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1680, 09 (partie 1) (Lyon)
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807156
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
SEPTEMBRE
1680-QUE
DE
LA
PREMIERE PARTIE
VILLEDE
A LYON ,
Chez THOMAS AMAUL RY,
Ruë Merciere .
M. DC. LXXX.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
EST avec bien du
plaifir que je vous envoye
pluſieurs Livres
nouveaux & yous en
envoyeray dans la fuitte
, de tres bons que
j'ay ſur Preffe , & que je recevray de
Paris ou autres Villes, outre les Catalogues
des livres Nouveaux que je vous
envoye chaque mois. L'on trouvera
encore dans ma Boutique ,toutes fortes
de livres nouveaux & curieux , d'Impreſſion
de Paris ou autres Païs , que
l'on ne peut mettre dans les Mercures;
parce que leCatalogue ſeroit trop long.
Leſquels livres l'on donnera à un prix
tres-modique. Comme je faits toutes
les Années un Voyage à Paris pour
m'en affortir. Ce qui fait , que je ſuis
fourny de tous les plus curieux. Je
ſuis bienaiſe que vous faſſiez differena
ij
LE LIBRAIRE
ce des livres que je fais Imprimer , aux
autres Impreffions. Les Converſations
deMademoiselle Scudery , vous feront
encore advotier qu'il ne fe peutrien de
mieux. Le prix que j'y mets , vous fera
affez connoître que je cherche plûtoft
vôtre fatisfaction que mon intereſt.
Je ne vous parle pas de Mademoiſelle
Scudery . L'érudiction de ſon ſtile eſt
allez connuë de tout le monde. Le
Mois prochain je vous envoyeray de
beaux Ouvrages , dont je ne vous puis
parler à prefent. ८
L'on diftribuera le onziéme tome de
l'Extraordinaire du Mercure Galant le
25. Octobre 1680. pour 30. ſols le
volume , auſſi bien que les anciens , &
20. fols chaque volume du Mercure
tant vieux que nouveaux.
LIVRES NOUVEAUX
C
du mois de Septembre .
Onverſation ſur divers ſujets par
Mademoiselle Scudery , indouze
deux volumes, Impreffion de Paris, fix
livres. Loy or sila asid el
Idem
AU LECTEUR.
-Idem Impreſſion de Lyon, deux
volumes, in douze , deux livres dix ſols.
Projet de Conference ſur diverſes
matieres de controverſe, in douze trente,
fols . om
Hiſtoire du Lutheraniſme du Pere
Mainbour, in quarto , fix livres.
Dogmatum Theolog. du R. P. Thomaſſin
in fol. quinze livres.
Hiſtoire des Negotiations de Nimegue
, in douze deux volumes trois
livres.
Les Nouvelles de Dona Maria de
Zayas , traduit de l'Eſpagnol en François,
in douze cing volumes, ſept livres
dix fols..
La Vie & Actions de Monfieur
l'Eveſque de Munſter , in douze, trente
fols..
Le nouvel état de la France avec
la Maiſon deMonſeigneur,& Madame
la Dauphine , in douze deux volumes,
quatre livres.
Les Penſées pieuſes, in vingt. quatre,
troifiéme Edition augmentée.
La Relation du Voyage du Roy ,
fait en Flandre de la preſente année,
indouze , vingt fols avec figures.
: a. iij
LE LIBRAIRE
:
Le Quinte - Curce de Vaugelas de
Monfieur d'Ablancourt , indouze , deux
volumes , nouvelle Edition: groſſe lettre,
quatre livres.
Le deuziéme & troiziéme tome de
P'hiſtoire des grandsViſirs,indouze trois
livres. L'on trouve auſſi le premier
pourtrenteſols.
Eclairciſſement Apologetique de la
Morale Chreftienne touchant le choix
des Opinions avec des Reflexions fur
des Remarques du Sieur J. Remonde,
compofé par l'ordre de Monfieur de
Grenoble , indouze trois livres.. A
Les Ocuvres de Madame la Comteſſe
Lazuſe , indouze quatre volumes,
nouvelle Edition, quatre livresdix ſols.
L'art de proceder en Juſtice : in octavo
, deux livres.
LeNouveau Practicien François, in
quarto , quatre livres dix ſols.
رق
Les Devizes du R. Pere Meneſtrier,
in quarto, deux livres dix ſols.
Les Dominicales de Texier in octavo
deux volumes, fix livres.
--
Idem Les Panegiriq. in octavo,
deux volumes,fix livres.
:
Les Ceremonies Nuptiales, indouze
wingtfols. Theat
AU LECTEUR .
Theatre des beaux Eſprits , indouze,
vingt ſols.
Reflexion ſur l'Oraiſon , indouze ,
vingt fols.
JESUS Penitent, indouze , trente ſols.
Effais de Phyſique de Monfieur Per
raut , indouze trois volumes , avec des
figures ,huit livres.
Horlogiographie du Pere Feüillan
de la Magdelaine , in octavo avec figu
res,deux livres dix ſols .
Le Comte de Richemont , Nouvelle
Hiſtorique , indouze.
Deſcription de la France , deduVal
indouze vingtſols.
Vies de pluſieurs Saints Illuſtres de
Monfieur Arnauld,d'Andilly ,in douze
trente fols.
TABLE
わわわわわ
Se& envers ,
TABLE DES MATIERES
-contenuës dans ce Volume..
८
ADescription de Tivoli ,
I
enPro-
5
Mort de M. l'Evesque d'Evreux,35
Mort du Cardinal Nini, 44
Mort deM. Baudeſfon ,
Mort du Fils aîné de M. le Duc de
47
47
31
la Feuillade, 48
Mariage de M.le Comte de l'Aubespin
149
L'Amour & l'Hymen raccommo
dez, so
Histoire, 58
Election d'un Prevost des Marchands
, & de deux nouveaux
Echevins , 89
Remerciment fait àMessieurs de
Villepar M. de Montauban, 91
Plainte de Bacchus à lupiter ,Sur
TABLE.
les Orages paffez, 98
Tout ce qui s'est paffé à Rome touchant
la Receptionfaite àM.le
Prince de Radzevill Ambaſſadeur
d'Obedience de Pologne,107
Nouveau Chemin pour les Carroffes
de Grenoble à Pignerol,
:
128
NouvellesCompagnies nommées Sol
dats Gardiens de Vaisseaux, 130
Prise de posſſeſſion de l'Archeveſché
deRoüen, 133
Trad.d'une des Odes d'Horace, 144
Madrigal, 147
Autre Madrigal, 149
Mort de Madame la Maréchale
de la Force,
151
Mort de M. Tubeuf Intendant de
Iustice en Touraine, 152
Mort deM. de la Porte, 153
Mortde trois Musiciens du Roy,&
d'un Musicien de l'opera, ibid.
Honneurs Funebres rendus à la memoire
de M. d'Eureux, 154
Ma
TABLE .
Mariage de M. de Sayve President
à Mortier au Parlement deGrenoble,
156
Accommodement de la Saône & de
l'Ifere 162
Ceremonies faites à la Benediction
もde Mad.l' Abbeffe de Chelles,168
Feste de S. Loüisfolemnisée parM.
de l'Acad.de Villefranche, 176
Receptionfaite à Mayenne au General
des Capucins, 179
Nouvelles de la Flote commandée
parM.le Comte d'Estrées , 183
Galanterie, :
> 184
Avanture Tragique, 187
Le Pinçon Fugitif, Conte, 193
Theſes ſoûtenues par M.le Marquis
de Croiſſy 195
Eaux de Vichy, 1202
Defenses du leu de la Baffete , 204
Maures achetezpar le Roy, 205
Intendance de Touraine donnée à
M. de Bechameili 206
Nou
TABLE.
Nouvelles Filles d'HonneurdeMadame,
207
Incendies, 208
Mort de Madem.de Clermont, 209
MortdeMad SevindeQuincy,210
Mort de M. Sanguin, ibid.
Mort deMadame Briçonnet, 212
Mortde M. de Villiers, ibid.
Mort de l'Electeur de Saxe, 213
Mort deM.l'Electeur Palatin, 216
LD
Enigme,
Autre Enigme,
La Fille Veuve,
219
220
221
MaladiedeMadem.d'Orleans, 227
Maladie de M. le Prince, 228
MaladiedeM.Colbert 1,229
Maladie de Messieurs les Ducs de
Leſdiguieres & de Villeroy, ibid.
Maladie de M.le Marquis de
Crequy, 230
Maladiede Mad. de Villeroy, 230
Le Berger Fidelle, 231
Eveſchez donnez,
८.०६ EX
EXTRAIT DV PRIVILEGE
du Roy.
DAr Grace & Privilege du Roy, donné à Saint Germain en Layele 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en ſon Conſeil, JUNQUIERES.
Il eſt permis à J.D. Ecuyer, Sieur de
Vizé,defaire imprimer par Mois inLivre in
titulé MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps&
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacundeſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auſſidefenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs,Graveurs
&autres , d'imprimer , graver & debiter
leditLivre ſans leconſentement de l'Expoſant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
ſervant à l'ornement dudit livre , mefme d'en
vendre ſeparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout àpeine de fix mille livres d'amende
, & confiſcation des Exemplaires contrefaits
, ainſi que plus au long il eſt porté audit
Privilege.
Regiſtre ſur le Livre de la Communauté le
5.Janvier 1678. Signé E. COUTEROT. Syndic.
Erledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé&tranſporté ſon droit de Privilege
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la
24
premiere fou le
30. Septembre 1680.
MERCURE
GALANT.
SEPTEMBRE 1680.
PREMIERE PARTIE .
ROIREZ - vous ,
Madame , que les
loüanges de noſtre
auguſte Monarque
, que vous entendez
retentir par tout dans la
bouche des Vivans , ſe ſont répanduës
juſques chez les Morts ,
& que les plus Illuſtres d'entr'eux
s'empreſſent , pour ainſi
Septemb.1680 . A
2 MERCURE
dire, de fortir de leurs Tõbeaux ,
plus penetrés du bruit de ſa gloire
, que du ſouvenir de ce qu'ils
ont veu de plus ſurprenant dans
les heureux Siecles où ils ont vécu.
Mécene & Horace ſont trop
celebres pour ne vous eſtre pas
connus . L'un, honoré de la confiance
tres -particuliere d'Auguſte
, a laiſſe ſon nom à tous ceux
qui poſſedant comme luy la faveur
du Souverain , ſe declarent
Protecteurs des Muſes ; & l'autre
a immortaliſé ſa memoire par des
Ouvrages ſi achevez , qu'il trouvera
des Admirateurs , tant que
les belles choſes ſeront eſtimées.
Tous les deux ſe ſont entretenus
depuis peu de Loüis Le Grand ,
& ce qu'ils ont dit des merveilles
de ſon Regne,paſſe ſi fort les foibles
ébauches que j'ay accoûtumé
chaque Mois de vous en faire,
GALANT.
3
re,que je ne puis mieux commencer
ma Lettre qu'en vous expoſant
ce magnifique Portrait. Mr
Geneſt en a fourny les couleurs;
& un Homme dont le pinceau
eſt ſi delicat , ne peut rien donner
qui ne ſoit finy. Il y travail.
loit dans le temps que Madame
la Ducheſſe de Nevers eſtoit en
Italie avec Madame la Ducheſſe
Sforce ſa Soeur. Vous ſçavez
qu'elles ſont Filles de Madame
de Tiange, & ainſi il ne vous ſera
pas difficile de connoiſtre la
part qu'elles ont dans ces parfaites
Images dont il luy parle
d'abord.
**650*38038903-6003-003801030363033
A MADAME
DE TIANGE .
'Est vous , Madame , qui avez
donné à l'Italie ce qu'ony voit
A ij
4
MERCURE
maintenant de plus beau . Dans ces
cheres & parfaites Images qu'elle
a de vous , elle a pour ainſi dire
le bonheur de vous voir & de vous
poſſeder vous mesme. Ne fervitil
pas juste qu'elle eſſayaſt de vous
offrir quelque chose qui pust vous
plaire , & qu'entre les diverſes
beautez qui luy ſont propres , &
qui la rendent recommandable, elle
choiſiſt les plus dignes d'arrester
vos yeux & voſtre esprit.
Peut - estre que Tivoli auroit
cet avantage , ſi quelqu'un en pouvoit
faire une description fidelle
achevée. Pour moy , Madame,
je n'oferois me promettre de vous
le bien reprefenter ; &fi je me hazarde
d'en former quelques traits,
c'est pour vous marquer la Scene
d'une Avanture dont je me propoſe
de vous entretenir , & dont les
principales circonstances dependent
du
GALANT .
5
du Lieu où elle est arrivée.
Tivoli est une petite Villeſituée
Surune Montagne , à demy journée
de Rome , & fort estimée pour
l'abondance & pour la beauté
de ſes Eaux . Elle estoit fameuse
dans l'antiquité ſous le nom de
Tibur. On tient que c'est une Co-
Lonie Grecque fondée par un des
Compagnons d'Evandre longtemps
avant la guerre de Troye . Horace
parle de Tibur en plusieursendroits
de fes Odes , & le prefere à
tout ce qu'il y a de Lieux charmans
dans le Monde. Mecenas,
fi connu par la delicateffe de l'efprit
, &par l'amour des plus doux
& des plus nobles plaisirs , y ve
noit paſſer les momens qu'il pouvoit
derober aux foins de la faveur
& du miniſtére. Lucullus
qui le premier parmy les Romains
A iij
6 MERCURE
portasi loin la ſomptuoſité & les
delices , avoit làſes Iardins renommez
. L'Empereur Adrien y fit des
Baſtimens immenfes , qui reprefentoient
les plus belles parties de la
Ville d'Athenes d'une maniere ſi ſiuperbe
, que leurs ſeules ruines donnent
encor aujourd'huy de l'éton
nement ; & Tivoli enfin dans toute
la fuite des temps , a confervé la
mesme reputation & la mesme
gloire.
Le Fleuve appellé autrefois Anio,
& maintenant Aniene , y forme
cette Cascade dont on parle tant.
Apres avoir coulé parmi les Bois &
la verdure , ilſe precipite tout d'un
coup , & tombe de fort haut fur des
Rochers où il ſe briſe avec un bruit
effroyable, tout boüillonnant & tout
blanchiſſant d'écume ; il demeure
quelque temps comme enfevely au
fonddes abîmes ; de là ilſe répand
dans
GALANT. 7
dans la Plaine , & prenant le nom
de Teveronne ,ſe vajetter dans le
Tibre.
Pres de la Cascade ſe decouvrent
les restes d'un vieux Temple de figure
ronde , dont l'architecture est
tres- belle , & de ce grand gouft des
Anciens . Quelques uns croyent que
ceTemple étoit consacréà Hercule;
mais selon la plus commune opinion
, c'estoit celuy de la Sybille Ti
burtine, autremet Albunée.Les Peuples
luy dedierent d'abord une Fon
taine & une Grote voisine , où elle
avoit habité , & leur avoit rendu
Ses Réponſes prophetiques . Ils y
drefferent enfin des Autels , & l'adorerent,
apres qu'on eu trouvé dans
le Fleuvefa Statuë tenant un Livreàlamain.
La Vigne (c'est ainsi qu'en Italie
on appelle les Maiſons de plaisan.
ce; ) la Vigne, dis-je, la plus confi
A iiij
8 MERCURE 1-
derable qui se trouve à present à
Tivoli , eft celle d'Est , bastie il y
a plus d'un Siecle par Hypolite
d'Est Cardinal de Ferrare, Elle
appartient au Duc de Modene depuis
la mort du Cardinalſon grand
Oncle. On a applany la cime de la
Montagne pour y construirele Pa-
Lais . Les Jardins ſont compoſez
de diverſes Terraſſes coupées sur
le panchant d'un Coteau affezrude
, mais menagé de forte , qu'on
defcend agreablement d'une Terraſſe
à l'autre , par des Allées en
pente douce , à l'ombre des Paliffades
fort épaisses & fort élevées,
qui cachent tous les defauts &toutes
les inégalités du terrain .
Les varietez y font infinies . Il
y a des Berceaux, des Busquets, des
Prairies , des Labyrinthes , & fur
tout un tres- grand nombre de Fontaines
& de Grotes ornées d' Archite
GALANT.
chitecture & de Statues , de Rocaille
& de Mosaïque.
Les Eaux qui en de ſemblables
Lieuxfont la plus belle partie ,&
comme l'ame de toutes les autres
beautez, font là telles qu'on les
peut Souhaiter. On les tire àdifcretion
de ce Fleuve , que la Nature
a placé exprés au haut d'une
Montagne pour l'embelliſſement
de Tivoli ; & il n'a point fallu
d'autre artifice que de couper le
Rocher pour leur ouvrir un paf-
Sage dans ces Iardins. Ainsi la Ri--
viere qui ne ceſſe jamais de couler,
communique si l'on veut fon cours
perpetuel à ces Fontaines , & elles
Semblent des Sources inépuisables
toûjours claires , toûjours vives ,favoriſées
de la pente du Côteau qui
leur donneuneforce & une activité
merveilleufe.
Celle quiſurprend & qui frape
Av
MERCURE
avantage , est la Girandole. C'est
un grand Baffin remply de Dragons,
quijettent quantité d'eau avec une
impetuosité étrange , & un bruit
extraordinaire . On jureroit ,ſi on
ne les voyoit pas, qu'au lieu de lancer
de l'eau , ils vomiſſent des flames
, & que c'est un Feu d'artifice
qui јонë.
L'Onde s'éleve aux Cieux grondantcomme
un Tonnerre .
Et ſemble tout en feu leur declarer
la guerre.
A ce bruit éclatant qui penetre
les airs,
Dans les flots élancez l'oeil cherche
les éclairs;
Des Spectateurs ſurpris les ames
abuſées
Penſent voir allumer ces liquides
Fuſées;
Et que ces traits brillans , qu'on
entend periller,
Vont
GALANT. II
Vont brûler ces Jardins au lieu
de les moüiller.
La grande Allée merite qu'on
s'y arreste. Sa longueur est de toute
la largeur des Iardins. Elle eft bordée
d'un coſté par une Paliſſade de
Lauriers entremélezde grandsCyprés
de distance en distance. De
l'autre costé elle a une Terraſſe ornée
d'Architecture & de Bas- reliefs
, avec des figures d'Animaux
& de Vases , qui font autant de
Fontaines , &font comme uneſcule
Cascade d'une infinité de Iets & de
Cascades qui regnent ainsi tout le
long de cette Allée.
Al'une des extremitez eft comme
une espece de Ville , qu'on appelle
Rome antique , fort ingenieu-
Sement imaginée. Elle represente
en petit les plus fameux Edifices,
&les plus beaux Ouvrages qui ont
paré autrefois la Capitale du Mon
de.
12 MERCURE
de. La Statuë de Rome y preſide,
afſſiſe en Habit de Déeſſe guerriere,
De cette Terraſſe on decouvre
toute la Campagne de Rome , &
L'on apperçoit cette superbe Ville
fur les mesmes Montagnes d'où
elle a commandé à tout l'Univers.
A l'autre bout de l'Allée on
trouve une Fontaine , que je suis
particulierement obligé de decrire.
Son architecture est en demy- rond,
Soûtenuë par des Arcades & des
Piédeſtaux , avec des Niches remplies
de figures de Nayades. Au
deſſein du demy- rond s'élevent des
Rochers parfaitement bien imitez ,
où s'ouvrent plusieurs Grotes. Dans
celle du milieu est la Statuë de
la Sybille Triburtine , dont cette
Fontaine prend le nom . Dans les
Grotes des coſtez font deux Fleuves
appuyez sur leurs Urnes , qui
ver
GALAN T.
13
verſent de l'eau en abondance . Divers
petits Ruiſſeaux coulent tout
à l'entour , & defcendent du Rocher
en murmurant Toutes ces eaux
raffemblées , composent en suite
une grande Nape , qui tombant
de haut , ſe repand en rond plus
claire & plus unie que le plus beau
cristal , & ſe vient briſer dans un
grand Baffin reſſemblant à un Lac
legerement émeu du Zephire. Le
Baffin, l'Architecture , les Rochers,
Sont couverts & entourezde beaux
Arbres , & fur tout de Platanes
d'une hauteur prodigieuſe , qui en
defendent l'entrée aux rayons du
Soleil , de forte qu'on peut joüir à
toute heure de cette delicicuſe Fontaine
; estimée la plus belle de toute
l'Italie .
Lafraîcheur &l'ombre m'inviterent
à me reposer en un ſi bel
endroit. I'y demeuray Seul , &
m'affis
14
MERCUR E
m'aſſis au pied d'un Arbre.Ie regardois
attentivement ces Bois , ces
Fontaines , ces Iardins qui m'environnoient
, engagé inſenſiblement
d'en faire la comparaiſon avec les
Bois le Canal , la Grote , & toutes
les ingenieuses & magnifiques Fontaines
de Versailles, j'avoue que je
ne fus plus si touché des beautezde
Tivoli , & qu'apres avoir opposé
l'un à l'autre , je preferay ce qui
estoit peint dans ma memoire , à ce
qui frapoit mes yeux avec tant d'a
vantage. Le confideray que lafeule
Puiſſance du Roy avoit plus fait
pour Versailles , que la Nature la
plusfavorable n'avoit pû faire pour
Tivoli . En ſuite donnant l'eſſor à
mes pensées ; l'ancienne Rome repreſentée
devant moy , l'idée deſa
grandeur que je tâchois de me former
, me furent un nouveau sujet
de faire reflexion à la grandeur où
Le
GALANT.
15
le Royéleve la France. Ie le trouvois
par tout ; je ne pouvois com.
prendre par quel charme ce grand
Prince dont la prefence faitsibien
Sentir ce qu'il eſt , meparoiſſoit encor
plus grand , plus j'en estois éloigné.
Songeant alors que je me voyois
en ces meſmes Lieux où Mecenas
s'estoit plû , qu'Horace avoit
loüez,& où il avoit peut- estre compofé
ſes plus beaux Vers. Ie fouhaittois
paßionnément qu'il eust
esté poßible de les y rencontrer l'un
& l'autre , ou du moins d'y appercevoir
leurs Ombres. Etfi les Anciens
ont crû que les Hommes gardoient
encor apres la mort les mefmes
inclinations qu'ils avoient euës
pendant leur vie , il mepaßa dans
l'esprit que les Manes d'Horace&
de Mecenas pouvoient bien revenir
dans ces Lieux qu'ils avoient tant
aimez. Le m'écriay tout à coup
Saiſi
16 MERCURE
Saisi d'un transport dont je ne fus
pasmaistre.
Manes des ans victorieux,
Ombres par les Deſtins toûjours
favoriſées,
Ne font- ce point ces meſmes
Lieux
Qui vous furent ſi chers & fi delicieux,
Que vous avez choiſis pour vos
Champs Eliſées ?
S'il eſt ainſi; venez ,montrez-vous
à mes yeux.
Secōdez mes ardeurs extrêmes .
Divins Eſprits , inſpirez - moy
Comme il faut parler d'un
grand Roy,
Ou plûtoſt parlez - en vousmeſmes.
Vous qui viſtes jadis ſous les premiers
Cefars
Rome au coble de ſa puiſſance,
Arreſtez un peu vos regards
Sur
GALAN T.
17
Sur l'état glorieux où ſe trouve la
France.
Contemplez de ſon Roy les Actes
inoüis;
Faites un parallele juſte;
Et dites-nous file Regne d'Auguſte
Ne cede pas au Regne de Loürs.
Le pourra t- on croire ! L'obtins
ce que je demandois avec tant de
paſſion . Seit que parmy toutes ces
diverses pensées le sommeil m'eust
Surpris foit que mon esprit trop
fortement occupé de ses objets , ſe
persuadast qu'ils estoient priſens à
mes yeux,foit qu'ils le fuſſent en effet
; enfin ſoit fonge , imagination,
ou verité,je vis,ouje crus voir deux
Hommes s'avancer d'un air charmant
& majestueux , couronnez de
Laurier , de Mirthe & de Roses,
vestus de ces belles Draperies dont
un Peintre sçavant auroit habillé
18 MERCURE
billé des Romains de la Courd'Auguste.
Ils parloient ensemble , &
vinrent s'affeoir aupres de cette
' Fontaine de la Sibylle , entourezde
Silvains & de Nayades qui les écoutoient.
IeSeray icy le foible interprete
de leurs paroles , confeffant
que je ne puis jamais approcher de
la force & de la nobleſſe de leurs
discours. I'entendis d'abord Horace
qui s'exprimoit , ce me semble , à
peu-pres ainsi,
HORACE .
Protecteur immortel des Filles
• de Memoire,
Mecenas, mon appuy,mon bonheur,
& ma gloire,
Quel bruit vient tous les jours
ſous ces Lauriers épais ,
De nos Manes contens troubler
l'heureuſe paix ?
D'icy nous regardions les ſuperbes
Collines Où
GALANT.
19
Où Rome triomphoit dans ſes
propres Ruines ;
Encor qu'elle euſt perdu le Trône
des Cefars ,
Elle avoit conſervé l'Empire des
beaux Arts.
Nous nous applaudiſſions de voir
par quels prodiges
Ses Ornemens fortoient de ſes
fombres Veſtiges ;
Mais ce reſte de gloire eſt preſt
à nous quitter,
La France le diſpute, elle va l'emporter
,
Et telle qu'avant nous la Grece
ambitieuſe
Fit éclater des Arts la pompe ingenieuſe,
Et fournit aux Romains ces Modelles
parfaits
Où leurs efforts jaloux n'arriverent
jamais,
Telle nous allons voir la France
triomphante Signa
20 MERCURE
Signaler apres nous ſon audace
ſçavante,
Achever les deſſeins que nous
avions tentez,
Et retrouver des Arts les premie.
res beautez .
MECEN A S.
Où brillent les vertus des Ames
magnanimes ,
Là pour les honorer font les Ef.
prits fublimes;
Ces divins Artiſans font un preſent
des Cieux
Qui ne manque jamais aux Princes
glorieux.
La Grece en eſt témoin , qui dés
les premiers âges
Mere des Demy-Dieux,des Heros
, & des Sages ,
Parmy ſes Conquerans & ſes Le-.
giflateurs
Eleva des beaux Arts les nobles
Inventeurs . N'aGALANT.
21
S
N'a- t- on pas veu depuis , Rome,
Reyne du Monde
En Ouvrages pompeux comme
en vertus feconde ?
Entre ces Monumens par le tems
devorez,
Où tant d'illuſtres Noms ont eſté
conſacrez,
Ne revere -t- on pas ſous des pier.
res briſées
Ces Thermes ſomptueux, ces fameux
Coliféés,
Ces Colomnes , ces Arcs où vivent
les deſtins
Des Marcels, des Trajans,Tites,
& Constantins .
Ainſi du grand Loürs les Victoires
s'impriment.
Par tout le Bronze parle , & les
Marbres s'animent.
On voit par le travail des Arts
reſſuſcitez
Offrir à ſes Vertus les honneurs
meritez; Les
22 MERCURE
Les Nations en foule à ſes pieds
abatuës,
Servir le dos courbé de baze à
ſes Statuës;
Et pour vaincre les ans , ſes Exploits
conſervez ,
Dans les Arcs- de.Triomphe à fa
gloire élevez .
HORACE.
Hé quoy ? le Tybre ainſi n'avoit
que l'ombre vaine
Des fameux Ornemens qui vont
parer la Seine !
Auxdeſſeins de Loüis tout conf.
pire aujourd'huy,
Il n'eſt plus rien de grand , rien
de beau que pour Luy,
Tout languit fur nos bords , & la
France embellie
Semble avoir enlevé l'Eſprit de
l'Italie !
:
ME
GALANT.
23
MECENAS.
Il eſt vray ; c'eſt un Roy dont les
nobles defirs
Se font meſme admirer juſques
dans ſes plaiſirs.
Voicy ces Bois charmans qu'a celebrez
ta Lire,
Ce Rivage chery de Flore & de
Zephire,
Où la fraîcheur de l'ombre , & le
doux bruit des eaux
T'inſpirerent des Vers ſi touchans
& fi beaux.
La Nature en ces Lieux riante &
favorable,
S'épuiſa pour former un Sejour
agreable,
Mais de quelques beautez qu'elle
ait ſçeu le parer ,
A Verſailles enfin peut - on le
comparer ?
но
24 MERCURE
HORACE.
Tibur a donc en vain éclaté tant
d'années !
Ses Rives deſormais feront aba-
Ses ſurprenantes Eaux , ſes Bois
données !
delicieux,
Ceſſeront d'attirer l'Etranger curieux
!
Il cede, Mecenas , à des Beautez
nouvelles !
Et mes Odes auſſi , que je crus
immortelles,
Perdront comme ces Lieux , où
ma voix les chantoit,
Cerenom eternel dontmon coeur
ſe flatoit !
Peuſt-eſtre qu'aujourd'huy nous
verrons effacées
Les Loüanges d'Auguſte en mes
Ecrits tracées,
Et les Faits de Loüis ſimplement
recitez, Des
GALANT.
25
Des Siecles à venir ſeront ſeuls
écoutez .
MECENAS.
Faut- il voir dans l'oubly noſtre
gloire s'éteindre ?
Ce malheur nous menace,& Rome
doit le craindre .
Sur ces Monts ſi vantez Rome
ſçeut enſeigner
Quel eſtoit le grand Art de vaincre&
de regner.
Voila ce Champ de Mars , voila
ce Capitole
D'où les Aigles voloient de l'un
à l'autre Pôle.
NosRomains tous Rivaux , l'un
par l'autre excitez..
Du droit de commander ſe ſentoient
tous flatez;
Sans ceſſe un juſte orgueil animant
leur courage,
Des honneurs eſperez leur preſentoit
l'image,
Septemb.1680 . B
26 MERCURE
Ou d'un afpre Cenſeur la menaçante
voix
Du rigoureux devoir leur apprenoit
les loix.
Entr'eux les grands Talens ſans
ceſſe diſputerent ;
La Valeur , la Sageffe , à l'envy
triompherent.
Guidez,pouffez, forcez aux grandes
Actions,
Ils mirent ſous le joug toutes les
Nations,
Tout fléchit devant eux &la
Terre étonnée
د
Crut que le Ciel propice à la Race
d'Enée,
Du reſte des Mortels diſtinguant
ces Vainqueurs ,
Formoit plus noblement leurs efprits
& leurs coeurs .
Leurs vertus avec eux longtemps
enſevelies ,
Renaiſſent aujourd'huy d'un autre
éclat remplies . Elles
GALANT. 1 27
Elles parent la France,& ce Siecle
fait voir
Ce que Rome jamais n'auroit pû
concevoir.
Un Roy qui ne connoiſt dans
ſon pouvoir ſuprême
De Loy que ſes defirs , de Cenſeur
que foy-meſme;
Qui tout environné d'immortelles
ſplendeurs
Se trouve fans Rival au faiſte des
Grandeurs, zoon
Ce Roy d'un vif tranſport l'ame
toûjours ſaiſie
Allume contre ſoy ſa noble jaloufie,
Et fans ceſſe aſpirant à des honneurs
nouveaux,
Tâche de furpaſſer ſes Exploits
les plus beaux;
Aufſi grand par la Paix qu'il l'eſt
par la Victoire,
T
Bij
28 MERCURE
Sçait changer de vertus,ſçait varier
ſa gloire,
Etreünir en Luy les talens ſepal
rez
Par qui tous les Heros ont eſté
celebrez !
On a veu des Vainqueurs cefſer
d'eſtre invincibles ,
Enyvrez des plaiſirs ſur leurs
Trônes paiſibles ,
Et d'autres aveuglez du ſuccés
des Combats, la
De l'innocente Paix ont fuy les
doux appas .
Celuy cy des Vertus a le parfait
ufage,
Maintient également , & regle
fon courage,
Garde au ſein du Repos ſes ſoins
laborieux, culqal
Suſpend dans les Combats fon
Bras victorieux; 25
Au milieu des plaiſirs preſt à quiter
leurs charmes, Au
GALAN T. 29
2
2
Au fort de ſes Exploits preſt à
quitter les armes,
Ardent à terraſſer ſes nombreux
Ennemis,
Prompt à les relever dés qu'il les
a ſoûmis.
Rome a- t- elle jamais en ſes ſuperbes
Feftes,
D'un Triomphe pareil couronné
ſes Conqueſtes ?
Ala ſuite d'un Char on y voyoit
traînez M
Des Peuples gemiſſans , des Rois
infortunez ,
Les Armes des. Vaincus de carnage
fouillées, A
Et le debris fumant des Provinces
pillées;
Mais icy c'eſt un Roy qui pardonne
à des Rois ,
Etqui pour leur falut leur impoſe
des Loix.
D'un favorable effer ſa Victoire
fuivie, Bij
30
MERCURE
Ne tend qu'à deſarmer & la
Haine & l'Envie,
Et ces Monſtres chaſſez dans
leurs Antres affreux ,
Sujets , Amis , Vaincus , il veut
tout rendre heureux .
Noftre Auguſte qui mit ſous ſes
Loix Souveraines
Tous les Etats conquis par les
Armes Romaines ,
Cet Arbitre abſolu de la Terre
& des Mers ,
Eut-il plus de grandeur en calmant
l'Univers ?
Rome a- t- elle reçeu de fa magnificence
shil
Cette haute ſplendeur où nous
voyons la FRANCE.
HORACE.O
Que cette heureuſe paix dans
ſon durable cours
Al'Univers charmé va donner de
beaux jours ! Que
GALAN T.
31
Que les Arts à l'envy produiront
de miracles !
Que d'Objets étonnans de celebres
ſpectacles !
Que de jeux, de plaiſirs,de pompes
pes, de beautez.
Que de vertus , d'honneurs , &
de felicitez !
Horace prononça ces paroles avec
beaucoup d'enthousiasme , & il
me parut que tout transporté d'admiration
pour la gloire du Roy , il
en oublioit la crainte & la douleur
qu'il avoit témoignées au commencement.
Mecenas ne me ſembloit pas
moins touché de ce grand objet ;
ils alloient poursuivre leur entretien
, quand un bruit Soudain les
interrompit. Les Rochers tremblerent
, les eaux de la Fontaine fremirent
; & au lieu de la Statuë de
la Sibylle que j'avois venë auparavant
,je la visſe lever elle-mesme
B iiij
32
MERCURE
toute agitée d'une divine fureur ;
& de l'air que je m'imagine qu'elle
avoit en prophetiſant autrefois , elle
regarda Horace & Mecenas , &
leur adreſſa ces mots .
C'eſt la commune voix des Oraclesfidelles
Que l'Empire des Lys ne finira
jamais.
Cherchez la Seine', allez ſur des
Rives fi belles ,
Parmy des Grandeurs immortelles,
Joüir d'une eternelle Paix.
موو
Remplis d'un zele ardent &
juſte,
Pour reverer Loürs , voyez encor
le jour;
S'il eſt tel qu'eſtoit voſtre Auguſte,
Vous luy devez le meſme
amour.
Nous
GALANT.
33
Nous touchons à ce temps promis
par tant d'Oracles ,
Où ce Vainqueur aimé ne trouvant
plus d'obstacles ,
Il n'aura qu'à vouloir,& tout fuivra
ſes Loix.
Verſer ſur les Humains ſes bienfaits
ſans limite,
Elever les Vertus , couronner le
Merite,
Seront ſes uniques emplois.
Son Bras eſt deſarme , Bellonne
し
eſt enchaînée,
La Paix deſcend du Ciel ſur l'aîle
des Zephirs ;
Elle rit à nos yeux d'Amours environnée,
Et mene en triomphant la Joye
&les Plaiſirs .
Au milieu des Chants de Victoire,
Hymen paré de Fleurs, & Junon
dans ſa gloire, Bv
34 MERCURE
Solemnifent le Jour fi longtemps
fouhaité .
า
Naiflez , Fruits pretieux de ce
grand Hymenée.
O France à jamais fortunée,
Rien ne manquera plus à ta feli-
-four cite:
عضوو
C'eſt la commune voix des Oracles
fidelles
Que l'Empire des Lys ne finira
jamais. r
Cherchez la Seine , allez fur des
Rives fi belles,
Parmy des Grandeurs immortelles,
4
Joüir d'une eternelle Paix.
Iln'y a point deraviſſement pareilà
celuy ou j'estois alors , mais il
fut troublé par d'importunes Voix
qui me crierent qu'il estoit temps
qui
de partir. Ie ne sçay si ces Ombres
heureuses ne voulurent pas estre
veuës
GALANT. 35
৮
veuës de ceux qui me cherchoient,
ou fi l'on me tira de mon ſommeil,ou
Si l'on me fit revenir à moy- meſme;
quoy qu'il en ſoit,je ne vis plus rien
autour de la Fontaine, & la Sibylle
me parut une Statue comme je l'avois
trouvée d'abord. Ie ne laiſſay
pas de demeurer vivementfrapé de
ce que j'avois veu & entendu. Durant
le chemin & apres mon retour
àRome , je ne pus penser à autre
chofe, &ces belles Images qui s'offroient
inceſſamment à mon eſprit ,
ne me laiſſerent aucun repos que je
n'en cuffe tracé cette legere peinture.
Quoy que le grand âge de
Mr l'Eveſque d'Evreux l'ancien ,
donnaſt lieu de croire qu'il ne
vivroit pas encor longtemps , fa
mort n'a pas laiſſe de ſurprendre ,
par le funeſte accident qui l'a
cauſée. Il avoit quatre - vingts
+4 ans,
36
MERCURE
ans, & l'accablement de la vieilleſſe
ne l'empeſchoit pas encor
d'allerprêcher & catechiſer dans
les Villages de ſon Dioceſe. Ce
fut au retour de ces belles &
pieuſes fonctions , dont , ayant
un Succeffeur , il pouvoit ſe difpenſer
, que fon Carroffe fut emporté
par quatre jeunes Chevaux
qui prirent le frein aux
dents. Ils le traînerent avec tant
de violence , qu'une des rouës
ayant paſſe ſur une Borne qui étoit
fort élevée, ce bon Prelat fut
jetté hors du Carroſſe par l'effort
de la fecouffe. Son Grand Vicaire,&
fon Aumônier,qui l'accompagnoient,
le trouverent baigné
dans ſon ſang , le viſage contre
terre. Ce malheur luy arriva le
Samedy jour de S. Laurent,proche
de S. Aquilin , Paroiſſe au
bout d'un Faux-bourg d'Evreux.
11
GALANT.
37
Il fut promptement porté au Palais
Epifcopal, où il demeura fort
longtemps évanouy. Il avoit pluſieurs
trous à la teſte , trois coſtes
enfoncées,& une rompuë .Le Dimanche
au foir il reçeut le Viatique,
& un peu apres on le vit ſi
foible, qu'on luy apporta l'Extreme-
Onction . Il garda une fort
grande prefence d'eſprit juſques
à minuit qu'il perdit la connoifſance
, & tomba en agonie . Il
mourut le lendemain à midy. Le
nom de Maupas qu'il a porté,
n'eſt point le vray nom de fa Famille,
qui eſt de Cauchon, & que
feu Mr le Baron de Tour ſon Pere
changea en celuy de Maupas,
ſe reſervant ſeulement les Armes
de la Maiſon de Cauchon,
qui eſt une des plus anciennes
& des plus confiderables de
Champagne. Ces Armes ſont de
gueules
38
MERCURE
gueules au Griffon d'or , & font
portées , ainſi que le nom , par
Meſſieurs de Lhery ſes proches
Parens , Aînez de cette Illuſtre
Famille.
Ce Baron du Tour , qui eſtoit
Gouverneur de Rheims,fut Ambaffadeur
Ordinaire & Extraordinaire
en Angleterre , du temps
du Roy Jacques , Grand' Pere du
Roy d'aujourd'huy , & en ſuite
Premier Miniſtre du Prince
Charles Duc de Lorraine,& chef
de fon Conſeil. Il eut deux Fils,
& une Fille qui fut mariée à Mr
de Joyeuse. L'Aîné des Fils eut
l'honneur d'avoirHenry le Grand
pour Parrain , qui avec ſon nom,
luy donna dés ſon plus bas âge
l'Abbaye de S.Denis de Rheims,
en confideration des ſervices
que ſon Pere avoit rendus , &
qu'il continuoit encor de rendre
à
GALANT.
39
à l'Etat.ll fut depuis Premier Aumônier
de la Reyne Mere , qui
le fit en ſuite Eveſque du Puy en
Vélay. Il s'y employa d'abord à
reformer l'Etat Eccleſiaſtique de
fon Dioceſe, établit un Seminai
re , auquel il donna une Collegiale
, avec dix mille livres d'argent
, & s'entremit avec tant de
zele à pacifier les diferens des
Gentils hommes & des autres
Particuliers , qu'il eſtoit peu de
Procés dont il n'arreſta le cours.
Il ſe trouvoit tous les ans aux Etats
de Languedoc , dont il a fait
ſouvent l'Ouverture par des Difcours
tres ſçavans. Il a eu meſme
lagloire d'avoir eſté Deputé trois
fois des Etats aupres de Sa Majeſté
& de feu Monfieur le Duc
d'Orleans , alors Gouverneur de
Province , pour luy en reprefenter
les malheurs ; ce qu'il a toûjours
40
MERCURE
jours fait avec ſuccés. En 1661 .
la feuë Reyne le voulant approcher
de ſa perſonne , luy fit donner
l'Eveſche d'Evreux. Bientoſt
apres il fut député du Roy,
du Clergé, & de tout l'Ordre de
la Vifitation , pour aller à Rome
travailler à la Canoniſation de
S. François de Sales , dont il a
écrit la Vie. Le Pape informé de
fon mérite , le fit Eveſque Affiftant,
luy donna deux Charges de
Protonotaire , & eſtoit dans le
deſſein de le faire Cardinal,quad
les broüilleries ſurvenuës entrela
Cour de Rome & celle de Frace,
l'obligerent de ſe retirer. C'eſt
celuy dont je viens de vous apprendre
le malheureux accident.
Le ſecond Fils de feu Monſieur
le Baron du Tour , appellé
Jean-Baptiste de Maupas , eſtant
Colonel du Regiment de Cava
lerie
GALANT.
41
lerie de Monfieur le Maréchal
de la Meilleraye , fut député au
Siege du Catelet,de toute la Cavalerie
Françoiſe, pour venir copliméter
le feu Roy à S.Germain ,
fur la naiſſance de Monſeigneur
le Dauphin , Loüis XIV . aujourd'huy
régnant. Au Siege d'Arras
il repouſſa vigoureuſemet les Ennemis
qui venoient fecourir les
Aſſiégez.Ce fut là qu'il reçeut un
coup deMoufqueton dans le gros
de l'épaule, dont il mourut quelques
jours apres. Il laiſſa un Fils &
une Fille. Le Fils,Capitaine,quoy
que tres-jeune , dans le Regiment
du Roy, fut tué à la Bataille
de Dunkerque le 21. Juin 1658.
La Fille ſe nomme Anne de Maupas,&
a épousé Mr le Comte de
Coligny. Elle eſt Niéce du defunt
Evefque , & feule Heritiere
de la Maiſon de Maupas du
Tour.
42 MERCURE
Tour. C'eſt une Dame qui a l'ame
auſſi élevée que l'eſprit , & à
qui on peut dire qu'aucune vertu
ne manque. Monfieur le Comte
de Coligny ſon Mary, eſt Fils de
Gaſpard de Coligny , Maréchal
des Camps & Armées du Roy,
qui mourut Capitaine - Lieutenant
des Gendarmes de Sa Majeſté,&
Petit - Fils d'un autre Gafpard
de Coligny , Gouverneur
du Bourbonnois Il prit les armes
à l'âge de ſeize ans , au fortir de
l'Academie , & n'a laiſſe échaper
aucune occaſion de ſervir le Roy.
Auſſi l'a- t- on veu paſſer par tous
les degrez de la Milice , juſques
à celuy de Lieutenant General.
Au Siege de Lens il eut le bras
caffe , &un coup de Mouſqueton
dans la cuifle , dont il a eſté
trois ans ſans pouvoir guerir. Il
avoit déja reçeu pluſieurs bleſſures
GALANT.
43
res en Catalogne. Le Roy luy
donna une glorieuſe marque de
fon eſtime, en le choiſiſſant pour
eſtre General en Hongrie de
toute la Nobleſſe de France , qui
par la conduite chaſſa les Turcs
en 1664. & les defit au Paſſage
de Raab. Monfieur le Comte de
Coligny s'acquita de cet employ
avec un ſuccés ſi avantageux,
que l'Empereur , voulant reconnoiſtre
ce qu'il avoit fait pour fon
fervice , luy fit l'honneur de luy
envoyer ſon Portrait enrichi d'une
boëte de Diamans , lors qu'il
paffa ſur ſes Terres. Ce Pretent
eſt eſtimé quatre mille écus , &
fait affez voir combien Sa Majeſté
Imperiale le trouva digne de
cette marque de distinction . Au
milieu de l'Egliſe de l'Abbaye de
S. Denis de Rheims , dont feu
Monfieur l'Eveſque d'Evreux
eſtoit
(
44
MERCURE
eſtoit Abbé, on voit deux magnifiques
Tombeaux de marbre qui
justifient ce que je vous ay dit
d'abord à l'avantage de la Maiſon
de Cauchon. Ils font de plus de
trois cens ans, l'un d'un Seigneur
de Cauchon,& l'autre de fa Femme,
Fillede l'undes anciens Com.
tes de Boffu, Il n'y a preſque
point d'Egliſes dans la meſme
Ville, où l'on ne trouve des Epitaphes,
qui prouvent l'ancienneté
de cette Famille. Elle a donné
pluſieurs Prélats à l'Eglife .Pierre
de Cauchon , Eveſque de Beauvais,
fut unde ceux qui condamnerent
la Pucelle d'Orleans , &
eut un Neveu nommé à l'Evefché
de Lisieux .
Dans le meſme temps qu'Evreux
a pleuré la perte de fon
ancien Pasteur, le ſacré College a
eu une vingtiéme Place vacante
Par
GALANT.
45
1
a
par la mort du Cardinal Nini,
arrivée à Rome le Dimanche 11 .
de l'autre Mois. Il fut fait Cardinal
le 14. Janvier 1664. par le PapeAlexandre
VII. qui l'avoit élevé
pendant ſa jeuneſſe , & conduit
dans ſa Nonciature de Cologne
& de Munſter. Auſſi eſtoitil
une des plus fidelles Creatures
du Cardinal Chigi , qui ne l'a
pointabandonné dãs tout le cours
de ſa maladie , quoy qu'elle ait
eſté longue , & tres fâcheuſe par
ſes diverſes recheutes. Son Teſtament,
dont il a fait le meſme Cardinal
Chigi Exécuteur, eſt aſſez
conſidérable. Il a laiſſe à Sa Sainteté
unTableau du Guide;un du
Corregio , à la Reyne de Suede;
au Grand Duc de Toscane , un
Agnus Dei de Pie V. dont
la Bordure eſt toute enrichie
de Pierreries ; à ſept Cardinaux
de ſes Amis une mar- د
46 MERCURE )
que de ſouvenir à la volonté de
l'Executeur teftamentaire;à Dom
Antonio Chigi , un grand Baffin
d'argent & un Vafe, à ſa Femme,
deux Vaſes de Corail; & quinze
mille écus pour l'établiſſement
d'un Seminaire de Nouveaux
Convertis , qui a eſté commencé
par le Cardinal Guaſtaldi . 11 a
ſouhaitéqu'on l'enterraſt à Sainte
Marie Majeure , où il avoit
poſſedé une Chanoinie. Le Lundy
apres midy le ſacré College
luy alla rendre les derniers devoirs
. Il eſtoit Siennois , & eft
mort dans ſa cinquante & unieme
année. Miul salduoliaos
Cette pette n'eſt pas la ſeule
que l'Italie ait faite depuis fix
ſemaines. La mort de Mr Baudefſſon
, Conſeiller du Roy en fon
Academie de Peinture & Sculpture
, en eſt une autre , qui n'eſt
C 8773 253 35 x pas
GALANT. 47
pas moins confiderable pour elle
que pour la France. C'eſtoit le
plus excellent Peintre de fon
temps pour ce qui regarde les
Fleurs. Quoy qu'il fuſt tres- attaché
au travail , il l'aimoit bien
moins pour le gain , que pour la
gloire . Les Curieux gardent ſes
Ouvrages pretieuſement. Le
Roy en a beaucoup à Verſailles.
Il eſt mort icy le 4. de ce Mois,
âgé de foixante & neuf ans , apres
avoir fait un tres-long ſejour
à Rome. Il demeuroit chez
Meſſieurs de S.Genys,qui l'ayant
- chery comme leur Pere pendant
tout le temps qu'il a vécu avec
eux, l'ont fait enterrer à leurs depens
d'une maniere tres - honorable.
Il leur a laiſſe quantité de
ſes Ouvrages qui font un des
plus beaux ornemens de leur Ca-
1
binet. Il en eſt peu à Paris qui
foient
48 MERCURE
foient auſſi curieux . Il nous a auſſi
laiſſé un Fils tres digne heritier
de fon mérite , & fort eſtimé par
tout ce qu'on voit de luy. Monſieur
Baudeſſon étoit né àTroyes,
Patrie du Fameux Monfieur Mignard,&
de pluſieurs autres Illuftres
qui excellent aujourd'huy ,
tant dans la Peinture & Sculpture,
que dans les autres Sciences.
Quelques jours auparavant ,
Loüis - Joſeph - François de la
Feüillade , Fils aîné de Monfieur
le Duc de la Feüillade , Maréchal
de France , & Colonel du Regiment
des Gardes Françoiſes , &
de Charlote Gouffier, eſtoit mort
âgé de dix ans fix mois .
Madame Delbene , Veuve de
Meffire Guy Delbene, Seigneur
de Vileccaux,Capitaine- Lieutenant
des Chevaux Legers de feu
Monfieur le Duc d'Orleans , &
fon
GALANT.
49
t
ſon premier Chambellan; & Madame
de Brilhac,Veuve du Conſeiller
de la Grand' Chambre qui
portoit ce nom, ſont auſſi mortes
au commencement de ce Mois.
La premiere s'apelloit Charlote
de Refuge,& le nom de la Famillede
l'autre, efſtoit Benoiſe.
Je cherche ordinairement quelque
matiere agreable,pour la faire
ſucceder aux Articles qui peuvent
laiſſer de triſtes idées.Comme
il n'y en a point qui porte
1. plus à la joye que des nouvelles
de Mariage , je croy , Madame,
que je ne dois pas diférer à vous
apprendre celuy de Monfieur le
Comte de l'Aubeſpin,qui épouſa
Mademoiselle Faüre le 27. de
l'autre Mois . Il eſt Fils de Monſieur
de Sainte Colombe, qui eſt
le nom de ſa Famille , celuy
de l'Aubeſpin eſtant d'une Terre
Septemb. 1680.
f
C
4
50
MERCURE
ſituée dans le Beaujollois.Madame
ſa Mere s'appelle de la Guiche.
Le foir de leurs Nôces , un
Cavalier fort ſpirituel,& qui ſçait
l'art de badiner agreablement
avec les Muſes , laiſſa un papier
fur leur Toilete , où l'on trouva
pourEpitalame la galante Fiction
que vous allez voir. Elle vous fera
connoiſtre le mérite de la Mariée.
L'AMOUR
ET L'HYMEN
RACCOMMODEZ .
Hymen & I'Amour en que-
Depuis longtemps pour bagatelle
Evitent de Se rencontrer ,
Et
GALANT.
SI
- Et l'on ne peut presque montrer
Que depuis on ait eu la force
De raccommoder ce divorce.
Si l'Amourfait quelque union,
L'Hymeny met diviſion ;
Etsi l'Hymen fait une affaire ,
Il a toûjours l'Amour contraire.
Ce n'est pas qu'en un mesmejour
On n'ait veu l'Hymen & l'Amour,
Sans qu'ilparust d'antipathie ,
Eſtre de la mesme partie ;
Mais l'Hymen est un Déguisé.
L'Amour plus franc & moins rusé,
Concluoit rarement affaire
Sans prendre l'avis deſon Frere.
L'Hymen l'écoutant jusqu'au bout,
Tomboit toûjours d'accord de tout.
Venoit mesme en cerémonie
Tenir à l'Amour compagnie.
Les Ris, les Dances, & les Jeux,
Leſuivoient toûjours en tous lieux,
Tenant des Torches allumées ,
Mais cesfeux n'estoient quefumées,
Cij Exci
52
MERCURE
Excitant de noires vapeurs
Quiſe changeoient toutes en pleurs.
Ainsi deſſous cette apparence
L'Hymen méditoitsa vangeance.
Le Fourbe avoit toûjourssuccés ,
Car il inspiroit le procés ,
La division , la querelle ,
Et l'Amour en avoit dans l'aile.
Mais aujourd'huysincérement
Ils ont fait accommodement ,
Et certaine affaire commune
Afait ceffer toute rancune.
L' Amour ayant pris le deſſein
De faire un beau coup deſamain,
Se promenoit dans tout le monde,
Examinant & Brune & Blonde ,
Cherchoit un agreable Objet
Pour exécuterSonprojet;
Lors qu'un jour voyant une Brune,
Diable, dit- il, quelle fortune !
La peſte le friand morceau !
( Car quoy qu'on luy mette un bandeau
,
Ce petit Dieu, fur maparole,
GALANT.
53
:
En fait de Belles, est bon drôle. )
Il tire un dard de ſon Carquois,
Et feur d'avoir fait un beau choix,
Met l'aimable Brune en viſiere.
L'Hymen qui se trouve derriere,
Seſaiſit de l'Arc & du dard,
En luy diſant , petit Pendart ,
Quoy? vous oſez de voſtre teſte,
Sans m'en parler faire conqueſte ?
L'Amour nepouvant plus tirer,
Comme Enfant, semet à pleurer,
Pendant qu'il eſſayoit ſes larmes ,
L'Hymen confidera les charmes
De l'incomparableBeauté
Aqui l' Amour avoit buté.
Il lovaſes lys &fes roses,
Et remarquant entre autres choses
Safierte,sa grace, &fon port,
Pour un Aveugle il fut d'accord
Qu'il avoit laveuë afſſez bonne.
Ne pleurez point , je vous pardonne,
Dit-il, mais à condition
Ciij
54
MERCURE
:
Que de la Belle en queſtion
Nous ferons affaire commune.
J'en feray la bonne fortune
D'un Chevalier auffi parfait
Que le Ciel en ait jamais fait.
Ne poufſez pas voſtre entrepriſe,
Mais attendez que je vous dife
Quand il fera temps de former
L'union qui nous doit charmer.
Je veux que dans ce mariage
Chacun nous rende témoignage
Que quand nous nous joignons
tous deux ,
Nous pouvons fairedes heureux,
Et que l'on n'a jamais veu Feſte
Semblable à celle que j'apreſte.
Tu doutes peut- eftre de moy?
Mais je veux bien vivreavec toy,
Et tu me vis preſt à t'en faire
Promeſſe pardevant Notaire.
L'Amour confent, &le Traité
Devant Vénus est apporté.
Elle lefigne , en conséquence
De
GALANT.
55
=
}
De cette nouvelle alliance
Qui rendſonplaifirfans égal ,
Promet de masquer pour le Bal,
Etfait à l'Epouse future
Present defa belle Ceinture.
Ainsi le tout estant conclu ,
Bien arresté, bien réſolu,
L' Amour qui va viſte en beſogne,
Prend la Poste par la Bourgogne ,
Non pas la poſte des Chevaux ,
Mais bien la Poste des Oyſeaux,
Qui va dit- on , cent fois plus viſte,
Et fans perdre un moment au gifte,
Il arrive le mesmejour ,
Boit un doigt, fait un petit tour,
Charge l' Amant deſſus ſon aîle,
Et l'apporte aux pieds de la Belle.
Le beau Galant dans ce début
En bonne posture parut ,
Salüa , contafon martyre,
Soûpira comme l'on ſoûpire ,
Et s'expliqua fi galamment ,
Qu'enfin avoüé pour Amant ,
C iiij Il
56
MERCURE
Il baifa la main la plus belle
Que puiſſe avoir une Mortelle.
Quant au reſte, on n'en parle point;
Mais moy quiſcay depoint en point
Tout ce que deſſus cette affaire
L'Hymen & l'Amour veulentfaire,
Je vayſans façon le conter ,
Il faut seulement m'écouter.
LHymen ( car c'est luy qui commence)
Aura grandſoin de l'apparence ,
Fera mener pompeusement
Dans un Char l' Amante&l'Amat,
Et prenant ce couple fidelle ,
Le conduira dans la Chapelle .
Làtous deux...m.ais qu'est- il beſoin
Sur cet endroit d'aller plus loin
Puis qu'on sçait bien ce qui s'ypaffe,
N'aurois je pas mauvaiſe grace
D'en faire d'ennuyeux propos ?
Je diray donc en peu de mots,
Qu'apres cette cerémonie ,
L'Hymen avec ſa Compagnie
Les
GALANT.
57
Les remenera gravement
Dans unSuperbe Apartement.
L'ony verra deſſus l'Estrade
S'élever un Lit de Parade ,
Ou les yeux afſis tout autour
Offriront leurs foins à l'Amour ,
Qui pour lors perdant patience,
Ira faire la revérence
Atous les Diſeurs de bons mots,
Afin qu'on les laiſſe en repos,
Et leur montreraſans rien dire
L'endroit par où l'on ſe retire.
Meſſieurs , tréve de compliment,
Ajoûtera fort plaiſamment
L'Hymen en leur ouvrant la Porte,
Il faut que tout le monde ſorte,
Hormis moy, l'Amour& Vénus,
Tous les autres ſont ſuperflus.
Ainsi, tandis que tout défile,
Vénus qui n'est pas malhabile ,
S'entretiendra d'autre costé
Avec cette jeune Beauté ,
Et l'instruira de bonne grace
Cw
)
58 MERCURE
De tout ce qu'ilfaut qu'ellefaſſe.
Pendant ce temps Monsieur l'Epoux
Fermera la Porte aux verroux,
Et ravy... mais c'est un mistere,
Et l' Amour feroit en colere ,
Si je diſois ce qu'il m'a dit.
Amans fortunez, ilfuffit
Que l'Hymen vous ait mis enfemble.
Uſez- en comme bon vous ſemble,
Vous en avezle plein pouvoir,
Etperſonne n'a plus qu'y voir,
S'il eſt doux d'écouter l'amour
en ſe mariant , on s'expoſe
quelquefois à bien des traverſes,
quand on s'abandone trop aveuglement
à ſes conſeils. L'avanture
dont je vay vous faire part en
pourra ſervir de preuve.Un jeune
Marquis, appellé pour le Mariage
d'une de ſes Parentes dans
une
GALANT.
19
une des plus confiderables Villes
du Royaume , y pafla deux mois
à voir le beau monde , & à prendre
tous les divertiſſemens que
peut offrir la belle Saifon. Quoy
qu'il ne fuſt que dans ſa 20. année,
il avoit l'eſprit fort meûr, &
faiſoit paroiſtre tant de douceur
& d'honneſteré dans ſes manieres
, que les moins ſenſibles l'auroient
écouté avec plaifir , s'il ſe
fuſt trouvé d'humeur à leur en
conter ſerieuſement ; mais s'il aimoit
les agreables parties avec
le beau Sexe, c'eſtoit indiferemment
, felon que le hazard en
donnoit l'occafion. Ce qu'il diſoit
de plus obligeant aux Belles
n'avoit point de ſuite , &il s'acqueroit
l'eſtime de toutes en general,
ſans que fon coeur prift feu
pour aucune. Son moment fatal
n'eſtoit point encor venu. Il arriva,
60 MERCURE
va , & un ſoir qu'il ſe promenoit
dans un lieu public , il vit une
Brune dont l'agrément le ſurprit.
Je dis l'agrément , car ce n'eſtoit
point une beauté achevée. Elle
avoit la plupart des traits irregu-
Hers , & à ne regarder que chaque
partie ſans voir le tout qu'elles
compoſoient enſemble , iln'y
avoit point dequoy s'écrier ; mais
des yeux brillans àn'en pouvoir
foûtenir l'éclat , une vivacité de
teint admirable , & mille je-nefçay-
quoy les plus engageans du
monde , reparoient fi bien cette
irregularité, qu'on peut dire qu'il
n'y eut jamais de viſage ſi touchant.
Joignez à cela une taille
noble & fine , & un port majeſtueux
qu'une Princeſſe euſt pû
envier. Elle estoit avec ſa Mere,
vétuë fort modeſtement, & dans
cette negligence,elle euſt effacé
les
GALANT. 61
les Dames les mieux parées. Le
jeune Marquis les ſuivit longremps
, & enfin l'envie de ſatisfaire
ſes yeux de plus près , luy
fit hazarder un compliment.Illes
aborda de ſi bonne grace , & le
pretexte qu'il prit pour cela , fut
menagé avec tant d'eſprit , que
quand la civilité ne les euſt point
engagées à luy repondre , il leur
eût eſté fort difficile de ne ſe pas
faireun plaisir de ſon entretien.
Comme il y avoit déja longtemps
qu'il faiſoit bruit dans la Ville,ſon
viſage eftoit connu de l'une&de
l'autre, & ainſi elles luy firent paroiſtre
toute l'eſtime qui eſtoit
deuë,& à ſa naiſſance,& au merite
particulier de fa perſonne. Le
Marquis les entretint plus d'une
heure ,& remarquant dans la
Fille tout ce qu'une belle éducation
peut donner de ſentimens
élevez,
62 MERCURE
élevez, il l'admira de toutes manieres.
Cependant apres qu'ils
ſe furent ſeparez , il regarda l'avanture
comme une rencontre
&
indiferente dont il pretendoit
plaiſanter le lendemain , mais
ſon coeur plus engagé qu'il ne le
croyoit , ne put ſoufrir qu'il parlaſt.
Il rappella malgré luy tous
les charmes de la Belle
cette flateuſe Image l'ayant obſedé
toute la nuit, il ne vit le jour
que pour mieux s'abandonner à
ſes douces reſveries. Il demeura
toûjours enfermé,& attendit im
patiemment le ſoir pour ſe rendre
au meſme lieu où il avoit fait
une ſi agreable promenade.. Il
n'y trouva point ce qu'il cherchoit
,& ayant eu la meſme difgrace
les deux jours ſuivans , il
commençoit à s'en confoler, lors
que le hazard le fit entrer un matin
GALAN T.
63
7
tindans une Egliſe aſſez éloignée
de ſon quartier. Il y apperçeut
la Mere & la Fille qu'il falüa
fort civilement, & leur ayant
fait quelques reproches galans ,
quand elles fortirent,ſur cequ'el.
les laiſſoient les Gens ſe promener
ſeuls , il les fit ſuivre par un
Laquais , & alla l'apreſdînée leur
rendre viſite . Il trouva la Belle
encor plus aimable qu'il n'avoit
fait la premiere fois. Elle dit cent
choſes fines & fpirituelles , & fon
enjoüement avoit un air ſi modeſte
, qu'en meſme temps qu'elle
inſpiroit de l'amour , elle faiſoit
naiſtre le plus grand reſpect. Le
Marquis , à qui trois heures pafſées
aupres de la Belle n'avoient
paru qu'un moment , reïtera ſa
viſitedés le lendemain. Elle fut
encor fouferte fans qu'on luy
marquaſt rien que d'obligeant;
1 mais
64 MERCURE
mais enfin l'affiduité commençant
à eſtre trop forte , la Mere
jugea à propos de s'expliquer, &
dit au Marquis en termes fort
doux,que ſes intereſts autant que
ceux de fa Fille , l'obligeoient à
le prier de finir des complaiſances
, qui ne pouvoient qu'eſtre
prejudiciables à l'un & à l'autre.
Il ſe plaignit de cette rigueur; &
fe faiſant violence le jour ſuivant
pour n'aller point chez la Belle,
il voulutdu moins fatisfaire fon
amour par un Billet tres- refpectueux.
Le Billet fut révoyé,& ce
refus de le recevoirne fit qu'augmenter
ſa paffion. Deſeſperé , &
ne pouvant ſe ſoûmettre à la
cruelle contrainte qu'on luy
vouloit impoſer, il retourna chez
la Belle , & ſe jettant aux pieds
de la Mere , il la conjura de le
foufrir , ſi elle vouloit empeſcher
fa
GALANT.
65
ſa mort. La Dame , à qui beaucoup
d'uſage du monde faifoit
connoiſtre les confequences d'un
pareil engagemét,tâcha d'y mertre
ordre, en luy faiſant entendre
raiſon. Elle luy repreſenta que ſa
Fille n'avoit aucun autre bien
que celuy de la naiſſance ; que
de ſon coſté il avoit un Pere qui
eſtant fort riche , & luy deſtinant
quelque grand Party , ne
conſentiroit jamais au deſſein
qu'il pourroit avoir de l'épouſer,
& que ſon peu d'âge le mettant
dans l'impuiſſance de diſpoſer de
luy-meſme , ce ſeroit luy rendre
un méchant office que luy accorder
ce qu'il demandoit. Le Marquis
luy repondit , qu'aimant ſa
Fille avec ſa paſſion , il agiſſoit de
trop bonne foy pour luy deguifer
qu'on auroit peut- eſtre peine
à gagner ſon Pere ; mais qu'au
moins
66 MERCURE
moins ſi les puiſſantes ſollicitations
qu'il employeroit n'en pouvoient
venir à bout, il eſtoit d'un
âge à ne leur pouvoir cauſer de
longs embarras , & que cependant
il ofroit un Contractde Mariage
, que les ceremonies de l'Egliſe
pouvoient valider en preſence
de Témoins . La Mere oppoſa
qu'il n'y avoit rien de plus
dangereux que les Mariages
clandeſtins ; que ceux - meſme
qui avoient le plus preſſé de les
faire , eſtoient ſouvent les premiers
à les vouloir rompre , &
qu'il eſtoit rare qu'apres la poſfeffion
on ne changeaſt point de
ſentimens ; mais le Marquis pria
tellement qu'on éprouvaſt ſa fincerité,
& parutd'ailleurs ſi reſolu
à ne renoncerjamais àce qui faifoit
tout fon bonheur , qu'on fut
obligé de ſoufrir ſes ſoins. Il vit
la
GALANT. 67
)
donc la Belle fort affiduëment,&
la voyant comme un Homme qui
avoit deſſein de l'épouſer, il n'eut
pasde peine àtoucher ſon coeur.
C'eſtoit ſa premiere paſſio.Quoy
qu'elle fuſt violente , & qu'illuy
marquaſt l'amour le plus empref.
fé , il l'accompagnoit d'une telle
retenuë , qu'il eſtoit aiſé de voir
qu'une vraye eſtime en estoit le
fondement. La Mere en fut con
vaincuë , & ſenſible à la reciproque
tendreſſe de ces deux Amans
, elle crût devoir conſentir
à les marier ſecrettement. Un
Contract ſigné mettoit à couvert
l'honneur de ſa Fille , & une
grande fortune valoit bien qu'on
hazardaſt quelque choſe On prit
des Témoins. Le Mariage ſe fit,
& le Marquis devenu heureux,
en parut encor plus paſſionné. Il
n'eſtoit content qu'aupres de la
Belle;
68 MERCURE
Belle; & tous ſes Amis luy faifant
la guerre de ſes affiduitez , il
n'avoit point de plus forte joye
qu'à s'entendre reprocherun attachement
infructueux. On fuppoſoit
qu'il ne s'oublieroit jamais
affez pour ſe mettre mal avec fon
Pere,& renoncer , en ſe mariant
ſans ſon aveu,à choisir une alliace
qui joigniſt l'éclat au bien, & on
tenoit la Belle trop ſage pour favoriſer
une paſſio illegitime.Cette
juſtice qu'on rendoit à ſa vertu,
eſtoit pour luy un grand charme,&
trouvat en elle tout ce que
l'eſprit&la beauté ont de plus fatisfaiſant,
rien ne luy ſembloit approcher
de fon bonheur. Il fut
troublé quelques jours apres par
une diſgrace qu'il n'attendoit pas.
La Mere mourut,& ce coup frapa
la Belle d'autant plus ſenſiblemet,
qu'eſtant reſtée ſeule ,& devant
! compte
GALANT.
69
compte de ſa conduite au Public,
elle ne pouvoit avec bienſeance
ſoufrir davantage les viſites du
Marquis. Son fecret luy étoittrop
importat pour le confier à aucune
autre Perſonne , &le ſeul party
qu'elle vit à prendre,fut de s'enfermer
dans un Convent.Pendat
ceteps, le Marquis à qui ſon Pere
averti de cette intrigue,avoitfortement
ordonné de revenir , alla
voir ce qu'il endevoit apprehender.
C'eſtoit un Homme des plus
avancez en âge, Veufdepuis 15 .
ans , &qui avoit fait de grands
projets pour l'établiſſemet de ſon
Fils. Il luy parla de la Belle , &
traitant ſes ſoins d'amusement de
jeune Homme , il luy fit entendre
qu'on pardonnoit aisément
ces fortes de choſes,quand l'éloignemetles
laiſſoit ſans ſuite.Quoy
que le Marquis n'oſaſt s'expliquer
70
MERCURE
quer ſur ſon Mariage, il repondit
aſſez hardiment que la Perſonne
pour qui il avoit marqué de la
complaiſance , eſtoit d'un merite
à ſe faire aimer par tout;qu'outre
ſa naiſſance qui la rendoit fon
égale,mille belles qualitez reparoient
avec éclat le malheur de
ſa fortune,& que s'il avoit la bonté
de conſentir qu'il luy fiſt part
de la fienne , il n'y en auroit aucune
qu'il peut envier. Mille autres
choſes que luy dicta ſon amour
, firent reconnoiſtre combien
il eſtoit touché. Tout fut
inutile. Le bon Homme , apres
l'avoir écouté ſans l'interrompre,
le traita de ridicule , & luy defendant
de fonger jamais à cette
aimable Perſonne , il adjoûta
d'unton fort imperieux , qu'il ſe
chargeoit du ſoin de le marier.
LeMarquis aimoitavectrop d'ardeur,
GALANT. 71
deur , pour ſe rebuter d'un premier
refus. Il fit parler tout ce
qu'il avoit d'Amis,&n'ayant rien
obtenu , il ne fongea plus qu'à
revoir la Belle. Son éloignement
le deſeſperoit. Son Pere qui le
retenoit aupres de luy, avec menace
de le def- heriter s'il renoüoit
fon premier commerce,
mettoit un cruel obſtacle à tous
les deſſeins qu'il pouvoit former.
D'ailleurs huit jours paſſez à la
Grille auroient fait éclat , & il
euſt falu apres cela ſe ſeparer de
nouveau .Tous ces embarras caufoient
au Marquis un chagrin inconcevable
. Rien n'eſtoit caра-
ble de le divertir , & s'il avoit
quelques doux momens , c'eſtoit
avec une Soeur à qui il parloit
confidemmentde ſa paffion, ſans
pourtant luy dire qu'il fuſt marié.
Cette Soeur qui demeuroit
τοῦ
72
MERCURE
toûjours chez ſon Pere , quoy
qu'elle cuſt épousé depuis un an
un Homme de qualité de la Province
qui luy donnoit le rang de
Comteſſe , ſe trouva un jour
mal fatisfaite d'une Suivante ,
dont les manieres luy deplaifoient
, qu'elle reſolut d'en choi-
.fir une autre . Comme l'Amour
eſt ingenieux, le Marquis qui ne
fongeoit qu'à ſa Belle , crût remedier
à ſes malheurs , s'il luy
faiſoit occuper aupres de ſa Soeur
la place que la Suivante quitoit .
Il luy écrivit pour luy propoſer la
choſe. La Belle y conſentit avec
joye. Le plaiſir de voir continuellement
le Marquis, eſtant ce qui
la touchoit le plus , elle ne crût
rien de honteux pour en joüir .
Elle s'épargnoit par là quantité
d'inquietudes , & c'eſtoit meſme
pour elle une forte preuve de fon
amour,
GALANT.
73
amour , qu'il fouhaitaſt l'avoir
pour témoin de toutes fes actions.
Ce deſſein ayant eſté con.
certé par Lettres , le Marquis
agit ſi adroitement , que ſans
qu'il paruſt y avoir aucune part,
on la propoſa à la Comteſſe ſa
Soeur , comme une Demoiſelle
de Maiſon tres- noble , mais ruinée,
dont on l'aſſuroit qu'elle auroit
tout lieu d'eſtre ſatisfaite.Elle
fut reçeuë ſous le nom de Mariane
, & témoigna tant de zele en
faiſant plus qu'on ne demandoit,
qu'en peu de temps elle gagna
l'amitié de tout le monde. Jugez
quelle joye pour le Marquis. 11
foufroit un peu de l'abaiſſement
où l'amour la reduiſoit ; mais
la Comteſſe en uſoit pour elle
avec tant d'honneſteté , que
cette diſgrace en eſtoit fort adoucie.
L'habitude qu'il avoit priſe
Septemb.1680. D
74
MERCURE
dés qu'il arriva , d'aller fort ſouvent
à l'Apartement de ſa Soeur,
fut cauſe qu'en l'y voyant prefque
à tous momens, perſonne ne
crût que ce fuſt Mariane qui l'attiraſt.
Il avoit la joye d'y trouver
toûjours ce qu'il aimoit ; & fi
pour éviter le ſoupçon il ne luy
parloit jamais en particulier, il ne
laiſſoit pas de dire mille choſes
obligeantes qu'elle entendoit ,
lors que parlant d'elle à la Comteſſe
ſous le nom de ſon aimable
Recluſe , il luy faifoit , devantelle-
meſme , la peinture de fon
amour. Il exageroit la beauté
de ſon eſprit , celle de ſon ame,
& apres avoir employée les termes
les plus paſſionnez , pour faire
connoître qu'il l'aimoit avec
toute la tendreſſe dont fon coeur
eſtoit capable , il adjoûtoit qu'il
trouvoit encor à ſe reprocher de
ne
GALAN T.
75
a
De l'aimer pas aſſez . Il diſoitmerime
quelquefois en badinant ,
qu'il ſe fentoit obligé d'aimer
Mariane , parce qu'elle avoit la
taille de ſa Maîtreffe , & beaucoup
de traits afſſez reſſemblans .
Mariane répondoit à ce diſcours
d'un air modeſte , mais fatisfaiſant
pour le Marquis ; & le plaifir
de ſe parler ainſi tendrement
ſans pouvoir eſtre entendus ,
n'eſtoit pas pour eux un petit
ſoulagement dans la contrainte
où il falloit qu'ils vécuſſent. Six
mois ſe pafferent de cette forte.
Mariane , la plus zelée & la
plus engageante Perſonne qui
fut jamais , non ſeulement avoit
fait de grands progrés dans le
cooeur de la Comteſſe ; mais
comme il luy eſtoit fur tout important
de gagner les bonnes
graces du Pere , elle y avoit
Dij
fi
76 MERCURE
ſi bien réüſſy , qu'ayant pris en
elle une entiere confiance , il la
laiſſoit toûjours Maîtreffe de tout.
Quoy qu'il y euſt à regler chez
luy, il ſuivoit l'avis de Mariane,
& jamais rien ne luy paroiffſoit
bien fait , ſi Mariane n'avoit eu
le ſoin de l'ordonner. Cependant
un ancien Officier , Gentilhomme
, & ayant amaſſe beaucoup
de bien à eſtre Intendant de la
Maiſon, s'aviſa de devenir amou.
reux de Mariane. Comme il crur
la mettre à ſon aiſe en l'épouſant,
il luy déclara ſa paffion.Mariane
luy ayant dit d'un air affez
enjoué , qu'elle eſtoit bien- aiſe
de luy avoir plû , conta plaiſamment
à la Comtefle , en préſence
du Marquis, l'effet qu'avoient eu
ſes charmes. Elle prétendoit réduire
la choſe à quelques douceurs
qu'elle écouteroit de temps
en
L
2
GALANT.
77
en temps ; mais elle fut fort furprife
, que le lendemain le bon
Homme luy propoſa ſérieuſemét
l'affaire pour fon Gentilhomme.
Il la trouvoit avantageuſe pour
elle, & l'envie de la retenir toûjours
chez luy, l'engageoit à fouhaiter
qu'elle acceptaſt le party.
Mariane , ſans ſe déconcerter un
moment, luy répondit de la maniere
du monde la plus agreable,
qu'elle s'eſtoit dévoüée à ſa Maifon
avec tant d'attachement ,
qu'elle eſpéroit n'en fortir jamais;
mais qu'à l'égard de fon Intendant,
comme il s'agiſſoit d'un
Bail qui ne finiffoit qu'avec la
vie, elle le prioit de luy accorder
le terme d'un an pour le mieux
conoître,& qu'alors felon le rapport
d'humeur qui ſe trouveroit
entr'eux, elle verroit ce qu'elle au.
roit à résoudre Une fi longue re-
Diij
78
MERCURE
,
miſe chagrina fort l'Intendant. II
fit ce qu'il put pour obtenir un
delay plus court & ce qu'il y
eut de particulier , c'eſt que s'adreſſant
au jeune Marquis , il
Pimportunoit à tous momens afin
qu'il parlaſt pour luy à Mariane .
Le Marquis faiſoir là-deſſus devant
ſa Soeur de plaiſantes Scenes
avec l'aimable Suivante. Il
l'accuſoit de rigueur , de laiſſer
languir les Gens qui mouroient
d'amour pour elle , & vouloit
toûjours qu'elle eût quelque choſe
dans le coeur qui la rendiſt inflexible
aux ſoûpirs de l'Intendant.
Cela donnoit lieu à d'agreables
déclarations qui paroiffant
faites fans deſſein , n'eſtoient regardées
de la Comteffe que comme
un effet de l'enjoüement naturel
de Mariane. Cet incident,
tres divertiſſant pour eux,fut fuir
1
vy
GALAN T. 79
vy d'un autre qui leur cauſa de
grands embarras. On propoſa au
bon Homme le Mariage d'une
riche Heritiere de la Province
avec le jeune Marquis. Il donna
parole,& la gaye humeur où il le
voyoit , luy faiſant croire qu'il
eftoit guery de ſa paffion , il l'entretint
fort longtemps du choix
qu'il faiſoit pour luy . La réponce
qu'il reçeut,luy fit connoiſtre cóbien
il s'efſtoittrompé .Le Marquis
luy dit avec beaucoup de reſpect,
qu'aprésluy avoir facrifié ce qu'il
aimoit le plus tendrement , il ſe
tenoit diſpensé de rien faire davantage
, & qu'il fuffifoit qu'il
s'arrachaſt à luy-mefine pour ne
luy déplaire pas , fans qu'on le
vouluſt forcer à un Mariage qui
luy tiendroit lien du plus rigoureux
de tous les ſuplices. Le bon
Homme estant bien aiſe d'é
Dilij
80 MERCURE
viter l'éclat , le quita ſans s'emporter
, & fit agir la Comteffe,
qui conſeilla fortement la chofe
à fon Frere , comme luy eſtant
tres- avantageuſe,& pour le bien,
& pour l'alliance. Elle eut beau
parler, il n'écouta rien. Mariane
eſtoit témoin de la fermeté de
fon cher Marquis à luy conferver
ſa foy. Jugez du plaifir que
luydonnoit ce triomphe. Le bon
Homme ayant remarqué qu'il ſe
plaifoit ſouvent à l'entretenir , la
pria elle meſme d'eſſayer de le
gagner , avec promeſſe de mille
Piſtoles ſi elle en pouvoit venir à
bout. L'employ eſtoit bon pour
elle, & il ne pouvoit ſe mieux adreſſer.
Enfin les voyes de douceur
n'ayat rien produit, il ſe ſervit
contre luy de l'authorité de
Pere, & luy commanda ſi abſolument
de ſe tenir preſt à dégager
ſa parole , que pour ſe mettre à
GALANT. 81
couvert de ſes continuelles perfécutions,
il fut contraint de luy
avoüer que s'eſtant marié ſecretement,
il eſtoit dans l'impuiſſance
de luy obeïr. Ce fut alors que
le Pere s'emporta ſans plus garder
aucunes meſures. Il ſe moqua
de ce Mariage, qu'il prétédit nul
par mille raifons,& proteſta qu'il
luy ofteroit ſa Succeffion,s'il s'obſtinoità
luy reſiſter. Le Marquis
demeura inébranlable , & le bon
Homme en fut ſi outré,que l'excés
de fa colere luy ayant causé
une ſoudaine révolution d'humeurs
, il tomba dans une maladie
tres -darigereuſe. Mariane
luy rendit des foins qu'on ne
fçauroit exprimer. Elle estoit
fans coffe aupres de luy
n'y paffoit pas feulement les
jours entiers , elle veilloit la
plupart des nuits ,& ſe trouvoit
2 &
1
Dv
82 MERCURE
toûjours preſte à luy donner toute
forte de ſecours . Aufſirien ne
luy eftoit agreable , s'il ne venoit
d'elle,& quelques violentes douleurs
qu'il puſt ſentir,il ſe croyoit
foulage auffitoſt qu'il la voyoit.
Chacun prit ce temps pour luy
parler du Marquis. Il écoutoit
tout le monde ſans repondre
aucune choſe ; mais quandi
Mariane touchoir cet article
( vous pouvez croire qu'elle en
perdoit peu l'occaſion ) il difoit
toûjours qu'on ſeroit ſurpris de
ce qu'il feroit pour elle. La fiévre
ceffa ,&contre l'attente des.
Medecins , il guerit en trois ſemaines
. Il publioit hautement
que les foins de Mariane luy
avoient ſauvé la vie ; & cette ai
mable Perſonne le preffant toû
jours de faire grace au Marquis,
il l'affura de nouveau qu'elle au
roit
GALANT. 83
roit tout lieu d'eſtre ſatisfaite. En
effet, fi- toſt qu'il eut recouvré ſes
forces , il eut avec luy un long
entretien. Il luy fit connoiſtre
combien ſon amour prejudicioit
à ſa fortune , luy dit mille choſes
fur le repentirqu'il devoit craindre
; & le voyant ferme dans ſes
premiers ſentimens , il adjoûta
qu'il pouvoit mander ſa Femine,
qu'il la recevroit contine fa Fille,
& confirmeroit le Mariage que
ſon ſeul conſentement pouvoit
faire fubfiftersmais qu'ayant obligation
de ce changement à Mariane,
il le prioit de voit fans chagrin
ce qu'il avoit reſolu de faire
pour les avantages, parce qu'auffi-
bien tous les obſtacles qu'il y
pourroit apporter ſeroient inutiles.
Je ne vous disrien de la joye
qu'eut le Marquis. Il faut aimer
pour la concevoir.. Ilne pou
veit
84 MERCURE
voit croire ce qu'il avoit entendu
, & il euſt douté que fon Pere
luy euſt parlé tout de bon ſur l'article
de la Belle , fi en arreſtant
le jour de fon arrivée,il n'euſt pas.
fait convier toute la Nobleſſe des
environs à un ſuperbe Regal
qu'il voulut faire , pour rendre ſa
reception plus folemnelle. L'embarras
de Mariane fut grand.. II
luy donna le ſoin de la Feſte , la
priant ſans ceffe de la faire magnifique
, & elle ne pouvoit affez
admirer la bizarrerie de ſa fortune,
qui l'obligeoit à ordonner des
appreſts pour elle-meſme. Cependant
tout eſtoit en joye dans
laMaifon La Comteſſe en témoi
gnoit beaucoup à fon Frere. Le
-bon Homme , de ſon coſté , redoubloit
ſes careſſes à Mariane;
&ce temps ayant paru favorable:
àl'Intendant pour renouveller ſes.
preten
GALANT.
85
S
S
al
.
es
e
2
j
la
fes
en
1
pretentions , il recommanda au
jeune Marquis l'intereſt de ſon
amour. Le Marquis luy dit qu'il
le laiſſaſt ſe tirer d'affaires , &
qu'apres cela , ſelon qu'il verroit
que Mariane conſerveroit
de pouvoir fur luy , il agiroit
de la bonne forte. Huit jours ſe
pafferent , pendant lesquels il fit
faire à cette aimable Perſonne un
Habit auſſi riche que galant ; &
le ſoir marqué pour ſon arrivée
eſtant venu , il la trouva dans un
Lieu de rendez - vous , d'où il
l'amena en Carroſſe chez le bon
Homme , comme ſi elle fuſt venuë
de plus loin . Tous les Conviez
s'y eſtoient déja rendus , &
l'Aflemblée estoit fort nombreuſe.
Si toſt qu'elle parut dans
la Salle où elle entra ſans ſe
demaſquer , tout le monde admira
fa belle taille , à laquelle
-
la
86 MERCURE
la richeſſe de ſon Habit ſembloit
donner plus de majeſté . Le bon
Homme s'avança vers elle d'un
viſage tout riant ; & alors Mariane
oſtant fon Mafque , & fe jertant
à ſes pieds , le mit dans une
furpriſe dont il fut longtems ſans
revenir. Il crût d'abord que ſes
yeux l'avoient trompé ; mais fa
voix qu'il reconnut quand elle
luy demanda pardon d'avoir épouſe
ſon Fils , ne le laiſſant plus
douter que ce ne fuſt Mariane,
il demeura interdit , ne pût prononcer
aucune parole , & fit pa-
Foiſtre une fi forte agitation d'ef
prit , qu'on vit bien que quelque
choſe letourmentoit . Mariane ſe
tint toûjours à genoux , luy dit
cent choſes touchantes , & luy
ayant demandé ſi la qualité de
Fille qu'elle venoit recevolr la
rendoit indignede ſes bontez, elle
GALAN T. 87
e
e
it
la
|-
le
le attendit dans cette poſture
qu'il euſt reſolu ce qu'il devoit
faire. Il la regarda encor quelque
temps , & enfin la relevant ſans
eſtre expliqué autrement que par
ſes larmes , il l'embraffa tendrement
, & la laiſſa en fuite repondre
aux civilitez de toute la Copagnie.
La Comteſſe, auffi étonnée
que le bon Homme , la conjura
de luy pardonner ce qu'elle
en avoit reçeu de ſervices . Chacun
luy fit compliment en partieulier
;& comme il ne falloit que
la voir pour la trouver toute aimable
, il n'y eut perſonne quis
n'approuvaſt le choix du Marquis.
Je me tais de l'Intendant. Il
n'eſtoit pas fans eſprit , & tourna
la choſe en galant Homme. Le
Regal ſe fit. Le vieux Marquis y
parut moins agité quoyque pourtant
plus chagrin que l'occafion
ne
88 MERCURE
ne ſembloit permettre . Mariane
fut placée aupres de luy. Il marqua
beaucoup de confideration
pour elle , & voulant que ſon
Mariage ſe reiteraſt publiquement
, il convia pour cela les
mefmes Perſonnes à une ſeconde
Feſte .Ce fut en ce temps qu'il
declara le ſujet du trouble , que
Mariane connuë pour ſa belle.
Fille , luy avoit caufé. Le merite
de cette aimable Perſonner , &
les ſervices qu'elle luy avoit rendus
dans ſa maladie, avoient fait
fur luy tant d'impreffion , qu'il
s'eſtoit reſolu de l'épouſer. Il fe
vangeoit par là de fon Fils , &
croyoit, en luy accordant ce qu'il
avoit ſouhaité,luy fermer la bouche
ſur la folie qu'il pretendoit
faire . Ses careſſes redoublées à
Mariane dans ce deſſein , l'avoient
enflâmé , &il n'avoit pû
le
GALANT. 89
a
P
le voir détruit , ſans faire paroître
ce qu'il en ſoufroit. La raiſon
n'a pas eu de peine à le guerir. It
agit en Pere avec Mariane , &
pour meriter ce qu'il fait pour
elle , cette charmante Perſonne
n'a pas moins de complaiſance
pour luy, que de vraye tendreſſe
pour ſon cher Marquis.
Vous aurez ſans doute de la
joye , d'apprendre que Monfieur
de Pommereu eſt demeuré Prevoſt
des Marchands. C'eſtpour
la troiſième fois qu'on le continuë
dans cette importante Charge.
Tout Paris s'en réjoüit. Il y a
longtemps qu'on y connoiſt fon
merite , & que l'éloquence naturelle
qui le fait exceller dans les
Harangues , a commencé de luy
1
acquerir la haute reputation où
nous le voyons. Mrs de Vinx &
Roberge ont eſté faits Eche-
1
vins,
१० MERCURE
vins , en la place de Meſſieurs de
Montauban & Leveſque , & allerent
à Verſailles le 3. de ce
-Mois, preſter le ferment au Roy.
Monfieur de Seve , Maiſtre des
Requeſtes, luy preſenta le Scrutin
, comine premier Scrutateur,
&le harangua avec beaucoupde
fuccés. Il eſtoit accompagné de
Mr Cavilier , ſecond Scrutateur
pour les Marchands Conſeillers
de Ville , de Mr Favier , ancien
Scrutateur pour les Bourgeois; &
de Mr de la Porte , quatrième
Scrutateur pour les Quarteniers.
Le fameux Mr de Montauban ,
donttout le Barreau fait retentir
les loüanges, fit un tres beau Remercîment
à Meffieurs de Ville,
en quitant la place d'Echevin
qu'il a dignement remplie depuis
deux ans. Voicy les termes qu'il
employa.
MES
E
GALANT.
9F
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de
Uf
en
&
me
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20
Re
Ille
ΟΙΔ
ais
1
MESSIEURS,
Ily a des obligations qui font
d'un si grand prix , que ceux qui
en font redevables , cherchent des
paroles , &n'en trouvent pas pour
les reconnoistre.
C'est pour cela que nous apprenous
qu'il y a deux paroles dans
l'Homme ; laparole de la bouche,نم
laparole du coeur.
La bouche parle fouvent , quand
le coeur garde le filence ; & cette
parole n'est que pour les graces legeres,
&s'appelleseulement lefacrifice
des levres.
Mais ſouvent le coeur parle beaucoup
plus que la bouche , &par
cette parole on s'acquite des grandes
obligations . Aussi l'a- t- on appellée
lefacrifice du coeur,
C'est , Messieurs , cette parole du
coeur, que mabouche explique, pour
Vous
ES
92 MERCURE
vous rendre graces de l'honneurque
vous m'avez fait de m'avoir choisi
pour remplir la place que je suis
prest de quiter.
C'est beaucoup de porter le nom
de Magistrat , mais c'est un furcroiſt
d'honneur , de le porter de la
Capitale du Royaume de cette
grande Ville dont les Portes font
deformais comme celles de lerufalem
, que l'Ecriture Sainte dit annoncer
la paix à tous les Peuples
qui les regardent ; de cette ville
qui n'aura jamais le nom de Veuve
, comme celles à qui le Prophete
donne ce nom quand elles font.
deftituées d'Habitans, mais de cette
Ville cherie du Ciel , fi celebre
par le nombre deſes Citoyens , par
ta magnificence de ſes Edifices ,
par l'abondance & la feûreté du
Commerce.
Quelte
GALANT .
93
0
d'a Quelle gloire pour moy ,
voir esté estimé digne pour ces
grands interests , de mesler mes
Sufrages avec ceux de Monfieur
le Prevost des Marchands , de ce
premier Magistrat d'unesigrande
intelligence , & d'un fi brillant
merite , que l'on peut appeller la
gloire du Peuple , & l'ornement de
la Republique, aux souhaits de la
quelle il vient d'estre encor accordé
comme un riche present , par le
plus grand Roy du Monde qui
- par les degrez glorieux des Emplois
, le fait compter depuis
longtemps au rang de ceux qui
entrent dans le Sanctuaire defes
Loix , de ceux qu'il honore du partage
de ſes ſoins , qui forment la
felicité de fes Peuples ; de ceux
enfin qui comme des Aigles re
gardent de plus pres le Soleil ,
cet Astre de la premiere grandeur,
12
3
qui
94 MERCURE
qui éclaire depuis si longtemps ſes
propres triomphes ; ce grand Roy
qui compte plus de Victoires que
d'années ; que nous verrions encor
aller avec rapidité de Conqueste
en Conquestes & pour meservir
de la pensée du Prophete Roy
quand il parte du Soleil, que nous
verrions entrer comme un Geant
dans sa route , remplir toute la
terre de fes feux , & fournir sa
carriere à grands pas , fi luy-mesme
n'avoit commandé à la Paix
de l'arrester au milieu deſa courſe,
de le defarmer au milieu de fes forces
, & de le laiſſer une fois repofer
fur ſes Trophées.
- Ce grand Prince , tout couvert,
tout brillant de la gloire defes Ars'en
fait pas une moins
grande , d'attirer à tuy tous les
coeurs defes Sujets, comme une conqueste
qui luy appartient , moins
mes,
des
ne
par
GALANT.
95.
F
1
amour ,
par le titre deſa Souveraineté, qui
mefle de la crainte dans leur refpect,
que par celuy defa bonté, qui
ne mesle que du refpect dans leur
comme Homere nous apprend
, qu Agamemnon ce Prince
des Grecs , avoit esté estimé le plus
grand Roy de fon Siecle , non pas
tant parce qu'il estoit redouté com
me un Roy , que parce qu'il estoit
aimé comme un Pere ; non pas tant
par la crainte deſes Armes ,&par
le nombre de ſes Victoires , que par
fes manieres honnestes , & par sa
douceur.
Que j'ay d'honneur d'avoir esté
appellé dans les Siecles heureux
de fon glorieux Regne , aufervice
du Public ! d'avoir esté du nombre
de ceux qui ont tant de fois annoncéla
Paix , tant defois estéprefens
àces pretieuſes Ceremonies , d'où
elleſemble fortir comme de ſonſein
pour
96 MERCURE
pourſeproduire aux yeux des Peuples,
tant de fois publié la gloire
du Roy aux Citoyens de fa Capitale,
que par excellence ilpeut appeller
fon Peuple , à l'exemple de
Dieu , qui de tous les Peuples qui
luy appartiennent , en appelloit un
fon Domaine &Son Heritage , &
dit qu'il le mettoit comme un Cachetſurſon
bras , qui est l'enseigne
de ſa force; & comme un Cachet
furfon coeur , qui est leſiege defon
amour.
Tay tâché , & peut - estreSans
fuccés, de remplir mes devoirs, par
l'exemple que m'ont donné Mefficurs
mes Confreres , qui de mesme
que Monsieur le Procureur du Roy,
Monsieurle Greffier , &Monsieur
le Receveur , dont l'intelligence &
l'exactitude égalent la fidelité &
le merite , se font appliquez par
leursfoins affidusſous les ordres de
Mon
GALANT 97
-
Monsieur le Prevost des Marchands
, àmaintenir la Police dans
cette grande Villejà pourvoir àtous
ces besoins , sur lesquels l'oeil du
Magistrat doit estre toûjours ouvert
, à marquer par tout
cette droiture de coeur qu'il faut
garder dans la distribution de la
Iustice à l'Etranger , comme au Citayen.
-L'honneurn'estpas moindre pour
moy , d'avoir exercé més fonctions
avec Meſſieurs qui composent le
# Corps de la Ville , qui contribuant
leurs fages conſeils à la tranquili
té publiques foûtiennent leur dignité
avec tout le merite qui y re
pond. A mon égard , je reconnois
que pour une dignité paffagere , je
n'ay pas mesme un merite paſſa
ger , & que le choix dont vous
m'avez honoré , a esté plutost
Septemb. 1680.E
Re
M ी: 3
1
98
MERCURE
un effet de vostre grace,que devoftre
justice.
Mais si la place que vous m'avez
donnée a esté mal remplie ,
vous aurez la bonté d'excuser mes
defauts , que je ne puis mieux reparer
, quepar l'aveu que j'en fais,
&par lessentimens queje conferveray
toute mavie , de ces mesmes
bontez, qui me perfuadent de la
continuation de vostre bienveillance;
& qu'en quittant cette place,
vous ne me refuſerezpas celle que
je vous demande , & que j'espere
dans l'honneur de vostrefouvenir.
Apres le plaiſir que doit vous
avoir donné la lecture de cette
éloquente Piece , je croy que
vous ne ferez pas fachée d'en
voir une autre qui a l'approbation
de beaucoup de Gens d'efprit.
C'eſt une Plainte que Bacchus
addreſſe à Jupiter, ſur le degaſt
GALANT.
99
gaſt qu'ont fait dans les Vignes
les fâcheux Orages dont je vous
ey parlé affez amplement dans
deux de mes Lettres. Elle eſt de
l'invention de Monfieur de Sonilhac
.
1
f
PLAINTE
DE BACCHUS
A JUPITER
SUR LES ORAGES PASSEZ.
FNin il faut que j'abandonne Le ſoin
heureux ;
Déja tout l'Univers s'étonne,
Que j'aye ainſi ſouffert ces Orages
affreux.
Les Hommes chaque jour me font
de tristes plaintes,
Eij
100 MERCURE
Qui donnent à mon coeurde mortelles
atteintes.
Ie vois avec chagrin que la fureur
des Fleaux 5
Leur emporte en une journée
L'espoir & le fruit des travaux,
Qui les tient occupez tout le cours
de l'année.
19
Ces Affligezgoûtoient le plus doux
des plaisirs; аза
Et mesfaveurs infignes
A
Qui croiſſoient das leurs Vignes,
Flatoient doucement leurs defirs.
Charmez , ils admiroient cette immense
richesse
Qu'ils me voyoient par tout repandre
avec largeffe ;
Mais ton Bras foudroyant l'a bientost
mise à bas.
Iamais de degastsi funeste;
On ne voit en divers Climats
Qu'un triste &pitoyable reste,
Dont
GALANT. ΙΟΙ
.
لوا
X
蝦
s
Dont l'aspect donne de l'effroys
Et faut-ilſoufrirqu'on dechire
Miserablement tout l'Empire
Que le Sort foûmit à ma loy ?
Tu peux t'informer de Mercure,
Où le Peuple est reduit par ces
cruels malheurs;
Ilgemitſous le poids des pertes qu'il
endure.
On n'entend queSoûpirs , & l'on ne
voit que pleurs..
Rien, dit- il, de plus miferable;
efis Hommes, Arbres , Maiſons , tout est
言
epa
bien
ats
efte,
Dor
en an monceau;
La Grêle , de concert avec le Vent
l'Eau ,
Ont mis en mille lieux un defordre
effroyable,
Et mesme encor, dit- il, cet horrible
Portrait
Eft au deſſous du mal que cet Orage
a fait.
E iij
1
102 MERCURE
ه ع و و
Les grands éclats de ton Tonnerre
Faisoient-ils pas aussi trembler &
Ciel& Terre ?
Que de Gens terraſſez par le fen
des Eclairs !
D'autres furent - ils pas enlevez
dans les Airs?
Quel dégaſt ont fouffert les Bois &
les Garennes
Quifont l'ornement des Maiſons?
La rage de ces Tourbillons
En a brisé les plus grāds Chênes .
وو
Maisje n'épousepoint ces nouveaux
intéreſts;
Que Pan avec Sylvain défende les
Où bientoſt déplorant leur malheu
Forests;
reuse chute ,
Ilne trouvera pas dequoy faire une
Flute.
Quoyque ce maltouche mon coeur,
Fe
GALANT... 103
Jesuis plus ſenſible à la perte
Que tant de Peuples ont foufferte
De mon agreable Liqueur.
C'est ce malheur; grand Dieu , qui
cauſe mes alarmes ;
De chagrin mes Sujets deviennent
tout flétris ;
Ces Buveurs abbatus , autrefois fi
fleuris ,
M'affligent vivement , & marrachent
des larmes .
Helas, que vont- ils devenir?
Ilvaudroit autant que tafoudre
Eust en les terraſſant réduit leurs
corps en poudre.
Ausfine sçauroient- ils fans vin ſe
Soûtenir.
Leur teint frais & vermeil , apres
tant de ravages,
A pris une affreuſe pâleur
Qui détruit l'ardente couleur
Quenous voyionsbriller deffus leurs
gros visages. E iiij
104 MERCURE
Voudront- ils deformais dans leurs
voeux languiſſans
Fréquenter mes Autels , & m'offrir
de l'Encens ?
Les maux qui fondent fur leurs
teftes,
A
Lafferont enfin leurs efprits.
Si tu n'arreſtes point ces étranges
tempestes,
Ils croyront justement qu'on n'entendplus
leurs cris.
Etje n'auray donc plus qu'un pouvoir
chimériquesekal
Le beau Dieu Sans Encens , Sans
Voeux &Sans Autels !
Mais puis qu'il faut enfin qu'icy
mon coeur s'explique ,
le nesuis pas le feul que fuiront les
Mortels.
م و و
1
Oüy, oüy, presque autant que vous
estes,
N'en
GALANT.
105
N'en doutez pas,vous y perdrez .
Que feront cesHommes facrez
Qu'Apollon met au rang de ces celebres
Poëtes ?
Auront ils , dites-moy , fans leſecours
du Vin,
MYS
Cette fureur celeste , & cet esprit
DOW
fak
ont la
evo
Na
divin ?
Les Amans languiront aumilieu de
beurflame
C'est ma Liqueur qui les enflâme.
Et pour les Favoris de Mars,
Jamais ils n'auront l'avantage
D'affronter hardiment les horreurs
des hazards,
Si ce jus ne les encourage...
Ton Trône eft, je l'avoüe , au deſſus
Des chagrins "
t
Qui nous obligent à nous plaindre
Et ce n'est pas le Roy de tous les
Souverains
Ew
106 MERCURE
Qui puiſſe avoirſujet de craindre.
Mais de grace , grand Dieu , quel
plaisir te fais tu,
Devoir tout le monde abbatu ?
En vainle Grand LOVIS aura
rompu lesDigues
Que fes fiers Ennemis oppofoient
laPaix,
Sipar la rigueur de tes traits
LesHommes font privez du fruit
de ſes fatigues.
Envainpar les efforts de fon Bras
belliqueux
Aura t'il ramené les Plaisirs &
Les jeux,
Situvas à l'instant leur donner des
alarmes
Qu'ils redoutcut bien plus que les
malheurs des Armes.
Mille aimables douceurs qu'ils goûtoient
en repos ,
Leurfaisoient oublier les dégasts de
La Guerre Tha
GALANT. 107
1-
-
4
de
Tu les troubles d'abord par un fi
grand Tonnerre ,
Qu'ilsemble que tout rentre enfon
premier Cabos.
La Paix est un Préfent que LOVIS
fait aux Hommes ,
Permets enfa faveur qu'ils en puif
Sent jouir ;
Car fi fur ses vertus tu ne veux
tlebloüir,
Tu le foais , il doit eftre un jour ce
que nous sommes;
Et dés qu'it aura mis la Terrefous
fa Loy
Il faut que parmy nous tu places ce
GrandRoy.
Le Dimanche 4. de l'autre
Mois,Monfieur le Prince Radzevill
, arrivé incognito à Rome dés
la fin de May , y fit ſa Cavalcade
publique, en qualité d'Ambaffadeur
!
108 MERCURE
deur d'Obedience de Pologne.
Les Roys ont accoûtumé d'envoyer
de pareilles Ambaſſades
une fois pendant leur Regne ,
pour témoigner au S. Siege une
obeïffance filiale au nom du Roy
& du Royaume , & ce fut une
fonction que fit l'Amirante de
Caſtille ſous Innocent X. au nom
de celuy d'Eſpagne. Le Roy de
Pologne , voulant s'acquiter de
ee devoir, crût ne le pouvoir faire
avec plus d'éclat,qu'en jettant
les yeux fur Monfieur le Prince
Radzevill Outre ſon mérite particulier
qui le diſtingue par tout,
il eſt un des plus conſidérables
Seigneurs de ce Royaume ; &
pour dire tout en un ſeul mot, ila
l'avantage d'eſtre Beaufrere de fa
Majeſté.Vous pouvez croire qu'
un Royauſſi éclairé & auffi judi.
cieux que l'eſt celuy de Pologne,
1000 n'a
Ca
don
fait
celles
Carrol
rement
beauté,
fe
rendit
Vigne
un
Palais a
Porte
del P
partent
les
qu'ils
font
Le
Papeyer
thei ſon
Maj
plimenter do
pagner
dans
commença à
&
demie
d'Ira
tironde
Fran
GALANT.
109
コ
e
ا
nt
de
de
de
n'a pu choiſir qu'un digne ſujet
pour le faire entrer dans ſon Alliance.
Le jour marqué pour la
Cavalcade eftant arrivé , ( on
donne ce nom aux Entrées qu'on
fait à cheval , à la diférence de
celles où il ne ſe trouve que des
Carroffes,& où l'on voit ordinairement
plus de confufion que de
beauté,)cet illuſtre Ambaſſadeur'
ſe rendit avec toute ſa Maiſon à
lal Vigne du Pape Jule , qui eft
un Palais à un demy- mille de la
Porte del Popolo. C'eſt de là que
partent les Ambaſſadeurs , lors
qu'ils font leur Entrée à Rome.
Le Pape y envoya MonfieurMathei
ſonMajordome, pour le com-i
aplimenter de fa part , & l'accomenpagner
dans ſa Cavalcade. Elle
d. commença à vingt & une heure:
& demie d'Italie ,& à cinq ou enal
C
ar.
les
&
di
vironde France. Un Capitaine ne,
na bon d'Equi
1
100%
MERCURE
d'Equipage marchoit à la teſte,
fuivi du Bagage porté ſur vingtquatre
Mulers conduits par autant
de Muletiers . Les Sonnetes
& les Plaques qu'on met ordinairement
fur la teſte de ces Animaux
, estoient d'argent , & les
Couvertures d'un Brocard d'or,
rehauffé de grandes Fleurs d'un
Velours cramoiſy fort vif. Les
Habits des Muletiers estoient
d'un Damas auffi cramoiſy à la
Perſane La Compagnie des Gardes
de Monfieur l'Ambaſſadeur
fuivoit , tous bien montez , avec
desCaſaques rouges , ornées de
fes Armes en broderie derriere
le dos & ſur les épaules . Cette
Compagnie eſtoit compofée de
trente-fixChevaux-Legers , de
trois Hautbois , d'un Timbalier,
& de fix Trompetes. Ces dermiers
precedoient les Valets de
pied
GALANT.
S
es
es
10
외
pied de Mr l'Ambaſſadeur , qui
eſtoient en fort grand nombre,&
veſtus fuperbement. Il n'y a rien
de plus beau que ſa Livrée. Les
Habits font de Velours rouge
cramoiſy , garnis de Bandes auffi
de Velours, jaunes bleuës& noires
, chaque Bande bordée d'un
Galon d'or , avec des Rubans de
diferentes couleurs , & des Cravates
dePoint de Veniſe. En fuite
venoient trois Chameaux couverts
de Houſſes de ſoye de diferentes
couleurs , avec une grofle
Broderie d'or. Ils estoient mon- >
tez par des Etiopiens qui tenoient
des Flutes , & trois Turcs
end à cheval les conduiſoient. Apres
eux parut la Cavalerie - Legere
du Pape, compoſée de deux cens
Chevaux-Legers , de leurs Offi
dor ciers & Trompetes. Ils prece
doient les Eſtafiers de Meſſieurs
les
コト
el
di
ek
de
112 MERCURE
les Cardinaux , montez ſur les
Mules de Leurs Eminences , &
ayant un Chapeau rouge qui
pendoit ſur leurs épaules. L'Ecuyer
de Monfieur l'Ambaſſadeur
fuivoit , habillé ſuperbement
à la Polonoife , & monté
furun Cheval du Païs richement
enharnaché. On voyoit derriere
luy douze Polonois auffi à cheval
,menant chacun un Cheval
de main enharnaché à la Turque,
les Selles couvertes de grandes
Plaques de vermeil doré,avec
des Houfles enrichies de perles
& d'or.Chaque Selle armée d'un
Sabre , d'un Bouclier , ou d'une
Mafle d'armes . Les Fers des
Chevaux estoient d'argent , &
quelques - uns d'or , appliquez
de telle ſorte , que la plus grande
partie ſe detacha , au profit
de ceux qui les pûrent ramaffer..
est Il
GALANT.
113
&
E
1
ert
高
ةق
8
an .
-of
Tet
Il faut obſerver que les ChevauxPolonois
n'ont que de petites
Selles , fans croupiere ny
poitrail , une Bride extremement
deliée , & que les Etriers
font fort courts. En ſuite on voyoit
paroiſtre douze Tambours
du Peuple Romain , portant chacon
l'Etendart de Mr l'Ambaſſadeur
;& derriere eux, la Chambre
du Pape, compoſée de Gens
à Soutanes rouges. Ils eſtoient
fuivisd'une Troupe de Polonois,
qui faifoit trois files ; les uns vétus
richement , felon l'uſage de
la Nation , avec des Echarpes
de foye tiſſuë d'or , le Sabre au
coſté ,& le Caſque en teſte;leurs
Chevaux couverts de Houſſes
de broderie à bords d'argent , &
fur le front , des Enſeignes de
pierreries , avec des Plumes de
diferentes couleurs. Les au
tres
114 MERCURE
tres montez comme ces premiers,
avoient des Bonnets bordez d'une
Peau de Renard noir , avec
des Aigretes& une Attached'Emeraudes
& de Diamans , sa
derriere les épaules , une grande
aîle de Plumes blanches . Cette
Milice s'appelle Hufſars,& eſt
la terreurde la Cavalerie Ottos
mane.Les derniers ne diferoient
de ceux- cy , qu'en ce qu'au lieu
de la grande aîle de Plumes
blanches , une Peau entiere de
Tygre leur pendoit ſur les épaules.
Ils tenoient une Maſſe dor
enrichie de groſſes Turquoiſes ,
&d'autres Pierres de prix. Ces
derniers font Soldats Huſſars ,&
ils portoient ces Maſſes , pour
marque du Generalat qu'a Mona
Geur l'Ambaſſadeur ſur la Li
twanie. Pluſieurs Chevaliers Romains
estoient meſlez avec cette
Troupe,
GALANT.
d
00
em
Troupe , apres laquelle marchoient
en bon nombre lesChe.
valiers Titrez de Pologne , &
les autres Gentils - hommes de
Monfieur l'Ambaſfadeur. Monfieur
le Comte Staniflas Cko-
Ca valski Majordome , s'y faiſoir
particulierement diftinguer, tane
par la richeſſe de ſon Habit ,
que par la beauté de ſon Cheit
val. On y distinguoit auffi fort
daifément Monfieur le Marquis
dt Staniflas Gonſague Myskouski,
magnifiquement veſtu à la Françoiſe
, d'un Brocard d'or couleur
de muſc , avec un Man-
Ceteau doublé de Toile d'or , enrichy
d'une fine Broderie , &
bout un Tour de Diamans à fon Chapeau.
Il montoit un Cheval des
plus ſuperbes , & eſtoit accom-
Ro pagné de ſix Eftafiers de ſes
ctt Livrées toutes brillantes de
on
pe
lames
116 MERCURE
lames d'or & d'argent ſur un
fond bleu , avec des Plumes incarnates
. Le Capitaine des Suiffes
marchoit apres , avec la
Garde du Pape , diviſée en deux
aifles , qui prenoient au milieu
la Perſonne de Monfieur l'Ambaffadeur
; puis deux Maſſiers de
Sai Sainteté , avec les Maistres
des Ceremonies dans leur Habit
violet& noir; & enfin Monfieur
le Prince Radzevill , au milieu
de Monfieur Matei & de Monfieur
Brancacci , qui font les
plus anciens d'entre les Prelats.
Il eſtoit fur un Cheval Polonois
richement enharnaché,avec une
Selle Françoife , couverte d'or
&de Pierreries meflées ſur une
fine broderie , & une Houſſe de
brocard d'or enrichy de Diamans.
Tout le Harnois eſtoitde
mefme parure . Des Emeraudes,
&
GALANT. 117
56
00
do
edi
d
des
&
&d'autres Pierres pretieuſes, tenoientdans
la Bride la place des
Boucles, le reſte eſtant d'or maffif
, travaillé à l'Arabesque. Les
Etriers & les Fers du Cheval,
eſtoient auſſi d'or ; & afin qu'il
ne manquaft rien à ce ſuperbe
Animal , une grande Rofe de
Diamans qui attachoit des Aigretes
luy couvroit le front.Monfieur
l'Ambaſſadeur estoit en
Manteau , vétu d'un brocard à
grandes Fleurs or & argent , le
fond couleur de gris de muſc,
tout couvert de Broderie d'orenrichie
de Perles , avec des Boutonnieres
de gros Diamans , une
Garniture de Rubans couleur de
Roſe, un Chapeau gris retrouffé
d'une riche Agrafe , une Plu
me blanche , & du Ruban de la
couleur de la Garniture. A ΓΕ-
trier de Mr l'Ambaſſadeur , marchoient
118 MERCURE
choient douze Pages portant fes
Livrées , mais entierement couvertes
de galon d'or , &derriere
leCheval,on voyoit ſuivre trente
Janiſſaires & Spahis , ceux- cy
habillez d'un Satin verd, traînant
juſqu'à terre à lamode de Turquie,&
ceux- là de Satin jaune,
avec une hache en main , & une
eſpece de Mitre blanche ſur la
reſte , qui eſt le Bonnet dont ils
ont accoutumé de ſe ſervir. On
voyoit encor pluſieurs Prélats ,
Eveſques & Archeveſques , Protonotaires
Apoftoliques , avec
leurs Manteaux & Chapeaux
Pontificaux,&une infinité dautres
qui accoururent en foule
pour faire honneur à la Cavalcade.
Elle estoit fermée par fix
Carroſſes à fix Chevauxde Monfieur
l'Ambaffadeur, & par quelques
autres à deux. Le premier
eſtoit
GALANT. 119
eſtoitd'un Velours rouge, relevé
-de groſſe Broderie d'or , peint&
- doré juſqu'aux extrémitez des
- Roües,& orné de grandes Figuresdoréesd'une
tres-belle Sculpure
; doublé d'un Brocard à
fondd'or,ſemé de fleursd'argent,
&d'un fort beau rouge-cramoify.
Le ſecond eſtoit de l'Etofe de
la doubleure de ce premier , &
auſfiriche en dorure & en feull
pture. Il n'y avoit rien de fi beau
que les Chevaux qui estoient
Friſons , Polonois , ou Turcs.
Monfieur de Prince Radzevill
eftant arrivé àda Porte de fon
Palais, s'y arreſta quelque temps,
juſqu'à ce que Monfieur Matet,
&tous les autres Prelats qui l'a
voient accompagné, euffent pris
congé de luy Le concours du
Peuple eftoit fi grand, qu'on fut
obligé de luy permettre l'entrée
des
120 MERCURE
des Apartemens dont il admira
les riches Meubles. J'ay oublié
de vous dire que le Pape ayant
voulu voir cette Cavalcade , elle
avoit pris un grand tour , afin de
paffer devant le Palais de Montecavallo...
b
Le Jeudy ſuivant 8. du Mois,
Sa Sainteté ayant fait intimer le
Conſiſtoire pour l'Audience publique
, où Monfieur l'Ambaſſadeur
devoit eſtre admis, les Cardinaux
ſe rendirent au Palais fur
les neuf heures du matin. Le Pape
eſtoit ſur ſon Trône , revêtu
de ſes Habits Pontificaux,avecla
Tiare en teſte , & les Cardinaux
affis de l'un & de l'autre coſté,
fur des Chaiſes à dos de bois
peint.Les Avocats Confiftoriaux,
& les Officiers du Pape, s'y trou
verent , avec leurs Habits de
Ceremonie. Monfieur: l'Ambaf-
200 fadeur
GALANT. 121
fadeur partit de ſon Palais ſur les
ſept heures & demie , & traverſa
une partie de la Ville avec
la meſme magnificence , & un
Cortege de Nobleſſe , beaucoup
plus confiderable que celuy de la
Cavalcade du Dimanche. Tous.
fes Gentilshommes & Officiers
eſtoient habillez de toile d'or &
d'argent à la Polonoiſe , & portoient
fur le devant de leurs
Bonnets des Rofes de Diamans,
ou d'Emeraudes , avec des Aigretes
dont les moindres eſtoient
eſtimées deux cens Piſtoles . II
ne ſe pouvoit rien voir de plus
propre , ny de plus galant. L'ha.
bit de Monfieur l'Ambaſſadeur,
eftoit à la Françoiſe , d'un Brocard
d'or à groſſes Fleurs d'argent,
le Manteau couvert de pluſieurs
rangs de Dentelle volante
or& argent , les Paremens du
- Septemb.1680 . F
1221 MERCURE
Manteau enrichis de Pierreries.
L'Habit de mefme parure avec
des Boutons de Diamans , &l'Agrafe
du Chapeau auſſi de Diamans
d'une largeur extraordinaire.
Son Cheval n'eſtoit pas paré
moins richement. Il portoit ſur la
teſte deux grandes Roſes d'Emeraudes.
Sa Bride en estoit toute
couverte , & enfin on ne remarquoit
par tout que Pierreries ,
Broderie , & Dentelle or & argent.
L'ordre de la Marche fut
pareil à celuy qui avoit été obſervé
la derniere fois .Dans le temps
que Mr l'Ambaſſadeur paſſa.devant
la Place de S. Laurens , on
tira pluſieurs Mortiers , au bruit
deſquels repondit la Salve ordinaire
des Canons du Château S.
Ange. En arrivant à la Porte du
Palais Pontifical, il fut ſalüé tout
de nouveau par unedecharge de
Mor
GALANT.
123
Mortiers , & de fix pieces d'Artillerie
de la Garde Suiſſe . Eftant
monté dans la Salle où la Brigade
des Chevaux- Legers du Pape,
qui ne l'avoit point accompagné
dans cette derniere Cavalcade
, eſtoit rangée en haye des
deux coſtez , il paſſa de là dans
l'Apartement des Princes , où il
demeura juſqu'à l'arrivée des
Prelats Aſſiſtans, dont il fut com
plimenté. Il entra au milieu des
deux plus anciens dans la Salle
Royalle du Conſiſtoire , conduit
par le Maiſtre des Ceremonies.
LesCardinaux ſe leverent quand
il arriva.Ce Prince s'eſtant avancé
juſqu'au Trône Pontifical , en
faiſant les genuflexions ordinaires
, il baifa le pied & la main au
Pape, qui l'embraſſa avec de tendres
marques d'affection , apres
quoy il preſenta à Sa Sainteté les
J
Fij
124 MERCURE
Lettres de creance du Roy fon
Maiſtre , avec les témoignages.
d'un profond reſpect. Enſuite il
ſalüa les Cardinaux; & apresque
Mr Spinola, Secretaire des Brefs
aux Princes , eut lû ces Lettres
àhaute voix , il fit une Harangue
Latine qu'on trouva tres-éloquente.
Le meſme Monfieur
Spinola luy repondit en termes
choiſis, qui firent connoiſtre que.
ce n'eſt pas ſans justice , qu'il
paſſe pour un des plus habiles
Hommes de la Cour Romaine.
Le Conſiſtoire ayant duré environ
une heure , &toute la Suite
de Mr l'Ambaſſadeur ayant
eſté reçeuë à baiſer les pieds de
Sa Sainteté , il fut mené par le
Majordome à l'Apartement où
on l'eſtoit venu prendre , & reconduit
de la meſme forte quelque
temps apres à celuy du Pape.
A
11
GALANT. 125
Il y trouva deux Tables dreſſées .
L'une eſtoit pour le S. Pere , au
fond de la Chambre , ſur une
Eſtrade couverte d'un Tapis de
Velours rouge, avec un Dais,&
un Fauteüil de meſme parure.
L'autre eſtoit pour Mr l'Ambaffadeur
, dreffée à coſté , plus
baſſe d'un pied que l'autre , avec
une chaiſe à dos de bois peint.
Chaque Table fut ſervie à quatre
Services , avec cette diference,
que celle du Pape eſtoit couverte
de dix Plats , & l'autre de
neuf , toutes deux pleines de
Triomphes & d'Ornemens de
toiles tres- fines, qui dans la maniere
adroite dont on les avoit
pliées ,faifoiét paroitre les Armes
de Sa Sainteté. Sitoſt qu'Elle entra,
Mr l'Ambaffadeur fit une genuflexion
, & l'accompagna jufqu'à
l'endroit où ſon Dîné eſtois
Fiij
126 MERCURE
preparé, où apres qu'elle eut lavé
la main ,il luy preſenta la Serviete
à genoux, & attendit la Benedition
de la Table , pour aller s'affoir
à celle qui luy avoit eſté preparée.
Il mangea couvert, ſervy
par les Officiers du Palais.Ce Repas
fut accompagné d'un concert
de Voix &de divers Inſtrumens.
Sa Sainteté but à la Santé
du Roy&de la Reyne de Pologne
, & chaque fois qu'elle but,
Monfieur l'Ambaſſadeur ſe leva.
Toute ſa ſuite,au nombre de trois
cens Perſonnes , fut auſſi traitée
en pluſieurs Tables . L'apreſdînée
il viſita le Cardinal Ludoviſio ,
ccomme Doyen , & ſe rendit de
là au Palais de la Reyne de Suede.
Pendant tout le jour il y eut
une Fontaine de Vin , qui defcendoit
de la Colomne Antonine,
& le foir tout ſon Palais fut
illu
GALANT. 127
illuminé d'un nombre infiny de
Flambeaux de cire blanche , &
on tira un Feu d'artifice. Le Dimanche
11. du Mois , il alla au
Cours , où il parut avec tous ſes
Carroffes ,& fa Livrée, les uns habillez
à la Françoiſe, & les autres
àl'uſage de ſon Païs. Une ſecon-
-de Fontaine de Vin coula tout le
jour. On fit joüer un nouveau
Feu d'artifice ; & tout ſon Palais ,
ainſi que la Colomne Antonine,
futencor illuminé.
Croirez-vous , Madame , que
cette Relation, conçeuë preſque
entierement dans ces mémes termes
, ſoit d'une Perſonne de vôtre
Sexe , qui me l'a envoyée de
Rome, fous le nom de la Solitaria
del Monte Pinceno , &qui s'excuſe
de ce qu'elle écrit peu corre-
Aement , fur ce que noſtre Langue
luy eſt étrangere ? C'eſt ce
Fiiij
328 MERCURE
qu'il feroit impoffible de connoître
à un ſtile auffi- bien ſuivy que
le ſien l'eſt dans toutes ſes Lertres.
Mais il n'y a pas dequoy
s'étonner. Outre que les Dames ,
quand elles veulent s'appliquer
à quelque choſe , y reüffiſſent
toûjours , l'avantage d'eſtre né
dans une Ville qui a eſté ſi longtemps
la Capitale du Monde,
ſemble donner de l'eſprit . Du
moins on convient affez , que
pout acquerir les plus belles connoiffances
, il ne faut qu'aller à
Rome. Ceux qui voudront faire
ce Voyage à l'avenir , n'auront
plus à craindre le paſſage affreux
de ces Montagnes,qui n'ofroient
par tout que des precipices.Meffieurs
Alloix & Vial Treforiers
de France, Meſſieurs de Poligny
&de Viſancourt Ingenieurs , &
Monfieur Cheuvrier de Brian-
: çon
GALANT.
129
çon,onttracéunfortbeau chemin
pour le Carroffe de Grenoble à
Pignerol par le Bourgdeifan ,&
ils en tracent preſentement un
autre par Corpes & Lefdiguieres.
Ils en ſont déja à Chorgas,
& iront juſqu'à Briançon regagner
le chemin du Bourgdeifan à
Pignerol. Ainfi on pourra paſſer
les Alpes par deux côtez,& nous
verrons acheverde noſtre temps,
ce que jamais les Romains ,tous
puiſſans qu'on les a veus , ne ſe
font hazardez à commencer. Ils
croyoient la choſe entierement
impoffible ; mais y a - t - il quelque
choſe qui le foit ſous le Regue
des Miracles ? Deux Chariots
pour l'Artillerie , paſſeront
defront prefque partout ce chemin
, & les Païfans auront ſoin
pendant l'Hyver de le tenir
130
MERCURE
degagé des neiges ......
Monfieur le Marquis de Seignelay
, dont tant de choſes marquent
tous les jours ſon entiere
& continuelle application pour
le ſervice du Roy , & fur touten
ce qui regarde la Marine , a éta
bly au Port de Toulon deux
Compagnies de cent Hommes
chacune , qu'on nomme Soldats
Gardiens des Vaiſſeaux. L'une
eſt commandée par le Capitaine
du Port , & l'autre par Monfieur
le Chevalier de Levy Ayde-Major
des Armées navales de Sa
Majeſté. Ce dernier voulant faire
quelque choſe qui repondiſt
au zele qu'il a pour ce grand
Monarque , a choiſy centHommes
qui avoient déja ſervy à la
Marine , tous d'une taille bien
priſe & bien degagée , & ayant
chacun
GALANT.
131
chacun cinq pieds, ou cinq pieds
&demy de hauteur. De ce nombre
il ya vingt - cinq Sergens ,
vingt- cinq Caporaux , & cinquante
Soldats habillez d'un tres
beau Drap de Berry gris- blanc,
doublé de Ratine bleuë , avec les
Culotes & les Bas rouges. Il a
fait mettre fur toutes les courures
des Juſte à corps des Sergens
, un Galon d'argent de la
largeur de deux doigts , & deux
tout autour des Manches. Ils
ont chacun un Baudrier de peau
d'Elan ,& un Galon d'or deſſus,
les Gans de meſme , leurs Chapeaux
bordez, auffi de Galon
d'argent, avecune veritable Pluche
blanche,l'Epée d'argent haché
àGardes unies. Les vingtcinqCaporaux
font habillez à
proportion , à la referve des Plut
mes qu'ils ont bleuës & blanches,
132 MERCURE
ches , & afſortiſſantes au reſte..
Les Soldats en ont de bleuës . Les
deux Tambours,les quatre Hautbois,
& les Fifres , ſont ſi bien
choifis , qu'à l'exception de ceux
du Roy, il n'y en a pointde plus
habiles. Ils font vétus de veritable
Ecarlate doublée de bleu ,&
un gros Galon d'argent par tout.
Ce fut dans cet équipage que
Monfieur le Chevalier de Levy
palla dernierement en reveuë
devantMonfieur de Vauvray In
tendant de la Marine à Toulon.
Il eſtoit à la teſte de fa Compagnie,
à laquelle il fit faire l'Exercice
au bruit du Tambour. Il re
çeut l'approbation qui luy eſtoir
deuë , & tous eaux qui s'y trouverent
tomberent d'accord que
Sa Majesté n'avoit pas de plus
belles. Troupes.
Je vous parlay la derniere fois
du
GALANT.
133
du Sacrede Monfieur le Coadjuteur
de Roüen. Jay aujourd'huy
à vous faire part des Ceremonies
de ſa priſe de poffeffion
le 26. de l'autre mois . Il arriva à
Gaillon , accompagné deMonſieur
le Coadjuteur d'Arles , de
Monfieur l'Eveſque de Lisieux,
& de Monfieur l'Abbé de Grignan
, nommé à l'Eveſché d'Evreux.
Ils y furent tous reçeus
par Mr l'Archeveſque de Roüen,
avec unemagnificence digne de
cegrand Prelat. L'empreſſement
qui parut dans toutes fes actions,
fit affez connoiſtre combien il
eſtoit ſenſible à l'honneur que le
Roy luy avoit fait , en luy donnant
Mr l'Abbé Colbert pour
Coadjuteur. Monfieur le Blanc
Intendant de la Generalité de
Roüen , & Monfieur de Maſcarani
Grand - Maistre des Eaux
&
134 MERCURE
& Foreſts , s'eſtoient déja rendus
à Gaillon. , & ils furent les
premiers qui firent leurs compli
mens au nouveau Prélat qu'on y
attendoit . L'exactitude de l'un &
de l'autre à remplir tous les devoirs
de leurs Charges eft fi connuë
, qu'il me feroit inutile de
vous en rien dire, auffi bien que
de Gaillon,que vous ſcavez eſtre
un des plus beaux Lieux du monde,
& la Maiſon de plaiſance de
Meffieurs les Archeveſques de
Roüen. Monfieur le Coadjuteur
en partit le lendemain apres midy
avec Monfieur de Lisieux, &
eftant arrivé ſur les cinq heures
au Port S. Oüen à deux lieuës de
Roüen, il y trouva plus de trentede
ſes Chanoines, & pluſieurs
Perſonnes de qualité, qui estoient
venuës au devant de luy. En fuite
il rencontra Monfieur Pelot,
Premier
GALANT.
135
Premier Préſident du Parlement
&plufieurs des plus confidérables
de toutes les autres Compagnies,
qui luy ayant fait un Cortege
de plus de cinquante Carroffes,
l'accompagnerent juſques
dans le Palais Archiepifcopal.
Quoy qu'il fuſt déja fort tard,lors
qu'il entra dans la Ville, les Ruës
& les Places ne laifferent pas
d'eſtre remplies d'un monde infiny,
qui fit paroiſtre une joye extraordinairedu
digne choix qu'avoit
fait Sa Majeſté.
Le Mercredy 28. il donna audience
fur les neuf heures du
matin aux Députez du Chapitre.
Monfieurdu Hamel , Chanoine
&Archidiacre de Noſtre-Dame,
porta la parole.Pour vous donner
une juſte idée de ſon mérite , il
me ſuffiradevous apprendre que
Monfieurl'ArcheveſquedeParis,
quand
36 MERCURE
quand il l'eſtoit de Roüen , l'avoit
choiſy par préference ſur
tout le Chapitre , pour le faire
fon Grand Vicaire à Pontoiſe .
Monfieur du Hamel ménagea ſi
bien les Perſonnes de ce Païs
par fes manieres honneſtes &
obligeantes , qu'il ſe rendit maître
de leur eſprit , & leur procura
la paix , que des intéreſts
particuliers avoient troublée depuis
fort long-temps.Aufſieſtoitil
ſi eſtimé de cet illustre Prélat ,
que jamais il n'en parloit fans
dire que Monfieur du Hamel
faifoit merveilles par tout , foit
qu'il parlaſt ou pontifiaft , &
qu'il auroit de la joye qu'il fuſt
Pontife achevé. Ce ſont ſes termes.
Il s'acquit dans la meſme
Place les bonnes graces deMonſieur
le Cardinal de Boüillon ;
& ce Prince qui ne fait rien
qu'a
GALANT.
137
qu'avec un entierdifcernement,
voulant luy marquer la bien.
veillance particuliere dont il
l'honore , l'a choiſy auffi pour
fon Grand-Vicaire. Tant d'éclatans
témoignages vous diſent
affez quel eſt le caractere de
Monfieur du Hamel , & avec
combien de ſuccés il dût s'acquiter
de la commiffion qu'il avoit
de parler pour le Chapitre.
Cette Audience finie, Monfieur
le Coadjuteur ſe rendit à S.Herbland,
où il fut reçeu par le Curé
de cette Parroiffe. Il y quitta ſa
Chauſſure,& s'eſtant mis en Ro.
chet & en Camail , il s'avança
les pieds nus vers l'Egliſe Cathédrale
, accõpagné des Prieurs
&Religieux de l'Abbaye de S.
Ouen,tous en Chapes. Je dis, des
Prieurs , car les Anciens & les
Réformez marchent enſemble ,
138 MERCURE
1
& les uns & les autres ont leur
Prieur.On avoit naté tout le paf
fage depuis S. Herbland juſqu'à
Notre-Dame Mr deGremonville
qui eneſt Doyen , eſtoit à la Barrieredu
Parvis avectous les Char
noines & Chapelains,revétus de
riches Chapes. Il n'y en a peuteſtre
point dans toute l'Europe
de plus magnifiques , ny dont le
travail ſoit plus eſtimé. Apres
qu'il eut préſenté l'Eau-benite,
&donné la Croix àbaifer à Monfieur
le Coadjuteur, le Prieur des
Anciens de S.Oüen , s'adreſſantà
tout le Chapitre , luy dit , Nous
vous donnons vostre Archevesque
vivant , vous nous le rendrez mort.
Ce qui donne lieu à ces paroles,
c'eſt que quand les Archeveſques
de Roüen font morts , on
expoſe leurs Corps en parade à
S. Oüen, avant leur enterrement.
Cette
GALANT.
139
Cette Cerémonie achevée,Monſieur
le Doyen luy préſentant
fon Eglife , luy demanda ſa protection
,& luy fit faire le Serment
accoûtumé ſur les Evangiles.
Monfieur le Coadjuteur reprit ſa
Chauſſure à l'Autel de S. Pierre,
apres avoir offert un Ecu d'or à
celuy des Voeux. Enfin ayant
eſté reçeu dans le Chapitre comme
Chanoine,& conduit dans la
Chaire Pontificale du Choeur
comme Archeveſque , il entendit
la Meſſe qu'on chanta avec
Muſique,& donna enſuite à tout
le Chapitre un magnifique Repas,
qui fut ſervy en trois Tables
diférentes . Le lendemain , les
Compagnies le vinrent complimenter.
Monfieur de Vernoville
Préſident à Mortier , porta la parole
pour le Parlement.Vous ſçavez,
Madame,qu'il mefle tout l'agré
140 MERCURE
grément d'un Cavalier avec ta
gravité d'un Magiſtrat ; & qu'outre
toutes les qualitez qu'on peut
ſouhaiter dans un tres bon Juge,
il a toutes celles qui font un fort
galant Homme. La Harangue de
ce digne Préſident,& la Réponſe
de Monfieur le Coadjuteur , furent
également admirées ; l'une ,
par le tour aisé des pensées &
des expreffions , & par l'air noble
dont elle fut prononcée ; & l'autre,
par la juſteſle qui y regnoit,
quoy qu'elle n'euſt pû eſtre l'effet
d'aucune méditation. Monfieur
de Machonville-d'Anviray,
Préſident de la Chambre des
Comptes ; Monfieur d'Hoquille
le Fils , Premier Préſident de la
Cour des Aydes ; & Monfieur de
Brevedent, LieutenantGeneral,
parlerent en ſuite, chacun pour ſa
Compagnie. Ils le firent tous
avec
GALANT. 141
avec ſuccés , & donnerent occaſion
àMonfieur leCoadjuteurde
faire paroiſtre avec éclat toute la
préſence d'eſprit qu'il faut avoir,
pour faire fur l'heure à tant de
diférens Complimens autant de
diférentes Réponſes, toutes proportionnées
aux Perſonnes de
ceux qui parloient, &appliquées
juſte à ce qui luy avoit eſté dit.
--Dans ce meſme temps,il arriva
une choſe à Roüen, à laquelle on
peutdonner le nomde prodige.
On avoit diſtribué par tout des
Theſes, qui portoient que le Fils
aîné de Monfieur Blanc , Intendant,
âgé ſeulement de dix ans,
expliqueroit tel endroit de tout
Horace qu'on luy voudroit propoſer
; qu'il ne ſe contenteroit
pas d'en donner le ſens
littéral , mais qu'à l'occaſion de
chaque mot ,
il éclairciroit
Hiſtoi
1421
MERCURE
l'Histoire , débroüilleront la Fable,
rendroit compte de la Geographie,&
qu'il foûtiendroit cette
eſpece de combat depuis deux
heures juſques à fix. Toute la
Ville ſe rendit chez Monfieur
l'Intendant, apres un magnifique
Repas qu'il avoit donné à Monſieur
le Coadjuteur. Ce ſçavant
Prélat, Monfieur le Premier Préſident,&
pluſieurs autres, propoférent
des endroits fort difficiles
à ce jeune Soûtenant. Il tint parole.
Sens littéral , Geographie,
Fable , Hiſtoire , rien ne fut capable
de l'embarraffer. Il expliqua
tout d'un air ferme & aſſuré,
qui euſt pû tenir lieu de mérite
àun autre ; & beaucoup de ceux
qui l'avoient pouffé de bonnefoy
fur ce qu'Horace a de plus
obſcur, avoüerent qu'ils auroient
eu peine à ſe bien tirer d'une pa
reille
GALANT 143
reille entrepriſe. Jugez,Madame,
combien de joye pour Monfieur
le Blanc, &quelle grande eſpérance
pour toute cette Famille,
qui rend des ſervices ſi conſidérablesà
l'Etat.
Autre prodige causé par Horace.
Mademoiselle de Caſtille,
dont vous avez déja veu de fi
jolis Vers , n'entend pas ſeulement
la Langue de cet Autheur,
mais elle luy fait, parler la noſtro
d'une maniere ſi agreable, qu'on
peut dire qu'elle ne luy oſte aucunede
ſes beautez en le traduifant.
Vous l'allez voir par ladixneufviéme
Ode de ſon premier
Livre , qu'elle nous a donnée de
lafaçons woma
:
TRA
4
144
MERCURE
TRADUCTION
DE L'ODE D'HORACE,
qui commence par Mater ſæva
cupidinum.
Ruelle Mere des Amours ,
Impétueux Enfant de la vaine Semele,
Voluptueuxloisir , Arbitres de mes
jours ,
Quelle fureur vous joint pour en
troubler le cours ?
Doux Tyran d'un coeur trop fidelle,
Funeſte ſouvenir des charmes d'ISabelle,
Faut- il brûler encor pour cet Objet
rebelle ?
Suis -je népour l'aimer,&pourfoufrirtoujours
?
Neige,
GALANT.
145
:
Neige, Cigne, Marbre de Pare,
Rien ne peut égaler la blancheur
defon teint,
Et comme la raison, l'oeil le plus vif
s'égare
Dans ces vives couleurs dont fon
visage est peint .
1
D'un aimable enjoûment la grace
naturelle ,
Ses dédains mesme, &sa fierté,
Tout est charme pour nous, tout est
gracepour elle,
Tout est piege , ou d'abord un coeur
estarresté,
Et la plus ferme liberté ,
D'unseuldefes regards chancelle.
عوضوم
Je nesçay plus qu'aimerfi- toſt que
je la voy,
En vainje me défens de chercherà
luyplaire , [colere,
J'épuise tous les traits de Vénus en
Sept. 1680. G
146 MERCURE
Et Venus tout enfeu vient de fondrefur
moy.
Elle afait de mon coeur fonSejour
ordinaire ;
Cypre & Paphos , Amathonte &
Cythere,
Pour elle ne font plus que Deserts
pleins d'effroy.
Ce n'estplus Phébus qui m'inspire,
C'est Venus, &je charme en chantant
fon Empire ;
Mais quand d'un autre chantje me
fais une Loy,
Ausfitost unje- ne-Scay- quoy
Sous mes doigts engourdis rend
muetema Lyre
Hébien vous le voulez,Vénus,Bacchus,
Loiſir,
Je ne chanteray quesa gloire,
Isabellefera mon unique defir ,
Pour ellefeulementje veux chanter
& boire . Sans
GALANT. 147
Sans elle deformais plus pour moy
deplaisir.
Sus , Garçon , ma Lyre & mon
Verre
Maissi cefier Objet par là devient.
plusdoux ,
Dieux cruels, quejecrains uneplus
rude guerre !
Vous ne vistes jamais ,ſans en estre
jaloux ,
UnMortelplus heureuxque vous..
L'Amant qui vient de parler,
avoit éprouvé plus d'une fois les
rigueurs de ſa Maîtreffe. Il faut
vous en faire entendre un autre
qui ne s'eſt pointencor déclaré.
L'AMANT RESPECTUEUX.
A
Imer depuis longtemps , fans
l'avoir ofé dire,
Eftre à peine connu de cet Objet
-charmant ...
ond
Gij
148 MERCURE
;
Pour qui nuit&jour jeſoûpires
Ne luy pouvoir parler que des yeux
Seulement,
M'empreſſer à chercherfa veuë,
Et dés que j'en joüis mefentir l'ame
émeuë ১
De respect,de crainte &d'amour;
N'ofer mesme espérer d'estre aimé
quelque jour ,
C'est là, trop aimable Sylvie,
Le triſte état où je paſſe ma vie.
Ce Madrigal eſt d'un jeune
Gentilhomme appellé Monfieur
de Beaulicu. Il eſt aiſe de juger
qu'il a travaillé d'apres nature, &
que l'Amour ſeul luy en a dicté
les Vers. Le tour qu'il leur donne
eſt ſi naturel, que je ne dois pas
vous priver du plaiſir de voir une
Galanterie qu'il a faite pour une
Perſonne de qualité,àqui le jour
de ſa Feſte faiſoit deſtiner nombre
GALANT.
149
bre de Bouquets. Voicy celuy
qu il luy envoya.
1
ALA BELLE IRIS .
L
On m'a dit qu' Amour en
campagne ,
Appuyé du secours & des Jeux &
dés Ris
Apprestoit un Bouquet pour vostre
Feſte, Iris ;
Que chargédelaſmins tel revenoit
d'Espagne
Tel dépoüilloit les Orangers ,
Tel moiffonnoit des Tubéreuses;
Et que les Fleurs lesplus põpeuſes
Quiſoient aux Climats Eträgers,
De tomber en leurs mains se trou
voient fort heureuses .
Mais gardez- vous en prenant ce
Bouquets
Des grands empreſſemens decet A-
[mour coquet;
Gij
150
MERCURE
Il est souvent plein de malices
Etje crains queſon artifice
Ne cacheſous ces belles Fleurs
Grand nombre detimides Coeurs.
Jeune&charmante Iris, ils cherchent
à vous plaire,
Et viennent rendre hommage à vos
divins appas , 2
Examinez le choix que vous en devez
faire,
Car temienn'y manquerapas.
م
La Chanson nouvelle que
j'adjoûte icy, eft de l'Illuſtre qui
m'en donne tous les mois.
AIR NOUVEAU.
B
Eaux Lieuxfrais& charmans ,
où le chant des Oyfeaux
Se mesle au murmure des Eaux,
Pardonnezſi jefuis voſtre aimable
préſence.
Ab
GALANT.
151
ره
f
Ahje craindrois ,parvos charmes
Surpris,
Defoulager les maux que me cause
l'absence
De mon aimable Iris.
Les chaleurs extraordinaires
de la Saiſon où nous ſommes ,
cauſent quantité de maladies
dont l'évenement eſt funeſte à
bien des Gens. Ainſi j'ay beaucoup
de Morts à vous apprendre.
Je commence par celle deDame
Loüife de Belloſume , Veuve de
Monfieur le Maréchal de la Force
, qu'elle avoit épousé âgé de
quatre- vingts- cinq ans, elle n'en
ayant alors que dix- sept. Elle
n'a point eu d'Enfans avec luy,
&eſt morte de la petite vérole
le 7. de ce Mois. Je vous ay parlé
de ce Maréchal , en vous apprenant
la mort,dans quelqu'une
Giiij
152 MERCURE
de mes Lettres .
Celle de Monfieur Tubeuf, a
fort furpris: Neuf jours de fiévre
l'ont emporté. Il avoit l'intendance
de Touraine,& s'eſtoit acquité
tres- dignement de celle de
Languedoc. Il eſt mort à Tours
depuis trois ſemaines, travaillant
àl'embelliſſement de cette Ville,
où il faifoit faire une Ruë qui la
traverſe d'un bout juſqu'à l'autre.
L'utilité eſt jointe à cet ornement
, parce qu'on a trouvé
moyen par là de faire couler les
eaux, qui tous les ans inondoient
des Ruës entieres.Monfieur Tubeufeſtoit
Maître des Requeſtes
honoraire , & prenoit dans ſes
qualitez celle de Baron de Blanzac
, & de Vert. Il eſtoit Fils de
Monfieur Tubeuf , Sur Intendant
de la Maiſon de la Reyne,
& avoit épousé une Fille de
Mon
GALANT.
153
Monfieur le Premier Préſident,
dont il n'a point eu d'Enfans. Un
auſſi grand Homme que ce Chef
illuſtre du plus auguſte Parlement
de France,n'avoit pû choifir
pour Gendre qu'une Perſonne
d'un fort grand mérite.
• Monfieur de la Porte,Maiſtred'Hôtel
& Premier Valet de
Chambre de Sa Majesté , eſt
mort quelques jours apres. Il
avoit eſté dans la confidence de
la Reyne Mere , & l'avoit ſervie
dans des temps fâcheux avecun
zele qu'on ne peut trop eſtimer.
Le nom de la Porte doit eſtre
connu à tous ceux qui reſtentde
la vieille Cour...
Meſſieurs Tiphaine, Beaulieu,
&Valmoritfont morisauſſi pref
que enmeſme temps , & c'eſt à
dire, depuis le retour de Sa Majeſté.
La choſe mérite d'eſtre
Gv
A
154 MERCURE
remarquée. Ils eſtoient Preſtres
tous trois , tous trois de la Mufique
du Roy , & tous trois Baffes.
Le Mois eſtoit fatal aux Muficiens
, puis que ceux que je
viens de vous nommer ont eſté
ſuivis de M. de Nouveau, l'aîné,
qui chantoit à l'Opéra.
:
3
Je viens d'apprendre leshonneurs
qu'on a rendus à la mémoire
de feu Monfieur l'Evêque d'Evreux.
Apres qu'il fut mort , on
porta fon Corps à l'Abbaye de S.
Taurin , où le Chapitre lemit en
dépoſt ſuivantla coûtume entre
les mains des Religieux. Il l'alla
reprendre le lendemain au matin
fur les 7. heures ,accompagnéd'un
tres - grand nombre de Preſtres ,
&des Capucins , Jacobins , Cordeliers
& Freres de la Charité.
Quatre des plus anciensChanoines
portoient les coins du Drap
mortuaire.
GALANT.
155
mortuaire. Le Préſidial & Bailliage
ſuivoit en Corps , les deux
Préſidens menant les deux Fils
de M. le Comte de Coligny. La
Ville marchoit apres, à la teſte de
laquelle estoit M. de Langlade
LieutenantGeneral,avecles deux
Avocats du Roy,& M.de la Mufſe
, fon Procureur General dans
ceBailliage.Les Echevins avoient
desHabits conformes à cette lugubre
Cerémonie, &eſtoientaccompagnez
de leurs Hallebar--
diers,dont on en voyoit fix revέ-
tus de Bablours noirs , qui les
couvroient depuis la teſte jufques
aux pieds. Chacun tenoit
une Torche aux Armes ini- parties
, du Defunt Eveſque & de
la Ville . Tout le reſte eſtoir en
Crêpe , & une foule preſque innombrable
dePeuple fermoit cette
marche. On arrivas à la Ca-
20 thédrale.
156 MERCURE
thédrale dans cet ordre , le tout
précedé des Enfans gris & bleus
de la Ville , & de plus de fix cens
Pauvres , chacun un Cierge à la
main. Le Corps ayant eſté depofé
ſous une Chapelle ardente
dreflée magnifiquement au pied
dugrand Autel , le Chapitre prit
la place , & tous les autres en
fuite. Apres la Meſſe que l'on
chanta en Muſique , il futinhumé
ſous cette Chapelle ardente ,
avec toute la pompe qui eſtoic
deuëau mérite du Defunt. On
vint de là dans la Nef, poury entendre
IOraiſon Funebre...
Comme le monde est tout
remply de diverſitez , il y a eu
de la joye en Dauphiné , tandis
qu'on a eſté en chagrin ailleurs.
Cette joye eſtoit causée par le
Mariage de Monfieur de Sayve,
Marquis d'Ornacica , & Préfi
dent
GALAN T.
157
dent à Mortier au Parlement
de Grenoble , qui épouſa Mademoiſelle
de la Tour Vidaud , le
Jeudy cinquiéme de ce mois. La
Cérémonie s'en fit à deux heures
du matin parMonfieur l'Evefque
deGrenoble , avec une égale fatisfaction
des deux Parties. Le
Mariage ſe conſomma chez Mr
le Procureur General de cemeſ.
me Parlement , Pere de la Mariée
, qui reçeut le lendemain les
viſites de tout ce qu'il y a de
Gens de qualité , dans la Ville.
Vousſçavez qu'ils y font en tresgrand
nombre , & qu'elle paſſe
pour une des plus polies du Royaume.
Le foir , tous ceux de la
Nôce ſe rendirent chez le Pere
de l'Epoux , & furent reçeus par
leQuartier ſous les armes en tres
bon ordre , & au ſon des Vio
Ions, des Fifres & des Tambours.
L'un
158 MERCURE
L'un des Officiers de cette Milice
porta la parole , & fit à la
Mariée un Compliment tres - galant.
Apres la déchargedesMoufquets
, la grande Bande de Vio
lons ſe fit entendre , & l'on fervit
fur deux Tables un Repas à
cinq Services , avec autant de
magnificence que de propreté.
...On voit peu de Mariages auffi
accomplis que celuy dont jevous
parle. Monfieur le Préſident de
Sayve , quoy que jeune , a de
tres-grandes lumieres , une pru
dence admirable , &une integri.
té digne de la réputation de ſes
Ayeux qui ont exercéde pareilles
Charges. Il eſt fils de Monfieur
Chevrieres , ſecond Préfident
dans le meſme Parlement ,..
qui paſſe pour un des plus grands
Hommes de la Robe , & Frere
L
de Mr. le Comte de S. Valier ,
Capitai
GALANT.
139
Capitaine des Gardes de la Porte
du Roy , & de Monfieur l'Abbé
de S. Valier , Aumônier ordinaire
de Sa Majesté. Ce fonttrois
Freres , en trois différens états
dont ils s'acquitent chacun tresdignement.
Pour vous donner
une entiere connoiſſance de cette
Maifon , j'ajoûteray que Mr le
Préſident de Chevrieres a auffi
marié trois de ſes Filles ; la premiere
à Mr le Marquis de Buous,
de l'illustre Famille de Ponterez,
allicé à celle de Grignan en Provence
, autrefois Guidon des
Gendarmes de la Reyne Mere ,
& Syndic de la Nobleſſe de cer-
De Province ; la ſeconde à Mon
fieur le Préſident de Bochaine ,
l'un des plus ſçavans & des plus
équitables Magiſtrats de l'Europe,
Frere de Monfieur de S. André,.
PremierPréſident au meſme Par
lement
(
160 MERCURE
K
1
lement de Grenoble , qui s'eſt
acquité avec tant de gloire de
fon Ambaſſade de Venise ; &
la troiſième à Monfieur le Com.
te de Montoiſon , de la Maiſon
deClermont , connue à toute la
Terre. Il y a peu que je vous parlay
de cette derniere.
Mademoiselle de la Tour Vidaud
, dont je vous apprens le
Mariage , a toutes les qualitez
qui peuvent rendre recomman .
dable une Perſonne de ſon ſexe ,
&de fa naiſſance. Elle joint une
modeftie toute charmante , &
une pieté exemplaire , à beaucoup
de beauté & de bonne grace.
C'eſt une Brune qui a l'air
fort doux , & la taille haute &
dégagée. Elle parle avec autant
de prudence que d'eſprit , écrit
parfaitement bien , fçait mille
choſesdigne de l'éducation qu'on
luy
GALANT. 161
3
lui adonnée,& joüe du Lut merveilleuſement.
Monfieur le Procureur
General fon Pere , eſt un
des plus polis & des plus genereux
Hommes de la Province,
aimé univerſellement de
tous les honneſtes Gens. Le choix
qu'en a fait Sa Majesté pour remplir
l'importante Charge qu'il
exerce , fait affez connoiſtre,
combien Elle est perfuadée de
ſon mérite. Madame ſa Femme
eſt de la Maiſon de Seve , fameuſe
non ſeulement dans le
Lyonnois , mais dans le Confeil
du Roy où ce nom eſt eſtimé
J'oubliois de dire que Monfieur
de la Tour- Vidaud eſt de
Lyon. C'eſt ce qui a donné lieu à
la galante Piece que vous allez
voir, fur le Mariage dont je vous
viens de parler. Mr de Lorme ,
fçavant
162 MERCURE
fçavant Avocat au Parlement de
Grenoble , en eſt l'Autheur.
f
ACCOMMODEMENT
DE LA SAONE,
:
ET DE LISERE .
Depuis longtemps la Saoner ce dit,
Est broüillée avec l'Isere.
Deux Rivales en mesme Lit
Volontiers ne s'accordent guére.
Un de ces derniers jours , dans fon
emportement,
La Saone foûtint hautement
Qu' aucune Riviere avec elle
Ne meritoit d'entrer en paralelle;
Et quefans faire un grand difcours
Ny ſur la longue ur defon cours,
Nyfur tant de beaux Lieux , & de
Plaines fecondes Quar
GALANT. 163
Qu'arreſent ſes claires ondes,
Ilsuffisoit de dire ſeulement
Que du fameux Lyon elle fait
l'ornement .
Etpuis auRhôneadreſſantfon langages
Je m'étonne fort, mon Epoux,
Dit-elle, qu'au mépris de noſtre
Mariage, του ο 1
Et de mes flots fi calmes & fi
doux,
Vous vouliez me faire l'ou-
De me mettre en partage
Avec une Fougueuſe , avec une
Volage; .. A
Car apres tout ,
gardez,
ſi vous y re-
Dit-elle de colere enflée,
L'Iſere eſt une dereglée.
Tout-beau(dit l'Ifere troublée)
Riviere vous vous débordez;
Et le reſpect que vous perdez
A
164 MERCURE
•A Riviere de ma naiflance,
Meriteroit que j'en priſſe vengeance.
Mais vous eſtes.jalouſe,& voſtre
inimitie,
Au lieu de ma colere ,excite ma
Auffi-bien voſtre médiſance
Ne peut ternir ma reputation.
Themis meſme eſt ma Caution,
Je ſuis ſa plus proche Voiſine
Dans l'auguſte Cité Dauphine;
Et fans exageration,
J'y fais de fon Palais la decoration,
De ce Palais dont les Oracles
Paflent pour autant de miracles
Dignes de veneration,
Où l'on voit accourir de toutes
les Provinces,
Grands
GALANT. 165
Grands & petits , Vaffaux &
Princes ,
Comme au centre de l'Equité
Et de l'integrité .
Ses Magiſtrats incomparables
,
Pleins de qualitez admirables
Qui répondent à ce haut
Rang
Joignent le bel Eſprit ,le Sçavoir,
la Prudence
e
La Bonté, la Douceur, & la Magnificence,
ond
Ala nobleſſe de leur Sang,
Pur comme les Lys de la
France .
Jugez donc vous- meſme à ce
prix,bor
Riviere , fi j'ay lieu d'en envier
quelqu'autre, anab
Et connoiſſez enfin quelle audace
eſt la voſtre,
De
८
166 MERCURE
De me traiter avec mépris .
C'eſt aſſez , Rivieres charmantes,
Vous avez toutes deux ſujet d'étre
contentes ,
Dit le Rhône amoureux en leur
tendant les bras.
Mais pour faire ceſſer deſormais
vos debats , :
Je veux faire entre vous une
étroite alliance ,
En uniſſantdeux coeurs de vôtre
dépendance ; ضرعمل
Une illustre Héroïne avec un
Demy-Dieu ,
La gloire de leur Sexe , & celle
de leur Lieu.song.1
20Le Deſtin qui me favoriſe .
M'affure du ſuccés de ma noble
entrepriſe, ρισινίσε
Déja dans la meſme Cité ,
-Et dans le mefme Areopage,
Le Pere de cotte Beauté,
AuffiGALANT.
167
Aufſi-bien que l'Amant, a la Pourpre
en partage ;
Et bientoſt le plus Grand des
Roys
Doit par une Patente autorifer
monchoix.
En attendant qu'Hymen acheve,
::
Rivieres , chers objets de mon
égaleamour ,
Avos murmures faites tréve,
Juſques à ce bienheureux jour
Que le Grand Préſident de
Sayve
S'unira pour jamais à l'aimable
LaTour cortion abon
Ces Rivales ,à ce présage ,
Calmerent leurs flots mutinez ,
Et tous leurs diférens font enfin
terminez
Par l'accompliſſement de ce beau
Mariage.
١٠٠
Le Dimanche 25. du dernier
mois,
168 MERCURE
mois, Dame Catherine de Rouffillede
Fontange, nommée par le
Roy à l'Abbaye de Chelles, y fut
beniſte par Monfieur l'Archevêque
de Paris , en préſence de
P'une des plus illuſtres &des plus
nombreuſes Aſſemblées qu'on
ait veuës depuis longtemps. Elle
eſtoit compoſée de Monfieur le
Cardinal de Bonzi , de Monfieur
l'Archeveſque de Sens , de Mefſieurs
les Eveſques de Bayeux,de
Sarlat , du Mans, de Montauban ,
& d'Evreux ; de Meſſieurs les
Abbez de Briffac , de Fontange,
& de Polignac; de Meſſieurs les
Ducs de Geſvres , de S. Simon ,
& de Briffac ; de Monfieur le
Comte de Brancas, de Monfieur
le Prince de Merelbourg , & de
Monfieur le Prince de Saxe fon
Neveu ; de Monfieur le Marquis
de S. Remy , de Madame la Princefle
GALANT. 169
cefle de Liflebonne , & de Mefdemoiselles
ſes Filles ; de Meſdames
les Duchefſes de Vantadour,
de Fontange,de Vitry,& de Villars
; de Madame de Louvois , &
de Madame la Princeſſe de la
Rocheguyon ſa Fille ; de Meſdemoiſelles
de la Rochefoucaud ,
de Madame la Maréchale de la
Ferté, de Madame de Brancas,de
Meſdemoiselles d'Aumont , de
Mayenne , Fille de Monfieur de
Mazarin , de Rane & Femelon ;
de Meſdames les Marquiſes de
Bournonville & de Caſtres ; de
Madame de Bourlon , de Madame
l'Abeſſe de Montmartre,& de
Madame la Princeſſe d'Harcourt
ſa Parente; de Madame l'Abeffe
de Farmouſtier , & de Mesdames
de Beringhen ſes Nieces;deMadame
l'abbeffe de Bly, &de ple-
Sept. 1680 . H
4
170 MERCURE
ſieurs autres Perſonnes de qualité
dont on n'a pû me dire les
noms. Il y avoit deux Tribunes ,
l'une pour les Dames , & l'autre
pour la Muſique du Roy , qui
eſtoit conduite par Monfieur du
Mont. L'Egliſe eſtoit toute ornée
de riches Tapiſſeries de ſoye relevées
d'or & d'argent ; & le
Grand-Autel , remply de Vazes
d'argent , de fix beaux Chandeliers,
&d'une fort grande Croix.
Je ne parle point des Luftres, des
Girandoles , & des Flambeaux
diſpoſez par tout en tres bon ordre.
Depuis l'Autel juſqu'au
fond du Choeur , il y avoit des
Tapis de pied. Tout le Choeur
eſtoit couvert d'un ſeul Tapis de
Perſe de ſoye. Madame l'Ab-
C
beſſe de Chelles avoit Meſdames
les Abbeſſes de Montmartre &
de Farmouſtier pour Aſſiſtantes .
Les
1
GALAN Τ.
171
Les trois Prie - Dieu deſtinez
pour elles ,& le Trône de la nouvelle
Abbeſſe , eſtoient couverts
de Tapis de Perſe à fond d'or,
avec des Carreaux de Velours
bleu tous brodez d'or. On ne
peut rien voir de plus magnifique
qu'eſtoit le Dais qu'on avoit
mis ſur le Trône de Monfieur
l'Archeveſque de Paris. Le Fauteüil
& le Carreau estoient de
meſme parure ; tout cela un peu
moins riche à l'égard du Trône
deMadame l'Abbeſſe de Chelles .
Voicy quelle fut la Cerémonie.
Ce Prélat venant à l'Autel ſe
préparer , la nouvelle Abbeſſe le
ſalüa en paſſant,ainſi que Meſdames
de Montmartre & de Farmouſtier,
dont la premiere eſtoit
à fa droite , & l'autre à ſa gauche.
Enſuite elles ſe mirent àgenoux
fur les Prie-Dieu,tous trois
Hij
172 MERCURE
rangez ſur la meſme ligne , au
haut duChoeurdes Religieuſes .
On en avoit fait ofter la Grille,
afin de laiſſer le paffage libre.On
commença la Meſſe juſqu'au
Graduel. Alors les trois Abbeſſes
vinrent à l'Autel , precedées de
leurs Croffes . Les deux Affiftantes
ſe mirent à genoux ſur le premier
degré du Marchepied, & MadamedeChelles
ſur le ſecond , tenant
dans ſa main le Serment
qu'elle devoit prononcer. Il eſtoit
écrit ſur du parchemin , & fcellé
de ſon Sceau. Apres qu'elle l'eut
prononcé entier , & preſté ferment
ſur les Evangiles , elle le
donna à Mr de Paris , qui le mit
fur l'Autel. En fuite elle ſe profternaunpeu
àcoſté ſur des Carreaux,
pendant que ce Prelat qui
eſtoitdans ſon Fauteüil, fit quelques
prieres , leſquelles finies,
elle
GALANT .
173
elle vintde nouveau ſe mettre à
genoux devant luy.Il luy mit fur
la teſte un Voile noir,qu'on nomme
une Truffe , & que les Affif
tantes luy accommoderent. Cela
fait , il luy donna le Livre de
la Regle de Saint Benoiſt , puis
la Croffe & l'Anneau en ſuite:
apres quoy , les trois Abbeſſes ſe
leverent , ſalüerent Monfieur de
Paris& les Eveſques prefens, &
retournerent à leurs Prie-Dieu,
les deux Aſſiſtantes precedées
de leurs Croſſes , &la nouvelle
Abbeffe portant elle - meſme la
fienne de la main droite , & tenant
le Livre de la Regle dans
la main gauche. Elles demeurerent
à genoux juſqu'à l'Offertoire.
Dans ce temps la nouvelle
Abbeſſe vint juſqu'au pied de
l'Aurel , & là à genoux , elle
preſenta à Monfieur de Paris
Hiij
174 MERCURE
deux grands Flambleaux de cire
blanche : deux Pains , l'un doré ,
& l'autre argenté : deux petits
Barils , l'un auſſi doré , & du
Vin rouge dedans , l'autre argenté
, remply de Vin blane :
& fur les uns & les autres étoient
les Armes de Monfieur
l'Archeveſque , & celles de Madame
de Fontange. Cette Ceremonie
achevée , elle retourna
fur fon Prie-Dieu , toûjours conduite
par le Maistre des Ceremonies
, & y demeura juſqu'à
ce qu'elle vint faire ſes devotions
au pied de l'Autel , avant
la fin de la Meſſe. Auſſi toſt
qu'elle fut dite , Monfieur l'Archeveſque
de Paris , avec tous .
ſes Aſſiſtans
,
entra dans le
Choeur des Religieuſes , où il
conduifit la nouvelle Abbeffe
depuis fon Prie - Dieu juſqu'à
fon
GALANT 175
ſon Trône, & là , luy ayant donné
la main pour luy aider à monter
, illa fit affeoir dans fon Fauteüil,
ſe mit debout à fa droite,&
luy donna fa Crofſfe. En fuite les
Abbeſſes aſſiſtantes eſtant à fa
gauche toutes deux , & Madame
de Chelles tenant toûjours ſa
Croſſe à la main droite , elle embraſſa
toutes ſes Religieufes , qui
venant deux à deux les unes apres
les autres , apres avoir ſalué
Mr de Paris , les deux Aſſiſtantes
, puis leur Abbeſſe , ſe mettoient
à genoux ſur ſon Trône.
Ce fut de là que Mr l'Archevefque,
qui eſtoit toûjours demeuré
debout pendant ces embraffemens
, donna ſa Benediction à
cette grande Affemblée. La nouvelle
Abbeſſe ſe mit à genoux
comme les autres , pour la recevoir.
Le Regal ſuivit. Il fut mag
Hiij
176 MERCURE
nifique.On ſervit cinq Tables en
deux diferentes Salles, quatre de
vingt-quatre couverts, & une de
quinze. L'abondance , la delicateſſe
, la propreté , tout s'y trouva
dans le plus haut point. Les
Salles où l'on mangea eftoient
tenduës de tres-riches Tapiffieries
. La nouvelle Abbeſſe a donné
pour preſent à la Sacriſtie de
Chelles une Lampe de dix - fept
marcs d'argent , dont la cizelure
eſt admirable.
Le meſme jour que ſe fit cette
Benediction , la Feſte de S. Loüis
fut folemniſée avec grande pompe
par l'Academie de Villefranche,
Capitale du Beaujollois, qui
a choiſy ce grand Saint pour fon
Patron. Ceux qui la compoſent
avoient fait inviter quelque
temps auparavant , tout ce qu'il
ya de Perſonnes de qualité&de
ſçavoir
GALANT. 177
:
2 ſçavoir dans la Ville &dans
tout le voiſinage ,pour aſſiſter aux
Diſcours qui devoient eſtre prononcez
à la gloire de S. Loüis , &
à l'avantage de Sa Majeſté. Le
Lieu deſtiné pour l'Aſſemblée ,
fut la Salle de Monfieur Beffie
du Peloux , Secretaire de l'Academie,
qui eſt une des plus magnifiques
& des plus ſpatieuſes de
tout le Païs,Elle fut diſpoſée avec
le ſomptueux appareil que meritoit
la grandeur de l'Action , &
la dignité de la Compagnie. Le
Portrait du Roy eſtoit élevé ſous
un riche Dais de Velours rouge
à franges d'or , fur un Fauteüil
de la mesme Etofe. De l'autre
coſté eſtoit celuy de Monfieur
l'Archeveſque de Lyon , Protecteur
de l'Academie , ſur un
grand Tapis de Satin violet. Le
jour de la Feſte , à dix heures
Hv
178 MERCURE
fudu
matin, les Academiciens, qui
font déja au nombre de quinze,
ſe trouverent dans la grande
Eglife , aux Places qui leur avoient
eſté preparées. La Meſſe
& les Prieres pour le Roy ,
rent chantées en Muſique. A
deux heures apres midy,tous les
Corps de Ville ſe rendirent dans
la Salle dont je vous viens de
parler. Le Bailliage , l'Election,
les Echevins , la Prevoſté , les
Corps Eccleſiaſtiques , & les Reguliers
, y prirent les Places qui
leur eſtoient deſtinées. Il y eut
mefme grand nombre de Dames,
qui y vinrent dans une tres--
grande parure , avec pluſieurs
Gentilshommes. On distribua
d'abord des Copies imprimées.
des Reglemens & Statuts de l'Academie
; & un peu apres , les
Academiciens, tous en habits de
cere
GALANT. 179
cremonie, fortirent d'une Biblioteque
qui eſt proche de cette
grande Salle , & ſe placerent fur
des Fauteüils le long d'une Table
, couverte de riche Tapis de
Turquie. Trois d'entr'eux , ſçavoir
, Mr Terraſſon Directeur,
Mr Beſſie du Peloux Secretaire ,
&Mr Mignot de Buſſy Lieutenant
General du Bailliage de la
Province,diſcoururent ſur le Sujet
que l'Academie leur avoit
donné.Ce Sujet eſtoit, Le Triomphe
des Paffions. La matiere fut
traitée avec beaucoupd'éloquence:
& la grace des Orateurs , jointe
à la beauté des expreſſions
dont ils ſe ſervirent, charma toute
l'Aſſemblée..
- Le R. P. General des Capucins,
dont je croy vous avoir déja
parlé, devant arriver à Mayenne
au Bas Maine le 30. d'Aouſt
fur
180 MERCURE
fur le midy. On n'en fut pas fitoſt
averty , que pour reconnoître
les ſervices , que cette Ville
reçoit continuellement de ceux
de cet Ordre , on fit aſſembler
les Proceffions pour aller à fa
rencontre. Elles le joignirent à
un quart de lieuë de Mayenne ,
& le conduiſirent ſolemnellement
au Convent des Capucins,
où il fut en ſuite viſité par toutes
les autres Communautez de
Religieux & Religieuſes . Meffieurs
de Ville allerent le haranguer
, & luy firent le Préſent
qu'ils ont coûtume de faire dans.
des occafions de cerémonie. Les
Officiers de l'Election , de la Barre
Ducale , Grenier à Sel , Maréchauffée
, accompagnez desDé
purez de la Nobleſſe & de la
Bourgeoiſie , les ſuivirent tous
en Corps , & le haranguerent
auffi
GALAN T. 181
auſſi apres eux . Ce ne furent que
marques de réjoüiſſance dans
toute la Ville. Le ſon des Tambours
, Fifres , Trompetes, Violons
, & autres Inſtrumens , ſe
mefla au carillon de toutes les
Cloches ; & on luy auroit rendu
de plus grands honneurs le lendemain
, fi ayant appris que la
Maiſon de Ville s'eſtoit aſſemblée
pour en réfoudre, il ne ſe fuſt pas
retiré ſecretement dés le point
du jour..
Cet Ordre eſt par tout dans une
tres -grande conſidération , & on
lepeut voir par l'accueil que Madame
la Dauphine a fait au Pere
Innocent de Mainard,de la Province
de Lyon , qu'elle a mandé
pour l'arrêter aupres d'elle . Cette
Princefle l'avoit entendu prêcher
à Munich , & il luy avoit
prêdit qu'elle ſeroit Dauphine
de
A
182 MERCURE
de France. Elle l'a reçeu , au
retour de fon Voyage , avec des
bontez extraordinaires , & en a
fait une peinture tres - avantageuſe
à Sa Majeſté.
,
Je vous envoye une nouvellle
Médaille que j'ay recouvrée du
Roy d'Angleterre. Dans la Face
droite ce Prince eſt à demy-
Buſte , & autour , Carolus fecundus
, Dei gratia , magna Britannia
, Francia , & Hibernia Rex.
Dans le Revers, on voit les Arts
precedé de la Vertu , qui conduit
un jeune Enfant ; & dans
le loingtain paroit une Mer chargée
de Vaiſſeaux , & ces mots
autour , Institutor Augustus. Le
Roy d'Angleterre connoiffant
qu'il eſtoit d'une grande utilité
pour ſon Royaume , de faire
elever& inſtruire de jeunes Enfans
dans la connoiſſance de la
Marine,
fu
ROLVSSECVNDV
3
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,mais comme le nombre en
eftoit
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Ro
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fans commuста
Marine,
GALANT. 183
Marine , afin d'en faire des Matelots
, inſtitua un College , où
ils font nourris & enſeignez aux
dépens de Sa Majeſté. C'eſt en
mémoire de cet. Etabliſſements
que cette Médaille a eſté frapée.
Je vous parlay des Vaiſſeaux
commandez par Monfieur le
Comte d'Eſtrées , Vice - Admi.
ral , quand ils partirent de France
, & je vous nommay en mefme
temps tous les Officiers qui
font deſfus. Ils allerent dans la
Riviere de Lisbonne, & auffi- toft
Mr le Comte d'Eſtrées ſe rendit
au Palais pour y ſalüer la Rey- .
ne de Portugal , dont il a l'honneur
d'eſtre Parent. Cette Princeffe
ayant demandé à voir les
Officiers François qui estoient
fur ſes Vaiſſeaux , on les fit entrer
, mais comme le nombre en
eftoit
184 MERCURE
eftoit fort grand , & que'ſa Cham .
bre s'en trouva d'abord remplie,
ſans qu'elle puſt bien confiderer
une partie de ceux qui eftoient
entrez , elle les pria de
paſſer tous dans une fort-grande
Salle , où elle ſe rendit incontinent.
Elle les trouva auſſi leſtes
que bien faits , leur parla de la
maniere du monde la plus obligeante
, & leur fit donner plufieurs
rafraîchiſſemens. Ainsi, il
n'y eut aucun de ces Officiers
qui ne trouvat lieu de ſe loüer des
bontez de cette Reyne. Le vent
contraire empêchant Monfieur
le Vice - Admiral d'aller à Salé ,
au ſortir de la Riviere de Lifbonne
, il fit route droite pour la
Martinique , où il mouilla le jour
de S. Jean avec ſon Eſcadre , qui
avoit preſque toûjours eu vent
arriere. Il en devoit partir au com
mence
GALANT. 185
mencement de Juillet , & y revenir
ſur la fin d'Octobre , apres
avoir viſité les Coſtes de l'Amérique.
On m'a envoyé un fort joly
Impromptu , dont il vous faut
dire le ſujer. Je ne ſçay ſi les
Eaux de Meyne vous font connuës
Meyne eſt un petit Village
fur le Gardon , à une lieuë du
Pont du Gas , fait par les Romains
à trois étages d'Arches ,
pour fervir d'Aqueduc au fameux
Amphitheatre de Niſmes. Tout
le monde ſçait que ces deux Pieces
font les plus entieres & les
plus fuperbes de tout ce qui nous
reſte de l'Antiquité. Dans ce Village
il y a une Fontaine minérale
, dont les eaux firent autrefois
recouvrer la ſanté au feu
Roy. Elle eſt celebre , & attire
tous les ans pendant l'Eté les
belles Dames & les Hommes ga
186 MERCURE
lans du Bas Languedoc , mais fur
tout de Montpellier. On y vient
auſſi en foule d'Avignon, deProvence,
& de Dauphiné. Comme
le lieueſt petit, tout lebeauMonde
ſe loge à Monfrin. C'eſt un
tres-gros Bourgdans le voiſinage,
appartenant au Marquis du mef
me nom. Le Gibier y ayant eſté
rare la derniere fois pendat quelques
jours , des Dames d'un mérite
fingulier , engagerentMonſieur
de Grefeville , Conſeiller
en la Cour des Aydes de Montpellier
, à écrire un Billet en
Vers à Mademoiſelle de Monfrin
, qui eſt une Perſonne des
plus accomplies de la Province,
pour la prier de leur envoyer
quelque ſecours. Il écrivit le Billet
, & ce premier Impromptu
parut digne de la delicateſſe de
ſon eſprit. Il ne produifit pourtant
GALANT. 187
- tant qu'une Réponſe pleine de
louange pour Monfieur de Grefeville
,& comme ces Dames
en attendoient quelque choſe de
plus ſolide ,' elles l'obligerent à
en écrire un ſecond ; ce qu'il
fit fur l'heure , & en leur préſence.
Voicy ce qu'il contenoit.
Belle Iris, jamais la louange N'apayéles Vers dignemet,
Leurjuste prix est seulement
Ce qui ſe boit &qui se mange.
La loüange a beaucoup d'appas ,
Mais c'eſt une viande malfaine,
Elle est ausficreuse que vaine ,
Et faitfaire un méchant répas.
Vousſçavez que leMot Parnaſſe
N'est rien moins qu'un Païs de
chaffe ,
Et qu'iln'y croist que de Laurier;
De toute autre chose , diſete.
Si
188 MERCURE
Si ce Mont portoit du Gibier
Qu'il feroit bon estre Poëte,
Et quefaire des Versferoit un doux
mestier
Ceux qui veulent qu'on ſoit
quelquefois entraînédans le malheur
par une fatalité inévitable,
trouveront dequoy juſtifier leur
opinion dans ce qui eſt arrivé à
Lyon depuis un mois. La choſe
eſt publique , & elle a eu autant
de témoins qu'il ſe trouve d'Habitans
dans cette fameuſe Ville.
Un Homme d'un caractere àdevoir
donner exemple , ayant fait
paroiſtre quelque déreglement
de conduite, fut arreſté par l'or-
-dre de ceux qui avoient pouvoir
fur luy ,&mené ſans bruit dans
les Priſons de l'Archeveſché ,
où l'on vouloit que le manque
de liberté pendant quelque
temps,
GALANT. 189
temps, luy tinſt lieu de penitence.
Il y demeura trois jours ſans
qu'on fongeaſt à l'interroger.Son
humeur eſtantun peu emportée,
il eut demeſlé avec d'autres Prifonniers
, & fut enfermé dans
un Cachot clair par le Concierge
, qui ne trouva que ce
ſeul moyen d'arreſter ſa violence.
Cette rigueur apparente qu'il
s'imagina venir d'un ordre particulier
, luy fit croire qu'on exigeroit
de luy quelque fatisfaction
honteufe. Dans cette penfée
il chercha à s'évader , & fe
fervit pour cela d'un petit couteau,
que le Concierge avoit negligé
de luy oſter. Il fit fi bien
qu'il défit une pierre du Cachot;
mais déſeſpérant de fuïr ſans eftre
apperçeu, il prit un autre deffein
, & s'y arreſta,ſans examiner
P'horreur de fon entrepriſe. Le
Geolier
190 MERCURE
Geolier qui luy apporta à dîner
ſur le midy , s'eſtant baiflé pour
ſe décharger , ce Malheureux
prit ce temps pour luy donner
fur la teſte un coup de la pierre
qu'il avoit levée .Le coup n'ayant
pas porté affez fortement pourl'étourdir
, ils ſe ſaiſirent au corps.
Pendant ce combat,le Priſonnier
que la rage poſſedoit,tira ſon petit
couteau ,& en perça le ventre
du Geolier. Le Geolier s'écria.
Ses cris attirerent le Concierge
quidînoitdans ſa cuiſine . Ildefcenditauſſi-
toſt , tenant un grand
couteau à la main. Le Prisonnier
ſe voyant perdu, ſauta fur luy,&
ſon déſeſpoir luy donnant des
forces , il luy arracha ſon couteau,
dont- il luy porta trois coups
mortels. En meſme temps il fortittout
en furie , & trouvant la
Femme du Concierge qui le voulut
GALANT. 191
lut arreſter , il la traita de la mef.
me forte. La Servante à qui il eſtoit
tout preſt d'en faire autant,
luy jetra les Clefs de la Priſon ,
&ſe ſauva. Il ouvrit la porte, &
on fut fort étonné de le voir tout
furieux dans la Ruë , armé d'un
couteau ,&fuivy du Geolier qui
crioit au meurtre , tenant ſes
boyaux . L'Autheur de ces crimes
en alloit faire un nouveau ,
pour s'échaper d'un Huiffier qui
s'oppoſoit à ſa fuite , lors qu'un
coup de Fourche qui luy futdonné,
l'abatit par terre. On le remit
auffitoft dans une étroite Priſon.
Le Concierge qu'il avoit
frapé au coeur , mourut dans le
meſme inſtant , ſa Femme le lendemain
,& le Geolier deux jours
apres. Les Juges n'en employerent
que trois à faire le Procés
au Criminel ةيل , qui a expié publiquement
192
MERCURE
quement toutes ſes fureurs,par le
plus cruel detous les fuplices.
La liberté eſt quelque choſe
de ſi prétieux , qu'il faut eſtre
bien ennemy de ſoy-meſme pour
ſe rendredigne d'en eſtre privé.
Voyez combien elle eſt preférable
àtout autre bien pour les oiſeaux
meſmes , par ce Conte du
Solitaire de Carpiagne. Tout ce
que vous avez veu de luy vous
a plû , &vous ferez ſans doute
bien aiſe d'apprendre que ce ne
fera pas là le dernier Ouvrage ,
que je vous envoyeray de ſa
façon.
3
2
9.
LE
GALANT.
193
LE PINCON
C
FUGITIF .
U
CONTE .
N Pinçon tendrement aimé
Pour la douceur de Sonramage
Songeoit à s'évader de la petite
Cage,
Où depuis plus d'un an il estoit en-
Unjour ſon Maître étant charmé
fermé...
De l'oüir frédonner avec tant de
justesse ,
reffe ,
Le tire de prifon , le baiſe , le ca-
Et le fait percherſurſon doigt.
Au lieu que cet Ingrat reponde àfa
tendreffe,
Sept. 1680. I
194 MERCURE
Ilpart ſans luy rien dire , &vole
vers le toit .
Son Maistre met tout en protique
Pour l'obliger à revenir.
Sois aſſuré qu'à l'avenir
Tu ſeras mieux chez moy que
n'eſt mon Fils unique.
Je te promets , luy disoit il,
Qu'à la place des grains de
Mil
Ta mangeoire ſera pleine deCaftonnade.
Je prétens que la Limonade
Soitton ordinaire boiſſon ,
Mais neant; nostre ingrat Pinçon
Luy dit enſecoüantſes ailes,
Toutes ces promeſſes ſont belles,
Jadis elles m'auroient tenté,
Mais maintenant je trouve en
elles
Moins de douceurs que dans la
liberté.
Mon
GALAN T.
195
Monfieur le Marquis deCroiſſy
, Fils de Monfieur Colbert de
Croiſſy Miniſtre & Secretaire
d'Etatt , a foûtenu depuis quelques
jours des Theſes ſur toute
la Philofophie . Comme elles
font dédiées au Roy , il les préſenta
à Leurs Majeſtez , à Monſeigneur
le Dauphin, à Madame
la Dauphine, & à Monfieur ,dans
des Cadres magnifiques , & leur
expliqua en meſme temps, d'une
maniere auſſi aiſée qu'agreable,
ce que toutes les Figures fignifioient.
Toute la Cour en fut
fort contente;& parmy les loüan
ges qu'on luy donna ; on fit paroître
beaucoup de ſurpriſe de
l'oüir parler avec tant de préſence
d'eſprit , & de le voir fiavancé
dans ſes Etudes , quoy qu'il
n'ait encor guére plus de quatorze
ans. Deux raiſons fai
Lij
196 MERCURE
ſoient que le Deſſein de ces
Theſes ne pouvoit eſtre que
beau. Le Roy en fourniſſoit la
matiere ; & cette grande matiere
eſtoit traitée par un des plus
beaux Génies du Siecle.Vous le
croirez , quand j'auray nommé
Monfieur le Brun. Il faut vous
en donner l'explication .
Le Roy paroiſt dans ces Theſes,
donnant d'une main la Paix
à l'Europe. Elle eſt armée , pour
déſigner ſa puiſſance, & la Thiare
& les Clefs qui ſont aupres
d'elle,marquent que c'eſt l'Europe
Chrétienne. Comme le Roy
donne cette Paix apres avoir terraffé
la Diſcorde & la fureur de
laGuerre, il les tient l'une & l'autre
ſous ſes pieds,pendant que de
l'autre main il arreſte la Victoire
qui luy montre de nouveaux
Trophées , & de nouvelles Palmes
GALANT.
197
mes à acquerir. Le Foudre de
ce GrandMonarque eſt entre les
mains de l'Amour de la Paix . Cette
Paix eſt ſuivie de l'Abondance
, de la Magnificence , & de la
Tranquillité . On voit la Gloire
au deſſus du Roy. Elle luy met
une Couronne ſur la teſte ; & l'Amour
de l'Immortalité qui en
porte une autre,paroiſt tout preſt
à l'en couronner. Derriere la Gloi.
re , ſont la Pieté & la Douceur,
fort empreſſées à fermer le Temple
de Janus. La Renommée,qui
eſt de l'autre coſté , deploye le
Guidon que tiết la Victoire, pour
faire lire ce qu'elle a publié avec
ſa Trompete. La Philoſophie eſt
au deſſous , repreſentée par une
Femme venerable , à qui la Nature
fait part de tous ſes ſecrets
. Cette derniere paroiſt en
bas ſous la figure d'une autre
I iij
198 MERCURE
Femme couronnée du Cercle du
Zodiaque , ayant aupres d'elle
un Lyon pour ſymbole du Feu ;
des Fruits , & des Animaux féconds
, pour repréſenter l'humide
; & un Vautour devorant un
autre Oyſeau , pour ſignifier le
retour de toutes chofes , la Nature
ſe reproduiſant par ſa deſtruction.
Tout cela ſe voit par le
moyen du Flambeau que l'Amour
de la Sageſſe tiet entre ſes mains.
Cet Amour est celuyqui fait connoiſtre
au Roy les beautez de la
Philofophie , de laquelle il déploye
auſſi le Manteau , dont les
plis ſont comme autant de degrez
qu'il faut monter pour parvenir
au comble de la ſageſſe . Ce
meſme Amour repréſente auffi
le Génie de celuy qui ſoûtient la
Theſe . Toutes ces choſes eſtant
inventées heureuſement , jugez,
Madame,
GALANT. 199
Madame , combien de beautez
l'execution y a adjoûtées. Vous
ſçavez de quelle maniere Monſieur
le Brun traite les Sujets qu'il
entreprend , l'union qu'il donne
à chaque partie,& avec combien
de vivacité & de force tout ce
qui part de ſa main eſt exprimé.
Ce n'eſt pas tout ce que je vous
diray aujourd'huy de ce merveilleux
Génie.Cette Lettre ſera accompagnée
d'une ſeconde ſur le
Voyage que le Roy a fait en
Flandre, à la fin de laquelle vous
trouverez la Deſcription du ſuperbe
Eſcalier de Verſailles , fi
ſouhaitée de tout ce qu'il y a de
Gens curieux. Quant à la Theſe
dont je vous parle , elle a eſté
gravée par le fameux Mr Edelinck
, & fut ſoûtenuë au CollegedeHarcourt
ſous Mr.de Chantelou
tres-habile Profeſſeur, apres
:
I iiij
200 MERCURE
que Mr le Marquis de Croiſſy
l'eut préſentée aux principales
Perſonnes de l'Etat. L'Aſſemblé
eſtoit compoſée de Meſſieurs
les Princes de Conty & de la Roche
-fur - Yon , de Monfieur le
Comte de Vermandois , de Meffieurs
les Cardinaux de Boüillon,
d'Estrées , & de Bonzy , de pluficurs
Archeveſques & Evefques
, de Monfieur le Premier
Préſident , d'un fort grand nombre
de Ducs & Pairs, Maréchaux
de France , Préſident à Mortier,
Ambaſſadeurs , & Miniſtres des
Princes Etrangers , & enfin d'une
infinité de Perſonnes de la
prémiere qualité. Un des Fils de
Mr Pelletier fit l'ouverture de la
Theſe avec beaucoup d'applaudiffement.
La force & la juſteſſe
des Réponſes du Soûtenant furent
admirées de tous ceux qui
l'enten
GALANT. 201
l'entedirent, & il n'y eut perſonne
qui ne demeurât d'accord que
la penétration de ſon eſprit , &
la ſolidité de ſon jugement , alloient
beaucoup au dela de tout
ce qu'on en pouvoit attendre à
ſon age. Il n'a pris des Leçons
publiques que pour la Philoſophie.
Tout le reſte , il l'a appris
en particulier ; & Monfieur de
Flogny ſon Précepteur , Homme
tres - éclairé , eſt le ſeul qui ait
eu ſoin de ſon éducation & de
ſes études. Vous ne ſçauriez croire
combien ce jeune Marquis a
lû. Aufſi peut on dire qu'il n'ignore
preſque rien. Il ſçait l'Hiſtoire
fainte & profane , entend
la Fable admirablement , & parle
Latin avec une facilité & une
pureté qui furprennent. Il a la
mémoire fort heureuſe ; & comme
il eſt extrémement curieux,
Iv
202 MERCURE
il prend plaiſir à ſe faire inſtruire
des choſes nouvelles . Beaucoup
d'autres qualitez tres -
gnes de luy
diſoûtiennent
ces
avantages. Il eſt doux , fage, civil
, d'une humeur commode &
agreable , & auſſi honneſte qu'il
eft vertueux.
La réputation des Eaux de Vichy
augmentant de jour en jour,
on y voit toûjours grand nombre
de Perſonnes de qualité qui
s'y rendent pour en boire , ou
pour y prendre le Bain. Madame
la Duchefſe de Monmouth
yeſt arrivée depuispeude temps,
avec un grand Equipage. Elle
eſt magnifiquement logée chez
Monfieur de Pongibaud Lieutenant
General . Il y a d'ailleurs un
tres-beau monde , tous Gens de
naiſſance & de mérite. Ce font
Monfieur le Préſident de Champlâtreux,
GALANT.
203
,
plâtreux , Monfieurle Commandeur
d'Avergne Monfieur le
Senéchal de Vannes en Bretagne,
Monfieur le Marquis de Colligny
, Beaufrere de Monfieur le
Marquis de Segnelay à cauſe de.
ſa premiere Femme , Madame
l'Abbeſſe de Joüars , Madame la
Marquiſe de Pomy , Madame
la Comteſſe de Buffet , Monſieur
le Marquis de Salins , avec
Madame ſa Femme , Mademoifelle
de Crenan , Meſdames de
Monts & Giraud , Meſſieurs les
Marquis de Mailly , de Chaſteaugay
& de Nefle , Monfieur
le Chevalier de Saint Germain ,
Monfieur Donguy de Lyon , &
pluſieurs autres . Vous jugez
bien que tant d'illuſtres Perſonnes
ne font pas aſſemblées dans
un ſi beau Lieu , fans y prendre
(
204 MERCURE
dre tous les divertiſſemens que
la Saiſon peut offrir. La Promenade
, la Chaſſe , la Danſe , le
Jeu , & les grands Repas , font
des plaiſirs qui n'y manquent
point. Ainſi on peut dire que
pendant le Carnaval meſme , on
ne ſe divertit pas mieux dans les
meilleures Villes de France ,
qu'on fait à Vichy dans les faiſons
propres à prendre des Eaux.
A propos de Jeu , il n'y a plus
de Baffere , & elle vient d'eſtre
défendue avec toutes les précautions
neceſſaires pour empêcher
qu'on n'y jouë. Quoy que
de tout temps on ait fait meſme
défenſe pour ce qu'on appelle
Jeux de hazard, ils n'ont pas laiffez
d'eſtre tolérez, fi ce n'eſt lors
que l'adreſſe des Hommes en a
inventé de ruineux , qui faifant
GALANT. 205
ſant l'entiere occupation de ceux
qui ont le malheur de s'y attacher,
les oblige,quand ils ontbeſoin
d'argent , à ſe ſervir de moyens
qui enrichiſſent les Prêteurs
èn trop peu de temps. Tel fut le
Hoca il y a quelque années , &
telle eſtoit la Baſſete il n'y a encor
que quelques jours. Le Hoca
a eſté défendudans ſon temps,&
la Baſſete l'eſt préſentement.C'eſt
ceque les ſoins de Mr le Premier
Préſidentnous ont procuré,&un
des effets de l'active vigilace qu'il
a toûjours pour le bien public.
Le Roy a acheté cinquantequatre
Maures , véritables Afriquains,
qu'il a voulu voir depuis
quelques jours. On les mena à
Verſailles,où ils ſe rangerenr
une des Cours de ce fuperbe
Palais. Si toſt que Sa Majesté
dans
parut , ils la falüerent tous en
mefme
206 MERCURE
meſme temps à la maniere de
leur Païs, c'eſt à dire, en ſe prof
ternant la face , & ſe mettant de
la terre fur la teſte. Ils avoient
chacun un Caleçon jaune. Le
reſte du corps , que l'on voyoit
nu, eſtoit d'un noir fi luiſant, qu il
paroiſſoit du Verny. Ils font tous
âgez de vingt- cinq ans , ou environ
,& doivent ſervir ſur le Canal
de Verſailles .
L'Intendance de Touraine
qu'avoit feu Monfieur Tubeuf, a
eſté donnée à Monfieur de Bechameil
Marquis de Nointel, Fils
de Monfieur de Bechameil Secretaire
du Conſeil d'Etat , Dire-
Aion & Finances de Sa Majesté,
Le merite du Pere vous eſt connu
, & c'eſt une preuve bien glorieuſe
de celuy du Fils , que le
choix qui vient d'eſtre fait de ſa
Perfonne pour cet important
Em
GALANT. 207
Employ. Il a eſté Subſtitut de
Monfieur le Procureur General ,
Conſeiller au Parlement,Deputé
pour la verification des Titres
de la Chambre des Comptes de
Nantes , & eſt Maiſtre des Requeſtes
depuis fix ans.
La place de feuë Madamoiſelle
des Adrets a eſté auſſi remplie
par deux nouvelles Filles d'Honneur
qui ſont entrées chez Madame.
L'une eſt Mademoiſelle
de Chauſſeray , âgée de quinze
à ſeize ans , grande , bien faite,
& qui a beaucoup d'eſprit. Elle
fort originairement des Princes
du bas Berry , & de la Maiſon
de Partenay ; & deſcend du côté
des Femmes de celles de
Briffac , de Rohan , & de pluſieurs
autres des plus confiderables
de Bretagne, d'Anjou , & de
,
Poitou . L'autre eſt Mademoifelle
208 MERCURE
felle de Loube. C'est une fort
belle Brune , jeune , bien faite,
& fpirituelle , & d'une des plus
anciennes Nobleſſes d'Anjou .
Ainſi Madame a préſentement
cinq Filles d'Honneur.
Il y a eu de tres- grandes pertes
à Grandvilliers, Bourg de Picardie.
Toutes les Maiſons ( il y
en avoit du moins huit cens)ont
eſté brûlées, a l'exception de ſix
ou ſept , & d'un Monastere de
Filles.Cet Incendie arriva la nuit
du premier au ſecond jour de ce
mois , par la faute d'une Femme
qui chaufoit fon Four. Le feu fut
fi violent , qu'à ſept lieuës de là
on vit le Ciel auſſi clair que ſi le
Soleil euſt eſté preſt de paroiſtre.
Il n'eſtoit pourtant que deux
heures apres minuit. Le Curé du
Lieu courut d'abord à l'Egliſe
pour ſauver les choſes ſaintes , &
trouva
GALANT.
209
trouva à ſon retour ſa Maiſon
toute embrafée. Il fut impoffible
d'éteindre le feu. En moins de
deux heures tout fut confumé.
Pluſieurs Perſonnes périrent , ou
brûlées , ou étoufées . Les Cloches
furent fonduës , & il ne reſta
rien de toute l'Eglife . Il y a
un Marchand de Laine qu'on dit
y avoir perdu cent mille francs .
Le meſme deſaſtre eſt arrivé à
Crevecoeur Bourg des environs
de Grandvilliers , & plus de cinq
cens Maiſons y ont eſté réduites
en cendres .
Ma Lettre groffit,& il eſt temps
que j'abrege les Nouvelles dont
j'ay encor à vous faire part. Mademoiselle
de Clermont , l'une
des Filles de Son Alteſſe Sereniffime
, eſt morte le 17. de ce
mois. Pluſieurs dents qui luy ont
percé toutes à la fois en ont
eſté cauſe. Elle n'avoit guére
د
210 MERCURE
plus d'un an. On l'a portée à Valery
, pour y eſtre enterrée avec
les Princes de ſa Maiſon.
Mademoiſelle Sevin de Quincy
, eſt morte auffi depuis quatre
jours , & laiſſe une grandedefolation
dans ſa Famille. Elle avoit
quatorze à quinze ans , & eſtoit
Fille unique de Monfieur Sevin,
Seigneur de Quincy , Confeiller
au Parlement , & Prefident aux
Enqueſtes.
Je vous appris il y a un mois
ou deux, la mort de Mr Sanguin
Maiſtre-d'Hôtel de feu Monfieur
d'Orleans , & vous entretins affez
au long de tout ce qui regarde
cette Famille. Monfieur Sanguin
ſon Parent , Premier Maiſtred'Hôtel
du Roy, l'a ſuivy lepremier
jour de ce mois. Il eſtoit
tombé malade pendant le Voyage
de la Cour , & il eſt mort
en
GALANT. 211
en chemin. Son Corps a eſté porté
à Livry , dont il eſtoit Chaſtelain
& Capitaine des Chaſſes,
auſſibien que de Bondy.On peut
connoiſtre combien il eſtoit confideré
, par la permiſſion qu'il avoit
euë d'acheter de Mrle Maréchal
de Belfons la Charge de
Premier Maiſtre - d'Hôtel qu'il
exerçoit , & qui eſt une des plus
belles de la Maiſon de Sa Majefté.
Madame Sanguin ſa Veuve,
eſt Fille de feu Mr de Bordeaux
Sur- Intendant des Finances , &
Soeur de Mr de Bordeaux Ambaſſadeur
en Angleterre , Chancelier
de la Reyne,&depuis Maître
des Requeſtes , & Conſeiller
au Grand Conſeil. Deleur Mariage
il n'eſt ſorty qu'un ſeul Fils,
pourveu par le Roy en ſurvivance
de la meſme Charge de Premier
Maiſtre - d'Hôtel.Il a épousé
la
212 MERCURE
la Fille de Mr le Duc de S. Aignan
, & en ce temps- là , on l'appelloit
Marquis de Livry . Vous
pouvez vous ſouvenir de ce que
je vous en dis alors, & ainſi je ne
vous en repeteray rien .
J'ajoûte deux autres morts.L'une
eſt celle de Dame Catherine
Briçonnet , Veuve de Meſſire Adrien
du Drac, Seigneur de Dannevoux
, Beaulieu, & Pecy, Lieutenant
General des Camps &
Armées , & Gouverneur de la
Ville de Dampvilliers; & l'autre,
celle de Mr Robinet Sicur de
Villiers , Lieutenant pour le Roy
au Gouvernement de Marienbourg
, & Maistre - d'Hôtel de
Madame la Dauphine. Il a peu
joüy de cette Charge , dont Sa
Majesté le gratifia quand elle diſtribua
celles de la Maiſon de
cette Princeffe. Quant au nom
de
GALANT. 213
de Briçonnet , il vous fait connoiſtre
une Famille , qui a paru
avec gloire depuis plus de deux
cens ans dans toutes les Compagnies
Souveraines de Paris. Elle
a donné un Cardinal General
des Finances , des Archeveſques
de Rheims & de Narbonne, des
Eveſques de Meaux, de S.Malo,
de Niſmes , de Toulon , & de
Lodeve , un Chancelier de France
, pluſieurs Preſidens, Maiſtres
des Requeſtes , & Intendans de
Juſtice.
L'Allemagne n'eſt pas plus
exempte de morts que la France,&
l'Empire a perdu deux Electeurs
. L'un eſtoit Jean-George
II. Duc de Saxe , de Juillers , de
Cleves , & de Monts , Grand
Maréchal , Prince Electeur de
l'Empire , Landgrave de Thuringe
, Marquis de Miſnie & de
Luface,
214 MERCURE
Luſace , Bergrave de Magdebourg,
Comte de Henneberg,de
la Mark,& de Ravensberg, Seigneur
de Voitland & de Raveftein
, mort à Fridberg le premier
du dernier mois. Il eſtoit né le
31. May 1613. de Jean-George I.
du nom , Due de Saxe ; & de
Magdelaine - Sibille Marquiſe
de Brandebourg- Pruſſe , Fille du
Duc Federic , & avoit épousé le
13.Novembre 1638.Magdelaine-
Sibille Marquiſe de Brandebourg
, Fille de Chreftien Marquis
de Brandebourg - Anſpach.
Il eſtoit entré à l'Electorat le 19 .
Octobre 1656. Jean -George III .
fon Fils , qui luy vient de ſucceder
, Prince Electoral, Chevalier
de l'Ordre de l'Elephant , eſt né
le 2. de Juin 1647. & a épousé en
1663. Anne- Sophie Princefle de
Dannemarck , Fille aînée du feu
Roy
GALANT.
215
Roy Frideric III. & de Sophie-
Amalie Duchefſe de Lunebourg,
dont il a deux Garçons & une
Fille. Le feu Electeur ſon Pere a
eſté longtemps malade d'un Cancer
qui luy eſtoit venu à la bouche.
C'eſtoit un Prince qui faiſoit
les choſes avec grand éclat. Il
avoit une tres - belle Ecurie , &
recevoit magnifiquement ceux
qui paſſoient ſur ſes Terres .
Cette mort a eſté ſuivie de cel.
le de Charles Comte Palatin du
Rhin, auffi Prince & Electeurde
l'Empire, arrivée le 7.de ce mois.
Il eſtoit fur le chemin qui va de
Manhe m à Frankendal,lors qu'il
fut furprisd'apoplexie.Il fortit auf.
firôt de sõCarroſſe; mais l'attaque
fut fi violente,qu'on ne pût le ſecourir,
ainſi on peut dire qu'il eſt
mort fubitement , l'indifpofition
dont il ſe plaignoit depuis trois
2
jours
216 MERCURE
jours eſtant fort legere. Il eſtoit
né en 1617.de Frideric V. Comte
Palatin , Roy de Boheme, &d'Elizabeth
d'Angleterre , & avoit
épousé en 1650. Charlote Landgrave
Duchefle de Caſſel , Fille
du Landgrave Guillaume , & de
la Comteſſe Amalie de Hannavv,
dont il a eu Charles Comte Palatin
du Rhin , Prince Electoral,&
Charlote Elizabeth , qui a époufé
Monfieur. Le Traité fait à
Munſter en 1648. le rétablit dans
la poſſeſſion de ſes Terres , dont
la Diete de Ratisbonne l'avoit
dépoüillé en 1623. mais la Dignité
Electorale ayant eſté tranfferée
à Maximilien Duc de Baviere
, lors que l'Electeur Comte
Palatin Frideric V. ſon Pere ,
ſe fit élire Roy de Boheme , on
en créa une huitiéme dont il fut
pourveu. Si-toſt qu'il fut mort ,
on
GALANT.
217
ondepeſcha un Courrier au Prin.
ceElectoral fon Fils & fon Succeſſeur.
Il eſtoit alors en Angleterre,
Ce Prince a épousé Guillemete
Erneſſine Princeſſe de
Dannemarck , Soeur du Roy
Chriſtien V. aupres de qui elle
eſtoit dans le temps de cette
mort. La nouvelle en ayant eſté
apportée en France , le Roy , la
Reyne,&Monſeigneur le Dauphin
, & Madame la Dauphine ,
ſe rendirent à S. Clou pour témoigner
à Leurs Alteſſes Royales la
part qu'ils y prennent. Tous les
Ambafladeurs & Miniſtres Etran-
-gers leur ont été faire en ſuite des
Complimens de condoleance , &
-toutes les Perſonnes conſidérables
deila Cour ſe ſont acquitées du
-même devoir. Vous remarquerez
que les deux nouveaux Electeurs
font Beaufreres , ayant épousé
Sept. 1680.2.1. K
118 MERCURE
chacun une Soeur du Roy de
Dannemarck à preſent régnant.
-Ils font tous deux jeunes,ont tous
deux de la réputation , & entrent
l'un& l'autre dans un rang qui
fait connoiſtre l'eſprit , la prudence
, & les grandes qualitez .
C'eſt en gouvernant que tout
cela ſe paroiſt dans ſon jour. L'élevation
met tout ce qu'on eſt en
veuë,& il n'y a aucune vertu que
lePouvoir ſouverain ne falle écla.
ter.
Vous n'aurez l'Article des Enigmes
du dernier Mois , que dans
la Lettre Extraordinaire que je
vous dois envoyer le 15.d'Octobre.
En voicy cependant une en
figure, dont Europe ravie par Jupiter
changé en Taureau fait le
fujet,&deux en Vers, ſur leſquelles
vos Amies exerceront leur talent
de deviner. La premiere de
celles
L.
Europe Enigme
t.
GALAN T. 219
celles qui ſont en Vers , eſt de
Mr Vignier de Richelieu;& l'autre,
de Mr Rault de Roüen.
ENIGME.
petit & le grand ,
IchCahaccuunnfelon Jon gré'm alonge,
me réforme.
Ie fuisfimple , je ſuis galant ,
Ie reçoy, comme on veut , toute
Sortedeforme.
Ie fuis en meſme temps Geolier&
prisonnier
Du Maistre, du Valet, du Clerc, de
l'Ecolier;
Ie n'ay de mouvement que celuy
qu'on me donne ;
Tantoſtje suis bien haut, tantost je
Suis bien bas ;
Glorieux de porter une aimable
Personne ,
Pour me porter aufi , je ne la preſſe
Pas.
Kij
220 MERCURE
Iefuis chez elle dans mon centre,
On me tient proprement on a grand
Soin de moy ;
Mais pour me faire agir, quand ce
feroit un Roy,
Ilfaut qu'auparavant on ſe mette
J
en mon ventre.
AUTRE ENIGME .
E n'aime que leSang, le meurtre,
&le carnage ,
Le plus cruel Tyran l'est beaucoup
moins que moy.
Ie ſurprens dans le vol ceux qui
Sentent ma rage,
Et d'un aspect affreux je donne de
l'effroy.
T'imite les Brigans , & cherche une
Echauguete
D'oùje puiſſe opprimer ceux queje
mets à mort.
Helas!
GALANT. 221
Helas ! quandje les tiens , c'est une
affairefaite ,
Leurarracher la vie , est mon plus
doux effort.
-::
De leurs corps exposez je me fais
un trophée ;
Mais comme ils marquent trop ma
noire trahison,
L'évite rarement qu'en fa bile
échaufée,
Quelqu'un , pour m'en punir , n'a
batema Maison.
La vie eſt pleine de revers fi
impréveus, qu'on ne doit preſque
jamais s'aſſurer ſur ſon bonheur.
Ce que je vous vay conter nous
le fait connoiſtre. Deux jeunes
Amans s'aimant depuis longtemps
avec toute la tendreſſe
imaginable , virent enfin arriver
le jour heureux où leur paffion
Kiij
222 MERCURE
devoit eſtre ſatisfaite. La joye
qu'ils en eurent fut d'autant plusgrande,
que depuis pluſieurs années
, diversobſtacles leur avoiét
fait eſſuyer les plus cruelles traverſes
qu'on ait jamais éprouvées.
Rien n'avoit eſté capable
de les defunir Plus on s'eſtoit oppofé
àleur amour, plus il avoit pa.
ru violent,& leur conſtance,vertu
fort rare aujourd'huy , ayant
Aechy leurs Parens , leur avoit
fait obtenir le conſentement qui
pouvoit finir leurs peines. Le Mariage
fut celebré le Lundy 2. de
ce Mois ; & comme il devoit
eſtre conſommé à Garge , Maifon
de plaiſance qui appartenoit
àl'un des deux , dans le voifinage
de S. Denys , tous ceux
de la Noce s'y rendirent. Ce ne
fut que joye pendant tout le jour.
Il y eut un grand Soupé , & les
Violons
GALANT.1 22:3
Violons enſuite. Sur les onze
heures , on fit monter la Mariée :
dans ſa Chambre . Le Marié vou
lut ſuivre , mais fes Amis qui
avoient deſſein de danſer toute
la nuit, le forcerent à reſter.Comme
ils connoiſſoient les empref.
femens de ſon amour , c'eſtoit
un plaiſir pour eux de le voir
foufrir pendant quelques heures.
il ne laiſſa pas de diſparoiſtre ;
mais trois ou quatrend lentr'eux
qui s'estoient ſaifis de l'escalier ,
leur oftant tout lieu de craindre
qu'il vint à bout de les ébloüir ,
ils crurent qu'ils ne feroient pas
longtemps ſans le revoir. Cependant
on avoit couché la Mariée,
qui eſtant demeurée ſeule , avoit
fermé la Porte en dedans. A peine
y avoit il un quart - d'heure
que les Dames eſtoient forties
de ſa Chambre , qu'on luy en- >
to
A
K iiij
224 MERCURE
tendit pouffer de cris.On courut
à elle , & comme la Clef ne put
ouvrir , & qu'on luy parloit ſans
qu'elle fiſt aucune réponce , on
fuſt contraint d'enfoncer la Porte.
On fut fort ſurpris de la voir
par terre , dans un évanouiflement
dont on eut grande peine
à la faire revenir. Elle ouvrit les
yeux ſans pouvoir parler , &
montra tant de fois une Feneſtre
qui donnoit ſur un Jardin ,
qu'on alla voir ce que ſes ſignes
vouloient faire entedre .On aper
geut une Echelle contre la muraille
,& comme la Lune éclai
roit alors , on diſtingua un Corps
étendu ſans mouvement , fur des
pierres amafſées en ce lieu là. On
defcendit au Jardin dans le mefme
inſtant , & on y trouva le
Marié au pied de l'Echelle , rendant
les derniers ſoûpirs . La me-
4
ןייז
nace
1
GALANT 225
de que luy avoient fait ſes Amis
de le retenir avec eux juſques au
jour , luy avoit fait prendre deffein
de les tromper. Il l'avoit
communiqué à ſa Maîtreſſe , qui
pouvant ſans honte accepter un
rendez - vous , luy avoit promis
de le recevoir par la Feneſtre.
Elle s'eſtoit enfermée par cette
raiſon. Sa précaution luy fut inutile.
Le Marié luy penſant donner
la main d'un des plus hauts
échelons ſe laiſſa tomber à la
renverſe , & fi malheureuſement ,
qu'il expira un quart - d'heure
apres ſa chute. Un fi funeſte accident
accablant la Mariée , vous
jugezbien que ce fut l'excez de ſa
douleur qui la fit tomber de fon
côté ſans aucune connoiſſance ,
apres les grands cris qui luy arri
rerent du ſecours . Il eſt ſi rare de
-voir une Fille veuve , que les c
Kv
225 MERCURE
conſtances de ſon infortune la
rendent à plaindre de toutes manieres.
4
C'eſt avec raiſon que l'excés
atoûjours eſté blâme meſme en
ce qui est bon & ſouhaitable
Rien n'eſt ſi charmant que les
beaux jours , rien n'eſt ſi deſiré,
nous en joüiffons ; cependant
deux raiſons nous les ont rendus
fâcheux , le trop grand nombre
que nous en avons de fuite,& la
chaleur qui a eſté exceſſive pour
la ſaiſon. Comme ce beau temps
aeſtéuniverſel, les maladies l'ont
eſté de meſme,& il n'y a preſque
point de lieux où la Fiévre n'ait
regné. Vous aurez fans -doute
ſçeu que pluſieurs Perſonnes du
premierrag en ont eſté attaquées,
&je croy vous faire plaiſir de
vous apprendre leur guériſon.
Mademoiselle d'Orleans en fut
priſe
GALANTA 227
priſe la nuit que Leurs Majeſtez
arriverent à Sedan. Avant qu'El
les en partiſſent, elle alla leur ré
moigner avec combien de dou
leur elle ſe voyoit obligéede les
quiter. Le deſur deles rejoindres
pour achever le Voyage qu'elle
avoit commencé avec Elles , luy
fit prendre le deſſein d'aller de
Sedan à Rétel qui ſe trouvoic
proche de leur route,mais ſa fiévre
s'eſtant reglée en tierce, elle
fut forcée de ſejourner les jours
qu'elle avoit l'accés. Sa bonne
&forte conſtitution ne laiſſa pas
de luy faire furmonter l'abatemete
que cette forte de maladie cauſe.
à tout le monde . Ainſi cette
Princeſſemarchoitles jours qu'elle
eſtoit ſans fiévre ; & ce travail
joint à une grande abſtinence ,
la chaſſa entierement apres le
cinquième accés. Elle fejourna
à
:
228 MERCURE
à Villers - Côtrets , pour voir à
loiſir les Ajuſtemens que Monfieur
a fait faire à cette belle
Maiſon , & arriva à Paris le ſecond
de ce mois , où elle reçeut
viſite de tout ce qu'il y ad'Hom
mes & de Femmes de qualité!
Elle prit quelques Remedes , &
alla en ſuite àſa Maiſon deChoify,
où elle les continue. Le meilleur
& le plus utile qu'elle y trouve
, eſt la pureté de l'air , qui de
l'aveu general furpaſſe tous ceux
des environs de Paris. Elle s'y
occupe à ordonner les choses qui
reſtent à faire pour achever fa
Maiſon, qui par les foins de cette
Princeſſe ſera une des plus agreables
qu'elle euſt pû choiſir pour
laCampagne. έπος πολιομ
Monfieur le Prince eſtoit red
venu de Flandre avec la fiévre, C
se vous ſera un fujet de joye,ainfr
qu'à
4
GALANT.
219
qu'à toute la France , de ſçavoir
qu'ileſtguéry.Je ne vous dis point
comment. Les Medecins dont il
s'eſt ſervy font tres- habiles . Il a
pris deux fois des Remedes du
Medecin Anglois .La fiévre a en
cor continué par quelques accés,
Les Medecins ont tout de nouveau
travaillé à la chaſſer, & elle
n'eſt point revenuë.
- Quant à Monfieur Colbert , if
n'est pas difficile de croire , qu'il
fut plutoſt attaqué qu'un autre
des fiévres qui courent , parce
que ſon attachement continuel
à fervir l'Etat , ne luy laiſſe au
cun repos. Il avoit des accés de
quinze heures , & le Remede du
Medecin Anglois l'a parfaitement
guéry ng siết quριν αφούέρ
Mis les Ducs de Leſdiguie
res&de Villeroy ſe ſont ſervis da
meſime Remede avec le meſme
231 fuccés.
230
MERCURE
ſuccés. L'affluence des Perſonnes
de qualité qui alloient ſçavoir
tous les jours de leurs nouvelles,
eſtoit grande.On peut connoiſtre
par là combien l'un & l'autre eſt
eſtimé.Aufſi font ils dans le mon
de une figure qui répond à leur
naiſſance.
Mr le Marquis de Créquyrevenu
de ſon Regiment avec la
fiévre , n'a pas eſté moins heureux,
& le Medecin Anglois l'a
entierement guéry, & que quantitéd'autres
que je ne vous nomme
point , ne m'atachant qu'aux
Perſonnes d'un rang diſtingué..
: La petite Verole a eſté auſſi
fort en regne. Madame la Ducheffe
de Villeroy qu'elle a attaquée,
en eſt tout à fait guerie .
Si on gueriffoit de la meſme
forte des maux de l'amour , l'Amant
dont vous allez entendre
les
GALANT .
231
les plaintes , ne ſe verroit pas reduit
à ſouhaiter que la mort mette
fin à ſes ſoufrances . Il parle afſez
agreablement pour meriter
que vous l'écoutiez .
LE BERGER FIDELLE .
Avois la Brebis la plus belle
Qui parut jamais dans ces
Bois.
Ie l'élevois depuis fix mois,
L
Ie n'avois defoin que pour elle,
Et pour luy témoigner mon zele,
Ie negligeois tous mes autres emplois.
Cependant l'Ingrate me quite
Pourfuivre un autre Berger.
En vain je la follicite
De rentrerſous ma conduite,
Et luy fais voir le danger
Oùson aveuglement est prest de la
Plonger.
MA
232
MERCURE
Ma tendreſſe la choque , & mon
amour l'irrite;
Malgrémille raiſons qui devroient
L'engager
A ne me pas changer ,
L'Infidelle triomphe, & rit de mon
:
martyre.
?
Elle ofre ce trophée au Berger qui
l'attire,
Mon desastre cruel enfle leur vanité.
J'en rougis de dépit ,je pleure, je
Soûpire,
Je me plains desa cruauté,
Mais c'est tout ,& mon coeur fuit
l'infidélité.
Je tâche quelquefois de paroiſtre
inſenſible ,
Et de mépriſer fes appas
Maispour ce coeur lafeinte est im
poffible;
Mes yeux & mes soupirs, helas!
Diſent ſans ceffeàl'Infléxible,
GALANT.
233
Il t'adore n'en doute pas,
Sa tendreſſe t'eſt trop viſible .
Grands Dieux , qui connoiſſez les
ennuis que jefens , '
Ne rendrez - vous jamais un doux:
-... calme à mes sens ?
Me verray-je toûjours accablé de
triſteffe
Ah ! terminez plutost mon funeste
destin .
Vous voyez la douleur qui me ronge
* fans ceffe ,
Mavolage Brébis me ravitfa tem
१. dreffe
F'en prévoy des malheurs fans fin.
Puis quefon inconstance éclate ,
Et qu'elle est cependant maiſtreſſe
de mon fort ,
Qu'attendez- vous ,helas ! accordezmoy
la mort ,
Mais ne puniſſez pas l'Ingrate.
LCD. B.
دز
Quoy qu'en difent les Amans,
-
il
234
MERCURE
il y a un remede contre l'Amour,
quand on eſt d'humeur à s'en fervir.
Vous le trouverez marqué
dans les Paroles qui fuivent.Outre
que la penſée en eſt agreable,
& l'expreffion heureuſe,vous devez
d'autant plus les eſtimer.qu'
elles ont eſté miſes en Air par
une jeune Perſonne de voſtre
Sexe. On l'appelle Mademoiſelle
d'O.Elle eſt du Quartier S.Paul,
dont elle fait un des plus beaux
ornemens , & tres-digne Fille
d'une Mere qui ayant eſté dans
ſon Printemps la plus aimable du
monde , conſerve dans fon Eté
tous les agrémens que peuvent
avoir celles de ſon âge.
AIR
L
NOUVEAU.
E moment de l'absence est un
moment heureux,
Pour qui veut Surmonter un panchant
dangereux. Nal
す
GALANT.
235
N'allez pas negliger un tempsfifavorable,
Tircis peut revenir aimable.
-J'acheve par les Eveſchez donnez
. Mr Bourlemont Eveſque de
Carcaſſonne ,a eſté nommé à l'Archeveſché
de Bordeaux. Je vous
ay amplement parlé de luy , lors
qu'en arrivant de Rome , où il
eſtoit Auditeurde Rote,le Roy le
nomma à l'Eveſché de Fréjus.
Mr l'Eveſque de Lombez a été
faitEveſque de Pamiers. On ne
pouvoit mieux remplir une Place
de cette importance . Vous
fçavez combien la reputation de
cePrelat eſt eſtablie,& avecquel
ſuccés il a preſche ſous le nom de
Dom Coſme Feüillant. Il fit en
ce temps-là pluſieurs Oraiſons
Funebres qu'on admira. Tant de
A
choſes luy firent meriter le Generalat
de ſon Ordre , & enſuite
l'Evef
236
MERCURE
l'Eveſché dont Sa Majesté voulut
recompenfer fon merite.
Monfieur l'Abbé le Jay a eu
celuy de Cahors. Il eſt Petit-
Neveu de Monfieur le Jay ,Pre_
mier Preſident au Parlement d
Paris, dont la memoire eſt ſi eſti
mée... C
Monfieur l'Abbé d'Etampes ,
que le Roy avoit nommé à l'E
veſché de Perpignan , l'a eſté à
celuy de Marſeille. Il eſt de la
Maiſon de Valencé,dont je vous
ay parlé pluſieurs fois.
L'Eveſché de S. Brieu a eſté
donné à Mr l'Abbé de Coëtlo
gon. Il eſt Frere de Mademoiſelle
de Coëtlogon , qui a eſté Fille
d'Honneur de la Reyne, & qui a
épousé Mr de Cavois , Grand-
Maréchal des Logis.
Monfieur l'Abbé de Bethune
, Fils de Madame la Comteffe
de
}
GALANT.
237
de Bethune , Dame d'Atour de
la Reyne , & Neveu de Monſieur
le Duc de S. Aignan , eſt
Eveſque de Verdun. La Maiſon
de Bethune eſt ſi ancienne & fi
illuſtre , qu'il n'y a perſonne qui
ne la connoiffe .
Monfieur l'Eveſque de S.Paul-
Trois -Châteaux , Frere de Monſieur
d'Aquin,Premier Medecin
du Roy , a eſté nommé à l'Evefché
de Fréjus
Le Prieuré de Gournay ayant
vaqué dans le meſme temps, par
la mort de Monfieurl'Abbé Defpeffe
, Monfieur l'Abbé de
Lyonne Prieur de S. Martin des
Champs, qui en a la nomination ,
l'a cofcré à l'Abbé deDangeau.
L'unique Troupe des Comédiens
François , continue à joüer
tous les jours, & les grandes Afſemblées
qu'elle attire au Theaue
de Guenégaud , font affez
238 MERCURE
1
voir combien elle eſt eſtimée.
Elle ſe prepare àdonnerquelques
Repreſentationsde l'Inconnu.Come
elle est compoſée d'un tresgrand
nombre d'Acteurs par la
jonction qui s'eſt faite des deux
Troupes , il y a ſujet de croire
qu'elle fera paroiſtre cette galate
Comedie avec tous ſes agrémens .
Adieu, Madame.Je vous quite
pour vous - meſme , c'eſt à dire,
pour achever la Relation du Voyage
de Sa Majesté en Flandre,
qui ferala Seconde Partiede certe
Lettre.
AParis ce 30. Septembre 1680.
AVIS.
N avertit qu'il ne fautdonner
aucun argent pour faire
recevoir les Memoires qu'on fouhaitera
de voir employer dans le
Mercure Galant . On
GALAN T.
239
On les mettra tous , pourveu
qu'ils ne deſobligent point les
Particuliers parquelques traits fatyriques
, & que les Hiſtoires
qu'on envoyera n'ayent rien qui
bleſſe la modeſtie des Dames .
On a déja prié bien des fois
ceux qui envoyent des Memoires
où il y a des nõs propres,d'écrire
ces noms en caracteres tresbien
formez. C'eſt à quoy on manque
tous les jours , & ce qui eſt
cauſe qu'on les met mal. Ilya auffi
des Pieces qu'on ne met point,
parce qu'elles ſont trop difficiles à
lire.. 4
Il reſte toûjours quantité de
Pieces qui auront leur tour , ou
dans le Mercure , ou dans l'Extraordinaire
. Ainſiles Autheurs
ne ſe doivent point impatienter.
Les premieres reçeuës font toûjours
miſes les premieres,à moins
que
1
:
que la nouvelle matiere qu'on
envoye , ne ſoit tellement du
temps, qu'on ne puiffe diferer.
Avis pour placer les Figures.
L
اب Air qui commence par
Beaux Lieux frais &charmans
, doit regarder la page 150 .
La Médaille qui repreſente le
Roy d'Angleterre ,doit regarder
la page 182.eolo
L'Enigme doit regarder la page
218.000Tam
L'Air qui commence par. Le
moment de l'absence , doit rergarder
la page 234.
PAL&rruocgrhdeiuxenpeinffciospus
NCC.dSeoaeSulmfliveliglliulose
STPJoraciEtineriSttuaamtUtiiss
atT.1ata6entb9ſnru3tiloabiumsietnti
807156
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
SEPTEMBRE
1680-QUE
DE
LA
PREMIERE PARTIE
VILLEDE
A LYON ,
Chez THOMAS AMAUL RY,
Ruë Merciere .
M. DC. LXXX.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
EST avec bien du
plaifir que je vous envoye
pluſieurs Livres
nouveaux & yous en
envoyeray dans la fuitte
, de tres bons que
j'ay ſur Preffe , & que je recevray de
Paris ou autres Villes, outre les Catalogues
des livres Nouveaux que je vous
envoye chaque mois. L'on trouvera
encore dans ma Boutique ,toutes fortes
de livres nouveaux & curieux , d'Impreſſion
de Paris ou autres Païs , que
l'on ne peut mettre dans les Mercures;
parce que leCatalogue ſeroit trop long.
Leſquels livres l'on donnera à un prix
tres-modique. Comme je faits toutes
les Années un Voyage à Paris pour
m'en affortir. Ce qui fait , que je ſuis
fourny de tous les plus curieux. Je
ſuis bienaiſe que vous faſſiez differena
ij
LE LIBRAIRE
ce des livres que je fais Imprimer , aux
autres Impreffions. Les Converſations
deMademoiselle Scudery , vous feront
encore advotier qu'il ne fe peutrien de
mieux. Le prix que j'y mets , vous fera
affez connoître que je cherche plûtoft
vôtre fatisfaction que mon intereſt.
Je ne vous parle pas de Mademoiſelle
Scudery . L'érudiction de ſon ſtile eſt
allez connuë de tout le monde. Le
Mois prochain je vous envoyeray de
beaux Ouvrages , dont je ne vous puis
parler à prefent. ८
L'on diftribuera le onziéme tome de
l'Extraordinaire du Mercure Galant le
25. Octobre 1680. pour 30. ſols le
volume , auſſi bien que les anciens , &
20. fols chaque volume du Mercure
tant vieux que nouveaux.
LIVRES NOUVEAUX
C
du mois de Septembre .
Onverſation ſur divers ſujets par
Mademoiselle Scudery , indouze
deux volumes, Impreffion de Paris, fix
livres. Loy or sila asid el
Idem
AU LECTEUR.
-Idem Impreſſion de Lyon, deux
volumes, in douze , deux livres dix ſols.
Projet de Conference ſur diverſes
matieres de controverſe, in douze trente,
fols . om
Hiſtoire du Lutheraniſme du Pere
Mainbour, in quarto , fix livres.
Dogmatum Theolog. du R. P. Thomaſſin
in fol. quinze livres.
Hiſtoire des Negotiations de Nimegue
, in douze deux volumes trois
livres.
Les Nouvelles de Dona Maria de
Zayas , traduit de l'Eſpagnol en François,
in douze cing volumes, ſept livres
dix fols..
La Vie & Actions de Monfieur
l'Eveſque de Munſter , in douze, trente
fols..
Le nouvel état de la France avec
la Maiſon deMonſeigneur,& Madame
la Dauphine , in douze deux volumes,
quatre livres.
Les Penſées pieuſes, in vingt. quatre,
troifiéme Edition augmentée.
La Relation du Voyage du Roy ,
fait en Flandre de la preſente année,
indouze , vingt fols avec figures.
: a. iij
LE LIBRAIRE
:
Le Quinte - Curce de Vaugelas de
Monfieur d'Ablancourt , indouze , deux
volumes , nouvelle Edition: groſſe lettre,
quatre livres.
Le deuziéme & troiziéme tome de
P'hiſtoire des grandsViſirs,indouze trois
livres. L'on trouve auſſi le premier
pourtrenteſols.
Eclairciſſement Apologetique de la
Morale Chreftienne touchant le choix
des Opinions avec des Reflexions fur
des Remarques du Sieur J. Remonde,
compofé par l'ordre de Monfieur de
Grenoble , indouze trois livres.. A
Les Ocuvres de Madame la Comteſſe
Lazuſe , indouze quatre volumes,
nouvelle Edition, quatre livresdix ſols.
L'art de proceder en Juſtice : in octavo
, deux livres.
LeNouveau Practicien François, in
quarto , quatre livres dix ſols.
رق
Les Devizes du R. Pere Meneſtrier,
in quarto, deux livres dix ſols.
Les Dominicales de Texier in octavo
deux volumes, fix livres.
--
Idem Les Panegiriq. in octavo,
deux volumes,fix livres.
:
Les Ceremonies Nuptiales, indouze
wingtfols. Theat
AU LECTEUR .
Theatre des beaux Eſprits , indouze,
vingt ſols.
Reflexion ſur l'Oraiſon , indouze ,
vingt fols.
JESUS Penitent, indouze , trente ſols.
Effais de Phyſique de Monfieur Per
raut , indouze trois volumes , avec des
figures ,huit livres.
Horlogiographie du Pere Feüillan
de la Magdelaine , in octavo avec figu
res,deux livres dix ſols .
Le Comte de Richemont , Nouvelle
Hiſtorique , indouze.
Deſcription de la France , deduVal
indouze vingtſols.
Vies de pluſieurs Saints Illuſtres de
Monfieur Arnauld,d'Andilly ,in douze
trente fols.
TABLE
わわわわわ
Se& envers ,
TABLE DES MATIERES
-contenuës dans ce Volume..
८
ADescription de Tivoli ,
I
enPro-
5
Mort de M. l'Evesque d'Evreux,35
Mort du Cardinal Nini, 44
Mort deM. Baudeſfon ,
Mort du Fils aîné de M. le Duc de
47
47
31
la Feuillade, 48
Mariage de M.le Comte de l'Aubespin
149
L'Amour & l'Hymen raccommo
dez, so
Histoire, 58
Election d'un Prevost des Marchands
, & de deux nouveaux
Echevins , 89
Remerciment fait àMessieurs de
Villepar M. de Montauban, 91
Plainte de Bacchus à lupiter ,Sur
TABLE.
les Orages paffez, 98
Tout ce qui s'est paffé à Rome touchant
la Receptionfaite àM.le
Prince de Radzevill Ambaſſadeur
d'Obedience de Pologne,107
Nouveau Chemin pour les Carroffes
de Grenoble à Pignerol,
:
128
NouvellesCompagnies nommées Sol
dats Gardiens de Vaisseaux, 130
Prise de posſſeſſion de l'Archeveſché
deRoüen, 133
Trad.d'une des Odes d'Horace, 144
Madrigal, 147
Autre Madrigal, 149
Mort de Madame la Maréchale
de la Force,
151
Mort de M. Tubeuf Intendant de
Iustice en Touraine, 152
Mort deM. de la Porte, 153
Mortde trois Musiciens du Roy,&
d'un Musicien de l'opera, ibid.
Honneurs Funebres rendus à la memoire
de M. d'Eureux, 154
Ma
TABLE .
Mariage de M. de Sayve President
à Mortier au Parlement deGrenoble,
156
Accommodement de la Saône & de
l'Ifere 162
Ceremonies faites à la Benediction
もde Mad.l' Abbeffe de Chelles,168
Feste de S. Loüisfolemnisée parM.
de l'Acad.de Villefranche, 176
Receptionfaite à Mayenne au General
des Capucins, 179
Nouvelles de la Flote commandée
parM.le Comte d'Estrées , 183
Galanterie, :
> 184
Avanture Tragique, 187
Le Pinçon Fugitif, Conte, 193
Theſes ſoûtenues par M.le Marquis
de Croiſſy 195
Eaux de Vichy, 1202
Defenses du leu de la Baffete , 204
Maures achetezpar le Roy, 205
Intendance de Touraine donnée à
M. de Bechameili 206
Nou
TABLE.
Nouvelles Filles d'HonneurdeMadame,
207
Incendies, 208
Mort de Madem.de Clermont, 209
MortdeMad SevindeQuincy,210
Mort de M. Sanguin, ibid.
Mort deMadame Briçonnet, 212
Mortde M. de Villiers, ibid.
Mort de l'Electeur de Saxe, 213
Mort deM.l'Electeur Palatin, 216
LD
Enigme,
Autre Enigme,
La Fille Veuve,
219
220
221
MaladiedeMadem.d'Orleans, 227
Maladie de M. le Prince, 228
MaladiedeM.Colbert 1,229
Maladie de Messieurs les Ducs de
Leſdiguieres & de Villeroy, ibid.
Maladie de M.le Marquis de
Crequy, 230
Maladiede Mad. de Villeroy, 230
Le Berger Fidelle, 231
Eveſchez donnez,
८.०६ EX
EXTRAIT DV PRIVILEGE
du Roy.
DAr Grace & Privilege du Roy, donné à Saint Germain en Layele 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en ſon Conſeil, JUNQUIERES.
Il eſt permis à J.D. Ecuyer, Sieur de
Vizé,defaire imprimer par Mois inLivre in
titulé MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps&
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacundeſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auſſidefenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs,Graveurs
&autres , d'imprimer , graver & debiter
leditLivre ſans leconſentement de l'Expoſant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
ſervant à l'ornement dudit livre , mefme d'en
vendre ſeparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout àpeine de fix mille livres d'amende
, & confiſcation des Exemplaires contrefaits
, ainſi que plus au long il eſt porté audit
Privilege.
Regiſtre ſur le Livre de la Communauté le
5.Janvier 1678. Signé E. COUTEROT. Syndic.
Erledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé&tranſporté ſon droit de Privilege
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la
24
premiere fou le
30. Septembre 1680.
MERCURE
GALANT.
SEPTEMBRE 1680.
PREMIERE PARTIE .
ROIREZ - vous ,
Madame , que les
loüanges de noſtre
auguſte Monarque
, que vous entendez
retentir par tout dans la
bouche des Vivans , ſe ſont répanduës
juſques chez les Morts ,
& que les plus Illuſtres d'entr'eux
s'empreſſent , pour ainſi
Septemb.1680 . A
2 MERCURE
dire, de fortir de leurs Tõbeaux ,
plus penetrés du bruit de ſa gloire
, que du ſouvenir de ce qu'ils
ont veu de plus ſurprenant dans
les heureux Siecles où ils ont vécu.
Mécene & Horace ſont trop
celebres pour ne vous eſtre pas
connus . L'un, honoré de la confiance
tres -particuliere d'Auguſte
, a laiſſe ſon nom à tous ceux
qui poſſedant comme luy la faveur
du Souverain , ſe declarent
Protecteurs des Muſes ; & l'autre
a immortaliſé ſa memoire par des
Ouvrages ſi achevez , qu'il trouvera
des Admirateurs , tant que
les belles choſes ſeront eſtimées.
Tous les deux ſe ſont entretenus
depuis peu de Loüis Le Grand ,
& ce qu'ils ont dit des merveilles
de ſon Regne,paſſe ſi fort les foibles
ébauches que j'ay accoûtumé
chaque Mois de vous en faire,
GALANT.
3
re,que je ne puis mieux commencer
ma Lettre qu'en vous expoſant
ce magnifique Portrait. Mr
Geneſt en a fourny les couleurs;
& un Homme dont le pinceau
eſt ſi delicat , ne peut rien donner
qui ne ſoit finy. Il y travail.
loit dans le temps que Madame
la Ducheſſe de Nevers eſtoit en
Italie avec Madame la Ducheſſe
Sforce ſa Soeur. Vous ſçavez
qu'elles ſont Filles de Madame
de Tiange, & ainſi il ne vous ſera
pas difficile de connoiſtre la
part qu'elles ont dans ces parfaites
Images dont il luy parle
d'abord.
**650*38038903-6003-003801030363033
A MADAME
DE TIANGE .
'Est vous , Madame , qui avez
donné à l'Italie ce qu'ony voit
A ij
4
MERCURE
maintenant de plus beau . Dans ces
cheres & parfaites Images qu'elle
a de vous , elle a pour ainſi dire
le bonheur de vous voir & de vous
poſſeder vous mesme. Ne fervitil
pas juste qu'elle eſſayaſt de vous
offrir quelque chose qui pust vous
plaire , & qu'entre les diverſes
beautez qui luy ſont propres , &
qui la rendent recommandable, elle
choiſiſt les plus dignes d'arrester
vos yeux & voſtre esprit.
Peut - estre que Tivoli auroit
cet avantage , ſi quelqu'un en pouvoit
faire une description fidelle
achevée. Pour moy , Madame,
je n'oferois me promettre de vous
le bien reprefenter ; &fi je me hazarde
d'en former quelques traits,
c'est pour vous marquer la Scene
d'une Avanture dont je me propoſe
de vous entretenir , & dont les
principales circonstances dependent
du
GALANT .
5
du Lieu où elle est arrivée.
Tivoli est une petite Villeſituée
Surune Montagne , à demy journée
de Rome , & fort estimée pour
l'abondance & pour la beauté
de ſes Eaux . Elle estoit fameuse
dans l'antiquité ſous le nom de
Tibur. On tient que c'est une Co-
Lonie Grecque fondée par un des
Compagnons d'Evandre longtemps
avant la guerre de Troye . Horace
parle de Tibur en plusieursendroits
de fes Odes , & le prefere à
tout ce qu'il y a de Lieux charmans
dans le Monde. Mecenas,
fi connu par la delicateffe de l'efprit
, &par l'amour des plus doux
& des plus nobles plaisirs , y ve
noit paſſer les momens qu'il pouvoit
derober aux foins de la faveur
& du miniſtére. Lucullus
qui le premier parmy les Romains
A iij
6 MERCURE
portasi loin la ſomptuoſité & les
delices , avoit làſes Iardins renommez
. L'Empereur Adrien y fit des
Baſtimens immenfes , qui reprefentoient
les plus belles parties de la
Ville d'Athenes d'une maniere ſi ſiuperbe
, que leurs ſeules ruines donnent
encor aujourd'huy de l'éton
nement ; & Tivoli enfin dans toute
la fuite des temps , a confervé la
mesme reputation & la mesme
gloire.
Le Fleuve appellé autrefois Anio,
& maintenant Aniene , y forme
cette Cascade dont on parle tant.
Apres avoir coulé parmi les Bois &
la verdure , ilſe precipite tout d'un
coup , & tombe de fort haut fur des
Rochers où il ſe briſe avec un bruit
effroyable, tout boüillonnant & tout
blanchiſſant d'écume ; il demeure
quelque temps comme enfevely au
fonddes abîmes ; de là ilſe répand
dans
GALANT. 7
dans la Plaine , & prenant le nom
de Teveronne ,ſe vajetter dans le
Tibre.
Pres de la Cascade ſe decouvrent
les restes d'un vieux Temple de figure
ronde , dont l'architecture est
tres- belle , & de ce grand gouft des
Anciens . Quelques uns croyent que
ceTemple étoit consacréà Hercule;
mais selon la plus commune opinion
, c'estoit celuy de la Sybille Ti
burtine, autremet Albunée.Les Peuples
luy dedierent d'abord une Fon
taine & une Grote voisine , où elle
avoit habité , & leur avoit rendu
Ses Réponſes prophetiques . Ils y
drefferent enfin des Autels , & l'adorerent,
apres qu'on eu trouvé dans
le Fleuvefa Statuë tenant un Livreàlamain.
La Vigne (c'est ainsi qu'en Italie
on appelle les Maiſons de plaisan.
ce; ) la Vigne, dis-je, la plus confi
A iiij
8 MERCURE 1-
derable qui se trouve à present à
Tivoli , eft celle d'Est , bastie il y
a plus d'un Siecle par Hypolite
d'Est Cardinal de Ferrare, Elle
appartient au Duc de Modene depuis
la mort du Cardinalſon grand
Oncle. On a applany la cime de la
Montagne pour y construirele Pa-
Lais . Les Jardins ſont compoſez
de diverſes Terraſſes coupées sur
le panchant d'un Coteau affezrude
, mais menagé de forte , qu'on
defcend agreablement d'une Terraſſe
à l'autre , par des Allées en
pente douce , à l'ombre des Paliffades
fort épaisses & fort élevées,
qui cachent tous les defauts &toutes
les inégalités du terrain .
Les varietez y font infinies . Il
y a des Berceaux, des Busquets, des
Prairies , des Labyrinthes , & fur
tout un tres- grand nombre de Fontaines
& de Grotes ornées d' Archite
GALANT.
chitecture & de Statues , de Rocaille
& de Mosaïque.
Les Eaux qui en de ſemblables
Lieuxfont la plus belle partie ,&
comme l'ame de toutes les autres
beautez, font là telles qu'on les
peut Souhaiter. On les tire àdifcretion
de ce Fleuve , que la Nature
a placé exprés au haut d'une
Montagne pour l'embelliſſement
de Tivoli ; & il n'a point fallu
d'autre artifice que de couper le
Rocher pour leur ouvrir un paf-
Sage dans ces Iardins. Ainsi la Ri--
viere qui ne ceſſe jamais de couler,
communique si l'on veut fon cours
perpetuel à ces Fontaines , & elles
Semblent des Sources inépuisables
toûjours claires , toûjours vives ,favoriſées
de la pente du Côteau qui
leur donneuneforce & une activité
merveilleufe.
Celle quiſurprend & qui frape
Av
MERCURE
avantage , est la Girandole. C'est
un grand Baffin remply de Dragons,
quijettent quantité d'eau avec une
impetuosité étrange , & un bruit
extraordinaire . On jureroit ,ſi on
ne les voyoit pas, qu'au lieu de lancer
de l'eau , ils vomiſſent des flames
, & que c'est un Feu d'artifice
qui јонë.
L'Onde s'éleve aux Cieux grondantcomme
un Tonnerre .
Et ſemble tout en feu leur declarer
la guerre.
A ce bruit éclatant qui penetre
les airs,
Dans les flots élancez l'oeil cherche
les éclairs;
Des Spectateurs ſurpris les ames
abuſées
Penſent voir allumer ces liquides
Fuſées;
Et que ces traits brillans , qu'on
entend periller,
Vont
GALANT. II
Vont brûler ces Jardins au lieu
de les moüiller.
La grande Allée merite qu'on
s'y arreste. Sa longueur est de toute
la largeur des Iardins. Elle eft bordée
d'un coſté par une Paliſſade de
Lauriers entremélezde grandsCyprés
de distance en distance. De
l'autre costé elle a une Terraſſe ornée
d'Architecture & de Bas- reliefs
, avec des figures d'Animaux
& de Vases , qui font autant de
Fontaines , &font comme uneſcule
Cascade d'une infinité de Iets & de
Cascades qui regnent ainsi tout le
long de cette Allée.
Al'une des extremitez eft comme
une espece de Ville , qu'on appelle
Rome antique , fort ingenieu-
Sement imaginée. Elle represente
en petit les plus fameux Edifices,
&les plus beaux Ouvrages qui ont
paré autrefois la Capitale du Mon
de.
12 MERCURE
de. La Statuë de Rome y preſide,
afſſiſe en Habit de Déeſſe guerriere,
De cette Terraſſe on decouvre
toute la Campagne de Rome , &
L'on apperçoit cette superbe Ville
fur les mesmes Montagnes d'où
elle a commandé à tout l'Univers.
A l'autre bout de l'Allée on
trouve une Fontaine , que je suis
particulierement obligé de decrire.
Son architecture est en demy- rond,
Soûtenuë par des Arcades & des
Piédeſtaux , avec des Niches remplies
de figures de Nayades. Au
deſſein du demy- rond s'élevent des
Rochers parfaitement bien imitez ,
où s'ouvrent plusieurs Grotes. Dans
celle du milieu est la Statuë de
la Sybille Triburtine , dont cette
Fontaine prend le nom . Dans les
Grotes des coſtez font deux Fleuves
appuyez sur leurs Urnes , qui
ver
GALAN T.
13
verſent de l'eau en abondance . Divers
petits Ruiſſeaux coulent tout
à l'entour , & defcendent du Rocher
en murmurant Toutes ces eaux
raffemblées , composent en suite
une grande Nape , qui tombant
de haut , ſe repand en rond plus
claire & plus unie que le plus beau
cristal , & ſe vient briſer dans un
grand Baffin reſſemblant à un Lac
legerement émeu du Zephire. Le
Baffin, l'Architecture , les Rochers,
Sont couverts & entourezde beaux
Arbres , & fur tout de Platanes
d'une hauteur prodigieuſe , qui en
defendent l'entrée aux rayons du
Soleil , de forte qu'on peut joüir à
toute heure de cette delicicuſe Fontaine
; estimée la plus belle de toute
l'Italie .
Lafraîcheur &l'ombre m'inviterent
à me reposer en un ſi bel
endroit. I'y demeuray Seul , &
m'affis
14
MERCUR E
m'aſſis au pied d'un Arbre.Ie regardois
attentivement ces Bois , ces
Fontaines , ces Iardins qui m'environnoient
, engagé inſenſiblement
d'en faire la comparaiſon avec les
Bois le Canal , la Grote , & toutes
les ingenieuses & magnifiques Fontaines
de Versailles, j'avoue que je
ne fus plus si touché des beautezde
Tivoli , & qu'apres avoir opposé
l'un à l'autre , je preferay ce qui
estoit peint dans ma memoire , à ce
qui frapoit mes yeux avec tant d'a
vantage. Le confideray que lafeule
Puiſſance du Roy avoit plus fait
pour Versailles , que la Nature la
plusfavorable n'avoit pû faire pour
Tivoli . En ſuite donnant l'eſſor à
mes pensées ; l'ancienne Rome repreſentée
devant moy , l'idée deſa
grandeur que je tâchois de me former
, me furent un nouveau sujet
de faire reflexion à la grandeur où
Le
GALANT.
15
le Royéleve la France. Ie le trouvois
par tout ; je ne pouvois com.
prendre par quel charme ce grand
Prince dont la prefence faitsibien
Sentir ce qu'il eſt , meparoiſſoit encor
plus grand , plus j'en estois éloigné.
Songeant alors que je me voyois
en ces meſmes Lieux où Mecenas
s'estoit plû , qu'Horace avoit
loüez,& où il avoit peut- estre compofé
ſes plus beaux Vers. Ie fouhaittois
paßionnément qu'il eust
esté poßible de les y rencontrer l'un
& l'autre , ou du moins d'y appercevoir
leurs Ombres. Etfi les Anciens
ont crû que les Hommes gardoient
encor apres la mort les mefmes
inclinations qu'ils avoient euës
pendant leur vie , il mepaßa dans
l'esprit que les Manes d'Horace&
de Mecenas pouvoient bien revenir
dans ces Lieux qu'ils avoient tant
aimez. Le m'écriay tout à coup
Saiſi
16 MERCURE
Saisi d'un transport dont je ne fus
pasmaistre.
Manes des ans victorieux,
Ombres par les Deſtins toûjours
favoriſées,
Ne font- ce point ces meſmes
Lieux
Qui vous furent ſi chers & fi delicieux,
Que vous avez choiſis pour vos
Champs Eliſées ?
S'il eſt ainſi; venez ,montrez-vous
à mes yeux.
Secōdez mes ardeurs extrêmes .
Divins Eſprits , inſpirez - moy
Comme il faut parler d'un
grand Roy,
Ou plûtoſt parlez - en vousmeſmes.
Vous qui viſtes jadis ſous les premiers
Cefars
Rome au coble de ſa puiſſance,
Arreſtez un peu vos regards
Sur
GALAN T.
17
Sur l'état glorieux où ſe trouve la
France.
Contemplez de ſon Roy les Actes
inoüis;
Faites un parallele juſte;
Et dites-nous file Regne d'Auguſte
Ne cede pas au Regne de Loürs.
Le pourra t- on croire ! L'obtins
ce que je demandois avec tant de
paſſion . Seit que parmy toutes ces
diverses pensées le sommeil m'eust
Surpris foit que mon esprit trop
fortement occupé de ses objets , ſe
persuadast qu'ils estoient priſens à
mes yeux,foit qu'ils le fuſſent en effet
; enfin ſoit fonge , imagination,
ou verité,je vis,ouje crus voir deux
Hommes s'avancer d'un air charmant
& majestueux , couronnez de
Laurier , de Mirthe & de Roses,
vestus de ces belles Draperies dont
un Peintre sçavant auroit habillé
18 MERCURE
billé des Romains de la Courd'Auguste.
Ils parloient ensemble , &
vinrent s'affeoir aupres de cette
' Fontaine de la Sibylle , entourezde
Silvains & de Nayades qui les écoutoient.
IeSeray icy le foible interprete
de leurs paroles , confeffant
que je ne puis jamais approcher de
la force & de la nobleſſe de leurs
discours. I'entendis d'abord Horace
qui s'exprimoit , ce me semble , à
peu-pres ainsi,
HORACE .
Protecteur immortel des Filles
• de Memoire,
Mecenas, mon appuy,mon bonheur,
& ma gloire,
Quel bruit vient tous les jours
ſous ces Lauriers épais ,
De nos Manes contens troubler
l'heureuſe paix ?
D'icy nous regardions les ſuperbes
Collines Où
GALANT.
19
Où Rome triomphoit dans ſes
propres Ruines ;
Encor qu'elle euſt perdu le Trône
des Cefars ,
Elle avoit conſervé l'Empire des
beaux Arts.
Nous nous applaudiſſions de voir
par quels prodiges
Ses Ornemens fortoient de ſes
fombres Veſtiges ;
Mais ce reſte de gloire eſt preſt
à nous quitter,
La France le diſpute, elle va l'emporter
,
Et telle qu'avant nous la Grece
ambitieuſe
Fit éclater des Arts la pompe ingenieuſe,
Et fournit aux Romains ces Modelles
parfaits
Où leurs efforts jaloux n'arriverent
jamais,
Telle nous allons voir la France
triomphante Signa
20 MERCURE
Signaler apres nous ſon audace
ſçavante,
Achever les deſſeins que nous
avions tentez,
Et retrouver des Arts les premie.
res beautez .
MECEN A S.
Où brillent les vertus des Ames
magnanimes ,
Là pour les honorer font les Ef.
prits fublimes;
Ces divins Artiſans font un preſent
des Cieux
Qui ne manque jamais aux Princes
glorieux.
La Grece en eſt témoin , qui dés
les premiers âges
Mere des Demy-Dieux,des Heros
, & des Sages ,
Parmy ſes Conquerans & ſes Le-.
giflateurs
Eleva des beaux Arts les nobles
Inventeurs . N'aGALANT.
21
S
N'a- t- on pas veu depuis , Rome,
Reyne du Monde
En Ouvrages pompeux comme
en vertus feconde ?
Entre ces Monumens par le tems
devorez,
Où tant d'illuſtres Noms ont eſté
conſacrez,
Ne revere -t- on pas ſous des pier.
res briſées
Ces Thermes ſomptueux, ces fameux
Coliféés,
Ces Colomnes , ces Arcs où vivent
les deſtins
Des Marcels, des Trajans,Tites,
& Constantins .
Ainſi du grand Loürs les Victoires
s'impriment.
Par tout le Bronze parle , & les
Marbres s'animent.
On voit par le travail des Arts
reſſuſcitez
Offrir à ſes Vertus les honneurs
meritez; Les
22 MERCURE
Les Nations en foule à ſes pieds
abatuës,
Servir le dos courbé de baze à
ſes Statuës;
Et pour vaincre les ans , ſes Exploits
conſervez ,
Dans les Arcs- de.Triomphe à fa
gloire élevez .
HORACE.
Hé quoy ? le Tybre ainſi n'avoit
que l'ombre vaine
Des fameux Ornemens qui vont
parer la Seine !
Auxdeſſeins de Loüis tout conf.
pire aujourd'huy,
Il n'eſt plus rien de grand , rien
de beau que pour Luy,
Tout languit fur nos bords , & la
France embellie
Semble avoir enlevé l'Eſprit de
l'Italie !
:
ME
GALANT.
23
MECENAS.
Il eſt vray ; c'eſt un Roy dont les
nobles defirs
Se font meſme admirer juſques
dans ſes plaiſirs.
Voicy ces Bois charmans qu'a celebrez
ta Lire,
Ce Rivage chery de Flore & de
Zephire,
Où la fraîcheur de l'ombre , & le
doux bruit des eaux
T'inſpirerent des Vers ſi touchans
& fi beaux.
La Nature en ces Lieux riante &
favorable,
S'épuiſa pour former un Sejour
agreable,
Mais de quelques beautez qu'elle
ait ſçeu le parer ,
A Verſailles enfin peut - on le
comparer ?
но
24 MERCURE
HORACE.
Tibur a donc en vain éclaté tant
d'années !
Ses Rives deſormais feront aba-
Ses ſurprenantes Eaux , ſes Bois
données !
delicieux,
Ceſſeront d'attirer l'Etranger curieux
!
Il cede, Mecenas , à des Beautez
nouvelles !
Et mes Odes auſſi , que je crus
immortelles,
Perdront comme ces Lieux , où
ma voix les chantoit,
Cerenom eternel dontmon coeur
ſe flatoit !
Peuſt-eſtre qu'aujourd'huy nous
verrons effacées
Les Loüanges d'Auguſte en mes
Ecrits tracées,
Et les Faits de Loüis ſimplement
recitez, Des
GALANT.
25
Des Siecles à venir ſeront ſeuls
écoutez .
MECENAS.
Faut- il voir dans l'oubly noſtre
gloire s'éteindre ?
Ce malheur nous menace,& Rome
doit le craindre .
Sur ces Monts ſi vantez Rome
ſçeut enſeigner
Quel eſtoit le grand Art de vaincre&
de regner.
Voila ce Champ de Mars , voila
ce Capitole
D'où les Aigles voloient de l'un
à l'autre Pôle.
NosRomains tous Rivaux , l'un
par l'autre excitez..
Du droit de commander ſe ſentoient
tous flatez;
Sans ceſſe un juſte orgueil animant
leur courage,
Des honneurs eſperez leur preſentoit
l'image,
Septemb.1680 . B
26 MERCURE
Ou d'un afpre Cenſeur la menaçante
voix
Du rigoureux devoir leur apprenoit
les loix.
Entr'eux les grands Talens ſans
ceſſe diſputerent ;
La Valeur , la Sageffe , à l'envy
triompherent.
Guidez,pouffez, forcez aux grandes
Actions,
Ils mirent ſous le joug toutes les
Nations,
Tout fléchit devant eux &la
Terre étonnée
د
Crut que le Ciel propice à la Race
d'Enée,
Du reſte des Mortels diſtinguant
ces Vainqueurs ,
Formoit plus noblement leurs efprits
& leurs coeurs .
Leurs vertus avec eux longtemps
enſevelies ,
Renaiſſent aujourd'huy d'un autre
éclat remplies . Elles
GALANT. 1 27
Elles parent la France,& ce Siecle
fait voir
Ce que Rome jamais n'auroit pû
concevoir.
Un Roy qui ne connoiſt dans
ſon pouvoir ſuprême
De Loy que ſes defirs , de Cenſeur
que foy-meſme;
Qui tout environné d'immortelles
ſplendeurs
Se trouve fans Rival au faiſte des
Grandeurs, zoon
Ce Roy d'un vif tranſport l'ame
toûjours ſaiſie
Allume contre ſoy ſa noble jaloufie,
Et fans ceſſe aſpirant à des honneurs
nouveaux,
Tâche de furpaſſer ſes Exploits
les plus beaux;
Aufſi grand par la Paix qu'il l'eſt
par la Victoire,
T
Bij
28 MERCURE
Sçait changer de vertus,ſçait varier
ſa gloire,
Etreünir en Luy les talens ſepal
rez
Par qui tous les Heros ont eſté
celebrez !
On a veu des Vainqueurs cefſer
d'eſtre invincibles ,
Enyvrez des plaiſirs ſur leurs
Trônes paiſibles ,
Et d'autres aveuglez du ſuccés
des Combats, la
De l'innocente Paix ont fuy les
doux appas .
Celuy cy des Vertus a le parfait
ufage,
Maintient également , & regle
fon courage,
Garde au ſein du Repos ſes ſoins
laborieux, culqal
Suſpend dans les Combats fon
Bras victorieux; 25
Au milieu des plaiſirs preſt à quiter
leurs charmes, Au
GALAN T. 29
2
2
Au fort de ſes Exploits preſt à
quitter les armes,
Ardent à terraſſer ſes nombreux
Ennemis,
Prompt à les relever dés qu'il les
a ſoûmis.
Rome a- t- elle jamais en ſes ſuperbes
Feftes,
D'un Triomphe pareil couronné
ſes Conqueſtes ?
Ala ſuite d'un Char on y voyoit
traînez M
Des Peuples gemiſſans , des Rois
infortunez ,
Les Armes des. Vaincus de carnage
fouillées, A
Et le debris fumant des Provinces
pillées;
Mais icy c'eſt un Roy qui pardonne
à des Rois ,
Etqui pour leur falut leur impoſe
des Loix.
D'un favorable effer ſa Victoire
fuivie, Bij
30
MERCURE
Ne tend qu'à deſarmer & la
Haine & l'Envie,
Et ces Monſtres chaſſez dans
leurs Antres affreux ,
Sujets , Amis , Vaincus , il veut
tout rendre heureux .
Noftre Auguſte qui mit ſous ſes
Loix Souveraines
Tous les Etats conquis par les
Armes Romaines ,
Cet Arbitre abſolu de la Terre
& des Mers ,
Eut-il plus de grandeur en calmant
l'Univers ?
Rome a- t- elle reçeu de fa magnificence
shil
Cette haute ſplendeur où nous
voyons la FRANCE.
HORACE.O
Que cette heureuſe paix dans
ſon durable cours
Al'Univers charmé va donner de
beaux jours ! Que
GALAN T.
31
Que les Arts à l'envy produiront
de miracles !
Que d'Objets étonnans de celebres
ſpectacles !
Que de jeux, de plaiſirs,de pompes
pes, de beautez.
Que de vertus , d'honneurs , &
de felicitez !
Horace prononça ces paroles avec
beaucoup d'enthousiasme , & il
me parut que tout transporté d'admiration
pour la gloire du Roy , il
en oublioit la crainte & la douleur
qu'il avoit témoignées au commencement.
Mecenas ne me ſembloit pas
moins touché de ce grand objet ;
ils alloient poursuivre leur entretien
, quand un bruit Soudain les
interrompit. Les Rochers tremblerent
, les eaux de la Fontaine fremirent
; & au lieu de la Statuë de
la Sibylle que j'avois venë auparavant
,je la visſe lever elle-mesme
B iiij
32
MERCURE
toute agitée d'une divine fureur ;
& de l'air que je m'imagine qu'elle
avoit en prophetiſant autrefois , elle
regarda Horace & Mecenas , &
leur adreſſa ces mots .
C'eſt la commune voix des Oraclesfidelles
Que l'Empire des Lys ne finira
jamais.
Cherchez la Seine', allez ſur des
Rives fi belles ,
Parmy des Grandeurs immortelles,
Joüir d'une eternelle Paix.
موو
Remplis d'un zele ardent &
juſte,
Pour reverer Loürs , voyez encor
le jour;
S'il eſt tel qu'eſtoit voſtre Auguſte,
Vous luy devez le meſme
amour.
Nous
GALANT.
33
Nous touchons à ce temps promis
par tant d'Oracles ,
Où ce Vainqueur aimé ne trouvant
plus d'obstacles ,
Il n'aura qu'à vouloir,& tout fuivra
ſes Loix.
Verſer ſur les Humains ſes bienfaits
ſans limite,
Elever les Vertus , couronner le
Merite,
Seront ſes uniques emplois.
Son Bras eſt deſarme , Bellonne
し
eſt enchaînée,
La Paix deſcend du Ciel ſur l'aîle
des Zephirs ;
Elle rit à nos yeux d'Amours environnée,
Et mene en triomphant la Joye
&les Plaiſirs .
Au milieu des Chants de Victoire,
Hymen paré de Fleurs, & Junon
dans ſa gloire, Bv
34 MERCURE
Solemnifent le Jour fi longtemps
fouhaité .
า
Naiflez , Fruits pretieux de ce
grand Hymenée.
O France à jamais fortunée,
Rien ne manquera plus à ta feli-
-four cite:
عضوو
C'eſt la commune voix des Oracles
fidelles
Que l'Empire des Lys ne finira
jamais. r
Cherchez la Seine , allez fur des
Rives fi belles,
Parmy des Grandeurs immortelles,
4
Joüir d'une eternelle Paix.
Iln'y a point deraviſſement pareilà
celuy ou j'estois alors , mais il
fut troublé par d'importunes Voix
qui me crierent qu'il estoit temps
qui
de partir. Ie ne sçay si ces Ombres
heureuses ne voulurent pas estre
veuës
GALANT. 35
৮
veuës de ceux qui me cherchoient,
ou fi l'on me tira de mon ſommeil,ou
Si l'on me fit revenir à moy- meſme;
quoy qu'il en ſoit,je ne vis plus rien
autour de la Fontaine, & la Sibylle
me parut une Statue comme je l'avois
trouvée d'abord. Ie ne laiſſay
pas de demeurer vivementfrapé de
ce que j'avois veu & entendu. Durant
le chemin & apres mon retour
àRome , je ne pus penser à autre
chofe, &ces belles Images qui s'offroient
inceſſamment à mon eſprit ,
ne me laiſſerent aucun repos que je
n'en cuffe tracé cette legere peinture.
Quoy que le grand âge de
Mr l'Eveſque d'Evreux l'ancien ,
donnaſt lieu de croire qu'il ne
vivroit pas encor longtemps , fa
mort n'a pas laiſſe de ſurprendre ,
par le funeſte accident qui l'a
cauſée. Il avoit quatre - vingts
+4 ans,
36
MERCURE
ans, & l'accablement de la vieilleſſe
ne l'empeſchoit pas encor
d'allerprêcher & catechiſer dans
les Villages de ſon Dioceſe. Ce
fut au retour de ces belles &
pieuſes fonctions , dont , ayant
un Succeffeur , il pouvoit ſe difpenſer
, que fon Carroffe fut emporté
par quatre jeunes Chevaux
qui prirent le frein aux
dents. Ils le traînerent avec tant
de violence , qu'une des rouës
ayant paſſe ſur une Borne qui étoit
fort élevée, ce bon Prelat fut
jetté hors du Carroſſe par l'effort
de la fecouffe. Son Grand Vicaire,&
fon Aumônier,qui l'accompagnoient,
le trouverent baigné
dans ſon ſang , le viſage contre
terre. Ce malheur luy arriva le
Samedy jour de S. Laurent,proche
de S. Aquilin , Paroiſſe au
bout d'un Faux-bourg d'Evreux.
11
GALANT.
37
Il fut promptement porté au Palais
Epifcopal, où il demeura fort
longtemps évanouy. Il avoit pluſieurs
trous à la teſte , trois coſtes
enfoncées,& une rompuë .Le Dimanche
au foir il reçeut le Viatique,
& un peu apres on le vit ſi
foible, qu'on luy apporta l'Extreme-
Onction . Il garda une fort
grande prefence d'eſprit juſques
à minuit qu'il perdit la connoifſance
, & tomba en agonie . Il
mourut le lendemain à midy. Le
nom de Maupas qu'il a porté,
n'eſt point le vray nom de fa Famille,
qui eſt de Cauchon, & que
feu Mr le Baron de Tour ſon Pere
changea en celuy de Maupas,
ſe reſervant ſeulement les Armes
de la Maiſon de Cauchon,
qui eſt une des plus anciennes
& des plus confiderables de
Champagne. Ces Armes ſont de
gueules
38
MERCURE
gueules au Griffon d'or , & font
portées , ainſi que le nom , par
Meſſieurs de Lhery ſes proches
Parens , Aînez de cette Illuſtre
Famille.
Ce Baron du Tour , qui eſtoit
Gouverneur de Rheims,fut Ambaffadeur
Ordinaire & Extraordinaire
en Angleterre , du temps
du Roy Jacques , Grand' Pere du
Roy d'aujourd'huy , & en ſuite
Premier Miniſtre du Prince
Charles Duc de Lorraine,& chef
de fon Conſeil. Il eut deux Fils,
& une Fille qui fut mariée à Mr
de Joyeuse. L'Aîné des Fils eut
l'honneur d'avoirHenry le Grand
pour Parrain , qui avec ſon nom,
luy donna dés ſon plus bas âge
l'Abbaye de S.Denis de Rheims,
en confideration des ſervices
que ſon Pere avoit rendus , &
qu'il continuoit encor de rendre
à
GALANT.
39
à l'Etat.ll fut depuis Premier Aumônier
de la Reyne Mere , qui
le fit en ſuite Eveſque du Puy en
Vélay. Il s'y employa d'abord à
reformer l'Etat Eccleſiaſtique de
fon Dioceſe, établit un Seminai
re , auquel il donna une Collegiale
, avec dix mille livres d'argent
, & s'entremit avec tant de
zele à pacifier les diferens des
Gentils hommes & des autres
Particuliers , qu'il eſtoit peu de
Procés dont il n'arreſta le cours.
Il ſe trouvoit tous les ans aux Etats
de Languedoc , dont il a fait
ſouvent l'Ouverture par des Difcours
tres ſçavans. Il a eu meſme
lagloire d'avoir eſté Deputé trois
fois des Etats aupres de Sa Majeſté
& de feu Monfieur le Duc
d'Orleans , alors Gouverneur de
Province , pour luy en reprefenter
les malheurs ; ce qu'il a toûjours
40
MERCURE
jours fait avec ſuccés. En 1661 .
la feuë Reyne le voulant approcher
de ſa perſonne , luy fit donner
l'Eveſche d'Evreux. Bientoſt
apres il fut député du Roy,
du Clergé, & de tout l'Ordre de
la Vifitation , pour aller à Rome
travailler à la Canoniſation de
S. François de Sales , dont il a
écrit la Vie. Le Pape informé de
fon mérite , le fit Eveſque Affiftant,
luy donna deux Charges de
Protonotaire , & eſtoit dans le
deſſein de le faire Cardinal,quad
les broüilleries ſurvenuës entrela
Cour de Rome & celle de Frace,
l'obligerent de ſe retirer. C'eſt
celuy dont je viens de vous apprendre
le malheureux accident.
Le ſecond Fils de feu Monſieur
le Baron du Tour , appellé
Jean-Baptiste de Maupas , eſtant
Colonel du Regiment de Cava
lerie
GALANT.
41
lerie de Monfieur le Maréchal
de la Meilleraye , fut député au
Siege du Catelet,de toute la Cavalerie
Françoiſe, pour venir copliméter
le feu Roy à S.Germain ,
fur la naiſſance de Monſeigneur
le Dauphin , Loüis XIV . aujourd'huy
régnant. Au Siege d'Arras
il repouſſa vigoureuſemet les Ennemis
qui venoient fecourir les
Aſſiégez.Ce fut là qu'il reçeut un
coup deMoufqueton dans le gros
de l'épaule, dont il mourut quelques
jours apres. Il laiſſa un Fils &
une Fille. Le Fils,Capitaine,quoy
que tres-jeune , dans le Regiment
du Roy, fut tué à la Bataille
de Dunkerque le 21. Juin 1658.
La Fille ſe nomme Anne de Maupas,&
a épousé Mr le Comte de
Coligny. Elle eſt Niéce du defunt
Evefque , & feule Heritiere
de la Maiſon de Maupas du
Tour.
42 MERCURE
Tour. C'eſt une Dame qui a l'ame
auſſi élevée que l'eſprit , & à
qui on peut dire qu'aucune vertu
ne manque. Monfieur le Comte
de Coligny ſon Mary, eſt Fils de
Gaſpard de Coligny , Maréchal
des Camps & Armées du Roy,
qui mourut Capitaine - Lieutenant
des Gendarmes de Sa Majeſté,&
Petit - Fils d'un autre Gafpard
de Coligny , Gouverneur
du Bourbonnois Il prit les armes
à l'âge de ſeize ans , au fortir de
l'Academie , & n'a laiſſe échaper
aucune occaſion de ſervir le Roy.
Auſſi l'a- t- on veu paſſer par tous
les degrez de la Milice , juſques
à celuy de Lieutenant General.
Au Siege de Lens il eut le bras
caffe , &un coup de Mouſqueton
dans la cuifle , dont il a eſté
trois ans ſans pouvoir guerir. Il
avoit déja reçeu pluſieurs bleſſures
GALANT.
43
res en Catalogne. Le Roy luy
donna une glorieuſe marque de
fon eſtime, en le choiſiſſant pour
eſtre General en Hongrie de
toute la Nobleſſe de France , qui
par la conduite chaſſa les Turcs
en 1664. & les defit au Paſſage
de Raab. Monfieur le Comte de
Coligny s'acquita de cet employ
avec un ſuccés ſi avantageux,
que l'Empereur , voulant reconnoiſtre
ce qu'il avoit fait pour fon
fervice , luy fit l'honneur de luy
envoyer ſon Portrait enrichi d'une
boëte de Diamans , lors qu'il
paffa ſur ſes Terres. Ce Pretent
eſt eſtimé quatre mille écus , &
fait affez voir combien Sa Majeſté
Imperiale le trouva digne de
cette marque de distinction . Au
milieu de l'Egliſe de l'Abbaye de
S. Denis de Rheims , dont feu
Monfieur l'Eveſque d'Evreux
eſtoit
(
44
MERCURE
eſtoit Abbé, on voit deux magnifiques
Tombeaux de marbre qui
justifient ce que je vous ay dit
d'abord à l'avantage de la Maiſon
de Cauchon. Ils font de plus de
trois cens ans, l'un d'un Seigneur
de Cauchon,& l'autre de fa Femme,
Fillede l'undes anciens Com.
tes de Boffu, Il n'y a preſque
point d'Egliſes dans la meſme
Ville, où l'on ne trouve des Epitaphes,
qui prouvent l'ancienneté
de cette Famille. Elle a donné
pluſieurs Prélats à l'Eglife .Pierre
de Cauchon , Eveſque de Beauvais,
fut unde ceux qui condamnerent
la Pucelle d'Orleans , &
eut un Neveu nommé à l'Evefché
de Lisieux .
Dans le meſme temps qu'Evreux
a pleuré la perte de fon
ancien Pasteur, le ſacré College a
eu une vingtiéme Place vacante
Par
GALANT.
45
1
a
par la mort du Cardinal Nini,
arrivée à Rome le Dimanche 11 .
de l'autre Mois. Il fut fait Cardinal
le 14. Janvier 1664. par le PapeAlexandre
VII. qui l'avoit élevé
pendant ſa jeuneſſe , & conduit
dans ſa Nonciature de Cologne
& de Munſter. Auſſi eſtoitil
une des plus fidelles Creatures
du Cardinal Chigi , qui ne l'a
pointabandonné dãs tout le cours
de ſa maladie , quoy qu'elle ait
eſté longue , & tres fâcheuſe par
ſes diverſes recheutes. Son Teſtament,
dont il a fait le meſme Cardinal
Chigi Exécuteur, eſt aſſez
conſidérable. Il a laiſſe à Sa Sainteté
unTableau du Guide;un du
Corregio , à la Reyne de Suede;
au Grand Duc de Toscane , un
Agnus Dei de Pie V. dont
la Bordure eſt toute enrichie
de Pierreries ; à ſept Cardinaux
de ſes Amis une mar- د
46 MERCURE )
que de ſouvenir à la volonté de
l'Executeur teftamentaire;à Dom
Antonio Chigi , un grand Baffin
d'argent & un Vafe, à ſa Femme,
deux Vaſes de Corail; & quinze
mille écus pour l'établiſſement
d'un Seminaire de Nouveaux
Convertis , qui a eſté commencé
par le Cardinal Guaſtaldi . 11 a
ſouhaitéqu'on l'enterraſt à Sainte
Marie Majeure , où il avoit
poſſedé une Chanoinie. Le Lundy
apres midy le ſacré College
luy alla rendre les derniers devoirs
. Il eſtoit Siennois , & eft
mort dans ſa cinquante & unieme
année. Miul salduoliaos
Cette pette n'eſt pas la ſeule
que l'Italie ait faite depuis fix
ſemaines. La mort de Mr Baudefſſon
, Conſeiller du Roy en fon
Academie de Peinture & Sculpture
, en eſt une autre , qui n'eſt
C 8773 253 35 x pas
GALANT. 47
pas moins confiderable pour elle
que pour la France. C'eſtoit le
plus excellent Peintre de fon
temps pour ce qui regarde les
Fleurs. Quoy qu'il fuſt tres- attaché
au travail , il l'aimoit bien
moins pour le gain , que pour la
gloire . Les Curieux gardent ſes
Ouvrages pretieuſement. Le
Roy en a beaucoup à Verſailles.
Il eſt mort icy le 4. de ce Mois,
âgé de foixante & neuf ans , apres
avoir fait un tres-long ſejour
à Rome. Il demeuroit chez
Meſſieurs de S.Genys,qui l'ayant
- chery comme leur Pere pendant
tout le temps qu'il a vécu avec
eux, l'ont fait enterrer à leurs depens
d'une maniere tres - honorable.
Il leur a laiſſe quantité de
ſes Ouvrages qui font un des
plus beaux ornemens de leur Ca-
1
binet. Il en eſt peu à Paris qui
foient
48 MERCURE
foient auſſi curieux . Il nous a auſſi
laiſſé un Fils tres digne heritier
de fon mérite , & fort eſtimé par
tout ce qu'on voit de luy. Monſieur
Baudeſſon étoit né àTroyes,
Patrie du Fameux Monfieur Mignard,&
de pluſieurs autres Illuftres
qui excellent aujourd'huy ,
tant dans la Peinture & Sculpture,
que dans les autres Sciences.
Quelques jours auparavant ,
Loüis - Joſeph - François de la
Feüillade , Fils aîné de Monfieur
le Duc de la Feüillade , Maréchal
de France , & Colonel du Regiment
des Gardes Françoiſes , &
de Charlote Gouffier, eſtoit mort
âgé de dix ans fix mois .
Madame Delbene , Veuve de
Meffire Guy Delbene, Seigneur
de Vileccaux,Capitaine- Lieutenant
des Chevaux Legers de feu
Monfieur le Duc d'Orleans , &
fon
GALANT.
49
t
ſon premier Chambellan; & Madame
de Brilhac,Veuve du Conſeiller
de la Grand' Chambre qui
portoit ce nom, ſont auſſi mortes
au commencement de ce Mois.
La premiere s'apelloit Charlote
de Refuge,& le nom de la Famillede
l'autre, efſtoit Benoiſe.
Je cherche ordinairement quelque
matiere agreable,pour la faire
ſucceder aux Articles qui peuvent
laiſſer de triſtes idées.Comme
il n'y en a point qui porte
1. plus à la joye que des nouvelles
de Mariage , je croy , Madame,
que je ne dois pas diférer à vous
apprendre celuy de Monfieur le
Comte de l'Aubeſpin,qui épouſa
Mademoiselle Faüre le 27. de
l'autre Mois . Il eſt Fils de Monſieur
de Sainte Colombe, qui eſt
le nom de ſa Famille , celuy
de l'Aubeſpin eſtant d'une Terre
Septemb. 1680.
f
C
4
50
MERCURE
ſituée dans le Beaujollois.Madame
ſa Mere s'appelle de la Guiche.
Le foir de leurs Nôces , un
Cavalier fort ſpirituel,& qui ſçait
l'art de badiner agreablement
avec les Muſes , laiſſa un papier
fur leur Toilete , où l'on trouva
pourEpitalame la galante Fiction
que vous allez voir. Elle vous fera
connoiſtre le mérite de la Mariée.
L'AMOUR
ET L'HYMEN
RACCOMMODEZ .
Hymen & I'Amour en que-
Depuis longtemps pour bagatelle
Evitent de Se rencontrer ,
Et
GALANT.
SI
- Et l'on ne peut presque montrer
Que depuis on ait eu la force
De raccommoder ce divorce.
Si l'Amourfait quelque union,
L'Hymeny met diviſion ;
Etsi l'Hymen fait une affaire ,
Il a toûjours l'Amour contraire.
Ce n'est pas qu'en un mesmejour
On n'ait veu l'Hymen & l'Amour,
Sans qu'ilparust d'antipathie ,
Eſtre de la mesme partie ;
Mais l'Hymen est un Déguisé.
L'Amour plus franc & moins rusé,
Concluoit rarement affaire
Sans prendre l'avis deſon Frere.
L'Hymen l'écoutant jusqu'au bout,
Tomboit toûjours d'accord de tout.
Venoit mesme en cerémonie
Tenir à l'Amour compagnie.
Les Ris, les Dances, & les Jeux,
Leſuivoient toûjours en tous lieux,
Tenant des Torches allumées ,
Mais cesfeux n'estoient quefumées,
Cij Exci
52
MERCURE
Excitant de noires vapeurs
Quiſe changeoient toutes en pleurs.
Ainsi deſſous cette apparence
L'Hymen méditoitsa vangeance.
Le Fourbe avoit toûjourssuccés ,
Car il inspiroit le procés ,
La division , la querelle ,
Et l'Amour en avoit dans l'aile.
Mais aujourd'huysincérement
Ils ont fait accommodement ,
Et certaine affaire commune
Afait ceffer toute rancune.
L' Amour ayant pris le deſſein
De faire un beau coup deſamain,
Se promenoit dans tout le monde,
Examinant & Brune & Blonde ,
Cherchoit un agreable Objet
Pour exécuterSonprojet;
Lors qu'un jour voyant une Brune,
Diable, dit- il, quelle fortune !
La peſte le friand morceau !
( Car quoy qu'on luy mette un bandeau
,
Ce petit Dieu, fur maparole,
GALANT.
53
:
En fait de Belles, est bon drôle. )
Il tire un dard de ſon Carquois,
Et feur d'avoir fait un beau choix,
Met l'aimable Brune en viſiere.
L'Hymen qui se trouve derriere,
Seſaiſit de l'Arc & du dard,
En luy diſant , petit Pendart ,
Quoy? vous oſez de voſtre teſte,
Sans m'en parler faire conqueſte ?
L'Amour nepouvant plus tirer,
Comme Enfant, semet à pleurer,
Pendant qu'il eſſayoit ſes larmes ,
L'Hymen confidera les charmes
De l'incomparableBeauté
Aqui l' Amour avoit buté.
Il lovaſes lys &fes roses,
Et remarquant entre autres choses
Safierte,sa grace, &fon port,
Pour un Aveugle il fut d'accord
Qu'il avoit laveuë afſſez bonne.
Ne pleurez point , je vous pardonne,
Dit-il, mais à condition
Ciij
54
MERCURE
:
Que de la Belle en queſtion
Nous ferons affaire commune.
J'en feray la bonne fortune
D'un Chevalier auffi parfait
Que le Ciel en ait jamais fait.
Ne poufſez pas voſtre entrepriſe,
Mais attendez que je vous dife
Quand il fera temps de former
L'union qui nous doit charmer.
Je veux que dans ce mariage
Chacun nous rende témoignage
Que quand nous nous joignons
tous deux ,
Nous pouvons fairedes heureux,
Et que l'on n'a jamais veu Feſte
Semblable à celle que j'apreſte.
Tu doutes peut- eftre de moy?
Mais je veux bien vivreavec toy,
Et tu me vis preſt à t'en faire
Promeſſe pardevant Notaire.
L'Amour confent, &le Traité
Devant Vénus est apporté.
Elle lefigne , en conséquence
De
GALANT.
55
=
}
De cette nouvelle alliance
Qui rendſonplaifirfans égal ,
Promet de masquer pour le Bal,
Etfait à l'Epouse future
Present defa belle Ceinture.
Ainsi le tout estant conclu ,
Bien arresté, bien réſolu,
L' Amour qui va viſte en beſogne,
Prend la Poste par la Bourgogne ,
Non pas la poſte des Chevaux ,
Mais bien la Poste des Oyſeaux,
Qui va dit- on , cent fois plus viſte,
Et fans perdre un moment au gifte,
Il arrive le mesmejour ,
Boit un doigt, fait un petit tour,
Charge l' Amant deſſus ſon aîle,
Et l'apporte aux pieds de la Belle.
Le beau Galant dans ce début
En bonne posture parut ,
Salüa , contafon martyre,
Soûpira comme l'on ſoûpire ,
Et s'expliqua fi galamment ,
Qu'enfin avoüé pour Amant ,
C iiij Il
56
MERCURE
Il baifa la main la plus belle
Que puiſſe avoir une Mortelle.
Quant au reſte, on n'en parle point;
Mais moy quiſcay depoint en point
Tout ce que deſſus cette affaire
L'Hymen & l'Amour veulentfaire,
Je vayſans façon le conter ,
Il faut seulement m'écouter.
LHymen ( car c'est luy qui commence)
Aura grandſoin de l'apparence ,
Fera mener pompeusement
Dans un Char l' Amante&l'Amat,
Et prenant ce couple fidelle ,
Le conduira dans la Chapelle .
Làtous deux...m.ais qu'est- il beſoin
Sur cet endroit d'aller plus loin
Puis qu'on sçait bien ce qui s'ypaffe,
N'aurois je pas mauvaiſe grace
D'en faire d'ennuyeux propos ?
Je diray donc en peu de mots,
Qu'apres cette cerémonie ,
L'Hymen avec ſa Compagnie
Les
GALANT.
57
Les remenera gravement
Dans unSuperbe Apartement.
L'ony verra deſſus l'Estrade
S'élever un Lit de Parade ,
Ou les yeux afſis tout autour
Offriront leurs foins à l'Amour ,
Qui pour lors perdant patience,
Ira faire la revérence
Atous les Diſeurs de bons mots,
Afin qu'on les laiſſe en repos,
Et leur montreraſans rien dire
L'endroit par où l'on ſe retire.
Meſſieurs , tréve de compliment,
Ajoûtera fort plaiſamment
L'Hymen en leur ouvrant la Porte,
Il faut que tout le monde ſorte,
Hormis moy, l'Amour& Vénus,
Tous les autres ſont ſuperflus.
Ainsi, tandis que tout défile,
Vénus qui n'est pas malhabile ,
S'entretiendra d'autre costé
Avec cette jeune Beauté ,
Et l'instruira de bonne grace
Cw
)
58 MERCURE
De tout ce qu'ilfaut qu'ellefaſſe.
Pendant ce temps Monsieur l'Epoux
Fermera la Porte aux verroux,
Et ravy... mais c'est un mistere,
Et l' Amour feroit en colere ,
Si je diſois ce qu'il m'a dit.
Amans fortunez, ilfuffit
Que l'Hymen vous ait mis enfemble.
Uſez- en comme bon vous ſemble,
Vous en avezle plein pouvoir,
Etperſonne n'a plus qu'y voir,
S'il eſt doux d'écouter l'amour
en ſe mariant , on s'expoſe
quelquefois à bien des traverſes,
quand on s'abandone trop aveuglement
à ſes conſeils. L'avanture
dont je vay vous faire part en
pourra ſervir de preuve.Un jeune
Marquis, appellé pour le Mariage
d'une de ſes Parentes dans
une
GALANT.
19
une des plus confiderables Villes
du Royaume , y pafla deux mois
à voir le beau monde , & à prendre
tous les divertiſſemens que
peut offrir la belle Saifon. Quoy
qu'il ne fuſt que dans ſa 20. année,
il avoit l'eſprit fort meûr, &
faiſoit paroiſtre tant de douceur
& d'honneſteré dans ſes manieres
, que les moins ſenſibles l'auroient
écouté avec plaifir , s'il ſe
fuſt trouvé d'humeur à leur en
conter ſerieuſement ; mais s'il aimoit
les agreables parties avec
le beau Sexe, c'eſtoit indiferemment
, felon que le hazard en
donnoit l'occafion. Ce qu'il diſoit
de plus obligeant aux Belles
n'avoit point de ſuite , &il s'acqueroit
l'eſtime de toutes en general,
ſans que fon coeur prift feu
pour aucune. Son moment fatal
n'eſtoit point encor venu. Il arriva,
60 MERCURE
va , & un ſoir qu'il ſe promenoit
dans un lieu public , il vit une
Brune dont l'agrément le ſurprit.
Je dis l'agrément , car ce n'eſtoit
point une beauté achevée. Elle
avoit la plupart des traits irregu-
Hers , & à ne regarder que chaque
partie ſans voir le tout qu'elles
compoſoient enſemble , iln'y
avoit point dequoy s'écrier ; mais
des yeux brillans àn'en pouvoir
foûtenir l'éclat , une vivacité de
teint admirable , & mille je-nefçay-
quoy les plus engageans du
monde , reparoient fi bien cette
irregularité, qu'on peut dire qu'il
n'y eut jamais de viſage ſi touchant.
Joignez à cela une taille
noble & fine , & un port majeſtueux
qu'une Princeſſe euſt pû
envier. Elle estoit avec ſa Mere,
vétuë fort modeſtement, & dans
cette negligence,elle euſt effacé
les
GALANT. 61
les Dames les mieux parées. Le
jeune Marquis les ſuivit longremps
, & enfin l'envie de ſatisfaire
ſes yeux de plus près , luy
fit hazarder un compliment.Illes
aborda de ſi bonne grace , & le
pretexte qu'il prit pour cela , fut
menagé avec tant d'eſprit , que
quand la civilité ne les euſt point
engagées à luy repondre , il leur
eût eſté fort difficile de ne ſe pas
faireun plaisir de ſon entretien.
Comme il y avoit déja longtemps
qu'il faiſoit bruit dans la Ville,ſon
viſage eftoit connu de l'une&de
l'autre, & ainſi elles luy firent paroiſtre
toute l'eſtime qui eſtoit
deuë,& à ſa naiſſance,& au merite
particulier de fa perſonne. Le
Marquis les entretint plus d'une
heure ,& remarquant dans la
Fille tout ce qu'une belle éducation
peut donner de ſentimens
élevez,
62 MERCURE
élevez, il l'admira de toutes manieres.
Cependant apres qu'ils
ſe furent ſeparez , il regarda l'avanture
comme une rencontre
&
indiferente dont il pretendoit
plaiſanter le lendemain , mais
ſon coeur plus engagé qu'il ne le
croyoit , ne put ſoufrir qu'il parlaſt.
Il rappella malgré luy tous
les charmes de la Belle
cette flateuſe Image l'ayant obſedé
toute la nuit, il ne vit le jour
que pour mieux s'abandonner à
ſes douces reſveries. Il demeura
toûjours enfermé,& attendit im
patiemment le ſoir pour ſe rendre
au meſme lieu où il avoit fait
une ſi agreable promenade.. Il
n'y trouva point ce qu'il cherchoit
,& ayant eu la meſme difgrace
les deux jours ſuivans , il
commençoit à s'en confoler, lors
que le hazard le fit entrer un matin
GALAN T.
63
7
tindans une Egliſe aſſez éloignée
de ſon quartier. Il y apperçeut
la Mere & la Fille qu'il falüa
fort civilement, & leur ayant
fait quelques reproches galans ,
quand elles fortirent,ſur cequ'el.
les laiſſoient les Gens ſe promener
ſeuls , il les fit ſuivre par un
Laquais , & alla l'apreſdînée leur
rendre viſite . Il trouva la Belle
encor plus aimable qu'il n'avoit
fait la premiere fois. Elle dit cent
choſes fines & fpirituelles , & fon
enjoüement avoit un air ſi modeſte
, qu'en meſme temps qu'elle
inſpiroit de l'amour , elle faiſoit
naiſtre le plus grand reſpect. Le
Marquis , à qui trois heures pafſées
aupres de la Belle n'avoient
paru qu'un moment , reïtera ſa
viſitedés le lendemain. Elle fut
encor fouferte fans qu'on luy
marquaſt rien que d'obligeant;
1 mais
64 MERCURE
mais enfin l'affiduité commençant
à eſtre trop forte , la Mere
jugea à propos de s'expliquer, &
dit au Marquis en termes fort
doux,que ſes intereſts autant que
ceux de fa Fille , l'obligeoient à
le prier de finir des complaiſances
, qui ne pouvoient qu'eſtre
prejudiciables à l'un & à l'autre.
Il ſe plaignit de cette rigueur; &
fe faiſant violence le jour ſuivant
pour n'aller point chez la Belle,
il voulutdu moins fatisfaire fon
amour par un Billet tres- refpectueux.
Le Billet fut révoyé,& ce
refus de le recevoirne fit qu'augmenter
ſa paffion. Deſeſperé , &
ne pouvant ſe ſoûmettre à la
cruelle contrainte qu'on luy
vouloit impoſer, il retourna chez
la Belle , & ſe jettant aux pieds
de la Mere , il la conjura de le
foufrir , ſi elle vouloit empeſcher
fa
GALANT.
65
ſa mort. La Dame , à qui beaucoup
d'uſage du monde faifoit
connoiſtre les confequences d'un
pareil engagemét,tâcha d'y mertre
ordre, en luy faiſant entendre
raiſon. Elle luy repreſenta que ſa
Fille n'avoit aucun autre bien
que celuy de la naiſſance ; que
de ſon coſté il avoit un Pere qui
eſtant fort riche , & luy deſtinant
quelque grand Party , ne
conſentiroit jamais au deſſein
qu'il pourroit avoir de l'épouſer,
& que ſon peu d'âge le mettant
dans l'impuiſſance de diſpoſer de
luy-meſme , ce ſeroit luy rendre
un méchant office que luy accorder
ce qu'il demandoit. Le Marquis
luy repondit , qu'aimant ſa
Fille avec ſa paſſion , il agiſſoit de
trop bonne foy pour luy deguifer
qu'on auroit peut- eſtre peine
à gagner ſon Pere ; mais qu'au
moins
66 MERCURE
moins ſi les puiſſantes ſollicitations
qu'il employeroit n'en pouvoient
venir à bout, il eſtoit d'un
âge à ne leur pouvoir cauſer de
longs embarras , & que cependant
il ofroit un Contractde Mariage
, que les ceremonies de l'Egliſe
pouvoient valider en preſence
de Témoins . La Mere oppoſa
qu'il n'y avoit rien de plus
dangereux que les Mariages
clandeſtins ; que ceux - meſme
qui avoient le plus preſſé de les
faire , eſtoient ſouvent les premiers
à les vouloir rompre , &
qu'il eſtoit rare qu'apres la poſfeffion
on ne changeaſt point de
ſentimens ; mais le Marquis pria
tellement qu'on éprouvaſt ſa fincerité,
& parutd'ailleurs ſi reſolu
à ne renoncerjamais àce qui faifoit
tout fon bonheur , qu'on fut
obligé de ſoufrir ſes ſoins. Il vit
la
GALANT. 67
)
donc la Belle fort affiduëment,&
la voyant comme un Homme qui
avoit deſſein de l'épouſer, il n'eut
pasde peine àtoucher ſon coeur.
C'eſtoit ſa premiere paſſio.Quoy
qu'elle fuſt violente , & qu'illuy
marquaſt l'amour le plus empref.
fé , il l'accompagnoit d'une telle
retenuë , qu'il eſtoit aiſé de voir
qu'une vraye eſtime en estoit le
fondement. La Mere en fut con
vaincuë , & ſenſible à la reciproque
tendreſſe de ces deux Amans
, elle crût devoir conſentir
à les marier ſecrettement. Un
Contract ſigné mettoit à couvert
l'honneur de ſa Fille , & une
grande fortune valoit bien qu'on
hazardaſt quelque choſe On prit
des Témoins. Le Mariage ſe fit,
& le Marquis devenu heureux,
en parut encor plus paſſionné. Il
n'eſtoit content qu'aupres de la
Belle;
68 MERCURE
Belle; & tous ſes Amis luy faifant
la guerre de ſes affiduitez , il
n'avoit point de plus forte joye
qu'à s'entendre reprocherun attachement
infructueux. On fuppoſoit
qu'il ne s'oublieroit jamais
affez pour ſe mettre mal avec fon
Pere,& renoncer , en ſe mariant
ſans ſon aveu,à choisir une alliace
qui joigniſt l'éclat au bien, & on
tenoit la Belle trop ſage pour favoriſer
une paſſio illegitime.Cette
juſtice qu'on rendoit à ſa vertu,
eſtoit pour luy un grand charme,&
trouvat en elle tout ce que
l'eſprit&la beauté ont de plus fatisfaiſant,
rien ne luy ſembloit approcher
de fon bonheur. Il fut
troublé quelques jours apres par
une diſgrace qu'il n'attendoit pas.
La Mere mourut,& ce coup frapa
la Belle d'autant plus ſenſiblemet,
qu'eſtant reſtée ſeule ,& devant
! compte
GALANT.
69
compte de ſa conduite au Public,
elle ne pouvoit avec bienſeance
ſoufrir davantage les viſites du
Marquis. Son fecret luy étoittrop
importat pour le confier à aucune
autre Perſonne , &le ſeul party
qu'elle vit à prendre,fut de s'enfermer
dans un Convent.Pendat
ceteps, le Marquis à qui ſon Pere
averti de cette intrigue,avoitfortement
ordonné de revenir , alla
voir ce qu'il endevoit apprehender.
C'eſtoit un Homme des plus
avancez en âge, Veufdepuis 15 .
ans , &qui avoit fait de grands
projets pour l'établiſſemet de ſon
Fils. Il luy parla de la Belle , &
traitant ſes ſoins d'amusement de
jeune Homme , il luy fit entendre
qu'on pardonnoit aisément
ces fortes de choſes,quand l'éloignemetles
laiſſoit ſans ſuite.Quoy
que le Marquis n'oſaſt s'expliquer
70
MERCURE
quer ſur ſon Mariage, il repondit
aſſez hardiment que la Perſonne
pour qui il avoit marqué de la
complaiſance , eſtoit d'un merite
à ſe faire aimer par tout;qu'outre
ſa naiſſance qui la rendoit fon
égale,mille belles qualitez reparoient
avec éclat le malheur de
ſa fortune,& que s'il avoit la bonté
de conſentir qu'il luy fiſt part
de la fienne , il n'y en auroit aucune
qu'il peut envier. Mille autres
choſes que luy dicta ſon amour
, firent reconnoiſtre combien
il eſtoit touché. Tout fut
inutile. Le bon Homme , apres
l'avoir écouté ſans l'interrompre,
le traita de ridicule , & luy defendant
de fonger jamais à cette
aimable Perſonne , il adjoûta
d'unton fort imperieux , qu'il ſe
chargeoit du ſoin de le marier.
LeMarquis aimoitavectrop d'ardeur,
GALANT. 71
deur , pour ſe rebuter d'un premier
refus. Il fit parler tout ce
qu'il avoit d'Amis,&n'ayant rien
obtenu , il ne fongea plus qu'à
revoir la Belle. Son éloignement
le deſeſperoit. Son Pere qui le
retenoit aupres de luy, avec menace
de le def- heriter s'il renoüoit
fon premier commerce,
mettoit un cruel obſtacle à tous
les deſſeins qu'il pouvoit former.
D'ailleurs huit jours paſſez à la
Grille auroient fait éclat , & il
euſt falu apres cela ſe ſeparer de
nouveau .Tous ces embarras caufoient
au Marquis un chagrin inconcevable
. Rien n'eſtoit caра-
ble de le divertir , & s'il avoit
quelques doux momens , c'eſtoit
avec une Soeur à qui il parloit
confidemmentde ſa paffion, ſans
pourtant luy dire qu'il fuſt marié.
Cette Soeur qui demeuroit
τοῦ
72
MERCURE
toûjours chez ſon Pere , quoy
qu'elle cuſt épousé depuis un an
un Homme de qualité de la Province
qui luy donnoit le rang de
Comteſſe , ſe trouva un jour
mal fatisfaite d'une Suivante ,
dont les manieres luy deplaifoient
, qu'elle reſolut d'en choi-
.fir une autre . Comme l'Amour
eſt ingenieux, le Marquis qui ne
fongeoit qu'à ſa Belle , crût remedier
à ſes malheurs , s'il luy
faiſoit occuper aupres de ſa Soeur
la place que la Suivante quitoit .
Il luy écrivit pour luy propoſer la
choſe. La Belle y conſentit avec
joye. Le plaiſir de voir continuellement
le Marquis, eſtant ce qui
la touchoit le plus , elle ne crût
rien de honteux pour en joüir .
Elle s'épargnoit par là quantité
d'inquietudes , & c'eſtoit meſme
pour elle une forte preuve de fon
amour,
GALANT.
73
amour , qu'il fouhaitaſt l'avoir
pour témoin de toutes fes actions.
Ce deſſein ayant eſté con.
certé par Lettres , le Marquis
agit ſi adroitement , que ſans
qu'il paruſt y avoir aucune part,
on la propoſa à la Comteſſe ſa
Soeur , comme une Demoiſelle
de Maiſon tres- noble , mais ruinée,
dont on l'aſſuroit qu'elle auroit
tout lieu d'eſtre ſatisfaite.Elle
fut reçeuë ſous le nom de Mariane
, & témoigna tant de zele en
faiſant plus qu'on ne demandoit,
qu'en peu de temps elle gagna
l'amitié de tout le monde. Jugez
quelle joye pour le Marquis. 11
foufroit un peu de l'abaiſſement
où l'amour la reduiſoit ; mais
la Comteſſe en uſoit pour elle
avec tant d'honneſteté , que
cette diſgrace en eſtoit fort adoucie.
L'habitude qu'il avoit priſe
Septemb.1680. D
74
MERCURE
dés qu'il arriva , d'aller fort ſouvent
à l'Apartement de ſa Soeur,
fut cauſe qu'en l'y voyant prefque
à tous momens, perſonne ne
crût que ce fuſt Mariane qui l'attiraſt.
Il avoit la joye d'y trouver
toûjours ce qu'il aimoit ; & fi
pour éviter le ſoupçon il ne luy
parloit jamais en particulier, il ne
laiſſoit pas de dire mille choſes
obligeantes qu'elle entendoit ,
lors que parlant d'elle à la Comteſſe
ſous le nom de ſon aimable
Recluſe , il luy faifoit , devantelle-
meſme , la peinture de fon
amour. Il exageroit la beauté
de ſon eſprit , celle de ſon ame,
& apres avoir employée les termes
les plus paſſionnez , pour faire
connoître qu'il l'aimoit avec
toute la tendreſſe dont fon coeur
eſtoit capable , il adjoûtoit qu'il
trouvoit encor à ſe reprocher de
ne
GALAN T.
75
a
De l'aimer pas aſſez . Il diſoitmerime
quelquefois en badinant ,
qu'il ſe fentoit obligé d'aimer
Mariane , parce qu'elle avoit la
taille de ſa Maîtreffe , & beaucoup
de traits afſſez reſſemblans .
Mariane répondoit à ce diſcours
d'un air modeſte , mais fatisfaiſant
pour le Marquis ; & le plaifir
de ſe parler ainſi tendrement
ſans pouvoir eſtre entendus ,
n'eſtoit pas pour eux un petit
ſoulagement dans la contrainte
où il falloit qu'ils vécuſſent. Six
mois ſe pafferent de cette forte.
Mariane , la plus zelée & la
plus engageante Perſonne qui
fut jamais , non ſeulement avoit
fait de grands progrés dans le
cooeur de la Comteſſe ; mais
comme il luy eſtoit fur tout important
de gagner les bonnes
graces du Pere , elle y avoit
Dij
fi
76 MERCURE
ſi bien réüſſy , qu'ayant pris en
elle une entiere confiance , il la
laiſſoit toûjours Maîtreffe de tout.
Quoy qu'il y euſt à regler chez
luy, il ſuivoit l'avis de Mariane,
& jamais rien ne luy paroiffſoit
bien fait , ſi Mariane n'avoit eu
le ſoin de l'ordonner. Cependant
un ancien Officier , Gentilhomme
, & ayant amaſſe beaucoup
de bien à eſtre Intendant de la
Maiſon, s'aviſa de devenir amou.
reux de Mariane. Comme il crur
la mettre à ſon aiſe en l'épouſant,
il luy déclara ſa paffion.Mariane
luy ayant dit d'un air affez
enjoué , qu'elle eſtoit bien- aiſe
de luy avoir plû , conta plaiſamment
à la Comtefle , en préſence
du Marquis, l'effet qu'avoient eu
ſes charmes. Elle prétendoit réduire
la choſe à quelques douceurs
qu'elle écouteroit de temps
en
L
2
GALANT.
77
en temps ; mais elle fut fort furprife
, que le lendemain le bon
Homme luy propoſa ſérieuſemét
l'affaire pour fon Gentilhomme.
Il la trouvoit avantageuſe pour
elle, & l'envie de la retenir toûjours
chez luy, l'engageoit à fouhaiter
qu'elle acceptaſt le party.
Mariane , ſans ſe déconcerter un
moment, luy répondit de la maniere
du monde la plus agreable,
qu'elle s'eſtoit dévoüée à ſa Maifon
avec tant d'attachement ,
qu'elle eſpéroit n'en fortir jamais;
mais qu'à l'égard de fon Intendant,
comme il s'agiſſoit d'un
Bail qui ne finiffoit qu'avec la
vie, elle le prioit de luy accorder
le terme d'un an pour le mieux
conoître,& qu'alors felon le rapport
d'humeur qui ſe trouveroit
entr'eux, elle verroit ce qu'elle au.
roit à résoudre Une fi longue re-
Diij
78
MERCURE
,
miſe chagrina fort l'Intendant. II
fit ce qu'il put pour obtenir un
delay plus court & ce qu'il y
eut de particulier , c'eſt que s'adreſſant
au jeune Marquis , il
Pimportunoit à tous momens afin
qu'il parlaſt pour luy à Mariane .
Le Marquis faiſoir là-deſſus devant
ſa Soeur de plaiſantes Scenes
avec l'aimable Suivante. Il
l'accuſoit de rigueur , de laiſſer
languir les Gens qui mouroient
d'amour pour elle , & vouloit
toûjours qu'elle eût quelque choſe
dans le coeur qui la rendiſt inflexible
aux ſoûpirs de l'Intendant.
Cela donnoit lieu à d'agreables
déclarations qui paroiffant
faites fans deſſein , n'eſtoient regardées
de la Comteffe que comme
un effet de l'enjoüement naturel
de Mariane. Cet incident,
tres divertiſſant pour eux,fut fuir
1
vy
GALAN T. 79
vy d'un autre qui leur cauſa de
grands embarras. On propoſa au
bon Homme le Mariage d'une
riche Heritiere de la Province
avec le jeune Marquis. Il donna
parole,& la gaye humeur où il le
voyoit , luy faiſant croire qu'il
eftoit guery de ſa paffion , il l'entretint
fort longtemps du choix
qu'il faiſoit pour luy . La réponce
qu'il reçeut,luy fit connoiſtre cóbien
il s'efſtoittrompé .Le Marquis
luy dit avec beaucoup de reſpect,
qu'aprésluy avoir facrifié ce qu'il
aimoit le plus tendrement , il ſe
tenoit diſpensé de rien faire davantage
, & qu'il fuffifoit qu'il
s'arrachaſt à luy-mefine pour ne
luy déplaire pas , fans qu'on le
vouluſt forcer à un Mariage qui
luy tiendroit lien du plus rigoureux
de tous les ſuplices. Le bon
Homme estant bien aiſe d'é
Dilij
80 MERCURE
viter l'éclat , le quita ſans s'emporter
, & fit agir la Comteffe,
qui conſeilla fortement la chofe
à fon Frere , comme luy eſtant
tres- avantageuſe,& pour le bien,
& pour l'alliance. Elle eut beau
parler, il n'écouta rien. Mariane
eſtoit témoin de la fermeté de
fon cher Marquis à luy conferver
ſa foy. Jugez du plaifir que
luydonnoit ce triomphe. Le bon
Homme ayant remarqué qu'il ſe
plaifoit ſouvent à l'entretenir , la
pria elle meſme d'eſſayer de le
gagner , avec promeſſe de mille
Piſtoles ſi elle en pouvoit venir à
bout. L'employ eſtoit bon pour
elle, & il ne pouvoit ſe mieux adreſſer.
Enfin les voyes de douceur
n'ayat rien produit, il ſe ſervit
contre luy de l'authorité de
Pere, & luy commanda ſi abſolument
de ſe tenir preſt à dégager
ſa parole , que pour ſe mettre à
GALANT. 81
couvert de ſes continuelles perfécutions,
il fut contraint de luy
avoüer que s'eſtant marié ſecretement,
il eſtoit dans l'impuiſſance
de luy obeïr. Ce fut alors que
le Pere s'emporta ſans plus garder
aucunes meſures. Il ſe moqua
de ce Mariage, qu'il prétédit nul
par mille raifons,& proteſta qu'il
luy ofteroit ſa Succeffion,s'il s'obſtinoità
luy reſiſter. Le Marquis
demeura inébranlable , & le bon
Homme en fut ſi outré,que l'excés
de fa colere luy ayant causé
une ſoudaine révolution d'humeurs
, il tomba dans une maladie
tres -darigereuſe. Mariane
luy rendit des foins qu'on ne
fçauroit exprimer. Elle estoit
fans coffe aupres de luy
n'y paffoit pas feulement les
jours entiers , elle veilloit la
plupart des nuits ,& ſe trouvoit
2 &
1
Dv
82 MERCURE
toûjours preſte à luy donner toute
forte de ſecours . Aufſirien ne
luy eftoit agreable , s'il ne venoit
d'elle,& quelques violentes douleurs
qu'il puſt ſentir,il ſe croyoit
foulage auffitoſt qu'il la voyoit.
Chacun prit ce temps pour luy
parler du Marquis. Il écoutoit
tout le monde ſans repondre
aucune choſe ; mais quandi
Mariane touchoir cet article
( vous pouvez croire qu'elle en
perdoit peu l'occaſion ) il difoit
toûjours qu'on ſeroit ſurpris de
ce qu'il feroit pour elle. La fiévre
ceffa ,&contre l'attente des.
Medecins , il guerit en trois ſemaines
. Il publioit hautement
que les foins de Mariane luy
avoient ſauvé la vie ; & cette ai
mable Perſonne le preffant toû
jours de faire grace au Marquis,
il l'affura de nouveau qu'elle au
roit
GALANT. 83
roit tout lieu d'eſtre ſatisfaite. En
effet, fi- toſt qu'il eut recouvré ſes
forces , il eut avec luy un long
entretien. Il luy fit connoiſtre
combien ſon amour prejudicioit
à ſa fortune , luy dit mille choſes
fur le repentirqu'il devoit craindre
; & le voyant ferme dans ſes
premiers ſentimens , il adjoûta
qu'il pouvoit mander ſa Femine,
qu'il la recevroit contine fa Fille,
& confirmeroit le Mariage que
ſon ſeul conſentement pouvoit
faire fubfiftersmais qu'ayant obligation
de ce changement à Mariane,
il le prioit de voit fans chagrin
ce qu'il avoit reſolu de faire
pour les avantages, parce qu'auffi-
bien tous les obſtacles qu'il y
pourroit apporter ſeroient inutiles.
Je ne vous disrien de la joye
qu'eut le Marquis. Il faut aimer
pour la concevoir.. Ilne pou
veit
84 MERCURE
voit croire ce qu'il avoit entendu
, & il euſt douté que fon Pere
luy euſt parlé tout de bon ſur l'article
de la Belle , fi en arreſtant
le jour de fon arrivée,il n'euſt pas.
fait convier toute la Nobleſſe des
environs à un ſuperbe Regal
qu'il voulut faire , pour rendre ſa
reception plus folemnelle. L'embarras
de Mariane fut grand.. II
luy donna le ſoin de la Feſte , la
priant ſans ceffe de la faire magnifique
, & elle ne pouvoit affez
admirer la bizarrerie de ſa fortune,
qui l'obligeoit à ordonner des
appreſts pour elle-meſme. Cependant
tout eſtoit en joye dans
laMaifon La Comteſſe en témoi
gnoit beaucoup à fon Frere. Le
-bon Homme , de ſon coſté , redoubloit
ſes careſſes à Mariane;
&ce temps ayant paru favorable:
àl'Intendant pour renouveller ſes.
preten
GALANT.
85
S
S
al
.
es
e
2
j
la
fes
en
1
pretentions , il recommanda au
jeune Marquis l'intereſt de ſon
amour. Le Marquis luy dit qu'il
le laiſſaſt ſe tirer d'affaires , &
qu'apres cela , ſelon qu'il verroit
que Mariane conſerveroit
de pouvoir fur luy , il agiroit
de la bonne forte. Huit jours ſe
pafferent , pendant lesquels il fit
faire à cette aimable Perſonne un
Habit auſſi riche que galant ; &
le ſoir marqué pour ſon arrivée
eſtant venu , il la trouva dans un
Lieu de rendez - vous , d'où il
l'amena en Carroſſe chez le bon
Homme , comme ſi elle fuſt venuë
de plus loin . Tous les Conviez
s'y eſtoient déja rendus , &
l'Aflemblée estoit fort nombreuſe.
Si toſt qu'elle parut dans
la Salle où elle entra ſans ſe
demaſquer , tout le monde admira
fa belle taille , à laquelle
-
la
86 MERCURE
la richeſſe de ſon Habit ſembloit
donner plus de majeſté . Le bon
Homme s'avança vers elle d'un
viſage tout riant ; & alors Mariane
oſtant fon Mafque , & fe jertant
à ſes pieds , le mit dans une
furpriſe dont il fut longtems ſans
revenir. Il crût d'abord que ſes
yeux l'avoient trompé ; mais fa
voix qu'il reconnut quand elle
luy demanda pardon d'avoir épouſe
ſon Fils , ne le laiſſant plus
douter que ce ne fuſt Mariane,
il demeura interdit , ne pût prononcer
aucune parole , & fit pa-
Foiſtre une fi forte agitation d'ef
prit , qu'on vit bien que quelque
choſe letourmentoit . Mariane ſe
tint toûjours à genoux , luy dit
cent choſes touchantes , & luy
ayant demandé ſi la qualité de
Fille qu'elle venoit recevolr la
rendoit indignede ſes bontez, elle
GALAN T. 87
e
e
it
la
|-
le
le attendit dans cette poſture
qu'il euſt reſolu ce qu'il devoit
faire. Il la regarda encor quelque
temps , & enfin la relevant ſans
eſtre expliqué autrement que par
ſes larmes , il l'embraffa tendrement
, & la laiſſa en fuite repondre
aux civilitez de toute la Copagnie.
La Comteſſe, auffi étonnée
que le bon Homme , la conjura
de luy pardonner ce qu'elle
en avoit reçeu de ſervices . Chacun
luy fit compliment en partieulier
;& comme il ne falloit que
la voir pour la trouver toute aimable
, il n'y eut perſonne quis
n'approuvaſt le choix du Marquis.
Je me tais de l'Intendant. Il
n'eſtoit pas fans eſprit , & tourna
la choſe en galant Homme. Le
Regal ſe fit. Le vieux Marquis y
parut moins agité quoyque pourtant
plus chagrin que l'occafion
ne
88 MERCURE
ne ſembloit permettre . Mariane
fut placée aupres de luy. Il marqua
beaucoup de confideration
pour elle , & voulant que ſon
Mariage ſe reiteraſt publiquement
, il convia pour cela les
mefmes Perſonnes à une ſeconde
Feſte .Ce fut en ce temps qu'il
declara le ſujet du trouble , que
Mariane connuë pour ſa belle.
Fille , luy avoit caufé. Le merite
de cette aimable Perſonner , &
les ſervices qu'elle luy avoit rendus
dans ſa maladie, avoient fait
fur luy tant d'impreffion , qu'il
s'eſtoit reſolu de l'épouſer. Il fe
vangeoit par là de fon Fils , &
croyoit, en luy accordant ce qu'il
avoit ſouhaité,luy fermer la bouche
ſur la folie qu'il pretendoit
faire . Ses careſſes redoublées à
Mariane dans ce deſſein , l'avoient
enflâmé , &il n'avoit pû
le
GALANT. 89
a
P
le voir détruit , ſans faire paroître
ce qu'il en ſoufroit. La raiſon
n'a pas eu de peine à le guerir. It
agit en Pere avec Mariane , &
pour meriter ce qu'il fait pour
elle , cette charmante Perſonne
n'a pas moins de complaiſance
pour luy, que de vraye tendreſſe
pour ſon cher Marquis.
Vous aurez ſans doute de la
joye , d'apprendre que Monfieur
de Pommereu eſt demeuré Prevoſt
des Marchands. C'eſtpour
la troiſième fois qu'on le continuë
dans cette importante Charge.
Tout Paris s'en réjoüit. Il y a
longtemps qu'on y connoiſt fon
merite , & que l'éloquence naturelle
qui le fait exceller dans les
Harangues , a commencé de luy
1
acquerir la haute reputation où
nous le voyons. Mrs de Vinx &
Roberge ont eſté faits Eche-
1
vins,
१० MERCURE
vins , en la place de Meſſieurs de
Montauban & Leveſque , & allerent
à Verſailles le 3. de ce
-Mois, preſter le ferment au Roy.
Monfieur de Seve , Maiſtre des
Requeſtes, luy preſenta le Scrutin
, comine premier Scrutateur,
&le harangua avec beaucoupde
fuccés. Il eſtoit accompagné de
Mr Cavilier , ſecond Scrutateur
pour les Marchands Conſeillers
de Ville , de Mr Favier , ancien
Scrutateur pour les Bourgeois; &
de Mr de la Porte , quatrième
Scrutateur pour les Quarteniers.
Le fameux Mr de Montauban ,
donttout le Barreau fait retentir
les loüanges, fit un tres beau Remercîment
à Meffieurs de Ville,
en quitant la place d'Echevin
qu'il a dignement remplie depuis
deux ans. Voicy les termes qu'il
employa.
MES
E
GALANT.
9F
e
e
at
He
de
Uf
en
&
me
ers
20
Re
Ille
ΟΙΔ
ais
1
MESSIEURS,
Ily a des obligations qui font
d'un si grand prix , que ceux qui
en font redevables , cherchent des
paroles , &n'en trouvent pas pour
les reconnoistre.
C'est pour cela que nous apprenous
qu'il y a deux paroles dans
l'Homme ; laparole de la bouche,نم
laparole du coeur.
La bouche parle fouvent , quand
le coeur garde le filence ; & cette
parole n'est que pour les graces legeres,
&s'appelleseulement lefacrifice
des levres.
Mais ſouvent le coeur parle beaucoup
plus que la bouche , &par
cette parole on s'acquite des grandes
obligations . Aussi l'a- t- on appellée
lefacrifice du coeur,
C'est , Messieurs , cette parole du
coeur, que mabouche explique, pour
Vous
ES
92 MERCURE
vous rendre graces de l'honneurque
vous m'avez fait de m'avoir choisi
pour remplir la place que je suis
prest de quiter.
C'est beaucoup de porter le nom
de Magistrat , mais c'est un furcroiſt
d'honneur , de le porter de la
Capitale du Royaume de cette
grande Ville dont les Portes font
deformais comme celles de lerufalem
, que l'Ecriture Sainte dit annoncer
la paix à tous les Peuples
qui les regardent ; de cette ville
qui n'aura jamais le nom de Veuve
, comme celles à qui le Prophete
donne ce nom quand elles font.
deftituées d'Habitans, mais de cette
Ville cherie du Ciel , fi celebre
par le nombre deſes Citoyens , par
ta magnificence de ſes Edifices ,
par l'abondance & la feûreté du
Commerce.
Quelte
GALANT .
93
0
d'a Quelle gloire pour moy ,
voir esté estimé digne pour ces
grands interests , de mesler mes
Sufrages avec ceux de Monfieur
le Prevost des Marchands , de ce
premier Magistrat d'unesigrande
intelligence , & d'un fi brillant
merite , que l'on peut appeller la
gloire du Peuple , & l'ornement de
la Republique, aux souhaits de la
quelle il vient d'estre encor accordé
comme un riche present , par le
plus grand Roy du Monde qui
- par les degrez glorieux des Emplois
, le fait compter depuis
longtemps au rang de ceux qui
entrent dans le Sanctuaire defes
Loix , de ceux qu'il honore du partage
de ſes ſoins , qui forment la
felicité de fes Peuples ; de ceux
enfin qui comme des Aigles re
gardent de plus pres le Soleil ,
cet Astre de la premiere grandeur,
12
3
qui
94 MERCURE
qui éclaire depuis si longtemps ſes
propres triomphes ; ce grand Roy
qui compte plus de Victoires que
d'années ; que nous verrions encor
aller avec rapidité de Conqueste
en Conquestes & pour meservir
de la pensée du Prophete Roy
quand il parte du Soleil, que nous
verrions entrer comme un Geant
dans sa route , remplir toute la
terre de fes feux , & fournir sa
carriere à grands pas , fi luy-mesme
n'avoit commandé à la Paix
de l'arrester au milieu deſa courſe,
de le defarmer au milieu de fes forces
, & de le laiſſer une fois repofer
fur ſes Trophées.
- Ce grand Prince , tout couvert,
tout brillant de la gloire defes Ars'en
fait pas une moins
grande , d'attirer à tuy tous les
coeurs defes Sujets, comme une conqueste
qui luy appartient , moins
mes,
des
ne
par
GALANT.
95.
F
1
amour ,
par le titre deſa Souveraineté, qui
mefle de la crainte dans leur refpect,
que par celuy defa bonté, qui
ne mesle que du refpect dans leur
comme Homere nous apprend
, qu Agamemnon ce Prince
des Grecs , avoit esté estimé le plus
grand Roy de fon Siecle , non pas
tant parce qu'il estoit redouté com
me un Roy , que parce qu'il estoit
aimé comme un Pere ; non pas tant
par la crainte deſes Armes ,&par
le nombre de ſes Victoires , que par
fes manieres honnestes , & par sa
douceur.
Que j'ay d'honneur d'avoir esté
appellé dans les Siecles heureux
de fon glorieux Regne , aufervice
du Public ! d'avoir esté du nombre
de ceux qui ont tant de fois annoncéla
Paix , tant defois estéprefens
àces pretieuſes Ceremonies , d'où
elleſemble fortir comme de ſonſein
pour
96 MERCURE
pourſeproduire aux yeux des Peuples,
tant de fois publié la gloire
du Roy aux Citoyens de fa Capitale,
que par excellence ilpeut appeller
fon Peuple , à l'exemple de
Dieu , qui de tous les Peuples qui
luy appartiennent , en appelloit un
fon Domaine &Son Heritage , &
dit qu'il le mettoit comme un Cachetſurſon
bras , qui est l'enseigne
de ſa force; & comme un Cachet
furfon coeur , qui est leſiege defon
amour.
Tay tâché , & peut - estreSans
fuccés, de remplir mes devoirs, par
l'exemple que m'ont donné Mefficurs
mes Confreres , qui de mesme
que Monsieur le Procureur du Roy,
Monsieurle Greffier , &Monsieur
le Receveur , dont l'intelligence &
l'exactitude égalent la fidelité &
le merite , se font appliquez par
leursfoins affidusſous les ordres de
Mon
GALANT 97
-
Monsieur le Prevost des Marchands
, àmaintenir la Police dans
cette grande Villejà pourvoir àtous
ces besoins , sur lesquels l'oeil du
Magistrat doit estre toûjours ouvert
, à marquer par tout
cette droiture de coeur qu'il faut
garder dans la distribution de la
Iustice à l'Etranger , comme au Citayen.
-L'honneurn'estpas moindre pour
moy , d'avoir exercé més fonctions
avec Meſſieurs qui composent le
# Corps de la Ville , qui contribuant
leurs fages conſeils à la tranquili
té publiques foûtiennent leur dignité
avec tout le merite qui y re
pond. A mon égard , je reconnois
que pour une dignité paffagere , je
n'ay pas mesme un merite paſſa
ger , & que le choix dont vous
m'avez honoré , a esté plutost
Septemb. 1680.E
Re
M ी: 3
1
98
MERCURE
un effet de vostre grace,que devoftre
justice.
Mais si la place que vous m'avez
donnée a esté mal remplie ,
vous aurez la bonté d'excuser mes
defauts , que je ne puis mieux reparer
, quepar l'aveu que j'en fais,
&par lessentimens queje conferveray
toute mavie , de ces mesmes
bontez, qui me perfuadent de la
continuation de vostre bienveillance;
& qu'en quittant cette place,
vous ne me refuſerezpas celle que
je vous demande , & que j'espere
dans l'honneur de vostrefouvenir.
Apres le plaiſir que doit vous
avoir donné la lecture de cette
éloquente Piece , je croy que
vous ne ferez pas fachée d'en
voir une autre qui a l'approbation
de beaucoup de Gens d'efprit.
C'eſt une Plainte que Bacchus
addreſſe à Jupiter, ſur le degaſt
GALANT.
99
gaſt qu'ont fait dans les Vignes
les fâcheux Orages dont je vous
ey parlé affez amplement dans
deux de mes Lettres. Elle eſt de
l'invention de Monfieur de Sonilhac
.
1
f
PLAINTE
DE BACCHUS
A JUPITER
SUR LES ORAGES PASSEZ.
FNin il faut que j'abandonne Le ſoin
heureux ;
Déja tout l'Univers s'étonne,
Que j'aye ainſi ſouffert ces Orages
affreux.
Les Hommes chaque jour me font
de tristes plaintes,
Eij
100 MERCURE
Qui donnent à mon coeurde mortelles
atteintes.
Ie vois avec chagrin que la fureur
des Fleaux 5
Leur emporte en une journée
L'espoir & le fruit des travaux,
Qui les tient occupez tout le cours
de l'année.
19
Ces Affligezgoûtoient le plus doux
des plaisirs; аза
Et mesfaveurs infignes
A
Qui croiſſoient das leurs Vignes,
Flatoient doucement leurs defirs.
Charmez , ils admiroient cette immense
richesse
Qu'ils me voyoient par tout repandre
avec largeffe ;
Mais ton Bras foudroyant l'a bientost
mise à bas.
Iamais de degastsi funeste;
On ne voit en divers Climats
Qu'un triste &pitoyable reste,
Dont
GALANT. ΙΟΙ
.
لوا
X
蝦
s
Dont l'aspect donne de l'effroys
Et faut-ilſoufrirqu'on dechire
Miserablement tout l'Empire
Que le Sort foûmit à ma loy ?
Tu peux t'informer de Mercure,
Où le Peuple est reduit par ces
cruels malheurs;
Ilgemitſous le poids des pertes qu'il
endure.
On n'entend queSoûpirs , & l'on ne
voit que pleurs..
Rien, dit- il, de plus miferable;
efis Hommes, Arbres , Maiſons , tout est
言
epa
bien
ats
efte,
Dor
en an monceau;
La Grêle , de concert avec le Vent
l'Eau ,
Ont mis en mille lieux un defordre
effroyable,
Et mesme encor, dit- il, cet horrible
Portrait
Eft au deſſous du mal que cet Orage
a fait.
E iij
1
102 MERCURE
ه ع و و
Les grands éclats de ton Tonnerre
Faisoient-ils pas aussi trembler &
Ciel& Terre ?
Que de Gens terraſſez par le fen
des Eclairs !
D'autres furent - ils pas enlevez
dans les Airs?
Quel dégaſt ont fouffert les Bois &
les Garennes
Quifont l'ornement des Maiſons?
La rage de ces Tourbillons
En a brisé les plus grāds Chênes .
وو
Maisje n'épousepoint ces nouveaux
intéreſts;
Que Pan avec Sylvain défende les
Où bientoſt déplorant leur malheu
Forests;
reuse chute ,
Ilne trouvera pas dequoy faire une
Flute.
Quoyque ce maltouche mon coeur,
Fe
GALANT... 103
Jesuis plus ſenſible à la perte
Que tant de Peuples ont foufferte
De mon agreable Liqueur.
C'est ce malheur; grand Dieu , qui
cauſe mes alarmes ;
De chagrin mes Sujets deviennent
tout flétris ;
Ces Buveurs abbatus , autrefois fi
fleuris ,
M'affligent vivement , & marrachent
des larmes .
Helas, que vont- ils devenir?
Ilvaudroit autant que tafoudre
Eust en les terraſſant réduit leurs
corps en poudre.
Ausfine sçauroient- ils fans vin ſe
Soûtenir.
Leur teint frais & vermeil , apres
tant de ravages,
A pris une affreuſe pâleur
Qui détruit l'ardente couleur
Quenous voyionsbriller deffus leurs
gros visages. E iiij
104 MERCURE
Voudront- ils deformais dans leurs
voeux languiſſans
Fréquenter mes Autels , & m'offrir
de l'Encens ?
Les maux qui fondent fur leurs
teftes,
A
Lafferont enfin leurs efprits.
Si tu n'arreſtes point ces étranges
tempestes,
Ils croyront justement qu'on n'entendplus
leurs cris.
Etje n'auray donc plus qu'un pouvoir
chimériquesekal
Le beau Dieu Sans Encens , Sans
Voeux &Sans Autels !
Mais puis qu'il faut enfin qu'icy
mon coeur s'explique ,
le nesuis pas le feul que fuiront les
Mortels.
م و و
1
Oüy, oüy, presque autant que vous
estes,
N'en
GALANT.
105
N'en doutez pas,vous y perdrez .
Que feront cesHommes facrez
Qu'Apollon met au rang de ces celebres
Poëtes ?
Auront ils , dites-moy , fans leſecours
du Vin,
MYS
Cette fureur celeste , & cet esprit
DOW
fak
ont la
evo
Na
divin ?
Les Amans languiront aumilieu de
beurflame
C'est ma Liqueur qui les enflâme.
Et pour les Favoris de Mars,
Jamais ils n'auront l'avantage
D'affronter hardiment les horreurs
des hazards,
Si ce jus ne les encourage...
Ton Trône eft, je l'avoüe , au deſſus
Des chagrins "
t
Qui nous obligent à nous plaindre
Et ce n'est pas le Roy de tous les
Souverains
Ew
106 MERCURE
Qui puiſſe avoirſujet de craindre.
Mais de grace , grand Dieu , quel
plaisir te fais tu,
Devoir tout le monde abbatu ?
En vainle Grand LOVIS aura
rompu lesDigues
Que fes fiers Ennemis oppofoient
laPaix,
Sipar la rigueur de tes traits
LesHommes font privez du fruit
de ſes fatigues.
Envainpar les efforts de fon Bras
belliqueux
Aura t'il ramené les Plaisirs &
Les jeux,
Situvas à l'instant leur donner des
alarmes
Qu'ils redoutcut bien plus que les
malheurs des Armes.
Mille aimables douceurs qu'ils goûtoient
en repos ,
Leurfaisoient oublier les dégasts de
La Guerre Tha
GALANT. 107
1-
-
4
de
Tu les troubles d'abord par un fi
grand Tonnerre ,
Qu'ilsemble que tout rentre enfon
premier Cabos.
La Paix est un Préfent que LOVIS
fait aux Hommes ,
Permets enfa faveur qu'ils en puif
Sent jouir ;
Car fi fur ses vertus tu ne veux
tlebloüir,
Tu le foais , il doit eftre un jour ce
que nous sommes;
Et dés qu'it aura mis la Terrefous
fa Loy
Il faut que parmy nous tu places ce
GrandRoy.
Le Dimanche 4. de l'autre
Mois,Monfieur le Prince Radzevill
, arrivé incognito à Rome dés
la fin de May , y fit ſa Cavalcade
publique, en qualité d'Ambaffadeur
!
108 MERCURE
deur d'Obedience de Pologne.
Les Roys ont accoûtumé d'envoyer
de pareilles Ambaſſades
une fois pendant leur Regne ,
pour témoigner au S. Siege une
obeïffance filiale au nom du Roy
& du Royaume , & ce fut une
fonction que fit l'Amirante de
Caſtille ſous Innocent X. au nom
de celuy d'Eſpagne. Le Roy de
Pologne , voulant s'acquiter de
ee devoir, crût ne le pouvoir faire
avec plus d'éclat,qu'en jettant
les yeux fur Monfieur le Prince
Radzevill Outre ſon mérite particulier
qui le diſtingue par tout,
il eſt un des plus conſidérables
Seigneurs de ce Royaume ; &
pour dire tout en un ſeul mot, ila
l'avantage d'eſtre Beaufrere de fa
Majeſté.Vous pouvez croire qu'
un Royauſſi éclairé & auffi judi.
cieux que l'eſt celuy de Pologne,
1000 n'a
Ca
don
fait
celles
Carrol
rement
beauté,
fe
rendit
Vigne
un
Palais a
Porte
del P
partent
les
qu'ils
font
Le
Papeyer
thei ſon
Maj
plimenter do
pagner
dans
commença à
&
demie
d'Ira
tironde
Fran
GALANT.
109
コ
e
ا
nt
de
de
de
n'a pu choiſir qu'un digne ſujet
pour le faire entrer dans ſon Alliance.
Le jour marqué pour la
Cavalcade eftant arrivé , ( on
donne ce nom aux Entrées qu'on
fait à cheval , à la diférence de
celles où il ne ſe trouve que des
Carroffes,& où l'on voit ordinairement
plus de confufion que de
beauté,)cet illuſtre Ambaſſadeur'
ſe rendit avec toute ſa Maiſon à
lal Vigne du Pape Jule , qui eft
un Palais à un demy- mille de la
Porte del Popolo. C'eſt de là que
partent les Ambaſſadeurs , lors
qu'ils font leur Entrée à Rome.
Le Pape y envoya MonfieurMathei
ſonMajordome, pour le com-i
aplimenter de fa part , & l'accomenpagner
dans ſa Cavalcade. Elle
d. commença à vingt & une heure:
& demie d'Italie ,& à cinq ou enal
C
ar.
les
&
di
vironde France. Un Capitaine ne,
na bon d'Equi
1
100%
MERCURE
d'Equipage marchoit à la teſte,
fuivi du Bagage porté ſur vingtquatre
Mulers conduits par autant
de Muletiers . Les Sonnetes
& les Plaques qu'on met ordinairement
fur la teſte de ces Animaux
, estoient d'argent , & les
Couvertures d'un Brocard d'or,
rehauffé de grandes Fleurs d'un
Velours cramoiſy fort vif. Les
Habits des Muletiers estoient
d'un Damas auffi cramoiſy à la
Perſane La Compagnie des Gardes
de Monfieur l'Ambaſſadeur
fuivoit , tous bien montez , avec
desCaſaques rouges , ornées de
fes Armes en broderie derriere
le dos & ſur les épaules . Cette
Compagnie eſtoit compofée de
trente-fixChevaux-Legers , de
trois Hautbois , d'un Timbalier,
& de fix Trompetes. Ces dermiers
precedoient les Valets de
pied
GALANT.
S
es
es
10
외
pied de Mr l'Ambaſſadeur , qui
eſtoient en fort grand nombre,&
veſtus fuperbement. Il n'y a rien
de plus beau que ſa Livrée. Les
Habits font de Velours rouge
cramoiſy , garnis de Bandes auffi
de Velours, jaunes bleuës& noires
, chaque Bande bordée d'un
Galon d'or , avec des Rubans de
diferentes couleurs , & des Cravates
dePoint de Veniſe. En fuite
venoient trois Chameaux couverts
de Houſſes de ſoye de diferentes
couleurs , avec une grofle
Broderie d'or. Ils estoient mon- >
tez par des Etiopiens qui tenoient
des Flutes , & trois Turcs
end à cheval les conduiſoient. Apres
eux parut la Cavalerie - Legere
du Pape, compoſée de deux cens
Chevaux-Legers , de leurs Offi
dor ciers & Trompetes. Ils prece
doient les Eſtafiers de Meſſieurs
les
コト
el
di
ek
de
112 MERCURE
les Cardinaux , montez ſur les
Mules de Leurs Eminences , &
ayant un Chapeau rouge qui
pendoit ſur leurs épaules. L'Ecuyer
de Monfieur l'Ambaſſadeur
fuivoit , habillé ſuperbement
à la Polonoife , & monté
furun Cheval du Païs richement
enharnaché. On voyoit derriere
luy douze Polonois auffi à cheval
,menant chacun un Cheval
de main enharnaché à la Turque,
les Selles couvertes de grandes
Plaques de vermeil doré,avec
des Houfles enrichies de perles
& d'or.Chaque Selle armée d'un
Sabre , d'un Bouclier , ou d'une
Mafle d'armes . Les Fers des
Chevaux estoient d'argent , &
quelques - uns d'or , appliquez
de telle ſorte , que la plus grande
partie ſe detacha , au profit
de ceux qui les pûrent ramaffer..
est Il
GALANT.
113
&
E
1
ert
高
ةق
8
an .
-of
Tet
Il faut obſerver que les ChevauxPolonois
n'ont que de petites
Selles , fans croupiere ny
poitrail , une Bride extremement
deliée , & que les Etriers
font fort courts. En ſuite on voyoit
paroiſtre douze Tambours
du Peuple Romain , portant chacon
l'Etendart de Mr l'Ambaſſadeur
;& derriere eux, la Chambre
du Pape, compoſée de Gens
à Soutanes rouges. Ils eſtoient
fuivisd'une Troupe de Polonois,
qui faifoit trois files ; les uns vétus
richement , felon l'uſage de
la Nation , avec des Echarpes
de foye tiſſuë d'or , le Sabre au
coſté ,& le Caſque en teſte;leurs
Chevaux couverts de Houſſes
de broderie à bords d'argent , &
fur le front , des Enſeignes de
pierreries , avec des Plumes de
diferentes couleurs. Les au
tres
114 MERCURE
tres montez comme ces premiers,
avoient des Bonnets bordez d'une
Peau de Renard noir , avec
des Aigretes& une Attached'Emeraudes
& de Diamans , sa
derriere les épaules , une grande
aîle de Plumes blanches . Cette
Milice s'appelle Hufſars,& eſt
la terreurde la Cavalerie Ottos
mane.Les derniers ne diferoient
de ceux- cy , qu'en ce qu'au lieu
de la grande aîle de Plumes
blanches , une Peau entiere de
Tygre leur pendoit ſur les épaules.
Ils tenoient une Maſſe dor
enrichie de groſſes Turquoiſes ,
&d'autres Pierres de prix. Ces
derniers font Soldats Huſſars ,&
ils portoient ces Maſſes , pour
marque du Generalat qu'a Mona
Geur l'Ambaſſadeur ſur la Li
twanie. Pluſieurs Chevaliers Romains
estoient meſlez avec cette
Troupe,
GALANT.
d
00
em
Troupe , apres laquelle marchoient
en bon nombre lesChe.
valiers Titrez de Pologne , &
les autres Gentils - hommes de
Monfieur l'Ambaſfadeur. Monfieur
le Comte Staniflas Cko-
Ca valski Majordome , s'y faiſoir
particulierement diftinguer, tane
par la richeſſe de ſon Habit ,
que par la beauté de ſon Cheit
val. On y distinguoit auffi fort
daifément Monfieur le Marquis
dt Staniflas Gonſague Myskouski,
magnifiquement veſtu à la Françoiſe
, d'un Brocard d'or couleur
de muſc , avec un Man-
Ceteau doublé de Toile d'or , enrichy
d'une fine Broderie , &
bout un Tour de Diamans à fon Chapeau.
Il montoit un Cheval des
plus ſuperbes , & eſtoit accom-
Ro pagné de ſix Eftafiers de ſes
ctt Livrées toutes brillantes de
on
pe
lames
116 MERCURE
lames d'or & d'argent ſur un
fond bleu , avec des Plumes incarnates
. Le Capitaine des Suiffes
marchoit apres , avec la
Garde du Pape , diviſée en deux
aifles , qui prenoient au milieu
la Perſonne de Monfieur l'Ambaffadeur
; puis deux Maſſiers de
Sai Sainteté , avec les Maistres
des Ceremonies dans leur Habit
violet& noir; & enfin Monfieur
le Prince Radzevill , au milieu
de Monfieur Matei & de Monfieur
Brancacci , qui font les
plus anciens d'entre les Prelats.
Il eſtoit fur un Cheval Polonois
richement enharnaché,avec une
Selle Françoife , couverte d'or
&de Pierreries meflées ſur une
fine broderie , & une Houſſe de
brocard d'or enrichy de Diamans.
Tout le Harnois eſtoitde
mefme parure . Des Emeraudes,
&
GALANT. 117
56
00
do
edi
d
des
&
&d'autres Pierres pretieuſes, tenoientdans
la Bride la place des
Boucles, le reſte eſtant d'or maffif
, travaillé à l'Arabesque. Les
Etriers & les Fers du Cheval,
eſtoient auſſi d'or ; & afin qu'il
ne manquaft rien à ce ſuperbe
Animal , une grande Rofe de
Diamans qui attachoit des Aigretes
luy couvroit le front.Monfieur
l'Ambaſſadeur estoit en
Manteau , vétu d'un brocard à
grandes Fleurs or & argent , le
fond couleur de gris de muſc,
tout couvert de Broderie d'orenrichie
de Perles , avec des Boutonnieres
de gros Diamans , une
Garniture de Rubans couleur de
Roſe, un Chapeau gris retrouffé
d'une riche Agrafe , une Plu
me blanche , & du Ruban de la
couleur de la Garniture. A ΓΕ-
trier de Mr l'Ambaſſadeur , marchoient
118 MERCURE
choient douze Pages portant fes
Livrées , mais entierement couvertes
de galon d'or , &derriere
leCheval,on voyoit ſuivre trente
Janiſſaires & Spahis , ceux- cy
habillez d'un Satin verd, traînant
juſqu'à terre à lamode de Turquie,&
ceux- là de Satin jaune,
avec une hache en main , & une
eſpece de Mitre blanche ſur la
reſte , qui eſt le Bonnet dont ils
ont accoutumé de ſe ſervir. On
voyoit encor pluſieurs Prélats ,
Eveſques & Archeveſques , Protonotaires
Apoftoliques , avec
leurs Manteaux & Chapeaux
Pontificaux,&une infinité dautres
qui accoururent en foule
pour faire honneur à la Cavalcade.
Elle estoit fermée par fix
Carroſſes à fix Chevauxde Monfieur
l'Ambaffadeur, & par quelques
autres à deux. Le premier
eſtoit
GALANT. 119
eſtoitd'un Velours rouge, relevé
-de groſſe Broderie d'or , peint&
- doré juſqu'aux extrémitez des
- Roües,& orné de grandes Figuresdoréesd'une
tres-belle Sculpure
; doublé d'un Brocard à
fondd'or,ſemé de fleursd'argent,
&d'un fort beau rouge-cramoify.
Le ſecond eſtoit de l'Etofe de
la doubleure de ce premier , &
auſfiriche en dorure & en feull
pture. Il n'y avoit rien de fi beau
que les Chevaux qui estoient
Friſons , Polonois , ou Turcs.
Monfieur de Prince Radzevill
eftant arrivé àda Porte de fon
Palais, s'y arreſta quelque temps,
juſqu'à ce que Monfieur Matet,
&tous les autres Prelats qui l'a
voient accompagné, euffent pris
congé de luy Le concours du
Peuple eftoit fi grand, qu'on fut
obligé de luy permettre l'entrée
des
120 MERCURE
des Apartemens dont il admira
les riches Meubles. J'ay oublié
de vous dire que le Pape ayant
voulu voir cette Cavalcade , elle
avoit pris un grand tour , afin de
paffer devant le Palais de Montecavallo...
b
Le Jeudy ſuivant 8. du Mois,
Sa Sainteté ayant fait intimer le
Conſiſtoire pour l'Audience publique
, où Monfieur l'Ambaſſadeur
devoit eſtre admis, les Cardinaux
ſe rendirent au Palais fur
les neuf heures du matin. Le Pape
eſtoit ſur ſon Trône , revêtu
de ſes Habits Pontificaux,avecla
Tiare en teſte , & les Cardinaux
affis de l'un & de l'autre coſté,
fur des Chaiſes à dos de bois
peint.Les Avocats Confiftoriaux,
& les Officiers du Pape, s'y trou
verent , avec leurs Habits de
Ceremonie. Monfieur: l'Ambaf-
200 fadeur
GALANT. 121
fadeur partit de ſon Palais ſur les
ſept heures & demie , & traverſa
une partie de la Ville avec
la meſme magnificence , & un
Cortege de Nobleſſe , beaucoup
plus confiderable que celuy de la
Cavalcade du Dimanche. Tous.
fes Gentilshommes & Officiers
eſtoient habillez de toile d'or &
d'argent à la Polonoiſe , & portoient
fur le devant de leurs
Bonnets des Rofes de Diamans,
ou d'Emeraudes , avec des Aigretes
dont les moindres eſtoient
eſtimées deux cens Piſtoles . II
ne ſe pouvoit rien voir de plus
propre , ny de plus galant. L'ha.
bit de Monfieur l'Ambaſſadeur,
eftoit à la Françoiſe , d'un Brocard
d'or à groſſes Fleurs d'argent,
le Manteau couvert de pluſieurs
rangs de Dentelle volante
or& argent , les Paremens du
- Septemb.1680 . F
1221 MERCURE
Manteau enrichis de Pierreries.
L'Habit de mefme parure avec
des Boutons de Diamans , &l'Agrafe
du Chapeau auſſi de Diamans
d'une largeur extraordinaire.
Son Cheval n'eſtoit pas paré
moins richement. Il portoit ſur la
teſte deux grandes Roſes d'Emeraudes.
Sa Bride en estoit toute
couverte , & enfin on ne remarquoit
par tout que Pierreries ,
Broderie , & Dentelle or & argent.
L'ordre de la Marche fut
pareil à celuy qui avoit été obſervé
la derniere fois .Dans le temps
que Mr l'Ambaſſadeur paſſa.devant
la Place de S. Laurens , on
tira pluſieurs Mortiers , au bruit
deſquels repondit la Salve ordinaire
des Canons du Château S.
Ange. En arrivant à la Porte du
Palais Pontifical, il fut ſalüé tout
de nouveau par unedecharge de
Mor
GALANT.
123
Mortiers , & de fix pieces d'Artillerie
de la Garde Suiſſe . Eftant
monté dans la Salle où la Brigade
des Chevaux- Legers du Pape,
qui ne l'avoit point accompagné
dans cette derniere Cavalcade
, eſtoit rangée en haye des
deux coſtez , il paſſa de là dans
l'Apartement des Princes , où il
demeura juſqu'à l'arrivée des
Prelats Aſſiſtans, dont il fut com
plimenté. Il entra au milieu des
deux plus anciens dans la Salle
Royalle du Conſiſtoire , conduit
par le Maiſtre des Ceremonies.
LesCardinaux ſe leverent quand
il arriva.Ce Prince s'eſtant avancé
juſqu'au Trône Pontifical , en
faiſant les genuflexions ordinaires
, il baifa le pied & la main au
Pape, qui l'embraſſa avec de tendres
marques d'affection , apres
quoy il preſenta à Sa Sainteté les
J
Fij
124 MERCURE
Lettres de creance du Roy fon
Maiſtre , avec les témoignages.
d'un profond reſpect. Enſuite il
ſalüa les Cardinaux; & apresque
Mr Spinola, Secretaire des Brefs
aux Princes , eut lû ces Lettres
àhaute voix , il fit une Harangue
Latine qu'on trouva tres-éloquente.
Le meſme Monfieur
Spinola luy repondit en termes
choiſis, qui firent connoiſtre que.
ce n'eſt pas ſans justice , qu'il
paſſe pour un des plus habiles
Hommes de la Cour Romaine.
Le Conſiſtoire ayant duré environ
une heure , &toute la Suite
de Mr l'Ambaſſadeur ayant
eſté reçeuë à baiſer les pieds de
Sa Sainteté , il fut mené par le
Majordome à l'Apartement où
on l'eſtoit venu prendre , & reconduit
de la meſme forte quelque
temps apres à celuy du Pape.
A
11
GALANT. 125
Il y trouva deux Tables dreſſées .
L'une eſtoit pour le S. Pere , au
fond de la Chambre , ſur une
Eſtrade couverte d'un Tapis de
Velours rouge, avec un Dais,&
un Fauteüil de meſme parure.
L'autre eſtoit pour Mr l'Ambaffadeur
, dreffée à coſté , plus
baſſe d'un pied que l'autre , avec
une chaiſe à dos de bois peint.
Chaque Table fut ſervie à quatre
Services , avec cette diference,
que celle du Pape eſtoit couverte
de dix Plats , & l'autre de
neuf , toutes deux pleines de
Triomphes & d'Ornemens de
toiles tres- fines, qui dans la maniere
adroite dont on les avoit
pliées ,faifoiét paroitre les Armes
de Sa Sainteté. Sitoſt qu'Elle entra,
Mr l'Ambaffadeur fit une genuflexion
, & l'accompagna jufqu'à
l'endroit où ſon Dîné eſtois
Fiij
126 MERCURE
preparé, où apres qu'elle eut lavé
la main ,il luy preſenta la Serviete
à genoux, & attendit la Benedition
de la Table , pour aller s'affoir
à celle qui luy avoit eſté preparée.
Il mangea couvert, ſervy
par les Officiers du Palais.Ce Repas
fut accompagné d'un concert
de Voix &de divers Inſtrumens.
Sa Sainteté but à la Santé
du Roy&de la Reyne de Pologne
, & chaque fois qu'elle but,
Monfieur l'Ambaſſadeur ſe leva.
Toute ſa ſuite,au nombre de trois
cens Perſonnes , fut auſſi traitée
en pluſieurs Tables . L'apreſdînée
il viſita le Cardinal Ludoviſio ,
ccomme Doyen , & ſe rendit de
là au Palais de la Reyne de Suede.
Pendant tout le jour il y eut
une Fontaine de Vin , qui defcendoit
de la Colomne Antonine,
& le foir tout ſon Palais fut
illu
GALANT. 127
illuminé d'un nombre infiny de
Flambeaux de cire blanche , &
on tira un Feu d'artifice. Le Dimanche
11. du Mois , il alla au
Cours , où il parut avec tous ſes
Carroffes ,& fa Livrée, les uns habillez
à la Françoiſe, & les autres
àl'uſage de ſon Païs. Une ſecon-
-de Fontaine de Vin coula tout le
jour. On fit joüer un nouveau
Feu d'artifice ; & tout ſon Palais ,
ainſi que la Colomne Antonine,
futencor illuminé.
Croirez-vous , Madame , que
cette Relation, conçeuë preſque
entierement dans ces mémes termes
, ſoit d'une Perſonne de vôtre
Sexe , qui me l'a envoyée de
Rome, fous le nom de la Solitaria
del Monte Pinceno , &qui s'excuſe
de ce qu'elle écrit peu corre-
Aement , fur ce que noſtre Langue
luy eſt étrangere ? C'eſt ce
Fiiij
328 MERCURE
qu'il feroit impoffible de connoître
à un ſtile auffi- bien ſuivy que
le ſien l'eſt dans toutes ſes Lertres.
Mais il n'y a pas dequoy
s'étonner. Outre que les Dames ,
quand elles veulent s'appliquer
à quelque choſe , y reüffiſſent
toûjours , l'avantage d'eſtre né
dans une Ville qui a eſté ſi longtemps
la Capitale du Monde,
ſemble donner de l'eſprit . Du
moins on convient affez , que
pout acquerir les plus belles connoiffances
, il ne faut qu'aller à
Rome. Ceux qui voudront faire
ce Voyage à l'avenir , n'auront
plus à craindre le paſſage affreux
de ces Montagnes,qui n'ofroient
par tout que des precipices.Meffieurs
Alloix & Vial Treforiers
de France, Meſſieurs de Poligny
&de Viſancourt Ingenieurs , &
Monfieur Cheuvrier de Brian-
: çon
GALANT.
129
çon,onttracéunfortbeau chemin
pour le Carroffe de Grenoble à
Pignerol par le Bourgdeifan ,&
ils en tracent preſentement un
autre par Corpes & Lefdiguieres.
Ils en ſont déja à Chorgas,
& iront juſqu'à Briançon regagner
le chemin du Bourgdeifan à
Pignerol. Ainfi on pourra paſſer
les Alpes par deux côtez,& nous
verrons acheverde noſtre temps,
ce que jamais les Romains ,tous
puiſſans qu'on les a veus , ne ſe
font hazardez à commencer. Ils
croyoient la choſe entierement
impoffible ; mais y a - t - il quelque
choſe qui le foit ſous le Regue
des Miracles ? Deux Chariots
pour l'Artillerie , paſſeront
defront prefque partout ce chemin
, & les Païfans auront ſoin
pendant l'Hyver de le tenir
130
MERCURE
degagé des neiges ......
Monfieur le Marquis de Seignelay
, dont tant de choſes marquent
tous les jours ſon entiere
& continuelle application pour
le ſervice du Roy , & fur touten
ce qui regarde la Marine , a éta
bly au Port de Toulon deux
Compagnies de cent Hommes
chacune , qu'on nomme Soldats
Gardiens des Vaiſſeaux. L'une
eſt commandée par le Capitaine
du Port , & l'autre par Monfieur
le Chevalier de Levy Ayde-Major
des Armées navales de Sa
Majeſté. Ce dernier voulant faire
quelque choſe qui repondiſt
au zele qu'il a pour ce grand
Monarque , a choiſy centHommes
qui avoient déja ſervy à la
Marine , tous d'une taille bien
priſe & bien degagée , & ayant
chacun
GALANT.
131
chacun cinq pieds, ou cinq pieds
&demy de hauteur. De ce nombre
il ya vingt - cinq Sergens ,
vingt- cinq Caporaux , & cinquante
Soldats habillez d'un tres
beau Drap de Berry gris- blanc,
doublé de Ratine bleuë , avec les
Culotes & les Bas rouges. Il a
fait mettre fur toutes les courures
des Juſte à corps des Sergens
, un Galon d'argent de la
largeur de deux doigts , & deux
tout autour des Manches. Ils
ont chacun un Baudrier de peau
d'Elan ,& un Galon d'or deſſus,
les Gans de meſme , leurs Chapeaux
bordez, auffi de Galon
d'argent, avecune veritable Pluche
blanche,l'Epée d'argent haché
àGardes unies. Les vingtcinqCaporaux
font habillez à
proportion , à la referve des Plut
mes qu'ils ont bleuës & blanches,
132 MERCURE
ches , & afſortiſſantes au reſte..
Les Soldats en ont de bleuës . Les
deux Tambours,les quatre Hautbois,
& les Fifres , ſont ſi bien
choifis , qu'à l'exception de ceux
du Roy, il n'y en a pointde plus
habiles. Ils font vétus de veritable
Ecarlate doublée de bleu ,&
un gros Galon d'argent par tout.
Ce fut dans cet équipage que
Monfieur le Chevalier de Levy
palla dernierement en reveuë
devantMonfieur de Vauvray In
tendant de la Marine à Toulon.
Il eſtoit à la teſte de fa Compagnie,
à laquelle il fit faire l'Exercice
au bruit du Tambour. Il re
çeut l'approbation qui luy eſtoir
deuë , & tous eaux qui s'y trouverent
tomberent d'accord que
Sa Majesté n'avoit pas de plus
belles. Troupes.
Je vous parlay la derniere fois
du
GALANT.
133
du Sacrede Monfieur le Coadjuteur
de Roüen. Jay aujourd'huy
à vous faire part des Ceremonies
de ſa priſe de poffeffion
le 26. de l'autre mois . Il arriva à
Gaillon , accompagné deMonſieur
le Coadjuteur d'Arles , de
Monfieur l'Eveſque de Lisieux,
& de Monfieur l'Abbé de Grignan
, nommé à l'Eveſché d'Evreux.
Ils y furent tous reçeus
par Mr l'Archeveſque de Roüen,
avec unemagnificence digne de
cegrand Prelat. L'empreſſement
qui parut dans toutes fes actions,
fit affez connoiſtre combien il
eſtoit ſenſible à l'honneur que le
Roy luy avoit fait , en luy donnant
Mr l'Abbé Colbert pour
Coadjuteur. Monfieur le Blanc
Intendant de la Generalité de
Roüen , & Monfieur de Maſcarani
Grand - Maistre des Eaux
&
134 MERCURE
& Foreſts , s'eſtoient déja rendus
à Gaillon. , & ils furent les
premiers qui firent leurs compli
mens au nouveau Prélat qu'on y
attendoit . L'exactitude de l'un &
de l'autre à remplir tous les devoirs
de leurs Charges eft fi connuë
, qu'il me feroit inutile de
vous en rien dire, auffi bien que
de Gaillon,que vous ſcavez eſtre
un des plus beaux Lieux du monde,
& la Maiſon de plaiſance de
Meffieurs les Archeveſques de
Roüen. Monfieur le Coadjuteur
en partit le lendemain apres midy
avec Monfieur de Lisieux, &
eftant arrivé ſur les cinq heures
au Port S. Oüen à deux lieuës de
Roüen, il y trouva plus de trentede
ſes Chanoines, & pluſieurs
Perſonnes de qualité, qui estoient
venuës au devant de luy. En fuite
il rencontra Monfieur Pelot,
Premier
GALANT.
135
Premier Préſident du Parlement
&plufieurs des plus confidérables
de toutes les autres Compagnies,
qui luy ayant fait un Cortege
de plus de cinquante Carroffes,
l'accompagnerent juſques
dans le Palais Archiepifcopal.
Quoy qu'il fuſt déja fort tard,lors
qu'il entra dans la Ville, les Ruës
& les Places ne laifferent pas
d'eſtre remplies d'un monde infiny,
qui fit paroiſtre une joye extraordinairedu
digne choix qu'avoit
fait Sa Majeſté.
Le Mercredy 28. il donna audience
fur les neuf heures du
matin aux Députez du Chapitre.
Monfieurdu Hamel , Chanoine
&Archidiacre de Noſtre-Dame,
porta la parole.Pour vous donner
une juſte idée de ſon mérite , il
me ſuffiradevous apprendre que
Monfieurl'ArcheveſquedeParis,
quand
36 MERCURE
quand il l'eſtoit de Roüen , l'avoit
choiſy par préference ſur
tout le Chapitre , pour le faire
fon Grand Vicaire à Pontoiſe .
Monfieur du Hamel ménagea ſi
bien les Perſonnes de ce Païs
par fes manieres honneſtes &
obligeantes , qu'il ſe rendit maître
de leur eſprit , & leur procura
la paix , que des intéreſts
particuliers avoient troublée depuis
fort long-temps.Aufſieſtoitil
ſi eſtimé de cet illustre Prélat ,
que jamais il n'en parloit fans
dire que Monfieur du Hamel
faifoit merveilles par tout , foit
qu'il parlaſt ou pontifiaft , &
qu'il auroit de la joye qu'il fuſt
Pontife achevé. Ce ſont ſes termes.
Il s'acquit dans la meſme
Place les bonnes graces deMonſieur
le Cardinal de Boüillon ;
& ce Prince qui ne fait rien
qu'a
GALANT.
137
qu'avec un entierdifcernement,
voulant luy marquer la bien.
veillance particuliere dont il
l'honore , l'a choiſy auffi pour
fon Grand-Vicaire. Tant d'éclatans
témoignages vous diſent
affez quel eſt le caractere de
Monfieur du Hamel , & avec
combien de ſuccés il dût s'acquiter
de la commiffion qu'il avoit
de parler pour le Chapitre.
Cette Audience finie, Monfieur
le Coadjuteur ſe rendit à S.Herbland,
où il fut reçeu par le Curé
de cette Parroiffe. Il y quitta ſa
Chauſſure,& s'eſtant mis en Ro.
chet & en Camail , il s'avança
les pieds nus vers l'Egliſe Cathédrale
, accõpagné des Prieurs
&Religieux de l'Abbaye de S.
Ouen,tous en Chapes. Je dis, des
Prieurs , car les Anciens & les
Réformez marchent enſemble ,
138 MERCURE
1
& les uns & les autres ont leur
Prieur.On avoit naté tout le paf
fage depuis S. Herbland juſqu'à
Notre-Dame Mr deGremonville
qui eneſt Doyen , eſtoit à la Barrieredu
Parvis avectous les Char
noines & Chapelains,revétus de
riches Chapes. Il n'y en a peuteſtre
point dans toute l'Europe
de plus magnifiques , ny dont le
travail ſoit plus eſtimé. Apres
qu'il eut préſenté l'Eau-benite,
&donné la Croix àbaifer à Monfieur
le Coadjuteur, le Prieur des
Anciens de S.Oüen , s'adreſſantà
tout le Chapitre , luy dit , Nous
vous donnons vostre Archevesque
vivant , vous nous le rendrez mort.
Ce qui donne lieu à ces paroles,
c'eſt que quand les Archeveſques
de Roüen font morts , on
expoſe leurs Corps en parade à
S. Oüen, avant leur enterrement.
Cette
GALANT.
139
Cette Cerémonie achevée,Monſieur
le Doyen luy préſentant
fon Eglife , luy demanda ſa protection
,& luy fit faire le Serment
accoûtumé ſur les Evangiles.
Monfieur le Coadjuteur reprit ſa
Chauſſure à l'Autel de S. Pierre,
apres avoir offert un Ecu d'or à
celuy des Voeux. Enfin ayant
eſté reçeu dans le Chapitre comme
Chanoine,& conduit dans la
Chaire Pontificale du Choeur
comme Archeveſque , il entendit
la Meſſe qu'on chanta avec
Muſique,& donna enſuite à tout
le Chapitre un magnifique Repas,
qui fut ſervy en trois Tables
diférentes . Le lendemain , les
Compagnies le vinrent complimenter.
Monfieur de Vernoville
Préſident à Mortier , porta la parole
pour le Parlement.Vous ſçavez,
Madame,qu'il mefle tout l'agré
140 MERCURE
grément d'un Cavalier avec ta
gravité d'un Magiſtrat ; & qu'outre
toutes les qualitez qu'on peut
ſouhaiter dans un tres bon Juge,
il a toutes celles qui font un fort
galant Homme. La Harangue de
ce digne Préſident,& la Réponſe
de Monfieur le Coadjuteur , furent
également admirées ; l'une ,
par le tour aisé des pensées &
des expreffions , & par l'air noble
dont elle fut prononcée ; & l'autre,
par la juſteſle qui y regnoit,
quoy qu'elle n'euſt pû eſtre l'effet
d'aucune méditation. Monfieur
de Machonville-d'Anviray,
Préſident de la Chambre des
Comptes ; Monfieur d'Hoquille
le Fils , Premier Préſident de la
Cour des Aydes ; & Monfieur de
Brevedent, LieutenantGeneral,
parlerent en ſuite, chacun pour ſa
Compagnie. Ils le firent tous
avec
GALANT. 141
avec ſuccés , & donnerent occaſion
àMonfieur leCoadjuteurde
faire paroiſtre avec éclat toute la
préſence d'eſprit qu'il faut avoir,
pour faire fur l'heure à tant de
diférens Complimens autant de
diférentes Réponſes, toutes proportionnées
aux Perſonnes de
ceux qui parloient, &appliquées
juſte à ce qui luy avoit eſté dit.
--Dans ce meſme temps,il arriva
une choſe à Roüen, à laquelle on
peutdonner le nomde prodige.
On avoit diſtribué par tout des
Theſes, qui portoient que le Fils
aîné de Monfieur Blanc , Intendant,
âgé ſeulement de dix ans,
expliqueroit tel endroit de tout
Horace qu'on luy voudroit propoſer
; qu'il ne ſe contenteroit
pas d'en donner le ſens
littéral , mais qu'à l'occaſion de
chaque mot ,
il éclairciroit
Hiſtoi
1421
MERCURE
l'Histoire , débroüilleront la Fable,
rendroit compte de la Geographie,&
qu'il foûtiendroit cette
eſpece de combat depuis deux
heures juſques à fix. Toute la
Ville ſe rendit chez Monfieur
l'Intendant, apres un magnifique
Repas qu'il avoit donné à Monſieur
le Coadjuteur. Ce ſçavant
Prélat, Monfieur le Premier Préſident,&
pluſieurs autres, propoférent
des endroits fort difficiles
à ce jeune Soûtenant. Il tint parole.
Sens littéral , Geographie,
Fable , Hiſtoire , rien ne fut capable
de l'embarraffer. Il expliqua
tout d'un air ferme & aſſuré,
qui euſt pû tenir lieu de mérite
àun autre ; & beaucoup de ceux
qui l'avoient pouffé de bonnefoy
fur ce qu'Horace a de plus
obſcur, avoüerent qu'ils auroient
eu peine à ſe bien tirer d'une pa
reille
GALANT 143
reille entrepriſe. Jugez,Madame,
combien de joye pour Monfieur
le Blanc, &quelle grande eſpérance
pour toute cette Famille,
qui rend des ſervices ſi conſidérablesà
l'Etat.
Autre prodige causé par Horace.
Mademoiselle de Caſtille,
dont vous avez déja veu de fi
jolis Vers , n'entend pas ſeulement
la Langue de cet Autheur,
mais elle luy fait, parler la noſtro
d'une maniere ſi agreable, qu'on
peut dire qu'elle ne luy oſte aucunede
ſes beautez en le traduifant.
Vous l'allez voir par ladixneufviéme
Ode de ſon premier
Livre , qu'elle nous a donnée de
lafaçons woma
:
TRA
4
144
MERCURE
TRADUCTION
DE L'ODE D'HORACE,
qui commence par Mater ſæva
cupidinum.
Ruelle Mere des Amours ,
Impétueux Enfant de la vaine Semele,
Voluptueuxloisir , Arbitres de mes
jours ,
Quelle fureur vous joint pour en
troubler le cours ?
Doux Tyran d'un coeur trop fidelle,
Funeſte ſouvenir des charmes d'ISabelle,
Faut- il brûler encor pour cet Objet
rebelle ?
Suis -je népour l'aimer,&pourfoufrirtoujours
?
Neige,
GALANT.
145
:
Neige, Cigne, Marbre de Pare,
Rien ne peut égaler la blancheur
defon teint,
Et comme la raison, l'oeil le plus vif
s'égare
Dans ces vives couleurs dont fon
visage est peint .
1
D'un aimable enjoûment la grace
naturelle ,
Ses dédains mesme, &sa fierté,
Tout est charme pour nous, tout est
gracepour elle,
Tout est piege , ou d'abord un coeur
estarresté,
Et la plus ferme liberté ,
D'unseuldefes regards chancelle.
عوضوم
Je nesçay plus qu'aimerfi- toſt que
je la voy,
En vainje me défens de chercherà
luyplaire , [colere,
J'épuise tous les traits de Vénus en
Sept. 1680. G
146 MERCURE
Et Venus tout enfeu vient de fondrefur
moy.
Elle afait de mon coeur fonSejour
ordinaire ;
Cypre & Paphos , Amathonte &
Cythere,
Pour elle ne font plus que Deserts
pleins d'effroy.
Ce n'estplus Phébus qui m'inspire,
C'est Venus, &je charme en chantant
fon Empire ;
Mais quand d'un autre chantje me
fais une Loy,
Ausfitost unje- ne-Scay- quoy
Sous mes doigts engourdis rend
muetema Lyre
Hébien vous le voulez,Vénus,Bacchus,
Loiſir,
Je ne chanteray quesa gloire,
Isabellefera mon unique defir ,
Pour ellefeulementje veux chanter
& boire . Sans
GALANT. 147
Sans elle deformais plus pour moy
deplaisir.
Sus , Garçon , ma Lyre & mon
Verre
Maissi cefier Objet par là devient.
plusdoux ,
Dieux cruels, quejecrains uneplus
rude guerre !
Vous ne vistes jamais ,ſans en estre
jaloux ,
UnMortelplus heureuxque vous..
L'Amant qui vient de parler,
avoit éprouvé plus d'une fois les
rigueurs de ſa Maîtreffe. Il faut
vous en faire entendre un autre
qui ne s'eſt pointencor déclaré.
L'AMANT RESPECTUEUX.
A
Imer depuis longtemps , fans
l'avoir ofé dire,
Eftre à peine connu de cet Objet
-charmant ...
ond
Gij
148 MERCURE
;
Pour qui nuit&jour jeſoûpires
Ne luy pouvoir parler que des yeux
Seulement,
M'empreſſer à chercherfa veuë,
Et dés que j'en joüis mefentir l'ame
émeuë ১
De respect,de crainte &d'amour;
N'ofer mesme espérer d'estre aimé
quelque jour ,
C'est là, trop aimable Sylvie,
Le triſte état où je paſſe ma vie.
Ce Madrigal eſt d'un jeune
Gentilhomme appellé Monfieur
de Beaulicu. Il eſt aiſe de juger
qu'il a travaillé d'apres nature, &
que l'Amour ſeul luy en a dicté
les Vers. Le tour qu'il leur donne
eſt ſi naturel, que je ne dois pas
vous priver du plaiſir de voir une
Galanterie qu'il a faite pour une
Perſonne de qualité,àqui le jour
de ſa Feſte faiſoit deſtiner nombre
GALANT.
149
bre de Bouquets. Voicy celuy
qu il luy envoya.
1
ALA BELLE IRIS .
L
On m'a dit qu' Amour en
campagne ,
Appuyé du secours & des Jeux &
dés Ris
Apprestoit un Bouquet pour vostre
Feſte, Iris ;
Que chargédelaſmins tel revenoit
d'Espagne
Tel dépoüilloit les Orangers ,
Tel moiffonnoit des Tubéreuses;
Et que les Fleurs lesplus põpeuſes
Quiſoient aux Climats Eträgers,
De tomber en leurs mains se trou
voient fort heureuses .
Mais gardez- vous en prenant ce
Bouquets
Des grands empreſſemens decet A-
[mour coquet;
Gij
150
MERCURE
Il est souvent plein de malices
Etje crains queſon artifice
Ne cacheſous ces belles Fleurs
Grand nombre detimides Coeurs.
Jeune&charmante Iris, ils cherchent
à vous plaire,
Et viennent rendre hommage à vos
divins appas , 2
Examinez le choix que vous en devez
faire,
Car temienn'y manquerapas.
م
La Chanson nouvelle que
j'adjoûte icy, eft de l'Illuſtre qui
m'en donne tous les mois.
AIR NOUVEAU.
B
Eaux Lieuxfrais& charmans ,
où le chant des Oyfeaux
Se mesle au murmure des Eaux,
Pardonnezſi jefuis voſtre aimable
préſence.
Ab
GALANT.
151
ره
f
Ahje craindrois ,parvos charmes
Surpris,
Defoulager les maux que me cause
l'absence
De mon aimable Iris.
Les chaleurs extraordinaires
de la Saiſon où nous ſommes ,
cauſent quantité de maladies
dont l'évenement eſt funeſte à
bien des Gens. Ainſi j'ay beaucoup
de Morts à vous apprendre.
Je commence par celle deDame
Loüife de Belloſume , Veuve de
Monfieur le Maréchal de la Force
, qu'elle avoit épousé âgé de
quatre- vingts- cinq ans, elle n'en
ayant alors que dix- sept. Elle
n'a point eu d'Enfans avec luy,
&eſt morte de la petite vérole
le 7. de ce Mois. Je vous ay parlé
de ce Maréchal , en vous apprenant
la mort,dans quelqu'une
Giiij
152 MERCURE
de mes Lettres .
Celle de Monfieur Tubeuf, a
fort furpris: Neuf jours de fiévre
l'ont emporté. Il avoit l'intendance
de Touraine,& s'eſtoit acquité
tres- dignement de celle de
Languedoc. Il eſt mort à Tours
depuis trois ſemaines, travaillant
àl'embelliſſement de cette Ville,
où il faifoit faire une Ruë qui la
traverſe d'un bout juſqu'à l'autre.
L'utilité eſt jointe à cet ornement
, parce qu'on a trouvé
moyen par là de faire couler les
eaux, qui tous les ans inondoient
des Ruës entieres.Monfieur Tubeufeſtoit
Maître des Requeſtes
honoraire , & prenoit dans ſes
qualitez celle de Baron de Blanzac
, & de Vert. Il eſtoit Fils de
Monfieur Tubeuf , Sur Intendant
de la Maiſon de la Reyne,
& avoit épousé une Fille de
Mon
GALANT.
153
Monfieur le Premier Préſident,
dont il n'a point eu d'Enfans. Un
auſſi grand Homme que ce Chef
illuſtre du plus auguſte Parlement
de France,n'avoit pû choifir
pour Gendre qu'une Perſonne
d'un fort grand mérite.
• Monfieur de la Porte,Maiſtred'Hôtel
& Premier Valet de
Chambre de Sa Majesté , eſt
mort quelques jours apres. Il
avoit eſté dans la confidence de
la Reyne Mere , & l'avoit ſervie
dans des temps fâcheux avecun
zele qu'on ne peut trop eſtimer.
Le nom de la Porte doit eſtre
connu à tous ceux qui reſtentde
la vieille Cour...
Meſſieurs Tiphaine, Beaulieu,
&Valmoritfont morisauſſi pref
que enmeſme temps , & c'eſt à
dire, depuis le retour de Sa Majeſté.
La choſe mérite d'eſtre
Gv
A
154 MERCURE
remarquée. Ils eſtoient Preſtres
tous trois , tous trois de la Mufique
du Roy , & tous trois Baffes.
Le Mois eſtoit fatal aux Muficiens
, puis que ceux que je
viens de vous nommer ont eſté
ſuivis de M. de Nouveau, l'aîné,
qui chantoit à l'Opéra.
:
3
Je viens d'apprendre leshonneurs
qu'on a rendus à la mémoire
de feu Monfieur l'Evêque d'Evreux.
Apres qu'il fut mort , on
porta fon Corps à l'Abbaye de S.
Taurin , où le Chapitre lemit en
dépoſt ſuivantla coûtume entre
les mains des Religieux. Il l'alla
reprendre le lendemain au matin
fur les 7. heures ,accompagnéd'un
tres - grand nombre de Preſtres ,
&des Capucins , Jacobins , Cordeliers
& Freres de la Charité.
Quatre des plus anciensChanoines
portoient les coins du Drap
mortuaire.
GALANT.
155
mortuaire. Le Préſidial & Bailliage
ſuivoit en Corps , les deux
Préſidens menant les deux Fils
de M. le Comte de Coligny. La
Ville marchoit apres, à la teſte de
laquelle estoit M. de Langlade
LieutenantGeneral,avecles deux
Avocats du Roy,& M.de la Mufſe
, fon Procureur General dans
ceBailliage.Les Echevins avoient
desHabits conformes à cette lugubre
Cerémonie, &eſtoientaccompagnez
de leurs Hallebar--
diers,dont on en voyoit fix revέ-
tus de Bablours noirs , qui les
couvroient depuis la teſte jufques
aux pieds. Chacun tenoit
une Torche aux Armes ini- parties
, du Defunt Eveſque & de
la Ville . Tout le reſte eſtoir en
Crêpe , & une foule preſque innombrable
dePeuple fermoit cette
marche. On arrivas à la Ca-
20 thédrale.
156 MERCURE
thédrale dans cet ordre , le tout
précedé des Enfans gris & bleus
de la Ville , & de plus de fix cens
Pauvres , chacun un Cierge à la
main. Le Corps ayant eſté depofé
ſous une Chapelle ardente
dreflée magnifiquement au pied
dugrand Autel , le Chapitre prit
la place , & tous les autres en
fuite. Apres la Meſſe que l'on
chanta en Muſique , il futinhumé
ſous cette Chapelle ardente ,
avec toute la pompe qui eſtoic
deuëau mérite du Defunt. On
vint de là dans la Nef, poury entendre
IOraiſon Funebre...
Comme le monde est tout
remply de diverſitez , il y a eu
de la joye en Dauphiné , tandis
qu'on a eſté en chagrin ailleurs.
Cette joye eſtoit causée par le
Mariage de Monfieur de Sayve,
Marquis d'Ornacica , & Préfi
dent
GALAN T.
157
dent à Mortier au Parlement
de Grenoble , qui épouſa Mademoiſelle
de la Tour Vidaud , le
Jeudy cinquiéme de ce mois. La
Cérémonie s'en fit à deux heures
du matin parMonfieur l'Evefque
deGrenoble , avec une égale fatisfaction
des deux Parties. Le
Mariage ſe conſomma chez Mr
le Procureur General de cemeſ.
me Parlement , Pere de la Mariée
, qui reçeut le lendemain les
viſites de tout ce qu'il y a de
Gens de qualité , dans la Ville.
Vousſçavez qu'ils y font en tresgrand
nombre , & qu'elle paſſe
pour une des plus polies du Royaume.
Le foir , tous ceux de la
Nôce ſe rendirent chez le Pere
de l'Epoux , & furent reçeus par
leQuartier ſous les armes en tres
bon ordre , & au ſon des Vio
Ions, des Fifres & des Tambours.
L'un
158 MERCURE
L'un des Officiers de cette Milice
porta la parole , & fit à la
Mariée un Compliment tres - galant.
Apres la déchargedesMoufquets
, la grande Bande de Vio
lons ſe fit entendre , & l'on fervit
fur deux Tables un Repas à
cinq Services , avec autant de
magnificence que de propreté.
...On voit peu de Mariages auffi
accomplis que celuy dont jevous
parle. Monfieur le Préſident de
Sayve , quoy que jeune , a de
tres-grandes lumieres , une pru
dence admirable , &une integri.
té digne de la réputation de ſes
Ayeux qui ont exercéde pareilles
Charges. Il eſt fils de Monfieur
Chevrieres , ſecond Préfident
dans le meſme Parlement ,..
qui paſſe pour un des plus grands
Hommes de la Robe , & Frere
L
de Mr. le Comte de S. Valier ,
Capitai
GALANT.
139
Capitaine des Gardes de la Porte
du Roy , & de Monfieur l'Abbé
de S. Valier , Aumônier ordinaire
de Sa Majesté. Ce fonttrois
Freres , en trois différens états
dont ils s'acquitent chacun tresdignement.
Pour vous donner
une entiere connoiſſance de cette
Maifon , j'ajoûteray que Mr le
Préſident de Chevrieres a auffi
marié trois de ſes Filles ; la premiere
à Mr le Marquis de Buous,
de l'illustre Famille de Ponterez,
allicé à celle de Grignan en Provence
, autrefois Guidon des
Gendarmes de la Reyne Mere ,
& Syndic de la Nobleſſe de cer-
De Province ; la ſeconde à Mon
fieur le Préſident de Bochaine ,
l'un des plus ſçavans & des plus
équitables Magiſtrats de l'Europe,
Frere de Monfieur de S. André,.
PremierPréſident au meſme Par
lement
(
160 MERCURE
K
1
lement de Grenoble , qui s'eſt
acquité avec tant de gloire de
fon Ambaſſade de Venise ; &
la troiſième à Monfieur le Com.
te de Montoiſon , de la Maiſon
deClermont , connue à toute la
Terre. Il y a peu que je vous parlay
de cette derniere.
Mademoiselle de la Tour Vidaud
, dont je vous apprens le
Mariage , a toutes les qualitez
qui peuvent rendre recomman .
dable une Perſonne de ſon ſexe ,
&de fa naiſſance. Elle joint une
modeftie toute charmante , &
une pieté exemplaire , à beaucoup
de beauté & de bonne grace.
C'eſt une Brune qui a l'air
fort doux , & la taille haute &
dégagée. Elle parle avec autant
de prudence que d'eſprit , écrit
parfaitement bien , fçait mille
choſesdigne de l'éducation qu'on
luy
GALANT. 161
3
lui adonnée,& joüe du Lut merveilleuſement.
Monfieur le Procureur
General fon Pere , eſt un
des plus polis & des plus genereux
Hommes de la Province,
aimé univerſellement de
tous les honneſtes Gens. Le choix
qu'en a fait Sa Majesté pour remplir
l'importante Charge qu'il
exerce , fait affez connoiſtre,
combien Elle est perfuadée de
ſon mérite. Madame ſa Femme
eſt de la Maiſon de Seve , fameuſe
non ſeulement dans le
Lyonnois , mais dans le Confeil
du Roy où ce nom eſt eſtimé
J'oubliois de dire que Monfieur
de la Tour- Vidaud eſt de
Lyon. C'eſt ce qui a donné lieu à
la galante Piece que vous allez
voir, fur le Mariage dont je vous
viens de parler. Mr de Lorme ,
fçavant
162 MERCURE
fçavant Avocat au Parlement de
Grenoble , en eſt l'Autheur.
f
ACCOMMODEMENT
DE LA SAONE,
:
ET DE LISERE .
Depuis longtemps la Saoner ce dit,
Est broüillée avec l'Isere.
Deux Rivales en mesme Lit
Volontiers ne s'accordent guére.
Un de ces derniers jours , dans fon
emportement,
La Saone foûtint hautement
Qu' aucune Riviere avec elle
Ne meritoit d'entrer en paralelle;
Et quefans faire un grand difcours
Ny ſur la longue ur defon cours,
Nyfur tant de beaux Lieux , & de
Plaines fecondes Quar
GALANT. 163
Qu'arreſent ſes claires ondes,
Ilsuffisoit de dire ſeulement
Que du fameux Lyon elle fait
l'ornement .
Etpuis auRhôneadreſſantfon langages
Je m'étonne fort, mon Epoux,
Dit-elle, qu'au mépris de noſtre
Mariage, του ο 1
Et de mes flots fi calmes & fi
doux,
Vous vouliez me faire l'ou-
De me mettre en partage
Avec une Fougueuſe , avec une
Volage; .. A
Car apres tout ,
gardez,
ſi vous y re-
Dit-elle de colere enflée,
L'Iſere eſt une dereglée.
Tout-beau(dit l'Ifere troublée)
Riviere vous vous débordez;
Et le reſpect que vous perdez
A
164 MERCURE
•A Riviere de ma naiflance,
Meriteroit que j'en priſſe vengeance.
Mais vous eſtes.jalouſe,& voſtre
inimitie,
Au lieu de ma colere ,excite ma
Auffi-bien voſtre médiſance
Ne peut ternir ma reputation.
Themis meſme eſt ma Caution,
Je ſuis ſa plus proche Voiſine
Dans l'auguſte Cité Dauphine;
Et fans exageration,
J'y fais de fon Palais la decoration,
De ce Palais dont les Oracles
Paflent pour autant de miracles
Dignes de veneration,
Où l'on voit accourir de toutes
les Provinces,
Grands
GALANT. 165
Grands & petits , Vaffaux &
Princes ,
Comme au centre de l'Equité
Et de l'integrité .
Ses Magiſtrats incomparables
,
Pleins de qualitez admirables
Qui répondent à ce haut
Rang
Joignent le bel Eſprit ,le Sçavoir,
la Prudence
e
La Bonté, la Douceur, & la Magnificence,
ond
Ala nobleſſe de leur Sang,
Pur comme les Lys de la
France .
Jugez donc vous- meſme à ce
prix,bor
Riviere , fi j'ay lieu d'en envier
quelqu'autre, anab
Et connoiſſez enfin quelle audace
eſt la voſtre,
De
८
166 MERCURE
De me traiter avec mépris .
C'eſt aſſez , Rivieres charmantes,
Vous avez toutes deux ſujet d'étre
contentes ,
Dit le Rhône amoureux en leur
tendant les bras.
Mais pour faire ceſſer deſormais
vos debats , :
Je veux faire entre vous une
étroite alliance ,
En uniſſantdeux coeurs de vôtre
dépendance ; ضرعمل
Une illustre Héroïne avec un
Demy-Dieu ,
La gloire de leur Sexe , & celle
de leur Lieu.song.1
20Le Deſtin qui me favoriſe .
M'affure du ſuccés de ma noble
entrepriſe, ρισινίσε
Déja dans la meſme Cité ,
-Et dans le mefme Areopage,
Le Pere de cotte Beauté,
AuffiGALANT.
167
Aufſi-bien que l'Amant, a la Pourpre
en partage ;
Et bientoſt le plus Grand des
Roys
Doit par une Patente autorifer
monchoix.
En attendant qu'Hymen acheve,
::
Rivieres , chers objets de mon
égaleamour ,
Avos murmures faites tréve,
Juſques à ce bienheureux jour
Que le Grand Préſident de
Sayve
S'unira pour jamais à l'aimable
LaTour cortion abon
Ces Rivales ,à ce présage ,
Calmerent leurs flots mutinez ,
Et tous leurs diférens font enfin
terminez
Par l'accompliſſement de ce beau
Mariage.
١٠٠
Le Dimanche 25. du dernier
mois,
168 MERCURE
mois, Dame Catherine de Rouffillede
Fontange, nommée par le
Roy à l'Abbaye de Chelles, y fut
beniſte par Monfieur l'Archevêque
de Paris , en préſence de
P'une des plus illuſtres &des plus
nombreuſes Aſſemblées qu'on
ait veuës depuis longtemps. Elle
eſtoit compoſée de Monfieur le
Cardinal de Bonzi , de Monfieur
l'Archeveſque de Sens , de Mefſieurs
les Eveſques de Bayeux,de
Sarlat , du Mans, de Montauban ,
& d'Evreux ; de Meſſieurs les
Abbez de Briffac , de Fontange,
& de Polignac; de Meſſieurs les
Ducs de Geſvres , de S. Simon ,
& de Briffac ; de Monfieur le
Comte de Brancas, de Monfieur
le Prince de Merelbourg , & de
Monfieur le Prince de Saxe fon
Neveu ; de Monfieur le Marquis
de S. Remy , de Madame la Princefle
GALANT. 169
cefle de Liflebonne , & de Mefdemoiselles
ſes Filles ; de Meſdames
les Duchefſes de Vantadour,
de Fontange,de Vitry,& de Villars
; de Madame de Louvois , &
de Madame la Princeſſe de la
Rocheguyon ſa Fille ; de Meſdemoiſelles
de la Rochefoucaud ,
de Madame la Maréchale de la
Ferté, de Madame de Brancas,de
Meſdemoiselles d'Aumont , de
Mayenne , Fille de Monfieur de
Mazarin , de Rane & Femelon ;
de Meſdames les Marquiſes de
Bournonville & de Caſtres ; de
Madame de Bourlon , de Madame
l'Abeſſe de Montmartre,& de
Madame la Princeſſe d'Harcourt
ſa Parente; de Madame l'Abeffe
de Farmouſtier , & de Mesdames
de Beringhen ſes Nieces;deMadame
l'abbeffe de Bly, &de ple-
Sept. 1680 . H
4
170 MERCURE
ſieurs autres Perſonnes de qualité
dont on n'a pû me dire les
noms. Il y avoit deux Tribunes ,
l'une pour les Dames , & l'autre
pour la Muſique du Roy , qui
eſtoit conduite par Monfieur du
Mont. L'Egliſe eſtoit toute ornée
de riches Tapiſſeries de ſoye relevées
d'or & d'argent ; & le
Grand-Autel , remply de Vazes
d'argent , de fix beaux Chandeliers,
&d'une fort grande Croix.
Je ne parle point des Luftres, des
Girandoles , & des Flambeaux
diſpoſez par tout en tres bon ordre.
Depuis l'Autel juſqu'au
fond du Choeur , il y avoit des
Tapis de pied. Tout le Choeur
eſtoit couvert d'un ſeul Tapis de
Perſe de ſoye. Madame l'Ab-
C
beſſe de Chelles avoit Meſdames
les Abbeſſes de Montmartre &
de Farmouſtier pour Aſſiſtantes .
Les
1
GALAN Τ.
171
Les trois Prie - Dieu deſtinez
pour elles ,& le Trône de la nouvelle
Abbeſſe , eſtoient couverts
de Tapis de Perſe à fond d'or,
avec des Carreaux de Velours
bleu tous brodez d'or. On ne
peut rien voir de plus magnifique
qu'eſtoit le Dais qu'on avoit
mis ſur le Trône de Monfieur
l'Archeveſque de Paris. Le Fauteüil
& le Carreau estoient de
meſme parure ; tout cela un peu
moins riche à l'égard du Trône
deMadame l'Abbeſſe de Chelles .
Voicy quelle fut la Cerémonie.
Ce Prélat venant à l'Autel ſe
préparer , la nouvelle Abbeſſe le
ſalüa en paſſant,ainſi que Meſdames
de Montmartre & de Farmouſtier,
dont la premiere eſtoit
à fa droite , & l'autre à ſa gauche.
Enſuite elles ſe mirent àgenoux
fur les Prie-Dieu,tous trois
Hij
172 MERCURE
rangez ſur la meſme ligne , au
haut duChoeurdes Religieuſes .
On en avoit fait ofter la Grille,
afin de laiſſer le paffage libre.On
commença la Meſſe juſqu'au
Graduel. Alors les trois Abbeſſes
vinrent à l'Autel , precedées de
leurs Croffes . Les deux Affiftantes
ſe mirent à genoux ſur le premier
degré du Marchepied, & MadamedeChelles
ſur le ſecond , tenant
dans ſa main le Serment
qu'elle devoit prononcer. Il eſtoit
écrit ſur du parchemin , & fcellé
de ſon Sceau. Apres qu'elle l'eut
prononcé entier , & preſté ferment
ſur les Evangiles , elle le
donna à Mr de Paris , qui le mit
fur l'Autel. En fuite elle ſe profternaunpeu
àcoſté ſur des Carreaux,
pendant que ce Prelat qui
eſtoitdans ſon Fauteüil, fit quelques
prieres , leſquelles finies,
elle
GALANT .
173
elle vintde nouveau ſe mettre à
genoux devant luy.Il luy mit fur
la teſte un Voile noir,qu'on nomme
une Truffe , & que les Affif
tantes luy accommoderent. Cela
fait , il luy donna le Livre de
la Regle de Saint Benoiſt , puis
la Croffe & l'Anneau en ſuite:
apres quoy , les trois Abbeſſes ſe
leverent , ſalüerent Monfieur de
Paris& les Eveſques prefens, &
retournerent à leurs Prie-Dieu,
les deux Aſſiſtantes precedées
de leurs Croſſes , &la nouvelle
Abbeffe portant elle - meſme la
fienne de la main droite , & tenant
le Livre de la Regle dans
la main gauche. Elles demeurerent
à genoux juſqu'à l'Offertoire.
Dans ce temps la nouvelle
Abbeſſe vint juſqu'au pied de
l'Aurel , & là à genoux , elle
preſenta à Monfieur de Paris
Hiij
174 MERCURE
deux grands Flambleaux de cire
blanche : deux Pains , l'un doré ,
& l'autre argenté : deux petits
Barils , l'un auſſi doré , & du
Vin rouge dedans , l'autre argenté
, remply de Vin blane :
& fur les uns & les autres étoient
les Armes de Monfieur
l'Archeveſque , & celles de Madame
de Fontange. Cette Ceremonie
achevée , elle retourna
fur fon Prie-Dieu , toûjours conduite
par le Maistre des Ceremonies
, & y demeura juſqu'à
ce qu'elle vint faire ſes devotions
au pied de l'Autel , avant
la fin de la Meſſe. Auſſi toſt
qu'elle fut dite , Monfieur l'Archeveſque
de Paris , avec tous .
ſes Aſſiſtans
,
entra dans le
Choeur des Religieuſes , où il
conduifit la nouvelle Abbeffe
depuis fon Prie - Dieu juſqu'à
fon
GALANT 175
ſon Trône, & là , luy ayant donné
la main pour luy aider à monter
, illa fit affeoir dans fon Fauteüil,
ſe mit debout à fa droite,&
luy donna fa Crofſfe. En fuite les
Abbeſſes aſſiſtantes eſtant à fa
gauche toutes deux , & Madame
de Chelles tenant toûjours ſa
Croſſe à la main droite , elle embraſſa
toutes ſes Religieufes , qui
venant deux à deux les unes apres
les autres , apres avoir ſalué
Mr de Paris , les deux Aſſiſtantes
, puis leur Abbeſſe , ſe mettoient
à genoux ſur ſon Trône.
Ce fut de là que Mr l'Archevefque,
qui eſtoit toûjours demeuré
debout pendant ces embraffemens
, donna ſa Benediction à
cette grande Affemblée. La nouvelle
Abbeſſe ſe mit à genoux
comme les autres , pour la recevoir.
Le Regal ſuivit. Il fut mag
Hiij
176 MERCURE
nifique.On ſervit cinq Tables en
deux diferentes Salles, quatre de
vingt-quatre couverts, & une de
quinze. L'abondance , la delicateſſe
, la propreté , tout s'y trouva
dans le plus haut point. Les
Salles où l'on mangea eftoient
tenduës de tres-riches Tapiffieries
. La nouvelle Abbeſſe a donné
pour preſent à la Sacriſtie de
Chelles une Lampe de dix - fept
marcs d'argent , dont la cizelure
eſt admirable.
Le meſme jour que ſe fit cette
Benediction , la Feſte de S. Loüis
fut folemniſée avec grande pompe
par l'Academie de Villefranche,
Capitale du Beaujollois, qui
a choiſy ce grand Saint pour fon
Patron. Ceux qui la compoſent
avoient fait inviter quelque
temps auparavant , tout ce qu'il
ya de Perſonnes de qualité&de
ſçavoir
GALANT. 177
:
2 ſçavoir dans la Ville &dans
tout le voiſinage ,pour aſſiſter aux
Diſcours qui devoient eſtre prononcez
à la gloire de S. Loüis , &
à l'avantage de Sa Majeſté. Le
Lieu deſtiné pour l'Aſſemblée ,
fut la Salle de Monfieur Beffie
du Peloux , Secretaire de l'Academie,
qui eſt une des plus magnifiques
& des plus ſpatieuſes de
tout le Païs,Elle fut diſpoſée avec
le ſomptueux appareil que meritoit
la grandeur de l'Action , &
la dignité de la Compagnie. Le
Portrait du Roy eſtoit élevé ſous
un riche Dais de Velours rouge
à franges d'or , fur un Fauteüil
de la mesme Etofe. De l'autre
coſté eſtoit celuy de Monfieur
l'Archeveſque de Lyon , Protecteur
de l'Academie , ſur un
grand Tapis de Satin violet. Le
jour de la Feſte , à dix heures
Hv
178 MERCURE
fudu
matin, les Academiciens, qui
font déja au nombre de quinze,
ſe trouverent dans la grande
Eglife , aux Places qui leur avoient
eſté preparées. La Meſſe
& les Prieres pour le Roy ,
rent chantées en Muſique. A
deux heures apres midy,tous les
Corps de Ville ſe rendirent dans
la Salle dont je vous viens de
parler. Le Bailliage , l'Election,
les Echevins , la Prevoſté , les
Corps Eccleſiaſtiques , & les Reguliers
, y prirent les Places qui
leur eſtoient deſtinées. Il y eut
mefme grand nombre de Dames,
qui y vinrent dans une tres--
grande parure , avec pluſieurs
Gentilshommes. On distribua
d'abord des Copies imprimées.
des Reglemens & Statuts de l'Academie
; & un peu apres , les
Academiciens, tous en habits de
cere
GALANT. 179
cremonie, fortirent d'une Biblioteque
qui eſt proche de cette
grande Salle , & ſe placerent fur
des Fauteüils le long d'une Table
, couverte de riche Tapis de
Turquie. Trois d'entr'eux , ſçavoir
, Mr Terraſſon Directeur,
Mr Beſſie du Peloux Secretaire ,
&Mr Mignot de Buſſy Lieutenant
General du Bailliage de la
Province,diſcoururent ſur le Sujet
que l'Academie leur avoit
donné.Ce Sujet eſtoit, Le Triomphe
des Paffions. La matiere fut
traitée avec beaucoupd'éloquence:
& la grace des Orateurs , jointe
à la beauté des expreſſions
dont ils ſe ſervirent, charma toute
l'Aſſemblée..
- Le R. P. General des Capucins,
dont je croy vous avoir déja
parlé, devant arriver à Mayenne
au Bas Maine le 30. d'Aouſt
fur
180 MERCURE
fur le midy. On n'en fut pas fitoſt
averty , que pour reconnoître
les ſervices , que cette Ville
reçoit continuellement de ceux
de cet Ordre , on fit aſſembler
les Proceffions pour aller à fa
rencontre. Elles le joignirent à
un quart de lieuë de Mayenne ,
& le conduiſirent ſolemnellement
au Convent des Capucins,
où il fut en ſuite viſité par toutes
les autres Communautez de
Religieux & Religieuſes . Meffieurs
de Ville allerent le haranguer
, & luy firent le Préſent
qu'ils ont coûtume de faire dans.
des occafions de cerémonie. Les
Officiers de l'Election , de la Barre
Ducale , Grenier à Sel , Maréchauffée
, accompagnez desDé
purez de la Nobleſſe & de la
Bourgeoiſie , les ſuivirent tous
en Corps , & le haranguerent
auffi
GALAN T. 181
auſſi apres eux . Ce ne furent que
marques de réjoüiſſance dans
toute la Ville. Le ſon des Tambours
, Fifres , Trompetes, Violons
, & autres Inſtrumens , ſe
mefla au carillon de toutes les
Cloches ; & on luy auroit rendu
de plus grands honneurs le lendemain
, fi ayant appris que la
Maiſon de Ville s'eſtoit aſſemblée
pour en réfoudre, il ne ſe fuſt pas
retiré ſecretement dés le point
du jour..
Cet Ordre eſt par tout dans une
tres -grande conſidération , & on
lepeut voir par l'accueil que Madame
la Dauphine a fait au Pere
Innocent de Mainard,de la Province
de Lyon , qu'elle a mandé
pour l'arrêter aupres d'elle . Cette
Princefle l'avoit entendu prêcher
à Munich , & il luy avoit
prêdit qu'elle ſeroit Dauphine
de
A
182 MERCURE
de France. Elle l'a reçeu , au
retour de fon Voyage , avec des
bontez extraordinaires , & en a
fait une peinture tres - avantageuſe
à Sa Majeſté.
,
Je vous envoye une nouvellle
Médaille que j'ay recouvrée du
Roy d'Angleterre. Dans la Face
droite ce Prince eſt à demy-
Buſte , & autour , Carolus fecundus
, Dei gratia , magna Britannia
, Francia , & Hibernia Rex.
Dans le Revers, on voit les Arts
precedé de la Vertu , qui conduit
un jeune Enfant ; & dans
le loingtain paroit une Mer chargée
de Vaiſſeaux , & ces mots
autour , Institutor Augustus. Le
Roy d'Angleterre connoiffant
qu'il eſtoit d'une grande utilité
pour ſon Royaume , de faire
elever& inſtruire de jeunes Enfans
dans la connoiſſance de la
Marine,
fu
ROLVSSECVNDV
3
اين
पे
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le
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ui
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ntrer
,mais comme le nombre en
eftoit
18
de
re
bo
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ge
M
Rc
dro
Bu
dus
nia
Da
pre
aut
Ro
qu
pou
éle
fans commuста
Marine,
GALANT. 183
Marine , afin d'en faire des Matelots
, inſtitua un College , où
ils font nourris & enſeignez aux
dépens de Sa Majeſté. C'eſt en
mémoire de cet. Etabliſſements
que cette Médaille a eſté frapée.
Je vous parlay des Vaiſſeaux
commandez par Monfieur le
Comte d'Eſtrées , Vice - Admi.
ral , quand ils partirent de France
, & je vous nommay en mefme
temps tous les Officiers qui
font deſfus. Ils allerent dans la
Riviere de Lisbonne, & auffi- toft
Mr le Comte d'Eſtrées ſe rendit
au Palais pour y ſalüer la Rey- .
ne de Portugal , dont il a l'honneur
d'eſtre Parent. Cette Princeffe
ayant demandé à voir les
Officiers François qui estoient
fur ſes Vaiſſeaux , on les fit entrer
, mais comme le nombre en
eftoit
184 MERCURE
eftoit fort grand , & que'ſa Cham .
bre s'en trouva d'abord remplie,
ſans qu'elle puſt bien confiderer
une partie de ceux qui eftoient
entrez , elle les pria de
paſſer tous dans une fort-grande
Salle , où elle ſe rendit incontinent.
Elle les trouva auſſi leſtes
que bien faits , leur parla de la
maniere du monde la plus obligeante
, & leur fit donner plufieurs
rafraîchiſſemens. Ainsi, il
n'y eut aucun de ces Officiers
qui ne trouvat lieu de ſe loüer des
bontez de cette Reyne. Le vent
contraire empêchant Monfieur
le Vice - Admiral d'aller à Salé ,
au ſortir de la Riviere de Lifbonne
, il fit route droite pour la
Martinique , où il mouilla le jour
de S. Jean avec ſon Eſcadre , qui
avoit preſque toûjours eu vent
arriere. Il en devoit partir au com
mence
GALANT. 185
mencement de Juillet , & y revenir
ſur la fin d'Octobre , apres
avoir viſité les Coſtes de l'Amérique.
On m'a envoyé un fort joly
Impromptu , dont il vous faut
dire le ſujer. Je ne ſçay ſi les
Eaux de Meyne vous font connuës
Meyne eſt un petit Village
fur le Gardon , à une lieuë du
Pont du Gas , fait par les Romains
à trois étages d'Arches ,
pour fervir d'Aqueduc au fameux
Amphitheatre de Niſmes. Tout
le monde ſçait que ces deux Pieces
font les plus entieres & les
plus fuperbes de tout ce qui nous
reſte de l'Antiquité. Dans ce Village
il y a une Fontaine minérale
, dont les eaux firent autrefois
recouvrer la ſanté au feu
Roy. Elle eſt celebre , & attire
tous les ans pendant l'Eté les
belles Dames & les Hommes ga
186 MERCURE
lans du Bas Languedoc , mais fur
tout de Montpellier. On y vient
auſſi en foule d'Avignon, deProvence,
& de Dauphiné. Comme
le lieueſt petit, tout lebeauMonde
ſe loge à Monfrin. C'eſt un
tres-gros Bourgdans le voiſinage,
appartenant au Marquis du mef
me nom. Le Gibier y ayant eſté
rare la derniere fois pendat quelques
jours , des Dames d'un mérite
fingulier , engagerentMonſieur
de Grefeville , Conſeiller
en la Cour des Aydes de Montpellier
, à écrire un Billet en
Vers à Mademoiſelle de Monfrin
, qui eſt une Perſonne des
plus accomplies de la Province,
pour la prier de leur envoyer
quelque ſecours. Il écrivit le Billet
, & ce premier Impromptu
parut digne de la delicateſſe de
ſon eſprit. Il ne produifit pourtant
GALANT. 187
- tant qu'une Réponſe pleine de
louange pour Monfieur de Grefeville
,& comme ces Dames
en attendoient quelque choſe de
plus ſolide ,' elles l'obligerent à
en écrire un ſecond ; ce qu'il
fit fur l'heure , & en leur préſence.
Voicy ce qu'il contenoit.
Belle Iris, jamais la louange N'apayéles Vers dignemet,
Leurjuste prix est seulement
Ce qui ſe boit &qui se mange.
La loüange a beaucoup d'appas ,
Mais c'eſt une viande malfaine,
Elle est ausficreuse que vaine ,
Et faitfaire un méchant répas.
Vousſçavez que leMot Parnaſſe
N'est rien moins qu'un Païs de
chaffe ,
Et qu'iln'y croist que de Laurier;
De toute autre chose , diſete.
Si
188 MERCURE
Si ce Mont portoit du Gibier
Qu'il feroit bon estre Poëte,
Et quefaire des Versferoit un doux
mestier
Ceux qui veulent qu'on ſoit
quelquefois entraînédans le malheur
par une fatalité inévitable,
trouveront dequoy juſtifier leur
opinion dans ce qui eſt arrivé à
Lyon depuis un mois. La choſe
eſt publique , & elle a eu autant
de témoins qu'il ſe trouve d'Habitans
dans cette fameuſe Ville.
Un Homme d'un caractere àdevoir
donner exemple , ayant fait
paroiſtre quelque déreglement
de conduite, fut arreſté par l'or-
-dre de ceux qui avoient pouvoir
fur luy ,&mené ſans bruit dans
les Priſons de l'Archeveſché ,
où l'on vouloit que le manque
de liberté pendant quelque
temps,
GALANT. 189
temps, luy tinſt lieu de penitence.
Il y demeura trois jours ſans
qu'on fongeaſt à l'interroger.Son
humeur eſtantun peu emportée,
il eut demeſlé avec d'autres Prifonniers
, & fut enfermé dans
un Cachot clair par le Concierge
, qui ne trouva que ce
ſeul moyen d'arreſter ſa violence.
Cette rigueur apparente qu'il
s'imagina venir d'un ordre particulier
, luy fit croire qu'on exigeroit
de luy quelque fatisfaction
honteufe. Dans cette penfée
il chercha à s'évader , & fe
fervit pour cela d'un petit couteau,
que le Concierge avoit negligé
de luy oſter. Il fit fi bien
qu'il défit une pierre du Cachot;
mais déſeſpérant de fuïr ſans eftre
apperçeu, il prit un autre deffein
, & s'y arreſta,ſans examiner
P'horreur de fon entrepriſe. Le
Geolier
190 MERCURE
Geolier qui luy apporta à dîner
ſur le midy , s'eſtant baiflé pour
ſe décharger , ce Malheureux
prit ce temps pour luy donner
fur la teſte un coup de la pierre
qu'il avoit levée .Le coup n'ayant
pas porté affez fortement pourl'étourdir
, ils ſe ſaiſirent au corps.
Pendant ce combat,le Priſonnier
que la rage poſſedoit,tira ſon petit
couteau ,& en perça le ventre
du Geolier. Le Geolier s'écria.
Ses cris attirerent le Concierge
quidînoitdans ſa cuiſine . Ildefcenditauſſi-
toſt , tenant un grand
couteau à la main. Le Prisonnier
ſe voyant perdu, ſauta fur luy,&
ſon déſeſpoir luy donnant des
forces , il luy arracha ſon couteau,
dont- il luy porta trois coups
mortels. En meſme temps il fortittout
en furie , & trouvant la
Femme du Concierge qui le voulut
GALANT. 191
lut arreſter , il la traita de la mef.
me forte. La Servante à qui il eſtoit
tout preſt d'en faire autant,
luy jetra les Clefs de la Priſon ,
&ſe ſauva. Il ouvrit la porte, &
on fut fort étonné de le voir tout
furieux dans la Ruë , armé d'un
couteau ,&fuivy du Geolier qui
crioit au meurtre , tenant ſes
boyaux . L'Autheur de ces crimes
en alloit faire un nouveau ,
pour s'échaper d'un Huiffier qui
s'oppoſoit à ſa fuite , lors qu'un
coup de Fourche qui luy futdonné,
l'abatit par terre. On le remit
auffitoft dans une étroite Priſon.
Le Concierge qu'il avoit
frapé au coeur , mourut dans le
meſme inſtant , ſa Femme le lendemain
,& le Geolier deux jours
apres. Les Juges n'en employerent
que trois à faire le Procés
au Criminel ةيل , qui a expié publiquement
192
MERCURE
quement toutes ſes fureurs,par le
plus cruel detous les fuplices.
La liberté eſt quelque choſe
de ſi prétieux , qu'il faut eſtre
bien ennemy de ſoy-meſme pour
ſe rendredigne d'en eſtre privé.
Voyez combien elle eſt preférable
àtout autre bien pour les oiſeaux
meſmes , par ce Conte du
Solitaire de Carpiagne. Tout ce
que vous avez veu de luy vous
a plû , &vous ferez ſans doute
bien aiſe d'apprendre que ce ne
fera pas là le dernier Ouvrage ,
que je vous envoyeray de ſa
façon.
3
2
9.
LE
GALANT.
193
LE PINCON
C
FUGITIF .
U
CONTE .
N Pinçon tendrement aimé
Pour la douceur de Sonramage
Songeoit à s'évader de la petite
Cage,
Où depuis plus d'un an il estoit en-
Unjour ſon Maître étant charmé
fermé...
De l'oüir frédonner avec tant de
justesse ,
reffe ,
Le tire de prifon , le baiſe , le ca-
Et le fait percherſurſon doigt.
Au lieu que cet Ingrat reponde àfa
tendreffe,
Sept. 1680. I
194 MERCURE
Ilpart ſans luy rien dire , &vole
vers le toit .
Son Maistre met tout en protique
Pour l'obliger à revenir.
Sois aſſuré qu'à l'avenir
Tu ſeras mieux chez moy que
n'eſt mon Fils unique.
Je te promets , luy disoit il,
Qu'à la place des grains de
Mil
Ta mangeoire ſera pleine deCaftonnade.
Je prétens que la Limonade
Soitton ordinaire boiſſon ,
Mais neant; nostre ingrat Pinçon
Luy dit enſecoüantſes ailes,
Toutes ces promeſſes ſont belles,
Jadis elles m'auroient tenté,
Mais maintenant je trouve en
elles
Moins de douceurs que dans la
liberté.
Mon
GALAN T.
195
Monfieur le Marquis deCroiſſy
, Fils de Monfieur Colbert de
Croiſſy Miniſtre & Secretaire
d'Etatt , a foûtenu depuis quelques
jours des Theſes ſur toute
la Philofophie . Comme elles
font dédiées au Roy , il les préſenta
à Leurs Majeſtez , à Monſeigneur
le Dauphin, à Madame
la Dauphine, & à Monfieur ,dans
des Cadres magnifiques , & leur
expliqua en meſme temps, d'une
maniere auſſi aiſée qu'agreable,
ce que toutes les Figures fignifioient.
Toute la Cour en fut
fort contente;& parmy les loüan
ges qu'on luy donna ; on fit paroître
beaucoup de ſurpriſe de
l'oüir parler avec tant de préſence
d'eſprit , & de le voir fiavancé
dans ſes Etudes , quoy qu'il
n'ait encor guére plus de quatorze
ans. Deux raiſons fai
Lij
196 MERCURE
ſoient que le Deſſein de ces
Theſes ne pouvoit eſtre que
beau. Le Roy en fourniſſoit la
matiere ; & cette grande matiere
eſtoit traitée par un des plus
beaux Génies du Siecle.Vous le
croirez , quand j'auray nommé
Monfieur le Brun. Il faut vous
en donner l'explication .
Le Roy paroiſt dans ces Theſes,
donnant d'une main la Paix
à l'Europe. Elle eſt armée , pour
déſigner ſa puiſſance, & la Thiare
& les Clefs qui ſont aupres
d'elle,marquent que c'eſt l'Europe
Chrétienne. Comme le Roy
donne cette Paix apres avoir terraffé
la Diſcorde & la fureur de
laGuerre, il les tient l'une & l'autre
ſous ſes pieds,pendant que de
l'autre main il arreſte la Victoire
qui luy montre de nouveaux
Trophées , & de nouvelles Palmes
GALANT.
197
mes à acquerir. Le Foudre de
ce GrandMonarque eſt entre les
mains de l'Amour de la Paix . Cette
Paix eſt ſuivie de l'Abondance
, de la Magnificence , & de la
Tranquillité . On voit la Gloire
au deſſus du Roy. Elle luy met
une Couronne ſur la teſte ; & l'Amour
de l'Immortalité qui en
porte une autre,paroiſt tout preſt
à l'en couronner. Derriere la Gloi.
re , ſont la Pieté & la Douceur,
fort empreſſées à fermer le Temple
de Janus. La Renommée,qui
eſt de l'autre coſté , deploye le
Guidon que tiết la Victoire, pour
faire lire ce qu'elle a publié avec
ſa Trompete. La Philoſophie eſt
au deſſous , repreſentée par une
Femme venerable , à qui la Nature
fait part de tous ſes ſecrets
. Cette derniere paroiſt en
bas ſous la figure d'une autre
I iij
198 MERCURE
Femme couronnée du Cercle du
Zodiaque , ayant aupres d'elle
un Lyon pour ſymbole du Feu ;
des Fruits , & des Animaux féconds
, pour repréſenter l'humide
; & un Vautour devorant un
autre Oyſeau , pour ſignifier le
retour de toutes chofes , la Nature
ſe reproduiſant par ſa deſtruction.
Tout cela ſe voit par le
moyen du Flambeau que l'Amour
de la Sageſſe tiet entre ſes mains.
Cet Amour est celuyqui fait connoiſtre
au Roy les beautez de la
Philofophie , de laquelle il déploye
auſſi le Manteau , dont les
plis ſont comme autant de degrez
qu'il faut monter pour parvenir
au comble de la ſageſſe . Ce
meſme Amour repréſente auffi
le Génie de celuy qui ſoûtient la
Theſe . Toutes ces choſes eſtant
inventées heureuſement , jugez,
Madame,
GALANT. 199
Madame , combien de beautez
l'execution y a adjoûtées. Vous
ſçavez de quelle maniere Monſieur
le Brun traite les Sujets qu'il
entreprend , l'union qu'il donne
à chaque partie,& avec combien
de vivacité & de force tout ce
qui part de ſa main eſt exprimé.
Ce n'eſt pas tout ce que je vous
diray aujourd'huy de ce merveilleux
Génie.Cette Lettre ſera accompagnée
d'une ſeconde ſur le
Voyage que le Roy a fait en
Flandre, à la fin de laquelle vous
trouverez la Deſcription du ſuperbe
Eſcalier de Verſailles , fi
ſouhaitée de tout ce qu'il y a de
Gens curieux. Quant à la Theſe
dont je vous parle , elle a eſté
gravée par le fameux Mr Edelinck
, & fut ſoûtenuë au CollegedeHarcourt
ſous Mr.de Chantelou
tres-habile Profeſſeur, apres
:
I iiij
200 MERCURE
que Mr le Marquis de Croiſſy
l'eut préſentée aux principales
Perſonnes de l'Etat. L'Aſſemblé
eſtoit compoſée de Meſſieurs
les Princes de Conty & de la Roche
-fur - Yon , de Monfieur le
Comte de Vermandois , de Meffieurs
les Cardinaux de Boüillon,
d'Estrées , & de Bonzy , de pluficurs
Archeveſques & Evefques
, de Monfieur le Premier
Préſident , d'un fort grand nombre
de Ducs & Pairs, Maréchaux
de France , Préſident à Mortier,
Ambaſſadeurs , & Miniſtres des
Princes Etrangers , & enfin d'une
infinité de Perſonnes de la
prémiere qualité. Un des Fils de
Mr Pelletier fit l'ouverture de la
Theſe avec beaucoup d'applaudiffement.
La force & la juſteſſe
des Réponſes du Soûtenant furent
admirées de tous ceux qui
l'enten
GALANT. 201
l'entedirent, & il n'y eut perſonne
qui ne demeurât d'accord que
la penétration de ſon eſprit , &
la ſolidité de ſon jugement , alloient
beaucoup au dela de tout
ce qu'on en pouvoit attendre à
ſon age. Il n'a pris des Leçons
publiques que pour la Philoſophie.
Tout le reſte , il l'a appris
en particulier ; & Monfieur de
Flogny ſon Précepteur , Homme
tres - éclairé , eſt le ſeul qui ait
eu ſoin de ſon éducation & de
ſes études. Vous ne ſçauriez croire
combien ce jeune Marquis a
lû. Aufſi peut on dire qu'il n'ignore
preſque rien. Il ſçait l'Hiſtoire
fainte & profane , entend
la Fable admirablement , & parle
Latin avec une facilité & une
pureté qui furprennent. Il a la
mémoire fort heureuſe ; & comme
il eſt extrémement curieux,
Iv
202 MERCURE
il prend plaiſir à ſe faire inſtruire
des choſes nouvelles . Beaucoup
d'autres qualitez tres -
gnes de luy
diſoûtiennent
ces
avantages. Il eſt doux , fage, civil
, d'une humeur commode &
agreable , & auſſi honneſte qu'il
eft vertueux.
La réputation des Eaux de Vichy
augmentant de jour en jour,
on y voit toûjours grand nombre
de Perſonnes de qualité qui
s'y rendent pour en boire , ou
pour y prendre le Bain. Madame
la Duchefſe de Monmouth
yeſt arrivée depuispeude temps,
avec un grand Equipage. Elle
eſt magnifiquement logée chez
Monfieur de Pongibaud Lieutenant
General . Il y a d'ailleurs un
tres-beau monde , tous Gens de
naiſſance & de mérite. Ce font
Monfieur le Préſident de Champlâtreux,
GALANT.
203
,
plâtreux , Monfieurle Commandeur
d'Avergne Monfieur le
Senéchal de Vannes en Bretagne,
Monfieur le Marquis de Colligny
, Beaufrere de Monfieur le
Marquis de Segnelay à cauſe de.
ſa premiere Femme , Madame
l'Abbeſſe de Joüars , Madame la
Marquiſe de Pomy , Madame
la Comteſſe de Buffet , Monſieur
le Marquis de Salins , avec
Madame ſa Femme , Mademoifelle
de Crenan , Meſdames de
Monts & Giraud , Meſſieurs les
Marquis de Mailly , de Chaſteaugay
& de Nefle , Monfieur
le Chevalier de Saint Germain ,
Monfieur Donguy de Lyon , &
pluſieurs autres . Vous jugez
bien que tant d'illuſtres Perſonnes
ne font pas aſſemblées dans
un ſi beau Lieu , fans y prendre
(
204 MERCURE
dre tous les divertiſſemens que
la Saiſon peut offrir. La Promenade
, la Chaſſe , la Danſe , le
Jeu , & les grands Repas , font
des plaiſirs qui n'y manquent
point. Ainſi on peut dire que
pendant le Carnaval meſme , on
ne ſe divertit pas mieux dans les
meilleures Villes de France ,
qu'on fait à Vichy dans les faiſons
propres à prendre des Eaux.
A propos de Jeu , il n'y a plus
de Baffere , & elle vient d'eſtre
défendue avec toutes les précautions
neceſſaires pour empêcher
qu'on n'y jouë. Quoy que
de tout temps on ait fait meſme
défenſe pour ce qu'on appelle
Jeux de hazard, ils n'ont pas laiffez
d'eſtre tolérez, fi ce n'eſt lors
que l'adreſſe des Hommes en a
inventé de ruineux , qui faifant
GALANT. 205
ſant l'entiere occupation de ceux
qui ont le malheur de s'y attacher,
les oblige,quand ils ontbeſoin
d'argent , à ſe ſervir de moyens
qui enrichiſſent les Prêteurs
èn trop peu de temps. Tel fut le
Hoca il y a quelque années , &
telle eſtoit la Baſſete il n'y a encor
que quelques jours. Le Hoca
a eſté défendudans ſon temps,&
la Baſſete l'eſt préſentement.C'eſt
ceque les ſoins de Mr le Premier
Préſidentnous ont procuré,&un
des effets de l'active vigilace qu'il
a toûjours pour le bien public.
Le Roy a acheté cinquantequatre
Maures , véritables Afriquains,
qu'il a voulu voir depuis
quelques jours. On les mena à
Verſailles,où ils ſe rangerenr
une des Cours de ce fuperbe
Palais. Si toſt que Sa Majesté
dans
parut , ils la falüerent tous en
mefme
206 MERCURE
meſme temps à la maniere de
leur Païs, c'eſt à dire, en ſe prof
ternant la face , & ſe mettant de
la terre fur la teſte. Ils avoient
chacun un Caleçon jaune. Le
reſte du corps , que l'on voyoit
nu, eſtoit d'un noir fi luiſant, qu il
paroiſſoit du Verny. Ils font tous
âgez de vingt- cinq ans , ou environ
,& doivent ſervir ſur le Canal
de Verſailles .
L'Intendance de Touraine
qu'avoit feu Monfieur Tubeuf, a
eſté donnée à Monfieur de Bechameil
Marquis de Nointel, Fils
de Monfieur de Bechameil Secretaire
du Conſeil d'Etat , Dire-
Aion & Finances de Sa Majesté,
Le merite du Pere vous eſt connu
, & c'eſt une preuve bien glorieuſe
de celuy du Fils , que le
choix qui vient d'eſtre fait de ſa
Perfonne pour cet important
Em
GALANT. 207
Employ. Il a eſté Subſtitut de
Monfieur le Procureur General ,
Conſeiller au Parlement,Deputé
pour la verification des Titres
de la Chambre des Comptes de
Nantes , & eſt Maiſtre des Requeſtes
depuis fix ans.
La place de feuë Madamoiſelle
des Adrets a eſté auſſi remplie
par deux nouvelles Filles d'Honneur
qui ſont entrées chez Madame.
L'une eſt Mademoiſelle
de Chauſſeray , âgée de quinze
à ſeize ans , grande , bien faite,
& qui a beaucoup d'eſprit. Elle
fort originairement des Princes
du bas Berry , & de la Maiſon
de Partenay ; & deſcend du côté
des Femmes de celles de
Briffac , de Rohan , & de pluſieurs
autres des plus confiderables
de Bretagne, d'Anjou , & de
,
Poitou . L'autre eſt Mademoifelle
208 MERCURE
felle de Loube. C'est une fort
belle Brune , jeune , bien faite,
& fpirituelle , & d'une des plus
anciennes Nobleſſes d'Anjou .
Ainſi Madame a préſentement
cinq Filles d'Honneur.
Il y a eu de tres- grandes pertes
à Grandvilliers, Bourg de Picardie.
Toutes les Maiſons ( il y
en avoit du moins huit cens)ont
eſté brûlées, a l'exception de ſix
ou ſept , & d'un Monastere de
Filles.Cet Incendie arriva la nuit
du premier au ſecond jour de ce
mois , par la faute d'une Femme
qui chaufoit fon Four. Le feu fut
fi violent , qu'à ſept lieuës de là
on vit le Ciel auſſi clair que ſi le
Soleil euſt eſté preſt de paroiſtre.
Il n'eſtoit pourtant que deux
heures apres minuit. Le Curé du
Lieu courut d'abord à l'Egliſe
pour ſauver les choſes ſaintes , &
trouva
GALANT.
209
trouva à ſon retour ſa Maiſon
toute embrafée. Il fut impoffible
d'éteindre le feu. En moins de
deux heures tout fut confumé.
Pluſieurs Perſonnes périrent , ou
brûlées , ou étoufées . Les Cloches
furent fonduës , & il ne reſta
rien de toute l'Eglife . Il y a
un Marchand de Laine qu'on dit
y avoir perdu cent mille francs .
Le meſme deſaſtre eſt arrivé à
Crevecoeur Bourg des environs
de Grandvilliers , & plus de cinq
cens Maiſons y ont eſté réduites
en cendres .
Ma Lettre groffit,& il eſt temps
que j'abrege les Nouvelles dont
j'ay encor à vous faire part. Mademoiselle
de Clermont , l'une
des Filles de Son Alteſſe Sereniffime
, eſt morte le 17. de ce
mois. Pluſieurs dents qui luy ont
percé toutes à la fois en ont
eſté cauſe. Elle n'avoit guére
د
210 MERCURE
plus d'un an. On l'a portée à Valery
, pour y eſtre enterrée avec
les Princes de ſa Maiſon.
Mademoiſelle Sevin de Quincy
, eſt morte auffi depuis quatre
jours , & laiſſe une grandedefolation
dans ſa Famille. Elle avoit
quatorze à quinze ans , & eſtoit
Fille unique de Monfieur Sevin,
Seigneur de Quincy , Confeiller
au Parlement , & Prefident aux
Enqueſtes.
Je vous appris il y a un mois
ou deux, la mort de Mr Sanguin
Maiſtre-d'Hôtel de feu Monfieur
d'Orleans , & vous entretins affez
au long de tout ce qui regarde
cette Famille. Monfieur Sanguin
ſon Parent , Premier Maiſtred'Hôtel
du Roy, l'a ſuivy lepremier
jour de ce mois. Il eſtoit
tombé malade pendant le Voyage
de la Cour , & il eſt mort
en
GALANT. 211
en chemin. Son Corps a eſté porté
à Livry , dont il eſtoit Chaſtelain
& Capitaine des Chaſſes,
auſſibien que de Bondy.On peut
connoiſtre combien il eſtoit confideré
, par la permiſſion qu'il avoit
euë d'acheter de Mrle Maréchal
de Belfons la Charge de
Premier Maiſtre - d'Hôtel qu'il
exerçoit , & qui eſt une des plus
belles de la Maiſon de Sa Majefté.
Madame Sanguin ſa Veuve,
eſt Fille de feu Mr de Bordeaux
Sur- Intendant des Finances , &
Soeur de Mr de Bordeaux Ambaſſadeur
en Angleterre , Chancelier
de la Reyne,&depuis Maître
des Requeſtes , & Conſeiller
au Grand Conſeil. Deleur Mariage
il n'eſt ſorty qu'un ſeul Fils,
pourveu par le Roy en ſurvivance
de la meſme Charge de Premier
Maiſtre - d'Hôtel.Il a épousé
la
212 MERCURE
la Fille de Mr le Duc de S. Aignan
, & en ce temps- là , on l'appelloit
Marquis de Livry . Vous
pouvez vous ſouvenir de ce que
je vous en dis alors, & ainſi je ne
vous en repeteray rien .
J'ajoûte deux autres morts.L'une
eſt celle de Dame Catherine
Briçonnet , Veuve de Meſſire Adrien
du Drac, Seigneur de Dannevoux
, Beaulieu, & Pecy, Lieutenant
General des Camps &
Armées , & Gouverneur de la
Ville de Dampvilliers; & l'autre,
celle de Mr Robinet Sicur de
Villiers , Lieutenant pour le Roy
au Gouvernement de Marienbourg
, & Maistre - d'Hôtel de
Madame la Dauphine. Il a peu
joüy de cette Charge , dont Sa
Majesté le gratifia quand elle diſtribua
celles de la Maiſon de
cette Princeffe. Quant au nom
de
GALANT. 213
de Briçonnet , il vous fait connoiſtre
une Famille , qui a paru
avec gloire depuis plus de deux
cens ans dans toutes les Compagnies
Souveraines de Paris. Elle
a donné un Cardinal General
des Finances , des Archeveſques
de Rheims & de Narbonne, des
Eveſques de Meaux, de S.Malo,
de Niſmes , de Toulon , & de
Lodeve , un Chancelier de France
, pluſieurs Preſidens, Maiſtres
des Requeſtes , & Intendans de
Juſtice.
L'Allemagne n'eſt pas plus
exempte de morts que la France,&
l'Empire a perdu deux Electeurs
. L'un eſtoit Jean-George
II. Duc de Saxe , de Juillers , de
Cleves , & de Monts , Grand
Maréchal , Prince Electeur de
l'Empire , Landgrave de Thuringe
, Marquis de Miſnie & de
Luface,
214 MERCURE
Luſace , Bergrave de Magdebourg,
Comte de Henneberg,de
la Mark,& de Ravensberg, Seigneur
de Voitland & de Raveftein
, mort à Fridberg le premier
du dernier mois. Il eſtoit né le
31. May 1613. de Jean-George I.
du nom , Due de Saxe ; & de
Magdelaine - Sibille Marquiſe
de Brandebourg- Pruſſe , Fille du
Duc Federic , & avoit épousé le
13.Novembre 1638.Magdelaine-
Sibille Marquiſe de Brandebourg
, Fille de Chreftien Marquis
de Brandebourg - Anſpach.
Il eſtoit entré à l'Electorat le 19 .
Octobre 1656. Jean -George III .
fon Fils , qui luy vient de ſucceder
, Prince Electoral, Chevalier
de l'Ordre de l'Elephant , eſt né
le 2. de Juin 1647. & a épousé en
1663. Anne- Sophie Princefle de
Dannemarck , Fille aînée du feu
Roy
GALANT.
215
Roy Frideric III. & de Sophie-
Amalie Duchefſe de Lunebourg,
dont il a deux Garçons & une
Fille. Le feu Electeur ſon Pere a
eſté longtemps malade d'un Cancer
qui luy eſtoit venu à la bouche.
C'eſtoit un Prince qui faiſoit
les choſes avec grand éclat. Il
avoit une tres - belle Ecurie , &
recevoit magnifiquement ceux
qui paſſoient ſur ſes Terres .
Cette mort a eſté ſuivie de cel.
le de Charles Comte Palatin du
Rhin, auffi Prince & Electeurde
l'Empire, arrivée le 7.de ce mois.
Il eſtoit fur le chemin qui va de
Manhe m à Frankendal,lors qu'il
fut furprisd'apoplexie.Il fortit auf.
firôt de sõCarroſſe; mais l'attaque
fut fi violente,qu'on ne pût le ſecourir,
ainſi on peut dire qu'il eſt
mort fubitement , l'indifpofition
dont il ſe plaignoit depuis trois
2
jours
216 MERCURE
jours eſtant fort legere. Il eſtoit
né en 1617.de Frideric V. Comte
Palatin , Roy de Boheme, &d'Elizabeth
d'Angleterre , & avoit
épousé en 1650. Charlote Landgrave
Duchefle de Caſſel , Fille
du Landgrave Guillaume , & de
la Comteſſe Amalie de Hannavv,
dont il a eu Charles Comte Palatin
du Rhin , Prince Electoral,&
Charlote Elizabeth , qui a époufé
Monfieur. Le Traité fait à
Munſter en 1648. le rétablit dans
la poſſeſſion de ſes Terres , dont
la Diete de Ratisbonne l'avoit
dépoüillé en 1623. mais la Dignité
Electorale ayant eſté tranfferée
à Maximilien Duc de Baviere
, lors que l'Electeur Comte
Palatin Frideric V. ſon Pere ,
ſe fit élire Roy de Boheme , on
en créa une huitiéme dont il fut
pourveu. Si-toſt qu'il fut mort ,
on
GALANT.
217
ondepeſcha un Courrier au Prin.
ceElectoral fon Fils & fon Succeſſeur.
Il eſtoit alors en Angleterre,
Ce Prince a épousé Guillemete
Erneſſine Princeſſe de
Dannemarck , Soeur du Roy
Chriſtien V. aupres de qui elle
eſtoit dans le temps de cette
mort. La nouvelle en ayant eſté
apportée en France , le Roy , la
Reyne,&Monſeigneur le Dauphin
, & Madame la Dauphine ,
ſe rendirent à S. Clou pour témoigner
à Leurs Alteſſes Royales la
part qu'ils y prennent. Tous les
Ambafladeurs & Miniſtres Etran-
-gers leur ont été faire en ſuite des
Complimens de condoleance , &
-toutes les Perſonnes conſidérables
deila Cour ſe ſont acquitées du
-même devoir. Vous remarquerez
que les deux nouveaux Electeurs
font Beaufreres , ayant épousé
Sept. 1680.2.1. K
118 MERCURE
chacun une Soeur du Roy de
Dannemarck à preſent régnant.
-Ils font tous deux jeunes,ont tous
deux de la réputation , & entrent
l'un& l'autre dans un rang qui
fait connoiſtre l'eſprit , la prudence
, & les grandes qualitez .
C'eſt en gouvernant que tout
cela ſe paroiſt dans ſon jour. L'élevation
met tout ce qu'on eſt en
veuë,& il n'y a aucune vertu que
lePouvoir ſouverain ne falle écla.
ter.
Vous n'aurez l'Article des Enigmes
du dernier Mois , que dans
la Lettre Extraordinaire que je
vous dois envoyer le 15.d'Octobre.
En voicy cependant une en
figure, dont Europe ravie par Jupiter
changé en Taureau fait le
fujet,&deux en Vers, ſur leſquelles
vos Amies exerceront leur talent
de deviner. La premiere de
celles
L.
Europe Enigme
t.
GALAN T. 219
celles qui ſont en Vers , eſt de
Mr Vignier de Richelieu;& l'autre,
de Mr Rault de Roüen.
ENIGME.
petit & le grand ,
IchCahaccuunnfelon Jon gré'm alonge,
me réforme.
Ie fuisfimple , je ſuis galant ,
Ie reçoy, comme on veut , toute
Sortedeforme.
Ie fuis en meſme temps Geolier&
prisonnier
Du Maistre, du Valet, du Clerc, de
l'Ecolier;
Ie n'ay de mouvement que celuy
qu'on me donne ;
Tantoſtje suis bien haut, tantost je
Suis bien bas ;
Glorieux de porter une aimable
Personne ,
Pour me porter aufi , je ne la preſſe
Pas.
Kij
220 MERCURE
Iefuis chez elle dans mon centre,
On me tient proprement on a grand
Soin de moy ;
Mais pour me faire agir, quand ce
feroit un Roy,
Ilfaut qu'auparavant on ſe mette
J
en mon ventre.
AUTRE ENIGME .
E n'aime que leSang, le meurtre,
&le carnage ,
Le plus cruel Tyran l'est beaucoup
moins que moy.
Ie ſurprens dans le vol ceux qui
Sentent ma rage,
Et d'un aspect affreux je donne de
l'effroy.
T'imite les Brigans , & cherche une
Echauguete
D'oùje puiſſe opprimer ceux queje
mets à mort.
Helas!
GALANT. 221
Helas ! quandje les tiens , c'est une
affairefaite ,
Leurarracher la vie , est mon plus
doux effort.
-::
De leurs corps exposez je me fais
un trophée ;
Mais comme ils marquent trop ma
noire trahison,
L'évite rarement qu'en fa bile
échaufée,
Quelqu'un , pour m'en punir , n'a
batema Maison.
La vie eſt pleine de revers fi
impréveus, qu'on ne doit preſque
jamais s'aſſurer ſur ſon bonheur.
Ce que je vous vay conter nous
le fait connoiſtre. Deux jeunes
Amans s'aimant depuis longtemps
avec toute la tendreſſe
imaginable , virent enfin arriver
le jour heureux où leur paffion
Kiij
222 MERCURE
devoit eſtre ſatisfaite. La joye
qu'ils en eurent fut d'autant plusgrande,
que depuis pluſieurs années
, diversobſtacles leur avoiét
fait eſſuyer les plus cruelles traverſes
qu'on ait jamais éprouvées.
Rien n'avoit eſté capable
de les defunir Plus on s'eſtoit oppofé
àleur amour, plus il avoit pa.
ru violent,& leur conſtance,vertu
fort rare aujourd'huy , ayant
Aechy leurs Parens , leur avoit
fait obtenir le conſentement qui
pouvoit finir leurs peines. Le Mariage
fut celebré le Lundy 2. de
ce Mois ; & comme il devoit
eſtre conſommé à Garge , Maifon
de plaiſance qui appartenoit
àl'un des deux , dans le voifinage
de S. Denys , tous ceux
de la Noce s'y rendirent. Ce ne
fut que joye pendant tout le jour.
Il y eut un grand Soupé , & les
Violons
GALANT.1 22:3
Violons enſuite. Sur les onze
heures , on fit monter la Mariée :
dans ſa Chambre . Le Marié vou
lut ſuivre , mais fes Amis qui
avoient deſſein de danſer toute
la nuit, le forcerent à reſter.Comme
ils connoiſſoient les empref.
femens de ſon amour , c'eſtoit
un plaiſir pour eux de le voir
foufrir pendant quelques heures.
il ne laiſſa pas de diſparoiſtre ;
mais trois ou quatrend lentr'eux
qui s'estoient ſaifis de l'escalier ,
leur oftant tout lieu de craindre
qu'il vint à bout de les ébloüir ,
ils crurent qu'ils ne feroient pas
longtemps ſans le revoir. Cependant
on avoit couché la Mariée,
qui eſtant demeurée ſeule , avoit
fermé la Porte en dedans. A peine
y avoit il un quart - d'heure
que les Dames eſtoient forties
de ſa Chambre , qu'on luy en- >
to
A
K iiij
224 MERCURE
tendit pouffer de cris.On courut
à elle , & comme la Clef ne put
ouvrir , & qu'on luy parloit ſans
qu'elle fiſt aucune réponce , on
fuſt contraint d'enfoncer la Porte.
On fut fort ſurpris de la voir
par terre , dans un évanouiflement
dont on eut grande peine
à la faire revenir. Elle ouvrit les
yeux ſans pouvoir parler , &
montra tant de fois une Feneſtre
qui donnoit ſur un Jardin ,
qu'on alla voir ce que ſes ſignes
vouloient faire entedre .On aper
geut une Echelle contre la muraille
,& comme la Lune éclai
roit alors , on diſtingua un Corps
étendu ſans mouvement , fur des
pierres amafſées en ce lieu là. On
defcendit au Jardin dans le mefme
inſtant , & on y trouva le
Marié au pied de l'Echelle , rendant
les derniers ſoûpirs . La me-
4
ןייז
nace
1
GALANT 225
de que luy avoient fait ſes Amis
de le retenir avec eux juſques au
jour , luy avoit fait prendre deffein
de les tromper. Il l'avoit
communiqué à ſa Maîtreſſe , qui
pouvant ſans honte accepter un
rendez - vous , luy avoit promis
de le recevoir par la Feneſtre.
Elle s'eſtoit enfermée par cette
raiſon. Sa précaution luy fut inutile.
Le Marié luy penſant donner
la main d'un des plus hauts
échelons ſe laiſſa tomber à la
renverſe , & fi malheureuſement ,
qu'il expira un quart - d'heure
apres ſa chute. Un fi funeſte accident
accablant la Mariée , vous
jugezbien que ce fut l'excez de ſa
douleur qui la fit tomber de fon
côté ſans aucune connoiſſance ,
apres les grands cris qui luy arri
rerent du ſecours . Il eſt ſi rare de
-voir une Fille veuve , que les c
Kv
225 MERCURE
conſtances de ſon infortune la
rendent à plaindre de toutes manieres.
4
C'eſt avec raiſon que l'excés
atoûjours eſté blâme meſme en
ce qui est bon & ſouhaitable
Rien n'eſt ſi charmant que les
beaux jours , rien n'eſt ſi deſiré,
nous en joüiffons ; cependant
deux raiſons nous les ont rendus
fâcheux , le trop grand nombre
que nous en avons de fuite,& la
chaleur qui a eſté exceſſive pour
la ſaiſon. Comme ce beau temps
aeſtéuniverſel, les maladies l'ont
eſté de meſme,& il n'y a preſque
point de lieux où la Fiévre n'ait
regné. Vous aurez fans -doute
ſçeu que pluſieurs Perſonnes du
premierrag en ont eſté attaquées,
&je croy vous faire plaiſir de
vous apprendre leur guériſon.
Mademoiselle d'Orleans en fut
priſe
GALANTA 227
priſe la nuit que Leurs Majeſtez
arriverent à Sedan. Avant qu'El
les en partiſſent, elle alla leur ré
moigner avec combien de dou
leur elle ſe voyoit obligéede les
quiter. Le deſur deles rejoindres
pour achever le Voyage qu'elle
avoit commencé avec Elles , luy
fit prendre le deſſein d'aller de
Sedan à Rétel qui ſe trouvoic
proche de leur route,mais ſa fiévre
s'eſtant reglée en tierce, elle
fut forcée de ſejourner les jours
qu'elle avoit l'accés. Sa bonne
&forte conſtitution ne laiſſa pas
de luy faire furmonter l'abatemete
que cette forte de maladie cauſe.
à tout le monde . Ainſi cette
Princeſſemarchoitles jours qu'elle
eſtoit ſans fiévre ; & ce travail
joint à une grande abſtinence ,
la chaſſa entierement apres le
cinquième accés. Elle fejourna
à
:
228 MERCURE
à Villers - Côtrets , pour voir à
loiſir les Ajuſtemens que Monfieur
a fait faire à cette belle
Maiſon , & arriva à Paris le ſecond
de ce mois , où elle reçeut
viſite de tout ce qu'il y ad'Hom
mes & de Femmes de qualité!
Elle prit quelques Remedes , &
alla en ſuite àſa Maiſon deChoify,
où elle les continue. Le meilleur
& le plus utile qu'elle y trouve
, eſt la pureté de l'air , qui de
l'aveu general furpaſſe tous ceux
des environs de Paris. Elle s'y
occupe à ordonner les choses qui
reſtent à faire pour achever fa
Maiſon, qui par les foins de cette
Princeſſe ſera une des plus agreables
qu'elle euſt pû choiſir pour
laCampagne. έπος πολιομ
Monfieur le Prince eſtoit red
venu de Flandre avec la fiévre, C
se vous ſera un fujet de joye,ainfr
qu'à
4
GALANT.
219
qu'à toute la France , de ſçavoir
qu'ileſtguéry.Je ne vous dis point
comment. Les Medecins dont il
s'eſt ſervy font tres- habiles . Il a
pris deux fois des Remedes du
Medecin Anglois .La fiévre a en
cor continué par quelques accés,
Les Medecins ont tout de nouveau
travaillé à la chaſſer, & elle
n'eſt point revenuë.
- Quant à Monfieur Colbert , if
n'est pas difficile de croire , qu'il
fut plutoſt attaqué qu'un autre
des fiévres qui courent , parce
que ſon attachement continuel
à fervir l'Etat , ne luy laiſſe au
cun repos. Il avoit des accés de
quinze heures , & le Remede du
Medecin Anglois l'a parfaitement
guéry ng siết quριν αφούέρ
Mis les Ducs de Leſdiguie
res&de Villeroy ſe ſont ſervis da
meſime Remede avec le meſme
231 fuccés.
230
MERCURE
ſuccés. L'affluence des Perſonnes
de qualité qui alloient ſçavoir
tous les jours de leurs nouvelles,
eſtoit grande.On peut connoiſtre
par là combien l'un & l'autre eſt
eſtimé.Aufſi font ils dans le mon
de une figure qui répond à leur
naiſſance.
Mr le Marquis de Créquyrevenu
de ſon Regiment avec la
fiévre , n'a pas eſté moins heureux,
& le Medecin Anglois l'a
entierement guéry, & que quantitéd'autres
que je ne vous nomme
point , ne m'atachant qu'aux
Perſonnes d'un rang diſtingué..
: La petite Verole a eſté auſſi
fort en regne. Madame la Ducheffe
de Villeroy qu'elle a attaquée,
en eſt tout à fait guerie .
Si on gueriffoit de la meſme
forte des maux de l'amour , l'Amant
dont vous allez entendre
les
GALANT .
231
les plaintes , ne ſe verroit pas reduit
à ſouhaiter que la mort mette
fin à ſes ſoufrances . Il parle afſez
agreablement pour meriter
que vous l'écoutiez .
LE BERGER FIDELLE .
Avois la Brebis la plus belle
Qui parut jamais dans ces
Bois.
Ie l'élevois depuis fix mois,
L
Ie n'avois defoin que pour elle,
Et pour luy témoigner mon zele,
Ie negligeois tous mes autres emplois.
Cependant l'Ingrate me quite
Pourfuivre un autre Berger.
En vain je la follicite
De rentrerſous ma conduite,
Et luy fais voir le danger
Oùson aveuglement est prest de la
Plonger.
MA
232
MERCURE
Ma tendreſſe la choque , & mon
amour l'irrite;
Malgrémille raiſons qui devroient
L'engager
A ne me pas changer ,
L'Infidelle triomphe, & rit de mon
:
martyre.
?
Elle ofre ce trophée au Berger qui
l'attire,
Mon desastre cruel enfle leur vanité.
J'en rougis de dépit ,je pleure, je
Soûpire,
Je me plains desa cruauté,
Mais c'est tout ,& mon coeur fuit
l'infidélité.
Je tâche quelquefois de paroiſtre
inſenſible ,
Et de mépriſer fes appas
Maispour ce coeur lafeinte est im
poffible;
Mes yeux & mes soupirs, helas!
Diſent ſans ceffeàl'Infléxible,
GALANT.
233
Il t'adore n'en doute pas,
Sa tendreſſe t'eſt trop viſible .
Grands Dieux , qui connoiſſez les
ennuis que jefens , '
Ne rendrez - vous jamais un doux:
-... calme à mes sens ?
Me verray-je toûjours accablé de
triſteffe
Ah ! terminez plutost mon funeste
destin .
Vous voyez la douleur qui me ronge
* fans ceffe ,
Mavolage Brébis me ravitfa tem
१. dreffe
F'en prévoy des malheurs fans fin.
Puis quefon inconstance éclate ,
Et qu'elle est cependant maiſtreſſe
de mon fort ,
Qu'attendez- vous ,helas ! accordezmoy
la mort ,
Mais ne puniſſez pas l'Ingrate.
LCD. B.
دز
Quoy qu'en difent les Amans,
-
il
234
MERCURE
il y a un remede contre l'Amour,
quand on eſt d'humeur à s'en fervir.
Vous le trouverez marqué
dans les Paroles qui fuivent.Outre
que la penſée en eſt agreable,
& l'expreffion heureuſe,vous devez
d'autant plus les eſtimer.qu'
elles ont eſté miſes en Air par
une jeune Perſonne de voſtre
Sexe. On l'appelle Mademoiſelle
d'O.Elle eſt du Quartier S.Paul,
dont elle fait un des plus beaux
ornemens , & tres-digne Fille
d'une Mere qui ayant eſté dans
ſon Printemps la plus aimable du
monde , conſerve dans fon Eté
tous les agrémens que peuvent
avoir celles de ſon âge.
AIR
L
NOUVEAU.
E moment de l'absence est un
moment heureux,
Pour qui veut Surmonter un panchant
dangereux. Nal
す
GALANT.
235
N'allez pas negliger un tempsfifavorable,
Tircis peut revenir aimable.
-J'acheve par les Eveſchez donnez
. Mr Bourlemont Eveſque de
Carcaſſonne ,a eſté nommé à l'Archeveſché
de Bordeaux. Je vous
ay amplement parlé de luy , lors
qu'en arrivant de Rome , où il
eſtoit Auditeurde Rote,le Roy le
nomma à l'Eveſché de Fréjus.
Mr l'Eveſque de Lombez a été
faitEveſque de Pamiers. On ne
pouvoit mieux remplir une Place
de cette importance . Vous
fçavez combien la reputation de
cePrelat eſt eſtablie,& avecquel
ſuccés il a preſche ſous le nom de
Dom Coſme Feüillant. Il fit en
ce temps-là pluſieurs Oraiſons
Funebres qu'on admira. Tant de
A
choſes luy firent meriter le Generalat
de ſon Ordre , & enſuite
l'Evef
236
MERCURE
l'Eveſché dont Sa Majesté voulut
recompenfer fon merite.
Monfieur l'Abbé le Jay a eu
celuy de Cahors. Il eſt Petit-
Neveu de Monfieur le Jay ,Pre_
mier Preſident au Parlement d
Paris, dont la memoire eſt ſi eſti
mée... C
Monfieur l'Abbé d'Etampes ,
que le Roy avoit nommé à l'E
veſché de Perpignan , l'a eſté à
celuy de Marſeille. Il eſt de la
Maiſon de Valencé,dont je vous
ay parlé pluſieurs fois.
L'Eveſché de S. Brieu a eſté
donné à Mr l'Abbé de Coëtlo
gon. Il eſt Frere de Mademoiſelle
de Coëtlogon , qui a eſté Fille
d'Honneur de la Reyne, & qui a
épousé Mr de Cavois , Grand-
Maréchal des Logis.
Monfieur l'Abbé de Bethune
, Fils de Madame la Comteffe
de
}
GALANT.
237
de Bethune , Dame d'Atour de
la Reyne , & Neveu de Monſieur
le Duc de S. Aignan , eſt
Eveſque de Verdun. La Maiſon
de Bethune eſt ſi ancienne & fi
illuſtre , qu'il n'y a perſonne qui
ne la connoiffe .
Monfieur l'Eveſque de S.Paul-
Trois -Châteaux , Frere de Monſieur
d'Aquin,Premier Medecin
du Roy , a eſté nommé à l'Evefché
de Fréjus
Le Prieuré de Gournay ayant
vaqué dans le meſme temps, par
la mort de Monfieurl'Abbé Defpeffe
, Monfieur l'Abbé de
Lyonne Prieur de S. Martin des
Champs, qui en a la nomination ,
l'a cofcré à l'Abbé deDangeau.
L'unique Troupe des Comédiens
François , continue à joüer
tous les jours, & les grandes Afſemblées
qu'elle attire au Theaue
de Guenégaud , font affez
238 MERCURE
1
voir combien elle eſt eſtimée.
Elle ſe prepare àdonnerquelques
Repreſentationsde l'Inconnu.Come
elle est compoſée d'un tresgrand
nombre d'Acteurs par la
jonction qui s'eſt faite des deux
Troupes , il y a ſujet de croire
qu'elle fera paroiſtre cette galate
Comedie avec tous ſes agrémens .
Adieu, Madame.Je vous quite
pour vous - meſme , c'eſt à dire,
pour achever la Relation du Voyage
de Sa Majesté en Flandre,
qui ferala Seconde Partiede certe
Lettre.
AParis ce 30. Septembre 1680.
AVIS.
N avertit qu'il ne fautdonner
aucun argent pour faire
recevoir les Memoires qu'on fouhaitera
de voir employer dans le
Mercure Galant . On
GALAN T.
239
On les mettra tous , pourveu
qu'ils ne deſobligent point les
Particuliers parquelques traits fatyriques
, & que les Hiſtoires
qu'on envoyera n'ayent rien qui
bleſſe la modeſtie des Dames .
On a déja prié bien des fois
ceux qui envoyent des Memoires
où il y a des nõs propres,d'écrire
ces noms en caracteres tresbien
formez. C'eſt à quoy on manque
tous les jours , & ce qui eſt
cauſe qu'on les met mal. Ilya auffi
des Pieces qu'on ne met point,
parce qu'elles ſont trop difficiles à
lire.. 4
Il reſte toûjours quantité de
Pieces qui auront leur tour , ou
dans le Mercure , ou dans l'Extraordinaire
. Ainſiles Autheurs
ne ſe doivent point impatienter.
Les premieres reçeuës font toûjours
miſes les premieres,à moins
que
1
:
que la nouvelle matiere qu'on
envoye , ne ſoit tellement du
temps, qu'on ne puiffe diferer.
Avis pour placer les Figures.
L
اب Air qui commence par
Beaux Lieux frais &charmans
, doit regarder la page 150 .
La Médaille qui repreſente le
Roy d'Angleterre ,doit regarder
la page 182.eolo
L'Enigme doit regarder la page
218.000Tam
L'Air qui commence par. Le
moment de l'absence , doit rergarder
la page 234.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères