous
feray ſans-doute plaifir de vous
envoyer ce qui s'eſt fait depuis
peu à ſon avantage.
SONNET
EN RIMES PARLANTES.
Q
Vand on ne produit rien qui
nefoit trouvébon,
Quoy qu'on ait des Cenſeurs de dia
ferent génie,
Parmy les Gens d'esprit en quelle
estime est-on ?
N'est-ce pas un honneur que tout le
monde envie ?
Mais ne manquer jamais à bien
prendreſon ton,
Et conduire ſa voix avec telle induſtrie,
GALANT. 191
Qu'on chante dignement les grandeurs
de Bourbon,
C'est en quoy Saint Aignan tous les
autres défie.
Quand on veut qu'il raisonne , il
raiſonne en Docteur ;
Quand on veut qu'il declame , il
parle en Orateur ;
Pour des Vers, il en fait en excellent
Poëte.
Cent fois pour éprouver le beau ta
lent qu'il a,
Cartel fut preſenté , cent fois il
l'accep- ta,
Et de ſes Agreſſeurs s'enfuivit la
défaite.
: Si par hazard vous ne ſçavez
point encor ce que c'eſt que
Rimes parlantes , vous n'avez
qu'à aſſembler celles qu'on a fait
entrer
192
MERCURE
entrer dans ce Sonnet , & vous
trouverez,
BonGenie,
On envie
Ton industrie.
Bourbon défie
Docteur, Orateur, Poëte,
A ta défaite.
Vous voyez , Madame , que
toutes ces Rimes font un ſens
parfait,& par conſequent qu'elles
font parlantes. Cet ingénieux
Sonnet , qui pourroit eſtre avoüé
par ceux qui ont le plus de talent
à remplir des Bouts- rimez , eſt
d'un jeune Homme de qualité,
Allemand , qui s'appelle George
Conrad Schuster. Leipfic eſt le
Lieu de ſa naiſſance . Comme il a
l'eſprit fort vif , & grand génie
pour les Vers , il en a fait icy en
pluſieurs occaſions , & n'en a
point fait qu'on n'ait leûs avec
plaifir.
GALAN T. 193
plaiſir. Monfieur le Duc de Saint
Aignan , qui s'eſt toûjous diſtingué
en tout , n'a pû recevoir
ceux-cy , & ne luy faire connoître
le cas qu'il en fait, que pardes
loüanges. Il luy a voulu marquer
plus ſolidement combien il eſtime
ſon merite , en le priant d'accepter
une Medaille d'or , & de
prix. Le Roy eſt à la face droitede
cette Médaille , & le Paſſage du
Rhin au revers Ainſi ce jeune
Etranger, qui ſe prepare à s'en retourner
en ſon Païs, y remportera
denobles preuvesdel'eſpritqu'on
luy a trouvé en France; & aura
ſujet de faire valoir la magnificence
des grands Seigneurs de la
Cour , qui pour de Simples Sonnets
donnent dequoy immortalifer
leur Nom dans une Famille.
Ce Duc, qui cherche toûjours
à obliger , & qui oblige toûjours
Septembre 2. P. I
194
MERCURE
doublement par la maniere dont
il fait les chofes , a donné des
marques de ſon ordinaire generofite
, dans l'occaſion du Mariage
de Mademoiſelle de Morizel ,
qui s'est fait depuis deux mois à
l'Hôtel de S. Aignan . C'eſt une
Perſonne de beaucoup de merite
, qui a demeuré plus de vingt
ans aupres de feuë Madame la
Ducheſſe de S. Aignan , & de
puis toûjours aupres de Madamela
Ducheſſe d'Aujourd'huy.
Elle est de la Maiſon du Bellay,
&a épousé Monfieur de Viviers,
qui a ſervy long-temps en qualité
de Capitaine dans le Regiment
de laMarine , & de Major
dans Tréves, & qui eſt d'une des
plus confiderables Maiſons du
Dunois. Sa Majeſté, dont la bonté&
la justice ſe ſignalent tous
les jours , l'a nommé pour fon
Lieute
GALANT.
195
Lieutenant au Havre de Grace,
& pour Survivant de Monfieur
dela Vaiſſiere, Lieutenant de Roy
en ce Gouvernement , que ſon
grand âge, & l'incommodité d'une
Paralyfie du côté droit , enſuite
de pluſieurs bleſſures , empeſchent
d'agir ſuivant toute
l'étenduë de ſon zele. Quoy que
Monfieurde Viviers ait ſes Proviſions
, & faſſe toutes les fon
ctions de cet Employ , Sa Majeſté
fatisfaite des grands ſervices
de Monfieur de la Vaiſſiere , luy
a fait auſſi renouveler ſes Provifions.
L'Abbaye de Manlieu , ſituée
en Auvergne, vacante par la mort
de Monfieur l'Abbé de Montmoreau
, a eſté donnée à un Fils de
Monfieur le Marquis de S. Herem
, Gouverneur & Capitaine
de Fontainebleau.Ce Marquis eft
I ij
196 MERCURE
3
de tres- grande qualitê, tres-honneſte
Homme , &' ancien Serviteur
du Roy , qui l'honore de fon
eftime .
Meffire Charles- Maurice-Bonaventure
d'Urfé,Comte de Sommerive
, Colonel de Cavalerie ,
mourut à Iſſy le 14. de ce mois,
âgé de 32.ans, dont il en avoit pafsé
15. dans les Armées de Sa Majeſté.
Il ſe ſignala au Paſſage du
Rhin,futenterré tout vivant dans
le Jeu d'un Fourneau , lors qu'on
aſſiegea Maſtrich ; & au Combat
de Senefil eut un cheval tué ſous
luy , & fut bleſsé à la jambe d'un
coup deMouſquet.Quoy queCadet
de cinq Freres , dont le premier
eſt Evéque de Limoges ; le
ſecond , Doyen de N. Dame du
Puy ; le troiſieme , Viſiteur des
Peres de l'Oratoire;& le quatriéme
, Abbé d'Urfé ; la retraite de
tous
GALANT. 197
:
tous ces Meffieurs l'en avoit fait
devenir l'Aîné , & la premiere efperance
de ſon illuſtre Maiſon,
dont il ne reſte aujourd'huy que
Mile Comte d'Urfe , Enſeigne des
Gardes du Roy , qui en la faiſant
revivre, puiſſe conſerver un Nom
que les Siecles paſſez ont reveré,
& que la Poſterité reconnoiſtra
comme un des plus recommandables
du Royaume.
Monfieur Poitevin , Curé de
Saint Joſſe , eſt mort auſſi dans ce
mois . Sa naiſſance eſtoit illustre .
Feu Monfieur Poitevin ſon Pere,
ayant eſté Premier Preſident à
laCour des Monnoyes , a eu de
tres- beaux Emplois dans lesPaïs
Etrangers. Monfieur le Cardinal
de Richelieu , qui avoit
pour luy beaucoup d'eſtime,
voulut eſtre le Parrain d'un de
ſes Fils , qu'il tint ſur les Fonts en
I iij
198 MERCURE
1630. & auquel il donna fon nom
d'Armand. C'eſt celuy dont je
vous apprens la mort. Il avoit l'efprit
tres - vif , actif , penetrant,
T'humeur civile , engageante , un
fort panchant à faire du bien,
& fur tout , une paſſion extraordinaire
d'aller preſcher l'Evangiledans
les Païs où le Culte du
vray Dieu n'eſt point connu ;
mais la foibleſſe de ſa complexion
ne foufrant point qu'il paſſaſt les
Mers , il n'oublia rien pour faire
par le miniftere des autres , ce
qu'il ne pouvoit executer par luymeſme.
Il n'eſt ny peines , ny
ſoins , qu'il n'ait pris , pour venir
à bout d'inſtituer le Seminaire
des Miſſions Etrangeres,
qui enfin fut étably ſous ſon nom ,
& dont il a eſté Directeur le reſte
du temps qu'il a vefcu. Il
luy a donné pendant ſa vie , &
laiſsé
GALANT. 199
laiſsé à ſa mort des marques de ſa
charité , & n'a pas moins fait
pour le Seminaire du Canada,
auquel il a non ſeulement laiſſe
de l'argent & fa Bibliotheque,
mais meſme pendant fa maladie
il avoit fait venir de Rome les
Proviſions d'un bon Prieuré qu'il
poffedoit , en faveur d'un Prétre
Miſſionnaire à Quebec , dans
la veuë que le revenu de ce Benefice
feroit employé à l'entretien
de ce pauvre Sminaire.
Comme fa charité eſtoit grande
, l'amitié qu'ila euë pour les
Miffions Etrangeres n'a pas empeſché
qu'il n'ait eu pour ſa Paroiffe
de S. Joffe, toute la tendrefſe
qu'un bon Pere peut avoir
pour ſa chere Fille. C'eſt ainfi
qu'il l'appelloit.Cette Paroiſſe eſt
des plus petites de Paris , mais
conſidérable par le merite de plu
I j
200 MERCURE
ſieurs Curez qui l'ont gouvernée
quelque temps. Monfieur
Abely , qui avoit étably un Seminaire
dans cette Cure , en fut
siré pour eſtre Evéque de Rhodés.
Le feul nom de ce ſçavant &
pieux Prelat , fait ſon éloge. Il l'avoit
remiſe entre les mains de
Monfieur Meliand , également
illuſtre par ſa naiſſance & par ſa
vertu. Monfieur Piques, Homme
d'une grande piete , luy a ſuccedé,
apres luy, Monfieur Poitevin.
Sa conduite a édifié tous les
Gens de bien ; & non ſeulement
ſes Paroiffiens ont receu de luy
des Inſtructions tres - falutaires;
mais en faiſant rebaſtir ſon Egliſe
de fond en comble , il y a
beaucoup contribué d'argent &
de ſoins, & luy a laiſsé encor plus
de douze mille livres par ſon Teſtament.
Il y avoit environ deux
ans.
GALANT. 201
ans que pour n'avoir pas aſſez
ménagé ſes forces, il ſe ſentoit affoiblir
de jour en jour. Enfin le
huitième de ce mois , jour de la
Nativité de Nôtre Dame , ayant
fait prendre poſſeſſion de ſa Cure
à Monfieur Amelin , qu'on
louë aſſez en diſant que Monſſeur
Poitevin l'a choiſy pour
Succeſſeur , il mourut le Samedy
douziéme du meſme mois,
fans fiévre & fans agonie , apres
avoir receu tous ſes Sacremens
le jour precedent , avec une entiere
connoiſſance ,& une devotion
qui répondoit à la vie qu'il
avoitmenée:
La Ville de Marseille a profité
de tous les avantages de fon heureuſe
ſituation, pour mieux témoi
gner ſa joye , du bonheur de
ce Royaume , & elle l'a fait paroiſtre
avec d'autant plus d'éclar
7001 Iv
202 MERCURE
qu'elle la faiſoit paroître aux yeux
de tant de Nations diferentes
qui abordent dans ſon Port , &
qu'elle avoit pour témoins de
fon zele. Dés qu'elle eut appris
la Naiſſance de noftre nouveau
Prince , les Feux que tous ſes
Habitans allumerent de leur propre
mouvement , prévinrent les
ordres publics.Cet empreſſement
fut cauſe que Meſſieurs les Echevins
qui font la fonction de Gouverneurs
en l'absence de Monfieur
de Fourville - Pilles , Gouverneur
Viguier pour Sa Maje
ſté , ne purent prendre autant
deloiſirqu'ils euſſent voulu, pour
preparer la Feſte à laquelle ils
deftinerent le 28. le 29. &le 30-
d'Aouſt qui n'étoient guere éloignez.
Pendant que la Ville faifoit
les appreſts de ſes Réjoüiſſances,
tout
GALANT 203
tout le Port fit les ſiennes. Monfieur
Brodart , Intendant General
des Galeres , & Monfieur de
Manfle , Premier Chef d'Efca
dre , ſe rendirent le 23. d'Aouft
fur la Galere Réale où ils affi
ſterent avec tous les Officiers,
au Te Deum qui y fut chanté en
Muſique. Au fortir dela , Mon
fieur Brodart donna à tous ces
Officiers un Repas qui fut de
la derniere magnificence ; & les
diſtributions de Pain, de Vin,
& de Viande , qu'il fit faire à
ſa Porte durant toute la Jour
née , pouvoient encor tenir lieu
d'un grand Feſtin. Le foir, vingt
Galeres qui étoient dans le Port, -
rangées d'une diſtance égale, de
puis les Auguſtins juſqu'à Saint
Jean, commencerent àà garnir tous
les endroits, où l'on pouvoit metre
des Fanaux & des Lampions.
metat
Elles
204
MERCURE
Elles en avoiétjuſqu'au plushaut
de leurs Arbres. Toutes les Antennes
portoient ſur leur dos autant
de Lumieres qu'on y en avoit
pû placer , & par deſſous elles.
jettoient une infinité de petites,
cordes , dont chacune avoit plus
de cinquante ou ſoixante Girandoles
allumées, les unes plus bafſes
que les autres , & d'une diſtance
proportionnée ; de forte
que l'on voyoit comme des Mu--
railles de Criſtal , qui par un petit
mouvement de la Mer, paroif--
foient éclairées d'un Feu volant:
& enchanté. Mais ce qui eſtoit.
de plus remarquable pour l'invention
, c'eſtoit que la pointe de
chaque Antenne , qui s'élevoit
beaucoup plus que les plus hautes
Maiſons du Port , ſoûtenoit :
en l'air des Paveſades de feu,.
ſemblables pour la figure à celles
GALANT 205
les que les Galeres portent ordinairement.
Ces Paveſades étoient
formées par des Lumieres fufpenduës
avec bien de l'art , à
de petites cordes imperceptibles,
dont les diferentes longueurs ,
donnoient'à ces Lumieres l'ar-..
rangement qu'il faloit qu'elles.
cuffent. D'autre côté , le Parc,
qui eſt fermé par une Muraille
qui regne fur toute la largeur du
Port , faiſoit voir une infinité de
figures éclatantes. Le Toit de
l'Arfenal eſtoit couvert de Pyramides
illuminées , & fa longue
façade portoit une Inſcription
de Vive le Roy , en groſſes lettres
de feu , de ſeize pieds de
diametre qui ſe liſoient aiſement
du Port , & de mil cinq cens pas.
Toutes les Galeres firent trois
falves de cent coups de Canon
chacune ,auſquelles l'Arsenal répondit
206 MERCURE
pondit toutes les trois fois par
cent autres coups , fans compter
les Boëtes qui tirerent de deſſus
les Murailles du Parc , & le redoublement
de tout ce bruit,cauſé
par l'Echo qui eſt dans le Port
de Marseille. Ces Réjoüiſſances
des Galeres durerent trois jours
avec une magnificence égale ,
mais toûjours diverſe. Ainfi elles
ne finirent que le 26. d'Aouſt ;
& dés le lendemain 27. à l'entrée
de la nuit , huit Trompetes
à cheval précedez de vingtquatre
Tambours, parez des couleurs
de la Ville , portant chacunun
Etendard en Broderie d'or
& d'argent , & éclairez de fix
Flambeaux de Cire blanche , allerent
dans toutes les Places',
publier qu'on fermaſt les Boutiques
pendant trois jours , &
qu'on ne fongeaſt qu'aux Jeux
publics.
GALANT . 207
publics. Le jour ſuivant les Echevins
& Affeſſeur en Robes de
cerémonie , accompagnez des
Tambours , des Violons , des
Trompetes , & de cinq cens jeunes
Garçons , qui portoient des
Banderoles , allerent à l'Egliſe
Major, qui eſt la Cathedrale, que
les Chanoines avoient pris ſoin
de faire richement parer. Elle
étoit tenduë des plus belles Tapifle
piſſeries qu'on euſt pû trouver.
Toutes les Corniches estoient
couvertes de beaux Vaſes remplis
de Fleurs. On ne marchoit que
fur les Jaſmins d'Eſpagne , & fur
la Fleur d'Orange ; & à la grande
Porte estoient les Portraits du
Roy , de la Reyne , de Monſeigneur
le Dauphin , & de Madame
la Dauphine , tous quatre
couronnez de Lauriers , entremêlez
de Tubéreuſes,qui faiſoier
un
208 MERCURE
un fort agreable effet. On fit une
Proceſſion folemnelle , où l'on
porta les Chaſſes d'or & d'argent,
de Noſtre-Dame , de Saint Lazare
, de Sainte Magdelaine , de
Sainte Marthe , & de Saint Cannat
, précedées & ſuivies des
Violons . Pendant la Proceſſion,
les Boëtes que l'on avoit diſpoſées
à toutes les Places de la Ville
par où elle devoit paſſer , tirerent
inceſſamment. On rentra
dans l'Eglife , où fut chanté
un Te Deum à trois Choeurs de
Muſique , de la. compofition de
Monfieur Michel , un des plus
excellens Maiſtre de Chapelle
qu'ait jamais eus la Provence ;
& meſme quelques Chanſons
Provençales ſur l'accouchement
de.Madame la Dauphine , ne furent
pas trouvées indignes de ſui
vrele Te Deum. L'apreſdînée, des
L
Fontai
GALANT .
209
Fontaines de Vin coulerent jufqu'à
la nuit ' devant l'Hoſtel de
Ville. On y donna un grand Bal
à toutes les Dames ; & afin qu'il
n'y euſt point de Divertiſſemens
où le Peuple ne priſt part, on mit
dans toutes les Places publiques
des Violons pour le faire dancer.
Sur les neuf heures du ſoir,
les quatre Capitaines des Quartiers
de la Ville ayant mis ſous
les Armes leurs Compagnies de
prés de mille Hommes chacune
, toutes fort leſtes , vinrent à
l'Hoſtel de Ville éclairez de trente
Flambeaux de Cire blanche
par Compagnie , & firent aux
Echevins une ſalve de Moufqueterie,
où il y eut plus de deux
mille coups tirez. Enſuite ils marcherent
en tres - bel ordre vers
la Place neuve. Les Echevins
les y ſuivoient , & la on alluma
un
210 MERCURE
un grand Feu de joye , au bruit
des décharges de toutes les quatre
Compagnies, & des coups de
Canon que tirerent tous les Vaifſeaux
du Port. Cependant mille
&mille Fufees voloient dans les
airs à chaque moment , & ce fut
en quelque forte l'image d'un
embrazement general , que tous
ces Feux qu'on fit devant les
Portes des Maiſons particulieres
, & toutes les Lumieres dont
on borda les Fenestres , & dont
on couronna les Toits. Mais rien
n'égala l'Hôtel de Ville. Sur le
grand Balcon de Marbre qui
joint les deux Pavillons , & qui
regarde le Port , on avoit dreſſé
trois Pyramides à quatre faces ,
où brilloient plus de quinze mille
Bougies allumées. La Pyramide
du milieu qui s'élevoit plus
haut que l'Hoſtel de Ville , por
toit
GALAN T. 211
toit ſur ſon ſommet un grand
Soleil , qui répandoit ſes rayons
de toutes parts. Les deux autres
qui estoient plus petites , & n'alloient
pas plus haut que l'Architecture
de la Façade , avoient fur
leur pointe les Armes du Roy,
dont les Lumieres marquoient le
Blafon . Ces Pyramides faiſoient
encorun fort bel effet .C'eſt qu'en
éclairant la Façade de l'Hoſtel
de Ville , elles faifoient voir avec
avantage trois Figures merveilſeuſes
qui y font , l'une du Roy ,
les deux autres de la Juſtice &
de la Valeur , avec les Armes de
France, cizelées en Marbre blanc
par le plus grand Architecte de
l'Europe , c'eſt à dire par le Sieur
Puget de Marseille. Le lendemain
29. n'eut rien de nouveau
pour l'invention , mais tout y fut
encore plus magnifique. Enfin
le
212 MERCURE
le 30. on redoubla les foins pour
finir par quelque choſe d'extraordinaire
. Le Cours de Marſeille
eſt un des plus beaux & des plus
réguliers du Monde. Il eſt extrémement
long , & d'une largeur
proportionnée à ſa longueur.
Toutes les Maiſons y font ornées
d'une agreable architecture , bâties
fur unmême cordon,& l'on y
voit deuxrangsd'Arbres qui charment
tous les Etrangers. Deux
grandes Ruës , dont l'une commence
à la Porte Royale, & l'autre
à la Porte de Rome , aboutifſent
aux deux extrémitez de ce
Cours; de forteque quand on s'y
promene onvoitces deux Portes,
qui font une Perſpective merveilleuſe.
C'eſt là la Scene qu'on
avoit choiſie pour achever dignement
cette grande Feſte. Aux
deus bouts du Cours, étoient éle
vez
GALAN T. 213
vez des Arcs de Triomphe . Le
plus grand occupoit toute la largeur
de la Ruë Royale. Il avoit
trois Portes faites dans toutes les
regles de l'Architecture. Au deffus
de celle du milieu , on avoit
dreſſé une Pyramide qui ſurpafſoit
de beaucoup la hauteur des
Maiſons , & qui portoit ſur ſa
pointe un Soleil ; & fur les Portes
des deux coſtez eſtoient des
Fleurs- de- Lys ,les Armes du Roy,
de Monſeigneur- le Dauphin ,
& de Monſeigneur le Duc de
Bourgogne . Tout cela paroiſſoit
eſtre en feu . Joignez-y les Bougies
de toutes les Feneſtres &
de tous les Balcons , toutes
les Girandoles qu'on avoit penduës
aux Arbres , & tous les
Feſtons de lumieres qui alloient
de l'un à l'autre dans les intervales
qui les ſeparent. Un ff beau
Lieu
214 MERCURE
Lieu le fut encor bien davantage
, lors que ſur les neuf heures
du ſoir les quatre Compagnies
de la Ville y vinrent toûjours
dans un équipage tres- propre ,
éclairées d'un grand nombre de
Flambeaux , & ſe rangerent en
hayes pour laiſſer paſſer les Echevins
, qui allerent allumer un
grand Feu qu'on avoit préparé
à un bout du Cours vers la Porte
de Rome. Les Compagnies rentrerent
enſuite dans la Ville, dont
elles firent tout le tour ; mais elles
s'arreſterent devant la Maiſon de
Monfieur le Gouverneur pour
donner lieu à leurs Enſeignes de
joüer du Drapeau. Tout le mondefut
fort fatisfait de la maniere
dont ils s'acquiterent de cet exercice.
Pour les Echevins , ils retournerent
à l'Hoſtel de Ville, où
ils donnerent un Repas public à
tous
GALAN Τ.
215
tous ceux qui en voulurent eſtre,
& enfuite les Violons ſur l'eau ,
où plus de deux mille Bateaux
les ſuivirent pour joüir de ce plaifir.
Je ne vous dis point combien
de Gentilhommes firent dreſſer
des Tables à l'entrée de leurs
Maiſons pour inviter tous les Pafſans
, ny combien de part les Religieux
meſme prirent à cette Fête,
par les aumônes extraordinaires
qu'ils , firet ,& par les Feux dõt
ils illuminerent leurs Clochers,
qui ne contribuerent pas peu à
la beauté du Spectacle qui ſe
voyoit dans Marseille , ſur tout
ceux des Dominicains, & des Peres
de l'Oratoire , ny combien de
joye témoignerent les Chanoines
de la Cathedrale , qui firent tirer
devant la Porte de leur Egliſe un
fort beau Feu d'artifice , qui étoit
tout remply de Deviſes & d'Emblémes.
216 MERCURE
blémes . Enfin la Ville finit ſes
Réjoüiſſances ; & dés le lendemain
3 1. celles de la Citadelle,du
fort S. Jean , & du Chaſteau d'If
leur fuccederent. Elles durerent
trois jours , pendant leſquels ce
ne furent que canonnades & décharges
de Mouſqueterie. Ainfi
dix jours entiers la joye fut continuelle.
Elle estoit tantoſt exprimée
plus particulierement par les
Galeres , tantoſt par la Ville , &
tantoſt par les Chaſteaux.
Depuis que j'ay achevé la premiere
Partie de cette Lettre ,dans
laquelle je vous parle du Char de
Triomphe , où le jour de Saint
Loüis l'on vit paroître à Dijon un
jeune Enfant repreſentant Monſeigneur
le Duc de Bourgogne ,
au milieu des quatre derniers
Ducs de ce nom, on m'a fait part
desDeviſes qui ornoient ce Char.
Je
GALAN T. 217
Jevous les envoye expliquées en
Vers. On avoit mis ces paroles au
deſſous de l'Enfant, que la France
couronnoit.
NASCENTE HOC CUNCTA
MOVENTUR.
Ilfort dusein de la Victoire,
Dans un temps où la Paix tient tout
calme icy bas.
Parmy les Nations de cent & cent
Climats
On entend publier sa naiſſance&
fa gloire .
La Terre le prédit avec ſon trem
blement
Par un Astre nouveau forty du Fir
mament .
Le Ciel mesme l'annonce aux Peu
ples de la Terre,
Et tout dit qu'il doit estre un jour
parfes hauts faits ,
Septembre_2 . P. K
218 MERCURE
Comme le Grand LOUIS, redoutable
àla Guerre,
Autant qu'aimable dans la Paix .
Au pied du Génie de la Bourgogne
, qui conduiſoit les Chevaux
du Char, étoient ces autres
paroles,
-HOS QUATUOR UNUS
HIC ALIQUANDO DABIT.
De PHILIPPE on vanta par tout
la hardieſſe;
Le partage de JEAN fut l'intrepidité,
Son FILS'aima la Paix, on loüaSa
bonté.
CHARLES ne demanda qu'à combatre
fans ceſſe ;
Et tout ce qu'en leur temps ces
grands Héros ont eu
De valeur , de bonté , de force , de
vertu,
Doit
GALAN T. 219
Doit de ce Prince feul former le caractere.
C'est un bien que le Ciel nous promet
aujourd'huy ;
Et s'il n'avoit fait naître&l' Ayeul
&le Pere,
Rien ne seroitfi grand que luy.
Sur le Theatre où l'on dreſſfa
le Feu d'artifice , eſtoit la Felicité
tenant un Enfant , que la France
preſentoit à la Bourgogne, en luy
diſant,
DUM REРЕТАМ.
Mon coeur confent qu'on te le
donne,
Mais à condition de le reprendre
un jour,
• Et qu'ayant porté ta Couronne,
Je le verray l'appuy de la mienne
àmon tour.
Kij
220 MERCURE
La Bourgogne répondoit.
DIGNAM ME LILIA
MONSTRANT.
Cet honneur est bien grand,mais enfin
, quoy qu'infigne,
S'il pouvoit estre meritè,
Et les Lys quejeporte,&mafidelité
Meflateroient d'en eſtre digne .
Autour du Theatre il y avoit
quatre Emblemes. Le premier
eſtoit un Dauphin ſur la Mer , &
un dans le Ciel, avec ces Vers,
IMPERIUM OCEANO FAMAM
QUI TERMINET ASTRIS .
Ce Prince imitera l'invincible
LOUIS ,
Il fera comme luy des Exploits
inouis,
E
GALANT . 221
Et comme luy , paſſant de Victoire
en Victoire,
On le verra porter jusqu'au plus
bant des airs,
Le bruit deſon grand Nom , & l'éclat
defa gloire,
Et borner ſon Empire où finit l'vmverso
Le ſecond eſtoit nn Sep de
Vigne , qui embraſſoit un Arbre,
avec cez mots ,
:
९
CRESCENTE CRESCAM.
J'attache ma vie à lafienne,
Pour voir mon bonheur aſſuré,
Cet Arbre croiftra , je croiftray,
EtSa grandeur fera la mienne.
Le troiſième , un Grenadier
chargé de ſes Fleurs couronnées,
avec cette Deviſe,
Küj
222 MERCURE
,
A CIASCUN LA SUA
CORONA.
Cette Tige paroift en Couronnes féconde;
Je voy celle du Roy,du Dauphin, de
Jon Fils,
Et si de leur effet nos fouhaitsfont
Suivis,
L'un des trois quelque jour aura
celle du Monde .
Le quatrième , un Soleil regardant
un Tournefol naiſſant ,
avec ces mots,
SUB TANTO SIDERE
CRESCAM.
Cet Astre Souverain qui regne sur
la France
Préfidoit quandje pris naiſſances
Et j'espere aujourd'huy ,
Secondé
GALANT . 223
Secondé de fa douce & divine influence,
Devenir auffi grand que luy.
La Machine de ce Feu avoit
cinquante-trois pieds de hauteur.
On y avoit écrit ce Sonnet , qui
contient les ſouhaits de la Bourgogne
en faveur du jeune Prince .
Ur cet aimable Objet de ma tên
Streffeextreme
Ce gage précieux de ma felicité,
Ciel , verſe tous les biens que tan
pouvoirfuprème
Répand en ces bas lieux pour marquer
ta bonté.
**
LOIUS eft Grand en tout ; que ce
Filsfoit de même,
Qu'iljoigne la valeur avec lapieté,
Et qu'orné des Vertus dignes du
Diadême,
K iiij
224 MERCURE
Le nombre deſes jours ne puiſſe être
compte.
Tandis que l'on verra noſtre vaſte
Hemisphere,
Bartagéſous les Loix de l'Ayeul &
du Pere,
Que I autre foit le prix de fes Exploits
divers ;
Et que plein du beau feu qu'un
Sang Royal inspire .
Uniſſant à la fin & l'un & l'autre
Empire,
Ce Prince soit un jour Maistre de
l'Univers .
Ces Deviſes & ces Vers font
de Monfieur Moreau, Avocat General
en la Chambre des Comptes
de Dijon. Il a beaucoup de
merite, & s'eſt acquis grande reputation
dans le Barreau par ſes
Plai
GALANT.
225
Plaidoyers , & le Diſcours de la
preſentation de Monfieur le Marquis
d'Uxelles , Lieutenant de
Roy en Bourgogne , & par ſes
Harangues à la Chambre des
Comptes , qu'il fait tous les ans
à la Saint Martin. Monfieur Moreau
, Auditeur des Comptes à
Paris , eſt ſon Frere. C'eſt celuy
dont je vous ay envoyé pluſieurs
Ouvrages galans , ſous le nom du
Fils d'un Auditeur des Comptes
deDijon.
Il ne faut pas s'étonner des Réjoüiſſances
des Provinces & des
Villes , puis que des Particuliers
en font ſeuls de grandes . Me de
la Barmondiere , Gentilhomme
Beaujolois , & Procureur du
Roy au Bailliage de cette Province
, a eſté des premiers à donner
des marques publiques de fon
zele , & de ſa joye, dans le nou-
:
226 MERCURE
veau bonheur de la France. A
peine l'eut- il appris , qu'il invita
tous ceux qui compoſent l'Aca
démie de Villefranche , à venir
dans une belle Maiſon de Campagne
qu'il a aux environ de la.
Ville. Ils s'y rendirent le 12. de
l'autre mois , avec Me le Lieutenant
General , & les principaux
Officiers du Bailliage ; & là , dans .
une Salle ornée de Meubles tres-.
propres , il prononça avec beaucoup
de fuccés le Genethliaque
de Monſeigneur le Ducde Bourgogne..
Il le finit par une juſte:
application d'un Songe de Ciceron
en faveur d'Auguſte,rapporté
par Dion au 45. Livre de fon
Hiſtoire , où il repreſente un Enfant,
qui eſtant deſcendu du Ciel
en perçant les Nuës , vint fondre
dans le Capitole , & y arracha
la Foudre de la main de Jupi
ter.
GALANT. 227
rer. La Cerémonie ſe termina
par une magnifique Collation ,
dont Monfieur de la Barmondiere
régala toute cette illuſtre Compagnie.
On y beût abondamment
aux Santez du Roy , de
Monſeigneur le Dauphin , de
Madame la Dauphine , de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne ,
& de Mademoiselle d'Orleans ,
à qui la Province de Beaujolois
appartient.
Mrs les Prieur & Religieux
d'Eflimour Sainte Marguerite ,
prés Compiegne , s'eſtant acquitez
avec toute la devotion poffible
des Prieres qui leur avoient
eſté ordonnées pour l'heureux
accouchement de Madame la
Dauphine , à cauſe des grands
Miracles qui ſe font tous les jours
dans leur Egliſe par l'interceffion
de la Sainte , dont ils confer
vente
228 MERCURE
vent précieuſement les Reliques,
ont mêlé les témoignages de leur
joye à ceux de toute la France. Ils
ont ſuivy en cela l'exemple de
Monfieur l'Abbé de Villacerfleur
Chef, & de toute ſa Famille, qui
a un attachement inviolable pour
le ſervice du Roy. Le Dimanche
13. de ce mois ayant eſté
choiſi pour la Feſte , Monfieur
Cottard , Prieur Clauſtral , donna
tous les ordres neceſſaires pour
l'Illumination de toute l'Eglife , &
fit mettre au deſſous du grand
Crucifix de la Nef un Dais de
Brocatel d'or, garny de Dantelles
d'or&d'argent ; & fous ce Dais,
le Portrait du Roy avec ſes Armes.
Celles de Monſeigneur le Dauphin
eſtoient à la droite , & celles
de Monſeigneur le Duc de
Bourgogne à la gauche. Le Te
Deum fut chanté ſur les fix heures
du
GALANT.
229
dufoir , & à huit heures Mon
fieur Cottard à la teſte de ſes Religieux
, allumale Feu de joye. Il
eſtoitdreſſe ſur un grand Theatre,
à quelque pas de l'Egliſe Or
y voyoit quatre grands Pilaſtres ,
fur le haut deſquels eſtoient les
quatre Vertus, avec cette Inferi--
ption au bas..
LUDOVICO MAGNO
AUGUSTISSIMO EIUS DELPHINO.
AC SERENISS . DUCI BURGUNDIA
ABBAS VILLASERIUS , PRIORA
ET RELIGIOSI ELIMOURIENSES :
ÆTERNAM FELICITATEM
DEPRECANTUR..
Le Pied de chaque Pilaſtre
eſtoit embelly d'une Deviſe. La
premiere étoit un Soleil naiſſant...
Ехн
230
MERCURE
EXHILARAT NASCENDO
OMNES .
La ſeconde , un Globe qui repreſentoit
la Terre .
SI CONCEDAT Avus .
La troiſieme , un Lys au pied
de deux autres.
TERTIUS E CALO,
La quatrième , un Trophée
d'armes.
HIS VINCERE DISCET .
Dans les quatres Faces on voyoit
les Armes du Roy, de Monſeigneur
le Dauphin , de Monfeigneur
le Duc de Bourgogne , &
de Monfieur l'Abbé de Villacerf;
& au milieu des quatre grandes
Figures , la Renommée ſur une
Boule,tenoit une Trompete avec
une
GALANT. 230
une Banderole aux Armes du
jeune Prince . Comme l'Egliſe eſt
ſituée ſur la pente d'une Montagne
qui commande aux environs
, on vit le Feu de plus de
trois lieuës. L'Artifice fit merveilles
, & parmy le bruit des
Tambours , on entendit celuy
des Mouſquets par la décharge
qu'en firent les Habitans qui s'étoient
mis ſous les armes. Le ca--
rillon des Cloches du Prieuré &
de la Paroiffe , ne ceſſa point
pendant tout ce temps , & s'il y
a eu plus de magnificence dans
d'autres Feſtes, on peut dire qu'il
n'y en a point qui ait eſté cele
brée avec des marques d'une réjoüiſſance
plus parfaite.
Voicy un Air nouveau d'un
bon Maiſtre , & dont les paroles
font fort eſtimées ..
AIR
23.2
MERCURE
AIR NOUVEAU.
Q
Vand onfoûpire
Sans ofer dire
Quel'on reffent
Un mal preſſant ,
Qu'on est à plaindre
D'estre obligédese contraindre !
Mais on l'est encor plus , quand il
faut Soupirer
Sans esperer.
Monfieur l'Evéque de Bazas en
Guyenne, Suffragant d'Auch, eſt
mort icy depuis quelques jours,
âgé de 70.ans. Son nom deFamil
le étoit de Boiſſonade d'Orty.
Monfieur d'Orty , que l'on a veu
à la teſte du Regiment des Gardes
, & à qui pour recompenſe le
Roy a donné un Gouvernement,
eſtoit ſon frere..
Cette mort a eſté ſuivie de celle:
de
GALANT.
233
:
de Monfieur Teſtu , Capitaine
Chevalier du Guet de la Ville &
Fauxbourgs de Paris , arrivée le
17. de ce mois. Il s'étoit toûjours
acquité des fonctions de ſa Charge
avec tous les ſoins , & toute
la vigilance que demande cet
employ. Il eſtoit zelé pour le fervice
du Roy , & avoit ſuivy en
cela l'exemple de feu Monfieur
Teſtu ſon Pere , à qui la Cour
avoit confié ſouvent le fecret de
beaucoupd'Affaires importantes.
Je ne parle point de ſon eſprit .
On ſçait que l'eſprit eſt hereditaire
dans cette Famille , & qu'il
n'y a perſonne du nom de Teſtu
qui n'en ait infiniment. Il fut porté
de ſon Hôtel Ruë S. Loüis au
Marais , en l'Eglife de Saint Gervais
ſa Paroiſſe , accompagné
du Curé& de ſon Clergé , & fuivy
de tous ceux de ſa Famille , &
de
234
MERCURE
de deux Compagnies des Archers
du Guet , avec leurs Lieutenans
àla teſte , Enſeigne & Guidons .
Les Tambours couverts de Crefpe
batoient à la fourdine ; & les
Trompetes , couvertes auſſi de
Creſpe , fonnoient de mefme.
La Compagnie d'Infanterie marchoit
la premiere , & celle de
Cavalerie ſuivoit à pied , ayant
ſes Officiers à la teſte. Le Corps
demeura en dépoſt dans Saint-
Gervais juſqu'à fix heures du
ſoir, que les meſmes Compagnies
vinrent l'enlever , pour le conduire
aux Carmes Déchauffez du
Fauxbourg S. Germain , qui eſt
le lieu de ſa ſepulture. La Compagnie
de Cavalerie étoit alors à
cheval. On portoit les Marques
d'honneur couvertes de Creſpe,
& l'on fit une grande ſalve de
Mouſqueterie , apres qu'on eut
enterré le Corps.. Je
GALANT.
235
Je vous ay déja parlé pluſieurs
fois de Mont- Loüis. Vous ſçavez
que cette Place eſt ſituée
au plus haut des Pyrenées. Les
Travaux en font tres reguliers ,
& le nom qu'elle porte doit faire
juger qu'elle est fort confiderable.
Monfieur Durban, qui en eft
Gouverneur , y a fait chanter le
Te Deum , au bruit des décharges
de trente Pieces de Canon,
& de trois falves de toute l'Infanterie
, qui eſt campée aux environsde
la Place. La folemnité
fut fuivie d'un magnifique Repas
qu'il donna. aux Officiers des
Troupes , & aux principaux du
Païs , qui avoient aſſiſté au Te
Deum. Il fit tirer le foir un tresbeau
Feu d'artifice , qu'il avoit
fait preparer ſur un Rocher proche
du Camp,où depuis quelques
années il a fait faire pluſieurs gros
Jets
236
MERCURE
Jets d'eau. Rien n'eſtoit plus de
agreable que de voir ces eaux V
briller à la clarté que rendoient
les Feux.
Le lendemain , Monfieur de
Malezieu, Commiſſaire des Guerres
, & que le Roy a chargé
des Affaires de ce Païs - là en
l'absence de l'Intendant , fit allumer
des Feux dans ſon Quartier.
Il y ajoûta l'ornement de
quantité de Devifes , & donna
un Soupé auffi abondant
que propre auxmeſmes Officiers,
&àtous ceux qui s'y voulurent
trouver. Toutes fortes d'inſtrumens
fe firent entendre pendant
ce Régale. Les Feux que l'on fit
joüer ayant attiré le Peuple des
lieux voiſins , Monfieur de Malezieu
luy fit prendre part aux
Rejoüiſſances par une grande
d
GALAN Τ . 237
de diſtribution de Pain , & de
Vin.
Les Communautez qui compoſent
l'Abbaye de Fontevraut,
ont fait chanter un Te Deum
à trois Choeurs de Muſique.
-Quoy qu'il ne fuſt que quatre
heures lors qu'il fut finy , Madame
de Fontevraut ne laiſſa
pas de faire allumer un Feu devant
la grande Eglife. Tous les
Habitans qui eſtoient en armes ,
firent un tres - grand nombre de
décharges aux acclamation de
Vive le Roy. Cette illuftre Abbefſe
fit défoncer pluſieurs Muids,
qui furent abandonnez au Peuple
, qu'elle ne ſe contenta pas de
regaler de cette maniere,mais encor
par la diſtributiondepluſieurs
Pieces d'argent . Le meſme jour,
fur les huit heures du ſoir , elle
fit
238 MERCURE
fit allumer deux autres grands
Feux, l'un au dedans de la Cloſtúre
de l'Abbaye ſur la Terraſſe de
fon Jardin ; & l'autre en dehors,
au deſſous de ſes Jardins. Ce divertiſſement
accompagné de la
décharge de pluſieurs Boëtes , &
d'un tres-grand nombre de coups
de Fufil , dura juſque bien avant
dans la nuit. Pendant tout ce
temps , on ne ceſſa point de tirer
des Fusées volantes, & de faire
entendre le bruit de beaucoup
d'Artifice .
Je croy , Madame , que l'Abbaye
de Royal - Lieu vous eſt
connue. Elle eſt ſituée aupres de
Compiegne , & c'eſt la premiere
de France qui ait eſté dédiée ſous
l'invocation de Saint Loüis . Madame
de Roanez, Soeur de Monfieur
le Maréchal Duc de la
Feüillade , en eſt Abbeſſe. C'eſt
unc
GALANT. 239
une Dame fort conſiderable par
l'éclat de ſa naiſſance , mais plus
encor par celuy de ſa vertu. Elle
eſt ſi generalement reconnuë,
qu'on peut dire que ſa conduite
ſert d'exemple à la plupart de
celles de ſon caractere. Le nom
qu'elle porte fait l'éloge de fon
zele ,pour tout ce qui regarde
la Maiſon Royale . Ce zele a paru
dans la maniere dont elle a fait
chanter le Te Deum , & d'autres
Prieres pendant trois jours. Son
Egliſe eſtoit parée avec beaucoup
de magnificence. Il y avoit
quantité d'Inſtrumens , & la Mufique
fut trouvée charmante. Le
Curé du lieu , avec tout ce qui
compoſe ſa Paroiffe , & les Capucins
, voulurent bien aſſiſter au
Te Deum à la priere de cette illuftre
& pieuſe Abbeffe. Elle fit
diftribuer une Aumône generale
240 MERCURE
le le jour de la Feſte de Saint
Loüis ,à cauſe que le Roy porte ce
nom , & fit mettre toute ſa Communaute
en prieres , afin d'obtenir
du Ciel qu'il continuë à
verſer ſes Benedictions ſur ce
Monarque.
Monfieur le Comte d'Entremont
, Lieutenant General pour
Sa Majesté , des Provinces de
Breffe , Bugey, Valromey, & Gex,
ayant donné ſes ordres pour faire
celebrer la Naiſſance du jeune
Prince , s'eſt voulu ſignaler dans
Bourg , Capitale de Breſſe , où il
fait ſa reſidence ordinaire. Il y
fit chanter le Te Deum, & y affifta
accompagné de tous les Corps .
Toute la Bourgeoifie qui estoit
en armes , ne ceſſa point de faire
des ſalves pendant toute l'apreſdinée.
Cet illuftre Comte
fit non ſeulement couler une
Fontaine
GALANT.
241
Fontaine de Vin , & diftribuer
du Pain,mais jetta beaucoup d'ar.
gent par les feneftres de ſon Logis,
apres avoir fait faire une Aumône
particuliere à chaquePauvre.
Le foir il regala magnifiquement
toutes les Perſonnes qualifiées
, au fon de toutes fortes
d'Inſtrumens. Pendant ce temps
on illumina toutes les Feneſtres,
& des Feux de joye furent allumez
par tout. UneCorne d'abondance
eſtoit attachée au hautdu
toit de fon Hôtel , d'où fortit dequoy
en faire un,qui parut formé
enun inftant. Toute la Nobleſſe
defcendit , ſe meſla avec le Peuple
dança autourde ce Feu , &y
jetta un nombre infiny de Verres
de criſtal , en buvant à la Santé
de toute la Maiſon Royale. Ilfembloit
que Monfieur le Comte
d'Entremont eſtoit animé d'un
Septembre 2. P. L
242
MERCURE
zele pareil à celuy du Prophete
Royal , qui danıça devant l'Arche
d'Alliance. C'eſt un Seigneur
qui a beaucoup de vertu,
& qui en donne tous les jours de
grands exemples.
Entre les Particuliers dont le
zele a éclaté , Monfieur le Marquis
de Veſſey a fort ſignalé le
fien , & l'on a bien reconnu par
les réjoüiſſances extraordinaires
qu'il a faites , qu'il s'intereſſoit
au bon-heur commun , non feulement
comme fidelle François,
mais encor comme zelé Bourguignon.
Il a tenu table ouverte &
magnifique , foir &matin , pendant
huit jours , à Châlons ſur
Sône , & a fait faire des Feux de
joye ſur l'eau, dans ſon Jardin, &
fur la Tour de fon logis ; le tout
accompagné d'Illuminations , &
d'agreables Deviſes de fa façon.
Ces
e
GALAN T.
243
Ces divers Spectacles fatisfirent
fort toute la Ville, où ce Marquis
eft tres- eſtimé.
Il me reſte à vous parler d'une
maniere de montrer ſa joye , qui
vous ſurprendra. Auſſi eſt- elle ſi
peu commune, que je ne connois
qu'une perſonne qui enait donné
de pareilles marques. Mademoiſelle
Martineau , petite- fille
de la Nourrice de Henry IV.
apres avoir fait allumer des Feux
devant ſa Porte , & diftribuer
du Pain & du Vin pendant trois
jours au de-là des forces d'un
Particulier , fit chanter à Agniere
fur Oife, où elle demeure, une
grande Meſſe , un Te Deum , &
un Salut . Enfuite s'eſtant renduë
à Viarme , elle y paſſa un Contract
devant le Tabellion Juré
aù Bailliage & Chaſtellenie de
ce lieu , en datte du 14. Aouft,
Lij
244
MERCURE
par lequel elle fonde une grande
Meſſe , un Te Deum , & un Salut,
pour eſtre chantez tous les ans à
perpetuité le 6. Aouſt, jour de la
Naiſſance de Monſeigneur le
Duc de Bourgogne. Il feroit difficile
de mieux prouver ſon attachement
pour la Famille Royale.
Il a toûjours eſté fi grand pour
le Roy , qu'ayant élevé deux Fils
qu'elle avoit dans les meſmes ſentimens
, elle les a toujours entretenus
dans les Troupes , & a non
ſeulement employé fon Bien pour
leur faire faire une figure digne
de leur zele pour le ſervice de ce
grand Monarque , mais la Penfion
dont Sa Majesté a bien voulu
la laiſſer joüir. L'un des deux
eſt mort au Siege de Doësbourg.
Il eſtoit Capitaine & Major dans
le Regiment de Humieres. Elle
entretient au ſervice celuy qui
luy
GALANT.
245
luy reſte . Il eſt Lieutenant de
Grenadiers , dans le meſme Regiment
de Humieres.
Il n'y a rien de fi délicat que
ce qui regarde les rangs , & les
ceremonies ; & la Cour de France
eſt ſi nombreuſe , qu'il eſt
quelquefois bien difficile de bien
obſerver tout ce qui ſe paſſe en
beaucoup d'occafions , & la confuſion
empéchant ſouvent que les
rangs ne foient gardez . Dans les
dernieres Audiences donnéespar
le Roy , aux Ambaffadeurs des
Princes Catholiques, fur la Naiffance
de Monſeigneur le Duc de
Bourgogne,je vous dis que Monfieur
le Prince de Marfillac eftoit
à l'un des côtez du Trône
de Sa Majefté. Je devois dire,
Monfieur le Duc de la Rochefoucault,
puis qu'il a pris ce nom
depuis la mort de Mr leDuc fon
Liij
246 MERCURE
Pere qui le portoit; mais on ne fe
défait pas aisément d'une habitude
de plufieurs années. Je dois
vous dire encor que ce Duc n'étoit
point à l'Audience, mais que
du meſme coſté où il euft dû eftre
, s'il s'y fuft trouvé , eſtoient
Monfieur le Marquis de Lyonne,
Maistre de la Garderobe en année;&
Monfieurle Marquis de la
Salle , pareillement Maiſtre de la
Garderobe. Comme vous rendez
mes Lettres affez publiques, pour
me faire craindre que les Articlesqu'elles
contiennent ne tirent
à conſequence , j'ay crû devoir
Avertiſſement à l'honneur,&
aux privileges des grandes Charges.
Je vous parleray une autre
fois avec plus d'exactitude de
eet
quelques autres circonstances ,
qui regardent ces fortes de grandes
GALANT.
247
des Audiences , quand je vous
entretiendray de celles que le
Roy aura données.
Je viens aux Explications des
Enigmes de ma Lettre du mois
de Juillet. Le mot de la premiere
eſtoit le Portrait , Monfieur
Mignard , Peintre fameux,
& qui eſt du nombre de ceux
qui compofent l'AcadémieRoyale
de Peinture & Sculpture , en
eſt l'Autheur. Ikef Filside feu
Monfieur Mignard , dit d'Avignon
, que le Roy fit venir en
mil fix cens cinquante-neuf,pour
faire fon Portrait , & celuy de
la Reyne , & qui mourut en
1669. Il eſtoit alors Recteur de
l'Academie de Peinture , & ve--
noit d'achever le bel Apartement
des Tuilleries , qui fait aujourd'huy
l'admiration de tous les
Curieux. Le Fils d'un Homme fi
Linij
248 MERCURE
habile en fon Art , & qui estoit
univerſel dans ſa Profeffion,ayant
herité de la maniere de faire des
Portraits , qui avoit mis feu fon
Pere dans une ſi haute réputation
, le bruit s'en répandit dans
la Cour de Baviere. Il y fut mandé
en 1673. par Madame l'Eletrice
, pour peindre toute fa Famille.
Il y réüffit au gré de cette
Princeſſe , beaucoup mieux que
pluſieurs fameux Peintres d'Italie
qu'elle avoit fait venir pour le
meſme ſujet. Elle reconnut fon
travail d'une maniere digne d'elle.
Il ſe peignit luy meſme par fon
ordre , & cette Princeſſe luy ordonna
de mettre autour de fon
Portrait , Adelaidis Appelles unus
Mignardus . Elle fit en ſuite placer
cePortraitdans l'une des Ga-
Leries du riche Palaisde Munich;
ce qui obligea beaucoup d'Italiens
GALANT. 249
liens qui ſe trouverent alors en
cette Cour , de dire apres Monfieur
le Comte Nogarolli , Veramente
à rotto i penelli alli primi
d'Italia. Monfieur le Duc de Savoye
, Frere de cette Electrice,
ayant appris la ſatisfaction qu'elle
avoit reçeuë des Ouvragesde M..
Mignard, ſouhaita d'en avoir des
Copies ,& luy fit donner ordre de
venir à Turin ; mais comme il
devoit paſſer par Milan , & que
les François avoient beſoin de
Pafſſeport à caufe de la Guerre,
Monfieur le Duc de Savoye en
obtint un de Mr le Prince de Lignes,
qui eftoit pour lorsGouverneurdu
Milanois. Ce Prince l'arrefta
quelques jours àMilan pour
faire fon Portrait,& celuydeMadame
fa Femme. Il fit connoiftre
par une récompenfe confiderable,
la fatisfaction qu'il en reçeut.
Lv
250
MERCURE
Monfieur Mignard partit en fuite
de Milan,pour ſe rendre à Turin.
Monfieur de Savoye apres
luy avoir fait un accueiltres- obligeant
, le fit- regaler , & luy marqua
un jour pour travailler à fon
Portrait , mais ce Prince tomba
malade la même journée,& mourut
le neufviéme jour de fa maladie;
ce qui obligea Monfieur Mignard
d'attendre quelque temps
pour prendre congé de Madame
Royale. Cette Princeſſe luy fit
donner une tres-belle Chaîne d'or
par Monfieur le Marquis de S.
Maurice.Come je n'ay rien avancé
dans cet Article,dont je ne fois
tres-feûr , je croy que vous ne ſerez
pas fâchée d'apprendre que
la France a plus d'un Mignard.
Celuy dont je viens de vous parler
ayant toûjours conſervé le
ſouvenir de l'honneur qu'il a
regeu
-
M
PHAT
CORONATO TRIU
PARTU
DELA
TILLB
THEQUR
LYON
GALANT.
251
reçeu en Baviere, a fait la Deviſe
que je vous envoye. Il a voulu repreſenter
Madame la Dauphine
par la Grenade,dont on ſçait que
le Fruit eft couronné. Monfeigneur
le Duc de Bourgogne eſt
le Grain qui en eſt forty. Je paffe
à ceux qui ont découvert le Portrait
que ce Peintre ſpirituel avoit
caché dans ſon Enigme. Ce font
Meſſieurs Vilain le jeune , de la
Ruë des Lombards :DeCorbigny
de la Ruë de la Harpe : Le Canarin,
de Tournay : Meſdemoiselles
Genevieve Martin , de la Porte
Cauchoiſe de Roüen : & du Mefnil,
du Quartier S. Mederic :L'Héroïne
Chéron , de Nevers : L'Amie
ſincére de la jeune Muſe: La
fidelle Amante de l'aimable Catin
: L'illustre Arifte Réclus à
Livry : & l'Amant rélegué à
Pont à Moufon.
En
252
MERCURE
En Vers, Meffieurs de S. Martin
l'aîné , du Quartier du l'Univerfité
; T. H. de Vallaunay , Sous-
Brigadier dans les Chevaux -Legers;
Droüart de Roconval;D.H..
de la Ruë de Quinquempoix ;
Hugot de la Barriere ,dans le Regiment
Royal ; L'Habitant en efprit,
du Pré S. Gervais ; L'aimable
Chevalier Paſquier, de la Ruëde
la Harpe : Le Berger Alcidon, du
Fauxbourg S. Victor : L'une des
quatre Filles du même Fauxbourg
: L'aimable Bourguignonne,
de la Ruë des Bernardins : La
Bergere à l'Anagramme , Un v'if
Genie m'éleve, du Pré S. Gervais::
La. Brunette à l'Anagramme , H.
M.eftàfa Cour,de la Ruë S.Denys:
L'aimable Fiere à l'Anagramme,
Ta rigueur mignarde, de la Ruë de
la Pelleterie : La belle Terbocher
à l'Anagramme , Bel Aftre cher
Objet
GALANT.
253
Objet:L'engageante à l'Anagramme,
A mon abordje ...... de la Ruë
de Poitou : La Solitaire à l'Anagramme
, Belle retirée amour du
Ciel: La Demoiselle à l'Anagramme,
Sent fa Fille de bonne Maison;
&fa Soeur àl'Anagramme, Belle,
mais rude Infante: L'aimable Veuve
à I Anagramme, Ravy on m'ad--
mire , de la Ruë de la Monnoye:
La belle Goret, de S. Germain en
Laye; Babet de Lépine,de laRuë
neuve des PetitsChamps : Therefe
Beinſe , de la Ruë des Po--
ſtes ; & l'Amazone à l'Anagramme
, A la mine de l'amour ſage ,
de la Ruë groſſe Horloge de
Roüen.
Ona encor expliqué cetteEnigme
fur une Figure de marbre , le
Bois,le Lambris , la Vertuşun Arbre ,
la Chandelle , &le Miroir.
Le mot de la ſeconde Enigme
eft
254 MERCURE
eft La Bouteille de Sarion . Elle a
eſté expliquée par Meſſieurs Vilain
, de la ruë des Lombards :
Beaudot , de la Rochelle : Du
Val : Foucaut , de la rue Saint
Jacques : De Corneille, de la ruë
S.Denys : De Haute-feüille, proche
S.Leu : Bourquelot : le Comte
de Montaigu , de la ruë Sainte
Croix de la Bretonnerie : Nabel,
de Troyes : De la Haye, de la ruë
du Four : & par les Aſſociez de
la ruë S. Honoré : les deux Freres
de la ruë S.Antoine : Tamiriſte
, de la ruë de la Cerifaye : le
petit Bijou : Fevrier , de la ruë
des Maturins.
Cette mefme Enigme a eſté
auſſi expliquée par Mademoiſelles
de Barville , & de Saint Si-
Penfionnaires de l'Ab- mon ,
baye de Pantemon : Diſcornet,
&de Livernet , de la ruë Saint
Denys. Ceux qui ont envoye
GALANT.
255
des Explications en Vers , font
Meſſieurs Daubaine : Canits :
De Taus : Cordier , de Caën :
le B. Leſcuyer : le mal-heureux
Volontaire : le Spirituel petit
Moret l'aîné,de la ruë Pierre Sarrazin
: Daphnis, D. L. R. N. S. A.
l'Ennemy d'Amour, à l'Anagramme
, L'Heroïne m'y entraîne : Le
Pere des quatre Filles du Fauxbourg
Saint Victor : le Negromantien
de Navarre : l'Amant à
l'Anagramme , L.je m'abats court
àtespieds, du Palais.
La belle Solitaire du Fauxbourg
S. Nicolas de Meaux : la
belle Enjoüće de la meſme Ville :
La belle Acidalie de la meſme
Ville : la belle Acidalie de la ruë
des cinq Diamans : la bel'e Arthenice
de Troyes : la belle Jalouſe
Advocate à Chaillot : l'Aimable
qui baille , de Soiffons :
la
256 MERCURE
La petite Paane,du coinduChevalier
duGuet : L'Habitante de
la Charruë de la Vallée d'Ionville
: La Naïade à l'Anagramme,
Charme, ravit, abat, de Tours : La
Blondine à l'Anagramme,Heroine
cache d'attraits mortels : Folichon,
de la Ruë de la Barillerie:La belle
Guenon,du Quartier de l'Univerſité
: & labien Mariée de devant
S. Severin : ces cinqdernieres
enVers.
On aencor expliqué cette Enigme
fur la Cloche , l'Etincelle de
feu , le Boüillon de leſſive , le Vent
& la Pluye .
Les deux Enigmes ont eſtéexpliquées
par Mefſſieurs Petit , de
la Rue Quinquempoix : Gelée,
deNantes:Patron le jeune,ou l'Amant
ingrat , de Meaux : De la
Ville auxButes: L. RahautAvocat
au Cloiſtre Saint Jacques de
l'Hôpi
GALANT.
257
l'Hôpital : Hariveau : Clement,
Apoticaire du Roy en fa Chancellerie
: De Merval, de Morlaix:
& Leger de la Verbiſſonne.
Ceux qui ont fait des Vers fur
toutes les deux, font Meſſieurs le
Cõtre, de l'Hoſtel des Perdreaux :
Avice de Caen , de la Ruë de la
Harpe: Vvezelier , de Calais : L.
Bouchet, ancien Curé de Nogent
le Roy : Horde , de Senlis : Pinchon
de Roüen : & N. Er. Vortkrancſtat,
de Châlons en Champagne
.
Elles ont auſſi eſté expliquées
par Meſdemoiselles Marguerite
le Vaſſeur,la cadete,Fille de Monfieur
le Vaſſeur Avocat au Bailliage
d'Amiens :Rozon, de la Ruë
au Maire : Serain : & du Salut.
Elles ont encor eſté expliquées
par le veritable Polichinelle :
L'Ennemy de la Conclufion :
L'AL
258 MERCURE
L'Argus de la ruë Parifie : le pere
incommode ; & le Bureau d'adreſſe
de Dreux : l'Amy fidelle ,
du Lyon d'or du Faux-bourg
faint Germain : l'Amant conftant
de la belle Magdelon : le pafſionné
des deux Amintes de la
Chauffée d'Eu : le Berger trop
affairé : Molina , de la rue S.Denis
: le charmant Blondin, Philoſophe
, Penfionnaire au College
de Harcourt : le Romain François
, de Rheims : Les Enfans de
fix heures , à la Gerbe d'or de la
ruë Gervais- Laurent : les Aumuſſes
de la Calade : Philadelphe,
de S.Quentin : le Poëte Canonique
: le Grand Vizir , de
Soiffons : Des Foffez , fon frere,
de la meſme Ville : De Vaubertrand
, ruë Briboucher : Eſtienne
, Chanoine de Sainte Oportune
: la Societé des Peres fans
foucy
GALANT.
259
foucy,de S.Quentin :& les Amans
civils du meſme lieu .
Ceux qui ſuivent les ont expliquées
en Vers. Gyges ; Baricot;
& Alcidor, du Havre: L'Albaniſte
de Roüen : G. ou l'Indiferent,
de la Rüe de Richelieu:Le
Solitaire de S. Paul de Leon ; Le
Reffufcité de la Rüe neuve S.Mederic
: Boutillier , Mayeur de S.
Quentin : Brabant , du meſme
lieu ; Mirtil , ou le Berger fidelle,
d'Angouleſme , à l'Anagramme,
Perir , ouse faire N. N. Le Medecin
Blayoïs B.D. L'Abbé de Capdeville
: L'Abbè malheureux : &
le jeune Eſculape de la Paleſtine.
Celles qui fuivent en ont feulement
trouvé le veritable ſens.
Les aimables Soeurs de la Rüe des
Jardins, de Lile en Flandre: Sylvie
du Havre : L'Objet du Bouquet
mystérieux du P. La ſpirituelle
Niéce
260 MERCURE
Niéce d'un ſpirituel Chanoine
de Sainte Croix d'Orleans : La
belle Agnés : L'aimable Lifette ;
La belle à l'Anagramme , De het
j'enferay le centre : La Driade à
l'Anagramme , Sa Cour va fort
bien : La petite Devote de la ruë
S. Paul : La charmante Magdelon
de S. Quentin : La Fidelité
mal recompenfée , de la meſme
Ville : La belle Blancpignon , de
la ruë de la Truanderie : Les Bacchanales
du Pré S. Gervais ; &
l'Amante paſſionnée à l'Anagramme
, A tes yeux voleurs , de
IHoſtel de Charoft ; cette derniere
en Vers.
Je vous envoye deux Enigmes
nouvelles. La premiere a eſte faites
par un Provençal.
ENIGME.
GALANT . 261
ENIGME .
Ous ſommes pluſieurs Soeurs
N d'une égale grandeur.
Le mesme éclat nous environne ,
Nous reprenons l'estre en Autonne,
Et perdons au Printemps toute nôtre
Splendeur.
Noussommes toutes de meſme âge,
Fort utile pourle Public,
Qui pourfervir àson trafic ,
Nous a miſes dans l'esclavage ,
Enfin l'air est nostre élement ,
Quand il n'est point accompagné du
Vent.
AUTRE ENIGME .
E donne du ſecours mesme aux
plus m'écontens ,
Et jeſuis toûjours preſt àfervir tout
le monde ;
Lerepos des Humains en mon appuy
Se fonde ;
Quand
262 MERCURE
Quand il faut s'en paſſer , onpaſſe
malfon temps.
**
On me doit tous les jours un tribut
neceſſaire ;
Je fuis au gré des Gens de toutes les
couleurs ,
Je donne cent plaisirs , je calme cent
douleurs ,
Et cependant on prend plaisir à me
défaire.
Je referve les Explications de
ma derniere Lettre pour le dixneufviéme
Extraordinaire que
je vous envoyeray le quinziéme
d'Octobre.
Si l'extréme promptitude avec
laquelle Monfieur de Louvoys
viſite les Provinces les plus éloignées
du Royaume, & la parfaite
connoiſſance qu'il a des Fortifications
, qui luy en fait appercevoir
GALAN T. 263
percevoir les défauts ou la regularité
auffi-toſt qu'il y jette la
vuë deſſus , eſtoient des choſes
qu'on puſt exprimer,je vous parlerois
du Voyage que ce vigilant
Miniſtre vient de faire en Alface
, &pour lequel il n'a employé
que quelques jours. Il en eſt
revenu deux jours avant le départ
de Sa Majefté , pour en entreprendre
un autre avec ce Monarque.
Le Lundy 21. de ce mois
fur le midy , le Roy partit de
Verſailles pour Chambord , accompagné
d'un grand nombre
de Gardes du Corps , de ſa Compagnie
de Gendarmes , &de celle
de Chevaux Legers ; ce qui
joint au grand nombre d'Officiers
qui ſuivent la Cour , aux
Caroffesde toute la maiſon Royale
, des grands Seigneurs , & de
quelques Officiers , & aux Gens
de
264
MERCURE
de Livrée , avoit quelque choſe
de ſi pompeux & de fi brillant,
que l'on jugeoit aisément que la
feule Cour de France en équipagede
campagne, eſtoit plus nombreuſe
& plus éclatante , que les
autres Cours ne le peuvent eſtre
dans des jours de Feſtes. Les
Mouſquetaires avoient pris le
devant , parce qu'ils gardent le
Roy dans les marches , & font
ſentinelle à la Porte du Lieu où
Sa Majefté couche. Le Regiment
des Gardes avoit encor
devancé les Mouſquetaires , afin
d'eſtre à Chambord avant l'arrivée
du Roy. Leurs Majeſtez
dînerent à Trape avec Monfeigneur
le Dauphin , Monfieur,
Madame , Mademoiselle d'Orleans
, & Madame la Princeſſe
de Conty. Vous ſçavez que
pendant les Voyages Elles dînent
GALANT. 265
nent toûjours dans leur Caroſſe,
&que la Reyne traite le matin.
Je vous en ay parlé plus au long
dans pluſieurs de mes Lettres.
Ainſi je ne vous repete point les
meſme choſes. Monſeigneur le
Dauphin , qui n'eſtoit venu que
pour accompagner le Roy jufques
à Trape , retourna à Verfailles
, où Madame la Dauphine,
qui n'eſtoit pas remiſe de ſes
Couches , eſtoit demeurée. Le
Roy alla coucher à Monfort Lamaury
, & dina le lendemain à
Maintenon , apres avoir vû fon
Haras à Saint Leger , dontMonfieur
de Garceau a un foin tout
particulier. Sa Majefté fit beaucoup
de largeſſe ſur toute fa
route , tant aux Pauvres qu'à
ceux qui avoient travaillé àréparer
les chemins. La Place du
Carrefour qui a en perſpective
Septembre 2. P. M
(
266 MERCURE
le Château de Maintenon, fut le
lieu où Sa Majesté dîna dans
le Bourg de ce nom. Le defir de
voir le Roy y avoit attiré une ſi
prodigieuſe quantité de Perſonnes
de tous âges , & de toutes
qualitez de l'un & de l'autre Sexe,
qu'il fembloit que les Habitans
de toute la Province s'y fufſent
rendus. Chacun s'empreſſa,
au hazard de ſouffrir les incommoditez
inſeparables de la grande
foule. De pauvres Gens preſenterent
quelques Fruits à Sa
Majesté,& ce Monarque les paya
enRoy. Il fit encor des liberalitez
à quelques autres Perſonnes.
Enſuite il deſcendit de Carroffe
pour aller voir le Château de
Maintenon. Il eſt de Brique , &
l'on y voit des Dauphins & des
Salamandres de Sculpture , qui
marquent qu'il a eſté baſty ſous
le
GALANT. 267
le Regne de François I. Sur les
quatre heures apres midy , Sa
Majefté monta en Carroffe , au
bruit des cris de Vive le Roy,&des
acclamations du Peuple,qui pleuroit
de joye , en voyant fon Prince
qui fait aujourd huy l'admiration
de toute la Terre. Le Roy
chaſſa fur le chemin de Chartres,
où il arriva le foir. Toute la Cour
y ſéjourna le lendemain , & leurs
Majeſtez y donnerent des marques
de la devotion qui leur eſt
fi ordinaire, Le 24. Elles allerent
coucher à Chaſteau-Dun , le 25 .
àBlois, & le 26. Elles arriverent
à Chambord. Le Roy y tient
une Table de 24. Couverts pour
la Maiſon Royale , & pour les
Dames , & les autres Tables
de ſa Maiſon peuvent ſuffire
pour tous les grands Seigneurs.
On y fert deux fois de ſuite ,
Mij
268 MERCURE
matin & foir, la Table du Chambellan.
Celles de la Maiſon de la
Reyne font à Blois , où tous ſes
Officiers mangent. Le Lundy 28.
de ce mois,huit jours apres ledépart
du Roy , Monſeigneur le
Dauphin alla trouver LeursMajeſtez
àChabord. Il partit àcheval
de Versailles à deux heures
& demie apres minuit , accompagné
ſeulement de vingt Per-
Tonnes. Monfieur le Comte de
Brionne , comme Grand Ecuyer,
eſtoit de ce nombre. Ce Prince
entendit la Meſſe à Longumeau,
&monta dans une Chaiſe qu'on
luy tenoit prefte. Ily avoit plufieurs
Relais fur le chemin , pour
luy&pour ſa ſuite. Ainfi il arriva
àChambord avant trois heures
apres midy. Le Roy estoit à
la Chaffe . Monſeigneur le Dauphinmontaauffi-
toſt à cheval,&
courut
GALANT. 269
courut le Cerf avec Sa Majeſté.
Il doit eſtrede retour àVerſailles
le ſeptième de ce mois , d'où il
partira quelques jours aprés avec
Madame la Dauphine , pour ſe
rendre à Fontainebleau , avant
que Leurs Majeſtez y arrivent.
Je viens d'apprendre que Monſeigneur
le Dauphin , en paſſant
à Thoury, y demanda à boire. Ce
Prince n'avoit pas refolu de s'arrefter.
Le Maiſtre de la Poſte le
pria d'entrer dans une Salle ,& il
l'en preſſa ſi fortement , qu'il y
confentit. Sa ſurpriſe fut grande,
lors qu'il s'apperçût que cette Salle
eſtoit ornée de tres-beaux
meubles , & qu'il y vit couvrir
une Table de tout ce que l'on
auroit pû ſouhaiter dans le plus
magnifique Repas. Tout cela
avoit eſte fait par les ordres de
Monfieur de Louvoys , qui avoit
voulu
270
MERCURE
voulu ſurprendre agreablement
ce Prince.
Enfin , Madame , on vient de
recevoir des nouvelles de Monſieur
du Quefne. Sa prudence &
fon courage avoient toûjours
beaucoup fait eſperer de luy , &
il vient de juſtifier le choix du
Roy , & de remplir l'attente de
tous les François. Je vous feray
part dans ma Lettre prochaine,
detout ce quie ce grand Homme
a fait devant Alger ,& vous promets
de m'appliquer avec tant de
foin à examiner toutes les Relations
de cette grande Action,que
je n'en oublîray aucune circonſtance.
Je feray plus , & vous envoyeray
une Relation entiere de
tout ce qui s'eſt paſſé depuis le
départ de nos Vaiſſeaux ; de maniere
que vous aurez en un Corps
tout le Voyage de Monfieur du
Quefne,
GALANT.
271
Queſne, dont vous n'avez eujufques
icy que des particularitez
ſeparées. Quoy que ma Lettredu
mois prochain doive encor contenir
deux Parties , je ſeray plus
ponctuel à vous l'envoyer , que je
n'ay efté le mois paffé ,&celuycy
, & vous promets de la faire
partirdés le premier jour de Novembre.
Je ſuis , Madame , vôtre
, &c. THEQUE
LYON
A Paris ce s . Oftoba 2.
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