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1680, 11 (Lyon)
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Texte
807156
MERCURE
GALANT
DEDIE' A
MONSEIGNEUR
LE
DAUPHIN.
NOVEMBRE 1680.
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
Ruë Merciere.
M. D C. LXXX.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
THDA CVIVИ
ふふふふふふふふ・ふわれ
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
E croyois , Cher Lecteur,
vousenvoyer au.
jourd'huy le 3. & 4.
tome de l'Hiſtoire de
Veniſe de Navi traduite parMr.
l'Abbé Tallement , mais ce ſera
fans faute dans huit jours que
vous l'aurez : Voila la Saint Martin
paffee , à preſent je vous envoyeray
quantité de Nouveautez
, fongez donc à envoyer prendre
les beaux & grands Almanachs
de Paris, c'eſt au plus tard
dans quinze jours qu'on les diftribuera
, & il y en aura de toutes
les fortes. Comme vous ſçavez
que je ſuis bien afſfortyde toutes
les Nouveautez, tant de Paris que
ä
Le Libraire au Lecteur.
d'ailleurs , vous ne douterez
point que je n'aye les plus beaux
&de toutes les fortes de veritable
Paris : Ils ſe vendront dans la
meſime boutique où ſe diſtribuent
-les Mercures. L'on continuera à
diftribuer le Journal des Sçavans
pour fix fols le cahier , mais l'on
n'en vedra point qu'à ceux qui les
prendront toute l'année , & qui
payeront paradvance; c'eſt pourquoy
les Libraires de Province,
-doivent ſe faire payer de meſme,
-car autrement je n'en envoyeray
-aucun. LesMercures ſe vendront
toûjours , ſçavoir ceux de 1677 .
pour douze fols le Tome , ceux
de 1678.1679.& 1680.pourvingt
fols chaque Tome ,&les Extraordinaires
30. fols auffi chaque
Tome,tant entiers qu'en volumes
ſeparés , c'eſt ſans marchander ,
car l'on n'en rabatra rien du tour.
Les
Le Libraire au Lecteur.
:
Les cy-bas ſe vendrontauſſi ſe.
parés du Mercure, fçavoir
Le Mariage de la Reyne d'Efpagne
in 12. pour 20. fols.
Le Mariage de Monſeigneur
le Dauphin in 12. pour 20. fols.
Le Mariage de Monfieur le
Prince de Conty pour 15. fols.
Le voyage du Roy fait en Flandre
en 1680. pour 20. fols.
La Devinereſſe par l'Autheur
du Mercure pour 35. fols avec
les figures, & 25. ſans figures.
Les Converſations de Mademoiſelle
de Scudery, fe diſtribuét
toûjours avec le meſme ſuccés,
pour fix livres impreffion de Paris,&
50. fols impreffion de Lyon.
Vous ſcavez faire la difference
de mes impreſſions aux autres ,
puiſque j'ay ſoin que mes Livres
foient bien corrects & bien imprimés
ſur de tres-beau papier,&
a iij
LeLibraire au Lecteur.
ſi vous voyez que le prix en eſt
bien modique. Je vous prepare
ainſi que je vous ay promis cydevant
, quantité de nouveautez
que je vous envoyeray le plûtoſt
que je pourray.
LIVRES NOUVEAUX
du Mois d'Octobre.
ANtonij Dadini Altafferre
Anaftafium,deVitis Romanorum
Pontificum , in quarto 50. ſols.
Le Chemin de Perfection de
fainte Thereſe , traduit par M.
l'Abbé Chanut , in octavo trois
livres.
'Le Voyage d'Italie, nouveau&
curicux • avec deux Liſtes des
Scavans & Curieux de toute l'Italie.
Je ne vous en parleray pas
davantage , il fuffit de vous dire
qu'il a eſté mis au jour par les
foins
Le Libraire au Lecteur.
foins du ſçavant Monfieur Spon,
Docteur en Medecine au Collegede
Lyon , ſa Reputation vous
eſt aſſfez cognuë , in douze 20.
fols.
* Obſervations ſur les Fievres
Febrifuges , par le même Monfieur
Spon , in douze.
TABLE
TABLE DES MATIERES
2: contenues dans ce Volume.
Vant propos ,
AMaison de Hautefart,
4
3
LeSoleilleHibou. Fable, 8
Adreſſe&intrepidité de M. le Duc du
1
Maine, 18
Lettre en Profe &en Vers , touchant
une Chaſſe auſſi finguliere que galante,
faite àAuxerre le jour de la S. Hubert,
2
Vers de M. de Lignieresà Madame la
Duchesse deBellegarde, 37
ReponsedeMadame la Ducheſſe de Bellegarde,
44
Cequi s'est passépar les Academiſtes de
l'Academie de Bernardi, touchant le
Fort qu'ils attaquent tous les ans.51
Lettre d'une Dame qui écrit lesAvantures
defon Amie , 61
• Eaux minerales decouvertes aupres
d'Arles, 88
Merveilleux effets des Eaux de Nery,
92
Les Zephirs,Galanterie parM.deFon-
Etenelle 96
Amort
TABLE.
Mort du Cardinal Caraffe , 109
Mort du Cardinal Mario Albritio, 112
Mortdu Prince Montecuculi, ibid.
-Mort de M.de Lezeau,Doyen des Confeillers
d'Etat. 113
M. Morand est nommé à l'Intendance
de Provence , 114
Benefices donnez par le Roy le Mois
dernier, ibid.
Tout ce qui s'est passé à la découverte
d'une Pierre extraordinaire, nommée
Efoarboucle 121
Mariage de Mademoiselle Boisgeoffroy,
130
Operade Proferpine, - 133
Villahermosa , ملا
- nemarck,
Reception faite à Lyon à M. le Duc de
Entrée de M. l'Ambassadeur da Dan-
Mortde M.le Clerc de Leſſeville, 153
Mort deM.le President de Blancтер-
nib, 154
Mort de M.de la Court, Prefident en la
Chambre des Comtes,
136
139
136
Mort deM.de Montholon, Maistredes
Comptes , ibid.
M.Petispied est reçen Avocat & Procureur
du Roy des Treſoriers de
Fran
TABLE.
France , 157
Gouvernement de Hombourg donné à
M.le Marquis de la Breteche, ibid.
Mariage de M.de Bethane, 1159
Réjouissances faites àHanover , à l'occafiondu
Serment de fidelitéque les
Etats du Pais ont presté au Duc
de cenom, e

162
Lettre d'un Gentilhomme Allemand,
contenant la Reception du Prince
d'Orange à la Courde Hanover, 170
Histoire de Baviere ,
Retour de Mile Duc
179
de Mortemar,182
Mariage de M.de Chamillart , & de
Mademoiselle de Rebours, 118-3
Tremblement de Terre arrivé en Espagne,
A 184
Benefices nouvellement, donnez par le
Roy, 192
Audience de congé donnée au P. Ber-
Port-Maurice,General des nard du
Capucinsangba
Gentilhommes du Drapeau Colonel,nou-
7
vellement créez par leRoy. 203
Present de Monseigneur le Dauphin à
M.leMarquis de Rochefort , 208
Gueriſon de Monseigneur le Dauphin .
de Madame la Dauphine, 209
Ma
TABLE.
Madrigal fur ce ſujet
Vers sur la gueriſon de Mile Prince,
ibid.
Ouverture du Parlement, 217
Explication de la premiere Enigme en
Vers, du dernier Mois,
Noms de ceux qui en ont trouvéle Mor,
224
225 1
Explication de la seconde Enigme en
Vers 2206
Noms de ceux qui en ont trouvé
Met ibid.
Nomsde ceuxqui ont expliqué les deu
091
Enigmes,
Enigme ,
Autre Enigme,
Explication de l'Enigme en Figure, 234
Modes nouvelles , 2
Mort de M. Cariays,
3
236
Conclusión , 237
Fin de la Table.
Avis
1
Avispourplpalacceerr les Figures.
L
AChanſon qui commence
par , Nos Bergers , nos Troupeaux,
ces lieux, doit regarder la
Page 35
La Médaille , doit regarder la
Page 153 .
LaChanſonqui commence par
Chacun dit dans le Village , doir
regarder la page 162.
La Figure où eſt écrit, Hermitade
San Antonio , &c. doit re- 1
garder la page 186 .
e
L'Enigme en Figure , doit regarder
la page 235 .
3
MERCURE
GALANT .YON
NOVEMBRE
*1893
1680.
Es crimes ont eſté
de tous les Siecles ,
mais tous les Sie
cles ne produiſent
pas des Princes qui
s'attachent fortement à les punir.
Il en eſt d'une nature qui
ne faiſant pas un fort grand éclat
, font rarement recherchez .
Du moins, s'ils le font, ils attirent
une peine ſi legere , que comme
Novembre 1680. A
2 MERCURE
د
د
elle eſt inconnuë , elle n'apporte
aucune utilité au Public , par le
peu d'impreſſion qu'elle fait fur
les eſprits. Telle eſt celle qu'on
a impoſée quelquefois à des Particuliers
convaincus d'uſure .
Leur punition n'étant jamais
exemplaire n'étonnoit point
ceux qui ſe mefloient du même
commerce , mais il n'en eſt pas
aujourd'huy de même. Le Roy
qui travaille inceſſamment pour
le bien de ſes Sujets , a trop connu
l'importance de ce mal , pour
n'y faire pas apporter un grand
remede. Il a voulu qu'on en ait
coupé juſqu'à la racine, en donnant
lieu de trembler à tout ce
qu'il y a d'Ufuriers en France,
par le châtiment public de quelques
Coupables. Je n'entreray
point dans le détail de l'Arreſt
qu'on donna contre eux fur la
fin
GALANT.
3
fin du dernier Mois.Il ſuffit qu'étant
d'un fort grand exemple , il
ait dequoy retenir ces peu ſcrupuleux
Avares , qui abuſant de
la preffante neceſſité des Malheureux
, leur vendent ſi cher le
fecours qu'ils leur accordent,que
s'ils les ſoulagent dans l'occacafion
, l'injuſte reconnoiſſance
qu'ils en ofent exiger cauſe en
peu de temps leur ruine entiere.
Voylà , Madame , comme le Regne
de Loüis LE GRAND fait
tous les jours fentir à ſes Peuples
de nouveaux effets de ſa vigilance.
Je laiſſe beaucoup d'obfervations
que vous ferez aiſément
fans moy , fur l'admirable conduite
de cet auguſte Monarque,
pour venir àun Article d'éclairciſſement
que vous m'avez demandé
touchant la Maiſon de
Hautefort. Elle eſt une des plus
A ij
MERCURE
anciennes du Périgord ; & le
Marquis de ce nom , dont je
vous appris la mort il y a un
mois , en eſtoit le Chef. Il juſtifioit
ſa Genealogie par Titres autentiques
, & fans aucune intermiſſion
ny changement dépuis
1025. dans lequel temps il paroiſt,
que la fondation que Guy,
Vicomte de Limoſin , fit de l'Abbaye
de Tourtoyrac voiſine de
Hautefort, fut faite par l'avis, &
du conſentement de Guy de
Hautefort ſon Couſin. La Terre
de Hautefort poſſedée depuis
plus de ſix cens ans par ceux de
cette Famille, fut erigée en Marquiſat
ſous le Regne du feu Roy.
LesAlliances en ſont tres - confiderables,
Il y eſt entré des Filles
des Comtes de Périgord,
quand cette Province avoit fes
Seigneurs particuliers ; des Filles
des
GALANT. 5
des Vicomtes de Comborn , de
Turenne & de Calvignac , dont
les Soeurs épouferent en même
temps les Vicomtes du Limoſin ,
& de Turenne ; des Filles de
Beynac , de Gontaud , de Biron,
d'Abzac, de la Douze, de Royere,
de Curton, de Chabanes , de
Bonneval, d'Eſcars , du Bellay &
d'Eſtourmel . Il en eſt forty quatre
Gouverneurs & Grand - Senéchaux
de Périgord & Limo
fin , un Chambellan , un Gouverneur
de Brie & Champagne , &
des Chevaliers de tous les Ordres
des Rois , felon que ces Ordres
ont eſté inſtituez . Elle a
quatre Branches principales , qui
font celles de Montignac aujourd'huy
l'aînée , de Marqueſeac-
Bruzac , de S. Chamans , & de
l'Eſtranges- Monreal . Monfieur le
Marquis de Hautefort , Grand
A iij
6 MERCURE
Ecuyer dela Reine, eſt mort âgé
de foixante & onze ans , & n'a
laiſſe qu'un ſeul Heritier , qui eft
monfieur le Comte de Montignac
ſon Frere , reçeu , comme
je vous l'ay déja écrit , en ſurvivance
de cette Charge de
Grand Ecuyer , apres avoir die
gnement ſervy dans celle de
Capitaine- Lieutenant des Gensdarmes
de Sa Majeſté. Les qualitez
qu'il prenoit, eſtoient Lieutenant
General des Armées du
Roy, Chevalier Commandeur de
fes Ordres , Grand & Premier
Ecuyer de la Reine , Comte de
Montignac & de Beaufort , Vi
comte de Segur , Baron de Thenon
, Aixe , & la Flote , Seigneur
de Juillac,Genis, Savignac,Chaumon,
la Borie, Nexou,Bellefille, la
Guyllerie, & autres Places .
Je croy qu'il me feroit difficile
de
GALAN T.
7
de répondre d'une maniere plus
agreable pour vous , aux remercimens
que vous me faites de la
galante Fable du Perroquet de
Monfieur Broſſard de Montaney
, dont je vous fis partla derniere
fois qu'en vous envoyant
une autre Fable de fa
façon. La Morale n'en eſt pas
د
T
ſeulement utile pour les Indifcrets
qui veulent trop penétrer
dans les myſteres des Grands,
mais elle peut encore s'appliquer
à ceux qui tâchent d'entrer
dans les affaires des Particuliers
, ſans qu'ils y ayent aucun
intereſt.
عور
A iiij
8 MERCURE
8888-93-818-88-818-818
LE SOLEIL
ET LE HYBOU.
L
FABLE.
E Hybou , cet Oyfeaufi triste
&si Sauvage ,
N'a pas toûjours esté ce qu'il est
aujourd'huy.
De tous les Animaux revestus de
plumage ,
Pas-un n'étoit plus à lerte que
luy.
Il avoit tous les jours de nouvelles
affaires ,
Il eſtoit intrigant , empreſſé, cu.
6 rieux.
Les détours les plus fins , les plus
Secrets miſteres,
Néchapoientjamais à ses yeux.
Les
GALANT. هو
A
Les Dieux en ce temps-là doux,
benins ,Sociables ,
Ne tenoient pas toute leur gravité.
Souvent ils se rendoient traitables,
Sans déroger à leur divinité.
Las de voir dans les Cieux des
Beautez orgueilleuses ,
Toûjours pleines d'éclat , toûjours
majestueuses ,
Chez qui l'Amourfaisoit toutpar
compas,
De temps en temps ils venoient
icy bas
Chercher quelques Beautez mortelles
Qu'onpust aimeravec moins d'embarras
وم
Et qui ne fuſſent pas cruelles.
S'ils en trouvoient , comme ils n'en'
manquoient pas ,
-Ils pouffoient affezles affaires ...
Av
10 MERCURE
Ces Meſſieurs , à vray dire, estoient
un peu preffans ;
Jeunes Nymphes , fimples Bergeres,
- Paffoient entr'eux pour des mets
fi frians ,
Qu'il ne leur en échapoit guéres;
Ils estoient sans façon au reste , &
bonnes gens .
10
Le Dieu qui de fon Char éclaire
tout lemonde ,
Unjour en finiſſant faronde ,
Vit par bazard dans un Bois
écarté
Certaine Nymphe bocagere
Qui luy parut jeune , noble , fin
( L'égrillarde Divinité
Les aimoit de ce caractere ,
Et preferoit à la beauté
L'esprit docile & laſimplicité.)
Il crût que celle- cy feroitaffezfon
compte
IL
GALANT.
II
Il triompha dans l'ame, & pouſſant
Ses Chevaux
Avec la vigueur la plus prompte,
Il les fit entrer dans les eaux.
D'abord il y laiſſa ſon brillant
équipage ,
Pour ſe revêtir d'un nuage;
Puis fortant à la hâte, il alla ſe
placer
Sur le grand chemin du Village
Où la Belle devoit paſſer.
Dés qu'il la vit paroiſtre , ilfortit
de la nuë ,
Et l'abordant d'un air charmant,
Il luy jura que l'ayant veuë ,
Il n'avoit pû diférer un moment
D'offrir àses appas un coeur tendre
&fidelle ;
Que tout Dieu qu'il eſtoit , dans un
employ si grand 3
Que le feul lupiter tenoit un plus
Il vouloit deformais ne brûler que
haut rang ,
pour elle ; Qu'il
12 MERCURE
Qu'il quittoit volontiers les
Cieux ,
Puis qu'elle estoit beaucoup plus
belle
Que toute la Troupe immortelle
Qu'on voïoit à la Cour des
Dieux.
La qualité donne un grand avantage;
Pour peu qu'un grand Seigneurſoit
habile au mestier ,
Il abrege fortle voyage ,
Ilva toûjours par le plus court
fentier.
Des discours du Soleil la Nymphe
fut êmeuë.
Eh qui pourroit tenir contre un
Dieu plein d'amour ?
Tout alla fi bien , qu'on prit jour
Pour une plus ample entreveuë.
Xe Hybou qui veilloit toûjours
GALANT..
13
A découvrir quelque intrigue ſecrete,
Perchésurun vieux Tronc, entendit
leurs discours ,
Et vit le train que prenoit l'amourete.
Dufecret éventé dans l'ame il s'aplaudit
,
Et pour voir jusqu'au bout l'amoureuse
avanture ,
Avant le jour ilſe rendit
Dans une Forestfort obfcure.
C'estoit le rendez vous pris par
les deux Amans
Qui s'y trouverent dans le temps..
Le Soleilfit d'abord éclater ſa tendreffe
Parde nouveaux empreßemens;
Et ſes ſoûpirs &Sesfermens
Toucherent jusqu'au vif le coeurde
Sa Maistreffe ,
Dont le tendre embarras & les re
gards charmans
Mar
14
MERCURE
Marquoient aſſez les fentimens .
Tous deux enfin eſtant d'intelligence
,
Dans un Bois à l'écart , ſans Fâ
cheux ny Témoin,
Amour euſt ſuivant l'apparence
Fait aller la chose affez loin ,
Quand parmalheur la Belle ayant
levé la teste,
Vit l'importun & curieux Hybou
Qui les obfervoit par un trou.
Comme elle connoiſſoit la Beſte,
Et fon humeur portée àparler librement
,
Elle ne voulut plus s'arrester un
moment.
Ce fut en vain que fon Amant
Tâchant de ſurmonter ce bizarre
Scrupule ,
Par cent belles raiſons prétendit
l'arrester.
Cefut peine perduë,& la Belle in
credule
Partit
GALANT.
Partit fans vouloir l'écouter.
Il la fuivit , & tout ce qu'il pût
faire ,
Fut d'obtenir un fecond rendez-
Vous
Dans un Vallon au bord d'une onde
claire ,
Loin des Forests & des Hybous.
Aujour marquéles Amans s'y trouverent
;
Et pour s'ôter tout ſujet de Souci,
L'Amante le voulant ainsi ,
Par tout exactement tous deux ils
vifiterent.
Qui pourroit du Soleil éviter les
regards ?
Dans l'obscure épaisseur d'un OlivierSauvage
,
Où l'Oiseau temeraire avoit cherché
l'ombrage,
Le jour brilla de toutes parts,
Et l'Espion honteux fut mis en évidence..
টি বই
Tu
16 MERCURE
Tu parois encore à mes yeux,
Luy dit le Soleil furieux ;
Juſqu'à t'en prendre à moy tu
pouſſes l'infolence,
Et de deſſein premedité
Ta ſotte curiofité ,
Sans craindre ma juſte vangeance,
Ofe épier ce que je fais?
Un exemple étonnant fuivra cette
impudence ;
La nuit eut pour toy des attraits
Pour voir mes actions , tu te plûs
dans les ombres ;
Va vivre loin de moy , dans les
lieux les plus fombres ,
Toy,ny les tiens , ne me verrez
jamais.
Devenu le rebut de toute la
Nature ,
On ne te verra plus fans haine
& fans effroy,
Et
GALANT.
17
Et tu ſeras pour tous d'auffi méchant
augure
Que tu fus importun & funeſte
pour moy.
Interdit, accablépar cet ArrestSevere
,
Le Hybou fit entendre une lugubre
voix ,
Et d'une triste & touchante maniere
,
Regardant le Soleil pour la derniere
fois ,
Ilvola dans le fonds des Bois ,
Pour ne voir jamais la lumiere.
Vous qui des Souverains épiez les
fecrets,
Apprenez, petits Indiscrets,
Que cesont pour vous des mifteres
.
vous ?
Infolens Eſpions,dequoy vous mestez
Si
18 MERCURE
Si vous ne reprimez vos defirs temeraires
,
Craignez le deſtin des Hybous .
Je vous ay entretenuë fi fouvent
de monsieur le Duc du
Maine , & les belles qualitez de
ce jeune Prince vous ſont ſi connuës,
par le bruit que la Renommée
en fait tous les jours , que
l'expreffion ne vous paroiſtra
point extraordinaire , quand je
vous diray ce qu'on entend dire
de luy à toute la Cour , qu'à peine
eſt- il forty du Berceau , qu'il
s'eſt 'trouvé un des plus honneſtes
Hommes de France . La grace
qu'il a dans tout ce qu'il fait,
foûtient noblement la vivacité
de fon efprit. Vous ſçavez avec
quel éclat il l'a fait paroiſtre , &
qu'il a toûjours parlé ſi juſte,
que la ſageſſe de ſes réponſes
don
GALANT.
19
donnant lieu de ramaſſer ce qu'il
a dit ou écrit juſqu'à l'âge de
ſept ans , on en a fait un Livre
excellent. Aufſi la Deviſe que
feu monfieur Douvrier fit pour
luy en ce temps- là , ne peut- elle
mieux luy convenir. Elle a pour
corps un petit Soleil levant qui
fait naiſtre de petites Fleurs , &
ces mots pour ame , Quid non
adultus ? L'ardeur qu'il fait voir
pour tout ce qui conduit à la
gloire , convainc tout le monde
qu'il n'attend que les années
pour répondre dignement aux
glorieux avantages queluy donne
ſa Naiſſance . Il fuit le Roy à
la Chaffe , & il y paroiſt avec
une grace que rien ne peut égaler
que fon adreſſe . Ces jours
-paſſez il ſe trouva à celle du Cerf
qui étoit fur ſes fins , & dans le
temps où il eſt dangereux de
l'ap
20 MERCURE
l'approcher. Il le joignit l'épée
à la main , & quelque peril qu'il
puſt y avoir , il ne craignit point
de le fraper. Quelques jours
apresil pourſuivit un autre Cerf
de la même forte , & fans monſieur
le Marquis de Montchevreüil
fon Gouverneur , il luy
alloit donner de l'épée , ſon intrépidité
naturelle l'empéchant
de prendre garde au danger.
Voilà,Madame, par où commençoient
les plus grands Heros
que l'Antiquité nous vante, mais
ils ne commençoient pas de fi
bonne heure. Vous ne ferez plus
furpriſe apres cela d'entendre
dire que dans nos dernieres
Campagnes , le Roy n'a fait aucune
Conqueſte, qui n'ait obligé
ce jeune Prince à eſtre chagrin
de la foibleſſe de ſon âge.
Il avoit peine à ſe conſoler de ce
qu'elle
&
GALANT. 21
qu'elle l'empeſchoit de ſuivre
cet invincible Monarque dont il
connoiſſoit toute la grandeur, &
pour qui il ſe ſentoit une paſſion
plus forte que ne la pouvoient
avoir ceux qui ſervoient avec le
plus de zele & d'exactitude .
Comme la Chaſſe eſt le divertiſſement
des Particuliers ainſi
que des Princes , il s'en eſt faite
une à Auxerre , pour ſolemniſer
la Feſte de S. Hubert , qui
mérite que vous en ſçachiez les
circonſtances. Je ne puis mieux
vous les expliquer qu'en vous
faiſant part de la Lettre même
qui m'en a eſté écrite. Voicy ce
qu'elle contient.
A Auxerre ce 10.Nov. 1680.
A Saint Hubert est une Feste
celebrée par tout
, mais je
doute
22 MERCURE
doute que ce soit un jour auſſiſolemnel
ailleurs , qu'il l'est pour les
Auxerrois, qui le deſtinent tous les
ans à la rejoüiſſance publique. Il
n'y a perſonne qui n'y prenne part,
& dépuis les plus simples Habitans
jusqu'aux plus conſidérables,
chacun felon ſon genie ou son pouvoir
, se prepare àfaire les choses
agreablement long- temps avant
que ce jour arrive . Une Chaffefait
leſujet de ce divertiſſement general.
Elle l'emporte d'autant plus
fur beaucoup d'autres , que la maniere
dont elle se fait la rend toute
finguliere. Les Chaſſeurs n'y portent,
pour toutes armes , qu'un gros
Baston ou Massuë , & ilssçavent
lejetterfi àpropos , qu'on connoist
par la grande quantité de Gibier
qu'ils rapportent , qu'il y en a peu
qui leur échape. Ces Chaſſeurs font
toûjours en tres grand nombre , &
on
GALANT.
23
en en a compté cette année plus de
dix- huit cens. Ilsse separent en
diverſes Compagnies qui se font
d'elles mêmes, ſans qu'ily ait aucune
regle pour les ordonner. La
liberté qu'on leur laiſſe de ſe partager
comme il leur plaiſt , n'empefche
pas qu'elles n'ayent toutes
beaucoup d'application à se faire
diftinguer les unes des autres , foit
par la galante maniere de s'habiller
, foit par les differentes couleurs
qu'elles prennent. Ces Compagnies
fortant de la Ville trop matin,
ne paroiſſent pas à leur départ
avec la beauté qu'elles ont à leur
retour. Foignez à cela que les
Dames qui vont au devant d'elles
le ſoir,magnifiquement vestuës ,
ne contribuent pas peu à en relever
l'éclat . La Bourgeoisie même
ſe met ce jour là dans une propreté
admirable. Ainsi le chemin , du
costé
24
MERCURE
costéque la chaſſe doit rentrer , ſe
trouvant bordé de monde , &fur
tout de Perſonnes du beau Sexe,
dans l'espace de plus d'un grand
quart de lieuë , les Chaſſeurs qui
doivent paſſer devant cette charmante
Assemblée , n'oublient rien
de ce qui leur en peut attirer de
favorables regards , & c'est entr'eux
à qui paroiſtra le plus.
Cependant comme il est presque
impoſſible pendant une longue
Chaſſe,de garder une certaine contrainte
que la propreté demande,
ils s'arreſtent tous à une demylieuë
de la Ville pourse mettre en
ordre, & diſſiper un peu leur fatigue.
Pendant ce temps , les Compagnies
estant aſſemblées , chacune
convient du rang qu'elle doit
avoir. Les ubes marchent au bruit
des Tambours & des Trompetes ,
& les autres auſon des Fifres , des
Mufetes,
GALANT.
25
Muſetes , & des Hautbois , deforte
que tous ces Instrumens qui font là
en tres- grand nombre , font entendre
de tous coftez une mélodie extraordinaire
par la confusion de
leursfons. Dans le temps que l'on
faisoit alte cette année comme l'on
a de coûtume , douze Demoiselles
des plus belles , & des plus aimables
de la Ville , monterent à cheval
en habit de Chaſſereſſes , &
ayantjoint une Compagnie de don-
Ze jeunes Chaſſeurs , avec un Dard
à la main , elles ſe mirent dans
leur mesme rang. Vous jugez bien
que quelques considerables que
fuſſent les préparatifs qu'ils a
voient faits, ce fut pourleur Troupe
un brillant furcroiſt de magnificence.
Voicy de quelle maniere cette
Compagnie se distingua parmy
plus de trois cens autres toutes fort
leftes. Apres qu'on en eut veupaſſer
Novembre 1680. B
26 MERCURE
environ deux cens , on apperçeutfix
Trompetes à cheval , veſtus d'un
Tafetas gris de lin ( c'estoit la couleur
de la Compagnie ) avec fix
Tambours,fix Fifres &fix Hautbois
, dont le concert fuccedoit agreablement
aux fanfares des
Trompetes. Trente pas derriere ,
estoient nos vingt- quatre aimables
Chaffeurs de l'un & de l'autre Sexe,
marchant deux à deux, montez
furde tres-beaux Chevaux, & tous
garnis de Rubans gris de lin. Ils
S'estoient rangez à droit & à gauche
d'un Char , tiré par quatre
petits chevaux blancs enharnachezde
Rubans auſſi gris de lin,
& ornez d'un nombre presque infiny
de noeuds de mesme couleur.
Deux Mores vestus de blanc avoient
ſoin de conduire ces chevaux.
Le Char estoit une maniere
de Piedestal à cinq façades , fur
le
GALANT.
27
lequel on avoit élevé un Trophée
des Dards de ces belles Chaſſeref-
Ses, & des Maſſuës des Chaſſeurs ,
toutes diferemment peintes . Vn
petit Amour couché nonchalamment
au pied du Trophée ,ſembloit
y avoir joint fon Carquois Son
Art , &fes Fleches , pourſe donner
tout entier au plaisir de garnir
de rubans une Perdrix qu'il avoit
entre les mains. Au bas du Trophée
, estoit le Gibier que les
Chaſſeurs avoient pris. On le voyoit
attaché avec quantité de Rubans.
Des cing Façades de ce Piedeſtal
on n'en découvroit que trois
parce qu'un riche Tapis gris de
Lin & blanc tomboit sur les
deux de devant où estoit aſſis
l'Amour. Cet Amour estoit peint
de la mesme forte dans une des
Façades à coſté , ſans Areny Carquois
, & ayant une Perdrix entre
,
Bij
28 MERCURE
les mains. Ces Vers estoient au
dessous.
Je ne pourrois porter que d'inutiles
armes .
Mon Arc , mes Fleches", mon
Carquois ,
Nepeuvent cauſer à la fois
En tant de jeunes coeurs de ſi
fortes alarmes ,
Que ces Belles font par leurs
charmes.
Dans la Façade ſuivante , on
voyoit ce mesme Amour qui regardoit
attentivement deux Colombes ,
qu'un Chaffeur venoit de percer
d'un mesme Trait . Ces vers ſe li-
Soient au bas.
Ah , pourquoy les coeurs des
Humains
Ne font-ils pas auſſi fidelles ?
Mes
GALAN T.
29
Mes bleſſures ſont moins mortelles
,
Et des coups bien plus beaux
partiroient de mes mains.
Dans la troisième paroiſſoit encor
ce petit Dieu , & un Chiencourant
qui s'élançoit ardemment
Sur un Lievre, avec ces paroles.
Quand avec une égale ardeur
Je pourſuis quelquefois un.
coeur,
Amans , ne craignez point une
fin fi cruelle.
Je n'ay jamais plus de douceur
,
Que quand du coeur le plus
rebelle
Je me fuis rendu le vainqueur.
Vingt- quatre Violons fermoient
cettemarche. On alla dans cet ordre
Biij
30 MERCURE
jusqu'à une Maison où les Dames
descendirent. Les jeunes Chaſſeurs
qui avoient esté avertis de leur
deffein , y avoient fait preparer
tout ce qui estoit neceſſaire pour
les recevoir. Ils leur offrirent le
Bal qui leur fut donné dans une
Salle , tendue d'une tres-belle Tapiſſerie.
Huit Lustres , & un tresgrand
nombre de Bras dorez l'éclairoient.
La Dance dura fort
long-temps , & ce divertiſſement
fut terminé par une tres- belle Collation
que fervirent douze jeunes
Garçons,en Habits blancs , bordez
par tout d'un galon gris de lin. Ce
fut une profusion Surprenante de
Confitures Seches & liquides , avec
des Liqueurs de toute forte. In
Baffin entr'autres fut trouvé fort
fingulier. On y découvroit un Lievre
à l'abry d'un Oranger presque
tout blanc de fes Fleurs, qui répan
doient
GALANT. 31
doient une douce odeur dans toute
la Salle. Le Gazon d'où ſembloit
fortir le pied , estoit couvert d'une
mouſſe de ſoye ſous laquelle on appercevoit
un autre Lievre à moitie
caché. Tout estoit si bien imité
Jur le naturel, que quelques Dames
furent étonnées d'abord de ce que
ces Animaux ne fuyoient pas au
bruit qu'on faisoit. Il fut question
de les ouvrir, & en les ouvrant , on
trouva deux tres- excellens Paftez.
On s'attachoit encor à les regarder
, lors que le petit Amour
qu'on avoit veu dans le Char , parut
au bout de la Table. Il eſtoit
veſtu d'un Tafetas couleur de chair
qu'on auroit crû collésurson corps,
&n'avoit ny Carquois , ny Arc.
Apres qu'il eut jetté ſes regards
Sur toutes les Dames , il prit ainsi
laparole.
B iiij
3.2 MERCURE
Belles , qui parmy vous me menez
triomphant ,
Et qui par voſtre appuy ſoûtenez
mon empire ,
Faites que ſous mes loix tendrement
on ſoûpire ,
Quittez voſtre fierté , je ſuis un
tendre Enfant
Qui n'aime rien tant qu'à voir
rire.
Les traits dont je me fers , je les
prens de vos yeux..
On m'en a fait de juſtes plaintes
.
Ces traits ſont des plus dangereux
;
Et ſi vous négligez d'en guerir
les atteintes ,
Ils feront bien des Malheureux.
Un coeur qu'une Beauté s'attire
, Ne
GALANT.
33
4
:
Ne ſe donne qu'à la douceur.
Et ſouvent , ſans pouvoir fléchir
voſtre rigueur, :
Peu s'en faut qu'à vos pieds un
pauvre Amant n'expire !
Quelle gloire avez- vous de l'in-
L juſte martire
Dont je vous voy payer la plus
fidelle ardeur ?
Belles , fi vous voulez aſſurer
mon empire ,
Il faut laiſſer attendrir voſtre
coeur.
Il femble que les Dames ayent
entré veritablement dans les fentimens
de cet Amour. Car depuis
on n'a entendu parler que depropoſitions
de Mariage agreablement
reçeuës . Enfin la nuit s'avançant,
il fallutſe ſeparer. Ce ne fut pas
Sans que les Chaßeurs eußent fait
d'amples remercimens aux aima-
1.
Bv
34
1- MERCURE
bles Chaßeresses , de l'éclat qu'elles
avoient bien voulu donner à leur
Compagnie. Voilà , Monsieur , ce
qu'avoit à vous apprendre voſtre
tres , &c.
LE MVET.
4. Les agreables Parties ne ſe
peuvent faire ſans le beau Sexe .
Ainſi on ne doit pas s'étonner ſi
l'éloignement des Belles bannit
le plaiſir des Lieux qu'elles ont
quitez. Voyez les plaintes qu'en
fait la Chanſon qui ſuit. C'eſt la
ſeconde que je vous envoye,
notée par Mademoiſelle d'O. La
premiere que vous viſtes d'elle
il y a deux ou trois mois , vous a
déja fait connoiſtre le rare génic
qu'elle a pour la Muſique.
CHAN
4
JO TAPATE
35
aux,
eux,
ries.
daour,
Bownes
2010-
des
qui
me
34
bles
AVI
Con
qui
per
Ait
l'él
le
qui
fait
fec
not
pre
ilv
GALANT .
35
r
CHANSON.
Nos Bergers,
ès Bergers , nos Toupeaux,
,
Toutfeche éloigné de vos yeux,
Nos Plainesne font plus fleuries.
L'on n'entend plus parler d'amour
;
Et quand vous ferez de retour,
Vous ne verrez ny Fleurs , ny Bot
tons, ny Prairies .
L'air enflâmé de nos foûpirs
Afait négliger aux, Zéphirs......
Leſoin de nos triſtes Campagnes.
Venez par des charmes nowveaux
Donnerle calmeànosHameaux,
Si vous voulez encor y trouver des
Campagnes.
Ces Vers ont un tour aiſé, qui
me
36 MERCURE
me feroit dire que c'eſt la Naturemeſme
qui les a dictez ,ſi monſieur
de Linieres ne ſoûtenoit
qu'on en peut faire fans Art. Ce
ſentiment eſt contraire à l'opinion
établie depuis longtemps ,
qui veut que ſi l'étude fait les
Orateurs ,la Nature feule ait droit
de faire les Poëtes. Je vous fais
Juge des raiſonnemens dont il
l'appuye , en vous envoyant ce
qu'il a écrit là- deſſus à Madame
la Ducheſſe de Bellegarde. Je ne
vous dis point que cette ſpirituelle
Ducheſſe merite la reputation
qu'elle s'eſt acquiſe par beaucoup
d'Ouvrages, & fur tout par
la Verſion des Sept Pfeaumes
qu'elle a mis en Vers . Sa Réponſe
ſur cette meſme matiere, vous
dira plus à ſon avantage,que tous
les éloges que je pourrois luy
donner.
A
GALANT.
37
ANA MADAME
LA DUCHESSE
DE BELLEGARDE.
Digne beau Rejetton du Sang de Bellegarde ,
Dans un profond refpect mon ame
: vous regarde ,
Sous vos charmantes Loix on aime
àfe ranger,
Vostre esprit & vos yeux peuvent
tout engager .
Je vous lovë en courant , adorable
Ducheffe
Vos Vers sont comme vous fi rem .
plis de noblesse ,
Que ce n'est pas affez de lire à vos
Amis
Ceux que vous avez faits pour uza
PrinceSoûmis .Les 7.Pf.deDavid.
Vous
38 MERCURE
vous devezà chacun montrer Sans
répugnance
Ce Roy qui fond en pleurs , & qui
faitpenitence.
Ducheffe, une autrefois je diray vos
appas;
En attendant, je veux aujourd'huy
mettre àbas ,
Touchant le don des Vers, l'opinion
vulgaire.
JeSçay, pour monmalheur, que vous
m'eſtes contraire ;
Ne me haïffez point,ſije vous contredits
,
Et daignez excufer mes fentimens
hardis.
Je n'attribûray point à de vaines
Planetes
Les rares qualitezqui forment les
Poëtes ;
Pour Planetes ils ont l'Intelligence,
l'Art ;
Les Vers font des préſens dont l'étudefait
part; Nous
GALANT.
39
Nous ne les obtenons qu'avec beaucoup
depeine ;
LaNaturefansArt n'excite point
la veine,
Puis quemesme il en faut pourfaire
des Chansons ;
La doctrine des Fers a d'austeres
leçons ,
La meſure, les piez , la cadence,&
la rime,
Mais leur bonté dépend duſoin &
de la lime.
Combien dans le travail d'Ecrivains
renommez ,
Pour faire de beaux Vers ont leurs
jours confumez !
Je ne puis donc ſouffrir qu'on donne
àla naiſſance
Ce qu'on doit au travail , qu'anime
laScience.
Horace nous preſcrit en quantité
d'endroits ,
De ronger jusqu'au vif nos ongles.
&nos doigts. Met
40 MERCURE
Mettroit- on ſurdes Vers raturefur
rature ,
S'ils estoient, comme on croit, un don
de la Nature ? い
Pour composer en Vers un Ouvrage
achevé,
On a besoin d'avoir un esprit cultivé.
C'est l'application , une longue habitude
,
La ſcience du monde,& la profonde
étude ,
Qui donnent à nos Vers la grace
& le beau tour ,
Les Livres, les Sçavans, les Dames,
& la Cour ,
Rendent Poëte , & non les vertus
inconnuës
Des feux inanimez qui brillent
dans les nuës.
1
L'Art , pour tourner des Vers , est
plus ingénieux
Que toute la Nature , & les Flambeaux
des Cicux. Ho
GALANT. 41.
Horace n'avoit pas une veine facile
,
Il veilloit pour un Vers aussi bien
que Virgile.
Ce dernier , dont le nom ne périra
jamais ,
Pour en faire dix bons , en rajoit
cent mauvais.
Malherbe parmy nous,&legalant
Voiture,
Mettoient pour bien rimer, leur ame
à la torture .
Racine, & Despreaux, que je prens
àtémoin,
Auroient- ilsfans travailporté leur
nom si loin ?
Sous les regles des Vers les ames
Sont gefnées ,
Le Tartuffe à Moliere a couſté des
années ,
Et l'on ne sçait combien Corneille
Se peina ,
Quand il mit en lumiere , ou le Cid,
ou Cinna. Ces
42 MERCURE
Ces exemples font voir que l'Art
&la lecture
Inspirent le Poëte , & non pas la
Nature.
Je la conte pour rien , pour un nom
Specieux,
Pour un Guide malfeur,ſans raiſon,
&fans yeux.
Voit- on faire des Vers aux Hommes
de Village?
Noftre Nature au plus n'est qu'un
Arbre fauvage ,
Qui neportejamais qu'un miserable
fruit ,
Et non pas comme ceux qu'unEspalier
produit.
Quesçauroit- ilpartir de la Nature
inculte?
C'est une terre brute , où tout croift
en tumulte.
Aux ames comme aux fruits,la culture
fait tout,
Etdequoy l' Ignorant peut- il venir
àbout , Hors
GALANT.
43
Hors d'une Piece informe,&de ſens
dépourvevë ,
Ou d'un méchant Couplet , qu'on
chante dans la Ruë ?
L'Art de faire des Vers ne vient
point du hazard ,
Celuyde les polir est encor un autre
Art.
Aumépris du genie , & d'un Vers
tres-facile ,
Quand le docte Malherbe écrit
que Theophile
Se meſloit d'un Mestier qu'il n'en
tendoit pas bien,
Ilfappe la Nature , & ne l'estime
rien.
Moliere , dont l'efprit fait honneur
à la France ,
Et qui fe fert si bien de Plaute &
de Térence ,
Montafur le Parnaſſe à quarante
paſſez;
Ses Vers , fans un grand Art , auroient
efteforcez En
44
MERCURE
En composant des Vers , c'est une
double geſne ,
Que cellede les faire,&d'en cacher
la peine.
Je voudrois qu'on revinst de ce
dogme impoſteur ,
Que l'Homme est né Poëte, & non
pas Orateur,
Puis que l' Art parle en Vers , & la
Nature en Profe ,
Et que le Villageois fans Art plaide
SaCause.
REPONSE DE MADAME
LA DUCHESSE
DE BELLEGARDE.
Itun'es pas le Dieu , qu'on dit
qui fait rimer,
Où prens -tu les attraits dont tuſçais
t'exprimer ?
Ces Vers fi pleins d'esprit, ces charmantes
manieres , Qui
GALANT.
45
Quifont que tous les temps n'ont
fourny qu'un Linieres ;
S'ils ne font des Enfans de l'Etude
&de l'Art,
Oferoit on penser que ce fust du
Hazard?
Celuy- cy fait des coups qui font
inimitables.
L'Etude quelquefois nous rend dé-
Sagreables , T
Et raisonnant ainsi sur ces effets
divers ,
LeHazard pourroit bien avoirpart
àtes Vers.
Mais pourroit- on juger que son incertitude
Agiroit feurement comme feroit
l'Etude?
Non, il ne peut réglersa route , ny
Ses pas;
On trouve en le ſuivant , ce qu'on
ne cherche pas .
Jamais un bon Esprit ne s'y laiſſa
conduire, L'on
46 MERCURE
L'on ne connoist que trop qu'il eft
propre à nous nuire,
Et qu'il faut éviter ſes ſentiers
égarez,
Où l'on ne voit courir que les De-
Sefperez
Iln'a donc pointdepartà ces rares
merveilles,
Dont tu viens enchanter l'esprit
par les oreilles ;
LeHazardn'a rien fait à tes belles
Chansons ,
Qui donnent au Public defi doctes.
Leçons.
Mais quoy ! tu ne veux rien devoir
àla Nature ,
Tu rejettesſes traits en luyfaisant
injure ;
Ilſemble en t'écoutant, qu'elle travaille
en vain,
Que tout est imparfait quand il
part de ſa main.
honte,
Enfin en t'écriant, tu nous disàſa
Qu'el
GALANT..
47
Qu'elle n'a riende bon,& que l'Art
lafurmonte.
Tu tiens qu'elle ne peut produire de
beaux Vers ,
Et qu'ils feroient fans l'Art des
fruits toûjours amers.
Je ne te puis celer que j'aimerois
mieux croire
Que tes Versfont des fleurs , dont le
fruit est la gloire.
Décide sur ce point ; je m'en
porteàtoy ,
rap-
Et de ton sentiment je me fais une
Loy.
Ges Autheurs , dont tes versdépeignent
la grimace ,
Ont-ils cueilly des fruits , ou des
fleurs fur Parnasse ?
Il est vray que fans l'Art les fruits
n'ont rien de bon ,
La Nature pour eux ne fait qu'un
Sauvageon ;
Ce qu'ils peuvent avoir de part à
fes largeſſes , C'est
48 MERCURE
C'est la fidelité qu'elle garde aux
especes ;
Mais , Linieres , les fleurs naiſſent
plus noblement ,
LaNature ſe plaiſt à leur ajustement
,
Son ame pour les fruits paroist indiferente,
Aproduire des fleurs elle est moins
négligente.
Qui pourroit égaler au retour du
Printemps
Les aimables couleurs dont elle orne
nos champs?
Etfur le point du jour, au lever de
l'Aurore ,
Voyant naiſtre àfoiſon les parures
de Flore,
Tous ces parfums charmans qui s'épandent
par tout,
Rempliſſant nos Forests de l'un à
l'autre bout ,
Donnent avec raiſon au renaiſſant
Bocage
4
Sur
GALANT.
49
Sur les Palais dorez le lustre &
l'avantage.
Je trouve que les fleurs ne doivent
rien à l' Art
Qu'elles n'ont pas besoin d'étude,
ny de fard.
4
Vois briller une fleur que le Soleil
a peinte ,
Qui n'a reçeu du vent d'infulte,
ny d'atteinte,
Quivient dans nos Vallons toûjours
Sans y penser ,
Iln'est point de beauté qui puiſſe
l'effacer;
Elle paroist au jour avec ſon innocence;
Les autres font de prix par quelqueextravaganceh
D'un Reſveur, ou d'un Fou , qui ne
Sçait ce qu'ildit,
Qui cherche le moyen dese mettre
en crédit ,
Novembre 1680. C
1
so MERCURE
Etparoiſtre éclairé comme un Esprit
fort rare ,
Quand il montre une fleur d'un
coloris bizarre.
Pour moy, j'ay bien souvent blâmé
ces Curieux ,
Qui venant m'étaler ce qu'ils avoient
de mieux,
Mevantoient une fleur , l'objet de
leurs caprices ,
L'effet de leurs travaux ,& de
mille artifices ;
Mais aumépris de l' Art , & d'un
SoinSanspareil,
Ilfalloit tous les jours la montrer
au Soleil ,
Et qu'à l'air du matinelle fuft exposée,
ce rofée.
Pour nourrirſes attraits d'une dou-
Que l'Art en cet endroit me paroist
ignorant !
One
GALANT .
SI
Une fleur n'en reçoit aucun bien
apparent ,
Puis qu'apres tant de Soins je la
trouvois moins belle
Que celle qui naifſſoit par laſaiſon
nouvelle.
Ie ne compte pour rien quelques
feuilles de plus ;
Mais finiſſons icy ces discours superflus.
Si les Vers font des fleurs, dis- moy,
je te conjure ,
S'il faut fur leurſujet détruire la
Nature,
Etfi ce font des fruits , j'avoûray
franchement ,
Que je doy tout ceder à ton rai-
Sonnement.
Il ne faut pas s'étonner ſi la
Nobleffe de France paroiſt ſi
habile dans le métier dela Guerre
dés fes premieres Campa-
)
Cij
52
MERCURE
!
gnes. On n'y peut eſtre mieux
inſtruir qu'elle l'eſt dans les Académies
, & fur tout dans celle de
monfieur Bernardi , où l'on fait
tous les Exercices Militaires
que peut ſouhaiter un Gentilhomme
, qui , au fortir de l'Académie
veut ſe ſignaler dans les
Armées de ſon Prince. Je vous
ay déja parlé d'un Fort que
monfieur Bernardi fait attaquer
tous les ans. Voicy ce qui s'eſt
paffé la derniere fois dans cette
Attaque. Le Lundy ſeizième
jour de Septembre,quatre- vingts
Academiſtes , tres-bien armez ,
fortirent au ſon des Fifres, Tambours
, Trompetes & Hautbois,
&ſe rendirent auprés des Chartreux.
(C'eſt le lieu où eſtoit conſtruit
le Fort. ( Monfieurle Marquis
de la Chaſtre, qui eſt un des
plus adroits Gentils- hommes du
Royau
L
GALANT... 53
1
Royaume , s'eſtant trouvé en ce
temps- là Doyen de l'Academie,
avoit pris pendant deux mois
le ſoin de dreſſer cette Nobleſſe
, qui estoit ravie d'avoir
un Chefde cette naiſſance , &
ſi ſçavant dans les Exercices,
ce Marquis n'ayant rien oublié
pendant deux ans de ce qui
pouvoit l'y rendre parfait. Il
employa cette premiere journée
à reconnoiſtre le Fort avec ceux
qu'il commandoit , & ils pafferent
deux ou trois heures dans
la campagne aux environs de la
Place , à eſcarmoucher & attaquer
quelques Partis des Ennemis
qui ſe rencontrerent fur leur
paſſage, & qui farent fortement
repouſſez , ou entierement défaits
, mais avec tant de chaleur
& d'adreſſe , que des Officiers
qui ont commandé pendant dil
Cij
54
MERCURE
verſes Campagnes , ne ſe purent
empeſcher d'en témoigner leur
ſurpriſe, Le ſecond jour que l'on
retourna au Fort , cette même
Nobleſſe fut commandée par
monfieur le Marquis de Joyeuſe,
M. le Marquis de la Chaſtre
eſtant party pour aller ſervir le
Roy dans un des meilleurs Regimens
de France,où il a plû à Sa
Majesté de luy donner de l'employ.
Tout ce qui ſe paſſa ce
jour- là, ne fut pas moins glorieux
pour ces jeunes & illuftres Combatans
, que ce qui s'eſtoit fait la
Premiere fois. Il y avoit plus de
cent Soldats dans le Fost. Ils firenten
tres-grand feu auffi-tot
qu'ils curent découvert les Ennemis,&
ils le continuerent pendant
deux heures avec toute la
Moufqueterie , & cinq ou fix
Pieces de Canon . Les Affaillan's
voyant
GALANT.
voyant que le jour baiſſoit,furent
obligez de faire retraite. Monſieur
le Marquis de Joyeuſe ſe fit
connoiſtre dans cette rencontre
pour le digne Fils d'un Pere , qui
a eſté eſtimé un des plus braves
Hommes de France. On ne retourna
au Fort que longtemps,
apres ; & le jour qu'on s'y rendit
pour la troifiéme fois, nos jeunes
Soldats furent de nouveau
commandez par ce Marquis. Ils
inveſtirent la Place fous fa conduite,&
drefferent leurs Bateries.
Le feu des deux Partis fut encor
plus grand qu'il n'avoit eſte les
deux autres fois, à cauſe du grand
nombre de Bombes , & de Grenades
qu'on jetta de part & d'autre.
La quatrième journée donna
à cette jeune Nobleſſe de nouvelles
occafions de ſe ſignaler.
Monfieur le Marquis de Joyeuſe
C
Cij
56 MERCURE
ayant quitté l'Académie apres
deux ans d'Exercice, Monfieur le
Marquis de Chalmaſel remplit ſa
place. Il ne fit pas moins paroiſtre
de courage & d'habileté dans le
nouveau Commandement qui luy
eftoit échu , qquu''eenn avoient fait
voir les deux premiersCommandans.
On admira fa bonne mine,
& fon air qui estoit tout àla fois
fier , galant , & noble. Ce fut
fous ce nouveau Chef qu'on
commença à prendre les Dehors
de la Place , & qu'apres avoir
achevé les Lignes & approché
toutes les Bateries , on fit encor
un feu extraordinaire? Il dura
plus de trois heures. Cependant
ceux de la Place ayant voulu
faire quelques Sorties furent
preſques tous défaits, ou reſterent
prifonniers. Onne retourna
au Fort que ſur la fin du Mois
d'O
GALANT.
57
$
d'Octobre , & cette cinquiéme
journée fut encor plus chaude
que les précedentes. Les Tranchées
ayant eſté ouvertes ce
jour-là ſur les trois heures aprés
midy , on eſcarmoucha longtemps
, & enfin apres qu'on les
cut pouffées juſques aux Foflez
duFort , on fic un feu fix prodigieux
, que plus de ſi mille Perſonnes
qui estoient accouruës de
tous coſtez pour voir cette Attaque,
en firent voir leur ſurpriſe,
auffi- bien qu'un Officier general
qui a autrefois commandé les
Armées du Roy , & qui fe trouva
préſent. Il dit, qu'il ne pouvoit
concevoir comment dejeunes Novices
dans le Mestier de la Guerre,
faisoient des chofes dont les plus
anciens Soldats auroient de la peine
àvenir à bout . La fixiéme journée,
qui fut le neuvième de ce
C V
58 MERCURE
Mois, fit encor plus de bruit , &
fut plus glorieuſe pour tant de
jeunes Guerriers , que n'avoient
eſtétoutes les autres .On attacha
ce jour- là les Mineurs à la Place.
On l'eſcalada l'Epée à la main, &
on fut trois grands quart-d'heures
à ne voir que des Grenades,
des Bombes , des Carcaſſes , des
Pots,&des Lances à feu en l'air,
tandis que de tous coſtez on faifoit
joüer des Mines , où celuy
qui gouverne cette Academie
fe trouva pendant quelque temps
fi couvert de feu , de fumée
& de pouſſiere , qu'on ne pouvoit
plus le diftinguer. Comme
il eſt fort aimé de cette Nobleſſe,
ceux qui estoient dans les
premiers Rangs ſe jetterent dans
le meſme embarras avec une
intrepidité fans pareille. Ce fut
en cette occaſion que ſe fignalerent
GALANT.
J 59
d
2
D
lerent Meſſieurs les Marquis de
Maiſonſeule,de Fuſſey , de Ver+
vins , de Haſſelt , de Vieux-Pont,
de Verclos, de Bridieu , d'Eſtrades,
de Breves , de Ceilonne, de
Saint Simon & quinze ou vingt
jeunes Seigneurs tant Etrangers,
que des meilleures Maiſons du
Royaume , dont les noms font
échapez à ceux qui m'ont fait
raport de tout ce qui s'eſt paflé
dans les fix journées de cette,
Attaque. Je dois adjoûter icy
qu'apres la priſe du Fort , Melſieurs
le Marquis de Boufols , da
Noify, de Breauté , & de Florac,
firent pendant une demy-heure
tous les Exercices du Drapeau,
qu'ils ſe lancerent les uns aux
autres avec autant d'adreſſe & da
de force , qu'ils auroient fait de
ſimples Javelots , apres quoy , les
Baraques ayant eſté brûlées , on
re
60 MERCURE
L
retour à l'Academie avec l'aplaudiffement
general de tous ceux
qui avoient eſté témoins de ce
petit Apprentiſſage de Guerre,
qui ſe fait preſque tous les jours
en particulier. Pluſieurs Dames
ayant eſté il y a quelques jours
chez monfieur Bernardi , pour
voir monter àchevalles Gentilshommes
de cette fameuse Academie,&
y eſtant arrivées dans le
temps qu'on exerçoit monfieur le
Chevalier de Saucour , monfieur
le Comte de Taxis le jeune , &
M. le Marquis de Belmaux , qui
n'ont encor que quatorze à quinze
ans , elles s'écrierent fur leur
bonne grace & fur leur adreſſe,
& dirent en les admirant , auffibien
que quelques autres de leurs
Camarades preſque de mefme
taille , & de mefme âge , qu'elles
GALAN T. 61
1
1
les auroient volontiers donné la
moitié de leur Bien pour avoir
des Enfans auffi bien faits , &
auſſi adroits .
On eft fort obligé aux Peres,
des foins qu'ils prennent de ce
qui regarde la belle éducations
mais je ne ſçay ſi l'autorité que
leur donne la Nature , doit eſtre
auffi abfolue que la plupart ſe le
perfuadent . Du moins eft- il des
rencontres,où il feroit bon qu'elle.
fuſt bornée , tous les eſtats qui
engagent pour toûjours eſtant
d'une fi grande importance, qu'il
eſt fort rare que nous évitions
d'eftre malheureux quand on
diſpoſe de nous malgré nousmeſmes.
Vous en trouverez un
exemple remarquable dans la
el
Lettre que je vous envoye. Elle
eſt d'une Dame qui écrit ſi juſte
,
le
2 que vous perdriez beau-,
coup,
62 MERCURE
coup , fi vous appreniez d'un autre
que d'elle, ce qui est arrivé à
une de ſes Amies , morte depuis
peu. C'eſt moins le recit d'une
Avanture particuliere , qu'un
abregé de toute la vie. Il ſeroit à
ſouhaiter que cette Dame ſe fuſt
eſtendue un peu davantage, des
Incidens auffi finguliers que ceux
qu'elle marque ne pouvant eſtre
trop bien éclaircis .
J
20 79 80989903959 1973-8973 1973 2069 40909 1908
ion
LETTRE
DE MADAME G***
7001
AIMONSIEUR V
votimeson
Ay bien d'autres Enigmes à
I developer
fieur. Elle est courte & bonne , &
celle qui se preſente à mon esprit
est tres-fâcheuse, &n'a pas moins
d'éten
GALANT..
63
*
t
S
d'étendue que l'Eternité. Le mot
eft la Mort , & c'est celle d'une de
mes intimes Amies queje viens d'aprendre.
Vous l'avez veuëpar hazard,
&je vous en ay parlé mille
fois ,maisje ne croy pas vous en avoir
affezdit,&fon histoire est trop
finguliere pour ne vous en fairepas
une fidelle Relation , & tres veritable
dans toutes ses circonstances.
Comme vous estes Phiſionomiste,
vous pourrez d'abord exercervostre
Artfur fon Portrait. C'est par où
je commenceray à vous parler de
cetteAmie, que auffi ten- j'aimois
drement qu'elle m'aimoit. C'estoit
une claire Brune qui avoit le teint
blancGuny,laforme du visage ova.
le, les cheveux extrémement noirs,
&friſez naturellement , les yeux
petits , mais fi brillans & fi pleins
de feu , qu'il estoit impoſſible de les
voir , que l'on n'en fust ébloüy .
Rien
64 MERCURE
Rien n'aprochoit de la beautéde
Sa bouche. Ses dents blanches &
bien arrangées , faisoient connoi.
ſtre la bonne diſpoſition de fon
Corps. Elle avoit la gorge belle,
les bras ronds , les mains admirables
, & une si grande liberté en
toute sa personne , qu'il suffisoit
de la voir pour juger de fon adreſſe
à la Dance. Sa taille estoit mediocre
, &fon embonpoint proportionné
àla hauteur. Pourson agrément
, c'est ce que je ne sçaurois
vous representer , n'ayant jamais
veu de Belle qui plust si generalement
qu'elle faisoit. Elle avoit
T'esprit fin , penetrant & agreable,
l'eut toûjours si formé , que dés
l'âge de huit ans , on estoit surpris
de l'entendre raifonner. Elle estoit
gaye & chagrine , complaisante
& inegale , enjoüée & mélancolique
, genéreuse , bonnes glo
rieuse,
GALANT. 65
is
it
e
コー
rieuse , & fiere. Elle vouloit estre
aimée de l'un & de l'autre Sexe,
chantoit bien , touchoit de mesme
le Luth , & quand elle avoit
quelque chagrin ,Jon Luth &Sa
voix luy ſervoient si parfaitement
à l'exprimer , qu'elle ne manquoit
jamais de faire des conqueſtes
en cet état. Si de cette extremitè
elle paſſoit dans ses gayes
humeurs , on estoit en doute lequel
on devoit le plus aimer, onde fa
joye , ou defa triſteſſe. Elle estoit
Seule Heritiere d'un Pere &d'une
Mere extremement riches . VnGentilhomme
de fon voisinage l'aima
dés sa naiſſance , & l'aima éperduement
; mais on peut dire auffi
que dés ce temps- làelle eut de l'aversion
pour luy. Plus iltâchoit de
luy plaire , moins elle se contraignoit
pour luy déguiser ſa haine.
Quand elle cut douze ans , fan
le,
Pere
66 MERGURE
Pere &Sa Mere refolurent de la
marier à ce Gentilhomme , dont le
merite & des raisons particulieres
de Famille les obligeoient à
fouhaiter l'alliance. La jeune Demoiselle
n'oublia rien de tout ce
qu'elle pût s'imaginer de plus touchant
, pour les détourner de ce
deffein , mais elle ne pût vaincre
leur opiniâtreté fur cela. Elle fit
Parler au Gentilhomme, pour lefasre
renoncer à la recherche , & ne
pouvant rien obtenir, elle luy parla
elle mesme , & luy protesta que
s'ils'obſtinoit à la vouloir prendre
des mains de fes Parens fansbe
confentement defon coeur , elle be
rendroit le plus malheureux de tous
les Hommes. Elle luy
mefme chose huit mois durant fans
chanta la
que cela post diminuer l'ardear
qu'il avoit de la poſſeder. Enfin
elle cut à peine treize ans , qu'on
VOU
GALAN T.
67
de
یم
voulut abfolument qu'elle l'époufast.
Il n'y a aucun tratageme
qu'elle ne mist en usage pour faire
changersa destinée, dontfon Pere
&Sa Mere vouloient diſpoſerfouverainement
; & voyant que tout
cela estoit inutile , elle dit au Gentilhomme
, le jour qui preceda celuy
Ses Noses,qu'iprije bbiieonn garde à
la violence qu'il allort luy faire,
qu'elle n'épargneroit ny le fer, ny
le poison pour s'en vanger .
que si ces moïens - la luy man
quoient , elle l'étrangleroit deſes
propres mains quand elle en pourroit
trouver l'occaſion. Cesmenaces
ne le firent pas balancer un fenk
moment à ce qu'il avoit àluy repondre.
Il se jetta àses pieds , &
luy dit de la maniere du monde la
plus tendre , que si elle estoit
fs capable d'entreprendre contre luy
ilaimoit mieux mourir desa main,
*
010
0 % que
68 MERCURE
que vivrefans elle.Cette refolution
la mit dans un tel emportement,
qu'elle se déchaîna jusqu'à luy dire
qu'elle exposeroit son honneur
même pour luy donner le plus mortel
déplaisir ; & que malgré fon
extraordinaire patience , qu'elle
appelloit lacheté , stupidité &
baffeffe , elle trouveroit moïen de
le mettre au deſeſpoir. On les maria
apres ce beau Dialogue. La
Mariée parut furieuse toute la
journée ; mais comme elle estoit
fortjeune, on espera que le timps
la raifon la feroient entrer dans
Sondevoir. Quelques unstrouvoient
> le Marié bien bardy, & doutoient
fort qu'il pust avoir affez de bonheur
pour apprivoiser cette farouche&
jeune Lionne. Quand on les
eut menez dans leur Chambre, elle
nefit aucune façon pourse mettre
dans le Lit ce qui obligea la
Com
GALANT.
1.
08
de
A

bone
le
ell
t
la
Com
Compagnie de se retirer plutost.
Tout le monde estant forti , elle
pria ce Gentilhomme de laiſſer
de la lumiere ; & quand il vint
pourprendre place aupres d'elle,
alors tirant un Poignard qu'elle
avoit caché , elle luy jura que
s'il paſſoit la marque qu'elle fit,
elle lay perceroit le coeur , & ne
Seferoit pas un meilleur quartier
à elle- mesme. Elle ajoûta , que
s'il vouloit ne rien entreprendre,
laiſſferoit en repos...Je vous
Laiſſe àpenser , Monsieur , s'ils en
eurent beaucoup cette nuit- là l'un
& l'autre. Ils pafferent trois ans
tous entiers de cette maniere,fans
que la Dame ceſſaſt d'éprouver
une patience qu'elle ne put mettre
àbout . Le Gentilhomme afſaya
de la gagner par le moien d'une
Demoiselle qu'elle aimoit fort , &
ellele
dont elle fit fa Confidente , ne
Sca
70 MERCURE
Sçachant pas qu'elle avoit une
intelligencefecrete avecſon Mary.
Pour la mieux tromper , ils affe-
Eterent tous deux d'avoir de l'antipatie
l'un pour l'autre ; & afin de
s'en faire du mérite,le Mary di-
Soit à ſa Femme qu'il se contraignoit
àfoufrirſa Confidente,pour
luy faire voir qu'ilsçavoit sefurmonter
à cause d'elle fur toutes
choses. Enfin croyant qu'elle changeroit
d'humeur fi elle estoit moins
en folitude , il luy propoſa de qui.
ter la Campagne ou ils demeuroient
, & d'aller dans une Ville
de leur voisinage où ily avoit beaucoup
de Nobleffe. Elle y confentit
volontiers , & crût qu'elle feroit
mieux reüffir le deſſein qu'elle avoit
formé dansſon esprit, de donner de
lajalousie à ſon Mary , en faisant
quelque galanterie , qui ne fust
pourtant criminelle que dans l'aparen
GALANT.
t
لا
parence. Elle decouvrit ſa pensée
àſa Confidente , qui luy reprefenta
le danger auquel elle s'expofoit
; mais elle luy répondit qu'il
n'y avoit que cette voie pour obligerfon
Insensible à la maltraiter,
& à luy donner lieu par là de
poursuivre la Separation qu'elle
Souhaitoit. Ils partirent donc , &
parurent en cette Ville avec éclat.
Ils furent de tous lesplaisirs , &
laDame qui estoit fort aimable
nemanqua pas à faire des Soûpirans.
Comme ellen'avoit de cruanté
que pour fon Mari , dont elle
ne faisoit pas un mistere , elle se
montra fi douce à un jeune Marquis,
qu'il s'attacha aupres d'elle.
Il estoit étourdi , & de ces Gens
quise croient dignes de bonnes fortunes
autant par leur qualitéque
par leur merite. Ilfutparticulierement
choiſt de la Dame , commele
plus
72 MERCURE
plus propre à ſa vangeance , parce
qu'il ne luy plaifoit point du
tout , &qu'ainſi ſans estre criminelle
, ny courir aucune riſque de
l'aimer , elle en pourroit faire le
Semblant. Ce Semblant fit faire
des avances à la Dame. Le Marquis
crût devoir en profiter. Il la
preſſa , & luy dit des choses qui
la mettant dans quelque embarras,
luy firent prendre pour luy une
horrible aversion. Elle s'en ouvrit
à fon Amie , qui ne manqua pas
de la faire ſouvenir de ce qu'elle
luy avoit prédit qui arriveroit.
Le Mari Sçavoit tout le fecret
de fon coeur par cette Amie , &
ne se laſſoit point de luy donner
toutes choses à souhait , tant pour
Ses habits & son équipage , que
pour d'autres dépenses ou les Femmes
ont du parchant. Il la preffoit
de ſe divertir en toutes rencontres,
&
GALANT.
73
& témoignoit de la joye de voir le
Marquis chez luy. La Dame Se
contraignoit toûjours à luy faire
bonne mine , mais elle nefe connois-
Soit pas de dépit lors qu'elle estoit
Seule avec ſa Confidente. Elle luy
diſoit que fon Mary estoit l'unique
en ſon espece , & qu'elle ne sçavoit
plus quelles mesures prendre pour
parveniràses fins. Ilſefit unepromenade
à la Campagne, oùle Marquis
trouva des occaſions plus favo
rables qu'il n'en avoit encor cues
pour prendre des ubertez avec la
Dame. Il voulut ménager l'occafion.
& voyant qu'elle s'offenfcit de ſa
hardieſſe , il lay dit qu'il ne luy
demandoit rien queſa conduite, ſes
yeux &fes manieres , ne luy euffent
permis d'esperer. Quoy , s'écriat-
elle brusquement , vous ne vous
eſtes pas apperçen que je ne faifois
toutes ces choſes qu'afin de
Novembre 1680 . D
74
MERCURE
déplaire àmon Mary , & m'attirer
fes reproches , ſans que jamais
j'aye eu la penſée de favorifer
voſtre paffion ? J'avoue que
ma conduite n'a pas eſté raiſonnable
,& je la condamne , puis
qu'elle m'a attiré ce que vous
m'avez dit de fâcheux. Le Cavalier
quife crût joué, & qui n'enten-
-doit point de raillerie fur ceChapitre
, luy dit des chofes piquantes.
La Dame le regarda fiérementſans
luy répondre , & alla rejoindre la
Compagnie , qui ne s'étonna pas du
changement qu'elle remarqua fur
fonvisage. Elle eut bien de la peine
àdemeurer encor quelques heures en
ce lien ; & comme l'on estoit accoûtuméà
la voirpaſſer en un instant
de la joye à la triſteſſe , onluy donna
toute liberté de s'en aller. Son
Mary fut le premier qui luy parla
du retour ; & lors qu'ilse vit feul
avec
GALANT.
75
avec elle , il luy demanda avec ſa
douceur ordinaire , le ſujet de l'embarras
qu'elle avoit marqué. Elle ne
luy fit aucune réponse , &se laiſſa
aller à une si grande absence d'efprit
, quefans fonger qu'ilfust aupres
d'elle, elle s'écria ; Quoy , je
feray toûjours malheureuſe par
ma faute,& affez méchante pour
abuſer des bontez du plus honneſte
Homme qui fut jamais ? Ses
Soûpirs ,ſuivis d'un tres grandfaifiſſement
, penſerent la fuffoquer.
Son Mary, quoy que vivement touché
de l'état où il la vit , ne luy
parla presque point , dans la peur
qu'il eut d'aigrirſa douleur. Enfin
tout en pleurs auffi bien qu'elle , il
tomba àses genoux, & les embraffant
amoureusement ; Helas,dit- il,
pourquoy faut- il que je faffe le
chagrin d'une. Perſonne que j'aime
avec la plus forte paffion ?
Dij
76 1
MERCURE
Cette Femme plus agitée qu'auparavant
,se jeitaà son col, & luy
demandant pardon avec des torrens
de larmes , elle luyfit des excuses
fi touchantes , qu'il demeura évanouy
entre fes bras. Il revintàluy,
&par un effort extraordinaire de
la Nature, ilfefit un bouleverfemet
entier dans tous fes efprits , quiluy
fit rendre lefang quaſi partoutes
les parties defon Corps .Il crût mouvir
, & le tendre adieu qu'il dit à
fa Femme , acheva de la gagner.
Les Medecins jugerent qu'il ne
pourroit revenir d'une maladie fi
dangereuse , tant qu'il feroit aupres
d'elle , mais on eut beau dire,
il ne voulut point acheter la vie
à ce prix , au contraire il deman.
doitfans ceſſe à la voir , &unseul
quart d'heure d'éloignement luy
estoit insuportable. Its fe donnoient
àl'envy des témoignages d'un par
fait
GALANTIM 77
1
1
fait amour ; & enfin la langueur
du Mary continuant ilfitfon Testament
,& laiſſa la Dame maîtreffe
de tout fon Bien , quay qu'elle fust
groffe. Il vescut jusqu'à ce qu'elle
fust accouchée d'une Fille , qu'il lui
recommanda, comme le gage de leur
mutuelle tendreffe . Elle fut inconfolable
de fa perte , dont elle reconnut
la grandeur. Elle reflechiffoit
fort ſouvent fur ce que la douleur,
ny tout ce qu'elle avoit faitfoufrir
àfon Mary, ne l'avoient point abbatu
, & que la joie de l'avoir veuë
revenir à elle mesme , l'avoit fait
mourir. Elle fongeoit que n'ayant
encor que dix- neuf ans, elle eust pû.
paſſerplusieurs années avec lui, &
reparer par mille marques d'une
veritable affection , tous les
chagrins qu'elle avoit cherchéà luy
causer, & cette pensée la desesperoit:
Auffis'abandonnoit- elle à de fi
Diij
78 MERCURE
noires humeurs , qu'on ne lapouvoit
tirer d'un Cabinet qu'elleavoit
fait tendre de deuil , & qui n'estoit
orné que de Testes de Morts , &
d'Objets lugubres . Ces tristes
occupations faisoient appréhender
qu'il n'arrivaſt quelque defordre
dansſon eſprit , mais on n'osa faire
aucun effort pour l'arracher de fa
Solitude. Le passé faisoit connoištre
qu'il estoit neceffaire qu'elle
Surmontast elle-mêmefon tempérament.
Sa Fille estant fort jolie,
elle se la faisoit apporterſouvent
dans ce Cabinet , & apres l'avoir
longtemps regardée , elle lay diſoit
ensoupirant ; Si tu ne reff mblois
à ton Pere , je ne te voudrois jamais
voir. J'eſpere que tu n'auras
rien de mes méchantes humeurs,
& qu'il t'aura laifle fa conftance
, ſa bonté , & mille vertus
qu'il poſſedoit , & c'eſt
pour
GALANT .
723
pour cela que je te feray élever
avec foin. Elle demeura dix- huit
mois en cet état & on n'auroit pû
l'obliger à quiter ce lieu ,ſi ſes Parens
n'euſſent découvert unePartie
que des Gentilshommes avoient
faite de l'enlever , pour estre maîtres
de ſes grands Biens .Quand elle
en fut avertie, ellese figura le mal
heur qui luy pouvoit arriver.
Il luy parut si affreux , qu'elle se
laißa conduire dans la Capitalede
Sa Province. Cefut en cettegrande
Ville que je la vis la premiere fois,
&que nousfiſmes amitié ensemble.
On la tira peu à peu deſavic méla
colique. F'y contribuay plus qu'aucune
personne , carpar un caprice
qui avoit toûjours de l'ascendant
fur elle,plûtoſt quepar mon mérite,
elle vint à m'aimer ſi fortement,
qu'il luy étoit impoſſible de vivre
Sansmoy , ny defouffrir que j'en ai-

Diiij
86 MERCURE
maſſe aucune autre . Quandje luy
difois que j'avois fait des Amies à
quij'avois donepart dans mon coeur,
avant queje l'euſſe veue; Arrachez.
leur donc ce coeur , me diſoit- elle
avec le plus agreable emportement
du monde, car je le veux avoir toute
ſeule . Quoy , voudriez- vous ,
pour me punir de mes injustices,
me faire fentir le tourment d'aimer
, & de n'eſtre point aimée ?
Comme elle m'avoit contéſes avantures
, elle me diſoit ausi toutes ses
pensées, & étoit si engageante quad
elle cherchoit à p'aire , qu'elle auroit
touché toute autre que moy. Tout
ce qui luy est arrivé n'est pas moins
fingulier queſurprenat ; mais avant
que de vous parler de fa mort , il
faut vous apprendre celle d'un
Amant qu'ellefit, lors qu'elle arriva
dans la ville où elle s'estoit retirée.
Elle alla d'abord chez une Dame
qui
:
GALANT.M
qui estoit de ſa connoiſſance , en
attendant qu'elle eust un chez elle.
Cette Dame avoit un Parent de
bonne mine, bien fait,& qui préſumoit
beaucoup de luy. Il estoitfier,
glorieux , & n'ayant jamais aimé ,
parce qu'ilne croyoit persone digne
defesfoins. Ils'estoit divertyſouvet
avec sa Parente, de ce que la charwante
Veuve avoit faitfoufrir àfon
défunt Maryl'assurant qu'elle ne
L'auroit pas tant fait endurer. Il
estoit chez etle lors que la Veuve
arriva . Malheureusement pour
Luy , elle s'estoit mife dansses gayes
bumeurs,& apres qu'en embraffant
fon Amie , elle tuy cut dit qu'elle
venoit se mettre à couvert de
la perfecution des Hommes , elle fit
fi finement lepoxtrait des Gens quis
La vouloient enlever , en plisam
ta avce tant de grace &parut sit
belle aux yeux du Parent, qu'on peut
Dv
82 MERCURE
dire qu'elle le bleſſa à mort du premier
deſes regards . Ilſemesla dans
la conversation,&luy marquaauffi.
bien quefa Parente , l'empreſſement
qu'il auroit de lafervir. La bizarrerie
& l'inégalitéde cette Dame,
avec la reſſemblance qu'il trouvoit
de fon humeurà lafienne , luy firent
prévoir de funestes ſuites de
l'amour qu'il commençainfenfiblementàfentirpour
elle. Il n'enjugea
que trop bien , car durant huit années
qu'ilsfurentſouvent enſemble,
elle luy marqua tant de fierté , &
parut si refoluë à ne s'engagerjamais
, qu'ayant beaucoup de respect
pour elle , & craignant d'ailleurs,
comme il estoit bien déconforté,
qu'elle ne luy dit quelque chose qu'il
n'eust pûsoufrir, il ne luy ofa parler
de ce que toutes ses actions luy apprenoient.
Cefut la caufe defa langueur.
Ilchangeade telleforte, que
l'on
GALAN T. 83
l'on commença de croire qu'ilne vivroit
pas encor longtemps . Ilſe traîna
tant qu'il pût dans les lieux où
cette aimable Perſonne avoit accoutumé
de venir ; & comme nous
n'eſtions guére l'uneſans l'autre,j'avois
connoiffance de ſes peines, & le
plaignois d'un amour qui luy devoit
estre infructueux. le fus obligée
de quiter mon Amie pour des
affaires de la derniere importance ,
quim'appelloient à cinquante lieuës
de là. Pendant mon voyage, ce pauvre
Amant fut tout-à-fait arreste
au Lit.Le quatrième jour deSamaladie,
il fit affembler les Medecins,
qui apres une Conſultatio en forme.
l'avertirent qu'il estoit temps qu'il
Songeaſt à se détacher du monde.
Le bruit s'en répandit bientoſt dans
la Ville. La Parente en fut ex
trémement affligée, & la belle Veuve
y prit grande part. Elle ne pou
voit
84 MERCURE
voit pourtant croire qu'ilfustfipres
de fa fin ; & dans le temps que
cette Parente la preſſoit de l'aller
voir avec elle , le Malade luy écrivit
un Billet , où il n'y avoit que
trois lignes , qui diſoient,que n'ayat
plus à vivre qu'un jour , il la vouloit
faire dépositaire duſeul fecret
qu'il avoit , & remettre entre ſes
mains une chose qui luy appartenoit.
La belle Veuve n'eut pas de
peineà comprendre ce que cela vouloit
dire. Elle vit bien qu'on avoit
envie de s'expliquer , &apprehendant
qu'on cust fait le mal plus
dangereux qu'il n'estoit dans ceſeul
deſſein, elle ne sçavoit à quoyseréfoudre.
Elle mesouhaitoit àfon aide
, mais j'estois affez occupée pour
moy- mesme. Enfinelleferendit chez
le Malade. Lors qu'elle le vit , l'image
de la Mort qu'il avoit peinte
fur le visage , luy fit peur. Sa voix
estoit
GALANT. 85
estoit si foible , qu'elle connut bien
qu'iln'y avoit point de déguisemet.
Il luy dit qu'elle ne pouvoit s'offencer
de la declaration qu'un Agoni
Sant avoit fouhaité de luy faire que
l'amour l'avoit réduit dans l'état
où il eſtoit , & qu'il ne luy en auroit
point encor fait l'aven , si eftant
prest de mourir , Son coeur qui
estoit à elle depuissi longtemps , ne
l'avoit forcé de luy jurer qu'il n'avoit
jamais reçeu d'autre impreſſion
que celle qu'elle y avoit faite. La
Dame fut attendrie, & luy deman
da fi elle ne pouvoit rien pour luy
redonner la vie. Non , Madame ,
luy dit- il, j'ay attendu trop tard à
me déclarer. Laiffez-moy employer
ce qui me reſte de temps,
aux ſoins qui me doivent occuper
entierement. A ces mots , il fe
tourna de l'autre costé , & on emmena
la Dame dans une autre Chabre
1
ap
86 MERCURE
bre où ellepenfa mourir en contraignant
sa douleur , car elle nevouloit
pas l'évaporer par des cris &
par des larmes. L'Amant expira
deux jours apres. La Dame en eut un
chagrin extreme , & retomba dans
Sapremiere triſteſſe . Ie revins , &
lors qu'elle me vit , elle déchargea
Son coeuravecmoy de tout ce qu'elley
avoit renfermé. Ellese plaignit de ...
Sa destinée avec tant d'esprit &
d'éloquence , que je l'admirois de
plus en plus . Je l'aimois de tout mon
coeur , & j'estois auſſi toutelajoye.
Des affaires ſurvinrent àl'une & à
l'autre qui nous Separerent . Nous
nous sõmes toûjours entretenuës par
Lettres , & les fiennes n'avoient pas.
moins de charmes pour moy queſes
paroles. Nous souhaitions fort de
nous revoir ; mais la mort me l'a
ravie . Peut - estre , Monsieur ,
qu'un ſi long recit vous a ennuyé,
mais
GALAN Τ. 87
mais il m'a esté impoffible de l'abreger
davantage. I ay passé mesme
legerement sur des endroits affez
beaux pour meriter d'estre étendus
plus au long ; &fi ceux qui liront
ce que je vous écris , reconnoiſſent
comme moy , ce que l'on doit à la
memoire d'une Perſonne très-rare,
ils m'aideront àla faire vivre apres
Samort. Adieu , Monsieur. Ie répondray
à ce que vous souhaiterez,
quand je feray un peu plus à moymesme.
Quoy que les Belles faſſent peu
d'état des langueurs de leurs
Amans , vous voyez , Madame ,
qu'onmeurt quelquefois d'amour.
C'eſt le ſeul mal qui ſoit incura
ble quand il eſt bien violent. Il
y a remede pour tous les autres,
& quantité de Perſonnes en
ont trouvé de tres - falutaires à
une
88 MERCURE
3
une Fontaine minerale, qui a eſté
découverte depuis fix mois àdeux
cens pas de la Ville d'Arles Le
hazard en fut la caufe. Une Berad
gere attaquée il y avoit déja foro
longtemps d'une hydropifie que
rien ne pouvoit guérir, alloit paffer
le Mois de Juilleva Meyne,
pour recevoir un peu de foulage
ment des faux qui y font. Apres
y avoir eſté trois années de ſuites,
le redoublement de fon mal ne
luy ayant point permis de s'y rendre
dans laderniere faifon , je ne
vous puis dire par quelle inſpiration
elle s'aviſa de boire des
Eaux dontje vous apprens la dé
couverte. Elles couloient en ce
licu- là depuis pluſieurs ſiecles ;
mais perſonne n'en avoit encor
connu la verou. A peine en cur
elle bû trois ouquatre jours qu'ebb
lé fut ſurpriſe devoir fon hydro
CRU
T
GALANT 89
piſie fort diminuée. Elle les continua
, & les avantages qu'elle
en reçeut ayant obligé une Perfonne
de qualité tourmentéede
douleurs nephretiques , & de la
gravelle,de faire la meſme épreuve
, cette Perſonne la fit avec
un pareil fuccés. Le bruit de
cette merveille courut auſſi toft
de bouche en bouche & en
moins de quinze jours on vit venir
à cette Fontaine plus de cinq
cens Malades , de tout fexe & de
tout age. Ils ont tous eſté entierement
guéris , on fort foulagez , &
préfentement la fanté de la Bergere
eſt preſque parfaite. Quelquesbons
effets que produififfent
ces Eaux , on ne voulut point en
autoriſer l'uſage , que l'anatomie
n'en euſt eſté faite. Elle ſe fit dans
l'Hôtel de Ville en préfence des
Confuls .
90
MERCURE
Confuls. Apres l'évaporation &
la diſtillation de plus de ſoixante
pintes , on trouva que le réſidu
eſtoit blanchaſtre, d'un gouſt acide
& falé , acre & piquant. Les
Medecins qui estoient préſens,ne
douterent point que ces Eaux ne
participaſſent du Nitre, lors qu'ils
curent remarqué dans un des
Alambics quantité de petits criſtaux
en aiguilles , peints de diverſes
couleurs , avec la meſme
variere ani ſe voitdans l'Arc- en-
Ciel. Ils y croyent auſſi quelque
peu de Vitriol. Quoy qu'il en
foit , l'experience a déja fait voir
qu'eſtant extremement aperitives&
rafraichiſſantes , ſaines &
kigeres àl'eſtomac , elles font excellentes
pour la gravelle , pour
T'hydropiſie , & les opilations , &
tres - propres aux maux externes
qui dépendent de l'impureté du
fang,
GALANT.
91
fang,& du vice des humeurs. Ce
qu'il y a de commode , c'eſt que
cette Source n'est qu'à une promenade
de la Ville , & qu'on y
trouve ce qui peut rendre un Lieu
agreable. On découvre à gauche
un Etang paiſible , & à droit on
entend le bruit que les eaux de
la Durance font en courant & en
ſe precipitant , pour faire tourner
deux Moulins , qui font la
naillance d'un Aqueduc dont la
ſtructure est tres - magnifique.
Tout prés , on voit une toufe
d'Arbres dont l'ombrage eſt merveilleux
contre l'ardeur du Soleil.
Ilya des endroits propres pour la
folitude , des lieux frais pleinsde
routes dégagées ,& un Sallon d'une
verdure toûjours renaiſſante ,
formé en une eſpece de cercle
par de grands Arbres, entrelaſſez
d'Ar
92 MERCURE
d'Arbuſtes fauvages & differens,
où la Nature a beaucoup plus
contribué que l'Art. Enfin tout rit
dans ce Lieu , rien de trop prés :
pour borner la veuë , & rien de
trop loin pour la diffiper.....
On dit merveilles de deux atte
tres Sources d'Eaux minéralesa
qubfontà Nery, compoſées, com- i
me ita eſté aifé dele connoiſtre,
par l'évaporation du Sel Nitre
des Anciens , avec cette difference
que la petire Fontaine a une
fois plus de ce Sel que celle du
grand Baffin . On les prétend admirables
pour la guériſon parfai
te des Paralyfies , Rheumatif- 1
mes, & toutes fortes de maladies
d'eſtomac & de vapeurs. Je tiens
ce que je vay vous en dire , d'un
Mémoire de Mr'le Terrier, Cha
noine Régulier de Saint Augur
ſtin,Docteur en Theologie, Curé
de
to
GALANT
193

de S. Pierre de Montluc , qui demeure
depuis fix ans dans le voifinage
de ces Eaux , & qui a eſté
guery d'un commencement de
paralyfie à lalangue, pour en avoir
ſeulement pris une fois. Il croit
que leur réputation ayant arreſté
les Romains en ce lieu là ,
-les obligeaca y baſtir une Ville ,
dont les veſtiges & les reſtes de
P'Amphitheatre marquent encor
-la grandeur Pour justifier fon
fentimenti , il montre tiois Medailles
de l'empereuroNeron ,
qu'il a trouvées en vifitant les
Ruines de cet ancien Amphitheatre
Ainfi ill, y auroit du
moins ſeize fiecles que la vertu
de ces Eaux , qui font les plus
chaudes de toute la France , auroit
commencé a opérer les miracles
, dont voicy ceux qu'il rap-
C
-
oporte,blaai
Monfieur
1
94 MERCURE
Monfieur l'Abbé de Charraut,
perclus des bras & des jambes ,
dont il avoit les os contournez ,
avec une ſi grande debilité de
tous ſes membres , que juſqu'à
dix ans il ne pouvoit ſe ſoûtenir
ny marcher , en a eſté tout à fait
guéry...
Madame Chambouran , paralytique
depuis la ceinture en bas ,
ayant les deux cuiſſes & les deux
jambes toutes deſſechées ſans aucune
chaleur naturelle , a reçeu
une prompte & parfaite guériſon
par le Bain , & la Douche de ces
-Eaux.
Le méme bonheur est arrivé à
Meſſieurs les Curez de Montaic ,
& de Pérouze ; à Monfieur de
Montaffiegé Gentil- homme des
-environs , Chevaux - Leger de la
Garde du Roy , & à pluſieurs autres
qui estoient paralytiques de
tout le corps.
GALAN T. 95
Monfieur de S. Germain,Gouverneurde
la Marche,perclus des
deux jambes , avec des nodofitez
dans toutes les articulations , cau-
-ſées par la goute , s'eſtantrendu à
Nery dans fon Carroſſe , âgé de
prés de quatre - vingtsans , apres
en avoir paſſé plus de huit en cet
état fans pouvoir marcher, en revint
ſi bien guéry , que non feulement
il marcha avec facilité ,
mais mefme avant que de retour-
-ner à la Marche , il fit une Partie
de Chaffe dans le Chaſteau des
Forges : à une lieuë de Nery , où
il courut le Lievre à Cheval.
Madame de Coudray- Montpenfier
, qui ſe faiſoit porter aux
Eaux de Vichy , s'ellant trouvée
à l'extremité dans le Bourg de
Coumentry , arriva trois jours
apres à Nery , d'où elle n'eſtøit
éloignée que de deux lieuës , &
y
96 MERCURE
y reçeut une entiere guériſon ,
Cette année mefme on a veu
Madame le Féron, Religieuſe de
Paris , Niece de Monfieur le Pre-
(mier Préſident , paralytique depuis
quatre ans marcher ſans
peine en quitant ces Bains. Tant
de guériſons font d'incontestables
preuves de la bonté de ces Eaux,
pour les maux que je vous marque.
2.
Je viens à une matiere galante.
Il n'y a rien de plus ordinaire entre
les Amans , que de ſe promertre
pendant l'absence de s'envoyer
leurs pensées mais on n'a
-point entendu parler juſqu'à aujourd'huy
les Meſſagers qui en
ont eſté chargez . Ce fera une afſez
agreable nouveauté pourvous
d'en écouter quelques uns. Ils
- méritent bien que vous leur preſtiez
audience.ips
LES
GALANT.
97
88318818-88-88-88: 88:88888
LES ZEPHIRS.
E fut entre les lieux
CEF leurfejour,
, oùfai-
L'un de l'autre éloignez, Tirfis &
SaBergere,
Que deux Zephirs députezpar
l'Amour,
Pour exercer un tendre ministere,
Se rencontrerent l'autre jour.
- L'unportoit à Tirfis lesſoûpirs que
laBelle
Envoyoit au triste Berger.
L'autre s'estoit voulu charger
Desfoûpirs du Berger pour elle;
Carl' Amoura toûjours mille & milleZéphirs,
Qui rangezàl'envySousfon obeïffance,
Portent en tous lieux les foûpirs
Que les coeurs amoureux pouffent
Novembre 1680 . E
98 MERCURE
pendant l'absence
Vers les objets de leurs defirs.
Nos deux Zéphirs d'abordſe reconnurent
,
Et voicy l'entretien qu'ils eurent.
ZEPHIRE DE TIRSIS.
Je ne demande point, cherZephire,
où tuvas,
Sans doute l'on t'envoye aux lieux
quej'abandonne.
Ton ambassade est- elle bonne?
Et portes - tu bien de tendres belas ? うん
ZEPHIRE D'IRIS.
Pas trop , &franchementj'en voulois
davantage ,
Car lepeu defoûpirs qu'on me donneàporter
Nemesemble pas mériter
Qu'un Zéphire entreprenneun af-
Sezlongvoyage.
Mais
}
و و
GALAN T.
Mais dis - moy viste , es- tu bien
charge , toy ? LYON
LYON
ZEPHIRE DE TIRSIS.
Ah ! vrayment , je ne puis suffire
Atout ce que Tirſis me veut donner
d'employ .
Porter tous ſes ſoûpirs ! cela , de
bonnefoy ,
Paſſe les forces d'un Zéphire.
Quoy que j'aye affez voyagé
Pour des Amans éloignez de leurs
Belles,
Depuis qu'à ce mestier on exerce mes
ailes ,
Jamais je nefusfi chargé.
ZEPHIRE D'IRIS.
A ce compte , Tirſis , grace à l'inquiétude
,
Eij
100 MERCURE
Et grace aux peines qu'il reſſent,
Fait les devoirs d' Amant absent
Dans la derniere exactitude.
ZEPHIRE DE TIRSIS.
Sans doute on n'a point veu dans
l'Empire amoureux
Depaſſion plus exemplaire.
Il ne reſſemble point aux Amans du
vulgaire ,
Qui dans l'éloignement , chagrins ,
en dépit d'eux,
4
Peſtans contre un amourfâcheux,
Seroient ravis de s'en pouvoir défaire.
Tirfis,quoy que plongédans un cruel
сппиу,
Ne l'accuse jamais de trop de violence.
Les maux que luy cauſe l'absence,
Puis qu'ils viennent d'Iris , ont leurs
charmespour luy.
Iris
GALANT.
Iris ſeule l'occupe ,& quand il la
regrete
Il goûte la douceurSecrete
D'enfaireſonſeulentretien .
Puis qu'il ne voit point ce qu'il
aime,
Ilsefait un plaifir extréme
De ne prendre plaisirà rien.
Je ne sçay pas pour moy , comment
٠٢ On ofe
De cinq ou fix foûpirs , payer un tel
Amant,
Etje nesçay non plus , comment
Tu luy pourras offrirſi peu de choſe.
ZEPHIRE D'IRIS.
Il ſera trop content , va , j'en suis
affuré.
Maisvois-tu ? je me perfuade
Qu' Iris pourroit avoir un peu plus
Soûpiré
Sade.
Qu'il n'est dit dans mon ambaf.
E iij
102 MERCURE
Iris est un terrible esprit .
Epargner les aveus , c'eſtſa grande
maxime,
Elle envoye àTirfis , qui loin d'elle
languit,
Quelques legers regrets, par maniere
d'acquit.
Pour lesſoûpirs trop doux, la Belle
lesSuprime.
Quandà cepauvre Amant inquiet,
éloigné,
Elle peut dérober une bonne partie
De la peine qu'elle afentie,
Elle croit avoir bien gagné.
ZEPHIRE DE TIRSIS .
Aussi j'ay remarqué que d'une
étrangeforte
L'Amour est défiant fur l'article
d'Iris ;
Il ne peut croire encorfon coeur afſez
bien pris ,
Témoin les ordres que je porte.
ΖΕΡΗ Ι
GALANT. 103.
ZEPHIRE D'IRIS.
Quels ordres portes- tu ?
ZEPHIRE DE TIRSIS .
Telle est expreßement
Dans le ſejour d'Iris la Loy qu'Amour
impose ,
Que tout de fon Berger luy parle à
tout moment ,
Car on craint queſon coeur n'en parle
rarement ,
Si ſurſon coeur on s'en repoſe .
Si la belle Iris reſve à ſon tendre
Berger,
L'Amour veut qu'à l'envy toutflate
la Bergere;
Ilveut que d'une aîle légere
Les Zéphirs autour d'elle ayent
Soin de voltiger,
E iiij
104 MERCURE
Ilveut que les Oyseaux , en chantant
leurs amours ,
Entretiennent ſes reſveries;
Mais dés qu'elle ofera goûter d'autres
plaisirs
Que ceux des'occuper d'un Bergerfi
fidelle ,
Ilveut que les Oyſeaux , les Ruiffeaux
, les Zéphirs,
Tous à l'envy , ſe declarent contre
elle.
ZEPHIRE D'IRIS .
Si l'Amourſe défie , il estfür d'auf
tre part
Qu'Iris n'est pas sans défiance.
Situ sçavois combien deprévoyance
Elle afait voir à mon départ.
Elle m'a dit cent fois écoute,
Quand tu feras party , Zéphire ,
arreſte toy ,
Si tu ne trouves ſur ta route
Un Zéphire envoyé vers moy .
Apres
GALANT. 105
Apres l'avoir trouvé ,ſuy ton chemin
, avance ;
S'il tardoit trop , reviens plutoſt icy,
N'y manque pas , cherZéphire, cecy
Eſt de la derniere importance.
ZEPHIRE DE TIRSIS.
Pour moy , quand j'aurois dû ne te
Pas rencontrer,
I'avois ordre d'aller de la mesme
vîteſſe,
Mais grace aux longs discours où
nous venons d'entrer
Tu ne te ſouviens plus combien le
temps te preffe.
Vavite t'acquiter de ta commiſſion,
Tirfis languit dans cette attente,
Vole au gré deſapaſſion.
Je puis aller,je croy, d'une aîle un
peuplus lente,
Iris est moins impatiente.
ZEPHIRE D'IRIS.
Là, là c'est une question.
Ev
106 MERCURE
Je croy , Madame , que vous
n'aurez pas de peine à reconnoiſtre
Monfieur de Fontenelle , à
la maniere galante dont font tournez
les Vers de ce Dialogue.C'eſt
luy qui en eſt l'Autheur. Il me
ſemble vous les voir d'abord relire
à ce nom . Si c'eſt un plaifir
pour vous , comme je n'en doute
pointapres l'eſtime que vous avez
toûjours marquée pour ſes Ouvrages
, vous pouvez vous en promettre
un beaucoup plus grand ,
d'une Piece de Theatre de fa façon
, qui paroiſtra dans huit ou
dix jours , & que je ne manqueray
pas de vous envoyer ſi - toſt
qu'elle fera imprimée. Elle a pour
ritre , Leon , Empereur d'Orient.
C'eſt celuy que l'Hiſtoire appelle
Leon le Grand , & qui fucceda
à Martian en 458. Il donna au Paprice
Afpar le commandement
d'une
GALANT.
107
d'une grande Armée de mer &
de terre, qu'il envoyoit contre les
Vandales : mais Aſpar ſe revolta ,
& ſe ſervit contre l'Empereur des
Forces qu'il avoit reçeuës de luy.
Leon eſtant hors d'état de ſe vangerouvertement
de ce Traiſtre ,
eut recours à l'artifice. Il fit avec
luy une fauſſe Paix , en luy accordant
toutes ſes prétentions , &
afin qu'elle n'euſt rien de ſuſpect,
il fiança Ariane ſa Fille unique à
un Fils d'Afpar ; mais comme ils
alloient au Feſtin des Nôces , il
les fit tous deux égorger auffibien
que les principaux des Revoltez,
par Zenon l'Iſaurien, àqui il donna
ſa Fille & l'Empire , pour récompenſe
de cette action. C'eſt
le péril du Fils d'Aſpar , qui fait
le noeud de la Piece de Monfieur
de Fontenelle , & ce Fils yayant
Le meſme nom que le Pere , il l'avoit
108 MERCURE
voit d'abord appellée Aſpar,mais
tous ſes Amis ont crû que celuy
de Leon eſtant plus noble feroit
plus d'impreſſion , & l'ont obligé
de déferer à leurs ſentimens .Cette
Piece fait déja un grand bruit
par quelques lectures qu'il en a
faites. Tous ceux qui l'ont entenduë
en font charmez , & n'en
eſtiment pas moins la conduite ,
qu'ils en admirent la beauté des
Vers , & la force des penſées.
Tout cela nous promet en luy un
digne Heritier du mérite & de la
réputation de Meſſieurs de Corneille
, dont il eſt Neveu.
Il eſt juſte de vous fatisfaire
fur l'envie que vous me témoignez
avoir d'aprendre le nom du
Peintre qui a envoyé àMademoiſelle
de Scudery , le Tableau de
I'Hiſtoire de Tobie, dont je vous
parlay la derniere fois. Il s'appelle
Monfieur
GALAN T. 109
4
1
Monfieur Faudran .C'eſt un Gentilhomme
de Marſeille, qui ayant
eſté obligé d'aller à Rome pour
quelque intereſt d'amour, eut l'avantage
de s'y faire aymer du fameux
Pouffin . Ce grand Homme
qui luy connut beaucoup de talent
, ſe fit un plaiſir de luy enſeigner
ce qu'il ſçavoit de plus délicat
dans la Peinture , & on ne
doit pas eſtre ſurpris ſi apres avoir
reçeu les leçons d'un ſi ſçavant
Maiſtre , il n'a fait que des Chefd'oeuvres
.
Le Sacré College a preſentement
une vingt- deuziéme Place
vacante par la mort du Cardinal
Caraffe , arrivée le 19. de l'autre
Mois . Il y a ſeize ans que le Pape
Alexandre V I I. l'avoit élevé au
Cardinalat. Vous ſçavez que cette
Maiſon eſt de Naples , mais
peut eſtre ignorez -vous d'où luy
eft
110 MERCURE
eſt venu le nom qu'elle porte. Un
Chevalier Napolitain fort eſtimé
dans le monde , & confideré particulierement
d'Othon Empereur
d'Allemagne , le ſuivoit par tout
où l'intereſt de l'Empire luy faiſoit
porter ſes Armes. Cet Empereur
, emporté par ſa bravoure ,
s'engagea un jour ſi avant dans la
meflée , que le grand nombre de
ſes Ennemis l'alloit accabler ,
quand ce Chevalier avec une in
trepidité qui a peu d'exemples, en
ſoûtint ſeul tout l'effort , couvrit
Othon de fon corps , & aux dépens
de ſa vie , donna le temps à
ſes Troupes de venir à ſon ſecours
. Entr'autres bleſſures , il en
reçeut une dans le coeur , dont il
mourut auſſi - toſt. L'Empereur ,
apres avoir mis les Ennemis en
déroute, revint au Champ de bataille
chercher luy-meſme ce ge-
2
nereux
GALANT. III
nereux Chevalier parmy les
Morts. Il ne l'eut pas plûtoſt apperçeu
, qu'il deſcendit de cheval,&
s'eſtant approché du corps,
il luy mit la main à l'endroit du
coeur , en prononçant ces paroles
, O Cara fé , comme voulant
dire que la fidelitéqu'il avoit toûjours
euë pour luy , luy coûtoit
bien cher. Le ſang qui estoit forty
de ſa bleſſure , ayant teint trois
de ſes doigts , ils demeurerent
comme tracez ſur la Cuiraffe du
Mort , ce qui donna lieu à ſes
Defcendans d'en faire les Armes
de leur Maiſon . Ce font trois Faces
de gueule en champ d'argent.
Dans le mefme temps ils changerent
le nom de leur Famille en
celuy de Carafe , qui eſt le mot
que prononça l'Empereur , & qui
ſervit d'Epitaphe & d'Eloge tout
enseble à cet illuſtre Napolitain.
Le
112 MERCURE
1
:
Le Cardinal Mario Albritio
eſtoit mort dans ſa ſoixante &
onzième année , environ trois ſemaines
avant que le CardinalCaraffe
mourût. Il eſtoit Napolitain
comme ce dernier, & Creature de
Clement X. qui l'avoit fait Cardinal
depuis fix ans. Il a fait quantité
de Legs pieux , & laiſſe des
Tableaux d'un fort grand prix à
pluſieurs de ſes Amis.
Le Prince de Montecuculi eſt
mort auffi . Quoy qu'il demeuraſt
à la Cour de l'Empereur, qui
l'avoit fait Generaliffime de ſes
Troupes , & Chef de fon Con .
ſeil de Guerre , fon nom marque
aſſez qu'il eſtoit Italien. Il avoit
beaucoup de conduite & d'experience
. Feu Mr de Turenne , le
Conneſtable VVrangel , & luy ,
avoient commencé à porter les
armes dans le meſme temps , &
confer
GALANT. 113
conſervé beaucoup d'eſtime les
uns pour les autres , parce que
leur merite mutuel leur eſtoit
connu. Ce Prince commandoit
toutes les Troupes de l'Empereur
à la fameuſe Journée de S.
Godard , où Monfieur le Maréchal
, alors Comte de la Feuëillalade
, s'acquit tant de gloire avec
la Nobleſſe Françoiſe, commandée
par M. le Comte de Coligny. Le
grand âge de M. de Montecuculi
l'avoit empeſché depuis quelque
temps de commander les Armées
de l'Empereur. Il étoit pourtant
encor éloigné de celuy de M.de
Lezeau,Maître des Requestes , &
Doyendes Conſeillers d'Etat, qui
eſt mort ſur la fin du dernier Mois,
âgé de cent ans & fix ſemaines,
Il a ſi longtemps vécu , qu'il n'y
a perſonne qui n'ait entendu parler
de luy. Il eſtoit Oncle de Mr
d'Or
114 MERCURE
d'Ormeflon, & d'une probité fort
eſtimée.
Un autre Maiſtre des Requeſtes
d'un mérite generalement reconnu
, a fuccedé à Mr Rouillié
dans l'Intendance de Provence.
Vous demeurerez d'accord de ce
mérite , quand je vous auray
nommé Monfieur Morand.Jen'ay
rien a ajoûter à ce que je vous ay
dit pluſieurs fois de Monfieur
Roullié. Vous ſçavez avec quel
zele , & avec combien de ſuccés
il a remply les Emplois qui luy
ont eſté donnez .
Je vous euſſe entretenuë dans
ma Lettre precedente de la diſtribution
qui s'eſtoit faite des Benefices
, fi j'euſſe eſté alors aſſez
informé du mérite d'une partie de
ceux que Sa Majesté en a pourveus
. L'Abbaye de Barbos que
poſſedoit feu Monfieur l'Abbé
Fouquet
GALANT.
Fouquet , Frere du Sur - Intendant
des Finances de ce nom , a
eſté donnée à Mr le Prince Guillaume
de Furſtemberg , Neveu
de Mr l'Eveſque de Strasbourg.
Nos dernieres guerres ont fait
connoiſtre l'attachement qu'il a
pour la France. Ce qu'a fait le
Roy pour luy en d'autres occaſions
, eſt une marque des bontez
de ce grand Prince pour tous
ceux qui entrent dans la justice
de ſes intereſts.
Ce fut par cette meſme raiſon
que Sa Majesté accorda le meſ
me jour à Monfieur l'Abbé de
Mazin , Aumônier de Madame
la Ducheſſe de Savoye, l'Abbaye
de S. Pierre de Châlons. Il eſt
Neveu de Monfieur le Marquis
de Pianeſſe , dont les belles actions
vous doivent eſtre connuës
, par ce que je vous ay dit
pluſieurs
116 MERCURE
pluſieurs fois de luy , lors qu'on
l'appelloit Marquis de Livourne.
C'eſt ſous ce nom qu'il s'eſt ſouvent
ſignalé dans nos Armées
comme Officier general , & fur
tout à la Bataille de Senef. Monfieur
l'Abbé de Mazin deſcend
des Comtes de Mazin , qui ſont
de la Maiſon de Valpergue , l'une
des plus illuſtres de Piémont.
Monfieur l'Abbé Thefauro , que
ſes beaux Ouvrages ont rendu
celebre , fait voir dans ſon Hiſtoire
des Roys d'Italie , qu'elle
vient d'Hardoüin Roy des Lombards
. Cette Maiſon s'eſt diviſée
depuis ce temps - là en pluſieurs
Branches , dont celle de Mazin a
toûjours eſté la plus diftinguée .
Elle a eu l'honneur d'avoir le premier
Collier de l'Ordre de l'Annonciade
que les Ducs de Savoye
ayent accordé. Pluſieurs
Comies
GALAN T.
117
د
Comtes de ce nom ont joüy du
mefme honneur ce qui a fait
dire à un Duc de Savoye , que
cet Ordre eſtoit comme heréditaire
dans leur Maiſon.On y trouve
des Chanceliers , ainſi que le
raporte Guichenon dans ſon Hiſtoire
de Savoye. Le mérite particulier
de Mr l'Abbé de Mazin ,
répond dignement à l'éclat de fa
naiſſance . Il a de l'eſprit , la phyfionomie
heureuſe , & eſt déja
Bachelier de Sorbonne.
Monfieur l'Abbé Roſe qui étudie
auffi en Sorbonne , & qui eft
Neveu de Mr Roſe Secretaire du
Cabinet , a obtenu l'Abbaye de
Saint Pierre enDauphiné. Ce Benefice
qui fuſt fondé ſous la Reglede
S.Benoiſt en 1037.eſt maintenant
une Egliſe Collegiale de
vingt - quatre Chanoines , qui
•font leurs preuves de Nobleſſe ,
auffi
118 MERCURE
auſſibien que les Chevaliers de
Malte. Outre les Prébendes , le
celebre Monastere des Filles de
Sainte Colombe de Vienne , Nobles
de naiſlance , & pluſieurs
Prieurez & Cures ſont à la Colla.
tion de l'Abbé. Il a beaucoup d'autres
prerogatives tres - confiderables;&
cequi eſt fort avantageux
pour M.l'Abbé Roſe qui eſt pourveude
cette Abbaye, c'eſt qu'elle
eſt dans Vienne , lieu de ſa
naiſſance , & où la plupart des
Gentilshommes ſont ſes Parens.
Je ne vous dis rien de Mr Rofe
fon Oncle , Secretaire du Cabinet.
Vous ſçavez quel zele il a
pour le Roy , quel artachement
il fait voir pour ſon ſervice , &
qu'il eſt de l'Academie Françoiſe,
où l'on n'entre point ſans unmérite
tres-juſtifié.
Monfieur l'Abbé Tallemand le
jeune,
GALAN T. 119
jeune , qui en a infiniment , &
qui eſt du meſme Corps , a auffi
eu part aux bontez du Roy , qui
luy a donné le Prieuré de Sauſeuſe
. Cette Place eſt tres -dignement
remplie. Je vous ay parlé
ſouvent de l'éloquence de cet illuſtre
& ſçavant Abbé, qui a toûjours
charmé tous ſes Auditeurs ,
lors qu'il a fait des Diſcours publics.
L'Abbaye de l'ifle Chauvet a
eſté donnée à Mr l'Abbé de Coligny,
Fils de Mr le Comtede Coligny,
dontje vous ay entretenuë
depuis quelques Mois , en vous
apprenant la mort de Monfieur
l'Eveſque d'Evreux , Oncle de
Madame de Coligny ſa Femme,
Quoy que les incommoditez dela
goute ayent obligé ce Comte à ſe
retirer de la Cour, & du Service ,
il y a déja quelque temps, Sa Majeſté
120 MERCURE
jeſté qui n'oublie jamais ceux
qu'elle a honorez une fois de ſa
bienveillance , n'a pas laiſſé de
le gratifier de nouveau , de cette
Abbaye pour le jeune Abbé ſon
Fils , quoy qu'elle luy euſt déja
accordé celle de Saint Denys de
Rheims. Ces deux Abbayes ef
toient poffedées auparavant par
feu Mr l'Eveſque d'Evreux .
Monfieur l'Abbé de la Vieuville,
Frere de Mr de la Vieuville,
qui ſert leRoy fous Mr Colbert ,
&dont je vous appris le Mariage
il y a quelques mois, a eſté pour
veu de l'Abbaye de S. Maurice;
&Meffieurs les Abbez Elian &
Blet ont eu celles de Touſſaints
de Châlons , & d'Iſſoudun . Les
ſervices de leurs Peres eſtant connus,
il n'eſt pas beſoin de vous en
rien dire davantage. Ces Benefi- ?
ces font les premiers que Sa Majeſté
GALANT.
jeſté ait donnez le dernier mois.
Je vous feray un ſecond Article
des autres, avant que je finiſſe ma
Lettre.
Ily a des Pierres pretieuſes de
toutes les fortes,& entre ces Piere
res , la plus eſtimée est l'Eſcarboucle.
Chacun en parle avec admiration
& avec éloge,& cependant
on trouve peu de Perſonnes
qui en ayent veu. On affure qu'il
yena une en Eſpagne , & une
autre dans le Treſor de Venife.
mais elles ſont pou confiderebles
en comparaiſon de ce qui ſe dit
desEſcarboucles.On en a découvert
une en France depuis peu
de temps. Voicy comment. Dans
le mois de May dernier , au Village
de Dolomieu en Dauphiné
, entre Moreſel, & la Tour
du Pin , un nommé Jacques
Tirenet , Fermier de Madame la
Novembre 1680. F

1
122 MERCURE
Préſidente de Muſy , ayant remarqué
pluſieurs fois , qu'un
Dragon volant qui paroiſſoit
tout en feu , ( on luy donne aufſfi
le nom de Couleuvre , ) paſſoit
entre dix& onze heures du foir
au deſſus de ſa Maiſon , demandoit
à tout le monde d'où pouvoit
venir ce feu. Comme il n'eſtoit
pas le ſeul qui le remarquoit
, & que la choſe donnoit
occaſion de parler,il entenditdire
àquelques- uns , que cette Couleuvre
portoit dans ſa teſte une
Eſcarboucle qui jettoit cette lumiere
, & que n'y ayant point
de Pierre plus rare , elle n'avoit
point de prix . Ce Fermier eſperant
faire ſa fortune s'il tuoit cet
Animal , veilla pluſieurs nuits
pour le tirer , le vit paſſer à portée
du coup , & n'eut pas la
hardieſſe d'executer ſon deſſein .
Un
GALAN T. 123
Un ſoir eſtant à l'afuſt au Lievre,
il vit venir la Couleuvre dans
le lieu où il eſtoit. Il la coucha de
nouveau en jouë , & n'ofa encor
tirer. Il y retourna le lendemain,
apres avoir charge ſon Fufil plus
quede coûtume,& pris une forte
refolution d'être plus hardy que
les autres fois. Il l'apperçeut à
l'heure ordinaire,&tira ſon coup
fi heureuſement ,'qu'il luy perça
le gofier. S'il l'euſt frapé parun
autre endroit , le coup n'auroir
pas eſté mortel , àcauſede la dureté
de l'écaille. Cette Beſte
ayant perdu beaucoup de ſang
par cette bleſſure , mourut deux
heures apres , mais avec des
fiflemens épouvantables. Le Païfan
effrayé ,demeura longtemps
hors de luy-meſme , tant à cauſe
de la peur que luy cauferent
divers élancemens qu'elle fit,
Fij
124 MERCURE
que pour l'odeur empeſtée qu'elle
répandit aux environs. L'air
en fut tout infecté ; & fans un
vent favorable qui ſurvint , &
qui détourna cette inſuportable
puanteur , peut - eſtre euſt - il
couru danger de la vie. Aufſi
toſt qu'il vit le Dragon fansmouvement,
il s'en approcha , & prit
l'Eſcarboucle. Il n'eut pas de
peine à la trouver, L'éclat dont
elle brilloit , la montroit aſſez .
C'eſtoit une ſi grande lumiere,
que le Fermier ayant mis l'Eſcarboucle
ſur ſa Table quand il ſe
coucha , quelques Valets qui
fortirent dans la Court pendant
la nuit , crûrent voir toute la
Maiſon en feu , & mirent l'alarme
dans le Village. Le Dragon
ſe trouvant mort , & le Fermier
avoüant qu'il avoit tué un Serpent
horrible ,on ne douta point
qu'il
GALANT.
125
qu'il n'euſt l'Eſcarboucle. Madame
la Prefidente de Muſy en
ayant d'abord entendu parler,
luy fit offrir des Terres confiderables
, s'il luy vouloit donner
cette Pierre , mais il nia forte
ment qu'il en euſt aucune ; &
pluſieurs autres , du nombre
deſquels fut monfieur l'Evefque
du Belley , qui diſoit en vouloir
faire un preſent à l'Eglife , ne
reüſſirent pas mieux à tirer de
luy la verité , quelques grandes
ſommes qu'ils luy offriffent. Le
Fils de monfieur de Dilaleva ,
Seigneur de Belmont & Tramo,
nay , Capitaine dans l'Eſcadron
de Savoye eur ſeul affez de
bonheur pour luy faire confeffer
ce qu'il nioit par tout fi obſtinement.
Il vit l'Eſcarboucle,
& comme c'eſt de luy-meſme
que j'ay ſçeu l'hiſtoire
,
VOUS
Fiij
326 MERCURE
devez eſtre aſſurée que je ne
vous dis rien que de veritable.
Cette Pierre eſt de la groſſeur
d'un jaune d'oeuf , un peu en
ovale , & a un trou au milieu . Elle
eſt de pluſieurs couleurs , qui
paroiſſent par bandes , entre le f
quelles , celles qu'on remarque
le plus ſont rouges , blanches,
jaunes,& couleur de ſang. Monſieurde
Belmont ſurpris du grand
feu qu'elle jettoit , voulut l'acheter
fur l'heure ; mais ce Fermier
, à qui les premieres ſommes
déja offertes , avoient fait
connoiſtre qu'elle eſtoit d'un
fort grand prix , demanda du
temps pour mieux ſçavoir ce
qu'elle valoit,& s'engagea ſeulement
par un Billet qu'il figna ,
de luy en donner la preference .
J'ay veu ce Billet. Il eſt du 21 .
de Septembre. Enfin le même
mon
GALANT .
127
2
monſieur de Belmont luy ayant
offert juſqu'à trente mille écus
de l'Eſcarboucle , dans le defſein
de la preſenter au Roy , le
Fermier ſigna un autre Billet
le 25. d'Octobre par lequel il
s'obligea de la livrer à ce prix.
L'argent eſt preſt ; maisle Vendeur
ayant toûjours diferé à le
recevoir , & à ſe deſaiſir de cette
Pierre , monfieur de Belmont a
pris la poſte , & eſt venu donner
avis à Sa Majesté de tout ce qui
s'eſt paſſe ſur cette affaire , dans
la crainte que cet Homme adroit
ne luy manquaſt de parole , &
que ſur des offres plus avantageuſes,
il ne fift tomber la Pierre
entre les mains de quelque Prince
Etranger.Le Roy a donné fes ordres
pour faire conduire le Parſan
à la Cour.Ainſi peut eſtre en
aura- t- on des nouvelles avant
Fiiij
128 MERCURE
que ma Lettre ſoit fermée. Il
faut cependant vous dire de
quelle forme eſtoit le Dragon
qui portoit cette Eſcarboucle.
Il avoit environ deux pas de
long , la teſte d'un Chat , avec
des oreilles de Mulet , des aîles
ſemblables à celles des Chauveſouris
, & une araîte fur
l'épine du dos , toute heriffée
d'un grand poil. Il eſtoit prefque
écaillé par tout , & fa grofſeur
ſurpaſſoit celle de la cuiſſe
d'un Homme. Les Naturaliſtes
peuvent raiſonner fur l'efcarboucle
qu'on luy a trouvée , &
ſur la maniere dont elle ſe forme.
Quelques-uns pretendent
que ce qui eſt cauſe qu'on en
voit ſi peu, c'eſt parce qu'il n'y en
a que dans les plus vieilles de ces
Couleuvres, qui ne verroient pas
à ſe conduire , ſi elles n'avoient
un
GALANT. 129
un parcil ſecours; qu'elles la portent
entre les dents, où elle s'attache
au moyen du trou qu'elle a,
&que la mettant à terre pour
manger & boire, elles la reprennent
apres qu'elles ont mange.
Ondit que celuy qui tua la Couleuvred'où
eſt venue l'Eſcarboucle
qui eſt en Eſpagne , fit faire
une Machine de bois en maniere
de Tonneau,mais plus grande,&
toute garnie en dehors de pointes
de clous, que ſçachant où cet
Animal ſe retiroit , il ſe fit rouler
deffus , & que malgré toutes les
precautions qu'il avoit priſes, il ne
laiſſa pas d'être empoiſonné dans
ſa Machine , par la puanteur qui
fortit de ſes bleſſures. Ces fortes
dePierres font tellement rares,
que les Joüailliers qui en entendent
parler,ſans en avoir veu aucune
, donnent le nom d'Efcar
F V
130 MERCURE
boucles aux plus gros & aux plus
beaux Rubis d'Orient .
,
Comme je me trouve ſouvent
obligé de vous apprendre de triſtes
nouvelles par la grande
quantité de Morts qui arrivent,
jeme fais auſſi un fort grand plaifir
de tomber ſur des matieres
qui ne peuvent vous laiffer que
des idées agreables. Telle eſt celledu
Mariage de Mademoiſelle
deBoiſgeoffroy avec M. de Ricarville
, qui eft une Perſonne de
merite & de qualité , demeurant
aupres de Dieppe. Le nom de
Boiſgeoffroy ne vous peut eftre
inconnu , puis que je vous en ay
parlé dans une de mes Lettres
de l'année derniere. Ainſi je ne
vous apprendray rien de nouveau
, en vous diſant que cette
Maiſon a tous les avantages de
nobleſſe &d'alliance qu'on peut
fou
GALANT.
131
ſouhaiter. Pour vous le faire
connoiſtre, je n'ay qu'à vous dire
qu'Antoine de Maſcarel, premier
de ce nom , Chevalier, Baron
de Boiſgeoffroy , Seigneur
d'Hermanville , Bailleul , Neuls
enArtois,& d'Imbleville, Fils de
Jean de Maſcarel , Seigneur de
ces meſmes Lieux, & de Jacquete
de Longroy , fut marié ſur la
fin du quatorziéme Siecle , avec
Jeanne de Dreux , Princeſſe de
la Maiſon de France. Elle estoit
Fille ainée de Jacques de Dreux ,
Seigneur de Morainville, Beauffart
, Biville , & c. & d'Agnés de
Mareüil . Ce Jacques de Dreux
venoit d'une Branche puiſnée
des Comtes de Dreux , iſſuë de
Robert de France ,premier Comte
de Dreux , & cinquiéme Fils
du Roy Loüis le Gros. Du Mariage
d'Antoine de Mafcarel , &
de
132
MERCURE
de lade
Jeanne de Dreux , fortirent
pluſieurs Enfans , & entr'autres
Antoine ſecond du nom , Baron
de Boiſgeoffroy, Seigneur d'Hermanville,
&c. qui épouſa en premieres
Nôces la Fille de Joachim
de Chabanne , Seigneur
de la Palliſſe , Baron de Curton
, &c. & de Claude de la Rochefoucault.
Il en eut des Enfans
, & apres fa mort, ſe remaria
avec Diane de Serviat ,
quelle il eut François, Baronde
Boiſgeoffroy , Seigneur d'Hermanville
, Neuls, & autres Lieux.
François, Baron de Boiſgeoffroy,
prit alliance avec Catherine Barjot
de la Pallu , Niece & Filleule
d'une autre Catherine Barjot
de la Pallu , Femme de Claude
Charreton,premierdu nom, Seigncur
de la Terriere,Chancelier
d'Anne de France , Fille du
Roy
GALANT. 133
1
Roy Louis XI. Dame de Beaujeu,
puis Ducheſſe de Bourbon .
Ces deux Catherines Barjot tiroient
leur origine d'une Famille
de la Franche-Comté , iſſuë
des Comtes de Varax , Marquis
de Varambon , du nom de Rye
& de la Pallu , & c'eſt de cette
Alliance qu'eſt deſcendu le feu
Marquis de Boiſgeoffroy, Grand
Pere de celle dont je vous apprens
le Mariage. C'eſt une jeune
Perſonne , bien faire , & qui
a en elle quelque choſe encor de
plus noble & de plus avantageux
que ſa naiſſance . Celle de monfieur
de Ricarville n'eſt pas
moins confiderable que les
grands Biens qu'il poſſede. Il a
d'ailleurs toutes les bonnes qualitez
qui font un fort honneſte
Homme.
Nous ſommes au temps où les
Diver
134 MERCURE
Divertiſſemens de l'Hyver commencent.
Ainſi l'Opera de Proferpine
, qui fut celuy de Leurs
Majeſtez il y a un an, & dont je
vous parlay lors qu'il parut à la
Cour, a eſté donné icy au Public
depuis quinze jours. Je ne vous
repete point qu'il eſt digne de
M. Quinaut Auditeur des Compres,
qui en eſt l'Autheur , que la
Muſique y a fait admirer le rare
talent de M.Lully,& que l'un &
l'autre ont acquis beaucoup de
gloire par cet Ouvrage. Je vous
diray ſeulement que les Decorations
& les Habits n'eſtant point
les meſmes qui ont ſervy chez le
Roy , tout ce qu'on a veu dans
ces nouvelles repreſentations eſt
neuf , & d'une fort grande magnificence
. La Societé qui s'e
ſtoit faite dans l'établiſſement
des Opera entre M. Lully &
mon
GALANT.
139
:
monſieur Vigarany eſtant finie,
M.Berrin , Deſignateur ordinaire
du Cabinet de Sa Majesté ,eſt cehuy
qui s'eſt meſlé des Machines,
& qui a donné les deſſeins de
toutes les Decorations qui font
P'ornement de celuy- cy.C'eſt un
Homme d'un genie univerſel.
Vous ne vous étonnerez plus
apres cela, ſi l'on fait tant de bruit
du ſomptueux Palais de Plutus,
&de la charmante Decoration
des Champs Eliſées , & fi l'on dit
hautement qu'on ne peut rien
voir de plus galant, de mieux entendu
, ny de plus ſuperbe. Ces
Decorations ont eſté peintes par
M. Roufleau , l'un des habiles
Hommes que nous ayons pour
toutes les choſes de cette nature.
On ne ſe recrie pas moins fur
la ſurprenante richeſſe des Habits,
136 MERCURE
bits , & fur la maniere dont ils
font faits. Tout le monde en eſt
charmé. Je vous dirois inutilement
qu'ils font du meſme monſieur
Berrin. Vous ſçavez qu'il
ne ſe fait rien de beau en France
touchant les Habits , qui ne ſoit
ſur ſes Deſſeins, & que ſa Charge
eſtant d'y travailler pour le
Roy , à quoy il eſt entierement
occupé , il oblige beaucoup fes
Amis , lors qu'il veut bien leur
donner les momens dont il difpofe.
Les Comediens François ont
repreſenté dans le meſme temps
les Fous divertiſſans , de monfieur
Poiffon . C'eſt une Piece en trois
Actes,avec des Chanfons, & des
Entrées.
Monfieur le Duc de Villahermoſa
, party de Bruxelles , apres
avoir remis le Gouvernement
des
GALANT.
137
des Païs- Bas Eſpagnols à M. le
Prince de Parme , prit fa route
par la France, pour retourner en
Eſpagnes & ayant paſſe icy , &
veu les Raretez de Verſailles,
il arriva à Lyon le jour de la
faint Martin. Il y fut reçeu au
bruit du Canon. Monfieur l'Archevêque
, comme Lieutenant
de Roy , luy avoit fait preparer
un Apartement dans la Maiſon
de monfieur Maſcarani , qui eſt
en Bellecourt. On l'y conduiſit;
mais à peine y fut- il entré , qu'-
ayant confideré le Logis , il dit
que cen'étoit pas uneHôtellerie,
:&demanda à qui il appartenoit.
Onluy répondit que c'eſtoit celuy
où Sa Majesté logeoit,quand
Elle venoit à Lyon. Il dit auffitoft,
Qu'il ne meritoit pas l'honneur
qu'on vouloit luy faire ; & que
puis qu'un fi grand Roy avoit logé
2 dans
138 MERCURE
dans cette Maiſon , il enfortiroit.
Il tint parole , & alla à la Pomme
de Pin , qui eſt auſſi en Bellecourt.
Monfieur l'Archeveſque
de Lyon luy rendit viſite en ce
Lieu , & apres les premiers complimens
ce Prelat luy dit,
Qu'aïant reçeu ordre du Roy de le
faire garder , il avoit amené la
Compagnie qui garde la Ville . Il
luy preſenta auffitoft l'Officier
qui la commandoit , l'affurant
qu'il n'avoit qu'à ordonner,&que
l'Officierobeïroit .M.de Villahermoſa
s'en défendit fort longtemps
, d'une maniere auffi fpirituelle
que civile , & reconduifit
M.l'Archevêque, qu'il accompagna
juſqu'à fon Carroffe. L'Officier
luy vint demander en ſuite
quel ordre il vouloit donner. Il
répondit qu'il n'en donneroit au-
* cun; & ces conteſtations pleines
de
GALANT. 139
de civilité ayant duré quelque
temps , comme il vit que l'Officier
s'obſtinoit à vouloir loger
un Corps de garde , & à le prier
de donner le Mot , il luy demanda,
S'iln'estoit pas vray que Monfieur
l'Archevêque l'avoit envoïé
pour ſuivrefes ordres ? L'Officier
ayant répondu qu'il les attendoit;
Hé bien, repartit ce Duc , jevous
commande de vous en retourner, &
vous remercie de vos peines. L'Officier
ſortit , & crût qu'en obeïffant
, il fatisfaiſoit aux ordres
qu'il avoit reçeus. Monfieur de
Villahermoſa donna lieu aux
Soldats de la Compagnie de ſe
-ſouvenir de luy , & partit le lendemain
avec Madame la Ducheſſe
ſa Femme , pour continuer
-ſa route par la Riviere juſques au
Pont S. Efprit. ८
Monfieur Heug,Ambaſſadeur
Ex
140 MERCURE
Extraordinaire de Dannemarck,
qui estoit icy incognito depuis
quelque temps , y fit ſon Entrée
publique le Dimanche 3.du mois.
Ce jour- là , apres avoir entendu
chez luy le Sermon du Preſtre
de l'Ambaſſade , il ſe tranſporta
à Ramboüillet , pour y recevoir
les Complimens des Princes
& Princeffes du Sang , &
des Ambaſſadeurs & Miniſtres
Etrangers , ſur le ſujet de fon
arrivée. Ces derniers y envoye
rent chacun leur Carroſſe , la
plupart à fix Chevaux , & un
Gentilhomme , pour s'acquiter
de ces Complimens ; mais pardes
raiſons particulieres , on les renvoya
fur l'heure apres les avoir
remerciez , & il n'y reſta que les
Carroffes des Princes & Princefſes
du Sang , pour compoſer le
Cortege. Sur les trois heures ,
cet
GALANT. 141
cet Ambaſſadeur ayant eſté averty
par monfieur Giraut, Sous-
Introducteur des Ambaſſadeurs,
que M. le Maréchal de Grançey
arrivoit dans le Carroſſe du Roy,
accompagné demonſieurde Bonneüil
, l'alla recevoir au fortir du
Carroffe , & luy donna la main
droite lors qu'il entra dans la
Chambre. Ils s'affirent un moment
fur des Fauteüils ; & en
montant en Carroſſe , la droite
futdonnée à monfieur l'Ambaſſadeur.
Son Train eſtoit fort fuperbe.
Les Trompetes qui commencerent
la Marche , eſtoient
veſtus , ainſi que le reſte , de
Livrées d'Ecarlate , avec des
Galons jaunes entremeflez d'argent
, & un agrément noir
& bleu , ce qui faiſoit un
tres-bel effet. Ladoublure eſtoit
d'une Etofe jaune, avec desBou
tons
142
MERCURE
tons d'argent & des Plumes jaunes.
Ils avoient auſſi des Banderoles
richement brodées d'or &
d'argent, & des Trompetes d'argent.
L'Ecuyer ſuivoit ſur un
Cheval auffi beau que fier, ayant
un Juſte à- corps d'Ecarlate chamarré
d'or , & double de Moüere
jaune . Les Pages marchoient
en ſuite , tous tres- bien montez,
avec des Houſſes & des Revers
de Fourreaux de Piſtolet qui
avoient raport à la Livrée. Ils
avoient des Trouffes rouges ,
avec des Pafſſemens & des Bas
de ſoye jaunes , des Pourpoints
de Drap d'argent de meſme couleur,
&des Manteaux d'Ecarlate
doublez de Velours jaune , mais
leurs Garnitures eſtoient toutes
diferentes , comme les Bouquets
de Plumes qu'ils portoient à double
rang. Ils précedoient les Valets
GALANT.
143
lets de pied , ayant les meſmes
Livrées , & un Tour de Plumes
jaunes. Tout cela marchoit devantleCarroſſe
du Roy,où eſtoit
Monfieur l'Ambaſſadeur , avec
Monfieur le Maréchal de Grançey
, Monfieur de Bonneüil , &
le Maréchal de l'Ambaſſade. Le
Carroſſe de la Reyneſuivoit, remply
de Mõſieur Giraut,& de trois
Gentilshommes de l'Ambaſſade.
Tous les autres Gentilshommes
eſtoient deux à deux dans les
Carroffes qui marchoient enfuite
. Le premier eſtoit celuy de
Madame la Dauphine , qui n'en
avoit point encor envoyé pour
ces fortes de Cerémonies. Apres
venoient ceux de Monfieur , de
Madame , de Mademoiselle .
de Monfieur le Prince , de
Monfieur le Duc , de Mada-
V
me la Ducheſſe , de Monfieur le
A
Prince
144 MERCURE
Prince de Conty, de Madame la
Princeſſe de Conty,de Monfieur
le Prince de la Roche- fur- Yon,
de Madame la Princeſſe de Carignan
, de Monfieur Colbert de
Croiſſy Secretaire d'Etat , & de
Monfieur de Bonneüil Introduc- >
teur des Ambaſſadeurs ; tous ces
Carroffes attelez de ſix Chevaux.
Ils précedoient ceux de Monfieur
l'Ambaſſadeur. Le premier , qui
eſtoit attelė de fix grädsChevaux
gris põmelés, eſt un des plus beaux
qu'on ait veus icy depuis longtemps.
Ileſt d'une Sculpture extraordinaire,
fort doré par tout,&
peint avec la dernieredélicateſſe.
Un Damas cramoiſy à grandes
fleurs d'or brochées , en fait la .
doubleure. Le Marchepied en eſt
brodé d'or , & le dedans comme
le dehors , garny d'une grande
Crêpine d'or de Milan avec
د
des
GALAN T. 145
des Harnois d'un Velours cramoiſy
, brodez d'un Cordonnet
d'or. Les guides , reſnes , houpes,
& les autres extremitez , en font
de foye cramoify , le tout entrelaffle
d'or. Le ſecond Carrofle fut
auſſi trouvé fort magnifique en
ſculpture & en dorure. C'eſtoit
une Caleche doublée de Velours
vert , rouge & blanc , & les refnes
des Harnois de meſme couleur.
Le troiſième , tout doré &
peint, eltoit doublé d'un Velours
cramoiſy à fleurs . Cet Ambaffadeur
ayant eſté conduit avec ce
Cortege àl'Hoſtel des Ambaffadeurs
Extraordinaires , toûjours
au milieu d'une double haye de
Peuple ,Monfieur le Maréchal de
Grançey , qui l'accompagna juſques
dans la Salle , prit congé de
luy ; & un peu apres il reçeut les
Complimens ordinaires du Roy ,
Novembre 1680. G
146 MERCURE
parMonfieur le Duc de Créquy,
Premier Gentil - homme de la
Chambre ; de la Reyne , par Mr
le Comte de Montignac , Premier
Ecuyer de cette Princeſſe ; de
Monfieur , par Mr le Comte du
Pleffis - Praflin , Gentilhomme de
fa Chambre , & de Madame, par
Monfieur le Marquis de Bron, fon
Premier Ecuyer. Apres que les
Officiers du Roy l'eurent traité
trois jours felon la coûtume , dans
l'Hôtel des Ambaſſadeurs , Monfieur
le Comte de Brionne,Fils de
Monfieur le Grand Ecuyer , accompagné
de Meſſieurs de Bonneüil
& Giraut , le vint prendre
à fix heures du matin avec les
Carroffes de Leurs Majeſtez ,
pour le conduire à Verſailles. Le
jour précedent, il y avoit envoyé
ſon, Train , qui le joignit en chemin.
Il entra avec toute ſa Suite,
dans
GALANT.A
147
dans la Baffle - court de ce Chaſteau
, & trouva les Gardes Françoiſes
rangées en haye , & les
Suiffes à la gauche , qui le ſaluërent
avec leurs Hautbois, Flageolets,
& Fifres .
Monfieurl'Ambaſſadeur eſtant
entré dans la Chambre des Ambaſſadeurs,
pendant que les Introducteurs
eſtoient allez prendre
l'heure de Sa Majesté,Mr le Comte
de Brionne demeura avec luy;
& quand ils le vinrent avertir
pour l'Audience où il eſtoit attendu,
ilmarcha précedé de ſes Gentilshommes,
magnifiquement veſtus,
avec ſes Pages & autres Gens
de Livrée. Il fut reçeu à l'Eſcalier
par Mr de Saintor Maître des
Ceremonies;un peu apres parMr
le Comte de Rhodes GrandMaître
des Cerémonies , & enfin
par Monfieur le Maréchal Duc
Gij
148 MERCURE
de Duras , Capitaine des Gardes
du Corps en quartier , à l'entrée
de la Salle des Gardes.On le mena
dans le Lieu où il devoit avoir
audience , & il y trouva le Roy
dans un Fauteüil , & couvert . Si
toſt que Sa Majesté l'apperçeut ,
Elle ſe leva;& quand il fut aupres
d'Elle , Elle le falua , & fe cou
vrit. Mr l'Ambaſſadeur s'eſtant
couvert auffitoſt , commença ſon
Compliment en Langue Danoiſe.
Lors qu'il eut finy , le Sr Pauly
Secretaire de l'Ambaſſade , ſe mit
dans le Cercle , entre le Roy &
Mr l'Ambaſſadeur , & en fit la lecture
en François. Le Roy répondit
Luy meſme à ce diſcours , &
paruteern eftre fort fatisfait. Avant
que Mr l'Ambaſſadeur ſe retiraft ,
il préſenta à Sa Majesté les Gentilshommes
qui l'avoient accompagné.
Ils en furent tres - bien reçeus.
GALANT. 149
4
çeus.Ces Gentilshommes étoient
Mr Frederic Kraegh, Chambellan
de la Reynede Dannemarck , &
Maréchal de cette Ambaſſade ;
Monfieur le Major ſon Frere, Palle
Kraegh;Mrs Bielcke, Fils du Grand
Admiral de Dannemarck, & Frederic
Rantzou, du Païsd Holſtein ,
Meſſieurs de Rofencrantz , trois
Freres ou Neveux de Mrl'Ambaffadeur
; Mrs Hondorf, Frife, Barthelin
& Von Stocken. Outre
ceux que je viens de vous nommer,
il y avoit encor dans la Suite
le Preſtre de l'Ambaffade ,
Henry Haen ; le Sieur Helt, Secretaire
de Mr l'Ambaſſadeur ; & le
Sieur Hartman , Ecuyer de Madame
l'Ambaſſadrice. Monfeigneur
le Dauphin ayant remis
l'Audience, à cauſe de l'indifpo
ſition de Madame la Dauphine ,
Mr l'Ambaſladeur fut mené à
Giij
150
MERCURE
cellede Monfieur , & reçeu par
Mr le Marquis de Beuvron Capitaine
de ſes Gardes. Il luy fit ſon
Compliment en François;& apres
le Dîné , qui luy avoit eſté préparé
à Verſailles,ainſi qu'à ſa Suire,&
où il fut fervy par les Officiers
du Roy , il alla à l'Audience
de la Reyne &de Madame , &
leur preſenta les meſmes Gentilshommes
de fa Suite qui avoient
deja falüé le Roy. Cet Ambaſſadeur
eſt un des plus éclairez &
des plus habiles Miniſtres Etrangers
qui ayenteſté depuis longtemps
en cette Cour. Il eſt d'une
des plus anciennes Maifons de
Dannemarck , fort eſtimé de fon
Prince , & Fils de Mr Heug, qui
a eſté Chancelier du Royaume ,
& autrefois Ambaſſadeur pour le
Traité de Paix de Veſtphalie. Sa
Charge eſt de Conſeilller Privé
d'Etat
GALANT. I

d'Etat & de Juſtice. Il a eſté employé
dans les Affaires du Roy
fon Maiſtre en Hollande, enſuite
aupres de Mr l'Electeur de Brandebourg
,&depuis peu Plenipotentiaire
à Nimegue , au Traité
de Paix qui s'y eſt fait. Toutes les
Couronnes n'ayant envoyé à Ni.
megue , pour y ſoûtenir leurs Intereſts
, que des Perſonnes d'une
tres - grande capacité , & d'une
parfaite intelligence dans les Affaires
, il ne faut point d'autres
preuves de ſon mérite. Il a eſté
fait Chevalier de l'Ordre de l'Elephant
, qui eſt le premier en
Dannemarck. Ce fut Chriſtierne
I. dit le Riche, Roy de Dannemarck,
de Suede & de Nordvege
, qui l'inſtitua. Les Chevaliers
portoient une Chaiſne d'or au
col , au bout de laquelle pendoit
ſur l'eſtomach un Elephant d'or
Gij
152
MERCURE
émaillé de blanc , ſur une Terraſſe
de ſinople émaillée de fleurs,
ledos chargé d'un Château d'argent
maçonné de ſable. Le premier
Chapitre de cet Ordre fut
celebre en l'Egliſe Metropolitaine
de Luden , à la folemnité du
Mariage de Jean , Fils de Chriſtierne
, avec la Fille d'Ernest ,Duc
de Saxe , en 1448. Depuis ce
temps - là cet Ordre a eſté conferé
par les Roys de Dannemarck le
jour de leur Couronnement aux
< ſeuls Princes , & Sénateurs du
- Païs. Ils le portent preſentement
attaché à un Cordon bleu , comme
on fait l'Ordre du S. Eſprit.
Je vous ay déja parlé tant de fois
du Prince qui gouverne aujourd'huy
ce Royaume , qu'en ayant
* recouvré une Médaille , je croy
vous faire plaifir de vous l'envoyer
gravée.Vous y pouvez examiner
ſon Portrait. Ce Prince eſt
GALANT.
153
repréſenté à demy-Bufte,&couronné
de Lauriers. Une Figure
de Femme paroiſt debout au Revers
. Elle tient d'une main une
Corne d'abondance , & de l'autre
un Caducée.Le Roy de Dannemarck
eſtant entré apres diverſes
Conqueſtes dans le Traité
des Princes Chreſtiens , cette Médaille
fut faite en memoire de
cette Raix secolla
Les Maladies ayant été univer-'
felles dans cette faifon , vous ne
vous étonnerez pas d'entendre
parler de morts. Celle de Mr le
Clerc de Leſſeville , Conſeiller
honoraire à la Premiere Chambre
des Requeſtes du Palais , eſt
arrivée dés le mois paffe . Il eſtoit
Fils de Mr le Clerc de Leffeville,
Doyen des Maiſtres de la Chambredes
Comptes de Paris,& Frere
de Meffire Eustache le Clerc
G V
454
MERCURE
de Lefſleville , Eveſque de Couſtances.
Il laffle deux Fils , dont
l'aîné eſtConfeiller au Parlement
de Paris en la Seconde Chambre
des Requeſtes du Palais ; &l'autre,
Subſtitur de Mr le Procureur
-General dans le meſme Parlement;&
une Fille mariée à Mr
Midorge , Confeiller en laCour
des Aides.
CO
Mr le Clerc a eſté ſuivy de Mr
Potier,Seigneur de Blanemeſnil,
reçeu Confeiller au Parlement le
16. Fevrier 1645. 11 eſtoit ancien
Préſidenten la Premiere Chambre
des Enquestes du Parlement,
Fils de Mr Potier Seigneur d'Oс-
querre , Secretaire d'Etat, du Petit
Fils de Mr Potier, Seigneur de
Blanmefnil , Préſident à Mortier
au Parlement de Paris , & Chef
du Nom , & Armes de la Maifon
de Potier. Il n'a point laiflé
d'Enfans
GALANT.
155
d'Enfans. De deux Soeurs , herieieres
de fon Bien , l'une eſt Femme
de Mr de Marillac , Confeiller
ordinaire du Roy en ſes Conſeils;
& l'autre, Veuve de feuMr
le Premier Préſident de Lamoignon.
Mr Potier , Evefque &
Comte de Beauvais ,Pair de France
, eſtoit ſon Oncle , auffi bien
que Mr Potier, Seigneur de Novion
, Préſident à Mortier , dont
le Fils eft Mr Potier Seigneur de
Novion , aujourd'huy Promier
Préſident. Il eut pour Grand Oncle
Mr Potier de Geſvres, Secretaire
d'Etat , dont eſt venu feu
Mr le Duc de Treſmes , Pair de
France,, & Chevalier des Ordres
du Roy, Pere de Mr de Gefvres
, à preſent Duc & Pair de
France. Potier porte d'azur àdeux
Mains dextres d'argent , l'unea
la ſeneſtre du chef , l'autre en
point
136 MERCURE
pointe au franc quartier , échiqucté
d'argent &d'azur.
Monfieur de la Court , reçeu
Préſident en la Chambre des
Comptes en 167 .. eſt mort auffi
depuis peu de jours. Il avoit
eſté Maistre des Comptes , &
- portoit d'azur à trois Coeurs d'or,
2.1.
3
Cette meſme Compagnie a perdu
Monfieur de Montholon , qui
eſtoit auffi Maiſtre des Comptes .
Il avoit eſtéreçeu en 1638.& defcendoit
de François de Montholon
, Avocar General au Parlement
de Paris , puis Préſident
à Mortier , & enſuite , Garde dés
Sceaux de France ſous François
I. SonGrand Oncle eſtoit un autre
François de Montholon, Garde
des Sceaux ſous Henry III.
Cette Famille , qui eſt une Branche
cadere de l'ancienne Maiſon
des
IGALANT.
8157
2
des Montholons , porte d'azur au
Mouton paſſant d'or , & trois
Quinte Feüilles auffi d'or miſes
en chef. Il y a eu un Cardinal ,
nommé Guillaume de Montholon
en 1350.
En vous parlant des changemens
arrivez par mort dans les
-Compagnies des Officiers de Ju-
-ſtice, j'ayoublié de vous dire que
-Monfieur Petitpied avoit eſté revçeu
en Septembre , Avocat &
Procureur du Roy des Tréſoriers
de France , en la place de Mr Nicolas.
Il eſt Fils de Monfieur Peritpied,
celebre Avocat en Parlement.
Sa Majesté a donné le Gouvernement
de Hombourg à Mr
Gouffeaume, Marquis de la Bre-
-teche,Colonel d'un Regiment de
Dragons,& Brigadier general des
Armées du Roy. Ce fut luy qui
apres
158
MERCURE
apres s'eſtre ſignalé pendant la
guerre derniere par diverſes entrepriſes
, la finit heureuſement
par celle de Leuve , dont il vint
à bout avec tant de gloire le
4.May 1678. Je vous ay parlé de
cette action la plus extraordinai-
*re ,& la plus hardie que l'Hiſtoire
puiſſe prendre ſoin de recüeillir.
Auffi la Poſterité refuſeroit-
-ellede la croire, fi elle estoit arrivée
ſous un autre Regne. Le Roy
en fut fi content , qu'il fit ce
Marquis Gouverneur de Leuve.
Comme il a perdu ce Gouvernement
par la Paix , Sa Majesté
pour luy marquer ſon eſtime ,
vient de luy donner celuy de
Hombourg, l'une des plus importantes
Places de fon Royaume.
Elle eſt ſur les Frontieres du Palatinat
,& des Etats de l'Electeur
ide Mayence.
La
GALANT. 159
La nuit du Mardy au Mercredy
avant la Touſſaints , Armand
-de Bethune, Marquisd'Ancenis,
-Fils deMr le Duc deCharoft , &
-Petit-Fils de Mr le Duc de Bethune
, Pair de France , Lieute-
-nant General pour Sa Majesté
dans les Provinces de Picardie,
Hainault, Boulonnois & Graveline
, & Chaſtellenie de Bourbourg
,Gouverneur des Ville &
Citadelle de Calais,Fortde Nieulay,
Païs Conquis,& Reconquis,
cy-devant Capitainedes Gardes
du Corps du Roy , époufa Loüife-
Marie - Théreſe de Melun ſa
Coufine, Fille defeu Mrle Prin
ce d'Epinoy ,& de Loüife Anne
de Bethune ſa premiere Femme.
LaCerémonie ſe fit avec l'approbation
de Sa Majesté au Pré
S.Gervais , dans la Chapelle de
la Maiſon de Mr le Duc de Bethune.
160 MERCURE
thune. Monfieur le Duc & Madame
laDucheſſe de Charoſt , Pere
& Mere du Marié , s'y trouverent,
ainſi que Monfieur le Comte
de Bethune fon Oncle , portant
Procuration de Mr le Duc
&de Madame la Ducheſſe deBethune
. Mr le Marquis de Coeuvresy
estoit auſſravec Mr le MarquisdeGamache
, Chevalier de
l'Ordre,nommé par Mr le Procureur
General pour l'Aſſemblée des
Parens ; Monfieur du Queſnoy ,
Maistre des Requeſtes, Parent de
Madame la Ducheſſe de Bethune;
Mr le Comte de Vaux , &
Mademoiselle Fouquet , Frere &
Soeur de Madame la Ducheffe de
Charoft . Monfieur le Marquis
d'Ancenis, âgé ſeulement de dixſept
ans & demy , a parfaitement
étudié ,& fait ſes Exercices avec
tant de ſoin, qu'on le peut dire un
des
GALANT. 161
des plus accomplis de ſon temps ,
& de fon âge. Il a l'eſprit doux,
le jugement meûr , & cette engageante
honneſteté , qui eſt
l'eſſentiel caractere de tous ceux
de fa naiſſance. Le Marquiſat
d'Ancenis , dont il prend le
nom , eſt en Bretagne. Mademoiſelle
d'Epinoy , qui n'a encor
que quatorze ans & demy,
eſt de la plus belle taille qu'on
puiſſe voir. Elle a les cheveux
d'un blond admirable , le port
plein de majesté , le teint blanc,
vif& vermeil , & poffede avec
éclat tous les autres avantages
que la Nature a fi liberalement
répandus dans ſon illuſtreMaiſon.
Voicy une nouvelle Chanſon
de Mr de Baffilly, dont je vous en
envoye tous les mois depuis un
an. Son nom eſt un grand éloge
pour tous ſes Ouvrages .
AIR
162 : MERCURE
AIR NOUVEAU.
Chacun dit dans le Village,
Que la Bergere qui m'engage ,
De toute autre Beautéfurpaſſe les
appas;
Mais en vain ce discours meflate,
-: C'est bien la plus aimable , helas !
Mais c'est laplus ingrate.
:
Il y a eu de grandes réjoüiſſances
à Hanover , à l'occaſion du
Serment de fidelité que les Etats
du Païs ont preſté à Mr le Duc
ade Hanover , Evefque d'Ofnabruc
, leur nouveau Maiſtre.
Le Mardy 22. de l'autre mois , la
Nobleſle s'eſtant renduë au Paalais
, en ſi grand nombre qu'à
peine les Salles , Chambres , Antichambres
& Galleries , pouvoient
ſuffire àla contenir, préceda
10 THEQUE
*
163
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C
GALANT.
163
,
و
da ce Prince , qui marcha juſqu'à
une Salle tres- ſpaticuſe ,tous les
Gentilshommes de ſa Cour bordant
le paffage de la grande Gallerie
par où il devoit paſſer. Aufſitoſt
qu'il fut entré avec les
Princes ſes deux Fils aînez , il
alla s'affeoir ſous un grand Dais
preparé pour cette Ceremonie.
Alors les Principaux du Païs
s'eſtant avancez luy preſterent
le Serment dans les formes
ordinaires ; apres quoy ,
toute la Nobleſſe en general
levant la main fit la meſme
choſe , en prononçant tous enſemble
les paroles qu'on leur lifoit,
pour les répeter. La Cerémonie
ſe termina par un excellent
Difcours du Chancelier à l'avantage
du Prince , & de toute fon
auguſte Maiſon . Ce Diſcours finy
, on alla ſe mettre à table.Mr
,
le
1
164 MERCURE
leDucde Hanover prit les Principaux
avec luy, & avec les deux
Princes ſes Fils. Le reste des Nobles
ſe plaça à douze ou quinze
-Tables qui estoient dans la grande
Salle ; & comme il s'y trouva
beaucoup plus de monde qu'il
n'en euſt falu pour les remplir,on
fut obligé d'en dreffer encor cinq
ou fix dans d'autres Chambres,
pour ne renvoyer perſonne. Ce
Repas dura depuis une heure
apres midy juſques au foir.
Le lendemain Mercredy , dés
le matin, toute la Ville ayant pris
les armes au fon des Tambours,
Fifres , & Hautbois , paffa par
-Bataillons devant la grande Porte
du Palais , Enſeignes déployées,
&en tres-bon ordre. Chacun de
ces Corps alla ſe poſter , l'un devant
l'Eglife , l'autre à la grande
Place d'armes , quelques
autres
GALANT. 1631
1
autres à celle du Marché , & de- :
vant l'Hoſtel de Ville ,& le reſte
bordales Ruës du paſſage. Surles
dix heures , S. A. S. alla de fon ,
Palais à la grande Eglife, dans un
magnifique Carrofle à fix Chevaux.
Toute la Nobleſſe de la
Campagne marchoit devant en
longue file , & celle de la Cour
immédiatement devant le Carroffe.
Toute ſa Maiſon eſtoit en
grande cerémonie,&la teſte nuë.
Les Pages environnoient le Carroffe
, & les Gardes du Corps
ſuivoient. Ce Prince fut placé ſur
une Tribune au bout de l'Eglife,
ſous un magnifique Dais,lesGentilshommes
de la Cour à ſa droite
, & les Nobles du Païs à fa
gauche. La Muſique,les Orgues
, & les Violons , entonnerent
auffitôt des Preaumes , & le
Miniſtre preſcha fort éloquemmen
1661 MERCURE
ment ſur le devoir des Sujets en
vers leur Prince. Cela fait , on
marcha dans le meſme ordre jufques
à l'Hôtel de Ville , à la Porte
duquel les Bourguemestres &
tout le Sénat , reçeurent S. A. S
Les Ruës eſtoient tapiffées , &
remplies d'Arbres plantez de part
& d'autre , & les Eſcaliers depuis
le haut juſqu'au bas , couverts
d'unDrap rouge , qui faisoit une
eſpece de Tapis de pied affez
agreable. Monfieur le Duc de
Hannover ayant été conduit avec
les deux Princes dans une grande
Salle , toûjours ſous unDais,
y fut harangué par le Syndic de
la Ville ; & en ſuite les Bourguemeſtres
, tout le Sénat & le Clergé
, preſterent Serment comme
avoit fait la Noblefle . De là
il parut fur un Balcon , appuyé
fur un Carreau de Velours en
brode

GALANT..
167
broderie , & du haut de ce Bal->
con , on prononça le Serment de
fidelité au Peuple qui le répeta
confuſement en levant les mains ,
& y ajoûtant mille eris de joye.
Tout cela ſe fit au bruit des continuelles
falves du Canon , &
des Bataillons poſtez ſur lesavenuës.
Apres que cette Céremonie
fut achevée , le Corps de
Ville alla chez Madame la Ducheſſe
de Hanover , où le Bourguemeſtre
l'ayant haranguée, luy
preſenta un Cofre de vermeildoré.
Il offrit auſſi un fort beau Baffin
à la Princeſſe ſa Fille aînée ,
& quelque Piece d'argenterie à
chacun des Princes. Enfuite on
conduisit Madame la Ducheffe
à l'Hôtel de Ville dans un Carroſſe
à fix Chevaux , précedé de
douze Gentils - hommes à pied ,
& environné de pluſieurs Pages
&
168 MERCURE
لا
& Gardes. Elle estoit accompa
gnée de la Princeſſe ſa Fille , &
des Dames les plus qualifiées de
la Cour. Dés qu'elle fut arrivée ,
on ſervit une magnifique Table
à trente - deux Couverts , où
Leurs Alteſſes Sereniffimes furent
placées avec les principaux
de l'Etat, & pluſieurs Dames. Les
Plats eſtoient ſi chargez,& d'une
telle grandeur , qu'il falloit
quatre Hommes pour les porter.
Les Bourguemeſtres , les Sénateurs
, &les Premiers de la Ville,
ſervoient cette Table. Pluſieurs .
autres furent ſervies dans la grande
Salle pour les Gentilshommes
& les Dames de la Cour. Il y
en eut encor dix ou douze de
plus de cinquante pieds , pour le
Clergé , pour les principaux Officiers
des Troupes , & d'autres
Perſonnes conſidérables . Autant
de
GALANT. 169
de fois qu'on beuvoit à la Table
du Prince , les Trompetes & les
Timbales donnoient le ſignal ,&
le Canon faiſoit tout autant de
falves. Les Violons François conduits
par le Sicur Farinel, ne contribuerent
pas peu à inſpirer la
joye pendant ce Régal. Il dura
depuis deux heures juſqu'à huit ;
&quand on ſe fut levé de Table
, toute cette belle & illuſtre
Compagnie retourna au Palais
dans le meſme ordre qu'elle ef.
toit venuë , apres qu'on eut allu.
méune quantité prodigieuſe de
Flambeaux pour en éclairer la
marche. Le Jeudy , troiſième jour
de la Feſte , S. A. traita les Bourguemestres
& tout le Senat. Le
Banquet dura à l'ordinaire , une
partie du jour &de la nuit.
Le Mardy ſuivant , Monfieur
le Prince d'Orange arriva à la
Novembre 1680. H
170 MERCURE
Cour de Hanover , & y reçeút
de fort grands honneurs.Un Gentilhomme
Allemand en a fait une
aſſez exacte deſcription, dans une
Lettre, écrite à un de ſes Amis.
On l'a traduite en ces termes.
383838383030383030353
LETTRE
D'UN GENTILHOMME
ALLEMAND,
Contenant la Reception de Mr
le Prince d'Orange à la Cour
deHanover.
10
SA
On A. S. Monsieur le Duc de
Hanover , qui foûtient si dignement
la haute réputation que fon
auguste Maisons'est acquiſe , ayant
appris le matin du 29. Octobre ,
que S. A. R. Monfieur le Prince
d'Orange
GALANT.
171
d'Orange estoit party de Zell pour
venir à Hanover , ſe diſpoſaà luy
faire une Reception digne de l'un
& de l'autre . C'estoit aſſez qu'il
l'eut entrepris , puis qu'il ne fait
rien qui nefoit accompagné de magnificence.
Ce Prince quitta le deüil
pour cette maniere de Feste ;&
quoy que l'or & l'argent donnaſſent
beaucoup d'éclat à ſes Habits , fa
bonne mine , qui le distingue fi fort
le faisoit plus regarder qu'aucune
autre chose. Toute la Cour , à l'imitation
de fon Prince , avoit mis
cejour - là des Habits fort éclatans.
On ne voyoit que Juste-à- corps cou
verts de Galons ou de broderie or
&argent , dont le fond de la plûpart
estoit rouge. S. A. fortit fur
les deux heures apres midy , pour
aller recevoir Monsieur le Prince
d'Orange , à une demy- heure de la
Ville. Voicy l'ordre de la Marche.
Hij
172
MERCURE
Elle commençoit par une Compagnie
de Chevaux Legers d'ordonnance
, avec ses Timbales &ses
Trompetes , & Son Commandant à
lateste , & estoit continuée par
foixante &dix Chevaux de main
de S. A. S. avec des Houſſes rouges,
toutes couvertes de differentes Broderies.
Ceux qui les menoient ,
avoient des Livrées rouges , chamarrées
d'argent ; le tout conduit
parle Grand-Maistre de l'Ecurie.
Quarante Carroffes àfix chevaux
Suivoient à la fin , remplis de tous
les Seigneurs & Gentilshommes de
la Cour avec des Habits tres- riches.
Mrle Baron de Platen, GrandMaréchal
de la Cour, fermoit cette File
dansun Carroffe tres- magnifique.A
quelque distance de là , on vit paroiſtre
un tres - beau Carroſſe, environné
de Valets de pied &de Gens
de Cheval. C'estoit celuy de Meffieurs
GALANT. 173
)
fieurs les Princes Maximilien &
Charles , qui avoient leurs Gouverneurs
avec eux. Quelques Carroffes
dorez marchoient à leur fuite apres
quoy paroiſſoit celuy de Mr le Duc
de Hanover, àfond de Velours rouge,
tout couvert de Broderie or &
argent. Ce Duc estoit dans lefond,&
Meſſieurs les deux Princesſes ainez
fur le devant , dans une parure fi
bien entenduë & si éclatante , qu'il
eust esté impoſſible d'y rien adjoû.
ter. Quantité de Pages & de Valets
de pied , veſtus des riches Livrées
que je viens de vous marquer
, environnoient ce Carroffe. Il
estoit ſuivy de la Compagnie des
Gardes du Corps à cheval , avec
leurs Caſaques rouges , chamarrées
d'argent , ayant leur Colonelà leur
teste, precedé de leurs Timbales ,
de douze Trompetes Toute cettefuperbe
Cour s'arresta dans une gran.
Hiij
174
MERCURE
de Prairie , bordée d'un Bois à la
droite , & continuée à la gauche
par une belle & fertile Plaine.
Monsieur le Prince d'Orange arriva
bientost apres , accompagné de
Meſſieurs les Comtes de Nassau ,
de Flodorff , & de Montpoüillan.
Leurs Alteſſes mirent pied à terre
en meſme temps , & apres les premiers
Complimens , Monsieur le
Duc de Hanover prit Monsieur le
Prince d'Orange dansſon Carroſſe,
& l'on le retourna à la Ville dans
le mefme ordre qu'on estoit party .
On y trouva toute la Garniſon ſous
les armes depuis la Porte juſques
au Palais . Toute l'Artillerie & la
Mousqueterie Se firent entendre
dans tout ce paſſage . Enfin l'on arriva
au Palais , où Madame la
Duchefſfe de Hanover , accompagnée
de Madame la Princeſſe ſa Fille ,
des trois plus jeunes Princes , &
د
des
GALANT.
175
des principales Dames de la Cour ,
attendoit Monsieur le Prince d'Orange
dansfon Apartement. S. A.R.
y estant montée , cette Princeſſe fit
quelques pas hors la Porte de la
Chambre , pour aller au devant
d'Ellc. Ainsi cette entreveuë s'éstant
faite dans l' Antichambre entre
une grande foule de Dames &de
Seigneurs , les Princes & les principaux
de cette Noblesse entrerent
dans la Chambre de Madame la
Ducheſſe. On s'y entretint quelque
temps , & de là on conduisit Mr le
Prince d'Orange à l' Apartement qui
luy avoit eſté preparé. Le Soupéfut
magnifique , & l'onfervit quantité
de Tables , avec une profuſion ſurprenante
de toutes choses. Le lendemain
30.Octobre,on fit la Reveuë
de trois Regimens de Cavalerie ,
ی م
de trois d'Infanterie, qui estoient en
batailledans la Plaine de Hemhany ,
Hinj
196 MERCURE
qui n'est qu'à une portée de Canon
de la Ville. Ces Troupes qui eftoient
fort leſtes, s'acquiterent tresbien
de l'exercice qu'ils firent devant
Leurs Alteffes. La Cavalerie
futfeparée en deux Corps , qui firent
leurs décharges l'un contre l'antre.
L'Infanterie ne luy ceda en
rien , & tout cet Exercice ſe termina
par trois Salves regulieres de
toute la Cavalerie & de toute l'Infanterie
, quiſembloient n'avoirtiréqu'un
seul coup toutes ensemble.
Mille Grenades jettées avec beau
coup d'adreſſe & de promptitude
par l'Infanterie , augmenterent le
bruit de cette Feste militaire. Elles
n'estoient que de gros Carton
poissé , & renforcé , mais elles ne
s'enfirent pas moins entendre.Le 31.
on alla à la Chaſſe du Lievre , &
Les deux autres joursſuivans à une
grande Chaſſe de Sangliers. I'y en
comptay
GALANT.
177
6
comptay cent foixante étendus fur
le carreau. Ily en avoit quelques
uns d'une prodigieuse grandeur. On
prit aussi environ cinquante Renards
, qui furent bernez dans la
grande Court du Chasteaupar quelques
Seigneurs & Gentilshommes de
Leurs Alteſſes. L'apreſdinée du dernier
de ces deux jours , Monfieur
Le Prince d'Orange voulut bienſe
donner ce plaisir avec Monsieur
le Prince, aîné de Brunſvic. Ils témoignerent
tous deux en prendre
beaucoup àfairesauter les Renards
en l'air. Le foir Monfieur le Baron
de Platen Grand - Maréchal , &
Premier Ministre de cette Cour ,
traita chez luy Leurs Alteſſes. La
Table estoit longue , & de vingtquatre
Couverts. Elle fut fervie
d'un Ambigu de Viandes , de Fruits,
&de Confitures , ce qui faisoit une
agreable confuſion de Mets exquis.
H V
178 MERCURE
La delicateſſe & la propreté furent
remarquées dans ce Repas.Auf.
fi l'esprit de ce Ministre paroist - il
en toutes choses. Madamesa Femme
est une Dame des mieux faites
&des plus intelligentes de l'Allemagne.
Les Violons François firent
admirer pendant ce Repas , les Airs
doctes & touchans des Opera dufameux
Lully , ce qui ne fut pas un
des moindres divertiſſemens de cette
illustre Aſſemblée. Monfieur le
Prince d'Orange partit le matin du
troifiéme jour de Novembre , avec
le mesme Cortege & les Cerémonies
qui avoient estéfaites àfon Entrée.
Ila paru tres - content des honneurs
qu'ila reçeus , S. A. S. nostre Maiftre
n'ayant rien oublié de ce qui
pouvoit marquer la joye qu'il avoit
de voir ce Prince.
Monfieur le Blanc , Conſeiller
& Hiftoriographe de Son Alreffe
1
GALANT..
179
teffe Royale de Savoye , préſen
ta le mois paſſé , à Monſeigneur
le Dauphin , & à Madame la
Dauphine , une Hiſtoire de Baviere
en quatre Volumes. Com
me les Princes de cette Maiſon
ont eu des liaiſons fort étroites
avec tous les Empereurs & les
autres Princes de l'Europe , par
leurs Alliances , par les guerres
qu'ils ont euës avec eux , par les
ſecours qu'ils leur ont donnez, &
meſme à cauſe de leurs propres
intereſts , l'Autheur fait une defcription
particuliere de tout ce
qui s'eſt paſſé dans l'Empire de
puis Charlemagne , ſans toutefois
s'écarter de ſon ſujer. En ſuite ,
apres avoir fait connoiſtre le ref
pect & les inclinations particulie
res que les Princes de la Maiſon
deBaviere ont toûjours euës pour
le Saint Siege , il parle de leur
grande
180 MERCURE
grande pieté , & fait voir comme
ces Princes n'ont jamais voulu
foufrir les Sectes nouvelles. Il
traite dans le dernier Volume, de
toutes les Guerres d'Allemagne
depuis 1619. juſqu'à la Paix de
Munſter , & en dévelope les motifs
par les divers intereſts des
Catholiques & des Proteftans.
Cette Hiſtoire meflée de Refléxions
morales & politiques , eſt
remplie d'Incidens , d'Origines,
&de recherches curieuſes ,qui ne
divertiſſent pas moins le Lecteur
qu'elles l'inſtruiſent.Une ſi agreable
diverſité le delaſſe des fatigues
que la lecture d'une certaine
régalité de matieres donne
quelquefois . Auffi peut- on affurer
qu'il eſt peu d'Ouvrages faits
avec plus de peine & plus de
foins. Ces quatre Volumes font
comme
GALANT. 181
comme une Hiſtoire univerſelle,
tant ellecontient de choſes qui
regardent la plupart des Nations.
Ils n'ont pas eſté faits ſans ordre.
Mr le Blanc ayant donné au Public
l'Hiſtoire de Savoye , feuë
Madame l'Electrice de Baviere ,
Fille de Madame Chriſtine de
France , luy commanda d'entreprendre
celle de ſes Etats. Ainfi
nousdevõs cette curieuſe Hiſtoire
à l'envie qu'elle cut de faire
connoître la grandeur de la Maifondans
laquelle elle étoit entrée,
en épouſant l'Electeur de Baviere
dernier mort. Cet ordre donné eſt
d'autant plus glorieux pour l'Autheur
dont je vous parle,que cette
grande Princeſſe ayant infiniment
de l'eſprit , & des lumieres
tres penetrantes , on ne peut dire
qu'elle ait eſtimé quelqu'un , ſans
qu'on demeuré perfuadé qu'elle
connoiffoit:
182 MERCURE
connoifloit en luy un vray mérite.
CetAutheur promet un cinquiéme
Volume , qui contiendra l'éxacte
deſcription de tous les
Etats de Baviere, l'etat préſentde
cette Maiſon , avec toutes ſes
Branches,&leur Appanages, celuy
delaCour ſous l'Electeur Fer.
dinand-Marie,& tout ce qui s'eſt
paſſé de plus remarquable ſous le
Regne de cet Electeur depuis
fon Mariage avec la Princeſſe
Adelaide de Savoye , juſques à
celuy de Madame la Dauphine,
& à la Majorité du Prince Maximilien
- Emanüel à préſent regnant.
Le grand ſuccès des quatre
premiers Volumes nous doit
faire tout attendre de celuy qui
les fuivra.
Il y a environ un an que je vous
appris le Mariage de Monfieur le
Duc de Mortemar avec une
des
GALANT. 183
des Filles de Mr Colbert.La grandejeuneſſe
de la nouvelle Mariée
ayant alors empêché qu'on n'euſt
permis à l'un & à l'autre de le
conſommer , ce Duc partit quelque
temps apres pour aller en Italie.
Il y a fait voir par ſa prudence
&par ſa conduite , un eſprit fort
au deſſus de ſon âge , & eſt de
puis peu de retour icy. Le lendemain
de ſon arrivée ſon Mariage
fut conſommé & le jour ſuivant,
il y eut un grand Régal à Sceaux,
donné par Mr Colbert. Les Mariez
trouverent pour faire ce
voyage, chacun un Carrofle à fix
Chevaux,& tout le reſte du Train
proportionné à leur qualité , ſans
qu'ils euſſent ſçeu qu'on euſt
mefme commencé de travailler à
leur Equipage.
Monfieur Chamillart, Conſeiller
au Parlement , a épousé Mademoisel
184 MERCURE
demoiselle le Rebours . Il eſt Fils
deMonfieur Chamillart Maiſtre
des Requeſtes , qui eſt mort Intendat
de la Generalité de Caën .
C'eſtoit un Homme d'un fort
grand merite, qui avoit eſté choiſy
Procureur General de la Chabre
de Juſtice. La Mariée eſt Fille
unique de Mr le Rebours Maiſtre
des Comptes. Mrs le Rebours , l'un
Préſident au Grand Confeil , &
l'autre Conſeiller au Parlement ,
ſont ſes Oncles.
Le Roy & la Reyne d'Eſpagne
ont couru un fort grand péril
fur la fin du mois de Septembre.
Ils eſtoient allez en devotion
à Noftre- Dame d'Atocha , & ils
trouverent à leur retour toute l'étenduë
du Cours appellé Prado, fi
pleine des eaux qui estoient tout
à coup tombées des Montagnes
apres des pluyes extraordinaires ,
que leur Carroſſe s'eſtant avanGALANT.
185
cé pour la traverſer , les Mules
de devant qui ſont toûjours attachées
à de longues refnes , furent
renverſées par la rapidité
du torrent , ſans que le Poſtillon
en puſt eſtre maiſtre . On accourut
, & on fit reculer le Carroſſe
à force de bras. Tous les attelages
ſont preſque de Mules en
Eſpagne , depuis que l'on prit ,
ou qu'on menaça de prendre les
Chevaux de Carroffe pour envoyer
de la Cavalerie en Catalogne.
Il n'y a que les plus puifſans
Seigneurs qui en mettent
fix. Encore eſt - ce un droit qu'ils
n'ont que hors de la Ville. Cela
vient de ce que le feu Roy trouvant
peu de monde au Cours ,
& en demandant la raifon , on
luy dit que la vanité eſtoit ſi grande
, que ceux qui n'eſtoient pas
affez riches pour entretenir fix
Mules,
186 MERCURE
Mules, aimoient mieux n'y point
paroiſtre , que d'y venir avec
moins de train que beaucoup de
Gens qu'ils pretendoient devoir
égaler. On défendit auffi- toſt
les Carroffes à fix Mules. Leurs
Majeſtez,garanties du péril dont
je viens de vous parler , furent
obligées d'aller attendre au Buen-
Retiro , que le paſſage fuſt libre .
Vous vous ſouvenez qu'en vous
envoyant la Veuë de cette Maiſon
, je vous ay marqué qu'elle
eſt au deſſus du Cours, & qu'elle
a in Parc tout remply d'Allées,
quia a plus d'une grande lieuë
d'étenduë. Dans ce Parc , il y a
beaucoup d'Hermitages ſéparez
, qui font de fort jolis Baſtimens.
Vous en ferez convaincuë
, en jettant les yeux fur celuy
de S. Antoine que je vous envoyegravé.
Je
187
riftes
s ont
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Ville
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186
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d'éte
beau
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cuế,
luy c
(
voye
GALANT . 187
Je ne vous dis rien des triſtes
ravages que les Inondations ont
caufées dans ce meſme temps en
divers Lieux de l'Eſpagne . Je
paſſe à un Tremblement de terre
qui s'eſtant fait ſentir dans
tout le Royaume , a mis particulierement
la Ville de Malaga &
les environs dans une deſfolation
inconcevable , par les deſordres
qu'elle y a cauſez . Cette Ville
eſt ſituée au Royaume de Grenade
, fur le bord de la Mer Méditerranée
, & affez confiderable
par ſon commerce. Elle a un Mole
de 570. pas ou environ de long,
& de 15. à 20. de large. Delautre
coſté , l'avance que font les
Montagnes , quoy qu'éloignées,
met les Navires affez à l'abry. Au
deſſus du Mole eſt un Chaſteau
bas , ou grande Terraſſe , entre
la Mer & le Chaſteau d'Alca
çava.
188 MERCURE
çava. C'eſt un vieux Chaſteau
fort en ruine, qui commande àla
Ville & à la Terraſſe. De ce
vieux Chaſteau il y aun Chemin
de communication au Chaſteau
d'enhaut , appelle Gibralfaro.
C'eſt quelque choſe de fort beau
que ce chemin. Il eſt large,
&entre deux hautes Murailles
baſties ſur le Roc , & fi épaifles,
que trois Hommes peuvent al-
Jer de front au deſſus . Ces deux
Murailles font par échelons par
tout. Il y a environ cinq mille
Maiſons dans la Ville,dont l'EgliſeCathédrale
eſt fortmagnifique,
On prétend que les ſeules Chaiſes
du Choeur ont couſté cent
mille écus . L'Eveſché en vaut
foixante & dix mille. Pour ce
qui eſt du Païs ce ne font que
Peñas y Sierras , c'eſt à dire Ro-
,
chers&Montagnes,à l'exceprion
de
GALAN T. 189
1.
1
dela petite Plaine qui eſt autour
de la Ville , & de quelques endroits
des Montagnes où croift
l'excellent Vin de Malaga & de
PedroXimenés, dõt on dit qu'on
embarque tous les ans vingt-cinq
mille Pipes . Ce Pedro Ximenés
avoit le meilleur terroir qui fuſt
autour de la Ville, ce qui fit donner
fon nom au Vin d'Eſpagne
le plus eltimé. C'eſt ce qu'on
appelle en France par corruprion
, du Perro- chimene.
Je reviens au Tremblement
arrivé à Malaga. Le 9. d'Octobre
dernier , jour de S. Denys , la
terre y fut agitée de ſecouſſes ſi
violentes , que preſque toutes ſes
Fortifications furent renverſées .
Elles abatirent entierement le
quart des Maiſons , & en mirent
un autre quart hors d'état d'eſtre
habitées , à moins qu'on ne
les
190 MERCURE
les rebâtifle. Les ravages de ce
Tremblement furent ſi prodigieux
, que la plus grande partides
Habitans quitterent la Ville,
dans la peur qu'ils eurent d'eſtre
enfevelis ſous ſes ruines , mais
ils ne trouverent guére plus de
ſeûreté dans la Campagne. Les
Montagnes s'y renverſoient , &
jettoient par terre ceux qui ſe
refugioient deſſus,ou occabloient
ceux qui s'arreſtoient dans la
Plaine . Pluſieurs Villes des environs
furent auſſi mal- traitées .
Ce qu'il y a eu de tres- particu
lier , & ce qui peut- eſtre n'eſtoit
jamais arrivé en aucun autre
tremblement , c'eſt que la terre
s'ouvrit en pluſieurs endroits , &
jetta de l'eau en ſi grande quantité
, que cette eau fit enfler la
Riviere qui paſſe aupres de Malaga.
On avoitveu mille fois la terre
dans
GALANT. 191
4
dans ſes tremblemens jetter du
feu par les ouvertures qui s'y faifoient,
& cela s'accordoit parfaitement
avec ce que les Philoſophes
penſent ſur ce ſujet. Ils diſent
qu'il ſe forme neceſſairemét
dans les entrailles de la terre des
exhalaiſons de foulfre & de bitume
; que ces exhalaiſons diſpoſées
d'elles-mêmes à prendre feu ,
s'enflament , ou par la vîtefle
de leur mouvement , ou par la
chûte de quelque pierre qui ſe
froiffant rudement contre une
autre, excite des étincelles dans la
concavité où ſont renfermées ces
exhalaiſons ; qu'eſtant ainfienflamées
une fois , elles ſe dilatent
& s'étendent auſſitoſt,que le lieu
qui les renferme eſtant trop
étroit, & réſiſtant à l'effort qu'élles
font pouroccuper plus d'eſpace,
elles redoublent leur violence,
ſecoüent,
192 MERCURE
ſecoüent , & foûlevent la Caverne
qui les contient , juſqu'à ce
qu'enfin elles s'ouvrent un paſſagedans
les lieux qui les reſſerrent
moins , ou qu'elles s'échapent
toutes en feu par les ouvertures
qu'elles font ſur la ſurface de la
terre ; mais dans le tremblement
qui a preſque détruit Malaga ,
la terre n'a vomy que de l'eau au
lieu de feu ; & fi vous me permettez
de conjecturer, cela vient
peut- eſtre de ce qu'au deſſus des
Cavernes qui contenoient ces
exhalaiſons enflammées il y
avoit quelques amasd'eau , que le
feu qui estoit deſſous fit boüillir,
& à laquelle il imprima ce mouvement
extraordinaire .
,
Il me reſte à vous parler des
Benéfices donnez par le Roy, depuis
ceux dont je vous ay faitun
premier Article.MonfieurCaürel
de
GALANT.
193
de Tagny a eſté nommé à l'Ab-:
baye de Lanvaux, au Dioceſede
Vannes enBretagne , qui donne
entrée aux Etats. Il deſcend des
plus illuſtres Maiſons de France,
&eft allié à celles de Chaunes,
Créquy , d'Eſtrées , de Rets,
Rambures , Monchy , Lannoy,
&c. Ses Anceſtres ont ſervy.
nosRoys ſucceſſivement depuis
trois cens ans , & fe font particulierement
ſignalez du temps
de la Pucelle Jeanne d'Arq,
lors que les Anglois furent chafſez
du Royaume. Ils ont toûjours
gardé une fidelité inviolable
à leur Prince. Entre les
Chevaliers de Malte de leur
Famille , on remarque Jean du
Caürel de Tagny Commandeur
de Loyſon en Artois , qui
apres le Grand- Prieur , occupoit
en 1600. la premiere place
Novembre 1680.
د
I
194 MERCURE
au Chapitre. Il a toûjours eu les
principaux Emplois de la Religion,&
eftoit fort eſtimé de Henry
IV. qui témoigna regreter få
morr. M. leMarquis de Tagny,
Pere de l'Abbé , a commandéla
Compagnie d'Ordonnance de
feumonfieur le Ducde Chaunes
Maréchal de France , & eft
mort au Service de Sa Majeſté.!
Ila eu pluſieurs Enfans , dont fix
ontſervy en diferentesoccafions.
Monfieur d'Auſtruy qui estoit
l'aîné ,a eſté tué au Secoursd'Arras
, & le Chevalier à la Campagne
de Lile. Le Marquis eſt mort
apres vingt-quatre années de
fervice,d'une bleffure qui ſe rouvrit
à Liege , lors qu'il commandoitle
Regimentde Cavalerie de
Cateux. Ilavoit commandé celuy
de monsieur le Comte d'Auver
gne,&estoitPremierGentilhomme
GALANT.
195
me de la Venerie de Sa Majesté,
& Bailly de Château - Tierry.
M.d'Auſtruy quatrième Frere.eſt
mort d'une bleſſure qu'il reçeut
dans les dernieres Campagnes de
Flandre.L'Ayeul & le Biſayeulde
l'Abbé dontje vous parle, ſe ſont
auſſi ſignalez dans le Service , &
il eſt amplement parlé à la gloire
deſonTrifayeuldansl Hiſtoirede
Cambray. M.du Caurel Marquis
de Tagny ſon Frere , à preſent
aîne de cette Maiſon,a commencé
ſes Campagnes en 165 2. ll a
efté Capitaine de Chevaux Legers
, & Premier Brigadier des
Mouſqueraires. Ce Marquis fervant
en Hollande contre feu l'Evêque
de Munſter , fut attaqué
par deux cens Chevaux Legers,
&afſiegédans une petite Chaumiere
de terre. Il les repouſſa, ſecondé
d'onze Mouſquetaires
I ij
196 MERCURE
ſeulement , paſſa l'épée à la main
au travers de ces deux cens
Hommes, en tua beaucoup,& fut
bleſſé à la main. Le Roy, informé
de ſa bravoure , l'honora d'une
Charge de Maréchal des Logis
dans la Compagnie des Moufquetaires.
Le meſme Marquis a
eſté en Candie accompagné de
fon Frere le Chevalier, à preſent
Capitaine de Cavalerie. Les Armes
de la Maiſon de Tagny juſtifient
l'ancienne Nobleſſe de
ceux qui en ſont ſortis,& qui ont
toûjours ſervy le Roy, non ſeulement
avee zele , mais encor avec
dépenſe. Ils portent à la Bande
fuzelée de gueules en champ
d'argent. LaTerre & Seigneurie
d'Auſtruy leur donne la qualité
de Pair, & Conneſtable de Boulonnois.
Cette Maiſon ne s'eſt pas
rendue moins confiderable dans
IE
GALAN T.
197
l'Egliſe, que par les Armes. Guillaume
du Caürel de Tagny, Abbé
& Comte de Corbie en 15 22 .
eſtoit tellement aimé de la Ville
& de ſes Religieux, qu'lls luy érigerent
un monument qui paſſe
encore à preſent pour la merveille
de ce Païs.
Le même jour que M. l'Abbé
de Tagny fut gratifiéde l'Abbaïe
de Lanvaux , M.du Cheſne, fameux
Medecin , obtint du Roy
pour l'un de ſesFils, celle deMoléon
, au Dioceſe de la Rochelle.
Un peu apres , le Roy donna
l'Evêché de S. Paul Trois-Châteaux
, à M. l'Evêque de Grace,
dont je vous ay déja parlé ;& celuy
de Perpignan , à M.l'Abbé de
Montmor. Sa Majesté a joint au
dernier la Dignité de Grand-Inquifiteur.
L'importance de ce Poſte
marque affez l'eſtime que le
I iij
198 MERCURE
Roy fait de la piete,&duzelede
cet Abbé. La maniere dont il
preſche le rendoit tres-digne de
l'Epiſcopat. Je ne vous dis rien de
fa Famille. Vous ſçavez qu'elle
eſt confiderable depuis pluſieurs
ficcles, alliée à un grand nombre
de Perſonnes des plus qualifiées
du Royaume, & que ceux de ſon
nom ont eu des Emplois & des
Charges importantes. Ce nouveau
Prelat eſt Fils de feu monfieur
Hebert de Montmor,Doïen
des maiſtres des Requeſtes , &
de l'Academie Françoiſe , un des
plus beaux Eſprits de ſon temps,
&d'une integrité ſi connuë,qu'il
eſt inutile de vous en parler.
Pluſieurs Perſonnes de cette
Maiſon ont poffedé de pareilles
Dignitez ; & Pierre Hebert de
Montmor ſon Grand - Oncle,
eſtoit Evêque & Comte de Ca.
hors,
25
GALANT.
199
hors ,& Premier Aumonier de feu
monſieur le Duc d'Orleans. Són
profond ſçavoir,& fa grande probité,
ont mis fa memoire en veneration
dans ce Diocese. Nous ne
devons pas moins efperer du
nouvel Evêque dont je vous parle,
puis qu'il nous donne depuis
longtemps de ſi glorieuſes marques
de l'un & de l'autre .
Monfieur l'Abbé Charlan a
obtenu l'Abaye du Charbonblanc.
C'eſt un Homme d'une
profonde erudition, grand Phyſicien
, & fort eſtimé de quantité
de Perſonnes du premier rang.
L'Abbaye de Chantemerle, de
l'Ordre de S. Auguſtin , dansle
Dioceſe de Troyes,a eſté donnée
àmonfieur l'Abbé de la Luzerne,
Fils de monfieur le Marquis de
la Luzerne , Lieutenant de Roy
en Normandie , & Gouverneur
I iij
200 MERCURE
de monfieur le Comte de Vermandois.
Il a un Frere aîné Meftre
de Camp d'un Regiment de
Cavalerie ; & deux cadets , dont
l'un eſt Page de la Chambrede
Monſeigneur le Dauphin,& l'autre
ſert ſur les Vaiſſeaux de Sa
Majeſté.
Monfieur de Bethune- d'Orval ,
Fils de Mõſieur de Bethune,Duc
d'Orval . Premier Ecuyer de la,
feuë Reyne Mere, a eu l'Abbaye
de Sénengué; & Monfieur l'Abbédela
Rochetaillée,Gentilhomme
Lyonnois , celle du Valbenoift,
Dioceſe de Lyon .
Quelques jours auparavant ,
Monfieur l'Abbé de Montcaffin
avoit eſté nommé au Doyenné
de S.Emelian en Guyenne , qui
eſt d'un revenu fort confiderable.
En vous parlant de l'Eglife ,
je
GALANT. 20г
je croy pouvoir ajouter ce qui
regarde l'Audience de congé du
Pere Bernard de Port-Maurice,
General des Capucins. Le jour
de cette Audience ayant eſté arreſté,
la Reine luy envoya unde
ſes Carroſſes , à cauſe d'une indiſpoſition
qui luy eſtoit ſurvenuë,&
qui jointe à ſon grand âge
ne luy permettoit pas d'aller fur
la Mule dont il ſe ſert ordinairement.
Il partit du Convent des
Capucins de Paris dans ce Carroffe,
accompagné du Pere Hierotée
de Paris , Provincial, d'un
Secretaire , & de Frere Loüis
du Mans . Ce dernier est fort
connu des Perſonnes de qualité,
& eſtimé des Puiſſances. Il a fait
pluſieurs Voyages qui n'ont pas
eſté ſans fruit.Ce fut luy qui mena
en Portugal les Religieuſes
qui ont ſervy à l'eſtabliſſement
Iv
202 MERCURE
du Convent des Capucines , que
la Reine a fait en ce Royaume.
Ce General alla deſcendre à
l'Hôtel de Crequy avec ſa Suite,
&y ayant eſté tres-bien reçeu
par les ordres qu'en avoit donnez
leDucde ce nom , il eut le foir
une longue Audience de M.Colbert
de Croiſſy .Le lendemain ſur
leshuit heures du matin, il en eut
une autre de M.Colbert;& fur les
dix heures , il fut conduit àl'Au-'
dience du Roy par monfieur de
Bonneüil Introducteur des Ambaffadeurs.
Sa Majeſté luy témoigna
beaucoup d'affection
pour tout fon Ordre , &d'eſtime
en particulier pour fa Perſonne.
Il alla en fuite chez la Reine , &
chez Monſeigneur le Dauphin,
qui luy firent paroiſtre les mefmes
bontez . Leurs Alteffes Royal
leseſtant pour lors à Paris , il en
eut
GALANT.
203
cut Audience quelques jours apres
au Palais Royal,où monfieur
de Saint Laurens le conduifit .
Monfieur,& Madame,luy témoignerent
la meſme eſtime pour ſa
Perſonne , &la meſme affection
pour fon Ordre , qu'avoient fait
Leurs Majeſtez .
Le Roy a creé quatre Gentilshommes
du Drapeau Colonelde
ſon Regiment des Gardes Françoiſes,
qui doivent l'accompagner
entoutesoccaſions , & combatre
pour ſa défence. Ils font habillez
d'un Drap gris-blanc , couvert
par devant , fur les poches,
&aux ouvertures des coſtez &
du derriere, de Boutons d'argent
en Brandebourg larges de deux
grands doigts , avec unGalon
d'argent fur les coutures. Leur
Epée eſt d'argent , & leur
Baudrier de bufle bordé de
deux
204
MERCURE
deux Galons d'argent fort larges,
ainſi que leur Gands , avec un
Chapeau noir borde d'argent, &
couvert d'une Plume noüée d'un
Ruban bleu , comme leur Cravate
& leur Baudrier, pour accom
pagner la doublure de leur Juſtes
à- corps , qui eſt bleuë , auffi-bien
que leurs Haut-de- chauffes , &
leurs Bas. Ils portent une Pertuifane
dorée, & cet équipage n'eſt
pas moins beau qu'il eſt ſingulier.
Monfieur de S. Gilles , Page
de la Petite Ecurie , dont je vous
ay parlé pluſieurs fois dans les
recits des grands Sieges que le
Roy a faits pendant la derniere
guerre , a eu l'honneur d'eſtre
nommé par Sa Majesté , Premier
Gentilhomme du Drapeau Co-
Ionel . Monfieur de Renanſart,
auffi Page de la Petite Ecurie ,&
qui s'eſt ſignalé pendant la guerre,
GALANT.
205
re,eſt le ſecond. Monfieur de Sales,
Page de la Grande Ecurie, eſt
le troiſieme;& monfieur de Candau,
le quatrième.
Comme je vous ay dit autrefois
que tous les Pages des Ecuries
du Roy , font obligez avant que
d'y eſtre roreçeus', de preſenter à
monfieur le Grand Ecuyer , & à
M.le Marquis de Beringhen,Premier
Ecuyer, les Preuves de leur.
Nobleſſe,dreſſées & atteſtées par
monfieur d'Hozier, Genealogiſte:
de la maiſon du Roy, & Juge ge-.
neral des Armes & Blazon de
France , vous pourrez aprendre
fort amplement lesGenealogies
de ces Gentilshommes dans le
Recüeil de toutes ces Preuves,
qu'il aflemble par ordre du Roy,
& qu'il doit bien-toſt donner au
Public. Un fi curieux Ouvrage
vous fera connoiſtre qu'il a fuccedé
106 MERCURE
cedé à l'illustre monfieur d'Hozier,
dont il eſt le ſecond Fils,c'eſt
à dire, au plus grand Hommeque
nous ayons eu dans cette forte
de connoiſſance . Voicy ce que
j'en ay appris touchant ces Pages.
Monfieur de S. Gilles porte le
nom de Lenfant,& ce nom qui a
plus detrois cens ans d'ancienneté
de Nobleſſe dans les Provincesdu
Maine&d'Anjou,eſt porté
par les Seigneurs de la Patriere
au Maine. Il a l'honneur d'eſtre
allié de fort pres à tous les Succeffeurs
du Grand Cardinal de
Richelieu , à cauſe de Françoiſe
du Pleſſisde Richelieu ſa Grandes
Tante,Fille de Françoisdu Pleſſis
deRichelieu , & d'Annele Roy-
Clinchamp, qui épouſa le 8. Novembre
1539. Georges Lenfant,
Seigneur de la Patriere&deCimbré,
dont font iſſus Mefſieursde la
Patric
GALANT.. 207
Patriere , Deſpeaux , de Boiſmoreau
, du Bordage, & de S. Gilles,
qui ſont tous du nom de Lenfants
& portent d'or à trois faces de
gueules.
Monfieur de Renanſart s'appelle
de Flavigny. Cette Famille
eſt comptée depuis long - temps
parmy les plus Nobles du Laonnois,
comme on le peut voir dans
le Grand Nobiliaire de Champagne
, où ſa Genealogie eſt com->
priſe , avec ſes Preuves verifiées
devant Monfieur de Caumartin,
lors qu'il eſtoit Intendant de cette
Province. Il porte échiqueté
d'or& d'azur.
Monfieur de Sales eſt originairede
Savoye. Son nom est confidérable
dans le Genevois , où eft
la Terre de Sales;mais il joint à fa
naiſlance un grand avantage ,
c'eſt qu'il a l'honneur d'eſtre
Petit
208. MERCURE
Petit-Neveu du Grand S. François
de Sales, Eveſque de Geneve.
Il porte d'azur à deux faces
d'or remplies de gueules , & accompagnées
d'un Croiſſant ,& de
deux Etoiles d'or poſées en pal.
• Je ne puis vous rien apprendre
de Monfieur de Candau . Le
choix qu'en a fait Sa Majesté eſt
une preuve de ſa Nobleſſfe ; mais
comme il n'eſt point du nombre
des Pages ,je n'ay pû ſçavoir aucune
particularité de ſa Maiſon .
Sur la fin de l'autre mois,Monſieur
le Marquis de Rochefort,
qui eſt encor dans une fort grande
jeuneſſe , ayant eu l'honneur
de ſalüer Monfeigneur le Dauphin
, ce Prince qui a beaucoup
d'eſtime pour Madame la Maréchale
de Rochefort ſa Mere , &
qui ſe plaiſt à donner des marques
de ſes liberalitez à ceux
qu'il
GALANT. 209
qu'il aime , luy fit preſent dés le
lendemain d'un petit Cheval
noirAnglois , avec un Harnois
magnifique deVeloursjaune tout
brodé d'argent , & garny d'une
Frange auſſi d'argent à petits
glands, avec les Chaperons & les
Poches du meſme Velours.On ne
peut rien voir de plus propre, ny
de plus riche que ce petitEquipage.
Le Pommeau de la Selle eft
auſſi d'argent , avec une cizelure
fort délicate . Monfieur du Mont,
Ecuyer de Monſeigneur le Dauphin
, fut celuy qui préſenta ce
Cheval au jeune Marquis dont
je vous parle.
Quelques jours apres , Madame
la Dauphine fut attaquée d'une
Fiévre double tierce. Meffieurs
Daquin & Fagon, Premiers Medecins
deleurs Majeſtez , la traiterent.
Ils la firent ſaigner du
:
bras,
210 MERCURE
bras , & du pied en ſuite , & elle
en reçeut beaucoup de foulagement.
On dit qu'elle n'avoit ja
mais eſté ſaignée . L'état où eſtoir
cette Princeſſe , faiſoit affez voir
qu'il ne falloit plus qu'un peu de
temps pour chaffer la Fiévre entierement
; mais comme il eſt naturel
de chercher à s'en défaire
le plûtoſt qu'on peut,Monfieur le
Chevalier Talbot fut appellé.Son
Remede eſtoit ſouhaité de cette
Princeffe,mais elle avoit de la répugnance
à prendre autant de
Vin , qu'il en fait boire ordinairement
àceux qui s'en ſervent. Il
trouva moyen de la fatisfaire , en
luydonnant ſon Remede en maniere
de Pilules.L'effet fut lemefme
qu'il avoit accoûtumé de produire
dans le Vin.Sa Fiévre ceffa,
&il ſurvint un mal dedents à cette
Princeffe , que le meſme Me
decin
GALANT. 211
decin guérit auffitoft. Il y avoit
peu de jours que ſa ſanté eſtoit
rétablie , quand Monſeigneur le
Dauphin fut ſurpris d'un mal
plus incommode que dangereux,
lors qu'il n'eſt pas exceffif.& qu'il
dure peu. Monfieur le Chevalier
Talbot , qui avant que de faire
prendre ſon Remede àMadame
la Dauphine en avoit donné le
Secret auRoy,futde nouveau appellé.
Il en employa un autre propre
pour le mal dont il s'agiſſoit.
Ce Remede fit effet;mais comme
la ſantéde Monſeigneur leDauphin
eſt fort prétieuſe, le Roy ne
voulut rien oublier de ce qui
pouvoit le guérir parfaitement.
Ainfi on manda trois des plus fameux
Medecins de Paris, qui ſont
M. Petit, M. du Cheſne,& Monſieur
Moreau. La ſaignée fut cruë
néceſſaire pour ce jeune Prince ,
&
212 MERCURE
& on la fit par l'avis des Medecins,&
du Chevalier Talbot, qui
avec eux figna l'Ordonnance.
Preſque en meſime temps , on a
veu Monſeigneur le Dauphin
tout-à-fait guéry. Les trois Medecins
qu'on avoit fait venir de Paris,
apres avoir eſté fort bien traitez
à Verfailles , où l'on ſervoit
uneTable exprés pour eux , ont
eſté remerciez avec trois cens
Loüis que le Roy a fait donner à
chacun.Quant auChevalierTalbot,
comme c'eſt de fon bon gré
qu'il a découvert fon Secret au
Roy, Sa Majesté luy a fait preſent
de deux mille Loüis, uſquels Elle
a adjoûté une Penſion de deux
mille livres.Son Interprete (car ce
Chevalier ne ſçait pas bien noſtre
Langue) a eu auffi trois cen's
Louis.Tout ce que le Roy a fait en
cette rencontre, marque ſa generoſité,
GALANT.
213
roſité, ſa prudence,& la tendreſſe
qu'il a pour un Fils qui en eſt ſi,
digne. Voicy des Vers qu'a faits
monfieur de Bonnecamp Medecin
ſur le retabliſſement de la
ſanté de ce jeune Prince , & de
Madame la Dauphine.
A
MADRIGAL .
Vtrefois un
200
Talbot , Ennemy
de la France,
La mit presque aux abois par un
Fer inhumain.
Vn Talbot aujourd'huy , le Gobelet
en main ,
Pardes coups plus heureux, enfauve
l'esperance.
Malheurà Talbot l'Affaſſin ,
Vive Talbot le Medecin.
Vous aurez de la joye d'apprendre
que monfieur le Prince
s'eſtant
<
2145
MERCURE
de
s'eſtant ſervy du meſme Reme-
, a toûjours continué de ſe
bien porter, & qu'au lieu de Lait
qui estoit auparavant la nourriture
, il ſe nourrit à preſent de
Viande. Les Vers qui fuivent, fur
le retourde la ſanté dece Prince,
onteſté faits parM. Louchaut.
A S. A. S.
M. LE
P
PRINCE .
Eut-on affez marquer lajoye
Qu'on a de la santé que le Ciel
vous renvoie ?
Tontfait des voeux pour vous d'une
communevoix .
1
Paris, la Cour , &la Province ,
Apres avoir tremblé pour vous durant
trois mois ,
Sou
GALANT.
215
Souhaitent aujourd'huy , grand
Prince ,
Que vous soiez queri pour une
bonnefois.
Déja voſtreſantéparfaite,
Et que rien nepeut plus troubler,
Fait voir qu'en quelque état que le
hazard vous jette,
On a toujours tort de trembler.
Ainsi donc noſtre ame allarmée,
Croit mal, quand elle croit que la
Fiévreen couroux ,
Quin'est qu'une bile enflâmée,
Soit plus redoutable pour vous,
Que n'estune terrible &foudroïanteArmée.
عراو
Les maux ne durentpas toûjours,
Et lors qu'ils nefont pas extrémes,
On peut,ſans s'effrayer, en regarder
lecours. Sou
216. MERCURE
Souvent la Medecine est d'un foible
Secours
Les Héros comme vous se gueriffent
d'eux- meſmes ,
Ou bien il est là-haut des PuiſſancesSupremes
Qui s'occupent ſans ceſſe à conferver
leurs jours.
On benit partoute laTerre
LaMedecine d' Angleterre,
Et chacun luy donneſavoix;
Mais Linieres déja parmi nostre
allegreffe
S'est écriéplus de cent fois,
C'est le Vin , le Vin Seul a ſauvé
Son Alteſſe ,
Et non pas le Remede Anglois .
Qu'importe à l'Univers ce qu'on
en pourra croire,
Pourveu que vous viviez toûjours?
De
GALANT.
217
4
De vostre vie il admire la gloire ,
Et pour en prolonger le cours ,
Il faut que tout s'accorde , & que
tout s'y prépare
DesHeros comme vous,d'un mérite
fi rare,
۔
Ne reviennentpas tous les jours.
C
Le lendemain de la Saint Martin,
le Parlement enHabit de cerémonie
, ſe trouva à l'ordinaire
à la Meſſe qu'il fait celébrer ce
jour-là. Un Eveſque eſt toûjours
prié de la dire , en fuite de quoy
il eſt conduit à la Grand Chambre
entre deux Préſidens à Mortier.
Le premier , paſſe avant luys
le ſecond,n'entre qu'apres.Quand
toute la Compagnie eſt placée ,
Monfieur le Premier Preſident
remercie l'Eveſque qui vient de
faire cette fonction. Elle a eſté
faire cette année par Monfieur
Novembre 1680 . K
218 MERCURE
de Bourlemont , Archeveſque de
Bourdeaux . Le remercîment que
Monfieur de Novion luy fit, tomba
ſur les avantages de ſa Maiſon ,
& fur le mérite particulier de ſa
Perſonne. L'employ dont il fort
l'a fait connoitre . Ce Prélat , remerciant
à ſon tour , fit des éloges
de ce Corps auguſte ; & le
compara à l'Areopage.Ces remercîmens
finis , on alla diner chez
Mr le Premier Préſident, qui traite
l'Eveſque qui a celebré laMeffe.
Sa Table eſt ouverte pour tous
ceux du Parlement qui veulent
l'accompagner. Vous remarquerez
que quoy que l'on entre à la
Grand Chambre le lendemain de
la Saint Martin , l'ouverture des
Audiences ſe fait ſeulement le fecond
Lundy qui fuit. Il n'en eſt
pas de meſme de la Cour des Aydes
, où ce jour - làméme l'on fait
les
GALANT. 219-
les Harangues.Ainſi le Mardy 12 .
de ce Mois,Mr le Camus , qui en
eſtPremier Préfident, parla ſelon
la coûtume. Il fit merveilles . Son
Diſcours roula fur le travail , qui
eſt d'un devoir indiſpeſable pour
tous les Juges, & les Magiftrats. II
dic, Que les Vacances n'étoient pas
données pour le ceſſer, mais pour travailler
encor davantage en étudiat.
Il fit voir que dans tous les Arts il
n'y avoit point de Vacances,qu'iln'y
en avoit que dans laJustice ; mais
que c'estoit pour se rendre justice à
Joy-mesme en travaillant. Mrdu
Bois,ProcureurGeneral de laméme
Cour,traita le mefme ſujer ,
mais d'une autre forte.Pour prou.
ver ce qu'il avança , touchant le
travail qui ne doit jamais foufrir
de relâche dans un Magiſtrat , il
donnal'exemple du Roy, qui travaille
inceſſamment , & dans ſes
す、
Kij
220 MERCURE
Voyages me ſmes, qui ſeroientdes
temps de plaiſirs pour d'autres.Son
Difcours charma, & tous ceux qui
l'entendirent tomberent d'accord
qu'on ne pouvoit affez l'eſtimer.
La Feſte de Sainte Catherine, qui
eſt une Feſte du Palais , tombant
cette année au fecond Lundy ou
le Parlement doit commencer
les Audiences , on les remit jufqu'au
lendemain. Mr le Premier
Préſident fit ce jour - là untres
beau Difcours. Il ne fut pas long,
mais brillant , ſerré,& fi remply de
penſées, qu'onpeut dire que chaque
parole tenoit lieu d'une Sentence
. Il parla des avantages de
l'Eloquence , & fit voir que plu.
ſieurs grands Empereurs , apres
avoir remporté dans le Champ de
Mars les plus fignalées victoires ,
ſe faisoient encor un plaiſir plus
grandde venir triompher dans le
Barreau.
A
GALANT. 221
Barreau . Mr l'Avocat General de
Lamoignon prit la parole auſſi- tôc
que Mr le Premier Préfident eut
finy. Son Difcours fut fur la vraye
& fur la fauffe Eloquence, mais il
n'en parut que de veritable dans
tout ce qu'il dit. Il fit voir , Qu'il
y avoit beaucoup de Perſonnes qui
ayant de beaux talens qu'ils nefongeoient
point à cultiver,se repofoient
tropfur la Nature , fans ajoûter à
leurs discours la force de l'Art ; &
que d'autres ne s'attachant qu'aux
regles de l'Eloquence , negligeoient
L'étude , qui estoit la plus neceffaire,
puis qu'on estoit toûjours affez éloquent
lors que l'on sçavoit beaucoup .
Ildit à propos de ceux qui ne s'attachoient
qu'aux regles de l'Art ,
Qu'ils ne pouvoient tout - à-fait étre
estimez Orateurs , de mesme qu'un
Medecin qui ne sçait querir qu'une
Sorte de maladie , ne peut paßer
1
Kiij
222 MERCURE
pour vray Medecin ; que l'orateur
devoit estre instruit de tout ce qui
estoit compris dans la Science qu'il
profeſſoit , & qu'il falloit ne rien
ignorer, pour en mériter le nom. 11
fit deux comparaiſons admirables
de la vraye & de la fauſſe Eloquence.
Il compara la premiere ,
à un Fleuve qu'on voit roulergravement
, & qui ne cauſe que de la
fécondité, foit parce qu'il portefur
Ses eaux, foit pour le bien qu'ilprocure
aux terres où il ne se répand ,
ny pour trop de temps , ny avectrop
d'abondance . Il ſe ſervitde la com-
• paraiſon d'un Torrent , pour faire
voir quels effets produit la
fauſſe Eloquence , puis qu'un Torrent
, apres avoir fait beaucoup de
bruit , ne laiße voir quand il a pafsé
, que les tristes marques de fes
ravages. Il fit auffi une fort belle
peinture du plaifir que dois
fentir
GALANT.
223
E
ſentir en ſoy - meſme un Homme
véritablement éloquent, dans
le temps qu'il parle en public.
Il décrivit le filence ſurprenant
d'un nombre infiny de Gens ,
dont les yeux ſont tous attachez
fur luy , qui n'ont d'oreilles que
pour l'écoûter , & qui le regardent
avec admiration. Il ajoûta
à toutes ces choſes , la ſenſible
joye qu'il a de faire prendre
à ſes Auditeurs toutes les pafſions
qu'il cherche à leur inſpirer
; & pour comble des glorieux
avantages qu'un fameux Orateur
peut ſe promettre de ſon
éloquence , il fit voir que ſon
travail devoit eſtre récompensé
du plus Grand Roy de la Terre
, qui ſçait tout , qui voit tout,
qui connoiſt tout , puis qu'il eftoit
fort croyable qu'un ſi grand
Monarque , qui donne tant au
1
Kiiij
224 MERCURE
mérite , & qui répand fes bienfaits
ſur tous ceux qui excellent
dans les beaux Arts , n'auroit pas
de moindres confiderations pour
ces Hommes extraordinaires, qui
poſſedent au plus haut point la
veritable Eloquence. Ma Lettre
eſt déja trop longue , & je ſuis
forcé de remettre au Mois prochain
à vous parler des Mercuriales
qui ſe firent le lendemain
Mercredy.
Le Madrigal que vous allez
voir , renferme le Mot de la premiere
Enigme du dernier Mois.
Il eſt du Solitaire de la Ruë des
Arcis.
Pourquoy Ourquoy tant de galanterie ?
Sans vous parerd'aucune Fierrerie,
Vous avez beau , Mercure , affez
dequoy charmer
Letour aiséde vos Lettres fidelles ;
Vos
GALANT. 225
Vos Vers galans , vos chansons, vos
Nouvelles ,
Sans Diamant sçauront vous faire
aimer
Des Hommes sçavans , & des
G
Belles.
Ceux qui ont trouvé ce mefme
Mot , ſont Meffieurs Villette
, de Laon , en Picardie , Gillon,
de Moüy'en Beauvoifis ; Souhaitard
; Chapuis , de Montbrifon,
Le Hot, Avocat à Caën ; Serrant
, Preſtre de Nogent le Roy ;
Charmois , Fils du Procureur du
Roy d'Aſſigny ; L'Abbé Morin de
la Bouterie ; & Haumont , du
Pont deBois , ( ces deux derniers
en Vers; ) Mademoiselle Tigrine
; L'Indifferent d'Abbeville ;
Le Berger Floriſte du Coſtenting
Le Curieux de la Charme de
Braux ;& la belle Drion. L'Email
Kv
226 MERCURE
eſt un ſens qu'on a donné à la
meſme Enigme...
Monfieur Rault de Roüen a
expliqué ainſi la ſeconde.
On
NO
, Mercure n'est plus le
Meſſager des Dieux ,
Ilfait un nouveau Perſonnage ,
Etpour se montrer en tous lieux ,
Ilva prendre autre équipage ;
Mais s'il esten Guerrierfiévement
1
travesty ,
Etsi la veuë en est trompée ,
Par l'Enigme on est averty
Que le Galant porte l'Epée.
L'Epée est le Mot qu'ont aufli
trouvé Meſſieurs Michel ,Patron
de Meaux ; l'Abbé Darreſt , d'Abbeville
; D. Ruffier , de Paris ; Le
Febvre le Fils , de Dunkerque ;
L'Amant univerſel , de la Ruë
de la Harpe ; Meſdemoiselles
Tour
GALANT. 227
Tournedos, de la Ruë Saint Anaſtaſe
; Marchand , de Chastillon
fur Indre ,& I. Maché, la dernie.
reen Vers , auffi bien que Meſfieurs
L. Bouchet,ancien Curé de
Nogent le Roy : & Boulançois .
On a encor expliqué cette meſme
Enigme fur le Busc, la Fausse Monnoye,
la Langue, & le Fard.
Voicy les noms de ceux qui
ont trouvé le vray ſens de l'une
&de l'autre . Meſſieurs Léger de
la Verbiffonne : Trochon , Conſeiller
au Préſidial du Mans :
Guépin , de Rennes : L'Amant
fans reproche de Lyon : De la
Freminiere Bertrand , Greffier
en chefde l'Election de Toüars,
De Largiliere , Peintre Anglois,
D. C. Raguienne B. D. Bethune;
Le Cointre: Le Fourneur : Huet;
Le Preux , Officier du Roy ,
D'Hault ;
228 MERCURE
D'Hault...... Garment , de Paris
; d'Arbrigeant ; De Morel;
De Tupigny de S. François du
Havre ; Terrafſon de l'Abbaye
de Londieu; Le Baron de S. Lage,
Beaujolois, Motet, Bailly de Pont
ſur Seine; Le Chevalier duMontant;
Alex. du Val , de l'Eveſché
de Coutance ; Fredino ; Nazard
du Palais, Pere & Fils : Robuſtel ,
de Grenoble ; Defarbois , de
Rheims;Michallet de Boifnivert;
R. Bechu , Preſtre à Nantes ; Du
Flos, Baret , de l'Epinay,de Vitré:
Meſdames la Marquiſe de Madiere
,Ruë des Mathurins : De
la Lande , de la mefme Ruë ;
Baillot , Femme de Monfieur
Baillot Auditeur des Comptes ;
Hebert , proche S. Joffe ; De la
Cour , de S. Denys; Roffignol ,
proche la Croix du Tiroir;C. le.
Brest , Ruë Montmartre ; Fanny,
de
GALANT..
229
,
de Morlaix ; L'Abbé de Carry,
de Marseille ; Medeviant ; Les
Italiens engauliſés , Soyrot , de
Châtillon ;Bridou ,Chanoine de
S. Pierre en Caux , La jeune
Hortenſe , de la Ruë du Plâtre ;
Fanchonete , de l'Iſle Noſtre-
Dame ; Sylvie , du Havre de
Grace L'aimable Solitaire de
l'ifle ; L'Amphazeuſe de Boiſſy :
L'aimable Euterpe , L'Amante
ſans amour ; Laſpirituelle Calliope;
Plautine la cadete ; Les gays
Paſtoureaux de la Ruë S. Antoine;
Alcidor le Reclus ; Le Soûpirant
de Petit- Pont;Tamiriſte;
Le bon Clerc de Châlons fur
Saône , Le Chevalier folitaire ,
de Rennes , L'Amy des deux.
Soeurs inſéparablesde la Marche,
Le Poulet recouvré de la Belle
Mouton , d'Alençon ; Le Grand
Coloflede la Paroiſſe S. Andrés
Les
230 MERCURE
LesGays deTollon ; LeCheval
debronzede la Place Royale ; &
l'Avocat brailleur du Païs d'Artois.
Les deux ont eſté expliquées
en Vers par Meſſieurs Gardien
Secretaire du Roy ; C. Hutuge,
demeurant à Mets ; Martel, de la
RueTrouffe vache; Le Chevalier
Blondel ; de Bellenger le jeune,
Avocat à Falaiſe; Formentin &
Caudron , d'Abbeville ; & par
Mesdames le Comte , proche le
Palais : De Beauvais , de Tours,
Agnés de Marcel ; La blondine
Guérin ; Le Solitaire Emendis ;
Le Perroquet des Muſes ; La
Refveuſe deTours;Le DurAvocar
à Geneve ; Le Prieur Pelégrin
; l'Hermite de Savy , pres
Pontorſon ; Le Romain de Civitavecchia
; L'Amant de la belle
Poitevine ; Le Rat du Parnaſſe,
८: da
GALANT. 231
du Cloiſtre S. Mederic ; L'Inconſtant
de Profeſſion ; Alcidor , du
Havre de Grace, JannotHégron ,
de Tours ; Petit , Conſeiller au
Parlement de Roüen ; De Rocquebrune
; & le Controlleur des
Muſes maritimes .
Je vous envoye deux nouvelles
Enigmes en Vers. La premiere
eſt de Monfieur Grillon,
Docteur en Medecine à Provins.
J
ENIGM E.
Efuis un Composé d'une étrange
nature
Mon corps enforme une ame,&fi,
je ne vis pas.
Sans elle cependant je fais pauvre
figure ,
Carc'est par fon moyen que de moy
L'onfait cas .
Des
232
MERCURE
Des Eſtres generaux j'emprunte la
matieres
T
Je tiens des Animaux , je tiens des
Minéraux,
Et pour me revestir par devant &
derriere ,
Je trouve mes besoins parmy les
Vegetaux.
6
X
Enfin pour acheverma ſurprenante
histoire ,
Dans les plus belles mains je trouve
de l'employ;
Et les plus curieux, ce qu'à peine on
peut croire ,
Avec tout leur esprit , ne feroient
rien fans moy.
AUTRE
GALANT. 233
AUTRE ENIGME .
APreschamps,
Pres avoir ſejourné dans les
Où je tremble d'abord de voir ma
destinée ,
Si j'y suis découvert , par des Voleurs
bornée,
Ieſers les Hommes fort longtemps
Ie ne dis point à quels usages ;
Ie diray seulement , Sans marquer
mon employ ,
Que ceux qui renoncent àmoy,
Paffentpartout pour les plus ſages,
Quand je suis trop vieux pour
Servir,
Par certaine métempſycose,
Ie change d'estre , & deviens autre
chofe,
lugezfi mon deſtin n'a pas dequoy
ravir. Dans
234
MERCURE
1-
Dans cet estre nouveau , fi toſt que
Amon propre talent le plus foible
l'on adjouste
Secours ,
Ie commence àparler à quiconque
m'écoute,
Et me fais entendre aux plusfourds.
Pluſieurs ont expliqué l'Enigme
en figure de Protée , ſur
l' Almanach, l'Alliage des Métaux ,
la Mode , la Montre , l'Horloge , le
Coral,le Vif argent , le Sel , un Livre
, l'Amour , le Vin nouveau , la
Trompete marine , le Flateur , le
Fourbe, la Rage , & l'Enigme, mais
perſonne ne l'a expliqué fur le
Miroir , & ç'en eſtoit le vray
ſens . Le Miroir , comme Protée ,
reçoit toute forte de figures ,
ſelon les objets qui ſe preſenrent;&
come il falloit lier Protée
pour
1
DEth
LYON
* 1893
*
Venus naissante Enigme .
GALANT. 235
3
pour Pobliger à parler , on ne
peut ſe voir entier dans un Miroir
, s'il n'eſt ſuſpendu. Chacun
-venoit confulterProtée, rien n'eſt
plus propre au Miroir,
Vénus naiſſante au milieu de
l'écume de la Mer , aupres d'un
Rocher, & les Peuples qui l'adorent
fur le rivage , cachent un
miſtere que je vous donne à de-
-veloper.
J'ay peu de choſe à dire des
-Modes. Les Femmes portent
quantité de Velours cizelez
bruns , dont le tour des Fleurs eft
rebrodé de Chenilles couleur de
-feu. Elles portent auffi des Velours
dont les fonds font de Satin
couleur de feu. Celles qui ne
-portent point de velours , prennent
une petite Etofe à Fleurs ,&
brodent ces Fleurs, de Chenilles .
3 Cela fait le meſme effet que le
Velours .
236 MERCURE
Velours . Ces Etofes font faites
exprés pour eſtre rebrodées , &
c'eſt ce qui ſe porte le plus préfentement.
Les Exofes or& argent
font fort à la mode , & on
voit la plupart des Jupes brodées
d'or fur du couleur du feu . Ilya
ſujet de croire que cette Mode
changera bien- toft , puis que
l'on affure qu'au premier Jourde
l'Année on renouvellera lesDéfenſes
de porter de l'or. A l'égard
des Habillemens des Hommes
, il n'y a rien du tout de
nouveau .
Je finis en vous apprenant la
mort de Monfieur Carrays , PremierAvocat
General de la Cour
des Monnoyes. Il avoit eſté reçeu
dés l'année 1640. & ſe trouvoit
le plus ancien en reception des
Avocats Genéraux de cette Ville.
Monfieur le Vacher , qui eſtoit
Second
GALANT. 237
Second Avocat General dans la
meſme Compagnie , y eſt à préſent
le Premier,
J'aurois encor à vous faire un
long Article de la mort deMonſieur
le Maréchal de Grançey, &
de celle de Monfieur le Marquis
de Gordes , mais je le referve,
comme quelques autres , pour le
Mois prochain , afin d'avoir plus
de temps à m'informer de ce
qu'il y a de glorieux à vous dire
de ces deux Maiſons .
AParis ce 30. Novembre 1680.
LYON
EXTRAIT DV PRIVILEGE
du Raylaust
T
DA: Grace & Privilege du Roy
donné à
Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en ſonConſeil, Jun-
QUIERES. Il eſtpermis à J.D. Ecuyer, Sieur de
Vizé, de faire imprimer par Mois unLivre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monfeigneur LE DAUPHIN , &tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacundeſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auſſi defenſes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs, Graveurs
& autres , d'imprimer , graver &debiter
leditLivre ſans leconſentement de l'Expoſant,
ny d'en extraire aucune Piece, ny Planches
fervantà l'ornement dudit livre , meſme d'en
vendre ſeparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende,
& confiſcation des Exemplaires contrefaits
, ainſi queplus au long il eſt portéauditPrivilege.
Regiſtre ſur le Livre de la Communauté le
s.Janvier 1678. Signé E. COUTEROT . Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé& tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
31. Novemb. 1680.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le