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1681, 06 (Lyon)
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Eur.
511
m
1681.6
m
Eur 5111181,6이
Mercure
< 36607597760011
< 36607597760011
AS
Bayer. Staatsbibliothek
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
ξυΙΝ 1681 .
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
Ruë Merciere.
M. DC. LXXXI.
AVEC PRIVILEGE DU ROY,
Bayerische
Staatsbibliothek
München
8888-8888-88818-88888888
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
Evous envoye cher Le
Eteur , le 25. de ce mois
de fuillet : le quator
ziême extraordinaire
du Mercure , que l'on vendra 30.
Sols , außi bien que les autres cydevant.
Les Mercures ſe vendront
toûjours auſſi 20fols chaque volume.
LeJournal dessçavans&Nouvelle
de Medecine ſe vendront toûjours
6 fols le cahier tant vieux
que nouveauх.
د
Ceux qui envoyeront des Pieces
pour le Mercure ou Extraordinaire,
payeront les ports.
1
a ij
LIVRES NOUVEAU X.
du mois de Juin .
Les Caprices de l'amour de
Mademoiselle de Villedieu , indouze
deux volumes.
Le deuxième tome des lettres
Portugaiſes avec les Réponces indouze.
L'on continuë toûjours à diſtribuer
l'Hiſtoire de D. Quichot
de la manche , indouze quatre
volumes , cinq livres .
Les Amours de Catulle , indouze
quatre vol. cinquante ſols.
Les Converſations de Mademoiſelle
Scudery , indouze deux
volumes cinquante ſols .
1
TA
first day ? ને 3 G & t for a long
1979 8063. EXOT FOR ET3 -80009 07063 89103. 8000 0603
TABLE .
DES MATIERES
contenuës dans ce Volume.
I
Aprocesion faite à Versailles te
jour de la Feste- Dieu , avec la
description du Repoſoir,
Ceremonies faites à Venise pour
époufer la Mer,
3
7
Prieres & Cerémonies faites à Vendoſme
pour obtenir de lapluye, 10
Mort de Madame la Marquise de
Puisieux, 16
Monsieur le Marquisde Valbelle
prend poſſeſſion de la Charge de
Conseiller & Senéchal au Siege
& reffort de Marseille, 20
Galanterie ſur un envoy de Fleurs
&de Fruits, 24
a iij
TABLE.
Etat d'Artois , 28
Régal fait par Monsieur Stadion,
Chanoinedu ChapitredeMayence
, aux Dames de la Cour de
Hanover, 41
Feſte des Arquebusiers de Rheims ,
46.
Suitede l'Histoire des Fleurs, 48
Entrée de Monsieur l'Evesque de
Châlons à Châlons, 61
Sermon fait fur le champ fur trois
diférens Textes,
S. Aignan à Monseigneur le
Requeste de Monsieur le Duc de
Dauphin ,
Histoire ,
73
76
Confolation à une aimable Veuve,
89.
Madrigal , १०
Converfions, ibid.
Conversion faite par Monsieur
l'Archevesque de Rheims dans la
Capitale defon Diocese, 93
Now
TABLE.
Nouvelle Lettre en Proverbes, 97
Avanture , 100
Enigmes en Tableaux expliquées au
(
College de Clermont , 103
Description du Canal qui joint les
Mers , avec la premiere Navigation
qui vient d'estre faite fur
lemesme Canal ,
Eveſchez donnez par le Roy , 169
Effets Surprenans de la Nature , 176
Abbayes données par Sa Majesté,
111
178 .
L'Art de reſpirerfous l'eau , avec
moyen d'entretenir pendant un
temps considérable la flame enfermée
dans un petit lieu , 182
Ouvrages de Monsieur de S. Martin
de Caën , 183
Le Mulet. Fable, 185
Sur les Miroirs ardens,
Differtation'de Monfieur Comiers,
La Belle Inconstante, Histoire, 210
188
Régals donnezpar Monsieur l' Am
a iiij
TABLE.
baſſadeur de Dannemark, &par
Monfieurle Comte de Mansfeldt,
Envoyé Extraordinaire de l'Empereur
, 218
Ordres de Sa Majesté enfaveur de
Monsieur de Monchaux Fonquevillers,
4
219
Monfieur le Camus du Clos Intendant
en Roußillon , part de Per-
220
Abbaye de Beaubec donnée au Pere
pignan ,
Estienne Girardin , 221
Mort de Monsieur l'Abbé de S.Firmin
, 222
Monastere de Montfleury en Dauphiné,
224
Mort de MeßireHenry-Fréderic de
Gaffion , 226
Mort de Monsieurle Cardinal Picolomini
, 227
Feste de S. Quentin , 228
Enigme , 233
Autre Enigme , : 234
Lettre
TABLE.
Lettre galante, 236
Mariage de Mademoiselle Perraut,
238
Maladie de Son Altefſſe Sereniffime
Monfieur leDuc, 238
Miffion de Troye, 239
Fin de la Table.
EX
03-03-03
EXTRAIT DV PRIVILEGE
du Roy.
PA
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
SaintGermain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en ſonConſeil , Jun-
QUIERES. Il eſt permis à J.D. Ecuyer , Sieur de
Vizé, defaire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur L & DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacun deſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffidefenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeur Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre ſans le conſentement de l'Expoſant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
ſervant à l'ornement dudit livre , meſme d'en
vendre ſeparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende
, & confiſcation des Exemplaires contrefaits
, ainſi que plus au long il eſt porté auditPrivilege.
Regiſtré ſur le Livre de la Communauté le
s. Janvier 1678 .
Signé E. CoUTEROT. Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé & tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
31. May 1681.
:
Avis
Avis pour placer les Figures.
'Airqui commence par Petits
Saiſon nouvelle, Loirqui comm
doit regarder la page 60.
La Figure où paſſe un Ruifleau
entre deux Montagnes , doit regarder
la page 121 .
La Figure octogone , doit regarder
la page 129.
La Chanſon qui commence par
Depuis peu dans le ſein de ces
vaſtes campagnes , doit regarder
la page 156.
MER
t
I
MERCURE
GALANT.
JUIN 1681 .
A Flaterie s'eſt acquis
tant de crédit
dans la Cour des
Princes , qu'on voit
rarement qu'elle y
ſoufre accés à la Verité . C'eſt par
là que beaucoup de Souverains
dont on entreprend les Panégiriques,
ſont ſouvent loüez, non par
le mérite qui ſe trouve en eux,
mais par celuy qui y devroit eſtre.
Juin 1681 . A
2 MERCURE
On leur attribuë toutes les vertus
qui font les grands Hommes ; &
pourveu qu'on donne de la Beauté
aux Portraits , on s'attache peu
à examiner s'ils ont de la reffemblance.
On doit cependant demeurer
d'accord que les vrais
éloges ſe tirent des actions , &
qu'à moins qu'on ne les marque ,
on eſt en péril de ne point perſuader
. Cette ſorte de péril n'eſt
point à craindre à l'égard du Roy .
Tout ce qu'il fait parle hautement
à ſon avantage ; & par
quelque endroit qu'on le puiffe
regarder , on trouve une matiere
abondante , qui pour faire impreffion
, n'a beſoin que du plus fimple
détail des veritez glorieufes
qu'elle donne à dire. Vous vous
ſouvenez , Madame , de pluſieurs
Articles , qui en diferentes occafions
vous ont fait connoiſtre la
pieté
GALANT. 3
pieté de ce Grand Monarque.
Elle a paru de nouveau avec
éclat , par les Malades qu'il toucha
le jour de la Pentecoſte,apres
avoir fait ſes devotions, & par les
marques de ſoûmiſſion & de refpect
qu'il donna à Dieu publiquement
le Jeudy 5. de ce mois,
jour de la Feſte' du plus auguſte
de tous nos Myſteres . Vous ſçavez
quelle eſt la ſolemnité des
Proceſſions qui ſe font par tout
pour la celebrer. Celle de Verſailles
eſtant preſteà ſortir de la
Parroiſſe qui eſt dans la Ville
neuve, Sa Majeſté s'y rendit pour
l'accompagner , ſuivie de toute la
Cour , qui estoit nombreuſe &
magnifique . Tous les Pages de la
Chambre, avec ceux de la Grande
& Petite Ecurie , les Cent
Suiffes , & les Gardes du Corps,
portoient chacun un Flambeau
A ij
4 4
MERCURE
de cire blanche . On en compta
pres de mille . Les Pages du Roy
font en ſi grand nombre , qu'on
ne doit point s'étonner de celuy
que je vous marque. Les Peres
de la Miſſion, les Recolets , & les
Aumôniers de toute la Maiſon
Royale , aſſiſterent à cette Procefſion
, qui paſſa devant la Pompe,
& s'y arreſta . Monfieur Denys,
Fontenier de Sa Majeſté , avoit
pris le ſoin d'y faire dreſſer un
Repoſoir d'une façon extraordinaire
. C'eſtoit une Feüillée toute
remplie de Caſcades d'eau , & de
Rocailles. La Proceſſion paſſa de
là dans l'Avantcourt du Château,
& en ſuite dans la Court , toutes
deux tenduës des plus belles Tapiſſeries
de la Couronne. Tous les
Balcons & toutes les Feneſtres ,
juſqu'au comble du Chaſteau ,
eſtoient parez de Tapis de Perſe à
fonds
GALANT.
5
S
S
コ
,
1
fonds d'or & d'argent. On avoit
placé le Repoſoir au bas du grand
& magnifique Efcalier dont je
vous ay parlé pluſieurs fois. Il eſt
d'une forme qui fournit dequoy
faire quelque choſe de tres- fomptueux
dans les rencontres de cette
nature,ſans qu'il y faille adjoûter
boaucoup d'embelliſſemens.
Auſſi n'y employa - t- on que ce
que demandoit l'ordre de cet
Eſcalier. De grands Vaſes d'argent,
remplisde Plantes de Fleurs,
avoient eſté mis ſur les Piédeftaux
de marbre qui accompagnét
les Baluſtres de bronze doré.On
en avoit poſe de ſemblables fur
les Corniches & aux autres endroits
où de pareils ornement
pouvoient convenir. L'Autel
eſtoit ſur la premiere hauteur du
Degré , vis - à- vis de la Fontaine...
Un Parement deDrap d'or, d'une
A üj
1
6 MERCURE
beauté ſurprenante , faiſoit admirer
le devant de cet Autel , dont
le Tabernacle qu'on avoit percé
à jour, eſtoit orné de Rubis, d'Emeraudes
, & de Diamans. Une
Couronne de trois pieds de diametre
en faiſoit le Dôme. Elle
eſtoit toute de Pierreries,& jettoit
un feu ſi ébloüiſſant , qu'on avoit
peine à en ſoûtenir l'éclat. Les
Caſcades de la Fontaine paroiffoient
au travers du Tabernacle,
& rien n'eſtoit plus agreable à la
veuë que cette Eau & les Pierreries
que les lumieres faifoient
briller. Il y avoit de grands Guéridons
, avec de grandes Torcheres
aux deux coſtez de l'Autel ,
ainſi que ſur les extrémitez des
marches de l'Escalier. La Mufique
de la Chapelle du Roy eſtoit
placée ſur le haut. Il ſeroit fort
malaiſé de trouver un lieu plus
avanta
GALANT .
7
-
avantageux pour l'Harmonie .
Auſfiles Inſtrumens & les Voix
y furent ils entendus avec grand
plaifir. Il n'y eut aucun deſordre,
&tout parut ce jour là digne de
la Cour d'un Roy Tres-Chrêtien .
La Proceſſion eſtant fortie du
Chaſteau, paſſa devant les ſuperbes
Ecuries de Sa Majeſté : qui
eſtoient tenduës juſques à la Ville
neuve de riches Tapiſſeries Ce
Prince la remena juſques à l'Egliſe
, ayant eu la teſte nuë pendant
trois heures , ſans s'eſtre meſme
ſervy de Parasol contre l'ardeur
du Soleil . Il entendit la Grand'
Meſſe à la Paroiſſe ,où tous les foirs
de l'Octave il eſt venu au Salut.
Le 15. de l'autre mois , Feſte
de l'Afcenfion , on vit à Veniſe le
grand & ordinaire concours que
le Pardon de S. Marc y attire tous
les ans. Il ſe tient une Foire fort
A iiij
8 MERCURE
celebre dans la Place pendant ce
temps- là . Elle dure quinze jours ,
& les Maſques y viennent avec
affluence . La principale Cérémonie
du jour de l'Aſcenſion , eſt
que le Doge, avec le Sénat & les
Ambaſſadeurs qui ſe trouvent à
Veniſe, monte ſur le Bucentaure.
C'eſt un grand Vaiſſeau doré, qui
va à Voiles & à Rames , & où les
Rameurs font à couvers ſous le
Pont. Ila quarante - deux Bancs ,&
eſt long de foixante quatre pas,&
large de ſeize . Ce grand Vaifleau
eſt ſuivy de pluſieurs Barques &
Gondoles juſques à S. Nicolas de
Lido , où le Doge va épouſer la
Mer , en memoire de la fameuſe
Victoire que la République remportaen
1177.contre l'Empereur
Fréderic Barberoufle , en faveur
du Pape Alexandre III . Je vous
ay marqué dans une autre Lettre
les
GALANT.
9
les paroles qu'il prononce , lors
qu'il yjette urze Bague d'or , qui
eſt environ de la valeur de quarante
francs . La Cerémonie eſtant
achevée, il retourne à S. Marc,&
faitun tres-- grand Feſtin dans ſon
Palais pour les Ambaſſadeurs &
les Nobles , qui y ſont traitez en
Chair & Poiffon.Apres le Dîné ,
on va au Cours au Mouran . C'eſt
quelque choſe de fort agreable à
voir que la quantité de Gondoles
remplies d'Etrangers qui s'y rencontrent.
Mouran eſt le Lieu où ſe
font les Glaces qu'on va chercher
àVeniſe de toute l'Europe Monfieur
le Duc de Mantouë s'eſt
trouvé préſent la derniere fois à
cette Ceremonie , à laquelle
Monfieur de Varangeville Ambaffadeur
de France aſſiſta avec
Madame l'Ambaſſadrice ſa Femme.
Monfieur le Marquis de la
いいいいAv
10 MERCURE
Torre , Ambaſſfadeur del'Empereur
, y accompagna auſſi le Doge
, quiau retour les régala tous
avec beaucoup de magnificence.
Il y avoit un Eturgeon gros comme
la cuiſſe . Plus de cent Perſonnes
furent du Repas , qui dura
plus de trois heures . On le fit
à dix Services. Les Domeſtiques
des Ambaſſadeurs , & quantité
d'autres Etrangers, furent régalez
dans le meſmetemps ..
Les Ceremonies publiques
dont je viens de vous parler, me
font ſouvenir de celles qui ont
eſté faites à Vendoſme pour obtenirde
la pluye. Une fechereſſe
extraordinaire de plus de deux
mois , ayant donné lieu de craindre
pour tous les Biens de la tenre,
on eut recours aux prieres ; &
le moyen le plus infaillible qu'on
trouva pour mériter quielles fuffent
GALANT. II
ſent exaucées, ce fut de faire porter
proceſſionnellement la Sainte
Larme que le Sauveur du monde
répandit ſur le Lazare. Cette pretieuſe
Relique eſt gardée avec
grand ſoin dans l'Abbayedes Religieux
Benedictins de la Trinité
de Vendoſme , où elle fut apportée
l'an 1042. par fon Fondateur
Geoffroy Martel ,Comte d'Anjou
& du Vendômois. C'eſtoit un
Préſent que luy avoit fait Michel
Paphlagon Empereur de Conftantinople,
en reconnoiſſancedu
Secours qu'il avoit donné à Catalusſon
Gouverneur en Sicile ,
dans la défaite qu'il y fit des Sarrafins,
qui eſtant ſortis d'Afrique
en grand nombre, s'eſtoient rendus
maîtresde toute l'ifle . Les miracles
continuels qu'elle fait en
foulageant ceux qui font en péril
de perdre la veuë, la mettent dans
une
12 MERCURE
une extréme veneration . Auſſi
obferve- t-on beaucoup de formalitez
quand on la porte dans une
Proceffion genérale, ce qui ne ſe
fait jamais qu'en de tres- preſſantes
neceffitez . La menace d'une
fort grande difette ayant étonné
tout le Païs , les Magiſtrats & les
Echevins s'aſſemblerent en la
Maiſon de Ville le Mercredy 27.
de l'autre mois, d'où s'eſtant rendus
en Corps à l'Abbaye , ils expoſerent
au Supérieur les voeux
empreflez que faifoient les Peuples.
Ce qu'ils demandoient leur
fut accordé. On réſolut de faire
une Proceffion par toute la Ville,
dans laquelle la Sainte Larme ſesoit
portée avecles ceremonies &
précautions accoûtumées pour ſa
ſeûreté & le Dimanche ſuivant,
Feſte de la Trinité , ayant eſté
choify pour cela , les Religieux
jeûne
GALANT.
13
}
jeûnerent au pain & à l'eau jufques
àce jour,pendant que Monfieur
de Remilly Bailly du Vendômois,
& Maire perpétuel de la
Ville, donna tous les ordres ne-
✔ceſſaires pour cette Solemnité . Il
manda les Curezde quatre vingts
ſeize Paroiſſes de la Campagne ,
fit avertir les Compagnies des
Corps de la Ville,diſpoſa les Bourgeois
à prendre les armes, & n'oublia
rien de ce qui pouvoit contribuer
à la pompe de la Feſte Le
jour en eſtant venu, on fit batre le
Tambour , au bruit duquel chacun
ſe rendit ſous ſon Drapeau.
La Proceffion fortit dans cet
ordre.
:
fes
Toutes les Banieres des Paroif-
, tant de la Campagne que de
la Ville , marchoient à la teſte
chacune à la file , au milieu d'une
double haye de Bourgeois rangez
fous
14 MERCURE
fous les armes. Les Croix ſuivoiét
de la meſme forte , puis les Capucins
& les Cordeliers en deux
rangs. Apreseux paroiſſoient tous
les Curez reveſtus de Chapes ,
ainſi que foixante Religieux de
l'Ordre de S. Benoiſt , qui formoient
deux lignes.Le Prieur tenant
la Sainte Relique , marchoit
fous un Dais de Velours cramoiſy
en broderie d'or , porté par les
Echevins de la Ville . Ils estoient
précedez de pluſieurs jeunes Enfans
veſtus en Anges , qui jettoient
des Fleurs dans les Ruës,
qu'on avoit ornées de Tapiſſeries
. De chaque côté du Daiseftoient
huit Bourgeois proprement
veſtus , ayant chacun une Perruiſane
. La Próceſſion finiſſoit par les
Magiftrats de la Ville , les Officiers
des Grands Jours,& ceux de
l'Election , avec leurs Habits de
cerémo
GALAN T.
15
cerémonie. La Milice Bourgeoiſe
quiles fuivoit, faisoit des décharges
à tous les Repoſoirs qu'on
avoit dreſſez en beaucoup d'endroits
, afin d'y poſer la Sainte Larme.
C'eſtoit là que la Muſique
chantoit de fort beaux Motets , &
que les Harpes, les Luths , & les
Violons , faifoient un agreable
concert avec les Hautbois & les
Muſetes . Au retour on chanta le
Te Deum dans l'Egliſe de la Trinité
,qui eſt une des plus belles
Eglifes'de France. Ce que vous
admirerez ,c'eſt que le temps
ayant paru fort ſerein juſques à
huitheuresdu matin , une pluye
douce tomba dans l'inſtant que la
Proceffion commençoit ſa marche,&
continua juſqu'au lendemain.
LesProcés verbaux que l'on
conferve de toutes les autres de
nature cette , justifient que cet
effet
16 MERCURE
effet n'a jamais manqué. Il y a
douze ans qu'on fit la derniere.
Nous avons appris icy que
Madame la Marquiſe de Puifieux
, âgée ſeulement de 32. à
33. ans , mourut à Huninghen
le 24. du dernier Mois, d'une hydropiſie
qui lui a cauſé de longues
fouffrances , pendant leſquelles
elle a donné de continuelles marques
d'une folide vertu , & d'une
réſignation veritablement chrêtienne.
Elle eſtoit reſtée Fille unique
de feu Meffire Joachim de
Godet de Renneville , Seigneur
de Renneville , Champoulain, de
Marc , de S. Mars , Vicomte de
Gueux en Champagne , Gentilhomme
Ordinaire de la Chambre
du Roy,Mestre de Camp d'un
Regiment de Cavalerie , Maréchal
de ſes Camps & Armées,
puis Lieutenant General, mort à
1
Tâge
GALANT.
17
l'âge de trente-neuf ans de la
bleſſure qu'il reçeut à la Bataille
de Saint Antoine le 30. Novembre
1652. La Maiſon de Godet
de Renneville eſt tres - ancienne
pour la Nobleffe, alliée de celles
de Mailly , de Bourbers, de Miremont
de-Berrieux,de Beauveaude
Roucy , & de Clermontd'Amboiſe
, & originaire de Berry
, où elle s'eſt ſignalée par fa
pieté ; ce que fait connoiſtre la
Fondation du Convent des Auguſtins
de Blanc, faite par Pierre
de Godet , Chevalier , Seigneur
de Baugé en 1 380.
Cette Maiſon s'établit en Cham.
pagne en 1470. par deux Freres
à qui le party des Armes donna
les moyens de ſe ſignaler , & qui
s'arreſterent dans cette Province
par les acquiſitions des Terres
qu'ils y avoient faites. L'un s'appelloit
18 MERCURE
pelloit Guillaume de Goder ,
Chevalier , Seigneur de S. Hilaire,
de Moivre , de Scury, de Coupets
, Coupeville , & de Freſne ,
cinquiéme Ayeul paternel de
Madame la Marquiſe de Puifieux
; & l'autre , Philbert de
Godet , Chevalier , Seigneur de
Faremont , de S. Martin, Domé,
de Marthée , & du Petit-Ecury
enChampagne.Ils s'allierent avec
les Maiſons de Folmarié , & de
Lambeſſon , des plus illuftres de
cette Province. Je ne dis rien des
autres Anceſtres de cette Marquiſe
, qui ont tous ſervy dans
nos Armées avec autant de fidelité
que de fuccés , & entr'autres,
Meffire Germain de Godet de
Renneville , Chevalier, Seigneur
de Boncourt , de S. Remy , de
Verriere,de la Neuville,d'Eſcury,
Baron d'Eliſe , Gentilhomme Ordinaire
GALANT . 19
dinaire de la Chambre du Roy,
Capitaine de cinquante Hommes
d'armes de ſes Ordonnances,
Gouverneur des Villes & Château
de Sainte Menehoud , qui
ſous le Regne de Henry III. défit
cinq mille Hommes des Troupes
des Ennemis devant fa Place ,
avec toute la valeur & la conduite
que peut donner un vray zele
accompagné d'une longue expérience,
Il eſtoit Grand Oncle de
Madame la Marquiſe de Puifieux
qui eſt morte Femme de M.ſſire
Roger Brulart de Sillery , Chevalier
, Marquis de Puiſieux,
Maréchal des Camps & Armées
de Sa Majesté , & Gouverneur
des Villes & Chafteau de
Huninghen, Fils aîné de Meffire
Loüis Brulart , Chevalier , Marquis
de Sillery , & de Dame Iſabelle
de la Rochefoucaut, Tante
de
20 MERCURE
de François V III. du nom Duc
de la Rochefoucaut , Prince de
Marfillac, Pair,& Grand-Veneur
de France.
De Goder , porte pour Armes,
d'azur au Chevron d'argent , accompagné
de trois Pommes de Pin
d'or,deux en chef, &une enpointe,
&pourſuports deux Grifons d'or.
Monfieur le Commandeur de
Valbelle , dont je vous appris la
mort il y a un mois , n'a point eu
la joye de voir Monfieur le Marquis
de Valbelle ſon Neveu , en
poffeffion de la Charge de Conſeiller
& Senéchal au Siege &
Reffort de la Ville de Marſeille .
CetteCharge qui luydonne droit
de préſider à la teſtedes Officiers
dece Siege , le rend en meſme
tempsChefde la Nobleſſe quand
il s'agit de combatre pour le Service
du Roy. Il y fut reçeu par le
Parle
GALANT. 21
Parlement de Provence le ſecond
de May ,& le 8. du meſme Mois
àhuit heures du matin , il ſe préſenta
à la Porte du Palais de Mar..
ſeille, en Manteau, l'Epée au cofté,
avec quantité de Gentilshommes
qui l'accompagnoient. Deux
Conſeillers de ce Siege, & un des
Gens du Roy qui l'y reçeurent ,
le menerent à la Chambre du Senéchal
parmy une affluence de
monde accouru de toutes parts.
En ſuite l'Audience ayant eſté
ouverte , on y fit lecture de ſes
* Lettres de Proviſion. Ce fut une
ample matiere pour Monfieur
Cappus, Avocat & Procureur du
Roy dans ce meſme Siege , qui
apres avoir fait un tres-beau Difcours
ſur les avantages de la Maifon
de Valbelle , & fur le mérite
particulier de celuy dont on préſentoit
les Lettres , en demanda
4.9 l'enre
22 MERCURE
l'enregiſtrement. Cela eſtant fait,
Monfieur le Marquis de Valbelle
entra dans l'Audience du Palais ,
accompagné de deux Confeillers
.Alors Monfieur Bauſſet Licutenant
General , le prit par la
main,& le mit à la premiere Place
du Tribunal , l'Epée au coſté,
comme je l'ay deja dit , & le
Chapeau fur la teſte. Auffi-toſt
qu'il fut affis, l'Huiffier apella cinq
Cauſes,fur leſquelles les Officiers
du Siege ayant opiné avec Monfieur
de Valbelle , Monfieur de
Bauffet prononça für toutes au
nom de ce nouveau Senéchal. Il
monta de l'Audience à la Cham .
bredu Confeil,où chaque Officier
du Corps. luy fit compliment en
particulier. Monfieur le Marquis
de Valbelle eſt Meſtre de Camp
de Cavalerie,& Cornete desChe.
vaux- Legers de la Garde de Sa
Majesté . Com
GALAN T.
23
Comme il n'eſt ny âge , ny
profeſſion qui ne permettent la
galanterie , quand elle eſt reglée
fur la bienfeance , un Abbé de
Lyon , dont la naiſſance égale
l'eſprit , & qui s'eſt ſouvent acquis
l'approbation publique par
des Difcours remplis d'éloquence,
ayant fait préſent àune Dame
de ſes Amies d'un Baffin de
Fleurs,& de Fruits, l'accompagna
de ces Vers. Le tour fin & délicat
qu'il leur donne , vous eſt connu
par d'autres Ouvrages que vous
avez veus de luy ſous le nom du
Druyde Lyonnois. Ce dernier
n'eſt tombé entre mes mains que
par un larcin qui a eſté fait à la
Dame.
USR
24
MERCURE
SPG 63 897603, 808976034976038703-89463-8097036 R
SUR UN ENVOY DE
Fleurs& de Fruits.
A MADAME D. S.
Ar mille attraits charmans
qu'envous Nature affemble,
Iris , vous faites tous les jours
Naître mille petits Amours,
Si mutins quelquefois , qu'ils se
brouillent ensemble.
Iln'est rien en cela de trop myſtérieux,
La Diſcorde ſouventse met parmy
lesDieux.
Mais voicy choſe plus nouvelle.
Deux Déeſſespourvoussont en forte
querelle,
Et chacune dans vostre coeur
Prétend à la place d'honneur.
Flore par ses odeurs ſe vante de
vous plaire,
Pomone
GALAN T.
25
Pomone avec ſes Fruits de flater
vostre goust ;
Toutes deuxse font une affaire
Pour vous deſe pouffer à bout .
Pomone avec dédain dit l'autrejour
àFlore,
Vrayment j'en ſuis d'avis , Déeſſe
des Parfums ,
Dont les appas ſont ſi communs,
Et qu'un peu d'ardeur évapore ,
Qu'on vous laiſſe ufurper ſur moy
le coeur d'Iris .
Surquoyfondez- vous l'eſpérance
Dudeſſein que vous avez pris ?
L'éclat de voſtre teint n'a qu'un
peu d'apparence,
Voſtre haleine au matin ſent un
peu l'Ambre gris,
Vos regards ont quelques ſoûris,
Mais apres tout quand on y penſe,
De vos douces ſenteurs la plus
: grande abondance
Eſt un régal à juſte prix .
Juin 1681 . B
26 MERCURE
Vos atours , vos preſens , toute
voſtre dépenſe,
Ne merite que du mépris .
A ces mots Flore impatiente,
Ne pouvant plusſoufrir ce discours
orgueilleux ,
D'un ton &fier &dédaigneux,
Dit à la Nymphe médiſante ,
Il fied bien de vous voir Mere
des cruditez ,
Inſulter à mes qualitez .
Quel aveuglement vous poſſede,
De m'oſter pres d'Iris le rang que
l'on me cede ?
Pouvez-vous ſans mes foins afpirer
à ſon coeur ?
Que feroient vos Fruits ſans la
Fleur?
Lors qu'Iris vous reçoit , me bla-
:
mer de la forte ,
C'eſt abufer de ſes bontez .
Le plus grand titre qu'elle porte,
Eſt d'eſtre la Fleur des Beautez.
Mais
GALANT.
27
Mais remettons noſtre querelle
Auteps que nous ſerõs pres d'elle.
De ſon choix ſeulement dépend
noſtre bonheur,
Et n'établiſſons rien ſur le fond
du mérite
Pour la conqueſte de ſon coeur.
Ainsi l'Amant qui médite
De toucher une Beauté,
Avec jugement évite
La plainte & la vanité,
Et jamais il ne profite
Queparsa fidelité.
:
Cependant , belle Iris , décidez de
la chose.
Estes-vous pour la Pomme ? estesvous
pour la Rose ?
Si vousſecondez mes voeux,
Vous ferez pour toutes deux.
Au moins faites quelque careſſe
Auxpetits Rejettons que ma main
vous adreſſe.
:
Bij
28 MERCURE
Allez , mes Fleurs ; allez mes
د
Fruits ,
Vous estes assezbien inſtruits.
Ne faites rien qui dégenere
De la bonté de vostre Pere.
Allez
د
mes Fruits 3 allez
Fleurs ,
, mes
Pour cette belle Iris uniſſez vos
douceurs ,
Et compoſez une Ambrofie
Quijamais ne la raſſaſie.
Mais quand elle vous baifera,
Vousſentira , vous mangera,
N'ayezjamais la hardieſſe
D'en vouloir à ſon coeur , d'espérer
Sa tendreſſe ,
Jeſcay bien cequ'elle en fera ,
Lefidelle Acante l'aura.
L'Affemblée des Etats d'Artois
s'eſt tenuë à Arras le 26. du
Mois paſſe . L'ouverture en fut
faite par Monfieur le Duc d'Elbeuf,
GALANT.
29
beuf, Pair de France , par Monfieur
le Prince d'Elbeuffon Fils ,
Gouverneurs de cette Province;
par Monfieur de Breteüil , Intendant;
par Monfieur le Comte de
Nancré, Gouverneur d'Arras ; &
par Monfieur Scarron de Longue
, Preſident d'Artois , quien
font les Commiſſaires de la part
duRoy. Apres que Monfieur le
Duc d'Elbeuf cut fait entendre
les intentions de Sa Majesté ,
Monfieur de Breteüil fit un Difcours
fort éloquent ſur ce ſujet.
Monfieur l'Eveſque de S. Omer
les remercia au nomde l'Affemblée
, & les pria d'aſſurer le Roy
du zele & de l'affection qu'ils auroient
toûjours pour ſon ſervice,
&de leur entiere ſoûmiſſion à ſes
volontez. Les Etats parurent avec
un éclat qu'ils n'avoient point eu
depuis longtemps , Sa Majesté
Biij
30 MERCURE
ayant remis le Corps de la Nobleſſe
dans ſon ancien ordre
( qu'une guerre preſque continuelle
de quarante- cinq années
avoit fort alteré ) & choiſy parmy
le grand nombre de ceux qui
s'eſtoient introduits pendant ces
temps - là , foixante & dix Gentilshommes
d'une Nobleſſe épurée
,qui à l'avenir compoſeront
cet illuſtre Corps. Je croirois
n'avoir fatisfait voſtre curioſité
que tres - imparfaitement , ſi je
n'ajoûtois icy leurs noms, que j'ay
mis par Familles ſelon l'ordre de
l'Alphabet.
D'Aſſignies,Marquis d'Alluagne.
D'Aſſignies Dacquedorne,Comte
d'Oify .
D'Aſſignies , Baron de Bailleul .
De Bacquetiem Duliez , Seigneur
de Drouvin.
De
GALANT.
31
De Beaufort , Seigneur de Mondricourt.
De Belleforiere , Comte de Belleforiere
.
De Belvalet , Seigneur de Famechon,
Mestre de Camp du Regiment
V Vallon d'Infanterie .
De Berghe- Nomain , Seigneur
d'Herfin- Coupigny.
De Bernage , Comte de Mauve,
Marquis de Vilers- Brulin,Deputé
de la Nobleſſe d'Artois .
De Bernemicourt , Seigneur de
Foucquieres pres de Béthune.
De Bethencourt Seigneur
D'Haplincourt.
د
De Béthune- Deſplanques , Seigneurde
Penin .
De Blondel , Baron de Quincy,
Seigneur de Boileux , Lieutenant
General des Armées du
Roy , & Meſtre de Camp d'un
Regiment de Cavalerie.
Bij
32 MERCURE
De Bonnieres, Comte de Soüattre.
De Bryas , Comte de Royon , cydevant
Capitaine de Cavalerie
au ſervice du Roy d'Eſpagne.
De Caravajal - Giron, Seigneur
de Bugnies , cy - devant Capitaine
au Regiment d'Orleans .
De Carnin, Seigneur de S.Leger ,
Capitaine de Cavalerie reformé
au Regiment du Roy .
Du Chatel , Cointe de Blangerval,
Seigneur d'Annequin, cydevant
Gouverneur d'Audenarde
pour le Roy d'Eſpagne .
De Comte , Seigneur de Blengel
.
De Coupigny , Comte de Henu .
De Coupigny , Seigneur de Foucquieres
pres de Lens .
De Coupigny , Seigneur de Ligny
& Delbarque .
De Créquy , Duc & Pair de
France,
GALANT.
33
#
France , Seigneur deFreſſin ,
Chevalier des Ordres du Roy,
Premier Gentilhome de ſa
Chambre , Lieutenant General
de ſes Armées , &Gouverneur
d'Heſdin.
De Créquy, Marquis d'Hemont,
cy devant Capitaine de Cavalerie
au Regiment de S.
Germain Beaupré.
De Créquy , Vicomte de Langre,
Seigneur de Marconelle ,
Capitaine au Regiment de la
Couronne.
De Crevant-Humieres , Marquis
de Humieres , Maréchal de
France , Gouverneur General
de Flandre.
De Croefer, Seigneur d'Audenthun
.
DeCroy, Baron de Clarque, cydevant
Capitaine d'Infanterie
au ſervice du Roy d'Eſpagne ..
BV
34
MERCURE
De Croy, Comte de Solre , Seigneur
de Beaufort , cydevant
Meſtre de Camp d'un Regiment
d'Infanterie au ſervice
du Roy d'Eſpagne.
De Croix , Comte de Vvacca ,
Brigadier des Armées du Roy,
cy- devant Colonel du Regiment
Royal Vvalon de Cavalerie.
De Cunchy- Trambloy, Seigneur
de Floury.
De Dyon, Seigneur de Vendonne.
-
De Fienne, Vicomte de Fruges ,
су devant Gouverneur &
GrandBailly de Bruge pour
le Roy d'Eſpagne.
De Fienne , Seigneur de Bien.
ques & d'Hupan , cy - devane
Capitaine d'Infanterie
au ſervice du Roy d'Eſpagne.
De Fienne - Regnauville , Seigneur
GALANT
35
neur d'Heſtru , cy-devantDéputé
ordinaire de la Nobleſſe
d'Artois .
De Gand - &- Vilain , Prince
d'Iſenghien , Seigneur d'Ongnies
, cy- devant Capitaine
deCavalerie au ſervice du Roy
d'Eſpagne.
De Gand , & - Vilain ; Marquis
d'Hem , Seigneur de Suflaint
Leger.
De Ghifelin , Seigneur de Lofenghien.
De Ghiſtelle, Marquis de Croix .
De Ghiſtelle
d'Eſclimeux.
-
De Gomiecourt
د
Herny , Baron
,
Comte de
Gomiecourt Seigneur de
Lignereul , Capitaine reformé
de Cavalerie au Regiment de
Lumbre.
De Hamel, Seigneur de Bourez-
Berlencourt.
De
36
MERCURE
De Harchies , Seigneur de Plumoifon
, cy- devant Capitaine
au Regiment d'Artois .
De la Haye, Comte d'Heſecque,
cy - devant Député ordinaire
de la Nobleſſe d'Artois .
D'Haynin- Vvambrechies, Seigneur
de Hamelaincourt , cydevant
Capitaine de Cavalerie
au ſervice du Roy d'Efpagne.
D'Haynin , Seigneur de Vvaurans
.
D'Henin- Lietard, Baron de Fofſeux,
Capitaine reformé de
Cavalerie au Regiment de
Bezons .
2
D'Houchin , Marquis de Longattre
, Seigneur d'Anneſin
cy-devant Député ordinaire
de la Nobleſſe d'Artois , &
Lieutenant Colonel du Regiment
Royal Vvalon de Cavalerie.
De
GALANT.
37
)
De Jauſſe , Comte de Maſtain ,
Seig
Seigneur de Mamez .
De Lens, Comte de Blandecque,
Baron d'Alenne , cy-devant
Capitaine d'Infanterie au fervice
du Roy d'Eſpagne.
De Lieres- Doſtrel, Comte de S.
Venant , cy- devant Gouverneur
de S. Omer pour le Roy
d'Eſpagne, & Député ordinaire
de la Nobleſſe d'Artois .
De Lieres - Doſtrel , Baron de
Berneville..
De Longueval , Comte de Buquoy
, cy-devant Meſtre de
Camp d'un Regiment de Cavalerie
au ſervice du Roy
d'Efpagne.
A
De Mailly-Douronel , Seigneur
de Velus.
De Maulde , Marquis de la
Buiffiere.
DeMamez,Seigneur de Nielles.
1
De
38 MERCURE
De Melun,Prince d'Epinoy, Seigneur
de Caruin. Son Pere
étoit Chevalier des Ordres
du Roy.
Le Merchier , Seigneur d'Hulux.
De Montmorency. Morbecque,
Prince de Robecque , Seigneur
de Berſée , cy- devant
Meſtre de Camp d'un Regiment
de Cavalerie au ſervice
du Roy d'Eſpagne.
De Montmorency , Seigneur de
Neufville -Vitaſſe , cy - devant
Meſtre de Camp d'un Regiment
de Cavalerie au ſervice
du Roy d'Eſpagne .
De Mont Saint Eloy , Seigneur
de Vvendin.
De Noyelles , Marquis de Lifbourg,
Comte de Marles , cydevant
Gouverneur de la
Motte-au-Bois pour le Roy
*d'Eſpagne , & Député ordinaire
GALANT.
39
naire de ſa Nobleſſe d'Artois.
Doftrel, Seigneur de Conchy.
De Servin , Seigneur d'Hericourt
.
De Touftain , Marquis de Carency.
De Trayfignies , Vicomte d'Armuiden
, Seigneur de Bomy,
cy-devant Lieutenant Colonel
d'un Regiment de Cavalerie
au ſervice du Roy d'Efpagne.
De la Tramerie , Marquis du
Foreft.
De la Tramerie, Seigneur de Givenchy
, cy devant Lieutenant
de Cavalerie au Regiment
de Saluces.
De Tramecour , Seigneur de
Vverchin.
DeVignacourt,Baron de Pernes ,
Seigneur d'Hourithon.
Un fi grand nombre de Noms
illuftres
40 MERCURE
illuſtres dans une ſeule Province,
vous pourra cauſer de l'étonnement
; mais, Madame, vous ne
devez pas en être ſurpriſe. L'Artois
a toûjours eſté une Pepiniere
de Nobleſſe , qui en a fourny
les Provinces voiſines. L'on a
renouvellé cette année les Députez
ordinaires . Ce changement
ne ſe fait que tous les trois
ans .Le Clergé a nommé Mr l'Abbé
de Dommartin ; la Nobleſſe ,
Mr le Comte de Belleforiere ; &
le Tiers - Etat a continué Mr Paliſot
d'Incourt. On a renouvellé
dans le meſme temps les Députez
qu'on prépoſe pour voir l'employ
des Deniers que l'on a levez
fur la Province. Chaque
Corps en nomme deux , & ce
n'eſt auſſi que tous les trois ans
qu'on les choiſit. Ceux du Clergé
font Mr l'Abbé de Mareüil ,& Mr
de
GALAN Τ.
41
de Vvareſquiel Chanoine de S.
Omer. Ceux de la Nobleſſe , Mr
le Comte de Gomiecourt , & Mr
le Marquis de Carency . Outre
ces Députez generaux qui ne ſe
font que tous les trois ans , l'on
en choiſit encor trois d'année
en année pour aller en Cour. Le
Clergé a nommé pour celle cy
Mr Chafle Grand Prieur de S.
Vaaſt ; la Nobleſſe , Mr le Comte
de Mauve , qui fort de la Députation
ordinaire ; & le Tiers-
Etat, Mr Taffin, Conſeiller Penfionnaire
de la Ville de S.Omer .
Le choix qui a eſté fait de ces
divers Députez, répond aux ſouhaits
de tous ceux de la Province,
& c'eſt vous marquer en peu
de mots tout ce qu'on peut dire
àleur avantage.
J'ay veu des Lettres qui portent
que le 18.de l'autre mois Mr
Stradion
42 MERCURE
Stradion Chanoine du Chapitre
de Mayence, donna une magnifique
collation dans ſon Jardin ,
aux Dames de la Cour de Hanover,
que l'envie de voir cette
Capitale de l'Electeur de ce
nom , avoit amenées des Bains
de Vviſbaden avec quelques
Cavaliers . Madame la Ducheffe
de Hanover , & la Princeſſe ſa
Fille , y eſtoient incognito. Deux
jours aprés , l'une & l'autre accompagna
Mr le Duc de Hanover
, qui vint à Mayence avec
douze Caroſſes à fix chevaux.
Mr l'Electeur en ayant reçeu
avis , partit àdix heures du matin
, & alla au devant d'eux à
une demy- lieuë au delà du Pont
du Rhin , avec un Cortege de
ſeize Carroſſes , tous auffi à fix
Chevaux. Si- toſt qu'ils ſe furent
joints, le Duc, la Ducheffe, & la
Princeffe
GALANT. 43
コ、
,
e
S
Princeſſe leur Fille , mirent pied
• à terre , & aprés les complimens
réciproques, monterent avec l'E
lecteur dans ſon Caroffe. On entendit
dans le meſme temps la
premiere Salve de tout le Canon
de la ville. La ſeconde fut tirée
quand ils arriverent ſur le bord
du Rhin ; & la troiſieme , à leur
entrée dans la Ville , qu'ils traverſerent
au milieu de la Bourgeoiſie
, & des Soldats en haye
ſous les armes . Mrl'Electeur conduiſitd'abord
ſes illuftres Hoſtes
dans l'Apartement qu'on leur
avoit préparé, & les y ayant laifſez
juſqu'à ce qu'on eut ſervy , il
les revint prendre pour le Dîné
qui les attendoit. Il y eut vingtquatre
perſonnes à table, fans aucun
Chanoine , parce que le
Grand Maréchal de la Cour de
Hanover vouloit eſtre affis au
deffus
44
MER CURE
deffus du Doyen,qui ne veut céder
le pas à aucun Comte. Ceux
qui prirent place , étoient Mr
Fauger Envoyé de France , Mr le
Comte de Holac,& les Seigneurs
&Dames du Duc & de la Ducheffe.
Ce Regal fut de quatre
Services , chacun de quarante
Plats. La Muſique tant de Voix
que d'luftrumens, ne ceſſa point
pendant le Dîné , non plus que
les Timbales & les Trompetes,
&on tira trois coups de Canon
à chaque ſanté qu'on but. Sur les
ſept heures du foir , Mr le Duc
de Hanover, & les deux Princefſes
, prirent congé de l'Electeur
de Mayence, qui les remena jufqu'au
bord du Rhin, où ils entrerent
dans un grand Navire fort
ajuſté. Ils deſcendirent juſqu'a
Brieberich , monterent là en Carroffe
, & retournerent coucher à
Vvisbaden..
GALANT.
45
S
Vvisbaden. Le lendemain ce Duc
envoya pluſieurs Préſens aux
Officiers de l'Electeur, ſçavoir un
Cofret d'argent de treize marcs,
au grad Maréchal,un petit cofret
avec une grande Coupe d'argent ,
au Maréchal de la Cour ; deux
Coupes ou Taſſes avec deux
grands Gobelets , au Grand Véneur
qui l'avoit ſervy à table; un
: grand Gobelet avec une douzaine
de petits, à Monfieur Bieken
qui avoit ſervy Madame la Ducheſſe;
deux Chandeliers & deux
Salieres , à Monfieur de Vvaesberg
quiavoit ſervy Madame la
Princeſſe;un Baffin avec l'Eguiere
, à l'Ecuyer - Tranchant ; &
d'autres Préſens en Richedalles,
aux quatre Offices , aux Muficiens
, aux Valets - de pied , aux
Trabans ou Hallebardiers , aux
Gardes , aux Canonniers , aux
Fourriers,
46 MERCURE
Fourriers , au Maiſtre d'Hôtel ,
&c. Ainſi tout le monde eut part
à ſes libéralitez .
Il eſt des Feſtes de toute nature
. Les unes ſe font avec beaucoup
de magnificence, & les autres
n'ont pour but que de réjoüir
les Spectateurs par les groteſques
Figures qu'on y fait paroître.Celle
que font tous les ans les Arquebuſiers
de Rheims , eſt de ce
genre. Ils vont tirer un Oyſeau ,
où tous à l'envy font voir leur
adreſſe; & le lendemain ils ſe divertiſſent
publiquementparquelque
Marche plaifante, qu'ils appellent
Farce. Voicy ce qui s'eſt
paſſe dans la derniere. Elle fut
faite le 3. de ce mois . Un Trompete
de la Ville faifoit à cheval
l'ouverture de cette Marche. Il
eſtoitſuivy de deux Conneſtables
de la Compagnie des Arquebufiers,
GALAN T.
47
1
1
fiers , & ceux cy de quatre hommes
montez fur des Aſnes,& vétus
en Païfans. Aprés eux venoient
dix ou douze des meſmes
Arquebufiers , ayant des Pantalons
de toile jaune depuis les
pieds juſques à la teſte , & des
Couronnes de feüilles de Vigne.
Les Ceintures & Bandolieres
qu'ils portoient, étoient compoſees
de ces meſmes feüilles.
Ils tenoient de gros bâtons , &
dan çoient devant un Char , tout
couvert auffi de feüilles de Vigne
, & attelé de ſix Boeufs . Un
des plus gros hommes qu'on eût
pû trouver , y repréſentoit Bacchus.
Il tenoit d'une main une
Bouteille d'environ douze Pintes
de Vin , & un grand Verre de
l'autre. Pluſieurs autres Pantalons
entouroient ce Char , ayant
chacun une Bouteille à la main .
En
48 MERCURE
En ſuite paroiſſoient dix ou douze
hommes habillez en Cuiſiniers,
portant comme un Berceau
de bois peint de differentes couleurs
. On y voyoit un grand feu
dans de longues Poëles de fer ,
avec deux Broches tres - abondamment
garnies , qu'un Tournebroche
qu'on y avoit appliqué
faiſoit tourner lentement . Pluſieurs
hommes déguiſez en Patiffiers
, portant des Paſtez & de
grands Gaſteaux , ſuivoient cette
importante Machine. Leurs
Bandolieres estoient garnies d'Echaudez
, qu'ils diſtribuoient à
leurs Amis. Ils firent le tour de
la Ville dans ce plaiſant équipage
, & terminerent la Feſte par
un Repas, où la grande Bouteille
du gros Bacchus fut ſouvent
vuidée.
: L'Hiſtoire des Fleurs vous eſt
connuë.
GALAN T.
49
connuë. Les ſpirituelles & galantes
Lettres du Berger Fleuriſte
, vous ont appris leurs amoureux
démeflez. Si vous voulez
en ſçavoir la ſuite , vous n'avez
qu'à lire ce qu'il adreſſe .
A LA BELLE CLORIS
DES AMBARRIENS .
V
Ous me demandez, belle Clorien
de nouveau ris, s'il n'y a
dans les Avantures de la Violete
&du Muguet , dont vous defirez
d'estre éclaircie. Il m'est facile de
vous donner cette fatisfaction. Ma
curiosité a par bonheur devance
la voſtre , & j'ay fçeu des Primeveres
depuis quatre jours , que le
changement de ces deux Fleurs eft
si grand , qu'on n'y peut rien adjoûter
; car enfin elles ont passé
d'une extrémité à l'autre ,& tourné
leur amour en haine.
Iuin 1681 . C
50
MERCURE
Changement difficile à croire
Entre deux Fleurs de bonne
volonté ,
Qui dans l'amour mettent toute
leur gloire
Et toute leur felicité.
Pourtant, belle Cloris , on conte
ainſi l'hiſtoire ,
Et je me rends garand que c'eſt
la verité.
Les dernieres nouvelles de leur
Empire nous disoient bien que le
Muguet avoit un grand panchant
àcette révolutionde paſſions, parce
qu'aprés nous avoirappris qu'il
avoit aimé la Violete poursabeauté
& pour fa douceur , & ceffé de
l'aimer pourſa grande coquetterie,
elles nous apprenoient qu'il feignoit
de l'aimer encor par raison de politique
, malgré l'averſion qu'il
avoit pour elle. Mais le moyen
qu'un
GALANT.
51
qu'un coeur demeure long- temps
en cet état ?
Une feinte en amour est un trop
lourd fardeau .
On a beau faire , on a beau
dire.
L'Objet le plus doux , le plus
beau
Qui ſoit dans l'amoureux Empire
,
S'il déplaiſt , devient un martire.
Voicy donc, belle Clovis, ce qui en
est arrivé, ſuivant le fidelle recit
des Primeveres. Apres quele Muguet
eut fait pendant quelques mois
l'experience de cetteverité, l'ennuy
&le chagrin s'emparerent de fon
esprit , & eſtant plus forts que la
politique , le diſpoſerent peu à peu
às'affranchir de la contrainte où il
C 2
52
MERCURE
vivoit , & à ne plus avoir d'aſſiduitez
pour la Violete .
Plus je la vois ( dit- il ) plus j'en
ay de dégoût ;
Car comme je me tais de ſa coquetterie
,
La Friponne en triomphe , elle y
prend plus de goust ,
Et croit que j'ignore ſa vie.
C'eſt trop diffimuler , c'eſt trop
de flaterie ;
A quoy bon faire tant d'honneur
A ce qu'on trouve indigue de
ſon coeur ?
Ces raiſons le porterent à executer
le deſſein de rupture ouverte
qu'il avoit conçeu . Ilſe retiravolontairement
dans une Serre. Ily
paſſa l'Hyver , & n'alla presque
plus chez le Violier , qui n'en fut
pas trop faché. Iln'en fut pas de
mesme
GALANT.
53
mesme de la Violete. Sa Cour diminuoit
d'un Galant. Elle s'en plai-
- gnit , elle en gronda, mais on neſe
mit guére en peine de l'appaiser.
Des affaires importantes appellerent
dans la suite le Violier au
grand Jardin de Flore. Il fallut
s'éloigner. Ily alla, & il y est encor.
La negligence du Muguet s'augmenta
par cette abſence .
Il ne fortit plus de ſa Serre ,
Pas meſme au retour du Printemps.
Fleur la plus ſage de la Terre,
Belle Immortelle, dés ce temps
Vous avez quitté le Parterre ,
Tout y ſouffroit de vôtre éloignement.
Dieux ! combien le Muguet en
verſa- t'il de larmes ?
Son unique foulagement
N'eſtoit que de penser à vos
C 3
54
MERCURE
aimables charmes ,
Il y penſoit à tout moment.
Aucuns devoirs cependant n'étoient
rendus de ſa part à la Violete.
Ce procedémarquoit de l'oubly,
de l'indifference, ou du mépris.
Elle en redoubla ſa colere contre
luy , & vint mesme deux fois dans
fa Retraite pour luy en faire des
reproches, & pour eſſayer de le ramener
à elle par la force deſes attraits
, qu'elle mit tous en campagne,
& par le ſouvenir des douceurs
qu'ils avoient goûtées ensemble.
Qu'avez-vous , luy dit- elle , &
quel fâcheux ombrage
Vous a rendu d'une humeur fi
ſauvage ?
Avez vous oublié les plaiſirs
innocens
Dont tant de fois l'amour a contenté
nos ſens 2
SeriezGALAN
T.
55
Seriez- vous un ingrat ? un parjure
un volage ?
Je ſuis dans mon Réduit en pleine
liberté ,
Vous ſçavez quelle eſt ma
bonté.
Faut- il vous dire davantage ?
Si vous n'en profitez , vous n'étes
guere ſage.
Le Muguet luy fit desſoûmiſſions
pourse défaire d'elle ; mais comme
il est trop sçavant dans l'Art des
Coquetes, pour ignorer qu'elles veulent
toûjours tout gagner, & qu'elles
ne veulentjamais rien perdre,
il n'attribua les démarches de celle-
là qu'à cette raison generale &
intereſſée , & ne luy tint guére de
compte defes pas ny de ſes remontrances.
Lors qu'on ſçait qu'une Belle
accorde des faveurs
C4
56 MERCURE
Au premier des Amans qui luy
ditdes douceurs ,
Leur attrait a peu de puiſſance .
S'il gagne les nouveaux venus,
Si- toſt qu'ils ſe ſont reconnus,
Adieu l'eſtime & la reconnoiffance
.
