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1682, 02 (Lyon)
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Eur.
511
m
1682.2
1
m
Gur: 511-1682,2
Mercure
< 36624573500018
< 36624573500018
Bayer . Staatsbibliothek
33

MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
FEVRIER 1682 .
A LYON,
Chez THOMAS A MAULRY,
Ruë Merciere.
M. DC. LXXXII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY .
i
1
1
Bayerische
Staatsbibliothek
München
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR .
د
'Eſt donc à préſent cher
Lecteur que je vous
envoyeray l'Hiftoire du
Calviniſme , de Monfieur
Mainbour ; puiſque j'en
ay receu à preſent de Paris , in quarto
ainſi je vous en fourniray tel nombre
que vous voudrez , j'en attend auſſi de
la Grandeur, indouze en deux volumes;
ce ſera toûjours le prix ordinaire : fça-
'voir , ceux inquarto fix livres , & ceux
indouze quatre livres. Je vous prépare
pour le mois prochain , à mon ordinaire
quantité de Nouveautez. Les Journaux
des ſçavans , & de Medecine ſe
continueront toujours à diſtribuer pour
fix fols le cahier , tant vieux que nouveaux
.
Ceux qui n'affranchiront pas les
ports de Lettres ne ſe verront point
dans les Mercures.
aij
LE LIBRAIRE
LIVRES NOUVEAUX
du Mois de Fevrier 1682 .
Hiſtoiredu Calvinifine , inquarto,
-Idem indouze deux vol. 4. livres.
Les Memoires de la Religion , de
Monfieur l'Eveſque de Tournay, indouze,
tome deuxième, deux livres.
Le Premier ſe trouve auſſi dans la
meſme Boutique.
La Cleopatre, Tragedie de Monfieur
de la Chapelle , indouze, quinze ſols.
Le Grand Hercule , Tragedie , indouze
, quinze ſols.
Memoires Generanx pour l'Execи-
tion des nouvelles Ordonnances diviſés
en deux Parties, in octavo 30. ſols .
Le Remede Anglois , pour la gueriſon
des Fiévres , publié par ordre du
Roy , avec les Obſervations de Monſieur
le Premier Medecin de Sa Majeſté,
fur la compoſition , les Vertus, & l'ufage
, de ce Remede , par Monfieur de
Blegny , indouze , 20. fols.
Nouvelle Explication de la Gangrene
propoſée &demandée par Meſſieurs
de
AU LECTEUR.
de l'Académie de Paris , In octavo,
vingt ſols.
Afterographie , ou deſcription des
Eſtoiles fixes & de toutes les conftellalations
Celeſtes tant Anciennes que
Nouvelles , avec leur Ethymologie ,
leurs Noms , tant Profanes que Sacrez ,
la Figure qu'elles repreſentent dans le
Ciel , le nombre des Eſtoiles qui les
compofent , & pluſieurs Méthodes pour
apprendre à les connoiſtre en peu de
temps, avec autant de facilité que d'infaillibité
, par Pierre Crachat de Sor,
che - Filon en Dauphiné , in octavo,
15. ſols.
2 111
TABLE DES MATIERES
contenues dans ce Volume.
Vantpropus,
A
I
Quatre Sonnets fur les Bouts-Rimeexxdduu
Flageolet & du
Lettre en Proſe & en Vers,
Decalogue, s
12
Reception d'un Historiograpbe à l'Academie
de Peinture & de Sculpture,
avec ſa Harangue,
Le Payen & l'Idole , Fable,
18
24
Mort de Madame la Marquise de Senas,
29
MortdeM. le Marquis de Raffetot, 31
Hiftoire, 31
L'Amour devenu aveugle, 44
Audiẽce dõnée aux Députez d' Artois, 56
Miffions, 58
Sé-Matignon ,
Lettre en Profe & en Vers ,
Couches de Madame la Comteſſe deGaf-
Médaille repréſentant la Bataille de
Caffel, avec l'Eloge de Monfieur , 70
60
62
Adjurations , 76
Mariagede M.le Marquis d'Orvillé,
de Mademoiselle de Vignacour, 79
Le Verluifant,l'Abeille ,& le Vers- à-foye
Fable 81
Tout
TABLE.
TT
out ce qui s'eſt paffé touchant l'Affaire
de Tripoly jusqu'à la fignature de la
Paix , avec quantité de particularitez
qui n'ont point esté venës dans les Relations
publiques
Epigramine ,
Oded'Horace,
ΙΟΙ
142
143
Mort de M. Tronçon , Conseiller de la
Grand Chambre, 145
M.Doujat monte à la Grad Chabre, 1 SO
Mart de M. le Comte de Fienne , 151
Honneurs rendus à la memoire du R. P.
IeanEudes, 152
L'Art de ſe taire, ISS
Reception de M. le Comte de la Mothe-
Houdancourt , à la Charge de Premier
Sous-Lieutenant des Chevaux- Legers
de laGarde, 168
M. le Baron de Breteüil est nommé Envoyé
Extraordinaire du Roy à Man
touë , 168
M. de Baſville est nomméà l'Intendance
de Poitou , 169
M.de Marillac cy-devant Intendant en
la meſine Province , est fait Conseiller
d'Etat . 170
Comédies nouvelles , 171
Bal donné par le Fils de M.Talon , 174
a iij
TABLE.
Autre Bal de M. de Manevillete , 177
Le rendez vous nocturne, Hiſtoire , 178
Mariage de M. Boisfranc & de Mademoiselle
de Soyecourt. 187
Mariage de M.de Martiny & de Mademoiselle
de la Tour- Dabots, 190
Guérison de M. le Duc d'Uſes, 192
Explication de la premiere Enigme , 194
Noms de ceux qui l'ont expliquée. 195
Explication de la ſeconde Enigme, 200
Enigme nouvelle, 201
Autre Enigme, 202
Cing Sonnets en Bouts-rime , 205
Nouveaux Bouts-rimez propoſeż par
M. Mignon, 211
Suite de l'Article de l'Ambassadeur de
Maroc, 213
Carte d'une Partie de la Lombardie , où
font marquez les Etats quela Maiſon
de Fieſqueya poffedez, 237
M. Amelot de Gaurnay nommé à l'Ambassade
de Venise,
Mort de M. de Maupeon,
Etabliſſement du Jeudu Monde,
241
245
246
Livre de M. le Févre , intitulé Motifs
invincibles pour convaincre ceux de la
Religion Prétenduë Reformée, 247
Fin de la Table.
CATA
CATALOGUE DES PIECES
contenuës dans le XVI. Extraordinaire
du Mercure Galant Quartier
d'Octobre 1681 .
IL CONTIENT
Uve
Ne Réponſe en Profe , & une en
Queſtion , ſçavoir , Si un
:
Amant qui a peu de bien , une extréme
ambition , beaucoup de délicateſſe , &un
violent amour, doit épouser une Maîtreſſe
peufavorisée de la Fortune,&qui a comme
luy de l'ambition , &de la délicateſſe.
Une Réponſe en Profe,& une en Vers,
à la Queſtion , ſçavoir , Si un Amant ne
devatpoint épouser une Maîtreſſe peut aimer
une autre Perſonneſans eftre inconstat.
Une Réponſe en Proſe , & une en
Vers, à la Queſtion, ſçavoir, Si les plaifirs
du Corpsfont plusſenſibles que ceux
de l'Esprit.
Deux Réponſes en Proſe , & deux en
Vers, à la Queſtion, ſçavoir, Sile Mary
doit étreplus grand Maître que la Femme.
Deux Difcours en Proſe , & un en
Vers, ſur l'origine de la Medecine.
Deux
Deux Diſcours en Proſe , & un en
Vers , ſur l'Air du monde , & la veritable
Politeffe.
Pluſieurs Billets galans .
UnDifcours en Profe, & un en Vers,
fur l'Eloquence ancienne & moderne.
Une Fable fur l'Origine des Bagues.
Une Réponſe en Profe, à la Queſtion,
ſçavoir, Si laSanté peut estre alterée par
les paffions.
Une Declaration d'amour.
Une Réponſe à la Queſtion, ſçavoir,
Lequel est plus avantageux pour une
Veuve de 25. à 26. ans, ou deferemarier,
ou de demeurer dans le Veuvage , ou d'abandonner
entierement le monde enſe re
tirant dans un Convent,
Un Difcours ſur l'origine de la Migraine
d'Iris.
Un Traité ſur les Vandanges, & l'origine
du Vin.
Deux Réponſes en Vers , & une en
Proſe , à la Queſtion , Si l'on peut aimer
Sanssçavoirqui . 1
Une Réponſe en Vers , & une en
Proſe , à la Queſtion , ſçavoir , Si une
Belle qui aime fortement peut exécuter
les deſſeins de vangeance qu'elle médite
contre
contre un Amant abſent qui l'a oubliée,
quand à fon retour il apporte des raiſons
pour justifierſa conduite.
Deux Réponſes en Vers , & une en
Proſe, à la Queſtion , ſçavoir , Si fans
marquerpeu d'estime pourune Perſonne qui
nous a fait un préſent par amitié, on peut
donner à un autre ce qu'elle nous a donné.
Une Réponſe en Vers,& une en Profe.
à la Queſtion , ſçavoir , Si un Amant
ayant receu d'une Belle , les plus fortes
marques d'estime &d'amitié qu'ellepeut
luy downer , peut fans attirerſa colere, luy
témoigner qu'il doute de ſa tendreſſe pour
en recevoir de nouvelles aſſurances.
Deux Diſcours ſur la Queſtio, ſçavoir,
En quoy conſiſte la veritable Sageſſe.
Le Secret de l'Ecriture univerſelle.
Pluſieurs Madrigaux ſur les Enigmes
des trois mois, avec les nomsde ceux qui
ontdeviné les Enigmesdu dernier mois.
Une Réponſe aux Larmes deDaphnis,
fur la mort de ſa Femme , qui ont
parudans le dernier Extraordinaire.
QUESTIONS A DECIDER.
I.
Quelle est la marque la plus eſſentielle
d'une veritable amitié. II.
IP
Un galant Homme à qui une belle Per-
Sonne plaist fort, eſt employé aupres d'elle
pour les intéreſts de ſon Amy qui en est
l'Amant. La Belle luy dit qu'il peut parlerpour
luy mesme . On demande ce qu'il
doit faire laſeule confideratio deſonAmy
l'ayant toûjours empeſché deſe découvrir.
III.
S'il est facile de distinguerdas une même
Personne,les mouvemes de politique,d'avec
ceux d'inclination;& quels moyens on pent
employer pour n'y estre pastrompé , puis
que bienſouvent les apparences &les effets
de l'une & de l'autre ſontſemblables.
I V.
On demande la peinture d'un parfait
Amant , & à quelles marque on peut le
connoistre.
V.
On demande l'origine de la Pourpre&
de l'Ecarlate, e qu'elle en estoit la diférence
dans l'usage des Anciens.
V I.
D'où peuvent venir les vapeurs dont
presque tous les Hommes font attaquez
auſſi bien que les Femmes , & dont on ne
parloit point ily a quinze ans.
MERCU
:
L
I
MERCURE
GALANT.
FEVRIER 1682 .
Uo y que la Libéralité
ait par excellence
le nom de Vertu
Royale, ce n'eſt point
l'abondance des Tréſors qui rend
un Souverain libéral. Dans quelque
rang que foient élevez les
Hommes , ils ſuivent le panchant
qui les entraîne, & l'on peut dire
qu'un Roy qui aime à recompenſer
les ſervices qu'on luy rend
Février 1682 . A
2 MERCURE
avec un vray zele , le fait beaucoupmoins
par ſa qualité de Roy ,
que par une grandeur d'ame qui
le porte naturellement à la libéralité.
C'eſt dont nous avons un
brillant exemple dans nôtre auguſte
Monarque. Je vous ay déja
marqué en pluſieurs occafions ,
que le merite n'a aucun beſoin
de ſollicitations auprés de Luy,
& que l'obligeante maniere dont
il ſe plaît à donner , vaut mille
foismieux que le Préfent même ,
'quelque magnifique qu'il puiſſe
eſtre. Auſſi doit - on demeurer
d'accord , que ce grand Prince
ne donne jamais , qu'il ne faſſe
plus d'une grace à la fois , étant
certain que les marques glorieuſes
qu'on reçoit par là de ſon eftime
, touchent plus ſenſiblement
que l'utilité qu'on tire de ſes
bienfaits. Monfieur le Duc de
Boüil
: 3 GALANT.
Boüillon vient d'en recevoir ,
dont il a eſté agreablement furpris
, s'il eſt vray qu'on le puiſſe
eſtre lors que le Roy prévient les
ſouhaits en faiſant du bien. Ce
Duc ſe trouvant à ſon lever , Sa
Majeſté qui n'ignore rien de la
maniere de vivre , & du merite
de ceux qui ſont diftinguez par
une haute naiſſance , luy demanda
des nouvelles de Monfieur le
Prince de Turenne ſon Fils aîné
; & comme Elle avoit appris
qu'il commençoit à paroître dans
le monde , non ſeulement avec
toutes les qualitez qu'un grand
Seigneur doit avoir , mais encor
avec toutes celles qui font le veritable
honneſte Homme , Elle
declara qu'Elle luy donnoit
la Survivance de la Charge de
Grand Chambellan, dont il preta
le Serment dés le lendemain.
A ij
4
MERCURE
Jugez de la joye de Monfieur le
Duc de Boüillon , de voir ſon
zele fi glorieuſement reconnu
par le plus grand de tous les Monarques.
Monfieur le Duc de Saint Aignan
eut environ dans le meſme
temps une pareille ſurpriſe. Il
ne demandoit aucune grace nouvelle
, & le Roy luy dit de cet air
charmant qui luy eſt ſi naturel,
qu'il augmentoit de dix mille
francs la Penſion dont il le gratifioit
déja , & qu'il avoit ordonné
qu'õ la luy payâtau Tréſor Royal.
Ce Duc que vous eſtimez avec
beaucoup dejuſtice,a fait depuis
peu diférens petits Ouvrages
dont on m'a promis une Copie.
Je vous l'envoyeray ſi- toſt qu'on
m'aura tenu parole. Ceux qui les
ont veusen parlent d'une maniere
tres- avantageuſe. Ces Ouvrages
GALAN Τ .
5.
ges font un Inpromptů fort galant
, fait en préſence de Sa Majeſté
; une Lettre à Monfieur le
Marquis de Dangeau ; une autre
en Vers à une Demoiſelle de
beaucoup d'eſprit , & d'une naiffance
tres confiderable ; & un
Sonnet fur les Bouts rimez qui
courent du Flageolet & du Décalogue
. Ces Bouts - rimez ont
fait faire des Sonnets ſur toute
forte de matieres. En voicy quatre
que vous n'avez peut- eſtre
pas veus. Monfieur Fourmy , de
Baugé en Anjou , eſt l'Autheur
des deux premiers .
LE TYRAN DE VILLAGE .
N Fendeur de nazeaux , Sec
UN comme un Flageolet ,
Méprisant les Decrets du Sacré
Décalogue ,
A iij
6.. MERCURE
Entreſes Citoy tranche du Roytelet
,
Dont maint RimeurSecret compose
Wainte Eglogue.
N'envoira - t'on jamais ce Traître
au Chaſtelet ?
Il en fut menacéjadis d'un Pédagogue,
Et quefon Corps traîné par Cheval,
ou Mulet ,
Serviroit de pâture à Loup , Vantour,
ou Dogue.
Ah ! fi nôtre Village en peut estre
écuré ,
De ce Ruftre qui bat juſques àſon
Curé,
Chacun en libertè nous en dirons
de belles .
Un bruit court qu'au Printemps il
va voir l'Helleſpont,
Quez
GALAN T. 7
Que Son Train ſe prépare : Helas,
qui m'en répond ?
Dis, Mercure Galant enſçais tu des
nouvelles ? ..
LE NOUVEAU CONVERTY.
E chante deformais deſſus mon
hacolet
Des Cantiques devots tirez du Décalogue
:
Vous ne m'entendrezplus ,Roſſignol,
Roytelet , :
Entonner dans ces Bois une profanc
Eglogue
*
Mon Louvre est l'Hôpital , men
Cours le Chaſtelet ;
Més Fables , mes Romans , le Chrêtien
Pédagogue ;
Des pechez du Prochain chargé
comme un Muler ,
Quz ne puis -je aſſouvir l'impitoyable
Dogue ! ...
A 111
8 MERCURE
t
Des paſſetemps mondains mon efprit
écuré
Ne veut plus écouter que la voix
du Cure ;
Je renonce aux Feſtins, aux Dignitez,
aux Belles .
Allons au Roy des Roys Soûmettre
'Helleſpont , :
Dusuccés, ô grand Dieu, mon zele
vous répond :
Qu'une ame est en repos dans ces
douceurs nouvelles !
CONTRE UN RIVAL.
NHymen bien plus doux qu'un
UN
Fait dans toutes les Loix du Divin
Décalogue ,
Alloit me rendre heureux bien plus
qu'un Roytelet ;
Déja
GALANT.
9
DéjaSur mon bonheurjefaifois une
Eglogue .
Maisjevoisqu'un Destinpire qu'un
Chaſtelet
Meretient toûjours prés d'un Pere
Pédagogue.
Que diable !Suis-je né pourgarder
le Mulet?
Non ma foy . Je vay faire autant de
bruit qu'un Dogue.es
Il ne ſera pas dit , aprés m'estre
écuré
Iuſques au dernier fou , que Monfieur
le Curé
M'ôte par certains Bans le Miracle
des Belles. 1
Car mon Rivalfust- il plus loin que
'Helleſpont, Y
Ie leſuivraypar tout,ma bravoure
en répond ,
Av
10 MERCURE
Et se charge au retour d'en dire
des nouvelles .
INPROMPTU FAIT A TABLE
LE JOUR DES ROYS .
t
Aquais, réjouis - nous, prenant
ton Flageolet ,
Maisne nous chante rien contraire
4
wan Décalogue ;
Nous avons tous deſſein de faire un
Roytelet ,
D'entonner des Chansons , d'aller
jusqu'à l'Eglogue......
-Molk
Qui ne boira pas net , ſoit mis au
Chaſteler ;
Arriere loin de nous tout fade Pédagogue
,
Pour moy j'en veux fortir chargé
comme un Mulet ,
Et tetournerchezmoy coucherSaoul
•comme un Dague.
Y I'en
GALANT. II
L'en auray l'oeil perçant, bien clair,
* bien écure;
En buvant à Philis , ainſi qu'à mon
-niv. Cureyims
le rendray cette Feſte une de nos
plus belles.
Y.
1.
Nos Roys boit s'entendront aux
bords de l'Helleſpont ;
Si chaque Camarade à mes brindes
répond ,
L'on verra du fracas ; demain, cho-
* fes nouvelles.
Je vous envoyay il y a deux
mois la Lettre en Proſe & en
Vers, portée par l'un des Amours
à la Belle Indiferente. Vous ne
ferez point fâchée d'en voir la
Réponſe , qu'on m'a donnée depuis
quelques jours .
:
A MADA
L
12 MERCURE
J
A MADAME DE ***
E veux bien me perfuader, Madame,
que les avis que vous me
donnezpar vôtre derniere Lettre
touchant l' Amour , ne partent que
d'un attachement fincere à mes intérefts,
& de l'obligeante envie que
vous avez de contribuer à me rendre
heureuse. Les noeuds de l'amitié
qui nous lie fi étroitement , ne me
laiſſent pas juger autre chose. Mais
vous me permettrezavec cet esprit
libre & indépendant que vous me
donnez , de me défendre contre ce
petit Tyran , dont vous prenez le
party avec tant d'ardeur , & que
vousfaites fi prodigue de plaiſirs.
Qu'Amour fait bien ſon perſonnage
,
Lors
GALANT.
13
Lors qu'il veut que le coeur s'engage!
T
Qu'il promet de contentement !
Mais que ce coeur ſent promptement
BLOOM
Qu'il a fait un fâcheux naufrager
Fuyons , fuyons ſon eſclavage,
La liberté dans le jeune âge...
Amille fois plus d'agrément
Qu'amour.
Il aura beau par fon langage
Vanter le charmant avantage
D'un doux & tedre engagement;
Je n'en croiray pas ſon ferment,
Puis qu'il n'eſt riende plus volage
Qu'Amour.2018
Je ne vois pas , Madame, que ce
foit une prétention injuste , comme
vous voulez vous l'imaginer,que de
vouloir vivre dans l'indépendance,
&
5
14
MERCURE
& qu'en fait d'amour , le manque
de pitié pour son Prochain bleſſe
les maximes de la charité Chreftienne
, puis que la Religion que
nous profeſſons ne nous porte qu'au
détachement de ce qui nous paroist
le plus ſenſible. Mais pour ne pas
mefler icý le ſacré avec le profane,
je vous diray qu'il m'est rien àmon
avis de plus noble que cette genéreuſe
envie de s'affranchir du joug
d'un Tyran tel que celuy dont vous
prenez la défense. L'Amour que
vous m'avezenvoyé s'estoit promis
la conqueste de mon coeur,& il la
croyoit mefme fort afſurée ; mais il
a bientoft connu qu'il n'employoit
que de foibles armes , & que quoy
qu'il fist , je n'estois pas née pour
porterſes chaînes. En effet, je n'ay
pas esté fort émeuë des menaces
dont il s'estfervidabord.
100
J'appré
GALANT.
is
د
J'appréhende peu ſes efforts ,
Et me ris de tous ſes tranſports;
Car apres tout que peut- il faire?
Cen'est qu'unEnfant en colere.
Aprés avoir reconnu qu'ilfaisoit
agir inutilement la force, &que je
n'estois pas d'un naturel facile à
intimider , il a pris des voyes moins
violentes : & pour me faire gouster
ces mots d'esclavage& de chaînes,
il les a afſaiſonnez de mille douceurs,
&il n'est aucun plaisir qu'il
ne m'ait fait esperer , fi je voulois
me Soûmettre à son empire : mais
Saflaterie n'a pas esté plus puiſſante
que fa colere. 1
Sije ne crains point les menaces
D'un Dieu qui ſe montre irrité ,
Je fais bien moins de cas de ſes
ris , de ſes graces ,
:
Lors qu'il veut me ravir ma chere
liberté.
Enfin
16 MERCURE
Enfin quelques moyens qu'il ait
employez pour me réduire , il luy a
esté impossible d'en venir à bout.
Je n'ay peu me résoudre à me défaire
de mes premierspréjuge,z&
ils me paroiſſent ſi legitimes , que
j'ay peine à croire que je les quitte
jamais. Pour ce qui est de la commiſſion
que vous lay aviezdonnée,il
s'en estfort bien acquité,&m'a rendu
en main propre voſtre Préfent,
dont j'ay de grands remercimens à
vous faire : & afin que vous soyez
contente de fon meſſage, je vous apprendray
que s'il'n'a pû rienfaire
pour luy, iln'apas perduSon temps
pour vous . Ie vous envoie un petit
Deffein de Miniature, où vous verrezvostre
Amour vaincu porter les
mesmes liens qu'il avoit osé me
deſtiner.
Ce Dieu que vous voyez en
ce triſte équipage,
Chargé
GALAN T.
17
Chargé de chaînes & de fers ,
Eſt ce Vainqueur de l'Univers
Dont vous me vantez tant l'invincible
courage .
Malgré la force de ſes coups ,
Malgré l'ardeur de ſon couroux ,
J'ay ſçeu luy faire réſiſtance ;
Et ce Dieu qui donne des Loix
Aux Dieux les plus puiſfans, aux
plus auguſtes Roys,
N'a pû d'un jeune coeur vaincre
4 l'indiférence.
Enfin , Madame, que ce soit caprice
ou raiſon , cefont là messentimens,
auſquels il neferapasfacile
de me faire renoncer. Quoy qu'ils
foient forts contraires aux voſtres,
je ne desespere pas pour cela d'estre
toûjours du nombre de vos Amies ,
puis que vous me trouverez tant
que je vivray.
Voſtre tres- humble Servante ,
LA SOLITAIRE DE CHAMBON .
Ma
:
18 MERCURE
Ma derniere Lettre vous a inſtruite
de l'établiſſement , & du
progrés de l'Académie Royale
de Peinture & de Sculpture , &
ce détail vous a fait connoiſtre
les diverſes fonctions de ceux
dont ce Corps eft composé . Il y
manquoit un Hiſtoriographe qui
priſt ſoin de ramaſſer ce qui ſe
ditd'utile , & de curieux dans
leurs Conférences ; & Monfieur
Guillet de S. Georges , vient d'eſtre
choiſy pour cet Employ.
Monfieur le Brun, Chancelier &
principal Recteurde l'Académie,
s'appliquant toûjours à la maintenir
dans le haut degré où ſes
merveilleux talens l'ont élevée ,
le préſenta à Monfieur Colbert,
qui eſtant informé de ſon mêrite ,
approuva le choix qu'il en avoit
fait. L'agrément d'un ſi éclairé
Miniſtre eſt un éloge ſi grand,
1 qu'il
GALAN T. 19
qu'il m'eſt preſque inutile de
vous dire que Monfieur Guillet
s'eſt acquis beaucoup de réputation
par pluſieurs Ouvrages
qu'il a donnez au Public , & entr'autres
par ſon Athenes ancienne
& nouvelle , Le Dictionnaire des
Arts , de l'Homme d'Epée, & L'Hiſtoire
du Sultan Mahomet II. Il
fut receu en pleine Aſſemblée
de l'Académie , en qualité de fon
Hiſtoriographe le Samedy 31. de
l'autre mois, & fit connoiſtre par
un éloquent Diſcours , que c'eftoit
avec juſtice que les fuffrages
de tous ces illuftres luy avoient
eſté donnez. Il dit , qu'il feroit
bien difficile qu'il nefust pas ébloüy
par la gloire de l'Employ où il avoit
l'honneur d'estre appellé, puis qu'il
leferoit par le feul avantage de ſe
rencontrer comme simple Admirateurparmy
tant d'excellens Hom
mes,
20 MERCURE
ces ,
renmes
, dont les fameux Ouvrages de
Peinture & de Sculpture ,
doient le Lieu où ils s'aſſembloient
comparable aux celebres Ecoles de
la Grece , & de l'Italie ; Que c'eſtoit
là que leurs doctes Conféren-
& leurs loüables Critiques ,
fondées fur les Tableaux ou fur les
Statues qu'ils examinoient , donnoient
une entiere instruction de
tout ce que leur Art Sublime avoit
d'estimable & de parfait ; Que
c'estoit parmy leurs Differtations,
&leurs Remarques, que le Sçavant
Sefortifioit dansſes judicieuses pratiques
; & que celui qui avoit travaillé
avec un esprit d'incertitude,
Sefixoit aux regles que le raiſonnement
y établiſſoit , & diſpoſoit
auſſi les Eléves à s'y conformer ;
Qu'on auroit eu peine à introduire
une coûtume plus propre à tenir les
Esprits en haleine pour l'étude , à
les piquer d'une émulation conti
GALAN Τ. 2I
nuelle , & à leur laiſſer une carriere
toûjours ouverte pour les ap .
procher de l'état parfait où les
grands Hommes estoient arrivez.
Il adjoûta , que c'estoit par ces applications
continuelles que l' Académie
tâchoit de remplir les espérances
que le Roy en avoit conçeuës ,
lors qu'en la fondant il en avoit regardé
l'établiſſement comme un des
principaux Ornemens deſon Regne,
& comme un celebre Monument
où la Pofterité verroit que ce grand
Monarque n'avoit pas eu moins
de paſſion pour le progrés des Sciences
& des Arts , que pour la gloire
des Armes , Que c'estoit par là
qu'elle s'efforçoit de répondre aux
Joins & à l'estime dont l'honoroient
chaque jour Monfieur Colbert
fon Protecteur , & Monsieur
le Marquis de Seignelay Son Viceprotecteur
, qui prenant tous deux
un
22 MERCURE
un interest particulier à la gloire
de Sa Majesté , & à laſplendeur
de ſes Etats , Souhaitoient qu'elle
y contribuast avec avantage ; &
enfin que c'estoit de cette forte que
la meſme Académie rendoit un témoignage
public de la conduite
judicieuse qu'y apportoit Monfieur
le Brun , & des grands exemples
qu'elle en recevoit , & qui l'avoient
obligée à le reconnoistre
avec autant d'inclination que de
justice pourfon Chancelier , &fon
principal Recteur. Il finit en diſant ,
que fi le détail des Conferences ,
des Observations de l'Académie
avoit merité d'estré donné au Public,
ilne falloit pas douterque l'Hi.
ſtoire de fon origine , & le dénombrement
de fes excellens Ouvrages
ne fussent receus avec autant de
Satisfaction que d'utilité ; Qu'il
Se faisoit une espérance agreable
de
GALANT. 23
F
de voir cette Histoire tenir un jour
une place parmy ſes autres Ecrits ;
qu'il la regardoit avec des réſerves
plus délicates , puis qu'outre la
nobleſſe de ſon ſujet , ce fujet lui
estoit preſcrit par une Puifſſance que
tout le monde devoit reverer ; Que
quoy qu'il sefentoit étonné quand
il fongeoit que sa plume estoit
destinée à cet employ , il recevoit
cet honneur avec une tres- refpectueuse
foûmiſſion , & que s'il ne
pouvoit s'en rendre digne par le
Secours de l'éloquence , il auroit recours
à la force de la verité , &
Soûtiendroit l'opinion qu'on avoit
de luy par la dignité de fa matiere.
Je ne doute point , Madame,
que l'extrait de ce Difcours qui
ſatisfit fort toute l'Aſſemblée , ne
vous faffle concevoir toutes les
beautez dont on le trouva remply.
24
MERCURE
ply . Voicy un Ouvrage d'une
autre nature . C'eſt une Fable de
Monfieur Daubaine . La morale
qu'il en tire , ne plaira peut- eſtre
pas à toutes les Belles. Du moins
aura- t- elle peine à eſtre du gouſt
de celles qui font conſiſter leur
plus grand mérite , dans l'excés
de leur fierté .
LE PAYEN ,
ET L'IDOLE .
FABLE.
Edefir d'amaſſer
Lcontraigni
du Bien,
unjourun Payen
Afaire le Devot , Il dreffe un Oratoire
,
Plante là Jupiter. D'autres difent
Pluton ;
N'importe pas lequel. Mais ce Dieu
de carton , Ou
GALAN Τ. 25
Ou de bois ,si j'en ay mémoire ,
DeSonAdorateurayat à tous moměs
Sacrifice fur Sacrifice ,
Prenoit par devers luy l'Encens ,
Et n'en estoit pas plus propice
A celuy qui l'en régaloit .
Du Payen lafortune alloit
Toûjours à petit tour de Rouë.
Eſt- ce ainſi de moy qu'on ſe
jouë ,
( Dit - il un jour dans l'Oraiſon
Qu'ilfaisoit àfon Dieu ? ) Je me
voismiferable ,
Moy, mes Enfans, ma Femme , &
toute ma Maiſon ,
Autant que ſi chez moy je n'avois
mis qu'un Diable ;
Et cependant ton entretien,
Ingrat, ne ſe fait pas de rien.
Pour tâcher à te rendre à mes
Voeux exorable ,
Il m'en coûte mon plus beau
Bien.
Février 1682 . B
26 MERCURE
Les Boeufs & les Moutons , dont
je fais tes Victimes ,
A les vendre au Marché me rendroient
de l'argent.
Suy, de grace , d'autres maximes
,
Et fois un Dieu plus obligeant;
Sinon de moy tu n'auras plus
d'hommages ,
Plus d'offrandes , ny plus de
voeux ,
En un mot je te caſſe aux gages.
Mais quereller les Dieux ,
C'est gronder contre le tonnerre .
Le nôtre à celafait lefourd ,
Le muet & l'aveugle , & pour le
couper court ,
Il s'en émût comme une pierre.
A lafin l'Homme au deſeſpoir
Decequ'iln'enpeut rien avoir,
Par priere , ny par menace ,
Prend un bon gros Levier , puis à
grand tours de bras
Frape
GALANT . 2
Frape l'ingrate Idole , & vous la
*
met à bas.
L'Idole en tombant se fracaſſe,
Et le plus plaifant dufracas,
C'est qu'elle jette ſur la place
Tout ce qu'elle avoit dans le
corps.
On dit que c'étoient des Tréſors,
Force Ecus , &force Pistoles.
Nostre Payen les prit , & s'écria
joyeux :
Non ſeulement chez nous , mais
auſſi chez les Dieux ,
Les coups , je le vois bien , font
plus que les paroles.
C'est à vous quej'écris: Vous,Mefſieurs
les Amans ,
t
Vous qui paſſez vos plus beaux
ans ,
Vostre preciéuſe jeuneſſe ,
A gémir , à languir aux pieds d'une
Maîtreſſe ,
: Bij
28 MERCURE
Sans en pouvoir tirer la plus foible
faveur ;
Allez,vous n'avez point de coeur,
Vous meritezvôtre fort déplorable.
Je ne dis pas queſuivat cette Fable;
On doivefansfaire quartier ,
S'en allerà coups de Levier
D'une Ingrate caffer la teste,
L'action feroit mal honneste.
Mais lors qu'on n'a pour vous que
rigueurs , que mépris ;
Mais lors que vôtre Encensſe dif
fipe enfumée,
Lors que de vos douleurs cette Ingrate
eft charmée ,
Qu'au lieu de vous mener chezles
jeux, chezles Ris ,
On veut vous accabler de peines,
Dégagez-vous , rompez, briſez vos
chaines ,
Et lefaites avec éclat.
Aux Douces , Soyezdoux ; aux Superbes
,Superbes ;
1
C'est
GALAN Τ. 29
C'est en Amour , pourfinir les Proverbes
,
Qu'il faut estre à ben Chat bon
Rat.
J'oubliay le dernier mois à
vous apprendre la mort de Madame
la Marquife de Senas . Elle
étoit l'unique Heritiere de ſa
Maiſon , n'ayant que des Soeurs
Religieuſes, & Fille de feu MeffireGeoffroy
Lhuillier, Seigneur
d'Orgeval, Bure, Montamers , la
Malmaiſon , Guérard , Peſarche,
&c. dont la Famille est connue
pour une des plus anciennes
qu'il y ait en France. Il avoit
eſté receu Chevalier de Malthe
en 1612. & ayant quitté l'Epée
pour prendre la Robe aprés la
mort de ſon Frere aîné , il fut fait
Conſeiller au Parlement en 1627 .
& Maistre des Requeſtes en
Biij
30 MERCURE
1632. Depuis ce temps il n'a
pointdiſcontinué de ſervir dans
les Armées des Provinces,& aux
guerres de Paris pendant vingtfix
ans, & enſuite au Conſeil d'Etat
. Son Frere aîné, dont je viens
de vous parler , fur tué dans la
Tranchée au Siege de Montpellier
, aprés avoir fait tout ce que
l'on peut attendre d'un Homme
de coeur. Il auvoit auſſi eſté aux
attaques de Montauban , & auparavant
il s'étoit trouvé à Malte
, & avoit combatu ſur les Ga-
Jeres contre le Turc , ſous Mon-
Tieur le Commandeur de Ris de
Faucon fon Oncle qui les commandoit.
Il prit trois Vaiſſeaux
des Ennemis , & revint en France
commander un Regiment
d'Infanterie en 1618. Madame
de Senas dont je vous apprens
la mort
1
avoit épousé Meffire
Charles
GALANT.. 31
Charles de Jarente , Marquis de
Senas , d'une tres- illuftre & ancienne
Maiſon de Provence , &
allié des plus confiderables de la
Province,Madame ſa Mere étant
de celle du Puy de Montbrun,&
Soeur de Monfieur le Marquis
de S. André Montbrun , qui a
commandé long - temps toute
l'Armée des Venitiens au Siege
de Candie .
Cette mort a eſté ſuivie ſur la
fin du dernier mois , de celle de
Meffire Alexandre de Canonville
, Marquis de Raffetot , Seigneur
de Beuzeville , Malleville,
Veneville , Gueüres , Vinacour,
& autres lieux. Il étoit Gendre
de feu Mr le Maréchal de Gramont,&
forty d'une des meilleures
Maiſons de Normandie .
;
Il s'eſt fait icy quantité de
Feſtes ſur la fin du Carnaval ,
B iiij
32 MERCURE
dont j'auray un Article particulier
à vous faire ; mais quoy
qu'on ſe ſoit fort diverty dans
toutes , il n'y en a peut - eftre eu
aucune qui ait donné de plus
grands plaiſirs qu'un Inpromptu
dont le hazard a eſté la cauſe .
Il faut vous dire comment. Un
Cavalier plein d'eſprit & de merite
, mais ſujet à quelque oubly
fur certains engagemens dont il
croyoit qu'il étoit permis à un
galant Homme de ne ſe pas fouvenir
trop exactement , s'eftant
rencontré depuis quinze jours
chez une Dame de fort grande
qualité qui regaloit cinq ou fix
de ſes Amies, fut mis de la Feſte,
dont on peut dire qu'il augmenza
les plaiſirs par un enjoüement
d'humeur extraordinaire. Le Soupé
fut magnifique. Trois ou quatre
Hommes en avoient eſté
priez,
GALANT.
33
priez , & ce mélange de Gens
choiſis de l'un & de l'autre Sexe
, rendoit la partie des plus
agreables . Le diſcours étant infenſiblement
tombé ſur la beau
té de quelques Maiſons,la Dame
dit qu'on en voyoit peu de plus
commodes que celle du Cavalier.
Une autre ajoûta , que l'on
vantoit fort la propreté de ſes
Meubles , & que ce qu'elle en
trouvoit de plus eftimable , étoir
d'avoir ouy dire que le bon goût
y regnoit par tout. Cette loiap
ge fut ſoûtenuë par les autres ,
d'une certaine maniere qui fit
connoître qu'on avoit deſſein de
rendre viſite au Cavalier. Il dit
affez galamment que fi ces Da
mes luy vouloient faire l'honneur
de l'aller voir , il tomboit
d'accord qu'il y auroit alors quelque
choſe de fort digne d'eſtre
Bv
34 MERCURE
veu dans ſa Maiſon ز maiss qu'il
falloit pour cela qu'elles y vinffent
fouper , &que fi le coeur
leur en diſoit pour la dance , il
leur promettoit un Lieu affez ſpacieux
pour faire paroître avec
avantage tout le talent qu'elles y
avoient. Le jour fut pris au Lundy
prochain. On luy en laiſſoit
trois ou quatre d'intervale , &
c'eſtoit affez de temps pour preparer
le Régal . Tous les Conviez
promirent de venir prendre la
Dame, afin d'aller tous enſemble
chez le Cavalier. Le jour arreſte
étant venu , chacun ſe trouva
au Rendez- vous, où l'on s'entretint
de diverſes choſes en attendant
l'heure du Repas. Aprés
une converſation aſſez enjouée,
on commençoit à ſe lever pour
fortir , quand un Gentilhomme
qui rendoit ſouvent viſite à la
Dame
31000
GALANT.
35-
Dame du Logis , entra dans la
Chambre où étoit la Compagnie.
A peine la Dame eut jetté
les yeux fur luy , qu'elle luy cria
de loin qu'il venoit fort à propos ,
& qu'elle alloit le mener en un
lieu où elle ſçavoit qu'il feroit
tres bien reçeu. Le Gentilhomme
ayant apris la Partie, dit qu'il
s'étonnoit que le Cavalier , dont
il étoit fort amy,& qu'il avoit veu
le jour précedent , ne luy en euft
point parlé. Il ajoûta , que c'étoit
un Homme qui n'avoit point fon
pareil pour les Repas inpromptu ;
mais que lors qu'on luy donnoit
un peu de temps à ſe préparer,
comme ſon employ l'appelloit
fouvent en Cour , il ne manquoit
jamais d'y avoir quelque affaire
indifpenfable , & qu'il craignoit
fort , puis qu'on luy avoit laiffe
quatre jours , qu'il n'euft oublie
l'hon
36 MERCURE
l'honneur qu'on luy devoit faire.
La Damé reprit , qu'avec ſes
Amis il étoit des temps où l'on
pouvoit manquer de mémoire ;
mais qu'avec des Femmes , &
fur tout des Femmes d'un cer
tain rang , on gardoit d'autres
meſures. On ne dit rien davantage.
Les Hommes donnerent la
main aux Dames. Chacun monta
en Carroffe , & l'on fe rendit
chez le Cavalier . Sa porte fermée
fut d'un fort méchant augure.
On frapa long- temps ſans
qu'on entendit perſonne , & ce
grand filence fit apprehender
que le Gentilhomme n'euſt trop
bien jugé de ſon Amy. On frapa
plus fort que l'on n'avoit encor
fait , & une vieille Servante
vint enfin ouvrir. On luy demanda
des nouvelles de ſon Maî
ue. Elle répondit qu'il étoit allé
a
GALANT.
37
àS.Germain , & que quand il en
revenoit le meſme jour , ce n'e
toit jamais avant minuit. La Dame
chez qui la Partie s'eſtoit
noüée , ne balança point fur la
réſolution qu'elle devoit pren
dre. Elle ne montra aucune furpriſe
de ne point trouver le Cavalier
, & dit ſeulement que l'on
n'avoit pas beſoin de luy pour
voir ſa Maiſon. Sur ce pretexte
, elle fit ouvrir la grande Porte.
Tous les Carroffes entrerent,
& elle ne fut pas ſi- toſt deſcenduë
, qu'elle demanda à la Ser
vante , chez qui ſon Maiſtre en
voyoit quand il donnoit à man
ger à ſes Amis. La Vieille nomma
un Traiteur voiſin , qu'on fit ve
nir auſſi- toſt . La Dame ordonna
un Repas fort propre , foit pour
l'entrée, ſoit pour le deſfert,& dit
au Traiteur, qu'elle répondoit de
tout,
38 MERCURE
tout , ſi le Cavalier ne le payoit
pas. La meſme choſe pour les
Violons qu'on alla chercher. On
viſita toute la Maiſon , dont on :
trouva les Ameublemens fort
bien entendus ; & les Violons
étant arrivez lors qu'on commençoit
à ſervir fur table , on les fit
joüer pendant le Soupé. La ſanté
du Cavalier fut beuë folemnellement
, & la Dame fit les
honneurs de la Feſte de la maniere
du monde la plus galante,
&la plus ſpirituelle. Si- toſt qu'on
ſe fut levé de table , le Bal commença.
On ne pouvoit donner
quelques heures à un divertiſfement
plus agreable , pour attendre
ſans ennuy le retour du Ca
valier. Comme il eſtoit incertain
, & que les Montres marquoient
entre minuit &une heure
on deſeſperoit qu'il revinſt
3.30 2 ce
GALANT.
39

ce mefme jour , lors qu'on entendit
fraper à coups redoublez.
La vieille Servante courut promptement
ouvrir , & un Carrofle
étant entré dans la Court,on connut
que c'étoit le Maître du Logis,
& l'on ſe fit une joye ſenſible
de pouvoir jouir de ſa ſurpriſe.Elle
fut fort grande d'entendre des
Violons ,& de voir ſa Court pleine
de Laquais & de Carroſſes. Il reconut
les Livrées ,& devina auſſi .
toſt qu'on s'étoit vangé de ſon
abfence . Comme il avoit de l'efprit,
il entendit raillerie,& prit le
partyde ne ſe fächer de rien . Les
Violons ayant ceſſé de joüer lors
qu'il entra dans la Salle, il dit à la
Dame qui s'avançoit vers luy en
riant, qu'il ſe ſouvenoit de la Partie
; mais que le jour luy en étant
échapé , il s'étoit laiſſe occuper
entierement d'une affaire em
barraſſante,
710.00
40 MERCRUE
barraffante,pour laquelle il avoit
eſté contraint de ſe rendre à S.
Germain. La Dame l'interrompit
fur ce qu'il s'offroit à reparer
cet oubly involontaire ; & d'une
maniere honneſte , & plaifante
tout enſemble , elle luy apprit
que connoiſſant le fond de fon
coeur, elle avoit tenu ſa place , &
fait en fon nom ce qu'elle ſçavoit
"qu'il n'euſt pas manqué de faire
; que fon Traiteur qu'on luy
avoit amené , avoit admirablement
régalé la Compagnie , &
que tout le monde en étant fort
fatisfait, il ne reſtoit plus qu'à continuer
le Bal. En meſme temps
elle le prit pour dancer. Le Cavalier
ne ſe déconcerta point.
Il remercia la Dame avec toutes
les marques poſſibles de joyс,
d'avoir fi bien fait les honneurs
de ſa Maiſon , & la pria de luy
vouloir
GALANT. 41
vouloir ſeulement accorderquelques
momens , afin qu'il tâchaſt
de reparer par une Collation un
peu propre , ce que le voyage
qu'il n'avoit pû ſe défendre de
faire à la Cour , devoit avoir fait
paroiſtre d'irrégulierdans les premiers
appreſts de la Feſte. Là
Dame luy dit qu'il ne ſe miſt en
peine de rien , qu'en ordonnant
le Repas elle avoit auſſi ordonné
la Collation qui l'inquietoit , &
que la joye qu'on avoit de ſon
retour diffipoit tout le chagrin
qu'avoit cauſe ſon abſence. Ce
furent pour luy de nouveaux remercîmens
à faire à la Dame , &
il les fit de fi bonne grace , & parut
fi gay tout le reſte de la nuit,
qu'il n'y eut perſonne qui ne demeuraſt
perfuadé que le jour
choiſy pour le Régal , luy eſtoit
forty de lamémoire. Ilmena dancer
42 MERCURE
cer toutes les Dames , plein d'un
enjoüement dont elles furent furprifes
; & quand à une heure
apresminuit on apporta la Collation,
il yjoignit diverfes Liqueurs
qu'il alla prendre dans ſon Cabiner.
Il en fit boire aux plus réfervées
,& cette agreable interruption
dura tres-longtemps. Chacun
ſe trouvant de belle humeur,
on recommença la Dance , & elle
ne fut finie qu'à quatre heures
du matin. Tout le monde s'en
alla fort fatisfait , &jamais Feſte
ſi mal preparée ne divertit tant
unebelle Compagnie. Le Cavalier
s'eſtoit tiré d'embarras en
galant Homme. Il avoit affez
merité la piece , & il ne pouvoit
rien faire de mieux que de la
tourner en plaifanterie. Il fatisfit
le Traiteur fans luy témoigner le
moindre chagrin ; & quoy qu'il
n'euft
GALANT. 43
n'euſt pas ordonné la Feſte , on
peut dire au moins , s'il paya les
Violons , que ce ne fut point ſans
avoir dancé.
Comme de tout temps on a
peint l'Amour aveugle , il y auroit
lieu de croire qu'il ſeroit
Aveugle né , ſi Monfieur de Vin,
Subſtitut de Monfieur le Procureur
du Roy au Chaſtelet de Paris
, ne nous apprenoit ce qui a
cauſe ſon aveuglement. Vous en
ſerez éclaircie en liſant ce que je
vous envoye de ſa façon ſur cette
matiere. Il faut obſerver , Madame
, que la plus commune opinion
porte que l'Amour eſt Fils
de Mars , & de Vénus , qui tous
deux estoient Enfans de Jupiter,
Fils de Saturne, ſur lequel il ufurpa
l'Empire. こ
LA
44
MERCURE
>
809789382763899563963 890339 90 9303
L'AMOUR
DEVENU AVEUGLE.
L
'Amour croiſſoit
jour,
de jour en
Chacun admiroit tour-à- tour...
Sa force,ſa vigueur , &fon adres-
Se aux armes,
Et fon visage avoit des charmes
Qui ne le cédoient tout au plus
Qu'à ceux de la belle Vénus ;
Enfin brave commeſon Pere ,
Ilegaloit encor la beautédefa Mere.
** t
Jupiter qui le vit au fortir du Berceau;
Chery du Monde entier, fi vaillant,
&fi beau ,
En conçeut un jaloux ombrage ;
Cette amitié luy fut d'un sinistre
préſage.
Ces
GALAN T.
45-
Ces grandes qualitez, cet honneur,
ce respect,
De la Terre& des Cieux cet idolatrehommage,
Tout cela luy parut suspect,
Et ee Monarque crût que las de Sa
perfonne,
Ou flatez d'un Regne nouveau,
LesDieuxpourroient enfin luy ravir
laCouronne,
Pourladonner au louvenceau.
**
6
Ilnesçavoit que trop qu'il devoit à
Son crime,
DeRoy,de Souverain,le titreglo
rieux ;
Que n'estant pas du Ciel le Maître
légitime,
Ses Ialoux &ſes Envieux,
Sous couleur de vangerSon Pere,
Murmuroient en fecret contrefon
Miniftere,
De ce Trôce ufurpé cherchoient à
le chaffer, En
VI
46 MERCURE
En faveur de l'Amour qu'ils vouloient
y placer,
Et que cepetit Dieu , sçavant en
l'art deplaire,
Et qui des coeurs par tout estoit vi-
Etorieux,
Pour monter àfa place , &s'empa.
_rer des Cieux ,
N'avoit presque qu'un pas à faire.
Ilsçavoit qu'icy bas, par une erreur
vulgaire,
Obtenir d'une Belle une tendre faveur,
C'estoit de sa Famille intéreſſer
l'honneur ;
Queplusieurs, offensezdefa galan
terie ,
Du mépris deſes Loix paſſant à la
furie,
Ne brûloient plus d'Encens furfes
divins Autels ;
Il connoiſſoit encor que les autres
Mortels
Appré
GALANT. 47
:
Appréhendoient pour eux une mefmefortune
,
Quefaifis,que touchez d'une crainte
commune,
Il ne voyoient en lui qu'un objet
odieux ;
Quesi les fots Epoux de toutes les
Coquetes ,
Qui d'un coeur ou perfide , ou trop
ambitieux ,
10 Avoient preſté l'oreille àſes douces
fleuretes ,
Se reffentoient d' un Sort qu'on croit
injurieux,
Quesi tous les Parens de celles que
fur terre
Il avoit ſceu féduire , excitez à la
guerre,
Se joignoient aux Séditieux ,
Qu'enfin ſi , parmalheur , Sa trop
jaloufe Femme ,
Qui deſes infidelitez
Gardoit, malgrésessoins , un vieil
dépit dans l'ame,
48 MERCURE
Favoriſoit les Revoltez,
Il auroit cent fois plus àfaire,
Pour réduire ces Emportez,
Qu'iln'eut dans les extrémitez,
Où le mit autrefois Typhon le témeraire.
Ainsi craignant de tous coſtez,
Nesçachant à quoy se résoudre,
Voulant , tantoft nevoulant pas
Contre ce petit Dieu ſe ſervir de
Son Foudre,
Tout prest à le lancer , il retenoit
Son bras ,
د
Et quoy que le péril ceſſsaſt parfon
trépas ,
Iltrembloit à le mettre en poudre.
Enfin dans cegrand embarras,
Son Fils,fon Apollon, quiſeulfçavoitsa
peine,
Qui gardoit contre Mars unefecrece
haine,
Et qui jaloux encor des plaiſirs
amoureux
Qu'il
GALAN Τ. 49
Qu'il obtint de Vénus au mépris de
Sesfeux,
Cherchoit enſa Famille un Objet de
vangeance,
Luy conſeilla pour lors d'ufer de ſa
puiſſance.
Pour fruftrer cet Enfant de la
faveur des Dieux,
Faites luy promptement , dit- il ,
perdre les yeux ,
Et le mettez par làdans l'entiere
impuiſſance
De regner jamais dans les Cieux;
Car qui de nous voudroit d'un
aveugle Monarque ?
Si-roſt que l'on verra cette infamante
marque
De ſon audace , & du pouvoir
De voſtre redoutable & fupréme
Juſtice,
De la Rebellion le plus ardent
Complice,
Se rangera dans le devoir.
Fevrier 1682. C
50 MERCURE
L'avis quoy quesanglant , ne laiſſa
pas de plaire,
La Nature tout-bas envain y réfista.
La politique l'emporta,
Jupiter à la fin le trouvafalutaire,
Etfansfonger à l'intéreſt
Que le jaloux Phébus avoit en cette
affaire ,
Contre l'Amour il fulmina l' Arrest .
Vulcainfut chargé du ſuplice .
Ce Ministre cruel deſa haute Iu-
Stice
En reçeut l'ordre avec plaifir.
Il conſervoit toûjours un impuiſſant
defir
Deſevanger unjour du Scandaleux
outrage,
Dont le faisoit reſſouvenir
Cet adultere fruit desa Femme volage
;
Il craignoit Marsfon Pere,il n'oſoit
l'en punir, Et
GALANT. JI
Et les plus grands efforts desatimide
rage
N'avoient encorparuqu'àfondeſavantage
;
Mais enfin appuyé du plus puiſſant
des Dieux,
Il ſe précipita des Cieux,
Etjoignant cet ordre fevere
A ce vieil &fenfible affront,
Apeine est-il entré dans l'Ile de
Cythere,
Que cepauvre Innocent mesme aux
yeux defa Mere,
Se fentit appliquer un Fer chaud
Sur lefront.
Que l'effet helas, enfut prompt!
L'ardeur en un moment penetre ,
s'infinuë,
D'abord il en perdit la vevë,
Le Barbare en triomphe, inſulte à
Sadouleur,
Se repaiſt à loisir defa dure vangeance,
Cij
52 MERCRUE
Et pouſſant plus loin ſa fureur,
Luy reproche comme une offence,
Sa beauté, ſes traits, Mars, Vénus,
&Sapuiſſance.
**
Tout fut paſſionné dans ce cruel
Arrest,
La feule jalousie en fit tout l'intérest;
Apollonſe vangeoit du mépris deſa
Belle,
Vulcain deſa Femme infidelle,
Et Jupiter d'un attentat
Qu'il craignoit, &qu'il crût ne devoir
pas attendre.
Ainsi de tous costez, & l'Amour,&م
l'Etat ,
Lefirent confeiller , & rendre.
Tous les trois ravis duſuccés,
Seflatoient de joüir en paix
De leur inhumaine vangeance;
Mais trompez à lafin dans leur
douce espérance,
Ils
GALAN T.
53
Ils connurent bientoft , & mesme à
leur dépens,
Qu'on nese vantoit pas longtemps
de l'offence qu'on oſoit faire
Acet aimable Enfant, à ce Dieu de
l'Amour ,
Et que dansfa juſte colere
Ilsçavoit toſt ou tard ſe vanger à
Son tour.
**
Apollon lepremier en reſſentit l'atteinte;
Percédeſes traits dangereux,
Luy-mesme en ſe joüant tua fon
Hyacinthe;
La cruelle Daphnése moqua de ſes
vaux,
Le mit en le fuyant , presque tout
hors d'haleine,
Et pour le payer defa peine,
N'offritàfon ardeur qu'un Laurier
àbaifer ,
Et qu'un bel Arbre pourſe pendre.
Cij
54
MERCURE
Jupiter, dont le coeur toûjoursfenfible
& tendre
Ne cherchoit qu'à s'humaniser
Entre les bras deſes Maîtreſſes,
Acheta cherement leurs plus donces
caresses ;
MaisSans compter icy tous ſes déguiſemens,
Chacun ne sçait que trop qu'aucun
ne fut honneſte,
Et que faire ſouvent la Beste,
Fut un deses amusemens.
Vulcain fut le dernier , il eut aussi
fon compte;
Vénus pour le punirdeſes chagrins
jaloux,
Leva le masque enfin , &mit bas
toute honte ;
Elle fit des Amans , &mesme aux
yeuxde tous,
Prodiguafes faveurs, tantoſt aubel
Anchise,
Tantoft au charmant Adonis,
Et
GALANT.
55
Et se crût sans façon toute choſe
::
permise ,
Pourfervir en tous lieux le couroux
defon Fils.
Amour , pourquoy plus loin portestu
ta vangeance ?
Euxfeuls avoient commis l'offence ,
N'estoit ce pas affez pour toy ?
Quoy, toute la Naturehumaine
Devoit- elle , innocente , en endurer
lapeine,
Et pourquoy fans raiſon l'étendre
jusqu'à moyich
Helas ! que t'ay-je fait ? dequoy te
peux tu plaindre ?
Ay-je malparle de tes traits ?
Ay -je de ton Empire empefché le
progres ?
Contraire à ton ardeur, ay-je voulu
l'éteindre?
Non , grand Dieu ; cependant je
n'ay que tes rigueurs,
:
Ciiij
56 MERCURE
Tume traites come un coupable,
Tume refuses tes douceurs ;
Iris toûjours impitoyable,
Se rit de mes foûpirs , ſe moque de
mes pleurs ,
Et je ne fuis enfin qu'un Amant
miferable.
Quoy que je vous parle ſouvent
des Etats d'Artois , je ne
vous ay rien dit de la derniere
Audience que leurs Députez ont
euë de Sa Majeſté. Monfieur
l'Abbé de Dompmartin , en qui
unmérite fingulier a toûjours devancé
l'âge, portoit la parole . Sa
Harangue qui eut pour ſujet les
loüanges de noftre auguſte Monarque,&
les intereſts de la Province
, fut univerſellement applaudie.
