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1682, 07 (Lyon)
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Illuftriffimus
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693 .
807156
MERCURE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
LYON
FOILLET 1682 . *
DE LA VI
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere, au Mercure Galant.
M. DC. LXXXII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
5
LE
LIBRAIRE
AU LECTEUR,
J
Evous ay envoyé, cher
Lecteur , la semaine
passée l'Extraordinaire
du Quartier d'Avril
de cette année , qui ſe vend trente
Sols & les Mercures vingt.
LIVRES NOUVEAUX
du Mois de Juillet 1682 .
L'Hiſtoire de la Ville & de
l'Estat de Geneve , par Monfieur
Spon ; ſeconde Edition , reveuë,
corrigée & augmentée par l'Auaij
Le Libraire au Lecteur.
theur , avec toutes les Particularitez
qui s'y ſont paſsée depuis
qu'il y a eu des Reſidens juſqu'à
preſent, indouze , deux volumes,
so fols.
Les Voyages de Jean Struys,
en Moſcovie , en Tartarie , en
Perſe, aux Indes , & en pluſieurs
autres Païs Etrangers , accompagnez
de Remarques particulieres
fur la Qualité , la Religion ,
le Gouvernement , les Coûtumes
& le Negoce , &c . Avec la Relation
d'un naufrage, dont les fuites
ont produits des effets extraordinaires
en trois volumes , indouze
, avec vingt neuf figures
en taille douce , quatre livres,
dixfols .
Relation de la Riviere des
Amazones , traduite par Monſieur
de Gomberville de l'Académie
Françoiſe , avec une differtation
د ي و
Le Libraire au Lecteur.
tation ſur la Riviere des Amazones
pour ſervir de Preface , indouze,
4. vol . 5. livres.
Zelonide Princeſſe de Sparte,
Tragedie , indouze , 20. fols.
La Ruë S. Denis , Comedie ,
indouze, 15. fols.
Veritable motif ou la Converſion
de M. *** indouze , trente
fols.
L'Hiſtoire de Dom Quichot
de la Manche , traduction nouvelles
avec dix- huit figures en
tailles douces , fix livres.
Acta Eruditorum Lipfie publicata.
4. Lipfia. 1682. C'eſt un
Journal des Sçavans , qu'on a
commencé à faire cette année
en Allemagne , où l'on verra tout
ce qui s'imprime de livres curieux
, non ſeulement en Allemagne
, mais auffi en Angleterre,
Hollande, Suede , Danemarc,
aüj
Le Libraire au Lecteur.
&Italie, fans oublier meſme ceux
de France , avec des Obſervations
de Mathematiques , de Phyſique
& de Medecine , & des figures
preſque dans tous les Journaux.
On en donnera un chaque Mois,
& ils auront environ cinq feüilles
chacun. Jay les quatre premiers
mois, 15. fols piece.
Miscellanea erudita Antiqui.
tatis Sectio I I. de Baccho , Sileno,
Satyris , Faunis , Mufis , Manadibus
, Fanaticis, Sortilegis, Nymphis
&Hercule , & Explicatio Mufivi
antiqui Lugdunenfis. Item Sectio
III. Ignatorum Deorum are , cui
adjecta est Differtatio de Tripodibus.
fol. cum multis figuris : par
Monfieur Spon, qui avoit donné
il y a deux ans la premiere Section.
Ces deux ont 24. feüilles,
& 19. planches ; il ſe vendent
go. folsles deux.
L'on
r
e
1
Le Libraire au Lecteur.
L'on continuë toûjours à diſtribuër
les Satyres de Juvenal , Traduction
nouvelle par Monfieur
l'Abbé de la Valtrie , so. fols.
Les Converſations de Mademoiſelle
Scudery, indouze , deux
volumes , 50. ſols.
Les Amours de Catulle , indouze,
4. vol. 50. fols.
Vous aurezdans huit jours fans
manquer la Duchesse d'Estramene
impreſſion de Lyon.
TABLE
DES MATIERES
contenuës dans ce Volume .
AvantLe-tptrroepodse la Lorraine Eſpagnognolete,
Cing Sonnets fur diversſujets ,
page 1
9
12
Nouveau Sermon preſché devant la
Reyne , fur plusieurs Textes donnez
20
Le Moineau & l'Hirondelle, Fable, 22
fur lechamp,
Eloge de la Beauté, 33
Theſeſoûtenuë par M. l'Abbé de Lorraine,
47
Galanterie, 48
Histoire, 54
Non & divers Ouvrages de celuy qui a
gagné le Prix proposé par M. le Duc
de S. Aignan, 88
Divers Ouvrages de Sculpture antiques
&modernes, arrivez à Paris, 96
Avanture Galante. 103
Fauffe
TABLE .
Fauſſe nouvelle employée le mois précedent,
III
Conversions, 114
M.du Bois- de Baillet, Maistre des Requeſtes
, envoyé en Bearn pour les Affaires
de la Religion, ibid.
Sonnet, 116-
Voyage de M. de Louvoys en Flandre,
118
Mort de Monfieurl' Abbé de Saint Martin
, Curé de la Baffe Sainte Chapelle,
119
Service ſolomnel fait par Meſſieurs de
S. Germain des Prez, pour M. le Duc
de Verneüil, 122
Le Loup & les deux Chiens, Fable , 133
Mort du Grand Duc de Moscovie ; ce
qui s'eſt paſſé depuis sa mort avec plufieurs
choses curieuses de cet Empire,
136
Accouchement extraordinaire d'une Femme
de Dreux, 159
Paroles à mettre en Air,
165
Présent du Roy fait à une Dame Romaine,
169
2
Académie de Province , ſur le modelle de
IAcademie Galante, 172
Mort
TABLE.
Mort de Monsieur le Marquis de Bonneval..
178
Mort de M. de Pilles , Gouverneur de
Marselle, 185
Belle Action de Monfieur le Bailly Colbert
, 186
Monfieur le Prince Guillaume de Fur-
Steinberg élu Grand Doyen de Cologne
, 137
Feste de N. Dame du Mont -Carmel celebréeà
Lile , 188
Histoire du Cramoiſy , 191
Lettredu Roy de Maroc, au Roy , 198
Eveſché de Castres donné à M. l'Abbé
de Maupeon , 201
Sacre de M. l'Evesque de Vence , 208
Somet 210
Autre Sonnet , 212
Sujet proposé pour des Sonnets , 214
Entrée de Ballet dansée par Monfieur le
Prince Dietrichstein , 216
M. Tschirnaus Gentilhomme Saxon , reçeu
à l' Academie Royale des Sciences,
217
Mariagede Monfieur de Motteville
avec Mademoiselle Lambert de Thorigny
,
218
Mort
TABLE.
Mort de M.le Vicomte de Nantiat,
Ecuyer ordinaire de la Reyne , 220
Monfieur le Duc de Noailles , Monfieur
le Chevalier de Sourdis , & Monsieur
le Marquis de Lambert,nominez Lieutenant
Generaux , 221
Actions de pieté de Monfieur de Novion,
Evesque d'Evreux , 235
Motifs de la Converſion de Monfieur de
Blair , 239
Noms de ceux qui ont expliqué les deux
Enigmes , 244
Enigme , 247
Autre Enigme, 248
devant le Roy ;
Zélonide, Tragedie ,
Opera de Persée representé à Versailles
250
'Andromede, Tragedie en Machines, 253
256
Opinions de plusieurs Autheurs fur la
Mars, qu'on doit voir le 22. Septemconjonction
de Saturne , Iupiter , &
bre prochain ,
Le Napolitain,
257
258
Avis
2
Avis pour placer les Figures.
L'Air qui commence par fe meurs des
maux que vous me faites , doit regarder
la page 48.
La Médaille de Monfieur le Chancelier
doit regarder ld page 117 .
L'Air qui commence par F'avois re-
Solu de changer , doit regarder la page
164.
La Planche des deux Chaſteaux de
Grenade, doit regarder la page 256.
MER
MERCUR
LYON
GALANT
DE
E
193
JUILLET 1682.
Eque vous m'avez
mandé , Madame,
n'eſt point particulier
à voſtre Province.
La nouvelle
des deux Compagnies de Gentilshommes
que Sa Majesté fait
mettre ſur pied, a été reçeuë dans
toutes les autres avec le meſme
aplaudiſſement , & l'on n'en end
par tout qu'acclamation ſur une
Juillet 1682. A
2 MERCURE
action ſi glorieuſe. Elle eſt une
fuite de cette admirable vigilance
qui fait que le Roy s'applique
ſans ceſſe à chercher par où procurer
du bien à ſes Sujets. L'établiſſement
des Invalides délivre
d'inquietude ceux qui s'expoſent
à eſtre bleſſez en le ſervant. Ce
n'eſt point affez pour ce grand
Monarque. Quantité de Gentilshommes
n'ont point aſſez de
fortune pour élever leurs Enfans
d'une maniere convenable à
leur naiſſance. Il daigne entrer
dans leurs intereſts ; & pour reparer
ce deſavantage , il prend
ſoin luy-meſme de les faire inſtruire
dans ce qu'ils doivent ſçavoir
pour eſtre en état de le fervir.
C'eſt une obligation indifpenſable
pour tous les Sujets à
l'égard du Souverain , mais fur
tout pour la Nobleſſe , qui a toûjours
GALANT.
3
jours eſté regardée comme le plus
ferme appuy de tous les Etats. Sa
Majeſte ſe fait un plaiſir de la
maintenir dans ſon éclat ; & par
l'établiſſement qu'Elle vient de
faire, tous les jeunes Gentilshommes
du Royaume ſeront égalemet
élevez dans les Exercices qu'ils
doivent apprendre. Si les uns le
ſont par les foins de leurs Parens,
= les autres auront le meſme avantage
par ce merveilleux effet des
bontez du Roy;& ce qui doit cauſer
le plus de ſurpriſe,quand on y
fera reflexion , c'eſt que dans un
Etat auſſi étendu , & auſſi peuplé
que celuy dont Dieu luy a donné
le gouvernement , ce Prince
n'a point fixé le nombre des
Gentilshommes que les Intendans
doivent recevoir. Leurs
naiſſance les a rendus tous dignes
de ſes graces , & il veut les
A ij
4 MERCURE
faire tomber ſur tous . On peut
connoiſtre par là que Sa Majeſté
n'a eu en veuë que la grandeur
ſeule , & le bien de ſon Royaume
, en établiſſant ces Compagnies.
Jugez , Madame , combien
dans quelques années on en tirera
d'Officiers experimentez
dans le Meſtier de la Guerre , &
combien la France ſera redoutable
, puis que toute la Nobleſſe
de ce floriflant Etat commencera
de s'inſtruire dés l'âge de quatorze
ans dans ce qui eft neceffaire
pour embraſſer dignement
laProfeffion des Armes. Remarquez
d'ailleurs juſques où s'étend
l'équité du Roy. Voulant
favorifer la Nobleſſe , il va la
chercher juſque dans ſa ſource;
&parce qu'il ſçait qu'elle vient
de la vertu , je veux dire de cette
vertu toute martiale , qui fait
donner
GALANT .
donner ſon ſang avec joye,quand
on le répand pour la gloire de
fon Prince , il fait part de ſes
bienfaits à ceux qui par leurs fervices
ont merité de porter l'Epée.
Il les regarde comme de vrais
Nobles , & ne doutant point
qu'ils n'ayent inſpiré à leurs Enfans
des ſentimens affez genereux
pour les élever au deſſus de
leur naiſſance , il eſt bien-aiſe de
leur donner moyen comme aux
autres de s'employer pour le
ſoûtien de l'Etat. Ses nouveaux
Sujets n'ont pas eſté oubliez ; &
Monfieur de la Grange , Intendat
en Alface, a reçeu ordre de Sa
Majeſté de s'informer de ce qu'il
y a de jeune Gentilshommes à
Strasbourg , & dans toute la Province
, que leur mauvaiſe fortune
a mis hors d'état d'apprendre les
Langues & les Exercices, afin de
د
A iij
6 MERCURE
leur faire reſſentir , de meſme
qu'à ſes Sujets les plus anciens,
les meſmes effets d'une liberalité
dont aucune Hiſtoire ne donne
d'exemple. Leur étonnement eſt
égal à la joye qu'ils ont d'eſtre
paſſez ſous la domination d'un
Prince , qui fait pour eux , fi- toſt
qu'ils l'ont reconnu pour Maître,
se qu'ils n'auroient osé eſperer
de leurs premiers Souverains
apres les plus longs ſervices. Mais
ce n'eſt pas d'aujourd'huy que
pour arriver au plus haut point
de la gloire ,le Roy s'ouvre des
chemins que perſonne n'a connus.
Il ne croit digne de luy que
ce qui le rend inimitable ; & la
plus noble occupation d'un grand
Monarque , eſtant de diſtribuer
fans ceſſe des graces , il n'eſt point
content de celles qu'il fait , fi les
manieres qu'il en imagine , n'ont
quel
GALANT.
7
que choſe qu'on n'ait jamais pratiqué.
C'eſt par cet endroit , comme
par mille autres qui luy attirent
l'admiration de toute la terre
, que ſe mettant au deſſus des
plus grandsHommes dont la memoire
ſe ſoit conſervée juſques à
nous , il ne laiſſe à faire aucune
comparaiſon de ſon Regne aux
plus heureux des Siecles paſſez .
On a veu des Conquerans ; mais
LOUIS XIV. eſt le ſeul Prince,
qui apres avoir montré que paroître
& vaincre eſtoient pour luy
une meſme choſe, ait fait ſa gloire
du repos du Monde , & qui
n'ait cherché pendant ce repos
qu'à faire éclater cette grandeur
d'ame , qui ne peut trouver de
bon-heur ſenſible que dans le
plaiſir de faire du bien .
Voulez- vous voir le Portrait
de cet incomparable Monarque ?
A iiij
8 MERCURE
Vous l'allez trouver dans le Sonnet
que m'a envoyé depuis peu
de jours la Lorraine Eſpagnolete.
L'eſtime que vous avez pour cette
ſpirituelle Perſonne , vous a
ſouvent obligé à m'en demander
des nouvelles ; & je croirois ne
vous en donner qu'imparfaitement
, ſi je négligeois de vous
faire voir ſa Lettre. Je vous l'envoye,
accompagnée des Sonnets
dont elle parle. Ils font ſur des
Bouts-rimez, les plus bizarres de
tous ceux qui ont couru. Vous
verrez dans cette Lettre les ſentimens
qu'elle a pour le Roy ;
& comme ils vous ſont communs
, ce ſera pour vous une
agreable lecture .
LETTRE
GALAN T.
9
LETTRE
DE LA LORRAINE
ESPAGNOLETE.
ABeſançon le 1682.
UND
NAbbéde mes Amis , mefit
voir l'autre jour des mots affez
bizarres , disposez en façon de
Bouts- rimez de Sonnet , qui me
dit qu'il luy avoient esté envoyez
de Paris ; & il me lût un Billet on
l'on luy marquoit que l'Autheur
s'estoit engagé à donner une Médaille
d'or à celuy qui rempliroit le
plus heureusement ces Rimes,fur le
jugement de Paris . Le lendemain
il m'apporta le Sonnet , que je vous
envoye defa façonsur cesujet- là.
Il me pria fort de ne le communiquer
àperſonne ; mais j'ay crû que
ceferoit aller contre les droits que
A V
10 MERCURE
vous vous eſtes acquis fur tous les
Ouvrages du temps , si je vous
dérebois la connoiſſance de celuy-cy.
Le premier des deux autres Sonnets
qui l'accompagnent ſur les mémes
Rimes , est à la gloire du Roy. Ce
grand Prince merite bien que fon
Elogese rencontre dans toutes les
Pieces d'esprit qui ont l'honneur de
paroîtrefous fon Regne. L'on a tant
de choses à dire à l'avantage du
Roy, qu'iln'y apoint de Rimes, pour
extraordinaires qu'elles soient , ny
de termes , pour éloignezqu'ils paroiſſent
de pouvoir former aucur
Discours, qui ne puiſſent concourir
heureusement à faire l'Eloge du
premier Monarque du monde. J'ay
mieux aimé travaillerfur ce grand
Sujet , que de m'appliquer à celuy
que l'on avoit proposépour la Medaille.
La fatisfaction que l'on a
de réüſſir dans l'un , a je-ne-Scayquoy
GALANT. fi
110
12
A
1
1
م ت
quoy qui flate beaucoup plus que la
récompense que l'on promet pour l'au
tre . Une Fille doit ignorer laſignification
du mot de Paralaxe. le me
lefuis fait expliquer. L'on m'a dit
qu'il marquoit la diference qu'il y
a entre les Aftres , pour leur élevation
; & que celuy qui faisoit le
moins de paralaxe, étoit le plus élevé.
C'est ce qui m'a donné lieu d'ap .
pliquer ce mot au Soleil , qui fait le
corpsde la Devise du Roy. Pource
qui est du Sonnet fatirique qui accompagne
les deux autres , quoy
qu'il paroiſſe aſſez naturel à ceux
qui ensçavent l'histoire , l'Autheur
n'a point voulu ſefaire connoistre.
le nesçaysi apres le temps qui s'est
paſsédepuis mon retourde Madrid,
vous connoistrez encor le caractere
de
LA LORRAINE ESPAGNOLETE
SON
I MERCURE
SONNET .
EN BOUTS - RIMEZ ,
A la gloire du Roy .
A
Voir joint à la France Annexefur
Annexe ,
Ouvrir entre deux Mers un paſſage
auTurbot,
Porterſon nom plus haut que l'étoillé
Convexe ,
Rendre heureuxſes Sujetsjusqu'aux
Portes-Sabot ,
Eſtre adorépar tout de l'un & l'autre
Sexe ,
Mieux manier un Dard , que l'ouvrierfon
Rabot ;
Exercer un pouvoir , qui jamais ne
nous vexe ,
Bannir de fes Etats le destin de
Nabot ,
C'est
GALANT.
13
C'est estre ce Soleil qui luit fans
paralaxe ,
Ce Roy qu'on love en tout , que jamais
on ne taxe ,
Qui fait cueillir en paix l'Olive &
le Verjus.
**
•Héros , qui n'aimes point unegloire
poſtiche ,
Pendant que tes Voiſins ſont prefque
tous en friche ,
L'abondance eft chez Toy , d'Ypres
juſques à Fréjus.
SUR LE JUGEMENT
de Paris.
D
Un beau Corps laRaifon n'est
pas toûjours l'Annexe ,
Les Belles ontſouvent moins deſens.
qu'unTurbot ;
:
Trois
14
MERCURE
Trois Déeſſesfortant de leur Palais
convexe ,
S'empreſſent à baifer d'un Berger
le Sabot.
Deux étalent d'abord tous les charmes
du Sexe ,
La fçavante Pallas Son Compas ,
fon Rabot,
Et toutes trois enſoin du Procés qui
les vexe,
Pour lugesouverain , choiſiſſent ce
Nabot.
De ces Astres brillans il prend la
paralaxe ,
Leurs plus Secrets attraits il voit,
il louë , il taxe ;
Les trois n'estoient pourtant que
Jus- vert &Verjus.
**
Ala fin enchanté d'une Blonde poſtiche
,
11
GALAN Τ .
15
Il mit par fon Arrest un grand
Royaume en friche ,
Et chaſſa ſes Troyens de Phrygie à
Fréjus.
L'ABBE' B.
* Fréjus a eſté bâty par ordre de l'un
des plus fameux Defcendans de
Jules Fils d'Enée.
SUR LE MARIAGE
d'un Vieillard avec une
jeune Coquette.
C
Oquette avec Vieillard ;
plaisante Annexe !
ôla
L'une parle toûjours,l'autre est comme
un Turbot.
La Coquette paroist un peu trop toft
convexe ;
Mafoy , le pauvre Duppe en tient
loin du Sabot.
16 MERCURE
Vn Homme à cheveux gris ſe fier à
ce Sexe ?
Cela mérite bien quelques coups de
Rabot ,
Et que ma Muſe enfinſe fatigue &
fe vexe ,
Pour faire entrer icy la rime de
Nabot.
La LunefarSon front fait, dit - on,
paralaxe,
Et du fort d'Actéon le bruit commun
le taxe ;
Le Satirique y met Jon Sel , &fon
Verjus.
**
Le pis est, qu'il faudra Garnitures,
poſtiche ,
Coëffes , Iupes , Manteaux , voila
monHomme en friche ;
Il valloit mieux s'aller faire Hermite
à Fréjus .
Tour
GALANT. 17
Tout ce qu'écrit la Lorraine
Eſpagnolete a un tour ſi fin & fi
aisé, que vous n'eſtes pas la ſeule
qui ſouhaitiez voir de ſes Ouvrages
. Si cette Lettre tombe entre
ſes mains , elle y aprendra les
ſentimens du Public.
Voicy deux autres Sonnets ſur
les meſmes Bouts-rimez d'Annexe.
On a changé dans l'un &
dans l'autre la rime de Taxe en
cellede Saxe.
VENUS PARLE A PARIS
fur le Mont Ida.
E ce riche dépost me refuser
De l'Annexe,
C'eſt ſoûmettre au Harang la Solle
&le Turbot ,
C'est estre plus épais que n'est l'Homme
à Sabot ,
Qui confond aisément le Droit &
leConvexe. Oüy,
18 MERCURE
Oüy, Paris , s'il s'agit de la beauté
du Sexe ,
Si ton choix à nos traits doitfervir
de Rabot,
Ie l'emporte à coupsûr, &n'ay rien
qui me vexe,
Que de te voir aimer , & n'aimer
qu'enNabot.
Prens donc un plus grand vol,viens
voirfans paralaxe,
Ce qui brûle les Grecs , conſumeroit
la Saxe,
Et des coeurs dégoûtez feroit lefeul
Verjus.
Fais tant , qu' Helene enfin foit ton
amour poſtiche ,
Et qu'àfon moindre attrait Oenone
mise en friche
Laiſſe aller ſes ſoûpirs d'Ida jufqu'à
Fréjus.
SUR
GALAN T.
19
SUR LA PREFERENCE
que donna Paris à Vénus.
A
V lieu du Principal, n'eſtimer
que l'Annexe,
Faire choix de la Seche , & laiſſer
le Turbot ,
Hors de l'Art ſe ſervir du terme de
Convexe ,
Ades Souliers bien- faits preferer le
Sabot ;
**
Fuir les honneſtes Gens detout âge
& tout lexe ,
Et n'avoir de plaisir qu'àpouſſer un
Robot;
S'habiller comme au temps qu'on di-
Soit moult & vexe ,
Haïr la belle taille , admirer le
Nabot ;
Affecter les grands mots , Zenit &
Paralaxe , Trou
20 MERCURE
Trouver de la douceur au langage
de Saxe ,
Priſer moins le bon Vin , que l'Aigre
, ou le Verjus ;
Ainsijugea Pâris de la Beauté poſtiche,
Mais on brûle Ilion , Sa Campagne
eft en friche ,
Et ſon Port moins connu que celuy
de Fréjus .
Monfieur Eguifier , Docteur
en Theologie, a fait de nouveau
paroître le meſme Prodige , dont
je vous ay déja parlé une fois..
J'appelle ainſi cette ſurprenante
facilité qu'il a de preſcher ſans
aucune préparation , fur diférens
Textes qu'il ſe fait donner lors
qu'il eſt monté en Chaire .La derniere
épreuve de cette nature , à
laquelle il a bien voulu s'expoſer,
s'eft
GALANT. 21
s'eſt faite dans l'Egliſe des Peres
Recolets de Verſailles , en preſence
de la Reyne. Apres qu'il eut
fait le Signe de la Croix , le R. P.
Confeſſeur de cette Princeſſe luy
marqua pour l'un des Textes
dont il devoit faire les trois Points
de ſon Diſcours , ce Verſet du
Pleaume 143. Filia corum compofita,
circum ornata utfimilitudo Templi .
Monfieur le Curé de Verſailles
luydonna cet autre du Pſeaume
89. Anni nostri ficut Aranea meditabuntur.
Ces Paroles du premier
Livre des Roys luy furent choifies
par le P. Provincial des Recollets
,Arcus fortium fuperatus est,
&infirmi accincti funt robore ; &
la Reyne luy ordonna d'appliquer
ces Textes à la Pieré, comme
don du S. Eſprit. Il s'acquita
de cette action avec un fuccez
extraordinaire, & eut la gloire de
voir
22 MERCURE
voir les applaudiſſemens de Sa
Majesté, ſuivis de ceux d'un fort
grand nombre d'Auditeurs illuſtres
qui l'avoient accompagnée.
L'Amour conſulte peu la Raifon,
& on aime tous les jours par
un aveugle panchant , fans examiner
l'inégalité des conditions.
Ceux qui ſe ſentent capables de
prendre des engagemens ſrdangereux
, trouveront dans la Fable
du Moineau une image des
malheurs qu'ils en doivent craindre.
Monfieur Philibert d'Antibe
en eſt l'Autheur.
LE MOINEAU,
ET L'HIRONDELLE.
FABLE.
Vx douces ardeurs du Prin-
Avx douces
Que
GALAN T.
23
Que tout inſpire la tendreſſe ,
Vn Moineau des premiers s'accommoda
du temps ,
Etſe pourveut d'une Maîtreſſe.
Ses transports furent violens ;
Car outre que l'Amour naist avec
cette espece,
Celui-cy pourle Sexe estoit des plus
boüillans ,
Et dans la fleur de ſajeunesse.
Qu'un Moineau, dira- t- on, par ef-
Sence amoureux ,
Cherche àSatisfaiveſes feux,
La choſe n'est pas bien nouvelle.
D'accord ; mais qu'un Moineau,
pour objet deſes voeux ,
Aille choisir une Hirondelle,
Le fait est rare , & curieux.
Prenons le fil de leur Hiſtoire.
Cet Amantfur le toit d'une vieille
Maison,
Exami
24 MERCURE
Examinant un Lieu propre à manger&
boire ,
Entendit les accens d'une douce
Chanson ,
Faite fur l'illustre victoire,
Qui tous les ans donne au Printemps
la gloire
Defairefairl'Hyver &lAquilon.
Ilse tourne , regarde , &fi la voix
l'enchante ,
Ildécouvre un Objet dont les puiffans
attraits
Fontpar leurforce dominante ,
Ce qu' Amourferoit parſes traits.
N'attendez pas que comme font les
Hommes,
Cet Oiseau ſe contraigne à cacher
ce qu'ilfent ;
Les Beſtes autrementfaites que nous
neſommes ,
Dans leurs amours n'ont rien que
d'innocent.
Auſſijamais elles n'enfont mistere,
Et
GALANT.
25
Et dés qu'un bel Objet leurplaist,
Sans craindre en parlant de déplaire
,
Elles vont découvrir la chose comme
elle est.
Le Moineau s'apperçoit qu'il
aime ,
Il lefent , il le dit de mesme.
L'Hirondelle auſſi ſimple &fincere
que luy
Ah , dit- elle , étoufez cette flâme
naiſſante ,
Elle ne peut devenir plus puiſfante
,
Sans qu'elle vous expoſe au plus
cruel ennuy ;
Car enfin noſtre eſpece eſt un
peu diférente.
Et que croiroit- on aujourd'huy ?
Moineau brûle pour Hirondelle
,
Diroient tous les Oiseaux,meſme
juſques aux miens ,
Juillet 1682 .
B
26 MERCURE
Encoreſt- ce un bonheur pour
elle ,
On n'a pû luy trouver d'Amant
parmy les ſiens.
Hé quoy ? je ſouffrirois que par
mon indulgence
Mon honneur fuſt en bute aux
traits envenimez
Qui partent de lamédiſance ?
Ah plutoſt... mais enfin , quand
nos coeurs enflâmez
D'une ardeur tendre & mutuelle
,
Seroient l'un pour l'autre formez
,
Et qu'à vos voeux on me viſt
moins rebelle ,
Voſtre deſtin en ſeroit- il plus
doux ?
Mon cher Moineau , détrompez
- vous.
Tant que le Ciel par ſa douce
influence
En
GALANT . 27
En ces beaux lieux m'offrirojt
des appas ,
Vous y pourriez joüir de ma
préſence ;
- Mais ſi- toſt que l'Hyver par ſes
C
rudes frimats
En troubleroit la tempérance,
Il faudroit nous réſoudre au chagrin
de l'abſence.
J'irois chercher d'autres climats
,
Et quoy que ſur vos ſens l'amour
euſt de puiſſance ,
Vous voudriez me fuivre , & ne
le pourriez pas.
Un vent impétueux bien fouvent
nous emporte
Au milieu meſme de laMer.
En ces occaſions , pour ne point
s'allarmer ,
Voſtre aîle n'eſt pas aſſez forte .
**
Je vois, dit le Moineau, voſtre raiſonnement
, Bij
28 MERCURE
Il part d'un noble ſentiment
Que la Nature à vos ſemblables
donne :
Il eſt pour voſtre honneur , il eſt
pour ma perſonne ;
Pour vous conſerver l'un , je dois
aimer la mort ,
Si l'autre vous déplaiſt , je dois
haïr la vie ,
Voyez quel eſt mon triſte ſort,
Si vous n'eſtes point attendrie.
Mais ſoufrez qu'aprofondiflant
Ce qui peut cauſer vos alarmes ,
Je détruiſe l'obstacle à vos yeux
ſi puiſſant ,
Qui condamne un amour pour
moy ſi plein de charmes .
Vous Hirondelle, & moyMoineau
,
Nous ſommes, dites -vous, de diférente
eſpece ,
Etvous craignez que quelque
Oifeau
Ne
GALAN T.
29
【
Ne nous accuſe de foibleffe .
Ce ſeroit donc quelque Animal
nouveau
Qui critiqueroit ma tendreſſe ?
Grive a brûlé pour Sanfonner,
Linote pour Chardonneret ,
Roſſignol auſſi pour Fauvete.
Et qui s'en eſt formaliſé ?
On euſt traité d'ame mal faite,
Celuy qui d'entre nous s'en fuft
ſcandalife .
Pour le péril de la tempeſte ,
Ne croyez point qu'il ait rien qui
m'arreſte.
J'iray hardiment m'engager
Au grand trajet qu'il faut faire
fur l'onde
Pour découvrir un nouveau
monde.
Peut on vous ſuivre,& craindre
le danger ?
Bij
30 MERCURE
Mais quandjetrouverois ces peines
trop cruelles ,
On m'a dépeint l'Amour aîle.
Si j'eſtois las pour avoir trop
volé ,
Le mien me prêteroit ſes aîles.
Souffrez donc les amoureux
foins
D'un coeur qui ne peut ſe défendre
;
Il vous importuneroit moins
S'il vous trouvoit moins belle, ou
s'il eſtoit moins tendre.
L'Hirondelle est muette au discours
de l'Amant ,
Quiflaté de son espérance ,
Prend auffi- toft cet aimable filence
Pour unfecret conſentement.
Jugez alors quel futSon Zele.
Les empreſſemens amoureux
Peuvent beaucoup sur une Belle,
Et le titre d' Amant fidelle
Est
GALAN T.
31
Est unfecours avantageux
Pourse rendre bien- toft heureux.
Celuy- cy, pour l'avoir , ofe tout entreprendre
;
Mesmes lors que l'Hyver commence
de répandre
Par quelque foible froid l'horreur
defon retour ,
L'Hirondelle étantpreste àchanger
de Sejour ,
En dépit d'elle il s'engage au
voyage.
Ils partent donc un beau matin
tous deux.
Si- toft qu'ilsfont en Mer, il s'éleve .
un orage ,
Le paffage estoit dangereux
Au milieu d'un air tenébreux ;
Mais par laforce du plumage ,
L'une ſe retire du naufrage,
Et l'autre est leſeul malheureux .
Il perd d'abord la connoiſſance ,
Ne bat plus que d'une aîle à la mer-
B iiij cy du vent,
32
MERCURE
Et puis tombant en défaillance,
Il estprecipité dans l'humide Elément
,
Tandis que l'Hirondelle avec pleine
afſurance
Acheve le trajet oùperitſon Amat.
Tu prétens, cherDamon, que la noble
Vranie
Se laiſſe enfin toucher à tes empref-
Semens ;
D'un vol audacieux , ton aile trop
hardie,
Te porte en teméraire à ces grands
Sentimens .
Entens leMoineau qui te crie,
Du fort qui m'a perdu crains les
évenemens.
Je vous ay promis l'Eloge de la
Beauté. Je vous l'envoye . On
m'écrit qu'il eſt d'une Dame de
Dijon. Il y a grande apparence
que
GALANT. 33
que les agrémens de fa Perſonne
ſoutiennent avec beaucoup d'avantage
le brillant de ſon eſprit,
& qu'elle connoiſt par elle-mefme
les privileges de ce qu'elle a
- peint avec des couleurs ſi vives.
ELOGE
DE LA BEAUTE .
L
A Beauté , ce privilege & ce
donfingulier de la Nature , ce
rayon viſible & charmant de la
Divinité , eſt ſans- doute admirable.
Elle s'attire l'amour & les
reſpects de tout le monde. C'est une
Souveraine qui se fait obeïrSans
qu'elle uſe de contrainte. Les Roys
meſmes font gloire de luy rendre
hommage , de mettre leurs Sceptres
entreſes mains , & leurs Couronnes
àses pieds. Elle nous séduit &
Bv
34 MERCURE
nous trompe agréablement ; elle
exerce far nous une innocente tyrannie,
& en nous oſtant la raiſon ,
elle nous enchante.
On a quelquefois pris ses effets
pour des fortileges , mais on a toûjours
reconnu queſes enchantemens
font naturels , que par fa propre
nature elle est du gouft de tout ce
qui aun coeur & des yeux , que pour
plaire elle n'a beſoin que d'estre regardée
, & que toutson charme est
dans ſes agrémens.
Comme la veritable Beaute est
une juste proportion de toutes les
parties du corps, accompagnée d'une
couleurvive & agréable, & qu'elle
compose par ce moyen un Tout complet
& achevé , elle ne peut manquer
de plaire. La Beauté est une
marque presque infaillible , &pour
ainſi dire, l'Etendard de la Bonté;
c'est une eſpece de prodige , lors
que
GALANT. 35
que ce qui est beau n'est pas bon en
mesme temps , lors que la beauté
de l'ame & de l'esprit n'est pas
jointeàcelle du corps.
Auſſi les premiers Roys n'ont esté
tirez de lafoule du Peuple pour eftre
les Arbitres & les Maistres de la
Terre, quepar un effet de leur beauté,
& de leur bonne mine. On
croyoit qu'eſlant les plus beaux , ils
estoient auſſi les meilleurs , & par
conféquent les plus dignes de commander.
La Beauté est une recommandation
muette, dont lefilence est éloquent
; & ce que cette fameuse
Phryné ne pût obtenirde ſes Iuges
par l'éloquence defon Avocat , elle
l'obtint, parcelledeſa beauté.
L'ay oüy dire qu'un des plus
grands Philoſophes de l'Antiquité,
eſtant interrogé d'où venoit qu'on
feplaiſoit à voir une belle Perfonne,
36 MERCURE
ne, répondit que c'estoit la demande
d'un Aveugle.
En effet, disons -le à la gloirede
noſtre Sexe. Les Hommes avoüent
qu'ilssesentent troublez , & comme
hors d'eux- meſmes , par un excez
deplaisir ,à la veuë de cesDivinitez
mortelles. Diſons plus. Qui
est celuy qui peut tenir contre la
priere, ou plutoſt le commandement
d'une belle Femme ? Qui est celuy
qui peut luy refufer quelque chose?
Combien de mauvaiſes Causes gagnées
, combien de Graces injustes
obtenues , combien de bons Procés
perdus par les follicitations des
Femmes qui ont de l'agrément !
Vne belle Femme ſçait dompter &
afſujettir les coeurs les plus farouches.
Tout ce qui respire est charmé
en la voyant, &chaque Homme
en particuliersefait honneur d'ètre
fonEsclave.
Si nostre Sexe ne reſſent pas orGALANT.
37
dinairement les mesmes transports
àla veue d'un Homme de bonnemine,
nous ne pouvons du moins nous
empefcher d'avoir pour luy de l'eſtime
, & de l'admirer , tant le pouvoir
de la beauté & de la bonne
mine est grand.
De quelque maniere, & en quelquesens
qu'on envisage la Beauté,
elle est sans - doute un avantage
fort confiderable ; car fi on eſtime
tout ce qui est rare , &fi on mépri-
Se en quelque forte les plus belles
choses quand ellessont communes,
on ne peut manquer de faire beaucoup
d'état de la Beauté , estant
auſſi rare qu'elle est , puis que pour
une belle Perſonne il s'en trouve
une infinité de laides . Le grand
nombre de choſes qui font neceſſai.
res pour l'achevement de la Beauté,
la rend extrémement rare ; car
nonseulement ilfaut de la proportion
產
38 MERCURE
tion & de la regularité dans les
traits & dans toutes les parties,
mais encore ce certain je- ne-Sçay
quoy, cet air doux & engageant,
ces graces fines & cachées qui se
fontſentirſans qu'on puiſſe les bien
exprimer ; en un mot cet agrément
univerſel qui se répand , qui se fait
remarquer dans toutes les actions
&dans toutes les paroles , & qui
est l'ame de la Beauté , de maniere
que fans ce charme fecret les plus
grandes Beautez font fades & infipides.
Elle a encore cela de rare &
depretieux,que même dans l'arriere-
ſaiſon elle conferve quelque reſte
d'agrément , & on a beau dire que
fa durée est courte , & qu'elle cause
Souvent des chagrins & de la peine .
Quoy que la Rose dure peu de jours,
&qu'elle soit environnĉe d'épines,
elle ne laiſſe pas d'estre par sa
beautélaReyue des Fleurs.
Mais
GALAN T.
39
R
Mais quelques charmes qu'ait
la Beauté , il n'est pourtant pas à
Souhaiter que tout foit également
beau , car la beauté de la Nature
conſiſte dans la varieté. Telle est la
diſpoſition de tout ce qui est icy-bas.
Chaque chose reçoit du jour &de
l'éclat defon contraire. La laideur
& la mediocrité rehauſſent la
Beauté , & la rendent admirable.
Laprefence continuelle d'une belle
Perſonne, diminuë le plaisir qu'on a
de la voir. Voyez quelque chose de
laid& de diforme , les belles chofes
apres cela vous paroiſſent encore
plus belles qu'auparavant.Un Printemps
perpetuel n'accommoderoit
pas toûjours. Celuy qui est precedé
d'un Hyver fâcheux & rude,nous
réjoüit extremement , & le beau
temps n'est jamais plus agreable
qu'apres un orage. Enfin l'Autheur
de la Nature est un grand Artiſan,
quz
40 MERCURE
qui ſçait admirablement le ſecret
de donner à ſes ouvrages tout l'agrément
neceſſaire.
Detout temps la Beauté a esté
l'objet des defirs de tout le monde
raisonnable. Athenaïs , Fille d'un
fimple Philosophe , devint par sa
beauté Reyne de l'Orient , en deve
nant l'Epouse de l'Empereur Theodofe.
Alexandre, dont la seule paffion
dominante estoit d'acquerir de
la gloire , ne laiſſa pas d'eſtre ſenfible
aux charmes de Roxane ,
de partager ſon coeur entre la gloire
& elle . Caton, dont l'austerefa...
geſſe est si fort vantée , ne fit pas
Scrupule d'épouser la Fille d'un de
fes Fermiers , parce qu'elle estoit
belle ; & fans aller cherchersi loin
des exemples , nous en avons tous
lesjours devant les yeux qui marquent
que les effets de la Beauté&
de la bonne minefont admirables.
Nous
GALAN Τ.
41
Nous apprenons par les Relations
des Voyageurs , que dansplufieurs
Païs il y a des Perſonnes qui
obfervent les corps des Enfans , &
s'ilsy remarquent quelque diformi .
ténotable , ils les font mourir. En
fait de mariage , ils ne font état
que de la Beauté, parce que c'est
feulement par là qu'ils estiment
leurs Enfans . Dans le Canada, celuyqui
veut épousfer une Fille , doit
faire neceſſairement des preſens au
Pere proportionnez à la beauté de
la Fille. Au Tunquim , ſouvent les
Roys épousent de ſimples Païfannes
, quand elles sont avantageu-
Sement partagées des dons de la
Nature, fansſe mettre en peine de
ceux de la Fortune.
Si nous en croyons les Poëtes,
Pelops , Ganimede, & pluſieurs autres
, furent admis à la Table des
Dieux , à cause de leur beauté ; &
mesme
42
MERCURE
mesme le grand Jupiter s'abaifſoit
juſques àdescendre en terre pour y
voir ce qui estoit beau , ne dédaiguant
pas les Beautez mortelles, &
ne faisant pas difficulté de prendre
la forme qu'il croyoit la plus propre
pour leur estre agreable.
Thesée, quoy que comblé de gloire
par ses actions héroïques , crût
qu'il manquoit quelque chose àfon
bonheur , tandis qu'il ne poſſeda
pas la belle Helene, des charmes de
laquelle fon coeur estoit épris. Ce
fut par cette raison qu'il s'aſſura
fa poſſeſſion avant mesme qu'elle
fust en âge d'estre mariée , Sans
estre rebuté par les divers perils
auſquels il s'expoſoit ; & ilſçeut si
bon gré à fon Amy Pirithoüs de
l'avoirfervy dans cet amour , qu'il
luy rendit la pareille , en l'aidant
à enlever Proferpine juſque dans
les Enfers, fans craindre la difficulte
GALAN T.
43
téd'une fi perilleuse entrepriſe; &à
propos de la belle Helene , on raconte
qu'un Poëte perdit la veuë , pour
avoir eu l'audace d'en médire , &
qu'il la recouvra dés le moment qu'il
fe fut retracté; tant il est vray
que la Beauté est une espece de Divinité
qu'on n'offense pas impunément
, & pour laquelle on ne peut
avoir trop de veneration. Et certainement
la Beauté est une ſource
d'agrémens qui ne tarit point , &
qui communique une certainegrace
à ce qui deſoy n'en est pas susceptible
; de maniere que les choses les
plus inutiles & les moinsspirituelles
ne laiſſent pas de plaire dans
une belle bouche , estant aisé de
perfuader l'esprit quand les sens
font fatisfaits.
Ille faut pourtant avoüer, quand
la beauté du corps eſtſoûtenuë par
celle de l'esprit , elle est infiniment
plus
44 MERCURE
plus estimable , & elle brille beaucoup
mieux , car ces deux beautez
jointes ensemble se font honneur
mutuellement , & forment un composé
parfait ; au lieu qu'on peut
dire qu'un beau Corps avecpeu d'efprit
, est comme un beau Vaisseau
gouverné par un méchant Pilote .
La Beauté ne sçait pas seulement
fe faire aimer & estimer, elle
sçait encore se faire craindre.
On craint la haine & la colere
d'une Belle, plus qu'on n'apprehende
un Juge irrité ; & tel qui mépriſoit
autrefois Jupiter &Son Foudre,
trembloit à la veuë d'une Femme
qui n'avoit pour toutes armes
que debeaux traits.
Les Hommes , meſmes les moins
polis, ont naturellement de la confideration
pour la Beauté. On pardonne
volontiers à une Belle , ce
qu'on ne pardonne pas à une Laide;
薯 نم
GALAN T.
45
& l'Amant le moins capable de revenir
, a de grands retour pour une
belle & aimable Maîtreffe.
On admire la Beauté par tout
où elle est , & onn'en est pas moins
touché quand elle habite ſous le
Chaume, que quand elle fait sa demeure
fous des Lambris dorez . Les
Anges meſmes , ces bienheureux Efprits
détachez de la matiere , n'y
furent pas inſenſibles dans la nais-
Sance du monde, car ayant veu que
les Filles des Hommes estoient belles,
ils ne pûrent s'empeſcher de les
admirer ; & à dire le vray , on ne
doitpas douter que Dieu n'ait fait
les belles chofes pourfaire éclaterfa
magnificence , & pour inspirer de
l'admiration aux Hommes.
Enfin la Beautéa ce rare &fingulier
avantage de ne laſſerjamais
fes Spectateurs , d'avoir toûjours les
graces de la nouveauté, quand même
46 MERCURE
me on la voit presque à chaque
moment , & d'estre comme le Soleil,
qui paroiſſant tous les jours apres
tant de Siecles ,sefait toûjours regarder
avec plaisir , & avec admiration.
J
Sur la fin de l'autre mois, Mon.
fieur l'Abbé de Lorraine, Fils de
Monfieur d'Armagnac , Grand
Ecuyer de France , ſoûtint avec
grand fuccés une Theſe fort celebre
au College du Pleſſis - Sorbonne.
Monfieur du Hamel Pro.
feſſeur de Philoſophie , y prefida.
L'Aſſemblée fut tres- illustre.
Monfieur le Duc de Bourbon ,
&tous les Princes de la Maiſon
de Lorraine, s'y trouverent , ainſi
que Meſſieurs les Archeveſques
de Rheims & d'Auch , &
un fort grand nombre d'autres
Prélats & d'Abbez . Il y eut auffi
pluſieurs Ducs & Pairs , & tout
le
GALAN T. 47
-
- le monde ſortit également ſatisfait
des fortes Réponſes de ce
- jeune Prince. Il reçeut le Bonnet
de Maiſtre és Arts de la
- main de Monfieur Cocquelin ,
Chanoine, & Chancelier de l'Egliſe
de Paris , qui fit un tresbeau
Diſcours à ſa loüange. On
diſtribua dans l'Aſſemblée des
- Vers héroïques à l'avantage des
Princes de la Maiſon de Lorraine,
compoſez par Monfieur Herſant
, Profeſſeur de Rhétorique;
& une Ode faite par Monfieur
Cordier , Précepteur d'un des
Fils de Monfieur le Comte d'Armagnac.
Un fort habile Homme a fait
l'Air nouveau que je vous envoye.
Vous en jugerez mieux que
perſonne , quand vous en aurez
parcouru les Notes.
AIR
48 MERCURE
AIR
JE
NOUVEAU.
E meurs des maux que vous me
faites ,
Hastez le fecours que j'attens.
Helas, Cruelle que vous étes,
Bientoft il ne fera plus temps.
La galante Piece qui ſuit les
Paroles de cet Air , m'a eſté envoyée
d'Etampes ſous le nom de
Monfieur Cordets. L'invention
en eſt agreable , & vous vous
connoiſſez trop en Vers naturels ,
pour n'en eſtre pas contente.
****** 3:03 3333
SUR L'HEUREUX
ACCOUCHEMENT
J
DE MADAME DE T.
de Venus, Unon,jalouſe
Voyant qu'on ne brûloit de l'Encens
que pour elle ,
En
GALANT.
49
En prefence des Dieux un jour luy
fit querelle ,
Sur ce qu'àses Autels on ne recouroit
plus.
Aux Femmes en travail elle étoit
favorable,
Onſe loñoit fort de ſes ſoins ;
Mais trouvant cet employ bien
moins confiderable
Que celuy de Venus ( außi l'estoit il
moins )
Elle vouloit changer d'office ;
Mais Venus à bon droit fiere d'un
exercice
Dont elle s'acquitoit fort bien ,
Répondit hautement qu'elle n'en
T feroit rien;
Qu'on sçavoit affez leur partage,
Qu'on avoit toûjours veu reglerjusqu'à
cejour ,
Venus, les plaiſirs de l'Amour ,
Iunon, les peines duMénage.
Juillet 1682 . C
50
MERCURE
**
C'estoit en prefence des Dieux ,
Dans un Apartement des Cieux,
Que toutes deux plaidoient leur
Cause ,
QuandMomusbientoſt l'as d'avoir
la bouche clofe ,
Pourfinir leur debat , proposa ce
moyen ;
QueMercure là bas fur l'échange
defcende ,
Et qu'en Franceſur tout il consulte
&demande
Si les Dames le voudront bien.
Iupiter d'unsigne de teste
A ce defſſein témoignant consentir,
Mercure qui n'estoit pas beste ,
Fut plutoſt de retour qu'on ne l'eut
veu partir.
Sire , dit- il au Dieu , qui lance le
Tonnerre,
J'ay parcouru toute la terre ,
* Et
GALANT.
SI
1
Le
Et fur tout dans Paris il n'eſt point
deMaiſon
Où je n'aye en ſecret conſulté
chaque Femme ,
Et je n'ay trouvé qu'une Dame
Qui ſur ce grand échange ait entendu
raiſon ;
Et quand j'ay dit ailleurs que la
ſage Junon
Veut regler à ſon tour les plaifirs
de la vie
Toutes à la fois on dit , non,
Qu'elle nous foit plutoſt ravie.
Quoy, toûjours accoucher ! Elles
n'entendoient pas ,
Et pour les tirer d'embarras ,
Vous ne voulez donc pas m'entendre
,
Difois-je ? Junon ſera tendre ,
Et lors Venus ſera Junon ;
Mais j'avois beau parler , toutes
difoient, non, non. ۱
Quelques-unes des plus hardies
C
Cij
52
MERCURE
M'ont meſme proteſté qu'en faveur
de Vénus.
Elles ſacrifieroient leurs vies ,
Si ce n'eſtoit aſſez de tous leurs
revenus ;
Et pour toutes raiſons que l'on
m'ait alleguées ,
Vénus nous a toûjours fait vivre
doucement ,
Et Junon nous le fait acheter
cherement .
Ainfi,vous les voyez, Sire, toutes
liguées,
Elles ne peuvent renoncer
AVénus leur meilleure Amie,
C'eſt à vous, Sire, à prononcer.
N'en ſoyez pas plus ennemic,
Dit Iupin à Iunon , d'un Sexe fi
conſtant,
Qui fidelle à Vénus , vous invo
que pourtant.
Venus fert à former des chaînes,
D'où
GALAN T.
53
D'où naiſſent enſuite des peines
Qui vous rendent utile auxBelles
tous les ans ,
Et vous attire leur encens.
Vous voyez que Vénus concourt
à voſtre gloire ;
Elle ſert à votre bonheur ,
Vous emportez par là fur elle la
victoire ,
Elle vous cauſe de l'honneur
En leur faiſant perdre le leur.
**
Quandil eut dit ces mots,les Dieux
fe retirerent ,
Mais Mercure & Iunon resterent.
Ce fut de celle- cy la curiofité
Par qui l'autre fut arrefté.
Demeurez icy, luy dit - elle ,
Dites-moy qui fut cette Belle
Qui ſeule confentit à me voir
gouverner..
Cij
54
MERCURE
Une Dame qu'on voit à Junon ſi
fidelle ,
Sur tout fon Sexe eſt digne de
regner .
C'eſt Madame de Turm....
Répondit Mercure auſſi toft ,
Femme dont les vertus ne ſe
trouvent ternies
D'aucun vice, d'aucun defaut.
Bien, repliqua Iunon , elle ſera feconde
Autant qu'autre Femme du
monde,
Et je feray ſi bien, quand elle accouchera
,
Que la crainte ſera
Tout le mal qu'elle aura.
Ceux qui ont paru longtemps
inſenſibles , prennent fouvent
les plus violentes paffions,
quand ils viennent une fois à
eſtre touchez.Ce que je vay vous
conter
"GALANT .
55
conter , en pourra ſervir de preuve
. Un Marquis , encor plus confiderable
par ſon merite & fes
belles qualitez , que par fon Bien
& par ſa naiſſance, quoy qu'il fuſt
fort riche & de tres bonne Mai-
= ſon , avoit vécu juſqu'à trentecinq
ans, ſans aucun engagement
qui euſt coûté à ſon coeur la moin-
- dre des peines que cauſe l'amour.
Il eſt vrayque ſon panchant
avoit toûjours eſté pour la guerre
, qu'on pouvoit nommer fa
paſſion dominante. Il y avoit pris
party des ſes premieres années,
& la qualité de Brave qu'il s'étoit
acquiſe par des actions aſſez
éclatantes , jointe à celle de parfaitementhonneſte
Homme que
la voix publique luy donnoit,
l'avoit mis dans une reputation
qui le diſtingoit de beaucoup
d'autres . Il voyoit ce qu'il y
C iiij
56 MERCURE
avoit de plus beau monde dans
tous les lieux où il ſe trouvoir .
On le mettoitde toutes les Parties
agreables , & fes manieres
honneſtes ne contribuoient pas
peu à l'y faire ſouhaiter. Il eſtoit
galant , diſoit des douceurs aux
Belles ; & de la maniere dont il
leur parloit , les plus credules
avoient quelques lieu de ſe flater
de l'eſpoir de ſa conqueſte ;
mais ce jeu de ſon eſprit n'engageoit
ſon coeur dans aucune
affaire. Il en demeuroit toûjours
le maiſtre, & les defauts qu'il remarquoit
aux plus accomplies,
eſtant pour luy un preſervatif
contre l'amour , quelques complaiſances
qu'il leur fiſt paroître,
il ſe ſentoit auſſi libre en les quitant
, que ſi jamais il ne les cuſt
veuës. Apres tant d'experiences
qui luy faifoient braver le beau
Sexe,
GALANT. 37
Sexe , il vint à Paris pour quelques
affaires , & s'eſtant un jour
trouvé chez une Dame tres - ſpirituelle
, il vit entrer une fort aimable
Brune , dont la beauté parut
le ſurprendre. Il prit plaifir à
la regarder , & à la maniere dont
la Dame la reçeut , il luy fut aisé
de voir qu'elle en eſtoit fort aimée.
Il jugea de là qu'elle devoit
avoir du mérite , & ne ceffa
point de l'examiner. C'eſtoit une
grande Fille tres- bien faite , d'une
taille fine & dégagée , &
dont tous les traits avoient je-neſçay-
quoy de mignon , qui luy
donnoit un fortgrand éclat. Ces
avantages étoient cependant les
moindres dont elle euſt pû tirer
vanité. La beauté de ſon viſage
n'approchoit pointdu brillant de
ſon efprit . Elle l'avoit fin & délicat
, l'humeur agreable , & fur
Cv
58
MERCURE
toutes choſes , une droiture d'ame
& de raiſon , qui luy attiroit
une eſtime generale. Jamais perſonne
n'avoit pris de ſi grands
foins de veiller ſur elle-meſme.
Dés ſon plus bas âge , elle s'étoit
fait une habitude de s'obſerver
dans les autres , & tous les défauts
qu'elle entendoit condamner ,
eſtoient autant de leçons qu'elle
s'appliquoit utilement. Il s'eſtoit
offert pour elle pluſieurs Partis
tres - avantageux, mais le Mariage
luy faiſoit peur,& lors qu'elle enviſageoit
de quelle importance
eſtoit cet engagement , il n'y
avoit aucun avantage qui puſt
l'obliger à s'y refoudre. Elle concevoit
que pour vivre heureuſe,il
falloit aimer parfaitement un Mary,&
l'eſtime ſeule eſtant le fondement
de l'amour , la plupart
des Soûpirans qu'elle s'attiroit
luy
GALAN T.. 59
luy paroiffoient ſi peu dignes de
la fienne , qu'elle croyoit impoſſible
que l'on puſt forcer ſon coeur
à ſe donner par devoir. Les Amas
qu'elle n'avoit point voulu écouter
, faisoient craindre aux autres
un pareil refus ; & parce qu'elle
aimoit mieux vivre en folitude,
que de ſouffrir un nombre de
Sots, dont les Conqueſtes groſſiſfent
leur Cour, on l'accuſoit d'é
tre fiere ; mais cette fierté tournoit
à ſa gloire parmy les Eſprits
( bien faits , & le merite du peu
de Perſonnes qu'elle aimoit à
voir , juſtifioit ſon difcernement.
- Comme l'eſprit eſtoit pour elle
un grand charme , elle avoit pris
une liaiſon particuliere avec un
Provincial qui demeuroit dans
le voiſinage d'une Maiſon de
Campagne , où elle alloitpaſſer
tous les ans une partie de l'Eré.
If
60 MERCURE
Il eſtoit connu pour l'Homme
du monde le plus éclairé , & en
meſme temps pour un ennemy
déclaré du Mariage. Il le regardoit
comme le plus grand de
tous les maux ; & les peintures
qu'il avoit faites plus d'une fois à
la Belle, des ſuites fâcheuſes qu'il
en pretendoit infeparables , n'avoient
peut- eſtre pas peu contribué
à fortifier le dégouſt qu'elle
en marquoit. Sur ce pied là, quelque
plaifir qu'il prift à la voir,
elle n'apprehendoit pointque fes
galantes déclarations puſſent jamaisdevenir
une affaire ſerieufe .
Illes faiſoit d'une maniere agreable
qui l'engageoit à luy répondre
avec enjoüement ; &comme
leurs entreveuës estoient fans
aucun miſtero, il ne cherchoit
point le teſte à teſte pour luydire
qu'il l'aimoit. Il s'en expliquoit
devant
GALANT. 61
devant tout le monde , & ne
voyoit perſonne aupres d'elle,
qu'il ne traitaſt de Rival. Si fa
converſation eſtoit charmante,
ſa façon d'écrire ne l'eſtoit pas
moins. La Belle avoit beaucoup
de talent pour les jolies Lettres,
& lors que l'Hyver la ramenoit
à Paris , elle n'eſtoit pas fâchée
d'entretenir avec luy un commerce
d'écriture . Voila , Madame
, quel eſtoit le caractere de
l'aimable Brune, qui par ſa beauté
ſurprit le Marquis , dont j'ay
commencé de vous parler. Ils fe
connoiffoient fans s'eſtre veus,
parce qu'ils estoient voiſins à la
Campagne ; & quand la Dame,
qui eſtoit Amie de tous les deux,
les eut nommez l'un àl'autre , ils
ſe regarderent avec une égale
curiofité. On avoit peint laBelle
au Marquis, comme une Perfonne
62 MERCUR E
ne qui ne manquoit pas d'eſprir,
mais qui par une orgueilleuſe
préſomption , eſtoit ridicule juſqu'à
ſe perfuader qu'aucun mérite
n'approchoit du ſien. Il parla
peu pour eſtre en état de mieux
l'obſerver,& tout ce qu'il luy entendit
dire luy parut ſi raiſonnable
, qu'il eut peine à croire que
ce fuſt d'elle qu'on luy euſt fait
le Portrait. Inſenſiblement la
Compagnie ſe trouva fort grande,
& comme la plupart desCavaliers
s'adreſſerent àla Belle, il
eut le plaiſir de voir avec quelle
grace elle ſe tira d'affaires . Si elle
prenoit un air ſérieux avec certains
Galans de profeſſion qui ne
debitent que des douceurs fades,
elle entendoit raillerie avec tous
ceux qui luy en contoient avecć
eſprit : & par la maniere dont
elle traittoit les uns & les autres,
on
GALANT . 63
on connoiſſoit aiſément qu'elle
ſçavoit faire la diference des
Gens. Le Marquis , d'autant plus
content de cette premiere veuë,
qu'on l'avoit mal prévenu , alla
chez elle quelques jours apres.
On luy fit paroiſtre toute l'eſtime
- qui luy eſtoit deuë : & la Belle,
ſenſible au mérite plus que per-
= ſonne du monde , ſe fit une joye
d'en recevoir quelques ſoins . Il
fortit tres- fatisfait des honneſtetez
qu'elle luy marqua , & fans
trops'examiner ſur ce qu'il fentoit
pour elle , il luy rendit dés
l'abord de fort frequentes viſites.