On ne veut en amour point de
communauté ,
Lebon - heur le plus grand y perd
ſa qualité ,
Dés qu'on voit qu'il entre en
partage.
!
On veut en avoir ſeul toûjours
tout l'avantage ;
Et fans ce glorieux & charmant
préciput ,
Amour, faveurs , vous eſtes au
rebut.
Comme le Muguet ſçavoit l'usage
que la Violetefaisoit desſiennes,
il
GALANT.
17
il ne fut point touché de leur offre.
Il l'alla pourtant voir , mais ilfit
cette viſite avec une autre Fleur.
La Violete le receut froidement fur
cette circonstance , & luy témoi
gna quelle n'estoit pas Satisfaite
de ce devoir. Elle s'attendit donc à
un autre. Le temps luyfit voir que
fon attente estoit vaine . Elle en eut
du dépit. La patience luy échapa,
& la vangeance s'emparant enfin
de fon ame , elle se déchaîna d'une
telle maniere contre le Muguet,
que tout le Parterre en fut Surpris
&Scandalisé.
ODieux ! que ne peut point une
Fleur emportée ?
Feu, flame , foudre , & traits de
cruauté ,
Sortent de ſon ame irritée .
Elle invente , elle impoſe avec
temerité ,
C
S
8 MERCURE
Et choque en tout la verité.
N'en doutons point , il faut que
la Coquetterie ,
Soit Fille du Menſonge & de
l'Effronterie ..
L'Iris, ancienne amie du Muguet,
l'avertit des discours outrageans
que la Violete tenoit de luy. Ilen
écouta le rapport avec étonnement,
mais aussi avec modération. Elle
en colere, dit- il, il faut l'excuſer,
& ne la pas croire.Cepeu de mots
fut toute sa défense. Iln'y a rien;
adjoûté jusqu'à ce jour, par le ref
pect qu'il doit au Sexe de cette
Fleur , & parla confideration des
premieres bontez qu'elle a euës
pour luy. Tout le Parterre l'a loüé
de cette conduite peu ordinaire , a
blâmé celle de la Violete , & a declare
qu'une tědreſſe & des faveurs
qu'on accorde.a.tout venant , méritpients
GALANT.
59
toient d'estre payées de mépris . Voilà,
belle Cloris , ce quej'ay Sçeu des
Primeveres , & ce que vous avez
desiré d'apprendre de moy.
Ainſi vous voyez le Muguet
Epuré de l'amour coquet ,
Ne penſant plus à la Coquere,
Ou n'y penſant qu'avec dédain,
Mais commeſans amour ſon ame
s'inquiete ,
1
Et que contre ce Dieu le plus
fier s'arme en vain ,
Permettez luy d'aimer , renonçant
à toute autre ,
Les Fleurs d'un teint comme le
voſtre ,
Ou de mourir ſur voſtre ſein..
Vous y mettez ſouvent la Violete,
Epargnez60
MERCURE
1,
Epargnez - luy des ſentimens
jaloux.
Belle Cloris , je ſuis ſon Interprete.
Je ſçay que tout ce qu'il ſouhaite
,
J'en jure par vos yeux auſſi brillans
que doux ,
Eſt de vivre ou mourir pour
vous .
C'est aussi , Madame , la plus
forte paſſion de vostre , &c.
Les Vers qui ſuivent ont eſté
notez par Mr de Pulvigny. Un
Amant s'y plaint. Vous n'en ſerez
pas ſurpriſe . C'eſt le langage
ordinaire de tous ceux qui
aiment .
AIR NOUVEAU.
Etits Oyſeaux de la Saiſon
nouvelle ,
Ilvous suffit d'estre amoureux..
Yous
GALAN Τ. 61
Vous ne redoutezpoint ny jaloux,
no cruelle
Petits oyseaux dans
moureux vous ne
tour du printemps
37
jesouffre helas penda
jaloux pourquoy
jl que te prin te
60 MERCURE
Epargnez - luy des ſentimens
4
jaloux.
GALANT. 61.
Vous ne redoutezpoint ny jaloux,
ny cruelle ,
Le retour du Printemps vous rend
toûjours heureux .
Ie Souffre , helas , pendant toute
l'année,
Et les rigueurs & les jaloux.
Pourquoy n'avons- nouspas laméme
destinée?
Faut- il que le Printemps ne ſoit
fait que pour vous ?
Ma derniere Lettre vous a appris
que Mr de Noailles Evéque
& Comte de Châlons , avoit pris
féance au Parlement comme
Pair de France. Le Lundy 19 .
de May , ce digne Prelat partic
de Paris , & eſtant arrivé le 20.
à Eſtoges , premier Bourg de ſon
Dioceſe , il deſcendit au Châ
teau, où il fut traité magnifiquement
par Mr le Comte & Madame
62 MERCURE
dame la Comteſſe d'Eſtoges . Il y
trouva Monfieur l'Abbé Cuiſorte,
Archidiacre de Vertus , Syndic
& Chanoine de la Cathédrale
, accompagné des Curez
des environs, qui le harangua;
ce que firent apres luy , au nom
de la Ville , Monfieur du Sorton
Tréſorier de France , & Monfieur
Bauger Conſeiller au Préſidial
députez par le Conſeil. Ce font
desPerſonnes d'un mérite ſingulier,
qui remplirent cet employ
avec beaucoup de ſuccés. Monſieur
de Châlons s'avança le 21 .
juſques à Athy , où il eſtoit attendu
dans le Château parMonſieur
Lallemant de Leſtrée , Seigneurde
ce Lieu , Grand- Maiſtre
desEaux & Foreſts de France au
2
} Département d'Orleans,& Lieutenant
de Ville de Châlons ..
Ce fut làque les premiers Complimens
GALAN T. 63
コ
plimens luy furent faits de la
partdu Chapitre de la Cathédrale
. Le lendemain 22. il partit
d'Athy, diſtant de Châlons de
quatre lieuës . A peine eut il marché
un quart - d'heure , qu'il apperçeut
deux cens Hommes,tous
debonne mine,& tresbien montez,
qui environnant fon Carrofſe,
luy témoignerent par la bouchedeMonfieur
Truc de S.Feurjeux
, Lieutenant General Criminel
, Conſeiller de Ville , leur
Commandant , l'impatience où
chacun eſtoit de ſon arrivée . Le
Diſcours & la Réponſe furent
tres dignes de ceux qui les firent..
A l'entrée du premier Fauxbourg
de Châlons ,deux Bataillons d'Infanterie,
chacun de mille Hom--
mes, détachez ſous vingt Capiraines
de Quartier , & commandez
par Monfieur Deû Conſeiller
64 MERCURE
ler au Préſidial & au Conſeil de
Ville, reçeurent ce Prélat ſi ſouhaité.
On fit les Salves accoûtumées,
apres leſquelles on s'avança
juſques au ſecond Fauxbourg,
toute la Cavalerie & Infanterie ſe
tenant toûjours dans un tresbon
ordre . Tout le Clergé qui ſortit
en Chapes hors les Portes de
Châlons , vint dans le meſme
Fauxbourg juſques à l'Egliſe de S.
Sulpice, où ce Prélat s'alla reveſtir
de ſes habits Pontificauxjapres
quoy il entra proceſſionnellement
dans la Ville au bruit des Cloches,
du Canon, des Trompetes,
des Tambours , & des acclamations
de tout un grand Peuple.
S'eſtant rendu à la Porte de la
Cathédrale dans le meſme ordre
que je viens de vous marquer,
il y fut harangué en Latin par
Monfieur de Bar , Doyen du
Chapitre
GALANT.
65
,
Chapitre. Il entra en ſuite dans
l'Egliſe , qui eſtoit tres bien parée.
La Muſique y chanta le Te
Deum , apres qu'il l'eut entonné.
Ces Ceremonies eſtant achevées,
il quitta ſes Habits Pontificaux ,
& fut conduit au Palais Epifcopal
. Il y en a peu en France d'auſſi
éiendus pour le logement. Vous
en ſerez convaincuë , quand je
vous diray que le Roy, la Reyne,
Monſeigneur le Dauphin , & Madame
la Dauphine , y avoient
chacun de tres-grands Apartemens
, qu'ils occuperent trois
jours , dans l'occaſion du Mariage
, ſans parler des autres Lieux
deſtinez pour les Offices. Le
meſme jour , le Préſidial en
1
Corps,& toutes les Compagnies,
le complimenterent dans ſon
Palais ; & le lendemain le
د
Confeil
66 MERCURE
Conſeil auſſi en Corps , luy
vint preſenter , ſuivant l'ancien
uſage , un fort beau Calice de
vermeil doré , enrichy de Figures
hiſtoriques d'un admirable
travail. En ſuite tous les
Bourgeois s'abandonnerent à la
joye qu'ils reſſentoient de ſe
voir ſous la conduite d'un Evéque
que ſa pieté & ſes grandes
qualitez ne rendent pas moins
illuſtre que l'éclat de ſa naiſſance.
Le 25.jour de la Pentecoſte,
qui eſt la Feſte de la Ville
Prelat officia. Vous pouvez juger
du nombre infiny de Peuple
de l'un & de l'autre Sexe, qui ſe
trouva daas la Cathédrale. Les
Solemnitez qu'on fait ce jour- là
font affez particulieres. Apres
que les Veſpres ont eſté chantées
, on deſcend pluſieurs Chaſſes
où ſont les Reliques des Evé
, ce
ques
GALANT. 67
ques de Châlons que l'on a canoniſez,
& on les expoſe au milieu
du Choeur juſqu'au lendemain
Lundy qu'elles ſont portées
par toute la Ville dans une
Proceſſion genérale. Tous les
Ordres des Religieux , qui ſont
en grand nombre , ſe trouvent à
cette Proceffion . Elle part à huit
heures du matin, & va dans tous
les Convents prendre les Chaffes
qu'on a auſſi deſcenduës le
jour précedent. Celle où eſt le
Corps de S. Memie , premier
Evefque& Apoſtre de Châlons,
eft précedée de toutes les autres
. La Proceſſion ayant fait un
fort grand tour , on les apporte
dans la Cathédrale , où elles font
miſes ſur des Tréteaux élevez
de ſept ou huit pieds , en ſorte
qu'on puiſſe paſſer deſſous On
les y laiſſe expoſées depuis midy
que
68 MERCURE
que la Proceſſion rentre , juſqu'au
lendemain Mardy. Le ſoir du
Lundy, on allume une fort gran-
-- de quantité de Cierges , & apres
le Te Deum , ſolemnellement
chanté par la Muſique , on laiſſe
pluſieurs Religieux à la garde
des Reliques , qui attirent toute
la nuit une affluence de monde
incroyable . Le lendemain, on fait
une ſeconde Proceſſion dans le
meſme ordre. Mrs du Conſeil
afſiſtent en Corps à l'une & à
l'autre , & font ſuivis de pluſieurs
Archers , qui empeſchent
la confufion que pourroit cauſer
la foule. Je ne vous dis rien des
ſuperbes Repoſoirs qu'on fait en
beaucoup de Lieux , pour y pofer
les Saintes Reliques . Les
Chaſſes qu'on a priſes dans les
Convents , y ayant eſté remiſes
, on rapporte celles de la Cathédra
GALANT. 69
thédrale , qui ſont de vermeil
doré , & auſſi bien travaillées
qu'on en voye en aucun Lieu .
Mr de Noailles ayant aſſiſté il y
a un mois à ces deux Proceſſions,
fut cauſe que la foule y redoubla ,
chacun eſtant accouru des environs
pour voir cet illuſtre Evéque.
S'il eſt magnifiquement logé
à la Ville , il l'eſt de meſme
dans ſa belle Maiſon de Sarry,
qui n'eſt qu'à une portée de
Mouſquet de cette charmante
Promenade que tout le monde
admire pour ſa grandeur, & qu'-
on appelle le Jard. Elle eſt dans
une ſituation avantageuſe , bâtie
à l'antique , & entourée de
Foſſez d'eau vive, auſſi - bien que
le Jardin , qui eſt extrémement
grand. Cette eau eſt un Bras de
la riviere de Marne .
Dans le meſme temps qu'on
fit
70 MERCURE
fit à Châlons ces Solemnitez publiques
, on vit à Marseille une
eſpece de prodige que l'on auroit
peine à croire , ſi toute la
Ville n'en avoit eſté témoin.
Un jeune Eccleſiaſtique nommé
Mr Eiguefier , y eſtant venu
pour quelque affaire , fut prié
par ſes Amis de leurdonner un
Sermon le Mardy des Feſtes de
la Pentecofte. Il monta en Chairedans
l'Egliſe des Jeſuites,apres
avoir demandé en y montant,
qu'on luy marquaſt trois differens
Textes, avec un Sujet pour
les appliquer. Ce Paſſage, Ponam
calceamentum meum in Idumea,
luy fut donné par le Pere de Celieres
, dont tout le monde connoit
l'erudition ; cet autre ,Domus
Erodij dux est eorum , par Mr le
Grand Vicaire ; ce troiſieme,
Eructavit cor meum verbum bo
num,
GALANT.
71
num , par Mr Baron Capiſcol de
la Cathédrale ; & l'Envie fut la
matiere ſur laquelle Mr Malaval
luy dit de prêcher. Il le fit fur
l'heure avec un entier ſuccez, &
accommoda ſi bien ces trois
Textes à ſon ſujet , qu'il s'attira
l'admiration de tous ceux qui
l'entendirent. C'eſtoient la plûpartJuges
fort intelligens.
Avoüez, Madame , que peu de
Perſonnes ſe hazarderoient à
une entrepriſe de cette nature,
&que pour ne pas s'applaudir
foy meſme quand on y a réüſſy,
il faut avoir une extréme modeſtie.
Celle de Mr le Duc de S.
Aignan vous a privée d'une lecture
agreable, en luy faiſant fuprimer
quelques Vers inpromptu
fore galans , en Réponſe à d'autres
de Mr le Marquis de Dangeau,
tantoſt ſur le ſujet du Ballet,
72 MERCURE
let , tantoſt ſur la Loterie du
Roy. La meſme choſe ſeroit arrivée
cette fois ſur le ſujet de la
Courſe de Bague & des Teſtes,
ſi malgré le foin qu'il a pris d'empeſcher
qu'il n'en couruſt des
copies , il n'eſtoit tombé entre
mes mains une Requeſte que
ceDuc fit fur le champ , pour
ſupplier Monseigneur le Dauphin,
qui l'avoit choiſi, pour
eſtre de ſa Quadrille , de le difpenſer
de cet honneur , à cauſe
du temps qu'il avoit paſſe ſans
faire cet Exercice , au lieu duquel
il a eſté choisi pour eſtre
Juge du Cam dans ces Courſes ;
ce qui n'a pas empefché que
s'eſtant exercé en ſon particulier
pour s'éprouver , il ne l'ait fait
avec ſon adreſſe ordinaire . Voicy
les Vers de ſa Requeſte .
A
GALANT.
73
1
:
A MONSEIGNEUR .
REQUESTE .
C'est àvous,digne Fils du
plus
Que touché d'une peine à nulle
grand
autre Seconde ,
D'un visage affeztriste,&d'un ail
abatu ,
F'oſe enfin m'adreſſer en ces vers
inpromptu .
De deux contraires maux , Seigneur,
jeſens l'atteinte,
Ie brûle de defir , & je tremble de
crainte ,
Et cette incertitude où je me vois
plongé,
Ne peut jamais finir qu'avec vostre
congé.
L'honneur de vostre choix demande
un coeur fincere ,
Juin 1681 . D
74
MERCURE
On compte aſſurémentsur ce qu'on
m'a veu faire.
Ce n'est pas que toûjours une noble
vigueur
NeSoûtienne affez bien la fierté de
mon coeur .
Mais quoy ?pourray-je avoir cette
infaillible adreffe
Qu'un asage fréquent a mis en la
jeunesse ,
Et pourray- je , Seigneur , avec ſi
peu de temps
Remettre en quinze jours un repos
de quinze ans ?
En ces occaſions quand j'ay cherché
lagloire
Mon Bras s'est honoré deplus d'une
victoire ;
Maissije neſuis pas ce qu'autrefois
je fus ,
Je vous verray trompé, Seigneur,
&moy confus.
T'ay,fi vous le voulez , une grande
reffource: Vous
GALANT .
75
Vous pouvez me nommer pour Juge
de la Courſe ,
Pour Maréchalde Camp , pour ce
qu'il vous plaira ,
Hors d'estre combatant , tout Nom
me conviendra.
Mais fi je trouve en vous un Prince
inexorable ,
Etfije n'obtiens rien qui me ſoit
favorable ,
Ontré de desespoir , je m'en vais
declarer
Que ce n'est point au Prix que je
veux aspirer;
Que je courray fort mal , & que je
fais mon compte ,
Qu'où l'on cherche l'honneur , je
1
trouveray la honte ,
Que vous ferez parmoy foiblement
Secondé.
D'ailleurs , n'obtenantpoint ce que
: j'ay demandé ,
4 Dij
76 MERCURE
S'il faut absolument combatre , ou
vous déplaire ,
Vienne alors sur mes Bras tout le
party contraire ,
De la neceſſité jefais une vertu ,
Aucun ne paroîtra qui ne soit
abatu.
Oüy, le plus dangereux va connoître
àſahonte ,
Que comme on ne voit rien que le
Roy nefurmonte ,
Quandſonauguste Fils afait choix
d'un Guerrier ,
On le voit en tous lieux couronné
de Laurier.
Il y a des actions qui ſeroient
d'un grand mérite , ſi on les faiſoit
dans la pureté d'intention
qui accompagne ce qui part
d'un bon principe. C'eſt par ce
defaut d'intention bien reglée
que beaucoupde gens ſe privent
de tout , ſans qu'il entre aucune
ombre
GALAN Τ. 77
ombre de vertu dans ce qui les
fait renoncer à la vanité & aux
plaiſirs . Vous l'allez connoiſtre
par ce que j'ay à vous dire. Un
Provincial , à qui ſon Pere avoit
laiſſe de grands Biens , vivoit
dans une reforme que les plus
zélez auroient peine à ſuivre . Il
n'eſtoit d'aucun divertiſſement,
ne mangeoit jamais avec perfonne
, aimoit la frugalité , jeûnoit
une partie de l'année , & dans
l'horreur qu'il avoit du luxe, il ſe
contentoit d'un Tour de Lit à la
Païfanne , & de quelques Meubles
proportionnez à cette fimplicité
. Comme il avoit ſeulement
le tres- neceſſaire , vous
pouvez juger qu'il eût eſté un
grand Saint, s'il eût mené ce genre
de vie pour accomoder les pauvres
de sõ ſuperflu. Ce n'étoit pas
là ce qui luy touchoit le coeur .
Diij
:
78 MERCURE
Un Cofre fort dont il faiſoit ſes
delices , l'occuppoit entierement.
Il le viſitoit à toutes les
heures , & rien ne luy plaiſoit
tant que de repaître ſes yeux de
la veuë de l'or qu'il luy donnoit
en dépoſt. L'avidité d'amaſſer
toûjours , le rendoit inexorable.
Fermages , Rentes, fi- toſt que le
terme eſtoit écheu , l'Exploit
eſtoit ſeûr pour les Debiteurs,
fans que les plus prompts à s'acquiter
ſe pûſſent défendre d'avoir
un Procez, qu'il alloit pourfuivre
en quelque lieu que ce
fuſt , avec un art de chicane
qui n'eſtoit ſçeu que de luy. II
y trouvoit d'autant plus fon
compte , que les dépens qu'on
taxoit à ſon profit paſſoient de
beaucoup les frais du voyage.
Le galant homme le faiſoit toûjours
à pied, & s'il falloit dîner en
chemin,
GALANT. 79
}
'
chemin, il portoit dequoy éviter
l'Hôtellerie. Ainſi les moyés qu'il
employoit pour faire payer ſes
Creanciers , luy valoient autant
que ſon bien meſme , & il ne
preſtoit aucune fomme , qu'il ne
fift multiplier en fort peu de
temps. Cependant la tentation
le prit de ſe marier. Il découvrit
une demy - Demoiselle , d'âge
tres - nubile , qui outre l'argent
comptant , avoit l'eſperance de
plufieurs Succeſſions. Il la demanda
, & fit conclure l'affaire
avec d'autant moins de peine,
que ſon extréme laideur & fa
taille contre- faite ne donnoient
aucune envie de courir fur fon
marché. Il toucha la ſomme qui
luy fut promiſe , & acheta avec
grand chagrin une Tapiſſerie de
Bergame , un Lit d'une fort
vilaine Etoffe de la Porte de
Dilij
80. MERCURE
Paris , deux Fauteüils , & quatre
Chaiſes , avec un Miroir , & une
Table ſans Guéridons. Le tout
eſtoit de revente , & fervit à faire
une Chambre de parade pour
y recevoir la future Epouſe.
Comme il ſe crût ruiné par cet
achapt , il ſe garda bien de faire
un feſtin de Noce. Les Parens
furent priez de ſe trouver à l'Eglife
, & la Ceremonie eftant
achevée , chacun retourna chez
foy. Il n'y eut que le Beaupere
&la Bellemere que le Marie traita.
Vous pouvez croire que ce
fut à juſte prix. Ils ne pûrent
s'empeſcher de luy faire remontrance
ſur l'étroite epargne
dont on l'accuſoit . Il répondit
qu'on eſtoir dans un temps
trop mal - heureux , pour pouvoir
faire des dépenſes inutiles , &
qu'un Homme ſage devoit ſe
mettre
GALANT. I81
:
mettre en état de n'avoir jamais
beſoin de perſonne. L'irreguliere
ſtructure du Corps de la Mariée
n'empeſcha point ſa fecondité
, & en trois ans il fut Pere
de deux Filles . La crainte qu'il
cut d'une nombreuſe famille
qu'on ne peut entretenir ſans
qu'il en coufte beaucoup , luy
donna bien toſt la vertu de continence.
Il fit le Devot , preſcha
la chaſteré à ſa femme , & luy
conſeilla de l'imiter dans le defſein
qu'il prenoit d'expier par là
les pechez de ſa jeuneſſe. Soit
qu'elle euſt honte de luy marquer
des neceffitez qu'il ne ſentoit
pas , ſoit qu'elle euſt commis
quelque peché de penſée ( car
pour l'effet ſa déplaiſante figure
y avoit mis ordre , & jamais perſonne
ne s'eſtoit avisé de la
tenter , ) elle conſentit à vivre
D V
82 MERCURE
avec luy de la maniere qu'il le
ſouhaita . Ainſi les deux Filles
furent le feul fruit de ſon Mariage.
L'aînee eut à peine atteint
quinze ans , qu'ayant trouvé un
Convent où l'on promit de la recevoir
pour une ſomme afſez
mediocre , il l'y fit entrer ſans
avoir ſçeu d'elle à quoy ſa volonté
la portoit. Comme on l'avoit
élevée ſans aucune connoiſſance
des plaiſirs du monde ,
l'amour de la Guimpela toucha ſi
fort , qu'ayant pris l'Habit quinze
jours apres, elle n'aſpira qu'à
faire Profeffion. Le temps en
eſtant venu , il ne reſtoit plus
qu'à compter l'argent , quand il
luy ſurvint une eſpece de langueur
, qui mit ſon Pere en de
cruelles alarmes. Il appréhenda
qu'elle ne mouruſt
و
non pas
pour l'affliction qu'il en auroit
cue
GALANT.
83
euë , ( de pareilles pertes n'étoient
rien pour luy , ) mais il
luy fâchoit de payer mal- à propos
; & dans cette crainte , la
Novice eut beau preffer . Deux
mois ſe paſſerent fans qu'il vouluſt
prendre jour , & il ne le
prit que fur un apparent retour
de ſanté qui la fit croire tout- àfait
guérie. Il eut grand regret
à ouvrir ſa bource , & pour furcroiſt
de chagrin , la Religieufe
ne vécut que douze jours apres
avoir fait ſes Voeux. Ce fut pour
luy un ſujet de deſeſpoir qu'on
ne sçauroit exprimer. Il alla
trouver l'Abbefle , luy dit qu'on
l'avoit trompé ; que la Profeffion
de fa Fille ne pouvoit eſtre
valable , ayant eſté faite dans un
temps où ſa maladie luy troubloit
l'eſprit ; qu'on luy avoit dé-
I guiſé le peril où elle eſtoit pour
attraper
84 MERCURE
attraper ſon argent ; que c'eſtoit
un vol qu'on luy faiſoit , & qu'à
moins qu'on ne luy reftituaſt
ce qu'on ne pouvoit retenir
ſans injustice , la damnation
eſtoit infaillible pour tout le
Convent. Peu s'en fallut que
fur ces raiſons il ne fiſt Procez
aux Religieuſes. Pour ne plus
courir le meſme péril de perdre,
il refolut de garder ſon autre
Fille , qui commençoit à eſtre
en état de luy épargner l'entretien
d'une Servante. Beaucoup
de gens ſongerent à elle , parce
qu'on ſçavoit qu'elle auroit
beaucoup de bien , mais il refuſa
tous les Partis qui ſe preſenterent
; & comme il ne quitta
point l'habitude de plaider,apres
quantité d'affaires qui par les
dépens gagnez l'indemniferent
au double de la perte prétendue
GALANT. 85
duë que le Convent luy avoit
fait faire , il vint à Paris ily a
deux mois pour un reglement de
Juges qu'il eut à pourſuivre. Son
premier foin fut de découvrir un
lieu où il puſt manger quand &
comme il voudroit. Il s'y logea ,
&à la maniere dont il eſtoit habillé
, il n'eut point de peine à ſe
faire prendre pour un Miférable.
Huit jours apres il fut attaqué de
fiévre. L'exacte diere qu'il eſſaya
, auroit pû guérir tout autre,
mais il s'y eſtoit tellement accoutumé
, que ce remede luy
fut inutile. Apres avoir tâché
quelque temps de vaincre le
mal par la fatigue , il fut enfin
obligé de garder le Lit ,
& les accés de ſa fiévre étant
devenus plus violens , on luy
fit venir un Apoticaire Re -
ligieux qui ſçavoit de grands
Secrets,
86 MERCURE
Secrets,& qui valoit mieux qu'un
Medecin. Ce qui luy plût davantage
, c'eſt que ſes viſites ne luy
devoient rien coûter. Cet Apoticaire
Conventuel affura en le voyant
, qu'il ne vivroit pas encor
deux jours . On alla auffitoft chercher
un Preſtre. Il ſe confeſſa , &
quand il eut fait tous les devoirs
d'un Chreſtien , on luy demanda
s'il n'avoit aucune affaire qu'il
vouluſt regler. Il fit écrire quelque
Inſtruction pour trois ou quatre
Procés qui luy reſtoient à faire
vuider , & fouhaita qu'on le fiſt
porter où ſes Anceſtres estoient
enterrez . Le Preſtre luy dit que la
choſe eſtoit aiſée , qu'on mettroit
fon corps en dépoſt dans la Paroiffe,
& qu'en ſuiteon pourroit
le tranſporter ſelon les ordres qu'il
auroit donnez . Il voulut ſçavoir
combien ce dépoſt luy coûteroir .
Les
4
GALANT 87
Les droits luy en furent expliquez;
& comme il trouva qu'il
faiſoit trop cher mourir à Paris ,
il fit donner quelque choſe au
Preſtre , & pria ſon Hôte de luy
faire accommoder quelqu'un des
Fourgons qui ce jour là meſime
retournoient en fon Païs , l'aff
rant que le grandair contribuëroit
à ſa guériſon. L'Hôte qui
craignoit d'eſtre chargé de fon
corps , s'il mouroit chez luy , alla
promptement luy en chercher
un qui le vint prendre deux heures
apres. Jugez de l'étonnement
de ceux qui aiderent à le tirer de
fon Lit , quand le Conducteur de
ce Fourgon l'ayant reconnu , dit
tout haut que la voiture n'eſtoit
guére douce pour un Homme richede
plus de cent mille Ecus.
Il marcha le plus doucement
qu'il luy fut poffible, & eut fait à
peine
88 MERCURE
premiere lieuë , quele Malade ſe
trouva réduit à l'extrémité . On le
fit deſcendre au premier Village,
où il expira le ſoir, apres avoir
témoigné qu'il mouroit content ,
puis qu'il s'eſtoit tiré de Paris . Il
eſt des Avares qui s'épargnent
tout pendant leur vie, mais il en
eſt peu qui regretent la dépenſe
qu'on doit faire apres leur mort.
Lecas eſt fort ſingulier. On a trouvé
cent ſoixante & cinq mille livres
dans le Cofre fort qui a eſté
ouvert depuis peu avec les formalitez
requiſes. Joignez à cela
plus de fix mille livres de rente
en fond. La Demoiselle , que
cette Succeffion rend un Party
tres conſidérable , approche
de vingt - cinq ans , Elle a du
teint , la taille aſſez belle , & fi
l'uſage du monde luy manque,
ayant autant de Bien qu'elle
en
GALAN T. 89
en a , force honneſtes Gens brigueront
l'employ de luy donner
des leçons . Pour la Veuve , il y a
grande apparence que le Madrigal
qui ſuit n'a pas eſté fait pour
elle.
J
CONSOLATION
à une aimable Veuve .
Apprens que vostre Epoux eft
mort ,
La Machine Sans- doute a manqué
d'un Reffort .
De grace , n'allez pas , Cloris , vous
mettre en teste ,
Qu'en parlant de Machine,on parle
d'une Beste,
Quand on est voſtre Epoux ,
qu'on meurt, on a tort.
Quoy qu'il en soit , le Défunt n'est
plus voſtre,
Et pour vous conſoler , il en faut
prendre un autre.
Un
१०
MERCURE
Un galant Homme guéry d'un
mal d'yeux par une Eau que luy
avoit envoyé une belle Dame,luy
fit ce Remercîment.
Vis que vôtre Eau, Philis , m'a
Bisquert r'ouvert la paupiere,
Queje recouvre la lumiere
Par vosSoins obligeans & doux,
Je ne veux deformais avoir d'yeux
que pour vous.
:
Le 7. du dernier mois , Monfieur
le Comte de Creange , l'un
des plus puiſſans Seigneurs de la
Lorraine Allemande,abjura l'Herefie
de Luther , dans l'occaſion
d'une maladie quile mit en grand
péril. Sa converſion donne d'autant
plus de joye , qu'elle entraînera
celle de tout un grand Peuple,
les Sujets ſuivant en ce Païslà
la Religion de leurs Seigneurs.
Deux
GALANT.
91
Deux jours apres, Monfieur de
Stref Capitaine de Cavalerie, Fils
du Colonel de ce nom, fi fameux
par ſes ſervices , quitta la Prétenduë
Reformée , & en fit abjuration
entre les mains de Monfieur
de la Feüillade Evêque de Mets,
en preſence de Monfieur de Cogné
Conſeiller du Parlement de
la même Ville , qui depuis deux
jours avoit été recevoir ſa Declaration
au Pont- à- Mouffon. Cette
Ceremonie ſe fit à Montigny lez
Mets, dans l'Egliſe des Religieufes
Benedictines de ce Lieu ,dont
l'Abbeſſe eſt de l'ancienne Maiſon
de Meſſieurs Lallemant , fi
recommandable dans la Robe, &
fi connue à Paris .
Le 21. du même mois , Mademoiſelle
d'Iloire , de la Duché
d'Aumale , Mere de Mademoiſellede
Montloüet , qui demeure
10
92 MERCURE
re à Charenton , abjura auſſi
l'Heréſie de Calvin dans l'Egliſe
de S. Eustache , entre les mains
de Monfieur Binard Docteur
en Theologie. Elle avoit eſté
quinze jours auparavant chez
Monfieur Claude Miniſtre, avec
lequel elle conféra pendant trois
heures ſur pluſieurs difficultez ,
dont Mademoiſelle Loir qui
eſtoit préſente , l'avoit priée de
luy demander l'éclairciſſement;
& ce Miniſtre n'ayant pû y ſatisfaire
, elle ne balança plus à
prendre party. Mademoiselle
Loir eſt une Perſonne d'eſprit ,
dont Monfieur Claude s'eſtoit
ſervy autrefois pour empeſcher
la Converſion de ceux qu'il
voyoit douter , & entr'autres de
la Fille de Monfieur Paneret
Marchand de Vin à Charenton
, avec laquelle , vaincuë enfin
GALAN Τ.
93
1
fin par la force de la Verité , elle
abjura il y a environ cinq ans,
entre les mains de Monfieur
l'Abbé Maillet .
Il s'eſt fait encor pluſieurs Abjurations
en diverſes Villes, mais
il en eſt peu d'auſſi éclatantes
que celle que Monfieur l'Archeveſque
de Rheims a reçeuë ces
derniers jours dans la Capitale de
fon Dioceſe . Monfieur Fremin de
Marzilly, Capitaine dans le Regiment
de Grancé,apres avoir étudié
depuis deux ans avecune application
extraordinaire, les Veritez
de la Religion Catholique,
en a eſté enfin entierement convaincu
par les conférences qu'il
a euës à Rheims avec ce grand
*Prélat , & le ſçavant Monfieur
Faure ſon Vicaire general.La Cerémonie
de ſa Reconciliation ſe
fit dans la Cathédrale le Jeudy 12 .
de
94
MERCURE
de ce mois , en preſence de tous
les Corps , & des Perſonnes les
plus qualifiées de la Ville . Monſieur
l'Archevêque de Rheims,
qui pour la rendre plus édifiante
&plus folemnelle , voulut la faire
luy méme , la termina par un
excellent diſcours , qui fit admirer
le zele qu'il a pour tout ce qui
touche les interêts de l'Eglife.
Pour comble de joye publique,
on apprit ce même jour que le
Cadet de Monfieur de Marzilly,
connu ſous le nom de Sainte Fraiſe
dans le Regiment de Coningſmark,
où il eſt Lieutenant d'une
Compagnie , venoit auſſide faire
abjuration à Boulogne ; & ce
qu'il y a de ſurprenant , c'eſt que
ces deux freres font heureuſement
fortis dans le même temps .
des voyes de l'erreur , ſans que
l'un ſceût rien du deſſein de l'autre.
i
GALANT.
95
tre. Ilsont encor leur Mere , &
quatre Scoeurs auſſi ſpirituelles que
bien faites , & c'eſt là tout ce qui
reſte aujourd'huy à Rheims de la
Religion Pretenduë Reformée ;
de forte que fans compter les
effets que cegrand exemple donne
ſujet d'eſperer, cette Ville peut
dés- à- preſent ſe vanter d'être la
plus Catholique de tout le Royaume.
Les belles qualitez de Monſieur
de Marzilly ant beaucoup
contribué à la joye que tous ceux
qui le connoiſſent ont euë de ce
changement. Il eſt bien fait , ſpirituel
, agreable , d'une probité
qui n'eſt pas commune , & fçavant
au delà de ce qu'on croiroit
d'un Homine âgé ſeulement de
vingt- huit ans. Ainſion peutdire
que c'étoit une conquête digne
du grand Prélat qui l'a faite,
& deuë aux Veritez triomphantes
de la Religion Catholique .
96 MERCURE
Vous aurez appris par les Nouvelles
publiques , les fruits merveilleux
qu'on fait tous les jours
dans le Poitou. Les Miſſions que
Monfieur l'Eveſque de Poitiers
y a établies ,& les ſoins qu'il prend
de faire donner par tout les Inſtructions
dont on a beſoin , ont
un ſuccés ſi avantageux, que plus
de douze mille Perſonnes ſe ſont
converties depuis quatre mois.
L'aimable Inconnuë qui a montrẻ
tant d'eſprit dans ſa Lettre en
Proverbes à Monfieur Guyonnet
de Vertron , 's'eſt fait un Adorateur
, qui cherche par moy à luy
rendre hommage. Je vous fais
part de la Declaration d'amour
qu'il luy envoye. Il s'eſt ſervy du
meſime langage qui luy a fait admirer
la facilité de ſon génie.
A LA
GALANT. 1
97
A LA BELLE QUI A
écrit ſi ſpirituellement en
Proverbes.
MADEMOISELLE
Jenediraypassivous l'êtes , car
je nedoutepoint que vous ne laſoyez
, &même gros comme le bras.
Mademoiselle donc , puis que Mademoiselley
a. Quoy que je n'aye
pas étéà la Place Maubert pour
apprendre àfaire des Complimens,"
je m'en vay pourtant tâcher àme
mettresur mon bien dire pour vous
en faire un bien tiſſu & bien couſu,
s'il eſt poſſible. Vous direzpeutétre
en le voyant, que je fonds en
raiſons comme un Caillou au Soleil,
Juin 1681 . E
98 MERCURE
que jesuis un habile Homme pour
tournerquatre Broches , que j'ay l'e-
Sprit fin come ane Dague de plomb,
quejesuis un Animal indecrotable,
& enfin que je veux faire comme les
grands Chiens quipiſſent contre les
murs. Mais qind vous dirieztoutes
ces chofes, cela ne me déchireroit
pas ma Robbe. C'est pourquoy
vaille que vaille , & vienne qui
plante. Cefont des Choux. Jeferay,
comme dit l'autre , tout du mieux
que je pourray, & vous diray ,Sans
chercher midy à quatorze heures,
que depuis quej' ay leuvôtre Lettre,
jesuisplus amourenx de vous que
ne l'est un Gueux de sa Besace, que
je me mettrois en quatre, queje ferois
de lafauſſe Monnoye pour vous,
& qu'enfin vous pouvez faire de
moy comme des Choux devôtre Fardin.
Ob que le Décorum est bien gardé
GALANT. 99
e
de dans vôtre Lettre ! Oüy,vous
êtes la crème des beaux Eſprits.Vous
dites d'or. Vous l'entendez, vôtre
Pere en vendoit , & l'on voit bien
que vous avezprêchésept anspour
un Carême au Royaume des Proverbes
; mais foin ,le Diable s'en
mêle. Favois tout- à- l'heure un
bon mot fur le bord des levres ,&je
ne le sçaurois dire. Cela s'appelle
être entre deux Selles le cul
à terre. N'importe , puis que ce mot
s'en est allé , je n'ay pas envie de
courir apres ; car auſſi bien , doit il
être déja loin,s'il court toûjours.Par.
donnez donc , Mademoiselle , cette
petite incongruité. Souvenez- vous
qu'il n'y asi bon Chartier qui ne
verse , &qu'il n'est point de plus
empéché que celuy qui tient la
queue de la Poëfle.Si ce compliment
nevoussemble pas bon,vous yferez
unesauce. Si vous n'êtes pas conten-
E
100 MERCURE
te, vous prendrez des Cartes. Qui
dit ce qu'ilsçait , &donne ce qu'il
a , n'est pas obligé à davantage.
Bon-jour, Bon-foir,il n'est pas tard.
Adieufans adieu , la journée n'est
pas paſsée. Le fuis , Mademoiselle,
vôtre tres - humble Serviteur,quand
vous ne le voudriez pas.
LE RAT DU PARNASSE
du Cloître S'Mederic.
Il eſt ſurvenu un Diferent dont
la cauſe eſt fort plaiſante. Un
vieux Garçon étant mort depuis
deux mois dans une aſſez grande
Ville,on appoſa le Scellé chez
luy, en prefence de diferens Heritiers
qui partageoient ſa Succeffion
. Une Dame qui n'y avoit
que la moindre part , s'y trouva
comme les autres. Les Offi
ciers de Juſtice étant fortis , elle
voulut
GALANT. ΙΟΙ
ز
-
voulut s'en aller , & chercha un
petit Chien qu'elle avoit laiſſe
courir. Le Chien ne ſe trouva
point. Elle viſita toute la Maiſon,
& l'entendit enfin aboyer dans
un Cabinet où il s'étoit laiſſe
enfermer . Malheureuſement le
Scellé étoit à ce Cabinet. Grand
embarras pour la Dame. Elle aimoit
fon Chien,& le vouloit remporter.
Ses aboyemens luy touchant
le coeur , elle alla trouver
celuy qui avoit mis le Scellé . Il
dit qu'il ne pouvoit rien fans ordre
. La Dame inſiſta. Il écrivit,
dreſſa ſon Procés verbal , le porta
au Juge qui donna fon Ordonnance
, & le petit Chien fut tiré
de ſa priſon . Tout celane pût ſe
faire fans frais. La Dame en offre
ſa part , & c'eſt le ſujet de la
difpute. Ses Coheritiers foûtiennent
qu'elle doit les porter tous,&
E 3
102 MERCURE
non la Succeſſion , ceux qui la
partagent n'ayant aucun interêt
à ce qui s'eſt fait pour la liberté
du Chien .
Le 15. de ce mois , on expliqua
dans le College des Jeſuites
de Paris , les Enigmes que l'on
avoit expoſées publiquement depuis
deux jours , ſelon la coûtutume
de ce College.
Le Tableau de Rhétorique,
peint par Monfieur Hallé, repreſentoit
Mercure qui apportoit à
Enée l'ordre de quiter Carthage,
& de s'embarquer pour l'Italie .
Apres deux Sens diferens qui furentdonnez
à cette Enigme ( ce
qui arriva auſſi pour les deux autres
) Monfieur de Vermont, ſecond
Fils de M. Lambert de
Torigny, Préſident de laChambre
des Comptes , fit connoître
à l'Aſſemblée que le veritable
étoit
GALANT.
103
コ
e.
-e
étoit la Gazete. La maniere noble
& dégagée dont il dit les choſes ,
luy attira l'admiration generale .
Son Sens étoit beau , grand , &
agreable.
Monfieur Corneille avoit peint
le Tableau de la Seconde. L'Hiſtoire
d'Efculape lors qu'on l'apporta
d'Epidaure à Rome ſous la
forme d'un Serpent,y étoit repreſentée.
Aupres du Serpent,paroifſoitun
Homme couché & languiſſat,
accompagné de pluſieurs
Figures . Apollon brilloit dans
une nuée. Le Remede Anglois étoit
le vray Mot de cette Enigme.
Monfieur l'Abbé le Tellier , &
Monfieur le Commandeur de
Louvoys ſon Frere,l'expliquerent
avec une grace & une juſteſſe
qui ne laiſſoient rien à defirer.
Ils ont un air fin & fpirituel, qui
fort fit goûter tout ce qu'ils di
E 4
104
MERCURE
dirent. Leur Sens , proportionné
à leur caractere, étoit d'une com.
poſition pleine d'eſprit & tresdelicate.
Je croy , Madame , que
leur nom fuffit pour vous les faire
connoître , & qu'il n'est pasbefoin
que j'ajoûte qu'ils font tous
deux Fils de Monfieur le Marquis
de Louvoys, Miniſtre & Secretaire
d'Etat , & Petits- Fils de
Monfieur le Chancelier.
Le Tableau de la Troifiéme ,
peint par Monfieur Sevin, repreſentoit
le petit Moîſe , que deux
Dames de la Suite de la Fille de
Pharaon tiroient hors du Nil
* pour le preſenter à la Princeſſe
dont le Palais paroiſſoit dans le
Tableau .Cette Enigme fut expli
quée ſur l'Imprimerie Royalle,qui
étoit fon veritable Sens د par
Monfieur de Bartillat, Fils aîne de
Mon
GALANT. 105
1
2
Monfieur Iehannot de Bartillat,
Brigadier des Armées du Roy,
& Colonel d'un Regiment de
Cavalerie , & Petit Fils de Monfieur
de Bartillat,Garde du Trefor
Royal . Un agrément qui luy
eſt particulier , joint à une maniere
vive & naturelle de dire
les chofes , le fit écouter avec
beaucoup de plaifir. Son Sens
étoit remply d'erudition, d'applications
heureuſes , & de tresbelles
remarques. Ces quatre
Meſſieurs font Penſionnaires du
College de Clermont , & avoient
propoſé ces trois Tableaux, chacun
pour leur Claffe .
Monfieur le Ducde Bourbon ,
qui fait ſes Etudes dans ce College
, honora de ſa prefence la
grande & illustre Compagnie
qu'attira cette Action. Tous ceux
qui parurent ſur le Theatre , pri-
Ε
106 MERCURE
rentoccaſion de leur Mot pour
faire compliment à ce jeune Prin.
ce, qui dans un âge peu avancé ,
fait déja paroître un eſprit trespenétrant
, un génie propre aux
plus grandes chofes , & un mérite
qui ne le diftingue pas moins
que ſa haute qualité .
Le Pere René- Jean, Religieux
du Petit Convent des Auguſtins,
qui en prêchant le dernier Carême
à Lile , avoit fait connoître
qu'il étoit profond Theologien
, fit voir dans l'occaſion
dont je vous parle,que fon talent
pour la Chaire ne l'empêchoit
• pas de faire briller dans des
Actions moins ſerieuſes le beau
feu d'eſprit qui luy eſt ſi naturel.
Il expliqua ces trois diferensTableaux,
mais d'une maniere qui ne
laiſſa point douter que le vray
Sens de chacun neluy fût connu.
GALANT.
107
Les Vers François qu'il mêla dans
ſes Explications , fatisfirent fort
toute l'Aſſemblée.Il fit la premiere
ſur le Compliment , & adreſſa
ces paroles au Roy,qu'il trouvoit
repreſenté dans la perſonne d'Enée,
à qui Mercure parloit.
Invincible LOUIS , en vain nôtre
éloquence
S'efforce d'exprimer nosjustes sentimens.
Lagrandeurde ton Nom, l'éclat de
ta puiſſance,
Surpaſſent tous nos Complimens.
Il faudra deformais , pour publier
tagloire,
Qu'unMeſſager des Dieux raconte
ton Histoire.
Il ajoûta ce Quatrain.
Tout le monde dira de moy,
Quej'ay fait Compliment an
Roy ;
Mais
108 MERCURE
Mais on plaindra mon avanture,
D'avoir eu seulement cet honneur
en peinture.
L'Apollon qui paroiſſoit au
haut du ſecond Tableau,luy donna
occaſion de l'expliquer ſur ce
Grand Monarque. Il prit le Malade
pour le Calviniſme agonifant
ſous ſon Regne , & fit une
tres- juſte application de chaque
Figure,quoy que plus morale que
phyſique.
Il expliqua la troiſième Enigme
fur le let d'eau , prenant la
Fille de Pharaon pour Thetis; &
les deux Dames qui élevoient
Moiſe, pour l'Art & pour la Nature.
Il dit là deſſus.
Ce quifait un Jet d'eau.
N'estpas l'eau toute pure,
Ilfaut que l'Art s'uniffeavecque la
LaNature,
Pouy
GALANT. 109
Pour fufpendre en l'air un Ruif-
Seau.
Les diferens Animaux que le
Peintre avoit fait paroître dans le
Tableau,luy firent faire une fort
agreable deſcription des diferentes
Figures qu'on fait former aux
Jets d'eau. Ces vers y furent
mélez .
Lors que d'un bel Objet l'Art vent
flaternos sens,
Et donner à nos yeux des plaiſirs
innocens,
Ilforme dans le cours d'un Element
fluide.
La figure d'un Corps folide.
On voit floter en l'air un Serpent,
un Oyseau.
:
Un Satyre, un Mouton , une Nape,
-un Rond d'eau.
Tantôt dans le Baffin d'une claire
Fontaine,
Une
MERCURE
Une Syrene tombe aupres d'une
Syrene ,
Et l'on est étonné comment un
Animal.
Dans le Bronze ou le Plomb , en
forme un de Cristal.
1
Il dit ceux qui fuivent , fur
le Palais qui paroiſſoit dans le
Tableau.
Thétis,pour l'ornement d'une Maifon
Royale,
Devant un Cabinet, ou devant une
Salle, 44
Pouffe d'un Iet impetueux
Une Onde qui charme les yeux,
Et d'un fonds infertile, où l'ingrate
Nature
N'avoit jamais mis goute d'eau,
On entend faillir un Ruiſſeau
Dont la chute & le cours caufent
un doux murmure.
Si
GALAN Τ . III
Si l'Eau charme tous les jours
la veuë par ſes Caſcades , & par
les autres embelliſſemens qu'elle
prête aux plus ſuperbes Maiſons
, elle n'a jamais ſervy àune
plus noble & plus utile Entrepriſe
qu'à celle du Canalde Languedoc,
qui joint les deux Mers , &
fur lequel la premiere Navigation
vient d'être faite . Le ſuccés
en eſt d'autant plus extraordinaire
, qu'on l'avoit toûjours regardé
comme impoffible;& quoy
que dans tous les Siecles pafſez
on en ait connu les avantages
, on n'avoit osé l'entreprendre
, par les grandes difficultez
qui ſe rencontroient à faire reüſſir
un Ouvrage de niveau dans
un Païs coupé de Montagnes ,
& même par celles de trouver
des eaux aſſez élevées , &
en aſſez grande abondance,pour
pouvoir
112 MERCURE
pouvoir fournir aux Canaux
qu'il faudroit faire. Mais le bonheur
du Regne de Sa Majesté ,
ſous la puiſſance duquel il n'eſt
plus rien dont on ne vienne
aiſement à bout, a fait ſurmonter
tous ces obſtacles. L'extréme
application de Monfienr Colbert
pour tout ce qui peut faire fleurir
le Commerce , y a fort contribué.
Voicy de quelle maniere la
choſe fut entrepriſe. Feu Monſieur
Riquet natif de Beziers,
Homme d'un genie heureux , &
d'une pénetration tres - vive ,ſçachant
qu'autrefois on avoit eu le
deſſein de la Communication que
nous voyons enfin achevée , réfolut
de n'épargner ny ſoins ny
recherches pour decouvrir les f
moyens de l'executer. La connoiffance
que divers Emplois
dans la Province luy avoient donné
GALAN T. 113
né de tout le païs , luy fit voir
d'abord que la ſeule Route qui
conduitdu Haut au Bas Languedoc
, le rendoit poſſible , parce
qu'à droit & à gauche il y a des
-Montagnes d'une hauteur exceffive
, ſçavoir , les Pyrenées d'un
côté, & de l'autre , la Montagne
noire , qu'aucun travail ne ſcauroit
couper. Il comprit auffi ,
apres avoir tout examiné avec
une entiere exactitude , qu'il n'y
avoit qu'un ſeul endroit où les
eaux qui conduiſent à l'Ocean
devoient joindre celles qui conduiſent
à la Mer Mediterranée.
Cet endroit eſt une petite Eminence
appellée Naurouſe , d'où
il y a deux Vallons qui naiffent.
L'un a ſa pente du Couchant
au Levant , & eſt arrosé par une
petite Riviere qui defcend dans
celle de Freſques. La Riviere
d'Aude,
114
MERCURE
d'Aude, qui reçoitcette derniere
au deſſous de Carcafſonne , ſe
rend d'un côté par ſon Canal
naturel dans l'Etang de Vendres,
qui communiquer avec la Mer
Mediterranée , & eſt conduit
del'autre par un Canal artificiel
juſques à Narbonne , d'où elle ſe
va perdre dans la Mer même .
L'autre Vallon qui du Levant
defcend au Couchant , eſt traverſé
par les eaux de la Riviere
de Lers .Elle entre dans la Garonne
au deſſous de Toulouſe;&
ces deux petites Rivieres, l'Aude
& le Lers , ayant leurs ſources à
la tête des deux Vallons,à un demy
quart de lieuë ou environ l'une
de l'autre , Monfieur Riquet
n'eut point à douter que fi elles
étoient affez grandes pour y
établir une Navigation , on pourroit
faire approcher à une fort
petite
GALANT. τις
A
-1
petite diſtance les Bateaux dont
on ſe ſerviroit ſur l'une & fur
l'autre. La difficulté ne conſiſtoit
qu'en deux Points. Ils'agiſſoit de
ſçavoir ſi ſur l'éminence de Naurouſe
dont je viens de vous parler,
on pourroit faire un Baſſin &
un Canal à droit & à gauche,pour
defcendre d'un côté à la Source
de la Riviere de Lers,& de l'autre
à celle de la riviere de Frelques
qui entre dans l'Aude; & ſi,ſuposé
que ce Baſſin ſe pût faire,il ſeroit
poffible d'aſſembler des
eaux , & de lesy amener en aſſez
grande abondance pour remplir
ces deux Canaux , & les rendre
propres à la Navigation.Pour s'en
éclaircir avec certitude , il viſita
toutes les Montagnes voiſines ,
chercha les hauteurs des Sources
de pluſieurs Rivieres que
l'on y voit naître , parcourut tous
ces
116 MERCURE
ces Païs qu'il confidera exactement
, & en nivela & renivela le
Terroir tant de fois, qu'il trouva
enfin qu'il feroit aiſé d'aſſembler
les eaux de fix petites Rivieres
qui ſortoient de ces Montagnes.
Ces Rivieres arroſent la Plaine
de Revel , & d'autres Contrées
du Laurageois,& s'appellent Alfau
, Bernaffon , Lampy , Lampillon,
Rieutort , & Sor. Il trouva
même qu'en pratiquant un Canal
qui côtoyeroit les Montagnes
, on en feroit deſcendre les
eaux juſqu'à l'éminence de Nauroufe
qu'il regarda comme
le Point de partage , où l'eau
ſe diſtribuëroit pour aller à droit
& à gauche ( c'eſt à dire vers l'Ocean&
vers la Mer Mediterranée
) remplir les Canaux qu'on
auroit faits pour la Navigation.
Toutes ces épreuves ayant convaincu
GALANT.
117
ر ش
vaincu Monfieur Ricquet, il fit à
Monfieur Colbert la propoſition
de l'Entrepriſe . Ce zelé Miniſtre
en parla au Roy ; & pour connoître
ſi elle pouvoit réüffir , il
fut jugé à propos de faire une
tentative par le moyen d'une
petite Rigolle. On la commença
dans la Montagne noire , au
deſſus de la Ville deRevel,& elle
fut conduite ſi heureuſement,
qu'elle porta à Naurouſe l'eau
de ces Rivieres.
Le ſuccés de cette Epreuve
ſembla répondre de celuy de
l'Entrepriſe . On travailla tout de
bon, & ce qui n'étoit qu'une Rigolle,
devint un Canalde profondeur&
de largeur fuffiſante pour
le tranſport deseaux neceſſaires .
Il fut ouvert pres de la Forêt
de Ramondens , un peu au deffous
de la Source de la Riviere
d'Alfau.
118 MERCURE
d'Alſau. Voicy le cours qu'on luy
a donné. Apres qu'il a deſcendu
juſqu'aux deux petits Ruiſſeaux
de Comberouge & de Coudiere ,
il prend la Riviere de Bernaſſon,
avec un autre Ruiſſeau du méme
nom , un peu au deſſous. En
ſuite il reçoit les Rivieres de
Lampy & de Lampillon , & le
Ruiſſeau la Coſtere , & porte
toutes ces Eaux dans la Riviere
de Sor au deſſus des Campmaſes,
petit Village proche la Forêt de
Crabeſmortes. Tout ce chemin
eſt fort ſinueux , & a de longueur
dix mille ſept cens ſoixante-une
toiſes. Pour faire entrer l'eau de
ces Rivieres dans la Rigolle , il
a fallu les barrer par des Digues
de pierre bien ciment ées.
Leur hauteur est telle,qu'où l'eau
deviendroit trop abondante, elle
peut les furnager , & fe répandre
dans
A
1
GALAN T.
119
1
I
dans ſes Canaux naturels . Comme
on a cherché à donner de
l'eau à ces mêmes Rivieres , apres
que les Baffins de communication
en ſeroient fournis, on a fait
à la Rigolle pluſieurs décharges,
que dans le Païs on appelle Efcampadous.
La Riviere de Sor étant enflée
de toutes ces eaux , les porte la
longueur de trois mille quatre
cens quarante- neuf toiſes , jufqu'au
pied de la Montagne,où on
les arréte par une Digue ſemblable
aux premieres,pour les faire
entrer dans un autre Canal,
qui n'eſt pourtant que la continuation
dela Rigolle . Ce Canal
ſerpente le longdes Côteaux jalqu'à
Naurouſe , durant l'eſpace
de 19378 toiſes. { 273
Ie vous ay marqué que le
ſuccés de la communication des
deux
I 20 MERCURE
د
deux Mers avoit paru infaillible,
en faiſant venirdas le Baſſin conſtruit
ſur cette éminence une
quantité ſuffiſante d'eau pour
fournir aux deux Canaux qui la
devoient établir.La crainte qu'on
eutde n'en point tirer affez de
toutes les petites Rivieres que la
Rigolle reçoit,& fur tout pendat
l'Eté,que la plupart ſont à ſec, fit
chercher dans la Montagne un
Lieu propre à faire un Reſervoir
d'eau fi confiderable, qu'il pût en
tout temps ſupléer à leur defaut.
Ce Lieu fut trouvé.C'eſt un Vallon,
un quart de lieuë au deſſus de
la Ville de Revel. On l'a nommé
de S.Feriol , à cauſe d'une Metairie
de ce nom qui en eſt proche.
Commele Ruiſſeau d'Audaut le
traverſe entierement, ce futde sõ
eau,&de celle des pluyes&des
neiges qui font fort frequentes
dans
GALANT. 121
1.
Be
רז
dans cette Montagne, qu'on prétendit
le pouvoir remplir. Ce Vallon
qui a 760 toiſes de longueur
fur 550 de largeur , eſt fort étroit
à la teſte . Il s'élargit au milieu , &
eſt reſſerré au pied , par l'approche
de deux Montagnes qui le
bornent de l'un & l'autre coſté,
& qu'on a jointes enſemble pour
former un Etang , & y retenir
l'eau par une Chauſſée. On peut
l'appeller une troiſiéme Montagne
, tant elle a de hauteur &
d'épaiſſeur. La Planche que vous
trouverez en cet endroit vous
fera voir la figure de ce Refervoir.
J'ajoûte icy l'explication
des lettres que vous y voyez
marquées.
AA Vallon de S. Feriol.
BB Teste du Vallon , ferrée entre
deux Montagnes.
Juin 1681 . F
122 MERCURE
1
CC Largeur du Vallon , &Montagnes
à droit & à gauche.
D Ruiſſeau d'Audaut qui paſſe
par le milicu du Vallon .
E chauffée faite au pied du même
Vallon , pour arrefter l'eau , &
former l'Etang.
La Chauffée dont j'ay commencé
de vous parler, a 61. toiſes
de largeur. La baze de ce
grand Ouvrage eſt un Corps ſolide
de Maçonnerie , fondé &
enclavé de toutes parts dans le
Roc. Il n'a qu'une petite ouverture
par deſſous en forme de
Voûte , & à rez de terre qui
fert de paſſage à l'eau de ce Reſervoir.
Comme on s'eſt aſſujerty
à ſuivre le Ruiſſeau d'Audaut
qui coule dans le Vallon , afin
que l'eau paſſant par un lit qui
luy eſt naturel , & n'ayant aucu- -
د
ne
GALANT.
123
q
L
R
ne violence à ſouffrir , ne cauſe
aucune ruine , on a donné neuf
pieds de largeur à ce Paſſage,
douze de hauteur , & 96. toiſes
de longueur en allant en ligne
courbe. Un gros Mur eſt élevé
fur le corps de cette Maçonnerie
, laquelle excede de quelques
toiſes la hauteur de la Voûte, ou
Aqueduc. Il prend depuis la
teſte de la Digue , & va juſqu'au
pied à droite ligne . Dans l'epaifſeur
de ce Mur eſt une autre
Voûte en forme de Galerie . Elle
a ſon entrée vers le pied de la
Chauffee ; & fa hauteur , auffibien
que fa largeur , eſt pareille
à celle de la premiere. La Galerie
qui ſe rétreſſit inſenſiblement
au fond , n'a qu'une toiſe
de largeur , & une & demie de
profondeur à la teſte de l'Ouvrage.
Elle est moins longue que
Fij
124 MERCURE
4
l'Aqueduc , parce qu'elle eſt tirée
à droite ligne , & non pas en
ligne courbe. Ainſi elle n'a que
67 toiſes , au lieu que l'Aqueduc
en a 94. Elle répond par haut,
c'eſt àdire à la teſte de laChauſſée
, perpendiculairement à l'orifice
de cet Aqueduc , & par bas
elle eſt à côté & à main gauche
defon embouchure.Ces Travaux.
ayant eſté faits & diſpoſez de la
maniere que je viens de dire,on
a en ſuite baſty trois gros Murs
de traverſe , qui allant d'unbout
de la Chauſſée à l'autre, ſont fondez
ſur le corpsde laMaçonnerie
qui fait la baze du Travail. Ils
font auffi , non ſeulement enlacez
avec la maçonnerie de la Galerie
, laquelle ils traverſent en
forme de Croix , mais encor ancrez
& enchaſſez à droit & à
1
gauche dans les Rochers des
deux
GALAN Τ.
125
1
,
a
deux côteaux du Vallon. Le premier
Mur , placé à la teſte de la
Chauffée , eſt de douze pieds
d'épaiſſeur à l'extrémité , eſtant
beaucoup plus large au bas , à
cauſe du Talus. Il n'a que ſept
toiſes de hauteur , & huit à dix
de longueur. Le ſecond , qui
eſt le plus élevé des trois
118 toiſes de longueur , quinze
pieds d'épaiſſeur , & ſeize toiſes
deux pieds de hauteur. Il eſt
placé à peu pres au milieu de
la Chauffée , à la diſtance de
33 toiſes du premier , & peut
eſtre prolongé juſqu'à 299 toiſes
& plus , s'il eſt beſoin de l'élever
davantage. Le troiſième , qui
eſt éloigné de 31 toiſesdu ſecond
Mur , fait le pied de la Chaufſée
, & a la meſme hauteur &
longueur quele premier,avec huit
pieds d'épaiſſeur.Des deux Voû-
Fiij
126 MERCURE
tes dont je vous ay fait la defcription
, celle d'enbas ſert pour
l'écoulement des eaux duMagazin
; & celle de deſſus , pour aller
ouvrir ou fermer le paſſage à
ces meſmes eaux par le moyen
de deux Trebuchets de bronze
poſez horizontalement dans une
tour qui a le nom de Tambour,
& qui eſt attaché au premier
Mur appellé Interne. Au troifiémeMur,
que l'on nomme Externe
, font les ouvertures de ces
deux Voûtes.
Quant au Baffin de Naurouſe,
qui eſt le lieu où les eaux de la
Montagne noire, & du Reſervoir
de S.Feriol , ſont apportées par le
Canal de dérivation , auquel j'ay
donné le nom de Rigolle , on
l'appelle le Point de partage , à
cauſe que c'eſt de là que l'eau ſe
diſtribuë à droit & à gauche
dans
GALANT.
127
1
د
0
dans les Canaux qui conduiſent
aux deux Mers. Sa figure eſt un
Octogone ovale , dont le grand
Diametre eſt de 200. toiſes , &
le petit de 150. reveſtu de pierre
de taille. Ce Baffin reçoit les
eaux de la Rigolle par l'un de
ſes Angles , & les diſtribuë par
deux Canaux ſortans de deux
autres Angles. L'un qui va vers
l'Ocean,gagne le Vallon de Lers ,
& ſe rend dans la Garonne. Il a
dix- huit Ecluſes , tant doubles
que ſimples , qui font 27. corps
d'Ecluſes dans l'eſpace de 28142 .
toiſes. Ce ſont quatorze lieuës
de France. L'autre Canal qui va
vers la Mediterranée juſques à
l'Etang de Thau , a quarante- fix
Ecluſes , tant doubles , triples,
quadruples , qu'octuples. Il contient
en longueur 99443. toiſes,
qui font pres de cinquante lièuës
Fiiij
128 MERCURE
P
de France. Il y a encor deux autres
Canaux. Le premier a eſté
fait pour décharger le Baffin
quand il y aura trop d'eau ; &
comme il ſeroit inutile de la répandre
dans les Canaux qui fer .
vent à la Navigation , on la fera
perdre par ce Canal de décharge
dans la Riviere de Lers. Le
ſecond, qui netient point au Baffin,
a ſon iſſuë à la Rigolle , pour
faire écouler les eaux ſales &
boüeuſes qu'elle pourra amener,
afin que l'Etang ne recevant que
des eaux claires & nettes,ne ſoit
point ſujet à ſe remplir de bouë,
&à ſe combler , comme font les
autres Etangs , qu'il faut nettoyer
, & approfondir de nouveau
!
detemps en temps. Ce Baffin eſt
un Ouvrage trop beau , pour me
contenter de vous en parler. II
faut vous le faire voir , du moins
autant
GALANT .
129
S
autant qu'on le peut,par lemoyen
de la Planche que je vous envoye.
Les lettres de l'Alphabet,
qui y ſont meſlées en divers endroits
, marquent ce qui ſuit.
A Baffin de Nauroufe , Point de
Partage.
BBBB Quay du Baſſin.
CCCC Escalier pour descendre
au Baffin.
D Ecluſe qui porte l'eau de la Rigolle
au Baßin.
E Ecluſe pour defcendre dans le
Canal du côté del'Ocean.
F Ecluſe pour defcendre dans le
Canal du côtéde la Mer Méditerranée.
G Ecluse pour la vuidange du
Baffin.
Η Epanchoir de la Rigolle pour
emporter les Sables.
On me promet d'autres Plancs,
F
A
130 MERCURE
tant du Canal & de la Rigolle
dans toute leur étenduë , que
des endroits ſéparez. Le Cap de
Sette eſt un des plus importans.
Pour fair a communication des
Mers , rien n'eſtoit plus favorable
que la Riviere de Garonne ,
qui donne un paſſage libre &
commode dans l'Ocean . Il n'en
eſtoit pas de meſme des Rivieres
qui vont à la Mediterranée
le long des Côtes de Languedoc.
Celle d'Aude n'avoit jamais porté
de Bateaux que depuis Narbonne
, & d'ailleurs elle ne donne
entrée à la Mer que par les
Etangs de Bages & de Vendres,
& par des endroits où toute la
Rade eſt ſi baſſe , qu'il eſt impoſſible
d'y établir aucun Port.
Toutes ces Côtes furent exactement
viſitées , & enfin on ne
trouva que le ſeul endroit du
Cap
GALAN T.
131 A
1
Cap de Sette qui euſt un fond
ſuffifant pour les Vaiſſeaux de
cinq à fix cens Tonneaux. L'établiſſement
d'un Port y fut fou'-
dain reſolu . Sette eſt un Promontoire
dans le voiſinage de la
petite Ville de Frontignan , où
croiſt ce Vin Muſcat qu'on eſtime
tant. Cette Montagne, quoy
qu'aſſez peu haute, ne laiſſe pas
de paroiſtre fort élevée , à cauſe
que tout ce qui l'environne eſt
plat. Elle a d'un coſté la Mer ;
de l'autre , les Etangs de Thau,
de Maguelonne , & de Petaur,
bornez par les Plaines du bas-
Languedoc ; & à droit & à gauche
, la Plage qui eſt entre la
Mer & ces Etangs. Cette Montagne
pouſſe dans la Mer une
longue pointe . D'un autre côté
la Mer qui avance , fait un ventre
dans la terre , dans lequel on
a
132
MERCURE
A
1
a trouvé ce fond ſuffifant dont je
viens de vous parler. Les Bords
qui font le long de la Plage , tenant
de la Plage meſme , ſont
remplis de Sable comme toutes
les autres Côtes de Languedoc
au circuit du Golfe de Leon. Le
Cap eſt plus enfoncé , & il y a
tout autour depuis vingt juſqu'à
vingt- quatre pieds d'eau. Il me
reſte à vous apprendre ce qu'a
decommun le Port de Sette avec
les Canaux de la communication
des Mers. Vous avez pû remarquer
par ce que j'ay déja dir, que
le long des Coſtes de Languedoc
ſont pluſieurs Etangs que ſepare
de la Mer une petite langue de
rerre.Ces Etangs n'ont d'eau que
cequ'ils en peuvent recevoir des
Graux.On appelle Graux les Paffages
que s'ouvre la Mer, quand
elle eſt forte , à travers la Pla
ge.
GALANT.
133
ge. Ils changent au gré du vent,
& donnent communication des
Etangs à la Mer. Cela ne pouvant
ſervir qu'à de petits Baſtimens
, à cauſe qu'il n'y a point
aſſez de fond , ny en la plûpart
des Etangs , ny aux Graux,
ny en pluſieurs endroits de la
Mer où ils aboutiſſent , il fallut
, pour rendre cette communication
parfaite , chercher les
moyens de la rendre propre
pour toute forte de Vaiſſeaux.
Le plus grand & le plus profond
de tous ces Etangs , appellé
l'Etang de Thau , ſe trouvant
heureuſement au voiſinage du
Cap de Sette , ce fut celuy qu'on
choiſit pour venir à bout de
cette Entrepriſe. Il eſt de granétenduë
, & a vingt - cinq
& trente pieds de profondeur
en beaucoup d'endroits. On
y
134. MERCURE
y navige auſſi ſeûrement que
commodement , & dans le befoin
il pourroit ſervir de Port.
D'un coſté on y a fait aboutir les
Canaux qui viennent de Naurouſe
, & qui communiquent à
l'Ocean, & de l'autre on y a joint
un Canal qui en traverſant la
Plage , ſe rend dans la Mer Mediterranée
. Ce Canal qui eſt
profond de deux toiſes , en a
ſeize d'ouverture , huit de baſe ,
& environ huit cens de longueur.
Voilà , Madame , de quelles
parties eſt compoſé ce fameux
Ouvrage qui a tant de fois exercé
le raiſonnement des Incredules.
Il fut commencé en 1666,
apres que Mr Riquet eut répondu
du ſuccez . C'eſt luy qui en
conduit tous les Deſſeins , & à
qui la gloire eſt deuë de l'ache
vement
GALANT.
135
vement de tous les Travaux
qu'il a fallu entreprendre. Comme
il reſtoit peu de choſe à faire
pour les voir parfaits , il avoit
lieu d'eſperer que le premier
Effſay du Canal ne ſe feroit point
ſans qu'il y reçeuſt les juſtes
loüanges qu'on luy preparoit
de toutes parts. Cependant ,
quelque digne qu'il en fuſt , ſa
mort l'a privé du plaiſir de les
entendre. Elle eſt arrivée au
commencement d'Octobre de
l'année derniere , & c'eſt là- deffus
que Mr de Caſſan a dit dans
ſon Epitaphe.
C
Y gift qui vint à
hardy deſſein
bout de ce
De joindre des deux Mers les liquides
Campagnes ,
Et de la Terre ouvrant le ſein,
Aplanit mesme des Montagnes .
Pour
136 MERCURE
Pour faire couler l'Eau , Suivant
l'ordre du Roy ,
Ilne manque jamais de foy,
Comme fit unefois Moïse.
Cependant de tous deux le deſtin
fut égal.
L'an mourut prest d'entrer dans la
Terre promise ;
L'autre est mort ſur le point d'entrer
dansfon Canal.
Il y a déja quelques années
que l'on avoit eu des preuves
de l'utilité de ce Canal dans
ſes deux parties oppoſées , ſçavoir
, depuis Toulouſe juſqu'à
Caſtelnaudary, & depuis Beziers
juſques à l'Etang de Thau. Mais
ſi l'on navigeoit dans ces deux
eſpaces , il reſtoit encor le plus
grand à faire , depuis Caſtel
naudary juſques à Beziers . C'étoit
celuy qui en liant les deux
autres,
GALAN Τ. 137
autres , devoit perfectionner toute
l'Entrepriſe. Il fut enfin achevé
au mois d'Avril dernier ; &
le Roy en ayant eu la nouvelle
, envoya ſes Ordres à Mr Dagueſſeau
Intendant de Languedoc
, pour viſiter le Canal à fec,
&y faire mettre l'eau en ſuite.
C'eſt ce qu'il a fait depuis Sette
juſqu'à Toulouſe , avec tous les
ſoins qu'on pouvoit attendre
de ſa vigilance. D'abord qu'il
eſtoit paflé par quelque endroit,
on travailloit à fermer les Bréches
, & à arreſter le cours des
Rivieres qui devoient fournir de
l'eau pour le rempliſſage du Canal.
Il étoit accompagné dans cette
Viſite du Pere de Mourgues
Jeſuite , Recteur du College de
Roanne, grand Mathematicien ;
de Mr de Bon- repos Maiſtre
des Requeſtes , & de Monfieur
le
138 MERCURE
le Comte de Carmain Capitaine
aux Gardes , l'un & l'autre Fils
de feu Mr Riquet ; de Mr de
Lanta Baron des Etats de Languedoc
, & de Mr de Lombrail
Treſorier de France , tous deux
Gendres du meſme Mr Riquet;
de Mr de la Fueille , Inſpecteur
du Canal ; & de Mrs Andréoſſy ,
Gillade , & de Contigny , Controlleurs
genéraux , & Conducteurs
des Ouvrages. Le Rempliſſage
ayant eſté fait , il partit
le 15. de May de l'Embouchure
de la Garonne , ſur une Barque
préparée exprés , & le 17. il arriva
à Caſtelnaudary. Cet heureux
Eſſay cauſa grande joye aux
Habitans de cette Province , au
nom deſquels les Vers que vous
allez voir ont eſté donnez à cet
Intendant . Ils font du meſme
Mr de Caffan , Autheur de l'Epitaphe
de Mr Riquet.
GALAN T. 139
SUR LE CANAL
L
ROYAL.
OUIS LE GRAND , ce digne
Roy ,
Doit à tous les Mortels luy Seul
donner la Loy ,
Puis qu'au bruit de fon Nom tout
Ennemy recule.
Ses exploitsfont toûjoursſi beaux,
Que l'un de ses moindres Travaux
Vaut les douze Travaux d'Hercule.
**
La terre n'avoit qu'un endroit ,
Où les Mers ſe joignant dans un
petit Detroit ,
Il falloit aller loin en riſquer le
passage ;
Mais par celuy qu'a fait ce Roy,
Nul des humains ne craint pour
Soy
N'y le détour, ny le naufrage.
Qui
140
MERCURE
**
Qui peut le croireſans le voir,
Que d'unir les deux Mers ilait eu
le pouvoir ?
Cette Merveille außi n'a rien qui
luy réponde.
Le Canalpar où vient cette Eau,
Eſt ſeul plus utile & plus beau
Que lesfeptMerveilles du Mõde.
**
Cet invincible Souverain
Force ſes Ennemis les armes à la
main ;
Et dansſes hauts projets ilforce la
Nature.
1l dompte ceux- là par le Fer,
Et de l'une & de l'autre Mer
Il rend les bornesfans meſüre.
Ce grand Princeen tout ce qu'il
fait
Imite le Tres-Haut dont il est le
Portrait,
Puis
GALANT .
141
Puis que tout ce qu'il veut s'acheve
&ſe conſomme.
Ce Canaldont il vient à bout,
Montre que sa Main qui peut
tout ,
Tient bien plus de Dieu que de
l'Homme.
Temoin de nostre Zele ardent ,
Illuftre DAGUESSEAU , glorieux
Intendant,
Qui dans le Languedoc eſtes l'oeil
de ce Prince ;
Vous voyez qu'entousſes Etats
Il n'a point de Coeurs ny de Bras
Comme ceux de cette Province.
Apprenezà tous les Mortels,
Que s'ils ne dreffent pas à ce Roy
des Autels,
Ils doivent luy dreſſer un Temple
de Mémoire
Qu'il
142
MERCURE
Qu'il remplira par ses hautsfaits,
Auſſi ne verra- t'on jamais
Le terme infiny de ſa gloire .
Dans le meſme temps que
Mr Dagueſſeau arriva par leCanal
à Caſtelnaudary , Mr le Cardinal
Bonzi , Préſident né des
Etats de Languedoc à cauſe de
ſon Archevêché de Narbonne,
ſe rendit à S. Papoul avec Mefſieurs
les Eveſques de Beziers &
d'Alet , Mr le Marquis de Villeneuve
Baron des Etats , Mr de la
Maranſane Lieutenant de Roy
de Narbonne , Mr de Monbel
Syndic genéral de la Province,
Mr de Pujols Secretaire du Roy
aux Etats de Languedoc , & Mr
Mariotte Greffier des meſmes
Etats. Ils furent traitez ſplendidement
par Mr l'Eveſque de S.
Papoul , avec lequel ils ſe rendirent
GALANT.
143
e
0
rent à Caſtelnaudary le Lundy
19.du meſme mois à huit heures
du matin . Mr le Cardinal Bonzi
ayant mis pied à terre hors les
Portes de la Ville , du coſté du
Canal , y reçeut les Harangues
du Prefidial , des Confuls, & des
autres Corps de Ville & Communautez
Religieuſes. Il alla en
ſuite viſiter le grand Baffin du
Canal avec Mr Dagueſſeau , qui
eſtoit forty à ſa rencontre ; apres
quoy , il vint entendre la Meſſe
à la Chapelle S.Roch , qui eſt au
bord du meſme Canal. Le Pere
de Mourgues l'y celebra pour
le Roy. Cela fait , il fortit de la
Chapelle , & s'avança le long
du Canal , avec Meſſieurs les
Eveſques de Beziers & d'Aler,
& Monfieur l'Intendant , au devant
de la Proceſſion , qui eſtant
partie de l'Egliſe Collegiale de
Caſtelnau
144
MERCURE
r
Caſtelnaudary , avoit pris ſa
marche du côté de la Chapelle
S. Roch , vers le Lieu où l'on
avoit préparé la Barque Royale.
Monfieur l'Eveſque de S. Papoul
, reveſtu de ſes Habits
Pontificaux , & la Mitre en tefte
, faifoit la Ceremonie , la Ville
de Castelnaudary eſtant de ſon
Dioceſe. Il eſtoit précedé de
tous les Ordres Séculiers &
Réguliers , & fuivy desOfficiers
du Préfidial , des Confuls , & des
autres Corps de Ville. Monfieur
de Bonzi , & ceux qui l'accopagnoient
, ayant rencontré la
Proceſſion , ſe mirent à la teſte
du Préſidial , & la fuivirent juſques
au Lieu de l'Embarquement.
Ce fut là que Monfieur de
S. Papoul donna la Benediction
aux Eaux du Canal , à la Barque
Royale, aux autres Barques quidevoient
GALANT.
145
ان
voient la ſuivre, & à tout le Peu-
,
ple tant de la Ville que des environs
accouru en foule pour
joüir de ce Spectacle. La Proceffion
s'en retourna dans le même
ordre qu'elle estoit venue ,
en chantant le Te Deum. Elle
entra dans la Chapelle S. Roch,
où Mr l'Eveſque de S. Papoul
quita ſes Habits Pontificaux. II
vint rejoindre de là Mr le Cardinal
Bonzi qui l'attendoit dans la
Barque préparée , avec les Prélats
, Mr Dagueſſeau, & les Officiers
de la Province , dont je
vous ay dit les noms.Cet Embar
quement ſe fit au bruit du Ca-
| non , de toute l'Artillerie de la
Ville , & de mille cris de Vive le
Roy.La Barque Royale étoit tapiſſée
par tout,& meublée fort propremet;
& ce qui plaiſoit le plus à
unnobre infinide ſpectateurs doç
Juin 1681 . G
146 MERCURE
3
le Canal ſe trouva bordé, c'eſtoit
de la voir ſuivie de vingt trois
autres chargées richement pour
la Foire de Beaucaire , dont une
partie venoit du coſté de Bordeaux
par la Garonne.
Monfieur le Cardinal Bonzi
avoit donné tant de ſoins à cette
grande entrepriſe , qu'il ne faut
pas s'étonner s'il voulut luy-méme
ſe rendre témoin de ſon ſuccés.
Je vous envoye un Sonnet
qui fut preſenté à cette Eminence
, fur le Cours ouvert au Canal
Royal . Il a eſté fait par Mr Pech,
de Narbonne en Languedoc.
C'eſt un jeune Abbé qui promet
beaucoup , & qui n'ayant encor
que vingt ans, a des connoiſſances
qui paſſent ſon âge.
Vel Prodige étonnant ! quel
merveilleux Ouvrage !
Par
GALANT. 147
Par tes foins , GRAND BONZI,
Neptune étend ſes droits ,
Et roulant à longs flots par de nouveaux
endroits ,
De l'un à l'autre Pôle il fefait un
paſſage.
Le timide Nocher ne craint plus le
naufrage.
- Ilfuit le cours de l'onde à l'abry
de nos Bois ;
Et la Merfansfureur uniſſant ſes
Détroits ,
Des Richeſſes de l'Inde embellit ce
1
Rivage.
忠
Ayant uny les Coeurs , les Eſprits,
les Etats ,
Reglé les Differens de tant de Potentats
,
Tu joins les Bords des Mers ,
rens l'eau plus traitable.
Gij
148 MERCURE
Tout l'Univers außi dans l'admiration
,
Publie à haute voix que le Ciel favorable
,
T'a donné pour partage un Esprit
d'UNION .
J'ay oublié de vous dire que
dans la Barque qui devoit remorquer
celle où eſtoit ce Cardinal
, on avoit placé des Violons,
des Haut- bois & des Trompetes.
Ce fut au bruit de ſes Inſtrumens,
ainſi qu'aux décharges
du Canon & de la Mouſqueterie,
que cette petite Flotte ſe mit
à la voile . Toutes les Ecluſes , qui
dans cet eſpace ſont au nombre
de 59. contenant la quantité de
76645. toiſes courantes
rent paffées avec beaucoup de
د
fufacilité
;
GALANT.
149
facilité , on peut dire meſme en
fort peu de temps , quoy que l'on
ne fiſt que de petites journées ,
à cauſe des continuelles obfervations
qui arreſtoient Mr Dagueſſeau.
Il examinoit tous les
Travaux,& faiſoit fonder le fond
de l'eau d'eſpace en eſpace, comme
il avoit fait depuis Toulouſe.
On fervit un magnifique Dîné
avant qu'on paſſaſt la premiere
Ecluſe ; & le foir, Mr de S.Papoul
regala la Compagnie à Villepinte.
Le lendemain on alla coucher
à Penautier , où Mr de Penautier
Conſeiller au Parlement
de Toulouſe donna un fort grand
repas à la même Compagnie, qui
lejour ſuivant fut traitée ſuperbe.
met à Pechery par M.de Monbet.
Le Jeudy 22. on alla à Roubia,
& le Vendredy 23. on paſſa
le Pont de Repudre. Il a eſté
Giij
150
MERCURE
,
fait à cauſe d'un Torrent qui
vient de coſté en cet endroit- là,
Ce Pont , qui a 68. toiſes de longueur
, ſert de paſſage au Canal .
Vous pouvez juger par là de
quelle ſolidité il doit eſtre. Ce
qu'il ya de fort furprenant , c'eſt
de voir de grandes Barques naviger
deſſus , & y trouver par
tout ſept pieds d'eau tandis
qu'au deſſous le Torrent y en entraîne
dix ou douze toiſes cubes.
Pour vous en donner une idée
plus forte , imaginez- vous que
l'eau de quelque Canal vient
paſſer ſur le Pont- neufpour traverſer
le Faux bourg , & que la
Seine eſt le Torrent de Repudre
qui roule ſes eaux ſous ce méme
Pont. On paſſa en ſuite ſur le
Bord de la Chauſſée , appellée
de Ceſſe , à cauſe de la Riviere
de ce nom dont elle arreſte le
cours..
GALAN T. 151
e
cours. Sa longueur est de 112.
toiſes , ſa hauteur de cinq, & fon
épaiſſeur de quatre & demie. Ce
mefme jour on coucha à Capeſtan
, où Mr le Cardinal Bonzi
traita tous ceux qui l'accompagnoient
, avec ſa magnificence
ordinaire..
Le Samedy 24. les Barques
paſſerent l'endroit qu'on appelle
le Malpas. Il eſt à une lieuë de
Beziers .C'eſt une Montagne percée
en Voûte dans le Roc pendant
85. toiſes. Sa largeur eſt de
4.toiſes , & fa hauteur de quatre
&demie. Aux deux coſtez il y a
une Baquete large de trois pieds
pour le tirage des Barques.Il a falu
eſcarper la montagne aux deux
bouts pendant plusde 280.toiſes,
&faire de fort extraordinaires
enfoncemens. Au ſortir de cette
Voûte , ſous laquelle il faut que
Giiij
152
MERCURE
les Barques paſſent , on eſt fort
furpris, qu'au lieu de ſe voir dans
un Païs plat comme il ſembleroit
que l'on devroit eſtre, on ſe trouve
ſur la premiere des huit Ecluſes
accolées , c'eſt à dire , ſur une
maniere de Montagne d'eau ,
d'où l'on découvre des Plaines ,
des Rivieres & des Villes, qu'on
perd de veuë à meſure que l'on
deſcend ces Ecluſes ; & comme
elles font fort proches les unes
des autres , il ſemble que les
Bateaux defcendent ſur des marches
de criſtal , ce qui paroiſt un
enchantement , & dure environ
trois heures . Le lieu où ces huit
Ecluſes ont eſté faites de ſuite,
( & c'eſt pour cela qu'on les appelle
accolées ) eſt un Païſage
d'une beauté merveilleuſe . Il eſt
preſque entierement planté d'Oliviers.
La Mediterranée le borde
GALANT.
153
a
de au Levant. Vers le Couchant
, ce ſont des Montagnes
dans un affez grand éloignement.
On en a fait encor deux
à l'endroit où le Canal a ſon eme
bouchure dans la Riviere d'Orb ,'
qui coule le long des Murailles
de Beziers. Ce nombre d'Eclu-
1 ſes adjoûte une nouvelle beauté
: à ce Païfage , & par leur ſtructuere
, & par la chûte des eaux du
Canal, qui forment un ſemblable
nombre de Caſcades. Quand on
a paſſé les dernieres , il s'en faut
peu qu'on ne croye qu'ona chan-
01 gé de païs. On voit d'autres Vilisles
, d'autres Rivieres , & d'autres
Plaines & fur quelque objet
25
e
ft
D.
p. qu'on jette la veuë, elle a toûjours
lieu d'eſtre ſatisfaite.
e
ود
- La Barque Royale arriva à la
veuë de Beziers à dix heures da
matin , au milieu d'un grand
G
154
MERCURE
1
1
Peuple, qui rempliſſant les bords
duCanal , faiſoit retentir de toutes
parts des cris de Vive le Roy..
Elle fut ſalüée d'abord par le
Corps des Marchands à cheval,
qui firent leur décharge les premiers
; apres quoy on entendit
celle de quatre cens Fantaſffins
que les Confuls &Gouverneurs
de Beziers avoient fait poſter
desdeux coſtez . Ils accompagnerent
la Barque juſqu'à la plus
haure Ecluſede celles qui ſe prefentent
à la veuë de la Ville du
coſté de Narbonne. On fit làun
feu extraordinaire de Boëtes, de
Petards, & de Feux d'artifice, auquel
le Canon de la Ville répondit.
Mr le Cardinal Bonzi , Mefſieurs
les Eveſques d'Alet, de Beziers
,& de S. Papoul , Monfieur
Dagueſſeau , & tous les autres,
deſbendirent en Bateau dans ces
huit
GALAN T.
155
huit Ecluſes, & à chacune, ils ſe
trouvoient régalez , tantoſt par
des Corbeilles de Fleurs qu'on
leurapportoit des Jardins du voifinage,
tantoſt par quelques Preſens
de Fruits , tantoſt par des
Vers qu'on recitoit à la loüange
de Sa Majesté, & tantoſt par des.
Concerts de Muſique. Voicy un
Dialogue qui leur fut chanté à
l'Ecluſe la plus baſſe par les ſieurs
de Vezeau & Bornes , deux des
plus belles Voix de la Province,
dont l'un repreſentoit le Dieu
du Canal , & l'autre la Nymphe
d'Orb. Les Vers ſont de Monat
fieur Lepul , premier Conful de
la Ville . Je vous envoye les premiers,
notez .
DIALO
156 MERCURE
r
DIALOGUE
DU DIEU DU CANAL,
ET
DE LA NYMPHE D'ORB.
LE DIEU DU CANAL.
Depuis peu, dans le fein de ces
vaſtes Campagnes ,
Je trace une route à mes eaux ;
Des plus bas lieux , je m'éleve
aux plus hauts ,
Iefranchis les Valons , jeperce les
Montagnes
Et quoy que rien ne ſoit égal à
moy ,
Je ſuis le moindre effet du pouvoir
d'un grand Roy.
LA NYMPHE D'ORB.
Dés l'enfance du Monde
L'arroſe de mon onde ,
Des bords auſſi feconds , qu'ils font
délicieux. C'est
3
nesoitegal amoy
99
6
RoyJesuis lemoindreeffet
GALANT.
157
C'est le plus doux climat que le
Soleil éclaire ;
Etfi les Dieux pouvoient fe plaire
Ailleurs que dans les Cieux ,
Ils ſe plairoient dans ces Lieux.
LE DIEU.
De l'une & l'autre Mer ,je forme
l'alliance.
LA NYMPHE.
Mes eaux fervent à voſtre cours .
LE DIE U.
Du Roy qui nous unit celebrons la
Puissance.
LA NYMPHE.
Je mets toute magloire à le chanter
toûjours.
Tous deux enſemble.
Qu'à l'Univers il donne de
beaux jours !
L'Ennemy ne craint plusſa marche
triomphante د
Il enfut l'épouvante ,
Il en est les amours .
LE
158 MERCURE
LE DIEU.
Ah qu'il est élevé sur le reste des
Princes !
LA NYMPHE.
Qu'ilpourvoitfagement au bien de
Ses Provinces !
LE DIEU.
Ce Peuple en est charmé.
LA NYMPHE .
Ces Lieux en font témoins.
Tous deux enſemble .
BONSI leur donneſes ſoins .
LE DIEU.
D'un éclat fans pareil fa Pourpre
est embellie.
*
LA NYMPHE.
A fes grandes vertus il doit fes
grands Emplois.
LE DIEU.
C'est la gloire de l'Italie.
LA NYMPHE.
C'est le bonheur de l'Empire Frans
çois.
Tous
GALANT. 159
Tous deux enſemble.
Ilfert à la fois,
Les Dieux & les Roys.
C'est la gloire de l'Italie ,
C'est le bonheur de l'Empire François..
Dans l'endroit de l'Air de Monſieur
de Pulvigny , j'ay oublié de
vous dire que les Vers qu'il a
notez ſont de Monfieur le Comte
de Rocquebrune. J'adjoûte un
Sonnet , dans lequel on fait parler
la Riviere d'Orb .
A
Voirlefoible coursde mon Eau
languiſſante
Apeine me rouler dans le ſein de
Thetis ,
Parmy les Dieux des Eaux dont la
FranceSevante,
On a deû me compter au rang des
plus petits.
Mais
160 MERCURE
Mais depuis que d'un Roy la Main
Sage &puiſſante
A pû joindre les Mers dans l'Empire
des Lys,
Fay changé de destin , & ma courſe
importante
Deviendra le lien des deux Mondes
unis.
Fleuves , qui rempliſſez & la Fable
& l'Histoire,
Cedez à ce bonheur qui me comble
degloire ,
JeSuis utile enfin aux deſſeins de
monRoy.
Son Canal dans monſeinſe vafaire
paſſage,
On voit à mes deux Bords aboutir
eet Ouvrage.
Et Neptune àson tour aura besoin
de moy.
La
GALANT. 161
La belle & illustre Compagnie
qui rempliſſoit la Barque Royale,
ayant paffé la derniere Ecluſe ,
trouva une eſpece de Galere armée
de Canons & de Forçats ,
( que les Marchands Epiciers , qui
ont un grand intereſt à la commodité
du Commerce , avoient
preparée pour la recevoir. Ils firent
une fort belle décharge, accompagnée
de celle du Corps des
Marchands à cheval , des Fantaffins
, & du Canon de la Ville , &
apres avoir fait leurs Préſens à
Monfieur le Cardinal Bonzi & à
Monfieur Dagueſſeau , qu'ils falüerent
à leur paſſage de pluſieurs
coups de Canon , ils les ſuivirent
dans le litde la Riviere.Les Confuls
de Beziers les y attendoient
en Robes rouges,dans un Bateau ,
avec les Violons , & une agreable
Simphonie. Leur Bateau ,
tout
162 MERCURE
tout tapiſſe au dedans , & femé
de Fleurs de Lys , eſtoit orné au
dehors des Chifres du Roy , avec
ſes Armes à l'endroit le plus élevé
, & au deſſous , celles de la
Ville. Ils approcherent la Barque
deMonfieur le Cardinal Bonzi,
où eftant entrez, Monfieur Lepul,
portant la parole en qualité de
premier Conful , le complimenta
en ces termes .
,
BOS
Voſtre Eminence vient de voir
un Ouvrage que les Romains
anciens Maistres , n'ont ofé entreprendre
; que nos Roys les plus
puiſſans n'ont fait seulement qu'i.
maginer, & que Loüis LE GRAND
a heureusement achevé. Il ne man.
quoit que ce miracle àſon Regne, que
Jes Conquestes ont renduſi celebre,
& que la Paix rend fi floriſſant.
C'est un témoignage autentique de
Sa bonté,außi- bien que deſamagnificence.
GALAN Τ . 163
e
ficence . Il a ſurmonté la Naturepar
le travail pour noftre avantage , &
pour sa gloire. Il nous a facilité le
Commercedes deux Mers . Ila donné
un ornement conſidérable à cette
Ville , une nouvelle Riviere à cette
Province ,& une Merveille àl'Etat .
Comme nous en devons la perfection
d à vos soins , Monseigneur
vous rendons graces de tout le
bien que nous en attendons ,
نم
ſommes avec le dernier respect , Vos
tres - humbles & tres - obeiffans
H
1
N
Serviteurs.
و
,
nous
Onſe débarqua en ſuire &
tout ce qui eſtoit ſous les armes
fit la troiſiéme décharge , que le
Canon de la Ville termina. Les
Confuls accompagnerent tous
#ces Meſſieurs parmy les accla-
#mations publiques , & au fon
des Violons , à une Maiſon des
Peres
164 MERCURE
Peres Minimes , bâtie ſur le bord
de la Riviere , où Monfieur l'Eveſque
de Beziers leur avoit fait
préparer un magnifique Repas .
Apres le Dîné ils ſe ſeparerent.
Monfieur le Cardinal Bonzi ſe
rendit le ſoir à fon Abbaye de
Valmagne; & Meſſieursles Evef
ques d'Alet & de S.Papoul,à leurs
Eveſchez,où la Feſte de la Pentecoſte
les rappelloit. Monfieur Da
gueſſeau, avec ceux qui l'avoient
accompagné depuis Toulouſe, ſe
remit ſur le Canal, deſcendit dans
la Riviere d'Heraut pour l'Ecluſe
ronde , & alla coucher à Agde.
L'Ecluſe ronde a eſté bâtie expres
pour ſervir à trois Routes diferentes.
Ainſi on luy a donné trois
ouvertures . L'une fait aller à l'Ocean
; & les deux autres à la Méditerranée
, par le Port de Sette,
& par un Canal qui ſe dégorge
dans
GALAN Τ.
165
dans la Riviere d'Heraut qui pafle
à Agde , & qui entre dans la Mer
ià une lieuë de là. Le Canal qui va
de l'Ecluſe ronde à Agde , a 300
atoiſes de longueur. Le lendemain
25. jour de la Pentecofte , Monſieur
Dagueſſeau ayant remonté
par la meſme Ecluſe d'où il reprit
le Canal , traverſa l'Etang de
Thau , ſéparé de la Mer par une
Plage de Sable ,& alla moüiller au
☐ Port de Sette au bruit des Petards
& Canonades des Barques & Batimens
quis'y rencontrerent en
-fort grand nombre , &de la
nouvelle Bourgeoiſie rangée ſous
les armes
mes , parmy les acclamations
ordinaires de Vive le Roy.
Il eſt impoſſible de marquer la
joye des Peuples pour les avantages
que Sa Majesté leur a
procurez .
Ce
166 MER CURE
Ce que l'Epreuve qui viết d'eſtre
faite a de tres - conſidérable ,
c'eſt que l'on n'a employé que
ſept jours depuis Caſtelnaudary
juſqu'au Port de Sette. Si l'on
en-joint deux pour la Navigation
de Castelnaudary à la Garonne
, & fix pour ceux de la
Garonne juſqu'à l'Ocean , tout
cela ne fera que quinze jours
pour paffer d'une Mer en l'autre,
cequi dans la ſuite pourra s'abréger
par les facilitez de la pratique
continuelle des Ecluſes.
Elles ſont au nombre de 104.
dont pluſieurs eftant accolées ,
ſe réduiſent à 65. ſtations , qu'on
peut paſſer en trente heures. Je
laiſſe à juger par ce détail combien
ce Canal fera utile au Commerce
du Ponant & du Levant ,
puis qu'il fera éviter les riſques
& les avaries de Mer qu'il faut
efſuyer
GALANT. 167
2
eſſuyer par le grand Contour ,
& par le Détroit, pour ſe rendre
à l'Ocean , à Marseille , & à la
Riviere de Gennes. Tout cela
ſera changé au plaifir de paſſer
auſſi ſeûrement que promptement,
au milieu de deux des plus
belles Provinces de France
abondantes en denrées délicieuſes
, & remplies de toute forte
de manufactures. L'on a fait de
ſi ſurprenans Ouvrages pour re
chercher & pour conſerver les
eaux, qu'on eſpere , avec les autres
précautions que la ſuite fera
prendre , qu'on navigera ſur le
Canal dans tout le cours de l'année;
ce qui ſe fait rarement meſme
ſur les plus grandes Rivieres.
Le Canal eſt large de trente
pieds, & a de longueur
Depuis la Garonne jusqu'à Castelnaudary
, 34934 torfes.
De
168 MERCURE
De Castelnaudary jusqu'à Beziers
, 76645
De Beziers jusqu'à la Mer, 15995
Total de longueur ,
د
127574
qui font à peu pres 64 lieuës de
France. Le plus grand ſujetd'admiration
eſt, que pendant les plus
fortes guerres , la conſtance & la
fermeté du Roy à n'abandonner
jamais aucun de ſes grands deffeins,
& l'infatigable application
de Monfieur Colbert ayent
fait continuer une Entrepriſe
d'une fi extraordinaire dépenſe
juſqu'à fon entiere perfection ....
Il y a eu pluſieurs Eveſchez
donnez . Le Pere Germain Allart,
Récolet de la Province de
Paris , a eſté nommé à celuy de
Vence. Il a eu un Grand - Oncle
autrefois Eveſque de Verdun , &
fort d'une des premieres Maifons
de Sezanne en Brie , où il
nâquit
GALANT . 169
-
コ
nâquit en 1618. Il prit l'Habit de
Recolet en 1636. & apres ſes
Etudes de Philofophie & Theologie
, il fut luy- meſme choify
pour enſeigner l'une & l'autre , au
Convent de S. Denys. Depuis il
a eſté Gardien en diférentes
Maiſons , & Commiſſaire gene-
-ral en pluſieurs Provinces. Il fuc
fait Définiteur eſtant encor jeune
, & a eſté trois fois éleu Provincial
de la Province de Paris,
&une fois de celle de S. Antoine
en Artois. En ſuite, à la demande
du Roy , le General le nomma
pour eftre Commiſſaire general
de tout l'Ordre de S. François
en France , c'eſt à dire , Supérieur
de tous les Recolets & Cordeliers ,
= & des Maiſons de Filles qui en
dépendet dans toute l'étenduëdu
du Royaume . En 1662. eſtant Provincial
de Paris , il aggrégea pour
Iuin 1681
e
९
1
Ң
170 MERCURE
la premiere fois , par f'ordre du
Roy & l'autorité des Supérieurs
genéraux, à la Province des Ré.
colets de Paris , tous les Convents
de cet Ordre , ſituez dans
les Villes & Païs cédez à la France
par le Traité des Pyrenées du
côté des Païs - Bas; & en 1668 .
il pourſuivit par le meſme ordre
aupres de Sa Sainteté à Rome ,
& aupres du General en Eſpagne
, à ce que ces Convents des
Païs -Bas fuſſent ſéparez de la
Province de Paris , & érigez en
une Province nouvelle toute
rénfermée dans les Terres du
Roy , ſous le titre de S. Antoine
en Artois. Durant le temps de
ſa Commiſſion generale , il ſépara
, par le meſme ordre du Roy ,
tous les Convents des Récolets
fituez dans les Provinces ſujetes
à l'Eſpagne du côté des Païs-
Bas,
GALANT. 171
bas , & cédez à la France par le
Traité de Nimégue, & les aggrégea
aux deux Provinces de S. André
& de S. Antoine , qui ſont
toutes deux entierement ſoûmiſes
à la Domination Françoiſe.
- Le meſme Pere Germain Allart
- eſtant pour la ſeconde fois Pro-
= vincial de Paris, alla par ordre du
Roy en Canada , pour y rétablir
• les Récolets de la Province de
Paris, qui autrefois en avoient
eſté les premiers Miſſionnaires ,
& que les Anglois en avoient
chaffez en 16.8. Il eut l'avantage
d'aller avec le Roy dans la
- Campagne de Hollande avec
quarante de ſes Religieux , pour
eftre les Miffionnaires de cette
Royale Armée, & par ſa pieté &
prudence il y établit un ſi bon ordre,
tant pour les Hoſpitaux, que
pourlaſuite de l'Armée , que de
1
Hij
172 MERCURE
puis ce temps- là Sa Majeſté a fait
l'honneur aux Récolets de ſe ſervir
toûjours d'eux pour les Aumôniers
& Miſſionnaires de ſes
Armées , tant en Flandres qu'en
Allemagne , ayant meſme eu la
bonté de dire , qu'ils vivoient
dans ſes Armées avec autant de
recueillement que s'ils avoient
eſté dans leurs Convents , &
qu'on ne les voyoit qu'aux Lieux
où ilsdevoient être;& tout cela en
vertudu premier réglementd'une
vertueuſe& charitable conduite
que le Pere Allart établit en cette
premiere Campagne de Hollande
où il alla . On peut bien
juger qu'un Homme qui a eu tant
d'ordres de la Cour pour des cho.
fes tres - conſidérables & fi diferentes
, n'a pû les exécuter ſans
eſtre obligé d'en rendre compre
dans ſon temps , & par ce moyen
de
GALAN T.
173
コ
1
de faire paroître l'étenduë de ſon
eſprit au plus éclairé de tous les
Monarques, La recommandation
ne pouvoit eſtre plus forte . Aufſi
a- telle eu l'effet qu'on en eſpéroit
pour luy , puis que c'eſt ſur ces
principes que Sa Majesté l'a fait
Eveſque de Vence .
Dans le meſme temps , Monſieur
de la Roque- Priellé , Abbé
de la Reulle, a eſté nommé à l'Eveſché
de Bayonne, Il y avoit en .
viron huit ans qu'il n'eſtoit venu
enCour, ayant eſté occupé pen-
리 dant tout ce temps à réformerles
abus qui s'eſtoient gliſſez dans
fon Abbaye par les entrepriſes
de quelques Particuliers ,& à en
- rétablir les ruines cauſées par les
guerres des Prétendus Reformez.
Il fut préſenté au Roy le 24 .
de l'autre mois par Monfieur le
Marquis de Geſvres , reçeu en
Hiij
174 MERCURE
furvivance de la Charge de Premier
Gentilhomme de la Chambre.
L'eſtime où ſa probité l'a mis
par tout où il eſt connu , a fait
voir en luy un ſi grand merite,
que Sa Majesté a crû ne pouvoir
faire un plus digne choix pour
la conduite de l'Egliſe de Bayonne.
Sa fidelité , & les ſervices
que ceux de cette Maiſon ont
rendus & rendent encor dans
leurs Emplois , méritoient cette
glorieuſe marque de diſtinction,
qui luy a eſté donnée avecde tels
agrémens , qu'on peut dire que
l'on a reçeu deux fois , quand on
a reçeu de cette forte.
Monfieur l'Abbé de Meſpléez,
Conſeiller au Parlement de Navarre
, & ancien Baronde Bearn ,
acu l'Eveſché de Leſcar. Son
merite particulier,joint aux avantages
deſa naiſſance a fait voir
2
avec
GALANT . 175
avec plaiſir que Sa Majeſté l'ait
mis dans ce Poſte . Il eſtoit vacant
par la mort de Meffire Jean de Salliez
. C'eſtoit un Prélat , qui quoy
qu'il euſt quatre-vingts - ſept ans ,
rempliſſoit un peu auparavat qu'il
mourût,les devoirs les plus exacts
de fon miniſtere .Sa vie a eſted'un
exemple merveilleux,& il l'a pafſée
ſans abandonner jamais fon
Troupeau , & faiſant continuellement
la Viſite dans les Parroiſſes.
Monfieur de Salleterre ſon Predeceſſeur,
avoit veu en 1620.rctablir
dans ſon Dioceſe l'Exercice
de la Religion Catholique , que
ceux du Party contraire en avoiét
bannie depuis 1569. qu'ils brûlerent
les Egliſes ,& firent mourir les
Preſtres . Il avoit auſſi veſcu 88 ans .
On ne doit pas s'étonner de ce
grand âge. L'air du Païs eſt ſi bon ,
que la plupart des Gens y vieillif-
Hiiij
176 MERCURE
ſent ſans aucune incommodité
confiderable . Il y a fort peu que
Madame de la Viſe , Mere de
Monfieur le Premier Preſidentde
Pau , mourut âgée de 104. ans.
Elle a toûjours conſervé ſes lumieres
, & la memoire qu'elle
avoit fort grande , ne luy a manqué
qu'avec la parole. Quelque
temps auparavanton avoit veu un
Particulier du Village de Beros
pres la Ville de Pau , marcher à
l'âge de 120 ans avec la meſme
diſpoſition qued'autres marchent
à vingt. Il en avoit 1 23 quand il
mourut.
Puis que nous ſommes ſur les
choſes extraordinaires, je ne dois
pas oublier de vous apprendre ce
qui eſt arrivé depuis deux mois à
Geneve . Mademoiselle Riltier,
Femme de Monfieur l'Ancien
Auditeur,& Fille de M. Eſtienne
de
GALANT.
177
de Turnin , eſtant groſſe de deux
mois , eut un accident qui luy fit
jetter des oeufs en ſi grande quan
tité , qu'on en remplit trois Baffins
. Les uns eſtoient groscomme
_ des Pois , & les autres comme des
- oeufs de Poiſſon. On eut la curioſité
d'en faire cuire quelques- uns,
& ils devinrent aufli durs que de
la pierre . M' Labbé , tres habile
Medecin , aggregé au College de
Paris , àqui l'accident a eſté conté,
atteſte avoir veu la meſme choſe,
d'une Femme qui luy eſt tombée
entre les mains. Voicy une autre
Merveille qui tient plus du prodige.
Une Demoiselle d'Ulm, Ville
d'Allemagne , âgée de 36 ans ,
eſtant groſſe de ſix a ſept mois ,
dans le meſine temps que je viens
de vous marquer , portoit un Enfant
qu'on entendoit pleurer dans
fon ventre,& qui pouffoit des tris
[
H V
178 MERCURE
auffi forts qu'il auroit pû faire s'il
euſt eſté né. Cela l'empeſchoit de
paroître en compagnie , où des
cris ſi ſurprenans la faifoient trop
regarder. Ces deux nouvelles ont
eſté écrites de tres-bonne part à
Monfieur Spon Fils , Docteur
Medecin à Lyon.
Il me reſte à vous parler de
deux Benefices.L'un eſt l'Abbaye
de Noix , Dioceſe de Beauvais,
donnée à Monfieur l'Abbé de
Choifcul-Beaupré. Mr leMarquis
de Beaupré fon Pere étoit àChau
mont en Baffigny, quand il apprit
que le Roy l'en avoit gratifié.
Cette Ville eſt ſur la Marne , au
deſſous de Langres,& dépend de
ſa Lieutenance de Roy en Champagne
, dans laquelle je vous fis
ſçavoir il y a cinq ou fix mois,qu'il
avoit fuccedé à feu Monfieur de
Bourbonne. Il y fit ſa premiere
Entrée
GALANT.
179
Entrée publique le 22.de May.&
y fut reçeu avec les honneurs qui
eſtoient deûs& à ſon rang , & à
ſon mérite. Il trouva un Bataillon
de fix cens Bourgeois , nourris aux
armes ſur cette Frontiere , auquel
il fit faire tous les mouvemens
qu'on peut demander aux Trou
pes les mieux diſciplinées. Illoüa
fort leur adreſſe , &dit qu'ils venoient
de luy dõnerle plus agreable
divertiſſement qu'on pût offrir
à un Lieutenant de Roy. Mr
de Grand , Maire & Avocat du
Roy au Siege Préſidial de Chaumont
le complimenta à la Porte
de la Ville, d'où il fut conduit entre
unedoublehaye de Mouſquetaires
juſqu'à l'égliſe S.JeanMonfreur
de Poireſſon Frere du Procureur
du Roy au meſme Siege,
& Doyen de cette Eglife , l'y harangua
à la teſte du Chapitre , ce
que
180 MERCURE
que firent apres luy tous les autres
Corps de Ville , au Logis du
Maire qu'on luy avoit preparé.
Le lendemain il ſe rendit au Palais
, pour y faire enregiſtrer ton
Brevet , & prit fur les Fleurs de
Lys la place devë à ſa dignité .
L'autre Benefice , eſt l'Abbaye
de Gildas. Mr l'Abbé Roquette
que Sa Majesté en a pourveu, eſt
Fils du Maiſtre des Comptes de
ce nom , qu'on a veu premier
Commis de feu Mr de Brienne
Secretaire d'Etat , ſous lequel il a
ſervy en pluſieurs occafions , &
particulierement dans l'employ
des Affaires Etrangeres. Il eſt de
Toulouſe , d'une des meilleures
, & des plus illuftres Familles
de ce Païs - là. L'aîné de cette
Maifon y eſt Conſeiller. Mr l'Abbé
Roquetre eſt bien fait , il
chante & peint avec beaucoup
de
GALANT. 181
de méthode , a l'eſprit tres- vif,
& en a donné des marques ayant
fait ſes Etudes aux Jeſuites avec
un ſuccés qui n'eſt pas commun .
-Peu l'égalent en Sorbonne , où il
eſt preſentement en Licence. Il
parle en public facilement , &
ſoit qu'il attaque, ou qu'il ſe défende
, l'avantage eſt toûjours
de ſon coſté . Tant de belles
qualitez ne doivent pas vous
furprendre . On ne peut eſtre
Neveu de Monfieur l'Eveſque
d'Autun, &manquer d'eſprit .
Les Gens pieux, à qui la Poëlie
Latine ſert de divertiſſemet, ſont
fort obligez à Mr Varadier de S.
Andriol , Docteur en Theologie
, & Archidiacre de l'Egliſe
d'Arles , qui a mis en Vers Latins
l'Imitation d' Akempis , ſur les
vers françois de Mr deCorneille
l'aîné . Cet illuſtre Aveugle les
doit
あ
182 MERCURE
doitbien-toſt donner au Public.
Je vous ay déja parlé deluy dans
quelqu'une de mes Lettres. C'eſt
un Homme fort eſtimé de tous
les Sçavans. Il traduit avec une
facilité incroyable tous les Vers
François qu'il ſe fait lire , & on
en a imprimé depuis deux ans
un Volume, qui fait attendre impatiemment
tout ce qu'on promet
de luy.
Leſprit ſe faiſant connoiſtre
de toutes manieres , Mr de Hautefeüille
a fait voir la ſolidité du
fien , par le Traité qui porte
pour titre , L'Art de reſpirerſous
l'eau, & le moyen d'entretenir pendant
un temps confiderable laflame
enfermée dans un petit lieu.
Ces deux merveilleux effets paroiffent
prouvez fi nettement,
dans ce que l'Autheur en a écrit ,
qu'il eſt difficile de ne ſe pas rendre
1
GALANT. 183
dre à ſes raiſons . On n'a rien à
oppoſer quand l'épreuve les confirme.
:
Si les découvertes de cette nature
font utiles au Public , ce
qui touche la ſanté doit l'eſtre
encor davantage. C'eſt à quoy a
travaillé Monfieur de Saint Martin
de Caën , Docteur en Theologie
en l'Univerſité de Rome,
Protonotaire du Saint Siege , &
Seigneur de la Mare du Defert,
en nous donnant le Portrait de
Monfieur de Lorme , premier
Medecin de trois de nos Roys.
On y voit les admirables effets
de ſes Remedes. Le meſme doit
rendre public au premier jour
un Livre , qui contiendra les
moyens dont s'eſt ſervy ce cele..
bre Medecin pour vivre prés de
cent ans ,& qui fera voir qu'ils
font fondez ſur l'experience. La
fanté
184 MERCURE
ſanté eſtant le plus prétieux de
tous les biens , je ne doute point
que ce Livre ne ſoit beaucoup
recherché , & par luy-meſme, &
par le merite de ſon Autheur , à
qui perſonne ne refuſera d'ajouter
foy. C'eſt un Gentil-homme
de probité , dont vous avez veu
ſouvent le nom dans mes Lettres.
Les Gazetes , & le Journal
des Sçavans , ont parlé de luy en
beaucoup d'occaſions...
Apres tant d'Articles ſerieux,
il faut chercher à vous réjoüir
par quelque matiere un peu égayée.
Rien n'eſt plus à eſtimer
que l'éclat de la naiſſance. Elle a
des droits reſpectez par tout;mais
auſſi rien n'eſt plus infuportable
que de voir certaines Gens dont
on connoiſt l'origine , faire les
fiers en toute rencontre de leur
prétenduë. Noblelle , comme
s'ils
GALANT. 185
s'ils ſortoient d'une Maiſon où
l'on comptaſt des Gouverneurs
de Province, ou des Maréchaux
de France. Un galant Homme
de Saint Geniez en Provence , a
voulu les rendre ſages par cette
Traduction d'une des Fables
d'Eſope. C'eſt à eux à profiter
de l'avis.
:
LE MULET.
U
FABLE.
NMulet , vray Gafcon, qui
vivoit doucement
Dans un Herbage Sans rien
faire ,
Se vantoit à chaque moment
De fa nobleſſe imaginaire.
Je ſuis né , diſoit- il, d'une fiére
Jument ,
Qui
186 MERCURE
Qui pouvoit contenter par ſes
tours de ſoupleſſe
Le plus adroit Cavalier .
Mon Pere eſtoit un Courſier,
Dont le courage égaloit la
viteſſe ; :
Je luy reſſemble en cela.
Vn Chien qui paſſoit par là ,
(C'estoit , aurapport d'Eſope ,
Vn Chien un peu miſantrope, )
Luy dit d'un ton goguenard ;
Compere , allez ailleurs debiter
ces fornetes ,
Chacun ſçait icy qui vous
eſtes .
Feu Meffire Baudet , ſurnommé
le Paillard ,
De ſon vivant paſſoit pour vôtre
Pere ,
On m'a meſme aſſuré qu'il le fut
par hazard ,
Et que vous n'eſtes qu'un Bêtard
,
(Cecy
GALAN T. 187
( Cecy ſoit dit ſans vous déplaire
, )...
Sorty d'un infame adultere .
忠
:
O toy qui nous étourdis
De ta nobleſſe chimérique ;
Toy, dont le pere jadis
Au Marché tenoit Boutique,
Lamesme choſe t'attend ;
Unjour tu trouveras quelque maudit
Cynique
Qui pourra t'en dire autant.
J'allois vous parler du Miroir
ardent qui fait tant de bruit icy ,
& que Mr Villete de Lyon montre
aux Curieux auprés de l'Hôtel
des Mouſquetaires , quand
Mr Comiers , Prevoſt de Ternant,
Profeſſeur des Mathematiques
à Paris , a eu la bonté
de m'en envoyer un petit, dont
il
188 MERCURE
il m'a fait voir tous les effets .
Vous les connoiſtrez en liſant la
ſçavante Diſſertation qu'ila compoſée
ſur ce ſujet. L'excellent
Diſcours que vous avez veu de
luy touchant les Cometes , dans
l'une de mes Lettres decette an -
née , a eſté ſi eſtimé que ſon
nom ſuffit pour juſtifier la bonté
de ſes Ouvrages.
DISSERTATION
DE ME COMIERS ,
SUR LES
MIROIRS ARDENS.
'Art perfectionne toûjours &
Lambertetime louvers la
Nature. Le Miroir sphérique que
Monsieur Villette de Lyon montre
publi
GALANT. 189
metre.
publiquement aux Curieux , &
celuy que je vous envoye , le prouvent
par experience. La Surface
du Miroir de Monsieur Villette a
trois pieds &Sept pouces de dia-
Il reçoit par confequent
Seize mille cinq cens lignes quarrées
des rayons du Soleil , qu'il
réünit à trois pieds & demy au
devant de ſoy dans l'espace de dix
ou douze lignes. Cet espace de la
concentration des rayons est par
analogie appellé Foyer. C'est la
veritable image du Soleil. Elle eft
fi brillante, que les yeux ne la peuvent
Supporter.
Le feu de la flâme du Soleil eft
fi violent en ce Foyer, qu'il embra-
Se d'abord toutes les matieres combustibles
, & en peu de momens il
fond le fer, l'or, l'argent , & les autres
métaux, & vitrifie l'argile &
la brique.
L'ay
190 MERCURE
L'ay demontré en d'autres Difcours
, que ce prodigieux effet n'est
que la terébration & violent pouf-
Jemens que les rayons de laſubſtance
liquide , dont l'amas compose le
Soleil , font en paſſant Serrez &
condenſez dans cepetit espace oùles
Loix de la refléxion les réüniſſent.
Ilen arrive de même à l'eau,quis'élance
avec violence d'autant plus
haut dans l'air , que ſa ſource est
plus élevée & abondante , & que
le diametre du trou du jet fait fans
ajustage, est plus petit.........
Archimede, dont lefeul nom fait
le panegyrique , est l'Inventeur des
Miroirs ardens .
Cardan affure, fur le raport d'--
Antoine Gogava , qu' Archimede a
bien demontré tout ce qui concerne
cette forte de Miroirs. C'est le même
Gogava que le docte Rivaltus
dans la Vie d' Archimede dit avoir
1 efté
۱
GALANT. 191
esté l'Interprete de fon Livre des
Miroirs brûlans.
Perſonne n'ignore que lors qu'
Appius &Marcus Marcellus affie-
- gerent Syracufe ; Ville Capitale de
-Sicile, ce grand Archimede ſoûtint
- luy Seul l'effort de la plus puiſſante
Armée des Romains. C'est Tite- Live
qui l'aſſure dans le 4. Livre de
Sa troisième Decade. Voicy fes termes
rendus en nostre langue par
Monsieur du Ryer. Et il ne faut
-point douter que cette entrepriſe
n'euſt eu du ſuccés , ſans le ſecours
d'un ſeul homme qui étoit
- alors dans Syracuſe. C'eſtoit le
fameux Archimede , perſonnage
ſçavant dans la connoiſſance des
Cieux & des Aſtres , mais admirable
ſur tout par l'invention des
Machines de guerre , avec lefquelles
il détruiſoit facilement
tout ce que les Ennemis ne pou
voient
192 MERCURE
voient faire qu'avec beaucoup
de peines & de grands travaux,
Ce venérable Vieillard combatant
mathématiquement, auroit luy feul
force les Romains à lever honteusement
le Siege ,ſi le traîtreMericus
Préfet d' Acradine, n'eust pas livré
une Porte à Marcellus , qui avoit
ordonné à fon Armée de fauver
Archimede , comme le fruit de la
plus glorieuse coquéte des Romains.
Bien des Gens veulent qu' Archimede
ait employé les Miroirs ardens
pour la defense de Syracuse,
ce qui merite cette petite differtation.
Diodore Sicilien dit qu' Archimede
brûla les Navires à la distance
de troisſtades,qui valent 735. pasi
mais cet Autheur ne fait aucune
mention du Miroir,bien que dans le
Chapitre du premier Livre des
Antiquitez il ait remarqué que les
Egyptiens
GALANT.
193
Egiptiensſeſervoiět de laViz d'Ar.
chimede,pour éleverles eaux.
Polibe,qui dans ſon 8. Livre fait
ledétaildes artifices par lesquels
Archimede fon Contemporain defendoit
Syracuse,neparle point des
Miroirs.
Les Historiens plus jeunes que
Diodore Sicilien , n'en parlent non
plus que luy , bien que Tite- Live
dansſa troisième Décade , &Plutarque
dans la Vie de Marcellus,
- ayent écrit avec ſoin ['Histoire de
-ce qui ſe paſſa au Siege de Syracufe.
Galien dans les premieres pages
de Son troisième Livre des Tempéramens
, parle en ces termes. On
dit qu'Archimede embraſa les
Navires des Ennemis , par le
moyen de ſes Miroirs brûlans.
Dion Historien celebre , & Tletzez
Historien Grec , en disent autant.
Juin 1681.
4
I
194 MERCURE
Zonaras au troifiéme Tome de ſes
Hiſtoires dans Anastase Dicoro ,
parle comme Galien. On dit que
Proclus, à l'imitation d'Archimede,
fabriqua dans Byſance, à pre-
Sent Constantinople , des Miroirs
brûlans , leſquels eſtant expoſez
aux rayons du Soleil , lancerent
des flâmes qui confumerent l'Armée
Navale de Vitalian .
Cardan ayantSuposé ce que Galien
n'avance que parondit, enfeigna
en l'année 1559. dans le 4. Livre
de la Subtilité , Sa maniere de
construire des Mirois concaves pour
brûlerà mille pas loin. Cefut avec
juste raiſon que le Docte Napolitain
Iean-Baptiste Porta , au Chapitre
15. du 17 Livre de SaMagie
naturelle, s'écria, Bon Dieu.combien
Cardan dit de ſottiſes en
peu de mots ! Il ajoûte , Qu'il eſt
impoffible de faire des Miroirs
con
GALANT
195
1.
concaves qui brûlent à trente
pasloin. Ce quej'ay reconnu mesme
par expérience en l'année 1653.
àLyon oùj'avois porté les premiers
Miroirs paraboliques. I'en vendis
un au Pere Galien Gardien des
Cordeliers, avec lequelj'en fis voir.
aux Curieux tous les prodigieux
effets , & je leur démontray par
les Mathématiques , qu'au Miroir
sphérique concave directement opposé
au Soleil , chaque rayon refléchy
coupe l'axe en un point autant
distant du centre , que fon point
d'incidence est éloigné du pôle de
l'axe au fonds du Miroir , & que
par conséquent tous les rayons refléchis
coupent l'axe en des points
qui nefont jamais éloignez du fond
du Miroir de la moitié du demy
diametre. Ainsi les rayons qui tombetfur
unmesme cercle du miroir,ſe
refléchiffent en un des petits cer
I 2
196 MERCURE
cles concentriques qui forment le
foyer ou image du Soleil ; d'où il
s'enfuit quele Miroirconcave eftantportion
d'uneplus grade Sphere,
lefoyer est d'autant plus large.
C'est pourquoy la force de brûler
n'augmentepas en la mesme raiſon
que le Miroir est d'une plus grandeportion
, ou qu'il estsegmentd'aneplus
grande Sphere,&brûle par
confequent plus lentement, quefi le
miroir estoit portion d'une moindre
Sphere , afin qu'il eustfon foyer
moins éloigné.
Ce que je viens de vous dire fait
connoiſtre la raisonpour laquelle le
Miroir concave de l'illuftre Manfrede
Settala Chanoine de Milan,
bien que le diamettre ou corde de
faSurface ait trois pieds &demy,
ne met le feu mesme à du bois ſec
qu'apres le temps qu'il faut pour
dire le Pfeaume Miſerere. C'est
Parce
GALANT. 197
parceque le foyer ou concours des
rayons du Soleilrefléchis,quisefait
àquinzepas au devant du Miroir,
à trois pouces de diametre ; au lieu
que mon petit Miroir queje vous
envoye, bien qu'il n'ait saSurface
que de treize pouces de diametre,
allume à l'instant mesme le boisſec,
&fond bientoft leplomb , parce que
fonfoyerest tres petit,n'estant éloignéque
de neufpouces , & n'eſtant
que la vingtièmepartie, ou 18. degrez
d'une Sphere de trois pieds de
diametre; carfi laportion du Miroir
estoit plus grande,tout le reſteſeroit
inutile,ainſi que je l'ay fait remarquerdans
mon Livre de la Duplication
du Cube, imprimé àParis en
1677. eftant vray de dire que puis
que le foyer est l'image du Soleil, il
doit avoirdu moins demy degréde
la Sphere du miroir,parce queleplus
petitdiametre aparet du Soleil lors
I 3
198 MERCURE
qu'il est dans son apogée , est de
trente minutes.
Pour demontrer que l'Arméenavale
de Marcellusdevant Syracuse,
& celle de Vitalian devant Conftantinople
, neperirent pas parles
flâmes des rayons du Soleil refléchis
par un Miroir concave,ilſuffit
de remarquer les quatre chosesfuivantes.
Que les Vaisseaux auroient
dû être tres-peu éloignezdes murailles
, auquel cas le feu d'artifice
appellé Gregeois étoit toûjours utilement
employé de nuit & dejour.
2° Que les Vaisseaux auroient
d'û être preciſément à la portée des
Miroirs , c'est à dire à leur foyer.
3° Qu'ils auroient dû être fans
ancun mouvement.
4° Enfin les Vaiſſeaux des Romains
euſſent dû être entre la mumuraille
de la Ville & le Soleili
mais
GALANT. 199
mais leur incendie arriva lors qu'ils
Sefurent retirez dans un endroit
appellé Bocca di porto ; qui eft au
Septentrion de Syracuse.
Ilreste donc à expliquer par
quelle voye Archimede & Proclus
ont brûléles Navires de leurs Ennemis
, & de remarquer ce qui a donné
lieu d'attribuer leur incendie à
un effet des Miroirs ardens qu'ils
n'ont pû prodaire.
Il est conſtant que les Machines
desAnciens lançoient bien loin du
haut des murailles des Pierres du
poids de 250 livres fur les Aßiegeans,
comme auſſi de grands Globes
defeu d'artifice qu'on a depuis ap.
pellez feux Gregeois ; comme on peut
encor lancerpluſieurs Grenades àla
fois,&même des Bombes,parlemoyen
d'un Leviermis en bascule. Ces
Machines,& ceuxqui lesſervoient,
étoient à couvert au derriere des
200 MERCURE
murailles; &pour s'aſſurer de leur
mire&dela portée de leurs boulets
de feu d'artifice , ils élevoient en
I'Airdes Miroirs de métalqui réſiſtoient
aux fleches des Ennemis ;&
comme dans un Miroir on ne peut
voir une Perſonnefansy estre veu,
les Ennemis appercevoient d'abord
sesfeuxdansles Miroirs , & c'est
de là que les Ignorans ont crûque
ces feux conſumans qui tomboient
dans les Navires,n'estoient que des
rayons & Substance du Soleil que
les Miroirs refléchiſſoient.
Ie Sçay par expérience qu'avec
une douzaine deMiroirsplans d'un
pied en quarré diſpoſez en telle
forte qu'ils refléchiffent en mesme
temps les rayons du Soleilſur un
mesme endroit d'un corps inflâmable,
brûlent plus promptement , &
trois fois plus loin qu'aucun Miroir
concave , &j'ay pris cette pensée
de
GALANT. 201
de l'Historien Grec Tzetzez , qui
dit que le Miroir d' Archimede eftoit
exagone , &ledécrit composé
deplusieurs pieces mobiles.
Mais puis que Iean-BaptistePorte,
cesçavant &expérimentéNapolitain
, afſſure d'ans le 17. Chapitre
du 17. Livre desa Magie na
turelle, avoir trouvé un moyen plus
excellent que ceux que les Anciens
avoient inventépour bruler àtelle
distăce qu'on voudra,par lesrayons
refléchis du Soleil, les dardant en
ligne droite comme un brandonde
feu au devant & au derriere du
Miroir , qu'il a fait mistere de ſon
Secret , en ayantparlé commefont
les Chymiſtes de leur grand oeuvre.
Voicycommentje m'y prendrois pour
exécuter tout ce qu'ilavance.
L'employerois deux Tubes paraboliques
tronquez , l'un fort grand,
l'autre tres médiocre , dont less
It w
202 MERCURE
foyersſe trouveroient aſſemblez en
un même point,& dont les axesformeroient
une méme ligne droite. La
grande ouverture du grand Tube
étant opposée au Soleil, reüniraſes
rayons au derriere defoy àsonfoyer,
oùse trouvant, le foyer du petit
Tube qui les recevra divergeans,les
ferafortir en parallelisme ou cilindre
deflames. C'est de cette maniere
qu'Archimede auroit brûle l'Armée
navale de Marcellus , ſi l'On
dit de Galien, étoit veritable, puis
qu'elle étoit au Septentrion de Syracuse.
Que si l'objet qu'on veut
bruler eft entre vous & le Soleil,
mettez la petite ouverture d'unpetit
Tube parabolique tronqué, en
forte quefon foyer ſoit preciſément
aufoyer d'un grand Miroirparabolique
concave,carparce moyen il
reflechira en une mincecolomne de
feu les rayons du Soleil,&fon effet
Lera
GALANT. 203
Sera tres-violent,parce que dans ce
cas le fond du Miroir qui fait le
principal effet, s'y trouve entier.
Mais
tremaniere on
parce qu'en l'unc& l'au-
Supoſeque lamatiere
qu'on veut brûler foit opposée
au Soleil au devant ou au derriere
du Miroir,voicy le moyen de lancer
infiniment loin ces petits cilindre;
de feufolaire àdroit ou à gauche,
au deffus ou au deſſous du Miroir.
Mettezun petit Miroirfolide parabolique
convexe au devant du
Miroirparabolique concave,enforteque
lesfoyers de l'un & de l'autrefoient
toûjours enun mêmepoint.
Dirigezen suite l'axe de ce petit
Miroirdirectement à l'objet qu'il
faut brûler, car ilpouffera un brandon
defeu des rayons du Soleilqu'il
rendparalleles àSonaxe, les ayant
receus convergeansſurſa convexité.
Voila quelle étoit la Lunetede
Ptolomée
204 MERCURE
Ptolomée avec laquelle à ce que dit
Porta , il voyoit de foixante milles
loin arriver les Navires.Cecy pourra
encorfervir à expliquer les vaſes
&& Baffins de cuivre de Theatre
dont Vitruve parle au 36. Chapitre
, lesquelsſervoient à porter
loin lavoix des Acteurs.
Parlóns maintenant des autres
effets des Miroirs concaves. Lepre
mier est d'éclairer & de découvrir
pendant les nuits les plus ſombres,
les lieux & les objets tres- éloignez,
en mettant laflâme dun. Flambeau
au foyer d'un miroir , carpuis que
les rayonsde chaquepointdu diſque
du Soleil qui tombent phiſiquement
paralleles fur la Surface du miroir
concavefont refléchis convergeans ,
&se ramaſſent en unfoyerzausfiles
raïons de la flâme du Flambeau
wiſe dans le foier, tombant divergeansfur
la furface du Miroir, en
feront
GALAN T.
205
feront refléchis paralleles en une colomnede
lumiere éclatante,dontune
baze est en la superficie du miroir,
l'autrefur les objets éclairez.On
Les pourra ensuite reconnoistre tres
distinctement par une Lunette à
quatre verres,dont nous avons donné
la construction en l'année 1665.
&en avoir la veritable viſionpar
faite ou veuë distincte, avec un Binocle,
de la bonne&facile conftru-
Etion que Daniel Chorez inventa
&exécutaheureusement , &qu'il
préſenta au Roy en l'année 1625.
Le Second effet estde porterpendant
lanuit la plus noire tellesfigures
ou écritures qu'on voudrafur
une muraille éloignée de plus de
trois censpas,apres les avoir écrites
en ordre renverséſur la farfacedu
miroir , & allumant un Flambeau
aupoint du foyer.
Letroisième effet estplusfurpre
nant;
206 MERCURE
nant ; car fi avec de l'ancre ordinaire,
qu'on appelle ancre double &
bien gommée, vous tracez quelque
image sur la furface du Miroir,
vous en jetterez la representation à
plus de trois cens pas loin,&lafaifant
entrerparune fenêtre ouverte
dans une Chambre obscure,lafigure
paroîtra d'une grandeur gigantesquefur
la muraille,& comme revêtuë
de gloire , étant parée de mille
couleurs que produit la diference
refraction & modification de la lumiere.
Le quatrième effet est plus ordinaire,
quoy que tres-furprenant. Un
objet mis entre lafurface & le centre
du Miroir,paroît hors du Miroir
comme un Fantôme suspendu
enl'air, à ceux qui enfont élo gnez
de quinze ou vingt pieds. Ainsi une
courte Epéeſemblefortirplus grande
du Miroirpour venir percer le
Regar
GALANT.
207
,
Regardant , que peut- être en telle
distance qu'il croire que la pointe
luy donne dans l'oeil. Sile Miroir
de Monfieur Villete étoit attaché
auplancher d'ure Salle en forte
que Sa Surface regardât à plomb le
pavé,& qu'un Hommefût directeme
au deſſous du Miroir, on le verroit
en l'air & comme pendu par
lespieds.Que si ont met quelque petite
Statue renversée au devant du
Miroir, l'imageen paroîtra redreffée
en l'air.
Enfin je ramaſſe en un Article
tous les autres effetsfurprenans des
Miroirs concaves.
L'objet mis entre la surface du
Miroir concave&Son centre , &م
l'oeil étantſcitué audeçadu centre,
il verra toûjours l'image droite plus
petite &plus enfoncée dans le Miroir
que l'objet n'en est éloignépar
devant,&celaplus ou moins, fuivant
208 MERCURE
vant les diferentes pofitions ouplaces
de l'oeilice quin'arrive pas aux
Miroirs plans qui representent
toûjours les objets auſſigrands&au
tant enfoncez dans le Miroir qu'ils
font éloignez deſaſurface.
Si vous mettezla tête entre le
centre du Miroir&ſaſurface,vous
verrezvôtre visage plus grand &
dans laſcituation ordinaire. Eloinez
vous peu à peu du devant de
La Surface du Miroirconcave, l'image
de vôtre face s'agrandit jufqu'à
devenir d'une taille gigantesque
, & cela est tres- commode
pour reconnoître & remedier aux
défauts du visage,comme tanes,rougeurs,
poils,&c. En vous éloignant
peuàpeu , l'image de vôtre visage
paroîtra toûjours droite,&s'agrandira
en s'avançantfur lafurface
concave du Miroir , juſques àce
que l'oeil étant arrivé au centre du
Mircir,
1
GALANT.
209
Miroir il ne voit queson imagequi
est auſſi grande que toutle Miroir.
Enfin vôtre oeils'étant un peuplus
éloigné du Miroir , ilverra vôtre
visage encorfort grand, mais renversé&
hors du Miroir ; & à me
fure que vous vous en éloignez
davantage , la grandeurde l'image
diminuërajusqu'à devenir égale
à vôtre visage , & enfin elle
roîtra d'autant plus petite que
vous vous éloignerez devantage du
Miroir.
Le Miroir étant couché hori-
Zontalement ſa concavité enhaut,
un objet oustatuëfuspendue àplomb
fur ſa concavité entre fafurface
&fon centre , vous paroitra droite
ou renversée , suivant que vous
ferez plus ou moins éloigné du
Miroir.
Enfin ilmesouvient qu'en 1653.
je fis travailler plusieurs Verres
Plans
210 MERCURE
7
plans convexes quej'étamay ducotéde
la convexité. Ainsi ces Miroirs
avoient les proprietezdesMi.
roirs plans avec celles des Miroirs
concaves. F'en fis present au Pere
Ignace Baudet de Grenoble,Jefuite,
pour porter aux Indes , où il alloit
avec le P. Alexandre de Rhodes,
IApôtre du Tunquin, ma santé ne
m'ayantpû permetre de lesy accompagner.
:
Il n'y a perſonne qui ſe puiffe
croire exempt de Procés , apres
celuy qu'on a fait à un Riche
Marchand d'une des plus belles,
&plus grandes Villes du Royaume.
Une jeune Veuve , dont la
beauté&le bie égaloient l'efprit ,
ne put être veuë de celuy dont
je vous parle , ſant qu'il en reſtât
charmé. Son merite luy attirant
tous les joursde nouveaux Ado
rateurs,
GALAN.Τ. 211
rateurs , il ſe mit du nombre , &
n'oublia rien de ce qui pouvoit
luy prouver ſa paffion . Il prit d'abord
un Apartement voiſin du
fien,& cette commodité luydonnant
occafion de la voir à tous
momens,il fit ſi bien par ſes ſoins ,
que ne pouvant plus reſiſter à ſa
tendrefle , elle luy promit de l'épouſer,
dés qu'elle auroit terminé
quelques affaires quil'appelloient
àParis. Le Marchand l'y accompagna
,& comme l'amour est ennemy
de l'épargne,il luy procura
tous les plaiſirs qu'elle pouvoit
ſouhaiter. L'Hôtel garny où elle
logeoit, étoit remply de Provinciauxdetoute
eſpece. Il s'y trouvades
Plaideurs, & la conformité
de fortune demandant une
confidence reciproque , elle leur
conta le ſujet de ſon Procés,&
appritd'eux ce qui les faifoit plai-
Al
der.
212 MERCURE
der.Parmy ſes Provinciaux, étoit
un Avanturier,qui quoy qu'il payât
affez peu de mine , ne laiſſa
pasde s'infinuer dans ſon eſprit
par les offresd'un ſecoursqui luy
fututile aupresde ſes Juges.C'étoit
un Homme experimenté
dans les Affaires.ll en avoit eu de
toutesles fortes, &à force d'employer
les fubtilitez de la chicacane
, il étoit venu à bout de fe
ruiner. Comme il connoiſſoit le
Rapporteur de la Belle , il fut fon
Solliciteur,& les ſoins qu'il prit de
luy expliquer l'affaire,eurent un
fuccés fi avantageux,qu'en fort
peu de temps elle gagna fon
Procés. Jugez dela joye du Marchand
, il ſe loüoit du bonheur
d'avoir choiſy cette Auberge, &
plein de reconnoiffance pour ce
qu'avoit fait l'Avanturier , il le
nommoit à toute heure le meilleur
GALANT.
213
3
leurde ſes Amis. Tandis que la
Belle faiſoit taxer lesdepens,il eut
quelques ordres à donner en Angleterre.
L'avaturier qui avoit ſes
fins,& qui ne cherchoit qu'à rétablir
ſa fortune,ne laiſſa pas perdre
un temps ſi commode. Il le
ménagea ſi adroitement, qu'ayat
ébloüy la Veuve par de certains
airs du monde que fait acquerir
la longue pratique , il luy promit
dela ſuivre , ſi elle rompoit avec
ſon Rival. L'abſence fortifiant ſa
legeretéselle luy donna parolede
n'aimer jamais que luy. Le retour
du Marchand ne laiſſa pasdeluy
cauſer de l'inquiétude.Elle ſe feignit
malade pendant quelques
jours , afin qu'il ne pût s'apercevoir
que la froideur qu'elle luy
marquoit venoit de ſon inconſtance.
Il la remena dans la Province,
apres avoir fait mille cõplimens
214 MERCURE
mens à ſon Rival,qui ſupoſa que
que affaire qui l'obligeoit à ſe
rendre au même lieu peu de
temps apres. C'étoit un pretexte
pour aller trouver la Belle. Dix ou
douze jours étoient à peine pafſez,
que l'Avanturier partit. Le
Marchand luy fit tout l'accüeil
favorable , & l'auroit logé chez
luy , ſi le party l'eût accomodé ;
mais le deſſein qu'il avoit , ne
permettoit pas qu'il acceptaſt
l'offre. La belle , avec qui la choſe
étoit concertée , prit occafion
d'une bagatelle pour fermer fa
Porte au Marchand. Ce fut un
divorce qui l'étonna peu. Quelque
emportement qu'elle eût fait
paroître,il crut qu'il ſeroit peu de
durée,& qu'elle-mêmele r'appelleroit
apres la chaleur des premiers
tranſports. Le ſuccés fit
voir qu'il l'avoit fort mal connuë
Elle
GALANT.
215
Elle tint parale à l'Avanturier,
conclut en trois jours ſon Mariage,&
l'épouſa ſi ſecretement,que
le Marchand n'en apprit rien que
quand ſon malheur n'eut plus de
remede. Cette tromperie l'irrita
ſi fort , qu'il n'eſt point d'éclat
qu'il ne voulût faire.Ses Amisluy
firent ouvrir les yeux ſur l'avan
tage que la Belle en tireroit. Il fe
rendit à cette raiſon , & jugea
*plus à propos de mõtrer par quel
que Fête , que la perte d'une Inconſtante
ne meritoit pas qu'il
s'en affligeât. Ainſi il fit un Regal
àquelquesbelles Voiſines , & afſembla
huit de ſes Amis pour
dancer le ſoir .L'Apertementqu'il
avoit étant voiſin de la Maiſon
de la Belle , elle fut témoin de
cette Rejoüiſſance. Quelque injuſtice,
qu'elle eût faite au Marchand
216 MERCURE
chandelle vouloit qu'il l a regretât,&
ne luy pouvoit fur tout pardonner
qu'il eût prié du Regal
ſa plus mortelle Ennemie. C'étoit
uneDame qu'elle haïfſoit par des
interêts particuliers. Cequi redoubla
ſon reffentiment , ce fut
l'aſſemblage de quantité d'Inſtrumens
que l'on fit joüer toute
la nuit. Quelques-uns étoient
champeſtres ; & comme ils formoient
une Muſique d'un accord
irregulier , elle donna le
nom de charivary à ce Concert,
&pretendit qu'êtant Veuve , on
ne le faifoit que pour l'infulter.
Le Mary entra dans ſes ſentimens,&
voulant comme elle que
les divers fons qu'il entendoit
fuſſent un Charivary , que fon
veuvage luy eût attiré, il ſe fitun
point-d'hõneurde luy faire avoir
réparation de cette injure. Des
le
GALANT.
217
le lendemain il coucha ſa plainte,
& comme il ſçavoit parfaitement
le tour de la Procedure , il
en donna un ſi apparent à la prétenduë
offence que le Marchand
luy avoit faite , qu'il obtint Decretde
priſe de corps, non ſeulement
contre luy , mais contre les
huit Amis qu'il avoit traitez le
foir précedent. La Femme vouloit
qu'on y compriſt les belles
Voiſines qui avoient eſté de la
partie ; mais c'eſt ce qu'en vain
elle demanda aux Juges. Les
Parties ont appellé à Paris de ce
Decret, & avec quelque chaleur
5 que les nouveaux Mariez faſſent
leurs pourſuites , il y a grande
apparence qu'ils n'en tireront
aucun autre fruit que de s'eſtre
faitCharivary à eux-meſmes, par
l'éclat des plaintes qui ont formé
le Procés ; &quand il ſera Ju-
L
Inin 1681 . K
218 MERCURE
gé je vous envoiray la ſuite.
Les Ambaſſadeurs & Envoyez
extraordinaires qui font en cette
Cour , joüiffent entr'eux de la
tranquilité de la France,& come
cet heureux calme eſt un grand
attrait pour les plaiſirs, ils ont recommencé
depuis Paſques à ſe
traiter comme ils avoient fait
pendant tout l'Hyver. Monfieur
l'Ambaſſadeur de Dannemarck
a renouvellé le premier ces fortes
de Feſtes. Je vous ay ſouvent par .
lé de luy, & vous ſçavez que de.
puis qu'il eſt en ce Royaume , il
y a paru avec tant d'éclat , qu'il
feroit fort difficile de porter plus
haut qu'il fait la gloire du Roy
fon Maiſtre . Monfieur le Comte
de Mansfeld, Envoyé extraordinaire
de l'Empereur , qui n'avoit
point encor donné de Regal, s'en
acquita quelquesjours apres avec
un
GALANT. 219
une ſomptuofité digne de luy. II
eſt Gouverneur de Vienne , &
l'un des grands Seigneurs de
l'Empire. Il a épousé la Veuve
de Mr le Duc de Lorraine , de la
Maiſon d'Apremont.
On vient de me dire ( & je
croy , Madame , vous en devoir
avertir ) que Mr de Monchaux-
Foncquevillers, ayant eſté obmis
au nõbre des Getils- hommes qui
ont eu ſeance à la derniere Convocation
des Etats d'Artois , quoy
que depuis le Traité des Pyrenées
il ait chaque année dignement
remply ſa place dans cette
Aſſemblée , & qu'il ait eſté ſouvent
honoré de la Députation en
Cour pour les Etats & pour l'ordre
de la Nobleſſe , comme auſſi
de pluſieurs Commiſſions imporrantes
au ſervice du Roy & au
bien de la Province , Sa Majeſté
Kij
220 MERCURE
bien informée de ſa naiſſance &
de ſes merites,a donné ſes ordres
pour reparer cette obmiffion , &
luy faire expedier ſes Lettres de
Convocation aux Etats, ainſi que
par le paflé .
Il y a déja quelque temps què
je vous ay appris la mort de Mr
le Camus- Beaulieu , Controlleur
general de l'Artillerie. Ses Emplois
qu'il rempliſſoit avec autant
de fidelité que d'exactitude, ayat
eſté donnez à Mr le Camus du
Clos fon Frere , Intendant en
Rouſſillon , il en eſt party pour
venir icy les exercer. Vous ne
ſçauriez croire combien il eſt regretté
dans la Province , & fur
tout à Perpignan. Il rendoit juſtice
àtout le monde , & l'on a veu
fort ſouvent ceux qu'il condamnoit,
ſortir auſſi ſatisfaits d'aupres
de luy,que s'il leur eût dōné gain
de
GALANT . 221
de cauſe . Il faiſoit vivre tous les
Gens de guerre dans la plus exatediſcipline.
Tousles Regimens
ont aſſemblé leurs Officiers , qui
ont eſté le complimenter en
Corps , avec de ſenſibles témoignages
du veritable chagrin que
leur cauſoit ſon éloignement.
On ne peut eſtre ſi generalement
eſtimé, ſans un grand fond
de merite.
Le Pere Eſtienne Girardin,
Religieux Profés du Royal Monaſtere
de ſainte Croix de la Brétonnerie
à Paris , & Chanoine
Regulier de S. Auguſtin , a eu depuis
quelques jours l'agrément
du Roy, pour l'Abbaye de Beaubec
, Diocese de Roüen. Il eſt
Frere de Mr Girardin Lieutenant
Civil , & a eſté Prieur du
Verger en Anjou ,Ordre de fainte
Croix , & en ſuite de S. Urſin
Kiij
222 MERCURE
au païs du Maine , de la meſme
Congregation.
Si la justice qu'on luy a renduë
cauſe de la joye , la perte de Mr
l'Abbé de S.Firmin, eſt un grand
ſujet d'affliction pour tous ſes
Amis. Quoy qu'il fût d'une qualité
fort diftinguée , on peut lo
mettre au nombre de ceux qui
donnent plus d'éclat à leur naiffance
, quelque illuſtre qu'elle
foit , qu'ils n'en reçoivent euxmeſmes
. Peu de perſonnes l'ont
jamais entretenu , ſans trouver
lieu d'admirer ſa profonde érudition
dans les plus hautes Sciences.
La douceur & la netteté de
ſon eſprit , qui le faifoient entrer
dans toute forte de caractere, luy
attiroient l'amitié de tout le monde
; & fa moderation à ne ſe pas
plaindre même de ce que des accuſations
précipitées luy avoient
pû
GALAN Τ. 223
pû ſuſciter de plus cruel ,étoit une
choſe qu'on ne pouvoit voir ſans
étonnement . Quoy que ſa mort
ait eſté ſubite ( elle eſt arrivée le
19.de ce mois ) elle n'a point , ce
ſemble, eſté impréveuë pour luy,
puis que depuis fort long- temps
il s'y diſpoſoit par une entiere ſeparation
du monde , qu'il évitoit
avec d'autant plus de ſoin, qu'on
eſtoit par tout empreſſé à le chercher.
Il a compoſé divers Ouvrages
également admirez & approuvez
des Sçavans. Je pourray
une autrefois vous en faire le détail
. Il eſtoit Frere de Mr le Preſident
de la Coſte, homme d'efprit&
de merite de la Maiſon de
Simiane, qui eft diviſée en quatre
Branches, ſçavoir de Gordes;
de la Coſte à Grenoble ; de Simiane
en Provence, & de Pianefſe
en Piémont. Jamais il n'y eut
K iiij
224
MERCURE
{
tant d'union dans une Famille,
qu'entre ces deux freres.Madame
dela Coſte de l'illuſtre & incomparable
Monaftere de Montfleury
eſt leur Soeur.
Je ne ſçay , Madame, ſi ce Monaſtere
vous eſt connu. Il eſt de
l'Ordre de S. Dominique , fondé
par une Princeſſe Dauphine il
y a plus de quatre cens ans. On
n'y reçoit que des Filles de treshaute
qualité . Auſſi ne peut on
avoir un meilleur Titre dans une
Maiſon que de faire voir qu'on
a une Fille à Montfleury.Chacune
de celles qui ont vingt années
de Religion , y nomme pour une
place ; & les Religieuſes qui en
ont quarante,y peuvent nommer
pour deux. Rien n'eſt plus recherché
avec plus d'empreſſement.
Cette Maiſon eſt à une demy
lieuë de Grenoble,au chemin
de
GALANT.
225
de la Chartreuſe,ſur la cime d'une
petite Montagne de Roc. Le
terrain y eft tellement preſſé,
qu'on n'a pû trouver moyen d'y
faire un Cloiſtre quarré, quelque
petit qu'il pût eſtre . La Communauté
eſt gouvernée par une
Prieure triennale, ſelon la Regle
de l'Ordre ; & celles qui la compoſent
, ſe ſont toûjours confervées
dans une ſi grande pratique
d'humilité,que lors de l'Election,
bien loin d'y avoir des brigues, il
faut ſouvent employer l'autorité
des Parens pour faire accepter le
Commandement à celle qui eſt
éleuë. La charmante ſituation de
ce Monastere, qui paſſe pour une
des plus belles choſes de l'Europe
, fait que perſonne ne vient
ou ne fort de France par les Alpes,
qui n'aille en viſiter la Terraffe.
Aubas,& vis-à- vis de cette
K
226 MERCURE
Terraſſe , eſt la fameuſe Vallée
deGriſivaudan,qui regne depuis
Chambery juſques à Grenoble ,
& qui fait par ſes Prairies & fes
Plants les plus beaux effets du
monde au bord de l'Iſere . Cette
Riviere , qui forme une veritable
Fleur-de-Lys vis - à- vis de Montflcury,
va paſſer au Pont de Grenoble
, & de là ſe joindre au Rône
aupres de Valence .
Meffire Frederic - Henry de
Gaffion , connu par ſa naiſſance,
par ſon merite , & par les Emplois
qu'il a eus au ſervice des Efpagnols
dans leurs guerres contre
le Portúgal, eſt mort auſſi depuis
quelques jours. Il ſembloit avoir
le don de toutes les Langues , &
n'eſt pas moins regreté des Sçavans
que des Gens de pieté , qui
l'eſtimoient fort à cauſe du zele
qu'il a toûjours fait paroître depuis
GALANT.
227
puis ſon abjuration , pour l'avancement
de la Foy. Il a des
Freres au ſervice de Sa Majesté,
dont toutes nos Relations ont
parlé avec éloge ; & quoy qu'il
ait porté les armes pour les Eſpagnols
, ce n'a jamais eſté contre
la France .
Le Sacré College diminuë en
nombre de jour en jour , & la
mort de Mr le Cardinal Picolomini
y vient de laiſſer une vingtfixiéme
Place vacante .Il eſt mort
le 24.de l'autre mois à Sienne , où
il eſtoit né en 1607- Apres avoir
eſté Chanoine de Saint Pierre , il
fut facré Archeveſque de Cefarée
en 1656. & eut en ſuitel'Archeveſché
de Sienne , dont il ſe
démit en 1673. en faveur de Mr
Picolomini fon Neveu . Ila eſté
Nonce en France pendant ſept
ans ,& à fon retour à Rome , Sa
Sainteté
228 MERCURE
t
Sainteté le fit Legat de Ravenne
, & depuis Secretaire de ſes
Brefs . Alexandre VII . l'avoitcreé
Cardinal de S. Pierre in Monte
anreo en 1664.
La Feſte de S.Quentin, Patron
de la Ville de ce nom, y fut celebrée
le 2. de l'autre mois avec les
ceremonies dont je vous fis part
laderniere année. Ainſi je laifſe
tout ce qui regarde la Procefſion
, pour vous dire qu'apres le
Service de l'Egliſe , les plus diſtinguez
de laJeuneſſe, tous tresbien
montez , & dans un leſte
équipage,ſe rendirent au lieu que
Meſſieurs de Ville avoient choiſi
pour la Courſe hors la Porte de
Cambray. Il eſtoit environné de
tout ce qu'il y avoit alors de
beau monde de l'un & de l'autre
Sexe,& à S.Quentin & aux environs
, chacun étant accouru pour
joüir
GALAN T. 229
joüir de ce Spectacle. Si- toſt que
Mr de Chalvoix , qui fait cette
année l'exercice de laCharge de
Mayeur , & deux Echevins , tous
trois Juges de la Courſe , furent
arrivez ,les Chevaliers qui en devoient
diſputer le prix , allerent
ſe mettre ſur une meſme ligne à
un bout de la Carriere , qui étoit
longue de 350. pas , & large de
150. Les Trompetes & les Timbales
qu'on avoit placées d'un
coſté , & auſquelles répondoient
de l'autre , les Violons , les Tambours
, & les Hautbois , furent
quelque temps un fort agreable
divertiſſement pour la Copagnie .
Enfin on n'eut pas plûtoſt donné
le ſignal , qu'ils volerent tous
à l'autre bout de cette Carriere .
Ils coururent trois fois de la même
force . Mr de la Mareliere gagna
la premiere des deux Couro
nes,
230
MERCURE
nes , appellées des Dames, Monficur
Botté, la ſeconde, (il avoit eu
la premiere l'année précedente; )
&Mr Desjardins, auſſi adroit que
bien fait de ſa perſonne, remporta
la principale, qui eſt une Bague
que leMayeurdonne. Ces Courſes
faites , ils rentrerent dans la
Ville avec grande pompe, ce dernier
ayant la droite , come nouveau
Roy, fur Mr Bellot , qui l'avoit
eſté il y a un an. Ils firent le
tour de la Ville, &des décharges .
en pluſieurs endroits;la premiere,
en paſſant devant le Logis de Mr
Dabancourt Lieutenant de Roy,
&Commandant dans la Place en
l'absence de Mr Pradel qui en eſt
le Gouverneur ; deux autres , en
entrant& en ſortant de l'Egliſe,
où ils alleret remettre la Couronne
entre les mains du Tréſorier
qui les attendoit ; & enfin devant
la
GALANT . 231
i
la Maiſon de leur nouveau Roy,
qu'ils remenerent. Ils continuerent
ces décharges pendant un
Soupé qu'ils avoient fait préparer
pour toute leur Troupe , &
qui dura juſqu'à trois heures
apres minuit . Le Dimanche 4. du
meſme mois , jour deſtiné pour
courir la Bague , ils ſe rendirent à
une demy- lieuë de la Ville , dans
le meſme ordre & avec le meſme
concours de monde qu'il y avoit
eu le jour de la Feſte. Monfieur
Deſlandes remporta le Prix , qui
eſtoit auſſi une Bague. Le ſoir il
y eut encor un magnifique Soupé
, auquel ſucceda le Bal qu'ils
donnerent aux Dames chez
Monfieur le Mayeur. Mademoiſelle
de Chalvoix fa Fille qui
eut le Bouquet , en fit les honneurs.
Il fut ſuivy d'une tres-belle
232 MERCURE
le Collation , que ce Magiſtrat
leur préſenta.
,
Les vrays Mots des denx
Enigmes du dernier Mois &
les noms de ceux qui les ont
trouvez , feront un Article dans
ma Lettre Extraordinaire que
vous aurez le 15. de Juillet . Ce
qui me ſurprend , c'eſt de voir
que la ſeconde n'ait encor eſté
expliquée dans ſon veritable
Sens , que par une ſeule Perſonne
, qui a ſuivy l'opinion de
Deſcartes touchant les Machines
de Philofophe. Cette opinion eſt
ſi connuë , qu'elle devroit peu
embaraſſer. Voicy deux autres
Enigmes , qui eſtant moins obſcures
que cette derniere , ne feront
pas tant reſver ceux qui ſe
plaiſent à ce Jeu d'eſprit .
ENIGME .
न
GALANT. 233
ENIGME.
Quoy que je fois fort redon
Tout le monde à l'envy me donne de
l'employ .
Iefers au Lit comme à la Table;
Etfije remplis tout d'effroy ,
Lors qu'une fois je me rends intraitable,
Jeſuis d'un commerce agreable,
Quand on met la regle chez moy,
Pour la discretion, ilne s'en trouve
guére
Qu'à la mienne on puiſſe égaler.
-Billet , Lettre importante , ou d'amour
, ou d'affaire,
Qu'on m'en faſſe dépositaire,
Jamais on n'en entend parler.
AUTRE
234 MERCURE
AUTRE ENIGM E.
:
Nme voit tous lesjours habiter
de bas lieux .
Je Suis pourtant de tres-haute origine.
Souvent cachéfans que l'on m'examine
Tant je sçay bien tromper les
yeux ,
Famaſſe quelque temps des armes
pour combatre,
Puis tout- à-coup je fais le Diable à
quatre.
L'Ennemy que je crains le plus,
N'ayant point lors deforces prestes
Pour arrester mes rapides conquestes,
Par tout en moins de rien j'emporte
ledeſſus.
Dans les maux que je fais je montre
une ame dure,
Qui
GALANT.
235
Qui fait connoistre la nature
De l'infléxible Pere à qui je dois le
jour.
Comme par là ma Mere luy ref-
Semble,
Ils ne s'approchent point que pour
Se batre ensemble,
Iugez de moy quiſuis lefruit de leur
amour.
Une belle & jeune Dame eſt
en peine de ſçavoir ce que luy
veut faire entendre un de ſes
Amis , par ces mots qui font la
fin d'un Billet qu'elle en a reçeu.
Adieu , Madame ,ſi je voulois vous
dire la centiéme partie de ce que je
-pense , je n'aurois pas affez depa-
Cetrait
pier.
vous dira le reſte. Elle prie ceux
qui s'appliquent à deviner les Eni.
gmes & les Chifres du Mercure,
d'avoir la bonté de luy expliquer
236 MERCURE
quer ce que ſignifie cette fin de
Lettre qu'elle n'entend pas. En
voicy une dont le caractere aiſé
me paroiſt de voſtre gouft. Elle
eſt d'unHomme d'eſprit , écrite
à une jeune Perſonne qu'on dit
qui n'en manque pas .
A MADEMOISELLED. L.
Ay
Ipeschiez de
bien affaire que vous m'emconter
la moindre
douceur à d'aſſez jolies.Maîtreſſes
que l'on voit icy de temps en temps .
Pourquoy faut- ilvous avoir toûjours
devant les yeux ? Ce qui ne s'adreſſe
point à moy ( me ditesvous
) autant de perdu . Est- il au
monde une plus belle Perſonne
que moy ? Je vous fais l'honneur
de vous confiderer. Je ſuis bienaife
de vous voir quand vous
eſtes à Paris. Je reçois volontiers
de
GALANT. 237
J
de vos nouvelles. Je vous écris
quelquefois . Est- il poſſible , mon
pauvre Amy , que cela ne vous
tienne pas plus au coeur que tout
ce que vous pouvez trouver d'agreable
en Province ? Vous ne dites
que trop vray , & c'est dont je
ſuis d'avis de me plaindre .
Depuis que je reſſens vos coups,
Je demande en amour trop de
délicateſſe .
Si je ne penſois point à vous,
Je n'aurois jamais de tendreſſe.
ou plutoftj'en aurois qui neseroitpas
à la veritesi bien placée, mais aver
laquelle je vivrois peut estre plus
tranquillement . Choſe étrange, que
nous n'aimions jamais ce qui nous
est propre ! Vous feriez cent fois plus
difficile à connoistre que vous ne
l'estes , &il y auroit la moitiéplus
de distance entre vous & moy qu'il
ny
238 MERCURE
n'y en a , que je vous regarderois
toûjours Sans comparaiſon , & que
jeferois toute ma vie plus que per-
Sonne du monde , Vostre tres, &c .
Mademoiselle Perraut a épouſé
Monfieur le Marquis de Chabane,
Fils aîné de Monfieur de la
Marie, Premier Ecuyer de Monſieur
le Prince. On dit qu'elle luy
apporte pres de deux millions de
Bien. La Cerémonie du Mariage
fut faite ces derniers jours à l'Hô
tel de Condé, d'où les Mariez allerent
coucher à S. Maur .
Son Alteſſe Seréniſſime Monfieur
le Duc a eu fix accés de fiévre
au commencement de ce
mois . Le premier a duré huit
heures ,&les cinq autres ont
toûjours diminué. Ce Prince eſt
préſentement à Chantilly , où il
prend des Eaux de Forges .
On
GALAN T. 239
On dit merveilles des Fruits
que les Peres Capucins font à
Troyes, où ils ſont en Miffion . lis
établiſſent, avec un zele ſi perfuafif
, la folidité des Veritez du
Chriſtianiſme ,& font ſi bien
voir le peu de fondement qu'il
faut faire fur les avantages que
prometle monde, qu'on ne ſçauroit
les entendre ſans demeurer
convaincu qu'il n'y a qu'une ſeule
choſe neceſſaire . Dans cette
penſée chacun ſe détache de
foy-meſme,& ce changement en
cauſe un ſi grand dans toute la
Ville, qu'on n'y voit par tout que
mortification & penitence. Plus
de plaiſirs , plus de promenades ,
plus de divertiſſemens. Les Filles
les plus capables de ſe faire aimer,
font les premieres à donner l'exemple
. Elles courent s'enfermer
dans les Convents; & les Meres ,
bien
A
240 MERC. GALANT.
bien loin de ſoûpirer de leur perte,
font voir par leur joye combien
elles ſont touchées de leur
bonheur . Heureux , qui peut en
uſerde cette forte. Adieu , Madame
. Je ne ſçaurois mieux finir
que par un Article ſi édifiant . Il
me reſte encor pluſieurs Memoires
, que je réſerve pour le
Mois prochain . Je ſuis, &c .
A Paris 30. Juin 168 1 .
Je viens d'apprendre la mort de
Madame de Fontange .
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Les Caprices de l'amour de
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deux volumes.
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Portugaiſes avec les Réponces indouze.
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l'Hiſtoire de D. Quichot
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volumes , cinq livres .
Les Amours de Catulle , indouze
quatre vol. cinquante ſols.
Les Converſations de Mademoiſelle
Scudery , indouze deux
volumes cinquante ſols .
1
TA
first day ? ને 3 G & t for a long
1979 8063. EXOT FOR ET3 -80009 07063 89103. 8000 0603
TABLE .
DES MATIERES
contenuës dans ce Volume.
I
Aprocesion faite à Versailles te
jour de la Feste- Dieu , avec la
description du Repoſoir,
Ceremonies faites à Venise pour
époufer la Mer,
3
7
Prieres & Cerémonies faites à Vendoſme
pour obtenir de lapluye, 10
Mort de Madame la Marquise de
Puisieux, 16
Monsieur le Marquisde Valbelle
prend poſſeſſion de la Charge de
Conseiller & Senéchal au Siege
& reffort de Marseille, 20
Galanterie ſur un envoy de Fleurs
&de Fruits, 24
a iij
TABLE.
Etat d'Artois , 28
Régal fait par Monsieur Stadion,
Chanoinedu ChapitredeMayence
, aux Dames de la Cour de
Hanover, 41
Feſte des Arquebusiers de Rheims ,
46.
Suitede l'Histoire des Fleurs, 48
Entrée de Monsieur l'Evesque de
Châlons à Châlons, 61
Sermon fait fur le champ fur trois
diférens Textes,
S. Aignan à Monseigneur le
Requeste de Monsieur le Duc de
Dauphin ,
Histoire ,
73
76
Confolation à une aimable Veuve,
89.
Madrigal , १०
Converfions, ibid.
Conversion faite par Monsieur
l'Archevesque de Rheims dans la
Capitale defon Diocese, 93
Now
TABLE.
Nouvelle Lettre en Proverbes, 97
Avanture , 100
Enigmes en Tableaux expliquées au
(
College de Clermont , 103
Description du Canal qui joint les
Mers , avec la premiere Navigation
qui vient d'estre faite fur
lemesme Canal ,
Eveſchez donnez par le Roy , 169
Effets Surprenans de la Nature , 176
Abbayes données par Sa Majesté,
111
178 .
L'Art de reſpirerfous l'eau , avec
moyen d'entretenir pendant un
temps considérable la flame enfermée
dans un petit lieu , 182
Ouvrages de Monsieur de S. Martin
de Caën , 183
Le Mulet. Fable, 185
Sur les Miroirs ardens,
Differtation'de Monfieur Comiers,
La Belle Inconstante, Histoire, 210
188
Régals donnezpar Monsieur l' Am
a iiij
TABLE.
baſſadeur de Dannemark, &par
Monfieurle Comte de Mansfeldt,
Envoyé Extraordinaire de l'Empereur
, 218
Ordres de Sa Majesté enfaveur de
Monsieur de Monchaux Fonquevillers,
4
219
Monfieur le Camus du Clos Intendant
en Roußillon , part de Per-
220
Abbaye de Beaubec donnée au Pere
pignan ,
Estienne Girardin , 221
Mort de Monsieur l'Abbé de S.Firmin
, 222
Monastere de Montfleury en Dauphiné,
224
Mort de MeßireHenry-Fréderic de
Gaffion , 226
Mort de Monsieurle Cardinal Picolomini
, 227
Feste de S. Quentin , 228
Enigme , 233
Autre Enigme , : 234
Lettre
TABLE.
Lettre galante, 236
Mariage de Mademoiselle Perraut,
238
Maladie de Son Altefſſe Sereniffime
Monfieur leDuc, 238
Miffion de Troye, 239
Fin de la Table.
EX
03-03-03
EXTRAIT DV PRIVILEGE
du Roy.
PA
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
SaintGermain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en ſonConſeil , Jun-
QUIERES. Il eſt permis à J.D. Ecuyer , Sieur de
Vizé, defaire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur L & DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacun deſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffidefenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeur Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
ledit Livre ſans le conſentement de l'Expoſant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
ſervant à l'ornement dudit livre , meſme d'en
vendre ſeparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende
, & confiſcation des Exemplaires contrefaits
, ainſi que plus au long il eſt porté auditPrivilege.
Regiſtré ſur le Livre de la Communauté le
s. Janvier 1678 .
Signé E. CoUTEROT. Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé & tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
31. May 1681.
:
Avis
Avis pour placer les Figures.
'Airqui commence par Petits
Saiſon nouvelle, Loirqui comm
doit regarder la page 60.
La Figure où paſſe un Ruifleau
entre deux Montagnes , doit regarder
la page 121 .
La Figure octogone , doit regarder
la page 129.
La Chanſon qui commence par
Depuis peu dans le ſein de ces
vaſtes campagnes , doit regarder
la page 156.
MER
t
I
MERCURE
GALANT.
JUIN 1681 .
A Flaterie s'eſt acquis
tant de crédit
dans la Cour des
Princes , qu'on voit
rarement qu'elle y
ſoufre accés à la Verité . C'eſt par
là que beaucoup de Souverains
dont on entreprend les Panégiriques,
ſont ſouvent loüez, non par
le mérite qui ſe trouve en eux,
mais par celuy qui y devroit eſtre.
Juin 1681 . A
2 MERCURE
On leur attribuë toutes les vertus
qui font les grands Hommes ; &
pourveu qu'on donne de la Beauté
aux Portraits , on s'attache peu
à examiner s'ils ont de la reffemblance.
On doit cependant demeurer
d'accord que les vrais
éloges ſe tirent des actions , &
qu'à moins qu'on ne les marque ,
on eſt en péril de ne point perſuader
. Cette ſorte de péril n'eſt
point à craindre à l'égard du Roy .
Tout ce qu'il fait parle hautement
à ſon avantage ; & par
quelque endroit qu'on le puiffe
regarder , on trouve une matiere
abondante , qui pour faire impreffion
, n'a beſoin que du plus fimple
détail des veritez glorieufes
qu'elle donne à dire. Vous vous
ſouvenez , Madame , de pluſieurs
Articles , qui en diferentes occafions
vous ont fait connoiſtre la
pieté
GALANT. 3
pieté de ce Grand Monarque.
Elle a paru de nouveau avec
éclat , par les Malades qu'il toucha
le jour de la Pentecoſte,apres
avoir fait ſes devotions, & par les
marques de ſoûmiſſion & de refpect
qu'il donna à Dieu publiquement
le Jeudy 5. de ce mois,
jour de la Feſte' du plus auguſte
de tous nos Myſteres . Vous ſçavez
quelle eſt la ſolemnité des
Proceſſions qui ſe font par tout
pour la celebrer. Celle de Verſailles
eſtant preſteà ſortir de la
Parroiſſe qui eſt dans la Ville
neuve, Sa Majeſté s'y rendit pour
l'accompagner , ſuivie de toute la
Cour , qui estoit nombreuſe &
magnifique . Tous les Pages de la
Chambre, avec ceux de la Grande
& Petite Ecurie , les Cent
Suiffes , & les Gardes du Corps,
portoient chacun un Flambeau
A ij
4 4
MERCURE
de cire blanche . On en compta
pres de mille . Les Pages du Roy
font en ſi grand nombre , qu'on
ne doit point s'étonner de celuy
que je vous marque. Les Peres
de la Miſſion, les Recolets , & les
Aumôniers de toute la Maiſon
Royale , aſſiſterent à cette Procefſion
, qui paſſa devant la Pompe,
& s'y arreſta . Monfieur Denys,
Fontenier de Sa Majeſté , avoit
pris le ſoin d'y faire dreſſer un
Repoſoir d'une façon extraordinaire
. C'eſtoit une Feüillée toute
remplie de Caſcades d'eau , & de
Rocailles. La Proceſſion paſſa de
là dans l'Avantcourt du Château,
& en ſuite dans la Court , toutes
deux tenduës des plus belles Tapiſſeries
de la Couronne. Tous les
Balcons & toutes les Feneſtres ,
juſqu'au comble du Chaſteau ,
eſtoient parez de Tapis de Perſe à
fonds
GALANT.
5
S
S
コ
,
1
fonds d'or & d'argent. On avoit
placé le Repoſoir au bas du grand
& magnifique Efcalier dont je
vous ay parlé pluſieurs fois. Il eſt
d'une forme qui fournit dequoy
faire quelque choſe de tres- fomptueux
dans les rencontres de cette
nature,ſans qu'il y faille adjoûter
boaucoup d'embelliſſemens.
Auſſi n'y employa - t- on que ce
que demandoit l'ordre de cet
Eſcalier. De grands Vaſes d'argent,
remplisde Plantes de Fleurs,
avoient eſté mis ſur les Piédeftaux
de marbre qui accompagnét
les Baluſtres de bronze doré.On
en avoit poſe de ſemblables fur
les Corniches & aux autres endroits
où de pareils ornement
pouvoient convenir. L'Autel
eſtoit ſur la premiere hauteur du
Degré , vis - à- vis de la Fontaine...
Un Parement deDrap d'or, d'une
A üj
1
6 MERCURE
beauté ſurprenante , faiſoit admirer
le devant de cet Autel , dont
le Tabernacle qu'on avoit percé
à jour, eſtoit orné de Rubis, d'Emeraudes
, & de Diamans. Une
Couronne de trois pieds de diametre
en faiſoit le Dôme. Elle
eſtoit toute de Pierreries,& jettoit
un feu ſi ébloüiſſant , qu'on avoit
peine à en ſoûtenir l'éclat. Les
Caſcades de la Fontaine paroiffoient
au travers du Tabernacle,
& rien n'eſtoit plus agreable à la
veuë que cette Eau & les Pierreries
que les lumieres faifoient
briller. Il y avoit de grands Guéridons
, avec de grandes Torcheres
aux deux coſtez de l'Autel ,
ainſi que ſur les extrémitez des
marches de l'Escalier. La Mufique
de la Chapelle du Roy eſtoit
placée ſur le haut. Il ſeroit fort
malaiſé de trouver un lieu plus
avanta
GALANT .
7
-
avantageux pour l'Harmonie .
Auſfiles Inſtrumens & les Voix
y furent ils entendus avec grand
plaifir. Il n'y eut aucun deſordre,
&tout parut ce jour là digne de
la Cour d'un Roy Tres-Chrêtien .
La Proceſſion eſtant fortie du
Chaſteau, paſſa devant les ſuperbes
Ecuries de Sa Majeſté : qui
eſtoient tenduës juſques à la Ville
neuve de riches Tapiſſeries Ce
Prince la remena juſques à l'Egliſe
, ayant eu la teſte nuë pendant
trois heures , ſans s'eſtre meſme
ſervy de Parasol contre l'ardeur
du Soleil . Il entendit la Grand'
Meſſe à la Paroiſſe ,où tous les foirs
de l'Octave il eſt venu au Salut.
Le 15. de l'autre mois , Feſte
de l'Afcenfion , on vit à Veniſe le
grand & ordinaire concours que
le Pardon de S. Marc y attire tous
les ans. Il ſe tient une Foire fort
A iiij
8 MERCURE
celebre dans la Place pendant ce
temps- là . Elle dure quinze jours ,
& les Maſques y viennent avec
affluence . La principale Cérémonie
du jour de l'Aſcenſion , eſt
que le Doge, avec le Sénat & les
Ambaſſadeurs qui ſe trouvent à
Veniſe, monte ſur le Bucentaure.
C'eſt un grand Vaiſſeau doré, qui
va à Voiles & à Rames , & où les
Rameurs font à couvers ſous le
Pont. Ila quarante - deux Bancs ,&
eſt long de foixante quatre pas,&
large de ſeize . Ce grand Vaifleau
eſt ſuivy de pluſieurs Barques &
Gondoles juſques à S. Nicolas de
Lido , où le Doge va épouſer la
Mer , en memoire de la fameuſe
Victoire que la République remportaen
1177.contre l'Empereur
Fréderic Barberoufle , en faveur
du Pape Alexandre III . Je vous
ay marqué dans une autre Lettre
les
GALANT.
9
les paroles qu'il prononce , lors
qu'il yjette urze Bague d'or , qui
eſt environ de la valeur de quarante
francs . La Cerémonie eſtant
achevée, il retourne à S. Marc,&
faitun tres-- grand Feſtin dans ſon
Palais pour les Ambaſſadeurs &
les Nobles , qui y ſont traitez en
Chair & Poiffon.Apres le Dîné ,
on va au Cours au Mouran . C'eſt
quelque choſe de fort agreable à
voir que la quantité de Gondoles
remplies d'Etrangers qui s'y rencontrent.
Mouran eſt le Lieu où ſe
font les Glaces qu'on va chercher
àVeniſe de toute l'Europe Monfieur
le Duc de Mantouë s'eſt
trouvé préſent la derniere fois à
cette Ceremonie , à laquelle
Monfieur de Varangeville Ambaffadeur
de France aſſiſta avec
Madame l'Ambaſſadrice ſa Femme.
Monfieur le Marquis de la
いいいいAv
10 MERCURE
Torre , Ambaſſfadeur del'Empereur
, y accompagna auſſi le Doge
, quiau retour les régala tous
avec beaucoup de magnificence.
Il y avoit un Eturgeon gros comme
la cuiſſe . Plus de cent Perſonnes
furent du Repas , qui dura
plus de trois heures . On le fit
à dix Services. Les Domeſtiques
des Ambaſſadeurs , & quantité
d'autres Etrangers, furent régalez
dans le meſmetemps ..
Les Ceremonies publiques
dont je viens de vous parler, me
font ſouvenir de celles qui ont
eſté faites à Vendoſme pour obtenirde
la pluye. Une fechereſſe
extraordinaire de plus de deux
mois , ayant donné lieu de craindre
pour tous les Biens de la tenre,
on eut recours aux prieres ; &
le moyen le plus infaillible qu'on
trouva pour mériter quielles fuffent
GALANT. II
ſent exaucées, ce fut de faire porter
proceſſionnellement la Sainte
Larme que le Sauveur du monde
répandit ſur le Lazare. Cette pretieuſe
Relique eſt gardée avec
grand ſoin dans l'Abbayedes Religieux
Benedictins de la Trinité
de Vendoſme , où elle fut apportée
l'an 1042. par fon Fondateur
Geoffroy Martel ,Comte d'Anjou
& du Vendômois. C'eſtoit un
Préſent que luy avoit fait Michel
Paphlagon Empereur de Conftantinople,
en reconnoiſſancedu
Secours qu'il avoit donné à Catalusſon
Gouverneur en Sicile ,
dans la défaite qu'il y fit des Sarrafins,
qui eſtant ſortis d'Afrique
en grand nombre, s'eſtoient rendus
maîtresde toute l'ifle . Les miracles
continuels qu'elle fait en
foulageant ceux qui font en péril
de perdre la veuë, la mettent dans
une
12 MERCURE
une extréme veneration . Auſſi
obferve- t-on beaucoup de formalitez
quand on la porte dans une
Proceffion genérale, ce qui ne ſe
fait jamais qu'en de tres- preſſantes
neceffitez . La menace d'une
fort grande difette ayant étonné
tout le Païs , les Magiſtrats & les
Echevins s'aſſemblerent en la
Maiſon de Ville le Mercredy 27.
de l'autre mois, d'où s'eſtant rendus
en Corps à l'Abbaye , ils expoſerent
au Supérieur les voeux
empreflez que faifoient les Peuples.
Ce qu'ils demandoient leur
fut accordé. On réſolut de faire
une Proceffion par toute la Ville,
dans laquelle la Sainte Larme ſesoit
portée avecles ceremonies &
précautions accoûtumées pour ſa
ſeûreté & le Dimanche ſuivant,
Feſte de la Trinité , ayant eſté
choify pour cela , les Religieux
jeûne
GALANT.
13
}
jeûnerent au pain & à l'eau jufques
àce jour,pendant que Monfieur
de Remilly Bailly du Vendômois,
& Maire perpétuel de la
Ville, donna tous les ordres ne-
✔ceſſaires pour cette Solemnité . Il
manda les Curezde quatre vingts
ſeize Paroiſſes de la Campagne ,
fit avertir les Compagnies des
Corps de la Ville,diſpoſa les Bourgeois
à prendre les armes, & n'oublia
rien de ce qui pouvoit contribuer
à la pompe de la Feſte Le
jour en eſtant venu, on fit batre le
Tambour , au bruit duquel chacun
ſe rendit ſous ſon Drapeau.
La Proceffion fortit dans cet
ordre.
:
fes
Toutes les Banieres des Paroif-
, tant de la Campagne que de
la Ville , marchoient à la teſte
chacune à la file , au milieu d'une
double haye de Bourgeois rangez
fous
14 MERCURE
fous les armes. Les Croix ſuivoiét
de la meſme forte , puis les Capucins
& les Cordeliers en deux
rangs. Apreseux paroiſſoient tous
les Curez reveſtus de Chapes ,
ainſi que foixante Religieux de
l'Ordre de S. Benoiſt , qui formoient
deux lignes.Le Prieur tenant
la Sainte Relique , marchoit
fous un Dais de Velours cramoiſy
en broderie d'or , porté par les
Echevins de la Ville . Ils estoient
précedez de pluſieurs jeunes Enfans
veſtus en Anges , qui jettoient
des Fleurs dans les Ruës,
qu'on avoit ornées de Tapiſſeries
. De chaque côté du Daiseftoient
huit Bourgeois proprement
veſtus , ayant chacun une Perruiſane
. La Próceſſion finiſſoit par les
Magiftrats de la Ville , les Officiers
des Grands Jours,& ceux de
l'Election , avec leurs Habits de
cerémo
GALAN T.
15
cerémonie. La Milice Bourgeoiſe
quiles fuivoit, faisoit des décharges
à tous les Repoſoirs qu'on
avoit dreſſez en beaucoup d'endroits
, afin d'y poſer la Sainte Larme.
C'eſtoit là que la Muſique
chantoit de fort beaux Motets , &
que les Harpes, les Luths , & les
Violons , faifoient un agreable
concert avec les Hautbois & les
Muſetes . Au retour on chanta le
Te Deum dans l'Egliſe de la Trinité
,qui eſt une des plus belles
Eglifes'de France. Ce que vous
admirerez ,c'eſt que le temps
ayant paru fort ſerein juſques à
huitheuresdu matin , une pluye
douce tomba dans l'inſtant que la
Proceffion commençoit ſa marche,&
continua juſqu'au lendemain.
LesProcés verbaux que l'on
conferve de toutes les autres de
nature cette , justifient que cet
effet
16 MERCURE
effet n'a jamais manqué. Il y a
douze ans qu'on fit la derniere.
Nous avons appris icy que
Madame la Marquiſe de Puifieux
, âgée ſeulement de 32. à
33. ans , mourut à Huninghen
le 24. du dernier Mois, d'une hydropiſie
qui lui a cauſé de longues
fouffrances , pendant leſquelles
elle a donné de continuelles marques
d'une folide vertu , & d'une
réſignation veritablement chrêtienne.
Elle eſtoit reſtée Fille unique
de feu Meffire Joachim de
Godet de Renneville , Seigneur
de Renneville , Champoulain, de
Marc , de S. Mars , Vicomte de
Gueux en Champagne , Gentilhomme
Ordinaire de la Chambre
du Roy,Mestre de Camp d'un
Regiment de Cavalerie , Maréchal
de ſes Camps & Armées,
puis Lieutenant General, mort à
1
Tâge
GALANT.
17
l'âge de trente-neuf ans de la
bleſſure qu'il reçeut à la Bataille
de Saint Antoine le 30. Novembre
1652. La Maiſon de Godet
de Renneville eſt tres - ancienne
pour la Nobleffe, alliée de celles
de Mailly , de Bourbers, de Miremont
de-Berrieux,de Beauveaude
Roucy , & de Clermontd'Amboiſe
, & originaire de Berry
, où elle s'eſt ſignalée par fa
pieté ; ce que fait connoiſtre la
Fondation du Convent des Auguſtins
de Blanc, faite par Pierre
de Godet , Chevalier , Seigneur
de Baugé en 1 380.
Cette Maiſon s'établit en Cham.
pagne en 1470. par deux Freres
à qui le party des Armes donna
les moyens de ſe ſignaler , & qui
s'arreſterent dans cette Province
par les acquiſitions des Terres
qu'ils y avoient faites. L'un s'appelloit
18 MERCURE
pelloit Guillaume de Goder ,
Chevalier , Seigneur de S. Hilaire,
de Moivre , de Scury, de Coupets
, Coupeville , & de Freſne ,
cinquiéme Ayeul paternel de
Madame la Marquiſe de Puifieux
; & l'autre , Philbert de
Godet , Chevalier , Seigneur de
Faremont , de S. Martin, Domé,
de Marthée , & du Petit-Ecury
enChampagne.Ils s'allierent avec
les Maiſons de Folmarié , & de
Lambeſſon , des plus illuftres de
cette Province. Je ne dis rien des
autres Anceſtres de cette Marquiſe
, qui ont tous ſervy dans
nos Armées avec autant de fidelité
que de fuccés , & entr'autres,
Meffire Germain de Godet de
Renneville , Chevalier, Seigneur
de Boncourt , de S. Remy , de
Verriere,de la Neuville,d'Eſcury,
Baron d'Eliſe , Gentilhomme Ordinaire
GALANT . 19
dinaire de la Chambre du Roy,
Capitaine de cinquante Hommes
d'armes de ſes Ordonnances,
Gouverneur des Villes & Château
de Sainte Menehoud , qui
ſous le Regne de Henry III. défit
cinq mille Hommes des Troupes
des Ennemis devant fa Place ,
avec toute la valeur & la conduite
que peut donner un vray zele
accompagné d'une longue expérience,
Il eſtoit Grand Oncle de
Madame la Marquiſe de Puifieux
qui eſt morte Femme de M.ſſire
Roger Brulart de Sillery , Chevalier
, Marquis de Puiſieux,
Maréchal des Camps & Armées
de Sa Majesté , & Gouverneur
des Villes & Chafteau de
Huninghen, Fils aîné de Meffire
Loüis Brulart , Chevalier , Marquis
de Sillery , & de Dame Iſabelle
de la Rochefoucaut, Tante
de
20 MERCURE
de François V III. du nom Duc
de la Rochefoucaut , Prince de
Marfillac, Pair,& Grand-Veneur
de France.
De Goder , porte pour Armes,
d'azur au Chevron d'argent , accompagné
de trois Pommes de Pin
d'or,deux en chef, &une enpointe,
&pourſuports deux Grifons d'or.
Monfieur le Commandeur de
Valbelle , dont je vous appris la
mort il y a un mois , n'a point eu
la joye de voir Monfieur le Marquis
de Valbelle ſon Neveu , en
poffeffion de la Charge de Conſeiller
& Senéchal au Siege &
Reffort de la Ville de Marſeille .
CetteCharge qui luydonne droit
de préſider à la teſtedes Officiers
dece Siege , le rend en meſme
tempsChefde la Nobleſſe quand
il s'agit de combatre pour le Service
du Roy. Il y fut reçeu par le
Parle
GALANT. 21
Parlement de Provence le ſecond
de May ,& le 8. du meſme Mois
àhuit heures du matin , il ſe préſenta
à la Porte du Palais de Mar..
ſeille, en Manteau, l'Epée au cofté,
avec quantité de Gentilshommes
qui l'accompagnoient. Deux
Conſeillers de ce Siege, & un des
Gens du Roy qui l'y reçeurent ,
le menerent à la Chambre du Senéchal
parmy une affluence de
monde accouru de toutes parts.
En ſuite l'Audience ayant eſté
ouverte , on y fit lecture de ſes
* Lettres de Proviſion. Ce fut une
ample matiere pour Monfieur
Cappus, Avocat & Procureur du
Roy dans ce meſme Siege , qui
apres avoir fait un tres-beau Difcours
ſur les avantages de la Maifon
de Valbelle , & fur le mérite
particulier de celuy dont on préſentoit
les Lettres , en demanda
4.9 l'enre
22 MERCURE
l'enregiſtrement. Cela eſtant fait,
Monfieur le Marquis de Valbelle
entra dans l'Audience du Palais ,
accompagné de deux Confeillers
.Alors Monfieur Bauſſet Licutenant
General , le prit par la
main,& le mit à la premiere Place
du Tribunal , l'Epée au coſté,
comme je l'ay deja dit , & le
Chapeau fur la teſte. Auffi-toſt
qu'il fut affis, l'Huiffier apella cinq
Cauſes,fur leſquelles les Officiers
du Siege ayant opiné avec Monfieur
de Valbelle , Monfieur de
Bauffet prononça für toutes au
nom de ce nouveau Senéchal. Il
monta de l'Audience à la Cham .
bredu Confeil,où chaque Officier
du Corps. luy fit compliment en
particulier. Monfieur le Marquis
de Valbelle eſt Meſtre de Camp
de Cavalerie,& Cornete desChe.
vaux- Legers de la Garde de Sa
Majesté . Com
GALAN T.
23
Comme il n'eſt ny âge , ny
profeſſion qui ne permettent la
galanterie , quand elle eſt reglée
fur la bienfeance , un Abbé de
Lyon , dont la naiſſance égale
l'eſprit , & qui s'eſt ſouvent acquis
l'approbation publique par
des Difcours remplis d'éloquence,
ayant fait préſent àune Dame
de ſes Amies d'un Baffin de
Fleurs,& de Fruits, l'accompagna
de ces Vers. Le tour fin & délicat
qu'il leur donne , vous eſt connu
par d'autres Ouvrages que vous
avez veus de luy ſous le nom du
Druyde Lyonnois. Ce dernier
n'eſt tombé entre mes mains que
par un larcin qui a eſté fait à la
Dame.
USR
24
MERCURE
SPG 63 897603, 808976034976038703-89463-8097036 R
SUR UN ENVOY DE
Fleurs& de Fruits.
A MADAME D. S.
Ar mille attraits charmans
qu'envous Nature affemble,
Iris , vous faites tous les jours
Naître mille petits Amours,
Si mutins quelquefois , qu'ils se
brouillent ensemble.
Iln'est rien en cela de trop myſtérieux,
La Diſcorde ſouventse met parmy
lesDieux.
Mais voicy choſe plus nouvelle.
Deux Déeſſespourvoussont en forte
querelle,
Et chacune dans vostre coeur
Prétend à la place d'honneur.
Flore par ses odeurs ſe vante de
vous plaire,
Pomone
GALAN T.
25
Pomone avec ſes Fruits de flater
vostre goust ;
Toutes deuxse font une affaire
Pour vous deſe pouffer à bout .
Pomone avec dédain dit l'autrejour
àFlore,
Vrayment j'en ſuis d'avis , Déeſſe
des Parfums ,
Dont les appas ſont ſi communs,
Et qu'un peu d'ardeur évapore ,
Qu'on vous laiſſe ufurper ſur moy
le coeur d'Iris .
Surquoyfondez- vous l'eſpérance
Dudeſſein que vous avez pris ?
L'éclat de voſtre teint n'a qu'un
peu d'apparence,
Voſtre haleine au matin ſent un
peu l'Ambre gris,
Vos regards ont quelques ſoûris,
Mais apres tout quand on y penſe,
De vos douces ſenteurs la plus
: grande abondance
Eſt un régal à juſte prix .
Juin 1681 . B
26 MERCURE
Vos atours , vos preſens , toute
voſtre dépenſe,
Ne merite que du mépris .
A ces mots Flore impatiente,
Ne pouvant plusſoufrir ce discours
orgueilleux ,
D'un ton &fier &dédaigneux,
Dit à la Nymphe médiſante ,
Il fied bien de vous voir Mere
des cruditez ,
Inſulter à mes qualitez .
Quel aveuglement vous poſſede,
De m'oſter pres d'Iris le rang que
l'on me cede ?
Pouvez-vous ſans mes foins afpirer
à ſon coeur ?
Que feroient vos Fruits ſans la
Fleur?
Lors qu'Iris vous reçoit , me bla-
:
mer de la forte ,
C'eſt abufer de ſes bontez .
Le plus grand titre qu'elle porte,
Eſt d'eſtre la Fleur des Beautez.
Mais
GALANT.
27
Mais remettons noſtre querelle
Auteps que nous ſerõs pres d'elle.
De ſon choix ſeulement dépend
noſtre bonheur,
Et n'établiſſons rien ſur le fond
du mérite
Pour la conqueſte de ſon coeur.
Ainsi l'Amant qui médite
De toucher une Beauté,
Avec jugement évite
La plainte & la vanité,
Et jamais il ne profite
Queparsa fidelité.
:
Cependant , belle Iris , décidez de
la chose.
Estes-vous pour la Pomme ? estesvous
pour la Rose ?
Si vousſecondez mes voeux,
Vous ferez pour toutes deux.
Au moins faites quelque careſſe
Auxpetits Rejettons que ma main
vous adreſſe.
:
Bij
28 MERCURE
Allez , mes Fleurs ; allez mes
د
Fruits ,
Vous estes assezbien inſtruits.
Ne faites rien qui dégenere
De la bonté de vostre Pere.
Allez
د
mes Fruits 3 allez
Fleurs ,
, mes
Pour cette belle Iris uniſſez vos
douceurs ,
Et compoſez une Ambrofie
Quijamais ne la raſſaſie.
Mais quand elle vous baifera,
Vousſentira , vous mangera,
N'ayezjamais la hardieſſe
D'en vouloir à ſon coeur , d'espérer
Sa tendreſſe ,
Jeſcay bien cequ'elle en fera ,
Lefidelle Acante l'aura.
L'Affemblée des Etats d'Artois
s'eſt tenuë à Arras le 26. du
Mois paſſe . L'ouverture en fut
faite par Monfieur le Duc d'Elbeuf,
GALANT.
29
beuf, Pair de France , par Monfieur
le Prince d'Elbeuffon Fils ,
Gouverneurs de cette Province;
par Monfieur de Breteüil , Intendant;
par Monfieur le Comte de
Nancré, Gouverneur d'Arras ; &
par Monfieur Scarron de Longue
, Preſident d'Artois , quien
font les Commiſſaires de la part
duRoy. Apres que Monfieur le
Duc d'Elbeuf cut fait entendre
les intentions de Sa Majesté ,
Monfieur de Breteüil fit un Difcours
fort éloquent ſur ce ſujet.
Monfieur l'Eveſque de S. Omer
les remercia au nomde l'Affemblée
, & les pria d'aſſurer le Roy
du zele & de l'affection qu'ils auroient
toûjours pour ſon ſervice,
&de leur entiere ſoûmiſſion à ſes
volontez. Les Etats parurent avec
un éclat qu'ils n'avoient point eu
depuis longtemps , Sa Majesté
Biij
30 MERCURE
ayant remis le Corps de la Nobleſſe
dans ſon ancien ordre
( qu'une guerre preſque continuelle
de quarante- cinq années
avoit fort alteré ) & choiſy parmy
le grand nombre de ceux qui
s'eſtoient introduits pendant ces
temps - là , foixante & dix Gentilshommes
d'une Nobleſſe épurée
,qui à l'avenir compoſeront
cet illuſtre Corps. Je croirois
n'avoir fatisfait voſtre curioſité
que tres - imparfaitement , ſi je
n'ajoûtois icy leurs noms, que j'ay
mis par Familles ſelon l'ordre de
l'Alphabet.
D'Aſſignies,Marquis d'Alluagne.
D'Aſſignies Dacquedorne,Comte
d'Oify .
D'Aſſignies , Baron de Bailleul .
De Bacquetiem Duliez , Seigneur
de Drouvin.
De
GALANT.
31
De Beaufort , Seigneur de Mondricourt.
De Belleforiere , Comte de Belleforiere
.
De Belvalet , Seigneur de Famechon,
Mestre de Camp du Regiment
V Vallon d'Infanterie .
De Berghe- Nomain , Seigneur
d'Herfin- Coupigny.
De Bernage , Comte de Mauve,
Marquis de Vilers- Brulin,Deputé
de la Nobleſſe d'Artois .
De Bernemicourt , Seigneur de
Foucquieres pres de Béthune.
De Bethencourt Seigneur
D'Haplincourt.
د
De Béthune- Deſplanques , Seigneurde
Penin .
De Blondel , Baron de Quincy,
Seigneur de Boileux , Lieutenant
General des Armées du
Roy , & Meſtre de Camp d'un
Regiment de Cavalerie.
Bij
32 MERCURE
De Bonnieres, Comte de Soüattre.
De Bryas , Comte de Royon , cydevant
Capitaine de Cavalerie
au ſervice du Roy d'Eſpagne.
De Caravajal - Giron, Seigneur
de Bugnies , cy - devant Capitaine
au Regiment d'Orleans .
De Carnin, Seigneur de S.Leger ,
Capitaine de Cavalerie reformé
au Regiment du Roy .
Du Chatel , Cointe de Blangerval,
Seigneur d'Annequin, cydevant
Gouverneur d'Audenarde
pour le Roy d'Eſpagne .
De Comte , Seigneur de Blengel
.
De Coupigny , Comte de Henu .
De Coupigny , Seigneur de Foucquieres
pres de Lens .
De Coupigny , Seigneur de Ligny
& Delbarque .
De Créquy , Duc & Pair de
France,
GALANT.
33
#
France , Seigneur deFreſſin ,
Chevalier des Ordres du Roy,
Premier Gentilhome de ſa
Chambre , Lieutenant General
de ſes Armées , &Gouverneur
d'Heſdin.
De Créquy, Marquis d'Hemont,
cy devant Capitaine de Cavalerie
au Regiment de S.
Germain Beaupré.
De Créquy , Vicomte de Langre,
Seigneur de Marconelle ,
Capitaine au Regiment de la
Couronne.
De Crevant-Humieres , Marquis
de Humieres , Maréchal de
France , Gouverneur General
de Flandre.
De Croefer, Seigneur d'Audenthun
.
DeCroy, Baron de Clarque, cydevant
Capitaine d'Infanterie
au ſervice du Roy d'Eſpagne ..
BV
34
MERCURE
De Croy, Comte de Solre , Seigneur
de Beaufort , cydevant
Meſtre de Camp d'un Regiment
d'Infanterie au ſervice
du Roy d'Eſpagne.
De Croix , Comte de Vvacca ,
Brigadier des Armées du Roy,
cy- devant Colonel du Regiment
Royal Vvalon de Cavalerie.
De Cunchy- Trambloy, Seigneur
de Floury.
De Dyon, Seigneur de Vendonne.
-
De Fienne, Vicomte de Fruges ,
су devant Gouverneur &
GrandBailly de Bruge pour
le Roy d'Eſpagne.
De Fienne , Seigneur de Bien.
ques & d'Hupan , cy - devane
Capitaine d'Infanterie
au ſervice du Roy d'Eſpagne.
De Fienne - Regnauville , Seigneur
GALANT
35
neur d'Heſtru , cy-devantDéputé
ordinaire de la Nobleſſe
d'Artois .
De Gand - &- Vilain , Prince
d'Iſenghien , Seigneur d'Ongnies
, cy- devant Capitaine
deCavalerie au ſervice du Roy
d'Eſpagne.
De Gand , & - Vilain ; Marquis
d'Hem , Seigneur de Suflaint
Leger.
De Ghifelin , Seigneur de Lofenghien.
De Ghiſtelle, Marquis de Croix .
De Ghiſtelle
d'Eſclimeux.
-
De Gomiecourt
د
Herny , Baron
,
Comte de
Gomiecourt Seigneur de
Lignereul , Capitaine reformé
de Cavalerie au Regiment de
Lumbre.
De Hamel, Seigneur de Bourez-
Berlencourt.
De
36
MERCURE
De Harchies , Seigneur de Plumoifon
, cy- devant Capitaine
au Regiment d'Artois .
De la Haye, Comte d'Heſecque,
cy - devant Député ordinaire
de la Nobleſſe d'Artois .
D'Haynin- Vvambrechies, Seigneur
de Hamelaincourt , cydevant
Capitaine de Cavalerie
au ſervice du Roy d'Efpagne.
D'Haynin , Seigneur de Vvaurans
.
D'Henin- Lietard, Baron de Fofſeux,
Capitaine reformé de
Cavalerie au Regiment de
Bezons .
2
D'Houchin , Marquis de Longattre
, Seigneur d'Anneſin
cy-devant Député ordinaire
de la Nobleſſe d'Artois , &
Lieutenant Colonel du Regiment
Royal Vvalon de Cavalerie.
De
GALANT.
37
)
De Jauſſe , Comte de Maſtain ,
Seig
Seigneur de Mamez .
De Lens, Comte de Blandecque,
Baron d'Alenne , cy-devant
Capitaine d'Infanterie au fervice
du Roy d'Eſpagne.
De Lieres- Doſtrel, Comte de S.
Venant , cy- devant Gouverneur
de S. Omer pour le Roy
d'Eſpagne, & Député ordinaire
de la Nobleſſe d'Artois .
De Lieres - Doſtrel , Baron de
Berneville..
De Longueval , Comte de Buquoy
, cy-devant Meſtre de
Camp d'un Regiment de Cavalerie
au ſervice du Roy
d'Efpagne.
A
De Mailly-Douronel , Seigneur
de Velus.
De Maulde , Marquis de la
Buiffiere.
DeMamez,Seigneur de Nielles.
1
De
38 MERCURE
De Melun,Prince d'Epinoy, Seigneur
de Caruin. Son Pere
étoit Chevalier des Ordres
du Roy.
Le Merchier , Seigneur d'Hulux.
De Montmorency. Morbecque,
Prince de Robecque , Seigneur
de Berſée , cy- devant
Meſtre de Camp d'un Regiment
de Cavalerie au ſervice
du Roy d'Eſpagne.
De Montmorency , Seigneur de
Neufville -Vitaſſe , cy - devant
Meſtre de Camp d'un Regiment
de Cavalerie au ſervice
du Roy d'Eſpagne .
De Mont Saint Eloy , Seigneur
de Vvendin.
De Noyelles , Marquis de Lifbourg,
Comte de Marles , cydevant
Gouverneur de la
Motte-au-Bois pour le Roy
*d'Eſpagne , & Député ordinaire
GALANT.
39
naire de ſa Nobleſſe d'Artois.
Doftrel, Seigneur de Conchy.
De Servin , Seigneur d'Hericourt
.
De Touftain , Marquis de Carency.
De Trayfignies , Vicomte d'Armuiden
, Seigneur de Bomy,
cy-devant Lieutenant Colonel
d'un Regiment de Cavalerie
au ſervice du Roy d'Efpagne.
De la Tramerie , Marquis du
Foreft.
De la Tramerie, Seigneur de Givenchy
, cy devant Lieutenant
de Cavalerie au Regiment
de Saluces.
De Tramecour , Seigneur de
Vverchin.
DeVignacourt,Baron de Pernes ,
Seigneur d'Hourithon.
Un fi grand nombre de Noms
illuftres
40 MERCURE
illuſtres dans une ſeule Province,
vous pourra cauſer de l'étonnement
; mais, Madame, vous ne
devez pas en être ſurpriſe. L'Artois
a toûjours eſté une Pepiniere
de Nobleſſe , qui en a fourny
les Provinces voiſines. L'on a
renouvellé cette année les Députez
ordinaires . Ce changement
ne ſe fait que tous les trois
ans .Le Clergé a nommé Mr l'Abbé
de Dommartin ; la Nobleſſe ,
Mr le Comte de Belleforiere ; &
le Tiers - Etat a continué Mr Paliſot
d'Incourt. On a renouvellé
dans le meſme temps les Députez
qu'on prépoſe pour voir l'employ
des Deniers que l'on a levez
fur la Province. Chaque
Corps en nomme deux , & ce
n'eſt auſſi que tous les trois ans
qu'on les choiſit. Ceux du Clergé
font Mr l'Abbé de Mareüil ,& Mr
de
GALAN Τ.
41
de Vvareſquiel Chanoine de S.
Omer. Ceux de la Nobleſſe , Mr
le Comte de Gomiecourt , & Mr
le Marquis de Carency . Outre
ces Députez generaux qui ne ſe
font que tous les trois ans , l'on
en choiſit encor trois d'année
en année pour aller en Cour. Le
Clergé a nommé pour celle cy
Mr Chafle Grand Prieur de S.
Vaaſt ; la Nobleſſe , Mr le Comte
de Mauve , qui fort de la Députation
ordinaire ; & le Tiers-
Etat, Mr Taffin, Conſeiller Penfionnaire
de la Ville de S.Omer .
Le choix qui a eſté fait de ces
divers Députez, répond aux ſouhaits
de tous ceux de la Province,
& c'eſt vous marquer en peu
de mots tout ce qu'on peut dire
àleur avantage.
J'ay veu des Lettres qui portent
que le 18.de l'autre mois Mr
Stradion
42 MERCURE
Stradion Chanoine du Chapitre
de Mayence, donna une magnifique
collation dans ſon Jardin ,
aux Dames de la Cour de Hanover,
que l'envie de voir cette
Capitale de l'Electeur de ce
nom , avoit amenées des Bains
de Vviſbaden avec quelques
Cavaliers . Madame la Ducheffe
de Hanover , & la Princeſſe ſa
Fille , y eſtoient incognito. Deux
jours aprés , l'une & l'autre accompagna
Mr le Duc de Hanover
, qui vint à Mayence avec
douze Caroſſes à fix chevaux.
Mr l'Electeur en ayant reçeu
avis , partit àdix heures du matin
, & alla au devant d'eux à
une demy- lieuë au delà du Pont
du Rhin , avec un Cortege de
ſeize Carroſſes , tous auffi à fix
Chevaux. Si- toſt qu'ils ſe furent
joints, le Duc, la Ducheffe, & la
Princeffe
GALANT. 43
コ、
,
e
S
Princeſſe leur Fille , mirent pied
• à terre , & aprés les complimens
réciproques, monterent avec l'E
lecteur dans ſon Caroffe. On entendit
dans le meſme temps la
premiere Salve de tout le Canon
de la ville. La ſeconde fut tirée
quand ils arriverent ſur le bord
du Rhin ; & la troiſieme , à leur
entrée dans la Ville , qu'ils traverſerent
au milieu de la Bourgeoiſie
, & des Soldats en haye
ſous les armes . Mrl'Electeur conduiſitd'abord
ſes illuftres Hoſtes
dans l'Apartement qu'on leur
avoit préparé, & les y ayant laifſez
juſqu'à ce qu'on eut ſervy , il
les revint prendre pour le Dîné
qui les attendoit. Il y eut vingtquatre
perſonnes à table, fans aucun
Chanoine , parce que le
Grand Maréchal de la Cour de
Hanover vouloit eſtre affis au
deffus
44
MER CURE
deffus du Doyen,qui ne veut céder
le pas à aucun Comte. Ceux
qui prirent place , étoient Mr
Fauger Envoyé de France , Mr le
Comte de Holac,& les Seigneurs
&Dames du Duc & de la Ducheffe.
Ce Regal fut de quatre
Services , chacun de quarante
Plats. La Muſique tant de Voix
que d'luftrumens, ne ceſſa point
pendant le Dîné , non plus que
les Timbales & les Trompetes,
&on tira trois coups de Canon
à chaque ſanté qu'on but. Sur les
ſept heures du foir , Mr le Duc
de Hanover, & les deux Princefſes
, prirent congé de l'Electeur
de Mayence, qui les remena jufqu'au
bord du Rhin, où ils entrerent
dans un grand Navire fort
ajuſté. Ils deſcendirent juſqu'a
Brieberich , monterent là en Carroffe
, & retournerent coucher à
Vvisbaden..
GALANT.
45
S
Vvisbaden. Le lendemain ce Duc
envoya pluſieurs Préſens aux
Officiers de l'Electeur, ſçavoir un
Cofret d'argent de treize marcs,
au grad Maréchal,un petit cofret
avec une grande Coupe d'argent ,
au Maréchal de la Cour ; deux
Coupes ou Taſſes avec deux
grands Gobelets , au Grand Véneur
qui l'avoit ſervy à table; un
: grand Gobelet avec une douzaine
de petits, à Monfieur Bieken
qui avoit ſervy Madame la Ducheſſe;
deux Chandeliers & deux
Salieres , à Monfieur de Vvaesberg
quiavoit ſervy Madame la
Princeſſe;un Baffin avec l'Eguiere
, à l'Ecuyer - Tranchant ; &
d'autres Préſens en Richedalles,
aux quatre Offices , aux Muficiens
, aux Valets - de pied , aux
Trabans ou Hallebardiers , aux
Gardes , aux Canonniers , aux
Fourriers,
46 MERCURE
Fourriers , au Maiſtre d'Hôtel ,
&c. Ainſi tout le monde eut part
à ſes libéralitez .
Il eſt des Feſtes de toute nature
. Les unes ſe font avec beaucoup
de magnificence, & les autres
n'ont pour but que de réjoüir
les Spectateurs par les groteſques
Figures qu'on y fait paroître.Celle
que font tous les ans les Arquebuſiers
de Rheims , eſt de ce
genre. Ils vont tirer un Oyſeau ,
où tous à l'envy font voir leur
adreſſe; & le lendemain ils ſe divertiſſent
publiquementparquelque
Marche plaifante, qu'ils appellent
Farce. Voicy ce qui s'eſt
paſſe dans la derniere. Elle fut
faite le 3. de ce mois . Un Trompete
de la Ville faifoit à cheval
l'ouverture de cette Marche. Il
eſtoitſuivy de deux Conneſtables
de la Compagnie des Arquebufiers,
GALAN T.
47
1
1
fiers , & ceux cy de quatre hommes
montez fur des Aſnes,& vétus
en Païfans. Aprés eux venoient
dix ou douze des meſmes
Arquebufiers , ayant des Pantalons
de toile jaune depuis les
pieds juſques à la teſte , & des
Couronnes de feüilles de Vigne.
Les Ceintures & Bandolieres
qu'ils portoient, étoient compoſees
de ces meſmes feüilles.
Ils tenoient de gros bâtons , &
dan çoient devant un Char , tout
couvert auffi de feüilles de Vigne
, & attelé de ſix Boeufs . Un
des plus gros hommes qu'on eût
pû trouver , y repréſentoit Bacchus.
Il tenoit d'une main une
Bouteille d'environ douze Pintes
de Vin , & un grand Verre de
l'autre. Pluſieurs autres Pantalons
entouroient ce Char , ayant
chacun une Bouteille à la main .
En
48 MERCURE
En ſuite paroiſſoient dix ou douze
hommes habillez en Cuiſiniers,
portant comme un Berceau
de bois peint de differentes couleurs
. On y voyoit un grand feu
dans de longues Poëles de fer ,
avec deux Broches tres - abondamment
garnies , qu'un Tournebroche
qu'on y avoit appliqué
faiſoit tourner lentement . Pluſieurs
hommes déguiſez en Patiffiers
, portant des Paſtez & de
grands Gaſteaux , ſuivoient cette
importante Machine. Leurs
Bandolieres estoient garnies d'Echaudez
, qu'ils diſtribuoient à
leurs Amis. Ils firent le tour de
la Ville dans ce plaiſant équipage
, & terminerent la Feſte par
un Repas, où la grande Bouteille
du gros Bacchus fut ſouvent
vuidée.
: L'Hiſtoire des Fleurs vous eſt
connuë.
GALAN T.
49
connuë. Les ſpirituelles & galantes
Lettres du Berger Fleuriſte
, vous ont appris leurs amoureux
démeflez. Si vous voulez
en ſçavoir la ſuite , vous n'avez
qu'à lire ce qu'il adreſſe .
A LA BELLE CLORIS
DES AMBARRIENS .
V
Ous me demandez, belle Clorien
de nouveau ris, s'il n'y a
dans les Avantures de la Violete
&du Muguet , dont vous defirez
d'estre éclaircie. Il m'est facile de
vous donner cette fatisfaction. Ma
curiosité a par bonheur devance
la voſtre , & j'ay fçeu des Primeveres
depuis quatre jours , que le
changement de ces deux Fleurs eft
si grand , qu'on n'y peut rien adjoûter
; car enfin elles ont passé
d'une extrémité à l'autre ,& tourné
leur amour en haine.
Iuin 1681 . C
50
MERCURE
Changement difficile à croire
Entre deux Fleurs de bonne
volonté ,
Qui dans l'amour mettent toute
leur gloire
Et toute leur felicité.
Pourtant, belle Cloris , on conte
ainſi l'hiſtoire ,
Et je me rends garand que c'eſt
la verité.
Les dernieres nouvelles de leur
Empire nous disoient bien que le
Muguet avoit un grand panchant
àcette révolutionde paſſions, parce
qu'aprés nous avoirappris qu'il
avoit aimé la Violete poursabeauté
& pour fa douceur , & ceffé de
l'aimer pourſa grande coquetterie,
elles nous apprenoient qu'il feignoit
de l'aimer encor par raison de politique
, malgré l'averſion qu'il
avoit pour elle. Mais le moyen
qu'un
GALANT.
51
qu'un coeur demeure long- temps
en cet état ?
Une feinte en amour est un trop
lourd fardeau .
On a beau faire , on a beau
dire.
L'Objet le plus doux , le plus
beau
Qui ſoit dans l'amoureux Empire
,
S'il déplaiſt , devient un martire.
Voicy donc, belle Clovis, ce qui en
est arrivé, ſuivant le fidelle recit
des Primeveres. Apres quele Muguet
eut fait pendant quelques mois
l'experience de cetteverité, l'ennuy
&le chagrin s'emparerent de fon
esprit , & eſtant plus forts que la
politique , le diſpoſerent peu à peu
às'affranchir de la contrainte où il
C 2
52
MERCURE
vivoit , & à ne plus avoir d'aſſiduitez
pour la Violete .
Plus je la vois ( dit- il ) plus j'en
ay de dégoût ;
Car comme je me tais de ſa coquetterie
,
La Friponne en triomphe , elle y
prend plus de goust ,
Et croit que j'ignore ſa vie.
C'eſt trop diffimuler , c'eſt trop
de flaterie ;
A quoy bon faire tant d'honneur
A ce qu'on trouve indigue de
ſon coeur ?
Ces raiſons le porterent à executer
le deſſein de rupture ouverte
qu'il avoit conçeu . Ilſe retiravolontairement
dans une Serre. Ily
paſſa l'Hyver , & n'alla presque
plus chez le Violier , qui n'en fut
pas trop faché. Iln'en fut pas de
mesme
GALANT.
53
mesme de la Violete. Sa Cour diminuoit
d'un Galant. Elle s'en plai-
- gnit , elle en gronda, mais on neſe
mit guére en peine de l'appaiser.
Des affaires importantes appellerent
dans la suite le Violier au
grand Jardin de Flore. Il fallut
s'éloigner. Ily alla, & il y est encor.
La negligence du Muguet s'augmenta
par cette abſence .
Il ne fortit plus de ſa Serre ,
Pas meſme au retour du Printemps.
Fleur la plus ſage de la Terre,
Belle Immortelle, dés ce temps
Vous avez quitté le Parterre ,
Tout y ſouffroit de vôtre éloignement.
Dieux ! combien le Muguet en
verſa- t'il de larmes ?
Son unique foulagement
N'eſtoit que de penser à vos
C 3
54
MERCURE
aimables charmes ,
Il y penſoit à tout moment.
Aucuns devoirs cependant n'étoient
rendus de ſa part à la Violete.
Ce procedémarquoit de l'oubly,
de l'indifference, ou du mépris.
Elle en redoubla ſa colere contre
luy , & vint mesme deux fois dans
fa Retraite pour luy en faire des
reproches, & pour eſſayer de le ramener
à elle par la force deſes attraits
, qu'elle mit tous en campagne,
& par le ſouvenir des douceurs
qu'ils avoient goûtées ensemble.
Qu'avez-vous , luy dit- elle , &
quel fâcheux ombrage
Vous a rendu d'une humeur fi
ſauvage ?
Avez vous oublié les plaiſirs
innocens
Dont tant de fois l'amour a contenté
nos ſens 2
SeriezGALAN
T.
55
Seriez- vous un ingrat ? un parjure
un volage ?
Je ſuis dans mon Réduit en pleine
liberté ,
Vous ſçavez quelle eſt ma
bonté.
Faut- il vous dire davantage ?
Si vous n'en profitez , vous n'étes
guere ſage.
Le Muguet luy fit desſoûmiſſions
pourse défaire d'elle ; mais comme
il est trop sçavant dans l'Art des
Coquetes, pour ignorer qu'elles veulent
toûjours tout gagner, & qu'elles
ne veulentjamais rien perdre,
il n'attribua les démarches de celle-
là qu'à cette raison generale &
intereſſée , & ne luy tint guére de
compte defes pas ny de ſes remontrances.
Lors qu'on ſçait qu'une Belle
accorde des faveurs
C4
56 MERCURE
Au premier des Amans qui luy
ditdes douceurs ,
Leur attrait a peu de puiſſance .
S'il gagne les nouveaux venus,
Si- toſt qu'ils ſe ſont reconnus,
Adieu l'eſtime & la reconnoiffance
.
On ne veut en amour point de
communauté ,
Lebon - heur le plus grand y perd
ſa qualité ,
Dés qu'on voit qu'il entre en
partage.
!
On veut en avoir ſeul toûjours
tout l'avantage ;
Et fans ce glorieux & charmant
préciput ,
Amour, faveurs , vous eſtes au
rebut.
Comme le Muguet ſçavoit l'usage
que la Violetefaisoit desſiennes,
il
GALANT.
17
il ne fut point touché de leur offre.
Il l'alla pourtant voir , mais ilfit
cette viſite avec une autre Fleur.
La Violete le receut froidement fur
cette circonstance , & luy témoi
gna quelle n'estoit pas Satisfaite
de ce devoir. Elle s'attendit donc à
un autre. Le temps luyfit voir que
fon attente estoit vaine . Elle en eut
du dépit. La patience luy échapa,
& la vangeance s'emparant enfin
de fon ame , elle se déchaîna d'une
telle maniere contre le Muguet,
que tout le Parterre en fut Surpris
&Scandalisé.
ODieux ! que ne peut point une
Fleur emportée ?
Feu, flame , foudre , & traits de
cruauté ,
Sortent de ſon ame irritée .
Elle invente , elle impoſe avec
temerité ,
C
S
8 MERCURE
Et choque en tout la verité.
N'en doutons point , il faut que
la Coquetterie ,
Soit Fille du Menſonge & de
l'Effronterie ..
L'Iris, ancienne amie du Muguet,
l'avertit des discours outrageans
que la Violete tenoit de luy. Ilen
écouta le rapport avec étonnement,
mais aussi avec modération. Elle
en colere, dit- il, il faut l'excuſer,
& ne la pas croire.Cepeu de mots
fut toute sa défense. Iln'y a rien;
adjoûté jusqu'à ce jour, par le ref
pect qu'il doit au Sexe de cette
Fleur , & parla confideration des
premieres bontez qu'elle a euës
pour luy. Tout le Parterre l'a loüé
de cette conduite peu ordinaire , a
blâmé celle de la Violete , & a declare
qu'une tědreſſe & des faveurs
qu'on accorde.a.tout venant , méritpients
GALANT.
59
toient d'estre payées de mépris . Voilà,
belle Cloris , ce quej'ay Sçeu des
Primeveres , & ce que vous avez
desiré d'apprendre de moy.
Ainſi vous voyez le Muguet
Epuré de l'amour coquet ,
Ne penſant plus à la Coquere,
Ou n'y penſant qu'avec dédain,
Mais commeſans amour ſon ame
s'inquiete ,
1
Et que contre ce Dieu le plus
fier s'arme en vain ,
Permettez luy d'aimer , renonçant
à toute autre ,
Les Fleurs d'un teint comme le
voſtre ,
Ou de mourir ſur voſtre ſein..
Vous y mettez ſouvent la Violete,
Epargnez60
MERCURE
1,
Epargnez - luy des ſentimens
jaloux.
Belle Cloris , je ſuis ſon Interprete.
Je ſçay que tout ce qu'il ſouhaite
,
J'en jure par vos yeux auſſi brillans
que doux ,
Eſt de vivre ou mourir pour
vous .
C'est aussi , Madame , la plus
forte paſſion de vostre , &c.
Les Vers qui ſuivent ont eſté
notez par Mr de Pulvigny. Un
Amant s'y plaint. Vous n'en ſerez
pas ſurpriſe . C'eſt le langage
ordinaire de tous ceux qui
aiment .
AIR NOUVEAU.
Etits Oyſeaux de la Saiſon
nouvelle ,
Ilvous suffit d'estre amoureux..
Yous
GALAN Τ. 61
Vous ne redoutezpoint ny jaloux,
no cruelle
Petits oyseaux dans
moureux vous ne
tour du printemps
37
jesouffre helas penda
jaloux pourquoy
jl que te prin te
60 MERCURE
Epargnez - luy des ſentimens
4
jaloux.
GALANT. 61.
Vous ne redoutezpoint ny jaloux,
ny cruelle ,
Le retour du Printemps vous rend
toûjours heureux .
Ie Souffre , helas , pendant toute
l'année,
Et les rigueurs & les jaloux.
Pourquoy n'avons- nouspas laméme
destinée?
Faut- il que le Printemps ne ſoit
fait que pour vous ?
Ma derniere Lettre vous a appris
que Mr de Noailles Evéque
& Comte de Châlons , avoit pris
féance au Parlement comme
Pair de France. Le Lundy 19 .
de May , ce digne Prelat partic
de Paris , & eſtant arrivé le 20.
à Eſtoges , premier Bourg de ſon
Dioceſe , il deſcendit au Châ
teau, où il fut traité magnifiquement
par Mr le Comte & Madame
62 MERCURE
dame la Comteſſe d'Eſtoges . Il y
trouva Monfieur l'Abbé Cuiſorte,
Archidiacre de Vertus , Syndic
& Chanoine de la Cathédrale
, accompagné des Curez
des environs, qui le harangua;
ce que firent apres luy , au nom
de la Ville , Monfieur du Sorton
Tréſorier de France , & Monfieur
Bauger Conſeiller au Préſidial
députez par le Conſeil. Ce font
desPerſonnes d'un mérite ſingulier,
qui remplirent cet employ
avec beaucoup de ſuccés. Monſieur
de Châlons s'avança le 21 .
juſques à Athy , où il eſtoit attendu
dans le Château parMonſieur
Lallemant de Leſtrée , Seigneurde
ce Lieu , Grand- Maiſtre
desEaux & Foreſts de France au
2
} Département d'Orleans,& Lieutenant
de Ville de Châlons ..
Ce fut làque les premiers Complimens
GALAN T. 63
コ
plimens luy furent faits de la
partdu Chapitre de la Cathédrale
. Le lendemain 22. il partit
d'Athy, diſtant de Châlons de
quatre lieuës . A peine eut il marché
un quart - d'heure , qu'il apperçeut
deux cens Hommes,tous
debonne mine,& tresbien montez,
qui environnant fon Carrofſe,
luy témoignerent par la bouchedeMonfieur
Truc de S.Feurjeux
, Lieutenant General Criminel
, Conſeiller de Ville , leur
Commandant , l'impatience où
chacun eſtoit de ſon arrivée . Le
Diſcours & la Réponſe furent
tres dignes de ceux qui les firent..
A l'entrée du premier Fauxbourg
de Châlons ,deux Bataillons d'Infanterie,
chacun de mille Hom--
mes, détachez ſous vingt Capiraines
de Quartier , & commandez
par Monfieur Deû Conſeiller
64 MERCURE
ler au Préſidial & au Conſeil de
Ville, reçeurent ce Prélat ſi ſouhaité.
On fit les Salves accoûtumées,
apres leſquelles on s'avança
juſques au ſecond Fauxbourg,
toute la Cavalerie & Infanterie ſe
tenant toûjours dans un tresbon
ordre . Tout le Clergé qui ſortit
en Chapes hors les Portes de
Châlons , vint dans le meſme
Fauxbourg juſques à l'Egliſe de S.
Sulpice, où ce Prélat s'alla reveſtir
de ſes habits Pontificauxjapres
quoy il entra proceſſionnellement
dans la Ville au bruit des Cloches,
du Canon, des Trompetes,
des Tambours , & des acclamations
de tout un grand Peuple.
S'eſtant rendu à la Porte de la
Cathédrale dans le meſme ordre
que je viens de vous marquer,
il y fut harangué en Latin par
Monfieur de Bar , Doyen du
Chapitre
GALANT.
65
,
Chapitre. Il entra en ſuite dans
l'Egliſe , qui eſtoit tres bien parée.
La Muſique y chanta le Te
Deum , apres qu'il l'eut entonné.
Ces Ceremonies eſtant achevées,
il quitta ſes Habits Pontificaux ,
& fut conduit au Palais Epifcopal
. Il y en a peu en France d'auſſi
éiendus pour le logement. Vous
en ſerez convaincuë , quand je
vous diray que le Roy, la Reyne,
Monſeigneur le Dauphin , & Madame
la Dauphine , y avoient
chacun de tres-grands Apartemens
, qu'ils occuperent trois
jours , dans l'occaſion du Mariage
, ſans parler des autres Lieux
deſtinez pour les Offices. Le
meſme jour , le Préſidial en
1
Corps,& toutes les Compagnies,
le complimenterent dans ſon
Palais ; & le lendemain le
د
Confeil
66 MERCURE
Conſeil auſſi en Corps , luy
vint preſenter , ſuivant l'ancien
uſage , un fort beau Calice de
vermeil doré , enrichy de Figures
hiſtoriques d'un admirable
travail. En ſuite tous les
Bourgeois s'abandonnerent à la
joye qu'ils reſſentoient de ſe
voir ſous la conduite d'un Evéque
que ſa pieté & ſes grandes
qualitez ne rendent pas moins
illuſtre que l'éclat de ſa naiſſance.
Le 25.jour de la Pentecoſte,
qui eſt la Feſte de la Ville
Prelat officia. Vous pouvez juger
du nombre infiny de Peuple
de l'un & de l'autre Sexe, qui ſe
trouva daas la Cathédrale. Les
Solemnitez qu'on fait ce jour- là
font affez particulieres. Apres
que les Veſpres ont eſté chantées
, on deſcend pluſieurs Chaſſes
où ſont les Reliques des Evé
, ce
ques
GALANT. 67
ques de Châlons que l'on a canoniſez,
& on les expoſe au milieu
du Choeur juſqu'au lendemain
Lundy qu'elles ſont portées
par toute la Ville dans une
Proceſſion genérale. Tous les
Ordres des Religieux , qui ſont
en grand nombre , ſe trouvent à
cette Proceffion . Elle part à huit
heures du matin, & va dans tous
les Convents prendre les Chaffes
qu'on a auſſi deſcenduës le
jour précedent. Celle où eſt le
Corps de S. Memie , premier
Evefque& Apoſtre de Châlons,
eft précedée de toutes les autres
. La Proceſſion ayant fait un
fort grand tour , on les apporte
dans la Cathédrale , où elles font
miſes ſur des Tréteaux élevez
de ſept ou huit pieds , en ſorte
qu'on puiſſe paſſer deſſous On
les y laiſſe expoſées depuis midy
que
68 MERCURE
que la Proceſſion rentre , juſqu'au
lendemain Mardy. Le ſoir du
Lundy, on allume une fort gran-
-- de quantité de Cierges , & apres
le Te Deum , ſolemnellement
chanté par la Muſique , on laiſſe
pluſieurs Religieux à la garde
des Reliques , qui attirent toute
la nuit une affluence de monde
incroyable . Le lendemain, on fait
une ſeconde Proceſſion dans le
meſme ordre. Mrs du Conſeil
afſiſtent en Corps à l'une & à
l'autre , & font ſuivis de pluſieurs
Archers , qui empeſchent
la confufion que pourroit cauſer
la foule. Je ne vous dis rien des
ſuperbes Repoſoirs qu'on fait en
beaucoup de Lieux , pour y pofer
les Saintes Reliques . Les
Chaſſes qu'on a priſes dans les
Convents , y ayant eſté remiſes
, on rapporte celles de la Cathédra
GALANT. 69
thédrale , qui ſont de vermeil
doré , & auſſi bien travaillées
qu'on en voye en aucun Lieu .
Mr de Noailles ayant aſſiſté il y
a un mois à ces deux Proceſſions,
fut cauſe que la foule y redoubla ,
chacun eſtant accouru des environs
pour voir cet illuſtre Evéque.
S'il eſt magnifiquement logé
à la Ville , il l'eſt de meſme
dans ſa belle Maiſon de Sarry,
qui n'eſt qu'à une portée de
Mouſquet de cette charmante
Promenade que tout le monde
admire pour ſa grandeur, & qu'-
on appelle le Jard. Elle eſt dans
une ſituation avantageuſe , bâtie
à l'antique , & entourée de
Foſſez d'eau vive, auſſi - bien que
le Jardin , qui eſt extrémement
grand. Cette eau eſt un Bras de
la riviere de Marne .
Dans le meſme temps qu'on
fit
70 MERCURE
fit à Châlons ces Solemnitez publiques
, on vit à Marseille une
eſpece de prodige que l'on auroit
peine à croire , ſi toute la
Ville n'en avoit eſté témoin.
Un jeune Eccleſiaſtique nommé
Mr Eiguefier , y eſtant venu
pour quelque affaire , fut prié
par ſes Amis de leurdonner un
Sermon le Mardy des Feſtes de
la Pentecofte. Il monta en Chairedans
l'Egliſe des Jeſuites,apres
avoir demandé en y montant,
qu'on luy marquaſt trois differens
Textes, avec un Sujet pour
les appliquer. Ce Paſſage, Ponam
calceamentum meum in Idumea,
luy fut donné par le Pere de Celieres
, dont tout le monde connoit
l'erudition ; cet autre ,Domus
Erodij dux est eorum , par Mr le
Grand Vicaire ; ce troiſieme,
Eructavit cor meum verbum bo
num,
GALANT.
71
num , par Mr Baron Capiſcol de
la Cathédrale ; & l'Envie fut la
matiere ſur laquelle Mr Malaval
luy dit de prêcher. Il le fit fur
l'heure avec un entier ſuccez, &
accommoda ſi bien ces trois
Textes à ſon ſujet , qu'il s'attira
l'admiration de tous ceux qui
l'entendirent. C'eſtoient la plûpartJuges
fort intelligens.
Avoüez, Madame , que peu de
Perſonnes ſe hazarderoient à
une entrepriſe de cette nature,
&que pour ne pas s'applaudir
foy meſme quand on y a réüſſy,
il faut avoir une extréme modeſtie.
Celle de Mr le Duc de S.
Aignan vous a privée d'une lecture
agreable, en luy faiſant fuprimer
quelques Vers inpromptu
fore galans , en Réponſe à d'autres
de Mr le Marquis de Dangeau,
tantoſt ſur le ſujet du Ballet,
72 MERCURE
let , tantoſt ſur la Loterie du
Roy. La meſme choſe ſeroit arrivée
cette fois ſur le ſujet de la
Courſe de Bague & des Teſtes,
ſi malgré le foin qu'il a pris d'empeſcher
qu'il n'en couruſt des
copies , il n'eſtoit tombé entre
mes mains une Requeſte que
ceDuc fit fur le champ , pour
ſupplier Monseigneur le Dauphin,
qui l'avoit choiſi, pour
eſtre de ſa Quadrille , de le difpenſer
de cet honneur , à cauſe
du temps qu'il avoit paſſe ſans
faire cet Exercice , au lieu duquel
il a eſté choisi pour eſtre
Juge du Cam dans ces Courſes ;
ce qui n'a pas empefché que
s'eſtant exercé en ſon particulier
pour s'éprouver , il ne l'ait fait
avec ſon adreſſe ordinaire . Voicy
les Vers de ſa Requeſte .
A
GALANT.
73
1
:
A MONSEIGNEUR .
REQUESTE .
C'est àvous,digne Fils du
plus
Que touché d'une peine à nulle
grand
autre Seconde ,
D'un visage affeztriste,&d'un ail
abatu ,
F'oſe enfin m'adreſſer en ces vers
inpromptu .
De deux contraires maux , Seigneur,
jeſens l'atteinte,
Ie brûle de defir , & je tremble de
crainte ,
Et cette incertitude où je me vois
plongé,
Ne peut jamais finir qu'avec vostre
congé.
L'honneur de vostre choix demande
un coeur fincere ,
Juin 1681 . D
74
MERCURE
On compte aſſurémentsur ce qu'on
m'a veu faire.
Ce n'est pas que toûjours une noble
vigueur
NeSoûtienne affez bien la fierté de
mon coeur .
Mais quoy ?pourray-je avoir cette
infaillible adreffe
Qu'un asage fréquent a mis en la
jeunesse ,
Et pourray- je , Seigneur , avec ſi
peu de temps
Remettre en quinze jours un repos
de quinze ans ?
En ces occaſions quand j'ay cherché
lagloire
Mon Bras s'est honoré deplus d'une
victoire ;
Maissije neſuis pas ce qu'autrefois
je fus ,
Je vous verray trompé, Seigneur,
&moy confus.
T'ay,fi vous le voulez , une grande
reffource: Vous
GALANT .
75
Vous pouvez me nommer pour Juge
de la Courſe ,
Pour Maréchalde Camp , pour ce
qu'il vous plaira ,
Hors d'estre combatant , tout Nom
me conviendra.
Mais fi je trouve en vous un Prince
inexorable ,
Etfije n'obtiens rien qui me ſoit
favorable ,
Ontré de desespoir , je m'en vais
declarer
Que ce n'est point au Prix que je
veux aspirer;
Que je courray fort mal , & que je
fais mon compte ,
Qu'où l'on cherche l'honneur , je
1
trouveray la honte ,
Que vous ferez parmoy foiblement
Secondé.
D'ailleurs , n'obtenantpoint ce que
: j'ay demandé ,
4 Dij
76 MERCURE
S'il faut absolument combatre , ou
vous déplaire ,
Vienne alors sur mes Bras tout le
party contraire ,
De la neceſſité jefais une vertu ,
Aucun ne paroîtra qui ne soit
abatu.
Oüy, le plus dangereux va connoître
àſahonte ,
Que comme on ne voit rien que le
Roy nefurmonte ,
Quandſonauguste Fils afait choix
d'un Guerrier ,
On le voit en tous lieux couronné
de Laurier.
Il y a des actions qui ſeroient
d'un grand mérite , ſi on les faiſoit
dans la pureté d'intention
qui accompagne ce qui part
d'un bon principe. C'eſt par ce
defaut d'intention bien reglée
que beaucoupde gens ſe privent
de tout , ſans qu'il entre aucune
ombre
GALAN Τ. 77
ombre de vertu dans ce qui les
fait renoncer à la vanité & aux
plaiſirs . Vous l'allez connoiſtre
par ce que j'ay à vous dire. Un
Provincial , à qui ſon Pere avoit
laiſſe de grands Biens , vivoit
dans une reforme que les plus
zélez auroient peine à ſuivre . Il
n'eſtoit d'aucun divertiſſement,
ne mangeoit jamais avec perfonne
, aimoit la frugalité , jeûnoit
une partie de l'année , & dans
l'horreur qu'il avoit du luxe, il ſe
contentoit d'un Tour de Lit à la
Païfanne , & de quelques Meubles
proportionnez à cette fimplicité
. Comme il avoit ſeulement
le tres- neceſſaire , vous
pouvez juger qu'il eût eſté un
grand Saint, s'il eût mené ce genre
de vie pour accomoder les pauvres
de sõ ſuperflu. Ce n'étoit pas
là ce qui luy touchoit le coeur .
Diij
:
78 MERCURE
Un Cofre fort dont il faiſoit ſes
delices , l'occuppoit entierement.
Il le viſitoit à toutes les
heures , & rien ne luy plaiſoit
tant que de repaître ſes yeux de
la veuë de l'or qu'il luy donnoit
en dépoſt. L'avidité d'amaſſer
toûjours , le rendoit inexorable.
Fermages , Rentes, fi- toſt que le
terme eſtoit écheu , l'Exploit
eſtoit ſeûr pour les Debiteurs,
fans que les plus prompts à s'acquiter
ſe pûſſent défendre d'avoir
un Procez, qu'il alloit pourfuivre
en quelque lieu que ce
fuſt , avec un art de chicane
qui n'eſtoit ſçeu que de luy. II
y trouvoit d'autant plus fon
compte , que les dépens qu'on
taxoit à ſon profit paſſoient de
beaucoup les frais du voyage.
Le galant homme le faiſoit toûjours
à pied, & s'il falloit dîner en
chemin,
GALANT. 79
}
'
chemin, il portoit dequoy éviter
l'Hôtellerie. Ainſi les moyés qu'il
employoit pour faire payer ſes
Creanciers , luy valoient autant
que ſon bien meſme , & il ne
preſtoit aucune fomme , qu'il ne
fift multiplier en fort peu de
temps. Cependant la tentation
le prit de ſe marier. Il découvrit
une demy - Demoiselle , d'âge
tres - nubile , qui outre l'argent
comptant , avoit l'eſperance de
plufieurs Succeſſions. Il la demanda
, & fit conclure l'affaire
avec d'autant moins de peine,
que ſon extréme laideur & fa
taille contre- faite ne donnoient
aucune envie de courir fur fon
marché. Il toucha la ſomme qui
luy fut promiſe , & acheta avec
grand chagrin une Tapiſſerie de
Bergame , un Lit d'une fort
vilaine Etoffe de la Porte de
Dilij
80. MERCURE
Paris , deux Fauteüils , & quatre
Chaiſes , avec un Miroir , & une
Table ſans Guéridons. Le tout
eſtoit de revente , & fervit à faire
une Chambre de parade pour
y recevoir la future Epouſe.
Comme il ſe crût ruiné par cet
achapt , il ſe garda bien de faire
un feſtin de Noce. Les Parens
furent priez de ſe trouver à l'Eglife
, & la Ceremonie eftant
achevée , chacun retourna chez
foy. Il n'y eut que le Beaupere
&la Bellemere que le Marie traita.
Vous pouvez croire que ce
fut à juſte prix. Ils ne pûrent
s'empeſcher de luy faire remontrance
ſur l'étroite epargne
dont on l'accuſoit . Il répondit
qu'on eſtoir dans un temps
trop mal - heureux , pour pouvoir
faire des dépenſes inutiles , &
qu'un Homme ſage devoit ſe
mettre
GALANT. I81
:
mettre en état de n'avoir jamais
beſoin de perſonne. L'irreguliere
ſtructure du Corps de la Mariée
n'empeſcha point ſa fecondité
, & en trois ans il fut Pere
de deux Filles . La crainte qu'il
cut d'une nombreuſe famille
qu'on ne peut entretenir ſans
qu'il en coufte beaucoup , luy
donna bien toſt la vertu de continence.
Il fit le Devot , preſcha
la chaſteré à ſa femme , & luy
conſeilla de l'imiter dans le defſein
qu'il prenoit d'expier par là
les pechez de ſa jeuneſſe. Soit
qu'elle euſt honte de luy marquer
des neceffitez qu'il ne ſentoit
pas , ſoit qu'elle euſt commis
quelque peché de penſée ( car
pour l'effet ſa déplaiſante figure
y avoit mis ordre , & jamais perſonne
ne s'eſtoit avisé de la
tenter , ) elle conſentit à vivre
D V
82 MERCURE
avec luy de la maniere qu'il le
ſouhaita . Ainſi les deux Filles
furent le feul fruit de ſon Mariage.
L'aînee eut à peine atteint
quinze ans , qu'ayant trouvé un
Convent où l'on promit de la recevoir
pour une ſomme afſez
mediocre , il l'y fit entrer ſans
avoir ſçeu d'elle à quoy ſa volonté
la portoit. Comme on l'avoit
élevée ſans aucune connoiſſance
des plaiſirs du monde ,
l'amour de la Guimpela toucha ſi
fort , qu'ayant pris l'Habit quinze
jours apres, elle n'aſpira qu'à
faire Profeffion. Le temps en
eſtant venu , il ne reſtoit plus
qu'à compter l'argent , quand il
luy ſurvint une eſpece de langueur
, qui mit ſon Pere en de
cruelles alarmes. Il appréhenda
qu'elle ne mouruſt
و
non pas
pour l'affliction qu'il en auroit
cue
GALANT.
83
euë , ( de pareilles pertes n'étoient
rien pour luy , ) mais il
luy fâchoit de payer mal- à propos
; & dans cette crainte , la
Novice eut beau preffer . Deux
mois ſe paſſerent fans qu'il vouluſt
prendre jour , & il ne le
prit que fur un apparent retour
de ſanté qui la fit croire tout- àfait
guérie. Il eut grand regret
à ouvrir ſa bource , & pour furcroiſt
de chagrin , la Religieufe
ne vécut que douze jours apres
avoir fait ſes Voeux. Ce fut pour
luy un ſujet de deſeſpoir qu'on
ne sçauroit exprimer. Il alla
trouver l'Abbefle , luy dit qu'on
l'avoit trompé ; que la Profeffion
de fa Fille ne pouvoit eſtre
valable , ayant eſté faite dans un
temps où ſa maladie luy troubloit
l'eſprit ; qu'on luy avoit dé-
I guiſé le peril où elle eſtoit pour
attraper
84 MERCURE
attraper ſon argent ; que c'eſtoit
un vol qu'on luy faiſoit , & qu'à
moins qu'on ne luy reftituaſt
ce qu'on ne pouvoit retenir
ſans injustice , la damnation
eſtoit infaillible pour tout le
Convent. Peu s'en fallut que
fur ces raiſons il ne fiſt Procez
aux Religieuſes. Pour ne plus
courir le meſme péril de perdre,
il refolut de garder ſon autre
Fille , qui commençoit à eſtre
en état de luy épargner l'entretien
d'une Servante. Beaucoup
de gens ſongerent à elle , parce
qu'on ſçavoit qu'elle auroit
beaucoup de bien , mais il refuſa
tous les Partis qui ſe preſenterent
; & comme il ne quitta
point l'habitude de plaider,apres
quantité d'affaires qui par les
dépens gagnez l'indemniferent
au double de la perte prétendue
GALANT. 85
duë que le Convent luy avoit
fait faire , il vint à Paris ily a
deux mois pour un reglement de
Juges qu'il eut à pourſuivre. Son
premier foin fut de découvrir un
lieu où il puſt manger quand &
comme il voudroit. Il s'y logea ,
&à la maniere dont il eſtoit habillé
, il n'eut point de peine à ſe
faire prendre pour un Miférable.
Huit jours apres il fut attaqué de
fiévre. L'exacte diere qu'il eſſaya
, auroit pû guérir tout autre,
mais il s'y eſtoit tellement accoutumé
, que ce remede luy
fut inutile. Apres avoir tâché
quelque temps de vaincre le
mal par la fatigue , il fut enfin
obligé de garder le Lit ,
& les accés de ſa fiévre étant
devenus plus violens , on luy
fit venir un Apoticaire Re -
ligieux qui ſçavoit de grands
Secrets,
86 MERCURE
Secrets,& qui valoit mieux qu'un
Medecin. Ce qui luy plût davantage
, c'eſt que ſes viſites ne luy
devoient rien coûter. Cet Apoticaire
Conventuel affura en le voyant
, qu'il ne vivroit pas encor
deux jours . On alla auffitoft chercher
un Preſtre. Il ſe confeſſa , &
quand il eut fait tous les devoirs
d'un Chreſtien , on luy demanda
s'il n'avoit aucune affaire qu'il
vouluſt regler. Il fit écrire quelque
Inſtruction pour trois ou quatre
Procés qui luy reſtoient à faire
vuider , & fouhaita qu'on le fiſt
porter où ſes Anceſtres estoient
enterrez . Le Preſtre luy dit que la
choſe eſtoit aiſée , qu'on mettroit
fon corps en dépoſt dans la Paroiffe,
& qu'en ſuiteon pourroit
le tranſporter ſelon les ordres qu'il
auroit donnez . Il voulut ſçavoir
combien ce dépoſt luy coûteroir .
Les
4
GALANT 87
Les droits luy en furent expliquez;
& comme il trouva qu'il
faiſoit trop cher mourir à Paris ,
il fit donner quelque choſe au
Preſtre , & pria ſon Hôte de luy
faire accommoder quelqu'un des
Fourgons qui ce jour là meſime
retournoient en fon Païs , l'aff
rant que le grandair contribuëroit
à ſa guériſon. L'Hôte qui
craignoit d'eſtre chargé de fon
corps , s'il mouroit chez luy , alla
promptement luy en chercher
un qui le vint prendre deux heures
apres. Jugez de l'étonnement
de ceux qui aiderent à le tirer de
fon Lit , quand le Conducteur de
ce Fourgon l'ayant reconnu , dit
tout haut que la voiture n'eſtoit
guére douce pour un Homme richede
plus de cent mille Ecus.
Il marcha le plus doucement
qu'il luy fut poffible, & eut fait à
peine
88 MERCURE
premiere lieuë , quele Malade ſe
trouva réduit à l'extrémité . On le
fit deſcendre au premier Village,
où il expira le ſoir, apres avoir
témoigné qu'il mouroit content ,
puis qu'il s'eſtoit tiré de Paris . Il
eſt des Avares qui s'épargnent
tout pendant leur vie, mais il en
eſt peu qui regretent la dépenſe
qu'on doit faire apres leur mort.
Lecas eſt fort ſingulier. On a trouvé
cent ſoixante & cinq mille livres
dans le Cofre fort qui a eſté
ouvert depuis peu avec les formalitez
requiſes. Joignez à cela
plus de fix mille livres de rente
en fond. La Demoiselle , que
cette Succeffion rend un Party
tres conſidérable , approche
de vingt - cinq ans , Elle a du
teint , la taille aſſez belle , & fi
l'uſage du monde luy manque,
ayant autant de Bien qu'elle
en
GALAN T. 89
en a , force honneſtes Gens brigueront
l'employ de luy donner
des leçons . Pour la Veuve , il y a
grande apparence que le Madrigal
qui ſuit n'a pas eſté fait pour
elle.
J
CONSOLATION
à une aimable Veuve .
Apprens que vostre Epoux eft
mort ,
La Machine Sans- doute a manqué
d'un Reffort .
De grace , n'allez pas , Cloris , vous
mettre en teste ,
Qu'en parlant de Machine,on parle
d'une Beste,
Quand on est voſtre Epoux ,
qu'on meurt, on a tort.
Quoy qu'il en soit , le Défunt n'est
plus voſtre,
Et pour vous conſoler , il en faut
prendre un autre.
Un
१०
MERCURE
Un galant Homme guéry d'un
mal d'yeux par une Eau que luy
avoit envoyé une belle Dame,luy
fit ce Remercîment.
Vis que vôtre Eau, Philis , m'a
Bisquert r'ouvert la paupiere,
Queje recouvre la lumiere
Par vosSoins obligeans & doux,
Je ne veux deformais avoir d'yeux
que pour vous.
:
Le 7. du dernier mois , Monfieur
le Comte de Creange , l'un
des plus puiſſans Seigneurs de la
Lorraine Allemande,abjura l'Herefie
de Luther , dans l'occaſion
d'une maladie quile mit en grand
péril. Sa converſion donne d'autant
plus de joye , qu'elle entraînera
celle de tout un grand Peuple,
les Sujets ſuivant en ce Païslà
la Religion de leurs Seigneurs.
Deux
GALANT.
91
Deux jours apres, Monfieur de
Stref Capitaine de Cavalerie, Fils
du Colonel de ce nom, fi fameux
par ſes ſervices , quitta la Prétenduë
Reformée , & en fit abjuration
entre les mains de Monfieur
de la Feüillade Evêque de Mets,
en preſence de Monfieur de Cogné
Conſeiller du Parlement de
la même Ville , qui depuis deux
jours avoit été recevoir ſa Declaration
au Pont- à- Mouffon. Cette
Ceremonie ſe fit à Montigny lez
Mets, dans l'Egliſe des Religieufes
Benedictines de ce Lieu ,dont
l'Abbeſſe eſt de l'ancienne Maiſon
de Meſſieurs Lallemant , fi
recommandable dans la Robe, &
fi connue à Paris .
Le 21. du même mois , Mademoiſelle
d'Iloire , de la Duché
d'Aumale , Mere de Mademoiſellede
Montloüet , qui demeure
10
92 MERCURE
re à Charenton , abjura auſſi
l'Heréſie de Calvin dans l'Egliſe
de S. Eustache , entre les mains
de Monfieur Binard Docteur
en Theologie. Elle avoit eſté
quinze jours auparavant chez
Monfieur Claude Miniſtre, avec
lequel elle conféra pendant trois
heures ſur pluſieurs difficultez ,
dont Mademoiſelle Loir qui
eſtoit préſente , l'avoit priée de
luy demander l'éclairciſſement;
& ce Miniſtre n'ayant pû y ſatisfaire
, elle ne balança plus à
prendre party. Mademoiselle
Loir eſt une Perſonne d'eſprit ,
dont Monfieur Claude s'eſtoit
ſervy autrefois pour empeſcher
la Converſion de ceux qu'il
voyoit douter , & entr'autres de
la Fille de Monfieur Paneret
Marchand de Vin à Charenton
, avec laquelle , vaincuë enfin
GALAN Τ.
93
1
fin par la force de la Verité , elle
abjura il y a environ cinq ans,
entre les mains de Monfieur
l'Abbé Maillet .
Il s'eſt fait encor pluſieurs Abjurations
en diverſes Villes, mais
il en eſt peu d'auſſi éclatantes
que celle que Monfieur l'Archeveſque
de Rheims a reçeuë ces
derniers jours dans la Capitale de
fon Dioceſe . Monfieur Fremin de
Marzilly, Capitaine dans le Regiment
de Grancé,apres avoir étudié
depuis deux ans avecune application
extraordinaire, les Veritez
de la Religion Catholique,
en a eſté enfin entierement convaincu
par les conférences qu'il
a euës à Rheims avec ce grand
*Prélat , & le ſçavant Monfieur
Faure ſon Vicaire general.La Cerémonie
de ſa Reconciliation ſe
fit dans la Cathédrale le Jeudy 12 .
de
94
MERCURE
de ce mois , en preſence de tous
les Corps , & des Perſonnes les
plus qualifiées de la Ville . Monſieur
l'Archevêque de Rheims,
qui pour la rendre plus édifiante
&plus folemnelle , voulut la faire
luy méme , la termina par un
excellent diſcours , qui fit admirer
le zele qu'il a pour tout ce qui
touche les interêts de l'Eglife.
Pour comble de joye publique,
on apprit ce même jour que le
Cadet de Monfieur de Marzilly,
connu ſous le nom de Sainte Fraiſe
dans le Regiment de Coningſmark,
où il eſt Lieutenant d'une
Compagnie , venoit auſſide faire
abjuration à Boulogne ; & ce
qu'il y a de ſurprenant , c'eſt que
ces deux freres font heureuſement
fortis dans le même temps .
des voyes de l'erreur , ſans que
l'un ſceût rien du deſſein de l'autre.
i
GALANT.
95
tre. Ilsont encor leur Mere , &
quatre Scoeurs auſſi ſpirituelles que
bien faites , & c'eſt là tout ce qui
reſte aujourd'huy à Rheims de la
Religion Pretenduë Reformée ;
de forte que fans compter les
effets que cegrand exemple donne
ſujet d'eſperer, cette Ville peut
dés- à- preſent ſe vanter d'être la
plus Catholique de tout le Royaume.
Les belles qualitez de Monſieur
de Marzilly ant beaucoup
contribué à la joye que tous ceux
qui le connoiſſent ont euë de ce
changement. Il eſt bien fait , ſpirituel
, agreable , d'une probité
qui n'eſt pas commune , & fçavant
au delà de ce qu'on croiroit
d'un Homine âgé ſeulement de
vingt- huit ans. Ainſion peutdire
que c'étoit une conquête digne
du grand Prélat qui l'a faite,
& deuë aux Veritez triomphantes
de la Religion Catholique .
96 MERCURE
Vous aurez appris par les Nouvelles
publiques , les fruits merveilleux
qu'on fait tous les jours
dans le Poitou. Les Miſſions que
Monfieur l'Eveſque de Poitiers
y a établies ,& les ſoins qu'il prend
de faire donner par tout les Inſtructions
dont on a beſoin , ont
un ſuccés ſi avantageux, que plus
de douze mille Perſonnes ſe ſont
converties depuis quatre mois.
L'aimable Inconnuë qui a montrẻ
tant d'eſprit dans ſa Lettre en
Proverbes à Monfieur Guyonnet
de Vertron , 's'eſt fait un Adorateur
, qui cherche par moy à luy
rendre hommage. Je vous fais
part de la Declaration d'amour
qu'il luy envoye. Il s'eſt ſervy du
meſime langage qui luy a fait admirer
la facilité de ſon génie.
A LA
GALANT. 1
97
A LA BELLE QUI A
écrit ſi ſpirituellement en
Proverbes.
MADEMOISELLE
Jenediraypassivous l'êtes , car
je nedoutepoint que vous ne laſoyez
, &même gros comme le bras.
Mademoiselle donc , puis que Mademoiselley
a. Quoy que je n'aye
pas étéà la Place Maubert pour
apprendre àfaire des Complimens,"
je m'en vay pourtant tâcher àme
mettresur mon bien dire pour vous
en faire un bien tiſſu & bien couſu,
s'il eſt poſſible. Vous direzpeutétre
en le voyant, que je fonds en
raiſons comme un Caillou au Soleil,
Juin 1681 . E
98 MERCURE
que jesuis un habile Homme pour
tournerquatre Broches , que j'ay l'e-
Sprit fin come ane Dague de plomb,
quejesuis un Animal indecrotable,
& enfin que je veux faire comme les
grands Chiens quipiſſent contre les
murs. Mais qind vous dirieztoutes
ces chofes, cela ne me déchireroit
pas ma Robbe. C'est pourquoy
vaille que vaille , & vienne qui
plante. Cefont des Choux. Jeferay,
comme dit l'autre , tout du mieux
que je pourray, & vous diray ,Sans
chercher midy à quatorze heures,
que depuis quej' ay leuvôtre Lettre,
jesuisplus amourenx de vous que
ne l'est un Gueux de sa Besace, que
je me mettrois en quatre, queje ferois
de lafauſſe Monnoye pour vous,
& qu'enfin vous pouvez faire de
moy comme des Choux devôtre Fardin.
Ob que le Décorum est bien gardé
GALANT. 99
e
de dans vôtre Lettre ! Oüy,vous
êtes la crème des beaux Eſprits.Vous
dites d'or. Vous l'entendez, vôtre
Pere en vendoit , & l'on voit bien
que vous avezprêchésept anspour
un Carême au Royaume des Proverbes
; mais foin ,le Diable s'en
mêle. Favois tout- à- l'heure un
bon mot fur le bord des levres ,&je
ne le sçaurois dire. Cela s'appelle
être entre deux Selles le cul
à terre. N'importe , puis que ce mot
s'en est allé , je n'ay pas envie de
courir apres ; car auſſi bien , doit il
être déja loin,s'il court toûjours.Par.
donnez donc , Mademoiselle , cette
petite incongruité. Souvenez- vous
qu'il n'y asi bon Chartier qui ne
verse , &qu'il n'est point de plus
empéché que celuy qui tient la
queue de la Poëfle.Si ce compliment
nevoussemble pas bon,vous yferez
unesauce. Si vous n'êtes pas conten-
E
100 MERCURE
te, vous prendrez des Cartes. Qui
dit ce qu'ilsçait , &donne ce qu'il
a , n'est pas obligé à davantage.
Bon-jour, Bon-foir,il n'est pas tard.
Adieufans adieu , la journée n'est
pas paſsée. Le fuis , Mademoiselle,
vôtre tres - humble Serviteur,quand
vous ne le voudriez pas.
LE RAT DU PARNASSE
du Cloître S'Mederic.
Il eſt ſurvenu un Diferent dont
la cauſe eſt fort plaiſante. Un
vieux Garçon étant mort depuis
deux mois dans une aſſez grande
Ville,on appoſa le Scellé chez
luy, en prefence de diferens Heritiers
qui partageoient ſa Succeffion
. Une Dame qui n'y avoit
que la moindre part , s'y trouva
comme les autres. Les Offi
ciers de Juſtice étant fortis , elle
voulut
GALANT. ΙΟΙ
ز
-
voulut s'en aller , & chercha un
petit Chien qu'elle avoit laiſſe
courir. Le Chien ne ſe trouva
point. Elle viſita toute la Maiſon,
& l'entendit enfin aboyer dans
un Cabinet où il s'étoit laiſſe
enfermer . Malheureuſement le
Scellé étoit à ce Cabinet. Grand
embarras pour la Dame. Elle aimoit
fon Chien,& le vouloit remporter.
Ses aboyemens luy touchant
le coeur , elle alla trouver
celuy qui avoit mis le Scellé . Il
dit qu'il ne pouvoit rien fans ordre
. La Dame inſiſta. Il écrivit,
dreſſa ſon Procés verbal , le porta
au Juge qui donna fon Ordonnance
, & le petit Chien fut tiré
de ſa priſon . Tout celane pût ſe
faire fans frais. La Dame en offre
ſa part , & c'eſt le ſujet de la
difpute. Ses Coheritiers foûtiennent
qu'elle doit les porter tous,&
E 3
102 MERCURE
non la Succeſſion , ceux qui la
partagent n'ayant aucun interêt
à ce qui s'eſt fait pour la liberté
du Chien .
Le 15. de ce mois , on expliqua
dans le College des Jeſuites
de Paris , les Enigmes que l'on
avoit expoſées publiquement depuis
deux jours , ſelon la coûtutume
de ce College.
Le Tableau de Rhétorique,
peint par Monfieur Hallé, repreſentoit
Mercure qui apportoit à
Enée l'ordre de quiter Carthage,
& de s'embarquer pour l'Italie .
Apres deux Sens diferens qui furentdonnez
à cette Enigme ( ce
qui arriva auſſi pour les deux autres
) Monfieur de Vermont, ſecond
Fils de M. Lambert de
Torigny, Préſident de laChambre
des Comptes , fit connoître
à l'Aſſemblée que le veritable
étoit
GALANT.
103
コ
e.
-e
étoit la Gazete. La maniere noble
& dégagée dont il dit les choſes ,
luy attira l'admiration generale .
Son Sens étoit beau , grand , &
agreable.
Monfieur Corneille avoit peint
le Tableau de la Seconde. L'Hiſtoire
d'Efculape lors qu'on l'apporta
d'Epidaure à Rome ſous la
forme d'un Serpent,y étoit repreſentée.
Aupres du Serpent,paroifſoitun
Homme couché & languiſſat,
accompagné de pluſieurs
Figures . Apollon brilloit dans
une nuée. Le Remede Anglois étoit
le vray Mot de cette Enigme.
Monfieur l'Abbé le Tellier , &
Monfieur le Commandeur de
Louvoys ſon Frere,l'expliquerent
avec une grace & une juſteſſe
qui ne laiſſoient rien à defirer.
Ils ont un air fin & fpirituel, qui
fort fit goûter tout ce qu'ils di
E 4
104
MERCURE
dirent. Leur Sens , proportionné
à leur caractere, étoit d'une com.
poſition pleine d'eſprit & tresdelicate.
Je croy , Madame , que
leur nom fuffit pour vous les faire
connoître , & qu'il n'est pasbefoin
que j'ajoûte qu'ils font tous
deux Fils de Monfieur le Marquis
de Louvoys, Miniſtre & Secretaire
d'Etat , & Petits- Fils de
Monfieur le Chancelier.
Le Tableau de la Troifiéme ,
peint par Monfieur Sevin, repreſentoit
le petit Moîſe , que deux
Dames de la Suite de la Fille de
Pharaon tiroient hors du Nil
* pour le preſenter à la Princeſſe
dont le Palais paroiſſoit dans le
Tableau .Cette Enigme fut expli
quée ſur l'Imprimerie Royalle,qui
étoit fon veritable Sens د par
Monfieur de Bartillat, Fils aîne de
Mon
GALANT. 105
1
2
Monfieur Iehannot de Bartillat,
Brigadier des Armées du Roy,
& Colonel d'un Regiment de
Cavalerie , & Petit Fils de Monfieur
de Bartillat,Garde du Trefor
Royal . Un agrément qui luy
eſt particulier , joint à une maniere
vive & naturelle de dire
les chofes , le fit écouter avec
beaucoup de plaifir. Son Sens
étoit remply d'erudition, d'applications
heureuſes , & de tresbelles
remarques. Ces quatre
Meſſieurs font Penſionnaires du
College de Clermont , & avoient
propoſé ces trois Tableaux, chacun
pour leur Claffe .
Monfieur le Ducde Bourbon ,
qui fait ſes Etudes dans ce College
, honora de ſa prefence la
grande & illustre Compagnie
qu'attira cette Action. Tous ceux
qui parurent ſur le Theatre , pri-
Ε
106 MERCURE
rentoccaſion de leur Mot pour
faire compliment à ce jeune Prin.
ce, qui dans un âge peu avancé ,
fait déja paroître un eſprit trespenétrant
, un génie propre aux
plus grandes chofes , & un mérite
qui ne le diftingue pas moins
que ſa haute qualité .
Le Pere René- Jean, Religieux
du Petit Convent des Auguſtins,
qui en prêchant le dernier Carême
à Lile , avoit fait connoître
qu'il étoit profond Theologien
, fit voir dans l'occaſion
dont je vous parle,que fon talent
pour la Chaire ne l'empêchoit
• pas de faire briller dans des
Actions moins ſerieuſes le beau
feu d'eſprit qui luy eſt ſi naturel.
Il expliqua ces trois diferensTableaux,
mais d'une maniere qui ne
laiſſa point douter que le vray
Sens de chacun neluy fût connu.
GALANT.
107
Les Vers François qu'il mêla dans
ſes Explications , fatisfirent fort
toute l'Aſſemblée.Il fit la premiere
ſur le Compliment , & adreſſa
ces paroles au Roy,qu'il trouvoit
repreſenté dans la perſonne d'Enée,
à qui Mercure parloit.
Invincible LOUIS , en vain nôtre
éloquence
S'efforce d'exprimer nosjustes sentimens.
Lagrandeurde ton Nom, l'éclat de
ta puiſſance,
Surpaſſent tous nos Complimens.
Il faudra deformais , pour publier
tagloire,
Qu'unMeſſager des Dieux raconte
ton Histoire.
Il ajoûta ce Quatrain.
Tout le monde dira de moy,
Quej'ay fait Compliment an
Roy ;
Mais
108 MERCURE
Mais on plaindra mon avanture,
D'avoir eu seulement cet honneur
en peinture.
L'Apollon qui paroiſſoit au
haut du ſecond Tableau,luy donna
occaſion de l'expliquer ſur ce
Grand Monarque. Il prit le Malade
pour le Calviniſme agonifant
ſous ſon Regne , & fit une
tres- juſte application de chaque
Figure,quoy que plus morale que
phyſique.
Il expliqua la troiſième Enigme
fur le let d'eau , prenant la
Fille de Pharaon pour Thetis; &
les deux Dames qui élevoient
Moiſe, pour l'Art & pour la Nature.
Il dit là deſſus.
Ce quifait un Jet d'eau.
N'estpas l'eau toute pure,
Ilfaut que l'Art s'uniffeavecque la
LaNature,
Pouy
GALANT. 109
Pour fufpendre en l'air un Ruif-
Seau.
Les diferens Animaux que le
Peintre avoit fait paroître dans le
Tableau,luy firent faire une fort
agreable deſcription des diferentes
Figures qu'on fait former aux
Jets d'eau. Ces vers y furent
mélez .
Lors que d'un bel Objet l'Art vent
flaternos sens,
Et donner à nos yeux des plaiſirs
innocens,
Ilforme dans le cours d'un Element
fluide.
La figure d'un Corps folide.
On voit floter en l'air un Serpent,
un Oyseau.
:
Un Satyre, un Mouton , une Nape,
-un Rond d'eau.
Tantôt dans le Baffin d'une claire
Fontaine,
Une
MERCURE
Une Syrene tombe aupres d'une
Syrene ,
Et l'on est étonné comment un
Animal.
Dans le Bronze ou le Plomb , en
forme un de Cristal.
1
Il dit ceux qui fuivent , fur
le Palais qui paroiſſoit dans le
Tableau.
Thétis,pour l'ornement d'une Maifon
Royale,
Devant un Cabinet, ou devant une
Salle, 44
Pouffe d'un Iet impetueux
Une Onde qui charme les yeux,
Et d'un fonds infertile, où l'ingrate
Nature
N'avoit jamais mis goute d'eau,
On entend faillir un Ruiſſeau
Dont la chute & le cours caufent
un doux murmure.
Si
GALAN Τ . III
Si l'Eau charme tous les jours
la veuë par ſes Caſcades , & par
les autres embelliſſemens qu'elle
prête aux plus ſuperbes Maiſons
, elle n'a jamais ſervy àune
plus noble & plus utile Entrepriſe
qu'à celle du Canalde Languedoc,
qui joint les deux Mers , &
fur lequel la premiere Navigation
vient d'être faite . Le ſuccés
en eſt d'autant plus extraordinaire
, qu'on l'avoit toûjours regardé
comme impoffible;& quoy
que dans tous les Siecles pafſez
on en ait connu les avantages
, on n'avoit osé l'entreprendre
, par les grandes difficultez
qui ſe rencontroient à faire reüſſir
un Ouvrage de niveau dans
un Païs coupé de Montagnes ,
& même par celles de trouver
des eaux aſſez élevées , &
en aſſez grande abondance,pour
pouvoir
112 MERCURE
pouvoir fournir aux Canaux
qu'il faudroit faire. Mais le bonheur
du Regne de Sa Majesté ,
ſous la puiſſance duquel il n'eſt
plus rien dont on ne vienne
aiſement à bout, a fait ſurmonter
tous ces obſtacles. L'extréme
application de Monfienr Colbert
pour tout ce qui peut faire fleurir
le Commerce , y a fort contribué.
Voicy de quelle maniere la
choſe fut entrepriſe. Feu Monſieur
Riquet natif de Beziers,
Homme d'un genie heureux , &
d'une pénetration tres - vive ,ſçachant
qu'autrefois on avoit eu le
deſſein de la Communication que
nous voyons enfin achevée , réfolut
de n'épargner ny ſoins ny
recherches pour decouvrir les f
moyens de l'executer. La connoiffance
que divers Emplois
dans la Province luy avoient donné
GALAN T. 113
né de tout le païs , luy fit voir
d'abord que la ſeule Route qui
conduitdu Haut au Bas Languedoc
, le rendoit poſſible , parce
qu'à droit & à gauche il y a des
-Montagnes d'une hauteur exceffive
, ſçavoir , les Pyrenées d'un
côté, & de l'autre , la Montagne
noire , qu'aucun travail ne ſcauroit
couper. Il comprit auffi ,
apres avoir tout examiné avec
une entiere exactitude , qu'il n'y
avoit qu'un ſeul endroit où les
eaux qui conduiſent à l'Ocean
devoient joindre celles qui conduiſent
à la Mer Mediterranée.
Cet endroit eſt une petite Eminence
appellée Naurouſe , d'où
il y a deux Vallons qui naiffent.
L'un a ſa pente du Couchant
au Levant , & eſt arrosé par une
petite Riviere qui defcend dans
celle de Freſques. La Riviere
d'Aude,
114
MERCURE
d'Aude, qui reçoitcette derniere
au deſſous de Carcafſonne , ſe
rend d'un côté par ſon Canal
naturel dans l'Etang de Vendres,
qui communiquer avec la Mer
Mediterranée , & eſt conduit
del'autre par un Canal artificiel
juſques à Narbonne , d'où elle ſe
va perdre dans la Mer même .
L'autre Vallon qui du Levant
defcend au Couchant , eſt traverſé
par les eaux de la Riviere
de Lers .Elle entre dans la Garonne
au deſſous de Toulouſe;&
ces deux petites Rivieres, l'Aude
& le Lers , ayant leurs ſources à
la tête des deux Vallons,à un demy
quart de lieuë ou environ l'une
de l'autre , Monfieur Riquet
n'eut point à douter que fi elles
étoient affez grandes pour y
établir une Navigation , on pourroit
faire approcher à une fort
petite
GALANT. τις
A
-1
petite diſtance les Bateaux dont
on ſe ſerviroit ſur l'une & fur
l'autre. La difficulté ne conſiſtoit
qu'en deux Points. Ils'agiſſoit de
ſçavoir ſi ſur l'éminence de Naurouſe
dont je viens de vous parler,
on pourroit faire un Baſſin &
un Canal à droit & à gauche,pour
defcendre d'un côté à la Source
de la Riviere de Lers,& de l'autre
à celle de la riviere de Frelques
qui entre dans l'Aude; & ſi,ſuposé
que ce Baſſin ſe pût faire,il ſeroit
poffible d'aſſembler des
eaux , & de lesy amener en aſſez
grande abondance pour remplir
ces deux Canaux , & les rendre
propres à la Navigation.Pour s'en
éclaircir avec certitude , il viſita
toutes les Montagnes voiſines ,
chercha les hauteurs des Sources
de pluſieurs Rivieres que
l'on y voit naître , parcourut tous
ces
116 MERCURE
ces Païs qu'il confidera exactement
, & en nivela & renivela le
Terroir tant de fois, qu'il trouva
enfin qu'il feroit aiſé d'aſſembler
les eaux de fix petites Rivieres
qui ſortoient de ces Montagnes.
Ces Rivieres arroſent la Plaine
de Revel , & d'autres Contrées
du Laurageois,& s'appellent Alfau
, Bernaffon , Lampy , Lampillon,
Rieutort , & Sor. Il trouva
même qu'en pratiquant un Canal
qui côtoyeroit les Montagnes
, on en feroit deſcendre les
eaux juſqu'à l'éminence de Nauroufe
qu'il regarda comme
le Point de partage , où l'eau
ſe diſtribuëroit pour aller à droit
& à gauche ( c'eſt à dire vers l'Ocean&
vers la Mer Mediterranée
) remplir les Canaux qu'on
auroit faits pour la Navigation.
Toutes ces épreuves ayant convaincu
GALANT.
117
ر ش
vaincu Monfieur Ricquet, il fit à
Monfieur Colbert la propoſition
de l'Entrepriſe . Ce zelé Miniſtre
en parla au Roy ; & pour connoître
ſi elle pouvoit réüffir , il
fut jugé à propos de faire une
tentative par le moyen d'une
petite Rigolle. On la commença
dans la Montagne noire , au
deſſus de la Ville deRevel,& elle
fut conduite ſi heureuſement,
qu'elle porta à Naurouſe l'eau
de ces Rivieres.
Le ſuccés de cette Epreuve
ſembla répondre de celuy de
l'Entrepriſe . On travailla tout de
bon, & ce qui n'étoit qu'une Rigolle,
devint un Canalde profondeur&
de largeur fuffiſante pour
le tranſport deseaux neceſſaires .
Il fut ouvert pres de la Forêt
de Ramondens , un peu au deffous
de la Source de la Riviere
d'Alfau.
118 MERCURE
d'Alſau. Voicy le cours qu'on luy
a donné. Apres qu'il a deſcendu
juſqu'aux deux petits Ruiſſeaux
de Comberouge & de Coudiere ,
il prend la Riviere de Bernaſſon,
avec un autre Ruiſſeau du méme
nom , un peu au deſſous. En
ſuite il reçoit les Rivieres de
Lampy & de Lampillon , & le
Ruiſſeau la Coſtere , & porte
toutes ces Eaux dans la Riviere
de Sor au deſſus des Campmaſes,
petit Village proche la Forêt de
Crabeſmortes. Tout ce chemin
eſt fort ſinueux , & a de longueur
dix mille ſept cens ſoixante-une
toiſes. Pour faire entrer l'eau de
ces Rivieres dans la Rigolle , il
a fallu les barrer par des Digues
de pierre bien ciment ées.
Leur hauteur est telle,qu'où l'eau
deviendroit trop abondante, elle
peut les furnager , & fe répandre
dans
A
1
GALAN T.
119
1
I
dans ſes Canaux naturels . Comme
on a cherché à donner de
l'eau à ces mêmes Rivieres , apres
que les Baffins de communication
en ſeroient fournis, on a fait
à la Rigolle pluſieurs décharges,
que dans le Païs on appelle Efcampadous.
La Riviere de Sor étant enflée
de toutes ces eaux , les porte la
longueur de trois mille quatre
cens quarante- neuf toiſes , jufqu'au
pied de la Montagne,où on
les arréte par une Digue ſemblable
aux premieres,pour les faire
entrer dans un autre Canal,
qui n'eſt pourtant que la continuation
dela Rigolle . Ce Canal
ſerpente le longdes Côteaux jalqu'à
Naurouſe , durant l'eſpace
de 19378 toiſes. { 273
Ie vous ay marqué que le
ſuccés de la communication des
deux
I 20 MERCURE
د
deux Mers avoit paru infaillible,
en faiſant venirdas le Baſſin conſtruit
ſur cette éminence une
quantité ſuffiſante d'eau pour
fournir aux deux Canaux qui la
devoient établir.La crainte qu'on
eutde n'en point tirer affez de
toutes les petites Rivieres que la
Rigolle reçoit,& fur tout pendat
l'Eté,que la plupart ſont à ſec, fit
chercher dans la Montagne un
Lieu propre à faire un Reſervoir
d'eau fi confiderable, qu'il pût en
tout temps ſupléer à leur defaut.
Ce Lieu fut trouvé.C'eſt un Vallon,
un quart de lieuë au deſſus de
la Ville de Revel. On l'a nommé
de S.Feriol , à cauſe d'une Metairie
de ce nom qui en eſt proche.
Commele Ruiſſeau d'Audaut le
traverſe entierement, ce futde sõ
eau,&de celle des pluyes&des
neiges qui font fort frequentes
dans
GALANT. 121
1.
Be
רז
dans cette Montagne, qu'on prétendit
le pouvoir remplir. Ce Vallon
qui a 760 toiſes de longueur
fur 550 de largeur , eſt fort étroit
à la teſte . Il s'élargit au milieu , &
eſt reſſerré au pied , par l'approche
de deux Montagnes qui le
bornent de l'un & l'autre coſté,
& qu'on a jointes enſemble pour
former un Etang , & y retenir
l'eau par une Chauſſée. On peut
l'appeller une troiſiéme Montagne
, tant elle a de hauteur &
d'épaiſſeur. La Planche que vous
trouverez en cet endroit vous
fera voir la figure de ce Refervoir.
J'ajoûte icy l'explication
des lettres que vous y voyez
marquées.
AA Vallon de S. Feriol.
BB Teste du Vallon , ferrée entre
deux Montagnes.
Juin 1681 . F
122 MERCURE
1
CC Largeur du Vallon , &Montagnes
à droit & à gauche.
D Ruiſſeau d'Audaut qui paſſe
par le milicu du Vallon .
E chauffée faite au pied du même
Vallon , pour arrefter l'eau , &
former l'Etang.
La Chauffée dont j'ay commencé
de vous parler, a 61. toiſes
de largeur. La baze de ce
grand Ouvrage eſt un Corps ſolide
de Maçonnerie , fondé &
enclavé de toutes parts dans le
Roc. Il n'a qu'une petite ouverture
par deſſous en forme de
Voûte , & à rez de terre qui
fert de paſſage à l'eau de ce Reſervoir.
Comme on s'eſt aſſujerty
à ſuivre le Ruiſſeau d'Audaut
qui coule dans le Vallon , afin
que l'eau paſſant par un lit qui
luy eſt naturel , & n'ayant aucu- -
د
ne
GALANT.
123
q
L
R
ne violence à ſouffrir , ne cauſe
aucune ruine , on a donné neuf
pieds de largeur à ce Paſſage,
douze de hauteur , & 96. toiſes
de longueur en allant en ligne
courbe. Un gros Mur eſt élevé
fur le corps de cette Maçonnerie
, laquelle excede de quelques
toiſes la hauteur de la Voûte, ou
Aqueduc. Il prend depuis la
teſte de la Digue , & va juſqu'au
pied à droite ligne . Dans l'epaifſeur
de ce Mur eſt une autre
Voûte en forme de Galerie . Elle
a ſon entrée vers le pied de la
Chauffee ; & fa hauteur , auffibien
que fa largeur , eſt pareille
à celle de la premiere. La Galerie
qui ſe rétreſſit inſenſiblement
au fond , n'a qu'une toiſe
de largeur , & une & demie de
profondeur à la teſte de l'Ouvrage.
Elle est moins longue que
Fij
124 MERCURE
4
l'Aqueduc , parce qu'elle eſt tirée
à droite ligne , & non pas en
ligne courbe. Ainſi elle n'a que
67 toiſes , au lieu que l'Aqueduc
en a 94. Elle répond par haut,
c'eſt àdire à la teſte de laChauſſée
, perpendiculairement à l'orifice
de cet Aqueduc , & par bas
elle eſt à côté & à main gauche
defon embouchure.Ces Travaux.
ayant eſté faits & diſpoſez de la
maniere que je viens de dire,on
a en ſuite baſty trois gros Murs
de traverſe , qui allant d'unbout
de la Chauſſée à l'autre, ſont fondez
ſur le corpsde laMaçonnerie
qui fait la baze du Travail. Ils
font auffi , non ſeulement enlacez
avec la maçonnerie de la Galerie
, laquelle ils traverſent en
forme de Croix , mais encor ancrez
& enchaſſez à droit & à
1
gauche dans les Rochers des
deux
GALAN Τ.
125
1
,
a
deux côteaux du Vallon. Le premier
Mur , placé à la teſte de la
Chauffée , eſt de douze pieds
d'épaiſſeur à l'extrémité , eſtant
beaucoup plus large au bas , à
cauſe du Talus. Il n'a que ſept
toiſes de hauteur , & huit à dix
de longueur. Le ſecond , qui
eſt le plus élevé des trois
118 toiſes de longueur , quinze
pieds d'épaiſſeur , & ſeize toiſes
deux pieds de hauteur. Il eſt
placé à peu pres au milieu de
la Chauffée , à la diſtance de
33 toiſes du premier , & peut
eſtre prolongé juſqu'à 299 toiſes
& plus , s'il eſt beſoin de l'élever
davantage. Le troiſième , qui
eſt éloigné de 31 toiſesdu ſecond
Mur , fait le pied de la Chaufſée
, & a la meſme hauteur &
longueur quele premier,avec huit
pieds d'épaiſſeur.Des deux Voû-
Fiij
126 MERCURE
tes dont je vous ay fait la defcription
, celle d'enbas ſert pour
l'écoulement des eaux duMagazin
; & celle de deſſus , pour aller
ouvrir ou fermer le paſſage à
ces meſmes eaux par le moyen
de deux Trebuchets de bronze
poſez horizontalement dans une
tour qui a le nom de Tambour,
& qui eſt attaché au premier
Mur appellé Interne. Au troifiémeMur,
que l'on nomme Externe
, font les ouvertures de ces
deux Voûtes.
Quant au Baffin de Naurouſe,
qui eſt le lieu où les eaux de la
Montagne noire, & du Reſervoir
de S.Feriol , ſont apportées par le
Canal de dérivation , auquel j'ay
donné le nom de Rigolle , on
l'appelle le Point de partage , à
cauſe que c'eſt de là que l'eau ſe
diſtribuë à droit & à gauche
dans
GALANT.
127
1
د
0
dans les Canaux qui conduiſent
aux deux Mers. Sa figure eſt un
Octogone ovale , dont le grand
Diametre eſt de 200. toiſes , &
le petit de 150. reveſtu de pierre
de taille. Ce Baffin reçoit les
eaux de la Rigolle par l'un de
ſes Angles , & les diſtribuë par
deux Canaux ſortans de deux
autres Angles. L'un qui va vers
l'Ocean,gagne le Vallon de Lers ,
& ſe rend dans la Garonne. Il a
dix- huit Ecluſes , tant doubles
que ſimples , qui font 27. corps
d'Ecluſes dans l'eſpace de 28142 .
toiſes. Ce ſont quatorze lieuës
de France. L'autre Canal qui va
vers la Mediterranée juſques à
l'Etang de Thau , a quarante- fix
Ecluſes , tant doubles , triples,
quadruples , qu'octuples. Il contient
en longueur 99443. toiſes,
qui font pres de cinquante lièuës
Fiiij
128 MERCURE
P
de France. Il y a encor deux autres
Canaux. Le premier a eſté
fait pour décharger le Baffin
quand il y aura trop d'eau ; &
comme il ſeroit inutile de la répandre
dans les Canaux qui fer .
vent à la Navigation , on la fera
perdre par ce Canal de décharge
dans la Riviere de Lers. Le
ſecond, qui netient point au Baffin,
a ſon iſſuë à la Rigolle , pour
faire écouler les eaux ſales &
boüeuſes qu'elle pourra amener,
afin que l'Etang ne recevant que
des eaux claires & nettes,ne ſoit
point ſujet à ſe remplir de bouë,
&à ſe combler , comme font les
autres Etangs , qu'il faut nettoyer
, & approfondir de nouveau
!
detemps en temps. Ce Baffin eſt
un Ouvrage trop beau , pour me
contenter de vous en parler. II
faut vous le faire voir , du moins
autant
GALANT .
129
S
autant qu'on le peut,par lemoyen
de la Planche que je vous envoye.
Les lettres de l'Alphabet,
qui y ſont meſlées en divers endroits
, marquent ce qui ſuit.
A Baffin de Nauroufe , Point de
Partage.
BBBB Quay du Baſſin.
CCCC Escalier pour descendre
au Baffin.
D Ecluſe qui porte l'eau de la Rigolle
au Baßin.
E Ecluſe pour defcendre dans le
Canal du côté del'Ocean.
F Ecluſe pour defcendre dans le
Canal du côtéde la Mer Méditerranée.
G Ecluse pour la vuidange du
Baffin.
Η Epanchoir de la Rigolle pour
emporter les Sables.
On me promet d'autres Plancs,
F
A
130 MERCURE
tant du Canal & de la Rigolle
dans toute leur étenduë , que
des endroits ſéparez. Le Cap de
Sette eſt un des plus importans.
Pour fair a communication des
Mers , rien n'eſtoit plus favorable
que la Riviere de Garonne ,
qui donne un paſſage libre &
commode dans l'Ocean . Il n'en
eſtoit pas de meſme des Rivieres
qui vont à la Mediterranée
le long des Côtes de Languedoc.
Celle d'Aude n'avoit jamais porté
de Bateaux que depuis Narbonne
, & d'ailleurs elle ne donne
entrée à la Mer que par les
Etangs de Bages & de Vendres,
& par des endroits où toute la
Rade eſt ſi baſſe , qu'il eſt impoſſible
d'y établir aucun Port.
Toutes ces Côtes furent exactement
viſitées , & enfin on ne
trouva que le ſeul endroit du
Cap
GALAN T.
131 A
1
Cap de Sette qui euſt un fond
ſuffifant pour les Vaiſſeaux de
cinq à fix cens Tonneaux. L'établiſſement
d'un Port y fut fou'-
dain reſolu . Sette eſt un Promontoire
dans le voiſinage de la
petite Ville de Frontignan , où
croiſt ce Vin Muſcat qu'on eſtime
tant. Cette Montagne, quoy
qu'aſſez peu haute, ne laiſſe pas
de paroiſtre fort élevée , à cauſe
que tout ce qui l'environne eſt
plat. Elle a d'un coſté la Mer ;
de l'autre , les Etangs de Thau,
de Maguelonne , & de Petaur,
bornez par les Plaines du bas-
Languedoc ; & à droit & à gauche
, la Plage qui eſt entre la
Mer & ces Etangs. Cette Montagne
pouſſe dans la Mer une
longue pointe . D'un autre côté
la Mer qui avance , fait un ventre
dans la terre , dans lequel on
a
132
MERCURE
A
1
a trouvé ce fond ſuffifant dont je
viens de vous parler. Les Bords
qui font le long de la Plage , tenant
de la Plage meſme , ſont
remplis de Sable comme toutes
les autres Côtes de Languedoc
au circuit du Golfe de Leon. Le
Cap eſt plus enfoncé , & il y a
tout autour depuis vingt juſqu'à
vingt- quatre pieds d'eau. Il me
reſte à vous apprendre ce qu'a
decommun le Port de Sette avec
les Canaux de la communication
des Mers. Vous avez pû remarquer
par ce que j'ay déja dir, que
le long des Coſtes de Languedoc
ſont pluſieurs Etangs que ſepare
de la Mer une petite langue de
rerre.Ces Etangs n'ont d'eau que
cequ'ils en peuvent recevoir des
Graux.On appelle Graux les Paffages
que s'ouvre la Mer, quand
elle eſt forte , à travers la Pla
ge.
GALANT.
133
ge. Ils changent au gré du vent,
& donnent communication des
Etangs à la Mer. Cela ne pouvant
ſervir qu'à de petits Baſtimens
, à cauſe qu'il n'y a point
aſſez de fond , ny en la plûpart
des Etangs , ny aux Graux,
ny en pluſieurs endroits de la
Mer où ils aboutiſſent , il fallut
, pour rendre cette communication
parfaite , chercher les
moyens de la rendre propre
pour toute forte de Vaiſſeaux.
Le plus grand & le plus profond
de tous ces Etangs , appellé
l'Etang de Thau , ſe trouvant
heureuſement au voiſinage du
Cap de Sette , ce fut celuy qu'on
choiſit pour venir à bout de
cette Entrepriſe. Il eſt de granétenduë
, & a vingt - cinq
& trente pieds de profondeur
en beaucoup d'endroits. On
y
134. MERCURE
y navige auſſi ſeûrement que
commodement , & dans le befoin
il pourroit ſervir de Port.
D'un coſté on y a fait aboutir les
Canaux qui viennent de Naurouſe
, & qui communiquent à
l'Ocean, & de l'autre on y a joint
un Canal qui en traverſant la
Plage , ſe rend dans la Mer Mediterranée
. Ce Canal qui eſt
profond de deux toiſes , en a
ſeize d'ouverture , huit de baſe ,
& environ huit cens de longueur.
Voilà , Madame , de quelles
parties eſt compoſé ce fameux
Ouvrage qui a tant de fois exercé
le raiſonnement des Incredules.
Il fut commencé en 1666,
apres que Mr Riquet eut répondu
du ſuccez . C'eſt luy qui en
conduit tous les Deſſeins , & à
qui la gloire eſt deuë de l'ache
vement
GALANT.
135
vement de tous les Travaux
qu'il a fallu entreprendre. Comme
il reſtoit peu de choſe à faire
pour les voir parfaits , il avoit
lieu d'eſperer que le premier
Effſay du Canal ne ſe feroit point
ſans qu'il y reçeuſt les juſtes
loüanges qu'on luy preparoit
de toutes parts. Cependant ,
quelque digne qu'il en fuſt , ſa
mort l'a privé du plaiſir de les
entendre. Elle eſt arrivée au
commencement d'Octobre de
l'année derniere , & c'eſt là- deffus
que Mr de Caſſan a dit dans
ſon Epitaphe.
C
Y gift qui vint à
hardy deſſein
bout de ce
De joindre des deux Mers les liquides
Campagnes ,
Et de la Terre ouvrant le ſein,
Aplanit mesme des Montagnes .
Pour
136 MERCURE
Pour faire couler l'Eau , Suivant
l'ordre du Roy ,
Ilne manque jamais de foy,
Comme fit unefois Moïse.
Cependant de tous deux le deſtin
fut égal.
L'an mourut prest d'entrer dans la
Terre promise ;
L'autre est mort ſur le point d'entrer
dansfon Canal.
Il y a déja quelques années
que l'on avoit eu des preuves
de l'utilité de ce Canal dans
ſes deux parties oppoſées , ſçavoir
, depuis Toulouſe juſqu'à
Caſtelnaudary, & depuis Beziers
juſques à l'Etang de Thau. Mais
ſi l'on navigeoit dans ces deux
eſpaces , il reſtoit encor le plus
grand à faire , depuis Caſtel
naudary juſques à Beziers . C'étoit
celuy qui en liant les deux
autres,
GALAN Τ. 137
autres , devoit perfectionner toute
l'Entrepriſe. Il fut enfin achevé
au mois d'Avril dernier ; &
le Roy en ayant eu la nouvelle
, envoya ſes Ordres à Mr Dagueſſeau
Intendant de Languedoc
, pour viſiter le Canal à fec,
&y faire mettre l'eau en ſuite.
C'eſt ce qu'il a fait depuis Sette
juſqu'à Toulouſe , avec tous les
ſoins qu'on pouvoit attendre
de ſa vigilance. D'abord qu'il
eſtoit paflé par quelque endroit,
on travailloit à fermer les Bréches
, & à arreſter le cours des
Rivieres qui devoient fournir de
l'eau pour le rempliſſage du Canal.
Il étoit accompagné dans cette
Viſite du Pere de Mourgues
Jeſuite , Recteur du College de
Roanne, grand Mathematicien ;
de Mr de Bon- repos Maiſtre
des Requeſtes , & de Monfieur
le
138 MERCURE
le Comte de Carmain Capitaine
aux Gardes , l'un & l'autre Fils
de feu Mr Riquet ; de Mr de
Lanta Baron des Etats de Languedoc
, & de Mr de Lombrail
Treſorier de France , tous deux
Gendres du meſme Mr Riquet;
de Mr de la Fueille , Inſpecteur
du Canal ; & de Mrs Andréoſſy ,
Gillade , & de Contigny , Controlleurs
genéraux , & Conducteurs
des Ouvrages. Le Rempliſſage
ayant eſté fait , il partit
le 15. de May de l'Embouchure
de la Garonne , ſur une Barque
préparée exprés , & le 17. il arriva
à Caſtelnaudary. Cet heureux
Eſſay cauſa grande joye aux
Habitans de cette Province , au
nom deſquels les Vers que vous
allez voir ont eſté donnez à cet
Intendant . Ils font du meſme
Mr de Caffan , Autheur de l'Epitaphe
de Mr Riquet.
GALAN T. 139
SUR LE CANAL
L
ROYAL.
OUIS LE GRAND , ce digne
Roy ,
Doit à tous les Mortels luy Seul
donner la Loy ,
Puis qu'au bruit de fon Nom tout
Ennemy recule.
Ses exploitsfont toûjoursſi beaux,
Que l'un de ses moindres Travaux
Vaut les douze Travaux d'Hercule.
**
La terre n'avoit qu'un endroit ,
Où les Mers ſe joignant dans un
petit Detroit ,
Il falloit aller loin en riſquer le
passage ;
Mais par celuy qu'a fait ce Roy,
Nul des humains ne craint pour
Soy
N'y le détour, ny le naufrage.
Qui
140
MERCURE
**
Qui peut le croireſans le voir,
Que d'unir les deux Mers ilait eu
le pouvoir ?
Cette Merveille außi n'a rien qui
luy réponde.
Le Canalpar où vient cette Eau,
Eſt ſeul plus utile & plus beau
Que lesfeptMerveilles du Mõde.
**
Cet invincible Souverain
Force ſes Ennemis les armes à la
main ;
Et dansſes hauts projets ilforce la
Nature.
1l dompte ceux- là par le Fer,
Et de l'une & de l'autre Mer
Il rend les bornesfans meſüre.
Ce grand Princeen tout ce qu'il
fait
Imite le Tres-Haut dont il est le
Portrait,
Puis
GALANT .
141
Puis que tout ce qu'il veut s'acheve
&ſe conſomme.
Ce Canaldont il vient à bout,
Montre que sa Main qui peut
tout ,
Tient bien plus de Dieu que de
l'Homme.
Temoin de nostre Zele ardent ,
Illuftre DAGUESSEAU , glorieux
Intendant,
Qui dans le Languedoc eſtes l'oeil
de ce Prince ;
Vous voyez qu'entousſes Etats
Il n'a point de Coeurs ny de Bras
Comme ceux de cette Province.
Apprenezà tous les Mortels,
Que s'ils ne dreffent pas à ce Roy
des Autels,
Ils doivent luy dreſſer un Temple
de Mémoire
Qu'il
142
MERCURE
Qu'il remplira par ses hautsfaits,
Auſſi ne verra- t'on jamais
Le terme infiny de ſa gloire .
Dans le meſme temps que
Mr Dagueſſeau arriva par leCanal
à Caſtelnaudary , Mr le Cardinal
Bonzi , Préſident né des
Etats de Languedoc à cauſe de
ſon Archevêché de Narbonne,
ſe rendit à S. Papoul avec Mefſieurs
les Eveſques de Beziers &
d'Alet , Mr le Marquis de Villeneuve
Baron des Etats , Mr de la
Maranſane Lieutenant de Roy
de Narbonne , Mr de Monbel
Syndic genéral de la Province,
Mr de Pujols Secretaire du Roy
aux Etats de Languedoc , & Mr
Mariotte Greffier des meſmes
Etats. Ils furent traitez ſplendidement
par Mr l'Eveſque de S.
Papoul , avec lequel ils ſe rendirent
GALANT.
143
e
0
rent à Caſtelnaudary le Lundy
19.du meſme mois à huit heures
du matin . Mr le Cardinal Bonzi
ayant mis pied à terre hors les
Portes de la Ville , du coſté du
Canal , y reçeut les Harangues
du Prefidial , des Confuls, & des
autres Corps de Ville & Communautez
Religieuſes. Il alla en
ſuite viſiter le grand Baffin du
Canal avec Mr Dagueſſeau , qui
eſtoit forty à ſa rencontre ; apres
quoy , il vint entendre la Meſſe
à la Chapelle S.Roch , qui eſt au
bord du meſme Canal. Le Pere
de Mourgues l'y celebra pour
le Roy. Cela fait , il fortit de la
Chapelle , & s'avança le long
du Canal , avec Meſſieurs les
Eveſques de Beziers & d'Aler,
& Monfieur l'Intendant , au devant
de la Proceſſion , qui eſtant
partie de l'Egliſe Collegiale de
Caſtelnau
144
MERCURE
r
Caſtelnaudary , avoit pris ſa
marche du côté de la Chapelle
S. Roch , vers le Lieu où l'on
avoit préparé la Barque Royale.
Monfieur l'Eveſque de S. Papoul
, reveſtu de ſes Habits
Pontificaux , & la Mitre en tefte
, faifoit la Ceremonie , la Ville
de Castelnaudary eſtant de ſon
Dioceſe. Il eſtoit précedé de
tous les Ordres Séculiers &
Réguliers , & fuivy desOfficiers
du Préfidial , des Confuls , & des
autres Corps de Ville. Monfieur
de Bonzi , & ceux qui l'accopagnoient
, ayant rencontré la
Proceſſion , ſe mirent à la teſte
du Préſidial , & la fuivirent juſques
au Lieu de l'Embarquement.
Ce fut là que Monfieur de
S. Papoul donna la Benediction
aux Eaux du Canal , à la Barque
Royale, aux autres Barques quidevoient
GALANT.
145
ان
voient la ſuivre, & à tout le Peu-
,
ple tant de la Ville que des environs
accouru en foule pour
joüir de ce Spectacle. La Proceffion
s'en retourna dans le même
ordre qu'elle estoit venue ,
en chantant le Te Deum. Elle
entra dans la Chapelle S. Roch,
où Mr l'Eveſque de S. Papoul
quita ſes Habits Pontificaux. II
vint rejoindre de là Mr le Cardinal
Bonzi qui l'attendoit dans la
Barque préparée , avec les Prélats
, Mr Dagueſſeau, & les Officiers
de la Province , dont je
vous ay dit les noms.Cet Embar
quement ſe fit au bruit du Ca-
| non , de toute l'Artillerie de la
Ville , & de mille cris de Vive le
Roy.La Barque Royale étoit tapiſſée
par tout,& meublée fort propremet;
& ce qui plaiſoit le plus à
unnobre infinide ſpectateurs doç
Juin 1681 . G
146 MERCURE
3
le Canal ſe trouva bordé, c'eſtoit
de la voir ſuivie de vingt trois
autres chargées richement pour
la Foire de Beaucaire , dont une
partie venoit du coſté de Bordeaux
par la Garonne.
Monfieur le Cardinal Bonzi
avoit donné tant de ſoins à cette
grande entrepriſe , qu'il ne faut
pas s'étonner s'il voulut luy-méme
ſe rendre témoin de ſon ſuccés.
Je vous envoye un Sonnet
qui fut preſenté à cette Eminence
, fur le Cours ouvert au Canal
Royal . Il a eſté fait par Mr Pech,
de Narbonne en Languedoc.
C'eſt un jeune Abbé qui promet
beaucoup , & qui n'ayant encor
que vingt ans, a des connoiſſances
qui paſſent ſon âge.
Vel Prodige étonnant ! quel
merveilleux Ouvrage !
Par
GALANT. 147
Par tes foins , GRAND BONZI,
Neptune étend ſes droits ,
Et roulant à longs flots par de nouveaux
endroits ,
De l'un à l'autre Pôle il fefait un
paſſage.
Le timide Nocher ne craint plus le
naufrage.
- Ilfuit le cours de l'onde à l'abry
de nos Bois ;
Et la Merfansfureur uniſſant ſes
Détroits ,
Des Richeſſes de l'Inde embellit ce
1
Rivage.
忠
Ayant uny les Coeurs , les Eſprits,
les Etats ,
Reglé les Differens de tant de Potentats
,
Tu joins les Bords des Mers ,
rens l'eau plus traitable.
Gij
148 MERCURE
Tout l'Univers außi dans l'admiration
,
Publie à haute voix que le Ciel favorable
,
T'a donné pour partage un Esprit
d'UNION .
J'ay oublié de vous dire que
dans la Barque qui devoit remorquer
celle où eſtoit ce Cardinal
, on avoit placé des Violons,
des Haut- bois & des Trompetes.
Ce fut au bruit de ſes Inſtrumens,
ainſi qu'aux décharges
du Canon & de la Mouſqueterie,
que cette petite Flotte ſe mit
à la voile . Toutes les Ecluſes , qui
dans cet eſpace ſont au nombre
de 59. contenant la quantité de
76645. toiſes courantes
rent paffées avec beaucoup de
د
fufacilité
;
GALANT.
149
facilité , on peut dire meſme en
fort peu de temps , quoy que l'on
ne fiſt que de petites journées ,
à cauſe des continuelles obfervations
qui arreſtoient Mr Dagueſſeau.
Il examinoit tous les
Travaux,& faiſoit fonder le fond
de l'eau d'eſpace en eſpace, comme
il avoit fait depuis Toulouſe.
On fervit un magnifique Dîné
avant qu'on paſſaſt la premiere
Ecluſe ; & le foir, Mr de S.Papoul
regala la Compagnie à Villepinte.
Le lendemain on alla coucher
à Penautier , où Mr de Penautier
Conſeiller au Parlement
de Toulouſe donna un fort grand
repas à la même Compagnie, qui
lejour ſuivant fut traitée ſuperbe.
met à Pechery par M.de Monbet.
Le Jeudy 22. on alla à Roubia,
& le Vendredy 23. on paſſa
le Pont de Repudre. Il a eſté
Giij
150
MERCURE
,
fait à cauſe d'un Torrent qui
vient de coſté en cet endroit- là,
Ce Pont , qui a 68. toiſes de longueur
, ſert de paſſage au Canal .
Vous pouvez juger par là de
quelle ſolidité il doit eſtre. Ce
qu'il ya de fort furprenant , c'eſt
de voir de grandes Barques naviger
deſſus , & y trouver par
tout ſept pieds d'eau tandis
qu'au deſſous le Torrent y en entraîne
dix ou douze toiſes cubes.
Pour vous en donner une idée
plus forte , imaginez- vous que
l'eau de quelque Canal vient
paſſer ſur le Pont- neufpour traverſer
le Faux bourg , & que la
Seine eſt le Torrent de Repudre
qui roule ſes eaux ſous ce méme
Pont. On paſſa en ſuite ſur le
Bord de la Chauſſée , appellée
de Ceſſe , à cauſe de la Riviere
de ce nom dont elle arreſte le
cours..
GALAN T. 151
e
cours. Sa longueur est de 112.
toiſes , ſa hauteur de cinq, & fon
épaiſſeur de quatre & demie. Ce
mefme jour on coucha à Capeſtan
, où Mr le Cardinal Bonzi
traita tous ceux qui l'accompagnoient
, avec ſa magnificence
ordinaire..
Le Samedy 24. les Barques
paſſerent l'endroit qu'on appelle
le Malpas. Il eſt à une lieuë de
Beziers .C'eſt une Montagne percée
en Voûte dans le Roc pendant
85. toiſes. Sa largeur eſt de
4.toiſes , & fa hauteur de quatre
&demie. Aux deux coſtez il y a
une Baquete large de trois pieds
pour le tirage des Barques.Il a falu
eſcarper la montagne aux deux
bouts pendant plusde 280.toiſes,
&faire de fort extraordinaires
enfoncemens. Au ſortir de cette
Voûte , ſous laquelle il faut que
Giiij
152
MERCURE
les Barques paſſent , on eſt fort
furpris, qu'au lieu de ſe voir dans
un Païs plat comme il ſembleroit
que l'on devroit eſtre, on ſe trouve
ſur la premiere des huit Ecluſes
accolées , c'eſt à dire , ſur une
maniere de Montagne d'eau ,
d'où l'on découvre des Plaines ,
des Rivieres & des Villes, qu'on
perd de veuë à meſure que l'on
deſcend ces Ecluſes ; & comme
elles font fort proches les unes
des autres , il ſemble que les
Bateaux defcendent ſur des marches
de criſtal , ce qui paroiſt un
enchantement , & dure environ
trois heures . Le lieu où ces huit
Ecluſes ont eſté faites de ſuite,
( & c'eſt pour cela qu'on les appelle
accolées ) eſt un Païſage
d'une beauté merveilleuſe . Il eſt
preſque entierement planté d'Oliviers.
La Mediterranée le borde
GALANT.
153
a
de au Levant. Vers le Couchant
, ce ſont des Montagnes
dans un affez grand éloignement.
On en a fait encor deux
à l'endroit où le Canal a ſon eme
bouchure dans la Riviere d'Orb ,'
qui coule le long des Murailles
de Beziers. Ce nombre d'Eclu-
1 ſes adjoûte une nouvelle beauté
: à ce Païfage , & par leur ſtructuere
, & par la chûte des eaux du
Canal, qui forment un ſemblable
nombre de Caſcades. Quand on
a paſſé les dernieres , il s'en faut
peu qu'on ne croye qu'ona chan-
01 gé de païs. On voit d'autres Vilisles
, d'autres Rivieres , & d'autres
Plaines & fur quelque objet
25
e
ft
D.
p. qu'on jette la veuë, elle a toûjours
lieu d'eſtre ſatisfaite.
e
ود
- La Barque Royale arriva à la
veuë de Beziers à dix heures da
matin , au milieu d'un grand
G
154
MERCURE
1
1
Peuple, qui rempliſſant les bords
duCanal , faiſoit retentir de toutes
parts des cris de Vive le Roy..
Elle fut ſalüée d'abord par le
Corps des Marchands à cheval,
qui firent leur décharge les premiers
; apres quoy on entendit
celle de quatre cens Fantaſffins
que les Confuls &Gouverneurs
de Beziers avoient fait poſter
desdeux coſtez . Ils accompagnerent
la Barque juſqu'à la plus
haure Ecluſede celles qui ſe prefentent
à la veuë de la Ville du
coſté de Narbonne. On fit làun
feu extraordinaire de Boëtes, de
Petards, & de Feux d'artifice, auquel
le Canon de la Ville répondit.
Mr le Cardinal Bonzi , Mefſieurs
les Eveſques d'Alet, de Beziers
,& de S. Papoul , Monfieur
Dagueſſeau , & tous les autres,
deſbendirent en Bateau dans ces
huit
GALAN T.
155
huit Ecluſes, & à chacune, ils ſe
trouvoient régalez , tantoſt par
des Corbeilles de Fleurs qu'on
leurapportoit des Jardins du voifinage,
tantoſt par quelques Preſens
de Fruits , tantoſt par des
Vers qu'on recitoit à la loüange
de Sa Majesté, & tantoſt par des.
Concerts de Muſique. Voicy un
Dialogue qui leur fut chanté à
l'Ecluſe la plus baſſe par les ſieurs
de Vezeau & Bornes , deux des
plus belles Voix de la Province,
dont l'un repreſentoit le Dieu
du Canal , & l'autre la Nymphe
d'Orb. Les Vers ſont de Monat
fieur Lepul , premier Conful de
la Ville . Je vous envoye les premiers,
notez .
DIALO
156 MERCURE
r
DIALOGUE
DU DIEU DU CANAL,
ET
DE LA NYMPHE D'ORB.
LE DIEU DU CANAL.
Depuis peu, dans le fein de ces
vaſtes Campagnes ,
Je trace une route à mes eaux ;
Des plus bas lieux , je m'éleve
aux plus hauts ,
Iefranchis les Valons , jeperce les
Montagnes
Et quoy que rien ne ſoit égal à
moy ,
Je ſuis le moindre effet du pouvoir
d'un grand Roy.
LA NYMPHE D'ORB.
Dés l'enfance du Monde
L'arroſe de mon onde ,
Des bords auſſi feconds , qu'ils font
délicieux. C'est
3
nesoitegal amoy
99
6
RoyJesuis lemoindreeffet
GALANT.
157
C'est le plus doux climat que le
Soleil éclaire ;
Etfi les Dieux pouvoient fe plaire
Ailleurs que dans les Cieux ,
Ils ſe plairoient dans ces Lieux.
LE DIEU.
De l'une & l'autre Mer ,je forme
l'alliance.
LA NYMPHE.
Mes eaux fervent à voſtre cours .
LE DIE U.
Du Roy qui nous unit celebrons la
Puissance.
LA NYMPHE.
Je mets toute magloire à le chanter
toûjours.
Tous deux enſemble.
Qu'à l'Univers il donne de
beaux jours !
L'Ennemy ne craint plusſa marche
triomphante د
Il enfut l'épouvante ,
Il en est les amours .
LE
158 MERCURE
LE DIEU.
Ah qu'il est élevé sur le reste des
Princes !
LA NYMPHE.
Qu'ilpourvoitfagement au bien de
Ses Provinces !
LE DIEU.
Ce Peuple en est charmé.
LA NYMPHE .
Ces Lieux en font témoins.
Tous deux enſemble .
BONSI leur donneſes ſoins .
LE DIEU.
D'un éclat fans pareil fa Pourpre
est embellie.
*
LA NYMPHE.
A fes grandes vertus il doit fes
grands Emplois.
LE DIEU.
C'est la gloire de l'Italie.
LA NYMPHE.
C'est le bonheur de l'Empire Frans
çois.
Tous
GALANT. 159
Tous deux enſemble.
Ilfert à la fois,
Les Dieux & les Roys.
C'est la gloire de l'Italie ,
C'est le bonheur de l'Empire François..
Dans l'endroit de l'Air de Monſieur
de Pulvigny , j'ay oublié de
vous dire que les Vers qu'il a
notez ſont de Monfieur le Comte
de Rocquebrune. J'adjoûte un
Sonnet , dans lequel on fait parler
la Riviere d'Orb .
A
Voirlefoible coursde mon Eau
languiſſante
Apeine me rouler dans le ſein de
Thetis ,
Parmy les Dieux des Eaux dont la
FranceSevante,
On a deû me compter au rang des
plus petits.
Mais
160 MERCURE
Mais depuis que d'un Roy la Main
Sage &puiſſante
A pû joindre les Mers dans l'Empire
des Lys,
Fay changé de destin , & ma courſe
importante
Deviendra le lien des deux Mondes
unis.
Fleuves , qui rempliſſez & la Fable
& l'Histoire,
Cedez à ce bonheur qui me comble
degloire ,
JeSuis utile enfin aux deſſeins de
monRoy.
Son Canal dans monſeinſe vafaire
paſſage,
On voit à mes deux Bords aboutir
eet Ouvrage.
Et Neptune àson tour aura besoin
de moy.
La
GALANT. 161
La belle & illustre Compagnie
qui rempliſſoit la Barque Royale,
ayant paffé la derniere Ecluſe ,
trouva une eſpece de Galere armée
de Canons & de Forçats ,
( que les Marchands Epiciers , qui
ont un grand intereſt à la commodité
du Commerce , avoient
preparée pour la recevoir. Ils firent
une fort belle décharge, accompagnée
de celle du Corps des
Marchands à cheval , des Fantaffins
, & du Canon de la Ville , &
apres avoir fait leurs Préſens à
Monfieur le Cardinal Bonzi & à
Monfieur Dagueſſeau , qu'ils falüerent
à leur paſſage de pluſieurs
coups de Canon , ils les ſuivirent
dans le litde la Riviere.Les Confuls
de Beziers les y attendoient
en Robes rouges,dans un Bateau ,
avec les Violons , & une agreable
Simphonie. Leur Bateau ,
tout
162 MERCURE
tout tapiſſe au dedans , & femé
de Fleurs de Lys , eſtoit orné au
dehors des Chifres du Roy , avec
ſes Armes à l'endroit le plus élevé
, & au deſſous , celles de la
Ville. Ils approcherent la Barque
deMonfieur le Cardinal Bonzi,
où eftant entrez, Monfieur Lepul,
portant la parole en qualité de
premier Conful , le complimenta
en ces termes .
,
BOS
Voſtre Eminence vient de voir
un Ouvrage que les Romains
anciens Maistres , n'ont ofé entreprendre
; que nos Roys les plus
puiſſans n'ont fait seulement qu'i.
maginer, & que Loüis LE GRAND
a heureusement achevé. Il ne man.
quoit que ce miracle àſon Regne, que
Jes Conquestes ont renduſi celebre,
& que la Paix rend fi floriſſant.
C'est un témoignage autentique de
Sa bonté,außi- bien que deſamagnificence.
GALAN Τ . 163
e
ficence . Il a ſurmonté la Naturepar
le travail pour noftre avantage , &
pour sa gloire. Il nous a facilité le
Commercedes deux Mers . Ila donné
un ornement conſidérable à cette
Ville , une nouvelle Riviere à cette
Province ,& une Merveille àl'Etat .
Comme nous en devons la perfection
d à vos soins , Monseigneur
vous rendons graces de tout le
bien que nous en attendons ,
نم
ſommes avec le dernier respect , Vos
tres - humbles & tres - obeiffans
H
1
N
Serviteurs.
و
,
nous
Onſe débarqua en ſuire &
tout ce qui eſtoit ſous les armes
fit la troiſiéme décharge , que le
Canon de la Ville termina. Les
Confuls accompagnerent tous
#ces Meſſieurs parmy les accla-
#mations publiques , & au fon
des Violons , à une Maiſon des
Peres
164 MERCURE
Peres Minimes , bâtie ſur le bord
de la Riviere , où Monfieur l'Eveſque
de Beziers leur avoit fait
préparer un magnifique Repas .
Apres le Dîné ils ſe ſeparerent.
Monfieur le Cardinal Bonzi ſe
rendit le ſoir à fon Abbaye de
Valmagne; & Meſſieursles Evef
ques d'Alet & de S.Papoul,à leurs
Eveſchez,où la Feſte de la Pentecoſte
les rappelloit. Monfieur Da
gueſſeau, avec ceux qui l'avoient
accompagné depuis Toulouſe, ſe
remit ſur le Canal, deſcendit dans
la Riviere d'Heraut pour l'Ecluſe
ronde , & alla coucher à Agde.
L'Ecluſe ronde a eſté bâtie expres
pour ſervir à trois Routes diferentes.
Ainſi on luy a donné trois
ouvertures . L'une fait aller à l'Ocean
; & les deux autres à la Méditerranée
, par le Port de Sette,
& par un Canal qui ſe dégorge
dans
GALAN Τ.
165
dans la Riviere d'Heraut qui pafle
à Agde , & qui entre dans la Mer
ià une lieuë de là. Le Canal qui va
de l'Ecluſe ronde à Agde , a 300
atoiſes de longueur. Le lendemain
25. jour de la Pentecofte , Monſieur
Dagueſſeau ayant remonté
par la meſme Ecluſe d'où il reprit
le Canal , traverſa l'Etang de
Thau , ſéparé de la Mer par une
Plage de Sable ,& alla moüiller au
☐ Port de Sette au bruit des Petards
& Canonades des Barques & Batimens
quis'y rencontrerent en
-fort grand nombre , &de la
nouvelle Bourgeoiſie rangée ſous
les armes
mes , parmy les acclamations
ordinaires de Vive le Roy.
Il eſt impoſſible de marquer la
joye des Peuples pour les avantages
que Sa Majesté leur a
procurez .
Ce
166 MER CURE
Ce que l'Epreuve qui viết d'eſtre
faite a de tres - conſidérable ,
c'eſt que l'on n'a employé que
ſept jours depuis Caſtelnaudary
juſqu'au Port de Sette. Si l'on
en-joint deux pour la Navigation
de Castelnaudary à la Garonne
, & fix pour ceux de la
Garonne juſqu'à l'Ocean , tout
cela ne fera que quinze jours
pour paffer d'une Mer en l'autre,
cequi dans la ſuite pourra s'abréger
par les facilitez de la pratique
continuelle des Ecluſes.
Elles ſont au nombre de 104.
dont pluſieurs eftant accolées ,
ſe réduiſent à 65. ſtations , qu'on
peut paſſer en trente heures. Je
laiſſe à juger par ce détail combien
ce Canal fera utile au Commerce
du Ponant & du Levant ,
puis qu'il fera éviter les riſques
& les avaries de Mer qu'il faut
efſuyer
GALANT. 167
2
eſſuyer par le grand Contour ,
& par le Détroit, pour ſe rendre
à l'Ocean , à Marseille , & à la
Riviere de Gennes. Tout cela
ſera changé au plaifir de paſſer
auſſi ſeûrement que promptement,
au milieu de deux des plus
belles Provinces de France
abondantes en denrées délicieuſes
, & remplies de toute forte
de manufactures. L'on a fait de
ſi ſurprenans Ouvrages pour re
chercher & pour conſerver les
eaux, qu'on eſpere , avec les autres
précautions que la ſuite fera
prendre , qu'on navigera ſur le
Canal dans tout le cours de l'année;
ce qui ſe fait rarement meſme
ſur les plus grandes Rivieres.
Le Canal eſt large de trente
pieds, & a de longueur
Depuis la Garonne jusqu'à Castelnaudary
, 34934 torfes.
De
168 MERCURE
De Castelnaudary jusqu'à Beziers
, 76645
De Beziers jusqu'à la Mer, 15995
Total de longueur ,
د
127574
qui font à peu pres 64 lieuës de
France. Le plus grand ſujetd'admiration
eſt, que pendant les plus
fortes guerres , la conſtance & la
fermeté du Roy à n'abandonner
jamais aucun de ſes grands deffeins,
& l'infatigable application
de Monfieur Colbert ayent
fait continuer une Entrepriſe
d'une fi extraordinaire dépenſe
juſqu'à fon entiere perfection ....
Il y a eu pluſieurs Eveſchez
donnez . Le Pere Germain Allart,
Récolet de la Province de
Paris , a eſté nommé à celuy de
Vence. Il a eu un Grand - Oncle
autrefois Eveſque de Verdun , &
fort d'une des premieres Maifons
de Sezanne en Brie , où il
nâquit
GALANT . 169
-
コ
nâquit en 1618. Il prit l'Habit de
Recolet en 1636. & apres ſes
Etudes de Philofophie & Theologie
, il fut luy- meſme choify
pour enſeigner l'une & l'autre , au
Convent de S. Denys. Depuis il
a eſté Gardien en diférentes
Maiſons , & Commiſſaire gene-
-ral en pluſieurs Provinces. Il fuc
fait Définiteur eſtant encor jeune
, & a eſté trois fois éleu Provincial
de la Province de Paris,
&une fois de celle de S. Antoine
en Artois. En ſuite, à la demande
du Roy , le General le nomma
pour eftre Commiſſaire general
de tout l'Ordre de S. François
en France , c'eſt à dire , Supérieur
de tous les Recolets & Cordeliers ,
= & des Maiſons de Filles qui en
dépendet dans toute l'étenduëdu
du Royaume . En 1662. eſtant Provincial
de Paris , il aggrégea pour
Iuin 1681
e
९
1
Ң
170 MERCURE
la premiere fois , par f'ordre du
Roy & l'autorité des Supérieurs
genéraux, à la Province des Ré.
colets de Paris , tous les Convents
de cet Ordre , ſituez dans
les Villes & Païs cédez à la France
par le Traité des Pyrenées du
côté des Païs - Bas; & en 1668 .
il pourſuivit par le meſme ordre
aupres de Sa Sainteté à Rome ,
& aupres du General en Eſpagne
, à ce que ces Convents des
Païs -Bas fuſſent ſéparez de la
Province de Paris , & érigez en
une Province nouvelle toute
rénfermée dans les Terres du
Roy , ſous le titre de S. Antoine
en Artois. Durant le temps de
ſa Commiſſion generale , il ſépara
, par le meſme ordre du Roy ,
tous les Convents des Récolets
fituez dans les Provinces ſujetes
à l'Eſpagne du côté des Païs-
Bas,
GALANT. 171
bas , & cédez à la France par le
Traité de Nimégue, & les aggrégea
aux deux Provinces de S. André
& de S. Antoine , qui ſont
toutes deux entierement ſoûmiſes
à la Domination Françoiſe.
- Le meſme Pere Germain Allart
- eſtant pour la ſeconde fois Pro-
= vincial de Paris, alla par ordre du
Roy en Canada , pour y rétablir
• les Récolets de la Province de
Paris, qui autrefois en avoient
eſté les premiers Miſſionnaires ,
& que les Anglois en avoient
chaffez en 16.8. Il eut l'avantage
d'aller avec le Roy dans la
- Campagne de Hollande avec
quarante de ſes Religieux , pour
eftre les Miffionnaires de cette
Royale Armée, & par ſa pieté &
prudence il y établit un ſi bon ordre,
tant pour les Hoſpitaux, que
pourlaſuite de l'Armée , que de
1
Hij
172 MERCURE
puis ce temps- là Sa Majeſté a fait
l'honneur aux Récolets de ſe ſervir
toûjours d'eux pour les Aumôniers
& Miſſionnaires de ſes
Armées , tant en Flandres qu'en
Allemagne , ayant meſme eu la
bonté de dire , qu'ils vivoient
dans ſes Armées avec autant de
recueillement que s'ils avoient
eſté dans leurs Convents , &
qu'on ne les voyoit qu'aux Lieux
où ilsdevoient être;& tout cela en
vertudu premier réglementd'une
vertueuſe& charitable conduite
que le Pere Allart établit en cette
premiere Campagne de Hollande
où il alla . On peut bien
juger qu'un Homme qui a eu tant
d'ordres de la Cour pour des cho.
fes tres - conſidérables & fi diferentes
, n'a pû les exécuter ſans
eſtre obligé d'en rendre compre
dans ſon temps , & par ce moyen
de
GALAN T.
173
コ
1
de faire paroître l'étenduë de ſon
eſprit au plus éclairé de tous les
Monarques, La recommandation
ne pouvoit eſtre plus forte . Aufſi
a- telle eu l'effet qu'on en eſpéroit
pour luy , puis que c'eſt ſur ces
principes que Sa Majesté l'a fait
Eveſque de Vence .
Dans le meſme temps , Monſieur
de la Roque- Priellé , Abbé
de la Reulle, a eſté nommé à l'Eveſché
de Bayonne, Il y avoit en .
viron huit ans qu'il n'eſtoit venu
enCour, ayant eſté occupé pen-
리 dant tout ce temps à réformerles
abus qui s'eſtoient gliſſez dans
fon Abbaye par les entrepriſes
de quelques Particuliers ,& à en
- rétablir les ruines cauſées par les
guerres des Prétendus Reformez.
Il fut préſenté au Roy le 24 .
de l'autre mois par Monfieur le
Marquis de Geſvres , reçeu en
Hiij
174 MERCURE
furvivance de la Charge de Premier
Gentilhomme de la Chambre.
L'eſtime où ſa probité l'a mis
par tout où il eſt connu , a fait
voir en luy un ſi grand merite,
que Sa Majesté a crû ne pouvoir
faire un plus digne choix pour
la conduite de l'Egliſe de Bayonne.
Sa fidelité , & les ſervices
que ceux de cette Maiſon ont
rendus & rendent encor dans
leurs Emplois , méritoient cette
glorieuſe marque de diſtinction,
qui luy a eſté donnée avecde tels
agrémens , qu'on peut dire que
l'on a reçeu deux fois , quand on
a reçeu de cette forte.
Monfieur l'Abbé de Meſpléez,
Conſeiller au Parlement de Navarre
, & ancien Baronde Bearn ,
acu l'Eveſché de Leſcar. Son
merite particulier,joint aux avantages
deſa naiſſance a fait voir
2
avec
GALANT . 175
avec plaiſir que Sa Majeſté l'ait
mis dans ce Poſte . Il eſtoit vacant
par la mort de Meffire Jean de Salliez
. C'eſtoit un Prélat , qui quoy
qu'il euſt quatre-vingts - ſept ans ,
rempliſſoit un peu auparavat qu'il
mourût,les devoirs les plus exacts
de fon miniſtere .Sa vie a eſted'un
exemple merveilleux,& il l'a pafſée
ſans abandonner jamais fon
Troupeau , & faiſant continuellement
la Viſite dans les Parroiſſes.
Monfieur de Salleterre ſon Predeceſſeur,
avoit veu en 1620.rctablir
dans ſon Dioceſe l'Exercice
de la Religion Catholique , que
ceux du Party contraire en avoiét
bannie depuis 1569. qu'ils brûlerent
les Egliſes ,& firent mourir les
Preſtres . Il avoit auſſi veſcu 88 ans .
On ne doit pas s'étonner de ce
grand âge. L'air du Païs eſt ſi bon ,
que la plupart des Gens y vieillif-
Hiiij
176 MERCURE
ſent ſans aucune incommodité
confiderable . Il y a fort peu que
Madame de la Viſe , Mere de
Monfieur le Premier Preſidentde
Pau , mourut âgée de 104. ans.
Elle a toûjours conſervé ſes lumieres
, & la memoire qu'elle
avoit fort grande , ne luy a manqué
qu'avec la parole. Quelque
temps auparavanton avoit veu un
Particulier du Village de Beros
pres la Ville de Pau , marcher à
l'âge de 120 ans avec la meſme
diſpoſition qued'autres marchent
à vingt. Il en avoit 1 23 quand il
mourut.
Puis que nous ſommes ſur les
choſes extraordinaires, je ne dois
pas oublier de vous apprendre ce
qui eſt arrivé depuis deux mois à
Geneve . Mademoiselle Riltier,
Femme de Monfieur l'Ancien
Auditeur,& Fille de M. Eſtienne
de
GALANT.
177
de Turnin , eſtant groſſe de deux
mois , eut un accident qui luy fit
jetter des oeufs en ſi grande quan
tité , qu'on en remplit trois Baffins
. Les uns eſtoient groscomme
_ des Pois , & les autres comme des
- oeufs de Poiſſon. On eut la curioſité
d'en faire cuire quelques- uns,
& ils devinrent aufli durs que de
la pierre . M' Labbé , tres habile
Medecin , aggregé au College de
Paris , àqui l'accident a eſté conté,
atteſte avoir veu la meſme choſe,
d'une Femme qui luy eſt tombée
entre les mains. Voicy une autre
Merveille qui tient plus du prodige.
Une Demoiselle d'Ulm, Ville
d'Allemagne , âgée de 36 ans ,
eſtant groſſe de ſix a ſept mois ,
dans le meſine temps que je viens
de vous marquer , portoit un Enfant
qu'on entendoit pleurer dans
fon ventre,& qui pouffoit des tris
[
H V
178 MERCURE
auffi forts qu'il auroit pû faire s'il
euſt eſté né. Cela l'empeſchoit de
paroître en compagnie , où des
cris ſi ſurprenans la faifoient trop
regarder. Ces deux nouvelles ont
eſté écrites de tres-bonne part à
Monfieur Spon Fils , Docteur
Medecin à Lyon.
Il me reſte à vous parler de
deux Benefices.L'un eſt l'Abbaye
de Noix , Dioceſe de Beauvais,
donnée à Monfieur l'Abbé de
Choifcul-Beaupré. Mr leMarquis
de Beaupré fon Pere étoit àChau
mont en Baffigny, quand il apprit
que le Roy l'en avoit gratifié.
Cette Ville eſt ſur la Marne , au
deſſous de Langres,& dépend de
ſa Lieutenance de Roy en Champagne
, dans laquelle je vous fis
ſçavoir il y a cinq ou fix mois,qu'il
avoit fuccedé à feu Monfieur de
Bourbonne. Il y fit ſa premiere
Entrée
GALANT.
179
Entrée publique le 22.de May.&
y fut reçeu avec les honneurs qui
eſtoient deûs& à ſon rang , & à
ſon mérite. Il trouva un Bataillon
de fix cens Bourgeois , nourris aux
armes ſur cette Frontiere , auquel
il fit faire tous les mouvemens
qu'on peut demander aux Trou
pes les mieux diſciplinées. Illoüa
fort leur adreſſe , &dit qu'ils venoient
de luy dõnerle plus agreable
divertiſſement qu'on pût offrir
à un Lieutenant de Roy. Mr
de Grand , Maire & Avocat du
Roy au Siege Préſidial de Chaumont
le complimenta à la Porte
de la Ville, d'où il fut conduit entre
unedoublehaye de Mouſquetaires
juſqu'à l'égliſe S.JeanMonfreur
de Poireſſon Frere du Procureur
du Roy au meſme Siege,
& Doyen de cette Eglife , l'y harangua
à la teſte du Chapitre , ce
que
180 MERCURE
que firent apres luy tous les autres
Corps de Ville , au Logis du
Maire qu'on luy avoit preparé.
Le lendemain il ſe rendit au Palais
, pour y faire enregiſtrer ton
Brevet , & prit fur les Fleurs de
Lys la place devë à ſa dignité .
L'autre Benefice , eſt l'Abbaye
de Gildas. Mr l'Abbé Roquette
que Sa Majesté en a pourveu, eſt
Fils du Maiſtre des Comptes de
ce nom , qu'on a veu premier
Commis de feu Mr de Brienne
Secretaire d'Etat , ſous lequel il a
ſervy en pluſieurs occafions , &
particulierement dans l'employ
des Affaires Etrangeres. Il eſt de
Toulouſe , d'une des meilleures
, & des plus illuftres Familles
de ce Païs - là. L'aîné de cette
Maifon y eſt Conſeiller. Mr l'Abbé
Roquetre eſt bien fait , il
chante & peint avec beaucoup
de
GALANT. 181
de méthode , a l'eſprit tres- vif,
& en a donné des marques ayant
fait ſes Etudes aux Jeſuites avec
un ſuccés qui n'eſt pas commun .
-Peu l'égalent en Sorbonne , où il
eſt preſentement en Licence. Il
parle en public facilement , &
ſoit qu'il attaque, ou qu'il ſe défende
, l'avantage eſt toûjours
de ſon coſté . Tant de belles
qualitez ne doivent pas vous
furprendre . On ne peut eſtre
Neveu de Monfieur l'Eveſque
d'Autun, &manquer d'eſprit .
Les Gens pieux, à qui la Poëlie
Latine ſert de divertiſſemet, ſont
fort obligez à Mr Varadier de S.
Andriol , Docteur en Theologie
, & Archidiacre de l'Egliſe
d'Arles , qui a mis en Vers Latins
l'Imitation d' Akempis , ſur les
vers françois de Mr deCorneille
l'aîné . Cet illuſtre Aveugle les
doit
あ
182 MERCURE
doitbien-toſt donner au Public.
Je vous ay déja parlé deluy dans
quelqu'une de mes Lettres. C'eſt
un Homme fort eſtimé de tous
les Sçavans. Il traduit avec une
facilité incroyable tous les Vers
François qu'il ſe fait lire , & on
en a imprimé depuis deux ans
un Volume, qui fait attendre impatiemment
tout ce qu'on promet
de luy.
Leſprit ſe faiſant connoiſtre
de toutes manieres , Mr de Hautefeüille
a fait voir la ſolidité du
fien , par le Traité qui porte
pour titre , L'Art de reſpirerſous
l'eau, & le moyen d'entretenir pendant
un temps confiderable laflame
enfermée dans un petit lieu.
Ces deux merveilleux effets paroiffent
prouvez fi nettement,
dans ce que l'Autheur en a écrit ,
qu'il eſt difficile de ne ſe pas rendre
1
GALANT. 183
dre à ſes raiſons . On n'a rien à
oppoſer quand l'épreuve les confirme.
:
Si les découvertes de cette nature
font utiles au Public , ce
qui touche la ſanté doit l'eſtre
encor davantage. C'eſt à quoy a
travaillé Monfieur de Saint Martin
de Caën , Docteur en Theologie
en l'Univerſité de Rome,
Protonotaire du Saint Siege , &
Seigneur de la Mare du Defert,
en nous donnant le Portrait de
Monfieur de Lorme , premier
Medecin de trois de nos Roys.
On y voit les admirables effets
de ſes Remedes. Le meſme doit
rendre public au premier jour
un Livre , qui contiendra les
moyens dont s'eſt ſervy ce cele..
bre Medecin pour vivre prés de
cent ans ,& qui fera voir qu'ils
font fondez ſur l'experience. La
fanté
184 MERCURE
ſanté eſtant le plus prétieux de
tous les biens , je ne doute point
que ce Livre ne ſoit beaucoup
recherché , & par luy-meſme, &
par le merite de ſon Autheur , à
qui perſonne ne refuſera d'ajouter
foy. C'eſt un Gentil-homme
de probité , dont vous avez veu
ſouvent le nom dans mes Lettres.
Les Gazetes , & le Journal
des Sçavans , ont parlé de luy en
beaucoup d'occaſions...
Apres tant d'Articles ſerieux,
il faut chercher à vous réjoüir
par quelque matiere un peu égayée.
Rien n'eſt plus à eſtimer
que l'éclat de la naiſſance. Elle a
des droits reſpectez par tout;mais
auſſi rien n'eſt plus infuportable
que de voir certaines Gens dont
on connoiſt l'origine , faire les
fiers en toute rencontre de leur
prétenduë. Noblelle , comme
s'ils
GALANT. 185
s'ils ſortoient d'une Maiſon où
l'on comptaſt des Gouverneurs
de Province, ou des Maréchaux
de France. Un galant Homme
de Saint Geniez en Provence , a
voulu les rendre ſages par cette
Traduction d'une des Fables
d'Eſope. C'eſt à eux à profiter
de l'avis.
:
LE MULET.
U
FABLE.
NMulet , vray Gafcon, qui
vivoit doucement
Dans un Herbage Sans rien
faire ,
Se vantoit à chaque moment
De fa nobleſſe imaginaire.
Je ſuis né , diſoit- il, d'une fiére
Jument ,
Qui
186 MERCURE
Qui pouvoit contenter par ſes
tours de ſoupleſſe
Le plus adroit Cavalier .
Mon Pere eſtoit un Courſier,
Dont le courage égaloit la
viteſſe ; :
Je luy reſſemble en cela.
Vn Chien qui paſſoit par là ,
(C'estoit , aurapport d'Eſope ,
Vn Chien un peu miſantrope, )
Luy dit d'un ton goguenard ;
Compere , allez ailleurs debiter
ces fornetes ,
Chacun ſçait icy qui vous
eſtes .
Feu Meffire Baudet , ſurnommé
le Paillard ,
De ſon vivant paſſoit pour vôtre
Pere ,
On m'a meſme aſſuré qu'il le fut
par hazard ,
Et que vous n'eſtes qu'un Bêtard
,
(Cecy
GALAN T. 187
( Cecy ſoit dit ſans vous déplaire
, )...
Sorty d'un infame adultere .
忠
:
O toy qui nous étourdis
De ta nobleſſe chimérique ;
Toy, dont le pere jadis
Au Marché tenoit Boutique,
Lamesme choſe t'attend ;
Unjour tu trouveras quelque maudit
Cynique
Qui pourra t'en dire autant.
J'allois vous parler du Miroir
ardent qui fait tant de bruit icy ,
& que Mr Villete de Lyon montre
aux Curieux auprés de l'Hôtel
des Mouſquetaires , quand
Mr Comiers , Prevoſt de Ternant,
Profeſſeur des Mathematiques
à Paris , a eu la bonté
de m'en envoyer un petit, dont
il
188 MERCURE
il m'a fait voir tous les effets .
Vous les connoiſtrez en liſant la
ſçavante Diſſertation qu'ila compoſée
ſur ce ſujet. L'excellent
Diſcours que vous avez veu de
luy touchant les Cometes , dans
l'une de mes Lettres decette an -
née , a eſté ſi eſtimé que ſon
nom ſuffit pour juſtifier la bonté
de ſes Ouvrages.
DISSERTATION
DE ME COMIERS ,
SUR LES
MIROIRS ARDENS.
'Art perfectionne toûjours &
Lambertetime louvers la
Nature. Le Miroir sphérique que
Monsieur Villette de Lyon montre
publi
GALANT. 189
metre.
publiquement aux Curieux , &
celuy que je vous envoye , le prouvent
par experience. La Surface
du Miroir de Monsieur Villette a
trois pieds &Sept pouces de dia-
Il reçoit par confequent
Seize mille cinq cens lignes quarrées
des rayons du Soleil , qu'il
réünit à trois pieds & demy au
devant de ſoy dans l'espace de dix
ou douze lignes. Cet espace de la
concentration des rayons est par
analogie appellé Foyer. C'est la
veritable image du Soleil. Elle eft
fi brillante, que les yeux ne la peuvent
Supporter.
Le feu de la flâme du Soleil eft
fi violent en ce Foyer, qu'il embra-
Se d'abord toutes les matieres combustibles
, & en peu de momens il
fond le fer, l'or, l'argent , & les autres
métaux, & vitrifie l'argile &
la brique.
L'ay
190 MERCURE
L'ay demontré en d'autres Difcours
, que ce prodigieux effet n'est
que la terébration & violent pouf-
Jemens que les rayons de laſubſtance
liquide , dont l'amas compose le
Soleil , font en paſſant Serrez &
condenſez dans cepetit espace oùles
Loix de la refléxion les réüniſſent.
Ilen arrive de même à l'eau,quis'élance
avec violence d'autant plus
haut dans l'air , que ſa ſource est
plus élevée & abondante , & que
le diametre du trou du jet fait fans
ajustage, est plus petit.........
Archimede, dont lefeul nom fait
le panegyrique , est l'Inventeur des
Miroirs ardens .
Cardan affure, fur le raport d'--
Antoine Gogava , qu' Archimede a
bien demontré tout ce qui concerne
cette forte de Miroirs. C'est le même
Gogava que le docte Rivaltus
dans la Vie d' Archimede dit avoir
1 efté
۱
GALANT. 191
esté l'Interprete de fon Livre des
Miroirs brûlans.
Perſonne n'ignore que lors qu'
Appius &Marcus Marcellus affie-
- gerent Syracufe ; Ville Capitale de
-Sicile, ce grand Archimede ſoûtint
- luy Seul l'effort de la plus puiſſante
Armée des Romains. C'est Tite- Live
qui l'aſſure dans le 4. Livre de
Sa troisième Decade. Voicy fes termes
rendus en nostre langue par
Monsieur du Ryer. Et il ne faut
-point douter que cette entrepriſe
n'euſt eu du ſuccés , ſans le ſecours
d'un ſeul homme qui étoit
- alors dans Syracuſe. C'eſtoit le
fameux Archimede , perſonnage
ſçavant dans la connoiſſance des
Cieux & des Aſtres , mais admirable
ſur tout par l'invention des
Machines de guerre , avec lefquelles
il détruiſoit facilement
tout ce que les Ennemis ne pou
voient
192 MERCURE
voient faire qu'avec beaucoup
de peines & de grands travaux,
Ce venérable Vieillard combatant
mathématiquement, auroit luy feul
force les Romains à lever honteusement
le Siege ,ſi le traîtreMericus
Préfet d' Acradine, n'eust pas livré
une Porte à Marcellus , qui avoit
ordonné à fon Armée de fauver
Archimede , comme le fruit de la
plus glorieuse coquéte des Romains.
Bien des Gens veulent qu' Archimede
ait employé les Miroirs ardens
pour la defense de Syracuse,
ce qui merite cette petite differtation.
Diodore Sicilien dit qu' Archimede
brûla les Navires à la distance
de troisſtades,qui valent 735. pasi
mais cet Autheur ne fait aucune
mention du Miroir,bien que dans le
Chapitre du premier Livre des
Antiquitez il ait remarqué que les
Egyptiens
GALANT.
193
Egiptiensſeſervoiět de laViz d'Ar.
chimede,pour éleverles eaux.
Polibe,qui dans ſon 8. Livre fait
ledétaildes artifices par lesquels
Archimede fon Contemporain defendoit
Syracuse,neparle point des
Miroirs.
Les Historiens plus jeunes que
Diodore Sicilien , n'en parlent non
plus que luy , bien que Tite- Live
dansſa troisième Décade , &Plutarque
dans la Vie de Marcellus,
- ayent écrit avec ſoin ['Histoire de
-ce qui ſe paſſa au Siege de Syracufe.
Galien dans les premieres pages
de Son troisième Livre des Tempéramens
, parle en ces termes. On
dit qu'Archimede embraſa les
Navires des Ennemis , par le
moyen de ſes Miroirs brûlans.
Dion Historien celebre , & Tletzez
Historien Grec , en disent autant.
Juin 1681.
4
I
194 MERCURE
Zonaras au troifiéme Tome de ſes
Hiſtoires dans Anastase Dicoro ,
parle comme Galien. On dit que
Proclus, à l'imitation d'Archimede,
fabriqua dans Byſance, à pre-
Sent Constantinople , des Miroirs
brûlans , leſquels eſtant expoſez
aux rayons du Soleil , lancerent
des flâmes qui confumerent l'Armée
Navale de Vitalian .
Cardan ayantSuposé ce que Galien
n'avance que parondit, enfeigna
en l'année 1559. dans le 4. Livre
de la Subtilité , Sa maniere de
construire des Mirois concaves pour
brûlerà mille pas loin. Cefut avec
juste raiſon que le Docte Napolitain
Iean-Baptiste Porta , au Chapitre
15. du 17 Livre de SaMagie
naturelle, s'écria, Bon Dieu.combien
Cardan dit de ſottiſes en
peu de mots ! Il ajoûte , Qu'il eſt
impoffible de faire des Miroirs
con
GALANT
195
1.
concaves qui brûlent à trente
pasloin. Ce quej'ay reconnu mesme
par expérience en l'année 1653.
àLyon oùj'avois porté les premiers
Miroirs paraboliques. I'en vendis
un au Pere Galien Gardien des
Cordeliers, avec lequelj'en fis voir.
aux Curieux tous les prodigieux
effets , & je leur démontray par
les Mathématiques , qu'au Miroir
sphérique concave directement opposé
au Soleil , chaque rayon refléchy
coupe l'axe en un point autant
distant du centre , que fon point
d'incidence est éloigné du pôle de
l'axe au fonds du Miroir , & que
par conséquent tous les rayons refléchis
coupent l'axe en des points
qui nefont jamais éloignez du fond
du Miroir de la moitié du demy
diametre. Ainsi les rayons qui tombetfur
unmesme cercle du miroir,ſe
refléchiffent en un des petits cer
I 2
196 MERCURE
cles concentriques qui forment le
foyer ou image du Soleil ; d'où il
s'enfuit quele Miroirconcave eftantportion
d'uneplus grade Sphere,
lefoyer est d'autant plus large.
C'est pourquoy la force de brûler
n'augmentepas en la mesme raiſon
que le Miroir est d'une plus grandeportion
, ou qu'il estsegmentd'aneplus
grande Sphere,&brûle par
confequent plus lentement, quefi le
miroir estoit portion d'une moindre
Sphere , afin qu'il eustfon foyer
moins éloigné.
Ce que je viens de vous dire fait
connoiſtre la raisonpour laquelle le
Miroir concave de l'illuftre Manfrede
Settala Chanoine de Milan,
bien que le diamettre ou corde de
faSurface ait trois pieds &demy,
ne met le feu mesme à du bois ſec
qu'apres le temps qu'il faut pour
dire le Pfeaume Miſerere. C'est
Parce
GALANT. 197
parceque le foyer ou concours des
rayons du Soleilrefléchis,quisefait
àquinzepas au devant du Miroir,
à trois pouces de diametre ; au lieu
que mon petit Miroir queje vous
envoye, bien qu'il n'ait saSurface
que de treize pouces de diametre,
allume à l'instant mesme le boisſec,
&fond bientoft leplomb , parce que
fonfoyerest tres petit,n'estant éloignéque
de neufpouces , & n'eſtant
que la vingtièmepartie, ou 18. degrez
d'une Sphere de trois pieds de
diametre; carfi laportion du Miroir
estoit plus grande,tout le reſteſeroit
inutile,ainſi que je l'ay fait remarquerdans
mon Livre de la Duplication
du Cube, imprimé àParis en
1677. eftant vray de dire que puis
que le foyer est l'image du Soleil, il
doit avoirdu moins demy degréde
la Sphere du miroir,parce queleplus
petitdiametre aparet du Soleil lors
I 3
198 MERCURE
qu'il est dans son apogée , est de
trente minutes.
Pour demontrer que l'Arméenavale
de Marcellusdevant Syracuse,
& celle de Vitalian devant Conftantinople
, neperirent pas parles
flâmes des rayons du Soleil refléchis
par un Miroir concave,ilſuffit
de remarquer les quatre chosesfuivantes.
Que les Vaisseaux auroient
dû être tres-peu éloignezdes murailles
, auquel cas le feu d'artifice
appellé Gregeois étoit toûjours utilement
employé de nuit & dejour.
2° Que les Vaisseaux auroient
d'û être preciſément à la portée des
Miroirs , c'est à dire à leur foyer.
3° Qu'ils auroient dû être fans
ancun mouvement.
4° Enfin les Vaiſſeaux des Romains
euſſent dû être entre la mumuraille
de la Ville & le Soleili
mais
GALANT. 199
mais leur incendie arriva lors qu'ils
Sefurent retirez dans un endroit
appellé Bocca di porto ; qui eft au
Septentrion de Syracuse.
Ilreste donc à expliquer par
quelle voye Archimede & Proclus
ont brûléles Navires de leurs Ennemis
, & de remarquer ce qui a donné
lieu d'attribuer leur incendie à
un effet des Miroirs ardens qu'ils
n'ont pû prodaire.
Il est conſtant que les Machines
desAnciens lançoient bien loin du
haut des murailles des Pierres du
poids de 250 livres fur les Aßiegeans,
comme auſſi de grands Globes
defeu d'artifice qu'on a depuis ap.
pellez feux Gregeois ; comme on peut
encor lancerpluſieurs Grenades àla
fois,&même des Bombes,parlemoyen
d'un Leviermis en bascule. Ces
Machines,& ceuxqui lesſervoient,
étoient à couvert au derriere des
200 MERCURE
murailles; &pour s'aſſurer de leur
mire&dela portée de leurs boulets
de feu d'artifice , ils élevoient en
I'Airdes Miroirs de métalqui réſiſtoient
aux fleches des Ennemis ;&
comme dans un Miroir on ne peut
voir une Perſonnefansy estre veu,
les Ennemis appercevoient d'abord
sesfeuxdansles Miroirs , & c'est
de là que les Ignorans ont crûque
ces feux conſumans qui tomboient
dans les Navires,n'estoient que des
rayons & Substance du Soleil que
les Miroirs refléchiſſoient.
Ie Sçay par expérience qu'avec
une douzaine deMiroirsplans d'un
pied en quarré diſpoſez en telle
forte qu'ils refléchiffent en mesme
temps les rayons du Soleilſur un
mesme endroit d'un corps inflâmable,
brûlent plus promptement , &
trois fois plus loin qu'aucun Miroir
concave , &j'ay pris cette pensée
de
GALANT. 201
de l'Historien Grec Tzetzez , qui
dit que le Miroir d' Archimede eftoit
exagone , &ledécrit composé
deplusieurs pieces mobiles.
Mais puis que Iean-BaptistePorte,
cesçavant &expérimentéNapolitain
, afſſure d'ans le 17. Chapitre
du 17. Livre desa Magie na
turelle, avoir trouvé un moyen plus
excellent que ceux que les Anciens
avoient inventépour bruler àtelle
distăce qu'on voudra,par lesrayons
refléchis du Soleil, les dardant en
ligne droite comme un brandonde
feu au devant & au derriere du
Miroir , qu'il a fait mistere de ſon
Secret , en ayantparlé commefont
les Chymiſtes de leur grand oeuvre.
Voicycommentje m'y prendrois pour
exécuter tout ce qu'ilavance.
L'employerois deux Tubes paraboliques
tronquez , l'un fort grand,
l'autre tres médiocre , dont less
It w
202 MERCURE
foyersſe trouveroient aſſemblez en
un même point,& dont les axesformeroient
une méme ligne droite. La
grande ouverture du grand Tube
étant opposée au Soleil, reüniraſes
rayons au derriere defoy àsonfoyer,
oùse trouvant, le foyer du petit
Tube qui les recevra divergeans,les
ferafortir en parallelisme ou cilindre
deflames. C'est de cette maniere
qu'Archimede auroit brûle l'Armée
navale de Marcellus , ſi l'On
dit de Galien, étoit veritable, puis
qu'elle étoit au Septentrion de Syracuse.
Que si l'objet qu'on veut
bruler eft entre vous & le Soleil,
mettez la petite ouverture d'unpetit
Tube parabolique tronqué, en
forte quefon foyer ſoit preciſément
aufoyer d'un grand Miroirparabolique
concave,carparce moyen il
reflechira en une mincecolomne de
feu les rayons du Soleil,&fon effet
Lera
GALANT. 203
Sera tres-violent,parce que dans ce
cas le fond du Miroir qui fait le
principal effet, s'y trouve entier.
Mais
tremaniere on
parce qu'en l'unc& l'au-
Supoſeque lamatiere
qu'on veut brûler foit opposée
au Soleil au devant ou au derriere
du Miroir,voicy le moyen de lancer
infiniment loin ces petits cilindre;
de feufolaire àdroit ou à gauche,
au deffus ou au deſſous du Miroir.
Mettezun petit Miroirfolide parabolique
convexe au devant du
Miroirparabolique concave,enforteque
lesfoyers de l'un & de l'autrefoient
toûjours enun mêmepoint.
Dirigezen suite l'axe de ce petit
Miroirdirectement à l'objet qu'il
faut brûler, car ilpouffera un brandon
defeu des rayons du Soleilqu'il
rendparalleles àSonaxe, les ayant
receus convergeansſurſa convexité.
Voila quelle étoit la Lunetede
Ptolomée
204 MERCURE
Ptolomée avec laquelle à ce que dit
Porta , il voyoit de foixante milles
loin arriver les Navires.Cecy pourra
encorfervir à expliquer les vaſes
&& Baffins de cuivre de Theatre
dont Vitruve parle au 36. Chapitre
, lesquelsſervoient à porter
loin lavoix des Acteurs.
Parlóns maintenant des autres
effets des Miroirs concaves. Lepre
mier est d'éclairer & de découvrir
pendant les nuits les plus ſombres,
les lieux & les objets tres- éloignez,
en mettant laflâme dun. Flambeau
au foyer d'un miroir , carpuis que
les rayonsde chaquepointdu diſque
du Soleil qui tombent phiſiquement
paralleles fur la Surface du miroir
concavefont refléchis convergeans ,
&se ramaſſent en unfoyerzausfiles
raïons de la flâme du Flambeau
wiſe dans le foier, tombant divergeansfur
la furface du Miroir, en
feront
GALAN T.
205
feront refléchis paralleles en une colomnede
lumiere éclatante,dontune
baze est en la superficie du miroir,
l'autrefur les objets éclairez.On
Les pourra ensuite reconnoistre tres
distinctement par une Lunette à
quatre verres,dont nous avons donné
la construction en l'année 1665.
&en avoir la veritable viſionpar
faite ou veuë distincte, avec un Binocle,
de la bonne&facile conftru-
Etion que Daniel Chorez inventa
&exécutaheureusement , &qu'il
préſenta au Roy en l'année 1625.
Le Second effet estde porterpendant
lanuit la plus noire tellesfigures
ou écritures qu'on voudrafur
une muraille éloignée de plus de
trois censpas,apres les avoir écrites
en ordre renverséſur la farfacedu
miroir , & allumant un Flambeau
aupoint du foyer.
Letroisième effet estplusfurpre
nant;
206 MERCURE
nant ; car fi avec de l'ancre ordinaire,
qu'on appelle ancre double &
bien gommée, vous tracez quelque
image sur la furface du Miroir,
vous en jetterez la representation à
plus de trois cens pas loin,&lafaifant
entrerparune fenêtre ouverte
dans une Chambre obscure,lafigure
paroîtra d'une grandeur gigantesquefur
la muraille,& comme revêtuë
de gloire , étant parée de mille
couleurs que produit la diference
refraction & modification de la lumiere.
Le quatrième effet est plus ordinaire,
quoy que tres-furprenant. Un
objet mis entre lafurface & le centre
du Miroir,paroît hors du Miroir
comme un Fantôme suspendu
enl'air, à ceux qui enfont élo gnez
de quinze ou vingt pieds. Ainsi une
courte Epéeſemblefortirplus grande
du Miroirpour venir percer le
Regar
GALANT.
207
,
Regardant , que peut- être en telle
distance qu'il croire que la pointe
luy donne dans l'oeil. Sile Miroir
de Monfieur Villete étoit attaché
auplancher d'ure Salle en forte
que Sa Surface regardât à plomb le
pavé,& qu'un Hommefût directeme
au deſſous du Miroir, on le verroit
en l'air & comme pendu par
lespieds.Que si ont met quelque petite
Statue renversée au devant du
Miroir, l'imageen paroîtra redreffée
en l'air.
Enfin je ramaſſe en un Article
tous les autres effetsfurprenans des
Miroirs concaves.
L'objet mis entre la surface du
Miroir concave&Son centre , &م
l'oeil étantſcitué audeçadu centre,
il verra toûjours l'image droite plus
petite &plus enfoncée dans le Miroir
que l'objet n'en est éloignépar
devant,&celaplus ou moins, fuivant
208 MERCURE
vant les diferentes pofitions ouplaces
de l'oeilice quin'arrive pas aux
Miroirs plans qui representent
toûjours les objets auſſigrands&au
tant enfoncez dans le Miroir qu'ils
font éloignez deſaſurface.
Si vous mettezla tête entre le
centre du Miroir&ſaſurface,vous
verrezvôtre visage plus grand &
dans laſcituation ordinaire. Eloinez
vous peu à peu du devant de
La Surface du Miroirconcave, l'image
de vôtre face s'agrandit jufqu'à
devenir d'une taille gigantesque
, & cela est tres- commode
pour reconnoître & remedier aux
défauts du visage,comme tanes,rougeurs,
poils,&c. En vous éloignant
peuàpeu , l'image de vôtre visage
paroîtra toûjours droite,&s'agrandira
en s'avançantfur lafurface
concave du Miroir , juſques àce
que l'oeil étant arrivé au centre du
Mircir,
1
GALANT.
209
Miroir il ne voit queson imagequi
est auſſi grande que toutle Miroir.
Enfin vôtre oeils'étant un peuplus
éloigné du Miroir , ilverra vôtre
visage encorfort grand, mais renversé&
hors du Miroir ; & à me
fure que vous vous en éloignez
davantage , la grandeurde l'image
diminuërajusqu'à devenir égale
à vôtre visage , & enfin elle
roîtra d'autant plus petite que
vous vous éloignerez devantage du
Miroir.
Le Miroir étant couché hori-
Zontalement ſa concavité enhaut,
un objet oustatuëfuspendue àplomb
fur ſa concavité entre fafurface
&fon centre , vous paroitra droite
ou renversée , suivant que vous
ferez plus ou moins éloigné du
Miroir.
Enfin ilmesouvient qu'en 1653.
je fis travailler plusieurs Verres
Plans
210 MERCURE
7
plans convexes quej'étamay ducotéde
la convexité. Ainsi ces Miroirs
avoient les proprietezdesMi.
roirs plans avec celles des Miroirs
concaves. F'en fis present au Pere
Ignace Baudet de Grenoble,Jefuite,
pour porter aux Indes , où il alloit
avec le P. Alexandre de Rhodes,
IApôtre du Tunquin, ma santé ne
m'ayantpû permetre de lesy accompagner.
:
Il n'y a perſonne qui ſe puiffe
croire exempt de Procés , apres
celuy qu'on a fait à un Riche
Marchand d'une des plus belles,
&plus grandes Villes du Royaume.
Une jeune Veuve , dont la
beauté&le bie égaloient l'efprit ,
ne put être veuë de celuy dont
je vous parle , ſant qu'il en reſtât
charmé. Son merite luy attirant
tous les joursde nouveaux Ado
rateurs,
GALAN.Τ. 211
rateurs , il ſe mit du nombre , &
n'oublia rien de ce qui pouvoit
luy prouver ſa paffion . Il prit d'abord
un Apartement voiſin du
fien,& cette commodité luydonnant
occafion de la voir à tous
momens,il fit ſi bien par ſes ſoins ,
que ne pouvant plus reſiſter à ſa
tendrefle , elle luy promit de l'épouſer,
dés qu'elle auroit terminé
quelques affaires quil'appelloient
àParis. Le Marchand l'y accompagna
,& comme l'amour est ennemy
de l'épargne,il luy procura
tous les plaiſirs qu'elle pouvoit
ſouhaiter. L'Hôtel garny où elle
logeoit, étoit remply de Provinciauxdetoute
eſpece. Il s'y trouvades
Plaideurs, & la conformité
de fortune demandant une
confidence reciproque , elle leur
conta le ſujet de ſon Procés,&
appritd'eux ce qui les faifoit plai-
Al
der.
212 MERCURE
der.Parmy ſes Provinciaux, étoit
un Avanturier,qui quoy qu'il payât
affez peu de mine , ne laiſſa
pasde s'infinuer dans ſon eſprit
par les offresd'un ſecoursqui luy
fututile aupresde ſes Juges.C'étoit
un Homme experimenté
dans les Affaires.ll en avoit eu de
toutesles fortes, &à force d'employer
les fubtilitez de la chicacane
, il étoit venu à bout de fe
ruiner. Comme il connoiſſoit le
Rapporteur de la Belle , il fut fon
Solliciteur,& les ſoins qu'il prit de
luy expliquer l'affaire,eurent un
fuccés fi avantageux,qu'en fort
peu de temps elle gagna fon
Procés. Jugez dela joye du Marchand
, il ſe loüoit du bonheur
d'avoir choiſy cette Auberge, &
plein de reconnoiffance pour ce
qu'avoit fait l'Avanturier , il le
nommoit à toute heure le meilleur
GALANT.
213
3
leurde ſes Amis. Tandis que la
Belle faiſoit taxer lesdepens,il eut
quelques ordres à donner en Angleterre.
L'avaturier qui avoit ſes
fins,& qui ne cherchoit qu'à rétablir
ſa fortune,ne laiſſa pas perdre
un temps ſi commode. Il le
ménagea ſi adroitement, qu'ayat
ébloüy la Veuve par de certains
airs du monde que fait acquerir
la longue pratique , il luy promit
dela ſuivre , ſi elle rompoit avec
ſon Rival. L'abſence fortifiant ſa
legeretéselle luy donna parolede
n'aimer jamais que luy. Le retour
du Marchand ne laiſſa pasdeluy
cauſer de l'inquiétude.Elle ſe feignit
malade pendant quelques
jours , afin qu'il ne pût s'apercevoir
que la froideur qu'elle luy
marquoit venoit de ſon inconſtance.
Il la remena dans la Province,
apres avoir fait mille cõplimens
214 MERCURE
mens à ſon Rival,qui ſupoſa que
que affaire qui l'obligeoit à ſe
rendre au même lieu peu de
temps apres. C'étoit un pretexte
pour aller trouver la Belle. Dix ou
douze jours étoient à peine pafſez,
que l'Avanturier partit. Le
Marchand luy fit tout l'accüeil
favorable , & l'auroit logé chez
luy , ſi le party l'eût accomodé ;
mais le deſſein qu'il avoit , ne
permettoit pas qu'il acceptaſt
l'offre. La belle , avec qui la choſe
étoit concertée , prit occafion
d'une bagatelle pour fermer fa
Porte au Marchand. Ce fut un
divorce qui l'étonna peu. Quelque
emportement qu'elle eût fait
paroître,il crut qu'il ſeroit peu de
durée,& qu'elle-mêmele r'appelleroit
apres la chaleur des premiers
tranſports. Le ſuccés fit
voir qu'il l'avoit fort mal connuë
Elle
GALANT.
215
Elle tint parale à l'Avanturier,
conclut en trois jours ſon Mariage,&
l'épouſa ſi ſecretement,que
le Marchand n'en apprit rien que
quand ſon malheur n'eut plus de
remede. Cette tromperie l'irrita
ſi fort , qu'il n'eſt point d'éclat
qu'il ne voulût faire.Ses Amisluy
firent ouvrir les yeux ſur l'avan
tage que la Belle en tireroit. Il fe
rendit à cette raiſon , & jugea
*plus à propos de mõtrer par quel
que Fête , que la perte d'une Inconſtante
ne meritoit pas qu'il
s'en affligeât. Ainſi il fit un Regal
àquelquesbelles Voiſines , & afſembla
huit de ſes Amis pour
dancer le ſoir .L'Apertementqu'il
avoit étant voiſin de la Maiſon
de la Belle , elle fut témoin de
cette Rejoüiſſance. Quelque injuſtice,
qu'elle eût faite au Marchand
216 MERCURE
chandelle vouloit qu'il l a regretât,&
ne luy pouvoit fur tout pardonner
qu'il eût prié du Regal
ſa plus mortelle Ennemie. C'étoit
uneDame qu'elle haïfſoit par des
interêts particuliers. Cequi redoubla
ſon reffentiment , ce fut
l'aſſemblage de quantité d'Inſtrumens
que l'on fit joüer toute
la nuit. Quelques-uns étoient
champeſtres ; & comme ils formoient
une Muſique d'un accord
irregulier , elle donna le
nom de charivary à ce Concert,
&pretendit qu'êtant Veuve , on
ne le faifoit que pour l'infulter.
Le Mary entra dans ſes ſentimens,&
voulant comme elle que
les divers fons qu'il entendoit
fuſſent un Charivary , que fon
veuvage luy eût attiré, il ſe fitun
point-d'hõneurde luy faire avoir
réparation de cette injure. Des
le
GALANT.
217
le lendemain il coucha ſa plainte,
& comme il ſçavoit parfaitement
le tour de la Procedure , il
en donna un ſi apparent à la prétenduë
offence que le Marchand
luy avoit faite , qu'il obtint Decretde
priſe de corps, non ſeulement
contre luy , mais contre les
huit Amis qu'il avoit traitez le
foir précedent. La Femme vouloit
qu'on y compriſt les belles
Voiſines qui avoient eſté de la
partie ; mais c'eſt ce qu'en vain
elle demanda aux Juges. Les
Parties ont appellé à Paris de ce
Decret, & avec quelque chaleur
5 que les nouveaux Mariez faſſent
leurs pourſuites , il y a grande
apparence qu'ils n'en tireront
aucun autre fruit que de s'eſtre
faitCharivary à eux-meſmes, par
l'éclat des plaintes qui ont formé
le Procés ; &quand il ſera Ju-
L
Inin 1681 . K
218 MERCURE
gé je vous envoiray la ſuite.
Les Ambaſſadeurs & Envoyez
extraordinaires qui font en cette
Cour , joüiffent entr'eux de la
tranquilité de la France,& come
cet heureux calme eſt un grand
attrait pour les plaiſirs, ils ont recommencé
depuis Paſques à ſe
traiter comme ils avoient fait
pendant tout l'Hyver. Monfieur
l'Ambaſſadeur de Dannemarck
a renouvellé le premier ces fortes
de Feſtes. Je vous ay ſouvent par .
lé de luy, & vous ſçavez que de.
puis qu'il eſt en ce Royaume , il
y a paru avec tant d'éclat , qu'il
feroit fort difficile de porter plus
haut qu'il fait la gloire du Roy
fon Maiſtre . Monfieur le Comte
de Mansfeld, Envoyé extraordinaire
de l'Empereur , qui n'avoit
point encor donné de Regal, s'en
acquita quelquesjours apres avec
un
GALANT. 219
une ſomptuofité digne de luy. II
eſt Gouverneur de Vienne , &
l'un des grands Seigneurs de
l'Empire. Il a épousé la Veuve
de Mr le Duc de Lorraine , de la
Maiſon d'Apremont.
On vient de me dire ( & je
croy , Madame , vous en devoir
avertir ) que Mr de Monchaux-
Foncquevillers, ayant eſté obmis
au nõbre des Getils- hommes qui
ont eu ſeance à la derniere Convocation
des Etats d'Artois , quoy
que depuis le Traité des Pyrenées
il ait chaque année dignement
remply ſa place dans cette
Aſſemblée , & qu'il ait eſté ſouvent
honoré de la Députation en
Cour pour les Etats & pour l'ordre
de la Nobleſſe , comme auſſi
de pluſieurs Commiſſions imporrantes
au ſervice du Roy & au
bien de la Province , Sa Majeſté
Kij
220 MERCURE
bien informée de ſa naiſſance &
de ſes merites,a donné ſes ordres
pour reparer cette obmiffion , &
luy faire expedier ſes Lettres de
Convocation aux Etats, ainſi que
par le paflé .
Il y a déja quelque temps què
je vous ay appris la mort de Mr
le Camus- Beaulieu , Controlleur
general de l'Artillerie. Ses Emplois
qu'il rempliſſoit avec autant
de fidelité que d'exactitude, ayat
eſté donnez à Mr le Camus du
Clos fon Frere , Intendant en
Rouſſillon , il en eſt party pour
venir icy les exercer. Vous ne
ſçauriez croire combien il eſt regretté
dans la Province , & fur
tout à Perpignan. Il rendoit juſtice
àtout le monde , & l'on a veu
fort ſouvent ceux qu'il condamnoit,
ſortir auſſi ſatisfaits d'aupres
de luy,que s'il leur eût dōné gain
de
GALANT . 221
de cauſe . Il faiſoit vivre tous les
Gens de guerre dans la plus exatediſcipline.
Tousles Regimens
ont aſſemblé leurs Officiers , qui
ont eſté le complimenter en
Corps , avec de ſenſibles témoignages
du veritable chagrin que
leur cauſoit ſon éloignement.
On ne peut eſtre ſi generalement
eſtimé, ſans un grand fond
de merite.
Le Pere Eſtienne Girardin,
Religieux Profés du Royal Monaſtere
de ſainte Croix de la Brétonnerie
à Paris , & Chanoine
Regulier de S. Auguſtin , a eu depuis
quelques jours l'agrément
du Roy, pour l'Abbaye de Beaubec
, Diocese de Roüen. Il eſt
Frere de Mr Girardin Lieutenant
Civil , & a eſté Prieur du
Verger en Anjou ,Ordre de fainte
Croix , & en ſuite de S. Urſin
Kiij
222 MERCURE
au païs du Maine , de la meſme
Congregation.
Si la justice qu'on luy a renduë
cauſe de la joye , la perte de Mr
l'Abbé de S.Firmin, eſt un grand
ſujet d'affliction pour tous ſes
Amis. Quoy qu'il fût d'une qualité
fort diftinguée , on peut lo
mettre au nombre de ceux qui
donnent plus d'éclat à leur naiffance
, quelque illuſtre qu'elle
foit , qu'ils n'en reçoivent euxmeſmes
. Peu de perſonnes l'ont
jamais entretenu , ſans trouver
lieu d'admirer ſa profonde érudition
dans les plus hautes Sciences.
La douceur & la netteté de
ſon eſprit , qui le faifoient entrer
dans toute forte de caractere, luy
attiroient l'amitié de tout le monde
; & fa moderation à ne ſe pas
plaindre même de ce que des accuſations
précipitées luy avoient
pû
GALAN Τ. 223
pû ſuſciter de plus cruel ,étoit une
choſe qu'on ne pouvoit voir ſans
étonnement . Quoy que ſa mort
ait eſté ſubite ( elle eſt arrivée le
19.de ce mois ) elle n'a point , ce
ſemble, eſté impréveuë pour luy,
puis que depuis fort long- temps
il s'y diſpoſoit par une entiere ſeparation
du monde , qu'il évitoit
avec d'autant plus de ſoin, qu'on
eſtoit par tout empreſſé à le chercher.
Il a compoſé divers Ouvrages
également admirez & approuvez
des Sçavans. Je pourray
une autrefois vous en faire le détail
. Il eſtoit Frere de Mr le Preſident
de la Coſte, homme d'efprit&
de merite de la Maiſon de
Simiane, qui eft diviſée en quatre
Branches, ſçavoir de Gordes;
de la Coſte à Grenoble ; de Simiane
en Provence, & de Pianefſe
en Piémont. Jamais il n'y eut
K iiij
224
MERCURE
{
tant d'union dans une Famille,
qu'entre ces deux freres.Madame
dela Coſte de l'illuſtre & incomparable
Monaftere de Montfleury
eſt leur Soeur.
Je ne ſçay , Madame, ſi ce Monaſtere
vous eſt connu. Il eſt de
l'Ordre de S. Dominique , fondé
par une Princeſſe Dauphine il
y a plus de quatre cens ans. On
n'y reçoit que des Filles de treshaute
qualité . Auſſi ne peut on
avoir un meilleur Titre dans une
Maiſon que de faire voir qu'on
a une Fille à Montfleury.Chacune
de celles qui ont vingt années
de Religion , y nomme pour une
place ; & les Religieuſes qui en
ont quarante,y peuvent nommer
pour deux. Rien n'eſt plus recherché
avec plus d'empreſſement.
Cette Maiſon eſt à une demy
lieuë de Grenoble,au chemin
de
GALANT.
225
de la Chartreuſe,ſur la cime d'une
petite Montagne de Roc. Le
terrain y eft tellement preſſé,
qu'on n'a pû trouver moyen d'y
faire un Cloiſtre quarré, quelque
petit qu'il pût eſtre . La Communauté
eſt gouvernée par une
Prieure triennale, ſelon la Regle
de l'Ordre ; & celles qui la compoſent
, ſe ſont toûjours confervées
dans une ſi grande pratique
d'humilité,que lors de l'Election,
bien loin d'y avoir des brigues, il
faut ſouvent employer l'autorité
des Parens pour faire accepter le
Commandement à celle qui eſt
éleuë. La charmante ſituation de
ce Monastere, qui paſſe pour une
des plus belles choſes de l'Europe
, fait que perſonne ne vient
ou ne fort de France par les Alpes,
qui n'aille en viſiter la Terraffe.
Aubas,& vis-à- vis de cette
K
226 MERCURE
Terraſſe , eſt la fameuſe Vallée
deGriſivaudan,qui regne depuis
Chambery juſques à Grenoble ,
& qui fait par ſes Prairies & fes
Plants les plus beaux effets du
monde au bord de l'Iſere . Cette
Riviere , qui forme une veritable
Fleur-de-Lys vis - à- vis de Montflcury,
va paſſer au Pont de Grenoble
, & de là ſe joindre au Rône
aupres de Valence .
Meffire Frederic - Henry de
Gaffion , connu par ſa naiſſance,
par ſon merite , & par les Emplois
qu'il a eus au ſervice des Efpagnols
dans leurs guerres contre
le Portúgal, eſt mort auſſi depuis
quelques jours. Il ſembloit avoir
le don de toutes les Langues , &
n'eſt pas moins regreté des Sçavans
que des Gens de pieté , qui
l'eſtimoient fort à cauſe du zele
qu'il a toûjours fait paroître depuis
GALANT.
227
puis ſon abjuration , pour l'avancement
de la Foy. Il a des
Freres au ſervice de Sa Majesté,
dont toutes nos Relations ont
parlé avec éloge ; & quoy qu'il
ait porté les armes pour les Eſpagnols
, ce n'a jamais eſté contre
la France .
Le Sacré College diminuë en
nombre de jour en jour , & la
mort de Mr le Cardinal Picolomini
y vient de laiſſer une vingtfixiéme
Place vacante .Il eſt mort
le 24.de l'autre mois à Sienne , où
il eſtoit né en 1607- Apres avoir
eſté Chanoine de Saint Pierre , il
fut facré Archeveſque de Cefarée
en 1656. & eut en ſuitel'Archeveſché
de Sienne , dont il ſe
démit en 1673. en faveur de Mr
Picolomini fon Neveu . Ila eſté
Nonce en France pendant ſept
ans ,& à fon retour à Rome , Sa
Sainteté
228 MERCURE
t
Sainteté le fit Legat de Ravenne
, & depuis Secretaire de ſes
Brefs . Alexandre VII . l'avoitcreé
Cardinal de S. Pierre in Monte
anreo en 1664.
La Feſte de S.Quentin, Patron
de la Ville de ce nom, y fut celebrée
le 2. de l'autre mois avec les
ceremonies dont je vous fis part
laderniere année. Ainſi je laifſe
tout ce qui regarde la Procefſion
, pour vous dire qu'apres le
Service de l'Egliſe , les plus diſtinguez
de laJeuneſſe, tous tresbien
montez , & dans un leſte
équipage,ſe rendirent au lieu que
Meſſieurs de Ville avoient choiſi
pour la Courſe hors la Porte de
Cambray. Il eſtoit environné de
tout ce qu'il y avoit alors de
beau monde de l'un & de l'autre
Sexe,& à S.Quentin & aux environs
, chacun étant accouru pour
joüir
GALAN T. 229
joüir de ce Spectacle. Si- toſt que
Mr de Chalvoix , qui fait cette
année l'exercice de laCharge de
Mayeur , & deux Echevins , tous
trois Juges de la Courſe , furent
arrivez ,les Chevaliers qui en devoient
diſputer le prix , allerent
ſe mettre ſur une meſme ligne à
un bout de la Carriere , qui étoit
longue de 350. pas , & large de
150. Les Trompetes & les Timbales
qu'on avoit placées d'un
coſté , & auſquelles répondoient
de l'autre , les Violons , les Tambours
, & les Hautbois , furent
quelque temps un fort agreable
divertiſſement pour la Copagnie .
Enfin on n'eut pas plûtoſt donné
le ſignal , qu'ils volerent tous
à l'autre bout de cette Carriere .
Ils coururent trois fois de la même
force . Mr de la Mareliere gagna
la premiere des deux Couro
nes,
230
MERCURE
nes , appellées des Dames, Monficur
Botté, la ſeconde, (il avoit eu
la premiere l'année précedente; )
&Mr Desjardins, auſſi adroit que
bien fait de ſa perſonne, remporta
la principale, qui eſt une Bague
que leMayeurdonne. Ces Courſes
faites , ils rentrerent dans la
Ville avec grande pompe, ce dernier
ayant la droite , come nouveau
Roy, fur Mr Bellot , qui l'avoit
eſté il y a un an. Ils firent le
tour de la Ville, &des décharges .
en pluſieurs endroits;la premiere,
en paſſant devant le Logis de Mr
Dabancourt Lieutenant de Roy,
&Commandant dans la Place en
l'absence de Mr Pradel qui en eſt
le Gouverneur ; deux autres , en
entrant& en ſortant de l'Egliſe,
où ils alleret remettre la Couronne
entre les mains du Tréſorier
qui les attendoit ; & enfin devant
la
GALANT . 231
i
la Maiſon de leur nouveau Roy,
qu'ils remenerent. Ils continuerent
ces décharges pendant un
Soupé qu'ils avoient fait préparer
pour toute leur Troupe , &
qui dura juſqu'à trois heures
apres minuit . Le Dimanche 4. du
meſme mois , jour deſtiné pour
courir la Bague , ils ſe rendirent à
une demy- lieuë de la Ville , dans
le meſme ordre & avec le meſme
concours de monde qu'il y avoit
eu le jour de la Feſte. Monfieur
Deſlandes remporta le Prix , qui
eſtoit auſſi une Bague. Le ſoir il
y eut encor un magnifique Soupé
, auquel ſucceda le Bal qu'ils
donnerent aux Dames chez
Monfieur le Mayeur. Mademoiſelle
de Chalvoix fa Fille qui
eut le Bouquet , en fit les honneurs.
Il fut ſuivy d'une tres-belle
232 MERCURE
le Collation , que ce Magiſtrat
leur préſenta.
,
Les vrays Mots des denx
Enigmes du dernier Mois &
les noms de ceux qui les ont
trouvez , feront un Article dans
ma Lettre Extraordinaire que
vous aurez le 15. de Juillet . Ce
qui me ſurprend , c'eſt de voir
que la ſeconde n'ait encor eſté
expliquée dans ſon veritable
Sens , que par une ſeule Perſonne
, qui a ſuivy l'opinion de
Deſcartes touchant les Machines
de Philofophe. Cette opinion eſt
ſi connuë , qu'elle devroit peu
embaraſſer. Voicy deux autres
Enigmes , qui eſtant moins obſcures
que cette derniere , ne feront
pas tant reſver ceux qui ſe
plaiſent à ce Jeu d'eſprit .
ENIGME .
न
GALANT. 233
ENIGME.
Quoy que je fois fort redon
Tout le monde à l'envy me donne de
l'employ .
Iefers au Lit comme à la Table;
Etfije remplis tout d'effroy ,
Lors qu'une fois je me rends intraitable,
Jeſuis d'un commerce agreable,
Quand on met la regle chez moy,
Pour la discretion, ilne s'en trouve
guére
Qu'à la mienne on puiſſe égaler.
-Billet , Lettre importante , ou d'amour
, ou d'affaire,
Qu'on m'en faſſe dépositaire,
Jamais on n'en entend parler.
AUTRE
234 MERCURE
AUTRE ENIGM E.
:
Nme voit tous lesjours habiter
de bas lieux .
Je Suis pourtant de tres-haute origine.
Souvent cachéfans que l'on m'examine
Tant je sçay bien tromper les
yeux ,
Famaſſe quelque temps des armes
pour combatre,
Puis tout- à-coup je fais le Diable à
quatre.
L'Ennemy que je crains le plus,
N'ayant point lors deforces prestes
Pour arrester mes rapides conquestes,
Par tout en moins de rien j'emporte
ledeſſus.
Dans les maux que je fais je montre
une ame dure,
Qui
GALANT.
235
Qui fait connoistre la nature
De l'infléxible Pere à qui je dois le
jour.
Comme par là ma Mere luy ref-
Semble,
Ils ne s'approchent point que pour
Se batre ensemble,
Iugez de moy quiſuis lefruit de leur
amour.
Une belle & jeune Dame eſt
en peine de ſçavoir ce que luy
veut faire entendre un de ſes
Amis , par ces mots qui font la
fin d'un Billet qu'elle en a reçeu.
Adieu , Madame ,ſi je voulois vous
dire la centiéme partie de ce que je
-pense , je n'aurois pas affez depa-
Cetrait
pier.
vous dira le reſte. Elle prie ceux
qui s'appliquent à deviner les Eni.
gmes & les Chifres du Mercure,
d'avoir la bonté de luy expliquer
236 MERCURE
quer ce que ſignifie cette fin de
Lettre qu'elle n'entend pas. En
voicy une dont le caractere aiſé
me paroiſt de voſtre gouft. Elle
eſt d'unHomme d'eſprit , écrite
à une jeune Perſonne qu'on dit
qui n'en manque pas .
A MADEMOISELLED. L.
Ay
Ipeschiez de
bien affaire que vous m'emconter
la moindre
douceur à d'aſſez jolies.Maîtreſſes
que l'on voit icy de temps en temps .
Pourquoy faut- ilvous avoir toûjours
devant les yeux ? Ce qui ne s'adreſſe
point à moy ( me ditesvous
) autant de perdu . Est- il au
monde une plus belle Perſonne
que moy ? Je vous fais l'honneur
de vous confiderer. Je ſuis bienaife
de vous voir quand vous
eſtes à Paris. Je reçois volontiers
de
GALANT. 237
J
de vos nouvelles. Je vous écris
quelquefois . Est- il poſſible , mon
pauvre Amy , que cela ne vous
tienne pas plus au coeur que tout
ce que vous pouvez trouver d'agreable
en Province ? Vous ne dites
que trop vray , & c'est dont je
ſuis d'avis de me plaindre .
Depuis que je reſſens vos coups,
Je demande en amour trop de
délicateſſe .
Si je ne penſois point à vous,
Je n'aurois jamais de tendreſſe.
ou plutoftj'en aurois qui neseroitpas
à la veritesi bien placée, mais aver
laquelle je vivrois peut estre plus
tranquillement . Choſe étrange, que
nous n'aimions jamais ce qui nous
est propre ! Vous feriez cent fois plus
difficile à connoistre que vous ne
l'estes , &il y auroit la moitiéplus
de distance entre vous & moy qu'il
ny
238 MERCURE
n'y en a , que je vous regarderois
toûjours Sans comparaiſon , & que
jeferois toute ma vie plus que per-
Sonne du monde , Vostre tres, &c .
Mademoiselle Perraut a épouſé
Monfieur le Marquis de Chabane,
Fils aîné de Monfieur de la
Marie, Premier Ecuyer de Monſieur
le Prince. On dit qu'elle luy
apporte pres de deux millions de
Bien. La Cerémonie du Mariage
fut faite ces derniers jours à l'Hô
tel de Condé, d'où les Mariez allerent
coucher à S. Maur .
Son Alteſſe Seréniſſime Monfieur
le Duc a eu fix accés de fiévre
au commencement de ce
mois . Le premier a duré huit
heures ,&les cinq autres ont
toûjours diminué. Ce Prince eſt
préſentement à Chantilly , où il
prend des Eaux de Forges .
On
GALAN T. 239
On dit merveilles des Fruits
que les Peres Capucins font à
Troyes, où ils ſont en Miffion . lis
établiſſent, avec un zele ſi perfuafif
, la folidité des Veritez du
Chriſtianiſme ,& font ſi bien
voir le peu de fondement qu'il
faut faire fur les avantages que
prometle monde, qu'on ne ſçauroit
les entendre ſans demeurer
convaincu qu'il n'y a qu'une ſeule
choſe neceſſaire . Dans cette
penſée chacun ſe détache de
foy-meſme,& ce changement en
cauſe un ſi grand dans toute la
Ville, qu'on n'y voit par tout que
mortification & penitence. Plus
de plaiſirs , plus de promenades ,
plus de divertiſſemens. Les Filles
les plus capables de ſe faire aimer,
font les premieres à donner l'exemple
. Elles courent s'enfermer
dans les Convents; & les Meres ,
bien
A
240 MERC. GALANT.
bien loin de ſoûpirer de leur perte,
font voir par leur joye combien
elles ſont touchées de leur
bonheur . Heureux , qui peut en
uſerde cette forte. Adieu , Madame
. Je ne ſçaurois mieux finir
que par un Article ſi édifiant . Il
me reſte encor pluſieurs Memoires
, que je réſerve pour le
Mois prochain . Je ſuis, &c .
A Paris 30. Juin 168 1 .
Je viens d'apprendre la mort de
Madame de Fontange .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères