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1681, 05 (Lyon)
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807156
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
ΜΑΥ 1681 .
VILLE
DE
LYON
**
A
LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
Ruë Merciere.
M. D C. LXXXI.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
430038303030010033
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR .
OUS recevrez ce
Mois cher Lecteur
quantitéde nouveautez
, &dans lafuitte
j'auray Soin de
vous en envoyer pluſieurs chaque
Mois ; Ceux qui viendront à la
Foire de Beaucaire en trouveront
de toutesfortes , j'y auray une Boutique
où vous y trouverez les Livres
Nouveaux ; il y aura un
Marchand de Paris , nommé le
Sieur de Comble , à l'Enseigne du
Grand Loüis , qui vendra des nouveautez
des plus à la mode , &
a ij
د tant
des plus riches , tant Rubans , que
Dentelles & autres choses
pourHomme , que pour Femme, Ledit
de Comble , a toûjours une Boutique
à Lyon ſur le Pont de Saone,
à l'Enseigne du grand Loüis , où
il y a toute l'année des Rubans ,
& Dentelles des plus à la mode;
c'est dans cette Boutique où toutes
les Perſonnes de qualité se fourniffent
; vous nepouvez pas douter
fi à Beaucaire il fera bien afforti.
Tous ceux qui voudront estre
mis dans le Mercure ou Extraordinaire
, tant pour leurs Pieces que
pour deviner les Enigmes , doivent
affranchir les ports de lettres s'ils
veulent y estre , c'est à quoy l'on
doit prendre garde .
L'on continue à distribuer le
Journal des Sçavans , &de Medecine
, pourfixfols le. Cahier , fans
discontinuer.
LI
LIVRES NOVVEAVX
$
du Mois d'Avril 1681 .
Diſcipline de l'Egliſe du Pere
Thomaſſin , in folio , trois tomes
, quinze livres ; les deux
premiers volumes ſe trouvent
dans la meſme Boutique pour le
meſmeprix.
Le Grand Dictionnaire François
par monſieur Richelet nouvellement
Imprimé à Lyon , &
augmenté par l'Autheur de beaucoupde
mots François qui avoient
eſté obmis dans la precedente
Edition , le tout rangéà ſa place
par le meſme Autheur ; Livre
utile & neceſſaire à tous les Sçavans
, in quarto deux Volumes,
tres -bien imprimé , fix livres,
vous en trouverez le prix tresmodique
, mais comme c'eſt un
livre d'un grand debit , l'on ſe
३
a iij
contente à tres-peude profit;auſſi
les Marchands des Provinces
ne le peuvent pas donner au
meſme prix.
Poëfies & Penſées Chrêtienne
par monfieur l'Abbé Gouffault
de la maiſon de Sorbonne
in douze, 30. fols.
:
Difcours prononcé par monfieur
de Launay , Avocat en la
Cour de Parlement, pourveu par
le Roy de la charge de Profeffeur
du droit François , in douze
s.fols.
Le Virgile traduit par monfieur
l'Abbé de Martignac , avec
pluſieurs figures en taille douce;
c'eſt celuy qui a traduit cy-devant
l'Horace, in douze trois volumes
, huit livres .
La Vie du Duc de Guiſe , in
douze , 30.fols.
LesMemoires de la Grace, du
Re
Reverend Pere Thomaſſin de
L'Oratoire,indouze trois volumes,
fix livres.
Le deuxième tome des Conferences
de Luçon , in douze,
deux livres , le premier ſe trouve
dans la meſme Boutique, pour le
prix auſſide 2. livres .
Molinei Opera, in fol. cinq volumes
augmenté d'un quart en
cette nouvelle Edition , ſeptante
livres.
Ammiani Marcellini Opera , in
folio , 12. livres...
Un nouvel Horace , avec des
Remarques , in douze , deux
volumes cinq livres. د
L'Homere Traduction nouvelle,
in douze , quatre volumes ,
douze livres. это
Officina Latinitatis , in quarto,
fixlivres.
Diſcours du Chevalier Digbi,
a iij
de la guerifon des Playes , par la
poudre de Sympatie , in douze,
nouvelle Edition, 30. fols . 소
Cicuta Aquatice , Historia &
Nox& Commentario illustrata à
Ioan. Iacobo Vuepfiro Med. Doct .
Scaphufiano , in quarto, 3 livres.
L'Art de guerir les Hernies,
du Sieur Deblegni , in douze,
trente fols.
La Princeſſe de Fez , in douze
, deux volumes du Sieur Préchac.
Le Beau Polonois du Sieur de
Préchac , in douze...
Le Stratageme d'Amour . in
douze.
Remede charitable de Madame
Fouquet,augmenté d'un tiers
en cette Nouvelle Edition , in
douze , 20. fols .
L'on continuë toûjours à di-
Aribuer l'Histoire de Don Quichro
chot de la Manche , de la nouvelle
Traduction , in douze, quatre
volumes, cinq livres.
Les Amours de Catulle, in douze,
quatre volumes , deux livres
dix fols.
Les Converſations de Mademoiſelle
Scuderi , in douze, deux
volumes , 2. livres dix fols.
NOTAROSE
CATALOGUE
DES PIECES
qui composent le treiziéme Extraordinaire
, intituléExtraordinaire
du Mercure Galant,
Quartier de Janvier 1681. don
né au Public le 15. Avril.
IL CONTIENT
Queſtion , UNe Réponse à la Si un amour fecret recompensé
de faveurs ,est à preferer à un amour
d'éclat qui donne de la jalousie fans
aucun plaisir.
Une Réponſe à la Queſtion, Si
pourune liaiſon de tendreſſe , il est
plus agreable de s'attacher à une
Perſonne deſeize ans , qu'à une de
trente.
Trois Réponſes à la Queſtion,
Lequel
Lequel est plus à plaindre, du Mary
jaloux , ou de la Femme du Mary
jaloux. Deux en Vers , & une en
Profe.
Quatre Réponſes à la Queftion,
Lequel doit estre estimé le plus
malheureux, ou l' Aveugle né ou cе-
luy qui a perdu la venë. Deux en
Profe , & deux en Vers.
Quatre Réponſes à la Queftion,
Ce que doit faire une Belle qui
est preſsée de se declarer par deux
Amans , dont l'un a beaucoup d'amour
& peu de mérite , & l'autre
beaucoup de mérite avec peu d'amour.
Deux en Vers , & deux en
Profe
Trois Réponſes ſur l'Origine
de la Chaſſe. Deux en Vers , &
une en Proſe , qui contient to ut
ce que l'on peut dire de curieux
fur ce ſujet , & qui eſt remplie
de citations d'Hiſtoire utiles , &
divertiſſantes. Trois
Trois Diſcours ſur les Superſtitions
& les Erreurs populaires.
Deux en Vers , & un en
Profe.
Trois Fables ſur l'Origine des
Bagues. Deux en Vers, & une en
Profe.
Trois Réponſes à la Queſtion,
Si l'Eau minerale , en quelque maniere
qu'elle soit priſe , est utile ou
dangereuse . Deux en Vers, & une
enProfe.
Un Diſcours ſur les effets de
l'Eau minérale .
Une Avanture tragique d'un
Singe.
Un Diſcours ſur le bien & fur
le mal que la frequente Saignée
peut faire.
Une Elegie.
Une Lettre en Profe & en
Vers , de Monfieur de Lignieres.
Un
Un Diſcours de l'Origine des
Anneaux, de leurs matieres & de
leurs uſages ; & de la vertu des
plus rares Pierres qui y ſont enchaffees
. On y voit auſſi tout ce
que divers Autheurs ont écrit
touchant l'Eſcarboucle.
Une Epiſtre en Vers .
Pluſieurs Madrigaux.
Explication de la Lettre en
Chifres du dernier Extraordinaire.
Une nouvelle Lettre en Chifres..
Les noms de ceux qui ont trouvé
le Mot de la derniere Hiſtoire
Enigmatique,
Une Enigme en Proſe.
Cent cinquante Madrigaux,ou
environ , ſur les Explications des
Enigmes des trois derniers Mois.
L'Explication de la derniere
Enigme en figure.
Les
Les noms de ceux qui ont expliqué
les Enigmes du dernier
Mois.
Pluſieurs Queſtions à décider,
& Sujets de Pieces d'érudition.
1
TABLE
TABLE
DES MATIERES
contenuës dans ce Volume .
A
Vant propos. 1
Entrée de M. l'Evesque de
Poitiersà Niort.
Converfions.
Hiftoire.
6
7
ibid.
Le Chardonnet Esclave , Fable. 17
Mort de monsieurle Commandeur
de Valbelle.
24
Mort de monsieurle Marquis de
Couvron. 25
Mort de monsieur l'Abbéde Vaux.
27
Mariage de monsieur de la Baume
, & de Mademoiselle de Laval.
29
Proceſſion ſuivie de Machines. 33
Lettre écrite de la Canée. 47
Apol
TABLE.
Apollon victorieux de l'Hyver. 54
Mort de madame Molé , Abbeſſe
de S. Antoine. 60
Mort de monsieur l'Evesque de
Meaux.
Benefices donnezpar le Roy
Hiftoire.
63
64
68
M. Bernardi aſſocie avec luy monfieur
de Ménon 94
Avantages pourle Commerce. 96
Naiſſance de Mars, en Vers . 98
Reception de monfieur de Châlons
au Parlement en qualité de Duc
&Pair. 103
Profeſſion de mademoiselle de Le-
υγ. 105
Pluſieurs Charges données dans les
Gardes du Corps. 106
M. Guilloire est reçen Avocat General
en la Cour des Monnoyes.
108
Mort de monsieurle Duc de Lefdiguieres.
109
Gou
TABLE.
Gouvernement de Dauphiné donné
à monsieur le Duc de la Feüillade.
111
Gouvernement de Baro donné à
monsieur le Marquis de Genlis .
ibid.
Regiment appellé de Sault , donné
au Fils de feu monsieur de Leſdiguieres.
112
Gouvernement de Briançon donné à
monsieur de S. André. 113
Mort de monsieur de la Vrilliere.
ibid.
Les Pleurs du Languedoc au Zéphir.
118
Réponse à la derniere Lettre en
Proverbes. 123
Balet du Triomphe de l'Amour
dancé à Paris. 134
Meffieurs de Saint Romain & de
1
Harlay nommez par le Roy
pour les Conferences de l'Empire..
135
Départ
TABLE.
Départ de monsieur le Duc de Mortemar.
136
Lettre intitulée , Réponſe pour
la Spirituelle Inconnuë qui
s'intereſſe ſi obligeamment
dans mes avantures , 139
Tout ce qui s'est paſſé dépuis ledêbarquement
des Ambaſſadeurs de
-Moscovie à Calais juſques au
jour de leur depart de Paris;
leurs Audiences ; ce qu'ils ont
veu, & ce qu'ils on dit. 153
Mort de monsieur Poncet. 237
M.du Iardin devenu Doyen des Se
cretaires du Roy. 240
Loteries du Roy , Lots & Vers fur
ceSujet. 241
Loteries défenduës . 256
Gouvernemens & Lieutenances de
Roy données par Sa Majesté.
256
Sermon de monsieur l'Abbé Flechier
257
Ex
TABLE.
Explication de la premiere Enigme
en Vers , 258
Noms de ceux qui l'ont expliquée.
ibid.
Explication de la Seconde Enigme
en Vers. 259
Noms de ceux qui en ont trouvé le
Mot. 260
Noms de ceux qui ont trouvé le sens
dedeux.
Enigme.
AutreEnigme.
Modes nouvelles.
Fin de la Table.
261
266
267
268
EX
6038030603 803 8003003 2003-03
8888.888888888888888
EXTRAIT DV PRIVILEGE
duRoy.
PA Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en ſon Conſeil , Jun-
QUIERES. Il eſt permis àJ.D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , de faire imprimer par Moisun Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur L & DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacun defd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auſſi defenſes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs&
autres , d'imprimer , graver & debiter
leditLivre ſans le conſentement de l'Expoſant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
ſervant à l'ornement dudit livre , meſme d'en
vendre ſeparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende,
& confifſcation des Exemplaires contrefaits
, ainſi que plus au long il eſt porté auditPrivilege.
Regiſtré ſur le Livre de la Communauté le
J.Janvier 1678.
Signé E, COUTEROT. Syndic.
Et
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé& tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joülr ſuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
31. May 1681.
Avis
Avis pour placer les Figures.
L
'Air qui commence par , Re
venez,haftez- vous, Printemps,
doit regarder la page 52
La Veuë de la grande Fontaine
du Jardin d'Aranjuez , doit regarder
la page 134
L'Air qui commence , Depuis
le retour du Printemps, doit regarder
la page 236
La Loterie Royale, doit regarder
la page 243
I
MERCURE
GALANT
MAY01681 .
LYOU
DE
E nom deGranda
eſté donné àbeaucoup
de Princes,
mais aucun ne l'a
jamais eu à ſi juſte
titre que noſtre auguſte Monarque.
S'il ſe diftingue à la Guerre
entre les autres Souverains du
Monde , c'eſt par un ſi grand
nombre de Victoires , qu'il eſt
aiſe de connoiſtre qu'il en peut
May 1681 . A
2
MERCURE
ſeul arreſter le cours . S'il s'attache
à ce qui regarde la juſtice
bu'un Roy doit rendre à ſes Peuples
, il ne ſe contente pas d'en
reformer un abus. Il fait examiner
à fond tous ceux qui s'y font
gliſſez ou qui s'y peuvent gliſſer,
& par un Code nouveau il épargne
à ſes Sujets de longues &
ruineuſes procedures. Enfin s'il
s'applique à des actions de pieté,
& dignes d'un Prince qui porte
le nom de Tres- Chreſtien , c'eſt
avec un zele qui attire tous ſes
foins; & comme il ne ſuffit pas
d'imaginer de beaux Reglemens,
ſi l'on ne trouve moyen de les
faire reüffir, Sa Majesté, apres en
avoir tant fait pour faciliter la
converfion de ceux de la Religion
Pretenduë Reformée , cherche
inceſſamment à lever tous
les obſtacles qui les peuvent re-
A 1801 tenir .
GALANT.
3
tenir. La nouvelle Ordonnance
qu'on a publiée en eſt une preuve.
Quelques- uns d'entr'eux balançoient
à ſe faire Catholiques
par la crainte du crédit qu'ont les
Seigneurs des Lieux de leur demeure,
qui font de la meſme Religion,
ſur ceux qui font la diſtribution
des Gens de guerre qui y
paſſent ou ſejournent. Ils eſtoient
perfuadez avec beaucoup d'aparence
de raiſon , que s'ils ſe convertiſſoient,
l'indignation que ces
Seigneurs en pourroient avoir,
les feroit charger de ce Logement
de Gens de guerre ; & pour
leur oſter tout ſujet de crainte, le
Roy a ordonné que tous ceux de
ſes Sujets qui ont fait abjuration
de l'Heréſie de Calvin depuis le premier
de Ianvier , ou qui la feront
à l'avenir , feront dechargez pendant
deux ans , non seulement de
A ij
4 MERCURE
Ses Gens de guerre, tant d'Infanterie
que de Cavalerie Françoise &
Etrangere , de quelque condition
qu'ils soient , qui paſſeront , logeront,
&fejourneront , ouseront envoyez
en Quartier dans les Villes
&Lieux de leur refidence actuelles
mais auſſi de toutes impoſitions &
aides qui ſe pourrontfaire àl'occafion
de ces meſmes Logemens.
Vous voyez , Madame , avec
quelle exacte vigilance le Roy
employe les précautions les plus
ſeûres pour mettre ceux de cette
Religion dans une entiere liberté
deſe convertir. Auſſi leur Party
eſt- il fort diminué depuis quelque
temps. Nos Miſſionnaires répandus
dans les Provinces,y font
de tres - grands progrés , & c'eſt
quelque choſe de ſurprenant de
voir toutes les ſemaines des cinq
&fix cens Perſonnes abjurerdans
le
GALAN T. د 5
1
lePoitou. Rien ne ſçauroit égaler
les foins de Monfieur l'Eveſque
de Poitiers ,qui fait éclater un ze-v
le extraordinaire pour tirer d'erreur
ceux qui l'ont reçeuë avec
la naiſſance. Ce digne Prélat fit
ſon Entrée à Niort , ſeconde Villede
fon Dioceſe , ſur la fin du
dernier mois. Tous les Corps
tant du Clergé , que de la Juſtice
& de la Ville , allerent fort loin
au devant de luy ,& luy firent à
l'envy tous les honneurs qu'il
pouvoit attendre. Apeine fut- il
dans la Maiſon preparée pour fon
Logement , qu'on la vit environnée
de plus de deux mille Per..
ſonnes qui luy demandoient l'ab--
ſolution de l'Héreſie . Il la leur
donna apres les Inſtructions neceſſaires
, avec tant de marques
de joye & de charité , qu'il fut
admiré de tout le monde. Cetic
A iij
6 MERCURE
charité parut non ſeulement dans
ſon extréme application à des devoirs
ſi preſſans , mais encor dans
le ſecours qu'il preſta à un fort
grand nombre de Malheureux .
Pendant tout le temps de ſon ſejour
, il ne ſe fit à Niort aucune
Solemnité à laquelle il n'aſſiſtaſt
avec une pieté toute exemplaire.
Ce ne fut pas ſans que divers
éloges publics qu'il fut contraint
d'écouter , fiffent fort ſouffrir ſa
modeſtie . Sur tout, le Pere Bonnet
, de l'Oratoire , preſchant devant
luy le 3 de ce mois dans l'Egliſe
des Carmelites , ſe ſervit de
termes ſi juſtes & fi bien choiſis,
dans le Compliment qu'il luy adreſſa,
qu'il ne pouvoit confirmer
avec plus de gloire l'approbation
qu'il s'eſtoit acquiſe de tout le
Païs par ſes Sermons du Carefme.
11
GALANT ブ
1
Il y a eu icy dans le meſme
temps beaucoup de Converſions
de Perſonnes remarquables , en
trel leſquelles il s'en eſt fait une,
dont fi la force de la verité a infpiré
le deſſein , on peut dire que
l'amour en a haſté l'exécution.En
voicy les circonstancesitas sievi
Un Cavalier ſe promenantfeul
aux Thuileries ,y vit une jeune
Demoiſelle qui luy parut toute
aimable. Elle avoit l'air fin ,la
taille bien priſe,s& tant d'agré
ment fur le vifage , quoy qu'avec
des traits irreguliers , que dés ce
premier moment il en eutle coeur
touché. Il la regarda avec un plai-P
fir qui auroit den luy eſtre ſuf
Pe
pect , s'il en euſt voulu penetrer
la cauſe; & apres qu'elle ſe fut retirée
, il en conferva une idée ſi
forte , que la rencontrant le lendemain
dans le meſme Lieu ve
A iiij
8 MERCURE
tuë d'une autre maniere , il n'eut
pas de peine à la reconnoiſtre. Il
la vit ainſi cinq ou fix fois fansh
trouver perſonne qui la connuſt.
Cela luy fit croire que c'eſtoit
une Fille de Province ;& pour
découvrir qui elle estoit ,il ſe reſolvoit
enfin à la ſuivre , quand il 7
apperçeut un de ſes Amis qui la
ſalüa . Il le joignit auſſi-toſt,& luy
demanda ſi ce ſalut eſtoit civilité
generale pour toutes les Belles,
ou particuliere pour une Perſonne
qui luy fuſt connuë. Il reçeut
de luy l'éclairciſſement qu'il fouhaitoit
: mais s'il apprit avecjoye
que la Belle vivoit à Paris avec
une Mere qui n'aſpiroit qu'à la
marier, il apprit en meſme temps
avec beaucoup de chagrin qu'elle
eſtoit d'une Croyance contraire
à la fienne. Ses eſperances,
formées confufément par l'amour,
fe
4
7
وي
GALANT.
ſe trouvoient détruites par cette
nouvelle. Cependant les ſentimens
de fon coeur l'emportant ſur
ſa raifon , il voulut lier habitude
avec la Belle,& crût n'y pouvoir
mieux reüffir qu'en ſe feignant
Religionnaire.Ainſi l'ayant aperçeuë
le jour ſuivant , accompagnée
ſeulement d'une Parente , il
fit ſi bien, qu'en paſſant tout pro
che d'elle , fon Epée s'embaraffa
dans un des Rubans qui estoient
autour d'un petit Habit d'Eté
qu'elle portoit , couleur de roſe .
LaBelle qui ſe ſentit arreſtée,demanda
au Cavalier s'il ne vouloit
point faire grace à fon Ruban. Il
luy répondit , que quand il l'emporteroit
, elle devoit peu s'en
inquieter , puis qu'il luy laiffoit
un gage qui estoit d'un
autre prix . La galanterie de la réponſe
obligea la Belle à repli-
Av
10 MERCURE
quer : & la converſation s'eſtant
noüée inſenſiblement, le Cavalier
luy fit croire qu'ill'avoit veuë plufieurs
fois à Charenton , & qu'il
fouhaitoit depuis longtemps de
trouver l'occaſion que le hazard
luy avoit fait naiſtre. Ils ſe ſeparerent
fort ſatisfaits l'un de l'autre:
& la Belle eſtant venuë pluſieurs
autres foirs aux Thuileries, le Cavalier
luy fit paroître des ſentimés
fi paffionnez , qu'ils firent l'effet
qu'il en avoit attendu. La Parente
de la Belle , qui le croyoit du
meſme party pour ce qui regarde
la Religion , favoriſoit cet amour
naiſſant , & en peu de jours les
aſſurances que le Cavalier donna
du ſien , allerent ſi loin , qu'elle
ſe crût en droit de luy dire qu'il
n'avoit quà ſe declarer avec la
Mere , & qu'on tâcheroit à le
د
Tervir.Le Cavalier.que cette propoſition
GALANT. LI
poſition embaraſſa , pria la Belle
de venir le lendemain accompagnée
de pluſieurs Perſonnes ,
afin qu'il puſt luy dire un ſecret
fans eftre entendu de ſa Parente.
La choſe ſe fit comme il l'avoit
ſouhaité. Une Amie commune
accompagna la Parente,
& apres un tour d'Allée , le
Cavalier qui les avoit jointes ,
engagea la Belle à les laiſſer
quelques pas derriere , pour apprendre
ce qu'il avoit à luy confier.
Il commença par les plus
tendres proteſtations , & apres
luy avoir fait ſes remercîmens
de ce qu'elle conſentoit qu'il la
demandaſt en mariage , il adjoûta
, que ne voulant point
qu'on luy reprochaft de l'avoir
trompée il ſe fentoit obligé
de luy decouvrir qu'il trouvoit
د
de
12 MERCURE
,
de grands abus dans la prétenduë
reforme de leur Eglife , &
que n'en croyant de vraye que
la Catholique , il ne pouvoit
ſe defendre de renoncer à l'erreur.
Ce diſcours ſurprit la Belle
, mais fans luy donner aucun
chagrin. Elle demanda s'il avoit
pris une veritable reſolution , &
le voyant comme inébranlable
dans ſon deſſein
elle ne put
luy cacher qu'elle estoit perfuadée
auffi bien que luy , que la
Religion qu'elle profeffoit n'eftoit
point la vraye : qu'on l'avoit
déja inſtruite ſur plufieurs
doutes : que la crainte d'une
Mere de qui elle dépendoit ,
l'avoit empeſchée de pouffer
plus loin l'éclairciſſement qui
luy eſtoit neceffaire : & que
fon exemple la fortifiant , elle
écouteroit avec plaifir les mêmes
Per
GALANT.
13
お
Perſonnes qui avoient ſervy à
le détromper. Le Cavalier ménagea
la choſe ſi addroitement ,
qu'il la mit en conférence avec
un des Hommes les plus conſommez
dans ces fortes de matieres
. Ce ſcavant Homme la
convainquit ſi bien de la verité ,
que ſon Amant ne crût plus aucunpéril
à luy avoüer la tromperiequ'il
luy avoitfaite.Elle ne pût
l'en blâmer ; & l'amitié qu'elle
avoit pour ſa Parente, l'obligeant
àſouhaiter que les lumieres qu'-
elle recevoit ſe répandiſſent ſur
elle, il ne luy fut pas poſſible de
luydéguifer ce qui fe paffoir. Elle
eut cependant beau faire . Sa Parente
ceſſa d'eſtre ſon Amie , fi
toſt qu'elle luy parla d'ouvrir les
yeux à la verité ; & apprenant
que le Cavalier eftoit Catholique
, le chagrin qu'elle eut de
voir
14 MERCURE
voir que c'eſtoit par luy que la
Belle changeoit de Religion , &
qu'elle avoit elle-meſme contribué
à ce changement , en foufrant
leurs entreveuës , luy fit former
le deſſein d'empeſcher leur
mariage. Les avis qu'elle donna à
la Mere de la Belle , l'aigrirent ſi
fort contre fon Amant , qu'il euſt
eſté mal reçeu s'il euſt fait quelques
avances . Cette Mere au deſeſpoir
, n'oublia rien pour gagner
ſa Fille. Elle pria , elle menaça ,
& ſes menaces n'obtinrent pas
plus que ſes prieres. La Belle ſoûtint
ces divers aflauts avec une
fermeté qui ne ſe peut concevoir;
& tous les obſtacles qu'on luy fic
naître ayant eſté ſurmontez par
fon courage , il falut enfin la laiffer
maîtreſſe de ſes volontez. La
cerémonie de ſon Abjuration a
eſté publique , & s'eſt faite icy
depuis
GALANT. 15
depuis affez peu de temps. Si le
bonheur qu'elle s'eſt acquis par
là luy doit donner de la joye, ſes
peines ſont grandes pour ce qui
regarde l'intéreſt de ſon amour .
Sa Mere indignée de fon changement
de Religion , ne peut
pardonner au Cavalier qui en eſt
la cauſe. Les avantages que la
Belle trouveroit en l'époufant ,
ne la touchent point,& pourempeſcher
qu'elle ne luy parle , elle
la fait obſerver par tout. D'un
autre coſté , le Pere du Cavalier
qui a ſçeu la choſe , ne trouvant
point la Belle affez riche, defend
à fon Fils de fonger à elle ; &
dans la contrainte où ils font forcez
de vivre , ils n'ont que les
Lettres pour ſe conſoler. Ils
cherchent en s'ecrivant , ce qu'il
y a de plus fort pour ſe jurer l'un
à lautre une conſtance eternelle ,
&
16 MERCURE
&eſperent que le temps les fera
venir àbout de tous les obstacles
qui les font ſouffrir.
S'il peut quelque choſe pour
les Amans malheureux , il eſt
d'un foible ſecours pour adoucir
les diſgraces de la nature de celle
que nous repréſente la Fable du
Chardonnet que je vous envoye.
Monfieur Chappuzeau de Baugé
, qui en eſt l'Autheur , a voulu
ſuivre Marot , qui dans ſon
Eglogue à François I. a dit Chardonnet
, & non pas Chardonneret.
Cependant l'uſage l'a emporté
pour ce dernier mot , & c'eſt
celuy dont la plupart des Autheurs
ſe ſont ſervis depuis ce
temps- là..
忠染
LE
GALANT. 17
LE
CHARDONNET
ESCLAV E.
FABLE .
R netice tow
Ien n'estfixe icy bas, tout paf-
Dit unjour en moraliſant ,
Un jeune Chardonnet gisant
Dans le triſte Réduit d'une Cage
fortSombre.
Sans ceffe il pouſſoit des ſoûpirs ,
Mille reflexions attaquoientſamémoire,
2
Et l'accabloient de déplaiſirs.
Voila comment j'ayſçeu l'histoire.
On voyoit entre deux Coteaux ,
Couverts de jeunes Arbriffeaux ,
Couler
18 MERCURE
Couler une claire fontaine.
Son murmure attiroit du Bois& de
la Plaine
Les plus charmans Oyſeaux
Qui venoient au bruit deſes eaux
Conter en gazoüillant leur amou
reuſe peine.
L'un d'entr'eux , Chardonnet d'hon
neste extraction
Suivant de ſes Parens la commune
folie,
Donna dans la conjonction.
Il aimoit avec paſſion
Certaine Chardonnete éveillée &
jolie. ٢٢
Ilfaitsi bien qu'avec elle il s'allie;
Tous deux estoient égaux en qualitez
, en bien ,
Tous deux jeunes , bien faits , ſpirituels
, aimables ,
Galans , honnestes , Sociables ,
Et fur tout , Chardonnet tres grand
Musicien
Enfin
GAL AN T. 19
Enfin il ne leur manquoit rien.
Au bout de quelque temps , Chardonneteféconde
Fit Chardonnet Papa d'un petit
Chardonnet ,
L'Oyfeau leplus joly du monde ;
Chacun en estoit satisfait.
On éleve avec ſoin ce petit Fils
unique ,
Son Pere avec plaisir luy montroit
la Musique ,
Ily réuſſiſſoit mieux qu'on ne peut
penser.
Mille Oyſeaux envieux tâchoient
de le paſſer ,
Mais là-deſſus il leur faisoit la
• nique ;
Ils le haïffoient tous , & tous par
politique
careffer.
Le voyoient , le loüoient, le venoient
Le Pere Chardonnet vint lors à trẻ-
passer
Son
20 MERCURE
Son Fils en reffentit une douleur
amere ,
Il vivoit jeune encor ſous l'aile
d'uneMere
Dont le Bien attiroitpluſieurs Adorateurs
.
Sans ceffe ces petits Chanteurs
Luy venoient tendrement exprimer
leurs langueurs .
La chair quelquefois eftfragile,
Chardonnete estoitjeune , &fentoit
des ardeurs
Propres à ruiner l'intereſt du Pupile.
La Mort la délivra des peines de
l'amour ;
Nostre pauvre Orphelin déplorefa
mifere ,
Afix mois il ſe voit seul , triste ,
Solitaire ,
Couchant tout seul la nuit , paſſant
tout seul lejour ;
Mais de tout , comme on dit , on se
fait habitude
Le
GALANT. SAI
Le temps de fon esprit bannit l'inquietude;
Ilſe vit de grands Biens , cela le
confola;
Sans debtes ,fans procés ,Sans amour,
Sans envie ,
Il couloit doucement la vie
Heureux s'il s'en fuſt tenu là.
D'un tas defaux Amis que la Cuiſine
attire ,
Noftre indolent Oyseauſe vit afſaſſine
;
Ils avoient chaque jour le moment
affiné ,
Pas un deux fois nese le faisoit
dire.
Ilssçavoient l'heure du Diné ;
Quand il est quſtion de frire ,
On n'attend pas midyfonné.
Chardonnet avoit l'ame belle ,
Il régaloit ſplendidement,
Chez luy tout estoit par écuelle.
Entre nous , ce bon traitement
Plaifoit
22 MERCURE
.: Plaiſoit fort à nos Paraſites ;
Chardonnet recevoit visites fur
viſites ,
Traitoit toûjours également.
Enfin de ses moyens la ſource diminuë,
Dans peu de temps il n'eut plus
rien ;
Pour luy de ſes Amis l'ardeur est
Suspenduë ;
Et quandle Malheureux cut tout
mangé Son Bien ,
Au Diable l'Amy qui dit , tien .
Enfin dupauvre Oyseau l'honneſteté
trabie ,
Luy fait ouvrir les yeux, &voir de
tous costez
Des bafſſeßes , des lâchetez,
D'indignes Partisans du Monstre
de l'Envie ,
De qui le veninſatrifie 3
Le mérite innocent à leurs méchancetez.
Pendant
GALANT.
213
Pendant qu'il refléchit , pendant
qu'il examine ,
Il est preſſé de la famine......
Comme il cherchoit à vivre, il tom-
Asbe par malheur 25.0
Dans les Filets de l'Oyfeleur ;
Ce coup fatal l'acheve, &dansſon
infortune
Ilvoit de mille Ingrats l'allégreſſe
samcommune
Qui triomphe de fa douleur.
Prodigues , profitez d'un exemple
fenſible
Conpoiſſez les Amis aux démarches
qu'ils font ,
Que leur zele éprouvé juſques à
l'impoſſible ,
-Vous persuade ce qu'ils font.
Sivous ne consultezque vostre esprit
こ
Craignez du Chardonnet le deſtin,
volage,
& la Cage.
Monfieur
24
MERCURE
Monfieur le Commandeur de
Valbelle eſt mort à Marseille le
61. du dernier Mois , âgé de 61 .
ans. Il eſtoir Chef d'Eſcadre des
Armées Navales de Sa Majesté ,
&auffi confideré chez les Etrangers
que dans le Royaume. Vous
en avez entendu ſouvent parler
pendant nos dernieres guerres ,
dans leſquelles il s'eſt acquis une
eſtime generale. Il a commandé
en pluſieurs occaſions importantes
avec un fort grand fuccés , &
s'eſt diſtingué dans tous les Emplois
qu'il a eus en France , en
Angleterre , en Italie, &à Malte.
Il eſtoit Oncle de Monfieur le
Marquis de Valbelle , Grand Senéchal
de Marseille, qui ſe ſignala
à la Journée de Cokberg en
Allemagne , lors qu'il commandoit
les Chevaux-Legers de la
Garde de Sa Majeſté. Le feu
CommanGALANT.
25
Commandeur dont je vous parle
eſtoit dans une ſi grande veneration
en Provence , que l'on y
fait travailler à un magnifique
Mauſolée dont je pourray vous
envoyer le deſſein. On le doit
faire pareil à celuy que la Republique
de Gennes fit dreſſer à feu
Monfieur de Valbelle ſon Pere,
qui fut tué en commandant au
fameux Combat des Galeres de
France , contre celles d'Eſpagne,
donné devant la Ville de Gennes
, qui admira l'intrepidité d'un
Vieillard , que douze bleſſures
mortelles furent incapables d'ébranler
à l'âge de foixante &
quinze ans . Je croy vous avoir
parlé de ſa Maiſon , lors que le
Roy donna l'Eveſché d'Allet à
Mr l'Abbé de Valbelle , Agent
general du Clergé de France.
On a eu avis de Valenciennes
May 1681. B
26
MERCURE
que Monfieur le Marquisde Couvron
y eſt mort le 19. du meſme
mois. C'eſtoit un Gentilhomme :
de l'illustre & ancienne Maiſon:
de Pippemont en Flandre , à qui
quantité d'éclatantes actions avoient
acquis grande reputation...
dans la guerre . Il a ſervy quinze
années dans l'Infanterie , & donné
des marques d'une valeur extraordinaire
pendant le Siege de
Candie,dans le Regiment d'Harcourt.
En ſuite il a eſté Capitaine
dans celuy d'Anjou , & s'eſt:
acquité glorieuſement de cet
Employ.En 1664.il eut une Compagnie
de Cavalerie , & un peu
apres un Regiment qu'il a commandé
juſqu'à ſa mort. Sa Majeſté
a eu la bonte de gratifier
Monfieur le Chevalier de Couvron
ſon Frere d'une Compagnie
de Cavalerie en pied. C'eſt le
qua
GALANT. 27
quatrième de ce nom , &l'unique
qui en reſte , y en ayant déja
cu trois de tuez dans le ſervice.
Madame la Marquife d'Haraucourt
eft leur Soeur. Pour peu
qu'on vous ait parlé de cetteDame,
vous ne ſçauriez ignorer que
ladelicateſſe de ſon eſprit répond
admirablement à l'éclat de fa
Beauté.
06
Mr l'Abbé de Vaux eſt mort
dans le meſme temps. Il s'appel.
loitGuy Lanier , prenoit la qualité
d'Aumônier duRoy , & eftoit
Abbé Commandataire de S. Eftienne
de Vaux prés S.Jean d'Angely
, Prieur de S. Saturnin & de
Chaſteaugotier en Anjou,&
ceſſivement Archidiacre & Chanoine
des Eglifes d'Angers , de
Paris , de Xaintes, où depuis peu
on l'avoit pourveu duGrand Archidiaconné,
& d'une Prebende .
T
fuck
Bij
28 MERCURE
Il avoit eſte Official & Grand-
Vicaire des meſmes Eglifes , &
Deputé à l'Aſſemblée du Clergé
en 1635. Les Pauvres perdent
beaucoup à ſa mort , qui eſt arrivée
à Xaintes le 20. de l'autre,
mois . Il n'épargnoit rien pour les
ſecourir , & les conſoloit également
par ſes charitez & par ſes
inſtructions. La Famille de Lanier
eſt
T
2
tres - confiderable en Anjou ,
& alliée aux meilleures Maiſons,
de la Province,où elle a toûjours
poſledé les premieres Charges,
de Preſidens , Lieutenans Generaux,
& de Maires . De cette Famille
eſtoit Jean de Lanier , qui
épouſa une Niéce de Monfieur le
Chancelier de Prat , depuis Car-,
dinal & Legat en France .Elle por.
te pour Armes en champ d'azur,
à l'Echiquier chargé de quatre
Laniers. Le Pere de celuy dont je
vous
GALANT. 29
vous parle , a eſté Doyen du
Grand Conſeil .
こ
Je viens d'apprendre que Mr
de la Baume , Seigneur de Chafteaudouble
, Confeiller au Parlement
de Dauphiné , a épousé
Mademoiselle de Laval depuis
peude temps. Il a l'eſprit agreable,
la mine & la taille avantageufe
, & ce je ne- fçay - quoy dans
tout ce qu'il fait, qui ſemble particulier
aux Perſonnes de naiffance
Ses Anceſtres tirent leur
origine de Bretagne , où leur
Famille a maintenu ſon élevation
pendant pluſieurs fiecles avant
& apres la reünion de cette gradeProvince
à la Couronne. Les
Guerres d'Italie ,& les Troubles
du Royaume arrivez dans le Siecle
precedent , leur donnerent
occafion de paſſer en Dauphiné,
& de ſignaler leur zele, & leur fi
Biij
30
MERCURE
delité inviolable au ſervice de
nos Roys,quoy qu'ils fuſſent faits
prifonniers diverſes fois par le
fuccés des Armes du Party con
traire.Son Biſayeul fut connu par
là , & favorisé du Cardinal de
Tournon , Premier Miniſtre d'Etat,
ce qui luy facilita le Mariage
de Jeanne de Broe , Soeur de Bon
de Broé,Preſident en la Premiere
des Enquestes du Parlement de
Paris. De ce Mariage ſortirent
trois Fils, qu'un vray merite ren
dittres- confiderables. Ils eurent
diferentes Seigneuries qu'ils ont
laiſſées à leurs Enfans , avec pluſieursCharges
de Juſtice, de Finace,
& d'Epée, dont ils ſe ſont tous
acquitez avec honneur.Ces Seigneuries
font Chaſteaudouble, Penaret,
Cobovin ,le Peru , la Baume
fur Veoure , la Rochete, Aygluy,
Amblaiſe, Sainte Croix, S.Jullien ,
Barfac,
:
GALAN T.
31
Barſac, Quint, Pontez , &c. Cette
Famille a donné cinq Conſeillers
au Parlement de Dauphiné , un
Conſeiller au Grand Conſeil , un
Maistre des Requeſtes de l'Hoftel
de Marie de Médicis, un Com.
miſſaire de la Chambre de Juſticede
Paris, des anciens Capitaines
de Vieux Corps , & deux
Gouverneurs de la Ville,Tour, &
Chaſteau de Creſt , dont le premier
a eu la Commiſſion de Colonel
des Dragons pour l'Allemagne
fous Loüis XIII . L'Ayeul
& le Pere de Monfieur de Chafteaudouble
, qui eſt de la Branche
aînée , ont eſté Doyens du mefme
Parlement de Dauphiné , &
tous deux Conſeillers d'Etat . Son
Ayeule eftoit Fille de Jean de la
Croix, Comte de S. Vallier & de
Val , Preſident au Parlement , &
en ſuite Eveſque & Prince de
1010
B iiij
32 MERCURE
Grenoble ; & fa Mere eſtoit de
la Maiſon de Scarron , Niéce de
Pierre Scarron auffi Evefque &
Prince de Grenoble, & de Madamela
Maréchale Duchefſe d'Aumor
.Mademoiselle deLaval qu'il a
épousée, eſt d'une beauté ſurprenante
, accompagnée d'un air de
douceur qui la fait aimer de tout
le monde. Elle a la taille admirable
, beaucoup de grace dans ſes
manieres , & une fineſſe d'eſprit
qu'on ne peut trop eſtimer .Mr de
Laval ſon Pere , eſt Seigneur de
Laval-de S. Marcel;& Madame fa
Mere fort de la Maiſon de la Ferté
- Senecterre . Mr l'Eveſque de
Viviers a fait la ceremonie de ce
Mariage dans ſon Dioceſe , & reçeu
chez luy tous ceux de la Nôce
, qu'il a regalez pendant pluſieurs
jours avec la magnificence
&la politeſſe qu'on ſçait luy eſtre
ordi
GALANT.
33
ordinaires . Ce Prelat eſt de la
Maiſon de Suze, Oncle du Comte
de ce nom , de Monfieur l'Eveſque
de S. Omer , & de Monfieur
de Marquis de Breſſieux,
dont les Mariez font prochesParens
. La Terre de Chaſteaudouble
eſt une des plus belles de
Dauphiné,tant par ſa ſituation &
ſes Bâtimens , que par ſes dépen
dances, ſes embelliſſemens ,& la
facilité de ſon revenu , qui eſt
fort confiderable. Cette Famille
porte, d'or à la Bande vivrée d'azur,
à l'Hermine de ſable .
Voſtre Amie , que vous me
mandez eſtre allée à Sainte Reyne
, a fait ce Voyage dans un
temps , où elle ſera témoin d'une
ceremonie bien particuliere.C'eſt
une Proceſſion des plus folemnelles
, qui ſe fait tous les ans le Dimanche
de la Trinité , depuis la
1
1
Bv
34
MERCURE
Ville de Flavigny juſqu'en ce
Bourg là. Voicy ce qui s'y prati
que . Le jour que je viens de vous
marquer , le Curé & Chapitre de
Ş.Geneſt de Flavigny,ſe rendent
à l'Egliſe de l'Abbaye dés cinq
heures du matin , & un peu apres
on en voit fortir la Gendarmerie
des Garçons en tres grand nombre
, tous fort leſtes avec leur
Enſeigne , Fifres , Tambours , &
Hautbois. Ils font precedez d'une
Compagnie de petits Garçons
auffi fort propres , ayant leur Cal
pitaine , leur Enſeigne , & leur
Tambour. Apres eux, on voit la
Gendarmerie des Hommes , qui
ont pour leur Capitaine le pret
mier des Echevins . Ces trois
Compagnies precedent la Banniere
ou Gonfanon de l'Eglife
Paroiffiale de S. Geneſt , dertiere
laquelle marchent deux à-deux
quan
GALAN T.
35
4
-
propre- quantité de Filles tres
ment habillées , portant chacune
quelque Inſtrument de la Paffion.
En fuite ceux qui reprefentent
les douze Apoſtres , vont de
file tous pieds nus , veſtus à l'Apoftolique,
avec des marques qui
les font diftinguer les uns des
autres. On prend pour cela des
Hommes forts & robuſtes , qui
ont quelque reſſemblance avec
les Portraits qu'on fait de ces
Saints ; &ainſi celuy qu'on choifit
ordinairement pour tenir la
place de Saint Pierre dans cette
Proceffion , eſt un bon Vieillard
d'affez belle taille , avec une barbe
courte & épaiſſe, portant deux
grandesClefs à ſa main ,& ayat en
tefte une Thiare à l'antique. Ces
Apoftres ſont ſuivis de trois grandes
Filles , qu'on nomme les trois
Maries. Elles tiennent chacune
une
36 MERCURE
une Boëte en leur main , & n'ont
point d'autre Coifure à leur teſte
que leurs cheveux naturels.
Pluſieurs autres Filles marchent
apres elles , portant les Reliques
tant de l'Egliſe Paroiſſiale que de
celle de l'Abbaye de Flavigny.
Cette nouveauté vous pourra
furprendre. Elle ſurprit un des
grands Prelats de ce Royaume,
qui eſtant aux Eaux de Sainte
Reyne , ne pût apprendre ſans
étonnement qu'on fiſt porter des
Reliques par des Filles ; mais
quand il eut veu de quelle maniere
& avec quelle devotion
cela ſe pratique , il approuva ce
qu'il avoit condamné d'abord.
De toutes les Filles qui briguent
P'honneurd'effre employées dans
cette ceremonie , on choiſit
toûjours les plus modeſtes &
les plus qualifiées. Elles font
1ου
GALANT.
37
د
toutes habillées de blanc d'une
meſme forte, ayant un grand Voile
ſur leur teſte , à la maniere des
Religieuſes Novices qu'elles
abaiſſent en forte que leur viſage
demeure caché. Leur Habit eſt
de toile fort propre , mais fans
aucun ornement ; & fi quelquesunes
ont une Jupe de ſoye ſous
cetHabit, on prend garde qu'elle
foit toute ſimple , & d'une couleur
qui n'éclate point. Deux Filles
portent un Brancard ſur leurs
épaules, les Reliques y ayant eſté
attachées auparavant par le Sacriſtain.
Elles marchent toutes de
ſuite, avec une modeſtie édifiante
, & gardent une diſtance raiſonnable
entre chaque Relique ,
qu'elles portent. Comme il y en
a quantité dans cette Abbaye ( ce
qui eſt ordinaire à celles de l'Ordre
de S. Benoist ) on voit aufſi
un
38 MERCURE
un tres-grand nombre de Filles
marcher en ordre dans cette Proceffion.
Celles qui portent les
Reliques de Sainte Reyne , comme
ſes deux Bras , ſon Coeur , &
fon Chef, vont apres toutes les
autres. Enfin on voit celle qui repréſente
la Sainte , richement
veſtuë , ayant un Voile blanc fur
ſa teſte , & une Couronne par
deſſus. Elle eſt la ſeule qui ne ſe
couvre point le viſage. Une tresbelle
Echarpe de ſoye luy pend
parderriere en forme de Mante',
&elle tient une Palme enrichie
de Diamans , de Rubis & d'Emeraudes
, & embellie de Fleurs &
de Rubans des couleurs les plus
brillantes. Elle porte la Chaîne
de fer , qui a eſté un des inftrumens
du Martyre de Sainte Reyne.
Le grand Anneau qui eſt au
milica , fert comme de Ceinture
à
.
GALANT .
39
à cette Fille , qu'on choiſit exprés
d'une taille deliée. Les deux extrémitez
de la Chaîne ſont portées
par deux petites Filles , que
l'on prend ſoin de parer. Deux
petits Pages tiennent la queuë de
la Reyne , qui eſt précedée par
d'autres petites Filles ayant des
Corbeilles pleines de Fleurs, qu'
elles répandent fur les lieux de
fon paſſage . Un grand Page porte
derriere elle un Paraſol ſur ſa
teſte ; & quatre Hommes , armez
chacun d'une Halebarde , font à
fes coſtés , pour luy épargner l'incommodité
de la Foule. Apres
que toutes les Reliques ſont paf
ſées , on voit le Clergé en tresbon
ordre , chantant des Hymnes
en l'honneur de Sainte Reyne.
Les Preſtres Societaires de la
Paroiſſe , ſuivis du Curé , marchent
tous en Chapes devant la
Croix
40 MERCURE
Croix de l'Abbaye , qui eſt précedée
du Bedeau & du Thurifere
. LesReligieux võt en ſuitedeux
à deux, reveſtusauſſi de tres -belles
Chapes , & fuivis des Chantres
qui tiennent le Choeur, dont
le premier porte le Baſton de ſon
Office , qui eſt d'argent fort bien
travaillé . Ces Chantres précedent
l'Officiant. Il a l'Etole & la
Chape , & à ſes coſtez ſont le
Diacre & le Sous- Diacre , avec
de riches Tuniques. Apres eux
viennent leurs Officiers de Juſtice
, ſçavoir , le Bailly , le Procureur
d'Office , & le Greffier ,
ceux-cy ayant devant eux les,
Sergens ave leurs Baguetes à la
main.
La proceſſion va de Flavigny
au Bourg d'Alize par un chemin,
& en revient par un autre , pour
la plus grande fatisfaction d'une
infinité
GALANT .
41
infinité de monde qui tous les
ans y accourt de toutes parts. En
allant , elle paſſe dans les Vignes
qui ſont ſous le Mont Auxois.
C'eſt la Montagne où eſtoit la
Cité d'Alize, fi celebre dans les
Commentaires de César , & bien
plus encor par la naiſſance & la
mort de Sainte Reyne. Quand
cette Proceffion approche du
Bourg , les Cordeliers vont au
devant d'elle , & apres les encenſemens
& honneurs rendus
lors que les Reliques paſſent , ils
prennent rang , & font un Corps
parmy le Clergé. A l'entrée du
Bourg , la Gendarmerie ſe met
en haye , & occupe toute la
grande Ruë juſqu'à la Chapelle ,
& c'eſt alors que les Salves de
coups de Mouſquet , les Tambours
, les Fifres & les Hautbois,
avec le chant des Religieux &
des
42
MERCURE
des Preſtres font une agreable
confufion de ſons diférens . Les
Reliques ſont portées dans la
Chapelle de l'Hôpital , & la grade
Meſſe eſt celebreé dans celle
de Sainte Reyne par le Prieur de
l'Abbaye de Flavigny . Ce font
les Religieux qui la chantent.
La Meſſe finie , on prend un peu
de repos , & on s'en retourne à
Flavigny dans le meſme ordre
qu'on en eſt venu . L'origine de
cette Proceffion eſt fort ancienne.
C'eſt un renouvellement de celle
qui ſe fit en l'année 864. ſous le
Regne de Charles le Chauve, lors
qu'on tranſporta le Corps de Ste
Reyne', qui fut trouvé entier à
Alize , avec la Chaîne de fer qui
avoit fervy à fon Martyre, & portée
dans l'Abbaye de Flavigny ,
où il a toûjours eſté réveré juſ
ques à ce jour. On l'a enfermé
dans
JGALANT.
43
dans une tres-belle Chaſſe d'ar-
-gent fort bien travaillée. Le Mar-
-tyre de la Sainte y eſt repréſenté
tout autour en bas relief. Son grad
poids eft cauſe qu'il n'est point
-porté avec les autres Reliques
de l'Abbaye , qui ſont tres -confidérables
, & en grand nombre .
On y voit entr'autres la moitié
des Corps de S. Simon & de S.
Jude Apoſtres . dont l'autre moitié
ſe garde à Toulouſe. Le Chef,
de Coeur , & les deux Bras de la
-Sainte , dont j'ay parlé au commencement
, font dans des Reli-
-quaires ſéparez .
5. On fait tous les ans quelque
choſe de remarquable , pour
augmenter la magnificence de la
Feſte. Il y avoit la derniere fois
-une Fontaine de Vin , qui rejal-
Iit pendant tout le jour dans une
des Places de Ville, fur le che
min
44 MERCURE
min de cette Proceffion. C'eſtoit
un Defert d'une belle Architecture
, au haut duquel on découvroit
un Rocher garny de Lierre
& de Moufle , d'une maniere ſi
propte , qu'il ſembloit que laNature
avoit pris plaifir à y travailler.
Le Prophete Moïſe paroiſſoit
veſtu en Pontife , avec un long
Rochet frangé par le Bas ;&ceint
d'une Echarpe ſur une petite
Tunique de ſoye. Il avoit une
Mitre à l'antique ſur la teſte, &
tenoit une Baguete , avec laquelle
il faifoit fortir du Rocher une
Fontaine d'eau claire , qui ſe répandoit
dans un Baffin. Sur le
bord de ce Baffin eſtoit la Figure
du Sauveur , renouvelant le Miracle
des Noces de Cana. Ainfi
du meſme Baffin où l'eau du Rocher
tomboit , on voyoit rejallir
uneFontaine de Vin , qui retombant
GALANT.
45
bant par devant , contentoit le
gouſt des uns & la veuë des autres.
Deux Hommes vetus en
Suiffes , & tenant des Hallebardes
, eſtoient autour de cette Machine
pour empeſcher la confufion
; & ce qu'on trouvoit de plus
ſurprenant , c'eſt que la Fontaine
ceſſoit de couler quand il n'y
avoit perſonne qui ſe préſentaſt
pour boire ; & quand quelqu'un
approchoit , les Suiſſes prioient ,
le Prophete de les exaucer , &
incontinent , comme ſi cette Figure
euſt eſté ſenſible , on la voyoit
fraper le Rocher , & la Fontaine
couloit comme auparavant.
Une autre année on a veu un S.
Vincent Patron des Vignerons ,
qui eſtoit repréſenté dan une Vigne
, tenant une Serpette à la
main , & coupant un Sep , de la
coupe duquel il ſortoit un Jet de
Vin.
46 MERCURE
Vin. On fit cette mefme année
une Tragedie du Martyre de la
Sainte. Le Theatrel estoit dreſſé
dans la Court de l'Abbaye, & du
haut du grand Clocher une Co
lombe y vint fondre , ayant en
fon bec une Couronne de fleurs ,
qu'elle mit ſur la teſte de cellequi
repréſentoit ce Perſonnage.
Il y a beaucoup de lieux fu
jets à des tremblemens de terre;
mais il en arrive peu d'auffi vio
lens qu'a eſté celuy qui a eff a
yé depuis trois mois tous les Habitans
de la Canée. Voicy ce
qu'en a écrit Monfieur Mace ,
envoyé par le Roy au Levant
pour apprendre les Langues
Orientales . こ
B
t
100
A
GALAN T.
47
A MONSIEUR
***
De la Canée ce 8. Fev . 1681 .
Omme je n'ay point manqué
mon retour de Con-
Stantinople à la Canée , de vous
écrire ce qui s'est paßéde plus remarquable
dans cette Ifle ; je croy ,
Monsieur, pour continuer des Rclations
qui ne vous ont pas déplû ,
vous devoir apprendre que la nuit
du 27. au 28. Janvier dernier , vers
l'aube du jour , le temps ayantparu
auparavant affez ferein malgré
les rigueurs d'un tres- rude Hyver
, & les pluyes continuelles qui
durent icy il y a déja cinquante
jours , la terre commença à trembler
avec tant de violence ,
que la Maiſon Confulaire où nous
logeons enfut renverséepresque en
tierement ,
48 MERCURE
tierement , quoy que ſes fondemens
Soient des plus profonds & des plus
forts , & qu'elle fuft une des mieux
baſties de la Canée. Cet écroulement
commença par une Terraſſe à
moitié couverte , &foutenuë par de
groffes Poûtres de Cypres , qui toutes
à la réſerve d'une seulement ,
Se détacherent du gros mur , & firent
tomber les monceaux de Pierre,
& les Matereaux qu'elles fuportoient
, ſur une aisle de ce Logis , qui
eſtant d'ailleurs fort ébranlée par
ce tremblement ,fut renverséeprefque
à rais de terre , & jusqu'à un
Magazin qui est au deßous duplus
bas de quatre étages de ce Pavillon.
Tous les meubles qui estoient dans
l'aisle opposée, qui est celle que nous
habitons, faisoient un bruit effroyable
par la violente agitation de ce
tremblement . Noftre Conſul qui
couchoit au deßous de ma Chambre
de
GALANT. 49
de ce coſté- là , en ayant effé éveillé,
fortit précipitamment de ſon Lit,&
courut vers la grande Porte de fon
Logis ; mais il y fut à peine arrivé,
qu'il vit tomber les restes affreux de
ce Pavillonparoù l'écroulemet avoit
commencé. Pour moy je crus d'abord
en me réveillant , que le bruit
que j'entendois estoit causé par
quelque coup de tonnerre ; mais
parmy beaucoup de cris ayant diftingué
ceux du Conful , je me
jettay hors du Lit pour courir à
Son Secours , & apperceus que la
Terraſſe par oùje devois paſſer pour
aller à luy , estoit toute renversée ,
hors une Poûtre qui ne me laiſſoit
qu'un paſſagefort étroit , & trespérilleux:
La peur que j'en eus augmenta
beaucoup, lors qu'au deſſous
de mes pieds , jentendis crier un de
nos valets accablé ſous ces ruines,
On courut à luy auſſi- toſt que le trë-
May 1681 . C
50
MERCURE
blement eat ceßé , &on trouva q'uune
Poûtre favorable , en tombant
fur luy , & luy brisant seulement
l'épaule & une machoire , l'avoit
garanty d'un écroulement deplus de
mille quintaux de Pierre & d'autres
Matereaux. Nous remarquâmes
qu'à mesure que le jour parut , ce
grand Tremblement diminua. Pour
peu qu'il eust duré davantage , on
nous eust trouvez ensevelis tous ſous
ce qui restoit de ce Bastiment. Nostre
Soinle plus preffant estant de le con-
Server , on fit promptement abatre
quelques pans de muraille , qui l'auroient
ou entraînéou écrasépar leur
cheute. Nous nefuſmes pas les feuls
que cemalheurfitfoufrir. Quantité
d'autres Maisons, &pluſieurs Boutiques
de la Ville , furent renversées
, & on nous vint dire qu'un
Convent de Caloyers Grecsfituez
dans la Campagne , avoit esté
abismé
GALANT.
51
abismé avec une partie de la Colline
fur laquelle il estoit basty ,
Sans qu'on enpust découvrir de reſtes
. Enfin , Monsieur , ce tremblement
fut fi grand , que les Turcs
mesmes , qui comme vous ſcavez
donnent tout à la fatalité, & qui
ne voudroient pas faire un pas pour
fuir la peste,& éviter les plus grāds
dangers , disant ordinairement ,
Si Dieu m'a deſtiné à y mourir
j'y mourray, fi non il ne m'y arri
vera aucun mal. Ces Tarcs, dis-je ,
nous ont avoüé qu'ils enfurent tous
extraordinairement effrayez , que
les uns avoient quitté leur Abdeffe,
ou Ablution , pour chercher un azile
dans la grande Place ; que les autres
avoient cessé de prier , pour
-aller au secours de leur Famille ;
& que d'autres couroient par les
Ruës se tirant la Barbe , criant
en leur Langue, ô Dicu , ô Dicu ,
Cij
52
MERCURE
pardonne-nous. Le désordre estoit
en effet si grand dans la Ville , &
dans toute l'étenduë de l'Iſle , qu'il
ne s'est jamais rien vû de plus effroyable.
Ce tremblement n'est pas même
encor finy. Il reſſemble au frißon
d'une fievre qui s'est reglé , & recommence
toutes les nuits depuis
douze jours preſque à pareille heure.
Il n'a pas eu toutefois tant de
violence la derniere nuit . Les vents
font toûjours furieux , & les pluyes
tombent en telle abondance , que
beaucoup d'endroits à la Campagne
nefont encor nyſemez, ny labourez .
Je ſuis vostre , &c.
Comme cette Lettre vous remet
devant les yeux une triſte
image de l'hyver , il eſt juſte
que je cherche à l'effacer en
vous faiſant voir la peinture
du Printemps , dans ces paroles
notées par un ſçavant Maiſtre.
AIR
SYON
*
LA
VILEN
53
J.
:
Prin-
Imans
venez
velle.
mante
1-
ez le
erque
mode
ter le
nces,
'a fait
Vers
ufion
ma
52
pard
en ej
dans
れこ
ne s'e
yable
me er
d'une
comm
douza
re. Il
viole
Sont
tombi
beauc
ne fon
1
ne
ag
que
Vous
du P
1
noted
GALANT.
53
R
AIR NOUVEAU.
Evenez , haſtez- vous , Printemps,
Saiſon ſi belle , -
Vous qui rendez tous les Amans
contens.
Faites naiſtre les Fleurs , venez
peindre nos Champs ,
Que dans nos Bois tout renouvelle.
Contentez le defir d'une Amante
fidelle ,
Ramenez le Zéphir , ramenez, le
beau temps ,
Ramenez , ramenez le Berger que
j'attens.
L'Hyver , tout incommode
qu'il eſt , n'a pû empeſcher le
Roy de conquérir desProvinces ,
quand l'intéreſt de ſa gloire l'a fait
partir dans cette Saiſon . Les Vers
que vous allez voir font alluſion
àces Conqueſtes. C'eſt une ma
Ciij
54
MERCURE
niere de Fable dont l'invention
eſt deuë au Pere de la Baune Jéſuite,
qui l'a traitée en Latin . Voicy
de quelle maniere elle a eſté
miſe en noſtre Langue par Monfieur
Lombard d'Antibe.
****:**: ***版
APOLLON
VICTORIEUX
DE L'HYVER.
Depuis longtemps forty de fa Grote profonde ,
L'Hyver avec horreur regnoit fur
tout le monde ;
Jaloux defon pouvoir , il en vouloit
aux. Dieux ,
Et méditant déja la conqueſte des
Cieux ,
Il aſſemble les Vents , qui par
leur
GALANT.
55
Pouvoient mieux établirfon affreuſe
leur violence
puissance.
Aquilon & Borée offrirent leurSecours
,
Et jurerent tous deux de troubler
les beaux jours.
Suivy de ces Guerriers ,
attaque Flore ,
l'Hyver
Ravage les Jardins où Zéphire l'adore.
Tout tremble à leur aspect , tout y
Seche de peur ,
Et rien dans ces beaux Lieux n'échape
à leur fureur .
Cet eſſay de valeur redoublant leurs
courages ,
Les pouſſe infolemment dans le fonds
des Bocages .
Les Dryades enpleurs,Pomone, Pan,
Bacchus,
Nefervent qu'à groffir le nombre des
Vaincus.
C iiij
56
MERCURE
Les Jeux & les Plaisirs furent de
la partie ,
Et le fier raviſſeur de la belle Orythye
,
Dans le nuage épais d'un tourbillon
fatal
Enleve tous ces Dieux à leur Païs
natal.
Avoir impunément éclater leur audace
,
On eust crû voir le Dieu que l'on rẻ.
vere en Thrace.
La Terre dans leurs fers devient un
Qui doit le moins coûter à leurs
des projets
Superbes traits.
En effet , à l'abord de cette Troupe
aîtée ,
Cette Mere des Dieux parut toute
ébranlée ,
L'effroy la fit glacer& gémir à fon
tour. A
Sous la rigeur des Vents qui luy
devoient
GALANT.
57
devoient le jour.
Les Fleuves allarméz, les Nayades
timides ,
Se cacherent aufonds de leurs Palais
humides ;
Mais l'Hyver qui rouloit de plus
vaſtes deſſeins ,
Nofant pas s'engager dans ces
Lieux foûterrains ,
Les ferma fur le champpar des Portes
de verre ,
Et vola vers le Cielpoury porter la
guerre.
Iupiter & Iunon , dans cesfublimes
Lieux,
cieux.
Redouterent l'effort de ces Auda-
Sans doute ce grand Dieu les eust
réduit en poudre ,
Mais dans cetteſaiſon il n'a jamais
de Foudre .
