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1681, 10 (Lyon)
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289
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Eur.
511
M
1681,10
m
Eur. 511 1681,10
Mercure
< 36624573470011
< 36624573470011
Bayer . Staatsbibliothek >>

MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
OCTOBRE 1681 .
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY
Ruë Merciere .
M. DC. LXXXI.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
Avis pour placer les Figures.
LAFigure des deux Monftres , regarder la page 62 .
La Figure qui commence , Ma
raiſon ,doit regarder la page 88.
Les Armes des Cardinaux doivent
regarder la page 148 .
La Figure qui commence , fans
le vouloir, doitregarder la p.252 .
Bayerische
Staatsbibliothek
München
LE LIBRAIRE
4
AU LECTEUR.
OUS recevrez, cher
Lecteur , la priſe de
Strasbourg dans le
Mercure de ce Mois,
& celle de la Citadelle de Caſal .
-Vous devez avoir receu auffi
l'Extraordinaire du Quartier d'Avril
que je vous ay envoyé il y a
huit jours.
Les Mercures ſe vendront
toûjours vingt ſols chaque Volume
, & les Extraordinaires
trente ſols , tant vieux que nouveaux.
ã 2
LE LIBRAIRE
Les Journaux des Sçavans &
deMedecine ſe diſtribuent toûjours
pour fix fols le Cahier.
4
Je continueray cette Année à
diſtribuer toutes fortes de grands
Almanachs de Paris , qui ſe donneront
à la fin de Decembre. Il
y en aura d'Enluminé, & j'auray
ſoin d'en faire venir de tous les
plus beaux , pour vous contenter.
Ainſi tant les Particuliers , que
les Marchands des Provinces ,
auront ſoin d'envoyer le nombre
qu'ils en voudront de bonne
heure ; ils ſeront tres-diligemment
fervy ,& ils ſe diſtribueront
avec le Mercure Galant .
LIVRES
AV LECTEUR.
LIVRES NOUVEAUX
du Mois d'Octobre 1681 .
E la beauté de l'Eſprit ,
Dcomparée à celleduCorp
Traduction nouvelle , in 12.
Le Meſſager Celeſte , Extraor
dinaire de Monfieur de Blegny,
in douze , 30. fols.
Liſte des Avis du Journal ge-
✓neral de France , ou Bureau de
Rencontre , qui ſe diſtribuë toutes
les Semaines pour 5. fols le
Cahier.
Hiſtoire du Triumvirat , in
douze , deux Volumes.
La manière d'amolir les Eaux,
in douze , 30. fols .
Panegyrique de S. Loüis Roy
de France , prononcé à l'Academie
Françoiſe le 25. Aouſt 1681 .
par M.l'Abbé Anſelme , in douze.
5
a iij
CATALOGUE DES PIECES
qui compoſent le 15. Extraordinaire
du Mercure Galant ,
quartier de Juillet 1681. donné
au Public le 15. Octobre de la
meſme Année. Cet Extraordi
naire contient ,
Uple Répondeala
Queſtion,'S'il eft
plus avantageuxàune Femme d'être
aimée dés la premiérefois qu'on lavoit,
on de ne l'être qu'aprés qu'on a eu le
semps d'examinerſon merite.
UneRéponſe à la Queſtion , Si une
Femme qui aime toûjours son Amant
dont elle est trabie , doit écouterſa paffion
ou fa gloire , quand cet Amant tacheàobtenirlepardon
de ſon infidelité.
Une Réponſe à la Queſtion , Comment
l'Ame étant purement ſpirituelle ,
peut estre touchée par la Musique , qui
est une choſe ſenſible.
Deux Réponſes à la Queftion, Si la
fantépeut estre alteréepar les paſſions.
Pluſieurs Madrigaux fur divers ſujets.
Epitre
Epître enVers àuneVeuve irreſoluë.
Réponſe en Proſe & en Vers à la
Queſtion , Si les plaiſirs de l'espritſont
plus ſenſibles que ceux desfens.
Une Declaration d'Amour enProſe,
&deux en Vers.
Une Réponſe en Profe ,& deux en
Vers à la Queſtion, Siun Amant aime,
qui a peu de bien , une extrême ambition
, beaucoup de delicateſſe, &un violent
Amour, doit épouser une Mattreſſe
peu favorisée de la Fortune , & qui a
comme luy de l'ambition & de la de.
licateffe.
Une Réponſe en Proſe , &deux en
Vers à laQueſtion, ſçavoirfi cetAmant
ne devant point épouser ſa Maistreffe,
peut épouser une autre Perfonne sans
estre inconstant . 1
Duex Réponſes enVers ,&une en
Proſe à la Queſtion, Si le Mary doit
estreplus grand Mûtre que la Femme.
Un Diſcours en Vers ſur l'Origine
de la Medicine. Un autre Traité en
Proſe ,& un troiſiéme de ſon Origine,
de ſonProgrez ,&de ſon Etat preſent.
UnDiſcours en Vers ſur l'Eloquence.
Une
Une tres-belle Piéce, qui fait voir en
quoy conſiſte l'Air du Monde , & la
Veritable Politeſſe .
Une autre tres -belle & tres - touchante
en Vers , intitulée , Les Larmes de
Daphnis sur la Mort de Sylvie Son
Epouse.

Un Diſcours qui traite des Peintres
anciens , & de leurs maniéres.
Pluſieurs Billets Galants.
Le Singe & le Renard d'Eſope,Fable.
Noms de ceux qui ont expliqué la
Lettre en Chifres du dernier Extraordinaire.
Un Billet Enigmatique.
Pluſieurs Madrigaux ſur les Enigmes
de Juin, Juillet& Aouſt 168 1 .
Noms de ceux qui ont trouve le ſens
des deux Enigmes d'Aouſt.
Queſtions nouvelles à decider pour le
XV I. Extraordinaire , qui ſont ;
I.
Si on peut aimer ſans le ſçavoir..
I I.
Si une Belle qui aime fortement peut executer
les deſſeins de vangeance qu'elle medite
contre un Amant abſent, qui l'a oubliée, quand
àſon retour il apporte des raiſons , quoy que
méchantes , pour excuſer ſa conduite.
III.
:
III.
Si fans marquier peu deſtime pour une Perſonne
qui nous a fait un preſent par amitié , o..
peutdonner àune autre ce qu'elle nous adones.
I V.
Si un Amant, ayant receu d'une belle les plus
fortes marques d'eſtime & d'amitié qu'elle pouvoit
luy donner, peut fans attirer ſa colere , luy
témoigner qu'il doute de ſa tendreſſe , pour en
recevoir de nouvelles affeurances.
V.
En quoy conſiſte l'amitié & la veritable ſageſſe.
V I.
Sic'eſt une imagination mal fondée de croire
que les Anciens n'ont point connu dans la Muſique
la compoſition à pluſieurs parties , mais
ſe ſont ſeulement ſervis de quelques Confonantes,&
par conſequent n'ont point eu l'Harmonie
parfaite , comme nous l'avons aujour
d'huy ; ou fi cette Opinion eft une verité tresclaire
, & dont on eſt facilement perfuadé par
la ſeule lecture de ceux de ces Anciens , qui ont
écrit de la Muſique.
VII.
On a appris par le Mercure du Mois de
Septembre, que le 24. Aouſt une Femme accouchadedeux
Filles attachées l'une à l'autre par
les coſtes& par le ventre , qui n'avoientqu'un
Coeur, quoy qu'elles cuſſent deux Corps, deux
Teſtes , & deux Cerveaux. Comme le Caoeur
eſt le ſiége de la Faculté vitale , on demande
fi dans ce MonſtrueuxCompoſé , il n'y avoit
qu'une ſeule Ame &une feule Vic.
TABLE
谢谢谢谢谢谢03-6383
P
TABLE.
Relude. pag.1
Vers au Roy fur le ſujet proposépourle prix de
l'Academie Françoise. 4
Meſſieurs de l'Academie de Ville- Franche celebrent
laFeſtedeS. Lonys avec beaucoup de folemnité
13
Conversions faites par Monfieur l'Eveſque de
Laon avecun extrait de ſon discours aux nouveaux
Convertis. 17
Lettre deMadame la Viquiere d'Alby. 21
Lettre àla mesme couchant la nouvelle Secte de
Philofophes. 25
Histoire. 35
Madame laDucheſſe de Mortemar accouche d'un
Garçon tandis que Monsieur le DucdeMortemarſeſignale
(ur Mer. 44
Belle Action de cejeune Generaldes Galeres . 46
Madame la Marquise de Livry accouche d'un
Garçon. 49
Remarqueſur les Fables. 50
Le Chabot & les Verons, Fable. 52
Mariage de Monfieur le Marquis de S. Paul avec
Mademoisellede Cheverny. 59
MariagedeMonsieur le Tellier. 61
Prodige 62
AutreProdige 67
AbjurationdeMadame la Marquise de Vaufieux 71
: La Mouche & la Fourmy ; Fable. 72
Belies Actions de Monsieur le Marechal Ducde la
Ferte
TABLE.
Ferté.
Mort de Monfieur deVinueil.
76
86
Mort de Monfieur Aymeret Chambrier de l'Abaye
deCoulombs.
LeFaux Asnier, Nouvelle en Vers.
Retabliſſement de Monsieur Dargences.
Ceremoniesfaitesà Amiens.
86
89
117
122
Suite des Conſeils des-intereſſez àlajeune Iris.127
Rejoisiſſances faites à Rome pour la Feſte de la
Reyne regnante d'Espagne. 142
Nouveaux Cardinaux faits par le Pape : en quoy
conſiſte leur Dignité ; Ceremonies qui s'obfervent
entre eux ; Origine des Cardinaux avec
pluſieurs autres chofes curieusesfur cesujet , &
Sur l'Election &Couronnement des Papes. 148
Citadelle de Cazal livrée aux Troupes du Roy.203
Entrée de SaMajesté dans la Ville de Strasbourg.
215
Noms de ceuxqui ont deviné les Enigmes du dernierMois.
Enigme.
AutreEnigme.
253
254
254
Onavertit ceux qui ſe feront unplaiſirde
chercher le ſens duBillet Enigmatique employé
dans la page 244. de l'Extraordinaire
du Mois paffé,qu'au lieu de ces mots, Depuis
fort long- temps, on n'apoint veu cequ'on voit aujourd'huy
, il faut lire , ce qu'on doit voir aujourd'huy.
PRIVI
EXTRAIT D V PRIVILEGE
du Roy.
Par Grace Privilegale Decembre
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
1677. Signé Par le Roy en ſon Conſeil , JUNQUIERES.
Il eſt permis à J. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé, de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur L & DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacundeſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auſſi defenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs&
autres d'imprimer , graver & debiter
leditLivre ſans le conſentementde l'Expoſant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
ſervant à l'ornement dudit livre , meſme d'en
vendre ſeparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende
, & confiſcation des Exemplaires contrefaits
, ainſi que plus au long il eſt porté au-
-ditPrivilege.
>
Regiſtre ſur le Livre de la Communauté le
5.Janvier 1678 .
Signé E. COUTEROT , Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé & tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry) Libraire de Lyon , pour
en joüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Ashevé d'imprimer pour la premiere fois le
25. Octobre 1681 .
I
MERCURE
GALANT.
OCTOBRE 1681 .
د
VOÜEZ , Madame,
que vous n'avez
point douté que la
Réduction de Strafbourg
dont on
parle preſentement dans toute
l'Europe , ne duſt faire le premier
Article de cette Lettre , puis que
› depuis plus de quatre années
vousn'en recevez aucune de moy
qui ne commence par quelque
Octobre 1681 . A
2 MERCURE
Action de Sa Majeſté. La matiere
eſt belle, & onn'en ſçauroit trouver
qui fourniſſe davantage;mais
quelque ample qu'elle ſoit , elle
demande de longues reflexions
pour la traiter avec un peu d'ordre.
C'eſt ce qu'il eſt malaiſé de
faire, tant qu'on eſt encor dans la
ſurpriſe d'un évenement ſi peu
attendu . La conduite toute merveilleuſe
qui a fait mouvoir les
refforts cachez de cette Enrrepriſe,
mérite qu'on s'arreſte quelque
téps àl'admirer;& pour bien
entrer dans le détail de tout ce
qu'elle a d'extraordinaire , il la
faut examiner avec la plus forte
application . Quoy que les choſes
qui ſe ſont paſſées en l'exécutant ,
ayent eſté faites promptement , il
n'y a rien eu de précipité.La Prudence
& le Cabinet ont fait à loifirmeûrir
ce deſſein , & ils ont fi
bien
GALANT
3
bien travaillé à mettre la force en
état d'agir, que pour en aſſurer le
fuccés ,on n'a eu beſoin que de
la faire paroiſtre. Comme il m'eſt
aiſé de m'imaginer quelle eſt voſ
tre curiofité fur cet Article , j'auray
ſoin de la ſatisfaire avantque
je finiſſe ma Lettre . Cependant
pour ne faire pas fi- toſt ceſſer le
plaifir que vous avez d'entendre
parler de noſtre auguſte Monarque,
je vous envoye des Vers qui
ont eſté faits pour le dernier Prix
del'Académie Françoiſe,& qu'on
croit n'avoir pas eſté donnez afſez
toft pour le diſputer. Ils font
de Monfieur Bauldry , Curé de
Freſnes, proche Montbard , Diocéſe
d'Autun. Leur lecture vous
fera connoiſtrela beauté de ſon
génie. Nous en pourrions eſpérer
pluſieurs agreables Pieces , ſi l'état
Eccléſiaſtique qu'il a embraſſé
A ij
4
MERCURE
pouvoit permettre à ſa Muſe de
fortir des bornes que ce Caractere
luy preſcrit. C'eſt en quoy on
ne ſçauroit trop loüer ſa modeſtie.
AU ROY.
Sur ce qu'on le voit toûjours tranquille,
quoy que dans un perpétuel
mouvement.
G
,
Rand Prince quand je vois
Thémis avec Bellonne
Régner également dans taſage Per-
Sonne,
Etque par une Route inconnue aux
Césars,
Ton courage intrépide au milieu des
hazards,
Effaçant desHéros la celébre mémoire,
Te conduit à grands pas au Temple
de la Gloire;
Que
GALANT..
5
Que d'une heureuſe fin courannant
les Projets
Qui t'occupentfans ceſſe au bien de
tes Sujets,
Quelque illustre deſſein, quelqu'ardeur
qui t'enflâme ,
Tu conferves par tout une égalité
d'Ame;
Je fuis enfin contraint de te dire ,
Grand Roy,
Que lefacré Valon n'a rien digne
de Toy.
Les stériles loisirs que l'abondance
donne,
Neflétrirent jamais les Lys de ta
Couronne;
Et bien loin de tomber dans le relachement,
Tu trouves le repos ausein du Mouvement
. 1
Le zele des Autels , l'ordre de la
justice,
A iij
6 MERCURE
Le repos des Sujets , & l'art de la
Police,
L'intéreſt de l'Etat,le commerce des
Mers ,
Font leflux & reflux de tes Emplois
divers;
Et lors que tous ces foins partagent
ta conduite,
Tu conſerves le calme, où tout autre
le quitte.
Le Nocher qu'autrefois Mars avoit
rebuté,
Traverſe par tessoins les Mers en
Seûreté,
Et faisant un commerce heureux
commeſa courſe,
Trouve des Coeurs François dans
lesPeuples de l Ourſe.
Icy pour rendre au Ciel le tribut de
l'Etat,
Tu rétablis l'Eglise enson premier
éclat,
Et renverſant l'erreur des Sectes
Herétiques, Tu
GALAN T. 7
Taremets envigueur les Loix Evangéliques.
Là d'un Esprit fertile en prodiges
divers,
Arbitreſouverain des. Roys de l'Univers,
Commeſi tu tenois la Fortune enchaînée,
Tu prononces l'Arrest qui fait leur
destinée.
Tantoſt réglant le droit de tes Peuplesſoûmis,
Tu remets dans les mains la Balance
àThémis ,
Et rempliſſant tes Cours de Gens
doites &ſages,
Fais de tes Tribunaux autant d'Aréopages;
Maissidans ton esprit Themis garde
Son rang,
Leméritede Mars eſt auſſidans ton
Sang,
A iiij
8 MERCURE
Et le concert heureux de leur puif-
Sance unie
Exerce inceſſamment ton Bras ou
ton Géme.
Qu'ilfait beau voir LOVIS dans
1.
la tranquillité,
Decent Peuples unis méprisant la
fierté,
Soûtenirparſesſoins la France menacée,
Contre toute l'Europe en un Camp
ramassée,
Et levaſte Occean qui dans lemeſme
temps
flotans,
Portoit contrenos Lys des Royaumes
LOVISfansſe troubler voit gronder
१०
cet orage,
Et cette fermeté qui régne en fon
courage,
Ne trouvant rien par tout qui la
puiſſe égaler,
Ne trouve rien außi qui la puiſſe
ébranler, Il
GALAN T.
و
Ilmeſure au péril l'honneur de la
Victoire;
La grandeur du dangerfait celle de
Sa gloire,
Et comme les périls ne luy font point
Les Victoires außi v'enflent jamais
de peur,
Son coeur.
Il courtſans s'émouvoir où la Valeur
lemene,
Et trouvant du repos au milieu de
lapeine,
au Combat,
Iljoint tantoſt au Siege , & tantoft
La majesté de Prince au devoir de
Soldat;
Mais lors qu'en tant de Soins fon
Esprit ſe partage,
Ilchange d'exercice , & jamais de
visage,
Et dans ces mouvemens on diroit
à levoir,
A
10 MERCURE
Queson repos consiste à n'en jamais
avoir.
Làſur l'Escaut Soûmis au joug de
Sa Victoire,
LOVIS marche à grands pas du
péril à la gloire,
Et lamesme vertu qui leſçait engager,
Luy fait voir d'un mesme oeil la
gloire & le danger.
Icy l'Aigle du Rhin , & le Lyon du
Tage,
S'efforcent vainement d'ébranler
Son courage.
LàNeptune étonné de fes Faits
inoüis,
Soûmet de toutes parts Son Empire
àLOVIS.
Comme l'Aftre dufour danssavaſte
carriere
Répand en divers lieux ſaféconde
lumiere,
Tantoft pour diffiper l'epaiſſe ob-
Sourité Que
GALANT. II
Que la Terre envieuſe oppose àfa
beauté;
Icy pour couronner le sommet des
Montagnes,
Làpourrendre à Cerés le tribut des
Campagnes,
Et cependant toûjours tranquille &
glorieux,
Poursuit également ſa courſe dans
les Cieux.
Ainfi de ce Grand Roy la Sage Politique
Ménageant lafortune & la gloire
publique,
Sçait partager dans l'ordre, &fui.
vant les beſoins,
En divers temps & lieux , ſes veilles
&Sesfoinss
Et foit qu'aujong des Loix il foûmette
le crime ,
Soit que le Dieu de Thrace à laguer,
re l'anime ,
Pans ces Emplois divers que le Sort
luy produit,
Le
12 MERCURE
12
Le calme l'accompagne, &la gloire
lefuit.
François, ne craignez plus le Germain,
ny l'Ibere,
Puis que LOVIS vous fert &de
Prince & de Pere;
Et lors que de Bellonne il affronte
les coups,
S'ilne craint rien pour luy, c'est qu'il
craint tout pour vous.
L
Alors quefavaleur luy donne une
Victoire,
Il nous laiſſe le fruit, & n'en veut
que la gloire,
Et la gloire qu'il veut neſe termine
àrien
Qu'au plaisir qu'il reçoit de vous
faire du bien .
Sapeine &voſtre Paix fuccedent
l'une à l'autre,
Ilneperd ſon repos quepour gagner
le voftre,
Et veut parce moyen que le calme
l'honneur
Régnent
GALAN T.
13
Régnent dans ſes Etats comme ils
font enfon coeur.
PRIERE POUR LE ROY.
Oy , dont la puiſſance fu-
Toy don
Agit toûjours tranquillement ,
Et qui mets tout en mouvement ,
Sans jamais te mouvoir Toymefme;
Si pour combler nos jours de benédictions,
Et graver dans nos coeurs de ton
Nom la mémoire ,
Tufis part à LOVIS de tes perfe-
Etions,
• Grand Dieu , fais auſſi qu'il ait
part à ta gloire.
Cette Piece qui m'oblige à rapellerle
jour de S. Loüis , dans
lequel la diſtribution des Prix a
efté
14 MERCURE .
eſté faite , me fait ſouvenir en
meſme temps de vous rendre
compte de la maniere dont l'Académie
de Villefranche a celebré
cette grande Feſte. Ceux dont
elle eſt compoſée s'eſtant rendus
le matin dans l'Egliſe avec leurs
Habits de cerémonie , prirent les
places qui leur avoient eſté preparées
dans le Chceur , & l'on
chanta la Grand' Meſſe avec
beaucoup de folemnité.Monfieur
Saladin Eccleſiaſtique, qui eſt du
nombre de ces Académiciens,
prononça le Panégyrique de S.
Loüis avec autantdeſuccés qu'on
en pouvoit eſpérer , & cette premiere
ceremonie ſe termina par
des Prieres publiques pour Sa
Majefté . Sur les deux heures
apres midy , tous les Corps de
Ville , le Bailliage , l'Election , la
Prevoſté , les Communautez Eccleſiaſti
GALAN T.
15
cléſiaſtiques & Régulieres , la
Nobleſſe du Voiſinage , &un fort
grand nombre de Dames qualifiées
, ſe trouverent dans la Salle
de Monfieur Beſſie du Peloux ,
Secretaire perpétuel de l'Académie
. Cette Sale eſtoit parée de
Meubles tres riches. Les Eloges
de fon Alteſſe Royale Mademoiſelle
d'Orleans , Souveraine de
Dombes , & Dame de la Province
de Beaujollois , avoient eſté
donnez pour Sujet par les Académiciens
à ceux de leur Compagnie
qui devoient faire des
Difcours publics. Le Portrait de
cette Princeſſe eſtoit d'un coſté
fous un magnifique Dais de Velours
rouge à Frange d'or , élevé
fur un Fauteüil de la même Etoffe
; & de l'autre on voyoit celuy
de Monfieur l'Archevefque de
Lyon, Protecteur de l'Académie,
fus
16 MERCURE
&
fur une Toilette de Satin violet.
A trois heures les Académiciens
fortirent de leur Bibliotheque
pour entrer dans cette Salle
ſe placerent ſur des Fauteüils le
long d'une grande Table , couverte
de richesTapis de Turquie.
Apres que toutes les Compagnies
eurent pris leurs places felon leur
rang, Monfieur de la Barmondiere
parla des grandes & Royales
qualitez de Mademoiſelle d'Orleans
, avec la force , l'éloquence
& la grace qui luy furent inſpi-.
rées par la dignité de ſon Sujet,
& qu'il ſoûtint admirablement
par les belles diſpoſitions naturelles
& acquiſes qu'il a pour les
Actions de cette importance . En
ſuite Monfieur Mignot de Buffy,
Lieutenant General de la Province
, recita une maniere d'Epiſtre
en Vers François ſur cette
mesme
GALANT..
17
mefme matiere .Ceux que je vous
ay envoyez de luy à la loüange
du Roy , & que vous avez trouvez
fi dignes de l'approbation
qu'ils ont reçeuë du Public, vous
doivent perfuader du merite de
cette derniere Piece. Toute l'Afſemblée
en fit paroître une fatisfaction
extraordinaire , & on ne
peut rien adjoûter aux applaudiffemens
qu'elle donna à ces
deux illuftres Académiciens.
Monfieur l'Eveſque , Duc de
Laon , & Pair de France , ayant
fait ſon Entrée dans ſa VilleEpifcopale
au commencement de
l'autre Mois , comme je vous l'ay
mandé , n'eut point dés lors de
foin plus preſſant que de s'appliquer
à la Converſion des Herétiques
. L'ardeur de fon zele eut
un ſuccés ſi beureux , que ſept
jours apres il reçeut l'abjuration
de
18 MERCURE
de dix Perſonnes. Chacun fut
charmé du Diſcours qu'il fit à ces
nouveaux Catholiques. Il leur
témoigna d'abord la joye qu'il
avoit de commencer les fonctions
de ſon miniſtere par celle du Bon
Paſteur, qui eſt de remettre dans
la voye du ſalut ceux qui s'en font
écartez , & leur fit connoître
qu'il ne leur eſtoit pas inutile d'avoir
eſté quelque temps envelopez
des tenebres de l'erreur ,
parce qu'eſtant enfin heureuſement
éclairez des lumieres de la
verité , ils auroient plus de plaiſir
à la voir , & plus de facilité à la
faire voir aux autres. En ſuite
il leur expliqua les deux caracteres
de la veritable Eglife, qui font
fon Unité , & fon Univerſalité ,&
il le fit d'une maniere ſublime , &
en meſme temps ſi claire , qu'il
rendit capables ceux qu'il inſtruifoit
GALANT .
19
ſoit , d'inſtruire à leur tour les
plus aveuglez du Party contraire .
Il finit en leur diſant , qu'ayant
l'avantage d'estre devenus Enfans
de lumiere , ils devoient tâcher de
diſſiper les erreurs autant par la
puretéde leur vie & de leurs moeurs,
quepar celle de leur Foy ; que tout
leur estoit favorable , puis qu'en
rentrant au ſein de l'Eglise, ils rentroient
außi dans le coeur d'un Pere,
dont ils recevroient de continuelles
marques de tendreſſe , & que ce
qui estoit pour eux un bonheur fort
grand , c'est qu'ils rentroient d'une
maniere plus finguliereſous la protection
du plus grand de tous les
Roys , dont lajustice empefchoit que
les Enfans qui quittoient les maximes
de Calvin, ne redoutaſſent l'injuste
indignation de leurs Peres ,
ی ن م
dont la bonté offroit des récompenses
proportionnées au mérite de ceux
qui
20 MERCURE
qui rendoient leurs foûmission à
l'Eglife. Ce Diſcours n'attira pas
moins de loüanges au nouveau
Prélat dont je vous parle , qu'il
fut profitable pour tous ceux qui
l'entendirent .
Madame la Viguiere d'Alby
eſt une Perſonne fi rare , qu'il ne
part rien d'elle qui ne merite que
vous le voyiez . Voicy une de ſes
Lettres qui m'eſt tombée depuis
peu entre les mains. Elle eſt écrite
à une Dame d'Avignon , qui
ſans l'avoir veuë , avoit temoigné
de l'empreſſement pour eſtre de
ſes Amies. On n'a pû me dire ſi
elle s'eſt acquitée de ſa parole
touchant ſon Portrait promis. Je
juge aiſementde la joye que vous
auriez de le voir , par l'eſtime
que vous faites de tous ſes Ouvrages
.
A
GALANT. 21
03103003E103EOS FOR FE
A MADAME
LA
TRESORIERE
DE PIELLAT.
Nn'a pas manqué, Madame,
de me faire fçavoir lesSentimens
de bonté que vous avezpour
moy,& jenay garde de négligerun
panchant qui me fait tant d'honneur.
Iuſques icy c'estseulement l'ou .
vrage des Etoiles, puis que vous ne
m'avezjamais veuë ; maisje prétens
leur aider,&ſi voſtre coeur ne
leur réſiſte pas ,j'espere de döner des
Suites fort tendres à des commencemens
ſi obligeans &fi particuliers.
Croyezs'ilvous plaiſt ,Madame que
fije defire d'etrer en commerce avec
Vous c'est moins pour le plaisir
د
d'une
)
22 MERCURE
d'une Avanturefinguliere , &pour
fournir des nouvelles au Mercure
Galant, que parce qu'effectivement
je ſens un je nesçay- quoy qui m'atire
vers vous. Mes petits Ouvrages
m'ont ſouvent attiré de divers
endroits des honneſtetez de mesme
nature que les vostres, mais en verité
je n'y ay pas esté ſi ſenſible.
Vous ne me connoissez , Madame,
que par ma Proſe & mes Vers . Ce
n'estpoint aſſez. F'ay deſſein de vous
envoyer mon Portrait au premier
jour , afin que vous me connoiffiez
toute entiere , pour l'esprit & pour
Le corps , carje ne veux point tromper
vostre idée.Je veux au contraire
que vous ſçachiezbien quelle est
la Perſonne que vous aimez. F'espere
que la force de voſtre inclination
vous obligera de m'aimer avec mes
defauts;& afin que vous n'ignoriez
vien de ce qui me regarde , je vous
diray,
ر
GALAN Τ .
23
diray , Madame , que je paſſe ma
vie dans un petit coin du Monde
tres favorisé du Ciel & dela Nature
, où l'on reſpire un air temperé,
où les Gens ont de l'esprit & de la
politeſſe , & où la joye & les plaifirs
régnent dans tous les coeurs,
excepté dans le mien. I'ay estéprefque
auſſitost veuve que mariée , &
j'ay Souffert dans cette condition
des traverſes , des peines , & des
embarras incroyables. Il est vray
que j'ay pour mon soulagement , la
liberte & l'indépendance , dont les
plaisirs ſont ſi vantez , & qui ne
me fervent que pour écrire autant
qu'il me plaiſt en Vers & en Profe,
mais , Madame, je pourrois bienfaire
un jour un plus doux usage de ma
liberté. Elle peut me conduire à
Avignon , & il ne tiendra qu'à
vous de fortifier l'envie que j'ay de
faire ce Voyage. Vous n'avezpour
cela
24
MERCURE
cela qu'à me continuer vos bontez .
Abandonnez - vous bien , Madame,
aupanchant que vous avez pour
moy. Laissez faire les Aftres qui
l'on fait naitre. Essayezjusques où
ils vous meneront. Vous n'avez rien
à craindre, puis que la conformité
de Sexe vous ofte la peur que l'on a
quelquefois de leurs influences. Vous
trouverezen moy tous les sentimens
que le coeur le plus délicat & le plus
tendre, peut avoir pour ce qu'il aime
; & lesoin que j'auray de rendre
nostre commerce divertiſſant ,
vous fera connoiſtre le defir que j'ay
de vous plaire,&de quelle maniere
jesuis avec respect,
Voftre tres- humble & tresobeîffante
Servante,
LA VIGUIERE D'ALBY.
Je
GALANT.
25
Je vous envoyay il y a deux
mois une Lettre d'un ſpirituel Inconnu,
par laquelle il demandoit
à entrer dans la nouvelle Secte de
Philoſophes , dont Madame la
Viguiere d'Alby nous a donné le
galant Projet. Depuis ce tempslà
il a changé de pensée , & n'en
trouve plus les Statuts commodes,
ſi on prétend les faire obſerver
avec rigueur. Voyez , Madame ,
s'il vous convaincra par ſes raifons.
A MADAME
DE SALIEZ ,
VIGUIERE D'ALBY.
Edeſeſpere àpréſent , Madame,
d'entrer en vostre Académie. Il
fautvousparlerfincérement.Si vous
Octobre 1681 . B
26 MERCURE
en demeurezà vos premieres Loix ,
vien n'est si contraire à l'esprit
de vostre Sexe que l'amour, &j'aime
avec paſſion depuis peu de jours.
La Lettre que je vous écrivis dans
le temps quej'estois libre, m'a attiré
Sans vanité des loüanges ; & comme
je ne faisjamais rien fans l'expoſer
à la cenſure de mes Amis ,
ils n'ont pû garderlefecret parl'interest
qu'ilsprennent à ma gloire.Le
Peintre deSoy-mesme a estémalheureusement
connu d'une Belle , qui
apres en avoir estimé la Copie, a
genereusement étendu ſon estime
juſques à l'original. Sije me suis
Servy du terme de malheureusement
, où les autres en pareille rencontre
fe croiroient heureux; la rai-
Son , Madame , est que vousfermez
la Porte de vostre nouvelle Académie
aux Amans de l'un & de l'autre
Sexe.Cependant comme vous diftinquez
GALANT.
27
guezdeuxfortes de beaux Efprits,je
vous prie außi de considérer en ma
faveur deuxfortes d' Amans.Les uns
Sont inſenſez .On les entendfoûpirer
partout. Ilsparlentſouvent auxArbres
& aux Rochers, pourne pouvoir
Separlerà eux- mesmes.Ils se contrarientfans
ceſſe,&ils font,comme
on dit communément , des fauts du
Cielen Terre.Tantoſt ils élevent le
mérité de leurs Maîtreſſes jusqu'à
lesplacerparmy les Divinitez.Tantôt
ils les abaiſſent &les traitent de
Furies. Quelques graces qu'elles
ayent,un airdefroideurles desespere.
Un regard les raſſure.Si leur imagi
nation facile à bleſſer les détourne,
leurcoeurfragile les rapelle incontinent
& ils font fi peu à eux , qu'ils
nejugent des chofes que par hazard,
par caprice , ou par paſſion. Une
Sote & aveugle complaisance est
pour l'ordinaire laregle de leur con-
Bij
28 MERCURE
duite. On remarque qu'ils blâment
ce qu'ils ont approuvé , & qu'ils
changent aussi aisément de Sentimens
que de visages ,ſemblables aux
Caméleons , qui trompent les yeux
par la diférence des couleurs. Ce
fontdesProthées quiprennent toutes
fortes defigures , pourfaire autant
de perſonnages qu'ily adepasfionschez
eux. Les injures ſuivent
de pres leurs douceurs. Ils s'ennuyent
& ennuyent les autres par
leurs diſcours extravagans , &par
leurs manieres ridicules . Ce font
là , Madame , ces Amans que l'on
doit excluredu nombre de vos Sectateurs,
lesquels au contraire font profeſſion
deſuivre la raison , &derechercherfurtoutes
choses la tranquillité
de l'esprit,& le bonheur de
lavie.Mais ily a d'autres Amans
qui font & tendres &raisonnables,
&qui rendant justice au mérite
aiment
GALANT. 29
aiment ce qui est aimable ; qui
ne découvrent jamais leurs fentimens
qu'à leurs Maîtreſſes ou àleurs
Amisſages ,ſincéres , &fort expérimentez
dans l' Art d'aimer , pour
en recevoir des conſeils. Si ces
Amans paroiſſent quelquefois détachez
à l'extérieur , c'eſt afin de
n'estre point inquiétez dans leurs
amours, ou pardes Parensfâcheux,
ou par des Rivaux incommodes.Ce
détachement est un trait de Politique
, &quoy que leurs coeurs foient
àleurs Maîtreſſes , leurs esprits
Sont toûjours àeux. Ils aiment,fans
perdre l'usage de la raison ; &
s'ils ceſſoient d'en avoir, ils ſeroient
incapablel d'aimer. Qu'on ne me
diſe point que lors que l'on est bien
amoureux , on ne ſe poſſede plus ;
que les fréquentes émotions du coeur
Sont incompatibles avec le repos
de l'esprit ; car l'expérience nous
B iij
1
30
MERCURE
5.
fait voir que si l'on a bienplace
l'un l'autre est satisfait ; & que
comme le plaisir de l'amour est
d'aimer , un beau réciproque qui
naiſt de l'estime & de la constance,
jointes à l'inclination, vient mettre
fin à nos justes &prefſſans defirs;
ce qui fait le bonheur de la vie. En
verité, Madame, ily auroit de l'injustice
de refuser des Places dans
voſtre Académie à des Perſonnes fi
raisonnables . D'ailleurs je vous fuplie
tres- humblement de vousfouvenir
que l'amour est l'ame de nôtre
ame , l'harmonie du monde ; cette
merveilleuseSympathie, qui prend,
& qui entretient les esprits dans
une parfaite intelligence ; que c'est
le lien des coeurs ; que ces Esclaves
volontaires estiment leur chaîne
plus qu'une Couronne , & que l'engagement
de leur libertén'est point
une ſervitude , mais unpurSacrifice,
un
GALANT. 31
un hommage , & mesme un plaisir
ou une reconnoiſſance. Ils font leur
gloire de la ſoûmiſſion qu'ils ontpour
les ordres de leurs Souveraines ; &
comme elles sçavent commander, ils
Sçavent obeir En un mot ils aiment,
&ils font aimez. Helas , Madame ,
fans amour tout languit . Les plaifirs
font imparfaits , les deſirs font
vains , les projetsſemblent inutiles .
Quand l'imagination n'est plus
échauffée par un objet qui l'occupoit
agreablement ; lors que l'esprit
n'estplus remply demillebelles pen-
Sées que luy causoit la grandeur de
Son ſujet ; lors qu'enfin le coeur est
vuide , on est malheureusement dépourveu
de tous ces avantages qui
viennent de l'Amour , & non pas de
la Nature ou de la Fortune . On devient
stérile dans ſes productions,
pareſſeux dans ſes actions, ennuyeux
dans ses difcours , bizarre dansſes
Bij
32
MERCURE
manieres , miſantrope dansſesjugemens,
chimérique en ſesprétentions.
De bonne-foy , Madame , approuvez-
vous ces Philosophes qui profefſoient
hautement l'inſenſibilité ?
Il faut avouer que si l'on n'aime
rien , l'on n'est bon à rien ,& que
toutes les paſſions ne sont qu'un
Amour revestu de diferentes couleurs.
La veritable Eloquence eft
celle du coeur. L'on pourroit mesme
comparer le coeur à une Académie
où l'on apprend le bel Art de perfuader&
de plaire . L' Amour en doit
estre le Directeur. Foferois adjoûter
que les grands & les plus parfaits
Philosophesfont les Amans raisonnables
; car à conſidérer le nom de
Philofophe , on trouve que c'est l'Amant
de la ſageſſe. Ne m'objectez
donc point , s'il vous plaiſt, Madame
, que l'amitié a plus de charmes
& plus de raport à la veritable
Philofo
A
33 GALANT.
-
,
Philosophie , que l'Amour ; qu'elle
est plus de commerce; que l'une est
unevertu & l'autre une paſſion .
Pour répondre , il ſuffit d'examiner
la diferente conduite d'un Amant
& dun Amy . Un Amy dit tout ce
qu'il penſe. Il écrit indiféremment
toutes choses. Un Amant au contraire
a peur deſe commettre. Vn Amy
nefeint point de montrer àſon Amy
tous ses défauts. L' Amant les cache
àsa Maîtreſſe pour s'en corriger.
La familiarité & l'ouverture de
coeur pour estre trop frequente &
trop grande, détruiſent l'amitié. En
amour cette difcretion , ces égards
ces respects , entretiennent l'union
parmy les coeurs. Le diray je , Madame
? L'amitié qu'on vante tant,
n'est à proprement parler dans
l'usage ordinaire du monde , qu'un
reſte d'amour , puis que tres-fouvent
il arrive que lors qu'on cesse
B V
34 MERCURE.
d'eſtre amoureux , oupar une inclination
naturelle de changer, ou par
un pur dégoust , l'on devient Amy
parraiſon , ou par politique , pour
n'estre point accusé d'inconstance,de
caprice, & de peu de discernement.
Mais à quoy bon , Madame faire icy
l'Apologie des Amans raisonnables?
Vous en connoiſſez trop le mérite&
le prix. Ainsi loin d'apprehender
que cette qualité nouvelle doive
estre un obstacle à ma gloire & à
mon bonheur, j'ay ſujet de croire &
d'esperer qu'elle me fervira de
moyen Seûr pour m'attirer vostre
estime , &pour me faciliter en mesme
temps ma reception dans vostre
illustre Académie , qui fera deformais
l'objet des Perfonnes sages &
capables. Je suis , Madame,
Voſtre tres- humble & tresobeïffant
Serviteur,
LE GEOLIER DE SOY- MESME
A Paris le 15, d'Octobre. 1.681 ..
GALANT.
35
e
t.
?
1
A
e
2-
:
Il ſeroit à ſouhaiter que tous
ceux qui aiment demeuraſſent
dans les bornes que l'Autheur de
cette Lettre preſcrit à l'Amour.
Comme la raiſon en ſeroit la regle
, cette paffion , ſi dangereuſe
pour la plupart des Amans , leur
feroit goûter des plaiſirs fans
trouble , & on n'auroit point à
leur reprocher toutes les folies
dont elle eſt la cauſe. La plus blamable
de toutes eſt de mourir à
force d'aimer . La choſes eſt rare,
mais non pas aſſez pour n'en pouvoir
fournir un exemple . Vous le
trouverez dans l'Avanture qui.
fuit. Un Cavalier, à qui les Belles
donnoient le nom d'infenfible
parce qu'il n'avoitjamais eu d'engagement
rencontra un jour
dans les Tuileries une grande
Brune , dont la beauté le ſurprit.
La majesté de ſa taille luy don-
,
noit
36 MERCURE
,
noit un air qui la faiſoit diſtinguer
parmy celles de fon Sexe
qui s'attiroient le plus de regards.
Il la ſuivit dans pluſieurs Allées,
& curieux malgré luy , il ne voulut
point la perdre de veuë qu'il
n'euſt ſçeu qui elle estoit. On luy
apprit que fon Pere mort depuis
quatre ans luy avoit laiffe dequoy
eſtre ſatisfaite du coſté de
la fortune ; qu'on l'eftimoit fort
pour ſes belles qualitez ; que fa
Mere n'avoit d'autre paffion que,
de la voir mariée,& que la beauté
luy ayant acquis grand nombre
d'Adorateurs , on attendoit tous
tes jours qu'elle s'expliquaſt
pour faire un Heureux. La foule
d'Amans dont le Cavalier fut informé
, luy fit prendre le deſſein
d'approfondir le merite qui luy
attiroit cette groffe Cour. Il
trouva moyen d'avoir accés
chez
GALANT.
37
chez la Belle,& plus il la vit,moins
il fut capable de luy refuſer ſon
coeur. Cette charmante Perſonneavoit
un brillant d'eſprit qui
euſt enchanté les plus delicats ,
& elle y joignoit une maniere
de dire les choſes ſi agreable & fi
enjoüée , qu'il eſtoit preſque impoſſible
de la voir fouvent , & de
s'en tenir pour elle à l'eſtime.
Le Cavaier ne fut pas longtemps
ſans aller plus loin. Son inftant
fatal eſtoit venu ,& en cinq
ou fix viſites il en devint amoureux
ſi éperduëment , qu'il fit
éclater ſa paſſion par toutes les
marques qu'un galant Homme
en puiffe donner. Il étudioit
fon goût pour inventer mille Parties
de plaifir. La Promenade fuccédoit
à l'Opéra , la Comédie
à la Promenade,& il ſe paſſoit fort
peu de ſoirs ſans qu'il divertiſt la
Belle
38 MERCURE
Belle en faiſant joüer les Violons
dans ſa Ruë. Ainſi tout fon
Voiſinage profitoit de l'amour
du Cavalier , & on n'y parloit que
de ſa galanterie. La Belle qui
avoit l'humeur portée à la joye,
luy tenoit compte de ſes complaifances
; & la maniere obligeante
dont ſes ſoins eftoient reçeus luy
faiſant croire qu'il avoit touché
ſon coeur, il ne douta point qu'en
ſe déclarant , il ne la viſt diſpoſée
à l'écouter favorablement. Il.
avoit beaucoup de Bien , & cet
avantage pouvoit ſeul ſuffire à faire
accepter ce qu'il propoſa. Ce
fut cependant inutilement qu'il
s'offrir à l'épouſer. Le Mariage
fit peur à la Belle , & les plus fortes
raiſons dont ſe pût ſervir la
Mere pour obtenir ſon conſentement
, furent incapables de l'ébranler.
Elle dit toûjours qu'elle
vouloir
GALAN T.
39
-
vouloit vivre libre ; que l'Amant
le plus ſoûmis devenoit en peu
de temps un Mary impérieux ;
&que faiſant conſiſter le ſouverain
Bien dans l'indépendance ,
elle croyoit ſe devoir plus qu'à
perſonne, & n'eftre pas condamnable
de préferer le repos d'efprit
à une vie pleine d'embarras...
Le Cavalier ne s'étonna point
d'abord. Quoy que fes refus fufſent
appuyez de raiſons ſolides, il
ne pût s'imaginer que l'état de
Fille la fatisfiſt autant qu'elle l'af
furoit ; & dans l'eſperance que
le temps & ſes ſervices luy feroient
changer de fentimens , il
redoubla ſes voeux & ſes ſoins.
pour l'engager inſenſiblement à
répondre à ſon amour. La Belle
eſtoit fort contente de ſes affiduitez
. Elle luy trouvoit infiniment
dumérite , & rien ne luy plaii
foin
40 MERCURE
:
ſoit tant que les converſations
d'eſprit qu'ils avoient enſemble ;
mais dés qu'il parloit de Mariage
, ce n'eſtoit plus la meſme
Perſonne. Son viſage ſe changeoit
, & elle prenoit un ſérieux
entierement oppoſé à ſon caratere.
Le Cavalier voyant qu'il
n'obtenoit rien , employa pour la
gagner la meilleure de ſes Amies,
mais cette Amie eut beau parler
fortement . La Belle demeura inéxorable
; & enfin le Cavalier de .
• ſeſperant d'en venir à bout , s'abandonna
tellemét à ſes chagrins,
qu'apres fix mois de pourſuites , il
fut faiſi d'une Fiévre lente qui le
rendit jaune & tout languiſſant.
Cette Fiévre lente ſe changea en
fuite en continue , & les accés
en furent ſi violens , qu'on deſeſpéra
d'abord de ſa vie. Il refvoit
preſque à toute heure , & en
refvant
GALANT.
41
ר reſvant il nommoit toûjours la
Belle . On la pria de le venir voir,
& de luy donner du moins de
trompeuſes eſpérances pour tâ-
- cher dele ſauver ; mais ſon tranfport
s'eſtant augmenté quand
elle entra dans ſa Chambre , il
perdit preſque auſſitôt l'uſage des
fens & de la parole , & tout le ſecours
de la Medecine ne pûtl'empeſcher
de mourir le lendemain.
-Il laiſſa un Frere Héritier de
tous ſes Biens , qui euſſent eſté
- pour luy une fortune tres- confidérable
, s'il n'euſt pas en meſme
temps herité de ſon amour. Il vit
la Belle , & en fut encor plus
épris que ſon Aîné. Ille furpaſſa
en ſoins affidus , & fit ſes efforts
pour le ſurpaſſer en galanterie.
Comme il eſtoit plus riche & plus
jeune , il crût qu'il réüffiroit à
luy plaire , & s'en flata d'autant
plus
42
MERCURE
plus qu'il faifoit de jolis Vers , &
qu'elle avoir de la joye qu'il en
fift pour elle . Ainſi tous les jours
elle en recevoit un Billet galant ,
& ne ſe fachoit jamais des termes
d'amour qu'il y employoit.
Apres luy avoir marqué pendant
un an tout l'empreffement ima.
ginable,il voulut parler d'affaires,
mais il luy trouva le mefme dégouft
qu'elle avoit déja montré
pour le Sacrement , & quoy qu'il
pûr faire pour la fléchir, elle reſta
ferme dans fa premiere réfolution
.Accablé de ſes refus , & ne
trouvant rien d'aimablé apres elle,
il abandonna le monde,& alla
prendre l'habit de Chartreux
dans un Monastere affez écarté,
oùl'austérité de cette Regle luy
fait beaucoupmoins de peine que
ce qu'il ſouffroit par ſa paſſion.
Sa retraite, qui a eu la meſme caufe
GALAN T. 43
ſe que la mort de ſon Aîné, a don-
1 né lieu a cet Epitaphe.
L
7
'On ne doit point douter qu'une
extrémefoufrance,
D'un Amant, toſt ou tard, ne cause
le trépas .
Helas ! quand les rigueurs égalent
les appas,
La Mort malgré l' Amour,Surmonte
la conſtance.
-Deux Freres trop charmez,ont péry
tour à tour,
Languiſſant pour Iris auſſi fiere que
belle.
L'unfinit au Tombeauſa peine trop
cruelle,
L'autre dans un Defert pourjamais
fuit le jour.
Jeconde,
Ainsi pour trop chérirſa beautéſans
L'un mourut pour toûjours , & l'autre
est mort au monde.
Voyez
44 MERCURE
Voyez Madame , combien cet
te Belle eſt éloignée de la conduite
que tiennent la plupart de
celles qui luy reſſemblent. Elles
n'ont ſoin de faire valoir leurs
charmes que pour avoir plutoſt un
Mary ; & celle- cy n'a que des rebuts
pour ſes Amans , dés qu'ils
ont deſſein de prendre le nom
d'Epoux. Elle a pourtant changé
de méthode; & ſoit qu'elle
ait craint de reſter ſans Soûpirans
, ſoit que le ſcrupule de
mettre au Tombeau ſes Adorateurs
l'ait obligée à ſe repentir ,
apres en avoir encor rebuté un
fort grand nombre , elle s'eſt enfin
renduë,& un galant Homme ,
plus heureux que tous les autres,
a eu l'avantage de luy faire prononcer
le terrible mot qui l'éfrayoit
tant.
MadamelaDuchefle de Morte.
mar
GALAN T. 45
mar eſt accouchée d'un Garçon .
o. Il fort d'un ſang ſi fidelle au
Roy,que s'il marche ſur les pas
de ſes deux grands Peres , on ne
peut douter qu'il n'ait un jour l'avantage
de faire éclater ſon zele
par les ſervices les plus importans.
Quoy que Monfieur le Duc
de Mortemar ſon Pere ſoit encor
fort jeune , il n'a pas laiſſé de me
fournir dėja pluſieurs occaſios de
vous parlerde ſon courage & de
ſa conduite , & de vous en diredes
choſes qui vous ont furpriſe.
Vous vous ſouvenez ſans doutede
cequemes dernieres Lettres
vous en ont appris. Elles vous
ont fait connoiſtre qu'il a eſté tout
l'Eté en Mer , & qu'apres avoir
fait trembler les Majorquins , il
ſe rendit à Marseille , où laiſſant
les dix Galeres qu'il commandoit,
il ſe remit aufſitoſt en Mer
avec
46 MERCURE
avec dix autres. Il y donna la
chaffe aux Corſaires ; & ayant
aſſuré par là le repos de la Méditerranée,
il ne ſongeoit plus qu'à
revenir de Corſe à Marseille , lors,
qu'il rencontra devant Ligourne
le Contre-Admiral de Hollande
, qui eſcortoit au Levant un
Convoy de neuf Navires Marchands
de vingt-cinq à quarante
Pieces de Canon , avec deux
Vaiſſeaux de Guerre montez de
foixante. Ce Contre Admiral
( c'eſt le Comte de Stirum , Parent
du Prince d'Orange, & Freře
de l'Admiral de Hollande )
ayant refuſe de ſalüer la Réale ,
obligea Monfieur le Duc de Mortemar
à le vouloir contraindre par
force de rendre à l'Etendart
Royal le reſpect qu'il luy devoit.
✓ Les Galeres ſe mirent d'abord au
vent de tous les Navires qui eftoient
ال
-
GALANT. 47
.
a
S
a toient à la Rade ; & la réſolution
tayanteſté priſe dans le Conſeil
- que ce jeune Duc avoit aſſemblé
en marchant, de faire prendre
haleine aux Chiourmes qui eftoient
venues à la rame de Portoferraro
à Ligourne,& d'attaquer
en ſuite les Navires qui ſe trouvoient
au vent,pour les brûler , &
- les renverſer ſur les autres,il arriva
une Felouque de la Ville avec
le Capitaine du Port, qui dit que
le Commandant Hollandois com .
mençoit à connoiſtre ſon devoir,
fur les remontrances qu'il luy venoit
de faire de la part du Gouverneur
de Ligourne ; & apres
quelques allées & venuës , pendant
leſquelles Monfieur le Duc
de Mortemar , & Monfieur le
Chevalier de Bethomas qui
eſt aupres de luy , traiterent toûjours
la choſe ſans relâcher rien
de
48 MERCURE
de leur fermeté, le Contre-Admiral
Hollandois ſalüa la Réale de
neufcoups,auſquels elle ne répondit
que de deux. On ne peut mon.
trer plus de réſolution & d'eſprit ,
ny faire une meilleure figure
dans le Conſeil , que fit Monfieur
le Duc de Mortemar. Il
dit d'abord , qu'il croyoit que tous
ceux qui estoient sur les Galeres ,feroient
unanimement d'avis de ne
point ſoufrir que l'Etendart Royal
receust un affront;qu'il faloit périr,
ou l'empefcher ; que l'onne pouvoit
expoferſavie & les Galeres dans une
occasion où ily allast plus de l'honneur
du Roy ; que c'estoit ſon ſenti.
ment,mais que sonpeu d'expérience
ne luy permettant pas de le dire fur
la maniere dont il estoit beſoin dese
comporter dans une occafionfipref-
Sante il s'en remettoit entierementà
ce que diroient Meffieurs les Officiers
Gené
GALANT.
49
-
-.
Genéraux , & les Capitaines ,
qu'il les prioit ſeulement de prendre
une prompte résolution. Je croy ,
Madame , que vous n'aurez pas
de peine à croire que tous les Of-
= ficiers furent charmez de la vi-
-goureuſe fermeté que ce Ducleur
fit paroître. Je devois vous en faire
part plutoſt , mais il en a uſe ſi
modeſtement, que ſes Lettresne
marquant rien qui le regardaſt , il
a falu attendre celles des Particuliers
, pour eſtre informé d'une
conduite ſi pleine d'eſprit & de
bravoure.
Madame la Marquiſe de Livry
eſt accouchée preſque en meſme
temps que Madame la Ducheſſe
-de Mortemar. Dieu répand fur
elle une ample benediction ,
puis qu'elle a donné un quatriéme
Petit- Fils à Monfieurle Duc
Octobre 1681 . C
so
MERCURE
de S. Aignan ſon Pere . Ce doit
eſtre un ſujet de joye ſenſible à
ce Duc , de ſe voir renaître dans
un ſi grand nombre de Deſcendans
qui en ſuivant ſon exemple
, ne ſçauroient manquerd'eftre
auſſi galans que braves , &
de ſervir un jour d'ornement à la
plus belle & la plus polie de toutes
les Cours .
Je continuë à vous envoyer
des Fables . Aucune lecture ne
peut eſtre plus utile , pourveu
qu'on en veüille profiter. Les
Anciens qui ſçavoient du moins
auſſi- bien que nous, en quoy conſiſte
la veritable Sageſſe , ne dédaignoient
pas d'y employer quelques
heures ; & ces Ouvrages ,
quoy que courts & enjoüez ,
n'eſtoient point traitez de bagatelles
. En effet, les Moralitez que
l'on en tire font des Leçons qui
s'im
GALANT.
SL
{
s'impriment dans le coeur ; & fi
c'eſt le plus agreable moyen d'y
faire naître de l'averſion pour le
,
82
vice , ç'en eſt en meſme temps le
plus ſeûr , puis que les Fables
inſtruiſent en divertiſſant
qu'elles font faire de ſolides refléxions
à l'Homme fur ce qu'il entend
dire à l'égard des Beſtes.
Pluſieurs des Peres s'en ſont ſervis
dans la meſme veuë ; & fion
veut lire le neufviéme Chapitre
du Livre des Juges , on verra que
Joatham , pour faire connoiſtre à
ceuxde Sichem ce qu'ilsdevoient
craindre d'Abimelech qu'ils
avoient choiſy pour Roy , fait
parler les Arbres comme s'ils
avoient voulu prendre un Souverain
. Ces grands exemples qu'on
ſuit toûjours avec gloire, doivent
engager tous ceux qui ont du talentpourla
Poësie, à imiter Mon-
Cij
52
MERCURE
ſieur de Mandajors , Juge Genéral
de la Ville & Comté d'Alais ,
qui a derobé quelques momens à
ſes ſerieuſes occupations pour
nous donner la Piece qui ſuit.
LE CHAВОТ ,
ET LES VERONS.
FABLE.
Et d'extraordinaire taille,
Se faisant redouter dans un grand
Reservoir,
Voulut étendreson pouvoir,
( Dépourveu de toute tendreffe, )
Iuſques à devorer ceux defapropre
espece.
Dans ce deſſein remply de cruauté,
Il nage fièrement d'un & d'autre
costé ,
Et
GALANT. 53
Et les autres Poiſſons qu'il trouve
SurSa voye,
toft la proye.
De ce monstre inhumain font auſſi-
Ce n'est pas toutefois faute d'autre
aliment ,
Il en pourroit avoir d'ailleurs ſuffi-
Samment ,
Mais c'est que le Barbare
Fait de ses compagnons un mets
friant& rare.
Ceux- cyſe voyantſi preſſez ,
Se trouventfort embarrassez.
Chacun craint qu'il ne l'engloutiffe
,
Et l'on ne voit que trop qu'ilfaut
que tout périſſe,
Si d'un pareil carnage on n'arreste
le cours.
Ils cherchent en vain du ſecours,
Perſonne ne vient à leur aide,
Et leur malſemble ſans remede.
Mais comme on dit communément
Ciij
54
MERCURE
Que la douleur donne du jugement,
Ce proverbe en ce cas se trouvaveritable;
Car dans cet état pitoyable,
Etat ànul autre pareil,
Cespauvres Animaux ayant tenu
confeil,
En députerent un propre pour la
harangue ,
Et parl'esprit & par la langue,
Etquin'ayantjamais tremblé dans
les hazards,
Pouvoit du Monstre affreux Soûtenir
les regards.
Mais doutant justement que cet impitoyable
En l'écoutant devinſt traitable,
Pourse mettre en état d'avoir quelque
repos,
Et l'empefcher de faire plus de
maux ,
L'on fit deux Bataillons qu'on mit
en embuscade ,
En
GALANT.
55
En cas d'inutile Ambaſſade,
Sous la mouſſe , à chaque costé
Du chemin que devoit tenir le Député
,
Si le Chabot voulant fur luy faire
dent baſſe,
Le contraignoit àfairevolte face;
Deffeinjudicieux , &qui dans peu
de temps
Rendit ces Malheureux contens,
Ainsi qu'on va voir par l'iſſuë.
L'Ambassade d'abordfut affez bien
reçene
Le Poiffon Orateur luy fit un compliment
,
Qui fut oüy ,dit- on , fort attentivement
;
Mais iln'eut pas longtemps favo
rable audience,
Carfi toſt qu'il voulut par humble
remontrance
Luyfaire voirles mauxqueſes dents
avoient faits ;
Cij
56
MERCURE
Je n'entens rien , dit- il , parlezmoy
de plus pres ,
Et celapourpouvoir à coupfeûr s'en
défaire.
Seigneur, il n'eſt pas neceſſaire,
Dit l'autre , connoiſſant le deſſein
du Matois,
De divers tons encor je puis
hauffer la voix ,
Et vous pourrez m'oüir nonobſtant
la diſtance .
:
Quoy,repart le Chabot , eft - ce ainſi
qu'on m'offence ?
Je veux , morbleu , te devorer.
Et moy , dit l'Envoyé , je veux me
retirer ;
Adieu, je ris de tes machoires,
A qui courra plus viſte exerçons
nos nageoires.
Apres ce peu de mots ilfuit , -
Et le Chabot enragé le poursuit
Iusqu'à à l'endroit marqué pourfa
juſte défaite ;
Mais
GALANT . 57
Mais il est bien surpris lors qu'il
Sent qu'on l'arreſte,
Et qu'au même moment il voit mille
Vérons
Tenant aux dentsſes ailerons.
Il fait quelques efforts , mais tout est
inutile ;
Pour l'un d'eux qu'il devore , il en
voit fondre mille ,
Et tous ſes aîlerons jusqu'à la peau
rongez
Ne luy font que trop voirſes Ennemis
vangez .
Dans ce honteux état , le malheurenx
Coupable
Se trouvant tout- à- coup leventre
SurleSable,
Leur demande instamment de le
fairemourir.
Non , non , répondent- ils , il faut
encor ſoufrir,
Et pour augmenter ton ſuplice,
Cv
58 MERCURE
Nous voulons que la faim te rende
cet office. ۱
Noble, qui dans ta Terre abuſant de
tes droits ,
Foules inceſſamment tes pauvres
Villageois ;
Et toy , Juge, qui n'as pourbut que
lafinance,
ſtance,
Et qui de l'Orphelin devores laſub-
Si ce Tableau, ne vousfert de leçon,
Craignezlefort de ce Poiſſon ,
Ceux que vous opprimez avec tant
d'injustice,
Trouveront à la fin l'occaſion propice
;
Un Intendant, ou de Grands -Fours,
A qui si justement ils auront eu
recours,
Pour arrester vostre pesante ferre,
Sçauront bienvous ôter & la Charge&
la Terre..
Jay
GALANT.
59
J'ay oublié de vous parler de
deux Mariages qui ont eſté faits
le mois paſſé . L'un eſt celuy de
Monfieur le Marquis de S. Paul
avec Mademoiselle de Cheverny.
La cerémonie des Epouſailles
ſe fit dans l'Egliſe de S. Severin
leur Paroiſſe , par Meffire Loüis
de Thomaſſin Evêque de Vence ,
nommé par Sa Majesté à l'Eveſché
de Siſteron. Ce Prélat eſt
Oncle du Marié. Le Roy , la
Reyne , Monſeigneur le Dauphin
, Madame la Dauphine ,
Monfieur & Madame , leur ont
fait l'honneur de ſigner au Contract
de Mariage , auſſi bien que
les Perſonnes de la premiere
qualité de la Cour qui ſont Parens
de l'un ou de l'autre . Monſieur
le Marquis de S. Paul eſt
de la Maiſon de Thomaſſin, l'une
des plus anciennes & des plus
illuftres
60 MERCURE
illuſtre de Provence , & qui de
tout temps a produit des Perſonnes
d'un mérite rare , & Mademoiſelle
de Cheverny eſt de celle
de Clermont- Amboiſe ,& Fille du
feu Marquis de Monglat Grand
Maiſtre de la Garderobe ,& Chevalier
des Ordres du Roy. Sa
Biſayeule a eu l'avantage d'eſtre
Gouvernante du feu Roy & des
trois Princeſſes ſes Soeurs , qui
ont eſté , l'une Reyne d'Eſpagne,
l'autre Reyne d'Angleterre ;
'& la troiſiéme Ducheſſe de Savoye.
Du coſté de Madame ſa
Mere , que vous ſçavez qui eſt
tout eſprit , elle eſt deſcenduë du
Grand Chancelier de Cheverny.
Je vous ay parlé de Monfieur le
Comte de Cheverny fon Frere,
quand il plût au Roy de le nommer
pour eſtre auprés de la Perfonne
de Monſeigneur le Dauphin.
GALAN Τ. 61
phin.Il y a eu de la Maiſon de
Clermont- Amboiſe des Maréchaux
de France dans un temps
où il n'y en avoit encor que trois.
L'autre Mariage dont je ne
vous ay point parlé , eſt celuy de
Mr le Tellier , Seigneur de Morfan
, Conſeiller au Parlement de
Paris , & Neveu de Monfieur le
Chancelier. Il a épousé Mademoiſelle
Pécoil , d'une des meilleures
Familles de Lyon . C'eſt
une Perſonne d'un fort grad mérite
, parfaitement bien faite de
corps & d'eſprit , & qui eſt eftimée
de tous ceux qui la connoifſent.
Ilme feroit inutile de vous
dire rien du Marié , ſon nom feul
eſt un Eloge. Quoy qu'il foit fort
jeune, il y a déja prés de trois
ans qu'il eſt Conſeiller. Il exerce
cette Charge avec l'approbation
genérale de ſa Chambre & de
tout
62 MERCURE
tout le Parlement.Auſſi Monfieur
le Chancelier & tous ceux de ſa
Famille en font - ils beaucoup de
cas. Il eſt à croire qu'avec les talens
& la protection qu'il a, il parviendra
à de grands Emplois,& qu'il
foûtiendra tres - dignement l'éclat
du Nom illuſtre qu'il porte.
Trouvez bon , Madame , que
pour la ſeconde fois je vous parle
de Médecine. Un fort habile
Home qui a fait l'ouverture d'un
Corps monstrueux qu'on a veu
au Havre depuis quelques jours,
me fournit les termes que vous
trouverez dans cet article. La
Femme d'un nommé Miot, Marinier,
âgée de trente-quatre ans,
y eſt accouchéede deux Filles le
13. de ce mois , n'eſtant encor
que dans le huitième de ſa grof.
fefſfe. Ces deux Filles , ainſi que
celles
GALINT . 63
celles d'Auxonn: dont je vous
parlav la diniere fois , eſtoient
attachées l'une à l'autre par le
milieu de la poitrine , & ne
compoſoient enſemble qu'un
ſeul Sternon & un cartilage Xiphoïde.
Elles eſtoient un peu de
coſté , l'une ſe joignant par fon
cofté droit au coſté gauche de
l'autre , en ſorte pourtant que
chacune avoit ſon épine du
dos distincte . Elles avoient deux
teftes quatre bras
2 ת quatre
cuiſſes , & le reſte des extrémitez
bien conformées . Leur ventre
eſtant commun,n'avoit qu'un
ſeul umbilic , & quoy qu'on ait
remarqué quatre arteres , il n'
avoit qu'une ſeule veine umbilcale,&
deux mamelles pour toutes
lesdeux , c'eſt à dire que chaone
de ces Filles en avoit ſer
une. L'une des teſtes ayar
64
MERCURE
avant l'autre , & lonné quelque
marque de vie, fut papriſée àl'infſtant.
On fit la
diſſection au
corps ,& l'on y trouva qu'un foye
ſitué dans la partie ſupérieure
& moyenne du ventre , n'ayant
point de lobe diſtinct , mais ſeulement
dans ſon milieu la petite
fente d'où naiſſoit la veine umbilicale
. Ce corps n'avoit qu'une
ſeule veſſie du fiel
fortement artachée
au diaphragme par deux
ligamens , l'un du coſté gauche,
& l'autre du coſté droit. Il avoit
deux æſophages par rapport aux
deux cols, où se
trouvoient attachez
deux eſtomacs ſituez au
deſſus & à coſté du foye . De ces
efomacs fortoit un boyau grefle
qu'on appelle
ordinairement duo--
denia , & qui avoit à peu prés
ne longueur. Ils ſe veindre
ſous le foye,& formoient
GALAN T. 65
moient une groſſe cavité , que les
Medecins qui estoient préſens ,
nommérent d'abord un troifiéme
ventricule. Des deux côtez
des parties inferieures de ce
ventricule fortoit également un
boyau grefle qu'on crût eſtre la
continuation du premierjen ſuite
les gros , & enfin le rectum qui
ſe conduiſoit à chacun des anus .
Tous les inteſtins,quoy que doubles
, estoient attachez à un ſeul
Meſentere . Il y avoit deux rates ,
quatre reins, & deux veffies . Le
ventre inférieur eftoit ſeparé du
moyen par un ſeul diaphragme,
La poitrine renfermoit deux
coeurs fituez l'un d'un coſté , &
l'autre del'autre, envelopez tous
deux dans une ſeule membrane
ou péricarde . Leurs pointes panchoient
l'une vers l'autre ; en
forte qu'il ne s'en falloit qu'un
pouce
66 MERCURE
pouce ou environ qu'ils ne ſe
touchaffent. Ils eſtoient bien
conformez , & feulement un peu
aplatis du coſté où ils panchoient .
Leurs ventricules & leurs oreillettes
eſtoient fort régulieres ,
ainſi que les quatre vaiſſeaux
qu'on y remarque ordinairement.
Les poulmons eſtoient un
peu plus élevez & éloignez du
ccoeur qu'ils ne le font aux Hommes
parfaits , & placez de chaque
coſté ainſi que le coeur. Je
vous envoye la Figure de ces deux
Enfans , afin que vôtre curioſité
foit entiérement fatisfaite ſur cettemaniere
de Prodige.
On parle d'un autre dontMonfieur
de Vienne- Plancy , qui m'a
fait l'honneur de m'en écrire ,
vous entretiendra pour moy. Voicy
ſa Lettre. Je ne doute point
que vous ne ſoyez de ſon ſentiment
ſur le préſage qu'il tire.
GALAN T.
67
J
A Fau - Cleranton le premier
d'Octobre 1681 .
Evois, Monsieur, que dans vostre
Mercure de Janvier dernier, page
327. vous semblez douterſi la
Comete marquée ſur les oeufs de
Rome, est un effet de la Nature , ou
une adreſſe de l' Art , parce que vous
avezappris qu'ily a'des eaux qui
penétrent l'écaille des Oeufs , &
avec lesquelles on trace au dedans
telles Figures qu'on veut. Mais
qu'auriez-vous à dire fi l'on vous
avoit mandé que ces Figures de la
Comete paroiſſoient relevéesen bof-
Se , ou creusées dans la coque
de l'Oeuf ? Vous avezfans - doute
présuméqu'il en estoit de ces oeufs
de Poule , comme de celuy du Serpent
de Pouffan vers Montpellier ,
dont
68 MERCURE
dont vous parlez en ce mesme Mercure,
page 275. Sur lequel il y avoit
destraits qui formoient une écriture
mistérieuse ; & il en à peut- estre
esté autrement que vous n'avezpré-
Sumé. Ce qui me donne lieu de faire
ce jugement , c'est la production
d'un nouvel Oeufde Poule arrivée à
Bar- fur- Seine , Ville de mon voiſinage,
le 22. de Septtmbre dernier ,
jour de l'Equinoxe, fur les neufheures
du matin,chez la Veuve S.Jean,
où il y a une Figure qui n'est
ny écrite , ny gravée ; mais partie
enfoncée ,& partie de relief. Cette
Figure est marquéesur l'un des coftez
, & en occupe presque toute l'étenduë.
Elle est ovale , & entourée de
rayons droits & obliques, dans l'ordre
& dans la forme de ceux que
les Peintres & les Graveurs ont accoûtuméde
donner au Soleil. I'ay veu
cet
GALANT .
69
4
a
-
cet Oeufchez Monfieur Bourbonne,
Procureurdu Royen cette Ville, Hổ-
me curieux & de mérite , Cousin
germain decet Aumônier de la Reyne
d'Espagne , qui ſeuldes Officiers
François a eu le privilege de luy
continuerſesſervices ; & il m'a appris
qu'il luy avoit esté apporté
presque auſſitost qu'il avoit esté pondu;
que cette ponte s'estantfaite das
un Pot de fer où il n'y avoit ny foin
nypaille, c'estoit unſecondſujet d'étonnement
qu'il n'eusſt pas esté caf-
Sé; & que l'ayant montré à divers
Capucins, dont il est l'Hôte ordinaire
, ils le luy avoient fait paſſer
pour une merveille de la Nature.
Pour moy je le prens pour un jeu
de cette Mere univerſelle,ou plutoſt
pour un préſage Sérieux de la
grandeur de noftre auguste Monarque
, qui étendra les rayons de ſa
gloirefur la plus grande partie de
noftre 31
70
MERCURE
noſtre Hemisphere ; puis que le Soleileſt
ſa Devise , que l'Oeuf est la
figure du Monde , & que le Soleil
marquéSur cet Oeuf, en remplit pref.
que un des coſtez . D'autres en auront
peut- estre d'autres penfees ,
mais voila la mienne . Vous pouvez
confulter les Explicateurs d'Enigmes
& de Chifres ſur cette Enigme,
ou ce Chifre de la Nature. Je l'appelle
ainsi , parce que le hazard
n'y a non plus contribué que l'Art le
Pot de fer qu'on pourroit prendre
pour l' Autheur de la Figure , ayant
Sonfondsfans aucune inégalité,fort
plat & fort uny . Si vous deſirezde
voir cet Oeuf , M. Bourbonne est
trop obligeant pournepas vous l'envoyer
, quelque état qu'il en faſſe ;
mais peut- estre vous en fiérez- vous
bien à monraport, puis que ma bonne
foy vous est connuë. Nefoyez pas
en peinefijegarde encor lefilécefur
Le
GALANT. 71
1
-.
1
}
;
le Secret de l'Ecriture univerſelle.
L'attens pourm'en ouvrir quej'aye
appris parvostre entremise, ce que le
Publicen aura pensé; & c'est ce que
je verray , comme je leſpere , dans
voſtre Extraordinaire du mois où
nous entrons. Ieſuis voſtre,&c.
Le Samedy fixiéme de l'autre
mois , Madame la Marquiſe de
Vaufieux abjura l'Heréſie do
Calvin dans le Monaſtere de
Port-Royal.M.de Némond,Evef
que de Bayeux a beaucoup contr
bué à ſa Converſion , en s'appli
quant fortement à la convaincr
des Véritez Catholiques. Il a e.
té ſecondé dans ce grandOuvrage
par les ſoins de Mr le Marquis
de Beringhen , Oncle de cette
Marquiſe. Elle eſt d'une des meilleures
Maiſons de Normandie , &
peu de Perſonnes ont autant de
beauté qu'elle.
72
MERCURE
Une bagatelle cauſe quelquefois
de grands demeflez. Si on
veut ſçavoir ce qui en arrive ordinairement
, il ne faut que lire
ce qu'on m'a donné de la façon
du Berger Fidelle des Accates.
LA MOUCHE,
ET LA FOURMY.
FABLE.
DAme Mouche , & Dame Fourmy ,
Chez le Papillon leur Amy,
Qui gardoitle Logis pour s'estre
froiffé l'aile ,
Un jour enſemble eurent querelle,
Et contesterent le Fauteüil.
La premiere , groſſe d'orgueil,
Faifoitfonnerfort hautfon antique
nobleffe ,
Et
GALANT. 73
Et prétendoit l'avoir par là.
J'ay , diſoit elle, outre cela.
Plus que cette Magote , & d'efprit,&
d'adreſſe,
Et je luy cederois, moy, qui ſans
me flater
Crois avoir droitde l'emporter
Sur tous les Animaux qui rampent&
qui volent ?
Si les Corybantes immolent
Un Boeuf à la Mere des Dieux,
Malgré leurs hurlemens &leurs
cris furieux,
J'en goûte toûjours avat elle.
Nebaiſay-je pas Habelle
Auſh ſouvent que fon Epoux,
Sans qu'elle s'en chagrine , ou
qu'il en ſoit jaloux ?
Je ne dis rien de l'avantage
Que j'ay de rehauſſer l'éclat de
ſon viſage,
Ny de celuy d'entrer dans la
Chambre d'un Roy
Octobre 1681 . D
74
MERCURE
A toute heure ; il ne tient qu'à
moy
D'aller à ſon dîné manger de ſon
potage.
Que puis-je dire plus de mon
heureux deſtin ?
Jambons, Tourtes , Paſtez , Viandes
groſſes , legéres ,
Crémes ; Tartes , Bugnets , font
mes mets ordinaires,
Tous les jours je ſuis enFeſtir .
Mais toy , vil Avorton,malheureuſe
Pécore,
Desla naiſſance del'Aurore,
Si tu ne veux mourir de faim,
Il faut de ton creux ſoûterrain
Que tu fortes le ventre vuide,
Pour aller le remplir d'une viande
infipide,
De quelques grains pourris,d'eau
bourbeufe. D'accord,
Lux répondit nostre Fourmy prudente
;
Mais
GALANT .
75
uf Mais ſatisfaite de mon fort,
for
ap
eu

Dans cette eau ſale & croupiffante,
1
Dans ces mets fades & gâtez ,
Je trouve plus de gouſt que vous
en vos Paſtez .
Je ne ſuis point oifive & faineante,
Je travaille ſans ceſſe , &fais tous
lesEtez
Proviſion de Bled pour la ſaiſon
des neiges .
Mais vous , vivant du jour au
-- lendemain ,
Petite Fanfaronne , alors il eſt
al certain
Que malgré tous vos privileges,
Vous mourrez de froid & de
faim.
LaGueſpefurſes entrefaites
Vint visiter le Papillon,
Tout étourdy du carillon

Dij
76 MERCURE
Que nos Bellesfaisoient en le chantant
guoguettes.
D'abord, ſans s'en faire prier,
Elleprit le Fauteüil , & les laiſſa
crier.
Cet Apologue, ce me semble,
Verifie afſſez bien le Proverbefuivant,
Sçavoir , qu'un Tiers joüit fouvent
Des Biens dont deux plaident
ensemble.
En finiſſant ma derniere Lettre
, je vous parlay de la mort de
Mrle Maréchal Duc de la Ferté,
arrivée le 27. de Septembre dans
ſon Château de la Ferté pres
d'Orleans. Comme il manque
beaucoup de choſes dans le détail
que je vous ay déja fait de
ſes belles Actions , il eſt juſte d'y
fupléer par un autre qui ſoit plus
exact.
GALAN Τ. 77
exact. Cet illuſtre Maréchal qquuii
eſt mort âgé de 82.ans , avoit ap-
- pris le métier de la Guerre ſous
le Marquis d'Autriou Colonel
dans l'Armée Hollandoiſe , &
Gouverneur de Bolduc , ſon Oncle.
Il commença à ſe ſignaler au
Siege de Privas , où un coup de
Mouſquet reçû à la jouë , penſa
luy oſter la vie. La Rochelle &
Caſal le virent bientoſt apres ,l'une
àla teſte d'un Régiment d'Infanterie
, & l'autre d'une Compagnie
de Cavalerie , auſſi bien
que Moyenvick Tréves &
Mayence.Sa valeur parut à la Bataille
d'Aveines,& s'eſtant trouve
- au Siége d'Hedin , il y défit le
= Secours que Picolomini voulut
jetter dans la Place. Auſſi fut- il
fait Maréchal de Camp fur la
Breche par le Roy même.La premiere
Action qu'il fit dans cette
د
Dij
78 MERCURE
Charge, fut le gaindu mêmorable
Combat de S.Nicolas, où les,Ennemis
perdirent plus de deux
mille Hommes & fix Pieces de
Canon. La meſme Campagne il
enleva le Quartier des Cravates
commandez par Ludovick , &
l'année ſuivante il attaqua & prit
la Ville de Chimey en Flandres,
& quoy que bleſſe d'un coup
de Fauconneau à la cuiffe , ayant
eu avis que l'Armée de Picolomini
, & celle que le Duc de
Lorraine menoit au Secours de
cette Place , avoient pouffé noſtre
Cavalerie au paſſage de la
Riviere , il ſe fit envelopper la
cuiffe & jetter viſte à cheval, prit
avecluy ſon Infanterie;& choqua
l'Avant- garde des Ennemis avec
tant de vigueur , qu'ils furent
contraints de ſe retirer apres une
perte confiderable. En ſuite il
com
GALANT.
79
commanda au Siege d'Aire ſous
Mr le Maréchal de la Meilleraye
en qualité de Maréchal de
Camp , & ſa vigilance & ſa valeur
contribuérent beaucoup à
la priſe de cette importante Place.
Il reprit le Fort de Nieulé ,
tle Fort Rouge & autres que
Dom André Kantelme avoit pris,
Apresla Journée de Honnecourt,
au commencement du Regne de
noſtre incomparable Monarque,
il ſe trouva à la fameuſe Bataille
de Rocroy , où enfonçant les
Ennemis avec une intrepidité
toute martiale , il fut bleſſé de
ſept ou huit coups & fait enfin
Priſonnierile gain de la Bataille le
delivra. Ses grands ſervices ayant
obligé la Reyne Régente de luy
A donner le Gouvernement de
Lorraine, vacant par la mort de
0
Monfieur de Lénoncourt , tué à
P
Diiij
80 MERCURE
Thionville , il trouva la Province
entierement deſolée par les Armées
de l'Empereur , par le Duc
Charles , & par les Cravates qui
avoient apporté par tout la famine;
mais ſaj ſage conduite y remit
le calme & l'abondance , & il ne
s'eſt point encor vû dans un Païs
conquis par les Armes , d'exemples
d'obeïſſance & de ſecours
pareils à ceux que la France tira
pour lors de cette Province.Il s'appliqua
pendant deux années à
réparer lesdefordres que laGuerre
y avoit cauſez , à rétablir la culture
des Terres,& les Proprietaires
dans la poſſeſſion de leurs
bies,& à faire ſubſiſter un Corps
confiderable de Troupes qu'il
levoit luy- meſime , & qu'il faifoit
entretenir par le Païs , ſans tirer
aucun argent de l'Epargne , non
pas meſine pour l'entretien des
Garni
GALANT. 8
+
1
Garniſons ordinairesice qui étoit
une glorieuſe preuve du def- intéreſſement
de fon zele pour le
ſervice du Roy. Avec ſes Troupes
, qui n'ont pas eſté peu utiles
à l'Etat pendant les temps difficiles
, ayant eſté fait Lieutenant
Géneral,il ne conſerva pas ſeulement
le Païs,mais il ſe mettoit en
Campagne ſelon les occafions. II
joignit l'Armée commandée par
Mrs les Maréchaux de Gaffion
& Ranzaus avec unCorps ſeparé,&
ſe retira en Lorraine à la fin
1. de la Campagne. Il prit pluſieurs
Villes , & entr'autres celle de
Lonoüy , Place forte,& Frontiere
de Luxembourg.ll joignit auffi
les Troupes que commandoit
Mr le Maréchal du Pleffis , s'oppoſa
à l'Archiduc Leopold qui
entroit en France , & ayant avis
que le Duc Charles avoit en-
F
a1
5
Dv
82 MERCURE
voyé une Armée en Lorraine,
commandée par le Comte de
Ligneville , qui avoit deja pluſieurs
Places , & qui fur le bruit
de ſon arrivée commençoit à ſe
retirer du coſté de Luxembourg,
il laiſſa ſon Infanterie derriere,
&le ſuivant avec ſa Cavalerie , il
trouva les Ennemis présd'un Village
nommé la Vallée , & bien
qu'ils fuffent trois fois plus forts
en nombre que luy , il les attaqua,
& les défit fi entierement,
que le Genéral eut beaucoup de
peine à ſe ſauver. Dans cette
même Campagne il reprit , apres
une vigoureuſe réſiſtance ,une
partie des Villes dont les Ennemis
s'eſtoient rendus maîtres.
Eſtant en ſuite paffé en Flandres
avec un Corps d'Armée
qui avoit ſubſiſté durant tout
'Hyver en Lorraine , il fut averty
GALANT.
83
ty du deſſein qu'ils avoient fait
d'affieger Courtray , & ſe jettadans
la Place avec deux mille
+ Hommes de pied & quinze cens
Chevaux, qu'il fit paſſer à la vûë
du Marquis de Caracene & de
toute ſon Armée. Un peu apres
qu'il fut arrivé à Courtray, il attaqual&
défit un Convoy qui alloit
joindre les Ennemis , dont il demeura
huit eens ſur la place . Il
ſe trouva à la fameuſe Journée de
la Bataille de Lens , rompit la
Cavalerie ennemie , & la pouſſa
juſques à Doüay , d'où il ramena
e quinze cens Priſonniers. Il alla
en ſuite au Siéged'Ypre;& au retour
ayat aſſiegé la Ville de Ligny
enLorraine, il y reçeut à la gorge
un coupde Mouſquet qui le fit
tomber par terre . Toute l'Ar-
-mée le crût mort. Ce fut en ce
temps que Sa Majesté le fit Maréchal
S
84
1
MERCURE
réchal de France; ce qui luy donnant
une ardeur nouvelle ; il reprit
en peu de temps les Villes
de Chatey ſur la Moſelle , Mirecourt&
Neuchaſtel. S'eſtant féparé
de Mr de Turenne,avec qui
il prit Mouzon , il empeſcha le
Duc de Lorraine de paſſfer la
Meuſe pour le Secours de Sainte
Menehoult, ſoûmit Béfort en Alface
pendant l'Hyver;& la Campagne
ſuivante ayant joint l'Ar--
mée que commandoit Mr de
Turenne , il alla à l'attaque des.
Lignes que les Ennemis avoient
faites devant Arras , & entra des
premiers dans cette Place , apres
avoir eu un Cheval tué ſous luy .
Cette mefine année il mit le Siege
devant Clermont en Argonne,&
s'en rendit maître ; & dans
la ſuivante , il prit Landrecies
avec Mr de Turenne , duquel
s'eſtant
GALANT. 85
}
s'eſtant ſéparé , il ſe ſignala au
paſſage de l'Eſcaut à la Neufville
proche de Bouchain , & cela ,
àla vûë de toute l'Armée ennemie
, qui ſe retira fans ofer combatre.
Ainfi il donna l'entrée à
nos Troupes dans la Flandre , &
mit la Terreur des Armes Francoiſes
dans tout le Païs.Il eſt vray
que la Fortune l'Abandonna au
Siege de Valenciennes , où il fut
fait Priſonnier.Il ne fut pas ſi- toſt
délivré , qu'il prit Montmedy , &
un an apres Gravéline , qu'on
eſtimoit imprenable. Il emporta
la premiere de ces Places en
trente- huit jours,&l'autre en dixneuf.
Depuis la Paix faite,le Roy
ayant deſſein d'aller en Lorraine
pour prendre Marſal , le fit Genéral
de ſon Armée ſous Luy;
mais comme le Duc de Lorraine
rendit cette Place , l'affaire n'eut
point
86 MERCURE
point de ſuite.A la derniere Promotion
des Chevaliers de l'Ordre
, Sa Majesté le choiſit pour
eſtre du nombre, & le fit un peu
apres Duc & Pair de France.
J'ay encor à vous apprendre la
mort de Mrde Vineüil , Frere de
Mr le Préſident Ardier, & Oncle
de Madame Fieubet. C'étoit un
Homme qui avoit de la politeſſe
& de l'eſprit,& qui aimant fort le
monde , en ſçavoit le bel uſage.
Quoy qu'il fuſt d'une naiſſance
à eſtre reçeu par tout , on peut
dire néantmoins que ſon attachement
estoit grand parmy les
Perſonnes de la premiere qualité
, & qu'il ſe faiſoit un ſouverain
plaifir de n'en voir point
d'autres .
Mr Aymeret , Chambrier de
l'Abbaye de Coulombs prés Nogent
le Roy , eſt auffi mort depuis
GALAN Τ . 87
,
puis quelques jours.Si ſa naiſſance
le rendoit conſidérable, il l'étoit
encor bien plus par ſa vertų&
par fon mérite. Sa charité
qui luy faiſoit faire de grandes
aumônes , ne ſe renfermoit pas à
ne refuſer jamais aucun Pauvre;
elle s'eſtendoit juſqu'à foûtenir
fecréttement des Familles de Nobleffe
incommodées dont il
ſçavoit les beſoins. Il faiſoit d'ailleurs
de temps en temps des préfens
de conféquence à l'Egliſe
de Coulombs , & touty parle de
ſes libéralitez . Cette dépenſe
n'empeſchoit pas qu'il ne vécuft
honorablement , & qu'il ne
t'nſt preſque table ouverte à toutes
les Perſonnes de qualité qui
paffoient par Coulombs & par
Nogent. L'Abbaye dont il eſtoit
Chambrier , eſt de l'Ordre de
faint Benoiſt,& eſt préſentement
poffe
!
88 MERCURE
poſſedée par Mr l'Abbé de Boisfranc.
Je vous envoye un Air dont
on croit que les Paroles ont efte
faites par Mr de Monbron Conſeiller
au Parlement de Toulouſe
. Le fameux Mr de Baſſilly les a
notées.
AIR NOUVEAV .
Maison afins
A raiſon afiny mapeine,
espoir.
Jenesuis plus charmé des attraits.
de Climen
Cependantje n'oſe la voir.
Helas ! mon erreur est extréme;
Sije la crains encor ,je l'aime .
L'allois vous conter en Profe
une Avanture plaiſante dont on :
m'a nommé les Intéreſſez ,quand
j'ay découvert qu'un Cavalier
qui
ment.
Contre l'Amour point de pour
Supréme ,
C'est
88
pol
fra
on
fal
fe
fe
n
vanture plaiſante dont on
ommé les Intéreſſez, quand
découvert qu'un Cavalier
:
qui
GALAN T. 89 -
qui réüſſit aſſez en Poësie , s'étoit
diverty à la mettre en Vers.
Je luy en ay fait demander une
Copie dont je croy devoir vous
faire part. Vous me manderez'fi
ſa maniere de tourner un Conte
vous aura paru affez agréable
, pour vous faire ſouhaiter
d'en voir quelques autres de ſa
façon.
LE .
FAUX ASNIER.
NOUVELLE .
Foleft quicroit empeſcher qu'on
Lors que le coeur en dit bien fortement.
Contre l'Amour point de pouvoir
Supréme,
C'est
१०
MERCURE
C'est donc je puis donner fort aisément
Preuve autentique , en racontant
comment
Amante aimée , Amant aimé de
mesme ,
Apres maint trouble & maint empeschement,
Par le moyen d'un heureux ftratagéme,
:
Dans leurs amours ont eu contentement
..
Depuis quinze ans une gente Pu
celle,
Meuble, dit- on, difficile à garder,
D'une Grand Mere effuyant la tutelle,
En prenoit loix , & vivoit ſous ſon
aîle.
Nulle n'estoit fi belle à regarder.
Des Regardas lafoule auſſifut telle,
Que nombre d'eux , pour s'y trop
hazarder,
En
GALAN T.
91
Enpeu de tempsse broüilla la cervelle.
Defes beaux yeuxplus qu'aucun fut
épris, زا
Ieune Blodin portat courte Rapiere.
Ainsi que luy d'autres cherchoient à
plaire,
Etpour pouvoirſetenirſeûr du prix ,
L'adreſſe estoit de gagner la Grand-
Mere.
Ily mit peine , & s'en trouva fort
bien.
La Vieille avoit aimé dans ſon jeune
âge,
Et quelquefois il ne s'en falloit rien
Qu'elle n'aimast encor le badinage.
Cefut par là qu'allant toûjours fon
train,
Surſon eſprit le Blondin prit empire.
Il luy faisoit mille contes pour rire,.
La careſſoit , luy gratoit dans la
main,
Et volontiers il eut fait encor pire,
Si
92
MERCURE
Si pis faisant il eust esté certain
D'en obtenir plus d'aide en ſon martire.
Il ne perdit prés d'elle ſon Latin .
Enſafaveurelle précha la Belle,
Et luy trouva le coeur affez enclin
A ne luy point vouloir eſtre cruelle.
Tendres Soûpirs , fermens d'aimer
Sansfin,
Firent entre eux liaiſon mutuelle.
Labelle à tout préferoit le Blondin,
Et le Blondin nẻ vivant plus qu'en
elle, :
Avec un Roy n'eust changé fon de-
Stin.
Ne restoit plus qu'un bon Contract
àfaire,
Qui les unist tous deux en Sacrement.
Chacun vouloit la choſe également,
Mais par malheur la Belle avoit
fon Pere,
Qui rarement venanvoir la Grand
Mere, Ne
GALAN T.
93
Ne Sçavoit rien de cet engage.
ment .
Adonc luy vint dire un jour bonnement
,
Qu'estant cubile encor que prin- ,
tanniere,
Il avoit fçû luy trouver un bon
Frere ,
Qui laferoit vivre gaillardement.
Coup de Poignard n'eust pour elle
esté pire,
Elle enpenſa tomber en pâmoiſon,
Etseferoit résoluë à luy dire
L'effet qu'en elle avoit fait le poi-
Son,
Par qui tout coeur , vieux ou jeune,
Soûpire.
Mais qu'espérer?c'estoit un Maître
Sire,
Qui n'entendoit nyrime ny raiſon
Sur cas choquans fon paternel empire.
Va,lay dit - il,tu rouleras ſur l'or.
Le
94
MERCURE
Le riche Epoux que mon choix
te deſtine,
Eſt un Marchand, dodu,de bonne
mine,
Qui tous les ans met tréfor für
tréfor.
Le vray moyen de prendre bon
effor,
C'eſt de ſçavoir bien fonder la
Cuiſine.
Ha mon Papa , je ſuis trop jeune
encor ,
Luy dit l'Enfant ; de peur d'eſtre
trompée,
Je voudrois bien ne point prendre
Mary,
S'il ſe pouvoit , que je n'euſſe
meûry.
C'eſt pour toûjours , quand on
eſt attrapée.
Si toutefois il vous eſt apparent
Qu'à moy qu'on voit aimer encor
Paupée,
Doive
GALAN T.
95
Doive ſi - toſt duire d'eſtre occupée
A ce que Fille en mariage apprend,
Pourriez- vous point prendre un
Homme d'épée,
Qui ſçeuſt... Comment , dit le
Pere enjurant,
Prendre pour Gendre un de ces
Gentillâtres,
De leur nobleſſe inſenſez idolâtres,
Qui n'ont qu'un Lievre à gagner
en courant ?
Plutoſt qu'on voye entrer dan
ma Famille
Tels Fanfarons,qui ſouvent pour
tous Biens
N'ont qu'un Bidet , & deux galeux
de Chiens ;
J'aimerois mieux te laiſſer toûjours
Fille.
Il n'en dit plus, &fortit courrouce.
A
96 MERCURE
ASon Blondin la Belle rendit
compte,
Du beau Mary par Son Pere annoncée,
Dont ne manqua de bien luy faire
honte.
L'Amour alors par fermens redoublez,
Fut étably de durée eternelle ;
Chacunjura d'estre à l'autre fidelle,
Plus en s'aimant ils ſe verroient
troublez .
Trois jours apres vint de nouveau
le Pere.
Puis qu'un Marchand,dit - il,n'eſt
point ton fait
Réjoüis- toy , j'ay trouvé ton affaire.
C'eſt un Sçavant , mais un Sçavant
parfait,
Qui ſçait les Loix mieux que qui
les fit faire.
Avocat,
Depuis quatre ans qu'il s'eſt fait
Il
GALANT.
97
Il a plaidé déja plus de cent
Cauſes.
Il parle d'or , a l'eſprit délicat,
Et t'apprendra , ſi tu veux , bien
des choſes.
De l'Avocat fut comme du Marchand.
La Belle estoit toûjours en trop bas
age .
Et nefentoit encor aucun panchant
A ſe ſoûmettre au joug du Mariage
Autres Marisle Pere propoſa.
Sur chacun d'eux elle reſta muete,
N'enfit nul cas , & tant en refuſa ,
Qu'en raisonnant enfin il s'aviſa
Qu'elle pouvoit avoir une amourete.
Il s'en enquit , & Sçeut que librement
Un beau Blondin ſes foins luy venoit
rendre,
Il en gronda la Grand -Mere âprement
,
Luyfit vergogne, &jura hautement
Octobre 1681 . E
-98
MERCURE
Surfes grands Dieux , qu'onques
n'auroit pour Gendre
Traîneur d'Epée , & fut ce durferment
Suivy d'effets fi fâcheux , que l'Amant
De deſeſpoir en apenséſe pendre.
Apres qu'ainsile Pere eut bien peſté,
De chez la Vieille il retira la Belle ,
Dansſa Maiſon la mit en ſeûreté,
Bien enfermée avec garde fidelle,
Quijour&nuit reſtat enSentinelle,
Ne luy laiſſoit la moindre liberté.
Ainsivécut le coeur fort contrifté
Pendant deux ans l'amoureusePucelle.
Dans une Chambre , Hyver , Printemps
, Eté,
On la tenoit en contrainte mortelle,
Et quandfortir estoit neceffité,
On ne manquoit de fortir avec elle ,
Tant de rigueur n'eut pourtant le
pouvoir
De
GALANT .
99
K De l'empescher d'estre toûjours conf.
tante.
Pourfon Blondin qu'elle nepouvoit,
voir,
La Pauvrete eut l'ame encor plus
ardente,
Et ne ſongea d'abord matin &Soir
Qu'à consulterpar où luyfaire entendre,
Qu'ayant l'amour leplusfort,leplus
tendre
- Que pour Amant , Amante puiffe
avoir,
Contreſon coeur quoy qu'on pust entreprendre,
Autreque luine pourroit l'émouvoir.
Unjour estat àgenoux dansl'Eglise,
On l'ofoufroit qu elle allât le matin
Auxjours de Feſte,elle fut fortfurpriſe
D'apercevoirpres d'elleſon Blondin.
Comme iln'estoit connu de la Servante
7
E ij
100 MERCURE
Qu'elle avoit lors pour ſeule Surveillante
,
Tenant ſon Livre , &feignant de
prier ,
Elle luy dit , ce ſoir ſous ma feneſtre
Avec la nuit ne manquez de paroiſtre
.
Crayon pour plume , & Cartes
pour papier ,
Me ferviront à vous faire connoiftre
Que j'aime trop , pour pouvoir
oublier
Que de mon coeur je vous ay
rendu maître .
Ainſiparla,mais fansjetter lesyeux
Sur le Blondin, quin' ofant luy rien
dire ,
Pour ne donnerſujet aux Curieux
De remarquer que pour elle ilfoûpire
ChezluySoudain courut Billet écrire
Qu'au rendez- vous il porta fort
joyeux. Quand
GALANT. IOI
1
Quand il y fut , bientoſt ſurvint la
Belle ,
Le coeur pour luy percé d'un trait
fatal-
Crachant touſſant , pour amoureux
fignal ,
Elle luyfitfçavoir que c'eſtoit elle.
Lors mainte Carte écrite en ſtile
doux ,
Avec un fil fut en bas deſcenduë,
Car de papier elle n'estoit pourveuë,
Non plus que d'encre ; & le Pere en
couroux
Avoit enjoint de puiſſance abſoluë
- Qu'on ne laiſſat Ecritoire àſaveüe,
Tant qu'il l'eust mise au pouvoir
d'un Epoux .
L'Amant recent ce gage de tědreſſe,
De joje au coeur tres- vivement touché.
En fuite au fil fon Billet attaché
Alla charmerſon aimableMaîtreſſe
Le Jeu faisant fon plus fréquent
plaisir, E üj
102 MERCURE
Cartesjamais ne manquoient pour
écrive.
Elle en avoit tous les jours à choisir,
Pour expliquer au Blondinfon martyre,
Et tous les jourpar là sçavoit luy
dire
Qu'en estre aimée estoit tout fon
defir.
Pendant qu'ainsi l'Amour prenoit
racine,
Plus nosAmans de s'écrire avoient
Soin,
Avint qu'enfin foibleffe depoitrine
Fitdefecours que la Belle cut beſoin .
Pourencherchercotre cettefoibleffe,
Medecin vint, ordonna Lait d' Afneffe,
Dont le Blondinfutfoudain averty .
Quen'ose- t'on , quand l'amour est
extréme?
Pour voirſa Belle, il choisit le party
De luy porter le breuvage luy-même:
Dans
GALANT.
103
Dians ce deſſein,ſans trop s'en étonner,
Il s'en alla trouver en diligence
Le Maistre Asnier , qui felon l'ordonnance
Devoit chezelle une Aſneſſe mener
Pendant trois mois , & les payant
d'avance,
Sans ce qu'il ſceut par deſſus luy
donner,
Ilpritsa place,& n'épargnafinace,
Appréhendatqu'iln'allâtjargöner,
Pour l'obliger àgarder lefilence.
Menerl'Aſneſſe eſtoit,à ſon avis,
- Choſeàſaflame incapable de nuire,
De gran matin ildevoit la coduire.
Qui l'euft connu sous de méchans
Habits?
Mais dont il eut grade peineàs'inftruire
,
Cefut d'apprendre àluy tirer le Pis.
Apres leço deüemětpriſe &repriſe,
Aupoint- du -jour ilfortit enAsnier,
Enj
104
MERCURE
Ayant Habit convenable au meſtier,
Gregues de toile , &grifatre Chemise
,
EnMaſque ainſi chez fa Belle ilalla
(Ellesçavoit l'entrepriſe gaillarde.)
Une Servante un peu noire & camarde
,
Oyant fraper, luy cria, qui va là ?
Comme il menoit Aſneſſe fortbraillarde
,
Pour luy l'Aſneſſe au mesme instant
parla.
Lors pour ouvrir la Servante vola,
Lefit entrer ; elle estoit égrillarde.
Ah, luy dit- elle, eh bonjour, vous
voila ,
Monfieur l'Aſnier ; puis le lorgnant,
prit garde
Qu'il étoitbeau, dontſe congratula
Pour se la rendre au beſoin indu!-
gente ,
Ilaffecta de luy paroiſtre humain,
Dit mots nouveaux , & luy Serra la
main, Dont
GALANT. I
1ος
Dont il connut qu'elle estoit fort
contente.
Quand de l'Aſneſſe il eut tiré le
Lait ,
Elle voulut le porterà la Belle .
Ah, luy dit- il, je ſuis voſtre Valet.
Cà, marchon viſte,où la Malade
eft- elle!
Juſqu'à fon Lit il me convient
d'aller ,
L'amende y va , depuis qu'on
empoifonne,
On nous enjoint de porter en
perſonne
Le Lait à ceux qui doivent l'avaler.
- Par cas fortuit, fimal- encontre
1
arrive,
J'en répondon . La Servante le
2 crût ,
Et le mena , toûjours fort attentive
A le lorgner, tant fa mine luy plut.
Voyant la Belle, il fit humbleSalut
Ev
106 MERCURE
Comme elle avoit une joye exceffive,
Ala cacher beaucoup de peine elle
ext.
Par mots Plaifans , accompagnez
d'un Conte,
C
Il luy donna le temps deſeravoir.
LaBelle exprés à boirenefutpropte,
Etfit durer le plaisir de le voir.
De leurs regards le langage estoit
tendre,
Etsi l'un d'eux, quoy que fans l'appliquer
Parloit d'amour , l'autre prompt à
l'entendre
Scavoit comment il devoit l'expliquer.
V
Ainsipaſſoient des momes agreables
Tous les matins & l'Amante , &
I'Amant...
C'estoient pour eux des plaisirs incroyables,
Quandpar hazard un instantfew-
Lement
Lls
GALANT.
107
Ils reſtoientfeuls,chacun également
Cédoit alors àces transports aimables
Que mille fois on éprouve en aimant;
Mais ces plaiſirs estoient trop peu
durables,
Et nôtre Aſnier lespayoit cheremet.
Pourſes pechez , la Camarde Servante
,
Le voyantfrais , potelė, bien nourry,.
L'avoit trouvédemine appétiſſante,
Etvolontiers, comme le Diable tente
En certains temps la moins incontinente
,
Si d'avanture avec elle il eustry,
Auſſi brûlat qu'illavoyoit brûlante,
Elle l'eust pris pourfaçon deMary.
Avant lejour la Friponne éveillée
- Eſtoit auguet à l'entendre venir.
Elle ſçavoit douxpropos luy tenir.
Lechatoüilloit pourétrechatoüillée,
Etfe montroit d'amourſitravaillée,
Qu'il
108 MERCURE
Qu'il nesçavoit comment la retenir
Ce fut à luy de prendre patience.
Qu'eust- il pû faire ? Ilfalloit l'ébloüir,
N'ayant soupçon , quoy qu'elle pust
oüir,
Qu'avec la Belle il euſt intelligence ,
Elle voyoit fans nulle répugnance
Quepar mots gay ilvinſt la réjoüir.
Il en avoit toûjours longue audience,
Et quelquefois deſa chere préſence
Seul dans ſa Chambre on le laiſſoit
jouir.
Unjour qu'en haut,ſans le vouloir
conduire,
On luy laiſſa le breuvage porter ,
Ilsefervit de ce temps pour conter
Le triſte état où l'avoit ſçeu réduire
Le déplaifir de la voir mal- traiter.
La Belle ayant come luy l'ame tědre ,
De cent douceurs ce discours fut
Suivy.
Ens'expliquant, chacun estoit ravy
D'ema
GALANT .
Tog
I
D'employer mots qu'il fustplaisant
d'entendre,
Et tat qu'enfin le Pereſe pust rendre,
Sermens nouveaux furent faits à
l'envy,
Qu'un feusi beau dormiroit ſous la
cendre .
Leurs yeux dejoye estoient tous éclatans,
Et cette joye en tous les deux viſible
Eat pour l' Amant un charmeſi ſenfibles,
Qu'il oublia qu'il tardoit trop longtemps:
En bas estoit l'amoureuse Servante
Qu'avec l'Aſnier l'amour apprivoi-
Soit.
Comme il latint trop longtemps en
attente
Sans revenir, enfin impatiente ,
Elle voulutſçavoir ce qu'il faisoit.
Son peu d'ardeur à retourner pres
d'elle
Luy
110 MERCURE
Luy mettant trouble &friſſon dans
leSein ,
Elle monta . La viſion cruelle
Que ce luy fut , quand panchévers
la Belle
Elle le vit , qui luy baiſoit la main !
Elle n'en pût avoir la bouche clofe,
Et dans la rage où la mitſadouleur,
S'imaginat qu'ilbaiſoit autre choſe;
A moy ; dit- elle , au Voleur , au
Voleur .
Contre l'Afnier , ſecourez ma
Maiſtreſſe .
Je l'ay ſurpris ſur ſon Lit étendu ,
Tâchant par force .... ah quelle
hardieſſe !
L'effronté Traiſtre : Il faut qu'il
ſoit pendu.
L' Amat eut beaula prierdeſetaire,
Plus il pria, plus de cris ellefit.
Ce grand vacarme ayantsurpris le
Pere ,
Au même instant ilfauta hors duLit ,
Vint
GALANT. 111
Vint, où ſi haut la Servate en colere
Donnoit l'effor àfon jaloux dépit .
Das la Maiſon ne demeura perſonne
Qui comme luy n'accouruſt promptement
.
Bien attesté fut lors avec ferment
Comme l'Asnierpartrahisonfélonne
Avoit vouluprendre ébaudiſſement .
Chacun trouvant le cas ord & pendable
LePere outre de ſa Fille s'enquit
Si d'un tel fait l'Asnier estoit coupable
,
Et la voyant dans un trouble d'esprit
Qui de parler la rendoit incapable;
Ah, trop eſt vray , dit- il, la Miferable
Eſtoitd'accord à faire le delit.
Il adjoûta maints cuiſans vituperes..
Puis fit l' Amant en lieu feûr enfermer,
:
Et pour n'errer en pareilles affaires ,
Il crut devoirParens en informer,
at
112 MER CURE
Et prendre d'eux les conſeils necef-
Saires.
Chez luy Soudain grande Parenté
vint,
Oncles mandez, Tantes , Cousins ,
Cousines,
En nombre estoient pour le moins
jaſqu'à vingt,
Tous affectant de montrer graves
mines.
LePere au long du cas les entretint.
L'affaire peut fans peine eſtre
vuidée,
Je tiens, dit- il , le Voleur prifonnier.
Chacun alors,du Fait prenant l'idée,
Ditſon avis ;Une Vieille ridée ,
Tandis qu'encore opinoit le Dernier,
Dit , c'eſt malheur que Nopce
retardée ,
En âge meûr faut les Gens marier.
Quand de trop pres une Fille eſt
gardée, Faute
GALANT. 113
Faute de mieux , elle prend un
Afnier.
Fut cependat conclu, contre la Belle,
Qu'en un Convent le reste de ſes
jours
Elle expiëroit ſes honteuſes amours ,
Et que l' Asnier , monté sur une
Echelle,
Si volonté de Justice estoit telle,
Des fiens en l'air verroit finir le
cours .
Avant qu'ilfuft conduit en Maiſon
noire,
La Parentéſe le fit amener,
Tant pour le voir, que pour l'examiner
Sur certains Faits de l'amoureuse
Histoire .
Dans l' Assemblée ilvint fans s'étonner.
Un des Couſinsſe le mit en mémoire,
Et rappellant tous ſes traits;Vrayment
voire ,
Si
114 MERCURE
Sid'autre Afnier n'avez à nous
donner,
Dit- il au Pere,on vous en fait bien
croire,
C'eſt un Blondin que j'ay trouvé
cent fois
Chez la Grand- Mere aupres de
ma Coufine .
A-t- il le teint d'un Afnier , ou la
mine?
Peſte , c'eſt là le tour d'un fin
Matois.
LeFaux Afnier oyant tellesparoles,
Aux pieds du Pere humblement
posterné
Le conjura qu'à des deſirs frivoles
Par luyfon coeur ne fuſt abandonné.
Comme il estoit d'aſſez bonne Famille,
Jeune,bien fait , & qu'il dit fortement,
Queplus long- tempsluy refuſer la
Fille,
C'estoit
GALAN T.
115
1
C'estoit vouloirle mettre au monument;
Chacun touché d'une amitiési tedre,
Aupres du Pere interceda pour luy.
De l'avanture il ne faut prendre
ennuy,
Dit un vieil Oncle , & force eſt de
vous rendre .
Fait comme il eſt , pourriez - vous
aujourd'huy
Trouver ailleurs un plus fortable
Gendre?
Le pourſurivant pour s'eſtre fait
Afnier,
N'en attendez qu'un éclatinutile.
Les moins rians en riront dans la
Ville;
Sans vous facher , riez - en le premier.
Pardonnez- luy cette métamorphoſe,
Il n'eſt fin tour qu'on n'oublie aifément,
Quand
116 MERCURE
Quand l'Hymen eſt le but qu'on
ſe propoſe.
Ma Niéce l'aime , il l'aime tendrement
.
Encor un coup force eſt que
promptement ,
Les conjoignant, vous étoufiez la
chofe.
L'hõneur par là vousfera cõſervé.
Ainſi que moy chacun vous le
témoigne .
Le Pere apres avoir un peu reſvé ,
Puis que force eſt,dit - il, qu'on les
conjoigne.
Aux deux Amans fut fait ainsi
quartier,
Dontla Belle eut une extréme allégreffe,
SiSa poitrine,avant ce mot dernier,
Peu forte encor, latenoit en détreſſe,
Pour en guérir l'incommode faibleſſe,
Ellen'eut plus beſoin que de l' Aſnier,
Et point du tout de prendre Lait
d'Aſneſſe. J'ay
GALANT. 117
J'ay tort, Madame , de ne vous
avoir pas épargné la peine de me
demander juſqu'à deux fois
quelle eſt l'affaire de Monfieur
Dargences . Je ne vous puis dire
par quel oubly je n'ay point encor
fatisfait voſtre curioſite ſur cet
Article , apres ce que vous m'en
avez ecrit il y a plus de trois mois.
L'Affaire a fait tant de bruit , que
comme elle eſt ſçeuëde beaucoup
de Monde , je vous en croyois
entierement éclaircie. Voicy се
que c'eſt. Monfieur Dargences
Conſeiller du Roy , & fon Lieutenant
de la Ville & Vicomté du
Pontaudemer ayant à juger
quelques Priſonniers, trouva que
les choſes dont il eſtoient accuſez
ne meritoient aucune autre
peine que celle de porter les Armes
pour le ſervice de Sa Majeſté .
,
Ainfi il les condamna à ſervir
dans
118 MERCURE
د
dans le Regiment du Roy , &
les mit entre les mains d'un des
Officiers de ce Regiment. Quoy
que ſon zele euſt un motiftresloüable,
le Parlement de Roüen ,
qui garde par tout la plus exa-
Ae justice , voulut prendre connoiffance
de l'Affaire ; & apres
avoir ordonné que les charges
& informations ſeroient apportées
au Greffe il rendit Arreſt
, par lequel Monfieur Dargences
fut condamné à repre-
*ſenter les Priſonniers & interdit
des fonctions de ſa Charge
, juſqu'à ce qu'il euſt ſatisfait
à cet Arreſt . La choſe eſtant
impoſſible à Monfieur Dargences
, il ſe pourveut au Confeil
du Roy , & demanda qu'il
pluſt à Sa Majesté lever l'interdiction.
Le Roy , avec cette
charmante bonté qui luy eſt
,
fi
GALAN T.
119
ſi naturelle ,, luy fit l'honneur
d'écouter toutes les circonftances
de ſon Affaire ; & comme
les lumieres de ce grand
Prince luy font découvrir d'abord
ce qui eſt juſte , dans les
choſes meſme où la conduite
d'aucune des deux Parties ne
ſçauroit eſtre blamée , il ordonna
que Monfieur Dargences ſeroit
déchargé de la repréſentation
des Priſonniers , & luy
permit de continuer l'exerci-
-ce de ſa Charge. C'eſt ce que
porte l'Arreſt du Conseil d'Etat
qu'il a obtenu , & ce qui a donné
lieu au Sonnet qui ſuit.
AU
120 MERCURE
AU ROΥ ,
Sur ſon extréme application à
faire adminiſtrer la Juſtice.
Rand Roy , dont les Exploits,
du Temple de Mémoire
Doivent faire à jamais le plus digne
ornement
Que nos fameux Autheurs avec
empreſſement
Tefuivent pas à pas de Victoire en
Victoire.
Pour moy , je veux chanter uneplus
douce gloire
Qui n'a pas pour mon coeur un attrait
moins charmant,
Et que tous nos Neveux remplis
d'étonnement ,
Admireront toûjours, en lisant ton
Histoire.
D'un
GALANT. 121
D'un courage intrépide affronter les
hazards ,
C'eſt auſſi bien que Toy ce qu'ontfait
lesCésars,
C'est par là que des Temps ils ont
bravé l'outrage.
Mais couvert de Lauriers, toûjours
victorieux ,
Donnerà la Justice un entier avantage,
C'est ce qu'à LOVISfeul ont refervé
les Cieux.
Il ne faut pas s'étonner ſi Sa
Majeſté , à qui rien n'échape , a
connu ſans peine les bonnes intentions
de Monfieur Dargences,
& fon zele à le fervir , puis qu'il
l'a fait éclater dans toutes les
Réjoüiſſances qui ont eſté faites
pour les Conqueſtes de ce
Octobre 1681 . F
122. MERCURE
grand Monarque,& dans l'occafion
de la Paix.Il eſt bien fait, liberal,
& l'accez qu'il a aupres de
quantité de Perſonnes du premier
rang, eſt un témoignage afſez
convainquantde fon mérite.
Mr le Duc de Boüillon l'honore
de ſon eſtime particuliere.
Le Dimanche 5. de ce mois,la
Tranſlation de deuxCorps Saints
a eſté faite à Amiens avec toute
la pompe & toute la magnificence
imaginable , dans l'Egliſe
des Peres Capucins de la même
Ville. Ces Corps ſont ceux
des Saints Martyrs Felix & Victor
, apportez de Rome depuis
peu de temps par le P. Jean Marie
d'Amiens. N'attendez point
un entier détail de cette Cerémonie.
Comme je vous en ay déja
fait d'autres de cette nature,
je me contenteray de vous dire
que
GALANT.
123
A
que rien ne manquoit àla décoration
de l'Egliſe de ces Peres.Un
ſuperbe Mauſolée avoit eſté élevé
dans le milieu fur fix Colomnes
torſes. La Figure de ce Mauſolée
eſtoit Exagone,& aux quatre
coins on voyoit quatre Vertus
en relief de hauteur naturelrelle,
ſçavoir la Juſtice, la Prudence
, la Temperance & la Force.
Get Edifice eſtoit couronné par
la Renommée, ayant quatre Génies
à ſes coſtez de même parure,
c'eſt à dire , tous éclatans de riches
Etoffes , de Diamans &de
Pierreries.Au travers de l'Arcade
de ce Mauſolée qui estoit garny
d'une infinité de Cierges, on découvroitdans
l'enfoncement une
merveilleuſe Perſpective , toute
enflamée & toute brillate de Lumieres
, au fonds de laquelle on
voyoit par reflexion de Miroirs
Fij
124 MERCURE
un tres - agreable Parterre de
Fleurs,& àl'entré de la Perſpective,
lesdeux Images des Saints Felix
& Victor rayonnans de gloire.
Outre le nombre infiny de Fleurs
qui paroient l'Autel,& qu'onauroit
cru une Broderie appliquée
ſur de l'Etoffe , on avoit pris foin
de l'embellir de quantité de Tableaux,
de Luftres, & d'Argenterie
de toutesfortes. L'Egliſe eſtoit
tendué de tres-belles Tapiſſeries
du haut juſqu'au bas; & dans les
Balcons diſpoſez commodement,
on avoit mis diverſes Figures en
relief,parées d'ornemens conformes
à ce qu'elles repréſentoient.
La Proceffion partit de l'Egliſe
de S.Jacques dans laquelle les
Reliques avoient eſté miſes en:
dépoſt , & fut compoſé de tout le
Clergé Régulier, & des Preſtres
& Curez des douze Paroiſſes de
la
GALANT.
125
la Ville. Mr Evêque d'Amiens y
aſſiſta, reveſtu de ſes Habits Ponarificaux
. Quatre Trompetesmarchoient
à la teſte, & estoient fuivisde
plus de deux cens Torches
2 des Métiers & decelles de la Vil-
-le,garnies d'Eſcuſſons .Une Trou-
- pe de jeunes Hommes veſtus à
laRomaine, & portant des Eten-
-darts, précedoit cinquante petits
Anges fuperbemét habillez,avec
de ſemblables Etendarts, & des
branches de Laurier. Les Châffes
-qui enfermoient les Reliques
eſtoient portées ſous un Dais au
milieu des Preſtres reveſtus de
Chapes. Elles repoferent ſous quatre
Arcs Triomphaux élevez en
divers Lieux, & pendat ce temps
les Inſtrumens de Muſique faifoiet
retentir la Symphonie. Aux
approchesdu Convent des Capucins,
les Compagnies des Privilé
Fiij
126 MERCURE
giez ſe trouverent ſous les armes ,
& firent haye de chaque coſté.
Toute la Communauté de ces
Peres eſtoit auſſi en haye dans la
Court, où ils reçeurentles Saintes
-Reliques au ſon du Canon , des
Boëtes, des Trompetes,de la Mufique,&
des Orgues. On les porta
ſous le riche Mauſolée dont je
viensde vous parler;& Mr l'Evêque
d'Amiens eſtant arrivé au
Trône qui luy avoit eſté préparé ,
entonna leTeDeum , apres lequel
il monta en Chaire,& fit le Panégyrique
des deux Martyrs avec
une ſi vive éloquence , & un fi
grand fond de doctrine , que
tout l'Auditoire demeura charmé.
L'Octave fut folemnelle , &
cette éclatante Feſte ſe termina
par la Benédiction que ce Prélat
donna pontificalemét le Dimanche
12 du mois au bruit desTam
bours,
GALANT. 127
bours , Fifres, Trompetes , & Inſtrumens
muſicaux , & par un
tres -beau Feu d'artifice .
Je me fouviens que voſtre Réponſe
àmaLettre du mois d'Aouſt
marquoit que vous aviez leû
avec une extréme fatisfaction
une Piece en Proſe que vous y
trouvaſtes,ayant pour Titre , Con-
Seils def- intereſſez à lajeune Iris.
On m'en a donné la ſuite , dont
vous ferez d'autant plus contente,
que l'Autheur nous fait connoiſtre
qu'il n'a pas encor épuifé
cette matiere. C'eſt nous en promettre
une autre ſuite , qui ne
ſçauroit eſtre que fort agreable,
puis qu'il écrit d'une maniere
tres - naturelle , & qu'il fait régner
dans ſes penſées une finefſe
d'eſprit , qui montre qu'il l'a
auſſi vif, que délicat. A
Fiiij
128 MERCURE
SUITE
DES CONSEILS,
A LA JEUNE IRIS.
NO
Ous voila venus, aimable Iris ,
à unpoint bien délicat . L'ay
à vous dépeindre le caractere d'un
veritable Amant , & à vous marquer
la maniere dont ilfaudra agir
avec luy. Ie ne sçay si tout cela
nefera point inutile ; car dés que
vous aimerez , vous croirez avoir
trouvé ce veritable & fincere
Amant;&pour ce qui regarde vôtre
conduite , vôtre coeurſe moquera de
mes regles . Cependant ne laiſſez pas
de vous accoûtumer à penser de
certaines chofes, & àfaire d'utiles
reflexions , tandis que vous n'eſtes
point
GALANT. 129
- point encor prévenuë d'une paſſion
qui eft bienſouvet aveugle,&peutestre
prendrez - vous un tour d'esprit
quivous rendraplus incapable d'étre
trompéepar l' Amour. Examinez la
plupart des Femes .Voyez dans quelle
agitationſepaſſe toute leur vie Tan.
toſt elles aimentſans estre bienseûres
d'eſtre aimées tantôtelles dispu
tent à une Rivale un Amant douteux
& chancelant ; tantôt ellesse
précautionnent contre des indifcretionsdont
ellesfont menacées;tantôt
elles tâchent à arracher des Sacrifices
qu'on ne leurfait point de bonne
gracestantôt elles sont reduites à
Soûtenir come elles peuvent les reſtes
d'une galanterie languiſſante , &
à réveiller de miserables ſens qui
samortiffent. Apres cela dans
le temps qu'on vient de leur faire
quelque perfidie , ou qu'elles ont
manqué quelque deſſein , il leur
Fv
130 MERCURE
vient des dégouts , & leur coeur
estantfans amour,elles tombent dans
un repos mille fois plus insuportable
pour elles , que n'estoient tous les
troubles qu'elles ont effuyez ; & il
faut qu'elles se précipitent dans
quelque nouvelle intrigues , fans
avoir mieux pris leurs mesures qu'-
-auparavant.Sien commençant d'aimer
elles s'attachoient à bien choisir
ceferoit beaucoup depeine épargnée
pour elles. Tout dépenddu choix que
L'on fait d'abord. Vousferiez bien
étonnéeſi je vous diſois que malgré
L'opposition que l'Amour& le Mariage
ont ensemble,l'Amour estpourtant
une espece de Mariage. Iln'y a
rien deplus vray , belle Iris . Jefçay
que seferoit làune terrible propofition
pour les oreilles coquetesouprétieuſes,
mais n'importe. Jefoûtiens
qu'un bon Amant doit avoir à peupres
les qualitez d'un bon Mary,c'est
GALANT.
131
à dire , que ce nefera pasun Mary
dans toute l'étendue & dans toute
la rigueur de ce fâcheux & defagreable
nom,maisſeulemēt un Mary
adoucy& mitigé. Demandez àvôtre
Mere quel Mary vous devez
prendre.Elle vous répondra d'un air
fec & refrogné; Allez au folide ,
ma Fille . Il ne s'agit pointicy de
tous ces colifichets d'agrémens
qui ébloüiſſent les jeunes Perſonnes.
Il faut du Bien , c'eſt là le
vray agrément. On doit vivre
plus d'un jour avec un Mary.
Un bon Homme d'humeur un
peu aiſée , a tout le merite dont
vous avez beſoin. Et moy jevous
dis presque la mesme chose touchant
le choix d'un Amant. Ie veux
qu'il foit agreable. C'est en quoy
vostre Mere & moy nous neparlons
pas la mesme Langue. L' Amour ne
peut se paſſer des agrémens. Il
faut
132
MERCURE
faut qui les ait toûjours àſa ſuite ;
mais ayezencor plus d'égard aux
qualitez eſſentielles de vostre
Amant , qu'à celles qui neseront
qu'agreables. Qu'il soit un peu
moins magnifique en Habits , qu'il
dance moins bien , & qu'il ait le coeur
mieux fait. Fuyez tous ces Fripons
de bon air , qui ne perfuadent les
Femmes qu'en changeant ſouvent
d'Habits , & en augmentant leur
Train. Tout cela ne gâte rien , à la
verité ; mais il faut que beaucoup
d'autres bonnes choses s'y joignent
encor. L'ay veu des Hommespourveus
de ceſeul merite, tellement disputez
par les Femmes , & tirez par l'une
& par l'autre, qu'ils ne sçavoient à
laquelle entendre . Principalement
dans une petite Ville , s'il y a un
Homme qui ait quatre ou cing Laquais,
chaque Dameveut quefa Por.
ze enfoit honorée. Il y a des Femmes
qui
GALAN T.
133
1
A
qui font au deſſus d'une vanitéfi
groffiere , & qui donnent dans une
autre . Elles veulent estre aimées par
des Gens d'eſprit, c'eſt un titre d'efpritpour
elles. Lafidelité , la droiture
, lafincerité , la délicateſſe ,
n'entrent point en ligne de compte.
Il fuffit qu'on soit d'une conversation
enjoüée & amusante, ou seulement
qu'on en ait laréputation.Elles
traînent avec plaisir des Gens
d'esprit à leur fuite,& elles nesçaventpasqu'ilsfont
bien souvent les
moins attachez les moins tendres .
Allez aufolide, aimable Iris . Ayez
pourtous ces méritesfuperficiels l'eftime
qui leur cft deuë. Ils font neceffaires
la plupart mais ils neſuffifent
pas. Examinez coment vos
Amans ont le coeurfait.Et coment
le reconnoiftre,direz - vous ? Ils paroiſſent
tous faits les uns come les
autresſur ce chapitre;tous égale
ment
134 MERCURE
ment ſoûmis ; tous égalemet complaifans
; tous également prodigues
de fermens de fidelité . Vous
avez raifon. Cependant ily a un
art de difcerner le vray d'avec le
faux mesme en matiere d'amour.
Voulezvousfoder la discretion d'un
Homme?Parlez-luydefes premieres
paſſions , s'il en a eu . Dites- luy que
vous ne pouvez croire qu'ilvous aime
s'il ne vous facrifie les marques
d'amour qu'il a reçenës de ſes au.
tre Maîtreſſes , leurs Lettres , par
exemple. S'il arrive qu'il vous les
apporte rendez les luyſans les regar.
der,& luy dites fort civilement que
vous estessa tres -humble Servante,
& que vous le priez de chercher
fortune ailleurs. Gardez - vous bien
de reſſembler à ces Femmes qui
s'offenſeroient d'un refus qu'on leur
feroitsur cette matiere , & qui bien
Souvent ne goûtent le plaisir d'estre
aimées,
GALANT. 135
aimées,queparce qu'ellessefontsacrifier
toutes celles qui les ontprécedées
dans le coeur de leurs Amans.Je
ne sçay comment elles ne fongent
point à se faire par avance une
application particuliere du procedé
qu'on tient avec les autres. On les
avertit affezde la maniere dot on en
ufera unjour avec elles - meſmes : &
quand cela arrive, elles n'ont pasfujet
deſe plaindre qu'on les ait trompées.
Encor une autre maniere d'éprouvervos
Amans,c'eſt de les maltraiter,
jusqu'à vous enfaire abandonner
tout- à-fait.Obſervez quelle
retraite ils feront. Vous en verrez
aſſurément laplus grande partieſe
retirerenſe revoltant contre vous ,
& en ſe vangeantpar tous les moyens
quefuggere le dépit.Laissez- les
Haller,& ne regretezpas leur perte.
Mais si vous en voyez quelqu'un
qui aye une retraite modeste , dans
laquelle
136 MERCURE
laquelle il conſervefapremiere estime
pour vous , rappellezinceſſamment
cet Homme là, c'est un trésor.
Ieſupoſe qu'ilait d'ailleurs un mérite
qui vous convienne , car pour
estre rappellé, ilfaut quelque cho-
Se de plus que de s'estre retiré de
bonne grace.Combien y a- t-il encor
de méthodes plusfines pour démesler
autant qu'ilse peut les sentimens
veritable de vos Amans ? Connoiſſez
vos petits d'efauts ; & fi
vous voyez qu'on vous enlouë ,si on
pousse jusques- là l'effronterie des
douceurs & des fleuretes , on vous
trompe. On vous estime affezpeu pour
vous tendre un piége où donnent toutes
les Femmes prévenuës d'ellesmeſmes.
Si vous croyezque l'Amant
luy-mesmey est trompé , &si vous
tenezcompte àsapasion de l'erreur
où elle l'à mis , cela ne vaut guére
mieux. Croyez-moy ; quand on est la
dupe
GALANT.
137
dupe du mérite de la Perſonne aimée
, on ne l'aime pas longtemps.
L'illusion finit, on ouvre les yeux,&
on trouve une Perſonne qu'on ne
reconnoist point. Il ne faut prendre
les Gens que pour leur veritable
prix. Qui vous eſtime plus que vous
ne valez , viendra bientoſt à ne
vous estimer plus du tout . Voila des
maximes qui n'accommodent pas la
plupart des Femmes. Elles veulent
estre aimées le plus follement qu'il
eſt poſſible. Elles veulent s'entendre
nommer lesſeulesPerſonnes parfaites
quifoientfur la terre.Elles veulent
qu'on mette à leurs pieds , &
qu'on foule devant elles tous les mérites
qui restent dans l'Univers.Des
paſſions outrées jusqu'à ce point- là
vous doivent eſtre ſuſpectes. Ie ne
voudrois pas répondre qu'elles
duraſſent longtemps . Et ne vousfigurezpas
que la maniere dont vous
devriez
138
MERCURE
devriezfouhaiter qu'on vous ai.
mast,pour estre plus raisonnable , en
fust moins ardente. Vous n'y perdriezrien
de cefeu & de cette vivacité
de l'amour qui paroist sfi
agreable. Vostre Amant trouveroit
en vous la Perſonne du monde dont
lecoeur s'accorderoit le mieux aveile
ſien mais il neferoit pas besoin qu'il
s'imaginast que vous fuffiez inimi .
table en toutes choses. Au contraire,
il vous aimeroit affez pour voir voS
petits defauts , &ne rien diminuer
de fa tendreffe. Ilse feroit une
étude de vous en défaire inſenſiblement
; & l'amour a cela de bon,que
quand il est bien pris , c'eſt l'Ecole
du monde où l'on se perfectionne le
plus.
d'abord , vous avez à peu pres
Ainsi , comme je vous diſois
un Mary dans un veritable
Amant. Cependant la diférence
est
GALANT.
139
est toûjours fort grande. Vn Amant
& une Maîtreſſe ne ſe doivent
rien. Tout ce qu'ils font l'un pour
L'autre eſt aſſaiſonné d'une certaine
indépendance qui y mesle un charme
inconcevable , & c'est làſeulement
ce qui met le Mariagefi fort
au deſſous de l' Amour. Ce n'est plus
Amour, c'est un Mariage affreux ,
des qu'un Amant usurpe quelque
autorité sur une Maîtreſſe dont il
eſt aimé. Fay horreur de cette
Sorte d'empire, &je ne puis pardonner
à celles qui ont aſſez peu de coeur
pour s'y soumettre. Prenez
garde.C'est une des choses du monde
qui marque le mieux le caractere
d'un vray Amant.Iamais il ne prendra
d'autoritéſurvous . Quand vo
pourriez luyen laiſſer prendre , il
la refuſeraſans que vous vous en
appercevie.z Il vous demandera
y
toûjours d'une maniere tendre &
refpec
140
MERCURE
respectueuse , ce qu'il est feûr d'obtenir.
Il ne croira point avoir de
droit sur ce qui luy aura ešté accordé
cent fois , &le recevra comme
àla premiere. Quoy qu'il fust plus
naturel que vous euffiezsur luy quel.
que empire , ne l'exercezpourtant
plus,dés que vous en ferez une for
venuëjusqu'à l'aveu de vostre tendreſſe.
Il est fi doux de n'exiger
rien ,& de recevoir tout Laiſſezétudier
& prévenir vos volontez.
Ne les déclarezjamais d'unefaçon
impérieuse. Si l'on vous refuſe quelque
choſe ( mais j'entens qu'on vous
Larefuſeavecantant ou mesme avec
plus de tendreſſe quefion vous l'accordoit)
écoutez les raisons qu'on
vous en donne. Point de commandement
abſolu. Rien n'offence davantage
la délicateſſe de l'amour. Com...
bieny a- t- il de Femmes qui nese
plaisent qu'à exercer un gouvernement
GALANT..
141
mettirannique,&qui ne pourroient
Serésoudreàn'avoirqu'une domina
tion douce& légitime , ou plutost à
-n'en avoir aucune ? Ce ne sont à
tous momens que facrifices d'éclat
qu'elles demandent.Ellesvouspropo-
Sent àtous momens de renoncer à la
raiſon,ou à elles. Elles ne ſe tiennent
pointaſſurées d'un Hommequi a encor
quelques ménagemens & quelques
égards pour le bonſens. Croyez
qu'une obeiſſance trop aveugle est
d'un Amantqui ne vous estime pas
aſſez , pour estre persuadé que vous
puſſiezvous payer d'une excuſe rai-
Sonnable,& qui estant ravy d'avoir
découvert en vous la foibleſſe de
vouloir eſtre obeïefi abſolument , ne
manquerapas de chercher les moyens
d'enprofiter.Mais peut-être,aimable
Iris,je m'engage trop avant dansles
confeils. Peut- estre mesme sont - ils
un peu trop ſeveres , &-tiennent
trop
142
MERCURE
trop d'un Homme que son âge éloigne
du commerce de l'amour. Si cependant
vous pouviezenfaire quel.
que usage , ſi vous vous accommodiez
de cette maniere d'aimer &
d'estre aimée , qu'à la veritéj'imagine
plus que je ne l'ay veuë pratiquer
, il y auroit encor beaucoup
d'autres petites choses sur lesquelles
mes avis pourroient nevous pas estre
inutiles.
La Feſte de S. Loüis , dont la
Reyne d'Eſpagne porte le nom, a
eſté celebrée à Rome avec une
entiere magnificence par Monſieur
le Marquis de Liche , Ambaſſadeur
de Sa Majesté Catholique.
Plus d'un mois auparavant,
la Place appellée d'Eſpagne, avoit
eſté illuminée chaque foir par un
tres- grand nombre de Lumieres
que ce Miniſtre faiſoit mettre
aux Feneſtres & dont il د
four
GALAN T.
143
fourniſſoit la dépenſe. Le ſoir du
24. d'Aouſt , veille de la Feſte ,
la quantité en fut de beaucoup
- plus grande , ce qui faiſoit un tresbel
effet dans cette Place. Le devantde
ſon Palais eſtoit orné d'un
Manteau Royal fleurdeliſé &
doublé d'Hermine , & au deſſus
_ on voyoit une Couronne illuminée
de neuf petites Lampes de
verre qu'on y avoit attachées.
Une Cartouche , derriere laquelle
on avoit mis des Lumieres ,
faiſoit lire de fort loin ces paroles
en Lettres diſtinctes. Maria
Aloysia , Hifp. Reg. Le long du
Padais eſtoit une ſuperbe Tribune
enrichie de Peintures & de Dorures
, & éclairée de cinq Chandeliers
à fix bras chacun. Le divertiſſement
commença par la
Muſique placée fur cette Tribune
, & compoſée d'environ fix
vingts
144 MERCURE
vingts Voix & Inftrumens. On
chanta d'abord un Dialogue à
la loüange de la Reyne d'Eſpagne.
La Symphonie eſtoit admirable
, & dura une heure entiere,
pendant laquelle , Monfieur le
Marquis de Liche fit ſervir des
rafraîchiſſemens aux Dames qui
s'y trouverent en Carroſſe. La
Muſique ayant ceſſe ſur les dix
heures du ſoir , on alluma auffitoſt,
non pas un Feu , mais douze
Feux d'artifice , éloignez de ſoixante
pas les uns des autres ; ce
qui cauſa un fracas extraordinaire
, & d'autant plus grand qu'il y
avoit plus de cent Carroffes dans
la Place, dõtles Chevaux ne pouvant
foufrir le bruit des Petards,
ny l'exceſſive clarté des cõtinuelles
Fuſées dont ils eſtoient accablez
, avançoient & reculoient
à tous momens. Ainfi quantité
de
GALANT.
145
de Gens furent bleſſez , & par
ces Carroffes , & par le feu des
douze Machines. Il y en eut
quatre repréſentant la Caſtille
par de grandes Tours. Quatre
autres repréſentoient le Royaume
de Léon par de grands Lyons
qui fouloient un Globe fur des
Rochers ; & les quatre autres
eſtoient de grandes Fleurs -de-
Lys hautes de fix pieds , plantées
fur des Roches . Ce qu'il y eut
de particulier , & dont tout le
monde demeura ſurpris , c'eſt
qu'aprés que l'artifice eut joüé, le
feu prit aux quatre Machines qui
repréſentoient le Royaume de
Léon , & les conſuma avec tous
ces gros Lyons , qui furent réduits
en cendres. Ce ne fut point
pour s'être communiqué de l'une
à l'autre , car la premiere étoit à
Propaganda Fide , la ſeconde à
Octobre 1681 . G
146 MERCURE
1
Monte d'Oro , la troiſième un peu
en deça de la Trinité du Mont,
& la quatrième entre la Ruë
d'Eſpagne & la Fontaine. D'ailleurs
ces quatre Machines étoient
entre - meſlées de huit autres ,
dont l'artifice joüa ſans les confumer.
Un Chandelier de fix bras
éclairoit entre chacun de ces
Faux. Cet Ambaſſadeur avoit encor
fait planter devant ſon Palais
douze gros Piliers , fur chacun
deſquels étoit un grand
Luftre de criſtal garny de vingt
Lampes , & fur la Fontaine on
avoit dreſſé une Pyramide de
vingt pieds de haut , ornée de
Hiérogliphes qu'on voyoit à la
lueur d'un tres - grand nombrede
Lampes dont la Pyramide étoit
remplie. La Reyne de Suede, &
tous les Princes & Princeffes de
Rome , joüirent de ce Spéctacle.
Le
GALAN T. 147
Le concours du Peuple y fut extraordinaire
, & tout le monde
admira la magnificence de Monſieur
l'Ambaſſadeur. Ces réjoüifſances
ſont des témoignages publies
de la paſſion que les Eſpagnols
ont pour leur Reyne , qui
ne ſe fait pas moins aimer que
toutes celles que la France leur
à données. Ce ſoir là meſme ,
aprés que les Feux eurent joüé ,
on alla au Cours dans la Plaine,
& on n'en revint qu'à plus de
deux heures aprés minuit. La
Princeſſe Palliano Colonna
parut habillée à la Françoiſe,pour
obliger ſon Beau -pere , qui luy
avoit demandé cette marque de
complaiſance. Elle avoit unManteau
de Brocard d'or qui luy
donnoit un fort grand éclat, mais
il luy manquoit d'eſtre coëfée ; &
comme elle ne l'a jamais eſté,elle
, у
Gij
148 MERCURE
refuſa de joindre cet ornement
à fon habit , & on eut beaucoup
de peine à luy faire prendre au
moins une Coëfe blanche de
foye. Elle retourna au Cours plufieurs
autres foirs,ſans avoir d'autre
Cocher que le Prince ſon
Mary. Le petit Abbé Colonna
fon Frere menoit le ſecond Carroſſe
où les Eſpagnolettes étoient.
Monfieur le Marquis de Liche
avoit deſſein de donner à cette
jeune Princeſſe le Divertiſſement
d'un Combat de Taureaux
contre des Hommes , ſelon l'uſage
d'Eſpagne ; mais Sa Sainteté
ne voulut point le permettre , à
cauſe qu'il y a toujours pluſieurs
Perſonnes tuées ou bleſſées dans
ces fortes de Combats .
Le jour de l'Octave de Saint
Loüis , qui fut le Lundy premier
de Septemb. le Pape fit une Pro
motion
GALANT. 149
motion de ſeize Cardinaux , ainſi
que vous l'avez ſçeu. Le deſſein
qu'il prit de remplir ces Places
eſt d'autant plus à loüer , qu'il a
choiſi pour cela des Hommes
d'un mérite extraordinaire , &
que leur vertu rendoit dignes de
la Pourpre. Ce Saint Pontife a
fait voir par là de veritables empreſſemens
d'un bon Pere pour
ſes Enfans , puis qu'il ne ſe réfolut
à faire cette Promotion que
pour le bien de l'Eglise , ainſi
qu'il le proteſta en entrant au
Confiftoire , & pour ſoulager les
Cardinaux de leurs fatigues , &
du travail continuel & neceflaire
des Congrégations , auquel leur
petit nombre ne pouvoit plus réſiſter.
La Planche que je vous
envoye vous fera connoître les
Armes de ces ſeize Cardinaux ,
que je vay nommer felon l'ordre
Giij
150 MERCURE
des Chifres qui marquent ces
Armes.
I. Armes de Jean - Baptifte
Spinola , Génois, âgé de 67. ans .
Il a eſté Archeveſque de Génes,
& il eſt préſentement Gouverneur
de Rome , & Secrétaire de
la Congrégation des Réguliers .
Le Cardinal Jean Dominique
Spinola eſt ſon Oncle.
2. Armes d'Antoine Pignatelli
, âgé de 66. ans. Il eſt Na- , ag
politain , Frere du Duc de Monteleon
, & Neveu du Cardinal
Eſtienne Pignatelli. Il a eſté
Nonce en Pologne & à Vienne,
&préſentement il eſt Eveſque
de Lecce dans le Royaume de
Naples , & Maître de Chambre
du Pape.
3. Armes d'Eſtienne Brancaccio
, auſſi Napolitain , âgé de 64.
ans. Il eſt Neveu du Cardinal
Fran
GALANT. ISI
-
- François - Marie Brancaccio , &
a eſté Nonce à Florence & à
Veniſe. On l'a fait en ſuite Evê
que de Viterbe , & Secrétaire
de la Congrégation du Concile.
1
4. Armes d'Eſtienne Agoſtini
, âgé de 65. ans . Il eſt de Forli
dans l'Estat Eccleſiaſtique , Archeveſque
d'Heraclée ,& Dataire
de Sa Sainteté.
5. Armes de François Bonviſi
, Luquois , âgé de 63. ans. Il
eſt Archeveſque de Theſſalonique,
Neveu du Cardinal Jerôme
Bonviſi , & Nonce à Vienne. Il
l'avoit eſté auparavant à Cologne
&en Pologne.
6. Armes de Savo Mellini ,
Romain , âgé de 37. ans. Il eſt
Archeveſque de Cefarée , Nonce
en Eſpagne , & Petit Neveu
du Cardinal Jean Garzia Mellini .
Gij
152
MERCURE
7. Armes de Federic Viſconti
, Milanois , âgé de 63. ans . Il
eſt de l'illustre Famille des Vifconti
, Coufin du Cardinal Vitaliano
Visconti , & du Cardinal
Federico Borromeo. Il a eſté Au- '
diteur de Rote , & fut nommé il
y a deux ans à l'Archeveſché de
Milan.
8. Armes de Marc Galli ,de
Come dans le Duché de Milan,
âgé de 69. ans . Il eſt Evefque
de Rimini , Frere du Duc d'Alvito,
& Petit Neveu du feu Cardinal
Galli . Il a eſté Nonce à Naples
, & Vicegérent de Rome.
9. Armes de Flaminio del
Taya, Sienois,âgé de 80.ans. Il eſt
Auditeur de Rote, & Correcteur
de la Penitencerie.
10. Armes de Raimond Capizucchi
, Romain , âgé de 69 .
ans . Il eſt de l'Ordre de Saint
Domini
GALANT.
153
Dominique , & Maître du Sacré
Palais .
11. Armes de Jean-Baptifte
de Luca , Napolitain , âgé de 64.
ans. Il eſt Auditeur du Pape.
12. Armes de Laurens Brancati
, natif de Laurea en Calabre,
âgé de 64. ans . Il eſt de l'Ordre
des Mineurs Conventuels , Profeſſeur
en Theologie,& Confulteur
du Saint Office. Il a eſté Bibliothéquaire
du Vatican , & eſt
profond dans les Langues Hebraïque,
Grecque, Syriaque, Caldéenne
& Arabe. L'Ordre dont
il eſt , a eu la gloire de donner
des Papes à l'Eglife.
13. Armes d'Urbain Sachetti
, Florentin , âgé de 44. ans . M
eſt Auditeur de la Chambre
Apostolique , & Neveu du feu
Cardinal Jules Sachetti. 4
14. Armes de Jean- François
Gv
154 MERCURE
Ginetti, Romain, âgé de 60. ans .
Il eſt Tréſorier de la Chambre
Apoftolique , & Neveu du feu
Cardinal Mario Ginetti .
15. Armes de Benedetto Pamphilio,
Romain , âgé de 28. ans.
Il eſt Grand Prieur de Rome, de
l'Ordre de Malte , Fils du feu
Prince Camille Pamphilio , qui
étoit Neveu d'Innocent X. & de
la Princeſſe Roſane , Petite- Niéce
de Clement VIII . & Frere du
Prince Pamphilio vivant. Il a
eſté tenu ſur les Fonts de Baptême
par Sa Sainteté.
16. Armes de Michel Ange
Ricci , Romain , âgé de 65. ans .
Il eſt Secrétaire de la Congrégation
des Indulgences.
De ces ſeize Cardinaux , il y
en a douze Preſtres , & quatre
Diacres. Il reſte encor dix Places
vacantes , que Sa Sainteté
s'eſt
GALANT.
ISS
s'eſt reſervées in petto pour les
Couronnes , le nombre devant
eſtre de ſoixante & dix , pour
imiter Moïſe , à qui Dieu conſeilla
de prendre un ſemblable
nombre de Vieillards , afin qu'ils
le ſecouruſſent. Ces Promotions
ſe font quand le Pape tient un
Confiftoire ſecret. Il nomme ſelon
l'ordre de leurs Dignitez,les Cardinaux
qu'il veut faire, & en ſuite
on a de coûtume de les appeller
à ce meſme Conſiſtoire. Ils
ſe mettent à genoux aux pieds
de Sa Sainteté , qui leur met en
teſte le Bonnet rouge en faiſant
le figne de la Croix , & diſant ,
Esto Cardinalis . Aprés luy avoir
fait leurs remercimens , ils vont
viſiter le Cardinal Neveu , qui
les régale ſplendidement,& ren- .
dent auſſi viſite aux Parens &
Parentes du Pape. Cela étant
fair,
156 MERCURE
fait , ils ſe retirent chez eux , &
n'en ſortent point juſqu'au premier
Conſiſtoire public, dans lequel
ils reçoivent le Chapeau de
Cardinal. On ne laiſſe pas de
leur faire des viſites , mais ils
n'en rendent aucune. Ils conduiſent
ſeulement juſqu'à leur premiere
Chambre , & meſme les
Cardinaux , dont il y en a peu
qui les aillent voir ſi ce n'eſt de
nuit , qu'aprés que ce Conſiſtoire
public a eſté tenu. Si quelqu'un
de ceux que le Pape éleve
à cette éminente Dignité, n'a
pas affez de bien pour la ſoûtenir
, il luy donne trois mille écus
de penſion , juſqu'à ce qu'il ſoit
mieux dans ſes affaires . Quant
à ceux qu'il crée lors qu'ils font
abfens de Rome , il leur envoye
le Bonnet de Cardinal par un de
ſes Cameriers ; & s'il n'y a point
de
GALANT.
157
,
-de Nonce dans le lieu où ils ſe
trouvent, c'eſt l'Archeveſque ou
l'Eveſque , & ſouvent le Roy
luy- meſme qui fait la cerémonie
de leur donner ce Bonnet. Grégoire
XIII . ayant élevé au Cardinalat
Meffieurs de Vendoſme
& de Joyeuſe en envoya les
Bonnets à Henry III . Roy de
France. Ces Cardinaux ne pouvant
prendre le Chapeau qu'à
Rome , y arrivent en Habit de
campagne de couleur violete , &
trouvent proche de la Ville jufqu'à
quatre- vingts & cent Carroffes
à fix Chevaux , envoyez
à leur rencontre , tant des Cardinaux
que des Ambaſſadeurs ,
& autres Perſonnes d'un grand
Caractere , qui viennent euxmeſmes
dedans , ou qui envoyent
leurs Maîtres de Chambre leur
faire civilité en leur nom. Le
Cardi
158
MERCURE
Cardinal qui arrive prend place
dans le Carroſſe du Cardinal Neveu
,
& va tout droit chez Sa
Sainteté , où il fait compliment
au meſme Neveu , qui l'accompagne
dans la Chambre du Pape,
aprés qu'on luy a fait la Couronne
de Cardinal , & qu'il a pris le
long Habit avec le Rochet. A
l'entrée de la Chambre de Sa
Sainteté , il met les genoux en
terre juſques à deux fois , baiſe
ſa Pantoufle qui eſt de Velours ,
puis ſa main , & ſa jouë , & la
remercie avec des paroles pleines
de ſoûmiſſion & de reſpect,
de la grace qu'il luy a plû de luy
faire. En ſuite il remene le Cardinal
Neveu juſqu'en ſon Apartement
, & ſe retire chez luy ,
fans en plus fortir , juſqu'au Conſiſtoire
, où il reçoit le Chapeau .
Toute la Ville témoigne s'intéreffer
GALAN T.
159
reſſer à la Promotion d'un Cardinal
, comme à un bonheur public.
C'eſt ce qui oblige les Cardinaux
, les Ambaſſadeurs , les
Princes, & autres Perſonnes d'un
rang élevé , de faire allumer des
Feux devant leurs Palais , dont
- les Fenestres ſont éclairées de
Flambeaux pendant la plus grande
partie de la nuit. La Porte
du Cardinal pour qui ſe fait la
réjoüiſſance , eſt ornée de Peintures
, de Feſtons , de Lauriers ,
& des Armes de ſa Famille ; &
ſes Fenestres & Grilles ſont
peintes en rouge. Les Cardinaux
portent le nom des Egliſes de
Rome , c'eſt à dire ceux qui y
demeurent , & prennent ſoin ,
non ſeulement du ſpirituel & du
temporel de ces Egliſes , mais
encor des Hoſpitaux , des Colleges,
des Monafteres ,& des Confrairies
.
160 MERCURE
frairies . Ils ne peuvent réſigner
cette Dignité , mais ils la peuvent
quitter !, & meſme ſe marier
, s'ils n'ont point reçeu les
Saintes Ordres. Il y en a des
exemples. Dans le premier Con
ſiſtoire ſecret , le Pape ferme la
bouche au nouveau Cardinal.
La cerémonie n'en conſiſte à autre
choſe qu'à luy parler quelque
temps de la Dignité qu'il a
reqeuë , fans que le Cardinal luy
réponde . Celuy à qui on fermoit
la bouche, n'avoit autrefois
ny voix active , ny voix paſſive ;
mais par un Decret de Pie V. il
fut ordonné que cette cerémonie
n'empeſcheroit point qu'il
n'euſt l'une & l'autre . Sa Sainteté
luy ouvre la bouche dans
un ſecond Confſiſtoire , luy donne
le Titre d'une Eglife , & luy
met au doigt un Anneau d'or ,
pour
GALANT. 161
pour marque qu'il la luy fait
épouſer. Dans la Promotion qui
vient de ſe faire , il n'y a point
eu de Feſtin , à cauſe que le Pape
n'a point fait de Cardinal
Neveu. Le Jeudy 4. de Septembre
Sa Sainteté tint un Conſiſtoire
public , dans lequel elle donna
le Bonnet à Meſſieurs les Cardinaux
Spinola , Pignatelli, Brancaccio
, Agostini , Viſconti , Ca=
pizucchi , de Luca, Brancati , Sachetti
, Ginetti , & Pamphilio ,
qui embraſferent tous les anciens
Cardinaux ſelon la coûtume , &
furent en ſuite reconduits à la
Chapelle Papale par les Cardinaux
Diacres , qui avoient eſté
les y prendre pour les amener
au Confiftoire. Ils firent l'Adoration
ordinaire dans cette Chapelle
; & aprés y avoir preſté
Serment ſur l'Autel , ils retournerent
162 MERCURE
du
nerent où étoit le Pape , & s'étant
mis àgenoux , ils reçeurent
le Chapeau des mains de Sa
Sainteté. Elle fit en meſme temps
la cerémonie de leur fermer la
bouche. Meſſieurs les Cardinaux
Galli , Bonviſi & Mellini étoient
abfent , & Monfieur del Taya
& Ricci avoient refuſe le Cardinalat.
Rien n'eſt ſi preſſant
que le Discours qui court
premier. Il s'alla jetter aux pieds
du Pape , & aprés luy avoir repréſenté
combien il étoit indigne
du degré d'honneur où il
vouloit l'élever , il le conjura les
larmes aux yeux , de le vouloir
décharger d'un poids que ſon
extréme vieilleſſe le rendoit incapable
de porter. Il luy dit ,
Qu'il sçavoit bien que quand la
neceſſité preſſoit , on ne devoit point
avoir égard aux refus d'un Homme
GALANT.
163
me qui ſe vouloit diſpenſer des
Charges , mais qu'on étoit dans un
temps où Rome ne manquoit point
de Sujets d'une éminente Vertu ;
Que Sa Sainteté en trouveroit un
grand nombre qui ſoûtiendroient
beaucoup mieux que luy l'éclat de
la Pourpre , dont il la prioit de ne
- le point revétir ; Que si ses tra-
-vaux avoient apporté quelque
avantage à l'Eglife , la plus grande
récompense qu'il en pouvoit
- Souhaiter , étoit qu'on le laiſaſt
Songer à la mort fans aucune inquiétude
; Qu'étant prest d'aller
- rendre compte à Dieu de toutes
ſes fautes , il devoit craindre que
la Dignité qu'on luy offroit ne
miſt ſon ſalut en doute ; & que
ayant déja la teſte dans la ſepulture
par son âge décrepit , il
ne pourroit la tourner que de fort
méchante grace pour joüer un
nouveau
164 MERCURE
nouvean rôle sur le Theatre du
Monde.
Ce refus fait voir qu'en faifant
le choix de ces ſeize Cardinaux
, Sa Sainteté n'a jetté les
yeux que fur des Perſonnes d'une
fort grande vertu. Je vous
ay marqué que la Promotion en
eſt toûjours faite dans un Conſiſtoire
ſecrer. Les Conſiſtoires
publics font ceux où ſe font les
Harangues des Ambaſſadeurs
quand ils arrivent , & où l'on
traite tout ce qui regarde la Religion.
Le Pape eſt aſſis ſous un
Dais , & a une Etole ſur le col
pour faire connoître ſon authorité.
Les Cardinaux revétus de
Chapes violetes , font affis à ſes
côtez. Ils parlent debout fuivant
l'ordre de leur reception , la
teſte nuë , fans Calote , & fans
Gans aux mains. Si quelqu'un
d'eux
GALAN Τ.
165
d'eux entre aprés qu'on a commencé
le Conſiſtoire , il ſaluë Sa
Sainteté au milieu de la Salle , &
ſe tourne en ſuite vers les Cardinaux
, qui ſe levent tous pour
luy rendre ſon ſalut. Les Ambaffadeurs
des Couronnes parlent
debout ainſi qu'eux , & la teſte
découverte. Ceux de Malte , de
Boulogne , & de Ferrare , ont les
deux genoux en terre. Aprés
que chacun des Cardinaux a eu
Audience , & que tout le mon-
- de s'eſt retiré , ils ſe mettent
dans des Chaiſes pour s'entretenir
de ce qui a eſté propoſé.
Vous voyez par là que les Cardinaux
, outre qu'ils éliſent ſeuls
= le Pape ( ce qui donne beancoup
d'éclat à leur Dignité ) ſont
fes Conſeillers en tout ce qui
touche la Religion & le Gouvernement
de Rome. Aufſfi leur
rend
166 MERCURE
rend- on de grands honneurs. Si
un Cardinal paſſe en Carroſſe ,
les Ambaſſadeurs, les Princes , &
enfin toute forte de Perſonnes,
font obligez de faire arreſter les
leurs juſqu'à ce qu'il foit paſſe,
fi ce n'eſt que ce Cardinal aille
incognito , c'eſt à dire avec les
Rideaux de ſon Carroſſe fermez,
ſans Houpes à la teſte des Che
vaux , & ayant beaucoup moins
d'Eſtafiers qu'à l'ordinaire. Les
Cardinaux s'arrêtent auſſi quand
ils rencontrent un Ambaſſadeur,
ou quelque perſonne de qualité
pour qui ils ayent une eſtime
particuliere Ils leur font civilité
, les invitent même à faire
partir leur Carroſſe les premiers ;
mais cet avantage demeure toûjours
au Cardinal. Ils obſervent
de grandes formalitez entr'eux
pour ſe faire honneur les uns
aux
GALAN T. 167
د
aux autres lors qu'ils ſe viſitent,
ou qu'ils ſe rencontrent. Un
Cardinal,quoy qu'il ait des Charges
beaucoup plus conſidérables
que l'autre , luy donne toûjours
la droite dans ſon Logis & dans
fon Carroffe ; & comme ils préferent
le Cardinalat aux plus importans
Emplois qu'ils pourroient
avoir le plus ancien parle le
premier , & ordonne de toutes
chofes en toutes rencontres.
Quand un Cardinal eſt dans ſon
Carrofle , & qu'il en rencontre
un autre à pied , il deſcend , le
complimente, & attend pour remonter
, que celuy qui eſt à pied
ſoit à quelques pas de luy. Si un
Cardinal avant ſon départ de
Rome , a rendu viſite aux autres,
ils font obligez de le viſiter à ſon
retour ; mais c'eſt à luy à les aller
voir à ſon arrivée , ſi en partant
il
168 MERCURE
il n'a pas eſté les ſalier. Lors
qu'un Cardinal Etranger arrive à
Rome , les autres ſont obligez de
le viſiter , & il leur rend la vifite.
Ils ne vont jamais chez un
Cardinal ,qu'ils n'envoyent auparavant
luy demander audiance .
Aprés qu'elle eſt accordée , le
Maître de Chambre fait mettre
les Sieges en ordre , & avertit
tous les Domeſtiques de ſe tenir
preſts pour accompagner leur
Maître. Ces Sieges ſont de même
hauteur , couleur , & étofe.
Les Eſtafiers attendent le Cardinal
qui doit viſiter , dans la premiere
des Salles . Si - toſt qu'il entre
, on fonne une Cloche qui
doit peſer deux cens livres ; &
s'il y a plufieurs Cardinaux , on
la fonne pluſieurs fois . La même
choſe s'obſerve quand ils s'en
retournent. Le Cardinal qu'on
vient
GALANT. 169
vient voir , reçoit la viſite au
bas de fon Efcalier. On l'y trouve
accompagné de ſes Domeſtiques
,
& de fon Maiſtre de
Chambre , qui de la main droite
leve le devant de ſa Soutane
lors qui monte les degrez . En
fuite il ôte au Cardinal viſitant,
la Mantelleta , qui eſt un petit
Manteau qu'il porte , & fans lequel
fon Habit eſt plus Seigneurial
; & quand il monte en Carroffe
, il luy remet ce petit Manteau.
Un des Eſtafiers de ce Cardinal
qui rend viſite , ouvre la
Porte de la premiere Chambre,&
l'Eſtafier du Cardinal viſité , l'ouvre
quand il s'en retourne. Les
Chaiſes ſont préſentées par les
Gentilshommes de la Maiſon .
Celles des Cardinaux viſitans, en
quelque nombre qu'ils foient ,
ſont diſpoſées de maniere qu'ils
Octobre 1681 . H
170
MERCURE
puiſſent toûjours regarder la Porte
, à laquelle le Maiſtre de la
Maiſon tourne le dos. Son Maître
de Chambre met à la main
droite du plus Ancien , une petite
Cloche d'argent ſur un Efcabeau
. Cet Ancien ſonne cette
Cloche pour faire venir le Camérier
, qui eſt dans l'autre
Chambre , s'il a quelques ordres
à luy donner. Quand ils font affis,
ils mettent ſur leur teſte leurs
Bonnets rouges , qu'ils avoient
toûjours tenus à la main depuis
la montée de l'Escalier , & les y
tiennent encor juſqu'à leur Carroſſe
lors qu'ils ont quitté le
Siege. Pendant la viſite , aucune
Perſonne n'entre dans la Chambre
, fi elle n'eſt de tres haute
qualité, On n'y vient auffi rien
dire à l'oreille ; ou fi T'on veut
donner quelque avis à l'un de
ceux
GALAN T. 171
ceux de la Compagnie , il faut
qu'on parle affez haut pour être
entendu de tout le monde. La
Viſite étant finie, le Cardinal fait
un peu du bruit avec ſa Chaiſe,
& en meſme temps le Camérier
ouvre la Porte de la Chambre.
Celuy qui a viſité , eſt conduit
par l'autre juſqu'à fon Carroſſe ;
& fi un Prélat a ſon Logement
dans la Maiſon où la Viſite s'eſt
faite , il porte la queuë du Cardinal
de dehors. Quand Leurs
Eminences vont tenir quelque
Aſſemblée chez un Cardinal attaqué
de goute , ou incommodé
d'une autre maniere , ſa Famille
reçoit la viſite , & fon principal
Officier leur ôte & remet la
Mantelleta. Si le mal du Cardinal
n'eſt pas violent , il eſt
obligé , quand les autres partent
de ſe faire porter dans
Hij
172 MERCURE
ſa Chaiſe juſqu'à leurs Carrofſes
, pour les voir partir eux &
leurs Cortéges . Si ce Cardinal
demeure dans le Palais de Sa
Sainteté , il reconduit ſeulement
juſqu'à ſa derniere Chambre.
Lors qu'un Cardinal aſſiſte à la
Feſte de ſon Egliſe , il reçoit à
la Porte , & conduit les Cardinaux
qui la viennent viſiter. S'il
fait l'Office , ſon Maiſtre de
Chambre les reçoit & les conduit.
Les Cardinaux , Princes
de naiſſance , ou Neveux du Pape
, ont dans leur Chambre &
leur Antichambre deux Daiz de
la couleur dont ils ſont vétus ,
avec leurs Armes ſur le Bufer.
Au deſſous du Daiz eſt un grand
Tapis de pied de meſme couleur
, & une Chaiſe , où ils ſe
mettent quand ils donnent audiance
aux Ambaſſadeurs &
د
autres
GALAN T.
173
autres Perſonnes d'un rang diſtingué.
Si les Secretaires ou
Gentishommes des Ambaffadeurs
les vont trouver de leur
part , ils les font couvrir & leur
parlent en ſe promenant ; les autres
Cardinaux les font ſeoir. La
nuit arrivant pendant que quelqu'un
eſt avec un Cardinal , le
Maître de Chambre fait mettre
une Torche ardente de cire
blanche dans la Salle où les Eſtafiers
ſe tiennent , deux Chandeliers
d'argent , avec deux Chandelles
de la meſme cire , dans
chaque Chambre & quatre
dans celle où le Cardinal eſt en
compagnie . Quatre Gentilshommes
qui les apportent , ſe tournent
vers les Principaux , &
font tous la revérence dans le
même temps , baiſſant les Chandelles,
& ployant un des genoux.
Hiij
174 MERCURE
Quand la Compagnie s'en va ,
deux des Gentilshommes marchent
devant , & portent deux
Chandeliers juſqu'à la derniere
des Chambres , dans laquelle ils
trouvent quatre Eſtafiers avec
des Torches ardentes de cire
blanche , fix ou huit , ſelon le
rang & le nombre des Perſonnes.
Ces Eſtafiers,aprés avoir fait
la revérence en la maniere que
je viens de dire , conduiſent leur
Maître & la Compagnie juſques
au Carroſſe . Le Cardinal retrouve
à l'entrée des Chambres les deux
Gentilshommes qui l'attendent
avec leurs Chandelles allumées .
Ils luy font encor la révérence,
& le remenent en ſa Chambre ..
Quand un Cardinal va faire vifite
la nuit , il fait porter deux
Torches à vent devant fon Carroffe
, & quatre de cire blanche
des
GALANT.
175
des deux côtez , auprés de la
teſte des Chevaux. Les Cardinaux
Princes en font porter huit
ou dix , & quand ils vont le ſoir
hors la Ville au devant d'un
Cardinal , il y a du moins vingt
Torches ardentes .
Cette Dignité étant auſſi élevée
que je viens de vous marquer,
je ne doute point que vous
ne ſoyez bien aiſe d'en apprendre
l'origine. Voicy en fort peu
de mots ce qu'en ont écrit diférens
Autheurs. Les uns tiennent
qu'elle vient des anciens Officiers
qui avoient l'Intendance
des Quartiers de Rome du temps
des Papes Evariſtus & Hyginus,
dans le ſecond Siecle. Quel
que temps aprés , les Cardinaux
, pour eſtre plus diſtinctement
ſeparez les uns des autres,
quiterent le nom de ces Quar
Hij
176 MERCURE
tiers , & prirent celuy des Bâtimens
ou Heritages donnez à
l'Egliſe par des Gens de bien &
Femmes devotes , pour la nourriture
& autres beſoins des Prétres
& Diacres. De là font venus
les anciens Titres appellez ,
Tituli Equitij , Vestina , Pammachij
, Lucinie , Julij & Calisti ,
Damasi , Eudoxie , Æmiliana ,
Crefcentiane , Fasciola , Tibrida
, &c . On obſerva cette forme
tant que les Chrétiens furent
obligez de ſe cacher pour
adminiſtrer les Sacremens ; mais
lors que l'Egliſe fut délivrée de
la perſécution des Payens , &
qu'on eut permiffion de bâtir
publiquement des Temples en
la Place de ces maiſons données
par les Perſonnes pieuſes , les
Cardinaux ajoûterent à leurs
Titres les noms des Martyrs
ou
GALAN T. 177
1
ou Confeſſeurs , ſe qualifiant de
cette forte. Laurens, Prestre Cardinal
de S. Silvestre , du Titre
d'Equitius. Jean , Prestre Cardinal
des Saints Vital , Gervais & Prothais
, du Titre de Veſtina. Le Cardinal
Florentin en ſes Conſeils ,
tient que les Cardinaux n'étoient
autrefois que ſimples Curez ,
qu'on diſtribuoit par les Paroiſſes
- de Rome. Il ſe fonde fur ce que
- le Pape Gregoire I.leur écrit dans
- ſes Epîtres , comme à ceux qui
= avoient la charge des Paroiſſes ;
= & fur ce que dit Platine , que
Léon IV, dépoſa un Cardinal du
- Titre de S. Marcel , pour avoir
-eſté abſent cinq années de fa
Paroiſſe . David Chambre en ſa
Chronique abregée des Papes ,
nous fait connoître que du temps
de Pontian , éleu en 224. quinze
Preſtres Cardinaux furent
Hv
178 MERCURE
ordonnez à Rome , pour enfevelir
les Morts & baptifer les Enfans
, & quinze autres pour avoir
le ſoin principal du ſalut des
ames. Il eſt certain que les principales
Egliſes où l'on exerçoit
les fonctions du Chriftianiſme ,
étoient nommées Cardinales , du
mot Cardo , qui ſignifie le gond
ou pivot fur lequel tourne une
Porte , à cauſe que l'entiere di
rection du Divin Service tournoit
ſur la vigilance de ceux qui
gouvernoient ces Eglifes principales
, & l'on prétend qu'ils
furent de là nommez Cardinaux
; ce qui vouloit dire principaux
Paſteurs. C'eſt l'opinion
du Cardinal Bellarmin , qui croit
que le nom de Cardinal a eſté
d'abord impoſé aux Lieux , &
appliqué en ſuite aux Perſonmes.
Comme il y avoit à Rome
des
GALANT. 179
des Titres d'Egliſes qu'on appelloit
Cardinales , les Preſtres à
qui on en commettoit le ſoin ,
étoient appellez Preſtres Cardinaux.
Il y en avoit d'autres en
d'autres Quartiers de la Ville ,
dont les Titres ſe nommoient
Diaconies , parce que les Diacres
y réſidoient, & ces Titres étoient
cauſe qu'on appelloit Diacres
Cardinaux ceux qui avoient les
- premieres Dignitez aux principales
Eglifes de cette nature. La
-même raiſon faifoit appeller Evêques
Cardinaux les ſix Evêques
choiſis ſur tous ceux de la Chrétienté
pour élire le Pape, & l'affifter
aux Conciles , & dans ſon
Confeil. Diana Panormitain , de
l'Ordre des Théatins , dans ſon
Traité de la Puiſſance & des
Privileges des Cardinaux , rap-
- porte une Epiſtre du Pape Fugene
180 MERCURE
,
gene I V. élevé au Pontificat en
1431. écrite à Henry Archeveſ
que
que de Cantorbie , par laquelle
il montre que quoy que le nom
de Cardinal n'ait point eſté expreſſément
en uſage dans la Primitive
Egliſe cet Office ne
laiſſe pas d'avoir eſté inſtitué
par Saint Pierre. Il dit , ſuivant
L'avis du Pape Innocent III.
qu'il a pris fon origine du vieux
Teftament & que ce qui eſt
porté par le Chapitre 17. du
Deuteronome , que s'il ſe trou-...
ve des difficultez en un Jugement
, on aura recouts aux Lé->
vites , qui jugeront , & auſquels
on obeïra , doit eſtre expliqué du
Pape & des Cardinaux ſes Freres
, qui ont le droit des Levites,
pour l'aſſiſter comme ſes Coadjuteurs
dans l'execution de ce
د
qui concerne l'Office Sacerdotal .
II
GALAN T. 181
Il eſt porté dans la meſme Epître
, que ces meſmes Cardinaux
tiennent auprés du Pape le rang
que les Patrices tenoient autrefois
auprés de l'Empereur. Aufſfi
eſt - ce un Corps fi bien -uny ,
que le Pape qui en eft le Chef,
ne tire point d'eux le Serment
de fidelité & d'obédience , mais
ſeulement qu'ils luy porteront
honneur , & conferveront de
tout leur pouvoir ſon authorité
& celle de l'Egliſe Univerſelle.
Cependant il y a tout lieu de
croire que l'opinion du Cardi
nal Florentin , qui veut que les
Cardinaux n'étoient anciennement
que ſimples Curez , diſtribuez
par les Titres & les Paroifſes
de Rome , eſt plus conforme
à la verité que toutes les autres .
Ce qui le fait voir , c'eſt que
les Eveſques François avoient
autre
182 MERCURE
autrefois des Preſtres Cardinaux ,
ainſi que le Pape. Deux anciens
Titres en font la preuve. L'un
eſt de Thibaud , Eveſque de
Soiffons , rapporté par Pierre le
Gris , Chanoine Régulier de
Saint Auguſtin dans l'Abbaye de
Saint Jean des Vignes.Cet Evefque
confirmant la donation de
cette Abbaye faite par Hugues,
Seigneur de Chaſteau - Thierry,
ſe ſert de ces mots : A la charge
que le Prestre Cardinal du Liew
rendra compte du soin qu'il prend
deſes Paroiſſiens, à moy ở à l' Archidiacre
,Selon la coûtume. L'au
tre eſt un Titre du Roy Philippe
I. de l'an 1076. qui en confirmant
la meſme Fondation , ajoûte
ces termes : Le Prefire Cardinal
du Lieu rendra compte de Sa
Paroiſſe , comme auparavant , à
T
l'Evesque & à l'Archidiacre. Ce
Preſtre
1
GALAN T. 183
Preſtre Cardinal, dit le Gris, étoit
le Curé de S. Jacques , l'un des
douze Curez de la Ville de Soiffons
ou des environs , dont dépendoit
la Paroiſfle dans laquelle
l'Abbaye de S. Jean des Vignes
a eſté bâtie . L'ancien Pontifical
écrit à la main , qui a ſervy
aux Eveſques de Troyes il y a
plus de 450. ans , fait foy que de
tout temps l'Eveſque de Troyes
a eu des Preſtres Cardinaux, qui
n'étoient autres que les treize
Curez de la Ville nommez au
Rituel manuscrit de la meſme
Egliſe , leſquels doivent l'aſſiſter
encor aujourd'huy dans ſes fontions
du Jeudy Saint , du Samedy
de Paſques , & de la veil
le de la Pentecofte. Dans un
Concile tenu à Mets ſous Charlemagne
( c'eſt Paſquier qui le
rapporte ) il dit expreſſement
que
184 MERCURE
que l'Evefque ordonneroit des
Titres Cardinaux , dans les Villes
& Fauxbourgs , c'eſt à dire
qu'il établiroit en certains
Lieux des Curez , qu'il appelle
Cardinaux ; & dans l'Abbaye de
Saint Remy de Rheims , il y a
eu de tout temps quatre Religieux
nommez Cardinaux , parce
qu'entre tous les autres , ils
ont ſeuls le droit d'officier au
Grand Autel , où ils font aſſiſtez
de doubles Diacres & Sous-
Diacres dans les Feſtes ſolemnelles.
Toutefois dans quelques
Epîtres de Gregoire I. Cardinalis
Sacerdos , ſe prend pour un
Eveſque ; & Incardinare aliquem,
fignifie faire un Eveſque. On
remarque meſme dans les Epîtres
du Pape Jean VIII. que Cardinalem
constitui in Ecclefia Bituricenfi,
n'eſt autre choſe qu'eſtre
fait
GALAN Τ. 185
-
fait Archeveſque de Bourges.
Le Pape étoit autrefois éleu par
le Clergé & par le Peuple de
Rome , & en ſuite confirmé par
l'Empereur. Cela ſe trouve en
pluſieurs endroits , & particulierement
dans la Vie du Pape Grégoire
I. qui ſe voyant nommé au
Pontificat , & ne voulant point
accepter cette grande Charge,
fupplia par Lettre l'Empereur
Maurice de ne le point confirmer
, afin que l'on procedaſt à
une nouvelle Election . Les Papes
étant confirmez par l'Empereur
, luy payoient vingt livres
d'or pour leur Introniſation ; en
ſuite dequoy ils étoient facrez ,
mais non couronnez , leur premier
couronnement n'ayant eſté
fait que ſous la troifiéme Race
de nos Roys. Cette confirmation
de l'Empereur , qui precédoit le
Sacre
186 MERCURE
, Sacre du Pape eft demeurée
en pratique tant que l'Empereur
tenant le Siege de l'Empire à
Conſtantinople a eſté en bonne
intelligence avec l'Egliſe Romaine
; mais depuis il y eut du .
changement , & Nicole Gilles ,
l'un de nos Hiftoriens François ,
remarque qu'aprés la Feſte de
Paſques de l'an 774. le Pape
Adrian I. tint un Concile à Rome
, composé de 153. Archevefques,
Evefques & Abbez, & que
du conſentement de tout le Clergé,
il donna à Charlemagne qui
étoit preſent à ce Concile , ainſi
qu'à ſes Succeffeurs Roys de
France , le pouvoir d'élire luy.
ſeul le Pape , & de remplir le
Siege de Rome toutes les fois
qu'il feroit vacant. Il ajoûte , que
ce meſme Pape fit Charlemagne
Primat & Défenſeur de tous les
Royau
1
GALAN T. 187
Royaumes & Terres de l'Egli .
ſe Romaine , ordonnant que tous
les Archevesques,Evesques & Prélats
de toute la Chrétienté ( ce
ſont les termes qu'employe cetr
Hiſtorien ) fuffent par luy , & non
par d'autres , inftituez en leurs
Benefices ; &fi aucuns y vouloient
entrer Sansfon congé &consentement
, qu'ils ne fuſſent de nuls Sa
crez. La meſme choſe eſt rapportée
dans le Decret de Gratian ,
& le Pape Léon VIII. accorda
encor depuis , le meſme droit à
l'Empereur Othon , furnommé
le Grand. Il eſt certain que ſous
la ſeconde Race de nos Roys ,
ainſi que ſous la premiere , les
Bulles des Papes n'étoient point
dattées des années de leur Pontificat
, mais de celle du Regne
des Empereurs qui vivoient
alors. Inſenſiblement la grandeur
188 MERCURE
deur temporelle des Papes , qui
doit ſon premier avancement à
la donation des Conqueftes de
nos Roys ſur les Lombards , faite
par Pepin en faveur du Saint
Siége , & confirmée par l'Empereur
Charlemagne , s'augmentant
de jour en jour , & étant
montée au comble d'honneur
où nous la voyons , ils n'eurent
pas plûtoſt eſté couronnez comme
Monarques ſous la troifiéme
Race de nos Roys , que la
qualité de Cardinal , dont les
Curez & les principaux Diacres
de Rome étoient honorez , fut
répanduë parmy l'Italie , & delà
les Alpes ; en forte qu'il y
eut quantité de Cardinaux du
S. Siége créez en divers Royaumes
, & on les qualifia Princes
de l'Egliſe Romaine. Ils furent
encor établis Electeurs des Papes,
GALAN Τ. 189
2
pes , & tirez de différentes Provinces
de la Chrétienté ; étant
raiſonnable , comme diſoit Saint
Bernard qui vivoit au temps que
leur grandeur a commencé d'éclater
en France , que ceux qui
jugent le Monde , foient choifis
de chaque partie du Monde.
Baronius fur le Martyrologe
Romain a remarqué , que
comme la qualité de Pape , commune
autrefois à tous les Evelques
des Gaules , & à tous les
Preſtres en l'Egliſe Greque , eſt
demeurée particuliere à l'Evefque
de Rome , depuis l'Ordonnance
expreffe qu'en fit le Pape
Grégoire VII. dans un Synode
; ainſi le Titre de Cardinal ,
anciennement commun aux Curez
de Rome & des Gaules ,
eſt demeuré particulierement affecté
à ces principaux Officiers
du
190
MERCURE
du Pape , qui aprés luy tiennent
le premier rang dans l'Egliſe
Univerſelle. Le College
des Cardinaux accru en pouvoir
> ſous Alexandre III. pendant le
Regne de Philippe Auguſte ,
fut augmenté en honneur ſous
Innocent 1 V. éleu au Pontificat
l'an 1242. Il étoitde la Famille
de Fieſque des Comtes de
Lavagnes , & il eſt fort remarquable
qu'outre quelques Papes
fortis de cette illuſtre Famille
de Fieſque , elle a donné à
l'Eglife 72. Cardinaux juſqu'au
temps d'Innocent VIII. crcé Pape
en 1584. Innocent I V. dont j'ay
commencé de vous parler , ayant
aſſemblé un Concile General à
Lyon en 1244. dans lequel il
déclara Frideric II. décheu de
l'Empire , ordonna qu'à l'avenir
les Cardinaux porteroient le
Cha
GALANT.
191
Chapeau rouge , pour faire connoître
qu'ils étoient preſts d'expoſer
leurs vies quand il en ſeroit
beſoin , & de répandre leur
ſang pour la défenſe & la liberté
de l'Eglife. Paul II. qui occupa
le Saint Siege en 1464. leur permit
de s'habiller d'Ecarlate. Les
foixante- dix Cardinaux qui compoſent
le Sacré Collège , font diviſez
en trois Ordres ; fçavoir, fix
Eveſques , cinquante Preſtres ,
& quatorze Diacres. Quand Sa
Sainteté les crée , s'ils ne ſont
Diacres , Elle leur en donne le
Titre. On ne compte pourtant
point leur voix dans les Affaires
qui ſe traitent devant Elle & au
Conclave , fi par une grace particuliere
Elle ne leur accorde ce
Privilege.
Vous ſçavez fans doute que
Madame l'Abbeſſe de Montmartre,
192
MERCURE
tre , qui eſt de l'illustre Maiſon
de Guife , fait tous les ans une
Octave folemnelle en l'honneur
de S.Denis , & qu'elle choiſit les
Prédicateurs les plus eſtimez
pour faire l'Eloge de ce grand
Saint. Le ſuccés de ceux qui ont
preſché cette année dans ſon
Eglife pendant cette Octave , a
juſtifié ſon choix. Mt l'Abbé du
Jarry a eu grande part au juſte
applaudiffement qu'ils ont tous
reçeu. Son Sermon fut admiré,
-& la nobleſſe de l'expreffion n'y
brilla pas moins que la beauté
des penſees. Il fit voir d'abord
combien le Panégyrique qu'il
entreprenoit étoit difficile ; &
adreſſant la parole en fuite à Madame
de Montmartre , il luy fic
ce Compliment.
Cependant ; Madame , quelque
penible que foit l'employ où mon
ministere
GALANT .
193
ministere m'engage dans ce Four
Solemnel, l'honneur que j'ay de parler
pour la premierefois enpréſence
de V.A. demanderoit, ce ſemble, que
je fiffe mes efforts pour joindre au
Panégyrique du grand S. Denis les
Loüanges que vostre pieté mérite ;
&je ne sçay commequoyje pourrois
me dispenser d'un devoirsi juste , ſi
je n'étois perfuadé que l'éclat d'une
Solemnité si Auguste réjaillit jusques
fur Vous ,& que parmy les Eloges
que vous attirezde toutes parts
àce genereux Défenseur de laReligion
, chacun ſe ſouvient que vous
eftes fortie de ces Héros qui l'ont
autrefois fi vaillamment défenduë.
L'onſçait , Madame, que ces grandes
qualitez heréditaires dans vôtre
illustre Famille,se trouvent réu
nies en Vous dans leur plus haute
perfection ; & la Grace en ayant ôté
dansvotre coeur, ce que lafoibleſſe
Octobre 1681 . I
194
MERCURE
de la Nature y pouvoit avoir meslé
de profane , ne vous a laiſſé que ce
qu'elles ont deſpirituel&de celeste.
Cefut pour les garantir de l'air contagieux
du Siècle,que vous les enfevelîtes
dés vôtre enfance dans cette
Sainte Solitude , afin de les rendre
plus éclairantes aux yeux de Dieu,
en les voilant auxyeux des Hommes,
faisant servir cette grandeur d'ame
que vous tenezde vos Peres , à mépriſer
toute la gloire que leurs
actions heroïques vous ont acquiſe,
pour en chercher une dont vous ne
Soyez redevable qu'à la Grace , &
qu'à vous - même. C'est,Madame, ce
qui demanderoit de grands Eloges ,fi
vous pouviez ſouffrir qu'on en fist
quelqu'autre dans cette Solemnité,
que celuy du grand Saint dont vous
celebrez la mémoire avec tant de
pieté , & si le defintéreſſement de
vôtre zele ne vous faisoit regreter
ce
GALAN Τ. 195
ce peu de paroles que je viens de
dérober, pour ainſi dire , àſa gloire.
L'ofe donc esperer que vous joindrez
vos voeux aux miens , pour m'obrenir
du Ciel , &c .
L'éloignement de la Cour
donnant le temps à Madame de
Louvoys de faire un tour en Province
, elle a eſté à Roüen , où
Madame l'Abbeſſe de S. Amand
la reçeuë d'une maniere tresdigne
de l'une & de l'autre.
Aprés avoir paffé quelques jours
avec cette Abbeſſe , elle réfolut
d'aller à Dieppe & au Havre.
On le fit ſçavoir à Monfieur de
Saint Aignan , qui luy écrivit fur
T'heure , pour luy témoigner le
déplaiſir qu'il avoit de n'eſtre
point en état de quitter Paris
pour aller la recevoir dans cette
derniere Place, dont vous ſçavez
I ij
196 MERCURE
qu'il eſt Gouverneur. Pluſieurs
Copies ayant couru de la Lettre
de ce Duc , je vous envoye
celle qu'on m'en a donnée. Un
de mes amis l'a reçeuë de Normandie.
sok
A MADAME
1
DE LOUVOYS.
J
A Paris ce 12. Octobre 168 1 .
E n'aurois jamais crû , Madame,
pouvoir exécuter avec quelque
chagrin les ordres du Roy mon augusteMaître
ny que l'illustre Epou-
Se d'un Ministre qui contribuë tant
àſa gloire , dust estre caufe de ce
changement en mon humeur. Cependant,
Madame, il n'eſt rien de plus
veritable. La nouvelle queje viens
d'appren
GALANT.
197
d'apprendre de vôtre voyage auHa.
vre , me met au defeſpoir d'estre attaché
dans Paris . Les Soins que je
prens icy pour les divertiſſemens de
SaMajesté,me dérobent aux vôtres,
& mêlent à mon déplaisir de ne me
trouver point dans cette Place pour
vous y recevoir , une cruelle inquiétude
de ne sçavoir point comme vous
yserez reçenë. Ce n'est pas, Madame,
que je puiſſe estre en doute qu'on
ne tâche à rendre à vôtre Nom &
au mérite infini de vôtre Perſonne,
ce qui luy est dû ; mais comme je
n'aurois pû m'empeſcher d'envier à
celuy des Eſchevins qui vous fera
Compliment, la gloire de cette Commission
,j'aurois eſſayé à ne rien oublier
dans ma courte Harangue. Je
vous auroit dit, Madame , que tous
ceux du Havre s'estiment heureux
d'y voir une Dame que toute la France
admire , & en laquelle il n'y a
I iij
198 MERCURE
*
rien à desirer pourle Corps ny pour
l'Esprit. F'y aurois ajoûté en Proſe,
en parlant de vôtre incomparable
parable
Epoux , ce que je vous dis en ces
quatre Vers .
Son Corps eſt infatigable ,
Son fecret impenetrable ,
Et ſes ſoins l'ont étably
Pour un Miniſtre accomply.
Enfin , Madame ,
Un ſtile élegant & haut
Auroit orné ma Harange ,
Et ma plume à ce defaut
Fait ce qu'auroit fait ma langue.
Ce Compliment auroit même esté
en quelque façon militaire, puiſque
j'aurois pû marcher quelques lieuës
au devant de vous, à la teſte vingt
Escadrons , & d'autant de Bataillons
.
11
GALAN Τ.
199
Il est vray que ces premiers l'auroient
cede à ceux de la Maiſon
du Roy ; & pour les rangs de nôtre
Infanterie ,
Ils n'ont pas ce grand air du Regiment
des Gardes;
Mais ſur les fers roüillez de quelques
Hallebardes' ,
Un peu de ſang humain euſt pû
ſe faire voir ,
Chacun d'eux remplit ſon devoir.
Fort zelez pour leur Prince , &
pour le Divin culte ,
Des plus fiers ennemis ils repouſſent
l'inſulte ,
Et ſoit à découvert , ou derriere
un Rocher ,
On ne les ſçauroit approcher .
F'aurois en ſuite pris le galop
pour arriver à la Citadelle devant
vous , Madame , & pour
I iiij
200 MERCURE
vous y falüer d'une Pique à la teſte
des Troupes , comme une Impéra.
trice ; car si vous n'en tenez le
rang , vous en avez le mérite
lamine.
Puis ayant quitté la pique,
Loinde prendre du repos,
Dans ma dance , quoy qu'antique,
On m'auroit veu fort diſpos.
Carje préſupoſe que trente Violonsvous
auroient attendue dans la
Salle , avec tous les Galans & les
Belles du Havre ,qui vous auroient
fait naître l'envie de me voir dancer
un Menüet .
Ievous auroisfupliée , Madame,
à lafin du Bal,deſouper en ce mesme
Lieu,
Où la Perdrix joint ſans peine
Le bon Lapin de Garenne,
La
GALANT. 201
La Poularde, le Chapon,
Le Levraut , & le Dindon .
Dame ſage autant qu'illuſtre,
Dontlesbeautez en leur luftre
Peuvent tous les coeurs ravir ,
Si j'avois pû vous ſervir
La Serviete ſur l'épaule,
Jamais Amadis de Gaule,
Ny le plus heureux Mortel,
N'auroient rien goûté de tel .

Etfi nous avions pû joindre à ce
plaisir l'honneur de vous retenir un.
jour ou deux,
D'un galant Opéra vous auriez
veu la Feſte ;
Car quand je me mets dans la
teſte
د
D'avoir Flûtes, Muſiciens,
Claveſſins , Luths , Comédiens ,
Opérateurs , Danceurs de Corde,
Qui tombent fans miféricorde,
Iy
202 MERCURE
Ayant ſouvent les bras caſſez,
A peu de frais j'en trouve affez .
Mais , mon Dieu , Madame, pendant
que je vous entretiens icy d'une
méchante Lettre inpromptu , commentferez
- vous logéeſur un Port
de Mer & dans une Ville de
Guerre ?
د
Helas ! que j'auray de bile ,
Si pour voſtre Logement
On ne meuble promptement
De noſtre Maiſon de Ville
Le plus bel Apartement.
Ie Sçay bien que l'on vous offrira
tout ; on le doit par cent raiſons,
& l'on m'obeïra ſans peine ; mais
que tout ce qu'on pourrafairefera
peu de choſe au prix de ce que
vousmeritez , de ce que vous rendra
toute sa vie avec autant
d'em
GALANT. 203
d'empreſſement que de respect ,
Madame , vostre tres- humble &
tres- obeïſſant Serviteur ,
LE DUC DE S. AIGNAN .
Je viens , Madame , à ce que
je ſçay que vous attendez dés le
commencement de ma Lettre
La matiere , quoy que grande
d'elle - meſme , ſera de peu d'étenduë.
La prudence de noſtre
auguſte Monarque , & les juſtes
meſures qu'il prend en toutes
choſes , épargnent également le
temps & le fang. Ce qui s'eſt fait
fur la fin du dernier mois , auroit
autrefois couſté la vie à pluſieurs
milliers d'Hommes ; mais
ce n'eſt pas d'aujourd'huy que
Loüis Le Grand ſçait venir à
bout des Entrepriſes les plus difficiles
à exécuter. Qu'on examine
toutes les Hiſtoires. On n'y
trouve
204
MERCURE
trouve point d'exemple que les
Troupes d'aucun Prince foient
jamais entrées le même jour dans
deux Places auſſi importantes
que Strasbourg & que Cazal.
Celles de Sa Majeſté prirent poffeffion
de l'une & de l'autre le
Mardy 30. de Septembre , mais
comme il eſt impoffible de parler
tout à la fois de ce qui s'eſt
fait en divers lieux , il faut néceffairement
queje ſépare ce que le
hazard a fait arriver en meſme
temps , pour faire connoiſtre la
grandeur du Roy ,& que je vous
faſſe deux Articles diviſez de ce
qui luy eſt d'autant plus avantageux,
qu'il n'en a fait qu'un pour
ſa gloire. Je commence par Cazal
, Ville Capitale du Montfersat.
Elle eſt ſituée fur le Pô,dans
une Plaine fort étenduë , du côté
du Levant , & qui tire vers Valence,
GALANT.
205
lence , Place de l'Etat de Milan ,
& Paſſage tres - important fur
cette meſime Riviere ; mais du
coſté du Couchant , elle est ferrée
d'une Colline d'environ ſept
ou huit cens pas, laquelle Colline
s'éloigne vers le midy juſques à
Auximian. Du coſté du Septentrion
, au delà du Pô , eſt le Canavais
( partie du Montferrat)
qui confine au Milanois , la Sefia
entre- deux . Ce qui eſt arrivé à
l'occaſion de cette Ville,non ſeulement
eſt glorieux à la France,
mais il fait connoiſtre que de
tout temps elle a ſacrifié ſes Tréfors
, ſes Troupes, & ſes intéreſts ,
pour la conſervation de ſes Alliez
. La Succeſſion des Duchez
de Mantouë & de Monferrat,
eftant écheuë au Duc de Nevers,
les Eſpagnols voulurentl'en
d'époüiller , à cauſe que ces Duchez
?
206 MERCURE
ſe
chez ſont contigus aux Etats
qu'ils poſſedent en Italie. Ainſi
ils n'y avoient aucun autre droit
que celuy de bienfeance. Le
nouveau Duc de Mantouë
pourveut vers l'Empereur , &
luy demanda l'Inveſtiture de la
Succeffion qui venoitde luy é.
choir. L'Imperatrice, tout- à-fait
perfuadée de l'équité de ſa Cauſe,
ſollicita l'Empereur pour luy;&
Sa Majesté Impériale eſtoit ſur le
point de luy accorder ſa demande
, quand les artifices des Partiſans
d'Eſpagne l'obligerent à
changer de ſentimens. Les Eſpagnols
entrerent dans le Montferrat
avec une forte Armée en
1629. & les Impériaux firent la
méme choſe dans le Mantoüan,
Le Roy intervint , & crût par
prieres pouvoir arrefter le cours
de leurs armes mais ſes negotia
tions
GALANT.
207
tions n'ayant point eu de ſuccez ,
il fut contraint d'employer la force
; l'intéreſt , & la reputation de
ſes Alliez , l'engageant à pren
dreles armes pour repouffer celles
qu'on tournoit contr'eux.Il réfolut
donc de ſecourir le Montferrat
, quoy que fort éloigné de
ſes Etats , moyennant le paſſage
que le Duc de Savoye devoit
donner à ſes troupes ; mais ce
Duc , malgré les Traitez faits
avecla France, s'oppoſa aux armes
de Sa Majeſté . Elles ſe firent
auffitoſt paſſage , & la puiſſance
du Roy fit trembler en peu de
temps toute l'Italie. Quelques
avantages qu'euſt ce Prince ,
il ne s'en prévalut point,& fit voir
qu'il ne defiroit autre choſe que
de rédre le Duc de Mantouë paifible
Poffeffeur de ſes Etats.L'Hi-
•ſtoire de cette Guerre eft afſez
connue
208 MERCURE
connuë. Un grand Cardinal la
commença, ( c'eſt celuy de Richelieu
, ) un grand Cardinal la
finit Ce dernier n'avoit pas encor
la Pourpre , & on l'appelloit
en ce temps - là le Seigneur Mazarini.
Il fut chargé de la négotiation
de cette Affaire , quiluy
acquit d'autant plus d'honneur,
que dans le temps qu'il vint à
bout de mettre d'accord deux
Nations ennemies , les Armées
eſtoient preſtes de ſe batre , en
forte qu'il fut obligé de faire figne
avec ſon Chapeau , pour les
empeſcher de venir aux mains.
Les François adjoûterent aux
premiers avantages qu'ils avoient
eus , celuy de rétablir pleinement
le Duc de Mantouë , & de luy
faire donner l'inveſtiture de ſes
Etats , quoy qu'ils fuſſent venus
de loin , & qu'ils euſſent ſoûtenu
#
le
GALANT. 209
. le Siege de Cazal contre trois
Armées, dont l'une eſtoit d'Allemans
, l'autre d'Eſpagnols , & la
troiſième de Napolitains , aufquels
pluſieurs autres Italiens,
Sujets de Sa Majesté Catholique,
eſtoient joints. Ce fut Monfieur
le Maréchal de Thoiras
qui ſoûtint ce Siege. On ne doit
pas s'étonner apres cela, fi Monſieur
le Duc de Mantouë ayant
tant d'obligation à la France,ſans
☐laquelle il n'auroit pas une Place
en Italie , a fait un Traité à l'amiable
avec le Roy , pour recevoir
Garniſon-dans la Citadelle
de Cazal.Il en pouvoit diſpoſer;
& fi ce Traité donne du chagrin
à quelques Puiſſances , il ne
leur donne aucun ſujet de ſe
plaindre, puis qu'il eſt fondé ſur
la Juſtice.Je paſſe à la marche des
Troupes qui estoient dans le
Dauphi
210 MERCURE
Dauphiné,mais il faut qu'auparavant
je vous faſſe remarquer,que
tandis qu'on alloit ouvertement
vers Cazal , on avoit peine à ſele
perfuader, parce qu'on garde un
fi grand fecret dans tout ce
qu'on fait au Conſeil du Roy,
qu'on voit les choſes ſans ofer
les croire. La penſée qu'on dûtafſieger
une autre Place ne permettoit
pas de s'imaginer qu'on
euſt veritablementdeſſein d'aller
àCaſal , & en même temps lors
que l'on voyoit nos Troupes de
ce coſté là , on ne pouvoit ſe perfuader
qu'on les deſtinât ailleurs.
Ainſi on croyoit tout,& pour tout
croire on ne croyoit rien , parce
qu'on ne trouvoit pas qu'il fuſt
vray ſemblable que le Roy penſaſt
enmême temps à deux Places
de cette importance , ces deux
choſes , eſtant regardées comme
GALAN T. 211
me impoffibles à celuy même
qu'on croit capable de tout entreprendre
avec fuccez . Cependant
Mrle Marquis de Bouflers
eſtant arrivé à Pignérol le 25. de
l'autre mois , les Regimens de
Dragons de Barbefiers , de Finmarcon
& de Teſſé , vinrent camper
le 26. fur la Contreſcarpe de
la méme Ville,& furent ſuivis par
ceux d'Arnofini , du Chevalier
Duc, de Sauſſay, de Grillon, du
Royal Rouffillon , la Marine &
Caftres. Les Dragons de la Lande,&
les Regimens de Servon,de
Bellegarde , de Laray , la Batie &
de Sault, arriverent le lendemain .
Ce meſme jour qui fut le 27.
Monfieur le Marquis de Bouflers
leur ayant fait diſtribuerdu Pain
& del'Avoine pour cinq jours,ſe
miten marche le ſoir avec la Cavalerie
& les Dragons , & Mr
de
212 MERCURE
deCatinat partitle 28. avec l'Infanterie,
les Bagages , les Vivres
&les Munitions de Guerre. Ces
deux Corps ayant paſſé le Pô fur
le Pont de bois de Carignan , ſe
rendirent aupres de Cazal , la
Cavalerie le 29. & l'Infanterie
le 30.Ce fut ce jour- là que Monſieur
le Marquis de Bouflers prit
poffeffion de la Citadelle avec
ſes Dragons.La Cavalerie reſta
campée ſous la Place , & le lendemain
premier de ce mois Monfieur
de Catinat y entra avec
l'Infanterie , & releva les Dragons,
qui retournerent au Camp.
La réputation des François , &
l'exacte diſcipline qu'ils font obſerver
aux Troupes qui ſont dans
les Garniſons , ſont ſi genéralement
connuës , qu'on ne ſçauroit
exprimer la joye qu'ont euë les
Habitans de Gazal de voir
appro
GALANT..
213
د
approcher celles de France.
La pluſpart ont eſté au devant
d'elles , & leur ont porté toute
forte de rafraîchiſſemens . Le
Gouverneur de la Ville de Cazal
pour Monfieur le Duc de
Mantouë , a traité magnifiquement
Monfieur le Marquis de
Bouflers avec les principaux
Officiers de la Garniſon Françoiſe.
On but à la ſanté de Sa Majeſté
, & celle de ſon Alteſſede
Mantouë ne fut pas oubliée .
Monfieur de Bouflers a envoyé
complimenter le Gouverneur
de Milan , & luy a fait dire qu'il
avoit ordre du Roy de vivre en
bonne intelligence avec luy , &
qu'il eſpéroit qu'il feroit la même
choſe. Monfieur le Marquis de
Grillon qui fut chargé de ce compliment
, eut une audience tresfavorable
de ce Gouverneur, qui
le
214 MERCURE
le régala de Préfens , apres l'avoir
fait auſſi complimenter par
fon Capitaine des Gardes. Monfieur
de Catinat a eu le Gouvernement
de la Citadelle de Cazal
. Il eſt Fils de feu Monfieur
de Croiſil- Catinat , Doyen du
Parlement , qui avoit laiſſe fix
Garçons , dont l'un eſt Confeiller
de la Cour.Il y en a deux d'Eglife
; & des trois autres qui ont
pris l'Epée , le plus âgé eſtoit Capitaine
aux Gardes , & fue tué à
l'attaque de Lile . Le ſecond, qui
eſt celuy dont je parle , fut employé
dans la Place de Longvy,
pour y commander,& avoir foin
des Fortifications ; apres quoy,
Sa Majesté luy donna le Gouvernement
de Condé, puis celuy de
Tournay,&le fit Inſpecteur dans
pluſieurs Pl de Flandre. Le
troiſieme , apres avoir eſté Ca
pitaine
GALANT.
215
pitaine aux Gardes , s'eſt défait
de fa Charge , à cauſe de ſes infirmitez
. Madame de Catinat
leur Mere , eſtoit Fille de Monſieur
lacques Poifle , Conſeiller
au Parlement. La Lieutenance
de Roy dans la Citadelle de Cazalja
eſté donnée à Monfieur de
l'Ifle, Lieutenant Colonel du Regiment
de Lovigny ; & la Majorité
, à Monfieur du Coudray,
Major du Regiment des Vaifſeaux.
Monfieur Bréant a eſté
fait Intendant ; & Monfieur de
Lévigny, Commiſſaire .
Il me reſte à vous parler de
Strasbourg. C'eſt un nom connu
aujourd'huy non ſeulement
dans toute l'Europe , mais encor
dans toutes les Parties du Monde.
Cette Ville a eſté appellée
Argentina pendant plus de cinq
Siecles. Il ſe trouve encor des
Etran
216 MERCURE
Etrangers qui l'appellent de ce
nom. Celuy de Strasbourg, c'eſt
à dire, de Ville des Chemins , luy a
eſté donné à cauſe de divers
chemins pleins qui conduiſent
aux Païs- bas , en Lorraine , en
Italie,& ailleurs . Elle eſt aſſiſeſur
quatre Rivieres. On a fait ſon
Pont un peu en S , pour le rendre
plus ferme,à cauſe de ſa longueur.
La Ville eſt diviſée en
neuve , & en vieille , & les deux
enſemble ont environ trois de
nos lieuës de tour. Cette Ville a
neuf Portes , & a juſqu'icy ſervy
deMagazin à la plus grande partie
de l'Allemagne & de l'Italie.
Pluſieurs autres Nations ſe ſont
toûjours fournies chez elle de
beaucoup de chofes , & fur tout
de celles qui font propres à l'uſage
de la Guerre;& comme elle
eſt Capitale d'un Païs qui a eſté
cedé
GALANT .
217
cedé au Roy par les Traitez de
Munſter & de Nimegue , on ne
doit pas s'eſtonner ſi ce Prince
eſtant en estat de ſe faire rendre
par ſes Sujets l'hommage qui luy
eſt deû, a tenté cette entrepriſe,
qui luy a d'autant plus heureuſement
réüſſy , que des Sujets
veritablement perfuadez qu'ils
doivent tout à leur Roy , ont de
la peine à refuſer de luy obeïr
lors qu'il les preſſe de reconnoître
leur devoir. Quelque avantage
qu'il y ait à poſſeder une
Ville de la beauté & de l'importance
de Strasbourg , le Roy qui
ſçait ſe vaincre ſoy - meſme,& qui
a donné l'exemple de la plus
haute modération dont on ait
jamais parlé , auroit bien ſçeu
s'empeſcher de faire connoître
à ſes Sujets de Strasbourg .
qu'il eſt devenu leur Souverain ,
Octobre 1681 . K
1
218 MERCURE
ſi en le faiſant il euſt pû troubler
la Paix ; mais au contriare , c'eſt
pour affermir cette meſme Paix
qu'il a eu beſoin de s'afſurer de
ce qu'il eſtoit averty que les Allemans
avoient réſolu de prendre.
S'ils ſe fuſſent rendus maîtres
du Pont de Strasbourg , il
n'eſtoit pas ſeûr qu'ils euſſent
voulu conſerver la Paix , eux qui
dans la derniere Guerre ont
commencé les premiers à nous
attaquer ; mais on n'a pas lieu
de craindre que le Roy cherche
à la rompre , puiſque rien ne l'a
obligé à la donner au milieu de
ſes Conqueſtes , que le ſeul defir
de rendre le calme à toute
l'Europe. Cette gloire a eſté
grande pour luy , mais il ne l'a .
pas acquiſe , ſans qu'il luy en ait
couſté des Places auſſi importantes
que Strasbourg. Toutes
ces
GALANT.
219
ces choſes ſont ſans replique , à
moins qu'on ne veüille démentir
un nombre infiny de Peuples,
& tous les Traitez de Paix, Mais
quand elles ne ſeroient pas fi
conſtantes , on demeurera d'accord
, & ( c'eſt une maxime établie
, ) qu'en de pareilles occaſions
on ne doit point ſe laiſſer
furprendre : qu'il eſt de la politique
& de la prudence, de prévenir
ceux qui veulent tenter cé
qui nous feroit préjudiciable , &
que la ſurpriſe ne peut eſtre condamnée
quand on l'employe
pour ſe garder d'une autre furpriſe,
ſur tout lors qu'elle regardele
meſme deſſein. Mille autres
raiſons font voir que Sa Majeſté
a deû en uſer comme Elle a fait.
Les Allemans , qui depuis longtemps
prenoient leurs meſures
pour s'emparerde Strasbourg, ca .

Kij
220 MERCURE
choient leur deſſein le mieux
qu'ils pouvoient , mais leurs précautions
étoient inutiles,puis que
le Roy ne ſçait pas moins bien
découvrir les ſecrets de ceux qui
cherchent à le ſurprendre , quil
ſçait empécher qu'on ne penetre
les fiens.Quoy que ce Prince conut
que l'infaillible moyen d'arréter
l'effet de leur entrepriſe,étoit
de ſe faire rendre l'obeïſſance
qui luy eſtoit deuë par les Traitez
de Munſter & de Nimégue,
il aimoit trop à voir en repos ſes
nouveaux Sujets,pour vouloir venir
contr'eux à aucune extrémité
fâcheuſu. Il falloit pourtant
ſe mettre en état de s'oppoſer
aux forces de ceux qui prétendoiet
s'en ſervir pour appuyer
leur ſurpriſe. Voicy la conduite
qu'on a tenuë pour cela . La Cour
ayant pris pendant l'Eté à Fontainebleau
GALANT. 22
nebleau les plaiſirs de la Saiſon .
Sa Majesté en fit préparer de
nouveaux pour ſe divertir à
Chambord pendant l'Automne
Le mouvement des Troupes vers
le Dauphiné,donna Sujet de douter
qu'on euſt veritablement defſein
d'aller à Chambord .Le bruit
de l'Affaire de Cazal eſtoit répandu
, parce que les François
n'eſtoient pas ſeuls du ſecret , &
l'on devoit eſtre perfuadé qu'elles
alloient de ce coſté là. Се-
pendant la route qu'elles en prenoient
ouvertement , faiſoit naître
la penſée qu'on les deſtinoit
ailleurs, par la raiſon que j'ay dite
, que tout ce que fait le Roy
étant incroyable,on ne doit plus,
dans ce qu'on réſout en France,
s'arrêter à ce qu'on voit .Tourparoiſſoit
calme en Allemagne. Le
filence eſtoit obfervé de part &
Kiij
222 MERCURE
d'autre fur l'Affaire de Stralbourg;
mais pour le ſecret,il ne régnoit
pas par tout,puis que le Roy
eſtoit informé de celuy des Allemans.
Deux choſes pouvoient
faire découvrir celuy de Sa Majeſtéile
mouvement du grand
nombre de Troupes qu'il falloit
qu'on miſt en marche, & le Bled
qu'il faut faire moudre dans les
Lieux, ou aux environs des Lieux
où les grandes Armées doivent
venir. A l'égard du mouvement
des Troupes, ceux que le Conſeil
du Roy a réſolus en diférentes
occaſions, ont eſté ſi ſurprenans,
que quel qu'euft pû eſtre celuy
que l'on eû fait pour Strafbourg ,
on auroit eu peine à deviner à
quelle entrepriſe il euſt deu fervir.
D'ailleurs, l'Affaire de Cazal
occupoit entierement les plus
Politiques , & il ſembloit que
l'une
GALANT.
223
f'une fuft faite pour ſervir à
l'autre , & pour détourner les
foupçons de l'Allemagne. Quant
au beſoin qu'on avoit de Bled,
c'eſt un de ces coups par lefxquels
Monfieur de Louvois ſurprend
tout le monde.Ce zelé Miniftre
avoit eu ſoin d'en faire
moudre fecretement aux envi
rons de Paris La Farine avoit eſté
miſe dans des Caiſſes embalées,
& au deſſus des Balots on avoit
écrit les noms des Places que le
Roy faifoit fortifier ou baftir en
Allemagne . C'eſt une choſe dont
tout Paris a eſté témoin , puis
qu'on en a veu quantité traverfer
la Ville avec le nom de Huninguen.
Cependant on croyoit
ces Caiſſes remplies de Moufquets,
&d'autres chofes ſemblables
dont on doit munir les nouvelles
Places. C'eſtoit du moins
:
K iiij
224 MERCURE
ce qu'on publioit. Pour mieux
ébloüir les Speculatifs , plus on
préparoit dequoy rompre les
meſures que prenoient les Allemans,
pluson parloit à la Cour de
Comédies & de Feſtes. Ceux
qu'on employoit pour les plaiſirs
de Sa Majesté , comme les Comédiens
& les Danceurs , avoient
ordre de ſe trouver à Chambord;
& les premiers y eſtoient déja ,
lors que Mõſieur de Louvoyspartit
pour ſe rendre en Allemagne.
Ce Miniſtre voulant tenir ſon depart
ſecret pendant quelque téps,
trouva le moyen d'en venir à
bout. Il s'engagea pour ce meſime
jour à deux Repas diférens , &
àune Partie de Chaſſe. Il eſtoit
attendu à Meudon. On l'attendoit
chez luy à Paris,& l'on s'impatiétoit
encor àminuit chez Mr
le Premier , où il avoit promis de
ce
GALAN Τ.
225
4
venir ſouper. Cela fut cauſe que
non ſeulement fon depart reſta
caché , mais qu'on en eut pas le
moindre ſoupçon.Il eut eſté difficile
d'en avoir , puis qu'on avoit
publié qu'on l'attendoit dans tous
les Lieux où il s'étoit engagé d'aller
, & que mille Gens eſtoient
témoins des preparatifs qui s'y
faifoient. Monfieur de Louvoys
fit davantage . Il ne marcha pas
d'abord du coſté où fa préfence
estoit néceffaire ; & comme il
avoit ordonné qu'on ne donnaſt
point de Chevaux de poſte pendant
quelques jours , & qu'on
retardaſt tous les Courriers , il
eſtoitdéja bien loin avant qu'on
puſt mander ſon depart.Les chofes
demeurerent en cet eſtat depuis
le Jeudy au foir 25. de Septembre,
juſques au Samedy quatre
heures apres midy,que leRoy
KV
226 MERCURE
د
declara qu'il partiroit le 30.du
mesme mois de Septembre , & qu'il
alloit en Alface pour y recevoir le
Serment de fidelité qui luy estoit
deû par les Habitans de la Villede
Strasbourg en consequence des
Traitezde Munster &de Nimégue.
Le jour que Sa Majesté partit
pour aller en Allemagne , eſtoit
le meſme qui avoit eſtémarqué
pour le voyage qu'on devoit faire
à Chambord. L'ordre donné
pour cette Maiſon Royale, ſervit
à plus d'une fin . Il détourna les
ſoupçons du veritable voyage,&
quoy que Chambord ne fut pas
fi éloigné , ce meſme ordre ne
laiſſa pas d'engager la Maiſon du
Roy à ſe tenir preſte pour ſuivre
Sa Majeſté. Ainſi il ne falut
guére plus de préparation pour
aller en Allemagne , que pour
aller à Chambord , & on remit
en
GALANT.
227
,
en eſtat les Equipages du Roy,
ſans faire connoiſtre que SaMajeſté
alla plus loin. Elle partit de
Fontainebleau le Mardy 30.de
Septembre ainſi qu'elle l'avoit
declaré le Samedy précedent.
Monſeigneur le Dauphin,
& Monfieur , l'accompagnoient;
& la Reyne,Madamela Dauphine,&
Madame, partirent l'aprefdînéepour
le ſuivre à petitesjournées.
Le Roy apprit à Vitry- le-
François,où il arriva le 3.d'Octobre,
que la Ville de Strasbourg
s'eſtoit ſoumiſe à l'obeïſſance
qu'elle luy devoit. Il réſolut auſſitoſt
d'attendre la Reyne , qui
l'y alla joindre le lendemain,
Il faut cependant vous dire ce
qui s'eſtoit paffé à Strasbourg.Je
vous ay déja marqué de quelle
maniere les Munitions de bouche
& de Guerre avoient eſté préparées
228 MERCURE
parées. Il ne s'agit plus que du
mouvement des Troupes. On fit
partir de Fribourg le 27. de Septembre
,le Regiment de Picardie,
& le Regiment Royal, avec des
ordres pour aller en Dauphiné.
L'ors qu'ils furent arrirez à Brifac
, on ferma les Portes , & on
leur demanda un Détachement
de trois cens Hommes chacun.
On en demanda autant auRegiment
d'Orleans qui eſtoir
dans cette Place. Monfieur de la
Sitardie avoit ordre de la Cour ,
de commander ces neuf cens
Hommes , & un Second ordre ,
d'obeïr à Monfieur le Barond'Asfeld,
Colonel des Dragons, qu'il
devoit trouver à Strasbourg. Ainfi
ces Troupes qui devoient aller en
Dauphiné , Furent embarquées
pour unvoyage moins éloigné.On
rouvrit auifitoſt les Portes pour
aller
GALANT.
229
aller à Fribourg dire à Monfieur
de Chamilly de faire partir le 28.
les Bataillons d'Artois , la Ferté
, & la Fére en toute diligence,
pour ſe rendre au Camp devant
Strasbourg, ce qui ſurprit fort ces
Meſſieurs - là , qui ne s'y attendoient
point. Ils partirent à deux
heures du matin , & arriverent
àdix auprés de Monfieur le Baron
d'Asfeld , qui des deux heures
apres minuit avoit pris les Forts
du Pont avec trois Regimens de
Dragons , qui ſont ceux du Roy,
de Pinconelle, & celuy qui porte
fon nom. L'alarme ſe répandit en
meſme temps dans la Ville , où
l'on alluma force Feux fur les
Remparts. On envoya auſſi- toft
faire des plaintes à Monfieur le
Baron d'Asfeld , qui répondit
aux Députez , qu'il n'avoit rien
fait fans ordre, & que dans peu
OU
230
MERCURE
on le connoiſtroit. Monfieur de
Monclar arriva un peu apres, qui
lesfit fommerdela partduRoy,de
ſe rendre , & leur fit ſçavoir que
Monfieur de Louvoys devoit arriver
inceſſamment , & que s'ils
ſongeoient à réſiſter , ils ſeroient
traitez comme Ennemis de Sa
Majesté. Ils demanderent , qu'il
leur fuſt permis d'attendre l'arrivée
de Monfieur de Louvoys ; ce
que Monfieur de Monclar leur
accorda. Ils n'eurent pas plutoſt
ſçeu qu'il l'eſtoit au Camp, qu'ils
députerent versluy pourapprendre
les intentions du Roy. Ce
Miniſtre leur fit connoiſtre les
droits de Sa Majesté ſur leur Ville,
&leur dit qu'il faloit qu'ils reçeufſent
Garniſon Françoiſe, ou que
le Roy les traiteroit comme
Ennemis. Ils promirent d'en
venir rendre réponſe le len
demain
GALANT
231
-
demain au matin. Ce délay leur
fut donné. L'heure preſcrite
pour cette réponſe eſtant paſſee
ſans qu'on l'euſt réçeuë,Monfieur
de Louvoys s'impatienta , & envoya
de nouveau pour les ſom -
merimais celuy qui estoit chargé
de cette commiffion , ayant rencontré
les Députez en chemin.,
revint avec eux. Ils aſſurerent
Monfieur de Louvoys que leur
Ville eſtoit réſoluë de faire tout
ce qu'il plairoit au Roy,&le prierent
de leur vouloir conſerver
leurs Privileges. Voicy les Articles
qu'on propoſa , & ce qui fut
accordé ,
I.
La Ville de Strasbourg,à l'exemple
de Monfieur l'Evefque de
Strasbourg , le Comte de Hanau ,
Seigneur de Flekenstein , & de
La Nobleffe de la Baſſe Alface .
recon
232
MERCURE
reconnoist Sa Majesté Tres- Chreſtienne
pourſon Souverain Seigneur
Protecteur.
Il fut mis ſur cet Article. Le Roy
reçoit la Ville & toutes ses dépendances
enſa Royale Protection.
I I.
Sa Majesté confirmera tous les
anciens Privileges , Droits, Statuts
Coustumes de la Ville de Strafbourg
, tant Ecclésiastiques , que
Politiques, conformément au Traité
de Paix de Vuestphalie , confirmé
par celuy de Nimegue. Cet Article
futaccordé.
: III.
Sa Majesté laiſſera le libre exercice
de la Religion , comme il a
eſté depuis l'année 1624. jusqu'à
préſent , avec toutes les Eglises &
Ecoles , & ne permettra à qui
que ce soit d'y faire des prétentions
, ny aux Biens Eccleſiaſtiques,
:
Fond
GALANT .
233
:
:
Fondations & Convents , àſçavoir
l'Abbaye S. Estienne , le Chapitre
S. Thomas , S. Marc, S. Guillaume,
aux Toussaints , &tous les autres
compris & non compris ; mais les
confervera à perpetuité à la Ville
&àſes Habitans.
Il fut mis fur cet Article. Accordé
pour joüir de tout ce qui regarde
les Biens Ecclésiastiques , suivant
qu'il est prescrit par le Traité de
Munster ; à la reserve du Corps de
l'Eglise de Nostre-Dame , appellée
autrement le Dôme , quifera rendu
aux Catholiques, Sa Majesté tronvant
bon neantmoins qu'ils puiſſent
Sefervirdes Cloches de ladite Eglife
pour tous les usages cy devant pratiquez,
hors pourfonner leurs Prieres.
IV.
Sa Majesté veut laiffer le Magistrat
dans le préſent état avec
tous ses Droits , & libre élection
de
234
MERCURE
de leur College , nommément celay
de Treize , Quinze , Vingt- un ,
Grand & Petit Senat ,des Eschewins
, des Officiers de la Ville &
Chancellerie , des Convents Ecelé
ſiaſtiques , l'Univerſité avec tous
leurs Docteurs , Profeffeurs & Etudians
en quelque qualité qu'ils
Soient ,le College , les Tribus &
Maiſtriſes , tous comme ilsse trouvent
àpréfent, avec la Jurisdiction
Civile& Criminelle.
Il futmis fur cet Article. Accor
dé,à la reserve quepour les Causes
qui excederont mille livres de
France en capital , on en pourra
appeller au Conseil de Brifac , Sans
neanmoins que l'appel suspende
l'exécution du Jugement qui aura
esté rendu par le Magistrat , s'il
n'est pas queſtion de plus de deux
mille livres de France.
V.
GALANT. 235
a
V.
Sa Majesté accorde aussi à la
Ville, que tous les Revenus , Droits,
Péagés , Pontenages , & Commerce,
avec la Doüanne , ſoient conſervez
en toute liberté &jouiſſances, comme
elle les a eus jusqu'à présent ,
avec la libre diſpoſition de la Pfenningthurn,
la Monnoye,& des Magafins
de Canons , Munitions , Armes
, tant de ceux qui ſe trouvent
dans l'Arsenal , qu'aux Remparts
&Maiſons de la Bourgeofie ; des
Magasins de Bleds , Vins , Bois ,
Charbons , Suif, &tous les autres;
les Cloches , comme auſſi les Archives
, Documens & Papiers, de quelque
nature qu'ils soient.
Il fut mis ſur cet Article.
Accordé, à la referve des. Canons,
Munitions de Guerre, & Armes des
Magasins publics , qui seront au
pouvoir des Officiers de Sa Majesté;
نم
236 MERCURE
t
& à l'égard des Armes appartenantes
aux Particuliers , elles feront
remiſes dans l'Hostel de Ville,
ou dans une salle , dont le Magi-
Strat aura la Clef.
VI.
Toute la Bourgeoisie demeurera
exempte de toutes Contributions م&
autres Payemens , Sa Majesté laif-
Sant à la Ville tous les Impoſts ordinatres
& extraordinaires pourfa
conſervation .
VII.
Sa Majesté laiſſera à la Ville
Citoyens de Strasbourg la libxe
joüiſſance du Pont du Rhein , de
- toutes leurs Villes , Bourgs , Villages
, Maiſons champestres & Terres
qui leur appartiennent ; & fera
la grace à la ville de luy oftroyer
des Lettres de Refpit , contre ſes
Créanciers , tant dans l'Empire que
dehors .
VIII.
GALANT. 237
VIII.
Sa Majesté accorde auſſi Amniſtie
de tout le pafé , tant au Public
qu'à tous les Particuliers ,Sans
aucune exception ; & y fera comprendre
le Prince Palatin de Veldence
, le Comte de Naffau, le Réfident
de Sa Majesté Imperiale ,
tous les Hostels ,le Bruderthoff,
avec ses Officiers , Maisons ,
appartenances.
IX.
Il ſera permis à la Ville defaire
bâtir des Cazernes , pour y loger
les Troupes qui y feront en garnifon.
Ces quatre derniers Articles
furent accordez.
Χ.
Les Troupes du Roy entreront
aujourd'huy 30. Septembre 1681 .
dans la ville, à quatre heures après
midy.
Cette
238 MERCURE
Cette prompte ſoûmiſſion d'une
Ville auſſi importante que
Strasbourg , auroit étonné dans
un autre Siecle ; mais ſi l'on y
fait une ſérieuſe reflexion , on
ceſſera d'en eſtre ſurpris. Meffieurs
de Strasbourg ne pouvoient
douter du droit du Roy
fur leur Ville. Ils ſe voyoient
comme affiégez par nos Troupes
, & fçavoient qu'une Place
affiégée par les François , étoit
une Place priſe , puis qu'ils n'ont
encor levé aucun Siége depuis
que le Roy s'eſt chargé du ſoin
de gouverner ſon Etar. Monſieur
de Louvois étoit à leurs Portes
, & de la manière dont ce vigilant
& redoutable Miniſtre fait
exécuter les ordres de Sa Majeſté
, ils ne pouvoient douter de
leur perte , s'ils luy refuſoient
l'obeïſſance qu'il leur demandoit .
11
GALAN Τ. 239
Il y avoit encor davantage. Ils
fçavoient que le Roy s'approchoit
d'eux , & ils étoient fort
perfuadez qu'un auſſi grand Prince
, qui ne régle pas moins fes
Actions par la Prudence que par
la Valeur , ne viendroit pas en
Perſonne devant leur Ville , ſans
eſtre aſſeuré du Succez de ſes
deſſeins ; car quoy que celuy des
Armes ſoit journalier , il ne l'eſt
• jamais en de certaines Entrepriſes
, qu'on ne tente qu'avec toutes
les précautions , & toutes les
ſeuretez poſſibles , parce que l'on
ne veut point hazarder ſa Gloire.
Telles font celles où les Souverains
jugent leur préſence neceſfaire.
J'ay oublié de vous dire ,
que le 28. de Septembre, qui fut
le jour de la priſe des Forts du
Pont , Meſſieurs de Strasbourg
écrivirent à l'Empereur , & luy
envo
240
MERCURE
envoyerent un Courrier à neuf
heures du matin. Leur Lettre
marquoit , Qu'ils ne pouvoient
s'empeſcher de témoigner à Sa Ma.
jesté Imperiale leur étonnement, de
ce qu'avoient fait ce jour- là à deux
heures du matin les Troupes Françoises
, répandues dans les petites
Villes & Bourgs d'Alsace; lesquelles
aprés s'estre aſſemblées avec beau.
coup de fecret , s'étoient approchées
de leur Ville ſans qu'ils en euſſent
rien ſçeu , & avoient emporté les
Postes qu'ils avoient en deçà & au
delà du Rhein , dans lesquels elles
s'étoient retranchées , eux n'ayant
pas esté en pouvoir depuis la Paix
de mettre ces Postes en affez bon
état pour refifter contre une forcefi
conjidérable. Ils ajoûtoient , Que
comme il y avoit sujet de croire
qu'une si subite entrepriſe ſeroit
Suivie d'hostilitez plus fâcheuſes
contre
GALANT.
245
contre leur Ville , ilsse trouvoient
incapables dans un perilſi preſſant
de prendre des mésures affezjustes
poursegarantir desſuites, &qu'ils
avoient creu en devoir informer Sa
Majesté Imperiale, afin que de concert
avec tous les Mebres de l'Empire
& le College Electoral, Elle puft
y apporter les remedes neceſſaires ,
avec toute la diligence que meritoit
une affaire d'une auſſi grande
importance.
Ils mirent au bas, Que depuis
leurLettre écrite, ils avoient appris
par un Tambour envoyé au Sieur
Baron d'Asfeld , qui étoit chargé
de la conduite de cette entrepriſe ,
poursçavoir de luy les raiſons qui
l'avoient porté à commettre ces
hoftilitez , que ledit Sieur Baron
d'Asfeld avoit esté envoyé là avec
deux mille Chevaux & deux mille
Fantaſſins , sur un avis que Mon-
Octobre 1681. L
242
MERCURE
fieur de Monclar avoit reçeu , que
Sa Majesté Imperiale faisoit marcher
des Troupes pour se faifir de
ces meſmes Postes , & qu'il venoit
pour les prévenir ; qu'il n'auroit
commis aucun acte d'hostilité , ſi les
Gens qui étoient commis à la garde
de ces Postes n'avoient tiré les premiers
, & bleßé quelques uns de fes
Soldats , & qu'il s'offroit mesme de
leur remettre les Prisonniers qu'il
avoit faits dans cette rencontre.
Ils finiſſoient en diſant , Que s'ils
apprenoient quelque chose dans la
fuite, ils ne manqueroient pas d'en
donner avis à Sa Majesté Imperiale.
Le 29. ils écrivirent encor à
l'Empereur , & luy manderent ,
Qu'ils s'étoient donné l'honneur de
l'informerpar un Courrier qu'ils luy
avoient dépeſché , de ce qui s'étoit
paßè la nuit du 27. au 28. & que
ne
GALANT.
243
ne sçachant si l'Original de leur
Lettre luy auroit pû eſtre rendu, ils
prenoient la liberté de luy en envoyer
une Copie, &en même temps
de l'avertir de l'état de leurs affaires.
La meſme Lettre portoit ,
Que Monsieur de Monclar leur
avoit fait connoître le 28. aufoir,
qu'il souhaitoit qu'ils luy envoyaffent
un Deputé, pour les instruire
par lay des intentions de Sa Majesté
Tres-Chrétienne , qui étoient,
Que la Chambre Souveraine de
Brifac ayant ajugé au Roy Son
Maître la Souveraineté de toute
l'Alface,dont la Ville de Strasbourg
est un Membre, il vouloit en vertu
de cet Arrest , qu'ils le reconnuſſent
pour leur Souverain Seigneur , &
receuffent Garnison Françoise , pour
meriter par là ſa Protection : Que
le Roy y avoit d'autant plusſongé,
qu'il étoit bien informé que Sa Ma-
Lij
244 MERCURE
jesté Imperiale cherchoit depuis
quelque temps tous les moyens d'y
en faire entrer une Allemande ;
Qu'on en avoit parlé publiquement
à la Cour du Prince de Bade , &
que le Baron de Mercy leur avoit
esté envoyé à cet effet par Sadite
Majesté Imperiale. Ils ajoûtoient,
Que Monfieurle Baron de Monclar
leur avoit fait entendre en mesme
temps , que s'ils s'accommodoient à
l'amiable & de bonne heure , ils
devoient compter fur la conſervationde
leurs Droits &de leurs Privileges
; mais que s'ils marquoient
dela reſiſtance par le moindre acte
d'hostilité , le Roy avoit le nombre
de Troupes , &les choses neceſſaires
pour lesſoûmettre, &que Monsieur
de Louvois devant arriver lemefme
jour, il les convioit à prendre au
plûtoſt des résolutions favorables ,
afin qu'il pust luy en faire part à
fon
GALAN T.
245
Son arrivée, quiseroitſuivie avant
fix jours de celle de Sa Majesté
Tres- Chrétienne. Ils diſoient dans
le reſte de la Lettre , qu'étant
trop foibles pour s'opposer à une
Puiſſance auſſi grande que celle du
Roy , & ne voyant pas d'ailleurs
qu'ils puſſent estre aſſiſtezd'aucun
Secours , ny d'aucuns conſeils qui les
miſſent en état de luy reſiſter , le
feulparty qu'ils avoient à prendre,
étoit de recevoir les conditions qu'il
trouveroit juste de leur preſcrive.
Ils finiſſoient , en diſant , Qu'ils
avoient voulu ſe donner l'honneur
d'en informer Sa Majesté Imperiale
; qu'ils luy demandoient la continuation
deſes bonnes graces , &
lafupplioient de les croire avec un
tres-profond respect , &c.
Ces Lettres font voir d'autant
plus le deſſein des Allemands ſur
Strasbourg, que rien n'y marque
L. iij
246 MERCURE
le contraire dans les endroits ou
vous voyez qu'il en eſt parlé. Le
Roy eſtant arrivé à Vitry le troifiéme
de ce mois , y vit arriver la
Reyne le lendemain , & en partit
le ſixiéme pour aller coucher à
Bar-le-Duc. Il donna ordre avant
ſon départ que les Troupes qu'il
avoit fait avancer vers Strafbourg
, retournaſſent inceſſamment
dans leurs quartiers. Le 7 .
Leurs Majeſtez allerent à Void;
le 8. à Germinay ; le 9. à Bayon;
&le 10. à Rambervilliers où Elles
paſſerent un jour. Le 12. Elles ſe
rendirent à S. Dié. Le 13. Elles
traverſerent les Montsde Vauge,
&arriverent à Sainte Marie aux
Mines , & le 14. à Scheleſtadt ,
ou les Magiſtrats de Strasbourg
vinrent faire leurs Soumiſſions au
Roy. Ils les firent à genoux, parce
que les Deputez des Sujets , ne
parlent
GALANT.
247
parlent jamais autrement à leur
Souverain. Ils parlerent à Sa
Majesté, au nom de la VilleRoya
le de Strasbourg , & finirent en
l'aſſurant qu'ils eſtoient Ses treshumbles
& tres- obeïſſant Sujets.
Le Roy les reçent avec cet air
engageant & mêlé de Majesté
qui luy gagne tous les coeurs, &
leur confirma tout ce que leur
avoit accordé Monfieur de Lou
vois. Ils estoient ravis d'admiration
, & n'oſoient preſque lever
les yeux. Sa Majesté leur fit voir
une partie des choſes qui avoient
eſté preparées pour les afſieger,
s'ils luy euſſent refusé l'hommage
qu'ils luy devoient. Elle fit auſſi
mettre le feu à une Carcaffe .
On la tourna vers un Village
ruiné & abandonné, dont ce qui
reſtoit fut reduit en poudre. Les
Magiftrats de Strasbourg s'en
Lij
248 MERCURE
retournerent fort fatisfaits,& publierent
dans toutes leurs Villes
qu'ils avoient pris , en ſe ſoûmet--
tant la veritable reſolution qui
estoit à prendre. Ils adjoûterent
qu'ils estoient charmezdu Roy , &
que ce qu'ils avoient veu estoit
beaucoup au deſſus de ce qu'on leur
avoit dit , tant de ſaperſonne que
deſes forces. Le 15. Leurs Majeſtez
arriverent à Briſac , & y
pafferent le 16. & le 17. Elles
allerent à Fribourg ,& revinrent
à Briſac le lendemain. Le 19 .
toute la Cour arriva à Enſisheim
où trente Ambaſſadeurs des treize
Cantons Suiſſes vinrent faire
compliment à Sa Majefté . Monſieur
de Bonneüil les viſita de la
part du Roy à l'Hôel de Ville où
ils eſtoient deſcendus ; ils furent
auſſi complimentez au nom de
Sa Majesté par Monfieur le Maréchal
GALANT.
249
réchal de Belfond , & par Monſieur
le Marquis de Rangeau;
apres quoy ils monterent tous à
Cheval , & ſe rendirent au logis
qui leur avoit eſté preparé . Huit
Seigneurs que le Roy avoit nommez
pour leur faire compagnie
à dîner les y attendoient , & ils
y furent traitez avec une ſomptuoſité
veritablement Royale.
Monfieur le Comte d'Armagnac
grand Ecuyer de France
& Monfieur de Bonneüil les allerent
prendre apres le dîné avec
les Carroſſes de Leurs Majeſtez ,
&de tous les Princes & Princefſes
du Sang , & les amenerent à
l'Audience du Roy. Sa Majeſté
leur fit un accueil tres - favorable
, & leur ayant touché
à tous dans la main , Elle leur dit
que le voisinage de Strasbourg
luy donneroit plus de lieu de leur
, &
Lv
250
MERCURE
marquer ſon affection , s'ils a
vient beſoin de ſon appuy. On
les conduiſit auſſi à l'audience .
de la Reyne, de Monſeigneur le
Dauphin & de Madame la Dauphine,
de Leurs Alteſſes Royales,
de Monfieur le Duc,de Monſieur
le Prince & de Madame la
Princeſſe de Conty , & de Mr
le Prince de la Roche- fur-Yon .
Monfieur de Bonneüil les ramena
à l'Hoſtel de Ville , d'où ils
partirent pour aller coucher à
Mulhauſen , apres avoir eſté regalez
de vingt milles Francs, ou
environ, que le Roy leur fit donner
en argent , au lieu des Preſens
qu'on a coûtume de faire
en vaiſſelle, Medailles ou Pierreries.
Le 20. Le Roy alla viſiter
Huninguen & revint le meſme
jour à Enfishein. Huninguen eſt
à deux portées de Canon de
Bafle. Ce n'eſtoit qu'une Tour,
GALANT.
251
& Sa Majefté en a fait une Place
forte. Le bruit du Canon de
Huninguen s'eſtant fait entendre
aux environs, chacun connut
que le Roy y arrivoit. Meſſieurs
de Bafle firent auſſitoſt tirer quarante
Pieces de Canon qu'ils
avoient furleurs Remparts,& cela
ſe fit juſques à trois fois. Rien
ne les y'engageoit. Ce Prince
n'eſtoit point ſur leurs terres , &
ils pouvoient ignorer qu'il fuſt
ſi proche. Ainſi il eſt facile
de voir que ſes ſalves de bonne
volonté expliquoient leur
joye. On ne ſçauroit ſe défendre
d'aimer le Roy , lors que
l'on admire ſa grandeur, & comme
il eſt allié des Suiffes,& qu'en
nous donnant la paix, il a fait des
choſes ſi avantageuſes pour ſes
Alliez, on ne doit pas s'eſtonner,
s'ils n'oublient rien pour ſe conſerver
l'amitié d'un fi grand Prin
.
252 MERCURE
ce. Sa Majesté a auſſi viſité les..
Fortifications detoutes les Places
de ſa route , & les a trouvées en .
fort bon eftat . Le 21. Elle partit
d'Enfisheim,&alla coucher àCol
mar, le 2 2.à Benfeld , où Mr l'Eveſque
de Strasbourg la vint fa-
Juer. Ce Prelat,dõt le merite ſoûtiết
la haute naiſſance,eſtoit arrivéle
20.incognito à Strasbourg. II.
y dîna chez Monfieur le Prince
Guillaume de Furſtemberg fon
Frere, & à trois heures apres midy
il ſortit dela Ville accompagné
de pluſieurs perſonnes de qualité
, pour aller joindre ſon equipage
à un quartde lieuë de là.On
fit avancer trois Eſcadrons de .
Cuiraffiers au devant de luy , &
en ſuite il fit ſon entrée das Strafbourg
, ſes propres Trompetes
fonnantes,& fes Timbales batantes.
On tira 25.coups de Canon
lors
GALANT.
253
lors qu'il entra , & on mit une
Compagnie d'Infanterie en garde
à la porte de ſon Palais Epifcopal.
Le lendemain il rebenit
ſon Eglife , qui avoit eſté oftée
auxCatholiques depuis 140. ans,
& qu'il fit orner avec toute la
magnificence poſſible. Les 24
Comtes & Choreveſques , qui
font les Dignitez & Chanoines,
l'ayant receu à la porte le conduiſirent
dans le Choeur , &
apres qu'il ſe fut mis dans ſon
ſiege, ils prirent poſſeſſion de leurs
Places.La Meſſe fut celebrée , &
divers Religieux, mandez de tous
les lieux de ſon Dioceſe , en dirent
pluſieurs autres. Les fonctions
de ces Choreveſques font
Epiſcopales ſous l'authorité de
l'Eveſque , non pas dans Strafbourg,
mais dans des lieux qu'on
leur départit , parce que l'eſtenduë
254 MERCURE
duë de l'Eveſché eſt fort grande.
Cette Cathedrale paſſe pour
une des merveilles dumonde,tant
par ſa grandeur , & par la ſomptuoſité
de fon Edifice, que par la
hauteur de ſes Clochers tous fait
àjours,& par ſa ſtructure inimitable.
Apres que Monfieur l'Evefque
de Strasbourg eut fait la ceremonie
de la rebenir , il receut
les Complimens du Magiſtrat , &
detoutes les perſonnes qualifiées.
Voicy ce que c'eſt que ce Magiſtrat.
Il y a vingt deux Tribus ,qui
✓ ont chacune un Eſchevin , defquels
on choifit le Conful , qu'on
nomme Ammeiſter , qui avec les
Eſchevins élit dix Gentilshommes
de la Ville pour Senateurs,
& tous enſemble ils compoſent le
Senat. Quatre de ces dix Gentilshommes
font faits Stameister

GALANT. 255
ou Preteurs, &dans les déliberations
ils demandent les voix,premierementau
Conful,& en ſuite
aux autres Senateurs. L'Office de.
Conſul eſt annuel , & ne ſcauroit
eſtre poſſedé par un Gentil- >
homme. Celuy des Eſchevins eft
de deux ans.Le Senatdes Treize,
& le Conſeil des Quinze font:
perpetuels. Le premier traitedes
affaires Militaires & des Confederations
, & le ſecond a pouvoir
d'exhorter le Conſul à s'acquiter
comme il doit des fonctions
de ſa Charge.
Le 23. Leurs Majesté arriverent
à Strasbourg ſur les trois
heures , & furent receuës hors
les portes par Monfieur le Marquis
de Chamilly , Gouverneur
de la Ville , à la teſte du Magiſtrat
qui estoit en Corps , & que
ceMarquis préſenta au Roy. Le
Magi
256 MERCURE
Magiſtrat luy offrit les Clefs , &
fit ſes ſoûmiſſions. Le Roy &
la Reyne allerent deſcendre à
l'Hoſtel de Dourlach qu'on leur
avoit preparé , & pendant ce
temps on fit une décharge de
265. piece de Canon , qui avoiet
eſté rangées hors la Ville. Ce
n'eſtoit que la petite Artillerie ,
parce que la groſſe auroit enfoncé
les Ponts , la Garniſon faiſoit
une double haye juſqu'à l'Hoſtel
de Dourlach , & quand Sa Majeſté
y arriva , l'on fit une autre
décharge de la meſme artillerie.
Ce meſme jour , le Roy accompagné
de Monſeigneur le Dauphin
, de Monfieur , & de pluſieurs
Seigneurs de ſa Cour , alla
viſiter à cheval une partie des
dehors de la Ville , les Forts
du Rhin , & de Keel , & l'endroit
où il fait baſtir une Citadelle.
Ce
GALANT .
257
CegrandMonarque fit diſtribuer
beaucoup d'argent aux Ouvriers,
& l'on a publié dans tout le Païs
que ceux qui voudroient y travailler
ſeroient bien payez. Quad
Sa Majesté r'entra dans la Ville ,
On fit une troiſième décharge.
Le 24. Leurs Majeſtez entendirent
la Meſſe dans la Cathedrale,
& le Te Deum y fut chanté au
bruit des Tambours &des Trompetes
. Monfieur l'Eveſque de
Strasbourg , ayant une Mitre
toute brillante de Pierreries, mais
un peu differente de celles des
Eveſques de France , receut le
Roy à la porte de l'Egliſe , & luy
fit ce compliment.
د
me C'eſt preſentement SIRE
voyant remis parvos mains Royales
en poſſeſſion de ce Temple , d'où la
violence des Ministres de l'Herefie
nous à tenus si longtemps exilez,
moy
258 MERCURE
moy & mes Predeceffeurs , que j'ay
lieu de dire à l'exemple du bon..
homme Simeon , que j'attendray
doreſnavant la fin de mes jours en
repos , &que je pourray , lors qu'il
plaira à Dieu de m'appeller à luy,
quiter ce monde avec beaucoup de
confolation.
Cette illustre Eglise , doit fans
doute , SIRE , une bonne partie de
fon établiſſement à vos augustes
Predeceffeurs , Clovis & Dagobert,
desquels l'un à placé la premiere
pierre de ce somptueux Vaisseau ,
l'autre l'a fait ériger en Evefché,
en la dotant de pluſieurs terres
& revenus . Mais vostre Majesté,
par ce qu'Ellefait aujourd'huy, s'en
rend comme le nouveau Fondateur,
d'une maniere encor plus glorieuse.
Jesouhaiterois , SIRE , d'avoir
affez d'éloquence pourpouvoir vous
bien exprimer l'excez de la joye que
moy
GALANT.
259
moy & mon Chapitre , dontune
partie est icy presente , reſſentons
pour l'avantage que cette grande
action &vrayement digne d'un Roy
tres- Chrestien , va procurer , tant
pour la gloire de Dieu , que pour la
reputation de Vostre Majesté , mais
manquant de termes & de facilité
à m'expliquer en cette langue , le
fuis contraint , SIRE , de laiſſer
renfermer dans nos coeurs millefentimens
de respect, de reconnoissance,
de tendreſſe , ſi je l'ofe dire ainsi,
&de veneration pour la tres auguste
Perſonne de vostre Majesté,
&de l'aſſurersimplement que nous
ne cefferont jamais comme ſes tresobeiſſant
& tres - Fidelles Sujets,
de pouffer continuellement des voeux
au Ciel dans cette mesme Maison
de Dieu , ou Elle vient de rétablir
le veritable Culte , afin qu'ilplaiſe
àSa Divine Majesté, de vous combler
260 MERCURE
bler, SIRE de profperitez&de benedictions
.
Les Chanoines qui aſſiſtoient
ce Prelat, étoient tous en Chapes
d'Ecarlate , & avoient de courtes
Soutanes de velours,& pardeſſus,
des Surplis à la Romaine. Madame
l'Electrice Doüairiere Palatine
eſtoit arrivée à Strasbourg
quelo
quelques jours auparavät,& avoir
dit en parlant duRoy qu'elle yvenoit
pour voir ce grand Homme,
Monfieur & Madame la viſiteret
Incognito. Le 25. Mr le Comte de
Fuſtember de Stilingen , venu à
Strasbourg pour y voir Sa Majeſté,
tomba ſur un eſcalier de pierre,&
cette cheute luy fit une fort
grandebleſſeure à la teſte.Elle luy
envoya auſſitoſt ſes Medecins &
Chirurgiens qui trouverent cette
bleſſeure mortelle,& il en mourut
le lendemain.On dõne de ſi bons
ordres
GALANT. 261
ordres dans tous les lieuxoù le Roy s'arreſte,
que tous les Princes des envirós de
Strasbourg,que ſon arrivée avoit attirée,
yont logétres-commodement ainſi que
toute la Cour,dot on ne pouvoit admirer
affez la magnificéce. Elle étoit fort grofſe,
quoy que ſa Majeſté euſt declaré dés
Vitry que ceux qui n'eſtoient point neceffaires
auprésdeſa Perſonne,pouvoiét
s'épargner les embarras du Voyage, afin
d'éviter la difficulté des logemens.Il eſt
impoſſible d'exprimer la joye du Peuple,
nyl'épreſſement qu'ils témoignoiét
pour voir le Roy. Les plus foibles demeuroient
preſque étouffez dans la foule,&
depuis le plus petit juſques au plus
grand , ce n'eſtoient que cris de Vive le
Roy,mélez de mille éloges à la gloire de
cet Auguſte Monarque. Leurs Majeſtez
partirent de Strasbourg le 27 pour aller
coucher ce même jour à Saverne , & le
28.à Salsbourg . Le 29. Elles devoient
arriver à Vic, le 30. àTrois Villages, à
demy lieuë de Nancy , & aujourd'huy
31.à Pont- à- Mouſſon. Elles y ſejourneront
demain premier de Novembre , &
iront le 2.à Metz, & le 3.à Bouzonville.
Le 4. le Roy ira voir Saarbourg , & re
262 MERCURE
/
viendra à Bouzonville.Le s.Sa Majesté
doit coucher à Thionville.Le 6.à Long.
Vvy,dontElle viſitera les Fortifications.
Le 7. à Stenay , le 8. à Bayeul , le 9. à
Rhetel, le 10. à Rheims,&y ſejournera
le 11.le 12.à Fiſmes , le 13. à Soiffons;
le 14.à Villiers- Coutraits,le 15.à Dommartin,&
le 16.il arrivera à S. Germain.
Je vous envoye une ſeconde Chanſon
,dont les paroles ont eſté faites par
le même qui a fait celles de la premiere.
L'Air eſt encor de Monfieur de Baffilly.
AIR NOUVEAU.
Ans le vouloir
SA
pas,
je suis toûjours vos
Sans levouloir l'adore vos appas,
Puisque c'est malgré moy je nesuis point
(blâmer, coupable.
On n'auroit pas , Iris , ſujet de vous
Si parunfort ſemblable
Sans le vouloir aussi vous venez
m'aimer,
Les deux Enigmes du dernier Mois
eſtoient ſur le melme mot , & quoy que
faciles en apparence elles ont eſté expliquées
dans leur yray ſens par peu de
Perſonnes. Vous le trouverez dans ce
Madrigalde Monfieur Daubaine.
mer
me

GALANT. 263
Ces Enigmes, Mercure, en leurs obscuritez
Paſſeront pour claires &nettes.
On en voit peu d'auſſi bien faites.
Toutes deux en un mot font degrandes
Beautez .
14
Meſſieurs R. de S. Martial ;C.Hutuge
d'Orleans , demeurant à Mets : Legerde
la Verbiſſonne , Alcidor du Havre , &
Gyges auſſi duHavre, ſont les ſeuls qui
ayent connu ainſi que Monfieur Daubaine
que la Beauté eſtoit le vray
mot de l'une &de l'autre. Les quatre
derniers les ont expliquées en vers.
Ceux qui n'õtexpliqué que la premiere
, que quelques-uns ont crû eſtre l'Amour
ou le Vin , ſont Mrs les Chevaliers
de Fontenay;de l'Epine Ploërmel; (tous
deux en vers) Pincho de Roüen; les Philiſtins
de la rue du Bouret,de Morlaix;&
Meſdemoiſelles Lautunniere , & de la
Cheſnaye,BautreildeGuingamp.Cesdi.
vers ſens ont eſté dõnez à la ſecode, l'Amour,
l'Ombre, laMode, la Richeſſe, la
Pierre Philofophale, le Miroir, la louisfance,
uneMaistreſſe&la Fortune.
Lesdeux nouvelles Enigmes que je vousenvoye,
ont eſté faite par un Eſtrangers de la premierequalitez.
ק
264 MERC.G ALANT.
ENIGME.
Ans un mesme logis,deuxFreresſansſe voir
L'un en tout à l'autre reſſemble,
Ettous deux ont mesmepouvoir.
Ils parlentſans avoirde langues,
Et trahiſſant celuy queſi commodement
Les maintient dans leur logement
Ils diſent ſonſecret par de vives harangues.
C'eſt parla qu'on dit d'eux avecgrande raiſon
Qu'ils trompent l'Hoſte enſa Maiſon .
U
AUTRE ENIGME.
NEtranger veſtu de bleu,
S'offre ſouvent ànoſtreveuë.
Malgréson large pied, sa teſte troppointuë,
La blancheurdeſon teint met les Belles enfeu,
Comme leur paſſion est pour luyſans égale,
S'il arrive qu'on les regale ,
Pour contenter leurflâme on le met du Feftin,
Son naturel eſt doux , il n'offence perſonne;
Cependant tel eſtſon destin
Quemal-traité ſoir & matin,
Ilspouſſe leshauts cris des coups que l'on luy
donne.
JeSuis Madame , voſtre tres , &c.
A Paris ce 31. Octobre 1681 .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le