Il eſtoit accompagné de
Monfieur le Comte de Mauve,
Député pour le Corps de la Nobleffe,
GALAN T.
bleffe,&de MonfieurTleeCCoonnſfeeiilller
Taffin,Penſionnaire de la Ville
de S.Omer, Député pour le Tiers-
Etat. Ce dernier eſt un Gentilhomme
qui ſe diftingue par une
rare vertu , & par une capacité
cofommée. Monfieur le Comte
de Mauve eſt de la Maiſon de
Bernaige , l'une des plus nobles
& des plus anciennes des Paï -
Bas. Il a de tres -grandes qualite z
& d'illuftres alliances , & a eu
l'honneur de rendre au Roy des
ſervices utiles & fort agreables.
Sa Majeſté les reçeut tres- favorablement;
& comme depuis cette
Audience,il s'eſt tenu une autre
Aſſemblée des Etats d'Artois,
Elle a eu la bonté de faire donner
à ces Députez , des témoignages
de la ſatisfaction qu'Elle a de la
conduite des Etats en general,&
de la leur en particulier.
Cv
58 MERCURE
Les grands fruits qu'ont faits
les Capucins Miſſionnaires que
Monfieur l'Eveſque de Soiſſons
avoit fait venir dans la Capitale
de ſon Dioceſe, ont continué pendant
tout l'Avent , en forte que
cette Miſſion a duré pres de deux
mois,avec une affluence de monde
extraordinaire . Le Pere Vincentde
Troyes y a fait paroiſtre
ce zele ardent qui l'applique tout
entier à ce qui regarde la converſion
des Ames. Il y avoit tous
les jours matin & foir dans la Cathédrale,
cinq Prédications diférentes
, à quatre deſquelles Monfieur
de Machaut , Intendant de
la Province ,a fort ſouvent aſſiſté .
Cela eſtoit d'un tres grand exemple
; mais ce qui a particulierement
excité la devotion des Peuples
, ç'a eſté de voir Monfieur
de Soiffons ſi aſſidu à entendre
GALANT.
59
dre ces zelez Miſſionnaires , que
quoy que leur premiere Prédication
commençaſt à quatre heures
& demie du matin, il n'a manqué
à aucune des cinq qu'ils ont
faites chaque jour pendant tout
le cours de leur Miffion. Illa termina
par la Benediction d'une
tres - belle Croix , qui a eſté élevée
à la principale Porte de Soiffons
,& dont il fit la Ceremonie.
Il aſſiſta à la Proceffion avec les
Peres Capucins , qui étoient au
nombre de ſoixante , ſuivis d'une
tres- grande foule de Peuple, tant
de la Ville que des environs , &
prêcha au pied de cette Croix
de la maniere du monde la plus
touchante.Le zele a eſté fi grand
pour l'élever , que les Dames ont
travaillé elles - meſmes à porter
de la terre fur le lieu où il avoit
eſté réſolu qu'on la planteroit.
Depuis
60 MERCURE
Depuis ce temps- là , on y a veu
jour & nuit quantité de monde
en prieres tout autour , & cette
devotion eſt cauſe qu'on a réſolu
de planter des Croix aux trois
Portes de la Ville, pour l'édification
des Pelerins qui paſſent par
là en allant à Noſtre - Dame de
Lieffe . Ces meſmes Peres vont
par l'ordre de Monfieur de Soiffons
, faire de ſemblables Miffions
dans tous les lieux de ſon
Dioceſe. Ce digne Prélat ſe trouve
par tout , & ſe montre infatigable
quand il s'agit de remplir
les fonctions de fon Miniſtere .
Sur la fin du dernier mois,Madame
la Comteſſe de Gacé, Fille
de Monfieur Berthelot, Conſeiller
d'Etat,& Secretaire des Commandemens
de Madame la Dauphine
. accoucha d'un Fils , que
Madame la Princeſſe de Carignan
GALANT. 61
gnan & Monfieur Colbert tinrent
ſur les Fonts le lendemain ,
& qui fut nommé Loüis - Jean-
Baptiſte . La naiſſance de ce Fils ,
eſt un grand ſujet de joye pour
l'illuſtre Famille de Matignon ,
dans laquelle il n'y a preſentement
d'Enfant mâle que ce nouveau
né , ſur lequel on fonde de
fort grandes eſperances.
Je vous ay toûjours connuë
une ſi conſtante Amie , que je
croy vous obliger en vous envoyant
une Lettre;que vous trouverez
remplie de proteſtations
de conſtance. C'eſt une vertu
qui ne doit pas vous déplaire ,
puis que vous aimez fi fort à la
pratiquer. Le titre de cette Lettre
vous apprendra qui en eſt
'Autheur...
LE
62 MERCURE
LE BERGER
FLEURISTE ,
A LA CHARMANTE CLORIS.
N
On, non, aimable Cloris, je ne
vais pas comme les Abeilles ,
de Fleur en Fleur ; ny comme les
Chaſſeurs , de Buiſſon en Buiſſon ;
ny comme les Voyageurs , d'Hôtellerie
en Hôtellerie ; & j'arbore encor
moins dans mes Etendars la Deviſe
d'à chaque Lune , Amour nouvelle.
La paffion que j'ay pour vous,
n'a de raport avec cet Aftre que
par la candeur. Elle reſſemble par
Safermeté au Soleil , qui est toûjours
le mefme.
Pour s'envoler, mon Amour n'a
point d'aîle ;
Il
GALANT. 63
Il eſt conſtant , auſſi bien que
fidelle ;
Et puis , vouloir tourner ailleurs
ſes pas ,
Ce ſeroit tenter l'impoſſible.
Belle Cloris , ne trouveroit- il
pas
A ce deſſein un obſtacle invincible
Dans la force de vos appas ?
Ceffez donc , de grace , de m'écrire
comme vous faites. L'inconftance
ne peut rienfur moy. Sa neceſſité
que vous justifiez par les
changemens de tous les Estres ; fa
douceur que vous appuyezsur les
charmés de la nouveauté ; sa fin
que vous avez établie fur la recherche
de la perfection ; & toutes
les autres raiſons que vous me repreſentez
avec tant d'esprit pour
lafoûtenir, ne livreront jamais que
de
64 MERCURE
de vaines attaques à la paſſion que
vous m'avez inſpirée.
Vous y joindriez encor l'abſence ,
& les Rivaux ,
Qui font à l'Amour tant d'outrages
,
Et rendent tant d'Amans volages
,
Que je craindrois peu leurs
affauts.
Ils pourroient bien affliger ma
pauvre ame ,
Elle n'eſt pas à l'abry de leurs
maux ,
Mais ils ne pourroient pas dimi .
nuer ma flame.
Que tout le monde donc coure
au changement, j'en verray l'exempleſans
en estre touché ; & je me
laiſſeray plûtost fouler aux pieds,
que de m'abandonner au lâche cou
rant
GALANT. 65
rant des choses. Ne goûtay-je pas
en vous aimant , tous les plaiſirs de
la nouveauté , puis que mon esprit
ne peut penser à vos divines qualitez
, qu'il n'en découvre toûjours
quelque nouvelle , qui s'étoit auparavant
dérobée à ſa connoiſſance ?
Et ne seroit- ce pas m'éloigner de
la perfection , que de vous quitter
pour une autre, puis qu'il n'est rien
fur la terre quiſoit si parfait que
vous?
Vous eſtes , ô Cloris , le chefd'oeuvre
des Cieux ,
Vous effacez tout ce que la
Nature
A mis de plus beau ſous les
Cieux.
Si je changeois , je me ferois
injure ,
Avec le jugement j'aurois perdu
les yeux.
I1
6 MERCURE
Il eſt vray que je vois chaque
jour quelque Belle
Qui fait l'ornemet de ces lieux;
Mais chaque Objet me ſert à
vivre plus fidelle ,
Voyant combien vous valez
mieux.
Je vous aſſure auſſi que la galante
Blonde,
Ny l'engageante Vaceſmonde,
Caliſte , Caliſton , Iris , ny Beс-
d'amour ,
Ny les autres Beautez qu'on trouve
& qu'on adore
Aux environs de mon ſejour ,
N'ont pas eu le pouvoir encore
D'effacer de mon coeur avec tous
leurs attraits ,
Le moindre de vos traits.
Soyez donc deformais plus juſte,
ou moins modeſte ;
GALAN Τ. 67
Et fi toûjours pour moy quelque
bonté vous reſte ,
N'apprehendez point que ce
coeur
D'une autre que de vous devienne
la conqueſte ;
Avos pieds la raiſon l'arreſte.
Il y borne ſa gloire , il y met ſon
bonheur ,
Il y trouve un plaiſir extrême.
Là , comme un grain d'Encens ,
* il brûle à vôtre honneur ;
Juſqu'à la mort il brûlera de
mefme.
Ie me trompe , belle Cloris , mon
amour ne finira pas avec ma vie ,
il aura plus de durée qu'elle , &
j'espere qu'à l'exemple des nouvelles
Etoiles qui ont paru au trépas
de certains Princes ,
Mon feu s'élevera de mon coeur
dans les Cieux ,
Pour
1
68 MERCURE
Pour montrer aux Mortels qu'il
eſt digne des Dieux ;
Ou plûtoſt que ſuivant les principes
de la Religion galante que
nous profefſſons , & Suivant la
récompense qu'elle promet aux
Amans fidelles & constans
beau feu fera changé en un bel
Astre ,
ce
D'où mille & mille influences
d'amour ,
Sur mille & mille coeurs couleront
nuit & jour.
Et qu'enfin de quelque maniere
que ce soit,
Aprés ma mort vous me verrez
briller
Du feu dont en vivant vous me
voyez brûler.
L'affis
GALANT . 69
L'aſſurance de cette durée n'est
passans raifon , belle Cloris ;
Car enfin , quand ce feu ſi vif,
ſi précieux ,
Au lieu de venir de vos yeux,
Viendroit de ceux d'une Im.
mortelle ,
Il n'auroit pas une ſource plus
belle.
Ajoûtez à cela , qu'il est trop
pur pour s'en aller en fumée comme
les autres ; & trop grand & trop
beau , pour n'avoir pas une destinée
extraordinaire . Außi je juge qu'il
Sera immortel comme le Dieu qui
l'a fait naître ; & c'eſt , belle Cloris
, dans cette immortalité que
j'établis la principale felicité de
vôtre , &c .
:
Je
70
MERCURE
Je vous envoyay il y a quelques
mois , une Medaille dont
la Face droite repréſentoit Monfieur
, & le Revers la Deviſe de
ce Prince. En voicy une ſecon
de , qu'on trouve beaucoup plus
reſſemblante que cette premiere
, & dont le Revers eſt diférent
, puis qu'on y voit la Bataille
de Caffel . L'occaſion qu'ellé
me fournit de parler de Son
Alteſſe Royale , eſt trop belle
pour la laiſſer échapper ; mais
comme la gloire des Conquérans
, & des Miniſtres d'aujourd'huy
, vient toute du Roy, on
ne peut parler d'aucune Action
d'eclat , fans faire voir que ce
Monarque y a la premiere part.
La priſe de Valenciennes , &
Cambray , & Saint Omer ( deux
des plus fortes Places de l'Eupe)
aſſiegez dans le même temps,
font
GALAN T.
71
e
font des choſes inoüyes. Si le
ſeul deſſein de les attaquer doit
paroiſtre incroyable à la Poſtérité
, avec quel étonnement leur
priſe ne ſera - t'elle point regardée
? C'eſt neantmoins dans ce
temps que le Roy a preparé à
Monfieur l'honneur du gain
d'une Bataille , & voicy comment.
Sa Majesté ayant ſçeu que
Monfieur le Prince d'Orange
s'eſtoit avancé vers Ypres , dans
Je deſſein de ſecourir S. Omer ,
envoya Monfieur de Louvois à
Lile ; & ce Miniſtre dont la prévoyance
ne peut eſtre affez admirée
, donna des ordres pour
faire marcher vers l'Armée de
Monfieur la Petite - Gendarmerie
de la Maiſon du Roy , avec
la Cavalerie- Legere. Sa Majeſté
envoya auſſi à fon Alteſſe Roya-
-le un Détachement commandé
:
par
}
72
MERCURE
par Monfieur de la Cardonniere,
compoſé de huit Bataillons . Le
Roy ayant appris quelque temps
aprés que l'Armée ennemie continuoit
ſa marche , & qu'elle étoit
plus nombreuſe qu'il n'avoit crû,
fit partir Monfieur de Luxembourg
avec quelque Cavalerie-
Legere, les deux Compagnies de
ſes Mouſquetaires , deux Bataillons
des Gardes Françoiſes, trois
du Regiment de Stoup , deux
du Regiment Royal , & un du
Maine. Le Roy ayant ainſi préveu
à tout , ſe fia en l'intrépidité
de Monfieur pour le reſte. Il
l'avoit connuë en pluſieurs occaſions.
Il ſçavoitde quelle maniere
il s'étoit expoſé dans la tranchée
de tous les Sieges où il avoit
eſté. Celuy de Zutphen luy
étoit encor préſent. Il ſe ſouvenoit
de la conduite qu'il avoit
tenuë
1
GALANT.
73
!
tenuë dans cette entrepriſe, de fa
liberalité envers les Soldats , & de
l'amour qu'ils avoient pour luy.
Il ne faut pas s'étonner ſi dans
l'affaire de Caſſel , ce Prince répondit
ſi bien à l'attente de Sa
Majeſté. Il fit voir beaucoup d'efprit
dans le Conſeil de Guerre; &
les deux Maréchaux de France,
qui avoient l'honneur de com
mander ſous luy, furent convaincus
par ſes raifons , qu'il falloit
donner le Combat. Quoy qu'il
fuſt moins fort que les Ennemis,
& qu'ils euſſent l'avantage du
terrain , il ne s'en étonna point,
non plus que de ſe voir obligé
de diviſer ſon Armée pour garder
la Tranchée de S. Omer , les
Poſtes qu'il avoit gagnez devant
cette Place- là , & huit endroits
par leſquels le fecours pouvoit
paffer. Ce Prince chargea plu-
Février 1682 . D
74
MERCURE
fieurs fois à la teſte des Bataillons
&des Eſcadrons. Il étoit toûjours
au plus fort de la meſlée,&
eut un coup de Mouſquet dans
ſa Cuiraffe . Un de ſes Officiers
fut bleſſé auprés de luy , en luy
attachant une Caſaque ; & Mefſieurs
les Chevaliers de Lorraine
& de Nantoüillet , qui ne l'abandonnoient
point , le furent auſſi
à trois pas de fa Perſonne. Un
Bataillon Suiffe étant rompu , il
fitauſſi- toft mettre ſes Gardes en
Eſcadrons , ainſi que quelquesuns
de fes Domestiques qui
étoient accourus ; & les animant
par ſon exemple , il leur infpira
tant de courage & de force , que
toutes les Troupes qui l'environnoient
, ayant efſuyé à la portée
du Pistoler la decharge des Ennemis
, allerent à eux l'Epée à la
main,&& ler tempirent. Il demeura
à
GALANT.
75
à cheval depuis trois heures du
matin juſques à la nuit , & fit
voir une conduite admirable &
une préſence d'eſprit ſurprenante
dans les ordres qu'il donna . II
combatit les Ennemis. Il exhorta
les Soldats. Ainſi on peut dire
que fa teſte , fon coeur , fon bras ,
ſon eſprit & fon éloquence , agirent
également dans cette importante
occaſion , & que jamais
on n'a moins craint le péril , ny
fait voir un plus grand ſang froid
au milieu des dangers où il étoit
expoſé. Ce Prince qui le jour dự
Combat avoit eſté la terreur des
Ennemis , en devint les deli
le lendemain. Il ſe montr
des Bleſſez , & envo
Aces
La Pere
Champ de Rotta dans le
des Medecins
, des Chirurgiens , des Remedes
, des Vivres & des Chariots
, pour tranſporter ceux qui
Dij
76 MERCURE
L
étoient encor en état d'eſtre ſecourus.
Une ſi belle action auroit
inſpiré de la fierté d'ame aux
Vainqueurs les moins ſujets à
la vanité. Cependant la gloire
qu'elle a répanduë fur fon Alteſſe
Royale , n'a pû l'ébloüir un
ſeul moment , & jamais il n'y a
rien eu de fi modeſte que ſes
Réponſes aux Lettres qui luy ont
eſté écrites , & aux Complimens
qu'on luy a faits fur le gain de
cette grande Bataille.
La Religion des Prétendus
Réformez , s'affoiblit fi fort de
jour en jour , que je vous ferois
de longs Articles ſi je voulois
vous parler de toutes les Abjurations
qui ſe font dans le Royaume.
Je ne ſçaurois pourtant m'empeſcher
de vous apprendre celle
deMonfieur Roy , fameux Avocat
de laRochelle , & qui paffe
iopzbeo sonoqinas
ia
pour
GALANT .
77
L
pour un des plus beaux Génies
de la Province. Un Capitaine
d'Infanterie que Sa Majesté envoye
dans l'Ifle de Cayenne ,
l'ayant entrepris ſur la fin du dernier
mois , luy prouva fi bien la
fauſſeté des maximes de Calvin ,
qu'étant reſté convaincu dans
les vingt- quatre heures , il abjura
dés le lendemain ſon hérefie
, en forte qu'il eſt aujourd'huy
l'exemple , ou pour mieux
dire, le fleau de ceux qui ne veulent
pas ouvrir les yeux fur les
erreurs dont il eſt ſorty. Voilà ,
Madame , ce que peut la force
de la verité, qu'en l'écoutant ſans
trop de préoccupation ,
s'arme point d'un coeur obſtiné
pour la combattre.
on ne
Les marques de pieté que donnent
Monfieur & Madame de
Strada , dont je vous appris la
Diij
78 MERCURE)
converfion il y a un mois , ont
quelque choſe de ſi touchant ,
que jamais il n'y eut rien de pareil
à l'édification que tout le
monde en reçoit. Par une humilité
ſurprenante , ils ont demandé
long - temps à faire Aménde
honorable, la corde au col ,& les
pieds nus , ne pouvant croire
qu'ils méritaſſent le pardon de
leurs erreurs , s'ils n'en faifoient
réparation publique. Mais Monſieur
l'Eveſque de Clermont s'y
eſt toûjours oppoſé. Ils n'ont voulu
prendre aucun divertiſſement
ce Carnaval ; & comme on ſçait
qu'ils font l'un & l'autre infiniment
éclairez , ces témoignages
de leur repentir ne peuvent être
que d'une tres -grande utilité à
l'Eglife. Les fréquentes conférences
qu'ils ont euës avec le P.
Antoine de Beaujeu,Gardien des
Capucins
GALANT. 79
Capucins de Lyon . Miffionnaire
alors àClermont , ont beaucoup
contribué à leur Abjuration.
Mr de Strada, qui étoit confideré
comme le principal appuy des
Réligionnaires de cette Province,
eſt arriere- petit-Fils du grand
Strada , Chancelier de l'Empire.
LaMaiſon des Fabrices , dontje
vous ay dit que Madame de Strada
étoit, eſt une des plus illuſtres
& des plus anciennes d'Allemagne.
} 5091
Je viens de me fouvenir d'un
Mariage fort conſidérable , qui
s'eſt fait au commencement de
cette année , & que j'oubliay la
derniere fois de vous apprendre .
C'eſt celuy de Monfieur le Marquis
d'Orvillé , Chefde la Maiſon
de la Vieuville en France,qui
a épousé Mademoiselle de Vignacour,
Heritiere de cette Mai
Dij
80 MERCURE
fon,& petite- Niéce d'un Grand-
Maître de Malte de ce meſme
nom. La cerémonie en fut faite
le Jeudy huitiéme de Janvier,par
Monfieur l'Evêque & Comte de
Châlons, dans la Maiſon de Madame
la Ducheſſe de Noüailles ,
à Sainte Geneviève des Bois , où
cette Ducheffe traita magnifiquement
toute l'Aſſemblée.
On fait beaucoup de deſſeins
pour le Mariage , mais il en eft
peu que quelque obſtacle ne
trouble. Malheur à ceux qui en
trouvent d'invincibles. L'inégalité
du bien eſt le plus à craindre
par ceux qui s'engagent à aimer
fans eſtre appuyez de la Fortune.
Cette autre Fable de Monfieur
Daubaine , vous apprendra
ce que l'on en peut fouffrir.
LE
GALAN Τ. I 81
030303 ( 03-03-07
LE
VERLUISANT,
L'ABEILLE ,
ET LE VER - A - SOΥ Ε .
FABLE.
N ne voit point de fipetite
ONB
Qui dans sa jeune , ou sa vieille
Saiſon ,
Nese mette l'amour en teste,
Et qui ne croye encor le faire aver
raiſon.
Ce que je dis eft veritable,
La preuve en est dans cette
Fable.
Sous le pied d'une Ruche un certain
Verluifant ㅅ
Dv
)
82 MERCURE
Logeoit ; & ce Logis estoit affez
plaisant.
Nôtre bonne Mere Nature ,
Soit à deſſein , soit par hazard,
De Ses faveurs au Ver avoit fait
bonnepart.
Il trouvoit pour fa nourriture
A quatre pas dequoy manger avec
plaisir
Herbe feche , Herbe fraîche , il n'avoit
qu'à choisir ;
S'il en vouloit faire pâture ,
Tout alloit felon fon defir.
Mais helas ! du moment qu'on
aime ,
Amoins que ce ne soit par un bonheur
extrême ,
Ilfaut se résoudre à fouffrir.
L'Amour est un vray Troublefeste
,
Des Hommes en ont pú mourir;
Voyons comme il traite une Beste.
Dans
GALANT . 83
Dans la Ruche , licu propre & tresbien
habité ,
Entre pluſieurs, logeoit certaine jenne
Abeille,
Dont le coeur à l'amour étoit affez
porté.
Ce n'étoit pas grande merveille,
A cettepaßion le Sexe féminin
Eft enclin ,
Autat & plus que n'est le masculin.
Ajoûtez que le voisinage.
Donnant les moyens deſe voir
Matin &foir ,
Inſenſiblement on s'engage.
Venons au Ver. Il avoit de l'esprit,
Il n'étoit rien de beau , ny de bon,
qu'il n'apprit ;
Außi jamais n'avoit- on veu Reptile
En belles qualitez autant que luy
fertile.
11
84 MERCURE
Il dançoit & chantoit fort agreablement;
Mais ceque l'on trouvoit de rare,
Etdans un Verqui l'eſt aſſurément,
C'est qu'iljoüoit de la Guitare
Paſſablement.
Enfin pour la galanterie
Il avoit unfi beau talent ,
Qu'en Profe comme en Poësie
C'etoit un Autheur excellent .
Ouvrage en Vers , Billet ,
Lettre ,
Le tout étant deſa façon ,
On n'y trouvoit plus rien à
mettre ,
Et Voiture en comparaiſon
Auroit auprés de luy paßé pour un
Oyfon.
Voilà le Ver. Quant à l'Abeille,
Et pour l'esprit , &pour le corps,
Dela Nature elle eut les plus riches
tréſors.
15
GALAN T. 85
Du Monde elle paſſoit pour huitiéme
Merveille,
Elle joüoit du Claveſſin ,
Elle avoit appris la Muſique ,
Parloit Italien , &mesme un peu
Latin.
Sa mémoire estoit angélique.
Auſſi l'exerçoit elle avecjuſte raiso.
Elle lisoit la Fable, elle lisoit l'Hiftoire,
Elle liſoit, cela ſe peut- il croire?
Juſques aux livres de Blazon.
S'il faut parler defa perſonne,
Quoy qu'elle eust aßez d'embonpoint,
Sa taille étoit grande & mignonne,
Et le bon airn'y manquoit point.
Au reste c'estoit une Blonde,
Dont le teint blanc, frais ,& poly,
L'euftfaitfeutpaſſerdans le monde
Pour l'Objet le plus accomply .
Cependant malgrétous ces charmes,
L'Histoire dit que nostre Verluisant
Eust
86 MERCURE
Eust bravé ſon pouvoir , s'il n'eust
rendu les armes
Au regard tendre &languiſſant,
Dont (quand il plaiſoit à la Dame)
Le coeur le plus glacéſeſentoit tout
enflame.
C'est en vain qu'on voudroit reſiſter
àl'Amour.
Toſt ou tard, quoy qu'onfaſſe, il est
Maistre àson tour.
Ce petit Dieu , de toute choſe
En ce monde àfon gré dispofe,
L'Abeille est amoureuse , & le Ver
amoureux ,
Sans que cependant tous les deux
De leur trouble fecret ſcachent d'abord
la cause;
Mais commeen eux ce trouble est
tous les jours plus grand ,
L'un & l'autre bientot l'apprend.
Le Ver est en humeur chagrine,
Quand il ne voit passa Voisine ;
Et
GALANT.
87
Et de l' Abeille le chagrin ,
C'est de ne point voir fon Voisin.
Quesi quelque doux tefte- à - teste
Se rencontre pour nos Amans ,
Ils ne font que trop voir dans ces
heureux momens
1.
Que l'un de l'autre est la conqueſte.
En mille & mille occafions
Que leur donnoit la folitude,
SansSoucy , fans inquiétude,
Satisfaisant leurs paſſions,
Ils pafferent deux ans dans ce doux
badinage.
Mais à lafin estant furpris ,
Il fallut que le Verfortiſt du voiſinage.
C'estoit le feul moyen de diſſiper
l'ombrage
Que les Parens de l'Abeille avoient
pris.
Tout d'un coup il plia bagage,
Et crût àfranchement parler,
Qu'afin
88 MERCURE
Qu'afin de fauter mieux , il alloit
reculer.
:
C'estoit agir en Ver tres-fage ;
Maisparmalheur,lepauvre Diable
: alla
Pis que de Caribde en Sylla.
Comme il ne voyoit plus qu'unefois
lasemaine,
Encor incognito ,
avec peine,
toûjours mesme
L'Objetde fes tendres amours.
Luy qui pouvoit le voir autrefois
tous lesjours,
Par un revers en tel cas ordinaire,
Amesure qu'ils fut moins veu,
( Qui de l' Abeille l'auroit crú?)
A meſure il ceſſa de plaire.
Deplus, Dame Avaricey vint mettre
du fien,
Elle qui tous les jours de tant de
maux est cause.
Les
1
GALAN T. 89
Les Parens de l'Abeille avoient
beaucoup de Bien ,
Et ceux du Galant n'avoient rien;
Ou tout au plus si peu de chofe ,
Que je n'ofe
Là-deſſus ſeulement ſoufler ;
Et de vouloir les accoupler,
Le coup paroiſſoit impofſſible.
A l' Abeille on dit bien &beau,
Qu'on donneroit sur le muſeau,
Si plus au Ver luisant on la voyoit
Senfible;
Qu'enfin elle devoit avoir
Surfarichesse un autre espoir,
Puis que le Miel pouvoit la mettre
en l'alliance
Du plus riche Animal de France.
Fy d'un Ver , difoit on , qui n'a
pour tout vaillant
Qu'une étincelle de brillant .
Or doncpar heureuſe rencontre,
Anostre Verluisant un jour
L'in
१० MERCURE
L'inconstante Abeille se montre.
Il luy parla d'abord defon amour.
Elle l'écoutefans répondre.
Qu'est - ce donc qui peut vous
confondre ,
Luy dit ce Ver, luy meſme confondu
De ce qu'à ses propos elle n'a répondu?
Ay-je quelque Rival à craindre ?
Non , de cela , dit - elle , il ne faut
pas vous plaindre ;
Si l'air froid dont j'agis fait voſtre
étonnement,
Je m'en vais vous conter fans
feindre ,
Ce qui cauſe ce changement.
Tous mes Parens , ne vous déplaiſe,
Sont Gens qui font fort à leur
aife.
Etles voſtres , en vain vous en
feriez le fin ,
N'ont
GALANT. 9L
N'ont pas un ſemblable deſtin.
Il eſt vray que vous Ver, & moy
chétive Abeille ,
Noſtre condition ſe trouve affez
pareille.
Mais on ne compte point ſur cette
égalité
Dans la plupart des Mariages,
Et ce qui lesfait chez lesSages,
Ce n'est que la réalité.
Ergo. Par mes Biens ſeuls eſtant
recommandable ,
Je dois faire choix d'un Party
Qui plus que vous me foit fortable.
Mes Parens à nos feux n'ont jamais
confenty.
Ainſi cherchez une Maîtreſſe
Qui veüille bien recevoir en
payement
Vos douceurs & voſtre tendreſſe.
J'y renonce, & dés ce moment
Je
92 MERCURE
Je laiſſe à vos deſirs liberté toute
entiere
De ſe donner ailleurs carriere .
L'Abeille difparoit ; le Ver au defespoir
A tout cela qu'euſt il pû dire ?