Le defordre augmentant , Mercure
alla Soudain
Cv
58 MERCURE
Au centre de la Terre en prendre
: chez Vulcain,
Un peu tard ; car le Dieu dont l'égale
carriere
Nousfait voir en tout temps l'éclst
deſa lumiere ,
Le Soleil, qui fait ſeul dans toutes
les Saiſons
Sentir à l'Univers l'effort de ses
rayons ,
Indigné que l'Hyver , pour comble
d'inſolence ,
Entrepriſt d'obscurcir le jour enfa
préſence,
ArmantSon Bras de traits qu'on ne
peut éviter ,
Fit connoiſtre qu'en vain onvoudroit
arrester
Son Char qui parſa courſe & certaine
& rapide
ف
Nous convainc du pouvoir du grand
Dieu qui le guide.
L'Hyver oppose en vain ſes plus
affreux
GALANT.
59
affreux frimats ,
Rien n'arreste Apollon , & dans
ces hauts climats
Tout cede àſes Chevaux, dont l'haleine
bruflante
Remplit le ciel de feux , & l'Hyver
d'épouvante.
Le Ciel qui gémiſſoit ſous cet ofurpateur
,
Commence à reſpirer par les ſoins
du Vainqucur.
On voit la Terre libre ornerſes va
ſtes Plaines ,
Les Nayades quitter leurs Maiſons
Soûterraines.
Les Dryades & Pan , d'une com-
Du nom de ce Vainqueurfont retenmune
voix ,
tir les Bois ;
Lesyeux & les Plaiſirs , Flore avecque
Zéphire ,
Joüiffent en repos de ſon charmant
Empire ;
E
60 MERCURE
Et les Mortels voudroient qu'il régift
l'Univers ,
Puis qu'on ne craint ſous luy les
Vents ny les Hyvers.
Dame Magdelaine Molé, Abbeſſe
de S. Antoine des Champs,
mourut le 28. de l'autre mois.
Elle estoit Fille de feu Monfieur
le Garde des Sceaux Molé ,
& Soeur du Préſident de ce même
nom , & avoit ſuccedé à Madame
Bouthillier , Abbeſſe avant
elle , dont la mort arriva le 25 .
Septembre 1652. MadameMolé
eſtoit Religieuſe de l'Ordre
de Saint Benoiſt dans l'Abbaye
de Chelles ; & comme
elle avoit depuis trois ans
la reſerve de celle de Saint
Antoine elle s'y rendit le
21. Janvier 1653. & y prit
'Habit de Saint Bernard ,
2
qui
GALANT. 61
qui luy fut donné par le General
de Ciſteaux. Apres qu'elle l'eut
reçeu , elle ſe retira dans une
Chapelle , & le donna à Dame
Françoiſe Molé ſa Scoeur, auſſi Religieuſe
de Chelles , qui l'avoit
accompagnée. Le 23. elle prit
poffeffion,& fut benîte l'onziéme
de Fevrier 1654. La ceremonie
fut faite avec beaucoup de magnificence
par Monfieur l'Archeveſque
de Roüen , aujourd'huy
Archeveſque de Paris .La Reyne,
ſuivie de toute la Cour , y aſſiſta.
Le 23. de Juin, Monfieur du Sauffay
, Official de Paris , fit celle de
la Priſe de poffeffion de Madame
Molé ſa Soeur , en qualité de
Coadjutrice. Cette Abbeſſe eſt
morte âgée de 67. ans , n'ayant
eſté que cinq jours malade. Elle
avoit toutes les qualitez propres
au Gouvernement ,& faifoit paroiſtre
62 MERCURE
roiſtre une grandeur d'ame , qui
s'accommodant avec ſa vertu , la
faiſoit également aimer & refpefter
de toutes celles qui eſtoient
fous ſa conduite. Monfieur Petit ,
Abbé & General de Ciſteaux ,
Superieur de cette Maiſon , fit la
ceremonie de l'Enterrement le
Mercredy 30. du mois. Le Chapitre
, où dés le matin on avoit
porté le Corps , eſtoit tout tendu
de noir, auſſibien que les Cloîtres
& le Choeur des Religieuſes. Il
fut mis fur une Eſtrade au milieu
du Choeur , pendant que ce Ge-
( neral celebra la Meſſe. L'aprefdînée,
Monfieur de Ciſteaux s'étant
tranſporté dans le Chapitre,
accompagné de douze Religieux,
ſe mit dans le Siege Abbatial,
d'où il fit une Exhortation aux
Religieuſes ; & apres en eſtre
forty pour y placer Madame la
Coad
1
GALANT.
63
Coadjutrice , il ſe retira aupres
d'elle dans un Fauteüil . Alors ces
Religieuſes vinrent toutes , chacune
en fon rang , ſe mettre à fes
pieds , & luy firent le Serment
d'obeïſſance . Ce ne fut pas fans
verſer des larmes de part & d'autre.
Si - toſt que cette ceremonie
fut achevée , Monfieur l'Abbé de
Ciſteaux entonna le Te Deum, qui
fut continué par les Religieux &
Religieuſes, Choeur à Choeur, &
l'amena ainſi en proceſſion dans
l'Eglife , où il l'inſtalla dans la
Chaire Abbatiale , & donna en
fuite la Benediction .
Un jour avant cette mort , c'eſt
à dire le 27. Avril , l'Egliſe de
Meaux perdit ſon Eveſque. II
s'appelloit Dominique de Ligny,
& eſtoit Fils de Jean de Ligny
Maistre des Requeſtes , & de
Charlote Seguier Soeur du feu
Chan N
64 MERCURE
Chancelier de ce nom , &fut
nommé en Janvier 1658.Coadjuteur
de Dominique Seguier,Frere
de ce meſme Chancelier , qui
l'année ſuivante fit la ceremonie
de ſon Sacre . C'eſtoit un veritable
Homme de bien , qui s'eſtoit
fait quantité d'Amis,& qui avoit
eſté Grand- Maiſtre des Eaux &
Foreſts avant qu'il ſe fuſt donné
au ſervice de l'Eglife.
Monfieur Boffuet , ancien Eveſque
de Condom , Precepteur
de Monſeigneur le Dauphin , &
Premier Aumônierde Madame la
Dauphine , a eſté nommé à cet
Eveſché. Il s'eſtoit demis de celuy
de Condom , à cauſe que ſes
continuelles occupations aupres
de Monſeigneur le Dauphin , ne
pouvoient permettre qu'il y reſidaſt.
L'Eveſché de Meaux , qui
eſt fort confiderable , & où l'Eveſque
GALANT .
65
véque eſt tres-bien logé à la Ville
& à la Campagne , n'eſt qu'à dix
lieuës de Paris , & c'eſt par cette
raiso que Sa Majestél'en a pourvû,
ayant jugé à propos de ne pas l'éloigner
de la Cour,où ſa prefence
peut eſtre utile en beaucoup d'occaſions.
Je croy,Madame ,que vous
n'aurez pas de peine à me dif
penſer de vous rien dire de ce
Prelat. Il eſt d'un merite ſi univerſellement
connu,que ce ſeroit
ne vous rien apprendre que vous
faire fon éloge. Ses Livres & ſes
Sermons ont fait éclater la force
de ſon éloquence , & la profondeur
de fon érudition . Tout le
monde ſçait le zele qu'il a pour la
converfion des Pretendus Reformez
; & quand il ne ſeroit pas
diftingué par tant d'endroits ,
l'honneur que le Roy luy a fait
en le choiſiſſant pour Precepteur
de
66 MERCURE
1
1
1
de Monſeigneur le Dauphin , ſeroit
une preuve ſuffiſante de ſes
grandes qualitez .
L Monfieur de Grignan , qui
eſtoit Eveſque d'Evreux , a eſté
en meſme temps nommé à l'Eveſché
de Carcaſſonne , qui vaquoit
par la Promotion de Monfieur
de Bourlemont à l'Archeveſché
de Bordeaux. Monfieur
de Novion , Fils de Monsieur le
Premier Preſident , qui eſtoit Eveſque
de Ciſteron , a eu l'Eveſché
d'Evreux, & celuy de Ciſteron
a eſté donné à Monfieur
Thomaſſin Eveſque de Vence.
C'eſt un Prelat qui a de grands
talens pour la Chaire , & qui fort
d'une des bonnes Maiſons de
Provence.
Le meſme jour , Sa Majeſté
nomma Monfieur l'Abbé de Bréteüil
à l'Eveſché de Bologne. It
eft
GALANT.
67
eſt Docteur de Sorbonne, Fils de
Loüis le Tonnelier , Seigneur de
Bréteüil , Boiſſette, &c. Conſeiller
ordinaire du Roy en tous ſes
Conſeils , & Direction de fes Finances
, qui a eſté Maiſtre des
Requeſtes , Controlleur General
des Finances , Intendantde Juſtice
en Languedoc , Sardaigne , &
Rouffillon , & en ſuite , en la Generalité
de Paris ,& Petit-Fils de
Claude le Tonnelier, vivant auſſi
Seigneur de Bréteüil , Conſeiller
d'Etat ordinaire , & auparavant
Procureur General en la Cour
des Aydes de Paris ; & de Maric
le Fevre, Fille de Monfieur le Fevre
de Caumartin , Garde des
Sceaux de France. Je vous ay entretenuë
de tous les Fils de Monſieur
de Bréteüil , en diférentes
occafions , lors que l'un d'eux a
eſté pourveu de la Charge de
Le
68 MERCURE
Lecteur du Roy,& que les autres,
dont l'un eſt Capitaine de Galere,
l'autre Capitaine au Regiment
Royal des Vaifſaux , & pluſieurs
autres Chevaliers de Malte ,m'ont
donné occafion de parler de leur
valeur .
On m'a conté depuis quelques
jours une Avanture des plus ſingulieres.
Elle merite que vous la
ſçachiez . Une Demoiselle , plus
aimable encor par ſa modeſtie,
que par ſa beauté , quoy que ſa
beauté fuſt des plus touchantes,
s'eſtoit acquis une eſtime fi generale
parmy tous ceux qui la
connoiffoient , que les plus Jalouſes
de ſon merite , ne pouvoient
ſe diſpenſer d'en parler avec éloge
Sa Mere qu'elle avoit perduë
depuis deux ans , l'avoit élevée
avec tout le ſoin imaginable , &
ſes leçons pleines de ſageſſe s'ef
toient
GALANT. 69
toient ſi bien imprimées dans ſon
eſprit , qu'on ne voyoit rien de
plus regulier que ſa conduite.
Vous jugez bien qu'eſtant de ce
caractere , elle n'aimoit pas l'éclat.
Aufſi fuyoit- elle tous les lieux où
elle auroit pû faire des conqueftes
, & fi quelque occaſion ou de
viſite ou de promenade , l'expoſoit
de temps en temps à entendre
des douceurs,elle y répondoit
avec tant de retenuë , qu'on remarquoit
aisément que ce langage
ne luy plaifoit pas. C'eſtoit le
moyen de garder toûjours ſon
coeur.Cependant commel'Amour
eſt adroit, elle ne put prendre des
précautions ſi ſeſûres , qu'un Cavalier
fort bien fait ne l'engageaſt
inſenſiblement. Il eſtoit Parent
d'une Demoiselle avec qui elle
avoit fait une liaiſon tres-tendre;
& comme elle alloit ſouvent chez
cette
70
MERCURE
cette Amie , il ne manquoit jamais
de pretextes pour s'y rencontrer
dans le meſme temps . Ce ſoin
aſſidu n'euſt rien de ſuſpect pour
elle . La Mere de ſon Amie dont
le Cavalier eſtoit Neveu, ſe trouvoit
preſente à leurs converſations,
& il les faiſoit rouler fur
des matieres ſi éloignées de l'amour
, que quelques honneſtetez
qu'il luy fiſt paroiſtre , elle ne les
imputoit qu'à la complaiſancequi
eſtoit deuë à ſon ſexe. Ce fut par
là qu'il ſçeut l'ébloüir.En fe feignant
libre ,& luy parlant toûjours
avec enjoüement , il l'accoûtumoit
à voir ce qu'il avoit d'eſtimable,
& luy faiſoit prendre , ſans
qu'elle y fongeaft , une partie de
l'amour qu'elle luy avoit donné.
Son Amie, à qui il en fit la confidence,
travailla de ſon coſté à le
faire reüffir . Elle avoit toûjours
quel
GALAN Τ.
71
quelque choſe à dire de ſes belles
qualitez ,& à force deles vanter
à cette aimable Perſonne, elle
entra ſi bien dans le ſecret de ſon
coeur , qu'il luy fut aiſé de voir,
que la recherche de ſon Parent
ſeroit bien reçeuë.Le Cavalier ne
balança plus à ſe declarer . Il le fit
dans les termes les plus engageans
, & les plus foûmis , & mit
la Belledans un embarras qui luy
fut d'un bon augure. Apres s'eftre
un peu remiſe du premier defordre
que luy cauſa cette declaration,
elle répondit que s'il eſtoit
vray qu'il euſt pour elle les ſentimens
qu'il luy proteſtoit , il pouvoit
ſçavoir les volontez de ſon
Pere , que c'eſtoit de luy qu'elle
dependoit , & qu'il n'auroit point
à ſe plaindre d'elle , ſi ſa prompte
obeïllance pouvoit ſervirà le rendre
heureux. Cette réponſe fut
accom
72
MERCURE
accompagnée d'une rougeur qui
charma le Cavalier. Il ſe jetta à
ſes pieds tranſporté d'amour , &
fit agir dés le lendemain une Perſonne
de qualité pour la demande
qu'il avoit à faire. On la reçeut
d'une maniere aſſez agreable
. Le Cavalier eſtoit de naiffance
, & ne manquoit pas de
Bien ; mais comme il eſt bon de
ne pas aller ſi viſte dans une affaire
de cette importance , on prit
quelques jours pour rendre réponſe.
Ce retardement inquieta
peu le Cavalier. Ce qu'on avoit
dit à ſon avantage ſe juſtifiant par
la voix publique, il ne douta point
qu'on ne fuſt content de luy , &
ſe regardant déja comme l'Epoux
de la Belle , il luy fit mille fermens
d'un amour inébranlable .
La Belle que la modeſtie ne quittoit
jamais , eut plus de reſerve à
luy
GALANT.
73
luy expliquer ce qu'elle fentoit
pour luy. Malgré le merite qu'il
faiſoit paroiſtre , elle craignit ce
qui arriva. Son Pere , quoy que
prevenu en ſa faveur , alla conſulter
un vieux Gentilhomme,
qui eſtant voiſin du Cavalier en
Province , pouvoit luy donner
plus ſeurement que perſonne les
lumieres qu'il cherchoit.Malheuſement
le Gentilhomme & leCavalier
avoient eu enſemble quelque
diferent ſur un incident de
Chaſſe. On l'avoit accommodé,
& ils ſe voyoient comme auparavant
; mais l'accord qui s'eſtoit
fait,n'empeſchoit pas que le Gentilhomme
n'euſt toûjours l'eſprit
aigry , & comme il eſtoit tres- riche,&
d'une des meilleures Maiſons
du Royaume, le chagrin d'avoir
veu le Cavalier qu'il vouloit
traiter d'inferieur , luy tenir teſte
May 1681.
D
74 MERCURE
en cette rencontre , luy faiſoit
chercher l'occaſion de luy nuire.
Ainfi on ne doit pas s'étonner
s'il embraſſa celle cy avec ardeur.
Il s'y trouva pourtant fort
embaraffé . Le Cavalier avoit tant
de bonesqualitez,qu'il ne pouvoit
fans ſe faire tort , ofter rien à fon
merite . La conjoncture eſtoit un
peu delicate. Tout ce qu'il put
faire pour contenter fon averfion
ſans intereſſer ſa gloire , ce fut de
répondre un peu froidement , &
de remettre à trois jours de là l'éclairciſſement
qu'on luy demandoit.
Il prenoit ce temps pour
mieux refléchir ſur ce qu'il auroit
à dire ,& employa ces trois jours
à s'informer fi la Belle meritoit
qu'il la fiſt ſervir à ſa vengeance.
De la maniere qu'on luy en parla
, il ſembloit que tout le monde
ſe fuſt concerté pour luy faire
... fon
GALANT.
75
fon Portrait. Chacun luypeignit
une Demoiselle toute charmante
; & fi on vantoit avec excés le
brillant de fon viſage, & les agrémens
de fa Perſonne , ce n'eſtoit
rien en comparaiſon de ce qu'il
entendoit dire de ſa modeſtie &
de ſa vertu. Ces éloges, confirmez
de toutes parts , luy firent prendre
une refolution auffi prompte
que bizarre. Il eſtoit Veuf depuis
quelques mois , ſans que jamais
il euſt eu d'Enfans ; & comme
il vouloit chagriner le Cavalier
, il crût n'y pouvoir mieux
reüſſir qu'en luy oſtant ſa Maiftreffe.
Dans ce deſſein, il alla trouver
fon Pere , demanda à voir la
Belle , l'entretint une heure , la
quita charmé, & s'ofrit en fuite à
remplir la place du Cavalier. Le
Party eſtoit fi confiderable ,& les
conditions qu'il propoſa ſi avan-
1
Dij
76 MERCURE
tageuſes pour cette aimable Per
fonne,qu'il fut arreſté qu'on drefferoit
les Articles dés le lendemain
. Jugez quel deplaifir pour la
Belle. Quoy que fondevoir fuft
la ſeule choſe qu'elle euſt voulu
écouter , elle avoit peine à faire
taire l'Amour qui commençoit à
prendre ſur elle plus de pouvoir
qu'elle n'avoit crû. D'ailleurs elle
n'eſtoit point aſſez avide de Bien ,
pour ne ſentir pas de repugnance
à facrifier ſes belles années aux
caprices d'un Barbon. Elle s'expliqua
avec ſon Pere , & chercha
les termes les plus reſpectueux
pour le faire entrer dans ſes
intereſts ; mais il ſe montra inexorable
, & ſe ſervit d'une autorité
ſi abſoluë,qu'elle fut contrainte
de luy obeïr. Ainſi dés ce mefme
jour on donna l'excluſion au
Cavalier , & le vieil Amant eut
toue
رمت
}
:
GALANT.
77
tout l'avantage qu'il ſouhaitoit.
Le Contract eſtant ſigné , tout le
monde vint feliciter la Belle fur
une fortune qui la touchoit peu.
Elle n'en faiſoit pourtant rien
paroître , & agiſſoit en Fille bien
née , qui n'a ny deſirs ny volonté.
Son Amie, apres une longue
converſation qu'elle eut avec elle,
la pria de voir une fois le Cavalier.
Elle y conſentit , & alla
le lendemain au matin chez cette
Amie, où il ſe trouva. Je ne vous
dis point ce qui ſe paſſa dans cet
entretien. Ceux qui ont aimé
n'auront pas de peine à le concevoir.
Le Cavalier luy parlade
la maniere du monde la plus tonchante
, & luy fit voir ſon malheur
d'autant plus inſuportable,
que ſon vieil Amant avoüoit à ſes
Amis qu'il n'avoit ſongé à elle
que pour empeſcher qu'il ne l'é-
20
Diij
!
78 MERCURE
pouſaſt. La pitié qu'elle eut de
ſon deſeſpoir , n'y donna aucun
remede. Elle luy dit ſeulement
que s'il trouvoit un moyen de
rompre ſon Mariage , dont elle
eſſayeroit de reculer quelque
temps le jour , elle en auroit de
la joye ; mais qu'il ſe flatoit , s'il
attendoit d'elle aucune demarche
qui fuſt contre ſon devoir.
Là-deſſus, comme ſi elle euſt trop
dit , elle finit l'entreveuë, & quita
le Cavalier , apres l'avoir obligé
de luy promettre qu'il ne ſe
prévaudroit plus des foibleſſes de
ſon coeur.C'eſt ainſi qu'elle nommoit
la complaiſance qu'elle avoit
euë de le voir chez ſon Amie
, avec qui ſeule elle trouvoit
à ſe conſoler. Elles ſe voyoient
preſque tous les jours , tantoſt
chez l'une , & tantoſt chez l'autre
, mais jamais en preſence du
Bar
GALANT .
79
Barbon , à qui cette Amie reſta
inconnue. Quelques honneſtes
que fuffent pour lay les manieres
de la Belle , il n'eſtoit pas afſez
aveuglé de ſon amour , pour
imputer tout- à- fait à ſa modeſtie
la retenuë pleine de froideur
qu'elle luy faiſoit paroître. Il avoit
crû que les avantages qu'elle
rencontroit en l'épouſant , luy
donneroient une ſatisfaction d'efprit
, qui ſe répandant juſque
dans ſon coeur , luy en ouvriroient
l'entrée , & ne la voyant
répondre que civilement à ſes
plus fortes proteſtations de tendreſſe
, il apprehenda que le Cavalier
n'euſt eu le pouvoir de luy
inſpirer les ſentimens qu'il cherchoit
en vain à luy faire naître .
Pour s'en éclaircir , il s'adreſſa à
une Femme de Chambre, dont il
crûtgagner l'eſprit en luy faifant
Diiij
80 MERCURE
des preſens . La Femme de Chambre
, à qui ſa Maîtreſſe avoit caché
ſon ſecret , l'aſſura fincérement
, que bien loin de pouvoir
aimer le Cavalier , elle ne l'avoit
jamais veu que par rencontre ,&
que de l'humeur dont elle eſtoir,
il devoit peu craindre que ſa perte
luy cauſaſt aucun chagrin. Sur
cette afſurance , il preſſa de prendre
jour pour le Mariage ; mais
comme la Belle demandoit toûjours
àdiferer , il cut de nouvelles
défiances ,& fit de nouveaux
preſens pour ſçavoir ſi le dégouſt
de fon âge ne luy donnoit point
de l'averſion pour luy. Toutes les
réponſes rouloient ſur ſa modeſtie
, qui la tenoit ainſi reſervée;
& enfin la Femme de Chambre
qui prenoit toûjours , ayant expliqué
à ſa Maîtreſſe les inquiétudes
de ſon vieil Amant,la Belle
en
GALANT. 81[
en fit confidence à ſon Amie , qui
jugeant par là du caractere de ce
foupçonneux Barbon , imagina
un plaiſant moyen de le dégoufter
du Mariage, Ce moyen eſtoit
fort ſeûr , mais un peu facheux
pour une Perſonne d'une vertu
auſſi ſcrupuleuſe que l'eſtoit la
Belle. Aufſi combatit- elle longtemps
avant que ſe rendre , &
peut-eſtre ne ſe fuſt elle jamais
reſoluë à s'expoſer à des apparences
qui alloient contre ſa gloire
, file Cavalier , que ſon Amie
fit venir en dépit d'elle , n'euſt
achevé par ſes larmes ce que ſa
Parente avoit commencé . L'Amie
entretint laFemme deChambre,
à qui elle apprit la ſecrete intelligence
qui s'eſtoit formée entre
la Belle,& le Cavalier. On luy
donna enfuite l'inſtruction neceffaire
pour le vieil Amant , & elle
Dv
82 MERCURE
promit de joüer ſi bien fon rôle,
qu'on auroit ſujet d'en eſtre content.
Tout réüflit comme on l'a
voit projeté .Le Barbon eut quelque
nouvelle crainte qui luy fit
avoir recours à fon Oracle ordinaire
. Alors la Femme de Chambre
prenant un air ingénu , quoy
qu'un peu embaraflé,luy dit qu'il
en uſoit pour elle fi obligeamment
, qu'elle commençoit à ſe
reprocher de luy avoir caché fi
longtemps la cauſe des froideurs
de fa Maîtreffe; mais que c'eſtoit
un ſecret ſi important , que comme
il faloit qu'elle la trahiſt pour
ne pas tromper un honneſte
Homme , elle ne pouvoit luy
rien découvrir , qu'apres qu'il auroit
juré qu'il n'en parleroit jamais.
Le vieux Gentilhomme fi
les fermens qu'elle demanda , apres
quoy ilſcent que s'il trouvoit
fa
GALANT. 83
ſa Maîtreſſe indiferente pour luy,
elle ne l'eſtoit pas moins pour le
Cavalier qui luy donnoit de l'ombrage,
que malgré ſa modeftie elle
s'eſtoit enteſtée d'un jeune
Marquis qui la voyoit en ſecret:
que ne l'oſant époufer parce qu'il
n'avoit pas l'âge , elle n'avoit pas
laiſſé de luy accorder toute ſa tendreſſe
: qu'une Porte de derriere
luy facilitoit l'entrée de la Chambre
où il paſſoit la plupart des
jours , & que s'il vouloit eſtre témoin
du commerce , elle s'engageoit
à le convaincre de la verité.
Le Barbon furpris demanda
l'effet de ſa parole , & deux jours
apres on s'offrit à la tenir. Il fut
mis en lieu d'où il voyoit aifémentdans
la Chambre de la Belle.
Un jeune Galant d'une taille
fine & dégagée,& -yant les traits
fort delicats , eftor à ſes pieds la
regar
84 MERCURE
regardant avec des yeux pleins
d'amour, & l'embraſſant quelquefois
d'une maniere ſi tendre , que
fon tranſport ſembloit ne pouvoir
finir . La Belle , loin de s'oppoſer
à ſes careſſes , les recevoit
agreablement , & cette profufion
de faveurs étonna fi fort le vieux
Gentilhomme , qu'il avoit peine
à croire ſes yeux. Il s'attacha
quelque temps à examiner ſon
heureux Rival , & malgré ſa jalouſie
, il le trouva fi bien fait,
qu'en condamnant le peu,de mefures
que gardoit la Belle , il ne
pouvoit condamner ſon choix. Il
fortit fans rien témoigner de ſes
fentimens , & ne demanda à voir
ny le Pere ny la Fille. Peut- eſtre
eftes-vos embaraffée ſur ce pretendu
Marquis . C'eſtoit l'Amic
de la Belle , qui eftant de grande
taille , avoit un air merveil
leux
GALANT. 85
leux déguiſée en Homme. Elle
en prenoit ſouvent l'équipage
pour courir le Bal pendant l'Hyver
; & à force de le prendre ,
elle s'y eſtoit ſi bien faite , que
ſans ſe ſervir de Maſque il luy eût
eſté facile de tromper tous ceux
à qui ſon viſage n'auroit point
eſté connu. Ainſi , Madame, vous
ne devez pas eſtre ſurpriſe ſi elle
paſſa aupres du Barbon pour ce
qu'elle paroiſſeit. La certitude où
il croyoit eſtre d'avoir veu un
Amant favoriſé , le fit réſoudre à
rompre l'affaire . Il prit pour prétexte
les juſtes reproches qu'on
luy avoit faits , de ce qu'à fon âge
il ſongeoit encor à ſe marier ; &
quoyqu'oblamaſtla legereté qu'il
faiſoit paroiſtre, il cacha toûjours
la cauſe qui l'obligeoit d'en uſer
ainſi . Mais s'il fut capable de ſe
forcer au ' fecret , il le fit bien
moins
-86 MERCURE
moins par l'intereſt de la Belle ,
que par la crainte qu'il euſt d'en
guerir le Cavalier. Il le connoiffoit
trop amoureux pour n'écouter
pas ſa premiere paſſion , & le
regardant avec des yeux d'ennemy
, il crut ne pouvoir fatisfaire
mieux ſa haine, qu'en luy laiffant
épouſer une fauſſe Prude ,
qui faiſant la vertueuſe , donnoit
en ſecret ſes faveurs à un Amant.
Le Pere , à qui les grands Biens
du vieux Gentilhomme avoient
ébloüy les yeux , refuſa toûjours
de rompre , &le Contract ne fut
déchiré qu'apres qu'on l'eut fatisfait
ſur les intéreſts qu'il pouvoit
prétendre. Le Barbon en les
payant, ſe crut fort heureux de
s'eſtre tiré d'un ſi méchant pas ,
& eut quelques jours apres la
joye qu'il s'eſtoit promiſe. LeCavalier
recommença ſes pourfuires,
GALANT. 87
tes,&tout le monde en dit tant
de bien au Pere , qu'en fort peu
de temps on conclut le Mariage.
Vous pouvez vous figurer quels
remercimens on fit à l'adroite
Amie , qui estoit la cauſe d'un
changement fi heureux. Un peu
apres la cerémonie des Nôces , le
vieux Gentilhõme envoya chercher
la Femme de chambre qui
avoit aidé à le joüer , & luy faifant
un nouveau Préſent , il luy
demanda comment le Marquisſe
conſoloit d'avoir perdu ſa Maîtreſſe.
Elle répondit que voyant
ce coup inévitable , il avoit agy
fi adroitement , qu'il s'eſtoit rendu
des Amis du Cavalier , que le
Cavalier conſentoit qu'il viſt ſa
Femme , qu'il le laiſſoit avec elle
fans aucun ſoupçon , & que leur
commerce eſtoit étably plus fortement
que jamais. Ce fut alors
que
88 MERCURE
que le médiſant , Barbon ne gar
que
da plus de meſures. Il publia ce
qu'il avoit veu , & pour réjoüir
ceux qui l'écoutoient, il affaifonna
le conte d'incidens de ſa façon .
Il eut cependant beau faire. On
eſtoit ſi convaincu de la vertu de
la Belle , que ſes plus fortes ſatyres
faiſoient peu d'impreſſion . On
luy oppoſoit que ſon pretendu
Marquis n'eſtoit ny connu , ny
veu de perſonne. Il répondoit à
cela que les Prudes s'appliquant
à ſauver les apparences , faifoient
leurs affaires à petit bruit. Le Cavalier
, qu'on avertiſſoit de tout ,
voulut attendre une occafion
commode pour joüir de ſes chagrins
en le détrompant avec éclat.
Elle s'offrit quelques jours apres.
Le vieux Gentilhomme eſtant allé
à la Terre qu'il avoit dans le
voiſinage du Cavalier, rendit vifue
GALANT. 89
fite à toutes les Dames des environs
& leur fit les meſmescontes
qu'il avoit faits à Paris. Ainſi en
fort peu de temps on ſçeut dans
tout le cantó que leCavalier avoit
épousé une fort belle Perſonne ,
mais d'une vertu traitable, qui ne
s'éfarouchoit point du commerce
d'un Galant. Le Cavalier ſuivir
bien- toſt le vieux Gentilhomme.
Sa Femme qui l'accompagna ,
pria fon Amie d'eſtre du voyage ,
& cette Amie qui avoit fi bien
commencé la Piece , conſentit à
l'achever. Sur le chemin , elle
quitta ſes habits de Femme pour
en prendre d'Homme , & arriva
chez le Cavalier traitée de Marquis
par l'un & par l'autre . Apres
deux jours de repos, la Belle commença
à voir les Dames , & alla
chez toutes , menée par le faux
Marquis. Le vieux Gentilhomme
१० MERCURE
me l'ayant rencontré donnant la
main à la Belle dans une viſite ,
le reconnut pour ce même Amant
qu'il avoit veu à ſes-pieds , & prit
liberté entiere de ſe divertir du
Mary commode. L'intelligence
des deux prétendus Amans eſtat
aſſez vray- femblable , chacun
s'attachoit à les obſerver . Le faux
Marquis avoit un air tout charmant
de beauté , & de jeuneſſe.
La Belle en parloit avec eſtime.
Ils ne ſe quitoientjamais . On les
voyoitmeſme aſſez ſouvent ſeuls ,
& cela n'aidoit pas peu à juſtifier
ce que publioit le vieux Gentilhomme.
Ce qui ſurprenoit le
plus , c'eſtoit de voir le Mary ſans
aucun ombrage. On l'en railloit
quelquefois , & comme voulant
excuſer ſa Femme , il ſe contentoit
de dire que fi le Marquis
eſtoit bien connu , on demeu
reroit
GALAN Τ.
91
reroit d'accord qu'il n'avoit jamais
eſté un plus veritable Amy.
Cet éloge qui luy attiroit de
plus fortes railleries , ſe trouva
juſte peu de jours apres. UnGentilhomme
voulant régaler les Mariez
, pria de la Feſte la plupart
de la Nobleffe. Ce Régal eſtoit
entier , puis que le Bal devoit
ſuivre un magnifique Repas. Les
Dames vinrent dans tout leur
brillant , & le faux Marquis ne
manqua pas de douceurs pour
elles. La plupart luy dirent qu'-
elles méritoient un coeur fans
engagement , & il répondit devant
le vieux Gentilhomme qui
le traitoit d'Infidelle , qu'il avoit
le privilege de ſe partager ſans
qu'il en fut moins aimable,& que
s'il vouloit faire agir un certain
charme , les plus fieres d'elles
le combleroient de faveurs. Sapréſomption
92
MERCURE
préſomption fit rire. On ſoupa ,
& le Bal fut commencé. Apres
une heure de Dance fans qu'il
euſt paru , on vit entrer deux
Maſques fort propres . L'un fut
d'abord reconnu pour le Cavalier.
Il donnoit la main à uneDame
galamment vétuë, d'une gran.
de taille , & faiſant juger par la
beauté de ſa gorge , des avantages
dont la Nature luy avoit eſté
prodigue. On la fit dancer prefque
auſſi toſt , & ny à ſon air , ny
à ſa dance , on ne put connoiſtre
qui elle eſtoit. Elle joüit quelque
temps de l'embarras de la Compagnie,
& reçeut tantde prieres,
qu'elle conſentit enfin à oſter ſon
maſque. Jugez de la ſurpriſe qu'-
on eut en remarquant les traits
du Marquis. La métamorphoſe
n'euſt pas eſté cruë, fi en parlant
elle n'euſt fait voir qu'elle & le
Marquis
GALAN T.
93
Marquis n'eſtoient qu'une meſme
choſe. Ce fut alors qu'elle
demanda aux Dames ſi elles feroient
fcrupule de luy accorder
quelques faveurs , & que s'approchant
du vieux Gentilhomme
, elle luy dit qu'un Galant de
ſon eſpece ne luy devoit pas paroiſtre
affez dangereux pour l'obliger
de rompre avec une Belle.
Le Barbon comprit par ce peu de
mots qu'il avoit eſté joüé , & le
chagrin de ſe voir la dupe de ſon
Ennemy , luy fit quitter l'Aſſemblée
avec tantde marques de ref
ſentiment contre les Autheurs
de la tromperie , qu'on ne douta
point qu'il ne fuſt tout plein du
defir de s'en vanger. Le Cavalier
fit connoiſtre qu'il eſtoit fort naturelde
mettre tout en uſage pour
ne pas ceder à ſon Rival,&qu'apres
les contes qu'on avo it fait
1
des
94
MERCURE
de ſa Femme , il s'eſtoit crû obligé
de faire voir à ceux qui la
ſoupçonnoient , de quelle nature
eftoit ſon commerce . Comme on
l'avoit traverſé fort injuftement
dans ſon amour , il fut approuvé
detout le monde , & les careſſes
que firent les Dames à l'adroite
Amie , qui avoit ſi à propos déguiſe
ſon Sexe , bleſſerent fi fort
levieux Gentilhome,qu'ilfe déclara
Ennemy ouvert de tous les
Amis du Cavalier . Voila l'état de
l'affaire. Les Parens travaillent
pour empeſcher qu'elle n'ait des
fuittes.
Mr Bernardi dont l'académie eſt
ſi célebre, l'a renduë encor plus
conſidérable depuis peu, en aflociant
avecluy Mrde Memon", Cydevant
Ecuyer Ordinaire du Roy,
& digne Neveu de l'illuſtreMr de
Mémon qui a eftéun des premiers
Hommes
3
GALANT. 95
Hommes de noſtre temps dans la
profeſſion d'Ecuyer. On peut affurer
qu'il n'y a point d'Académie
mieux reglée , ny plus floriſſante
que celle- là. On y montre parfaitemet
à la jeune Nobleffe tous les
Exercices que lesGens de qualité
doivent ſçavoir.On a un ſoin tresparticulier
de luy inſpirer des sétimens
dignes de ſa naiſſance ,
de veiller ſur toutes ſes actions ,
d'empeſcher les querelles, & les
déſordres auſquels cette Jeuneſſe
pleine de feu n'eſt que trop ſujete,
de la rendre ſage & de bonnes
moeurs, & ( ce qui ne ſe pratique
point ailleurs ) de luy apprendre
d'une maniere également agrea
ble & folide , le grand Art de la
Guerre , par l'attaque d'un Fort
dans toutes les formes , & par
les autres fonctions qui font attachées
à un ſi noble Meſtier.
C'eſt
96 MERCURE
C'eſt ce qui fait que les plus
grands Seigneurs y mettent leurs
Enfans,& qu'on y en envoye non
ſeulement de tous les endroits du
Royaume , mais encor des Païs
Etrangers , où la réputation de
cette Academie n'éclate pas
moins qu'elle fait en Frence.
Tandis qu'on procure à la Noblefſſe
les Inſtruction dont elle a
beſoin , ceux qui s'appliquent à
augmenter le Commerce
prennent de ſi grands ſoins , qu'-
on a lieu d'en tout attendre.
Vous en ſerés cõvaincuë , quad je
vous diray quedepuis un mois on
a fait partir de S. Malo ſoixante &
cing Navires,tous bien équipez ,
pour aller enTerre-neuve àla pefche
des Moruës. Le moindre eſt
de cent cinquante Tõneaux, ſans
compter aucũ de ceux qui font le
> en
Comerce du Levät,des Eſpagnes,
&
GALANT.
97
1
&des Indes d'Occidet, & dix qui
font à préſent ſur le Chantier.
Vous voyez par là que de la maniere
dont les ordres ſontdonnez
en Frace, on n'y peut rien ſouhaiter
pour l'utilité ou pour la gloire,
qui ne s'y rencontre dans un
éminent degré de perfection . S.
Malo dont je viens de vous parler
, eſt une petite Ville de Bre .
tagne , baſtie ſur un Roc qui en
rend la ſituation merveilleuſe .
Elle a toûjours eſté attachée aux
intéreſts de ſon Prince avec une
fidelité inviolable . L'Hiſtoire en
fait foy , en nous apprenant que
du temps de HenrylV. elle s'empara
pour Luy de la Ville de Dinan,&
d'autres petites Villes aux
environs , Aufſfieſt- on fi perfuadé
duzele qu'elle a pour le ſervice du
Roy , que la conſervation de ſes
Murs eſt abandonnée à ſes Habi-
May 1681. E
98 MERCURE
tans , qui montent la garde tous
les jours auſſi régulierement que
dans le Chaſteau le mieux policé.
Rien n'eſt plus connu que les
deux Divinitez de la Guerre .
Tout le monde ſçait que Pallas
eſt née de Jupiter ſeul , qui la fit
fortir toute armée de ſon cerveau ;
mais il y a peut- eſtre des Gens
qui ne ſçavent pas que ſelon Ovide,
Mars est né de Junon ſeule. La
Perſonne de qualité dont je vous
fis voir dans ma Lettre de Fevrier
la Métamorphoſe d'Alectrion , a
décrit cetteAvanture de ce même
ſtile dont vous fuſtes ſi contente .
NAISSANCE
-
LYON
L
DE MARS.
Ors qu'avec un coup de Marteau
Maniere
GALANT.
99
( Maniere d'accoucher nouvelle
Surprenante )
Iupiter autrefois tira de ſon cervau
Pallas qui fut d'abord & guerriere
&Sçavante;
Iunon fut fur le point de créver de
dépit,
De voir qu'il avoit eu l'esprit
De metre au jour , Sans Secours de
Femelle,
Une pouponne &ſiſage & fi belle.
Ialouſe d'un ſi beau deſtin ,
Qui d abordfur ſon teint mit une
couleur pâle ,
Elle jura de perdreſon Latin ,
Ou de faire fibien , qu'enfin
Elle mettroit au jour quelque Poupon
fans Mâle.
Pour cet effet, dés le moment ,
Ellese réſolut d'aller diligemment
Confulter l'Ocean ( Oncle de la
Déesse )
Qui dans fon extréme vieilleſſe
E ij
100 MERCURE
Paffoit pour estre un Dieu de rare
entendement ;
Mais comme sa demeure estoit un
peu lointaine ,
Que Iunon s'engagea dans ce voyageà
pie
( Car un Paon de son char estoit
estropié)
On s'imaginera fans peine
Qu'elle fut bien toſt hors d'haleine
Aussi , laſſe àn'en pouvoir plus ,
Et déja s'exhalant en regrets fuperflus
,
De voir aller au vent lefoin qui la
devore ,
Pour reprendre ſes ſens de fatigue
abatus , 1
Elle arreſteſes pas fur les Portes
de Flore ,
Qu'il estoit de bonne heure encore.
La Déesse des Fleurs avec empres-
Sement
Quitte leſoinde fon Parterre د
El
GALAΝΤ. ΙΟΙ
Et reçoit fort civilement
Et l'Epouse & la Soeur du Maistre
du Tonnerre .
Apres le premier compliment ,
Flore s'enquiert du sujet qui
l'engage
A vouloir faire voyage ,
Sans aucun retardement ,
En ſi méchant équipage.
Junon avec liberté
Lay fit d'abord confidence
De ce defir emporté ,
Dont Son eſprit ſe trouvoit agité.
Pour répondre à cette avance
Si pleine de confiance ,
Flore luy dit , Si tout de bon ,
Sans aide vous voulez vous donner
un Poupon ,
Depuis long temps je cultive
Une prétieuſe Fleur ,
Dont l'incomparable odeur
A la vertu genérative .
Apeine vous la ſentirez ,
E iij
102 MERCURE
Que grofle d'Enfant vous ferez .
A ces mots Iunon en hâte ,
Pleine de l'espoir qui laflate ,
Courut à cette Fleur , admira Sa
beauté ,
La tourna pluſicur's fois d'un &
d'autre costé,
La baifa,lafentit,&la boneDéesse
Craignant que quelque malheur
Ne rompiſt lefuccés du defir qui la
preſſe ,
Revint plus de cent fois à fentir
cette Fleur.
Enfin elle eut fon compte , & de
cette groffeffe
On vit naître le Dieu Mars ,
Qui parsa rare proüeſſe
S'est rendu fi fameux au milieu des
bazards.
Ilne manque à cette Histoire
Que lefeul nom de la Fleur ,
Dont la merveilleufe odeur
Produiſoit des effets dignes
de
GALANT . 103
de tant de gloire ;
Mais belas ! par malheur
Il n'en est plus mémoire.
Si nos Fleuristes d'aujourd'huy
En apprenoiet quelquesnouvelles,
en planteroit chez Le Curieux
luy ;
.....
Il cherche toûjours les plus belles,
Et ſon Iardin fi renommé
Par celle- là feroit plus eſtimé.
Je vous fis un long Article de
Mr de Noailles , aujourd'huy
Evefque & Comte de Châlons ,
quand Sa Majesté le nomma à
l'Eveſché de Cahors , & tout
ce que je vous dis alors à ſon avan-
- tage eſt ſi glorieuſement confirmé
par ce qu'il fait tous les jours, que
je ſuis certain qu'on m'accuſera
plûtoſt d'avoir trop peu dit que
d'avoir exageré . Ce digne Prélat,
qui avecla qualité de Comte que
luy donnel'Eveſché deChâlons, a
Eij
104 MERCURE
celle de Pair de France , fut reçeu
dans la grand Chambre du Parlement
le Mardy 6.de ce Mois, Son
Alteff: Sereniffime Monfieur le
Duc fe trouva à la Cerémonie ,
avec Monfieur le Prince de Conty
, Monfieur le Prince de la
Roche- fur- Yon , Monfieur l'Archeveſque
de Reims , Monfieur
l'Eveſque de Langres , & Meffieurs
les Ducs de Boüillon , d'Ufez
, de la Rochefoucaut , de
• Luynes , de Chaulne , d'Aumont ,
de Foix , de Mazarin , de Marfillac
, de Noailles , de Villeroy , &
de Gramont. Je vous les nomme
fans ordre à mon ordinaire, felon
que ma mémoire me fournit
leurs noms . Monfieur Genou
Conſeiller de la Grand Chambre
, fit le Diſcours en faveur de
Mr de Châlons ; & la Ceremonie
eſtant faite , cette , grande & illu
ftre
GALAN T.
105
ſtre Aſſemblée ſe rendit chez
Madame de Noailles la Doüairiere
, où l'on avoit préparé un
magnifique Repas .
•Pay à vous parler d'une autre
Cerémonie , qui eut beaucoup
d'éclat à la Fléche quelques jours
auparavant. C'eſt celle de la Profeffion
que Magdelaine-Henriette
de Lévy , Fille de Mr le Marquis
de Mirepoix,Gouverneur de
la Province , Ville , & Chaſteau
de Foix,& des Païs deDonezan &
Dandorre , y fit le 30. de l'autre
Mois dans leMonaftere des Filles
de la Viſitation , apres avoirdonné
depuis fon enfance des preuves
d'une pieté qui apeu d'exemples.
Ce facrifice de tout ce que ſa
naiſſance luy permettoit d'eſperer
du coſté du monde, fait voir combien
elle eſt digne de l'avantage
qu'elle a de fortir d'une Famille .
Ev
106 MERCURE
dont le Chef eſt honoré du glorieux
titre de Maréchal de la Foy.
Le meſme jour, Catherine de Lévy
ſa Soeur , prit l'Habit dans le
Monastere , dont Mr le Marquis
du Puy- dufou leur Ayeul maternel
eſtoit Fondateur . Monfieur
l'Eveſque d'Angers fit cette Cerémonie
, qui dans tout ce qui
s'y paſſa , fut accompagnée d'une
magnificence proportioncé à la
grandeur de la Maiſon de Lévy.
Le Pere Recteur du College Royal
des Jeſuites y preſcha avec
beaucoup de ſuccés. Son Auditoire
eſtoit compoſé de tout ce
qui ſe rencontra de Perſonnes
qualifiées dans le Païs .
Je vous ay déja appris la mort
de Mr de Brufſac , Lieutenant des
Gardes du Corps , & Brigadier
de la Maiſon de Sa Majesté.
C'eſtoit un Homme de courage
J تسا
GALAN T.
107
&de valeur , bon pour l'expedition
, âge de 54. à 55. ans, dont
il en avoit paſſé plus de trente
dans le Service , & d'une tresbonne
Maiſon , alliée de celle de
Hautefort , & de l'ancienne Marefchale
de Schomberg. Madame
de Bruſac ſa Femme eſtant auffi
morte depuis trois mois,leRoy qui
fait agir ſa bőté en toutes rencontres,
a bien voulu ſe charger de
ſes Enfans. La Lieutenance qu'il
poſſedoit , a eſté remplie par Mr
de Baſtiment , qui eſtoit le premier
Enſeigne des Gardes du
Corps. Mr deVians Exempta eſté
fait Enſeigne en ſa place , &Mr
Maguille qui estoit Brigadier a eu
la Charge d'Exemptde Monfieur
de Vians. Dans ce même temps ,
Mr de Serignan Aide- Maior,dont
vous avez déja veu le nom dans
quelqu'une de mes Lettres , a
obtenu
108 MERCURE
obtenu le Brevet de Lieutenant .
Tous ceux que je viens de vous
nommer ſe ſont diftinguez par
leur bravoure , & ils ne pouvoiết
moins attendre de la justice du
Roy , qui éleve chacun felon fon
rang , & qui fait monter les plus
avancez quad le mérite s'ytrouve.
Monfieur Guilloire , Frere de
Mr Guilloire qui a eſté Secretaire
des Commandemens de Mademoiſelle
d'Orleans , exerce aujourd'huy
la Charge d'Avocat
General en la Cour des Monnoyes
dont eſtoit pourveu feu Mr
Cartais. Il eſt d'une bonne Famille
tres -bié alliée ,& s'eſt acquis beaucoup
de réputation au Barreau , ου
il'a toûjours plaidéavec applaudiffement.
C'eſt par là qu'on ne luy a
fait fubir aucun examen quand on
l'a reçeu , & que pour toutes formalitez
on a pris deluy le Serment
accoûtumé.
GALAN T. 109
Nous avons perdu le 3. de ce
mois Emanuë- François de Bonne
de Créquy , d'Agoult , de Veſc,
de Montlaur , & de Montauban ,
Duc de Leſdiguieres , Pair de
France , Comte de Sault & de
Joigny , Gouverneur de Dauphiné,
Ville & Arſenal de Grenoble,
Fils de François de Bonne de
Créquy , Duc de Lefdiguieres ,
Pair de France , Chevalier des
Ordres du Roy , & d'Anne de la
Magdelaine Ragny. Il avoit épouſe
en 1675. Paule - Marguerite-
Françoiſe de Gondy , Comteſſe
& Heritiere de la Maiſon
de Rets , Fille de Pierre de Gondy,
Duc de Rets , Pair de France,
Comte de Joigny , Chevalier des
Ordres du Roy , cy- devant General
des Galeres de France , &
de Catherine de Gondy ſa Coufine.
Je ne vous dis rien de laMaifon
100 MERCURE
ſon de Mr de Leſdiguieres , vous
en ayant amplement parlé, quand
je vous appris les réjoüiſſances
qu'on fit à Grenoble , ſi - toſt que
l'on ſçeut qu'il luy eſtoit né un
Fils . Il eſt mort d'une pleureſie,
âgé de trente - fix ans , le ſeptiéme
jour de ſa maladie. Il a reçeu tous
ſes Sacremens, & s'eſt ſoûmis aux
ordres d'Enhaut avec une entiere
réſignation ,quoy qu'il luy duſt
eſtre fâcheux de quiter la vie
dans ſes plus belles années , & avec
de tres grands Biens . Mr de
Condom, prefentementEveſque
de Meaux , & le Pere Bourdaloüe
Jeſuite , l'ont aſſiſté pendant le
cours de fon mal. Il s'eſtoit ſignalé
en pluſieurs rencontres dans
nos dernieres Campagnes contre
les Hollandois, & vivoit en grand
Seigneur par tout où il ſe trouvoit.
Sa magnificence foûtenoit
mer
GALANT..
merveilleuſement ce qu'il eſtoit
né. On voyoit toûjours ſon Hôtel
remply de Perſonnes à qui il
faiſoit du bien , & la liberalité luy
eſtoit ſi naturelle , qu'on ne pouvoit
regarder avec quelque attention
aucune choſe qui luy appartinſt
, qu'il n'en fiſt preſent à
l'heure meſme .
Quelques jours apres ſa mort,
le Roy donna ſon Gouvernement
de Dauphiné à Mr d'Aubuſſon
de la Feüillade , Duc de Roanés ,
Maréchal de France , & Colonel
du Regiment des Gardes Françoiſes
. Je n'ay rien à vous dire apres
que la Bataille de S. Godard
a fait connoiſtre, & craindre fon
nom juſque dans le fond de la
Turquie.
Sa Majesté donna dans le même
temps le Gouvernement de
Baro , que poſſedoit auffi feuMr
le
112 MERCURE
le Duc de Leſdiguieres , à Mrle
Marquis de Genlis , Lieutenant
General de ſes Camps & Armées.
Il eſt de l'illuſtre Maiſon de Brulart
dont je vous ay parlé bien des
fois. Ce Marquis a commandé
en pluſieurs occafions ,& eft connu
de Sa Majeſté depuis fort
longtemps , ayant eſté employé
dans tous les Balets qui ont fait
les premiers divertiſſemens de
ce Prince . Auſſieſt - il du nombre
de ceux que Mr de Benſerade a
toûjours pris ſoin de bien marquer
dans ſes Vers,fur les Perſonnages
dont ces Balets eſtoient
compoſez .
Mr le Duc de Leſdiguieres avoit
auſſi un Regiment appellé
de Sault. Ce Regiment vaquoit
par ſa mort, & le Roy a eu la bonté
d'en gratifier le jeune Duc fon
Fils qui eſtant formé du Sang des
Maré
GALANT.
113
Maréchaux de Lefdiguieres , &
de Rets , donne grand lieu d'efperer
, qu'il marchera un jour fur
leurs traces .
Le Gouvernement de Briançon
, dont ce meſme Duc eſtoit
pourveu , a fervy de récompenſe
à Mr de S.André qui estoit Lieutenant
Colonel du Regiment de
Sault , & Sa Majesté a donné cette
Lieutenance Colonelle à Monſieur
de Bodemant Gentilhomme
Provençal , qui s'eſt ſouvent
ſignalé à la teſte de ce Regiment,
où il eſtoit depuis un fort grand
nombre d'années. Le Roy l'eſtimoit,&
Monfieur le Duc de Leſdiguieres
qui connoiſſoit ſon merite
, eſtoit bien aiſe de le retenir
aupres de luy.
La mort de ce Duca eſté ſuivie
de celle de Monfieur de la
Vrilliere , Secretaire d'Etat , arrivée
114 MERCURE
vée à Bourbon le cinquiéme de
ce mois . C'eſtoit un Homme d'une
probité generalement connuë,
& d'une tres grande moderation ,
entendu dans les Affaires , exact
dans les devoirs de ſa Charge,aimant
l'Etat & la Perſonne du
Roy , c'eſt à dire le Roy , à cauſe
de Luy- meſme. Il avoit une affection
particuliere pour les belles
Lettres , pour les Gens d'efprit
, & pour les beaux Arts, dont
il ſembloit que la connoiſſance
luy fuſt naturelle , & fur tout de
la Peinture & de la Sculpture. Il
eſt mort âgé de 83. ans , en ayant
paffé 51. àexercer la Charge de
Secretaire d'Etat , qui eſt dans
cette Maiſon dés l'année 1610.
que Henry IV en pourveut Meffire
Loüis Phelipeaux , Seigneur
de Ponchartrin avec cet éloge,
د
Qu'il n'avoit pas crû la pouvoir
remplir
GALAN T..
115
remplir d'un Perſonnage plus digne,
plus fidelle, &plus capable que luy.
Ce Prince eſtant mort peu de
temps apres , ce nouveau Secretaire
d'Etat, en qui Marie de Médicis
avoit une entiere confiance
, eut grande part aux Affaires ,
&particulierement à celles de la
Religion Prétenduë Reformée
qui eſtoient alors tres - importantes
, & dont il avoit le departement.
Il conclut & figna la Paix
aux Conferences de Loudun , &
mourut au Siege de Montauban .
Meffire Raymond Phelipeaux ,
Chevalier , Seigneur d'Herbaut,
de la Vrilliere , & du Verger , ſon
Frere , fut honoré de la meſme
Charge, au Camp de devant cette
Place le cinquiéme Novembre
1621. En 1626. le Roy changea
les départemens des Secretaires
d'Etat , & perfuadé de ſa grande
ここсара
116 MERCURE
capacité , il le chargea des Affaires
Etrangeres . Cet Employ , dont
il s'acquita avec fuccés , luy acquit
beaucoup d'eſtime. Il en fit
les fonctions juſqu'à la mort qui
arriva le 2. May 1629. Meffire
Loüis Phelipeaux , Chevalier,
Seigneur de la Vrilliere , & de
Chasteauneuf ſur Loire , Baron
d'Hervy , ſon ſecond Fils (c'eſt celuy
dont je vous apprens la mort)
fut proposé par Monfieur le Cardinal
de Richelieu pour remplir
ſa Place . C'eſt vous faire ſon éloge
en un ſeul mot , &vous dire
qu'il avoit un merite inconteſtable
, puis que ce grand Cardinal
ſçavoit diftinguer le faux , & le
vray , mieux que perſonne du
monde. Il avoit appris ſous Mr
Pelipeaux fon Pere , tout ce qui
regarde l'importanteCharge dans
laquelle il eut l'avantage de luy
fuc
GALANT.
117
fucceder. Auſſi ſervit- il en de
tres - grandes Affaires. Il appaiſa
une Emotion en Normandie , où
il fut envoyé avec pouvoir de figner
les Expeditions pour rendre
le calme à cette Province. Un
peu avant que le Roy mouruſt , il
fut fait Prevoſt , & Grand- Maiftre
des Ceremonies de ſes Ordres .
Il a fait paroiſtre pendant la Regence
la meſme conduite , & le
• meſme zele ; & apres la Majorité ,
la Cour ſe trouva fi fatisfaite de
* ſes ſervices , qu'on luy donna la
furvivance de ſa Charge pour
ſon Fils aîné . Sa mort en laiſſe
aujourd'huy l'entier exercice à
Monfieur le Marquis de Châteauneuf,
dont je vous ay amplement
parlé en pluſieurs occafions. Il
eſt impoffible qu'il ne s'en preſente
ſouvent de vous faire fon
éloge rien ne luy eſtant plus
cher
د
118 MERCURE
"cher que de bien marquer ſon
zele pour le ſervice du Roy.
La Saiſon eſt ſi rude icy depuis
quelques jours , que les Fleurs de
nos Parterres ſeroient bien fondées
à faire au Zéphir les meſmes
plaintes , que celles du Languedoc
luy ont faites , de ce qu'il n'y
a ramené le beau temps qu'au
commencement de ce mois. Celuy
qui les fait parler ne m'eſt
point connu , mais il eſt aiſé de
voir au tour galant de ſes Vers,
qu'il a grand commerce avec les
Muſes .
LES FLEURS
DU LANGUEDOC,
AU ZEPHIR,
Meritez- vous , Zéphir, qu'au
Apres
GALAN T.
119
Apres tant de pareſſe à revenir vers
nous ?
De bonne- foy conſultez- vous vousmesme,
Est- ce là bien répondre à ce qu'on
fait pourvous ?
On vous ouvre ſon ſein dés que l'on
peut éclore,
On vousy laiſſe reposer,
Et l'on vous voit encore
Sur d'autres ſeins plus beaux cueillir
quelques baifers,
Sans que l'onpense mefme às'enformaliſer
;
Cependant trop ingrat à tant de
complaisance,
Trop leger pourSentir les tourmens
de l'absence ,
Sans amour ſans regret, loin de nous
fi longtemps,
A
Vous nous laiſſiez en proyeàla rigueur
des Vents.
C'estoit
120 MERCURE
C'estoit pitié comme tous en faric
Sur d'innocentes Fleurs s'exerçoient
tour-à tour.
Si quelqu'une poufſoit avant voſtre
retour,
Vn Vent glaçant luy ravifſſoit la vie,
Mesme avant qu'elle euſt veu le
jour.
Si quelqu'autre pouvoit , plus heureuſe
à vous plaire,
Paroistre, & vous ouvrir ſonſein;
Bientoft couroit un Temcraire
Qui s'y joüoit en vray Lutin ,
Nonpar de doux baifers comme ZéphirSçait
faire,
Mais par defi rudes tranſports,
Qu'ilfalloit fuccomberſousſes moin
dres efforts.
Concevez- vous, Zéphir,à quelle indigne
rage
Vous expofiez vos tristes Fleurs ?
Et
GALANT . 121
Et cependant, petit Volage,
Vous ne vous haſtiez point de finir
leurs malheurs .
Pourroit- on pas penser que quelque
amourplusforte
En des Climats plus doux a ſçeu
vous retenir?
Mais quel autre Climatfur lenostre
l'emporte ?
Quel autre a plus de Fleurs pour
vous entretenir ?
Ah non ! c'est que pour nous vostre
amour vafinir.
Cruel , fi ce Printemps eust ramené
la guerre ,
Vous auriez pour LOUIS renouvelé
la Terre ,
Et calmé les deux Mers
Pour Luy , qui tant de fois a bravé
Mais pour nous , qui mourons d'une
les Hyvers ;
bife légere,
May 1681 . F
122 MERCURE
Vous avez négligé nos fteriles Fardins
,
Empreſsé pour un Roy que tout
craint & revere ,
Pour nous qui craignons tout , lent
&plein de dédains .
**
Ah,que cette lenteur nousfait voir
d'injustice !
Elle n'estoit pour vous qu'un jeu,
qu'un doux caprice ,
Mais elle estoit à chaque Fleur
Un fi cruelfupplice ,
Quele reffentiment paſſoit à la
couleur.
LeMuguet ne montroit qu'une trifle
pâleur ,
La Jonquille avoit la jauniſſe,
Comme quand il mourut paroiffoit
leNarciffe;
Tantoſt pleine d'amour , &tantoft
en courroux,
La Tulipe prenoit une couleur contraire;
Et
GALANT.
123
Et la Rofe plus fiere , & rouge de
colere ,
Dreſſoitſes Epines vers vous.
Peut-estre vous riez de ce que peuvent
faire
L'amour ou le dépit en des Fleurs
comme nous ;
Mais puiſſions- nous perir , plutoft
qu'abandonnées
D'un Trompeur qui nous laiſſe un
espoir decevant.
On nous viſt toutes les années
Le malheureux joüet de la Glace &
du Vent.
La Lettre en Proverbes qui
vous a tant plû , eſtoit d'une Demoiſelle
ſi confiderable par ſon
merite & par ſa naiſſance , que
monfieur Guyonnet de Vertron,
quoy qu'extraordinairement occupé
à des Ouvrages qu'on le
preſſe de finir, n'a pû ſe diſpenſer
Fij
124 MERCURE
d'y répondre . Une auſſi belle Perfonne
que celle qui luy avoit
écrit d'un ſtile ſi peu commun ,
ne pouvoit moins attendre de ſa
complaiſance , apres que par le
Traité qu'il a fait , ſous le nom
de la Minerve Dauphine , il s'eſt
declaré le Protecteur du beau
Sexe.
*** 833 *38039
7
REPONSE
A LA LETTRE
EN PROVERBES
DE MADEMOISELLE ***.
Lfaut donc, Mademoiselle, VOUS
répondre en Proverbes , non pasfi
bien que vous , car il n'appartient
pasà tout le monde d'aller à Corinthe
; mais peut- eftre feray- je
plus heureux que Sage. Dites- moy,
je
2
GALANT.
125
je vous prie , est- ce avoir lateste
bien timbrée , que de faire plus de
bruit que d'effet , & de reveiller
le Chat qui dort ? Qui ſe ſent
morveux , se mouche. Souvenezvous
, que trop parler nuit , comme
trop grater cuit ; qu'il ne faut point
aller aux Bois , qui a peur des feüilles
, ny laiſſer les Brebis ſeules de
peur des Loups. Encore aurois je
quelque fujet de confolation,de vous
entendre publier nos amours à ſonne-
trompe , fi de l'abondance, du
coeur la bouche parloit , & fi tout
ce qui est moulé estoit vray . Parlez-
vous de bonne foy , quand vous
dites ( car par parentheſe on ne
Sçauroit trop repeter les belles cho-
Ses ) que vous espérezque je revienne
cuire à voſtre Four ? L'entente
est au Diſeur , maudit ſoit qui mal
ypense ! Mes fineſſes ſont confuës
defil blanc , je ne veux qu'amour
4
F
3
126 MERCURE
&simpleſſe. Ie ne suis point un
Compteur de Fagots , je n'aime que
le gratin de Cuisine , & pour du
grais j'en caffe. le ne suis pas de
ceux qui scavent tout fans rien apprendre
; je ne ſuis point auſſi un
Godelureau , ni un Vendeur de Galbanum.
Ie Sçay pourtant que le
beau parler n'arrache point la tangue
; que qui langue a , à Rome va.
Mais je sçay bien qu'en forgeant
on devient Forgeron ; qu'on fait
tout avec le temps ; qu'iln'y a que
les Honteux qui perdent ; que l'occaſion
perduë nese recouvrejamais,
qu'il faut batre le Fer tandis qu'il
est chaud ; que ce n'est plus le temps
du Roy Guillemot , où l'on se mouchoit
fur la manche ; que qui ne
s'avanture , n'any Chevalny Mu-
Le. Ie vous diray encor , Mademoi-
Selle , que vostre indiscretion m'a
reduit à ne sçavoir plus de quel
bois
GALANT.
127
7
bois faire flêche , ni far quel pied
dancer , ni à quel Saint me vouer;
&l'experience vous auroit dû montrer
au doigt , fans pourtant vous
crever les yeux, qu'un Rival , quel
qu'ilsoit, eſt toûjours fatal ; que les
petits pieds font peur aux grands,
que l'occaſion fait le Larron ; &
que pour un point Martin perdit
fon Asne. Comme je ne suis point
un Cameleon, ni un Oiseau de mauvais
augure , ni un Moulin à tout
vent , ni une Giroüete qui marque
la pluye & le beau temps , ny un
Focriſſe qui mene les Poules piſſer,
ni une Grenoüille qui se cache dans
l'eau de peur de la pluye , ni un
Visage de bois floté ; je n'aimerois
pas à garder les Manteaux , nyà
joüer le perfonnage de Coignefétu,
qui ſe tuë pour ne rien faire , & je
ne pretens pas que les Batus payent
l'amende. Ainsi ne faites plus à
Fij
128 MERCURE
tout venant beau jeu. Il y a Fagots
& Fagots . Je reſſemble comme deux
goutes d'eau à vostre Amant , ou
du moins je ſuis du bois dont on
les fait. Tout ce qu'on vous dira
d'ailleurs autant en emporte le
vent . Mon intention est droite comme
une Quille , &juſte comme une
Balance,&fans vanité,ſage comme
une Image. Croyez- moy , Mademoiselle
, un peu de honte est bientost
passée. On n'a jamais bon
marché de méchante marchandife.
Le fuis franc comme un Pisard
, & mes Rivaux font de vrais
Normans. A force de les écouter,
il pourroit vous arriver comme à
d'autres , que le repentir viendroit
fur le tard. Cependant il vaut
mieux tard que jamais , e un peché
pleuré ( car l'indiscretion en est
un)eft à demy pardonné. Heureusement
pour vous , je n'ay non plus de
fiel
GALANT .
129
fiel qu'un Pigeon. L'oublie volon
tiers le paffé , ce qui est fait est
fait ; mais fuivez ce discours fait
de fil en aiguille , c'est à vous la
Bale.Voyez par là qu'un bon Ouvrier
Sefert de tout . Soyezluge & Partie
, & concluez qu'il n'est point de
pire Sourd que celuy qui ne veut
point entendre. Au reste , Mademoiselle
, je vous prie d'être fortement
persuadée que je feray toûjours
reveillé pour vous comme une
Portée de Souris ; & pour vous le té
moigner , je feray tout ce que Robin
fit à la dance , & tout ce que le
bon Cheval fait pour l'éperon. Enfin
j'avoue avec vous , que Marchand
qui perd , ne peut rire ; que
monnoze fait tout ; que qui a de
l'argent ades Piroüetes ; que point
d'argent point de Suiſſe ; que qui a
du Bien , a du mérite : mais il
faut avoüer aussi pour ſe conſoler,
Fv
130
MERCURE
\
vertu ,
puis qu'il faut faire de necessité
, que qui terre a , guerre as
que tout ce qui reluit n'est pas ors
Souvent belle montre, & peu de raport.
Croyezdonc certainement que
bonne renommée vaut mieux que
ceinture dorée. Il est vray qu'à petit
Mercier , peut Panier ; qu'il
n'est pas agreable de tirer le Diable
par la queue ; que ſouvent le
Bien vient quand on n'a plus de
dents ; que nous ne sommes plus
dans le temps où les Alloüetes tomboient
toutes rôties : mais il est conſtant
außi que dans les petites
Boëtes font les fines Epices ; que le
Diable n'est pas toûjours à la porte
d'un pauvre Homme , & que ce qui
est bon à donner , est bon àprendre;
que le Bien vient quelquefois en
dormant. Outre tout cela, voicy ma
Philofophie . Contentemens paſſent
richeſſes ; dans ce monde n'est heu
neux
GALANT.
131
reux que qui croit l'être ; tout vient
àpoint qui peut attendre ; ilfaut
vivre en esperance. Comme il n'y a
point defortunefans envie, il n'y a
point de plaisir ſans peine , ni de
Roſes ſans épines ; il n'y en a point
aussi, quelque bellequ'ellefoit , qui
ne devienne gratecu ( paroles ne
puënt point. ) Déterminez - vous
donc, Mademoiselle ,fans retarder
davantage, car qui trop choisit fouvent
prend le pire. Pour moy , je
deux ou tout , ou rien ; tout par
amour, & rien parforce. Je n'aime
pas qu'on me coupe l'herbe ſous le
pied , ny à dormir comme les Gruës
un pied en l'air , ni à aboïer comme
les Chiens apres la Lune , ni à être
couché à la belle Etoile , ni à être
appellé trop tard pour diner. Enfin,
Mademoiselle , fi cela vous accommode,
vous pouvez me commander
auffi abſolument comme la Reine
fait
132
MERCURE
fait à fon Enfant , & le Roy à ſon
Sergent , & diſpoſer de mes volontez
comme des Choux de voſtre Iardin.
Ce ne font point icy des contes
à dormir debout , ils ne sont ni
bleus ni jaunes , ni de ceux de ma
Mere l'oye , ny à la Cicogne. Ce
n'est point aussi autant pour le
Brodeur.Ie ne ments point comme un
Arracheur de dents ; mais je devois
m'appercevoir plutoſt que les longs
discours font les courtes journées,
qu'il ne faut point tant tourner à
L'entour du Pot , ni tant de Beurre
pour faire un quarteron ; qu'au bout
de l'Aune faut le Drap. Cependant
lafin couronne l'oeuvre ; il fautfinir
une fois en ſa vie . Ie finis donc en
vous afſurant que je souhaite avec
paſſion vous trouver un jour entre
Chien & Loup , pour vous donner
moitié Figue , moitié Raiſin. En attendant
ce temps heureux , qui ne
vien
GALANT. 133
viendra que trop tard'helas ( car
aux Amans comme moy les jours
font des fiecles ) je vous prie, Mademoiselle
, de croire que cecy n'est
point de l'Eau- benîte de Cour ; &
que jesuis aujourd'huy comme hier,
en un mot comme en mille , tout à
vous , & rien , si vous ne voulez
Adien la Belle.
Les nouvelles de Madrid, portent
que Leurs Majeſtez Catholiques
en ſont parties le 9.de l'autre
Mois pour aller paſſer quelques
jours à Aranjuez , où Elles
prennent les plaiſirs de la Saiſon .
Ie vous ay déja marqué la beauté
de ſes Allées. Le Jardin en eſt
fort net, & tres- bien entretenu . Il
a ſon entrée du coſté du Palais
, & fi - toſt qu'on a paſſe un
Pont qui y mene
tre deux Statuës de Bronze ,
on rencondont
l'une jette de l'eau par ſes
bras
134 MERCURE
bras coupez. La nouvelle Planche
que je vous envoye , vous
offre la veuë de la grande Fontaine
de ce Jardin. Elle a dequoy
contenter vos yeux. Il y en a pluſieurs
autres qui ont divers noms,
&dont je vous parleray une autrefois.
Quelque plaifir que vous puſt
donner la veuë effective du plus
ſuperbe Palais , il égaleroit à peine
celuy que vous recevriez fi
vous voyiez l'Opera nouveau,
intitulé le Triomphe de l'Amour.
On en commença les Repreſentations
ſur le Theatre de l'Académie
Royale de Muſique le Samedy
10. de ce Mois ; & Monſeigneur
le Dauphin , qui vint
exprés à Paris en voir la ſeconde,
en fortit tres- fatisfait. Je ne vous
ay rien dit de cet Opera , qui ne
foit preſentement confirmé par
la
35
les
&
ieurs
Ri
or
ren
de
ar-
Lux
Le
ge,
* qui
lleerde
uc-
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lent
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134
bras
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& d
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C
don
fupe
ne
vou
intit
On
tatic
dén
mec
feig
exp
enf
ay r
foit
GALANT.
135
la voix publique. Les Machines
qu'on y trouve ſurprenantes , &
d'une invention tres- particuliere
, y font courir tous les jours
en foule. Elles ſont du Sieur Ri
vani de Bologne, qui par ces fortes
d'Ouvrages s'eſt fait admirer
dans toutes les Villes d'Italie..
Sa Majesté a nommé M. de
S.Romain , & monfieur de Harlay
, pour ſes Commiſaires aux
Conferences de l'empire. Le
premier eſt un Homme fort âgé,
conſommé dans les Affaires , qui
ſçait parfaitement celles d'Allemagne
, & quia ſervy en diverfes
Ambaſfades. Monfieur de
Harlay eſt Maiſtre des Requeſtes
, & joint à un eſprit tres-vif
& tres- penetrant , toutes les lumieres
que peut donner une longue
experience. De pareils choix
font connoiſtre le difcernement
du
136 MERCURE
du Roy dans tous les Emplois
qu'il donne.
Monfieur le Duc de Mortemar,
apres avoir fait tout ce que doit
faire un grand Seigneur de fon
âge, qui ne cherche rien plus ardemment
qu'à remplir avec éclat
tous les avantages de ſa naifſfance
, c'eſt à dire, apres avoir voyagé,
& fervy ſur les Galeres fous
M. le Maréchal Duc de Vivonne
fon Pere , est allé les commander
cette année en chef. Je vous ay
déja appris que le Roy qui connoiſt
ſon zele pour ſon ſervice,&
l'ardeur qu'il a de ſe ſignaler, luy
avoit donné fon agrément. Ce
jeune Duc dit adieu à Sceaux à
Madame la Ducheſſe de Mortemar
la Femme , qui ne put le voir
partir ſans faire voir par ſes larmes
juſqu'où alloit ſa douleur.
Il ſe rendittout droit à Marseille,
où
GALANT. 137
où il n'a demeuré que quatre
jours. Il s'eſt embarqué avec un
Train qui ne peut eſtre plus
beau. Ses Gardes font leſtes , &
leurs Officiers entierement magnifiques
. Comme vous avez
ſouhaité ſçavoir les noms des
Galeres de Sa Majeſté , je vous
envoye ce que j'en ay pû apprendre.
L'Heureuſe .
La Renommée.
La Ferme .
La Souveraine.
La Galante.
La Fidelle.
L'Amazonne.
La Superbe .
La Hardie.
La S. Loüis.
La Brune.
La Favorite.
La
138
MERCURE
Σ
La Valeur.
La Princeſſe.
La Royale nouvelle.
La Royale.
La Perle.
La Victoire.
La Reyne .
La France.
La Sirenne.
La Grave.
La Belle.
La Fleur de Lys.
La Madame.
La Grande,
La Couronne.
La Dauphine.
L'Invincible.
La Forte.
La Patronne.
La Belle , à qui on a demandé
une Addition à l'Histoire de fes
Conqueſtes, s'eſt fait un plaiſir de
lier
GALANT .
139
lier commerce avec l'aimable Inconnuë
, qui a témoigné le ſou
haiter. Voicy en quels termes elle
luy a répondu .
POUR LA SPIRITUELLE
Inconnuë qui s'intereſſe ſi
obligeamment dans mesAvantures.
Vi que vous soyez , aimable
Inconnuë, je me tiens heureuſede
ce qu'une Perſonne quiparoiſt
avoir l'esprit aussi bien tourné que
vous , n'est point fâchée de me ref-
Sembler en quelque chose. Ie tâche
à me former une idée de vous. Ie
me figure comment il faut qu'on soit
faite pour être belle , & pour con-
Server pourtant quelque raport
avec moy. L'adoucis mes traits. le
donneplus d'éclat àmon teint , &
apres
140 MERCURE
apres cela je m'imagine vous voir.
le ne doute point que vous ne perdiez
beaucoup à ce Portrait. Cependant
tel qu'il eft , je vous aime
déja tant sur ce qu'il me reprefente,
qu'il n'est rien que vous ne puisfiez
obtenir de moy. Ie voudrois
qu'il fust plus difficile qu'il ne l'eft,
de faire te que vous me demandez ,
c'est à dire de parler de mon Amant;
mais puis que vous n'exigez de ma
complaisance que ce qui doit me
coûter le moins , jeway me hasterde
vous fatisfaire , en attendant que
vous mettiez mon amitié naiſſante
àune épreuve plus forte. Vous dites
que vostre Amant reſſemble beaucoup
au mien. Il feroit affezplai-
Sant que nous nous trouvasions Rivales
, & que celny dont vous eſtes fi
charmée , fuſt le meſme qui a ſçeu
toucher mon coeur. Ie ne voy rien en
cela de trop impoßible , car je n'ay
point
GALANT . 141
point entendu parler de luy dépuis
noſtre derniere entrevenë , & ilse
peut faire qu'un reste d'amour pour
moy luy ait fait choisir pour s'attacher
une Perſonne à qui je reſſemble
. Ce ſentiment marque un peu de
vanité. Pardonnez- le moy Il est naturel
de se flater , quand on a esté
tendrement aimée. Voicy par quelle
rencontre noſtre commerce ceſſa. Il
maimoit, comme vous ſçavez, avec
la plus forte paßion. Nos conditions
estoient égales,&fi égales, que nous
ne pouvions Songer à estre jamais
l'un à l'autre , c'est à dire qu'il ne
pouvoitfairemafortune , ni moy la
fienne. Nous avions d'ailleurs tous
deux des Parens qui prétendoient
que nôtre mérite nousfist trouver des
Partis au deſſus de nôtre Bien. Les
miens principalement faifoiet grand
fondfur ce teint &fur ces yeux qui
me mettoient au nombre des Belles ,
نم
142 MERCURE
& ils croyoient bien m'avoir donné
en ces deux articles- là un Pa
trimoine fort considerable. C'eust
esté en vain que mon Amant leur
euſt expliquéses deſſeins pour moy .
Ils l'auroient prié de ne me plus
voir. Ainsi le mieux qu'ilpût faire,
ce fut de leur cacher sa tendreſſe,
de paſſer tout simplement pour le
bon Amy de la Maison, & d'attendre
ſans rien dire , ce que le temps
pourroit ordonner de ma destinée.
Nous nous aimions ſans ſonger au
mariage. L'amour est un affez grand
plaisir pourſe paſſer de ces fortes
d'esperances qu'il peut regarder
comme étrangeres ; & l'union de
deux soeurs eſt ſi douce d'elle-mefme,
qu'on n'a pas de peine à s'en tenir
là , & à ne former plus de Soubaits.
Il arrivoit affez rarement
que nous nous viſſions en particulier.
Cela apportoit àſes ſentimens
une
GALANT.
143
une espece de contrainte qui en redoubloit
la tendreſſe. Ses yeux en
estoient plus habiles à parler. Il en
avoit plus d'adreſſe à m'expliquer
Son amour, &j'admirois comme en
présence de plusieurs Perſonnes il
trouvoit moïen tous les jours de me
dire , je vous aime , fans être entendu
d'autres que de moy. Ilne cachoit
point sa paſſion en la desavoüant
, ni en prenant des manieres
indiferentes. Au contraire il la
déclaroit à tout le monde ; mais en
mesme tems qu'ilme rendoit ouvertement
quantité de petits foins , il
Sçavoit donner àson amour un certain
air de bonne amitiéfans con-
Sequence, à quoy il n'estoit pas poffible
qu'on ne fust trompé. Il est
plus aisé qu'un Amant paroiffe indiferent
pour sa Maîtreffe , que de
ne paroître que ſon Amy. Außi je
le trouvois quelquefois trop habile
a
144 MERCURE
1
à feindre. Ma bizarrerie alloit
jusqu'à vouloir qu'il ne joüast pas
Si bienfon personnage. Mais qu'il
me gueriſſoit bien de ces faux fcru
pules dans les momens où ſon amour.
pouvoit se montrer amour ! Voilà
où j'en estois avec luy , lors qu'à
force de m'aimer il renverſa tout
nostre bonheur. Il me vint un jour
trouver seule dans ma Chambre
avec un air triste & abatu , &
apres quelques regards affez tendres
; le vay vous perdre, me dit- il,
je vay vous perdre . Il n'eut pas la
force de m'en dire davantage. Il
Sejetta languiſſamment sur un Sie
ge, &détournases yeux de deſſus
moy , qui ne laiſſerent pas d'y retourner
naturellement. Vous qui
aimez, imaginez- vous mon trouble.
Je ne luy demanday point ce qu'il
avoit de fâcheux à m'annoncer.
Ie demeuray immobile ,& quoy que
je
GALANT.
145
je ne connuſſe point encor mon malheur,
je n'en doutay point . Ah,pour-
Suivit- il , en me voyant außi abatuë
que luy , ce n'est pas à vous à
estre frapée de douleur à la nouvelle
que je vous apporte , ce defe-
Spoirn'appartient qu'à moy. Je viens
de sçavoir que Monsieur de .....
vous va demander à vos Parens.
Que m'aprenez- vous , interrompisje
, &pourquoy ne voulez- vous pas
que j'entre dans les mesmes sentimens
que vous ? I'en ferois bien
fâché , reprit- il. Ie vous demande
pour derniere grace , de ne
pointfentir ma perte. Vous épouserez
un tres- honneſte Homme,aimable
defa perſonne ,fort riche, d'une
qualité diftinguée. Voila ce que la
Fortune vous devoit. Ie m'estimerois
bien malheureux , fi j'empefchois
que vous ne fuffiez ſenſible à tant
d'avantages , &je me reprocherois
May 1681 . G
146 MERCURE
eternellement d'avoir meslé du poi-
Son pour vous dans ce qui a deû
vous paroître de plus doux en voſtre
vie. Hé quoy , répondis-je , les prefens
de la Fortune confolent- ils
l'Amour de ses pertes ? Puis que
j'ay bien pû vous avouer que je
vous aimois , vous aimay- je si peu
que je fois capable de vous oublier!
Aime- t - on , & en fait- on l'aveu,
pour ne pas aimer toûjours ? Mais
vous , pourquoy exiger de moy tant
de fermeté ? Sentez- vous affez
peu ma perte pour vouloir que je
neſente point la vostre ?Helas ! repliqua-
t-il , c'est parce que je fens
vostre perte trop vivement , queje
Souhaite que vous ſentiez peu la
mienne. Mon amour ne s'estant
jamais proposé pour but que de fervir
à voſtre bonheur , je ferois au
desespoir qu'il te troublast , نم
j'aime mieux n'estre point aimé, que
de
GALANT.
147
4
de vous livrer à la douleur que
j'éprouve. Mais, luy dis-je, croyezvous
que vostre generosité ne me
Soit point suspecte ? L'Amour n'est
point fi def- intereffe , &peut- estre
recevez vous avec une joye Secrete
cette occaſion de nousfeparer. Ic ne
me justifieray point , répondit-il.
Croyez que je ne vous ay jamais
aimée. L'y confens, pourveu que cette
pensée vous faſſe accepter plus
aisément les avantages que vous
ofre la Fortune. Cependant, conti- .
nua-t- il , avec un ſoûpir , & d'un
air qu'il m'est impoffible de vous
exprimer ; cependant le Ciel fçait,
&vous sçavezbien vous - même.....
Oüi , je leſçay trop, interrompis-je,
jeſçay trop pour mon repos, que vous
m'aimez , & que vous m'aimez
de la maniere la plus genereuse &
la plus tendre dont on ait jamais
Gij
148 MERCURE
aimé. Et pensez- vous que tout ce
que vous mefaites icy paroître d'amour
, m'aide à me faire épouser
voſtre Rival ? Où trouveray- je voς
Sentimens &voſtre tendreſſe ? Non,
je ne m'y résoudray jamais. Ie ne
Seray àpersonne,puis que je nesçaurois
estre à vous. Là- deſſus il ſe
mit à combatre ma resolution. Il
m'en representa les fuites les plus
fâcheuſes , le mécontentement que
recevroit toute ma Famille fi je refufois
un Parti fi confiderable , les
reproches eternels que l'on m'enfe.
roit , ceux que je m'en ferois peutestre
un jour moy- mesme , & enfin
l'impoſſibilité qu'il y avoit que noſtre
amour fût jamais récompense.
Ilmefit voir combien il y a de diference
entre un Amant & un Mary
, ce qu'ilfaut chercher dans l'un,
&dequoy on doit ſe contenter dans
l'autre ; qu'un établiſſement de
for
GALANT. 149
me
fortune n'est jamais à negliger , &
qu'à regarder ſainement les choses,
le Mariage a de telles fuites , que
l'amour ſeul , quelque reciproque&م
quelque tendre qu'ilsoit , ne suffit
pas pour en faire le bonheur. Et
pourquoy donc , repliquay- je à tout
cela , pourquoy m'avez- vous engagée
à vous aimer ? Pourquoy ,
répondit il , m'y suis je engagé
moy-mesme ? F'ay bien préven tout
ce qui arrive aujourd'huy . F'ay toûjours
bien jugé par voſtre merite,
que nous n'eſtions pas deſtinez l'un
pour l'autre . Cependant je vous
aimois , & mon amour , mesme au
point de sa naiſſance , l'emportoit
furmaraiſon. Mais , poursuivit- il,
apres que j'ay tant donné à la generosité
& au desintereſſement,
Soufrez que je donne quelque chose
àla tendreſſe. Soufrez que je vous
conjure de vous souvenir un peu de
Giij
150 MERCURE
moy , & de croire que jamais paffion
nesera fipure ni fi ardente que la
mienne. Et tout- à-l'heure, luy disje,
vous conſentiezque je vous o4-
bliaſſe , ſi cela contribuoit à mon
repos ? Que voulez- vous, me répondit-
il ? Mon amour & mon def- intereſſement
ne font pas encor bien
d'accord enſemble. Ie voudrois estre
aiméſans qu'il vous en coûtaſt rien.
Cependant s'il vous en doit coûter
quelque chose , je fens que je fouhaite
en ſecret que vous m'aimiez
malgré moy. Adieu, adieu,je crains
que cette triſte conversation n'ait
trop duré pour l'un & pour l'autre.
Ilfortit dans ce moment avec tou
tes les marques de la plus vive douleur,
&je demeuray ſi ſurpriſe de
Sa generosité, fi touchée de fa tendreſſe
, & si occupée de tout ce qu'il
m'avoit dit , que je me trouvay
moins que jamais en état de renon-
Ger
GALANT.
151
7
cer à un si parfait Amant. Cepen
dant les affaires de fon Rival s'avancerent.
Je fus promise , & en
quatre jours on me maria. Pour luy,
il m'évita pendant tout ce temps
avec un foin qui me fut le plus feûr
témoignage que j'euſſe encor receu
de sa paſſion. Mais quel fruit en
tirois -je ? le fongeois bien plus à
luy que s'il m'euſt venë comme auparavant
;&Son absence, qui estoit
pour moy un effet de sa tendreſſe
defintereſſée , le rendit plus preſent
à mon esprit qu'il n'avoit jamais
efté. Quels combats ſe paſſerent
alors dans mon ame ! Ie doute qu'on
ſe les puiffe imaginer. Ilmeſouvient
que le ſoir du jour de mon mariage,
mon Epoux m'ayant donné le Bal
malgré moy ,je vis un Masquehabillé
négligemment , quoy que de
bon air. Il dança mais d'une maniere
triste , & qui laiſſoit entrevoir
Giiij
152 MERCURE
qu'il eust mieux dance s'il euft voulu.
Il vint me prendre apres qu'on
l'eut pris , &j'estois fi pleine de ce
malheureux Amant , qu'on m'obligeoit
àSacrifier , que je crûs que
c'estoit luy . Cette idée me troubla,
& je tombay évanoüie. On m'apprit
le lendemain qu'il estoit parti
pour voïager , & depuis ce temps je
n'ay pû sçavoir où il eſtoit. Celuy
qu'on m'avoit fait épouser , estoit
une vraie conqueſte, puis qu'il avoit
beaucoup de naiſſance , & estoit
tres- riche. Je ne l'ay pourtant point
mis au nombre des miennes , non
parce que la qualité de Marifemble
estre contraire à celle d' Amant;
mais parce qu'aïant esté obligé de
me quitter trois jours apres qu'il
m'eut épousée , & estant mort en
Province avant que j'eusse apris
qu'il estoit malade , je n'ay pû avoir
le temps de le connoistre affez bien
pour
GALANT.
153
pour en faire le Portrait. Les autres
Amans dont j'ay parlé ,ſeſont
attachez à moy depuis mon Veuvage...
$ En voila affez , aimable Inconnuë,
pour une premiere fois . Si vous
voulez, je vous récompenseray d'un
Recit fi triste par celuy de nos premieres
conversations , qui pour la
plupartfurent pleines d'enjoüement...
Vous pouvez m'y engager , en prenant
l'entremise du Mercure pour
me faire telle confidence qu'il vous
plaira. L'espere que vous ne m'en
croirez pas indigne , & compte déja
le commerce que j'ay avec vous,
pour un des plus agreables que j'aïe
encor eus .
Depuis quinze jours on ne
parle icy que des Moſcovites. Ce
qui vient de loin fait toûjours du
bruit , parce qu'il eſt extraordinaire
, & la curiofité naturelle à
Gvرمق
154
MERCURE
1
tous les Hommes , leur fait fou
haitter d'eſtre éclaircis de toutes
les chofes qui ne leur font pas
connuës . C'eſt ce qui m'a fait rechercher
avec un extréme ſoin,
tout ce que les Ambaſſadeurs de
Moſcovie ont fait & dit de plus
digne d'eſtre remarqué , dépuis
qu'ils font arrivez en France. Le
Grand Duc leur Souverain , poffede
un tres-vaſte Empire . Il fait
ſa réſidence à Moskou qui en
eſt la Capitale , & prend le titre
de Tzar. Quoy que les uns difent
Czar , & les autres Zaar , je
me ſuis arreſté au nom de Tzar,
l'ayant eu de la main de l'Interprete.
Ce Titre veut dire Céſar,
ou Empereur, & il l'a choify parce
qu'il pretenddeſcendred'Auguste.
L'Arbre Genealogique
ſeroit peut- eſtre auſſi difficile que
long à dreſſer , s'il falloit venir
aux
GALANT.
155
こ
aux preuves. Celuy qui regne
aujourd'huy s'appelle Theodore
Aléxieuvits.Il eſt né l'an 1657.
d'Alexis - Michel , ou Michaëloüits
Fedéroüits , qui fut marié
en 1647. & mourut le 8. Fevrier
1676. Le Grand- Duc de Mofcovie
, porte pour Armes un Ecu en
cercle d'or à un Aigle éployé de
ſable cerclé ou diadémé, becqué,
membré de gueules , à un Cavalier
nud d'argent,tenant une Lance
dont il tuë un Dragon au naturel
, l'Aigle couronné de trois
Couronnes, Imperiale, Royale, &
Electorale.Au deſſus de ces Couronnes
font trois Soleils , ou
Diamans éclatans par des rayons,
avec ſept Eglifes repreſentées
dans la rondeur du Sceau ; & au
bas de l'Ecu il y a deux Eſcadrons
de Cavalerie qui combatent
; & fur l'extremité de la
3
rom
156 MERCURE
1
rondeur du Sceau , font écrits
en gros Caracteres Moſcovites
ces mots traduits ; Benoiste Trinité
, non pourtant trois Dieux,
mais un Dieu en eſſence & en trois
Perſonnes , Pere , Fils, & S.Esprit,
Amen. Le Grand Duc d'aujourd'huy
a commandé l'Armée de
fon Pere contre les Tures , & ne
prit poffeffion de ſes Etats que
quatre mois apres qu'il fut mort.
Le défunt Grand - Due ayant
envoyé des Ambaſſadeurs en
cette Cour & en pluſieurs autres
l'an 1668. ſon Fils qui regne
depuis pres de cinq ans , a voulu
auffi en envoyer , & leur afait
prendre d'abord la route de
France , afin d'avoir plutoſt des
nouvelles d'un Monarque qui
fait l'admiration de tous les Peuples.
Comme il n'eſt point de
Nation qui n'ait entendu parler
des
१८ 157
GALANT.
des François , & fur tout fous
le Regne de LoüIS LE
GRAND , qui fait regarder la
France comme un Païs où la civilité
, les plaiſirs , la magnificence
, & l'abondance , fe trouvent
au plus haut point , il n'y
a perſonne qui ne ſouhaite y
venir , beaucoup moins pourtant
pour eſtre- témoin de toutes
ces chofes , que pour joüir
de la veuë du plus grand de tous
lesRoys. Ainſi l'employ de cette
Ambaſſade fut fort brigué
dans la Cour du Tzar. Pierre,
Fils de Jean Potemkin Echanfon
, & Gouverneur de Ulezki,
qui eſtoit déja venu en France
en 1668. fçachant mieux qu'un
autre combien cet Employ eſtoit
agreable , ſe ſervit de ſon credit
pour ſe le faire donner. Il l'obtint
, preferablement à beaucoup
d'au
158 MERCURE
d'autres , la maniere dont il s'étoit
acquité la premiere fois,
d'une pareille Ambaſſade ayant
donné lieu d'eſtre ſatisfait de ſa
conduite. Eſtienne Polkou luy
fut donné pour Collégue , avec
la qualité de Chancelier. J'entens
, Chancelier de l'Ambaffade
, & non de l'Etat , les Am-..
baſſades folemnelles des Moſcovites
n'eſtant jamais ſans un
Chancelier qui tient le rang de
fecond Ambaſſadeur. Le Fils
du premier des deux que je
viens de vous nommer , & le
Neveu du ſecond , furent choifis
, ainſi que pluſieurs autres
Perſonnes qualifiées , pour faire
avec eux ce grand Voyage , aucun
des Sujets du Tzar ne pouvant
ſortir de Moſcovie ſans ſon
expreſſe permiſſion , laquelle il
n'accorde que tres-rarement. Ils
par
GALANT.
159
:
2
partirent avec huit Trompetes,
cinq Timbaliers, pluſieursHautbois&
Muſetes &un affez
grand nombre de Domestiques,
le tout ſe montant à ſoixante &
deux Perſonnes. Ils vinrent à
Amſterdam , traverſerent la Hollande
, & enfin arriverent à Calais
, où ils débarquerent le 29.
de Mars. Je ne doute point que
vous n'ayez remarqué dans les
Livres de Voyages , que la coûtume
des Moſcovites , des Per-
• fans , & autres Nations voiſines,
eſt de recevoir ſur leurs Frontieres
les Ambaſſadeurs qu'on
envoye en leur Païs , de leur
donner des Eſcortes , de leur
fournir des Voitures pour eux
& pour leur bagage , en forte
: qu'ils foient défrayez generalement
de toutes choſes. Si cette
coûtume leur est fort utile lors
qu'ils
160 MERCURE
qu'ils viennent en Europe , quoy
qu'ils s'en puſſent paſſer par l'abondance
des vivres & des commoditez
qui s'y trouvent , & par
la bonté des Habitans , toûjours
civils pour les Etrangers , elle
nous eſt abſolument neceſſaire
-lors qu'on nous envoye chez eux,
par l'impoffibilité qu'il y auroit
detrouver toutes les choſes dont
on a beſoin , par la diſtance des
Villages & des Villes , par le
manque de vivres en beaucoup
d'endroits,& par les riſques qu'on
pourroit courir , à cauſe de l'humeur
peu ſociable de ces Nations.
Ceux que le Grand Duc de
• Moſcovie nomme pour aller
prendre tous les Envoyez ſur la
Frontiere , ont le nom de Priſtaf.
Ils ont ſoin de tout , & leur font
rendre les honneurs qui leur font
dûs. Les Ambaſſadeurs dont je
vous
GALAN Τ. 161
vous parle , attendirent quelques
jours à Calais le Priſtaf qui devoit
les recevoir. Sa Majesté donna
cet Employ à M. Torfl'un de
fes Gentilshommes ordinaires .
C'eſt une Ceremonie qu'on n'obſerve
point à l'égard des autres
Ambaſſadeurs. Les fonctions de
cesGentilshommes, nommez ordinaires
du Roy, conſiſtent à aller
faire des Complimens , felon les
occafions , de la part de Sa Majeſté.
Ils vont auſſi recevoir les PrincesEtrangers
qui viennent en
France, & leur font faire dans les
Villes les honneurs que la Cour a
réſolu de leur rendre. M. Torf,
choify par le Roy pour la conduite
des Ambaſſadeurs de Mofcovie
, eſt un Gentilhomme Allemand
, qui fert depuis fi longtemps
en France , qu'il peut paſſer
pour François . Il a commandé
dans
162 MERCURE
dans les Gardes de Sa Majesté,
où il s'eſt acquis beaucoup d'eſtime
par ſon courage en pluſieurs
occaſions , ainſi qu'il a fait
par ſon eſprit en d'autres Emplois
qu'on a bien voulu luỳ confier.
Peu de Perſonnes auroient
eſté auſſi capables que luy de
cette derniere Commiffion , parce
qu'il faut prendre de l'empire
fur ces fortes d'Ambaſſadeurs,
& leur montrer de la fermeté,
ſans pourtant choquer le droit
des Gens ; autrement ils auroient
peine à s'acquiter de ce
qu'ils doivent , & tâcheroient
d'en retrancher toûjours quelque
choſe , car ils ont une telle exactitude
dans tout ce qui s'appelle
Cerémonies, qu'ils diſputent jufques
àundemy pas. Ces Ambafſadeurs
eſtant àCalais avant monfieur
Torf, le Gouverneur en prit
foin
1
GALANT. 163
ſoin juſques à ſon arrivée. Il ne
tarda pas longtemps , & il vintaccompagné
de M. de la Garde,
qui eſtant chargé de leur traitement,
devoit payer toute leur dépenſe
, juſqu'aux Matelots qui
avoient débarqué leurs Hardes.
Cela fut executé. Monfieur Torf
apprit quelques jours apres qu'il
fur aupres d'eux , qu'un de leurs
Valets , à qui l'Eau- de- vie avoit
donné dans la teſte , s'eſtoit par
ſurpriſe ſaiſy du Mouſquet d'une
Sentinelle qu'on avoit poſtée devant
leur Logis,& l'avoit tiré fur
ceux que le hazard faifoit paſſer
dans la Ruë. Il en demanda juſtice
aux Ambaſſadeurs , qui loin
d'avoir de la peine à s'y réſoudre,
eurent de la joye de voir qu'on
les en laiſſoit les maîtres. Ils firent
venir celuy qui avoit tiré,
& le condamnerent à huit Bâ
tons.
164 MERCURE
tons. Voicy de quelle maniere
on agit pour ce fupplice. On
couche le Coupable à terre fur
le ventre & on ne luy laiſſe
que ſa chemiſe. Alors deux
Hommes ſe mettent l'un aux
pieds , & l'autre à la teſte , & ils
uſent ſur ſon corps huit Bâtons,
qui font à peu pres comme nos
plus groſſes Houſſines ,mais beaucoup
plus forts.
Les Paſques des Moſcovites
qui viennent huit jours plus tard
que les noſtres, n'eſtant pas faites
quand monfieur Torf arriva , ils
le prierent d'en voir la Ceremonie
, & voulant luy faire honneur,
ils le placerent au milieu de
leur Chambre , au meſme endroit
où le Tzar ſe ſeroit mis s'il
avoit eſté preſent . Ils chanterent
accompagnez de leur Preſtre,
d'une maniere qui reſſemble fort
à
GALANT. 165
à noſtre Plein- chant ; & apres
avoir tourné tous trois fois autour
de luy, c'eſt à dire ,le Preſtre,
les Ambaſſadeurs , & toute leur
Suite , ils luy donncrent le baifer
de paix ,& deux oeufs rouges chacun
pour les oeufs de Paſques,
ce qui monta à fix- vingts quatre
oeufs. M. Torf cherchant au plutoſt
à en eſtre déchargé , on luy
apporta un grand Baſſin . Il les mit
dedans , & les Moſcovites les
ayant couverts d'une grande
Toilete de Tafetas , les envoyerent
chez luy. Peu de temps
apres, ils partirent de Calais . La
foule du Peuple aſſemblé pour
les voir paſſer,eſtoit tres- grande.
Ils trouverent la Garde redoublée
& rangée en haye , & témoignerent
eſtre fort contens de ce
qu'on tira quelques volées de
canon à leur fortie. Auffitoft que
le
166 MERCURE
>
le premier Ambaſſadeur en eut
entendu le bruit,il dit qu'il reconnoiſſoit
qu'il eſtoit ſur les terres
de France , & s'étendit ſur les
loüanges du Roy. A peine fut-il
à demy - lieuë de Calais qu'il
defcendit de Carroſſe . On étendit
une grande Toilete en pleine
campagne, & il y changea d'Habit.
Il fit la meſme choſe toute
cette journée- là ; preſque en
approchant de chaque Village.
On luy en demanda la raiſon. IH
répondit , que c'eſtoit pour faire
honneur à la France , & donner
des marques de la grandeur de
ſon Maître. Il adjoûta , qu'en
certains jours de Ceremonie le
Tzar en changeoit juſques à
cinquante fois. Cet Ambaſſadeur
en mit onze diférens ce jour-là.
S'il en euſt changé d'autant fur
toute la route , avec les deux
heu
GALANT.. 167
heures qu'il employoit pour dor
mir à la fin de chaque Repas,
ſuivant la coûtume des Mofcovites
, à laquelle ils ne manquent
jamais, on ne ſeroit de long-temps
arrivé icy. Monfieur Torf luy fit
connoître que les Lieux où l'on
devoit dîner & coucher eſtant
marquez ; le chemin de chaque
journée eſtoit arreſté , & qu'il
ſeroit impoffible de le faire , fi
on perdoit tant de temps à toutes
ces pauſes. Enfin cet Ambaſſadeur
obtint qu'il changeroit
d'Habit ſeulement quatre
fois par jour. On arriva à Bologne.
Comme on y avoit appris
qu'on avoit tiré le Canon à Calais
, on y fit la meſme choſe,
auſſi bien qu'à Abbeville, où l'on
fe rendit en ſuite. L'affluence
du monde qui accouroit pour
le voir paſſer , eſtoit fi grande ,
que
1
168 MERCURE
que l'Ambaſſadeur ne pût s'empeſcher
d'en témoigner ſa ſurpriſe
. Il trouva la meſme foule
par tout où il paſſa juſqu'à S.Denys
& y fut logé à l'Epée
Royale . C'eſt une tres grande
Hôtellerie où les Ambaſſa-
د
,
deurs qui viennent par cette
grande route logent ordinairement.
Il fut toûjours défrayé
aux dépens du Roy. Comme il
paffa quelques jours à ſaint Denys
, il alla voir l'Abbaye. Parmy
les Tombeaux qu'on luy montra,
on luy fit voir celuy que le Roy
fait faire pour honorer la mémoire
de feu monſieur de Turenne .
Il verſa des larmes en le voyant;
& comme il connut qu'elles ſurprenoient
, il dit que ce n'eſtoit
pas la premiere fois qu'il avoit
pleuré ſa perte , & qu'on l'avoit
qu'il
pleurée à Moſkou , où ſon mérite
1
!
avoit
GALANT.
169
avoit fait grand bruit ; qu'il eſtoit
capable de commander des Troupes
de tous les Princes du Monde
, unies enſemble , pour batre
le Turc ; & là-deſſus il entama
un Projet que l'on avoit fait en
Moſcovie , de ce que chaque
Prince de la Chrétienté devoit
donner pour cette entrepriſe, Ce
qu'il y a de plus ſurprenant , c'eſt
qu'il parla de la maniere dont Mr
de Turenne faiſoit la guerre , de
fa prudence , & du ſoin qu'il avoit
de ſes Troupes , comme s'il
euſt toûjours eſté à ſes coſtez . Le
lendemain , Monfieur le Prince
de Turenne , Fils de Madame la
Ducheffe de Boüillon,eut la curioſité
de le voir dîner. Mr Torf
le luy montra,& luy dit ſon nom .
Les larmes luy vinrent encor aux
yeux , & il dit, qu'il ne croyoit pas
que la Terre fust capable de repro-
May 1681 . H
170. MERCURE
duire un Turenne. On luy fit entendre
une Meſſe ſolemnelle dans
l'Abbaye , qui fut celebrée avec
de ſuperbes ornemens . Il en admira
la Ceremonie , & dit , que
noſtre Religion estoit à - peu - pres
pareille à lafienne , & que l'on officiot
de la mesme forte devant le
Tzar. Monfieur Torfluy répondit
pour la gloire de la France , &
pour marquer ſa grandeur , qu'on
officioit toûjours de cette mesme maniere
à S. Denis, & que c'estoit une
choſeſi ordinaire , qu'on faisoit fouvent
ces mesmes Cerémonies à Porte
fermée. Apres le Service , ils approcherent
tous de l'Autel , &
l'on fut furpris de les entendre
tout d'un coup ſe recrier.En meſme
temps ils ſe proſternerent , &
Mr Torf leur en ayant demandé
la cauſe , ils dirent , qu'ils voyoient
fur l'Autelune Image de la
Vierge
1
GALANT. 171
Vierge toute pareille à celle qui
estoit à Moskou. On leur apporta
dequoy monter , afin qu'ils la
viſſent de plus pres . Ils luy baiferent
les pieds & les mains , &
par reſpect ne voulurent pas ſe
lever plus haut. On les mena
dans la Salle du Tréſor. Quoy
qu'ils témoignaſſent eſtre ſurpris
de tant de richeſſes , ils les admirerent
moins que les Reliques,
qu'ils ne voulurent voir qu'à genoux
, fur tout celles de S. Denis
-qu'ils diſent eſtre un de leurs Patrons
. Ils auroient fort ſouhaité
qu'on leur euſt montré ſon Corps,
mais il fallut qu'ils ſe cõtentaſſent
de ce qu'ils venoient d'en voir.
Vous demanderez peut eſtre
quelle eſt la Religion des Mofcovites.
Ils font Grecs Schiſmatiques
, & ont un Patriarche ou
Métropolitain de toute la Ruffie .
-
Hij
172 MERCURE
Il eſt Archeveſque de Kiovie ,
Halicie , Polok , Eveſque de Vitebski
, & Proto- Archimandrite
de l'Ordre de S.Baſile. C'eſt luy
qui couronne l'Empereur. Antoine
Sielanua qui poffedoit
cette Dignité avant le dernier
mort , fut depoſé l'an 1667. dans
un Synode general tenu à Mofkou
, où preſidoient les Patriarches
d'Alexandrie & d'Antioche
, pour avoir le plus contribué
aux deſordres arrivez en
Moſcovie ſur le ſujet de la Religion
. Il poſſedoit plus d'un million
de revenu , & avoit eſté éleu
à la maniere accouſtumée par les
Archeveſques, Eveſques,& tout
le Clergé de ce Païs- là. Si ce Patriarche
n'eſt pas confirmé par le
GrandDuc,on en élit auſſitoſt un
autre. Celuy de Conſtantinople
confirmoit autrefois ſon élection ,
mais
GALANT. 173
mais cela n'eſt plus en uſage. Les
Patriarches , Archeveſques , &
Eveſques , font choiſis entre les
Moines , & ne mangent point de
viande en quelque temps que ce
foit. Les Moſcovites ont de la
devotion .Elle a paru grandedans
les deux Ambaſſadeurs , qui depuis
qu'ils font en France , ont
prié Dieu quatre heures par jour,
deux de grand matin , & deux
l'apreſdînée. Le premier Ambaſfadeur
a un morceau de la vraye
Croix enchaſſe dans une Croix
d'or. Il ne paſſe point de jour ſans
l'adorer pluſieurs fois . Quand il
eſt preſt de manger, il la fait attacher
contre la muraille , ſe tourne
devant toute l'Aſſembléedu cofté
où elle eſt , fait trois Signes de
Croix, dit quelques courtes prieres
, & ſe met en ſuite à table. Il
dit que cette vraye Croix luy eſt
Hij
174 MERCURE
venuë d'une Place qu'il emporta
par aflaut , lors qu'il commandoit
l'Armée du Grand- Duc ſon Maître.
Ce fut pour luy une occafion
de raconter de quelle maniere il
avoit pû en venir à bout. Il dit,
qu'il avoitfait paroître une Avantgarde
pour attirer les Ennemis qui
estoient entre cette Place & luy,que
les Ennemis n'avoient pas manqué
de venir droit à cetteAvant-garde,
que pendant se temps il avoit fait
defiler ſon Armée pour venir s'emparer
du Pofte qu'ils quitoient , &
qu' ayant toûjours fait reculer cette
Avant- garde afin qu'ils la poursuivisset,
il s'étoitenfin trouvé entr'eux
&la Place , à laquelle il avoit en
fuite fait donner plusieurs aſſauts,
n'y ayant pas d'apparence qu'il pust
demeurer longtemps dans un lieu où
Ilavoit une Armée derriere luy .
Environ huit jours apres que
ces
GALANT. 175
ces deux Ambaſſadeurs furent arrivez
à S. Denys , où ils ont paru
beaucoup plus civils qu'on ne les
croyoit , à pluſieurs Perſonnes de
qualité qui les y ont veus , Monfieur
de Bonneüil Introducteur
des Ambaſſadeurs, leur vint dire
de la part du Roy , que Sa Majeſté
conſentoit qu'ils fiffent dans
peu leur Entrée à Paris , & qu'un
Maréchal de France les y accompagneroit.
Ils demandérent la
permiſſion de faire marcher avec
cux leurs Trompetes , Timbales,
Hautbois , & Muzetes , ce qu'on
ne leur accorda qu'en qualité
d'Inſtrumens de joye. Le Roy qui
avoit donné depuis un mois le
Baſton de Maréchal à Monfieur
d'Eſtrées , luy fit commencer par
là les fonctions de ſa Dignité
nouvelle . Ainsi ce Maréchal eftant
party de Paris avec les Car-
۱
こHiiij
176 MERCURE
roſſes du Roy , ſe rendit à S. Denys
le 30. du dernier mois , accompagné
de Monfieur de Bonneüil
& de Monfieur Girault.Les
Ambaſſadeurs le vinrent recevoir
au bas du degré , & quand ils furent
montez, ils laiſſerent à Monfieur
d'Eſtrées le choix du Fauteüil.
Ils deſcendirent tous peu de
temps apres . Les deux Ambaſſadeurs
pretendoient le fonds du
Carroſſe , parce qu'on les recevoit,
& qu'ainſi on leur faiſoit les
honneurs. Suivant leur preten
tion , Monfieur d'Eſtrées n'euft
eu qu'un devant. Ce diferend
fut accommode ſur l'heure , &
chacun eut lieu d'eſtre fatisfait.
On arreſta que l'Ambaſſadeur
auroit le fonds du premier Carroffe
, où il ſeroit à coſté de Mr.
d'Eſtrées ; le Chancelier , celuy
du ſecond Carroffe ; & le Fils du
pre
GALAN T.
177
premier Ambaſſadeur , le fonds
du troifiéme , qui estoit celuy de
Monfieur d'Eſtrées . Les autres
Perſonnes les plus remarquables
-de leur Suite , eſtoient dans d'autres
Carroffes. Ceux des Princes
& des Ambaſſadeurs qui ſont en
France, n'y eſtoient point, à cauſe
que les Ambaſladeurs de Mofcovie
n'ont audience que du Roy,
& qu'ils ne viſitent perſonne.Outre
les Carroſſes aux Armes &
Livrées du Roy , & ceux qui eftoient
fournis à ſon nom, on avoit
auſſi fait mener pluſieurs Chevaux
pour monter les Gens de
la Suite des Ambaſſadeurs. Dans
l'Entrée , leurs Trompetes marcherent
à la teſte de tout , leurs
Timbales & leurs Hautbois en
ſuite , puis pluſieurs de leurs Gens
à cheval . Je vous ay marqué le
rang que les Ambaſſadeurs te-
Hv
178 MERCURE
noient dans les Carroffes. Quoy
que cette Entrée ne ſe fift point
en un jour de Feſte , & que mefme
on ignoraſt qu'elle ſe duſt
faire , Paris eſt un lieu tellement
peuple , qu'il ſuffit de voir paroître
de loin quelque choſe de nouveau
, pour faire venir en un moment
beaucoup plus de monde
que l'on n'en verroit en toute autre
Ville , où l'on ſe ſeroit preparé
pendant pluſieurs jours , pour eftre
témoin du plus grand Spectacle.
Ainſi dans toutes les Ruës
qui avoient quelque largeur , les
Ambaſſadeurs pafferent entre
deux hayes de Carroffes , & une
foule preſque incroyable de Gens
de toutes conditions.. Le chemin
qu'ils firent fut affez long , puis
qu'ils entrerent parla Porte S.Denys
,& vinrent loger à la Ruë de
Tournon , pres le Luxembourg,
dans
GALANT . 179
& en
dans un Hôtel qui appartient à Sa
Majesté , & où on loge les Ambaſſadeurs
Extraordinaires . Il étoit
orné des Meubles du Roy , qui
conſiſtoient en plufieurs Lits de
Velours de diferentes couleurs,avec
de larges Galons; en d'autres
de Satin,avec de la Broderie,( cette
Broderie& les Galons,or & argent;
) en quelques Tentures de
Tapifſerie de la Couronne ,
des Luſtres de Cryſtal dans toutes
les Chambres. Le premier
Ambafladeur fit dreſſer dans la
premiere une maniere d'Autel,
mais beaucoup plus élevé que ne
font ceux de nos Eglifes. On mit
la vraye Croix & les Images de
pluſieurs Saints fur cet Aurel. Ils
eftoient repreſentez en cinq ou
fix Tableaux un peu plus petits
qu'une demy - feüille de papier,,
plus carrez & faits d'une façon
fingu
180 MERCURE
ſinguliere. On voyoit de la Peinture
meſlée avec de l'Orfévrerie de
relief, & de la Broderie de Perles
un peu plus groſſes que ce qu'on
appelle icy ſemences de Perles.
Les Bordures eſtoient d'Orfévre .
rie d'un travail aſſez confus , ce
qui faiſoit aiſement connoître que
cet Ouvrage n'eſtoit pas faitànôtre
maniere .Tant que cetAmbaffadeur
a demeuré à Paris , il n'a
point paflé devant cet Autel ſans
faire pluſieurs reverences & fignes
de Croix , & c'eſt où il faifoit
ordinairement ſa priere. Les Mofcovites
ont une ſi grande veneration
pour les Saints & pour les
Images , que jamais ils ne paffene
devant aucune ſans la falier .Chá
que Famille a un Saint particulier,
qu'elle revere par deſſus les autres.
Son Image eſt toûjours placée
en veuëdans le Logis ;& fi ceux
qui
GALANT. 181
qui viennent rendre viſite , ne
la peuvent découvrir d'abord ,
ils demandent où eſt le Saint, &
falüent l'Image avant le Maiſtre
du logis. On la porte aux Enterremens
de ceux qui meurent
de la Famille. Comme les Ambaſſadeurs
Extraordinaires font
traitez pendant trois jours , qui
commencent au Soupé du jour
qu'ils font leur Entrée , & finifſent
au Dîné du dernier jour
(ce qui fait fix Repas ) ce fut
aux Officiers de Sa Majesté à
prendre ſoin de faire ſervir les
Moſcovites pendant les trois premiers
jours qu'ils furent logez à
l'Hôtel des Ambaſſadeurs. Monfieur
de Francine le Fils donna
ſes ordres , & mangea avec eux.
Il eſt Fils de Monfieur de Francine
Maiſtre d'Hôtel du Roy de
quartier , & a la ſurvivance de
cette
182 MERCURE
4
de cette charge. Chaque Repas
n'eut pas moins de ſomptuofité
que d'abondance. Le premier fut
en Poiſſon , parce que l'entrée
s'eſtoit faite un Mercredy,& que
c'eſt un jour où en Mofcovie on
ne mange point de Viande. Ces
trois jours eſtant paffez , Mr de
la Garde qui avoit eſté chargé
de leur traitement & de leur
voiture depuis Calais , reprit
cet employ pour tout le
temps qu'ils feroient en France.
Depuis le Mercredy 30. d'Avril .
juſqu'au Dimanche 4. de May
qu'ils curent leur premiere Audience
, ils ne voulurent aller en
aucun Lieu , le reſpect les empeſchant
de rien voir avant la
Perſonne de Sa Majeſté. Ce jour
qu'ils ſouhaitoient avec tant
d'ardeur eſtant arrivé , on amenades
Chevaux pour leursDomeſtiques
, & Mr le Maréchal
GALANT.
183
1
C
d'Eſtrée les vint prendre avec
les Carroſſes du Roy. Vous ſçavez
, Madame , que lors qu'un
Maréchal de France reçoit un
Ambaſſadeur le jour de ſon Entrée
, c'eſt toûjours un Prince
qui le mene à l'Audience. Ils
n'en demanderent point, & firent
voir tant d'eſtime pour le rang
qui s'acquiert par la valeur , que
quelque veneration qu'ils ayent
pour les Princes , je ne ſçay s'ils
auroient eſté contens d'en avoir,
à moins qu'ils n'euſſent fait bruit
dans les Armées. Ils traverſerent
les Courts du Chaſteau de Verfailles
, au travers des Compagnies
des Regimens des Gardes
Françoiſes & Suiſſes , rangez en
haye & ſous les armes , & furent
menez en un Lieu appellé la
Chambre de deſcente. C'eſt où
l'on fait repoſer le Ambaſladeurs
avant
184 MERCURE
د
avant que de les conduire à
l'Audience. Le Roy qui l'y avoit
remiſe à l'iſſuë de ſon Conſeil ,
ordonna à Monfieur le Duc de
S. Aignan , Premier Gentilhomme
de ſa Chambre pour lors en
année de laiſſer remplir les
grands Appartemens qui devoiét
ſervir de paſſage aux Moſcovites,
de toutes les Perſonnes de qualité
qui s'offriroient, à l'exception
de la Chambre de l'Audience
qu'il voulut qu'on laiſſaſt vuide
juſqu'à ce qu'il fuſt entré. On
exécuta cet ordre ponctuellement
, & le reſpect ayant retenu
les plus conſidérables de la Cour,
qui ne ſe préſenterent pas même
à la Porte de cette Chambre
quoy qu'ils la viſſent ouverte, le
Roy n'y trouva que Monſeigneur
le Dauphin , & Monfieur le Duc
de S. Aignan , lors qu'il s'y rendit
GALANT. 185
dit par un Degré dégagé. Sa
Majesté témoigna à ce Duc qu'il
pouvoit laiſſer entrer , & ſe plaça
dans un Trône d'argent orné de
pluſieurs grandes Figures de même
matiere. Le Tapis de pied
eſtoit de Perſe à fonds d'or , &
le Carreau , le Dais , & les Meubles
de la Chambre , de Velours
vert en Broderie d'or. La Tapifſerie
eſtoit auſſi de Verdure, parce
que le vert fait une nüance
agreable avec l'argent. Cette
Chambre , auffi -bien que toutes
celles par leſquelles les Ambaffadeurs
devoient paſſer , eſtoit ornée
de Candelabres , de Miroirs,
d'Urnes, de Tables, de Cuvetes,
de Torcheres , & d'une infinité
d'autres Ouvrages d'argent &
d'or maffif. On peut dire neantmoins
que ce qui brilla le plus
dans cette Ceremonie , ce fut
: la
J
186 MERCURE
la bonne mine du Roy , qui par
cette majesté meſlée de douceur,
qui attire l'admiration & le refpect,
charma tous ceux qui le
virent . Quoy qu'il euſt pû ſe
parer de pluſieurs millions de
Pierreries, il n'en voulut mettre
aucune, ſa grandeur venant d'un
éclat qui luy eſt propre , ſans
qu'elle ait beſoin que de ſa ſeule
Perfonne pour paroiſtre ce qu'-
elle eſt. Ainfi il n'avoit qu'un
Habit brun, brodé d'or par écuffons
, c'eſt à dire qu'il n'y avoit
de Broderie qu'autour des Bafques.
Son Baudrier eſtoit brodé
de la meſme maniere , un Tour
de Plumes blanc faiſoit l'ornement
de fon Chapeau .
A la droite de Sa Majesté
eſtoient debout & découverts ,
Monſeigneur , le Dauphin, avec
un Habit auſſi éclatant que
magni
GALANT. 187
magnifique, Mr le Duc, M.le Prince
de la Roche- sur-Yon , Monſieur
de Boüillon , Meſſieurs les
Ducs de Montauſier , de Créquy,
& de Bauvilliers , & Monfieur le
Marquis de la Salle , Maiſtre
de la Garderobe .
A la gauche eſtoient placez
Monfieur , qui avoit un Habit
noir tout brillant de Pierreries ,
Monfieur le Prince de Conty, &
derriere luy , Monfieur le Duc
de vendoſme à cauſe du peu de
place qu'il y avoit fur le haut
Dais ,Monfieur de Vermandois,
& Meffieurs les Ducs de S. Aignan
, de la Rochefoucaut , &
d'Aumont. La Reyne ſe trouva
incognito à cette Audience , accompagnée
de Madame la Dauphine
, de Madame , de Mademoiſelle
, & de pluſieurs autres
Princeſſes & Dames .
Apres
188 MERCURE
Apres que toute la Cour ſe
fut placée, les Ambaſſadeurs fortirent
de l'Apartement oùfils eftoient,
& marcherent accompagnez
de Monfieur le Maréchal
d'Estrées & deMonfieur de Bonneüil
, au travers des Gardes du
Grand- Prevoſt . Ils furent reçeus
au bas du ſuperbe Eſcalier qu'on
doit au vaſte génie de M. le Brun,
&dont je vous ay dõné la deſcriprio
par Mr de Rhodes, & par Mr
de Saintot , l'un Grand- Maiſtre
des Cerémonies. Ils leur toucherent
dans la main , & mirent en
fuite leurs mains deſſous. C'eſt
une cerémonie des Moſcovites ,
& une marque du plus grand
honneur qu'ils puiſſent faire aux
Gens qu'ils ſaluënt. Les cent
Suiſſes du Roy eſtoient en haye
des deux coſtez de l'Eſcalier , &
les couleurs de leurs Habits mef-
225 lées
GALAN Τ. 189
lées à celles des Peintures , faiſoient
un effet tres - agreable . Ces
Ambaſſadeurs faiſoiet porter devant
eux leurs Lettres de Créance
, ſuivant la couſtume de leur
Païs. Les Préſens qu'ils devoient
faire eſtoient portez , partie par
leurs Gens partie par des
Suiſſes de la Garde qui n'avoient
ny Armes ny Bandolieres,
mais tres-proprement vétus. Ils
tenoient le milieu, & les Domef.
tiques des Ambaſſadeurs la teſte
& la queüe. Ils furent reçeus à
la Porte de la Salle des Gardes
par Monfieur le Maréchal Duc
de Duras , & partagerent la
droite entre ce Duc & Monfieur
le Maréchal d'Eſtrées. Ceux qui
portoient les Préfens reſterent
dans l'Anti- chambre. Les Ambaſſadeurs
falüerent le Lit du Roy
ſelon la coûtume , & eſtant enfuite
entrez dans la Salle de l'Au190
MERCURE
dience , dés qu'ils apperçeurent
Sa Majesté , ils firent de profondes
reverences avec de grandes
inclinations , & lors qu'ils en
approcherent, le Roy ſe leva, oſta
fon Chapeau , ſe remit à ſa place,&
fe couvrit. Le premier Ambaſſadeur
parla en LangueMof-
-covite , & exalta les grandes Actions
& la conduite du Roy. 11
s'arreſta avant qu'il euſt finy ſon
Difcours, & le Roy en ayant demandé
la raiſon , l'Ambaſſadeur
luy fit dire par Monfieur Torf ,
que comme le Tzar ſon Maiſtre
ne parloit jamais de Sa Majesté
fans ſe découvrir, il la ſuplioit de
luy faire cette grace lors qu'elle
entendroit ſon nom ; ce que le
Roy voulut bien luy accorder. Le
ſecond Ambaſſadeur parla auſſi ,
& leurs Complimens furent expliquez
, tantoſt par Monfieur
Torf, tantoſt parun Interprete ,
GALANT. 191
&tantoſt par un Gentilhomme
de leur Suite. Le Roy ne ſe leva
que pour recevoir la Lettre du
Tzar , & ſe remit auſſitoſt à ſa
place. Le deſſus eſtoit , A Loüis
le Grand Empereur des François ,
Roy de Navarre. Voicy les qualitez
du Grand Duc , employees
au commencement de cette Lettre
. Par la grace de Dieu , le Grand
Seigneur Tzar & Grand Duc Theodore
Alexievvits Autoorateur de
toute la grande , petite & blanche
Ruſſie , de Moskou , Kieu , VVolodimire,
& Novogrod Tzar de Cazan ,
Izar d'Astrachan , Tzar de Siberie
, Seigneur de Pleſcon , Grand
Duc de Smolenko; Sugorié , Permić,
Vviatzki, Bulgarie,& autres; Grad
Duc de Novogrod la baſſe , Czernighou
, Refan , Rostou , Foroſlavv,
Bictozerié , Udorić , Obdorié, Condinie
, & Maistre de toute la Coſte
Sep
192
MERCURE
Septentrionale ; Seigneur d'Iberié ,
& des Tzars de Cartalinié ,
ن م
Gratinié; Seigneur de Cabardinie ,
& Ducs Clercaffiens & Goriciens,
& par la fucceſſion de ſes Ance-
Stres, Prince Souverain de pluſieurs
autres Terres & Domaines dans
l'Orient , dans l'Occident , & dans
le Septentrion.
Quoy que ces Titres ſoient
copiez ſur un Manufcrit de la
main de l'Interprete , je ne voudrois
pas vous aſſurer qu'on n'eût
point pris des lettres pour d'autres
, ce qui peut faire quelque
changement aux noms ; mais une
faute de cette nature ne ſçauroit
eſtre importante , & il ſuffit que
vous voyez à peu - pres les qualitez
que prend leGrand-Duc. Les
Moſcovites les tournent de pluſieurs
manieres diferentes , &
non ſeulement il eſt ordinaire à
chaque
GALANT . 193
chaque Tzar de les changer à
ſon avenement à l'Empire , mais
meſme pendant fon Regne.
L'Ambaſſadeur monta ſur les
marches du Trône , pour donner
au Roy la Lettre du Tzar , & il
demeura meſme un peu de temps
ſur ces marches , parce que la
foule eſtoit telle , qu'il eut de la
peine à en deſcédre. Les Ambafſadeurs
firent ſuplier en ſuite Sa
Majeſté qu'elle leur fiſt l'honneur
de leur donner fa main à baiſer ,
ce qu'Elle leur accorda avec cette
grace quiaccompagne tout ce
qu'Elle fait Le Fils du premier
Ambaſſadeur,& les Gentils- hommes
les plus qualifiez, eurent part
à cet honneur; apres quoy on apporta
les Préfens. Tous ceux qui
les tenoient défilerent. L'Ambaſſadeur
les prit de leurs mains
pour les préſenter au Roy,& les
May 1681 . I
194 MERCURE
mit aux pieds de Sa Majeſté.
Ces Préfens eſtoient .
4
Vingt-trois Cimbres de Martes
Zibelines . Ce ſont ſix- vingts
paires de Martes .
Six- vingts Cimbres de ventre
de Martes pour fourrer.
Une Court - pointe de Marte ..
Zibeline .
Une Robe de Chambre de
mefme .
Le Fils du premier Ambaſſadeur
fit préſent au Roy d'une Piece
d'Etofe d'or à la Perfienne.
Tous ces Préfens furent en ſuite
couverts d'un Tapis. Je croy
qu'il ne fera pas hors de propos
de vous dire icy qu'en 1668. le
meſme Ambaſſadeur , à l'iffuë de
l'Audience qu'il eut du Roy , luy
fit préſent du Cimeterre qu'il avoit
à fon coſté , & luy dit , qu'il
ne luy pouvoit rien offrir qu'il
crust
?
}
GALANT.
195
crust plus digne de Luy , qu'un
Cimeterre avec lequel il avoit gagnéplusieurs
Batailles.
Il n'y a rien qui puiſſe égaler la
pompe & la grandeur de ce jour.
Auſſi Mr le Duc de S. Aignan
fut- il applaudy de tout le monde
, lors qu'il prit la liberté de dire
au Roy, que depuis le temps de
Salomon , il ne s'eſtoit rien veu
d'égal à la Perſonne de Sa Majeſté,
ny àſa magnificence . L'Audience
eſtant finie , les Ambaffadeurs
qui en fortirent , toûjours
entre deux hayes des Gardes du
Corps , des Cent Suiſſes , & des
Gardes dela Prevoſté, furent magnifiquement
traitez à quatre
Tables par les Officiers du Roy,
& reconduits à Paris de la même
maniere qu'ils avoient eſté amenez.
Depuis ce jour , qui eſtoit
le 4. du mois , ils ne ſortirent
Lij
196 MERCURE
point de l'Hôtel des Ambaſſadeurs
juſques au Jeudy. Vous ne
ſçauriez croire pendant ce temps
quelle affluence de monde venoit
tous les jours pour les voir manger.
Pluſieurs Perſonnes de qualité
de l'un & de l'autre Sexe
eſtant entrées comme par force
leMercredy au ſoir apres le Soupé,
dans la Chambre du premier
Ambaſſadeur , il les ſalüa toutes,
leur toucha dans la main , & les
pria de trouver bon qu'il leur donnast
le bonsoir , parce que devant
encor voir le lendemain le plus
grand Roy de la Terre , il vouloit
Se retirer Seul pour se préparer à
recevoir cet honneur. En effet , le
Jeudy 8. du mois , ils furent de
nouveau conduits à Verſailles de
fort grand matin par Mr de Bonneüil.
Ce n'eſtoit ny pour une
Audience folemnelle dans les
formes ,
GALANT. 197
formes, ny meſme pour une Audience
particuliere. Ils avoient
ſouhaité de voir le Roy; & comme
ils eſtoient charmez de faPerfonne
, ils vouloient le conſidérer
plus à loifir qu'ils n'avoient pû
faire la premiere fois. Ainſi il fut
arrefté que quand on leur feroit
voir les Apartemensde Verſailles ,
on prédroit fi bien ſon temps qu'.
ils rencontreroient Sa Majesté
lors qu'au fortir de fon Prie-Dieu
où Elle ſe met tous les jours apres
fon lever, Elle paſſeroit pour entrer
au Lieu où Elle tient le Confeil.
Ce Prince eſt ordinairement
ſuivide beaucoup de monde en
ces temps- là , ceux qui ont fait
leur Cour au lever , ne le quittant
qu'à la Porte de fon Cabinet
où il entre ſeul. Les Ambafſadeurs
le rencontrerent comme
on l'avoit concerté. Quand il
I iij
198 MERCURE
le vit aupres d'eux , il s'arreſta ,
& leur demanda de l'air le plus
engageant , comment fe portoit le
Tzar , & sils en avoient des nouvelles.
Les Ambaſſadeurs ſe proſternérent,
& luy repartirent, qu'-
ils n'ofoient presque le regarder en
face; qu'ils sçavoient bien qu'ils ne
devoient pas avoir l'honneur de luy
parler hors le temps de l'Audience ;
qu'ils ne lefaisoient qu'entremblat,
&Seulement pour répondreà ce qu'il
avoit la bonté de leur demander. Ils
ſe rendirent en ſuite chez M. Colbert
deCroiſſy, Miniſtre & Secretaire
d'Etat, qui ale Département
des Affaires Etrangeres. Ce Miniſtre
les reçeut à la Porte de ſa
Chambre , & ils demeurerent
avec luy pres de deux heures.
Je n'entre point dans le ſujet
de leur conférence . Quand il
s'en feroit répandu quelque
choſe ,
GALANT.
199
choſe , ce n'eſt point à moy à y
pénetrer. Jevous diray ſeulement
que le pouvoir quele Tzar donne
à ſes Ambaſſadeurs , eſt ſi limité
, qu'il y va de leur vie , s'ils
s'en éloignent dans la moindre
chofe. Cela eft cauſe que la plûpart
de leurs Negotiations ne
conſiſte qu'à faire confentir à ce
qui a eſté réſolu dans le Conſeil
du Grand - Duc leur Maiſtre
; car quelque avantage qu'-
on leur propoſe , s'il n'eſt pas cornforme
aux ordres dont ils font
chargez , ils n'oferoient l'accepter.
Je ne ſçay pas quels eftoient
- ceux des Ambaſſadeurs dont je
vous parle , mais ils n'ont pas
deû avoir de longues Négotiations
à faire , puis qu'ils n'ont
eu qu'une feule conférence.
Monfieur Colbert les accompagna
en fortant juſques à l'en
I iiij
200 MERCURE
droit où il les avoit reçeus , &
ils furent reconduits en ſuite à
Paris. Trois jours apres , ils eurent
leur Audience de congé
avec les meſmes cerémonies qui
avoient eſté déja obſervées. Ils
remercierent Sa Majesté de la
Table qu'elle avoit la bonté de
leur entretenir , & des bons traitemens
qu'on leur avoit faits depuis
qu'ils eſtoient en France . Le
Roy ayant pris des mains de Mr
Colbert de Croiſſy la Lettre qu'il
envoyoit au Tzar, l'Ambaſſadeur
monta ſur les marches du Trône
pour la recevoir,& s'y eſtat proſterné
juſqu'à faire preſque toucher
ſa teſte aux pieds de Sa Majeſté
, il deſcendit promptement
apres luy avoir baiſé la main en
recevant cette Lettre. Il la fuplia
que ceux de ſa Suite pufſent
avoir le meſme honneur .
Le
GALANT. 20
Le Roy l'acorda aux Gentilshommes;
ce qui excita un petit
démeflé entr'eux , chacun ſouhaitant
de l'eſtre en cette rencontre,
le Preſtre Moſcovite qui
a toûjours accompagné les Ambaſſadeurs
, fit demander en fon
particulier la meſme permiffion à
Sa Majesté , & eut l'avantage de
l'obtenir. Comme Monfieur eſtoit
alors à S. Cloud , on les traita
apres l'Audience dans la Salle des
Gardes de l'Apartement de ce
Prince à Verſailles , parce que ce
Lieu, à cauſe deſa gradeur, eſtoit
plus commode pour la magnificence
du Repas. L'apreſdînée ils
virent les Eaux. L'Ambaſſadeur
en fut ſi ſurpris, qu'il dit, qu'il n'y
avoit jamais eu fur la terre que Satomon
& le Roy de France qui
euſſent paru avec tant de grandeur
, & que David n'en avoit
jamais :
202 MERCURE
jamais approché. Quelqu'un luy
demanda , fi le Tzar dont il vantoit
toûjours la puiſſance , en avoit
autant. Il répondit , qu'il
eſtoit un aſſezgrand Empereurpour
cela , mais que son plaisir le plus
Sensible estoit des'occuper à lachaſſe;
à quoy on luy repartit , que le Roy
ne laiſſoit pas de s'y divertir , &
d'avoir autant d'Officiers de Chaſſe,
& d'Equipages que Prince du Monde.
Cet Ambaſſadeur donna de
nouvellesmarquesde ſon admiration
, lors qu'il vit les derniers
Ouvrages que le Roy fait faire ,
& demanda Si toutes les Eaux de
la Mer estoient à Versailles. Il fut
reconduit à Paris à l'ordinaire avec
le Chancelier qui l'accompagnoit,
ayant l'un & l'autre l'imagination
toute remplie de ce qu'-
ls avoient vû. Ils ont demeuré
onze jours icy apres leur
Au
GALANT . 203
Audience de congé , & ils ont
crû qu'on leur faiſoit grace de
leur permettre de fortir , & de
voir une partie de ce qu'il y a
de curieux en cette ſuperbe Ville,
& aux environs , parce qu'en
Moſcovie les Ambaſſadeurs ne
fortent point du Lieu où ils ſont
logez ſans l'ordre du Tzar. Leur
premiere fortie fut pour aller à la
Comédie Françoiſe. Les Comédiens
qui avoient eſté les en
prier , leur donnerent l'Inconnu ,
parce que cette Piece eft accompagnée
de quelque Spectacle , &
de quelques Chanſons & Entrées
, & qu'ils la crurent la plus .
capable de les divertir. L'affluence
du Peuple continua àleur Hôtel
pour les voir manger. Madamella
Maréchale d'Eſtrées , &
Madame de Thiange , eftant
un foir incognito à leur Soupé ,
le
204
MERCURE
A
le premier Ambaſſadeur en fut
averty. Il n'en témoigna rien pendant
le Soupe , mais à la fin du
Repas , il ſe leva , ſe découvrit ,
but à leur ſanté, & tous ceux qui
eſtoient à table firent la meſme
choſe. Dans le meſme inſtant on
entendit ſes Trompetes, ſes Timbales
, ſes Muzetes, & fes Hautbois
qui'l avoit fait placer dans
leJardin auquel répondoiét les feneſtres
de la Salle.Apres avoirbû,
il alla droit à ces Dames, les falüa
, & les conduiſit à la Feneſtre
pour entendre , & pour voir ce
Concert. Ie dis voir , car le feu
de toutes parts paroiſſoit fortis
de leurs Timbales , & en effet ils
prétendent qu'il en fort. Je ne
vous puis dire quel eſt leur
ſecret, Quant à l'accord des
Hautbois & des Muſetes avec
Jeurs Timbales
2 quoy qu'il
Ac
GALANT.
205
ne ſoit pas le meilleur du monde,
vous voyez qu'il faut que l'on
s'en ſoit aviſé longtemps avant
que nous l'ayions vû à l'Opéra .
Si cette maniere- là nous eſt prefentement
commune avec eux ,
celle de boire de l'Eau de vie lors
qu'ils ſe mettent à table , leur eſt
particuliere.lls en boivent peu,&
dans l'ordinaire un demy verre
ſuffit pour toute la Compagnie,
quelque grande qu'elle foit. On
ne fait ſouvent que moüiller les
levres , mais il faut que tous ceux
qui ſont du Repas boivent dans
le meſme Verre. Peut-eſtre veulent-
ils marquer par là que l'union
doit regner entr'eux. Ils paroiffent
s'attacher à ceux qu'ils
ont une fois commencé d'aimer,
& il fut aisé de le connoiſtre par
la joye qu'ils témoignerent de
ce que Monfieur Torf, qui n'avoit
206 MERCURE
voit eſté nommé que pour les
amener de Calais à Paris , eut ordre
quelque temps apres leur arrivée
, de les conduire juſques à
S. Jean de Luz. Ils ont auſſi fait
paroiſtre beaucoup d'amitié à
Monfieur Benoiſt , qui a fait le
Portrait des deux Ambaſſadeurs,
& du Fils; ils l'accabloient à tous
momens de careſſes. Auſſi faut - il
avoüer que ces Portraits font toutà-
fait reſſemblans . On les a menez
aux Thuileries , où ils ont
veu faire l'Exercice à la premiere
Compagnie des Mouſquetaires
, qui s'y rend pour cela une
fois chaque Semaine. Ils admirerent
la Face du Baſtiment qui
regarde le Jardin , comme la plus
longue qu'on puiſſe voir dans aucun
Royaume. L'Exercice ſe fit
devant eux de la meſme maniere
qu'il ſe fait devant le Roy. Ils
furent
GALANT. 207
furent dans une ſurpriſe extraordinaire
de ce qu'au ſeul coup
de la Baguette du Tambour chacun
de ces Mouſquetaires ne
faiſoit qu'un mouvement , dans
chacun des temps qui leur font
commandez , & cela , avec une
adreſſe qui va au dela de l'imagination
. Je vous diray là - deſſus
que les Mouſquetaires eſtant parfaitement
dans l'ordre de leur Exercice
, il ne leur faut qu'un
coup de Baguete iur le Tambour
pour les faire partir , & leur faire
faire chaque mouvement en meſme
temps : au lieu que lorsqu'on
exerce les Soldats , comme ils ne
sốt ny ſi intelligens ny fi adroits, il
faut non ſeulement les avertir par
la voixdes temps auſquels ils doivent
partir , mais leur marquer
encor tous les mouvemens : & ce
qu'on doit trouver admirable , eſt
qu'il
208 MERCURE
qu'il n'y a point de diference entre
tous les coups de Tambour
qui avertiſſent les Mouſquetaires
de tous les temps , quoy qu'il y
en ait beaucoup dans les mouvemens
de l'Exercice. Les Ambaffadeurs
furent regalez par Mouficur
le Commandeur de Fourbin
, Capitaine - Lieutenant defdits
Mouſquetaires , de quantité
de Liqueurs : & des Hautboisde
ces Troupes furent ſi ſatisfaits ,
qu'ils témoignerent avoir envie
de perfuader au Tzar de faire
une Compagnie ſemblableà celle
de ces Mouſquetaires. Ils s'adreſſerent
par hazard à l'un d'eux
nommé Trichard , Polonois de
nation , qui les inſtruifit de tout,
&de la folde de chacun de ſes
Camarades. L'Exercice finy , la
Compagnie défila ſous les Feneftres
où ils eſtoient. Les fix Maréchaux
GALANT.
209
réchaux des Logis marchoient à
la téte avec une fierté toute guerriere
. Leurs Habits eſtoient d'Ecarlate
, chamarrez d'un Galó d'or
fur les Manches , & à pluſieurs
autres endroits. En ſortant des
Tuilleries , on conduiſit les Ambaffadeurs
à l'Hôtel de ces mefmes
Mouſquetaires , pour leur
faire voir les Chevaux de laCompagnie
, qu'ils trouverent tresbeaux
, & lEcurie en fort bon
ordre. On n'a pas lieu d'en eſtre
furpris , Monfieur de Fourbin
mettant tous ſes ſoins à ſervir le
Roy. J'ay oublié de vous dire que
pendant le temps que la Compagnie
employa à paffer & repaſſer
devant les Ambaſſadeurs
lors qu'elle eut fait l'Exercice , ils
eurent toûjours la teſte nuë. A
peine furent - ils rentrez chez
eux,qu'ils reçeurent un Régal de
quan
210 MERCURE
:
2
quantité de Bouteilles de Vin de
S. Laurent . Ils l'avoient trouvé
bon le matin , & ce fut ce qui
obligea Monfieur de Fourbin à
leur en faire preſent. Sur les cinq
à fix heures du ſoir de ce meſme
jour, l'Ambaſladeur alla à l'Obfervatoire
ſans le Chancelier , qui
ſe trouvant mal , ne l'y putaccompagner.
Il fut reçeu à la Porte
par Mr Caffini , qui le mena
dans la Tour Orientale , où ayant
veu la figure de la Lune , & examiné
la diverſité des Plaines, des
Eminences , & des Concavitez
qu'on y découvre , il dit , qu'il .
avoit du plaisirà confiderer les Ouvrages
de Dieu , & que l'Apostre
dit avec raison que ces Ouvrages
font grands & incomprehensibles .
Il admira l'effet des grandes Lunetes
qui approchent les objets
éloignez , & ayant regardé à une
qui
GALANT. 211
qui estoit dreſſée à la pointe d'un
Clocher , il s'écria , qu'il voyoit le
Coq qui avoit chanté pour S. Pierre.
Eſtant entré dans la Salle, il confidera
le Globe terrestre , & ſe fit
montrer Paris , Moskou , Jerufalem,
& les Antipodes de ces Villes.
Il fit diverſes Queſtions fur
les fondemens de la Geographie ,
que fon Fils ſembloit entendre
affez bien. Il examina en ſuite
le Globe celeſte , & demanda
qu'on le miſt dans la ſituation
où le Ciel eſtoit alors. Apres
qu'il eut fait chanter une Chanfon
Moſcovite ſur les Trompetes
parlantes , qu'il regarda quelque
temps , il monta fur la Terraffe,
d'où la Perſpective de Paris ſervit
à ſes yeux d'un objet fort
agreable. Il les tourna vers l'endroit
où eſt l'Egliſe de S. Denys ,
dit que fon Livre des Hierarchies
celestes
212 MERCURE
celestes estoit quelque chose de divin
, demandafi l'on n'avoit pas ce
Livre en Grec, & traduit en François
, & s'étonna de ce qu'il n'avoit
rien écrit de l'ordre des Planetes,
dont il defiroit sçavoir la difpoſition
, les distances , & les grandeurs,
par raport à celle de la terre;
il adjoûta qu'il estoit fâché qu'on
eust attendu si tard à le mener à
l'Observatoire , où il auroit pû apprendre
defort belles choses. Quoy
qu'il fit alors un vent un peu incommode
ſur cette Terraſſe,il s'y
arreſta longtemps, & s'eſtant aſſis
fur le haut du petit Degré de la
Tour Septentrionale , il fit diverſes
Queſtions de Geographie &
d'Astronomie . Cependant Vénus
ayant commencé à ſe montrer
, il demanda à la voir par la
Lunete de trente- cinq pieds , &
fut étonné de remarquer qu'elle
eſtoit
GALANT.
213
eſtoit auſſi grande en croiffant
que paroiſt la Lune à la veuë ſimple.
Il la fit voir à fon Fils & à
quelques autres de ſa Suite; apres
quoy la Lunete fut dreſſée vers
Jupiter , qu'il vitde figure ronde,
avec ſes Satellites , admirant la
diference qui ſe rencontre entre
une Planete & l'autre. En ſuite
on luy montra Saturne avec ſon
Anneau , ce qui l'étonna encor
davantage. Il demanda à voir
Mars , qui manquoit un peu d'un
coſté; & enfin il confidera Arcturus
, dont il admira le brillant
qui frapoit les yeux par la Lunete.
Il euſt regardé tous les autres
Aſtres de la meſme forte , ſi on
n'euſt dit qu'il eſtoit tard , &
qu'il pourroit revenir un autre
jour.
Le lendemain on luy fit voir
la Solemnité avec laquelle on
celebre
214
MERCURE
celebre tous les àns la Feſte de
l'Afcenfion. La Proceſſion ſe fait
ce jour - là avec d'autant plus de
pompe , que les quatre Filles de
Monfieur l'Archeveſque de Paris
, ſçavoir, S. Germain de l'Auxerrois
, S. Honoré , S. Marcel, &
Sainte Opportune,y aſſiſtent,avec
celles de Noſtre- Dame , qui ſont
S. Benoist , S. Eſtienne des Grecs ,
S.Mederic, & le Sepulchre. Aina
neuf Proceffions n'en compoſent
qu'une. Elles font toutes en Chapes
, & on y porte les Chaſſes de
la Vierge, & de S.Marcel. Cette
derniere eſt portée par les Orfévres
. La Salle de Monfieur l'Abbé
Parfait , Chanoine de l'Egliſe de
Paris , fut le lieu où l'on conduifit
l'Ambaſſadeur.Il eſtoit accompagné
de ſon Fils , & de quelques
Gentilshommes . Le Chancelier ,
qui estoit encor indiſpoſé , ne s'y
trouva
GALAN T.
215
trouva point. Si- toſt qu'ils furent
venus , Monfieur l'Abbé Chaſte .
lin , Chanoine de la meſme Egliſe
, leur envoya un Livre en leur
Langue, enrichy de Tailles - douces
d'un grand nombre de Saints
de leur Païs .CeLivre leur fit paffer
agreablement le temps qui reſtoit
juſqu'à celuy qu'ils devoient donner
à voir paſſer la Proceffion. Ils
en employerent une partie à regarder
les excellens Tableaux
qui ornent la Salle de Monfieur
l'Abbé Parfait. L'on remarqua
que l'Ambaſſadeur faiſoit une
priere quand il en voyoit quelqu'un
de devotion. On leur expliqua
qui estoient tous ceux qui
avoient rang dans la marche , &
on leur fit remarquer les richeſſes
de la Chaſſe de Saint Marcel. Ils
témoignerent du reſpect & de
l'admiration , lors que Monfieur
l'Ar
216 MERCURE
l'Archeveſque pafla , faiſant pluſieurs
fignes de Croix à leur maniere
, c'eſt à dire de bas en haut,
& de droit à gauche. La Procefſion
étant rentrée dansle Choeur,
ils furent conduits aux Places
qu'on leur avoit preparées dans
le Jubé. L'Ambaſſadeur avoit un
Fauteüil , & fon Fils auſſi. A fa
droite eſtoient quinze Gentilshommes
de ſa Suite , & àſa gauche
des Valets en plus grand
nombre. Il eſtoit veſtu de Toile
d'argent : les Gentilshommes de
Satin : & les Valets , de Serge.
Quand ils virent qu'on venoit
chanter l'Evangile dans le mefme
lieu où ils eſtoient , ils témoignerent
eſtre fort contens,
tenant cette Place la plus honorable
, puis qu'ellefervoit , dirent-
ils , à la plus ſainte lecture
de toute la Liturgie. A l'Eleva.
tion,
GALANT .
227
-010
faition
, ils adorerent debout ſuivant
leur coûtume, & celle de tous les
Chreftiens d'Orient , mais d'une
maniere tres - refpectueuſe
fant de profondes inclinations &
pluſieurs fignes de Croix. Ils en
firent autant à la Benediction
quemonfieur l'Archeveſque donne
avant l'Agnus Dei. Apres la
Meſſe , l'Ambaſſadeur envoya témoigner
à ce Prelat la ſatisfaction
qu'il venoit de recevoir de toutes
les Ceremonies qu'il avoit veu
faire. Le jour ſuivant,monfieurde
Bonneüil , Introducteur des Ambaffadeurs
, alla luy porter de la
part du Roy.
Une Boëte enrichie de Diamans
, avec le Portrait de Sa Ma-
23161
Une Tenture de Tapiſſerie ,
repreſentant des Bachanales , du
deſſein de Jules Romain.
May 1681 .
euron
K
228 MERCURE
Un Lit de Repos , le Tapis de
table,le Tapis de pied , & douze
Sieges , de l'ouvrage de la Savonerie.
Une Pendule.
Six Montres d'or.c**
1
Huit Veſtes de diferens Brocards
or & argent .
Quatre Veſtes d'Ecarlate.
1
On fit les meſmes Préſens au
Chancelier de l'Ambaſſade , avec
cette diference , que la Boëte à
Portrait eftoit moins riche , &
que la Tenture de Tapiflſerie
confiftoit en un Païfage repre-
Tentant l8ut les Oifeaux , & Animaux
curieux de la Menagerie
de Versailles , où ils ont eſte copiez
au naturel.
Les Preſens qui furent faits
au Fils de l'Ambaſladeur , confi-
-ftoient en ce qui fuit .
Une Boëte auffi à Portrait, mais
moins
GALAN T.
229
moins riche que les deux autres .
Deux tres-beaux Fufils , &
deux paires de Piſtolets , avec
une Gibeciere , & un Fourniment
d'argent auffi tres-beau.
Deux Montres d'or , avec deux
-autres d'argent.
Quatre Veſtes de Brocards or
&argent.
Quatred'Ecarlate.
Les Principaux de leur Suite
furent regalez de Médailles d'or,
&d'argent. Vous remarquerez,
Madame,que ces Préfens ne font
-pas pour leGrand Duc,mais pour
ceux qui en ont apporté de ſa
part ; que l'ordinaire n'eſt pas de
donner autant que valent les
Preſens que l'on reçoit ;& qu'en
faiſant ceux que je viens de vous
marquer , le Roy a moins ſuivy ce
qui ſe pratique , que ſa generofité.
Jugez par là juſques où iroit
Kij
230 MERCURE
ſa magnificence s'il envoyoit des
Ambaſſadeurs en Moſcovie , &
qu'ils portaſſent des Préſens au
Tzar. Ce qui a dû ſurprendre
des ſiens , c'eſt qu'il n'a rien envoyé
aux Moſcovites qui n'ait
eſté fait en France . Ils furent convaincus
le lendemain des Merveilles
qui s'y font , lors qu'on les
mena dans l'Hôtel des Manufactures
des Meubles de la Couronneaux
Gobelins. On leur
montra les Ouvrages de Pierre
de raport , deſtinez pour l'ornement
des Cabinets, de Sa Majeſté
, & pour ſervir de Pavé dans
quelques Apartemens. Ils furent
furpris de ce qu'on leur dit qu'il
falloit trois ans pour rendre parfait
chacun des morceaux qu'ils
virent quoy qu'ils n'euffent
- qu'un pied en quarré. Eſtant en
fuite paſſez dans les Salles des
Orfé
GALAN T. 231
Orfévres , ils y admirerent le ſuperbe
Ouvrage d'une Balustrade
d'argent longue de fix toiſes , &
de quatre mille marcs peſant , à
laquelle on travaille preſentement.
C'eſt la ſeconde qu'on a
faite depuis un an de ce meſme
poids , outre un grand nom
bre d'autres Ouvrages d'Orfévrerie
, comme Vaſes , Baffins,
&choſes ſemblables . On leur fit
voir des Parquets de Mirqueterie
ſur un fond d'Ebene , deſtinez
pour l'une des Galeries du Louvre
, compoſez de pluſieurs métaux,
& enrichis de divers Lapis
& autres . Ils entrerent dans toutes
les Salles où l'on fait les Tapiſſeries
tant de baffe , que de
hautelifle , & le grand nombre
des Ouvriers ne les étonna pas
moins que leur adreſſe , qui les
arreſta pendant quelque temps.
Kiij
232
MERCURE
Ils virent les Cabinets d'Ebene
en Marqueterie qu'on fait pour
Sa Majesté , enrichis de Pierres
pretieuſes , & de Pierres de raport;
les Ouvrages de bronze cizelez
pour ſervir de fermetures
aux Portes , & aux Fenestres de
Verſailles ; quantité d'autres Ouvrages
de Sculpture en Marbre,
& en Bronze , & pluſieurs Tentures
de Tapiſſerie en Broderie
d'or. En fortant des Salles , ils
trouverent la Court tenduë de
Tapiſſeries rehauffées d'or , de
l'Histoire du Roy , & de celle
d'Alexandre. L'Ambaſſadeur admira
chacune de ces Pieces en
particulier , &dit , qu'il y reconnoiſſoit
la grandeur des Actions de
Sa Majesté, & qu'on avoit eurai-
Son de les mettre en paralelle avec
celles d'Alexandre. Il monta en
ſuite dans les Appartemens de
mon
GALANT.
733
monsieur le Brun , où parmy un
tres -grand nombre de Raretez ,&
de Tableaux qui ſont dans les Cabinets
, ayant apperçeu un Portrait
du Roy en Paſtel de la main
du meſme monfieur le Brun , il
luy fit une profonde reverence,
&dit qu'il imprimoit du respect à
ceux qui le regardoient. Il entra
enfuite dans la Galerie , & dans
les Salles où l'on travaille aux
Peintures , & s'attacha particulierement
à confiderer deux
grands Tableaux de trente pieds
de long chacun , de la main de
monsieur le Brun , faits pour la
Galerie de Verſailles. Ils reprefentent
quelques Actions de l'Hiſtoire
de Sa Majesté. Ce grand
Prince eſt peint dans l'un le Foudre
à la main ſur un Char , pour
figurer la rapidité de ſes Conqueſtes
dans les Provinces de
Kiiij
234
MERCURE
19
১১
Hollande. Cet Ambaſſadeur dit
en regardant ce Tableau , qu'on ne
pouvoit mieux représenter le Roy
que ſous la figure de Iupiter , puis
qu'il en avoit toute la majesté&
la puiſſance. Enfin apres avoir
fait paroiſtre une admiration extraordinairee
fur le grand nombre
des choſes qu'il vit dans cet
Hôtel , il s'en retourna fort fatisfait
, ſouhaitant au Roy une heureuſe
proſperité , & jouiflance de
tant de magnifiques Ouvrages;
&une longue vie à monſieur le
Brun pour le ſervice d'un fi grand
Monarque. Il a eu raifon de faire
un pareil fouhait pour M.le Brun .
Quoy qu'il excelle dans la Peinture
, ce n'eſt point par là qu'il
doit eſtre regardé. On a veu de
fameux Peintres , mais l'Histoi
re ne nous fournit point d'exem.
ples d'un génie auffi vaſte que
A le
A
GALANT.
235
le fien. Non ſeulement il n'eſt
aucun Art dont il n'ait une entiere
connoiſſance , mais il poffede
par deſſus ceux qui excellent
chacun dans celuy qui luy
eſt propre,le ſecret de marier tous
les Arts enſemble , comme on le
voit tous les jours par l'aſſemblage
d'un nombre infiny de belles
chofes qui ſe font fous ſa conduite
& fur ſes deſſeins . Je n'entreray
point dans le détail de ce
que ces meſmes Ambaſſadeurs
ont vveeddans les autres Lieux où
ils ont eſté conduits. On leur donna
le plaifir d'un Combat de Beſtes
dans le Chaſteau de Vinallant
, ils admire-
210
cennes . En y alla
rent l'Arc de Triomphe, & partirentde
Paris le 21. de ce mois ,
pour aller en Eſpagne. Le Roy
les defraye de toutjuſquesa S.Jean
de Luz. Si l'on m'apprend ce
i
Kv
236
MERCURE
qui ſe fera paſſe de conſidérable
fur leur route,je vous en feray un
nouvel Article .
On m'a donné un ſecond
Printemps , dont je vous fais
part.
AIR NOUVEAU.
D
Epuis Le retour du Prin
temps,
Tout reverdit dans nos Prez, dans
nos Plaines ;
2 200
L'émail de mille Fleurs enrichit
nos Fontaines ,
Nos Bois font embellis de feüillages
naiſſans .
Dans ces beaux Lieux les Oi-
Seaux innocens
Chantent la douceur de leurs
chaînes
109
on n'y voit plus de beaute,z inhumaines
ソ
12
An
12 237
mait demille
urs indintemps.
perre de
guieres,
naissants
jre que
> melme
a rendus
tent ladou
Confeils
sont af
ride fon
feilvoitpluwde
coeur
res
us import
rit facile,
& il eft
extraordinaire
qu'à l'âge de 82
ans on conſerve autant de bon
fons & de jugement , qu'il en fic
Pal
236
qui ſe ſe
fur leur i
nouvel
On
Printen
part.
AI
D
Nos Bois
nai
Dans
Sea
Chant
chaines 2
on n'y voit plus de beaute,z inbumaines2
ソ
On
GALANT.
237
On n'y voit plus de Coeurs indinferenstva
Depuis le retour du Printemps .
En vous parlant dela perte de
monſieur le Duc de Leſdiguieres,
j'ay oublié de vous dire que
M. Poncet eſtoit mort le mefme
jour . Les ſervices qu'il a rendus
à Sa Majesté dans ſes Conſeils
pendant trente- neuf ans , ont aflez
fait voir la grandeur de fon
génie. Il a eſté d'abord Conſeiller
ordinaire , puis du Confeil
Royal des Finances , Préſident
du Conſeil de la Marine , & à la
teſte de pluſieurs autres Commiffions
, toutes des plus importantes
. Il avoit l'eſprit facile,
éclairé , net , penetrant , & il eſt
extraordinaire qu'à l'âge de 82 .
ans on conſerve autant de bon
fons & de jugement, quil en fic
Pa
238 MERCURE
paroiſtre dans tout ce qu'il dit
fix heures avant ſa mort. On n'a
jamais entendu parler plus chrêtiennement.
, Suivant l'exemple
de fon Ayeul , qui eſtoit Greffier
en chef de la Cour des Aides,
on a trouve dans ſon Teftament
qu'il donne ſa malediction à
ceux des Siens qui manqueront
de fidelité au Roy , non feule
ment parce que ce dévoit eft de
droit divin & humain , mais
parce que c'eſt la ſeule marque
de reconnoiffance que luy & fes
Defcendans peuvent donner 1
Sa Majesté des bienfaits qu'Elle
a répandus dans cette Famille.
Jean Poncet fon Bifayeul, fur
un des Députez pour la refor
mation du Droit de l'ancienne
Couſtume de Paris en 1510. fous
Louis XII. Sa Bifayeule eſtoir
de la Famille de Seguier , &
Gran
GALANT. 239
Grande Tante de Pierre Seguier
, Chancelier de France.
Quant à luy , il eſtoit Fils de
Mathias Poncet , Seigneur de
Gournay & Brétigny en Brie,
Conſeiller du Roy & Auditeur
de la Chambre des Comptes à
Paris ,& d'Antoinete de Palaër,
& avoit épousé Catherine de
Lattignant , Fille de Gabriel de
Lattignant , Sieur du Galer &
de Beuffingue , & de Marie
Raaul. De ce Mariage font fortis
pluſieurs Enfans. L'Aîné eſt
Mathias Poncet de la Riviere,
Comte d'Ablys , Maiftre des
Requeſtes , & Preſident au
Grand Confeil , qui a épousé
Marie Berauld , Fille de Loüis
Berauld , Seigneur de Chemault,
Prefident en la Chambre des
Comptes. Il y a onze ans qu'il
eft dans les Intendances avec
beau
240 MERCURE
2.
८
يف
beaucoup d'approbation. Ses autres
Enfans font monsieur l'Evef
que d'Ufés, M.le Chevalier Poncet,&
Geneviefve Poncet , Femme
de François Glué d'Epinville,
Conſeiller au Grand Confeil. Feu
monfieur Poncet eſtoit Frere de
M. l'Archeveſque de Bourges
dernier mort. il porte , d'azur à
une Gerbe d'or, chargée de deux
Tourterelles de meſme , accompagnées
en chef d'une Etoile.
Vous ſçavez que Meſſieurs les
Secretaires du Roy font icy un
Corps tres-conſidérable. M. du
Jardin en eſt àPprreetſeennt Doyen.
C'eſt un parfaitement honneſte
Homme , genereux Amy , & qui
fait les choſes de la maniere du
monde la plus obligeante & la
plushonneſte .Monfieur du Jardin
ſon Pere , auſſi - bien que ſon
Ayeul , a eſte Veteran dans cette
Bod
Char
GALANT. 241
Charge , qu'ils poſſedent de Pere
en Fils depuis plus de fix- vingts
ans.
Je viens à l'Article de la Loterie
que vous attendez depuis
deux mois. On peut dire qu'elle a
ſervy d'entretien & de divertifſement
à toute la France pendant
l'Hyver , & qu'elle a lié un
nombre infiny de Socierez agreables.
En effet, la plupart de ceux
qui s'y ſont intereſſez , ayant fait
bource commune , tel qui n'avoit
hazardé que trois ou quatre
Loüis , ſe trouvoit aſſocié à diverſes
Compagnies , dont les
Billets luy eſtoient communs.
Comme on eſperoit de pluſieurs
coſtez , chaque ouverture de
Boëte eſtoit un nouveau plaifir.
Ce qui en donnoit beaucoup ,
c'eſt que tout le monde ſe promettant
le gros Lot chacun
faifoit
2
2
242 MERCURE
faifoit l'employ des cent mille
francs , felon les idées qui le
flatoient davantage. Quelquesuns
pouffoient leur imagination
fi loin , qu'une Fille qui eſtoit
preſte à ſe marier , voulut attendre
que l'on euſt tiré la Loterie,
dans la penſee que ce gros Lot
luy venant , elle trouveroit un
plus grand Party. C'eſtoit d'ailleurs
quelque choſe de plaiſant
que les diverſes précautions
qu'on prenoit pour ſe rendre la
Fortune favorable. Les uns ſe
ſervoient de Noms qui promettoient
du bonheur. Les autres
en choififfoient , où la lettre L
entraft pluſieurs fois n'en
croyant point de plus fortunée.
D'autres ont voulu que dans ces
Noms le nombre des lettres ſe
trouvaſt impair ; & d'autres ont
affecté de ne prendre leurs Bil-
د
2 Oltad
lets
LYON
*
1893
*
3
vous voyez affis plus bas , eft
lets
M2
GALANT.
243
lets que dans les jours que les
Almanachs nous marquent heureux
. Il y en a eu pluſieurs , qui
au lieu de Noms , ont fait écrire
des manieres de Sentences. Ces
paroles , qu'employa un Inconnu
, ont paffé pour les plus ſpirituelles.
Un feul LOUIS peut faire
ma fortune. La Planche que j'ay
pris ſoin de fairegraver, vous fera
voir de quelle maniere on a
tiré cette Loterie.
Le Roy eſt au milieu de la
Table. Vous pouvez croire
qu'un ſi auguſte Témoin eſt
non ſeulement capable d'empefcher
les tours d'adreſſe , mais
qu'il peut meſime empeſcher
d'en concevoir la penſée. Celuy
qui paroiſt entre les deux qui
font dans l'eſpace qui eſt au
milieu de cette Table , & que
vous voyez affis plus bas , eſt un
Va
244 MERCURE
C
Valet de Chambre de Sa Majeſté
, qui tient un Sac où ſont
les Billets. Il les donne par
compte à Madame Colbert de
Croiffy , & à monfieur le Marquis
de Dangeau , qui ſont à ſes
deux coſtez. Ils les comptent
de nouveau ,& les diſtribuent à
ceux qu'on voit autour de la
Table. Chacun a des Boëtes
devant foy , & met autant de
Billets dedans , qu'il y en a de
marquez deſſus. La Table eſt
couverte de Bougeoirs , afin que
chacun ait de la lumiere pour
cacheter. Tout ce qui eſt au
dela de ces Boug oirs ,
petits Plats d'argent remplis
pour y tremper les Cachets,
qui à force de cacheter ſe
feroient trop échaufez. Monfieur
de Condom , préſentement Evefque
deMeaux , eſt à un bout de
d'eau
,
ſontde
20.0
la
GALANT.
245
la Table. Toutes les Boëtes pafſent
par ſes mains, & il y met un
ſecond Cachet. Elles ſont viſitées
en ſuite par monfieur de
Montauſier , qui les met dans une
Corbeille , d'où de temps en
temps on les va porter dans les
Sacs qui font attachez contre
la muraille. Je ne vous dis point
que tout ce qu'il y a de plus illuſtre
à la Cour , eſt autour de
cette Table . Il vous eſt aiſé de le
juger. Monfieur le Duc du Maine
, & Mademoiselle de Nantes,
s'y acquiterent de leur employ
avec toute la bonne grace imaginable.
C'eſtoit un charme de voir
leur adreſſe. Il faut vous marquer
en quoy conſiſtoient les
Lots , & vous nommer ceux que
la Fortune a favoriſez . Il ya
raiſon de dire qu'elle a doublement
travaillé pour eux , puis
que
246 MERCURE
1
que les premieres & les plus illuftres
Perſonnes du monde ont
bien voulu ſe meſler de leurs affaires.
Un Lot de cent mille francs.
LE ROY.
Un Lot de dix mille Ecus.
M. de Sainte Marie ر
Gentilhomme
de monsieur leCardinal
de Boüillon .
Un Lot de vingt mille francs.
M. de la Coſte, Capitaine au Regiment
de Piémont.
Lots de dix mille Francs
Monſeigneur le Dauphin.
Madame de Boüillon .
Madame l'Abbeffe de l'Abbaye
au Bois .
Madame de la Vieuville .
Madame de Soujon .
M. le Commandeurde la Barre .
Meffieurs Talon & Joyeux.
1
Ma
GALAN T.
247
Mademoiselle Rogé , & un Neveu
de monfieur de Vauban.
Les Commis de monfieur Picon.
Un Lot de ſept cens ving- cinq
Pistoles.
M. Joly , Conſeiller de la Cour
des Aydes .
Lots de cinq mille livres.
Madame de Chanlé.
Madame la Préſidente de Larche.
M. de Grandmaiſon .
M. de Beauregard.
Un Valet de monfieur le Notre .
Lots de cent Pieces de quatre
Pistoles.
MADAME .
Madame de la Vieuville .
M. l'Abbé de Marfillac.
す
Les Demoiselles de Madame de
Segnelay.
M. Defcures .
M. Cheus, Officier de Marine.
M.de
248 MERCURE
M.de la Lande, dans les Aydes.
M. Boiſtel.
Le Valet de Chambre d'un Confeillerdu
Chaſteler.
Le Portier de madame de Sain-
του.
Lots de quatre cens Loüis d'or.
M. le Maréchal de Schomberg.
M. Pellerin Bertho .
Les Domestiques de monfieur
l'IntendantDeſmaretz.
Lotsd'une Bourcede cent Loüis d'or.
LE ROY , deux Lots.
LA REYNE.
MONSIEUR
Madamede Guife.
M. le Prince de Conty.
Madame la Maréchale de l'Eftrades.
Madame de Fontange.
M. de Villacerf.
Madame de la Marguerie.
Madame de Miramion...
Ma
GALANT. 249
5
Madame de Mouffy.
Madame Chapuy, deux Lots.
Mademoiſelle de la Valliere .
M. Tilladet , deux Lots.
M. le Pelletier, Conſeiller d'Erat .
Mademoiselle de Scudery.
M. de Fuſtemberg .
M. de Gaffion.
M. le Marquis de Chavigny.
M. le Marquis de Charancé.
Madame de Creil.
Madame Pajor.
198
M. le Marquis de Lambert .
M. de Cavois. C
Madame de Gargan.
Madame de Chafteaugontier.
M. de Magaloti.
M. Daquin, trois Lots.
M. l'Abbé de Renodon.
Le Secretaire de monfieur le
Prince.
M. Milet , Conſeiller au Chaſtelet
.
Mon
250
MERCURE
Monfieur Roffignol .
M. de Vins , Conſeiller de Ville
deParis.
M. Mangous.
M. de S. Laurens .
M. Befnier.
M. de la Bofne.
Madame de Chamlay
L
A
Madame de Querevin,de Valenciennes.
4 Mademoiselle Jabat.bomt. M
Mademoiselle du Bois emchis
M. de Chandieu.
M. le Taneur, maiſtre d'Hôtel de
Madame.
M
Un Commis de monfieur Picon .
M.Gautier.
M. Azaquia,
M. de la Troche.M
addAT.M
M. de Varenne.
3288359253308 21
M. Galot.
M. Deformes , deux Lots .
M. Robillard.
M. Ca
GALANT.
251
M. Caftre.
M. Caſtel jaloux .
Madame Morant.
M. de la Chaſtegneraye .
M. de Vaudreüil.
M. Catillon.
M. de Boncour.
Les Commiſſaires des Invalides.
Le Suiſſe de M. Colbert.
M. Dauch.
M. Guerin , Chef du Gobelet
du Roy.
L'Ecuyer de M. le Duc de Lefdiguieres.
Le Chef d'Office de M. de la
Feüillade.
M. Hocquart.
Madame Guigou.
M. Coſme Barré , Chirurgien
du Roy.
Meſſieurs Malo .
M. Cheron .
M. Charon .
May 1681 . L
252
MERCURE
M. Paul.
M. Rouves.
M. le Juge.
L'Ecuyer de M. le Duc Mazarin.
L'Ecuyer de M. le Prince de
Guimené.
Madame Droüin.
M. de la Bourly.
M. de Grillon .
M. de Caſobon .
M. de Grandmaiſon .
M. Vivant.
Un Procureur de la Cour.
Le Maiſtre - d'Hôtel de M. Puffort.
Un Valet de Chambre de M. le
Chevalier de Sourdis .
Les Femmes de Chambre de
Madame Sanguin.
M. du Fay , Bourgeois de
Paris .
Un Valet de Chambre de M.
de Langres.
Μ.
GALANT.
253
:
M. Drochant , Marchand Drappier.
Madame Bigot , Couturiere.
Un Homme de chez M. Sanguin.
Un Valet de Chambre de M. de
la Tour- Dallié.
Le Valet de Chambre de M. de
la Cafe.
Les Gens de M. de S. Vallier .
Le Valet de Chambre de M. de
Morver.
Tout le monde a ſçeu que la
Loterie eſtant tirée , le Roy remit
legros Lot au profit de ceux
qui n'avoient rien eu. Il fut divisé
en fix autres Lots , l'un de
cinquante mille francs , & cinq
de dix mille. Sa Majesté ſouhaitoit
que le premier tombaſt à
quelqu'un qui ne le duſt partager
avec perſonne , & dont les
affaires puſſent eſtre accommo-
Lij
254
MERCURE
dées par le moyen de la Loterie .
LaFortune a ſecondé ſes ſouhaits,
en le donnant à MonfieurLabeur,
Chirurgien des Gardes de S. A.
Royale. Monfieur le Duc de S.
Aignan, avec le quel Mr de Vienne
eſtoit aſſocié , en a gagné un
dedix mille francs : ainſi que Mr
de Morainville, ColoneldesChevaux
- Legers de Monſeigneur
le Dauphin , & un Conſeiller
du Chaſtelet. Il manque deux
noms qu'on a oublié de me donner.
Le Madrigal que vous allez
voir a eſté fait par Mr l'Abbé de
Sainte Croix- charpy,ſur la bonté
que Sa Majesté a euë de faire une
ſeconde Loterie du Lot de cent
mille francs.
L
'Univers a bien veu, que depuis
vingt années,
De mille grands ſuccès hautement
couronnées,
On
{
GALANT
255
On ne doit rië dõnerdeſa profperité
A la fauſſe Divinité ,
Que d'une voix commune
On appelle Fortune.
發
Il ne reconnoist point ſon pouvoir
inconstant.
Cependant obſtinée à luy montrer
Son Zele,
Jusqu'à la moindre bagatelle ,
Elle luy fait un bien , il le rend à
l'instant ,
Et fait voir en le rejettant ,
Qu'il est bien audeſſus de ses faveurs
, & d'elle.
Les deux Loteries du Roy avoient
ſervy tout l'Hyver d'un ſi
agreable divertiſſement, qu'on en
euſt fait pluſieurs autres, fi Mr de
la Reynie n'y euſt donné ordre en
lesdéfendant. Ce fage & vigilant
Magiftrat , que le bien public oc-
Liiij
256 MERCURE
1
cupe fans ceſſe , n'a pû s'aſſurer
contre les abus qu'on y peut commetre
; & comme la bonne- foy
n'eſt pas exacte partout , il a crû
devoir priver les uns d'un plaifir
, afin d'épargner aux autres le
péril d'eſtre trompez .
Ma Lettre eſt ſi longue , qu'il faut
abreger ce qui me reſte à vous dire.
Le Roy a donné le Gouvernement
de Binche à Mr de Morton,
Brigadier d'Infanterie ; celuy de
Tournay , à Monfieur de Catinal ;
& celuy de Condé qu'avoit Mr
de Catinal , à Mr de Betou , Lieutenant
de Lile. La Lieutenance
de Roy de Monaco , & le Commandement
des Troupes , ont
eſté donnez à Mr de la Ronfiere,
Lieutenant - Colonel du Regiment
de Champagne . Mr Longré
à eſté faitMajor de Montloüiss
& Mr Dargelé,qui en eſtoit Lieutenant
1
GALANT . 257
tenant de Roy , l'eſt préſentement
de Thionville. Mr de la Sabliere
, major de Montloüis , a eu
la Lieutenance de Roy de Huninghen.
Il n'eſt pas neceſſaire de
vous dire que tous ces Mrs ſçavét
leurmétier. Dans le Siecle où nous
vivons, on ne choiſit que des Braves
pour de ſemblables Emplois.
Dimanche , dernier jour de
la Pentecofte , Leurs Majeſtez
entendirent le Sermon de Monfieur
l'Abbé Flechier. Toute la
Cour en fortit charmée. Quoy
qu'il ne fiſt aucun Compliment ,
il ne laiſſa pas de parler au Roy,
& ſe ſervit pour cela d'une maniere
toute nouvelle. Aprés avoir
fait connoiſtre que Sa Majeſté
n'aimoit ny les flateries, ny
même les loüanges veritables , il
donna une haute idée dé ſa
grandeur & en s'adreſſant à
L iiij
258 MERCURE
Dieu avec toute l'ardeur d'un
vray zele , il le pria de rendre
ce Monarque auſſi Saint quil eſt
Grand.
Deux mots , s'il vous plaiſt ſur
lesdeuxEnigmes du dernierMois.
Celuy qui prend le nom de Rat
du Parnaſſe du Cloiſtre Saint
Mederic , a expliqué la prémiere
par ce Madrigal .
I la Brandebourg au Prin-
Sla Br temps.
Eft une méchante parure ,
Cen'est pas celle de Mercure;
Car la ſienne a tant d'agrémens,
Qu'on peut s'en servir en tout
temps.
Ceux qui l'ont auſſi expliquée
par la Brandebourg, ſont Meſſieurs
Leger de la Verbriſſonne : De
Mirabel , de Marseille : L'Abbé
de
GALANT.
259
de Forges ; Monfieur Regnier de
Saint Martial ; Le Tréſorier de
Saint Martin de Roüen ; Le
Hot , Avocat à Caën ; Madame
de Saint Georges , de la Ruë S.
Denys , L'aimable Henriete de
Dreux; La Societé de la Place du
Chevalier du Guet : Les Riches
Chambrelans de Village ;
L'Architecte reſſuſcité. En Vers,
Meſſieurs de Maiſon pleins, Capitaine
à Châlons en Champagne
; L'Abbé de Beaumaigre ,
de Roüen ; Le Sage , De Pois ;
D'Aubaine ; S. Ange d'Andely ;
Dela Chauſſée le jeune , d'Abbevillle
; Le Solitaire du Parnaſſe
de Rheims ; L'Amant irréſolu
de la belle Philis de Roüen
L'Amantde bon coeur; D. М. М.
de Châlons en Champagne.
Mr Sablier le jeune, de Tours ,
a expliqué la ſeconde Enigme fur
Lv
260 MERCURE
les Rouës, qui en faiſoient le vray
ſens. Ce Madrigal eſt de luy.
Ercure, une vertu commune
MCede toûjoursàla Fortune,
Mais les préſens que tu nous fais
Dans tes Ecrits que chacun louë ,
Ne ſe verront jamais ſujets
A l'inconstance de ſa Rouë .
Ce meſme mot a eſté trouvé
par Meſſieurs le Marquis de la
Mothe S. Saturni ; Le Marquis
de Graſſamont , de Troyes ;
L'Abbé de l'Iſle d'Origny , de
la meſime Ville ; L'Abbé d'Arnoye
de Pouſſan ; De la Ville
aux Butes de la Ruë de la Harpe;
Des Eſſards d'Alençon , de
Morlaix ; Francia , de Roüen ,
De Corday, pres Falaiſe , Petit
d'Erampes , de l'ifle N. Dame ;
I. B. N. Tracinom;Lanchenu,Ecrivain
à Paris , Madame la Marquiſe
de Moutrezy ; l'Amante
fidelle ,
GALANT. 261
fidelle , de la Ruë S. Antoine ;
L'Aimable du coin de la Ruë
Bourglabbé ; La belle Janneton
Fava, de Dreux; Le Controlleur
Amant des douze Maîtreſſes d'Etampes
; L'Amant fidelle ; L'Amant
de la belle Poëtevine. En
Vers , Madame Peruard, de Troyes
; Meſſieurs la Tronche , de
Roüen ; l'Abbé de Vernelle , du
Cloiſtre S. Jacques de l'Hôpital ;
L. B. Mallet , de Paſſy lez Paris ;
Oüilland , Gentilhomme Irlandois
, demeurant à Troyes , I. F.
V. de Morlaix ; De l'Epine de
Ploërmel Guépin de Renne ; Le
Poëte chagrin de la Ruë des
deux Portes.
J'adjoûte le nom de ceux qui
ont expliqué l'une & l'autre
Enigme. Meſſieurs Gardien ,
Secretaire du Roy ; I F. Jarres ,
Blanchard , de Chasteauroux f
Bro
262 MERCURE
Broſſier de Sainte, Severe : A.
Oſmonte ; Brifon , de Roüen ;
Henry Foucault ; Masteur de
Toulon ; le Boſcalier de Toulon,
Rochebelle de Toulon ; J. Baudot
, de la Ruë S. Honoré , Du
Val , de la meſime Ruë ; Samſon,
d'Abbeville ; le petit Mazard ;
le Jeune ; Peyre , Doyen à Roye;
l'Abbé Chabaille ; De Sangy ,
de Nuits ; la Roche Piochot
de Fulnye : L'Aſpre ; Du Fay-
Dautille , de Vernon ; Felin , de
la Ville d'Eu ; l'Abbé de Saint
Martin de Caën , Protonotaire
Apoftolique , le Jeune Aumônier
de Madame la Princeſſe de
Carignan ; Pecourt le cadet : De
la Ferté, de la Ruë Monconſeil ;
Capelle; Rouffelet ; Coulange ;
Girard ; Huet ; le Tourneur ,
Rutiere , de Poitiers ; Mesdames
du
GALANT. 263
du Hamel , Lallemand, & Bache-
Jier, de la ruë Saint Denys: De la
Marre & Gilbert, de la ruë Saint
Honoré: Amonin, du Quartier du
Palais Royal : Sylvie , du Havre :
Garnier,de la Marine:L'Abbé de
Toulon : Cary , de Marseille : La
Belle Recluſe : L'Amante par
converſation : L'aimable Euterpe
: Les deux Nymphes des Rives
de Seine : La Belle Piémontoiſe
, de la ruë Montmartre : La
Belle Marote de l'Hoſtel de Vivonne
: La Belle Reverend , de la
ruë Saint Denys : La Muficienne
avanturiere , de la meſme ruë :
L'aparente Incivilité : La Brufquerie
affectée : L'Ambition retenuë
: La Moderation forcée :
Melifle , Nymphe de l'iſle de Badra,
de Vennes : & la grande Païfanne
de l'Hôtel d'Avaux : Le
FavoryMonicardin : Le Solitaire
Brun,
264 MERCURE
Brun , de la ruë Maubué : Le Berger
de Porche- Fontaine : Tamiriſte
, de la ruë de la Ceriſaye : Le
fincere Herminius : Le Perroquet
des Muſes : L'Inconſtant de
profeſſion : Le Complaiſant : Le
Joüaillier de l'Hôtel de Vivonne
: Le Solitiare Voiſin de la Belle
Davillers de la ruë Maubué:Le
Sauvage Politique : Le jeune Agent
Financier : L'Inconſtant raifonnable
: Le Faux Inconſtant :
Le peu Galant dans ſon Quartier:
L'Avanturier par tout ailleurs :
Le Financier Poëte : Les Airs des
Plaiſirs de Chapdoré: Le Buffet de
Melchifedech : & le Bon Joſeph
de la ruë de l'Obſervance . En
Vers , Meffieurs des Arbois , de
Rheims : Gyges , du Havre : F.
Ma.... du Meſnil , de Chambrois
en Normandie : De la Couldre ,
de Caën : Le Fiebvre , Principal
du
GALANT.
265
:
du College de Sanzay en Poitou:
Langlois , Preſtre de Saint Lo de
Roüen : C. Hutuge d'Orleans,
demeurant à Mets : R. Gervaiſe,
de Tours : Rault, de Roüen : De
Plemont,de la Foreſt de Lions en
Normandie : Fr. de la Blanchardiere
: Grammont, de Richelieu :
Allard: Droüart de Roconval, du
Pont - de - l'Arche : Pigache , de
Roüen : L'Abbé de Boulançois:
Bretonville : Le Blanc- Boucher,
de la ruë Simon le Franc : Le
Chevalier Blondel : Touton , du
Quartier Saint Germain de l'Auxerrois
: La Blondine Guerin :Alcidor
, du Havre de Grace : Floridor
, de la petite Paroiſſe du Havre:
Le Marquis inconnu : L'Amant
chaſte , de Poitiers : L'Amant
de la Belle Veuve , de la
ruë Dauphine : L'Inconnu , d'Argenton-
Chasteau : Silvandre , de
Caën,
266 MERCURE
Caën : Le Malade du Fauxbourg
S. Germain : L'Antipode de ſes
Parens,de Morlaix : L'Albaniſte ,
de Roüen : L'Avanturier nocturne
: L'Indiferent heureux : LEloigné
de ſoucy , de Moulinsen
Bourbonnois : & le Berger Floriſte
du Coſtentin.
Les deux Enigmes nouvelles
que je vous envoye , pourront
avoir quelque obfcurité pour vos
Amies . La premiere eſt des deux.
Infeparables d'Abbeville.
ENIGME.
E grand jour n'est pas mon
LE
Ie ne parois jamais que dans l'ob-
Scurité;
Et cependantfans vanité,
Ie ne laiſſe pas que de plaire.
EftGALANT.
267
L
Est- il unfort égal au mien ?
Ce qui m'arrive doitſurprendre .
VnHomme àqui jamais je n'ayfait
que du bien,
Luy-mesmesans consulter rien,
Se met en état de me pendre.
AUTRE ENIGME .
Deux des quatre Elemens, ſans
me quiter jamais,
Sont témoins nuit & jour de tout ce
que je fais.
Le plus groſſier de tous pour mon
corps fert d'Etophe;
Et lors que je fournis ce que veut
mon employ,
Des Machines de Philofophe
Produisent fort ſouvent leplusfab...
til fur moy.
Il me reſte encor l'Article des
Modes.
268 MERCURE
Modes. Je commence par celuy
des Hommes , parce que je ne
vous parlay que des Femmes le
mois paffé. Ils portent toûjours
des Culotes longues qui ſe roulent
avec le Bas . Les Juſte-aucorps
ſont un peu plus courts que
l'Hyver dernier , & un peu plus
étroits par le bas. Les Manches
font rondes , & la maniere dont
elles font coupées leur fait faire
deux aureilles. Les Noeuds de
Rubans doivent eſtre attachez fur
le ply du bras , autrement les
Manches n'ont point bon air.
L'Etofe de ces Habits eſt croiſée,
brune & fine. On les double de
Tafetas d'Angleterre. Le vert eſt
fort en regne pour les garnitures,
& pour les doublûres . L'on porte
ces fortes d'Habits , ou avec des
agrémens de couleur ou avec
une broderie legere de cordon-
,
net
GALAN Τ.
net ſeulement aux extremitez.On
a des Baudriers blancs , ou de la
couleur de l'Etofe,brodez de cordonnet
à fleurs. La Broderie eſt
de la couleur de la Garniture.
Ces Baudriers ſont garnis de
Boucles , de meſme l'Epée. Les
Chapeaux ſont toûjours tres-petits
; on les porte noirs ou gris,
indiferemment. On ne met defſus
que des Leſſes d'or de cordonnet
, qui font quarante ou cinquante
tours. Les Bas de foye de
couleur font toujours fort à la mo.
de. Le fonds des Habits des Perſonnes
de la plus haute qualité,
eſt de Gros de Tours couleur de
muſc , avec des fleurs blanches
de cordonnet , qui font paroiſtre
l'Erofe comme ſi elle estoit brodée.
Ces Habits ſe font en Ringrave,
avec les Canons de meſme.
Le laffe , & la garniture ſont de
Ru
270
MERCURE
ſont de Rubans larges de deux
doigts . Il n'y a aucune couleur à
lamode pour ces Habits . Le tout
eſt meſlé de quantité de Rubans
étroits. Les Baudriers ſont tout
couverts de Dentelle de ſoye dou.
ce pliffee , ou blanche , ou de la
couleur de l'Etofe. On met au
Chapeau un Tour de Plumes de
→ la couleur de la Garniture. Les
Juſte- au- corps bleus ſe portent
toûjours : on met deſſus un Galon
large de deux doigts d'or de
Paris . Ces Galons ſont faits à la
maniere des Tiffus , & auffi legers.
Les Ceinturons qu'on porte
avec ces Juſte- au- corps , ſont à
l'Angloiſe , & du meſme Galon.
Ils de portent en Ceinture par
deſſus le luſte au - corps , & tiennent
la place de l'Echarpe que
l'on portoit autrefois. On fait
d'autres Juſte- au- corps où il n'y a
fur
GALANT. 271
د
fur les tailles qu'un agrément
d'or large d'un pouce , & au devant,
aux poches , aux ouvertures
des côtez & du derriere de
grandes Boutonnieres de Pointd'Eſpagne
d'or , qui rendent le
Juſte-au- corps extremement riche
par le bas. On porte à la Ville
des Habits fort bruns , avec
de petits Boutons , & des Gances
d'or. Quant à ce qui regarde
les Femmes , il n'y a preſque rien
de nouveau que ce que je vous
ay mandé la derniere fois Pluſieurs
ont fait broder des Man-.
teaux & des Juges de Geais de
diverſes couleurs. Elles les font
doubler d'Etofes lizerées ou
د
rayées d'or. Il n'y aura rien de
nouveau que lors qu'on commencera
dans le grand chaud à porter
les Gazes& les Erofes legeres .Les
nooeuds de Ruban que l'on portoir
fur
272
MERCURE
ſur la teſte , ne ſont plus ſi longs ,
mais ils font ronds & fort touffus .
On en met juſques à trois par étages
, & on les appelle Culebutes.
Les Eventails à la mode ſont de
Tafetas de diferentes couleurs ,&
argentez . Ils ſont fort legers, ſemez
de Fleurs naturelles,& montez
de bois de Calanbourg . On
les appelle les Eventails à la Dauphine.
On y met au lieu de Rubans,
des Chaînes d'or comme on
a fait autrefois. On les trouve
chez Monfieur Leſgut.
Vous voyez , Madame , que je
n'ay point pris party pour le mot
de de lufte-à-corps , dont je ne me
fuſſe pas ſervy ſi longtemps , ſi
vous l'euffiez condamné plutoſt.
Je l'avois crû bon , ſur le témoignage
de Gens qui parlent tresbien
, & qui aſſuroient qu'il falloit
parler ainfi. Cependant fur
ce
GALANT.
273
ce que vous m'avez fait la grace
de m'en écrire,j'ay conſulté Mefſieurs
de l'Academie Françoiſe ,
& toutes leurs voix ont eſté pour
Juste-au- corps.
1 Je me ſuis trompé , en vous
mandant il y a un mois que Madame
Fouquet , Veuve du Sur-
Intendant de ce nom, eſtoit morte.
C'eſt Madame Foucquet la
Mere , qui eſtoit Veuve de Meffire
François Fouquet , Conſeiller
d'Etat ordinaire.Je ſuis voſtre,&c.
A Paris ce 31. Мау 1681 .
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GALANT
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Nouveaux ; il y aura un
Marchand de Paris , nommé le
Sieur de Comble , à l'Enseigne du
Grand Loüis , qui vendra des nouveautez
des plus à la mode , &
a ij
د tant
des plus riches , tant Rubans , que
Dentelles & autres choses
pourHomme , que pour Femme, Ledit
de Comble , a toûjours une Boutique
à Lyon ſur le Pont de Saone,
à l'Enseigne du grand Loüis , où
il y a toute l'année des Rubans ,
& Dentelles des plus à la mode;
c'est dans cette Boutique où toutes
les Perſonnes de qualité se fourniffent
; vous nepouvez pas douter
fi à Beaucaire il fera bien afforti.
Tous ceux qui voudront estre
mis dans le Mercure ou Extraordinaire
, tant pour leurs Pieces que
pour deviner les Enigmes , doivent
affranchir les ports de lettres s'ils
veulent y estre , c'est à quoy l'on
doit prendre garde .
L'on continue à distribuer le
Journal des Sçavans , &de Medecine
, pourfixfols le. Cahier , fans
discontinuer.
LI
LIVRES NOVVEAVX
$
du Mois d'Avril 1681 .
Diſcipline de l'Egliſe du Pere
Thomaſſin , in folio , trois tomes
, quinze livres ; les deux
premiers volumes ſe trouvent
dans la meſme Boutique pour le
meſmeprix.
Le Grand Dictionnaire François
par monſieur Richelet nouvellement
Imprimé à Lyon , &
augmenté par l'Autheur de beaucoupde
mots François qui avoient
eſté obmis dans la precedente
Edition , le tout rangéà ſa place
par le meſme Autheur ; Livre
utile & neceſſaire à tous les Sçavans
, in quarto deux Volumes,
tres -bien imprimé , fix livres,
vous en trouverez le prix tresmodique
, mais comme c'eſt un
livre d'un grand debit , l'on ſe
३
a iij
contente à tres-peude profit;auſſi
les Marchands des Provinces
ne le peuvent pas donner au
meſme prix.
Poëfies & Penſées Chrêtienne
par monfieur l'Abbé Gouffault
de la maiſon de Sorbonne
in douze, 30. fols.
:
Difcours prononcé par monfieur
de Launay , Avocat en la
Cour de Parlement, pourveu par
le Roy de la charge de Profeffeur
du droit François , in douze
s.fols.
Le Virgile traduit par monfieur
l'Abbé de Martignac , avec
pluſieurs figures en taille douce;
c'eſt celuy qui a traduit cy-devant
l'Horace, in douze trois volumes
, huit livres .
La Vie du Duc de Guiſe , in
douze , 30.fols.
LesMemoires de la Grace, du
Re
Reverend Pere Thomaſſin de
L'Oratoire,indouze trois volumes,
fix livres.
Le deuxième tome des Conferences
de Luçon , in douze,
deux livres , le premier ſe trouve
dans la meſme Boutique, pour le
prix auſſide 2. livres .
Molinei Opera, in fol. cinq volumes
augmenté d'un quart en
cette nouvelle Edition , ſeptante
livres.
Ammiani Marcellini Opera , in
folio , 12. livres...
Un nouvel Horace , avec des
Remarques , in douze , deux
volumes cinq livres. د
L'Homere Traduction nouvelle,
in douze , quatre volumes ,
douze livres. это
Officina Latinitatis , in quarto,
fixlivres.
Diſcours du Chevalier Digbi,
a iij
de la guerifon des Playes , par la
poudre de Sympatie , in douze,
nouvelle Edition, 30. fols . 소
Cicuta Aquatice , Historia &
Nox& Commentario illustrata à
Ioan. Iacobo Vuepfiro Med. Doct .
Scaphufiano , in quarto, 3 livres.
L'Art de guerir les Hernies,
du Sieur Deblegni , in douze,
trente fols.
La Princeſſe de Fez , in douze
, deux volumes du Sieur Préchac.
Le Beau Polonois du Sieur de
Préchac , in douze...
Le Stratageme d'Amour . in
douze.
Remede charitable de Madame
Fouquet,augmenté d'un tiers
en cette Nouvelle Edition , in
douze , 20. fols .
L'on continuë toûjours à di-
Aribuer l'Histoire de Don Quichro
chot de la Manche , de la nouvelle
Traduction , in douze, quatre
volumes, cinq livres.
Les Amours de Catulle, in douze,
quatre volumes , deux livres
dix fols.
Les Converſations de Mademoiſelle
Scuderi , in douze, deux
volumes , 2. livres dix fols.
NOTAROSE
CATALOGUE
DES PIECES
qui composent le treiziéme Extraordinaire
, intituléExtraordinaire
du Mercure Galant,
Quartier de Janvier 1681. don
né au Public le 15. Avril.
IL CONTIENT
Queſtion , UNe Réponse à la Si un amour fecret recompensé
de faveurs ,est à preferer à un amour
d'éclat qui donne de la jalousie fans
aucun plaisir.
Une Réponſe à la Queſtion, Si
pourune liaiſon de tendreſſe , il est
plus agreable de s'attacher à une
Perſonne deſeize ans , qu'à une de
trente.
Trois Réponſes à la Queſtion,
Lequel
Lequel est plus à plaindre, du Mary
jaloux , ou de la Femme du Mary
jaloux. Deux en Vers , & une en
Profe.
Quatre Réponſes à la Queftion,
Lequel doit estre estimé le plus
malheureux, ou l' Aveugle né ou cе-
luy qui a perdu la venë. Deux en
Profe , & deux en Vers.
Quatre Réponſes à la Queftion,
Ce que doit faire une Belle qui
est preſsée de se declarer par deux
Amans , dont l'un a beaucoup d'amour
& peu de mérite , & l'autre
beaucoup de mérite avec peu d'amour.
Deux en Vers , & deux en
Profe
Trois Réponſes ſur l'Origine
de la Chaſſe. Deux en Vers , &
une en Proſe , qui contient to ut
ce que l'on peut dire de curieux
fur ce ſujet , & qui eſt remplie
de citations d'Hiſtoire utiles , &
divertiſſantes. Trois
Trois Diſcours ſur les Superſtitions
& les Erreurs populaires.
Deux en Vers , & un en
Profe.
Trois Fables ſur l'Origine des
Bagues. Deux en Vers, & une en
Profe.
Trois Réponſes à la Queſtion,
Si l'Eau minerale , en quelque maniere
qu'elle soit priſe , est utile ou
dangereuse . Deux en Vers, & une
enProfe.
Un Diſcours ſur les effets de
l'Eau minérale .
Une Avanture tragique d'un
Singe.
Un Diſcours ſur le bien & fur
le mal que la frequente Saignée
peut faire.
Une Elegie.
Une Lettre en Profe & en
Vers , de Monfieur de Lignieres.
Un
Un Diſcours de l'Origine des
Anneaux, de leurs matieres & de
leurs uſages ; & de la vertu des
plus rares Pierres qui y ſont enchaffees
. On y voit auſſi tout ce
que divers Autheurs ont écrit
touchant l'Eſcarboucle.
Une Epiſtre en Vers .
Pluſieurs Madrigaux.
Explication de la Lettre en
Chifres du dernier Extraordinaire.
Une nouvelle Lettre en Chifres..
Les noms de ceux qui ont trouvé
le Mot de la derniere Hiſtoire
Enigmatique,
Une Enigme en Proſe.
Cent cinquante Madrigaux,ou
environ , ſur les Explications des
Enigmes des trois derniers Mois.
L'Explication de la derniere
Enigme en figure.
Les
Les noms de ceux qui ont expliqué
les Enigmes du dernier
Mois.
Pluſieurs Queſtions à décider,
& Sujets de Pieces d'érudition.
1
TABLE
TABLE
DES MATIERES
contenuës dans ce Volume .
A
Vant propos. 1
Entrée de M. l'Evesque de
Poitiersà Niort.
Converfions.
Hiftoire.
6
7
ibid.
Le Chardonnet Esclave , Fable. 17
Mort de monsieurle Commandeur
de Valbelle.
24
Mort de monsieurle Marquis de
Couvron. 25
Mort de monsieur l'Abbéde Vaux.
27
Mariage de monsieur de la Baume
, & de Mademoiselle de Laval.
29
Proceſſion ſuivie de Machines. 33
Lettre écrite de la Canée. 47
Apol
TABLE.
Apollon victorieux de l'Hyver. 54
Mort de madame Molé , Abbeſſe
de S. Antoine. 60
Mort de monsieur l'Evesque de
Meaux.
Benefices donnezpar le Roy
Hiftoire.
63
64
68
M. Bernardi aſſocie avec luy monfieur
de Ménon 94
Avantages pourle Commerce. 96
Naiſſance de Mars, en Vers . 98
Reception de monfieur de Châlons
au Parlement en qualité de Duc
&Pair. 103
Profeſſion de mademoiselle de Le-
υγ. 105
Pluſieurs Charges données dans les
Gardes du Corps. 106
M. Guilloire est reçen Avocat General
en la Cour des Monnoyes.
108
Mort de monsieurle Duc de Lefdiguieres.
109
Gou
TABLE.
Gouvernement de Dauphiné donné
à monsieur le Duc de la Feüillade.
111
Gouvernement de Baro donné à
monsieur le Marquis de Genlis .
ibid.
Regiment appellé de Sault , donné
au Fils de feu monsieur de Leſdiguieres.
112
Gouvernement de Briançon donné à
monsieur de S. André. 113
Mort de monsieur de la Vrilliere.
ibid.
Les Pleurs du Languedoc au Zéphir.
118
Réponse à la derniere Lettre en
Proverbes. 123
Balet du Triomphe de l'Amour
dancé à Paris. 134
Meffieurs de Saint Romain & de
1
Harlay nommez par le Roy
pour les Conferences de l'Empire..
135
Départ
TABLE.
Départ de monsieur le Duc de Mortemar.
136
Lettre intitulée , Réponſe pour
la Spirituelle Inconnuë qui
s'intereſſe ſi obligeamment
dans mes avantures , 139
Tout ce qui s'est paſſé dépuis ledêbarquement
des Ambaſſadeurs de
-Moscovie à Calais juſques au
jour de leur depart de Paris;
leurs Audiences ; ce qu'ils ont
veu, & ce qu'ils on dit. 153
Mort de monsieur Poncet. 237
M.du Iardin devenu Doyen des Se
cretaires du Roy. 240
Loteries du Roy , Lots & Vers fur
ceSujet. 241
Loteries défenduës . 256
Gouvernemens & Lieutenances de
Roy données par Sa Majesté.
256
Sermon de monsieur l'Abbé Flechier
257
Ex
TABLE.
Explication de la premiere Enigme
en Vers , 258
Noms de ceux qui l'ont expliquée.
ibid.
Explication de la Seconde Enigme
en Vers. 259
Noms de ceux qui en ont trouvé le
Mot. 260
Noms de ceux qui ont trouvé le sens
dedeux.
Enigme.
AutreEnigme.
Modes nouvelles.
Fin de la Table.
261
266
267
268
EX
6038030603 803 8003003 2003-03
8888.888888888888888
EXTRAIT DV PRIVILEGE
duRoy.
PA Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en ſon Conſeil , Jun-
QUIERES. Il eſt permis àJ.D. Ecuyer , Sieur de
Vizé , de faire imprimer par Moisun Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur L & DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacun defd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auſſi defenſes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs , Graveurs&
autres , d'imprimer , graver & debiter
leditLivre ſans le conſentement de l'Expoſant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
ſervant à l'ornement dudit livre , meſme d'en
vendre ſeparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende,
& confifſcation des Exemplaires contrefaits
, ainſi que plus au long il eſt porté auditPrivilege.
Regiſtré ſur le Livre de la Communauté le
J.Janvier 1678.
Signé E, COUTEROT. Syndic.
Et
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé& tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joülr ſuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
31. May 1681.
Avis
Avis pour placer les Figures.
L
'Air qui commence par , Re
venez,haftez- vous, Printemps,
doit regarder la page 52
La Veuë de la grande Fontaine
du Jardin d'Aranjuez , doit regarder
la page 134
L'Air qui commence , Depuis
le retour du Printemps, doit regarder
la page 236
La Loterie Royale, doit regarder
la page 243
I
MERCURE
GALANT
MAY01681 .
LYOU
DE
E nom deGranda
eſté donné àbeaucoup
de Princes,
mais aucun ne l'a
jamais eu à ſi juſte
titre que noſtre auguſte Monarque.
S'il ſe diftingue à la Guerre
entre les autres Souverains du
Monde , c'eſt par un ſi grand
nombre de Victoires , qu'il eſt
aiſe de connoiſtre qu'il en peut
May 1681 . A
2
MERCURE
ſeul arreſter le cours . S'il s'attache
à ce qui regarde la juſtice
bu'un Roy doit rendre à ſes Peuples
, il ne ſe contente pas d'en
reformer un abus. Il fait examiner
à fond tous ceux qui s'y font
gliſſez ou qui s'y peuvent gliſſer,
& par un Code nouveau il épargne
à ſes Sujets de longues &
ruineuſes procedures. Enfin s'il
s'applique à des actions de pieté,
& dignes d'un Prince qui porte
le nom de Tres- Chreſtien , c'eſt
avec un zele qui attire tous ſes
foins; & comme il ne ſuffit pas
d'imaginer de beaux Reglemens,
ſi l'on ne trouve moyen de les
faire reüffir, Sa Majesté, apres en
avoir tant fait pour faciliter la
converfion de ceux de la Religion
Pretenduë Reformée , cherche
inceſſamment à lever tous
les obſtacles qui les peuvent re-
A 1801 tenir .
GALANT.
3
tenir. La nouvelle Ordonnance
qu'on a publiée en eſt une preuve.
Quelques- uns d'entr'eux balançoient
à ſe faire Catholiques
par la crainte du crédit qu'ont les
Seigneurs des Lieux de leur demeure,
qui font de la meſme Religion,
ſur ceux qui font la diſtribution
des Gens de guerre qui y
paſſent ou ſejournent. Ils eſtoient
perfuadez avec beaucoup d'aparence
de raiſon , que s'ils ſe convertiſſoient,
l'indignation que ces
Seigneurs en pourroient avoir,
les feroit charger de ce Logement
de Gens de guerre ; & pour
leur oſter tout ſujet de crainte, le
Roy a ordonné que tous ceux de
ſes Sujets qui ont fait abjuration
de l'Heréſie de Calvin depuis le premier
de Ianvier , ou qui la feront
à l'avenir , feront dechargez pendant
deux ans , non seulement de
A ij
4 MERCURE
Ses Gens de guerre, tant d'Infanterie
que de Cavalerie Françoise &
Etrangere , de quelque condition
qu'ils soient , qui paſſeront , logeront,
&fejourneront , ouseront envoyez
en Quartier dans les Villes
&Lieux de leur refidence actuelles
mais auſſi de toutes impoſitions &
aides qui ſe pourrontfaire àl'occafion
de ces meſmes Logemens.
Vous voyez , Madame , avec
quelle exacte vigilance le Roy
employe les précautions les plus
ſeûres pour mettre ceux de cette
Religion dans une entiere liberté
deſe convertir. Auſſi leur Party
eſt- il fort diminué depuis quelque
temps. Nos Miſſionnaires répandus
dans les Provinces,y font
de tres - grands progrés , & c'eſt
quelque choſe de ſurprenant de
voir toutes les ſemaines des cinq
&fix cens Perſonnes abjurerdans
le
GALAN T. د 5
1
lePoitou. Rien ne ſçauroit égaler
les foins de Monfieur l'Eveſque
de Poitiers ,qui fait éclater un ze-v
le extraordinaire pour tirer d'erreur
ceux qui l'ont reçeuë avec
la naiſſance. Ce digne Prélat fit
ſon Entrée à Niort , ſeconde Villede
fon Dioceſe , ſur la fin du
dernier mois. Tous les Corps
tant du Clergé , que de la Juſtice
& de la Ville , allerent fort loin
au devant de luy ,& luy firent à
l'envy tous les honneurs qu'il
pouvoit attendre. Apeine fut- il
dans la Maiſon preparée pour fon
Logement , qu'on la vit environnée
de plus de deux mille Per..
ſonnes qui luy demandoient l'ab--
ſolution de l'Héreſie . Il la leur
donna apres les Inſtructions neceſſaires
, avec tant de marques
de joye & de charité , qu'il fut
admiré de tout le monde. Cetic
A iij
6 MERCURE
charité parut non ſeulement dans
ſon extréme application à des devoirs
ſi preſſans , mais encor dans
le ſecours qu'il preſta à un fort
grand nombre de Malheureux .
Pendant tout le temps de ſon ſejour
, il ne ſe fit à Niort aucune
Solemnité à laquelle il n'aſſiſtaſt
avec une pieté toute exemplaire.
Ce ne fut pas ſans que divers
éloges publics qu'il fut contraint
d'écouter , fiffent fort ſouffrir ſa
modeſtie . Sur tout, le Pere Bonnet
, de l'Oratoire , preſchant devant
luy le 3 de ce mois dans l'Egliſe
des Carmelites , ſe ſervit de
termes ſi juſtes & fi bien choiſis,
dans le Compliment qu'il luy adreſſa,
qu'il ne pouvoit confirmer
avec plus de gloire l'approbation
qu'il s'eſtoit acquiſe de tout le
Païs par ſes Sermons du Carefme.
11
GALANT ブ
1
Il y a eu icy dans le meſme
temps beaucoup de Converſions
de Perſonnes remarquables , en
trel leſquelles il s'en eſt fait une,
dont fi la force de la verité a infpiré
le deſſein , on peut dire que
l'amour en a haſté l'exécution.En
voicy les circonstancesitas sievi
Un Cavalier ſe promenantfeul
aux Thuileries ,y vit une jeune
Demoiſelle qui luy parut toute
aimable. Elle avoit l'air fin ,la
taille bien priſe,s& tant d'agré
ment fur le vifage , quoy qu'avec
des traits irreguliers , que dés ce
premier moment il en eutle coeur
touché. Il la regarda avec un plai-P
fir qui auroit den luy eſtre ſuf
Pe
pect , s'il en euſt voulu penetrer
la cauſe; & apres qu'elle ſe fut retirée
, il en conferva une idée ſi
forte , que la rencontrant le lendemain
dans le meſme Lieu ve
A iiij
8 MERCURE
tuë d'une autre maniere , il n'eut
pas de peine à la reconnoiſtre. Il
la vit ainſi cinq ou fix fois fansh
trouver perſonne qui la connuſt.
Cela luy fit croire que c'eſtoit
une Fille de Province ;& pour
découvrir qui elle estoit ,il ſe reſolvoit
enfin à la ſuivre , quand il 7
apperçeut un de ſes Amis qui la
ſalüa . Il le joignit auſſi-toſt,& luy
demanda ſi ce ſalut eſtoit civilité
generale pour toutes les Belles,
ou particuliere pour une Perſonne
qui luy fuſt connuë. Il reçeut
de luy l'éclairciſſement qu'il fouhaitoit
: mais s'il apprit avecjoye
que la Belle vivoit à Paris avec
une Mere qui n'aſpiroit qu'à la
marier, il apprit en meſme temps
avec beaucoup de chagrin qu'elle
eſtoit d'une Croyance contraire
à la fienne. Ses eſperances,
formées confufément par l'amour,
fe
4
7
وي
GALANT.
ſe trouvoient détruites par cette
nouvelle. Cependant les ſentimens
de fon coeur l'emportant ſur
ſa raifon , il voulut lier habitude
avec la Belle,& crût n'y pouvoir
mieux reüffir qu'en ſe feignant
Religionnaire.Ainſi l'ayant aperçeuë
le jour ſuivant , accompagnée
ſeulement d'une Parente , il
fit ſi bien, qu'en paſſant tout pro
che d'elle , fon Epée s'embaraffa
dans un des Rubans qui estoient
autour d'un petit Habit d'Eté
qu'elle portoit , couleur de roſe .
LaBelle qui ſe ſentit arreſtée,demanda
au Cavalier s'il ne vouloit
point faire grace à fon Ruban. Il
luy répondit , que quand il l'emporteroit
, elle devoit peu s'en
inquieter , puis qu'il luy laiffoit
un gage qui estoit d'un
autre prix . La galanterie de la réponſe
obligea la Belle à repli-
Av
10 MERCURE
quer : & la converſation s'eſtant
noüée inſenſiblement, le Cavalier
luy fit croire qu'ill'avoit veuë plufieurs
fois à Charenton , & qu'il
fouhaitoit depuis longtemps de
trouver l'occaſion que le hazard
luy avoit fait naiſtre. Ils ſe ſeparerent
fort ſatisfaits l'un de l'autre:
& la Belle eſtant venuë pluſieurs
autres foirs aux Thuileries, le Cavalier
luy fit paroître des ſentimés
fi paffionnez , qu'ils firent l'effet
qu'il en avoit attendu. La Parente
de la Belle , qui le croyoit du
meſme party pour ce qui regarde
la Religion , favoriſoit cet amour
naiſſant , & en peu de jours les
aſſurances que le Cavalier donna
du ſien , allerent ſi loin , qu'elle
ſe crût en droit de luy dire qu'il
n'avoit quà ſe declarer avec la
Mere , & qu'on tâcheroit à le
د
Tervir.Le Cavalier.que cette propoſition
GALANT. LI
poſition embaraſſa , pria la Belle
de venir le lendemain accompagnée
de pluſieurs Perſonnes ,
afin qu'il puſt luy dire un ſecret
fans eftre entendu de ſa Parente.
La choſe ſe fit comme il l'avoit
ſouhaité. Une Amie commune
accompagna la Parente,
& apres un tour d'Allée , le
Cavalier qui les avoit jointes ,
engagea la Belle à les laiſſer
quelques pas derriere , pour apprendre
ce qu'il avoit à luy confier.
Il commença par les plus
tendres proteſtations , & apres
luy avoir fait ſes remercîmens
de ce qu'elle conſentoit qu'il la
demandaſt en mariage , il adjoûta
, que ne voulant point
qu'on luy reprochaft de l'avoir
trompée il ſe fentoit obligé
de luy decouvrir qu'il trouvoit
د
de
12 MERCURE
,
de grands abus dans la prétenduë
reforme de leur Eglife , &
que n'en croyant de vraye que
la Catholique , il ne pouvoit
ſe defendre de renoncer à l'erreur.
Ce diſcours ſurprit la Belle
, mais fans luy donner aucun
chagrin. Elle demanda s'il avoit
pris une veritable reſolution , &
le voyant comme inébranlable
dans ſon deſſein
elle ne put
luy cacher qu'elle estoit perfuadée
auffi bien que luy , que la
Religion qu'elle profeffoit n'eftoit
point la vraye : qu'on l'avoit
déja inſtruite ſur plufieurs
doutes : que la crainte d'une
Mere de qui elle dépendoit ,
l'avoit empeſchée de pouffer
plus loin l'éclairciſſement qui
luy eſtoit neceffaire : & que
fon exemple la fortifiant , elle
écouteroit avec plaifir les mêmes
Per
GALANT.
13
お
Perſonnes qui avoient ſervy à
le détromper. Le Cavalier ménagea
la choſe ſi addroitement ,
qu'il la mit en conférence avec
un des Hommes les plus conſommez
dans ces fortes de matieres
. Ce ſcavant Homme la
convainquit ſi bien de la verité ,
que ſon Amant ne crût plus aucunpéril
à luy avoüer la tromperiequ'il
luy avoitfaite.Elle ne pût
l'en blâmer ; & l'amitié qu'elle
avoit pour ſa Parente, l'obligeant
àſouhaiter que les lumieres qu'-
elle recevoit ſe répandiſſent ſur
elle, il ne luy fut pas poſſible de
luydéguifer ce qui fe paffoir. Elle
eut cependant beau faire . Sa Parente
ceſſa d'eſtre ſon Amie , fi
toſt qu'elle luy parla d'ouvrir les
yeux à la verité ; & apprenant
que le Cavalier eftoit Catholique
, le chagrin qu'elle eut de
voir
14 MERCURE
voir que c'eſtoit par luy que la
Belle changeoit de Religion , &
qu'elle avoit elle-meſme contribué
à ce changement , en foufrant
leurs entreveuës , luy fit former
le deſſein d'empeſcher leur
mariage. Les avis qu'elle donna à
la Mere de la Belle , l'aigrirent ſi
fort contre fon Amant , qu'il euſt
eſté mal reçeu s'il euſt fait quelques
avances . Cette Mere au deſeſpoir
, n'oublia rien pour gagner
ſa Fille. Elle pria , elle menaça ,
& ſes menaces n'obtinrent pas
plus que ſes prieres. La Belle ſoûtint
ces divers aflauts avec une
fermeté qui ne ſe peut concevoir;
& tous les obſtacles qu'on luy fic
naître ayant eſté ſurmontez par
fon courage , il falut enfin la laiffer
maîtreſſe de ſes volontez. La
cerémonie de ſon Abjuration a
eſté publique , & s'eſt faite icy
depuis
GALANT. 15
depuis affez peu de temps. Si le
bonheur qu'elle s'eſt acquis par
là luy doit donner de la joye, ſes
peines ſont grandes pour ce qui
regarde l'intéreſt de ſon amour .
Sa Mere indignée de fon changement
de Religion , ne peut
pardonner au Cavalier qui en eſt
la cauſe. Les avantages que la
Belle trouveroit en l'époufant ,
ne la touchent point,& pourempeſcher
qu'elle ne luy parle , elle
la fait obſerver par tout. D'un
autre coſté , le Pere du Cavalier
qui a ſçeu la choſe , ne trouvant
point la Belle affez riche, defend
à fon Fils de fonger à elle ; &
dans la contrainte où ils font forcez
de vivre , ils n'ont que les
Lettres pour ſe conſoler. Ils
cherchent en s'ecrivant , ce qu'il
y a de plus fort pour ſe jurer l'un
à lautre une conſtance eternelle ,
&
16 MERCURE
&eſperent que le temps les fera
venir àbout de tous les obstacles
qui les font ſouffrir.
S'il peut quelque choſe pour
les Amans malheureux , il eſt
d'un foible ſecours pour adoucir
les diſgraces de la nature de celle
que nous repréſente la Fable du
Chardonnet que je vous envoye.
Monfieur Chappuzeau de Baugé
, qui en eſt l'Autheur , a voulu
ſuivre Marot , qui dans ſon
Eglogue à François I. a dit Chardonnet
, & non pas Chardonneret.
Cependant l'uſage l'a emporté
pour ce dernier mot , & c'eſt
celuy dont la plupart des Autheurs
ſe ſont ſervis depuis ce
temps- là..
忠染
LE
GALANT. 17
LE
CHARDONNET
ESCLAV E.
FABLE .
R netice tow
Ien n'estfixe icy bas, tout paf-
Dit unjour en moraliſant ,
Un jeune Chardonnet gisant
Dans le triſte Réduit d'une Cage
fortSombre.
Sans ceffe il pouſſoit des ſoûpirs ,
Mille reflexions attaquoientſamémoire,
2
Et l'accabloient de déplaiſirs.
Voila comment j'ayſçeu l'histoire.
On voyoit entre deux Coteaux ,
Couverts de jeunes Arbriffeaux ,
Couler
18 MERCURE
Couler une claire fontaine.
Son murmure attiroit du Bois& de
la Plaine
Les plus charmans Oyſeaux
Qui venoient au bruit deſes eaux
Conter en gazoüillant leur amou
reuſe peine.
L'un d'entr'eux , Chardonnet d'hon
neste extraction
Suivant de ſes Parens la commune
folie,
Donna dans la conjonction.
Il aimoit avec paſſion
Certaine Chardonnete éveillée &
jolie. ٢٢
Ilfaitsi bien qu'avec elle il s'allie;
Tous deux estoient égaux en qualitez
, en bien ,
Tous deux jeunes , bien faits , ſpirituels
, aimables ,
Galans , honnestes , Sociables ,
Et fur tout , Chardonnet tres grand
Musicien
Enfin
GAL AN T. 19
Enfin il ne leur manquoit rien.
Au bout de quelque temps , Chardonneteféconde
Fit Chardonnet Papa d'un petit
Chardonnet ,
L'Oyfeau leplus joly du monde ;
Chacun en estoit satisfait.
On éleve avec ſoin ce petit Fils
unique ,
Son Pere avec plaisir luy montroit
la Musique ,
Ily réuſſiſſoit mieux qu'on ne peut
penser.
Mille Oyſeaux envieux tâchoient
de le paſſer ,
Mais là-deſſus il leur faisoit la
• nique ;
Ils le haïffoient tous , & tous par
politique
careffer.
Le voyoient , le loüoient, le venoient
Le Pere Chardonnet vint lors à trẻ-
passer
Son
20 MERCURE
Son Fils en reffentit une douleur
amere ,
Il vivoit jeune encor ſous l'aile
d'uneMere
Dont le Bien attiroitpluſieurs Adorateurs
.
Sans ceffe ces petits Chanteurs
Luy venoient tendrement exprimer
leurs langueurs .
La chair quelquefois eftfragile,
Chardonnete estoitjeune , &fentoit
des ardeurs
Propres à ruiner l'intereſt du Pupile.
La Mort la délivra des peines de
l'amour ;
Nostre pauvre Orphelin déplorefa
mifere ,
Afix mois il ſe voit seul , triste ,
Solitaire ,
Couchant tout seul la nuit , paſſant
tout seul lejour ;
Mais de tout , comme on dit , on se
fait habitude
Le
GALANT. SAI
Le temps de fon esprit bannit l'inquietude;
Ilſe vit de grands Biens , cela le
confola;
Sans debtes ,fans procés ,Sans amour,
Sans envie ,
Il couloit doucement la vie
Heureux s'il s'en fuſt tenu là.
D'un tas defaux Amis que la Cuiſine
attire ,
Noftre indolent Oyseauſe vit afſaſſine
;
Ils avoient chaque jour le moment
affiné ,
Pas un deux fois nese le faisoit
dire.
Ilssçavoient l'heure du Diné ;
Quand il est quſtion de frire ,
On n'attend pas midyfonné.
Chardonnet avoit l'ame belle ,
Il régaloit ſplendidement,
Chez luy tout estoit par écuelle.
Entre nous , ce bon traitement
Plaifoit
22 MERCURE
.: Plaiſoit fort à nos Paraſites ;
Chardonnet recevoit visites fur
viſites ,
Traitoit toûjours également.
Enfin de ses moyens la ſource diminuë,
Dans peu de temps il n'eut plus
rien ;
Pour luy de ſes Amis l'ardeur est
Suspenduë ;
Et quandle Malheureux cut tout
mangé Son Bien ,
Au Diable l'Amy qui dit , tien .
Enfin dupauvre Oyseau l'honneſteté
trabie ,
Luy fait ouvrir les yeux, &voir de
tous costez
Des bafſſeßes , des lâchetez,
D'indignes Partisans du Monstre
de l'Envie ,
De qui le veninſatrifie 3
Le mérite innocent à leurs méchancetez.
Pendant
GALANT.
213
Pendant qu'il refléchit , pendant
qu'il examine ,
Il est preſſé de la famine......
Comme il cherchoit à vivre, il tom-
Asbe par malheur 25.0
Dans les Filets de l'Oyfeleur ;
Ce coup fatal l'acheve, &dansſon
infortune
Ilvoit de mille Ingrats l'allégreſſe
samcommune
Qui triomphe de fa douleur.
Prodigues , profitez d'un exemple
fenſible
Conpoiſſez les Amis aux démarches
qu'ils font ,
Que leur zele éprouvé juſques à
l'impoſſible ,
-Vous persuade ce qu'ils font.
Sivous ne consultezque vostre esprit
こ
Craignez du Chardonnet le deſtin,
volage,
& la Cage.
Monfieur
24
MERCURE
Monfieur le Commandeur de
Valbelle eſt mort à Marseille le
61. du dernier Mois , âgé de 61 .
ans. Il eſtoir Chef d'Eſcadre des
Armées Navales de Sa Majesté ,
&auffi confideré chez les Etrangers
que dans le Royaume. Vous
en avez entendu ſouvent parler
pendant nos dernieres guerres ,
dans leſquelles il s'eſt acquis une
eſtime generale. Il a commandé
en pluſieurs occaſions importantes
avec un fort grand fuccés , &
s'eſt diſtingué dans tous les Emplois
qu'il a eus en France , en
Angleterre , en Italie, &à Malte.
Il eſtoit Oncle de Monfieur le
Marquis de Valbelle , Grand Senéchal
de Marseille, qui ſe ſignala
à la Journée de Cokberg en
Allemagne , lors qu'il commandoit
les Chevaux-Legers de la
Garde de Sa Majeſté. Le feu
CommanGALANT.
25
Commandeur dont je vous parle
eſtoit dans une ſi grande veneration
en Provence , que l'on y
fait travailler à un magnifique
Mauſolée dont je pourray vous
envoyer le deſſein. On le doit
faire pareil à celuy que la Republique
de Gennes fit dreſſer à feu
Monfieur de Valbelle ſon Pere,
qui fut tué en commandant au
fameux Combat des Galeres de
France , contre celles d'Eſpagne,
donné devant la Ville de Gennes
, qui admira l'intrepidité d'un
Vieillard , que douze bleſſures
mortelles furent incapables d'ébranler
à l'âge de foixante &
quinze ans . Je croy vous avoir
parlé de ſa Maiſon , lors que le
Roy donna l'Eveſché d'Allet à
Mr l'Abbé de Valbelle , Agent
general du Clergé de France.
On a eu avis de Valenciennes
May 1681. B
26
MERCURE
que Monfieur le Marquisde Couvron
y eſt mort le 19. du meſme
mois. C'eſtoit un Gentilhomme :
de l'illustre & ancienne Maiſon:
de Pippemont en Flandre , à qui
quantité d'éclatantes actions avoient
acquis grande reputation...
dans la guerre . Il a ſervy quinze
années dans l'Infanterie , & donné
des marques d'une valeur extraordinaire
pendant le Siege de
Candie,dans le Regiment d'Harcourt.
En ſuite il a eſté Capitaine
dans celuy d'Anjou , & s'eſt:
acquité glorieuſement de cet
Employ.En 1664.il eut une Compagnie
de Cavalerie , & un peu
apres un Regiment qu'il a commandé
juſqu'à ſa mort. Sa Majeſté
a eu la bonte de gratifier
Monfieur le Chevalier de Couvron
ſon Frere d'une Compagnie
de Cavalerie en pied. C'eſt le
qua
GALANT. 27
quatrième de ce nom , &l'unique
qui en reſte , y en ayant déja
cu trois de tuez dans le ſervice.
Madame la Marquife d'Haraucourt
eft leur Soeur. Pour peu
qu'on vous ait parlé de cetteDame,
vous ne ſçauriez ignorer que
ladelicateſſe de ſon eſprit répond
admirablement à l'éclat de fa
Beauté.
06
Mr l'Abbé de Vaux eſt mort
dans le meſme temps. Il s'appel.
loitGuy Lanier , prenoit la qualité
d'Aumônier duRoy , & eftoit
Abbé Commandataire de S. Eftienne
de Vaux prés S.Jean d'Angely
, Prieur de S. Saturnin & de
Chaſteaugotier en Anjou,&
ceſſivement Archidiacre & Chanoine
des Eglifes d'Angers , de
Paris , de Xaintes, où depuis peu
on l'avoit pourveu duGrand Archidiaconné,
& d'une Prebende .
T
fuck
Bij
28 MERCURE
Il avoit eſte Official & Grand-
Vicaire des meſmes Eglifes , &
Deputé à l'Aſſemblée du Clergé
en 1635. Les Pauvres perdent
beaucoup à ſa mort , qui eſt arrivée
à Xaintes le 20. de l'autre,
mois . Il n'épargnoit rien pour les
ſecourir , & les conſoloit également
par ſes charitez & par ſes
inſtructions. La Famille de Lanier
eſt
T
2
tres - confiderable en Anjou ,
& alliée aux meilleures Maiſons,
de la Province,où elle a toûjours
poſledé les premieres Charges,
de Preſidens , Lieutenans Generaux,
& de Maires . De cette Famille
eſtoit Jean de Lanier , qui
épouſa une Niéce de Monfieur le
Chancelier de Prat , depuis Car-,
dinal & Legat en France .Elle por.
te pour Armes en champ d'azur,
à l'Echiquier chargé de quatre
Laniers. Le Pere de celuy dont je
vous
GALANT. 29
vous parle , a eſté Doyen du
Grand Conſeil .
こ
Je viens d'apprendre que Mr
de la Baume , Seigneur de Chafteaudouble
, Confeiller au Parlement
de Dauphiné , a épousé
Mademoiselle de Laval depuis
peude temps. Il a l'eſprit agreable,
la mine & la taille avantageufe
, & ce je ne- fçay - quoy dans
tout ce qu'il fait, qui ſemble particulier
aux Perſonnes de naiffance
Ses Anceſtres tirent leur
origine de Bretagne , où leur
Famille a maintenu ſon élevation
pendant pluſieurs fiecles avant
& apres la reünion de cette gradeProvince
à la Couronne. Les
Guerres d'Italie ,& les Troubles
du Royaume arrivez dans le Siecle
precedent , leur donnerent
occafion de paſſer en Dauphiné,
& de ſignaler leur zele, & leur fi
Biij
30
MERCURE
delité inviolable au ſervice de
nos Roys,quoy qu'ils fuſſent faits
prifonniers diverſes fois par le
fuccés des Armes du Party con
traire.Son Biſayeul fut connu par
là , & favorisé du Cardinal de
Tournon , Premier Miniſtre d'Etat,
ce qui luy facilita le Mariage
de Jeanne de Broe , Soeur de Bon
de Broé,Preſident en la Premiere
des Enquestes du Parlement de
Paris. De ce Mariage ſortirent
trois Fils, qu'un vray merite ren
dittres- confiderables. Ils eurent
diferentes Seigneuries qu'ils ont
laiſſées à leurs Enfans , avec pluſieursCharges
de Juſtice, de Finace,
& d'Epée, dont ils ſe ſont tous
acquitez avec honneur.Ces Seigneuries
font Chaſteaudouble, Penaret,
Cobovin ,le Peru , la Baume
fur Veoure , la Rochete, Aygluy,
Amblaiſe, Sainte Croix, S.Jullien ,
Barfac,
:
GALAN T.
31
Barſac, Quint, Pontez , &c. Cette
Famille a donné cinq Conſeillers
au Parlement de Dauphiné , un
Conſeiller au Grand Conſeil , un
Maistre des Requeſtes de l'Hoftel
de Marie de Médicis, un Com.
miſſaire de la Chambre de Juſticede
Paris, des anciens Capitaines
de Vieux Corps , & deux
Gouverneurs de la Ville,Tour, &
Chaſteau de Creſt , dont le premier
a eu la Commiſſion de Colonel
des Dragons pour l'Allemagne
fous Loüis XIII . L'Ayeul
& le Pere de Monfieur de Chafteaudouble
, qui eſt de la Branche
aînée , ont eſté Doyens du mefme
Parlement de Dauphiné , &
tous deux Conſeillers d'Etat . Son
Ayeule eftoit Fille de Jean de la
Croix, Comte de S. Vallier & de
Val , Preſident au Parlement , &
en ſuite Eveſque & Prince de
1010
B iiij
32 MERCURE
Grenoble ; & fa Mere eſtoit de
la Maiſon de Scarron , Niéce de
Pierre Scarron auffi Evefque &
Prince de Grenoble, & de Madamela
Maréchale Duchefſe d'Aumor
.Mademoiselle deLaval qu'il a
épousée, eſt d'une beauté ſurprenante
, accompagnée d'un air de
douceur qui la fait aimer de tout
le monde. Elle a la taille admirable
, beaucoup de grace dans ſes
manieres , & une fineſſe d'eſprit
qu'on ne peut trop eſtimer .Mr de
Laval ſon Pere , eſt Seigneur de
Laval-de S. Marcel;& Madame fa
Mere fort de la Maiſon de la Ferté
- Senecterre . Mr l'Eveſque de
Viviers a fait la ceremonie de ce
Mariage dans ſon Dioceſe , & reçeu
chez luy tous ceux de la Nôce
, qu'il a regalez pendant pluſieurs
jours avec la magnificence
&la politeſſe qu'on ſçait luy eſtre
ordi
GALANT.
33
ordinaires . Ce Prelat eſt de la
Maiſon de Suze, Oncle du Comte
de ce nom , de Monfieur l'Eveſque
de S. Omer , & de Monfieur
de Marquis de Breſſieux,
dont les Mariez font prochesParens
. La Terre de Chaſteaudouble
eſt une des plus belles de
Dauphiné,tant par ſa ſituation &
ſes Bâtimens , que par ſes dépen
dances, ſes embelliſſemens ,& la
facilité de ſon revenu , qui eſt
fort confiderable. Cette Famille
porte, d'or à la Bande vivrée d'azur,
à l'Hermine de ſable .
Voſtre Amie , que vous me
mandez eſtre allée à Sainte Reyne
, a fait ce Voyage dans un
temps , où elle ſera témoin d'une
ceremonie bien particuliere.C'eſt
une Proceſſion des plus folemnelles
, qui ſe fait tous les ans le Dimanche
de la Trinité , depuis la
1
1
Bv
34
MERCURE
Ville de Flavigny juſqu'en ce
Bourg là. Voicy ce qui s'y prati
que . Le jour que je viens de vous
marquer , le Curé & Chapitre de
Ş.Geneſt de Flavigny,ſe rendent
à l'Egliſe de l'Abbaye dés cinq
heures du matin , & un peu apres
on en voit fortir la Gendarmerie
des Garçons en tres grand nombre
, tous fort leſtes avec leur
Enſeigne , Fifres , Tambours , &
Hautbois. Ils font precedez d'une
Compagnie de petits Garçons
auffi fort propres , ayant leur Cal
pitaine , leur Enſeigne , & leur
Tambour. Apres eux, on voit la
Gendarmerie des Hommes , qui
ont pour leur Capitaine le pret
mier des Echevins . Ces trois
Compagnies precedent la Banniere
ou Gonfanon de l'Eglife
Paroiffiale de S. Geneſt , dertiere
laquelle marchent deux à-deux
quan
GALAN T.
35
4
-
propre- quantité de Filles tres
ment habillées , portant chacune
quelque Inſtrument de la Paffion.
En fuite ceux qui reprefentent
les douze Apoſtres , vont de
file tous pieds nus , veſtus à l'Apoftolique,
avec des marques qui
les font diftinguer les uns des
autres. On prend pour cela des
Hommes forts & robuſtes , qui
ont quelque reſſemblance avec
les Portraits qu'on fait de ces
Saints ; &ainſi celuy qu'on choifit
ordinairement pour tenir la
place de Saint Pierre dans cette
Proceffion , eſt un bon Vieillard
d'affez belle taille , avec une barbe
courte & épaiſſe, portant deux
grandesClefs à ſa main ,& ayat en
tefte une Thiare à l'antique. Ces
Apoftres ſont ſuivis de trois grandes
Filles , qu'on nomme les trois
Maries. Elles tiennent chacune
une
36 MERCURE
une Boëte en leur main , & n'ont
point d'autre Coifure à leur teſte
que leurs cheveux naturels.
Pluſieurs autres Filles marchent
apres elles , portant les Reliques
tant de l'Egliſe Paroiſſiale que de
celle de l'Abbaye de Flavigny.
Cette nouveauté vous pourra
furprendre. Elle ſurprit un des
grands Prelats de ce Royaume,
qui eſtant aux Eaux de Sainte
Reyne , ne pût apprendre ſans
étonnement qu'on fiſt porter des
Reliques par des Filles ; mais
quand il eut veu de quelle maniere
& avec quelle devotion
cela ſe pratique , il approuva ce
qu'il avoit condamné d'abord.
De toutes les Filles qui briguent
P'honneurd'effre employées dans
cette ceremonie , on choiſit
toûjours les plus modeſtes &
les plus qualifiées. Elles font
1ου
GALANT.
37
د
toutes habillées de blanc d'une
meſme forte, ayant un grand Voile
ſur leur teſte , à la maniere des
Religieuſes Novices qu'elles
abaiſſent en forte que leur viſage
demeure caché. Leur Habit eſt
de toile fort propre , mais fans
aucun ornement ; & fi quelquesunes
ont une Jupe de ſoye ſous
cetHabit, on prend garde qu'elle
foit toute ſimple , & d'une couleur
qui n'éclate point. Deux Filles
portent un Brancard ſur leurs
épaules, les Reliques y ayant eſté
attachées auparavant par le Sacriſtain.
Elles marchent toutes de
ſuite, avec une modeſtie édifiante
, & gardent une diſtance raiſonnable
entre chaque Relique ,
qu'elles portent. Comme il y en
a quantité dans cette Abbaye ( ce
qui eſt ordinaire à celles de l'Ordre
de S. Benoist ) on voit aufſi
un
38 MERCURE
un tres-grand nombre de Filles
marcher en ordre dans cette Proceffion.
Celles qui portent les
Reliques de Sainte Reyne , comme
ſes deux Bras , ſon Coeur , &
fon Chef, vont apres toutes les
autres. Enfin on voit celle qui repréſente
la Sainte , richement
veſtuë , ayant un Voile blanc fur
ſa teſte , & une Couronne par
deſſus. Elle eſt la ſeule qui ne ſe
couvre point le viſage. Une tresbelle
Echarpe de ſoye luy pend
parderriere en forme de Mante',
&elle tient une Palme enrichie
de Diamans , de Rubis & d'Emeraudes
, & embellie de Fleurs &
de Rubans des couleurs les plus
brillantes. Elle porte la Chaîne
de fer , qui a eſté un des inftrumens
du Martyre de Sainte Reyne.
Le grand Anneau qui eſt au
milica , fert comme de Ceinture
à
.
GALANT .
39
à cette Fille , qu'on choiſit exprés
d'une taille deliée. Les deux extrémitez
de la Chaîne ſont portées
par deux petites Filles , que
l'on prend ſoin de parer. Deux
petits Pages tiennent la queuë de
la Reyne , qui eſt précedée par
d'autres petites Filles ayant des
Corbeilles pleines de Fleurs, qu'
elles répandent fur les lieux de
fon paſſage . Un grand Page porte
derriere elle un Paraſol ſur ſa
teſte ; & quatre Hommes , armez
chacun d'une Halebarde , font à
fes coſtés , pour luy épargner l'incommodité
de la Foule. Apres
que toutes les Reliques ſont paf
ſées , on voit le Clergé en tresbon
ordre , chantant des Hymnes
en l'honneur de Sainte Reyne.
Les Preſtres Societaires de la
Paroiſſe , ſuivis du Curé , marchent
tous en Chapes devant la
Croix
40 MERCURE
Croix de l'Abbaye , qui eſt précedée
du Bedeau & du Thurifere
. LesReligieux võt en ſuitedeux
à deux, reveſtusauſſi de tres -belles
Chapes , & fuivis des Chantres
qui tiennent le Choeur, dont
le premier porte le Baſton de ſon
Office , qui eſt d'argent fort bien
travaillé . Ces Chantres précedent
l'Officiant. Il a l'Etole & la
Chape , & à ſes coſtez ſont le
Diacre & le Sous- Diacre , avec
de riches Tuniques. Apres eux
viennent leurs Officiers de Juſtice
, ſçavoir , le Bailly , le Procureur
d'Office , & le Greffier ,
ceux-cy ayant devant eux les,
Sergens ave leurs Baguetes à la
main.
La proceſſion va de Flavigny
au Bourg d'Alize par un chemin,
& en revient par un autre , pour
la plus grande fatisfaction d'une
infinité
GALANT .
41
infinité de monde qui tous les
ans y accourt de toutes parts. En
allant , elle paſſe dans les Vignes
qui ſont ſous le Mont Auxois.
C'eſt la Montagne où eſtoit la
Cité d'Alize, fi celebre dans les
Commentaires de César , & bien
plus encor par la naiſſance & la
mort de Sainte Reyne. Quand
cette Proceffion approche du
Bourg , les Cordeliers vont au
devant d'elle , & apres les encenſemens
& honneurs rendus
lors que les Reliques paſſent , ils
prennent rang , & font un Corps
parmy le Clergé. A l'entrée du
Bourg , la Gendarmerie ſe met
en haye , & occupe toute la
grande Ruë juſqu'à la Chapelle ,
& c'eſt alors que les Salves de
coups de Mouſquet , les Tambours
, les Fifres & les Hautbois,
avec le chant des Religieux &
des
42
MERCURE
des Preſtres font une agreable
confufion de ſons diférens . Les
Reliques ſont portées dans la
Chapelle de l'Hôpital , & la grade
Meſſe eſt celebreé dans celle
de Sainte Reyne par le Prieur de
l'Abbaye de Flavigny . Ce font
les Religieux qui la chantent.
La Meſſe finie , on prend un peu
de repos , & on s'en retourne à
Flavigny dans le meſme ordre
qu'on en eſt venu . L'origine de
cette Proceffion eſt fort ancienne.
C'eſt un renouvellement de celle
qui ſe fit en l'année 864. ſous le
Regne de Charles le Chauve, lors
qu'on tranſporta le Corps de Ste
Reyne', qui fut trouvé entier à
Alize , avec la Chaîne de fer qui
avoit fervy à fon Martyre, & portée
dans l'Abbaye de Flavigny ,
où il a toûjours eſté réveré juſ
ques à ce jour. On l'a enfermé
dans
JGALANT.
43
dans une tres-belle Chaſſe d'ar-
-gent fort bien travaillée. Le Mar-
-tyre de la Sainte y eſt repréſenté
tout autour en bas relief. Son grad
poids eft cauſe qu'il n'est point
-porté avec les autres Reliques
de l'Abbaye , qui ſont tres -confidérables
, & en grand nombre .
On y voit entr'autres la moitié
des Corps de S. Simon & de S.
Jude Apoſtres . dont l'autre moitié
ſe garde à Toulouſe. Le Chef,
de Coeur , & les deux Bras de la
-Sainte , dont j'ay parlé au commencement
, font dans des Reli-
-quaires ſéparez .
5. On fait tous les ans quelque
choſe de remarquable , pour
augmenter la magnificence de la
Feſte. Il y avoit la derniere fois
-une Fontaine de Vin , qui rejal-
Iit pendant tout le jour dans une
des Places de Ville, fur le che
min
44 MERCURE
min de cette Proceffion. C'eſtoit
un Defert d'une belle Architecture
, au haut duquel on découvroit
un Rocher garny de Lierre
& de Moufle , d'une maniere ſi
propte , qu'il ſembloit que laNature
avoit pris plaifir à y travailler.
Le Prophete Moïſe paroiſſoit
veſtu en Pontife , avec un long
Rochet frangé par le Bas ;&ceint
d'une Echarpe ſur une petite
Tunique de ſoye. Il avoit une
Mitre à l'antique ſur la teſte, &
tenoit une Baguete , avec laquelle
il faifoit fortir du Rocher une
Fontaine d'eau claire , qui ſe répandoit
dans un Baffin. Sur le
bord de ce Baffin eſtoit la Figure
du Sauveur , renouvelant le Miracle
des Noces de Cana. Ainfi
du meſme Baffin où l'eau du Rocher
tomboit , on voyoit rejallir
uneFontaine de Vin , qui retombant
GALANT.
45
bant par devant , contentoit le
gouſt des uns & la veuë des autres.
Deux Hommes vetus en
Suiffes , & tenant des Hallebardes
, eſtoient autour de cette Machine
pour empeſcher la confufion
; & ce qu'on trouvoit de plus
ſurprenant , c'eſt que la Fontaine
ceſſoit de couler quand il n'y
avoit perſonne qui ſe préſentaſt
pour boire ; & quand quelqu'un
approchoit , les Suiſſes prioient ,
le Prophete de les exaucer , &
incontinent , comme ſi cette Figure
euſt eſté ſenſible , on la voyoit
fraper le Rocher , & la Fontaine
couloit comme auparavant.
Une autre année on a veu un S.
Vincent Patron des Vignerons ,
qui eſtoit repréſenté dan une Vigne
, tenant une Serpette à la
main , & coupant un Sep , de la
coupe duquel il ſortoit un Jet de
Vin.
46 MERCURE
Vin. On fit cette mefme année
une Tragedie du Martyre de la
Sainte. Le Theatrel estoit dreſſé
dans la Court de l'Abbaye, & du
haut du grand Clocher une Co
lombe y vint fondre , ayant en
fon bec une Couronne de fleurs ,
qu'elle mit ſur la teſte de cellequi
repréſentoit ce Perſonnage.
Il y a beaucoup de lieux fu
jets à des tremblemens de terre;
mais il en arrive peu d'auffi vio
lens qu'a eſté celuy qui a eff a
yé depuis trois mois tous les Habitans
de la Canée. Voicy ce
qu'en a écrit Monfieur Mace ,
envoyé par le Roy au Levant
pour apprendre les Langues
Orientales . こ
B
t
100
A
GALAN T.
47
A MONSIEUR
***
De la Canée ce 8. Fev . 1681 .
Omme je n'ay point manqué
mon retour de Con-
Stantinople à la Canée , de vous
écrire ce qui s'est paßéde plus remarquable
dans cette Ifle ; je croy ,
Monsieur, pour continuer des Rclations
qui ne vous ont pas déplû ,
vous devoir apprendre que la nuit
du 27. au 28. Janvier dernier , vers
l'aube du jour , le temps ayantparu
auparavant affez ferein malgré
les rigueurs d'un tres- rude Hyver
, & les pluyes continuelles qui
durent icy il y a déja cinquante
jours , la terre commença à trembler
avec tant de violence ,
que la Maiſon Confulaire où nous
logeons enfut renverséepresque en
tierement ,
48 MERCURE
tierement , quoy que ſes fondemens
Soient des plus profonds & des plus
forts , & qu'elle fuft une des mieux
baſties de la Canée. Cet écroulement
commença par une Terraſſe à
moitié couverte , &foutenuë par de
groffes Poûtres de Cypres , qui toutes
à la réſerve d'une seulement ,
Se détacherent du gros mur , & firent
tomber les monceaux de Pierre,
& les Matereaux qu'elles fuportoient
, ſur une aisle de ce Logis , qui
eſtant d'ailleurs fort ébranlée par
ce tremblement ,fut renverséeprefque
à rais de terre , & jusqu'à un
Magazin qui est au deßous duplus
bas de quatre étages de ce Pavillon.
Tous les meubles qui estoient dans
l'aisle opposée, qui est celle que nous
habitons, faisoient un bruit effroyable
par la violente agitation de ce
tremblement . Noftre Conſul qui
couchoit au deßous de ma Chambre
de
GALANT. 49
de ce coſté- là , en ayant effé éveillé,
fortit précipitamment de ſon Lit,&
courut vers la grande Porte de fon
Logis ; mais il y fut à peine arrivé,
qu'il vit tomber les restes affreux de
ce Pavillonparoù l'écroulemet avoit
commencé. Pour moy je crus d'abord
en me réveillant , que le bruit
que j'entendois estoit causé par
quelque coup de tonnerre ; mais
parmy beaucoup de cris ayant diftingué
ceux du Conful , je me
jettay hors du Lit pour courir à
Son Secours , & apperceus que la
Terraſſe par oùje devois paſſer pour
aller à luy , estoit toute renversée ,
hors une Poûtre qui ne me laiſſoit
qu'un paſſagefort étroit , & trespérilleux:
La peur que j'en eus augmenta
beaucoup, lors qu'au deſſous
de mes pieds , jentendis crier un de
nos valets accablé ſous ces ruines,
On courut à luy auſſi- toſt que le trë-
May 1681 . C
50
MERCURE
blement eat ceßé , &on trouva q'uune
Poûtre favorable , en tombant
fur luy , & luy brisant seulement
l'épaule & une machoire , l'avoit
garanty d'un écroulement deplus de
mille quintaux de Pierre & d'autres
Matereaux. Nous remarquâmes
qu'à mesure que le jour parut , ce
grand Tremblement diminua. Pour
peu qu'il eust duré davantage , on
nous eust trouvez ensevelis tous ſous
ce qui restoit de ce Bastiment. Nostre
Soinle plus preffant estant de le con-
Server , on fit promptement abatre
quelques pans de muraille , qui l'auroient
ou entraînéou écrasépar leur
cheute. Nous nefuſmes pas les feuls
que cemalheurfitfoufrir. Quantité
d'autres Maisons, &pluſieurs Boutiques
de la Ville , furent renversées
, & on nous vint dire qu'un
Convent de Caloyers Grecsfituez
dans la Campagne , avoit esté
abismé
GALANT.
51
abismé avec une partie de la Colline
fur laquelle il estoit basty ,
Sans qu'on enpust découvrir de reſtes
. Enfin , Monsieur , ce tremblement
fut fi grand , que les Turcs
mesmes , qui comme vous ſcavez
donnent tout à la fatalité, & qui
ne voudroient pas faire un pas pour
fuir la peste,& éviter les plus grāds
dangers , disant ordinairement ,
Si Dieu m'a deſtiné à y mourir
j'y mourray, fi non il ne m'y arri
vera aucun mal. Ces Tarcs, dis-je ,
nous ont avoüé qu'ils enfurent tous
extraordinairement effrayez , que
les uns avoient quitté leur Abdeffe,
ou Ablution , pour chercher un azile
dans la grande Place ; que les autres
avoient cessé de prier , pour
-aller au secours de leur Famille ;
& que d'autres couroient par les
Ruës se tirant la Barbe , criant
en leur Langue, ô Dicu , ô Dicu ,
Cij
52
MERCURE
pardonne-nous. Le désordre estoit
en effet si grand dans la Ville , &
dans toute l'étenduë de l'Iſle , qu'il
ne s'est jamais rien vû de plus effroyable.
Ce tremblement n'est pas même
encor finy. Il reſſemble au frißon
d'une fievre qui s'est reglé , & recommence
toutes les nuits depuis
douze jours preſque à pareille heure.
Il n'a pas eu toutefois tant de
violence la derniere nuit . Les vents
font toûjours furieux , & les pluyes
tombent en telle abondance , que
beaucoup d'endroits à la Campagne
nefont encor nyſemez, ny labourez .
Je ſuis vostre , &c.
Comme cette Lettre vous remet
devant les yeux une triſte
image de l'hyver , il eſt juſte
que je cherche à l'effacer en
vous faiſant voir la peinture
du Printemps , dans ces paroles
notées par un ſçavant Maiſtre.
AIR
SYON
*
LA
VILEN
53
J.
:
Prin-
Imans
venez
velle.
mante
1-
ez le
erque
mode
ter le
nces,
'a fait
Vers
ufion
ma
52
pard
en ej
dans
れこ
ne s'e
yable
me er
d'une
comm
douza
re. Il
viole
Sont
tombi
beauc
ne fon
1
ne
ag
que
Vous
du P
1
noted
GALANT.
53
R
AIR NOUVEAU.
Evenez , haſtez- vous , Printemps,
Saiſon ſi belle , -
Vous qui rendez tous les Amans
contens.
Faites naiſtre les Fleurs , venez
peindre nos Champs ,
Que dans nos Bois tout renouvelle.
Contentez le defir d'une Amante
fidelle ,
Ramenez le Zéphir , ramenez, le
beau temps ,
Ramenez , ramenez le Berger que
j'attens.
L'Hyver , tout incommode
qu'il eſt , n'a pû empeſcher le
Roy de conquérir desProvinces ,
quand l'intéreſt de ſa gloire l'a fait
partir dans cette Saiſon . Les Vers
que vous allez voir font alluſion
àces Conqueſtes. C'eſt une ma
Ciij
54
MERCURE
niere de Fable dont l'invention
eſt deuë au Pere de la Baune Jéſuite,
qui l'a traitée en Latin . Voicy
de quelle maniere elle a eſté
miſe en noſtre Langue par Monfieur
Lombard d'Antibe.
****:**: ***版
APOLLON
VICTORIEUX
DE L'HYVER.
Depuis longtemps forty de fa Grote profonde ,
L'Hyver avec horreur regnoit fur
tout le monde ;
Jaloux defon pouvoir , il en vouloit
aux. Dieux ,
Et méditant déja la conqueſte des
Cieux ,
Il aſſemble les Vents , qui par
leur
GALANT.
55
Pouvoient mieux établirfon affreuſe
leur violence
puissance.
Aquilon & Borée offrirent leurSecours
,
Et jurerent tous deux de troubler
les beaux jours.
Suivy de ces Guerriers ,
attaque Flore ,
l'Hyver
Ravage les Jardins où Zéphire l'adore.
Tout tremble à leur aspect , tout y
Seche de peur ,
Et rien dans ces beaux Lieux n'échape
à leur fureur .
Cet eſſay de valeur redoublant leurs
courages ,
Les pouſſe infolemment dans le fonds
des Bocages .
Les Dryades enpleurs,Pomone, Pan,
Bacchus,
Nefervent qu'à groffir le nombre des
Vaincus.
C iiij
56
MERCURE
Les Jeux & les Plaisirs furent de
la partie ,
Et le fier raviſſeur de la belle Orythye
,
Dans le nuage épais d'un tourbillon
fatal
Enleve tous ces Dieux à leur Païs
natal.
Avoir impunément éclater leur audace
,
On eust crû voir le Dieu que l'on rẻ.
vere en Thrace.
La Terre dans leurs fers devient un
Qui doit le moins coûter à leurs
des projets
Superbes traits.
En effet , à l'abord de cette Troupe
aîtée ,
Cette Mere des Dieux parut toute
ébranlée ,
L'effroy la fit glacer& gémir à fon
tour. A
Sous la rigeur des Vents qui luy
devoient
GALANT.
57
devoient le jour.
Les Fleuves allarméz, les Nayades
timides ,
Se cacherent aufonds de leurs Palais
humides ;
Mais l'Hyver qui rouloit de plus
vaſtes deſſeins ,
Nofant pas s'engager dans ces
Lieux foûterrains ,
Les ferma fur le champpar des Portes
de verre ,
Et vola vers le Cielpoury porter la
guerre.
Iupiter & Iunon , dans cesfublimes
Lieux,
cieux.
Redouterent l'effort de ces Auda-
Sans doute ce grand Dieu les eust
réduit en poudre ,
Mais dans cetteſaiſon il n'a jamais
de Foudre .
Le defordre augmentant , Mercure
alla Soudain
Cv
58 MERCURE
Au centre de la Terre en prendre
: chez Vulcain,
Un peu tard ; car le Dieu dont l'égale
carriere
Nousfait voir en tout temps l'éclst
deſa lumiere ,
Le Soleil, qui fait ſeul dans toutes
les Saiſons
Sentir à l'Univers l'effort de ses
rayons ,
Indigné que l'Hyver , pour comble
d'inſolence ,
Entrepriſt d'obscurcir le jour enfa
préſence,
ArmantSon Bras de traits qu'on ne
peut éviter ,
Fit connoiſtre qu'en vain onvoudroit
arrester
Son Char qui parſa courſe & certaine
& rapide
ف
Nous convainc du pouvoir du grand
Dieu qui le guide.
L'Hyver oppose en vain ſes plus
affreux
GALANT.
59
affreux frimats ,
Rien n'arreste Apollon , & dans
ces hauts climats
Tout cede àſes Chevaux, dont l'haleine
bruflante
Remplit le ciel de feux , & l'Hyver
d'épouvante.
Le Ciel qui gémiſſoit ſous cet ofurpateur
,
Commence à reſpirer par les ſoins
du Vainqucur.
On voit la Terre libre ornerſes va
ſtes Plaines ,
Les Nayades quitter leurs Maiſons
Soûterraines.
Les Dryades & Pan , d'une com-
Du nom de ce Vainqueurfont retenmune
voix ,
tir les Bois ;
Lesyeux & les Plaiſirs , Flore avecque
Zéphire ,
Joüiffent en repos de ſon charmant
Empire ;
E
60 MERCURE
Et les Mortels voudroient qu'il régift
l'Univers ,
Puis qu'on ne craint ſous luy les
Vents ny les Hyvers.
Dame Magdelaine Molé, Abbeſſe
de S. Antoine des Champs,
mourut le 28. de l'autre mois.
Elle estoit Fille de feu Monfieur
le Garde des Sceaux Molé ,
& Soeur du Préſident de ce même
nom , & avoit ſuccedé à Madame
Bouthillier , Abbeſſe avant
elle , dont la mort arriva le 25 .
Septembre 1652. MadameMolé
eſtoit Religieuſe de l'Ordre
de Saint Benoiſt dans l'Abbaye
de Chelles ; & comme
elle avoit depuis trois ans
la reſerve de celle de Saint
Antoine elle s'y rendit le
21. Janvier 1653. & y prit
'Habit de Saint Bernard ,
2
qui
GALANT. 61
qui luy fut donné par le General
de Ciſteaux. Apres qu'elle l'eut
reçeu , elle ſe retira dans une
Chapelle , & le donna à Dame
Françoiſe Molé ſa Scoeur, auſſi Religieuſe
de Chelles , qui l'avoit
accompagnée. Le 23. elle prit
poffeffion,& fut benîte l'onziéme
de Fevrier 1654. La ceremonie
fut faite avec beaucoup de magnificence
par Monfieur l'Archeveſque
de Roüen , aujourd'huy
Archeveſque de Paris .La Reyne,
ſuivie de toute la Cour , y aſſiſta.
Le 23. de Juin, Monfieur du Sauffay
, Official de Paris , fit celle de
la Priſe de poffeffion de Madame
Molé ſa Soeur , en qualité de
Coadjutrice. Cette Abbeſſe eſt
morte âgée de 67. ans , n'ayant
eſté que cinq jours malade. Elle
avoit toutes les qualitez propres
au Gouvernement ,& faifoit paroiſtre
62 MERCURE
roiſtre une grandeur d'ame , qui
s'accommodant avec ſa vertu , la
faiſoit également aimer & refpefter
de toutes celles qui eſtoient
fous ſa conduite. Monfieur Petit ,
Abbé & General de Ciſteaux ,
Superieur de cette Maiſon , fit la
ceremonie de l'Enterrement le
Mercredy 30. du mois. Le Chapitre
, où dés le matin on avoit
porté le Corps , eſtoit tout tendu
de noir, auſſibien que les Cloîtres
& le Choeur des Religieuſes. Il
fut mis fur une Eſtrade au milieu
du Choeur , pendant que ce Ge-
( neral celebra la Meſſe. L'aprefdînée,
Monfieur de Ciſteaux s'étant
tranſporté dans le Chapitre,
accompagné de douze Religieux,
ſe mit dans le Siege Abbatial,
d'où il fit une Exhortation aux
Religieuſes ; & apres en eſtre
forty pour y placer Madame la
Coad
1
GALANT.
63
Coadjutrice , il ſe retira aupres
d'elle dans un Fauteüil . Alors ces
Religieuſes vinrent toutes , chacune
en fon rang , ſe mettre à fes
pieds , & luy firent le Serment
d'obeïſſance . Ce ne fut pas fans
verſer des larmes de part & d'autre.
Si - toſt que cette ceremonie
fut achevée , Monfieur l'Abbé de
Ciſteaux entonna le Te Deum, qui
fut continué par les Religieux &
Religieuſes, Choeur à Choeur, &
l'amena ainſi en proceſſion dans
l'Eglife , où il l'inſtalla dans la
Chaire Abbatiale , & donna en
fuite la Benediction .
Un jour avant cette mort , c'eſt
à dire le 27. Avril , l'Egliſe de
Meaux perdit ſon Eveſque. II
s'appelloit Dominique de Ligny,
& eſtoit Fils de Jean de Ligny
Maistre des Requeſtes , & de
Charlote Seguier Soeur du feu
Chan N
64 MERCURE
Chancelier de ce nom , &fut
nommé en Janvier 1658.Coadjuteur
de Dominique Seguier,Frere
de ce meſme Chancelier , qui
l'année ſuivante fit la ceremonie
de ſon Sacre . C'eſtoit un veritable
Homme de bien , qui s'eſtoit
fait quantité d'Amis,& qui avoit
eſté Grand- Maiſtre des Eaux &
Foreſts avant qu'il ſe fuſt donné
au ſervice de l'Eglife.
Monfieur Boffuet , ancien Eveſque
de Condom , Precepteur
de Monſeigneur le Dauphin , &
Premier Aumônierde Madame la
Dauphine , a eſté nommé à cet
Eveſché. Il s'eſtoit demis de celuy
de Condom , à cauſe que ſes
continuelles occupations aupres
de Monſeigneur le Dauphin , ne
pouvoient permettre qu'il y reſidaſt.
L'Eveſché de Meaux , qui
eſt fort confiderable , & où l'Eveſque
GALANT .
65
véque eſt tres-bien logé à la Ville
& à la Campagne , n'eſt qu'à dix
lieuës de Paris , & c'eſt par cette
raiso que Sa Majestél'en a pourvû,
ayant jugé à propos de ne pas l'éloigner
de la Cour,où ſa prefence
peut eſtre utile en beaucoup d'occaſions.
Je croy,Madame ,que vous
n'aurez pas de peine à me dif
penſer de vous rien dire de ce
Prelat. Il eſt d'un merite ſi univerſellement
connu,que ce ſeroit
ne vous rien apprendre que vous
faire fon éloge. Ses Livres & ſes
Sermons ont fait éclater la force
de ſon éloquence , & la profondeur
de fon érudition . Tout le
monde ſçait le zele qu'il a pour la
converfion des Pretendus Reformez
; & quand il ne ſeroit pas
diftingué par tant d'endroits ,
l'honneur que le Roy luy a fait
en le choiſiſſant pour Precepteur
de
66 MERCURE
1
1
1
de Monſeigneur le Dauphin , ſeroit
une preuve ſuffiſante de ſes
grandes qualitez .
L Monfieur de Grignan , qui
eſtoit Eveſque d'Evreux , a eſté
en meſme temps nommé à l'Eveſché
de Carcaſſonne , qui vaquoit
par la Promotion de Monfieur
de Bourlemont à l'Archeveſché
de Bordeaux. Monfieur
de Novion , Fils de Monsieur le
Premier Preſident , qui eſtoit Eveſque
de Ciſteron , a eu l'Eveſché
d'Evreux, & celuy de Ciſteron
a eſté donné à Monfieur
Thomaſſin Eveſque de Vence.
C'eſt un Prelat qui a de grands
talens pour la Chaire , & qui fort
d'une des bonnes Maiſons de
Provence.
Le meſme jour , Sa Majeſté
nomma Monfieur l'Abbé de Bréteüil
à l'Eveſché de Bologne. It
eft
GALANT.
67
eſt Docteur de Sorbonne, Fils de
Loüis le Tonnelier , Seigneur de
Bréteüil , Boiſſette, &c. Conſeiller
ordinaire du Roy en tous ſes
Conſeils , & Direction de fes Finances
, qui a eſté Maiſtre des
Requeſtes , Controlleur General
des Finances , Intendantde Juſtice
en Languedoc , Sardaigne , &
Rouffillon , & en ſuite , en la Generalité
de Paris ,& Petit-Fils de
Claude le Tonnelier, vivant auſſi
Seigneur de Bréteüil , Conſeiller
d'Etat ordinaire , & auparavant
Procureur General en la Cour
des Aydes de Paris ; & de Maric
le Fevre, Fille de Monfieur le Fevre
de Caumartin , Garde des
Sceaux de France. Je vous ay entretenuë
de tous les Fils de Monſieur
de Bréteüil , en diférentes
occafions , lors que l'un d'eux a
eſté pourveu de la Charge de
Le
68 MERCURE
Lecteur du Roy,& que les autres,
dont l'un eſt Capitaine de Galere,
l'autre Capitaine au Regiment
Royal des Vaifſaux , & pluſieurs
autres Chevaliers de Malte ,m'ont
donné occafion de parler de leur
valeur .
On m'a conté depuis quelques
jours une Avanture des plus ſingulieres.
Elle merite que vous la
ſçachiez . Une Demoiselle , plus
aimable encor par ſa modeſtie,
que par ſa beauté , quoy que ſa
beauté fuſt des plus touchantes,
s'eſtoit acquis une eſtime fi generale
parmy tous ceux qui la
connoiffoient , que les plus Jalouſes
de ſon merite , ne pouvoient
ſe diſpenſer d'en parler avec éloge
Sa Mere qu'elle avoit perduë
depuis deux ans , l'avoit élevée
avec tout le ſoin imaginable , &
ſes leçons pleines de ſageſſe s'ef
toient
GALANT. 69
toient ſi bien imprimées dans ſon
eſprit , qu'on ne voyoit rien de
plus regulier que ſa conduite.
Vous jugez bien qu'eſtant de ce
caractere , elle n'aimoit pas l'éclat.
Aufſi fuyoit- elle tous les lieux où
elle auroit pû faire des conqueftes
, & fi quelque occaſion ou de
viſite ou de promenade , l'expoſoit
de temps en temps à entendre
des douceurs,elle y répondoit
avec tant de retenuë , qu'on remarquoit
aisément que ce langage
ne luy plaifoit pas. C'eſtoit le
moyen de garder toûjours ſon
coeur.Cependant commel'Amour
eſt adroit, elle ne put prendre des
précautions ſi ſeſûres , qu'un Cavalier
fort bien fait ne l'engageaſt
inſenſiblement. Il eſtoit Parent
d'une Demoiselle avec qui elle
avoit fait une liaiſon tres-tendre;
& comme elle alloit ſouvent chez
cette
70
MERCURE
cette Amie , il ne manquoit jamais
de pretextes pour s'y rencontrer
dans le meſme temps . Ce ſoin
aſſidu n'euſt rien de ſuſpect pour
elle . La Mere de ſon Amie dont
le Cavalier eſtoit Neveu, ſe trouvoit
preſente à leurs converſations,
& il les faiſoit rouler fur
des matieres ſi éloignées de l'amour
, que quelques honneſtetez
qu'il luy fiſt paroiſtre , elle ne les
imputoit qu'à la complaiſancequi
eſtoit deuë à ſon ſexe. Ce fut par
là qu'il ſçeut l'ébloüir.En fe feignant
libre ,& luy parlant toûjours
avec enjoüement , il l'accoûtumoit
à voir ce qu'il avoit d'eſtimable,
& luy faiſoit prendre , ſans
qu'elle y fongeaft , une partie de
l'amour qu'elle luy avoit donné.
Son Amie, à qui il en fit la confidence,
travailla de ſon coſté à le
faire reüffir . Elle avoit toûjours
quel
GALAN Τ.
71
quelque choſe à dire de ſes belles
qualitez ,& à force deles vanter
à cette aimable Perſonne, elle
entra ſi bien dans le ſecret de ſon
coeur , qu'il luy fut aiſé de voir,
que la recherche de ſon Parent
ſeroit bien reçeuë.Le Cavalier ne
balança plus à ſe declarer . Il le fit
dans les termes les plus engageans
, & les plus foûmis , & mit
la Belledans un embarras qui luy
fut d'un bon augure. Apres s'eftre
un peu remiſe du premier defordre
que luy cauſa cette declaration,
elle répondit que s'il eſtoit
vray qu'il euſt pour elle les ſentimens
qu'il luy proteſtoit , il pouvoit
ſçavoir les volontez de ſon
Pere , que c'eſtoit de luy qu'elle
dependoit , & qu'il n'auroit point
à ſe plaindre d'elle , ſi ſa prompte
obeïllance pouvoit ſervirà le rendre
heureux. Cette réponſe fut
accom
72
MERCURE
accompagnée d'une rougeur qui
charma le Cavalier. Il ſe jetta à
ſes pieds tranſporté d'amour , &
fit agir dés le lendemain une Perſonne
de qualité pour la demande
qu'il avoit à faire. On la reçeut
d'une maniere aſſez agreable
. Le Cavalier eſtoit de naiffance
, & ne manquoit pas de
Bien ; mais comme il eſt bon de
ne pas aller ſi viſte dans une affaire
de cette importance , on prit
quelques jours pour rendre réponſe.
Ce retardement inquieta
peu le Cavalier. Ce qu'on avoit
dit à ſon avantage ſe juſtifiant par
la voix publique, il ne douta point
qu'on ne fuſt content de luy , &
ſe regardant déja comme l'Epoux
de la Belle , il luy fit mille fermens
d'un amour inébranlable .
La Belle que la modeſtie ne quittoit
jamais , eut plus de reſerve à
luy
GALANT.
73
luy expliquer ce qu'elle fentoit
pour luy. Malgré le merite qu'il
faiſoit paroiſtre , elle craignit ce
qui arriva. Son Pere , quoy que
prevenu en ſa faveur , alla conſulter
un vieux Gentilhomme,
qui eſtant voiſin du Cavalier en
Province , pouvoit luy donner
plus ſeurement que perſonne les
lumieres qu'il cherchoit.Malheuſement
le Gentilhomme & leCavalier
avoient eu enſemble quelque
diferent ſur un incident de
Chaſſe. On l'avoit accommodé,
& ils ſe voyoient comme auparavant
; mais l'accord qui s'eſtoit
fait,n'empeſchoit pas que le Gentilhomme
n'euſt toûjours l'eſprit
aigry , & comme il eſtoit tres- riche,&
d'une des meilleures Maiſons
du Royaume, le chagrin d'avoir
veu le Cavalier qu'il vouloit
traiter d'inferieur , luy tenir teſte
May 1681.
D
74 MERCURE
en cette rencontre , luy faiſoit
chercher l'occaſion de luy nuire.
Ainfi on ne doit pas s'étonner
s'il embraſſa celle cy avec ardeur.
Il s'y trouva pourtant fort
embaraffé . Le Cavalier avoit tant
de bonesqualitez,qu'il ne pouvoit
fans ſe faire tort , ofter rien à fon
merite . La conjoncture eſtoit un
peu delicate. Tout ce qu'il put
faire pour contenter fon averfion
ſans intereſſer ſa gloire , ce fut de
répondre un peu froidement , &
de remettre à trois jours de là l'éclairciſſement
qu'on luy demandoit.
Il prenoit ce temps pour
mieux refléchir ſur ce qu'il auroit
à dire ,& employa ces trois jours
à s'informer fi la Belle meritoit
qu'il la fiſt ſervir à ſa vengeance.
De la maniere qu'on luy en parla
, il ſembloit que tout le monde
ſe fuſt concerté pour luy faire
... fon
GALANT.
75
fon Portrait. Chacun luypeignit
une Demoiselle toute charmante
; & fi on vantoit avec excés le
brillant de fon viſage, & les agrémens
de fa Perſonne , ce n'eſtoit
rien en comparaiſon de ce qu'il
entendoit dire de ſa modeſtie &
de ſa vertu. Ces éloges, confirmez
de toutes parts , luy firent prendre
une refolution auffi prompte
que bizarre. Il eſtoit Veuf depuis
quelques mois , ſans que jamais
il euſt eu d'Enfans ; & comme
il vouloit chagriner le Cavalier
, il crût n'y pouvoir mieux
reüſſir qu'en luy oſtant ſa Maiftreffe.
Dans ce deſſein, il alla trouver
fon Pere , demanda à voir la
Belle , l'entretint une heure , la
quita charmé, & s'ofrit en fuite à
remplir la place du Cavalier. Le
Party eſtoit fi confiderable ,& les
conditions qu'il propoſa ſi avan-
1
Dij
76 MERCURE
tageuſes pour cette aimable Per
fonne,qu'il fut arreſté qu'on drefferoit
les Articles dés le lendemain
. Jugez quel deplaifir pour la
Belle. Quoy que fondevoir fuft
la ſeule choſe qu'elle euſt voulu
écouter , elle avoit peine à faire
taire l'Amour qui commençoit à
prendre ſur elle plus de pouvoir
qu'elle n'avoit crû. D'ailleurs elle
n'eſtoit point aſſez avide de Bien ,
pour ne ſentir pas de repugnance
à facrifier ſes belles années aux
caprices d'un Barbon. Elle s'expliqua
avec ſon Pere , & chercha
les termes les plus reſpectueux
pour le faire entrer dans ſes
intereſts ; mais il ſe montra inexorable
, & ſe ſervit d'une autorité
ſi abſoluë,qu'elle fut contrainte
de luy obeïr. Ainſi dés ce mefme
jour on donna l'excluſion au
Cavalier , & le vieil Amant eut
toue
رمت
}
:
GALANT.
77
tout l'avantage qu'il ſouhaitoit.
Le Contract eſtant ſigné , tout le
monde vint feliciter la Belle fur
une fortune qui la touchoit peu.
Elle n'en faiſoit pourtant rien
paroître , & agiſſoit en Fille bien
née , qui n'a ny deſirs ny volonté.
Son Amie, apres une longue
converſation qu'elle eut avec elle,
la pria de voir une fois le Cavalier.
Elle y conſentit , & alla
le lendemain au matin chez cette
Amie, où il ſe trouva. Je ne vous
dis point ce qui ſe paſſa dans cet
entretien. Ceux qui ont aimé
n'auront pas de peine à le concevoir.
Le Cavalier luy parlade
la maniere du monde la plus tonchante
, & luy fit voir ſon malheur
d'autant plus inſuportable,
que ſon vieil Amant avoüoit à ſes
Amis qu'il n'avoit ſongé à elle
que pour empeſcher qu'il ne l'é-
20
Diij
!
78 MERCURE
pouſaſt. La pitié qu'elle eut de
ſon deſeſpoir , n'y donna aucun
remede. Elle luy dit ſeulement
que s'il trouvoit un moyen de
rompre ſon Mariage , dont elle
eſſayeroit de reculer quelque
temps le jour , elle en auroit de
la joye ; mais qu'il ſe flatoit , s'il
attendoit d'elle aucune demarche
qui fuſt contre ſon devoir.
Là-deſſus, comme ſi elle euſt trop
dit , elle finit l'entreveuë, & quita
le Cavalier , apres l'avoir obligé
de luy promettre qu'il ne ſe
prévaudroit plus des foibleſſes de
ſon coeur.C'eſt ainſi qu'elle nommoit
la complaiſance qu'elle avoit
euë de le voir chez ſon Amie
, avec qui ſeule elle trouvoit
à ſe conſoler. Elles ſe voyoient
preſque tous les jours , tantoſt
chez l'une , & tantoſt chez l'autre
, mais jamais en preſence du
Bar
GALANT .
79
Barbon , à qui cette Amie reſta
inconnue. Quelques honneſtes
que fuffent pour lay les manieres
de la Belle , il n'eſtoit pas afſez
aveuglé de ſon amour , pour
imputer tout- à- fait à ſa modeſtie
la retenuë pleine de froideur
qu'elle luy faiſoit paroître. Il avoit
crû que les avantages qu'elle
rencontroit en l'épouſant , luy
donneroient une ſatisfaction d'efprit
, qui ſe répandant juſque
dans ſon coeur , luy en ouvriroient
l'entrée , & ne la voyant
répondre que civilement à ſes
plus fortes proteſtations de tendreſſe
, il apprehenda que le Cavalier
n'euſt eu le pouvoir de luy
inſpirer les ſentimens qu'il cherchoit
en vain à luy faire naître .
Pour s'en éclaircir , il s'adreſſa à
une Femme de Chambre, dont il
crûtgagner l'eſprit en luy faifant
Diiij
80 MERCURE
des preſens . La Femme de Chambre
, à qui ſa Maîtreſſe avoit caché
ſon ſecret , l'aſſura fincérement
, que bien loin de pouvoir
aimer le Cavalier , elle ne l'avoit
jamais veu que par rencontre ,&
que de l'humeur dont elle eſtoir,
il devoit peu craindre que ſa perte
luy cauſaſt aucun chagrin. Sur
cette afſurance , il preſſa de prendre
jour pour le Mariage ; mais
comme la Belle demandoit toûjours
àdiferer , il cut de nouvelles
défiances ,& fit de nouveaux
preſens pour ſçavoir ſi le dégouſt
de fon âge ne luy donnoit point
de l'averſion pour luy. Toutes les
réponſes rouloient ſur ſa modeſtie
, qui la tenoit ainſi reſervée;
& enfin la Femme de Chambre
qui prenoit toûjours , ayant expliqué
à ſa Maîtreſſe les inquiétudes
de ſon vieil Amant,la Belle
en
GALANT. 81[
en fit confidence à ſon Amie , qui
jugeant par là du caractere de ce
foupçonneux Barbon , imagina
un plaiſant moyen de le dégoufter
du Mariage, Ce moyen eſtoit
fort ſeûr , mais un peu facheux
pour une Perſonne d'une vertu
auſſi ſcrupuleuſe que l'eſtoit la
Belle. Aufſi combatit- elle longtemps
avant que ſe rendre , &
peut-eſtre ne ſe fuſt elle jamais
reſoluë à s'expoſer à des apparences
qui alloient contre ſa gloire
, file Cavalier , que ſon Amie
fit venir en dépit d'elle , n'euſt
achevé par ſes larmes ce que ſa
Parente avoit commencé . L'Amie
entretint laFemme deChambre,
à qui elle apprit la ſecrete intelligence
qui s'eſtoit formée entre
la Belle,& le Cavalier. On luy
donna enfuite l'inſtruction neceffaire
pour le vieil Amant , & elle
Dv
82 MERCURE
promit de joüer ſi bien fon rôle,
qu'on auroit ſujet d'en eſtre content.
Tout réüflit comme on l'a
voit projeté .Le Barbon eut quelque
nouvelle crainte qui luy fit
avoir recours à fon Oracle ordinaire
. Alors la Femme de Chambre
prenant un air ingénu , quoy
qu'un peu embaraflé,luy dit qu'il
en uſoit pour elle fi obligeamment
, qu'elle commençoit à ſe
reprocher de luy avoir caché fi
longtemps la cauſe des froideurs
de fa Maîtreffe; mais que c'eſtoit
un ſecret ſi important , que comme
il faloit qu'elle la trahiſt pour
ne pas tromper un honneſte
Homme , elle ne pouvoit luy
rien découvrir , qu'apres qu'il auroit
juré qu'il n'en parleroit jamais.
Le vieux Gentilhomme fi
les fermens qu'elle demanda , apres
quoy ilſcent que s'il trouvoit
fa
GALANT. 83
ſa Maîtreſſe indiferente pour luy,
elle ne l'eſtoit pas moins pour le
Cavalier qui luy donnoit de l'ombrage,
que malgré ſa modeftie elle
s'eſtoit enteſtée d'un jeune
Marquis qui la voyoit en ſecret:
que ne l'oſant époufer parce qu'il
n'avoit pas l'âge , elle n'avoit pas
laiſſé de luy accorder toute ſa tendreſſe
: qu'une Porte de derriere
luy facilitoit l'entrée de la Chambre
où il paſſoit la plupart des
jours , & que s'il vouloit eſtre témoin
du commerce , elle s'engageoit
à le convaincre de la verité.
Le Barbon furpris demanda
l'effet de ſa parole , & deux jours
apres on s'offrit à la tenir. Il fut
mis en lieu d'où il voyoit aifémentdans
la Chambre de la Belle.
Un jeune Galant d'une taille
fine & dégagée,& -yant les traits
fort delicats , eftor à ſes pieds la
regar
84 MERCURE
regardant avec des yeux pleins
d'amour, & l'embraſſant quelquefois
d'une maniere ſi tendre , que
fon tranſport ſembloit ne pouvoir
finir . La Belle , loin de s'oppoſer
à ſes careſſes , les recevoit
agreablement , & cette profufion
de faveurs étonna fi fort le vieux
Gentilhomme , qu'il avoit peine
à croire ſes yeux. Il s'attacha
quelque temps à examiner ſon
heureux Rival , & malgré ſa jalouſie
, il le trouva fi bien fait,
qu'en condamnant le peu,de mefures
que gardoit la Belle , il ne
pouvoit condamner ſon choix. Il
fortit fans rien témoigner de ſes
fentimens , & ne demanda à voir
ny le Pere ny la Fille. Peut- eſtre
eftes-vos embaraffée ſur ce pretendu
Marquis . C'eſtoit l'Amic
de la Belle , qui eftant de grande
taille , avoit un air merveil
leux
GALANT. 85
leux déguiſée en Homme. Elle
en prenoit ſouvent l'équipage
pour courir le Bal pendant l'Hyver
; & à force de le prendre ,
elle s'y eſtoit ſi bien faite , que
ſans ſe ſervir de Maſque il luy eût
eſté facile de tromper tous ceux
à qui ſon viſage n'auroit point
eſté connu. Ainſi , Madame, vous
ne devez pas eſtre ſurpriſe ſi elle
paſſa aupres du Barbon pour ce
qu'elle paroiſſeit. La certitude où
il croyoit eſtre d'avoir veu un
Amant favoriſé , le fit réſoudre à
rompre l'affaire . Il prit pour prétexte
les juſtes reproches qu'on
luy avoit faits , de ce qu'à fon âge
il ſongeoit encor à ſe marier ; &
quoyqu'oblamaſtla legereté qu'il
faiſoit paroiſtre, il cacha toûjours
la cauſe qui l'obligeoit d'en uſer
ainſi . Mais s'il fut capable de ſe
forcer au ' fecret , il le fit bien
moins
-86 MERCURE
moins par l'intereſt de la Belle ,
que par la crainte qu'il euſt d'en
guerir le Cavalier. Il le connoiffoit
trop amoureux pour n'écouter
pas ſa premiere paſſion , & le
regardant avec des yeux d'ennemy
, il crut ne pouvoir fatisfaire
mieux ſa haine, qu'en luy laiffant
épouſer une fauſſe Prude ,
qui faiſant la vertueuſe , donnoit
en ſecret ſes faveurs à un Amant.
Le Pere , à qui les grands Biens
du vieux Gentilhomme avoient
ébloüy les yeux , refuſa toûjours
de rompre , &le Contract ne fut
déchiré qu'apres qu'on l'eut fatisfait
ſur les intéreſts qu'il pouvoit
prétendre. Le Barbon en les
payant, ſe crut fort heureux de
s'eſtre tiré d'un ſi méchant pas ,
& eut quelques jours apres la
joye qu'il s'eſtoit promiſe. LeCavalier
recommença ſes pourfuires,
GALANT. 87
tes,&tout le monde en dit tant
de bien au Pere , qu'en fort peu
de temps on conclut le Mariage.
Vous pouvez vous figurer quels
remercimens on fit à l'adroite
Amie , qui estoit la cauſe d'un
changement fi heureux. Un peu
apres la cerémonie des Nôces , le
vieux Gentilhõme envoya chercher
la Femme de chambre qui
avoit aidé à le joüer , & luy faifant
un nouveau Préſent , il luy
demanda comment le Marquisſe
conſoloit d'avoir perdu ſa Maîtreſſe.
Elle répondit que voyant
ce coup inévitable , il avoit agy
fi adroitement , qu'il s'eſtoit rendu
des Amis du Cavalier , que le
Cavalier conſentoit qu'il viſt ſa
Femme , qu'il le laiſſoit avec elle
fans aucun ſoupçon , & que leur
commerce eſtoit étably plus fortement
que jamais. Ce fut alors
que
88 MERCURE
que le médiſant , Barbon ne gar
que
da plus de meſures. Il publia ce
qu'il avoit veu , & pour réjoüir
ceux qui l'écoutoient, il affaifonna
le conte d'incidens de ſa façon .
Il eut cependant beau faire. On
eſtoit ſi convaincu de la vertu de
la Belle , que ſes plus fortes ſatyres
faiſoient peu d'impreſſion . On
luy oppoſoit que ſon pretendu
Marquis n'eſtoit ny connu , ny
veu de perſonne. Il répondoit à
cela que les Prudes s'appliquant
à ſauver les apparences , faifoient
leurs affaires à petit bruit. Le Cavalier
, qu'on avertiſſoit de tout ,
voulut attendre une occafion
commode pour joüir de ſes chagrins
en le détrompant avec éclat.
Elle s'offrit quelques jours apres.
Le vieux Gentilhomme eſtant allé
à la Terre qu'il avoit dans le
voiſinage du Cavalier, rendit vifue
GALANT. 89
fite à toutes les Dames des environs
& leur fit les meſmescontes
qu'il avoit faits à Paris. Ainſi en
fort peu de temps on ſçeut dans
tout le cantó que leCavalier avoit
épousé une fort belle Perſonne ,
mais d'une vertu traitable, qui ne
s'éfarouchoit point du commerce
d'un Galant. Le Cavalier ſuivir
bien- toſt le vieux Gentilhomme.
Sa Femme qui l'accompagna ,
pria fon Amie d'eſtre du voyage ,
& cette Amie qui avoit fi bien
commencé la Piece , conſentit à
l'achever. Sur le chemin , elle
quitta ſes habits de Femme pour
en prendre d'Homme , & arriva
chez le Cavalier traitée de Marquis
par l'un & par l'autre . Apres
deux jours de repos, la Belle commença
à voir les Dames , & alla
chez toutes , menée par le faux
Marquis. Le vieux Gentilhomme
१० MERCURE
me l'ayant rencontré donnant la
main à la Belle dans une viſite ,
le reconnut pour ce même Amant
qu'il avoit veu à ſes-pieds , & prit
liberté entiere de ſe divertir du
Mary commode. L'intelligence
des deux prétendus Amans eſtat
aſſez vray- femblable , chacun
s'attachoit à les obſerver . Le faux
Marquis avoit un air tout charmant
de beauté , & de jeuneſſe.
La Belle en parloit avec eſtime.
Ils ne ſe quitoientjamais . On les
voyoitmeſme aſſez ſouvent ſeuls ,
& cela n'aidoit pas peu à juſtifier
ce que publioit le vieux Gentilhomme.
Ce qui ſurprenoit le
plus , c'eſtoit de voir le Mary ſans
aucun ombrage. On l'en railloit
quelquefois , & comme voulant
excuſer ſa Femme , il ſe contentoit
de dire que fi le Marquis
eſtoit bien connu , on demeu
reroit
GALAN Τ.
91
reroit d'accord qu'il n'avoit jamais
eſté un plus veritable Amy.
Cet éloge qui luy attiroit de
plus fortes railleries , ſe trouva
juſte peu de jours apres. UnGentilhomme
voulant régaler les Mariez
, pria de la Feſte la plupart
de la Nobleffe. Ce Régal eſtoit
entier , puis que le Bal devoit
ſuivre un magnifique Repas. Les
Dames vinrent dans tout leur
brillant , & le faux Marquis ne
manqua pas de douceurs pour
elles. La plupart luy dirent qu'-
elles méritoient un coeur fans
engagement , & il répondit devant
le vieux Gentilhomme qui
le traitoit d'Infidelle , qu'il avoit
le privilege de ſe partager ſans
qu'il en fut moins aimable,& que
s'il vouloit faire agir un certain
charme , les plus fieres d'elles
le combleroient de faveurs. Sapréſomption
92
MERCURE
préſomption fit rire. On ſoupa ,
& le Bal fut commencé. Apres
une heure de Dance fans qu'il
euſt paru , on vit entrer deux
Maſques fort propres . L'un fut
d'abord reconnu pour le Cavalier.
Il donnoit la main à uneDame
galamment vétuë, d'une gran.
de taille , & faiſant juger par la
beauté de ſa gorge , des avantages
dont la Nature luy avoit eſté
prodigue. On la fit dancer prefque
auſſi toſt , & ny à ſon air , ny
à ſa dance , on ne put connoiſtre
qui elle eſtoit. Elle joüit quelque
temps de l'embarras de la Compagnie,
& reçeut tantde prieres,
qu'elle conſentit enfin à oſter ſon
maſque. Jugez de la ſurpriſe qu'-
on eut en remarquant les traits
du Marquis. La métamorphoſe
n'euſt pas eſté cruë, fi en parlant
elle n'euſt fait voir qu'elle & le
Marquis
GALAN T.
93
Marquis n'eſtoient qu'une meſme
choſe. Ce fut alors qu'elle
demanda aux Dames ſi elles feroient
fcrupule de luy accorder
quelques faveurs , & que s'approchant
du vieux Gentilhomme
, elle luy dit qu'un Galant de
ſon eſpece ne luy devoit pas paroiſtre
affez dangereux pour l'obliger
de rompre avec une Belle.
Le Barbon comprit par ce peu de
mots qu'il avoit eſté joüé , & le
chagrin de ſe voir la dupe de ſon
Ennemy , luy fit quitter l'Aſſemblée
avec tantde marques de ref
ſentiment contre les Autheurs
de la tromperie , qu'on ne douta
point qu'il ne fuſt tout plein du
defir de s'en vanger. Le Cavalier
fit connoiſtre qu'il eſtoit fort naturelde
mettre tout en uſage pour
ne pas ceder à ſon Rival,&qu'apres
les contes qu'on avo it fait
1
des
94
MERCURE
de ſa Femme , il s'eſtoit crû obligé
de faire voir à ceux qui la
ſoupçonnoient , de quelle nature
eftoit ſon commerce . Comme on
l'avoit traverſé fort injuftement
dans ſon amour , il fut approuvé
detout le monde , & les careſſes
que firent les Dames à l'adroite
Amie , qui avoit ſi à propos déguiſe
ſon Sexe , bleſſerent fi fort
levieux Gentilhome,qu'ilfe déclara
Ennemy ouvert de tous les
Amis du Cavalier . Voila l'état de
l'affaire. Les Parens travaillent
pour empeſcher qu'elle n'ait des
fuittes.
Mr Bernardi dont l'académie eſt
ſi célebre, l'a renduë encor plus
conſidérable depuis peu, en aflociant
avecluy Mrde Memon", Cydevant
Ecuyer Ordinaire du Roy,
& digne Neveu de l'illuſtreMr de
Mémon qui a eftéun des premiers
Hommes
3
GALANT. 95
Hommes de noſtre temps dans la
profeſſion d'Ecuyer. On peut affurer
qu'il n'y a point d'Académie
mieux reglée , ny plus floriſſante
que celle- là. On y montre parfaitemet
à la jeune Nobleffe tous les
Exercices que lesGens de qualité
doivent ſçavoir.On a un ſoin tresparticulier
de luy inſpirer des sétimens
dignes de ſa naiſſance ,
de veiller ſur toutes ſes actions ,
d'empeſcher les querelles, & les
déſordres auſquels cette Jeuneſſe
pleine de feu n'eſt que trop ſujete,
de la rendre ſage & de bonnes
moeurs, & ( ce qui ne ſe pratique
point ailleurs ) de luy apprendre
d'une maniere également agrea
ble & folide , le grand Art de la
Guerre , par l'attaque d'un Fort
dans toutes les formes , & par
les autres fonctions qui font attachées
à un ſi noble Meſtier.
C'eſt
96 MERCURE
C'eſt ce qui fait que les plus
grands Seigneurs y mettent leurs
Enfans,& qu'on y en envoye non
ſeulement de tous les endroits du
Royaume , mais encor des Païs
Etrangers , où la réputation de
cette Academie n'éclate pas
moins qu'elle fait en Frence.
Tandis qu'on procure à la Noblefſſe
les Inſtruction dont elle a
beſoin , ceux qui s'appliquent à
augmenter le Commerce
prennent de ſi grands ſoins , qu'-
on a lieu d'en tout attendre.
Vous en ſerés cõvaincuë , quad je
vous diray quedepuis un mois on
a fait partir de S. Malo ſoixante &
cing Navires,tous bien équipez ,
pour aller enTerre-neuve àla pefche
des Moruës. Le moindre eſt
de cent cinquante Tõneaux, ſans
compter aucũ de ceux qui font le
> en
Comerce du Levät,des Eſpagnes,
&
GALANT.
97
1
&des Indes d'Occidet, & dix qui
font à préſent ſur le Chantier.
Vous voyez par là que de la maniere
dont les ordres ſontdonnez
en Frace, on n'y peut rien ſouhaiter
pour l'utilité ou pour la gloire,
qui ne s'y rencontre dans un
éminent degré de perfection . S.
Malo dont je viens de vous parler
, eſt une petite Ville de Bre .
tagne , baſtie ſur un Roc qui en
rend la ſituation merveilleuſe .
Elle a toûjours eſté attachée aux
intéreſts de ſon Prince avec une
fidelité inviolable . L'Hiſtoire en
fait foy , en nous apprenant que
du temps de HenrylV. elle s'empara
pour Luy de la Ville de Dinan,&
d'autres petites Villes aux
environs , Aufſfieſt- on fi perfuadé
duzele qu'elle a pour le ſervice du
Roy , que la conſervation de ſes
Murs eſt abandonnée à ſes Habi-
May 1681. E
98 MERCURE
tans , qui montent la garde tous
les jours auſſi régulierement que
dans le Chaſteau le mieux policé.
Rien n'eſt plus connu que les
deux Divinitez de la Guerre .
Tout le monde ſçait que Pallas
eſt née de Jupiter ſeul , qui la fit
fortir toute armée de ſon cerveau ;
mais il y a peut- eſtre des Gens
qui ne ſçavent pas que ſelon Ovide,
Mars est né de Junon ſeule. La
Perſonne de qualité dont je vous
fis voir dans ma Lettre de Fevrier
la Métamorphoſe d'Alectrion , a
décrit cetteAvanture de ce même
ſtile dont vous fuſtes ſi contente .
NAISSANCE
-
LYON
L
DE MARS.
Ors qu'avec un coup de Marteau
Maniere
GALANT.
99
( Maniere d'accoucher nouvelle
Surprenante )
Iupiter autrefois tira de ſon cervau
Pallas qui fut d'abord & guerriere
&Sçavante;
Iunon fut fur le point de créver de
dépit,
De voir qu'il avoit eu l'esprit
De metre au jour , Sans Secours de
Femelle,
Une pouponne &ſiſage & fi belle.
Ialouſe d'un ſi beau deſtin ,
Qui d abordfur ſon teint mit une
couleur pâle ,
Elle jura de perdreſon Latin ,
Ou de faire fibien , qu'enfin
Elle mettroit au jour quelque Poupon
fans Mâle.
Pour cet effet, dés le moment ,
Ellese réſolut d'aller diligemment
Confulter l'Ocean ( Oncle de la
Déesse )
Qui dans fon extréme vieilleſſe
E ij
100 MERCURE
Paffoit pour estre un Dieu de rare
entendement ;
Mais comme sa demeure estoit un
peu lointaine ,
Que Iunon s'engagea dans ce voyageà
pie
( Car un Paon de son char estoit
estropié)
On s'imaginera fans peine
Qu'elle fut bien toſt hors d'haleine
Aussi , laſſe àn'en pouvoir plus ,
Et déja s'exhalant en regrets fuperflus
,
De voir aller au vent lefoin qui la
devore ,
Pour reprendre ſes ſens de fatigue
abatus , 1
Elle arreſteſes pas fur les Portes
de Flore ,
Qu'il estoit de bonne heure encore.
La Déesse des Fleurs avec empres-
Sement
Quitte leſoinde fon Parterre د
El
GALAΝΤ. ΙΟΙ
Et reçoit fort civilement
Et l'Epouse & la Soeur du Maistre
du Tonnerre .
Apres le premier compliment ,
Flore s'enquiert du sujet qui
l'engage
A vouloir faire voyage ,
Sans aucun retardement ,
En ſi méchant équipage.
Junon avec liberté
Lay fit d'abord confidence
De ce defir emporté ,
Dont Son eſprit ſe trouvoit agité.
Pour répondre à cette avance
Si pleine de confiance ,
Flore luy dit , Si tout de bon ,
Sans aide vous voulez vous donner
un Poupon ,
Depuis long temps je cultive
Une prétieuſe Fleur ,
Dont l'incomparable odeur
A la vertu genérative .
Apeine vous la ſentirez ,
E iij
102 MERCURE
Que grofle d'Enfant vous ferez .
A ces mots Iunon en hâte ,
Pleine de l'espoir qui laflate ,
Courut à cette Fleur , admira Sa
beauté ,
La tourna pluſicur's fois d'un &
d'autre costé,
La baifa,lafentit,&la boneDéesse
Craignant que quelque malheur
Ne rompiſt lefuccés du defir qui la
preſſe ,
Revint plus de cent fois à fentir
cette Fleur.
Enfin elle eut fon compte , & de
cette groffeffe
On vit naître le Dieu Mars ,
Qui parsa rare proüeſſe
S'est rendu fi fameux au milieu des
bazards.
Ilne manque à cette Histoire
Que lefeul nom de la Fleur ,
Dont la merveilleufe odeur
Produiſoit des effets dignes
de
GALANT . 103
de tant de gloire ;
Mais belas ! par malheur
Il n'en est plus mémoire.
Si nos Fleuristes d'aujourd'huy
En apprenoiet quelquesnouvelles,
en planteroit chez Le Curieux
luy ;
.....
Il cherche toûjours les plus belles,
Et ſon Iardin fi renommé
Par celle- là feroit plus eſtimé.
Je vous fis un long Article de
Mr de Noailles , aujourd'huy
Evefque & Comte de Châlons ,
quand Sa Majesté le nomma à
l'Eveſché de Cahors , & tout
ce que je vous dis alors à ſon avan-
- tage eſt ſi glorieuſement confirmé
par ce qu'il fait tous les jours, que
je ſuis certain qu'on m'accuſera
plûtoſt d'avoir trop peu dit que
d'avoir exageré . Ce digne Prélat,
qui avecla qualité de Comte que
luy donnel'Eveſché deChâlons, a
Eij
104 MERCURE
celle de Pair de France , fut reçeu
dans la grand Chambre du Parlement
le Mardy 6.de ce Mois, Son
Alteff: Sereniffime Monfieur le
Duc fe trouva à la Cerémonie ,
avec Monfieur le Prince de Conty
, Monfieur le Prince de la
Roche- fur- Yon , Monfieur l'Archeveſque
de Reims , Monfieur
l'Eveſque de Langres , & Meffieurs
les Ducs de Boüillon , d'Ufez
, de la Rochefoucaut , de
• Luynes , de Chaulne , d'Aumont ,
de Foix , de Mazarin , de Marfillac
, de Noailles , de Villeroy , &
de Gramont. Je vous les nomme
fans ordre à mon ordinaire, felon
que ma mémoire me fournit
leurs noms . Monfieur Genou
Conſeiller de la Grand Chambre
, fit le Diſcours en faveur de
Mr de Châlons ; & la Ceremonie
eſtant faite , cette , grande & illu
ftre
GALAN T.
105
ſtre Aſſemblée ſe rendit chez
Madame de Noailles la Doüairiere
, où l'on avoit préparé un
magnifique Repas .
•Pay à vous parler d'une autre
Cerémonie , qui eut beaucoup
d'éclat à la Fléche quelques jours
auparavant. C'eſt celle de la Profeffion
que Magdelaine-Henriette
de Lévy , Fille de Mr le Marquis
de Mirepoix,Gouverneur de
la Province , Ville , & Chaſteau
de Foix,& des Païs deDonezan &
Dandorre , y fit le 30. de l'autre
Mois dans leMonaftere des Filles
de la Viſitation , apres avoirdonné
depuis fon enfance des preuves
d'une pieté qui apeu d'exemples.
Ce facrifice de tout ce que ſa
naiſſance luy permettoit d'eſperer
du coſté du monde, fait voir combien
elle eſt digne de l'avantage
qu'elle a de fortir d'une Famille .
Ev
106 MERCURE
dont le Chef eſt honoré du glorieux
titre de Maréchal de la Foy.
Le meſme jour, Catherine de Lévy
ſa Soeur , prit l'Habit dans le
Monastere , dont Mr le Marquis
du Puy- dufou leur Ayeul maternel
eſtoit Fondateur . Monfieur
l'Eveſque d'Angers fit cette Cerémonie
, qui dans tout ce qui
s'y paſſa , fut accompagnée d'une
magnificence proportioncé à la
grandeur de la Maiſon de Lévy.
Le Pere Recteur du College Royal
des Jeſuites y preſcha avec
beaucoup de ſuccés. Son Auditoire
eſtoit compoſé de tout ce
qui ſe rencontra de Perſonnes
qualifiées dans le Païs .
Je vous ay déja appris la mort
de Mr de Brufſac , Lieutenant des
Gardes du Corps , & Brigadier
de la Maiſon de Sa Majesté.
C'eſtoit un Homme de courage
J تسا
GALAN T.
107
&de valeur , bon pour l'expedition
, âge de 54. à 55. ans, dont
il en avoit paſſé plus de trente
dans le Service , & d'une tresbonne
Maiſon , alliée de celle de
Hautefort , & de l'ancienne Marefchale
de Schomberg. Madame
de Bruſac ſa Femme eſtant auffi
morte depuis trois mois,leRoy qui
fait agir ſa bőté en toutes rencontres,
a bien voulu ſe charger de
ſes Enfans. La Lieutenance qu'il
poſſedoit , a eſté remplie par Mr
de Baſtiment , qui eſtoit le premier
Enſeigne des Gardes du
Corps. Mr deVians Exempta eſté
fait Enſeigne en ſa place , &Mr
Maguille qui estoit Brigadier a eu
la Charge d'Exemptde Monfieur
de Vians. Dans ce même temps ,
Mr de Serignan Aide- Maior,dont
vous avez déja veu le nom dans
quelqu'une de mes Lettres , a
obtenu
108 MERCURE
obtenu le Brevet de Lieutenant .
Tous ceux que je viens de vous
nommer ſe ſont diftinguez par
leur bravoure , & ils ne pouvoiết
moins attendre de la justice du
Roy , qui éleve chacun felon fon
rang , & qui fait monter les plus
avancez quad le mérite s'ytrouve.
Monfieur Guilloire , Frere de
Mr Guilloire qui a eſté Secretaire
des Commandemens de Mademoiſelle
d'Orleans , exerce aujourd'huy
la Charge d'Avocat
General en la Cour des Monnoyes
dont eſtoit pourveu feu Mr
Cartais. Il eſt d'une bonne Famille
tres -bié alliée ,& s'eſt acquis beaucoup
de réputation au Barreau , ου
il'a toûjours plaidéavec applaudiffement.
C'eſt par là qu'on ne luy a
fait fubir aucun examen quand on
l'a reçeu , & que pour toutes formalitez
on a pris deluy le Serment
accoûtumé.
GALAN T. 109
Nous avons perdu le 3. de ce
mois Emanuë- François de Bonne
de Créquy , d'Agoult , de Veſc,
de Montlaur , & de Montauban ,
Duc de Leſdiguieres , Pair de
France , Comte de Sault & de
Joigny , Gouverneur de Dauphiné,
Ville & Arſenal de Grenoble,
Fils de François de Bonne de
Créquy , Duc de Lefdiguieres ,
Pair de France , Chevalier des
Ordres du Roy , & d'Anne de la
Magdelaine Ragny. Il avoit épouſe
en 1675. Paule - Marguerite-
Françoiſe de Gondy , Comteſſe
& Heritiere de la Maiſon
de Rets , Fille de Pierre de Gondy,
Duc de Rets , Pair de France,
Comte de Joigny , Chevalier des
Ordres du Roy , cy- devant General
des Galeres de France , &
de Catherine de Gondy ſa Coufine.
Je ne vous dis rien de laMaifon
100 MERCURE
ſon de Mr de Leſdiguieres , vous
en ayant amplement parlé, quand
je vous appris les réjoüiſſances
qu'on fit à Grenoble , ſi - toſt que
l'on ſçeut qu'il luy eſtoit né un
Fils . Il eſt mort d'une pleureſie,
âgé de trente - fix ans , le ſeptiéme
jour de ſa maladie. Il a reçeu tous
ſes Sacremens, & s'eſt ſoûmis aux
ordres d'Enhaut avec une entiere
réſignation ,quoy qu'il luy duſt
eſtre fâcheux de quiter la vie
dans ſes plus belles années , & avec
de tres grands Biens . Mr de
Condom, prefentementEveſque
de Meaux , & le Pere Bourdaloüe
Jeſuite , l'ont aſſiſté pendant le
cours de fon mal. Il s'eſtoit ſignalé
en pluſieurs rencontres dans
nos dernieres Campagnes contre
les Hollandois, & vivoit en grand
Seigneur par tout où il ſe trouvoit.
Sa magnificence foûtenoit
mer
GALANT..
merveilleuſement ce qu'il eſtoit
né. On voyoit toûjours ſon Hôtel
remply de Perſonnes à qui il
faiſoit du bien , & la liberalité luy
eſtoit ſi naturelle , qu'on ne pouvoit
regarder avec quelque attention
aucune choſe qui luy appartinſt
, qu'il n'en fiſt preſent à
l'heure meſme .
Quelques jours apres ſa mort,
le Roy donna ſon Gouvernement
de Dauphiné à Mr d'Aubuſſon
de la Feüillade , Duc de Roanés ,
Maréchal de France , & Colonel
du Regiment des Gardes Françoiſes
. Je n'ay rien à vous dire apres
que la Bataille de S. Godard
a fait connoiſtre, & craindre fon
nom juſque dans le fond de la
Turquie.
Sa Majesté donna dans le même
temps le Gouvernement de
Baro , que poſſedoit auffi feuMr
le
112 MERCURE
le Duc de Leſdiguieres , à Mrle
Marquis de Genlis , Lieutenant
General de ſes Camps & Armées.
Il eſt de l'illuſtre Maiſon de Brulart
dont je vous ay parlé bien des
fois. Ce Marquis a commandé
en pluſieurs occafions ,& eft connu
de Sa Majeſté depuis fort
longtemps , ayant eſté employé
dans tous les Balets qui ont fait
les premiers divertiſſemens de
ce Prince . Auſſieſt - il du nombre
de ceux que Mr de Benſerade a
toûjours pris ſoin de bien marquer
dans ſes Vers,fur les Perſonnages
dont ces Balets eſtoient
compoſez .
Mr le Duc de Leſdiguieres avoit
auſſi un Regiment appellé
de Sault. Ce Regiment vaquoit
par ſa mort, & le Roy a eu la bonté
d'en gratifier le jeune Duc fon
Fils qui eſtant formé du Sang des
Maré
GALANT.
113
Maréchaux de Lefdiguieres , &
de Rets , donne grand lieu d'efperer
, qu'il marchera un jour fur
leurs traces .
Le Gouvernement de Briançon
, dont ce meſme Duc eſtoit
pourveu , a fervy de récompenſe
à Mr de S.André qui estoit Lieutenant
Colonel du Regiment de
Sault , & Sa Majesté a donné cette
Lieutenance Colonelle à Monſieur
de Bodemant Gentilhomme
Provençal , qui s'eſt ſouvent
ſignalé à la teſte de ce Regiment,
où il eſtoit depuis un fort grand
nombre d'années. Le Roy l'eſtimoit,&
Monfieur le Duc de Leſdiguieres
qui connoiſſoit ſon merite
, eſtoit bien aiſe de le retenir
aupres de luy.
La mort de ce Duca eſté ſuivie
de celle de Monfieur de la
Vrilliere , Secretaire d'Etat , arrivée
114 MERCURE
vée à Bourbon le cinquiéme de
ce mois . C'eſtoit un Homme d'une
probité generalement connuë,
& d'une tres grande moderation ,
entendu dans les Affaires , exact
dans les devoirs de ſa Charge,aimant
l'Etat & la Perſonne du
Roy , c'eſt à dire le Roy , à cauſe
de Luy- meſme. Il avoit une affection
particuliere pour les belles
Lettres , pour les Gens d'efprit
, & pour les beaux Arts, dont
il ſembloit que la connoiſſance
luy fuſt naturelle , & fur tout de
la Peinture & de la Sculpture. Il
eſt mort âgé de 83. ans , en ayant
paffé 51. àexercer la Charge de
Secretaire d'Etat , qui eſt dans
cette Maiſon dés l'année 1610.
que Henry IV en pourveut Meffire
Loüis Phelipeaux , Seigneur
de Ponchartrin avec cet éloge,
د
Qu'il n'avoit pas crû la pouvoir
remplir
GALAN T..
115
remplir d'un Perſonnage plus digne,
plus fidelle, &plus capable que luy.
Ce Prince eſtant mort peu de
temps apres , ce nouveau Secretaire
d'Etat, en qui Marie de Médicis
avoit une entiere confiance
, eut grande part aux Affaires ,
&particulierement à celles de la
Religion Prétenduë Reformée
qui eſtoient alors tres - importantes
, & dont il avoit le departement.
Il conclut & figna la Paix
aux Conferences de Loudun , &
mourut au Siege de Montauban .
Meffire Raymond Phelipeaux ,
Chevalier , Seigneur d'Herbaut,
de la Vrilliere , & du Verger , ſon
Frere , fut honoré de la meſme
Charge, au Camp de devant cette
Place le cinquiéme Novembre
1621. En 1626. le Roy changea
les départemens des Secretaires
d'Etat , & perfuadé de ſa grande
ここсара
116 MERCURE
capacité , il le chargea des Affaires
Etrangeres . Cet Employ , dont
il s'acquita avec fuccés , luy acquit
beaucoup d'eſtime. Il en fit
les fonctions juſqu'à la mort qui
arriva le 2. May 1629. Meffire
Loüis Phelipeaux , Chevalier,
Seigneur de la Vrilliere , & de
Chasteauneuf ſur Loire , Baron
d'Hervy , ſon ſecond Fils (c'eſt celuy
dont je vous apprens la mort)
fut proposé par Monfieur le Cardinal
de Richelieu pour remplir
ſa Place . C'eſt vous faire ſon éloge
en un ſeul mot , &vous dire
qu'il avoit un merite inconteſtable
, puis que ce grand Cardinal
ſçavoit diftinguer le faux , & le
vray , mieux que perſonne du
monde. Il avoit appris ſous Mr
Pelipeaux fon Pere , tout ce qui
regarde l'importanteCharge dans
laquelle il eut l'avantage de luy
fuc
GALANT.
117
fucceder. Auſſi ſervit- il en de
tres - grandes Affaires. Il appaiſa
une Emotion en Normandie , où
il fut envoyé avec pouvoir de figner
les Expeditions pour rendre
le calme à cette Province. Un
peu avant que le Roy mouruſt , il
fut fait Prevoſt , & Grand- Maiftre
des Ceremonies de ſes Ordres .
Il a fait paroiſtre pendant la Regence
la meſme conduite , & le
• meſme zele ; & apres la Majorité ,
la Cour ſe trouva fi fatisfaite de
* ſes ſervices , qu'on luy donna la
furvivance de ſa Charge pour
ſon Fils aîné . Sa mort en laiſſe
aujourd'huy l'entier exercice à
Monfieur le Marquis de Châteauneuf,
dont je vous ay amplement
parlé en pluſieurs occafions. Il
eſt impoffible qu'il ne s'en preſente
ſouvent de vous faire fon
éloge rien ne luy eſtant plus
cher
د
118 MERCURE
"cher que de bien marquer ſon
zele pour le ſervice du Roy.
La Saiſon eſt ſi rude icy depuis
quelques jours , que les Fleurs de
nos Parterres ſeroient bien fondées
à faire au Zéphir les meſmes
plaintes , que celles du Languedoc
luy ont faites , de ce qu'il n'y
a ramené le beau temps qu'au
commencement de ce mois. Celuy
qui les fait parler ne m'eſt
point connu , mais il eſt aiſé de
voir au tour galant de ſes Vers,
qu'il a grand commerce avec les
Muſes .
LES FLEURS
DU LANGUEDOC,
AU ZEPHIR,
Meritez- vous , Zéphir, qu'au
Apres
GALAN T.
119
Apres tant de pareſſe à revenir vers
nous ?
De bonne- foy conſultez- vous vousmesme,
Est- ce là bien répondre à ce qu'on
fait pourvous ?
On vous ouvre ſon ſein dés que l'on
peut éclore,
On vousy laiſſe reposer,
Et l'on vous voit encore
Sur d'autres ſeins plus beaux cueillir
quelques baifers,
Sans que l'onpense mefme às'enformaliſer
;
Cependant trop ingrat à tant de
complaisance,
Trop leger pourSentir les tourmens
de l'absence ,
Sans amour ſans regret, loin de nous
fi longtemps,
A
Vous nous laiſſiez en proyeàla rigueur
des Vents.
C'estoit
120 MERCURE
C'estoit pitié comme tous en faric
Sur d'innocentes Fleurs s'exerçoient
tour-à tour.
Si quelqu'une poufſoit avant voſtre
retour,
Vn Vent glaçant luy ravifſſoit la vie,
Mesme avant qu'elle euſt veu le
jour.
Si quelqu'autre pouvoit , plus heureuſe
à vous plaire,
Paroistre, & vous ouvrir ſonſein;
Bientoft couroit un Temcraire
Qui s'y joüoit en vray Lutin ,
Nonpar de doux baifers comme ZéphirSçait
faire,
Mais par defi rudes tranſports,
Qu'ilfalloit fuccomberſousſes moin
dres efforts.
Concevez- vous, Zéphir,à quelle indigne
rage
Vous expofiez vos tristes Fleurs ?
Et
GALANT . 121
Et cependant, petit Volage,
Vous ne vous haſtiez point de finir
leurs malheurs .
Pourroit- on pas penser que quelque
amourplusforte
En des Climats plus doux a ſçeu
vous retenir?
Mais quel autre Climatfur lenostre
l'emporte ?
Quel autre a plus de Fleurs pour
vous entretenir ?
Ah non ! c'est que pour nous vostre
amour vafinir.
Cruel , fi ce Printemps eust ramené
la guerre ,
Vous auriez pour LOUIS renouvelé
la Terre ,
Et calmé les deux Mers
Pour Luy , qui tant de fois a bravé
Mais pour nous , qui mourons d'une
les Hyvers ;
bife légere,
May 1681 . F
122 MERCURE
Vous avez négligé nos fteriles Fardins
,
Empreſsé pour un Roy que tout
craint & revere ,
Pour nous qui craignons tout , lent
&plein de dédains .
**
Ah,que cette lenteur nousfait voir
d'injustice !
Elle n'estoit pour vous qu'un jeu,
qu'un doux caprice ,
Mais elle estoit à chaque Fleur
Un fi cruelfupplice ,
Quele reffentiment paſſoit à la
couleur.
LeMuguet ne montroit qu'une trifle
pâleur ,
La Jonquille avoit la jauniſſe,
Comme quand il mourut paroiffoit
leNarciffe;
Tantoſt pleine d'amour , &tantoft
en courroux,
La Tulipe prenoit une couleur contraire;
Et
GALANT.
123
Et la Rofe plus fiere , & rouge de
colere ,
Dreſſoitſes Epines vers vous.
Peut-estre vous riez de ce que peuvent
faire
L'amour ou le dépit en des Fleurs
comme nous ;
Mais puiſſions- nous perir , plutoft
qu'abandonnées
D'un Trompeur qui nous laiſſe un
espoir decevant.
On nous viſt toutes les années
Le malheureux joüet de la Glace &
du Vent.
La Lettre en Proverbes qui
vous a tant plû , eſtoit d'une Demoiſelle
ſi confiderable par ſon
merite & par ſa naiſſance , que
monfieur Guyonnet de Vertron,
quoy qu'extraordinairement occupé
à des Ouvrages qu'on le
preſſe de finir, n'a pû ſe diſpenſer
Fij
124 MERCURE
d'y répondre . Une auſſi belle Perfonne
que celle qui luy avoit
écrit d'un ſtile ſi peu commun ,
ne pouvoit moins attendre de ſa
complaiſance , apres que par le
Traité qu'il a fait , ſous le nom
de la Minerve Dauphine , il s'eſt
declaré le Protecteur du beau
Sexe.
*** 833 *38039
7
REPONSE
A LA LETTRE
EN PROVERBES
DE MADEMOISELLE ***.
Lfaut donc, Mademoiselle, VOUS
répondre en Proverbes , non pasfi
bien que vous , car il n'appartient
pasà tout le monde d'aller à Corinthe
; mais peut- eftre feray- je
plus heureux que Sage. Dites- moy,
je
2
GALANT.
125
je vous prie , est- ce avoir lateste
bien timbrée , que de faire plus de
bruit que d'effet , & de reveiller
le Chat qui dort ? Qui ſe ſent
morveux , se mouche. Souvenezvous
, que trop parler nuit , comme
trop grater cuit ; qu'il ne faut point
aller aux Bois , qui a peur des feüilles
, ny laiſſer les Brebis ſeules de
peur des Loups. Encore aurois je
quelque fujet de confolation,de vous
entendre publier nos amours à ſonne-
trompe , fi de l'abondance, du
coeur la bouche parloit , & fi tout
ce qui est moulé estoit vray . Parlez-
vous de bonne foy , quand vous
dites ( car par parentheſe on ne
Sçauroit trop repeter les belles cho-
Ses ) que vous espérezque je revienne
cuire à voſtre Four ? L'entente
est au Diſeur , maudit ſoit qui mal
ypense ! Mes fineſſes ſont confuës
defil blanc , je ne veux qu'amour
4
F
3
126 MERCURE
&simpleſſe. Ie ne suis point un
Compteur de Fagots , je n'aime que
le gratin de Cuisine , & pour du
grais j'en caffe. le ne suis pas de
ceux qui scavent tout fans rien apprendre
; je ne ſuis point auſſi un
Godelureau , ni un Vendeur de Galbanum.
Ie Sçay pourtant que le
beau parler n'arrache point la tangue
; que qui langue a , à Rome va.
Mais je sçay bien qu'en forgeant
on devient Forgeron ; qu'on fait
tout avec le temps ; qu'iln'y a que
les Honteux qui perdent ; que l'occaſion
perduë nese recouvrejamais,
qu'il faut batre le Fer tandis qu'il
est chaud ; que ce n'est plus le temps
du Roy Guillemot , où l'on se mouchoit
fur la manche ; que qui ne
s'avanture , n'any Chevalny Mu-
Le. Ie vous diray encor , Mademoi-
Selle , que vostre indiscretion m'a
reduit à ne sçavoir plus de quel
bois
GALANT.
127
7
bois faire flêche , ni far quel pied
dancer , ni à quel Saint me vouer;
&l'experience vous auroit dû montrer
au doigt , fans pourtant vous
crever les yeux, qu'un Rival , quel
qu'ilsoit, eſt toûjours fatal ; que les
petits pieds font peur aux grands,
que l'occaſion fait le Larron ; &
que pour un point Martin perdit
fon Asne. Comme je ne suis point
un Cameleon, ni un Oiseau de mauvais
augure , ni un Moulin à tout
vent , ni une Giroüete qui marque
la pluye & le beau temps , ny un
Focriſſe qui mene les Poules piſſer,
ni une Grenoüille qui se cache dans
l'eau de peur de la pluye , ni un
Visage de bois floté ; je n'aimerois
pas à garder les Manteaux , nyà
joüer le perfonnage de Coignefétu,
qui ſe tuë pour ne rien faire , & je
ne pretens pas que les Batus payent
l'amende. Ainsi ne faites plus à
Fij
128 MERCURE
tout venant beau jeu. Il y a Fagots
& Fagots . Je reſſemble comme deux
goutes d'eau à vostre Amant , ou
du moins je ſuis du bois dont on
les fait. Tout ce qu'on vous dira
d'ailleurs autant en emporte le
vent . Mon intention est droite comme
une Quille , &juſte comme une
Balance,&fans vanité,ſage comme
une Image. Croyez- moy , Mademoiselle
, un peu de honte est bientost
passée. On n'a jamais bon
marché de méchante marchandife.
Le fuis franc comme un Pisard
, & mes Rivaux font de vrais
Normans. A force de les écouter,
il pourroit vous arriver comme à
d'autres , que le repentir viendroit
fur le tard. Cependant il vaut
mieux tard que jamais , e un peché
pleuré ( car l'indiscretion en est
un)eft à demy pardonné. Heureusement
pour vous , je n'ay non plus de
fiel
GALANT .
129
fiel qu'un Pigeon. L'oublie volon
tiers le paffé , ce qui est fait est
fait ; mais fuivez ce discours fait
de fil en aiguille , c'est à vous la
Bale.Voyez par là qu'un bon Ouvrier
Sefert de tout . Soyezluge & Partie
, & concluez qu'il n'est point de
pire Sourd que celuy qui ne veut
point entendre. Au reste , Mademoiselle
, je vous prie d'être fortement
persuadée que je feray toûjours
reveillé pour vous comme une
Portée de Souris ; & pour vous le té
moigner , je feray tout ce que Robin
fit à la dance , & tout ce que le
bon Cheval fait pour l'éperon. Enfin
j'avoue avec vous , que Marchand
qui perd , ne peut rire ; que
monnoze fait tout ; que qui a de
l'argent ades Piroüetes ; que point
d'argent point de Suiſſe ; que qui a
du Bien , a du mérite : mais il
faut avoüer aussi pour ſe conſoler,
Fv
130
MERCURE
\
vertu ,
puis qu'il faut faire de necessité
, que qui terre a , guerre as
que tout ce qui reluit n'est pas ors
Souvent belle montre, & peu de raport.
Croyezdonc certainement que
bonne renommée vaut mieux que
ceinture dorée. Il est vray qu'à petit
Mercier , peut Panier ; qu'il
n'est pas agreable de tirer le Diable
par la queue ; que ſouvent le
Bien vient quand on n'a plus de
dents ; que nous ne sommes plus
dans le temps où les Alloüetes tomboient
toutes rôties : mais il est conſtant
außi que dans les petites
Boëtes font les fines Epices ; que le
Diable n'est pas toûjours à la porte
d'un pauvre Homme , & que ce qui
est bon à donner , est bon àprendre;
que le Bien vient quelquefois en
dormant. Outre tout cela, voicy ma
Philofophie . Contentemens paſſent
richeſſes ; dans ce monde n'est heu
neux
GALANT.
131
reux que qui croit l'être ; tout vient
àpoint qui peut attendre ; ilfaut
vivre en esperance. Comme il n'y a
point defortunefans envie, il n'y a
point de plaisir ſans peine , ni de
Roſes ſans épines ; il n'y en a point
aussi, quelque bellequ'ellefoit , qui
ne devienne gratecu ( paroles ne
puënt point. ) Déterminez - vous
donc, Mademoiselle ,fans retarder
davantage, car qui trop choisit fouvent
prend le pire. Pour moy , je
deux ou tout , ou rien ; tout par
amour, & rien parforce. Je n'aime
pas qu'on me coupe l'herbe ſous le
pied , ny à dormir comme les Gruës
un pied en l'air , ni à aboïer comme
les Chiens apres la Lune , ni à être
couché à la belle Etoile , ni à être
appellé trop tard pour diner. Enfin,
Mademoiselle , fi cela vous accommode,
vous pouvez me commander
auffi abſolument comme la Reine
fait
132
MERCURE
fait à fon Enfant , & le Roy à ſon
Sergent , & diſpoſer de mes volontez
comme des Choux de voſtre Iardin.
Ce ne font point icy des contes
à dormir debout , ils ne sont ni
bleus ni jaunes , ni de ceux de ma
Mere l'oye , ny à la Cicogne. Ce
n'est point aussi autant pour le
Brodeur.Ie ne ments point comme un
Arracheur de dents ; mais je devois
m'appercevoir plutoſt que les longs
discours font les courtes journées,
qu'il ne faut point tant tourner à
L'entour du Pot , ni tant de Beurre
pour faire un quarteron ; qu'au bout
de l'Aune faut le Drap. Cependant
lafin couronne l'oeuvre ; il fautfinir
une fois en ſa vie . Ie finis donc en
vous afſurant que je souhaite avec
paſſion vous trouver un jour entre
Chien & Loup , pour vous donner
moitié Figue , moitié Raiſin. En attendant
ce temps heureux , qui ne
vien
GALANT. 133
viendra que trop tard'helas ( car
aux Amans comme moy les jours
font des fiecles ) je vous prie, Mademoiselle
, de croire que cecy n'est
point de l'Eau- benîte de Cour ; &
que jesuis aujourd'huy comme hier,
en un mot comme en mille , tout à
vous , & rien , si vous ne voulez
Adien la Belle.
Les nouvelles de Madrid, portent
que Leurs Majeſtez Catholiques
en ſont parties le 9.de l'autre
Mois pour aller paſſer quelques
jours à Aranjuez , où Elles
prennent les plaiſirs de la Saiſon .
Ie vous ay déja marqué la beauté
de ſes Allées. Le Jardin en eſt
fort net, & tres- bien entretenu . Il
a ſon entrée du coſté du Palais
, & fi - toſt qu'on a paſſe un
Pont qui y mene
tre deux Statuës de Bronze ,
on rencondont
l'une jette de l'eau par ſes
bras
134 MERCURE
bras coupez. La nouvelle Planche
que je vous envoye , vous
offre la veuë de la grande Fontaine
de ce Jardin. Elle a dequoy
contenter vos yeux. Il y en a pluſieurs
autres qui ont divers noms,
&dont je vous parleray une autrefois.
Quelque plaifir que vous puſt
donner la veuë effective du plus
ſuperbe Palais , il égaleroit à peine
celuy que vous recevriez fi
vous voyiez l'Opera nouveau,
intitulé le Triomphe de l'Amour.
On en commença les Repreſentations
ſur le Theatre de l'Académie
Royale de Muſique le Samedy
10. de ce Mois ; & Monſeigneur
le Dauphin , qui vint
exprés à Paris en voir la ſeconde,
en fortit tres- fatisfait. Je ne vous
ay rien dit de cet Opera , qui ne
foit preſentement confirmé par
la
35
les
&
ieurs
Ri
or
ren
de
ar-
Lux
Le
ge,
* qui
lleerde
uc-
-vif
luonoix
lent
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134
bras
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& d
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C
don
fupe
ne
vou
intit
On
tatic
dén
mec
feig
exp
enf
ay r
foit
GALANT.
135
la voix publique. Les Machines
qu'on y trouve ſurprenantes , &
d'une invention tres- particuliere
, y font courir tous les jours
en foule. Elles ſont du Sieur Ri
vani de Bologne, qui par ces fortes
d'Ouvrages s'eſt fait admirer
dans toutes les Villes d'Italie..
Sa Majesté a nommé M. de
S.Romain , & monfieur de Harlay
, pour ſes Commiſaires aux
Conferences de l'empire. Le
premier eſt un Homme fort âgé,
conſommé dans les Affaires , qui
ſçait parfaitement celles d'Allemagne
, & quia ſervy en diverfes
Ambaſfades. Monfieur de
Harlay eſt Maiſtre des Requeſtes
, & joint à un eſprit tres-vif
& tres- penetrant , toutes les lumieres
que peut donner une longue
experience. De pareils choix
font connoiſtre le difcernement
du
136 MERCURE
du Roy dans tous les Emplois
qu'il donne.
Monfieur le Duc de Mortemar,
apres avoir fait tout ce que doit
faire un grand Seigneur de fon
âge, qui ne cherche rien plus ardemment
qu'à remplir avec éclat
tous les avantages de ſa naifſfance
, c'eſt à dire, apres avoir voyagé,
& fervy ſur les Galeres fous
M. le Maréchal Duc de Vivonne
fon Pere , est allé les commander
cette année en chef. Je vous ay
déja appris que le Roy qui connoiſt
ſon zele pour ſon ſervice,&
l'ardeur qu'il a de ſe ſignaler, luy
avoit donné fon agrément. Ce
jeune Duc dit adieu à Sceaux à
Madame la Ducheſſe de Mortemar
la Femme , qui ne put le voir
partir ſans faire voir par ſes larmes
juſqu'où alloit ſa douleur.
Il ſe rendittout droit à Marseille,
où
GALANT. 137
où il n'a demeuré que quatre
jours. Il s'eſt embarqué avec un
Train qui ne peut eſtre plus
beau. Ses Gardes font leſtes , &
leurs Officiers entierement magnifiques
. Comme vous avez
ſouhaité ſçavoir les noms des
Galeres de Sa Majeſté , je vous
envoye ce que j'en ay pû apprendre.
L'Heureuſe .
La Renommée.
La Ferme .
La Souveraine.
La Galante.
La Fidelle.
L'Amazonne.
La Superbe .
La Hardie.
La S. Loüis.
La Brune.
La Favorite.
La
138
MERCURE
Σ
La Valeur.
La Princeſſe.
La Royale nouvelle.
La Royale.
La Perle.
La Victoire.
La Reyne .
La France.
La Sirenne.
La Grave.
La Belle.
La Fleur de Lys.
La Madame.
La Grande,
La Couronne.
La Dauphine.
L'Invincible.
La Forte.
La Patronne.
La Belle , à qui on a demandé
une Addition à l'Histoire de fes
Conqueſtes, s'eſt fait un plaiſir de
lier
GALANT .
139
lier commerce avec l'aimable Inconnuë
, qui a témoigné le ſou
haiter. Voicy en quels termes elle
luy a répondu .
POUR LA SPIRITUELLE
Inconnuë qui s'intereſſe ſi
obligeamment dans mesAvantures.
Vi que vous soyez , aimable
Inconnuë, je me tiens heureuſede
ce qu'une Perſonne quiparoiſt
avoir l'esprit aussi bien tourné que
vous , n'est point fâchée de me ref-
Sembler en quelque chose. Ie tâche
à me former une idée de vous. Ie
me figure comment il faut qu'on soit
faite pour être belle , & pour con-
Server pourtant quelque raport
avec moy. L'adoucis mes traits. le
donneplus d'éclat àmon teint , &
apres
140 MERCURE
apres cela je m'imagine vous voir.
le ne doute point que vous ne perdiez
beaucoup à ce Portrait. Cependant
tel qu'il eft , je vous aime
déja tant sur ce qu'il me reprefente,
qu'il n'est rien que vous ne puisfiez
obtenir de moy. Ie voudrois
qu'il fust plus difficile qu'il ne l'eft,
de faire te que vous me demandez ,
c'est à dire de parler de mon Amant;
mais puis que vous n'exigez de ma
complaisance que ce qui doit me
coûter le moins , jeway me hasterde
vous fatisfaire , en attendant que
vous mettiez mon amitié naiſſante
àune épreuve plus forte. Vous dites
que vostre Amant reſſemble beaucoup
au mien. Il feroit affezplai-
Sant que nous nous trouvasions Rivales
, & que celny dont vous eſtes fi
charmée , fuſt le meſme qui a ſçeu
toucher mon coeur. Ie ne voy rien en
cela de trop impoßible , car je n'ay
point
GALANT . 141
point entendu parler de luy dépuis
noſtre derniere entrevenë , & ilse
peut faire qu'un reste d'amour pour
moy luy ait fait choisir pour s'attacher
une Perſonne à qui je reſſemble
. Ce ſentiment marque un peu de
vanité. Pardonnez- le moy Il est naturel
de se flater , quand on a esté
tendrement aimée. Voicy par quelle
rencontre noſtre commerce ceſſa. Il
maimoit, comme vous ſçavez, avec
la plus forte paßion. Nos conditions
estoient égales,&fi égales, que nous
ne pouvions Songer à estre jamais
l'un à l'autre , c'est à dire qu'il ne
pouvoitfairemafortune , ni moy la
fienne. Nous avions d'ailleurs tous
deux des Parens qui prétendoient
que nôtre mérite nousfist trouver des
Partis au deſſus de nôtre Bien. Les
miens principalement faifoiet grand
fondfur ce teint &fur ces yeux qui
me mettoient au nombre des Belles ,
نم
142 MERCURE
& ils croyoient bien m'avoir donné
en ces deux articles- là un Pa
trimoine fort considerable. C'eust
esté en vain que mon Amant leur
euſt expliquéses deſſeins pour moy .
Ils l'auroient prié de ne me plus
voir. Ainsi le mieux qu'ilpût faire,
ce fut de leur cacher sa tendreſſe,
de paſſer tout simplement pour le
bon Amy de la Maison, & d'attendre
ſans rien dire , ce que le temps
pourroit ordonner de ma destinée.
Nous nous aimions ſans ſonger au
mariage. L'amour est un affez grand
plaisir pourſe paſſer de ces fortes
d'esperances qu'il peut regarder
comme étrangeres ; & l'union de
deux soeurs eſt ſi douce d'elle-mefme,
qu'on n'a pas de peine à s'en tenir
là , & à ne former plus de Soubaits.
Il arrivoit affez rarement
que nous nous viſſions en particulier.
Cela apportoit àſes ſentimens
une
GALANT.
143
une espece de contrainte qui en redoubloit
la tendreſſe. Ses yeux en
estoient plus habiles à parler. Il en
avoit plus d'adreſſe à m'expliquer
Son amour, &j'admirois comme en
présence de plusieurs Perſonnes il
trouvoit moïen tous les jours de me
dire , je vous aime , fans être entendu
d'autres que de moy. Ilne cachoit
point sa paſſion en la desavoüant
, ni en prenant des manieres
indiferentes. Au contraire il la
déclaroit à tout le monde ; mais en
mesme tems qu'ilme rendoit ouvertement
quantité de petits foins , il
Sçavoit donner àson amour un certain
air de bonne amitiéfans con-
Sequence, à quoy il n'estoit pas poffible
qu'on ne fust trompé. Il est
plus aisé qu'un Amant paroiffe indiferent
pour sa Maîtreffe , que de
ne paroître que ſon Amy. Außi je
le trouvois quelquefois trop habile
a
144 MERCURE
1
à feindre. Ma bizarrerie alloit
jusqu'à vouloir qu'il ne joüast pas
Si bienfon personnage. Mais qu'il
me gueriſſoit bien de ces faux fcru
pules dans les momens où ſon amour.
pouvoit se montrer amour ! Voilà
où j'en estois avec luy , lors qu'à
force de m'aimer il renverſa tout
nostre bonheur. Il me vint un jour
trouver seule dans ma Chambre
avec un air triste & abatu , &
apres quelques regards affez tendres
; le vay vous perdre, me dit- il,
je vay vous perdre . Il n'eut pas la
force de m'en dire davantage. Il
Sejetta languiſſamment sur un Sie
ge, &détournases yeux de deſſus
moy , qui ne laiſſerent pas d'y retourner
naturellement. Vous qui
aimez, imaginez- vous mon trouble.
Je ne luy demanday point ce qu'il
avoit de fâcheux à m'annoncer.
Ie demeuray immobile ,& quoy que
je
GALANT.
145
je ne connuſſe point encor mon malheur,
je n'en doutay point . Ah,pour-
Suivit- il , en me voyant außi abatuë
que luy , ce n'est pas à vous à
estre frapée de douleur à la nouvelle
que je vous apporte , ce defe-
Spoirn'appartient qu'à moy. Je viens
de sçavoir que Monsieur de .....
vous va demander à vos Parens.
Que m'aprenez- vous , interrompisje
, &pourquoy ne voulez- vous pas
que j'entre dans les mesmes sentimens
que vous ? I'en ferois bien
fâché , reprit- il. Ie vous demande
pour derniere grace , de ne
pointfentir ma perte. Vous épouserez
un tres- honneſte Homme,aimable
defa perſonne ,fort riche, d'une
qualité diftinguée. Voila ce que la
Fortune vous devoit. Ie m'estimerois
bien malheureux , fi j'empefchois
que vous ne fuffiez ſenſible à tant
d'avantages , &je me reprocherois
May 1681 . G
146 MERCURE
eternellement d'avoir meslé du poi-
Son pour vous dans ce qui a deû
vous paroître de plus doux en voſtre
vie. Hé quoy , répondis-je , les prefens
de la Fortune confolent- ils
l'Amour de ses pertes ? Puis que
j'ay bien pû vous avouer que je
vous aimois , vous aimay- je si peu
que je fois capable de vous oublier!
Aime- t - on , & en fait- on l'aveu,
pour ne pas aimer toûjours ? Mais
vous , pourquoy exiger de moy tant
de fermeté ? Sentez- vous affez
peu ma perte pour vouloir que je
neſente point la vostre ?Helas ! repliqua-
t-il , c'est parce que je fens
vostre perte trop vivement , queje
Souhaite que vous ſentiez peu la
mienne. Mon amour ne s'estant
jamais proposé pour but que de fervir
à voſtre bonheur , je ferois au
desespoir qu'il te troublast , نم
j'aime mieux n'estre point aimé, que
de
GALANT.
147
4
de vous livrer à la douleur que
j'éprouve. Mais, luy dis-je, croyezvous
que vostre generosité ne me
Soit point suspecte ? L'Amour n'est
point fi def- intereffe , &peut- estre
recevez vous avec une joye Secrete
cette occaſion de nousfeparer. Ic ne
me justifieray point , répondit-il.
Croyez que je ne vous ay jamais
aimée. L'y confens, pourveu que cette
pensée vous faſſe accepter plus
aisément les avantages que vous
ofre la Fortune. Cependant, conti- .
nua-t- il , avec un ſoûpir , & d'un
air qu'il m'est impoffible de vous
exprimer ; cependant le Ciel fçait,
&vous sçavezbien vous - même.....
Oüi , je leſçay trop, interrompis-je,
jeſçay trop pour mon repos, que vous
m'aimez , & que vous m'aimez
de la maniere la plus genereuse &
la plus tendre dont on ait jamais
Gij
148 MERCURE
aimé. Et pensez- vous que tout ce
que vous mefaites icy paroître d'amour
, m'aide à me faire épouser
voſtre Rival ? Où trouveray- je voς
Sentimens &voſtre tendreſſe ? Non,
je ne m'y résoudray jamais. Ie ne
Seray àpersonne,puis que je nesçaurois
estre à vous. Là- deſſus il ſe
mit à combatre ma resolution. Il
m'en representa les fuites les plus
fâcheuſes , le mécontentement que
recevroit toute ma Famille fi je refufois
un Parti fi confiderable , les
reproches eternels que l'on m'enfe.
roit , ceux que je m'en ferois peutestre
un jour moy- mesme , & enfin
l'impoſſibilité qu'il y avoit que noſtre
amour fût jamais récompense.
Ilmefit voir combien il y a de diference
entre un Amant & un Mary
, ce qu'ilfaut chercher dans l'un,
&dequoy on doit ſe contenter dans
l'autre ; qu'un établiſſement de
for
GALANT. 149
me
fortune n'est jamais à negliger , &
qu'à regarder ſainement les choses,
le Mariage a de telles fuites , que
l'amour ſeul , quelque reciproque&م
quelque tendre qu'ilsoit , ne suffit
pas pour en faire le bonheur. Et
pourquoy donc , repliquay- je à tout
cela , pourquoy m'avez- vous engagée
à vous aimer ? Pourquoy ,
répondit il , m'y suis je engagé
moy-mesme ? F'ay bien préven tout
ce qui arrive aujourd'huy . F'ay toûjours
bien jugé par voſtre merite,
que nous n'eſtions pas deſtinez l'un
pour l'autre . Cependant je vous
aimois , & mon amour , mesme au
point de sa naiſſance , l'emportoit
furmaraiſon. Mais , poursuivit- il,
apres que j'ay tant donné à la generosité
& au desintereſſement,
Soufrez que je donne quelque chose
àla tendreſſe. Soufrez que je vous
conjure de vous souvenir un peu de
Giij
150 MERCURE
moy , & de croire que jamais paffion
nesera fipure ni fi ardente que la
mienne. Et tout- à-l'heure, luy disje,
vous conſentiezque je vous o4-
bliaſſe , ſi cela contribuoit à mon
repos ? Que voulez- vous, me répondit-
il ? Mon amour & mon def- intereſſement
ne font pas encor bien
d'accord enſemble. Ie voudrois estre
aiméſans qu'il vous en coûtaſt rien.
Cependant s'il vous en doit coûter
quelque chose , je fens que je fouhaite
en ſecret que vous m'aimiez
malgré moy. Adieu, adieu,je crains
que cette triſte conversation n'ait
trop duré pour l'un & pour l'autre.
Ilfortit dans ce moment avec tou
tes les marques de la plus vive douleur,
&je demeuray ſi ſurpriſe de
Sa generosité, fi touchée de fa tendreſſe
, & si occupée de tout ce qu'il
m'avoit dit , que je me trouvay
moins que jamais en état de renon-
Ger
GALANT.
151
7
cer à un si parfait Amant. Cepen
dant les affaires de fon Rival s'avancerent.
Je fus promise , & en
quatre jours on me maria. Pour luy,
il m'évita pendant tout ce temps
avec un foin qui me fut le plus feûr
témoignage que j'euſſe encor receu
de sa paſſion. Mais quel fruit en
tirois -je ? le fongeois bien plus à
luy que s'il m'euſt venë comme auparavant
;&Son absence, qui estoit
pour moy un effet de sa tendreſſe
defintereſſée , le rendit plus preſent
à mon esprit qu'il n'avoit jamais
efté. Quels combats ſe paſſerent
alors dans mon ame ! Ie doute qu'on
ſe les puiffe imaginer. Ilmeſouvient
que le ſoir du jour de mon mariage,
mon Epoux m'ayant donné le Bal
malgré moy ,je vis un Masquehabillé
négligemment , quoy que de
bon air. Il dança mais d'une maniere
triste , & qui laiſſoit entrevoir
Giiij
152 MERCURE
qu'il eust mieux dance s'il euft voulu.
Il vint me prendre apres qu'on
l'eut pris , &j'estois fi pleine de ce
malheureux Amant , qu'on m'obligeoit
àSacrifier , que je crûs que
c'estoit luy . Cette idée me troubla,
& je tombay évanoüie. On m'apprit
le lendemain qu'il estoit parti
pour voïager , & depuis ce temps je
n'ay pû sçavoir où il eſtoit. Celuy
qu'on m'avoit fait épouser , estoit
une vraie conqueſte, puis qu'il avoit
beaucoup de naiſſance , & estoit
tres- riche. Je ne l'ay pourtant point
mis au nombre des miennes , non
parce que la qualité de Marifemble
estre contraire à celle d' Amant;
mais parce qu'aïant esté obligé de
me quitter trois jours apres qu'il
m'eut épousée , & estant mort en
Province avant que j'eusse apris
qu'il estoit malade , je n'ay pû avoir
le temps de le connoistre affez bien
pour
GALANT.
153
pour en faire le Portrait. Les autres
Amans dont j'ay parlé ,ſeſont
attachez à moy depuis mon Veuvage...
$ En voila affez , aimable Inconnuë,
pour une premiere fois . Si vous
voulez, je vous récompenseray d'un
Recit fi triste par celuy de nos premieres
conversations , qui pour la
plupartfurent pleines d'enjoüement...
Vous pouvez m'y engager , en prenant
l'entremise du Mercure pour
me faire telle confidence qu'il vous
plaira. L'espere que vous ne m'en
croirez pas indigne , & compte déja
le commerce que j'ay avec vous,
pour un des plus agreables que j'aïe
encor eus .
Depuis quinze jours on ne
parle icy que des Moſcovites. Ce
qui vient de loin fait toûjours du
bruit , parce qu'il eſt extraordinaire
, & la curiofité naturelle à
Gvرمق
154
MERCURE
1
tous les Hommes , leur fait fou
haitter d'eſtre éclaircis de toutes
les chofes qui ne leur font pas
connuës . C'eſt ce qui m'a fait rechercher
avec un extréme ſoin,
tout ce que les Ambaſſadeurs de
Moſcovie ont fait & dit de plus
digne d'eſtre remarqué , dépuis
qu'ils font arrivez en France. Le
Grand Duc leur Souverain , poffede
un tres-vaſte Empire . Il fait
ſa réſidence à Moskou qui en
eſt la Capitale , & prend le titre
de Tzar. Quoy que les uns difent
Czar , & les autres Zaar , je
me ſuis arreſté au nom de Tzar,
l'ayant eu de la main de l'Interprete.
Ce Titre veut dire Céſar,
ou Empereur, & il l'a choify parce
qu'il pretenddeſcendred'Auguste.
L'Arbre Genealogique
ſeroit peut- eſtre auſſi difficile que
long à dreſſer , s'il falloit venir
aux
GALANT.
155
こ
aux preuves. Celuy qui regne
aujourd'huy s'appelle Theodore
Aléxieuvits.Il eſt né l'an 1657.
d'Alexis - Michel , ou Michaëloüits
Fedéroüits , qui fut marié
en 1647. & mourut le 8. Fevrier
1676. Le Grand- Duc de Mofcovie
, porte pour Armes un Ecu en
cercle d'or à un Aigle éployé de
ſable cerclé ou diadémé, becqué,
membré de gueules , à un Cavalier
nud d'argent,tenant une Lance
dont il tuë un Dragon au naturel
, l'Aigle couronné de trois
Couronnes, Imperiale, Royale, &
Electorale.Au deſſus de ces Couronnes
font trois Soleils , ou
Diamans éclatans par des rayons,
avec ſept Eglifes repreſentées
dans la rondeur du Sceau ; & au
bas de l'Ecu il y a deux Eſcadrons
de Cavalerie qui combatent
; & fur l'extremité de la
3
rom
156 MERCURE
1
rondeur du Sceau , font écrits
en gros Caracteres Moſcovites
ces mots traduits ; Benoiste Trinité
, non pourtant trois Dieux,
mais un Dieu en eſſence & en trois
Perſonnes , Pere , Fils, & S.Esprit,
Amen. Le Grand Duc d'aujourd'huy
a commandé l'Armée de
fon Pere contre les Tures , & ne
prit poffeffion de ſes Etats que
quatre mois apres qu'il fut mort.
Le défunt Grand - Due ayant
envoyé des Ambaſſadeurs en
cette Cour & en pluſieurs autres
l'an 1668. ſon Fils qui regne
depuis pres de cinq ans , a voulu
auffi en envoyer , & leur afait
prendre d'abord la route de
France , afin d'avoir plutoſt des
nouvelles d'un Monarque qui
fait l'admiration de tous les Peuples.
Comme il n'eſt point de
Nation qui n'ait entendu parler
des
१८ 157
GALANT.
des François , & fur tout fous
le Regne de LoüIS LE
GRAND , qui fait regarder la
France comme un Païs où la civilité
, les plaiſirs , la magnificence
, & l'abondance , fe trouvent
au plus haut point , il n'y
a perſonne qui ne ſouhaite y
venir , beaucoup moins pourtant
pour eſtre- témoin de toutes
ces chofes , que pour joüir
de la veuë du plus grand de tous
lesRoys. Ainſi l'employ de cette
Ambaſſade fut fort brigué
dans la Cour du Tzar. Pierre,
Fils de Jean Potemkin Echanfon
, & Gouverneur de Ulezki,
qui eſtoit déja venu en France
en 1668. fçachant mieux qu'un
autre combien cet Employ eſtoit
agreable , ſe ſervit de ſon credit
pour ſe le faire donner. Il l'obtint
, preferablement à beaucoup
d'au
158 MERCURE
d'autres , la maniere dont il s'étoit
acquité la premiere fois,
d'une pareille Ambaſſade ayant
donné lieu d'eſtre ſatisfait de ſa
conduite. Eſtienne Polkou luy
fut donné pour Collégue , avec
la qualité de Chancelier. J'entens
, Chancelier de l'Ambaffade
, & non de l'Etat , les Am-..
baſſades folemnelles des Moſcovites
n'eſtant jamais ſans un
Chancelier qui tient le rang de
fecond Ambaſſadeur. Le Fils
du premier des deux que je
viens de vous nommer , & le
Neveu du ſecond , furent choifis
, ainſi que pluſieurs autres
Perſonnes qualifiées , pour faire
avec eux ce grand Voyage , aucun
des Sujets du Tzar ne pouvant
ſortir de Moſcovie ſans ſon
expreſſe permiſſion , laquelle il
n'accorde que tres-rarement. Ils
par
GALANT.
159
:
2
partirent avec huit Trompetes,
cinq Timbaliers, pluſieursHautbois&
Muſetes &un affez
grand nombre de Domestiques,
le tout ſe montant à ſoixante &
deux Perſonnes. Ils vinrent à
Amſterdam , traverſerent la Hollande
, & enfin arriverent à Calais
, où ils débarquerent le 29.
de Mars. Je ne doute point que
vous n'ayez remarqué dans les
Livres de Voyages , que la coûtume
des Moſcovites , des Per-
• fans , & autres Nations voiſines,
eſt de recevoir ſur leurs Frontieres
les Ambaſſadeurs qu'on
envoye en leur Païs , de leur
donner des Eſcortes , de leur
fournir des Voitures pour eux
& pour leur bagage , en forte
: qu'ils foient défrayez generalement
de toutes choſes. Si cette
coûtume leur est fort utile lors
qu'ils
160 MERCURE
qu'ils viennent en Europe , quoy
qu'ils s'en puſſent paſſer par l'abondance
des vivres & des commoditez
qui s'y trouvent , & par
la bonté des Habitans , toûjours
civils pour les Etrangers , elle
nous eſt abſolument neceſſaire
-lors qu'on nous envoye chez eux,
par l'impoffibilité qu'il y auroit
detrouver toutes les choſes dont
on a beſoin , par la diſtance des
Villages & des Villes , par le
manque de vivres en beaucoup
d'endroits,& par les riſques qu'on
pourroit courir , à cauſe de l'humeur
peu ſociable de ces Nations.
Ceux que le Grand Duc de
• Moſcovie nomme pour aller
prendre tous les Envoyez ſur la
Frontiere , ont le nom de Priſtaf.
Ils ont ſoin de tout , & leur font
rendre les honneurs qui leur font
dûs. Les Ambaſſadeurs dont je
vous
GALAN Τ. 161
vous parle , attendirent quelques
jours à Calais le Priſtaf qui devoit
les recevoir. Sa Majesté donna
cet Employ à M. Torfl'un de
fes Gentilshommes ordinaires .
C'eſt une Ceremonie qu'on n'obſerve
point à l'égard des autres
Ambaſſadeurs. Les fonctions de
cesGentilshommes, nommez ordinaires
du Roy, conſiſtent à aller
faire des Complimens , felon les
occafions , de la part de Sa Majeſté.
Ils vont auſſi recevoir les PrincesEtrangers
qui viennent en
France, & leur font faire dans les
Villes les honneurs que la Cour a
réſolu de leur rendre. M. Torf,
choify par le Roy pour la conduite
des Ambaſſadeurs de Mofcovie
, eſt un Gentilhomme Allemand
, qui fert depuis fi longtemps
en France , qu'il peut paſſer
pour François . Il a commandé
dans
162 MERCURE
dans les Gardes de Sa Majesté,
où il s'eſt acquis beaucoup d'eſtime
par ſon courage en pluſieurs
occaſions , ainſi qu'il a fait
par ſon eſprit en d'autres Emplois
qu'on a bien voulu luỳ confier.
Peu de Perſonnes auroient
eſté auſſi capables que luy de
cette derniere Commiffion , parce
qu'il faut prendre de l'empire
fur ces fortes d'Ambaſſadeurs,
& leur montrer de la fermeté,
ſans pourtant choquer le droit
des Gens ; autrement ils auroient
peine à s'acquiter de ce
qu'ils doivent , & tâcheroient
d'en retrancher toûjours quelque
choſe , car ils ont une telle exactitude
dans tout ce qui s'appelle
Cerémonies, qu'ils diſputent jufques
àundemy pas. Ces Ambafſadeurs
eſtant àCalais avant monfieur
Torf, le Gouverneur en prit
foin
1
GALANT. 163
ſoin juſques à ſon arrivée. Il ne
tarda pas longtemps , & il vintaccompagné
de M. de la Garde,
qui eſtant chargé de leur traitement,
devoit payer toute leur dépenſe
, juſqu'aux Matelots qui
avoient débarqué leurs Hardes.
Cela fut executé. Monfieur Torf
apprit quelques jours apres qu'il
fur aupres d'eux , qu'un de leurs
Valets , à qui l'Eau- de- vie avoit
donné dans la teſte , s'eſtoit par
ſurpriſe ſaiſy du Mouſquet d'une
Sentinelle qu'on avoit poſtée devant
leur Logis,& l'avoit tiré fur
ceux que le hazard faifoit paſſer
dans la Ruë. Il en demanda juſtice
aux Ambaſſadeurs , qui loin
d'avoir de la peine à s'y réſoudre,
eurent de la joye de voir qu'on
les en laiſſoit les maîtres. Ils firent
venir celuy qui avoit tiré,
& le condamnerent à huit Bâ
tons.
164 MERCURE
tons. Voicy de quelle maniere
on agit pour ce fupplice. On
couche le Coupable à terre fur
le ventre & on ne luy laiſſe
que ſa chemiſe. Alors deux
Hommes ſe mettent l'un aux
pieds , & l'autre à la teſte , & ils
uſent ſur ſon corps huit Bâtons,
qui font à peu pres comme nos
plus groſſes Houſſines ,mais beaucoup
plus forts.
Les Paſques des Moſcovites
qui viennent huit jours plus tard
que les noſtres, n'eſtant pas faites
quand monfieur Torf arriva , ils
le prierent d'en voir la Ceremonie
, & voulant luy faire honneur,
ils le placerent au milieu de
leur Chambre , au meſme endroit
où le Tzar ſe ſeroit mis s'il
avoit eſté preſent . Ils chanterent
accompagnez de leur Preſtre,
d'une maniere qui reſſemble fort
à
GALANT. 165
à noſtre Plein- chant ; & apres
avoir tourné tous trois fois autour
de luy, c'eſt à dire ,le Preſtre,
les Ambaſſadeurs , & toute leur
Suite , ils luy donncrent le baifer
de paix ,& deux oeufs rouges chacun
pour les oeufs de Paſques,
ce qui monta à fix- vingts quatre
oeufs. M. Torf cherchant au plutoſt
à en eſtre déchargé , on luy
apporta un grand Baſſin . Il les mit
dedans , & les Moſcovites les
ayant couverts d'une grande
Toilete de Tafetas , les envoyerent
chez luy. Peu de temps
apres, ils partirent de Calais . La
foule du Peuple aſſemblé pour
les voir paſſer,eſtoit tres- grande.
Ils trouverent la Garde redoublée
& rangée en haye , & témoignerent
eſtre fort contens de ce
qu'on tira quelques volées de
canon à leur fortie. Auffitoft que
le
166 MERCURE
>
le premier Ambaſſadeur en eut
entendu le bruit,il dit qu'il reconnoiſſoit
qu'il eſtoit ſur les terres
de France , & s'étendit ſur les
loüanges du Roy. A peine fut-il
à demy - lieuë de Calais qu'il
defcendit de Carroſſe . On étendit
une grande Toilete en pleine
campagne, & il y changea d'Habit.
Il fit la meſme choſe toute
cette journée- là ; preſque en
approchant de chaque Village.
On luy en demanda la raiſon. IH
répondit , que c'eſtoit pour faire
honneur à la France , & donner
des marques de la grandeur de
ſon Maître. Il adjoûta , qu'en
certains jours de Ceremonie le
Tzar en changeoit juſques à
cinquante fois. Cet Ambaſſadeur
en mit onze diférens ce jour-là.
S'il en euſt changé d'autant fur
toute la route , avec les deux
heu
GALANT.. 167
heures qu'il employoit pour dor
mir à la fin de chaque Repas,
ſuivant la coûtume des Mofcovites
, à laquelle ils ne manquent
jamais, on ne ſeroit de long-temps
arrivé icy. Monfieur Torf luy fit
connoître que les Lieux où l'on
devoit dîner & coucher eſtant
marquez ; le chemin de chaque
journée eſtoit arreſté , & qu'il
ſeroit impoffible de le faire , fi
on perdoit tant de temps à toutes
ces pauſes. Enfin cet Ambaſſadeur
obtint qu'il changeroit
d'Habit ſeulement quatre
fois par jour. On arriva à Bologne.
Comme on y avoit appris
qu'on avoit tiré le Canon à Calais
, on y fit la meſme choſe,
auſſi bien qu'à Abbeville, où l'on
fe rendit en ſuite. L'affluence
du monde qui accouroit pour
le voir paſſer , eſtoit fi grande ,
que
1
168 MERCURE
que l'Ambaſſadeur ne pût s'empeſcher
d'en témoigner ſa ſurpriſe
. Il trouva la meſme foule
par tout où il paſſa juſqu'à S.Denys
& y fut logé à l'Epée
Royale . C'eſt une tres grande
Hôtellerie où les Ambaſſa-
د
,
deurs qui viennent par cette
grande route logent ordinairement.
Il fut toûjours défrayé
aux dépens du Roy. Comme il
paffa quelques jours à ſaint Denys
, il alla voir l'Abbaye. Parmy
les Tombeaux qu'on luy montra,
on luy fit voir celuy que le Roy
fait faire pour honorer la mémoire
de feu monſieur de Turenne .
Il verſa des larmes en le voyant;
& comme il connut qu'elles ſurprenoient
, il dit que ce n'eſtoit
pas la premiere fois qu'il avoit
pleuré ſa perte , & qu'on l'avoit
qu'il
pleurée à Moſkou , où ſon mérite
1
!
avoit
GALANT.
169
avoit fait grand bruit ; qu'il eſtoit
capable de commander des Troupes
de tous les Princes du Monde
, unies enſemble , pour batre
le Turc ; & là-deſſus il entama
un Projet que l'on avoit fait en
Moſcovie , de ce que chaque
Prince de la Chrétienté devoit
donner pour cette entrepriſe, Ce
qu'il y a de plus ſurprenant , c'eſt
qu'il parla de la maniere dont Mr
de Turenne faiſoit la guerre , de
fa prudence , & du ſoin qu'il avoit
de ſes Troupes , comme s'il
euſt toûjours eſté à ſes coſtez . Le
lendemain , Monfieur le Prince
de Turenne , Fils de Madame la
Ducheffe de Boüillon,eut la curioſité
de le voir dîner. Mr Torf
le luy montra,& luy dit ſon nom .
Les larmes luy vinrent encor aux
yeux , & il dit, qu'il ne croyoit pas
que la Terre fust capable de repro-
May 1681 . H
170. MERCURE
duire un Turenne. On luy fit entendre
une Meſſe ſolemnelle dans
l'Abbaye , qui fut celebrée avec
de ſuperbes ornemens . Il en admira
la Ceremonie , & dit , que
noſtre Religion estoit à - peu - pres
pareille à lafienne , & que l'on officiot
de la mesme forte devant le
Tzar. Monfieur Torfluy répondit
pour la gloire de la France , &
pour marquer ſa grandeur , qu'on
officioit toûjours de cette mesme maniere
à S. Denis, & que c'estoit une
choſeſi ordinaire , qu'on faisoit fouvent
ces mesmes Cerémonies à Porte
fermée. Apres le Service , ils approcherent
tous de l'Autel , &
l'on fut furpris de les entendre
tout d'un coup ſe recrier.En meſme
temps ils ſe proſternerent , &
Mr Torf leur en ayant demandé
la cauſe , ils dirent , qu'ils voyoient
fur l'Autelune Image de la
Vierge
1
GALANT. 171
Vierge toute pareille à celle qui
estoit à Moskou. On leur apporta
dequoy monter , afin qu'ils la
viſſent de plus pres . Ils luy baiferent
les pieds & les mains , &
par reſpect ne voulurent pas ſe
lever plus haut. On les mena
dans la Salle du Tréſor. Quoy
qu'ils témoignaſſent eſtre ſurpris
de tant de richeſſes , ils les admirerent
moins que les Reliques,
qu'ils ne voulurent voir qu'à genoux
, fur tout celles de S. Denis
-qu'ils diſent eſtre un de leurs Patrons
. Ils auroient fort ſouhaité
qu'on leur euſt montré ſon Corps,
mais il fallut qu'ils ſe cõtentaſſent
de ce qu'ils venoient d'en voir.
Vous demanderez peut eſtre
quelle eſt la Religion des Mofcovites.
Ils font Grecs Schiſmatiques
, & ont un Patriarche ou
Métropolitain de toute la Ruffie .
-
Hij
172 MERCURE
Il eſt Archeveſque de Kiovie ,
Halicie , Polok , Eveſque de Vitebski
, & Proto- Archimandrite
de l'Ordre de S.Baſile. C'eſt luy
qui couronne l'Empereur. Antoine
Sielanua qui poffedoit
cette Dignité avant le dernier
mort , fut depoſé l'an 1667. dans
un Synode general tenu à Mofkou
, où preſidoient les Patriarches
d'Alexandrie & d'Antioche
, pour avoir le plus contribué
aux deſordres arrivez en
Moſcovie ſur le ſujet de la Religion
. Il poſſedoit plus d'un million
de revenu , & avoit eſté éleu
à la maniere accouſtumée par les
Archeveſques, Eveſques,& tout
le Clergé de ce Païs- là. Si ce Patriarche
n'eſt pas confirmé par le
GrandDuc,on en élit auſſitoſt un
autre. Celuy de Conſtantinople
confirmoit autrefois ſon élection ,
mais
GALANT. 173
mais cela n'eſt plus en uſage. Les
Patriarches , Archeveſques , &
Eveſques , font choiſis entre les
Moines , & ne mangent point de
viande en quelque temps que ce
foit. Les Moſcovites ont de la
devotion .Elle a paru grandedans
les deux Ambaſſadeurs , qui depuis
qu'ils font en France , ont
prié Dieu quatre heures par jour,
deux de grand matin , & deux
l'apreſdînée. Le premier Ambaſfadeur
a un morceau de la vraye
Croix enchaſſe dans une Croix
d'or. Il ne paſſe point de jour ſans
l'adorer pluſieurs fois . Quand il
eſt preſt de manger, il la fait attacher
contre la muraille , ſe tourne
devant toute l'Aſſembléedu cofté
où elle eſt , fait trois Signes de
Croix, dit quelques courtes prieres
, & ſe met en ſuite à table. Il
dit que cette vraye Croix luy eſt
Hij
174 MERCURE
venuë d'une Place qu'il emporta
par aflaut , lors qu'il commandoit
l'Armée du Grand- Duc ſon Maître.
Ce fut pour luy une occafion
de raconter de quelle maniere il
avoit pû en venir à bout. Il dit,
qu'il avoitfait paroître une Avantgarde
pour attirer les Ennemis qui
estoient entre cette Place & luy,que
les Ennemis n'avoient pas manqué
de venir droit à cetteAvant-garde,
que pendant se temps il avoit fait
defiler ſon Armée pour venir s'emparer
du Pofte qu'ils quitoient , &
qu' ayant toûjours fait reculer cette
Avant- garde afin qu'ils la poursuivisset,
il s'étoitenfin trouvé entr'eux
&la Place , à laquelle il avoit en
fuite fait donner plusieurs aſſauts,
n'y ayant pas d'apparence qu'il pust
demeurer longtemps dans un lieu où
Ilavoit une Armée derriere luy .
Environ huit jours apres que
ces
GALANT. 175
ces deux Ambaſſadeurs furent arrivez
à S. Denys , où ils ont paru
beaucoup plus civils qu'on ne les
croyoit , à pluſieurs Perſonnes de
qualité qui les y ont veus , Monfieur
de Bonneüil Introducteur
des Ambaſſadeurs, leur vint dire
de la part du Roy , que Sa Majeſté
conſentoit qu'ils fiffent dans
peu leur Entrée à Paris , & qu'un
Maréchal de France les y accompagneroit.
Ils demandérent la
permiſſion de faire marcher avec
cux leurs Trompetes , Timbales,
Hautbois , & Muzetes , ce qu'on
ne leur accorda qu'en qualité
d'Inſtrumens de joye. Le Roy qui
avoit donné depuis un mois le
Baſton de Maréchal à Monfieur
d'Eſtrées , luy fit commencer par
là les fonctions de ſa Dignité
nouvelle . Ainsi ce Maréchal eftant
party de Paris avec les Car-
۱
こHiiij
176 MERCURE
roſſes du Roy , ſe rendit à S. Denys
le 30. du dernier mois , accompagné
de Monfieur de Bonneüil
& de Monfieur Girault.Les
Ambaſſadeurs le vinrent recevoir
au bas du degré , & quand ils furent
montez, ils laiſſerent à Monfieur
d'Eſtrées le choix du Fauteüil.
Ils deſcendirent tous peu de
temps apres . Les deux Ambaſſadeurs
pretendoient le fonds du
Carroſſe , parce qu'on les recevoit,
& qu'ainſi on leur faiſoit les
honneurs. Suivant leur preten
tion , Monfieur d'Eſtrées n'euft
eu qu'un devant. Ce diferend
fut accommode ſur l'heure , &
chacun eut lieu d'eſtre fatisfait.
On arreſta que l'Ambaſſadeur
auroit le fonds du premier Carroffe
, où il ſeroit à coſté de Mr.
d'Eſtrées ; le Chancelier , celuy
du ſecond Carroffe ; & le Fils du
pre
GALAN T.
177
premier Ambaſſadeur , le fonds
du troifiéme , qui estoit celuy de
Monfieur d'Eſtrées . Les autres
Perſonnes les plus remarquables
-de leur Suite , eſtoient dans d'autres
Carroffes. Ceux des Princes
& des Ambaſſadeurs qui ſont en
France, n'y eſtoient point, à cauſe
que les Ambaſladeurs de Mofcovie
n'ont audience que du Roy,
& qu'ils ne viſitent perſonne.Outre
les Carroſſes aux Armes &
Livrées du Roy , & ceux qui eftoient
fournis à ſon nom, on avoit
auſſi fait mener pluſieurs Chevaux
pour monter les Gens de
la Suite des Ambaſſadeurs. Dans
l'Entrée , leurs Trompetes marcherent
à la teſte de tout , leurs
Timbales & leurs Hautbois en
ſuite , puis pluſieurs de leurs Gens
à cheval . Je vous ay marqué le
rang que les Ambaſſadeurs te-
Hv
178 MERCURE
noient dans les Carroffes. Quoy
que cette Entrée ne ſe fift point
en un jour de Feſte , & que mefme
on ignoraſt qu'elle ſe duſt
faire , Paris eſt un lieu tellement
peuple , qu'il ſuffit de voir paroître
de loin quelque choſe de nouveau
, pour faire venir en un moment
beaucoup plus de monde
que l'on n'en verroit en toute autre
Ville , où l'on ſe ſeroit preparé
pendant pluſieurs jours , pour eftre
témoin du plus grand Spectacle.
Ainſi dans toutes les Ruës
qui avoient quelque largeur , les
Ambaſſadeurs pafferent entre
deux hayes de Carroffes , & une
foule preſque incroyable de Gens
de toutes conditions.. Le chemin
qu'ils firent fut affez long , puis
qu'ils entrerent parla Porte S.Denys
,& vinrent loger à la Ruë de
Tournon , pres le Luxembourg,
dans
GALANT . 179
& en
dans un Hôtel qui appartient à Sa
Majesté , & où on loge les Ambaſſadeurs
Extraordinaires . Il étoit
orné des Meubles du Roy , qui
conſiſtoient en plufieurs Lits de
Velours de diferentes couleurs,avec
de larges Galons; en d'autres
de Satin,avec de la Broderie,( cette
Broderie& les Galons,or & argent;
) en quelques Tentures de
Tapifſerie de la Couronne ,
des Luſtres de Cryſtal dans toutes
les Chambres. Le premier
Ambafladeur fit dreſſer dans la
premiere une maniere d'Autel,
mais beaucoup plus élevé que ne
font ceux de nos Eglifes. On mit
la vraye Croix & les Images de
pluſieurs Saints fur cet Aurel. Ils
eftoient repreſentez en cinq ou
fix Tableaux un peu plus petits
qu'une demy - feüille de papier,,
plus carrez & faits d'une façon
fingu
180 MERCURE
ſinguliere. On voyoit de la Peinture
meſlée avec de l'Orfévrerie de
relief, & de la Broderie de Perles
un peu plus groſſes que ce qu'on
appelle icy ſemences de Perles.
Les Bordures eſtoient d'Orfévre .
rie d'un travail aſſez confus , ce
qui faiſoit aiſement connoître que
cet Ouvrage n'eſtoit pas faitànôtre
maniere .Tant que cetAmbaffadeur
a demeuré à Paris , il n'a
point paflé devant cet Autel ſans
faire pluſieurs reverences & fignes
de Croix , & c'eſt où il faifoit
ordinairement ſa priere. Les Mofcovites
ont une ſi grande veneration
pour les Saints & pour les
Images , que jamais ils ne paffene
devant aucune ſans la falier .Chá
que Famille a un Saint particulier,
qu'elle revere par deſſus les autres.
Son Image eſt toûjours placée
en veuëdans le Logis ;& fi ceux
qui
GALANT. 181
qui viennent rendre viſite , ne
la peuvent découvrir d'abord ,
ils demandent où eſt le Saint, &
falüent l'Image avant le Maiſtre
du logis. On la porte aux Enterremens
de ceux qui meurent
de la Famille. Comme les Ambaſſadeurs
Extraordinaires font
traitez pendant trois jours , qui
commencent au Soupé du jour
qu'ils font leur Entrée , & finifſent
au Dîné du dernier jour
(ce qui fait fix Repas ) ce fut
aux Officiers de Sa Majesté à
prendre ſoin de faire ſervir les
Moſcovites pendant les trois premiers
jours qu'ils furent logez à
l'Hôtel des Ambaſſadeurs. Monfieur
de Francine le Fils donna
ſes ordres , & mangea avec eux.
Il eſt Fils de Monfieur de Francine
Maiſtre d'Hôtel du Roy de
quartier , & a la ſurvivance de
cette
182 MERCURE
4
de cette charge. Chaque Repas
n'eut pas moins de ſomptuofité
que d'abondance. Le premier fut
en Poiſſon , parce que l'entrée
s'eſtoit faite un Mercredy,& que
c'eſt un jour où en Mofcovie on
ne mange point de Viande. Ces
trois jours eſtant paffez , Mr de
la Garde qui avoit eſté chargé
de leur traitement & de leur
voiture depuis Calais , reprit
cet employ pour tout le
temps qu'ils feroient en France.
Depuis le Mercredy 30. d'Avril .
juſqu'au Dimanche 4. de May
qu'ils curent leur premiere Audience
, ils ne voulurent aller en
aucun Lieu , le reſpect les empeſchant
de rien voir avant la
Perſonne de Sa Majeſté. Ce jour
qu'ils ſouhaitoient avec tant
d'ardeur eſtant arrivé , on amenades
Chevaux pour leursDomeſtiques
, & Mr le Maréchal
GALANT.
183
1
C
d'Eſtrée les vint prendre avec
les Carroſſes du Roy. Vous ſçavez
, Madame , que lors qu'un
Maréchal de France reçoit un
Ambaſſadeur le jour de ſon Entrée
, c'eſt toûjours un Prince
qui le mene à l'Audience. Ils
n'en demanderent point, & firent
voir tant d'eſtime pour le rang
qui s'acquiert par la valeur , que
quelque veneration qu'ils ayent
pour les Princes , je ne ſçay s'ils
auroient eſté contens d'en avoir,
à moins qu'ils n'euſſent fait bruit
dans les Armées. Ils traverſerent
les Courts du Chaſteau de Verfailles
, au travers des Compagnies
des Regimens des Gardes
Françoiſes & Suiſſes , rangez en
haye & ſous les armes , & furent
menez en un Lieu appellé la
Chambre de deſcente. C'eſt où
l'on fait repoſer le Ambaſladeurs
avant
184 MERCURE
د
avant que de les conduire à
l'Audience. Le Roy qui l'y avoit
remiſe à l'iſſuë de ſon Conſeil ,
ordonna à Monfieur le Duc de
S. Aignan , Premier Gentilhomme
de ſa Chambre pour lors en
année de laiſſer remplir les
grands Appartemens qui devoiét
ſervir de paſſage aux Moſcovites,
de toutes les Perſonnes de qualité
qui s'offriroient, à l'exception
de la Chambre de l'Audience
qu'il voulut qu'on laiſſaſt vuide
juſqu'à ce qu'il fuſt entré. On
exécuta cet ordre ponctuellement
, & le reſpect ayant retenu
les plus conſidérables de la Cour,
qui ne ſe préſenterent pas même
à la Porte de cette Chambre
quoy qu'ils la viſſent ouverte, le
Roy n'y trouva que Monſeigneur
le Dauphin , & Monfieur le Duc
de S. Aignan , lors qu'il s'y rendit
GALANT. 185
dit par un Degré dégagé. Sa
Majesté témoigna à ce Duc qu'il
pouvoit laiſſer entrer , & ſe plaça
dans un Trône d'argent orné de
pluſieurs grandes Figures de même
matiere. Le Tapis de pied
eſtoit de Perſe à fonds d'or , &
le Carreau , le Dais , & les Meubles
de la Chambre , de Velours
vert en Broderie d'or. La Tapifſerie
eſtoit auſſi de Verdure, parce
que le vert fait une nüance
agreable avec l'argent. Cette
Chambre , auffi -bien que toutes
celles par leſquelles les Ambaffadeurs
devoient paſſer , eſtoit ornée
de Candelabres , de Miroirs,
d'Urnes, de Tables, de Cuvetes,
de Torcheres , & d'une infinité
d'autres Ouvrages d'argent &
d'or maffif. On peut dire neantmoins
que ce qui brilla le plus
dans cette Ceremonie , ce fut
: la
J
186 MERCURE
la bonne mine du Roy , qui par
cette majesté meſlée de douceur,
qui attire l'admiration & le refpect,
charma tous ceux qui le
virent . Quoy qu'il euſt pû ſe
parer de pluſieurs millions de
Pierreries, il n'en voulut mettre
aucune, ſa grandeur venant d'un
éclat qui luy eſt propre , ſans
qu'elle ait beſoin que de ſa ſeule
Perfonne pour paroiſtre ce qu'-
elle eſt. Ainfi il n'avoit qu'un
Habit brun, brodé d'or par écuffons
, c'eſt à dire qu'il n'y avoit
de Broderie qu'autour des Bafques.
Son Baudrier eſtoit brodé
de la meſme maniere , un Tour
de Plumes blanc faiſoit l'ornement
de fon Chapeau .
A la droite de Sa Majesté
eſtoient debout & découverts ,
Monſeigneur , le Dauphin, avec
un Habit auſſi éclatant que
magni
GALANT. 187
magnifique, Mr le Duc, M.le Prince
de la Roche- sur-Yon , Monſieur
de Boüillon , Meſſieurs les
Ducs de Montauſier , de Créquy,
& de Bauvilliers , & Monfieur le
Marquis de la Salle , Maiſtre
de la Garderobe .
A la gauche eſtoient placez
Monfieur , qui avoit un Habit
noir tout brillant de Pierreries ,
Monfieur le Prince de Conty, &
derriere luy , Monfieur le Duc
de vendoſme à cauſe du peu de
place qu'il y avoit fur le haut
Dais ,Monfieur de Vermandois,
& Meffieurs les Ducs de S. Aignan
, de la Rochefoucaut , &
d'Aumont. La Reyne ſe trouva
incognito à cette Audience , accompagnée
de Madame la Dauphine
, de Madame , de Mademoiſelle
, & de pluſieurs autres
Princeſſes & Dames .
Apres
188 MERCURE
Apres que toute la Cour ſe
fut placée, les Ambaſſadeurs fortirent
de l'Apartement oùfils eftoient,
& marcherent accompagnez
de Monfieur le Maréchal
d'Estrées & deMonfieur de Bonneüil
, au travers des Gardes du
Grand- Prevoſt . Ils furent reçeus
au bas du ſuperbe Eſcalier qu'on
doit au vaſte génie de M. le Brun,
&dont je vous ay dõné la deſcriprio
par Mr de Rhodes, & par Mr
de Saintot , l'un Grand- Maiſtre
des Cerémonies. Ils leur toucherent
dans la main , & mirent en
fuite leurs mains deſſous. C'eſt
une cerémonie des Moſcovites ,
& une marque du plus grand
honneur qu'ils puiſſent faire aux
Gens qu'ils ſaluënt. Les cent
Suiſſes du Roy eſtoient en haye
des deux coſtez de l'Eſcalier , &
les couleurs de leurs Habits mef-
225 lées
GALAN Τ. 189
lées à celles des Peintures , faiſoient
un effet tres - agreable . Ces
Ambaſſadeurs faiſoiet porter devant
eux leurs Lettres de Créance
, ſuivant la couſtume de leur
Païs. Les Préſens qu'ils devoient
faire eſtoient portez , partie par
leurs Gens partie par des
Suiſſes de la Garde qui n'avoient
ny Armes ny Bandolieres,
mais tres-proprement vétus. Ils
tenoient le milieu, & les Domef.
tiques des Ambaſſadeurs la teſte
& la queüe. Ils furent reçeus à
la Porte de la Salle des Gardes
par Monfieur le Maréchal Duc
de Duras , & partagerent la
droite entre ce Duc & Monfieur
le Maréchal d'Eſtrées. Ceux qui
portoient les Préfens reſterent
dans l'Anti- chambre. Les Ambaſſadeurs
falüerent le Lit du Roy
ſelon la coûtume , & eſtant enfuite
entrez dans la Salle de l'Au190
MERCURE
dience , dés qu'ils apperçeurent
Sa Majesté , ils firent de profondes
reverences avec de grandes
inclinations , & lors qu'ils en
approcherent, le Roy ſe leva, oſta
fon Chapeau , ſe remit à ſa place,&
fe couvrit. Le premier Ambaſſadeur
parla en LangueMof-
-covite , & exalta les grandes Actions
& la conduite du Roy. 11
s'arreſta avant qu'il euſt finy ſon
Difcours, & le Roy en ayant demandé
la raiſon , l'Ambaſſadeur
luy fit dire par Monfieur Torf ,
que comme le Tzar ſon Maiſtre
ne parloit jamais de Sa Majesté
fans ſe découvrir, il la ſuplioit de
luy faire cette grace lors qu'elle
entendroit ſon nom ; ce que le
Roy voulut bien luy accorder. Le
ſecond Ambaſſadeur parla auſſi ,
& leurs Complimens furent expliquez
, tantoſt par Monfieur
Torf, tantoſt parun Interprete ,
GALANT. 191
&tantoſt par un Gentilhomme
de leur Suite. Le Roy ne ſe leva
que pour recevoir la Lettre du
Tzar , & ſe remit auſſitoſt à ſa
place. Le deſſus eſtoit , A Loüis
le Grand Empereur des François ,
Roy de Navarre. Voicy les qualitez
du Grand Duc , employees
au commencement de cette Lettre
. Par la grace de Dieu , le Grand
Seigneur Tzar & Grand Duc Theodore
Alexievvits Autoorateur de
toute la grande , petite & blanche
Ruſſie , de Moskou , Kieu , VVolodimire,
& Novogrod Tzar de Cazan ,
Izar d'Astrachan , Tzar de Siberie
, Seigneur de Pleſcon , Grand
Duc de Smolenko; Sugorié , Permić,
Vviatzki, Bulgarie,& autres; Grad
Duc de Novogrod la baſſe , Czernighou
, Refan , Rostou , Foroſlavv,
Bictozerié , Udorić , Obdorié, Condinie
, & Maistre de toute la Coſte
Sep
192
MERCURE
Septentrionale ; Seigneur d'Iberié ,
& des Tzars de Cartalinié ,
ن م
Gratinié; Seigneur de Cabardinie ,
& Ducs Clercaffiens & Goriciens,
& par la fucceſſion de ſes Ance-
Stres, Prince Souverain de pluſieurs
autres Terres & Domaines dans
l'Orient , dans l'Occident , & dans
le Septentrion.
Quoy que ces Titres ſoient
copiez ſur un Manufcrit de la
main de l'Interprete , je ne voudrois
pas vous aſſurer qu'on n'eût
point pris des lettres pour d'autres
, ce qui peut faire quelque
changement aux noms ; mais une
faute de cette nature ne ſçauroit
eſtre importante , & il ſuffit que
vous voyez à peu - pres les qualitez
que prend leGrand-Duc. Les
Moſcovites les tournent de pluſieurs
manieres diferentes , &
non ſeulement il eſt ordinaire à
chaque
GALANT . 193
chaque Tzar de les changer à
ſon avenement à l'Empire , mais
meſme pendant fon Regne.
L'Ambaſſadeur monta ſur les
marches du Trône , pour donner
au Roy la Lettre du Tzar , & il
demeura meſme un peu de temps
ſur ces marches , parce que la
foule eſtoit telle , qu'il eut de la
peine à en deſcédre. Les Ambafſadeurs
firent ſuplier en ſuite Sa
Majeſté qu'elle leur fiſt l'honneur
de leur donner fa main à baiſer ,
ce qu'Elle leur accorda avec cette
grace quiaccompagne tout ce
qu'Elle fait Le Fils du premier
Ambaſſadeur,& les Gentils- hommes
les plus qualifiez, eurent part
à cet honneur; apres quoy on apporta
les Préfens. Tous ceux qui
les tenoient défilerent. L'Ambaſſadeur
les prit de leurs mains
pour les préſenter au Roy,& les
May 1681 . I
194 MERCURE
mit aux pieds de Sa Majeſté.
Ces Préfens eſtoient .
4
Vingt-trois Cimbres de Martes
Zibelines . Ce ſont ſix- vingts
paires de Martes .
Six- vingts Cimbres de ventre
de Martes pour fourrer.
Une Court - pointe de Marte ..
Zibeline .
Une Robe de Chambre de
mefme .
Le Fils du premier Ambaſſadeur
fit préſent au Roy d'une Piece
d'Etofe d'or à la Perfienne.
Tous ces Préfens furent en ſuite
couverts d'un Tapis. Je croy
qu'il ne fera pas hors de propos
de vous dire icy qu'en 1668. le
meſme Ambaſſadeur , à l'iffuë de
l'Audience qu'il eut du Roy , luy
fit préſent du Cimeterre qu'il avoit
à fon coſté , & luy dit , qu'il
ne luy pouvoit rien offrir qu'il
crust
?
}
GALANT.
195
crust plus digne de Luy , qu'un
Cimeterre avec lequel il avoit gagnéplusieurs
Batailles.
Il n'y a rien qui puiſſe égaler la
pompe & la grandeur de ce jour.
Auſſi Mr le Duc de S. Aignan
fut- il applaudy de tout le monde
, lors qu'il prit la liberté de dire
au Roy, que depuis le temps de
Salomon , il ne s'eſtoit rien veu
d'égal à la Perſonne de Sa Majeſté,
ny àſa magnificence . L'Audience
eſtant finie , les Ambaffadeurs
qui en fortirent , toûjours
entre deux hayes des Gardes du
Corps , des Cent Suiſſes , & des
Gardes dela Prevoſté, furent magnifiquement
traitez à quatre
Tables par les Officiers du Roy,
& reconduits à Paris de la même
maniere qu'ils avoient eſté amenez.
Depuis ce jour , qui eſtoit
le 4. du mois , ils ne ſortirent
Lij
196 MERCURE
point de l'Hôtel des Ambaſſadeurs
juſques au Jeudy. Vous ne
ſçauriez croire pendant ce temps
quelle affluence de monde venoit
tous les jours pour les voir manger.
Pluſieurs Perſonnes de qualité
de l'un & de l'autre Sexe
eſtant entrées comme par force
leMercredy au ſoir apres le Soupé,
dans la Chambre du premier
Ambaſſadeur , il les ſalüa toutes,
leur toucha dans la main , & les
pria de trouver bon qu'il leur donnast
le bonsoir , parce que devant
encor voir le lendemain le plus
grand Roy de la Terre , il vouloit
Se retirer Seul pour se préparer à
recevoir cet honneur. En effet , le
Jeudy 8. du mois , ils furent de
nouveau conduits à Verſailles de
fort grand matin par Mr de Bonneüil.
Ce n'eſtoit ny pour une
Audience folemnelle dans les
formes ,
GALANT. 197
formes, ny meſme pour une Audience
particuliere. Ils avoient
ſouhaité de voir le Roy; & comme
ils eſtoient charmez de faPerfonne
, ils vouloient le conſidérer
plus à loifir qu'ils n'avoient pû
faire la premiere fois. Ainſi il fut
arrefté que quand on leur feroit
voir les Apartemensde Verſailles ,
on prédroit fi bien ſon temps qu'.
ils rencontreroient Sa Majesté
lors qu'au fortir de fon Prie-Dieu
où Elle ſe met tous les jours apres
fon lever, Elle paſſeroit pour entrer
au Lieu où Elle tient le Confeil.
Ce Prince eſt ordinairement
ſuivide beaucoup de monde en
ces temps- là , ceux qui ont fait
leur Cour au lever , ne le quittant
qu'à la Porte de fon Cabinet
où il entre ſeul. Les Ambafſadeurs
le rencontrerent comme
on l'avoit concerté. Quand il
I iij
198 MERCURE
le vit aupres d'eux , il s'arreſta ,
& leur demanda de l'air le plus
engageant , comment fe portoit le
Tzar , & sils en avoient des nouvelles.
Les Ambaſſadeurs ſe proſternérent,
& luy repartirent, qu'-
ils n'ofoient presque le regarder en
face; qu'ils sçavoient bien qu'ils ne
devoient pas avoir l'honneur de luy
parler hors le temps de l'Audience ;
qu'ils ne lefaisoient qu'entremblat,
&Seulement pour répondreà ce qu'il
avoit la bonté de leur demander. Ils
ſe rendirent en ſuite chez M. Colbert
deCroiſſy, Miniſtre & Secretaire
d'Etat, qui ale Département
des Affaires Etrangeres. Ce Miniſtre
les reçeut à la Porte de ſa
Chambre , & ils demeurerent
avec luy pres de deux heures.
Je n'entre point dans le ſujet
de leur conférence . Quand il
s'en feroit répandu quelque
choſe ,
GALANT.
199
choſe , ce n'eſt point à moy à y
pénetrer. Jevous diray ſeulement
que le pouvoir quele Tzar donne
à ſes Ambaſſadeurs , eſt ſi limité
, qu'il y va de leur vie , s'ils
s'en éloignent dans la moindre
chofe. Cela eft cauſe que la plûpart
de leurs Negotiations ne
conſiſte qu'à faire confentir à ce
qui a eſté réſolu dans le Conſeil
du Grand - Duc leur Maiſtre
; car quelque avantage qu'-
on leur propoſe , s'il n'eſt pas cornforme
aux ordres dont ils font
chargez , ils n'oferoient l'accepter.
Je ne ſçay pas quels eftoient
- ceux des Ambaſſadeurs dont je
vous parle , mais ils n'ont pas
deû avoir de longues Négotiations
à faire , puis qu'ils n'ont
eu qu'une feule conférence.
Monfieur Colbert les accompagna
en fortant juſques à l'en
I iiij
200 MERCURE
droit où il les avoit reçeus , &
ils furent reconduits en ſuite à
Paris. Trois jours apres , ils eurent
leur Audience de congé
avec les meſmes cerémonies qui
avoient eſté déja obſervées. Ils
remercierent Sa Majesté de la
Table qu'elle avoit la bonté de
leur entretenir , & des bons traitemens
qu'on leur avoit faits depuis
qu'ils eſtoient en France . Le
Roy ayant pris des mains de Mr
Colbert de Croiſſy la Lettre qu'il
envoyoit au Tzar, l'Ambaſſadeur
monta ſur les marches du Trône
pour la recevoir,& s'y eſtat proſterné
juſqu'à faire preſque toucher
ſa teſte aux pieds de Sa Majeſté
, il deſcendit promptement
apres luy avoir baiſé la main en
recevant cette Lettre. Il la fuplia
que ceux de ſa Suite pufſent
avoir le meſme honneur .
Le
GALANT. 20
Le Roy l'acorda aux Gentilshommes;
ce qui excita un petit
démeflé entr'eux , chacun ſouhaitant
de l'eſtre en cette rencontre,
le Preſtre Moſcovite qui
a toûjours accompagné les Ambaſſadeurs
, fit demander en fon
particulier la meſme permiffion à
Sa Majesté , & eut l'avantage de
l'obtenir. Comme Monfieur eſtoit
alors à S. Cloud , on les traita
apres l'Audience dans la Salle des
Gardes de l'Apartement de ce
Prince à Verſailles , parce que ce
Lieu, à cauſe deſa gradeur, eſtoit
plus commode pour la magnificence
du Repas. L'apreſdînée ils
virent les Eaux. L'Ambaſſadeur
en fut ſi ſurpris, qu'il dit, qu'il n'y
avoit jamais eu fur la terre que Satomon
& le Roy de France qui
euſſent paru avec tant de grandeur
, & que David n'en avoit
jamais :
202 MERCURE
jamais approché. Quelqu'un luy
demanda , fi le Tzar dont il vantoit
toûjours la puiſſance , en avoit
autant. Il répondit , qu'il
eſtoit un aſſezgrand Empereurpour
cela , mais que son plaisir le plus
Sensible estoit des'occuper à lachaſſe;
à quoy on luy repartit , que le Roy
ne laiſſoit pas de s'y divertir , &
d'avoir autant d'Officiers de Chaſſe,
& d'Equipages que Prince du Monde.
Cet Ambaſſadeur donna de
nouvellesmarquesde ſon admiration
, lors qu'il vit les derniers
Ouvrages que le Roy fait faire ,
& demanda Si toutes les Eaux de
la Mer estoient à Versailles. Il fut
reconduit à Paris à l'ordinaire avec
le Chancelier qui l'accompagnoit,
ayant l'un & l'autre l'imagination
toute remplie de ce qu'-
ls avoient vû. Ils ont demeuré
onze jours icy apres leur
Au
GALANT . 203
Audience de congé , & ils ont
crû qu'on leur faiſoit grace de
leur permettre de fortir , & de
voir une partie de ce qu'il y a
de curieux en cette ſuperbe Ville,
& aux environs , parce qu'en
Moſcovie les Ambaſſadeurs ne
fortent point du Lieu où ils ſont
logez ſans l'ordre du Tzar. Leur
premiere fortie fut pour aller à la
Comédie Françoiſe. Les Comédiens
qui avoient eſté les en
prier , leur donnerent l'Inconnu ,
parce que cette Piece eft accompagnée
de quelque Spectacle , &
de quelques Chanſons & Entrées
, & qu'ils la crurent la plus .
capable de les divertir. L'affluence
du Peuple continua àleur Hôtel
pour les voir manger. Madamella
Maréchale d'Eſtrées , &
Madame de Thiange , eftant
un foir incognito à leur Soupé ,
le
204
MERCURE
A
le premier Ambaſſadeur en fut
averty. Il n'en témoigna rien pendant
le Soupe , mais à la fin du
Repas , il ſe leva , ſe découvrit ,
but à leur ſanté, & tous ceux qui
eſtoient à table firent la meſme
choſe. Dans le meſme inſtant on
entendit ſes Trompetes, ſes Timbales
, ſes Muzetes, & fes Hautbois
qui'l avoit fait placer dans
leJardin auquel répondoiét les feneſtres
de la Salle.Apres avoirbû,
il alla droit à ces Dames, les falüa
, & les conduiſit à la Feneſtre
pour entendre , & pour voir ce
Concert. Ie dis voir , car le feu
de toutes parts paroiſſoit fortis
de leurs Timbales , & en effet ils
prétendent qu'il en fort. Je ne
vous puis dire quel eſt leur
ſecret, Quant à l'accord des
Hautbois & des Muſetes avec
Jeurs Timbales
2 quoy qu'il
Ac
GALANT.
205
ne ſoit pas le meilleur du monde,
vous voyez qu'il faut que l'on
s'en ſoit aviſé longtemps avant
que nous l'ayions vû à l'Opéra .
Si cette maniere- là nous eſt prefentement
commune avec eux ,
celle de boire de l'Eau de vie lors
qu'ils ſe mettent à table , leur eſt
particuliere.lls en boivent peu,&
dans l'ordinaire un demy verre
ſuffit pour toute la Compagnie,
quelque grande qu'elle foit. On
ne fait ſouvent que moüiller les
levres , mais il faut que tous ceux
qui ſont du Repas boivent dans
le meſme Verre. Peut-eſtre veulent-
ils marquer par là que l'union
doit regner entr'eux. Ils paroiffent
s'attacher à ceux qu'ils
ont une fois commencé d'aimer,
& il fut aisé de le connoiſtre par
la joye qu'ils témoignerent de
ce que Monfieur Torf, qui n'avoit
206 MERCURE
voit eſté nommé que pour les
amener de Calais à Paris , eut ordre
quelque temps apres leur arrivée
, de les conduire juſques à
S. Jean de Luz. Ils ont auſſi fait
paroiſtre beaucoup d'amitié à
Monfieur Benoiſt , qui a fait le
Portrait des deux Ambaſſadeurs,
& du Fils; ils l'accabloient à tous
momens de careſſes. Auſſi faut - il
avoüer que ces Portraits font toutà-
fait reſſemblans . On les a menez
aux Thuileries , où ils ont
veu faire l'Exercice à la premiere
Compagnie des Mouſquetaires
, qui s'y rend pour cela une
fois chaque Semaine. Ils admirerent
la Face du Baſtiment qui
regarde le Jardin , comme la plus
longue qu'on puiſſe voir dans aucun
Royaume. L'Exercice ſe fit
devant eux de la meſme maniere
qu'il ſe fait devant le Roy. Ils
furent
GALANT. 207
furent dans une ſurpriſe extraordinaire
de ce qu'au ſeul coup
de la Baguette du Tambour chacun
de ces Mouſquetaires ne
faiſoit qu'un mouvement , dans
chacun des temps qui leur font
commandez , & cela , avec une
adreſſe qui va au dela de l'imagination
. Je vous diray là - deſſus
que les Mouſquetaires eſtant parfaitement
dans l'ordre de leur Exercice
, il ne leur faut qu'un
coup de Baguete iur le Tambour
pour les faire partir , & leur faire
faire chaque mouvement en meſme
temps : au lieu que lorsqu'on
exerce les Soldats , comme ils ne
sốt ny ſi intelligens ny fi adroits, il
faut non ſeulement les avertir par
la voixdes temps auſquels ils doivent
partir , mais leur marquer
encor tous les mouvemens : & ce
qu'on doit trouver admirable , eſt
qu'il
208 MERCURE
qu'il n'y a point de diference entre
tous les coups de Tambour
qui avertiſſent les Mouſquetaires
de tous les temps , quoy qu'il y
en ait beaucoup dans les mouvemens
de l'Exercice. Les Ambaffadeurs
furent regalez par Mouficur
le Commandeur de Fourbin
, Capitaine - Lieutenant defdits
Mouſquetaires , de quantité
de Liqueurs : & des Hautboisde
ces Troupes furent ſi ſatisfaits ,
qu'ils témoignerent avoir envie
de perfuader au Tzar de faire
une Compagnie ſemblableà celle
de ces Mouſquetaires. Ils s'adreſſerent
par hazard à l'un d'eux
nommé Trichard , Polonois de
nation , qui les inſtruifit de tout,
&de la folde de chacun de ſes
Camarades. L'Exercice finy , la
Compagnie défila ſous les Feneftres
où ils eſtoient. Les fix Maréchaux
GALANT.
209
réchaux des Logis marchoient à
la téte avec une fierté toute guerriere
. Leurs Habits eſtoient d'Ecarlate
, chamarrez d'un Galó d'or
fur les Manches , & à pluſieurs
autres endroits. En ſortant des
Tuilleries , on conduiſit les Ambaffadeurs
à l'Hôtel de ces mefmes
Mouſquetaires , pour leur
faire voir les Chevaux de laCompagnie
, qu'ils trouverent tresbeaux
, & lEcurie en fort bon
ordre. On n'a pas lieu d'en eſtre
furpris , Monfieur de Fourbin
mettant tous ſes ſoins à ſervir le
Roy. J'ay oublié de vous dire que
pendant le temps que la Compagnie
employa à paffer & repaſſer
devant les Ambaſſadeurs
lors qu'elle eut fait l'Exercice , ils
eurent toûjours la teſte nuë. A
peine furent - ils rentrez chez
eux,qu'ils reçeurent un Régal de
quan
210 MERCURE
:
2
quantité de Bouteilles de Vin de
S. Laurent . Ils l'avoient trouvé
bon le matin , & ce fut ce qui
obligea Monfieur de Fourbin à
leur en faire preſent. Sur les cinq
à fix heures du ſoir de ce meſme
jour, l'Ambaſladeur alla à l'Obfervatoire
ſans le Chancelier , qui
ſe trouvant mal , ne l'y putaccompagner.
Il fut reçeu à la Porte
par Mr Caffini , qui le mena
dans la Tour Orientale , où ayant
veu la figure de la Lune , & examiné
la diverſité des Plaines, des
Eminences , & des Concavitez
qu'on y découvre , il dit , qu'il .
avoit du plaisirà confiderer les Ouvrages
de Dieu , & que l'Apostre
dit avec raison que ces Ouvrages
font grands & incomprehensibles .
Il admira l'effet des grandes Lunetes
qui approchent les objets
éloignez , & ayant regardé à une
qui
GALANT. 211
qui estoit dreſſée à la pointe d'un
Clocher , il s'écria , qu'il voyoit le
Coq qui avoit chanté pour S. Pierre.
Eſtant entré dans la Salle, il confidera
le Globe terrestre , & ſe fit
montrer Paris , Moskou , Jerufalem,
& les Antipodes de ces Villes.
Il fit diverſes Queſtions fur
les fondemens de la Geographie ,
que fon Fils ſembloit entendre
affez bien. Il examina en ſuite
le Globe celeſte , & demanda
qu'on le miſt dans la ſituation
où le Ciel eſtoit alors. Apres
qu'il eut fait chanter une Chanfon
Moſcovite ſur les Trompetes
parlantes , qu'il regarda quelque
temps , il monta fur la Terraffe,
d'où la Perſpective de Paris ſervit
à ſes yeux d'un objet fort
agreable. Il les tourna vers l'endroit
où eſt l'Egliſe de S. Denys ,
dit que fon Livre des Hierarchies
celestes
212 MERCURE
celestes estoit quelque chose de divin
, demandafi l'on n'avoit pas ce
Livre en Grec, & traduit en François
, & s'étonna de ce qu'il n'avoit
rien écrit de l'ordre des Planetes,
dont il defiroit sçavoir la difpoſition
, les distances , & les grandeurs,
par raport à celle de la terre;
il adjoûta qu'il estoit fâché qu'on
eust attendu si tard à le mener à
l'Observatoire , où il auroit pû apprendre
defort belles choses. Quoy
qu'il fit alors un vent un peu incommode
ſur cette Terraſſe,il s'y
arreſta longtemps, & s'eſtant aſſis
fur le haut du petit Degré de la
Tour Septentrionale , il fit diverſes
Queſtions de Geographie &
d'Astronomie . Cependant Vénus
ayant commencé à ſe montrer
, il demanda à la voir par la
Lunete de trente- cinq pieds , &
fut étonné de remarquer qu'elle
eſtoit
GALANT.
213
eſtoit auſſi grande en croiffant
que paroiſt la Lune à la veuë ſimple.
Il la fit voir à fon Fils & à
quelques autres de ſa Suite; apres
quoy la Lunete fut dreſſée vers
Jupiter , qu'il vitde figure ronde,
avec ſes Satellites , admirant la
diference qui ſe rencontre entre
une Planete & l'autre. En ſuite
on luy montra Saturne avec ſon
Anneau , ce qui l'étonna encor
davantage. Il demanda à voir
Mars , qui manquoit un peu d'un
coſté; & enfin il confidera Arcturus
, dont il admira le brillant
qui frapoit les yeux par la Lunete.
Il euſt regardé tous les autres
Aſtres de la meſme forte , ſi on
n'euſt dit qu'il eſtoit tard , &
qu'il pourroit revenir un autre
jour.
Le lendemain on luy fit voir
la Solemnité avec laquelle on
celebre
214
MERCURE
celebre tous les àns la Feſte de
l'Afcenfion. La Proceſſion ſe fait
ce jour - là avec d'autant plus de
pompe , que les quatre Filles de
Monfieur l'Archeveſque de Paris
, ſçavoir, S. Germain de l'Auxerrois
, S. Honoré , S. Marcel, &
Sainte Opportune,y aſſiſtent,avec
celles de Noſtre- Dame , qui ſont
S. Benoist , S. Eſtienne des Grecs ,
S.Mederic, & le Sepulchre. Aina
neuf Proceffions n'en compoſent
qu'une. Elles font toutes en Chapes
, & on y porte les Chaſſes de
la Vierge, & de S.Marcel. Cette
derniere eſt portée par les Orfévres
. La Salle de Monfieur l'Abbé
Parfait , Chanoine de l'Egliſe de
Paris , fut le lieu où l'on conduifit
l'Ambaſſadeur.Il eſtoit accompagné
de ſon Fils , & de quelques
Gentilshommes . Le Chancelier ,
qui estoit encor indiſpoſé , ne s'y
trouva
GALAN T.
215
trouva point. Si- toſt qu'ils furent
venus , Monfieur l'Abbé Chaſte .
lin , Chanoine de la meſme Egliſe
, leur envoya un Livre en leur
Langue, enrichy de Tailles - douces
d'un grand nombre de Saints
de leur Païs .CeLivre leur fit paffer
agreablement le temps qui reſtoit
juſqu'à celuy qu'ils devoient donner
à voir paſſer la Proceffion. Ils
en employerent une partie à regarder
les excellens Tableaux
qui ornent la Salle de Monfieur
l'Abbé Parfait. L'on remarqua
que l'Ambaſſadeur faiſoit une
priere quand il en voyoit quelqu'un
de devotion. On leur expliqua
qui estoient tous ceux qui
avoient rang dans la marche , &
on leur fit remarquer les richeſſes
de la Chaſſe de Saint Marcel. Ils
témoignerent du reſpect & de
l'admiration , lors que Monfieur
l'Ar
216 MERCURE
l'Archeveſque pafla , faiſant pluſieurs
fignes de Croix à leur maniere
, c'eſt à dire de bas en haut,
& de droit à gauche. La Procefſion
étant rentrée dansle Choeur,
ils furent conduits aux Places
qu'on leur avoit preparées dans
le Jubé. L'Ambaſſadeur avoit un
Fauteüil , & fon Fils auſſi. A fa
droite eſtoient quinze Gentilshommes
de ſa Suite , & àſa gauche
des Valets en plus grand
nombre. Il eſtoit veſtu de Toile
d'argent : les Gentilshommes de
Satin : & les Valets , de Serge.
Quand ils virent qu'on venoit
chanter l'Evangile dans le mefme
lieu où ils eſtoient , ils témoignerent
eſtre fort contens,
tenant cette Place la plus honorable
, puis qu'ellefervoit , dirent-
ils , à la plus ſainte lecture
de toute la Liturgie. A l'Eleva.
tion,
GALANT .
227
-010
faition
, ils adorerent debout ſuivant
leur coûtume, & celle de tous les
Chreftiens d'Orient , mais d'une
maniere tres - refpectueuſe
fant de profondes inclinations &
pluſieurs fignes de Croix. Ils en
firent autant à la Benediction
quemonfieur l'Archeveſque donne
avant l'Agnus Dei. Apres la
Meſſe , l'Ambaſſadeur envoya témoigner
à ce Prelat la ſatisfaction
qu'il venoit de recevoir de toutes
les Ceremonies qu'il avoit veu
faire. Le jour ſuivant,monfieurde
Bonneüil , Introducteur des Ambaffadeurs
, alla luy porter de la
part du Roy.
Une Boëte enrichie de Diamans
, avec le Portrait de Sa Ma-
23161
Une Tenture de Tapiſſerie ,
repreſentant des Bachanales , du
deſſein de Jules Romain.
May 1681 .
euron
K
228 MERCURE
Un Lit de Repos , le Tapis de
table,le Tapis de pied , & douze
Sieges , de l'ouvrage de la Savonerie.
Une Pendule.
Six Montres d'or.c**
1
Huit Veſtes de diferens Brocards
or & argent .
Quatre Veſtes d'Ecarlate.
1
On fit les meſmes Préſens au
Chancelier de l'Ambaſſade , avec
cette diference , que la Boëte à
Portrait eftoit moins riche , &
que la Tenture de Tapiflſerie
confiftoit en un Païfage repre-
Tentant l8ut les Oifeaux , & Animaux
curieux de la Menagerie
de Versailles , où ils ont eſte copiez
au naturel.
Les Preſens qui furent faits
au Fils de l'Ambaſladeur , confi-
-ftoient en ce qui fuit .
Une Boëte auffi à Portrait, mais
moins
GALAN T.
229
moins riche que les deux autres .
Deux tres-beaux Fufils , &
deux paires de Piſtolets , avec
une Gibeciere , & un Fourniment
d'argent auffi tres-beau.
Deux Montres d'or , avec deux
-autres d'argent.
Quatre Veſtes de Brocards or
&argent.
Quatred'Ecarlate.
Les Principaux de leur Suite
furent regalez de Médailles d'or,
&d'argent. Vous remarquerez,
Madame,que ces Préfens ne font
-pas pour leGrand Duc,mais pour
ceux qui en ont apporté de ſa
part ; que l'ordinaire n'eſt pas de
donner autant que valent les
Preſens que l'on reçoit ;& qu'en
faiſant ceux que je viens de vous
marquer , le Roy a moins ſuivy ce
qui ſe pratique , que ſa generofité.
Jugez par là juſques où iroit
Kij
230 MERCURE
ſa magnificence s'il envoyoit des
Ambaſſadeurs en Moſcovie , &
qu'ils portaſſent des Préſens au
Tzar. Ce qui a dû ſurprendre
des ſiens , c'eſt qu'il n'a rien envoyé
aux Moſcovites qui n'ait
eſté fait en France . Ils furent convaincus
le lendemain des Merveilles
qui s'y font , lors qu'on les
mena dans l'Hôtel des Manufactures
des Meubles de la Couronneaux
Gobelins. On leur
montra les Ouvrages de Pierre
de raport , deſtinez pour l'ornement
des Cabinets, de Sa Majeſté
, & pour ſervir de Pavé dans
quelques Apartemens. Ils furent
furpris de ce qu'on leur dit qu'il
falloit trois ans pour rendre parfait
chacun des morceaux qu'ils
virent quoy qu'ils n'euffent
- qu'un pied en quarré. Eſtant en
fuite paſſez dans les Salles des
Orfé
GALAN T. 231
Orfévres , ils y admirerent le ſuperbe
Ouvrage d'une Balustrade
d'argent longue de fix toiſes , &
de quatre mille marcs peſant , à
laquelle on travaille preſentement.
C'eſt la ſeconde qu'on a
faite depuis un an de ce meſme
poids , outre un grand nom
bre d'autres Ouvrages d'Orfévrerie
, comme Vaſes , Baffins,
&choſes ſemblables . On leur fit
voir des Parquets de Mirqueterie
ſur un fond d'Ebene , deſtinez
pour l'une des Galeries du Louvre
, compoſez de pluſieurs métaux,
& enrichis de divers Lapis
& autres . Ils entrerent dans toutes
les Salles où l'on fait les Tapiſſeries
tant de baffe , que de
hautelifle , & le grand nombre
des Ouvriers ne les étonna pas
moins que leur adreſſe , qui les
arreſta pendant quelque temps.
Kiij
232
MERCURE
Ils virent les Cabinets d'Ebene
en Marqueterie qu'on fait pour
Sa Majesté , enrichis de Pierres
pretieuſes , & de Pierres de raport;
les Ouvrages de bronze cizelez
pour ſervir de fermetures
aux Portes , & aux Fenestres de
Verſailles ; quantité d'autres Ouvrages
de Sculpture en Marbre,
& en Bronze , & pluſieurs Tentures
de Tapiſſerie en Broderie
d'or. En fortant des Salles , ils
trouverent la Court tenduë de
Tapiſſeries rehauffées d'or , de
l'Histoire du Roy , & de celle
d'Alexandre. L'Ambaſſadeur admira
chacune de ces Pieces en
particulier , &dit , qu'il y reconnoiſſoit
la grandeur des Actions de
Sa Majesté, & qu'on avoit eurai-
Son de les mettre en paralelle avec
celles d'Alexandre. Il monta en
ſuite dans les Appartemens de
mon
GALANT.
733
monsieur le Brun , où parmy un
tres -grand nombre de Raretez ,&
de Tableaux qui ſont dans les Cabinets
, ayant apperçeu un Portrait
du Roy en Paſtel de la main
du meſme monfieur le Brun , il
luy fit une profonde reverence,
&dit qu'il imprimoit du respect à
ceux qui le regardoient. Il entra
enfuite dans la Galerie , & dans
les Salles où l'on travaille aux
Peintures , & s'attacha particulierement
à confiderer deux
grands Tableaux de trente pieds
de long chacun , de la main de
monsieur le Brun , faits pour la
Galerie de Verſailles. Ils reprefentent
quelques Actions de l'Hiſtoire
de Sa Majesté. Ce grand
Prince eſt peint dans l'un le Foudre
à la main ſur un Char , pour
figurer la rapidité de ſes Conqueſtes
dans les Provinces de
Kiiij
234
MERCURE
19
১১
Hollande. Cet Ambaſſadeur dit
en regardant ce Tableau , qu'on ne
pouvoit mieux représenter le Roy
que ſous la figure de Iupiter , puis
qu'il en avoit toute la majesté&
la puiſſance. Enfin apres avoir
fait paroiſtre une admiration extraordinairee
fur le grand nombre
des choſes qu'il vit dans cet
Hôtel , il s'en retourna fort fatisfait
, ſouhaitant au Roy une heureuſe
proſperité , & jouiflance de
tant de magnifiques Ouvrages;
&une longue vie à monſieur le
Brun pour le ſervice d'un fi grand
Monarque. Il a eu raifon de faire
un pareil fouhait pour M.le Brun .
Quoy qu'il excelle dans la Peinture
, ce n'eſt point par là qu'il
doit eſtre regardé. On a veu de
fameux Peintres , mais l'Histoi
re ne nous fournit point d'exem.
ples d'un génie auffi vaſte que
A le
A
GALANT.
235
le fien. Non ſeulement il n'eſt
aucun Art dont il n'ait une entiere
connoiſſance , mais il poffede
par deſſus ceux qui excellent
chacun dans celuy qui luy
eſt propre,le ſecret de marier tous
les Arts enſemble , comme on le
voit tous les jours par l'aſſemblage
d'un nombre infiny de belles
chofes qui ſe font fous ſa conduite
& fur ſes deſſeins . Je n'entreray
point dans le détail de ce
que ces meſmes Ambaſſadeurs
ont vveeddans les autres Lieux où
ils ont eſté conduits. On leur donna
le plaifir d'un Combat de Beſtes
dans le Chaſteau de Vinallant
, ils admire-
210
cennes . En y alla
rent l'Arc de Triomphe, & partirentde
Paris le 21. de ce mois ,
pour aller en Eſpagne. Le Roy
les defraye de toutjuſquesa S.Jean
de Luz. Si l'on m'apprend ce
i
Kv
236
MERCURE
qui ſe fera paſſe de conſidérable
fur leur route,je vous en feray un
nouvel Article .
On m'a donné un ſecond
Printemps , dont je vous fais
part.
AIR NOUVEAU.
D
Epuis Le retour du Prin
temps,
Tout reverdit dans nos Prez, dans
nos Plaines ;
2 200
L'émail de mille Fleurs enrichit
nos Fontaines ,
Nos Bois font embellis de feüillages
naiſſans .
Dans ces beaux Lieux les Oi-
Seaux innocens
Chantent la douceur de leurs
chaînes
109
on n'y voit plus de beaute,z inhumaines
ソ
12
An
12 237
mait demille
urs indintemps.
perre de
guieres,
naissants
jre que
> melme
a rendus
tent ladou
Confeils
sont af
ride fon
feilvoitpluwde
coeur
res
us import
rit facile,
& il eft
extraordinaire
qu'à l'âge de 82
ans on conſerve autant de bon
fons & de jugement , qu'il en fic
Pal
236
qui ſe ſe
fur leur i
nouvel
On
Printen
part.
AI
D
Nos Bois
nai
Dans
Sea
Chant
chaines 2
on n'y voit plus de beaute,z inbumaines2
ソ
On
GALANT.
237
On n'y voit plus de Coeurs indinferenstva
Depuis le retour du Printemps .
En vous parlant dela perte de
monſieur le Duc de Leſdiguieres,
j'ay oublié de vous dire que
M. Poncet eſtoit mort le mefme
jour . Les ſervices qu'il a rendus
à Sa Majesté dans ſes Conſeils
pendant trente- neuf ans , ont aflez
fait voir la grandeur de fon
génie. Il a eſté d'abord Conſeiller
ordinaire , puis du Confeil
Royal des Finances , Préſident
du Conſeil de la Marine , & à la
teſte de pluſieurs autres Commiffions
, toutes des plus importantes
. Il avoit l'eſprit facile,
éclairé , net , penetrant , & il eſt
extraordinaire qu'à l'âge de 82 .
ans on conſerve autant de bon
fons & de jugement, quil en fic
Pa
238 MERCURE
paroiſtre dans tout ce qu'il dit
fix heures avant ſa mort. On n'a
jamais entendu parler plus chrêtiennement.
, Suivant l'exemple
de fon Ayeul , qui eſtoit Greffier
en chef de la Cour des Aides,
on a trouve dans ſon Teftament
qu'il donne ſa malediction à
ceux des Siens qui manqueront
de fidelité au Roy , non feule
ment parce que ce dévoit eft de
droit divin & humain , mais
parce que c'eſt la ſeule marque
de reconnoiffance que luy & fes
Defcendans peuvent donner 1
Sa Majesté des bienfaits qu'Elle
a répandus dans cette Famille.
Jean Poncet fon Bifayeul, fur
un des Députez pour la refor
mation du Droit de l'ancienne
Couſtume de Paris en 1510. fous
Louis XII. Sa Bifayeule eſtoir
de la Famille de Seguier , &
Gran
GALANT. 239
Grande Tante de Pierre Seguier
, Chancelier de France.
Quant à luy , il eſtoit Fils de
Mathias Poncet , Seigneur de
Gournay & Brétigny en Brie,
Conſeiller du Roy & Auditeur
de la Chambre des Comptes à
Paris ,& d'Antoinete de Palaër,
& avoit épousé Catherine de
Lattignant , Fille de Gabriel de
Lattignant , Sieur du Galer &
de Beuffingue , & de Marie
Raaul. De ce Mariage font fortis
pluſieurs Enfans. L'Aîné eſt
Mathias Poncet de la Riviere,
Comte d'Ablys , Maiftre des
Requeſtes , & Preſident au
Grand Confeil , qui a épousé
Marie Berauld , Fille de Loüis
Berauld , Seigneur de Chemault,
Prefident en la Chambre des
Comptes. Il y a onze ans qu'il
eft dans les Intendances avec
beau
240 MERCURE
2.
८
يف
beaucoup d'approbation. Ses autres
Enfans font monsieur l'Evef
que d'Ufés, M.le Chevalier Poncet,&
Geneviefve Poncet , Femme
de François Glué d'Epinville,
Conſeiller au Grand Confeil. Feu
monfieur Poncet eſtoit Frere de
M. l'Archeveſque de Bourges
dernier mort. il porte , d'azur à
une Gerbe d'or, chargée de deux
Tourterelles de meſme , accompagnées
en chef d'une Etoile.
Vous ſçavez que Meſſieurs les
Secretaires du Roy font icy un
Corps tres-conſidérable. M. du
Jardin en eſt àPprreetſeennt Doyen.
C'eſt un parfaitement honneſte
Homme , genereux Amy , & qui
fait les choſes de la maniere du
monde la plus obligeante & la
plushonneſte .Monfieur du Jardin
ſon Pere , auſſi - bien que ſon
Ayeul , a eſte Veteran dans cette
Bod
Char
GALANT. 241
Charge , qu'ils poſſedent de Pere
en Fils depuis plus de fix- vingts
ans.
Je viens à l'Article de la Loterie
que vous attendez depuis
deux mois. On peut dire qu'elle a
ſervy d'entretien & de divertifſement
à toute la France pendant
l'Hyver , & qu'elle a lié un
nombre infiny de Socierez agreables.
En effet, la plupart de ceux
qui s'y ſont intereſſez , ayant fait
bource commune , tel qui n'avoit
hazardé que trois ou quatre
Loüis , ſe trouvoit aſſocié à diverſes
Compagnies , dont les
Billets luy eſtoient communs.
Comme on eſperoit de pluſieurs
coſtez , chaque ouverture de
Boëte eſtoit un nouveau plaifir.
Ce qui en donnoit beaucoup ,
c'eſt que tout le monde ſe promettant
le gros Lot chacun
faifoit
2
2
242 MERCURE
faifoit l'employ des cent mille
francs , felon les idées qui le
flatoient davantage. Quelquesuns
pouffoient leur imagination
fi loin , qu'une Fille qui eſtoit
preſte à ſe marier , voulut attendre
que l'on euſt tiré la Loterie,
dans la penſee que ce gros Lot
luy venant , elle trouveroit un
plus grand Party. C'eſtoit d'ailleurs
quelque choſe de plaiſant
que les diverſes précautions
qu'on prenoit pour ſe rendre la
Fortune favorable. Les uns ſe
ſervoient de Noms qui promettoient
du bonheur. Les autres
en choififfoient , où la lettre L
entraft pluſieurs fois n'en
croyant point de plus fortunée.
D'autres ont voulu que dans ces
Noms le nombre des lettres ſe
trouvaſt impair ; & d'autres ont
affecté de ne prendre leurs Bil-
د
2 Oltad
lets
LYON
*
1893
*
3
vous voyez affis plus bas , eft
lets
M2
GALANT.
243
lets que dans les jours que les
Almanachs nous marquent heureux
. Il y en a eu pluſieurs , qui
au lieu de Noms , ont fait écrire
des manieres de Sentences. Ces
paroles , qu'employa un Inconnu
, ont paffé pour les plus ſpirituelles.
Un feul LOUIS peut faire
ma fortune. La Planche que j'ay
pris ſoin de fairegraver, vous fera
voir de quelle maniere on a
tiré cette Loterie.
Le Roy eſt au milieu de la
Table. Vous pouvez croire
qu'un ſi auguſte Témoin eſt
non ſeulement capable d'empefcher
les tours d'adreſſe , mais
qu'il peut meſime empeſcher
d'en concevoir la penſée. Celuy
qui paroiſt entre les deux qui
font dans l'eſpace qui eſt au
milieu de cette Table , & que
vous voyez affis plus bas , eſt un
Va
244 MERCURE
C
Valet de Chambre de Sa Majeſté
, qui tient un Sac où ſont
les Billets. Il les donne par
compte à Madame Colbert de
Croiffy , & à monfieur le Marquis
de Dangeau , qui ſont à ſes
deux coſtez. Ils les comptent
de nouveau ,& les diſtribuent à
ceux qu'on voit autour de la
Table. Chacun a des Boëtes
devant foy , & met autant de
Billets dedans , qu'il y en a de
marquez deſſus. La Table eſt
couverte de Bougeoirs , afin que
chacun ait de la lumiere pour
cacheter. Tout ce qui eſt au
dela de ces Boug oirs ,
petits Plats d'argent remplis
pour y tremper les Cachets,
qui à force de cacheter ſe
feroient trop échaufez. Monfieur
de Condom , préſentement Evefque
deMeaux , eſt à un bout de
d'eau
,
ſontde
20.0
la
GALANT.
245
la Table. Toutes les Boëtes pafſent
par ſes mains, & il y met un
ſecond Cachet. Elles ſont viſitées
en ſuite par monfieur de
Montauſier , qui les met dans une
Corbeille , d'où de temps en
temps on les va porter dans les
Sacs qui font attachez contre
la muraille. Je ne vous dis point
que tout ce qu'il y a de plus illuſtre
à la Cour , eſt autour de
cette Table . Il vous eſt aiſé de le
juger. Monfieur le Duc du Maine
, & Mademoiselle de Nantes,
s'y acquiterent de leur employ
avec toute la bonne grace imaginable.
C'eſtoit un charme de voir
leur adreſſe. Il faut vous marquer
en quoy conſiſtoient les
Lots , & vous nommer ceux que
la Fortune a favoriſez . Il ya
raiſon de dire qu'elle a doublement
travaillé pour eux , puis
que
246 MERCURE
1
que les premieres & les plus illuftres
Perſonnes du monde ont
bien voulu ſe meſler de leurs affaires.
Un Lot de cent mille francs.
LE ROY.
Un Lot de dix mille Ecus.
M. de Sainte Marie ر
Gentilhomme
de monsieur leCardinal
de Boüillon .
Un Lot de vingt mille francs.
M. de la Coſte, Capitaine au Regiment
de Piémont.
Lots de dix mille Francs
Monſeigneur le Dauphin.
Madame de Boüillon .
Madame l'Abbeffe de l'Abbaye
au Bois .
Madame de la Vieuville .
Madame de Soujon .
M. le Commandeurde la Barre .
Meffieurs Talon & Joyeux.
1
Ma
GALAN T.
247
Mademoiselle Rogé , & un Neveu
de monfieur de Vauban.
Les Commis de monfieur Picon.
Un Lot de ſept cens ving- cinq
Pistoles.
M. Joly , Conſeiller de la Cour
des Aydes .
Lots de cinq mille livres.
Madame de Chanlé.
Madame la Préſidente de Larche.
M. de Grandmaiſon .
M. de Beauregard.
Un Valet de monfieur le Notre .
Lots de cent Pieces de quatre
Pistoles.
MADAME .
Madame de la Vieuville .
M. l'Abbé de Marfillac.
す
Les Demoiselles de Madame de
Segnelay.
M. Defcures .
M. Cheus, Officier de Marine.
M.de
248 MERCURE
M.de la Lande, dans les Aydes.
M. Boiſtel.
Le Valet de Chambre d'un Confeillerdu
Chaſteler.
Le Portier de madame de Sain-
του.
Lots de quatre cens Loüis d'or.
M. le Maréchal de Schomberg.
M. Pellerin Bertho .
Les Domestiques de monfieur
l'IntendantDeſmaretz.
Lotsd'une Bourcede cent Loüis d'or.
LE ROY , deux Lots.
LA REYNE.
MONSIEUR
Madamede Guife.
M. le Prince de Conty.
Madame la Maréchale de l'Eftrades.
Madame de Fontange.
M. de Villacerf.
Madame de la Marguerie.
Madame de Miramion...
Ma
GALANT. 249
5
Madame de Mouffy.
Madame Chapuy, deux Lots.
Mademoiſelle de la Valliere .
M. Tilladet , deux Lots.
M. le Pelletier, Conſeiller d'Erat .
Mademoiselle de Scudery.
M. de Fuſtemberg .
M. de Gaffion.
M. le Marquis de Chavigny.
M. le Marquis de Charancé.
Madame de Creil.
Madame Pajor.
198
M. le Marquis de Lambert .
M. de Cavois. C
Madame de Gargan.
Madame de Chafteaugontier.
M. de Magaloti.
M. Daquin, trois Lots.
M. l'Abbé de Renodon.
Le Secretaire de monfieur le
Prince.
M. Milet , Conſeiller au Chaſtelet
.
Mon
250
MERCURE
Monfieur Roffignol .
M. de Vins , Conſeiller de Ville
deParis.
M. Mangous.
M. de S. Laurens .
M. Befnier.
M. de la Bofne.
Madame de Chamlay
L
A
Madame de Querevin,de Valenciennes.
4 Mademoiselle Jabat.bomt. M
Mademoiselle du Bois emchis
M. de Chandieu.
M. le Taneur, maiſtre d'Hôtel de
Madame.
M
Un Commis de monfieur Picon .
M.Gautier.
M. Azaquia,
M. de la Troche.M
addAT.M
M. de Varenne.
3288359253308 21
M. Galot.
M. Deformes , deux Lots .
M. Robillard.
M. Ca
GALANT.
251
M. Caftre.
M. Caſtel jaloux .
Madame Morant.
M. de la Chaſtegneraye .
M. de Vaudreüil.
M. Catillon.
M. de Boncour.
Les Commiſſaires des Invalides.
Le Suiſſe de M. Colbert.
M. Dauch.
M. Guerin , Chef du Gobelet
du Roy.
L'Ecuyer de M. le Duc de Lefdiguieres.
Le Chef d'Office de M. de la
Feüillade.
M. Hocquart.
Madame Guigou.
M. Coſme Barré , Chirurgien
du Roy.
Meſſieurs Malo .
M. Cheron .
M. Charon .
May 1681 . L
252
MERCURE
M. Paul.
M. Rouves.
M. le Juge.
L'Ecuyer de M. le Duc Mazarin.
L'Ecuyer de M. le Prince de
Guimené.
Madame Droüin.
M. de la Bourly.
M. de Grillon .
M. de Caſobon .
M. de Grandmaiſon .
M. Vivant.
Un Procureur de la Cour.
Le Maiſtre - d'Hôtel de M. Puffort.
Un Valet de Chambre de M. le
Chevalier de Sourdis .
Les Femmes de Chambre de
Madame Sanguin.
M. du Fay , Bourgeois de
Paris .
Un Valet de Chambre de M.
de Langres.
Μ.
GALANT.
253
:
M. Drochant , Marchand Drappier.
Madame Bigot , Couturiere.
Un Homme de chez M. Sanguin.
Un Valet de Chambre de M. de
la Tour- Dallié.
Le Valet de Chambre de M. de
la Cafe.
Les Gens de M. de S. Vallier .
Le Valet de Chambre de M. de
Morver.
Tout le monde a ſçeu que la
Loterie eſtant tirée , le Roy remit
legros Lot au profit de ceux
qui n'avoient rien eu. Il fut divisé
en fix autres Lots , l'un de
cinquante mille francs , & cinq
de dix mille. Sa Majesté ſouhaitoit
que le premier tombaſt à
quelqu'un qui ne le duſt partager
avec perſonne , & dont les
affaires puſſent eſtre accommo-
Lij
254
MERCURE
dées par le moyen de la Loterie .
LaFortune a ſecondé ſes ſouhaits,
en le donnant à MonfieurLabeur,
Chirurgien des Gardes de S. A.
Royale. Monfieur le Duc de S.
Aignan, avec le quel Mr de Vienne
eſtoit aſſocié , en a gagné un
dedix mille francs : ainſi que Mr
de Morainville, ColoneldesChevaux
- Legers de Monſeigneur
le Dauphin , & un Conſeiller
du Chaſtelet. Il manque deux
noms qu'on a oublié de me donner.
Le Madrigal que vous allez
voir a eſté fait par Mr l'Abbé de
Sainte Croix- charpy,ſur la bonté
que Sa Majesté a euë de faire une
ſeconde Loterie du Lot de cent
mille francs.
L
'Univers a bien veu, que depuis
vingt années,
De mille grands ſuccès hautement
couronnées,
On
{
GALANT
255
On ne doit rië dõnerdeſa profperité
A la fauſſe Divinité ,
Que d'une voix commune
On appelle Fortune.
發
Il ne reconnoist point ſon pouvoir
inconstant.
Cependant obſtinée à luy montrer
Son Zele,
Jusqu'à la moindre bagatelle ,
Elle luy fait un bien , il le rend à
l'instant ,
Et fait voir en le rejettant ,
Qu'il est bien audeſſus de ses faveurs
, & d'elle.
Les deux Loteries du Roy avoient
ſervy tout l'Hyver d'un ſi
agreable divertiſſement, qu'on en
euſt fait pluſieurs autres, fi Mr de
la Reynie n'y euſt donné ordre en
lesdéfendant. Ce fage & vigilant
Magiftrat , que le bien public oc-
Liiij
256 MERCURE
1
cupe fans ceſſe , n'a pû s'aſſurer
contre les abus qu'on y peut commetre
; & comme la bonne- foy
n'eſt pas exacte partout , il a crû
devoir priver les uns d'un plaifir
, afin d'épargner aux autres le
péril d'eſtre trompez .
Ma Lettre eſt ſi longue , qu'il faut
abreger ce qui me reſte à vous dire.
Le Roy a donné le Gouvernement
de Binche à Mr de Morton,
Brigadier d'Infanterie ; celuy de
Tournay , à Monfieur de Catinal ;
& celuy de Condé qu'avoit Mr
de Catinal , à Mr de Betou , Lieutenant
de Lile. La Lieutenance
de Roy de Monaco , & le Commandement
des Troupes , ont
eſté donnez à Mr de la Ronfiere,
Lieutenant - Colonel du Regiment
de Champagne . Mr Longré
à eſté faitMajor de Montloüiss
& Mr Dargelé,qui en eſtoit Lieutenant
1
GALANT . 257
tenant de Roy , l'eſt préſentement
de Thionville. Mr de la Sabliere
, major de Montloüis , a eu
la Lieutenance de Roy de Huninghen.
Il n'eſt pas neceſſaire de
vous dire que tous ces Mrs ſçavét
leurmétier. Dans le Siecle où nous
vivons, on ne choiſit que des Braves
pour de ſemblables Emplois.
Dimanche , dernier jour de
la Pentecofte , Leurs Majeſtez
entendirent le Sermon de Monfieur
l'Abbé Flechier. Toute la
Cour en fortit charmée. Quoy
qu'il ne fiſt aucun Compliment ,
il ne laiſſa pas de parler au Roy,
& ſe ſervit pour cela d'une maniere
toute nouvelle. Aprés avoir
fait connoiſtre que Sa Majeſté
n'aimoit ny les flateries, ny
même les loüanges veritables , il
donna une haute idée dé ſa
grandeur & en s'adreſſant à
L iiij
258 MERCURE
Dieu avec toute l'ardeur d'un
vray zele , il le pria de rendre
ce Monarque auſſi Saint quil eſt
Grand.
Deux mots , s'il vous plaiſt ſur
lesdeuxEnigmes du dernierMois.
Celuy qui prend le nom de Rat
du Parnaſſe du Cloiſtre Saint
Mederic , a expliqué la prémiere
par ce Madrigal .
I la Brandebourg au Prin-
Sla Br temps.
Eft une méchante parure ,
Cen'est pas celle de Mercure;
Car la ſienne a tant d'agrémens,
Qu'on peut s'en servir en tout
temps.
Ceux qui l'ont auſſi expliquée
par la Brandebourg, ſont Meſſieurs
Leger de la Verbriſſonne : De
Mirabel , de Marseille : L'Abbé
de
GALANT.
259
de Forges ; Monfieur Regnier de
Saint Martial ; Le Tréſorier de
Saint Martin de Roüen ; Le
Hot , Avocat à Caën ; Madame
de Saint Georges , de la Ruë S.
Denys , L'aimable Henriete de
Dreux; La Societé de la Place du
Chevalier du Guet : Les Riches
Chambrelans de Village ;
L'Architecte reſſuſcité. En Vers,
Meſſieurs de Maiſon pleins, Capitaine
à Châlons en Champagne
; L'Abbé de Beaumaigre ,
de Roüen ; Le Sage , De Pois ;
D'Aubaine ; S. Ange d'Andely ;
Dela Chauſſée le jeune , d'Abbevillle
; Le Solitaire du Parnaſſe
de Rheims ; L'Amant irréſolu
de la belle Philis de Roüen
L'Amantde bon coeur; D. М. М.
de Châlons en Champagne.
Mr Sablier le jeune, de Tours ,
a expliqué la ſeconde Enigme fur
Lv
260 MERCURE
les Rouës, qui en faiſoient le vray
ſens. Ce Madrigal eſt de luy.
Ercure, une vertu commune
MCede toûjoursàla Fortune,
Mais les préſens que tu nous fais
Dans tes Ecrits que chacun louë ,
Ne ſe verront jamais ſujets
A l'inconstance de ſa Rouë .
Ce meſme mot a eſté trouvé
par Meſſieurs le Marquis de la
Mothe S. Saturni ; Le Marquis
de Graſſamont , de Troyes ;
L'Abbé de l'Iſle d'Origny , de
la meſime Ville ; L'Abbé d'Arnoye
de Pouſſan ; De la Ville
aux Butes de la Ruë de la Harpe;
Des Eſſards d'Alençon , de
Morlaix ; Francia , de Roüen ,
De Corday, pres Falaiſe , Petit
d'Erampes , de l'ifle N. Dame ;
I. B. N. Tracinom;Lanchenu,Ecrivain
à Paris , Madame la Marquiſe
de Moutrezy ; l'Amante
fidelle ,
GALANT. 261
fidelle , de la Ruë S. Antoine ;
L'Aimable du coin de la Ruë
Bourglabbé ; La belle Janneton
Fava, de Dreux; Le Controlleur
Amant des douze Maîtreſſes d'Etampes
; L'Amant fidelle ; L'Amant
de la belle Poëtevine. En
Vers , Madame Peruard, de Troyes
; Meſſieurs la Tronche , de
Roüen ; l'Abbé de Vernelle , du
Cloiſtre S. Jacques de l'Hôpital ;
L. B. Mallet , de Paſſy lez Paris ;
Oüilland , Gentilhomme Irlandois
, demeurant à Troyes , I. F.
V. de Morlaix ; De l'Epine de
Ploërmel Guépin de Renne ; Le
Poëte chagrin de la Ruë des
deux Portes.
J'adjoûte le nom de ceux qui
ont expliqué l'une & l'autre
Enigme. Meſſieurs Gardien ,
Secretaire du Roy ; I F. Jarres ,
Blanchard , de Chasteauroux f
Bro
262 MERCURE
Broſſier de Sainte, Severe : A.
Oſmonte ; Brifon , de Roüen ;
Henry Foucault ; Masteur de
Toulon ; le Boſcalier de Toulon,
Rochebelle de Toulon ; J. Baudot
, de la Ruë S. Honoré , Du
Val , de la meſime Ruë ; Samſon,
d'Abbeville ; le petit Mazard ;
le Jeune ; Peyre , Doyen à Roye;
l'Abbé Chabaille ; De Sangy ,
de Nuits ; la Roche Piochot
de Fulnye : L'Aſpre ; Du Fay-
Dautille , de Vernon ; Felin , de
la Ville d'Eu ; l'Abbé de Saint
Martin de Caën , Protonotaire
Apoftolique , le Jeune Aumônier
de Madame la Princeſſe de
Carignan ; Pecourt le cadet : De
la Ferté, de la Ruë Monconſeil ;
Capelle; Rouffelet ; Coulange ;
Girard ; Huet ; le Tourneur ,
Rutiere , de Poitiers ; Mesdames
du
GALANT. 263
du Hamel , Lallemand, & Bache-
Jier, de la ruë Saint Denys: De la
Marre & Gilbert, de la ruë Saint
Honoré: Amonin, du Quartier du
Palais Royal : Sylvie , du Havre :
Garnier,de la Marine:L'Abbé de
Toulon : Cary , de Marseille : La
Belle Recluſe : L'Amante par
converſation : L'aimable Euterpe
: Les deux Nymphes des Rives
de Seine : La Belle Piémontoiſe
, de la ruë Montmartre : La
Belle Marote de l'Hoſtel de Vivonne
: La Belle Reverend , de la
ruë Saint Denys : La Muficienne
avanturiere , de la meſme ruë :
L'aparente Incivilité : La Brufquerie
affectée : L'Ambition retenuë
: La Moderation forcée :
Melifle , Nymphe de l'iſle de Badra,
de Vennes : & la grande Païfanne
de l'Hôtel d'Avaux : Le
FavoryMonicardin : Le Solitaire
Brun,
264 MERCURE
Brun , de la ruë Maubué : Le Berger
de Porche- Fontaine : Tamiriſte
, de la ruë de la Ceriſaye : Le
fincere Herminius : Le Perroquet
des Muſes : L'Inconſtant de
profeſſion : Le Complaiſant : Le
Joüaillier de l'Hôtel de Vivonne
: Le Solitiare Voiſin de la Belle
Davillers de la ruë Maubué:Le
Sauvage Politique : Le jeune Agent
Financier : L'Inconſtant raifonnable
: Le Faux Inconſtant :
Le peu Galant dans ſon Quartier:
L'Avanturier par tout ailleurs :
Le Financier Poëte : Les Airs des
Plaiſirs de Chapdoré: Le Buffet de
Melchifedech : & le Bon Joſeph
de la ruë de l'Obſervance . En
Vers , Meffieurs des Arbois , de
Rheims : Gyges , du Havre : F.
Ma.... du Meſnil , de Chambrois
en Normandie : De la Couldre ,
de Caën : Le Fiebvre , Principal
du
GALANT.
265
:
du College de Sanzay en Poitou:
Langlois , Preſtre de Saint Lo de
Roüen : C. Hutuge d'Orleans,
demeurant à Mets : R. Gervaiſe,
de Tours : Rault, de Roüen : De
Plemont,de la Foreſt de Lions en
Normandie : Fr. de la Blanchardiere
: Grammont, de Richelieu :
Allard: Droüart de Roconval, du
Pont - de - l'Arche : Pigache , de
Roüen : L'Abbé de Boulançois:
Bretonville : Le Blanc- Boucher,
de la ruë Simon le Franc : Le
Chevalier Blondel : Touton , du
Quartier Saint Germain de l'Auxerrois
: La Blondine Guerin :Alcidor
, du Havre de Grace : Floridor
, de la petite Paroiſſe du Havre:
Le Marquis inconnu : L'Amant
chaſte , de Poitiers : L'Amant
de la Belle Veuve , de la
ruë Dauphine : L'Inconnu , d'Argenton-
Chasteau : Silvandre , de
Caën,
266 MERCURE
Caën : Le Malade du Fauxbourg
S. Germain : L'Antipode de ſes
Parens,de Morlaix : L'Albaniſte ,
de Roüen : L'Avanturier nocturne
: L'Indiferent heureux : LEloigné
de ſoucy , de Moulinsen
Bourbonnois : & le Berger Floriſte
du Coſtentin.
Les deux Enigmes nouvelles
que je vous envoye , pourront
avoir quelque obfcurité pour vos
Amies . La premiere eſt des deux.
Infeparables d'Abbeville.
ENIGME.
E grand jour n'est pas mon
LE
Ie ne parois jamais que dans l'ob-
Scurité;
Et cependantfans vanité,
Ie ne laiſſe pas que de plaire.
EftGALANT.
267
L
Est- il unfort égal au mien ?
Ce qui m'arrive doitſurprendre .
VnHomme àqui jamais je n'ayfait
que du bien,
Luy-mesmesans consulter rien,
Se met en état de me pendre.
AUTRE ENIGME .
Deux des quatre Elemens, ſans
me quiter jamais,
Sont témoins nuit & jour de tout ce
que je fais.
Le plus groſſier de tous pour mon
corps fert d'Etophe;
Et lors que je fournis ce que veut
mon employ,
Des Machines de Philofophe
Produisent fort ſouvent leplusfab...
til fur moy.
Il me reſte encor l'Article des
Modes.
268 MERCURE
Modes. Je commence par celuy
des Hommes , parce que je ne
vous parlay que des Femmes le
mois paffé. Ils portent toûjours
des Culotes longues qui ſe roulent
avec le Bas . Les Juſte-aucorps
ſont un peu plus courts que
l'Hyver dernier , & un peu plus
étroits par le bas. Les Manches
font rondes , & la maniere dont
elles font coupées leur fait faire
deux aureilles. Les Noeuds de
Rubans doivent eſtre attachez fur
le ply du bras , autrement les
Manches n'ont point bon air.
L'Etofe de ces Habits eſt croiſée,
brune & fine. On les double de
Tafetas d'Angleterre. Le vert eſt
fort en regne pour les garnitures,
& pour les doublûres . L'on porte
ces fortes d'Habits , ou avec des
agrémens de couleur ou avec
une broderie legere de cordon-
,
net
GALAN Τ.
net ſeulement aux extremitez.On
a des Baudriers blancs , ou de la
couleur de l'Etofe,brodez de cordonnet
à fleurs. La Broderie eſt
de la couleur de la Garniture.
Ces Baudriers ſont garnis de
Boucles , de meſme l'Epée. Les
Chapeaux ſont toûjours tres-petits
; on les porte noirs ou gris,
indiferemment. On ne met defſus
que des Leſſes d'or de cordonnet
, qui font quarante ou cinquante
tours. Les Bas de foye de
couleur font toujours fort à la mo.
de. Le fonds des Habits des Perſonnes
de la plus haute qualité,
eſt de Gros de Tours couleur de
muſc , avec des fleurs blanches
de cordonnet , qui font paroiſtre
l'Erofe comme ſi elle estoit brodée.
Ces Habits ſe font en Ringrave,
avec les Canons de meſme.
Le laffe , & la garniture ſont de
Ru
270
MERCURE
ſont de Rubans larges de deux
doigts . Il n'y a aucune couleur à
lamode pour ces Habits . Le tout
eſt meſlé de quantité de Rubans
étroits. Les Baudriers ſont tout
couverts de Dentelle de ſoye dou.
ce pliffee , ou blanche , ou de la
couleur de l'Etofe. On met au
Chapeau un Tour de Plumes de
→ la couleur de la Garniture. Les
Juſte- au- corps bleus ſe portent
toûjours : on met deſſus un Galon
large de deux doigts d'or de
Paris . Ces Galons ſont faits à la
maniere des Tiffus , & auffi legers.
Les Ceinturons qu'on porte
avec ces Juſte- au- corps , ſont à
l'Angloiſe , & du meſme Galon.
Ils de portent en Ceinture par
deſſus le luſte au - corps , & tiennent
la place de l'Echarpe que
l'on portoit autrefois. On fait
d'autres Juſte- au- corps où il n'y a
fur
GALANT. 271
د
fur les tailles qu'un agrément
d'or large d'un pouce , & au devant,
aux poches , aux ouvertures
des côtez & du derriere de
grandes Boutonnieres de Pointd'Eſpagne
d'or , qui rendent le
Juſte-au- corps extremement riche
par le bas. On porte à la Ville
des Habits fort bruns , avec
de petits Boutons , & des Gances
d'or. Quant à ce qui regarde
les Femmes , il n'y a preſque rien
de nouveau que ce que je vous
ay mandé la derniere fois Pluſieurs
ont fait broder des Man-.
teaux & des Juges de Geais de
diverſes couleurs. Elles les font
doubler d'Etofes lizerées ou
د
rayées d'or. Il n'y aura rien de
nouveau que lors qu'on commencera
dans le grand chaud à porter
les Gazes& les Erofes legeres .Les
nooeuds de Ruban que l'on portoir
fur
272
MERCURE
ſur la teſte , ne ſont plus ſi longs ,
mais ils font ronds & fort touffus .
On en met juſques à trois par étages
, & on les appelle Culebutes.
Les Eventails à la mode ſont de
Tafetas de diferentes couleurs ,&
argentez . Ils ſont fort legers, ſemez
de Fleurs naturelles,& montez
de bois de Calanbourg . On
les appelle les Eventails à la Dauphine.
On y met au lieu de Rubans,
des Chaînes d'or comme on
a fait autrefois. On les trouve
chez Monfieur Leſgut.
Vous voyez , Madame , que je
n'ay point pris party pour le mot
de de lufte-à-corps , dont je ne me
fuſſe pas ſervy ſi longtemps , ſi
vous l'euffiez condamné plutoſt.
Je l'avois crû bon , ſur le témoignage
de Gens qui parlent tresbien
, & qui aſſuroient qu'il falloit
parler ainfi. Cependant fur
ce
GALANT.
273
ce que vous m'avez fait la grace
de m'en écrire,j'ay conſulté Mefſieurs
de l'Academie Françoiſe ,
& toutes leurs voix ont eſté pour
Juste-au- corps.
1 Je me ſuis trompé , en vous
mandant il y a un mois que Madame
Fouquet , Veuve du Sur-
Intendant de ce nom, eſtoit morte.
C'eſt Madame Foucquet la
Mere , qui eſtoit Veuve de Meffire
François Fouquet , Conſeiller
d'Etat ordinaire.Je ſuis voſtre,&c.
A Paris ce 31. Мау 1681 .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères