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1681, 08 (Lyon)
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Bibliothecæ quam Illuftriffimus
Archiepifcopus& Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS.
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693.
807156
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
= LYON FI DAO UST 168EDE LA
VIL
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
Ruë Merciere.
M. D C. LXXXI.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
Avis pour placer les Figures .
L
:
A Planche qui repreſente la
Veuë d'un Jardin , doit regarder
la page 56 .
L'Air qui commence par Sije
puis bannir de mon coeur , doit regarder
la page 134.
La Médaille de Monfieur doit
regarder la page 181 .
LaChanſon qui commence par
Si l'amour est quelquejour, doit regarder
la page 232 .
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
J
E vous envoyeray dans
huit jours fans manquer,
laNouvelle Traduction de
Juvenal , par Monfieur
We l'Abbé de la Valtrie , Impreffion
de Lyon , avec les Remarques
a la fin de chaque Satyre : dans le premier
Mercure , je vous en parleray plus
amplement . Les Mercures ſe vendront
toûjours ſçavoir , ceux de 1677. douze
fols le volume , ceux de 1678.1679 .
1680. & 1681.20 f. le vol. & les Extraordinaires
30. fols , ſans rien rabattre.
Les Journaux de Medecine , & des
Sçavans, ſe vendront auſſi toûjours 6 f.
&ſe diftribuent toûjours àl'ordinaire.
LIVRES NOUVEAUX DU MOIS
d'Aoust 1681 .
Les Entretiens Galands,In douze deux
vol . leJournal des Sçavans , en a parlé
a ij
c'eſt un Livred'un grand mérite. Il y a plufieurs
Traittétres- ſçavamment écrit. Ils traittentdes
Entretiensde la ſolitude, Du teſte- àreſte
Du bonGout, De la Coqueterie,De la
Muſique , De la Mode , DuJeu , &des
Loüanges. Je ne doute pas que vous n'en faffiez
achepter un nombre; puiſque vous l'aurez
à un prix tres- modique.
Des Repréſentations en Muſique Anciennes
&Modernes , par le R. P. Meneftrier,
indouze 30fols.
Traitté de la Clôture des Religieuſes par
Monfieur Thierry , 40 fols.
Le Troifiéme tome de la Devotion envers
Noftre Seigneur Jeſus- Chriſt ,du R. P. Noet,
Inquarto , cinq livres.
Ecclefiæ Græcæ Monumenta tomus fecundus
ſtudio atque opera Joannis Baptiftæ Cotelerij
, Inquarto , fix livres.
La Circé de Jean Baptiste Gelli , traduit
en François , Indouze. 30 fols.
La Methode Latine de ces Meſſieurs, Nouvelle
Edition augmentée , In octavo. quatre
livres.
L'on continue toûjours à diſtribuer l'Hiftoire
de D. Quichot de la Manche , Tradu-
Etion Nouvelle, Indouze , 4. vol . s livres.
Les Amours de Catulle de l'Abbé de la
Chappelle , in douze quatre volumes , cinquante
ſols.
LesConverſations de Mademoiselle Scudery,
In douze deux volumes , cinquante
folz.
TABLE
TABLE DES MATIERES
contenuës en ce Volume.
Avant-propos contenant un &
Eloge du
en Vers, envoyéde
Rome,& composé par la Solitaria del
Monte Pinceno, I
Feſte des Chevaliers,Archers,& Pistoliers
de la Ville de Péronne,rétablie par Lettres
Patentes de Sa Majesté;& tout ce
qui s'eſt paffé pendant plusieurs jours
qu'a duré cette Feſte, 14
Traduction de la quatorziéme Ode du 2 .
Livred' Horace, 32
Baptéme d'une jeune Inifve fait à Mets
avec grande cerémonie,
La Promenade,
37
40
Conſeils def-intéreſfez, àlajeune Iris, 45
Ce qui s'eſt poſſe ux Eux de Pyrmont
entre les vingt -sept Alteſſes qui s'y font
trouvées, 56
68
Theſeſoûteniëpar M. le Marquis de Lou
La Saliere & le Sucrier, Fable,
voys,
Galerie de Versailles,
1
82
-85
a iij
TABLE.
Σ
Converfions,
Lettre en Profe & en Vers,
87
१०
Divertiſſemens de la Cour de Hanover ,
avec le Balet champestre qu'ony a dancé
pour le divertiſſferment de laReyne de
Danemar,k&les Vers du Balet 102
Réponsede Monfieur .... à l'illustre Madame
de Saliez, Viguiere d'Alby , fur
fon Proet pour une nouvelle Secte de
Philosophes, en faveur des Dames, 135
Galanteriefur un Bouquet,
Histoire,
142
144
Esclaves rachetez par les Peres de la
Mercy,avec l'origine de cet Ordre, 166
Sonnet fur la Ionction des deux Mers, 179
LesBaffes-Logesprés Fontainebleau , 182
Lettre de Londres , contenant plusieurs
Nouvelles d' Angleterre,
Nouvelle d'Ecoffe,
184
198
Regimentde Dragons donnéà M. le ChevalierdeTeffe,
201
La Chate métamorphofée en Femme , Fable,
204
MariagedeM. le Comte du Pleſſis, 206
Baptéme de cinquante Négres , 210
Retour de M. le Duc de Mortemar en
Mer, apresfon retour de Majorque à
Mar
TABLE.
a
2
S
•Marseille,
deBéthune,
213
Priſes faitesfur Mer par M. le Chevalier
214
Mariage de M. de Molac &de Made-
221
226
moiselle de Rouſſille ,
Ce qui s'estpasſſé aux Etats de Nantes, 222
Effets furprenans du Tonnerre,
Madrigalfur ceque le Tonnerre a laissé
lesArmes du Roy entieres en trois endroits
du mesme Edifice , apres avoir
briségrand nobred'autres Ecuſſons, 228
Pluſieurs Converſions remarquables, ibid.
Tour d'adreſſed'un Maquignon ,
Explication de la premiere Enigme, 233
Noms de ceux qui en ont trouvé le Mot ,
234
230
Explication de la ſeconde Enigme, 238
Noms de ceux qui en ont trouvé le vray 4
8 . Sens, 239
- Noms de ceuxqui ont expliqué les deux
I Enigmes, 240
Enigme, 240
4
تاک
46
Autre Enigme, 241
Le Ieu du Monde, 243
10 Iournal general de France, 243
ell
10
Finde la Table .
EX
EXTRAIT DV PRIVILEGE
duRoy.
P
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en ſon Conſeil , Jun-
QUIERES. Il eſt permis à J.D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps&
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacun deſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs ,Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre ſans le conſentement de l'Expoſant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
ſervantà l'ornement dudit livre', meſme d'en
vendre ſeparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende,&
confiſcation des Exemplaires contrefaits
, ainſi que plus au long il eſt porté auditPrivilege.
Regiſtré ſur le Livre de la Communauté le
5. Janvier 1678 .
Signé E. COUTEROT , Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé & tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
30. Aoust 1681.
MERCURE
GALANT.
AOUST 1681 .
J
E croy,Madame , qu'il
me ſeroit difficile de
commencer cette Let.
tred'une maniere plus
agreable pour vous , qu'en vous
faiſant part de ce qu'une des plus
ſpirituelles Perfonnes de voſtre
Sexe m'a écrit de Rome. Je vous
envoye ſon Billet. Il vous fera voir
que toute la Terre partage avec
vous les ſentimens d'admiratoin
que vous avez pour Sa Majeſté.
Aoust 1681. A
3
2 MERCURE
A Rome ce 4. Juillet 1681 .
Voftre
Oſtreſecours m'est aujourd'huy
neceſſaire , Galant Mercure.
Le glorieux nom que vous portez en
teste , mefait juger que vous avez
quelque accés aupres du plusgrand
Roy du Monde, puis queson illustre
DAUPHIN veut bien vous honorer
de ſa protection. C'est ce qui m'oblige
à m'adreſſer à vous pour vous
rendre complice de ma temerité,
Toute l'Europe estant occupée à loüer
les grandes Actions de cet auguste
Monarque , il n'est pas juste que
RomeSeule demeure dans lefilence,
pendant qu'il applique tousſesſoins
à détruire l'Heréſie , & à procurer
dejour en jour de nouveaux Triomphes
à l'Eglife. Comme il nedédaigne
pas de voir quelquefoisvos Lettres,
GALANT. 3
tres , faites qu'il puiſſe ſçavoir ce
qu'on penſe icy deſes merveilleuses
qualitez. Vous ne devez pas refuſer
cettegrace à uneEtrangere, quin'a
point encor pris de Protecteur en
France , & qui veut vous devoir
tout.
LA SOLITARIA DEL
MONTE PINCENO.
Ce qui ſuit , eſtoit ajoûté à ce
Billet.
G
AU ROY.
RAND Roy , dont l'Univers
admire la puiſſance,
Qui joignez au courage une rare
prudence,
Et qui faites douter par vos Faits
inoüis,
Laquelle eſt plus grade en Loürs,
A ij
4 MERCURE
Ou la Valeur, ou la Clémence ;
Ma Muſe juſqu'icy tremblante à
voſtre aſpect,
N'oſoit parler , pour avoir trop à
dire,
Etdemeurant pour Vous dans un
humble reſpect,
Faiſoit des voeux pour voſtre Empire.
Qui n'en feroit pour Vous , pour
un Prince ſi grand ,
Si puiſſant, ſi vaillant , ſi juſte,
Dont le Titre le moins auguſte
Eſt le Titre de Conquérant ;
Qui ſur tous ſes Sujets répand en
abondance
Les dons de ſa magnificence,
Qui les comble de biens , & les
rend fortunez ,
Et qui fait envier le bonheur dela
France
Aux Peuples les plus éloignez ?
Prin
GALANT
T
e
n
es
**
Princes qu'il a vaincus, ſuivez fes
beaux exemples,
Vous devez tout à ſa bonté.
La plus fameuſe Antiquité
Ade moindres Héros a conſacré
des Temples ;
Loürs pouvoit ranger vos Peuples
ſous ſes Loix ;
Heureux vos Peuples mille fois,
S'il euſt voulu s'en rendre Maître.
Sa Valeur pouvoit tout , ſon Bras
eſtoit armé ,
Ce Prince eſtoit vainqueur , il a
ceſſé de l'eſtre ,
Mais enfin qui l'a déſarmé;
Sont-ce vos efforts, vos intrigues,
Et de tant d'Alliez à ſes pieds abatus
?
Princes , il faut céder ; par des
coups impréveus,
Loürs a renverſé vos impuiſſantes
Z Ligues ,
A iij
6 MERCURE
Il s'eſt vaincu Luy- meſme, il vous
a pardonné,
C'eſtoit le ſeul moyen d'appaiſer
cet orage ;
Si la Paix vous a pû garantir du
naufrage,
C'eſt un bien qu'il vous a donné.
Ah, Grand Roy , quelle eſt voſtre
gloire !
Vous faites moins pour Vous,que
pour vos Ennemis .
Voſtre rare valeur vous les avoit
: foûmis,
Etvous abandonnez le prix de la
Victoire.
Pourquoy vous expoſer , courir
tantde hazards,
Forcer les plus puiſſans Ramparts,
Etfaire pour vos jours trembler
toute la France ,
Si Vainqueur vous cédez le fruit
de vos travaux,
Et
GALANT.
τ
E
Et content d'avoir pû vaincre tant
de Rivaux,
La gloire à voſtre coeur tient lieu
de récompenſe ?
Cettegloire n'est- ellepas affez affermie
? Toute la Terre ne connoistelle
pas assez le pouvoir de vostre
Bras ? Et d'ailleurs ; pourquoy rendre
en un moment , ce qui vous a
coustéſi cher ? Avez vous combatu
pour vos Ennemis ? C'est un effet ,
dit- on , de vostre Royale bonté , qui
veut triompher aussi bien que vostre
valeur ; mais , SIRE,permettezmoy
de croire autrement;.
r
S,
C'eſt plutoſt une prevoyance,
Je connois quelle en eſt la fin .
Vous voulez que voſtre Dauet
Et
PHIN
Augmente comme vous, la gloire
dela France.
Si cette rapide valeur,
A inj
8 MERCURE
Qui fait que tout devient voſtre
conqueſte,
Suivoit les mouvemens de voſtre
illuſtre coeur,
Ce cher Fils ſans eſpoir d'eſtre
jamais Vainqueur,
De quels Lauriers un jour couvriroit-
il ſa teſte ?
En effet, SIRE, on V. M. voudroitelle
qu'il trouvaſt des Ennemis à
combatre ? Si voſtre valeur ſe les
Joûmettant tous , les retenoit fous
les Loix , cet illuftre Dauphin ,fur
qui tout l'Univers a preſentement
lesyeux attachez , & dont il attend
les meſmes miracles, que vous faites
éclater aujourd'huy , pourroit avec
plus de raison que ne fit autrefois
Alexandre , ſe plaindre de cette
valeur qui vous rend invincible, &ب
pleurer vos Conquestes, lors que toute
la France eft occupéeà en témoi
gner
GALAN T. و
gner ſa joye par des réjoüiſſances
publiques. Vous avez trouvé le
moyen de le conſoler , SIRE , & de
vous faire en mesme temps une nouvelle
matiere de triomphe , en rendant
des Provinces entieres àvos
Ennemis . Ainsi l'on peut dire avec
justice, que bien loin de vous regarder
Vous - mesme dans_cette Paix ,
que vous avez imposée à toute l'Europe
, vous n'avez consulté que
- voſtre gloire, & celle de cet illustre
Fils. Vostre bonté nes'estpas arrestée
là. Il falloit luy choisir pour épouse
une des plus vertueuses Princeſſes du
Monde , & dont la Renommée publiaft
de jour enjour de nouveaux
prodiges . Ce n'estoit pas affezpour
devenir la Belle-fille du plus grand
Roy de la Terre , d'eſtreſortie d'un
Sang Royal , &d'une Famille qui a
donné tant de Roys,& d'Empereurs
à l'Europe , si les perfections de
C
-e
-f
j .
Av
10 MERCURE
L
l'esprit & du corps , ne se rencontroient
également dans ſa Perſonne .
Puiſſe le Ciel benir mille fois cet auguste
Mariage , & en faire fortir
une longue ſuite de Héros , imitateurs
des vertus de LoüiS LE
GRAND .
Mais ce n'est pas seulement la
Maiſon Royale qui reffent les bienfaits
de V. M. Tous vos Sujetsy ont
part , & cette bonté qui vous fait
prendre ladéfence de leurs interests
contre ceux de V. M. mesme , &
prononcer en leur faveur contre les
Droits de vostre Couronne , trouveroit
peu de croyance dans les Païs
Etrangers, fi la Renommée n'avoit
prisſoin depuis longtemps de nous
informer de jour en jour des nouveaux
miracles de V. M. Quelle
gloire , SIRE, de faire vous ſeul la
félicité de tant de Peuples ! Apeine
Avez vous gagné cent mille francs ,
que
GALANT. II
1
t
t
a
is
it
145
16
い
it
que par une liberalité inouye , vous
les deſtinez au Public. La Fortune,
qui diſpenſoit autrefois fes Trésors
mal-à-propos , s'est enfin repentie de
Son aveuglement .
Oüy, c'eſt maintenant qu'on peut
dire
Que la Fortune ouvre les yeux.
Conſtante à vous ſervir on la voit
en tous lieux
Se foûmetre en Eſclave aux Loix
de voſtre Empire;
Incapable de bien uſeri
De tantde biésqu'elle poſſede,
Avec juſtice elle vous cede
L'avantage d'en diſpoſer.
On peut connoiſtre le merite
d'une Famille par les graces dont
V. M. l'honore. Celle d'Estrées en a
reçeu depuis peu de temps des marques
si publiques & fi glorieuses,
qu'elle se trouve presentement au
comble de la gloire. Toute la Terre
admire
12 MERCURE
admire avec beaucoup de raiſon le
juste discernement du plus grand&
du meilleur de tous les Roys , &
prend part aux avantages d'une
Maiſon dont tous les Païs Etrangers
ont éprouvé l'esprit , &le courage.
Romese peut vanter d'avoir
chez elle un Cardinal , & un Ambaſſadeur
, tous deux illuftres par
cent belles actions , & dont la con--
duite à bien ménager les intéreſts
de la France , est connuë de toute
l'Europe. Les Mers tremblent au
Seul nom de ce brave Maréchal
d'Estrées, Il a trouvé le ſecret de
dompter leur orgueil , & leur farie;
de mettre en fuite, vaincre, &brû-
Ler des Flotes Ennemies juſques dans
leurs Ports ; de forcer en peu de jours
des Chasteaux , &des Places capables
de refifter pluſieurs mois à des
Generaux moins experimentez , &
moins vaillans que luy , deprendre
dess
GALANT. 13
S
e
des Isles entieres , & de porter la
terreur des Armes de V. M. juſques
dansle nouveauMonde.
Ce sont ces illustres récompenfes,
cesbiens , & ces dignitez dont V. M.
honore tant de Familles , qui font
connoiſtre que le vray mérite ne peut
demeurer caché àses yeux , & que
lefaux n'est pas capable de l'ébloüir;
& c'est de V. M. SIRE , qui a esté
donnée du Ciel à la Terre pour la
combler de biens , & dont on voit
que des Actions éclatantes marquent
toutes les journées , qu'on
peut dire, comme autrefois de noſtre
Titus , qu'elle est les délices du
Monde. Le Ciel ne peut refuser à
V.M. Ses plusSaintes benédictions ,
lors qu'Elle s'applique avec un ſoin
particulier à étendre les droits de
fon Empire en détruisant l'Héreſie,
& tirat du precipice tant de milliers
d' Ames qui courent aveuglément à
leur
14 MERCURE
leurperte. C'est ce qui nous oblige,
SIRE , àfaire à Dieu de continuelles
Prieres pour V. M. & à lay
Souhaiter toutes les profperitez que
Sa pieté mérite.
Oüy, Grand Roy, que le Ciel favorable
à nos voeux,
Daigne prolonger vos années,
Et que vos Deſcendans en comptent
les journées
Par des triomphes glorieux;
Qu'à vous rendre Vainqueur tout
aide& tout conſpire ,
Que l'on voye à vos pieds vos plus
fiers Ennemis,
Et que tout l'Univers ſoûmis
Reconnoiſſe un jour voſtre empire.
La Paix ayant donné lieude renouveler
les Exercices du corps
qui ſont le plus en eftime;les Chevaliers
, Archers , & Piſtoliers de
ر
la
GALANT.
15
S
S
e
He
la
la Ville de Péronne , ont crû de.
voir rendre le Bouquet que ceux
de S. Quentin leuravoient donné
en 1671. & dont ils n'avoient pu
encor s'acquiter par l'embarras
des Armées . Apres avoir obtenu
des Lettres Patentes de Sa Majeſté
pour ce rétabliſſement , ils
avertirent par des Lettres circulaires
tous ceux qui s'exercent au
Jeu de l'Arc dans les Villes de Picardie
, Champagne, Soiſſonnois ,
Artois, Flandres ,& autres , de ſe
trouver à la Feſte dont ils fixerent
le jour au 29. de Juin dernier.
Ainfile 28. du meſme Mois, les
Hautbois & les Tambours ayant
donné de fort grand matin le fignalde
l'Aſſemblée, les Chevaliers
de Péronne ſe rendirent tous à
cheval fur les huitheures à la Porte
de leur Jardin. Ce Lieu que les
guerres avoient ruiné entiere
ment,
16 MERCURE
ronne ,
ment, eſt devenu en fix mois un
des plus beaux de la Ville par les
ſoins qu'ils en ont pris. Il eſt ſitué
au milieu de deux Ruiſſeaux qui
coulent dans l'enceinte de ſes
Murailles . Au deſſus de la Porte
ſont gravées les Armes de Sa Majeſté,
& au deſſous celles de Pérelevées
en or. Le Veſtibule
eſt tout remply de peintures .
Amain gauche eſt Mutius Scevola
ſe brûlant le bras pour ſe punir
d'avoirmanqué Porfenna,l'Ennemy
defa Patrie , avec ces mots ,
Quidnon pro Patria ? Ala Porte
de la Chambre ſont ces autres
mots, Claris affueta trophais , pour
marquer que la Ville de Péronne
ne s'eſt pas acquis moins de gloire
parles Armes, que par la fidelité
qu'elle a toûjours eue pour fon
Souverain . Cette Chambre eſt
ſpatieuſe ,& peinte par tout de
Tro
GALANT.
17
Trophées d'Armes , de Piſtolets ,
deCarquois,de Fleches ,& d'Arcs.
D'un coſté eſt une Fille qui tient
une Palme d'une main , & un
Bouclier de l'autre. Une Fleche ,
un Arc , & un Piſtolet ſont peints
ſur ce Bouclier, avec ces paroles,
Utroquefimut clarefcere pulchrum.
Vis- à- vis d'elle eſt un Chevalier
Romain, tenant une Epée & une
Rondache, fur laquelle font ces
mots , Turpe referre pedem. Il y a
quantité d'autres Deviſes de cette
nature. LeJardin eſt ſéparé en
trois Allées , toutes trois plantées
d'Arbres à perte de veuë. Celle
du milieu eſt bornée par deux
grands Buts, faits en Pavillon , &
couverts d'Ardoiſe , qui font un
étres- agreable aſpect parmy la verdure
de ces Arbres. A coſté de
et l'un eſt le Jeu de Piſtolet, orné de
de pluſieurs Peintures.Une Perſpeca
5
e
ro tive
18 MERCURE
tive borne l'Allée, à coſté del'autre
, &la fait paroiſtre dans un
grand éloignement Les Chevaliers,
dontj'ay commencé de vous
parler, eſtant arrivez devant ce
Iardin , montez tous à l'avantage
avec des Houſſes, & des Chaperons
de Piſtolets , remplis de Broderie
d'or , & de Dentelle d'argent,
marcherent en tres- bon ordre,
au milieu de la grande Place
d'Armes de la Ville. Monfieur
Aubé qui en eſt Mayeur , eſtoit à
leur teſte , comme Capitaine- Lieutenant
de la Compagnie. C'eſt
un Gentilhomme de mérite , qui
s'acquita dignement de cet Employ.
Il eſtoit vétu d'Ecarlate , &
avoit fon Baudrier, ſes Gands , &
ſa Houffle , garnis d'une Frange
d'or tres- riche. Le reſte des Officiers
de la meſme Compagnie ;
ſçavoir, Monfieur Boïtel , ancien
۱ Eleu
GALANT. 19
a
२
コー
Tr
ce
cur
ta
Eleu en l'Election , Sous-Lieutenant
; Monfieur Vinchon , Enſeigne
; & Monfieur Reynard ,
Cornete , faifoient admirer leur
propreté. Quarante Chevaliers
qui les ſuivoient, habillez tous de
la meſme forte , avoient chacun
une Plume blanche , & une tresgrande
quantitéde Rubans verds
fur eux & ſur leurs Chevaux.
C'eſtoit la Livrée de leur Jardin .
Ils traverſerent la Ville en cet
équipage avec leurs Hautbois,&
leurs Tambours ,& allerent hors
les Portes recevoir les Compagnies
des Chevaliers Etrangers.
Celle de Soiffons parutla premie.
re. On détacha Monfieur Cahieu
Maréchal des Logis , pour la reconnoiſtre
; ce qui ayant eſté fait,
la Compagnie de Péronne marcha
juſqu'à un demy quart de
cien lieuë de la Ville, où ayant trouvé
Eleu
Li
eft
qui
m.
,&
,&
ange
Ofi
nie
les
20 MERCURE
lesChevaliersde Soiffons, Monfieur
Aubé mit l'Epée à la main
ainſi que ceux de ſa Suite , & en
falia le Capitaine,luy témoignant
l'obligation qu'on leur avoit d'eftre
venus honorer la Feſte . En
ſuite toute la Compagnie paſſa
devant celle de Soiſſons qu'elle
ſalia de l'Epée nuë , revint avec
elle dans la Ville au ſondes Hautbois
& des Tambours , & la conduiſit
dans le Logis qui luy eſtoit
préparé, apres qu'elle eut fait un
tour dans la Place d'Armes . Ceux
de Soiſſons eſtoient à peine logez ,
que le Guet ordinaire de la Ville ,
entretenu par les Echevins pour
avertir de ce qui ſe paſſe à la Campagne
, vint donner avis qu'on
voyoit paroiſtre d'autres Compagnies.
Celle de Péronne marcha
auſſi - toſt. toûjours en bon ordre,
& fut à peine fortie , qu'elle découvrit
GALANT. 21
t
1
X
Z,
1-
r
aha
re,
Hé
ric
couvrit les Chevaliers de la Ville
de S. Quentin. Ils eſtoient au
nombre de quatre- vingts , tous
tres-bien montez , & avoient
Monfieur le Préſident Vallois à
leur teſte. Ils furent reçeus, conduits
, & logez avec les meſmes
honneurs que ceux de Soiſſons.
La Compagnie de Montdidier arriva
un peu apres,ayant Monfieur
Dargenlieu pour Capitaine. On
luy rendit les meſmes honneurs
qu'aux deux premieres , & on en
uſa de la meſme forte pour les
Chevaliers des autres Villes voifines
, la reception deſquels dura
juſqu'àneufheures du foir. Apres
qu'on les eut logez , ceux de Péronne
ſe rendirent à leur Jardin ,
où un ſuperbe Repas ſervit à les
délaſſer. Le lendemain 29. toutes
les Bandes averties par les Tambours
,ſe trouverent a la Meſſe qui
fut
22 MERCURE
fut celebrée pour l'ouverture des
Prix. Chaque Compagnie y alla
Tambour batant , & Enſeigne
déployée ; & ceux de Péronne s'y
firent voir dans de nouvelles parures.
Sur les quatre heures de ce
meſme jour, tous ſe rendirent au
lieu d'Aſſemblée. La Compagnie
des Canonniers & Arquebufiers
de la Ville, commandée par Monſieur
Vaillant ſon Capitaine, s'eftoit
miſe ſous les armes , au nombre
de quarante, arméz de Moufquets
& de Bandolieres , & ayant
chacun une plume verte &blanche.
On leur avoit confiéle Bouquet
que rendoient les Chevaliers
de Péronne .Les Fleurs qui le compoſoient
estoient d'une ſoye ſi
vive , que les veritables n'euſſent
pû les effacer. Jamais Ouvrage ne
fut travaillé ſi artiſtement. Vous
n'aurez pas de peine à le croire ,
quand
GALANT.
23
quand je vous diray que la Reyne
ſe l'eſt fait montrer pluſieurs fois
chez les Dames Religieuſes de la
Rue du Bouloir , qui ont bien
voulu y donner leurs foins. Ce
Bouquet eſtoit poſé ſur un Piedeſtal
de deux pieds de haut,
tout doré , & orné de quatre Statuës
auffi dorées, dans les quatre
coins . Ces Statuës eſtoient deux
Nymphes, ayant des Palmes dans
une main , & un Coeur dans l'autre
, & deux Amours qui tenant
chacun un Arc , ſembloient eſtre
preſts à en décocher les Fleches
fur ces Coeurs . Quatre Hommes
vétus des Livrées du Jardin, portoient
le Bouquet. Parmy les diverſes
Compagnies des Cheva-
-liers , celle de Villers- Cotrets ,
quoy qu'en petit nombre , ſe fit
diftinguer par une parure égale. S
On ne vit jamais plus de propre-
τέ.
24 MERCURE
té. Auſſi n'eſtoit - elle compoſée
que d'Officiers de la Maiſon de
Monfieur , qui eſt un Prince qui
ne ſe ſert que de Gens choiſis.
Toutes les Bandes firent le tour
de la Villedans un tres- leſte Equipage
, chacune prenant ſon rang
ſelon que le ſort l'avoit reglé . Lors
qu'on fut devant la Porte de
Monfieur de la Brouë , Lieutenant
pour Sa Majesté dans la Place,
les Officiers de la Compagnie
de Péronne , luy allerent reïterer
la priere qu'ils luy avoient déja
faite de tirer le coup du Roy , &
d'eſtre de la Collation preparée
en leur Jardin. Il ſe mit aufſi- toſt
en marche à leur teſte , précedé
par tous les Gardes de Monfieur
d'Hoquincour , Gouverneur de
Péronne , & ſuivy du Major , &
de tous les Officiers de la Garniſon.
Ils trouverent une premiere
Collation
GALANT.
25
e
hi
S.
ur
ors
Collation qui leur fut offerte par
les Echevins lors qu'ils arriverent
à l'Hôtel de Ville. On la préſenta
auſſi à toutes les Bandes. Je ne
vous dis point combien on vuida
Lii de Verres à la ſanté de Sa Mang
jeſté . Pendant ce temps , les Arquebuſes
à croc qui ſont dans le
de Befroy de la Ville , tirerent fans
intervale , & l'on fut furpris de
Pla voir plus de quarante Drapeaux ,
gnie poſez aux Feneſtres de ce meſme
erer Hôtel par chaque Corps desMefdeja
tiers. Les Bandes eſtant revenuës
, & au lieu d'où elles avoient combaret
mencé leur marche , chacun re-
-toff tourna chez foy, à la réſerve des
Ecede Officiers, qui avec Monfieur deda
fieu Broue & ceux de ſa Suite, entrecurd
rent dans le Jardin. Il tira le coup
or, du Roy comme on l'en avoit prié,
Gart & mangea en ſuite avec tous les
emiet Conviez. La Collation ſe trouva
Ollatio Aoust 1681 . B
26 MERCURE
ſervie au milieu d'une des Allées.
de ce Jardin. Rien n'y manqua
pour la rendre magnifique, & les
Hautbois d'un coſté ; & les Violons
de l'autre , firent pendant ce
Régal une harmonie des plus
agreables . Le lendemain tous les
Députez des Bandes s'aſſemblerent
au meſme Lieu , où ils reglerent
le tirage au fort , &les Prix
au nombre de trente-deux. ( On
y employe deux mille Ecus que
les Chevaliers fourniſſent. ) Cela
eſtant fait, Monfieur Aubé plaça
les Pantons en préſence de ces
meſmes Députez , au bruit des
Hautbois , & de plus de trente
Tambours. Chacun enſuite tira
à fon rang , mais en divers jours.
Celuy des Chevaliers de Péronne
eſtant venu , ils parurent tous
en Veſtes de Brocard, oude toile
de Hollade tres- fine , chamarrées
de
GALANT .
27
e
S
es
-
eix
Da
ue
,
deDentelle & de Pierreries, avec
des Toques de Satin couvertes
d'une infinité de Rubans.Comme
ils n'eurent point leur ordinaire
fuccés au premier Panton, ils s'en
firent un ſujet de divertiſſement
pour eux, & pour tous les autres .
Ainfi ils parurent le lendemain
avec des Habits de Drap noir
couverts de Creſpe , & marcherent
dans la Place , leur Drapeau
plié, le bout en terre , leurs Tambours
voilez de noir,& batant d'une
maniere tres- lente & toute lugubre.
Monfieur Landon, Préfides
dent en l'Election , qui les précedoit,
portoit , quoy qu'en plein
midy , une Chandelle allumée
ours dans une Lanterne. Un autre
eron tenoit une Lunete d'approche
pour chercher le Noir, qu'ils n'ae
toute voient pû trouver au Panton. La
plaifanterie fut fort approuvée.
Lela
aça
ces
ente
tira
t-tous
arrees
de
!
1
Bij
1
28 MERCURE
Cependant tous fatiguez qu'ils
eſtoient de toutes les Feſtes qu'ils
avoient eſté obligez de faire , ils
ne laiſſferent pas de gagner cinq
Prix. Le premier de tous, fut remporté
par un Chevalier de Chauny.
C'eſtoit une Epée de vermeil.
Vous pouvez juger de ſa valeur
parle ſecond, qui estoit un Baffin
d'argent de trois cens Ecus. Le
Vendredy 4. de Juillet, on diſtribua
ces Prix en préſence de tous
les Députez ; & le Bouquet ayant
eſté deſtiné d'un conſentement
general àla Compagnie de Mondidier,
pour le rendre dans deux
ans, il luy fut porté le lendemain
parles Chevaliers de Péronne
précedez de leurs Officiers tous à
pied, & armez d'un Piſtolet dont
ils firent pluſieurs décharges.
Ceux de Mondidier marquerent
beaucoup de joye en recevant ce
Bou
,
GALAN T.
29
Y
1
e
Bouquet , dont ils ſe chargerent
par un Acte, & régalerent en ſuite
les Chevaliers de Péronne , &
les Canonniers, avec une entiere
_ magnificence . On compta plusde
80. Perſonnes à ce Repas. J'ay oublié
de vous dire que depuis le
commencementde la Feſte , il y
eut Bal tous les ſoirs en trois ou
quatre Maiſons . Celuy que Monſieur
Aubé donna le Mardy premier
du Mois, eſtoit general pour
toutes les Dames tant de la Ville
que des environs. Mademoiselle
Aubé ſa Soeur, qui eſt une Perſonne
bien faite&d'un grandmérite,
en fit les honneurs , & s'en
acquita avecl'entier applaudiffement
de l'Aſſemblée. Il fut ſuivy
d'une tres-belle Collation. Le
meſme Monfieur Aubé donna un
IS
t
nt
n
UX
in
e ,
on
ges
rent
Bou
magnifique Repas à Monſieur de
la Broüe
,
aux Officiers de la
Biij
30 MERCURE
Garniſon , aux Echevins , & aux
Officiers des Compagnies Etrangeres.
Il fut ſervy à cinq ſervices,
de tout ce qu'on peut trouver de
rare & d'exquis , & accompagné
d'une Symphonie admirable de
Muſique , de Violons, & de Hautbois.
Le Jeudy au ſoir 3. du mois ,
on eut le plaifir d'un tres - beau
Feu d'artifice . Les Ceremonies
dela Feſte furent terminées par
le départ des Chevaliers de Mondidier,
que ceux de Péronne conduifirent
hors de leur Ville, marchant
enbon ordre, & faiſant des
décharges continuelles. L'honneur
qu'ils ſe ſontacquis dans cette
rencontre , a donné une telle
émulation àtoutesles Villes de ces
Provinces , que dans l'ardeur de
faire revivre un Jeu ſi noble , les
plus conſidérables de chacune
s'empreſſent à s'y faire recevoir.
Ceux
GALANT .
31
:
S,
e
e
He
コピ
S
au
Dies
par
on-
Con
mar
des
100
ce
telle
ece
ur de
e,la
acune
Cevoit
Ceu
Ceux de Roye achetent une Maifon
afin d'y faire un Jardin ; ce
qui donne lieu de croire qu'il n'y
aura point à l'avenir une plus celébre
Feſte, que celle du Prix ge-
Eneral del Arc .
Si voſtre Amy que vous me
peignez entierement poſſedé par
les beaux Meubles , & qui ſemble
vouloir faire autant de Palais
qu'il a de Maiſons, eft capable de
ſoufrir une moralité un peu facheuſe
pour ceux à qui rien ne
manque , faites luy voir ,je vous
prie , la Traduction que je vous
envoye de l'Ode d'Horace , qui
commence par, Eheu fugaces Poftume,
postume, &c. Elle est du Fils
d'un Auditeur des Comptes de
Dijon, dont vous avez veu pluſieurs
Ouvrages .
Biiij
32 MERCURE
TRADUCTION DE LA
14. Ode du 2. Livre d'Horace.
E tes attachemens ſi tu veux
te guérir,
Postume , Souviens - toy que tu vis
pour mourir.
Les plus beaux de tes ans pafſſent
مک
Et tu fens ralentir l'ardeur de ta
avec viteſſe,
jeuneſſe ;
Ton culte envers le Ciel, ton encens,
Ne pourront t'exempter d'une triſte
ny tes voeux,
vieillesse,
Ils n'arresteront pas le temps qui
fuitfans ceſſe ,
Et quiſans t'épargner vient blanchir
tes cheveux.
Dûffes- tu châque jour immoler cent
Victimes Sur
GALANT.
33
Surtes Autelsdu Maistre des Enfers,
Dont le pouvoir , par des droits
légitimes,
Pourpunir des Géans tous les crimes
divers,
Déja dépuis longtemps les retient
dans lesfers,
Rien nepourrafléchirſon coeur inéxorable,
A
Je
141
N
C'estune Loy pour tous inévitable,
Qu'ilfaut que chacun àson tour,
Pauvre,Riche, Berger, Monarque,
Paſſe confusément fans espoir de
retour
Dans la fatale Barque.
En vain pour plonger le cours de
nos années
Qui dans un certain temps par les
Dieuxfont bornées,
Nous voudrons éviter les funestes
hazards ent
Sut
BY
34
MERCURE
De Bellone & de Mars .
En vain l'art d'un Pilote , & le vent
favorable of won
Conduiront ſur les flots d'une Mer
redoutable
Nostre Navire jusqu'au Port ;
Envain pour éloigner la mort qui
nous étonne,
Nous craindrons dans l'Automne
D'un vent rude & mortell'impétueux
effort.
Ilfautfouffrir les coups de la Parque
fatale,
Il faut payer un jour le tribut à
Caron;
Voir le Cocyte errant , & le triste
Acheron,
Habiter de Pluton la Demeure infernale,
Oùparmy les horreurs d'une obscure
Prison,
La Race Danaide , & l'orgueilleux
Typhon,
L'in
GALANT.
35
L'infortuné Sisyphe , Ixion , &
Tantale,
Souffrent cruellement
De leurs crimes commis lejuſtechatiment.
Ilfaut quiter tes Maiſons de Campagne,
Tes meublessomptueux, tessuperbes
Palais,
Abandonner, &perdrepourjamais
Ton Epouse charmante , & ta douce
7- Compagne,
Toy d'un Tout fi parfait la fidelle
A
Moitié,
ith
Ссы
Hems
L
Que la Mort àses yeux raviraſans
pitié.
***
Ilfaut quiter ces Lieux pleins de
delices
Quifont à tes voeuxſipropices,
Ces Parterres , ces Bois , ces Jardins
toûjours verds,
ой
36 MERCURE
Où malgré les rigueurs d'uneſaiſon
cruelle ,
Floreſouventse renouvelle,
Et conſerve un Printemps au milieu
des Hyvers .
Ces Lys , ces Oeillets, & ces Rofes,
Que tu vois avecſoin dans tesJardins
écloſes ,
Mais qui ne durent qu'un matin,
Sont de tes foibles jours une vive
peinture,
Et tu n'auras qu'un semblable
deftin.
Ces Arbres , ces Gazons , & ces Lits
de verdure,
Quisemblent ne changerjamais,
Quand tu Satisferas aux Loix de
la Nature,
Perdront leurs plus charmans attraits,
Et deviendront pour toy defunestes
Cyprés.
Un
2
GALANT.
37
Un Héritier viendra , dont la folle
dépense
Diffipera les Biens qui luy feront
donnez;
Atable on luy verra répandre en
abondance
کرا
6,
ve
!
Sur tes Planchers de marbre & de
peinture ornez,
Tes Vins délicieux, qu'on avoit deftinez
Pour lesjours de réjoüiſſance ,
ble Et qu'avec tant deſoin & tant de
vigilance
Lits Tu tenois ſous cent clefs dans ta
Cave enfermez,
ais,
x de
nestes
2
Comme les plus exquis & les plus
estimez,
Le 20. de l'autre mois , il ſe fit
une fort grande Cerémonie à
Mets , pour le Baptéme d'une
jeune Juifve âgée de douze ans.
Monfei
38 MERCURE
Monſeigneur le Dauphin & Madame
la Dauphine , qui voulurent
bien luy ſervir de Parrain &
deMarraine , firent l'honneur à
Monfieur Bazin Intendant de
Juſtice des trois Eveſchez de
Mets , Thoul & Verdun, & Frontiere
d'Allemagne , & à Dame
Marie le Page ſon Epouſe , deles
choiſir pour la tenir en leur place.
Toutes les Kuës par où l'on paſſa
pourſe rendre dans l'Egliſe Cathedrale,
efſtoient tenduës de Tapifferies.
Pluſieurs Hautbois &
Trompetes alloient les premiers
& précedoient les Officiers &
Archers de la Ville en marche
tres - bien reglée . Ils eſtoient fuivis
de quantité de petites Filles
veſtuës de Toile d'argent , habillées
en Anges , avec des Cierges ,
&Couronnées de Fleurs. Derrie
re elles marchoit la jeune Juifve
qui
GALAN T.
39
-
1-
&
de
de
oname
les
ace.
Daffa
Ca-
Taqui
alloit recevoir le Baptéme ,
veſtuë de Moire d'argent , avec
des Fleurs fur la teſte , & quantité
de Perles & de Diamans. Les
Dames de la Propagation l'accompagnoient
, avec les Nouvelles
Catholiques ; & les Curez
de toutes les Paroiſſes de la Ville ,
dont les Banieres alloient devant
fermoient cette Marche. Monſieur
l'Archeveſque d'Ambrun ,
Eveſque de Mets , fit cette Cerémonie,
pendant laquelle la groſſe
Cloche, quine ſonne jamais que
parl'ordre de la Ville , fonna plufieurs
fois. Il faut ſoixante Hommes
pour cela. Il y eut grande
Muſique , & on tira le Canon.
Cette Fille fut nommée Anne-
Dis &
miers
ers &
arche
ot fui-
Filles
habil
erges,
Derrie
Juifve
qui
damela Dauphine l'avoit ordonné.
On diftribua une fomme d'argent
à tous les Pauvres qui ſe préſenterent,
Marie- Chrétienne , ainſi que Ma
40
MERCURE
ſenterent , & cette maniere de
Feſte futterminée par un grand
Soupé , où Monfieur de Seve
Premier Préſident ſe trouva avec
la plus grande partie de Meffieurs
du Parlement , & des Dames
dela Ville.
Le Cavalier que vous avez
veu ſi galant dans voſtre Province
, & qu'on vous a dit eſtre en
ſolitude , a choiſy pourſa retraite
le Lieu du monde le plus agreable.
C'eſt une Maiſon tres-bien
ſituée , qu'on peut appeller un
petit Bijou . LesApartemens n'en
font pas fort grands , mais tout y
eſt propre , & d'une commodité
admirable. Ce qui l'a ſur tout
déterminé à la préferer à beaucoup
d'autres qu'on a voulu luy
faire acheter , c'eſt la beauté du
Jardin. Onm'a fait voir une Lettre
qu'il écrivoit en commun à
cing
GALANT. 41
-
a
C
--
27
men
ite
ea-
Sen
un
cinq ou fix Dames, pour les inviter
à l'aller voir. Il les en prioit par
le mérite qui ſuit ce qu'on fait
pour les Reclus ; & comme ſi l'agrément
de ſon humeur n'eust
pas fuffy pour les attirer , il leur
envoyoit la Veuëd'une Fontaine
ornée de Jets d'eau , au bord de
laquelle il les afſuroit qu'on faiſoit
ſouvent de fort galantes converſations.
Il eſt aiſe de connoiſtre
parcebel endroit de ſa Maiſon ,
qu'une Solitude pareille à la ſienne
n'eſt pas difficile à ſuporter.
en Auſſi ne l'eſt- elle que de nom ,
aty puisqu'il eſt rare qu'on l'y laiflite
ſe ſeul. La maniere aiſée dont
cout il reçoit ſes Amis , fait qu'on
cau- s'empreſſe à le viſiter , & l'on reluy
vient toûjours tres- content de
edu ces fortes de Parties. Il s'en fit
Let une il y a huit jours , de Gens
bunt choisis de l'un & de l'autre
cing Sexe ,
42 MERCU RE
Sexe , qui eurent tout lieu d'eftre
fatisfaits de luy. Il leur
donna un fort grand Repas ;
&quand la chaleur du jour
fut un peu diminuée , il convia
cette belle Troupe à venir prendre
le frais à la Fontaine dont
je viens de vous parler. On y
fervit la Collation aux Daines ,
qui furent ſurpriſes de l'effet
que produifoient les Jets d'eau
au milieu des Arbres qui font
tout autour. Elles ſe promenerent
en fuite dans les Allées du
Jardin , & le hazard ayant fait
que le Cavalier demeura un peu
derriere avec une fort jolie
Perfonne , Fille d'une de ces
Dames , la plus enjoüée de toutes
fe détournant , luy dit agreablement
que le nom de Solitaire
qu'il ſe donnoit , n'empefchoit
point qu'il ne s'attachaſt
toûjours
GALANT. 43
.
r
ز
toûjours aux Belles. Il répondit
avec le meſme enjouëment ,
qu'apres les longs & divers
it
ia
nvoyages
qu'il avoit faits dans le
Païs de Galanterie , il n'eſtoit
plus propre que pour le cones
ffer
eau
font
ene
Ssdu
fa
pe
joli
Cf
0012
gre
So
Impe
achal
ûjou
ſeil , qu'à la verité il croyoit y
avoir quelque talent , à cauſe
du grand uſage qu'il avoit du
monde; & que peut- eſtre les
Leçons qu'il donneroit ne ſeroient
pas inutiles , pourveu
qu'on vouluſt ſoufrir qu'il parlaſt
ſincérement. Il n'y eut perſonne
qui en meſme temps ne
s'ofriſt à l'écouter. Il demanda
quelques jours pour examiner
ce qui convenoit à chacune
d'elles , & dégagca ſa parole par
diverſes Lettres qu'il leur fit
porter à toutes. Comme aucune
de ces Dames n'a voulu montrer
la ſienne , je ne vous puis
dire
44 MERCURE
dire de quelle nature eſtoient
les conſeils qu'il leur donna.
Apparemment ils avoient raport
à leur caractere . L'une eſt coquete
, l'autre ambitieuſe , la troifiéme
prude , & la derniere un
peu furannée. Vous jugerez làdeſſus
de ce qu'il pût leur écrire.
La jeune Perſonne qui avoit
eſté la cauſe de l'engagement
qu'il s'eſtoit fait , eut auſſi ſa Lettre
en particulier. Je vous en envoye
une Copie. L'innocence
de ſon coeur qui eſt encor libre ,
n'a pû permettre qu'elle en ait
fait un ſecret. Voicy en quels
termes elle eſtoit conçeuë.
CON
GALANT.
45
38038038138238
-
i-
ר מ
arioit
ent
Let
en.
nce
re ,
ait
vels
CON
CONSEILS
DES - INTERESSEZ,
A LA JEUNE IRIS .
Lyades Meres qui ne veulent
pas que l'on prononce le mot d'amour
devant leurs Filles. C'est une
précaution un peu scrupuleuse , &
qui peut- estre a quelque chose de
bien dangereux. Malheur à celles
qui n'ont connu l'amour que quand
elles l'ont fenty. Voila ce que cherchent
laplupart des Galans, dejeuwes
Innocentes. Dieuſçait quels ragoufts
ils se figurent à leur donner
les premieres leçons. Pour moy ,je
veux , s'ilse peut , les prévenir aupres
de vous , & vous apprendre ce
I que vos Amans vous apprendroient .
Si mes enseignemens vous plaiſent
moins
46 MERCURE
moins que ne feroient ceux qu'ils
vous donneroient , en récompenſe ils
vous coûteront moins aussi.
Vous entrez dans le monde, aimable
Iris , Sçachezles diferentes me-
Sures qu'ilfaut prendre avec les di
ferens caracteres de Galans , aufquels
vous vous verrez exposée.
Vous trouverez toutes les Ruelles
toutes les Chambresſemées de ces
fades Protestans,de ces infatigables
Diſeurs de douceurs , devant qui un
visage un peujeune, &des yeux un
peu paſſables,nesçauroientparoître,
Sans estre auſſitost attaquez d'un
nombre infiny de fleuretes. Leurs
admirations ne vousfont quartier
Sur rien. Vous ne pouvez faire un
pas , ny dire un mot qui ne vous at .
tire un orage de louanges.Leurs yeux
radoucis vous ſuivent par tout. F'ay
veu de jeunes Perſonnes qui s'accommodoient
de ces Gens- là. Les
pre
GALANT.
47.
0
S
its
2-
nediauf.
ofée.
es &
eces
ables
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UXUn
roître,
d'un
Leurs
uartier
aire un
Jous
at
ursyew
out. Is
qui s'm
-là. LA
premieres douceurs qu'on entend ,
Sont d'ordinaire fort bonnes de quelque
part qu'elles viennent , & les
gousts qui nesont pas encorformez ,
fontſujets à en estre un peu avides .
Je ne croy pas que vous ayez besoin
de leçon là- deſſus ; mais en tout cas,
s'il vous en faloit une , écoutez ces
fortes de Galans deux ou trois fois ,
celaſuffira pour vous en deſabuſer.
Fay veu auſſi de jeunes Perſonnes
d'une autre humeur , qui estoient
fatiguées de ces Doucereux éternels ,
jusqu'à le leur dire , Gardezvous
bien de prendre cette métode avec
eux. Cela ne ſert qu'à leurfaire re
doubler , ở quà irriter encor leurs
éloges. Ils croyent que tout ce qui
vous tient , c'eſt la difficulté d'ajoû
ter foy à ce qu'ils vous disent , &
qu'en vous le rediſant d'une maniere
plus forte , ils vous perfuaderont.
Ce n'estpas là le moyen de vous délivrer
48 MERCURE
livrer de leurs viſites. Gouvernezvous
plus finement. Convenez avec
eux des loüanges qu'ils vous donneront
. Mettez- vous de moitiéàvous
admirer vous - mejme. Prevenez
quelquefois leursfleuretes , mais tout
cela d'une certainemaniere qui faſſe
voir un agreable mépris pour eux,
&non pas uneſote eſtime pour vous;
&je vous répons que quelque esprit
qu'ils ayent , vous les verrez fort
embaraffez.
Il y a dans le monde une infinité
de jeunes Gens auſſi remplis de bonne
opinion d'eux , qu'ils l'ont mauvaiſe
des Femmes. Uneseule avanture
qu'ils auront euë ,peut- estre en
des Lieux où il n'y avoit pas beaucoup
à combatre , leurfait tiver des
conséquences genérales pourtout le
refte du Sexe. Ils connoiſſent les
Femmes , diſent- ils , ilsſçavent les
prendre parleurfoible. Ils ont appris
par
GALANT. 49-
C
45
ez
48
*
- par expérience , que quelques beaux
dehors qu'elles montrent , rien ne
tient, quand on a l'art de bien attaquer.
Vous le reconnoiſtrez à un air
de confiance qui regne fur tout ce
qu'ils diſent , à de certaines manieres
hautes qu'ils ont retenues de
leurs conquestes , au peu de largeſſe
qu'ils font de leur pretieuſe eſtime.
Brit ils font perfuadez qu'une complaifurt
Jance aveugle gagne les Femmes. Ils
s'y étudient, mais c'eſt une complaititle
Sance feinte , au travers de laquelle
vous démeſlez, aiſement qu'ilsse ré-
Japondent qu'elle ne leurfera pas inutile.
Recevez leurs protestations
avec froideur , vous ne voyezpoint
CAM. qu'ils en foient beaucoup touchez . Ils
de Se tiennetfürs que vous n'agiſſezque
auth par grimaces. S'ilsse trouvent teſteon-
Jan
e en
tle
à- teste avec vous , vous ne leur reat
marquezpoint cette agreable timippidité
quieft le carattere des verita-
PA
Aouſt 1681 . C
50 MERCURE
bles Paffions. Point d'embarras à
expliquer ce qu'ils penſent. L'honneur
qu'ils prétendent faire en se
déclarant , les fait d'abord entrer
en matiere. Ilsfe plaignent d'an air
Sec &forcé , & avec des exagérations
terribles ; & ce qui ne manque
presque jamais, ils yous comparent
aux autres Maîtreſſes qu'ils ont
euës , bien moins cruelles que vous,
car ils croyent ( & cela est quelquefois
vray aupres d'une certaine eſpece
de Femmes ) que les exemples des
faveurs qu'ils ont obtenues de quelques-
unes, peuvent beaucoupfur les
autres,qu'unepremiere bonne fortune
en attire une ſeconde,&que telleſe
laiſſe vaincre à la reputation
d'un Amant , qui neseferoitpeutestre
pas laiſſée vaincre à l'Amant
mesme. Si jamais quelques - uns de
ces Gens- là vous tombent entre les
mains, vangezbienSeverement fur
eux
GALANT.
SI
fe
er
air
ra
an-
гра
Is ont
JOK
Iqui.
efpi
Lesde
quel
Sur le
forts
16
we
te
utati
it per
Am
S- un
entre
ment
eux tout voſtre beau Sexe.Ecoutezles
pour les mal- traiter , mais d'ailleurs
évitez- les autant que vous le
pourrez. Que toute voſtre conduite
avec eux foit extrémement reſſerrée.
Songezqu'il faut leur refuser
les apparences autant que les choses
mesmes. Vn Billet qui les mettra
d'une Partie dejeu ou de promenade,
eft fort innocent. Cependant ne
lehazardezpoint avec eux. Ils en
montreront l'écritureàmille Gens,à
qui ils refuſeront de le lire. Souvent
quand ils font teſte - à teste avec
vous , ils ne veulent que l'honneur
d'y eſtreſurpris .Ils affectent de vous
rendre des foins en public ; & cependant
ils disent par le monde en
termes genéraux , qu'ils nesont pas
Gens à perdre leur peine. Enfin il
est tel Homme qu'il vaudroit mieux
aimer, que d'eſtreſeulement aimée
d'un de ceux- là.
Cij
52
MERCURE
Que j'aurois de choses à vous dire
fur les Amans que vous pourrez
avoir , quiferont au deſſus de vous
par leur rang & par leurnaiſſance!
Rejettez bien loin la dangereuse
vanité d'avoir tous les jours àvôtre
PorteunCarroffe à Manteau Ducal.
Ces fortes d' Amans sçavent vous
faire une espece de honte des reſiſtances
que vous leurfaites, en les traitant
de manieres Provinciales, auf.
quelles ils oppofent celles de la Cour;
& peut - estrey a - t - il eu des Femmes
qui leur ont accordé des graces conſidérables
, par la feule crainte de
faire croire qu'elles nesçavoientpas
affez bien vivre. Rendez à la qua.
litédes Gens ce qu'elledemande précisément,
& gardez- vous bien d'al
ler au dela. Autrement vous leur
feriezconcevoir de trop hautes espérances.
Tenez vous au dessous du
Duc , si c'est un Duc qui cherche à
VOUS
GALANT. 53
S
!
e
re
al.
HS
Ai
ONY
mes
convous
voir, mais infiniment au deſſus
de l'Amant.
Vne des plus dangereuses especes
de Gens que vous puissiezrencontrer
à voſtre entrée dans le monde,
cefont ceux qui s'attacheront à vous
pour vous donner des conseils , &
pour prendre en quelque façon le
foin de voſtre conduite . Ils ont de
L'acquis , ils décident. Vne jeune
Femme est bien- aiſe de les trouver
d'abord pour Protecteurs de fon
mérite lors qu'elle commence à paroître
, & de tirer d'eux les lumieres
e de
dont elle a besoin. Feu à peu on leur
tpas laiſſe prendre fur soy un ascendant
qua qui se fortifie toûjours. Quand on
pre voudroit fecoüer lejoug , on ne le
d'al peut plus. Ils ne manquentpoint de
lekt
eft
us d
rche
VONS
vous décrier le reste des Hommes .
ils tâchent ou à vous rendrefufpects
ceux qui leur feroient ombrage aupres
de vous , ou à les écarter par
Cij
54 MERCURE
leurs propres affiduitez. Il vous
broüillent avec tous leurs Ennemis;
& quand ils ontfait de vostre Maifon
une Solitude telle qu'ils l'entendent
, ils se déclarent Amans , ou
plûtoſt ils uſent de leurdroit, envous
commandant de les aimer. Préve
nez cette indigne ſervitude , non
pas enne recevantpoint de conſeils,
(profitezen , ſans vous afſujettir
trop à ceux qui les donnent , ) mais
en ne souffrant pas qu'il s'établiſſe
chez vousfur ce pretexte aucune
forte de domination ; & ne fust- ce
que pour l'empeſcher , negligez
quelquefois de bons avis , quand ce
nefera pas sur des matieres trop
importantes .
Voila , ce me semble , les principaux
caracteres contre lesquels vous
avez à vous tenirſur vos gardes . Si
vous profitez de mes Leçons , que
vous devez croire entierement defintéreſſsées,
GALANT.
55
S
1
a
ce
ct
12
S
intéreſſées, puis que je ne ſuis ny en
état, ny en âge de prétendreà vôtre
coeur , au moins ne ferez- vous en
peril d'aimer que quand vous rencontrerez
un Homme qui ſoit veri
tablement aimable ; mais comme en
ce cas je n'aurois guére de conſeils à
vous donner contre luy ,je veux vous
apprendre comment il doit estre fait,
afin que vous ne vous y laiſſiez pas
tromper. C'est une peinture que je
vous feray la premiere fois.
Si noſtre ſpirituel Solitaire tient
ce qu'il promet , il ſçait quelles
qualitez font eſſentielles à un galant
Homme , & il en fera fansdoute
un agreable portrait. Ce
qu'il a écrit aux Dames , dont je
vous ay dit que l'une eſt prude,
&l'autre coquete , ne ſera peuteſtre
pas toûjours fi caché , qu'il
n'en échape quelques Copies. Si
Cij
56 MERCURE
elles me tombent entre les mains,
vous les aurez auſſitoſt. Il penſe ſi
juſte, que tout ce qui vientde luy
mérite d'eſtre gardé. Cependant
je vous envoye une Planche qui
me paroiſt avoir du raport avec
ce qu'on dit de la Fontaine , qui
fait un des ornemens de ſa nouvelle
Maiſon. C'eſt la Veuë de
celle qu'on appelle des Tritons
dans le beau Jardin d'Aranjuez .
Elle a bien dequoy contenter les
yeux. Aufli beaucoup de ceux qui
l'ont veuë, la preferent ils à toutes
les autres .
Je vous appris la derniere fois
la Reception qui avoit eſté faite
à la Reyne Mere de Danemark à
la Cour de Hanover , & qu'elle
en eſtoit partie pour aller à Pyrmont,
dans le deſſein d'y prendre
des Eaux. Elle y arriva le Samedy
18. de Juin, felon le vieux ſtile, &
le
!! s
122
S
a
le
دم
۲۰
re
di
&
le
18.de Juin, felon le vieux itu , ec
le
GALAN T.
le 28:
trice Palatine s'y renditune heure
apres , & vint ſalüer la Reyne
ſa Mere . Les Danois qu'on ne
voyoit jamais à ces Eaux qu'avec
des Fourrures , y ont paru cette
fois avec des Habits chamarrez ,
& brodez d'or & d'argent. En
fort peu de jours la Cour y devint
fort groffe,& peut- eftre ne verracon
de longtemps tant de Princes
Souverains affemblez en meſme
Lieu. Pendant le ſejour que
Sa Majesté a fait à Pyrmont, il y a
eu juſques à vingt- fept Alteſſes.
En voicy les noms.
felon nous. Madame l'Ele
Monfieur le Prince Royal de
Danemark: 1
Monfieur l'Electeur, & Madame
l'Electrice de Brandebourg .
Madamel'Electrice Palatine.
Meſſieurs les deuxjeunesPrinces
de Brandebourg.
1
Cv
58 MERCURE
Madame la jeune Princeſſe de
Friſland.
Monfieur le Duc , & Madame
la Ducheſſe de Zell .
Monfieur le Duc , & Madame
la Ducheſſe de Hanover.
Meſſieurs lesdeuxjeunesPrinces
de Hanover.
Meſſieurs les deux Princes de
Holſtein-
Monfieur le Princed'Eyſenach.
Madame la Princeſſe de Zell .
Madame la Princeſſe de Hanover.
Monfieur le Landgrave de
Caffel.
Meſdames les Landgraves de
Caſſella Mere & la Fille.
Madame la jeune Princeſſe de
Mekelbourg.
Monfieur le Prince & Madame
la Princeſſe d'Anhalt.
Trois Princeſſes d'Anhalt.
Les
GALANT .
رو
0
11.
Ha
0
SC
e
Jan
L
Les noms employez dans cette
Liſte ne deſignent aucun rang
entre ce grand nombre d'illuftres
Perſonnes. Elles n'en ont pû convenir
entr'elles ; & pour eviter
dans les Affemblées toutes les
diſputes de préſeance , elles s'en
font rapportées au Sort, qui tourà-
tour leur a fait changer de
place.
Le Dimanche 19. ( je ſuis toujoursle
vieux ſtile employé dans
mes Mémoires ) la Reyne paffa
tout le jour en devotion ſelon fa
coûtume, & fut complimentée de
la part de Monfieur l'Electeurde
Brandebourg par Monfieur de
Galdebeek ſon GrandChambellan
. Madame l'Electrice de Brandebourg
, les deux Princes de
cette Maiſon , & pluſieurs autres
Seigneurs , luy envoyerent auſſi
faire compliment , & elle reçeut
ceux
60 MERCURE
:
ceux de Monfieur le Comte de
Valdek , à qui la Comté dePyrmont
appartient .
Le 20. Sa Majesté fit appeller
tous lesMedecins, pour confulter
ſi elle devoit prendre des Eaux .
Le 21. Elle commença à en
boire , ſuivant ce qui avoit eſté
réſolu , & continua d'en uſer pendant
deux jours ; mais comme elle
s'en trouva incommodée , elle
les quita.
Le 24. Feſte de S. Jean , fut encor
pour elle un jour de devotion .
Le 25. cette Princeſſe rencontra
Madame l'Electrice de Brandebourg
aupres de la Fontaine.
Le 26. qui estoit Dimanche ,
fut employé à ſes devotions ordinaires
.
Le 27. Madame l'Electrice de
Brandebourg , accompagnée de
Monfieur le Landgrave de Caffel
GALANT . 61
ſel , la vint viſiter avec une Suite
magnifique .
n
te
n
1.
On
an-
Le 28. la Reyne alla voir Madame
l'Electrice de Brandebourg,
& Madame la Landgrave de
Caffel .
Le 29. Sa Majesté fut traitée à
He Lude par Monfieur l'Electeur de
Brandebourg. Meſſieurs les Ducs
le de Zell & de Hanover prétenledoient
qu'il leur devoit rendre
viſite le premier , à cauſeſqu'il eftoit
arrivé à Pyrmont avant eux ;
mais s'eſtant trouvé attaqué de
goute, ces Princes y accompagnerent
la Reyne de Danemark , &
e. virent cet Electeur, comme eſtant
he menez par cette Princeſſe. Peude
di temps apres on ſe mit à table. Sa
Majesté voulant donner lieu à ces
de Souverains de ſe voir fans conteftation
pour les rangs, propoſa de
Caffaire tirer les Places aux Billets.
fels Voicy
62 MERCURE
Voicy comment le Sort les régla
dans ce Repas.
1. Place. Monfieur le Prince
Philippe de Holſtein.
2. Madame la Ducheſſe de
Hanover.
3. Monfieurl'Electeur de Brandebourg.
4. Madamel'Electrice Palatine.
5. Monfieur le Duc Zell.
6. Monfieur le Duc de Hanover.
7. La Reyne Mere de Danemark
.
8. Madamel'Electrice de Brandeboutg.
9. Madame la Princeſſe de Zell.
10. Monfieurle Prince de Saxe-
Eyfenach.
11. Madame la Princeſſe de
Meklebourg.
12. Monfieur le PrincePhilippe
deBrandebourg.
13.Ma
GALANT. 63
e
1-
13. Madame la Princeſſe de
Hanover.
14. Monfieur le Prince George.
15. Madame la Ducheſſe de
Zell.
16. Monfieur le Prince de Hanover.
17. Monfieur le Duc de Hol-
دا
ſtein .
Le30. on ſe divertit au Jeu chez
10 la Reyne de Danemark .
Le Juillet , cette Princeſſe
ne
ran
Zel
axe
edi
hilip
3.M
traita toute la Maiſon de Brandebourg
& celle de Brunſvic. La
Table eſtoit de vingt- deux Couverts..
Le 2. Monfieur le Duc de Zell
donna un magnifique Repasala
Reyne & à toutes les Alteſſes.
Le 3. Monfieur le Duc de Hanover
traita à fon tour cette illuftre
Compagnie.
Outre les Alteſſes qui ſe ſont
trou
64 MERCURE
trouvées à Pyrmont , & qui eftoient
à la meſme Table lors
qu'elles ſe ſont traitées , il y avoit
ſouvent d'autres Tables de cent
Perſonnes de qualité de l'un & de
l'autre Sexe.
Les quatre jours ſuivans ſe paſ
ferent auſſi agreablement que les
premiers ; & le 8. les Princes , les
Cavaliers , & les Dames , voulant
divertir la Reyne parla nouveauté
d'une Mafcarade , prirent des
Chariots de Poſte , avec du Foin
&de la Paille , & monterent deffus
comme des Gens qui venoient
aux Eaux. Les uns eſtoient déguiſez
en Chartiers. Les autres, parmy
leſquels eſtoit Monfieur le
Prince Royal , parurent en gros
Marchands Hollandois venant
des Indes. Monfieur Ilten repréſentoit
un Opérateur,avec Monſieur
le Prince de Holſtein. Monſieur
GALANT. 65
5
. ſieur le Prince Frederic- Auguſte
de Hanover avoit un Habit de
Femme ; & les Dames qui furent
de cette Partie , ſe mirent ainſi
que luy , en Bourgeoiſes de Cam.
pagne. Toute cette illuſtre Troupe
pafſſa devant les Fenestres de
la Reyne,quileur donna à ſouper,
& le Bal en ſuite.
e
es
es
es
bin
ef.
ent
ui
ar
le
ros
ant
re
C
on
eur
Le 9. on fit venir des Sauteurs,
des Marionetes , des Joüeurs de
Flûtes , & d'autres Inſtrumens ,
avecdes Chanteurs .
Le 10. on fit une Loterie de
deuxmille Ecus, où il fut permis à
tout le monde d'aller prendre des
Billets. Monfieur le Duc de Hanover
donna aux Comédiens
deux cens Ecus qu'il y avoit mis ,
&ils aimerent mieux les prendre
en eſpece, que de les riſquer , ſur
l'eſpérance d'avoir le gros Lot.
Le 11. la Reyne de Danemark
traita
A
66 MERCURE
traita toutes les Alteſſes , & partit
ce meſme jour , apres avoir fait
diftribuer une grande ſomme
d'argentaux Pauvres, qui estoient
accourus en foule à Pyrmont. Elle
alla coucher à Hamelin , & le
lendemain à Hanover. Pendant
quelques jours qu'elle y a paſſez,
voicy l'ordre qu'on a fuivy pour
la Table , On ſe prenoit par la
main dans la Chambre de la Reyne,
d'où l'on fortoit en une longue
file , chaque Cavalier tenant
une Dame. On tournoit ainſi autour
de la Table ; & quand elle ef
toit entourée on prenoit place où
l'on ſe trouvoit, ſans qu'on s'attachaft
à obſerver aucun rang. La
Reyne meſme qui voulut eſtre de
cette Suite , n'avoit quelquefois
qu'une des dernieres places . Treize
Alteſſes mangeoient toûjours
avec elle, ſçavoir , Monfieur le
J
Prince
GALANT. 67
or
Prince Royal de Danemark, Madame
l'Electrice Palatine , Mefſieursles
Ducs de Zell & de Hanover
, Meſdames les Ducheſſes
Eleurs Femmes ; Meſſieurs les deux
Princes de Holſtein , Monfieur le
Prince d'Eyfenach , avec Mef-
1 ſieurs les deux Princes aînez de
Hanover, & Meſdames les Princeſſes
de Zell , de Hanover, & de
f Meklebourg. On y a donné trois
Répréſentations de l'Opéra Italiten
d'Alceste, & dancé deux fois le
11 grand Balet intitulé le Charme de
et l'Amour, que l'on avoit augmenté
et de quelques Entrées . Je vous en
att fis la deſcription dans ma Lettre
ldu Mois d'Avril , & l'accompa-
Eret gnay des Vers qui ont eſté faits
Le ſur cette matiere. La Reyne de
1t Danemark s'eſt fort divertie à ce
je Balet. On enprépare un nouveau,
eut tout champestre & qui doit eſtre
el
Prin dancé
68 MERCURE
:
dancédans la Campagne àla clarté
des Flambeaux. Je vous feray
part du détail qu'on m'en promet.
Monfieur Gardien , Secretaire
du Roy, eſt Autheur de la Fable
qui fuit. Elle est de pure invention
& remplie d'alluſions auffi fines
que naturelles. La morale en peut
eſtre utile à bien des Gens .
€23-863-6203 603 603 603 603030303-3
LA SALIERE,
ET LE SUCRIER .
FABLE.
Ans une office d'importan-
Sur une Superbe Crédence.
Parmy cent Vases prétienx,
Regnoit une groffe Saliere,
A quimalgrésa minefiere,
An
GALANT. 69
D
Al
Vn Sucrier voisin faisoit fort les
douxyeux.
Au retour du Buffet, au fortirde la
Table ,
Ce beau Peuple d'argent devenu
Sociable,
Pour charmer les ennuis defa captivité
,
Paſſoit à diſcourir les entieres journées,
Pestant assez Souvent contre les
Destinées,
C'est l'employ du chagrin & del'oifiveté.
Unjour nostre Galant s'adreſſant à
la Belle,
Luy dit en foûpirant ; Il le faut
avoüer,
Charmant Objet de la Gabelle
,
On ne peut affez vous loüer.
Que voſtre fort eſt beau ! qu'il
eſt digne d'envie !
Vous
70
MERCURE
Vous donnez aux Mortels le tréfor
de la vie,
Ce Sel ſi prétieux , du Ciel le
Favory,
Jadis ſymbole de ſageſſe,
Aujourd'huy ſource de richefſe
,
Et qui depuis cent ans fait bien le
renchery.
De ſa piquante humeur , quoy
que l'on puiſſe dire,
Il n'eſt point à mon gré de commerce
plus doux;
C'eſt luy dont vous tenez l'empire
Que l'on vous donne parmy
nous.
Chez ces meſmes Mortels il a
meſme efficace ;
Par le Sel on s'éleve , avec luy
l'on peut tout ;
*Et fans luy , tel qui tient une
premiere place,
Comme
GALANT.
71
15
S
C
Comme le reſte de ſa race,
Se verroit encore au bas bout.
Quand vous eſtes unis , ce n'eſt
qu'avec prudence,
Ce n'est qu'avec reſpect qu'on
doit vous approcher ;
Chez vous du bout du doigt on
n'oſe le toucher ;
Et pour l'avoir de vous , il faut
baiſſerla Lance.
A voſtre ſeûrete tout le monde
prend part.
S'il vous arrive par hazard
De faire un faux pas , chacun
tremble;
Et foit ſcrupule , foit raiſon ,
Venez- vous à verſer , il ſemble
Qu'on va voir tomber la Maifon.
Mais voyez des Humains quelle
eſt la frénefie.
Ils trouvent dans mes flancs le
Nectar , l'Ambrofie;
Cepen
72 MERCURE
Cependant ces Ingrats me placent
dans un coin ;
Comme un chetif Valet on m'apelle
au beſoin;
L'on m'empoigne , l'on me culbute
,
J'ay beau tomber , l'on mepriſe
ma chute ;
Meſme l'on prend plaiſir à voir
couler mes pleurs,
Et je ſuis en un mot un vray
Souffre- douleurs .
O Dieux , que n'ay- jel'avantage
De faire de ce Sel le debit &
l'uſage ?
Il pourroit ſeul tous mes defirs
combler,
Par l'honneur de vous reffembler.
La Nymphe luy répond ; Je vous
fuis obligée;
Mais avec tous ces biens que
vous exagerez ,
Amy,
GALAN T. 73
Amy , je ne ſuis pas ſi fort avantagée
Que vous vous le figurez .
J'en conviens avec vous; ſe voir
fur le Pinacle,
Peut flater noſtre ambition ;
Mais eſtre en éternel ſpectacle,
Et ne ſervir jamais qu'à la correction
,
Ne ſe peut fans cauſer mortification.
De Sel n'estoit alors tout- àfait dégarnie
La Saliere , parlant ainſy ;
Mais elle n'en eut grain, quandſuivantSa
manie
Elle adjoûta le discours que voicy:
Cher Hoſte , & Confident du
Prince des Epices ,
Qui des Palais friands fait les
grandes delices, :
N'eſtes - vous pas cent & cent
foisheureux ?
Aoust 1681 . D
74 MERCURE
N'est- ce pas vous , Monfieur le
Doucereux,
Qu'on garde pour la bonne bouche?
Je vous trouve un joly Garçon ,
De vous plaindre fi fort de ce que
l'on vous touche,
Sans faire beaucoup de façon .
Quoy ? pour quelques tours d'eftrapade
.
Ne comptez - vous pour rien changement
, promenade ,
Et l'honneur de paſſer par de fort
bellesmains ?
Allez , n'accuſez plus la rigueur
des Humains .
Quel feroit mon bonheur d'eſtre
ce que vous eſtes ,
Et de faire ce que vous faites !
Ah, dit noſtre Eventé , que le couroux
du Ciel
Change plutoft mon Sucre en
Fiel.
Voila
GALANT.
75
Voilade ces deux testesfales
Les beaux raiſonnemens , & les dif-
; cours frivoles,
Dont le Destin , pour les punir tous
deux ,
PritSujet d'exaucer leursvoeux.
Un jour, apres débauche entiere,
Il arriva que l'Officier
Mit du Sucre dans la Salieres
Et du Sel dans le Sucrier.
Afin que vous &moy nous trouvions
nostre compte, हो
Vous voulezbien , Lecteurs , que cr
Soit du Sel blanc,
Carà vous le dive tout franc,
Legris n'estpas propre à ce contes
Mais revenons-ypromptement,
Avançons vers le dénoüement,
Et voyons au Repas , quand l'heure
af enfut venиё,
L'effet que produisit cette étrange
bévevë.
Lepremier qui crût avoirpris
A
Dij
76 MERCURE
Du Selpourfalerſa viande,
D'un goust si diferentse trouvant
bienSurpris,
Cria , que la Saliere eſtoit une
friande ,
b
Qu'elle s'eftoit rendue aux douceurs
d'un Galabt:
Mais que la continence eſt un rare
talent !
Où trouver Femelle fi prude,
Que l'amoureuſe paſſion
Malgré ſa fierté, ſon étude,
Ne livre toſt ou tard à la tenta
tion?
Vn autre apresſemblable épreuve,
Feignit de l'excuser , difant qu'elle
estoit Veuve,
Et quefans crime elle avoit convolé;
Mais il fut bientost controlle
Par un tiers , qui d'un front auſtere
Affura qu'elle avoit grand tort ,
Et que le Sel n'estant pas mort ,
Elle avoit commis adultere .
Par
GALANT. 77
Par cent autres brocards, qu'il falut
Iugezsi la Pauvreté eut dequoy
efſfuyer ,
s'ennuyer.
Enfin toute confuse & toute contristée,
Al'Office elle est reportée ,
Pour la réduire àson premier employ,
Dontfi mal à-propos elle enfraignit
laLoy.
Avec le Fruit , on fert un Plat de
Créme;
Pour la fucrer , on prend nostre
Galand ;
Maisle Malheureux n'y répand
Avecſon Sel , qu'une amertume extreme.
P
Là le plus diligent estle plus- toft
trompé
On ne s'en vantepas , on touffe , on
crache, on mouche ;
J'ay mal à la luete ; oüay , j'avale
une Mouche.
Diij
78 MERCU RE
Plutoft crever , qu'un seul l'eust
échapé.
On aime mieux faire la mine
De tout Animalqui rumine,
Iusqu'à ce qu'on ait veu le dernier
attrapé.
C'est lametode charitable,
Par tout ailleurs , comme à la tables
Et telSouffriroit ensecret
Surfon dosfix bon coups defoüet,
Pour le malin plaisir , de voirfur
quelque épaule
Appliquer seulement deux ou trois
coup de gaule.
Finiſſons ladigreſſion,
Et quittons la reflexion .
Enfin l'éclat de rire aufilencefuccede;
Aux Brûlots avalez , bien boire est
le remede;
Puis ,fans perdre de temps , on travaille
au Procés
De cet Audacieux qu'on accuse
Qui cés.
GALANT . 79
Qui l'auroit crû , dit -on , de cette
ame traîtreſſe ?
Ah qu'un Ruſtre peu complaifant
2
Eſt quelquefois moins mal- faifant
+
Qu'un Jan - doucet qui nous careffe
!
D'autres plus rigoureux le traitent
d'Impoſteur ,
Diſent que c'est un Séducteur,
Qu'il a corrompu la Saliere,
Ou du moins qu'on ne peut nier
Que te neſoit un Fauſſaunier ,
Et que la preuve en est entiere.
Le dernier Opinant le prit d'un ton
plus doux,
Et dit ; Seigneurs , vous ſçavez
tous ,
Que la premiere faute eſt toûjours
pardonnable.
Epargnez donc ce Miferable,
Il a failly moins par malignité,
Diij
80 MERCURE
Que pour la curioſité.
Afin pourtant qu'il s'en ſouvienne
,
Et que d'oreſnavant la crainte le
retienne,
Donnons à cejoly Mignon ,
Pour ſurveillat, pour compagnon ,
Le bon Vinaigrier, dont l'humeur
ſatyrique ,
Comme vous ſçavez , mord &
pique ;
Que placé devant luy , fans ceſſe
à ſon aſpect
Il en craigne les coups de bec.
L'avisfut trouvé bon , & l'Arrest
s'exécute .
Depuis ce temps ,
damné,
le pauvre con-
Sur un Buffet bien ordonné,
A ce Cenſeur toûjours se trouve en
bute.
Pour lagroffe Saliere, elle ne paroist
plus;
Apres
GALANT. 81
Apres s'estre épuisée en regretsfaperflus
,
Elle-mesme elle s'est punie,
Elle- mesme elle s'eſt banie ;
Et l'on dit que l'excés de ſes vives
douleurs,
Tous lesjours lafaitfondre en pleurs
Elle nous a laiſſe de petites Bâtardes
Ces foibles Avortons , ces Salieres
camardes,
De honte ſous les Plats vont fi bien
Secacher,
Qu'à toute heure illesfaut chercher.
Cette Fable peut nous apprendre,
Qu'ilfautse bien connoître, avant
que d'entreprendre ;
Et peut encor nous avertir ,
Qu'il nefaut jamais pervertir
Les talens que du Ciel nous avons
en partage;
Autrement , pour conclusion,
Au Prochain nous cauſons dommage,
Anous mesme confusion.
Dv
82 MERCURE
Le Vendredy 8. du mois, Monſieur
le Marquis de Louvoys, Fils
aîné de Monfieur le Marquis de
Louvoys , Miniſtre & Secretaire
d'Etat , ſoûtint un Acte de toute
la Philofophie au College deClermont.
La Théſe eſtoit dédiée au
Roy, qu'elle repréſentoit fort au
naturel . Aubout de la Salle eſtoit
élevé unDais, ſous lequel on avoit
mis le Portrait de ce grand Prince.
Monfieurde Louvoys , Pere
de ce jeune Répondant, &Monfieur
l'Archeveſque de Rheims
fon Oncle, faiſoient les honneurs
de l'Aſſemblée . Vous jugez-bien
qu'elle fut auffi nombreuſe qu'illuſtre.
Monfieur le Cardinal de
Boüillon , Monfieur l'Archevefque
de Paris , & tout ce qu'il y
avoit alors de Prélats icy , furent
témoins de cette Action,auſſibien
qu'un grandnombre de Princes ,
Ducs
GALANT .
83
Ducs & Pairs , Maréchaux de
France, Ambaſſadeurs , Conſeillers
d'Etat , & autres Perſonnes
qualifiées.
Avantl'ouverture de la Diſpute,
le Soûtenant fit une belle Ha .
rangue en l'honneurdu Roy , & la
prononça avec une grace qui ne
ſe peut exprimer. Apres avoir fait
connoiſtre qu'il pouvoit combatre
avec confiance ſous les auspices d'un
Prince , à qui la Victoire avoit toûjours
obey , il s'étendit fort ſur ſa
modération. Il dit, que cet auguste
Monarque avoit mieux aimé se
montrer digne de commander à toute
la Terre, que d'en acquerir l'Empire
, & que préferant la gloire de
rendre heureux tous les Peuples à
celle d'en triompher , il avoit fans
peine interrompu des Conquestes ,
dont la ſuite auroit pû mettre en
quebque péril la Iustice, l'Innocence.
la
84 MERCURE
la Religion , & les beaux Arts , qu'il
avoit toujours cherché àfaire fleurir.
Ce Diſcours finy , Monfieur
l'Abbé Pelletier,Fils du Conſeiller
d'Etat qui porte ce nom ouvrit la
Diſpute, avant laquelle il fit compliment
au Soûtenant , ſur les
avantages de ſon illuftre Famille ,
qui a l'honneur de fervirle Roy
dans les Charges, & dans les Affaires
les plus importantes de l'Etat
, avec la fidelité & le fuccés
qui eſt ſçeu de tout le monde.
Ceux qui argumenterent apres
luy , furent Monfieur l'Abbé de
Lorraine d'Armagnac ; Monfieur
l'Abbé de Charoft ; Monfieur de
Croiſſy ; Monfieur l'Abbé de Luxembourg
; Monfieur le Marquis
de Villequier , Fils aîné de Monſieur
le Duc d'Aumont ; & Monſieur
l'Abbé de Vaubecourt. On
ne peut répondre avec plus de
netteté
GALAN T. ες
netteté & de préſence d'eſprit ,
que fit Monfieur de Louvoys pendantdeux
heures. Il découvrit
de fi loin les difficultez , & les penétra
ſi bien , que celuy qui préfidoit
n'eut rien à luy dire dans
tout le cours de cette Diſpute. La
ſolidité de fes réponfes ne furprit
perfonne : Au contraire ,eſtant du
Sang dont il fort , on euſt eu ſujet
de s'étonner , s'il ſe fuſt tiré avec
moins de gloire d'une occaſion de
cette importance .
Je croyois ne vous parler de la
Galerie qu'on fait à Verſailles ,
qu'apres qu'elle ſeroit achevée ;
mais il n'y a pas moyen de me taired'un
morceau,qui pendant ſept
ou huit jours qu'on l'a laiſſé découvert,
a fait l'adıniration de toute
la Cour, & d'un nombre infiny
de Curieux. Ce fut dans le dernier
mois qu'on eut le plaifir de voir le
commen
86 MERCURE
commencement de cemagnifique
Ouvrage. Monfieur leBrun ena
fait tout le deſſein , c'eſt à dire que
les Ornemens , la Sculpture , &
enfin toutes les choſes qui contribuent
à l'enrichiſſement de la
Galerie , partent du Génie de ce
premier Peintre de Sa Majeſté.
Les grands Tableaux ſont de ſa
main, & le tout enſemble repréfente
l'Hiſtoire du Roy par allégorie.
Les fortes expreſſions , qui
font fi naturelles à cet Homme
tout merveilleux dans ſon Art ,
jointes à la grandeur du ſujet , &
à la crainte pleine d'admiration &
de reſpect qu'imprime la Perfonnede
noftre auguſte Monarque
repréſentée en pluſieurs endroits,
ébloüiſſent tellement les yeux ,
que pour le tenir trop attachez à
ce qu'on ne peut aſſez regarder ,
on demeure dans une agreable
extaſe
GALANT. 87
extaſe dont on voudroit ne fortir
jamais. Si vous aviez entendu
parler ceux qui ontveu ce ſuperbe
Ouvrage , vous diriez ſansdoute
que je hazarde beaucoup
à vous en vouloir entretenir , puis
qu'on ne ſçauroit trouver de termes
qui puiſſent bien exprimer
ce qu'il a de ſurprenant. Je croy
pourtant que quelques beautez
qu'il ait , vous les conprendrez
quand je vous raporteray ce qui
en a eſté dit, qui est qu'il estoit digne
du Roy. Diſpenſez moy de rien
ajoûter à une loüange qui comprend
tout ce qui ſe peut dire.
On a recouvert ce beau morceau
qu'on ne reverra que dans deux
ans & demy , que la Galerie doit
eſtre achevée.
Le Samedy 2. de ce mois , une
Famille toute entiere d'un riche
Bourgeois de Châlons ſur Sône,
com
88 MERCURE
compofée du Pere âgé de ſoixanteans
; de la Mere,de cinquantefix;
d'un Fils,de trente ; & de cinq
Filles dontla plus jeune a quinze
ans , abjura l'Héréſie de Calvin
dans la Paroiſſe de S. Jean de Dijon.
Leur converſion eſt l'effet
des foins , & de l'extréme application
de Monfieur le Marquis de
Vaiſley à les convaincre des Veritez
Catholiques . Les difficultez
qu'ils luy ont oppoſées pendant
trois ans n'ont point rebuté ſon
zele , & il eſt enfin venu à bout
de ce glorieux ouvrage. Il y a dé
ja quelques années que ce Marquis
demeure à Châlons, ſon peu
de ſanté luy ayant fait quiter le
Service dans lequel il s'eſt toûjours
diſtingué . Il eſt tout percé
de coups. Ce ſont d'affez fortes
preuvesde ſa bravoure. L'abjuration
dont j'ay commencé de vous
parler
GALANT. 89
parler s'est faite publiquement ,
& avec beaucoup de pompe ,
entre les mains de Monfieur
Armat , Grand- Vicaire de Mon.
ſieur de Langres. Il eſtoit accompagné
de Monfieur Bouhier
Official , ancien Confeiller
au Parlement de Dijon , &
Doyen de la Sainte Chapelle ,
& de Monfieur Buiſſon Promoteur
, Chanoine de la Chapelle
aux Riches de la mefme
Ville .
La Violete s'eſt broüillée tout
de nouveau avec le Muguet .
C'eſt ce que vous apprendra
la nouvelle Lettre que je vous
envoye du Berger Fleuriſte.
A
१०
MERCURE
A LA BELLE CLORIS
DES AMBARRIENS.
H, Madame
Ara
, qu'il est bien
vray ce qu'on m'écrivit ily a
quelques temps , en ces termes !
Quand l'amour eſt au point de fon
accroiffement,
On prend en bonne part ce que
fait un Amant,
Dit- il, mefmeune injure , il femble
qu'il encense ;
Mais quad par un fâcheux retour
La haine regne aux Lieux où
commandoit l'amour,
Qu'alors on a de défiance !
Un bon avis paſſe pourtrahiſon ,
Un bon remede pour poifon ;
On croit qu'il n'en vient rien , qui
ne foit une offenfe .
Vous
GALANT. وا
Vous allez voir , aimable Cloris ,
une affez grandepreuve de cette verité,
dans cette Relation de l'Empire
des Fleurs, que j'ayreçeuë d'une Lumiere
demes Amies. La voicy.
L'un des premiers jours de cet
Eté,une Roze à cent feüilles ayant
aſſemblé le Muguet & la Violete,
avec neufautres Fleurs , pour un
petit Régal qu'ele leur vouloit
donner ſur les belles Rives de la
•Jenſe, elles s'y virent ſans témoignage
de mécontentement,& partagerent
en paix avec leurs Compagnes
, les divertiſſemens de
cette journée. Comme j'eſtois de
cette Feſte, j'en puis parler avec
certitude.
Flore noſtre grande Princeſſe,
Les Graces fes Dames d'atour,
Les douxZéphirsfapetite Nobleſſe,
Les
92 MERCURE
LesJeux, les Ris , qui font les Seigneurs
defa Cour,
Eſtoient auſſi conviez par la Roze ,
Etparmy nous paſſerent tout lejour;
Mais la Feste manqua de la meilleure
chose,
On n'y vitpoint l'Amour.
Le hazard voulut que ſur le
foir, chacune de nous ayant pris
party, le Muguet & la Violete ſe
trouverent ſeuls,dans un petit Pré
aſſez agreable. Ils garderent d'abord
le filence ; puis le rompirent
par la loüange de nos
champeſtres qui les environnoient;
& paffant en ſuite de ce
diſcours à d'autres, ils tomberent
inſenſiblement ſur leurs propres
affaires.
Soeurs
Ainsi les poursuivans de la vive
étincelle,
Nos petits Moucherons
Avant
GALAN T.
93
Avant que de s'approcher d'elle ,
Font quelques tours aux environs,
Puis ſeviennent enfin blûler à la
Chandelle.
Le Muguet ſe plaignant des
propos choquans que la Violete
avoit tenusde luy, chez l'Iris ; &
la Violete , du peu d'état que le
Muguet témoignoit faire d'elle ,
depuis pluſieurs mois ; Il luy dit
que les nouvelles connoiſſances
qu'il avoit de ſa Coqueterie, eftoient
de grands fujets de rebut.
-Elle luy répondit qu'un rebut qui
eſtoit mal fondé, devoit luy tenir
lieu de vangeance ;& enfin apres
s'eſtre pouffez de cette forte pendant
quelque temps,elle demanda
fur quelle preuve il luy reprochoit
ſa Coqueterie , ajoûtant qu'il n'avoit
qu'à parler& à parler ſans déguiſement-
Le Muguet ſe défendit
de venirà cette explication .
11
94 MERCURE
Il connoiſſoit la Verité.
Ilsçavoit que c'est une Belle,
Qui quelquefois a de la cruauté.
Il la trouvoit dans cette humeur
cruelle
Sur le ſujet , dont il eſtoit tenté
De s'expliquer d'un air fidelle .
Il ne sçauroit mentir , il a de la
€ bonté,4 3
Il craignoit de déplaire's
Restoit donc àfe taine
C'eſtoit ſon intention , & elle
dura aſſez longtemps : mais enfin
il ſe rendit , tant il fut preffé par
la Violete; & la genereuſe eſpé
rance qu'elle ſçauroit profiter de
ce qu'il diroit en prenant du
moins mieux garde à elle àl'avenir,
que par le paſſe , n'aida pas
peuà luy ouvrir le coeur& la bouche.
Apres doncluy avoir fait entendre
que fi elle avoit de la peine
,
à
GALAN T.
95
à recevoir ſon diſcours en bonne
part , elle devoit penſer qu'il ne
tiroit à aucune conféquence, puis
- qu'il luy parloit ſans témoins. Il
luy raconta avec ſa franchiſe ordinaire,
tout ce qu'il avoit reconnu
& jugé de ſon intrigue avec
la Fleur de Peſcher. La Violete
n'écouta pas ce recit fans confuſion.
Les remarques & les penétrations
du Muguet , la furprirent
tout- à- fait ; & comme elle ne
ſçeut que luy répondre pour ſa
défenſe , elle ſe déchaina contre
luy d'une maniere terrible.
Tout ce qu'en bravant Terre &
Cieux ,
L'infolenteMégere
Peut faire éclater de colere,
Parut avec excés , augeſte & dans
lesyeux
De la brûlante Violete ;
Et
96 MERCURE
Et tout ce que l'onsçait deplus injurieux,
Au prix des mots nouveaux que dit
cette Coquete,
N'est que douceur & que fleurete;
Jamais transport nefutfi furieux.
Je l'ay appris d'une Fleur champeſtre
cachée derriere un buiffon
, qui obſervoit cette Emportée
, ſans qu'elle s'en apperçeuſt.
Cet orage ne ſe borna pas à une
grefle d'injures. Elle défendit
pour jamais au Muguet , l'entrée
de ſa retraite; le menaça de l'infulter
en toute forte de Compagnies
proteſta de le broüiller
mortellemét avec le Violier; &jura
enfin ſes grands Dieux, qu'elle
hazarderoit encor ſa réputation,
& meſme ſa vie , pour ſe vanger
de luy. Si le Muguet fut ſurpris
d'une tempeſte ſi extraordinaire,
je
GALANT.
97
}
je le laiſſe à penſer ; mais il le fut
beaucoup davantage , lors qu'eſtant
allé chez elle cinq jours
apres,malgré ſa défence, pour luy
demander pardon de l'avoirmiſe
en colere , perfuadé qu'il devoit
cette honneſteté à ſon Sexe ,
elle recommença les meſimes
difcours avec la meſme fureur.
د
La récidive est étonnante ;
Mais il est plus encore étonnant que
Qui Sçait calmer la plus grande
le temps,
tourmente,
N'eust rien diminuédeſes tranſports
ardens.
J'ay fait mon devoir, j'en ſuis quite,
Luy dit- il en prenant congé;
Detoutes les façons je me fens
dégagé ,
Aoust 1681 . E
98 MERCURE
Voicy má derniere viſite ;
Violete, adieu pour jamais.
Elle luy répondit, Point d'adieux ,
point de paix .
:
Il ne fut pas difficile au Muguet
de ſe conſolerde ce procedé,dans
les diſpoſitions où il eſtoit pour la
Violete. Ce qu'il en jugea, fut que
cette fine & miſterieuſe Fleur
crévoit de dépit, de voir que ſon
jeu avoit eſté découvert ,& que
les apparences qu'elle bravoit eftoient
ſoûtenuës par de trop facheuſes
évidences.
Le mensonge est compté pour une bagatelle
,
On en accorde aisément le pardon ;
Mais pour la verité on prend un au
tre ton;
Son atteinte est mortelle,
Elle
GALANT.
وو
Ellefrape le coeur , & reste aufouvenir,
On n'en peut revenir.
LYON
DE
LA VIL
Cette raiſon des grandes émo
tions de la Violete, redoubla dans
le Muguet la trop juſte averſion
que luy donnoit ſa coqueterie , &
le fit réfoudre à ſe bien défendre,
ſi elle entreprenoit de l'attaquer.
Ce jour-là meſme,& les deux fuivans,
ils ſe trouverent de régalenſemble
au pied du Mont charmant.
Le filence fut gardé de part
&d'autre dans les deux premieres
rencontres ; mais dans la troifiéme,
la Violete parla, & fit paroiſtre
ſon reſſentiment par des
éclats quiluy échaperent. Le Muguet
les ſoûtint avec une honneſte
hardieſſe , & ne craignit
point de faire connoiſtre à toute
la Compagnie qu'ils estoient
E ij
100 MERCURE
broüillez . Cette Compagnie dont
j'eſtois , n'eſtoit compoſée que
de leurs Amis. Aucun neantmoins
ne ſe mit en peine de les
raccommoder.
Nous avions unejoye extréme , mais
fecrete,
007
De voir ouvertement
L'empirede cette Coquete
Diminué de cet Amant,
Et defirions à leur rupture,
Un éclat de cette nature,
Afin que leur honneur, engagéd'interest,
Al'entretenir comme elle eft,
Finiſtpar là leur avanture.
Nous eûmes ce plaisir, nous souhaitons
qu'il dure.
Toutes les apparences y font.
La nuit ſépara les deux Fleurs ennemies.
Elles ne ſe ſont point reyeuës
depuis ce temps- là La Violette
GALANT. 101
lette garde la folitude dans l'attente
du Violier , & a le loiſir de
digérer fes chagrins; mais le Muguet
va toûjours ſon train , parle
tout hautde ſon dégagemet comme
d'un grand bien, & veut mef--
me que tout noſtre Empire ſcache
qu'il préfere la baine de la Violette
à fon amour , parce qu'en le
haïffant elle aura des ſentimens
particuliers pourluy ;au lieu qu'en
l'aimant, cette Coquete n'en auroit
que des genéraux dont , il
n'eſt pas d'humeur à ſe contenter.
Voila, belle Cloris, une nouvelle
qui vous donnera de lajoye, si vous
continuezà prendre part au bonheur
du Muguet. On le menace de
la Fleur de Napelle. Vous en connoiffezle
redoutable pouvoir ; mais
il ne craindra rien,ſi vous souhaitez
qu'ilvive.
E iij
102 MERCURE
Le Ciell'a ſauvé de l'orage,
Pour le faire à vos pieds un jour
finir ſon ſort ;
Et c'eſt dans ce glorieux Port
Qu'il brave la Coquete avec toute
ſa rage ;
Mais quand bien ſans remiſe il
recevroit la mort
Parla malice induſtrieuſe
De cette Furieuſe ,
И trouveroit fon fort bien doux,
Puis qu'il mourroit eſtant à vous.
Il en feroit de mesme, Madame ,
ſijecourois le mesme hazard , puis
que jesuis avec la mesme paſſion ,
Vostre Serviteur,
LE BERGER FLEURISTE .
J'ay eu des nouvelles de la
Cour de Hanover plutoſt qu'on
ne m'en faifoit attendre, Le Balet
chapeſtreque je vous ayditqu'on
ypréparoit , a déja eſté dancé ,
&
GALAN T. 103
&la Reyne Mere de Danemark
s'y eſt extrémement divertie.
Vous voyez par là queMonfieur le
Duc de Hanover n'a rien voulu
épargner pour recevoir agreablement
cette Princeſſe. Cependant,
quelque envie qu'on ait de réüffir,
la grande dépenſe ne fait pastoûjours
le ſuccés des choſes. Il faut
qu'il y ait de l'invention , & de
l'eſprit dans les Divertiſſemens ,
& que l'exécution en ſoit auſſi
juſte , que le deſſein en eſt bien
conceu. Tout cela s'eſt rencontré
dansla Chaffe de Diane. C'eſt le
nom qu'a eu ce Balet champestre.
Monfieur la Barre- Matei , qui l'a
compoſé entierement, àl'exception
de la Muſique , l'a tenu preſt
en ſi peu detemps, qu'on ne peut
trop eſtimer la facilité de ſon génie.
On m'apprend qu'il eſt l'Autheur
de l'autre Balet qui a pour
E iiij
104 MERCURE
titre, le Charme de l'Amour, & qui
a tant plû à la meſine Reyne de
Danemark. Aufſi a- t- elle dit pluſieurs
fois en le voyant, qu'aucun
Opéra ne l'avoit jamais fi bien
divertie. Le jour qu'on avoit
choiſy pour cette nouvelle Feſte,
eſtant arrivé , Sa Majeſté,accompagnée
de toute la Cour de Hanover,
ſe rendit au grand Jardin
de Leiné, où le plaiſir de prendre
le frais du ſoir l'avoit engagée à
la promenade. On y avoit fait
dreffer une fort belle Feüillée , &
apres un magnifique Soupé qui
y fut ſervy, on n'eut pas plûtoſt
veu la Reyne felever de table
-quele coſté de cette Feüillée qui
eſtoit en face, s'ouvrit tout à coup,
& laiſſa voir un Theatre dans
le fond duquel parut une grande
Plaine , bornée par un Bois , &
bordée d'Arbres depuis ce Bois
juſques
>
GALANT.
105
juſques au Théatre, La Perfpective
, quoy que naturelle ,
eſtoit affez ſurprenante , tous ces
vrays Arbres ſemblant ſe planter
en un moment , à la maniere
d'une Décoration qu'on euſt
fait paroiſtre. En mefme temps
que cette ouverture eut eſté
faite , on découvrit dans le milieu
de la Plaine quatre Lutins
qui ſortoient de terre. Un grand
Fantôme volant s'eſtant arreſté
au milieu de ces Lutins , forma
avec eux une Dance auſſi inquiete
que confuſe , comme de
Perſonnes pouffées par quelque
Puiſſance ſecrete , & plus forte
qu'elles. Ce n'eſtoit rien autre
choſe que les Ombres de la
Nuit qui fuyoient devant l'Aurore.
Monsieurle Prince de Holftein
estoit l'une de ces Ombres ,
avecMonsieurle Comte de Montal
Ev
106 MERCURE
ban; Monfieur Oefner , Fils du Ge .
neral Major de ce nom; & Mon-
Sieurde Vuobefer , Capitaine- Lieutenant
. Le Sieur Femmes , Maistre
du Balet , repréſentoit le grand
Fantôme volant. Un nombre incroyable
de lumieres ,dont on vit
la Plaine éclairée en un moment ,
diffipa d'abord ces Spectres, qui
ſe perdirent à mesure que l'Aurore
& le Point du jour , brillans
deleurs propres feux , s'éleverent
peu à peu juſque ſur le Theatre
Pour MonfieurLE PRINCE DE
HOLSTEIN, repréſentant une
OMBRE .
Que je paroiſſe en Ombre , &dans
l'obfcurité,
Jenesçaurois cacher la ſplendeur de
mon estre,
Et l'éclat de ma qualité
Medécouvrepartout , & me fait
reconnoistre. A
GALANT.
107
A peine ces deux Aſtres furent-
ils montez ſur le Théatre ,
qu'on découvrit dans le plus proche
endroit de la Plaine , comme
par un effet de leur préſence , un
Chifre tout lumineux,qui formoit
le Nom & la Couronne Royale de
Sa Majefté . Ce nom eſt Sophie-
Amélie. Pendant queles yeux eftoient
divertis par ce Spectacle ,
la voix des deux Aſtres charma
les oreilles. Voicy les Vers qu'ils
chanterent pour Prologue du
Balet.
L'AURORE .
Répandons dans ces Lieux la lumiere
& le bruit
De la ſplendeur du Nom de l'auguste
AMELIE .
Cette Terre déja remplie
NeSoufreplas de nuit.
Quelejour se rallume
Plutoft
108 MERCURE
Plutoſt que de coûtume,
Fuyez, Ombres, Sommeil.
Une grande Journée
Eft depuis longtemps destinée
Anous donnercet Objetfans pareil.
LE POINT- DU-JOUR.
Tandis que le Cielnous employeA redonner
icy le jour,
Cette REYNE y répand la joye
ParSon heureux retour.
Quitez, Bergers , voſtre demeure ,
Voicy voſtre Heure.
Tous deux enſemble .
Ah, que le Point-du. Iour
Est propre pour l' Amour,
Et qu'un Berger qui veille
Eſtpres du doux moment,
Que celuy quiſommeille
Laiſſe perdre en dormant !
LE POINT-DU-JOUR .
Diane est déja dans ces Bois
Qui defon Dard&de fa Voix
Donne
GALANT. 109
Donne la chaffe
Ace qui paſſe.
Peut- elle bien goûter leplaisir d'un
beaujour ,
Etn'avoir point d'amour ?
Tous deux enſemble
Ah , que le Point- du-Four , &c.
Apresqu'on eut chanté ce Prologue,
Monfieurle Prince Fréderic-
Auguste de Brunſvick, Monsieur le
Prince de Saxe- Eyfenach, & Monfieur
le Raugrave Palatin , repréſentant
trois Bergers, commencerent
à paroître avec Madame la
Princeſſe de Meklebourg , Madame
de la Chevaleric , &Mademoiselle
de Grote, veſtuës en Bergeres.
I. ENTREE.
Les trois Bergers & les trois
Bergeres que je viens de vous
nom
110 MERCURE
nommer , ſe réjoüiſſant de la
priſe d'un Loup , dont la teſte
eſtoit portée devant eux , dancerent
au ſon des Muſetes , & fe
donnerent des marques de leurs
mutuelles inclinations .
Pour Monfieur LE PRINCE FREDERIC-
AUGUSTE DE BRUNSVICK
, repréſentant un BERGER.
Chacun luy rend reſpect , à la Cour,
en Province,
Il ſe déguiſe en vain ſous l'Habit
de Berger ;
Et le Sujet , & l'Etranger,
Le prennent toûjours pour un
Prince.
Pour MADAME LA PRINCESSE
DE MEKLEBOURG , repréſentant
une BERGERE .
Si cettejeune &charmante Bergere
Avoit deſſein de s'engager,
Elle
GALANT. III
Ellepourroit icyse choisir un Berger;
Mais cette belle Fiere ,
A ce qu'on voit , ne penſe guére
Qu'elle est en âge d'ySonger.
Pour Monfieur LE PRINCE DE
SAXE-EYSENACH, reprefentant
un BERGER .
Il a bon air , de l'esprit , du courage.
Peut- on trouver dans tout le voi-
Sinage
Un Berger plus galant , plus aimable
,&mieux fait ?
Afa parole iljoint toûjours l'effet.
Et pour se faire aimer en faut- il
davantage ?
II . ENTREE.
Endimion éveillé de grand
matin par la paffion qu'il a pour
la Chaffe , & courant les Bois à
fon ordinaire, trouva cette Troupe
, à laquelle il ſe meſla ,dançant
au milieu des Bergers & des Bergeres.
Pour
112 MERCURE
Pour Monfieur LE PRINCE
GEORGE- LOUIS DE BRUNSvick
VI , repréſentant EN DIMION.
A faire l'amour & la guerre,
Ce jeune Endimion n'est jamais endormy.
Sans - doute on le verroit remuer
Ciel & Terre,
Pour quelque belle Nymphe , ou contreun
Ennemy.
III . ENTREE
Deux Paffans, repreſentez par
Monfieur Boufch Colonel des Gardes,
& par Monsieur Veyhe Lieutenant
- Colonel des Gardes , apres
s'eſtre un peu repoſez au frais , ſe
preparerent à reprendre leur
chemin & à continuer leur
voyage.
2
IV . ENTREE.
Trois Voleurs , qui estoient
Monsieur de Grote Gentilhomme de
Las
GALAN T. 113
la Cour, Monfieur le Baron de Mellin
Enseigne , & Monfieur de Pluviane
Capitaine d'Infanterie , arreſterent
ces deux Paſſans , les
volerent , & partagerent le Butin
entr'eux.
V. ENTREE
Une Troupe de Sauvages& de
Satyres , faiſant une Battée pour
Diane , ſurprirent les trois Voleurs
, qui ne fongeant qu'à ſe
conſerver la vie par la fuite , laifferent
par terre le Butin qu'ils
venoient de partager. Monfieur
Bulau Capitaine Lieutenant des
Gardes du Palais , Monfieur Obr
Enseigne des Gardes du Palais , &
Monsieur de Roden Capitaine
d'Infanterie , repréſentoient les
Sauvages ; & Monsieur du Mont
Capitaine d'Infanterie , Monsieur
de Vuizendorff Gentilhomme à la
Cour,
114 MERCURE
Cour , &Monfieur Brugen Lieutenant
, les Satyres .
VI . ENTREE .
Un Singe, repreſenté par Monfieur
de Folleville , entra dançant
& fautant , trouva la Bource &
l'argent qu'avoient laiſſé les Voleurs
, & apres l'avoir ramaſſé ,
alla s'affeoir ſur le tronc d'un
Arbre , où il divertit fort toute
l'Aſſemblée , par les groteſques
poſtures qu'il fit en regardant
cet argent.
VII. ENTREE .
Deux Gueux & deux Gueuſes
l'ayant apperceu dans cet état,
s'approcherent de cet Arbre. Le
Singe, qui leur vit tendre la main ,
leur jetta de cet argent , & témoigna
prendre grand plaifir à l'empreſſement
qu'ils eurent de le ra
maffer .
GALANT.
115
maffer. Meffieurs Rekau & d'Elts,
eſtoient déguiſez en Gueux ; &
Meffieurs de Grote & de Chazeron,
en Gueuſes. Ce ſont Gentilshommes
du Païs .
VIII. ENTREE.
DeuxOurs qui parurent, firent
fuir les Gueux, & commencerent
leur Dance , pendant laquelle, le
Singe qui tournoit toûjours la
-Bource en fit tomber tout l'argent
par terre . Ce fut avec tant
de bruit , que le Singe épouvanté
en prit auſſitoſt la fuite. Ce bruit
ne fit qu'animer les Ours , qui allerent
droit à un Bucheron que
le hazard amena. Le Bucheron
ſe mit à couvert de leur fureur,
en ſe couchant devant eux , &
faiſantle Mort.Les Ours luy mangerent
des Rayons de Miel qu'il
apportoit , & vinrent tendre
l'oreille
116 MERCURE
l'oreille aupres de ſa bouche ,
pour écouter s'il ne reſpiroit
point encore. Meſſieurs Dragoni
& Rhemen , Gentilhommes , les repréſentoient.
IX. ENTREE.
Tandis que les Ours obfervoient
leBucheron, quatre Maures
qui ſurvinrent, lancerent leurs
Dards ſur eux. Ces Beſtes féroces
ſe ſentant bleſſées , ſe tournerent
auffitoſt pour ſe vanger
de leurs Ennemis , mais elles s'enfuyrent
à la venë des Chiens, Les
Maures qui s'attacherent à les
poursuivre eſtoient Monsieur
d'Osterling Lieutenant - Colonel
d'Infanterie , Monsieur Gohr Capitaise
d'Infanterie , Monfieur le
Droffart de Bar , & Monsieur
Poffadorffsky Ecuyer Tranchant de
La Cour
2
.Χ
GALANT. 117
X. ENTREE.
Le Bucheron délivré des Ours ,
ſe leva tout plein de joye, & la fit
paroiſtre par l'agilité avec laquelle
ildança. Il eſtoit repréſenté par
Monsieur de Bonnefond Capitaine
d'Artillerie ,&d'une Compagniede
Grenadiers.
XI. EN TREE .
Deux Charbonniers ayant rencontré
le Bucheron, ſe réjoüirent
avec luy, en buvant dans ſa Bouteille.
Ces deux Charbonniers eftoient
Monfieur Ilten major d'Infanterie,
&Monsieur le Chevalier
de Sinville Capitaine au Regiment
des Gardes.
:
XII . ENTREE.
LesMaures rentrerent , faiſant
apporter les Ours percez de
leursJavelots, & étendus comme
morts
118 MERCURE
morts ſur des Brancards. Tandis
qu'en dançant ils marquoient la
joye queleur donnoit leur capture,
les Ours commencerent peu à
peu à lever la teſte , & prirent la
fuite. Les Maures ſurpris de се
reſte de vigueur , fe mirent tout
de nouveau à les pourſuivre. Le
fond du Theatre ſe referma apres
qu'ils furent fortis.
XIII. ENTREEE..
3000
L'Amour , qui prend toute forte
de figures pour s'accommoder
aux diférentes inclinations des
Hommes,ayant réſolu de s'aſſujetir
Diane & Endimion, qu'il avoit
trouvez toûjours inflexibles,parut
veſtu en Chaſſeur , ne doutant
point qu'il ne vinſt à bout de toucher
leurs coeurs dans quelque
heureuſe rencontre qu'il ſe promettoit
de faire naître à la Chaffe .
Pour
GALANT.
119
- Pour Monfieur LE PRINCE
CHRISTIAN DE BRUNSVICK ,
repreſentant L'AMOUR deguiſe
en Chaſſeur.
Est- il contre mes traits quelqu'un
qui se défende ?
Bien que je fois un fort petit Chaf-
Seur,
Pourtant mon adreſſe eſt ſi grande ,
Quejefrape toûjours au coeur.
XIV. ENTREE.
Deux jeunes Chaſſeurs, ayant
veu fuir quelques Nymphes de
Diane , dont ils eſtoient amoureux
, vinrent marquer le chagrin
que leur donnoit la précaution
de ces Inhumaines à éviter
leur rencontre.
Pour
120 MERCURE
Pour Monfieur LE PRINCE MAXIMILIEN
DE BRUNSVICK ,
repréſentant un CHASSEUR.
Ny tant d'ardeur, ny tant de prom-
८
ptitude,
Ne rendent parfait un chaſſeur.
lefais beaucoup par mon étude ,
Maisjefais plus encor , quand j'y
joins ma douceur.
Pour Monfieur LE PRINCE
CHARLES DE BRUNSVICK ,
repréſentant un autre CHASSEUR.
A la Chaffe en amour , quoy qu'on
ait du talent,
On nefait pas toujours tout ce qu'on
Sepropose;
Mais un jeune Chaſſeur comme moy
vigilant,
Attrape toûjours quelque chose.
XV. ENTRE E.
Six Dryades ou Nymphes des
Bois , chargées de Bouquets de
toute
GALANT. 121
toute forte de Fleurs , entrerent
dançantau ſon des Hautbois. Elles
ſe réjoüiſſoient d'avoir appris
que Diane venoit viſiter leurs
Demeures folitaires . Ces fix
Dryades eſtoient , Mademoiselle
Gehle l'aînée , premiere Fille d'honneur
de Madame la Ducheſſe de
Hanover ; Mademoiselle de Zerſen,
Fille d'honneur de cettemesme Prin
ceffe; Mademoiselle Geble la jeune,
Fille d'honneur de Madame la
Princeffe de Hanover; Madamoifelle
dAffeburg, Mademoiselle d' Alvensleven
, & Mademoiselle de
Flemming, Fille de Monsieur le Ge
neral Major Flemming. Pluſieurs
Cors,& autres divers Inſtrumens
deVénerie,ayantmarquél'endroit
de la Chaſſe , les Trompetes &
Timbales firent entendre leurs
bruits de réjoüiffſance qui annonçoient
la priſe du Cerf. Les Drya-
Aoust 1681 . F
122 MERCURE
:
des averties par là de l'arrivée
de Diane , coururent au devant
d'elle pour la recevoir...
XVI. ENTREE .
Un Satyre , qui avoit accoûtumé
de faire dancer les Nymphes
de la Déeſſe, au ſon d'un Violon,
dont il joüoit d'une maniere fort
agreable , entra en dançant luymeſme
, & chanta ces Vers en
fuite, pour les inviter à venir rendre
leurs hommages à la Reyne.
Sortez de ce Bocage,
Et venez rendre hommage
A la Divinité
Qui le remplit de majesté.
Le Sieur Femmes, Maistre du Balet,
repréſentoit ce Satyre.
XVII. EPTREE.
Qautre Nymphes de la Suite
de Diane deux Bergers , &
deux
GALANT.
123
deux Chaſſeurs , ayant entendu
leur Maiſtre de Dance, accoururent
à ſa voix ,& chanterent ces
Paroles.
NYMHPES de Diane, BERGERS
, & CHASSEURS,
enſemble.
Que nos Prez & nos Champs, nos
Vallons, nos Côteaux,
Nos Forefts , nos Bocages,
De leurs Fleurs & de leurs feüillages,
Luy faffent des Lambris nouveaux.
Que mille & mille Oyſeaux,
Par leurs tendres ramages,
Luy rendent leurs hommages
Duhaut de ces Ormeaux
SILAREYNESeplaiſt à nos douceurs
Sauvages,
Ah, que nos Chants & ces Lieux
Seront beaux !
1
Fij
124
MERCURE
I. NYMPHE.
Nous nous repentirons unjour
De nostre beau temps quiſe paſſe.
Donnerons- nous tout à la Chaffe,
Et jamais rien à noſtre Amour ?
II. NYMPHE .
Si Diane a le coeur de glace,
Le devons nous avoir auffi?
Non j'aime mieux céder ma place
Ala plus ſevere d'icy.
III. NYMPHE .
Helas !Si Diane àson tour
Auxvoeux d'un Dieu pouvoitse ren.
dre,
Et quefon coeur devinst plus tendre,
Quel bonheur pour toutefa Cour!
IV. NYMPHE .
Toute tendreffe
N'est quefoibleffe.
Lafermeté
Fait
GALANTA
125
L
Fait nostre liberté.
Ne rien aimer comme nostre Déesse,
C'est du chagrin estretoûjours Maitreffe.
Sans la rigueur,
On garde mal fon coeur.
I. NYMPHE.
Bergers, Nymphes , Chaſſeurs , qui
courez au hazard
Où l'excés d'ardeur vous appelle,
Croyez-vous que l' Amour ne prendra
point de part
A l'innocent plaisir d'une chaſſe fi
belle ?
On doit à ce Chaffeurfaire un meilleurparty,
Quand le Coeur qu'ilpoursuit vient
fi- toft nous apprendre,
Qu'enfuyant il s'est repenty
De ne s'estre pas laissé prendre.
Un Concert de Theorbes , de
Claveffins, de Baffes de Viole , &
Fiij
126 MERCURE
de Violons,accompagna le chant
de ces Nymphes par pluſieurs repriſes.
XVIII. ENTREE.
Apres que ces Chants furent
finis, les Nymphes ſe retirerent
avec le Satyre au fond du Theatre,
qui s'ouvrit au ſon des Trompetes&
des Timbales ,& fit voir
toute la Chaſſe de Diane dansla
Plaine, éclairée par un grand Palais
lumineux qui brilloit dans l'éloignement.
Cette belle Troupe
environnée de pluſieurs Gens à
cheval, savança, & monta fur
le Théatre dans l'ordre qui
fuit.
Dix Trompetes, & deux Tim.
baliers , tous richement veſtus à
la Grecque, & montez ſur des
Chevaux blancs en Houſſes d'or,
marchoient pompeuſement en
fonnant
GALAN T. 127
fonnant une marche de triomphe,
entremeſlée de mille fanfares
, & d'une agreable ſymphonie,
& allerent ſe perdre dans les
aîles du Théatre. Une Meute de
Chiens conduite par des Chafſeurs
, arriva au fon des Cors ,
&fit la meſmemarche que cette
Cavalerie. En fuite, quatre Nymphes
jouant de la Flûte douce parurent
de front. Le Satyre ſe mit
au milieu , & accompagna leur
mélodie de ſon Violon. Les quatre
Nymphes qui estoient déja ſur le
Théatre , ſuivirent ces premieres
dans le meſme ordre , & s'eſtant
avancées toutes juſques au bord
du Théatre , olles ſe partagerent
des deux coſtez , laiſſant voir le
ſuperbe Char de Diane , traîné
par deux Cerfs & entouré
des Dryades , des Chaſſeurs ,
& des Bergers. Ils prirent place
,
Fiiij
128 MERCURE
ainſi que les Nymphes ſur les afles
du Théatre. Les Satyres & les
Sauvages demeurerent derriere
le Char, ayant devant eux quatre
Hautbois qui répondoient à la
Symphonie des Flûtes. Ondécou .
vroit dans la Plaine des Trompetes,
&des Timbales àcheval, qui
s'avançoient avecles Arbres de
la Perſpective , joüant le meſme
Air que joüoient les autres. Diane
brilloit ſur cemagnifique Char au
milieu de toute cette Troupe ,
ayant l'Amour à ſes pieds, & à ſes
coſtez deux de ſes Nymphes. Sitoſt
qu'elle en fut fortie , le Char
difparut, & cette Déeſſe ſe trouvantau
milieu de ſes deux Nymphes,
dança avec elles , pour marquer
la joye qu'elle recevoit de la
préſence d'une grande Reyne ,
à qui elle donnoit le plaifir de
voir tout l'appareil de faChaffe.
Les
GALANT.
119
Les Dryades jettoient des Fleurs
devant elle,& tout le Theatre en
reſta ſemé. Apres que Diane eut
finy ſa dance , elle ſe retira dans
le fond avec ſes Nymphes ; & les
Flûtes, accompagnées du Violon
recommencerent leur Symphonie
, à laquelle il fut répondu par
lesHautbois.
PourMADAMELA PRINCESSE
DE HAN OVER, repreſentant
DIANE.
Est- ce Diane ou bien la Reyne des
Amours ,
Que l'on voit triompherau milieu
desplus belles ?
C'est quelque choſe encor deplus raviſſant
qu'elles,
- Puis que c'est vous, Merveille denos
Jours A
A Diane, àVénus,c'est bonneur,ma
Princeffe,
し
Fv
130 MERCURE
Lors que vous les repreſentez ,
Et que vousfurpaſſez l'une &l'antreDéesse
Enſageſſe, en mérite, en vertus , en
beautez .
XIX. ENTREE .
L'Amour, repréſenté parMonfieur
le Prince Chriſtian de Brunfvick,
dança un Menüet au ſon des
Violons, & ſe retira aupres de
Diane.
XX . ENTREE.
Endimion entra par le coſté
droit du fond du Theatre, & voyant
Diane fi belle aupres de l'A .
mour, fit connoiſtre par ſa dance
qu'il eſtoit charmé de fon mérite,
apres quoy il s'avança vers cette
Déeſſe.
XXI . ENTREE.
Diane partit à l'abord d'Endimion
, & commença une Dance
avec
GALAN T.
135
parence qu'elle acceptera . La
Lettre qui ſuit vous fera juger de
fonmérite.
REPONSE DE MONSIEUR***
A L'ILLUSTRE
MADAME DE SALIEZ,
VIGUIERE D'ALBY,
Sur fon Projet pour une nouvelle
Secte de Philoſophes , en faveur
des Dames .
J
Ecommenceray ma Lettrepar les
meſmestermes que vous employez
pourfinir la voftre. Le croy , Madame
, que Solon, ny aucun de ces Philofophes
qui ont travaillépour établir
le repos des Hommes , n'ontjamais
esté si fameux que vous leferezun
jour , si voſtre Projet s'exe
cute
136 MERCURE
cute , comme ily a beaucoup d'appavence
. En effet , il n'y a rien de
mieux imaginé que cette nouvelle
Secte. Les Loix en ſont également
agreables , & folides ; la fin en est
utile , & glorieuse. Que je me tiendrois
heureux , Madame , puis que
vous voulez bien que nostre Sexe
ait part à cet avantage , d'estre du
nombre de vos Sectateurs ! Ie le
Suis déja par inclination ; & comme
je cherche à vivre commodement
vos regles s'accordent fort avec
mon humeur. Je vous aſſure que fi
vous me faites la grace de me rece-
· voir parmy vos Diſciples , j'écouteray
vos Leçons avec affiduité ,&
observeray toutes vos Maximes.
Cependant ſi ce n'est point estre témeraire
que de donner ſon avis
fur le nom de vostre Secte , avant
qu'on y foit recen , je pense que
celny des Immortels ferait convenable
GALANT. 137
nable à voſtre idée , & que vostre
Devise ayant pour corps la fleur
de ce nom , & pour ame ces mots,
à l'épreuve des temps ,
receuë de tout le monde raiſonnable.
Car enfin , Madame , il faut
laiſſer les Sots dans leurs fotiſes.
Ils ne s'en deferoient pas pour tout
ce qu'on leur diroit. Nous ne parlons
que des Sages,mais de ces Sagesfans
feverité, de ces Sçavans Sanspréfomption
, de ces Iugesfans préoccupation,
en un mot de ces Eſprits bien
reglez , de l'un& de l'autre Sexe.
Güy , Madame , ſans vousflater,
vous relevez infiniment le vostre,
que l'injustice , & la jalousie des
Hommes infensezs'efforce encor aujourd'huy
d'abattre, mais fort inutilement.
Carfans citer icy les Muses,
les Sybiles, les Preſtreſſes , les Vestales
, les Amazones , les Graces ,
& les Vertus , qui prennent leurs
feroit
noms,
138 MERCURE
noms , leurs habits , & leurs manieres
des Femmes ( comme on le voit
parmy les Divinitez du Paganiſme)
ilſuffit de dire à vôtre avantage,que
fi elles gouvernoient des Empires ,ſi
ellesfaisoient des Loix,si ellespréſidoient
aux Conſeils , fi elles conduifoient
des Armées,si ellesprofeſſoiét
les beaux Arts, comme elles ont fait
autrefois , nous verrions une infinité
d'Héroïnes , &particulierement en
France, quieffaceroient, ou du moins
qui égaleroient les Hommes illuftres
en toutes ces choses . Ah , Madame,
que ceux qui feront vos Diſciples,
auront à juſte titre ce beausurnom,
auffi- bien que celuy d'Immortels, in.
Séparable de l'autre ! Ie ne crains
point de le dire hautement. Iefouhaite
avecpaffion l'honneur d'estre
de vôtre nouvelle Secte;& comme la
brigue nesçauroit avoir d'accés au
pres devous, je m'exposeà un refus.
Cepen
GALANT. 139
Cependant je vous envoye mon Portrait
au naturel. Vous pouvez juger
par luy s'il doit estre receu. Au reste,
Madame,je vous avoüe de bonnefoy
que si je n'aypas expliqué tous mes
défauts,j'ay aussi un peu diminuéde
mes bonnes qualitez . Comme la prudence
en est une , elle m'engage à
vous cacher àpreſent mon nom, pour
- m'épargner la honte & la raillerie
que me cauſeroit un refus ouvert.
Mercure, ou la Renommée,vous apprendront
bientoſt qui je suis ,fifur
ce Portraitvous me croyez digne de
-l'honneur où je prétens,
LE PEINTRE DE SOY- MESME.
E fuis officieuxfans intéreſt, difcretfans
peine , jaloux fans envie
, contrariant ſans opiniâtreté,
curieuxfans imprudence,propreſans
affectation , libre ſans libertinage,
prompt fans me laiſſer emporter à
l'excés
140 MERCURE
L'excés de la colere , railleur fans
estremédisat,flateurſansfourberie,
laborieuxfans contrainte , bon amy ,
amant inconstant & commode,froid
aux inconnus , ouvert aux person.
nes queje connois , préſomptueuxpar
amusement , mélancolique par tempérament,
fage par nature , enjoüé
par art , malheureux par lafatalité
de ma destinée , cependant heureux
par imagination, patient parpolitique,
Orateurpar hazard, Poëte par
caprice,Epicurien par exemple, Autheurpar
complaisaee, Approbateur
par raiſon, Cenſeurpar
médien quand ilfaut,c'est à dire ,férieux,
triste ,ou gay das les rencontres,
reconnoissant parjustice, liberal par
inclination, bon & civilpar habitude.
Au reste j'ay plus de mémoire que
je n'en voudrois . L'ay mesme plus
d'imagination que de sçavoir ce qui
amitié , Cofait
que jemeplainsſouvent de mon
esprit,
GALAN T.
141
esprit ,&jamais de mon coeur, ou fi
j'estois Stoïcienje placerois l'ame car
fansvanité ,jesuis tout coeur. Pour
L'autre qui est ma Personne , à tout
prendre & engros,jeparoisplus beau
que laid, &plais davantage de loin
que de prés ;mais heureusement pour
moy , vous estimez peu la beauté du
corps , & je trouve que vous avez
tres - grande raiſon de ne pointfaire
de cas d'une fleur si paſſagere. La
-veritable Philoſophie,ou pour mieux
dire, voſtre Secte, ne doit s'attacher
qu'à la beauté de l'esprit. L'oferois
ajoûterpour dernier trait àmon Tableau,
que je parle mieux que jen'é
cris,& que jefais plus aimé des neuf
Soeurs que des Graces. Enfin Madame
, je le ferois des unes & des autres
, si j'avois l'avantage de vous
plaire ,&fi vous me faifiez l'honneur
de m'admettre dans vostre
Académie , pour y apprendre le
Secret
142 MERCURE
Secret d'estre au deſſus des caprices
de lafortune , de l'envie , & de la
médiſance,& le bel art de vivre en
repos , éloigné des contraintes , que
l'erreur& la coûtume ont établies
dans le monde,qui est la fin de vôtre
Secte incomparable , & celle que je
recherche avec empresſſement.Sivous
m'honorezd'une réponse ,je l'attendraypar
le Mercure Galant.
AParis ce 18. Aouſt 1681 .
,
Un Bouquet, envoyé à une Belle
le jour de ſa Feſte a donné
occafion aux Vers que vous allez
voir. Une Boëte à mouches luy
fut portée dans une Corbeille,
avec un petit Miroir de vermeil
doré. Cette Deviſe ſetrouva gravée
ſur la Boëte , Se rejoindre ou
mourir, & cette autre ſur le Mi.
roir , La douceur m'attire. Il n'eſt
pas difficile de diviner quel eſtoit
le
GALANT.
143
le corps de ces deux Deviſes , qui
font fort connuës dans le monde.
Le Laquais qui apporta le Préſent
, dit qu'il eſtoit envoyé de la
part de trois Perſonnes des meilleurs
Amis de cette Belle . C'eſt làdeſſus
qu'on a fait ces Vers.
Voyez ſi l'Autheur vous en paroiſtra
ſincere .
T
Rois Amans , me dit - on , vous
ont avec chaleur
Envoyédes Préſents ; l'un veut par
la douceur.
Vous attirer à luy ; l'autre veutse
rejoindre;
De l'autre je nesçaysi la demande
est moindre,
Mais a préſent , Iris , en les obfervant
tous,
Ie trouve que tous trois s'aiment
autant que vous.
Pour moy , Sans m'aveugler d'une
vainemanie,
Ie
144 MERCURE
Le meſure mon vol à mon petit genie;
Etplus ſage qu'eux trois ,je me connois
ſi bien,
Quejevous offre tout & ne demande
rien.
美7
Mille incidens finguliers nons
font tous les jours connoiſtre ce
que peut l'amour, quand il entreprend
de réüffir ; mais je doute
fort qu'il ait jamais, rien caufé
de ſi ſurprenant que l'Avanture
dont je vay vous faire part. Un
Cavalier jeune & riches, que
quelques affaires avoient appellé
dans une des plus conſidérables
Villes du Royaume , s'y promenant
un foir dans un Lieu public
avec une Dame de ſes Parentes,
jetta les yeux d'affez Join fur
trois Perſonnes fort, propres , qui
venoient à leur rencontre , & qui
en
GALAN T. 149
en paſſant , s'arreſterent un moment
pour demander à la Dame
ce qu'elle avoit fait dépuis quelques
jours. L'une de ces trois
eſtoit une Brune de fort - belle
taille, ayant le teint vif, des yeux
noirs tout pleins de feu , la bouche
petite , les dents d'une blancheur
forprenante,& je ne- ſçayquoy
de ſi riant dans tout le viſage,
que les plus indiférens s'en
ſeroient laiſſe charmer. La Dame,
qui eſtoit de ſes Amies , la
congratula ſur ſon brillant , &
-luy dit qu'on voyoit bien que
l'Amour luy- meſme prenoit ſoin
de ſa beauté. La Belle répondit
avec eſprit ; & apres l'adieu , le
Cavalier qui l'avoit fort obfervée
, demanda qui elle eſtoit. II
apprit de ſa Parente , qu'elledevoit
épouſer dans fort peu de
jours un Gentilhomme de la
Aoust 1681 . G
146 MERCURE
meſme Ville , qui ayant paſſé dix
ou douze années en Languedoc,
où il avoit eu diférens Emplois,
eſtoit de retour depuis quelque
temps : qu'elle avoit de la naiffance
, du bien médiocrement ,
mais beaucoup d'honneſteté , &
un agrément d'humeur qui ſurpaſſoit
tous ſes autres charmes.
Un quart d'heure apres,les mémes
Perſonnes parurent encor. On fit
avec elles une ſeconde converfation
: & le Cavalier, ſans ſçavoir
pourquoy , pria ſa Parente en la
quitant, de le mener chez la Belle.
La Partie ſe fit le lendemain.
Ilvit cette charmante Perſonne,
&le tour aiſe de ſon eſprit luy
plut tellement , qu'il fentit un
trouble dont ſa raiſon ne fut
point maîtreffe . C'eſtoit un Gentil
homme bien fait , qui au fortir
de l'Academie avoit pris em-
2
ploy
1
GALANT. 147
ploy quand Sa Majeſté déclara
la guerre aux Hollandois , &qui
depuis ce temps- là n'avoit eu de
paffion que pour la gloire. La
Paix qui le mettoit en état d'eſtre
ſenſible à l'amour , luy avoit déja
inſpiré quelque penſée de faire
un choix qui le fatisfilt. Ainfi
voyant dans la Belle mille qualitez
touchantes , il envia malgré
luy le bon- heur de fonAmant. St
les choſes n'euſſent pas eſté ſi
avancées , il auroit pû ſe flater
d'obtenir la préference . Son bien ,
l'ancienne nobleſſe de ſa Maiſon,
&le mérite particulier de fa Perfonne
, avoient dequoy le faire
écouter par tout:mais il ne reſtoit
preſque plus de temps juſqu'au
jour du Mariage : & ce qui fit
fon plus grand chagrin , l'Amant
de la Belle ayant paru , il vit entr'eux
de fi tendres marques de
Gij
148 MERCURE
correſpondance , qu'il deſeſpera
de pouvoir gagner un coeur que
l'amour avoit touché. Cependant
il fut fi fort poſſedé de ſa paffion
naiſſante , qu'il ne pût ſoufrir le
bon-heur de fon Rival. Il refolut
d'y apporter quelque obſtacle, &
en cherchant les moyés d'y réüffir
, il ſe ſouvint du ſejour que ce
trop heureux Amant avoit fait en
Languedoc. C'eſtoit affez pour
faire trouver de la vray-femblancedans
ce qu'il imagina. Il écri .
vit un Billet ſans nom , & l'envoya
par un inconnu chez le Pere de
la Belle . Ce Billet portoit qu'on
ſe croyoit obligé de l'avertir que
celuy qu'il choiſiſſoit pour fon
Gendre eſtoit marié ſecretement
àToulouſe, & qu'il luy ſeroit aiſé
de le découvrir , s'il prenoit du
temps pour s'en informer. L'Amant
qui vit le Billet , proteſta
avec
GALANT.
149
avec raiſon que c'eſtoit une impoſture
, & il le fit avec des fermens
ſi perfuafifs , qu'on n'auroit
peut- eſtre pas diferé ſon Mariage
, ſi le lendemain on n'euſt reçeu
deux autres Billets qui marquoient
la meſme choſe. Ces avis
réïterez mirent le Beaupere en
inquietude. Ils pouvoient eſtre
l'effet d'une jalouſie ſecrete, mais
la prudence vouloit qu'il ne les
negligeaſt pas . Il confulta ſes
-Amis, & pour n'avoir rien à ſe
reprocher , il voulut attendre à
faire la Noce qu'il fuſt éclaircy
de la verité. La choſe eſtoit juſte,
& quelque chagrin qu'en reçeût
l'Amant , il fut obligé d'y conſentir.
Come il n'avoit point à craindre
qu'on puſt prouver ce qui
n'eſtoit pas , les afſurances d'Amour
que luy donnoit tous les
jours la Belle , le conſoloient du
Giij
150
MERCURE
+
retardement . Le Cavalier , feignant
d'entrer dans ſes intereſts,
vint enfin à bout de s'infinuer
dans ſon eſprit. Il le plaignoit de
la calomnie , & l'accompagnant
quelquefois chez ſa Maîtrefle , il
montroit tant de chaleur à foûtenir
ſon party , que la Belle meſme
l'en eſtima davantage. Il eſtoit
reçeu come Amy de fon Amant :
& s'il cherchoit à luy plaire par
l'agrément qu'il donnoit à la converſation
, il ſe gardoit bien de
luy rien dire qui puſt faire découvrir
les ſentimens de fon
coeur. Il ne laiſſoit pas de travailler
en fecret pour luy. Son Valet
de Chambre , Confident de ſon
amour , avoit pratiqué une Femme
fort bien faite, qui eſtant née
àToulouſe , pouvoit le ſervir utilement.
Il l'eſtoit allé chercher à
vingt lieuës de là , & l'avoit fi
bien
GALANT.
ISI
bien inſtruite , qu'il ne reſtoit
plus qu'à la faire agir. Elle estoit
hardie, avoit de l'eſprit,&l'argent
qu'on luy donnoit accommodant
ſes affaires , on peut juger avec
quelle ardeur elle s'acquita du
rôle qu'elle entreprit de joüer.
Onluy fit d'abord connoiſtre l'Amant
dont elle devoit ſe dire la
Femme : & quand elle eut bien
examiné tous ſes traits , elle alla
trouver la Belle qu'elle entretint
en particulier. La trahiſon de fon
prétendu Mary , qui les trompoit
l'une & l'autre, fournit un ample
ſujet à la fauſſe Hiſtoire qu'elle
debita . Elle y joignit des circonſtances
ſi particulieres & fi vrayſemblables
, que la Belle , quoy
que prévenuë d'amour, n'y trouva
rien de ſuſpect . Je ne vous dis
point ce qui ſe paſſa alors dans
fon coeur. Sonjuſte reſſentiment
Giiij
152 MERCURE
contre un Perfide qui vouloit ſacrifier
ſa gloire àſa paſſion , n'y
laiſſa d'abord entrerque desmouvemens
de colere & de vengeance.
Rien ne luy ſembloit aſſez
cruel pour punir un Homme qui
avoit ſi lâchement abuſé de ſa
tendreſſe : mais en meſme temps
qu'elle s'appreſtoit à le haïr , elle
eſtoit comme forcée d'écouter
encor l'Amour : & fi elle s'eſtimoit
heureuſe queles Billets qu'o
avoit reçeus euſſent retardé ſon
Mariage,la rupture qu'elle voyoit
neceſſaire , ne laiſſoit pas de la
chagriner. Tandis que toutes les
deux ſe plaignoient de leur malheur,
celuy qu'elles en nommoiet
la cauſe vint rendre viſite à ſon
ordinaire, & entra ſans avertir au
lieu où elles eſtoient. La Belle
éclata en le voyant. Il écouta ſes
reproches , & n'y pouvant rien
comprendre , il reſta preſque imGALAN
T.
153
mobile, ſans faire autre choſe que
la regarder. La Languedocienne
voulant profiter de ſa ſurpriſe, luy
- dit que fon defordre nel'étonnoit
- point, & que la trouvant où il ne
l'attendoit pas , il avoit ſujet de
demeurer interdit.Ces paroles le
mettant dans un nouvel embarras
, il demanda qui estoit la Dame
, & ce fut alors qu'elle commença
la Scene qu'on luy avoit
fait étudier. Elle la joüa d'une
maniere admirable , & les plaintes
qu'elle fit, furent fi touchantes
, qu'elle euſt convaincu les
plus incredules , de la perfidie
- qu'elle fupoſoit. L'Amant qui ne
l'avoit jamais veuë, luy parla d'abord
ſans s'emporter ; mais l'effronterie
qu'elle eut de luy foutenir
qu'elle eſtoit ſa Femme ,
ne luy laiſſa plus garder aucunes
meſures. Il la traita d'inſenſée, &
G
1
154
MERCURE
plus il offrit de prouver ſon innocence
, moins la Belle crût qu'il
fuſt innocent. Son Pere ſurvint
pendant tout ce bruit. Il en apprit
le ſujet, & une Femme venuë
pour reclamer fon Mary apres les
avis reçeus d'un Mariage ſecret,
ne le laiſſa plus douter que ces
avis ne fuſſent ſinceres. Il affura
la Languedocienne qu'il ne nuiroit
point à ſes intereſts , & prit
ſon party contre l'Amant qu'il accabla
de reproches d'avoir voulu
épouſer ſa Fille , eſtant déja
marié. Vous pouvez vous figurer
ce que répondit l'Amant. Comme
l'innocence donne de la fermeté
, il ſe plaignit de ce qu'on
pouvoit le croire capable d'une
lâcheté ſi criminelle ; & regardant
l'Inconnuë qui continuoit à
l'appeller fon Mary , il la menaça
des peines dont ſon impudence
14
la
GALANT.
155
la rendoit digne. Elle n'en fut
point déconcertée . Au contraire
-faiſant couler à propos des larmes
, elle ſe jetta à ſes pieds , &
- le conjura par le tendre amour
qu'il avoit eu autrefois pour elle,
de ne la point obliger à recourir
contre luy à des voyes fâcheuſes.
Apres la dure réponſe que luy
attira cette priere , elle ſortit en
diſant que puis qu'il vouloit la
voir éclater , elle alloit rendre fa
honte publique. Ses pleurs ayant
achevé de perfuader le Beaupere
& la Maîtreffe , aucun des deux
ne voulut plus écouter l'Amant.
Le premier luy défendit ſa Mai-
-ſon, & reitera cette défence bien
plus fortement le lendemain ,
quand on luv ſignifia celle d'achever
le Mariage. C'eſt ce que
portoit une Sentence de l'Official
, qui en meſme temps avoit
1
permis
156 MERCURE
permis à la Dame de faire venir
ſes Témoins de Languedoc. Ces
procedures , quoy que ſurprenantes
, alarmerent peu l'Amant. La
verité eſt ſi forte , qu'il ne craignit
point que l'impoſture en
puſt triompher ; mais ce qui le
mit au deſeſpoir, ce fut de ſe voir
banny de chez ſa Maîtreſſe. S'il
la ſuivoit quelquefois quand elle
alloit à l'Eglife , elle eſtoit ſi prévenuë
de la noirceur de fon crime,
qu'elle refuſoit de luy parler .
Pleinde cechagrin,& cherchant
la folitude, il refolutd'aller paffer
qu elques jours à une Maiſon de
campagne qu'il avoit à quatre
lieuës de la Ville , en attendant
les Témoins qu'on luy devoit
confronter. Le Cavalier à qui il
fit part de ce deſſein, comme à un
Amy qui le voyoit tres - ſouvent ,
trouva cette occaſion fort favorable
GALANT.'
157
ble pour venir à bout de ſon entrepriſe.
Il donna ſes ordres , &
les fit executer fi heureuſement,
qu'on ne ſçeut rien de ce qui fut
fait. L'Amant approchoit du lieu
où il eſperoit foulager ſes déplaifirs
, lors que traverſant un petit
Bois, il vit tout à- coup fix Hommes
maſquez qui vinrent à luy,
&qui l'arreſterent. Illes prit pour
des Voleurs , & le nombre luy
oſtant les moyens de ſe défendre
, il crût qu'il en ſeroit quite
pour donner ſa Bource , mais ce
n'eſtoit pas ce qu'on vouloit. On
le fit deſcendre de cheval ,& apres
luy avoir dit qu'on ne faiſoit rien
qui neduſt tourner à ſon avantage
, on le mena à cent pas de là,
où il trouva un Carroſſe à fix chevaux.
On le fit entrer dedans.
Trois des fix Hommes maſquez,
dont l'un luy banda les yeux, pri
rent
158 MERCURE
rent place auprés de luy , & les
trois autres ſervirent d'eſcorte .
On marcha toute la nuit , & le
jour estoit déja aſſez avancé ,
quand il s'apperçeut que le Carroſſe
paſſoit ſur une maniere de
Pont- levis . On l'en fit deſcendre
un moment apres , & il fut conduit
dans une Chambre fort propre
, où deux Hommes deſtinez
à le ſervir , luy ofterent fon Bandeau.
La beauté du lieu ,& la bonne
chere qu'on luy fit , furent incapables
de le conſoler.Ildemandoit
à toute heure ce qu'on pretendoit
de luy , & enfin on luy
donnace Billet d'une écriture de
Femme.
L'amour que j'ay pris pour vous
n'a pû souffrir vostre Mariage.
Vous en pouvezconnoistre la force
par tout ce qu'ilm'afait faire pour
empefcher
GALAN T.
159
empefcher qu'il ne s'achevast. La
Languedocienne estoit un perſonnage
trop fort pour le pouvoir ſoûtenir
long- temps. Dispensez-moy de vous
apprendre mon nom ,jusqu'à ce que
vostre coeur ſe ſoit confulté pour
moy. Ie fuis plus belle que laide,
affezjeune encor pourplaire àbeaucoup
de Gens ; & pour vous faire
oublier les ennuis queje vous cauſe,
j'ay cent mille écus dont il ne tiendra
qu'à vous que vous neſoyez le
maiſtre . Si cela vous accommode,
vous me connoistrez quand il vous
plaira.
「Cette bizarre avanture luy fit
prendre patience. Il répondit
qu'on pouvoit le renvoyer dés ce
moment, puis qu'il n'aimeroit jamais
que la Perſonne qu'on prétendoit
luy faire trahir ; mais ſa
déclaration ne le remit point en
liberté. Cependant comme on ne
A
pût
160 MERCURE
pût découvrir ce qu'il eſtoit devenu
, on ne douta point qu'il
n'euſt pris la fuite. Ce fut la conviction
de fon Mariage avec la
Languedocienne. Auſſi dit- elle
par tout qu'elle n'avoit plus beſoin
de faire oüir des Témoins .
Elle demeura encor un mois feignant
toûjours de l'attendre , &
s'en retourna fort fatisfaite des
Préfens du Cavalier. Il n'avoit
rien oublié pendat tout ce temps
de ce qui pouvoit contribuer à
luy acquerir le coeur de la Belle.
Il avoit rendu des ſoins , marqué
de fort grandes complaiſances ;
& quand il l'eut veuë tout à fait
perfuadée que ſon Amant eſtoit
marié , il demanda à remplir fa
place, &n'eut pas de peine à l'obtenir.
Le Mariage ſe fit avec l'applaudiſſement
de toute la Ville,
& jamais Amans ne furent fi fatisfaits,
GALAN T. 161
tisfaits . La Belle avoit tant de lieu
d'oublier celuy qui avoit caufé
-ſa premiere paſſion, que le Cavalier
ne s'apperçeut point qu'elle
euſt eu pour luy quede l'eſtime.
Comme il luy parut qu'il ſeroit
ſuſpect s'il le faiſoit délivrer trop
toſt , il le laiſſa encor prifonnier
plus de deux mois , apres leſquels
il le fit remettre dans le meſme
lieu où on l'avoit pris. On obſerva
pour cela les ceremonies de
l'enlevement , & il y fut ramené
ſans qu'il puſt ſçavoir d'où il revenoit.
Les cent mille E cus qu'on
l'avoit cent fois preſſé d'accepter
luy avoient fait croire qu'il eſtoit
aimé de quelque Folle dont tout
le merite eſtoit en argent : & le
refus qu'il en avoit fait eſtant une
forte preuve de ſon amour, il efperoit
en tirer de grands avantages,
quand on luy apprit que fa
Maîtreffe
162 MERCURE
Maîtreſſe eſtoit mariée. Il courut
chez elle tout deſeſperé, & on l'y
reçeut fi froidement , que ce fut
pour luy un nouveau fupplice. Il
eut beau dire qu'il s'eſtoit toujours
confervé pour elle. On luy
répondit que pour fon honneur
ildevoit continuer à nier fon Mariage
, qu'il n'avoit paru que lors
que les chofes n'eſtoient plus au
meſme état , & que fa fuite avoit
trop fait voir que les Témoins de
Toulouſe n'euſſent rien dit à fon
avantage. Le Cavalier qui pour
s'empeſcher d'eſtre ſoupçonné,
vouloit paroiſtre toûjours de ſes
Amis , s'excuſoit aupres de luy
fur cette fuite apparente,& quand
il parloit de ſa priſon , on donnoit
le nom de Fable à cette Avanture
, fans que perfonne puſt croire
ce qu'il contoit de l'enlevement.
Il demanda que l'on fiſt paroiſtre
la
GALANT. 163
コ
la Languedocienne , & que ces
Témoins luy fuſſent produits .
Tout cela ne perfuada rien davantage.
On n'avoit plus d'intereſt
à éclaircir cette affaire , &
les pourſuites ceſſées ne faiſoient
pas voir qu'il ne fuſt pointmarié.
Ses meilleurs Amis ne ſçavoient
eux meſmes que s'imaginer des
ſermens qu'il leur faiſoit , tant
les apparences luy eſtoient contraires.
Jamais Homme n'eut tant
de lieu de ſe plaindre de ſa malheureuſe
deſtinée . Il ſouffroit
dans les deux choſes qui luy
pouvoient eſtre les plus ſenſibles;
& ſi la perte de ſa Maiſtreſſe rendoit
ſon amour incontestable , fa
gloire eſtoit outragée au dernièr
point par l'injuſte croyance qu'on
avoit qu'il fuſt de mauvaiſe foy.
Cet accablement luy donna un
tel dégouſt pour le monde , qu'il
refolut
164 MERCURE
reſolut de l'abandonner. Il de.
manda à eſtre reçeu dans un
Convent des plus Réformez , &
par un nouveau mal-heur , il vit
fes deſſeins renverſez encor de
ce coſté- là.On luy ditqu'on vouloit
croire que la Dame qui l'eſtoit
venue poursuivre , auroit
peine à juſtifier ſon Mariage ;
mais qu'apres ce qui estoit arrivé,
il ne pouvoit diſpoſer de ſa perfonne,
qu'il n'euſt fait lever l'oppoſition
qu'elle avoit formée.
Rien ne luy parut fi cruel que ce
refus. Il n'avoit à efperer aucun
bon-heur dans le monde , & il ſe
trouvoit dans l'impoſſibilité d'y
renoncer. Chagrin , abatu , &
n'ayant l'eſprit remply que de ſes
mal-heurs , il ſe préparoit à un
Voyage de Rome , lors qu'il les
vit terminez par le meſme Cavalier
qui l'avoit reduit en ce
triſte
GALANT. 165
triſte état. A peine eut-il eſté
marié fix mois , qu'il tomba ma-
- lade , & fi dangereuſement ,que
les Medecins ayant deſeſperé de
ſa vie , on fut obligé de l'avertir
de mettre ordre à ſes affaires. Il
fit auſſi toſt venir cet Amant in-
- fortuné,& devant pluſieurs Témoins
il déclara ce qu'il avoit
fait pour ſe rendre heureux àfon
préjudice , conjurant ſa Femme
de luy redonner toute ſa ten->
dreſſe , & de l'épouſer apres ſa
mort , puis que ſa fidelité l'en
rendoit ſi digne. Il mourut le lendemain,&
laiſſa l'Amant dans de
grandes eſperances. Comme il a
permiffion de revoir l'aimable.
Veuve , on ne doute point que.
quand le deüil ſera expiré , elle
ne conſente avec plaifir à luy
tenir compte de ce que l'amour
luy a fait fouffrir pour elle.
Jamais
166 MERCURE
Jamais les grands biens ne
ſont mieux gouſtez , que quand
nôtre mauvaiſe fortune nous en
a privez long temps. Pour bien
connoiſtre quelle eſt la douceur
de la liberté , il faut avoir éprouvé
les rigueurs de l'Eſclavage.
Les Captifs que les Peres de la
Mercy ont rachetez depuis peu,
pourroient nous en dire des nouvelles.
Les Proceſſions publiques
où ils ont paru ſur la fin du dernier
mois , nous les ont fait voir
fi contens de leur retour , qu'il
eſtoit facile de juger que le plaifir
d'eſtre libres leur tenoit lieu
de la plus haute fortune. Les Peres
que la Congrégation de Paris
, & les Provinces de Guyenne
& de Languedoc , avoient
nommez pour aller aux Royaumes
de Fez & de Maroc, s'eſtoiér
........ embar
GALANT. 167
embarquez à Marseille au mois
- d'Octobre dernier, avec le Paffeport
que Sa Majesté leur avoit
donné.Ils y arriverent apres avoir
eſſuyé beaucoup de dangers , &
fait pluſieurs pertes , & racheterent
78. Eſclaves pendant les
☐ mois de Fevrier & de Mars , une
partie du Roy de Fez dansla Ville
de Miguenez , & l'autre partie
du Gouverneur de Salé , & de
quelques Patrons de la meſme
Ville. Ils ſe rendirent en ſuite à
Toutoüan , Ville éloignée de cinquante
lieuës de Miguenez , &
- y racheterent encor un fortgrand
nombre d'Eſclaves , du Gouverneur,&
des autres Turcs. Le Roy
de Fez avoit conſenty qu'ils fufſent
exemts des droits de ſortie,
eux & les Chreſtiens rachetez .
Cependant l'Alcaïde,ouGouverneur
de Toutoian , qui eſt une
Ville
168 MERCURE
Ville maritime , ſituée auprés du
Détroit de Gibraltar, dans le voifinage
de Ceute & de Tanger, fit
empriſonner ces Peres avec tous
ces Mal-heureux , & les contraignit
par ſes mauvais traitemens
deluy payer pourchacun 26.Piaſtres,
ou Paragons,vallant un écu.
Apres avoir cedé à la force , ils
mirent à la voile le 12. de May,
& arriverent bien-toſt à la Coſte
d'Eſpagne , au Royaume de Grenade
, d'où s'eſtant rendus à la
Rade de Marseille le 26. du mefme
mois , apres la quarantaine
moderée à quinze jours , ils eurent
permiſſion d'entrer dans la
Ville , & dans celles de Toulon,
& d'Aix Capitale de Provence.
Ils firent des Proceſſions dans
cette derniere avec beaucoup de
folemnité. Monfieur le Cardinal
de Grimaldi qui en eſt Archeveſque,
GALANT. 169
veſque , & Monfieur le Premier
Preſident du Parlement de cette
Province , furent fort édifiez de
voir cette Troupede zélez Chrétiens
rendre mille graces aux
Religieux qui leur avoient procuré
la liberté. Apres que ce
Cardinal leur eutdonné ſa Benediction
, ils allerent tous à Avignon
, où ceux qui estoient de
Languedoc , de Guyenne , & de
Xaintonge , prirent la route de
leur Province. Les autres furent
amenez à Paris, & s'eſtant rendus
aux Jacobinsde la Ruë S.Jacques,
tous les Religieux de l'Ordre de
laMercy allerent les y recevoir,
&les conduifirent en l'Egliſe de
Noſtre Dame. Les trois jours ſuivans,
ilsont eſté en Proceſſion , ac
compagnez des Trompetes de la
Ville , dans les Egliſes de S.Sulpi.
ce, de S.Roch , & de S.Paul. On
- Aoust 1681 . H
170 MERCURE
د
les y reçeut avec beaucoup de
cerémonie. Chacun d'eux tenoit
une Chaîne dont les bouts
eſtoient portez de chaque coſté
par des Enfans habillez en Anges.
Le Pere Alexisdu Buc Théatin,
les précha dans ſaint Sulpice;
Monfieur l'Abbé de Labadie , à
faint Roch ; & Monfieur l'Abbé
de Breteville , dans l'Egliſe de
faint Paul . Monfieur le Duc de
Chartres les fit entrer au Palais
Royal, lors que la Proceſſion pafſa
devant la Porte , & Madame
de Guiſe les fit auſſi venir dans
fon Hoſtel . On les mena à Verfailles
, où le Pere Vicaire General
de la Mercy les preſenta àleurs
Majeſtez. Ils furent ſervis pendant
cinq jours par ce meſme
Pere , par le Commandeur ( c'eſt
à dire Prieur ) & par pluſieurs
Gentils hommes. Ces Peres doi
vent
GALANT.
171
vent encor vingt - deux mille
écus, qui leur ont eſté preſtez par
un Marchand Arménien , qui est
venu en leur compagnie de Toutoüan
à Marseille , pour recevoir
le payement & les intereſts de
cette ſomme. Il reſte dans les
Villes de Fez , Maroc , Salé , &
Toutoüan, un tres-grand nombre
d'Eſclaves fort mal traitez , & en
danger de renier leur Foy , fi on
leslaiſſe long-temps dans le malheureux
état où ils ſe trouvent.
Ceux qui ſe voyent en pouvoir .
de les ſecourir par leurs charitez
, n'en ſçauroient faire qui
foient fi utiles. On doit beaucoup
aux Religieux de la Mercy , qui
pour les tirer des fers , vont tous
les jours expoſer leur vie. Auſſi
peut on dire que leur Inſtitution
eſtune choſe qui tient du Miracle.
Dans la même nuit S.Raimód
Hij
172
MERCURE
de Rochefort, Jacques Roy d'Arragon,&
Pierre Nolaſque,Gentil-
homme François , qui vivant
tres- ſaintement prit le premier
l'Habit de cetOrdre,crûrent voir
la Vierge en ſonge, & furent tous
trois inſpirez de l'établir. LeRoy
ayant raconté le lendemain l'apparition
qu'il avoit euë , fut fort
furpris quand les deux autres luy
dirent qu'ils en avoient eu une
ſemblable . Ce rapport de ſonges
ne le laiſſa point douter que Dieu
ne vouluſt qu'il inſtituaſt cet Ordre.
ll fit venir auffi- toſt l'Eveſque
de Barcelone , aſſembla ſon Confeil
, la Nobleſſe , & les Principaux
de la Ville, & toutes choſes
ayant eſté preparées pour le fonder',
il le fonda en effet leio.
d'Aouft jour de S. Laurens , l'an
1218.fous le Nom & Invocation
de Noſtre Dame de la Mercy,
Redem 1
GALANT.
173
Redemption des Captifs. La Reine
ſa Mere fut ſurnommée Marie
la Sainte . Elle estoit Fille &
Heritiere du Comte de Montpellier
, & ſes larmes obtinrent
du Ciel ce Fils qui eſt mort en
odeur de Sainteté. Il ne faut pas
s'étonner s'il mena une vie toute
exemplaire. Nous ne liſons point
d'Hiſtoires qui ne faffent foy ,
que tous les Enfans donnez de
Dieu aux prieres de leurs Meres,
ſe font toûjours diftinguez par
leur pieté &parleurvaleur.Si vous
aviez déja ſçeu que ce Jacques
d'Arragon a eſté l'Inſtituteur
de l'Ordre de la Mercy , vous ne
pouvez ignorer que c'eſt un Ordre
de Chevalerie . Les Roys &
les Princes Souverains , n'en ont
jamais étably que de Militaires,
& d'ailleurs celuy- cy a une fon-
Etion externe , qui eſt de rache-
Höj
174
MERCURE
4
ter les Captifs , en faveur defquels
il eſt nommé Ordre Militaire,
& de Chevalerie . Auſſi lors
qu'il fut inſtitué , on fit deux fortes
de Religieux. Les uns furent
appellez Chevaliers Laïques , &
les autres Chevaliers Preſtres ;
ceux- cy pour les exercices de la
vie active , & ceux- là pour s'attacher
à la vie contemplative .
Il eſt aiſe de juger que le nombre
des Religieux Preſtres eſtoit
auffi grand que celuy des Freres
Seculiers , puis qu'autrement il
n'euſt pas eſté en leur pouvoir
de s'acquiter du ſervice. L'Ordre
ayant eſté ainſi diviſé dans ſon
origine en Freres ou Chevaliers
Laïques , & en Freres ou Chevaliers
Preſtres , ils partagerent
entr'eux les Offices & les Charges
, ſuivant la conformité qu'elles
avoient avec leur condition ;
mais
GALANT.
175
د
mais comme le temps change
toutes choſes , ils ne conſerverent
des Freres Laïques que pendant
un fiecle , ou peu d'années
davantage. On ne doit pas conclure
de là que l'Ordre de la
Mercy n'eſt plus Militaire. C'eſt
un Titre d'honneur qui ne luy
peut eſtre conteſté non ſeulement
pour avoir eſté inſtitué tel;
mais parce que l'exercice en faveur
duquel il a merité qu'on
l'appellaſt Ordre Militaire , qui
eſt la Redemption des Captifs,
luy demeure encor , & qu'il en
eſt en poſſeſſion depuis plus de
quatre cens foixante ans , pendant
leſquels il n'a jamais diſcontinué
de faire les fonctions pour
leſquelles le Roy d'Arragon l'a
étably ; & c'eſt par cette raiſon
qu'encor aujourd'huy dans chaque
Convent de cet Ordre , on
Hiiij
176 MERCURE
donne au Prieur le titre de Commandeur.
Pluſieurs Autheurs ont
parlé de cette Chevalerie.Arnoul
Ruion , Livre 1. Chap.86. de ſon
Arbre de Vie , dit : Apres les
Chevaliers d'Alcantara viennent
ceux de la Mercy ; & dans un autre
endroit de ce meſme Livre ;
Frere S.Raimond Nonnant , Chevalier
de l'ordre de la Mercy de la
Redemption des Captifs , fut fait
Cardinal du titre de S. Eustache,
parGregoire IX. Monfieur du Béloy,
Avocat General au Parlemét
de Toulouſe, en ſon Livre de l'Inſtitution
de la ChevalerieChapitre
18 apres avoir raporté tout
ce qui regarde la fonction de cet
Ordre, ajoûte ces mots , Les Chevaliers
de l'Ordre de la Mercy ont
fait de tres grands Services à la
Chrestienté, &ont laiſſe des exemples
admirables de leur charité.
Pluſieurs
GALAN T.
177
Pluſieurs Papes leur ont accordé
des Privileges fort confiderables,
& Gregoire IX. Clement VIII .
Calixte III. & Paul V. ont tous
reconnu que le deſſein de leur
établiſſement avoit eſté inſpiré
de Dieu. Outre les Voeux ordinaires
d'obédience , de pauvreté,
& de chaſteté , ils en font un
quatrième , qui eſt de ſe donner
eux- meſmes pour racheter un
Captif, en qui ils connoiſtroient
- affez de foibleſſe pour renier ſa
+ Foy , fi on le laiſſoit Eſclave ; &
- cela , lors que les deniers ne ſuffi-
- fent pas pour tirer des Fers tous
ceux qu'ils y trouvent. Les Religieux
qui demeurent en oftage
ſont ſouvent maltraitez , & quelquefois
meſme ils endurent le
Martyre , quand les accidens ou
les Naufrages empeſchent l'argent
d'arriver à jour nommé.
Hv
178 MERCURE
On les fait paſſer alors pour des
trompeurs , & des eſpions , & il
n'eſt point de tourmens qu'on ne
leur faſſe ſouffrir. Depuis que cet
Ordre a eſté fondé , on compte
prés de trente mille Eſclaves rachetez
par les Peres de la Mercy
François & Eſpagnols,ſans vingtfix
Voyages que ces meſmes Peres
ont fait inutilement , par le
mal- heur qu'ils ont eu d'eſtre volez
en chemin.C'eſt un peril que
va épargner à beaucoup de Gens
l'heureuſe commodité du Canal
de Languedoc. Monfieur Pech,
dont vous avez déja veu un Sonnet
, ſur ce merveilleux Ouvrage,
a fait encor celuy- cy.
AU
GALANT. 179
AU ROY ,
Sur la jonction des Mers .
Rand&
Granan
fameux Vainqueur,
dont la vertu guerriere
Faitſentir en tous lieux la force de
ton Bras ,
Et quiſeulfoûtenant le poids de tes
Etats ,
Par ta main triomphante en étend
la Frontiere.
L'Ennemy Surmonté perdſon humeur
altiere ,
Tout cede à ta valeur, tout tremble
fous tes pas ,
Et fage en tes Conſeils , vaillant
dans tes Combats ,
De prodiges divers tu remplis ta
carriere.
Mainte
180 MERCURE
Maintenant tufoûmetsNeptune
à ton pouvoir ,
Et rangeant les deux Mersfous un
juste devoir,
Tu joints à l'Ocean l'un & l'autre
Bosphore.
Ondes , qui vous voulezdans ces
nouveaux détroits ,
Allezfaire sçavoir du Couchant
à l'Aurore,
Que laTerre & la Mer ont reconnu
fes Loix.
Vous vous plaignez que je ne
vous fais plus voir de Medailles.
J'en ay cherché pour vous fatisfaire
,& je vous en envoye une
de Monfieur. Il y a plus d'un an
que vous m'en demandez de ce
Prince La Grenade que vous
trouverez dans le Revers , fait
du
GALANT. 181
dubruitdepuis longtemps,& cha .
cunſçait qu'on ditd'elle,Alterpost
fulmina terror. La Grenade eſt le
plus redoutable Foudre de guerre
apresleCanon,Comme Monfieur
eſt lepremier qu'on doit craindre,
& reſpecter apresleRoy; ſi ſaNaif.
ſanceluy donne cet avantage , la
fermeté de ſon coeur ne le diftingue
pas moins parmy les plus vaillans
Capitaines. La Bataille de
Caſſel en peut faire foy . On ſçait
quelle fut ſa réſolution à l'entreprendre
, & avec quelle préſence
d'eſprit il donna toûjours l'exemple
dans cet important Combat.
Onluy voyoit auſſi peu d'émotion,
que fi chaque mois de ſa vie euſt
eſtémarqué par une Bataille. Il
regardoit le péril ſans le moindre
étonnement ; & fon intrépidité
animant tous les Soldats , faifoit
avancer les plus timides..
La
1
182 MERCURE
pres
La pieté de ce Prince n'eſtpas
moins conſidérable que fes autres
qualitez. Il la fit encor paroiſtre le
Vendredy 15. de ce mois ,Feſte
del'Afſomption , dans l'Egliſe des
Carmes des Baſſes-Loges ,
Fontainebleau . Apresy avoir fait
ſesdevotions, il entenditla Grand,
Meſſe chantée par les Religieux.
Le lendemain . Feſte de S, Roch ,
la Reyne aſſiſta au Salut dans le
meſme Lieu. Ce n'eſtoit autrefois
qu'une Chapelle , que la feuë
Reyne Mere avoit choiſie , pour
y faire ſes devotions ordinaires
, quand Sa Majesté eſtoit à
Fontainebleau ; & le Roy voulant
ſeconder les pieuſes intentions
de cette Princeſſe , fit bâtir l'Egliſe
des Baſſes - Loges en 1661 .
pour rendre graces à Dieu de
l'heureuſe naiſſance de Monſeigneur
le Dauphin. Ces BaffesGALANT.
1831
ſes Loges ne ſont qu'un Hoſpice
dépendant du Convent des Carmes
des Billetes de Paris, qui font
de la Province nommée de Touraine
, & d'une Réforme particuliere
, distincte des autres
Province des Carmes ,par des
Conſtitutons Apoftoliques , &
par des Lettres Patentes du Roy.
Cette Réforme à commencé
environ dix- huit ans apres la
mort de Sainte Théreſe , dans le
Convent des Carmes de Rennes
.
Je n'ay point eſté trompé dans
l'eſpérance que j'avois euë qu'on
voudroit bien me faire la grace
de continuer à me faire
part des Nouvelles d'Angleterre..
La meſme Perſonne qui s'eftant
trouvée préſente à l'Exécution
de l'Archeveſque d'Armagh,
& de Fits- Harris, m'en a écrit fi
exacte
184 MERCURE
exactement les circonstances , a
eu le ſoin de m'apprendre ce qui
s'eſt paſſé depuis ce temps-là.
Voicy ſa Lettre.
A Londres ce 12. Aouſt 1681 .
J
E vous ay déja dit en vous envoyant
mes premiers Mémoires,
que je mefervirois du Stile nouveau,
c'est à dire du Calendrier François
. Vous vous enſouviendrez , s'il
vous plaiſt , afin que je n'aye plus à
vous avertir de la mesme chose. Je
ne vous diray point préfentement
d'où vient la diférence des dates de
ce Royaume , réſervant cela , lors
que je vous parleray des diverſes
Religions qui y sont tolerées , &
qu'on y exerce publiquement , de
leurs maximes , & des diférentes
cerémonies qui s'obfervent dans
les
GALANT. 185
les unes & dans les autres. Fe
m'attacheray ſeulement à la ſuite
de l'affaire de Fits - Harris , qui
fut jugé comme vous sçavez , le
Feudy 19. Fuin dernier. Comme dans
l'instruction de ſon Procés , & lors
qu'il comparut aux Aſſiſes , on avança
queMylordHovvard estoit l' Au.
theur du Libelle contre le Roy , Sa
Majesté l'ayantSçeu,jugea àpropos
de le faire arrefter. Elle en donna
l'ordre , & le Samedy 21. du mesme
mois, fur les deux heures, un Meffager
du Banc du Roy l'ayant montré
au Mylord qu'il alla trouver
chez luy , le conduisit à la Tour ,
accompagné de quelques Gardes à
pied du Roy, & en laiſſa un qui doit
Le garder àveuë. C'est ce quisepratique
toûjours à l'égard de ceux
qu'on mene à la Tour. Le Garde eft
payéaux deſpens du Prisonnier , &
chacundes Prisonniersa unpetit Logis
186 MERCURE
gis àpart, oùſes Domestiques ont
libre entrée. On tient que le crime
de Mylord Hovvard n'eſt autre que
d'estre Autheur du Libelle pour lequel
Fits - Harris a esté executé.
Cette accusation s'examinera dans
lasuite, &peut- estre avec que l'affaire
de Mylord Shaftsbury , on découvrira
ce Plot ou Conſpiration dont
on parle depuisfi longtemps. Ie vous
en promets l'Histoire entiere dans
l'autre mois . le vous diray cependat
que l'exécution de Fits Harris seftantfaite
le Vendredy 11. de Iuillet,
le Roy qui estoit alors à Voindfor,
n'en eut pas plutoſt appris la nouvel
le,qu'ildonna ſes ordres pour que fes
Carroffes & Gardes fuſſent prests le
lendemain Samedy à trois heures du
matin , pour aller à Hamptoncourt,
autre Maiſon de plaisance qu'il a
fur le bord de la Tamise, entre Londres
& Vvindfor. Cela n'estoit point
extraor
GALANT. 187
extraordinaire , Sa Majestéfaiſant
Souvent de pareils voyages , & à de
Semblables heures. Tous les leudis
mesme , Elle y vient tenir Conſeil. Il
estvray que quand il falut prendre
Le chemin d' Hamptoncourt , &quiter
celuy de Londres , le Roy fit continuer
fa route , & on connut qu'effectivement
il alloit à Vuitheal. Ily arrivale
matin ſur les fix heures ,
apres avoirfait venir Mylord Chan
celier , & appeller fon Confeil qui
- s'aſſembla ausfitoft , il envoya un
Messager Gun Garde,pour luy ame.
ner Mylord Shaftsbury. Vous obferverezque
ce Mylord fut fait Secretaire
d Etat de Cromuvel , dont il
estoit Créature,dans les Révolutions
de ce Royaume.Le Roy dansson rétabliſſemet
crût qu'il devoit le gagner,
parce qu'il estoit fort aimé des Peuples
, &qu'il en ſcavoit le fort &
le foible. Ce fut pour cela qu'ille
fit
188 MERCURE
on
fit Mylord , qui est une tres- grande
qualité. Il a estéfort longtemps de
Son Confcil , & Sa Majesté ayant
euſes raiſons pour l'en exclure ,
croit que regardant cette exclufion
comme une injure , il a voulu s'en
vanger , en se rendant Chef des
Presbytériens , &des Parlementaires
,& que dans la pensée defoûlever
encor les Peuples contre leur
Roy , il est l' Authzur des defordres
des deux derniers Parlemens. C'est ce
que porte les Chefs d'accusation que
vous allez voir. Le Meſſager & le
Garde estant entrez dansſa Chambre
, le trouverent encor couché,
luy dirent qu'ils avoient ordre
de le mener au Confeil. Il répondit
à cela , qu'il ſçavoit bien que
le Roy ne pouvoit ſe paſſer de
ſa préſence , & commanda auffitost
qu'on lui tinst prest un Carvoffe.
Quand il fut forti de fa
Cham
GALANT. 189
Chambre , un autre Meſſager y
Stella deux Caffetes , qui furent en
Suite apportées au Roy. Sa Majesté
- le voyant, luy dit. Mylord que j'ay
fait , ( c'est ainsi que le Roy parle
aux Milords , parce que Milord
veut dire Monseigneur, ) je m'eſtois
- toûjours imaginé que vous m'eftiez
un bon Serviteur & un fidelle
Sujet ; cependant voſtre conduite
& vos actionsne répondent
- point aux ſentimens que j'ay eus
de vous. Tant de Gens m'affurent
qu'elles font entierement
contre mon ſervice , que j'ay eſté
forcé de vous envoyer querir ,
afin d'en connoiſtre la verité.
Apres qu'il eut répondu pour se défendre,
le Confeil ayant esté affemblé
, on l'interrogea devant le Roy
fur les Crimes ſuivans.
D'avoir eſté l'Autheur & l'Inventeur
de l'excluſion de Monfieur
le Duc d'York .
190
MERCURE
Qu'il falloit que le Roy ſignaſt
que d'oreſnavant les Gouverneurs
des Villes , Citadelles , &
Forts , tes Genéraux , Lieutenans
Genéraux , Capitaines ,& autres
Officiers d'Armée, tant , ſur mer
que ſur terre ,feroient nommez
parle Parlement.
د entre les
Que tous les payemens des
Apointements & Gages deſdits
Gouverneurs & Officiers, feroient
faits par des Tréſoriers nommez
auſſi par le Parlement
mains deſquels le Roy feroit obli.
gé de mettre les ſommes neceffaires
, ou qu'elles ſeroient priſes
fur ſes Revenus par leſdits Tréſoriers
, qui en donneroient Quittance
aux Receveurs des Droits
de Sa Majefté.
Qu'en cas que le Roy ne vouluſt
pas figner ces Articles,il falloit
ſe ſaiſir de ſa Perſonne .
D'avoir
GALAN T. 191
D'avoir fufcité des Témoins,&
de les avoir payez pour dépoſer
faux contre le feu Vicomte de
Stafford, executé depuis quelques
mois à Londres,pour eſtre Catholique
Romain.
Ces Crimes , dont ily avoit des
preuves tres fortes , parurent d'une
fi grande importance au Roy & à
Son Confeil, qu'apres l'Interrogatoire
de ce Milord, le Roy lui dit qu'il
- falloit aller à la Tour, afin qu'on pust
l'éclaircir de toutes ces choses. Il y
-fut conduit par eau, & l'on remarqua
qu'on l'y fit entrer par laPorte
defer. C'est la Porte par laquelle ont
accoûtume d'entrer les grands Criminels
, contre qui les preuves font
extraordinairement fortes , & pour
lesquels il y a peu d'espérance de
Salut. On ne doute point qu'on
ne découvre l'origine & les Autheurs
de l'Histoire de la Conf
piration
192 MERCURE
piration qui a fait tant de bruit,
& quisont ceux qui ont afſaſſiné le
Chevalier Godfrey Iuge àPaix.Sitoſt
que l'on sçeut que Milord
Shaftſburi estoit arreſté , les Quatre
vingts s'aſſemblerent chez Milord
Maire, & reſolurent qu'on feroit
une Adreſſe au Roi & à fon
Confeil, pour justifier la conduite de
ce nouveau Prisonnier : Qu'en cas
que le Roi ne vouluſt pas ordonner
Sa liberté , on donneroit Caution de
le preſenter aux premieres affifes,
pour cent mille Pieces, quifont quatre
cens mille écus monnoyedeFrance
; & que Milord Maire iroit luimeſme-
le Ieudi ſuivant à Hamptoncourt
, au Conseil , afin de faire
accepter cette Caution. La chofe
n'eut pas le fuccés que l'on avoit
attendu , parce que Milord Maire
ayant fait demander l'entrée au
Confeilparun Meſſager, leRoi informe
GALANT.
193
formé du motif de ſa venuë, lui envoyal'ordre
de s'en retourner; &fur
ce qu'il infištoit, il lui fit dire parfon
Chancelier, que l'Affaire de Shaftſbury
eſtoit de conféquence ; que
ce n'eſtoit ny à luy , ny à fes Peuples,
de s'en meſlers qu'à fon égard
il euſt à maintenir la Ville de Londres
dans ſon devoir, & dans l'obeïfſance
qu'elle devoit à fon Souverain
; finon , qu'il ſçavoit punir
ſes Peuples, & qu'il leur ſeroit bon
Roy , s'ils luy eſtoient bons & fidelles
Sujets. Milord Maire retourna
à Londres porter ces nouvelles
aux Quatre- vingts, quiſe diviſent
en douze. Depuis ce temps là on n'a
rienfait touchant MilordShaftsbury
& Milord Hovvard.
Ilfaut vous dire à present ceque
c'est que Milord Maire & les Quatre-
vingts. La Charge de Milord
Mairen'est qu'une Commißion. Les
Aoust 1681 .
I
م
94
MERCURE
fonctions en font àpeu près pareilles
à celles du Prevoſt des Marchands
à Paris . C'est la Ville qui le nomme
àlapluralité des voix , & elle choifit
toûjours un Marchand. Sa Commission
ne dure qu'un an. Il a un
tres- grand crédit , eflant Iuge de
toute la Ville , &pouvant beaucoup
fur l'esprit des Peuples. Chacun a
pour lui un respect particulier. S'il
monte en Carroffe, ilſe place dans
lefond , &fur le devant font les
Milords Maires des deux années
précédentes, qui l'accompagnent par
tout Le Porte- Epée està la Portiere.
L'Epée qu'il tient enſa main , a la
poignée enrichie de Diamans , &
est dans un Fourreau de Velours
rouge , couvert außi de Diamans
parle bout . Vingt- cinq ou trente
Officiers de Ville , tous en Robe,fuivis
de quelques Valets , marchent
devant le Carroffe. Il nefortjamais
qu'en
GALAN Τ .
195
qu'en cet équipage. Il est des occafionsoù
il ſe montre à cheval , avec
uneHouſſe toute couverte de Rofes
d'or , & qui traîne jusqu'à terre . La
Bride& les Etriers font de Vermeil
doré. Ila une Robe longue , qui est
presque comme celle des Gens de Robe
à Paris &porte au col une Chatne
dor de pluſieurs Chaînons Les
deux derniers Milords Maires
vont außt àcheval derriere lui ,
م
Font les mesmes Habits & les mesmes
ornemens , à l'exception de la Chaine
d'or . Le Porte- Epée marche à
pied , tenant l'Epée à la main ,
avec le nombre d'Officiers de Ville
• que j'ay déja fait connoistre. Les
Quatre- vingts sont ce qu'à Paris on
* appelle Quarteniers & Dixiniers .
On les distribuë dans chaque Quartier,
où ils s'instruiſent des volontez
de la ville, & les font ſcavoir aux
Douze, quisont comme les Echevins
I ij
196 MERCURE
exéou
Capitoulsen France. Ces Douze ,
&le Mylord Maire , déliberent &
réſolvent, & ces fortes de déliberations
font tres ponctuellement
cutées. Tous ces Officiers ne durent
qu'un andansces Dignite,z&apres
cela on en élit d'autres au plus grand
nombre des voix.
Depuis l'executio du Seigneur Olivier
Plunket, Archevesque & Primat
Titulaire de toute l'Irlande,non
Seulement les Catholiques Romains,
mais meſme les Protestans, publient
hautement ſon innocence . Ce qui fert
beaucoup à la confirmer , c'est qu'un
de ſes Témoins appellé Duffy , qui
avoit esté autrefois Religieux de S.
François , & qui par libertinage
avoit quitté la Religion Romaine ,
apres avoir nonſeulement aidéàfaire
périr ce Prélat parſa déposition ,
mais voulut estre témoin deja mort,
pour mieux afſouvirla rage qui l'animoit
GALAN T.
197
1
nimoit contreluy,s'en retourna à Du.
blin, Ville Capitale du Royaume, où
eštant allé trouver unfuge à Paix ,
il luy raconta le Jugement & l'exécution
de cet Archevefque,&luy dit
enſuite,que pour ruiner le Party des
Catholiques Romains , il falloit faire
mourir le Duc d'Ormond , Viceroy
d'Irlande ; qu'on en jetteroit lafautefureux,
qu'on feroit parlaun Plot
comme en Angleterre , & que leur
Religion estant abatuë,ilferoit aisé
d'établir par tout la Protestante,
Vous devezsçavoir qu'il y a beaucoup
de Catholiques Romains en ce
Royaume,&en Ecoffe, qui ont liberté
de profeffer leur Religion. CeFu
ge à Paix ayant écouté Duffy , le fit
-conduire en prison, &donna avis au
Viceroy de ce qu'on luy avoit dit. Ce
Miserable fut condamné à estre
pendu, & lors qu'ilse vit attaché à
la Potence, il déchargea, mais trop
(
I iij
198 MERCURE
tard le Seigneur Plunket, confefſant
publiquementſonfaux- témoignage.
Cest un grand malheur en Angleterre
, qu'on n'y faitsouffrir aucune
peine aux FauxTémoins , & qu'au
lieu de les punir, on leur laiſſe encor
la libertéde déposerfaux une autre
fois . Ce queje dis n'a que trop paru
depuis deux ans , à la perte des Catholiques
Romains executez . Dans
l'Affaire du Sieur Colmand Secretaire
de la feuë Duchesse d'York, on
rapporte que les Furezdifoient aux
Témoins qu'ils se contrarioient ,
qu'il n'y avoit aucune raison à leurs
dépoſitions . On prétend qu'ils on dit
la mesme choſe , lors qu'on a jugė
Vuakeler & les autres Jefuites. Cependant
ils n'ont pas laissé d'estre
executez,malgré les contrarietez de
leurs Témoins , & la connoiſſance
qu'on a euë de lafauffeté de leurs témoignages
.Je n'avance rien queje ne
puffe
GALANT.
199
pûsse aisément prouverpar ces Procés
dontj'ay les Mémoires imprimez
à Londres en Anglois & en François.
L'en coteray les Articles dans
l'Histoire que je vous ay promise de
la Conſpiration, à laquelle j'adjoûteray
ce qui ſe ſera paſſé touchant
les deux Mylords & leurs Complices.
Jesuis vostre , &c.
Vous voyez , Madame, par les
circonstances de cette Relation ,
qu'il ne me peut rien venir de la
mefme part qui ne ſoit tres- curieux.
J'ay receu auſſi quelques
nouvelles d'Ecoffe. Vous ſçavez
que Monfieur le Duc d'York
eſt à Edimbourg , où depuis longtemps
on fait de fort grands préparatifs
pour l'ouverture d'un
Parlement. Elle ſe fit le ſeptiéme
de ce mois , apres que deux jours
auparavant on eut apporté du
I iij
200 MERCURE
Chaſteau , la Couronne, le Sceptre,
& l'Epée Royale. CesPeuples
font fort zélez pour affurer la
Succeſſion des Royaumes d'Angleterre,
d'Ecoffe ,&d'Irlande, à
qui elle doit appartenir par le
droitde leur Naiſſance . Le Grand
Chancelier d'Ecoſſe , appellé le
Duc de Rothes , dont la maladie
faiſoit reculer ee Parlement , eſt
mort le 6. de ce mois. Le lendemain
jour de l'ouverture ,
Monfieur leDuc d'York , qui eſt
Ducd'Albanie en cePaïs- là, traita
tous les Seigneurs ſpirituels &
temporels , & les Députez des
Communes. On avoit dreſſé trois
Tables de cinquante pieds de
long , & de cinq de large , dans
une longue Galerie . Je n'ay
point ſçeu l'ordre qui fut obſervé
dans ce grand Feſtin. Je ſçay
,
ſeulement que l'on avoit ordonné
GALAN Τ . 201
-
donné soo . Volailles , 200. Canards
, 200. Poulets , 50. Oyes,
120. Poulets d'Inde , 240. Lapins,
60. douzaines de Pigeons , 240.
Pieces de Gibier de la ſaiſon , 60 .
Cochons de lait , & 12. Boeufs,
fans compter les Langues, les Jambons
, & tout le reſte du Service .
Son Alteſſe Royale mangea ſeule
à une Table placée ſous un Dais
au bout de la Galerie , & fut fervie
par les principaux de la Nobleſſe
, chacun faiſant ſa Charge.
Je vous ay dit bien des fois
avec raiſon, que nous vivons fous
un Regne fi heureux , que l'on
n'a jamais beſoin de folliciter
- les récompenfes , & que pour ſe
tenir ſeûr d'en recevoir , il fuffit
qu'on ait pû s'en rendre digne.
Le Regiment de Dragons dont
Monfieur le Chevalier de Tellé
vient d'eſtre pourvû , en eſt une
Iv
202 MERCURE
preuve. Il eſtoit Major dans celuy
de Monfieur le Comte de
Teſſe , ſon Frere , que vous ſçavez
eſtre Lieutenant de Roy du
Maine , Perche , & Païs de Laval,
Colonel , & Brigadier General
de Dragons ; & fon affiduité
pour le ſervice a toûjours eſté ſi
grande , que depuis deux ans
il n'avoit point paru à la Cour.
Cependant , le Roy , qui ſe plaiſt
toûjours à rendre justice , & qui
connoiſt les Perſonnes de mérite
plus par elles meſmes que par
leur viſage , ayant ſçeu que ce
Regiment eſtoit vacant par la
mort de Monfieur de Burfar ,
s'eſt ſouvenu de ce Chevalier. La
Bravoure qui l'a diſtingué par
tout , eft connuë de tout le monde
, & je ne croy pas que perfonne
ait oublié la belle action
, du Pont de Rheinfeld où
Mon
GALANT.
203
_ Monfieur le Comte de Teffé fon
Frere , & luy , apres avoir fait des
choſes dignes d'admiration , furent
tous deux bleſſez dangereuſement,
& tenus pour morts.
Le Gentilhomme qui ſe cache
ſous le nom du Berger fidelle des
Accates , continuë à me faire part
de ſes Ouvrages. Vous les aimez ,
& je ne veux pas diférer à vous
donner le plaifir de voir l'agreable
tour qu'il donne à la Satyre,
que je vous ay quelquefois entendu
faire contre ceux , dont
les grands biens acquis par bonheur
font tout le merite.
LA
204 MERCURE
LA CHATE,
METAMORPHOSEE
EN FEMME.
FABLE.
DesEs aaggrréénmens de l'esprit,
Les foibleſſes du coeur tirent leur
origine.
Vous le verrez dans la Fable qui
fuit.
Certain Grec d'aſſez bonnemine,
Mais fol à plus de vingt carats,
Avoitfans ceſſe entreſes bras
Une Chate d'humeur badine,
Et grande mangeuse de Rats.
Il l'aimoit de toute son ame,
Cela parut affez un jour
Que dans l'ardeur de ſon amour
Il
GALANT. 205
Il pria Iupiter de la changer en
Femme.
Ses voeux eurent l'heureux fuccés
Que s'estoitproposéſaflâme.
La Chate en un moment fut une
belle Dame,
De vertu peu farouche, & de facile
accés.
Ne croyez pas pourtant que noftre
Maniacle
Lefut juſq'u à perdre le temps
Afaire au Dieu de longs remercimens
Sur la faveur d'un ſi rare miracle.
Ilfauta d'abord au cou
Decette Iris de fabrique nouvelle,
Etfans un maudit Rat qui faisoit
Sentinelle
Aquelques pas de ſon trow,
Dans ce qu'ilfentoit pour elle,
Peut- estre eust-il fait le fou ;
Mais dés l'instant que la Belle
Qui n'avoit pas apparemment
Autant
206 MERCURE
Autant d'ardeur que ſon Amant,
Eut apperçeu ce Trouble-feste ,
Ellefonditfur luysi bruſquement,
Qu'il n'eut pas le loisir de fonger
Seulement
Afaire une retraite honneſte.
Les grands biens & les honneurs,
Nesçauroient changer les moeurs.
Un Homme que le Sort a tiré de la
bouë
Pour l'élever au plus haut de ſa
Rouë,
Fait toûjours quelque action
Qui découvre à nosyeux sa baſſe
extraction .
Je finis ma Lettre du dernier
mois , en vous apprenant que Mr
leComte du Pleſſis avoit épousé
Mademoiselle de la Valliere. Mr
le Curéde S. André des Arcs fit la
Cerémonie de ce Mariage le
Jeudy
GALANT.
207
Jeudy 30. Juillet , à deux heures
apres minuit , dans la Chapelle
de l'Hoſtel de Conty, du confentement
de Monfieur le Curé de
S. Germain de l'Auxerrois , Paroiſſe
de la Mariée. Vous jugez
bien que l'Aſſemblée fut illuftre.
Voicy les noms de ceux qui la
compofoient. Monfieur le Prince
& Madame la Princeſſe de Conty
, Coufine-germaine de Mademoiſelle
de la Valliere ; Madame
de S.Remy, ſa Grand' mere ; Madame
la Ducheſſe de Duras ;
Madame la Ducheſſe de Noüailles,
Marquiſe de Lavardin ; Monſieur
de Bethune , Chevalier des
Ordres du Roy ; Monfieur le
Chevalier de Beuvron,Capitaine
des Gardes de ſon Alteſſe Royale
; Monfieur de Choiſeüil, Marquis
de Praflin , Lieutenant General
des Armées du Roy , & fon
2
Lieute
208 MERCURE
Lieutenant General en Champagne
; Monfieur le Marquis de
Valſemé,Capitaine des Chevaux
Legers de Monfieur , tous deux
Cousins germains du Marié ;
Monfieur Hotteman , Intendant
des Finances de France ; Monfieur
de Pertuis , Gouverneur
pour Sa Majesté de la Ville de
Menin en Flandres,& Lieutenant
General de ſes Armées , & Monſieur
de Valentine , Controlleur
General de la Maiſon du Roy.
Les Mariez eſtoient dans une fort
grande parure. Avant qu'on allaſt
à la Chapelle pour cette Ceremonie
, il y avoit eu Comédie,
Muſique entre les Actes par des
Voix de l'Opéra , & un grand
Soupé , Monfieur le Prince de
Conty ayant voulu que l'on fift
la Noce dans ſon Hoſtel. Monſieur
le Comte du Pleſſis eſt celuy
qu'on
GALAN Τ. 209
qu'on appelloit autrefois le Chevalier
. Son nom , & ſes qualitez
font , Cefar- Auguſte de Choiſeüil,
Chevalier , Comte du Pleffis
- Praflin, Premier Gentil- homme
de la Chambre de Son Alteffe
Royale , Lieutenant General des
Armées du Roy , & Gouverneur
de la Ville de Thoul,& Pays adjacés.
Il eſt Fils de feuMr le Maréchal
du Pleſſis, Duc de Choiſeüil,
Pair de France , Cadet du Comte
de ce meſme nom, mort à la guerre
, & Oncle de Mr le Marquis de
Choiſeuil , qui avoit la moitié de
la Charge de Premier Gentilhomme
de la Chambre de Monfieur,
& qui l'a preſentement tou .
te entiere, ayant traité de l'autre
moitié avec Mr le Comte du
Pleſſis dont je vous parle. Ce
Comte a tres- bien fervy , & vous
n'en douterez point quand vous
fçaurez
?
210 MERCURE
ſçaurez qu'il a fait vingt- trois
Căpagnes.Il avoitdeux Abbayes,
l'une appellee de Bonport , que le
Roy a donnée à Mr l'Abbé de
Boüillon , qui en a remis une autre
en meſme temps entre les
mains de Sa Majeſte , dont elle a
gratifié un des Fils de Monfieur
Colbert de Croiſſy . L'autre qui
eſtoit à la nomination de Monfieur
,& qu'on appelle Redon, a
eſté donnée à Mr du Mans. Mademoiſelle
de la Valliere , preſentement
Comteſſe du Pleſſis , eſt
grande, jeune, bien- faite,& Fille
de feu Meffire François delaBaume
le Blanc, Chevalier , Marquis
de la Valliere, Gouverneur pour
le Roy en Bourbonnois,& Lieutenant
General de ſes Armées;& de
Dame Gabrielle Gléde laCoturday,
Dame du Palais de la Reine.
Il s'eſt fait un grand Baptême
àMarseille . Je l'appelle grand , à
GALAN T.. 211
cauſe de la qualité des Parrains &
des Marraines , & du nombre de
= ceux quionteſté baptiſez . Ce font
= cinquante Negres. Chaque Par-
- rain & chaque Marraine en nom.
merent dix. Monfieur le Maré
chal Duc de Vivonne avoit pour
commere Madame de Mirabeau ,
Femme d'un Gentilhomme des
- plus qualifiez de la Ville . L'Habit
avec lequel il parut dans cette Cerémonie,
eſtoit des mieux entendus
,& auffi galant que magnifique;
mais la galanterie de cе Ма-
rechal n'en demeura pas à l'ajuftement.
Il envoya un Bouquet à ſa
-Commere , dans une Corbeille
fort propre,avec une Toilete tresriche.
Madame de Mirabeau eft
de la Maiſon de Rochemore.
- Monfieur Brodard, Intendant des
- Galeres , l'un des cinq Parrains ,
avoit avec luy , pour Marraine de
dix
212 MERCURE
dix Négres , Madame du Puget ,
Soeur de Monfieur de Mirabeau ;
&Monfieur de Manſe Intendant,
avoit Madame de Pontévez . Elle
eſt de la Maiſon d'Agouft, l'une
des plus anciénes & des plus illuftres
de l'Europe. Mr d'Oppede
fervit de Compere avec Madame
deMontaulieu, Fille de Monfieur
deManſe . La Maiſon de Montaulieu
eſt d'une nobleſſe tres confidérable.
Mr de la Bréteche devoit
eſtre auſſi Compere ; maisne
l'ayant pû , faute de ſanté , Monfieur
de Bréteüil le fut en ſa place,
avec Mademoiselle de Mirabeau,
Fille de Madame de Mirabeau
dont je viens de vous parler. Elle
eſt detres-belle taile, & à beaucoup
de jeuneſſe. La Cerémonie
fut folemnelle , & ſe paſſa prefque
entiere dans la grande Place
de l'Egliſe Cathédrale , où l'on
avoit
GALAN T.
213
avoit dreſſé une Tente , ſous laquelle
on fit abjurer le Culte du
Démon aux cinquante Négres.
Apres qu'on eut fait ce grand
nombre de Baptémes, les Dames
allerent au Cours de Marſeille,qui
eſt tres-beau,& y firent quelques
tours de promenade. Elles ſe mirent
en ſuite ſur l'eau, où les Violons
les divertirent juſques à minuit.
De là elles ſe rendirent chez
Monfieur l'intendant, qui n'eſtoit
point préparé à recevoir cet honneur.
Il ne laiſſa pas de les régaler,&
de leur donner le Bal,qu'on
ne termina que quand le jour fut
preſt de paroiſtre.
Je ne puis finir cet Article de
Marſeille , ſans vous apprendre
que Mr le Duc de Mortemar y eſt
revenu , depuis ce que je vous
manday la derniere fois, qu'il avoit
fait contre les Corſaires de Majorque
214 MERCURE
jorque. Il a ramené les dix Galeres
qu'il commandoit. Elles ſe repofent,
& on en a mis dix autres
enMer. Mais ce jeune Generalne
prend pasle meſme repos , & il
s'eſt embarqué de nouveau avec
ces dix dernieres Galeres ,les fatigues
continuelles luy tenant lieu
des plus grands plaiſirs , quandil
les prend pour ſervirle Roy.
Monfieur le Chevalier de Béthune,
Capitaine d'une Frégate
nommée la Mutine , eſtant party
le 23. Juin du Fort Loüis ,pour aller
rejoindre Monfieur de Chafteauregnaut,
rangea la Cofte jufques
à la Rade de Caſcaye , diftante
de ſept lieuës de Liſbonne .
Il y moüilla le premier de Juillet ,
& appareilla le lendemain , fur ce
qu'il apprit que Monfieur de Bart,
qui commandoit deux Frégates
de Dunkerque armées en guerre,
venoit
GALAN T.
215
venoit de prendre un Vaiſſeau des
Corfaires de Salé , & qu'il y en
avoit encor un autre de ſeize Pieces
de Canon dans la Coſte de
Portugal . Ce premier Vaiſſeau
que Monfieur de Bart avoit con-
-traint d'échoüer, eſtoit monté de
cent trois Mores , qui s'eſtoient
jettez à terre , & que le Prince
Régentluy a fait livrer depuis.Le
Neveu du Gouverneur de Salé ,
& quelques- unsdes plus confidérables
de la Ville , eſtoient parmy
eux. Il y avoit auſſi dix- huit
Chreſtiens que l'on a romis en liberté.
Sur cette nouvelle, Monfieur
le Chevalier de Béthune
rangea la Coſte de Portugal jufqu'au
4. du dernier mois , & découvrit
environ à dix heures du
matin de ce meſmejour,un Vaifſeau
à la hauteur de quarante degrez,
au Sud- Sud- Oüeſt des Berlingues,
216 MERCURE
lingues,à la diſtance de cinq à fix
lieues.Il luy dóna la chaſſe juſqu'à
huit heures du foir,& fe trouvant
un peu trop proche de terre , il fit
revirer de Bord au large juſqu'au
lendemain,que ſur les quatre heu.
res & demie du matin , il apperçeut
ce meſme Vaiſſeau qui rangeoit
la terre , & donnoit chaſſe à
une caravelle Portugaiſe , qu'il
abandonna , le voyant courir ur
luy , Iltacha de s'échaper , & ne
pouvat plus ſediſpenſer de ſe battre,
ou d'échoüer à la Coſte, il prit
ce dernier party à deux heures &
demie apres midy . Avant que de
s'y réfoudre , il tira dix ou douze
coups de Canon , mais fans qu'il
en vinſt aucun juſqu'à la Frégate,
tant le Pavillon de France rendoit
interdits tous ces Corſaires. Ainfi
ils furent contraints de donner
vent arriere à la Coſte , à cinq
lieuës
GALANT.
217
lieuës au Sud un peu Oüeſt de
montagne; & dés qu'ils furent le
bout à terre,ils s'y jetterent tous , à
l'exception de dix huitChreſtiens
qu'ils menoient Eiclaves. Monſieur
de Béthune , qui avoit
fait moüiller l'Ancre à ſept brafſes
d'eau , fit mettre en mer fon
Canot. Monfieur Deury , un des
Lieutenans de la Frégate, s'y embarqua
avec fix ou ſept Gardes
Marines , pour voir s'il ne ſeroit
point reſté quelques Turcs dans
le Vaiſſeau échoüé , mais ils s'eftoient
tous ſauvez au nombre de
cent vingt- cinq. Apres que le
Canot fut party , on mit auſſi la
Chaloupe en mer. Monfieur le
Baron des Adrets Lieutenant ,
Monfieur le Chevalier de Blénac
Enſeigne,& Monfieur le Chevalier
dela Barre, s'y embarquerent
avec quelques Soldats pour aller
Aoust 1681 . K
218 MERCURE
joindre Monfieur Deury qui ef- .
toit déja monté à Bord. Vous pouvez
juger avec quelle joye ils furent
reçeus des Chreſtiens Efclaves.
L'on examina ſi on pouvoit
fauver le Navire ; mais la Mer eftoit
fi groffe ,& il avoit tant touché
à terre,qu'on vit bientoſt qu'il
n'y avoit aucun lieu de l'eſpérer.
Comme on n'y trouva que
les Chreftiens , Monfieur le Baron
des Adrets , Mrle Chevalier
de Blénac , & quelques Gardes
Marines, ſe firent deſcendre à terre
avec grande peine , pour voir
s'ils ne pourroient point reprédre
quelques- uns des Turcs qui s'eftoient
ſauvez . Pendant ce temps,
Monfieur Deury,& Mrle Chevalier
de la Barre . reſterent dans le
Vaiſſeau, pour tâcher de le brûler;&
ne pouvant en venir à bout,
ce dernier ſe remit dans la Chaloupe,
GALANT. 219
pour conduire dix François dans
la Frégate, & en amener le Maiftre
Canonnier , afin qu'avec des
Feux d'artifice il miſt le feu au
Vaiſſeau , mais il leur fut impoffible
de monter àBord, tant il eftoit
renverſé . D'ailleurs , la Mer
qui eſtoit tres- groſſe , comme je
l'ay déja dit,n'en rendoit pas l'approche
facile . Il fut tout brifé un
moment apres , ſans qu'on puſt
ſauver que ſes Pavillons . Monſieur
Deury qui estoit dedans, fe
jetta à terre avec fix ou fept qui
ne l'avoient point quite ; & Monfieur
le Chevalier dela Barre n'ayant
pû approcher pour le reprédre,
s'en retourna dans ſon Bord
avec la Chaloupe. Deux jours
apres,Mr de Béthune alla demander
au Prince Régent les cent
vingt- cinq Turcs, qui ayant jetté
leurs armes à la Mer s'eſtoient dif-
1
4
Kij
220 MERCURE
perſez comme ils avoient pû dans
le Portugal ; & depuis ce temps ,
ils luy ont eſté rendus. La Mutine,
qui eſt la Frégate qu'il commande,
a pour Capitaine Monfieurde
Sevigny ; pour Lieutenans, Monſieur
de Fourbeins en pied, Monfieur
le Baron des Adrets en ſecond,
Monfieur Deury en troifiéme
; & pour Enfeignes, Monfieur
le Chevalier de Blenac en pied,
Monfieur le Chevalier de la Barre
en ſecond , & Monfieur de Feugrolle
en troifiéme. Monfieur le
Marquis de Langeron , quicommande
un Vaiſſeau de la meſme
Eſcadre deMonfieur le Chevalier
de Chaſteauregnaut , a pris auſſi
un petit Corſaire de Sale , de fix
Pieces de Canon, monté de quarante
- cinq Turcs & de quinze
Eſclaves Chreftiens , & fait la repriſe
d'un Vaſſeau Marchand
qu'il emmenoit. On
GALANT 221
On m'apprend que Monfieur
de Molac , Fils de Monfieur de
Rofmadec , Marquis de Molac ,
Gouverneur de la Ville & Chafteau
de Nantes , a épousé Mademoiſelle
de Rouſſille , Sceur de
feu Madamela Ducheſſe de Fontange
. C'eſt une tres-belle Perfonne
. Monfieur le Marquis de
Molac a toûjours fait une fort
belle figure dans la Province , &
veſcu en grand Seigneur. Monſieur
de Molac fon Fils marche
ſurſes traces. Je vous ay déja parlé
de luy dans quelques occafions,
où il s'eſt diftingué pendant les
dernieres guerres. Madame fa
Mere eft Niece de feu Monfieur
le Maréchal de Guébriant , &
s'appelloit Mademoiselle de Safſey
avant que Monfieur de Molac
l'euſt épousée.
Kiij
222 MERCURE
La Ville de Nantes dontje vous
ay dit qu'il eſt Gouverneur , eſt
préſentement un Lieu de plaiſirs ,
par l'Aſſemblée des Etats , compoſée
de neuf Eveſques de la
Province , d'un fort grand nombre
d'Abbez , Prieurs , Benéficiers
, & autres Eccléſiaſtiques,
tous diftinguez par quelque
Dignité particuliere ; d'une Nobleſſe
, dont la plupart de ceux
qui en font le Corps , ſe piquent
d'eſtre des plus anciennes & des
plus illuftres Maiſons de Bretagne
, & de Gens du Tiers-Etat,
qu'un merite remarquable a fait
nommer Députez. Les Principaux
y prennent ſéance dans l'ordre,
& felon les qualitez que je vous
vay dire.
Monfieur le Duc de Chaunes à
la teſte de tous les Etats , comme
Gouverneur de la Province .
Mon
GALANT . 223
Monfieur de la Trémoüille ,
Prince de Tarente, comme Préſident
de la Nobleſſe .
Monfieur de Bauvau , Eveſque
de Nantes , comme Preſident du
Clergé.
Monfieur Charette , Senéchal
de Nantes , comme Préſident du
Tiers Etat.
Monfieur de Coëtlogon , Sicur
deMejuſſeaume , Syndic des Etats .
Mr de Haroüys , Tréſorier &
Receveur General des Etats .
Mª de la Vieuville & de S. Aignan,
Generaux de la Province.
Monfieur de Caumartin , Conſeiller
d'Etat , Premier Commiſfaire
de Sa Majeſté aux Etats .
Monfieur Huchete , Seigneur
de la Bedoyere ,Procureur General
du Parlement de Bretagne,
Second Commiſſaire du Roy aux
meſmes Etats .
Kiiij
224 MERCURE
L'ouverture de leurs Séances
ſe fitle Mardy 19.de cemois dans
une grande Salle des Cordeliers
de la Ville , & commença par un
excellent Difcours de Monfieur
le Duc Chaunes, qui s'attira l'applaudiſſement
de tout le monde,
tant par la force des expreſſions
qu'il employa , que par le beau
tour qu'il donne toûjours à tout
ce qu'il dit. Si- toſt qu'il eût ceffé
de parler , Monfieur de Pontchartrain
, premier Preſident du
Parlement de Bretagne , prit la
parole,& s'étendit d'une maniere
tres delicate fur la grandeur de
Sa Majesté, & fur les bontez particulieres
qu'Elle fait paroître
pour cette Province. Monfieur de
Coëtlogon , Syndic des Etats, finit
cette premiere Séance par
un troiſiéme Diſcours , auſſi juſte
que poly . Le jour ſuivant on fit
la
GALANT. 225
S
la ſeconde , qui fut commencée
= par une Meſſe ſolemnelle que
- Monfieur l'Eveſque de Tréguier
celebra. En ſuite on s'aſſembla..
1 dans la meſme Salle, où Monfieur
- de Caumartin , Commiſſaire des
Etats , fit un Diſcours qui donna
une forte idée de ſa haute capa-
■ cité, & de l'expérience qu'il s'eſt
acquiſe dans les grands Emplois
que Sa Majeſté luy a confiez .
- Il expliqua les intentions du Roy,
■ & demanda deux millions deux
acens mille livres. Ce Don luy
fut accordé apres une Déliberaetion
generale & unanime de tous
- les Etats , qui en cela ont fait
- connoiſtre à Sa Majesté leur ſoûmiffion
, & leur prompte obeïfſance
dans tout ce qui dépend
d'eux. Les Affemblées ont cötinué
depuis ce jour- là , & l'on y traite
K V
226 MERCURE
1
diférentes affaires, qui regardent
le bien de la Province: Quant
aux plaiſirs , chacun ſemble y
vouloir contribuer de ſon coſté ,
tant par la magnificence des
Equipages & des Habits, que par
les Feſtins & la bonne chere. 11
y a tous les jours vingt Tables
ouvertes , où l'on voit regner la
delicateſſe avec la profuſion. Ioignez
à cela les parties de Promenade
& de Chaſſe , la Comedie
&les Bals , qui font une agreable
varieté dans les divertiſſemens.
On m'a fait voir une Lettre , qui
marque une choſe fort particuliere
du Tonnerre. Il y a un mois
ou deux , qu'apres des éclats extraordinaires,
il tomba ſur le Portail
du Pont de Moulins , où il y
avoit une Horloge fort propre,
&un tres-beau Pavillon couvert
d'Ardoiſe. Il mit tout le Pavillon
en
GALANT.
227
en feu , fondit le plomb de la
couverture , & brûla une partie
de la charpente. Ce qui ſurprit
fort , c'eſt que ce Portail eſtant
orné de quantité d'Ecuſſons de
diverſes Armes , comme du Roy ,
de la Ville , de Monfieur le Prince
, & de pluſieurs autres , il n'y
eut que celles de Sa Majesté que
le Tonnerre épargna , & cela ,
en trois endroits du meſme Edifice
. Tout le reſte fut briſé . Dans
ce meſme temps on achevoit un
grand Ecuſſion des Armes de
France qu'on met au deſſus de ce
Portail à cauſe de la conſtruction
du Pont que l'on fait preſentement.
Cet Eſcuſſon fut auſſi laiſſé
en ſon entier,& le Sculpteur qui
y travailloit, en fut quitte pour la
peur. Quelqu'un de la Ville a fait
là- deſſus ce Madrigal.
L'Arbre
228 MERCURE
L'Arbre de Daphné toûjours
Amis pleinement à couvert
Le floriſſant Ecu du Vainqueur de
la Terre.
La Foudre n'a rien pû deſſus les
Fleurs de Lys ;
Ainfi qui craindra le Tonnerre,
Peut prendre un Parasol des Armes
de LOUIS.
Il s'eſt fait pluſieurs converfions
de Perſonnes confiderables,
parmy leſquelles celle de Monfieur
le Marquis de Montaut a
donné beaucoup de joye à Monſieur
le Maréchal Duc de Navailles
fon Oncle. Il eſt d'une des
plus illuftres Familles de Bearn,
&le ſeul qui porte aujourd'huy
le nomde Montaut, parledeceds
de Monfieur le Marquis de Montaut
fonCoufin.
Monfieur
GALANT. 229
Monfieur le Vicomte de Beynac
a abjuré comme luy l'Herefie
de Calvin , & a ſuivy l'exemple
de Monfieur de Beynac ſon Frere
, Meſtre de Camp d'un Regiment
de Cavalerie. Leur Maiſon
eſt des meilleures du Perigord.
Dans ce meſme temps Monfieur
le Chevalier de Vialar , Capitaine
de Chevaux- Legers dans
le Regiment de Gaffion , a renoncé
aux meſmes erreurs . Il eſt de
la Famille de Monfieur le Comte
de Vialar, & Domy en Bearn .
Monfieur du Vignau , Gentilhomme
de cette meſme Province ,
n'a pas peu ſervy à convertir ces
deux derniers, apres s'eftre converty
luy-mefme. C'eſt un Homme
fort éclairé dans les belles
Lettres , & pour qui pluſieurs
Illuftres ont une eſtime tres- particuliere
. Quoy qu'il ne ſoit pas
encor
230 MERCURE
encor avancé en âge , il poſſede
entierement les Peres & l'Ecriture,
& il en tire des preuves ſi fortes
, que ceux du Party qu'il a
quité , ne ſçauroient que luy répondre.
Monfieur de Chadirac Sieur de
Gacharnaut , convaincu des Veritez
dont le Pere Alexis du Buc
Théatin donne l'éclairciſſement
dans ſes Controverſes , abjura
Lundy dernier, Feſte de S. Loüis,
entre les mains de ce Pere. Cette
action fut d'autãt plus folemnelle,
qu'il fit un Difcours fort éloquent
fur les motifs qui l'avoient porté à
ſe convertir. Il le finit par les Eloges
du Roy, qui ſe rend Imitateur
de S. Loüis par fon zele pour l'extirpation
de l'Heréſie .
On a beau prendre ſes précautions
pour éviter les affaires .
On s'en attire lors qu'on y penſe
le
GALANT . 231
le moins. Deux Gentilshommes
ayant beſoin de deux Chevaux
de Carroffe , allerent ces derniers
jours chez les Maquignons, oùils
en trouverent qu'ils crûrent leur
fait. Ils estoient preſts d'en conclure
le marché , quand ils découvrirent
qu'un des deux Chevaux
n'avoit pas bonne veuë .
Ils propoſerent leur difficulté au
Marchand , qui leur dit , je vous
garantis qu'ils ont deux bons yeux .
Les Gentilshommes vouloient luy
faire figner ce qu'il afſuroit;mais
ne ſçachant pas écrire , il fit venir
deux Témoins devant lefquels
il garantit les Chevaux
dans les meſmes termes. Cela fait,
on arreſtale marché.Quatre jours
apres , les Acheteurs ayant ſçeu
certainement qu'un de ces Chevaux
eſtoit preſque aveugle ,
voulurent les rendre au Maqui
gnon ,
232 MERCURE
gnon , ſuivant la clauſe dont il
eſtoit convenu ; mais comme
dans cette forte de commerce on
s'attache préciſement aux paroles
qui ont bien ſouvent double
ſens, le Maquignon refuſa de les
reprendre , & prétendit ne leur
avoir garanty que deux bons
yeux , & non pas quatre , comme
deux Chevaux les devoiét avoir .
Procés intenté. On prie ceux à
qui des affaires de cette nature
font arrivées , de vouloir en dire
leur ſentiment .
Je vous envoye une ſeconde
Chanſon. Il me feroit inutile d'en
rien dire à une Perſonne qui s'y
connoift comme vous .
CHANSON.
I l' Amour quelque jour prétendoit
vous ſurprendre ,
Ne vous hazardez pas de vouloir
vous défendre ;
C'est
GALANT. 233
C'est en vain qu'on réſiſte à ſon divin
pouvoir ,
En amour il ne faut ny raison , ny
devoir.
Je paſſe à l'Article des Enigmes.
L'Inconnu Tyrcis en Bretagne
a expliqué la premiere par
ces Vers.
D
Amon s'est plaint à
matin du Mercure .
тод се
L'oubliois , m'a t - il dit , Philis &
Ses beauxyeux ,
Lors que ce Dieu malicieux ,
Quandj'y penſois le moins, a r'ouvert
ma bleſſure.
Ie n'ay pas plutoſt lû Son Enigme
nouvelle ,
Qu'y trouvant la Roze & le Lys,
Ah , me fuis -je écrié , trop cruelle
Philis ,
Cesont là ces deux Soeurs qui vous
rendent fi belle .
Plu
234
MERCURE
Pluſieurs Perſonnes ont trouvé
ce meſme Mot du Lys & de la
Roze. Ce font Meſſieurs les Marquis
de Grafſamont ; Le Chevalier
de Rouville ; Gardien, Secretaire
du Roy ; Pinchon , de
Roüen ; Du Bourg , de l'Hoſtel
de Soiffons ; l'Abbe de Bethune ,
du Quartier S. Mederic; Davilers
Ruë Simon le Franc ; Leger de
la Verbriffonne ; Du Mont,Avocat
à Chaumont en Vexin ; Le
Chevalier Frédin ; Regnault , de
Petit- Pont ; Poirier , de Mer ;
Devories, de Mer ; Reynal, Receveur
des Gabelles de Domfrot;
Soyvot , ControlleurGeneral des
Finances en Bourgogne ; Des
Granges , Avocat à Angouleſme ;
Vivien , Chirurgien Major de la
Marine à Dunkerque ; Le Fevre
le Fils , & Dubois ; De la Villeaux
- Butes, de la ruë de la Harpe .
Elle
GALANT. 235
Elle a eſté expliquée en Vers par
Monfieur Gigés,du Havre; Jourdain,
d'Amiens ; Alcidor, du Havre
de Grace ; L.Bouchet, ancien
Curé de Nogent le Roy ; D. L.
Raguienne , Prieur de Bethune ;
De Lépine de Ploërmel , & par
Meſdemoiselles Devories de Mer;
DeLayraud,Lieutenant de Roy à
Dourlans ; & Oudon Deniſe. Le
veritable Sens de cette Enigme
m'a encor eſté envoyé ſous les
noms ſuivans. Le Voyageur de
Chaumont : Le Jaloux de ſa femme
: Le Solitaire de Pontoiſe : Le
Pelerin de S, Jacques : Le Valet
mal monté : Le Berger Siecle d'amour
de Diane des Foreſts : Les
Degéem réünis : Le bon Fils de
la Ruë Maubué : Le Politique
dans ſa famille : Le faux Financier
: Les deux Amis rivaux fans
jaloufie : Le galant Clerc de la
Cham
236 MERCURE
Chambre des Comptes : Le Vifiteur
des Belles de l'Hoſtel d'Avaux
: Le beau Faiſan du Quarrier
S. Sauveur : L'Architecte du
Convent de la Raquette : Le Mécene
Girardin : Le Virgile de Potofy
: Les Engagemens forcez :
L'infidelle par violence : Les illuſtres
Commis de la Ruë de Clery
: Le Solitaire Amphibie du
Quartier Simon le Franc : Le Solitaire
triennal de l'Hôtel de Soiffons
: Le Solitaire externe de
1'Hoſtel de Vivonne : Les aimables
Solitaires d'Auteüil : LeBer-.
ger Fleuriſte ; & le Réveille- matin
de la Ruë de la Coſſonnerie.
Pluſieurs autres ont envoyé
des Explications en Vers ſous les
noms que vous allez lire. Le Réveur
du Mont-Hélicon, de Châlons
en Champagne : Le jeune
Solitaire de la ruë Maubué : Le
jeune
GALANT.
237
jeune Solitaire de la Ruëdes trois
Cheminées de Poitiers : Le Confident
du Solitaire de l'Hoſtel de
Soiffons : l'Aimable Hebert : l'Inconnu
Tyrcis de Dinan en Bretagne
: l'Amant declaré de la
grande Brune de l'Hoſtel d'Avaux
: l'Albaniſte de Roüen : l'Avanturier
nocturne de l'Ifle du
Palais : l'Inconſtant Miſantrope :
Le folâtre Amant de la ruë Troufſe-
vache : Le jeune Heudel : Les
Sterilitez conjugales : Les galantes
Féconditez :l'aimable Fécondité
de la ruë S.Bon : Les Traverſes
Domestiques : la galante Bergerie
de Bezons : la Generofité
fans oftentation : Sylvie du Havre
de Grace : l'illustre Sophie :
la belle Inconnuë : la belle Bourgeoiſe
bien aimée : la jeune Alcidalie
;& la belle Arthénice .
On a expliqué cette meſme
Enigme
238 MERCURE
Enigme fur le Point-de- France &
lePoint- d'Angleterre,la belle Taille&
le beau Visage , le Soleil & la
Lune.
L'Explication de la ſeconde
Enigme , dont le mot eſtoit l'Eventail,
eſt dans les Vers que vous
allez voir. Ils m'ont eſté envoyez
par Monfieur F. Ha... du Meſnil,
de Chambrais en Normandie.
Mercure , c'eſt eftre pen fin ,
Et prendre malfon temps , pour un
Esprit Sublime ,
De nous proposer cette Enigme ,
Alors que tout le monde a l'Eventail
en main.
Ce même Mot a eſté trouvé par
Meſſieurs Gardien Secretaire du
Roy : De Plémont , de la Foreſt
de Lyons en Normandie.
Ceux qui l'ont expliquée en
Vers
GALANT. 239
Vers, font Fanchon le Fevre , de
Magny : Janneton de Lépine , de
la ruë Neuve des petits- Champs.
Les autres Sens qu'on a trouvez
ſur la meſme Enigme font , l'Eau ,
le Livre , le Canal de Languedoc,
une Gruë à lever des Pierres, le Parafol,
l'Ocean, un Moulin,un Chandelier
à pluſieurs branches , la Riviere
, un Arbre , une Plume , une
Fourchete , Gun Bateau .
Il me reſte à vous nommer
ceux qui ont expliqué les deux
dansleurs vray ſens . Monfieur le
Chevalier Chabans ; & le Pen-
-ſionnaire de la ruë Aubry- Boucher.
En Vers , Meſſieurs Allard,
du Véxin : Regnier : F. Ha... du
Mefnil ,de Chambrais en Normandie
: Le Procureur du Roy
de Conchesen Normandie : Hutuge
, d'Orleans , demeurant à
Mets : Daubaine : Rault , de
Roüen :
240 MERCURE
Roüen : & Bardou , de Poitiers.
Je vous envoye deux nouvelles
Enigmes. La premiere m'a eſté
envoyée de Compiegne , & la feconde
eſt de Monfieur de la Grive
de Lyon.
ENIGME.
'Eſtois plus haute enma naiſſance,
Que je ne fuis presentement ;
Bien que tombée en décadence ,
Ie Suis comme j'estois dans mon
commencement .
Par une étrange destinée ,
Cinq ans apres que je fus née ,
Ieperdis quelque peu des forces que
j'avois.
Beaucoupfouffroient de ma disgrace,
Beaucoup s'en sont plains mille fois;
Mais que veulent- ils quej'yfaſſe?
Ie porte la Couronne , &fuis ſujete
aux Loix.
AUTRE
GALANT.
241
AUTRE ENIGME.
Un Païs éloigné je tirema
naiſſance ,
I'ay long- temps estépeu connu ;
Mais maintenant par tout je ſuis le
bien venu ,
Et l'on m'aime beaucoup en France.
Cettegrande amitié m'a causé du
mal heur ,
Car depuis quelque temps j'ay perdu
mafranchise;
Pour mieux joüir de moy ,Souvent
on me déguiſe ,
Et l'on me traite avecrigueur.
Il est vray qu'un Homme bienfage
Ne me doit point mettre en usage,
Parce que je produis de fâcheux
accidens. [ cendre ,
C
Ausfi pour me punir, on me reduit en
On me pille, on me met en piece avec
les dentsi
Lecteurs , j'en ay trop dit, vous pow
vezme comprendre.
Aouſt 181 . L
242
MERCURE
Adieu,Madame, ma Lettre eſt
déja plus remplie qu'àl'ordinaire,
quoy qu'il me reſte encoraſſez de
matiere pour vous en écrire une
ſeconde. Je reſerve tout pour le
mois prochain,&vous parleray en
ce temps - làde ce qui s'eſt paſſé à
l'Academie,le jour queles Prix y
furent diftribuez.J'y joindray une
grande Cerémonie qui s'eſt faite
àChaumont en Véxin. Je vous
parleray de l'établiſſemetd'unJeu
deſcience,appellé leleuduMonde,
parce qu'il fait acquerir en fort
peudetempsles connoiſſancesles
plus neceffaires au commerce de
la vie. L'établiſſement de ce Jeu fi
utile pour l'eſprit,me fait ſonger à
un autre dont on diſtribuële Projet
ſous le nomde Iournalgeneral
deFrance. Il eſt d'une ſi grande
commodité pour les avantages du
Public,qu'il eſt impoſſible de n'en
pas
GALANT. 243
1
pas tomber d'accord quand on a
lû le Projet dont je vous parle.
. Quelque utilité qui ſe rencontre
en certaines chofes, on peut n'en
eſtre pas convaincu , quand on
n'eſt point dans la liberté de s'en
ſervir , ou de ne s'en ſervir pas ;
mais lors qu'on n'impoſe là- deſſus
aucune contrainte,& qu'on ſe ſert
volontairement de ce qu'on propoſe
,on ne peut douter qu'il ne
ſoit veritablement avantageux.
Ce Journal , qu'on ſouhaite icy
depuis long- temps,ne peut engager
perſonne à luy donner cours.
pardes raiſons de plaifir& de curioſité
, ny par l'eſperance de
gains dont le hazard ou le jeu
puiſſe eſtre la cauſe . L'utilité en
eſt auſſi ſûre que réelle,& vous le
verrez par le Projet imprimé que
je vous envoye. Si l'on ſouhaite
quelques- uns de ces Projetsdans
Lij
244 MERCURE GALANT.
voſtre Province , il me ſera aiſé de vous
en fournir , puis qu'il ne faut qu'en demander
au Sieur Blageart qui les diſtri
buë gratis , n'eſtant pas juſte qu'il en
couſte rien au Public pour apprendre en
quoy ce Journal luy peut eſtre utile.
Comme les merveilles de la Nature ne
frapent pas moins dans les petites choſes
que dans les grandes , on doit également
admirer tout ce qui ſe fait fous le Regne
de LOUIS LE GRAND . Depuis
ce glorieux Regne il n'eſt point de
commodité que l'on ne trouve à Paris .
Cette grande Villeoù l'on croyoit qu'on
n'établiroit jamais ny la netteté , ny la
ſeureté , eſt devenue la plus feure , & la
plus nette de tout leRoyaume. Les lumieres
, dont on prend ſoin d'éclairer
toutes les Rues pendant l'Hyver , diffipent
l'obſcuritédes plus ſombres nuits ;
& les Etrangers que nous imitions autrefois,
font à prefent contraints de nous
imiter.Auffi les Magiſtrats ne peuvét-ils
prendre defauffes meſures ſous un Prince
auſſi éclairé que nôtre auguſte Monarque.
Il connoiftceux qu'il choifit,& les
ſuites font voir qu'ilne ſe trompe jamais
Je fuis, &c. AParis ce 31. Aoust 1681.
3
LYON
Archiepifcopus& Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS.
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693.
807156
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
= LYON FI DAO UST 168EDE LA
VIL
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
Ruë Merciere.
M. D C. LXXXI.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
Avis pour placer les Figures .
L
:
A Planche qui repreſente la
Veuë d'un Jardin , doit regarder
la page 56 .
L'Air qui commence par Sije
puis bannir de mon coeur , doit regarder
la page 134.
La Médaille de Monfieur doit
regarder la page 181 .
LaChanſon qui commence par
Si l'amour est quelquejour, doit regarder
la page 232 .
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
J
E vous envoyeray dans
huit jours fans manquer,
laNouvelle Traduction de
Juvenal , par Monfieur
We l'Abbé de la Valtrie , Impreffion
de Lyon , avec les Remarques
a la fin de chaque Satyre : dans le premier
Mercure , je vous en parleray plus
amplement . Les Mercures ſe vendront
toûjours ſçavoir , ceux de 1677. douze
fols le volume , ceux de 1678.1679 .
1680. & 1681.20 f. le vol. & les Extraordinaires
30. fols , ſans rien rabattre.
Les Journaux de Medecine , & des
Sçavans, ſe vendront auſſi toûjours 6 f.
&ſe diftribuent toûjours àl'ordinaire.
LIVRES NOUVEAUX DU MOIS
d'Aoust 1681 .
Les Entretiens Galands,In douze deux
vol . leJournal des Sçavans , en a parlé
a ij
c'eſt un Livred'un grand mérite. Il y a plufieurs
Traittétres- ſçavamment écrit. Ils traittentdes
Entretiensde la ſolitude, Du teſte- àreſte
Du bonGout, De la Coqueterie,De la
Muſique , De la Mode , DuJeu , &des
Loüanges. Je ne doute pas que vous n'en faffiez
achepter un nombre; puiſque vous l'aurez
à un prix tres- modique.
Des Repréſentations en Muſique Anciennes
&Modernes , par le R. P. Meneftrier,
indouze 30fols.
Traitté de la Clôture des Religieuſes par
Monfieur Thierry , 40 fols.
Le Troifiéme tome de la Devotion envers
Noftre Seigneur Jeſus- Chriſt ,du R. P. Noet,
Inquarto , cinq livres.
Ecclefiæ Græcæ Monumenta tomus fecundus
ſtudio atque opera Joannis Baptiftæ Cotelerij
, Inquarto , fix livres.
La Circé de Jean Baptiste Gelli , traduit
en François , Indouze. 30 fols.
La Methode Latine de ces Meſſieurs, Nouvelle
Edition augmentée , In octavo. quatre
livres.
L'on continue toûjours à diſtribuer l'Hiftoire
de D. Quichot de la Manche , Tradu-
Etion Nouvelle, Indouze , 4. vol . s livres.
Les Amours de Catulle de l'Abbé de la
Chappelle , in douze quatre volumes , cinquante
ſols.
LesConverſations de Mademoiselle Scudery,
In douze deux volumes , cinquante
folz.
TABLE
TABLE DES MATIERES
contenuës en ce Volume.
Avant-propos contenant un &
Eloge du
en Vers, envoyéde
Rome,& composé par la Solitaria del
Monte Pinceno, I
Feſte des Chevaliers,Archers,& Pistoliers
de la Ville de Péronne,rétablie par Lettres
Patentes de Sa Majesté;& tout ce
qui s'eſt paffé pendant plusieurs jours
qu'a duré cette Feſte, 14
Traduction de la quatorziéme Ode du 2 .
Livred' Horace, 32
Baptéme d'une jeune Inifve fait à Mets
avec grande cerémonie,
La Promenade,
37
40
Conſeils def-intéreſfez, àlajeune Iris, 45
Ce qui s'eſt poſſe ux Eux de Pyrmont
entre les vingt -sept Alteſſes qui s'y font
trouvées, 56
68
Theſeſoûteniëpar M. le Marquis de Lou
La Saliere & le Sucrier, Fable,
voys,
Galerie de Versailles,
1
82
-85
a iij
TABLE.
Σ
Converfions,
Lettre en Profe & en Vers,
87
१०
Divertiſſemens de la Cour de Hanover ,
avec le Balet champestre qu'ony a dancé
pour le divertiſſferment de laReyne de
Danemar,k&les Vers du Balet 102
Réponsede Monfieur .... à l'illustre Madame
de Saliez, Viguiere d'Alby , fur
fon Proet pour une nouvelle Secte de
Philosophes, en faveur des Dames, 135
Galanteriefur un Bouquet,
Histoire,
142
144
Esclaves rachetez par les Peres de la
Mercy,avec l'origine de cet Ordre, 166
Sonnet fur la Ionction des deux Mers, 179
LesBaffes-Logesprés Fontainebleau , 182
Lettre de Londres , contenant plusieurs
Nouvelles d' Angleterre,
Nouvelle d'Ecoffe,
184
198
Regimentde Dragons donnéà M. le ChevalierdeTeffe,
201
La Chate métamorphofée en Femme , Fable,
204
MariagedeM. le Comte du Pleſſis, 206
Baptéme de cinquante Négres , 210
Retour de M. le Duc de Mortemar en
Mer, apresfon retour de Majorque à
Mar
TABLE.
a
2
S
•Marseille,
deBéthune,
213
Priſes faitesfur Mer par M. le Chevalier
214
Mariage de M. de Molac &de Made-
221
226
moiselle de Rouſſille ,
Ce qui s'estpasſſé aux Etats de Nantes, 222
Effets furprenans du Tonnerre,
Madrigalfur ceque le Tonnerre a laissé
lesArmes du Roy entieres en trois endroits
du mesme Edifice , apres avoir
briségrand nobred'autres Ecuſſons, 228
Pluſieurs Converſions remarquables, ibid.
Tour d'adreſſed'un Maquignon ,
Explication de la premiere Enigme, 233
Noms de ceux qui en ont trouvé le Mot ,
234
230
Explication de la ſeconde Enigme, 238
Noms de ceux qui en ont trouvé le vray 4
8 . Sens, 239
- Noms de ceuxqui ont expliqué les deux
I Enigmes, 240
Enigme, 240
4
تاک
46
Autre Enigme, 241
Le Ieu du Monde, 243
10 Iournal general de France, 243
ell
10
Finde la Table .
EX
EXTRAIT DV PRIVILEGE
duRoy.
P
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en ſon Conſeil , Jun-
QUIERES. Il eſt permis à J.D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps&
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacun deſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs ,Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre ſans le conſentement de l'Expoſant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
ſervantà l'ornement dudit livre', meſme d'en
vendre ſeparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende,&
confiſcation des Exemplaires contrefaits
, ainſi que plus au long il eſt porté auditPrivilege.
Regiſtré ſur le Livre de la Communauté le
5. Janvier 1678 .
Signé E. COUTEROT , Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé & tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
30. Aoust 1681.
MERCURE
GALANT.
AOUST 1681 .
J
E croy,Madame , qu'il
me ſeroit difficile de
commencer cette Let.
tred'une maniere plus
agreable pour vous , qu'en vous
faiſant part de ce qu'une des plus
ſpirituelles Perfonnes de voſtre
Sexe m'a écrit de Rome. Je vous
envoye ſon Billet. Il vous fera voir
que toute la Terre partage avec
vous les ſentimens d'admiratoin
que vous avez pour Sa Majeſté.
Aoust 1681. A
3
2 MERCURE
A Rome ce 4. Juillet 1681 .
Voftre
Oſtreſecours m'est aujourd'huy
neceſſaire , Galant Mercure.
Le glorieux nom que vous portez en
teste , mefait juger que vous avez
quelque accés aupres du plusgrand
Roy du Monde, puis queson illustre
DAUPHIN veut bien vous honorer
de ſa protection. C'est ce qui m'oblige
à m'adreſſer à vous pour vous
rendre complice de ma temerité,
Toute l'Europe estant occupée à loüer
les grandes Actions de cet auguste
Monarque , il n'est pas juste que
RomeSeule demeure dans lefilence,
pendant qu'il applique tousſesſoins
à détruire l'Heréſie , & à procurer
dejour en jour de nouveaux Triomphes
à l'Eglife. Comme il nedédaigne
pas de voir quelquefoisvos Lettres,
GALANT. 3
tres , faites qu'il puiſſe ſçavoir ce
qu'on penſe icy deſes merveilleuses
qualitez. Vous ne devez pas refuſer
cettegrace à uneEtrangere, quin'a
point encor pris de Protecteur en
France , & qui veut vous devoir
tout.
LA SOLITARIA DEL
MONTE PINCENO.
Ce qui ſuit , eſtoit ajoûté à ce
Billet.
G
AU ROY.
RAND Roy , dont l'Univers
admire la puiſſance,
Qui joignez au courage une rare
prudence,
Et qui faites douter par vos Faits
inoüis,
Laquelle eſt plus grade en Loürs,
A ij
4 MERCURE
Ou la Valeur, ou la Clémence ;
Ma Muſe juſqu'icy tremblante à
voſtre aſpect,
N'oſoit parler , pour avoir trop à
dire,
Etdemeurant pour Vous dans un
humble reſpect,
Faiſoit des voeux pour voſtre Empire.
Qui n'en feroit pour Vous , pour
un Prince ſi grand ,
Si puiſſant, ſi vaillant , ſi juſte,
Dont le Titre le moins auguſte
Eſt le Titre de Conquérant ;
Qui ſur tous ſes Sujets répand en
abondance
Les dons de ſa magnificence,
Qui les comble de biens , & les
rend fortunez ,
Et qui fait envier le bonheur dela
France
Aux Peuples les plus éloignez ?
Prin
GALANT
T
e
n
es
**
Princes qu'il a vaincus, ſuivez fes
beaux exemples,
Vous devez tout à ſa bonté.
La plus fameuſe Antiquité
Ade moindres Héros a conſacré
des Temples ;
Loürs pouvoit ranger vos Peuples
ſous ſes Loix ;
Heureux vos Peuples mille fois,
S'il euſt voulu s'en rendre Maître.
Sa Valeur pouvoit tout , ſon Bras
eſtoit armé ,
Ce Prince eſtoit vainqueur , il a
ceſſé de l'eſtre ,
Mais enfin qui l'a déſarmé;
Sont-ce vos efforts, vos intrigues,
Et de tant d'Alliez à ſes pieds abatus
?
Princes , il faut céder ; par des
coups impréveus,
Loürs a renverſé vos impuiſſantes
Z Ligues ,
A iij
6 MERCURE
Il s'eſt vaincu Luy- meſme, il vous
a pardonné,
C'eſtoit le ſeul moyen d'appaiſer
cet orage ;
Si la Paix vous a pû garantir du
naufrage,
C'eſt un bien qu'il vous a donné.
Ah, Grand Roy , quelle eſt voſtre
gloire !
Vous faites moins pour Vous,que
pour vos Ennemis .
Voſtre rare valeur vous les avoit
: foûmis,
Etvous abandonnez le prix de la
Victoire.
Pourquoy vous expoſer , courir
tantde hazards,
Forcer les plus puiſſans Ramparts,
Etfaire pour vos jours trembler
toute la France ,
Si Vainqueur vous cédez le fruit
de vos travaux,
Et
GALANT.
τ
E
Et content d'avoir pû vaincre tant
de Rivaux,
La gloire à voſtre coeur tient lieu
de récompenſe ?
Cettegloire n'est- ellepas affez affermie
? Toute la Terre ne connoistelle
pas assez le pouvoir de vostre
Bras ? Et d'ailleurs ; pourquoy rendre
en un moment , ce qui vous a
coustéſi cher ? Avez vous combatu
pour vos Ennemis ? C'est un effet ,
dit- on , de vostre Royale bonté , qui
veut triompher aussi bien que vostre
valeur ; mais , SIRE,permettezmoy
de croire autrement;.
r
S,
C'eſt plutoſt une prevoyance,
Je connois quelle en eſt la fin .
Vous voulez que voſtre Dauet
Et
PHIN
Augmente comme vous, la gloire
dela France.
Si cette rapide valeur,
A inj
8 MERCURE
Qui fait que tout devient voſtre
conqueſte,
Suivoit les mouvemens de voſtre
illuſtre coeur,
Ce cher Fils ſans eſpoir d'eſtre
jamais Vainqueur,
De quels Lauriers un jour couvriroit-
il ſa teſte ?
En effet, SIRE, on V. M. voudroitelle
qu'il trouvaſt des Ennemis à
combatre ? Si voſtre valeur ſe les
Joûmettant tous , les retenoit fous
les Loix , cet illuftre Dauphin ,fur
qui tout l'Univers a preſentement
lesyeux attachez , & dont il attend
les meſmes miracles, que vous faites
éclater aujourd'huy , pourroit avec
plus de raison que ne fit autrefois
Alexandre , ſe plaindre de cette
valeur qui vous rend invincible, &ب
pleurer vos Conquestes, lors que toute
la France eft occupéeà en témoi
gner
GALAN T. و
gner ſa joye par des réjoüiſſances
publiques. Vous avez trouvé le
moyen de le conſoler , SIRE , & de
vous faire en mesme temps une nouvelle
matiere de triomphe , en rendant
des Provinces entieres àvos
Ennemis . Ainsi l'on peut dire avec
justice, que bien loin de vous regarder
Vous - mesme dans_cette Paix ,
que vous avez imposée à toute l'Europe
, vous n'avez consulté que
- voſtre gloire, & celle de cet illustre
Fils. Vostre bonté nes'estpas arrestée
là. Il falloit luy choisir pour épouse
une des plus vertueuses Princeſſes du
Monde , & dont la Renommée publiaft
de jour enjour de nouveaux
prodiges . Ce n'estoit pas affezpour
devenir la Belle-fille du plus grand
Roy de la Terre , d'eſtreſortie d'un
Sang Royal , &d'une Famille qui a
donné tant de Roys,& d'Empereurs
à l'Europe , si les perfections de
C
-e
-f
j .
Av
10 MERCURE
L
l'esprit & du corps , ne se rencontroient
également dans ſa Perſonne .
Puiſſe le Ciel benir mille fois cet auguste
Mariage , & en faire fortir
une longue ſuite de Héros , imitateurs
des vertus de LoüiS LE
GRAND .
Mais ce n'est pas seulement la
Maiſon Royale qui reffent les bienfaits
de V. M. Tous vos Sujetsy ont
part , & cette bonté qui vous fait
prendre ladéfence de leurs interests
contre ceux de V. M. mesme , &
prononcer en leur faveur contre les
Droits de vostre Couronne , trouveroit
peu de croyance dans les Païs
Etrangers, fi la Renommée n'avoit
prisſoin depuis longtemps de nous
informer de jour en jour des nouveaux
miracles de V. M. Quelle
gloire , SIRE, de faire vous ſeul la
félicité de tant de Peuples ! Apeine
Avez vous gagné cent mille francs ,
que
GALANT. II
1
t
t
a
is
it
145
16
い
it
que par une liberalité inouye , vous
les deſtinez au Public. La Fortune,
qui diſpenſoit autrefois fes Trésors
mal-à-propos , s'est enfin repentie de
Son aveuglement .
Oüy, c'eſt maintenant qu'on peut
dire
Que la Fortune ouvre les yeux.
Conſtante à vous ſervir on la voit
en tous lieux
Se foûmetre en Eſclave aux Loix
de voſtre Empire;
Incapable de bien uſeri
De tantde biésqu'elle poſſede,
Avec juſtice elle vous cede
L'avantage d'en diſpoſer.
On peut connoiſtre le merite
d'une Famille par les graces dont
V. M. l'honore. Celle d'Estrées en a
reçeu depuis peu de temps des marques
si publiques & fi glorieuses,
qu'elle se trouve presentement au
comble de la gloire. Toute la Terre
admire
12 MERCURE
admire avec beaucoup de raiſon le
juste discernement du plus grand&
du meilleur de tous les Roys , &
prend part aux avantages d'une
Maiſon dont tous les Païs Etrangers
ont éprouvé l'esprit , &le courage.
Romese peut vanter d'avoir
chez elle un Cardinal , & un Ambaſſadeur
, tous deux illuftres par
cent belles actions , & dont la con--
duite à bien ménager les intéreſts
de la France , est connuë de toute
l'Europe. Les Mers tremblent au
Seul nom de ce brave Maréchal
d'Estrées, Il a trouvé le ſecret de
dompter leur orgueil , & leur farie;
de mettre en fuite, vaincre, &brû-
Ler des Flotes Ennemies juſques dans
leurs Ports ; de forcer en peu de jours
des Chasteaux , &des Places capables
de refifter pluſieurs mois à des
Generaux moins experimentez , &
moins vaillans que luy , deprendre
dess
GALANT. 13
S
e
des Isles entieres , & de porter la
terreur des Armes de V. M. juſques
dansle nouveauMonde.
Ce sont ces illustres récompenfes,
cesbiens , & ces dignitez dont V. M.
honore tant de Familles , qui font
connoiſtre que le vray mérite ne peut
demeurer caché àses yeux , & que
lefaux n'est pas capable de l'ébloüir;
& c'est de V. M. SIRE , qui a esté
donnée du Ciel à la Terre pour la
combler de biens , & dont on voit
que des Actions éclatantes marquent
toutes les journées , qu'on
peut dire, comme autrefois de noſtre
Titus , qu'elle est les délices du
Monde. Le Ciel ne peut refuser à
V.M. Ses plusSaintes benédictions ,
lors qu'Elle s'applique avec un ſoin
particulier à étendre les droits de
fon Empire en détruisant l'Héreſie,
& tirat du precipice tant de milliers
d' Ames qui courent aveuglément à
leur
14 MERCURE
leurperte. C'est ce qui nous oblige,
SIRE , àfaire à Dieu de continuelles
Prieres pour V. M. & à lay
Souhaiter toutes les profperitez que
Sa pieté mérite.
Oüy, Grand Roy, que le Ciel favorable
à nos voeux,
Daigne prolonger vos années,
Et que vos Deſcendans en comptent
les journées
Par des triomphes glorieux;
Qu'à vous rendre Vainqueur tout
aide& tout conſpire ,
Que l'on voye à vos pieds vos plus
fiers Ennemis,
Et que tout l'Univers ſoûmis
Reconnoiſſe un jour voſtre empire.
La Paix ayant donné lieude renouveler
les Exercices du corps
qui ſont le plus en eftime;les Chevaliers
, Archers , & Piſtoliers de
ر
la
GALANT.
15
S
S
e
He
la
la Ville de Péronne , ont crû de.
voir rendre le Bouquet que ceux
de S. Quentin leuravoient donné
en 1671. & dont ils n'avoient pu
encor s'acquiter par l'embarras
des Armées . Apres avoir obtenu
des Lettres Patentes de Sa Majeſté
pour ce rétabliſſement , ils
avertirent par des Lettres circulaires
tous ceux qui s'exercent au
Jeu de l'Arc dans les Villes de Picardie
, Champagne, Soiſſonnois ,
Artois, Flandres ,& autres , de ſe
trouver à la Feſte dont ils fixerent
le jour au 29. de Juin dernier.
Ainfile 28. du meſme Mois, les
Hautbois & les Tambours ayant
donné de fort grand matin le fignalde
l'Aſſemblée, les Chevaliers
de Péronne ſe rendirent tous à
cheval fur les huitheures à la Porte
de leur Jardin. Ce Lieu que les
guerres avoient ruiné entiere
ment,
16 MERCURE
ronne ,
ment, eſt devenu en fix mois un
des plus beaux de la Ville par les
ſoins qu'ils en ont pris. Il eſt ſitué
au milieu de deux Ruiſſeaux qui
coulent dans l'enceinte de ſes
Murailles . Au deſſus de la Porte
ſont gravées les Armes de Sa Majeſté,
& au deſſous celles de Pérelevées
en or. Le Veſtibule
eſt tout remply de peintures .
Amain gauche eſt Mutius Scevola
ſe brûlant le bras pour ſe punir
d'avoirmanqué Porfenna,l'Ennemy
defa Patrie , avec ces mots ,
Quidnon pro Patria ? Ala Porte
de la Chambre ſont ces autres
mots, Claris affueta trophais , pour
marquer que la Ville de Péronne
ne s'eſt pas acquis moins de gloire
parles Armes, que par la fidelité
qu'elle a toûjours eue pour fon
Souverain . Cette Chambre eſt
ſpatieuſe ,& peinte par tout de
Tro
GALANT.
17
Trophées d'Armes , de Piſtolets ,
deCarquois,de Fleches ,& d'Arcs.
D'un coſté eſt une Fille qui tient
une Palme d'une main , & un
Bouclier de l'autre. Une Fleche ,
un Arc , & un Piſtolet ſont peints
ſur ce Bouclier, avec ces paroles,
Utroquefimut clarefcere pulchrum.
Vis- à- vis d'elle eſt un Chevalier
Romain, tenant une Epée & une
Rondache, fur laquelle font ces
mots , Turpe referre pedem. Il y a
quantité d'autres Deviſes de cette
nature. LeJardin eſt ſéparé en
trois Allées , toutes trois plantées
d'Arbres à perte de veuë. Celle
du milieu eſt bornée par deux
grands Buts, faits en Pavillon , &
couverts d'Ardoiſe , qui font un
étres- agreable aſpect parmy la verdure
de ces Arbres. A coſté de
et l'un eſt le Jeu de Piſtolet, orné de
de pluſieurs Peintures.Une Perſpeca
5
e
ro tive
18 MERCURE
tive borne l'Allée, à coſté del'autre
, &la fait paroiſtre dans un
grand éloignement Les Chevaliers,
dontj'ay commencé de vous
parler, eſtant arrivez devant ce
Iardin , montez tous à l'avantage
avec des Houſſes, & des Chaperons
de Piſtolets , remplis de Broderie
d'or , & de Dentelle d'argent,
marcherent en tres- bon ordre,
au milieu de la grande Place
d'Armes de la Ville. Monfieur
Aubé qui en eſt Mayeur , eſtoit à
leur teſte , comme Capitaine- Lieutenant
de la Compagnie. C'eſt
un Gentilhomme de mérite , qui
s'acquita dignement de cet Employ.
Il eſtoit vétu d'Ecarlate , &
avoit fon Baudrier, ſes Gands , &
ſa Houffle , garnis d'une Frange
d'or tres- riche. Le reſte des Officiers
de la meſme Compagnie ;
ſçavoir, Monfieur Boïtel , ancien
۱ Eleu
GALANT. 19
a
२
コー
Tr
ce
cur
ta
Eleu en l'Election , Sous-Lieutenant
; Monfieur Vinchon , Enſeigne
; & Monfieur Reynard ,
Cornete , faifoient admirer leur
propreté. Quarante Chevaliers
qui les ſuivoient, habillez tous de
la meſme forte , avoient chacun
une Plume blanche , & une tresgrande
quantitéde Rubans verds
fur eux & ſur leurs Chevaux.
C'eſtoit la Livrée de leur Jardin .
Ils traverſerent la Ville en cet
équipage avec leurs Hautbois,&
leurs Tambours ,& allerent hors
les Portes recevoir les Compagnies
des Chevaliers Etrangers.
Celle de Soiffons parutla premie.
re. On détacha Monfieur Cahieu
Maréchal des Logis , pour la reconnoiſtre
; ce qui ayant eſté fait,
la Compagnie de Péronne marcha
juſqu'à un demy quart de
cien lieuë de la Ville, où ayant trouvé
Eleu
Li
eft
qui
m.
,&
,&
ange
Ofi
nie
les
20 MERCURE
lesChevaliersde Soiffons, Monfieur
Aubé mit l'Epée à la main
ainſi que ceux de ſa Suite , & en
falia le Capitaine,luy témoignant
l'obligation qu'on leur avoit d'eftre
venus honorer la Feſte . En
ſuite toute la Compagnie paſſa
devant celle de Soiſſons qu'elle
ſalia de l'Epée nuë , revint avec
elle dans la Ville au ſondes Hautbois
& des Tambours , & la conduiſit
dans le Logis qui luy eſtoit
préparé, apres qu'elle eut fait un
tour dans la Place d'Armes . Ceux
de Soiſſons eſtoient à peine logez ,
que le Guet ordinaire de la Ville ,
entretenu par les Echevins pour
avertir de ce qui ſe paſſe à la Campagne
, vint donner avis qu'on
voyoit paroiſtre d'autres Compagnies.
Celle de Péronne marcha
auſſi - toſt. toûjours en bon ordre,
& fut à peine fortie , qu'elle découvrit
GALANT. 21
t
1
X
Z,
1-
r
aha
re,
Hé
ric
couvrit les Chevaliers de la Ville
de S. Quentin. Ils eſtoient au
nombre de quatre- vingts , tous
tres-bien montez , & avoient
Monfieur le Préſident Vallois à
leur teſte. Ils furent reçeus, conduits
, & logez avec les meſmes
honneurs que ceux de Soiſſons.
La Compagnie de Montdidier arriva
un peu apres,ayant Monfieur
Dargenlieu pour Capitaine. On
luy rendit les meſmes honneurs
qu'aux deux premieres , & on en
uſa de la meſme forte pour les
Chevaliers des autres Villes voifines
, la reception deſquels dura
juſqu'àneufheures du foir. Apres
qu'on les eut logez , ceux de Péronne
ſe rendirent à leur Jardin ,
où un ſuperbe Repas ſervit à les
délaſſer. Le lendemain 29. toutes
les Bandes averties par les Tambours
,ſe trouverent a la Meſſe qui
fut
22 MERCURE
fut celebrée pour l'ouverture des
Prix. Chaque Compagnie y alla
Tambour batant , & Enſeigne
déployée ; & ceux de Péronne s'y
firent voir dans de nouvelles parures.
Sur les quatre heures de ce
meſme jour, tous ſe rendirent au
lieu d'Aſſemblée. La Compagnie
des Canonniers & Arquebufiers
de la Ville, commandée par Monſieur
Vaillant ſon Capitaine, s'eftoit
miſe ſous les armes , au nombre
de quarante, arméz de Moufquets
& de Bandolieres , & ayant
chacun une plume verte &blanche.
On leur avoit confiéle Bouquet
que rendoient les Chevaliers
de Péronne .Les Fleurs qui le compoſoient
estoient d'une ſoye ſi
vive , que les veritables n'euſſent
pû les effacer. Jamais Ouvrage ne
fut travaillé ſi artiſtement. Vous
n'aurez pas de peine à le croire ,
quand
GALANT.
23
quand je vous diray que la Reyne
ſe l'eſt fait montrer pluſieurs fois
chez les Dames Religieuſes de la
Rue du Bouloir , qui ont bien
voulu y donner leurs foins. Ce
Bouquet eſtoit poſé ſur un Piedeſtal
de deux pieds de haut,
tout doré , & orné de quatre Statuës
auffi dorées, dans les quatre
coins . Ces Statuës eſtoient deux
Nymphes, ayant des Palmes dans
une main , & un Coeur dans l'autre
, & deux Amours qui tenant
chacun un Arc , ſembloient eſtre
preſts à en décocher les Fleches
fur ces Coeurs . Quatre Hommes
vétus des Livrées du Jardin, portoient
le Bouquet. Parmy les diverſes
Compagnies des Cheva-
-liers , celle de Villers- Cotrets ,
quoy qu'en petit nombre , ſe fit
diftinguer par une parure égale. S
On ne vit jamais plus de propre-
τέ.
24 MERCURE
té. Auſſi n'eſtoit - elle compoſée
que d'Officiers de la Maiſon de
Monfieur , qui eſt un Prince qui
ne ſe ſert que de Gens choiſis.
Toutes les Bandes firent le tour
de la Villedans un tres- leſte Equipage
, chacune prenant ſon rang
ſelon que le ſort l'avoit reglé . Lors
qu'on fut devant la Porte de
Monfieur de la Brouë , Lieutenant
pour Sa Majesté dans la Place,
les Officiers de la Compagnie
de Péronne , luy allerent reïterer
la priere qu'ils luy avoient déja
faite de tirer le coup du Roy , &
d'eſtre de la Collation preparée
en leur Jardin. Il ſe mit aufſi- toſt
en marche à leur teſte , précedé
par tous les Gardes de Monfieur
d'Hoquincour , Gouverneur de
Péronne , & ſuivy du Major , &
de tous les Officiers de la Garniſon.
Ils trouverent une premiere
Collation
GALANT.
25
e
hi
S.
ur
ors
Collation qui leur fut offerte par
les Echevins lors qu'ils arriverent
à l'Hôtel de Ville. On la préſenta
auſſi à toutes les Bandes. Je ne
vous dis point combien on vuida
Lii de Verres à la ſanté de Sa Mang
jeſté . Pendant ce temps , les Arquebuſes
à croc qui ſont dans le
de Befroy de la Ville , tirerent fans
intervale , & l'on fut furpris de
Pla voir plus de quarante Drapeaux ,
gnie poſez aux Feneſtres de ce meſme
erer Hôtel par chaque Corps desMefdeja
tiers. Les Bandes eſtant revenuës
, & au lieu d'où elles avoient combaret
mencé leur marche , chacun re-
-toff tourna chez foy, à la réſerve des
Ecede Officiers, qui avec Monfieur deda
fieu Broue & ceux de ſa Suite, entrecurd
rent dans le Jardin. Il tira le coup
or, du Roy comme on l'en avoit prié,
Gart & mangea en ſuite avec tous les
emiet Conviez. La Collation ſe trouva
Ollatio Aoust 1681 . B
26 MERCURE
ſervie au milieu d'une des Allées.
de ce Jardin. Rien n'y manqua
pour la rendre magnifique, & les
Hautbois d'un coſté ; & les Violons
de l'autre , firent pendant ce
Régal une harmonie des plus
agreables . Le lendemain tous les
Députez des Bandes s'aſſemblerent
au meſme Lieu , où ils reglerent
le tirage au fort , &les Prix
au nombre de trente-deux. ( On
y employe deux mille Ecus que
les Chevaliers fourniſſent. ) Cela
eſtant fait, Monfieur Aubé plaça
les Pantons en préſence de ces
meſmes Députez , au bruit des
Hautbois , & de plus de trente
Tambours. Chacun enſuite tira
à fon rang , mais en divers jours.
Celuy des Chevaliers de Péronne
eſtant venu , ils parurent tous
en Veſtes de Brocard, oude toile
de Hollade tres- fine , chamarrées
de
GALANT .
27
e
S
es
-
eix
Da
ue
,
deDentelle & de Pierreries, avec
des Toques de Satin couvertes
d'une infinité de Rubans.Comme
ils n'eurent point leur ordinaire
fuccés au premier Panton, ils s'en
firent un ſujet de divertiſſement
pour eux, & pour tous les autres .
Ainfi ils parurent le lendemain
avec des Habits de Drap noir
couverts de Creſpe , & marcherent
dans la Place , leur Drapeau
plié, le bout en terre , leurs Tambours
voilez de noir,& batant d'une
maniere tres- lente & toute lugubre.
Monfieur Landon, Préfides
dent en l'Election , qui les précedoit,
portoit , quoy qu'en plein
midy , une Chandelle allumée
ours dans une Lanterne. Un autre
eron tenoit une Lunete d'approche
pour chercher le Noir, qu'ils n'ae
toute voient pû trouver au Panton. La
plaifanterie fut fort approuvée.
Lela
aça
ces
ente
tira
t-tous
arrees
de
!
1
Bij
1
28 MERCURE
Cependant tous fatiguez qu'ils
eſtoient de toutes les Feſtes qu'ils
avoient eſté obligez de faire , ils
ne laiſſferent pas de gagner cinq
Prix. Le premier de tous, fut remporté
par un Chevalier de Chauny.
C'eſtoit une Epée de vermeil.
Vous pouvez juger de ſa valeur
parle ſecond, qui estoit un Baffin
d'argent de trois cens Ecus. Le
Vendredy 4. de Juillet, on diſtribua
ces Prix en préſence de tous
les Députez ; & le Bouquet ayant
eſté deſtiné d'un conſentement
general àla Compagnie de Mondidier,
pour le rendre dans deux
ans, il luy fut porté le lendemain
parles Chevaliers de Péronne
précedez de leurs Officiers tous à
pied, & armez d'un Piſtolet dont
ils firent pluſieurs décharges.
Ceux de Mondidier marquerent
beaucoup de joye en recevant ce
Bou
,
GALAN T.
29
Y
1
e
Bouquet , dont ils ſe chargerent
par un Acte, & régalerent en ſuite
les Chevaliers de Péronne , &
les Canonniers, avec une entiere
_ magnificence . On compta plusde
80. Perſonnes à ce Repas. J'ay oublié
de vous dire que depuis le
commencementde la Feſte , il y
eut Bal tous les ſoirs en trois ou
quatre Maiſons . Celuy que Monſieur
Aubé donna le Mardy premier
du Mois, eſtoit general pour
toutes les Dames tant de la Ville
que des environs. Mademoiselle
Aubé ſa Soeur, qui eſt une Perſonne
bien faite&d'un grandmérite,
en fit les honneurs , & s'en
acquita avecl'entier applaudiffement
de l'Aſſemblée. Il fut ſuivy
d'une tres-belle Collation. Le
meſme Monfieur Aubé donna un
IS
t
nt
n
UX
in
e ,
on
ges
rent
Bou
magnifique Repas à Monſieur de
la Broüe
,
aux Officiers de la
Biij
30 MERCURE
Garniſon , aux Echevins , & aux
Officiers des Compagnies Etrangeres.
Il fut ſervy à cinq ſervices,
de tout ce qu'on peut trouver de
rare & d'exquis , & accompagné
d'une Symphonie admirable de
Muſique , de Violons, & de Hautbois.
Le Jeudy au ſoir 3. du mois ,
on eut le plaifir d'un tres - beau
Feu d'artifice . Les Ceremonies
dela Feſte furent terminées par
le départ des Chevaliers de Mondidier,
que ceux de Péronne conduifirent
hors de leur Ville, marchant
enbon ordre, & faiſant des
décharges continuelles. L'honneur
qu'ils ſe ſontacquis dans cette
rencontre , a donné une telle
émulation àtoutesles Villes de ces
Provinces , que dans l'ardeur de
faire revivre un Jeu ſi noble , les
plus conſidérables de chacune
s'empreſſent à s'y faire recevoir.
Ceux
GALANT .
31
:
S,
e
e
He
コピ
S
au
Dies
par
on-
Con
mar
des
100
ce
telle
ece
ur de
e,la
acune
Cevoit
Ceu
Ceux de Roye achetent une Maifon
afin d'y faire un Jardin ; ce
qui donne lieu de croire qu'il n'y
aura point à l'avenir une plus celébre
Feſte, que celle du Prix ge-
Eneral del Arc .
Si voſtre Amy que vous me
peignez entierement poſſedé par
les beaux Meubles , & qui ſemble
vouloir faire autant de Palais
qu'il a de Maiſons, eft capable de
ſoufrir une moralité un peu facheuſe
pour ceux à qui rien ne
manque , faites luy voir ,je vous
prie , la Traduction que je vous
envoye de l'Ode d'Horace , qui
commence par, Eheu fugaces Poftume,
postume, &c. Elle est du Fils
d'un Auditeur des Comptes de
Dijon, dont vous avez veu pluſieurs
Ouvrages .
Biiij
32 MERCURE
TRADUCTION DE LA
14. Ode du 2. Livre d'Horace.
E tes attachemens ſi tu veux
te guérir,
Postume , Souviens - toy que tu vis
pour mourir.
Les plus beaux de tes ans pafſſent
مک
Et tu fens ralentir l'ardeur de ta
avec viteſſe,
jeuneſſe ;
Ton culte envers le Ciel, ton encens,
Ne pourront t'exempter d'une triſte
ny tes voeux,
vieillesse,
Ils n'arresteront pas le temps qui
fuitfans ceſſe ,
Et quiſans t'épargner vient blanchir
tes cheveux.
Dûffes- tu châque jour immoler cent
Victimes Sur
GALANT.
33
Surtes Autelsdu Maistre des Enfers,
Dont le pouvoir , par des droits
légitimes,
Pourpunir des Géans tous les crimes
divers,
Déja dépuis longtemps les retient
dans lesfers,
Rien nepourrafléchirſon coeur inéxorable,
A
Je
141
N
C'estune Loy pour tous inévitable,
Qu'ilfaut que chacun àson tour,
Pauvre,Riche, Berger, Monarque,
Paſſe confusément fans espoir de
retour
Dans la fatale Barque.
En vain pour plonger le cours de
nos années
Qui dans un certain temps par les
Dieuxfont bornées,
Nous voudrons éviter les funestes
hazards ent
Sut
BY
34
MERCURE
De Bellone & de Mars .
En vain l'art d'un Pilote , & le vent
favorable of won
Conduiront ſur les flots d'une Mer
redoutable
Nostre Navire jusqu'au Port ;
Envain pour éloigner la mort qui
nous étonne,
Nous craindrons dans l'Automne
D'un vent rude & mortell'impétueux
effort.
Ilfautfouffrir les coups de la Parque
fatale,
Il faut payer un jour le tribut à
Caron;
Voir le Cocyte errant , & le triste
Acheron,
Habiter de Pluton la Demeure infernale,
Oùparmy les horreurs d'une obscure
Prison,
La Race Danaide , & l'orgueilleux
Typhon,
L'in
GALANT.
35
L'infortuné Sisyphe , Ixion , &
Tantale,
Souffrent cruellement
De leurs crimes commis lejuſtechatiment.
Ilfaut quiter tes Maiſons de Campagne,
Tes meublessomptueux, tessuperbes
Palais,
Abandonner, &perdrepourjamais
Ton Epouse charmante , & ta douce
7- Compagne,
Toy d'un Tout fi parfait la fidelle
A
Moitié,
ith
Ссы
Hems
L
Que la Mort àses yeux raviraſans
pitié.
***
Ilfaut quiter ces Lieux pleins de
delices
Quifont à tes voeuxſipropices,
Ces Parterres , ces Bois , ces Jardins
toûjours verds,
ой
36 MERCURE
Où malgré les rigueurs d'uneſaiſon
cruelle ,
Floreſouventse renouvelle,
Et conſerve un Printemps au milieu
des Hyvers .
Ces Lys , ces Oeillets, & ces Rofes,
Que tu vois avecſoin dans tesJardins
écloſes ,
Mais qui ne durent qu'un matin,
Sont de tes foibles jours une vive
peinture,
Et tu n'auras qu'un semblable
deftin.
Ces Arbres , ces Gazons , & ces Lits
de verdure,
Quisemblent ne changerjamais,
Quand tu Satisferas aux Loix de
la Nature,
Perdront leurs plus charmans attraits,
Et deviendront pour toy defunestes
Cyprés.
Un
2
GALANT.
37
Un Héritier viendra , dont la folle
dépense
Diffipera les Biens qui luy feront
donnez;
Atable on luy verra répandre en
abondance
کرا
6,
ve
!
Sur tes Planchers de marbre & de
peinture ornez,
Tes Vins délicieux, qu'on avoit deftinez
Pour lesjours de réjoüiſſance ,
ble Et qu'avec tant deſoin & tant de
vigilance
Lits Tu tenois ſous cent clefs dans ta
Cave enfermez,
ais,
x de
nestes
2
Comme les plus exquis & les plus
estimez,
Le 20. de l'autre mois , il ſe fit
une fort grande Cerémonie à
Mets , pour le Baptéme d'une
jeune Juifve âgée de douze ans.
Monfei
38 MERCURE
Monſeigneur le Dauphin & Madame
la Dauphine , qui voulurent
bien luy ſervir de Parrain &
deMarraine , firent l'honneur à
Monfieur Bazin Intendant de
Juſtice des trois Eveſchez de
Mets , Thoul & Verdun, & Frontiere
d'Allemagne , & à Dame
Marie le Page ſon Epouſe , deles
choiſir pour la tenir en leur place.
Toutes les Kuës par où l'on paſſa
pourſe rendre dans l'Egliſe Cathedrale,
efſtoient tenduës de Tapifferies.
Pluſieurs Hautbois &
Trompetes alloient les premiers
& précedoient les Officiers &
Archers de la Ville en marche
tres - bien reglée . Ils eſtoient fuivis
de quantité de petites Filles
veſtuës de Toile d'argent , habillées
en Anges , avec des Cierges ,
&Couronnées de Fleurs. Derrie
re elles marchoit la jeune Juifve
qui
GALAN T.
39
-
1-
&
de
de
oname
les
ace.
Daffa
Ca-
Taqui
alloit recevoir le Baptéme ,
veſtuë de Moire d'argent , avec
des Fleurs fur la teſte , & quantité
de Perles & de Diamans. Les
Dames de la Propagation l'accompagnoient
, avec les Nouvelles
Catholiques ; & les Curez
de toutes les Paroiſſes de la Ville ,
dont les Banieres alloient devant
fermoient cette Marche. Monſieur
l'Archeveſque d'Ambrun ,
Eveſque de Mets , fit cette Cerémonie,
pendant laquelle la groſſe
Cloche, quine ſonne jamais que
parl'ordre de la Ville , fonna plufieurs
fois. Il faut ſoixante Hommes
pour cela. Il y eut grande
Muſique , & on tira le Canon.
Cette Fille fut nommée Anne-
Dis &
miers
ers &
arche
ot fui-
Filles
habil
erges,
Derrie
Juifve
qui
damela Dauphine l'avoit ordonné.
On diftribua une fomme d'argent
à tous les Pauvres qui ſe préſenterent,
Marie- Chrétienne , ainſi que Ma
40
MERCURE
ſenterent , & cette maniere de
Feſte futterminée par un grand
Soupé , où Monfieur de Seve
Premier Préſident ſe trouva avec
la plus grande partie de Meffieurs
du Parlement , & des Dames
dela Ville.
Le Cavalier que vous avez
veu ſi galant dans voſtre Province
, & qu'on vous a dit eſtre en
ſolitude , a choiſy pourſa retraite
le Lieu du monde le plus agreable.
C'eſt une Maiſon tres-bien
ſituée , qu'on peut appeller un
petit Bijou . LesApartemens n'en
font pas fort grands , mais tout y
eſt propre , & d'une commodité
admirable. Ce qui l'a ſur tout
déterminé à la préferer à beaucoup
d'autres qu'on a voulu luy
faire acheter , c'eſt la beauté du
Jardin. Onm'a fait voir une Lettre
qu'il écrivoit en commun à
cing
GALANT. 41
-
a
C
--
27
men
ite
ea-
Sen
un
cinq ou fix Dames, pour les inviter
à l'aller voir. Il les en prioit par
le mérite qui ſuit ce qu'on fait
pour les Reclus ; & comme ſi l'agrément
de ſon humeur n'eust
pas fuffy pour les attirer , il leur
envoyoit la Veuëd'une Fontaine
ornée de Jets d'eau , au bord de
laquelle il les afſuroit qu'on faiſoit
ſouvent de fort galantes converſations.
Il eſt aiſe de connoiſtre
parcebel endroit de ſa Maiſon ,
qu'une Solitude pareille à la ſienne
n'eſt pas difficile à ſuporter.
en Auſſi ne l'eſt- elle que de nom ,
aty puisqu'il eſt rare qu'on l'y laiflite
ſe ſeul. La maniere aiſée dont
cout il reçoit ſes Amis , fait qu'on
cau- s'empreſſe à le viſiter , & l'on reluy
vient toûjours tres- content de
edu ces fortes de Parties. Il s'en fit
Let une il y a huit jours , de Gens
bunt choisis de l'un & de l'autre
cing Sexe ,
42 MERCU RE
Sexe , qui eurent tout lieu d'eftre
fatisfaits de luy. Il leur
donna un fort grand Repas ;
&quand la chaleur du jour
fut un peu diminuée , il convia
cette belle Troupe à venir prendre
le frais à la Fontaine dont
je viens de vous parler. On y
fervit la Collation aux Daines ,
qui furent ſurpriſes de l'effet
que produifoient les Jets d'eau
au milieu des Arbres qui font
tout autour. Elles ſe promenerent
en fuite dans les Allées du
Jardin , & le hazard ayant fait
que le Cavalier demeura un peu
derriere avec une fort jolie
Perfonne , Fille d'une de ces
Dames , la plus enjoüée de toutes
fe détournant , luy dit agreablement
que le nom de Solitaire
qu'il ſe donnoit , n'empefchoit
point qu'il ne s'attachaſt
toûjours
GALANT. 43
.
r
ز
toûjours aux Belles. Il répondit
avec le meſme enjouëment ,
qu'apres les longs & divers
it
ia
nvoyages
qu'il avoit faits dans le
Païs de Galanterie , il n'eſtoit
plus propre que pour le cones
ffer
eau
font
ene
Ssdu
fa
pe
joli
Cf
0012
gre
So
Impe
achal
ûjou
ſeil , qu'à la verité il croyoit y
avoir quelque talent , à cauſe
du grand uſage qu'il avoit du
monde; & que peut- eſtre les
Leçons qu'il donneroit ne ſeroient
pas inutiles , pourveu
qu'on vouluſt ſoufrir qu'il parlaſt
ſincérement. Il n'y eut perſonne
qui en meſme temps ne
s'ofriſt à l'écouter. Il demanda
quelques jours pour examiner
ce qui convenoit à chacune
d'elles , & dégagca ſa parole par
diverſes Lettres qu'il leur fit
porter à toutes. Comme aucune
de ces Dames n'a voulu montrer
la ſienne , je ne vous puis
dire
44 MERCURE
dire de quelle nature eſtoient
les conſeils qu'il leur donna.
Apparemment ils avoient raport
à leur caractere . L'une eſt coquete
, l'autre ambitieuſe , la troifiéme
prude , & la derniere un
peu furannée. Vous jugerez làdeſſus
de ce qu'il pût leur écrire.
La jeune Perſonne qui avoit
eſté la cauſe de l'engagement
qu'il s'eſtoit fait , eut auſſi ſa Lettre
en particulier. Je vous en envoye
une Copie. L'innocence
de ſon coeur qui eſt encor libre ,
n'a pû permettre qu'elle en ait
fait un ſecret. Voicy en quels
termes elle eſtoit conçeuë.
CON
GALANT.
45
38038038138238
-
i-
ר מ
arioit
ent
Let
en.
nce
re ,
ait
vels
CON
CONSEILS
DES - INTERESSEZ,
A LA JEUNE IRIS .
Lyades Meres qui ne veulent
pas que l'on prononce le mot d'amour
devant leurs Filles. C'est une
précaution un peu scrupuleuse , &
qui peut- estre a quelque chose de
bien dangereux. Malheur à celles
qui n'ont connu l'amour que quand
elles l'ont fenty. Voila ce que cherchent
laplupart des Galans, dejeuwes
Innocentes. Dieuſçait quels ragoufts
ils se figurent à leur donner
les premieres leçons. Pour moy ,je
veux , s'ilse peut , les prévenir aupres
de vous , & vous apprendre ce
I que vos Amans vous apprendroient .
Si mes enseignemens vous plaiſent
moins
46 MERCURE
moins que ne feroient ceux qu'ils
vous donneroient , en récompenſe ils
vous coûteront moins aussi.
Vous entrez dans le monde, aimable
Iris , Sçachezles diferentes me-
Sures qu'ilfaut prendre avec les di
ferens caracteres de Galans , aufquels
vous vous verrez exposée.
Vous trouverez toutes les Ruelles
toutes les Chambresſemées de ces
fades Protestans,de ces infatigables
Diſeurs de douceurs , devant qui un
visage un peujeune, &des yeux un
peu paſſables,nesçauroientparoître,
Sans estre auſſitost attaquez d'un
nombre infiny de fleuretes. Leurs
admirations ne vousfont quartier
Sur rien. Vous ne pouvez faire un
pas , ny dire un mot qui ne vous at .
tire un orage de louanges.Leurs yeux
radoucis vous ſuivent par tout. F'ay
veu de jeunes Perſonnes qui s'accommodoient
de ces Gens- là. Les
pre
GALANT.
47.
0
S
its
2-
nediauf.
ofée.
es &
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ables
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roître,
d'un
Leurs
uartier
aire un
Jous
at
ursyew
out. Is
qui s'm
-là. LA
premieres douceurs qu'on entend ,
Sont d'ordinaire fort bonnes de quelque
part qu'elles viennent , & les
gousts qui nesont pas encorformez ,
fontſujets à en estre un peu avides .
Je ne croy pas que vous ayez besoin
de leçon là- deſſus ; mais en tout cas,
s'il vous en faloit une , écoutez ces
fortes de Galans deux ou trois fois ,
celaſuffira pour vous en deſabuſer.
Fay veu auſſi de jeunes Perſonnes
d'une autre humeur , qui estoient
fatiguées de ces Doucereux éternels ,
jusqu'à le leur dire , Gardezvous
bien de prendre cette métode avec
eux. Cela ne ſert qu'à leurfaire re
doubler , ở quà irriter encor leurs
éloges. Ils croyent que tout ce qui
vous tient , c'eſt la difficulté d'ajoû
ter foy à ce qu'ils vous disent , &
qu'en vous le rediſant d'une maniere
plus forte , ils vous perfuaderont.
Ce n'estpas là le moyen de vous délivrer
48 MERCURE
livrer de leurs viſites. Gouvernezvous
plus finement. Convenez avec
eux des loüanges qu'ils vous donneront
. Mettez- vous de moitiéàvous
admirer vous - mejme. Prevenez
quelquefois leursfleuretes , mais tout
cela d'une certainemaniere qui faſſe
voir un agreable mépris pour eux,
&non pas uneſote eſtime pour vous;
&je vous répons que quelque esprit
qu'ils ayent , vous les verrez fort
embaraffez.
Il y a dans le monde une infinité
de jeunes Gens auſſi remplis de bonne
opinion d'eux , qu'ils l'ont mauvaiſe
des Femmes. Uneseule avanture
qu'ils auront euë ,peut- estre en
des Lieux où il n'y avoit pas beaucoup
à combatre , leurfait tiver des
conséquences genérales pourtout le
refte du Sexe. Ils connoiſſent les
Femmes , diſent- ils , ilsſçavent les
prendre parleurfoible. Ils ont appris
par
GALANT. 49-
C
45
ez
48
*
- par expérience , que quelques beaux
dehors qu'elles montrent , rien ne
tient, quand on a l'art de bien attaquer.
Vous le reconnoiſtrez à un air
de confiance qui regne fur tout ce
qu'ils diſent , à de certaines manieres
hautes qu'ils ont retenues de
leurs conquestes , au peu de largeſſe
qu'ils font de leur pretieuſe eſtime.
Brit ils font perfuadez qu'une complaifurt
Jance aveugle gagne les Femmes. Ils
s'y étudient, mais c'eſt une complaititle
Sance feinte , au travers de laquelle
vous démeſlez, aiſement qu'ilsse ré-
Japondent qu'elle ne leurfera pas inutile.
Recevez leurs protestations
avec froideur , vous ne voyezpoint
CAM. qu'ils en foient beaucoup touchez . Ils
de Se tiennetfürs que vous n'agiſſezque
auth par grimaces. S'ilsse trouvent teſteon-
Jan
e en
tle
à- teste avec vous , vous ne leur reat
marquezpoint cette agreable timippidité
quieft le carattere des verita-
PA
Aouſt 1681 . C
50 MERCURE
bles Paffions. Point d'embarras à
expliquer ce qu'ils penſent. L'honneur
qu'ils prétendent faire en se
déclarant , les fait d'abord entrer
en matiere. Ilsfe plaignent d'an air
Sec &forcé , & avec des exagérations
terribles ; & ce qui ne manque
presque jamais, ils yous comparent
aux autres Maîtreſſes qu'ils ont
euës , bien moins cruelles que vous,
car ils croyent ( & cela est quelquefois
vray aupres d'une certaine eſpece
de Femmes ) que les exemples des
faveurs qu'ils ont obtenues de quelques-
unes, peuvent beaucoupfur les
autres,qu'unepremiere bonne fortune
en attire une ſeconde,&que telleſe
laiſſe vaincre à la reputation
d'un Amant , qui neseferoitpeutestre
pas laiſſée vaincre à l'Amant
mesme. Si jamais quelques - uns de
ces Gens- là vous tombent entre les
mains, vangezbienSeverement fur
eux
GALANT.
SI
fe
er
air
ra
an-
гра
Is ont
JOK
Iqui.
efpi
Lesde
quel
Sur le
forts
16
we
te
utati
it per
Am
S- un
entre
ment
eux tout voſtre beau Sexe.Ecoutezles
pour les mal- traiter , mais d'ailleurs
évitez- les autant que vous le
pourrez. Que toute voſtre conduite
avec eux foit extrémement reſſerrée.
Songezqu'il faut leur refuser
les apparences autant que les choses
mesmes. Vn Billet qui les mettra
d'une Partie dejeu ou de promenade,
eft fort innocent. Cependant ne
lehazardezpoint avec eux. Ils en
montreront l'écritureàmille Gens,à
qui ils refuſeront de le lire. Souvent
quand ils font teſte - à teste avec
vous , ils ne veulent que l'honneur
d'y eſtreſurpris .Ils affectent de vous
rendre des foins en public ; & cependant
ils disent par le monde en
termes genéraux , qu'ils nesont pas
Gens à perdre leur peine. Enfin il
est tel Homme qu'il vaudroit mieux
aimer, que d'eſtreſeulement aimée
d'un de ceux- là.
Cij
52
MERCURE
Que j'aurois de choses à vous dire
fur les Amans que vous pourrez
avoir , quiferont au deſſus de vous
par leur rang & par leurnaiſſance!
Rejettez bien loin la dangereuse
vanité d'avoir tous les jours àvôtre
PorteunCarroffe à Manteau Ducal.
Ces fortes d' Amans sçavent vous
faire une espece de honte des reſiſtances
que vous leurfaites, en les traitant
de manieres Provinciales, auf.
quelles ils oppofent celles de la Cour;
& peut - estrey a - t - il eu des Femmes
qui leur ont accordé des graces conſidérables
, par la feule crainte de
faire croire qu'elles nesçavoientpas
affez bien vivre. Rendez à la qua.
litédes Gens ce qu'elledemande précisément,
& gardez- vous bien d'al
ler au dela. Autrement vous leur
feriezconcevoir de trop hautes espérances.
Tenez vous au dessous du
Duc , si c'est un Duc qui cherche à
VOUS
GALANT. 53
S
!
e
re
al.
HS
Ai
ONY
mes
convous
voir, mais infiniment au deſſus
de l'Amant.
Vne des plus dangereuses especes
de Gens que vous puissiezrencontrer
à voſtre entrée dans le monde,
cefont ceux qui s'attacheront à vous
pour vous donner des conseils , &
pour prendre en quelque façon le
foin de voſtre conduite . Ils ont de
L'acquis , ils décident. Vne jeune
Femme est bien- aiſe de les trouver
d'abord pour Protecteurs de fon
mérite lors qu'elle commence à paroître
, & de tirer d'eux les lumieres
e de
dont elle a besoin. Feu à peu on leur
tpas laiſſe prendre fur soy un ascendant
qua qui se fortifie toûjours. Quand on
pre voudroit fecoüer lejoug , on ne le
d'al peut plus. Ils ne manquentpoint de
lekt
eft
us d
rche
VONS
vous décrier le reste des Hommes .
ils tâchent ou à vous rendrefufpects
ceux qui leur feroient ombrage aupres
de vous , ou à les écarter par
Cij
54 MERCURE
leurs propres affiduitez. Il vous
broüillent avec tous leurs Ennemis;
& quand ils ontfait de vostre Maifon
une Solitude telle qu'ils l'entendent
, ils se déclarent Amans , ou
plûtoſt ils uſent de leurdroit, envous
commandant de les aimer. Préve
nez cette indigne ſervitude , non
pas enne recevantpoint de conſeils,
(profitezen , ſans vous afſujettir
trop à ceux qui les donnent , ) mais
en ne souffrant pas qu'il s'établiſſe
chez vousfur ce pretexte aucune
forte de domination ; & ne fust- ce
que pour l'empeſcher , negligez
quelquefois de bons avis , quand ce
nefera pas sur des matieres trop
importantes .
Voila , ce me semble , les principaux
caracteres contre lesquels vous
avez à vous tenirſur vos gardes . Si
vous profitez de mes Leçons , que
vous devez croire entierement defintéreſſsées,
GALANT.
55
S
1
a
ce
ct
12
S
intéreſſées, puis que je ne ſuis ny en
état, ny en âge de prétendreà vôtre
coeur , au moins ne ferez- vous en
peril d'aimer que quand vous rencontrerez
un Homme qui ſoit veri
tablement aimable ; mais comme en
ce cas je n'aurois guére de conſeils à
vous donner contre luy ,je veux vous
apprendre comment il doit estre fait,
afin que vous ne vous y laiſſiez pas
tromper. C'est une peinture que je
vous feray la premiere fois.
Si noſtre ſpirituel Solitaire tient
ce qu'il promet , il ſçait quelles
qualitez font eſſentielles à un galant
Homme , & il en fera fansdoute
un agreable portrait. Ce
qu'il a écrit aux Dames , dont je
vous ay dit que l'une eſt prude,
&l'autre coquete , ne ſera peuteſtre
pas toûjours fi caché , qu'il
n'en échape quelques Copies. Si
Cij
56 MERCURE
elles me tombent entre les mains,
vous les aurez auſſitoſt. Il penſe ſi
juſte, que tout ce qui vientde luy
mérite d'eſtre gardé. Cependant
je vous envoye une Planche qui
me paroiſt avoir du raport avec
ce qu'on dit de la Fontaine , qui
fait un des ornemens de ſa nouvelle
Maiſon. C'eſt la Veuë de
celle qu'on appelle des Tritons
dans le beau Jardin d'Aranjuez .
Elle a bien dequoy contenter les
yeux. Aufli beaucoup de ceux qui
l'ont veuë, la preferent ils à toutes
les autres .
Je vous appris la derniere fois
la Reception qui avoit eſté faite
à la Reyne Mere de Danemark à
la Cour de Hanover , & qu'elle
en eſtoit partie pour aller à Pyrmont,
dans le deſſein d'y prendre
des Eaux. Elle y arriva le Samedy
18. de Juin, felon le vieux ſtile, &
le
!! s
122
S
a
le
دم
۲۰
re
di
&
le
18.de Juin, felon le vieux itu , ec
le
GALAN T.
le 28:
trice Palatine s'y renditune heure
apres , & vint ſalüer la Reyne
ſa Mere . Les Danois qu'on ne
voyoit jamais à ces Eaux qu'avec
des Fourrures , y ont paru cette
fois avec des Habits chamarrez ,
& brodez d'or & d'argent. En
fort peu de jours la Cour y devint
fort groffe,& peut- eftre ne verracon
de longtemps tant de Princes
Souverains affemblez en meſme
Lieu. Pendant le ſejour que
Sa Majesté a fait à Pyrmont, il y a
eu juſques à vingt- fept Alteſſes.
En voicy les noms.
felon nous. Madame l'Ele
Monfieur le Prince Royal de
Danemark: 1
Monfieur l'Electeur, & Madame
l'Electrice de Brandebourg .
Madamel'Electrice Palatine.
Meſſieurs les deuxjeunesPrinces
de Brandebourg.
1
Cv
58 MERCURE
Madame la jeune Princeſſe de
Friſland.
Monfieur le Duc , & Madame
la Ducheſſe de Zell .
Monfieur le Duc , & Madame
la Ducheſſe de Hanover.
Meſſieurs lesdeuxjeunesPrinces
de Hanover.
Meſſieurs les deux Princes de
Holſtein-
Monfieur le Princed'Eyſenach.
Madame la Princeſſe de Zell .
Madame la Princeſſe de Hanover.
Monfieur le Landgrave de
Caffel.
Meſdames les Landgraves de
Caſſella Mere & la Fille.
Madame la jeune Princeſſe de
Mekelbourg.
Monfieur le Prince & Madame
la Princeſſe d'Anhalt.
Trois Princeſſes d'Anhalt.
Les
GALANT .
رو
0
11.
Ha
0
SC
e
Jan
L
Les noms employez dans cette
Liſte ne deſignent aucun rang
entre ce grand nombre d'illuftres
Perſonnes. Elles n'en ont pû convenir
entr'elles ; & pour eviter
dans les Affemblées toutes les
diſputes de préſeance , elles s'en
font rapportées au Sort, qui tourà-
tour leur a fait changer de
place.
Le Dimanche 19. ( je ſuis toujoursle
vieux ſtile employé dans
mes Mémoires ) la Reyne paffa
tout le jour en devotion ſelon fa
coûtume, & fut complimentée de
la part de Monfieur l'Electeurde
Brandebourg par Monfieur de
Galdebeek ſon GrandChambellan
. Madame l'Electrice de Brandebourg
, les deux Princes de
cette Maiſon , & pluſieurs autres
Seigneurs , luy envoyerent auſſi
faire compliment , & elle reçeut
ceux
60 MERCURE
:
ceux de Monfieur le Comte de
Valdek , à qui la Comté dePyrmont
appartient .
Le 20. Sa Majesté fit appeller
tous lesMedecins, pour confulter
ſi elle devoit prendre des Eaux .
Le 21. Elle commença à en
boire , ſuivant ce qui avoit eſté
réſolu , & continua d'en uſer pendant
deux jours ; mais comme elle
s'en trouva incommodée , elle
les quita.
Le 24. Feſte de S. Jean , fut encor
pour elle un jour de devotion .
Le 25. cette Princeſſe rencontra
Madame l'Electrice de Brandebourg
aupres de la Fontaine.
Le 26. qui estoit Dimanche ,
fut employé à ſes devotions ordinaires
.
Le 27. Madame l'Electrice de
Brandebourg , accompagnée de
Monfieur le Landgrave de Caffel
GALANT . 61
ſel , la vint viſiter avec une Suite
magnifique .
n
te
n
1.
On
an-
Le 28. la Reyne alla voir Madame
l'Electrice de Brandebourg,
& Madame la Landgrave de
Caffel .
Le 29. Sa Majesté fut traitée à
He Lude par Monfieur l'Electeur de
Brandebourg. Meſſieurs les Ducs
le de Zell & de Hanover prétenledoient
qu'il leur devoit rendre
viſite le premier , à cauſeſqu'il eftoit
arrivé à Pyrmont avant eux ;
mais s'eſtant trouvé attaqué de
goute, ces Princes y accompagnerent
la Reyne de Danemark , &
e. virent cet Electeur, comme eſtant
he menez par cette Princeſſe. Peude
di temps apres on ſe mit à table. Sa
Majesté voulant donner lieu à ces
de Souverains de ſe voir fans conteftation
pour les rangs, propoſa de
Caffaire tirer les Places aux Billets.
fels Voicy
62 MERCURE
Voicy comment le Sort les régla
dans ce Repas.
1. Place. Monfieur le Prince
Philippe de Holſtein.
2. Madame la Ducheſſe de
Hanover.
3. Monfieurl'Electeur de Brandebourg.
4. Madamel'Electrice Palatine.
5. Monfieur le Duc Zell.
6. Monfieur le Duc de Hanover.
7. La Reyne Mere de Danemark
.
8. Madamel'Electrice de Brandeboutg.
9. Madame la Princeſſe de Zell.
10. Monfieurle Prince de Saxe-
Eyfenach.
11. Madame la Princeſſe de
Meklebourg.
12. Monfieur le PrincePhilippe
deBrandebourg.
13.Ma
GALANT. 63
e
1-
13. Madame la Princeſſe de
Hanover.
14. Monfieur le Prince George.
15. Madame la Ducheſſe de
Zell.
16. Monfieur le Prince de Hanover.
17. Monfieur le Duc de Hol-
دا
ſtein .
Le30. on ſe divertit au Jeu chez
10 la Reyne de Danemark .
Le Juillet , cette Princeſſe
ne
ran
Zel
axe
edi
hilip
3.M
traita toute la Maiſon de Brandebourg
& celle de Brunſvic. La
Table eſtoit de vingt- deux Couverts..
Le 2. Monfieur le Duc de Zell
donna un magnifique Repasala
Reyne & à toutes les Alteſſes.
Le 3. Monfieur le Duc de Hanover
traita à fon tour cette illuftre
Compagnie.
Outre les Alteſſes qui ſe ſont
trou
64 MERCURE
trouvées à Pyrmont , & qui eftoient
à la meſme Table lors
qu'elles ſe ſont traitées , il y avoit
ſouvent d'autres Tables de cent
Perſonnes de qualité de l'un & de
l'autre Sexe.
Les quatre jours ſuivans ſe paſ
ferent auſſi agreablement que les
premiers ; & le 8. les Princes , les
Cavaliers , & les Dames , voulant
divertir la Reyne parla nouveauté
d'une Mafcarade , prirent des
Chariots de Poſte , avec du Foin
&de la Paille , & monterent deffus
comme des Gens qui venoient
aux Eaux. Les uns eſtoient déguiſez
en Chartiers. Les autres, parmy
leſquels eſtoit Monfieur le
Prince Royal , parurent en gros
Marchands Hollandois venant
des Indes. Monfieur Ilten repréſentoit
un Opérateur,avec Monſieur
le Prince de Holſtein. Monſieur
GALANT. 65
5
. ſieur le Prince Frederic- Auguſte
de Hanover avoit un Habit de
Femme ; & les Dames qui furent
de cette Partie , ſe mirent ainſi
que luy , en Bourgeoiſes de Cam.
pagne. Toute cette illuſtre Troupe
pafſſa devant les Fenestres de
la Reyne,quileur donna à ſouper,
& le Bal en ſuite.
e
es
es
es
bin
ef.
ent
ui
ar
le
ros
ant
re
C
on
eur
Le 9. on fit venir des Sauteurs,
des Marionetes , des Joüeurs de
Flûtes , & d'autres Inſtrumens ,
avecdes Chanteurs .
Le 10. on fit une Loterie de
deuxmille Ecus, où il fut permis à
tout le monde d'aller prendre des
Billets. Monfieur le Duc de Hanover
donna aux Comédiens
deux cens Ecus qu'il y avoit mis ,
&ils aimerent mieux les prendre
en eſpece, que de les riſquer , ſur
l'eſpérance d'avoir le gros Lot.
Le 11. la Reyne de Danemark
traita
A
66 MERCURE
traita toutes les Alteſſes , & partit
ce meſme jour , apres avoir fait
diftribuer une grande ſomme
d'argentaux Pauvres, qui estoient
accourus en foule à Pyrmont. Elle
alla coucher à Hamelin , & le
lendemain à Hanover. Pendant
quelques jours qu'elle y a paſſez,
voicy l'ordre qu'on a fuivy pour
la Table , On ſe prenoit par la
main dans la Chambre de la Reyne,
d'où l'on fortoit en une longue
file , chaque Cavalier tenant
une Dame. On tournoit ainſi autour
de la Table ; & quand elle ef
toit entourée on prenoit place où
l'on ſe trouvoit, ſans qu'on s'attachaft
à obſerver aucun rang. La
Reyne meſme qui voulut eſtre de
cette Suite , n'avoit quelquefois
qu'une des dernieres places . Treize
Alteſſes mangeoient toûjours
avec elle, ſçavoir , Monfieur le
J
Prince
GALANT. 67
or
Prince Royal de Danemark, Madame
l'Electrice Palatine , Mefſieursles
Ducs de Zell & de Hanover
, Meſdames les Ducheſſes
Eleurs Femmes ; Meſſieurs les deux
Princes de Holſtein , Monfieur le
Prince d'Eyfenach , avec Mef-
1 ſieurs les deux Princes aînez de
Hanover, & Meſdames les Princeſſes
de Zell , de Hanover, & de
f Meklebourg. On y a donné trois
Répréſentations de l'Opéra Italiten
d'Alceste, & dancé deux fois le
11 grand Balet intitulé le Charme de
et l'Amour, que l'on avoit augmenté
et de quelques Entrées . Je vous en
att fis la deſcription dans ma Lettre
ldu Mois d'Avril , & l'accompa-
Eret gnay des Vers qui ont eſté faits
Le ſur cette matiere. La Reyne de
1t Danemark s'eſt fort divertie à ce
je Balet. On enprépare un nouveau,
eut tout champestre & qui doit eſtre
el
Prin dancé
68 MERCURE
:
dancédans la Campagne àla clarté
des Flambeaux. Je vous feray
part du détail qu'on m'en promet.
Monfieur Gardien , Secretaire
du Roy, eſt Autheur de la Fable
qui fuit. Elle est de pure invention
& remplie d'alluſions auffi fines
que naturelles. La morale en peut
eſtre utile à bien des Gens .
€23-863-6203 603 603 603 603030303-3
LA SALIERE,
ET LE SUCRIER .
FABLE.
Ans une office d'importan-
Sur une Superbe Crédence.
Parmy cent Vases prétienx,
Regnoit une groffe Saliere,
A quimalgrésa minefiere,
An
GALANT. 69
D
Al
Vn Sucrier voisin faisoit fort les
douxyeux.
Au retour du Buffet, au fortirde la
Table ,
Ce beau Peuple d'argent devenu
Sociable,
Pour charmer les ennuis defa captivité
,
Paſſoit à diſcourir les entieres journées,
Pestant assez Souvent contre les
Destinées,
C'est l'employ du chagrin & del'oifiveté.
Unjour nostre Galant s'adreſſant à
la Belle,
Luy dit en foûpirant ; Il le faut
avoüer,
Charmant Objet de la Gabelle
,
On ne peut affez vous loüer.
Que voſtre fort eſt beau ! qu'il
eſt digne d'envie !
Vous
70
MERCURE
Vous donnez aux Mortels le tréfor
de la vie,
Ce Sel ſi prétieux , du Ciel le
Favory,
Jadis ſymbole de ſageſſe,
Aujourd'huy ſource de richefſe
,
Et qui depuis cent ans fait bien le
renchery.
De ſa piquante humeur , quoy
que l'on puiſſe dire,
Il n'eſt point à mon gré de commerce
plus doux;
C'eſt luy dont vous tenez l'empire
Que l'on vous donne parmy
nous.
Chez ces meſmes Mortels il a
meſme efficace ;
Par le Sel on s'éleve , avec luy
l'on peut tout ;
*Et fans luy , tel qui tient une
premiere place,
Comme
GALANT.
71
15
S
C
Comme le reſte de ſa race,
Se verroit encore au bas bout.
Quand vous eſtes unis , ce n'eſt
qu'avec prudence,
Ce n'est qu'avec reſpect qu'on
doit vous approcher ;
Chez vous du bout du doigt on
n'oſe le toucher ;
Et pour l'avoir de vous , il faut
baiſſerla Lance.
A voſtre ſeûrete tout le monde
prend part.
S'il vous arrive par hazard
De faire un faux pas , chacun
tremble;
Et foit ſcrupule , foit raiſon ,
Venez- vous à verſer , il ſemble
Qu'on va voir tomber la Maifon.
Mais voyez des Humains quelle
eſt la frénefie.
Ils trouvent dans mes flancs le
Nectar , l'Ambrofie;
Cepen
72 MERCURE
Cependant ces Ingrats me placent
dans un coin ;
Comme un chetif Valet on m'apelle
au beſoin;
L'on m'empoigne , l'on me culbute
,
J'ay beau tomber , l'on mepriſe
ma chute ;
Meſme l'on prend plaiſir à voir
couler mes pleurs,
Et je ſuis en un mot un vray
Souffre- douleurs .
O Dieux , que n'ay- jel'avantage
De faire de ce Sel le debit &
l'uſage ?
Il pourroit ſeul tous mes defirs
combler,
Par l'honneur de vous reffembler.
La Nymphe luy répond ; Je vous
fuis obligée;
Mais avec tous ces biens que
vous exagerez ,
Amy,
GALAN T. 73
Amy , je ne ſuis pas ſi fort avantagée
Que vous vous le figurez .
J'en conviens avec vous; ſe voir
fur le Pinacle,
Peut flater noſtre ambition ;
Mais eſtre en éternel ſpectacle,
Et ne ſervir jamais qu'à la correction
,
Ne ſe peut fans cauſer mortification.
De Sel n'estoit alors tout- àfait dégarnie
La Saliere , parlant ainſy ;
Mais elle n'en eut grain, quandſuivantSa
manie
Elle adjoûta le discours que voicy:
Cher Hoſte , & Confident du
Prince des Epices ,
Qui des Palais friands fait les
grandes delices, :
N'eſtes - vous pas cent & cent
foisheureux ?
Aoust 1681 . D
74 MERCURE
N'est- ce pas vous , Monfieur le
Doucereux,
Qu'on garde pour la bonne bouche?
Je vous trouve un joly Garçon ,
De vous plaindre fi fort de ce que
l'on vous touche,
Sans faire beaucoup de façon .
Quoy ? pour quelques tours d'eftrapade
.
Ne comptez - vous pour rien changement
, promenade ,
Et l'honneur de paſſer par de fort
bellesmains ?
Allez , n'accuſez plus la rigueur
des Humains .
Quel feroit mon bonheur d'eſtre
ce que vous eſtes ,
Et de faire ce que vous faites !
Ah, dit noſtre Eventé , que le couroux
du Ciel
Change plutoft mon Sucre en
Fiel.
Voila
GALANT.
75
Voilade ces deux testesfales
Les beaux raiſonnemens , & les dif-
; cours frivoles,
Dont le Destin , pour les punir tous
deux ,
PritSujet d'exaucer leursvoeux.
Un jour, apres débauche entiere,
Il arriva que l'Officier
Mit du Sucre dans la Salieres
Et du Sel dans le Sucrier.
Afin que vous &moy nous trouvions
nostre compte, हो
Vous voulezbien , Lecteurs , que cr
Soit du Sel blanc,
Carà vous le dive tout franc,
Legris n'estpas propre à ce contes
Mais revenons-ypromptement,
Avançons vers le dénoüement,
Et voyons au Repas , quand l'heure
af enfut venиё,
L'effet que produisit cette étrange
bévevë.
Lepremier qui crût avoirpris
A
Dij
76 MERCURE
Du Selpourfalerſa viande,
D'un goust si diferentse trouvant
bienSurpris,
Cria , que la Saliere eſtoit une
friande ,
b
Qu'elle s'eftoit rendue aux douceurs
d'un Galabt:
Mais que la continence eſt un rare
talent !
Où trouver Femelle fi prude,
Que l'amoureuſe paſſion
Malgré ſa fierté, ſon étude,
Ne livre toſt ou tard à la tenta
tion?
Vn autre apresſemblable épreuve,
Feignit de l'excuser , difant qu'elle
estoit Veuve,
Et quefans crime elle avoit convolé;
Mais il fut bientost controlle
Par un tiers , qui d'un front auſtere
Affura qu'elle avoit grand tort ,
Et que le Sel n'estant pas mort ,
Elle avoit commis adultere .
Par
GALANT. 77
Par cent autres brocards, qu'il falut
Iugezsi la Pauvreté eut dequoy
efſfuyer ,
s'ennuyer.
Enfin toute confuse & toute contristée,
Al'Office elle est reportée ,
Pour la réduire àson premier employ,
Dontfi mal à-propos elle enfraignit
laLoy.
Avec le Fruit , on fert un Plat de
Créme;
Pour la fucrer , on prend nostre
Galand ;
Maisle Malheureux n'y répand
Avecſon Sel , qu'une amertume extreme.
P
Là le plus diligent estle plus- toft
trompé
On ne s'en vantepas , on touffe , on
crache, on mouche ;
J'ay mal à la luete ; oüay , j'avale
une Mouche.
Diij
78 MERCU RE
Plutoft crever , qu'un seul l'eust
échapé.
On aime mieux faire la mine
De tout Animalqui rumine,
Iusqu'à ce qu'on ait veu le dernier
attrapé.
C'est lametode charitable,
Par tout ailleurs , comme à la tables
Et telSouffriroit ensecret
Surfon dosfix bon coups defoüet,
Pour le malin plaisir , de voirfur
quelque épaule
Appliquer seulement deux ou trois
coup de gaule.
Finiſſons ladigreſſion,
Et quittons la reflexion .
Enfin l'éclat de rire aufilencefuccede;
Aux Brûlots avalez , bien boire est
le remede;
Puis ,fans perdre de temps , on travaille
au Procés
De cet Audacieux qu'on accuse
Qui cés.
GALANT . 79
Qui l'auroit crû , dit -on , de cette
ame traîtreſſe ?
Ah qu'un Ruſtre peu complaifant
2
Eſt quelquefois moins mal- faifant
+
Qu'un Jan - doucet qui nous careffe
!
D'autres plus rigoureux le traitent
d'Impoſteur ,
Diſent que c'est un Séducteur,
Qu'il a corrompu la Saliere,
Ou du moins qu'on ne peut nier
Que te neſoit un Fauſſaunier ,
Et que la preuve en est entiere.
Le dernier Opinant le prit d'un ton
plus doux,
Et dit ; Seigneurs , vous ſçavez
tous ,
Que la premiere faute eſt toûjours
pardonnable.
Epargnez donc ce Miferable,
Il a failly moins par malignité,
Diij
80 MERCURE
Que pour la curioſité.
Afin pourtant qu'il s'en ſouvienne
,
Et que d'oreſnavant la crainte le
retienne,
Donnons à cejoly Mignon ,
Pour ſurveillat, pour compagnon ,
Le bon Vinaigrier, dont l'humeur
ſatyrique ,
Comme vous ſçavez , mord &
pique ;
Que placé devant luy , fans ceſſe
à ſon aſpect
Il en craigne les coups de bec.
L'avisfut trouvé bon , & l'Arrest
s'exécute .
Depuis ce temps ,
damné,
le pauvre con-
Sur un Buffet bien ordonné,
A ce Cenſeur toûjours se trouve en
bute.
Pour lagroffe Saliere, elle ne paroist
plus;
Apres
GALANT. 81
Apres s'estre épuisée en regretsfaperflus
,
Elle-mesme elle s'est punie,
Elle- mesme elle s'eſt banie ;
Et l'on dit que l'excés de ſes vives
douleurs,
Tous lesjours lafaitfondre en pleurs
Elle nous a laiſſe de petites Bâtardes
Ces foibles Avortons , ces Salieres
camardes,
De honte ſous les Plats vont fi bien
Secacher,
Qu'à toute heure illesfaut chercher.
Cette Fable peut nous apprendre,
Qu'ilfautse bien connoître, avant
que d'entreprendre ;
Et peut encor nous avertir ,
Qu'il nefaut jamais pervertir
Les talens que du Ciel nous avons
en partage;
Autrement , pour conclusion,
Au Prochain nous cauſons dommage,
Anous mesme confusion.
Dv
82 MERCURE
Le Vendredy 8. du mois, Monſieur
le Marquis de Louvoys, Fils
aîné de Monfieur le Marquis de
Louvoys , Miniſtre & Secretaire
d'Etat , ſoûtint un Acte de toute
la Philofophie au College deClermont.
La Théſe eſtoit dédiée au
Roy, qu'elle repréſentoit fort au
naturel . Aubout de la Salle eſtoit
élevé unDais, ſous lequel on avoit
mis le Portrait de ce grand Prince.
Monfieurde Louvoys , Pere
de ce jeune Répondant, &Monfieur
l'Archeveſque de Rheims
fon Oncle, faiſoient les honneurs
de l'Aſſemblée . Vous jugez-bien
qu'elle fut auffi nombreuſe qu'illuſtre.
Monfieur le Cardinal de
Boüillon , Monfieur l'Archevefque
de Paris , & tout ce qu'il y
avoit alors de Prélats icy , furent
témoins de cette Action,auſſibien
qu'un grandnombre de Princes ,
Ducs
GALANT .
83
Ducs & Pairs , Maréchaux de
France, Ambaſſadeurs , Conſeillers
d'Etat , & autres Perſonnes
qualifiées.
Avantl'ouverture de la Diſpute,
le Soûtenant fit une belle Ha .
rangue en l'honneurdu Roy , & la
prononça avec une grace qui ne
ſe peut exprimer. Apres avoir fait
connoiſtre qu'il pouvoit combatre
avec confiance ſous les auspices d'un
Prince , à qui la Victoire avoit toûjours
obey , il s'étendit fort ſur ſa
modération. Il dit, que cet auguste
Monarque avoit mieux aimé se
montrer digne de commander à toute
la Terre, que d'en acquerir l'Empire
, & que préferant la gloire de
rendre heureux tous les Peuples à
celle d'en triompher , il avoit fans
peine interrompu des Conquestes ,
dont la ſuite auroit pû mettre en
quebque péril la Iustice, l'Innocence.
la
84 MERCURE
la Religion , & les beaux Arts , qu'il
avoit toujours cherché àfaire fleurir.
Ce Diſcours finy , Monfieur
l'Abbé Pelletier,Fils du Conſeiller
d'Etat qui porte ce nom ouvrit la
Diſpute, avant laquelle il fit compliment
au Soûtenant , ſur les
avantages de ſon illuftre Famille ,
qui a l'honneur de fervirle Roy
dans les Charges, & dans les Affaires
les plus importantes de l'Etat
, avec la fidelité & le fuccés
qui eſt ſçeu de tout le monde.
Ceux qui argumenterent apres
luy , furent Monfieur l'Abbé de
Lorraine d'Armagnac ; Monfieur
l'Abbé de Charoft ; Monfieur de
Croiſſy ; Monfieur l'Abbé de Luxembourg
; Monfieur le Marquis
de Villequier , Fils aîné de Monſieur
le Duc d'Aumont ; & Monſieur
l'Abbé de Vaubecourt. On
ne peut répondre avec plus de
netteté
GALAN T. ες
netteté & de préſence d'eſprit ,
que fit Monfieur de Louvoys pendantdeux
heures. Il découvrit
de fi loin les difficultez , & les penétra
ſi bien , que celuy qui préfidoit
n'eut rien à luy dire dans
tout le cours de cette Diſpute. La
ſolidité de fes réponfes ne furprit
perfonne : Au contraire ,eſtant du
Sang dont il fort , on euſt eu ſujet
de s'étonner , s'il ſe fuſt tiré avec
moins de gloire d'une occaſion de
cette importance .
Je croyois ne vous parler de la
Galerie qu'on fait à Verſailles ,
qu'apres qu'elle ſeroit achevée ;
mais il n'y a pas moyen de me taired'un
morceau,qui pendant ſept
ou huit jours qu'on l'a laiſſé découvert,
a fait l'adıniration de toute
la Cour, & d'un nombre infiny
de Curieux. Ce fut dans le dernier
mois qu'on eut le plaifir de voir le
commen
86 MERCURE
commencement de cemagnifique
Ouvrage. Monfieur leBrun ena
fait tout le deſſein , c'eſt à dire que
les Ornemens , la Sculpture , &
enfin toutes les choſes qui contribuent
à l'enrichiſſement de la
Galerie , partent du Génie de ce
premier Peintre de Sa Majeſté.
Les grands Tableaux ſont de ſa
main, & le tout enſemble repréfente
l'Hiſtoire du Roy par allégorie.
Les fortes expreſſions , qui
font fi naturelles à cet Homme
tout merveilleux dans ſon Art ,
jointes à la grandeur du ſujet , &
à la crainte pleine d'admiration &
de reſpect qu'imprime la Perfonnede
noftre auguſte Monarque
repréſentée en pluſieurs endroits,
ébloüiſſent tellement les yeux ,
que pour le tenir trop attachez à
ce qu'on ne peut aſſez regarder ,
on demeure dans une agreable
extaſe
GALANT. 87
extaſe dont on voudroit ne fortir
jamais. Si vous aviez entendu
parler ceux qui ontveu ce ſuperbe
Ouvrage , vous diriez ſansdoute
que je hazarde beaucoup
à vous en vouloir entretenir , puis
qu'on ne ſçauroit trouver de termes
qui puiſſent bien exprimer
ce qu'il a de ſurprenant. Je croy
pourtant que quelques beautez
qu'il ait , vous les conprendrez
quand je vous raporteray ce qui
en a eſté dit, qui est qu'il estoit digne
du Roy. Diſpenſez moy de rien
ajoûter à une loüange qui comprend
tout ce qui ſe peut dire.
On a recouvert ce beau morceau
qu'on ne reverra que dans deux
ans & demy , que la Galerie doit
eſtre achevée.
Le Samedy 2. de ce mois , une
Famille toute entiere d'un riche
Bourgeois de Châlons ſur Sône,
com
88 MERCURE
compofée du Pere âgé de ſoixanteans
; de la Mere,de cinquantefix;
d'un Fils,de trente ; & de cinq
Filles dontla plus jeune a quinze
ans , abjura l'Héréſie de Calvin
dans la Paroiſſe de S. Jean de Dijon.
Leur converſion eſt l'effet
des foins , & de l'extréme application
de Monfieur le Marquis de
Vaiſley à les convaincre des Veritez
Catholiques . Les difficultez
qu'ils luy ont oppoſées pendant
trois ans n'ont point rebuté ſon
zele , & il eſt enfin venu à bout
de ce glorieux ouvrage. Il y a dé
ja quelques années que ce Marquis
demeure à Châlons, ſon peu
de ſanté luy ayant fait quiter le
Service dans lequel il s'eſt toûjours
diſtingué . Il eſt tout percé
de coups. Ce ſont d'affez fortes
preuvesde ſa bravoure. L'abjuration
dont j'ay commencé de vous
parler
GALANT. 89
parler s'est faite publiquement ,
& avec beaucoup de pompe ,
entre les mains de Monfieur
Armat , Grand- Vicaire de Mon.
ſieur de Langres. Il eſtoit accompagné
de Monfieur Bouhier
Official , ancien Confeiller
au Parlement de Dijon , &
Doyen de la Sainte Chapelle ,
& de Monfieur Buiſſon Promoteur
, Chanoine de la Chapelle
aux Riches de la mefme
Ville .
La Violete s'eſt broüillée tout
de nouveau avec le Muguet .
C'eſt ce que vous apprendra
la nouvelle Lettre que je vous
envoye du Berger Fleuriſte.
A
१०
MERCURE
A LA BELLE CLORIS
DES AMBARRIENS.
H, Madame
Ara
, qu'il est bien
vray ce qu'on m'écrivit ily a
quelques temps , en ces termes !
Quand l'amour eſt au point de fon
accroiffement,
On prend en bonne part ce que
fait un Amant,
Dit- il, mefmeune injure , il femble
qu'il encense ;
Mais quad par un fâcheux retour
La haine regne aux Lieux où
commandoit l'amour,
Qu'alors on a de défiance !
Un bon avis paſſe pourtrahiſon ,
Un bon remede pour poifon ;
On croit qu'il n'en vient rien , qui
ne foit une offenfe .
Vous
GALANT. وا
Vous allez voir , aimable Cloris ,
une affez grandepreuve de cette verité,
dans cette Relation de l'Empire
des Fleurs, que j'ayreçeuë d'une Lumiere
demes Amies. La voicy.
L'un des premiers jours de cet
Eté,une Roze à cent feüilles ayant
aſſemblé le Muguet & la Violete,
avec neufautres Fleurs , pour un
petit Régal qu'ele leur vouloit
donner ſur les belles Rives de la
•Jenſe, elles s'y virent ſans témoignage
de mécontentement,& partagerent
en paix avec leurs Compagnes
, les divertiſſemens de
cette journée. Comme j'eſtois de
cette Feſte, j'en puis parler avec
certitude.
Flore noſtre grande Princeſſe,
Les Graces fes Dames d'atour,
Les douxZéphirsfapetite Nobleſſe,
Les
92 MERCURE
LesJeux, les Ris , qui font les Seigneurs
defa Cour,
Eſtoient auſſi conviez par la Roze ,
Etparmy nous paſſerent tout lejour;
Mais la Feste manqua de la meilleure
chose,
On n'y vitpoint l'Amour.
Le hazard voulut que ſur le
foir, chacune de nous ayant pris
party, le Muguet & la Violete ſe
trouverent ſeuls,dans un petit Pré
aſſez agreable. Ils garderent d'abord
le filence ; puis le rompirent
par la loüange de nos
champeſtres qui les environnoient;
& paffant en ſuite de ce
diſcours à d'autres, ils tomberent
inſenſiblement ſur leurs propres
affaires.
Soeurs
Ainsi les poursuivans de la vive
étincelle,
Nos petits Moucherons
Avant
GALAN T.
93
Avant que de s'approcher d'elle ,
Font quelques tours aux environs,
Puis ſeviennent enfin blûler à la
Chandelle.
Le Muguet ſe plaignant des
propos choquans que la Violete
avoit tenusde luy, chez l'Iris ; &
la Violete , du peu d'état que le
Muguet témoignoit faire d'elle ,
depuis pluſieurs mois ; Il luy dit
que les nouvelles connoiſſances
qu'il avoit de ſa Coqueterie, eftoient
de grands fujets de rebut.
-Elle luy répondit qu'un rebut qui
eſtoit mal fondé, devoit luy tenir
lieu de vangeance ;& enfin apres
s'eſtre pouffez de cette forte pendant
quelque temps,elle demanda
fur quelle preuve il luy reprochoit
ſa Coqueterie , ajoûtant qu'il n'avoit
qu'à parler& à parler ſans déguiſement-
Le Muguet ſe défendit
de venirà cette explication .
11
94 MERCURE
Il connoiſſoit la Verité.
Ilsçavoit que c'est une Belle,
Qui quelquefois a de la cruauté.
Il la trouvoit dans cette humeur
cruelle
Sur le ſujet , dont il eſtoit tenté
De s'expliquer d'un air fidelle .
Il ne sçauroit mentir , il a de la
€ bonté,4 3
Il craignoit de déplaire's
Restoit donc àfe taine
C'eſtoit ſon intention , & elle
dura aſſez longtemps : mais enfin
il ſe rendit , tant il fut preffé par
la Violete; & la genereuſe eſpé
rance qu'elle ſçauroit profiter de
ce qu'il diroit en prenant du
moins mieux garde à elle àl'avenir,
que par le paſſe , n'aida pas
peuà luy ouvrir le coeur& la bouche.
Apres doncluy avoir fait entendre
que fi elle avoit de la peine
,
à
GALAN T.
95
à recevoir ſon diſcours en bonne
part , elle devoit penſer qu'il ne
tiroit à aucune conféquence, puis
- qu'il luy parloit ſans témoins. Il
luy raconta avec ſa franchiſe ordinaire,
tout ce qu'il avoit reconnu
& jugé de ſon intrigue avec
la Fleur de Peſcher. La Violete
n'écouta pas ce recit fans confuſion.
Les remarques & les penétrations
du Muguet , la furprirent
tout- à- fait ; & comme elle ne
ſçeut que luy répondre pour ſa
défenſe , elle ſe déchaina contre
luy d'une maniere terrible.
Tout ce qu'en bravant Terre &
Cieux ,
L'infolenteMégere
Peut faire éclater de colere,
Parut avec excés , augeſte & dans
lesyeux
De la brûlante Violete ;
Et
96 MERCURE
Et tout ce que l'onsçait deplus injurieux,
Au prix des mots nouveaux que dit
cette Coquete,
N'est que douceur & que fleurete;
Jamais transport nefutfi furieux.
Je l'ay appris d'une Fleur champeſtre
cachée derriere un buiffon
, qui obſervoit cette Emportée
, ſans qu'elle s'en apperçeuſt.
Cet orage ne ſe borna pas à une
grefle d'injures. Elle défendit
pour jamais au Muguet , l'entrée
de ſa retraite; le menaça de l'infulter
en toute forte de Compagnies
proteſta de le broüiller
mortellemét avec le Violier; &jura
enfin ſes grands Dieux, qu'elle
hazarderoit encor ſa réputation,
& meſme ſa vie , pour ſe vanger
de luy. Si le Muguet fut ſurpris
d'une tempeſte ſi extraordinaire,
je
GALANT.
97
}
je le laiſſe à penſer ; mais il le fut
beaucoup davantage , lors qu'eſtant
allé chez elle cinq jours
apres,malgré ſa défence, pour luy
demander pardon de l'avoirmiſe
en colere , perfuadé qu'il devoit
cette honneſteté à ſon Sexe ,
elle recommença les meſimes
difcours avec la meſme fureur.
د
La récidive est étonnante ;
Mais il est plus encore étonnant que
Qui Sçait calmer la plus grande
le temps,
tourmente,
N'eust rien diminuédeſes tranſports
ardens.
J'ay fait mon devoir, j'en ſuis quite,
Luy dit- il en prenant congé;
Detoutes les façons je me fens
dégagé ,
Aoust 1681 . E
98 MERCURE
Voicy má derniere viſite ;
Violete, adieu pour jamais.
Elle luy répondit, Point d'adieux ,
point de paix .
:
Il ne fut pas difficile au Muguet
de ſe conſolerde ce procedé,dans
les diſpoſitions où il eſtoit pour la
Violete. Ce qu'il en jugea, fut que
cette fine & miſterieuſe Fleur
crévoit de dépit, de voir que ſon
jeu avoit eſté découvert ,& que
les apparences qu'elle bravoit eftoient
ſoûtenuës par de trop facheuſes
évidences.
Le mensonge est compté pour une bagatelle
,
On en accorde aisément le pardon ;
Mais pour la verité on prend un au
tre ton;
Son atteinte est mortelle,
Elle
GALANT.
وو
Ellefrape le coeur , & reste aufouvenir,
On n'en peut revenir.
LYON
DE
LA VIL
Cette raiſon des grandes émo
tions de la Violete, redoubla dans
le Muguet la trop juſte averſion
que luy donnoit ſa coqueterie , &
le fit réfoudre à ſe bien défendre,
ſi elle entreprenoit de l'attaquer.
Ce jour-là meſme,& les deux fuivans,
ils ſe trouverent de régalenſemble
au pied du Mont charmant.
Le filence fut gardé de part
&d'autre dans les deux premieres
rencontres ; mais dans la troifiéme,
la Violete parla, & fit paroiſtre
ſon reſſentiment par des
éclats quiluy échaperent. Le Muguet
les ſoûtint avec une honneſte
hardieſſe , & ne craignit
point de faire connoiſtre à toute
la Compagnie qu'ils estoient
E ij
100 MERCURE
broüillez . Cette Compagnie dont
j'eſtois , n'eſtoit compoſée que
de leurs Amis. Aucun neantmoins
ne ſe mit en peine de les
raccommoder.
Nous avions unejoye extréme , mais
fecrete,
007
De voir ouvertement
L'empirede cette Coquete
Diminué de cet Amant,
Et defirions à leur rupture,
Un éclat de cette nature,
Afin que leur honneur, engagéd'interest,
Al'entretenir comme elle eft,
Finiſtpar là leur avanture.
Nous eûmes ce plaisir, nous souhaitons
qu'il dure.
Toutes les apparences y font.
La nuit ſépara les deux Fleurs ennemies.
Elles ne ſe ſont point reyeuës
depuis ce temps- là La Violette
GALANT. 101
lette garde la folitude dans l'attente
du Violier , & a le loiſir de
digérer fes chagrins; mais le Muguet
va toûjours ſon train , parle
tout hautde ſon dégagemet comme
d'un grand bien, & veut mef--
me que tout noſtre Empire ſcache
qu'il préfere la baine de la Violette
à fon amour , parce qu'en le
haïffant elle aura des ſentimens
particuliers pourluy ;au lieu qu'en
l'aimant, cette Coquete n'en auroit
que des genéraux dont , il
n'eſt pas d'humeur à ſe contenter.
Voila, belle Cloris, une nouvelle
qui vous donnera de lajoye, si vous
continuezà prendre part au bonheur
du Muguet. On le menace de
la Fleur de Napelle. Vous en connoiffezle
redoutable pouvoir ; mais
il ne craindra rien,ſi vous souhaitez
qu'ilvive.
E iij
102 MERCURE
Le Ciell'a ſauvé de l'orage,
Pour le faire à vos pieds un jour
finir ſon ſort ;
Et c'eſt dans ce glorieux Port
Qu'il brave la Coquete avec toute
ſa rage ;
Mais quand bien ſans remiſe il
recevroit la mort
Parla malice induſtrieuſe
De cette Furieuſe ,
И trouveroit fon fort bien doux,
Puis qu'il mourroit eſtant à vous.
Il en feroit de mesme, Madame ,
ſijecourois le mesme hazard , puis
que jesuis avec la mesme paſſion ,
Vostre Serviteur,
LE BERGER FLEURISTE .
J'ay eu des nouvelles de la
Cour de Hanover plutoſt qu'on
ne m'en faifoit attendre, Le Balet
chapeſtreque je vous ayditqu'on
ypréparoit , a déja eſté dancé ,
&
GALAN T. 103
&la Reyne Mere de Danemark
s'y eſt extrémement divertie.
Vous voyez par là queMonfieur le
Duc de Hanover n'a rien voulu
épargner pour recevoir agreablement
cette Princeſſe. Cependant,
quelque envie qu'on ait de réüffir,
la grande dépenſe ne fait pastoûjours
le ſuccés des choſes. Il faut
qu'il y ait de l'invention , & de
l'eſprit dans les Divertiſſemens ,
& que l'exécution en ſoit auſſi
juſte , que le deſſein en eſt bien
conceu. Tout cela s'eſt rencontré
dansla Chaffe de Diane. C'eſt le
nom qu'a eu ce Balet champestre.
Monfieur la Barre- Matei , qui l'a
compoſé entierement, àl'exception
de la Muſique , l'a tenu preſt
en ſi peu detemps, qu'on ne peut
trop eſtimer la facilité de ſon génie.
On m'apprend qu'il eſt l'Autheur
de l'autre Balet qui a pour
E iiij
104 MERCURE
titre, le Charme de l'Amour, & qui
a tant plû à la meſine Reyne de
Danemark. Aufſi a- t- elle dit pluſieurs
fois en le voyant, qu'aucun
Opéra ne l'avoit jamais fi bien
divertie. Le jour qu'on avoit
choiſy pour cette nouvelle Feſte,
eſtant arrivé , Sa Majeſté,accompagnée
de toute la Cour de Hanover,
ſe rendit au grand Jardin
de Leiné, où le plaiſir de prendre
le frais du ſoir l'avoit engagée à
la promenade. On y avoit fait
dreffer une fort belle Feüillée , &
apres un magnifique Soupé qui
y fut ſervy, on n'eut pas plûtoſt
veu la Reyne felever de table
-quele coſté de cette Feüillée qui
eſtoit en face, s'ouvrit tout à coup,
& laiſſa voir un Theatre dans
le fond duquel parut une grande
Plaine , bornée par un Bois , &
bordée d'Arbres depuis ce Bois
juſques
>
GALANT.
105
juſques au Théatre, La Perfpective
, quoy que naturelle ,
eſtoit affez ſurprenante , tous ces
vrays Arbres ſemblant ſe planter
en un moment , à la maniere
d'une Décoration qu'on euſt
fait paroiſtre. En mefme temps
que cette ouverture eut eſté
faite , on découvrit dans le milieu
de la Plaine quatre Lutins
qui ſortoient de terre. Un grand
Fantôme volant s'eſtant arreſté
au milieu de ces Lutins , forma
avec eux une Dance auſſi inquiete
que confuſe , comme de
Perſonnes pouffées par quelque
Puiſſance ſecrete , & plus forte
qu'elles. Ce n'eſtoit rien autre
choſe que les Ombres de la
Nuit qui fuyoient devant l'Aurore.
Monsieurle Prince de Holftein
estoit l'une de ces Ombres ,
avecMonsieurle Comte de Montal
Ev
106 MERCURE
ban; Monfieur Oefner , Fils du Ge .
neral Major de ce nom; & Mon-
Sieurde Vuobefer , Capitaine- Lieutenant
. Le Sieur Femmes , Maistre
du Balet , repréſentoit le grand
Fantôme volant. Un nombre incroyable
de lumieres ,dont on vit
la Plaine éclairée en un moment ,
diffipa d'abord ces Spectres, qui
ſe perdirent à mesure que l'Aurore
& le Point du jour , brillans
deleurs propres feux , s'éleverent
peu à peu juſque ſur le Theatre
Pour MonfieurLE PRINCE DE
HOLSTEIN, repréſentant une
OMBRE .
Que je paroiſſe en Ombre , &dans
l'obfcurité,
Jenesçaurois cacher la ſplendeur de
mon estre,
Et l'éclat de ma qualité
Medécouvrepartout , & me fait
reconnoistre. A
GALANT.
107
A peine ces deux Aſtres furent-
ils montez ſur le Théatre ,
qu'on découvrit dans le plus proche
endroit de la Plaine , comme
par un effet de leur préſence , un
Chifre tout lumineux,qui formoit
le Nom & la Couronne Royale de
Sa Majefté . Ce nom eſt Sophie-
Amélie. Pendant queles yeux eftoient
divertis par ce Spectacle ,
la voix des deux Aſtres charma
les oreilles. Voicy les Vers qu'ils
chanterent pour Prologue du
Balet.
L'AURORE .
Répandons dans ces Lieux la lumiere
& le bruit
De la ſplendeur du Nom de l'auguste
AMELIE .
Cette Terre déja remplie
NeSoufreplas de nuit.
Quelejour se rallume
Plutoft
108 MERCURE
Plutoſt que de coûtume,
Fuyez, Ombres, Sommeil.
Une grande Journée
Eft depuis longtemps destinée
Anous donnercet Objetfans pareil.
LE POINT- DU-JOUR.
Tandis que le Cielnous employeA redonner
icy le jour,
Cette REYNE y répand la joye
ParSon heureux retour.
Quitez, Bergers , voſtre demeure ,
Voicy voſtre Heure.
Tous deux enſemble .
Ah, que le Point-du. Iour
Est propre pour l' Amour,
Et qu'un Berger qui veille
Eſtpres du doux moment,
Que celuy quiſommeille
Laiſſe perdre en dormant !
LE POINT-DU-JOUR .
Diane est déja dans ces Bois
Qui defon Dard&de fa Voix
Donne
GALANT. 109
Donne la chaffe
Ace qui paſſe.
Peut- elle bien goûter leplaisir d'un
beaujour ,
Etn'avoir point d'amour ?
Tous deux enſemble
Ah , que le Point- du-Four , &c.
Apresqu'on eut chanté ce Prologue,
Monfieurle Prince Fréderic-
Auguste de Brunſvick, Monsieur le
Prince de Saxe- Eyfenach, & Monfieur
le Raugrave Palatin , repréſentant
trois Bergers, commencerent
à paroître avec Madame la
Princeſſe de Meklebourg , Madame
de la Chevaleric , &Mademoiselle
de Grote, veſtuës en Bergeres.
I. ENTREE.
Les trois Bergers & les trois
Bergeres que je viens de vous
nom
110 MERCURE
nommer , ſe réjoüiſſant de la
priſe d'un Loup , dont la teſte
eſtoit portée devant eux , dancerent
au ſon des Muſetes , & fe
donnerent des marques de leurs
mutuelles inclinations .
Pour Monfieur LE PRINCE FREDERIC-
AUGUSTE DE BRUNSVICK
, repréſentant un BERGER.
Chacun luy rend reſpect , à la Cour,
en Province,
Il ſe déguiſe en vain ſous l'Habit
de Berger ;
Et le Sujet , & l'Etranger,
Le prennent toûjours pour un
Prince.
Pour MADAME LA PRINCESSE
DE MEKLEBOURG , repréſentant
une BERGERE .
Si cettejeune &charmante Bergere
Avoit deſſein de s'engager,
Elle
GALANT. III
Ellepourroit icyse choisir un Berger;
Mais cette belle Fiere ,
A ce qu'on voit , ne penſe guére
Qu'elle est en âge d'ySonger.
Pour Monfieur LE PRINCE DE
SAXE-EYSENACH, reprefentant
un BERGER .
Il a bon air , de l'esprit , du courage.
Peut- on trouver dans tout le voi-
Sinage
Un Berger plus galant , plus aimable
,&mieux fait ?
Afa parole iljoint toûjours l'effet.
Et pour se faire aimer en faut- il
davantage ?
II . ENTREE.
Endimion éveillé de grand
matin par la paffion qu'il a pour
la Chaffe , & courant les Bois à
fon ordinaire, trouva cette Troupe
, à laquelle il ſe meſla ,dançant
au milieu des Bergers & des Bergeres.
Pour
112 MERCURE
Pour Monfieur LE PRINCE
GEORGE- LOUIS DE BRUNSvick
VI , repréſentant EN DIMION.
A faire l'amour & la guerre,
Ce jeune Endimion n'est jamais endormy.
Sans - doute on le verroit remuer
Ciel & Terre,
Pour quelque belle Nymphe , ou contreun
Ennemy.
III . ENTREE
Deux Paffans, repreſentez par
Monfieur Boufch Colonel des Gardes,
& par Monsieur Veyhe Lieutenant
- Colonel des Gardes , apres
s'eſtre un peu repoſez au frais , ſe
preparerent à reprendre leur
chemin & à continuer leur
voyage.
2
IV . ENTREE.
Trois Voleurs , qui estoient
Monsieur de Grote Gentilhomme de
Las
GALAN T. 113
la Cour, Monfieur le Baron de Mellin
Enseigne , & Monfieur de Pluviane
Capitaine d'Infanterie , arreſterent
ces deux Paſſans , les
volerent , & partagerent le Butin
entr'eux.
V. ENTREE
Une Troupe de Sauvages& de
Satyres , faiſant une Battée pour
Diane , ſurprirent les trois Voleurs
, qui ne fongeant qu'à ſe
conſerver la vie par la fuite , laifferent
par terre le Butin qu'ils
venoient de partager. Monfieur
Bulau Capitaine Lieutenant des
Gardes du Palais , Monfieur Obr
Enseigne des Gardes du Palais , &
Monsieur de Roden Capitaine
d'Infanterie , repréſentoient les
Sauvages ; & Monsieur du Mont
Capitaine d'Infanterie , Monsieur
de Vuizendorff Gentilhomme à la
Cour,
114 MERCURE
Cour , &Monfieur Brugen Lieutenant
, les Satyres .
VI . ENTREE .
Un Singe, repreſenté par Monfieur
de Folleville , entra dançant
& fautant , trouva la Bource &
l'argent qu'avoient laiſſé les Voleurs
, & apres l'avoir ramaſſé ,
alla s'affeoir ſur le tronc d'un
Arbre , où il divertit fort toute
l'Aſſemblée , par les groteſques
poſtures qu'il fit en regardant
cet argent.
VII. ENTREE .
Deux Gueux & deux Gueuſes
l'ayant apperceu dans cet état,
s'approcherent de cet Arbre. Le
Singe, qui leur vit tendre la main ,
leur jetta de cet argent , & témoigna
prendre grand plaifir à l'empreſſement
qu'ils eurent de le ra
maffer .
GALANT.
115
maffer. Meffieurs Rekau & d'Elts,
eſtoient déguiſez en Gueux ; &
Meffieurs de Grote & de Chazeron,
en Gueuſes. Ce ſont Gentilshommes
du Païs .
VIII. ENTREE.
DeuxOurs qui parurent, firent
fuir les Gueux, & commencerent
leur Dance , pendant laquelle, le
Singe qui tournoit toûjours la
-Bource en fit tomber tout l'argent
par terre . Ce fut avec tant
de bruit , que le Singe épouvanté
en prit auſſitoſt la fuite. Ce bruit
ne fit qu'animer les Ours , qui allerent
droit à un Bucheron que
le hazard amena. Le Bucheron
ſe mit à couvert de leur fureur,
en ſe couchant devant eux , &
faiſantle Mort.Les Ours luy mangerent
des Rayons de Miel qu'il
apportoit , & vinrent tendre
l'oreille
116 MERCURE
l'oreille aupres de ſa bouche ,
pour écouter s'il ne reſpiroit
point encore. Meſſieurs Dragoni
& Rhemen , Gentilhommes , les repréſentoient.
IX. ENTREE.
Tandis que les Ours obfervoient
leBucheron, quatre Maures
qui ſurvinrent, lancerent leurs
Dards ſur eux. Ces Beſtes féroces
ſe ſentant bleſſées , ſe tournerent
auffitoſt pour ſe vanger
de leurs Ennemis , mais elles s'enfuyrent
à la venë des Chiens, Les
Maures qui s'attacherent à les
poursuivre eſtoient Monsieur
d'Osterling Lieutenant - Colonel
d'Infanterie , Monsieur Gohr Capitaise
d'Infanterie , Monfieur le
Droffart de Bar , & Monsieur
Poffadorffsky Ecuyer Tranchant de
La Cour
2
.Χ
GALANT. 117
X. ENTREE.
Le Bucheron délivré des Ours ,
ſe leva tout plein de joye, & la fit
paroiſtre par l'agilité avec laquelle
ildança. Il eſtoit repréſenté par
Monsieur de Bonnefond Capitaine
d'Artillerie ,&d'une Compagniede
Grenadiers.
XI. EN TREE .
Deux Charbonniers ayant rencontré
le Bucheron, ſe réjoüirent
avec luy, en buvant dans ſa Bouteille.
Ces deux Charbonniers eftoient
Monfieur Ilten major d'Infanterie,
&Monsieur le Chevalier
de Sinville Capitaine au Regiment
des Gardes.
:
XII . ENTREE.
LesMaures rentrerent , faiſant
apporter les Ours percez de
leursJavelots, & étendus comme
morts
118 MERCURE
morts ſur des Brancards. Tandis
qu'en dançant ils marquoient la
joye queleur donnoit leur capture,
les Ours commencerent peu à
peu à lever la teſte , & prirent la
fuite. Les Maures ſurpris de се
reſte de vigueur , fe mirent tout
de nouveau à les pourſuivre. Le
fond du Theatre ſe referma apres
qu'ils furent fortis.
XIII. ENTREEE..
3000
L'Amour , qui prend toute forte
de figures pour s'accommoder
aux diférentes inclinations des
Hommes,ayant réſolu de s'aſſujetir
Diane & Endimion, qu'il avoit
trouvez toûjours inflexibles,parut
veſtu en Chaſſeur , ne doutant
point qu'il ne vinſt à bout de toucher
leurs coeurs dans quelque
heureuſe rencontre qu'il ſe promettoit
de faire naître à la Chaffe .
Pour
GALANT.
119
- Pour Monfieur LE PRINCE
CHRISTIAN DE BRUNSVICK ,
repreſentant L'AMOUR deguiſe
en Chaſſeur.
Est- il contre mes traits quelqu'un
qui se défende ?
Bien que je fois un fort petit Chaf-
Seur,
Pourtant mon adreſſe eſt ſi grande ,
Quejefrape toûjours au coeur.
XIV. ENTREE.
Deux jeunes Chaſſeurs, ayant
veu fuir quelques Nymphes de
Diane , dont ils eſtoient amoureux
, vinrent marquer le chagrin
que leur donnoit la précaution
de ces Inhumaines à éviter
leur rencontre.
Pour
120 MERCURE
Pour Monfieur LE PRINCE MAXIMILIEN
DE BRUNSVICK ,
repréſentant un CHASSEUR.
Ny tant d'ardeur, ny tant de prom-
८
ptitude,
Ne rendent parfait un chaſſeur.
lefais beaucoup par mon étude ,
Maisjefais plus encor , quand j'y
joins ma douceur.
Pour Monfieur LE PRINCE
CHARLES DE BRUNSVICK ,
repréſentant un autre CHASSEUR.
A la Chaffe en amour , quoy qu'on
ait du talent,
On nefait pas toujours tout ce qu'on
Sepropose;
Mais un jeune Chaſſeur comme moy
vigilant,
Attrape toûjours quelque chose.
XV. ENTRE E.
Six Dryades ou Nymphes des
Bois , chargées de Bouquets de
toute
GALANT. 121
toute forte de Fleurs , entrerent
dançantau ſon des Hautbois. Elles
ſe réjoüiſſoient d'avoir appris
que Diane venoit viſiter leurs
Demeures folitaires . Ces fix
Dryades eſtoient , Mademoiselle
Gehle l'aînée , premiere Fille d'honneur
de Madame la Ducheſſe de
Hanover ; Mademoiselle de Zerſen,
Fille d'honneur de cettemesme Prin
ceffe; Mademoiselle Geble la jeune,
Fille d'honneur de Madame la
Princeffe de Hanover; Madamoifelle
dAffeburg, Mademoiselle d' Alvensleven
, & Mademoiselle de
Flemming, Fille de Monsieur le Ge
neral Major Flemming. Pluſieurs
Cors,& autres divers Inſtrumens
deVénerie,ayantmarquél'endroit
de la Chaſſe , les Trompetes &
Timbales firent entendre leurs
bruits de réjoüiffſance qui annonçoient
la priſe du Cerf. Les Drya-
Aoust 1681 . F
122 MERCURE
:
des averties par là de l'arrivée
de Diane , coururent au devant
d'elle pour la recevoir...
XVI. ENTREE .
Un Satyre , qui avoit accoûtumé
de faire dancer les Nymphes
de la Déeſſe, au ſon d'un Violon,
dont il joüoit d'une maniere fort
agreable , entra en dançant luymeſme
, & chanta ces Vers en
fuite, pour les inviter à venir rendre
leurs hommages à la Reyne.
Sortez de ce Bocage,
Et venez rendre hommage
A la Divinité
Qui le remplit de majesté.
Le Sieur Femmes, Maistre du Balet,
repréſentoit ce Satyre.
XVII. EPTREE.
Qautre Nymphes de la Suite
de Diane deux Bergers , &
deux
GALANT.
123
deux Chaſſeurs , ayant entendu
leur Maiſtre de Dance, accoururent
à ſa voix ,& chanterent ces
Paroles.
NYMHPES de Diane, BERGERS
, & CHASSEURS,
enſemble.
Que nos Prez & nos Champs, nos
Vallons, nos Côteaux,
Nos Forefts , nos Bocages,
De leurs Fleurs & de leurs feüillages,
Luy faffent des Lambris nouveaux.
Que mille & mille Oyſeaux,
Par leurs tendres ramages,
Luy rendent leurs hommages
Duhaut de ces Ormeaux
SILAREYNESeplaiſt à nos douceurs
Sauvages,
Ah, que nos Chants & ces Lieux
Seront beaux !
1
Fij
124
MERCURE
I. NYMPHE.
Nous nous repentirons unjour
De nostre beau temps quiſe paſſe.
Donnerons- nous tout à la Chaffe,
Et jamais rien à noſtre Amour ?
II. NYMPHE .
Si Diane a le coeur de glace,
Le devons nous avoir auffi?
Non j'aime mieux céder ma place
Ala plus ſevere d'icy.
III. NYMPHE .
Helas !Si Diane àson tour
Auxvoeux d'un Dieu pouvoitse ren.
dre,
Et quefon coeur devinst plus tendre,
Quel bonheur pour toutefa Cour!
IV. NYMPHE .
Toute tendreffe
N'est quefoibleffe.
Lafermeté
Fait
GALANTA
125
L
Fait nostre liberté.
Ne rien aimer comme nostre Déesse,
C'est du chagrin estretoûjours Maitreffe.
Sans la rigueur,
On garde mal fon coeur.
I. NYMPHE.
Bergers, Nymphes , Chaſſeurs , qui
courez au hazard
Où l'excés d'ardeur vous appelle,
Croyez-vous que l' Amour ne prendra
point de part
A l'innocent plaisir d'une chaſſe fi
belle ?
On doit à ce Chaffeurfaire un meilleurparty,
Quand le Coeur qu'ilpoursuit vient
fi- toft nous apprendre,
Qu'enfuyant il s'est repenty
De ne s'estre pas laissé prendre.
Un Concert de Theorbes , de
Claveffins, de Baffes de Viole , &
Fiij
126 MERCURE
de Violons,accompagna le chant
de ces Nymphes par pluſieurs repriſes.
XVIII. ENTREE.
Apres que ces Chants furent
finis, les Nymphes ſe retirerent
avec le Satyre au fond du Theatre,
qui s'ouvrit au ſon des Trompetes&
des Timbales ,& fit voir
toute la Chaſſe de Diane dansla
Plaine, éclairée par un grand Palais
lumineux qui brilloit dans l'éloignement.
Cette belle Troupe
environnée de pluſieurs Gens à
cheval, savança, & monta fur
le Théatre dans l'ordre qui
fuit.
Dix Trompetes, & deux Tim.
baliers , tous richement veſtus à
la Grecque, & montez ſur des
Chevaux blancs en Houſſes d'or,
marchoient pompeuſement en
fonnant
GALAN T. 127
fonnant une marche de triomphe,
entremeſlée de mille fanfares
, & d'une agreable ſymphonie,
& allerent ſe perdre dans les
aîles du Théatre. Une Meute de
Chiens conduite par des Chafſeurs
, arriva au fon des Cors ,
&fit la meſmemarche que cette
Cavalerie. En fuite, quatre Nymphes
jouant de la Flûte douce parurent
de front. Le Satyre ſe mit
au milieu , & accompagna leur
mélodie de ſon Violon. Les quatre
Nymphes qui estoient déja ſur le
Théatre , ſuivirent ces premieres
dans le meſme ordre , & s'eſtant
avancées toutes juſques au bord
du Théatre , olles ſe partagerent
des deux coſtez , laiſſant voir le
ſuperbe Char de Diane , traîné
par deux Cerfs & entouré
des Dryades , des Chaſſeurs ,
& des Bergers. Ils prirent place
,
Fiiij
128 MERCURE
ainſi que les Nymphes ſur les afles
du Théatre. Les Satyres & les
Sauvages demeurerent derriere
le Char, ayant devant eux quatre
Hautbois qui répondoient à la
Symphonie des Flûtes. Ondécou .
vroit dans la Plaine des Trompetes,
&des Timbales àcheval, qui
s'avançoient avecles Arbres de
la Perſpective , joüant le meſme
Air que joüoient les autres. Diane
brilloit ſur cemagnifique Char au
milieu de toute cette Troupe ,
ayant l'Amour à ſes pieds, & à ſes
coſtez deux de ſes Nymphes. Sitoſt
qu'elle en fut fortie , le Char
difparut, & cette Déeſſe ſe trouvantau
milieu de ſes deux Nymphes,
dança avec elles , pour marquer
la joye qu'elle recevoit de la
préſence d'une grande Reyne ,
à qui elle donnoit le plaifir de
voir tout l'appareil de faChaffe.
Les
GALANT.
119
Les Dryades jettoient des Fleurs
devant elle,& tout le Theatre en
reſta ſemé. Apres que Diane eut
finy ſa dance , elle ſe retira dans
le fond avec ſes Nymphes ; & les
Flûtes, accompagnées du Violon
recommencerent leur Symphonie
, à laquelle il fut répondu par
lesHautbois.
PourMADAMELA PRINCESSE
DE HAN OVER, repreſentant
DIANE.
Est- ce Diane ou bien la Reyne des
Amours ,
Que l'on voit triompherau milieu
desplus belles ?
C'est quelque choſe encor deplus raviſſant
qu'elles,
- Puis que c'est vous, Merveille denos
Jours A
A Diane, àVénus,c'est bonneur,ma
Princeffe,
し
Fv
130 MERCURE
Lors que vous les repreſentez ,
Et que vousfurpaſſez l'une &l'antreDéesse
Enſageſſe, en mérite, en vertus , en
beautez .
XIX. ENTREE .
L'Amour, repréſenté parMonfieur
le Prince Chriſtian de Brunfvick,
dança un Menüet au ſon des
Violons, & ſe retira aupres de
Diane.
XX . ENTREE.
Endimion entra par le coſté
droit du fond du Theatre, & voyant
Diane fi belle aupres de l'A .
mour, fit connoiſtre par ſa dance
qu'il eſtoit charmé de fon mérite,
apres quoy il s'avança vers cette
Déeſſe.
XXI . ENTREE.
Diane partit à l'abord d'Endimion
, & commença une Dance
avec
GALAN T.
135
parence qu'elle acceptera . La
Lettre qui ſuit vous fera juger de
fonmérite.
REPONSE DE MONSIEUR***
A L'ILLUSTRE
MADAME DE SALIEZ,
VIGUIERE D'ALBY,
Sur fon Projet pour une nouvelle
Secte de Philoſophes , en faveur
des Dames .
J
Ecommenceray ma Lettrepar les
meſmestermes que vous employez
pourfinir la voftre. Le croy , Madame
, que Solon, ny aucun de ces Philofophes
qui ont travaillépour établir
le repos des Hommes , n'ontjamais
esté si fameux que vous leferezun
jour , si voſtre Projet s'exe
cute
136 MERCURE
cute , comme ily a beaucoup d'appavence
. En effet , il n'y a rien de
mieux imaginé que cette nouvelle
Secte. Les Loix en ſont également
agreables , & folides ; la fin en est
utile , & glorieuse. Que je me tiendrois
heureux , Madame , puis que
vous voulez bien que nostre Sexe
ait part à cet avantage , d'estre du
nombre de vos Sectateurs ! Ie le
Suis déja par inclination ; & comme
je cherche à vivre commodement
vos regles s'accordent fort avec
mon humeur. Je vous aſſure que fi
vous me faites la grace de me rece-
· voir parmy vos Diſciples , j'écouteray
vos Leçons avec affiduité ,&
observeray toutes vos Maximes.
Cependant ſi ce n'est point estre témeraire
que de donner ſon avis
fur le nom de vostre Secte , avant
qu'on y foit recen , je pense que
celny des Immortels ferait convenable
GALANT. 137
nable à voſtre idée , & que vostre
Devise ayant pour corps la fleur
de ce nom , & pour ame ces mots,
à l'épreuve des temps ,
receuë de tout le monde raiſonnable.
Car enfin , Madame , il faut
laiſſer les Sots dans leurs fotiſes.
Ils ne s'en deferoient pas pour tout
ce qu'on leur diroit. Nous ne parlons
que des Sages,mais de ces Sagesfans
feverité, de ces Sçavans Sanspréfomption
, de ces Iugesfans préoccupation,
en un mot de ces Eſprits bien
reglez , de l'un& de l'autre Sexe.
Güy , Madame , ſans vousflater,
vous relevez infiniment le vostre,
que l'injustice , & la jalousie des
Hommes infensezs'efforce encor aujourd'huy
d'abattre, mais fort inutilement.
Carfans citer icy les Muses,
les Sybiles, les Preſtreſſes , les Vestales
, les Amazones , les Graces ,
& les Vertus , qui prennent leurs
feroit
noms,
138 MERCURE
noms , leurs habits , & leurs manieres
des Femmes ( comme on le voit
parmy les Divinitez du Paganiſme)
ilſuffit de dire à vôtre avantage,que
fi elles gouvernoient des Empires ,ſi
ellesfaisoient des Loix,si ellespréſidoient
aux Conſeils , fi elles conduifoient
des Armées,si ellesprofeſſoiét
les beaux Arts, comme elles ont fait
autrefois , nous verrions une infinité
d'Héroïnes , &particulierement en
France, quieffaceroient, ou du moins
qui égaleroient les Hommes illuftres
en toutes ces choses . Ah , Madame,
que ceux qui feront vos Diſciples,
auront à juſte titre ce beausurnom,
auffi- bien que celuy d'Immortels, in.
Séparable de l'autre ! Ie ne crains
point de le dire hautement. Iefouhaite
avecpaffion l'honneur d'estre
de vôtre nouvelle Secte;& comme la
brigue nesçauroit avoir d'accés au
pres devous, je m'exposeà un refus.
Cepen
GALANT. 139
Cependant je vous envoye mon Portrait
au naturel. Vous pouvez juger
par luy s'il doit estre receu. Au reste,
Madame,je vous avoüe de bonnefoy
que si je n'aypas expliqué tous mes
défauts,j'ay aussi un peu diminuéde
mes bonnes qualitez . Comme la prudence
en est une , elle m'engage à
vous cacher àpreſent mon nom, pour
- m'épargner la honte & la raillerie
que me cauſeroit un refus ouvert.
Mercure, ou la Renommée,vous apprendront
bientoſt qui je suis ,fifur
ce Portraitvous me croyez digne de
-l'honneur où je prétens,
LE PEINTRE DE SOY- MESME.
E fuis officieuxfans intéreſt, difcretfans
peine , jaloux fans envie
, contrariant ſans opiniâtreté,
curieuxfans imprudence,propreſans
affectation , libre ſans libertinage,
prompt fans me laiſſer emporter à
l'excés
140 MERCURE
L'excés de la colere , railleur fans
estremédisat,flateurſansfourberie,
laborieuxfans contrainte , bon amy ,
amant inconstant & commode,froid
aux inconnus , ouvert aux person.
nes queje connois , préſomptueuxpar
amusement , mélancolique par tempérament,
fage par nature , enjoüé
par art , malheureux par lafatalité
de ma destinée , cependant heureux
par imagination, patient parpolitique,
Orateurpar hazard, Poëte par
caprice,Epicurien par exemple, Autheurpar
complaisaee, Approbateur
par raiſon, Cenſeurpar
médien quand ilfaut,c'est à dire ,férieux,
triste ,ou gay das les rencontres,
reconnoissant parjustice, liberal par
inclination, bon & civilpar habitude.
Au reste j'ay plus de mémoire que
je n'en voudrois . L'ay mesme plus
d'imagination que de sçavoir ce qui
amitié , Cofait
que jemeplainsſouvent de mon
esprit,
GALAN T.
141
esprit ,&jamais de mon coeur, ou fi
j'estois Stoïcienje placerois l'ame car
fansvanité ,jesuis tout coeur. Pour
L'autre qui est ma Personne , à tout
prendre & engros,jeparoisplus beau
que laid, &plais davantage de loin
que de prés ;mais heureusement pour
moy , vous estimez peu la beauté du
corps , & je trouve que vous avez
tres - grande raiſon de ne pointfaire
de cas d'une fleur si paſſagere. La
-veritable Philoſophie,ou pour mieux
dire, voſtre Secte, ne doit s'attacher
qu'à la beauté de l'esprit. L'oferois
ajoûterpour dernier trait àmon Tableau,
que je parle mieux que jen'é
cris,& que jefais plus aimé des neuf
Soeurs que des Graces. Enfin Madame
, je le ferois des unes & des autres
, si j'avois l'avantage de vous
plaire ,&fi vous me faifiez l'honneur
de m'admettre dans vostre
Académie , pour y apprendre le
Secret
142 MERCURE
Secret d'estre au deſſus des caprices
de lafortune , de l'envie , & de la
médiſance,& le bel art de vivre en
repos , éloigné des contraintes , que
l'erreur& la coûtume ont établies
dans le monde,qui est la fin de vôtre
Secte incomparable , & celle que je
recherche avec empresſſement.Sivous
m'honorezd'une réponse ,je l'attendraypar
le Mercure Galant.
AParis ce 18. Aouſt 1681 .
,
Un Bouquet, envoyé à une Belle
le jour de ſa Feſte a donné
occafion aux Vers que vous allez
voir. Une Boëte à mouches luy
fut portée dans une Corbeille,
avec un petit Miroir de vermeil
doré. Cette Deviſe ſetrouva gravée
ſur la Boëte , Se rejoindre ou
mourir, & cette autre ſur le Mi.
roir , La douceur m'attire. Il n'eſt
pas difficile de diviner quel eſtoit
le
GALANT.
143
le corps de ces deux Deviſes , qui
font fort connuës dans le monde.
Le Laquais qui apporta le Préſent
, dit qu'il eſtoit envoyé de la
part de trois Perſonnes des meilleurs
Amis de cette Belle . C'eſt làdeſſus
qu'on a fait ces Vers.
Voyez ſi l'Autheur vous en paroiſtra
ſincere .
T
Rois Amans , me dit - on , vous
ont avec chaleur
Envoyédes Préſents ; l'un veut par
la douceur.
Vous attirer à luy ; l'autre veutse
rejoindre;
De l'autre je nesçaysi la demande
est moindre,
Mais a préſent , Iris , en les obfervant
tous,
Ie trouve que tous trois s'aiment
autant que vous.
Pour moy , Sans m'aveugler d'une
vainemanie,
Ie
144 MERCURE
Le meſure mon vol à mon petit genie;
Etplus ſage qu'eux trois ,je me connois
ſi bien,
Quejevous offre tout & ne demande
rien.
美7
Mille incidens finguliers nons
font tous les jours connoiſtre ce
que peut l'amour, quand il entreprend
de réüffir ; mais je doute
fort qu'il ait jamais, rien caufé
de ſi ſurprenant que l'Avanture
dont je vay vous faire part. Un
Cavalier jeune & riches, que
quelques affaires avoient appellé
dans une des plus conſidérables
Villes du Royaume , s'y promenant
un foir dans un Lieu public
avec une Dame de ſes Parentes,
jetta les yeux d'affez Join fur
trois Perſonnes fort, propres , qui
venoient à leur rencontre , & qui
en
GALAN T. 149
en paſſant , s'arreſterent un moment
pour demander à la Dame
ce qu'elle avoit fait dépuis quelques
jours. L'une de ces trois
eſtoit une Brune de fort - belle
taille, ayant le teint vif, des yeux
noirs tout pleins de feu , la bouche
petite , les dents d'une blancheur
forprenante,& je ne- ſçayquoy
de ſi riant dans tout le viſage,
que les plus indiférens s'en
ſeroient laiſſe charmer. La Dame,
qui eſtoit de ſes Amies , la
congratula ſur ſon brillant , &
-luy dit qu'on voyoit bien que
l'Amour luy- meſme prenoit ſoin
de ſa beauté. La Belle répondit
avec eſprit ; & apres l'adieu , le
Cavalier qui l'avoit fort obfervée
, demanda qui elle eſtoit. II
apprit de ſa Parente , qu'elledevoit
épouſer dans fort peu de
jours un Gentilhomme de la
Aoust 1681 . G
146 MERCURE
meſme Ville , qui ayant paſſé dix
ou douze années en Languedoc,
où il avoit eu diférens Emplois,
eſtoit de retour depuis quelque
temps : qu'elle avoit de la naiffance
, du bien médiocrement ,
mais beaucoup d'honneſteté , &
un agrément d'humeur qui ſurpaſſoit
tous ſes autres charmes.
Un quart d'heure apres,les mémes
Perſonnes parurent encor. On fit
avec elles une ſeconde converfation
: & le Cavalier, ſans ſçavoir
pourquoy , pria ſa Parente en la
quitant, de le mener chez la Belle.
La Partie ſe fit le lendemain.
Ilvit cette charmante Perſonne,
&le tour aiſe de ſon eſprit luy
plut tellement , qu'il fentit un
trouble dont ſa raiſon ne fut
point maîtreffe . C'eſtoit un Gentil
homme bien fait , qui au fortir
de l'Academie avoit pris em-
2
ploy
1
GALANT. 147
ploy quand Sa Majeſté déclara
la guerre aux Hollandois , &qui
depuis ce temps- là n'avoit eu de
paffion que pour la gloire. La
Paix qui le mettoit en état d'eſtre
ſenſible à l'amour , luy avoit déja
inſpiré quelque penſée de faire
un choix qui le fatisfilt. Ainfi
voyant dans la Belle mille qualitez
touchantes , il envia malgré
luy le bon- heur de fonAmant. St
les choſes n'euſſent pas eſté ſi
avancées , il auroit pû ſe flater
d'obtenir la préference . Son bien ,
l'ancienne nobleſſe de ſa Maiſon,
&le mérite particulier de fa Perfonne
, avoient dequoy le faire
écouter par tout:mais il ne reſtoit
preſque plus de temps juſqu'au
jour du Mariage : & ce qui fit
fon plus grand chagrin , l'Amant
de la Belle ayant paru , il vit entr'eux
de fi tendres marques de
Gij
148 MERCURE
correſpondance , qu'il deſeſpera
de pouvoir gagner un coeur que
l'amour avoit touché. Cependant
il fut fi fort poſſedé de ſa paffion
naiſſante , qu'il ne pût ſoufrir le
bon-heur de fon Rival. Il refolut
d'y apporter quelque obſtacle, &
en cherchant les moyés d'y réüffir
, il ſe ſouvint du ſejour que ce
trop heureux Amant avoit fait en
Languedoc. C'eſtoit affez pour
faire trouver de la vray-femblancedans
ce qu'il imagina. Il écri .
vit un Billet ſans nom , & l'envoya
par un inconnu chez le Pere de
la Belle . Ce Billet portoit qu'on
ſe croyoit obligé de l'avertir que
celuy qu'il choiſiſſoit pour fon
Gendre eſtoit marié ſecretement
àToulouſe, & qu'il luy ſeroit aiſé
de le découvrir , s'il prenoit du
temps pour s'en informer. L'Amant
qui vit le Billet , proteſta
avec
GALANT.
149
avec raiſon que c'eſtoit une impoſture
, & il le fit avec des fermens
ſi perfuafifs , qu'on n'auroit
peut- eſtre pas diferé ſon Mariage
, ſi le lendemain on n'euſt reçeu
deux autres Billets qui marquoient
la meſme choſe. Ces avis
réïterez mirent le Beaupere en
inquietude. Ils pouvoient eſtre
l'effet d'une jalouſie ſecrete, mais
la prudence vouloit qu'il ne les
negligeaſt pas . Il confulta ſes
-Amis, & pour n'avoir rien à ſe
reprocher , il voulut attendre à
faire la Noce qu'il fuſt éclaircy
de la verité. La choſe eſtoit juſte,
& quelque chagrin qu'en reçeût
l'Amant , il fut obligé d'y conſentir.
Come il n'avoit point à craindre
qu'on puſt prouver ce qui
n'eſtoit pas , les afſurances d'Amour
que luy donnoit tous les
jours la Belle , le conſoloient du
Giij
150
MERCURE
+
retardement . Le Cavalier , feignant
d'entrer dans ſes intereſts,
vint enfin à bout de s'infinuer
dans ſon eſprit. Il le plaignoit de
la calomnie , & l'accompagnant
quelquefois chez ſa Maîtrefle , il
montroit tant de chaleur à foûtenir
ſon party , que la Belle meſme
l'en eſtima davantage. Il eſtoit
reçeu come Amy de fon Amant :
& s'il cherchoit à luy plaire par
l'agrément qu'il donnoit à la converſation
, il ſe gardoit bien de
luy rien dire qui puſt faire découvrir
les ſentimens de fon
coeur. Il ne laiſſoit pas de travailler
en fecret pour luy. Son Valet
de Chambre , Confident de ſon
amour , avoit pratiqué une Femme
fort bien faite, qui eſtant née
àToulouſe , pouvoit le ſervir utilement.
Il l'eſtoit allé chercher à
vingt lieuës de là , & l'avoit fi
bien
GALANT.
ISI
bien inſtruite , qu'il ne reſtoit
plus qu'à la faire agir. Elle estoit
hardie, avoit de l'eſprit,&l'argent
qu'on luy donnoit accommodant
ſes affaires , on peut juger avec
quelle ardeur elle s'acquita du
rôle qu'elle entreprit de joüer.
Onluy fit d'abord connoiſtre l'Amant
dont elle devoit ſe dire la
Femme : & quand elle eut bien
examiné tous ſes traits , elle alla
trouver la Belle qu'elle entretint
en particulier. La trahiſon de fon
prétendu Mary , qui les trompoit
l'une & l'autre, fournit un ample
ſujet à la fauſſe Hiſtoire qu'elle
debita . Elle y joignit des circonſtances
ſi particulieres & fi vrayſemblables
, que la Belle , quoy
que prévenuë d'amour, n'y trouva
rien de ſuſpect . Je ne vous dis
point ce qui ſe paſſa alors dans
fon coeur. Sonjuſte reſſentiment
Giiij
152 MERCURE
contre un Perfide qui vouloit ſacrifier
ſa gloire àſa paſſion , n'y
laiſſa d'abord entrerque desmouvemens
de colere & de vengeance.
Rien ne luy ſembloit aſſez
cruel pour punir un Homme qui
avoit ſi lâchement abuſé de ſa
tendreſſe : mais en meſme temps
qu'elle s'appreſtoit à le haïr , elle
eſtoit comme forcée d'écouter
encor l'Amour : & fi elle s'eſtimoit
heureuſe queles Billets qu'o
avoit reçeus euſſent retardé ſon
Mariage,la rupture qu'elle voyoit
neceſſaire , ne laiſſoit pas de la
chagriner. Tandis que toutes les
deux ſe plaignoient de leur malheur,
celuy qu'elles en nommoiet
la cauſe vint rendre viſite à ſon
ordinaire, & entra ſans avertir au
lieu où elles eſtoient. La Belle
éclata en le voyant. Il écouta ſes
reproches , & n'y pouvant rien
comprendre , il reſta preſque imGALAN
T.
153
mobile, ſans faire autre choſe que
la regarder. La Languedocienne
voulant profiter de ſa ſurpriſe, luy
- dit que fon defordre nel'étonnoit
- point, & que la trouvant où il ne
l'attendoit pas , il avoit ſujet de
demeurer interdit.Ces paroles le
mettant dans un nouvel embarras
, il demanda qui estoit la Dame
, & ce fut alors qu'elle commença
la Scene qu'on luy avoit
fait étudier. Elle la joüa d'une
maniere admirable , & les plaintes
qu'elle fit, furent fi touchantes
, qu'elle euſt convaincu les
plus incredules , de la perfidie
- qu'elle fupoſoit. L'Amant qui ne
l'avoit jamais veuë, luy parla d'abord
ſans s'emporter ; mais l'effronterie
qu'elle eut de luy foutenir
qu'elle eſtoit ſa Femme ,
ne luy laiſſa plus garder aucunes
meſures. Il la traita d'inſenſée, &
G
1
154
MERCURE
plus il offrit de prouver ſon innocence
, moins la Belle crût qu'il
fuſt innocent. Son Pere ſurvint
pendant tout ce bruit. Il en apprit
le ſujet, & une Femme venuë
pour reclamer fon Mary apres les
avis reçeus d'un Mariage ſecret,
ne le laiſſa plus douter que ces
avis ne fuſſent ſinceres. Il affura
la Languedocienne qu'il ne nuiroit
point à ſes intereſts , & prit
ſon party contre l'Amant qu'il accabla
de reproches d'avoir voulu
épouſer ſa Fille , eſtant déja
marié. Vous pouvez vous figurer
ce que répondit l'Amant. Comme
l'innocence donne de la fermeté
, il ſe plaignit de ce qu'on
pouvoit le croire capable d'une
lâcheté ſi criminelle ; & regardant
l'Inconnuë qui continuoit à
l'appeller fon Mary , il la menaça
des peines dont ſon impudence
14
la
GALANT.
155
la rendoit digne. Elle n'en fut
point déconcertée . Au contraire
-faiſant couler à propos des larmes
, elle ſe jetta à ſes pieds , &
- le conjura par le tendre amour
qu'il avoit eu autrefois pour elle,
de ne la point obliger à recourir
contre luy à des voyes fâcheuſes.
Apres la dure réponſe que luy
attira cette priere , elle ſortit en
diſant que puis qu'il vouloit la
voir éclater , elle alloit rendre fa
honte publique. Ses pleurs ayant
achevé de perfuader le Beaupere
& la Maîtreffe , aucun des deux
ne voulut plus écouter l'Amant.
Le premier luy défendit ſa Mai-
-ſon, & reitera cette défence bien
plus fortement le lendemain ,
quand on luv ſignifia celle d'achever
le Mariage. C'eſt ce que
portoit une Sentence de l'Official
, qui en meſme temps avoit
1
permis
156 MERCURE
permis à la Dame de faire venir
ſes Témoins de Languedoc. Ces
procedures , quoy que ſurprenantes
, alarmerent peu l'Amant. La
verité eſt ſi forte , qu'il ne craignit
point que l'impoſture en
puſt triompher ; mais ce qui le
mit au deſeſpoir, ce fut de ſe voir
banny de chez ſa Maîtreſſe. S'il
la ſuivoit quelquefois quand elle
alloit à l'Eglife , elle eſtoit ſi prévenuë
de la noirceur de fon crime,
qu'elle refuſoit de luy parler .
Pleinde cechagrin,& cherchant
la folitude, il refolutd'aller paffer
qu elques jours à une Maiſon de
campagne qu'il avoit à quatre
lieuës de la Ville , en attendant
les Témoins qu'on luy devoit
confronter. Le Cavalier à qui il
fit part de ce deſſein, comme à un
Amy qui le voyoit tres - ſouvent ,
trouva cette occaſion fort favorable
GALANT.'
157
ble pour venir à bout de ſon entrepriſe.
Il donna ſes ordres , &
les fit executer fi heureuſement,
qu'on ne ſçeut rien de ce qui fut
fait. L'Amant approchoit du lieu
où il eſperoit foulager ſes déplaifirs
, lors que traverſant un petit
Bois, il vit tout à- coup fix Hommes
maſquez qui vinrent à luy,
&qui l'arreſterent. Illes prit pour
des Voleurs , & le nombre luy
oſtant les moyens de ſe défendre
, il crût qu'il en ſeroit quite
pour donner ſa Bource , mais ce
n'eſtoit pas ce qu'on vouloit. On
le fit deſcendre de cheval ,& apres
luy avoir dit qu'on ne faiſoit rien
qui neduſt tourner à ſon avantage
, on le mena à cent pas de là,
où il trouva un Carroſſe à fix chevaux.
On le fit entrer dedans.
Trois des fix Hommes maſquez,
dont l'un luy banda les yeux, pri
rent
158 MERCURE
rent place auprés de luy , & les
trois autres ſervirent d'eſcorte .
On marcha toute la nuit , & le
jour estoit déja aſſez avancé ,
quand il s'apperçeut que le Carroſſe
paſſoit ſur une maniere de
Pont- levis . On l'en fit deſcendre
un moment apres , & il fut conduit
dans une Chambre fort propre
, où deux Hommes deſtinez
à le ſervir , luy ofterent fon Bandeau.
La beauté du lieu ,& la bonne
chere qu'on luy fit , furent incapables
de le conſoler.Ildemandoit
à toute heure ce qu'on pretendoit
de luy , & enfin on luy
donnace Billet d'une écriture de
Femme.
L'amour que j'ay pris pour vous
n'a pû souffrir vostre Mariage.
Vous en pouvezconnoistre la force
par tout ce qu'ilm'afait faire pour
empefcher
GALAN T.
159
empefcher qu'il ne s'achevast. La
Languedocienne estoit un perſonnage
trop fort pour le pouvoir ſoûtenir
long- temps. Dispensez-moy de vous
apprendre mon nom ,jusqu'à ce que
vostre coeur ſe ſoit confulté pour
moy. Ie fuis plus belle que laide,
affezjeune encor pourplaire àbeaucoup
de Gens ; & pour vous faire
oublier les ennuis queje vous cauſe,
j'ay cent mille écus dont il ne tiendra
qu'à vous que vous neſoyez le
maiſtre . Si cela vous accommode,
vous me connoistrez quand il vous
plaira.
「Cette bizarre avanture luy fit
prendre patience. Il répondit
qu'on pouvoit le renvoyer dés ce
moment, puis qu'il n'aimeroit jamais
que la Perſonne qu'on prétendoit
luy faire trahir ; mais ſa
déclaration ne le remit point en
liberté. Cependant comme on ne
A
pût
160 MERCURE
pût découvrir ce qu'il eſtoit devenu
, on ne douta point qu'il
n'euſt pris la fuite. Ce fut la conviction
de fon Mariage avec la
Languedocienne. Auſſi dit- elle
par tout qu'elle n'avoit plus beſoin
de faire oüir des Témoins .
Elle demeura encor un mois feignant
toûjours de l'attendre , &
s'en retourna fort fatisfaite des
Préfens du Cavalier. Il n'avoit
rien oublié pendat tout ce temps
de ce qui pouvoit contribuer à
luy acquerir le coeur de la Belle.
Il avoit rendu des ſoins , marqué
de fort grandes complaiſances ;
& quand il l'eut veuë tout à fait
perfuadée que ſon Amant eſtoit
marié , il demanda à remplir fa
place, &n'eut pas de peine à l'obtenir.
Le Mariage ſe fit avec l'applaudiſſement
de toute la Ville,
& jamais Amans ne furent fi fatisfaits,
GALAN T. 161
tisfaits . La Belle avoit tant de lieu
d'oublier celuy qui avoit caufé
-ſa premiere paſſion, que le Cavalier
ne s'apperçeut point qu'elle
euſt eu pour luy quede l'eſtime.
Comme il luy parut qu'il ſeroit
ſuſpect s'il le faiſoit délivrer trop
toſt , il le laiſſa encor prifonnier
plus de deux mois , apres leſquels
il le fit remettre dans le meſme
lieu où on l'avoit pris. On obſerva
pour cela les ceremonies de
l'enlevement , & il y fut ramené
ſans qu'il puſt ſçavoir d'où il revenoit.
Les cent mille E cus qu'on
l'avoit cent fois preſſé d'accepter
luy avoient fait croire qu'il eſtoit
aimé de quelque Folle dont tout
le merite eſtoit en argent : & le
refus qu'il en avoit fait eſtant une
forte preuve de ſon amour, il efperoit
en tirer de grands avantages,
quand on luy apprit que fa
Maîtreffe
162 MERCURE
Maîtreſſe eſtoit mariée. Il courut
chez elle tout deſeſperé, & on l'y
reçeut fi froidement , que ce fut
pour luy un nouveau fupplice. Il
eut beau dire qu'il s'eſtoit toujours
confervé pour elle. On luy
répondit que pour fon honneur
ildevoit continuer à nier fon Mariage
, qu'il n'avoit paru que lors
que les chofes n'eſtoient plus au
meſme état , & que fa fuite avoit
trop fait voir que les Témoins de
Toulouſe n'euſſent rien dit à fon
avantage. Le Cavalier qui pour
s'empeſcher d'eſtre ſoupçonné,
vouloit paroiſtre toûjours de ſes
Amis , s'excuſoit aupres de luy
fur cette fuite apparente,& quand
il parloit de ſa priſon , on donnoit
le nom de Fable à cette Avanture
, fans que perfonne puſt croire
ce qu'il contoit de l'enlevement.
Il demanda que l'on fiſt paroiſtre
la
GALANT. 163
コ
la Languedocienne , & que ces
Témoins luy fuſſent produits .
Tout cela ne perfuada rien davantage.
On n'avoit plus d'intereſt
à éclaircir cette affaire , &
les pourſuites ceſſées ne faiſoient
pas voir qu'il ne fuſt pointmarié.
Ses meilleurs Amis ne ſçavoient
eux meſmes que s'imaginer des
ſermens qu'il leur faiſoit , tant
les apparences luy eſtoient contraires.
Jamais Homme n'eut tant
de lieu de ſe plaindre de ſa malheureuſe
deſtinée . Il ſouffroit
dans les deux choſes qui luy
pouvoient eſtre les plus ſenſibles;
& ſi la perte de ſa Maiſtreſſe rendoit
ſon amour incontestable , fa
gloire eſtoit outragée au dernièr
point par l'injuſte croyance qu'on
avoit qu'il fuſt de mauvaiſe foy.
Cet accablement luy donna un
tel dégouſt pour le monde , qu'il
refolut
164 MERCURE
reſolut de l'abandonner. Il de.
manda à eſtre reçeu dans un
Convent des plus Réformez , &
par un nouveau mal-heur , il vit
fes deſſeins renverſez encor de
ce coſté- là.On luy ditqu'on vouloit
croire que la Dame qui l'eſtoit
venue poursuivre , auroit
peine à juſtifier ſon Mariage ;
mais qu'apres ce qui estoit arrivé,
il ne pouvoit diſpoſer de ſa perfonne,
qu'il n'euſt fait lever l'oppoſition
qu'elle avoit formée.
Rien ne luy parut fi cruel que ce
refus. Il n'avoit à efperer aucun
bon-heur dans le monde , & il ſe
trouvoit dans l'impoſſibilité d'y
renoncer. Chagrin , abatu , &
n'ayant l'eſprit remply que de ſes
mal-heurs , il ſe préparoit à un
Voyage de Rome , lors qu'il les
vit terminez par le meſme Cavalier
qui l'avoit reduit en ce
triſte
GALANT. 165
triſte état. A peine eut-il eſté
marié fix mois , qu'il tomba ma-
- lade , & fi dangereuſement ,que
les Medecins ayant deſeſperé de
ſa vie , on fut obligé de l'avertir
de mettre ordre à ſes affaires. Il
fit auſſi toſt venir cet Amant in-
- fortuné,& devant pluſieurs Témoins
il déclara ce qu'il avoit
fait pour ſe rendre heureux àfon
préjudice , conjurant ſa Femme
de luy redonner toute ſa ten->
dreſſe , & de l'épouſer apres ſa
mort , puis que ſa fidelité l'en
rendoit ſi digne. Il mourut le lendemain,&
laiſſa l'Amant dans de
grandes eſperances. Comme il a
permiffion de revoir l'aimable.
Veuve , on ne doute point que.
quand le deüil ſera expiré , elle
ne conſente avec plaifir à luy
tenir compte de ce que l'amour
luy a fait fouffrir pour elle.
Jamais
166 MERCURE
Jamais les grands biens ne
ſont mieux gouſtez , que quand
nôtre mauvaiſe fortune nous en
a privez long temps. Pour bien
connoiſtre quelle eſt la douceur
de la liberté , il faut avoir éprouvé
les rigueurs de l'Eſclavage.
Les Captifs que les Peres de la
Mercy ont rachetez depuis peu,
pourroient nous en dire des nouvelles.
Les Proceſſions publiques
où ils ont paru ſur la fin du dernier
mois , nous les ont fait voir
fi contens de leur retour , qu'il
eſtoit facile de juger que le plaifir
d'eſtre libres leur tenoit lieu
de la plus haute fortune. Les Peres
que la Congrégation de Paris
, & les Provinces de Guyenne
& de Languedoc , avoient
nommez pour aller aux Royaumes
de Fez & de Maroc, s'eſtoiér
........ embar
GALANT. 167
embarquez à Marseille au mois
- d'Octobre dernier, avec le Paffeport
que Sa Majesté leur avoit
donné.Ils y arriverent apres avoir
eſſuyé beaucoup de dangers , &
fait pluſieurs pertes , & racheterent
78. Eſclaves pendant les
☐ mois de Fevrier & de Mars , une
partie du Roy de Fez dansla Ville
de Miguenez , & l'autre partie
du Gouverneur de Salé , & de
quelques Patrons de la meſme
Ville. Ils ſe rendirent en ſuite à
Toutoüan , Ville éloignée de cinquante
lieuës de Miguenez , &
- y racheterent encor un fortgrand
nombre d'Eſclaves , du Gouverneur,&
des autres Turcs. Le Roy
de Fez avoit conſenty qu'ils fufſent
exemts des droits de ſortie,
eux & les Chreſtiens rachetez .
Cependant l'Alcaïde,ouGouverneur
de Toutoian , qui eſt une
Ville
168 MERCURE
Ville maritime , ſituée auprés du
Détroit de Gibraltar, dans le voifinage
de Ceute & de Tanger, fit
empriſonner ces Peres avec tous
ces Mal-heureux , & les contraignit
par ſes mauvais traitemens
deluy payer pourchacun 26.Piaſtres,
ou Paragons,vallant un écu.
Apres avoir cedé à la force , ils
mirent à la voile le 12. de May,
& arriverent bien-toſt à la Coſte
d'Eſpagne , au Royaume de Grenade
, d'où s'eſtant rendus à la
Rade de Marseille le 26. du mefme
mois , apres la quarantaine
moderée à quinze jours , ils eurent
permiſſion d'entrer dans la
Ville , & dans celles de Toulon,
& d'Aix Capitale de Provence.
Ils firent des Proceſſions dans
cette derniere avec beaucoup de
folemnité. Monfieur le Cardinal
de Grimaldi qui en eſt Archeveſque,
GALANT. 169
veſque , & Monfieur le Premier
Preſident du Parlement de cette
Province , furent fort édifiez de
voir cette Troupede zélez Chrétiens
rendre mille graces aux
Religieux qui leur avoient procuré
la liberté. Apres que ce
Cardinal leur eutdonné ſa Benediction
, ils allerent tous à Avignon
, où ceux qui estoient de
Languedoc , de Guyenne , & de
Xaintonge , prirent la route de
leur Province. Les autres furent
amenez à Paris, & s'eſtant rendus
aux Jacobinsde la Ruë S.Jacques,
tous les Religieux de l'Ordre de
laMercy allerent les y recevoir,
&les conduifirent en l'Egliſe de
Noſtre Dame. Les trois jours ſuivans,
ilsont eſté en Proceſſion , ac
compagnez des Trompetes de la
Ville , dans les Egliſes de S.Sulpi.
ce, de S.Roch , & de S.Paul. On
- Aoust 1681 . H
170 MERCURE
د
les y reçeut avec beaucoup de
cerémonie. Chacun d'eux tenoit
une Chaîne dont les bouts
eſtoient portez de chaque coſté
par des Enfans habillez en Anges.
Le Pere Alexisdu Buc Théatin,
les précha dans ſaint Sulpice;
Monfieur l'Abbé de Labadie , à
faint Roch ; & Monfieur l'Abbé
de Breteville , dans l'Egliſe de
faint Paul . Monfieur le Duc de
Chartres les fit entrer au Palais
Royal, lors que la Proceſſion pafſa
devant la Porte , & Madame
de Guiſe les fit auſſi venir dans
fon Hoſtel . On les mena à Verfailles
, où le Pere Vicaire General
de la Mercy les preſenta àleurs
Majeſtez. Ils furent ſervis pendant
cinq jours par ce meſme
Pere , par le Commandeur ( c'eſt
à dire Prieur ) & par pluſieurs
Gentils hommes. Ces Peres doi
vent
GALANT.
171
vent encor vingt - deux mille
écus, qui leur ont eſté preſtez par
un Marchand Arménien , qui est
venu en leur compagnie de Toutoüan
à Marseille , pour recevoir
le payement & les intereſts de
cette ſomme. Il reſte dans les
Villes de Fez , Maroc , Salé , &
Toutoüan, un tres-grand nombre
d'Eſclaves fort mal traitez , & en
danger de renier leur Foy , fi on
leslaiſſe long-temps dans le malheureux
état où ils ſe trouvent.
Ceux qui ſe voyent en pouvoir .
de les ſecourir par leurs charitez
, n'en ſçauroient faire qui
foient fi utiles. On doit beaucoup
aux Religieux de la Mercy , qui
pour les tirer des fers , vont tous
les jours expoſer leur vie. Auſſi
peut on dire que leur Inſtitution
eſtune choſe qui tient du Miracle.
Dans la même nuit S.Raimód
Hij
172
MERCURE
de Rochefort, Jacques Roy d'Arragon,&
Pierre Nolaſque,Gentil-
homme François , qui vivant
tres- ſaintement prit le premier
l'Habit de cetOrdre,crûrent voir
la Vierge en ſonge, & furent tous
trois inſpirez de l'établir. LeRoy
ayant raconté le lendemain l'apparition
qu'il avoit euë , fut fort
furpris quand les deux autres luy
dirent qu'ils en avoient eu une
ſemblable . Ce rapport de ſonges
ne le laiſſa point douter que Dieu
ne vouluſt qu'il inſtituaſt cet Ordre.
ll fit venir auffi- toſt l'Eveſque
de Barcelone , aſſembla ſon Confeil
, la Nobleſſe , & les Principaux
de la Ville, & toutes choſes
ayant eſté preparées pour le fonder',
il le fonda en effet leio.
d'Aouft jour de S. Laurens , l'an
1218.fous le Nom & Invocation
de Noſtre Dame de la Mercy,
Redem 1
GALANT.
173
Redemption des Captifs. La Reine
ſa Mere fut ſurnommée Marie
la Sainte . Elle estoit Fille &
Heritiere du Comte de Montpellier
, & ſes larmes obtinrent
du Ciel ce Fils qui eſt mort en
odeur de Sainteté. Il ne faut pas
s'étonner s'il mena une vie toute
exemplaire. Nous ne liſons point
d'Hiſtoires qui ne faffent foy ,
que tous les Enfans donnez de
Dieu aux prieres de leurs Meres,
ſe font toûjours diftinguez par
leur pieté &parleurvaleur.Si vous
aviez déja ſçeu que ce Jacques
d'Arragon a eſté l'Inſtituteur
de l'Ordre de la Mercy , vous ne
pouvez ignorer que c'eſt un Ordre
de Chevalerie . Les Roys &
les Princes Souverains , n'en ont
jamais étably que de Militaires,
& d'ailleurs celuy- cy a une fon-
Etion externe , qui eſt de rache-
Höj
174
MERCURE
4
ter les Captifs , en faveur defquels
il eſt nommé Ordre Militaire,
& de Chevalerie . Auſſi lors
qu'il fut inſtitué , on fit deux fortes
de Religieux. Les uns furent
appellez Chevaliers Laïques , &
les autres Chevaliers Preſtres ;
ceux- cy pour les exercices de la
vie active , & ceux- là pour s'attacher
à la vie contemplative .
Il eſt aiſe de juger que le nombre
des Religieux Preſtres eſtoit
auffi grand que celuy des Freres
Seculiers , puis qu'autrement il
n'euſt pas eſté en leur pouvoir
de s'acquiter du ſervice. L'Ordre
ayant eſté ainſi diviſé dans ſon
origine en Freres ou Chevaliers
Laïques , & en Freres ou Chevaliers
Preſtres , ils partagerent
entr'eux les Offices & les Charges
, ſuivant la conformité qu'elles
avoient avec leur condition ;
mais
GALANT.
175
د
mais comme le temps change
toutes choſes , ils ne conſerverent
des Freres Laïques que pendant
un fiecle , ou peu d'années
davantage. On ne doit pas conclure
de là que l'Ordre de la
Mercy n'eſt plus Militaire. C'eſt
un Titre d'honneur qui ne luy
peut eſtre conteſté non ſeulement
pour avoir eſté inſtitué tel;
mais parce que l'exercice en faveur
duquel il a merité qu'on
l'appellaſt Ordre Militaire , qui
eſt la Redemption des Captifs,
luy demeure encor , & qu'il en
eſt en poſſeſſion depuis plus de
quatre cens foixante ans , pendant
leſquels il n'a jamais diſcontinué
de faire les fonctions pour
leſquelles le Roy d'Arragon l'a
étably ; & c'eſt par cette raiſon
qu'encor aujourd'huy dans chaque
Convent de cet Ordre , on
Hiiij
176 MERCURE
donne au Prieur le titre de Commandeur.
Pluſieurs Autheurs ont
parlé de cette Chevalerie.Arnoul
Ruion , Livre 1. Chap.86. de ſon
Arbre de Vie , dit : Apres les
Chevaliers d'Alcantara viennent
ceux de la Mercy ; & dans un autre
endroit de ce meſme Livre ;
Frere S.Raimond Nonnant , Chevalier
de l'ordre de la Mercy de la
Redemption des Captifs , fut fait
Cardinal du titre de S. Eustache,
parGregoire IX. Monfieur du Béloy,
Avocat General au Parlemét
de Toulouſe, en ſon Livre de l'Inſtitution
de la ChevalerieChapitre
18 apres avoir raporté tout
ce qui regarde la fonction de cet
Ordre, ajoûte ces mots , Les Chevaliers
de l'Ordre de la Mercy ont
fait de tres grands Services à la
Chrestienté, &ont laiſſe des exemples
admirables de leur charité.
Pluſieurs
GALAN T.
177
Pluſieurs Papes leur ont accordé
des Privileges fort confiderables,
& Gregoire IX. Clement VIII .
Calixte III. & Paul V. ont tous
reconnu que le deſſein de leur
établiſſement avoit eſté inſpiré
de Dieu. Outre les Voeux ordinaires
d'obédience , de pauvreté,
& de chaſteté , ils en font un
quatrième , qui eſt de ſe donner
eux- meſmes pour racheter un
Captif, en qui ils connoiſtroient
- affez de foibleſſe pour renier ſa
+ Foy , fi on le laiſſoit Eſclave ; &
- cela , lors que les deniers ne ſuffi-
- fent pas pour tirer des Fers tous
ceux qu'ils y trouvent. Les Religieux
qui demeurent en oftage
ſont ſouvent maltraitez , & quelquefois
meſme ils endurent le
Martyre , quand les accidens ou
les Naufrages empeſchent l'argent
d'arriver à jour nommé.
Hv
178 MERCURE
On les fait paſſer alors pour des
trompeurs , & des eſpions , & il
n'eſt point de tourmens qu'on ne
leur faſſe ſouffrir. Depuis que cet
Ordre a eſté fondé , on compte
prés de trente mille Eſclaves rachetez
par les Peres de la Mercy
François & Eſpagnols,ſans vingtfix
Voyages que ces meſmes Peres
ont fait inutilement , par le
mal- heur qu'ils ont eu d'eſtre volez
en chemin.C'eſt un peril que
va épargner à beaucoup de Gens
l'heureuſe commodité du Canal
de Languedoc. Monfieur Pech,
dont vous avez déja veu un Sonnet
, ſur ce merveilleux Ouvrage,
a fait encor celuy- cy.
AU
GALANT. 179
AU ROY ,
Sur la jonction des Mers .
Rand&
Granan
fameux Vainqueur,
dont la vertu guerriere
Faitſentir en tous lieux la force de
ton Bras ,
Et quiſeulfoûtenant le poids de tes
Etats ,
Par ta main triomphante en étend
la Frontiere.
L'Ennemy Surmonté perdſon humeur
altiere ,
Tout cede à ta valeur, tout tremble
fous tes pas ,
Et fage en tes Conſeils , vaillant
dans tes Combats ,
De prodiges divers tu remplis ta
carriere.
Mainte
180 MERCURE
Maintenant tufoûmetsNeptune
à ton pouvoir ,
Et rangeant les deux Mersfous un
juste devoir,
Tu joints à l'Ocean l'un & l'autre
Bosphore.
Ondes , qui vous voulezdans ces
nouveaux détroits ,
Allezfaire sçavoir du Couchant
à l'Aurore,
Que laTerre & la Mer ont reconnu
fes Loix.
Vous vous plaignez que je ne
vous fais plus voir de Medailles.
J'en ay cherché pour vous fatisfaire
,& je vous en envoye une
de Monfieur. Il y a plus d'un an
que vous m'en demandez de ce
Prince La Grenade que vous
trouverez dans le Revers , fait
du
GALANT. 181
dubruitdepuis longtemps,& cha .
cunſçait qu'on ditd'elle,Alterpost
fulmina terror. La Grenade eſt le
plus redoutable Foudre de guerre
apresleCanon,Comme Monfieur
eſt lepremier qu'on doit craindre,
& reſpecter apresleRoy; ſi ſaNaif.
ſanceluy donne cet avantage , la
fermeté de ſon coeur ne le diftingue
pas moins parmy les plus vaillans
Capitaines. La Bataille de
Caſſel en peut faire foy . On ſçait
quelle fut ſa réſolution à l'entreprendre
, & avec quelle préſence
d'eſprit il donna toûjours l'exemple
dans cet important Combat.
Onluy voyoit auſſi peu d'émotion,
que fi chaque mois de ſa vie euſt
eſtémarqué par une Bataille. Il
regardoit le péril ſans le moindre
étonnement ; & fon intrépidité
animant tous les Soldats , faifoit
avancer les plus timides..
La
1
182 MERCURE
pres
La pieté de ce Prince n'eſtpas
moins conſidérable que fes autres
qualitez. Il la fit encor paroiſtre le
Vendredy 15. de ce mois ,Feſte
del'Afſomption , dans l'Egliſe des
Carmes des Baſſes-Loges ,
Fontainebleau . Apresy avoir fait
ſesdevotions, il entenditla Grand,
Meſſe chantée par les Religieux.
Le lendemain . Feſte de S, Roch ,
la Reyne aſſiſta au Salut dans le
meſme Lieu. Ce n'eſtoit autrefois
qu'une Chapelle , que la feuë
Reyne Mere avoit choiſie , pour
y faire ſes devotions ordinaires
, quand Sa Majesté eſtoit à
Fontainebleau ; & le Roy voulant
ſeconder les pieuſes intentions
de cette Princeſſe , fit bâtir l'Egliſe
des Baſſes - Loges en 1661 .
pour rendre graces à Dieu de
l'heureuſe naiſſance de Monſeigneur
le Dauphin. Ces BaffesGALANT.
1831
ſes Loges ne ſont qu'un Hoſpice
dépendant du Convent des Carmes
des Billetes de Paris, qui font
de la Province nommée de Touraine
, & d'une Réforme particuliere
, distincte des autres
Province des Carmes ,par des
Conſtitutons Apoftoliques , &
par des Lettres Patentes du Roy.
Cette Réforme à commencé
environ dix- huit ans apres la
mort de Sainte Théreſe , dans le
Convent des Carmes de Rennes
.
Je n'ay point eſté trompé dans
l'eſpérance que j'avois euë qu'on
voudroit bien me faire la grace
de continuer à me faire
part des Nouvelles d'Angleterre..
La meſme Perſonne qui s'eftant
trouvée préſente à l'Exécution
de l'Archeveſque d'Armagh,
& de Fits- Harris, m'en a écrit fi
exacte
184 MERCURE
exactement les circonstances , a
eu le ſoin de m'apprendre ce qui
s'eſt paſſé depuis ce temps-là.
Voicy ſa Lettre.
A Londres ce 12. Aouſt 1681 .
J
E vous ay déja dit en vous envoyant
mes premiers Mémoires,
que je mefervirois du Stile nouveau,
c'est à dire du Calendrier François
. Vous vous enſouviendrez , s'il
vous plaiſt , afin que je n'aye plus à
vous avertir de la mesme chose. Je
ne vous diray point préfentement
d'où vient la diférence des dates de
ce Royaume , réſervant cela , lors
que je vous parleray des diverſes
Religions qui y sont tolerées , &
qu'on y exerce publiquement , de
leurs maximes , & des diférentes
cerémonies qui s'obfervent dans
les
GALANT. 185
les unes & dans les autres. Fe
m'attacheray ſeulement à la ſuite
de l'affaire de Fits - Harris , qui
fut jugé comme vous sçavez , le
Feudy 19. Fuin dernier. Comme dans
l'instruction de ſon Procés , & lors
qu'il comparut aux Aſſiſes , on avança
queMylordHovvard estoit l' Au.
theur du Libelle contre le Roy , Sa
Majesté l'ayantSçeu,jugea àpropos
de le faire arrefter. Elle en donna
l'ordre , & le Samedy 21. du mesme
mois, fur les deux heures, un Meffager
du Banc du Roy l'ayant montré
au Mylord qu'il alla trouver
chez luy , le conduisit à la Tour ,
accompagné de quelques Gardes à
pied du Roy, & en laiſſa un qui doit
Le garder àveuë. C'est ce quisepratique
toûjours à l'égard de ceux
qu'on mene à la Tour. Le Garde eft
payéaux deſpens du Prisonnier , &
chacundes Prisonniersa unpetit Logis
186 MERCURE
gis àpart, oùſes Domestiques ont
libre entrée. On tient que le crime
de Mylord Hovvard n'eſt autre que
d'estre Autheur du Libelle pour lequel
Fits - Harris a esté executé.
Cette accusation s'examinera dans
lasuite, &peut- estre avec que l'affaire
de Mylord Shaftsbury , on découvrira
ce Plot ou Conſpiration dont
on parle depuisfi longtemps. Ie vous
en promets l'Histoire entiere dans
l'autre mois . le vous diray cependat
que l'exécution de Fits Harris seftantfaite
le Vendredy 11. de Iuillet,
le Roy qui estoit alors à Voindfor,
n'en eut pas plutoſt appris la nouvel
le,qu'ildonna ſes ordres pour que fes
Carroffes & Gardes fuſſent prests le
lendemain Samedy à trois heures du
matin , pour aller à Hamptoncourt,
autre Maiſon de plaisance qu'il a
fur le bord de la Tamise, entre Londres
& Vvindfor. Cela n'estoit point
extraor
GALANT. 187
extraordinaire , Sa Majestéfaiſant
Souvent de pareils voyages , & à de
Semblables heures. Tous les leudis
mesme , Elle y vient tenir Conſeil. Il
estvray que quand il falut prendre
Le chemin d' Hamptoncourt , &quiter
celuy de Londres , le Roy fit continuer
fa route , & on connut qu'effectivement
il alloit à Vuitheal. Ily arrivale
matin ſur les fix heures ,
apres avoirfait venir Mylord Chan
celier , & appeller fon Confeil qui
- s'aſſembla ausfitoft , il envoya un
Messager Gun Garde,pour luy ame.
ner Mylord Shaftsbury. Vous obferverezque
ce Mylord fut fait Secretaire
d Etat de Cromuvel , dont il
estoit Créature,dans les Révolutions
de ce Royaume.Le Roy dansson rétabliſſemet
crût qu'il devoit le gagner,
parce qu'il estoit fort aimé des Peuples
, &qu'il en ſcavoit le fort &
le foible. Ce fut pour cela qu'ille
fit
188 MERCURE
on
fit Mylord , qui est une tres- grande
qualité. Il a estéfort longtemps de
Son Confcil , & Sa Majesté ayant
euſes raiſons pour l'en exclure ,
croit que regardant cette exclufion
comme une injure , il a voulu s'en
vanger , en se rendant Chef des
Presbytériens , &des Parlementaires
,& que dans la pensée defoûlever
encor les Peuples contre leur
Roy , il est l' Authzur des defordres
des deux derniers Parlemens. C'est ce
que porte les Chefs d'accusation que
vous allez voir. Le Meſſager & le
Garde estant entrez dansſa Chambre
, le trouverent encor couché,
luy dirent qu'ils avoient ordre
de le mener au Confeil. Il répondit
à cela , qu'il ſçavoit bien que
le Roy ne pouvoit ſe paſſer de
ſa préſence , & commanda auffitost
qu'on lui tinst prest un Carvoffe.
Quand il fut forti de fa
Cham
GALANT. 189
Chambre , un autre Meſſager y
Stella deux Caffetes , qui furent en
Suite apportées au Roy. Sa Majesté
- le voyant, luy dit. Mylord que j'ay
fait , ( c'est ainsi que le Roy parle
aux Milords , parce que Milord
veut dire Monseigneur, ) je m'eſtois
- toûjours imaginé que vous m'eftiez
un bon Serviteur & un fidelle
Sujet ; cependant voſtre conduite
& vos actionsne répondent
- point aux ſentimens que j'ay eus
de vous. Tant de Gens m'affurent
qu'elles font entierement
contre mon ſervice , que j'ay eſté
forcé de vous envoyer querir ,
afin d'en connoiſtre la verité.
Apres qu'il eut répondu pour se défendre,
le Confeil ayant esté affemblé
, on l'interrogea devant le Roy
fur les Crimes ſuivans.
D'avoir eſté l'Autheur & l'Inventeur
de l'excluſion de Monfieur
le Duc d'York .
190
MERCURE
Qu'il falloit que le Roy ſignaſt
que d'oreſnavant les Gouverneurs
des Villes , Citadelles , &
Forts , tes Genéraux , Lieutenans
Genéraux , Capitaines ,& autres
Officiers d'Armée, tant , ſur mer
que ſur terre ,feroient nommez
parle Parlement.
د entre les
Que tous les payemens des
Apointements & Gages deſdits
Gouverneurs & Officiers, feroient
faits par des Tréſoriers nommez
auſſi par le Parlement
mains deſquels le Roy feroit obli.
gé de mettre les ſommes neceffaires
, ou qu'elles ſeroient priſes
fur ſes Revenus par leſdits Tréſoriers
, qui en donneroient Quittance
aux Receveurs des Droits
de Sa Majefté.
Qu'en cas que le Roy ne vouluſt
pas figner ces Articles,il falloit
ſe ſaiſir de ſa Perſonne .
D'avoir
GALAN T. 191
D'avoir fufcité des Témoins,&
de les avoir payez pour dépoſer
faux contre le feu Vicomte de
Stafford, executé depuis quelques
mois à Londres,pour eſtre Catholique
Romain.
Ces Crimes , dont ily avoit des
preuves tres fortes , parurent d'une
fi grande importance au Roy & à
Son Confeil, qu'apres l'Interrogatoire
de ce Milord, le Roy lui dit qu'il
- falloit aller à la Tour, afin qu'on pust
l'éclaircir de toutes ces choses. Il y
-fut conduit par eau, & l'on remarqua
qu'on l'y fit entrer par laPorte
defer. C'est la Porte par laquelle ont
accoûtume d'entrer les grands Criminels
, contre qui les preuves font
extraordinairement fortes , & pour
lesquels il y a peu d'espérance de
Salut. On ne doute point qu'on
ne découvre l'origine & les Autheurs
de l'Histoire de la Conf
piration
192 MERCURE
piration qui a fait tant de bruit,
& quisont ceux qui ont afſaſſiné le
Chevalier Godfrey Iuge àPaix.Sitoſt
que l'on sçeut que Milord
Shaftſburi estoit arreſté , les Quatre
vingts s'aſſemblerent chez Milord
Maire, & reſolurent qu'on feroit
une Adreſſe au Roi & à fon
Confeil, pour justifier la conduite de
ce nouveau Prisonnier : Qu'en cas
que le Roi ne vouluſt pas ordonner
Sa liberté , on donneroit Caution de
le preſenter aux premieres affifes,
pour cent mille Pieces, quifont quatre
cens mille écus monnoyedeFrance
; & que Milord Maire iroit luimeſme-
le Ieudi ſuivant à Hamptoncourt
, au Conseil , afin de faire
accepter cette Caution. La chofe
n'eut pas le fuccés que l'on avoit
attendu , parce que Milord Maire
ayant fait demander l'entrée au
Confeilparun Meſſager, leRoi informe
GALANT.
193
formé du motif de ſa venuë, lui envoyal'ordre
de s'en retourner; &fur
ce qu'il infištoit, il lui fit dire parfon
Chancelier, que l'Affaire de Shaftſbury
eſtoit de conféquence ; que
ce n'eſtoit ny à luy , ny à fes Peuples,
de s'en meſlers qu'à fon égard
il euſt à maintenir la Ville de Londres
dans ſon devoir, & dans l'obeïfſance
qu'elle devoit à fon Souverain
; finon , qu'il ſçavoit punir
ſes Peuples, & qu'il leur ſeroit bon
Roy , s'ils luy eſtoient bons & fidelles
Sujets. Milord Maire retourna
à Londres porter ces nouvelles
aux Quatre- vingts, quiſe diviſent
en douze. Depuis ce temps là on n'a
rienfait touchant MilordShaftsbury
& Milord Hovvard.
Ilfaut vous dire à present ceque
c'est que Milord Maire & les Quatre-
vingts. La Charge de Milord
Mairen'est qu'une Commißion. Les
Aoust 1681 .
I
م
94
MERCURE
fonctions en font àpeu près pareilles
à celles du Prevoſt des Marchands
à Paris . C'est la Ville qui le nomme
àlapluralité des voix , & elle choifit
toûjours un Marchand. Sa Commission
ne dure qu'un an. Il a un
tres- grand crédit , eflant Iuge de
toute la Ville , &pouvant beaucoup
fur l'esprit des Peuples. Chacun a
pour lui un respect particulier. S'il
monte en Carroffe, ilſe place dans
lefond , &fur le devant font les
Milords Maires des deux années
précédentes, qui l'accompagnent par
tout Le Porte- Epée està la Portiere.
L'Epée qu'il tient enſa main , a la
poignée enrichie de Diamans , &
est dans un Fourreau de Velours
rouge , couvert außi de Diamans
parle bout . Vingt- cinq ou trente
Officiers de Ville , tous en Robe,fuivis
de quelques Valets , marchent
devant le Carroffe. Il nefortjamais
qu'en
GALAN Τ .
195
qu'en cet équipage. Il est des occafionsoù
il ſe montre à cheval , avec
uneHouſſe toute couverte de Rofes
d'or , & qui traîne jusqu'à terre . La
Bride& les Etriers font de Vermeil
doré. Ila une Robe longue , qui est
presque comme celle des Gens de Robe
à Paris &porte au col une Chatne
dor de pluſieurs Chaînons Les
deux derniers Milords Maires
vont außt àcheval derriere lui ,
م
Font les mesmes Habits & les mesmes
ornemens , à l'exception de la Chaine
d'or . Le Porte- Epée marche à
pied , tenant l'Epée à la main ,
avec le nombre d'Officiers de Ville
• que j'ay déja fait connoistre. Les
Quatre- vingts sont ce qu'à Paris on
* appelle Quarteniers & Dixiniers .
On les distribuë dans chaque Quartier,
où ils s'instruiſent des volontez
de la ville, & les font ſcavoir aux
Douze, quisont comme les Echevins
I ij
196 MERCURE
exéou
Capitoulsen France. Ces Douze ,
&le Mylord Maire , déliberent &
réſolvent, & ces fortes de déliberations
font tres ponctuellement
cutées. Tous ces Officiers ne durent
qu'un andansces Dignite,z&apres
cela on en élit d'autres au plus grand
nombre des voix.
Depuis l'executio du Seigneur Olivier
Plunket, Archevesque & Primat
Titulaire de toute l'Irlande,non
Seulement les Catholiques Romains,
mais meſme les Protestans, publient
hautement ſon innocence . Ce qui fert
beaucoup à la confirmer , c'est qu'un
de ſes Témoins appellé Duffy , qui
avoit esté autrefois Religieux de S.
François , & qui par libertinage
avoit quitté la Religion Romaine ,
apres avoir nonſeulement aidéàfaire
périr ce Prélat parſa déposition ,
mais voulut estre témoin deja mort,
pour mieux afſouvirla rage qui l'animoit
GALAN T.
197
1
nimoit contreluy,s'en retourna à Du.
blin, Ville Capitale du Royaume, où
eštant allé trouver unfuge à Paix ,
il luy raconta le Jugement & l'exécution
de cet Archevefque,&luy dit
enſuite,que pour ruiner le Party des
Catholiques Romains , il falloit faire
mourir le Duc d'Ormond , Viceroy
d'Irlande ; qu'on en jetteroit lafautefureux,
qu'on feroit parlaun Plot
comme en Angleterre , & que leur
Religion estant abatuë,ilferoit aisé
d'établir par tout la Protestante,
Vous devezsçavoir qu'il y a beaucoup
de Catholiques Romains en ce
Royaume,&en Ecoffe, qui ont liberté
de profeffer leur Religion. CeFu
ge à Paix ayant écouté Duffy , le fit
-conduire en prison, &donna avis au
Viceroy de ce qu'on luy avoit dit. Ce
Miserable fut condamné à estre
pendu, & lors qu'ilse vit attaché à
la Potence, il déchargea, mais trop
(
I iij
198 MERCURE
tard le Seigneur Plunket, confefſant
publiquementſonfaux- témoignage.
Cest un grand malheur en Angleterre
, qu'on n'y faitsouffrir aucune
peine aux FauxTémoins , & qu'au
lieu de les punir, on leur laiſſe encor
la libertéde déposerfaux une autre
fois . Ce queje dis n'a que trop paru
depuis deux ans , à la perte des Catholiques
Romains executez . Dans
l'Affaire du Sieur Colmand Secretaire
de la feuë Duchesse d'York, on
rapporte que les Furezdifoient aux
Témoins qu'ils se contrarioient ,
qu'il n'y avoit aucune raison à leurs
dépoſitions . On prétend qu'ils on dit
la mesme choſe , lors qu'on a jugė
Vuakeler & les autres Jefuites. Cependant
ils n'ont pas laissé d'estre
executez,malgré les contrarietez de
leurs Témoins , & la connoiſſance
qu'on a euë de lafauffeté de leurs témoignages
.Je n'avance rien queje ne
puffe
GALANT.
199
pûsse aisément prouverpar ces Procés
dontj'ay les Mémoires imprimez
à Londres en Anglois & en François.
L'en coteray les Articles dans
l'Histoire que je vous ay promise de
la Conſpiration, à laquelle j'adjoûteray
ce qui ſe ſera paſſé touchant
les deux Mylords & leurs Complices.
Jesuis vostre , &c.
Vous voyez , Madame, par les
circonstances de cette Relation ,
qu'il ne me peut rien venir de la
mefme part qui ne ſoit tres- curieux.
J'ay receu auſſi quelques
nouvelles d'Ecoffe. Vous ſçavez
que Monfieur le Duc d'York
eſt à Edimbourg , où depuis longtemps
on fait de fort grands préparatifs
pour l'ouverture d'un
Parlement. Elle ſe fit le ſeptiéme
de ce mois , apres que deux jours
auparavant on eut apporté du
I iij
200 MERCURE
Chaſteau , la Couronne, le Sceptre,
& l'Epée Royale. CesPeuples
font fort zélez pour affurer la
Succeſſion des Royaumes d'Angleterre,
d'Ecoffe ,&d'Irlande, à
qui elle doit appartenir par le
droitde leur Naiſſance . Le Grand
Chancelier d'Ecoſſe , appellé le
Duc de Rothes , dont la maladie
faiſoit reculer ee Parlement , eſt
mort le 6. de ce mois. Le lendemain
jour de l'ouverture ,
Monfieur leDuc d'York , qui eſt
Ducd'Albanie en cePaïs- là, traita
tous les Seigneurs ſpirituels &
temporels , & les Députez des
Communes. On avoit dreſſé trois
Tables de cinquante pieds de
long , & de cinq de large , dans
une longue Galerie . Je n'ay
point ſçeu l'ordre qui fut obſervé
dans ce grand Feſtin. Je ſçay
,
ſeulement que l'on avoit ordonné
GALAN Τ . 201
-
donné soo . Volailles , 200. Canards
, 200. Poulets , 50. Oyes,
120. Poulets d'Inde , 240. Lapins,
60. douzaines de Pigeons , 240.
Pieces de Gibier de la ſaiſon , 60 .
Cochons de lait , & 12. Boeufs,
fans compter les Langues, les Jambons
, & tout le reſte du Service .
Son Alteſſe Royale mangea ſeule
à une Table placée ſous un Dais
au bout de la Galerie , & fut fervie
par les principaux de la Nobleſſe
, chacun faiſant ſa Charge.
Je vous ay dit bien des fois
avec raiſon, que nous vivons fous
un Regne fi heureux , que l'on
n'a jamais beſoin de folliciter
- les récompenfes , & que pour ſe
tenir ſeûr d'en recevoir , il fuffit
qu'on ait pû s'en rendre digne.
Le Regiment de Dragons dont
Monfieur le Chevalier de Tellé
vient d'eſtre pourvû , en eſt une
Iv
202 MERCURE
preuve. Il eſtoit Major dans celuy
de Monfieur le Comte de
Teſſe , ſon Frere , que vous ſçavez
eſtre Lieutenant de Roy du
Maine , Perche , & Païs de Laval,
Colonel , & Brigadier General
de Dragons ; & fon affiduité
pour le ſervice a toûjours eſté ſi
grande , que depuis deux ans
il n'avoit point paru à la Cour.
Cependant , le Roy , qui ſe plaiſt
toûjours à rendre justice , & qui
connoiſt les Perſonnes de mérite
plus par elles meſmes que par
leur viſage , ayant ſçeu que ce
Regiment eſtoit vacant par la
mort de Monfieur de Burfar ,
s'eſt ſouvenu de ce Chevalier. La
Bravoure qui l'a diſtingué par
tout , eft connuë de tout le monde
, & je ne croy pas que perfonne
ait oublié la belle action
, du Pont de Rheinfeld où
Mon
GALANT.
203
_ Monfieur le Comte de Teffé fon
Frere , & luy , apres avoir fait des
choſes dignes d'admiration , furent
tous deux bleſſez dangereuſement,
& tenus pour morts.
Le Gentilhomme qui ſe cache
ſous le nom du Berger fidelle des
Accates , continuë à me faire part
de ſes Ouvrages. Vous les aimez ,
& je ne veux pas diférer à vous
donner le plaifir de voir l'agreable
tour qu'il donne à la Satyre,
que je vous ay quelquefois entendu
faire contre ceux , dont
les grands biens acquis par bonheur
font tout le merite.
LA
204 MERCURE
LA CHATE,
METAMORPHOSEE
EN FEMME.
FABLE.
DesEs aaggrréénmens de l'esprit,
Les foibleſſes du coeur tirent leur
origine.
Vous le verrez dans la Fable qui
fuit.
Certain Grec d'aſſez bonnemine,
Mais fol à plus de vingt carats,
Avoitfans ceſſe entreſes bras
Une Chate d'humeur badine,
Et grande mangeuse de Rats.
Il l'aimoit de toute son ame,
Cela parut affez un jour
Que dans l'ardeur de ſon amour
Il
GALANT. 205
Il pria Iupiter de la changer en
Femme.
Ses voeux eurent l'heureux fuccés
Que s'estoitproposéſaflâme.
La Chate en un moment fut une
belle Dame,
De vertu peu farouche, & de facile
accés.
Ne croyez pas pourtant que noftre
Maniacle
Lefut juſq'u à perdre le temps
Afaire au Dieu de longs remercimens
Sur la faveur d'un ſi rare miracle.
Ilfauta d'abord au cou
Decette Iris de fabrique nouvelle,
Etfans un maudit Rat qui faisoit
Sentinelle
Aquelques pas de ſon trow,
Dans ce qu'ilfentoit pour elle,
Peut- estre eust-il fait le fou ;
Mais dés l'instant que la Belle
Qui n'avoit pas apparemment
Autant
206 MERCURE
Autant d'ardeur que ſon Amant,
Eut apperçeu ce Trouble-feste ,
Ellefonditfur luysi bruſquement,
Qu'il n'eut pas le loisir de fonger
Seulement
Afaire une retraite honneſte.
Les grands biens & les honneurs,
Nesçauroient changer les moeurs.
Un Homme que le Sort a tiré de la
bouë
Pour l'élever au plus haut de ſa
Rouë,
Fait toûjours quelque action
Qui découvre à nosyeux sa baſſe
extraction .
Je finis ma Lettre du dernier
mois , en vous apprenant que Mr
leComte du Pleſſis avoit épousé
Mademoiselle de la Valliere. Mr
le Curéde S. André des Arcs fit la
Cerémonie de ce Mariage le
Jeudy
GALANT.
207
Jeudy 30. Juillet , à deux heures
apres minuit , dans la Chapelle
de l'Hoſtel de Conty, du confentement
de Monfieur le Curé de
S. Germain de l'Auxerrois , Paroiſſe
de la Mariée. Vous jugez
bien que l'Aſſemblée fut illuftre.
Voicy les noms de ceux qui la
compofoient. Monfieur le Prince
& Madame la Princeſſe de Conty
, Coufine-germaine de Mademoiſelle
de la Valliere ; Madame
de S.Remy, ſa Grand' mere ; Madame
la Ducheſſe de Duras ;
Madame la Ducheſſe de Noüailles,
Marquiſe de Lavardin ; Monſieur
de Bethune , Chevalier des
Ordres du Roy ; Monfieur le
Chevalier de Beuvron,Capitaine
des Gardes de ſon Alteſſe Royale
; Monfieur de Choiſeüil, Marquis
de Praflin , Lieutenant General
des Armées du Roy , & fon
2
Lieute
208 MERCURE
Lieutenant General en Champagne
; Monfieur le Marquis de
Valſemé,Capitaine des Chevaux
Legers de Monfieur , tous deux
Cousins germains du Marié ;
Monfieur Hotteman , Intendant
des Finances de France ; Monfieur
de Pertuis , Gouverneur
pour Sa Majesté de la Ville de
Menin en Flandres,& Lieutenant
General de ſes Armées , & Monſieur
de Valentine , Controlleur
General de la Maiſon du Roy.
Les Mariez eſtoient dans une fort
grande parure. Avant qu'on allaſt
à la Chapelle pour cette Ceremonie
, il y avoit eu Comédie,
Muſique entre les Actes par des
Voix de l'Opéra , & un grand
Soupé , Monfieur le Prince de
Conty ayant voulu que l'on fift
la Noce dans ſon Hoſtel. Monſieur
le Comte du Pleſſis eſt celuy
qu'on
GALAN Τ. 209
qu'on appelloit autrefois le Chevalier
. Son nom , & ſes qualitez
font , Cefar- Auguſte de Choiſeüil,
Chevalier , Comte du Pleffis
- Praflin, Premier Gentil- homme
de la Chambre de Son Alteffe
Royale , Lieutenant General des
Armées du Roy , & Gouverneur
de la Ville de Thoul,& Pays adjacés.
Il eſt Fils de feuMr le Maréchal
du Pleſſis, Duc de Choiſeüil,
Pair de France , Cadet du Comte
de ce meſme nom, mort à la guerre
, & Oncle de Mr le Marquis de
Choiſeuil , qui avoit la moitié de
la Charge de Premier Gentilhomme
de la Chambre de Monfieur,
& qui l'a preſentement tou .
te entiere, ayant traité de l'autre
moitié avec Mr le Comte du
Pleſſis dont je vous parle. Ce
Comte a tres- bien fervy , & vous
n'en douterez point quand vous
fçaurez
?
210 MERCURE
ſçaurez qu'il a fait vingt- trois
Căpagnes.Il avoitdeux Abbayes,
l'une appellee de Bonport , que le
Roy a donnée à Mr l'Abbé de
Boüillon , qui en a remis une autre
en meſme temps entre les
mains de Sa Majeſte , dont elle a
gratifié un des Fils de Monfieur
Colbert de Croiſſy . L'autre qui
eſtoit à la nomination de Monfieur
,& qu'on appelle Redon, a
eſté donnée à Mr du Mans. Mademoiſelle
de la Valliere , preſentement
Comteſſe du Pleſſis , eſt
grande, jeune, bien- faite,& Fille
de feu Meffire François delaBaume
le Blanc, Chevalier , Marquis
de la Valliere, Gouverneur pour
le Roy en Bourbonnois,& Lieutenant
General de ſes Armées;& de
Dame Gabrielle Gléde laCoturday,
Dame du Palais de la Reine.
Il s'eſt fait un grand Baptême
àMarseille . Je l'appelle grand , à
GALAN T.. 211
cauſe de la qualité des Parrains &
des Marraines , & du nombre de
= ceux quionteſté baptiſez . Ce font
= cinquante Negres. Chaque Par-
- rain & chaque Marraine en nom.
merent dix. Monfieur le Maré
chal Duc de Vivonne avoit pour
commere Madame de Mirabeau ,
Femme d'un Gentilhomme des
- plus qualifiez de la Ville . L'Habit
avec lequel il parut dans cette Cerémonie,
eſtoit des mieux entendus
,& auffi galant que magnifique;
mais la galanterie de cе Ма-
rechal n'en demeura pas à l'ajuftement.
Il envoya un Bouquet à ſa
-Commere , dans une Corbeille
fort propre,avec une Toilete tresriche.
Madame de Mirabeau eft
de la Maiſon de Rochemore.
- Monfieur Brodard, Intendant des
- Galeres , l'un des cinq Parrains ,
avoit avec luy , pour Marraine de
dix
212 MERCURE
dix Négres , Madame du Puget ,
Soeur de Monfieur de Mirabeau ;
&Monfieur de Manſe Intendant,
avoit Madame de Pontévez . Elle
eſt de la Maiſon d'Agouft, l'une
des plus anciénes & des plus illuftres
de l'Europe. Mr d'Oppede
fervit de Compere avec Madame
deMontaulieu, Fille de Monfieur
deManſe . La Maiſon de Montaulieu
eſt d'une nobleſſe tres confidérable.
Mr de la Bréteche devoit
eſtre auſſi Compere ; maisne
l'ayant pû , faute de ſanté , Monfieur
de Bréteüil le fut en ſa place,
avec Mademoiselle de Mirabeau,
Fille de Madame de Mirabeau
dont je viens de vous parler. Elle
eſt detres-belle taile, & à beaucoup
de jeuneſſe. La Cerémonie
fut folemnelle , & ſe paſſa prefque
entiere dans la grande Place
de l'Egliſe Cathédrale , où l'on
avoit
GALAN T.
213
avoit dreſſé une Tente , ſous laquelle
on fit abjurer le Culte du
Démon aux cinquante Négres.
Apres qu'on eut fait ce grand
nombre de Baptémes, les Dames
allerent au Cours de Marſeille,qui
eſt tres-beau,& y firent quelques
tours de promenade. Elles ſe mirent
en ſuite ſur l'eau, où les Violons
les divertirent juſques à minuit.
De là elles ſe rendirent chez
Monfieur l'intendant, qui n'eſtoit
point préparé à recevoir cet honneur.
Il ne laiſſa pas de les régaler,&
de leur donner le Bal,qu'on
ne termina que quand le jour fut
preſt de paroiſtre.
Je ne puis finir cet Article de
Marſeille , ſans vous apprendre
que Mr le Duc de Mortemar y eſt
revenu , depuis ce que je vous
manday la derniere fois, qu'il avoit
fait contre les Corſaires de Majorque
214 MERCURE
jorque. Il a ramené les dix Galeres
qu'il commandoit. Elles ſe repofent,
& on en a mis dix autres
enMer. Mais ce jeune Generalne
prend pasle meſme repos , & il
s'eſt embarqué de nouveau avec
ces dix dernieres Galeres ,les fatigues
continuelles luy tenant lieu
des plus grands plaiſirs , quandil
les prend pour ſervirle Roy.
Monfieur le Chevalier de Béthune,
Capitaine d'une Frégate
nommée la Mutine , eſtant party
le 23. Juin du Fort Loüis ,pour aller
rejoindre Monfieur de Chafteauregnaut,
rangea la Cofte jufques
à la Rade de Caſcaye , diftante
de ſept lieuës de Liſbonne .
Il y moüilla le premier de Juillet ,
& appareilla le lendemain , fur ce
qu'il apprit que Monfieur de Bart,
qui commandoit deux Frégates
de Dunkerque armées en guerre,
venoit
GALAN T.
215
venoit de prendre un Vaiſſeau des
Corfaires de Salé , & qu'il y en
avoit encor un autre de ſeize Pieces
de Canon dans la Coſte de
Portugal . Ce premier Vaiſſeau
que Monfieur de Bart avoit con-
-traint d'échoüer, eſtoit monté de
cent trois Mores , qui s'eſtoient
jettez à terre , & que le Prince
Régentluy a fait livrer depuis.Le
Neveu du Gouverneur de Salé ,
& quelques- unsdes plus confidérables
de la Ville , eſtoient parmy
eux. Il y avoit auſſi dix- huit
Chreſtiens que l'on a romis en liberté.
Sur cette nouvelle, Monfieur
le Chevalier de Béthune
rangea la Coſte de Portugal jufqu'au
4. du dernier mois , & découvrit
environ à dix heures du
matin de ce meſmejour,un Vaifſeau
à la hauteur de quarante degrez,
au Sud- Sud- Oüeſt des Berlingues,
216 MERCURE
lingues,à la diſtance de cinq à fix
lieues.Il luy dóna la chaſſe juſqu'à
huit heures du foir,& fe trouvant
un peu trop proche de terre , il fit
revirer de Bord au large juſqu'au
lendemain,que ſur les quatre heu.
res & demie du matin , il apperçeut
ce meſme Vaiſſeau qui rangeoit
la terre , & donnoit chaſſe à
une caravelle Portugaiſe , qu'il
abandonna , le voyant courir ur
luy , Iltacha de s'échaper , & ne
pouvat plus ſediſpenſer de ſe battre,
ou d'échoüer à la Coſte, il prit
ce dernier party à deux heures &
demie apres midy . Avant que de
s'y réfoudre , il tira dix ou douze
coups de Canon , mais fans qu'il
en vinſt aucun juſqu'à la Frégate,
tant le Pavillon de France rendoit
interdits tous ces Corſaires. Ainfi
ils furent contraints de donner
vent arriere à la Coſte , à cinq
lieuës
GALANT.
217
lieuës au Sud un peu Oüeſt de
montagne; & dés qu'ils furent le
bout à terre,ils s'y jetterent tous , à
l'exception de dix huitChreſtiens
qu'ils menoient Eiclaves. Monſieur
de Béthune , qui avoit
fait moüiller l'Ancre à ſept brafſes
d'eau , fit mettre en mer fon
Canot. Monfieur Deury , un des
Lieutenans de la Frégate, s'y embarqua
avec fix ou ſept Gardes
Marines , pour voir s'il ne ſeroit
point reſté quelques Turcs dans
le Vaiſſeau échoüé , mais ils s'eftoient
tous ſauvez au nombre de
cent vingt- cinq. Apres que le
Canot fut party , on mit auſſi la
Chaloupe en mer. Monfieur le
Baron des Adrets Lieutenant ,
Monfieur le Chevalier de Blénac
Enſeigne,& Monfieur le Chevalier
dela Barre, s'y embarquerent
avec quelques Soldats pour aller
Aoust 1681 . K
218 MERCURE
joindre Monfieur Deury qui ef- .
toit déja monté à Bord. Vous pouvez
juger avec quelle joye ils furent
reçeus des Chreſtiens Efclaves.
L'on examina ſi on pouvoit
fauver le Navire ; mais la Mer eftoit
fi groffe ,& il avoit tant touché
à terre,qu'on vit bientoſt qu'il
n'y avoit aucun lieu de l'eſpérer.
Comme on n'y trouva que
les Chreftiens , Monfieur le Baron
des Adrets , Mrle Chevalier
de Blénac , & quelques Gardes
Marines, ſe firent deſcendre à terre
avec grande peine , pour voir
s'ils ne pourroient point reprédre
quelques- uns des Turcs qui s'eftoient
ſauvez . Pendant ce temps,
Monfieur Deury,& Mrle Chevalier
de la Barre . reſterent dans le
Vaiſſeau, pour tâcher de le brûler;&
ne pouvant en venir à bout,
ce dernier ſe remit dans la Chaloupe,
GALANT. 219
pour conduire dix François dans
la Frégate, & en amener le Maiftre
Canonnier , afin qu'avec des
Feux d'artifice il miſt le feu au
Vaiſſeau , mais il leur fut impoffible
de monter àBord, tant il eftoit
renverſé . D'ailleurs , la Mer
qui eſtoit tres- groſſe , comme je
l'ay déja dit,n'en rendoit pas l'approche
facile . Il fut tout brifé un
moment apres , ſans qu'on puſt
ſauver que ſes Pavillons . Monſieur
Deury qui estoit dedans, fe
jetta à terre avec fix ou fept qui
ne l'avoient point quite ; & Monfieur
le Chevalier dela Barre n'ayant
pû approcher pour le reprédre,
s'en retourna dans ſon Bord
avec la Chaloupe. Deux jours
apres,Mr de Béthune alla demander
au Prince Régent les cent
vingt- cinq Turcs, qui ayant jetté
leurs armes à la Mer s'eſtoient dif-
1
4
Kij
220 MERCURE
perſez comme ils avoient pû dans
le Portugal ; & depuis ce temps ,
ils luy ont eſté rendus. La Mutine,
qui eſt la Frégate qu'il commande,
a pour Capitaine Monfieurde
Sevigny ; pour Lieutenans, Monſieur
de Fourbeins en pied, Monfieur
le Baron des Adrets en ſecond,
Monfieur Deury en troifiéme
; & pour Enfeignes, Monfieur
le Chevalier de Blenac en pied,
Monfieur le Chevalier de la Barre
en ſecond , & Monfieur de Feugrolle
en troifiéme. Monfieur le
Marquis de Langeron , quicommande
un Vaiſſeau de la meſme
Eſcadre deMonfieur le Chevalier
de Chaſteauregnaut , a pris auſſi
un petit Corſaire de Sale , de fix
Pieces de Canon, monté de quarante
- cinq Turcs & de quinze
Eſclaves Chreftiens , & fait la repriſe
d'un Vaſſeau Marchand
qu'il emmenoit. On
GALANT 221
On m'apprend que Monfieur
de Molac , Fils de Monfieur de
Rofmadec , Marquis de Molac ,
Gouverneur de la Ville & Chafteau
de Nantes , a épousé Mademoiſelle
de Rouſſille , Sceur de
feu Madamela Ducheſſe de Fontange
. C'eſt une tres-belle Perfonne
. Monfieur le Marquis de
Molac a toûjours fait une fort
belle figure dans la Province , &
veſcu en grand Seigneur. Monſieur
de Molac fon Fils marche
ſurſes traces. Je vous ay déja parlé
de luy dans quelques occafions,
où il s'eſt diftingué pendant les
dernieres guerres. Madame fa
Mere eft Niece de feu Monfieur
le Maréchal de Guébriant , &
s'appelloit Mademoiselle de Safſey
avant que Monfieur de Molac
l'euſt épousée.
Kiij
222 MERCURE
La Ville de Nantes dontje vous
ay dit qu'il eſt Gouverneur , eſt
préſentement un Lieu de plaiſirs ,
par l'Aſſemblée des Etats , compoſée
de neuf Eveſques de la
Province , d'un fort grand nombre
d'Abbez , Prieurs , Benéficiers
, & autres Eccléſiaſtiques,
tous diftinguez par quelque
Dignité particuliere ; d'une Nobleſſe
, dont la plupart de ceux
qui en font le Corps , ſe piquent
d'eſtre des plus anciennes & des
plus illuftres Maiſons de Bretagne
, & de Gens du Tiers-Etat,
qu'un merite remarquable a fait
nommer Députez. Les Principaux
y prennent ſéance dans l'ordre,
& felon les qualitez que je vous
vay dire.
Monfieur le Duc de Chaunes à
la teſte de tous les Etats , comme
Gouverneur de la Province .
Mon
GALANT . 223
Monfieur de la Trémoüille ,
Prince de Tarente, comme Préſident
de la Nobleſſe .
Monfieur de Bauvau , Eveſque
de Nantes , comme Preſident du
Clergé.
Monfieur Charette , Senéchal
de Nantes , comme Préſident du
Tiers Etat.
Monfieur de Coëtlogon , Sicur
deMejuſſeaume , Syndic des Etats .
Mr de Haroüys , Tréſorier &
Receveur General des Etats .
Mª de la Vieuville & de S. Aignan,
Generaux de la Province.
Monfieur de Caumartin , Conſeiller
d'Etat , Premier Commiſfaire
de Sa Majeſté aux Etats .
Monfieur Huchete , Seigneur
de la Bedoyere ,Procureur General
du Parlement de Bretagne,
Second Commiſſaire du Roy aux
meſmes Etats .
Kiiij
224 MERCURE
L'ouverture de leurs Séances
ſe fitle Mardy 19.de cemois dans
une grande Salle des Cordeliers
de la Ville , & commença par un
excellent Difcours de Monfieur
le Duc Chaunes, qui s'attira l'applaudiſſement
de tout le monde,
tant par la force des expreſſions
qu'il employa , que par le beau
tour qu'il donne toûjours à tout
ce qu'il dit. Si- toſt qu'il eût ceffé
de parler , Monfieur de Pontchartrain
, premier Preſident du
Parlement de Bretagne , prit la
parole,& s'étendit d'une maniere
tres delicate fur la grandeur de
Sa Majesté, & fur les bontez particulieres
qu'Elle fait paroître
pour cette Province. Monfieur de
Coëtlogon , Syndic des Etats, finit
cette premiere Séance par
un troiſiéme Diſcours , auſſi juſte
que poly . Le jour ſuivant on fit
la
GALANT. 225
S
la ſeconde , qui fut commencée
= par une Meſſe ſolemnelle que
- Monfieur l'Eveſque de Tréguier
celebra. En ſuite on s'aſſembla..
1 dans la meſme Salle, où Monfieur
- de Caumartin , Commiſſaire des
Etats , fit un Diſcours qui donna
une forte idée de ſa haute capa-
■ cité, & de l'expérience qu'il s'eſt
acquiſe dans les grands Emplois
que Sa Majeſté luy a confiez .
- Il expliqua les intentions du Roy,
■ & demanda deux millions deux
acens mille livres. Ce Don luy
fut accordé apres une Déliberaetion
generale & unanime de tous
- les Etats , qui en cela ont fait
- connoiſtre à Sa Majesté leur ſoûmiffion
, & leur prompte obeïfſance
dans tout ce qui dépend
d'eux. Les Affemblées ont cötinué
depuis ce jour- là , & l'on y traite
K V
226 MERCURE
1
diférentes affaires, qui regardent
le bien de la Province: Quant
aux plaiſirs , chacun ſemble y
vouloir contribuer de ſon coſté ,
tant par la magnificence des
Equipages & des Habits, que par
les Feſtins & la bonne chere. 11
y a tous les jours vingt Tables
ouvertes , où l'on voit regner la
delicateſſe avec la profuſion. Ioignez
à cela les parties de Promenade
& de Chaſſe , la Comedie
&les Bals , qui font une agreable
varieté dans les divertiſſemens.
On m'a fait voir une Lettre , qui
marque une choſe fort particuliere
du Tonnerre. Il y a un mois
ou deux , qu'apres des éclats extraordinaires,
il tomba ſur le Portail
du Pont de Moulins , où il y
avoit une Horloge fort propre,
&un tres-beau Pavillon couvert
d'Ardoiſe. Il mit tout le Pavillon
en
GALANT.
227
en feu , fondit le plomb de la
couverture , & brûla une partie
de la charpente. Ce qui ſurprit
fort , c'eſt que ce Portail eſtant
orné de quantité d'Ecuſſons de
diverſes Armes , comme du Roy ,
de la Ville , de Monfieur le Prince
, & de pluſieurs autres , il n'y
eut que celles de Sa Majesté que
le Tonnerre épargna , & cela ,
en trois endroits du meſme Edifice
. Tout le reſte fut briſé . Dans
ce meſme temps on achevoit un
grand Ecuſſion des Armes de
France qu'on met au deſſus de ce
Portail à cauſe de la conſtruction
du Pont que l'on fait preſentement.
Cet Eſcuſſon fut auſſi laiſſé
en ſon entier,& le Sculpteur qui
y travailloit, en fut quitte pour la
peur. Quelqu'un de la Ville a fait
là- deſſus ce Madrigal.
L'Arbre
228 MERCURE
L'Arbre de Daphné toûjours
Amis pleinement à couvert
Le floriſſant Ecu du Vainqueur de
la Terre.
La Foudre n'a rien pû deſſus les
Fleurs de Lys ;
Ainfi qui craindra le Tonnerre,
Peut prendre un Parasol des Armes
de LOUIS.
Il s'eſt fait pluſieurs converfions
de Perſonnes confiderables,
parmy leſquelles celle de Monfieur
le Marquis de Montaut a
donné beaucoup de joye à Monſieur
le Maréchal Duc de Navailles
fon Oncle. Il eſt d'une des
plus illuftres Familles de Bearn,
&le ſeul qui porte aujourd'huy
le nomde Montaut, parledeceds
de Monfieur le Marquis de Montaut
fonCoufin.
Monfieur
GALANT. 229
Monfieur le Vicomte de Beynac
a abjuré comme luy l'Herefie
de Calvin , & a ſuivy l'exemple
de Monfieur de Beynac ſon Frere
, Meſtre de Camp d'un Regiment
de Cavalerie. Leur Maiſon
eſt des meilleures du Perigord.
Dans ce meſme temps Monfieur
le Chevalier de Vialar , Capitaine
de Chevaux- Legers dans
le Regiment de Gaffion , a renoncé
aux meſmes erreurs . Il eſt de
la Famille de Monfieur le Comte
de Vialar, & Domy en Bearn .
Monfieur du Vignau , Gentilhomme
de cette meſme Province ,
n'a pas peu ſervy à convertir ces
deux derniers, apres s'eftre converty
luy-mefme. C'eſt un Homme
fort éclairé dans les belles
Lettres , & pour qui pluſieurs
Illuftres ont une eſtime tres- particuliere
. Quoy qu'il ne ſoit pas
encor
230 MERCURE
encor avancé en âge , il poſſede
entierement les Peres & l'Ecriture,
& il en tire des preuves ſi fortes
, que ceux du Party qu'il a
quité , ne ſçauroient que luy répondre.
Monfieur de Chadirac Sieur de
Gacharnaut , convaincu des Veritez
dont le Pere Alexis du Buc
Théatin donne l'éclairciſſement
dans ſes Controverſes , abjura
Lundy dernier, Feſte de S. Loüis,
entre les mains de ce Pere. Cette
action fut d'autãt plus folemnelle,
qu'il fit un Difcours fort éloquent
fur les motifs qui l'avoient porté à
ſe convertir. Il le finit par les Eloges
du Roy, qui ſe rend Imitateur
de S. Loüis par fon zele pour l'extirpation
de l'Heréſie .
On a beau prendre ſes précautions
pour éviter les affaires .
On s'en attire lors qu'on y penſe
le
GALANT . 231
le moins. Deux Gentilshommes
ayant beſoin de deux Chevaux
de Carroffe , allerent ces derniers
jours chez les Maquignons, oùils
en trouverent qu'ils crûrent leur
fait. Ils estoient preſts d'en conclure
le marché , quand ils découvrirent
qu'un des deux Chevaux
n'avoit pas bonne veuë .
Ils propoſerent leur difficulté au
Marchand , qui leur dit , je vous
garantis qu'ils ont deux bons yeux .
Les Gentilshommes vouloient luy
faire figner ce qu'il afſuroit;mais
ne ſçachant pas écrire , il fit venir
deux Témoins devant lefquels
il garantit les Chevaux
dans les meſmes termes. Cela fait,
on arreſtale marché.Quatre jours
apres , les Acheteurs ayant ſçeu
certainement qu'un de ces Chevaux
eſtoit preſque aveugle ,
voulurent les rendre au Maqui
gnon ,
232 MERCURE
gnon , ſuivant la clauſe dont il
eſtoit convenu ; mais comme
dans cette forte de commerce on
s'attache préciſement aux paroles
qui ont bien ſouvent double
ſens, le Maquignon refuſa de les
reprendre , & prétendit ne leur
avoir garanty que deux bons
yeux , & non pas quatre , comme
deux Chevaux les devoiét avoir .
Procés intenté. On prie ceux à
qui des affaires de cette nature
font arrivées , de vouloir en dire
leur ſentiment .
Je vous envoye une ſeconde
Chanſon. Il me feroit inutile d'en
rien dire à une Perſonne qui s'y
connoift comme vous .
CHANSON.
I l' Amour quelque jour prétendoit
vous ſurprendre ,
Ne vous hazardez pas de vouloir
vous défendre ;
C'est
GALANT. 233
C'est en vain qu'on réſiſte à ſon divin
pouvoir ,
En amour il ne faut ny raison , ny
devoir.
Je paſſe à l'Article des Enigmes.
L'Inconnu Tyrcis en Bretagne
a expliqué la premiere par
ces Vers.
D
Amon s'est plaint à
matin du Mercure .
тод се
L'oubliois , m'a t - il dit , Philis &
Ses beauxyeux ,
Lors que ce Dieu malicieux ,
Quandj'y penſois le moins, a r'ouvert
ma bleſſure.
Ie n'ay pas plutoſt lû Son Enigme
nouvelle ,
Qu'y trouvant la Roze & le Lys,
Ah , me fuis -je écrié , trop cruelle
Philis ,
Cesont là ces deux Soeurs qui vous
rendent fi belle .
Plu
234
MERCURE
Pluſieurs Perſonnes ont trouvé
ce meſme Mot du Lys & de la
Roze. Ce font Meſſieurs les Marquis
de Grafſamont ; Le Chevalier
de Rouville ; Gardien, Secretaire
du Roy ; Pinchon , de
Roüen ; Du Bourg , de l'Hoſtel
de Soiffons ; l'Abbe de Bethune ,
du Quartier S. Mederic; Davilers
Ruë Simon le Franc ; Leger de
la Verbriffonne ; Du Mont,Avocat
à Chaumont en Vexin ; Le
Chevalier Frédin ; Regnault , de
Petit- Pont ; Poirier , de Mer ;
Devories, de Mer ; Reynal, Receveur
des Gabelles de Domfrot;
Soyvot , ControlleurGeneral des
Finances en Bourgogne ; Des
Granges , Avocat à Angouleſme ;
Vivien , Chirurgien Major de la
Marine à Dunkerque ; Le Fevre
le Fils , & Dubois ; De la Villeaux
- Butes, de la ruë de la Harpe .
Elle
GALANT. 235
Elle a eſté expliquée en Vers par
Monfieur Gigés,du Havre; Jourdain,
d'Amiens ; Alcidor, du Havre
de Grace ; L.Bouchet, ancien
Curé de Nogent le Roy ; D. L.
Raguienne , Prieur de Bethune ;
De Lépine de Ploërmel , & par
Meſdemoiselles Devories de Mer;
DeLayraud,Lieutenant de Roy à
Dourlans ; & Oudon Deniſe. Le
veritable Sens de cette Enigme
m'a encor eſté envoyé ſous les
noms ſuivans. Le Voyageur de
Chaumont : Le Jaloux de ſa femme
: Le Solitaire de Pontoiſe : Le
Pelerin de S, Jacques : Le Valet
mal monté : Le Berger Siecle d'amour
de Diane des Foreſts : Les
Degéem réünis : Le bon Fils de
la Ruë Maubué : Le Politique
dans ſa famille : Le faux Financier
: Les deux Amis rivaux fans
jaloufie : Le galant Clerc de la
Cham
236 MERCURE
Chambre des Comptes : Le Vifiteur
des Belles de l'Hoſtel d'Avaux
: Le beau Faiſan du Quarrier
S. Sauveur : L'Architecte du
Convent de la Raquette : Le Mécene
Girardin : Le Virgile de Potofy
: Les Engagemens forcez :
L'infidelle par violence : Les illuſtres
Commis de la Ruë de Clery
: Le Solitaire Amphibie du
Quartier Simon le Franc : Le Solitaire
triennal de l'Hôtel de Soiffons
: Le Solitaire externe de
1'Hoſtel de Vivonne : Les aimables
Solitaires d'Auteüil : LeBer-.
ger Fleuriſte ; & le Réveille- matin
de la Ruë de la Coſſonnerie.
Pluſieurs autres ont envoyé
des Explications en Vers ſous les
noms que vous allez lire. Le Réveur
du Mont-Hélicon, de Châlons
en Champagne : Le jeune
Solitaire de la ruë Maubué : Le
jeune
GALANT.
237
jeune Solitaire de la Ruëdes trois
Cheminées de Poitiers : Le Confident
du Solitaire de l'Hoſtel de
Soiffons : l'Aimable Hebert : l'Inconnu
Tyrcis de Dinan en Bretagne
: l'Amant declaré de la
grande Brune de l'Hoſtel d'Avaux
: l'Albaniſte de Roüen : l'Avanturier
nocturne de l'Ifle du
Palais : l'Inconſtant Miſantrope :
Le folâtre Amant de la ruë Troufſe-
vache : Le jeune Heudel : Les
Sterilitez conjugales : Les galantes
Féconditez :l'aimable Fécondité
de la ruë S.Bon : Les Traverſes
Domestiques : la galante Bergerie
de Bezons : la Generofité
fans oftentation : Sylvie du Havre
de Grace : l'illustre Sophie :
la belle Inconnuë : la belle Bourgeoiſe
bien aimée : la jeune Alcidalie
;& la belle Arthénice .
On a expliqué cette meſme
Enigme
238 MERCURE
Enigme fur le Point-de- France &
lePoint- d'Angleterre,la belle Taille&
le beau Visage , le Soleil & la
Lune.
L'Explication de la ſeconde
Enigme , dont le mot eſtoit l'Eventail,
eſt dans les Vers que vous
allez voir. Ils m'ont eſté envoyez
par Monfieur F. Ha... du Meſnil,
de Chambrais en Normandie.
Mercure , c'eſt eftre pen fin ,
Et prendre malfon temps , pour un
Esprit Sublime ,
De nous proposer cette Enigme ,
Alors que tout le monde a l'Eventail
en main.
Ce même Mot a eſté trouvé par
Meſſieurs Gardien Secretaire du
Roy : De Plémont , de la Foreſt
de Lyons en Normandie.
Ceux qui l'ont expliquée en
Vers
GALANT. 239
Vers, font Fanchon le Fevre , de
Magny : Janneton de Lépine , de
la ruë Neuve des petits- Champs.
Les autres Sens qu'on a trouvez
ſur la meſme Enigme font , l'Eau ,
le Livre , le Canal de Languedoc,
une Gruë à lever des Pierres, le Parafol,
l'Ocean, un Moulin,un Chandelier
à pluſieurs branches , la Riviere
, un Arbre , une Plume , une
Fourchete , Gun Bateau .
Il me reſte à vous nommer
ceux qui ont expliqué les deux
dansleurs vray ſens . Monfieur le
Chevalier Chabans ; & le Pen-
-ſionnaire de la ruë Aubry- Boucher.
En Vers , Meſſieurs Allard,
du Véxin : Regnier : F. Ha... du
Mefnil ,de Chambrais en Normandie
: Le Procureur du Roy
de Conchesen Normandie : Hutuge
, d'Orleans , demeurant à
Mets : Daubaine : Rault , de
Roüen :
240 MERCURE
Roüen : & Bardou , de Poitiers.
Je vous envoye deux nouvelles
Enigmes. La premiere m'a eſté
envoyée de Compiegne , & la feconde
eſt de Monfieur de la Grive
de Lyon.
ENIGME.
'Eſtois plus haute enma naiſſance,
Que je ne fuis presentement ;
Bien que tombée en décadence ,
Ie Suis comme j'estois dans mon
commencement .
Par une étrange destinée ,
Cinq ans apres que je fus née ,
Ieperdis quelque peu des forces que
j'avois.
Beaucoupfouffroient de ma disgrace,
Beaucoup s'en sont plains mille fois;
Mais que veulent- ils quej'yfaſſe?
Ie porte la Couronne , &fuis ſujete
aux Loix.
AUTRE
GALANT.
241
AUTRE ENIGME.
Un Païs éloigné je tirema
naiſſance ,
I'ay long- temps estépeu connu ;
Mais maintenant par tout je ſuis le
bien venu ,
Et l'on m'aime beaucoup en France.
Cettegrande amitié m'a causé du
mal heur ,
Car depuis quelque temps j'ay perdu
mafranchise;
Pour mieux joüir de moy ,Souvent
on me déguiſe ,
Et l'on me traite avecrigueur.
Il est vray qu'un Homme bienfage
Ne me doit point mettre en usage,
Parce que je produis de fâcheux
accidens. [ cendre ,
C
Ausfi pour me punir, on me reduit en
On me pille, on me met en piece avec
les dentsi
Lecteurs , j'en ay trop dit, vous pow
vezme comprendre.
Aouſt 181 . L
242
MERCURE
Adieu,Madame, ma Lettre eſt
déja plus remplie qu'àl'ordinaire,
quoy qu'il me reſte encoraſſez de
matiere pour vous en écrire une
ſeconde. Je reſerve tout pour le
mois prochain,&vous parleray en
ce temps - làde ce qui s'eſt paſſé à
l'Academie,le jour queles Prix y
furent diftribuez.J'y joindray une
grande Cerémonie qui s'eſt faite
àChaumont en Véxin. Je vous
parleray de l'établiſſemetd'unJeu
deſcience,appellé leleuduMonde,
parce qu'il fait acquerir en fort
peudetempsles connoiſſancesles
plus neceffaires au commerce de
la vie. L'établiſſement de ce Jeu fi
utile pour l'eſprit,me fait ſonger à
un autre dont on diſtribuële Projet
ſous le nomde Iournalgeneral
deFrance. Il eſt d'une ſi grande
commodité pour les avantages du
Public,qu'il eſt impoſſible de n'en
pas
GALANT. 243
1
pas tomber d'accord quand on a
lû le Projet dont je vous parle.
. Quelque utilité qui ſe rencontre
en certaines chofes, on peut n'en
eſtre pas convaincu , quand on
n'eſt point dans la liberté de s'en
ſervir , ou de ne s'en ſervir pas ;
mais lors qu'on n'impoſe là- deſſus
aucune contrainte,& qu'on ſe ſert
volontairement de ce qu'on propoſe
,on ne peut douter qu'il ne
ſoit veritablement avantageux.
Ce Journal , qu'on ſouhaite icy
depuis long- temps,ne peut engager
perſonne à luy donner cours.
pardes raiſons de plaifir& de curioſité
, ny par l'eſperance de
gains dont le hazard ou le jeu
puiſſe eſtre la cauſe . L'utilité en
eſt auſſi ſûre que réelle,& vous le
verrez par le Projet imprimé que
je vous envoye. Si l'on ſouhaite
quelques- uns de ces Projetsdans
Lij
244 MERCURE GALANT.
voſtre Province , il me ſera aiſé de vous
en fournir , puis qu'il ne faut qu'en demander
au Sieur Blageart qui les diſtri
buë gratis , n'eſtant pas juſte qu'il en
couſte rien au Public pour apprendre en
quoy ce Journal luy peut eſtre utile.
Comme les merveilles de la Nature ne
frapent pas moins dans les petites choſes
que dans les grandes , on doit également
admirer tout ce qui ſe fait fous le Regne
de LOUIS LE GRAND . Depuis
ce glorieux Regne il n'eſt point de
commodité que l'on ne trouve à Paris .
Cette grande Villeoù l'on croyoit qu'on
n'établiroit jamais ny la netteté , ny la
ſeureté , eſt devenue la plus feure , & la
plus nette de tout leRoyaume. Les lumieres
, dont on prend ſoin d'éclairer
toutes les Rues pendant l'Hyver , diffipent
l'obſcuritédes plus ſombres nuits ;
& les Etrangers que nous imitions autrefois,
font à prefent contraints de nous
imiter.Auffi les Magiſtrats ne peuvét-ils
prendre defauffes meſures ſous un Prince
auſſi éclairé que nôtre auguſte Monarque.
Il connoiftceux qu'il choifit,& les
ſuites font voir qu'ilne ſe trompe jamais
Je fuis, &c. AParis ce 31. Aoust 1681.
3
LYON
Qualité de la reconnaissance optique de caractères