Il la vit toûjours la meſme , c'eſt
à dire , toûjours d'une humeur
égale , toûjours civile , toûjours
dans des ſentimens d'une belle
ame : & s'il luy trouva de la fierté
, ce fut ſeulement de celle qui
luy paroiſſoit à ſouhaiter dans
toutes
64 MERCURE
toutes les Femmes , & qui l'auroit
obligé d'aimer , s'il l'euſt
trouvée dans quelqu'une. Apres
un mois d'affiduitez , la Belle luy
dit enfin en riant , que ſon trop
d'exactitude à la venir voir rendoit
ſa conduite irréguliere,qu'elle
en devoit compte à un fort
grand nombre de ſortes Gens, qui
obſervoient ſes moindres démarches,
& que s'il eſtoit véritablement
de ſes Amis, il tâcheroit de
luy en donner des marques en
prenant ſoin de ſa réputation. Le
Marquis , éperduëment amoureux
, ne balança point à luy répondre
, que le plaiſir de la voir
faiſant ſon plus grand bon-heur,
ce feroit vouloir ſa mort que luy
demander qu'il y renonçaſt ; qu'il
luy avoüoit que n'ayant jamais
aimé perſonne , il avoit crû pouvoir
luy rendre des foins fans
que
GALANT. 65
que ſon coeur y prift part ; mais
qu'elle avoit triomphe du plus
inſenſible de tous les Hommes ;
que cependant , quoy qu'il euſt
ſujet de croire que ſa recherche
feroit agréable à ſes Parens , c'eſtoit
d'elle ſeule qu'il la vouloit
#obtenir , & qu'il ne leur parleroit
qu'apres avoir eu fon conſente.
ment , Cette declaration fit rougir
la Belle. Bien que le Marquis luy
euſt témoigné beaucoup d'eſtiel
me, il eſtoit fier, fort ambitieux,
& comme il avoit aſſez de Bien,
pour pouvoir prétendre aux plus
- hauts Partis , elle n'avoit pû ſe
figurer qu'il duſt avoir des penſées
pour elle. Toute autre euſt
eſté ravie de le trouver dans ces
ſentimens ; elle en fut embarafſée.
L'averfion qu'elle avoit pour
le Mariage , luy en fit voir auffi
toſt les def- agrémens dans toute
leur
66 MERCURE
leur étenduë ; & ce grand mérite
qui luy avoit fait ſouffrir avec
joye les viſites du Marquis,ne luy
parut plus ſi éclatant, quand elle
fongea que ſouhaiter eſtre ſon
Mary, c'eſtoit vouloir devenir ſon
Maiſtre.Ce qui luy cauſoit le plus
de peine , c'eſt que ſes Parens
n'ayant reçeu le Marquis que
dans l'eſperance qu'il s'engageroit
, elle voyoit bien qu'ils luy
ſeroient favorables , fi toſt qu'ils
découvriroient qu'il ſe ſeroit declaré.
Cependant elle ne pouvoit
fe difpenſer de répondre.Comme
il l'avoit affurée qu'il ne la vouloit
devoir qu'à elle- meſme , elle
luy dit que lamaniere obligeante
dont il agiffoit , l'engageant à
s'expliquer avec luy de bonne
foy , elle croyoit ne luy devoir
point cacher qu'aucune veuë de
fortune ne la porteroit jamais à
fe
GALAN T. 67
ſe marier , que l'on n'euſt aupa-
( ravant trouvé moyen de toucher
ſon coeur ; que la conqueſte n'en
eſtant pas fort aiſée, c'eſtoit à luy
+ à résoudre s'il la vouloit entreprendre
; mais qu'elle l'avertiſſoir
que cette conqueſte ne ſuffiroit
pas ; qu'il trouveroit enſuite à
combatre une Ennemie redoutable;
que ſa raiſon luy repréſentoit
ſans ceſſe qu'il n'y avoit point
d'engagement éternel , qui ne
fuſt ſuivy de beaucoup de peines,
& que les peines l'alarmoient
affez pour luy faire préferer à
toutes choſes l'heureuſe douceur
e d'une vie tranquille. Le Marquis
ne s'étonna point de cette réponfe
. Il la regarda comme faite avec
eſprit, & s'aſſurant,& fur la gran-
- deur de ſon amour, & fur l'avandtage
qu'on devoit trouver dans
ſon alliance , il s'abandonna tout
entier
68 MERCURE
entier à ſon panchant. Jamais paffion
ne fut fi forte. C'eſtoient
des manieres ſi reſpectucuſes ,des
foûmiffions i engageantes , que
la Belle en fut veritablement touchée.
Auſſi le Marquis l'ayant
priée un jour de luy dire , s'il
eſtoit affez heureux pour avoir
fait quelque progrez dans fon
coeur, elle répondit que ce n'eſtoit
pas fon coeur qu'il devoit le
plus apprehender ; que fon mérite
, & l'amour qu'il luy marquoit,
avoient trop dequoy la rendre
ſenſible, mais que fa raiſon ne cédoit
pas fi facilement , que plus
ſon reſpect, ſes ſoins , & fes complaiſances
, avoient de charmes
pour elle , plus cette raiſon luy
mettoit devant les yeux la diférence
qu'elle trouveroit d'un Mary
à un Amant ; que ce changement
qu'elle voyoit infaillible , la
jettoit
GALAN T. 69
jettoitdéja dans mille chagrins ,
- & qu'elle trembloit à prendre un
engagement qui diminuëroit en
- luy cette vive paſſion , dont il'demandoit
qu'elle lay tinſt compte.
Le Marquis au deſeſpoir de ne la
pouvoir perfuader , ſe plaignoit à
tous momens de l'injuſte crainte
qu'elle luy faiſoit paroiſtre , & la
voyant diférer toûjours à luy permettre
de ſe déclarer à ſes Parens
, il s'imagina qu'un attache
ement ſecret en eſtoit la cauſe.Sans
cela , il ne pouvoit ſe perfuader
* qu'elle euſt balancé à le rendre
heureux. Il luy donnoit les plus
fortes marques d'un amour ſincere,&
fi foncoeur n'euſt point eſté
$prévenu de quelque autre paſ
ſion , il n'eſtoit pas vray-femblable
que ſes ſcrupules cuffent duré
fi long-temps. Il eut pourtant
beau chercher l'éclairciſſement
de
70
MERCURE
de ſes ſoupçons. Il ne vit perſonne
qui euſt entendu parler d'aucune
intrigue. Il avoit ſçeu d'elle.
meſme qu'elle écrivoit quelquefois
au Cavalier qu'elle voyoit en
Province , mais le caractere de
ce Cavalier luy eſtant connu ,
il ne luy faiſoit aucune peine , &
les obſtacles qu'ils euſſent d'ailleurs
trouvez dans le deſſein de
leur union , ſi l'amour l'euſt voulu
faire, faiſoient ſon repos de ce cô .
té- là . Quelque aſſuré qu'il ſe tinſt
que leur liaiſon n'avoit rien de
ſérieux , il ne laiſſa pas de vouloir
ſçavoir ſurquoy rouloit leur commerce.
Comme ſes Préſens luy L
avoient gagné la Suivante de la
Mere , il la pria de luy faire voir
une Lettre de la Belle , & la Suivante,
qui ne ſouhaitoit rien tant
que leur mariage , apres l'avoir
aſſuré qu'il ne trouveroit que de
T'eſprit
GALAN T. 71
l'eſprit dans la Lettre ſans aucune
marque d'attachement , voulut
l'en convaincre en luy promettant
de le ſatisfaire. L'occafion
= s'en offrit peu de jours apres. Il y
= avoit plus d'un mois que le Cavalier
avoit mandé à la Belle, que
le dégouſt qu'il avoit du monde
- luy donnoit l'envie de ſe faire
Hermite, & que pour mener une
-vie heureuſe , elle devoit venir
partager les douceurs de la retraite
; qu'il craignoit qu'un Rival
tres dangereux,dont on luy avoit
parlé ne la dégoutaſt de l'Hermitage.
La Belle fit réponſe à cette
Lettre,& l'ayant donnée à la Suivante
pour l'envoyer à la Poſte ,
la Suivante la mit auſſi-toſt entre
lesmains du Marquis. Il y trouva
ces paroles. :
Franchement,je nefongeois point
àpaffer ma vie avec vous, mais de
puis
72
MERCURE
puis que vous me proposez de la
paſſer l'un & l'autre dans un Hermitage,
me voila fort tentée de vous
y ſuivre. Ie conçois qu'il y a des Solitudes
faites d'une certaine maniere
, dont je me pourrois accommoder
; & comme vous dites , quand
j'aurois unefois pris ce party- là, je
me mettrois au deſſus de toutes les
bagatelles , qui à l'heure qu'il est
peuvent me faire de la peine. Ne
craignez point que vostre Rival
mette obstacle à nos projets. Le
commence à ne comprendre plus rien
à toutes les plaintes qu'il me fait.
Mon Dieu , que tous les Hommesfont
fous , & qu'il faut qu'ils le foient
bien , pour nous le paroiſtre mesme
quand ils diſent qu'ils nous aiment!
Fuyons dans noſtre Hermitage. Ve
nez - y avec vostre Philofophie na
turelle: j'y viendray avec celle que
j'ay acquiſe, &jesuisfûre que cefera
un
GALANT.
73
-un Hermitage accomply. Adieu ; à
se bien heureux temps.
Quoy que cette Lettre luy parût
du ſtile dont il avoit crû qu'elle
ſeroit , il crut du miſtere dans
ces termes d'Hermitage , qu'ils
devoient rendre accomply , en y
venant l'un & l'autre. Plein d'inquietude
, il mit luy - meſme la
Lettre à la Poſte ſans en avoir
rompule cachet , & eut une impatience
extraordinaire d'en voir
la réponſe , que la Suivante luy
avoit encor promis de luy apporter.
llſe paſſa plus de quinze jours
ſans qu'on la reçeuſt. Ce longtemps
faiſoit connoiſtre que le
commerce eſtoit ſans empreſſement,
ce qui n'arrive jamaisquand
l'amour s'en meſle .Enfin le Cavalier
écrivit, & il fut aisé à la Suivante
d'avoir cette Lettre, parce
que la Belle, qui n'en avoit jamais
Juillet 1682 . D
74
MERCURE
fait fecret , la laiſſa ſur la Table
de ſa Chambre, comme elley laiffoit
ordinairement les autres .Voi.
cy ce que le Marquis y lût.
Vous acceptez bien volontiers le
party que je vous ay proposé. Le
croiriez vous ? F'en ay quelque inquietude.
Il me semble que ce qui
vous détermine à vous jetter dans
mon Hermitage , c'est plus l'Hermitage
que l'Hermite. Vous étes
plus dégoûtée du monde que vous
n'avezde goust pour moy. Voila des
Sentimens bien délicats, direz vous.
Il'est vray , & j'en suis fortfâché;
carfi je porte tout cela dans ma
Solitude , elle ne sera quere tranquille.
A vous dire vray , je crains
beaucoup qu'une petite Solitaire
comme vous ne me gaste ma retraite
, & que les oiseaux , les Ruiffeaux,
les Arbres , & autres pareils
agremens d'Hermitage , n'ayent
moins
GALANT
75
moins de pouvoir pour calmer mon
esprit , que vos peux pour le troubler,&
referait bienpis,vrayment,
que so j'estois dans le monde. Ony
trouve des distractions , des amusemens
; mais dans une Solitude , c'eſt
une chose mortelle que d'aimer. On
eft làsenvironné d'objets , qui entretiennent
les douces & pernicieu-
-ſes réveries. On a , tant qu'on veut,
des Echos à qui on peut adreſſer la
parole , & qui font envie de ſe
plaindre. Ah ! je regagnerois bien
viſte le monde , pour reprendre la
tranquilité. Il feroit plaifant de
voir un Homme quiter for Hermitage,
pour vivre plus en repos. Cependantfi
vous voulez, je ne laiſſe
ray pas de m'exposer à tous cespepoint
le monde , & rils. Ien'aime
je ne sçaurois luy faire un tour qui
luy doive eſtre plus ſenſible , que
de vous enlever à luy
Dij
76
MERCURE
Ces mots eſtoient ajoûtez par
apoſtille. A propos , on me fait icy
la guerre d'une jolie Provençale.
Declarez- vous , carfi vous ne prenezparty
avec moy pour 'Hermitage,
jene répons pas de n'enpoint
prendre avec elle.
Le Marquis trouva cette Réponſe
galante , & fi les termes de
Solitude& d'Hermite, luy furent
ſuſpects, il ſe raſſura par l'apoſtille.
Il écrivit ſur les lieux , & on
luy manda qu'unejeune Provençaley
étant venuë chez une Parente
, le Cavalier la voyoit afſidûment.
On écrivit la même choſe
à la Belle , & le diſcours eſtant
un jour tombé là-deſſus, le Marquis
luy dit en plaiſantant , qu'il
ſçavoit bien que le Cavalier n'étoit
pas fi Philoſophe qu'on le
vouloit croire; qu'il aimoit laProvençale
; qu'il y avoit parole donji
G
née
SGALANT.
77
née entre eux , qu'il la devoit ſuivre
à fon retour en Provence ,&
qu'avant qu'il fuft deux mois on
le verroit marié. La Belle ſe mità
rire, & foûtenant contre le Marquis
, qu'il diſoit des choſes qui
n'arriveroient jamais , elle ajoûta
dans la même veuë de plaiſanter,
qu'elle s'engageoit à prononcer le
grand mot, ſi-toſt que leCavalier
luy auroit donné l'exemple, Le
Marquis prit fa parole , comme
voulant faire uſage de tout , &
continua l'affiduité qu'il avoit
pour elle. La Provençale quitta
ſa Parente,& on ſceut huit jours
apres, que le Cavalier eſtoit party
fans que ſesGens púſſent dire
ce qu'il eſtoit devenu. Tous ſes
Amis en témoignoientde l'inquie.
tude,& comme on en parloit quel.
quefois dans la maiſon de laBelle,
leMarquis diſoit toujours qu'il
Diij
78 MERCURE
étoit fort ſeûr que la Provençale
l'avoit attiré . Ildemandoit là-deffus
de nouvelles aſſurances dela
promeſſe qu'on luy avoit faite ,&
la Belle , tres perfuadée de ne
rien riſquer, s'engageoit toûjours
plus fortement. Enfin, apres avoir
paffe fix femaines ſans entendre
parler du Cavalier, elle en reçeut
une Lettre par la Poſte. Elle étoit
congeuë en ces termes, & datée
d'une Ville de Provenceriat t
Les choses ont bien changé. Tout
inmariable que vous m'avez crû,
je me suis mis dans le Sacrement
&je vous affûre qu'il yfaro beau
coup meilleur que vous & moy ne
L'avions pensé: Nous avons este de
grands beretiques. Cen'est pas que
je vouluffe entierement condamner
d'erreur les maximes que j'ay longtemps
foûtenuës . Aprendre la cho-
Le en general , le Mariage peut
avoir
GALAN T. 79
devienne un
avoir ses peines , mais vivent les
Gens d'esprit . Il n'y a point de fi
fade mets qui ne
friand ragoust, quand onsçait l'af-
Saiſonner. Ne m'en croyez pas fur
ma parole. Venez à l'experience,
&n'allez pas vous faire une fauſſe
honte , d'eftre contraire à vous même
en changeant de sentimens.
Quand il s'agit de ſe détromper à
Son avantage , on ne sçauroit le
faire trop tost. Perſonne n'a tant
que vous les qualitez neceffaires
pour donner de l'agrément à ce qui
Semble en manquer, & à tout cela,
il n'y a qu'un mot qui ſerve .Haſtez.
vous de le dire dans les formes , &
remercîrez vous meremercirez de vous l'avoir
conseillé.
La ſurpriſe de la Belle , alla au
delà de tout ce qu'on pourroit dire.
Rien n'euſt pû luy faire croire
que le Cavalier ſe fuſt marié,
Diiij
30 MERCURE
s'il neluy en euſt luy-méme donné
la nouvelle ; encor examinat-
elle fort longtemps cette Lettre,
dans la pensée que le caractere
eſtoit contrefait. Elle n'en
voulut rien dire à perſonne ;mais
le Cavalier ayant fait ſçavoir la
meſme choſe à pluſieurs de ſes
Amis , le bruit de fon mariage ſe
répandit auffi-toſt parmy tous
ceux qui le connoiffoient , & le
Marquis fut en droit de demander
à la Belle le conſentement
qu'elle luy avoit toûjours refusé.
Cette demande luy caufa de l'embarras
; mais enfin, quelque aver
fion qu'elle euſt pour l'engagemét,
ſon coeur ſe trouva ſi favorable
au Marquis , qu'il luy fit tenir
parole,& peut- eſtre fut - elle bien
aiſe de l'avoir donnée, pour avoir
pretexte de n'écouter plus les
conſeils de ſa raiſon . Le Marquis
alla
GALANT. 81
- alla ſur l'heure s'expliquer au Pe
re, qui eſtant ravy de la propoſition,
fatisfit bien toſt ſon impatience.
Le Mariage ſe fit en huît
jours,& on peut dire qu'il aproduit
dans la Belle, ce qui ne manque
jamais d'arriver aux Perſonnes
raisonnables , qui ont beaucoup
de ſageſſe & de vertu. Cette
haute eſtime qu'elle avoit pour
le Marquis , eſt devenuë toure
amour , & on n'en vit jamais un
plus tendre.Auſſi le Marquis,pour
eſtre Mary, ne ceſſe-t- il pointde
vivre enAmant. Il a pour ſaFemme
une complaiſance aveugle,&
il s'étudie ſans ceſſe à prevenir
ſes ſouhaitsdans toutes les choſes
qu'il peut deviner. Un mois apres
que le mariage eut eſté fait , la
Belle reçeut une autre Lettre du
Cavalier , qui ne la furprit pas
moins qu'avoit fait celle qui luy
S
S
D ▼
$2 MERCURE
étoit venuë de Provence. Je n'y
change rien ; envoicy les termes.
A mon retour d'un Voyage que
Jay fait je ne sçay ou, j'apprens,
Madame que vous n'eſtes plusMademoiselle.
Si ce changement s'est
fait en bien, je m'en réjouis ; si c'est
en mal, prenez patiente. Pour moy,
Dieu mercy ,j'en ay esté quité pour
La peur. Il faut vous dire comment
. Lejour que je difparus ( car
c'est dispardiſtre qu'ignorer formesme
ce que l'on devient ) je me
promenois feul vers un petit Bois ,
au bord duquel j'allois ordinairement
refuer le foir. T'y eus à peine
passé un quart - d'heure , que j'en
vis fortir quatre Hommes mafquez
qui vinrent à moy . Naturellement
je suis poultron , &fur
*tout avec des Masques. Ie crûs
qu'ils en vouloient à ma Bource.
Le la tiray. Elle estoit un peu legeres
جوم
GALANT.
83
&pourſupléer en quelque forte à
lapetiteſſe du preſent ,je tâchay de
lefaire au moins de bonne grace.
Ce n'estoit pas ce qu'ils demandoient
. Ils me privent par la main,
& il falut entrer dans le Bois ; ce
que je fis en tremblant , d'une maniere
admirable. Là ily avoit un
Carroſſe à fix Chevaux, qui m'attendoit
dans la grande Route Deux
y prirent place aupres de moy, apres
que l'on m'eut bandé les yeux ; &
les deux autres nous fuivirent à
cheval. Ie demandois à chaque moment
àmes deux Gardes où ils me
menoient ,, en quoy mon Service
leur estoit utile , & fi le Voyage
devoit estre long. A tout cela point
d'autre réponse , sinon que je ne
craigniſſe rien. Cette afſurance
donnée par des Gens masquez, ne
m'empefchoit pas de craindre . On
me promena toute la nuit , & au
point
34 MERCURE
point du jour , on me mit entre les
mains d'un grand Concierge à larges
épaules , qui m'enferma dans
une maniere de Pavillon affez bien
meublé. L'Apartement bas qu'il
my donna , n'avoit aucune autre
venë que celle d'un petit jardin fort
propre, où de temps en temps il me
laiſſa prendre l'air. Comme le tout
estoit affez fait en Hermitage , j'y
euſſe tres- volontiers mené une vie
d'Anachorete ,si je vous euſſe euë
auprezde moy pour vous confulter
fur la meditation ; mais franchement
, il m'ennuyoit fort de n'avoir
que quelques Livres , & mon
grand Concierge à qui parler. A
cela pres ,jen'avois pas ſujet de me
plaindre. On me traitoit bien , &
quandje montrois de l'impatience,
on m'assuroit que j'aurois bientoft
ma liberté. Apresfix femaines pafen
sées retraite , le grand Concierge
me
GALANT. 85
.
1
me vint apporter une Liſte de huis
Perfonnes, à qui l'onvouloitquej'écriviſſe.
Vous étiez en teste. Ilfalloit
dater mes Lettres d'une Villede
Provence , & vous apprendre aux
uns &aux autres queje m'étois marié.
A ce mot de mariage, la frayeur
me prit . Ie demanday s'il y avoit
Seûreté pour moy, &fi , quandj'aurois
fourny les Lettres , on ne m'obligeroit
point à me marier effecti.
* vement , parce que s'ilfalloit donner
ma teste, ou prendre une Femme
en propre, on pouvoitsur l'heure me
conduire à l'Echafaut. On me promit
qu'on ne fongeroitjamais à me
I faire violence , & cette promesse
me rendit la vie. Ie vous écrivis,
& vous donnay des conseils bien
éloignez de mes veritables fentimensimais
que voulez- vous ? C'étoit
fur tout ce que l''oonn m'avoit prefcrit.
I'écrivis auſſi àmes Amis de la
maniere
e
e
A
1
86. MERCURE
maniere qu'on leſouhaitoit. Onprit
mes Lettres , & il ſe paſſa encore
un mois , ſans qu'on me parlaſt de
me tirer de mon Hermitage. Ie n'en
fuisforty que depuis trois jours. On
Se fervit pour cela des mesmes ceremonies
que l'on avoit pratiquées
pour m'y amener. Mesme Carroffe,
meſmes Gens masquez , mesme promenade
toute la nuit ; & enfin lors
que le jour cut commencé à paroître
, on me laiſſa ſeul les yeux bandez
, dans une Campagne. L'ostay
mon Bandeau , & me reconnus à
une lieuë de chez moy . Tous mes
Amis , informez de mon retour, font
venus en haste me feliciter fur
mon mariage , & en mesme temps
j'ay appris le voſtre. Si j'y ay contribué
en vous écrivant ce qui n'étoit
pas , quoy que le crime foit involontaire,
refolvez la peine , je la
Subiray. L'aurois craint qu'on n'eust
voulu
GALANT 87
A
نا
Ti
voulu me marier tout de bon , ſi je
n'euſſe feint ce qu'on m'obligeoit de
feindre. Le pas estoit dangereux,
&dans un naufrage , fefauve qui
peut. Mon avanture est affezenigmatique.
Donnez- men la clefst
vous pouvez , & fouvenez - vous
Sur toutes choses , que vous estant
attachée au monde par de nouvelles
racines , vous avez besoin
de tout voſtre esprit pour y vivre
beureux.
La Belle fit voir cette Lettre à
fon Mary, & ne douta point que
T'enlevement du Cavalier ne fe
fuſt fait par fon ordre , mais elle
eut beau l'aſſurer que ce
moyen employé pour l'acquerir,
redoubloit en elle l'obligation
de l'aimer uniquement ; il nia
toûjours qu'il euſt part à l'Avanture
, & quoy qu'elle faſſe pour
arracher ſon ſecret,il le nie encor
toutes
88 MERCURE
toutes les fois qu'elle luy en parle.
Vous avez trouvé dans ma
Lettre du dernier Mois,le Sonnet
victorieux, ſur les Bouts- rimez de
Jupiter & de Pharmacopole. Le
Prix avoit eſté proposé parMonfieur
le Duc de S. Aignan ; & fi
toſt que l'Autheur de ce Sonnet
s'eſt preſenté , on luy a remis la
Medaille d'or entre les mains.Elle
eſtoit tres- belle & tres-bien
frapée , & repreſentoit le Roy
d'un côté, & la Reyne de l'autre.
Rien n'eſt plus digne d'un grand
Seigneur , ny ne donne tant d'émulation
qu'un Prix proposé de
cette forte. On eſt aſſuré de l'obtenir
fans retardement, quand on
eſt aſſez heureux pourle meriter,
& l'on y acquiert d'autant plus
de gloire,qu'on le remporte furun
tres-grand nombre de Perſonnes.
Celuy qui a gagné la Medaille
donnéc
GALANT. 89
donnée par ce Duc', s'appelle M
■ de Baraton. Il eſt de Paris ,&originaire
du Berry. Sa Famille eſt
dune des plus confiderables de
cette Province,& a pris autrefois
alliance avec les Maiſons de Surgeres,
de Mornay,de Hennequin,
&c. C'eſt tout ce que je vous en
diray,ne parlant jamais de genealogies,
qu'aux occaſions de mort,
fou de mariage. Quoy que M Ba-
( raton ne ſe pique point de faire
des Vers , les Muſes l'inſpirent
quand il veut ſe divertir, & il n'y
a point de ſtile plus naturel que
le ſien. Jugez - en , Madame , par
ces trois Sonnets , qui ſont de ſa
façon, auffi fur des Bouts rimez.
SUR LA MATRONE
d'Ephefe.
Defex vous toujours & de Guenuche ,
deFemme
Sur
१० MERCURE
Sur tout de fauſſe Prude; Un Valet
de Tambour ,
Un Ridicule , ut Fat, un gros Topinambour
,
Toutse trouve àson goust, c'est estomac
d'Autruche,
Defes pleursune Veuve eust remply
mainte Cruche ,
Tout Ephese en parloit à chaque
Carrefour;
Mesme dans un Tombeau presque
auſſi noir qu'un Four,
Elle alla s'enfermer , plus feche que
Merluche.
}
LàSurvient par bazard un Drille
3 % un Offrogot ; A
D'abord elle's'en coiffe , & pres de
ceMagot
Plus foible eftfa vertu , que Toile
d'Araignée.
Le
GALANT. 91
Le Rustre enfait d'amour merveil-
-
***leux Artiſan ,
Sapefon defespoir ,yporte la Coignée
,
Et l'Epoux déterreSauve lePaïfan.
A DAMON.
V
Ous voila , nôtre Amy , reduit
au Lait de Vache.
Quest devenu ce teint plus fleury
qu'un Oeillet ;
Aurez-vous pour l'Amour encor la
mesme attache
Etpourvous convertirfaut- ilMonfieur
Feüillet ?
**
Iadis de maint Epoux j'ay groſſy le
Panache;
T'aimois autant que vous un Corps
jeune& doüillet,
Un Visage mignon peu chargé de
ganache,
Et
92
MERCURE
Etbeuvois à la glace enMars comme
en Juillet.
Qu'en est- il arrivé? j'ay fouffert le
Martire ,
Etfage à mes deſpens ,fans craindre
la Satire ,
Ieprefere àl'Amour,
Jambon.
Bacchus & le
Iris est une folle , Aminte une friponne
;
Et telle qui paroist douce , aimable,
A l'ame fort fouvent plus noire
&pouponne ,
qu'un charbon.
LA VIE AGREABLE.
V
Oirdancer des Bergers
du Flageolet ,
Regler fes actions felon le Decalogueding
Enten
Bergers au fon
GALANT.
93
Entendre dans un Bois chanter le
Roytelet ,
Et pourſa chere Iris composerune
Eglogue;
**
Ne frequenter jamais Palais , ny
Chaſtelet,
De la feule Vertufairefon Pedagogue
,
N'allerplusfe morfondre , en gardant
leMulet,
Chez un Grand plein d'orgueil , &
plus beste qu'un Dogue;
33
Avoir l'interieur devices écuré,
Suivre, Sans s'écarter ,lafoydefon
Curé ,
Soûmettre à la Raison les paffions
re-belless
Laiffer aux Curieux voir l'Inde &
'Helleſpont ,
Hanter
94
MERCURE
Hanter ceux dont l'humeurà lanotre
répond , ..
C'est dequoy vivre heureux j'ensody
quelques nouvelles.
J'adjoûte un quatriéme Sonnet
dont Monfieur le Prefident
de Silvecane de Lyon est l'Autheur.
SUR LES DIFERENTES
occupations de Ja Vie
Out est Fable icy-bas juſques
àJupiter ;
La drogue & les grands mots de ce
Pharmacopole ,
Ne font pas moins trompeurs que
l'airde ce Frater ,
Ou de cette Laïs qui fait Dame
Nicole .
出茶
Lesimple Frere Lay veut faire le
Pater , fu
Chacun
GALANT. 95
Chacun dans ſon Mestier piroüete
& caracole ;
Et le plus ignorant ofe bien difputer
Au Pilote fameux le droit de la
Bouffole.
Un pitoyable Autheur croit se rendre
immortel ,
- Il donne au plus habile un infolent
1
Cartel,
Vn Plaideur enteſtése trompe enfon
affaire.
Tout lemondeseflate en Profe,com
me en Vers ,
Lafourbe, ou la grimace , occupent
Univers ,
Lefent LOUIS LE GRAND ascen
l'art de bien faire .
;
Je
96 MERCUR
Je paſſe à un Article qui devroit
ſurprendre ſous un autre Regne
que celuy du Roy ; mais nous
voyons tous les jours tant de choſes
étonnantes, qu'inſenſiblement
on ſe fait une habitude, de ce qui
auroit eu le nom de miracle dans
un autre fiecle. Tout le monde
ſçait quelles exceſſives dépenſes
ce Prince s'eſt veu obligé de faire
pour ſoûtenir une longue guer.
re contre toute l'Europe. Ces dé.
penfes n'ont preſque point diminué
depuis la Paix par le grand
nombre de Places qu'il a jugé
à propos de faire fortifier , pour
la ſeûreté de ſon Etat. Cependat
tout ce qui a regardé la gloire
& l'avancement des beaux
Arts , n'a point laiſſe de marcher
toûjours d'un pas égal. Je
vous ay ſouvent parlé de ce que
ce Monarque a fait en France
pour
GALANT.
97
}
C
1
G
a
e
가
pour les y faire fleurir , par les
ſoins de Monfieur Colbert ; & je
vous ay marqué en pluſieurs rencontres,
ce qu'il fait auſſi en Italie
dans la meſme veuë, Ce Prince y
entretient une Académie Royale -
de Peinture & de Sculpture, avec
un Directeur , qui nourrit pluſieurs
Etudians, qui font appellez
Penſionnairesdu Roy. Les Peintres
ont copié tout ce qu'il y a de
plusbeau àRome dans leur Art.
1 Sentens par là ce qu'on ne peut
tranſporter ; Sa Majeſté ayant
acheté tout ce qu'on luy a voulu
vendre de cette nature . Les Sculpteurs
ont fait la meſme choſe ;
& c'eſt pour cela qu'au commencement
de ce mois , nous avons
veu débarquer devant le Louvre
un nombre infiny de Caiſſes. II
devoit eſtre bien grand , puis que
deux Vaiſſeaux que le Roy avoit
Juillet 1682 .
Di
U
【
Te
e
e
E
98 MERCURE
envoyez exprés à Civitavechia,
en font revenus remplis., Ils contenoient
non ſeulement pluſieurs
• Antiques pour le Roy, mais encor
pluſieurs Ouvrages de Sculpture,
faits par les Penſionnaires de Sa
Majefté. Il y avoit quantité de
Figures de Divinitez , & de Bachantes
, des Buſtes d'Empereurs,
de Philoſophes,& de Gladiateurs;
des Bas reliefs admirables , des
Colomnes , des Tombeaux. En
me ſervant de ce dernier mot , je
ne prétens pas vous faire entendre
ces Figures qui ſe mettent au
deſſus des Tombeaux , ny les
* Bas - reliefs qui les environnent ;
mais de vrays Tombeaux antiques
, qui ont enfermé anciennement
des Corps. Il y avoit
auſſi des Colomnes de diverſes
manieres , & entr'autres de torſes
avecdes pièces de rapport
LYON
*1893
VILLE
dorées
THEQUE
و و
GALANT
dorées à l'Egyptienne, ya
ſins entiers , des mortem
marbre travaillez à la Mofaique ,
de ces belles Tables de marbre
de toutes fortes de grandeurs ,
pluſieurs Vaſes copiez fur des
Antiques , des Pieds- d'Eſtaux,
des Chapiteaux , des Scabelons,
tout cela en ſi grande quantité,
& tant d'autres choſes antiques
& modernes , que l'on ſe pert
dans le nombre. On admire parmy
ces Ouvrages un Gladiateur
mourant , un Hermafrodite , &
une Bacchante, le tout fait par les
Penſionnaires du Roy. La Bас-
chante ſur tout pafle pour une
merveille. Le François à qui cet
Ouvrage eſt deû , a employé
deux ans à le faire. On voit parmy
tant de Raretez quelques Figures
faites par des Italiens. La
récompenſe qu'ils ont efperée de
Eij
100
MERCURE
me ,
Sa Majesté , & qui a paſſé le mérite
de leur Ouvrage, parce qu'ils
font Etrangers , a eſté fort grande.
Cependant tous les Connoiffeurs
qui font icy , & les Italiens mefdemeurent
d'accord , que
ce que les Penſionnaires du Roy
ont fait, eſt infiniment plus beau.
C'eſt une choſe bien glorieuſe à
la France ; mais il n'eſt aucun endroit
aujourd'huy par où elle
ne reçoive de la gloire. Quand
fon Prince furpaſſe tous ceux de
la Terre , par ſes merveilleuſes
qualitez, il ſemble que ſes Sujets
doivent auſſi l'imiter , chacun en
ce qui regarde ſa Profeffion. Mais
pour revenir à tous les Tableaux,
Buſtes, & Figures antiques , dont
le Roy a remply les Maiſons
Royales , depuis qu'il a pris le
ſoin de gouverner ſon Etat luymeſme
, on peut dire que l'Italie
eft
GALAN T. 101
eſt en France , & que Paris eſt
une nouvelle Rome , non feulement
pour tout ce que Sa Majesté
y a fait venir de curieux , & qui
eſtoit conſacré par l'antiquité
dans toutes les Parties du Monde
; mais encor par le grand
nombre de François qui reviennent
tous les jours des Païs étrangers
, apres s'eſtre rendus ſçavans
- dans ce que chaque Nation a de
particulier pour les Arts. Monfieur
Alvares , affez connu par
fon brillant & riche commerce,
a eu permiffion de faire venir
pat les meſmes Vaiſſeaux quantité
de Buſtes , & de Statuës ,
qu'il a achetées à Rome , apres
le choix qui a eſté fait pour le
Roy , de ce qu'il y avoit de plus
beau. Monfieur le Pautre , qui
ſe connoiſt en ces fortes de chofes
, a fait copier auffi à Rome
Eiij
102 MERCURE
quantité de Buſtes antiques , qui
font venus par la meſme voye.
Monfieur Alvarés ſe défait de ce
qui luy appartient , en faveur des
curieux.
Il n'y a rien d'inventé dans
l'Avanture qui fuit. Elle eſt écrite
par une Perſonne de qualité,
à qui elle eſt arrivée , dans toutes
les circonstances que l'on y mar- S
que. Peut-eſtre le Bois , les Oiſeaux
de mauvais augure , & les
Animaux farouches , ne ſont pas
des mots qu'il faille prendre à la
lettre. Il eſt des lieux où l'on court
de plus grands périls que dans les
Forefts les plus obfcures,& toutes
les Beſtes qui nous déchirent , ne
ſont pas armées de griffes .
هللا
AVAN
GALANT. 103
C
ゴ
AVANTURE
GALANTE .
UR les bords de la Seine eſt
un Bois écarté , SU
Où l'horreur, regne ſeule avec
l'obſcurité .
- Ses Cheſnes & ſes Pins , dont les
cimes chenuës
Paroiſſent s'élever juſqu'au defſus
des nuës ,
Sont chargez de Corbeaux & de
Hibous affreux ,
Et de pareils Oiseaux d'augure
mal- heureux ,
Dont les funeſtes cris , comme
autant de menaces,
Ne préſagent jamais que maux
& que diſgraces.
Tout ce Bois a deſſous ces Arbres
élevez ,
E
104 MERCURE
Grand nombre d'Animaux qui
paroiſſent privez ,
Et qui, bien loin de fuir, ſemblent
faire la preſſe
A s'approcher de vous , & vous
faire careffe ;
Mais encor qu'à l'abord ils ſe
montrent fi doux ,
Ils font pires cent fois que les
Ours & les Loups ,
Et leur cruelle faim qui ſans ceſſe
s'irrite ,
Flate, pour devorer plus aisément
en ſuite.
Mon chagrin dans ce Bois
m'ayant un jour mené,
J'entendis mille cris dont je fus
étonné ,
Et je vis auſſi- toſt deux Nymphes
éplorées ,
Qui de ces Animaux triſtement
entourées ,
Ne pouvoient s'exempter du funeſte
deſtin De
GALANT.
105
De leur ſervir bien- toſt de proye
&de butin.
L'une qui paroiſſoit eſtre la plus
âgée ,
Eſtoit d'un Voile noir preſque
toute ombragée ;
La plus jeune ſans Voile , & les
cheveux treſſez ,
Des Déeſſes auroit les appas effacez
.
vîtefle ,
Meû de compaffion , je cours avec
Afin de les tirer du péril qui les
preſſe ,
Et fus affez heureux , quel que
fuſt le danger ,
Pour détourner leur perte, &pour
les dégager.
Quelle fut leur joye , de se voir
fipromptement retirées des griffes
de ces devorantes Bestes ! Que ne
me dirent point la Mere& la Fil
E V
106 MERCURE
le ( car je ſceus d'elles que l'une
estoit Veuve , & Mere de l'autre )
pour me remercier de l'aſſiſtance que
je leur avois donnée ! Mais fur tout
la Fille accompagna de tant de
charmes les remercimens qu'elle me
fit, que ne pouvant tenir un moment
contr'eux , je me laiſſay tout d'un
coup engager dansſes liens.
Ainſi par un revers qu'on auroit
peine à croire ,
Vainqueur de Monſtres furieux
,
Je me vis terraſſé de l'éclat de
ſes yeux ,
Et trouvay ma défaite en ma
propre victoire.
:
Depuis ce temps , l'image de
cette Belle ne s'effaça point de mon
esprit , & je Songeois à chercher
L'occasion d'aller chez elle pour
1
Luy
GALANT.
107
La
lay déclarer ma paffion , lors qu'un
jour je fus surpris de la voir entrer
dans ma Chambre en compagnie de
Sa Mere & d'une deſes Soeurs.
Mere, qui ne croyoit pas pouvoir me
témoigner aßez sa reconnoiſſance
du peu que j'avois fait pour elle &
pour sa Fille , l'avoit encore amenée
pour m'en rendre graces , &
avoit voulu que son Aînée les ac-
-compagnast , afin de joindre ſes remercimens
aux leurs. O Dieu , la
- charmante Perſonne que cette Ainée
! I'avois crû juſque- là que rien
ne pouvoit égaler la premiere :
mais d'abord que je vis l'autre ,
- elle me fit balancer entre ſa Soeur
& elle , & partagea tellement mon
coeur , que je fus pluſieurs moisſans
pouvoir décider celle quej'en devois
rendre l'unique Maistreffe. Puisje
exprimer la peine que me cau-
Sa
108 MERCURE
Sa cette incertitude pendant ce
temps ?
On ne peut éprouver de plus
cruel martire
Que celuy que reſſent un coeur
Que balançant dans ſon ardeur
Deux égales Beautez dont le
charme l'attire.
Il ne ſçait qui des deux choiſir
pour ſon Vainqueur ,
Et cedoute qui ledéchire ,
Luy fait ſouffrir plus de douleur
,
Que s'il languiſſoit ſous l'empire,
Et dans les fers d'une ſeule
Beauté ,
Dont fon feu feroit rebuté.
Tantoſt j'eſtois d'avis de chérir
la Cadete ,
Tantoſt l'Aînée eſtoit mon
choix ;
Je
GALANT. 109
Je changeois de penſée en un inſtant
cent fois,
Chacune tour-à-tourme ſembloit
plus parfaite.
Rien n'égaloit mon embarras,
Et ces deux Soeurs pleines d'apas,
Sembloient , pour diſputer l'honneur
de madefaire,
Avoir fait de mon coeur le champ
de leurs combats .
Enfin estant un jour avec elles à
une maison de Campagne , où elles
m'avoient permis d'aller prendre
l'air , nous fiſmes une Partie de
Chaffe , & l'ayant executée , nous
ne fuſmes pas longtemps ſansfaire
partirun Liévre; mais comme nous
le courions , mon malheur , ou plutoſt
mon bonheur voulut , que mon
Cheval tomba d'un faux pas qu'il
fit. Sa chûte fut caufe que je me
blessay
MERCURE
bleſſay à la jambe , en forte que je
fus obligé demefaire remener à cet_
teMaison. La Cadete,qui estoit plus
avancée ,ſuivit la Chaſſe ; mais
l'autre plus charitable, revint avec
moy , & ne voulut point m'abandonnner.
Tant debonté dans cette Belle
Determina mon ame en ſa faveur,
Et fans plus partager mon coeur,
Je refolus dés lors de n'aimer jamais
qu'elle.
La Cadete revint de la Chaſſe le
foir,
Fiere d'un Liévre pris qu'elle nous
faiſoit voir.
Le travail avoit mis un rouge à fon
viſage,
Qui de tous ſes attraits relevoit
l'avantage,
Et jamais à mes yeux ſa beauté
juſqu'alors N'avoit
GALANT. 111
N'avoit fait éclater de ſi brillans
tréſors ;
Mais mon ame en fon choix trop
bien determinée,
Demeura toûjours ferme au party
de l'Aînée,
Et des deux Soeurs enfin , l'une
depuis ce jour
Atoute mon eſtime , & l'autre
mon amour.
Un des plus illuſtres de ceux
qui compoſent l'Academie Royale
d'Arles , m'a fait la grace de
m'avertir que la nouvelle que je
vous ay donné dans ma Lettre du
mois de May , de la Converſion
de Monfieur Deſmarais d'Hervart
n'eſt pas veritable.Celuy qui
a pris plaiſir à m'impoſer , en eſt
venu d'autant plus facilement a
bout, qu'en m'écrivant il a pris le
nom d'un autre Illuſtre de la meſ
me
112. MERCURE
me Academie , dont le caractere
m'eſt moins connu que ſa reputation
& ſa naiſſance. Pour donner
une autorité entiere au nom
dont il s'eſt ſervy , il ajoûtoit ces
paroles à la nouvelle de Monfieur
d'Arval de Mareſt converty (il le
nomme ainſi & non d'Hervart
Deſmarais.)Notre Academie d'Arles,
faitfaire une Salle pour s'y af-
Sembler.Ony doit mettre tout à l'entour
des murailles , des Inſcriptions
à la loüange de nostre augusteMonarque.
Il y a grande apparence
que ce faux avis m'a eſté donné
par quelqu'un de la Religion Pretenduë
Reformée , qui a crû par
là pouvoir donner lieu de décrier
comme fauſſes , les autres Converſions
que j'ay publiées en fi
grand nombre depuis cinq ou fix
années. Cependant il ne m'eſt
point encore arrivé de me dedire
d'au
GALANT.
113
d'aucune , & dés que j'apprens
que l'on m'a ſurpris , à l'égard de
celle - cy , je ne trouve aucune
honte à retracter ce que j'en ay
dit, J'aurois fait la meſme en d'autres
occafions , ſi l'on m'avoit fait
connoiſtre que j'euſſe parlé ſur de
faux Memoires. Laſurpriſe qu'on
m'a faite produira peut-eſtre un
bien pour celuy qu'elle regarde.
Il a lieu de croire que c'eſt un avis
que Dieu luy donne. Cette penſée
luy peut faire examiner ſa Religion,
d'une maniere plus ſerieuſe
qu'il n'a encor fait ; Et que
ſçait- on ſi en voulant s'éclaircir
de quelques points , il ne ſera
point convaincu de ſes erreurs ?Le
Pere Rochete Jeſuite,dontje vous
manday il y a deux mois que les
lumieres l'avoient converty , eſt
bien capable d'operer ce bon effet,
par l'exemple de ſa vie & par
ſon profond ſçavoir.
Si
114
MERCURE
Si j'ay manqué une fois à dire
la verité fur un Article de cette
nature ; vous devez eſtre afſurée
que je vous donne aujourd'huy
une nouvelle certaine , en vous
apprenant que Mademoiselle
Charlote de Leviſton a abjuré
depuis peu de temps la Religion
de Calvin. La ceremonie de cette
Abjuration ſe fit à Angers,dans
l'Egliſe des Peres Capucins , entre
les mains de Monfieur l'Evefque.
Les Affaires de Bearn ,& particulierement
les diferens furve.
nus en ce Païs- là , entre les Catholiques
& les Proteſtans, ayant
obligé le Roy à choiſir quelqu'un
pour les regler; Sa Majeſté a jetté
les yeux fur Monfieur du Bois de-
Baillet , Maiſtre des Requeſtes,
qu'elle y envoye en qualité d'Intendant.
Il n'y en a point encor
eu dans cette Province ; & comme
GALAN T.
115
me un pareil employ demande
un Homme qui ait autant de prudence
que d'habilité , on peut juger
par ce choix dans quelle eſti-
■ me eſt ce nouvel Intendant. Il eſt
Fils de Mrdu Bois du Menillet ,
Conſeiller en la Grand' Chambre
, & a eſté Avocat General à
la Cour des Aydes de Paris .
Vous voyez par là , Madame,
que le Roy s'attache toûjours
avec un extréme foin , à ce qui
regarde la Religion. Elle cauſe
quelques diferens dans le Bearn,
& auffi - toſt ce zelé Monarque
donne ſes ordres pour les terminer.
Si les Calviniſtes ne trouvent
pas que ſes Ordonnances
leur foient favorables , il ne fait
rien contre la foy des Traitez. Il
veut ſeulement les voir rentrer
en eux- meſmes, & les obliger, s'il
peut , à connoiſtre leurs erreurs .
Le
116 MERCURE
Le grand nombre d'Abjurations
dont on entend tous les jours parler,
fait affez voir que Dieu benit
ſes deſſeins. Il luy reſervoit la gloide
detruire l'Hereſſe ; & c'eſt làdeſſus
qu'a eſté fait le Sonnet qui
fuit. Le Tonnerre tombé à Chau.
ny ſur la maiſon d'un Miniſtre,en
a fourny la penſée."
LE
SONNET.
E Ciel ſouſcrit aux Loix du
plus grand des Monarques,
Et s'accorde avec luy pour detruire
Calvin ;
Le conseil en est pris,c'est un Arrest
divin,
Dont le Foudre à nos yeax vient de
donner des marques.
Tout meurt, tout eſtſujet à l'Empire
des Parques;
Hereti
DELA
VIL
FREQUE
☑
LYON
TELLIER
FRANCIAE
MICHAEL
CANCELLARIT
AVRY.F.
PRVDENS ET •SECVNDIS
• DV
IISQ
。
AVRYT
RERVM
ANM.DCLXX
RECTVS
GALANT. 117
Heretique, il est temps,tu vas trouver
tafin ;
Mais n'enmurmare pas cette fatale
Main
Renverſe également les Trônes &
lesBarques.
LOVIS a commencé de te jetter à
bas;
Le Ciel, pour t'achever , favorise
Son Bras,
Surl'onde.
A
Ce Bras victorieuxfur la terre &
Dy- moy , qu'attendois - tu que des
coups inoüis,
Quand mon Prince entreprend ce
que le Ciel feconde,
Ou que le Ciel combat fecondé de
LOVIS?
:
L'Hermite de Sinceny
fur Chauny.
Je vous ay déja donné deux
Medail
118 MERCURE
1
Medailles de Monfieur le Chancelier,
& je vous en envoye une
troiſieme , que je ſuis perfuadé
que vous recevrez avec plaifir,
parce qu'elle eſt diferente des
deux autres , & qu'on ne ſçauroit
avoir trop de Portraits d'un aufſſi
grand, & auſſi ſage Miniſtre . Les
paroles du Revers vous marquent
la fermeté de ſon ame,que le haut
rang où ſon merite l'a élevé,laiſſe
toûjours dans la meſme aſſiete.
On ne doit pas s'étonner ſi
ceux qui fortent d'un ſang ſi illuſtre
ont des qualitez extraordinaires
, qui les faiſant parvenir
aux plux glorieux emplois , leur
donnét lieu de s'en acquiter avec
tant d'éclat. L'avantage de ſervir
le Roy toûjours à ſon gré,& toûjours
avec une promptitude , qui
luy laiſſe à peine le temps de fouhaiter
quelque choſe , remplit
Mon
GALAN T. 119
1
E
1
Monfieur de Louvois d'une ardeur
ſi vive, que tout ce qu'il fait,
■ ſemble tenir de l'enchantement .
Ila eſté onze ou douze jours en
campagne ; & pendant ce temps
ila viſité pluſieurs Places de Flandre
, & a fait ſouvent plus de cin-
| quante lieuës en un ſeul jour.
Jugez ſi quand le corps agiſſoit
ainſi l'eſprit ne travailloit pas
également. On ſçait que rien n'é.
gale la penetration & l'activité
de ce Miniſtre , & qu'il raiſonne
ſi juſte ſur tout ce qu'il entreprend
, qu'il n'a jamais pris de
fauſſes meſures.
د
L'Egliſe a fait une grande perte
en la perſonne de Mr l'Abbé de
S. Martin , Curé de la Baſſe Sainte
Chapelle. Il mourut le Samedy
onziéme de ce mois, à l'Hoſtel de
Sens de cette Ville,où Monfieur
l'Archeveſque luy avoit donné
un
120 MERCURE
un Apartement.C'eſtoit un Homme
d'un merite extremement diſtingué.
Il en a donné des marques
dans tout ce qu'il y a de
Chaires confiderables,à commen.
cer par celle de Noſtre - Dame,
où il précha un Careſme avec un
fi grand fuccés & une ſi grande
afluence d'Auditeurs, qu'à moins
d'ufer de precaution , il eſtoit
malaiſe d'y trouver place. Il n'y
a aucune Paroiſſe qui n'ait brigué
l'avantage de l'avoir pour Predicateur.
Celle de S.Germain l'Auxerrois
fut fi fatisfaite du premier
Careſme qu'il y précha , qu'elle
le voulut encore avoir le Carefme
paffe ; & les applaudiſſemens
qu'il y reçeut , juſtifient aſſez
qu'on ne peut finir plus glorieuſement
ſa carriere: Cependant,
Madame , quoy que je vous aye
dit de luy juſqu'à preſent , je luy
dero
GALANT.
121
&
deroberois la partie la plus eſſentielle
de ſon Eloge , ſi je ne vous
■ aprenois pas qu'il a eu l'honneur
de précher un Avent à Saint Ger.
main devant Leurs Majeſtez ,
avec encore plus d'approbation
que dans la Ville ; car comme il
préchoit fort delicatement
que c'eſt à la Cour que regne la
delicateffe , il avoit là des Juges
à qui rien n'échapoit de toutes
les beautez qu'il mettoit dans ſes
Sermons. Mais ce qui luy doit
avoir acquis une gloire plus grande
& plus folide que toute celle
dont je viens de vous parler, c'eſt
l'uſage qu'il a fait des derniers
momens de fa vie. Il avoit cou.
tume de prier Dieu , de luy faire
ſentir la mort à loiſir , afin qu'il
puſt faire une plus digne penitence
, & laifler moins de matiere
à ſa juſtice , & Dieu a
Iuillet 1682 .
1
2
F
122 MERCURE
1
exaucé ſa priere. Une maladie de
fix ſemaines luy donna le temps
de ſe familiariſer avec la Mort,
&de la voir venir ſans la redouter
. Quelques jours avant qu'il
expiraft , il ſe préchoit luy-mefme
, mais avec tant de ferveur,
que tous ceux qui eftoient prefens
n'ont pas beſoin d'autre Predication
pour apprendre à bien
mourir. Enfin il eſt mort, ce qu'on
appellle de la mort du Juſte ; &
je l'apprens avec plaifir à tous
ceux qui l'ont entendu pendant
ſa vie , afin que s'ils ont profité
de ſes conſeils, ils puiffent encore
profiter de fon exemple.
Les Religieux de l'Abbaye de
S. Germain des Prez , dont Monſieur
le Duc de Verncüil avoit
eſté Abbé pendant plus de quarante
ans , luy ont fait faire un
Service folemnel, avec le plus de
magni
GALAN T.
123
J
Jo
magnificence qu'il leur a eſté
poſſible. Madame la Ducheſſe
de Verneüil ſa Veuve , les ayant
fait avertir que ce Prince leur
avoit laiſſe ſon Coeur, deux d'entr'eux
, accompagnez de l'un de
ſes Aumôniers &de ſon Premier
Valet de Chambre , ſe rendirent
à Pontoiſe le Samedy quatriéme
de ce mois , pour y recevoir ce
Coeur. Il eſtoit en depoſt dans
le Convent des Religieuſes Carmelites,
où fon Corps eſt enterré.
Lors qu'on eut ouvert la grande
Porte du Monastere , toute la
Communauté de ces faintes Filles
y parut , ayant chacune fon
Voile baifle , & un Cierge blanc
à la main. La Mere Superieure
portoit ce Coeur ſur un carreau
de Velours noir. Il eſtoit dans un
• Sepulchre d'argent en forme de
Coeur , haut de quatre pouces
:
Fij
124 MERCURE
ſur un pied de largeur, avec une
Couronne Ducale , & au deſſus
un grand Crêpe. On avoit gravé
cette Inſcription fur ce Sepulchre.
C'est le Coeur de Tres-Haut &
Tres Puiſſant Prince,Monseigneur
Henry de Bourbon , Duc de Verneuil,
Pairde France, Commandeur
des Ordres du Roy , Gouverneur &
Lieutenant General de Sa Majesté
en Languedoc , que Son Alteſſe a
Souhaité d'eſtre inhumé , & deposé
dans l'Eglise de l'Abbaye de Saint
Germain des Prez, pour marque de
la confideration que ce Prince a
toûjours euë pour tout l'Ordre , &
particulierement pour cette Maifon.
Il est decedé l'an 1682 - le 28 .
May, âgéde 80. ans&Sept mois .
Ce Coeur fur gardé dans la
Sacriſtie de S. Germain des Prez
juſques au Jeudy ſuivant,jour deſtiné
GALAN Τ. 125
t
ſtiné pour la ceremonie du Service.
On avoit tendu toute l'Egliſedepuis
le bas juſqu'aux plus
hautes feneſtres. La Tenture étoit
chargée de deux Lez de Ve- ,
lours à fix pieds de diſtance.
Ces Lez , qui occupoienttout le
Chooeur & toute la Nef , eſtoient
remplis de -Cartouches & d'E-
- cuffons , repreſentant les Armes
& les Chifres du Defunt. Il y
avoit encore un grand nombre
de Cartouches , de quatre pieds
de hauteur , fur trois de large,
chargez des mefines Armes , &
des meſmes Chifres du Defunt .
Afin que le Lieu fut plus ſpatieux
& plus commode, on avoit tranfporte
la grande Balustrade de
fer, qui ferme le Presbytere, jufques
au bas de la Nef. Les Places
-eſtoient preparées pour les Prelats
, dans une partie desChaiſes
Fiij
126 MERCURE
1
du Choeur les plus proches de
l'Autel.Celles des Princes,Ducs,
& auters Perſonnes du premier
rang , eſtoient aux deux coſtez
du grand Autel , & les Confeillers
d'Etat, Maiſtres des Requeftes,
Preſidens , & Conſeillers des
Cours Souveraines devoient occuper
le reſte du Presbytere.Les
Ducheffes & les autres Dames
furent placées dans la Chapelle
de Sainte Marguerite , tenduë
&ornée ainſi que le reſte de l'Eglife.
La Chapelle ardente eſtoit
des plus magnifiques. Elle avoit
plus de vingt- cinq pieds d'élevation
au deſſus de la Baze. Ses
deux premiers Degrez eſtoient
garnis de plus de cent Chadeliers
d'argent. Les deux plus hauts en
avoient du moins ſoixante de
vermeil doré , & au deſſus , il y
avoit un grand Daiz de Velours
noir,
GALAN T. 127
121
10
noir , enrichy de Crêpine d'argent,
& de tres riches Ecuffons,
& porté par quatre Colomnes de
meſme parure. Ce Daiz couvroit
une Repreſentation revêtue d'an
Drap mortuaire, croifé de Maëre
d'argent , chargé d'Ecuffons en
broderie , & doublé d'Hermine.
Sur cetre Repreſentation , deux
grands Anges d'argent s'élevoient,
portant le Coeur du Prince
, avec deux Couronnes à ſes
coſtez , & le Cordon des Armes
du Roy le tout couvert d'un grad
Crêpe. Les Figures de la Justice,
de la Force , de la Temperance,
& de la Religion , placées aux
quatre coins de ce Mausolée , é
toient bien plus grandes que le
naturel. Elles portoient leurs Emblêmes
, & leurs ornemens ordi
naires, & avoient pour apuy,des
Bazes chargées de deux Inſcrip-
/
Fiiij
128 MERCURE
4
tions Latines. La premiere a eſté
ainfi renduë en noftre Langue.
On voit icy dans la meilleure
partie de luy- mefme, Henry de Bourbon
, Duc de Verneuil , Gouverneur
de Languedoc, digne Fils de Henry
le Grand , qui né dans la Pourpre,
en augmenta l'éclat & la dignité,
&qui dans la ferenité & la douceur
deson visage ,fit voir une vive
Image de fon Pere. Il cultiva
parsesvertu fes inclinations Roya
les & s'appliquant au fervice de
Dieu , & aux exercices de la Religion,
il rétablit l'observance dans
fes Abbayes , donnant aux Religieux
l'exemple d'une pietéſincere
; & afin de ne leur laiſſer rien
àsouhaiter , il donna fon Coeur à
la Congregation de Saint Maur,
pour marque de fon affection. Cet
te Congregation luy estant fi obligée
, a dreſſé cette Epitaphe pour
bono
GALANT.
129
honorer sa memoire , souhaitant
qu'il survive à luz mesme dans
l'Eternité.
L'autre Inſcription a eſté traduite
de cette forte .
Celuy dont on voit icy le Coeur
en depoft , est Henry de Bourbon . La
pieté , la fidelité , & le courage
qu'il fit paroiſtre dés ses premieres
années Sont des vertus
qu'il conſerva depuis pures & entieres
envers Dieu , le
reil
Roy,& l'Etat,
dans le temps les plus fâcheux.
Eftant Ambassadeur en Angleterréünit
les Esprits aupara
vant diviſez, leur inspirant lafoû
miſſion au Souverain , & leur per-
Suadant de preferer le bien public
à leurs interests particulier. Ayant
eftéfait Gouverneur de Languedoc,
il gagna le coeur de tout le monde,
retenant chacun dans ſon devoir,
portant les Sujets à une exacte fizol
F V
130 MERCURE
delité envers le Prince , & s'entremettant
auprès du Prince , pour en
obtenir des graces pour fes Sujets.
Se signalant ainsi par ses belles
actions & parses vertus , ilavécu
pour l'Eglise , pour l'Etat , &
pour la Province ; & enfin aspirant
àla gloire du Ciel , il est mort äge
de 80. ans, le 28. May 1682 .
Quoyque noſtre Langue n'ait
ny la force ny la grace du Latin
dans ces Epitaphes , j'ay crû
devoir vous les envoyer pour vos
Amies , parce qu'elles expriment
aſſez bien les principaux emplois
defeu Monfieur le Duc de Verneüil.
Quarre Pieces d'architeecture
rempliſſoient l'eſpace qui
ſeparoit les quatre Figures. Chacune
avoit deux Enfans panchez
fur le cofté, la teſte poſée ſur une
main, & tenant un Brandon de
l'autre . Une eſpece de Fronton
V
les
GALANT 131
lestappuyoit , furmonté par une
Tele de Mort , qui portoit
une Urne d'argent chargée d'une
Lampe à cinq lumieres. Les
Enfans ,& cene Teſte de Mort,
estoient à demy couverts d'un
Crêpe doré. Le grand Autel furprenoit
par ſa beauté & par fa
richeſſe. Outre la Table qui luy
fert de devant , & qui est toute
de vermeil doré , d'une tres - rare
& tres - ancienne Orfévrerie ,&
enrichie de pluſieurs Figures en
relief , & d'un grand nombre de
Pierreries , les Gradins eſtoient
garnis de dix-huit Chandeliers
d'argent , & au milieu , une
Croix auſſi d'argent , d'une haufeur
& d'une groſſeur extraordi
naire
01 Apres que les Archeveſques,
Evefques Ducs& Pairs , Chevaliers
des Ordres du Roy,Confeillers
132 MERCURE
ſeillers d'Erat , & autres Perſonnes
de qualité eurent pris
leurs places , l'Office fut commencé
avec tout l'ordre que l'on
pouvoitſouhaiter. Le Pere Dom
Benoift Brachet General , officia
, affifté de deux Diacres , de
quatre Chantres, & de tous ceux
qui ont accoûtumé de ſervir
aux plus grandes Solemnitez . La
Meffe eftant finie , la Communauté
fortit du Choeur , & paffant
par les deux coſtez du grand
Autel , elle fe rangea autour de
la Chappelle ardente , où les
quatre Chantres ayant entonné
le Libera , elle le continua
juſqu'à la fin ; & le Pere General
, accompagné de tous ſesOf
ficiers , fit les Afperfions & les
Encenſemens ordinaires. Ce fut
par là que ſe termina la Cere
monie orbembro kob sisilav V
Voicy
GALANT.
133
Voicy une nouvelle Fable de
Monfieur Daubaine. Celles que.
vous avez déja veuës de luy, vous
répondent du plaiſir que vous aurez
àlire cette derniere. и
*89638 ક
LE LOUP,
ET LES DEUX CHIENS .
FABLE.
Yrcis couché deſſus l'herbete,
Sans prendre soin
-100 Troupea
defon
S'occupoit du plaisir de cajoller
Lyfere
Ilne parloit que de Muſete,
De Flageolet , de Chalumeau ,
Et de nouvelle Chansonnete.
Defa part la Bergere écoutait la
fleurete
5. Cepetitjen luy ſembloit beau's
Bref
34 MERCURE
Brefils avoient tous deux de l'amour
dans la teste
Et voulant Iun de l'autre achever
la conqueste ,
Ne Songeoient à rien moins qu'à
garder leurs Moutons.
2
On Loup , mais Loup des plus
gloutons,
Rodoit autour de la Fougere.
Brifaut pour le Berger, Miraut pour
la Bergere,
I commandoient alors , & pendant .
quelque temps
Firent tous deux gardefidelle ;
Mais comme entre deux Concurrens
tub
Souvent il arrive querelle ,
Au grandplaifir de nostre Loup,
Ceux- cy, nous dit Eſope, à la fin se
battirent.
Tandis qu'à belles dents tous deux
ils se déchirent
Le Loup qui croyoit estre affuré de
fon coup Donne
GALANT. 135
1
Donnefur les Brébris, enleve la plus
bette
A cet Objet nos Chiens font viste
entr'eux la paix ,
Et l'un de l'autrefatisfaits,
Vont où leur devoir les appelle..
Ils fondent fur le raviffeur,
Et l'attaquent tous deux avec tant
devigueur ,
:
Qu'ils luy font dés l'abord abandonnerſa
proye
Mais qui doit icy leplus caufer de
>
joye,
C'est que ce Loup croyant avoir bien
Fut luy mesme à la fin étrangle,
A
devoré.
In Prince ambitieux d'agrandir
Do fon Empire,
Voit la guerre entre les Voisins .
Donnons deſſus, dit-il, étendons
136 MERCURE
Il y faitbon. Cela peut bienſe dire,
L'exécuter, c'est autre cas.
Cependant il vient à grand pas .
Que trouve- t-il ? tout en intelli.
gence:
Ses Voisins Ennemis ont fait entre
eux lapaix ,
Et par le traité d'alliance ,
De leurs guerres, luy feul doit payer
- tous lesfrais.
$
Les Nouvelles publiques vous
ont appris la mort du Grand Duc
de Moſcovie, arrivée le 27.Avril.
Il s'appelloit Théodore Alevovvis
, c'eſt à dire , Fils d'Alexis,
&avoit fuccedé en 1676. àAléxisMachelovvits
ſon Pere. L'Hiſtoire
ancienne de ce Païs-là eſt
fi peu connuë, que ce qu'on trouve
de plus certain dans les Autheurs
qui en ont écrit , c'eſt que
VVolodimire Fils de Steflaus ,
fut
GALANT. 137
fut converty à la Foy Catholique
fur la fin du deuxième ſiecle.Ce
VVolodimire paſſe pour le premier
Grand Duc Moscovite . Il
prit le nom de Bafile au Baptefme
, & eut Joreflas pour Succef
feur. Comme les Grecs avoient
travaillé à le convertir , l'Egilſe
de Moſcovie ſuivit toutes leurs
cerémonies ,& elle eſt demeurée
Schifmatique. Je vous ay parlé
dansma LetredeMay de l'année
derniere , du Patriarche deMofcovv
, dont l'Election ſe fait par
les Archeveſques, Eveſques,Abbez,&
tout le Clergé,& doit étre
confirmée par le Grand Duc. Ils
communient ſous les deux efpeces
à la Meſſe , & donnent la
communion aux Enfans dés qu'ils
ont atteint ſept ans , diſant qu'ils
commencent dans cer âge à eftre
ſujets au peché. Ils fe confeffent,
00000 &
1
138 MERCURE
&ont divers Jeûnes & Careſmes
tres- feveres . Les Prieres pour les
Morts ,le Signe de la Croix , les
Proceffions , & plufieurs autres
actes de Religion, leur font communs
avec nous. Leur Epoque
eſt celle du Monde, qu'ils diſent
avoireſté créé en Automne.Ainſy
le premier jour de Septembre
eſt toûjours le commencement
de leur année. La Succeſſion des
Grands Ducs ne ſe trouve point
interrompuë jusqu'à Théodore,
ou Fedor , qui fucceda à Jean
Bafilide II . fon Pere , mort le 28.
Mars 1584. On rapporte de ce
Théodore , qu'il eſtoit ſi ſimple,
qu'il ne trouvoit point de plus
grand divertiſſement que d'aller
fonner les Cloches aux heures
du Service . Comme il eſtoit in,
capable de gouverner , on donna
la Régence de l'Etat à Boris - Gudenou
GALANT.
139
denou fon Beaufrere , Grand
Ecuyer de Moſcovie. Boris ſe
voyant aimé du Peuple , prit le
deſſein de monter au Thrône ; &
apres s'eſtre défait de Demetrius,
jeune Prince de neufans , Frere
du Grand Duc , il fit empoiſonner
Theodore , qui eſtant tombé
tout d'un coup malade , mourut
ſans Enfans en 1597. On éleût
auſſi-toſt Boris. Il eſtoit parvenu
à la Couronne pardes voyes injuſtes
; aufſi la poſſeſſion luy en
fut bien toſt diſpurée par un
MoineMoſcovite nommé Griska
Utropoïa , de Maiſon noble , qui
avoit eſté mis dans le Convent
pour ſes débauches. Il prit le
nom de Demetrius , & s'eſtant
refugié en Pologne chez le
VVeivode de Sandomirie , il
ſçeut ſi bien luy perfuader qu'il
eſtoit fils legitime du Grand Duc
Jean
140 MER CURE
>
Jean Bafilide II. que le VVeivode
luy promit un fecours ſuffifant
pour le mettre fur le Thrône ,
à la charge qu'il fouffriroit en
Mofcovie l'exercice de la Religion
Catholique Romaine. Il le
promit, fe fit inſtruire en ſecret,
changea de Religion , & affura
le VVeivode qu'il épouſeroit ſa
Filte dés qu'il feroit rétably . Il
diſoit que Boris l'ayant voulu faire
affaffiner , fes Amis pour favo
rifer fon évaſion , avoient fait
mettre en ſa place le Fils d'un
Preſtre de fon mefme âge , &
ayant ſes meſmes traits , fur qui
le mal-heur eſtoit tombé . Une
Croix d'or garnie de Pierres pre
tieuſes , qu'il faiſoit voir , & qu'il
prétendoit luy avoir eſté penduë
au col dans le temps de ſon Bapteſme,
ſervoitde preuve à ſon im
poſture. Le VVeivode , flaté de
l'eſpoir
GALANT. 141
l'eſpoir de faire regner ſa Fille,
luy fit avoir une Armée , avec laquelle
il entra en Moſcovie , &
prit pluſieurs Villes. Boris ſurpris
de ces avantages , en fut ſi ſenſiblement
touché , qu'il en mourut
de chagrin le 13. Avril 1605. Les
Knez & les Boïares qui ſe trouverent
alors à Moſcou ( ce ſont
les grands Seigneurs du Pays ) firent
couronner apres ſa mort ſon
fils Fedor Boriſſouits , qui eſtoit
fort jeune , mais ils changerent
bien-toſt de ſentimens, &l'ayant
fait arreſter , ils le livrerent au
faux Demetrius . par l'ordre duquel
il fut étranglé le 10. Juin, au
ſecond mois de fon Regne. En
meſme temps Demétrius, que la
continuation de ſes Victoires
avoit fait reconnoiſtre pour Fils
de Jean Bafilide , arriva avec ſon
Armée à Moſcou ,&y fut couronné
142 MERCURE
ronné le 21.Juillet avec beaucoup
deceremonies. Afin d'empeſcher
qu'on ne doutaſt de la verité de
ſa naiſſance , il fit venir la Mere
du veritable Demetrius , que Bo
ris avoit releguée dans un Convent
éloigné. Il alla au devant
d'elle avec un fort grand corte- |
ge,la logea dans le Chaſteau , &
ly fit traiter magnifiquemet.Cette
Dame ébloüie de tant d'honneurs
, le reconnut volontiers
pour fils , quoy qu'elle ſçeuſt
que c'eſtoit un Impoſteur. Sa façon
de vivre ,toute diferente de
celledes autres Grands Ducs, ne
plut point aux Moſcovites . Ils
murmureretde ſon mariage avec
la fille du VVeivode de Saudomirie,
qui eſtoit Catholique Romaine
; &quand ils la virent arrivée
avec un grand nombre de
Polonois , armez & en état de ſe
rendre
GALANT. 143
rendre maiſtres de la Ville , ils
commencerent à ouvrir lesyeux.
Un des principaux Knez nommé
Vafili-Zuſki , aſſembla chez luy
pluſieurs autres Knez & Boïares ,
& leur remontra ſi bien la ruine
- inevitable de l'Etat & de la Religion,
s'ils ſouffroient legouvernementdeDemetrius
que l'ayant
choiſy pourChef, ils forcerent le
Palais la nuit du 17. jour de
May , qui estoit le 9. de ſon Ma-
Priage , défirent les Gardes Polonoifes
& entrerent dans la
Chambre du Grand Duc , qui
crût pouvoir éviter la mort en ſe
jettantdans la court par la feneftre.
Il fut pris , & alors Zuiki
s'adreſſant à la prétenduë Mere
de Demetrius , l'obligea de jurer
fur la Croix, s'il eſtoit fon fils.
Elle dit que non , & on luy donna
auffi-toſt un coup de Piſtolet
dans
144 MERCURE
८
2
dans la teſte . Sa Veuve fut miſe
en priſonavec ſon pere & fon frere,&
il y eut plus de dix- ſept
censHommes tuez. Suſki , chef
de l'entrepriſe, fut mis en la place
de cet Impoſteur, & couronné
le 1. Juin 1606. Deux autres
faux Demetrius le traverſerent .
L'un s'appelloit Knez Gregori
Schacopski Ayant trouvé les
Sceaux du Royaume pendant le
déſordre du pillage du Chaſteau ,
il s'aſſocia de deux Polonois,& ſe
ſauva en Pologne. L'autre parut à
Moſcou.C'eſtoit un Commis d'un
Secretaired'Estat,dont l'impoſturetrouva
de la fuite. Il s'empara
de pluſieurs Villes confiderables
& tous ces defordres
ayant donné lieu de ſe dégoûter
de Suſki, dont on croyoit que la
domination devoit eſtre injuſte,
puis qu'elle estoit malheureuſe,
les
GALANT.
145
les Moſcovites le dépoŭillerent
de la dignité Imperiale , & l'enfermerent
dans un Convent où il
fut razé. Cependant , voulant fatisfaire
les Polonois , qui n'oublioient
rien pour ſe vanger de
loutrage qu'ils avoient reçeu à
Mofcou au Mariage de Demétrius
, ils firent prier Sigifmond
Roy de Pologne , de confentir
que ſon Fils aîné Uladiflas acce.
prât la Couronne de Moſcovie.Le
Traité fut fait , & Staniflas Solkouſki
General de Pologne , qui
s'eſtoit avancé avec ſon Armée
juſqu'aux Portes de Moſcou , eut
ordre de mettre les armes bas, &
de recevoir le ferment de fidelité
, juſqu'à ce que le Prince s'y
fuſt rendu en perſonne Il ne
vint point. Les Polonois s'eſtant
gliffez dans Moſcou juſqu'au
nombre de fix mille , y firent des
Juillet 1682 . G
146 MERCURE
violences qui ne peuvents'exprimer,&
voyant enfinque les Mofcovites
prenoient les armes contr'eux
, ils mirent le feu en trois
ou quatre endroits de la Ville.
Toutes les Maiſons furent conſumées,
à la referve du Chaſteau,
des Eglifes , &de quelques autres
Bâtimens de pierre , & pendant
deux jours que le carnage dura,
plusde deux cens mille Perſonnes
pêrirent, Le Treſor du Grand
Duc fut pillé , auffi bien que les
Eglifes&les Convens. Les Polonois
en tinerent une quantité
preſque incroyable d'or , d'argent,&
de Pierres pretieuſes , &
furent enfin contraints de venir
à un accord , & de fortir du
Royaume. Les Moſcovites , apres
ces defordres , ſongerent à élire
un nouveau Grand Duc, & nommeret
en 1613. Michel Federoüits ,
Parent
GALAN T.
147
Parent éloigné de Jean Bafilide.
Son Regne fut fort paiſible,quoy
qu'un peu avant ſa mort , qui arriva
en 1645. il parut un Impofteur
qui fedit fils duGrand Duc
Zuski , comme on avoit veu trois
faux Demetrius ſous les Regnes
precedens. Ce dernier eſtoit fils
d'un Marchand Linger ,& s'ap-
- pelloit Timoska.Apres avoir évité
pendant huit ou dix années,
la punition qu'il méritoit , il fut
enfin mené à Moſcou,& executé
dans le grand Marché. On luy
coupa d'une hache , premierement
le bras droit au deſſous du
coude , puis la jambe gauche au
deſſous du genoüil , & enfuite le
bras gauche , & la jambe droite,
&enfin la teſte. Dés le lendemain
de la mort de Michel Federoüits
, on fit les ceremonies
du Couronnement de ſon fils
Gij
148 MERCURE
Alexis Micheloüits , Pere du
Grand Duc, qui eſt mort depuis
deux mois. J'ay crû , Madame,que
vous ne ſeriez pas fâchée que je
vous fiffe ce court détail du Regne
des derniers Princes, qui ont
poſſedé la Couronne de Moſcovie.
Je ne vous puis dire quelle
eſt la ceremonie particuliere de
leurs Funerailles. Je vous diray
ſeulementqu'on en obſerve beaucoup
, lors qu'on enterre quelque
Moſcovite. Si- toſt que l'un
d'eux eſt mort , l'on fait venir
fes Parens & ſes Amis , qui s'étant
rangez autour du corps,
s'excitent à pleurer , & luy demandent
pourquoy il s'eſt laiſſé
mourir , ſi ſes affaires n'eſtoient
pas en bon eftat , s'il manquoit de
quelque choſe , ſi ſa Femme n'étoit
pas affez belle & affez jeune
, ſi elle luy a manqué de
fidelité,
ة ي
GALANT. 149
fidelité , & d'autres choſes ſemblables
. L'on envoye en meſime
tempsun preſent de Biere ,d'Eaude-
Vie , & d'Hidromel , au Preſtre
, afin qu'il prie pour le repos
de fon Ame. On lave le corps,
& apres l'avoir reveſtu d'une
Chemiſe blanche, on luy chauſſe
des Souliers faits d'un cuir de
Ruffie fort délié , & on le met
dans le Cercüeil , les bras poſez
fur l'eſtomac en forme de Croix.
Ce cercücil eſt enfuite porté à
l'Eglife , couvert d'un Drap ou
de la Caſaque du Défunt. Si la
ſaiſon le permet , & que ce ſoit
une Perſonne qui ait du bien, on
l'y laiſſe huit ou dix jours fans
l'enterrer ; & pendant ce temps,
le Preſtre l'encenſe , & luy donne
tous les jours de l'Eau -Beniſte
. Voicy dans quel ordre ſe fair
te Convoy. Un Preſtre marche
Giij
150 MERCURE
१
à la reſte , portant l'Image du
Saint , dont le nom a eſté donné
au Défunt à ſon Baptefme. Il eſt
ſuivy de quelques Filles de ſes
plus proches Parentes qui ſervent
de Pleureuſes , & qui rempliſſent
l'air de cris effroyables, mais d'un
ton ſi juſte & fi concerté , qu'elles
ceſſent toutes à la fois pour
recommencer auſſi toutes à la fois
par intervales. Enſuite fix Hommes
portent le corps ſur leurs
épaules. Les Preſtres l'encenſent
tout autour pour en éloigner les
mauvais Eſprits , & les Parens &
Amis marchent derriere en confuſion
, ayant chacun un Cierge
à la main. Lors que l'on eſt auprés
de la Foſſe , on découvre le
Cercüeil , & on tient l'Image du
Saint ſur le Mort , tandis que le
Preſtre fait quelques Prieres , où
il mefle ſouvent ces Paroles , Sei
gneur,
GALANT.
ISI
gneur , regardez cette Ame en juftice.
Les Pleureuſes continuent
leurs hurlemens , & les Parens
&Amis font au Défunt les mefmes
demandes qui luy ont déja
eſté faites ; apres quoy ils prennent
congé de luy en le baifant
, ou en baiſant ſeulement le
Cercüeil. Le Preſtre approche
apres ces ceremonies , & luy
met entre les doigts un Billet ſigné
du Patriarche , ou du Metropolitain
du lieu,& du Confefleur,
qui le rendent ſelon le rang qu'a
tenu le Mort. Ce Billet , qui luy
doit ſervir de paſſeport pour le
Voyage de l'autre monde , eſt
conceu en ces termes. Nousfouffignez
Patriarche ou Metropolitain
, & Prestre de cette ville de
N. reconnoiſſons & certifions par
ces Presentes , que N. porteur de
nos Lettres , a toûjours vécu par
Giiij
152
MERCURE
my nous en bon Chrestien , faisant
profeſſion de la Religion Grecque ;
& bien qu'il ait quelquefois peché,
qu'il s'en est confefſé , & qu'ensuite
il a regeu l'Abſolution & la
Communion en remiſſion deſes pechez
; Qu'il a reveré Dieu &fes
Saints ; Qu'il a fait ses prieres , &
qu'il ajeûné aux heures & aux
• jours ordonnez par l'Eglife ,
qu'il s'est gouverné si bien avec
moy , qui fuis fon Confeffeur , que
je n'ay point de ſujet de me plaindre
de luy , ny de luy refuser l'Abfolution
deſes pechez . En témoin
dequoy nous luy avons fait expedier
le present Certificat , afin que
Saint Pierre en le voyant luy ouvre
la Porte à la joye éternelle.
Dés qu'on luy a donné ce Paſſeport
, on ferme la Biere , & on
le met dans la Foſſe , le viſage
tourné vers l'Orient. Ceux qui
l'ont
GALANT.
153
Font accompagné , font leurs
devotions aux Images , & retournent
au Logis du Défunt,
où ils trouvent un grand Repas.
Leur Deüil dure quarante jours ,
pendant leſquels ils font trois
Feſtins aux Parens & aux Amis,
fçavoir le troiſiéme , le neufviéme
, & le vingtième jour apres
qu'on a enterré le Mort. Ils imirent
en celales Grecs modernes,
qui prennent pourtant le quarantieme
jour au lieu du vingtième,
parce que vers ce tempslà
le coeur ſe corrompt , comme
le corps commence à pourrir vers
le neufviéme, & le viſage à eſtre
defiguré dés le troiſième.
Le Grand Duc Theodore Alexovvits
eſtant mort le 27.Avril,
comme je vous l'ay déja-marqué
, on mit en ſa place le
Prince Pierre Alexovvits fon
G V
154 MERCURE
Frere puiſné du ſecond Lit , à
l'exclufion du Prince Fedor
Alevovvits ſon Frere du premier
Lit , que ſes incommoditez rendent
incapable du Gouverne
ment. Il n'a que dix ans ; &
quelques Seigneurs ayant defapprouvé
cette Election , elle a
ſervy de pretexte au foulevement
qui eſt arrivé. Il a cauſé
un tres - grand defordre. Les
Strelits , ou Gardes de la perſonne
du Prince , ſe plaignant
que les plus confiderables Miniſtres
s'eſtoient enrichis , en retenant
les arrerages qu'on devoit
aux Troupes , & les foupçonnant
d'ailleurs d'avoir fait
mourir le Tzar , qui n'avoit encor
que vingt- cinq ans , ſe ſont
liguez au nombre de trente mille
, & huit mille Soldats de la
Garniſon s'eſtant joints à eux,
ils
GALANT. TIS
د
ils ſe ſon fait raifon par eux-mefmes
, de ceux de la Cour qu'ils
accuſoient de ces injustices.
Trois jours avant le foulevement
ils firent ſçavoir aux
Marchands & aux Bourgeois ,
qu'il y alloit de leur vie , s'ils ne
ſe tenoient pas dans leurs Maifons
, quoy qu'ils viſſent arriver.
Le 15. de May ils marcherent
en bataille vers le Palais avec
quelques Pieces de Canon , &
ayant fait dire inutilement au
Grand Duc , qu'il leur livraſt
ceux dont ils fe plaignoient , ils
ſe ſaifirent de tous les Officiers,
en arracherent meſime quelquesuns
d'entre ſes bras , & les jetterent
par les feneftres . Les
Troupes qu'ils avoient poſées
deſſous , les recevoient avec
leurs Piques & autres Armes.
L'Appartement des Femmes &
Filles
15.6 MERCURE
C
Filles de la Grand' Ducheffe
veuve fut force ,& l'on tua tous
ceux que l'on y trouva cachez .
Le Frere aîné de cette Princeſſe
fut de ce nombre . On mit ſon
Pere dans un Convent , & il en
couta la vie au Colonel Staponas,
à Romadanouski , qui a eſté
Generaliffime des Armes du
Tzar , & à un grand nombre
des principaux Officiers de la
Couronne ,& de la Maiſon Imperiale.
Le maſſacre dura jufqu'au
17. & les Maiſons de tous
ceux que l'on y envelopa furent
pillées , fans qu'on fiſt le moindre
tort , ny aux Marchands,
ny au commun Peuple. On traîna
au grand Marché les corps
de tous ces Infortunez , & ils y
demeurerent expoſez pendant
trois jours à la veuë de tout le
monde. Les dernieres Lettres
qu'on
GALANT.
157
qu'on a reçeuës de ce Païs- là
portent que le 26. du meſme
mois , les Revoltez avoient dépoſé
le nouveau Tzar , & mis à
ſaplace ſon frere Fedor Alexovvits
, quoy qu'il foit aveugle,
& peu propre à gouverner un
Eftat. Les Moſcovites , de quelque
condition qu'ils ſoient , tien-
-nent à gloire de ſe dire Eſclaves
duGrand Duc ; mais cela n'empeſche
pas qu'ils ne foient fujets
à de fort grandes Revoltes.
Celle qui arriva en 1648. ſous le
Regne d'Alexis Micheloüits ,
en eſt un exemple. Morofou ,
Favory & Beaufrere de ce Prince
, uſoit avec violence de l'autorité
qu'on luy avoit accordée.
Pleskeou , premier Juge de la
Ville de Moſcou , faifoit toute
forte de concuſſions , & Trachoniſtou
qui avoit la direction
fur
158 MERCURE
4
fur les Armuriers , Cannoniers,
& autres Ouvriers de l'Arsenal,
les tirannifoit en les obligeant
de compoſer des ſommes qui
leur eſtoient deuës. Les Habitans
preſenterent Requeſte contr'eux
pour les faire dépoſer ; &
ces trois Seigneurs s'eſtant retirez
dans le Palais ſur quelque
tumulte qui s'éleva , le Tzar fit
évader Moroſou , dont il demanda
la grace au Peuple quelque
temps apres , & fut contraint
de livrer les deux autres aux
Mutins , qui les afſſommerent à
coups de baſton. Le pouvoir du
Tzar ſe ſoûtient fur trois maximes
; l'une , qu'il eſt défendu
aux Moſcovites ſur peine de la
vie , de fortir hors du Royaume
ſans permiffion du Prince ; l'autre
, que pour empeſcher que
les alliances avec les Etrangeres
GALANT.
159
res ne cauſent quelque changement
dans l'Eſtat ; les Tzars ne
peuvent épouſer que leurs Sujetes
; & la derniere , qu'on
éleve les Enfans dans l'ignorance
, en forte que pour eſtre Docteur
il ne faut que ſçavoir lire
& écrire . Auſſi leurs Preſtres ne
préchent jamais. Ils font ſeulement
des lectures dans l'Eglife.
Leur Alphabet a quarante lettres
, empruntées des Grecs, mais
alterées. Ils écrivent ſur des rouleaux
de papier coupez en bandes
& collez enſemble,de la longueur
de vingt cinq ou trente aunes.
Je vous fais part de toutes les
choſes extraordinaires , & cela
m'engage à vous parler aujourd'huy
de cequi est arrivé àDreux
depuis peu de temps . C'eſt une
petite ville éloignée de Chartres
de fix ou ſept lieuës . Une Femme
âgée
160 MERCURE
âgée de quarante - fix ans , d'une
affez bonne conſtitution , y accoucha
le 29. du dernier mois,
d'un nombre preſque incroyable
de petits oeufs, ou plutoſt de petites
veſcies , pleines d'une feroſité
qui les rendoit tranſparentes .
Les membranes en eſtoient folides,&
refiſtoient au toucher, On
voyoit autour de ces petits oeufs
quantité d'une certaine pituite
viſqueuſe , ſemblable en couleur
& en confiſtence à des blancs
d'oeufs . Leur groffeur ne paſſoit
pas celle des oeufs d'Hirondelle,
je veux dire les plus gros , qui
eſtoient meſlez parmy d'autres
plus petits. On tient qu'il y en
avoit plus de deux mille , qui
joints à cette matiere viſqueuſe,
auroient fuffy pour remplir tout
un Boiffeau. Quoy que pendant
ſes grandes douleurs , qui dure
rent
GALAN T. 161
rent pres de trois heures , il ſe
detachaſt quelques morceaux de
ces oeufs , il eſt certain qu'ils avoient
une étroite liaiſon les uns
aux autres. On croit qu'elle ſe
faifoit par le moyen d'un corps
rouge, tiflu de filets ou vaiſſeaux,
qui tenoit lieu , pour l'entretien
- & l'augmentation de ces petites
boules , de ce que la Nature a
étably pour la nourriture des Enfans
dans le ventre de la Mere .
Cette Femme perdit avant ſon
accouchement une quantité de
fang beaucoup plus confiderable
que les autres n'ont accoûtumé
d'en perdre ; & deux ou trois
jours auparavant , elle avoit fenty
un écoulement d'eaux. Cet écoulement
s'eſtoit fait pendant prefque
tout le temps de ſa groſſeſſe,
& on l'avoit imputé à diverſes
cauſes. Elle avoit eu d'abord
quelque
162 MERCURE
quelque peine à s'imaginer qu'elle
fuſt groſſe , parce qu'il s'eſtoit
paffé huit ans depuis fon dernier
Enfant ; mais enfin une tenfion
vers la region du bas ventre,
& d'autres marques,luy en ayant
donné le ſoupçon, elle n'ofa employer
aucun Remede contre
une fièvre qui la tourmentoir.
Elle ſe fit ſeulement faigner du
bras dans le cinquième mois de
cette groffeffe , qu'elle tenoit
toûjours incertaine ; & fur ce
doute,celle conſulta un Medecin
, qui la fit ſaigner du pied.
L'enflure du ventre augmentant
toûjours , & ſe repandant jufqu'aux
jambes & aux pieds , on
la purgea pluſieurs fois ;mais toutes
ces choſes ne l'ayant point
ſoulagée , elle eut recours à une
Femme , qui luy fit prendre un
Remede violent , dont les effets
furent
GALANT. 163
7
- furent extraordinaires . Ce Remede
, qu'on foupçonne avoir
eſté quelque preparation d'Antimoine
, luy faiſoit faire des efforts
affez grands pour en mourir.
Cependant malgré les ſaig-
-nées du bras & du pied , & plus
de vingt Medecines auffi violen
tes que celles que je viens de
vous marquer , cette Femme n'a
pas laiſſe de venir juſqu'au terme
des neuf mois. Elle vit encor, (du
moins elle estoit vivante dans le
temps qu'on m'a écrit , ) mais fi
enflée , qu'elle ne ſçauroit porter
fon ventre , tant il eſt gros,
plein , & tendu. Ses jambes ſont
enflées à proportion , & les parties
ſuperieures , comme les bras
&la teſte , ne le ſont point. Au
contraire , on les voit toûjours
diminuer. Les douleurs ont continué
pluſieurs jours tres-violentes
164 MERCURE
tes apres fon accouchement. On
prie les Sçavans de vouloir bien
ſe donner la peine d'écrire ce
qu'ils en penſent.
Les Paroles de la ſeconde
Chanſon que je vous envoye,
font de Monfieur de Meſſange.
Elles ont eſté miſes en Air par
Monfieur Deleval ,
AIR NOUVEAU.
jJ'Av
'Avois refolu de changer,
*. Et de n'aimer dans ces Boccages
Que la verdure & les ombrages,
Au lieu d'un volage Berger ;
Mais le voyant fous la feüille
nouvelle,
Ie fentis l'autre jour le foible de
mon coeur,
Etj'aime encor cet infidelle ,
Malgré tous mes fermens, & malgrefa
rigueur.
Les
GALAN T.
165
)
Les Vers qui ſuivent,ſemblent
avoir eſté faits pour eſtre notez.
Ils font de Mademoiselle de Caſtille
, dont l'heureux genie vous
eſt connu. Cette ſpirituelle Perſonne
merite bien qu'on travaille
ſur cequ'elle fait .
VERS A METTRE EN AIR.
l'Amour& le Vin,
SQuelsplaisirs dans
Le chagrin,
Ou l'envie,
lavie?
De leur mortel venin ,
Nous l'ont bien- toſt ravie.
Sans l'Amour & le Vin,
Quel plaisir dans la vic !
Q
AUTRES.
Ve Bacchus a d'apas !
Que l'Amour a de charmes !
Non,fans leurs douces armes,
Γ
L'Homme
!
166 MERCURE
L'Homme ne reſiſteroit pas
A tant de mortelles alarmes,
Qui le menacent du trepas.
Allez, braves Soldats,
Aux Affauts aux Combats,
Vous couronner de gloire ;
Allez, celebres Avocats,
Nait&jour, defatras
Charger vostre memoire.
Que de tracas !
Que d'embaras,
Quiſous la Tombe noire
Vous menent à grands pas !
Allez, vous n'eſtes que desfats,
Et toute voſtre belle Histoire,
Sur ma parole, ne vautpas
Cloris chantant dans un Repas.
Les plaisirs d'icy bas
Sont d'aimer & de boire;
Aimons- donc , &beuvons,
Tandis que nous vivons.
Ces
GALAN T. 167
Ces Vers font tournez d'une
maniere agreable , qui les rend
fort propres à eſtre chantez dans
un Repas . Ce ne font pas les
ſeuls que Mademoiſelle de Caſtille
ait faits pour les plaiſirs de
la Table. Voicy un Inpromptu de
fa façon, qui fit admirer la beauté
de fon eſprit à une fort grande
Compagnie , avec laquelle elle
eſtoit allée paſſer quelques jours
àHarnouville,chez Monfieur de
Machaut Conſeiller en la Seconde
des Requeſtes,& Frere de feu
Mr le Commandeur de Machaut.
Harnouville eſt un Village qui
luy appartient, entre S.Denys &
Goneffe.
INPROMPTU.
Que dans les Champs d'Harnouville
:
La
168 MERCURE
La vie est charmante & tranquille!
Souvent le Seigneur du Chaſteau
Y donne le Cadeau .
;
Hereux l' Amy qu'il y regale !
Le Lait , l'Oeuf frais ,le Pain &
l'Eau,
Sont d'un goust qu'ailleurs rien n'égale.
:
Parmi le Gibier qu'à monceau
Champagnefur la table étale,
Que diray -je du Pigeonneau ?
Lemeilleur Perdreau,
Au prix de luy , vaut moins qu'un
Etourneau.
Vn Marquis au gouft fin , un vray
Sardanapale,
Dés qu'il le voit , s'écrie , ô le friand
morceau !
A la ſeule odeur qu'il exhale ,
Vn Mort de quatre jours fortiroit
du Tombeau.
Je
GALANT. 169
Je vous entretins il y a quatre
ou cinq mois d'une Dame Romaine
, nommée Donna Anna
Carouſi , qui avoit chanté de
vant le Roy chez Madame la
Dauphine. Sa reputation s'eſt
bien augmentéedepuis ce temps.
là. On a remarqué en elle tout
ce qui fait eſtimer celles de ſon
Sexe, & plus on l'a veuë, plus on
luy a trouvé de merite. Aufſi cette
admirable Perſonne , dont la
Maiſon eſt des plus anciennes &
des plus nobles de Sicile , & de
celles qui occupent encore aujourd'huy
les principales Charges
par droit hereditaire, a- t elle
eſté élevée par une Mere qui fut
le charme de ſon temps , & qu'avoit
nourrie une Princeffe , qui
eſtoit auſſi la merveille de fon
fiecle.C'eſtoit Donna Margarita
d'Auſtria , Princeffe de Boutere.
Juillet 1682 . H
170
MERCURE
Le Roy , qui ſe fait un grand
plaifir de ne laiſſer échaper aucune
occafion de reconnoifſtre le
vray merite , a voulu donner des
marques de la connoiffance qu'il
a de celuy de Donna Anna Caroufi
, en luy envoyant ces jours
paſſez un Preſent confiderable ..
Il les mit entre les mains de Monfieur
le Maréchal de Bellefond,
à qui on doit l'avantage d'avoir
en France une Perſonne fi rare.
Ce preſent eſt un Bracelet de
gros Diamans. On n'admire pas
en Donna Anna Caroufi unebelle
& grande Voix ſeulement,
avec un art merveilleux pour la
conduire , une ſcience profonde
dans la Muſique , & une maniere
particuliere de l'accompagner
du Claveffin , & de cette Lyre fi
harmonieuſe , dont je vous parlay
la premiere fois , mais mille
autres
GALANT. 17
autres qualitez encor qui rendroient
un Homme confiderable.
Elle ſçait les Langues , &
beaucoup de belles choſes dont
elles facilitent la connoiſſance, &
qui ſont ordinairement negligées
par le beau Sexe.
On vient de me donner une
Lettre qui vous apprendra que
l'Academie Galante , dont vous
me mandez que la lecture vous
a ſi bien divertie, a donné lieu à
une Académie de Province , qui
s'eſt établie ſur ſon modelle. Si la
choſe n'eſt pas vraye , elle eſt du
moins plaifammant contée. On a
tiré de ce Livre une des Queſtions
dont on a demandé la deciſiondans
le dernier Extraordinaire
, & c'eſt pour ſe diſpenſer
d'y répondre, qu'on a écrit cette
Lettre.
Hij
172
MERCURE
A MADAME
LA MARQUISE DE M.
A Quoy Songez-vous, Madame, de me demander mon senti.
ment fur la Question de l'Académie
Galante ? Ie ſuis à vous de
temps immemorial. Iln'y a perſonne
quiſe ſouvienne de m'avoir veu,
fans m'avoirveu vôtre Amant.le ne
Sçay que furle raport d'autruy, qu'il
yait au monde d'autres Femmes que
vous qui puiſſent donner de l'amour;
&vous voulez queje vous diſeſije
crois qu'on puiſſe aimer en pluſieurs
lieux dans le même temps ! Toute
ma vie vous répond fur cela. Ie ne
vous en diray rien. levous remercie
feulement de m'avoir envoyé l'Académie
Galante. C'est un joly Livre,
نم
GALANT. 173
&fort réjoüiſſant ; mais je vous
prie de m'en envoyer encore du
moins une demy- douzaine, car il
faut que vous Sçachiez le fuccés
qu'a eu cet Ouvrage dans la petite
Ville où mes affaires m'arrestent
preſentement. Ie l'ay preſté , &il a
couru par tout ; mais le croiriezvous
? Il a pris à mes Provinciaux
une étrange démangeaison defaire
auffi une Académie Galante fur le
modelle de celle- là. Je croy qu'ils en
deviendront fous. On a choisy des
Hommés les plus polis , &des Filles
les plus pretieuſes de la Ville , pour
representer les Perſonnages de l'Académie
, & je vous aſſure que les
Gens d'icy ne manquent point d'efprit
, & qu'ils ont mesme quelque
fois des airs du monde affez paſſables.
Celuy à qui on a donné leper-
Sonnage du Chevalier de Pontignan,
est le Plaisant de la Ville ; car, com
Hiij
174
MERCURE
me dit fort bien Scarron, chaque pe.
tite Ville a fon Plaisant. Le Lieutenant
General est le Marquis d'Ormilly,
parce que c'est un Homme affezferieux.
Pour l'Albagna &le
Tréval, ils ont effé difficiles à trou.
wer. Il n'y a point d'Italien dans
la Ville, ny mesme d'Homme qui ait
esté en Italie, hormis un qui entreprit
le voyage l'année passée , &
qui revint des Alpes , de peür a'és
tre dévalisé par les Bandits. On
Juy a pourtant donné le rôle d'Albagna,
à condition qu'il continuera
fon voyage. Ilne s'est pas trouvé
un ſeul Sçavant pour faire Tréval,
& on a pensé aller offrir ce rôle à
tin Curé de la Ville , qui est Docteur
P ןי
de Sorbonne ; mais enfin on s'est re.
Yolu de le donner à un jeune Homme
qui a de l'eſprit , & qui a promis
qu'il étudieroit , & qu'il apprendroit
àfaire des Vers. Les per-
Sonnages
GALANT. 175
venus
Sonnages de Mademoiselle d'Ormil .
ly , & de Mademoiselle de Mirac,
ont esté aisezà diftribuer ; mais
celui de Mademoiselle de Turé leur
a donné bien de la peine. Ou trou..
ver une Fille qui ne parle guere ?
Ilsfont bien ferieusement me
prier d'écrire à Paris , pour m'informer
s'il étoit vray que cette Mademoiselle
de Turé parlaſt ſi peu.
A la fin on a pris la plus petite
Caufeufe qui foit dans la ville,
quoy qu'elle le foit pourtant encore
bien raisonnablement ; & une des
plus grandes peines qu'ait l'Académie
, c'est de faire taire Mademoiselle
de Turé , qui à chaque moment
dément fon caractere. Lapre
miere fois qu'ils s'aſſemblerent , ce
fut un charivary fort plaifant. le
leur conſeillay d'apprendre par coeur
les Conversations de l'Académie
Galante , & de les reciter comme
Hiiij
76 MERCURE
I
s'ils euſſent joüé une Comédie; car
en effet , ellessontfines, ſpirituelles,
aisées , &reprefentent bien celles
du monde poli ; mais ils me répondirent
qu'ily en avoit pour trop pен
de temps , & que leur Académie
finiroit trop tost. Ils ont pris les Statuis
de lavrayeAcadémie , & leur
goust a esté fort bon en cela. Rien
n'est plus joliment imaginé que ces
Statuts , & c'est un des plus agreables
morceaux que j'aye veus dans
ancun livre de cette nature ; mais
où les Académiciens ont estè fort
embaraſſez , ç'a estéà conter leurs
Histoires . Ils n'ont pas cu des fentimenssi
fins , ni fi délicats que ceux
qu'avoit Ormilly aupres defonAgnés
, & ilne leur est pas arrivé des
avantures außi plaisantes que d'avoir
trois amours comme ceux de
Pontignan , & d'eſtre tantoſt metamorphosez
, tantoſt emmaillotez
comme
GALANT.
177
comme luy,on de voir des évanoüif-
Semens comme celui que vit Albagna,&
de donner comme luy des
rendez-vous à leurs Rivaux. Tout
cela ne se fait point à .... & en
veritéje doute fort qu'ilsefoitfait
mesme à Paris . Des chofesfi plai-
Santesnefont pas du dernier vray-
Semblable , & il semble auſſi que
l'Autheur dans sa Preface ne se
Souciepas qu'on y ajoûte beaucoup
de foy. Quoy qu'il en soit, ilestfeûr
que mes Académiciens,avec toute la
libertéde mentir qu'on leur accor
dapar necessité, n'imaginerent rien
de si bon. Ce qui meparoiſtde plus
réjoüifſſant , c'est qu'ily a des Meres
qui commencentà trouver mauvais
que leurs Filles ayent hors de
leurprefence des converſations avec
tant d'Hommes. Le foir, quand ces
pauvres Demoiselles rentrent chez
elles , ces Meres leur disent d'un
Hv
178 MERCURE
ton aigre, Vous revenez donc de
l'Académie ? Voila une belle folie
que vous avez inventée. De
noſtre temps on ne parloit point
de ces Académies-là. Ie leur ay
dit qu'elles n'avoient qu'à répondre
à leurs Meres qu'elles les mariasfent
, & que selon les Reglemens
mefmes de l'Académie , elles ſeroient
obligées à en fortir. Pardonnez-
moy , Madame , tout ce petit
détail, & toutes ces bagatelles que
je vous écris. Vous me mandez que
La veritable Académie vous a tant
plû , que je croy qu'en ſa faveur
vous ne trouverez pas mauvais que
jevous aye entretenuë de l'Académie
de Province.
Monfieur le Marquis de Bonneval
, de Limofin , mourut à la
Réole le 19. du mois pafsé, avec
de grands ſentimens de Religion.
II
GALANT.
179
Il n'avoit encor que cinquantedeux
ans , & il eſt mort d'une
fluxion furla poitrine, causée par
une ſaignée du pied qu'on luy
ordonna pour un Rhume de deux
jours , qui l'emporta en deux au
tres . Son Coeur a eſté porté à
Bonneval. Il laiſſe à Madame
de Bonneval ſa Veuve , Fille
unique de feu Monfieur de
Monceaux , de la ſeconde branche
d'Auny , Grand Audiencier
de France , & de Madame
de Monceaux de la maifon
de Moucy , trois petits Garçons
qu'elle a grand ſoin d'élever.
L'antiquité de celle de Bonneval
eſt ſi reculée , qu'on n'en peut
trouver le commencement. Elle
n'eſt jamais tombée en quenoüille
, & on peut dire qu'on ne la
veuë ſe mef - allier en aucun
temps , ny par les Aînez , ny par
les
180 MERCURE
les Cadets, ny par les Filles, qu'el.
le a données aux plus illuſtres
Maiſons du Royaume , comme
S.Germain , Montvert , Rochedragon
, Linars , Biron , Hautefort
, Fenelon , Montbas , Durefort,
Lestrange, Deolk - S. Georges,
Nantiat, Chazelle , Fontanges,&
c. llen eſt ſorty deux Senéchaux
, & deux Gouverneurs
de Province au Limofin ; des
Gouverneurs de Perpignan , &
de pluſieurs Places frontieres con.
fiderables ;des Lieutenans de
Roy à Arles; des Lieutenans Generauxdes
Armées en Flandre,
en Provence , & en Italie , &
quantité de grands Capitaines ;
pluſieurs Favoris , Confeillers,
Chambellans, &Miniſtres de nos
Roys, comme on le peut voir dans
les Hiſtoires ; des Juges pour le
Roydes Combats en champ clos,
Arbitres
GALANT. 181
Arbitres des Diferens des Perſonnes
du premier rang , & des
Tenans illustres , choiſis par nos
Souverains , pour ſoûtenir leur
gloire dans ces fameux Tournois
à outrance des Siecles paſſez , où
combatoit à fer émoulu en preſence
de Leurs Majeſtez , l'élite
des plus braves & des plus grands
Seigneurs du Royaume. Il en eſt
auſſi ſorty pluſieurs grands Prelats
, Abbez , Commandeurs de
Rhodes, &c . C'eſt ce qui a donné
lieu au Dictum cité par le Maréchal
de Monluc dans ſesCommentaires
.
Chastillon , Bourdillon , Galliot,
& Bonneval ,
Gouvernent le Sang Royal.-
Germain de Bonneval , Senéchal
&Gouverneur du Limofin , fut
tué devant Pavie au ſervice de
François I.On a remarqué de luy,
qu'il
182 MERCURE
qu'il avoit imité l'Habit de ce
Prince , afin que ſa Perſonne
Royale fuſt plus difficile à reconnoiſtre
par les Ennemis. Jean de
Bonenval , Lieutenant General
des Armées de ce grand Roy, eur
la gloire de l'accompagner dans
fa Prifon.
Pour les Alliances , la Maiſon
de Bonneval ne cede rien à perfonne,
puiſqu'en divers temps ſes
Seigneurs ont épousé des.Filles
de Montmorency , d'Axia,
de Comborn , des Vicomtes de
Limoges , de Tranchelyon , de h
Marche , d'Aubuſſon , de Montvert
, de Pierrebuffiere , des Vicomtes
de Chasteauneuf , des
Comtes de Cominges , de Foix
Princes du SangRoyal deNavarre
, de Leſtrange , de Beaumont
venus par Femmes de l'Admiral
de Graville , de Varie allié des
Brachets
GALANT. 183
1
Brachets de Peruſſe , de Neuville
Seigneurs de Magnac , de la
Marche,de Bourlemont,des Princes
d'Ambliſe , des Sire de Pons,
de Laſtours, des Vigiers Vicomtes
de S. Mathieu , des Chabots
de la Branche de l'Admiral Fils
de Magdelaine de Luxembourg,
des Comtes d'Eſcars , &c . Tant
- d'illuſtres Alliances font affez
connoiſtre que cette Maifon a la
gloire d'eſtre defcenduë par les
Femmes , comme par autant de
canaux,de tout ce qu'il y a eu autrefois
de plus grand dans toute
l'Europe, & alliée aujourd'huy de
fang&de parenté à tout ce qu'on
y voit de plus augufte .
Monfieur de Pilles , Gouverneur
de la Ville de Marseille , y
eſt mort depuis un mois , âgé de
plus de quatre- vingts ans . C'étoit
un Homme d'un fort grand me
rite.
184 MERCURE
rite. Tous les Gentilhommes de
ce Païs- là avoient tant d'eſtime
pour ſa vertu , qu'ils les prenoient
pour Arbitre de leurs plus grands
diférens. Il a eu la gloire de contribuer
plus qu'aucun autre à pacifier
les troubles de la Province.
La douceur eſtoit ſon caractere
particulier. Lors qu'il fut mort,
on luy fit une Chapellle ardente
dans l'Egliſe de la Major , où
un Pere de l'Oratoire prononça
l'Oraiſon funebre. Enfuite on
porta le Corps par toute la Ville.
Le Convoy eſtoit composé de
toute la Nobleffe de Marseille, &
des environs. Tous les Ordres
Seculiers & Reguliers le precedoient
, avec quelques Troupes
reglées , & d'autres faites d'Habitans
armez Ces Troupes firent
trois décharges , de meſime que
toutes les Galeres & tous les Vaif
ſeaux
GALANT. 185
ſeaux qui ſe trouverent au Port,
lors qu'on repoſa le Corps dans
la Galere de Monfieur de Piles,
Fils du Défunt , qui eſt à preſent
Gouverneur de la Ville. Cela
- eſtant fait , tout le monde ſe retira
, àl'exception de ſes plus Proches
, qui accompagnerent le
corps au Château d'If, une lieuë
dans la Mer , où il fut inhumé
avec beaucoup de cerémonie,
comme il l'avoit ordonné par fon
Teſtament . C'eſt ce qui a donné
occafion à ces Vers .
3
EPITAPHE
DE MONSIEUR DE PILLE ,
Gouverneur de Marſeille.
Nochers , qui fillonnez les
,
Ne craignezplus aucun orage ;
Sur l'Empire des Eaux , il n'est plus
denaufrage, Par
186 MERCURE
Parcourezhardiment tout ce vaſte
Univers.
Ċy gift au milieu de cette Ifle ,
Le Corps de l'illustre de Pille ,
Qui par unfort des plus heureux,
Apres avoir pendant la guerre
Diſſipé longtemps de la terre
Les broüillards les plus tenebreux,
Va par un doux regard , comme un
Aftre paisible ,
Calmer le couroux dangereux
D'un Element bienplus terrible.
On a eu avis que Monfieur le
Bailly Colbert , General des Galeres
de Malte , avoit rencontré
trois Vaiſſeaux Corſaires de Tunis
, auſquels il avoit donné la
chaffe; qu'un de ces Vaiſſeaux
ayant eſté contraint d'échoüer à
terre , les Turcs s'en fauverent
apres qu'ils y eurent mis le feu ;
& que les deux autres furent
pouffez
GALANT. 187
pouſſez dans le Port de la Goulete,
& ſe tirerent à terre à la faveur
de la Fortereſſe.
Le 25. du dernier mois , Monſieur
le Prince Guillaume de
Furſtemberg , Eveſque de Strafbourg
, fut éleu tout d'une voix
pour grand Doyen de l'Egliſe
de Cologne. Le Chapitre luy en
fit donner auſſi- toſt avis par un
Courrier qu'il luy dépeſcha à
Saverne , où il eſtoit indipose
de la fiévre. Les Elections de cette
nature , quand elles font faites
fans fuffrages partagez , marquent
un merite extraordinaire.
Auſſi doit - on demeurer d'accord
qu'on ne peut avoir plus
de grandes qualitez que ce Prince
en a. Sa ſanté s'eſt rétablie,
& il eſt revenu le cinquiéme de
ce mois à Strasbourg , où il s'applique
avec tout le ſoin imaginable,
188- MERCURE
nable , à regler les affaires de fon
Diocefe .
La Feſte de Noſtre-Dame du
Mont-Carmel fut celebree ſolemnellement
le Judy ſeizième
de ce mois , dans l'Eglife des
Peres Carmes de Lile , par les
ſoins de Meſſire François de
Breucq , Seigneur de la Rabliere
, Maréchal de Camp és Armées
du Roy , Mestre de Camp
d'ün Regiment de Cavalerie,
Commandant pour Sa Majeſté
dans Lile , & Grand Prieur des
Ordres Militaires de Noſtre. Dame
du Mont- Carmel & de faint
Lazare. Il n'a épargné aucune dé.
penſe pour rendre la Feſte plus
magnifique. Les premieres Vefpres
furent chantées avec grande
pompe dés le Mercredy 15 .
dumois. Le lendemain il y eut
grande Meſſe & Sermon ; aprés
quoy
GALANT. 189
5
quoy Monfieur le Grand Prieur
ſuivy des Chevaliers , qui compoſoient
un Cortege de douze
à treize Carroſſes , alla prier
Monfieur le Maréchal de Humieres
de venir dîner chez luy
avec les Chevaliers. Il y vint accompagné
des Gouverneurs de
Valenciennes & de Bouchain , &
de pluſieurs autres Officiers de
marque. Le Feſtin fut fomptueux.
Apres le Dîner, toute la
Compagnie alla entendre les ſecondes
Veſpres, qui furent chantées
avec la meſme folemnité,
tant pour la Muſique , que pour
la décharge des Boëtes qui ſe
fit toûjours à la fin de chaque
Office. Le foir on jetta ſur l'Efplanade
, où eſt la maiſon des
Carmes , une infinité de Fusées
volantes , de Serpenteaux , &
d'autres Feux d'artifice . Les
Comman190
MERCURE
Commandeurs qui accompagnoient
Monfieur le grand Prieur
eftoient Monfieur du Metz , Ma.
réchal de Camp, Lieutenant General
de l'Artillerie, Gouverneur
de la Citadelle de Lile; Monſieur
de Roſamel , Capitaine-
Lieutenant des Gendarmes de
Flandres, Mestre de Camp: Monfieur
de la Mothe , Major de la
Citadelle de Lile ; & Monfieur
de Genſac , Capitaine dans le
Regiment de Picardie. Les Chevaliers
, Monfieur de Petit - Pas,
Seigneur de Wanoing , la Monfferie
, & Mayeur de la Ville de
Lile , ancien Chevalier ; Monfieur
de Montalet , Capitaine-
Lieutenant de la Compagnie des
Fuſeliers à Cheval de Flandre ;
Monfieur de la Tramerie ; Monfieur
des Rochers de la Chambre,
Capitaine dans le Regiment
de
GALANT. 191
de Picardie ; Monfieur du Ferrand
, Capitaine dans le meſme
Regiment; & Monfieur Thierry,
Ingenieur du Roy. Officiers de
l'Ordre , Monfieur Buiſſy , grand
Bailly du grand Prieuré ;&Monfieur
le Conſeiller Turpin , Premier
Procureur General de l'or.
dre en Flandre . Ce dernier faifoit
l'Office de Maître des Ceremonies,
& les plaça tous ſur deux
Eſtrades.
De tous les enteſtemens , celuy
de la Mode eſt le plus commun
aux Femmes. Elles la fuivent
avec un ſoin extraordinaire
; & quand il en a paru quelqu'une
, l'empreſſement de s'y
conformer eſt la ſeule choſe qui
les occupe. Ce qu'a fait uneBourgeoiſe
depuis que l'Eté a commencé
, peut justifier ce que je
dis. Si- toft qu'elle eut remarqué
que
192 MERCURE
que les Dames s'habilloient de
Tafetas cramoiſy , elle crût qu'il
y alloit de fa gloire d'en eſtre
auffi habillée , & fit pendant
pluſieurs jours de grandes careffes
à fon Mary , pour en obtenir
dequoy ſe mettre à la mode.
Le Mary , qui ne connoiſſoit
pour mode que le plaifir d'épargner
, ſe moqua du cramoify.
Il dit à ſa Femme que la couleur
ne faiſoit rien aux Habits,
que l'année d'auparavant il luy
en avoit donné un d'Eté qui étoit
encor tout neuf , & qu'il pretendoit
qu'elle l'uſaſt , avant qu'elle
eneuſt un autre. La Bourgeoiſe
eutbeau prier. Le Mary fut infléxible
, & quelque amour qu'elle
luy marquaſt , il aima mieux renoncer
àſes careſſes ,que les ache.
ter par le preſent qu'elle vouloit
qu'il luy fiſt. Cependant l'envie
de
GALANT. 193
Y
de ſa Femme ne ſe paſſa point.
Elle cut toûjours le Cramoiſy à
la teſte, & plus la tentation eſtoit
violente , moins elle pouvoit s'imaginer
par où ſe mettre en état
de la ſatisfaire. Soit par vertu, ſoit
par manque de beauté , elle n'avoit
point d'Amant , ce qui dans
les Modes eſt d'une grande refſource.
La voye d'emprunt luy
eſtoit d'ailleurs fermée , parce
qu'on ſçavoit que fon Mary ne
la laiſſoit pas en pouvoir de rendre.
Ainſy elle commençoit à
deſeſperer de venir à bout de fon
deſſein. Enfin apres avoir inutilement
rêvé à mille moyens, elle
en trouva un qu'elle reſolut de
mettre en pratique. Eſtant fortie
un matin ſur leshuit heures, elle
demeura en Ville juſques à midy
, &dit au retour à ſon Mary ,
que le hazard avoit fait pour elle
Juillet 1682 . I
194 MERCURE
&
د
en
Cceu'qeul'lielvleunyoaivtoidt'atcohuejtoeurrslr'eHfaubfiét,
Su'elle fouhaitoit qu'elle avoit
déja porté le Tafetas au Tailleur,
qu'une Bourſe trouvée à IEglife
fous ſes pieds , luy avoit
fourny dequoy le payer. Le Maronda
de ce qu'elle employoit
ryg
fimal à propos cet argent trouvé.
L'Habit à la mode ne luy plaiſoit
pasi mais comme il ne luy
couſtoit rien, du moins à ce qu'il
croyoit, il la laiſſa faire à ſa faitaifie.
On apportal'Habit à la Femme
, & jamais elle n'avoit eſté ſi
contente d'elle , que quand elle
ſe vit en gros Rouge. Trois ou
quatre jours apres , le Mary fut
averty qu'un de ſes meilleurs
Amis , à qui il eſtoit obligé de ſa
fortune,venoit à Paris pour quel-
La reconnoiffance
que temps
l'engageoit à le loger. Il luy de-
A ſtina
GALANT.
195
ſtina ſa plus belle Chambre , qu'il
voulut faire meubler un peu proprement.
Entr'autres Meubles
qu'il refervoit pour l'occaſion , il
avoit donné en garde à ſa Femme
une Houſſe de Tafetas cramoiſi
( car de tout temps on s'eſt ſervy
de cette couleur pour faire
des Lits. ) il voulut la faire tendre.
Comme cetteHouſſe voyoit
le jour rarement , ſa Femme luy
dit que ce ſeroit grand dommage
de l'expoſer à eſtre gaſtée,
qu
qu'elle devoit ſeulement ſervir
de parade dans une Chambre où
l'on ne coucheroit point , & que
ſon Amy n'eſtoit pas Homme à
ſe ſoucier des Meubles, pourveu
que d'ailleurs on le regalaſt com
me on devoit. Ses remontrances
furent inutiles auprés du Mary. II
voulut eſtre le Maiſtre , & luy fit
ouvrir le Coffre , où repoſoit cette
I ij
196 MERCURE
chere Houſſe. Apres qu'on l'en
eut tirée, il envoya chez un Tapiſſier
voiſin,qui vint pour la tendre.
Il dit d'abord en la déployant,
que l'un des Rideaux manquoit.
Le Mary le demanda à ſa Femme
, & l'embarras où il la mit en
le demandant,luy fu aiſément cõ
noiſtre qu'elle l'avoit métamor.
phosé en Habit.Il querella,s'em.
porta,&fut enfin obligé d'é faire
acheter un autre. La Bourſe trouvée
ſi à propos , luy frapant alors
l'eſprit plus fortement qu'elle n'a
voit fait d'abord, iladmira ſa crédulité
, & plein du chagrin d'avoir
en dépit de luy donné à fa
Femme les airs de la Mode, il alla
chez le Tailleur , qu'il accuſa
d'eſtre complice du Vol . Cela ne
ſervit qu'à faire éclater la choſe.
Elle fut ſçevë auſſi toſt dans tout
le quartier , & l'on en fit de fort
plaifans
GALAN T.
197
plaiſans contes. Ce qu'il y a préſentement
de particulier , c'eſt
que la Femme n'ofant plus por-
= ter l'Habit , par les railleries que
l'on en fait, le Mary la perfecute
pour l'obliger à le mettre. Il la
veut punir par là ; & les conteſtations
qui naiffent entr'eux de
ce diferent , ajoûtent de jour en
jour de nouvelles Scenes à la
Comedie.
Les Ambaſſadeurs du Roy de
Maroc , que nous avons veus icy,
ont rapporté à leur Maiſtre de fi
grandes choſes de Sa Majesté,
que ce Prince luy a voulu marquer
par ſes Lettres , l'admiration
où il eſt de ſa Grandeur. J'en ay
recouvré une Copie que je vous
envoye. La Traduction en eſt
litterale.
I iij
98 MERCURE
#### 63 : 96380703 0703 EF03-09T03 8990P STOR
LETTRE
DUROY DE MAROC,
ASA MAJESTE΄.
A
U NOM DE DIEU CLEMENT
ET MISERICORDIEUX
, ET LA PAIX SOIT
SUR CELUY QUI EST VENƯ
LE DERNIER DE TOUS LES
PROPHETES.
Cette Lettre est de la part du
Serviteur de Dieu Tout- puiſſant,
le Seigneur Prelat, & Roy de toute
l'Affrique Occidentale , & de toutes
les Provinces Muſulmanes, Miralmoumenin
ou Frince des Fidelles
, le Prince Albhofni. Que
Dieu puiſſant conferve, fortifie , &
maintienne àjamais ſes tres- excellentes
& tres- magnifiques Races.
Ainsifoit- il.
Au
GALANT. 199
Au Grand Prince des Romains,
l'Empereur du Royaume de France
, LOUIS XIV. de ce nom.
La paix ſoit fur celuy qui a ſuivy
le vray chemin. Apres tous les
complimens ,fçachez , Grand Empereur
, que mes Gens & Amis
m'ont appris la maniere obligeante
de vos Lettres , & m'ont raconté
les bontez & generofitez que vous
exerçaftes envers eux. Ils louent
fort vos actions heroïques. Je Suis
admiréfort de vostre pieté que vous
eustes pour eux , & de plus , comment
vous eustes auſſi la bonté de
leur faire voir toutes les raretez
& réjoüiſſances qui ſe voyent , &
ſe font dans vostre Palais. C'est
pourquoy avec merite & avec tresgrande
raison que l'on vous donne
& attribuë le Titre de Grand Prince
, & Empereur des Romains , le
quel Titre vous avoit esté écrit par
I iiij
200 MERCURE
nostre Seigneur&Ayeul ; &pour
cela il nous plaist fort de négocier
& parler avec vous , & non
Pas avec d'autres Perſonnes , parce
que vous estes le Maistre absolu
de vostre vouloir & volonté , &
tout dépend de vostre teste ; &la
volontédes Roys des autres Nations
dépend du Conseil general , & de
Leurs Confeillers. Auſſi ils ne sçawent
pas de combien nous faiſions
cas &estime de vostre magnanimité
& generosité , parce que nous
Sçavons vostre grande affiduité en
toutes les Affaires qui concernent
vostre Royaume. C'est pourquoy
wous meritez estre Empereur fur
toutes les Nations de l'Europe , &
personne ne merite tant que vous
de porter la Couronne parmi tous
les Peuples . Jesouhaiteray de tout
mon coeur que vous soyez le Maistre
de tout ,&fur toutes cesNations ;
&
GALANT. 201
&le jour que viendra cheznous
voſtre Ambassadeur , noussouhaiterions
qu'il ne retournaſt point
vers Vous , s'ilplaiſt à Dieu , qu'avec
joye & contentement pour vous.
- Enfin tout ce que vous desirezde
nous est à voſtre option , &volonté
&Service , & la Paix foit avec
vous. Cette Lettre a esté écrite le
15. du mois de Raboottani , l'an de
l'Egire 1093. & de 1. C. le 15 .
Avril 1682.
Le Roy a donnné l'Eveſché
de Castres à Monfieur l'Abbé
de Maupeou , Avocat General
au Grand Conſeil ; & ce qui
eſt tres-dignede ce Prince , qui
dans ces fortes de nominations
n'a jamais en venë que le vray
merite & l'intereſt de l'Eglife,
c'eſt que plus de trente Perſonnes
faiſant agir leur credit pour
I
202 MERCURE
avoir cet Eveſché , que plufieurs
Prelats euſſent échangé
avec plaifir , parce qu'il eſtoit à
leur bien- féance , Sa Majesté le
donna à Monfieur de Maupeou,
qui ne fongeoit à rien moins
qu'à le demander. Cet Abbé
eſtoit allé à Verſailles , pour luy
faire ſes remercîmens de la Survivance
de la Charge de Prefident
qu'Elle luy avoit donnée,
& la ſupplier en meſme temps
d'en diſpoſer , ainſi que de la
Charge d'Avocat General au
Grand Confeil , parce qu'eſtant
d'Egliſe , il s'y vouloit donner
tout entier. Le Roy apres l'avoir
écouté , & luy avoir tout remis
pour en ufer comme il le croiroit
le mieux , le pria d'accepter
l'Eveſché de Castres , ce qu'il ne
put refufer. Admirez la juſtice
& la prudence de ceMonarque
qui
GALANT. 203
1
qui le luy avoit déja deſtiné ,
ſcachant que ſa haute capacité
accompagnée d'une fort grande
ſageſſe , pouvoit eſtre tres-utile
dans un Païs où il y a quantité
de Religionnaires. Les Prelats
qui en font les plus proches , en
ont témoigné beaucoup de joye,
: ne doutant point que fon zele
joint au leur , ne faſſe des fruits
tres - confiderables. Il ne faut
pas s'étonner ſi ce choix a eſté
-ſuivy. d'une approbation generale
, puis que Monfieur l'Abbé
de Maupeou à toutes les
qualitez neceſſaires à un Prélat,
pour gouverner dignement l'Eglife.
Il a commencé à étudier
dés ſa jeuneſſe , & regenté la
Philoſophie , pour eſtre de la
Maiſon & Societé de Sorbonne.
Enſuite il y fut reçeu avec
beaucoup d'applaudiſſement. Il
fit
204 MERCURE
de
fit ſa Licence à Paris , & prit le
Bonnet de Docteur. Le Doyenné
de Saint Quentin , eſtant demeuré
vacant par la mort
Monfieur de Maupeou , Eveſque
& Comte de Châlons ſon Oncle
, le Roy l'en gratifia , & luy
donna peu de temps apres fon
agrément pour la Charge d'Avocat
General au Grand Confeil
, que feu Monfieur deMaupeou
fon Frere avoit exercée
pendant deux ans. Il en aremply
les fonctions d'une maniere,
qui luy a fait mériter que Sa
Majesté luy ait donné diſpenſe
d'âge , de ſervice , & de parenté
, pour la Survivance de la
Charge de Preſident au Parlement
de Paris , qu'exerce depuis
long-temps Monfieur de Maupeou
ſon Pere. Cette Famille qui
eft fort ancienne , a eu l'avantage
GALANT.
205
-
-
tage de ſe faire diftinguer dans
tous les Emplois , ſur tout parun
grand attachement au ſervicede
ſon Prince.Monfieur le Preſident
de Meaupeou a eu cinq Freres,
dont quatre ont eſte Capitaines.
au Regiment des Gardes Fran
çoiſes. L'un d'eux a eſté Capitaine
& Major dans ce meſme Regiment
, & eſt mortGouverneur
de la Ville d'Ath en Flandre. Le
cinquiéme eſtoit Evefque &
Comte deChâlons- fur-Saone, &
agouverné cette Egliſe pendant
dix- huit ans , avee beaucoup de
zele & de pieté. Le meſme Preſident
a eu quatre Fils. L'aîné eſt
mort Avocat General au Grand
Conſeil , âgé de trente ans. Le
quatrième a eſté tué tres jeune à
la Bataille de S. Denys . Il eſtoit
Sous- Lieutenant aux Gardes . Le
troiſieme eſtoit Chevalier de
Malte.
206 MERCURE
Malte. Le Roy luy a donné une
Enſeigne , & luy a depuis accorde
des diſpenſes pour eſtreCon.
ſeiller au Parlement de Paris. Le
ſecond eſt Monfieur l'Abbé de
Meaupeou , que Sa Majesté a
fait Eveſque de Caſtres. Cette
Ville , ſeparée en deux par la Riviere
d'Agout , eſt dans le haut
Languedoc , & a titre de Comté.
Elle a eu le Siege d'un Senéchal
Comtal pour le Roy ; un Juge
d'Appeaux , qui vont au Senéchal
de Carcaſſonne, & la Chambrede
l'Edit my- partie pour ceux
de la Religion Pretenduë Reformée.
Les Princes de Monfort,de
Bourbon , & d'Armagnac , ont
eſté Comtes de Caftres juſqu'à
Iacques d'Armagnac , qui eut la
teſte coupée en 1477. ſous le
Regne Loüis XI . Ce Prince donna
ce Païs à Boufil de Juges, Lieutenant
GALANT.
207
tenant de Roy en Roſſillon , qui
épouſa Marie, Soeur d'Alain d'Albret;
mais le Comté de Caſtres
revint à la Couronne fous François
I. Le Pape Jean XXII fonda
l'Eveſché l'an 1317. Il eſt Suffragant
de Bourges. Dieudonné
Severat,Abbé de Lagny au Dioceſe
de Paris , en fut le premier
Eveſque. Il a eu d'illuſtres Succeffeurs
, Jean des Prez , Aimeric
Natalis , Raimond , Majorofi
Cardinal , Gerard Macher,Confeſſeur
du Roy Charles VII . Jean
d'Armagnac , Antoine de Veſc,
&c. L'Egliſe Cathedrale eſt ſous
le titre de S.Benoiſt . C'eſtoit une
Abbaye que le Pape Jean XXII.
érigea en Eveſché. Caſtres eſt
dans l'Albigeois , entre Saint Papoul
, Alby , Lodeve, & Lavaur.
Il y a une Chartreuſe aupres de
la Ville.Ceux de la Religion s'en
eſtant
208 MERCURE
eſtant rendus les Maiſtres en
1567. pendant les Guerres Civiles
, la pillerent , & y ruinerent
les Lieux Saints qu'on a depuis
reparez .
Le Dimanche 12. de ce mois,
Monfieur l'Eveſque de Vence
fut facré dans l'Egliſe des Peres
Recolets du Fauxbourg S. Martin.
Vous ſçavez , Madame , que
ce Prelat eſt de l'Ordre de ces
Peres. La ceremonie fut faite par
Monfieur l'Archevêque deCambray,
aſſiſté de Meſſieurs les Eveques
de Lavaur & de S. Brieu .
Pluſieurs Prelats , Abbez, & autres
Perſonnes de qualité , y affiſterent
Monfieur Bontemps,dont
Monfieur l'Eveſque de Vence a
toûjours eſté Amy, fit la depenſe
de cette ceremonie , & donna à
manger à cent cinquante Religieux
dans le Refectoire. On fere
vit
GALANT. 209
vit un magnifique Dîné à Meſſieurs
les Evêques dans une chabre
particuliere. Plus de 30. Eccleſiaſtiques
, & beaucoup d'autres
Perſonnes de toute forte de
conditions, mangerent à une autre
Table.Apres le Dîné les Prelats
entrerent dans la Biblioteque,
ſuivis de cette grande Compagnie
de Preſtres & d'Ecclefiaſtiques
; & en leur preſence le
Pere Eloy Sinet fit l'adieu au nom
de la Province à Monfieur l'Evef
que de Vence , dont il loüa fort
le Gouvernement dans l'Ordre
depuis 25. ans. Il s'étendit avec
beaucoup d'éloquence ſur les
motifs qui avoient obligé le Roy
de l'élever à la dignité &piſcopale
, fit connoiſtre les avantages
que l'Egliſe & l'Etat en recevroient
; & apres avoir exageré
combien la perte que l'Ordre , &
la
1
210 MERCURE
la Province de Paris en particulier
, alloit faire de ſa Perſonne,
leur eſtoit ſenſible , il finit par la
proteſtatió de ne ſe ſeparer jamais
de luy, quoy qu'éloigné. Ce Difcours
, dont la Compagnie parut
tres - contente, tira des larmes de
beaucoup de Religieux. Le lendemain
Monfieur l'Eveſque de
Vence s'eſtant rendu à Verſailles
, ſalia Sa Majeſté, qui luy témoigna
qu'il y avoit déja longtemps
qu'Elle ſouhaittoit le voir
dans cet Habit. Le Mardy il preſta
le ſerment de fidelité , & alla
le ſoir recevoir la Reyne aux
Recolets , où l'on celebroit la Feſte
de Saint Bonaventure.
Le Sonnet qui ſuit a eu tant
d'Aprobateurs , que j'ay crû devoir
vous en faire part.L'Autheur
n'a voulu ſe faire connoiſtre que
E
par
GALANT. 211
par ces Lettres,qui marquent ſon
nom, F.F.D.L.I.
SUR LES DIFERENTES
occupations des Hommes .
N Homme de neant s'égale à
UNJupiter,
Vn mauvais Maréchal se rend
Pharmacopole,
Tel fait le Medecin , qui n'est pas
bon Frater,
Souvent une Coquete a l'airde Soeur
Nicole.
***
Ce grand Predicateur n'entend pas
fon Pater,
Ce hardy Fanfaron au Combat caracole,
Cet ignorant Sçavant n'aime qu'à
difputer,
Ce Matelot d'un jourpretend à la
Bouffole.
Vn
212 MERCURE
Vn Faiſeur de Rébus croitſe rendre
immortel,
Vn Poltron reconnu donne à tous le
Cartel,
Onfait mal ce qu'onfait, on ne fait
qu'une affaire.
Mais LOVIS partage dans cent
Emplois di vers,
Se donnant tout à tout,fait voir à
'Univers,
Et qu'il fait ce qu'ilfaut, & qu'il
Sçait bien le faire.
Voicy d'autres Bouts rimez
que vous trouverez fort heureuſement
remplis .
SUR LA FIERTE DE
Madem. de V. dont l'Amant
eſt Capitaine d'Infanterie .
JEE connois , belle Iris, un Brave à
Codebec,
Qui
GALAN T.
213
Qui vous cherit autant qu'un Enfantfa
Poupée,
Et qui dit que vos yeux & vostre
divinbec
Font plus mourir de gens que ne
faitfonEpče.
Ses propos amoureux estant ponr
vous du Grec,
Il fait inceſſamment quelque Profopopée
Sur vos airs de fierté,qui le rendent
fi ſec,
Qu'on le prendroit ſouvent pour
l'Ombre de Pompée.
**
Ayez compaffion de ce Fils de
Pall-as, 2
Dont les tendres foupirs & lesfréquens
helas
Amolliroient le coeur du plus cruel
Pi-rate.
Vous
214
MERCURE
Vous pouvez le ſauver des griffes
deCloton ..1
Sans luifaire avaler Iulep ni Mi
thri -date,
En devenant pour lui plus douce
qu'unMouton.
Quoy que la mode autoriſe
les Bouts- rimez , il eſt des Gens
fort ſpirituels qui s'en degoûtent.
Ils diſent que l'eſprit eſt trop
gefné , & qu'apres beaucoup de
peine , on voit toûjours qu'il
n'auroit point eu de telles penſées,
s'il n'y avoit point eu de telles
rimes.Ils ajoûtent que s'il faut
ſe faire quelque jeu pour ſe divertir
, il vaudroit encore mieux
choiſir des matieres difficiles &
extraordinaires , que des rimes
bizarres , & hors de la belle
Poësie. Ainſi ils voudroient, pour
donner
GALANT.
215
donner lieu à quelque choſe de
beau & d'élevé , qu'on propoſaſt
des ſujets , où l'eſprit n'euſt jamais
rien fait , qu'il n'euſt jamais
repreſentez ; & ils pretendent
qu'il y auroit beaucoup de
plaiſir à voir ce que les veritables
Poëtes pourroient dire là-deſſus,
en ſuivant leur adreſſe & leur
pente , & choiſiſſant les plus bel-
= les rimes . Je me ſers des termes
employez dans le Billet qui me
donne cet avis. On y propoſe
une haye d'épines , entr'autres
ſujets pour un Sonnet , avec liberté
entiere de remplir par de
beaux Vers , l'idée qu'elle offre,
ou qu'on peut luy appliquer. Si
ceux qui ont travaillé avec tant
d'ardeur ſur les Bouts- rimez veulent
s'attacher à cette matiere ,
ce ne ſera pas une petite fatisfaction
, de voir les differentes
penſées
216 MERCURE
penſées qu'elle produira. Plus elle
ſemble ſterile , plus l'effort d'efprit
s'y fera paroiſtre .
Le Dimanche 19. de cemois,
on vit ſur le Theatre Royal de
l'Opera , une choſe qui ſurprit
agreablement toute l'Aſſemblée.
Le jeune Prince de Dietrich
ſtein , Fils aîné du Prince de ce
nom, Grand Maiſtre de Sa Majeſté
l'Imperatrice regnante , y
danſa ſeul une Entrée de Balet,
avec une grace merveilleuſe. Il
parut fur ce Theatre magnifiquement
maſque ſelon la coûtume,&
remplit la place d'un des principaux
Maiſtres qu'employe Monſieur
de Lully. Monfieur y vint
pour le voir, avec un concoursde
monde incroyable. Ce jeune Seigneur
qui n'a pris leçon que depuis
un an , danſa cette Entrée
d'une maniere fi juſte , qu'il fut
admiré
GALANT. 8417
admiré de tout le monde. Il eſt
fortbien fait, extrémement beau ,
& reüffit parfaitement dans ſes
exercices. Il a beaucoup de feu
dans l'eſprit , & fon merite ne
contribuë pas moins que ſa qualité
, à le faire fouhaiter par tout.
Si l'on a veu quelques Etrangers
faire en d'autres temps la meſme
entrepriſe , il eſt du moins le premier
de la Cour de l'Empereur,
qui ſe ſoit aſſez répondu de ſoy
pour ofer paroiſtre devant une
ſi grande Affemblée. Apparemment
il le fera encor d'autres fois.
Ceux qui voudront l'imiter ne le
feront pas ſans peine .
Monfieur Tſchirnaus, Gentilhomme
Sujetde Mooſieur l'Eleteur
de Saxe, fut reçeu le Mercredy
22. de ce mois , à l'Academie
Royale des Sciences. Il
eſt grand Phyſicien , & les or
Iuillet 1682 . K
218 MERCURE
dres que Monfieur Colbert donna
pour cette reception , ſont
pour luy la preuve d'un merite
incontestable. L'amour que ce
grand Miniſtre a pour les beaux
Arts , luy fait chercher avec ſoin
ceux qui font les plus capables
de leur donner de l'éclat ; &
quand on s'eſt rendu 'digne de
ſon choix , on peut s'aſſurer de
l'eſtime generale.
Monfieurde Motteville, Conſeiller
au Parlement de Paris , &
reçeu à la Charge de premier
Preſident de la Chambre des
Comptes de Roüen , a épousé
depuis peu de jours Mademoifelle
Lambert de Thorigny , Fille
de Monfieur de Thorigny , Preſident
de la Chambre des Compres
de Paris , & de feuë Dame
Marie de Laubeſpine. Elle eſt
genereuſe , liberale , a l'efprit
fort
GALAN T. 219
fort enjoüé , ſçait la Muſique , &
jouë parfaitement du Claveſſin.
La ceremonie du Mariage ſe fit
à Saint Gervais , par le Curé de
cette Paroiffe. Il y eut enſuite
un grand Regale , où ſe trouverent
Monfieur l'Eveſque d'Avranche
, Monfieur & Madame
laMarquiſe de Monteclair,Monſieur
& Madame la Marquiſe de
Verderonne , & Monfieur Bontemps.
Monfieur de Motteville eſt fils
deMonfieur de Motteville, premier
Preſident en la Chambre
des Comptes de Roüen , mort
depuis quinze ou ſeize mois , &
de Dame....de Monteclair, fille
de Monfieur le Marquisde Monteclair
, originaire du païs du
Maine. Il a eſté ſubſtitut de
Monfieur le Procureur General ,
enfuite Conſeiller en la Seconde
Kij
220 MERCURE
Chambre des Enqueſtes du Parlement
de Paris ; & pour ſe rendre
plus conſommé dans les affaires
, il a acheté une Commiſſion
aux Requeſtes du Palais , qu'il
exerce encore , en attendant qu'il
ait l'âge neceſſaire pour remplir
la place de premier Preſident
de la Chambre des Comptes de
Roüen , dont il a la Survivance .
La Terre de Motteville eſt tresbelle
; & ce qui la rend fort confiderable
, c'eſt qu'il y a une
Eglife Collegiale avec un Doyen
& fix Chanoines , dont Meſſieurs
de Motteville ſont Fondateurs &
Patrons . Ils nomment aux Benefices.
Cette Maiſon eſt une des
plus anciennes de Normandie .
J'apprens la mort de Monfieur
le Vicomtede Nantiat. Il eſtoit
Ecuyer ordinaire de la Reyne,
& fervoit cette Princeſſe depuis
fon
GALANT. 221
ſon Mariage. Il avoit de l'eſprit
&de la qualité. Il y a quelques
années qu'on l'envoya en Eſpagne
, pour faire des complimens
au Roy Catholique , & à la Reyne
ſa Mere .
Le Roy a fait Lieutenans Generaux
de ſes Armées , Monfieur
le Duc de Noailles , Capitaine de
la Premiere Compagnie de ſes
Gardes du Corps , Monfieur le
Chevalier de Sourdis ; & Monſieur
le Marquis de Lambert. La
naiſſance fe trouve jointe en eux
à toutes les qualitez neceflaires
pour remplir ce glorieux Poſte . Il
me faudroit un Volume, ſi je voulois
vous parler un peu à fonds de
la Maiſon de Noailles , où l'on a
veu tant de Prelats d'un eminent
ſçavoir , d'Ambaſſadeurs en Angleterre,
à Rome,à Veniſe,à Conſtantinople,
en Ecofle, & en Pologne,
222 MERCURE
logne : de Gouverneurs de Province
, de Commandans d'Armées
, & de Chevaliers de l'Ordre
des Roys, ſous leſquels ils ont
fervy. Je ne vous diray rien de
leurs alliances avec tout ce qu'il
y a de plus illuſtre das le Royaume
:je me contenteray ſeulement
de vous nommer quelques - uns
de ces Grands Hommes , & de
vous marquer leurs Charges ,
leurs Emplois , & leurs Services.
Cette Maiſon eſtoit en ſplendeur
dés le douziéme Siecle , qu'Elie
Sr de Noailles luy donna beaucoup
d'éclat , quoy qu'elle euſt
eſté illuſtre longtemps avant luy.
Antoine Sieur de Noailles , de
Noaillac , & de Merle , &c.
Chevalier de l'Ordre du Roy,
Capitainede cent Hommes d'Ar.
mes , fut Lieutenant de Roy en
Guyenne , Gouverneur de Bor
deaux,
GALANT
223
deaux , du Château de Ha , &c.
Il accompagna le Vicomte de
Turenne en Eſpagne , où il alloit
épouſer au nom de François I.
Eleonor d'Autriche Reyne
Doüairiere de Portugal , Scoeur
l'Empereur Charles - Quint. Il
figna le Contract de Mariage de
cette Princeſſe , & fut envoyé
depuis Ambaſſadeur en Angleterre
& en Ecofle. Il commanda
les Armées Navales du Roy , avec
Commiffion d'Amiral , & eut
T'honneur d'eftre choify par le
Roy Henry II pour Gouverneur
de Meſſieurs ſes Fils. Sa Femme
fut Gouvernante des Filles de
France , & Dame d'honneur de
la Reyne Catherine de Médicis,
&de la Reyne de Navarre .Henry
Sieur de Noialles ,de Noaillac,
de Merle , de Meleſſe , Comte
d'Ayen, Baron de Chambres,& c.
Kij
224 MERCURE
futGouverneur, Lieutenant General
& Bailly du haut Païs d'Auvergne.
François III. du nom,
SieurdeNoailles,Comte d'A yen,
Baron de Chambres , &c. Chevalier
des Ordres du Roy, Gouverneur
& Lieutenant General
du haut Païs d'Auvergne , de
Roüergue & de Perpignan , ſe
diftingua avec beaucoup d'avantage
, par ſon courage & par
fon merite . Il fut fait Maréchal
de Camp des Armées du Roy,
& fervit pendant les Guerres
contre les Pretendus Reformez
au Siege de Montauban. Il y
defit cinq cens Hommes qui ſe
vouloient jetter dans la Place ; &
s'oppoſa aux courſes de ceux de
Millau , & de Saint Antonin. Le
Roy le fit Chevalier de fes Ordres
, & fon Ambaſſadeur àRome.
Henry Comte d'Ayen fervit
GALAN T.
225
vit aux Guerres contre les mefmes
Pretendus Reformez , puis
en Italie , en Allemagne & en
Flandre . Il fut tué à la Bataille
de Rocroy. Anne , Fils de François
III. & Pere de Monfieur de
Noailles d'aujourd'huy, fut Duc
de Noailles , Pair de France ,
Comte d'Ayen , Marquis de
Montclar , de Chambres , de
Mouchy , Baron de Malmore, &
de Charbonnieres , &c. Capitaine
de la Premiere Compagnie
des Gardes du Corps du Roy,
Chevalier des Ordres de Sa Majeſté
, Lieutenant General de ſes
Armées , Gouverneur du Rouffillon
, & de la Ville , Chaſteau
& Citadelle de Perpignan . II
avoit commencé à ſervir dans
les Armées du Roy dés l'âge
de douze ans , & a paffé par toutes
les Charges Militaires. Je
Kv
226 MERCURE
vous ay parlé pluſieurs fois de
Monfieur l'Eveſque & Comte
de Châlons , & de Monfieur de
Noailles , Chevalier de Malte,
Lieutenant General des Gale.
res. Ils font Cadets de Monfieur
le Duc de Noailles , qui avant
l'âge de trente-deux ans , ſe voit
Lieutenant General. Je ſçay que
ce rang glorieux n'eſt dû qu'aux
ſervices perſonnels ; mais vous
devez avoüer qu'entre les Perſonnesqui
ontles ſervices neceffaires
pour pretendre à ce grand
Poſte , ceux dont les Ayeux ont
poſſedé les premieres Charges
de l'Etat , & ont repandu leur
fang enmille occaſions, doivent
eſtre preferez ; & c'eſt une forte
de juſtice que le Roy rend tous
les jours. Ce Prince qui connoiſt
à fond toutes les grandes
Maiſons de fon Royaume , ſçat
voit
GALANT.227
(
voit tout ce que je viens de
dire de celle de Noailles , &
n'ignoroit pas que parmy tous
2 ceux qui en ſont ſortis , il n'y en
a jamais eu aucun qui ait manque
, ny à la Religion Catholique
ny à la fidelité qu'il devoit
à ſes Maiſtres , ce qui eſt aſſez
ſurprenant, fil'on confidere l'antiquité
de cette illuftre Maiſon .
Voila lesavantages que Monfieur
le Duc de Noailles tire du côté
de ſes Ayeux . Ce qu'il a merité
par luy - meſme n'eſt pas moins
confiderable puis qu'on peut
dire que des ſa plus tendre enfance
il s'eſt attaché au métier
de la Guerre. Quoy que la ſai-
- ſon fut tres - rigoureuſe , il pric
employ dans l'Armée que le Roy.
envoya aux Hollandois contre
le feu Eveſque de Munster , &
il y fervit avec une fi grande
appli
228 MERCURE
application , qu'on jugea dés lors
qu'il feroit un jour capable de
& commander. Depuis ce tempslà
, les trois autres Capitaines des
Gardes du Corps de Sa Majesté
ayant eſté obligez de commander
des Armées en chef , il a
pendant toutes les Campagnes,
joüy du glorieux avantage de
garder le Roy. On peut connoif-
1 tre par là s'il a eu beſoin de vigigilance
, & à combien de perils
il a eſté expoſé, puis que le Roy
les a ſouvent affrontez , & que
pluſieurs Perſonnes onteftébleffées
, &d'autres tuées aupres de
ce Monarque , qui va reconnoiftre
luy - meſme les Places qu'il
veut attaquer , qui ſe fait un plaifir
d'aller à la Tranchée , & qui
eſt toûjours fur le borddu peril,
pour encourager ceux qui doivent
monter aux Affauts. Quand
un
" GALANT. 229
2
un Souverain s'expoſe ainſi , le
Capitaine de ſes Gardes, qui doit
avoir ſoin de fa Perſonne , doit
eſtre toûjours entre le peril& fon
Prince , afin de tâcher àl'en garantir.
Jugez par là ſi l'employ de
Monfieur le Duc de Noailles ,
tant que la Guerre a duré , n'a
pas eſté auſſi perilleux , & auffi
utile à l'Etat, que celuy de tant de
Braves ,qui ont ſervy à la teſte de
leurs Corps .Ce Duc s'eſt toûjours
uniquement attaché à obſerver
les ordres duRoy,executant ceux
qu'il en recevoit avec une exatitude
qui luy en attiroit ſouventde
nouveaux, ſans qu'il cefſaſt
pour cela de donner tous ſes
• ſoins pour la garde de ſon auguſte
Perſonne. Ainſi il a pû s'inſtruire
parfaitement dans le métier de la
Guerre , en voyant ſeulement
donner des ordres à ce Monar
que,
230 MERCURE
que , qui n'a pas moins reüffi à
faire de grands Capitaines , qu'à
former de grands Miniſtres . Si
pendant la Guerre les avantages
de ſervir aupres d'un ſi grand
Monarque font glorieux , les inquietudes
ne ſont pas moins
grandes En effet on fouffre
cruellement lors qu'on voit ſon
Prince s'expoſer à des perils , où
l'on ne peut l'empeſcher de
courir ; & c'eſt par cette raiſon
que le Roy , qui ne ſe laſſe ja-
> mais de recompenfer les Perſonnes
qui le ſervent , & de donner
des marques d'honneur à
ceux qui les ont meritées,& qu'il
ſçait eſtre ſenſibles à la veritable
gloire , n'a pas borné ſes faveurs
pour Monfieur le Ducde Noailles
à la Lieutenance Generale de
Languedoc . Il l'a fait auffi LieutenantGeneral
de ſes Armées,en
diſant,
GALANT.
231
diſant , Qu'il l'avoit toûjours fervy
aupres defa Personne , & qu'il
vouloit que cela lui tinst lieu d'au.
tres fervices. Ces paroles nous
font voir que Sa Majesté a reconnu
dans ce jeune Duc , toutes
les qualitez neceſſaires pour
bien commander...
La Maiſon de Sourdis eſt fort
noble, & fort ancienne , & eſtoit
illuſtre avant le quatorziéme Siecle.
Jean d'Efcoubleau , Sieur de
la Chapelle- Belloüin , de Joüy ,
& du Coudray - Montpenfier ,.
eſtoit Chevalier de l'Ordre du
Roy , & Maistre de la Garderobe
ſous François 1. Il eut quatre
Garçons , & trois Filles , qui firent
dans le monde une figure digne
de leur naiſſance. Je ne parleray
que de François Sieur de
Joüy , de Launay , & de Montdoubleau,
Marquisd'Alluye,Gou.
verneur
232
MERCURE
ره
verneur de Chartres , premier
Ecuyer de la grande Ecurie , &
Chevalier des Ordres du Roy,
qui fut l'aîné. Il épouſa Iſabelle
Babou , Dame d'Alluye , & eut
de ce mariage François Cardinal
de Sourdis , Henry Archeveſque
de Bordeaux , Charles d'Eſcoubleau,
& pluſieurs autres Enfans,
qui firent de grandes alliances .
Charles d'Eſcoubleau , Marquis
de Sourdis & d'Alluye , & Che
valier des Ordres du Roy , fut
Meſtre de Camp de laCavalerie
Legere , Maréchal des Camps &
Armées du Roy , & Gouverneur
de l'Orleanois , du Païs Chartrain
, & du Blefois . Il eſt mort
en 1666. âgé de 78, ans. Il avoit
épousé Jeanne de Monluc & de
Foix, Comteſſe de Carmain,Princeffe
de Chabanois, & Dame de
Monteſquiou & de Saint Felix.
De
GALANT. 233
De ce mariage font fortis François
Marquis d'Alluye , tué au
Siege de Renty en 1637. Paul
Marquis de Sourdis , marié en
1667. avec Benigne de Meauxdu
Foüilloux ; Henry , Comte
de Monluc , marié à Marguerite
le Liévre , fille de Monfieur le
Marquis de la Grange , premier
Preſident au grand Conſeil,François
,Chevalier de Sourdis, nommé
Lieutenant General ; & trois
filles . On voit par l'honneur que
Sa Majesté vient de répandre
fur ce Chevalier , qu'il a remply
dignement ce qu'on attendoit de
ſa naiſſance . Quelque illuſtre
qu'elle ſoit , on peut dire qu'il
ne doit ce qu'il eſt preſentementqu'à
ſon ſeul merite , & à ſa valeur.
Je ne vous parleray point
de toutes ſes belles actions. On
fçait qu'il en faut de bien éclatantes
1
Σ
234
MERCURE
tantes pour parvenir à une Di.
gnité qui ne voit rien entr'elle
& celle de Maréchal de France.
Il a commencé de bonne heure
à faire paroiſtre la valeur d'un
Soldat déterminé , mais pourtant
foûtenuë d'une fort grande
ſageſle. Il a une parfaite connoiſſance
de la guerre ,& pafla
un des premiers le Ruiſſeau
qui ſeparoit les deux Armées à
la Bataille de Caffel. Son ardeur
fut grande pendant le combat,
& il reçeut ſouvent des ordres,
que le feu continuel des Enne
mis , au travers duquel il palla
pluſieurs fois , ne l'empeſcha
point d'executer.c
On ne m'a pas encor tout à
fait inſtruit de la naiſſance de
Monfieur le Marquis de Lambert.
On m'a ſeulement aſſuré
qu'il eſtoit d'une tres bonne
Maifon
GALAN Τ.
235
Maiſon de Champagne , & fils
d'un Pere qui avoit eſté Maréchal
des Camps & Armées du
Roy , & qui avoit commandé
celle de France en Italie. C'eſt
Fun Homme entierement attaché
au Meſtier de la guerre , &
qui a merité parune longue ſuis
te de ſervices l'honneur que le
Roy luy vient de faire,en le nommant
LieutenantGeneral .
Monfieur de Novion , Evefque
d'Evreux , donne de continuelles
marques de zele , de vigilance
, & de charité , qui le
mettent dans une eſtime ex
traordinaire parmy tous ceux de
ſon Dioceſe. Un jeune Garçon
d'un Village appellé le Tuyfi
gnol , fut furpris ces jours paſſez
tenant dans ſa main la Sainte
- Hoſtie que le Preſtre venoit de
luy mettre ſur la langue. Il fut
fur
236
2
MERCURE
fur l'heure envoyé priſonnier à
Beaumont , avec deux Bergers
qui l'avoient follicité de la leur
donner. Ce digne Prelat ayant
eſté informé de ce facrilege , ſe
rendit au Tuyſignol , où il en fit
reparation publique en preſence
de plus de fix mille Perſonnes
accouruës de tous coſtez . Si -toſt
qu'il fut de retour , il alla à Louviers
pour la clôture d'une Miffion
faite par fon ordre. Jugez
combien toute la Ville fut édifiée
de luy en voir faire la ceremonie.
Le Dimanche douziéme de ce
mois, il fit celle de la Tranflation
d'une Relique de Saint Gaude
ſecond Eveſque d'Evreux . La ſolemnité
en fut tres-grande. Cette
Relique ayant eſté portée le jour
precedent par un Chanoine de
la Cathedrale à la Paroiſſe de
Saint Leger , la Proceffion s'y
rendit
GALANT.
237
rendit le lendemain ſur les huit
heures. Monfieur l'Eveſque d'Evreux
marchoit en Habits Pontificaux
, precedé du Chapitre
en Chapes , des Chapelains, Curez
de la Ville , de tous les Re
ligieux , Cordeliers , Jacobins, &
- Capucins , auſſi en Chapes , des
- Enfans bleus de la Charité , &
de tous les corps des Meſtiers ,
portant chacun un Flambeau .
Tous les Officiers du Prefidial &
du Bailliage ſuivoient en corps,&
apres eux , un nombre infiny de
gens de toutes conditions . La
Proceffion eſtant arrivée à S.Leger
, on y chanta une Antienne
en l'honneur du Saint. En ſuite
on prit le grand tour de la Ville,
pour aller à Noſtre - Dame , où
l'on retourna dans le meſme ordre
qu'on eſtoit party , deux
Chanoines portant la Châſſe
qui
238 MERCURE
qui enfermoit la Relique. Monfieur
l'Evefque officia Pontificalement
, & la Meſſe fut chantée
par la Muſique. L'apreſdînée,
•Monfieur Vaillant , Docteur de
Sorbonne , Theologal du Chapitre
, & l'un des Grands Vicaires
de Monfieur d'Evreux , fit le
Panegyriquedu Saint , avec l'applaudiſſement
de tous ceux qui
l'entendirent. Le Mardy 14. il
y eut Feſte ſolemnelle pour la
conference , où ce Prelat fit encor
toute la ceremonie. Il l'eut
à peine achevée , qu'on vint l'avertir
qu'une jeune Demoiselle
de la Religion Pretenduë Reformée
eſtoit à l'extremité. Quoy
qu'elle n'euſt point ſouhaite le
voir , il monta incontinent en
carroffe , & alla chez elle à une
lieuë d'Evreux. Cette charité
d'un veritable Paſteur , la toucha
ſenſi
こ
GALANT.
239
fenfiblement;& les moyens dont
il ſe ſervit en ſuite pour luy faire
voir dans quelles erreurs elle
avoit vécu , furent fi bien ſecon.
dez des Graces du ciel , qu'elle ſe
rendit à ſes ſçavates inſtructions .
Ce qu'il y eut qui tint du miracle,
c'eſt que la fanté de l'ame
produifit celledu corps. Une forte
fievre continue faiſoit deſefperer
de ſa vie , & cette fievre
cefla dés le lendemain. Voilà,
Madame , de ces coups d'Enhaut,
qu'attire un vray zele quand il eſt
bien menage.
De telles converfions faites
toutd'un coup , ne prouvent pas
moins la force des Veritez Catholiquesque
Mr de Blair la prouve
en expliquant les motifs qui l'ont
fait changer de Religion. Je vous
fis ſçavoir il y a un mois qu'il les
devoit donner au Public. Il lesa
depuis
240 MERCURE
depuis preſentez au Roy , qui les
atres -bien reçeus, Sa Majeſté luy
fit paroiſtre beaucoup de bonté,
& l'afſſeura de ſa protection pour
luy & pour ſa Famille. Elle eſt
d'une des plusanciennes Noblefſes
d'Ecoſſe d'où elle tire ſon origine.
Elle y est encor tres-confiderable
par ſes Alliances , puis
que le Baro de Blair, l'un des deux
Chefs de cette Maiſon , a épousé
depuis quelques années la Fille
de Guillaume Duc d'Hamilton.
Quand on marque les raiſons que
l'on a euës de renoncer à Calvin,
on fait bien voir que l'on n'a pas
pris party fans connoiſſance de
cauſe.
Je viens aux Enigmes . Mademoiselle
Roſon , de la Ruë au
Maire , a enfermé les vrais Mots
de l'une & de l'autre , dans ce
Madrigal.
Mer
GALANT... 241
:
M
Ie t'en
Ercure
Glace
ton preſent de
C
Merite qu'on t'en rende grace ,
'en fais mon remerciment,
Car j'aime à boire fraîchement;
Mais toy qui nous dis des nouvelles
Que nous ne sçavons pas fouvent
,
Apprens à ton tour que les Belles
Nese repaiſſent plus de Vent.
4
Le mot de la premiere Enig-
- me , qui estoit le vent , a esté
trouvé par Meſſieurs Silon, d'Or-
__leans ; & C. Hutuge , de la mê
me Ville , demeurant à Mets ;
L'Habitant en eſprit du Pré Saint
Gervais ; & l'Amant à l'Anagramme
, Sous la lustice est ma
Baniere. Ceux qui m'en ont envoyé
l'Explication en Vers , font,
L'Infante à l'Anagramme ,Ange
Juillet 1682 . L
!
242 MERCURE
decoeur haut , de Rouen ; La Poizevine
à l'Anagramme , Attraits
de Nimphe, de Fontenay le Comze
; La Blonde à l'Anagramme ,
D'un aimable Génie , de la Ruë
du Mûrier ; D. L. R. N. S. A.
Daphnis ; L'Ennemy d'amour à
l'Anagramme , L'Heroine m'y entraine
; Le jeune Agent , Amant
difcret ; Le M. G. La Nimphe
à l'Anagramme , Ja touche dans
l'ame , de Tilliers pres de Verneüil
,& la Blonde à l'Anagramme
L'offencée àfervir. 5
Autres ſens donnez. La Cloche,
leSon des Cloches, le Son à la
ver, l'Eau , le Ver àfoye , l'Eclaire-
Herbe ;le Coutelas , le Feu, le
Canon , l'Eclair , le Tonnerre , &
LaMort.
1. La feconde Enigme a eſté expliquée
ſur la Glace , par Mefdemoiselles
de Baruille ; M. Provais;
GALANT. 343
vaís; I. de Cligny, Fille du Lieutenant
des Poſtes de Champagne
, à Troyes ; Molina , de la
Rue Saint Denis ; Meſieurs Pin
chon , de Rouen ; Le Rouleux,
d'Orleans ; Le Controlleur de la
Marée, du meſme lieu'; LesBelles
de Dreux, aux Anagrammes,
DeHet. l'enferay le Centre ; L. a
cela digne d'estre aimée ; Elle
daigne aimer la Dance'; Le Fidelle
Amy de l'une de ces Belles;
Le Mary galant. En Vers Mefſieurs
L'Abbé de Capdeville , de
la rue des bons Enfans ; Droüart
deRoconval ; Le Vazeur , Sieur
D. L. S. Rault , de Roüen , Le
Cordier de Caën ; Varlet ; Le
nouveau Converty , le Romain
François , de Rheims ; L'Amant
deMademoiſelle de Coſme , de
Crevecoeur ; Mademoiſolle la
Mart , & fon aimable Frere , du
Lij
1442 MERCURE
Pré Saint Gervais ; L'Eſpritée
à l'Anagramme , Sibille à l'oeil
vif , de la Ruë groſſe Horloge
de Roüen ; & la Mignonne a
P'Anagramme , Génie nay du Ciel,
de Troyes.ooo
Ceux qui ont trouvé le ſens
des deux Enigmes , font Meffieurs
de Billy , Ingenieur , Lieutenant
au Regiment Royal des
Vaiſſeaux, à Strasbourg : Poirier,
de Mets: Leger de la Verbiſſon .
ne : Petit , de la Ruë Quinquempoix
: Hariveau: Clement , de la
Chancellerie de Bretagne : Mademoiselle
A. Cheron , Fille de
feu Monfieur le Prevoſt de
Neuilly S. Front : La belle Brignard,
de Bretagne : La Dame au
Rébus de Char , de Paon , & de
Tiers : La Dame paſſionnée pour
l'Aftrologie : Les belles Veuves
infeparables , du Quartier Saint
Paul:
G
وت
:
T
J40
GALANT . 245
l'APaul
: La Belle à l'Anagramme,
L'aime Raugi... L'Aimable à
nagramme , Pour le jeune Agent
jefoûpire : Le Berger Cotentin ;
Les Affociez de la Place aux
Chats , de la Rue Saint Honore
: G. ou l'Indiferent , de la ruë
de Richelieu : L'Amant conftant
d'une Belle de trois ans ; Le feint
Aftrologue favorisée des Dames.;
L'inconnu , fur les Foſſez
de l'Hôtel de Conde ; L'Avanturier
du Temple aux Rubans
gris de-lin : Le Tendre à l'Ana- a
langui... gramme , Loin de Gir... Ie
Le Financier Amphibie ; L'Amant
Pharmacopole : Les frequens
Ambulaires Boulonnois :
& le Pere des quatre Filles du
Fauxbourg Saint Victor : En Vers.
Meſſieurs Roquille , Chanoine
de Saint Gervais de Soiſſons ; Le
Baron d'Auvaine: Brideville , de
FODO
Lüj
:
>
246 MERCURE
10
P
Châlons en Champagne ; F..
Fourmy , de Maugé en Anjou :
Avice , de Caën , ruë de la Harpe
: Daubaine : R. de S. Martial
: P. Vver. Bonneval , de la
ruë de Clery : I. Guemige : I. B.
Girault : Gygés , & Alcidor du
Havre : Le Berger D. L. L'Amie
fincere de la jeune Muſe : La
Belle Inſenſible , de la ruë de
l'Arbaleſte , La Bergere à l'Anagramme
, 'aime à changer d'Amant
: Baricot , du Havre : Labbé
, Medecin de la Fleche , ou le
Precepteur de Monfieur Ame-
31
lot de Chaillou
:
oule
M. du Lory à
l'Anagramme , Libre d'amour , de
la rue du Rac : La Poftulante à
l'Anagramme , Tend ferme à l'habit
élen , de Houdan : La Blondine
à l'Anagramme , Chez toy
l'air tendre charme toſt , de la rië
Trouſſeyache ; & le Berger Al-
:
cidon,
GALAN T. 247
cidon , du Fauxbourg S. Victor .
Ce dernier , eſt l'Autheur de la
ſeconde des deux nouvelles Enigmes
que je vous envoye.
J
ENIGME.
Efuis enfantésans douleur;
De me voir enlever , mon Pere a le
courage,
Et n'eſtime point un malheur ,
Quand on me pend à la fleur de
mon âge.
Ievispourtant desfieclesfans vieil
lir ;
Si jefuis chagrin, c'estsans peine,
Et si je parois gay , c'est toujours
parois ga
Sansplaisir. !
I'attensfans mouvement , &fans
aucune gesne ,
Tous ceux qui de me voir ont lea
moindre defir.
EnmonHabitj'ay cela de commode,
Lij
248 MERCURE
Qu'estant riche , ou fans ornement
Ilne craint point lechangement,
Ny le caprice de la Mode.
Ie touche quelquefois des coeurs ,
Quelquefois aussi l'on me baise ,
Mais fort inſenſibles aux douceurs
,
le n'en parois nullement aife.
Que jefois bon , méchant, mon Pere
également
En ale blâme ,,ou la loüange ;
On me loge Superbement.
- Ou bien au Grenier on me range.
AUTRE ENIGME.
UNNSoufle me donne le jour ,
Et ſi- toſt que je nais , je commence
à reluire ;
Mais belas ! mon regne est bien
court,
Le moindre choc peut me détruire.
Pour
GALANT. 249 t
Pour l'éviter
Vent ,
,je m'abandonne au
Afin que dans les airs ilpuiffeme
tout ce Mais en vain je veux fuir tout
qui peut me nuire,
Ce Traître luy mesme souvent
Ala mort s'en
duire ,
vient me 18-
Luy qui m'a faite auparavant.
Comme luyje fuis fort legere,
Et je n'occupe aussi que les Esprits
legers.
Ie le voy se donner carriere,
Ame preferver des dangers.
Mais ils ne sçauroient y rien
faire.
Lecteur, je ne veux point icy diffi-
2
muter ,
Ie ſuis ronde comme une Boule,
Et pourtantje ne puisrouler.
Sans aîles j'ay l'art de voler ,
Et l'on mefaitfortir d'unMonte
1
34
Lv
250. MERCURE
A qui l'on ne sçauroit me faire ref-
Sembler.
L'Opera de Persée a efté repreſenté
à Verſailles , en prefence
de Leurs Majeftez. Ce qui
s'eſt paſsé en cette occafion tient
du prodige , & fait voir que le
plaiſir qu'on prend à fervir le
Roy , va juſqu'à venir à bout de
l'impoffible . Ce Prince avoit dit
que quand il voudroit voir cet
Opera , il en feroit avertir quelques
jours auparavant, afin qu'on
euſt le temps de s'y preparer ,&
de dreffer un Theatre dans le
fonds de la Court du Chaſteau,
qui estoit le lieu deſtiné pour ce
Spectacle ; cependant le temps
s'eſtant mis tout d'un coup au
beau, & Sa Majefté voulant que
Madame la Dauphine euft part
à ce Divertiſſement avant qu'elle
GALANT.
251
le accouchaft , on n'avertit de ſe
tenir preſt que vingt - quatre
heures avant la repreſentation.
Ainſi on ne pût travailler au
Theatre que le jour meſme. Il ſe
trouva fort avancé fur le midy,
mais le Vent ayant change , la
pluye qui tomba tout le matin fit
aſſez connoiſtre qu'il en tomberoit
le reſte du jour. Le Rop
eſtoit preſt de remettre l'Opera
àun autre temps , lors qu'on luy
promit qu'il y auroit pour le foir
mefme un autre Theatre dreſsé
dans le Manege ; & en effet à
huit heures & demie du foir,le
lieu où l'on travailloit encor des
chevaux à midy fonné , parut
avec un brillant inconcevable.i
Theatre , Orquestre, Haut dais,
rien n'y manquoit. Un tres grand:
nombre d'Orangers d'une grofſeur
extraordinaire , tres diffici- 1
les
252 MERCURE
Jes à remuër, & encor plus à faire
monter fur le Theatre , s'y trouverent
placez. Tout le fonds
eſtoit une Feüillée compoſée de
veritables branches de verdure
coupées dans la Foreſt. Il y avoir
dans ce fonds , & parmy ces
Orangers , quantité de Figures,
de Faunes, & de Divinitez & de
Girandoles. Je n'entreprens point
de vous en faire la defcription .
Elle me feroit plus difficile que
Fexecution meſme ne l'a eſté.
Beaucoup de Perſonnes qui ſçavoient
de quelle maniere ce lieu
eſtoit quelques heures auparavant
, eurent peine à croire ce
qu'ils voyoient. Si le Roy eft fr
bien ſervy pour les choſes qui
regardent ſes divertiſſemens ,
avec quelle ardeur ne cherchet'on
point à remplir ſes volontez,
lors qu'il s'agit de quelque affaire
GALANT.
253
11
re importante ? C'eſt ce qui fait
qu'on voit des Villes fortifiées,
fortir de terre preſque en un moment.
Tous ceux qui ont de l'employ
dans l'Opera de Perſée, s'en
acquiterent fi bien, qu'on en re
marqua toutes les beautez . Le
Sieur Precour dança d'une maniere
qui luy attira beaucoup de
loüanges . Le lieu fe trouva propre
pour les Voix , & l'étendue
de cellede Mademoiselle de Rochois,
charma les plus difficiles
de la Cour. La Simphonie parut
admirable , & le Roy dit à Monſieur
de Lully , qu'il n'avoit point
vû de Piece dont la Muſique fuſt
plus également belle par tout ,
que celle de cetOpera.
Les Comediens François ont
commencé depuis quelques jours
es Repreſentations d'Androme254
MERCURE
de , Tragedie en Machines , de
Monfieur de Corneille l'aîné . Elle
fut faite pour le divertiſſe.
ment du Roy , dans les premieres
années de ſa Minorité. La Reyne
Mere qui n'entreprenoit rien
que de grand , y fit travailler
dans la grande Salle du Petit-
Bourbon , où ſe repreſentoient
les Balets du Roy , lors qu'ils
eſtoient accompagnez de Machines.
Le Theatre eſtoit beau ,
élevé & profonds , & l'on y a vû
pluſieurs grands Balets , où Sa,
Majeſté dançoit , dignes de l'éclat
& de la grandeur de la Cour
de France. Le Sieur Torelly,
pour lors Machiſte du Roy , travailla
au Machines d'Andromede.
Elles parurent fi belles , auffi
bien que les Decorations , qu'elles
furent gravées en Taille douce.
Les grands applaudiſſemens
2
que
,
GALANT.
255
1
que reçeut cette belle Tragedie,
porterent les Comediens du Marais
à la remettre fur pied , apres
qu'on cut abbattu le Petit Bourbon:
Ils reüffirent dans cette dépenſe
, qu'ils ont faite trois ou
quatre fois , & elle vient d'eſtre
renouvellée par la grande Troupe
avec beaucoup de fuccés.
Come on rencherit toûjours fur
ce qui a eſté fait , on a reprefenté
le Cheval Pegaſe , par un veritable
cheval , ce qui n'avoit jamais
eſté en France. Il joüe admirablement
fon rôle , &fait en
l'air tous les mouvemens qu'il
pourroit faire fur terre. Je ſçay
que l'on voit ſouvent des Chevaux
vivans dans les l'Opera
d'Italie; mais fi nous voulons croi.
re ceux qui ne leur laiſſant aucune
action , produit un effet peu
agreable à vuë. Le ſujet de cette
Piece
256 MERCURE
Piece eftant le meſme que celuy
del'Opera de Perſée , on voit lai
diverſité des génies dans les diferentes
manieres de le traiter.
Le bruit qu'à fait Zélodide lors
qu'elle a paru ſur le Theatre ,
vous a obligée pluſieurs fois à me
demander fi elle estoit imprimée.
Elle l'eſt enfin depuis quelques
jours , & je vous l'envoye . Vous
y trouverez une maniere d'Epître
dedicatoire auffi nouvelle que
pleine d'eſprit, puis que c'eſt Zélonide
qui parle elle- meſme à
Madame la Ducheffe de Nevers,
à qui cette Piece eſt dedice.
La nouvelle Planche que j'ay
fait graver , vous offre la Veuë
des deux Chaſteaux de Grenade.
C'eſt une ſuite de ce qu'il y
a de grand dans cette fameuſe
Ville. Vous avez vû les Palais
que les Roys d'Affrique y ont
fait
DE
LA
VLL
tan
GALANT.
257
fait baſtir. Il faut achever en vous
faiſant voir ceux des Roys d'Efpagne.
L'Alhambre eſt fort renommé.
Je vous en diray davantage
la premiere fois.
1
Comme on doit voir le 22.
Septembre prochain la conjon-
Aion extraordinaire des trois Pla.
netes fuperieures , Saturne , Jupiter
, & Mars , ce qu'on n'a
point vû depuis pluſieurs fiecles.
Monfieur Crochat avertit qu'il
met ſous la preſſe unTraité trescurieux
, dans lequel il donnera
les opinions des plus celebres
Autheurs, qui ayent écrit ſur cette
conjonction , ſans oublier la
ſienne , avec ſes ſupputations ſur
ce ſujet. Son Livre paroiſtra le
mois prochain . Ceux qui le voudront
avoir, le trouveront chez le
Sieur Thomas Amaulry, Libraire
à Lyon.
On
258 MERCURE
On acheve d'imprimer un autre
Livre , intitulé Le Napolitain.
C'eſt une Hiſtoire qui renferme
pluſieurs Lettres auſſi pafſionnées
que les Lettres Portugaiſes.
On aura peine à le croire,
puis qu'on eſt perſuadé que
tout ce qui marque la plus viclente
paſſion , eſt dans ces dernieres.
Cependant j'oſerois vous
affurer que celles qui ſont dans
l'Hiſtoire du Napolitain , ne luy
cedent point. Toute la diference
qu'il y, a c'eſt que Mademoifelle
d'Offanove qui les a écrites
, a pû les écrire , & les envoyer
, ſans que les Perſonnes les
plus fcrupuleufes puiffent blamer
ſa conduite. Toutes fortes
de raiſons , l'honneur , le devoir,
la volonté de fon Pere , ſecondoient
en elle une puiſſante inclination.
Auſſi jamais les ſenti
mens
GALANT259
mens du coeur n'ont- ils eſté fi
bien exprimez . Ces Lettres ſont
rapportées pour justifier cette
ſpirituelle Perſonne , qu'on a attaquée
apres ſa mort. Si le Sicur
Blageart , qui doit debiter ce Li .
vre , continuë à nous en donner
de pareils , & à celuy- là , & à
ceux qu'il a imprimez depuis
peu , on peut s'aſſurer que tout
ce qu'il donnera ſera digne d'étre
lû. On voit bien qu'il choifit
ſes Manufcrits ſur lejugement
de Perſonnes éclairées , & qui
ont le goût des bonnes choſes .
Il y a grande joye à la Cour
de Suede pour la naiſſance d'un
Prince , dont la Reyne a accouché
le 27. du dernier Mois. Il a
eſté Baptisé ,&nommé Charles.
-On eſt toûjours icy dans l'attente
de l'accouchement de Madame
la Dauphine. Toute la France
fait
260 MERCURE GALANT.
fait des Voeux ſur ſa groffeffe,&
dit par la bouche de Monfieur
Richebour de Crary o
36 в поор сэтто 169 allous
Qu'il vienne ce Royal Enfant ,
Aqui nous
1000
qui nous destinons
anTemples.uoa
S'il veut du
2
des
Monde entier eftre un
jour triomphant ,
T
ベッタン
Il ne manquera pas d'exemples.
५८-
61nnob hop so
-odje fuis, Madame, voſtre,&c.
100
A Paris ce 34. Juillet 16821
767 ABLIO TREAN
8
د
4
LYON
EXTRAIT
EXTRAIT D V PRIVILEGE
du Roy.
P
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en ſon Conſeil, Jun-
QUIERES. Il eſt permis à J. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur LE DAUPHIN , &tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacun deſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois: Comme auſſi defenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs , Gra-
( veurs & autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre ſans le confentementde l'Expoſant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
ſervant à l'ornement dudit livre , meſme d'en
vendre ſeparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende
, & confiſcation des Exemplaires contrefaits
, ainſi que plus au long il eſt porté auditPrivilege.
Regiſtre ſur le Livre de la Communauté le
s.Janvier 1678.
Signé E. COUTEROT , Syndic.
Et ledit Sieur D Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé & tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüir ſuivant l'accord fait entr'eux .
Achevé d'imprimer pour la premierefois le
24. Juillet 1682.
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693 .
807156
MERCURE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
LYON
FOILLET 1682 . *
DE LA VI
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere, au Mercure Galant.
M. DC. LXXXII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
5
LE
LIBRAIRE
AU LECTEUR,
J
Evous ay envoyé, cher
Lecteur , la semaine
passée l'Extraordinaire
du Quartier d'Avril
de cette année , qui ſe vend trente
Sols & les Mercures vingt.
LIVRES NOUVEAUX
du Mois de Juillet 1682 .
L'Hiſtoire de la Ville & de
l'Estat de Geneve , par Monfieur
Spon ; ſeconde Edition , reveuë,
corrigée & augmentée par l'Auaij
Le Libraire au Lecteur.
theur , avec toutes les Particularitez
qui s'y ſont paſsée depuis
qu'il y a eu des Reſidens juſqu'à
preſent, indouze , deux volumes,
so fols.
Les Voyages de Jean Struys,
en Moſcovie , en Tartarie , en
Perſe, aux Indes , & en pluſieurs
autres Païs Etrangers , accompagnez
de Remarques particulieres
fur la Qualité , la Religion ,
le Gouvernement , les Coûtumes
& le Negoce , &c . Avec la Relation
d'un naufrage, dont les fuites
ont produits des effets extraordinaires
en trois volumes , indouze
, avec vingt neuf figures
en taille douce , quatre livres,
dixfols .
Relation de la Riviere des
Amazones , traduite par Monſieur
de Gomberville de l'Académie
Françoiſe , avec une differtation
د ي و
Le Libraire au Lecteur.
tation ſur la Riviere des Amazones
pour ſervir de Preface , indouze,
4. vol . 5. livres.
Zelonide Princeſſe de Sparte,
Tragedie , indouze , 20. fols.
La Ruë S. Denis , Comedie ,
indouze, 15. fols.
Veritable motif ou la Converſion
de M. *** indouze , trente
fols.
L'Hiſtoire de Dom Quichot
de la Manche , traduction nouvelles
avec dix- huit figures en
tailles douces , fix livres.
Acta Eruditorum Lipfie publicata.
4. Lipfia. 1682. C'eſt un
Journal des Sçavans , qu'on a
commencé à faire cette année
en Allemagne , où l'on verra tout
ce qui s'imprime de livres curieux
, non ſeulement en Allemagne
, mais auffi en Angleterre,
Hollande, Suede , Danemarc,
aüj
Le Libraire au Lecteur.
&Italie, fans oublier meſme ceux
de France , avec des Obſervations
de Mathematiques , de Phyſique
& de Medecine , & des figures
preſque dans tous les Journaux.
On en donnera un chaque Mois,
& ils auront environ cinq feüilles
chacun. Jay les quatre premiers
mois, 15. fols piece.
Miscellanea erudita Antiqui.
tatis Sectio I I. de Baccho , Sileno,
Satyris , Faunis , Mufis , Manadibus
, Fanaticis, Sortilegis, Nymphis
&Hercule , & Explicatio Mufivi
antiqui Lugdunenfis. Item Sectio
III. Ignatorum Deorum are , cui
adjecta est Differtatio de Tripodibus.
fol. cum multis figuris : par
Monfieur Spon, qui avoit donné
il y a deux ans la premiere Section.
Ces deux ont 24. feüilles,
& 19. planches ; il ſe vendent
go. folsles deux.
L'on
r
e
1
Le Libraire au Lecteur.
L'on continuë toûjours à diſtribuër
les Satyres de Juvenal , Traduction
nouvelle par Monfieur
l'Abbé de la Valtrie , so. fols.
Les Converſations de Mademoiſelle
Scudery, indouze , deux
volumes , 50. ſols.
Les Amours de Catulle , indouze,
4. vol. 50. fols.
Vous aurezdans huit jours fans
manquer la Duchesse d'Estramene
impreſſion de Lyon.
TABLE
DES MATIERES
contenuës dans ce Volume .
AvantLe-tptrroepodse la Lorraine Eſpagnognolete,
Cing Sonnets fur diversſujets ,
page 1
9
12
Nouveau Sermon preſché devant la
Reyne , fur plusieurs Textes donnez
20
Le Moineau & l'Hirondelle, Fable, 22
fur lechamp,
Eloge de la Beauté, 33
Theſeſoûtenuë par M. l'Abbé de Lorraine,
47
Galanterie, 48
Histoire, 54
Non & divers Ouvrages de celuy qui a
gagné le Prix proposé par M. le Duc
de S. Aignan, 88
Divers Ouvrages de Sculpture antiques
&modernes, arrivez à Paris, 96
Avanture Galante. 103
Fauffe
TABLE .
Fauſſe nouvelle employée le mois précedent,
III
Conversions, 114
M.du Bois- de Baillet, Maistre des Requeſtes
, envoyé en Bearn pour les Affaires
de la Religion, ibid.
Sonnet, 116-
Voyage de M. de Louvoys en Flandre,
118
Mort de Monfieurl' Abbé de Saint Martin
, Curé de la Baffe Sainte Chapelle,
119
Service ſolomnel fait par Meſſieurs de
S. Germain des Prez, pour M. le Duc
de Verneüil, 122
Le Loup & les deux Chiens, Fable , 133
Mort du Grand Duc de Moscovie ; ce
qui s'eſt paſſé depuis sa mort avec plufieurs
choses curieuses de cet Empire,
136
Accouchement extraordinaire d'une Femme
de Dreux, 159
Paroles à mettre en Air,
165
Présent du Roy fait à une Dame Romaine,
169
2
Académie de Province , ſur le modelle de
IAcademie Galante, 172
Mort
TABLE.
Mort de Monsieur le Marquis de Bonneval..
178
Mort de M. de Pilles , Gouverneur de
Marselle, 185
Belle Action de Monfieur le Bailly Colbert
, 186
Monfieur le Prince Guillaume de Fur-
Steinberg élu Grand Doyen de Cologne
, 137
Feste de N. Dame du Mont -Carmel celebréeà
Lile , 188
Histoire du Cramoiſy , 191
Lettredu Roy de Maroc, au Roy , 198
Eveſché de Castres donné à M. l'Abbé
de Maupeon , 201
Sacre de M. l'Evesque de Vence , 208
Somet 210
Autre Sonnet , 212
Sujet proposé pour des Sonnets , 214
Entrée de Ballet dansée par Monfieur le
Prince Dietrichstein , 216
M. Tschirnaus Gentilhomme Saxon , reçeu
à l' Academie Royale des Sciences,
217
Mariagede Monfieur de Motteville
avec Mademoiselle Lambert de Thorigny
,
218
Mort
TABLE.
Mort de M.le Vicomte de Nantiat,
Ecuyer ordinaire de la Reyne , 220
Monfieur le Duc de Noailles , Monfieur
le Chevalier de Sourdis , & Monsieur
le Marquis de Lambert,nominez Lieutenant
Generaux , 221
Actions de pieté de Monfieur de Novion,
Evesque d'Evreux , 235
Motifs de la Converſion de Monfieur de
Blair , 239
Noms de ceux qui ont expliqué les deux
Enigmes , 244
Enigme , 247
Autre Enigme, 248
devant le Roy ;
Zélonide, Tragedie ,
Opera de Persée representé à Versailles
250
'Andromede, Tragedie en Machines, 253
256
Opinions de plusieurs Autheurs fur la
Mars, qu'on doit voir le 22. Septemconjonction
de Saturne , Iupiter , &
bre prochain ,
Le Napolitain,
257
258
Avis
2
Avis pour placer les Figures.
L'Air qui commence par fe meurs des
maux que vous me faites , doit regarder
la page 48.
La Médaille de Monfieur le Chancelier
doit regarder ld page 117 .
L'Air qui commence par F'avois re-
Solu de changer , doit regarder la page
164.
La Planche des deux Chaſteaux de
Grenade, doit regarder la page 256.
MER
MERCUR
LYON
GALANT
DE
E
193
JUILLET 1682.
Eque vous m'avez
mandé , Madame,
n'eſt point particulier
à voſtre Province.
La nouvelle
des deux Compagnies de Gentilshommes
que Sa Majesté fait
mettre ſur pied, a été reçeuë dans
toutes les autres avec le meſme
aplaudiſſement , & l'on n'en end
par tout qu'acclamation ſur une
Juillet 1682. A
2 MERCURE
action ſi glorieuſe. Elle eſt une
fuite de cette admirable vigilance
qui fait que le Roy s'applique
ſans ceſſe à chercher par où procurer
du bien à ſes Sujets. L'établiſſement
des Invalides délivre
d'inquietude ceux qui s'expoſent
à eſtre bleſſez en le ſervant. Ce
n'eſt point affez pour ce grand
Monarque. Quantité de Gentilshommes
n'ont point aſſez de
fortune pour élever leurs Enfans
d'une maniere convenable à
leur naiſſance. Il daigne entrer
dans leurs intereſts ; & pour reparer
ce deſavantage , il prend
ſoin luy-meſme de les faire inſtruire
dans ce qu'ils doivent ſçavoir
pour eſtre en état de le fervir.
C'eſt une obligation indifpenſable
pour tous les Sujets à
l'égard du Souverain , mais fur
tout pour la Nobleſſe , qui a toûjours
GALANT.
3
jours eſté regardée comme le plus
ferme appuy de tous les Etats. Sa
Majeſte ſe fait un plaiſir de la
maintenir dans ſon éclat ; & par
l'établiſſement qu'Elle vient de
faire, tous les jeunes Gentilshommes
du Royaume ſeront égalemet
élevez dans les Exercices qu'ils
doivent apprendre. Si les uns le
ſont par les foins de leurs Parens,
= les autres auront le meſme avantage
par ce merveilleux effet des
bontez du Roy;& ce qui doit cauſer
le plus de ſurpriſe,quand on y
fera reflexion , c'eſt que dans un
Etat auſſi étendu , & auſſi peuplé
que celuy dont Dieu luy a donné
le gouvernement , ce Prince
n'a point fixé le nombre des
Gentilshommes que les Intendans
doivent recevoir. Leurs
naiſſance les a rendus tous dignes
de ſes graces , & il veut les
A ij
4 MERCURE
faire tomber ſur tous . On peut
connoiſtre par là que Sa Majeſté
n'a eu en veuë que la grandeur
ſeule , & le bien de ſon Royaume
, en établiſſant ces Compagnies.
Jugez , Madame , combien
dans quelques années on en tirera
d'Officiers experimentez
dans le Meſtier de la Guerre , &
combien la France ſera redoutable
, puis que toute la Nobleſſe
de ce floriflant Etat commencera
de s'inſtruire dés l'âge de quatorze
ans dans ce qui eft neceffaire
pour embraſſer dignement
laProfeffion des Armes. Remarquez
d'ailleurs juſques où s'étend
l'équité du Roy. Voulant
favorifer la Nobleſſe , il va la
chercher juſque dans ſa ſource;
&parce qu'il ſçait qu'elle vient
de la vertu , je veux dire de cette
vertu toute martiale , qui fait
donner
GALANT .
donner ſon ſang avec joye,quand
on le répand pour la gloire de
fon Prince , il fait part de ſes
bienfaits à ceux qui par leurs fervices
ont merité de porter l'Epée.
Il les regarde comme de vrais
Nobles , & ne doutant point
qu'ils n'ayent inſpiré à leurs Enfans
des ſentimens affez genereux
pour les élever au deſſus de
leur naiſſance , il eſt bien-aiſe de
leur donner moyen comme aux
autres de s'employer pour le
ſoûtien de l'Etat. Ses nouveaux
Sujets n'ont pas eſté oubliez ; &
Monfieur de la Grange , Intendat
en Alface, a reçeu ordre de Sa
Majeſté de s'informer de ce qu'il
y a de jeune Gentilshommes à
Strasbourg , & dans toute la Province
, que leur mauvaiſe fortune
a mis hors d'état d'apprendre les
Langues & les Exercices, afin de
د
A iij
6 MERCURE
leur faire reſſentir , de meſme
qu'à ſes Sujets les plus anciens,
les meſmes effets d'une liberalité
dont aucune Hiſtoire ne donne
d'exemple. Leur étonnement eſt
égal à la joye qu'ils ont d'eſtre
paſſez ſous la domination d'un
Prince , qui fait pour eux , fi- toſt
qu'ils l'ont reconnu pour Maître,
se qu'ils n'auroient osé eſperer
de leurs premiers Souverains
apres les plus longs ſervices. Mais
ce n'eſt pas d'aujourd'huy que
pour arriver au plus haut point
de la gloire ,le Roy s'ouvre des
chemins que perſonne n'a connus.
Il ne croit digne de luy que
ce qui le rend inimitable ; & la
plus noble occupation d'un grand
Monarque , eſtant de diſtribuer
fans ceſſe des graces , il n'eſt point
content de celles qu'il fait , fi les
manieres qu'il en imagine , n'ont
quel
GALANT.
7
que choſe qu'on n'ait jamais pratiqué.
C'eſt par cet endroit , comme
par mille autres qui luy attirent
l'admiration de toute la terre
, que ſe mettant au deſſus des
plus grandsHommes dont la memoire
ſe ſoit conſervée juſques à
nous , il ne laiſſe à faire aucune
comparaiſon de ſon Regne aux
plus heureux des Siecles paſſez .
On a veu des Conquerans ; mais
LOUIS XIV. eſt le ſeul Prince,
qui apres avoir montré que paroître
& vaincre eſtoient pour luy
une meſme choſe, ait fait ſa gloire
du repos du Monde , & qui
n'ait cherché pendant ce repos
qu'à faire éclater cette grandeur
d'ame , qui ne peut trouver de
bon-heur ſenſible que dans le
plaiſir de faire du bien .
Voulez- vous voir le Portrait
de cet incomparable Monarque ?
A iiij
8 MERCURE
Vous l'allez trouver dans le Sonnet
que m'a envoyé depuis peu
de jours la Lorraine Eſpagnolete.
L'eſtime que vous avez pour cette
ſpirituelle Perſonne , vous a
ſouvent obligé à m'en demander
des nouvelles ; & je croirois ne
vous en donner qu'imparfaitement
, ſi je négligeois de vous
faire voir ſa Lettre. Je vous l'envoye,
accompagnée des Sonnets
dont elle parle. Ils font ſur des
Bouts-rimez, les plus bizarres de
tous ceux qui ont couru. Vous
verrez dans cette Lettre les ſentimens
qu'elle a pour le Roy ;
& comme ils vous ſont communs
, ce ſera pour vous une
agreable lecture .
LETTRE
GALAN T.
9
LETTRE
DE LA LORRAINE
ESPAGNOLETE.
ABeſançon le 1682.
UND
NAbbéde mes Amis , mefit
voir l'autre jour des mots affez
bizarres , disposez en façon de
Bouts- rimez de Sonnet , qui me
dit qu'il luy avoient esté envoyez
de Paris ; & il me lût un Billet on
l'on luy marquoit que l'Autheur
s'estoit engagé à donner une Médaille
d'or à celuy qui rempliroit le
plus heureusement ces Rimes,fur le
jugement de Paris . Le lendemain
il m'apporta le Sonnet , que je vous
envoye defa façonsur cesujet- là.
Il me pria fort de ne le communiquer
àperſonne ; mais j'ay crû que
ceferoit aller contre les droits que
A V
10 MERCURE
vous vous eſtes acquis fur tous les
Ouvrages du temps , si je vous
dérebois la connoiſſance de celuy-cy.
Le premier des deux autres Sonnets
qui l'accompagnent ſur les mémes
Rimes , est à la gloire du Roy. Ce
grand Prince merite bien que fon
Elogese rencontre dans toutes les
Pieces d'esprit qui ont l'honneur de
paroîtrefous fon Regne. L'on a tant
de choses à dire à l'avantage du
Roy, qu'iln'y apoint de Rimes, pour
extraordinaires qu'elles soient , ny
de termes , pour éloignezqu'ils paroiſſent
de pouvoir former aucur
Discours, qui ne puiſſent concourir
heureusement à faire l'Eloge du
premier Monarque du monde. J'ay
mieux aimé travaillerfur ce grand
Sujet , que de m'appliquer à celuy
que l'on avoit proposépour la Medaille.
La fatisfaction que l'on a
de réüſſir dans l'un , a je-ne-Scayquoy
GALANT. fi
110
12
A
1
1
م ت
quoy qui flate beaucoup plus que la
récompense que l'on promet pour l'au
tre . Une Fille doit ignorer laſignification
du mot de Paralaxe. le me
lefuis fait expliquer. L'on m'a dit
qu'il marquoit la diference qu'il y
a entre les Aftres , pour leur élevation
; & que celuy qui faisoit le
moins de paralaxe, étoit le plus élevé.
C'est ce qui m'a donné lieu d'ap .
pliquer ce mot au Soleil , qui fait le
corpsde la Devise du Roy. Pource
qui est du Sonnet fatirique qui accompagne
les deux autres , quoy
qu'il paroiſſe aſſez naturel à ceux
qui ensçavent l'histoire , l'Autheur
n'a point voulu ſefaire connoistre.
le nesçaysi apres le temps qui s'est
paſsédepuis mon retourde Madrid,
vous connoistrez encor le caractere
de
LA LORRAINE ESPAGNOLETE
SON
I MERCURE
SONNET .
EN BOUTS - RIMEZ ,
A la gloire du Roy .
A
Voir joint à la France Annexefur
Annexe ,
Ouvrir entre deux Mers un paſſage
auTurbot,
Porterſon nom plus haut que l'étoillé
Convexe ,
Rendre heureuxſes Sujetsjusqu'aux
Portes-Sabot ,
Eſtre adorépar tout de l'un & l'autre
Sexe ,
Mieux manier un Dard , que l'ouvrierfon
Rabot ;
Exercer un pouvoir , qui jamais ne
nous vexe ,
Bannir de fes Etats le destin de
Nabot ,
C'est
GALANT.
13
C'est estre ce Soleil qui luit fans
paralaxe ,
Ce Roy qu'on love en tout , que jamais
on ne taxe ,
Qui fait cueillir en paix l'Olive &
le Verjus.
**
•Héros , qui n'aimes point unegloire
poſtiche ,
Pendant que tes Voiſins ſont prefque
tous en friche ,
L'abondance eft chez Toy , d'Ypres
juſques à Fréjus.
SUR LE JUGEMENT
de Paris.
D
Un beau Corps laRaifon n'est
pas toûjours l'Annexe ,
Les Belles ontſouvent moins deſens.
qu'unTurbot ;
:
Trois
14
MERCURE
Trois Déeſſesfortant de leur Palais
convexe ,
S'empreſſent à baifer d'un Berger
le Sabot.
Deux étalent d'abord tous les charmes
du Sexe ,
La fçavante Pallas Son Compas ,
fon Rabot,
Et toutes trois enſoin du Procés qui
les vexe,
Pour lugesouverain , choiſiſſent ce
Nabot.
De ces Astres brillans il prend la
paralaxe ,
Leurs plus Secrets attraits il voit,
il louë , il taxe ;
Les trois n'estoient pourtant que
Jus- vert &Verjus.
**
Ala fin enchanté d'une Blonde poſtiche
,
11
GALAN Τ .
15
Il mit par fon Arrest un grand
Royaume en friche ,
Et chaſſa ſes Troyens de Phrygie à
Fréjus.
L'ABBE' B.
* Fréjus a eſté bâty par ordre de l'un
des plus fameux Defcendans de
Jules Fils d'Enée.
SUR LE MARIAGE
d'un Vieillard avec une
jeune Coquette.
C
Oquette avec Vieillard ;
plaisante Annexe !
ôla
L'une parle toûjours,l'autre est comme
un Turbot.
La Coquette paroist un peu trop toft
convexe ;
Mafoy , le pauvre Duppe en tient
loin du Sabot.
16 MERCURE
Vn Homme à cheveux gris ſe fier à
ce Sexe ?
Cela mérite bien quelques coups de
Rabot ,
Et que ma Muſe enfinſe fatigue &
fe vexe ,
Pour faire entrer icy la rime de
Nabot.
La LunefarSon front fait, dit - on,
paralaxe,
Et du fort d'Actéon le bruit commun
le taxe ;
Le Satirique y met Jon Sel , &fon
Verjus.
**
Le pis est, qu'il faudra Garnitures,
poſtiche ,
Coëffes , Iupes , Manteaux , voila
monHomme en friche ;
Il valloit mieux s'aller faire Hermite
à Fréjus .
Tour
GALANT. 17
Tout ce qu'écrit la Lorraine
Eſpagnolete a un tour ſi fin & fi
aisé, que vous n'eſtes pas la ſeule
qui ſouhaitiez voir de ſes Ouvrages
. Si cette Lettre tombe entre
ſes mains , elle y aprendra les
ſentimens du Public.
Voicy deux autres Sonnets ſur
les meſmes Bouts-rimez d'Annexe.
On a changé dans l'un &
dans l'autre la rime de Taxe en
cellede Saxe.
VENUS PARLE A PARIS
fur le Mont Ida.
E ce riche dépost me refuser
De l'Annexe,
C'eſt ſoûmettre au Harang la Solle
&le Turbot ,
C'est estre plus épais que n'est l'Homme
à Sabot ,
Qui confond aisément le Droit &
leConvexe. Oüy,
18 MERCURE
Oüy, Paris , s'il s'agit de la beauté
du Sexe ,
Si ton choix à nos traits doitfervir
de Rabot,
Ie l'emporte à coupsûr, &n'ay rien
qui me vexe,
Que de te voir aimer , & n'aimer
qu'enNabot.
Prens donc un plus grand vol,viens
voirfans paralaxe,
Ce qui brûle les Grecs , conſumeroit
la Saxe,
Et des coeurs dégoûtez feroit lefeul
Verjus.
Fais tant , qu' Helene enfin foit ton
amour poſtiche ,
Et qu'àfon moindre attrait Oenone
mise en friche
Laiſſe aller ſes ſoûpirs d'Ida jufqu'à
Fréjus.
SUR
GALAN T.
19
SUR LA PREFERENCE
que donna Paris à Vénus.
A
V lieu du Principal, n'eſtimer
que l'Annexe,
Faire choix de la Seche , & laiſſer
le Turbot ,
Hors de l'Art ſe ſervir du terme de
Convexe ,
Ades Souliers bien- faits preferer le
Sabot ;
**
Fuir les honneſtes Gens detout âge
& tout lexe ,
Et n'avoir de plaisir qu'àpouſſer un
Robot;
S'habiller comme au temps qu'on di-
Soit moult & vexe ,
Haïr la belle taille , admirer le
Nabot ;
Affecter les grands mots , Zenit &
Paralaxe , Trou
20 MERCURE
Trouver de la douceur au langage
de Saxe ,
Priſer moins le bon Vin , que l'Aigre
, ou le Verjus ;
Ainsijugea Pâris de la Beauté poſtiche,
Mais on brûle Ilion , Sa Campagne
eft en friche ,
Et ſon Port moins connu que celuy
de Fréjus .
Monfieur Eguifier , Docteur
en Theologie, a fait de nouveau
paroître le meſme Prodige , dont
je vous ay déja parlé une fois..
J'appelle ainſi cette ſurprenante
facilité qu'il a de preſcher ſans
aucune préparation , fur diférens
Textes qu'il ſe fait donner lors
qu'il eſt monté en Chaire .La derniere
épreuve de cette nature , à
laquelle il a bien voulu s'expoſer,
s'eft
GALANT. 21
s'eſt faite dans l'Egliſe des Peres
Recolets de Verſailles , en preſence
de la Reyne. Apres qu'il eut
fait le Signe de la Croix , le R. P.
Confeſſeur de cette Princeſſe luy
marqua pour l'un des Textes
dont il devoit faire les trois Points
de ſon Diſcours , ce Verſet du
Pleaume 143. Filia corum compofita,
circum ornata utfimilitudo Templi .
Monfieur le Curé de Verſailles
luydonna cet autre du Pſeaume
89. Anni nostri ficut Aranea meditabuntur.
Ces Paroles du premier
Livre des Roys luy furent choifies
par le P. Provincial des Recollets
,Arcus fortium fuperatus est,
&infirmi accincti funt robore ; &
la Reyne luy ordonna d'appliquer
ces Textes à la Pieré, comme
don du S. Eſprit. Il s'acquita
de cette action avec un fuccez
extraordinaire, & eut la gloire de
voir
22 MERCURE
voir les applaudiſſemens de Sa
Majesté, ſuivis de ceux d'un fort
grand nombre d'Auditeurs illuſtres
qui l'avoient accompagnée.
L'Amour conſulte peu la Raifon,
& on aime tous les jours par
un aveugle panchant , fans examiner
l'inégalité des conditions.
Ceux qui ſe ſentent capables de
prendre des engagemens ſrdangereux
, trouveront dans la Fable
du Moineau une image des
malheurs qu'ils en doivent craindre.
Monfieur Philibert d'Antibe
en eſt l'Autheur.
LE MOINEAU,
ET L'HIRONDELLE.
FABLE.
Vx douces ardeurs du Prin-
Avx douces
Que
GALAN T.
23
Que tout inſpire la tendreſſe ,
Vn Moineau des premiers s'accommoda
du temps ,
Etſe pourveut d'une Maîtreſſe.
Ses transports furent violens ;
Car outre que l'Amour naist avec
cette espece,
Celui-cy pourle Sexe estoit des plus
boüillans ,
Et dans la fleur de ſajeunesse.
Qu'un Moineau, dira- t- on, par ef-
Sence amoureux ,
Cherche àSatisfaiveſes feux,
La choſe n'est pas bien nouvelle.
D'accord ; mais qu'un Moineau,
pour objet deſes voeux ,
Aille choisir une Hirondelle,
Le fait est rare , & curieux.
Prenons le fil de leur Hiſtoire.
Cet Amantfur le toit d'une vieille
Maison,
Exami
24 MERCURE
Examinant un Lieu propre à manger&
boire ,
Entendit les accens d'une douce
Chanson ,
Faite fur l'illustre victoire,
Qui tous les ans donne au Printemps
la gloire
Defairefairl'Hyver &lAquilon.
Ilse tourne , regarde , &fi la voix
l'enchante ,
Ildécouvre un Objet dont les puiffans
attraits
Fontpar leurforce dominante ,
Ce qu' Amourferoit parſes traits.
N'attendez pas que comme font les
Hommes,
Cet Oiseau ſe contraigne à cacher
ce qu'ilfent ;
Les Beſtes autrementfaites que nous
neſommes ,
Dans leurs amours n'ont rien que
d'innocent.
Auſſijamais elles n'enfont mistere,
Et
GALANT.
25
Et dés qu'un bel Objet leurplaist,
Sans craindre en parlant de déplaire
,
Elles vont découvrir la chose comme
elle est.
Le Moineau s'apperçoit qu'il
aime ,
Il lefent , il le dit de mesme.
L'Hirondelle auſſi ſimple &fincere
que luy
Ah , dit- elle , étoufez cette flâme
naiſſante ,
Elle ne peut devenir plus puiſfante
,
Sans qu'elle vous expoſe au plus
cruel ennuy ;
Car enfin noſtre eſpece eſt un
peu diférente.
Et que croiroit- on aujourd'huy ?
Moineau brûle pour Hirondelle
,
Diroient tous les Oiseaux,meſme
juſques aux miens ,
Juillet 1682 .
B
26 MERCURE
Encoreſt- ce un bonheur pour
elle ,
On n'a pû luy trouver d'Amant
parmy les ſiens.
Hé quoy ? je ſouffrirois que par
mon indulgence
Mon honneur fuſt en bute aux
traits envenimez
Qui partent de lamédiſance ?
Ah plutoſt... mais enfin , quand
nos coeurs enflâmez
D'une ardeur tendre & mutuelle
,
Seroient l'un pour l'autre formez
,
Et qu'à vos voeux on me viſt
moins rebelle ,
Voſtre deſtin en ſeroit- il plus
doux ?
Mon cher Moineau , détrompez
- vous.
Tant que le Ciel par ſa douce
influence
En
GALANT . 27
En ces beaux lieux m'offrirojt
des appas ,
Vous y pourriez joüir de ma
préſence ;
- Mais ſi- toſt que l'Hyver par ſes
C
rudes frimats
En troubleroit la tempérance,
Il faudroit nous réſoudre au chagrin
de l'abſence.
J'irois chercher d'autres climats
,
Et quoy que ſur vos ſens l'amour
euſt de puiſſance ,
Vous voudriez me fuivre , & ne
le pourriez pas.
Un vent impétueux bien fouvent
nous emporte
Au milieu meſme de laMer.
En ces occaſions , pour ne point
s'allarmer ,
Voſtre aîle n'eſt pas aſſez forte .
**
Je vois, dit le Moineau, voſtre raiſonnement
, Bij
28 MERCURE
Il part d'un noble ſentiment
Que la Nature à vos ſemblables
donne :
Il eſt pour voſtre honneur , il eſt
pour ma perſonne ;
Pour vous conſerver l'un , je dois
aimer la mort ,
Si l'autre vous déplaiſt , je dois
haïr la vie ,
Voyez quel eſt mon triſte ſort,
Si vous n'eſtes point attendrie.
Mais ſoufrez qu'aprofondiflant
Ce qui peut cauſer vos alarmes ,
Je détruiſe l'obstacle à vos yeux
ſi puiſſant ,
Qui condamne un amour pour
moy ſi plein de charmes .
Vous Hirondelle, & moyMoineau
,
Nous ſommes, dites -vous, de diférente
eſpece ,
Etvous craignez que quelque
Oifeau
Ne
GALAN T.
29
【
Ne nous accuſe de foibleffe .
Ce ſeroit donc quelque Animal
nouveau
Qui critiqueroit ma tendreſſe ?
Grive a brûlé pour Sanfonner,
Linote pour Chardonneret ,
Roſſignol auſſi pour Fauvete.
Et qui s'en eſt formaliſé ?
On euſt traité d'ame mal faite,
Celuy qui d'entre nous s'en fuft
ſcandalife .
Pour le péril de la tempeſte ,
Ne croyez point qu'il ait rien qui
m'arreſte.
J'iray hardiment m'engager
Au grand trajet qu'il faut faire
fur l'onde
Pour découvrir un nouveau
monde.
Peut on vous ſuivre,& craindre
le danger ?
Bij
30 MERCURE
Mais quandjetrouverois ces peines
trop cruelles ,
On m'a dépeint l'Amour aîle.
Si j'eſtois las pour avoir trop
volé ,
Le mien me prêteroit ſes aîles.
Souffrez donc les amoureux
foins
D'un coeur qui ne peut ſe défendre
;
Il vous importuneroit moins
S'il vous trouvoit moins belle, ou
s'il eſtoit moins tendre.
L'Hirondelle est muette au discours
de l'Amant ,
Quiflaté de son espérance ,
Prend auffi- toft cet aimable filence
Pour unfecret conſentement.
Jugez alors quel futSon Zele.
Les empreſſemens amoureux
Peuvent beaucoup sur une Belle,
Et le titre d' Amant fidelle
Est
GALAN T.
31
Est unfecours avantageux
Pourse rendre bien- toft heureux.
Celuy- cy, pour l'avoir , ofe tout entreprendre
;
Mesmes lors que l'Hyver commence
de répandre
Par quelque foible froid l'horreur
defon retour ,
L'Hirondelle étantpreste àchanger
de Sejour ,
En dépit d'elle il s'engage au
voyage.
Ils partent donc un beau matin
tous deux.
Si- toft qu'ilsfont en Mer, il s'éleve .
un orage ,
Le paffage estoit dangereux
Au milieu d'un air tenébreux ;
Mais par laforce du plumage ,
L'une ſe retire du naufrage,
Et l'autre est leſeul malheureux .
Il perd d'abord la connoiſſance ,
Ne bat plus que d'une aîle à la mer-
B iiij cy du vent,
32
MERCURE
Et puis tombant en défaillance,
Il estprecipité dans l'humide Elément
,
Tandis que l'Hirondelle avec pleine
afſurance
Acheve le trajet oùperitſon Amat.
Tu prétens, cherDamon, que la noble
Vranie
Se laiſſe enfin toucher à tes empref-
Semens ;
D'un vol audacieux , ton aile trop
hardie,
Te porte en teméraire à ces grands
Sentimens .
Entens leMoineau qui te crie,
Du fort qui m'a perdu crains les
évenemens.
Je vous ay promis l'Eloge de la
Beauté. Je vous l'envoye . On
m'écrit qu'il eſt d'une Dame de
Dijon. Il y a grande apparence
que
GALANT. 33
que les agrémens de fa Perſonne
ſoutiennent avec beaucoup d'avantage
le brillant de ſon eſprit,
& qu'elle connoiſt par elle-mefme
les privileges de ce qu'elle a
- peint avec des couleurs ſi vives.
ELOGE
DE LA BEAUTE .
L
A Beauté , ce privilege & ce
donfingulier de la Nature , ce
rayon viſible & charmant de la
Divinité , eſt ſans- doute admirable.
Elle s'attire l'amour & les
reſpects de tout le monde. C'est une
Souveraine qui se fait obeïrSans
qu'elle uſe de contrainte. Les Roys
meſmes font gloire de luy rendre
hommage , de mettre leurs Sceptres
entreſes mains , & leurs Couronnes
àses pieds. Elle nous séduit &
Bv
34 MERCURE
nous trompe agréablement ; elle
exerce far nous une innocente tyrannie,
& en nous oſtant la raiſon ,
elle nous enchante.
On a quelquefois pris ses effets
pour des fortileges , mais on a toûjours
reconnu queſes enchantemens
font naturels , que par fa propre
nature elle est du gouft de tout ce
qui aun coeur & des yeux , que pour
plaire elle n'a beſoin que d'estre regardée
, & que toutson charme est
dans ſes agrémens.
Comme la veritable Beaute est
une juste proportion de toutes les
parties du corps, accompagnée d'une
couleurvive & agréable, & qu'elle
compose par ce moyen un Tout complet
& achevé , elle ne peut manquer
de plaire. La Beauté est une
marque presque infaillible , &pour
ainſi dire, l'Etendard de la Bonté;
c'est une eſpece de prodige , lors
que
GALANT. 35
que ce qui est beau n'est pas bon en
mesme temps , lors que la beauté
de l'ame & de l'esprit n'est pas
jointeàcelle du corps.
Auſſi les premiers Roys n'ont esté
tirez de lafoule du Peuple pour eftre
les Arbitres & les Maistres de la
Terre, quepar un effet de leur beauté,
& de leur bonne mine. On
croyoit qu'eſlant les plus beaux , ils
estoient auſſi les meilleurs , & par
conféquent les plus dignes de commander.
La Beauté est une recommandation
muette, dont lefilence est éloquent
; & ce que cette fameuse
Phryné ne pût obtenirde ſes Iuges
par l'éloquence defon Avocat , elle
l'obtint, parcelledeſa beauté.
L'ay oüy dire qu'un des plus
grands Philoſophes de l'Antiquité,
eſtant interrogé d'où venoit qu'on
feplaiſoit à voir une belle Perfonne,
36 MERCURE
ne, répondit que c'estoit la demande
d'un Aveugle.
En effet, disons -le à la gloirede
noſtre Sexe. Les Hommes avoüent
qu'ilssesentent troublez , & comme
hors d'eux- meſmes , par un excez
deplaisir ,à la veuë de cesDivinitez
mortelles. Diſons plus. Qui
est celuy qui peut tenir contre la
priere, ou plutoſt le commandement
d'une belle Femme ? Qui est celuy
qui peut luy refufer quelque chose?
Combien de mauvaiſes Causes gagnées
, combien de Graces injustes
obtenues , combien de bons Procés
perdus par les follicitations des
Femmes qui ont de l'agrément !
Vne belle Femme ſçait dompter &
afſujettir les coeurs les plus farouches.
Tout ce qui respire est charmé
en la voyant, &chaque Homme
en particuliersefait honneur d'ètre
fonEsclave.
Si nostre Sexe ne reſſent pas orGALANT.
37
dinairement les mesmes transports
àla veue d'un Homme de bonnemine,
nous ne pouvons du moins nous
empefcher d'avoir pour luy de l'eſtime
, & de l'admirer , tant le pouvoir
de la beauté & de la bonne
mine est grand.
De quelque maniere, & en quelquesens
qu'on envisage la Beauté,
elle est sans - doute un avantage
fort confiderable ; car fi on eſtime
tout ce qui est rare , &fi on mépri-
Se en quelque forte les plus belles
choses quand ellessont communes,
on ne peut manquer de faire beaucoup
d'état de la Beauté , estant
auſſi rare qu'elle est , puis que pour
une belle Perſonne il s'en trouve
une infinité de laides . Le grand
nombre de choſes qui font neceſſai.
res pour l'achevement de la Beauté,
la rend extrémement rare ; car
nonseulement ilfaut de la proportion
產
38 MERCURE
tion & de la regularité dans les
traits & dans toutes les parties,
mais encore ce certain je- ne-Sçay
quoy, cet air doux & engageant,
ces graces fines & cachées qui se
fontſentirſans qu'on puiſſe les bien
exprimer ; en un mot cet agrément
univerſel qui se répand , qui se fait
remarquer dans toutes les actions
&dans toutes les paroles , & qui
est l'ame de la Beauté , de maniere
que fans ce charme fecret les plus
grandes Beautez font fades & infipides.
Elle a encore cela de rare &
depretieux,que même dans l'arriere-
ſaiſon elle conferve quelque reſte
d'agrément , & on a beau dire que
fa durée est courte , & qu'elle cause
Souvent des chagrins & de la peine .
Quoy que la Rose dure peu de jours,
&qu'elle soit environnĉe d'épines,
elle ne laiſſe pas d'estre par sa
beautélaReyue des Fleurs.
Mais
GALAN T.
39
R
Mais quelques charmes qu'ait
la Beauté , il n'est pourtant pas à
Souhaiter que tout foit également
beau , car la beauté de la Nature
conſiſte dans la varieté. Telle est la
diſpoſition de tout ce qui est icy-bas.
Chaque chose reçoit du jour &de
l'éclat defon contraire. La laideur
& la mediocrité rehauſſent la
Beauté , & la rendent admirable.
Laprefence continuelle d'une belle
Perſonne, diminuë le plaisir qu'on a
de la voir. Voyez quelque chose de
laid& de diforme , les belles chofes
apres cela vous paroiſſent encore
plus belles qu'auparavant.Un Printemps
perpetuel n'accommoderoit
pas toûjours. Celuy qui est precedé
d'un Hyver fâcheux & rude,nous
réjoüit extremement , & le beau
temps n'est jamais plus agreable
qu'apres un orage. Enfin l'Autheur
de la Nature est un grand Artiſan,
quz
40 MERCURE
qui ſçait admirablement le ſecret
de donner à ſes ouvrages tout l'agrément
neceſſaire.
Detout temps la Beauté a esté
l'objet des defirs de tout le monde
raisonnable. Athenaïs , Fille d'un
fimple Philosophe , devint par sa
beauté Reyne de l'Orient , en deve
nant l'Epouse de l'Empereur Theodofe.
Alexandre, dont la seule paffion
dominante estoit d'acquerir de
la gloire , ne laiſſa pas d'eſtre ſenfible
aux charmes de Roxane ,
de partager ſon coeur entre la gloire
& elle . Caton, dont l'austerefa...
geſſe est si fort vantée , ne fit pas
Scrupule d'épouser la Fille d'un de
fes Fermiers , parce qu'elle estoit
belle ; & fans aller cherchersi loin
des exemples , nous en avons tous
lesjours devant les yeux qui marquent
que les effets de la Beauté&
de la bonne minefont admirables.
Nous
GALAN Τ.
41
Nous apprenons par les Relations
des Voyageurs , que dansplufieurs
Païs il y a des Perſonnes qui
obfervent les corps des Enfans , &
s'ilsy remarquent quelque diformi .
ténotable , ils les font mourir. En
fait de mariage , ils ne font état
que de la Beauté, parce que c'est
feulement par là qu'ils estiment
leurs Enfans . Dans le Canada, celuyqui
veut épousfer une Fille , doit
faire neceſſairement des preſens au
Pere proportionnez à la beauté de
la Fille. Au Tunquim , ſouvent les
Roys épousent de ſimples Païfannes
, quand elles sont avantageu-
Sement partagées des dons de la
Nature, fansſe mettre en peine de
ceux de la Fortune.
Si nous en croyons les Poëtes,
Pelops , Ganimede, & pluſieurs autres
, furent admis à la Table des
Dieux , à cause de leur beauté ; &
mesme
42
MERCURE
mesme le grand Jupiter s'abaifſoit
juſques àdescendre en terre pour y
voir ce qui estoit beau , ne dédaiguant
pas les Beautez mortelles, &
ne faisant pas difficulté de prendre
la forme qu'il croyoit la plus propre
pour leur estre agreable.
Thesée, quoy que comblé de gloire
par ses actions héroïques , crût
qu'il manquoit quelque chose àfon
bonheur , tandis qu'il ne poſſeda
pas la belle Helene, des charmes de
laquelle fon coeur estoit épris. Ce
fut par cette raison qu'il s'aſſura
fa poſſeſſion avant mesme qu'elle
fust en âge d'estre mariée , Sans
estre rebuté par les divers perils
auſquels il s'expoſoit ; & ilſçeut si
bon gré à fon Amy Pirithoüs de
l'avoirfervy dans cet amour , qu'il
luy rendit la pareille , en l'aidant
à enlever Proferpine juſque dans
les Enfers, fans craindre la difficulte
GALAN T.
43
téd'une fi perilleuse entrepriſe; &à
propos de la belle Helene , on raconte
qu'un Poëte perdit la veuë , pour
avoir eu l'audace d'en médire , &
qu'il la recouvra dés le moment qu'il
fe fut retracté; tant il est vray
que la Beauté est une espece de Divinité
qu'on n'offense pas impunément
, & pour laquelle on ne peut
avoir trop de veneration. Et certainement
la Beauté est une ſource
d'agrémens qui ne tarit point , &
qui communique une certainegrace
à ce qui deſoy n'en est pas susceptible
; de maniere que les choses les
plus inutiles & les moinsspirituelles
ne laiſſent pas de plaire dans
une belle bouche , estant aisé de
perfuader l'esprit quand les sens
font fatisfaits.
Ille faut pourtant avoüer, quand
la beauté du corps eſtſoûtenuë par
celle de l'esprit , elle est infiniment
plus
44 MERCURE
plus estimable , & elle brille beaucoup
mieux , car ces deux beautez
jointes ensemble se font honneur
mutuellement , & forment un composé
parfait ; au lieu qu'on peut
dire qu'un beau Corps avecpeu d'efprit
, est comme un beau Vaisseau
gouverné par un méchant Pilote .
La Beauté ne sçait pas seulement
fe faire aimer & estimer, elle
sçait encore se faire craindre.
On craint la haine & la colere
d'une Belle, plus qu'on n'apprehende
un Juge irrité ; & tel qui mépriſoit
autrefois Jupiter &Son Foudre,
trembloit à la veuë d'une Femme
qui n'avoit pour toutes armes
que debeaux traits.
Les Hommes , meſmes les moins
polis, ont naturellement de la confideration
pour la Beauté. On pardonne
volontiers à une Belle , ce
qu'on ne pardonne pas à une Laide;
薯 نم
GALAN T.
45
& l'Amant le moins capable de revenir
, a de grands retour pour une
belle & aimable Maîtreffe.
On admire la Beauté par tout
où elle est , & onn'en est pas moins
touché quand elle habite ſous le
Chaume, que quand elle fait sa demeure
fous des Lambris dorez . Les
Anges meſmes , ces bienheureux Efprits
détachez de la matiere , n'y
furent pas inſenſibles dans la nais-
Sance du monde, car ayant veu que
les Filles des Hommes estoient belles,
ils ne pûrent s'empeſcher de les
admirer ; & à dire le vray , on ne
doitpas douter que Dieu n'ait fait
les belles chofes pourfaire éclaterfa
magnificence , & pour inspirer de
l'admiration aux Hommes.
Enfin la Beautéa ce rare &fingulier
avantage de ne laſſerjamais
fes Spectateurs , d'avoir toûjours les
graces de la nouveauté, quand même
46 MERCURE
me on la voit presque à chaque
moment , & d'estre comme le Soleil,
qui paroiſſant tous les jours apres
tant de Siecles ,sefait toûjours regarder
avec plaisir , & avec admiration.
J
Sur la fin de l'autre mois, Mon.
fieur l'Abbé de Lorraine, Fils de
Monfieur d'Armagnac , Grand
Ecuyer de France , ſoûtint avec
grand fuccés une Theſe fort celebre
au College du Pleſſis - Sorbonne.
Monfieur du Hamel Pro.
feſſeur de Philoſophie , y prefida.
L'Aſſemblée fut tres- illustre.
Monfieur le Duc de Bourbon ,
&tous les Princes de la Maiſon
de Lorraine, s'y trouverent , ainſi
que Meſſieurs les Archeveſques
de Rheims & d'Auch , &
un fort grand nombre d'autres
Prélats & d'Abbez . Il y eut auffi
pluſieurs Ducs & Pairs , & tout
le
GALAN T. 47
-
- le monde ſortit également ſatisfait
des fortes Réponſes de ce
- jeune Prince. Il reçeut le Bonnet
de Maiſtre és Arts de la
- main de Monfieur Cocquelin ,
Chanoine, & Chancelier de l'Egliſe
de Paris , qui fit un tresbeau
Diſcours à ſa loüange. On
diſtribua dans l'Aſſemblée des
- Vers héroïques à l'avantage des
Princes de la Maiſon de Lorraine,
compoſez par Monfieur Herſant
, Profeſſeur de Rhétorique;
& une Ode faite par Monfieur
Cordier , Précepteur d'un des
Fils de Monfieur le Comte d'Armagnac.
Un fort habile Homme a fait
l'Air nouveau que je vous envoye.
Vous en jugerez mieux que
perſonne , quand vous en aurez
parcouru les Notes.
AIR
48 MERCURE
AIR
JE
NOUVEAU.
E meurs des maux que vous me
faites ,
Hastez le fecours que j'attens.
Helas, Cruelle que vous étes,
Bientoft il ne fera plus temps.
La galante Piece qui ſuit les
Paroles de cet Air , m'a eſté envoyée
d'Etampes ſous le nom de
Monfieur Cordets. L'invention
en eſt agreable , & vous vous
connoiſſez trop en Vers naturels ,
pour n'en eſtre pas contente.
****** 3:03 3333
SUR L'HEUREUX
ACCOUCHEMENT
J
DE MADAME DE T.
de Venus, Unon,jalouſe
Voyant qu'on ne brûloit de l'Encens
que pour elle ,
En
GALANT.
49
En prefence des Dieux un jour luy
fit querelle ,
Sur ce qu'àses Autels on ne recouroit
plus.
Aux Femmes en travail elle étoit
favorable,
Onſe loñoit fort de ſes ſoins ;
Mais trouvant cet employ bien
moins confiderable
Que celuy de Venus ( außi l'estoit il
moins )
Elle vouloit changer d'office ;
Mais Venus à bon droit fiere d'un
exercice
Dont elle s'acquitoit fort bien ,
Répondit hautement qu'elle n'en
T feroit rien;
Qu'on sçavoit affez leur partage,
Qu'on avoit toûjours veu reglerjusqu'à
cejour ,
Venus, les plaiſirs de l'Amour ,
Iunon, les peines duMénage.
Juillet 1682 . C
50
MERCURE
**
C'estoit en prefence des Dieux ,
Dans un Apartement des Cieux,
Que toutes deux plaidoient leur
Cause ,
QuandMomusbientoſt l'as d'avoir
la bouche clofe ,
Pourfinir leur debat , proposa ce
moyen ;
QueMercure là bas fur l'échange
defcende ,
Et qu'en Franceſur tout il consulte
&demande
Si les Dames le voudront bien.
Iupiter d'unsigne de teste
A ce defſſein témoignant consentir,
Mercure qui n'estoit pas beste ,
Fut plutoſt de retour qu'on ne l'eut
veu partir.
Sire , dit- il au Dieu , qui lance le
Tonnerre,
J'ay parcouru toute la terre ,
* Et
GALANT.
SI
1
Le
Et fur tout dans Paris il n'eſt point
deMaiſon
Où je n'aye en ſecret conſulté
chaque Femme ,
Et je n'ay trouvé qu'une Dame
Qui ſur ce grand échange ait entendu
raiſon ;
Et quand j'ay dit ailleurs que la
ſage Junon
Veut regler à ſon tour les plaifirs
de la vie
Toutes à la fois on dit , non,
Qu'elle nous foit plutoſt ravie.
Quoy, toûjours accoucher ! Elles
n'entendoient pas ,
Et pour les tirer d'embarras ,
Vous ne voulez donc pas m'entendre
,
Difois-je ? Junon ſera tendre ,
Et lors Venus ſera Junon ;
Mais j'avois beau parler , toutes
difoient, non, non. ۱
Quelques-unes des plus hardies
C
Cij
52
MERCURE
M'ont meſme proteſté qu'en faveur
de Vénus.
Elles ſacrifieroient leurs vies ,
Si ce n'eſtoit aſſez de tous leurs
revenus ;
Et pour toutes raiſons que l'on
m'ait alleguées ,
Vénus nous a toûjours fait vivre
doucement ,
Et Junon nous le fait acheter
cherement .
Ainfi,vous les voyez, Sire, toutes
liguées,
Elles ne peuvent renoncer
AVénus leur meilleure Amie,
C'eſt à vous, Sire, à prononcer.
N'en ſoyez pas plus ennemic,
Dit Iupin à Iunon , d'un Sexe fi
conſtant,
Qui fidelle à Vénus , vous invo
que pourtant.
Venus fert à former des chaînes,
D'où
GALAN T.
53
D'où naiſſent enſuite des peines
Qui vous rendent utile auxBelles
tous les ans ,
Et vous attire leur encens.
Vous voyez que Vénus concourt
à voſtre gloire ;
Elle ſert à votre bonheur ,
Vous emportez par là fur elle la
victoire ,
Elle vous cauſe de l'honneur
En leur faiſant perdre le leur.
**
Quandil eut dit ces mots,les Dieux
fe retirerent ,
Mais Mercure & Iunon resterent.
Ce fut de celle- cy la curiofité
Par qui l'autre fut arrefté.
Demeurez icy, luy dit - elle ,
Dites-moy qui fut cette Belle
Qui ſeule confentit à me voir
gouverner..
Cij
54
MERCURE
Une Dame qu'on voit à Junon ſi
fidelle ,
Sur tout fon Sexe eſt digne de
regner .
C'eſt Madame de Turm....
Répondit Mercure auſſi toft ,
Femme dont les vertus ne ſe
trouvent ternies
D'aucun vice, d'aucun defaut.
Bien, repliqua Iunon , elle ſera feconde
Autant qu'autre Femme du
monde,
Et je feray ſi bien, quand elle accouchera
,
Que la crainte ſera
Tout le mal qu'elle aura.
Ceux qui ont paru longtemps
inſenſibles , prennent fouvent
les plus violentes paffions,
quand ils viennent une fois à
eſtre touchez.Ce que je vay vous
conter
"GALANT .
55
conter , en pourra ſervir de preuve
. Un Marquis , encor plus confiderable
par ſon merite & fes
belles qualitez , que par fon Bien
& par ſa naiſſance, quoy qu'il fuſt
fort riche & de tres bonne Mai-
= ſon , avoit vécu juſqu'à trentecinq
ans, ſans aucun engagement
qui euſt coûté à ſon coeur la moin-
- dre des peines que cauſe l'amour.
Il eſt vrayque ſon panchant
avoit toûjours eſté pour la guerre
, qu'on pouvoit nommer fa
paſſion dominante. Il y avoit pris
party des ſes premieres années,
& la qualité de Brave qu'il s'étoit
acquiſe par des actions aſſez
éclatantes , jointe à celle de parfaitementhonneſte
Homme que
la voix publique luy donnoit,
l'avoit mis dans une reputation
qui le diſtingoit de beaucoup
d'autres . Il voyoit ce qu'il y
C iiij
56 MERCURE
avoit de plus beau monde dans
tous les lieux où il ſe trouvoir .
On le mettoitde toutes les Parties
agreables , & fes manieres
honneſtes ne contribuoient pas
peu à l'y faire ſouhaiter. Il eſtoit
galant , diſoit des douceurs aux
Belles ; & de la maniere dont il
leur parloit , les plus credules
avoient quelques lieu de ſe flater
de l'eſpoir de ſa conqueſte ;
mais ce jeu de ſon eſprit n'engageoit
ſon coeur dans aucune
affaire. Il en demeuroit toûjours
le maiſtre, & les defauts qu'il remarquoit
aux plus accomplies,
eſtant pour luy un preſervatif
contre l'amour , quelques complaiſances
qu'il leur fiſt paroître,
il ſe ſentoit auſſi libre en les quitant
, que ſi jamais il ne les cuſt
veuës. Apres tant d'experiences
qui luy faifoient braver le beau
Sexe,
GALANT. 37
Sexe , il vint à Paris pour quelques
affaires , & s'eſtant un jour
trouvé chez une Dame tres - ſpirituelle
, il vit entrer une fort aimable
Brune , dont la beauté parut
le ſurprendre. Il prit plaifir à
la regarder , & à la maniere dont
la Dame la reçeut , il luy fut aisé
de voir qu'elle en eſtoit fort aimée.
Il jugea de là qu'elle devoit
avoir du mérite , & ne ceffa
point de l'examiner. C'eſtoit une
grande Fille tres- bien faite , d'une
taille fine & dégagée , &
dont tous les traits avoient je-neſçay-
quoy de mignon , qui luy
donnoit un fortgrand éclat. Ces
avantages étoient cependant les
moindres dont elle euſt pû tirer
vanité. La beauté de ſon viſage
n'approchoit pointdu brillant de
ſon efprit . Elle l'avoit fin & délicat
, l'humeur agreable , & fur
Cv
58
MERCURE
toutes choſes , une droiture d'ame
& de raiſon , qui luy attiroit
une eſtime generale. Jamais perſonne
n'avoit pris de ſi grands
foins de veiller ſur elle-meſme.
Dés ſon plus bas âge , elle s'étoit
fait une habitude de s'obſerver
dans les autres , & tous les défauts
qu'elle entendoit condamner ,
eſtoient autant de leçons qu'elle
s'appliquoit utilement. Il s'eſtoit
offert pour elle pluſieurs Partis
tres - avantageux, mais le Mariage
luy faiſoit peur,& lors qu'elle enviſageoit
de quelle importance
eſtoit cet engagement , il n'y
avoit aucun avantage qui puſt
l'obliger à s'y refoudre. Elle concevoit
que pour vivre heureuſe,il
falloit aimer parfaitement un Mary,&
l'eſtime ſeule eſtant le fondement
de l'amour , la plupart
des Soûpirans qu'elle s'attiroit
luy
GALAN T.. 59
luy paroiffoient ſi peu dignes de
la fienne , qu'elle croyoit impoſſible
que l'on puſt forcer ſon coeur
à ſe donner par devoir. Les Amas
qu'elle n'avoit point voulu écouter
, faisoient craindre aux autres
un pareil refus ; & parce qu'elle
aimoit mieux vivre en folitude,
que de ſouffrir un nombre de
Sots, dont les Conqueſtes groſſiſfent
leur Cour, on l'accuſoit d'é
tre fiere ; mais cette fierté tournoit
à ſa gloire parmy les Eſprits
( bien faits , & le merite du peu
de Perſonnes qu'elle aimoit à
voir , juſtifioit ſon difcernement.
- Comme l'eſprit eſtoit pour elle
un grand charme , elle avoit pris
une liaiſon particuliere avec un
Provincial qui demeuroit dans
le voiſinage d'une Maiſon de
Campagne , où elle alloitpaſſer
tous les ans une partie de l'Eré.
If
60 MERCURE
Il eſtoit connu pour l'Homme
du monde le plus éclairé , & en
meſme temps pour un ennemy
déclaré du Mariage. Il le regardoit
comme le plus grand de
tous les maux ; & les peintures
qu'il avoit faites plus d'une fois à
la Belle, des ſuites fâcheuſes qu'il
en pretendoit infeparables , n'avoient
peut- eſtre pas peu contribué
à fortifier le dégouſt qu'elle
en marquoit. Sur ce pied là, quelque
plaifir qu'il prift à la voir,
elle n'apprehendoit pointque fes
galantes déclarations puſſent jamaisdevenir
une affaire ſerieufe .
Illes faiſoit d'une maniere agreable
qui l'engageoit à luy répondre
avec enjoüement ; &comme
leurs entreveuës estoient fans
aucun miſtero, il ne cherchoit
point le teſte à teſte pour luydire
qu'il l'aimoit. Il s'en expliquoit
devant
GALANT. 61
devant tout le monde , & ne
voyoit perſonne aupres d'elle,
qu'il ne traitaſt de Rival. Si fa
converſation eſtoit charmante,
ſa façon d'écrire ne l'eſtoit pas
moins. La Belle avoit beaucoup
de talent pour les jolies Lettres,
& lors que l'Hyver la ramenoit
à Paris , elle n'eſtoit pas fâchée
d'entretenir avec luy un commerce
d'écriture . Voila , Madame
, quel eſtoit le caractere de
l'aimable Brune, qui par ſa beauté
ſurprit le Marquis , dont j'ay
commencé de vous parler. Ils fe
connoiffoient fans s'eſtre veus,
parce qu'ils estoient voiſins à la
Campagne ; & quand la Dame,
qui eſtoit Amie de tous les deux,
les eut nommez l'un àl'autre , ils
ſe regarderent avec une égale
curiofité. On avoit peint laBelle
au Marquis, comme une Perfonne
62 MERCUR E
ne qui ne manquoit pas d'eſprir,
mais qui par une orgueilleuſe
préſomption , eſtoit ridicule juſqu'à
ſe perfuader qu'aucun mérite
n'approchoit du ſien. Il parla
peu pour eſtre en état de mieux
l'obſerver,& tout ce qu'il luy entendit
dire luy parut ſi raiſonnable
, qu'il eut peine à croire que
ce fuſt d'elle qu'on luy euſt fait
le Portrait. Inſenſiblement la
Compagnie ſe trouva fort grande,
& comme la plupart desCavaliers
s'adreſſerent àla Belle, il
eut le plaiſir de voir avec quelle
grace elle ſe tira d'affaires . Si elle
prenoit un air ſérieux avec certains
Galans de profeſſion qui ne
debitent que des douceurs fades,
elle entendoit raillerie avec tous
ceux qui luy en contoient avecć
eſprit : & par la maniere dont
elle traittoit les uns & les autres,
on
GALANT . 63
on connoiſſoit aiſément qu'elle
ſçavoit faire la diference des
Gens. Le Marquis , d'autant plus
content de cette premiere veuë,
qu'on l'avoit mal prévenu , alla
chez elle quelques jours apres.
On luy fit paroiſtre toute l'eſtime
- qui luy eſtoit deuë : & la Belle,
ſenſible au mérite plus que per-
= ſonne du monde , ſe fit une joye
d'en recevoir quelques ſoins . Il
fortit tres- fatisfait des honneſtetez
qu'elle luy marqua , & fans
trops'examiner ſur ce qu'il fentoit
pour elle , il luy rendit dés
l'abord de fort frequentes viſites.
Il la vit toûjours la meſme , c'eſt
à dire , toûjours d'une humeur
égale , toûjours civile , toûjours
dans des ſentimens d'une belle
ame : & s'il luy trouva de la fierté
, ce fut ſeulement de celle qui
luy paroiſſoit à ſouhaiter dans
toutes
64 MERCURE
toutes les Femmes , & qui l'auroit
obligé d'aimer , s'il l'euſt
trouvée dans quelqu'une. Apres
un mois d'affiduitez , la Belle luy
dit enfin en riant , que ſon trop
d'exactitude à la venir voir rendoit
ſa conduite irréguliere,qu'elle
en devoit compte à un fort
grand nombre de ſortes Gens, qui
obſervoient ſes moindres démarches,
& que s'il eſtoit véritablement
de ſes Amis, il tâcheroit de
luy en donner des marques en
prenant ſoin de ſa réputation. Le
Marquis , éperduëment amoureux
, ne balança point à luy répondre
, que le plaiſir de la voir
faiſant ſon plus grand bon-heur,
ce feroit vouloir ſa mort que luy
demander qu'il y renonçaſt ; qu'il
luy avoüoit que n'ayant jamais
aimé perſonne , il avoit crû pouvoir
luy rendre des foins fans
que
GALANT. 65
que ſon coeur y prift part ; mais
qu'elle avoit triomphe du plus
inſenſible de tous les Hommes ;
que cependant , quoy qu'il euſt
ſujet de croire que ſa recherche
feroit agréable à ſes Parens , c'eſtoit
d'elle ſeule qu'il la vouloit
#obtenir , & qu'il ne leur parleroit
qu'apres avoir eu fon conſente.
ment , Cette declaration fit rougir
la Belle. Bien que le Marquis luy
euſt témoigné beaucoup d'eſtiel
me, il eſtoit fier, fort ambitieux,
& comme il avoit aſſez de Bien,
pour pouvoir prétendre aux plus
- hauts Partis , elle n'avoit pû ſe
figurer qu'il duſt avoir des penſées
pour elle. Toute autre euſt
eſté ravie de le trouver dans ces
ſentimens ; elle en fut embarafſée.
L'averfion qu'elle avoit pour
le Mariage , luy en fit voir auffi
toſt les def- agrémens dans toute
leur
66 MERCURE
leur étenduë ; & ce grand mérite
qui luy avoit fait ſouffrir avec
joye les viſites du Marquis,ne luy
parut plus ſi éclatant, quand elle
fongea que ſouhaiter eſtre ſon
Mary, c'eſtoit vouloir devenir ſon
Maiſtre.Ce qui luy cauſoit le plus
de peine , c'eſt que ſes Parens
n'ayant reçeu le Marquis que
dans l'eſperance qu'il s'engageroit
, elle voyoit bien qu'ils luy
ſeroient favorables , fi toſt qu'ils
découvriroient qu'il ſe ſeroit declaré.
Cependant elle ne pouvoit
fe difpenſer de répondre.Comme
il l'avoit affurée qu'il ne la vouloit
devoir qu'à elle- meſme , elle
luy dit que lamaniere obligeante
dont il agiffoit , l'engageant à
s'expliquer avec luy de bonne
foy , elle croyoit ne luy devoir
point cacher qu'aucune veuë de
fortune ne la porteroit jamais à
fe
GALAN T. 67
ſe marier , que l'on n'euſt aupa-
( ravant trouvé moyen de toucher
ſon coeur ; que la conqueſte n'en
eſtant pas fort aiſée, c'eſtoit à luy
+ à résoudre s'il la vouloit entreprendre
; mais qu'elle l'avertiſſoir
que cette conqueſte ne ſuffiroit
pas ; qu'il trouveroit enſuite à
combatre une Ennemie redoutable;
que ſa raiſon luy repréſentoit
ſans ceſſe qu'il n'y avoit point
d'engagement éternel , qui ne
fuſt ſuivy de beaucoup de peines,
& que les peines l'alarmoient
affez pour luy faire préferer à
toutes choſes l'heureuſe douceur
e d'une vie tranquille. Le Marquis
ne s'étonna point de cette réponfe
. Il la regarda comme faite avec
eſprit, & s'aſſurant,& fur la gran-
- deur de ſon amour, & fur l'avandtage
qu'on devoit trouver dans
ſon alliance , il s'abandonna tout
entier
68 MERCURE
entier à ſon panchant. Jamais paffion
ne fut fi forte. C'eſtoient
des manieres ſi reſpectucuſes ,des
foûmiffions i engageantes , que
la Belle en fut veritablement touchée.
Auſſi le Marquis l'ayant
priée un jour de luy dire , s'il
eſtoit affez heureux pour avoir
fait quelque progrez dans fon
coeur, elle répondit que ce n'eſtoit
pas fon coeur qu'il devoit le
plus apprehender ; que fon mérite
, & l'amour qu'il luy marquoit,
avoient trop dequoy la rendre
ſenſible, mais que fa raiſon ne cédoit
pas fi facilement , que plus
ſon reſpect, ſes ſoins , & fes complaiſances
, avoient de charmes
pour elle , plus cette raiſon luy
mettoit devant les yeux la diférence
qu'elle trouveroit d'un Mary
à un Amant ; que ce changement
qu'elle voyoit infaillible , la
jettoit
GALAN T. 69
jettoitdéja dans mille chagrins ,
- & qu'elle trembloit à prendre un
engagement qui diminuëroit en
- luy cette vive paſſion , dont il'demandoit
qu'elle lay tinſt compte.
Le Marquis au deſeſpoir de ne la
pouvoir perfuader , ſe plaignoit à
tous momens de l'injuſte crainte
qu'elle luy faiſoit paroiſtre , & la
voyant diférer toûjours à luy permettre
de ſe déclarer à ſes Parens
, il s'imagina qu'un attache
ement ſecret en eſtoit la cauſe.Sans
cela , il ne pouvoit ſe perfuader
* qu'elle euſt balancé à le rendre
heureux. Il luy donnoit les plus
fortes marques d'un amour ſincere,&
fi foncoeur n'euſt point eſté
$prévenu de quelque autre paſ
ſion , il n'eſtoit pas vray-femblable
que ſes ſcrupules cuffent duré
fi long-temps. Il eut pourtant
beau chercher l'éclairciſſement
de
70
MERCURE
de ſes ſoupçons. Il ne vit perſonne
qui euſt entendu parler d'aucune
intrigue. Il avoit ſçeu d'elle.
meſme qu'elle écrivoit quelquefois
au Cavalier qu'elle voyoit en
Province , mais le caractere de
ce Cavalier luy eſtant connu ,
il ne luy faiſoit aucune peine , &
les obſtacles qu'ils euſſent d'ailleurs
trouvez dans le deſſein de
leur union , ſi l'amour l'euſt voulu
faire, faiſoient ſon repos de ce cô .
té- là . Quelque aſſuré qu'il ſe tinſt
que leur liaiſon n'avoit rien de
ſérieux , il ne laiſſa pas de vouloir
ſçavoir ſurquoy rouloit leur commerce.
Comme ſes Préſens luy L
avoient gagné la Suivante de la
Mere , il la pria de luy faire voir
une Lettre de la Belle , & la Suivante,
qui ne ſouhaitoit rien tant
que leur mariage , apres l'avoir
aſſuré qu'il ne trouveroit que de
T'eſprit
GALAN T. 71
l'eſprit dans la Lettre ſans aucune
marque d'attachement , voulut
l'en convaincre en luy promettant
de le ſatisfaire. L'occafion
= s'en offrit peu de jours apres. Il y
= avoit plus d'un mois que le Cavalier
avoit mandé à la Belle, que
le dégouſt qu'il avoit du monde
- luy donnoit l'envie de ſe faire
Hermite, & que pour mener une
-vie heureuſe , elle devoit venir
partager les douceurs de la retraite
; qu'il craignoit qu'un Rival
tres dangereux,dont on luy avoit
parlé ne la dégoutaſt de l'Hermitage.
La Belle fit réponſe à cette
Lettre,& l'ayant donnée à la Suivante
pour l'envoyer à la Poſte ,
la Suivante la mit auſſi-toſt entre
lesmains du Marquis. Il y trouva
ces paroles. :
Franchement,je nefongeois point
àpaffer ma vie avec vous, mais de
puis
72
MERCURE
puis que vous me proposez de la
paſſer l'un & l'autre dans un Hermitage,
me voila fort tentée de vous
y ſuivre. Ie conçois qu'il y a des Solitudes
faites d'une certaine maniere
, dont je me pourrois accommoder
; & comme vous dites , quand
j'aurois unefois pris ce party- là, je
me mettrois au deſſus de toutes les
bagatelles , qui à l'heure qu'il est
peuvent me faire de la peine. Ne
craignez point que vostre Rival
mette obstacle à nos projets. Le
commence à ne comprendre plus rien
à toutes les plaintes qu'il me fait.
Mon Dieu , que tous les Hommesfont
fous , & qu'il faut qu'ils le foient
bien , pour nous le paroiſtre mesme
quand ils diſent qu'ils nous aiment!
Fuyons dans noſtre Hermitage. Ve
nez - y avec vostre Philofophie na
turelle: j'y viendray avec celle que
j'ay acquiſe, &jesuisfûre que cefera
un
GALANT.
73
-un Hermitage accomply. Adieu ; à
se bien heureux temps.
Quoy que cette Lettre luy parût
du ſtile dont il avoit crû qu'elle
ſeroit , il crut du miſtere dans
ces termes d'Hermitage , qu'ils
devoient rendre accomply , en y
venant l'un & l'autre. Plein d'inquietude
, il mit luy - meſme la
Lettre à la Poſte ſans en avoir
rompule cachet , & eut une impatience
extraordinaire d'en voir
la réponſe , que la Suivante luy
avoit encor promis de luy apporter.
llſe paſſa plus de quinze jours
ſans qu'on la reçeuſt. Ce longtemps
faiſoit connoiſtre que le
commerce eſtoit ſans empreſſement,
ce qui n'arrive jamaisquand
l'amour s'en meſle .Enfin le Cavalier
écrivit, & il fut aisé à la Suivante
d'avoir cette Lettre, parce
que la Belle, qui n'en avoit jamais
Juillet 1682 . D
74
MERCURE
fait fecret , la laiſſa ſur la Table
de ſa Chambre, comme elley laiffoit
ordinairement les autres .Voi.
cy ce que le Marquis y lût.
Vous acceptez bien volontiers le
party que je vous ay proposé. Le
croiriez vous ? F'en ay quelque inquietude.
Il me semble que ce qui
vous détermine à vous jetter dans
mon Hermitage , c'est plus l'Hermitage
que l'Hermite. Vous étes
plus dégoûtée du monde que vous
n'avezde goust pour moy. Voila des
Sentimens bien délicats, direz vous.
Il'est vray , & j'en suis fortfâché;
carfi je porte tout cela dans ma
Solitude , elle ne sera quere tranquille.
A vous dire vray , je crains
beaucoup qu'une petite Solitaire
comme vous ne me gaste ma retraite
, & que les oiseaux , les Ruiffeaux,
les Arbres , & autres pareils
agremens d'Hermitage , n'ayent
moins
GALANT
75
moins de pouvoir pour calmer mon
esprit , que vos peux pour le troubler,&
referait bienpis,vrayment,
que so j'estois dans le monde. Ony
trouve des distractions , des amusemens
; mais dans une Solitude , c'eſt
une chose mortelle que d'aimer. On
eft làsenvironné d'objets , qui entretiennent
les douces & pernicieu-
-ſes réveries. On a , tant qu'on veut,
des Echos à qui on peut adreſſer la
parole , & qui font envie de ſe
plaindre. Ah ! je regagnerois bien
viſte le monde , pour reprendre la
tranquilité. Il feroit plaifant de
voir un Homme quiter for Hermitage,
pour vivre plus en repos. Cependantfi
vous voulez, je ne laiſſe
ray pas de m'exposer à tous cespepoint
le monde , & rils. Ien'aime
je ne sçaurois luy faire un tour qui
luy doive eſtre plus ſenſible , que
de vous enlever à luy
Dij
76
MERCURE
Ces mots eſtoient ajoûtez par
apoſtille. A propos , on me fait icy
la guerre d'une jolie Provençale.
Declarez- vous , carfi vous ne prenezparty
avec moy pour 'Hermitage,
jene répons pas de n'enpoint
prendre avec elle.
Le Marquis trouva cette Réponſe
galante , & fi les termes de
Solitude& d'Hermite, luy furent
ſuſpects, il ſe raſſura par l'apoſtille.
Il écrivit ſur les lieux , & on
luy manda qu'unejeune Provençaley
étant venuë chez une Parente
, le Cavalier la voyoit afſidûment.
On écrivit la même choſe
à la Belle , & le diſcours eſtant
un jour tombé là-deſſus, le Marquis
luy dit en plaiſantant , qu'il
ſçavoit bien que le Cavalier n'étoit
pas fi Philoſophe qu'on le
vouloit croire; qu'il aimoit laProvençale
; qu'il y avoit parole donji
G
née
SGALANT.
77
née entre eux , qu'il la devoit ſuivre
à fon retour en Provence ,&
qu'avant qu'il fuft deux mois on
le verroit marié. La Belle ſe mità
rire, & foûtenant contre le Marquis
, qu'il diſoit des choſes qui
n'arriveroient jamais , elle ajoûta
dans la même veuë de plaiſanter,
qu'elle s'engageoit à prononcer le
grand mot, ſi-toſt que leCavalier
luy auroit donné l'exemple, Le
Marquis prit fa parole , comme
voulant faire uſage de tout , &
continua l'affiduité qu'il avoit
pour elle. La Provençale quitta
ſa Parente,& on ſceut huit jours
apres, que le Cavalier eſtoit party
fans que ſesGens púſſent dire
ce qu'il eſtoit devenu. Tous ſes
Amis en témoignoientde l'inquie.
tude,& comme on en parloit quel.
quefois dans la maiſon de laBelle,
leMarquis diſoit toujours qu'il
Diij
78 MERCURE
étoit fort ſeûr que la Provençale
l'avoit attiré . Ildemandoit là-deffus
de nouvelles aſſurances dela
promeſſe qu'on luy avoit faite ,&
la Belle , tres perfuadée de ne
rien riſquer, s'engageoit toûjours
plus fortement. Enfin, apres avoir
paffe fix femaines ſans entendre
parler du Cavalier, elle en reçeut
une Lettre par la Poſte. Elle étoit
congeuë en ces termes, & datée
d'une Ville de Provenceriat t
Les choses ont bien changé. Tout
inmariable que vous m'avez crû,
je me suis mis dans le Sacrement
&je vous affûre qu'il yfaro beau
coup meilleur que vous & moy ne
L'avions pensé: Nous avons este de
grands beretiques. Cen'est pas que
je vouluffe entierement condamner
d'erreur les maximes que j'ay longtemps
foûtenuës . Aprendre la cho-
Le en general , le Mariage peut
avoir
GALAN T. 79
devienne un
avoir ses peines , mais vivent les
Gens d'esprit . Il n'y a point de fi
fade mets qui ne
friand ragoust, quand onsçait l'af-
Saiſonner. Ne m'en croyez pas fur
ma parole. Venez à l'experience,
&n'allez pas vous faire une fauſſe
honte , d'eftre contraire à vous même
en changeant de sentimens.
Quand il s'agit de ſe détromper à
Son avantage , on ne sçauroit le
faire trop tost. Perſonne n'a tant
que vous les qualitez neceffaires
pour donner de l'agrément à ce qui
Semble en manquer, & à tout cela,
il n'y a qu'un mot qui ſerve .Haſtez.
vous de le dire dans les formes , &
remercîrez vous meremercirez de vous l'avoir
conseillé.
La ſurpriſe de la Belle , alla au
delà de tout ce qu'on pourroit dire.
Rien n'euſt pû luy faire croire
que le Cavalier ſe fuſt marié,
Diiij
30 MERCURE
s'il neluy en euſt luy-méme donné
la nouvelle ; encor examinat-
elle fort longtemps cette Lettre,
dans la pensée que le caractere
eſtoit contrefait. Elle n'en
voulut rien dire à perſonne ;mais
le Cavalier ayant fait ſçavoir la
meſme choſe à pluſieurs de ſes
Amis , le bruit de fon mariage ſe
répandit auffi-toſt parmy tous
ceux qui le connoiffoient , & le
Marquis fut en droit de demander
à la Belle le conſentement
qu'elle luy avoit toûjours refusé.
Cette demande luy caufa de l'embarras
; mais enfin, quelque aver
fion qu'elle euſt pour l'engagemét,
ſon coeur ſe trouva ſi favorable
au Marquis , qu'il luy fit tenir
parole,& peut- eſtre fut - elle bien
aiſe de l'avoir donnée, pour avoir
pretexte de n'écouter plus les
conſeils de ſa raiſon . Le Marquis
alla
GALANT. 81
- alla ſur l'heure s'expliquer au Pe
re, qui eſtant ravy de la propoſition,
fatisfit bien toſt ſon impatience.
Le Mariage ſe fit en huît
jours,& on peut dire qu'il aproduit
dans la Belle, ce qui ne manque
jamais d'arriver aux Perſonnes
raisonnables , qui ont beaucoup
de ſageſſe & de vertu. Cette
haute eſtime qu'elle avoit pour
le Marquis , eſt devenuë toure
amour , & on n'en vit jamais un
plus tendre.Auſſi le Marquis,pour
eſtre Mary, ne ceſſe-t- il pointde
vivre enAmant. Il a pour ſaFemme
une complaiſance aveugle,&
il s'étudie ſans ceſſe à prevenir
ſes ſouhaitsdans toutes les choſes
qu'il peut deviner. Un mois apres
que le mariage eut eſté fait , la
Belle reçeut une autre Lettre du
Cavalier , qui ne la furprit pas
moins qu'avoit fait celle qui luy
S
S
D ▼
$2 MERCURE
étoit venuë de Provence. Je n'y
change rien ; envoicy les termes.
A mon retour d'un Voyage que
Jay fait je ne sçay ou, j'apprens,
Madame que vous n'eſtes plusMademoiselle.
Si ce changement s'est
fait en bien, je m'en réjouis ; si c'est
en mal, prenez patiente. Pour moy,
Dieu mercy ,j'en ay esté quité pour
La peur. Il faut vous dire comment
. Lejour que je difparus ( car
c'est dispardiſtre qu'ignorer formesme
ce que l'on devient ) je me
promenois feul vers un petit Bois ,
au bord duquel j'allois ordinairement
refuer le foir. T'y eus à peine
passé un quart - d'heure , que j'en
vis fortir quatre Hommes mafquez
qui vinrent à moy . Naturellement
je suis poultron , &fur
*tout avec des Masques. Ie crûs
qu'ils en vouloient à ma Bource.
Le la tiray. Elle estoit un peu legeres
جوم
GALANT.
83
&pourſupléer en quelque forte à
lapetiteſſe du preſent ,je tâchay de
lefaire au moins de bonne grace.
Ce n'estoit pas ce qu'ils demandoient
. Ils me privent par la main,
& il falut entrer dans le Bois ; ce
que je fis en tremblant , d'une maniere
admirable. Là ily avoit un
Carroſſe à fix Chevaux, qui m'attendoit
dans la grande Route Deux
y prirent place aupres de moy, apres
que l'on m'eut bandé les yeux ; &
les deux autres nous fuivirent à
cheval. Ie demandois à chaque moment
àmes deux Gardes où ils me
menoient ,, en quoy mon Service
leur estoit utile , & fi le Voyage
devoit estre long. A tout cela point
d'autre réponse , sinon que je ne
craigniſſe rien. Cette afſurance
donnée par des Gens masquez, ne
m'empefchoit pas de craindre . On
me promena toute la nuit , & au
point
34 MERCURE
point du jour , on me mit entre les
mains d'un grand Concierge à larges
épaules , qui m'enferma dans
une maniere de Pavillon affez bien
meublé. L'Apartement bas qu'il
my donna , n'avoit aucune autre
venë que celle d'un petit jardin fort
propre, où de temps en temps il me
laiſſa prendre l'air. Comme le tout
estoit affez fait en Hermitage , j'y
euſſe tres- volontiers mené une vie
d'Anachorete ,si je vous euſſe euë
auprezde moy pour vous confulter
fur la meditation ; mais franchement
, il m'ennuyoit fort de n'avoir
que quelques Livres , & mon
grand Concierge à qui parler. A
cela pres ,jen'avois pas ſujet de me
plaindre. On me traitoit bien , &
quandje montrois de l'impatience,
on m'assuroit que j'aurois bientoft
ma liberté. Apresfix femaines pafen
sées retraite , le grand Concierge
me
GALANT. 85
.
1
me vint apporter une Liſte de huis
Perfonnes, à qui l'onvouloitquej'écriviſſe.
Vous étiez en teste. Ilfalloit
dater mes Lettres d'une Villede
Provence , & vous apprendre aux
uns &aux autres queje m'étois marié.
A ce mot de mariage, la frayeur
me prit . Ie demanday s'il y avoit
Seûreté pour moy, &fi , quandj'aurois
fourny les Lettres , on ne m'obligeroit
point à me marier effecti.
* vement , parce que s'ilfalloit donner
ma teste, ou prendre une Femme
en propre, on pouvoitsur l'heure me
conduire à l'Echafaut. On me promit
qu'on ne fongeroitjamais à me
I faire violence , & cette promesse
me rendit la vie. Ie vous écrivis,
& vous donnay des conseils bien
éloignez de mes veritables fentimensimais
que voulez- vous ? C'étoit
fur tout ce que l''oonn m'avoit prefcrit.
I'écrivis auſſi àmes Amis de la
maniere
e
e
A
1
86. MERCURE
maniere qu'on leſouhaitoit. Onprit
mes Lettres , & il ſe paſſa encore
un mois , ſans qu'on me parlaſt de
me tirer de mon Hermitage. Ie n'en
fuisforty que depuis trois jours. On
Se fervit pour cela des mesmes ceremonies
que l'on avoit pratiquées
pour m'y amener. Mesme Carroffe,
meſmes Gens masquez , mesme promenade
toute la nuit ; & enfin lors
que le jour cut commencé à paroître
, on me laiſſa ſeul les yeux bandez
, dans une Campagne. L'ostay
mon Bandeau , & me reconnus à
une lieuë de chez moy . Tous mes
Amis , informez de mon retour, font
venus en haste me feliciter fur
mon mariage , & en mesme temps
j'ay appris le voſtre. Si j'y ay contribué
en vous écrivant ce qui n'étoit
pas , quoy que le crime foit involontaire,
refolvez la peine , je la
Subiray. L'aurois craint qu'on n'eust
voulu
GALANT 87
A
نا
Ti
voulu me marier tout de bon , ſi je
n'euſſe feint ce qu'on m'obligeoit de
feindre. Le pas estoit dangereux,
&dans un naufrage , fefauve qui
peut. Mon avanture est affezenigmatique.
Donnez- men la clefst
vous pouvez , & fouvenez - vous
Sur toutes choses , que vous estant
attachée au monde par de nouvelles
racines , vous avez besoin
de tout voſtre esprit pour y vivre
beureux.
La Belle fit voir cette Lettre à
fon Mary, & ne douta point que
T'enlevement du Cavalier ne fe
fuſt fait par fon ordre , mais elle
eut beau l'aſſurer que ce
moyen employé pour l'acquerir,
redoubloit en elle l'obligation
de l'aimer uniquement ; il nia
toûjours qu'il euſt part à l'Avanture
, & quoy qu'elle faſſe pour
arracher ſon ſecret,il le nie encor
toutes
88 MERCURE
toutes les fois qu'elle luy en parle.
Vous avez trouvé dans ma
Lettre du dernier Mois,le Sonnet
victorieux, ſur les Bouts- rimez de
Jupiter & de Pharmacopole. Le
Prix avoit eſté proposé parMonfieur
le Duc de S. Aignan ; & fi
toſt que l'Autheur de ce Sonnet
s'eſt preſenté , on luy a remis la
Medaille d'or entre les mains.Elle
eſtoit tres- belle & tres-bien
frapée , & repreſentoit le Roy
d'un côté, & la Reyne de l'autre.
Rien n'eſt plus digne d'un grand
Seigneur , ny ne donne tant d'émulation
qu'un Prix proposé de
cette forte. On eſt aſſuré de l'obtenir
fans retardement, quand on
eſt aſſez heureux pourle meriter,
& l'on y acquiert d'autant plus
de gloire,qu'on le remporte furun
tres-grand nombre de Perſonnes.
Celuy qui a gagné la Medaille
donnéc
GALANT. 89
donnée par ce Duc', s'appelle M
■ de Baraton. Il eſt de Paris ,&originaire
du Berry. Sa Famille eſt
dune des plus confiderables de
cette Province,& a pris autrefois
alliance avec les Maiſons de Surgeres,
de Mornay,de Hennequin,
&c. C'eſt tout ce que je vous en
diray,ne parlant jamais de genealogies,
qu'aux occaſions de mort,
fou de mariage. Quoy que M Ba-
( raton ne ſe pique point de faire
des Vers , les Muſes l'inſpirent
quand il veut ſe divertir, & il n'y
a point de ſtile plus naturel que
le ſien. Jugez - en , Madame , par
ces trois Sonnets , qui ſont de ſa
façon, auffi fur des Bouts rimez.
SUR LA MATRONE
d'Ephefe.
Defex vous toujours & de Guenuche ,
deFemme
Sur
१० MERCURE
Sur tout de fauſſe Prude; Un Valet
de Tambour ,
Un Ridicule , ut Fat, un gros Topinambour
,
Toutse trouve àson goust, c'est estomac
d'Autruche,
Defes pleursune Veuve eust remply
mainte Cruche ,
Tout Ephese en parloit à chaque
Carrefour;
Mesme dans un Tombeau presque
auſſi noir qu'un Four,
Elle alla s'enfermer , plus feche que
Merluche.
}
LàSurvient par bazard un Drille
3 % un Offrogot ; A
D'abord elle's'en coiffe , & pres de
ceMagot
Plus foible eftfa vertu , que Toile
d'Araignée.
Le
GALANT. 91
Le Rustre enfait d'amour merveil-
-
***leux Artiſan ,
Sapefon defespoir ,yporte la Coignée
,
Et l'Epoux déterreSauve lePaïfan.
A DAMON.
V
Ous voila , nôtre Amy , reduit
au Lait de Vache.
Quest devenu ce teint plus fleury
qu'un Oeillet ;
Aurez-vous pour l'Amour encor la
mesme attache
Etpourvous convertirfaut- ilMonfieur
Feüillet ?
**
Iadis de maint Epoux j'ay groſſy le
Panache;
T'aimois autant que vous un Corps
jeune& doüillet,
Un Visage mignon peu chargé de
ganache,
Et
92
MERCURE
Etbeuvois à la glace enMars comme
en Juillet.
Qu'en est- il arrivé? j'ay fouffert le
Martire ,
Etfage à mes deſpens ,fans craindre
la Satire ,
Ieprefere àl'Amour,
Jambon.
Bacchus & le
Iris est une folle , Aminte une friponne
;
Et telle qui paroist douce , aimable,
A l'ame fort fouvent plus noire
&pouponne ,
qu'un charbon.
LA VIE AGREABLE.
V
Oirdancer des Bergers
du Flageolet ,
Regler fes actions felon le Decalogueding
Enten
Bergers au fon
GALANT.
93
Entendre dans un Bois chanter le
Roytelet ,
Et pourſa chere Iris composerune
Eglogue;
**
Ne frequenter jamais Palais , ny
Chaſtelet,
De la feule Vertufairefon Pedagogue
,
N'allerplusfe morfondre , en gardant
leMulet,
Chez un Grand plein d'orgueil , &
plus beste qu'un Dogue;
33
Avoir l'interieur devices écuré,
Suivre, Sans s'écarter ,lafoydefon
Curé ,
Soûmettre à la Raison les paffions
re-belless
Laiffer aux Curieux voir l'Inde &
'Helleſpont ,
Hanter
94
MERCURE
Hanter ceux dont l'humeurà lanotre
répond , ..
C'est dequoy vivre heureux j'ensody
quelques nouvelles.
J'adjoûte un quatriéme Sonnet
dont Monfieur le Prefident
de Silvecane de Lyon est l'Autheur.
SUR LES DIFERENTES
occupations de Ja Vie
Out est Fable icy-bas juſques
àJupiter ;
La drogue & les grands mots de ce
Pharmacopole ,
Ne font pas moins trompeurs que
l'airde ce Frater ,
Ou de cette Laïs qui fait Dame
Nicole .
出茶
Lesimple Frere Lay veut faire le
Pater , fu
Chacun
GALANT. 95
Chacun dans ſon Mestier piroüete
& caracole ;
Et le plus ignorant ofe bien difputer
Au Pilote fameux le droit de la
Bouffole.
Un pitoyable Autheur croit se rendre
immortel ,
- Il donne au plus habile un infolent
1
Cartel,
Vn Plaideur enteſtése trompe enfon
affaire.
Tout lemondeseflate en Profe,com
me en Vers ,
Lafourbe, ou la grimace , occupent
Univers ,
Lefent LOUIS LE GRAND ascen
l'art de bien faire .
;
Je
96 MERCUR
Je paſſe à un Article qui devroit
ſurprendre ſous un autre Regne
que celuy du Roy ; mais nous
voyons tous les jours tant de choſes
étonnantes, qu'inſenſiblement
on ſe fait une habitude, de ce qui
auroit eu le nom de miracle dans
un autre fiecle. Tout le monde
ſçait quelles exceſſives dépenſes
ce Prince s'eſt veu obligé de faire
pour ſoûtenir une longue guer.
re contre toute l'Europe. Ces dé.
penfes n'ont preſque point diminué
depuis la Paix par le grand
nombre de Places qu'il a jugé
à propos de faire fortifier , pour
la ſeûreté de ſon Etat. Cependat
tout ce qui a regardé la gloire
& l'avancement des beaux
Arts , n'a point laiſſe de marcher
toûjours d'un pas égal. Je
vous ay ſouvent parlé de ce que
ce Monarque a fait en France
pour
GALANT.
97
}
C
1
G
a
e
가
pour les y faire fleurir , par les
ſoins de Monfieur Colbert ; & je
vous ay marqué en pluſieurs rencontres,
ce qu'il fait auſſi en Italie
dans la meſme veuë, Ce Prince y
entretient une Académie Royale -
de Peinture & de Sculpture, avec
un Directeur , qui nourrit pluſieurs
Etudians, qui font appellez
Penſionnairesdu Roy. Les Peintres
ont copié tout ce qu'il y a de
plusbeau àRome dans leur Art.
1 Sentens par là ce qu'on ne peut
tranſporter ; Sa Majeſté ayant
acheté tout ce qu'on luy a voulu
vendre de cette nature . Les Sculpteurs
ont fait la meſme choſe ;
& c'eſt pour cela qu'au commencement
de ce mois , nous avons
veu débarquer devant le Louvre
un nombre infiny de Caiſſes. II
devoit eſtre bien grand , puis que
deux Vaiſſeaux que le Roy avoit
Juillet 1682 .
Di
U
【
Te
e
e
E
98 MERCURE
envoyez exprés à Civitavechia,
en font revenus remplis., Ils contenoient
non ſeulement pluſieurs
• Antiques pour le Roy, mais encor
pluſieurs Ouvrages de Sculpture,
faits par les Penſionnaires de Sa
Majefté. Il y avoit quantité de
Figures de Divinitez , & de Bachantes
, des Buſtes d'Empereurs,
de Philoſophes,& de Gladiateurs;
des Bas reliefs admirables , des
Colomnes , des Tombeaux. En
me ſervant de ce dernier mot , je
ne prétens pas vous faire entendre
ces Figures qui ſe mettent au
deſſus des Tombeaux , ny les
* Bas - reliefs qui les environnent ;
mais de vrays Tombeaux antiques
, qui ont enfermé anciennement
des Corps. Il y avoit
auſſi des Colomnes de diverſes
manieres , & entr'autres de torſes
avecdes pièces de rapport
LYON
*1893
VILLE
dorées
THEQUE
و و
GALANT
dorées à l'Egyptienne, ya
ſins entiers , des mortem
marbre travaillez à la Mofaique ,
de ces belles Tables de marbre
de toutes fortes de grandeurs ,
pluſieurs Vaſes copiez fur des
Antiques , des Pieds- d'Eſtaux,
des Chapiteaux , des Scabelons,
tout cela en ſi grande quantité,
& tant d'autres choſes antiques
& modernes , que l'on ſe pert
dans le nombre. On admire parmy
ces Ouvrages un Gladiateur
mourant , un Hermafrodite , &
une Bacchante, le tout fait par les
Penſionnaires du Roy. La Bас-
chante ſur tout pafle pour une
merveille. Le François à qui cet
Ouvrage eſt deû , a employé
deux ans à le faire. On voit parmy
tant de Raretez quelques Figures
faites par des Italiens. La
récompenſe qu'ils ont efperée de
Eij
100
MERCURE
me ,
Sa Majesté , & qui a paſſé le mérite
de leur Ouvrage, parce qu'ils
font Etrangers , a eſté fort grande.
Cependant tous les Connoiffeurs
qui font icy , & les Italiens mefdemeurent
d'accord , que
ce que les Penſionnaires du Roy
ont fait, eſt infiniment plus beau.
C'eſt une choſe bien glorieuſe à
la France ; mais il n'eſt aucun endroit
aujourd'huy par où elle
ne reçoive de la gloire. Quand
fon Prince furpaſſe tous ceux de
la Terre , par ſes merveilleuſes
qualitez, il ſemble que ſes Sujets
doivent auſſi l'imiter , chacun en
ce qui regarde ſa Profeffion. Mais
pour revenir à tous les Tableaux,
Buſtes, & Figures antiques , dont
le Roy a remply les Maiſons
Royales , depuis qu'il a pris le
ſoin de gouverner ſon Etat luymeſme
, on peut dire que l'Italie
eft
GALAN T. 101
eſt en France , & que Paris eſt
une nouvelle Rome , non feulement
pour tout ce que Sa Majesté
y a fait venir de curieux , & qui
eſtoit conſacré par l'antiquité
dans toutes les Parties du Monde
; mais encor par le grand
nombre de François qui reviennent
tous les jours des Païs étrangers
, apres s'eſtre rendus ſçavans
- dans ce que chaque Nation a de
particulier pour les Arts. Monfieur
Alvares , affez connu par
fon brillant & riche commerce,
a eu permiffion de faire venir
pat les meſmes Vaiſſeaux quantité
de Buſtes , & de Statuës ,
qu'il a achetées à Rome , apres
le choix qui a eſté fait pour le
Roy , de ce qu'il y avoit de plus
beau. Monfieur le Pautre , qui
ſe connoiſt en ces fortes de chofes
, a fait copier auffi à Rome
Eiij
102 MERCURE
quantité de Buſtes antiques , qui
font venus par la meſme voye.
Monfieur Alvarés ſe défait de ce
qui luy appartient , en faveur des
curieux.
Il n'y a rien d'inventé dans
l'Avanture qui fuit. Elle eſt écrite
par une Perſonne de qualité,
à qui elle eſt arrivée , dans toutes
les circonstances que l'on y mar- S
que. Peut-eſtre le Bois , les Oiſeaux
de mauvais augure , & les
Animaux farouches , ne ſont pas
des mots qu'il faille prendre à la
lettre. Il eſt des lieux où l'on court
de plus grands périls que dans les
Forefts les plus obfcures,& toutes
les Beſtes qui nous déchirent , ne
ſont pas armées de griffes .
هللا
AVAN
GALANT. 103
C
ゴ
AVANTURE
GALANTE .
UR les bords de la Seine eſt
un Bois écarté , SU
Où l'horreur, regne ſeule avec
l'obſcurité .
- Ses Cheſnes & ſes Pins , dont les
cimes chenuës
Paroiſſent s'élever juſqu'au defſus
des nuës ,
Sont chargez de Corbeaux & de
Hibous affreux ,
Et de pareils Oiseaux d'augure
mal- heureux ,
Dont les funeſtes cris , comme
autant de menaces,
Ne préſagent jamais que maux
& que diſgraces.
Tout ce Bois a deſſous ces Arbres
élevez ,
E
104 MERCURE
Grand nombre d'Animaux qui
paroiſſent privez ,
Et qui, bien loin de fuir, ſemblent
faire la preſſe
A s'approcher de vous , & vous
faire careffe ;
Mais encor qu'à l'abord ils ſe
montrent fi doux ,
Ils font pires cent fois que les
Ours & les Loups ,
Et leur cruelle faim qui ſans ceſſe
s'irrite ,
Flate, pour devorer plus aisément
en ſuite.
Mon chagrin dans ce Bois
m'ayant un jour mené,
J'entendis mille cris dont je fus
étonné ,
Et je vis auſſi- toſt deux Nymphes
éplorées ,
Qui de ces Animaux triſtement
entourées ,
Ne pouvoient s'exempter du funeſte
deſtin De
GALANT.
105
De leur ſervir bien- toſt de proye
&de butin.
L'une qui paroiſſoit eſtre la plus
âgée ,
Eſtoit d'un Voile noir preſque
toute ombragée ;
La plus jeune ſans Voile , & les
cheveux treſſez ,
Des Déeſſes auroit les appas effacez
.
vîtefle ,
Meû de compaffion , je cours avec
Afin de les tirer du péril qui les
preſſe ,
Et fus affez heureux , quel que
fuſt le danger ,
Pour détourner leur perte, &pour
les dégager.
Quelle fut leur joye , de se voir
fipromptement retirées des griffes
de ces devorantes Bestes ! Que ne
me dirent point la Mere& la Fil
E V
106 MERCURE
le ( car je ſceus d'elles que l'une
estoit Veuve , & Mere de l'autre )
pour me remercier de l'aſſiſtance que
je leur avois donnée ! Mais fur tout
la Fille accompagna de tant de
charmes les remercimens qu'elle me
fit, que ne pouvant tenir un moment
contr'eux , je me laiſſay tout d'un
coup engager dansſes liens.
Ainſi par un revers qu'on auroit
peine à croire ,
Vainqueur de Monſtres furieux
,
Je me vis terraſſé de l'éclat de
ſes yeux ,
Et trouvay ma défaite en ma
propre victoire.
:
Depuis ce temps , l'image de
cette Belle ne s'effaça point de mon
esprit , & je Songeois à chercher
L'occasion d'aller chez elle pour
1
Luy
GALANT.
107
La
lay déclarer ma paffion , lors qu'un
jour je fus surpris de la voir entrer
dans ma Chambre en compagnie de
Sa Mere & d'une deſes Soeurs.
Mere, qui ne croyoit pas pouvoir me
témoigner aßez sa reconnoiſſance
du peu que j'avois fait pour elle &
pour sa Fille , l'avoit encore amenée
pour m'en rendre graces , &
avoit voulu que son Aînée les ac-
-compagnast , afin de joindre ſes remercimens
aux leurs. O Dieu , la
- charmante Perſonne que cette Ainée
! I'avois crû juſque- là que rien
ne pouvoit égaler la premiere :
mais d'abord que je vis l'autre ,
- elle me fit balancer entre ſa Soeur
& elle , & partagea tellement mon
coeur , que je fus pluſieurs moisſans
pouvoir décider celle quej'en devois
rendre l'unique Maistreffe. Puisje
exprimer la peine que me cau-
Sa
108 MERCURE
Sa cette incertitude pendant ce
temps ?
On ne peut éprouver de plus
cruel martire
Que celuy que reſſent un coeur
Que balançant dans ſon ardeur
Deux égales Beautez dont le
charme l'attire.
Il ne ſçait qui des deux choiſir
pour ſon Vainqueur ,
Et cedoute qui ledéchire ,
Luy fait ſouffrir plus de douleur
,
Que s'il languiſſoit ſous l'empire,
Et dans les fers d'une ſeule
Beauté ,
Dont fon feu feroit rebuté.
Tantoſt j'eſtois d'avis de chérir
la Cadete ,
Tantoſt l'Aînée eſtoit mon
choix ;
Je
GALANT. 109
Je changeois de penſée en un inſtant
cent fois,
Chacune tour-à-tourme ſembloit
plus parfaite.
Rien n'égaloit mon embarras,
Et ces deux Soeurs pleines d'apas,
Sembloient , pour diſputer l'honneur
de madefaire,
Avoir fait de mon coeur le champ
de leurs combats .
Enfin estant un jour avec elles à
une maison de Campagne , où elles
m'avoient permis d'aller prendre
l'air , nous fiſmes une Partie de
Chaffe , & l'ayant executée , nous
ne fuſmes pas longtemps ſansfaire
partirun Liévre; mais comme nous
le courions , mon malheur , ou plutoſt
mon bonheur voulut , que mon
Cheval tomba d'un faux pas qu'il
fit. Sa chûte fut caufe que je me
blessay
MERCURE
bleſſay à la jambe , en forte que je
fus obligé demefaire remener à cet_
teMaison. La Cadete,qui estoit plus
avancée ,ſuivit la Chaſſe ; mais
l'autre plus charitable, revint avec
moy , & ne voulut point m'abandonnner.
Tant debonté dans cette Belle
Determina mon ame en ſa faveur,
Et fans plus partager mon coeur,
Je refolus dés lors de n'aimer jamais
qu'elle.
La Cadete revint de la Chaſſe le
foir,
Fiere d'un Liévre pris qu'elle nous
faiſoit voir.
Le travail avoit mis un rouge à fon
viſage,
Qui de tous ſes attraits relevoit
l'avantage,
Et jamais à mes yeux ſa beauté
juſqu'alors N'avoit
GALANT. 111
N'avoit fait éclater de ſi brillans
tréſors ;
Mais mon ame en fon choix trop
bien determinée,
Demeura toûjours ferme au party
de l'Aînée,
Et des deux Soeurs enfin , l'une
depuis ce jour
Atoute mon eſtime , & l'autre
mon amour.
Un des plus illuſtres de ceux
qui compoſent l'Academie Royale
d'Arles , m'a fait la grace de
m'avertir que la nouvelle que je
vous ay donné dans ma Lettre du
mois de May , de la Converſion
de Monfieur Deſmarais d'Hervart
n'eſt pas veritable.Celuy qui
a pris plaiſir à m'impoſer , en eſt
venu d'autant plus facilement a
bout, qu'en m'écrivant il a pris le
nom d'un autre Illuſtre de la meſ
me
112. MERCURE
me Academie , dont le caractere
m'eſt moins connu que ſa reputation
& ſa naiſſance. Pour donner
une autorité entiere au nom
dont il s'eſt ſervy , il ajoûtoit ces
paroles à la nouvelle de Monfieur
d'Arval de Mareſt converty (il le
nomme ainſi & non d'Hervart
Deſmarais.)Notre Academie d'Arles,
faitfaire une Salle pour s'y af-
Sembler.Ony doit mettre tout à l'entour
des murailles , des Inſcriptions
à la loüange de nostre augusteMonarque.
Il y a grande apparence
que ce faux avis m'a eſté donné
par quelqu'un de la Religion Pretenduë
Reformée , qui a crû par
là pouvoir donner lieu de décrier
comme fauſſes , les autres Converſions
que j'ay publiées en fi
grand nombre depuis cinq ou fix
années. Cependant il ne m'eſt
point encore arrivé de me dedire
d'au
GALANT.
113
d'aucune , & dés que j'apprens
que l'on m'a ſurpris , à l'égard de
celle - cy , je ne trouve aucune
honte à retracter ce que j'en ay
dit, J'aurois fait la meſme en d'autres
occafions , ſi l'on m'avoit fait
connoiſtre que j'euſſe parlé ſur de
faux Memoires. Laſurpriſe qu'on
m'a faite produira peut-eſtre un
bien pour celuy qu'elle regarde.
Il a lieu de croire que c'eſt un avis
que Dieu luy donne. Cette penſée
luy peut faire examiner ſa Religion,
d'une maniere plus ſerieuſe
qu'il n'a encor fait ; Et que
ſçait- on ſi en voulant s'éclaircir
de quelques points , il ne ſera
point convaincu de ſes erreurs ?Le
Pere Rochete Jeſuite,dontje vous
manday il y a deux mois que les
lumieres l'avoient converty , eſt
bien capable d'operer ce bon effet,
par l'exemple de ſa vie & par
ſon profond ſçavoir.
Si
114
MERCURE
Si j'ay manqué une fois à dire
la verité fur un Article de cette
nature ; vous devez eſtre afſurée
que je vous donne aujourd'huy
une nouvelle certaine , en vous
apprenant que Mademoiselle
Charlote de Leviſton a abjuré
depuis peu de temps la Religion
de Calvin. La ceremonie de cette
Abjuration ſe fit à Angers,dans
l'Egliſe des Peres Capucins , entre
les mains de Monfieur l'Evefque.
Les Affaires de Bearn ,& particulierement
les diferens furve.
nus en ce Païs- là , entre les Catholiques
& les Proteſtans, ayant
obligé le Roy à choiſir quelqu'un
pour les regler; Sa Majeſté a jetté
les yeux fur Monfieur du Bois de-
Baillet , Maiſtre des Requeſtes,
qu'elle y envoye en qualité d'Intendant.
Il n'y en a point encor
eu dans cette Province ; & comme
GALAN T.
115
me un pareil employ demande
un Homme qui ait autant de prudence
que d'habilité , on peut juger
par ce choix dans quelle eſti-
■ me eſt ce nouvel Intendant. Il eſt
Fils de Mrdu Bois du Menillet ,
Conſeiller en la Grand' Chambre
, & a eſté Avocat General à
la Cour des Aydes de Paris .
Vous voyez par là , Madame,
que le Roy s'attache toûjours
avec un extréme foin , à ce qui
regarde la Religion. Elle cauſe
quelques diferens dans le Bearn,
& auffi - toſt ce zelé Monarque
donne ſes ordres pour les terminer.
Si les Calviniſtes ne trouvent
pas que ſes Ordonnances
leur foient favorables , il ne fait
rien contre la foy des Traitez. Il
veut ſeulement les voir rentrer
en eux- meſmes, & les obliger, s'il
peut , à connoiſtre leurs erreurs .
Le
116 MERCURE
Le grand nombre d'Abjurations
dont on entend tous les jours parler,
fait affez voir que Dieu benit
ſes deſſeins. Il luy reſervoit la gloide
detruire l'Hereſſe ; & c'eſt làdeſſus
qu'a eſté fait le Sonnet qui
fuit. Le Tonnerre tombé à Chau.
ny ſur la maiſon d'un Miniſtre,en
a fourny la penſée."
LE
SONNET.
E Ciel ſouſcrit aux Loix du
plus grand des Monarques,
Et s'accorde avec luy pour detruire
Calvin ;
Le conseil en est pris,c'est un Arrest
divin,
Dont le Foudre à nos yeax vient de
donner des marques.
Tout meurt, tout eſtſujet à l'Empire
des Parques;
Hereti
DELA
VIL
FREQUE
☑
LYON
TELLIER
FRANCIAE
MICHAEL
CANCELLARIT
AVRY.F.
PRVDENS ET •SECVNDIS
• DV
IISQ
。
AVRYT
RERVM
ANM.DCLXX
RECTVS
GALANT. 117
Heretique, il est temps,tu vas trouver
tafin ;
Mais n'enmurmare pas cette fatale
Main
Renverſe également les Trônes &
lesBarques.
LOVIS a commencé de te jetter à
bas;
Le Ciel, pour t'achever , favorise
Son Bras,
Surl'onde.
A
Ce Bras victorieuxfur la terre &
Dy- moy , qu'attendois - tu que des
coups inoüis,
Quand mon Prince entreprend ce
que le Ciel feconde,
Ou que le Ciel combat fecondé de
LOVIS?
:
L'Hermite de Sinceny
fur Chauny.
Je vous ay déja donné deux
Medail
118 MERCURE
1
Medailles de Monfieur le Chancelier,
& je vous en envoye une
troiſieme , que je ſuis perfuadé
que vous recevrez avec plaifir,
parce qu'elle eſt diferente des
deux autres , & qu'on ne ſçauroit
avoir trop de Portraits d'un aufſſi
grand, & auſſi ſage Miniſtre . Les
paroles du Revers vous marquent
la fermeté de ſon ame,que le haut
rang où ſon merite l'a élevé,laiſſe
toûjours dans la meſme aſſiete.
On ne doit pas s'étonner ſi
ceux qui fortent d'un ſang ſi illuſtre
ont des qualitez extraordinaires
, qui les faiſant parvenir
aux plux glorieux emplois , leur
donnét lieu de s'en acquiter avec
tant d'éclat. L'avantage de ſervir
le Roy toûjours à ſon gré,& toûjours
avec une promptitude , qui
luy laiſſe à peine le temps de fouhaiter
quelque choſe , remplit
Mon
GALAN T. 119
1
E
1
Monfieur de Louvois d'une ardeur
ſi vive, que tout ce qu'il fait,
■ ſemble tenir de l'enchantement .
Ila eſté onze ou douze jours en
campagne ; & pendant ce temps
ila viſité pluſieurs Places de Flandre
, & a fait ſouvent plus de cin-
| quante lieuës en un ſeul jour.
Jugez ſi quand le corps agiſſoit
ainſi l'eſprit ne travailloit pas
également. On ſçait que rien n'é.
gale la penetration & l'activité
de ce Miniſtre , & qu'il raiſonne
ſi juſte ſur tout ce qu'il entreprend
, qu'il n'a jamais pris de
fauſſes meſures.
د
L'Egliſe a fait une grande perte
en la perſonne de Mr l'Abbé de
S. Martin , Curé de la Baſſe Sainte
Chapelle. Il mourut le Samedy
onziéme de ce mois, à l'Hoſtel de
Sens de cette Ville,où Monfieur
l'Archeveſque luy avoit donné
un
120 MERCURE
un Apartement.C'eſtoit un Homme
d'un merite extremement diſtingué.
Il en a donné des marques
dans tout ce qu'il y a de
Chaires confiderables,à commen.
cer par celle de Noſtre - Dame,
où il précha un Careſme avec un
fi grand fuccés & une ſi grande
afluence d'Auditeurs, qu'à moins
d'ufer de precaution , il eſtoit
malaiſe d'y trouver place. Il n'y
a aucune Paroiſſe qui n'ait brigué
l'avantage de l'avoir pour Predicateur.
Celle de S.Germain l'Auxerrois
fut fi fatisfaite du premier
Careſme qu'il y précha , qu'elle
le voulut encore avoir le Carefme
paffe ; & les applaudiſſemens
qu'il y reçeut , juſtifient aſſez
qu'on ne peut finir plus glorieuſement
ſa carriere: Cependant,
Madame , quoy que je vous aye
dit de luy juſqu'à preſent , je luy
dero
GALANT.
121
&
deroberois la partie la plus eſſentielle
de ſon Eloge , ſi je ne vous
■ aprenois pas qu'il a eu l'honneur
de précher un Avent à Saint Ger.
main devant Leurs Majeſtez ,
avec encore plus d'approbation
que dans la Ville ; car comme il
préchoit fort delicatement
que c'eſt à la Cour que regne la
delicateffe , il avoit là des Juges
à qui rien n'échapoit de toutes
les beautez qu'il mettoit dans ſes
Sermons. Mais ce qui luy doit
avoir acquis une gloire plus grande
& plus folide que toute celle
dont je viens de vous parler, c'eſt
l'uſage qu'il a fait des derniers
momens de fa vie. Il avoit cou.
tume de prier Dieu , de luy faire
ſentir la mort à loiſir , afin qu'il
puſt faire une plus digne penitence
, & laifler moins de matiere
à ſa juſtice , & Dieu a
Iuillet 1682 .
1
2
F
122 MERCURE
1
exaucé ſa priere. Une maladie de
fix ſemaines luy donna le temps
de ſe familiariſer avec la Mort,
&de la voir venir ſans la redouter
. Quelques jours avant qu'il
expiraft , il ſe préchoit luy-mefme
, mais avec tant de ferveur,
que tous ceux qui eftoient prefens
n'ont pas beſoin d'autre Predication
pour apprendre à bien
mourir. Enfin il eſt mort, ce qu'on
appellle de la mort du Juſte ; &
je l'apprens avec plaifir à tous
ceux qui l'ont entendu pendant
ſa vie , afin que s'ils ont profité
de ſes conſeils, ils puiffent encore
profiter de fon exemple.
Les Religieux de l'Abbaye de
S. Germain des Prez , dont Monſieur
le Duc de Verncüil avoit
eſté Abbé pendant plus de quarante
ans , luy ont fait faire un
Service folemnel, avec le plus de
magni
GALAN T.
123
J
Jo
magnificence qu'il leur a eſté
poſſible. Madame la Ducheſſe
de Verneüil ſa Veuve , les ayant
fait avertir que ce Prince leur
avoit laiſſe ſon Coeur, deux d'entr'eux
, accompagnez de l'un de
ſes Aumôniers &de ſon Premier
Valet de Chambre , ſe rendirent
à Pontoiſe le Samedy quatriéme
de ce mois , pour y recevoir ce
Coeur. Il eſtoit en depoſt dans
le Convent des Religieuſes Carmelites,
où fon Corps eſt enterré.
Lors qu'on eut ouvert la grande
Porte du Monastere , toute la
Communauté de ces faintes Filles
y parut , ayant chacune fon
Voile baifle , & un Cierge blanc
à la main. La Mere Superieure
portoit ce Coeur ſur un carreau
de Velours noir. Il eſtoit dans un
• Sepulchre d'argent en forme de
Coeur , haut de quatre pouces
:
Fij
124 MERCURE
ſur un pied de largeur, avec une
Couronne Ducale , & au deſſus
un grand Crêpe. On avoit gravé
cette Inſcription fur ce Sepulchre.
C'est le Coeur de Tres-Haut &
Tres Puiſſant Prince,Monseigneur
Henry de Bourbon , Duc de Verneuil,
Pairde France, Commandeur
des Ordres du Roy , Gouverneur &
Lieutenant General de Sa Majesté
en Languedoc , que Son Alteſſe a
Souhaité d'eſtre inhumé , & deposé
dans l'Eglise de l'Abbaye de Saint
Germain des Prez, pour marque de
la confideration que ce Prince a
toûjours euë pour tout l'Ordre , &
particulierement pour cette Maifon.
Il est decedé l'an 1682 - le 28 .
May, âgéde 80. ans&Sept mois .
Ce Coeur fur gardé dans la
Sacriſtie de S. Germain des Prez
juſques au Jeudy ſuivant,jour deſtiné
GALAN Τ. 125
t
ſtiné pour la ceremonie du Service.
On avoit tendu toute l'Egliſedepuis
le bas juſqu'aux plus
hautes feneſtres. La Tenture étoit
chargée de deux Lez de Ve- ,
lours à fix pieds de diſtance.
Ces Lez , qui occupoienttout le
Chooeur & toute la Nef , eſtoient
remplis de -Cartouches & d'E-
- cuffons , repreſentant les Armes
& les Chifres du Defunt. Il y
avoit encore un grand nombre
de Cartouches , de quatre pieds
de hauteur , fur trois de large,
chargez des mefines Armes , &
des meſmes Chifres du Defunt .
Afin que le Lieu fut plus ſpatieux
& plus commode, on avoit tranfporte
la grande Balustrade de
fer, qui ferme le Presbytere, jufques
au bas de la Nef. Les Places
-eſtoient preparées pour les Prelats
, dans une partie desChaiſes
Fiij
126 MERCURE
1
du Choeur les plus proches de
l'Autel.Celles des Princes,Ducs,
& auters Perſonnes du premier
rang , eſtoient aux deux coſtez
du grand Autel , & les Confeillers
d'Etat, Maiſtres des Requeftes,
Preſidens , & Conſeillers des
Cours Souveraines devoient occuper
le reſte du Presbytere.Les
Ducheffes & les autres Dames
furent placées dans la Chapelle
de Sainte Marguerite , tenduë
&ornée ainſi que le reſte de l'Eglife.
La Chapelle ardente eſtoit
des plus magnifiques. Elle avoit
plus de vingt- cinq pieds d'élevation
au deſſus de la Baze. Ses
deux premiers Degrez eſtoient
garnis de plus de cent Chadeliers
d'argent. Les deux plus hauts en
avoient du moins ſoixante de
vermeil doré , & au deſſus , il y
avoit un grand Daiz de Velours
noir,
GALAN T. 127
121
10
noir , enrichy de Crêpine d'argent,
& de tres riches Ecuffons,
& porté par quatre Colomnes de
meſme parure. Ce Daiz couvroit
une Repreſentation revêtue d'an
Drap mortuaire, croifé de Maëre
d'argent , chargé d'Ecuffons en
broderie , & doublé d'Hermine.
Sur cetre Repreſentation , deux
grands Anges d'argent s'élevoient,
portant le Coeur du Prince
, avec deux Couronnes à ſes
coſtez , & le Cordon des Armes
du Roy le tout couvert d'un grad
Crêpe. Les Figures de la Justice,
de la Force , de la Temperance,
& de la Religion , placées aux
quatre coins de ce Mausolée , é
toient bien plus grandes que le
naturel. Elles portoient leurs Emblêmes
, & leurs ornemens ordi
naires, & avoient pour apuy,des
Bazes chargées de deux Inſcrip-
/
Fiiij
128 MERCURE
4
tions Latines. La premiere a eſté
ainfi renduë en noftre Langue.
On voit icy dans la meilleure
partie de luy- mefme, Henry de Bourbon
, Duc de Verneuil , Gouverneur
de Languedoc, digne Fils de Henry
le Grand , qui né dans la Pourpre,
en augmenta l'éclat & la dignité,
&qui dans la ferenité & la douceur
deson visage ,fit voir une vive
Image de fon Pere. Il cultiva
parsesvertu fes inclinations Roya
les & s'appliquant au fervice de
Dieu , & aux exercices de la Religion,
il rétablit l'observance dans
fes Abbayes , donnant aux Religieux
l'exemple d'une pietéſincere
; & afin de ne leur laiſſer rien
àsouhaiter , il donna fon Coeur à
la Congregation de Saint Maur,
pour marque de fon affection. Cet
te Congregation luy estant fi obligée
, a dreſſé cette Epitaphe pour
bono
GALANT.
129
honorer sa memoire , souhaitant
qu'il survive à luz mesme dans
l'Eternité.
L'autre Inſcription a eſté traduite
de cette forte .
Celuy dont on voit icy le Coeur
en depoft , est Henry de Bourbon . La
pieté , la fidelité , & le courage
qu'il fit paroiſtre dés ses premieres
années Sont des vertus
qu'il conſerva depuis pures & entieres
envers Dieu , le
reil
Roy,& l'Etat,
dans le temps les plus fâcheux.
Eftant Ambassadeur en Angleterréünit
les Esprits aupara
vant diviſez, leur inspirant lafoû
miſſion au Souverain , & leur per-
Suadant de preferer le bien public
à leurs interests particulier. Ayant
eftéfait Gouverneur de Languedoc,
il gagna le coeur de tout le monde,
retenant chacun dans ſon devoir,
portant les Sujets à une exacte fizol
F V
130 MERCURE
delité envers le Prince , & s'entremettant
auprès du Prince , pour en
obtenir des graces pour fes Sujets.
Se signalant ainsi par ses belles
actions & parses vertus , ilavécu
pour l'Eglise , pour l'Etat , &
pour la Province ; & enfin aspirant
àla gloire du Ciel , il est mort äge
de 80. ans, le 28. May 1682 .
Quoyque noſtre Langue n'ait
ny la force ny la grace du Latin
dans ces Epitaphes , j'ay crû
devoir vous les envoyer pour vos
Amies , parce qu'elles expriment
aſſez bien les principaux emplois
defeu Monfieur le Duc de Verneüil.
Quarre Pieces d'architeecture
rempliſſoient l'eſpace qui
ſeparoit les quatre Figures. Chacune
avoit deux Enfans panchez
fur le cofté, la teſte poſée ſur une
main, & tenant un Brandon de
l'autre . Une eſpece de Fronton
V
les
GALANT 131
lestappuyoit , furmonté par une
Tele de Mort , qui portoit
une Urne d'argent chargée d'une
Lampe à cinq lumieres. Les
Enfans ,& cene Teſte de Mort,
estoient à demy couverts d'un
Crêpe doré. Le grand Autel furprenoit
par ſa beauté & par fa
richeſſe. Outre la Table qui luy
fert de devant , & qui est toute
de vermeil doré , d'une tres - rare
& tres - ancienne Orfévrerie ,&
enrichie de pluſieurs Figures en
relief , & d'un grand nombre de
Pierreries , les Gradins eſtoient
garnis de dix-huit Chandeliers
d'argent , & au milieu , une
Croix auſſi d'argent , d'une haufeur
& d'une groſſeur extraordi
naire
01 Apres que les Archeveſques,
Evefques Ducs& Pairs , Chevaliers
des Ordres du Roy,Confeillers
132 MERCURE
ſeillers d'Erat , & autres Perſonnes
de qualité eurent pris
leurs places , l'Office fut commencé
avec tout l'ordre que l'on
pouvoitſouhaiter. Le Pere Dom
Benoift Brachet General , officia
, affifté de deux Diacres , de
quatre Chantres, & de tous ceux
qui ont accoûtumé de ſervir
aux plus grandes Solemnitez . La
Meffe eftant finie , la Communauté
fortit du Choeur , & paffant
par les deux coſtez du grand
Autel , elle fe rangea autour de
la Chappelle ardente , où les
quatre Chantres ayant entonné
le Libera , elle le continua
juſqu'à la fin ; & le Pere General
, accompagné de tous ſesOf
ficiers , fit les Afperfions & les
Encenſemens ordinaires. Ce fut
par là que ſe termina la Cere
monie orbembro kob sisilav V
Voicy
GALANT.
133
Voicy une nouvelle Fable de
Monfieur Daubaine. Celles que.
vous avez déja veuës de luy, vous
répondent du plaiſir que vous aurez
àlire cette derniere. и
*89638 ક
LE LOUP,
ET LES DEUX CHIENS .
FABLE.
Yrcis couché deſſus l'herbete,
Sans prendre soin
-100 Troupea
defon
S'occupoit du plaisir de cajoller
Lyfere
Ilne parloit que de Muſete,
De Flageolet , de Chalumeau ,
Et de nouvelle Chansonnete.
Defa part la Bergere écoutait la
fleurete
5. Cepetitjen luy ſembloit beau's
Bref
34 MERCURE
Brefils avoient tous deux de l'amour
dans la teste
Et voulant Iun de l'autre achever
la conqueste ,
Ne Songeoient à rien moins qu'à
garder leurs Moutons.
2
On Loup , mais Loup des plus
gloutons,
Rodoit autour de la Fougere.
Brifaut pour le Berger, Miraut pour
la Bergere,
I commandoient alors , & pendant .
quelque temps
Firent tous deux gardefidelle ;
Mais comme entre deux Concurrens
tub
Souvent il arrive querelle ,
Au grandplaifir de nostre Loup,
Ceux- cy, nous dit Eſope, à la fin se
battirent.
Tandis qu'à belles dents tous deux
ils se déchirent
Le Loup qui croyoit estre affuré de
fon coup Donne
GALANT. 135
1
Donnefur les Brébris, enleve la plus
bette
A cet Objet nos Chiens font viste
entr'eux la paix ,
Et l'un de l'autrefatisfaits,
Vont où leur devoir les appelle..
Ils fondent fur le raviffeur,
Et l'attaquent tous deux avec tant
devigueur ,
:
Qu'ils luy font dés l'abord abandonnerſa
proye
Mais qui doit icy leplus caufer de
>
joye,
C'est que ce Loup croyant avoir bien
Fut luy mesme à la fin étrangle,
A
devoré.
In Prince ambitieux d'agrandir
Do fon Empire,
Voit la guerre entre les Voisins .
Donnons deſſus, dit-il, étendons
136 MERCURE
Il y faitbon. Cela peut bienſe dire,
L'exécuter, c'est autre cas.
Cependant il vient à grand pas .
Que trouve- t-il ? tout en intelli.
gence:
Ses Voisins Ennemis ont fait entre
eux lapaix ,
Et par le traité d'alliance ,
De leurs guerres, luy feul doit payer
- tous lesfrais.
$
Les Nouvelles publiques vous
ont appris la mort du Grand Duc
de Moſcovie, arrivée le 27.Avril.
Il s'appelloit Théodore Alevovvis
, c'eſt à dire , Fils d'Alexis,
&avoit fuccedé en 1676. àAléxisMachelovvits
ſon Pere. L'Hiſtoire
ancienne de ce Païs-là eſt
fi peu connuë, que ce qu'on trouve
de plus certain dans les Autheurs
qui en ont écrit , c'eſt que
VVolodimire Fils de Steflaus ,
fut
GALANT. 137
fut converty à la Foy Catholique
fur la fin du deuxième ſiecle.Ce
VVolodimire paſſe pour le premier
Grand Duc Moscovite . Il
prit le nom de Bafile au Baptefme
, & eut Joreflas pour Succef
feur. Comme les Grecs avoient
travaillé à le convertir , l'Egilſe
de Moſcovie ſuivit toutes leurs
cerémonies ,& elle eſt demeurée
Schifmatique. Je vous ay parlé
dansma LetredeMay de l'année
derniere , du Patriarche deMofcovv
, dont l'Election ſe fait par
les Archeveſques, Eveſques,Abbez,&
tout le Clergé,& doit étre
confirmée par le Grand Duc. Ils
communient ſous les deux efpeces
à la Meſſe , & donnent la
communion aux Enfans dés qu'ils
ont atteint ſept ans , diſant qu'ils
commencent dans cer âge à eftre
ſujets au peché. Ils fe confeffent,
00000 &
1
138 MERCURE
&ont divers Jeûnes & Careſmes
tres- feveres . Les Prieres pour les
Morts ,le Signe de la Croix , les
Proceffions , & plufieurs autres
actes de Religion, leur font communs
avec nous. Leur Epoque
eſt celle du Monde, qu'ils diſent
avoireſté créé en Automne.Ainſy
le premier jour de Septembre
eſt toûjours le commencement
de leur année. La Succeſſion des
Grands Ducs ne ſe trouve point
interrompuë jusqu'à Théodore,
ou Fedor , qui fucceda à Jean
Bafilide II . fon Pere , mort le 28.
Mars 1584. On rapporte de ce
Théodore , qu'il eſtoit ſi ſimple,
qu'il ne trouvoit point de plus
grand divertiſſement que d'aller
fonner les Cloches aux heures
du Service . Comme il eſtoit in,
capable de gouverner , on donna
la Régence de l'Etat à Boris - Gudenou
GALANT.
139
denou fon Beaufrere , Grand
Ecuyer de Moſcovie. Boris ſe
voyant aimé du Peuple , prit le
deſſein de monter au Thrône ; &
apres s'eſtre défait de Demetrius,
jeune Prince de neufans , Frere
du Grand Duc , il fit empoiſonner
Theodore , qui eſtant tombé
tout d'un coup malade , mourut
ſans Enfans en 1597. On éleût
auſſi-toſt Boris. Il eſtoit parvenu
à la Couronne pardes voyes injuſtes
; aufſi la poſſeſſion luy en
fut bien toſt diſpurée par un
MoineMoſcovite nommé Griska
Utropoïa , de Maiſon noble , qui
avoit eſté mis dans le Convent
pour ſes débauches. Il prit le
nom de Demetrius , & s'eſtant
refugié en Pologne chez le
VVeivode de Sandomirie , il
ſçeut ſi bien luy perfuader qu'il
eſtoit fils legitime du Grand Duc
Jean
140 MER CURE
>
Jean Bafilide II. que le VVeivode
luy promit un fecours ſuffifant
pour le mettre fur le Thrône ,
à la charge qu'il fouffriroit en
Mofcovie l'exercice de la Religion
Catholique Romaine. Il le
promit, fe fit inſtruire en ſecret,
changea de Religion , & affura
le VVeivode qu'il épouſeroit ſa
Filte dés qu'il feroit rétably . Il
diſoit que Boris l'ayant voulu faire
affaffiner , fes Amis pour favo
rifer fon évaſion , avoient fait
mettre en ſa place le Fils d'un
Preſtre de fon mefme âge , &
ayant ſes meſmes traits , fur qui
le mal-heur eſtoit tombé . Une
Croix d'or garnie de Pierres pre
tieuſes , qu'il faiſoit voir , & qu'il
prétendoit luy avoir eſté penduë
au col dans le temps de ſon Bapteſme,
ſervoitde preuve à ſon im
poſture. Le VVeivode , flaté de
l'eſpoir
GALANT. 141
l'eſpoir de faire regner ſa Fille,
luy fit avoir une Armée , avec laquelle
il entra en Moſcovie , &
prit pluſieurs Villes. Boris ſurpris
de ces avantages , en fut ſi ſenſiblement
touché , qu'il en mourut
de chagrin le 13. Avril 1605. Les
Knez & les Boïares qui ſe trouverent
alors à Moſcou ( ce ſont
les grands Seigneurs du Pays ) firent
couronner apres ſa mort ſon
fils Fedor Boriſſouits , qui eſtoit
fort jeune , mais ils changerent
bien-toſt de ſentimens, &l'ayant
fait arreſter , ils le livrerent au
faux Demetrius . par l'ordre duquel
il fut étranglé le 10. Juin, au
ſecond mois de fon Regne. En
meſme temps Demétrius, que la
continuation de ſes Victoires
avoit fait reconnoiſtre pour Fils
de Jean Bafilide , arriva avec ſon
Armée à Moſcou ,&y fut couronné
142 MERCURE
ronné le 21.Juillet avec beaucoup
deceremonies. Afin d'empeſcher
qu'on ne doutaſt de la verité de
ſa naiſſance , il fit venir la Mere
du veritable Demetrius , que Bo
ris avoit releguée dans un Convent
éloigné. Il alla au devant
d'elle avec un fort grand corte- |
ge,la logea dans le Chaſteau , &
ly fit traiter magnifiquemet.Cette
Dame ébloüie de tant d'honneurs
, le reconnut volontiers
pour fils , quoy qu'elle ſçeuſt
que c'eſtoit un Impoſteur. Sa façon
de vivre ,toute diferente de
celledes autres Grands Ducs, ne
plut point aux Moſcovites . Ils
murmureretde ſon mariage avec
la fille du VVeivode de Saudomirie,
qui eſtoit Catholique Romaine
; &quand ils la virent arrivée
avec un grand nombre de
Polonois , armez & en état de ſe
rendre
GALANT. 143
rendre maiſtres de la Ville , ils
commencerent à ouvrir lesyeux.
Un des principaux Knez nommé
Vafili-Zuſki , aſſembla chez luy
pluſieurs autres Knez & Boïares ,
& leur remontra ſi bien la ruine
- inevitable de l'Etat & de la Religion,
s'ils ſouffroient legouvernementdeDemetrius
que l'ayant
choiſy pourChef, ils forcerent le
Palais la nuit du 17. jour de
May , qui estoit le 9. de ſon Ma-
Priage , défirent les Gardes Polonoifes
& entrerent dans la
Chambre du Grand Duc , qui
crût pouvoir éviter la mort en ſe
jettantdans la court par la feneftre.
Il fut pris , & alors Zuiki
s'adreſſant à la prétenduë Mere
de Demetrius , l'obligea de jurer
fur la Croix, s'il eſtoit fon fils.
Elle dit que non , & on luy donna
auffi-toſt un coup de Piſtolet
dans
144 MERCURE
८
2
dans la teſte . Sa Veuve fut miſe
en priſonavec ſon pere & fon frere,&
il y eut plus de dix- ſept
censHommes tuez. Suſki , chef
de l'entrepriſe, fut mis en la place
de cet Impoſteur, & couronné
le 1. Juin 1606. Deux autres
faux Demetrius le traverſerent .
L'un s'appelloit Knez Gregori
Schacopski Ayant trouvé les
Sceaux du Royaume pendant le
déſordre du pillage du Chaſteau ,
il s'aſſocia de deux Polonois,& ſe
ſauva en Pologne. L'autre parut à
Moſcou.C'eſtoit un Commis d'un
Secretaired'Estat,dont l'impoſturetrouva
de la fuite. Il s'empara
de pluſieurs Villes confiderables
& tous ces defordres
ayant donné lieu de ſe dégoûter
de Suſki, dont on croyoit que la
domination devoit eſtre injuſte,
puis qu'elle estoit malheureuſe,
les
GALANT.
145
les Moſcovites le dépoŭillerent
de la dignité Imperiale , & l'enfermerent
dans un Convent où il
fut razé. Cependant , voulant fatisfaire
les Polonois , qui n'oublioient
rien pour ſe vanger de
loutrage qu'ils avoient reçeu à
Mofcou au Mariage de Demétrius
, ils firent prier Sigifmond
Roy de Pologne , de confentir
que ſon Fils aîné Uladiflas acce.
prât la Couronne de Moſcovie.Le
Traité fut fait , & Staniflas Solkouſki
General de Pologne , qui
s'eſtoit avancé avec ſon Armée
juſqu'aux Portes de Moſcou , eut
ordre de mettre les armes bas, &
de recevoir le ferment de fidelité
, juſqu'à ce que le Prince s'y
fuſt rendu en perſonne Il ne
vint point. Les Polonois s'eſtant
gliffez dans Moſcou juſqu'au
nombre de fix mille , y firent des
Juillet 1682 . G
146 MERCURE
violences qui ne peuvents'exprimer,&
voyant enfinque les Mofcovites
prenoient les armes contr'eux
, ils mirent le feu en trois
ou quatre endroits de la Ville.
Toutes les Maiſons furent conſumées,
à la referve du Chaſteau,
des Eglifes , &de quelques autres
Bâtimens de pierre , & pendant
deux jours que le carnage dura,
plusde deux cens mille Perſonnes
pêrirent, Le Treſor du Grand
Duc fut pillé , auffi bien que les
Eglifes&les Convens. Les Polonois
en tinerent une quantité
preſque incroyable d'or , d'argent,&
de Pierres pretieuſes , &
furent enfin contraints de venir
à un accord , & de fortir du
Royaume. Les Moſcovites , apres
ces defordres , ſongerent à élire
un nouveau Grand Duc, & nommeret
en 1613. Michel Federoüits ,
Parent
GALAN T.
147
Parent éloigné de Jean Bafilide.
Son Regne fut fort paiſible,quoy
qu'un peu avant ſa mort , qui arriva
en 1645. il parut un Impofteur
qui fedit fils duGrand Duc
Zuski , comme on avoit veu trois
faux Demetrius ſous les Regnes
precedens. Ce dernier eſtoit fils
d'un Marchand Linger ,& s'ap-
- pelloit Timoska.Apres avoir évité
pendant huit ou dix années,
la punition qu'il méritoit , il fut
enfin mené à Moſcou,& executé
dans le grand Marché. On luy
coupa d'une hache , premierement
le bras droit au deſſous du
coude , puis la jambe gauche au
deſſous du genoüil , & enfuite le
bras gauche , & la jambe droite,
&enfin la teſte. Dés le lendemain
de la mort de Michel Federoüits
, on fit les ceremonies
du Couronnement de ſon fils
Gij
148 MERCURE
Alexis Micheloüits , Pere du
Grand Duc, qui eſt mort depuis
deux mois. J'ay crû , Madame,que
vous ne ſeriez pas fâchée que je
vous fiffe ce court détail du Regne
des derniers Princes, qui ont
poſſedé la Couronne de Moſcovie.
Je ne vous puis dire quelle
eſt la ceremonie particuliere de
leurs Funerailles. Je vous diray
ſeulementqu'on en obſerve beaucoup
, lors qu'on enterre quelque
Moſcovite. Si- toſt que l'un
d'eux eſt mort , l'on fait venir
fes Parens & ſes Amis , qui s'étant
rangez autour du corps,
s'excitent à pleurer , & luy demandent
pourquoy il s'eſt laiſſé
mourir , ſi ſes affaires n'eſtoient
pas en bon eftat , s'il manquoit de
quelque choſe , ſi ſa Femme n'étoit
pas affez belle & affez jeune
, ſi elle luy a manqué de
fidelité,
ة ي
GALANT. 149
fidelité , & d'autres choſes ſemblables
. L'on envoye en meſime
tempsun preſent de Biere ,d'Eaude-
Vie , & d'Hidromel , au Preſtre
, afin qu'il prie pour le repos
de fon Ame. On lave le corps,
& apres l'avoir reveſtu d'une
Chemiſe blanche, on luy chauſſe
des Souliers faits d'un cuir de
Ruffie fort délié , & on le met
dans le Cercüeil , les bras poſez
fur l'eſtomac en forme de Croix.
Ce cercücil eſt enfuite porté à
l'Eglife , couvert d'un Drap ou
de la Caſaque du Défunt. Si la
ſaiſon le permet , & que ce ſoit
une Perſonne qui ait du bien, on
l'y laiſſe huit ou dix jours fans
l'enterrer ; & pendant ce temps,
le Preſtre l'encenſe , & luy donne
tous les jours de l'Eau -Beniſte
. Voicy dans quel ordre ſe fair
te Convoy. Un Preſtre marche
Giij
150 MERCURE
१
à la reſte , portant l'Image du
Saint , dont le nom a eſté donné
au Défunt à ſon Baptefme. Il eſt
ſuivy de quelques Filles de ſes
plus proches Parentes qui ſervent
de Pleureuſes , & qui rempliſſent
l'air de cris effroyables, mais d'un
ton ſi juſte & fi concerté , qu'elles
ceſſent toutes à la fois pour
recommencer auſſi toutes à la fois
par intervales. Enſuite fix Hommes
portent le corps ſur leurs
épaules. Les Preſtres l'encenſent
tout autour pour en éloigner les
mauvais Eſprits , & les Parens &
Amis marchent derriere en confuſion
, ayant chacun un Cierge
à la main. Lors que l'on eſt auprés
de la Foſſe , on découvre le
Cercüeil , & on tient l'Image du
Saint ſur le Mort , tandis que le
Preſtre fait quelques Prieres , où
il mefle ſouvent ces Paroles , Sei
gneur,
GALANT.
ISI
gneur , regardez cette Ame en juftice.
Les Pleureuſes continuent
leurs hurlemens , & les Parens
&Amis font au Défunt les mefmes
demandes qui luy ont déja
eſté faites ; apres quoy ils prennent
congé de luy en le baifant
, ou en baiſant ſeulement le
Cercüeil. Le Preſtre approche
apres ces ceremonies , & luy
met entre les doigts un Billet ſigné
du Patriarche , ou du Metropolitain
du lieu,& du Confefleur,
qui le rendent ſelon le rang qu'a
tenu le Mort. Ce Billet , qui luy
doit ſervir de paſſeport pour le
Voyage de l'autre monde , eſt
conceu en ces termes. Nousfouffignez
Patriarche ou Metropolitain
, & Prestre de cette ville de
N. reconnoiſſons & certifions par
ces Presentes , que N. porteur de
nos Lettres , a toûjours vécu par
Giiij
152
MERCURE
my nous en bon Chrestien , faisant
profeſſion de la Religion Grecque ;
& bien qu'il ait quelquefois peché,
qu'il s'en est confefſé , & qu'ensuite
il a regeu l'Abſolution & la
Communion en remiſſion deſes pechez
; Qu'il a reveré Dieu &fes
Saints ; Qu'il a fait ses prieres , &
qu'il ajeûné aux heures & aux
• jours ordonnez par l'Eglife ,
qu'il s'est gouverné si bien avec
moy , qui fuis fon Confeffeur , que
je n'ay point de ſujet de me plaindre
de luy , ny de luy refuser l'Abfolution
deſes pechez . En témoin
dequoy nous luy avons fait expedier
le present Certificat , afin que
Saint Pierre en le voyant luy ouvre
la Porte à la joye éternelle.
Dés qu'on luy a donné ce Paſſeport
, on ferme la Biere , & on
le met dans la Foſſe , le viſage
tourné vers l'Orient. Ceux qui
l'ont
GALANT.
153
Font accompagné , font leurs
devotions aux Images , & retournent
au Logis du Défunt,
où ils trouvent un grand Repas.
Leur Deüil dure quarante jours ,
pendant leſquels ils font trois
Feſtins aux Parens & aux Amis,
fçavoir le troiſiéme , le neufviéme
, & le vingtième jour apres
qu'on a enterré le Mort. Ils imirent
en celales Grecs modernes,
qui prennent pourtant le quarantieme
jour au lieu du vingtième,
parce que vers ce tempslà
le coeur ſe corrompt , comme
le corps commence à pourrir vers
le neufviéme, & le viſage à eſtre
defiguré dés le troiſième.
Le Grand Duc Theodore Alexovvits
eſtant mort le 27.Avril,
comme je vous l'ay déja-marqué
, on mit en ſa place le
Prince Pierre Alexovvits fon
G V
154 MERCURE
Frere puiſné du ſecond Lit , à
l'exclufion du Prince Fedor
Alevovvits ſon Frere du premier
Lit , que ſes incommoditez rendent
incapable du Gouverne
ment. Il n'a que dix ans ; &
quelques Seigneurs ayant defapprouvé
cette Election , elle a
ſervy de pretexte au foulevement
qui eſt arrivé. Il a cauſé
un tres - grand defordre. Les
Strelits , ou Gardes de la perſonne
du Prince , ſe plaignant
que les plus confiderables Miniſtres
s'eſtoient enrichis , en retenant
les arrerages qu'on devoit
aux Troupes , & les foupçonnant
d'ailleurs d'avoir fait
mourir le Tzar , qui n'avoit encor
que vingt- cinq ans , ſe ſont
liguez au nombre de trente mille
, & huit mille Soldats de la
Garniſon s'eſtant joints à eux,
ils
GALANT. TIS
د
ils ſe ſon fait raifon par eux-mefmes
, de ceux de la Cour qu'ils
accuſoient de ces injustices.
Trois jours avant le foulevement
ils firent ſçavoir aux
Marchands & aux Bourgeois ,
qu'il y alloit de leur vie , s'ils ne
ſe tenoient pas dans leurs Maifons
, quoy qu'ils viſſent arriver.
Le 15. de May ils marcherent
en bataille vers le Palais avec
quelques Pieces de Canon , &
ayant fait dire inutilement au
Grand Duc , qu'il leur livraſt
ceux dont ils fe plaignoient , ils
ſe ſaifirent de tous les Officiers,
en arracherent meſime quelquesuns
d'entre ſes bras , & les jetterent
par les feneftres . Les
Troupes qu'ils avoient poſées
deſſous , les recevoient avec
leurs Piques & autres Armes.
L'Appartement des Femmes &
Filles
15.6 MERCURE
C
Filles de la Grand' Ducheffe
veuve fut force ,& l'on tua tous
ceux que l'on y trouva cachez .
Le Frere aîné de cette Princeſſe
fut de ce nombre . On mit ſon
Pere dans un Convent , & il en
couta la vie au Colonel Staponas,
à Romadanouski , qui a eſté
Generaliffime des Armes du
Tzar , & à un grand nombre
des principaux Officiers de la
Couronne ,& de la Maiſon Imperiale.
Le maſſacre dura jufqu'au
17. & les Maiſons de tous
ceux que l'on y envelopa furent
pillées , fans qu'on fiſt le moindre
tort , ny aux Marchands,
ny au commun Peuple. On traîna
au grand Marché les corps
de tous ces Infortunez , & ils y
demeurerent expoſez pendant
trois jours à la veuë de tout le
monde. Les dernieres Lettres
qu'on
GALANT.
157
qu'on a reçeuës de ce Païs- là
portent que le 26. du meſme
mois , les Revoltez avoient dépoſé
le nouveau Tzar , & mis à
ſaplace ſon frere Fedor Alexovvits
, quoy qu'il foit aveugle,
& peu propre à gouverner un
Eftat. Les Moſcovites , de quelque
condition qu'ils ſoient , tien-
-nent à gloire de ſe dire Eſclaves
duGrand Duc ; mais cela n'empeſche
pas qu'ils ne foient fujets
à de fort grandes Revoltes.
Celle qui arriva en 1648. ſous le
Regne d'Alexis Micheloüits ,
en eſt un exemple. Morofou ,
Favory & Beaufrere de ce Prince
, uſoit avec violence de l'autorité
qu'on luy avoit accordée.
Pleskeou , premier Juge de la
Ville de Moſcou , faifoit toute
forte de concuſſions , & Trachoniſtou
qui avoit la direction
fur
158 MERCURE
4
fur les Armuriers , Cannoniers,
& autres Ouvriers de l'Arsenal,
les tirannifoit en les obligeant
de compoſer des ſommes qui
leur eſtoient deuës. Les Habitans
preſenterent Requeſte contr'eux
pour les faire dépoſer ; &
ces trois Seigneurs s'eſtant retirez
dans le Palais ſur quelque
tumulte qui s'éleva , le Tzar fit
évader Moroſou , dont il demanda
la grace au Peuple quelque
temps apres , & fut contraint
de livrer les deux autres aux
Mutins , qui les afſſommerent à
coups de baſton. Le pouvoir du
Tzar ſe ſoûtient fur trois maximes
; l'une , qu'il eſt défendu
aux Moſcovites ſur peine de la
vie , de fortir hors du Royaume
ſans permiffion du Prince ; l'autre
, que pour empeſcher que
les alliances avec les Etrangeres
GALANT.
159
res ne cauſent quelque changement
dans l'Eſtat ; les Tzars ne
peuvent épouſer que leurs Sujetes
; & la derniere , qu'on
éleve les Enfans dans l'ignorance
, en forte que pour eſtre Docteur
il ne faut que ſçavoir lire
& écrire . Auſſi leurs Preſtres ne
préchent jamais. Ils font ſeulement
des lectures dans l'Eglife.
Leur Alphabet a quarante lettres
, empruntées des Grecs, mais
alterées. Ils écrivent ſur des rouleaux
de papier coupez en bandes
& collez enſemble,de la longueur
de vingt cinq ou trente aunes.
Je vous fais part de toutes les
choſes extraordinaires , & cela
m'engage à vous parler aujourd'huy
de cequi est arrivé àDreux
depuis peu de temps . C'eſt une
petite ville éloignée de Chartres
de fix ou ſept lieuës . Une Femme
âgée
160 MERCURE
âgée de quarante - fix ans , d'une
affez bonne conſtitution , y accoucha
le 29. du dernier mois,
d'un nombre preſque incroyable
de petits oeufs, ou plutoſt de petites
veſcies , pleines d'une feroſité
qui les rendoit tranſparentes .
Les membranes en eſtoient folides,&
refiſtoient au toucher, On
voyoit autour de ces petits oeufs
quantité d'une certaine pituite
viſqueuſe , ſemblable en couleur
& en confiſtence à des blancs
d'oeufs . Leur groffeur ne paſſoit
pas celle des oeufs d'Hirondelle,
je veux dire les plus gros , qui
eſtoient meſlez parmy d'autres
plus petits. On tient qu'il y en
avoit plus de deux mille , qui
joints à cette matiere viſqueuſe,
auroient fuffy pour remplir tout
un Boiffeau. Quoy que pendant
ſes grandes douleurs , qui dure
rent
GALAN T. 161
rent pres de trois heures , il ſe
detachaſt quelques morceaux de
ces oeufs , il eſt certain qu'ils avoient
une étroite liaiſon les uns
aux autres. On croit qu'elle ſe
faifoit par le moyen d'un corps
rouge, tiflu de filets ou vaiſſeaux,
qui tenoit lieu , pour l'entretien
- & l'augmentation de ces petites
boules , de ce que la Nature a
étably pour la nourriture des Enfans
dans le ventre de la Mere .
Cette Femme perdit avant ſon
accouchement une quantité de
fang beaucoup plus confiderable
que les autres n'ont accoûtumé
d'en perdre ; & deux ou trois
jours auparavant , elle avoit fenty
un écoulement d'eaux. Cet écoulement
s'eſtoit fait pendant prefque
tout le temps de ſa groſſeſſe,
& on l'avoit imputé à diverſes
cauſes. Elle avoit eu d'abord
quelque
162 MERCURE
quelque peine à s'imaginer qu'elle
fuſt groſſe , parce qu'il s'eſtoit
paffé huit ans depuis fon dernier
Enfant ; mais enfin une tenfion
vers la region du bas ventre,
& d'autres marques,luy en ayant
donné le ſoupçon, elle n'ofa employer
aucun Remede contre
une fièvre qui la tourmentoir.
Elle ſe fit ſeulement faigner du
bras dans le cinquième mois de
cette groffeffe , qu'elle tenoit
toûjours incertaine ; & fur ce
doute,celle conſulta un Medecin
, qui la fit ſaigner du pied.
L'enflure du ventre augmentant
toûjours , & ſe repandant jufqu'aux
jambes & aux pieds , on
la purgea pluſieurs fois ;mais toutes
ces choſes ne l'ayant point
ſoulagée , elle eut recours à une
Femme , qui luy fit prendre un
Remede violent , dont les effets
furent
GALANT. 163
7
- furent extraordinaires . Ce Remede
, qu'on foupçonne avoir
eſté quelque preparation d'Antimoine
, luy faiſoit faire des efforts
affez grands pour en mourir.
Cependant malgré les ſaig-
-nées du bras & du pied , & plus
de vingt Medecines auffi violen
tes que celles que je viens de
vous marquer , cette Femme n'a
pas laiſſe de venir juſqu'au terme
des neuf mois. Elle vit encor, (du
moins elle estoit vivante dans le
temps qu'on m'a écrit , ) mais fi
enflée , qu'elle ne ſçauroit porter
fon ventre , tant il eſt gros,
plein , & tendu. Ses jambes ſont
enflées à proportion , & les parties
ſuperieures , comme les bras
&la teſte , ne le ſont point. Au
contraire , on les voit toûjours
diminuer. Les douleurs ont continué
pluſieurs jours tres-violentes
164 MERCURE
tes apres fon accouchement. On
prie les Sçavans de vouloir bien
ſe donner la peine d'écrire ce
qu'ils en penſent.
Les Paroles de la ſeconde
Chanſon que je vous envoye,
font de Monfieur de Meſſange.
Elles ont eſté miſes en Air par
Monfieur Deleval ,
AIR NOUVEAU.
jJ'Av
'Avois refolu de changer,
*. Et de n'aimer dans ces Boccages
Que la verdure & les ombrages,
Au lieu d'un volage Berger ;
Mais le voyant fous la feüille
nouvelle,
Ie fentis l'autre jour le foible de
mon coeur,
Etj'aime encor cet infidelle ,
Malgré tous mes fermens, & malgrefa
rigueur.
Les
GALAN T.
165
)
Les Vers qui ſuivent,ſemblent
avoir eſté faits pour eſtre notez.
Ils font de Mademoiselle de Caſtille
, dont l'heureux genie vous
eſt connu. Cette ſpirituelle Perſonne
merite bien qu'on travaille
ſur cequ'elle fait .
VERS A METTRE EN AIR.
l'Amour& le Vin,
SQuelsplaisirs dans
Le chagrin,
Ou l'envie,
lavie?
De leur mortel venin ,
Nous l'ont bien- toſt ravie.
Sans l'Amour & le Vin,
Quel plaisir dans la vic !
Q
AUTRES.
Ve Bacchus a d'apas !
Que l'Amour a de charmes !
Non,fans leurs douces armes,
Γ
L'Homme
!
166 MERCURE
L'Homme ne reſiſteroit pas
A tant de mortelles alarmes,
Qui le menacent du trepas.
Allez, braves Soldats,
Aux Affauts aux Combats,
Vous couronner de gloire ;
Allez, celebres Avocats,
Nait&jour, defatras
Charger vostre memoire.
Que de tracas !
Que d'embaras,
Quiſous la Tombe noire
Vous menent à grands pas !
Allez, vous n'eſtes que desfats,
Et toute voſtre belle Histoire,
Sur ma parole, ne vautpas
Cloris chantant dans un Repas.
Les plaisirs d'icy bas
Sont d'aimer & de boire;
Aimons- donc , &beuvons,
Tandis que nous vivons.
Ces
GALAN T. 167
Ces Vers font tournez d'une
maniere agreable , qui les rend
fort propres à eſtre chantez dans
un Repas . Ce ne font pas les
ſeuls que Mademoiſelle de Caſtille
ait faits pour les plaiſirs de
la Table. Voicy un Inpromptu de
fa façon, qui fit admirer la beauté
de fon eſprit à une fort grande
Compagnie , avec laquelle elle
eſtoit allée paſſer quelques jours
àHarnouville,chez Monfieur de
Machaut Conſeiller en la Seconde
des Requeſtes,& Frere de feu
Mr le Commandeur de Machaut.
Harnouville eſt un Village qui
luy appartient, entre S.Denys &
Goneffe.
INPROMPTU.
Que dans les Champs d'Harnouville
:
La
168 MERCURE
La vie est charmante & tranquille!
Souvent le Seigneur du Chaſteau
Y donne le Cadeau .
;
Hereux l' Amy qu'il y regale !
Le Lait , l'Oeuf frais ,le Pain &
l'Eau,
Sont d'un goust qu'ailleurs rien n'égale.
:
Parmi le Gibier qu'à monceau
Champagnefur la table étale,
Que diray -je du Pigeonneau ?
Lemeilleur Perdreau,
Au prix de luy , vaut moins qu'un
Etourneau.
Vn Marquis au gouft fin , un vray
Sardanapale,
Dés qu'il le voit , s'écrie , ô le friand
morceau !
A la ſeule odeur qu'il exhale ,
Vn Mort de quatre jours fortiroit
du Tombeau.
Je
GALANT. 169
Je vous entretins il y a quatre
ou cinq mois d'une Dame Romaine
, nommée Donna Anna
Carouſi , qui avoit chanté de
vant le Roy chez Madame la
Dauphine. Sa reputation s'eſt
bien augmentéedepuis ce temps.
là. On a remarqué en elle tout
ce qui fait eſtimer celles de ſon
Sexe, & plus on l'a veuë, plus on
luy a trouvé de merite. Aufſi cette
admirable Perſonne , dont la
Maiſon eſt des plus anciennes &
des plus nobles de Sicile , & de
celles qui occupent encore aujourd'huy
les principales Charges
par droit hereditaire, a- t elle
eſté élevée par une Mere qui fut
le charme de ſon temps , & qu'avoit
nourrie une Princeffe , qui
eſtoit auſſi la merveille de fon
fiecle.C'eſtoit Donna Margarita
d'Auſtria , Princeffe de Boutere.
Juillet 1682 . H
170
MERCURE
Le Roy , qui ſe fait un grand
plaifir de ne laiſſer échaper aucune
occafion de reconnoifſtre le
vray merite , a voulu donner des
marques de la connoiffance qu'il
a de celuy de Donna Anna Caroufi
, en luy envoyant ces jours
paſſez un Preſent confiderable ..
Il les mit entre les mains de Monfieur
le Maréchal de Bellefond,
à qui on doit l'avantage d'avoir
en France une Perſonne fi rare.
Ce preſent eſt un Bracelet de
gros Diamans. On n'admire pas
en Donna Anna Caroufi unebelle
& grande Voix ſeulement,
avec un art merveilleux pour la
conduire , une ſcience profonde
dans la Muſique , & une maniere
particuliere de l'accompagner
du Claveffin , & de cette Lyre fi
harmonieuſe , dont je vous parlay
la premiere fois , mais mille
autres
GALANT. 17
autres qualitez encor qui rendroient
un Homme confiderable.
Elle ſçait les Langues , &
beaucoup de belles choſes dont
elles facilitent la connoiſſance, &
qui ſont ordinairement negligées
par le beau Sexe.
On vient de me donner une
Lettre qui vous apprendra que
l'Academie Galante , dont vous
me mandez que la lecture vous
a ſi bien divertie, a donné lieu à
une Académie de Province , qui
s'eſt établie ſur ſon modelle. Si la
choſe n'eſt pas vraye , elle eſt du
moins plaifammant contée. On a
tiré de ce Livre une des Queſtions
dont on a demandé la deciſiondans
le dernier Extraordinaire
, & c'eſt pour ſe diſpenſer
d'y répondre, qu'on a écrit cette
Lettre.
Hij
172
MERCURE
A MADAME
LA MARQUISE DE M.
A Quoy Songez-vous, Madame, de me demander mon senti.
ment fur la Question de l'Académie
Galante ? Ie ſuis à vous de
temps immemorial. Iln'y a perſonne
quiſe ſouvienne de m'avoir veu,
fans m'avoirveu vôtre Amant.le ne
Sçay que furle raport d'autruy, qu'il
yait au monde d'autres Femmes que
vous qui puiſſent donner de l'amour;
&vous voulez queje vous diſeſije
crois qu'on puiſſe aimer en pluſieurs
lieux dans le même temps ! Toute
ma vie vous répond fur cela. Ie ne
vous en diray rien. levous remercie
feulement de m'avoir envoyé l'Académie
Galante. C'est un joly Livre,
نم
GALANT. 173
&fort réjoüiſſant ; mais je vous
prie de m'en envoyer encore du
moins une demy- douzaine, car il
faut que vous Sçachiez le fuccés
qu'a eu cet Ouvrage dans la petite
Ville où mes affaires m'arrestent
preſentement. Ie l'ay preſté , &il a
couru par tout ; mais le croiriezvous
? Il a pris à mes Provinciaux
une étrange démangeaison defaire
auffi une Académie Galante fur le
modelle de celle- là. Je croy qu'ils en
deviendront fous. On a choisy des
Hommés les plus polis , &des Filles
les plus pretieuſes de la Ville , pour
representer les Perſonnages de l'Académie
, & je vous aſſure que les
Gens d'icy ne manquent point d'efprit
, & qu'ils ont mesme quelque
fois des airs du monde affez paſſables.
Celuy à qui on a donné leper-
Sonnage du Chevalier de Pontignan,
est le Plaisant de la Ville ; car, com
Hiij
174
MERCURE
me dit fort bien Scarron, chaque pe.
tite Ville a fon Plaisant. Le Lieutenant
General est le Marquis d'Ormilly,
parce que c'est un Homme affezferieux.
Pour l'Albagna &le
Tréval, ils ont effé difficiles à trou.
wer. Il n'y a point d'Italien dans
la Ville, ny mesme d'Homme qui ait
esté en Italie, hormis un qui entreprit
le voyage l'année passée , &
qui revint des Alpes , de peür a'és
tre dévalisé par les Bandits. On
Juy a pourtant donné le rôle d'Albagna,
à condition qu'il continuera
fon voyage. Ilne s'est pas trouvé
un ſeul Sçavant pour faire Tréval,
& on a pensé aller offrir ce rôle à
tin Curé de la Ville , qui est Docteur
P ןי
de Sorbonne ; mais enfin on s'est re.
Yolu de le donner à un jeune Homme
qui a de l'eſprit , & qui a promis
qu'il étudieroit , & qu'il apprendroit
àfaire des Vers. Les per-
Sonnages
GALANT. 175
venus
Sonnages de Mademoiselle d'Ormil .
ly , & de Mademoiselle de Mirac,
ont esté aisezà diftribuer ; mais
celui de Mademoiselle de Turé leur
a donné bien de la peine. Ou trou..
ver une Fille qui ne parle guere ?
Ilsfont bien ferieusement me
prier d'écrire à Paris , pour m'informer
s'il étoit vray que cette Mademoiselle
de Turé parlaſt ſi peu.
A la fin on a pris la plus petite
Caufeufe qui foit dans la ville,
quoy qu'elle le foit pourtant encore
bien raisonnablement ; & une des
plus grandes peines qu'ait l'Académie
, c'est de faire taire Mademoiselle
de Turé , qui à chaque moment
dément fon caractere. Lapre
miere fois qu'ils s'aſſemblerent , ce
fut un charivary fort plaifant. le
leur conſeillay d'apprendre par coeur
les Conversations de l'Académie
Galante , & de les reciter comme
Hiiij
76 MERCURE
I
s'ils euſſent joüé une Comédie; car
en effet , ellessontfines, ſpirituelles,
aisées , &reprefentent bien celles
du monde poli ; mais ils me répondirent
qu'ily en avoit pour trop pен
de temps , & que leur Académie
finiroit trop tost. Ils ont pris les Statuis
de lavrayeAcadémie , & leur
goust a esté fort bon en cela. Rien
n'est plus joliment imaginé que ces
Statuts , & c'est un des plus agreables
morceaux que j'aye veus dans
ancun livre de cette nature ; mais
où les Académiciens ont estè fort
embaraſſez , ç'a estéà conter leurs
Histoires . Ils n'ont pas cu des fentimenssi
fins , ni fi délicats que ceux
qu'avoit Ormilly aupres defonAgnés
, & ilne leur est pas arrivé des
avantures außi plaisantes que d'avoir
trois amours comme ceux de
Pontignan , & d'eſtre tantoſt metamorphosez
, tantoſt emmaillotez
comme
GALANT.
177
comme luy,on de voir des évanoüif-
Semens comme celui que vit Albagna,&
de donner comme luy des
rendez-vous à leurs Rivaux. Tout
cela ne se fait point à .... & en
veritéje doute fort qu'ilsefoitfait
mesme à Paris . Des chofesfi plai-
Santesnefont pas du dernier vray-
Semblable , & il semble auſſi que
l'Autheur dans sa Preface ne se
Souciepas qu'on y ajoûte beaucoup
de foy. Quoy qu'il en soit, ilestfeûr
que mes Académiciens,avec toute la
libertéde mentir qu'on leur accor
dapar necessité, n'imaginerent rien
de si bon. Ce qui meparoiſtde plus
réjoüifſſant , c'est qu'ily a des Meres
qui commencentà trouver mauvais
que leurs Filles ayent hors de
leurprefence des converſations avec
tant d'Hommes. Le foir, quand ces
pauvres Demoiselles rentrent chez
elles , ces Meres leur disent d'un
Hv
178 MERCURE
ton aigre, Vous revenez donc de
l'Académie ? Voila une belle folie
que vous avez inventée. De
noſtre temps on ne parloit point
de ces Académies-là. Ie leur ay
dit qu'elles n'avoient qu'à répondre
à leurs Meres qu'elles les mariasfent
, & que selon les Reglemens
mefmes de l'Académie , elles ſeroient
obligées à en fortir. Pardonnez-
moy , Madame , tout ce petit
détail, & toutes ces bagatelles que
je vous écris. Vous me mandez que
La veritable Académie vous a tant
plû , que je croy qu'en ſa faveur
vous ne trouverez pas mauvais que
jevous aye entretenuë de l'Académie
de Province.
Monfieur le Marquis de Bonneval
, de Limofin , mourut à la
Réole le 19. du mois pafsé, avec
de grands ſentimens de Religion.
II
GALANT.
179
Il n'avoit encor que cinquantedeux
ans , & il eſt mort d'une
fluxion furla poitrine, causée par
une ſaignée du pied qu'on luy
ordonna pour un Rhume de deux
jours , qui l'emporta en deux au
tres . Son Coeur a eſté porté à
Bonneval. Il laiſſe à Madame
de Bonneval ſa Veuve , Fille
unique de feu Monfieur de
Monceaux , de la ſeconde branche
d'Auny , Grand Audiencier
de France , & de Madame
de Monceaux de la maifon
de Moucy , trois petits Garçons
qu'elle a grand ſoin d'élever.
L'antiquité de celle de Bonneval
eſt ſi reculée , qu'on n'en peut
trouver le commencement. Elle
n'eſt jamais tombée en quenoüille
, & on peut dire qu'on ne la
veuë ſe mef - allier en aucun
temps , ny par les Aînez , ny par
les
180 MERCURE
les Cadets, ny par les Filles, qu'el.
le a données aux plus illuſtres
Maiſons du Royaume , comme
S.Germain , Montvert , Rochedragon
, Linars , Biron , Hautefort
, Fenelon , Montbas , Durefort,
Lestrange, Deolk - S. Georges,
Nantiat, Chazelle , Fontanges,&
c. llen eſt ſorty deux Senéchaux
, & deux Gouverneurs
de Province au Limofin ; des
Gouverneurs de Perpignan , &
de pluſieurs Places frontieres con.
fiderables ;des Lieutenans de
Roy à Arles; des Lieutenans Generauxdes
Armées en Flandre,
en Provence , & en Italie , &
quantité de grands Capitaines ;
pluſieurs Favoris , Confeillers,
Chambellans, &Miniſtres de nos
Roys, comme on le peut voir dans
les Hiſtoires ; des Juges pour le
Roydes Combats en champ clos,
Arbitres
GALANT. 181
Arbitres des Diferens des Perſonnes
du premier rang , & des
Tenans illustres , choiſis par nos
Souverains , pour ſoûtenir leur
gloire dans ces fameux Tournois
à outrance des Siecles paſſez , où
combatoit à fer émoulu en preſence
de Leurs Majeſtez , l'élite
des plus braves & des plus grands
Seigneurs du Royaume. Il en eſt
auſſi ſorty pluſieurs grands Prelats
, Abbez , Commandeurs de
Rhodes, &c . C'eſt ce qui a donné
lieu au Dictum cité par le Maréchal
de Monluc dans ſesCommentaires
.
Chastillon , Bourdillon , Galliot,
& Bonneval ,
Gouvernent le Sang Royal.-
Germain de Bonneval , Senéchal
&Gouverneur du Limofin , fut
tué devant Pavie au ſervice de
François I.On a remarqué de luy,
qu'il
182 MERCURE
qu'il avoit imité l'Habit de ce
Prince , afin que ſa Perſonne
Royale fuſt plus difficile à reconnoiſtre
par les Ennemis. Jean de
Bonenval , Lieutenant General
des Armées de ce grand Roy, eur
la gloire de l'accompagner dans
fa Prifon.
Pour les Alliances , la Maiſon
de Bonneval ne cede rien à perfonne,
puiſqu'en divers temps ſes
Seigneurs ont épousé des.Filles
de Montmorency , d'Axia,
de Comborn , des Vicomtes de
Limoges , de Tranchelyon , de h
Marche , d'Aubuſſon , de Montvert
, de Pierrebuffiere , des Vicomtes
de Chasteauneuf , des
Comtes de Cominges , de Foix
Princes du SangRoyal deNavarre
, de Leſtrange , de Beaumont
venus par Femmes de l'Admiral
de Graville , de Varie allié des
Brachets
GALANT. 183
1
Brachets de Peruſſe , de Neuville
Seigneurs de Magnac , de la
Marche,de Bourlemont,des Princes
d'Ambliſe , des Sire de Pons,
de Laſtours, des Vigiers Vicomtes
de S. Mathieu , des Chabots
de la Branche de l'Admiral Fils
de Magdelaine de Luxembourg,
des Comtes d'Eſcars , &c . Tant
- d'illuſtres Alliances font affez
connoiſtre que cette Maifon a la
gloire d'eſtre defcenduë par les
Femmes , comme par autant de
canaux,de tout ce qu'il y a eu autrefois
de plus grand dans toute
l'Europe, & alliée aujourd'huy de
fang&de parenté à tout ce qu'on
y voit de plus augufte .
Monfieur de Pilles , Gouverneur
de la Ville de Marseille , y
eſt mort depuis un mois , âgé de
plus de quatre- vingts ans . C'étoit
un Homme d'un fort grand me
rite.
184 MERCURE
rite. Tous les Gentilhommes de
ce Païs- là avoient tant d'eſtime
pour ſa vertu , qu'ils les prenoient
pour Arbitre de leurs plus grands
diférens. Il a eu la gloire de contribuer
plus qu'aucun autre à pacifier
les troubles de la Province.
La douceur eſtoit ſon caractere
particulier. Lors qu'il fut mort,
on luy fit une Chapellle ardente
dans l'Egliſe de la Major , où
un Pere de l'Oratoire prononça
l'Oraiſon funebre. Enfuite on
porta le Corps par toute la Ville.
Le Convoy eſtoit composé de
toute la Nobleffe de Marseille, &
des environs. Tous les Ordres
Seculiers & Reguliers le precedoient
, avec quelques Troupes
reglées , & d'autres faites d'Habitans
armez Ces Troupes firent
trois décharges , de meſime que
toutes les Galeres & tous les Vaif
ſeaux
GALANT. 185
ſeaux qui ſe trouverent au Port,
lors qu'on repoſa le Corps dans
la Galere de Monfieur de Piles,
Fils du Défunt , qui eſt à preſent
Gouverneur de la Ville. Cela
- eſtant fait , tout le monde ſe retira
, àl'exception de ſes plus Proches
, qui accompagnerent le
corps au Château d'If, une lieuë
dans la Mer , où il fut inhumé
avec beaucoup de cerémonie,
comme il l'avoit ordonné par fon
Teſtament . C'eſt ce qui a donné
occafion à ces Vers .
3
EPITAPHE
DE MONSIEUR DE PILLE ,
Gouverneur de Marſeille.
Nochers , qui fillonnez les
,
Ne craignezplus aucun orage ;
Sur l'Empire des Eaux , il n'est plus
denaufrage, Par
186 MERCURE
Parcourezhardiment tout ce vaſte
Univers.
Ċy gift au milieu de cette Ifle ,
Le Corps de l'illustre de Pille ,
Qui par unfort des plus heureux,
Apres avoir pendant la guerre
Diſſipé longtemps de la terre
Les broüillards les plus tenebreux,
Va par un doux regard , comme un
Aftre paisible ,
Calmer le couroux dangereux
D'un Element bienplus terrible.
On a eu avis que Monfieur le
Bailly Colbert , General des Galeres
de Malte , avoit rencontré
trois Vaiſſeaux Corſaires de Tunis
, auſquels il avoit donné la
chaffe; qu'un de ces Vaiſſeaux
ayant eſté contraint d'échoüer à
terre , les Turcs s'en fauverent
apres qu'ils y eurent mis le feu ;
& que les deux autres furent
pouffez
GALANT. 187
pouſſez dans le Port de la Goulete,
& ſe tirerent à terre à la faveur
de la Fortereſſe.
Le 25. du dernier mois , Monſieur
le Prince Guillaume de
Furſtemberg , Eveſque de Strafbourg
, fut éleu tout d'une voix
pour grand Doyen de l'Egliſe
de Cologne. Le Chapitre luy en
fit donner auſſi- toſt avis par un
Courrier qu'il luy dépeſcha à
Saverne , où il eſtoit indipose
de la fiévre. Les Elections de cette
nature , quand elles font faites
fans fuffrages partagez , marquent
un merite extraordinaire.
Auſſi doit - on demeurer d'accord
qu'on ne peut avoir plus
de grandes qualitez que ce Prince
en a. Sa ſanté s'eſt rétablie,
& il eſt revenu le cinquiéme de
ce mois à Strasbourg , où il s'applique
avec tout le ſoin imaginable,
188- MERCURE
nable , à regler les affaires de fon
Diocefe .
La Feſte de Noſtre-Dame du
Mont-Carmel fut celebree ſolemnellement
le Judy ſeizième
de ce mois , dans l'Eglife des
Peres Carmes de Lile , par les
ſoins de Meſſire François de
Breucq , Seigneur de la Rabliere
, Maréchal de Camp és Armées
du Roy , Mestre de Camp
d'ün Regiment de Cavalerie,
Commandant pour Sa Majeſté
dans Lile , & Grand Prieur des
Ordres Militaires de Noſtre. Dame
du Mont- Carmel & de faint
Lazare. Il n'a épargné aucune dé.
penſe pour rendre la Feſte plus
magnifique. Les premieres Vefpres
furent chantées avec grande
pompe dés le Mercredy 15 .
dumois. Le lendemain il y eut
grande Meſſe & Sermon ; aprés
quoy
GALANT. 189
5
quoy Monfieur le Grand Prieur
ſuivy des Chevaliers , qui compoſoient
un Cortege de douze
à treize Carroſſes , alla prier
Monfieur le Maréchal de Humieres
de venir dîner chez luy
avec les Chevaliers. Il y vint accompagné
des Gouverneurs de
Valenciennes & de Bouchain , &
de pluſieurs autres Officiers de
marque. Le Feſtin fut fomptueux.
Apres le Dîner, toute la
Compagnie alla entendre les ſecondes
Veſpres, qui furent chantées
avec la meſme folemnité,
tant pour la Muſique , que pour
la décharge des Boëtes qui ſe
fit toûjours à la fin de chaque
Office. Le foir on jetta ſur l'Efplanade
, où eſt la maiſon des
Carmes , une infinité de Fusées
volantes , de Serpenteaux , &
d'autres Feux d'artifice . Les
Comman190
MERCURE
Commandeurs qui accompagnoient
Monfieur le grand Prieur
eftoient Monfieur du Metz , Ma.
réchal de Camp, Lieutenant General
de l'Artillerie, Gouverneur
de la Citadelle de Lile; Monſieur
de Roſamel , Capitaine-
Lieutenant des Gendarmes de
Flandres, Mestre de Camp: Monfieur
de la Mothe , Major de la
Citadelle de Lile ; & Monfieur
de Genſac , Capitaine dans le
Regiment de Picardie. Les Chevaliers
, Monfieur de Petit - Pas,
Seigneur de Wanoing , la Monfferie
, & Mayeur de la Ville de
Lile , ancien Chevalier ; Monfieur
de Montalet , Capitaine-
Lieutenant de la Compagnie des
Fuſeliers à Cheval de Flandre ;
Monfieur de la Tramerie ; Monfieur
des Rochers de la Chambre,
Capitaine dans le Regiment
de
GALANT. 191
de Picardie ; Monfieur du Ferrand
, Capitaine dans le meſme
Regiment; & Monfieur Thierry,
Ingenieur du Roy. Officiers de
l'Ordre , Monfieur Buiſſy , grand
Bailly du grand Prieuré ;&Monfieur
le Conſeiller Turpin , Premier
Procureur General de l'or.
dre en Flandre . Ce dernier faifoit
l'Office de Maître des Ceremonies,
& les plaça tous ſur deux
Eſtrades.
De tous les enteſtemens , celuy
de la Mode eſt le plus commun
aux Femmes. Elles la fuivent
avec un ſoin extraordinaire
; & quand il en a paru quelqu'une
, l'empreſſement de s'y
conformer eſt la ſeule choſe qui
les occupe. Ce qu'a fait uneBourgeoiſe
depuis que l'Eté a commencé
, peut justifier ce que je
dis. Si- toft qu'elle eut remarqué
que
192 MERCURE
que les Dames s'habilloient de
Tafetas cramoiſy , elle crût qu'il
y alloit de fa gloire d'en eſtre
auffi habillée , & fit pendant
pluſieurs jours de grandes careffes
à fon Mary , pour en obtenir
dequoy ſe mettre à la mode.
Le Mary , qui ne connoiſſoit
pour mode que le plaifir d'épargner
, ſe moqua du cramoify.
Il dit à ſa Femme que la couleur
ne faiſoit rien aux Habits,
que l'année d'auparavant il luy
en avoit donné un d'Eté qui étoit
encor tout neuf , & qu'il pretendoit
qu'elle l'uſaſt , avant qu'elle
eneuſt un autre. La Bourgeoiſe
eutbeau prier. Le Mary fut infléxible
, & quelque amour qu'elle
luy marquaſt , il aima mieux renoncer
àſes careſſes ,que les ache.
ter par le preſent qu'elle vouloit
qu'il luy fiſt. Cependant l'envie
de
GALANT. 193
Y
de ſa Femme ne ſe paſſa point.
Elle cut toûjours le Cramoiſy à
la teſte, & plus la tentation eſtoit
violente , moins elle pouvoit s'imaginer
par où ſe mettre en état
de la ſatisfaire. Soit par vertu, ſoit
par manque de beauté , elle n'avoit
point d'Amant , ce qui dans
les Modes eſt d'une grande refſource.
La voye d'emprunt luy
eſtoit d'ailleurs fermée , parce
qu'on ſçavoit que fon Mary ne
la laiſſoit pas en pouvoir de rendre.
Ainſy elle commençoit à
deſeſperer de venir à bout de fon
deſſein. Enfin apres avoir inutilement
rêvé à mille moyens, elle
en trouva un qu'elle reſolut de
mettre en pratique. Eſtant fortie
un matin ſur leshuit heures, elle
demeura en Ville juſques à midy
, &dit au retour à ſon Mary ,
que le hazard avoit fait pour elle
Juillet 1682 . I
194 MERCURE
&
د
en
Cceu'qeul'lielvleunyoaivtoidt'atcohuejtoeurrslr'eHfaubfiét,
Su'elle fouhaitoit qu'elle avoit
déja porté le Tafetas au Tailleur,
qu'une Bourſe trouvée à IEglife
fous ſes pieds , luy avoit
fourny dequoy le payer. Le Maronda
de ce qu'elle employoit
ryg
fimal à propos cet argent trouvé.
L'Habit à la mode ne luy plaiſoit
pasi mais comme il ne luy
couſtoit rien, du moins à ce qu'il
croyoit, il la laiſſa faire à ſa faitaifie.
On apportal'Habit à la Femme
, & jamais elle n'avoit eſté ſi
contente d'elle , que quand elle
ſe vit en gros Rouge. Trois ou
quatre jours apres , le Mary fut
averty qu'un de ſes meilleurs
Amis , à qui il eſtoit obligé de ſa
fortune,venoit à Paris pour quel-
La reconnoiffance
que temps
l'engageoit à le loger. Il luy de-
A ſtina
GALANT.
195
ſtina ſa plus belle Chambre , qu'il
voulut faire meubler un peu proprement.
Entr'autres Meubles
qu'il refervoit pour l'occaſion , il
avoit donné en garde à ſa Femme
une Houſſe de Tafetas cramoiſi
( car de tout temps on s'eſt ſervy
de cette couleur pour faire
des Lits. ) il voulut la faire tendre.
Comme cetteHouſſe voyoit
le jour rarement , ſa Femme luy
dit que ce ſeroit grand dommage
de l'expoſer à eſtre gaſtée,
qu
qu'elle devoit ſeulement ſervir
de parade dans une Chambre où
l'on ne coucheroit point , & que
ſon Amy n'eſtoit pas Homme à
ſe ſoucier des Meubles, pourveu
que d'ailleurs on le regalaſt com
me on devoit. Ses remontrances
furent inutiles auprés du Mary. II
voulut eſtre le Maiſtre , & luy fit
ouvrir le Coffre , où repoſoit cette
I ij
196 MERCURE
chere Houſſe. Apres qu'on l'en
eut tirée, il envoya chez un Tapiſſier
voiſin,qui vint pour la tendre.
Il dit d'abord en la déployant,
que l'un des Rideaux manquoit.
Le Mary le demanda à ſa Femme
, & l'embarras où il la mit en
le demandant,luy fu aiſément cõ
noiſtre qu'elle l'avoit métamor.
phosé en Habit.Il querella,s'em.
porta,&fut enfin obligé d'é faire
acheter un autre. La Bourſe trouvée
ſi à propos , luy frapant alors
l'eſprit plus fortement qu'elle n'a
voit fait d'abord, iladmira ſa crédulité
, & plein du chagrin d'avoir
en dépit de luy donné à fa
Femme les airs de la Mode, il alla
chez le Tailleur , qu'il accuſa
d'eſtre complice du Vol . Cela ne
ſervit qu'à faire éclater la choſe.
Elle fut ſçevë auſſi toſt dans tout
le quartier , & l'on en fit de fort
plaifans
GALAN T.
197
plaiſans contes. Ce qu'il y a préſentement
de particulier , c'eſt
que la Femme n'ofant plus por-
= ter l'Habit , par les railleries que
l'on en fait, le Mary la perfecute
pour l'obliger à le mettre. Il la
veut punir par là ; & les conteſtations
qui naiffent entr'eux de
ce diferent , ajoûtent de jour en
jour de nouvelles Scenes à la
Comedie.
Les Ambaſſadeurs du Roy de
Maroc , que nous avons veus icy,
ont rapporté à leur Maiſtre de fi
grandes choſes de Sa Majesté,
que ce Prince luy a voulu marquer
par ſes Lettres , l'admiration
où il eſt de ſa Grandeur. J'en ay
recouvré une Copie que je vous
envoye. La Traduction en eſt
litterale.
I iij
98 MERCURE
#### 63 : 96380703 0703 EF03-09T03 8990P STOR
LETTRE
DUROY DE MAROC,
ASA MAJESTE΄.
A
U NOM DE DIEU CLEMENT
ET MISERICORDIEUX
, ET LA PAIX SOIT
SUR CELUY QUI EST VENƯ
LE DERNIER DE TOUS LES
PROPHETES.
Cette Lettre est de la part du
Serviteur de Dieu Tout- puiſſant,
le Seigneur Prelat, & Roy de toute
l'Affrique Occidentale , & de toutes
les Provinces Muſulmanes, Miralmoumenin
ou Frince des Fidelles
, le Prince Albhofni. Que
Dieu puiſſant conferve, fortifie , &
maintienne àjamais ſes tres- excellentes
& tres- magnifiques Races.
Ainsifoit- il.
Au
GALANT. 199
Au Grand Prince des Romains,
l'Empereur du Royaume de France
, LOUIS XIV. de ce nom.
La paix ſoit fur celuy qui a ſuivy
le vray chemin. Apres tous les
complimens ,fçachez , Grand Empereur
, que mes Gens & Amis
m'ont appris la maniere obligeante
de vos Lettres , & m'ont raconté
les bontez & generofitez que vous
exerçaftes envers eux. Ils louent
fort vos actions heroïques. Je Suis
admiréfort de vostre pieté que vous
eustes pour eux , & de plus , comment
vous eustes auſſi la bonté de
leur faire voir toutes les raretez
& réjoüiſſances qui ſe voyent , &
ſe font dans vostre Palais. C'est
pourquoy avec merite & avec tresgrande
raison que l'on vous donne
& attribuë le Titre de Grand Prince
, & Empereur des Romains , le
quel Titre vous avoit esté écrit par
I iiij
200 MERCURE
nostre Seigneur&Ayeul ; &pour
cela il nous plaist fort de négocier
& parler avec vous , & non
Pas avec d'autres Perſonnes , parce
que vous estes le Maistre absolu
de vostre vouloir & volonté , &
tout dépend de vostre teste ; &la
volontédes Roys des autres Nations
dépend du Conseil general , & de
Leurs Confeillers. Auſſi ils ne sçawent
pas de combien nous faiſions
cas &estime de vostre magnanimité
& generosité , parce que nous
Sçavons vostre grande affiduité en
toutes les Affaires qui concernent
vostre Royaume. C'est pourquoy
wous meritez estre Empereur fur
toutes les Nations de l'Europe , &
personne ne merite tant que vous
de porter la Couronne parmi tous
les Peuples . Jesouhaiteray de tout
mon coeur que vous soyez le Maistre
de tout ,&fur toutes cesNations ;
&
GALANT. 201
&le jour que viendra cheznous
voſtre Ambassadeur , noussouhaiterions
qu'il ne retournaſt point
vers Vous , s'ilplaiſt à Dieu , qu'avec
joye & contentement pour vous.
- Enfin tout ce que vous desirezde
nous est à voſtre option , &volonté
&Service , & la Paix foit avec
vous. Cette Lettre a esté écrite le
15. du mois de Raboottani , l'an de
l'Egire 1093. & de 1. C. le 15 .
Avril 1682.
Le Roy a donnné l'Eveſché
de Castres à Monfieur l'Abbé
de Maupeou , Avocat General
au Grand Conſeil ; & ce qui
eſt tres-dignede ce Prince , qui
dans ces fortes de nominations
n'a jamais en venë que le vray
merite & l'intereſt de l'Eglife,
c'eſt que plus de trente Perſonnes
faiſant agir leur credit pour
I
202 MERCURE
avoir cet Eveſché , que plufieurs
Prelats euſſent échangé
avec plaifir , parce qu'il eſtoit à
leur bien- féance , Sa Majesté le
donna à Monfieur de Maupeou,
qui ne fongeoit à rien moins
qu'à le demander. Cet Abbé
eſtoit allé à Verſailles , pour luy
faire ſes remercîmens de la Survivance
de la Charge de Prefident
qu'Elle luy avoit donnée,
& la ſupplier en meſme temps
d'en diſpoſer , ainſi que de la
Charge d'Avocat General au
Grand Confeil , parce qu'eſtant
d'Egliſe , il s'y vouloit donner
tout entier. Le Roy apres l'avoir
écouté , & luy avoir tout remis
pour en ufer comme il le croiroit
le mieux , le pria d'accepter
l'Eveſché de Castres , ce qu'il ne
put refufer. Admirez la juſtice
& la prudence de ceMonarque
qui
GALANT. 203
1
qui le luy avoit déja deſtiné ,
ſcachant que ſa haute capacité
accompagnée d'une fort grande
ſageſſe , pouvoit eſtre tres-utile
dans un Païs où il y a quantité
de Religionnaires. Les Prelats
qui en font les plus proches , en
ont témoigné beaucoup de joye,
: ne doutant point que fon zele
joint au leur , ne faſſe des fruits
tres - confiderables. Il ne faut
pas s'étonner ſi ce choix a eſté
-ſuivy. d'une approbation generale
, puis que Monfieur l'Abbé
de Maupeou à toutes les
qualitez neceſſaires à un Prélat,
pour gouverner dignement l'Eglife.
Il a commencé à étudier
dés ſa jeuneſſe , & regenté la
Philoſophie , pour eſtre de la
Maiſon & Societé de Sorbonne.
Enſuite il y fut reçeu avec
beaucoup d'applaudiſſement. Il
fit
204 MERCURE
de
fit ſa Licence à Paris , & prit le
Bonnet de Docteur. Le Doyenné
de Saint Quentin , eſtant demeuré
vacant par la mort
Monfieur de Maupeou , Eveſque
& Comte de Châlons ſon Oncle
, le Roy l'en gratifia , & luy
donna peu de temps apres fon
agrément pour la Charge d'Avocat
General au Grand Confeil
, que feu Monfieur deMaupeou
fon Frere avoit exercée
pendant deux ans. Il en aremply
les fonctions d'une maniere,
qui luy a fait mériter que Sa
Majesté luy ait donné diſpenſe
d'âge , de ſervice , & de parenté
, pour la Survivance de la
Charge de Preſident au Parlement
de Paris , qu'exerce depuis
long-temps Monfieur de Maupeou
ſon Pere. Cette Famille qui
eft fort ancienne , a eu l'avantage
GALANT.
205
-
-
tage de ſe faire diftinguer dans
tous les Emplois , ſur tout parun
grand attachement au ſervicede
ſon Prince.Monfieur le Preſident
de Meaupeou a eu cinq Freres,
dont quatre ont eſte Capitaines.
au Regiment des Gardes Fran
çoiſes. L'un d'eux a eſté Capitaine
& Major dans ce meſme Regiment
, & eſt mortGouverneur
de la Ville d'Ath en Flandre. Le
cinquiéme eſtoit Evefque &
Comte deChâlons- fur-Saone, &
agouverné cette Egliſe pendant
dix- huit ans , avee beaucoup de
zele & de pieté. Le meſme Preſident
a eu quatre Fils. L'aîné eſt
mort Avocat General au Grand
Conſeil , âgé de trente ans. Le
quatrième a eſté tué tres jeune à
la Bataille de S. Denys . Il eſtoit
Sous- Lieutenant aux Gardes . Le
troiſieme eſtoit Chevalier de
Malte.
206 MERCURE
Malte. Le Roy luy a donné une
Enſeigne , & luy a depuis accorde
des diſpenſes pour eſtreCon.
ſeiller au Parlement de Paris. Le
ſecond eſt Monfieur l'Abbé de
Meaupeou , que Sa Majesté a
fait Eveſque de Caſtres. Cette
Ville , ſeparée en deux par la Riviere
d'Agout , eſt dans le haut
Languedoc , & a titre de Comté.
Elle a eu le Siege d'un Senéchal
Comtal pour le Roy ; un Juge
d'Appeaux , qui vont au Senéchal
de Carcaſſonne, & la Chambrede
l'Edit my- partie pour ceux
de la Religion Pretenduë Reformée.
Les Princes de Monfort,de
Bourbon , & d'Armagnac , ont
eſté Comtes de Caftres juſqu'à
Iacques d'Armagnac , qui eut la
teſte coupée en 1477. ſous le
Regne Loüis XI . Ce Prince donna
ce Païs à Boufil de Juges, Lieutenant
GALANT.
207
tenant de Roy en Roſſillon , qui
épouſa Marie, Soeur d'Alain d'Albret;
mais le Comté de Caſtres
revint à la Couronne fous François
I. Le Pape Jean XXII fonda
l'Eveſché l'an 1317. Il eſt Suffragant
de Bourges. Dieudonné
Severat,Abbé de Lagny au Dioceſe
de Paris , en fut le premier
Eveſque. Il a eu d'illuſtres Succeffeurs
, Jean des Prez , Aimeric
Natalis , Raimond , Majorofi
Cardinal , Gerard Macher,Confeſſeur
du Roy Charles VII . Jean
d'Armagnac , Antoine de Veſc,
&c. L'Egliſe Cathedrale eſt ſous
le titre de S.Benoiſt . C'eſtoit une
Abbaye que le Pape Jean XXII.
érigea en Eveſché. Caſtres eſt
dans l'Albigeois , entre Saint Papoul
, Alby , Lodeve, & Lavaur.
Il y a une Chartreuſe aupres de
la Ville.Ceux de la Religion s'en
eſtant
208 MERCURE
eſtant rendus les Maiſtres en
1567. pendant les Guerres Civiles
, la pillerent , & y ruinerent
les Lieux Saints qu'on a depuis
reparez .
Le Dimanche 12. de ce mois,
Monfieur l'Eveſque de Vence
fut facré dans l'Egliſe des Peres
Recolets du Fauxbourg S. Martin.
Vous ſçavez , Madame , que
ce Prelat eſt de l'Ordre de ces
Peres. La ceremonie fut faite par
Monfieur l'Archevêque deCambray,
aſſiſté de Meſſieurs les Eveques
de Lavaur & de S. Brieu .
Pluſieurs Prelats , Abbez, & autres
Perſonnes de qualité , y affiſterent
Monfieur Bontemps,dont
Monfieur l'Eveſque de Vence a
toûjours eſté Amy, fit la depenſe
de cette ceremonie , & donna à
manger à cent cinquante Religieux
dans le Refectoire. On fere
vit
GALANT. 209
vit un magnifique Dîné à Meſſieurs
les Evêques dans une chabre
particuliere. Plus de 30. Eccleſiaſtiques
, & beaucoup d'autres
Perſonnes de toute forte de
conditions, mangerent à une autre
Table.Apres le Dîné les Prelats
entrerent dans la Biblioteque,
ſuivis de cette grande Compagnie
de Preſtres & d'Ecclefiaſtiques
; & en leur preſence le
Pere Eloy Sinet fit l'adieu au nom
de la Province à Monfieur l'Evef
que de Vence , dont il loüa fort
le Gouvernement dans l'Ordre
depuis 25. ans. Il s'étendit avec
beaucoup d'éloquence ſur les
motifs qui avoient obligé le Roy
de l'élever à la dignité &piſcopale
, fit connoiſtre les avantages
que l'Egliſe & l'Etat en recevroient
; & apres avoir exageré
combien la perte que l'Ordre , &
la
1
210 MERCURE
la Province de Paris en particulier
, alloit faire de ſa Perſonne,
leur eſtoit ſenſible , il finit par la
proteſtatió de ne ſe ſeparer jamais
de luy, quoy qu'éloigné. Ce Difcours
, dont la Compagnie parut
tres - contente, tira des larmes de
beaucoup de Religieux. Le lendemain
Monfieur l'Eveſque de
Vence s'eſtant rendu à Verſailles
, ſalia Sa Majeſté, qui luy témoigna
qu'il y avoit déja longtemps
qu'Elle ſouhaittoit le voir
dans cet Habit. Le Mardy il preſta
le ſerment de fidelité , & alla
le ſoir recevoir la Reyne aux
Recolets , où l'on celebroit la Feſte
de Saint Bonaventure.
Le Sonnet qui ſuit a eu tant
d'Aprobateurs , que j'ay crû devoir
vous en faire part.L'Autheur
n'a voulu ſe faire connoiſtre que
E
par
GALANT. 211
par ces Lettres,qui marquent ſon
nom, F.F.D.L.I.
SUR LES DIFERENTES
occupations des Hommes .
N Homme de neant s'égale à
UNJupiter,
Vn mauvais Maréchal se rend
Pharmacopole,
Tel fait le Medecin , qui n'est pas
bon Frater,
Souvent une Coquete a l'airde Soeur
Nicole.
***
Ce grand Predicateur n'entend pas
fon Pater,
Ce hardy Fanfaron au Combat caracole,
Cet ignorant Sçavant n'aime qu'à
difputer,
Ce Matelot d'un jourpretend à la
Bouffole.
Vn
212 MERCURE
Vn Faiſeur de Rébus croitſe rendre
immortel,
Vn Poltron reconnu donne à tous le
Cartel,
Onfait mal ce qu'onfait, on ne fait
qu'une affaire.
Mais LOVIS partage dans cent
Emplois di vers,
Se donnant tout à tout,fait voir à
'Univers,
Et qu'il fait ce qu'ilfaut, & qu'il
Sçait bien le faire.
Voicy d'autres Bouts rimez
que vous trouverez fort heureuſement
remplis .
SUR LA FIERTE DE
Madem. de V. dont l'Amant
eſt Capitaine d'Infanterie .
JEE connois , belle Iris, un Brave à
Codebec,
Qui
GALAN T.
213
Qui vous cherit autant qu'un Enfantfa
Poupée,
Et qui dit que vos yeux & vostre
divinbec
Font plus mourir de gens que ne
faitfonEpče.
Ses propos amoureux estant ponr
vous du Grec,
Il fait inceſſamment quelque Profopopée
Sur vos airs de fierté,qui le rendent
fi ſec,
Qu'on le prendroit ſouvent pour
l'Ombre de Pompée.
**
Ayez compaffion de ce Fils de
Pall-as, 2
Dont les tendres foupirs & lesfréquens
helas
Amolliroient le coeur du plus cruel
Pi-rate.
Vous
214
MERCURE
Vous pouvez le ſauver des griffes
deCloton ..1
Sans luifaire avaler Iulep ni Mi
thri -date,
En devenant pour lui plus douce
qu'unMouton.
Quoy que la mode autoriſe
les Bouts- rimez , il eſt des Gens
fort ſpirituels qui s'en degoûtent.
Ils diſent que l'eſprit eſt trop
gefné , & qu'apres beaucoup de
peine , on voit toûjours qu'il
n'auroit point eu de telles penſées,
s'il n'y avoit point eu de telles
rimes.Ils ajoûtent que s'il faut
ſe faire quelque jeu pour ſe divertir
, il vaudroit encore mieux
choiſir des matieres difficiles &
extraordinaires , que des rimes
bizarres , & hors de la belle
Poësie. Ainſi ils voudroient, pour
donner
GALANT.
215
donner lieu à quelque choſe de
beau & d'élevé , qu'on propoſaſt
des ſujets , où l'eſprit n'euſt jamais
rien fait , qu'il n'euſt jamais
repreſentez ; & ils pretendent
qu'il y auroit beaucoup de
plaiſir à voir ce que les veritables
Poëtes pourroient dire là-deſſus,
en ſuivant leur adreſſe & leur
pente , & choiſiſſant les plus bel-
= les rimes . Je me ſers des termes
employez dans le Billet qui me
donne cet avis. On y propoſe
une haye d'épines , entr'autres
ſujets pour un Sonnet , avec liberté
entiere de remplir par de
beaux Vers , l'idée qu'elle offre,
ou qu'on peut luy appliquer. Si
ceux qui ont travaillé avec tant
d'ardeur ſur les Bouts- rimez veulent
s'attacher à cette matiere ,
ce ne ſera pas une petite fatisfaction
, de voir les differentes
penſées
216 MERCURE
penſées qu'elle produira. Plus elle
ſemble ſterile , plus l'effort d'efprit
s'y fera paroiſtre .
Le Dimanche 19. de cemois,
on vit ſur le Theatre Royal de
l'Opera , une choſe qui ſurprit
agreablement toute l'Aſſemblée.
Le jeune Prince de Dietrich
ſtein , Fils aîné du Prince de ce
nom, Grand Maiſtre de Sa Majeſté
l'Imperatrice regnante , y
danſa ſeul une Entrée de Balet,
avec une grace merveilleuſe. Il
parut fur ce Theatre magnifiquement
maſque ſelon la coûtume,&
remplit la place d'un des principaux
Maiſtres qu'employe Monſieur
de Lully. Monfieur y vint
pour le voir, avec un concoursde
monde incroyable. Ce jeune Seigneur
qui n'a pris leçon que depuis
un an , danſa cette Entrée
d'une maniere fi juſte , qu'il fut
admiré
GALANT. 8417
admiré de tout le monde. Il eſt
fortbien fait, extrémement beau ,
& reüffit parfaitement dans ſes
exercices. Il a beaucoup de feu
dans l'eſprit , & fon merite ne
contribuë pas moins que ſa qualité
, à le faire fouhaiter par tout.
Si l'on a veu quelques Etrangers
faire en d'autres temps la meſme
entrepriſe , il eſt du moins le premier
de la Cour de l'Empereur,
qui ſe ſoit aſſez répondu de ſoy
pour ofer paroiſtre devant une
ſi grande Affemblée. Apparemment
il le fera encor d'autres fois.
Ceux qui voudront l'imiter ne le
feront pas ſans peine .
Monfieur Tſchirnaus, Gentilhomme
Sujetde Mooſieur l'Eleteur
de Saxe, fut reçeu le Mercredy
22. de ce mois , à l'Academie
Royale des Sciences. Il
eſt grand Phyſicien , & les or
Iuillet 1682 . K
218 MERCURE
dres que Monfieur Colbert donna
pour cette reception , ſont
pour luy la preuve d'un merite
incontestable. L'amour que ce
grand Miniſtre a pour les beaux
Arts , luy fait chercher avec ſoin
ceux qui font les plus capables
de leur donner de l'éclat ; &
quand on s'eſt rendu 'digne de
ſon choix , on peut s'aſſurer de
l'eſtime generale.
Monfieurde Motteville, Conſeiller
au Parlement de Paris , &
reçeu à la Charge de premier
Preſident de la Chambre des
Comptes de Roüen , a épousé
depuis peu de jours Mademoifelle
Lambert de Thorigny , Fille
de Monfieur de Thorigny , Preſident
de la Chambre des Compres
de Paris , & de feuë Dame
Marie de Laubeſpine. Elle eſt
genereuſe , liberale , a l'efprit
fort
GALAN T. 219
fort enjoüé , ſçait la Muſique , &
jouë parfaitement du Claveſſin.
La ceremonie du Mariage ſe fit
à Saint Gervais , par le Curé de
cette Paroiffe. Il y eut enſuite
un grand Regale , où ſe trouverent
Monfieur l'Eveſque d'Avranche
, Monfieur & Madame
laMarquiſe de Monteclair,Monſieur
& Madame la Marquiſe de
Verderonne , & Monfieur Bontemps.
Monfieur de Motteville eſt fils
deMonfieur de Motteville, premier
Preſident en la Chambre
des Comptes de Roüen , mort
depuis quinze ou ſeize mois , &
de Dame....de Monteclair, fille
de Monfieur le Marquisde Monteclair
, originaire du païs du
Maine. Il a eſté ſubſtitut de
Monfieur le Procureur General ,
enfuite Conſeiller en la Seconde
Kij
220 MERCURE
Chambre des Enqueſtes du Parlement
de Paris ; & pour ſe rendre
plus conſommé dans les affaires
, il a acheté une Commiſſion
aux Requeſtes du Palais , qu'il
exerce encore , en attendant qu'il
ait l'âge neceſſaire pour remplir
la place de premier Preſident
de la Chambre des Comptes de
Roüen , dont il a la Survivance .
La Terre de Motteville eſt tresbelle
; & ce qui la rend fort confiderable
, c'eſt qu'il y a une
Eglife Collegiale avec un Doyen
& fix Chanoines , dont Meſſieurs
de Motteville ſont Fondateurs &
Patrons . Ils nomment aux Benefices.
Cette Maiſon eſt une des
plus anciennes de Normandie .
J'apprens la mort de Monfieur
le Vicomtede Nantiat. Il eſtoit
Ecuyer ordinaire de la Reyne,
& fervoit cette Princeſſe depuis
fon
GALANT. 221
ſon Mariage. Il avoit de l'eſprit
&de la qualité. Il y a quelques
années qu'on l'envoya en Eſpagne
, pour faire des complimens
au Roy Catholique , & à la Reyne
ſa Mere .
Le Roy a fait Lieutenans Generaux
de ſes Armées , Monfieur
le Duc de Noailles , Capitaine de
la Premiere Compagnie de ſes
Gardes du Corps , Monfieur le
Chevalier de Sourdis ; & Monſieur
le Marquis de Lambert. La
naiſſance fe trouve jointe en eux
à toutes les qualitez neceflaires
pour remplir ce glorieux Poſte . Il
me faudroit un Volume, ſi je voulois
vous parler un peu à fonds de
la Maiſon de Noailles , où l'on a
veu tant de Prelats d'un eminent
ſçavoir , d'Ambaſſadeurs en Angleterre,
à Rome,à Veniſe,à Conſtantinople,
en Ecofle, & en Pologne,
222 MERCURE
logne : de Gouverneurs de Province
, de Commandans d'Armées
, & de Chevaliers de l'Ordre
des Roys, ſous leſquels ils ont
fervy. Je ne vous diray rien de
leurs alliances avec tout ce qu'il
y a de plus illuſtre das le Royaume
:je me contenteray ſeulement
de vous nommer quelques - uns
de ces Grands Hommes , & de
vous marquer leurs Charges ,
leurs Emplois , & leurs Services.
Cette Maiſon eſtoit en ſplendeur
dés le douziéme Siecle , qu'Elie
Sr de Noailles luy donna beaucoup
d'éclat , quoy qu'elle euſt
eſté illuſtre longtemps avant luy.
Antoine Sieur de Noailles , de
Noaillac , & de Merle , &c.
Chevalier de l'Ordre du Roy,
Capitainede cent Hommes d'Ar.
mes , fut Lieutenant de Roy en
Guyenne , Gouverneur de Bor
deaux,
GALANT
223
deaux , du Château de Ha , &c.
Il accompagna le Vicomte de
Turenne en Eſpagne , où il alloit
épouſer au nom de François I.
Eleonor d'Autriche Reyne
Doüairiere de Portugal , Scoeur
l'Empereur Charles - Quint. Il
figna le Contract de Mariage de
cette Princeſſe , & fut envoyé
depuis Ambaſſadeur en Angleterre
& en Ecofle. Il commanda
les Armées Navales du Roy , avec
Commiffion d'Amiral , & eut
T'honneur d'eftre choify par le
Roy Henry II pour Gouverneur
de Meſſieurs ſes Fils. Sa Femme
fut Gouvernante des Filles de
France , & Dame d'honneur de
la Reyne Catherine de Médicis,
&de la Reyne de Navarre .Henry
Sieur de Noialles ,de Noaillac,
de Merle , de Meleſſe , Comte
d'Ayen, Baron de Chambres,& c.
Kij
224 MERCURE
futGouverneur, Lieutenant General
& Bailly du haut Païs d'Auvergne.
François III. du nom,
SieurdeNoailles,Comte d'A yen,
Baron de Chambres , &c. Chevalier
des Ordres du Roy, Gouverneur
& Lieutenant General
du haut Païs d'Auvergne , de
Roüergue & de Perpignan , ſe
diftingua avec beaucoup d'avantage
, par ſon courage & par
fon merite . Il fut fait Maréchal
de Camp des Armées du Roy,
& fervit pendant les Guerres
contre les Pretendus Reformez
au Siege de Montauban. Il y
defit cinq cens Hommes qui ſe
vouloient jetter dans la Place ; &
s'oppoſa aux courſes de ceux de
Millau , & de Saint Antonin. Le
Roy le fit Chevalier de fes Ordres
, & fon Ambaſſadeur àRome.
Henry Comte d'Ayen fervit
GALAN T.
225
vit aux Guerres contre les mefmes
Pretendus Reformez , puis
en Italie , en Allemagne & en
Flandre . Il fut tué à la Bataille
de Rocroy. Anne , Fils de François
III. & Pere de Monfieur de
Noailles d'aujourd'huy, fut Duc
de Noailles , Pair de France ,
Comte d'Ayen , Marquis de
Montclar , de Chambres , de
Mouchy , Baron de Malmore, &
de Charbonnieres , &c. Capitaine
de la Premiere Compagnie
des Gardes du Corps du Roy,
Chevalier des Ordres de Sa Majeſté
, Lieutenant General de ſes
Armées , Gouverneur du Rouffillon
, & de la Ville , Chaſteau
& Citadelle de Perpignan . II
avoit commencé à ſervir dans
les Armées du Roy dés l'âge
de douze ans , & a paffé par toutes
les Charges Militaires. Je
Kv
226 MERCURE
vous ay parlé pluſieurs fois de
Monfieur l'Eveſque & Comte
de Châlons , & de Monfieur de
Noailles , Chevalier de Malte,
Lieutenant General des Gale.
res. Ils font Cadets de Monfieur
le Duc de Noailles , qui avant
l'âge de trente-deux ans , ſe voit
Lieutenant General. Je ſçay que
ce rang glorieux n'eſt dû qu'aux
ſervices perſonnels ; mais vous
devez avoüer qu'entre les Perſonnesqui
ontles ſervices neceffaires
pour pretendre à ce grand
Poſte , ceux dont les Ayeux ont
poſſedé les premieres Charges
de l'Etat , & ont repandu leur
fang enmille occaſions, doivent
eſtre preferez ; & c'eſt une forte
de juſtice que le Roy rend tous
les jours. Ce Prince qui connoiſt
à fond toutes les grandes
Maiſons de fon Royaume , ſçat
voit
GALANT.227
(
voit tout ce que je viens de
dire de celle de Noailles , &
n'ignoroit pas que parmy tous
2 ceux qui en ſont ſortis , il n'y en
a jamais eu aucun qui ait manque
, ny à la Religion Catholique
ny à la fidelité qu'il devoit
à ſes Maiſtres , ce qui eſt aſſez
ſurprenant, fil'on confidere l'antiquité
de cette illuftre Maiſon .
Voila lesavantages que Monfieur
le Duc de Noailles tire du côté
de ſes Ayeux . Ce qu'il a merité
par luy - meſme n'eſt pas moins
confiderable puis qu'on peut
dire que des ſa plus tendre enfance
il s'eſt attaché au métier
de la Guerre. Quoy que la ſai-
- ſon fut tres - rigoureuſe , il pric
employ dans l'Armée que le Roy.
envoya aux Hollandois contre
le feu Eveſque de Munster , &
il y fervit avec une fi grande
appli
228 MERCURE
application , qu'on jugea dés lors
qu'il feroit un jour capable de
& commander. Depuis ce tempslà
, les trois autres Capitaines des
Gardes du Corps de Sa Majesté
ayant eſté obligez de commander
des Armées en chef , il a
pendant toutes les Campagnes,
joüy du glorieux avantage de
garder le Roy. On peut connoif-
1 tre par là s'il a eu beſoin de vigigilance
, & à combien de perils
il a eſté expoſé, puis que le Roy
les a ſouvent affrontez , & que
pluſieurs Perſonnes onteftébleffées
, &d'autres tuées aupres de
ce Monarque , qui va reconnoiftre
luy - meſme les Places qu'il
veut attaquer , qui ſe fait un plaifir
d'aller à la Tranchée , & qui
eſt toûjours fur le borddu peril,
pour encourager ceux qui doivent
monter aux Affauts. Quand
un
" GALANT. 229
2
un Souverain s'expoſe ainſi , le
Capitaine de ſes Gardes, qui doit
avoir ſoin de fa Perſonne , doit
eſtre toûjours entre le peril& fon
Prince , afin de tâcher àl'en garantir.
Jugez par là ſi l'employ de
Monfieur le Duc de Noailles ,
tant que la Guerre a duré , n'a
pas eſté auſſi perilleux , & auffi
utile à l'Etat, que celuy de tant de
Braves ,qui ont ſervy à la teſte de
leurs Corps .Ce Duc s'eſt toûjours
uniquement attaché à obſerver
les ordres duRoy,executant ceux
qu'il en recevoit avec une exatitude
qui luy en attiroit ſouventde
nouveaux, ſans qu'il cefſaſt
pour cela de donner tous ſes
• ſoins pour la garde de ſon auguſte
Perſonne. Ainſi il a pû s'inſtruire
parfaitement dans le métier de la
Guerre , en voyant ſeulement
donner des ordres à ce Monar
que,
230 MERCURE
que , qui n'a pas moins reüffi à
faire de grands Capitaines , qu'à
former de grands Miniſtres . Si
pendant la Guerre les avantages
de ſervir aupres d'un ſi grand
Monarque font glorieux , les inquietudes
ne ſont pas moins
grandes En effet on fouffre
cruellement lors qu'on voit ſon
Prince s'expoſer à des perils , où
l'on ne peut l'empeſcher de
courir ; & c'eſt par cette raiſon
que le Roy , qui ne ſe laſſe ja-
> mais de recompenfer les Perſonnes
qui le ſervent , & de donner
des marques d'honneur à
ceux qui les ont meritées,& qu'il
ſçait eſtre ſenſibles à la veritable
gloire , n'a pas borné ſes faveurs
pour Monfieur le Ducde Noailles
à la Lieutenance Generale de
Languedoc . Il l'a fait auffi LieutenantGeneral
de ſes Armées,en
diſant,
GALANT.
231
diſant , Qu'il l'avoit toûjours fervy
aupres defa Personne , & qu'il
vouloit que cela lui tinst lieu d'au.
tres fervices. Ces paroles nous
font voir que Sa Majesté a reconnu
dans ce jeune Duc , toutes
les qualitez neceſſaires pour
bien commander...
La Maiſon de Sourdis eſt fort
noble, & fort ancienne , & eſtoit
illuſtre avant le quatorziéme Siecle.
Jean d'Efcoubleau , Sieur de
la Chapelle- Belloüin , de Joüy ,
& du Coudray - Montpenfier ,.
eſtoit Chevalier de l'Ordre du
Roy , & Maistre de la Garderobe
ſous François 1. Il eut quatre
Garçons , & trois Filles , qui firent
dans le monde une figure digne
de leur naiſſance. Je ne parleray
que de François Sieur de
Joüy , de Launay , & de Montdoubleau,
Marquisd'Alluye,Gou.
verneur
232
MERCURE
ره
verneur de Chartres , premier
Ecuyer de la grande Ecurie , &
Chevalier des Ordres du Roy,
qui fut l'aîné. Il épouſa Iſabelle
Babou , Dame d'Alluye , & eut
de ce mariage François Cardinal
de Sourdis , Henry Archeveſque
de Bordeaux , Charles d'Eſcoubleau,
& pluſieurs autres Enfans,
qui firent de grandes alliances .
Charles d'Eſcoubleau , Marquis
de Sourdis & d'Alluye , & Che
valier des Ordres du Roy , fut
Meſtre de Camp de laCavalerie
Legere , Maréchal des Camps &
Armées du Roy , & Gouverneur
de l'Orleanois , du Païs Chartrain
, & du Blefois . Il eſt mort
en 1666. âgé de 78, ans. Il avoit
épousé Jeanne de Monluc & de
Foix, Comteſſe de Carmain,Princeffe
de Chabanois, & Dame de
Monteſquiou & de Saint Felix.
De
GALANT. 233
De ce mariage font fortis François
Marquis d'Alluye , tué au
Siege de Renty en 1637. Paul
Marquis de Sourdis , marié en
1667. avec Benigne de Meauxdu
Foüilloux ; Henry , Comte
de Monluc , marié à Marguerite
le Liévre , fille de Monfieur le
Marquis de la Grange , premier
Preſident au grand Conſeil,François
,Chevalier de Sourdis, nommé
Lieutenant General ; & trois
filles . On voit par l'honneur que
Sa Majesté vient de répandre
fur ce Chevalier , qu'il a remply
dignement ce qu'on attendoit de
ſa naiſſance . Quelque illuſtre
qu'elle ſoit , on peut dire qu'il
ne doit ce qu'il eſt preſentementqu'à
ſon ſeul merite , & à ſa valeur.
Je ne vous parleray point
de toutes ſes belles actions. On
fçait qu'il en faut de bien éclatantes
1
Σ
234
MERCURE
tantes pour parvenir à une Di.
gnité qui ne voit rien entr'elle
& celle de Maréchal de France.
Il a commencé de bonne heure
à faire paroiſtre la valeur d'un
Soldat déterminé , mais pourtant
foûtenuë d'une fort grande
ſageſle. Il a une parfaite connoiſſance
de la guerre ,& pafla
un des premiers le Ruiſſeau
qui ſeparoit les deux Armées à
la Bataille de Caffel. Son ardeur
fut grande pendant le combat,
& il reçeut ſouvent des ordres,
que le feu continuel des Enne
mis , au travers duquel il palla
pluſieurs fois , ne l'empeſcha
point d'executer.c
On ne m'a pas encor tout à
fait inſtruit de la naiſſance de
Monfieur le Marquis de Lambert.
On m'a ſeulement aſſuré
qu'il eſtoit d'une tres bonne
Maifon
GALAN Τ.
235
Maiſon de Champagne , & fils
d'un Pere qui avoit eſté Maréchal
des Camps & Armées du
Roy , & qui avoit commandé
celle de France en Italie. C'eſt
Fun Homme entierement attaché
au Meſtier de la guerre , &
qui a merité parune longue ſuis
te de ſervices l'honneur que le
Roy luy vient de faire,en le nommant
LieutenantGeneral .
Monfieur de Novion , Evefque
d'Evreux , donne de continuelles
marques de zele , de vigilance
, & de charité , qui le
mettent dans une eſtime ex
traordinaire parmy tous ceux de
ſon Dioceſe. Un jeune Garçon
d'un Village appellé le Tuyfi
gnol , fut furpris ces jours paſſez
tenant dans ſa main la Sainte
- Hoſtie que le Preſtre venoit de
luy mettre ſur la langue. Il fut
fur
236
2
MERCURE
fur l'heure envoyé priſonnier à
Beaumont , avec deux Bergers
qui l'avoient follicité de la leur
donner. Ce digne Prelat ayant
eſté informé de ce facrilege , ſe
rendit au Tuyſignol , où il en fit
reparation publique en preſence
de plus de fix mille Perſonnes
accouruës de tous coſtez . Si -toſt
qu'il fut de retour , il alla à Louviers
pour la clôture d'une Miffion
faite par fon ordre. Jugez
combien toute la Ville fut édifiée
de luy en voir faire la ceremonie.
Le Dimanche douziéme de ce
mois, il fit celle de la Tranflation
d'une Relique de Saint Gaude
ſecond Eveſque d'Evreux . La ſolemnité
en fut tres-grande. Cette
Relique ayant eſté portée le jour
precedent par un Chanoine de
la Cathedrale à la Paroiſſe de
Saint Leger , la Proceffion s'y
rendit
GALANT.
237
rendit le lendemain ſur les huit
heures. Monfieur l'Eveſque d'Evreux
marchoit en Habits Pontificaux
, precedé du Chapitre
en Chapes , des Chapelains, Curez
de la Ville , de tous les Re
ligieux , Cordeliers , Jacobins, &
- Capucins , auſſi en Chapes , des
- Enfans bleus de la Charité , &
de tous les corps des Meſtiers ,
portant chacun un Flambeau .
Tous les Officiers du Prefidial &
du Bailliage ſuivoient en corps,&
apres eux , un nombre infiny de
gens de toutes conditions . La
Proceffion eſtant arrivée à S.Leger
, on y chanta une Antienne
en l'honneur du Saint. En ſuite
on prit le grand tour de la Ville,
pour aller à Noſtre - Dame , où
l'on retourna dans le meſme ordre
qu'on eſtoit party , deux
Chanoines portant la Châſſe
qui
238 MERCURE
qui enfermoit la Relique. Monfieur
l'Evefque officia Pontificalement
, & la Meſſe fut chantée
par la Muſique. L'apreſdînée,
•Monfieur Vaillant , Docteur de
Sorbonne , Theologal du Chapitre
, & l'un des Grands Vicaires
de Monfieur d'Evreux , fit le
Panegyriquedu Saint , avec l'applaudiſſement
de tous ceux qui
l'entendirent. Le Mardy 14. il
y eut Feſte ſolemnelle pour la
conference , où ce Prelat fit encor
toute la ceremonie. Il l'eut
à peine achevée , qu'on vint l'avertir
qu'une jeune Demoiselle
de la Religion Pretenduë Reformée
eſtoit à l'extremité. Quoy
qu'elle n'euſt point ſouhaite le
voir , il monta incontinent en
carroffe , & alla chez elle à une
lieuë d'Evreux. Cette charité
d'un veritable Paſteur , la toucha
ſenſi
こ
GALANT.
239
fenfiblement;& les moyens dont
il ſe ſervit en ſuite pour luy faire
voir dans quelles erreurs elle
avoit vécu , furent fi bien ſecon.
dez des Graces du ciel , qu'elle ſe
rendit à ſes ſçavates inſtructions .
Ce qu'il y eut qui tint du miracle,
c'eſt que la fanté de l'ame
produifit celledu corps. Une forte
fievre continue faiſoit deſefperer
de ſa vie , & cette fievre
cefla dés le lendemain. Voilà,
Madame , de ces coups d'Enhaut,
qu'attire un vray zele quand il eſt
bien menage.
De telles converfions faites
toutd'un coup , ne prouvent pas
moins la force des Veritez Catholiquesque
Mr de Blair la prouve
en expliquant les motifs qui l'ont
fait changer de Religion. Je vous
fis ſçavoir il y a un mois qu'il les
devoit donner au Public. Il lesa
depuis
240 MERCURE
depuis preſentez au Roy , qui les
atres -bien reçeus, Sa Majeſté luy
fit paroiſtre beaucoup de bonté,
& l'afſſeura de ſa protection pour
luy & pour ſa Famille. Elle eſt
d'une des plusanciennes Noblefſes
d'Ecoſſe d'où elle tire ſon origine.
Elle y est encor tres-confiderable
par ſes Alliances , puis
que le Baro de Blair, l'un des deux
Chefs de cette Maiſon , a épousé
depuis quelques années la Fille
de Guillaume Duc d'Hamilton.
Quand on marque les raiſons que
l'on a euës de renoncer à Calvin,
on fait bien voir que l'on n'a pas
pris party fans connoiſſance de
cauſe.
Je viens aux Enigmes . Mademoiselle
Roſon , de la Ruë au
Maire , a enfermé les vrais Mots
de l'une & de l'autre , dans ce
Madrigal.
Mer
GALANT... 241
:
M
Ie t'en
Ercure
Glace
ton preſent de
C
Merite qu'on t'en rende grace ,
'en fais mon remerciment,
Car j'aime à boire fraîchement;
Mais toy qui nous dis des nouvelles
Que nous ne sçavons pas fouvent
,
Apprens à ton tour que les Belles
Nese repaiſſent plus de Vent.
4
Le mot de la premiere Enig-
- me , qui estoit le vent , a esté
trouvé par Meſſieurs Silon, d'Or-
__leans ; & C. Hutuge , de la mê
me Ville , demeurant à Mets ;
L'Habitant en eſprit du Pré Saint
Gervais ; & l'Amant à l'Anagramme
, Sous la lustice est ma
Baniere. Ceux qui m'en ont envoyé
l'Explication en Vers , font,
L'Infante à l'Anagramme ,Ange
Juillet 1682 . L
!
242 MERCURE
decoeur haut , de Rouen ; La Poizevine
à l'Anagramme , Attraits
de Nimphe, de Fontenay le Comze
; La Blonde à l'Anagramme ,
D'un aimable Génie , de la Ruë
du Mûrier ; D. L. R. N. S. A.
Daphnis ; L'Ennemy d'amour à
l'Anagramme , L'Heroine m'y entraine
; Le jeune Agent , Amant
difcret ; Le M. G. La Nimphe
à l'Anagramme , Ja touche dans
l'ame , de Tilliers pres de Verneüil
,& la Blonde à l'Anagramme
L'offencée àfervir. 5
Autres ſens donnez. La Cloche,
leSon des Cloches, le Son à la
ver, l'Eau , le Ver àfoye , l'Eclaire-
Herbe ;le Coutelas , le Feu, le
Canon , l'Eclair , le Tonnerre , &
LaMort.
1. La feconde Enigme a eſté expliquée
ſur la Glace , par Mefdemoiselles
de Baruille ; M. Provais;
GALANT. 343
vaís; I. de Cligny, Fille du Lieutenant
des Poſtes de Champagne
, à Troyes ; Molina , de la
Rue Saint Denis ; Meſieurs Pin
chon , de Rouen ; Le Rouleux,
d'Orleans ; Le Controlleur de la
Marée, du meſme lieu'; LesBelles
de Dreux, aux Anagrammes,
DeHet. l'enferay le Centre ; L. a
cela digne d'estre aimée ; Elle
daigne aimer la Dance'; Le Fidelle
Amy de l'une de ces Belles;
Le Mary galant. En Vers Mefſieurs
L'Abbé de Capdeville , de
la rue des bons Enfans ; Droüart
deRoconval ; Le Vazeur , Sieur
D. L. S. Rault , de Roüen , Le
Cordier de Caën ; Varlet ; Le
nouveau Converty , le Romain
François , de Rheims ; L'Amant
deMademoiſelle de Coſme , de
Crevecoeur ; Mademoiſolle la
Mart , & fon aimable Frere , du
Lij
1442 MERCURE
Pré Saint Gervais ; L'Eſpritée
à l'Anagramme , Sibille à l'oeil
vif , de la Ruë groſſe Horloge
de Roüen ; & la Mignonne a
P'Anagramme , Génie nay du Ciel,
de Troyes.ooo
Ceux qui ont trouvé le ſens
des deux Enigmes , font Meffieurs
de Billy , Ingenieur , Lieutenant
au Regiment Royal des
Vaiſſeaux, à Strasbourg : Poirier,
de Mets: Leger de la Verbiſſon .
ne : Petit , de la Ruë Quinquempoix
: Hariveau: Clement , de la
Chancellerie de Bretagne : Mademoiselle
A. Cheron , Fille de
feu Monfieur le Prevoſt de
Neuilly S. Front : La belle Brignard,
de Bretagne : La Dame au
Rébus de Char , de Paon , & de
Tiers : La Dame paſſionnée pour
l'Aftrologie : Les belles Veuves
infeparables , du Quartier Saint
Paul:
G
وت
:
T
J40
GALANT . 245
l'APaul
: La Belle à l'Anagramme,
L'aime Raugi... L'Aimable à
nagramme , Pour le jeune Agent
jefoûpire : Le Berger Cotentin ;
Les Affociez de la Place aux
Chats , de la Rue Saint Honore
: G. ou l'Indiferent , de la ruë
de Richelieu : L'Amant conftant
d'une Belle de trois ans ; Le feint
Aftrologue favorisée des Dames.;
L'inconnu , fur les Foſſez
de l'Hôtel de Conde ; L'Avanturier
du Temple aux Rubans
gris de-lin : Le Tendre à l'Ana- a
langui... gramme , Loin de Gir... Ie
Le Financier Amphibie ; L'Amant
Pharmacopole : Les frequens
Ambulaires Boulonnois :
& le Pere des quatre Filles du
Fauxbourg Saint Victor : En Vers.
Meſſieurs Roquille , Chanoine
de Saint Gervais de Soiſſons ; Le
Baron d'Auvaine: Brideville , de
FODO
Lüj
:
>
246 MERCURE
10
P
Châlons en Champagne ; F..
Fourmy , de Maugé en Anjou :
Avice , de Caën , ruë de la Harpe
: Daubaine : R. de S. Martial
: P. Vver. Bonneval , de la
ruë de Clery : I. Guemige : I. B.
Girault : Gygés , & Alcidor du
Havre : Le Berger D. L. L'Amie
fincere de la jeune Muſe : La
Belle Inſenſible , de la ruë de
l'Arbaleſte , La Bergere à l'Anagramme
, 'aime à changer d'Amant
: Baricot , du Havre : Labbé
, Medecin de la Fleche , ou le
Precepteur de Monfieur Ame-
31
lot de Chaillou
:
oule
M. du Lory à
l'Anagramme , Libre d'amour , de
la rue du Rac : La Poftulante à
l'Anagramme , Tend ferme à l'habit
élen , de Houdan : La Blondine
à l'Anagramme , Chez toy
l'air tendre charme toſt , de la rië
Trouſſeyache ; & le Berger Al-
:
cidon,
GALAN T. 247
cidon , du Fauxbourg S. Victor .
Ce dernier , eſt l'Autheur de la
ſeconde des deux nouvelles Enigmes
que je vous envoye.
J
ENIGME.
Efuis enfantésans douleur;
De me voir enlever , mon Pere a le
courage,
Et n'eſtime point un malheur ,
Quand on me pend à la fleur de
mon âge.
Ievispourtant desfieclesfans vieil
lir ;
Si jefuis chagrin, c'estsans peine,
Et si je parois gay , c'est toujours
parois ga
Sansplaisir. !
I'attensfans mouvement , &fans
aucune gesne ,
Tous ceux qui de me voir ont lea
moindre defir.
EnmonHabitj'ay cela de commode,
Lij
248 MERCURE
Qu'estant riche , ou fans ornement
Ilne craint point lechangement,
Ny le caprice de la Mode.
Ie touche quelquefois des coeurs ,
Quelquefois aussi l'on me baise ,
Mais fort inſenſibles aux douceurs
,
le n'en parois nullement aife.
Que jefois bon , méchant, mon Pere
également
En ale blâme ,,ou la loüange ;
On me loge Superbement.
- Ou bien au Grenier on me range.
AUTRE ENIGME.
UNNSoufle me donne le jour ,
Et ſi- toſt que je nais , je commence
à reluire ;
Mais belas ! mon regne est bien
court,
Le moindre choc peut me détruire.
Pour
GALANT. 249 t
Pour l'éviter
Vent ,
,je m'abandonne au
Afin que dans les airs ilpuiffeme
tout ce Mais en vain je veux fuir tout
qui peut me nuire,
Ce Traître luy mesme souvent
Ala mort s'en
duire ,
vient me 18-
Luy qui m'a faite auparavant.
Comme luyje fuis fort legere,
Et je n'occupe aussi que les Esprits
legers.
Ie le voy se donner carriere,
Ame preferver des dangers.
Mais ils ne sçauroient y rien
faire.
Lecteur, je ne veux point icy diffi-
2
muter ,
Ie ſuis ronde comme une Boule,
Et pourtantje ne puisrouler.
Sans aîles j'ay l'art de voler ,
Et l'on mefaitfortir d'unMonte
1
34
Lv
250. MERCURE
A qui l'on ne sçauroit me faire ref-
Sembler.
L'Opera de Persée a efté repreſenté
à Verſailles , en prefence
de Leurs Majeftez. Ce qui
s'eſt paſsé en cette occafion tient
du prodige , & fait voir que le
plaiſir qu'on prend à fervir le
Roy , va juſqu'à venir à bout de
l'impoffible . Ce Prince avoit dit
que quand il voudroit voir cet
Opera , il en feroit avertir quelques
jours auparavant, afin qu'on
euſt le temps de s'y preparer ,&
de dreffer un Theatre dans le
fonds de la Court du Chaſteau,
qui estoit le lieu deſtiné pour ce
Spectacle ; cependant le temps
s'eſtant mis tout d'un coup au
beau, & Sa Majefté voulant que
Madame la Dauphine euft part
à ce Divertiſſement avant qu'elle
GALANT.
251
le accouchaft , on n'avertit de ſe
tenir preſt que vingt - quatre
heures avant la repreſentation.
Ainſi on ne pût travailler au
Theatre que le jour meſme. Il ſe
trouva fort avancé fur le midy,
mais le Vent ayant change , la
pluye qui tomba tout le matin fit
aſſez connoiſtre qu'il en tomberoit
le reſte du jour. Le Rop
eſtoit preſt de remettre l'Opera
àun autre temps , lors qu'on luy
promit qu'il y auroit pour le foir
mefme un autre Theatre dreſsé
dans le Manege ; & en effet à
huit heures & demie du foir,le
lieu où l'on travailloit encor des
chevaux à midy fonné , parut
avec un brillant inconcevable.i
Theatre , Orquestre, Haut dais,
rien n'y manquoit. Un tres grand:
nombre d'Orangers d'une grofſeur
extraordinaire , tres diffici- 1
les
252 MERCURE
Jes à remuër, & encor plus à faire
monter fur le Theatre , s'y trouverent
placez. Tout le fonds
eſtoit une Feüillée compoſée de
veritables branches de verdure
coupées dans la Foreſt. Il y avoir
dans ce fonds , & parmy ces
Orangers , quantité de Figures,
de Faunes, & de Divinitez & de
Girandoles. Je n'entreprens point
de vous en faire la defcription .
Elle me feroit plus difficile que
Fexecution meſme ne l'a eſté.
Beaucoup de Perſonnes qui ſçavoient
de quelle maniere ce lieu
eſtoit quelques heures auparavant
, eurent peine à croire ce
qu'ils voyoient. Si le Roy eft fr
bien ſervy pour les choſes qui
regardent ſes divertiſſemens ,
avec quelle ardeur ne cherchet'on
point à remplir ſes volontez,
lors qu'il s'agit de quelque affaire
GALANT.
253
11
re importante ? C'eſt ce qui fait
qu'on voit des Villes fortifiées,
fortir de terre preſque en un moment.
Tous ceux qui ont de l'employ
dans l'Opera de Perſée, s'en
acquiterent fi bien, qu'on en re
marqua toutes les beautez . Le
Sieur Precour dança d'une maniere
qui luy attira beaucoup de
loüanges . Le lieu fe trouva propre
pour les Voix , & l'étendue
de cellede Mademoiselle de Rochois,
charma les plus difficiles
de la Cour. La Simphonie parut
admirable , & le Roy dit à Monſieur
de Lully , qu'il n'avoit point
vû de Piece dont la Muſique fuſt
plus également belle par tout ,
que celle de cetOpera.
Les Comediens François ont
commencé depuis quelques jours
es Repreſentations d'Androme254
MERCURE
de , Tragedie en Machines , de
Monfieur de Corneille l'aîné . Elle
fut faite pour le divertiſſe.
ment du Roy , dans les premieres
années de ſa Minorité. La Reyne
Mere qui n'entreprenoit rien
que de grand , y fit travailler
dans la grande Salle du Petit-
Bourbon , où ſe repreſentoient
les Balets du Roy , lors qu'ils
eſtoient accompagnez de Machines.
Le Theatre eſtoit beau ,
élevé & profonds , & l'on y a vû
pluſieurs grands Balets , où Sa,
Majeſté dançoit , dignes de l'éclat
& de la grandeur de la Cour
de France. Le Sieur Torelly,
pour lors Machiſte du Roy , travailla
au Machines d'Andromede.
Elles parurent fi belles , auffi
bien que les Decorations , qu'elles
furent gravées en Taille douce.
Les grands applaudiſſemens
2
que
,
GALANT.
255
1
que reçeut cette belle Tragedie,
porterent les Comediens du Marais
à la remettre fur pied , apres
qu'on cut abbattu le Petit Bourbon:
Ils reüffirent dans cette dépenſe
, qu'ils ont faite trois ou
quatre fois , & elle vient d'eſtre
renouvellée par la grande Troupe
avec beaucoup de fuccés.
Come on rencherit toûjours fur
ce qui a eſté fait , on a reprefenté
le Cheval Pegaſe , par un veritable
cheval , ce qui n'avoit jamais
eſté en France. Il joüe admirablement
fon rôle , &fait en
l'air tous les mouvemens qu'il
pourroit faire fur terre. Je ſçay
que l'on voit ſouvent des Chevaux
vivans dans les l'Opera
d'Italie; mais fi nous voulons croi.
re ceux qui ne leur laiſſant aucune
action , produit un effet peu
agreable à vuë. Le ſujet de cette
Piece
256 MERCURE
Piece eftant le meſme que celuy
del'Opera de Perſée , on voit lai
diverſité des génies dans les diferentes
manieres de le traiter.
Le bruit qu'à fait Zélodide lors
qu'elle a paru ſur le Theatre ,
vous a obligée pluſieurs fois à me
demander fi elle estoit imprimée.
Elle l'eſt enfin depuis quelques
jours , & je vous l'envoye . Vous
y trouverez une maniere d'Epître
dedicatoire auffi nouvelle que
pleine d'eſprit, puis que c'eſt Zélonide
qui parle elle- meſme à
Madame la Ducheffe de Nevers,
à qui cette Piece eſt dedice.
La nouvelle Planche que j'ay
fait graver , vous offre la Veuë
des deux Chaſteaux de Grenade.
C'eſt une ſuite de ce qu'il y
a de grand dans cette fameuſe
Ville. Vous avez vû les Palais
que les Roys d'Affrique y ont
fait
DE
LA
VLL
tan
GALANT.
257
fait baſtir. Il faut achever en vous
faiſant voir ceux des Roys d'Efpagne.
L'Alhambre eſt fort renommé.
Je vous en diray davantage
la premiere fois.
1
Comme on doit voir le 22.
Septembre prochain la conjon-
Aion extraordinaire des trois Pla.
netes fuperieures , Saturne , Jupiter
, & Mars , ce qu'on n'a
point vû depuis pluſieurs fiecles.
Monfieur Crochat avertit qu'il
met ſous la preſſe unTraité trescurieux
, dans lequel il donnera
les opinions des plus celebres
Autheurs, qui ayent écrit ſur cette
conjonction , ſans oublier la
ſienne , avec ſes ſupputations ſur
ce ſujet. Son Livre paroiſtra le
mois prochain . Ceux qui le voudront
avoir, le trouveront chez le
Sieur Thomas Amaulry, Libraire
à Lyon.
On
258 MERCURE
On acheve d'imprimer un autre
Livre , intitulé Le Napolitain.
C'eſt une Hiſtoire qui renferme
pluſieurs Lettres auſſi pafſionnées
que les Lettres Portugaiſes.
On aura peine à le croire,
puis qu'on eſt perſuadé que
tout ce qui marque la plus viclente
paſſion , eſt dans ces dernieres.
Cependant j'oſerois vous
affurer que celles qui ſont dans
l'Hiſtoire du Napolitain , ne luy
cedent point. Toute la diference
qu'il y, a c'eſt que Mademoifelle
d'Offanove qui les a écrites
, a pû les écrire , & les envoyer
, ſans que les Perſonnes les
plus fcrupuleufes puiffent blamer
ſa conduite. Toutes fortes
de raiſons , l'honneur , le devoir,
la volonté de fon Pere , ſecondoient
en elle une puiſſante inclination.
Auſſi jamais les ſenti
mens
GALANT259
mens du coeur n'ont- ils eſté fi
bien exprimez . Ces Lettres ſont
rapportées pour justifier cette
ſpirituelle Perſonne , qu'on a attaquée
apres ſa mort. Si le Sicur
Blageart , qui doit debiter ce Li .
vre , continuë à nous en donner
de pareils , & à celuy- là , & à
ceux qu'il a imprimez depuis
peu , on peut s'aſſurer que tout
ce qu'il donnera ſera digne d'étre
lû. On voit bien qu'il choifit
ſes Manufcrits ſur lejugement
de Perſonnes éclairées , & qui
ont le goût des bonnes choſes .
Il y a grande joye à la Cour
de Suede pour la naiſſance d'un
Prince , dont la Reyne a accouché
le 27. du dernier Mois. Il a
eſté Baptisé ,&nommé Charles.
-On eſt toûjours icy dans l'attente
de l'accouchement de Madame
la Dauphine. Toute la France
fait
260 MERCURE GALANT.
fait des Voeux ſur ſa groffeffe,&
dit par la bouche de Monfieur
Richebour de Crary o
36 в поор сэтто 169 allous
Qu'il vienne ce Royal Enfant ,
Aqui nous
1000
qui nous destinons
anTemples.uoa
S'il veut du
2
des
Monde entier eftre un
jour triomphant ,
T
ベッタン
Il ne manquera pas d'exemples.
५८-
61nnob hop so
-odje fuis, Madame, voſtre,&c.
100
A Paris ce 34. Juillet 16821
767 ABLIO TREAN
8
د
4
LYON
EXTRAIT
EXTRAIT D V PRIVILEGE
du Roy.
P
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en ſon Conſeil, Jun-
QUIERES. Il eſt permis à J. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur LE DAUPHIN , &tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacun deſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois: Comme auſſi defenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs , Gra-
( veurs & autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre ſans le confentementde l'Expoſant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
ſervant à l'ornement dudit livre , meſme d'en
vendre ſeparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende
, & confiſcation des Exemplaires contrefaits
, ainſi que plus au long il eſt porté auditPrivilege.
Regiſtre ſur le Livre de la Communauté le
s.Janvier 1678.
Signé E. COUTEROT , Syndic.
Et ledit Sieur D Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé & tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüir ſuivant l'accord fait entr'eux .
Achevé d'imprimer pour la premierefois le
24. Juillet 1682.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères