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1681, 09 (Lyon)
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Texte
Bibliothecæ quam Illuſtriſſimus
Archiepifcopus
&Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693 .



MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
SEPTEMBRE 1681 .
807156
A LYON,
Chez THOMAS AMAULRY,
Ruë Merciere .
M. DC. LXXXI.
AVEC PRIVILEGE DUROY.

LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
E vous envoye cher
J Lecteur , le Journal
de la Nouvelle Traduction
, par Monfieur l'Ab+
bé de la Valtrie , ſon erudition
eft connue par les belles
Traductions qu'il donne
journellement au Public ,
l'Homere qu'il a traduit nouvellement
& l'Anacreon qu'il
acheve que je vous donne
ray au premier jour , avec
pluſieurs Nouveautez. Les
3 ij
Mercures ſe diftribueront
toûjours pour vingt fols chaque
tome ; & les Extraordinaires
trente fols auffi chaque
volume , tant vieux que
nouveaux.
Les Nouvelles de Medecine&
Journal des Sçavans
ſe diftribueront toûjours pour
fix fols le Cahierea noul
C
LIVRES NOUVEAU X
du Mois de Septembre 1681 .
1
Les Satyres de Juvenal ,
traduction nouvelle , par
Monfieur l'Abbé de la Valtrie,
indouze , deux volumes,
50. fols.
Les Entretiens Galands,
In
indouze, deuxvolumes, trentefols.
Le Voyage de Tezeira,
ou l'hiſtoire des Roys de Perfe
, indouze , deux volumes,
trois livres.
Les Prix de l'Académie de
1681. indouze, 30. fols .
LedeuxièmeTomedesOrdonnances
des Aydes&Gabelle,
indouze, 25. fols..
TABLE
DES MATIERES
contenuës dans ce Volume .
Vant-propos , I
Versfur la Fonction des deux
Mers ,
4
12
Siege galant , 19
Lettre de Hanover,
Cerémonies obfervées à la Reception
des Chevaliers de l'Ordre
35
Le Triomphe de l'Amour , Epithade
S. Marc,
lame,
41
Description du Ieu du Monde.
52
Querelle de Paris & de la Province,
en Profe & en Vers ,
57
Cerémonies faites à Chaumont en
Vexin , 74
Nouvel
TABLE.
:
Nouvel Etabliſſement fait à Gex,
98
Les Arbres, Idille , 103
Ce qui s'est passé le jour deSaint
Loüis à l'Académie Françoise,
avec l'Eglogue qui a emporté le
Prix des Vers , 106
Cerémonies faites à Marseille.
132
Nouvel Etabliſſement d'une compagnie
d'Afrique , avec les noms
des Intereffez , 135
Extrait d'une Lettre tres- curieuse
écrite de la Chine
137
Stances fur la Fieure d' Amarante,
où la Fiévre & l'Amour font
comparez, 147
Effets de l'imagination des Femmes
groffes ,
Histoire
ISE
154
Tout ce qui s'est passé à Edimbourg
depuis l'ouverture du Parlement
d'Ecoffe2 177
1
a inj
TABLE .
Grand Zele des Apprentifs de Vuestminster
pour le Roy d'Angleterre,
209
Entréefaite à Laon parM. l'Eveque
de ce nom , 210
Harangue faite par le Fils de M.
212 Talon, âge de cinq ans ,
Election d'un Grand - Prieur faite
parMeſſieurs de S. Victor , 213
Nouvelles de Siam , 214
Suite des Divertiſſemens deHanover
, 223
Benefices donnezpar le Roy , 23
Ce qui s'est passé pendant la maladie
de Monfieur, 238
Medecins de Monseigneur le Dau-
• phin & de Madame la Dauphine,
nommez par le Roy , 241
Mort de l'ancien Evesque de Tarbes,
243
Mort de Madame de Pequigny, Duchefſe
de chaunes , 244
Mort & Pompe funebre de Mademoiselle
TABLE.
fellede Tours ,
1
245
Enigme , 251
1
Autre Enigme , 252
Tout ce qui s'est passé à Fontainebleau
pendant leſejour de Leurs
Majestez, 253
Promotion deſeize Cardinaux, 265
Mortde M.le Maréchalde la Fer
té , 266
Départdu Roy , ibid.
Mariage deMonfieurle Marquis
de Bellefond , 267
Ouverture du Bureau de Rencon-
268
tre ,
Fin de la Table.
V
Avis pour placerles Figures.
L
A Croix de Chevalier de
S. Marc doit regarder la
ge 40.
pa-
L'Air qui commence par Vous
qui craignez tant que les Loups,
doit regarder la page 131 .
La Médaille de Madamela Duchefſſe
de Fontange doit regarder
la page 210. ६
L'Air qui commence par fadore
une Beautéfi fiere &fi cruelle,
doit regarder la page 237.
EX
X
EXTRAIT DV PRIVILEGE
du Roy.
PAr Grace &
Privilege du Roy, donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en ſon Conſeil , Jun-
QUIERES. Il eſt permis à J. D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacun deſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auſſi defenſes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs&
autres , d'imprimer , graver & debiter
leditLivre ſans le conſentementde l'Expoſant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
ſervant à l'ornement dudit livre , meſme d'en
vendre ſeparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende
,& confiſcation des Exemplaires contrefaits
, ainſi que plus au long il eſt porté audit
Privilege.
Regiſtré ſur le Livre de la Communauté le
s.Janvier 1678.
Signé E. COUTEROT , Syndic.
Et
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé & tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
30. Septembre 1681.
MER
DE
LA
MERCURE
7
GALANTYN
SEPTEMBRE 1681 .
Es Actions de grandeur,
de juſtice , &
de pieté , de noftre
auguſteMonarque;
font en fi grand
nombre que lors que j'en fais le
premier Article de toutes mes
Lettres , vous ne devez pas vous
étonner, s'ilm'en échape toûjours
quelqu'une que je fuis contraint
R de rappeller dans le Mois ſuivant.
Septembre 1681 . A
2 MERCURE
C'eſt par cet accablement d'inépuiſable
matiere , que j'oubliay
la derniere fois à vous parler du
zele fervent que ce Grand Prince
a fait voir pour le châtiment
des Blafphemateurs . Outre toutes
lesOrdonnances ſur ce ſujet, qui
doivent eſtre obſervées par tout
le Royaume , Sa Majesté a donné
encor des ordres tres- rigoureux
à Monfieur le Grand Prevoſt ,
pour ce qui regarde la Cour. Elle
veut qu'il faſſe punir ſeverement
les particuliers , & qu'il luy rendeun
compte fidelle des crimes
de cette nature qu'auront pû
commettre les Perſonnes d'un
rang élevé , afin qu'Elle meſme
elle en ordonne la peine. Apres
des exemples d'une pieté ſi digne
d'un Roy veritablement Chrétien
, demandera-t-on d'où viennent
toutes les proſperitez dont
joüit
GALAN T. 3.
joüit la France ? C'eſt peu de dire
qu'elles continuënt depuis long
temps , puis qu'on les voit s'augmenter
de jour en jour, & qu'elle
ne fait aucune Entrepriſe quine
luy apporte autant d'utilité que
de gloire. Vous en eſtes convaincuë
par l'heureux ſuccés qu'a eu
le Canal de Languedoc. Quoy
que l'exacte Relation que je vous
en ay envoyée , vous en ait aſſez
expliqué les avantages , je croy
vous faire plaifir d'y ajoûter la
Peinture qu'en a faite Monfieur
Rault dans les Vers ſuivans. Tant
d'Ouvrages curieux luy ont acquis
voſtre eſtime , que ſonnom
ſuffit pour vous faire attendre
un fort grand plaifir de ceste
lecture.
Aij
MERCURE
SUR LA JONCTION
DES
DEUX MERS.
LOUIS feat triompher & fu17 Mer
Ilne luy suffit pas de triompher en
guerre ;
Il n'est point d'Element , qui pour
Suivreſes Loix ,
Comme àl'ordre des Dieux, n'obeïſſe
àſa voix.
Il commande , & le Feu porte en tous
lieux la foudre ;
L'Air qui ſe joint au Feu , met des
Ramparts en poudre .
La Terre accoûtumée aux plus pe-
Sans fardeaux,
S'étonne d'en voir faire autant au
Sein des Eaux. Ainfi
GALANT.
Ainsi le Rhin reçeut , malgréses
flots rapides,
Surfon dos écumant des Machines
folides ; د
Etfur des Pontsflotans , dont il ſe
vit preſſé ,
Des Chevaux & des Chars librement
ont passé ,
LesRochersà leur tour deviennent
navigables ;
L'on traverſe des Monts jadis impénetrables.
Les Ponts portent des eaux , où les
Vaiſſeaux chargez.
Trouvent par leurs conduits des
chemins abregez.
Làtantoſt à la Rame , & tantoſt à
la voile ,
L'on cingle fans s'aider de Boufſole
ou d'Etoile.
Les Pilotes que l'art conduit pardes
refforts, 1
A iij
6 MERCURE
En des lieux inconnus trouvent de
nouveaux Ports.
Sur une Mer nouvelle, où l'industrie
éclate,
Ils ne redoutent point les courſes du
Pyrate.
Les Goufres , les Rochers , les Bancs
& les Ecueils,
De nos Typhis nouveaux ne font
point les cercueils.
La tempeste jamais n'y fait enfler
les ondes,
Le calme les retient en leurs couches
profondes .
L'eau qu'enferme un Etang, ou celle
d'un Marais,
N'ajamais pú garder une plus doucepaix.
Quelque cours qu'au Canal prennent
les eaux panchantes,
Il est toûjours aisé d'en poursuivre
les pentes .
L'Eclaſe àdivers temps enſoûtient
lefardeau, Et
GALAN T.
7
Et peut seule regler le mouvement
de l'eau.
S'il faut qu'il foit rapide , elle en
hafte la courſe,
Au moment qu'on la leve au deſſous
d'une ſource ;
Et de mesme qu'on peut le rendre
violent,
On peut le retarder , quand il faut
qu'il foit lent .
Ces merveilleux Secrets font d'un
profond Génie ,
Et marquent de LOVIS la puiſſance
infinie ,
De LOVIS dont le Bras plus grand
que l'Univers,
ParSon fameux Canal joint enſemble
deux Mers ,
Et qui parſes Travaux , en faveur
de la France,
Aux lieux les plus deferts répandant
l'abondance,
A iiij
8 MERCURE
Sçait conduire à leurfinſes deſſeins
glorieux ,
Et fait ce que n'ont pûfon Pere &
Ses Ayeux.
Lesplus riches Trésors qui naiſſent
vers l'Aurore,
Et que l'on joint à ceux que produit
le Bosphore,
Transportez par le cours de ce Canal
panchant,
Vont sans cesse enrichir les Rives
du Couchant.
L'Amérique pour nous nefera plus
avare ,
Les Indes nous feront leur préſent le
Et les Vaiffeaux chargez , au retour
plus rare,
de Cadix,
De l'une à l'autre Mer rendront ce
qu'ils ont pris .
Les Biens qui s'épandront dans toutes
les Provinces,
Apportez des Païs des plus éloignez
Princes, Par
GALAN T.
Par le ſecours des eaux , & celuy
du Canal,
Nous feront admirer leur Terroir
libéral.
Qu'on ne nous vante plus cemerveilleux
Ouvrage,
Quifut chez les Troyens le prodige
de l'âge,
Où les Dieux ayant pris laforme des
Humains,
Donnerent avec l'art le travailde
leurs mains.
Ces Ramparts orgueilleux , ces illuſtres
Pergames,
Qui fentirent des Grecs la fureur
&les flames.
Cespompeux Ornemens de l'antique
Ilion ,
Quoy qu' Homere en ait dit, n'estoiet
que fiction.
Ces Dieux qui de leur temps furent
ce que nous sommes,
A
3
10 MERCURE
S'estoient par leur renom ſouſtrait
au rang des Hommes ;
Etfi la Fable enfit des Braves , des
Héros ,
La gloire n'en brilloit qu'en lapompedesmots.
La Montagne d'Athos , autrefois
penetrée,
Nepûtjamais donner une aſſez libre
entrée
Aux Vaisseaux dont Xerxés voulut
couvrir la Mer,
Soit poury faire voile , & qu'ilfallutramer.
Ce Canal preparé pour ta Pompe
Romaine,
Qui cousta tant deſoins,de travaux
&de peine ,
Et qui devoit de Rome arrofer les
Ramparts,
Apportapeu degloire au plus grand
desCéfars.
La Nature icy cede, &quoy qu'elle
s'étonne
De
GALANT.
De recevoir les Loix qu'un vray
Héros luydonne,
Elle obeïtsoudain àses commandemens
,
Etfoûmet àſa voix juſques aux
Elemens.
La distance des lieux ne luy fait
point d'obstacle.
L'eau regorge au Canal comme par
un miracle;
Et ce qui pût ſembler impoffible
autrefois,
Eft aujourd'huy facile au plus puisfant
des Roys.
Oüy, ce Canal qui doit embellirſon
Histoire,
En éternisera le nom & la mémoire,
Et dira que LOVIS triomphant,
glorieux,
Eft au deſſus des Roys,des Césars.
desDieux.
Je
12 MERCURE
Je vous fis le dernier mois un
fort long détail du Balet champeſtre
dancé à Hanover ſous le titre
de la Chaſſe de Diane , mais ce
fut fans vous rien dire de particulier
du magnifique Repas qui
le préceda. Voicy les Nouvelles
que l'on en a reçeuës icy .
A MONSIEUR DE ***
J
A Hanover ce 18. Aouſt 1681..
Efais ce
Satisfaire vostre curiofité, je continue
le Recit des Divertiſſemet que
l'on donne en cette Cour à la Reyne
Mere de Danemark . Hier 17. de ce
mois , onfortit de la Ville fur lefoir
en fort grande pompe. Sa Majesté,
les deux Electrices ſes Filles , tous
les Princes &Princeffes , allerent à
que vous voulez;&pour
La
GALANT.
13
la promenade. Le Cortege estoit de
cent Carroſſes , tous les Etrangers
ayant envoyé les leurs ; outre ceux
de Son Alteße , & pluſieurs autres
des Particuliers de la Cour & de la
Ville. Ce fut comme une espece de
Cours depuis le Jardin de Leiné jufqu'à
Hernhans. On côtoyoit une Allée
d' Arbres plantez pour laperſpé-
Etive du grand Théatre , & bordée
de Soldats de l'un & de l'autre côté.
Cette Allée estoit embellie en plufieurs
endroits du chifre & de la
Couronne de la Reyne , & de plufieurs
Piédeſtaux dans lesquels diférens
Feux d'artifice estoient renfermez.
A huit heures & demie du foir,
on fit entrer la Reyne dans le grand
Jardin , où l'on avoit preparé huit
longues Tables tres- bien couvertes,
fous les Berceaux , & ſous degrandes
Feüillées faites exprés pour
traiter
14
MERCURE
traiter tous ceux qui compoſoient ce
nombreux Cortege. Ces Tables contenoient
trois cens Couverts.Sa Majestéavec
tous ces Princes & Princeſſes,
vint descendre au milieu d'un
des grand Berceaux , qui s'ouvrit
d'abord par un des côtez, &fit voir
unetres Superbe Feüillée. Elle estoit
grande & spatieuse , éclairée par
plusieurs Lustres &par quantitéde
Bras d'argent & de vermeil doré,
& de plusieurs Plaques de mesme
matiere. Le Feüillage des quatre
côtez estoit meſlé d'un nombre infiny
de Fleurs , & à chacun des quatre
côtez ily avoit trois grandes Glaces
de Miroirs bordezde verdure. Plufieurs
rares Tableaux ou Portraits
deDamesyparoiſſoient,bordezde la
meſmeforte au deſſus &aux côtez
des Miroirs. Joignezà cela quatre
Grotes ornéesd'un Coquillage choify.
Commeon avoit en ſoin de les éclairer,
GALANT. I
rer , elles faisoient voir aux quatre
coins de cette Feüillée des fets d'eau
&des Cascades, qui par le bruit de
leur chute&parleurs boüillons élevezen
l'air , divertiſſoient agreablemet
l'oreille &les yeux des Spé-
Etateurs.C'estoit une invention du S
Gadar, qui eut un fort grandfuccés.
La Table que l'on dreſſa au milieu
de la Feüillée , estoit en forme
de coeur, &feulement de douze Cou.
verts , les Princes & les Princeſſes
qui estoient de quelque Entrée de
Balet , ayant la leursous une autre
grande Fewillée, faite le long d'une
des ailes du Théatre. Elle estoit de
quatre-vingts Couverts pour tous
les Danceurs , avec Leurs Alteffes.
Aucun d'eux ne ſe laiſſa voir dans
l'Affemblée,parce qu'on vouloitfurprendre
la Reyne , & toute la Gour.
L'Ambigu qui fut ſervy , estoit ordonné
admirablement , & rien n'y
manqua,
16 MERCURE
manqua , ny pour l'abondance , ny
pour la délicateffe . Ilsuffit de dire
que le Baronde Platen nostre Grand
Maréchal s'en estoit meſlé , &que
cette merveilleuſe Feüillée estoitfon
Ouvrage. Toutle monde le connoit
pourun Homme auſſi intelligent qu'il
est magnifique. F'oubliois àvouspar.
ler du Lambris de la Feüillée, qu'on
voyoit remply d'Oranges , de Citrons,
& de pluſieurs autres Fruits meſlez
avec la verdure.
Si toſt que la Reyne se leva de
table, la Feüillée s'ouvrit tout d'un
coup en face , & l'on commença à
voir le Théatre du Balet avec ſa
longue Perspective éclairée de toutes
parts. Les Ombres de la Nuit avoiët
auffi leur Theatre , fur lequel on les
apperçeut dans l'éloignement. Un
grand Fantôme qu'on vit deſcendre
du Ciel , & quiſe plaça au milieu
des Ombres , les fit disparoistre à
Lom
GALANT.
17
fon abord. Il estoit remply de Feux
d'artifice qui firent un fort bel effet.
Cependant l' Aurore parut sur un
grand Theatre roulant , & s'avai
ça peu à peu juſques sur celuy on
l'on devoit dancer le Balet. El'e
estoit ſuivie d'un Ange de Lumiere
du Point- du- Four,de deux Nymphes
portant des Corbeilles pleines de
Fleurs , & de huit Hérauts qui annonçoient
sa venue au fon des Flûtes
douces , auſquelles les Violons,
Claveſſins , Baſſes de Violes , & autres
Instrumens , repondoient de la
maniere du monde la plus agréable.
Cette merveilleuse Symphonie accompagna
un Concert de Voix qui
charma d'abord toute l' Afſsemblée.
Ce premier Spéctacle fervit de Protogue
au Balet de la Chaffe de Diane
, dont on préſenta le sujet à la
Reyne & àtous les Princes & Princeſſes
qui estoient aupres de Sa Majesté,
18 MERCURE
jesté , à l'ouverture de cét éclatant
Théatre. La Feste finit par un beau
Feu d'artifice, qu'uneFuſée qui partit
du Lieu où la Reyne estoit aßiſe, alla
allumer à plus de mille pas loin de
là . Les Princes & les Princeſſes qui
ont dancé au Balet , ſe ſont attirez
l'admiration de tout le monde . Tous
ces plaiſirs ont duréjuſques à deux
heures apres minuit ; & ce ſomptueux
Repas , avec le Balet , & le
dédommagement des Champs des
Particuliers que l'ona gâicz , revient
à plus de dix mille Ecus. Vous
voyez par là que S. A. S. n'épargne
rien pour bien divertir Sa Majesté.
Tout le Chemin au retour estoit bordé
de Lumieres , & toutes les Maifons
de la Ville illuminées , depuis
la Porte de Kalemberg juſques au
Chasteau.On doit ſe delaſſer aujourd'huy
à une Comédie intitulée La
Jobin fameuse Devinereſſe ,
pen
GALANT. 19
pendant qu'on prépare les Machines
pour représenter Les Amours
de Jupiter & de Semelé. De tous
les Divertiſſemens qu'on a donnez
à la Reyne , aucun n'a paru
plus agreable à tout le beau monde
, que la Comédie Françoise , &
les Balets .
Monsieur le Landgrave que l'on
attedoit icy, n'y est point encor venu.
Madame l'Electrice de Saxe a un
Train fort magnifiqne. Onje diſpo-
Se àpartir dans quelquesjours pour
aller à Zell , où tout est prest pour
y recevoir la Reync. Je seray de ce
voyage , & vous rendray compte de
ce qui s'y paſſfera.
Si le ſeul récit de ces grandes
Feſtes donne du plaifir à ceux
qui ne peuvent s'en former
qu'une ſimple idée, jugez,Madame
, combien elles doivent divertir
20 MERCURE
vertir quand le Spectacle occupe
les yeux , & qu'on eſt témoin de
ce que les plus exactes Relations
ne repréſentent jamais que fort
imparfaitement. Comme il eſt
des Feſtes de toute nature , j'ay
à vous parler d'une autre , dont
la nouveauté vous fuprendra.
Quoy qu'il n'appartienne qu'aux
Souverains de faire la guerre ,
des Particuliers n'ont pas laifſé
d'entreprendre un Siege ; &
ce qui vous paroiſtra le plus
incroyable , ce Siege a eſté formé
par des Officiers de voſtre
beau Sexe . Diverſes Societez
s'eſtant faites à Die Ville de Dauphiné,
pendant la ſaiſon du Carnaval
, entre des Perſonnes fort
conſidérables , chacune prit le nõ
d'un Regiment, felon qu'elles crûrent
ſe le devoir impofer. On en
nomma de Dragons, de Turenne,
de
GALANT.. 21
de Montclar , & d'autres. Ce
dernier eſtant demeuré en union ,
ſe ſignala par mille Parties galantes
, qui le diftinguerent avec
beaucoup d'avantage. Il portoit
le nom d'une Dame de fort grande
qualité , Veuve d'un Seigneur
de Montclar , & proche Parente
de feu Monfieurle Duc de Lefdiguieres.
Cette Dame , regalant
un jour ſa Troupe par un Repas
magnifique , dit à Monfieur du
Cros , qui estoit un Gentilhomne
de cette Societé , Petit-Fils d'un
Préſident de Grenoble de cemefme
nom , qu'elle avoit refolu d'aller
l'aſſieger avec ſon Regiment,
à Chamarges. C'eſt une Maiſon
qu'il a à un quart- de- lieuë de
Die. Ce Gentilhomme luy répondit
agreablement qu'il acceptoit
le défy , & qu'il promettoit
de bien s'acquiter de fon
devoir,
22
MERCURE
devoir, pourveu que le Siege ſe
fiſt dans les formes .Cette menace
d'un Siege que vouloient faire
des Dames , fournit beaucoup
de matiere à la converſation,mais
enfin d'une choſe dite en plaiſantant,
on en fit une affaire ſérieuſe .
Le Gentilhomme , en qualité de
Gouverneur de la Place , aſſura
qu'il donneroit tout le divertiſſement
poſſible dans ſa défence
; & les Dames qui ſe promirent
un fort grand plaifir d'une
nouveauté de cette nature , don- .
nerent parole d'en entreprendre
l'Attaque. La Partie ayant eſté
réſoluë , chacun ſongea à s'y préparer,
& depuis le Carnaval jufqu'à
l'exécution qui fut au commencement
de Juin , on ne parla
d'autre choſe dans toute la Ville.
Le Gouverneur de Chamarges
, ( c'eſtoit le nom que prenoit
Mon
GALAN Τ.
23
Monfieur du Cros ) n'oublia rien
de ce qui pouvoit donner de l'agrément
à ce Siege , & pour en
augmenter les plaiſirs en le rendant
régulier , il emprunta le ſecours
de quelques Officiers de
Cavalerie du Regiment de Crillon,
& de la Compagnie de Monſieur
de Maſſot, qui estoient alors
en quartier à Die. Ces Meſſieurs
tracerent d'abord des Fortifications
autour de la Place &
quoy que l'ouvrage en fuſt fort
leger , on ne laiſſoit pas d'y voir
toute la figure des mieux travaillée.
Ony fit loger enſuite quel
ques petites Pieces de campagne,
queMonfieur de FerriolGouverneur
de Die permit qu'on tiraſt
de ſa Citadelle. On fit compoſer
grand nõbre de Feux pour faire
l'effetdes Bombes, des Grenades,
& des Petards , & on eut mef-
,
me
24 MERCURE
me ſoin de faire creuſer des Mines
qui devoient enlever des bagatelles,
afin de marquer la diverſité
des Attaques. Toutes ces
choſes eſtant diſpoſées , on feignit
une Lettre de cachet que
Monfieur de Salieres,Commiſſaire
d'Artillerie au Fort de Barraux,
vêtu en Courrier,porta au GeneralMontclar.
Elle contenoit un ordre
exprés à ce General d'affembler
fes Troupes pour le Siege de
Chamarges , & de prendre tout
ce qui luy feroit neceffaire entre
lesmains du Tréſorier du Périer.
( C'eſtoit une de ces Dames
qu'on avoit chargée de cer
employ. ) Dés qu'il eut reçeu
cet ordre , il le fit fqavoir auxautres
Dames, qui devoient eſtre ſes
Officiers , & leur ordonna de te
nir leurs Compagnies preſtes au
jour qui leur feroit aſſigné. Elles
sa fe
GALANT. 25
7.

2
S
ct
S
U
es
e
ſemirent dansun équipage fort
brillant ; mais n'attendez point
queje vous faſſe la deſcription de
leur parure.Je vous diray ſeulement
qu'il n'y en avoit aucune
qui ne portaſt une Capeline en
forme de Caſque ombragé de
Plumes, une Cravate d'un tresbeau
Point , attachée par deſſous
d'un large Ruban; des Juſte- aucorps
dediférentes couleurs,couverts
de galon or & argent , une
Epée qui pendoit à un Baudrier
en Broderie, & une legere Pique
à la main , dont le fer eſtoit
doré,& tout le reſte garny de
Rubans. Leurs Soldats eſtoient
de jeunes Meſſieurs de la Ville
proprement veſtus , & portant
chacun une Pique ou un Moufqueton.
Le jour marqué pour ce Siege
eſtant arrivé , le General fit fon-
Septembre 1681 . B
26 MERCURE
ner la Trompete de fort grand
matin ; & les Troupes éveillées
agreablement par ce bruit ,furent
diligentes à ſe rendre dans une
Place qui eſt devant ſon Hoſtel.
Là , des Officiersde Crillon , faifant
la Charge de Major pour
Madame Goder qui l'avoit entitre,
les rangerent en Bataille.Cette
Armée eſtant preſte à partir ,
leGeneralſe mit ala teſte,& marcha
juſques à la porte de la Ville,
ayant à ſes coſtez le Capitaine de
Gilliers, & l'Intendant Chaluet ,
deux de ſes Dames, l'une Femme
d'un Confeiller du Parlement de
Paris ,& l'autre d'un Conſeiller
de Grenoble. On auroiteupeine
alors àdifcerner les Hommes parmy
les Dames , tant il paroiffoir
de fierté ſurleur viſage. Cette petite
& galante Armée marcha de
la forte aufon des Timbales , des
??
Tam
GALANT.
27
-
Tambours , des Hautbois, &des
Trompetes, juſqu à un endroit
horsde la Ville , où le General
monta ſur un ſuperbe Cheval
parfaitement bien enharnaché.
Les autres Dames qui luy fervoient
d'Officiers , monterent en
meſme temps à cheval,& à coſté
d'elles eſtoient les Gentilshommes,
reçeus desl'abord dansleur
Regiment. L'un d'eux portoit un
Etendard rouge , à franges or &
argent avec ce mot , A L'INVINCIBLE.
Leur marche
continua juſqquu''àà ccee que des Cavaliers
l'ayant reconnuë , firent
le coup de Piſtolet,& ſe retireret
au galop du coſté de la Place.
Ce fut alors que la feinte commença
d'avoir des apparences
de verité. LeGeneral, comme s'il
euft craint quelque ſurpriſe , fit
promptement mettre pied à terre
Bij
28 MERCU RE
à ſes Officiers, rangea toutes ſes
Troupes en bataille, en fit la reveuë
, & apres avoir tenu ſon
Conſeil de guerre , il envoya un
Trompete ſommer le Gouverneur
de ſe rendre. Le refus qu'il
attendoit,l'ayant obligé de ſe difpoſer
à l'Attaque , il fit avancer
cette belle Troupe , que tout le
feu de l'Artillerie duGouverneur
ne pût ébranler. Cette décharge,
dont on euſt dit qu'elle alloiteſtre
toute foudroyée , ne cauſa aucun
dommage au Party du General ;
& l'ardeur de ſes Soldats paroifſant
toûjours la meſme , il les fit
approcher pour donner l'Aſſaut.
Quelque Infanterie que le Gouverneur
avoit le long deshayes ,
rendant l'abord de la Place extrememet
difficile , on détacha
Meſdemoiselles de Chabrieres &
de S. Auban, Capitaines du Re
giment
GALANT.
29
giment de Dragons , qui firent
faire une décharge ſi à propos ,
que l'Embuſcade ne la pouvant
ſoûtenir , ſe retira dans la Place
en confufion. Les avenuës eſtant
libres par ce moyen , on avança
juſqu'à une Paliſſade qui alloit
eſtre emportée, ſi le Gouverneur
n'euft fait une Mine qui fit reculerles
plus avancez.Dans letemps
qu'il ſe tint à cette Attaque, on
appliqua un Petard à la Porte. II
y accourut,& tâcha de repouſſer
Meſdemoiselles de Lautares &
d'Ambel, qui commandoient un
Détachement de Piquiers pour
la forcer , & qui estoient ſoûtenuës
par Mademoiſelle de Gilliers
, Capitaine de Grenadiers,
quidevoit faciliter l'Attaque .
Pendant que cette vaillante
Troupe s'attachoit à ce Combat,
le General qui eſtoit reſté au
Biij
30
MERCURE
Corps de Bataille avec les Compagnies
de Meſdames de Lauſaret
& de Cleles , & de Meſdemoiſelles
de Chaluet & de Rochefort
, pour veiller utilement à
ce qui eſtoit le plus neceſſaire
pour ce Siege , prit garde que le
Gouverneur avoit négligé un endroit
de la Place , qui ſembloit
inacceffible . Il alla le reconnoiftre
, & l'ayant jugé facile à eſtre
emporté,il commanda les Volontaires
Maffot,Pelicier, & Catelet,
Officiers de Crillon , Brignon , S.
Laurens , Maubec, Champqueira
, & les deux Soilleres , & leur
ordonna,ſur peine de la vie, d'occuper
ce Poſte. Ce commandement
eut tout le ſuccés qu'on en
attendoit. Ces Braves eſtant entrez
dansla Place par ce paſſage,
poufſferent juſqu'au Gouverneur
qui estoit encor attaché au Combat
GALANT .
31
bat avec ces Amazones , & renverſerent
tout ce qui ſe préſenta
à eux pour ſe défendre . Cette
ſurpriſe , à laquelle il s'attendoit
le moins, l'étonna de telle forte
qu'abondonnanttout, il ſe retira
dans le Donjon de ſa Place , &
donna par là une grande facilité
au General de faire avancer fon
Armée victorieuſe juſques au
pied de ſes Murs , & d'y planter
fon Etendard . Comme il avoit de
dela peine à ſe confeffer vaincu,
il fit lancer ſur les Aſſaillans ce
qui luy reſtoit de Feux ,& cuft
fait une réſiſtance plus opiniâtre ,
fi leGeneral ne l'euſt ſommé luymeſime
de ſe retirer, en luy promettant
une tres- honneſte Compoſition.
Des offres fi genereuſes
l'ayant obligé de parlementer,
on capitula,& on convint
de tous les Articles. Vous
B iiij
32 MERCURE
jugez bien qu'eſtant acceptez de
part & d'autre,onn'eut pas beſoin
d'Otages pour en aſſeurer l'exé- c
cution. On mit bas les armes. On
ſe ſalia comme Amis . Les Dames F
raccommoderent ce que l'ardeur
du Combat avoit causé de de- L
fordre à leur parure. On n'entendit
plus ny Trompetes , ny Timbales,
ny Tambours. Les Violons !
avec les Hautbois, prirent la place
de ces Inſtrumens de guerre ,
& tous les deffeins d'attaque &
de défence furent changez auſſitoſt
en ceux de goûter tous les
plaiſirs qui leur estoient preparez.
La belle Maiſon où ſe paſſa
cette fameuſe Journée , eſtoit
bien capable d'en fournir.
Elle eſt baſtie dans une Plaine ,
au confluent de deux Rivieres ,
dont on voit les bords couverts
d'une infinité d'Arbres ,
qui
GALANT .
33
e qui forment de tres- belles Promenades
. Elle a d'ailleurs tout ce
- qui peut faire l'ornement d'une
Maiſon de Campagne , comme
5 Parterres , Fontaines , Allées , &
↑ Vergers. Ce fut dans ces divers
- Lieux que ſe diſperſa confusé-
- ment une Troupe qui juſque là
✓ avoit obſervé tant d'ordre. Elle
y attendit ſans peine un magnifique
Repas qui fut ſervy avec
beaucoup d'abondance & de
propreté . La partie du jour que
la chaleur rendit la plus incommode
, ſe paſſa dans la Maiſon
en dances , en jeux , & en converſations
ſpirituelles. On propoſades
Enigmes,on fit des Inpromptu
, on remplit des Bouts-rimez ,
& ces diférens plaiſirs occuperent
agreablement les Dames
juſques à l'heure de la promenade.
Si - toſt qu'elle fut venuë , on
1
B V
34 MERCURE
alla prendre le frais , & la nuit
commençant à s'approcher , le
Gouverneur termina la Feſte par
une ſplendide Collation qui fut
ſervie ſous un grand Berceau , &
accompagnée d'une Muſique
champeſtre qu'on écouta avec
beaucoup de plaifir. Aprés cela,
cette belle Troupe , fort fatisfaite
d'une ſi galante reception , retourna
à Die dans le meſme ordre
qu'elle eſtoit venuë. Elle y
entra au bruit des Timbales, des
Tambours , & des Trompetes , &
à la clarté de tant de Flambeaux ,
qu'on euſt crû que le Soleil avoit
ramené le jour. Le Peuple , attiré
par ce Spectacle , combla d'ac
clamations l'heureux ſuccés de
ce Siege ; & l'Armée victorieufe
, plus fatiguée des divertiſſemens
que du travail de la guerre
ayant rendu ce qu'elle devoit
a
GALANT. 35
au General qu'elle accompagna
juſqu'en ſon Hoſtel , alla prendre
le repos qui luy eſtoit neceffaire.
Je ne doute point , Madame,
que vous n'appreniez avec plaifir
que le Roy par un effet de ſa
bonté naturelle , a agreé le retour
d'un Homme qui eſt ſorty de
France depuis quinze ans , & qui
apres avoir voyagé en Allemagne
, en Angleterre , aux Païs-
Bas , & en Italie , s'eſtoit enfin
étably dans la fameuſe Univerſité
de Padoüe. Vous avez connu
Monfieur Patin , Medecin , &
Profeffeur Royal. C'eſt de lay
dontje vous parle. On m'apprend
que la Republique de Veniſe luy
donna d'abord de l'employ en
luy conferant une Charge de
Profeſſeur en Medecine , dont il
s'eſt acquité avec un applaudifſement
36 MERCURE
ſement univerſel. Peu de temps
apres , elle le fit Chevalier de
S. Marc; & la premiere Chaire
de Chirurgie ayant vaqué depuis
peu , les Reformateurs de l'Académie
l'ont nommé tout d'une
voix pour la luy faire remplir ,
avec trois cens Ducats d'augmentation
. Cette Place avoit
eſté autrefois occupée par Véfale
, Spigelius , Aquapendente,
Marchettis & autres grands
Hommes , dont la memoire ſera
toûjours eſtimée. Comme Monſieur
Patin eſt tout remply de
mérite , & qu'il s'eſt attachédés
fon bas âge'a toutes les particularitez
de la Medecine , on eſt fort
perfuadé qu'il répondra pleinement
à la réputation de tant d'illuftres
Prédeceffeurs. Vous avez
fceu le degréd'honneurqu'il s'eſt
acquis dans la connoiſſance des

6
GALANT. 37
Médailles , & de toutes fortes
d'Antiquitez . Tous ceux qui s'appliquent
à cette étude entretiennent
correſpondance avec luy ,
&c'eſt ce qui rend ſon nomcélebre
par toute l'Europe . Il a donné
au Public diférens Traitez de
Medecine , & d'autres Livres qui
font autant de témoins de l'étenduë,&
de la beauté de fon Génie.
Vous demăderez peut- eftre quelle
dignité eſt celle de Chevalier
de S. Marc. Je vay vous l'apprendre.
Ily en a de trois fortes. La
premiere eft une eſpece de
récompenſe , dont le Senat honore
particulierement ceux d'entreles
Nobles Vénitiens , qui ont
faitdegrandes actions pourle fervice
de la République , ou qui
s'eſtant dignement acquitez
des Ambaſſades qu'on leur avoit
confiées , reçoivent du Senat
mefme
38
MERCURE
mefme le titre de Chevalier qui
leur avoit eſté cõferé par les Teftes
couronnées,aupres deſquelles
ils estoient Ambaſſadeurs. Ils ont
le privilege de porter la Stole d'or
aux jours de ceremonie , & font
meſime diftinguez les autres jours
par un Galon d'or qui borde la
Stole noire qu'ils portent ordinairement.
Les deux autresontac.
coûtumé de ſe conferer à ceux qui
par le mérite des Armes ou des
Lettres, ont acquis l'eſtime de la
République. Quoy que ceuxcy
portent une meſme marque
de Chevalerie , on fait grande
diférence entre ceux qui ſe font
publiquement dans l'Excellentiffime
College , & ceux qui en reçoiventle
caractere en particulier
dansla Chambre du Doge, qui a
le pouvoir d'en créer de cette
forte quand il luy plaiſt . Voicy
ce
GALANT.
39
ce qui ſe pratique pour la Réception
des premiers. L'Excellentiffime
College eſtant aſſemblé,
le Cavalier du Doge , accompagné
de l'Ecuyer , & des autres
Officiers de Sa Serénité, fait entrer
celuy qu'on doit recevoir
& le conduit, apres les trois revérences
ordinaires , juſques au
ſecond degré du Trône. Apres
qu'il s'y eſt mis à genoux , la Doge
affis ſous un Dais au milieu
de la Seigneurie , luy fait connoiſtre
la réſolution qui a eſté priſe
de le faire Chevalier de S.
Marc, enfuite dequoy il le frape de
l'Epée Ducale fur chaque épaule,
luy diſant à chaque fois , Esto
miles fidelis , & puis ſur la teſte en
diſant encor , Esto Eques divi
Marci.Dans ce meſme temps ſes
Officiers luy attachent aux pieds
les Eperős d'or qu'ils retirent auſſi.
ود
toft.
40 MERCURE .
toft. Cela eſtant fait, leDoge luy
met au col une Chaîne d'or , où
pendle Lion de S. Marc,Symbole
ordinaire de la République. Au
fortir de là, il eſt conduit par ſes
Officiers,juſqu'àla Porte du Palais,
au bruit des Clairons & des
Trompetes.Ceux qui ſont reçeus
ont le droit de Bourgeoiſie , & le
privilege de porter dans leurs Ar.
mes un mufle de Lion pour cimier.
C'eſt un hõneur qu'on eſti.
me fort. La distinction dont Monſieur
Patin a eſté gratifié en le recevant
, c'eſt que la plupart de
ceux qu'on crée Chevaliers de
cette forte , achetent la Chaîne
qu'on leur met au col ,& qu'il doit
la fienne à la libéralité de laRépublique.
La Croix d'or qui pend
au bas eſt chargée d'azur . Je vous
envoye la figure de la Face droite,&
du Revers
La
S.C.
ATVTIS ET
HONORIS
ALOYSIVS
CONTARENO
DEI GRAΤΙΑ
PRAMIM
um
DVX
VENETIAR .
&c.

GALANT . 41
T
La Piece qui ſuit , a eſté faite
depuis peu de temps à l'occaſion
du Mariage d'une tres- belle Perfonne.
C'eſt M Baugé qui en eſt
l'Autheur. Pluſieurs Ouvrages
de luy vous ont déja fait connoiſtre
la facilité de ſon Génie .
LE TRIOMPHE
DE L'AMOUR.
L
EPITHALAME .
Amour vouloit Soumettre une
jeune Rebelle,
Qui bravoitson pouvoir, & défendoit
ſon coeur ;
Mille Amansfoûpiroient pour elle,
Sans pouvoir adoucir ſon extréme
rigueur ;
Et la Cruelle
Qui
42
MERCURE
Qui n'écoutoit que ſa froideur,
Traitoit leurs foins & leur ardeur
De pure bagatelle ,
Et les abandonnoit à leur douleur
mortelle.
L' Amour au deſeſpoir ,lesyeux étincelans
,
Concevant à la fois cent deſſeins
violens ,
Ne reſpire que la vengeance.
Je fais trembler , dit- il , le celeſte
Sejour,
Et je ne puis vaincre la réfiftance
Qu'une fimple Mortelle oppoſe
à ma puiſſance ?
Il faut qu'avant la fin du jour
Je puniſſe ſon infolence ,
Ou ceſſe enfin d'eſtre l'Amour .
Un Berger poſſedoit tout ce qu'il
faut pourplaire ;
Le Berger voyoit la Bergere
Sur le pied d' Amy simplement.
L'Amour
GALANT.
43
L'Amourſe fert deſtratageme
Pour venir plusfacilement
A bout de lafroideur extréme
Qui le bravoit impunément.
Des ſoûpirs indiſcrets , des helas
je vous aime,
Ne font , dit- il , qu'effaroucher
un coeur
A qui l'Amour fait peur.
Le Berger a toute l'eſtime
De l'orgueilleux Objet qui mépriſe
mes Loixi
Il faut que l'amitié me preſte icy
ſa voix ,
Et que pour fatisfaire au couroux
qui m'anime ,
Elle immole à mes voeux cette
illustre Victime .
Ilpart au mesme instant , & vole
Se loger
Dans le coeur dujeune Berger.
Il y traîne avec luýſes ardeurs les
plus vives,
44 MERCURE
t
:
Il s'arme en Dieu vangeur , de redoutables
traits,
D'impétueux deſirs , de flâmes exceffives,
Etflateſon dépit d'un glorieux progrés;
Mais pour ne rien gaster, il voile la
Tendreſſe
Du dehors indolent de sa Soeur l'Amitié
,
Et cette bonne Déesse
Pour fon Frere s'intereſſe,
Et du chemin fait au moins la
moitié.
Le Berger tout remply du Dieu qui
lepoffede ,
Ignore cependant ce que luy vent
Son coeur,
Etfuivant le panchant deſa boüillante
ardeur,
Sans connoiſtreſonmal , en cherche
le remede.
Vn afcendant impérieux
Porte
GALAN Τ.
45
Porte fes pas en mille lieux.
Tout le Bois retentit du nom de la
Bergere;
Il la cherche, &fans bien connoiſtre
ce qu'ilfent ,
Il court ;& la rencontre en un Lieu
Solitaire,
Nonchalamment aſſiſe au bordd'une
Onde claire,
Qu'un Zéphire coquet careſſoit en
passant.
Iadis àson aspectson coeur reſtoit
tranquile,
D'aucun trouble jamais il n'estoit
agité;
Il ne peut aujourd'huy Soûtenir Sa
Beaute,
Ilreste en le voyant , inquiet , immobile,
La parole luy manque , & malgré
: Ses defirs
Vn timide respect étouffe,ses foûi
pirs.
46
MERCURE
il connoist à l'instant la cauſe defon
trouble ,
Et mille mouvemens qu'on ne peut
exprimer,
Luy diſent tous , qu'il faut aimer.
A ces reflexions son defordre redouble.
Si la Bergere eut raiſonné,
Elle auroit bientoſt deviné
D'où naiſſoit l'embarras du Berger
qu'elle inspire.
Elle auroit prévenu lasuite de ſes
feux,
Mais la raison, les fens , contr'elle
tout conspire,
Et le Berger doit estre heureux.
Libre encor , & fans défiance,
Ellevoit ce nouvel Amant
Qui triomphe inſenſiblement
Desa cruelle indiférence.
L'Amour insinué jusques aupres du
coeur,
Quitte de l'Amitié la nonchalante
اه ardeur. Il
GALANT.
47
Il'paroist ce qu'il eſt , il tonne , il
intimide,
Et plein du couroux qui le guide,
Il porte par tout la terreur.
La jeune Bergere ſurpriſe,
Tâche, mais un peu tard , deſuivre
Safranchise.
Fierté, dédain , mépris, viennent à
Son Secours,
Que dira- t- on s'en mesle , & réveille
l'Audace,
Qui veut conferver une Place,
Dont les Dehors font tous occupez
desAmours.
Le Coeur dans ce defordre extréme
Souffre tout ce qu'on peut souffrir ;
LeBerger àses yeux fans ceffe vient
s'offrir,
Digne d'estre aimé comme il aime.
L'Estime parle en ſa faveur ,
Et par mille conſeils fortementfollicite
De fubirle pouvoir de l'aimable
Vainqueur Dont
48 MERCURE
Dont elle vante le mérite.
La Raiſon d un autre costé
Dit que c'eſt aſſezréſiſté,
Qu'on doit appréhender un Vainqueur
qu'on irrite,
Que c'est en vain qu'on ſe défend,
Que l'Amour en tous lieux est toujours
triomphant,
Et que l'heure d'aimer est une heure
prefcrite
Que perſonne n'évite.
Le Libertépresque aux abois,
Avec unemourante voix ,
Preſſe le Coeur de ſe défendre.
Veux tu me voir périr , dit- elle ,
& par ma mort
Eſtre auffitoſt réduit en cedre;
Fais pour me conſerver un génereux
effort.
Tu ſçais combien je poſſede de
charmes,
Tules goûtes encor, & peux les
conſerver.
Tâche
GALANT.
49
Tâche à vaincre l'Amour , luy
ſeul peut t'en priver ,
Et t'accabler de larmes .
Mon Ennemy doit - il avoir pour
toy
Plus de douceurs que moy
A ces mots , la Fierté , l'Orgueil,
l'Indiférence ,
Suivant l'Audace & le Mépris,
Enlevent des Dehors de tres-grande
importance,
Que les Amours avoient Surpris .
Doux Yeux , tendres Soûpirs , cedérent
à l'Orage,
La Fierté les diſfipa tous.
Cefuccés enfleſon courage,
Et chatoüillefon vain couroux.
L'Amourpleinde dépit,& boüillant
decolere,
S'oppose à cette Teméraire ;
Il lamet en déroute , & ralliant les
Siens 3
Septembre 1681 .
.1
C
!
50 MERCURE
Il pouſſeſes progrés , & court à la
Victoire.
Tout conſpire àſa gloire,
LeMépris est dans les liens,
Et l'Audace étoufée
Eleve parsa mort an illustre Trophée
Au Dieu qui la furmonte , & dont
tout fuit les Loix,
Ce bonheur impréveu jette par tout
lacrainte;
En vain les Ennemis ont recours à
la feinte ,
La Fierté ne peut plus réſiſter aux
Exploits
Du Vainqueur qui la preſſe ;
Et l'Indiférence aux abois
Expire aux yeux de la Tendreſſe,
Et la Rigueur
Abandonne le Coeur
Au pouvoir du Vainqueur.
Ilentre triomphant dans cette belle
place ,
IL
GALANT.
fr
Il étouffe d'abord l'Inſenſibilité.
Une douce tendreſſe en chaſſe
Les fiers mépris qu'y fit regner
l'Audace ;
Et le Coeur trop content defa captivité,
Ne chérit plus la Liberté.
Pleine du doux plaifir d'aimer &
d'estre aimée,
La jeune Bergere animée
Des violens tranſports qui preſſoient
SonHéros ,
Sacrifie à l'Amour une Pudeur critique,
:
Dont l'éloquence chimerique
Le dépeignoit un Monstre ennemy.
du repos;
DeſormaisSans Scrupule elle aime,
&l'ofe dire,
د م ح م
Elle entend ſoûpirer , elle- mesme
Soupire.
CeSubit changement étonne aves
raifon ;
Cij
52
MERCURE
L'Amour pour maintenir les droits
deſon Empire ,
Et prévenir la trabiſon ,
Met l'heureux Berger qu'il inspire
Chez la Bergere engarnison.
Je vous ay promis de vous parler
d'un Jeu de Science qu'on va
établir , & dont j'eſpere que je
vous envoyeray le Deſſein gravé,
dans la premiere Lettre que vous
recevrez de moy apres celle- cy.
On le nommera le Jeu du Monde,
parce qu'il n'y a point d'eſprit ſi
ſtupide , qui en le joüant
puiſſe acquerir ſans aucune
pene , la connoiſſance d'une infinité
de choſes neceſſaires à ſçavoir
pour le commerce de la vie,
& qu'ignorent la plupart de nos
Sçavans. Telle eſt celle delHiftoire
naturelle de tous les Lieux
de l'Europe , de toutes les Rou-
, ne
tes
GALAN T.
53
tes qu'il faut tenir pour aller aux
Capitales de tous les Etats , des
choſes que l'on peut voir , & qui
ſe font dans toutes les Villes par
où l'on paſſe , des Voitures qu'il
faut prendre, & des endroits qu'il
faut éviter fur Mer & fur Terre.
Joignez à cela , que parle moyen
de ce ſçavant Jeu , l'on apprend
à connoiſtre toutes les richefſes
de chaque Royaume , par
rapport , non ſeulement à ce
qu'y produit la terre , mais à ce
que le commerce y apporte d'avantages
par les Manufactures,
& par les eſpeces de Monnoyes
qui y font en regne. Ce Jeu nous
inſtruit auſſi de toutes les dignitez
auſquelles la vertu nous y
éleve , ſoit dans l'Eglife , dans
l'Epée, ou dans la Robe,& de tous
les genres de ſuplices qu'on a inventez
pour y punir les coupables.
C iij
54
MERCURE
On y voit encor les inclinations
de tous les Peuples ſelon les influences
celestes , & les plaiſirs
qui attachent le plus chaque Nation
, ſoit pour ce qui regarde les
Femmes , ſoit pour le jeu & la
bonne chere. La Navignation
des Mers qui environnent l'Europe,
eſt une autre connoiſſance
qu'il fait acquerir. L'on voit les ef.
peces de Poiffons qui font les plus
rares dans chacune. L'on apprend
le nom des Vents qui ſont ordinaires
, dans l'Ocean , & dans la
Mediterranée, & par conſequent
celuy qui eſt propre ſelon le Païs
où l'on veut aller.Tous les Lieux
où les grandes Batailles ſe ſont
^ données , & dans leſquels on a
tenu des conſeils & des Aflemblées
confiderables , ſe trouvent
marquez dans ce meſme Jeu a
vec les Armes des Souverains ,
leurs
GALAN T.
55
leurs Livrées , & les Ordres qui
ont eſté établis par chacun d'eux .
Il contient quatre- vingts dix Figures
humaines , & un nombre
quatre fois plus grand d'Orne.
mens de toutes fortes , qui ont
chacun leur utilité . Ce qui eſt
fort remarquable, c'eſt qu'un Enfant
& une Femme y peuvent
joüer dés la premiere fois avec
autant de facilité,que celuy mefme
qui s'eſt donné la peine de
l'imaginer. Ce ſeroit luy derober
la gloire qui luy eſt deuë, que de
ne pas ajoûter qu'il s'appelle Mr
Jaugeon. Je vous ay parlé de luy
pluſieurs fois pour des choſes
d'invention , qui ont eu toutes
beaucoup de ſuccés.Paris n'eſt pas
le ſeul lieu où ce Divertiſſement
doit eſtre eſtably. Il ſera communiqué
à toutes les grandes Villes,
& les Provinces partageront l'a-
Cij
56 MERCURE
l'avantage que vous voyez bien
qu'on en peut tirer. Si elles doivent
beaucoup à cette admirable
Capitale qui leur fait part
chaque jour de ce qu'elle a de
plus curieux , elles peuvent auſſi
ſe vanter de luy faire quelquefois
d'aſſez aimables Prefens د pour
meriter ceux qu'elles en reçoivent.
L'ingenieux Dialogue que
vous allez voir , ſervira de preuveà
ce que je vous dis. Il eſt du
Berger Fleuriſte,& fait pour une
belle Provinciale , venue à Paris
depuis peu de temps.
QUE
GALANT.
57
QUERELLE
DE PARIS,
ET DE
L'A PROVINCE.
Q
1
LA PROVINCE .
Ue je ſuis à plaindre ! J'ay
perdu ce que j'avois de plus
beau & de plus aimable ; ce qui
faiſoit mes delices & ma gloire,
& ce qui m'attiroit le coeur& les
yeuxde tout le monde. Je ne fuis
plus preſentement qu'une malheureuſe
Decriée , dont les galans
Hommes ne font plus d'état,
qu'ils jugent indigne de leur attachement
, & qu'ils abandon
nent & fuyent de toutes parts
Cv
38 MERCURE
Que feray- je pour me remettre
en honneur ? Par quel avantage
reparer ma perte ? Et d'où attendre
le rétabliſſement de mon
bonheur , ou la conſolation de
mon infortune ?
Cloris , belle Cloris , ne reviendriez
vous pas?
Sans vous, helas, je suis fans appas
&ſans luftre,
Et de moy tout le monde est las.
Avecvous on me traite & d'aimable,
& d'illustre;
Degrace, rendez moy mon lustre &
mes appas.
PARIS .
Que tes deſirs font injuſtes, &
zes plaintes importunes!Eh,quoy,
Auroit - il eſté raiſonnable que
Cloris que les Dieux n'ont renduë
fi belle & fi parfaite , que
pour faire admirer leur puiſſance,&
adorer leur bonté, euſt eſté
cachée
GALANT.
59
cachée toute ſa vie aux yeux du
beau & du grand monde , ſans
qu'elle paruſt jamais ſur le Théatre
de la gloire, & dans les lieux
où l'on ſçait donner le prix qui
eſt deû à toutes choſes Comment
l'aveugler affez pour croire que
cette ſage Perſonne , apres avoir
languy dans ton ſein depuis tant
d'années , ſe remette de nouveau
ſous ton imprudente conduite,
- &retourne s'expoſer volontairement
au martyre que tu luy faifois
foufrir chaque jour ?
Si tu la hais tupeux demander Sa
prefence.
Mais l'aimes- tu ? croy moy , defire
Son absence,
Car enfin rien ne manque en mon
heureuxfejour.
C'est celuy de la mode & de la
bienséance,
Du beau port, du bel air,des beaux
mots, du beau tour, Des
60 MERCURE
Des jeux , des ris , & de l'amour,
De la douceur , & de la complai-
Sance;
Au lieu que l'on ne trouve en taplus
noble Cour,
Que rudeffe,qu'orgueil,& beaucoup
d'ignorance.
Apres cela,ť attendre àfon retour
N'est- ce pas teflater d'une folle
espérance?
LA PROVINCE.
Cruel, eſt- ce ainſi que tu confole
une Infortunée à qui tu asravy
la meilleure partie de ſon bien,
& n'y auroit- il pas plus de généroſité
à la plaindre qu'à l'infulter
? Quel défaut as- tu remarqué
dans Cloris qui te faſſe blamer
ma conduite , & quelles choſes
ne ſçait- elle pas qui te porte à
m'accuſer d'ignorance ?Ne l'ay-je
pas élevée avec toute la grace &
toute la politeſſe poſſible N'ay- je
pas
GALANT. 61
pas remply fon eſprit de toutes les
lumieres qui le pouvoient embellir,
& n'est - ce pas l'élever autant
que je dois , & rendre juſtice
à ſon mérite , de la priſer un
peu moins que les Divinitez , &
beaucoupplus que tout ce qui eft
mortel ? Mais , dis-moy , toy qui
préſumes ſi fort de ta ſuffiſance ,
comment te laveras- tu de la faute
que tu as faite, de ne luy avoir
pas épargné l'incommoditéd'un
long voyage pendant d'infuportables
chaleurs,en amenant, pour
la voir & l'admirer où elle eſtoit
tout ce grand monde dont tu
tires tant de vanité , & qui te
rend infolente dans tes avantages
? As- tu jamais eu fujet deme
reprocher des incivilitez fi honteuſes
& fi groffieres?
PARIS..
Quoy,pauvre Etourdie , tune
t'es
১৯
62 MERCURE
a
t'es donc pas aperçeuë que le
chagrin que tu apportois chaque
jour à cette admirable Perſonne,
par les complimens importuns ,
par les cerémonies contraintes ,
par les libertez badines , par les
aſſemblées confufes , parles converſations
ennuyeuſes,& par toutes
les affectations ridicules ,
pouſſe enfin ſa patience à bout,&
l'a obligée de s'expoſer à toutes
les fatigues du voyage dont tu la
plains, pour te fuir , pour mettre
ſon eſprit en repos, & pour trouver
aupres de moy un azile aſſuré
contre l'odieux uſage de tes ſotes
& ridicules maximes? J'avouë
qu'il y a ſujet de s'étonner qu'elle
ne ſe reſſente pas de tes defauts
ordinaires, & qu'on ne remarque
rien en elle qui tienne de ton
air & de tes façons , apres avoir
fuccé
GALANT. 63
ſuccé ton lait, & pris fon éducation
dans ton ſein ; mais c'eſt
ſans- doute par miracle ſeulement
qu'elle eſt autre que toutes les
Perſonnes que tu éleves ; & elle
ne doit jamais te revoir , ſi elle
veut empeſcher que tes mauvais
exemples ne faſſent enfin fur elle
des impreffions deſavantageuſes
à ſes loüables & nobles façons
de parler , d'agir , & de paroiſtre
par tout avec ſuccés.
Amour , qui bien souvent avec elle
Se joue , :
Luy diſoit encor hier tout bas ,
Cloris , vous avezſçeu vous tirerde
La bouë ,
Et tout le monde vous en lovë ;
Donnez ordre à n'y rentrer pas ,
Vous ferieztort à vos appas.
LA PROVINCE.....
Si j'ay ſçeu l'amener juſqu'à
fa
64 MERCURE
ſa dix - huitième année , ſans
qu'elle ait pris aucune habitude
que ta critique puiffe condamner
; maintenant qu'elle eſt dans
un âge moins tendre , je la conconduiray
plus loin , ſans qu'elle
coure de riſque ; & fi tu en doutes
, tu n'as qu'à me la rendre
pour en voir l'épreuve , puiſque
d'ailleurs tu ne peux fans injuſtice
retenir un bien qui m'appartient
, & que je deſtine à me
ſervir de modelle , pour élever
deformais toutes les autres Perſonnes
de qualité , dont le Ciel
confiera la nourriture à mes
foins.
PARIS.
Je te le dis encor une fois , ne
t'attens point à ſon retour. Tes
perſecutions l'ont forcée de te
quitter , & mes douceurs m'ont
faitmeriter le choix de ſa retraite
GALANT .
65
te. Je la garderay avec plus d'exactitude
que les Troyens ne
garderent l'Image de la Déeſſe,
à qui les Deſtins avoient attaché
l'heureuſe fortune de
leur Ville. Tu ſçais la maniere
dont tu l'as nourrie ; profite de ta
memoire s'il t'eſt poſſible ; mais je
ſeray bien trompe, ſi l'on voit jamais
fortir de tes mains une autre
Perſonne auſſi accomplie
qu'elle. Pour moy qui mets chaque
jour de jeunes Merveilles
au monde , je me tiendrois bien
glorieux fi celle- là me devoit les
ſoins de ſon education. Tu te
flates de cet avantage. ( Je me
trompe , il ne t'eſt pas dû. ) Elle
n'en eſt redevable qu'au Ciel ,
qui a joint aux charmes dont il
l'a pourveuë , un eſprit noble,
grand , éclairé , & incapable des
moindres fautes .
Ainsi
66 MERCURE
C
Ainsi de la Nature elle tient Sa
beauté;
LesGracesfurent ſes Nourrices,
Les Vertus ont regléfes moeurs &Sa
bonté.
Province, quelsfont tes ſervices ?
LA PROVINCE .
Dieux , ſouffrirez - vous que ce
méchant , apres m'avoir ravy ce
que j'avois de plus pretieux,
m'ofte encor un honneur qui
m'eſt ſi legitimément acquis ?
Accordez -moy de grace , affez
de force pour tirer vengeance de
ſes outrages , ou puniſſez -le vous
mefme de fon injustice & de fon
envie.
PARIS.
Les Dieux n'ont point d'oreilles
pour les prieres que la Colere
leur addreſſe : & puis quand ils
t'écouteroient favorablement , il
me
GALANT.
67
me ſeroit facile de me conſoler
de tous les maux qu'ils me feroient
endurer , pourveu qu'ils
me laiſſaſſent la belle Cloris.
Cloris, dont l'aimable préſence
Pourroit enhanter laſouffrance,
Cloris, dont .......
LA PR. l'interrompant.
Que tu es ingénieux dans tes
malices ! Tu feins fans doute
d'avoir beaucoup d'eſtime pour
elle , afin d'augmenter mon déplaiſir
, en me repreſentant avec
adreſſe l'importance de ma perte.
PARIS.
Pourte faire voir ton erreur
& ma franchiſe , je te jure que
ſi j'eſtois réduit à la fâcheuſe
neceſſité de te la rendre , ou de
perdre ce que j'ay de plus beau
&de plus brillant, lors que je me
montre
68 MERCURE
montreau Cours dans mes jours
de parade , je ne balancerois
point dans mon choix. Je ſacrifierois
toutes chofes pour la conferver
.
Et je croirois dans cette feule
Blonde
Avoir plus de vertus , de graces, &
d'attraits ,
Queje n'en eus jamais ,
Et que n'en a tout le reste du monde.
LA PROVINCE .
Helas , que la nature du Bien
eſt étrange ! On ne le connoiſt
jamais mieux que lors qu'on en
eſt privé.
PARIS.
Tu vois neantmoins que je
connois affez bien celuy que
mon heureuſe fortune me fait
poſſeder. A la verité pendant
qu'il
GALAN T. 69
qu'il eſtoit à toy , mes charmes
n'approchoient pas des tiens ;
& à la premiere conteſtation que
nous aurions euë enſemble fur
le prix de la Beauté , j'aurois reconnu
qu'il t'apartenoit.
Mais tout cede aujourd'huy fur la
terre &ſur l'onde ,
Auxcharmes dontjeſuispourveu.
Cloris n'a rien d'égal, Cloris estfans
Seconde ,
Rien de fi beau n'a jamais esté
veu.
LA PROVINCE.
Ingrat , tu m'en as l'obligation,
&il feroitde ton devoir de la reconnoiſtre
.
PARIS
Cà , je le veux , parlons d'accommodement.
Quelle reconnoiſſance
prétens - tu me deman
der?
70 MERCURE
der ? Je te donnerois volontiers
douze de mes plus aimables
Nymphes. Neantmoins , comme
je ſçay , qu'encor qu'elles ne fufſent
pas des plus belles , ny des
plus fpirituelles , elles ne laiſſeroient
pas de t'attirer beaucoup
de plaifir & d'honneur ; il vaut
mieux ce me ſemble pour ton
avantage, que je t'en offre vingtcinq
du ſecond rang , que douze
du premier.
Combien tant de Beautez
Feront de tous costez
Retentir des louanges !
Combien de Vers & de Portraits
Se feront de leur air , de leur teint ,
de leurs traits ?
Peintres, Rimeurs, Galans, les prendront
pour des Anges.
LA
GALANT.
71
LA PROVINCE .
Ah piquant Railleur , tu m'accuſes
de mauvais gouft. Je l'ay
- auſſi fin que toy. Il n'y a point
de milieu , je veux ou Cloris ,ou
rien .
PARIS.
Hébien,que rien te demeure,
puisque tu ne veux pointdémen-
- tir ta mauvaiſe coûtume de pafſer
ſans ceſſe aux extrémitez , &
de faire toûjours l'abfoluë &
l'opiniaſtre. Pour moy je garderay
ta Cloris, qui me tiendra lieu
de tout. Apres un partage ſi
juſte,& fi proportionné à nos mérites,
Ilnous fiéroitmal d'estre enguerre,
Et dans un temps encore , ou nostre
Grand LOVIS
A, parſes Exploits inoüys ,
Mis la paixpar toute la Terre.
LA
72
MERCURE
:
LA PROVINCE .
N'eſpere pourtant pointde repos,
que je ne revoye Cloris dans
mon ſein. Tu me la rendras par
force, ſi la douceur n'obtient rien
de toy. Je t'inveſtiray de toutes
parts,& te preſſeray de telle maniere
qu'il faudra enfin que tu me
faſſes juſtice.
PARIS.
Je t'aſſure que nous n'aurons
point de diférend pour la juſtice
que tu me demandes , car pour
te la faire toute entiere , j'auray
toûjours tres- mauvaiſe opinion
de toy; & quant à la belle Cloris,
comme je ſuis perfuadé qu'elle
ne me ſçauroit quitter qu'avec
peine , ſi je la laiſſejamais aller,
ce ne ſera pas fans réſiſtance .
Mais , adieu , conſole- toy , fi tu le
:
Tandis
peux,
GALANT.
73
Tandis qu'avec l'adorable Cloris
Je te predray pour l'objet de nos ris,
Qu'on me verra triõpher avec elle
Des Beautez de tout l'Univers ,
Et qu'on dira par tout,fur nos charmes
divers,
Ah, que Paris est beau ! Dieux, que
Cloris est belle!
Puiſſe leur union devenir eternelle.
LA PROVINCE.
L'Infolent me brave. Il ſe retire
tout glorieux de mon illustre dépoüille
, & j'ay le cruel déplaiſir
d'en eſtre maltraitée de toutes
façons. Hélas ! à qui auray-je
recours dans mon malheur ?
Cloris a peut- eſtre de l'averſion
pour moyles Perſonnes qui ſe
piquentde bel eſprit ont toûjours
parume mépriſer , & les grandes
Divinitez font aujourd'huy
fourdes à mes voeux. Je ne
Septembre 1681 . D
74 MERCURE
connois que le temps dont je
puiſſe eſperer de l'aſſiſtance; mais
qu'il eſt lent dans tout ce qu'il
fait , & que ſes remedes ſont
éloignez pour des maux préſens !
Dieu léger, qui prensſoin de ramener
les Fruits ,
Les beaux Fours , les Zéphirs , les
Jaſmins,& les Roses;
Si tu prenois pitié de mes cruels
ennuis,
Tu quitterois leſoin de tat de choſes ,
Et pour me vanger de Paris ,
Tu me ramenerois promptement ma
Cloris.
Apres le plaiſir que doit vous
avoir cauſé cette galante Querelle
, je croy , Madame , que
vous voudrez bien fouffrir que
j'entredans unematiere toute ſerieuſe
.Je m'en flate d'autant plus,
que ce qui regarde la Religion ,
: vous
GALAN T. 75
vous eſt toûjours tres confiderable,&
que je ſçay qu'en pluſieurs
rencontres , des Cerémonies
de pieté vous ont attirée enbeaucoup
de Lieux,où vous n'avez pû
vous cacher parmy la foule. Celles
qui ont eſté faites à Chaumont
, Ville du Véxin François,
pour un Corps Saint qu'on y
transféra dans les derniers jours
du mois de Juillet , méritent ſans
doute que vous en ſoyez inſtruite.
La Lettre qui ſuit vous en fera
ſçavoir le détail. Elle eſt d'un Particulier
àune Dame de ſes Amies,
&quoy que tombée un peu tard
entremes mains,elle n'a pas moins
dequoy fatisfaire voſtre curioſité .
La Rélation est tres- exacte , &
l'on n'y peut rien ſouhaiter de plus
pour l'ordre des circonstances.
Vous verrez d'abord que feu Mr
de Monceaux a beaucoup con
Dij
76 MERCURE
tribué a ce qui a donné lieu aux
Solemnitez qu'elle nous explique;
&pour rendre à ſa mémoire la
juſtice qu'on luy doit,il eſt à propos
de vous le faire connoiſtre.Ce
Gentilhomme , mort le 31. d'Otobre
de l'année derniere , âgé
de 42. ans , eſtoit d'une Nobleſſe
des mieux confirmées. Il s'appelloit
Gilles - Odo de Charron
, Seigneur de Monceaux
lez - Paris , Rucourt , Liencourt ,
&tiroit fon origine des anciens
Fondateurs de la Ville d'Amiens,
que Monſicur de Charron de
Monceaux ſon Grand- Pere,dans
l'Hiſtoire qu'il a faite de l'Antiquité
de la France & de ſes Rois,
depuis le commencement du
Monde,dit avoir eſte baſtie par
une Légion de Soldats Grecs.
Leur Chef portoit le nom de
Charron,& c'eſt de luy que la Fa
mille
GALANT. 77
mille de Mr de Monceaux eſt defcenduë.
Du coſté de Dame Anne
de Champhuon ſa Mere,il eſtoit
venu de Meſſire Gilles de Champhuon
, Seigneur du Ruiſſeau ,
Conſeiller d'Etat,Filsd'un Chancelier
d'Ecoſſe ſous la ReyneMarie
Stüart. Le premier employqu'il
eut , fut celuy d'enſeigne Colonelle
dans le Regiment du Roy ,
lors de fa creation . On le fit enſuite
Lieutenant,& puis Capitaine
dansle meſme Regiment. Il
eſtoit Ecuyer de la Grande Ecurie,
& Valet de Chambre ordinaire
de Sa Majeſté , laquelle en
conſidération de trente années
de ſervices aupres de fa Perſonne,
& de ceux qu'avoient rendus
ſes Anceſtres aux Roys ſes Prédeceſſeurs
depuis plus de 380.
ans ſucceſſivement de Pere en
Fils,&fans aucune interruption ,
Diij
78 MERCURE
c'eſt à dire , depuis le Roy Philippesle
Hardy Fils de S. Loüis ,
a eu la bonté de conſerver
cette Charge de Valet de
Chambre à ſa Famille , l'ayant
renduë au Pere Jérôme de Monceaux,
Vicaire des Capucins de
Meudon fon Frere , qui l'avoit
précedé dans l'exercice de la
meſme Charge avant qu'il euſt
renoncé au monde,pour en diſpofer
par luy en faveur des Filles de
feu Mr de Monceaux . Comme il
n'a laiſſé aucuns Enfans mâles, on
peut dire qu'il eſt le dernier de
fon Nom,& de ſa Famille, ( alliée
àcelles de Boulainvilliers, d'Alincourt
, &c. ) le Pere Jerôme Capucin
, & Meſſire Jacques de
Charron , Seigneur de Liencourt,
Chanoine du Royal Chapitre de
S. Quentin , ſes deux Freres, eftant
dans l'Etat Eccleſiaſtique .
Voila
GALAN Τ.
79
,
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Ca
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Voila , Madame , ce qui m'a paru
devoir préceder la Relation que
vous allez lire.
A MADAME DE ***
A Chaumont ce 8. Aouſt 1681 .
Ous vous plaindriezfans doutede
ma négligence,si je diférois
à vous faire part de ce qui s'est
fait icy depuis quelques jours pour
une Solemnité qui ne pouvoit estre
plus éclatante. Avant que d'entrer
dans ce détail ,je dois vous faire
Sçavoirque nous avons un Convent
de Religieuses de Sainte Elizabeth
du Tiers - Ordre de S. François , qui
est dans tout le Païs en une fort
grande estime. L'affection que feun
Monfieur deMonceaux avoit pour
cette Maiſon , dans laquelle quatre
de ſes Soeurs ont pris l'Habit
re de
s, el
ique
Voila
Diiij
80 MERCURE
& dont Madame de Boulainvilliersſa
Cousine est Prieure , l'obligea
il y a quelques années d'unir
Son credit à celuy du Pere Jerôme
de Monceaux Capucin , Son Frere,
pour obtenir un Corps Saint à ces
vertueuses Filles. Ainsi ce Pere
ayant esté envoyé à Rome , agit
puiſſamment aupres de Sa Sainteté
, afin qu'il luy plust de luy
accorder quelques Reliques confiderables
. Ses prieres &ses pour-
Suites furent employées ſi heureu-
Sement , qu'il obtint le Corps entier
de Sainte Fortunée Vierge&
Martyre , Fille de Fortune Colonel
Romain , qui à l'âge de vingt deux
ans a donnésa tefte pour la Foy l'an
de grace 297. Cela est justifié par
l'Ecrit que l'on a trouvé dans ſon
Tombeau fur du cuivre , avec une
Fiolle defon fang. Ce Corps fut apporté
jusqu'icy par lessoins du mefme
GALANT. 81
me Pere , qui prit enſuite celuy de
fairefaire une Châſſe digne d'enfermer
ce riche Trésor. Toutes choses
ayant estépréparées par les ordres de
Sa Majesté; & la Reyne, Monfieur,
Madame la Comteſſe de Bethune,
&d'autres Perſonnes , ayant bien
voulu contribuer à ce qui estoit neceſſaire
pour rendre la Cerémonie
plus folemnelle , elle commença le
Vendredy 25. de Iuillet, apres que le
Pere de Monceaux,Selon la Commiffion
qu'il avoit reçeuë de Monfieur
I'Archevesque de Roven,eust mis le
Corps de la Sainte dans la Châſſe où
on le voit àpréſent.Elle est longue de
cinq pieds & demy, doublée de Brocard
d'or , ainsi quele Matelas &
l'oreiller, & embellie de vingt Criſtaux
, qui laiſſent voir la Sainte
Martyre , vêtue & coifée à la Romaine.
Elle est habillée d'une Etofe
àfond d'argent, avec des Fleurs
D V
82 MERCURE
couleur de fen, &fous cet Habit elle
en porte un autre d'un Brocard d'or
à grand ramage. Tous ses Vestemens
, auſſi bien que sa Coifure ,Sa
Couronne , &ſes Souliers , brillent
d'une infinité de Diamans & de
Perles. Sa teste est entiere , & àſa
groſſeur il est aisé de juger qu'elle
estoit de grande taille. Elle a prefque
encor toutes ses dents , &les
oßemens deses pieds &deſes mains
paroiſſent au travers de fes Souliers
&deſes Gands , ce qui donne beaucoup
de devotion à tous ceux qui
La regardent. Tous les oſſemens de
ce Saint Corps ayant esté mis en ordre
par le Pere de Monceaux , en
présence de deux habiles Chirurgiens
de la Ville, il mitfur la Châſſe
Le Sceau du Vicariat de Pontoise ,
&laferma aves deux Clefs dorées,
dont il donna l'une à la Prieure,
l'autre à l'ainée de ſes Soeurs,
Rela
GALANT. 83
Religieuse dans ce Monastere. En
fuite il la conduiſit de grand matin
incognito ce mesmejour 25. Iuillet,
en l' Abbaye de Gomerfontaine , d'où
toutes les Penſionnaires vinrent au
devant fort loin donner le Dais à la
Sainte . Ellefut reçeuëpar Madame
de Grançey, Soeur de Monfieur l'Archevefque
de Roüen , qui en est Abbeffe
, cePere l'ayant mise en dépost
entreſes mains,parun Discours qu'il
luy fit. Cette Abbeſſe qui estoit à
la Grille , la Croſſe à la main , accompagnée
de Mesdames de Granceyſes
Niéces , & de toutesa Communauté
, répondit d'une maniere
pleine de reſpect envers la Sainte ,&
de reconnoiſſance envers celuy qui
vouloit bien luy confier ce Tréſor, en
attendant qu'on vinst l'enlever
avec les honneurs qu'ilméritoit . En
même temps elle commença d'entonner
le Te Deum , qui fut
chanté
84 MERCURE
chantépar le Choeur & parles Orgues
. L'Eglise de Gomerfontaine
estoit tenduë depuis le bautjusqu'au
bas de tres - belles Tapiſſeries ; &
l'Argenterie qui ornoit l'Autel , ne
pouvoit estre plus riche , ny en plus
grand nombre. Au milieu de cette
Eglife estoit un Lit de parade fort
baut &fort large, dreſſé enmaniere
de Lit d'Ange,avec un Repofoir couvert
d'un Tapis de Satin en broderie
d'or & d'argent , fur lequel on mit
la Châſſe. Comme elle est fort magnifique
, & presque toute à jour , elle
brilloit avce grand éclat. Tous ceux
qui devoient ſervir à la tranſporter,
s'estant rendus à Gomerfontaine,
la Proceſſion commençafur les trois
heures. Voicy dans quel ordre. Apres
un fort beau Discours que l'on fit
fur ce sujet , Monsieur l'Abbé de
Villetartre qui officioit , benit la
Baniere de La Sainte , & la mit
entre
GALAN T. 85
entre les mains de l'Hermite de
S. Eutrope pour laporter. Cela eftant
fait, ilſe plaça autourde la Châfſſe
avec tout le Clergé , chanta quelques
Hymnes, &fi toſt qu'il eutfiny,
quatre Trompetes du Roy Sonnerent
la marche. La Baniere dontje viens
de vous parler , qui estoit un tres-
Superbe Etendard , où l'on avoit
peint la Sainte environnéede Trophées
, fut la premiere qu'on vit
avancer. Celles des villes , & de
tous les villages des environs , paroiſfoient
en suite , & apres elles,
toutes les Croix des Paroiffes. Elles
precédoient une Compagnie nombreuſe
de Filles vêtuës de blanc , qui
repréſentoient la puretéde la Sainte,
& que l'on voyoit ſuivies de plw
fieurs Anges vêtus magnifiquement,
&fur les Habits desquels ilſembloit
que la Broderie vouluſt diſputer le
prix aux Diamans & aux Perles.
Chacun
86 MERCURE
Chacun d'eux avoit une Couronne
de Fleurs fur la teste. Si- toſt qu'ils
eurent passé , l'on apperçeut , fur
deux lignes deux Compagnies également
lestes. Toutes deux marchoient
Tambours batant & Enfeignes
déployées , l'une de jeunes Gens
mariez , & l'autre toute de Garçons
, les uns &les autres tres- bien
armez, &fort proprement vêtus.La
derniere avoit en testeM Carpentier,
& pour Lieutenant, M² Padet,
Fils du Président de l'Election de
Chaumont. Cette Infanterie faisoit
paroiſtretant d'ordre ,& de difcipline
si bien reglée , qu'on eust dit que
ceux qui la compofoient,avoiët paſſé
toute leur vie à l'Armée. Derriere
eux estoient dejeunes Enfans habillezà
la Romaine,pour représenter la
Nation d'où la Sainte estoit. Les Recolets
de Chaumont & de Trie- Chaſteaufuivoient
cette Troupe ,&marchoient
GALAN T. 87
choient devant les Mathurins Retre
-
formez, tant de Calloy, que de Nô-
Dame de Lieſſe de Gisors.
Apres ces derniers venoient des
Gentilshommes à cheval , habillez
àla Romaine , en maniere deHerauts-
d'armes . Leurs Habits estoient
fort riches , &ils tenoient tous des
Palmes garnies de Rubans couleur
de feu. Les Fils de Monfieur de
Liencourt estoient de ce nombre. Ils
avoient pour Chefun jeune Parifien
d'une majesté charmante. Sonequipage
estoit magnifique , tant pour
fon Habit & la Houffe defon Cheval,
que pourfon Capot, tout garny
de Plumes & de Pierreries. Ces
Herauts estoient ſuivis de quatre
Trompetes du Roy qui alloient devant
la chaſſe. Les Plumes & les
•Aigretes miſes au dessus des Vases
dorez qui en faisoient l'ornement,
luy donnoient beaucoup d'éclat. Elle
estoit
88 MERCURE
estoit portée par huit Apostres couronnez
de Fleurs , ayant de tresbelles
Aubes avec de grandes Echarpes
. Huit autres qui devoient les
relever , marchoient à côté de ces
premiers , &portoient de gros Flambeaux
de Cire blanche. Des quatre
coins de la châſſe pendoient des
Echarpes en broderie , que tenoient
autant de Diacres , l'un desquels
estoit Monsieur l' Abbéde Liencourt,
Chanoine de S. Quentin , Frere du
Pere de Monceaux. Tous les Ecclefiastiques
des environs venoient en
Suite, &cette marche estoit termi
néepar les Officiers de la Ceremonie
, dont le principal estoit Monfieur
de Villetartre. C'est un Homme
de qualité , Seigneur de tres-belles
Terres , qui employe tout ſon Bien
àfaire établir des Miſſions , & à
fecourir les Pauvres . Monfieur Dorival
Curé, qu'on avoitfait Maître
des
GALANT. 89
des Ceremonies , estoit toûjours sur
les aîles , auſſi bien que le Pere de
Monceaux , qui ne ceſſoit point de
donnerſes ordres pour empefcher la
confusion.Douze Hommes bienfaits ,
armez chacun d'une Pertuisane,&
commandez par Monfieur Carpentier
, faisoient fans ceſſe écarter la
foule ; &quoy qu'ellefust fort gran .
de , on vit toûjours la Proceſſion
marchersur deux lignesſans aucun
trouble . Les Ecclefiastiques & les
Ordres Religieux chantoient tour- à
tour , & ne commençoient jamais
que les Trompetes n'euſſentfiny leurs
fanfares. Apres trois quarts de lieuë
toûjours en belordre , la Proceſſion
arriva en la Paroiſſe de S Martin ,
qui est à l'entrée du Fauxbourg de
-Chaumont. Le Curé la vint recevoir
avec l'Encens , à la teste deſes
Prestres. Onfit reposer le Corpsfur
un Lit de parade fort propre, dreſsé
dans
१० MERCURE
dans l'Egliſe qu'on trouva parée de
Ses plus beaux Ornemens. Quelques
Prieres y furent chantées , & l'on
en partit aufon des Trompetes pour
entrer dans la Ville, dont l'on avoit
embelly les Portes d'une maniere
d'Arc de Triomphe. Dans ce moment,
unfort grand nombre de Boëtes
furent tirées , & l'on apperçent
Monfieurdu Mesnil, nouveau Lioutenant
General , avec tout le Corps
de ville , & les Officiers de la Juſtice
, qui s'avançant vers la chaffe,
firent paroitre leur zele par toutes
les marques de respect & de venevation
imaginables. Ils luy donnerent
un fort riche Dais , &le porterent
tout le reste du chemin , quay
qu'il fust fort difficile. Monfieur le
Curé de S. Jean , Docteur de Sorbonne,
qui estoit venu attendre le Corps
de la Sainte , accompagné de tout
Son Clergé , luy donna de l'Encens à
la
GALANT .
91
la Porte de la Ville , & ensuite la
recent dansſon Eglise , où l'on mon-
-ta apres avoir traversé la premiere
grande Rue . Ce Vaiffeau qui est
tres- grand & tres beau , ſe trouva
commode pour la grande multitude
de Peuple que cette Solemnité avoit
fait venir de toutes parts . Defaint
Jean l'on paſſa par une autre grande
Ruë , jusqu'aux Peres Recolets,
qui reçeurent la Relique avec les
mesmes honneurs. Apres pluſieurs
Motets & Prieres , l'on arriva au
Convent des Religieuses , au bruit
des Cloches & du Carillon de toute
la Ville, Ontira alors pluſieurs autres
Boëtes ; & comme on les avoit
placées dans un Lieu où il y a des
Echo qui répondent plusieurs fois ,
ce fut un bruit qui dura longtemps.
Ilfut ſuivy de pluſieurs Salves de
toute la Mousqueterie , tant des
Dames Religieuses, que des Compa
gnies
92 MERCURE
gnies d'Infanterie , qui estoient venuës
de Gomerfontaine. On plaça
la Châſſe dans la Court du Convent
, parce que l'Egliſe estoit trop
petite pour contenir tout le Peuple.
On avoit couvert ce Lieu d'une
grande Toile verte , & de tres-bel.
les Tapiſſeries l'ornoient tout autour.
On voyoit dans le milieu une
maniere d'Alcovefort enrichy , dans
lequel eftoit un tres - beau Lit de Velours
cramoiſy à grande crépine &
broderie d'or & d'argent. Le Ciel
estoit de la mesme forte. Ce futfous
ce Ciel qu'on poſa la Sainte fur une
affez grande Estrade. Le Pere François
Séraphin de Paris , ancien Le-
Eteur en Theologie, monta en Chaire,
& eut un applaudiſſement general,
tant pour la beauté deses pensées,
que pour la politeſſe de ſon difcours.
Lefoir , on porta la Sainte
dans l'Eglise , où l'on chanta te
Salut.
GALAN T.
93
Salut . Cette grande Iournée ſe termina
par un tres- beau Feu d'artifi
ce, que commencerent plusieurs décharges
des Boëtes. Monfieur le
Lieutenant General y mit le feu . Il
estoit posé ſur une Eminence , vis - àvis
d'une Montagne , où d'admirables
Echo en firent fort loin retentir
le bruit . Les Fusées volantes
Sembloient alleran deſſus des nuës;
maisfur tout on admira les dernieres
qui estoient faites exprés , یم
qu'on appelloit de Sainte Fortunée.
Le lendemain Samedy 26. de
Iuillet , les Trompetes vinrent dés
le matinfaire entendre leurs fanfares
, parce que c'estoit le jour de la
Feste de Sainte Anne , dont Madame
de Boulainvilliers , Prieure de
ce Convent , porte le nom. On tira
auſſi quantité de Boëtes , & ce même
bruit recommença à la grande
Meffe. Elle fut chantée d'une ma
niere
94 MERCURE
niere Surprenante par Monfieur
Aubert,de la Musique du Roy. Plufieurs
habiles Musiciens & Symphonistes
, le ſeconderent. Rien ne
Sçauroit estre plus agreable que le
fut cette Musique. Ils la continüerent
à Vespres , apres lesquelles le
Pere Fribourg , ancien Docteur en
Theologie aux Cordeliers de Pontoi-
Se,preschaavec beaucoup defuccés.
Le 27. qui fut un jour de Dimanche,
les Musiciensſefirent encor
admirer. Apres les vespres,
Monsieur l'Abbéde Tombrel , Frere
du Marquis de ce nom , fit paroître
ſon éloquence, &Satisfit fort
Son Auditoire. Monsieur l'Abbé de
Villetartre preschn les autres jours
de l'Octave , d'une maniere si édifiante
, que tous ceux qui l'entendirent
en furent touchez . Le concours
du Peuple redoublant de jour en
jour , onfut obligé d'augmenter les
Gardes
GALANT.
95
Gardes pour s'opposer à la foule,
parce qu'autrement les plus foibles
auroient esté étoufez, quoy qu'on
apportast le Corps de la Sainte dans
la Court pour lafaire voir plus disément
. On y preschoit außi tous
les jours pourfatisfaire la devotion
de tout le monde.
Le Dimanche 3. d'Aoust ayant
esté choisy pour la clôture de cette
Cerémonie,&pourreferrer la Châfſe,
des Peuples de toutes parts ,
de plus de trente lieües , arriverent
àChaumont le jour precédent ,
& dés minuit l'Eglise fut asiegée.
Les Gardes tâcherent inutilement
d'arreſter lafoule. Ilsfurent forcez;
&pourempeſcher ce que la confuſion
pouvoit caufer de defordre , il falut
porter le Corps de la Sainte dans la
grande Court du Convent qui estoit
encorplus fuperbementparée que les
premiers jours.Ellefut toûjours rem
plie
96 MERCU RE
plie d'une infinité de monde jusqu'apres
les vespres qu'on fit la Proceſſion
dans le meſme ordre que la premiere
avoit esté faite. Les Vierges vêtuës
de blanc , les Anges, la Ieuneſſe ſous
les armes , les Enfans habillez à la
Romaine , les Corps des Religieux,
les Hérauts, tout le Clergé & Mef.
fieurs de Ville , accompagnerent la
Châffe , qui fut portée à la Paroiſſe
de Laiflerie . De là on paſſa derriere
la Ville , où l'on trouva à l'entrée un
Somptueux Repoſoir chez Mademoi.
SelleLignier. Apres qu'on s'y fut arreſté
quelques momens, on paſſa par
le milicu de la Ville au bruit des
Salves de la Mousqueterie, quifuret
réïterées quad la Châffe entra chez
les Récolets. Ils la reçeurent comme
ils avoient fait la premiere fois , &
la conduisirent jusque chezles Dames
Religieuses , où le Pere Eloy,
Prédicateur de la Reyne, Supérieur
des
GALANT.
97
des Recolets de Versailles , prescha
fort eloquemment. Monfieur l'Abbé
deVilletartre , qui avoit officié à la
Proceſſion , officia auſſi au Salut.
Quandil fut finy , on mit la Chaffe
entre les mains des Religieuses ,
qui la receurent à la Porte de leur
Clôture , faisant une double haye,
chacune un Cierge à la main , &
chantant le Te Deum. Depuis
qu'elle est reſſferrée , il ne laiſſe pas
de venir des Gens de plusieurs endroits
pour implorer l'aßistance de
La Sainte , dont quantitéde Perſonnes
ont déja reçeu plusieurs fignaléesfaveurs.
Tous les ans, le 26. de
Iuillet, qui est le jour où la Feſte de
Sainte Anne est celebrée dans le
Diocese de Roüen , on doit defcendre
la chaſſe qui fera portée en
proceſſion avec defort grandes cerémonies.
On l'expofera pendant
l'Octave , afin que les Peuples ayent
Septembre 1681 .
E
98 MERCURE
plus de temps à la venir revérer. Iec
ne desespere pas que vous n'y veniez
vous - mesme faire éclater vostre
pieté. Elle vous invite à ce voyage
, aussi - bien que les prieres de
vostre tres , &c,
Cette matiere ne peut eſtre
mieux ſuivie, que d'une Nouvelle
qui doit donner de la joye à tous
ceux qui ſont zelez pour les intéreſts
de Dieu , & de la Religion ,
Sa Majesté qui met ſa plus
grande gloire à les ſoûtenir en
toutes rencontres , a donné des
Lettres Patentes aux Nouvelles
Catholiques de Paris , pour aller
à Gez , Terre de ſon domaine,
où depuis un mois elles ont étably
une Maiſon , pour y recevoir
les Filles qui ſe veulent convertir.
Une Veuve quia voulu les
accompagner , & qui leur
LYON
donne
GALANT.
و و
donne ce qu'elle a deBien , les
ſeconde fort dans ce grand Ouvrage.
Le bruit de leur arrivée
ayant eſté porté à Genève,où elles
ſe rendirent de Lyon, elles y
trouverent les Ruës bordées de
Peuple. Quelques-uns les falüoient
, & d'autres faifoient paroiſtre
une fort grande conſternation.
Monfieur le Réſident leur
donna ſon Aumônier qui les conduiſit
à Gez . Jugez de la joye
qu'elles cauferent aux Catholiques,
qui font là en petit nombre.
Peu de temps apres Monfieurl'Eveſque
de Genève y eſtant venu
benir leur Eglife, reçeut l'abjurationde
huit de leurs Filles , & fit
une Exhortation admirable en
préſence de quantité de Prétendus
Réformez , qui aſſiſterent à
cette Cerémonie. Illeur en vient
tous les jours de divers endroits ,
E ij LI
100 MERCURE
qui leur demandent retraite;& le
nombre en eſt ſi grand,que comme
elles ſont dans un Païs remply
de Montagnes qui ne produit
preſque rien , & que ne croyant
pas faire tant de fruit en ſi peu de
temps, elles n'ont pas apporté les
fonds qui leur ſeroient neceſſaires
pour leur ſubſiſtance , il eſt
impoſſible qu'elles ne foufrent
beaucoup. Mais rien ne
couſte quand l'Eſpritde Dieu anime.
Elles remettent dans la bonne
voye , des Familles toutes entieres
,& ces jours paſſez il y en
eut une qui abjura , compoſée
de neuf Perſonnes , dont la Femme
eſt Soeur du Premier Syndic
de Genève. Beaucoup de celles
qui ſe preſentent pour ſe convertir
, ontun ſi grand zele , que ne
pouvant eſtre reçeuës faute de
Lits, elles aiment mieux coucher
par
GALANT. ΙΟΙ
par terre ſur un peu de paille , &
partager les plus fâcheuſesincom.
moditez , que d'attendre que la
Maiſon ſoit mieux établie. On a
de grands fruits à en eſpérer. Si
quelques-unes faifoient abjuration
les années dernieres ; elles
retomboient preſque auffitoft
dans leur premiere heréſie, faute
de retraite & d'inſtruction , non
pas qu'on ne les laiſſaſt dans de
tres -belles diſpoſitions ; mais
comme leur coeur eſtoit ſimplement
touché,& que l'erreur n'eftoit
pas oftée de leur eſprit , la
moindre occaſion leur faiſoit
craindre de prendre le faux
pour le vray; au lieu qu'à préſent
qu'elles feront entierement convaincuës
des Véritez de la Religion
Catholique , elles feront fortes
contre les attaques de ceux de
l'autre Party. Ce qu'il y a de fa
Eij
102 MERCURE
cheux pour ces courageuſesMif
fionnairesdans ce premier Etabliſſement
, c'eſt que le Bled eftant
extrémement cher en ce
Païs là , ainſi que les autres
choſes dont elles manquent , la
haine que les Herétiques ont
pour elles , leur enfait encor augmenter
le prix . Les Perſonnes
charitables peuvent s'acquerir
beaucoup de mérite aupres
de Dieu , en leur envoyant de
prompts ſecours. C'eſt contribuerau
falut des Ames qu'elles
retirent du précipice , & travailler
avec elles à la plus nobleMoiffon
que puiſſe faire un Chreftien.
Les coeurs ſenſibles s'empreſſeront
fans - doute à les foulager.
Heureux qui ne l'eft que pour
les choſes de cette nature. On
neſeroit pas réduit à envier le
bonheur des Arbres. Voyez ,
Mada
GALANT. 103
-
e
es
نا
e
UR
re
di
Iles
ail.
110
el
OU
Or
Madame , ſi celuy qui leur parle
dans ces Vers , vous paroîtra digne
d'eſtre plaint.
LES ARBRES.
IDILLE.
Arbres,qui tous les ans par τότο retour certain,
De vos charmes perdus retrouvez
la verdure,
Quejeporte d'envie àvoſtre heureux
deštin ,
Etque je veux de mal à l'injuste
Nature !
Vos feüilles , qui toûjours renaiſſent
en Eté,
Me donnent moins dejalousie
Que vostre inſenſibilité.
Mon coeur est déchirépar cettefrénésie
,
Et vous voyez tranquillement
adi Eij
104
MERCURE
Dans vos plus noirs ombrages
La petite Climene , & mon perfide
Amant,
Chercher le fond de vos Bocages.
Ah, que ces affreuſes images
Me caufent unrude tourment !
L'ingrat , sçavant dans l'art de
feindre ,
M'a juré mille & mille fois
Que deſon changement je n'avois
rien à craindre ,
Et qu'on verroit plutoſt les Hostes
de vos Bois
Nager parmy les eaux , que fon
amour s'éteindre .
Helas ! de fes fermens qui l'a pû
difpenfer ?
Ces tendres amitiez dans les ames
biennees ,
Qu'il est fi doux de commencer,
Et qui font des Humains les belles
destinées ,
Devroient- elles jamais ceſſer,
Et
GALANT.
1ος
2
!
-
Etpar des traits que les années
Ne manquent jamais d'effacer ,
De durables attraits ſi nous ſommes
ornées,
Un veritable Amant peut - ily renoncer
?
C'est une longue connoiſſance
Qui des coeurs fait la liaiſon,
Et leur parfaite intelligence
Est un effet de la raifon.
Oûy, la foible raiſon ſans nous rendre
plus ſages
Nousfait mieux reſſentir l'amour.
Sans amour ,ſans raison , Arbres ,
PlantesSauvages,
Si vous passez, c'est pour un beau
retour.
Vostre éclat renouvelle , & vivant
Surla terre
Plus heureux mesme que les Dieux,
Vous n'apprehendez point la guerre
Que l'Amour , ce Tyran , va porter
juſqu'aux Gieux.
E
E
106 MERCURE
6
nous
Je ſuis toujours obligé dediférer
juſqu'au Mois où
fommes à vous parler de cequi ſe
pafſſe tous lesdeux ans à l'Académie
Françoiſe le jour de Saint
Loüis, pour la diſtribution des Prix
parce que cette Feſte tombant
le 25. d'Aouſt , je n'ay pas' le
temps d'avoir des Memoires
juſtes pour ce curieux Article.
Ces Prix, qui font deux Médailles
, chacune de cent écus , ſont
donnez par deux Académiciens,
l'un mort , & l'autre vivant. Je
croy vous avoir déja mandé
que le mort eſt Monfieur de
Balzac , qui a laiſſe un Fond
pour cela , avec des Matieres fur
leſquelles on doit travailler en
Proſe. Le Vivant ne veut paseftre
connu par modeftie , & cette
raiſon eft cauſe que Meffieurs
de l'Académic preſcrivent
CUX
GALANT.
107
une
euxmêmes le ſujet qu'on propoſe
pour les Vers. Il eſt toûjours à la
loüange de Sa Majeſté . Ces deux
Sujets ayant eſté publiez par
Affiche particuliere qui
ſe répand dans tout le Royaume
, ceux qui travaillent pour
avoir les Prix envoyent leurs
Ouvrages au Secretaire de l'Académie.
Ils n'y mettent point de
nom , mais un Paſſage Latin
qu'ils mettent encor ſur un Billet
cacheté . C'eſt dans ce Billet
qu'eſt écrit le nom. Ainſi aprés
qu'on a décidé quelles Pieces doi .
vent remporter les Prix , on en
connoît les Autheurs en décachetant
les deux Billets ſur lef
quels on trouve les meſmes Paſſages
qui font au bas de ces Pieces..
Voila la regle.Je ne vous dis point
fi le ſecret eſt extrémement garde
108 MERCURE
dé. Il eſt rare dans le monde , &
je ne ſçay s'il ſe trouve ailleurs
que dans le Conſeil du Roy.
L'Académie ſe ſépare en divers
Bureaux pour juger de ces
Ouvrages, & c'eſt la pluralité des
voix qui donne les Prix. Le jour
de Saint Loüis on fait le matin
le Panégyrique du Saint &
duRoy dans la Chapelle du Louvre.
On y dit la Meſſe , pendant
laquelle on chante un Motet.
Monfieur l'Abbé Anfelme , dont
le nom & le mérite vous font
connus , fit la derniere fois ce
Panegyrique , & fut admiré de
tous les Illuſtres qu'il avoit pour
Auditeurs.Je m'étendrois davantage
ſur ce qui regarde cet Abbé
, ſi je n'avois à vous en parler
bientoſt plus amplement.Le Motet
qui fut chanté ce jour là eſtoit
GALAN T. 109
in Cantique en l'honneur de
Saint Loüis , compoſé de divers
Paſſages de l'Ecriture , appliquez
à la Vie de ce Saint Roy. MonſieurCharpentier
de l'Académie
Françoiſe, les avoit joints pour
en faire ce Cantique. Cela demande
beaucoup d'érudition &
de lecture ; & comme rien
n'eſt plus difficile que de faire
quelque choſe de ſuivy avec pluſieurs
morceaux ſéparez , on peut
ſe vanter d'avoir le difcernement
fortjuſte quand on réüffit dans
ces Ouvrages. La Muſique eſtoit
deMonfieur Oudot, & fut chantée
par les plus belles Voix de
l'Opera. Elle plût beaucoup , &
chacun en ſortit fort fatisfait.
L'apreſdînée on s'aſſembla dans
la Salle de l'Académie pour diftribuer
les Prix publiquement.
L'Aſſemblée fut tres-illuftre ,,
mais
110 MERCURE
mais moins nombreuſe que'lle
n'euſt eſté ſi cette Salle euſt
pû contenir un plus grand
monde. Vous ſçavez qu'il y a tous
les trois Mois un Directeur
nouveau à l'Académie , & que
c'eſt le Sort qui fait ce choix. Il
eſtoit tombé quelque temps auparavant
ſur Monfieur Doujat,
Docteur Régent , Profeſſeur du
Droit Canon, & Hiſtoriographe
de Sa Majeſté. Il ouvrit cette ſeance
parun excellent Diſcours, qui
fut applaudy de tout le monde :
apres avoir dit que la glorieuſe
protection dont Sa Majesté honoroit
leur Compagnie leur avoit
fait choiſir le jour de Saint
Loüis pour celébrer la memoire
d'un avantage ſi conſidérable..
Il fit connoiſtre la conformité
qu'avoit ſon Regne avec celuy
de ce Modelle des Roys. Il dit.
que
GALANT. IFF
e
1
لا
e
0
0%
rt
e.
re
لا
لان
que ces deux Héros estoient nez avec
tout ce qu'on pouvoit defirerde nobles
instructions & d'excellentes
qualitez dans une Ame veritablement
Royale; Que tous deux estant
montez preſque du Berceaufur le
Trône , en avoient foûtenu la majesté
avec la derniere vigueur ; &
que le pouvoirqu'ils avoient eu tous
deuxfur eux- meſmes, les avoit towjours
empeschezd'abuser de celuy
que le Ciel leur avoit donnéfur les
autres. Il adjoûta , Qu'ils avoient
d'abord trouve des obstacles à
leur autorité naiſſante , mais qu'ils
les avoient furmontez par la prudente
conduite de deux pieuſesMeres,
que l'Espagne avoit donnéespour
Reynes à la France , &qui avoient
eſté aßiſtées des conseils fidelles de
deux celebres Cardinaux ; Que la
juste défence des Droits de leur
Couronne contre l'invasion de leurs
Voisins
112
MERCURE
Voiſins , avoit exercé la valeur de
l'un & de l'autre, mais qu'une genérofité
dont fort peu de Souverains
ont jamais esté capables , leur avoit
fait toûjours préferer le repos general
de la Chreftienté à leurs propres
intéreſts , & que dans leur ame ,
la moderation avoit toûjours esté
victorieuse des mouvemens flateurs
de l'ambition . Il fit voir que leur
Zele pour la Religion avoit mis perpétuellement
la Pieté à la teste de
leurs Entreprises ; Que si S. Loüis
dompta par la force de ſes armes
les Herétiques de son temps , qui
commençoient àprendre racine dans
une partie de ſon Royaume , Loürs
LE GRAND qui a trouvé de nouveaux
Herétiques dans tous les endroits
deſon Etat , & tolerez mesme
par les Edits de ſes Predcceſſeurs,
travailloit avec le plus grand
Succés qu'on pust efperer, à les ra
mener
GALANT.
113
mener dans le ſein de l'Eglise , par
desvoyes qui pour n'avoir rien de
violent , n'estoient pas moins efficaces;
Que si le mesme S. Loüis ,
Suivant la pietédefon Siecle , alla
chercher les Ennemis de la Foy jufques
aux extremitezde l'Orient &
duMidy, pour essayer d'arracher de
leurs mains impies la poſſeſſion des
Païs confacrez par les myſteres de
noſtre ſalut; ce que le Roy avoit déja
fait,& ce qu'on luy voyoit faire tous
Lesjours avec tant d'avantage contre
les Pirates , Ennemis jurez du
Nom Chrestien, estoit comme un gageſeûr
, qu'apres qu'il aura achevé
de rendre à la Franceſes anciennes
Limites , la Providence réſerve à la
gloire defon Regne , ces Conquestes
lointaines, quepar desfecrets , qu'il
ne nous est pas permis de penêtrer,
elle a refusées dans les autres Siecles
aux efforts de tant de Roys &de
tant
114 MERCURE
tant d'Empereurs ; Que les vastes
Mers qui font entre les Infidelles
&nous , n'estoient pas des obstacles
affezforts pour les dérober au courage
de nostre invincible Monarquez
& que celuy qui avoit trouvé l'art
de joindre deux Mers éloignées à
travers les Terres qui s'oppofoient
àce deſſein , sçauroit bien avecfes
Flotes nombreuses , si bien armées
*&si bien conduites , aborder les
Terres les plus reculées , & les ap.
procher par les mesmes Mers qui les
féparent Ce qu'il dit en ſuite
me paroiſt trop beau , pour
n'en faire qu'un Extrait. Voicy
les termesdont il ſe ſervit . Je croy,
Meſſieurs , que le raportde ces deux
Regnes fameux vous semblera jufqu'icy
aſſez juste. Que sera- ce , fi
nousy ajoûtons cette constanteégalitéd'esprit,
qui estat àl'Ame ce que
le tempérament exquis eft au Corps,
accorde
GALANT .
f 115
accorde ensemble une continuelle
Activité avec une Tranquillitéparfaite
que rien nesçauroit troubler ?
Cette vertu fi rare , plutoft vantée
que poffedée par les anciens Philoſophes
, mais inconnuë à noſtre Siecle,
hors de l'Ame du GRAND LOüis,
eſtſans - doute ce qui fait le veritable
Héros, & ce qui le rendmai.
tre de tout ce qui est hors deLuy, en
le rendant maître de ſoy- mesme.
Cette Tranquillité que S. Loüis confervafi
admirablement dans tout le
cours de ſa vie , ne regne pas moins
dans celle de LOUIS LE GRAND .
Elle est la compagne inséparable
& l'ornement deſes autres vertus,
&fait le plus haut point defa veritable
grandeur. Par cette merveilleuſe
qualité qui en ſoy a quelque
chofe de divin, se Prince incomparable
agiſſant continuellement , joüit
d'un repos ausfi profond que ceux qu's
Lan
116 MERCURE
languiſſent dans une molle oiſiveté.
Il garde un calme parfait dans
une action fans relâche , ou plutost
il ne trouve du relâche que dans
l'enchaînement de ces Projets furprenans
& de ces grandes Actions ,
qui font la destinée de l'Europe , &
L'étonnement de l'Univers. Il est toujours
occupé , il travaille inceſſamment
, ilprend ſoin de tout par Luymême,
mais ſes occupations ſont ſans
embarras,fon travailfans empreſſement
ſes ſoinsfans inquiétude.Auſſi
queltroublepourroit entrerdans une
Amefi grande , qu'une prévoyance à
qui rien n'échape, & une magnanimité
affermie, mettent hors de toute
ſurpriſe, & au deffus de touteforte
d'ornemens ? Son eſprit élevé au
deſſus de la portée des Hommes , &
participant à la condition des Celestes
Intelligences , voit ſans s'émouvoir
le mouvement qu'il imprime
GALANT.
117
me comme il luy plaiſt àtout ce qui
meriteson application. Il est toujours
le mesme, parce que, quoy qu'il
puiſſe arriver , il n'arrive rien qui
luy foit nouveau. Enfin cet Esprit
ferme est égal, ne change jamais de
ſituation , tandis qu'ilfait changer
de faceà tous les Etats qui l'environnent
, comme s'ilestoitfixe hors de
nôtre Sphere , & qu'il euſt trouvé
cepoint fatalqu' Archimede deman.
doit hors du Monde,pour en remuer
àson gré toute la vaste Machine.
Apres cet Eloge, Monfieur Doujat
finit , en diſant que l'Académie
avoit marqué cette année
pour ſujet de Proſe,les Paroles de
l'Ange à la Vierge lors qu'il la falua
Pleine de grace , & que celuy
de Poësie eſtoit ce qu'il venoit de
montrer. Qu'on voyoit le Roy toûjours
tranquille , quoy que dans un
mouvement continuel. Ces deux
grands
118 MERCURE
grands Sujets avoient produit
chacun trente- neufPieces, dont
Monfieur l'Abbé Tallemant le
jeune lût les deux,qui ayant eu le
plusde ſuffrages,avoient emporté
les Prix. Il commença par celle
de Proſe , qui reçeut beaucoup
d'aplaudiſſemens . Elle eſt de
Monfieur Toureil , Fils de feu
Monfieur le Procureur General
du Parlementde Toulouſe. C'eſt
un Homme fort peu avancé en
âge,&dont l'eſprit eſt fort éclairé,
Si vos Amis ontla curioſité de voir
cette Piece,ils la trouveront chez
Monfieur le Petit, qui l'a imprimée
avec pluſieurs autres d'Eloquence
& de Poësie qui ont diſputé
les Prix.Quoy quejuſqu'icy
on n'eût adjugé celuy des Vers
qu'au ſtilehéroïque, Mrsde l'Aca.
demie ont trouvé à propos de
donner pour cette fois la preferen.
ce
GALANT. 119
ce àune Eglogue qui fut auſſi
leuë par Monfieur l'Abbé Tallemant.
Les Vers eſtoient beaux
d'eux-meſmes , & il leur donna
tant de grace , qu'on en remarqua
juſques aux moindres beautez
. Je vous en fais part,ſcachant
combien vous aimez ce qui ſent
le ſtilede la Pastorale .
EGLOGUE.
CORYDON , DAPHNIS,
POLYDOR,
CORYDON.
Rnement de nos Bois ,Daphnis,
dont laMusete
Par de fublimes tons furpaſſe la
Trompete,
Dont la voixpar des Airs tendres
&languiſſans,
Des
120 MERCURE
Des immortelles Soeurs égale les accens.
Maintenant qu'à l'abry de tant &
tant d'orages ,
Qui par tout abatoient les plus
fermes courages ,
Nos paisibles Moutons par touter
rentfans nous,
Ne craignent plus l'aſſaut de ces
terribles Loups ,
Qui toûjours affamez & toûjours
enfurie
Fondoient de toutes parts fur nôtre
Bergerie ;
Que tout rit en ces Lieux, que leur
fecondité
Seule peut s'égaler à leur tranquillité
;
Qu'en ces aimables Lieux , fi longtemps
defirée ,
Par les foins de LOVIS la Paix
s'est retiréc ;
Que tardons- nous de dire , &d'apprendre
aux Echos A
GALANT. 121
Aredire apres nous le nom de ce
Héros?
Mais pour ne pas tenir par de peu
nobles marques
L'auguste majestédu plus grand des
Monarques,
De ce Chantre fameux, qui par des
tons nouveaux
Dans les Champs de la Thrace attirant
les Troupeaux ,
* Faifoit au bruit charmant defes ac.
cens champestres
Dancer autour de luy les Ormes نم
les Haiſtres ,
Et bondir comme Agneaux les Colines,
les Bois ;
De ce Chantre imitons l'harmonieuſe
voix.
DAPHNIS.
A l'envy l'un de l'autre exerçons
nôtre Muse;
Contre mon Flageolet enfle ta Cornemuse.
Septembre 1681 . F
122 MERCURE
Mais voicy noſtre luge en un combatfi
doux.
POLYDOR.
Quelle est voſtre dispute,& dequoy
parliez- vous ?
DAPHNIS.
De LOVIS , de ce Roy qu'à tout
autre on préfere.
POLYDOR.
Rempliffezdefon Nom l'un & l'antre
Hemisphere.
CORYDON.
LOVIS toûjours tranquile & toûjours
agiſſant ,
Du Soleil toûjours vif, toûjours refplendiſſant
,
Des vents & des frimats reparant
le dommage,
Dans le vaste Univers represente
l'image.
Si cet Aftre immobile à nos foibles
regards
Darts ;
Agit inceſſamment , brille de toutes
Si
GALAN T. 123
Si du Dieu qui le meut la plus noble
figure ,
Ilaime à ranimer la mourateNature.
Aſe répandre entier dans cet immenſe
Corps ,
Pour en fairefortir d'innombrables
Trefors ;
Si vainqueur des Hyvers tour- àtour
il couronne
De Fleurs , d'Epis , de Fruits , Flore,
Cerés, Pomone;
Et fi d'un culte ardent ainſi qu'aux
Immortels
Mille Peuples divers luy dreſſent
des Autels ,
Nôtre invincible Roy dans ſa noble
carriere
Voit- il moins de Climats adorerſa
lumiere ?
Eft - il moins bienfaisant , moins
tranquile , moins doux ,
Etpour noftre repos veille- t- il moins
Surnous!
Fij
124 MERCURE
DAPHNI S.
Theatre merveilleux de ſurprenans
Spectacles ,
Dites- nous ſijamais à travers tant
d'obstacles
Le Soleil auroit pû par ses vives
clartez
Diſſiper les horreurs de vos Champs
defertez ,
Tirer tant de trefors de vosfeches
entrailles ,
Ainsi, qu'a fait LOVIS , répondeznous,
Versailles ?
Ilparle, àſa parole, à son gefte, je
vois
Vos Plaines , vos Valons , vos Montagnes,
vos Bois,
Se couvrir de torrens , d'ondes inépuiſables,
Ses ondes furmonter l'aspre foifde
vosfables ,
En des plombs tortueux les unes
s'enfermer ,
En
GALANT.
125
En de larges canaux les autres s'abimer
,
Yformer des Etangs , des Fleuves,
des Rivieres ,
Et les faire dans l'air jallir en cent
manieres.
Que de Fleurs , que de Fruits , que
de Bois toûjours verds ,
Et que defombres jours dans lesjours
les plus clairs !
CORYDON.
De ces tranquiles Lieux , mais encor
plus tranquile ,
Il part le foudre en main , & d'un
Peuple indocile
Renverſant d'un ſeul coup les ramparts
les plus hauts,
Des plus fiers Potentats il foûtient
les afſauts.
Telun Cheſne aux longs bras , au
front haut &Superbe ,
Tandis que les Autans mettent plus
bas que l'herbe
F 63
126 MERCURE
Planes, Haiſtres, Tilleux , & Sapins
arrachez ,
Tandis qu'on voit d'un Mont des
Rochers détachez .
Rouler jusqu'aux Valons où tombent
les Ravines ,
Demeure ferme aſſisſurſes longues
racines,
Et malgré la fureur des Ventsfeditieux
,
Neportepas moins haut ſon front
audacieux .
CORYDON.
F'admire comme toy sa valeur ,fa
puiſſance ,
Mais j'admire bien plus ſa bonté,
Ja clemence.
DAPHNIS.
La Biche au pié leger volera dans
Les Poiffons fécheront dans les proles
Airs ,
fondes Mers ,
l'audace,
Et les Cerfs des Lions affronteront
Avant
GALAN Τ . 127
Avant que de mon coeur fon image
s'efface.
CORYDON.
Ce qu'est un doux regard de la belle
Cloris
Au jeune Alcimédon deſes charmes
épris ;
Ce qu'est au Moiſſonneur dans la
Plaine brûlante
L'haleine des Zéphirs , l'onde fraîche
& coulante ;
Ce qu'eſt aux tendres coeurs un chant
delicieux ,
Le doux bruit d'un Ruiſſeau;LOVIS
l'est à mesyeux.
Ce qu'estdans les chaleurs au Laboureur
avide .
L'Onde errante à longs flots fur la
Campagne arides
Ce qu'est aux Jeux , aux Ris , aux
Graces,aux Amours ,
Aupres d'affreux Hyvers , le retour
des beaux jours ,
Fiiij
128 MERCURE
L'Herbe tendre aux Agneaux, & le
Thin aux Abeilles ,
Vos charmantes Chansons lefont à
mes oreilles ;
Leurs douceurs du Nectarfurpaſſent
les douceurs,
Et tels font les Concerts des Neuf
Sçavantes Soeurs .
Que fi dans nos Hameaux , pour une
telle offrande ,
On ne ceint pas vos fronts d'une riche
Guirlande ,
Allez la recevoir dans lefacré Valon
,
Où le Prix vous attend de la main
d'Apollon.
PRIERE POUR LE ROY.
Grand
Rand Dieu, qui fais regner les
Roys,
Si LOVYS aréduit l'Herefie aux
abois ,
Aboly
GALANT.
129
Aboly le Duel , aboly le Blaspheme,
Et toûjours foûtenutes Autels & tes
Droits ;
Fay que par tabontéſupréme ,
Afa longue Fosterité
Il transmette la majesté
Defon eternel Diadéme,
CetteEglogue eſt de Monfieur
du Périer, Gentilhomme Provençal.
Il eſt fort connu par ſes Vers
Latins , & l'on peut dire que dans
ſes Odes il a trouvé le beau tour
d'Horace. Les gratifications qu'il
en a reçeuës de Sa Majesté , juftifient
tout ce que je pourrois dire
là- deſſus , & le Prix qu'il vient
d'avoir par lejugement de l'Académie
Françoiſe , fait voir que
dans noſtre Langue il s'eſt acquis
l'heureux Art d'imiter Mall'herbe
. C'est à quoy il s'attache
particulierement. La Piece que
F V
130 MERCURE.
vous venez d'achever de lire,
doit faire connoiſtre s'il y réüffit.
Les belles Inſcriptions Latines
qu'il a données pour le Louvre
, auront ſans - doute eſté jufqu'a
vous. Apres la diſtribution
des Prix , Monfieur Charpentier
lût une Verſion, faite par luy - méme
en Vers François , du Cantique
qui le matin avoit ſervy de
Motet. Il n'eſt pas beſoin que je
vous parle de la beauté ny de la
juſteſſe de cet Ouvrage. Il ſuffit
que je vous aye nommé ſon Autheur.
Monfieur Regnier Deſmareſts
, Prieur du Bouchet , qui eft
de l'Académie Françoiſe , & de
celle de Cruſca, lût apres luy une
autre Piece de Vers , d'une mefure
nouvelle. Elle avoit pour titre
, La foibleſſe de la Raison.Monfieur
l'Abbe Tallemant , dont le
beau génie ſe fait admirer éga
lement
GALANT.
131
lement en Vers & en Profe , ferma
l'Afſſemblée par une Fable
qu'il recita fur les Eaux de
Sceaux. Elle estoit ſi pleine de
pensées brillantes , & tournée ſi
galamment , qu'on crût l'avoir
mal loüée , en diſant tout d'une
voix qu'on ne pouvoit la loüer
affez .
Il n'eſt point beſoin de vous
avertir qu'un des plus grands
Maiſtresque nous ayons , a fait
l'Air des Vers que vous allez lire.
Vous le connoiſtrez aisément
en les chantant .
AIR NOUVEAUX.
V
Ous qui craignez tant que les
Loups
N'entrent dans vôtre Bergerie ,
N'apprehendez - vous rien pour
VOUS,
Et
132 MERCURE
Et ne craignez- vous point quel'Amour
en furie
Ne vous faſſeſentirſes coups?
Je vous entretins la derniere
fois d'une Cerémonie faite à
Marſeille pour le Baptéme de
cinquante Negres. J'en ay appris
depuis ce temps-là des circonſtances
que je croy devoir adjoûter
icy . Monfieur le Marechal
Duc de Vivonne les avoit fait inſtruire
depuis fix mois des Myfteres
de noſtre Religion , afin de
les diſpoſer à recevoir le Baptéme.
Le jour choiſy pour cela
eſtant venu , on ſe rendit dans
la grande Place qui eſt au devant
de l'Eglife Cathedrale. On
l'avoit toute couverte de Tentes
en faveur des Spéctateurs que
P'on vouloit garantir de l'exceffive
ardeur de Soleil. Les coſtez
de
GALANT.
133
de cette Place étoient ornez de
Tapifſſeries de haute- liffe,&plufieurs
des Banderoles qui ſervent
aux Galeres pendoient au Clocher
& au Balcon qui regne le
long du grand Portail de l'Egliſe.
Les cinquante Mores eftoient
habillez de bleu. Monfieur
Bauffet Prevoſt de la Cathédrale,&
Vicaire General du Dioceſe,
revétu d'une Chape, & accompagné
duClergé , vintàl'entrée
de l'Egliſe leur faire les
Exorcifmes. Ils eſtoient diviſez
en cing Quadrilles , & rangez
en demy- cercle autour de la
Place. Les premieres Cerémonies
eſtant achevées , Monfieur le
Vicaire General entra dans l'Eglife
avec Monfieur de Vivonne,
& toute la Compagnie le ſuivit.
Mrl'Abbé de Caux fit alors un
beauDiſcours fur les diſpoſitions
qu'il
134
MERCURE
qu'il faut apporter à une action
ſi ſainte , & prit pour ſon texte
ces paroles deDavid : Lavabis me,
&fuper nivem dealbabor . Il fit enfuite
un Compliment à Monfieur
le Maréchal , fur ce que ne ſe
contentant pas de ſervir le Roy
dans ſes Armées, il s'étudioit encor
à ſeconder fon zele pour la
Religion . Le Sermon eſtant finy
, on fit les dernieres cerémonies
du Baptême , apres leſquelles
le Choeur de l'Egliſe fut ouvert
aux Mores. Ils y entrerent
conduits par les Peres de la Mifſion
qui avoient pris ſoin de
les inſtruire , & revétus de
Tuniques blanches , avec un
Flambeau que chacun d'eux
portoit allumé . Le Te Deum fut
alors chanté par la Muſique ,
qui eſt l'une des meilleures du
Royaume . Le bruit des Cloches
&
GALANT.
135
& de deux cens Boëtes avertirent
tous les Lieux voiſins de la
nouvelle conqueſte que venoit
de faire la Religion Chreftienne .
J'ay oublié de vous dire qu'en arrivant
dans la Place , Meſſieurs
les Commandeurs de Rochechoüart
, de Lauzun & Fachinetti
, avoient eu ſoin de diftribuer
aux Dames qui ſe
trouverent à cette Feſte , de petites
Bouteilles dorées , garnies
de Rubans , & remplies d'Eau
d'Ange. Je croy qu'on fera fouvent
de pareils Baptémes , puis
que le Roy a étably une Compagnie
d'Afrique pour négotier
dans la Coſte de Guinée , Capvert,
Senega , & Négres. Voicy
les noms des Interreſſez .
Monfieur Dapoigny.
Monfieur du Caffe .Il commandera
les vaiſſeaux de la Cõpagnie .
Mon
136 MERCURE
Monfieur Muſiot , de la Rochelle.
Monfieur Desforges.
Monfieur de Larre .
Monfieur Ménager.
Monfieur Cebrot .
Monfieur de Keſſel .
Monfieur l'Abbé Faure.
On ne peut parler de ces fortes
d'Etabliſſemens ſans loüer la
vigilance& les foinsde Monfieur
Colbert.Ce digne Miniſtre n'oublie
rien de tout ce qui peut eſtre
utile à Sa Majefté & à l'Etat , &
il s'y applique fi fortement , qu'il
ne faut pas s'étonner ſi toutes
ſes entrepriſes ſont toûjours
ſuivies d'un heureux fuccés.
En attendant queje puiſſe vous
apprendre celuy qu'aura cette
Compagnie , je vais vous donner
d'autres
GALAN T. 137
- d'autres Nouvelles. Ce ſont les
dernieres qu'on ait euës d'un
Païs fort éloigné. Les Jeſuites
Miſſionnaires de la Chine ont
écrit à Rome une longue Lettre
Latine, datée du 15. d'Aouſt 1678 .
Elle eſt du Pere Verbieſt leur Viceprovincial
. Voicy en quels termes
ceux qui l'ont traduite en ont
faitl'Extrait .
EXTRAIT
D'UNE LETTRE
ECRITE DE LA CHINE
A ROME.
Ecevez cette Lettre comme fi
Rvous entendiez un cry poussé
vers vous par tout ce que nous fommes
icy de Miſſionnaires , au travers
des Païs immenfes qui nous
Séparent,
138 MERCURE
Séparent , & que vous nous viſſiez
tendre les bras vers l'Occident, pour
vous demander le ſecours qui nous
est neceſſaire. Nostre nombre a ešté
extrémement diminué , & par les
maladies , & par laperfecution qui
s'éleva contre nous l'an 1674. où
nostre Religion, & nostre Astronomie
qui nousfert à l'établir, furent avec
nous enfermées ſix mois dans la
Priſon de Péquin , chargées de
neufChaînes. Le temps est tres-fa
vorable pour faire entrer dans la
Chine un renfort d'Hommes tel que
nous en avos besoin.Ce grand Royaume
, à la verité, a toûjours estéjufqu'icy
fort exactement fermé aux
Etrangers, par la crainte qu'il avoit
de recevoir chez foy des Moeurs, des
Coûtumes , & des Religions qu'il
nommoit barbares ; mais la guerre
qu'on y voit allumée de tous côtez ,
ouvre beaucoup de paßages à ceux
qui
GALANT.
139
qui voudroient entreprëdre d'y en
trer. Toute l'Europe Sçait que les
Tartares Asiatiques ,Séparezde la
Chine par cette fameuse &prodigieuse
Muraille qui leur en défendoit
l'entrée, ontfſurmonté enfin cet
obstacle depuis quelques ans , & se
font rendus les Maistres de cefloriffant
Empire. Ils n'ont presque rien
changé dans la maniere du Gouvernement
, &moins encor dans ce qui
regarde la Religion,car ils ſont dans
la detestable erreur de croire les Religions
indiférentes , & toutes également
agreables à Dieu. Ainsi ilsn'ont
pas abatu un ſeul Temple dans la
Chine , ny renverséun Pagode . Le
Seulchangement quiſeſoit fait , est
que la Race des Roys Chinois a esté
dépoffedée du Trône . Cependant les
Tartares n'en font pas paisibles pof-
Seffeurs. Le Party des Roys légitimes
ſe conſerve encor, &eft aſſezpuißat
pou
140 MERCURE
pour donner bien de la peine aux
Ufurpateurs La Chine est donc toute
divisée, toute déchirée par des guerres
intestines , & il seroit facile d'y
glifſfer une Troupe de nos Gens parmy
se tumulte , & tandis que durent les
fumées dece grand embrasement. Il
y a déja longtemps que nous sommes
aſſezbien à la Cour de Péquin , &
que l'Empereur nous marque une
bontéfinguliere. Il nous envoye fort
Souventfes Courtiſans les plus chers
pour s'informer de noſtre ſanté. Il
nous faitsouvent venir àfon Palais ,
nous reçoit das ſes plusfecrets Apar.
temens,ſeſert de nous dansſes Affai.
res tant particulieres que publiques,
nous fait ſervir des Plats de fa Table
, nous donne des Habits avec des
Peaux de grandprix, veut avoir nos
Portraits ,& nous preſente deſa propre
main des Faifans , des Lievres,
des Cerfs qu'il a pris à la chaſſe.
Les
GALANT.
141
Les Gouverneurs & les Viceroys
Suivent l'exemple du Maître,&م
nous font touteforte d'honneurs . Ils
viennent avec une grande Suite
dans nos Maiſons &dans nos Egli-
Ses, & nenousfont pas peu respecter
par les Officiers inférieurs. Dans
quelques Provinces qui ont esté
ravagées ces années dernieres par
les deux Factions ennemies , & où
l'on n'a pas épargné les Temples
mefme des Idoles, il n'y a eu que les
noftres qui ayent échapéà lafureur
des Soldats . Jugez quellejoye cefe
roit pour nous , si nous pouvions profiter
de tant d'occaſions favorables,
mais noſtre nombre est trop petit.
Nous avons la faveur du Prince &
des Seigneurs , mais nous n'avons
point affez de Gens pour nous en fervir.
Nous sommes quatorze ou quinze
diſperfez dans ce Royaume, mais
qu'est- ce que ce nombre dans un Em
pire
142 MERCURE
pireſi vaſte ? C'est la mesme choſe
quesi l'un denous estoit à Rome,l'autre
à Turin , l'autre à Madrid, l'autre
à Lisbonne, l'autre à Paris, l'autre
à Bordeaux , l'autre à Vienne,
l'autre à Mayence , & l'autre à
Anvers. Combien la Chine a-t-elle
encor de Provinces qui n'ontjamais
veu d'Européens ? Je ne croy pas
inutile d'avertir ceux qui voudront
bien venir d'Europe pour estre icy
les Compagnons de nos travaux, que
les Mathématiques ſont d'un grand
Secours pour gagner les esprits des
Chinois . Elles ſont d'ordinaire affez
négligées dans la plupart de nos
Colleges. On les regarde comme le
rebut des Sciences, comme des connois.
Sancesſeches & de nul usage, & on
s'adonne bien plus volontiers aux
vaines Questions de la Philofophie
commune; mais les Chinois ne ſont
pas de ceſentiment. Ils ont un goust
Particu
GALANT.
143
particulier pour les Mathématiques
, & riensur tout ne les charme
tant que l'Astronomie, l'optique,&
lesMécaniques.Ces Sciences entrent
au Palais du Prince avec honneur.
Elles luy parlent familierement à
Son Trône,tandis que les plus grands
Seigneurs de l'Etat s'en tiennent
loin, & oſent à peine le regarderà
genoux . La Religion mesme que nous
apportons aux Chinois , en a esté
bien reçevë à lafaveur de l' Astronomie
avec laquelle elle s'estoit aſſociée
; & c'eſt pour cela quej'exhorte
ceux qui viendront nous fecourir,
à vouloir bien se charger de Lunetes
de longues veuë, de Microſcopes
, de Pendules , & de tout ce que
les Mathématiques produisent de
curieux & d'agreable. Ces fortes
de choſes ſont des préfens que les
plus grands Seigneurs reçoivent
avecplaisir; &fi nos ſoins avoient
une
144 MERCURE
une fois réüſſy dans la Chine , quel
exemple ne seroit - ellepas pour tous
les Peuples voisins ? Les Chinoisfont
eſtimez dans tout l'Orient pour les
plus fages des Hommes. On y est
Surpris de cet admirable Gouverne.
ment , par lequel tout le Royaume a
estéjusqu'icy reglé comme une Famille
particuliere. En effet , toutes
les Nations ſont barbares , à les comparer
à celle- là , si l'on en excepte
quelques- unes de nostre Europe ,
peut- estremesme , s'ilm'est permis
de le dire,ellefurpaſſe les pluspolies
de l'Europe en beaucoup de choses.
Tous les Royaumes voiſins , le Tunquin,
la Cochinchine , le Japonmesme,
tout fier & tout orgueilleux qu'il
est, apprennent la maniere Chinoise
de lire & d'écrire , quoy qu'ils en
ayent une particuliere infiniment
plus aisée ; mais ils ont conçen une
idéeſi hautede ce Peuple, que tout
ce
GALANT.
141
ve qui leur en vient leur paroît
digne d'estre faivy ; & quand les
plus grands Hommes que le zele de
la Religion ait portez dans l'Orient
, ont preſſé les Japonois pour
leurfaire embraſſer nostre croyance
, n'ont- ils pas répondu pour leur
plus forte raison , que l'on perſuadaft
aux Chinois de ſe ranger de ce
Party , & que sur l'exemple qu'ils
en recevroient, ils n'en feroient plus
de difficulté ? Ce qu'ily a encor de
plus remarquable, c'est que les Tartares
Orientaux , quoy que Vainqueurs
des Chinois ne laiſſent
pas d'en adorer les vices comme de
grandes vertus . Voilà aussi une des
principales causes de la fiertédes
Chinois , & de leur mépris pour les
Nations étrangeres ; àpropos dequoy
je m'en vay vous raconter ce
qui m'est arrivé à moy - mesme. Les
Chinois ſe ſervent de l' Année Lum
Septembre 1681 .
,
G
142
MERCURE
naire , & ils impriment tous les
ans un Calendrier , tel à peu prés
que nos Almanachs d'Europe , mais
beaucoup plus authentique. Il est
toûjours confirmé par un Edit de
I'Empereur , qui défend , fur peine
de la vie , qu'on n'y ajoûte, ou qu'on
n'en retranche un seul mot. Ce
Calendrier regle tous les Contracts,
& tous les Actes publics , & mesme
toutes les Nations voisines s'en fervent
, & le reçoivent avec autant
de reſpect que les Chinois . Aprés
nostre persécution de 1674. & lors
que j'eus esté rétably dans la Surintendance
des Mathématiques , il
arriva que nos Ennemis publierent
leur Calendrier ; &ce qui ne s'étoit
point encor fait , ils y mirent
un Mois intercolaire , qui n'appartenoit
point à cette Année- là, mais
à laſuivante. Le préſentay aussitost
une Requeſte à l'Empereur, afin
que
GALANT.
143
,
que ce Mois fût effacé du Calendrier.
Il y eut grand bruit dans
toute la Chine. Les Mandarins
s'affemblerent. On préſenta beaucoup
de Requestes contre la mienne
, mais perſonne ne pût Soûtenir
l'erreur du Calendrier. Enfin le
Chef du grand Confeil de la Chine
m'ayant tiré à l'écart me pria
tout bas , mais fort instamment, au
nom des Principaux Seigneurs , de
trouver quelque moyen de diſſimuler
l'affaire , & de faire entendre
que l'erreur du Calendrier étoit
excuſable ; de peur, diſoit - il , que
les Nations voiſines qui fuivent le
Calendrier Chinois , ne perdiſſent
la bonne opinion qu'elles avoient
conçeuë de leur Astronomie. Cependant
l'Empereur n'eut point d'égard
à cette raison , & par un
Edit public, il ordonna que le Mois
intercolaire feroit effacé. Cette
Gij
144 MERCURE
Avanture a fait grand honneur à
nos Mathématiques , & préſentement
c'est moy qui compoſe le Calendrier
, & on le debite ſous mon
nom par tout ce vaste Royaume.
Voyez combien les Sciences y ont de
cours. Ce n'est que par leur moyen
que l'on monte aux Charges &
aux Dignitez , Ceux qui les obtiennent
paſſent par divers degrez ,
comme nos Docteurs de Sorbonne ,
& il n'y a point de Pere qui ne
faſſe étudier ſes Enfans. Auſſi je
Suisfeur qu'il est plus d'Etudiant
dans la Chineſeule , que dans nôtre
Europe entiere. Que sera- ce , si
nous nous fervons de cet amour des
Sciences qui leur est si naturel, pour
leur inspirer celuy de nostre Reli.
gion ? Il n'y a rien qu'on nese puis-
Se promettre , pourveu qu'on les
prenne par cet endroit.
GALAN T.
145
Je laiſſe les Nouvelles Etrangeres
, pour vous en donner une
de nos plus belles Provinces.
C'eſt du Languedoc que je veux
parler. Une jeune Dame , qui
fait un des ornemens de la Capitale
, ayant efté attaquée pendant
quelques jours d'une Fiévre
lente , a veu tout le monde
s'intéreſſer dans fon mal. Au
Portrait qu'on m'en a fait , elle
mérite les voeux qu'on a faits
par tout pour elle. Ce qui la
met au deſſus de beaucoup d'aimables
Perſonnes de fon Sexe ,
eſt une douceur qui enchante ,
une langueur , & un je-ne- ſçay
quoy de tendre & d'engageant
dans les yeux , dans le viſage, &
dans tout ce qu'elle fait , qu'on
n'a jamais veu qu'en elle ſeule.
Un galant Homme , qui a eſté
plus affligé luy ſeul de ce que ſa
Giij
146 MERCURE
Fiévre luy faiſoit ſouffrir , que
tous les autres enſemble , n'eut
pas plûtoſt ſçeu qu'elle étoit diminuée,
que d'une extréme douleur
, on le vit paſſer à une joye
exceſſive. Les premiers tranfports
que luy donna cette joye ,
furent trop forts pour luy laiffer
déguiſer les ſentimens de fon
coeur. Il les fit paroître dans ces
Vers , que vous verrez aiſément
avoir eſté inſpirez par une Divinité
qui ſçait éclairer l'eſprit .
Je voudrois , Madame , vous en
pouvoir envoyer ſouvent d'auffi
agréables .
4
SUR
GALANT . 147
ふわんふんわ
SUR LA FIEVRE
D'AMARANTE.
FNfin , tu peux à tes Loix , Amour, Soûmettre Amarante,
Et vaincre , ſi tu m'en crois ,
Son humeur indiférente .
En apprenant le secret
Deſurprendre cette Belle ,
Souviens toy du feu difcret
Dont mon coeur brûle pour elle.
**
La Fiévre depuis huitjours
Chezcette aimable Bergere ,
Au grand mépris des Amours ,
Fait ce que tu devrois faire.
Sans respect du Medecin ,
Qui lafert de toutSon Zele ,
Gij
148
MERCURE
Elle allume dans ſon ſein
Sans ceſſe une ardeur nouvelle.
Garantis tant de trésors
Du Deſtin qui les menace ;
Chaffe- la de ce beau Corps ,
Et va te mettre en ſa place.
Tu peux luy joüer ce tour
Plus aisément qu'il ne femble,
Puiſque la Fiévre & l'Amour
Ont un grand raport enſemble.
**
Va faire autant de fracas
Que cette Hôteſſse cruelle ;
Il n'est perſonne icy- bas
Qui ne te prenne pour elle.
Tes accés font vehemens ;
Tu jettes les plus rebelles
Dans de grands redoublemens ,
Aprés des langueurs mortelles.
Les
GALANT .
149
**
Lesflames & les glaçons
Sont de tes moindres boutades ;
Les chaleurs & les friſſons
Accompagnent tes Malades.
Sans beaucoup diſſimuler ,
Tu peux entrer dans ſon ame;
Accoûtumée à brûler ,
Elle Souffrira ta flâme.
**
Tu vois bien que sur son coeur
Tes entrepriſes ſont vaines ;
Tu n'en seras le vainqueur
Qu'en te gliſſant dans ſes veines.
Jusqu'icy tous tes appas
N'ont rienpûsursafranchiſe
Encor, je n'en répons pas ,
Si tu n'uſes de ſurpriſe.
高樂
Si tuveux donc t'aſſurer
D'une si belle conqueste ,
Gw
زا
150
MERCURE
Prens le temps qu'à foûpirer
Son mal la rend toûjours preste.
Sers- toy de ces meſmes traits
Qui caufent mon mal extrême ;
On n'en échape jamais ,
Je le connois par moy-même.
A ton aimable poison
Fais céder ſa Fiévre lente
Cesera la guérison
De la Divine Amarante.
On ne voit que trop icy
Que les Fiévres font mortelles ;
Tes atteintes , Dieu mercy ,
Ne font plus mourir les Belles.
Tant de feu qu'il te plaira ,
Quelque brûlant qu'il puiſſe estre,
Amarante en quérira ,
Fay l'honneur de la connoître.
Vous
GALANT.
Vous aurez , fans doute , entendu
parler de divers effets de
l'Imagination dans les Femmes
groffes . Ce qu'elle a produit depuis
peu de temps dans la Femme
d'un appellé Jean Cadoux
Manoeuvre , demeurant à Auxonne
Ville de Bourgogne , eſt
fort extraordinaire. Je l'ay appris
d'une Lettre d'un habile Medecin
de ce Païs - là , & vais me
ſervir de ſes meſmes termes pour
vous en faire la Relation , n'étant
pas affez ſçavant dans la
Medecine pour vous parler moymeſme
fur ces fortes de Matieres
. Cette Femme s'étant ſentie
groſſe , ne pût s'empeſcher de
regarder fort ſouvent , & avec
une extréme attention , deux pe
tits Anges qui ſont peints dans
un Tableau de l'Egliſe des Capucins
de la Ville. Ces Anges fe
152 MERCURE
touchent , & entrelacent leurs
bras & leurs jambes. Cette idée
s'imprima fi fortement dans ſon
eſprit , que le 24. du dernier
Mois étant dans ſon terme , elle
accoucha de deux Filles , qui
moururent dans la difficulté du
travail , qui fut long & dangereux.
Elles eſtoient attachées
l'une à l'autre par les coſtes &
par le ventre , depuis la region
du coeur ou au deſſous des reins
qui étoient apparens , juſques
vers les os pubis , & la partie fuperieure
de la poitrine étoit entierement
dégagée. Elles prenoient
leur nourtiture par un
ſeul umbilic. Les tégumens du
ventre ,& toutes les parties contenantes
, étoient communes à
l'une & à l'autre , & il n'y avoit
aucune ſéparation entre celles
qui y étoient contenues. Ainfi
an
GALANT. 153
on peut dire que ce n'étoit qu'un
feul ventre , quoy que par l'ou
verture qui en a eſté faite en
préſence de Mr Cuchor Medecin(
c'eſt celuy qui en a écrit icy,)
& à laquelle affiſtoient tous les
Chirurgiens de la Ville,avec plufieurs
Officiers de la Garniſon
& d'autres Perſonnes curieuſes
il ait apparu que toutes les parties
en étoient doubles , à la reſerve
du foye qui étoit unique ,
mais plus grand que le naturel';.
car il occupoit tout l'eſpace qui
étoit entre les hyppocondres des
deux Enfans. Il n'avoit pas la
rondeur que le foye doit avoir ,
étant bien plus long que large ,
& affez plat. Cependant il n'avoit
que deux lobes , fous lefquels
étoient attachées deux veficules
du fiel. Il y avoit deux
ventricules ou eſtomacs , deux
rates,,
154
MERCURE
rates , quatre reins , & deux veffies.
Tous les inteſtins étoient
doubles. Les poitrines qui s'uniſſoient
par les coſtes , ſe communiquoient
intérieurement , &
finiſſoient par un feul cartilage
xiphoïde ; mais chacune avoit
ſa capacité, & fes poulmons tresbien
compoſez. Il n'y avoit
neanmoins qu'un coeur pour les
deux. Il étoit tout plat , affez
mal formé , preſque auſſi large
en ſa pointe qu'en ſa baſe , &
n'avoit aucunement la figure pyramidale
. On y trouvoit, comme
dans les autres , deux oreilles ,
deux ventricules , & quatre vaifſeaux
; deux deſquels, ſçavoir, la
veine cave , & l'altere pulmonaire
, ſe diſtribuoient & ſe portoient
par l'une des deux poitrines
, & les deux autres vaiſſeaux
par l'autre,& un ſeul diaphragme
ſervoit
GALANT.
155
ſervoit pour les deux. Toutes
les autres parties de ces Enfans
étoient bien formées, bien nourries
, & bien diſtinctes. L'une
avoit la teſte un peu plus groſſe
que l'autre, & les cheveux plus
longs & plus épais , & l'un des
viſages reſſembloit entierement
à celuy de l'un des Anges que
la Femme du Manoeuvre avoit
tant confidérez dans le Tableau .
Les cols , les épaules , les bras ,
les dos , les jambes , & les autres
membres inferieurs, avoient tous
leur figure naturelle & leur juſte
proportion , & châque Enfant
en étoit aſſorty comme ſi l'union
de leurs deux Corps n'en avoit
pas fait un Monſtre.
Si les bizarres opérations de la
Nature nous furprennent quelquefois
, nous n'avons pas moins
ſujet d'admirer l'Amour dans ſes
dife
156 MERCURE
différens caprices . Ce que j'ay
appris depuis quelques jours en
eſt un exemple aſſez remarquable.
Un Cavalier fort bien fait ,
étant arrivé dans une Ville où
l'on celebroit une de ces Feſtes
que les Chevaliers de l'Arc &
du Piſtolet rendent fameuſes en
beaucoup d'endroits , alla ſur le
foir dans un lieu de Promenade
qu'on luy dit eſtre l'ordinaire
Rendez-vous des plus confidérables
Perſonnes de l'un & de
l'autre Sexe . Il aimoit les Belles ,
étoit hardy ſans eſtre effronté ,
& comme rien ne luy plaiſoit
tant que l'occaſion d'une Avanture
, il chercha d'abord où s'adreſſer
pour paſſer au moins
quelques momens dans une
agréable converſation. Il n'eut
pas fi - toſt regardé de toutes
parts , qu'il apperçût une Dame
qui
GALANT. 157
qui marchant ſeule à l'écart, ſembloit
prendre foin d'éviter le
monde . Il alla foudain de ce
coſté- là , & dans le deſſein de
l'aborder , il prit le tour qu'il falloit
pour venir à ſa rencontre .
Sa Coëffe abbaiflée luy fit preſumer
qu'elle apprehendoit d'eſtre
connuë , & il en reſta tout- à-fait
perfuadé, quand en s'approchant
il luy vit mettre ſon maſque. Il
la falüa fort civilement , & luy
dit en meſme temps , qu'il avoit
bien lieu de ſe plaindre de l'injuftice
qu'elle faifoit à un Etranger
, en luy cachant ce qu'il
croyoit de plus beau dans toute
la Ville. Ce compliment obligeant
luy attira une réponſe de
la Dame qui luy fit noüer converſation
; & il luy marqua tant
de reſpect en la priant de ſoufrir
qu'il luy tinſt compagnie
dans
158 1 MERCURE
dans ſa promenade , qu'elle parut
n'eſtre pas fâchée de cette rencontre.
Elle étoit vétuë modeſtement
, mais en Femme de naifſance
, avoit la taille affez fine ,
& un brillant dans les yeux qui
donpoit lieu de penſer qu'il y
en avoit beaucoup dans tout fon
viſage. L'Etranger impatient
d'en eſtre éclaircy , la conjura
tant de fois de ſe montrer, qu'enfin
elle oſta ſon maſque , & luy
fit voir une Perſonne de vingtdeux
ou vingt - trois ans toute
pleine d'agrément. Il en fut touché
, & cet agrément qui rendit
fon coeur ſenſible , luy tint lieu
pour elle de tout le mérite qu'il
euſt pû luy ſouhaiter. Il luy demanda
pourquoy il l'avoit trouvée
ainſi Solitaire , & il apprit
qu'elle étoit Femme d'un Gentilhomme
, qui la faiſoit vivre dans
une
GALAN T.
159
T une entiere retraite ; qu'il ne
laiſſoit pas d'aimer fort la Compagnie
; que les réjoüiſſances de
la Feſte , qui devoit encor durer
quelques jours , l'avoient mis
d'un grand Repas ; qu'il devoit
enfuite aller au Bal , où il pafferoit
une partie de la nuit , & que
tandis qu'il avoit d'agreables
heures , elle avoit voulu joüir du
frais , & ſe divertir à examiner
de loin , ſans eſtre connue , tous
ceux qui venoient à la promenade.
Il comprit par là que ſon
Mary étoit un bizarre ; & comme
une Femme qu'on traite avec
tyrannie cherche quelquefois à
ſe vanger , il ſe fuſt fait un plaifir
de luy inſpirer ce ſentiment ,
s'il eût eu quelque prétexte pour
s'arreſter dans la ville ; mais n'y
connoiſſant perſonne, il n'y pouvoit
faire un fort long fejour , &
l'eſpe
160 MERCURE
A
l'eſperance d'une conqueſte incertaine
ne méritoit pas qu'il
perdit ſon temps. Quoy qu'il
deût partir le lendemain , il ne
laiſſa pas de ſe montrer charmé
de la Dame. Son talent étoit de
débiter des douceurs , & il le mit
en uſage juſqu'à la profuſion.
Les réponſes de la Belle luy faifoient
connoître qu'elle ſe plaifoit
à l'écouter. Elle avoit l'humeur
affez enjoüée ; & fi elle ne
s'expliquoit pas toûjours en termes
corrects , il imputoit ce défaut
au peu d'habitude qu'elle
avoit du monde. La nuit s'avançant
, la Dame voulut congédier
P'Etranger ; mais il s'obſtina à la
remener chez elle : & lors qu'il
fut à ſa Porte , comme il avoit
ſçû que le Mary devoit revenir
fort tard , il luy demanda permifſion
de l'entretenir encor quelque
GALAN Τ. 161
que temps. Elle luy fut accordée,
& une vieille Servante qui étoit
venuë ouvrir , leur porta de la
lumiere dans une Salle proprement
meublée , d'où elle eut
ordre de ne point fortir. La précaution
le chagrina , mais il fallut
qu'il priſt patience , & qu'il
bornat ſes prétentions à eſtre
écouté favorablement. On luy
témoigna qu'il luv plaiſoit aſſez ,
&que s'il étoit du voisinage , on
pourroit trouver moyen de faire
avec luy un commerce d'amitié ;
mais qu'un Etranger n'ayant rien
de ſtable , il étoit fort difficile de
s'aſſurer de fon coeur. Il répondit
à cela par mille afſurances , d'acheter
du Bien auxtenvirons ; &
àl'entendre, il étoit preſt de pafſer
une partie de l'année dans
lans la Ville meſme ſous divers
prétextes que l'Amour luy fourniffoit.
162 MERCURE
niſſoit. Les heures coulant fort
viſte , la Belle craignit de ſe voir
furpriſe , & remit au lendemain
à examiner ſes offres , s'il vouloit
luy rendre une ſeconde viſite
quand la nuit commenceroit .
Elle l'aſſura que les plaiſirs de la
Feſte occuperoient encor fon
Mary , & qu'elle auroit liberté
entiere de reprendre l'entretien
où elle étoit obligée de le laiſſer.
Vous pouvez croire que le Rendez-
vous ne déplût pas . L'Etranger
fortit remply d'eſperance ; &
pour s'acquerir la Vieille qui
étoit témoin de toute l'Intrigue ,
il luy fit un préſent en la quittant.
Il eut grand ſoin de bien
remarquer la Porte , & réſolut
de paſſer encor un jour en Auberge
pour voir quelle fin auroit
l'Avanture. Le lendemain
comme il fortoit de ſa Chambre
fur
GALAN Τ.
163
fur l'Escalier un Gentil -homme
de ſa connoiſſance , qui venoit
chercher un Cavalier logé depuis
quelques jours dans le méme
lieu . Pluſieurs Campagnes
qu'ils avoient faites enſemble
dans le meſme Regiment , les
avoient rendus amis , & ne s'étant
point veus depuis la Paix ,
ils ignoroient la fortune l'un de
l'autre. Ils s'embraſſerent avec
beaucoup de marques de joye ;
& afin d'avoir le temps de s'entretenir,
l'Etranger retint le Gentilhomme
à ſouper. Le plaifir
d'eſtre avec luy , l'obligea de luy
ſacrifier une grande Compagnie,
avec laquelle il luy dit que les
réjoüiſſances publiques le faifoient
eſtre de ſocieté ; & fur la
ſurpriſe que fon Amy luy montra
de le trouver habitant d'un
Lieu où il ſçavoit qu'il n'étoit
pas
164 MERCURE
1
pas né , il luy dit qu'y étant venu
pour quelques affaires , il s'étoit
laiſſe charmer d'une affez
jolie Perſonne qui l'avoit bien
voulu épouſer , & avec laquelle
il luy promettoit de luy donner
à dîner le lendemain. Cet engagement
parut favorable à l'Etranger
, qui ne cherchoit que
l'occaſion de s'arreſter dans la
Ville. On apporta le Soupé, qu'ils
firent durer long- temps , en ſe
rendant compte de mille choſes
qu'ils ſe demanderent. La nuit
approchant le Gentilhomme
qui étoit bien aiſe de divertir
ſon Amy , le voulut mener au
Bal , ne doutant point qu'étant
fort galant , il n'acceptât le party
, par l'envie de voir ce que la
Ville avoit d'aimables perſonnes.
Le refus qu'il fit de ce di-
د
vertiſſement ayant étonné celuy
qui
GALANT. 165
qui le propoſoit , il le preſſa tant
de luy en dire la cauſe , qu'il falut
enfin que l'Etranger luy fiſt
confidence du Rendez - vous
qu'il avoit. Le récit de l'Avanture
dans toutes fes circonſtances
donnant une curiofité entiere
au Gentilhomme , il demanda
qui étoit la Dame. L'Etranger
luy proteſta qu'il n'en
connoifſſoit que la Maiſon ; &
fon Amy l'y voulant accompagner
, il le pria de ſouffrir qu'il
fuſt diſcret , & de ne point exiger
de luy ce qu'il ſçavoit n'être
pas d'un galant Homme. Le
Gentilhomme ſortit ſans le preffer
davantage , & le pria ſeulement
de l'attendre le lendemain,
parce qu'il viendroit le prendre
pour le conduire chez luy. La
nuit commençoit à eſtre obſcure.
Cela fut cauſe qu'ayant en-
Septembre 1681 . H
166 MERCURE
vie de ſçavoir chez qui l'Etranger
étoit attendu , il s'alla cacher
à vingt pas de là , afin de
le ſuivre quand il ſortiroit. Il
eut bien-toſt ce plaifir , & s'il
marcha ſur ſes pas fort ſatisfait
de n'eſtre point veu , il paya
bien cher cette courte joye , lors
que l'Etranger s'arreſta devant
ſa Porte. Il y frapa. On luy vint
ouvrir ; & à la maniere dont le
Gentilhomme vit qu'on le reçût
, il fut convaincu de l'intelligence.
La fureur d'abord s'empara
de ſon eſprit. Quelque affurance
qu'il euſt de la vertu de
ſa Femme , il crut qu'il étoit trahy,&
cette penſée troubla fi fort
ſa raiſon , qu'il fut ſur le point
d'executer tout ce que la vangeance
luy ſuggéroit pour le fatisfaire.
Cependant au milieu
de ce grand trouble , il ſe ſou
vint
GALANT.
167
vint que lors qu'il avoit quitté ſa
Femme , elle ſe paroit pour aller
ſouper chez une Dame , à qui
en ſuite on donnoit le Bal. Il ſe
raſſura par cette reflexion , &
rappellant auſſi-toſt les tendres
marques d'Amour qu'elle luy
avoit toûjours données, il ſe condamna
luy-meſme de la connoî
tre affez mal pour la ſoupçonner
, non ſeulement d'une lache
perfidie , mais d'eſtre capable de
s'attacher à un Homme qu'elle
n'auroit veu qu une ſeule fois.
La Maiſon où elle devoit avoir
ſoupé étoit tout proche. Il y
courut , & trouva ſa Femme fore
brillante en Diamans , qui achevoit
de dancer une Courante. II
ne ſçût que croire de ce qu'il
venoit de voir , & ceſſa d'en eſtre
en inquiétude. Il ſuffiſoit qu'il
n'eût aucun intéreſt au Rendez-
Hij
168 MERCURE
vous , & qu'il puſt ſçavoir qui
l'avoit donné en faiſant parler la
vieille Servante. Tandis qu'il
examinoit quelle conduite il devoit
tenir dans cet éclairciſſement
, l'Etranger faiſoit merveille
auprés de ſa Belle. Il l'avoit
trouvée fort propre & fort ajuftée.&
connut par là qu'elle avoit
deſſeinde toucher ſon coeur. L'agrément
de ſon viſage augmenté
par ſa parure , produiſit l'effet
qu'elle s'en étoit promis. L'Etranger
ſentit augmenter ſa paffion
, & le plaiſir de ſes yeux
l'occupant entierement il ne
ſongea qu'à les fatisfaire. Ce
que la Belle diſoit n'avoit pas un
tour fort fin , mais il étoit dit
avec enjoüement ; & dans une
Femme dont la Perſonne a ſçû
plaire , les moindres chofes pafſent
pour efprit . L'entretien
roula
,
GALAN Τ. 169
ةةدمل
roula fur mille proteſtations d'Amour
, que l'Etranger fit dans les
termes les plus forts & les plus
capables de perfuader la Belle.
Il l'aſſura qu'une affaire qu'il s'étoit
faite l'empeſcheroit de partir
fi - toſt , & que ſon bon- heur
étant de ne point s'éloigner d'elle
, il n'auroit aucune peine à en
trouver les moyens. La Belle ne
fut point avare de réponſes engageantes
. Elle luy dit en le regardant
fort tendrement , que
pourveu qu'il ſceuſt aimer , il
n'auroit point lieu de ſe repentir
des ſoins qu'il vouloit luy rendre
; que l'occaſion des Rendezvous
ne manqueroit pas , & qu'il
pourroit compter ſur ſon coeur ,
ſi le ſien étoit à elle. Une déclaration
ſi obligeante dans un tête-
à- tête accordé fi librement ,
fit voir à l'Amant qu'il en devoit
Hiij
170 MERCURE
profiter. Il voulut prendre quelques
libertez ; mais ce fut en
vain qu'il s'oublia. La Belle, avec
fon air toûjours enjoüé , modéra
ſa paffion ; & quoy qu'il puſt
dire , comme ſes Services devoient
préceder la récompenſe,
la plus grande liberté qu'elle luy
foufrit fut de luy baiſer quelquefois
la main , encor fuſt - ce ſur
ſon Gand , qu'il n'eut jamais le
pouvoir de luy faire ofter. Cette
regularité qu'il n'attendoit pas,
ne fit que donner de l'ardeur à
ſes defirs. Il ne pouvoit ſe réfoudre
à quitter la Belle ; & fur
ce qu'elle luy dit trois ou quatre
fois qu'il étoit temps de ſe ſéparer
, il tira une Montre de ſa
poche , afin qu'elle fuſt certaine
de l'heure. La Montre qui étoit
des plus petites , plût fort à la
Belle , qui la nomma un joly Bijou.
GALANT.
171
jou. Ce fut aſſez pour engager
ſon Amant à la luy offrir. Elle
en fit quelques refus , & pour
les faire finir , il la laiſſa ſur ſa
Table.On ſe dit enfin adieu,& on
ſe quitta aprés des meſures priſes
pour ſe revoir avant qu'il fuſt
peu. L'Etranger devoit eſtre inſtruit
de l'heure par un Billet
qu'on promettoit de luy envoyer.
Il fut viſité le lendemain par le
Gentil- homme , à qui la vieille
Servante s'étoit veuë contrainte
de découvrir ce qu'il avoit foupçonné.
La Suivante de ſa Femme
, qui étoit jolie & fort enjoüée
, s'étoit voulu divertir à la
promenade,& pour n'eſtre point
connuë , elle avoit pris un Habit
de ſa Maîtreſſe , & joüé le Perſonnage
dont l'Etranger étoit
devenu la dupe. Son Amy en le
voyant , luy demanda des nou
Hij
172 MERCURE
velles de ſon Rendez - vous , &
apprit de luy qu'il avoit trouvé
plus de vertu dans la Dame que
ſes premieres démarches ne donnoient
lieu d'y en croire ; mais
que cependant aprés les marques
d'amour qu'il en recevoit,
il ne doutoit point qu'un peu de
temps n'achevaſt ce que le hazard
avoit commencé. Le Gentilhomme
ayant dit qu'il étoit
bien - aiſe qu'une intrigue d'Amourete
luy fiſt eſperer la joye
de le poſſeder pendant quelque
temps , ajoûta que peut- eſtre il
trouveroit dequoy ſe deſennuyer
dans l'entretien de ſa Femme ;
qu'on luy croyoit de l'eſprit , &
qu'il eſperoit qu'aprés l'avoir
veuë , il approuveroit ſon choix.
En meſme temps il le conduifit
chez luy , & le fit entrer dans
la meſme Salle où il ſçavoit qu'il
avoit
GALANT.
173
avoit eſté reçeu par la Suivante.
Jugez de l'étonnement de
l'Etranger , quand il reconnut la
Maiſon de ſon Amy pour le
Lieu meſme où il avoit eu deux
fois Rendez - vous. Tout luy faifoit
croire que fa Femme étoit
l'aimable Perſonne qui cherchoit
à l'arreſter ; & fon bonheur
dépendant d'avoir avec elle
de frequentes entreveuës , il ne
trouvoit rien de plus fingulier
que de s'en voir faciliter les occafions
par fon Mary meſme. La
rencontre étoit fi avantageuſe
à ſa paſſion , qu'il n'en pût cacher
ſa joye. Elle parut dans fes
yeux , & le Gentilhomme qui
l'obſervoit , eut le plaiſir de lire
dans ſes penſées , & de remarquer
combien il s'applaudiſſoit
de fon prétendu triomphe. I
le quitta un moment pour aller
Hv
174 MERCURE
voir ſi ſa Femme étoit en état
de le recevoir , & revint prefque
auffi-toſt pour le mener dans
ſa Chambre. Comme l'Etranger
y croyoit trouver la Dame qui
luy marquoit tant d'amour , il
eſt aiſé de juger du plaiſir qu'il
ſe faifoit de la Comédie qu'il alloit
joüer en la ſalüant comme
une Inconnue. Il entra remply
de cette penſée, & ſe préparoit à
luy faire un compliment qu'elle
puſt entendre ſans que ſon Mary
y découvrit rien de particulier,
quand il apperçeut une Dame
tres-bien faite qui s'avança
quelques pas vers luy. La furpriſe
de trouver une autre Perfonne
qu'il ne s'étoit attendu de
voir , le mit dans un ſi grand
trouble, qu'il pût à peine luy dire
deux mots. Le Gentilhomme en
comprit la cauſe, & la Dame qui
n'avoit
GALANT.
175
n'avoit encor rien ſçû de l'Avan
ture , imputa ſon embarras au ſérieux
qu'on garde d'abord avec
les Perſonnes qu'on ne connoît
point. Pendant qu'il tâchoit de
ſe remettre l'eſprit , la Suivante
étoit dans un cabinet tout proche,
où elle cherchoit des Gands
que ſa Maîtreſſe avoit demandez .
Elle en fortit pour les apporter ,
& n'eut pas fait quatre pas , que
jettant les yeux ſur l'Etranger ,
elledemeura toute interdite . Le
deſordre où il étoit l'empéchant
de prendre garde à une Perſonne
, dont l'Habit tres - negligé
marquoit la condition , elle euſt
fuï fort aiſément avant qu'il l'eût
remarquée , ſi le Gentilhomme
ne l'euſt retenuë. Il la tira par
le bras , & la contraignantd'approcher
de ſon Amy , il le pria
de la regarder,&de luy dire ſi ſa
Femme
176 MERCURE
Femme ne l'expoſoit pas à luy
manquer de fidelité , en gardant
chez elle une ſi jolie Suivante.
Jugez combien l'on & l'autre fut
déconcerté. Rien n'approcha du
chagrin dont fut ſaiſi l'Etranger,
quand il reconnut la tromperie
qu'on luy avoit faite. Son trop
de crédulité ſur une apparence
de bonne fortune étoit pour luy
une honte dont il ſe faiſoit de
cruels reproches , & il ne trouvoit
à s'en conſoler que par la
penſée que l'Avanture ne pourroit
ſe découvrir. Le Gentilhomme
qui en ſçavoit le ſecret
, joüiſſoit avec plaiſir de touz
l'embarras qu'il faiſoit paroître.
Cependant la Suivante diſparut.
On ſe mit à table , & quoy que
puſt faire l'Etranger , il refta toûjours
réveur. Il prit congé le plû
toſt qu'il put , & partit ce même
jour
GALANT. 177
jour , aprés avoir dit à fon Amy,
qu'une affaire fort preſſée dont
il s'étoit ſouvenu , le forçoit de
renoncer à la douceur de fes
Rendez - vous. Le Gentilhomme
conta l'Hiſtoire à ſa Femme , à
qui la Suivante ne déguiſa rien.
Comme elle avoit quelque efprit
, elle tourna cette Intrigue
d'une maniere plaiſante , qui
faiſoit connoître que ſon ſeul
deſſein avoit efte de ſe divertir
de la vanité d'un Inconnu. Elle
en gardoit une Montre,& c'étoit
dequoy ſe ſouvenir de luy à toute
heure.
Je vous manday la derniere
fois que le Parlement d'Ecoffe
avoit commencé ſes Séances à
Edimbourg le Jeudy 7. d'Aouft.
Quelques jours auparavant,Monfieur
le Duc d'York , Grand
Commif
178 MERCURE
Commiſſaire de Sa Majesté Britannique
, & les Seigneurs du
Conſeil Privé , avoient fait un
Acte pour établir, ſelon l'ancienne
pratique du Royaume , l'ordre
de la Cavalcade qui ſe devoit
faire à l'ouverture de ce Parlement
, depuis l'Abbaye de Holyroode-
Houle, ou Sainte Croix,
juſqu'au Lieu de l'Afſſemblée.Cet
Acte portoit ,
1. Que les Magiſtrats d'Edimbourg
feroient mettre les Bourgeois
bien armez , & en tres -bon
ordre , en haye depuis Ladyſteps
juſqu'à Netherbour ; les Gardes
de Sa Majesté faiſant une autre
haye depuis Netherbour juſques
au Palais.
2. Que les mêmes Magiſtrats
ordonneroient , ſous de grandes
peines , qu'on ne fiſt aucune décharge
d'Armes , qu'on ne déployât
GALANT.
179
ployât pas les Enſeignes,qu'on ne
batît point les Tambours durant
la Cavalcade, & qu'on ne vit aucun
Carroſſe dans Edimbourg
juſqu'à ce que la Cerémonie fuſt
entierement achevée ; Qu'ils feroient
dreffer deux Barres debois
dans l'enclos de l'Abbaye, & autant
à Ladyſteps , pour monter &
deſcendre de cheval.
1
3. Que le Constable ou Commiſſaire
, avec ſes Gardes armez
de Pertuifanes , ſe mettroit en
haye depuis Ladyſteps , ceux- cy
étant au dehors , & ceux du Maréchal
au dedans,à l'exceptionde
fix Pertuiſaniers du Constable
qui ſeroient dedans , ſelon l'ancienne
pratique.
4. Que tous les Membres du
Parlement ſe trouveroient à la
Cavalcade, ſous peine d'amande,
ſuivant l'Acte de 1662 .
5. Que
180 MERCURE
5. Que lors qu'il y auroit double
élection de Commiſſaires, aucun
d'eux ne paroîtroit.
6. Que la Nobleſſe marcheroit
en Robes & en Manteaux
longs.
7. Que les Officiers d'Etat qui
n'étoient pas Gentils - hommes, &
qui avoient des Robes affectées
à leurs Charges , marcheroient
avec ces Robes .
8. Que les Membres ou Députez
marcheroient couverts ,
excepté ceux qui porteroient les
Honneurs .
9. Que le Lyon Roy d'Armes
, ſes Hérauts , Pourſuivans,
& Trompetes, marcheroient immédiatement
devant les Honneurs
; le Roy d'Armes avec fa
Cotte , ſa Robe , ſa Chaîne , &
fon Bâton , ſeul & immédiatement
devant l'Epée ; les autres
avec
GALANT. 181
avec leurs Cottes & Manteaux
longs , nuë teſte , ſelon l'ordre
accoûtumé.
10. Que deux Maffiers du Confeil
, & les quatre Maſſiers de la
Seffion , marcheroient des deux
côtez des Honneurs , nuë teſte,
avec leurs longs Manteaux ; les
deux premiers auprés de la Couronne,
& les quatre autres auprés
du Scepre & de l'Epée .
11. Que la Place la plus honorable
, feroit d'aller le dernier.
12. Que chaque Duc auroit
huit Laquais ; les Marquis , fix ;
chaque Comte , quatre ; chaque
Vicomte , trois ; chaque Lord,
trois ; chaque Commiſſaire pour
un Comté , deux ; chaque Commiſſaire
des Bourgs,un . Que chaque
Seigneur auroit aprés luy
un Gentilhomme pour porter ſa
queuë ; & que quand les Sei
gneurs
182 MERCURE
gneurs entreroient à la Chambre
, ces Gentilshommes ſe tiendroient
hors de la Barre .
13. Que les Archevêques &
Evêques marcheroient avec leurs
Robes ordinaires & leurs Manteaux
longs ; que les premiers
pourroient avoir huit Laquais , &
les derniers, trois ; & que chacun
d'eux auroit un Gentilhomme
nuë teſte pour porter ſa queuë.
14. Que les Laquais des Nobles
pourroient avoir ſur leurs
Livrées une Caſaque de Velours
, avec leurs Armes , leurs
Timbrus , & leurs Deviſes gravées
ſur des Plaques d'argent , ou
en broderie ; le tout conformément
à l'ancienne Coûtume , ou
qu'ils auroient ſeulement les Livrées
ordinaires.
15. Quele Constable ou Commiſſaire,&
le Maréchal, iroient le
matin
GALANT. 183
matin prendre les ordres du
Grand Commiſſaire , & reviendroient
ſans ceremonie ; que le
Conftable viſiteroit à pied tous
les Lieux au deſſus & au deſſous
de la Chambre du Parlement ;
que revêtu de ſa Robe,& fon Baton
à la main , il ſe mettroit dans
une Chaire à l'entrée de la Court
du Ladyſteps ; qu'il ſe leveroit
pour ſalüer chaque Membre du
Parlement à meſure qu'ils defcendroient
de cheval , & les recommanderoit
àceux de ſa Garde
, pour eſtre conduits aux Gardes
du Maréchal.
16. Que le Maréchal affis fur
une Chaiſe,& fon Bâton à la main,
les traiteroit de la même maniere
lors qu'ils entreroient dans la
Porte.
16. Que les Officiers de l'Etat
qui étoient Nobles, marcheroient
en
184 MERCURE
en Robes depuis l'Abbaye une
demy-heure avant la Cavalcade
, & ſe rendroient à la Chambre
du Parlement juſqu'à l'arrivée
du Grand Commiſſaire .
Quand un Sujet ordinaire a la
Commiſſion , le Chancelier prend
dans sa main la bource où cette
Commiſſion est enfermée, & la tient
élevée depuis la Barre jusqu'au
Trône ; mais quand un Fils ou Frere
légitime du Roy est Commiſſaire, il
la tient élevée depuis la Porte.
18. Que tous les Membres
iroient recevoir le Grand Commiſſaire
à la Salle des Gardes , la
Nobleffe en Robes de cerémonie
, les Valets & les Chevaux
reſtant dans la Court .
19. Que le Roy d'Armes Lyon ,
avec ſa Cotte,ſa Robe,ſa Chaîne,
&fon Bâton, accompagné de fix
Hérauts , de fix Pourſuivans , &
de
GALANT. 185
de fix Trompetes , l'iroient auſſi
recevoir. C'eſt luy qui ordonne
toute la Cavalcade.
,
20. Qu'auſſi tôt que le Grand
Commiſlaire ſeroit, preſt , le Lord
Garde des Regiſtres ou quelqu'autre
marqué par luy , &
Lyon Roy d'Armes , étant enſemble
, chacun un Rôle à la
main , nommeroient deux des
Seigneurs ou Députez,pour marcher
chacun ſelon leur ordre ;
qu'un Heraut feroit auprés de la
Feneſtre , criant la même choſe
; & un autre à la Porte , pour
prendre garde ſi l'ordre ſeroit
obſervé.
21. Que les Membres marcheroient
deux à deux , chaque
Degré ou Ordre à part,& à quelque
diftance , ſans ſe mefler les
uns avec les autres , en forte que
ſi quelqu'un ſe trouvoit feul
dans
186 MERCURE
dans ſon ordre , il marcheroit
feul.
22. Que le Lord Garde des
Regiſtres,feroit les Rôles du Parlement
, tant pour marcher , que
pour les autres fonctions , conformément
aux Rôles du dernier
tenu en 1669. dont il donneroit
un Double à Lyon ; qu'on
appelleroit les Membres ſelon
cet ordre ; qu'ils marcheroient
ſelon qu'ils ſeroient appellez ; &
que ſi quelqu'un croyoit ſouffrir
préjudice , il pourroit proteſter,
& enſuite ſe pourvoir au Parlement.
23. Que les Honneurs ſeroient
portez immédiatement devant
le Grand Commiſſaire ; la Couronne
par le Marquis de Douglas
, & en ſuite le Sceptre par le
premier Comte qui ſe trouveroit
préſent ; l'Epée par le ſecond
Comte,
GALAN T. 187
Cointe,& qu'ils marcheroient un
à un , la teſte nuë.
24. Que les Ducs & les Marquis
marcheroient aprés leGrand
Commiſſaire , à quelque diſtance
neanmoins , ſelon l'ancien
uſage.
25. Que le Grand Ecuyer
marcheroit teſte nuë aprés le
Grand Commiſſaire ; mais un
peu à coſté , lors que ce Grand
Commiſſaire eſt Fils ou Frere
légitime du Roy .
26. Que l'Huiffier , le Bâton
blanc à la main , marcheroit
nuë teſte auprés du Grand
Commiſſaire , devant & à coſté,
de la même ſorte , & du méme
coſté que le Grand Ecuyer ſe
met derriere .
27. Qu'auſſi tôt que le Grand
Commiſſaire deſcendroit de cheval
, le Lord Constable le rece
vroit,
188 MERCURE
vroit , & le conduiroit juſqu'au
Maréchal des Gardes , & qu'en
fuite ils le conduiroient enſemble
juſqu'au Thrône , & feroient la
melme choſe au retour.
28. Que lors que les.Membres
du Parlement deſcendroient
de cheval , les Valets
& les Chevaux ſe retireroient
dans la Place du Marché , juſqu'à
ce que le Grand Commiffaire
fuſt preſt de retourner au
Palais.
29. Que le retour au Palais
ſeroit de la même ſorte , à l'exception
que le Constable & le
Maréchal marcheroient à cheval
à coſté du Grand Commiſſaire ,
le premier à main droite , & le
ſecond à la gauche ; que les Officiers
de l'Etat qui ſeroient Nobles
, ne monteroient à cheval
qu'aprés que le Grand Commiffaire
7.
GALANT. 189
ſaire ſeroit party , & qu'ils marcheroient
à quelque diſtance des
Gardes.
Suivant cet Acte, qui a eſté inſeré
dans les Regiſtres du Conſeil
Privé, & dans les Lettres du Roy
d'Armes Lyon , la Cavalcade ſe
fit dans l'ordre ſuivant.
Deux Trompetes , avec leurs
Cottes d'Armes & leurs Bannieres,
teſte nuë.
Deux Pourſuivans , avec leurs
Cottes & Manteaux longs , teſte
nuë.
Les Commiſſaires des Bourgs,
deux à deux.
Les Commiſſaires des Comtez,
deux à deux. 2
:
Les quatre Officiers de l'Etat
qui n'eſtoient pas Nobles , deux
àdeux.
Les Lors ou Barons , deux à
deux.
Septembre 1681 . I
190
MERCURE
LesEveſques , deux à deux.
Les Vicomtes , deux à deux.
Les Comtes, deux à deux.
Les deux Archeveſques .
Quatre Trompetes , nuë teſte,
deux à deux.
Quatre Pourſuivans , deux à
deux, nuë teſte.
Six Hérauts d'Armes , nuë teſte,
deux à deux.
Lyon Roy d'Armes , avec ſa
Cotte , Robe , Collier , Bâton &
Manteau long, nuë teſte .
L'Epée Royale , portée par le
Comte de Mar, nuë teſte .
LeSceptre, par le Comte d'Argile,
nuë teſte.
La Couronne , par le Marquis
deDouglas, nuë teſte, avec deux
Maffiers de chaque coſté , ainſi
qu'au Sceptre & àl'Epée.
Une Perſonne de qualité,
nuë teſte , portant la Bource

GALANT. 191
où la Commiſſion eſtoit enfermée.
L'Huiſſier au Bâton blanc à côté,
& nuë teſte .
S. A. R. Grand Commiſſaire
du Roy , ſuivie de ſes Gentilshommes
, Pages , Valets de pied;
& à fon retour , ayant le Grand
Conftable à ſa droite , & le Maréchal
à ſa gauche en Robes de
Cerémonie.
Le Grand Ecuyer nuë teſte , &
à coſté.
Les Ducs & les Marquis en
Robes.
Le Capitaine des Gardes du
Roy, à la teſte des Gardes.
Environ demy-heure avant la
Marche , Monfieur le Marquis
d'Athel , que S. A. R. a nommé
pour remplir la place de Char
celier d'Ecoſſe , vacante par la
mort du Duc de Rhotes , en at-
I ij
192
MERCURE
tendant que le Roy en ait fait un
autre , marcha avec le Garde du
Sceau Privé, tous deux en Robes
de Cerémonie , le premier à la
droite, avec ſa Maſſe & fa Bource
devant luy , & le ſecond à la
gauche. Ils marcherent au retour
à quelque diſtance des Gardes.
Apres qu'on fut arrivé au Lieu
où ſe devoit tenir l'Aſſemblée , &
que l'Eveſque d'Edimbourg eut
fait les prieres ordinaires , Monſieur
le Duc d'York eſtant placé
fur le Trône , on lût la Commiffion
du Roy , & la Lettre qu'il
avoit écrite au Parlement. Elle
marquoit à ceux qui le compofoient
, Qu'ayant toûjours eu une
affection particuliere pour son ancien
Royaume d'Ecoffe , attaché de
tout temps avec constance & refpect
à la Famille Royale , ( Vous
ſçavez,
GALANT.
193
ſçavez , Madame , que Jacques
VI. Roy d'Ecofle , Ayeul de Sa
Majeſté , vint à la Couronne
d'Angleterre par la mort d'Elizabeth
, ) il ne doutoit point qu'ils
ne conſentiſſent avec zele &
promptitude à tout ce qui leur seroit
proposé pour ſon fervice , qui
estoit inséparable du bonheur de
Ses Sujets ; Que des Schifmes ayant
esté excitez d'abord dans l'Eglise
d'Angleterre , & des Revoltes en-
Suite, il attendoit de leurs prudentes
Delibérations des Remedesſeûrs
pour arrester le cours de ces maux ;
Qu'avec lesprécautions neceſſaires,
il eſperoit que le Gouvernement , tel
qu'on le voit étably selon les Loix
dans l'Egliſe & dans l'Etat , ſeroit
Soûtenupar la respectueuse obeiſſance
qui luy estoit deuë , & que tous
Ses Peuples feroient conſervez dans
une parfaite tranquillité; Que c'ef
13
194 MERCURE
toit pour arriver à ces grandes fins,
&pour établir par leurs avis des
Loix, dont quelques cas arrivezdepuis
le dernier Parlement , luy avoient
fait connoiſtre le besoin pour
l'administration de la Iustice , qu'il
les avoit aſſemblez ; Que pour leur
donner une marque toute finguliere
de ſa bienveillance , il avoit choiſy
Le Duc d'Albanie & d'York fon
Frere pour estre ſon Commiſſaire
dans leur Assemblée , comme celuy
qu'il connoiſſoit extrémement attachéà
leurs interests , & auquel ils
avoient rendu touteforte de reſpect
pendantfon longsejour en Ecoffe, ce
qui luy avoit donné le moyen de s'in-
Struireàfond des Affaires de cet ancien
Royaume. La lecture de cette
Lettre fut fuivie d'un fort beau
Diſcours de S. A. R. Ce Prince,
apres avoir fait connoiſtre combien
il ſe tenoit honoré de la
confian
GALANT .
195
confiance que Sa Majeſté luy témoignoit
en le nommant ſon
Grand Commiſſaire dans ſon ancien
Royaume d'Ecoſſe , dit qu'il
estoit d'autant plus persuadé que
cette Assembléese termineroit avec
Jon entiereSatisfaction , & celle de
tous ſes fidelles Sujets , que pendant
Le longJejour qu'il avoitfait parmy
eux , ily avoit trouvé les Esprits entierement
diſpoſez à tout ce qui
estoit da ſervice de Sa Majesté ;
Que le Roy , dont ils venoient d'entendre
la Lettre obligeante,luy avoit
commandé de les aſſurer qu'il main
tiendroit inviolablement , ainsi que
les Loix l'avoient établie , la Religion
Protestante dans cet ancien
Royaume ; Qu'ilmaintiendroit de la
mesmeforte le Gouvernement de l'Egliſe
par les Archevesques & par
les Eveſques , dont il prendroit les
personnes sous sa Royale protections
I iiij
196 MERCURE
Qu'illeur recommandoit d'examiner
par quels moyens on pourroit venir
àbout desuprimer les Conventicules
de Rebelles, d'où procedoient ces opinions:
horribles & extravagantes ,
qui au grand Scandale de la Chreſtienté
, nepouvoient avoir que des
Suites tres-funestes ; Qu'il leur declaroit
au nom de Sa Majesté , que
Son intention estoit , ainsi qu'elle
avoit toûjours esté, que les Loix euffent
leur cours ordinaire pour laſeûreté
des Biens & des droits de ſes
Sujets; Qu'Elle s'oppoſeroit à tout
ce qui ne leur estoit pas conforme , م&
qu Elle eſperoit qu'ils n'auroient pas
moins de fidelité que leurs Ancestres
pourdéfendre avecvigueurſa Roya-
Le prerogative , en declarant que le
droit de ſa Couronne regardoit ſes
naturels & legitimes Heritiers. Il
finit en leur diſant , que l'inclination
qu'ilavoit de contribuerà leurs
avanta
GALANT .
197
7
avantages , ayant estéun desprincipauxmotifs
qui avoient porté Sa
Majesté à luy confier l'Employ qu'il
avoit à ſoûtenir , il leurferoit voir
combien il s'intereſſoit au bien de
toutle Royaume. Si- toſt qu'il eut
ceſſé de parler , on fit preſter le
Serment aux Deputez , & on
nomma les Seigneurs des Articles.
Ils font ainſi appellez , parce
qu'ils doivent faire toutes les Propoſitions
à l'Aſſemblée. La Coûtume
veut qu'on choiſiſſe pour
cela huit Eveſques , huit Mylords
, huit Chevaliers , & huit
Bourgeois. Au fortir delà , Monfieur
le Duc d'York traita tous
les Seigneurs & les Deputez avec
une magnificence digne de luy.
Je ne vous dis rien de ce grand
Feftin, dont je vous parlay le dernier
mois .
Le Lundy ſuivant , le Parle
I V
198 MERCURE
ment s'eſtant raſſemblé , fit lire
deux fois ſa Reponſe au Roy . Elle
contenoit , au nom de tous ceux
qui forment ce Corps , des affurances
d'une fidelité inviolable ;
Qu'ils prétendoient faire voir àſes
autres Royaumes , &àtoute laTerve,
qu'ils estoient persuadezque leurs
vies & leurs biens ne pouvoient
eſtre mieux employez qu'àmaintenir
les légitimes droits & lesjustes
prérogatives de la Couronne de Sa
Majesté , & qu'on n'y pouvoit
donner la moindre atteinteſans renverfer
les Loix fondamentales de
L'ancien Royaume d'Ecoffe;Que bien
qu'ilfust vray que plusieurs Perſonnesy
avoient troublé le Gouvernement
de Sa Majesté , leurs maximes
estoient fi extravagantes , &
avoient esté ſuivies d'un ſi petit
nombre de Gens de marque , qu'ils
espéroient que les crimes des Coupan
bles
GALANT.
اوو
bles ne seroient pas imputez au
Royaume; Que ceux qui le reprefen .
toient en ce Parlement , auroient
Soinde chercher des remedesſuffifans
pour arreſter ces defordres ; Qu'ils
voyoient avec une extréme fatisfa-
Etion que Sa Majesté s'intéreſſaſt
fortement à conserver la Religion
Protestante, qu'ils luy rendoiet tres.
humblement grace de ce qu'Elle les
avoit convoquez, pourdéliberer conjointementſurſes
intérests , &fur
ceux de ſon ancien Royaume qu'ils
croyoient devoir eſtre inséparables;
Que la conſervation des droits de
la Monarchie estant absolument
neceffaire pour celle de leur libertez
&de leurs biens,ilsferoient paroiſtre
leurfidelité & leur respect en déclarant
par des Loix poſitives qu'ils
reconnoiſſoient de bon coeur & avec
Soûmiſſion les justes prérogatives de
Sa Couronne Imperiale dans l'ordre
200 MERCURE
dre naturel de la Succeſſion ; Qu'ils
resteroient fermes dans la reſolution
de nese départir jamais de leur
devoir envers la Famille Royale, &
les Heritiers & Succeffeurslégitimes
de Sa Majesté; Qu'ils la remercioient
auſſitres humblement de
T'honneur qu' Elle avoit fait àfon
Royaume d'Ecoffe , en nommantfon
Royal Frerepourfon Grand Commiffaire
dans ce Parlement ; Que ce
Caractereſoûtenuparle Fils de leurs
anciens Monarques, qui les avoient
fi longtemps &fi heureuſementgouvernez
, leur mettoit fortement dewant
les yeux leur obligation naturelle
, Que ce Prince , que fes grandes
qualitez n'élevoient pas moins
quesa naiſſance, estant tres- bien informéde
leurs Affaires,& s'intereffant
à en prendresoin , Sa Majesté
pouvoit justement attendre d'un
Parlement conduit par un Commiffaire
GALANT. 201
faire de ce mérite , tout ce quiseroit
jugé neceſſaire pour affermir Son
Autorité Royale , &pour conſerver
les droits légitimes defes Succeffeurs.
On chargea le Sieur Charles
Straton de cette Lettre , pour la
porter à Londres au Comte de
Morray , ſeul Secretaire d'Etat
pour ce Royaume .
,
Le 23. du meſme mois d'Aouſt,
le Parlement paſſa un Acte par
lequel il reconnoiſt dans les termes
les plus forts , que les Roys
de ce Royaume ayant reçeu leur
pouvoir de Dieu feul leur
Succeſſion reglée de tout temps
ſelon les degrez ordinaires de
conſanguinité , ne peut eſtre interrompuë
par aucun Statut ; que
c'eſt chercher à engager les
Peuples dans le parjure & dans
la rebellion que d'y vouloir
apporter aucun changement ;
د
202 MERCURE
& qu'apres la mort des Roys &
des Reynes, leur Serment de fidelité
les oblige d'obeïr à leur plus
proche Heritier légitime , Mafle
ou Femelle, ſans que la diférence
de Religion , ny aucune Loy de
Parlement, les en puiſſe diſpenſer.
Le meſme Acte porte, que par l'avis
& conſentement du Parlement
, Sa Majesté déclare qu'aucun
Sujet du Royaume ne peut
travailler , de quelque maniere
que ce puiſſe eſtre , à changer
l'ordrede Succeſſion à la Couronne
, à deſſein d'en exclure le plus
proche légitime Heritier , ſans
eſtre coupable du Crime de
haute trahiſon , dont Elle veut
qu'on faſſe ſouffrir les peines à
ceux qui feront de pareilles entrepriſes.
L'Acte fut paffe tout
d'une voix & approuvé par
S. A. R. qui le toucha avec le
,
Sceptre
GALANT.
203
Sceptre ſelon la coûtume. Le Parlement
en paſſa un autre, quiconfirme
tous les Statuts qui ont eſté
faits par les Roys Jacques &
Charles I. pour la ſeûreté & la
liberté de la Religion Proteftante ,
telle qu'on la profeſſe préſentement
en Ecofle. Le 30. on lût un
Projet d'Acte pour aſſurer la
Paix du Royaume , & il fut paſſe
le 6. de ce mois. Il eſt porté par
cet Acte , que lors que quelques
Perſonnes qui tiendront
Maiſon ou Terres à ferme , ou qui
feront au ſervice de quelqu'un,
auront eſté accuſées pardevant
un Juge competent , de fréquenter
les Conventicules qui ſe
tiennent à la Campagne
de recevoir chezelles les Prédicateurs
qui ſont ou feront excommuniez
& déclarez fugitifsi
fi ces Perſonnes font trou-
,
ou
vées
204 MERCURE
vées coupables de ces offences,
leur Procés leur ayant eſté fait
trois mois apres le Crime commis
, le Juge qui aura prononcé
leur Sentence , la fera fignifier
comme par forme d'Inſtrument
au Maiſtre du Délinquant , s'il
eſt en ſervice , ou à l'Heritier
& Proprietaire dans la Maifon
ou ſur les Terres duquel il
demeure, s'il tient Maiſon ou Terres
à rente ; & que ce Maiſtre ou
Heritier ſera obligé ou de payer
l'amende du Délinquant un mois
apres la ſignification de la Sentence
, fi ce Délinquant peut y
fatisfaire , apres luy avoir payé
une année de ſa Rente , ou dele
mettre luy & ſa Famille hors de
fes Terres ou de ſa Maiſon, s'il n'a
point dequoy payer. Le meſme
Acte porte , que ſi quelque Perſonne
reçoit ou garde aucun Ser
viteur
GALANT. 205
viteur , Fermier , ou autre tenant
Maiſon à rente , qui aura eſté
ainſi chaſſe , elle ſera obligée
de payer trois années de gages
au Maiſtre , ou trois années de
ſervice à l'Heritier qui aura
chaffé ce Fermier ou ce Serviteur;
Que les Amendes impoſées par
d'autres Loix precedentes fur
les Conventicules qui ſe tiennent
à la Campagne , feront redoublées
; que chaque Perſonne
en payera deux fois autant que
l'on en payoit par ces autres Loix;
qu'à l'égard des Bourgeois ou
Députez en Parlement des
Bourgs Royaux , des Régalitez,
ou Baronnies , outre qu'ils feront
ſujets aux Amendes cy - devant
impoſées ſur ces Conventicules
ils perdront à l'avenir
leurs droits de Bourgeoiſie ou de
Députation
د
د & feront bannis
206 MERCURE
nis de la Ville où ils demeurent ;
&qu'afin que toutes les Loix faites
ſur ce ſujet ſoient plus ſeûrement
exécutées,Sa Majeſté pourra
nommer des Sherifs , des Députez,
des Juges de Paix, ou d'autres
Commiſſaires, pour la punition
des Conventicules , & de
ceuxqui ſont coupables de Mariages,&
de Baptémesirréguliers,
&d'ufurper les droits & la fonction
des Miniſtres .
Le 8. de ce moison paſſa l'Acte
pour aſſurer la Religion Proteftante
contre lesCatholiques & les
Fanatiques, apres que le Parlement
l'eut examiné pendant pluſieurs
heures. Ce fut dans cette
rencontre qu'il fit connoiſtre particulierement
le zele qu'il a pour
maintenir le droit de Succeffion
à la Couronne aux Heritierslégitimes,
puis qu'il fit mener priſonnier
GALANT. 207
nier au Chaſteau Mylord Belhaven
, comme coupable de Crime
de trahiſon,pour avoir dit,que
ſi l'on prenoit les précautions neceſſaires
pour la ſureté de la Religion
Proteftante , cela ne fuffiroit
pas pour prévenir les deſordres
qu'on pouvoit craindre ſiun
Catholique ou un Fanatique par.
venoit à la Couronne. Il s'expliqua
inutilement en diſant qu'il
ne prétendoit parler que de ce
qu'on pouvoit craindre qui n'arrivaſt
dans centans. C'eſtoit afſez
pour le trouver criminel,qu'on
cuſt déclaré par le dernier Acte
qu'aucune diference de Religion
ne préjudicieroit au droit de fucceder
qui estoit acquis à l'Heritier
le plus proche. Ainſi l'Avocat
du Roy déclara qu'il apporteroit
une accuſation de haute trahifon
contre ce Mylord. L'Acte
dont
208 MERCURE
dont je viens de vous parler porte
que pour affurer la veritable
Religion Proteftante,telle qu'elle
eft contenuë dans la Profeffion
de Foy enregiſtrée au premier
Parlement tenu ſous Jacques VI .
Sa Majeſté enjoint à tous Officiers
, Juges & Magiſtrats , de ne
point ſoufrir de relâchement
dans les Loix faites par les deux
derniers Roys & par Elle mef-
*me, contre les Catholiques & les
Fanatiques, contre ceux qui préchent
fans autorité chez les Particuliers
& dans les Conventicules,&
enfin contre tous ceux qui
les favoriſent . Ce ſeul Article
renferme tout ce qui a eſté fait au
Parlementd'Ecoſſe.J'aurois encor
quantité de choſes à vous dire
touchant l'Angleterre ; mais le
temps me manque,& tout ce que
je puis , c'eſt d'ajoûter en deux
mots
GALANT.
209
mots les marques de zele que les
Apprentifs de Vveſtminſter ont
donné dans leur Feſtin. Il fut
magnifique , & apres qu'ils eurentbû
la ſanté du Roy,ils bûrent
à celle des fidelles Preſenteurs
d'Adreſſes ; en ſuite à la profperité
des Succeſſeurs en droite ligne
, & à la confufion de tous
les Impoſteurs & Prétendeurs
d'injures faites à la liberté publique.
lls continuérent en buvant
aux braves Nobles & Communes
d'Ecoſſe, à cauſe de leur fidelité
exemplaire & fignalée , comme
auffi à chaque Corps qui avoit
-préſenté des Adreſſes en particulier,
puis enfin au Roy, à la Reyne,
à Mr le Duc d'York , aux Succeſſeurs
légitimes , & pour la ſeconde
fois aux fidelles Préfenteurs
d'Adreſſes. Cela fut fait aux
acclamatios de toute l'Aſſemblée
qui
210 MERCURE
qui estoit en diférens endroits , à
cauſe de leur grand nombre. Ils
choifirent douze Stavards , ou
Maiſtres du Feſtin , pour l'année
prochaine.
On prend plaiſir à voir les belles
Perſonnes . C'eſt ce qui m'oblige
à vous envoyer le Portrait
d'une de celles à quila Nature
avoit le plus prodigué de graces .
Je parle de Madame la Ducheſſe
de Fontange , dont il n'y a pas
longtemps que je vous appris la
mort. On a frapé depuis peu une
Médaille où elle eſt repréſentée.
Je l'ay fait graver, & vous en fais
part.
Le Mercredy 10. de ce mois ,
Monfieur d'Eſtrées , Eveſque de
Laon,Pair de France , fit ſon Entrée
dans cette Capitale de fon
Dioceſe , accompagné de toute
la Nobleffe , & de toutes les Perfonnes
ALLE
DESCOR
MARIE
DELAHAYE F
0
DVCHESSEDEFON
TANGE

GALAN Τ . 211
ſonnesde conſidération dela Ville,
qui allerent une lieuë audevant
de luy, avec un fort grand concours
de Peuple. En arrivant , il
pritſes Habits Pontificaux , & fut
reçen à la Porte de l'Egliſe Cathédrale,
par leClergé en Chapes ;
ce qui ne s'eſtoit point pratiqué
depuis qu'on a ceſſé d'obſerver
les anciennes Ceremonies. En
fuite il alla dans le Chapitre , où
il prononça un tres beau Diſcours
Latin, plein de ſentimens d'eſtime
&d'amitié pour ce Corps qui eſt
fort conſidérable. Monfieur l'Abbé
de Bellotte, Doyen , y répondit
avecbeaucoup d'éloquence
& de juſteſſe . Les Corps de Vil
le , du Chapitre , &du Prefidial ,
le vinrent complimenter , & on
luy fit les Préfens accoûtumez.
Le ſoir ce nouveau Prélat donna
unmagnifique Repas aux Principaux
212 MERCURE
cipaux de la Ville.Il fut ſuivyd'un
Feu d'artifice merveilleux ,& qui
furpaſſoit tout ce qu'on peut attendre
d'une Province. Des témoignages
de joye ſi éclatans
font connoiſtre combien on conſerve
d'eſtime & de veneration
pour Monfieur le Cardinal d'Eftrées,
qui pendantplus de vingtcinq
ans qu'il a gouverné ce Dioceſe,
luy a fait ſentir de tres- folides
effets de ſa bienveillance &
de ſa protection,
Lemeſmejour 10. du mois on
vit icy une choſe qui furprit fort
une nombreuſe Aſſemblée . Un
Enfant de cinq ans & demy , Fils
deMonfieur Talon Avocat General,
fit en Sorbonne l'ouverture
de la Theſe de Monfieur l'Abbé
de Jenſon par une Harangue
Latine qui dura plus d'une demyheure,&
qu'il prononça avec une
préſence
GALAN T.
213
préſence d'eſprit qui fut admirée
de tout le monde. Ce petit Prodige
qui fit connoiſtre les ſoins de
MonfieurHerbis ſon Précepteur,
nous paroiſtroit incroyable, ſi cer
Enfant n'eſtoit pas d'une Famille
àqui le don de s'expliquer en
public eſt naturel, Le Nom illuf
tre qu'il porte parte fi fort par
luy- meſme , qu'il ſeroit inutile
de vous rien dire de plus.
Les Chanoines Réguliers de
l'Abbaye Royale de Saint Victor,
ayant tenu leur Chapitre General
depuis un moins,y élûrent Mr
de la Lane , Prieur de Montbeon
pour la Charge de Grand
- Prieur Vicaire de cette Abbaye.
Ce choix fait par une Aſſemblée
de Gens entierement éclairez fur
le mérite , fait voir combien ils
eftiment Monfieur l'Abbé de la
Lane.Ilefſt d'une soble & ancien-
Septembre 1681. K
214
MERCURE
ne Famille de baſſe Navarre , &
allié en cette Ville à pluſieurs Per.
ſonnes de qualité de la Robe & de
l'Epée.
C'eſt avec raiſon , Madame ,
que je vous ay dit bien des fois
que la grandeur de noſtre augufre
Monarque eſtoit connuë de
toute la Terre. Ses conqueſtes &
ſes admirable qualitez ont fait
tant de bruit chez les Nations
les plus éloignées, que le Roy de
Siam a réſolu de luy envoyer
des Ambaſſadeurs. Monfieur Baron
, Directeur Genéral dans les
Indes pour la Compagnie Royale
de France,ayant ſçû l'intention
de ce Roy, luy fit offrir un de ſes
Vaiſſeaux pour les aller prendre
juſqu'à Siam. Dans ce deſſein il
fit partir le Vautour. Ce Vaiſſeau
eſtoit cõmandé par Mr Cornuet,
quimenoit Mr. Deflandes-Bour
reau .
GALANT 215
reau . C'eſt un jeune Homme de
tres - bonne mine , que Monfieur
Baron avoit choiſy pour porter
ſa Lettre au Roy de Siam, & luy
offrir les Préſens dela part de la
Compagnie. Monfieur l'Eveſque
deMeſellopolis, Vicaire Apoftoli.
que à Siam,qui ſçait la Langue &
les coûtumes du Païs, ſe chargea
de la négotiation.Le Vautour arriva
dans la Riviere de Siam le 3 .
de Septébre de l'année derniere;
& M Cornuet & Deflandes envoyerent
demander, fi en paſſant
devantla Fortereſſe,la Cour trouveroitbon
qu'ils ſaluaſſet le Pavillon,
en la maniere qui ſe pratique
enEurope.On leur répondit, que
quoy que cela ne ſe fuſt point
encor fait en ces Lieux là , ils en
uſeroient à leur volonté , parce
qu'onvouloitleur faire connoiſtre
la joye qu'on avoit de leur venue.
rs
)
Kij
216 MERCURE
Le Vaiſſeau monta la Riviere
ſans plus retarder ; & lors qu'on.
fut proche de la Fortereſſe , Mr
Deſlandes ayant remarqué que
lePavillon qu'on avoit mis au haut,
du Donjon , eſtoit celuy d'une
Republique , fit moüiller l'ancre ,
& envoya dire au Comman -
dant de la Fortereſſe qu'il ne
pouvoit falüer ce Pavillon , parce
qu'il étoit beaucoup inférieur à
celuy du Roy fon. Maiſtre. Ce
Commandant luy manda que
dans les Indes les Roys n'affectoient
aucun Pavillon particulier,
& auffitoft on en mit un de Tafetas
rouge en la place de celúy que
l'on avoit vũ d'abord . Il fut falüé
en meſme temps par toute
l'Artillerie du Vaiſſeau à quoy la
Fortereſſe réponditd'une figrande
quatité de coups de Canõ,que
tous les Chinois qui eſtoient alors
dans
GALANT. 217
dans la Ville, les Portugais & les
Hollandois,auffi - bien que les Sia .
mois, dirent pluſieurs fois , qu'ils
n'avoient jamais entendu rien
de pareil . En effet , c'eſt rarement
qu'on prodigue la Poudre à
Canon en ce Païs-là. Les Gardes
du Roy cõduiſirent Meſſieurs
Deſlandes & Cornuet dans la
Maiſon qu'on leur avoit préparée
; &le 15. du meſme mois de
Septembre qui fut le jour pris pour
porter la Lettre & les Préfens ,
trois grands Mandarins ( qui ſont
comme icy nos Ducs & Pairs )
vinrent avec leurs grāds Bateaux
de parade devant la Maiſon où
Mr Deſlandes eſtoit logé , pour
accompagner la Lettre de Mrle
Baron, & les Préſens de la Compagnie.
Ilsfurent portez à découvert
ſur deux grads Bateaux faits
àlamanieredu Païs.On les fit en
Kij
218 MERCURE
trer dans la Salle , où le Miniſtre
aſſiſté de pluſieurs: Mandarins ,
Chinois, Mores, Si amois,& Portugais
, attendoit Monfieur Deflandes.
Il arriva avec Mr Cornuet,&
trente Soldats François,&
tousdeux furent aſſis dans le milieu
de la Salle , vis- à-vis des Miniſtres,
tenant devant eux la Lettre
dans une Corbeille d'or.Elle
fut leuë , & traduite en meſme
temps par le Supérieur du Seminaire,
François de nation , qu'on
avoit placé dansle lieu où ſe mer
tent ordinairement leurs Preftres
, qu'ils appellent Tallapoins.
L'Audience dura plus d'une heure
, & ſe paſſa preſque toute en
Queſtions ſur l'état préſent de la
France,& fur la grandeur de fon
Monarque , dont les Siamois ſçaventles
Victoires. On y parla encordes
autres Princes de l'Europe,
&
GALANT. 219
&Monfieur Deflandes fatisfit à
tout avec une grace & une préſence
d'eſprit dont tous cesGenslà
reſterent ſurpris. L'Audience
eſtant finie , le Miniſtre porta
la Lettre avec la Traduction
au Roy, qui ayant veu les Préſens,
les eſtima plus qu'aucun de
ceux qu'il ait accoûtumé de recevoir
; entr'autres deux grands
Luſtres de criſtal,trois grands Mi.
roirs garnis d'argent & de vermeil,
deux Girandolesde criſtal&
deux Pieces de Canon de fonte
admirablement bien travaillées.
Illes fit porter à une Maiſon de
Campagne,avec pluſieurs Pieces
de Brocard d'or & d'argent, qui
faiſoient partie de ces Préfens .
Cependant, pour favoriſer Monſieur
Deflandes plus qu'il ne fait
d'ordinaire les Envoyez des autres
Nations, il voulut bien ſemo
K iiij
220 MERCURE
trer àluy. Pour cela , il fortit de
fon Palais le 21. & vint dans une
grande Court,où Mrs Deflandes
&Cornuet l'attendoient ſur un
Tapis . Il eut plus d'une demyheure
d'entretien avec eux,& témoigna
prendre grand plaifir à
entendre conter par Interprete
les ſurprenantes Actions du Roy ,
dont il dit plus de vingt fois
qu'il avoit ſçeu le particulier. En
ſe retirant , il leur fit préſentà
chacun d'une Veſte complete de
Brocard de Perſe , qui eſt une faveur
des plus ſignalées que puiffefaire
ce Roy à des Etran
gers . Sur tout celle de ſe faire voir
eſt fort extraordinaire . Ceux
melme de ſon Royaume n'ayant
preſque jamais l'avantage de l'ob.
tenir. Le lendemain 22. il envo
ya dire à Mr Deflandes qu'il avoit
réſolu d'envoyer trois Ambaſfadeurs
GALANT. 221
ſadeurs à l'Empereur des François
,& auffitoft l'ordre fuſt donné
pour leur départ. L'un de ces
trois eſt unGrand Mandarin, qui
s'eſt acquité de pluſieurs Ambaffades
à la Chine. Ils ſe rendirent
en dix-ſept jours de marche par
terre à Bantam , où ils eſpéroient
trouver le Navire nommé le Soleil
d'Orient , mais il en avoit fait
voile dés le 17. de Septembre , &
eſtoit retourné à Surate ,où il reportoit
le Frere aîné de Monfieur
Deſlandes , qui eft Commiſſaire
General de la Compagnie Françoiſe,&
quimande par ſes Lettres
écrites de Bantam du 15. Septembre
1680. & par celles du 1. Fevrier
1681. qu'il iroit à Pondiche
ry dans la Coſte de Coromandel
juſques au mois de Septembre
de cette année , pour de là venir
en France dans le Soleil d'O
Kv
222 MERCURE
rient , & y arriver vers le moisde
Mars prochain . Comme l'on ne
doute pas que les trois Ambaſſadeurs
ne foient partis de Bantam
pour Surate , peu apres eſtre
arrivez en cette premiere Ville,
on croit qu'ils viendront dans ce
meſme Vaiſſeau le Soleil d'Orient,
qui eſt du port de plus de douze
cens tonneaux. Le Roy de Siam
envoye ces Ambaſſadeurs non
ſeulement à cauſe des grandes
choſes qu'on luy a dites du Roy,
mais parce que prévoyant qu'il
aura des démeflez avec une
Puiſſance de l'Europe , il eſt bien
aiſe de s'appuyer de celle d'un
Prince , auquel il ſçait que rien
ne peut réſiſter. Ce Roy eſt ap
pellé dans ſes Titres , Le Roy des
Roys , le Seigneur des Seigneurs , le
Maistre des Eauxl, eTout-puiſſant
Je la Terre le Dominateur de la
Mer
GALANT.
223
Mer l'Arbitre du bonheur & de
l'infortune de ſes Sujets. Ses Etats
ſont ſituez dans les Indes , & ont
plus de trois cens lieuës de largeur.
Ils contenoient autrefois
toute cette pointe de terre qui va
juſqu'à Malaca.
On m'a fait voir une ſeconde
Lettre de Hanover , dont je vous
envoye une Copie. Vous vous
ſouviendrez que lors qu'on y parle
de la Reyne , c'eſt dela Reyne
Mere de Dannemark qu'on entend
parler.Certe Lettre contient
les derniers Divertiſſemens que
l'on a donnez à Sa Majesté dans
cette Cour- là. Comme ceux de
Zell vont commencer , j'eſpete
qu'on voudra bien me faire la
grace de m'en apprendre les particularitez
. -
A
224 MERCURE

A MONSIEUR DE ***
A Hanover ce 29. Aouſt.
Ndonna Dimanche au foir
nostre Balet champestre à la
Reyne avec la mesme dépense , &
la mesme somptuofité qu'on avoit
fait la premierefois ; mais le Theatre
, la Plaine , &laperspective ,
furent encor éclairez de plus de
Lumieres. Outre les douze Couverts
de la Table de cette Princeſſe,
ily en avoit trois cens autres ſous
diférentes Feüillées pour toute la
Cour. Chaque Table fut chargée
d'une abondance presque incroyable
detouteforte de Viandes , chair&
poiſſon. Il y en eut une particuliere
pour les Princes & Princeſſes ;
pour les Gentilshommes du Balet.
Monfieur de la Barre Matét,
Gen
GALANT.
225
Gentilhomme de la Cour de Hanover
, fut reçen à cette Table; &
comme l'espritſefait distinguer par
tout ,& que le vifgénie de ce Gentilhomme
avoit fort contribué aux
grands Divertiſſemens dontje vous
ay écrit le détail , Monsieurle Prince
de Holstein , &Monsieurle Raugrave
Palatin , luy donnerent d'obligeantes
marques de leur estime,
Apres le Soupé , qui fut ſuivy du
Balet , on fit joüer le Feu d artifice.
Ce Feu parut au fond du Theatre,
& on le trouva encor plus beau que
lepremier.
Lefoir du jourprecédent, les Muficiens
italiens avoientfait marcher
un grand Dragon dans la grande
Rue du Palais , accompagné d'une
prodigieuse quantité de Flambeaux.
Ces Flambeaux estoient portez
par des Gens habillez de diférentes
manieres,dont ceux quijoüent
les
226 MERCURE
les Rôles Comiques dans les Pieces
de Theatre , ont accoûtumé dese
déguiser. Ce Dragon s'arresta devant
le Balcon de la Reyne , &
s'eſtant ouvert par le côté, fit voirun
Palais celeste,&plusieurs Divinitez
aſſiſes , qui chanterent les loüanges
de Sa Majesté. Cette Machine
donna un fort grand plaisir à toute
La Cour , qui estoit aux Fenestres ,
Sur les Galeries , &fur les Balcons,
où l'on paffa la plus grande partie
de la nuit.
Enfin apres quatre Repréſentations
d'Opéra , apres le Spéctacle de
cette Machine , deplusieurs Comédies,
& de deux Balets dancez deux
fois l'un & l'autre , avec de tresgrandes
dépenses , pendant plus de
cinqsemaines qu'il y a eu plus de
Soixante grandes Tables ſervies
tous les jours foirs & matin , la
Regne a voulu partir , quelque
effort
GALANT.
227
effort que noftre Sereniffime Maître
ait pûfaire pour la retenir jusqu'à
la Repréſentation des Amours de
Jupiter & de Semelé , pour laquelle
on préparoit un fort grand
Theatre de Machines. Sa Majesté
a promis de revenir dans huit on dix
jours pourvoir cette belle Piece ,
cependant elle s'est rendue à Zell, où
toute noſtre Cour l'afaivie. Ce qu'il
y a de plus Surprenant , c'est qu'apres
ces extraordinaires dépenses,
S. A. R. a fait Elle feule plus de
Préfens , que toutes les autres Principautez
n'en ont fait enſemble. Ce
Prince a régalé toutes les Perſonnes
de la Maiſon de la Reyne , & de
tous les autres Princes & Princeſſes
qui ont esté en ſa Cour , &a donné
dans une mesme journée pour
plus de quinze mille Ecus d'Argenterie
, ſans les Diamans & les
Portraits envoyez aux Grands Seigneurs.
1
228 MERCURE
gneurs. La Reynefit présentàMonfieur
de la Barre-Matei , Autheur
des deux Balets dancezdevant Elle,
d'un grand Vase de vermeil , & de
deux grands Flambeaux d'argent ;
Monfieur le Landgrave de
Heffe nefut pas moins libéral pour
luy. Ce Gentilhomme doit estre bien
glorieux de l'estime que luy ont fait
paroître parlà unegrande Reyne&
un Prince qui mérite celle de toutle
monde. En effet , ce jeune Landgrave
, quoy qu'il n'ait esté que deux
jours en cette Cour, n'a pas laissé d'y
donner de grandes marques deſa
liberalité. Rien n'estplus digne d'une
Perſonne de cette naissance , &
c'est en quoy on nesçauroit troploüer
noftre Sereniffime Souverain . On luy
aſouvent entendu dire,qu'un Prin
ce ne doit jamais faire des Préſens
, ou qu'il les doit faire plus
grands qu'on n'a ſujet de les
eſpérer,
GALAN Τ.
229
eſpérer , & que c'eſt la vraye
maniere de les rendre agreables
à celuy qui les reçoit , & dignes -
de celuy qui les fait. Rien n'estoit
plus beau à voir que la marche du
départ de la Reyne. Cette Princeffe
avoit un Cortege de plus de quarante
Carroffes ornez de Sculpture,
& tous brillans de dorure . Unfort
grand nombre de Chevaux de
main , avec des Houſſes en broderie,
attiroient les yeux par leur fierté.
Ily avoit quantité de Gardes & de
Gentilshommes à cheval , & beaucoup
d'Infanteriesur tous les paſſages
dedans & dehors la Ville. Le
bruit du Canon fut joint à celuy des
Trompetes & des Timbales , &
on n'oublia aucune des choses qui
peuvent servir à rendre les Cerémonies
de cette nature plus éclatantes.
Monfieurle Duc de Zell,
Frere aîné de nostre Prince , im-
-
patient
230 MERCURE
1
patient de régaler la Reyne àfon
tour dans ſes Etats, est venu au devant
d'Elle. Nosfix Princes &nôtre
belle Princeſſe , ont sans flaterie
emporté le prix & la gloire de la
Dance. Ils sont tous parfaitement
bienfaits , & c'est un charmede voir
&d'entendre le plus petit , qui à
l'âge de fix ans dit des choses qui
Surprennent les plus ſages. Ila fait
Sa Courtres régulierement à la Reyne
, qui le chérit fort , & qui voudroit
bien l'emmener avec elle en
Dannemark. Il a tout l'esprit de
Madame la Ducheſſe de Hanover
Sa Mere , qui au jugement de tous
ceux qui la connoiffent , est une
Princeſſe tres- accomplie .
Je croy , Madame , que vous
vous ſouvenez du Portrait que
je vous fis de cette Ducheſſe ,
lors qu'elle vint à Paris il y a
environ
GALANT .
231
environ deux ans. Elle n'eſtoit
alors que Ducheſſe d'Ofnabruc ,
& toute la Cour fut charmée de
fon eſprit. Il feroit à ſouhaiter
qu'on vouluſt prendre le ſoin de
me donner des Nouvelles de toutes
les Cours de l'Europe avec
autant de détail que vous en
trouvez dans cette Lettre.J'aurois
le plaifir de vous en apprendre
des chofes & plus certaines &
plus curieuſes , & en peu de temps
vous connoiſtriez également tout
ce qu'elles ont de Perſonnes de
- merite , & la grandeur de leurs
Princes .
Dans l'Article des Abbayes
de ma Lettre du Mois paffé , le
nom de Redon a eſté donné au
lieu de Bonneval , à celle que
Monfieurdu Mansa euë .On a mis
auſſi que le Fils de Monfieur Colbert
de Croiſſy avoit eu l'Abbaye
de
232
MERCURE
de Bonport, & c'eſt un des Fils de
Monfieur Colbert qui en a eſté
pourveu . Depuis ce temps , celle
de Mejemont , Dioceſe de Clermont
en Auvergne, a eſté donnée
à Monfieur l'Abbé de Maulevrier-
Langeron, Comte de S.Jean
de Lyon , & Aumônier de Madame
la Dauphine. Il eſtoit abſent ,
& fon merite a beaucoup follicité
pour luy. Il eſt Parent de Monſieur
le Marquis de Langeron ;
qui vient de ſe ſignaler contre les
Corfaires de Salé .
Sa Majesté a auſſi pourveu de
l'Abbaye de Blanchecouronne ,
Dioceſe de Nantes , Monfieur
l'Abbé de Barres ,Neveu de Mon.
fieur Milet, Sous- Gouverneur de
Monſeigneur le Dauphin. Cet
Abbé , quoy que fort jeune, doit
eſtre bientoſt reçeu Bachelier
De Sorbonne , & joint beaucoup
de
GALAN T.
233
de conduite à beaucoup d'eſprit.
Il n'y a pas lieu de s'en étonner,
puis que Monfieur Milet a eu ſoin
de fon éducation .
Monfieur l'Abbé Amelot, Aumônier
du Roy , a eſté pourveu
- enmême temps de l'Abbaye d'Evron
, Dioceſe du Mans , dont
Monfieur l'Archevêque de Tours
- fon Oncle s'eſtoit demis . Le nom
- d'Amelot eſt ſi connu , que je
n'ay rien à vous dire de la Maiſon
de ceux qui le portent. On
ne peut mieux parler en public
que faiſoit feu Monfieur Amelot
- Premier Preſident de la Cour des
Aydes. Ses Defcendans n'ont
qu'à l'imiter pour devenir de
Grands Hommes .
Le Roy a donné l'Abbaye de
S. Polycarpe en Languedoc , à
Monfieur l'Abbé de la Roche -Jaquelin
, Bachelier de Sorbonne ,
&
234
MERCURE
& Aumônier de Madame la
Dauphine. Il eſt de la Maiſon
du Verger de la Roche-Jaquelin ,
l'une des plus qualifiées & des
mieux alliées de tout le Poitou-
Elle conſerve des Titres de cinq
cens ans , qui portent qu'elle
eſtoit déja d'une ancienne Nobleſſe
. René du Verger , Marquis
de la Roche- Jacquelin, Pere
de l'Abbé dont je vous parle , a
ſervy aux Sieges de Montauban ,
Montpellier , la Rochelle , Corbie
, & ailleurs , tant en qualité
de Capitaine d'une de ces belles
Compagnies franches de Cent
Maiſtres , qu'on ne donnoit de
fon temps qu'à des Gentilshommes
de la premiere Naiſſance,
qu'en celle de Maréchal de
Camp . Loüis du Verger , ſon
Grand- Pere ,estoit Frere utérin
de Meſſire René de Vuignerot ;
Mar
1
GALANT.
235
Marquis de Pont-de- Courlé ,
Grand Pere de Mr le Duc de
Richelieu ; & Jacques du Verger
épouſa en 1485. Susanne de
la Porte de Veſins , de la meſme
Maiſon dont eſt ſortie la Mere
de feu Mrle Cardinal de Richelieu
, & feu Mr le Maréchal de
la Meilleraye; ce qui donne à
Mr l'Abbé de la Roche-Jaquelin
l'honneur d'apartenir à ce Cardinal,
& à Meſſieurs les Ducs de
Mazarin , Coiflin , & Gramont .
Pierre du Verger, Grand- Oncle
de Loüis , ayant époué en 1400.
Renée d'Aubigné,Fille du Marquis
de Sainte Gemme, unit ſes
Deſcendans avec la Maiſon de
la Rochefoucaut , & avec celle
de Madame la Marquiſe de
Maintenon . Marie du Verger ,
Soeur de Pierre , fut mariée à
Mr leMarquis de Vardes , de la
Maiſon
236 MERCURE
Maiſon du Bec , dont eſt ſortie
Madame la Duchefſe de Rohan .
Catherine du Vernon, Biſayeule
du feu Marquis de la Roche-
Jaquelin , eut une Soeur mariée
à Gabriel de Chaſteaubriant ,
Comte des Roches Baritaut, d'où
font defcendus la Mere de Monfieur
le Duc de Montauſier , & le
feu Comte des Roches - Baritau,
Lieutenant de Roy de Poitou .
Il y a eu dans cette Maiſon plufieurs
Chevaliers de Rhodes &
de Malte, qui ſe ſont ſignalez en
divers Combats ; & du coſté de
Meſſieurs Bochart de Champigny,
elle eſt encor alliée de Monſieur
le Maréchal de la Mothe-
Houdancourt , & de Monfieur le
Marquis d'Hoquincourt. Marie-
Anne du Verger , Soeur de Monſieur
l'Abbé de la Roche-Jaquelin
a épousé Meffire Loüis de Meul
les,
GALANT. 237
les , Marquis du Freſne-Chabot,
iſſu des Anciens Seigneurs d'Argenton
- Chasteau , dont Mefſieurs
de Chaſtillon fur Marne
ont épousé l'Heritiere. Il commandoit
le Regiment du Freſne
dés le Siege de la Rochelle , & a
continue long-temps dans le Service.
PIERO
Voicy une ſeconde Chanſon
d'un des plus grands Maîtres
que nousayons. silqmot liv.
مال १-
AIR NOUVEAU.
Adore une Beauté , fi fiére fo
Qu'elle faroit fouffrir une peine
-Tic mortellended and
Quand on me l'aimeroit qu'un
Pour l'ingrate , pour l'Inhumaine
, And
Septembre 1681 . L
238 MERCURE
Je cherche dans mon coeur du mépris
, de la haine,
Et je n'y puis trouver que de l'a-
1
3
Leizode ce mois , à deux
heures du matin, Monfieurl fut,
atraqué d'un Goléramorbusaf
ſez violent , qui luy cauſa des
vomiffemen's continuels. Chaque
fois qu'il vomit juſqu'à midy
, il remplit un grand Baffin
à laver les mains , d'une humeurhaird,
atrabiliaire & gluante.
Depuis midv , les matieres
eurent une autre couleurs toTou
ce qu'il vomit de fuiteljasqu
huic du foin parin jaund &
vert , & à huit heures le vomifſement
atrabiliaire recombron
ça. Les foibleſſes , les extrémitez
froides , &desfremiffemens
, furent les ſimpromes qui
1861 Vidmaccom
GALANT. 239
accompagnerent cette maladie.
Monfieur le Bel , Premier Medecin
de Madame , qui en certe
occaſion eut ſoin de ce Prince
, aſſura toute la Cour que
l'on ne devoit rien craindre de
fon mal , & eut une ſi vigilante
application à le ſecourir ,
qu'aprés la Saignée , & les autres
Remedes qu'il crût neceffaires
, Son Alteſſe Royale s'en
trouva entiérement délivrée fur
les dix heures du foir , & fut
en état deux jours aprés de dancer
au Bal. On ne sçauroit exprimer
les inquiétudes & la tendreſſe
que fit paroître le Roy.
Sa Majesté alloit tous les momens
auprés du lit de Monfieur,
pour voir ſi la violence de ſofi
mal n'étoit point diminuée , &
faiſoit fans ceſſe raiſonner Monfieur
Daquin ſon Premier Me
Lij
240 MERCURE
decin , & Monfieur le Bel. Les
ſoins empreſſez de ce Grand
Monarque à faire chercher les
plus prompts remedes , n'ont pas
peu contribué à la guériſon de
Son Alteſſe Royale. Aufſi ce
Prince neaſe ſentit pas plutoſt
foulagé ,qu'il dit à Sa Majesté
que fa tendreſſe l'avoit guéry.
La tendreſſe eſt aſſurément une
qualité digne des Grands Hommes
, & un Prince n'eſt pas
moins loüable par ces endroits ,
que par les Vertus qui font les
Héros. Il vous eſt aifé de vous
figurer l'état où étoit Madame.
Elle fouffroit tellement
Monfieur le Bel fut obligé plufieurs
fois de luy remettre l'efpriten
l'aſſurant qu'elle n'avoit
aucun lieu de s'alarmer. Lá
Reyne , Monſeigneur le Dauphin
, & Madame la Dauphi-
, que
ne,
GALAN T.
241
1
ne , donnerent par leurs con
duites des marques de l'appréhenfion
& de la douleur que
leur cauſoit cette maladie , dont
toute la Cour alloit s'informer à
tous momens. On a auſſi veu
une extréme inquiétude dans
tout Paris pour la ſanté de Son
Alteſſe Royale , mais on n'avoid
pas beſoin de cet accident pour
connoître que ce Prince eſt
univerſellement aimé .
: Quand Monfieur tomba malade
, il y avoit peu de Medecins
à la Cour Monfieur Fagon
, Premier Medecin de la
Reyne , étoit à Bourbon auprés
- de Mademoiselle de Tours &
Monfieur Lifot , Premier Medecin
de Son,Alteffe Royale ,
étoit à Paris auprés de Monſieur
& de Mademoiselle de
Chartres. Cela fut cauſe que le
Lij
242 MERCURE
Roy jugea à propos de remplir
les places qui vaquoient de Premier
Medecin de Monſeigneur
le Dauphin , & de Madame la
Dauphine ; & comme Sa Majeſté
ne vouloit choiſir que des
Perſonnes qui euſſent beaucoup
d'expérience , Elle jetta les yeux
fur Meffieurs Petit & Moreau ,
tous deux de la Faculté de Paris
, qui avoient donné des marques
de leur ſçavoir pendant la
maladie de Monſeigneur le Dauphin
, dans laquelle on les avoit
appellez. Ce font deux Hommes
confommez , qui exercent
la Medecine depuis pluſieurs
années ; Monfieur Moreau ayant
eſté autrefois Medecin de l'Hôtel-
Dieu , où le nombre prefque
infiny de Malades que
l'on traite en peu de temps ,
donne de grandes lumieres à
4
ceux
GALAN T. 243
ceux qui cherchent à fe rendre
habiles.
Monfieur Malier du Houffay
, ancien Evefque & Comte
de Tarbes , autrefois Ambaſſadeur
pour le Roy à Venife , &
-Premier Aumõhier de feuë Madame
la Duchefle d'Orleans la
Doüairiere , eſt mort le 21. de
ce mois , âgé de 81. an. Il avoit
eſté marié , & s'étoit volontairement
démis de fon Eveſché
en faveur d'un de ſes Fils , qui
imourut il y a quelques années .
Son long fejour à Veniſe luy
avoit fait acquérir une connoiffance
parfaite des meilleurs Tableaux
d'Italie , dont il avoit un
grand nombre , & la pluſpart des
Raretez de bon goût que l'on
trouve en France, avoit paſſé par
fes mains . Il étoit Frere de Madame
la Préſidente de Bailleul.
Liiij
244 MERCURE
Quelques jours avant qu'on
euſt appris cette mort , on avoit
ſceu celle de Claire - Charlote
Dailly, Dame de Péquigny, Ducheffe
de Chaunes. Elle étoit
Heritiere de trois grandes Maiſons
de Picardie , & fut donnée
dés l'âge de fept ans à l'Archiducheſſe
des Païs - Bas , &
élevée auprés d'elle en qualité
de Ménine. Le feu Roy la fit
demander en mariage pour le
ſecond Frere du Duc de Luy
nes Conneſtable de France , qui
étoit Duc de Chaunes , Pair &
Maréchal de France , Chevalier
des Ordres du Roy Vidame
d'Amiens , Gouverneur & Lieutenant
General pour, Sa Majeſté
en la Province de Picardie
, & des Villes & Citadelle
d'Amiens . Elle eſt morte en fon
Chaſteau de Magny en Picar
die,
GALANT.
245
die , âgée de 73. ans. C'étoit
une Femme d'eſprit , de méri
te , & de vertu. J'aurois trop
à dire , ſi j'entrois dans le détail
des grandes charitez qu'elle
faifoit.
Une autre mort a fait prendre
le deüil à la Cour. C'eſt
celle de Mademoiselle de Tours,
morte à Bourbon depuis quinze
jours. Cette jeune Princeffe ,
âgée ſeulement de cinq ans ,
avoit de l'eſprit au delà de l'imagination
, & diſoit non ſeulement
des choſes qui ſurprenoient
, mais elle leur donnoit
un tour fi particulier , que le
plaifir de l'entendre étoit un
vray charme . Elle a eſté enter
rée dans l'ancien Tombeau des
Ducs de Bourbon , au Prieuré
Royal de Souvigny. Monfieur
l'Intendant de la Province avoit
T
Lv
246 MERCURE
reçeu l'ordre de la faire tranfporter
de Bourbon Larchambaut
en ce Prieuré , qui en eſt à quatre
lieuës , & de ne rien oublier
, afin que la Pompe fuſt
digne de la naiſſance de cette
Princeſſe , autant que le Lieu le
pouvoit permettre. Les Principaux
de Moulins , & les Offciers
& Capitaines des autres
Villes de la Province , tous tresbien
montez , furent commandez
par Monfieur Gaulmin , qui
eſt d'une Nobleſſe tres- ancienne
dans la Robe & dans l'Epée.
Le Carroſſe où étoit le Corps
de la Princeſſe , venoit en ſuite
, drapé de noir , & environné
de quatre cens Flambeaux de
Çire blanche qui éclairoient le
Convoy. Les Chevaux avoient
des Houfles traînantes , ornées
d'Ecuffons. Monfieur le Curé
de
GALANT.
247
de Bourbon étoit dans ce Carroffe
, avec Madame la Comtefſe
d'Ore Gouvernante de cette
Princeffe , & Monfieur le Che
valier de Sarcelles. Monfieur le
Maréchal de Schomberg , Mefſieurs
les Marquis de Valavoir
de Bréauté , de Levy Lieute
nant de Roy de la Province , &
Monfieur du Bordage , accompagnoient
le Corps , qui étoit
fuivy de cinquante autres Carroffes.
Les Religieux de Moulins
, & des Villes des environs,
avec un Cierge chacun du poids
d'une livre , vinrent au devant à
une lieuë de Souvigny. Un peu
aprés on apperçeut deux cens
Filles vétuës de blanc , appel
lées Pleureuſes , ſuivant la coûtume
du Païs. Elles tenoient chacune
un Cierge blanc, & étoient
conduites par les Filles Griferes,
Reli
248 MERCURE

Religieuſes tres - utiles au public.
Les Religieux Benédictins de
Souvigny reçeurent le Corps ,
qui pafla au travers de toute la
Milice & des Officiers de la Province
, commandez , comme je
l'ay dit , par Monfieur Gaulmin,
qui avoit fait obſerver un tresgrand
ordre pendant la marche .
Les Portes de l'Egliſe étoient
gardées par tous les Archers de
la Genéralité. Monfieur le Curé
de Bourbon en livrant le
Corps aux Religieux , leur fit
un tres- beau Diſcours , auquel
ils répondirent fort éloquemment.
Le Corps fut en ſuite
tiré du Carroſſe , & porté par
huit Religieux. On avoit écrit
ces paroles ſur le Cercueil :
Cy gift Marie- Loüise de Bourbon ,
Fille Legitimée de France , morte
aux Eaux de Bourbon. Les quatre
GALANT. 249
tre coins du Poiſle étoient foûtenus
par les quatre Prieurs des
quatre Religions Mandiantes.
Monfieur le Marquis de Lévy
portoit le derriere , & étoit accompagné
de Monfieur de Bouville
Intendant , & de quantité
de Gentils - hommes. Pluſieurs
Officiers de Robe longue marchoient
aprés eux avec Madame
la Comreſſe d'Ore, Monfieur
de Bréauté , Madame Gaulmin ,
& un grand nombre de Dames
de la Province , parmy leſquel
les étoient Meſdames Diſſards ,
du Bestays , & des Roches Lieutenante
Generale. Toute cette
Compagnie étoit en deüil , ainſi
que les Domeſtiques , de forte
qu'on vit paroître à la fois plus
de huit cens Perſonnes vétuës
de deüil ; ce qui donna beaucoup
de ſurpriſe , à cauſe du peu
de
250
MERCURE
de temps. Le Choeur de l'Egliſe
, qui est tres-grand , étoit tout
tendu de Drap blanc , garny
d'Ecuffons , & éclairé de plus de
deux mille Cierges. On voyoit
dans le milicu une Eſtrade à
huit marches , remplies de trois
cens Chandeliers d'argent , ornez
de Fleurs , & au deſſus de
PEſtrade étoit un Dais de Brocart
blanc & or , chamaré de
Paffemens , & garny de Crêpines
d'or. Enfin tout ce qui regarde
cette Pompe fut fi bien
ordonné , & fi bien conduit ,
qu'on ne sçauroit trop donner
de loüanges à Monfieur l'Intendant
, non plus qu'à Monfieur
Gaulmin, ſur les ſoins duquel ils'étoit
déchargé de beaucoup de
chofes , & qui s'en eſt aequité
avec autant de ponctualité , que
de prudence. qu
J'ay
GALANT.
251
J'ay receu en meſme temps
deux Enigmes , l'une du Berger
Fleuriſte , & l'autre de la Bergere
Caliſte.
J
ENIGME.
ARQUEBE
RYON
'Enchante fi bien par mes charmes
Ceux qui m'adreſſent leurs regards
,
Que je leur fais rendre les armes,
Fuſſent - ils plus braves que Mars.
:
Lors qu'ils font deſarmez , je les
charge de chaînes ,
Et je les brûle à petit feu ;
Souvent j'ay pitié de leurs peines,
Et fouvent je les tourne en jeu.
E
L
AUTRE
252 MERCURE
AUTRE ENIGME..
Efuis telle qu'ilplaît àceluy qui
JE m'adore,
Ie reſſembleà la Nuit, je reffemble
àl'Aurore ,
Ie reſſembleà tout ce qu'on veut ;
Et pour me poſſeder , on s'empreſſe,
on Soûpire ,
On pleure , on brûle, on fouffre le
martire ,
On fait enfin tout ce qu'on peut.
Je ne vous envoye point l'Explication
des deux dernieres
Enigmes . Vous la trouverez
dans ma quinziéme Lettre Extraordinaire
د que vous recevrez
le quinziéme d'Octobre ,
avec tous les noms de ceux qui
ont découvert le ſens de l'une
&de l'autre .
Je
ز
GALANT. 253
د
Je finis par les Divertiſſemens
que la Cour a eus à Fontaine .
bleau. Je ne vous décriray point
toutes les Promenades qui ſe
font faites tantoſt à cheval autour
du Canal , tantoſt ſur le
meſme Canal avec la Collation
& la Muſique & tantoſt en
Carroſſe dans le Parc & à Franchart
, où les Dames ont eſté en
Cavalcade , & où elles ont foupé,
ſous des Feüilles à la clarté
de cinq ou fix mille Lumieres ,
placées ſur les pointes de tous
les Rochers des environs . Ces
Rochers étant plus bas que ce
Lieu , le faisoient paroître tout
environné de Lumieres ; & comme
il en étoit luy -mefme remply
, on euſt crû de loin voir
une Montagne toute lumineuſe .
Voicy les noms des Dames qui
ont preſque toûjours eſté de ces
Caval
254
MERCURE
,
Cavalcades. Madame , Madame
la Princeſſe de Conty Mademoiſelle
de Nantes , Madame la
Comteſſe du Pleffis , Madame
de Grancé , & Meſdemoiſelles
de Tonnerre , Laval , de Biron ,
Gontault , Jarnac , de Poitiers ,
de Loubes , & de Chaufferée .
Leur Equipage étoit magnifique
, & rien ne pouvoit eſtre
plus agreable , que de les voir
toutes en Cavalieres avec des
Capelines. Le meſme Equipage
leur a ſouvent fervy à la Chaſſe.
Je ne vous dis rien de la bonne
mine & de l'ajustement des
Hommes dont elles étoient accompagnées.
La Cour de France
eſt connue , & l'on ſçait
qu'elle n'abonde pas moins en
Hommes Galans , qu'en Braves .
On a fait auffi pluſieurs Courſes
de Chevaux autour du Canal
GALANT.
255
nal & à Moret , qui eſt à deux
lieuës de Fontainebleau. La plus
belle de toutes a eſté faite autour
du Canal. Un petit Anglois
, Officier de l'Ecurie , couroit
pour Monſeigneur le Dauphin
; & Monfieur de la Valée,
Ecuyer du Roy , pour Monfieur
le Grand. Ces Courſes ne ſe
faifoient point ſans un fort grand
nombre de Parys . Ils firent deux
fois le tour du Canal. Dans l'une&
dans l'autre Courſe le petit
Anglois laiſſa prendre le devant
àMonfieur de la Valée ; &
lors qu'il paſſoit devant le Roy ,
il poufſoit fon Cheval fi adroitement
, qu'il reprenoit le devant.
Ainſi Monſeigneur le Dauphin
gagna le prix. Toute la
Cour étoit placée fur une Terraffe
en forme de Balcon , au
deflus & un peu à coſté de la
Cafca
256 MERCURE
Caſcade. L'aſſemblée du Peuple
étoit fort grande , & on avoit fait
ranger tous les Spectateurs dans
les Allées , en forte que les deux
coftez du Canal demeuroient libres.
La Promenade a eſté fouvent
ſuivie du divertiſſement de
la Comédie , tantoſt Françoiſe ,
& tantoſt Italienne . Les Acteurs
qui occupoient l'Hôtel de Bourgogne
avant la jonction des
deux Troupes , ont eſté choiſis
pour divertir le Roy les premiers.
Pendant qu'ils ont eſté à
Fontainebleau , ils ont repreſenté
beaucoup de Piéces de
Monfieur de Corneille l'aîné , &
de Monfieur Racine , avec une
Tragédie nouvelle , appellée
Orefte. On affure qu'elle eſt de
deux Autheurs , tous deux de
l'Academie Françoiſe , & tous
deux fameux par d'excellentes
Produ
GALANT.
257
Productions . Ce ſont Meſſieurs
le Clerc & Boyer. Monfieur le
Clerc a fait autrefois pluſieurs
Piéces de Theatre , & la Virginie
Romaine, qui en ſon temps réüſſit
beaucoup , a eſté ſon coup d'efſay.
Il eſt l'Autheur d'une belle
Traduction du Tafle , que vend
le Sieur Barbin. Les Ouvrages
de Monfieur Boyer font fi cons
nus & en fi grand nombre , qu'il
n'eſt pas beſoin de vous vanter
ſon mérite . Il n'y a perſonnequi
ait perdu la memoire de ſa belle
Piéce de Machines des Amours
de Iupiter ,& de Semelé. Si desi
Autheurs ſe difputent quelquefois
la gloire des Ouvrages aufquels
ils ont travaillé enſemble ,
les deux que je viens de vous
nommer ſe la donnent l'un à
l'autre au regard d'Oreſte ; mais
ils demeurent d'accord que ce
qu'il
258 MERCURE
qu'il y a de plus beau dans cette
Piéce eſt dû aux lumieres , aux
conſeils , & à l'eſprit de Monſieur
le Duc de Richelieu. On
y a fur tout admiré une grande
quantité de beaux Vers , la
Reconnoiſſance d'Oreste , & une
Déclaration d' Amour. Monfieur le
Duc de Richelieu n'eſt pas le
ſeul qui ait donné un Divertiſſement
nouveau au Roy. Meſſieurs
les Ducs de Nevers & de Vivonne
ont régalé Sa Majesté
d'un Opéra , dont Monfieur de
Nevers a compoſé luy - meſme
les Vers Italiens. Il eſt impoffible
d'exprimer l'empreſſement
avec lequel Monfieur de Vivonne
a donné ſes ſoins pour la
prompte execution de cet Ouvrage.
Il ſemble qu'il ait deſtiné
tous les momens de fa vie pour
ſervir le Roy, ou dans les grands
Emplois,
f
GALANT. 259
Emplois , ou dans ce qui regarde
ſes plaiſirs , ou en d'autres
choſes qui luy peuvent deſtre
agreables, comme étoit le ſuper->
be Carroſſe dont il luy fit préſent
il y a un an ou deux. Quand
l'Employ de ce Maréchalta demandé
qu'il ſe mélaſt des plaifirs
du Roy , il ſembloit que
ſes ordres lles fiſſent maître fur
Theure ,tant iſon zelei, qui n'avoit
pas moinsid'activité que
d'ardeur en infpiroit à ceux
que l'on employoit pour travailler
. Auffijas top veuren fix femaines
le Batet des Muses aug-1
manté par ſes ſoins de quatre Di
vertiſſemens nouveaux , qu'on
meſla les uns aprés les autres :
danske Balet , & dont chacunt
entopouvoit compofer un affez
grand pour eſtre veu ſeul. Il a
fait la meſme choſe pour l'Opéra
260 MERCURE
péra dont j'ay commencé à vous
parler. Quoy que des Spéctacles
beaucoup moindres puſſent occuper
pluſieurs mois ceux qui
ont le plus d'application à les
préparer , il a neanmoins tout
fait faire en huit jours, juſqu'aux
Habits qu'il a inventez , & qui
ont eſté trouvez merveilleux .
On avoit dreſſe un Theatre exprés
dans la Galerie des Cerfs .
Rien ne pouvoit eſtre plus galant.
Il étoit tout de Portiques
de verdure naturelle , & de
Fleurs , entre leſquels pendoient
pluſieurs Luftres de Criſtal. Au
deffus de ce's Portiques étoient
quantité, de Vaſes remplis de
Fleurs , & d'autres Vafes formoientoune
Perſpective. L'O
péra étoit une Pastorale Italien
ne , dont Monfieur Lorenzani
avoit fait la Muſique , qui fut
admirée
1
GALAN T. 261
admirée de toute la Cour , auffi
bien que la Symphonie. Vous
vous ſouvenez , Madame , que je
-vous ay parlé pluſieurs fois de
Monfieur Lorenzani. C'eſt celuy
que Monfieur le Maréchal
de Vivonne a amené de Meſſi-
-ne ,& qui eft preſentementMaî-
-tre de Muſique de la Chapelle de
17 la Reyne. Voicy le Sujet de la
Paftorale. Nicandre & Filene ſe
3 propoſent l'un à l'autre le Maariage
de leurs Filles. Elles refuſent
ſur divers prétextes de ſuivre
la volonté de leurs Peres.
Toutes deux aiment Lidio , jeu-
-ne Amant volage qui court apres
toutes les Bergeres. Pluſieurs in.
cidens arrivent , & enfin Philis
épouſe l'inconſtant Lidio ; &
Cloris ; pour ſe vanger de ſesinfidelitez
, ſe marie avec Eurille.
: Le Prologue de cette Piece ſe fit
Septembre 1681 . M
1
26:2 MERCURE
par quatre Hommes qui estoient
à table , & qu'on ſuppoſoit fur
la fin de leur repas , par les débris
reſtez ſur la Nape. Ces qua-
-tre Hommes , que les fumées du
1 Vin devoient avoir rendus ún
peu gays , eſtoient Meſſieurs
Poiffon , Roſimont , Scaramouche
,& Arlequin , tous bizarrement
vétus. Vous en jugerez par
ce que je vay vous dire de l'Ha-
- bit d'Arlequin. Le fonds eſtoit
-de Satin blanc, & à l'égard des
piedes , de quatre couleurs qui
le compoſent toûjours , ſçavoir,
le bleu ,l'aurore , le feüille-morte,
& le rouge , c'eſtoient quatre
Fleurs izune Rofe , pour le
rouge , une Tulipe , pour la feüille-
morte; un Soleil , ou Fleur de
Soucy , pour le jaune & un
Barbeau pour le bleu. Ces quatre
excellens Comiques commen-
Em cerent
GALANT
263
$
cerent à diſputer touchant la
beauté des Opera Italiens &
François. Meſſieurs de la Grange
& Cinthio voyant que leur
querelle alloit juſqu'aux coups,
vintent pour les ſeparer ; & afin
qu'on puſt juger qui d'entr'eux
avoit raiſon , Cinthio leur propofa
un petit Opera Italien ; ce
qu'ils accepterent. Le premier
Acte finy , Arlequin vint faire
une tres plaiſante Scene avec
Scaramouche. Il contrefit leBer
ger & la Bergere qui venoient
de paroiſtre ſur la Scene'; & en
voulant louer l'Opera , il le critiqua
d'une maniere fort agreable.
Apres le ſecond Acte , Meffieurs
Poiffon & Roſimont blâmerent
l'Opera Italien , & fejetterent
urdes beaux endroits des Opera
François , auſquels ils donnerent
de loüanges meflées d'un
7
Mij
264 MERCURE
peu de Satyre . La diſpute recommença
entre tous les quatre
, quand le dernier Acte eut
eſté repreſenté . Monfieur de la
Grange les mit d'accord , en parlant
des avantages de la Comédie
& de la Muſique & con
clut , que rien n'eſtoit plus ca
pable de contenter tous les Spetateurs
qu'une Piece de Theatre
meſlée de Muſique. Il joua
cette Scene d'une maniere qui
charma toureilAffemblées Le
Roy fut fort fatisfait des Inter
medes. Iladmiral la propreté des
Habits des Mufilciens & ides
Acteurs ,& dit qu'il n'avoit rien
veu de ſi propre & de fi noble
que ce Spectacle. Je vous envoye
un Livre de cat Opera Ita
lien , dont la Traduction qui
eſt fort fidelle , a eſté tros eſtimée.
Sa Majesté en avû deux
Repre
V
GALANT. 265
Repreſentations Quelque temps
avant que l'on donnaſt la premiere
, la Troupe , appellée de
Guenegaud , à cauſe du Quartier
où elle jouë , releva celle qui
a quitté l'Hoſtel de Bourgongne.
Comme les Acteurs de cette derniere
Troupe ont toûjours jouë
les Pieces de feu Moliere , &
que ce merveilleux Homme avoit
luy-meſme pris ſoin de donner à
chacun d'eux les tons neceffaires
pour leurs Perſonnages , ils en
ont repreſenté pluſieurs qui ont
tres fort diverty la Cour.
Ce n'eſt plus une Nouvelle
que les ſeize Cardinaux faits par
le Pape dans la Promotion du
premier jour de ce mois. Ainſi
je ne perdray point de temps
pour ne vous écrire que des
noms que vous ſcavez. J'eſpere
vous mander la premiere fois
Miij
266 MERCURE
quelque choſe de nouveau ſur ce
fujet
Je viens d'apprendre la mort
de Monfieur le Maréchal Duc
de la Ferté , qui eſt mort à ſa
Terre de la Ferté . Je n'ay rien à
vous en dire . Vous trouverez
un Abregé de l'Hiſtoire de ſa
Vie ,& des avantages de fa Mai
fon , dans ma ſeconde Lettre de
1677.
Jay de grandes Nouvelles à
vous apprendre. Monfieur de
Louvoys partit Jeudy 26. de ce
mois pour aller en Allemagne,
fans qu'on puſt ſçavoir pendant
trois jours s'il eſtoit à Meudon , à
Paris , ou à Fontainebleau . Le
Roy reçeut un Courier le vingt.
feptième à onze heures du matin
, par lequel il ſçeut que Strafbourg
avoit eſte inveſty ; & il
déclara Papreſdinée à quatre
M
heures
GALANT . 267
heures , qu'au lieu d'aller à
Chambort , il partiroit le Mardy
trentieme pour ſe rendre en
ſept jours ſous Strasbourg. Il a
fait ce qu'il a dit , & eſt party
ce matin. La Reyne & Madame
la Dauphine ſont parties quelques
heures apres pour le ſuivre
à petites journées . Je croy qu'à
l'avenir la matiere de mes Lettres
fera tres belle. Vous ſçavez que
je n'oublie rien pour vous donner
une entiere ſatisfaction ſur les
Nouvelles de guerre .
Ce matin , Monfieur le Marquis
de Bellefond , Fils de Monfieur
le Maréchal de Bellefond, a
épousé la ſeconde Fille de Monſieur
le Duc Mazarin. Je vous en
parleray plus amplement le Mois
prochain.
3
:
Ma plume a eſté trop viſte,
quand vous écrivant la derniere
Mij
268 MERCURE
fois , j'ay mis , Monsieurle Marquis
de Choiseul Premier Gentilhomme
de la Chambre de Monfieur
, j'ay crû mettre Duc, &non
Pas Marquis.
On doit faire enfin demain
l'ouverture du Bureau de Rencontre
, qui fait tant de bruit
depuis un mois. Si l'utilité répond
à la pensée de ceux qui
l'ont étably , & mefme à l'opinion
publique ,elle ſera grande.
Je vous en manderay le ſuccés.
Cependant ſi vous avez des Avis
àenvoyer, adreſſez- les au Bureau
qui eſt étably au Dauphin, Courtneuve
du Palais ,& vous connoîtrez
par votre propre experience,
fi ce qu'on publie à l'avantage de
ce Bureau eft veritable. Je fuis,
Madame, voſtre , &c .
1
AParis ce 30. Septembre 1681 .
GALANT. 269
Le Journal du Bureau de Rencontre
ſe diſtribuëra tous les
Jeudis , à commencer le Jeudy 9 .
d'Octobre.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le