Si vous defirez le ſçavoir ,
Il est dans ce Rondeau,vous n'avez
C qu'à le live.
Un tendre coeur fait tout mon
bien ;
Et pour n'avoir que ce ſoûtien,
Je ſeray toûjours miferable ;
Car dans ce temps abominable,
On regarde un Gueux comme
1
un Chien.
Des amitiez le feul lien ,,
Argent, bel argent , c'eſt le tien;
Et ſans toy l'on envoye au Diable
Un tendre coeur .
J'ay
GALANT.
93
J'ay mon fort , chacun a le ſien ,
Mais en est - il comme le mien ?
En est- il d'auſſi dép'orable ?
Non, non,je fuis inconfolable,
Si l'Abeille conte pour rien
;
Un tendre coeur.
Pendant qu'ainsi noſtre Ver moralife
,
L'Abeille fans s'en foucier,
Prendfon effor juſque sur unMeurier',
Ou fitoft qu'ellefe fut mise ,
Ses yeux d'un Ver- à-Soye attaquent
la franchise.
12
(Sur ces Arbres toûjours Ver-àfoye
est errant . )
Ce Ver la voit l'aborde , & dit en
Son langage ,
Apres l'humble falut que l'Abeille
luy rend;
Avenir en ces lieux quel ſujet
vous engage ?
Vous
94 MERCUREVous
n'y trouverez point de
Fleur ,
Mais en récompenſe mon coeur
Vien s'offtir à voſtre pillage .
Pour vous il eſt ſans aucun fiel,
Vous en pourriez faire du Miel;
Belle Abeille , daignez le prendre.
Noftre Abeille fans plus attendre,
Apres un regard des plus doux,
Luydit , Tour-de -bon, m'aimezvous
?
A peine encor m'avez- vous
veuë ;
Et cependant,ſi vous quittez ces
lieux ,
Répond le Ver , voſtre abſence me
tuë ,
Je ne puis vivre éloigné de vos
yeux.
Je ne ſçaurois auſſi ſans défiance ,
Croire un amour ſi prompt , ſi
plein de violence ,
Repart
GALANT . 95
4
Repart l'Abeille au Ver. Mais en
*cas que demain
Vous reffentiez pareil martirë ,
Vous viendrez chez moy me le
dire ,
Et vous n'y viendrez pas en
vain.
Adieu; beau Ver, je me retire .
Quand I Abeille est en sa Maiſon,
Elle fonge à ſon avanture ,
Et par le Siecle d'or enfoy- mesme
ellejure
Qu'ellefera tres prompte guérison
De la bleſſure
Qu'au coeur du Ver-à-foye ont fait
Ses doux appas ,
Sil Animal porteses pas
Le lendemain du coſté de la Ruche,
Quoy , j'aimerois un gueux de
Verluiſant ,
Diſoit- elle en reflèchiſſant !
Il faudroit que je fuſſe Cruche.
Vivent
96 MERCURE
Vivent mes nouvelles amours.
Ah , quelle joye !
Je vais couler le reſte de mse
jours
Et dans le miel, & dans la ſoye .
Ellepaſſa la nuit àraiſonner ainfy;
Et dès le grand matin elle n'eut de
Soucy
Quede demeurerſurſa porte,
Croyant de moment en moment
Qu'il faut que le bon venty porte
Le beau Ver ,Son nouvel Amant.
Il en arriva d'autreforte,
Pour elle c'estoit temps perdu.
Son Ver. à ſoye estoit dodu ,
Et marchoit lentement , fuivy de
l'équipage
Qu'un Ver Semblable à luy méne à
SonMariage.
Le Rendez- vous estoit un Rendezvous
d'amour ;
Mais pour faire un pareilvoyage,
Au
GALANT . 97
3
Au pesant Ver-à -Soye ilfalloit plus
d'unjour.
Quoy qu'il en fust , voicy la triste
destinée
Qu'autour de la Ruche trainoit
Le pauvre Verluiſant. Son ame
abandonnée
Au plus mortel chagrin ſans ceſſe
examinoit
Par où pouvoir adoucir l'Inhumaine.
-Bur lefeüil de la Ruche il lafurprit
lefoir.
Elle n'estoit pas làfans doute pour
levoir.
N'aurez vous point pitié , lug
dit- il , de ma peine ?
Je vous aime toûjours , & vous
ne m'aimez plus ?
- Ingrate, inſenſible , infidelle,
Que dites - vous d'une flame ſi
belle?
Février 1682 . E
98 MERCRUE
Mes ſoûpirs ſi conſtans feront- ils
ſuperflus ?
Enfin , tout-de- bon , dois - je
croire
Que contre moy vous ſoyez en
couroux,
Etque vous perdiez la mémoire
De tout ce quel'Amour m'a fait
faire pour vous?.
Vil Animal , Inſecte teméraire,
Qu'avez - vous fait qu'en vous
trompant,
Répond l' Abeille,&que pouviezvous
faire ;
Ce que j'ay fait, dit le Ver en ram-
Pant?
Je m'en vay vous l'apprendre ,
Abeille trop légere.
J'ay fait , non ſans de grands travaux,
Pour vous conter mes doleances,
Mes
GALANT. 99
Mes foins , mes foucis , mes foufrances
,
Tous les jours mille Vers nouveaux.
J'ay fait cent & cent Madrigaux
Sur la moindre de vos abfences;
J'ay fait des Odes & des Stances
,
Chanſons , Triolets , & Rondeaux.
J'ay fait pour vous des Epigrammes
,
Et meſme quelques Anagrammes,
Le tout d'un ſtile pur& net.
Et s'il euſt eſté neceſſaire,
J'avois telle ardeur de vous plaire,
Que j'euſſe eſtéjuſqu'au Sonnet.
De tout cela je vous tiens peu de
compte,
Eij
1
ICO MERCURE
Répond l'Abeille , & je mourrois
dehonte ,
Si j'avois de l'attachement
Pour un Amant
Dont le plus folide mérite
Conſiſte en beaux diſcours , dés
mes plus jeunes ans
On m'offuſquoit de cet Encens
J'aime aujourd'huy celuy de la
Marmite.
Elle rentre en ſa Ruche, en disant
ce beau mot.
Ausfi le Verluisant estoit - il un
grandfot,
D'ofer aspirerà laproye
QueSuivant les regles du temps
Doit attraper le riche Ver-à-foye.
Qu'ilfoit doncfageàses dépens,
Etse contente d'une Mouche,
Qui n'aura comme luy , que l'esprit
&labouche,
Il paſſera par là pour un Ver de
bonfens.
F'ay
GALANT . ΙΟΙ
:
J'ay prétendu qu'en cette Fable,
Pour quelque Amant peut - estre
Histoire veritable ,
Et les Filles, & les Garçons,
Trouveroient de bonnes leçons.
Les unes fur l'obeïſſance
Que rend l'Abeille aux droits de la
naiſſance ,
Profiteront en la lifant
Et les autresſujets à l'aveugletendresse
, 2:
Quand ils voudront choisir une
Maîtreffe , mac
Confulteront le Verluifant ;
Ilfçait dans l'amoureuse affaire
Comme est puny le Teméraire.
Il n'eſt aucune entrepriſe dont
la France ne vienne aujourd'huy
à bout ; & quand il s'agitde faire
éclater la gloire du Roy , la Mer
luy fert de Theatre ainſi que la
E iij
102 MERCURE
Terre. La fiere puiſſance des
Ottomans ſi formidables à toutes
les Nations , n'a point encor fait
ployer la noſtre , & malgré tout
fon orgueil , elle doit craindre
plus que jamais l'effet de la Prophetie
qui luy donne des alarmes
depuis ſi longtemps. Lors que
l'honneur& le repos de l'Europe,
ont voulu que Sa Majesté ſoit
entrée dans quelque affaire , où
ces ſuperbes Ennemis du nom
Chreſtien avoient quelque part,
il ne s'en font jamais tirez avantageuſement.
Ils le voyent dans
ce qui est arrivé devant l'Iſle de
Chio, &la Bataille de S. Godard
doit eſtre encor préſente à leur
mémoire , quand l'Allemagne ne
s'en veut pas ſouvenir. Tout leur
fait connoiſtre la grandeur de
noſtre Monarque ; & la noble
fermeté de Monfieur de Guille
ragues
GALANT .
103
ragues ſon Ambaſſadeur à Conſtantinople
, leur en eſt un ſeûr
garand. Jamais aucun autre n'avoit
repouffé leurs menaces par
des menaces encor plus fieres ,
& ils ne s'eſtoient jamais adoucis
apres avoirmenacé,mais ce n'eſt
que ſous le Regne de Loürs LE
GRAND que ſe font les choſes
extraordinaires,& qu'on s'accoûtume
à voir ce qui n'avoit point ,
encoreſté vû . Quoy que par les
nouvelles publiques vous ayez
appris quantité de circonſtances.
de l'Affaire de Chio , qui depuis
fix mois fait tant de bruit en Europe
, vous n'avez point eu le
détail du Combat donné par
Monfieur du Queſne,ny de l'Audience
que Monfieur de Guilleragues
eut du Lieutenant du
Grand Viſir avant qu'il fuſt appellé
à celle de ce Miniſtre. Ces
E iiij
104 MERCURE
L
deux choſes ,& d'autres particularitez
que j'adjoûteray diverſi
fieront affez ma Rélation , pour
vous la faire regarder comme
nouvelle. Vous ſçavez d'ailleurs
que quand il arrive quelque grade
affaire qui fait ouvrir les yeux
fur la fuite , j'attens toûjours àp
vous en écrire qu'elle ſoir entierement
conſommée, afin de vous )
épargner la peine de chercher
dans pluſieurs Lettres , ce que je
renferme alors en un ſeul Article.
T
Les Tripolins , Corfaires de
Barbarie,qui moyennant un Tricit
but qu'ils payent au Grand Seigneur,
vivent ſujets à leurs ſeules
Loix, ayant refusé de faire raiſon
d'un Vaiſſeau pris fous la Banniere
de France , & de pluſieurs
Chreſtiens retenus Eſclaves , Sa
Majeſté ordonna qu'on les pourſuiviſt
3
:
GALAN T.
105
ſuiviſt en quelque Port qu'ils ſe
retiraſſent. Ainſi le 20.Juin,Monſieur
le Marquis d'Anfreville, que
Monfieur du Queſne avoit détaché
aux Ifles d'Hyeres pour
reconduire deux petits Baſtimens
pris à Modon depuis quelques
mois , ayant reconnu fix de leurs
Vaiſſeaux dont trois eſtoient de
quarante pieces de Canon, & les
trois autres de vingt à vingt- quatre
, aupres du Cap de Sapience,
il ſe mit incontinent en estat de
les combatre. Il y eut trois de
ces Baſtimens qui firent force de
voiles apres une courte refiftance.
Les trois autres s'obſtinerent
àſoûtenir le combat pres de trente
heures. Le Commandant n'eut
que deux Hommes tuez & peu
de bleſſez , & un autre de ces
Navires environ dix ou douze
Homines. Monfieur d'Anfreville
E V
106 MERCURE
en perdit trois , apres quoy les
Tripolins ſe retirerent dans l'iſle
de Chio pour ſe radouber. Monſieur
du Queſne en ayant eſté
averty les y alla ſurprendre le
23. Juillet avec ſon Efcadre composée
de ſept Vaiſſeaux. Aufſitoſt
qu'il euſt moüillé à l'embouchûre
du Port , il envoya dire à
l'Aga qui commandoit dans la
Fortereſſe , qu'il venoit là comme
Amy ; que l'Empereur de France
eſtoit ancien Allié de celuy des
Turcs ; mais qu'il avoit des ordres
exprés d'exterminer les Pyrates
de Tripoly, qui par les termes
des Capitularions eſtoient
appellez Sujets rebelles , & abandonnez
à la vangeance de l'Empereur
des François. Les Tripolins
qui eſtoient en tres-grand
nobre, s'eſtoient rendusles Maîtresdans
la Ville ,& dans le Port.
Ainfi
GALAN T.
107-
A
Ainſi quelque temps apres qu'on
eut jetté l'Ancre , Monfieur du
Queſne voyant qu'on ne luy faifoit
aucune réponſe ,fit aſſembler
le Confeil. On trouva qu'on tâcheroit
inutilement d'aller brûler
les Vaiſſeaux des Tripolins,à cauſe
d'une Eſtacade qu'ils avoient
faite,& qui empeſchoit qu'on ne
puſt les aborder. Il fut réſolu à ce
défaut que les Navires François
les canonneroient . Ce deſſein
s'exécuta apres quon ſe fuſt pofté
environ à demy portée de Canon
des Ennemis , avec autant
de commodité qu'on le pouvoit
ſouhaiter par un tres-beau temps.
Monfieur du Queſne ayant commencé
à tirer ſur les Tripolins
entre midy & une heure , fut fecondé
de la bonne forte par les
cing autres Navires. Les Ennemis
qui ſe radouboient , & qui
par
;
108 MERCURE
par cette raiſon eftoient defariA
mez , tirerent tres peu de coups.
On remarqua meſme que la plûpart
de ceux qui eſtoient dans
leurs Vaiſſeaux ſe jetterent à la
nage, pour ſe ſauver dans la Ville ,
où il y a deux Forts, l'un de trente
Pieces de Canon , & l'autre de
vingt.Le Combatdura trois heures
& demie , pendant leſquelles
il fut tiré du Chaſteau ſur les
Vaiſſeaux de Monfieur du Queſne.
On tira de fon coſté juſques à
ſept mille coups,dont il y en eut
fort peu de perdus,ceux qui n'attrapoient
point les Navires Tripolins
allant dans la Ville , où ils
faifoient encor un plus grad dommage
, tant fur les Maiſons qu'ils
abatoient , que par les perſonnes
qui en eſtoient accablées . Quelques
Mancoeuvres furent emportez
dasle Vaiſſeaux de Monfieur
du
GALANT.
109
du Queſne,qui reçeut quatre ou
cinq coups de Canon , dont l'un
paſſa das l'entrée de ſa Chambre.
Il y eut fix Hommes tuez,& douze
ou quinze bleſſfez dans celuy
de Monfieur d'Anfreville. Monfieur
de S.Amand ne perdit perfonne
. Monfieur le Chevalier de
Rhodes Lieutenant, & Monfieur
le Chevalier Bellocier Garde de
la Marine, furent bleſſez dans le
Navire de Monfieurde Lery On
perditdeuxHommes dans celuy
deM' de Seppeville, où il y en eut
cinq ou fix autres bleſſez. Le lendemain
la Ville envoya demander
compoſition , ſe plaignant de la
diſgrace que luy attiroient les
Tripolins qu'elle vouloit obliger à
faire la Paix, ou à ſortir du Port de
Chio. On ne fit point de réponfe
, & on moüilla ſeulement
au large de la Ville en forte ,
que
110 MERCURE
que les Corſaires reſterentbloquez.
L'Iſle de Chio , que les Turcs
appellent Saquezada, c'eſt à dire,
Ifle du Mastic , eſt à deux cens
cinquante milles de Conſtantinople
, dans le voiſinage de la
Natolie, & en a quatre- vingts dix
de circuit. Elle s'étend du Midy
au Septentrion preſque en ovale,
& n'a que le Port Dauphin qui
foit bon. Il eſt vers le Septentrion ,
à fix milles de la Ville . C'eſt avec
raiſon que cette Ifle eſt appellée
les Délicesdel Archipel,&le Jardin
de la Grece , puis qu'il n'y a
rien de plus agreable que les Foreſts
d'Orangers & de Citronniers,
que l'on y voit, outre quantité
de Maiſons de plaiſance qui
ne reſſentent en rien la Turquie ,
& qui ont eſté baſties le long de
la Mer par les Génois. Son territoire
GALANT. III
toire eft fort montueux ; mais
quoy que le haut des collines ſoit
ſterile , les valées ſont cependant
ſi fertiles , que les Habitans les
employent en Jardinages , qui
leur valent beaucoup plus que
du Bled , ou toute autre choſe
qu'ils y femeroient. Dans la Partje
Septentrionale il croift des Vins
excellens qui ſont pourtant
fort couverts. Il y a un lieu entr'autres
, qui produit celuy que
les Anciens appelloient le Vin
d'Homere , à cauſe du lieu où
eſtoit né ce celebre Poëte , qu'ils
croyent avoir eſté dans un Village
, nommé à preſent Cardamila.
L'on voit une choſe aſſez ſinguliere
dans la Partie qui regarde
le Midy. Les Païſans y nourrifſent
des Perdrix auſſi privément
que des Poulets ; & comme ils les
menent tous lesjours aux champs,
ils
112 MERCURE
ils les accouſtument ſi bien au
coup de fiflet , que quoy qu'elles
foient le plus ſouvent juſqu'à fix
ou ſept mille enſemble , elles diftinguent
ce coup de fiflet , & fe
ſéparent pour ſuivre celuy qui les
mene paiſtre . On trouve dansla
meſme Iſle pluſieurs petits Arbres
qui reſſemblent au Lentifque
, & qui eſtant piquez en
Juin & Juillet, diſtilent une Gomme
blanche , qui fait le Maſtic
que nous voyons. On a beau piquer
les Arbres des Iſles voiſines,
il n'en fort aucune choſe , ce qui
fait connoître que cette vertu eft
particuliere aux Arbres de cellecy.
Les Turcs ont un tres-grand
foinde recueillir ce Maſtic, qu'ils
enfermetdans des Quaiſſes quien
peuvét contenir deux censlivres.
Si l'on en trouvoit chez quelqu'un
de l'Iſle, ce ſeroit aſſez pour
le
GALANT.
113
le ruiner . On en recueille ordinairement
deux cens cinquante
Quaiſſes tous les Etez.On en porte
cinquante à Conſtantinople :
pour l'uſage du Serrail , & lon
vend les autres au profit du
Grand Seigneur.
La Ville de Chio eſt diviſée
enBourg & en Château.Le Château
eſt aſſis le long du Port , &
a environ quinze cens pas de circuit.
Il n'a pour Fortification que
quatre petites Tours , dont la
Muraille eſt flanquée. Une Faufſe
- braye , & un Fofſé à demy
remply, environnent la Muraille,
il y a un Eperon du coſté du
Port , avec quelques petites Pieces
de Canon. Les Maiſons y
font ſemblables à celles de la Côte.
Aufſi les meſmes Génois les
ont- ils bâties. Si les Turcs n'eufſent
pas trouvé le Château en
cet
114 MERCURE
cet état lors qu'ils s'en rendirent
Maiſtres , ils n'euſſent pas ſeulement
ſongé à l'enfermer de Murailles
, tant ils ſe mettent peu en
peine de fortifier la plupart des
lieux qu'ils prennent. Le Bourg
eſt beaucoup plus grand que le
Chaſteau ; mais les Maiſons &
les Ruës n'y ſont pas fi belles ,
parce qu'il ne ſervoit que de
Foux-Bourg lors que les Chrétiens
poffedoient l'iſfle. Elle appartenoit
à la Maiſon des Juſtiniens
, qui l'avoit achetée de la
République de Génes , & aufquels
le Grand Seigneur l'îta en
1566 Les Chrétiens y furent d'abord
traitez par les Turcs avec
:
affez de douceur. On leur conſerva
leurs Biens , & on les laiſſa
dans le Chaſteau ; mais les Galeres
de Florence, que Commandoit
Virginio Urſinio, ayat eſſayé
de
GALANT. 115
د
de le ſurprendre en 1595. les
Turcs repouſſerent vigoureuſement
les Florentins & firent
mourir tous ceux qui n'eurent
pas le loiſir de ſe rembarquer ; &
parce qu'ils les crûrent appellez
par les Chrétiens de cette Ifle ,
ils ne les fouffrirent plus dans le
Chaſteau, & peu s'en falut qu'ils
ne fiſſent des Moſquées de leurs
Egliſes . La Religion Chrétienne
s'y eſt pourtant toûjours maintenuë
depuis ce temps là , avec
plus de liberté , qu'en aucun
endroit de la Turquie. Les Jéſuites
y ont un College , où ils
enſeignent publiquement ; & les
Capucins , Cordeliers , & Jacobins
, portant leur Habit de Religieux,
y font les Cerémonies de
l'Egliſe à portes ouvertes , & la
Proceffion dans les Ruës. Il ya
plufieurs Convents de Religieuſes
, chez qui on va cauſer libre
116 MERCURE
ment juſque dans leurs Chambres.
Elles ne font point voeu de
clôture,& font de Religion Grecque
, de l'Ordre de Saint Bafile.
Toute cette Ifle eſt remplie de
belles Femmes , & l'on en voit
peu'qui ne foient fort agreables .
Leur civilité, jointe au bon air du
Païs , rend ce ſejour tres- délicieux.
C'eſt là que les Corſaires
d'Alger, de Tunis, & de Tripoly,
ont accoûtumé de chercher retraite
lors qu'ils veulent eſpalmer,
ou qu'ils font chaſſez par des
Navires Chrêtiens .
Le Combat donné par Monſieur
du Queſne ayant cauſe à la
Porte un mouvement extraordinaire
, Monfieur de Guilleragues
fit dire auſſi - toſt qu'il n'eſtoit
queſtion que des Tripolins ; que
l'Empereur ſon Maître avoit defſein
d'entretenir l'amitié entre
l'un
:
GALANT. 117
l'un & l'autre Empire ; que ſes
Vaiſſeaux n'avoient rien fait contre
les Capitulations ; Que ſi on
faifoit le moindre tort à un François
, ce ſeroit une declaration
de guerre,dont les ſuites ne pouvoient
eſtre que tres- dangereuſes
, & qu'il n'y avoit pas d'apparence
que le Grand Seigneur
voulût rompre une ancienne Paix
pour ſoûtenir des Pirates. Le
Grand Viſir fit aſſembler pluſieurs
fois le Conſeil ſur cette
Affaire. On donna des ordres
pour augmenter les Garniſons
des Places ,&jamais pareille alarme
n'avoit agité tous les Eſprits.
Enfin aprés avoir employé toute
forte de moyens pour intimider
nôtre Ambaſſadeur,il fut appellé
le 23.Aouſt chez le Kiaïa,ou Lieutenant
du Grand Viſir , avec lequel
il eut une conférence d'une
heure
118 MERCURE
heure & demie. Le Kiaïa luy fit
connoître l'extrême colere où
étoit le Grand Seigneur , pour
l'entrepriſe de Mt du Queſne , &
aprés l'avoir traitée d'inoüie ,ainſi
que de temeraire , il luy dit qu'il
luy donnoit avis en Amy , qu'il
feroit peut- eſtre aſſez heureux,
pour pouvoir racheter ſon ſang ,
& celuy des François , par le
moyen d'une grande ſomme.
Monfieur de Guilleragues répon-
"dit , qu'il étoit en ſeûreté à Conſtantinople
comme à Paris, parce
que l'Empereur des Turcs étoit
juſte , & celuy de France trespuiſſant
; qu'on ne devoit rien
attendre de luy pour reparer les
dommages de Chio , & que
c'étoit aux ſeuls Tripolins à les
payer. Il adjoûta d'un ton fier
pluſieurs choſes qui ſurprirent le
1
Kiaïa , & qu'aſſurément les Mi
niftres
GALANT. 119
niſtres de la Porte n'avoient jamais
entenduës. Il luy parla de
tout ce que l'Empereur ſon Maître
feroit en ce Païs , ſi on l'irritoit
; & finit en luy diſant , que
fi les François importunoient le
Grand Seigneur ou le Viſir , il
les remeneroit tous en France, où
l'on ſe paſſferoit aiſément de la
Turquie. Le Kiaïa le traita avec
de fort grandes honnêtetez , &
aprés l'avoir exhorté à prendre
d'autres réſolutions , il alla trouver
le Grand Viſir , & luy rendit
compte de cet entretien. Le
Grand Viſir étonné d'une conduite
ſfi fiere , vit bien qu'il falloit
ſe ſervir d'autres moyens. On fit
partir auffi- toſt le Capitan Baſſa ,
qui arriva à la Rade de Chio le
4.Septembre avec 33. Galeres du
Grand Seigneur. Il trouva Monſieur
du Queſne bloquant toûjours
1 20 MERCURE
e
jours les Tripolins dans le Port.
Ils ſe firent l'un à l'autre beaucoup
de civilitez ; & contre l'attente
du premier Miniſtre de la
Porte qui avoit crû qu'en voyant
l'Armée du Capitan Bafla , Monſieur
du Queſne conſentiroit à
quelque accommodement glorieux
au Grand Seigneur, ce dernier
demeura ferme dans ſa premiere
réſolution , ce qui obligea
le Baſſa d'entrer en negotiation
avec luy pour l'Affaire des Tripolins.
Pendant qu'elle ſe traitoit
, le Grand Viſir , qui dépeſchoitdesCourriers
inceſſamment
àChio, fut fur le point de perdre
la vie. La Sultane ayant remontré
qu'il ne falloit pas lever un Impoſt
qu'on leve ordinairement
lors que le Grand Seigneur marche,
cet Impoſt apauvriſſant trop
les Peuples , le Grand Seigneur
confen
GALAN T. 121
conſentit à le remettre. Cependant
il ne fut pas fi - toſt éloigné,
que le Grand Viſir le fit lever ,
ſuivant la coûtume. La Sultane
qui le ſçeut , en donna avis au
Grand Seigneur , qui fort irrité
contre le Viſir , alloit le faire
étrangler , lors qu'un Eunuque
Favory de Sa Hauteſſe , s'étant
jetté à ſes pieds, luy fit entendre
que le Lieutenant du Grand Vifir
avoit levé cet Impoſt ſans en
avoir reçeu l'ordre. Le Vifir abfous
, appella ſon Lieutenant , &
luy ayant demandé pourquoy il
avoit levé cet Impoſt , il le fit
étrangler ſans attendre ſa réponſe.
La Sultane qui fut inſtruite
de tout , dit qu'il ne ſuffiſoit pas
qu'il euſt fait périr un Innocent,
ce qu'il n'étoit plus poſſible de
verifier , qu'il feroit encore des
affaires pour le Sopha qu'il ne
Feurier 1682 . F
122 MERCURE
vouloit pas donner , & qu'il étoit
cauſe du defordre de Chio. Les
divers Courriers que je vous ay
dit qu'il y envoyoit , luy ayant
tous rapporté que Monfieur du
Queſne ne s'étonnoit point , que
ſa vigilance ôtoit tout eſpoir aux
Tripolins de recevoir du ſecours,
& que s'il avoit beſoin de trente
Galeres & de cinquante Vaifſeaux
pour pouſſer l'Affaire à
bout , le Roy en avoit ordonné
l'armement , il crût la devoir accommoder
avec Monfieur de
Guilleragues. Ainſi le 13. d'Octobre
, veille du Bairan , ou de la
Paſque des Turcs , il envoya un
Chaoux au Palais de France ,
pour avertir cet Ambaſſadeur
qu'il l'attendoit dans ſon Serrail,
où il le prioit de vouloir ſe rendre.
Monfieur de Guilleragues y
étant allé avec peu de ſuite , fut
reçeu
GALANT.
123
reçeu à l'entrée de ce Serrail par
le Chef des Chaoux , qui le conduifit
au premier Apartement.
Lors qu'il fut dans l'Antichambre
, il y eut pluſieurs allées &
venuës ſur la maniere dont il auroit
l'Audience. On vouloit le faire
aſſeoir ſur un Tabouret hors
du Sopha. Il le refuſa toûjours,
& prit le party de parler debout.
On luy oppoſa qu'il ne ſeroit pas
ſéant qu'il parlaſt ſans eſtre affis ,
& que l'Audience devant eſtre
longue , il en recevroit beaucoup
d'incommodité. Il répondit , que
ne s'agiſſant que d'une Audience
particuliere , il pouvoit parler
debout fans conſequence , fi le
Grand Viſir n'aimoit mieux qu'il
demeuraſt dans un Apartement
ſeparé , d'où les paroles ſeroient
rapportées de part & d'autre par
les Interpretes, Aprés une lon
Fij
124 MERCURE
gue conteftation , on le conduifit
dans la Chambre d'Audience. Le
Grand Vifir y étant entré prefque
auffi- tôt , ſalia Monfieur de
Guilleragues par une inclination
de teſte,& monta fur le Sopha,où
un Tabouret luy avoit eſté préparé.
Les Chaoux en préſenterent
un autre au bas du Sopha
à Monfieur l'Ambaſſadeur ; mais
il ſe retourna fiérement vers
eux, en le repouſſant du pied jufques
à deux fois, ce qui fut cauſe
que le Grand Viſir leur ordonna
de ne plus l'importuner fur une
choſe qui ne luy étoit pas agreable.
Il y eut quelques difficultez
fur la fonction des Interpretes.
Sitôt qu'on les eut reglées , le
Viſir prit la parole , & fit de fort
grandes plaintes du procedé de
Monfieur du Queſne. Il dit qu'il
avoit tiré ſur le Chaſteau , abatu
pluſieurs
1
GALAN T. 125
pluſieurs Maiſons , & ruine des
Moſquées ; que le Grand Seigneur
en étoit fort en colere , &
que l'unique moyen qu'il avoit
de l'appaiſer , étoit de payer le
dominage fait par les François,
eſtimé à ſept cens cinquante
Bources de cinq cens Ecus chacune
, c'eſt à dire à trois cens ſoixante-
quinze mille Ecus. Monfieur
de Guilleragues répondit ,
que les Vaiſſeaux de l'Empereur
fon Maître n'avoient rien fait
qui puſt choquer ſa Hauteſſe,
ny donner occaſion de rupture
entre les deux Empereurs ; qu'ils
n'avoient eu d'autres ordres que
de pourſuivre par tout les Tripolins
, Ennemis de la France ;
Pyrates , & Rebelles de la Porte
; que ſi le Chasteau de Chio
n'euſt pas tiré le premier fur les
Vaiſſeaux de Sa Majesté , ils
Fiij
126 MERCURE
n'auroient jamais tiré contre la
Ville. Le Grand Viſir repliqua ,
qu'ils devoient faire leurs plaintes
au Grand Seigneur , qui leur
en euſt fait juſtice ; & perſiſtant
toûjours dans ſes plaintes , il demanda
ſi l'Eſcadre des Vaiſſeaux
François reſteroit encor longtemps
à la Rade de Chio . Monſieur
de Guilleragues luy répondit
, qu'aprés que Monfieur du
Queſne auroit terminé l'Affaire
des Tripolins , il viendroit aux
Dardanelles pour le demander
luy & tous les François, & les ramener
en France, ſi on ne luy ас-
cordoit l'Audience fur le Sopha.
Que quant aux plaintes qu'on
luy faiſoit de ce qui s'étoit paſſé
à Chio , les Tripolins ſeuls étant
cauſe du deſordre, devoient auſſi
eſtre ſeuls reſponſables du dommage.
Aprés que le Grand Viſir
eut
GALAN Τ.
127
eut envoyé pluſieurs fois rendre
compte au Grand Seigneur de
tout ce qui ſe diſoit dans l'Audience,&
qu'il en eut eu pluſieurs
réponſes , il dit à Monfieur de
Guilleragues qu'on luy donneroit
trois jours pour ſe retirer dans
ſon Palais , à examiner avec les
Marchands François, les moyens
de fatisfaire le Grand Seigneur ,
& qu'il offriroit ce qu'il voudroit
. Cet Ambaſſadeur luy répondit,
qu'on luy faiſoit une propofition
fort inutile ; qu'abſolument
il ne donneroit aucune
choſe ; qu'il le repetoit encor une
fois , & que c'étoit là toute la réponſe
qu'il avoit à faire. Le Viſir
luy fit entendre qu'il ne faiſoit
rien que par les ordres exprés du
Grand Seigneur ; que ſa volonté
eſtoit qu'on luy fiſt payer les
ſept cens cinquante Bources ; &
Fiiij
128 MERCURE
1
que s'il refuſoit de s'y ſoûmettre
, il l'alloit faire mener prifonnier
aux Sept Tours. Monfieur
de Guilleragues luy dit , que la
prifon ne l'éconnoit point , mais
qu'il ne répondoit pas de l'évenement
, & qu'il le prioit de ſe
ſouvenir qu'il étoit Ambaſſadeur
de l'Empereur de France, Prince
affez puiſſant pour ſe vanger de
l'injure qui luy ſeroit faite , fi le
droit des Gens étoit violé dans
fa Perſonne . Il ne dit rien davantage,&
fortit de l'Audience, pendant
laquelle l'Interprete du Viſir
s'eſtant ſervy une fois du terme
de Roy , parlant de Sa Majesté,
Monfieur de Guilleragues luy
dit fiérement , qu'il devoit avoir
plus de reſpect pour le plus grand
Prince de la Chrêtienté , & qu'il
ne l'écouteroit plus , fi en quelque
Langue qu'il s'expliquaſt , il
oublioit
GALANT. 129
oublioit à le traiter d'Empereur.
L'Interprete qui n'ignoroit pas
que ce Titre eſt deû au Roy , à
qui ſeul de tous les PrincesChrétiens
les Empereurs Turcs ont
accoûtumé de le donner , employa
ce terme dans tout le reſte
de l'Audience , qui dura prés de
trois heures . Les menaces réïterées
pluſieurs fois par le Viſir ,
avoient fait croire que Monfieur
de Guilleragues n'en fortiroit
que pour aller aux Sept Tours,
s'il s'obſtinoit à ne vouloir point
payer la ſomme qui luy étoit demandée
. Cependant il n'y en eut
aucun autre que de faire metrre
fon Cheval dans les Ecuries du
Vifir , & de mener cet Ambaffadeur
dans la Chambre du Chef
des Chaoux , qui eſt proche du
Divan , où le Grand Ecuyer de
Cuiſine étoit chargé de luy en
Fv
130
MERCURE
voyer toutes fortes de Viandes à
la Turque,& les rafraîchiſſemens
qu'il ſouhaiteroit ; mais il refuſa
ce qu'on luy offrit,& ſe fit apporter
de ſon Palais toutes les choſes
qui luy étoient neceſſaires . Tout
le reſte de ce jour , & le lendemain
, on continua à le menacer
de le faire mettre dans les Sept
Tours , s'il ne donnoit contentement
à la Porte ; & pluſieurs
Emiſſaires qu'on luy envoya ,
firent leurs efforts pour luy perfuader
d'éviter par là l'indignation
du Grand Seigneur , luy repréſentant
que le refus qu'il faifoit
de le ſatisfaire , pouvoit avoir
de fâcheuſes ſuites ; mais tout ce
qu'ils pûrent dire , ne fut point
capable de l'ébranler. Il leur déclara
de la maniere du monde
la plus intrépide , qu'il ſouffriroit
toutes choſes, plûtoſt que de
confen
GALAN T. 131
confentir à une propoſition qui
bleſſaſt l'honneur de l'empereur
ſon Maiſtre ; & que tout ce qu'il
pouvoit.promettre ,eſtoit un Préſent
de Curiofitez de France,felon
la coûtume des Cours d'Orient
; mais qu'il feroit ce Préſent
au Grand Seigneur en fon
nom feul , & non en celuy de
fon Empereur.
Le 16. ſur les 4. heures apres
midy , le Grand Viſir à qui Monſieur
de Guilleragues avoit fait
dire le jour précedent qu'il ne
vouloit plus demeurer dans cette
Chambre , luy envoya le Chef
des Chaoux ,& fon Kiaïa, qui luy
apprirent que ce Miniſtre avoit
obtenu que le Grand Seigneur
ſe contenteroit du Préſent qu'il
avoit offert de luy faire en fon
nom feul , & qu'on luy donnoit
fix mois pour cela. Monfieur de
Guille
132 MERCURE
3
Guilleragues ne pût refuſer ces
conditions , puis qu'il les avoit
proposées luy- meſme. Lors qu'il
les eut acceptées , on le conduifit
chez le Viſir à l'Apartement
du Kiaïa , où il trouva le Chef
des Chaoux. Ces deux Officiers
luy firent paroiſtre une extréme
joye, de ce qu'on avoit accomodé
cette Affaire ; mais il déclara
que fi celle des Tripolins ne ſe
terminoit , & qu'on diféraſt à
luy accorder l'Audience fur le
Sopha , il ne s'engageoit à aucune
choſes. Ils l'aſſurerent qu'il
auroit bientoſt tout lieu d'eſtre
fatisfait ; & fon Cheval , que
l'on avoit mis dans les Ecuries .
du Grand Vifir , n'eſtant pas
preſt , le Chef des Chaoux le pria
avec beaucoup de civilité de
prendre le ſien pour retourner au
Palais de France. Il l'accepta,
&
GALANT.
133
&y retourna ce meſme jour, tout
chargé de gloire pourla fermeté
avec laquelle il avoit ſoûtenu la
dignité de ſon Caractere .
Tandis que le Grand Viſir faifoit
agir fon adreſſe pour tirer
quelque avantage de l'Affaire de
Chio , le Capitan Baſſa ſuivoit
les inſtructions que luy envoyoit
la Porte, & voyoit ſouvent Monſieur
du Queſne , avec lequel il
convint enfin d'un Traité de
Paix entre la France & les Tripolins
, dont l'un & l'autre figna
les Articles. En voicy les principaux.
I.
Tous les François embarquez
tant sur les Vaisseaux des Corfaires
de Tripoly, que fur ceux quifont
fortis de Tripoly pendant l'année
1681-feront mis en liberté.
134
MERCURE
I I.
Le Vaiſſeau du Capitaine Cruvillier
, pris ſous la Banniere de
France , & qui est dans le Port de
Chio , monté de feize Pieces de Canon
, Sera rendu , avec ſes Agrets,
Ses Armes , Ses Munitions , &fon
Equipage.
III.
Le Vaiſſeau l'Europe , pris ſous
la Banniere de Majorque , & qui
Se trouve auſſi dans le meſme Port,
demeurera en dépost ſous l'autorité
du Capitan Baſſa , avec ſes Armes
&ſes Agrets , jusqu'à ce qu'il ait
efté décidé s'il doit paſſer pour
François.
IV.
Les Vaiſſeaux de Tripoly ne pourront
viſiter aucun Bastiment négotiantSous
la Bannierede France,
ny toucher aux Perſonnes , aux
Vaiſſeaux , ny aux Marchandises,
Pour
GALANT .
135
pourveu qu'ils soient Porteurs du
Paſſeport de l'Amiral de France.
V.
Tous les Etrangers qui se trouveront
fur les Vaiſſeaux François,
Seront libres & aſſurez en leurs
Perſonnes & en leurs biens ; comme
auſſi tous les François , de quelque
qualité qu'ils soient , qui se
trouveront embarquez ſur des Vaiffeaux
portant Banniere Etrangere,
quoy qu'ils fuſſent Ennemis .
VI.
Les Priſes Françoiſes quiseront
faites par les Ennemis , ne pourront
estre venduës , ny les Esclaves ,
dans aucun des Ports du Royaumе
de Tripoly.
VII.
Ilſera étably un Conful François
à Tripoly.
VIII.
Aucune Priſe ne pourra estre
faite
136 MERCURE
faite fur les costes de France ,
qu'à la distance de dix milles en
Mer.
Ces Articles n'eurent pas plûtoſt
eſté ſignez , que le Capitan
Baſſa les envoya à Conſtantinople
, pour eftre ratifiez par le
Grand Seigneur. Cette ratification
s'eſt faite , & en conféquence
de ce Traité , le Vaifſeau
du Capitaine Cruvillier a
eſté remis entre les mains de
Monfieur du Queſne , avec ſes
Canons , ſes Armes , ſes Agrets,
ſes Equipages , & cent foixante
Eſclaves Chreſtiens. On a
ſceu que pendant que ces Corfaires
ont eſté bloquez parMonſieur
du Queſne , ils en avoient
ſouſtrait quelques - uns &
le Capitan Baſſa luy a promis
de faire rendre tous ceux qui
و
revien
GALAN T.
137
reviendront pour s'embarquer
fur leurs Vaiſſeaux, ou qu'on menera
à Tripoly par quelque autre
voye. Apres que l'on eut reſtitué
ce Navire , & délivré les. Efclaves
, le Capitan Baſſa fit prier
Monfieur du Queſne de vouloir
ſe retirer , parce qu'il luy eſtoit
ordonné de ne point fortir du
Port de Chio qu'il n'en fuſt party
, & qu'il eſtoit dans un grand
beſoin de vivres . Il y avoit dans
ce Port huit Vaiſſeaux des Tripolins
, dont on n'a pû en faire
fortir que trois , les autres eſtant
dénuez entierement d'Equipage,
& les Canonades les ayant extraordinairement
endommagez.Ces
trois Vaiſſeaux ſont allez ſe munir
de vivres en Candie , pour
paſſer de là à Tripoly , où ils menent
Monfieur d. la Magdeleine,
qui vay faire les fonctions de
Conſul de la Nation Françoiſe.
138 MERCURE
Pendant que Monfieur de Guilleragues
ſoûtient l'honneur de la
France avec autant de fermeté
que d'éclat, & qu'il s'obſtine à ne
vouloir rien donner au Grand
Seigneur de la part du Roy , la
Cour de Vienne fait partir le
Comte Albert de Caprara pour
Conſtantinople, où il y va porter
pour plusd'un million de Préfens .
Il y a outre l'argent comptant qui
doit ſervir pour les dons ſecrets,
ſeize Horloges de diférentes façons
, des Cabinets , des Miroirs,
des Caffoletes , des Chandeliers,
des Soucoupes , des Taſſes , des
Baffins , & des Vaſes de toutes
manieres . Les Préſens deſtinez
pour Sa Hauteffe , & pour les
Sultanes , ſont fort enrichis de
Diamans. Le temps nous fera
ſçavoir ce que produira cette
Ambaſſade .
Rien
GALANT . 139
Rien n'eſt plus digne de ſuivre
un Article fi glorieux à la France,
que les Paroles de l'Air nouveau
que je vous envoye. Tout eſt de
Monfieur de Baffilly , qui les a
faites à l'honneur du Roy . C'eſt
ce qui luy arrive preſque toûjours
de compofer l'un & l'autre enſemble.
Il promet encor unLivre
d'Airs qui ſera gravé pour le mois
de Mars , & qui fera connoiſtre
au Public qu'il a toûjours le
meſme génie pour le Chant ,
pour les Paroles , & pour les feconds
Couplets en diminution .
Ce Livre ſera intitulé , Second
Mélange. Aucun des Airs qu'on
y trouvera n'a encor paru , &
les Connoiffeurs à qui il a bien
voulu les faire entendre , affûrent
qu'il n'a jamais rien fait de
ſi beau. Il eſt également fécond
pour les Airs Sérieux , pour les
Spiri
140 MERCURE
Spirituels , pour les Bachiques ,&
les Chanſonnetes. Son Livre da
l'Art de Chanter eſt dans une eſtil
me generale. Auſſi le voiton
cité en divers endroits dans ce
luy que le Pere Meneſtrier a
au jour , Des Representations
Musique. Il a rendu juſtice par
àMonfieur de Baffilly, quoy qu
neluy foit connu que par f
Ouvrage.
AIR NOUVEAU.
CRand Roy, quel bonheur est
D'eſtre nez dans un temps où
nos propre yeux
Nous voyons ce que nos Ajeux
N'ont jamais vû dans pas una
tre!
n
Nous devons plaindre ceux qu
viendront apres nous .
1.


GALAN.T.
141
Ils n'apprendront que par l'Histoire
Vos exploits dont les Dieux meſmes
Seroientjatoux ;
Et ce qu'ils apprendront , ils ne le
pourront croire .
Il vous fera plus aiſé , Madame,
de ne pas manquer de foy pour
ce quej'ay à vous dire d'une Perſonne
de voſtre Sexe , puis que
lesDames ont naturellement l'efprit
vif& délicat, & qu'il ne leur
manque à la plupart,pour acquerir
les plus belles connoiſſancés ,
- que la volonté de s'appliquer.
Celle dont j'ay à vous faire connoiſtre
le merite eſt de Carpentras,&
s'appelle Madame de Roque
Montrouſe. Elle a eſté élevée
par un Pere qui n'ayant qu'elle
-d'Enfans, & eſtant un des plus riches
Gentilshommes de la Province
, n'a rien épargné pour luy
faire
142
MERCURE
faire apprendre les Sciences les
plus relevées. Ainſi elle poſſede
admirablement la Philofophie de
Deſcartes , la Geométrie ; & la
Sphere, & quand elle veut ſe divertir
à faire des Vers Latins,peu
de Perſonnes entreprendroient
de la furpaſſer. Vos Amies me par.
donnerőt, ſi je vous fais part d'une
Epigramme de ſa façon en cette
Langue Elles ne perdront rien de
la penſée, vous ayant pour Interprete
. Monfieur fon Mary eſtant
allé à une Maiſon de Campagne
à un quart de lieuë de la Ville, où
quelqu'un de ſes Amis l'avoit prié
de venir paſſer le jour des Roys,
elle fit ces quatre Vers qu'on luy
porta de ſa part le lendemain .
Es mihi per fomnum vifus diademate
cinctus , 4
Regales leges projiciens populo.
Ast
GALANT.
143
Aft ubi contigerat cumfomno viſa
perire ,
O utinam , dixi , Somnia vera forent
.
Madame de Roque ne fait pas
moins bien des Vers François ,
& ceux qui ſuivent en font une
preuve .
TRADUCTION DE LA
XXIII . Ode du premier Livre
d'Horace , qui commence par
Vitas hinnuleo , &c .
B
Elle Chloé , mon aimable Bergere,
D'où vient que vous m'évitez,
Semblable au Fan qui va chercher
fa Mere
Parmy des Monts écartez?
Pour
144
MERCURE
1
***
Pour peu que les Zéphirs par leurs
douces haleines
Dans nos fombres Forests faffent
bruire les Chefnes ,
Ou bien qu'en la belle ſaiſon
Un Lézard agite un Buiſſon,
Ce Fan tremble , &ſonſangſe glace
dansſes veines.
Cependant loin d'avoir le barbare
deffein
De courir apres vous comme un Tigre
inhumain ,
Ou tel qu'un Lyon en colere
Qui veut vous déchirer le ſein,
JeSonge à vous donner un confeil
Salutaire.
Puis que vos yeux font faits pour
tout charmer,
Que vostre jeune coeur est en âge
d'aimer,
Ceffez de ſuivre voſtre Mere.
يف Monfieur
1
GALAN Τ.
145
<
Monfieur Tronçon,Conſeiller
de la Grand Chambre eſt mort
depuis quinze jours , âgé de foixante
& quatre ans , apres une
demy-heure de maladie. On luy
a trouvé deux Pintes d'eau dans
la poitrine . Sa probité l'a fait regreter
de tous ceux qui l'ont
connu. Il eſtoit bon Juge , tresintelligent
, & n'ignoroit rien de
tout ce qu'un Homme de ſa profeſſion
doit ſçavoir. Monfieur
-fon Pere avoit eſté Conſeiller en
la Grand Chambre , Secretaire
du Cabinet , & Intendant des
Finances fousle Regne de Loüis
XIII. La confiance que Sa Majeſté
avoit en luy , donna quelque
ombrage à ceux qui ſe mefloient
alors des Affaires. Ils fuppoſerent
pour obtenir ſon éloig
nement , qu'il vouloit mettre de
la deviſion entre le Roy & la
Févier 1682 . G
146 MERCURE
Reyne. Il fut banny de la Cour
fous ce prétexte , & rappelle feulement
apres la mort de ſes Ennemis.
Il joüit peu de cet avantage,
n'ayant vécu que trois jours
apres ſon retour. Ilavoit épousé
Claude de Seve , Soeur de feu
Monfieur de Seve , Confeiller
au Conſeil Royal des Finances ,
Pere de Monfieur le Premier
-Préſident de Mets , & de Monfieur
l'Evefque d'Arras.
L'Ayeul de Monfieur Tronçon
eſt mort Maiſtre des Requeſtes.
Il épouſa Marie de l'Etoile,
Petite- Fille de Monfieur de Mon- .
tholon , Garde des Sceaux de
France. Gerfut luy qui porta la
parole au Ducdu Maine aunom
des Notables de Paris , pour le
*preſſer de faire la Paix avec
Henry IV. & fur ce que luy dit
ce Duc qui luy parloit ſans aveu ,
il
GALANT. 147
4
il luy montra la Déliberation des
Notables qu'il tenoit cachée ſur
ſa chemiſe. Le Duc du Mayne
luy promit de faire afſſembler les
Etats , afin de réſoudre ſur la
priere qui luy eſtoit faite.
Son Biſayeul , marié avec Jeanne
du Pré , Fille de Jean du Pré,
Seigneur de Coſſigny , eſt mort
Doyen du Parlement de Paris . II
fut Prevoſt des Marchands pendant
les Guerres de François I.
& de Charles Quint. Sa fidelité
le fit continuer dans la meſme
Charge , ce qu'on croit qui n'avoit
jamais eſté fait pour aucun
autre avant luy. Il eſtoit encor
Prevoſt des Marchands lors que
Charles-Quint paſſa à Paris , &
ce fut luy qui eut l'avantagedele
recevoir.: }
Son Trifayeul , à qui Jeanne
de Mirebeufapporta la Terredu
Gij
148 MERCURE
1
Coudray , fut le premier de cette
Famille qui s'établit à Paris. Ils
firent baſtir la Chapelle qui eſt
derriere le Choeur de Saint Germain
Lauxerrois , pour ſervir de
Sepulture à leurs Defcendans. Je
vous ay parlé d'abord de la probité
de Monfieur Tronçon . Pour
vous faire voir avec quelle exatitude
, & quel des intéreſſement
il rendoit juſtice à tout le
monde , je n'ay qu'à vous faire
part d'une action qu'on ne peut
affez loüer. Son Secretaire ayant
reçeu de l'argent pour ſouſtraire
une Piece d'un Procés dont il
eſtoit Rapporteur , ceux qui l'avoient
corrompu gagnerent leur
Cauſe. Les Perdans vinrent ſe
plaindre àMonfieur Tronçon, &
le convainquirent de ce qui avoit
eſté fait en faveur de leur parties.
Il chaffa fon Secretaire , & pour
1 réparer
GALANT. 149
réparer la perte que fa mauvaiſe
foy leur avoit çauſée, il leur donna
huit à neuf mille francs de fon
propre argent. Il avoit eſté reçeu
Conſeiller en 1644. & estoit l'aîné
de quatorze Enfans ; ſon Pere,
cadet de neuf; fon Ayeul , cadet
de dix-huit ; & fon Bifayeul , cadet
de quatre. Cependantde toute
cette nombreuſe Famille, il ne
reſte plus aujourd'huy que trois
de Meſſieurs ſes Freres . L'un eſt
Superieur du Séminaire de S. Sulpice.
Le ſecond paſſe ſa vie dans
le meſme Séminaire ; & le troifiéme
, qui eſt le ſeul qui ſoit
demeuré au monde , a eſté employé
en pluſieurs affaires tresimportantes
, & envoyé par le
Roy vers la plupart des Princes
de l'Europe. Madame Tronçon,
Veuve de celuy dont je vous apprens
la mort , eſt Fille de M. de
Gij
150
MERCURE
Beauſſay, Auditeur en la Chambre
des Comptes . C'eſt une Dame
d'unmerite tingulier, & d'une
vertu generalement reconnuë.
Monfieur Doujat, Conſeiller en
la Seconde des Enquestes , reçeu
à cette Charge le 30. Aouſt 1647.
eſt monté à la Grand Chambre
en la place de Monfieur Tronçon.
Il eſt Fils de feu Monfieur Doujat,
mort depuis quinze ans Confeiller
dans la même Chambre.Quoy
qu'il ſe ſoit particulierement appliqué
à la connoiffance de ce qui
regarde les affaires , les belles
Lettresneluy font pasinconnuës ,
& il leur donne tous les momens
qu'il peut dérober à ſes neceſſaires
occupations .
Monfieur de Nyert , Premier
Valet de Chabre de Sa Majesté,
eſt mort dans le même temps que
Monfieur Tronçon. Il eſtoit âgé
de
GALANT.
151 I
dequatre- vingt ſept ans ,& avoit
ſervy ſous Loüis XIII. qui l'honoroit
d'une bienveillance partiticuliere
. Il s'eſtoit retiré de la
Couril y a déja pluſieurs années,
non ſeulement à cauſe de ſon
grand âge, mais parce que Monſieur
de Nyert fon Fils reçeu en
ſurvivance , eſtoit tres- capable
de remplir le devoit de cette
Charge. On peut dire de ce Fils
qu'il fert le Roy ſelon ſon gré , &
s'eſt beaucoup dire.
Nous avons auſſi perdu Meffire
Merry de Vic, Comte de Fienne,
Seigneur d'Ermenouville. Il eſtoir
Fils de Monfieur de Vic , Garde
des Sceaux de France , Frere de
Monfieur de Vic , qui eſt mort
Archeveſque d'Auſch, & Neven
deMonfieur de VicGouverneur
de Calais , & Vice - Admiral de
France.De Vic porte,de gueules
Gij
152
MERCURE
à deux Bras & Mains dextres
jointes enſemble , mouvantes de:
deux flancs ,& poſée en face , le
tout d'argent;& en chefunEcuffon
d'azur , chargé d'une Fleurde
Lys d'or , & d'une Bordure
de meſme .
Vous aurez appris il y a longteps,
la mort du R. P. Jean Eudes,
l'undes plus celebres Miffionnaires
qu'on ait eus depuis longteps,
& dont l'Egliſe ait reçeu de plus
utiles ſervices. Il a travaillé fans
aucun relâche pendant plus de
ſoixante ans à preſcher , cathechiſer,
inſtruire, & faire des Mifſions,
auſquelles il s'eſt quelquefois
trouvé pour un ſeul Sermon
juſqu'àquarante mille perſonnes.
Il a étably plus de cinquante ou
foixante Maiſons de Séminaire
en Normandie & ailleurs ,& a fait
de tres-grands fruits à l'égard des
Pré
GALANT. 153
Prétendus Réformez . Je ne parle
point d'un fort grand nombre de
Monaſteres de Filles, dont il étoit
Directeur , & auſquelles il a fait
de tres-grands biens. Monfieur
l'Eveſque de Bayeux , à qui les
Perſonnes de pieté ont eſté toûjours
récommandables , voulant
rendre honneur à la memoire de
ce grand Miſſionnaire, luy fit faire
le mois paſſé un Service des
plus folemnels dans l'Egliſe de
Noſtre-Damede Caën.Quelque
grande qu'elle ſoit , elle ſe trouva
trop petite pour contenir ceux
que l'envie d'entendre l'Eloge de
cet illustre Défunt attira en foule.
La Meſſe fut celebrée par M'
de Longaunay , Grand Doyen de
Bayeux , Homme d'autant de
mérite que de naiſſance. Elle ne
fut pas ſi - toſt achevée que Monfieur
Jollain, Chanoine de la Ca-
G V
154
MERCURE
thédrale de Bayeux , monta en
Chaire. Il eut un beau champ de
faire paroiſtre ſon éloquence ordinaire.
Auſſi fut- il admiré dans
fon Oraiſon Funebre. C'eſtoit
proprement le Panégyrique de la
Vertu. Le Pere Eudes qui l'a fi
parfaitement pratiquée pendant
ſa vie , eftoit Frere de Monfieur
de Mezeray , à qui nous devons
l'Histoire de France .
On m'a fait voir le commencement
d'un petit Traité , qui peut
eſtre utile à beaucoup de Gens.
Vous en conviendrez quand je
vous diray qu'il a pour titre, l'Art
defe taire. Il est divifé en petits
Chapitres , dont je vous envoye
les trois premiers.Je ne vous puis
dire qui en eſt l'Autheur. Si j'en
juge par le ſtile, il eſt de la meſme
Plume que les Conſeils donnez
àIris.
L'ART
GALANT. ISS
L'ART
DE SE TAIRE.
CHAPITRE I.
Combien l'Art de ſe taire eſt au
deſſus de celuy de l'Eloquence .
LeftSurprenant qu'on ait donné
tant de regles aux Hommes ,pour
ne leur apprendre qu'à parler , &
qu'on ne leur en ait donné aucune
pour leur apprendre àſe taire. Cependant
il y a bien plus d'Art à
l'un qu'à l'autre , & l'on a beaucoup
moins defecoursde la Nature
, pourſe taire , que pour parler.
Combien de Gens naiſſent grands
Parleurs ou grand Oratcurs,fi vous
voulez ;
156 MERCUR E
1
voulez ; & combien peu naiſſent
avec les talens de ne parler point?
On a fait un Art de parler beaucoup
fur peu de chose , & il enfaloit
faire un de parler peufur bien
des choses. Que la Rhétorique ne
nous vante point tant ſes figures.
Une Perſonne ignorante , pourveu
qu'elle soit paſſionnée , va faire
honte à Cicéron. Il est vray qu'elle
ne sçaura pas le nom des figures
qu'elle aura employées , & que Cicéron
le sçaura . Voilà tout l'avantage
qu'aura Cicéronfur elle , pour
avoir étudié la Rhétorique. Mais
'Art de ſe taire est bien autre
shofe. Ce n'est point la paſſion qui
l'enseigne. Ce n'est que la raison ,
& l'on sçait affez combien les leçons
de l'une font plus difficiles à
fuivre , que celles de l'autre. Un
Homme qui se taist , raisonne ; &
bien souvent un Homme qui parle,
GALANT. 157
ne raisonne quére. Voyezles Femmes.
Elles font naturellement éloquentes.
Auſſi neſe fie- t- on pas trop
à leurs raisonnemens. Fay trouvé
un nombre prodigieux d'Orateurs
en lisant l'Histoire , tant ancienne
que moderne. On ne voit que Gens
qui parloient beaucoup , &qui même
parloient bien ; mais je n'ay
trouvéqu'un homme qui ait merité
leglorieux nom de Taciturne. Tout
le monde tombera d'accord qu'il l'a
bien foûtenu. Il a eſté le Chefd'une
des plus grandes Affaires qui ayent
peut- estre esté jamais faites. C'est
Guillaume Prince d'Orange , le plus
confidérable de ces illuftres Gueux
qui ont formé la République des
Provinces Unies . Le Cardinal de
Granvelle, zelé Partiſan de l Espagne,
sçavoit bien ce que valoit le
filence de cet Homme- là ; car quand
on luy vint apprendre que les Comtes
158 MERCURE
tes d'Egmont & de Horn estoient
arrestez, il demanda ſi l'on avoit
pris außile Taciturne. Comme on
luy répondit que non : Ah ! dit- il,
on ne tient donc encor rien. Com-
Parez à Guillaume d'Orange ces
beaux Parleurs Cicéron & Demoſthéne
, & vous verrez qu'avec
toute leur Rhétorique ils neſeſont
pas tant fait craindre de leurs Ennemis.
Ils ont tous deux finy leur
vie affez malheureusement , pour
avoir trop parlé , & je croy que
par leurs dernieres paroles ils détesterent
toutes les autres. Nefutce
pas une admirable entrepriſe
que celle que tout un Peuple fit de
ne parler guére ?F'entens le Peuple
de Lacedemone , qui dans ſon ſtile
ferré a dit mille fois plus de bons
mots , que le Peuple d' Athenes qui
parloit tant. Que Philippe Roy de
Macedoine envoyaſt demander aux
Lacede
GALAN T. 159
Lacedemoniens le paſſage par leurs
Terres , ils répondoient à la longue
Harague de fon Ambassadeur,Non ,
& ce Non lesfaisoit plus craindre
que tout ce qu'auroient debité les
Orateurs Atheniensfur cettematiere.
Tâchons donc à retrouver cetArt
de fe taire, que l'on sçavoitfi bien à
Sparte. C'est une des plus belles chofes
de l'Antiquité, qui s'est entierement
perduë , & à laquelle on n'a
pourtant point de regret , quoy qu'on
foitfort fâchéde la perte de beaucoup
de Secrets anciens qui ne valoient
pas celuy- là. Mais lors que
j'entreprens de guerir ceux qui ont
la maladie de trop parler, ilſe pre.
Sente unefi grande foule de Malades,
qu'il faut neceffairement lesfeparer
par petites Troupes , pour dire
à chacune ce qui luy convient. Nous
en ferons une des Femmes , une des
Confidens , une des Amans ,une des
Autheurs,
160 MERCURE
Autheurs, une des Nouvelliſtes, une
des Plaideurs , une des Donneurs de
conſeils , & une des Marys. Peutestre
viendra - t - il encor quelques
Gens à qui nous ne nous attendons
paspreſentement, qui auront beſoin
qu'on leur donne quelque petite Récepte
pour leur mal.
CHAPITRE II .
De l'Art de ſe taire pour les
Femmes .
Voicy un terrible Chapitre, &
je croy que dés leTitre mesme
bien des Gens s'en moqueront.L'Art
deſe taire pour les Femmes , c'est
comme qui diroit, l'Art de ne mourirjamais
. Cependant voyons ſi au
hazard des plaifanteries qu'on en
pourra faire , nous ne gagnerions
point quelque choſe ſur les grandes
Parleu
GALANT . 161
Parleuses. Premierement , ce feroit
beaucoup ſi dans la conversation on
pouvoit obtenir qu'elles ne parlaffent
point toutes enſemble. I'admire
la facilité qu'elles ont à ſe parler
toûjours les unes aux autres , fans
s'entrécouterjamais. Ilfaut avoir
l'esprit merveilleusement vif, pour
répondre à ce qu'on n'a point entendu.
Si quelqu'une ſe taiſt par ha-
Zard pour attendre qu'une autre ait.
achevé de parler , vous luy voyez
l'air inquiet & diſtrait , & vous
lifez dans ses yeux l'impatience
qu'elle a de reprendre la parole. Il
y en a qu'on voit qui s'ennuyent
cruellement pendant le moment
qu'elles paffent à écouter.Aussi quad
elles se font une fois reſſaiſies du
droit de parler , c'est un privilege
dont ellesfont valoir admirablemet
les avantages .I'avoue que celles- là
font hors d'état de guérir ; mais les

autres
162 MERCURE
autres ne devroient- elles pas , du
moins pour leur interet commun, con .
venir de ne parler que les unes aprés
les autres ? Pourquoy pardonnentelles
fi aisément qu'on ne les écoute
point ; &fi elles veulent estre écoutées
, que n'écoutent- elles ? Est- ce
qu'elles ne parlent que pour se décharger
la langue de quelque humeur
mordicante &acre qui les incommode.
Secondement , ce seroit .
encor un grand point ,fi elles vouloient
bien ne repeter que le moins
qu'ilse pourroit. Qu'une Femmeait
esté frapée vivement de quelque
chose,par exemple de quelqueHabit
mal- entendu , & qu'il luy vienne
douze viſites l'une aprés l'autre ,
voilà douze defcriptions de cet Habit,
toutes également éloquentes &
animées. L'en ay veu qui fortoient
exprés de chez elles pour aller répandre
par toutes les Maifons de
leur
GALAN Τ. 163
leur connoiſſance un Recit qui leur
plaiſoit. Heureux ceux qui leur
échapoient ! Mais meferoit il permis
de toucher à cette fource inépuisable
de conversations inutiles
parmy les Femmes , à toutes ces me-.
nuës nouvelles de Iupes que les unes
veulent avoir des Points que les au
tres ont achete,z &de mille autres
chofes aussi considerables ? Si tout
cela étoit retranché de leurs entretiens
, elles feroient bien reduites à
avoir plus d'efprit qu'elles n'en ont
d'ordinaire , ou à garder un filence
qui auroit bien plus d'air d'eſprit
que cette prodigieufe intemperance
de parler sur ces fortes de ſujets.
Mais quoy? Veut- on qu'elles perdent
le talent qu'elles ont deparcourir en
un moment les Gens depuis la teste
jusqu aux pieds ; de deviner le prix
de tout ce qu'elles leur voyent , de
retenir le nombre & la qualité de
tous
164 MERCURE
tous les Habits qui ont jamais esté
portezdans une Ville , de penetrer
dans tous les fecrets de ménage que
l'on peut avoirfur cette matiere- là?
En verite ces raiſons me paroiſſent
fifortes, que j'aime mieux me taire
moy mesme , que de leur en donner
inutilement des leçons .
J
CHAPITRE III.
De l'Art de ſe taire pour les
-Confidens .
l'Art de ne
E croy qu'il vaudroit bien mieux -
apprendre aux Gens
point dire leurs Secrets , que d'apprendre
à ceux à qui on en confie,
l'Art de les taire; mais comme on est
quelquefois preßé de se décharger
le coeur , ilfaut avoirpitiéde ceux
qui parlent , & enseigner à leurs
Confidens à ne parler point. Larai.
Son
GALAN T.
165
fon la plus generale qu'ils ayent
pour autoriser leur indiscretion, c'est
queſi les Perſonnes intereßées n'ont
pû garder leurs propres ſecrets , ce
-n'est pas grande merveille , ſi eux
qui n'y ont pas le même interest, ils
Se trouvent encor moins en pouvoir
de les garder . Mais, ne leuren dé.
plaiſe, cette raiſon n'est pas bonne ,
carfi je confie monSecret, c'est qu'il
faut que je me soulage en le confiant;
que c'est une choſe dontje fuis
fi plein , qu'elle m'échape , qu'enfin
ilfaut que j'en parle. Mais celuy
à qui je la confie n'en est pas si
incommodé que je l'estois. Il reçoit
avec tranquilité ce que je luy
dis le plus souvent avec beaucoup
de mouvement & d'agitation . Si
je me suis trahy , ç'a esté par trop
de chaleur , & s'il me trahit , c'est
de fang- froid. Mais quelle obli
gation avons- nous aux Gens des
Secrets
166 MERCURE
Secrets qu'ils nous confient , parce
qu'ils ne les peuvent garder ? Ala
verité,on ne leur en a pas beaucoup;
mais si on ne leur est fidelle par reconnoiffance
il faut du moins l'estre
parpitié. Cesont des pauvres Gens
qui n'ont pû s'empêcher de parler ,
qui font bien à plaindre. Que
Scavons- nous ? Il nous en peut arriver
autant. It dis bien plus. Cette
legereté mesme avec laquelle on
nous a dit des ſecrets est une raiſon
pour nous les faire mieux garder ;
carnousn'aurons pas trop d'honneur
à nous vanter de la confiance qu'on
a cuë en nous. On peut donc découvrir
un fecret quand il est tel qu'on
s'en puiſſe faire honneur ? Non ,
cela ne va pas si viste. L'avonë
qu'on a beaucoup de peine à ſe taire
, quand la confidence qu'on a reçeve
, flate nostre vanité. On a à
chaque moment ces secrets - là fur
7
le
GALAN Τ. ١٠ 167
Le bout de la langue . Si nous ne di-
Sons pas ce que nous sçavons , nous
voulons du moins qu'on ſcache que
nous lesçavons Nous prenons je- ne-
Sçay - combien de manieres d'une
discretion indiscrete. Un petit tout
d'yeux, un air de ſe taire , un rien,
nous ſauve une partie de l'honneur
quenous ne voulons pas perdre ; &
c'est peut estre pourquoy ce Sage à
qui un Roy demandoit ce qu'il vouloit
qu'illuy donnát,répondit, Donne-
moy tout ce que tu voudras,
pourveu que ce ne ſoit pas ta
confidence. Apparemment ,
Sage qu'il estoit, il craignoit d'en ti
rex trop de gloire, &de ne s'en taire
pas. Cependant si l'on veut confulter
la vanité mesme , on ne perd
rien à bien cacher les ſecrets dont on
est dépositaire. Le temps vient que
tout se découvre ,& qu'on a mille
fois plus d'honneurà estre reconnu
tout
pour
168 MERCRUE
pour Confident fidelle , queſi auparavant
on euſt este connu Seulement
pour Confident.
Monfieur le Comte de la Mothe-
Houdancourt, digne Neveu
du Maréchal de ce nom , a eſté
gratifié de la Charge de Premier
Sous Lieutenant des Chevaux-
Legers de la Garde de Sa Majeſté
, en conſidération de ſes ſervices.
Il y fut reçeu à Chaſtou le
neufviéme de ce mois, par Monſieur
le Duc de Chevreuſe , &
preſta le ſerment de fidelité entre
les mains de Monfieur le Maréchal
de Créquy , à la teſte de la
Brigade des Chevaux- Legers.
Le Roy a nommé Monfieur le
Baron de Breteüil , Lecteurordinaire
de ſa Chambre, ſon Envoyé
Extraordinaire aupres de Monſieur
le Duc de Mantoüe. Ainfi il
va
GALANT .
169
va remplir la place de Monfieur
l'Abbé Morel, qui y réſidoit en la
même qualité Je vous ay parlé plufieurs
fois de Monfieur de Breteüil
le Pere , & de toute ſa Famille . II
eſt impoſſible que l'on ne parle
ſouvent de ceux qui ſervent le
Roy en divers Emplois , & qui le
ſervent d'une maniere agreable .
On ne peut douter que Monfieur
le Baron de Breteüil ne s'aquite dignement
de celuy que Sa Majefté
luy vient de donner. Il a de l'efprit
infiniment, mais de cet eſprit
aifé , & qui plaiſt par tout , & fa
Perſonne foûtient noblement cet
avantage.
Monfieur de Bafville , Maiſtre
des Requeſtes , Fils de feu Monſieur
le Premier Préſident de Lamoignon
, & Frere de Monfieur
l'Avocat General qui porte ce
nom, a eu l'Intendance de Poitou .
Février 1682 . H
1:
:
170
MERCURE

L'exactitude qu'il a toûjours fait
paroiſtre dans les fonctions de
ſa Charge , jointe au fincere raport
qu'il fit au Roy de l'Affaire
des Remparts, & qui obligea Sa-
Majeſte à prononcer contre Ellemeſme
, fait affez connoiſtre ce
qu'on doit attendre de fa probité,
dans cette grande & importante
Commiffion. C'eſt une vertu
fi fort attachée à ceux de cette
Famille,qu'elle y peut paffer,ainſi
que l'eſprit, pour heréditaire. Ce
queje vous ay dit dans cinq ou
fix de mes Lettres des foins de
Monfieur de Marillac , pour tout
ce qui a regardé la Converfion
des Religionnaires de Poitou , ne
vous peuravoirlaiſſé ignorer,qu'il
eſtoit Intendant de cette Province.
Les ſervices qu'il y a rendus
à Sa Majesté , l'ont tellement
fatisfaite,que pour l'en récompen
fei,
GALAN T.
171
ſer , Elle a permis que Monfieur
de Marillac ſon Pere ſe démiſt
en ſa faveur de ſa Charge de
Conſeiller d'Etat. Je vous ay ſi
ſouvent parlé de cette Maiſon,
que la crainte de repéter m'empeſche
aujourd'huy de vous en
riendire.
Le Carnaval s'eſt paſſé icy avec
des marques d'une joye ſi genérale
, qu'on a connu aiſement
qu'elle eſtoit l'effet de l'heureux
repos dont le Roy nous fait joüir.
Jamais il n'y eut tant de Parties
dedivertiſſement, jamais tant de
ſomptueux Régales , & jamais
tant d'affluence de monde à l'Opéra
, & aux Comédies. Les deux
dernieres Pieces nouvelles que
l'on a repreſentées , font Zélonide
Princeſſe de Sparte , &le Parifien.
L'Autheur de la premiere eſt un
Homme de mérite , qui s'eſt
Hij
172 MERCURE
-
acquis grande reputation par
tout ce qui eſt party de ſa Plume.
Il y a longtemps qu'il a l'eſtime
particuliere de Monfieur Pélif-
Ion. La parfaite connoiſſanced'un
auſſi honneſte Homme , ne luy
pouvoit inſpirer que beaucoup
d'eſprit , & de nobles ſentimens.
Auſfi les voit- on briller dans toute
ſa Piece . C'eſt ce meſme Monſieur
Geneſt qui a remporté l'un
des premiers Prix de Poësie , que
l'Académie Françoiſe a diſtribuez
. Il accompagna Monfieur
leDuc de Nevers , lors qu'il conduiſit
Madame la Ducheſſe Sforce
en Italie. L'eſprit de ce Duc
eſt connu de tout le monde , &
c'eſt une preuve qu'on en a beaucoup,
que de meriter d'avoir part
à ſon eſtime.CeVoyage eft cauſe
que Monfieur Geneſt nous a donné
la deſcription de Tivoly.C'eſt
un
GALANT. 173
un Ouvrage que je vous ay envoyé
dans quelqu'une de mes
Lettres , & je me ſouviens que
vous l'avez admiré . Vous pouvez
juger par les beaux Vers , dontil .
eſt remply , que ſa Tragedie en
eſt toute pleine. On les a fort applaudis,
& les plus Critiques ſont
tombez d'accord que c'eſtoit avec
justice. Monfieur le Maréchal
Duc de Vivonne régala de cette
Piece une fort belle Aſſemblée ,
le foir du dernier jour du Carnaval.
Elle fut meſlée d'Intermedes
de Muſique. Tout fut éclatant
dans cette Feſte . Mr de Vivonne
la donnoit , c'eſt aſſez dire .
Le Parisien , Comédie nouvelle ,
a eſté joué alternativement avec
Zélonide. Les plus portéz au chagrin
ſe divertiroiét à cette Piece.
On y rit par tout ; & il ſeroit mal
aiſé de ramaſſer dans un ſeul Ou-
Hiij
174 MERCURE
vrage un plus grand nombre de
choſes plaiſantes. Elle a cela de
nouveau, qu'il y a un Perſonnage
de Femme tout Italien. Mademoiſelle
Guerin , à qui cette Langue
eft familiere, ſoûtient ce rôle
admirablement, &y fait paroître
avec beaucoup d'avantage cette
fineſſe d'eſprit , dont elle accompagne
tout ce qu'elle joüe.
Les Bals ont eſté en fortgrand
nombre. Celuy qu'à donné le
Fils de Monfieur Talon, qui dans
ſon peu d'âge eſt un prodige
d'eſprit , meritoit bien l'illuſtre
Aſſemblée qui s'y trouva. Monſieur
le Duc de Bourbon luy fit
l'honneur d'y venir, accompagné
de Monfieur le Chevalier de
Longueville,de Monfieur le Prince
de Tingry , & de Monfieur de
S. Simon. Vous ſçavez , Madame
, que ce jeune Prince eſt
auſſi
GALANT.
175
1
auffi confiderable par ſes belles
qualitez , que par la grandeur
de ſa naiſſance. C'eſt une merveille
de voir dés ſes premieres
années , combien ſon difcernement
eſt juſte ſur le vray mérite.
Comme il en connoiſt beaucoup
dans le Fils de Monfieur Talon,
il fut bien aiſe de luy marquer
ſon eſtime dans l'occaſion du
Bal , dont j'ay commencé à vous
parler. La plus belle Jeuneſſe de
la Cour en partagea les plaiſirs ,
ainſi que Meſſieurs les Marquis
de Pouffé & de Rouffiffon , &
MeſſieursdeChaillou &de Miramion.
On y vit Meſdames de
Bufly, de Menillet, &de Berulle.
Mademoiselle de Seraucourt y
parut avec éclat. On y admira
Mademoiselle d'Acigné , & tout
le monde demeura ſurpris des
charmes naiſſans de la jeune
Hiiij
176 MERCURE
Mademoiselle Barentin. Le petit
Monfieur Talon ayant dancé ,
mit un grand Carreau fur une
Eſtrade & y fit affeoir la Reyne
du Bal, qu'il avoit choiſie à peu
prés de ſon meſme âge. Il luy débita
cent choſes galantes qui
n'eſtoient pointd'unEnfant. Aufſi
l'eſt- il moins qu'il ne paroiſt.Ce
que je vay vous en dire en eſt une
preuve. Il étoit un jour chez Madame
la Ducheffe , & faisoit fa
cour à Mefdemoiselles de Bourbon
& de Montmorency. Ces
jeunes Princeſſes ſe divertiſſant
à de petits jeux , l'avoient mis de
la partie ; & Mademoiselle de
Montmorency eſtant obligée de
le baifer comme il la vit s'avancer
vers luy , il ſe retourna
fans s'émouvoir , & mettant un
genouil en terre , il luy baiſale
basde la Robe, en luy diſant, Ah!
و
ma
GALANT. 177
ma Princeſſe qu'allez - vous faire ?
Tout ce qu'il fait& tout ce qu'il
dit eſt au deſſus de l'imagination
;& fi Monfieur l'Avocat General
Talon n'eſtoit pas le Pere
d'un Enfant ſi accomply , on ne
pourroit croire qu'il euſt autant
d'eſprit qu'il en a .
Monfieur avoit eſté ſi content
du premier Bal que luy donna
Monfieur de Mannevillete , qu'il
luy demanda une ſeconde Aſſemblée
, à laquelle il ne manqua pas
de ſe trouver. Tout ce qu'il y a
de plus illuſtre à la Cour, s'y étant
rendu exprés, y demeura juſques
à quatre heures du matin. Tout
s'y paſſa avec les meſmes appreſts
, & la meſine affluence de
Perfonnes du premier Rang ,
qu'on y avoit veuës la premiere
fois , ce qui fait dire que cette
Maiſon eſt le fejour de la joye &&
1 Hv
178 MERCURE
de lamagnificence.L'Opera d'A
tis , la Comedie Françoiſe , l'Italienne
, & le Bal , ont fait tour à
tour les divertiſſemens de Leurs
Majeſtez. Il y a eu quelques Bals
où la Cour eſtoit parée , & rien
n'en peut exprimer l'éclat. On ne
peut douter qu'il ne fuſt fort
grand , les François eſtant toûjours
ſi bien mis, & ayant ſi bonne
mine, que pour paroître beaucoup
, ils n'ont pas beſoin d'un
ajuſtement extraordinaire.
Je quitte les belles & nombreuſes
Aſſemblées , pour vous faire
part d'un teſte - à - teſte , qui n'a
pas eſté heureux pour deux
Amans traverſez dans leurs
amours.
Un Homme de Robe , eſtimé
par tout pour ſes belles qualitez ,
voyoit une jeune Demoifelle
qui ayant beaucoup de bien ,
>>
avoit
1
GALAN T. 179
avoit encor plus dequoy engager
un honneſte homme par fon efprit
& par ſon mérite , que par
l'avantage qui luy eſtoit ſeûr du
coſtéde la Fortune. Il avoit accés
chez elle par le privilege d'une
alliance un peu éloignée ; & ce
privilege luy donnant ſouvent
l'occaſion de luy patler ſans témoins
, il en profita fi bien , que
luy témoignant beaucoup d'amour,
& ayant l'humeur fort infinuante
, il l'engagea enfin à luy
dire que les afſurances qu'il luy
donnoit de ſa paffion ne luy eftoient
point defagreables. Leur
intelligence augmenta avec le
temps; & fi la Belle cuſt eſté maiſtreſſe
abſoluë de ſes volontez ,
l'Officier euſt pû ſe répondre de
ſon choix;mais elle avoit une Mere
, dont l'averſion pour les Gens
de Robe avoit paru en pluſieurs
rencon
180 MERCURE
rencontres;& ce n'eſtoit pas une
choſe aiſée que venir à bout de
fon eſprit . Cet obſtacle n'étonna
point l'Officier. Come illa voyoit
ſe plaire en ſon entretien , il crût
qu'en la ménageant adroitement,
il pourroit enfin ſe la rendre favorable
, & dans l'eſperance de
ſe l'acquerir , il luy fit la cour
avec plus de ſoin, ſans luy découvrir
ce qu'il ſentoit pour ſa Fille.
L'affaire eſtoit dans ces termes,
lors que cette Mere , qui estoit
ambitieuſe , ſe viten pouvoir de
choiſir pour Gendre un homme
de Cour. C'étoit un Cavalier fort
bien- fait, attaché auprés du Roy
par une Charge tres cófiderable,
Vous pouvez juger avec quelle
joye elle écouta la propofition
qu'une Amie comuneluy vint fai
rede ſa part.Elle donna ſa parole,
& ne douta point que ſa Fille
ne
GALANT. 181
nela tinſt avec beaucoup de plaifir
; mais elle fut fort furpriſe de
n'en recevoir qu'une réponſe
tres - froide . La Belle luy dit que
n'ayant deſſein de ſe marier que
pour vivre heureuſe , elle vouloit
voir fil'eſprit du Cavalier auroit
du rapport avec le ſien ; & avant
qu'on luy permiſt de rendre aucune
viſite,elle la pria de luydon-
-ner quelque temps pour ſe confulter
elle-meſme ſur une affaire
de cette importance. Elle demanda
ce temps pour avoir celuy de
prendre conſeil de l'Officier.Cette
nouvelle le mit dans un trouble
qu'il vous eſt aiſe de concevoir.
Quelques devoirs qu'il euſt
rendus à laMere , il ſe voyoit un
Rival trop redoutable pour conſerverl'eſpérance
de la faire entrer
dans ſes intéreſts. Ainfi il
n'en eut qu'en ſa Maiſtreſſe , qui
ayant
182 MERCURE
ayant pour luy une veritable eſtime,
luy promit d'eſtre conſtante,
& ſe ſervit de mille détours pour
ſe diſpenſer de donner parole en
faveur du Cavalier. La Mere
étonnée d'une réſiſtance qu'elle
n'avoit pas préveuë , commença
de ſoupçonner l'attachement ſecret
de ſa Fille. Elle fit refl xion
fur le changement de l'Officier,
qui eſtant naturellement fort enjoué,
eſtoit tout d'un coup devenu
chagrin ; & les obſervant tous
deux lors qu'ils ſe parloient en ſa
préſence, elle crût voir dans leur
yeuxle ſecret qu'ilsluy eachoient,
& ne douta plus qu'ils ne s'aimafſent.
Elle en fit grandbruit , &dit
des choſes ſi fâcheuſes à ſa Fille,
que cette aimable Perſonne en
eſtant outrée , s'échapa enfin à
luy répondre, que s'il eſtoit vray
que l'Officier euſt touché fon
coeur,
GALANT.
183
coeur , les voyes qu'on prenoit
n'aideroient pas fort à l'en bannir.
Ce fut aſſez dire pour faire
prendre à la Mere les plus violentes
réſolutions. Elle défendit
à l'Officier de venir jamais chez
elle , & garda ſa Fille ſi étroitetement
, que l'ayant toûjours devant
les yeux , elle luy oſta papier
& encre, de peur que la nuit
elle n'écriviſt quelque Billet.
Ainfi il luy étoit impoſſible de
voir ſon Amant , ou de luy donner
de ſes nouvelles . Lors qu'elle
alloit à l'Egliſe , ſa Mere l'accompagnoit
; & tout ce que pouvoit
faire l'Officier qui en ſçavoit
l'heure , c'étoit de la regarder de
loin , & de luy marquer par l'abatementde
ſon viſage , la douleur
où elle étoit. Quinze jours
s'étant paſſez dans cette contrainte
, elle s'ennuya de ne point
parler
184 MERCURE
parler à l'Officier ; & voulant
prendre avec luy de juſtes mefures
ſur ce qu'ils auroient à fai-
→ re , elle luy fit dire par une Servante
, qu'elle trouva moyen de
gagner , qu'il ſe rendiſt dans ſa
Ruë entre minuit & une heure ;
que les feneſtres de fa Chambre
étoient affez baffes , & que tout
le monde étant alors endormy, ils
pourroient s'entretenir de leurs
affaires. Il ne manqua point au
Rendez- vous ; & pour ne mener
aucun de ſes Gens , il prit un
Carroffe de loüage dans lequel il
ſe rendit à la Porte de la Belle .
Il fit ranger ce Carroffe contre
la muraille , & ayant monté fur
P'Imperiale lors qu'elle parut à la
fenestre , il euſt pû fans peine
entrer dans ſa Chambre , fi elle
euſt voulu y confentir. Ils ſe parlerent
une partie de la nuit , &
comme
GALANT. 185
comme l'amour n'a jamais aſſez
de temps pour s'expliquer , ils
prirent heure à deux jours de là
pour un ſecond rendez-vous. Il
" fut moins heureux que le premier.
A peine commençoient- ils
à s'entretenir , qu'un des Domeſtiques
de la Maiſon ouvrit fa
feneftre pour quelque neceffité.
Malheureuſement la Lanterne
étoit tout proche de celle où
l'Officier avoit converſation. Ce
Domeſtique ayant aperçeu un
Homme fur l'Imperiale d'un Carroffe
, crût qu'il venoit voler la
Maiſon , & fe mettant à crier de
toute ſa force,il fut entendu des
Archers du Guet , qui dans ce
moment entroient dans la Ruë.
Ils courarent au Carroffe , & fe
faifirent de l'Officier qu'ils virent
defcendre de l'Imperiale .
La crainte qu'il eut d'intereſſer
l'hon
186 MERCURE
l'honneur de la Belle , fi quel
qu'un de la Maiſon venant à for
tir , le reconnoiſſoit , luy fit fon
ger à ouvrir ſa Bource. Il en tira
vingt Loüis , qu'il mit entre les
mains des Archers, en les priant
ſeulement de le mener à trois
Ruës de là , où ils examineroien
s'il meritoit la priſon dont ils l'a
voientd'abord menacé.Les Loüis
firent effet. Une partie des Ar.
chers monta avec luy dans le
Carroffe . Les autres ſuivirent , &
quand ils furent aſſez éloignez
l'Officier ſe fit connoître ,& leu
apprit que des intereſts d'amou
l'avoient fait ſurprendre où ils
venoient de le voir. Comme il
les pria de le remener chez luy ,
il leur fut aiſé de voir qu'ils luy
avoient fait injure , en le traitant
de Voleur. La mauvaiſe mine
du Cocher, le Carroſſe de loüage
propre
GAIANT. 187
S
ST
propre à recevoir un vol , & le
manque de Laquais , tout cela
iuftifioit ce qu'ils avoient crû de
Monfieur de Boisfranc , Ma
tre des Requeſtes , épouſa Ma
demoi
186 MERCURE
l'honneur de la Belle , ſi quel
qu'un de la Maiſon venant à for
tir,le reconnoiffoit , luy fit fon
de V
du
La mauvaiſe mine
Carroſſe de loüage
propre
GAIANT. 187
propre à recevoir un vol , & le
manque de Laquais , tout cela
justifioit ce qu'ils avoient crû de
luy. Ils luy ſervirent d'eſcorte
pour ſes vingt Loüis , qu'il ne
voulut point reprendre. L'Avanture
s'eſt paſſee ſur la fin du Carnaval
, ſans qu'on m'ait pû dire fi
'Officier & la Belle ſe ſont reveus
depuis ce temps - là .
Je vous envoye une ſeconde
Chanſon dont vous aurez lieu
d'eſtre ſatisfaite .
AIR NOUVEAU.
Vand nous allos,jeuneBergere,
la verte Fougere
La douceur des beaux jours ,
Ah ! que n'eſtes vous affeztendre,
Poury faire aussi bien entendre
Ceile de nos amours.
Monfieur de Boisfranc , Maître
des Requeſtes , épouſa Ma
demoi
188 MERCURE
demoiſelle de Soyecourt , le Jeudy
cinquième jour de ce mois.
Il eſt Fils de Monfieur de Boisfranc
, Sur- Intendant des Finances
de Son Alteſſe Royale. La
ſageſſfe , & les bons & agreables
ſervices du Pere ont fait meriter
au Fils la ſurvivance de cette
importante Charge. On n'en
peut mieux remplir les devoirs
qu'a fait Monfieur de Boisfranc.
Si par un merite fingulier il a eu
la gloire de s'acquerir l'eſtime &
la confiance de Monfieur , il a
encor gagné , par une droiture
d'ame generalement connuë , &
par des paroles que les effets ont
toûjours ſuivies , l'affection de
tous ceux qui ont eu affaire à
luy. Monfieur de Boisfranc le
Fils a beaucoup d'eſprit. Il eſt
bien fait , & ſes manieres ſont ſi
honneſtes & fi engageãtes,qu'on
ne
GALANT. 189
ne peut le voir ſans l'eſtimer. Il a
eſté Conſeiller au Parlement , &
quoy que peu avancé en âge , il
y a déja fix ans qu'il eſt Maître
des Requeſtes . Un Homme d'un
merite ſi parfait ſembloit n'eſtre
né que pour faire le bon- heur
d'une Perſonne accomplie. Il
l'a trouvée en Mademoiſelle de
Soyecourt , Fille de feu Monſieur
le Marquis de Soyecourt de
Bellefouriere , Grand Véneur de
France, & Chevalier des Ordres
du Roy. Elle est tres-bien faite,
a des cheveux cendrez les plus
beaux du monde , de l'eſprit infiniment
, & jouë parfaitement
bien du Claveſſin. Madame ſa
Mere eſt Soeur de Monfieur le
Préſident de Maiſons . C'eſt une
Femme tres- ſage , & qui a toûjours
conduit les affaires avec
beaucoup de prudence. Auffi
dans
190
MERCURE
dans la plupart des complimens
qu'on luy a faits fur ce Mariage,
ainſi qu'à Monfieur de Boisfranc
le Pere , on leur a dit à l'un &
l'autre qu'ils avoient toûjours
marqué une fort grande conduite
, mais qu'on n'en pouvoit montrer
davantage qu'ils avoient fait
dans cette rencontre. Monfieur
fit l'honneur aux Mariez de les
aller voir auffi- toſt apres leurs
Epouſailles.
Si vous voulez vous donner la
peine de revoir ma Lettre du
mois d'Aouſt de l'année 1678 .
vous y trouverez l'Avanture d'une
Demoiſelle de qualité , morte
d'amour pour un Cavalier d'un
grandmérite. Ce Cavalier,qu'on
appelle Monfieur de Martiny ,
avoit reſſenty ſi vivement la perte
de cette aimable Perſonne ,
qu'il ſembloit eſtre à couvert des
char
GALAN T. 191
charmes de toutes les Belles. On
avoit tâché inutilement depuis
quatre ans de luy faire prendre
quelque engagemens ; mais enfin
il s'eſt rendu,& a épousé Mademoiselle
de la Tour Dabots,au
commencement de cemois.C'eſt
une jeune Heritiere de Bourgogne
, qui eſt toute aimable . Elle
eſt de la Maiſon de Bougnes , &
de Chaſtellux. Dans celle de
Bougnes, il y a eu un Chancelier
d'Eſpagne en 1147 &un Maréchal
de France ſous Charles
VII. Dans celle de Chaſtellux ,
- les alliances en ſont tres - confidérables
. Ce Mariage s'eſt fait avec
une égale fatisfaction des Parties
intéreſſées. Monfieur de Martiny
eſt un Cavalier auſſi galant
que ſpirituel ; & la violente paffion
que je vous ay dit qu'il avoit
causée , & qui a eſté ſuivie d'un
fi
192 MERCURE
fi funeſte ſuccés , fait affez connoiſtre
qu'il eſt dangereux de
l'écouter.
Monfieur le Duc d'Ufés,apres
une maladie tres - dangereuſe ,
joüit à préſent d'une parfaite
ſanté. Il a eu une Fiévre continuë
pendant ſix ſemaines ,& une
oppreffion de poitrine, dont on a
détourné la fluxion par onze
faignées faites à propos...Meffieurs
Tuillier & Seron l'ont tiré
d'affaires. Il n'y avoit pas dix
jours que Madame la Ducheſſe
ſa Femme eſtoit accouchée , lors
que la Fiévre le prit , &l'accouchement
avoit eſte tre -fâcheux .
Monfieur le Duc d'Uſes , Mademoiſelle
de Crufſol ſon aînée , &
Mademoiſelle de Florenſac ſa cadete,
eſtoient en méme temps en
danger de mort , Mademoiselle
de Cruſſol ayant eu prés de cin
quante
GALAN Τ. 193
quante redoublemens de Fiévre
continuë. On peut dire que Madame
la Ducheſſe d'Uſes les a
ſauvez tous , les lumieres de ſon
eſprit s'étendant juſque ſur la
Medecine. Il ne s'eſt rien fait
fans ſon conſentement ; mais l'on
a fait pluſieurs choſes par fon
ordre ſeul , dont l'heureux fuccez
a viſiblement paru.Elle estoit
nuit &jour en action,& préſente
à toutes les Conſultations . On
auroit peine à exprimer la douleur
qu'a fait paroiſtre Monfieur
le Duc de Montauſier pendant
cette maladie. L'affiduité qu'on
luy a veuë auprés de Monfieur
le Duc d'Ufés ſon Gendre,eſtoit
ſuivie d'une inquiétude qui ne
luy laiſſoit aucun repos. C'eſtoit
avec beaucoup de justice qu'il
craignoit pour luy. La Cour
euſt perdu en ſa Perſonne l'un
Fevrier 1682 . I
194
MERCURE
de ſes plus beaux ornemens .
La premiere des Enigmes du
dernier Mois efſtoit l'Alphabet.
Alcidor du Havre,en a renfermé
l'explication dans ce Rondeau ,
fur les meſmes rimes dont fon
Autheur s'eſt ſervy en la propofant.
P
Ar l'Alphabet on peut nommer
les Dieux ,
Tous leurs beaux Faits contenus
fous les Cieux ,
Les Elemens , leurs vertus , leur
ufage ,
Chaque Saiſon, & quel eſt ſon ouvrage
,
Pour maintenir tous les ans ces bas
Lieux ,
Par Son Secours l'on voit toûjours
joyeux
Les Beaux Esprits, les Galans , les
Pieux, Qui
GALANT . 195
Qui de tous Biens fçavent faire
affemblage
Par l'Alphabet .

Il fut l'Amy de nos Peres tout
vieux ;
Il a ſervy pour nos propres Ayeux,
Ilfert encor à tous ceux de noftre
âge ;
Mille bienfaits enfin , & davantage
,
Sont préſentez tous les jours à nos
yeux
Par l'Alphabet.
Ceux qui ont expliqué cette
meſme Enigme dans ſon vray
ſens font, Meſſieurs Peigne ,Conſeiller
au Chaſtelet d'Orleans ;
De Gyves , Premier Avocat du,
Roy au mefme lieu ; Re. de S.
Martial ; De Corbigny , de la
Ruë de la Harpe ; Subligeau ,
I ij
196 MERCURE
Maiſtre Garde des Marchands
Mercier de Paris ; Couturet; Buret
, de Vitre en Bretagne ; Boleſme
, âgé de quinze ans , ou le
jeune Autheur de la Victoire ;
Pinchon , de Roüen , De la Varenne,
& Poirier,de Mer ; Daffy,
de Vernon ; Le Solitaire des Perdreaux
; La belle Indiferente de
Dreux , & fon Amant fidelle; La
Belle Fille Veuve , de la Ruë du
Colombier d'Orleans ; Sylvie, du
Havre ; La belle Acidalie , de la
Ruëdes cinq Diamans; La Nymphe
Sauvage , de la Ruë de Seine
; Le Berger Floriſte ; L'Inventeur
de la Maſcarade blanche
de la Ruë Quinquenpois ; Le
Senlifois , d'Orleant; Le petit Notaire,
de la meſme Ville ; Les Affociez
de la Place aux Chats , de
la Ruë S. Honoré; Le Mantois
Galant cher prisé, dans l'enceinte
GALANT.
197
te du Palais ; L'Amant conſtant
de la belle Préau , de la Ruë
Quinquempois ; L'aimable Marquis
de Mar.... Page de la grande
Ecurie ; L'agreable Marſeillois,
Penſionnaire du College d'Harcour;
L'Aſpirant de l'Ordre Philoſophique
; & Tamiriſte , de la
Ruë de la Ceriſaye.
En Vers, Meſdemoiselles Maurice
, Roullin , & Planſon ; Meffieurs
de Boiſmallard ; Rault , de
Roüen ; Droüart de Roconval ;
La Selve de Niſme , Dupin de
Niſmes ; L'Abbé d'Arly , de la
Ruë Sainte Avoye ; J. Bouchard
Preſtre , de Tours ; L. Bouchet,
ancien Curé de Nogent le Roy ;
Vvallon de Beaupuis , de Beauvais
; Du Hamel, Précepteur de
Meſſieurs Hebert de Roüen; Baricot
, du Havre ; De Corday,
pres Falaiſe ; E. Foineau, Soû
I iij
198 MERCURE
chantre de la Cathédrale de
Vennes , & Recteur du Maine ;
Mirtil le Berger fidelle ou le
grand Fauconier d'Angouleſme;
Siloft d'Orleans, Priollet de Dour.
dan , du College de Beauvais ;
L'Abbé de Rochefort, de la Ruë
de Richelieu; Le Comte de Montaigu
, de la Rue Sainte-Croix
de la Bretonnerie , Henry Varlet,
de Reims, Phiſicien à Troyes;
Varlet , Medecin de Caen ; Le
Cordelier' , de la meſme Ville ;
De Clelban ; Richer, Preſtre ,Vicaire
d'Arcyes fur Aube ; Le
Chevalier de Louriac , en Vers
Gafcons; Bouchet Peintre & Gra.
veurde Lyon; L'aimable de Bretignieres
, de Tilliers pres Verneüil
au Perche; Manon Bonoda,
dela Ruë de Poitou au Marais ;
La jeune Nymphe infenfible du
Fauxbourg S. Germain ;La belle
: Accor
1
GALANT. 199
Accordée à l'Anagrame , Elle va
aimer , de Laigle ; La Brune à
l'Anagrame , Jeune lien d'ames ;
L'Albaniſte , de Roüen; Il Paftor
fido , de la Ruë S. Nicolas du
Chardonnet; Le Solitaire du Parnaſſe
, de Reims ; Les deux Affligez
ſans ſujet ; L'aimable Chevalier
Paquier , de la Ruë de la
Harpe; Le Diſciple de feu Moliere,
Parifien,Receveur àTroyes;
L'Amant timide de la Belle Héron;
Gyges;Floridor ; & Lyſidor,
du Havre. On a eneor expliqué
cette Enigme ſur les Heures ,
un Livre à prier Dieu.
Pluſieurs Perſonnes ont expliqué
la ſeconde fur une Boëte de
Sapin ; La Belle,G. de Lyon ;
Mais Monfieur Daubeine , &
l'Enfant des deux Soeurs d'Aumale
, qui ont auſſi trouvé l'A
phabet, font les ſeuls qui l'ayent
: I iiij
200 MERCURE
expliquée ſur la Boëte à Perruque,
ou à cheveux ; qui en eſtoit le
vray ſens . Voicy ce qu'en a dit
le premier.
Voſtregalante Boëte, ingénieux
M'amis longtemps à la torture
Jen'ayjamaisſoufert de mauxplus
rigoureux.
Auſſiſuis jeà douter encore,
Si c'est uneBoëte à Cheveux,
Oubien la Boëtede Pandore.
Les autres ſens qu'on luy a
donnez font , une Caſſete , un
Carroffe , un Mafque ou Loup , une
Boëte de Senteur, une Armoire, une
Chaise roulante,le Coton, une Couche
, un Manchon , de la Dentelle,
le Lin , le Parfum , de la Toile , &
un Bonnet de pluche.
Les
GALAN T. ΣΟΙ
Les deux nouvelles Enigmes
que je vous envoye ſont du meſme
Autheur. Il ſe cache ſous le
nom du Mantois Galant cher priſé
, dans l'enceinte du Palais.
ENIGME.
'Est moy qui fais valoirun joly
Flageolet,
Sans moy l'on n'entendroit jamais.
le Décalogue ;
Je fais au Roſſignol céder le Roytelet
,
Et ſeule je produis la Nymphe de
l'Eglogue .
Je regne au Parlement , je regne au
Chaſtelet;
Utile à l'Ecolier ainſi qu'au Pédagogue
,
Je distingue un Marin d'un terrestre
Mulet,
IvV
202 MERCURE
Et fuis tout ce qu'il faut pour un
excellent Dogue.
Le Palais d'où je fors estant bien
écuré,
F'ay fouvent un effet si charmant
pro- curé,
Qu'on en a veu pâmer les Hommes
&les Belles .
Ne me va point chercher pardela
'Hellefpont
Ieſuis en toy , Lecteur , & cecy te
répond
Qu'en t'informant de moy , tu dis
de mes nouvelles .
AUTRE ENIGME .
Ayle corps fait ainsi qu'un Fla-
T' Ay Le corf
geolet ,
L'esprit contraire aux Loix du Décalogue
;
Ie
GALAN T.
203
Ie ne fers guere à moins qu'un
Plutost matiere à l'Ode qu'à l'ERoytelet
;
glogue. 7
Le fais trembler le meilleur Chaftelet
,
Comme la Garde avec ſon Pédagogue
;
Car j'abats tout , Homme , Cheval,
Mulet,
Bien que jefois'enchaîné comme un
Dogue.
Mêmefouvent m'ayant mal écuré,
Mon Gouverneur s'est le malprocuré
,
Dont il vouloit accabler les Rebelles.
Comme fur Terre , ainſi ſur l'Hel-
Le suis un Foudre à qui rien ne
lefpont,
répond; Hew
1
204 MERCURE
Heureux quiconque en ſçaitpeu de
nouvelles !
Vous voyez , Madame , par
ces deux Enigmes faites ſur les
Bouts- rimez du Flageolet & du
Décalogue , qu'ils ont cours en
toutes choſes .En voicy deux que
l'on m'a donné depuis cette Lettre
commencée. Ils vous plairont
, puis que vous aimez les
choſes d'eſprit. Un homme de
fort grande qualité en eſt l'Autheur.
Comme il prend ſoin de
cacher ces fortes d'Ouvrages ,
qu'il fait preſque toûjours ſur le
champ , & qu'il brûle enſuite,
apres les avoir fait voir à quelqu'un
de ſes Amis , on a grande
peine à les recouvrer , à moins
qu'on ne luy faſſe une eſpece de
trahiſon, en les retenant de mémoire
pendant qu'il les lit.
POUR
GALANT.
205
POUR UN AMANT
malheureux.
On
Non,jeneconnais plus ny Luth,
ny Flageolet,
F'obeisfans contrainte aux Loix du
Decalogue.
On ne me verra plus gay comme un
Roytelet ,
Et la triste Elégie est enfin mon
Eglogue.
Plus Sombre & plus captif qu'on
n'est au Chaſtelet ,
Vn amour ſans espoir est mon feul
Pédagogue;
Le cruel m'a chargé de fers comme
un Mulet ,
Il estfur tous mesſens acharné comme
un Dogue.
D'agreables pensers mon coeur eft
écuré ; Tout
:
206 MERCURE
Tout preſt à me jetter aux pieds de
mon Curé ,
Ie tiens les yeux baiſſez , fans regarder
les Belles.
**
Les ruiſſeaux de mes pleurs groſſiroient
l'Helleſpont ;
Quandj'acheveunſoûpir, un autre
luy répond,
Et je fais en fecret mille plaintes
nouvelles .
A UN AMY ABSENT.
Heureux Berger qui dance au
Lepore FingerLu
Le Devot qui voit ſuivre en tout le
Décalogue ,
L'Enfant qui par fineſſe a pris un
Roytelet ,
Le BelEsprit qui lit une charmante
Eglogue.
4
Le
L
GALANT.
207
**
Le Prisonnier qui fort enfin du
Chastelet, :
L'Ecolier éloigné d'un rude Pédagogue,
L'Avare qui d'argent voit charger
SonMulet,
Le petit Chien tiré des pates d'un
grandDogue .
Le Bourgeois qui par tout voit fon
Meuble écuré ,
L'Infirme qui n'a plus fa Garde &
SonCuré ,
:
Le Coquet doucereux affis entre les
Belles.
Le Voyageur Sauvé des flots de
'Helleſpont,
Le Courtisanpour qui le gros Marchand
répond.
Sont moins contens que moy quand
j'ay de vos nouvelles .
Voicy
208 MERCURE
Voicy trois autres Sonnetsdont
le premier eſt de Monfieur de
Benſerade ; & le ſecond, des Freres
du Cloiſtre de S. Pierre à
Geneve.
SUR LA GROSSESSE
de Madame la Dauphine.
Ve de Gens vont dancer au
Quand du Royal Hymen l' Autheur
duDécalogue ,
Feranaîtreàla France unnouveau
Roytelet ,
Pour lequel nos Bergers feront plus
d'un Eglogue ,
Le Parlement en Corps , fuivy du
Chaſtelet, 4
Et du Païs Latin la Troupe Pédagogue
,
Irontàfon Berceautous en pas de
Mulet,
Et
GALANT . 209
Et Saintot devant eux fera fier
comme un Dogue .
**
Tout pour le recevoir fera bien
écuré;
Pour moy ,ſi je pouvois devenir ſon
Curé,
leferois plus heureux que de plaire
auxplus belles.
Sa gloire volera juſques à l'Helleſpont
,
Le Sang victorieux des Bourbons
en répond.
Et le Turc dans quinze ans enfçaura
des nouvelles .
CONTRE LA BIZARRERIE
des Bout- rimez du Flageoler
& du Décalogue.
AL
Dieu,je laiſſe- là Trompete&
Flageolet ,
Mon
210 MERCURE
Mon Pégaze s'effraye au bruit du
Decalogue ,
Tout le fait se cabrer , juſques au
Roytelet;
Comment dans ce Sonnet faire entrer
une Eglogue ?
Ienesçay point plaider ; que faire
au Chaſtelet ?
Ay- je beſoin icy d'un fâcheux Pédagogue
?:
Pour lover cet Enfant , à quoy bon
unMulet ?
Diray-je qu'ilfera plus valeureux
qu'un Dogue' ?
Non , mon cerveau n'est pas affez
bien écure ;
La belle liaiſon d'un Prince & d'un
Curé !
Ie crains bien que ce mot ne faſſe
peur aux Belles .
L
Quand
GALANT. 211
**
Quandje veux le mener aux bords
de l'Hellefpont ,
Il me semble d'oüir Defpreaux qui
me répond ,
Que cet Exploit n'est pas encor dans
nos nouvelles . 1
A MADAME
LA DAUPHINE.
O
N ne peut pas toûjours joüer
duFlageolet ,
Conformer ſes defirs aux Loix du
Décalogue ,
Entendre dans les Bois chanter le
Roytelet ,
Et chery des neuf Soeurs , ne faire
qu'une Eglogue.
On n'est guére en humeur de rire au
Chastelet ,
Et l'on est trop geſné d'avoir un
Pédagogue ,
212 MERCURE
Qui dans tout ce qu'il veut , plas
testu qu'un Mulet ,
Pourse faire obeïr,fait plus de bruit
qu'un Dogue.
Lors que de ſes pechez ilfaut estre
écuré ,
On ne va pas toûjours le dire à fon
Curé ,
Et l'on se laſſe enfin des choses les
plusbelles.
Mais si celuy qui fit la Terre &
l'Helleſpont ,
En vous donnant un Fils , à nos
defirs répond ,
Quel plaisir d'en parler fur des
rimes nouvelles .
Si ces Bouts- rimez ont paru
Bizarres , en voicy d'autres donnez
par Monfieur Mignon , Maître
de la Muſique de Noſtre-
Dame
GAGAN T.
213
!
Dame , qui le paroîtront encor
davantage.
Pan, Guenuche , Satan , Pluche,
Fan , Ruche , Lân , Autruche ,
Hoc , Troc , Niche , Par , Friche,
Car.
Il invite tous les Beaux Eſprits
à y travailler , & promet la Médaille
du Roy à celuy qui les aura
mieux remplis à la loüange de
Sa Majefté . On cachetera ces
Bouts- rimez , qui feront receus
chez luy juſqu'à Paſques , dans
la Maîtriſe , au Cloiſtre Noſtre-
Dame. Il y aura des Juges nommez
pour donner le Prix.
Je vous ſçay bon gré , Madame
, de ce que vous dites que fi
vous eſtiez icy , vousauriez peine
à vous empeſcher de faire
une déclaration d'amour à l'Ambaffadeur
de Maroc. Comment
n'aimer pas un Homme qui a fi
bien
214 MERCURE
bien ſceu connoiſtre ce qui rend
le Roy le plus grand Prince du
Monde ? Les loüanges , qui fortent
de la bouche d'un Etranger,
ne peuvent eſtre ſuſpectes , &
quand il parle ſi avantageuſement
d'un autre que de fon Maître
, il faut qu'il y foit contraint
par la verité. Sije raportois tout
ce qu'il a dit de Sa Majesté en
mille rencontres,je vous envoyerois
de gros Volumes,& non une
Lettre. Il vit un jour un Homme
de guerre eſtropié d'un bras , &
ayant appris que c'eſtoit un Officier
qui avoit eſté bleſſé à l'Armée,
il luy dit , Qu'il n'avoit rien
à craindre , & que connoissant le
Roy, il eſtoit fort ſeûr que cegrand
Prince feroitfon Bras. Cet Officier
ayant répondu qu'il ne s'eſtoit
pas trompé , & qu'il recevoit du
Roy une Penſion conſidérable,
l'Am
GALAN Τ.
215
-!
1
Ambaſſadeur adjoûta , Qu'il n'y
avoit que les Gens de guerre que
l'on dust conſidérer ; que les autres
Hommes n'estoient la plupart propres
à rien,& qu'on en voyoit beaucoup
moins utiles dans le Moude que
n'estoient les Femmes , puis que les
Femmes fervoient du moins au ménage.
On le mena à Verſailles au
commencement de ce mois. Il
fut furpris de labeauté des Apartemens
, & fur tout d'y voir tant
d'Argenterie. A pres qu'il en eut
examiné le travail , on luy donna
le plaiſir des Eaux. Il dit
avec de fort grandes marques
d'étonnement , Qu'il ne s'estoit
Pas attendu à ce qu'il voyoit , parce
que la Nature leur en avoit
donné d'admirables en leurs Païs ;
&que ce qui luy cauſoit le plus de
Surprise , estoit de voir que dans
ce Lieu- là , l' Art alloit beaucoup
au
1
216 MERCURE
au deſſus de la Nature. Il n'admiroit
point par complaiſance , &
ſans ſçavoir ce qu'il admiroit
Il faiſoit de temps en temps
arrefter les Eaux pour faire à
loiſir ſes reflexions , & n'applaudir
pas fans connoiffance.
Il fut charmé de la beauté des
Statuës , qu'il n'avoit veuës qu'imparfaitement
pendant que les
Eaux jouoient , & rien ne luy
échapa de tout ce que les beaux
Arts avoient preſté d'ornemens
aux ſuperbes Lieux qui les renferment.
Cet Ambaſſadeur fut
reconduit à Paris,apres avoirmontre
ſon eſprit dans les galantes
loüanges qu'il donna anx diférentes
beautez de ce ſompteuxPalais.
Le jour précedent, il avoit vû une
ſeconde Repréſentation d'Atis,
& eu le matin ſon Audience
de congé du Roy. Voicy la Traduction
GALANT. 217
duction du Diſcours Arabe qu'il
fit à Sa Majefté . Vous la devez
croire exacte & fidelle , puis que
jela tiens de ſon Interprete .
MPEREUR DE FRANCE,
EMORIS XIV . LE PLUS
GRAND DE TOUS LES
EMPEREURS ET ROYS
1
CHRESTIENS QUI ONT
IAMAIS ESTE , ET QUI
SERONT. Toutes les grandes
choses que j'avois entendu dire en
mon Païs de Vostre Majesté , Sont
infiniment au deſſous de ce que j'ay
vû , & appris depuis que je suis
en France ; & comment la Renommée
pourroit- elle estre juste en publiant
vos grandeurs de si loin ,
puis que l'application entiere d'un
million de Perſonnes icy pendant
toute leur ne leurfuffiroit pas
pour en connoistre le mérite & le
Février 1682 .
vieد
K
218 MERCURE
prix? Iem'en retourne, apres avoir
obtenu une Paix ſi ſouhaitée , &
fi avantageuse à l'Empereur mon
Maistre, l'esprit remply d'un nombrefans
nombre de merveilles qui
Se confondent entr'elles. Tout ceque
j'en démeſlefort distinctement, c'est
que comme tous les Miracles du
Monde font dans la France , ainsi
toutes les grandes parties qui peuvent
rendre un Empereur accomply,
Je trouvent dans Vostre Majesté.
Il ne m'apartient pas d'en parler.
Ieme contente d'admirer V. Μ.
je me tais , en ſouhaitant que le
Ciel veüille donner un jour toute
l'Afrique à l'Empereur mon Maitre
, & à V. M. toutes les autres
Parties du Monde.
Je n'ay rien voulu changer à
la diction , pour n'affoiblir pas
les pensées. C'eſt la principale
chofe
GALAN T. 219
choſe qu'on doit regarder dans
les rencontres de cette nature.
Elles ont peut-eſtre plus de grace,
&plus de force dans la Langue
dont cet Ambaſſadeur s'eſt ſervy
en prononçant ce Difcours. Il me
paroiſt qu'il a dit beaucoup en
peu de paroles , & je ne ſçay ſi
on pourroit dire davantage. Cependant
il ne s'eſt preſque pafſé
aucun jour qu'en parlant du
☐ Roy ſur divers ſujets , il n'en ait
dit des choses nouvelles , & fait
- ſon éloge d'une maniere diférente.
Il a meſme adjoûté , Quesi on
- lay laiſſoit paſſer le reste defavic
en France il ne doutoit point
qu'il n'eust tous les jours de nouveaux
sujets d'admiration , & de
loüange , tant il trouvoit de qualitez
loüables dans cet Empereur.
Un peu apres ſon retour de S.Germain
il fut régalé d'une Col-
Kij
220 MERCURE
lation magnifique, accompagnée
de Symphonie , chez Monfieur
Aubert Introducteur des Ambaffadeurs
pres Son A.R.Ill'a eſté en
pluſieurs endroits dont je ne vous
parle point, ſa galanterie ayant
fait ſouhaiter à tout le monde d'a-
--voir le plaiſir de l'entretenir. H
a eſté voir la Pépiniere. Vous
vous ſouvenez de ce que je vous
en dis, en vous faiſant la Rélation
du dernier Voyage du Roy à Paris.
Ilvit à fon retour le Dômedes
Religieuſes de l'Afſſomption dont
**il fut auffi ſurpris qu'il l'avoit eſté
de celuy du Val-de Grace. Ila
vû la Bibliotheque du College
-des Quatre Nations , autrefois
celle de Monfieur le Cardinal
Mazarin. Monfieur l'Abbé de la
Poterie, quien eſt Bibliothequaire,
le vint recevoir. Apre qu'il
Tout entretenu de diverſes chofes,
GALANT. 221

1
1
il fit tomber le diſcours ſurce qui
regarde la Religion ,& comme il
eſt tres. ſçavant, il éntra adroitement
dans le ridicule de celle de
Mahomet , & dit qu'il y avoit eu
des Peres de l'Egliſe de ſon Païs.
Cet Ambaffadeur demeura un
peu embaraffe. Il ne laiſſa pas
pourtantdedire du bien de Monſieur
l'Abbé de la Poterie ,& témoigna
ſouhaiter de le revoir, ce
qui donna lieu de croire qu'il avoit
fait quelque reflexion fur ce qu'il
venoit d'entendre. Il fut étonné
de la quantité de Livres Arabes
qu'on luy fit voir , & crût qu'il
y en avoit plus en France que
dans ſon Païs , ſçachant que l'on
en trouvoit dans toutes les Bi-
C
bliotheques qui estoient un peu
conſidérables. Cela luy fit dire
Que Paris feul renfermoit ce qu'on
ne pouvoit voir que séparément

Kiij
222 MERCURE
chez les autres Nations. On l'a
mené à l'Académie de Peinture
& de Sculpture ; mais comme
il ne choiſit point un jour d'Afſemblée
pour y aller , & que perſonne
n'eſtoit averty , il ne s'y
trouva que le Concierge, qui luy
montra les Tableaux & les Statuës.
Il dit qu'il y reviendroit un
autre jour , afin d'y voir les Etudians
en exercice, lors qu'ils deffinentd'apres
le Modelle , mais il
a eſté ſi occupé,qu'il n'a pû avoir
le temps de tenir parole .
* Il a viſité la plupart des Communautez
, & entr'autres celle
de la Charité du Fauxbourg S.
Germain , où il alla le Mercredy
18. de ce Mois. Le Pere Athanaſe
Tribou , Prieur du Convent,
ayant eu avis de ſon arrivée , fit
aſſembler une partie de la Communauté
, qui le reçeut en la
grande
GALAN T. 223
grande Salle de S. Louis. Il fut
conduit dans toutes les autres ,
contenant fix- vingts ſeize Lits,
qu'il ne pût voir fans en admirer
la propreté , & le bon ordre qui
eſtoit par tour. Il apperçeut des
Religieux ſaignant des Malades,
-cequi l'étonna,& luy fit dire,que
la Saignée nese faisoitjamais en
Hyver enfon Païs,mais seulement
en Eté. Delà onle mena à l'Apotiquairie,
qu'il vifita auſſi- bien que
leDroguer , contenant pluſieurs
Minéraux , Racines . Semences ,
Bois , Gommes , Animaux , &
autres choſes utiles tant pour les
Emplâtres que pour les Médicamens.
En ſuite on luy fit voir
le Poudrier , qu'il obſerva avec
grande exactitude , faiſant connoiſtre
qu'il n'ignoroit pas quelles
estoient les plus prétieuſes
Poudres,puis qu'il s'arreſta long-
Kiiij
224 MERCURE
temps à examiner celles du
Ruby, de la Perle, du Topafe , de
I'Hiacinthe. du Corail rouge &
blanc, Pierre de Crapau, Ambre
Civete,& autres, pour la compofition
des confections d'Hiacinthe
&d'Alkierme Onluy demanda
ce qu'il penſoitde ces choſes,
& il répondit , que cela venoit de
fon Pais , außi-bien que la Science
des Medecins , quitiroit de là fon
origine ; mais que ſaſurpriſe estoit
devoirtant d'ordre dans un Hôpital
public , où ce qu'ily a de plas
pretieux se trouve pour la guérison
des Pauvres . On le conduiſit de
làpar le grand Eſcalier de la premiere
Court, pour entrer dans le
Convent. Il alla d'abord dans le
Réfectoir des Religieux , où voyant
laCloche du Supérieur,& la
Chaire du Lecteur , il fit entendre
qu'il comprenoit ce que cela
vouloit
:
GALANT.
225
vouloit dire. Ayant demandé à
voir le Pain des Religieux , il en
admira la legereté &i la blancheur&
dit, que les Malades ayant
de ce Pain , iljugeoit bien que le re
ſte devoitsuivre , &qu'ainsi il les
tenoit fort heureux d'avoir de pareilles
affiſtances. On le fit paffer
dans la Galerie du Pere Prieur,
où il aperçeut pluſieurs Cartesde
Geographie,ſur leſquelles il s'arreſta
fort longtemps,& fit remarquer
à ſon Interprete le Lieu de
fon Gouvernement en fon
Païs. Pendant qu'il conſidéroit
ces Cartes , on luy aporta la
Caiſſe dans laquelle les. Pier-v
res des Taillez ſont conſervées.
Il en témoigna beaucoup de fur- l
priſe, tant àcauſe du grand nombre
,que de la prodigieuſe groffeur
de quelques - unes , y en
ayant du poids de dix onces, Il en
Kv
216 MERCURE
mania trois ou quatre ,& lors qu'o
luy eut nommé Monfieur Janot
pour le principal & le plus expert
des Opérateurs & Chirurgiens
de cette Maiſon , il écarta
les mains,& baiſſa les yeux comme
par figne d'admiration. Le
Pere Prieur luy demanda s'ildefiroit
voir l'Eglife. Il répondit, que
comme il n'estoit permis qu'à ceux
de leur Religion de viſiter leurs
Moſquées , ilfaisoitfcrupule d'entrerdans
nos Temples. Il fortit fort
fatisfait ,& fut conduit juſqu'à
ſes Carroffes par ceux qui
avoient eſté le recevoir. Ce qu'il
y eut de fort remarquable , c'eſt
que lors qu'il paſſa par la Salle des
Bleſſfez , il y en eut plufieurs qui
fe leverent , & entr'autres cinq
ou fix , qui depuis plus de trois
mois paroiſſoient ſans mouve
ment ; mais la curioſité fit dans
cette
GALANT. 227
cette occafion ce que les Medicamens
n'euffent pû faire ſi- toft.
CetAmbaſſadeur a rendu auſſi
viſite aux Chartreux. Le Pere
Prieur , accompagné des Peres
Officiers de la Maifon,luy fit voir
pluſieurs Cellules des Religieux,
les Cloiftres, les Peintures, & une
Pompe qui eſt au milieu de leur
grand Cloiſtre, pour élever l'eau,
& la diftribuer dans les Cellules.
Il regarda tout avec grande attention
; & Dom Boifard , Sacriſtain,
qui ſçait les Langues , l'entretint
toûjours en Italien & en
Eſpagnol. Il voulut aller chez luy ,
où ce Pere luy montra des Livres
Arabes,Tures, Hebreux, Ethiopiens,&
c . mais il ne fût que l'Arabe
, & dit qu'il n'entendoit
point les autres Langues. L'Ambaſſadeur
écrivit fon nom & fon
ſein , qu'il luy donna comme
un
228 MERCURE
14 un témoignage d'une confideration
particuliere. Après cela , on
le fit entrer dans une Salle , où
étoit ſervie une Collation de pluſieurs
Baffins de Fruit. Il en mangea
avec force Sucre ; & un Pere
Cordelier qui ſurvint avec quantite
de monde, luy ayant demandé
en Eſpagnol ce qu'il trouvoit
de cette Maiſon , il dit , Que
quoy qu'il n'y eust rien veu que de
beau , l'honnesteté des Religieux
qui l'habitoient estoit ce qu'il y
trouvoit de plus agreable. Le Pere
Prieur ne le quitta point. Cependant
il voulut aller dans ſa Cellule,
afin de le remercier plus civilement
chez luy. Il vit en ſuite
lesOffices de la Maiſon,le Jardin ,
& le Clos , & remonta en Carroffe.
Comme il avoit entendu
parler du College de Sorbonne ,
il ſouhaita de le voir. Ses deux
Carroffes
GALANT. 229
Carroffes entrerent das la Court,
quoy qu'il n'y euſt point d'Acte,
hors lequel temps les Portesdemeurent
fermées , ſi ce n'eſt
quand Meffieurs de Richelieu'y
viennent , à qui , comme Bienfaisteurs
, elles font toûjours ouvertes.
Il conſidera le grand Pet,
ron , ainſi qu'avoit fait le feu
Chevalier Bernin,qui le regarda,
lors qu'il vint en France , comme
l'une des plus belles choses qu'il
euſt jamais veuës. Monfieur Pic ,
Docteur de la Maiſon , le vint
prendre enſuite pour le conduire
à la Bibliotheque. Cet Ambaffadeur
voulut attendre que
les Ouvriers qui ſe préparoient à
lever un Architrave de Marbre,
& un des petits Socles , eufſent
achevé cet Ouvrage , & il
demeura fort attentif à voir la
i
maniere d'enlever de gros blocs
de
230
MERCURE
de Marbre. Eſtant dans la Bi
bliotheque , on luy montra deux
Exéplaires du Camus,ou Ocean,
qui eſt unDictionnaire Arabe,&ε
pluſieurs Livres dans la même
Langue , entr'autres un Alcoran,
&des Livres de Prieres à l'uſage
desTurcs ; mais rien ne l'arreſta
davantage , que les deux Volumes
de Flandria Illuftrata , tresbeaux
& tres - bien enluminez.
Celuy qui les luy montroit , luy
fit remarquer juſqu'où le Roy
avoit porté ſes Conqueſtes. Il remarqua
luy-même la jonction de
la Sambre & de la Meuſe ; &
comme s'il n'euſt eu plus rien à
voir aprés les Conqueſtes de Sa
Majesté, il ferma le Livre , & dit
enriant,Tomusfecundus,dela même
forte qu'on le prononce à Paris
. Il fut reconduit juſqu'à fes
Carroſſes , qui l'attendoient dans
la
GALANT.
231
?
Tent
la Court. Il a veu la Foire,& y remarquant
tant de Richeſſes , il
étoit furpris de ce que toutes les
Boutiques de Paris ne laiſſoient
pas d'eſtre ouvertes , comme ſi
ceux qui en avoient à la Foire
euſſent dû faire fermer celles de
la Ville. Il s'eſt extrémement diverty
à la Comedie Italienne,qu
a veu trois fois. Il entend la Le
gue , & il eſtoit difficile que les
excellens Acteurs qui compoſent
cette Troupe ne luy donnaſſent
beaucoup de plaiſir. Un tres- habile
Homme de mes amis , ayant
deſſiné pour fon plaiſir , luy , &
tous ceux de ſa Suite,la premiere
fois qu'il alla à la Comedie , m'a
fait la grace de me donner leurs
Portraits.Je vous les envoye.Vous
ſerez perfuadée de leur reſſemblance
, quand vous aurez ſçeu
qu'ils ont eſté deſſinez par le même
232 MERCURE
me qui me donna le Portrait de
la Voiſin , qu'il fit ſi bien reſſembler,
quoy qu'il ne l'euſt veuë que
dans le moment qu'on la conduifoit
à N. Dame. La vivacité de
ſon génie ne peut s'exprimer.Celuy
qui eſt marqué i , eſt l'Ambaſſadeur.
L'autre marqué 2 , eſt
davGouverneur de Sate. Je n'ay
mes, crû neceſſaire de chifrer les
autres. Je vous diray ſeulement
que le François eft Mr de Remondis
, qui a eu le ſoin de leur
conduite.On a negligé de le faire
reſſembler,pour s'attacher davatage
aux autres. Ils font tous placez
come ils l'étoient dans la Loge,&
avec les mêmes attitudes.
Cet Ambaſſadeur étant curieux
de tout ce qui regarde les
Sciences& les Arts , on luy a fait
voir l'Imprimerie de Monfieur
Thierry , comme l'une des plus
belles
GALANT.
233
belles qui ſoient à Paris. Aprés
qu'il eut tout examiné, on lemena
chez Monfieur le Petit , où il
demanda à voir des Caracteres
Arabes. On luy en montra. Il fit
travailler devant luy à l'imprefſion
de quelques lignes, & on luy
donna, ſon nom imprimé , ainſi
qu'à ceux de ſa Suite. Ils virent
ces noms avec beaucoup de plaifir
, parce qu'on n'imprime point
en leur Païs,& qu'il n'y a que des
Manuscrits. J'ay oublié de vous
dire qu'ils ont eſté à une Reveuë
de Cavalerie de la Maiſon du
Roy , que l'Ambaſſadeur trouva
tres- belle , malgré la pluye , qui
dura preſque pendat tout le jour.
Il paſſa dans tous les Rangs , fit
compliment à Sa Majesté ſur ſa
mine martiale , & dit que chaque
Cavalier luy paroiſſoit un Céſar.
La grande foule qu'il y avoit à
Verſail
234
MERCURE
Verſailles la premiere fois qu'il en
alla voir les Apartemens , l'ayant
empefché de les bien confiderer,
il y fut conduit une ſeconde fois,
accompagné de ſa ſeule Suite. Il
remarqua mieux toutes les beautez
de ce ſuperbe Palais ; & dans
la ſurpriſe qu'elles luy cauſerent,
il dit, Qu'ily avoit tant de choses à
direfur ce qu'il voyoit, que ne pou
vant les bien exprimer , il avoit la
bouche confue. Les Préſens qu'il a
faits à Sa Majesté, ſont un Lyon,
une Lyonne , une Tygreffe , &
quatre Autruches. Deux jours
avant ſon depart , on luy porta
dela part du Roy ,
Deux beaux Chandeliers de
Criſtal.
Deux Pendules des plus cucurieuſes
& des plus riches.
Une douzaine de Montres de
toutes fortes , parmy leſquelles
il
1
GALANT. 235
il y en a deux enrichies de Diamans
, & une de Diamans & de
Rubis .
Une douzaine de Veſtes des
plus magnifiques Brocars .
Deux tres - beaux Fuzils , &
deux Paires de Piſtolets.
Un Tapit, un lit de Repos, des
Sieges , & autres Ouvrages de la
Savonnerie , des plus fins, & des
plus beaux.
On a pris garde que dans tous
les ornemens dont ces Préfens
étoient enrichis , il ne ſe trouvaſt
aucunes Figures d'Hommes,
d'Oyſeaux , & d'Animaux , que
l'Ambaſſadeur avoit declaré être
contraires à ſa Loy. On y joignit
pour ceux de ſa Suite , ſçavoir,
POVR AGGI AALLI,
Gouverneurde Salé.
Un tres - beau luſtre de Criſtal.
Deux
236 MERCURE
Deux Fuzils , & deux Paires de
Pistolets.
Une tres- belle Pendule,& une
demy douzaine de toutes fortes
de Montres, dont l'une eſt enrichie
de Diamans,
Six Veſtes des plus riches Brocars.
POVR AGGI ABDIL,
Neveu de l'Ambassadeur.
Un tres-beau Fuzil , & deux
Montres des plus belles. Le même
Préſent ſut fait à Morakeſch ,Neveu
du Gouverneurde Salé.Rien
n'a paru plus curieux,ni plus beau
àl'Ambaſſadeur , que les Chandeliers
de Cristal, les Montres, les
Pendules , & les Armes. La veille
de ſon départ, il alla voir l'Opéra
de Proferpine , que Mr de Lully
voulut luy donner, afin de luy laiffer
en partant une grande idée
desDivertiſſemens de France . II
eft
GALANT. 237
eſt party fort charmé de toutes
les choſes qu'il y a veuës,mais fur
tout de la Perſonne du Roy. Je
dis de fa Perſonne , parce qu'il a
ſçeu la ſeparer de l'éclat de ſa
grandeur ; & cette maniere de
loüange doit plus fatisfaire un
Prince que toutes celles que luy
attire ſon rang. Sa Majesté le
fait conduire , luy , & tous ceux
de ſa Suite , juſques au lieu où
ils doivent s'embarquer.
Vous devez avoir entendu
parler de la Requeſte préſentée
au Roy par Monfieur le Comte
de Fieſque , & du Mémoire qu'il
a fait dreſſer pour établir ſes prétentions
&droits , contre la République
de Génes. Depuis ce
temps , Monfieur de Fer a publié
une Carte d'une partie de la
Haute-Lombardie, où font mar-
2 quez les Etars que la Maifon de
Fielque
238 MERCURE
Fieſque a poſſedez juſqu'en l'année
1547. & qui font preſentement
retenus par divers Princes.
Le Roy d'Eſpagne, le GrandDuc
de Toſcane, le Duc de Parme, &
la République de Génes , en retiennent
une partie, & le reſte eſt
poffedé par les Heritiers d'André
Doria, qui commandoit les Galeres
de François I. Roy de France
, par Meſſieurs de Fieſque qui
demeurent à Genes , & par les
Seigneurs Ferreri Piemontois,qui
ont pris le nom de la Maiſon de
Fieſque. Vous ferez perfuadée
qu'on en trouve peu d'auffi illuſtres,
quand je vous auray appris
que ſonorigine vientd'un Fliſcus,
forty de celle des premiers Ducs
deBourgogne. Depuis ce Fliſcus,
il ſe juſtifie par de bons Titres ,
& par toutes les Hiſtoires d'Italie
, qu'il y a eu dix- neuf Comtes
de
GALANT.
239
de Fieſque ſans nulle interruption
, juſqu'à Monfieur le Comte
de Fieſque d'aujourd'huy qui
s'appelle Jean- Loüis- Marie. Outre
deux Papes de cette Maiſon,
elle a donné à l'Egliſe ſoixante
& quatorze Cardinaux , & plus
de quatre cens Archeveſques &
Eveſques. Je n'entreray point
dans la diſcution de ſes droits.-
Tout le monde ſçait que l'entrepriſe
de Jean- Loüis de Fieſque
III. du nom,Comte de Lavagne,
Prince de l'Empire , & Souverain
de Pontremoli & de Taro ,
pour remettre Génes ſous l'obeïſſance
de nos Roys, à quidepuis
Charles V I. elle avoit preſté
ſerment de fidelité,luy fit perdre
tous ſes biens , dont la République
s'empara . Ce Comte Jean-
Loüis eſtant tombé dans la Mer,
où il ſe noya dans cette entrepriſe,
240
MERCRUE
priſe , laiſſa trois Freres , Jérôme ,
Ottobon,& Scipion. Jérôme eut
la teſte coupée contre la foy des
Traitez . Ottobon , s'eſtant retiré
en France où il commandoit
une partie de l'Armée du Roy
Henry II . fut tue en 1555. au
Siege de Porto-Ercole ; & Scipion
reſte ſeul , ſe rendit aupres
de ce meſme Prince , qui le
fit Chevalier de fon Ordre , &
luy donna des Emplois proportionnez
à fon mérite & à ſa naiffance.
Ce Scipion mourut àMoulins
en 1597. & eut pour Fils
François Comte de Fieſque, qui
fut auffi Chevalier des Ordres
du Roy , & Pere de Charles-
Leon Comte de Fieſque. Ce dernier
épouſa Dame Gillete d'Harcourt
, & c'eſt de ce Mariage
qu'eſt ſorty Monfieur le Comte
de Fieſque , ſeul Heritier
legiti
A
GALAN T. 24.1
legitime, & l'Aîné de cette Maifon
, auquel par conſequent appartiennent
tous les Etats Marquez
dans la quarte dont je vous
parle.
Monfieur Amelot de Gournay,
Maiſtre des Requǝſtes,nommé
dés le mois paſſe Ambaſſadeur
de Veniſe , ſe diſpoſe pour
partir. L'eſtime ſeule où il eſt dans
leConſeil, &dans l'eſprit des Miniſtres
, l'a fait choiſir pour cet
important Employ, On le peut
connoître , puis qu'il n'a encor
que vingt- ſept ans , & qu'il faut
au moins qu'un merite diftingué
ſuplée au peu d'âge. Il eſt connu
pour un Homme d'une ſageſſe
extraordinaire , d'une vivacité
ſurprenante dans la penetration
des Affaires , & d'une netteté
admirable à les faire concevoir
quand il les rapporte. Il eſt fort
Février 2682. L
242
MERCURE
bien fait de ſa perſonne, a la mine
prevenante,& un ton de voix
agreable . Sa Maiſon , l'une des
meilleures & des plus anciennes
dela Robe , a produit un grand
nombre de Magiſtrats , qui de
Pere en Fils ont eſté à la tefte de
pluſieurs Cours Souveraines,tant
par elles que par ſes Alliances .
Pendant que Monfieur fon Pere
eſtoit Premier Prefident du
Grand Conſeil,Monfieur Amelot
fon Coufin- germain , l'eſtoit de
la Cour des Aydes ; comme Meffieurs
Nicolaï & Briçonnet ſes
Beaux - freres l'étoient en même
temps , l'un de la Chambre des
Comptes , & l'autre du Grand
Conſeil. Ily a encor aujourd'huy
trois Maiſtres des Requeſtes de
cette meſme Maiſon. Monfieur
l'Abbé Amelot ſon Frere,eſt Aumonier
du Roy , & Sa Majefte
l'a
GALAN T. 243
l'a gratifié depuis deux mois de
l'Abbaye d'Evron ,vacante par la
démiſſion de Monfieur l'Archeveſque
de Tours ſon Oncle.Madame
la Comteſſe de Vaubecourt
eſt ſa Soeur. Vous ſçavez, Madame
, que Monfieur le Comte de
Vaubecourt Gouverneur de
:
Châlons , & Lieutenant General
du Verdunois,& Païs Meſſin , eſt
Petit- fils de l'illuſtre Comte de
Vaubecourt , Chevalier de l'Ordre
, dont le nom ſera toûjours -
conſervé dans nos Hiſtoires . Sa
valeur s'eſt ſignalée en mille rencontres
; mais particulierement
par la priſe de la Ville de Javarin ,
à la Porte de laquelle il alla luymeſme
attacher le Petard , qui
ayant fait ouverture , luy donna
occafion d'entrer dans la Place,
ſuivy de douze Hommes ſeulement.
La bravoure avec laquelle 4
Lij
244 MERCURE
il s'en rendit maître , a fort peu
d'exemples.
Quoy que l'on ne duſt prefque
point douter de la Groſſeſſe
de Madame la Dauphine , on en
a preſentement une parfaite afſurance.
Cette Princeſſe ayant fenty
ſon Enfant, la Cour en a marqué
tant de joye , qu'il m'eſt impoſſible
de vous l'Exprimer. Elle
s'eſt répanduë dans tout Paris,&
on ne doit point douter que les
Provinces ne la partagent bientoft
. Chacun fait des voeux pour
l'heureux ſuccés de cette Grofſeſſe
; & les Dames Religieuſes
de Noftre-Dame de Relay , de
l'Ordre de Fontevraut , en Touraine
, en ayant eſté informées,
Madame de la Grois leur Superieure
fit faire une Proceſſion generale
à l'Autel où la Vierge eſt
particulierement revcrée en ce
lieu
GALANT.
245
i
lieu-là. La Proceſſion fut ſuivie
d'une Neuvaine pour demander
àDieu ſon ſecours & ſes benedictions
fur Madame la Dauphi
ne. Sa Majesté doit aller paſſer
une quainzaine à Saint Cloud incontinent
aprés Paſques. Ce Lieu
eſt non ſeulement fort delicieux
&magnifique ; mais Son Alteſſe
Royale en fait fi bien les honneurs,
que rien n'y manque pour
les divertiſſemens&pour la commodité.
Toute la Cour y est bien
logée ; & ce Prince ſe donnant
la peine d'ordonner de tout ,
prend de ſi juſtes meſures , qu'il
ne faut pas s'étonner ſi quand
ces Illuftres Hoſtes en ſortent ,
ils trouvent toûjours qu'ils n'y
ont point affez demeuré.
On m'apprend la mort de Meffire
Pierre de Maupeou ,Seigneur
de Mouceau , d'Efury ſur Seine
Lüj11
246 MERCURE
en partie , & autres Lieux , Conſeiller
Honoraire en la Grand'
Chambre , & auparavant Preſident
en la Cinquiéme Chambre
des Enqueſtes. Il étoit Beau- pere
de Monfieur de Pontchartrain ,
Premier Preſident du Parlement ,
de Bretagne , & eſt mort ſubitement
à Saint Victor , où il s'étoit.
retiré.
Vous aurez le Mois prochain
une ample Deſcription du Jeu du
Monde de Monfieur de Jaugeon.
Je vous l'ay promiſe il y a déja
quelque temps , & je vous tiendray
parole . Ce que je vous en
diray ſera pourtant beaucoup au
deſſous de l'utilité qu'on en peut
tirer , & des beautez que ce Jeu
preſente à la veuë. Il paroît dans
la Foire ſous le nom de Tables
ſcavantes. On n'y avoit encor
rien veu de ſi rare,ny de fi digne,
d'occu
GALAN Τ. 247
d'occuper les Curieux . Le temps
dont les Ouvriers ont eu beſoin
pour achever cet Ouvrage ,m'a
fait inſenſiblement diférer quatre
ou cinq mois à vous fatisfaire
fur cet Article.
Monfieur le Févre ,Docteur en
Theologie de la Faculté de Paris,
a mis au jour un Livre nouveau
dont on peut attendre de fort
grands fruits. Il s'intitule, Motifs
invincibles pour convaincre ceux de
la Religion Pretenduë Reformée.
Son utilité ſe fait connoître par
là. Il traite en détail des principales
Queſtions de Controverſe, &
les traite d'une maniere à éclaircir
tous les doutes . On le trouve
chez le Sieur Georges Angot ,
Ruë S.Jacques,au Lyon d'or.C'eſt
le premier qu'il ait imprimé.Comme
il eſt Neveu de Monfieur le
Petit,chez qui il a demeuré, il y a
Liiij
248 MERCURE
ſujet de croire qu'il l'imiteradans
les belles Impreſſions. Celle de ce
Livre en eſt une marque.
Le Pere Meneſtrier Jeſuite ,
nous a auſſi donné un Traité
nouveau, qui a pour titre, Les diverſes
especes de Nobleffe , & les
manieres d'en dreffer les Preuves.
Tour ce qu'il fait eſt ſi curieux,
qu'on ſe peut promettre beaucoup
de plaifir de cette lecture.
Ge Livre ſe vend chez le Sieur
René Guignard , Ruë S.Jacques,
à S.Bazile ; & chez le Sieur ClaudeBlageart,
Court neuve du Palais,
au Dauphain.
Vous devez eſtre contente
touchant le Remede Anglois pour
La gueriſon des Fiévres , puis que
Monfieur de Bligny l'a publié par
ordre du Roy. Ce qu'il en écrit
eſt accompagné des Obſervations
de Monfieur Daquin , Premier
GALANT.
249
mier Medecin de Sa Majesté, fur
la compoſition, les vertus , & l'ufage
de ce Remede .
Les Memoires de l'Entrée de
Monfieur l'Eveſque de Meaux
dans cette Ville de ſon Dioceſe ,
m'ont eſté renduës fi tard , que
je ſuis forcé de remettre cet Article
juſqu'au mois prochain, ainſi
que celuy de la Reception de
Monfieur l'Abbé de Dangeau à
l'Academie Françoiſe. Je ſuis ,
Madame , voſtre,&c.
Paris ce 28. Fevrier 1682 .
2
Monfieur Brunet , Avocat au
Parlement de Provence , a fait la
Duplicatio du Cube en cinq manieres,
par le Cercle ou la Ligne
droite, c'eſt à dire , la Réſolution
Geometrique du Probleme propoſé
par Monfieur Comiers,Prevoſt
250 MERCURE GALANT.
voſt de Ternant , Profeſſeur des
Mathematiques à Paris. C'eſt un
Traité que le Sieur Blageart debitera
dans fort peu de jours.
L
Avis pour placer les Figures.
i
A Medaille qui repreſente
Monicaille
page 70.
redente
L'Air qui commence par Grand
Roy,quel bonheur est le nostre, doit
regarder la page 140 .
L'Air qui commence par Quand
nous allons,jeune Bergere, doit regarder
la page 187 .
Le Portrait de l'Ambaſſadeur
de Maroc , doit regarder la page
231.
&# 3 # 498 ME SEX : 96383
EXTRAIT DV PRIVILEGE
du Roy.
P
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en ſon Conſeil , Jun-
QUIERES. Il eſt permis à J. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
eſpacede fix années , à compter du jour que
chacun deſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auſſi defenſes
ſont faites à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre ſans le conſentement de l'Expoſant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
ſervant à l'ornement dudit livre , meſme d'en
vendre ſeparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tour à peine de fix mille livres d'amende
, & confiſcation des Exemplaires contrefaits
, ainſi que plus au long il eſt porté auditPrivilege.
Regiſtré ſur le Livre de la Communauté le
s. Janvier 1678.
Signé E. COUTEROT , Syndic
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé & tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüir ſuivant l'accord fait entr'cux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
24. Janvier 1682 .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le