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1680, 05 (Lyon)
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Eur.
511
M
1680,5
Eur. 511 m
-1680,5
Mercure
FE
< 36607763520014
<36607763520014
へS
Bayer. Staatsbibliothek
14
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
ΜΑΥ 1680.
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
Ruë Merciere .
M. DC. LXXX.
AVEC PRIVILEGE DU ROY .
Bayerische
Staatsbibliothek
München
DC
TE DVOS
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
OS trouverez les
Modes cher Lecteur,
au preſent Mercure
deMay. Pour lesprix
des Mercures,je vous les envoye ;
& vous devez estre aſſure queje
ne donneray pas les vieux Mercures
à moins que les nouveaux. Au
contraire , je les devrois vendre
davantage; car j'en ay tres-pewdes
vieux : le prix est,sçavoir, ceux de
1677. il y en a dix Volumes , pour
douze fols le tome ,fait fix livres.
Ceux de 1678. pour vingt fols le :
1
:
a ij
Le Libraire au Lecteur.
tome, ily en a douze, fait douze livres
: de 1679. ily en a treizevol-
Lumes y compris le Mariage de la
Reyne d'Espagne , à vingt fols le
vollume fait treize livres: & de
l'année 1680. tous les vollumes
pour vingt fols chacun. Pour les
Extraordinaires il y en a neufvollumes
de 1678. 1679. & 1680. à
trentefols chaque vollume , c'eſtſans
rien rabatre , car il eft inutile de les
demander à meilleur marché. L'on
diftribuera doreſnavant les nouvelles
de Medecine de Monsieur
de Blegny , toutes les ſemaines le
Feudy un Cahier , de la grandeur
Inquarto , au lieu d'Indouze que
l'on les donnoit tous les mois , à commencer
pour la premiere fois le
vingtième du preſent mois toûjours
pourfix fols le Cahier chaquefemaine.
L'on donne encore Indouze
le mois de May. Je vous donneray
Le Libraire au Lecteur .
ray dans quinze jours le voyage
du Royaume de Congo , traduit
par Monsieur Spon Docteur Medecin
à Lyon , qui a fait plusieurs
Ouvrages comme vousfçavez.
LIVRES NOUVEAUX
du MoisdeMay 1680.
Les Amours de Catulle par
Monfieur l'Abbé de la Chapelle
indouze deux vollumes, vinge
cinq fols.
Adraſte Tragedie de Monſieur
Ferier indouze quinze fols .
L'on diſtribue toûjours la Devinereſſe
ou les Faux Enchantemens
de l'Auteur du Mercure
Galant pour trente cinq ſols
avec des Figures , & vingt cinq
fols ſans Figures.
Les Mariages ſe vendront ſeparement
des Mercures ſçavoir,
"
1
ã iij
Le Libraire au Lecteur . :
Le Mariage de Monfeigneur
le Dauphin indouze pour vingt
fols.
LeMariage de la Reyne d'Efpagne
pour vingt ſols.
Le Mariage de Monfieur le
Prince de Conty pour quinze
fols.
T
TABLE
TABLE DES MATIERES
contenues dans ce Volume.
A
Vant-propos ,
Sonnetfur
Antre Sonnet ,
les Eauxde Versailles, 7
9
Préfens duGrand- Maistre de Malte an
Roy د avec une Description de cette
:
1με , 10
Histoire , 24
Mariage de Monsieur le Marquis du
Terrail , 46
Lettre en Profe & en Vers , 49
Régal donnépar le Roy àVersailles, 54
Festede S. Quentin , 66
Monseigneur apprend à chanter , 70
Troifiéme voyage fait en Baviere par
Monsieur Defloges , Second Fils de
Monfieur Berthelot , 71
Baptefme du Fils de Monfieur le Baron
deBeauvais , 72
Mercuriales faites apres Puſques à l'ouverture
du Parlement ,
Retour de Monfieur Roulliéde ſon Intendance
de Provence ,
:
Courſede Bague ,
74
76
a iiij
TABLE.
Revenë , 79
Voyage de Madame la Dauphine àPa-
716 80
Cerémonies de l'Enterrement de Monfieur
le Duc de Hanover , 83
Le Sot éclaircy , 98
Mariage de Monsieur Girardin de Vauuré
,
1ος
Fautes survenues dans les deux Volumes
précedens 107
८
Le Financier , Histoire , 112
Fille d'Honneur de Madame reçeuë pour
occuper lapremiere Place qui doit vaquer,
137
e
Départ de Monfieur le Comte d'Estrée,
avec les noms de tous les Officiers qui
fontſurſes Vaisseaux , 138
Bout de l'an defenë Madame de Longue-
1
ville 143
Regiment Royal donné à Monfieur le
Marquis de Créquy , & celuy de la
FereàM.le Comte de la Fayete, 156
Mort de Monsieur l'Archevesque de
Bordeaux 163
Vers de Madame la Viguiere d'Alby.
165
Mariage de Monsieur le Marquis de
Livron , 166
Deffeins
TABLE.
Deffeins de Chiffres &de Cachets , qui
contiennent tous les Noms&Sarnoms
entrelaſſexpar alphabet , 169
Harangue, 171
Reception de Monfieur de Vertron dans
l'Académie Royale d'Arles, 176
Mortde Monsieur de la Terriere- Charreton
, 481
Mort&Abjuration de Moſicur Petit de
laReligion Pretenduč Reformée , 182 .
Autre Abjuration de M. Ranchin, 184
Divertiffenens de Bourbon, 118.5
Vers presentezàuneDameſous lenomde
fon Cuisinier , 187
Fauteſurvenue dans la Relation du Ma
riagedeMonseigneur le Dauphin, 189
Abbayede S. Hilaire de la Celle donnée
àMonfieur l'Abbé Gallardon ,
Le Pere& l' Amant genereux , Histoire,
ibid.
190
Régal donnépar Monfieur dansſa Mai-
Sonde S. Cloud,
Galanteries du Roy d'Espagne ,
198
209
Mariage deMonfieur le Marquis de la
Popliniere , 210
Explication en Vers de la premiere Enigme
du Mois passé ,
211
Noms de ceux qui en ont trouvé le Mot,
212
Explica
)
17
TABLE.
Explicationde lafeconde Enigme, 214
Nomsdeceuxqui en ont trouvé le Mot,
215
Noms deceux qui ont expliqué lesdeux,
ibid.
Explication de l'Enigme en figure, 218
Enigme ,
Autre Enigme,
: 220
221
Divertiſſemensde Fontainebleau , 222
Mort deMadame la Comteffe de Luſſan ,
226
MortdeMonfieur Briçonnet , 227-
Mort deMonfieur Renaudot , 229
Abjuration de Mademoisellede Ry, 230
Voyage de Monsieur de Louvoys & de
Segnelay,
Modes nouvelles ,
Finde la Table.
232
234
EXTRAIT
4
EXTRAIT DV PRIVILEGE
duRoy.
Pint
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en ſonConfeil, Jun-
QUIERES. Il eſt permis à J.D. Ecuyer, Sieur de
Vizé, de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monseigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacundeld. Volumes fera achevé d'imprimer
pour lapremiere fois : Comme auffi defenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs, Grayeurs&
autres , d'imprimer , graver & debiter
leditLivre ſans leconſentement de l'Expoſant,
ayd'en extraire aucune Piece , ny Planches
ſervantàl'ornement dudit livre , meſme d'en
vendre ſeparément , &de donner à lire ledit
Livre , le tout àpeine de fix mille livres d'amende
, & confiſcation des Exemplaires contrefaits
, ainſique plus au long il eſt porté auditPrivilege.
Regiſtré ſur le Livre de la Communauté le
s. Janvier 1678.Signé E. COUTEROT . Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé& tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüir ſuivant l'accord fait entr'cux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
5. Juin 1680.
Avis pour placerles Figures.
'Air qui commence par Printemps
ne , doit regarder la
page 24.
Le Plan de la Table octogone doit
regarder la page 56.
La Tenture de deüil doit regarder
lapage 152.
La Table longue doit regarder la
page 104.
L'Air qui commence par Voulezvous
gouster , doit regarder la page
233.
r
1.
2.
さ
11
2
1
1
1
MERCU
L
MERCURE
OGHALANT
MAΥ 1680.
Lya longtemps,
Madame ,que les
grandes Actions
du Roy vous ont
convaincuë , qu'il
ne fait rien que d'extraordinaire
&de ſurprenant;mais je ne ſçay
ſi vous avez aſſez refléchy ſur ce
qu'il y a de particulier dans chacune
de ſes Actions . Les autres
matieres , quoy qu'exagerées,
s'épuiſent incontinent, & il n'en
May 1680.
A
2 MERCURE
faut parler qu'une fois pour n'en
ſçavoir plus que dire . Il n'en eſt
pas de meſme des continuels ſujets
d'admiration que nous fournit
la vie de Loüis LE GRAND .
Ce font des miracles ſi étendus,
qu'il n'y a point d'yeux aflez
penêtrans pour découvrir d'une
ſeule veuë , tout ce qu'ils femblent
avoir de furnaturel. Ils ont
meſme entr'eux un je-ne-ſçay
quel enchaînement qui eſt encor
un nouveau miracle , & qui
faitqu'on peut parler ſouventde
la meſme choſe ſans rien repéter.
Il eſt ſans doute d'un Roy trespuiſſant,
d'avoir ſoûtenu unelongue
Guerre contre un nombre
preſque infiny d'Ennemis , ſans
que la Victoire l'ait jamais abandonné.
Il faut pour cela joindre
la prudence à la valeur , & donner
de fi bons ordres par tout,
qu'en
GALANT
3
qu'en meſme temps que quelque
entrepriſe s'eſt formée, rien
n'ait manqué de ce qui estoit capable
de la faire réüffir . La Paix
s'est faite, Qui n'auroit pas crû
qu'elle euſt eſté neceſſaire pour
rétablir les Finances que de gran
des Armées à entretenir avoient
dû laiſſer un peu en déſordre ?
Cependant ellesonteſté toûjours
fſi bien ménagées , qu'au ſortirde
ces exceſſives dépenſes , Sa Majeſté
s'eſt veuë en eſtat d'en faire
encor de nouvelles pour la ſeûreté
de la France , par le grand
nombre de Places qu'on y fortifie,
& pour ſa gloire, par les Bâtimens
que l'on continuë,les Ouvriers
ayant recommencé àMarly
avec les beaux jours . Avoüez,
Madame , qu'il n'eſt point de
Souverain , quoy que né magnifique
& liberal , que les Fonds
Aij
4
MERCURE
à faire pour des Ouvrages de
cette importance, ceux des Fortifications
allant au delà de tout
ce qu'on s'en peut imaginer,
n'cuſſent mis dans l'impuiſſance
de conſerver ces deux grandes
qualitez . Jettez les yeux fur le
Roy. Non feulement il fait toûjour
éclater une magnificence
digne de luydans les moindres
occafions qui en demandent ;
mais apres avoir dédaigné pluſieurs
millions que luy pouvoient
produire toutes les Charges de
la Maiſon de Madame la Dauphine
que nous venons de luy
voir donner , il ajoûte à cette liberalité
toute Royale , un genre
eſtonnant de profufion dont l'uſage
n'a jamais efté connu. Vous
en conviendrez , quand je vous
diray qu'il n'a pas ſuffy à ce
grand Prince de donner une fois
plu
GALANT.
S
pluſieurs de ces Charges. Le
plaiſfir de faire ſentir les effets de
ſa bonté à tous ceux en qui il a
reconnu du merite , luy en a fait
faire des nouveaux préſens , &
ces meſmes Charges données
pluſieurs fois , ont ſervy de récompenſe
à pluſieurs Perſonnes;
c'eſt à dire , que Sa Majeſté les a
rachetées en argent comptant
de ceux meſmes qu'Elle en venoit
de gratifier, pour les redonner
à d'autres qu'elle a jugez
également dignes de ſes bienfaits.
Voyez , Madame, ſi je n'ay
pas lieu d'appeller profufion eftonnante,
une liberalité qu'aucun
autre Prince n'avoit jamais pratiquée
, & fi toute la Terre ne
doit pas tomber d'accord qu'il
n'y a que le Roy ſeul capable de
faire des choſes qui ne tomberoient
pas meſme dans l'imagi
A iij
6 MERCURE
nation de ceux qui ont le plus
de panchant à faire du bien.
Aufſi ne doit on pas s'étonner
que tout le monde s'empreſſe à
loüer cegrand Monarque,& que
les Perſonnes qui ont le moins
de commerce avec les Muſes ,
cherchent quelquefois à parler
leur Langue , pour publier fes
merveilles. C'eſt ce qu'a fait
Monfieur l'Abbé Cotherel.Malgré
ſes continuelles applications
à tirer d'erreur les Prétendus
Reformez , il n'a pû voir les raretez
de Verſailles , ſans donner
des marques de ſon admiration
par ce Sonnet.
L
AU
GALANT. 7
S2 AUROY
SUR VERSAILLES .
CRand Roy, dont lawaleur, In
force,& la prudence,
Charment également nos esprits
&nosyeux,
C'est dans ce beau Sejour où l' Art
victorieux
Découvre avec éclat voſtre magnificense.
Ces Eaux qu'on voit par tout coulev
en abondance,
Et qu'un feoret effort éleve jufquaux
Cieux ,
Comme au divin Moife, en ces fuperbes
Lieux ,
Au premier des Héros rendent
obeiſſance .
A iiij
8 MERCURE
Ce Chef d'oeuvre pompeux que
produit vostre Main ,
Semble vous approcher du Pouvoir
Souverain
Qui tiradu neant le Ciel, la Terre
l'onde ;
Lors qu'étalant icy tant de charmes
divers ,
Du Lieu le plus ingrat qui fut dans
l'Univers ,
Vous faites aujourd'huy la merveille
du Monde.
J'ajoûte un Sonnet d'une autre
nature. Ileſt d'une Demoifelle
de qualité de Grenoble, qui
n'ayant pas encor dix- sept ans,
ne brillepas moins par ſon eſprit
que par ſa beauté. Elle parle jufte
, écrit nettement , &fait des
Vers comme vous allez voir .
SON
GALANT. 9
:
:
SONNET.
Eme lafſſe à la fin de mon indi-
TE me talle
Je nereſſens jamais ny plaiſirs ny
douleurs ,
Je parois inſenſible aux plus grandes
douceurs.
Dois-je donc m'en défaire ou prendre
patience ?
Sans faire dans le Monde aucune
diférence,
Pour les plus beaux Objets je n'ay
que des froideurs.
Je vois avec mépris renouveler les
Fleurs .
Et je ne donne à rien la moindre
préférence.
Dans l'amour , m'a- t-on dit, on ne
vitpas ainsi .
Av
10 MERCURE
1
Tout y plaist, tout y rit , mesme jufqu'au
foucy ;
Le plaisir, le chagrin,tout y paroist
Senfible.
Quoy qu'il en soit pourtant , s'il
s'oppose à l'honneur,
Si la gloire avec luy se trouve incompatible,
Il ne sçaura jamais le chemin de
mon coeur.
Monfieur le Grand - Maître
de Malte a envoyé des Faucons
au Roy. Monfieur le Chevalier
de Fleurigny- Vauviliers , qui a
eu la commiſſion de les apporter
en France , a eu auſſi l'avantage
de les préſenter de ſa part à Sa
Majefté. Il n'a employé qu'un
mois en ſon voyage de Malte à
Paris . C'eſt l'avoir fait affez
promptement , à cauſe du grand
trajet
GALANT.
}
trajet de Mer, & des diférens périls
qu'il y a toûjours à eſſuyer.
Si - toſt qu'il fut arrivé , il alla à
Saint Germain avec Monfieur
l'Ambaſſadeur de Malte. Ces
Qyſeaux ſe trouverent tous en
fort bon état. Le Roy les refeut
en préſence de la Reyne , de
Monſeigneur , de Madame la
Dauphine , de Monfieur & de
Madame, qui les admirerent. Ce
qu'il dit d'obligeant à ce Chevalier
ſur les foins qu'il avoit pris
pour les luyfaire conduire, fit af
lez voir combien il eſtoit ſatisfait
de ce Préſent. Ill'aſſura qu'-
il en remerciëroit Monfieur le
Grand- Maître , & luy donna en
ſon particulier beaucoup de marques
d'eſtime. Je ne ſçay, Madame,
fi vous connoiſſez Monfieur
le Chevalier de Fleurigny. C'eſt
un Homme fort conſideré dans
fon
12 MERCURE
fon Ordre,& quia extrémement
de l'acquis . Je ne vous dis rien
de ſa naiffance. Il eſt difficile
que vous l'ignoriez . Sa Maiſon,
qui eſt une des plus anciennes
du Royaume , n'eſt pas ſeulement
illuſtre par elle- meſme,
mais encor par les belles &
grandes Alliances qu'elle a toûjours
faites, telles que ſont celles
des Maiſons de Trie , Piſſeleu ,
Harpicourt, du Moulin , Lhoſpital,
Choify, Rouhault,de Gamache,
Rouvroy , S.Simon , Sarbruche,
de Volvire, Lénoncourt, de
Broye, Viliers S.Paul , Boulinvilliers
, Dailly , de Nefle , & plufieurs
autres . Elle eſt establie de
puis fort long - temps dans le
Païs Sénonois avec une eſtime
genérale , & il s'y trouve des
Cardinaux , Patriarches , Archeveſques
, Grands - Maîtres de
Rho
GALANT.
13
Rhodes , Admiraux de France,
Chanceliers de France , Maréchaux
de France , Chambellans,
& enfin tout ce qu'il y ade plus
hautes Dignitez. Le Chevalier
qui mefournit le fujerdecet Article
peallencor deux Freres qui
fontauſſi Chevaliers de Malte,&
une Soeur Dame Comteffe de
Remiremont. Jamais Homme
n'eut une plus parfaite connoiffance
desMatématiques , ny ne
fut plus éclairé ſur tout ce qui
regarde les Fortifications. C'eſt
luy qui ordonne de toutes celles
qu'on éleve dans l'Iſle de Malte
depuis dix ans. Il en a dreſſé un
Plan de fa main qui eſt admira
ble. LeRoyen ayant eſté averty
par Monfieur l'Ambaſſadeur
deMalte le jourmeſme qu'onluy
préſenta les Oyſeaux , voulut
voir ce Plan, &donna ordre qu'il
fut
14 MERCURE
furapporté à Saint Germain. On
le plaça dans le Cabinet de Sa
Majesté , où Elle paſſa apres fon
dîné , accompagnée de Monſeigneur,
de Monfieur,de Meſſieurs
les Princes de Conty & de la
Roche- fur- Yon,de Meſſieurs les
Maréchaux de Villeroy , de Bel
lefond,& de Lorge, de quelques
Capitaines des Gardesdu Corps,
& d'autres Seigneurs de la Cour.
Le Roy loüa fort ce Chevalier
de l'application qu'il avoit à de
fi grands& de fi utiles Travaux,
&fut tres content des éclaircifſemens
qu'il luy donna ſur l'ordre
du Plan. Il luy dit avec cette
honneſteté qui eft ordinaire à
ee grand Monarque, qu'il vous
loit qu'on le laiſſfaſt dans ſon Cabinet
, pour le voir plus d'une
fois . Il faut yous en faire la def
cription.tosanch 2 a1900 πον
{ L'ifle
GALANT.
15
L'ifle de Malte eſtant le Rampart
de la Chreſtienté , défendu
par le plus noble Sang de l'Europe
, il ſemble que la Nature ſe
ſoit particulierement attachée à
en rendre la ſituation avantageuſe.
Il y a deux Bouches pour
entrer dans les Ports de cette
Place. L'une eſt celle du grand
Port , &l'autre s'appelle duMarché
Mouchet. Celle du grand
Port a ſes pointes qui le bornent
du coſté du Ponant , où eſt ſitué
le Fort S. Elme. Ce Fort garde
auſſi la Bouche du Port du Marché
Mouchet. Sur l'autre pointe
du grand Port, du coſté de Chiroc,
nom d'un des Vents dont on
ſe ſert pour la Mer en ce Païs-là,
eſt le Fort Ricaloly. Au devant
du Fort S.Elme , on voit la Ville
Valeſte , ainſi appellée du nom
d'un Grand. Maître qui la fir ba
tir.
16 MERCURE
tir. C'eſt le lieu où eſt le Palais
de Son Eminence Monfieur le
Grand-Maître de Malte , & où
les Chevaliers font tous leur demeure
. Au devant de cette Ville
, il y a encor une enceinte de
Fortifications ,qui eſt un Ouvrage
à corne couronnée. C'eſt une
Place tres - forte. Du coſté de
Chiroc de la Ville Valeſte , font
deux autres Villes , & un Chafteau
confiderable pour ſa ſituation
& pour fon antiquité . Le
Chaſteau s'appelle S. Ange. Il a
au devant de luy , du coſté de
Chiroc , une Ville qu'on nomme
le Bourg . C'eſt le lieu ſeul que
les Chevaliers trouverent , lors
qu'ils s'allerent établir à Malte
en 1530. L'autre Ville , qui eſt
fortifiée à l'antique , s'appelle
l'iſle de la Sangle. C'eſtoit le nom
du Grand-Maître , par les ſoins
de
GALANT. 17
de qui elle fut bâtie. Entre ces
deux Places eſt un grand Port
tres-beau, où la Religion met ſes
Galeres , & au devant , l'on a fait
une enceinte de Fortifications
qui compoſe neuf Baſtions &
deux demy-Baſtions , pour donner
lieu de retirer le monde de
laCampagne, ſi les Ennemis faifoient
quelque attaque. On voit
dans ce meſme Plan pluſieurs
beauxTravaux que l'on a tracez ,
& que la Religion eſt reſoluë
d'entreprendre, ſi- toſt qu'elle au
ra finy les autres , c'eſt àdire qu'-
elle veut fortifier le Mont Coradin,
le Mont S. Sauveur , & la
petite Ifle du Marché Moucher.
CePlan eſt fair dans l'exactitude
que l'on y peut ſouhaiter. On y
découvre juſqu'aux moindres
particularitez . MonfieurleChevalierde
Fleurigny n'a pas ſeulement
18 MERCURE
ment mis ce Travail dans ſon entiere
juſteſſe , il l'a encor embel
ly de pluſieurs ornemens fort
agreables . Ce ſeroit luy faire tort
que les oublier. Rien ne marque
mieux la beauté de ſon génie,
- Au bas de ce Plan,à main droite,
onvoit le Roy veſtu en Guerrier,
& couronné de Lauriers. Il
eſt ſous un Pavillon environné
de Fleursde Lysd'or.Audeſſous,
deux petits Anges tiennentun
Drapeau ſur lequel eſt peint un
Soleil, avec la Deviſe de Sa Majeſté,
Nec pluribus impar. Aude.
vant du Roy eſt repréſenté un
Bataillon de Malte avec fon
General à la teſte , qui vientle
reconnoiftre comme le Prote
teur de ce grand Ordre Le tout
eſt ſur un Charde triomphe que
conduit Neptunes Des Che
,
L
vaux marins le tirent , & il eſt
foû
GALAN Τ.
19
foûtenu par des Tritons qui ont
des Cornets. Il eſt aiſé de juger
qu'on a deſſein par là de faire
connoiſtre que ce grand Monarque
eſt le Maître de la Mer Mediterranée
, & que Neptune ſe
tient glorieux d'eſtre dépendant
de fon Empire. Au deſſous du
Roy eſt une Lettre de Monfieur
le Chevalier de Fleurigny ; fur
la liberté qu'il prend d'ofrir ce
Plan à Sa Majeſté. Elle est courre,&
en termes auſſi refpectueux
que choiſis. Amain gauche du
meſme Plan , eſt la Religion,
triomphant des Turcs. Elle tient
de fa main droite un grand Drapeau
rouge , fur lequel il y a une
Croix blanche,&de l'autre, une
Epée flamboyante. Une infinité
deTurcs font à ſes pieds, qui demandent
grace. Au deſſous de
ce Triomphe , on voit les Porfils
de
20 MERCURE
de la Ville Cotoner , à qui le
Grand-Maître d'aujourd'huy a
donné fon nom, &du Fort Riçaloly.
Tous les Baſtions dont je
vous viens de parler,ſont dans la
premiere de ces deux Places. La
meſme Religion eſt encor ſur un
Char de triomphe tiré ſur les
eaux par des Dauphins , & conduit
par la Déeſſe Thétis. Cela
repreſente les glorieux avantages
que remporte la Religion de
Malte ſur les Ennemis de la Foy
Chreſtienne qui navigent dans
leurs Mers. Une Troupe de Tritons
tenant des Cornets de grofſes
Coquilles de Mer , ſoûtient
tout cela . Entre ces deux Chars ,
au milieu du bas de ce Tableau ,
deux autres Tritons tiennent un
Cartouche tout enrichy de feüillages.
On y voit trois Echelles
diférentes . L'une eſt de Cannes
GALANT. 21-
nes Maltoiſes , l'autre de Toiſes,'
&la derniere de Pas Geométriques.
Au deſſus du Pavillon du
Roy, il y a auſſi un tres beauCartouche,
ſoûtenu par une infinité
de Figures , dans lequel eſt une
Table qui inſtruit des Lieux les
plus conſidérables du Plan. De
l'autre coſté à gauche , au deſſus
de la Religion triomphante, eſt
un troifiéme Carthouche ſoûtenu
encor par quantité de Figures.
On y lit une Hiſtoire Chronologique
de tout ce que laReligion
a fait de Fortifications depuis
qu'elle eſt dans l'iſſe de
Malte. Au deſſus de tout,dans le
haut du Plan , paroiſt une Guirlande
de feüilles de Laurier, qui
tient toute la longueur du Tableau.
Elle eſt ſoûtenuë de plufieurs
Figures tres - belles, & qui
ont toutes des poſtures diferentes
22 MERCURE
tes. On voit au milieu les Armes
de France, entourées des Coliers
des Ordres du S. Eſprit & de
S.Michel. Deux Anges veſtus en
Lévites , & tenant chacun une
Baniere de France , en font les
Supoſts. Le tout eſt placé ſous
un grand Pavillon d'azur fleurdelité
dor, doublé d'hermine ; le
comble rayonné d'or, & couronné
de la Couronne Imperiale
Françoiſe. La Baniere ou Orifla
me du Royaume eſt attachée à
ce Pavillon,avec ces mots, Montjoye
S.Denys,qui eſt le Cry de nos
Roys , & leur Deviſe , Lilia non
laborant neque nent. Vous ſçavez
que cette Deviſe leur vient de
l'Eloge que l'Ecriture a donné
aux Lys. Aux extrémitez de la
Guirlande qui termine àdroit &
à gauche du Tableau, il ya pluſieurs
Figures enſemble qui ſoûtiennent
GALANT. 23
tiennent un Carthouche , où les
Armes de Navarre ſe voyent.
Vous pouvezjuger combien cet
Ouvrage eſt embelly par ces ornemens
. Il a eſté mis dans un riche
& magnifique Cadre d'Ebene,
long de cinq pieds, & haut
de trois &demy.
L
Voila , Madame , ce qu'on
voit encor préſentement dans
JeCabinet du Roy. Peut- eſtre
vous envoyeray- je le tout gravé
la premiere fois. Du moins
on m'en promet le Deſſcin.
Cependant vous agréerez ces
Paroles miſes depuis peu en Air.
Monfieur Laurancin les a notées
.
AIR
24
MERCURE
AIR NOUVEAU.
Printemps ne reviensplus ;
Soufre trop depeine,
Quand je vois les Prez renai
Sans.
Ils me font Souvenir qu'en ce ma
heureux temps
F'eus le cruel refus du coeur de Ce
limene.
Mais helas !fi par ton retour
L'Ingrate devenoit ſenſible àmo
amour,
Printemps , viens dés ce jour. I
Les Amans qui ont le plus de
traverſes ne ſont pas toûjours les
plus malheureux. L'épreuve des
peines fait la ſenſibilité des plaifirs
, & on ne les trouve jamais
plus doux qu'apres avoir ſurmon-
τέ
1
e
le
ai
n
S
S
t
GALANT.
2.5
té de grands obſtacles . Vous le
connoiſtrez par l'Avanture qui
fuit. :
Un Gentilhomme,jeune, bien
fait , & d'unedes plus anciennes
Maiſons de Poitou,partit deLoudun
lieu de ſa naiſſance, pour aller
àune des Iſles que nos Voyageurs
découvrent vers les Coftes
du Ponant. Il n'y eſtoit pas
ſeulement attiré par la réputation
qu'elle ad'égaler en galanterie&
en politeſſe les meilleures
Villes de France. Le mariage
de fon Aîné , qui épouſoit une
des plus belles &des plus confidérables
Perſonnes de toute l'Ifle
, l'engageoit à ce Voyage. Il.
le fit accompagné d'une jeune
Soeur qui ne craignoit pas aſſez
la Mer pour ſe priver du plaiſir
d'eftre témoin de la ſatisfaction .
de ſon Frere. Ilss'embarquerent.
May 1680. B
26 MERCURE
avec un équipage digne de l'occaſion
qui les appelloit , & trou
verent dans la reception qui leur
fut faite tout ce qu'ils pouvoient
ſouhaiter de l'honneſteré des
Inſulaires. Le Mariage dont la
cerémonie ſe fit quelques jours
apres, fut ſuivy de pluſieurs Feftes.
Les Parens de la Mariée en
donnerent tour à tour ; & comme
toute la Nobleſſe de l'Iſle s'y
rencontra , les nouveaux venus
furent ſi agreablement régalez,
qu'ils n'eurent pas lieu de ſe repentir
de leur Voyage. La Soeur
avoitdu mérite,& l'agrément de
fon humeur joint à ſa beauté, luy
attira bientoſt des Adorateurs.
Il y avoit tous les jours grande
Cour chez elle ;&foit pour luy
faire honneur à cauſe du nom
d'Etrangere, ſoit pour la commodité
de l'Apartement qu'elle occupoit,
GALANT.
27
cupoit , la Societé des Belles na
s'aſſembloit point ailleurs . Il n'y
eut aucun divertiſſement qu'on
ne luy donnaſt. Les Soûpirans
furent affidus , & plus on la vit,
plus on ſe plût à la voir. Les voeux
qu'on luy adreſſoit auroient fair
quelques Jalouſes, ſi elle n'euſt cu
un Frere dont les autres Belles
cherchoient à ſe faire aimer. II
avoitl'eſprit ſi infinuant , &des
manieres ſi engageantes , qu'il
eſtoit dangereux de l'écouter,
quand on vouloit s'arreſter pour
luy aux ſeuls ſentimensd'eſtime.
L'honneſteré qui luy eſtoit naturelle,
luy fit d'abord conter des
douceurs ſans aucun choix , plus
par l'uſage du monde , que dans
le deſſein de s'engager. Chacune
y'eut part felon les occafions;
mais ſi ſes civilitez demeurerent
generales,ſes complaiſances com
Bij
28 MERCURE
mencerent inſenſiblement à ſe
fixer , & il trouva un mérite ſi
peu commun dans une jeune
Perſonne, devenuë intime Amie
de ſa Soeur,qu'il n'eut plus d'yeux
que pour elle. La Belle pouvoit
juſtement pretendre aux devoirs
du Cavalier . Sa beauté , quoy
que d'un fort grand éclat , eſtoit
le moindrede ſes avantages. La
délicateſſe de fon eſprit la furpaſſoit
de beaucoup, & elle avoit
d'ailleurs un air de douceur fi
attirant , que les moins ſenſibles
en eſtoient touchez Le Cavalier
qui n'eſtoit pas de fort méchant
gouſt luy donna bientoft la preférence
, & on ne fut pas longtemps
ſans le remarquer. Il luy
rendoit tous les ſoins poffibles,&
quand cet empreſſement n'euft
point découvert ſa paffion , ſes
regards continuellement attachez
GALANT. 29
chez fur elle, auroient trahy fon
fecret. Vous jugez bien qu'il ſe
déclara , & que la Belle ayant du
difcernement , reçeut comme elle
devoit les proteſtations qu'il
luy fit. Si le triomphe qu'elle
remporta fur ſes Rivales leur
donna quelque chagrin , elles
trouverent à s'en conſoler par
quantité deParties galantes dont
leCavalier les mit. Il cherchoit à
plaire , & cachoit ce qu'il faiſoit
d'obligeant pour cette aimable
Perfonne , ſous les apparences
d'un divertiſſement general. Apres
avoir procuré diférens plaifirs
fur Terre à toutes les Belles
qui voyoient fa Sooeur, il les voulut
regaler ſur Mer. Le jour
ayant eſté pris pour la promenade
, il fit équiper fix petits Bateaux.
Ce fut par tout une propretédigne
d'un Amant. Un Sa-
Bij
30 MERCURE
tin verd couvroit celuy de ces
fix Bateaux où la Compagnie
entra. On y voyoit une eſpece
de Dais dans le milieu , & il eftoit
tiré par un autre à douze
Rames , dont des Branches de
Laurier faiſoient l'ornement. Les
Rameurs eſtoient habillez de
verd &de blanc , couleurs de la
Belle. Des deux coſtez il y avoit
deux autres Bateaux à une égale
diſtance. Quatre Trompetes ,
veſtus des meſimes couleurs , eftoient
dans chacun, &ſe répondoient
les uns aux autres. Le cinquiéme
portoit une Collation
magnifique;& le dernier ſe trouva
chargé de Feux d'artifice que
l'on fit joüer ſur l'eau avec une
adreſſe dont on fut ſurpris. La
Feſte fit bruit, &fut une ſi forte
déclaration pour le Cavalier,que
ſe tenant ſeûr du coeur de la Belle,
GALANT.
31
le , il crût ne devoir plus diférer
à la demander en mariage. Il
alla trouver ſon Pere. C'eſtoir
un Homme des premiers de l'Ifle
, & qui en pluſieurs occaſions
luy avoit marqué beaucoup d'eftime
, mais il aimoit ſa Fille plus
que toutes choſes,& comme elle
eſtoit ſa ſeule Heritiere, il ſe mit
en teſte que c'eſtoit la perdre
que lamarier àun Etranger.Cette
crainte luy fit deſaprouver le
party. Le Cavalier luy plaifoit,
&ſes belles qualitez luy eſtoient
affez connuës, pourluyfaire fouhaiter
de le voir ſon Gendre;
mais il ne pût croire qu'il s'attacheroit
aupres de luy , & quelques
aſſurances qu'il luy endonnaſt,
ſa défiance l'emporta ſur ſes
fermens, & il ne luy permit d'eſpérer
que parce qu'il ne luy dé
fendit pas entierement de con
Biiij
32 MERCURE
tinuer ſes premiers foins. Rien
ne plaiſt tant à l'Amour que de
réſiſter auxdifficultez . Cette verité
parut dans la paſſion du Cavalier.
Moins il trouva le Pere
traitable , plus il s'attacha à fervir
la Belle . C'eſtoit toûjours
beaucoup de douceur pour luy
de pouvoir la voir , quoy que
moins ſouvent & avec plus de
referve . Il eſtoit aimé , & cette
afſurance adouciſſant fon malheur
, il attendit du ſecours du
temps ce qu'il méritoit par ſa
tendreſſe . Elle éclatoit tous les
jours par mille obligeantes marques
, & enfin il trouva l'occafion
de la faire voir dans tout fon
excés. Un Gentilhomme de ſes
Amis l'avoit prié de venir courre
le Cerfà la grand' Terre. Il y
alla, & prit un Bateau pour l'y
paffer. Cejour ſembloit deſtine
pour
GALANT.
33
1
t
pour le divertiſſement. La Bel
le propoſa celuy de la Pefche
à la Soeur du Cavalier. Elle
ne l'avoit point encor eu depuis
qu'elle estoit dans l'Iſle.Le temps
ſe montroit fort beau, & elles ne
pouvoient que recevoir du plai.
fir de cette Partie. Elles s'embar
querent dans un Bateau de Pef
cheur avec une Dame égaleme
Amie de toutes les deux, fan
vouloir foufrir aucune autre com
pagnie que celle des Matelots
La nuit arriva , & on ne vit re
venir ny la Belle ny le Cavalier
Les Intereſſez commencerent à
s'inquiérer , mais le Pere de la
Belle plus que tous les autres.
Ces Parties de Peſche & de
Chaſſe luy furent ſuſpectes. Il les
prit pour le prétexte d'un rendez-
vous , & s'imaginant que
l'obstacle qu'il apportoit à l'a-
Bv
34 MERCURE
mour du Cavalier luy auroit fair
prendre le deſſein d'enlever ſa
Fille , il ne douta point qu'elle
ne fuſt d'intelligence avec luy,
&qu'elle ne l'euſt quité pour le
fuivre. La Dame qui l'avoit aecompagné
eſtoit tellement de ſa
confidence,qu'il la regarda comme
un Témoin qu'elle avoit voulu
avoirde ſon Mariage. Ainſi
il crût les voir déja en Poitou , &
par confequent n'avoir plus de
Fille. Sa douleur fut grande , &
comme on apprit fa peine , ſes
'Amis ſe rendirent chez luy le
lendemain pour le conſoler. Le
mérite de l'Amant faifoit paroître
l'enlevement moins fâcheux,
mais enfin c'eſtoit toûjours un
enlevement ; & apres s'eſtre fait
heureux en dépit de luy , on
eſtoit en droit de ne luy tenir
aucune parole ſur l'établiſſement
fou
GALANT.
35
ſouhaité. Chacun raiſonnoit fur
cet affaire, & les avis eſtant partagez
, il n'avoit encor rien déterminé
, quand on luy vint dire
que le Cavalier eſtoit de retour.
Il demanda aufſſitoſt s'il luy ramenoit
ſa Fille , & ayant appris
que non, il crût d'abord qu'aprés
l'avoir miſe en ſûreté , il venoit
luy meſme traiter d'accommodement
; mais il changea de pen
ſée le voyant entrer un moment
apres. L'ardeur de laChaſſe l'avoit
obligé de paſſer la nuit à la
grand' Terre. Il en revenoit , &
-ce qu'il avoit ſçeu en arrivant
de ſa Maiſtreſſe perduë , l'avoit fi
fort ſaiſy de douleur , que jamais
homme n'en parut fi penetré. Il
ſe fit dire cent fois avec qui , &
ſous la conduite de quels Matelots
elle s'eſtoit embarquée ; &
craignant qu'un coup de vent
n'euft
36 MERCURE
n'euſt renversé le Bateau, il eſtoit
-deteſperé , comme s'il euſt eu la
-certitude de cet accident . Il ne
demeura pas long - temps dans
cette crainte. Un Vaiſſeau Anglois
, qui vint moüiller l'ancre
devantl'ifle , rapporta qu'un Bifcaïn
luy avoit donné la chaſſe
pendant plus d'une heure , &
-qu'il n'avoit renoncé à le pourſuivre
que pour ſe rendre maître
d'un Peſcheur qu'il luy avoit veu
emmener.Le Cavalier frapé mortellement
de cette nouvelle , ne
fit que changer deſujet dedeſeſpoir.
Il ne douta point que ce
Peſcheur pris , ne fuſt le Bateau
où estoient les Dames, & le nom
de Pyrates luy faiſant horreur , il
ne ſe donna aucun repos qu'on
ne l'euſt mis en état de courir au
fecours de ſa Maîtreffe . Il alla
1.
trouver le Gouverneur , & appuyé
GALANT.
37
puyé des plus confiderables de
l'Ifle , il parla fi fortement, qu'on
luy accorda le Commandement
d'une Barque , avec quarante à
cinquante Hommes deſſus, pour
aller à la recherche des Belles .
Trois autres , qui avoient peuteſtre
quelques intéreſts particuliers
, tous prétexte de réprimer
l'inſolece des Biſcaïns qui oſoient
venir prendre leurs Vaiſſeaux
-juſque dans leurRade,obtinrent
des Commiſſions pour faire encor
équiper trois Barques d'une
force égale à cette premiere.
On euſt dit, à voir le remuëment
des Habitans , qu'il s'agiſſoit de
quelque grande Expédition de
guerre. On les fit tous paffer en
reveuë , & de chaque Compagnie
on prit un nombre égal
d'Hommes , & des mieux difpoſez
à foutenir un Combat naval .
Tout
38 MERCURE
Tout ſe trouva preſt en moins de
trois heures. Les quatre Barques
ſe mirent en Mer , & chacun
partit fort réſolu de donner des
marques de ſon courage. Le Cavalier
déploya tout ſon talent de
biendire pour animer ceux qu'il
commandoit ;& foit qu'il cherchât
la gloire de délivrer ſa Maîtreſſe
ſans en avoir obligation
qu'à ſa valeur , ſoit qu'il jugeaſt
qu'allant tous enſemble , ils ſeroient
plutoſt découverts du Bifcaïn
qui prendroit la fuite , il ſe
détacha du reſte de l'Eſcadre, &
diſparut en fort peu de temps.
Les trois Vaiſſeaux partis avec
luy de compagnie, ne voulurent
point ſe ſeparer. Ils allerent où il
yavoit apparence que les Pyrates
ſe ſeroient cachez ; & ayant fait
tout le tour de l'Ifle ſans rencontrer
aucun Ennemy , ils rentre
rent
GALANT.
39
rent le lendemain dans le Port.
Ils avoient cherché bien loin ce
qu'ils trouverent chez eux. Les
Belles s'y eſtoient renduës le ſoir
précedent , & en avoient eſté
quites pour unpeu de peur.Voicyce
qui leur eſtoit arrivé. La
beauté du temps les avoit fait
avancer trois grandes licuës en
Mer , & on venoit d'y jetter une
ſeconde fois les Filets, quand elles
apperçeurent un Peſcheur
qui venoit ſur elles à pleines voiles.
Elles s'imaginerent d'abord
que c'eſtoit le Cavalier, qui ayat
appris leur Partie à fon retour,
avoit voulu leur ſervir d'Eſcorte;
mais elles furent fort ſurpriſes un
quart-d'heure apres, de voir paroiſtre
une groſſe Barque qui
pourſuivoit ce Peſcheur , &que
leurs Matelots reconnurent pour
un Ecumeur de Mer. La frayeur
les
40 MERCURE
lesprit; & fi ces Matelots ne fe
fuffent aviſez de bonne heure
de couper les cordes dedeurs Filets,&
de gagner les premieres
terres , elles fuſſent infaillible.
ment tombées dans la diſgrace
que le Pefoheur ne put éviten.
Le péril les obligea de paſſer la
nuit , où leur Batean aborda. Elles
y avoient quelques connoiffances,
& lamaniere dont on les
reçeut les auroit fort conſolées
de leur avanture, ſans l'inquiétude
où elles jugerent qu'on ſeroit
pour elles . La Belle fur tout ne
pouvoit s'empeſcher de craindre
que ſon Amant ne ſe fuſt trouvé
dans le Peſcheur qu'elle avoit
veu emmener aux Biſcaïns , & ce
fut la premiere choſe qu'elle demanda
le lendemain , quand on
la remit dans l'ifle avecun Convoy
qui luy fit faire le trajet en
feûreté.
GALANT. 41
ſefireté. Elle apprit avec d'autant
plusde joye que le Cavalier s'eſtoit
embarqué pour la ſecourir,
qu'elle fut aſſurée par là qu'il eſ
toit libre. Outre le plaifir que
luy donna cette obligeante marque
d'amour,elle enefperabeaucoup
aupres de ſon Pere , à qui
celle ſe plaignit reſpectueuſement
d'avoiraffez mal-jugé de fa fotmiffion
àſes volontez pouravoir
penſé d'elle ce qu'il avoit crû.
Comme elle estoit fort aimée
dans l'ifle , tout le monde la congratula
ſur le péril échapé, &on
attendoit impatiemment le retour
des quatre Vaiſſeaux , n'y
ayant plus de pourſuite à faire.
Trois de ces Vaiſſeaux eſtant
revenus , la Belle s'inquieta fort
pour le Cavalier. Elle craignit
que rencontrant les Pyrates,qu'il
croyoit maîtres de ſa perſonne,
il
42 MERCURE
il ne les attaquaſt à nombre inégal
,&que l'envie de luy rendre
la liberté ne le fiſt reſter luy-même
Captif. Son Vaiſſeau revint
comme les trois autres , mais le
Cavalier ne s'y trouva point . On
demanda ce qu'il eſtoit devenu .
Ceux de l'Equipage dirent que
lematin de cemême jour, ayant
rencontré une Barque de Brétons
, il l'avoit fait aborder ; qu'il
s'eſtoit informé des Biſcaïns;que
les Brétons luy avoient marqué
l'endroit où ils s'eſtoient retirez ;
qu'il avoit ſçeu d'eux , qu'en
ayant eſté pris depuis trois jours,
ils alloient racheter leur Maître
demeuré entre leurs mains , &
que s'il ſongeoit à les attaquer, il
n'y avoit pas d'apparence qu'il
réüffit , parce que leurs forces
eſtoient tres conſiderables ; qu'il
avoit voulu auſſitoſt les mener
contre
GALAN T.
43
contre eux ; qu'ils luy avoient
oppoſé que dans l'ordre de ſa
Commiſſion , il luy eſtoit défendu
de s'éloigner de la Coſte , &
que n'ayant pû les obliger à faire
aveuglement ce qu'il ſouhaitoit,
il eſtoit entrédans la Barque des
Brétons , afinde courir la meſme
fortune que ſa Maîtreſſe. Ceprocedé
parut genereux . Chacun
admira le Cavalier,&en le plaignant
des'eſtre livré luy meſme
aſes Ennemis,on le regarda comme
le plus parfait de tous les
Amans. Il n'y eut pas juſqu'au
Pere de la Belle qui ne demeurât
d'accord que peu de Perſonnes
ſçavoient auſſi bien aimer. C'eftoit
beaucoup dire , & on pouvoit
tout attendre de luy apres
cet aveu. On ſe flata qu'on en
ſeroit quite pour ſa rançon , &
qu'on en auroit des nouvelles
avant
44 MERCURE
avant qu'il fuſt peu. En effet ,
l'inquietude qu'on eut pour luy
ne continua que juſques au jour
ſuivant. La Barque Bretonne ,
apres avoir compté aux Biſcaïns
la fomme dont on eſtoit convenu,
ramena leCavalier dans l'Ifle ,
mais tout mourant &defeſperé .
-11 eſtoit veſtu en Matelot. Cedéguiſement
luy avoit paru neceffaire
, pour voir ſans péril ce qui
ſe paſſoitparmy les Pyrates,&n'y
trouvant point cequ'il cherchoir,
il s'eftoit perſuadé que fa Maîtreffe
avoit fait naufrage. Comme
ceue idée le rempliſſoit , il
n'eſtoit poſſedé que de ſa douleur
,& on n'avoit pû luy faire
quiter fon habitde Matelot. Vous
pouvez vous figurer avec combiende
ſurpriſe il ſe vit heureux,
quand il croyoit tout perdu pour
luy. Il écouta avec défiance les
premiers
GALANT.
45
premiers qui luy parlerent , & il
eut beſoin de voir ſa Maîtreſſe
pour ne point douter de fon retour.
On la fit venir. Il courut à
elle avec un tranſport de joye
qui ne ſe peut concevoir. Quoy
qu'il euſt l'air admirable en Cavalier,
jamais la Belle ne le trouva
mieux qu'en Matelor. Son
Pere nele put voir dans cet équipage
ſans louer la force de ſon
amour ,& ceder enmêmetemps
aux prieres qu'on luy fit de tous
coſtez , d'y vouloir donner fon
confentement. Le Mariage fut
faitquelques jours apres , & plus
ces dignes Amans avoient dû ſe
croire éloignez de leur bonheur,
plus il leur fut doux de joüir du
changement arrivé tout- à-coup
dans leur fortune..
Je les laiſſe gouſter leur joye à
leifir , pour vous apprendre que
depuis
46 MERCURE
depuis un mois ou deux Monſieur
le Marquis du Terrail a
épousé Mademoiſelle de S. Vidal
. S'il m'eſtoit permis de me
ſervir avec vous du ſtile fleury,
je vous dirois que quantité de
belles Bergeres du pur ſang de
celles qui ont rendu le Foreſt
fameux , ſe ſont réjoüyes de ce
Mariage , dont la ceremonie s'eſt
faite à Brioude, parce que Mademoiſelle
de S. Vidal eſt née en ce
Païs là , & fur les bords de Lignon.
Elle eſt d'une tres-ancienne
Maiſon d'Auvergne , & Fille
d'un Pere qui avoit épousé une
Heritiere de la Maiſon d'Apchon
, alliée du Maréchal de S.
André , &des plus illuſtres Familles
de cette Province. Elle a
eu deux Soeurs, dont l'une a eſté
mariée à Monfieur le Marquis de
la Tourrete , & l'autre à Mon-
" ſieur
GALANT. 47
ſieur le Marquis de Colombine
. Quant à Monfieur le Marquis
du Terrail , c'eſt le Fils aîné
de feu Monfieur le Marquis de
Saillant , de la Maiſon d'Eſtain ,
l'une des plus conſidérables
d'Auvergne . Madame ſa Mere
eſt de la Maiſon du Chevalier
Bayard , & poffede la Terredu
Terrail , qui estoit le nom de fa
Famille. Il eſt Meſtre de Camp
d'un Regiment deCavalerie , &
a un Frere Capitaine aux Gardes
, un autre Comte de Lyon ,
deux qui font Abbez , deux autres
Chevaliers de Malte , & une
Soeurmariée à Monfieur le Marquis
de Montboiffier. Feu Monſieur
le Marquis de Saillant eſtoit
Maréchal de Camp , & apres
avoir rendu de grands ſervices
au Roy dans pluſieurs Campagnes,
il s'eſtoit retiré tout chargé
de
48 MERCURE
de gloire dans ſa Maiſon de Ravel
, où tous les honneſtes Gens
abordoient en foule,&y estoient
magnifiquement reçeus. Il eut
deux Oncles ſucceſſivement
Eveſques de Clermont. Cette
Maiſon eſt alliée à celle de S.
Héran de Canillat ,& à tout ce
qu'il y a de Perſonnes de qualité.
Je ne vous dis rien du merite
des deux Mariez. La Lettre qui
fuit vous en fait l'éloge. Ileſt malaiſé
d'écrire ny plus délicatement
, ny avec plus de juſteſſe
que fait celuy dont elle eſt .Vous
trouverez ſon nom au bas de la
Lettre.
2
ここ
٢٠
A
GALANT. 4
A MLE MARQUIS
DU TERRAIL .
Ette Province vous a fait
CettePréfent fi rare
د &fi
digne du Païs d' Aſtrée , en vous
donnant Mademoiselle de S.Vidal
, que l'Auvergne , toute feconde
& toute riche qu'elle est,
auroit bien de la peine à le
payer. Vous ne pouviez choisir
une plus excellente Personne ,&
elle ne pouvoit trouver un plus
honneste Homme que vous . La
franchise , la generosité , & la
grandeur d'ame dont vous faites
profeßion, méritoient bien d'eſtre
recompensées detant de beautez
May 1680. C
50
MERCURE
&de vertus qui vousſont tombées
en partage. Que de biens vous
avez mis enſemble !
On voit s'unir par là l'exacte
probité ,
La tendreſſe du coeur, la ſolide
bonté د
L'honneur,& les vertus douces
&magnanimes;
Vous en avez ſuivy les plus
hautes maximes,
Et j'eſtime bien plus des biens
ſi précieux ,
Que ceux que vous tenez de
tant de Demy Dieux...
Je ſerois peu touché de l'ardeur
de vos flâmes , ८
Si l'amour n'cuſt en vous uny
deux belles ames,
Et ſi , dans les beaux noeuds
où
GALANT. I
où s'attachent vos coeurs,
Un mérite éclatant n'en faiſoit
les douceurs.
Vous voyez , Monfieur , que
je m'attache tout à vous , que
je ne vous parle que de vous
mesme , & que j'évite adroitement
ce long détail où j'entrerois
, si je vous entretenois
des triomphes anciens qui rendent
vos Familles fi illaſtres ;
mais vous n'aimez point une
gloire empruntée. Vous en voulez
une qui ſoit toute de vostre
fonds , & je n'aime pas außi à
deterrer les Morts. Tant de
glorieuses Campagnes que vous
avez faites font assezvostre éloge.
Il n'y a point de dangers
dans ces dernieres Guerres que
Cij
52
MERCURE
vous n'ayez essuyez , & vous
avez fait honneur aux Emplois
qui vous ont eſté donnez par Sa
Majesté. La Paix ne permet
plus que vous soyezexposé à ces
hazards. Elle vous dérobe l'honneur
que vous y cherchiez ; mais
consolez - vous . L'Amour a Ses
Mirthes comme Mars a ses
Lauriers ; & les heureux Amans
font auffi glorieux que ces Conquérans
qui montoient en triompheau
Capitole.
:
,
Apres avoir couru dans le
Champ de la gloire,
Choiſiſſez un party plus
doux ,
Et ſongez qu'il n'eſt point de
plus grande victoire
Que
GALANT.
53
Que tout ce que l'amour vient
de faire pour vous.
L'Amant du monde le plus
ambitieux enſeroit content ,&
vous estes également victorieux
& dans la Paix & dans la
Guerre. Vous avez tout ce qui
peut contribuer à vous rendre
heureux ; les grands biens , la
baute naiſſance , la reputation;
& quand vous manqueriez de
tous ces avantages , vous n'avez
qu'à penser à ce que vaut
le coeur de Mademoiselle de
S. Vidal. Quoy que vous soyez
tous deux fort aimables
n'auriez jamais esté aimezaſſez
dignement , si vous ne vous
fussiez aimez , & le bonheur
dont vous joüiſſez ne sçauroit
vous abandonner que lors que
, vous
Ciij
$4
MERCURE
l'amour ſera ſans plaisirs , &
qu'iln'aura plus ces charmes fecrets
dont ilſçait si bien exchanter
les coeurs .
Apres cet heureux Hymenée,
Si vous ſuivez voſtre aſcendant
,
Vous n'irez point en deſcendant;
Mais fixez voſtre coeur à voſtre
deſtinéc .
Vivez feulement , aimezvous
; 19
Sans avoir d'autres biens, vous
les poffedez tous .
F'irois bien loin , si je conformois
ma Lettre à l'étenduë de
voštre paſſion : mais l'Hymen eft
un Dieu d'agreable compagnie,
نم
GALANT.
55
& je crains d'interrompre un
entretien qui vaut mieux cent
foisque mes Vers. le croy que vous
auriezde la peine à les fouffrir,
ſi vous n'estiezpersuadé de la
part que je prens à voſtre bonheur
, & duZele ardent avec lequel
je fuis ,
Voſtre tres- humble , & tresobeïſſant
ſerviteur
DE LA GOUTE .
Je remis le mois paſſe à vous
parler du ſecond Repas que
Sa Majeſté donna à Madame
la Dauphine dans ſon Chaſteau
de Versailles , parce que
je n'en avois pas encor le Defſein
, & que j'avois réſolu de
Cij
56 MERCURE
vous l'envoyer gravé , afin de
vous mieux repréſenter ce que
j'avois à vous dire ſur ce ſajet.
Rien ne fut plus magnifique
que ce Repas. Je n'expliquel
point ce qu'il eut de ſom
ptueux. Il eſt aisé de le devi)
ner , apres qu'on a ſçeu que
c'eſtoit le Roy qui le donnoirs
mais il n'en feroit pas de met
me de la Table , dont l'extra
ordinaire conſtruction avoi
quelque choſe de fort nou
veau . Elle eſtoit dans le Sal
lon de la Ménagerie. Vous ſçavez
qu'il eſt tout remply de
Tableaux qui ont du rapport
au Lieu. Les uns vous font voir
des Animaux , & les autres
ſemblent vous offrir des Fruits
& des Fleurs . Ce Sallon eſt
octo
GALANT.
57
e
e
togone. Il a ſept Croiſées
dans les ſept Pans , & fon entrée
eſt dans le huitieme. La
Table qu'on avoit dreſſée dans
le milieu , eſtoit à ſept Pans, à
chacun deſquels répondoitune
Croiſée. Une Balustrade qui
eſt au bord , & qui regne tout
Autour de la Ménagerie , faitoit
le plus agreable effet du
monde pour ceux qui eſtoient
ilizable , puis que chacun avoit
une Croiſée devant ſoy , qui
donnoit une entiere liberté à
la veuë : & une autre derriere
, qui luy ſervoit à joüir du
frais. On avoit laiſſe la Table
ouverte vis-à- vis de l'entrée
du Sallon. Cette ouverture
aſtoit de la largeur d'un des
as. Ainſi pluſieurs Perſon-
2
Cv
58 MERCURE
nes pouvoient entrer de front
dans un eſpace demeuré vuide
à l'endroit qui auroit fait le
milieu de la Table , fi elle cuſt
eſté de la maniere ordinaire,
& ces mêmes Perſonnes fervoient
ſans incommoder aucune
des Dames qui avoient
l'honneur d'eſtre de ce ſuperbe
Repas. Jettez , s'il vous plaiſt ,
les yeux fur le Plan de cette
Table. Vous y trouverez auſſi
celuy du Sallon , & meſme de
l'endroit par où l'on y entre.
L'imagination la plus vive a
ſouvent beſoin d'un pareil ſecours
pour mieux comprendre
les chofes,& les paroles reprefentent
toûjours moins que
ce que fait voir un Deſſein
gravé,
Le
GALANT.
59
Le Roy a encor donné d'autres
Repas à Verſailles. Je ne
vous en parle point,quoy qu'ils
ayent tous eſté d'une magnificence
digne de la grandeur de
cePrince:mais je ne puis m'empeſcher
de vous dire en peu
de mots quels ont eſté les plaifirs
d'une Promenade qu'il a
faite au mefme Lieu. C'eſt un
détail qui vous paroiſtra galant
, puis que les Divertiſſemens
y fuccederent ce jour là
les uns aux autres,& qu'il s'en
trouvoit toûjours de nouveaux
qui ſurprenoient agreablement.
La beauté de pluſieurs
endroits du petit Parc de Verfailles
, leur a fait donner à
tous des noms différens , ſelon
les chofes qu'ils repréſentent.
Voicy ce qu'on trouva par ordre
во MERCURE
dre du Roy , en ſe promenant
dans ceux que je vay marquer.
Aux trois Fontaines ,les Trompetes
à droit, en entrant du coſté
du Marais.
Au Marais , la Collation , &
les Hautbois dans le Bois derriere
la Table , qui eſt éloigné
de l'entrée.
Au Theatre les Violons à
droit dans le Bois derriere la
Paliſſade .
AlaMontagne, les Hautbois
dans le Bois derriere une des
cinq Allées , le plus prés de la
Montagne que l'on pût.
Ala Salle du Conſeil , les
Trompetes à gauche en entrant
dans le Bois du coſté de l'Encelade&
de laRenommée.
Al'Encelade , les Violons &
les Hautbois derriere les Berceaux
GALANT. 61
زا
ceaux dans le Bois du coſté de
la Renommée.
Ala Renommée , la Muſique
dans le Pavillon à droit
en entrant , & à l'entour du
Pavillon les Hautbois & les
Violons.
Sur le Canal , dans un ou
deux Bateaux , la Muſique ,
les Hautbois
lons.
A Trianon
>
,
& les Violes
Trompetes
ſur le haut du Fer à Cheval.
Dans le Sallon de Trianon,
le Soupé.
Apres que l'on eut goufté
tous ces diférens plaiſirs ,
on retourna à Saint Germain
& ce fut une nou-
د
velle Promenade faite au
frais,
62 MERCURE
frais , qui termina les divertiſſemens
de cette belle Journée.
un
Les avantages que toute
la France tire de la Paix , ont
fait rétablir à Saint Quentin
Divertiſſement public ,
qui avoit eſté interrompu depuis
quinze ans par les fâcheux
embarras où la guerre expoſoit
la Picardie. L'origine de
cette Feſte eſt fort ancienne.
Voicy par où elle a commencé
.
De tout temps , fur la findu
Carnaval , la plus confiderable
Jeuneſſe de Saint Quentin
montoit à cheval pour une
Courſe qui fe faifoit à un demy
quart de lieuë de la Ville'.
Une Couronne faite de Satin,
avec
GALANT.
63
J
avec une legere Broderie d'or
& d'argent , en eſtoit le Prix.
Comme les réjoüiſſances dont
ce Divertiſſement eſtoit ſuivy,
alloient ſouvent à de grands
excez , à cauſe de la licence
du Carnaval , il y a environ
trente ans qu'un Chanoine de
l'Eglife Collégiale , appellé
Monfieur Rozet , cherchant à
joindre la pieté au plaiſir , legua
en mourant une Couronne
d'argent , à la charge que la
Courſe qui ſe feroit pour la dif
pute , ſeroit fixée au ſecond
de May , qui eſt le jour de la
Feſte de Saint Quentin , Patron
de la Ville , & que celuy
des Chevaliers qui l'auroit gagnée,
iroit la porter le lendemain
au Chanoine Tréſorier,
pour
64 MERCURE
,on
pour eſtre miſe ſur le Chef du
Saint . Ce Teſtament fut executé
pendant quinze années ;
mais les malheurs de la Frontiere
ayant augmenté , à cauſe
des guerres continuelles
négligea une ſi noble coûtume.
Enfin les bontez du Roy
nous ayant donné la Paix , les
plus diftinguez des jeunes
Gens propoſerent de renouveler
la Feſte. Ce deſſein fut approuvé
du Maire & des Echewins
, & il n'y eut perſonne qui
n'y applaudiſt. Ainſi le ſecond
jour de May approchant , tous
ceux qui en devoient eſtre,
fongerent à un Equipage galant
, & chercherent les meilleurs
& plus vites Chevaux
qu'ils pûrent trouver dans la
Provin
८
GALANT. 65
ر
Province. Ce jour arrivé , ils ſe
rendirent le matin à l'Hôtel de
Ville , fort propres , &montez
ſuperbement. Monfieur Leſcot,
Conſeiller au Bailliage , eſtoit
à leur teſte. Là, ayant reçeu du
Maire la Couronne qui devoit
eſtre le prix de la Courſe , ils la
firent porter devant eux à la
Proceffion genérale à laquelle
ils affifterent, & la remirent en
ſuite dans la Maiſon de Ville,
où elle demeura expoſée jufques
à trois heures apres midy.
Alors les meſmes Chevaliers
vinrent la reprendre au
fon des Timbales&des Trompetes
, & l'ayantainſi conduite
dans l'Egliſe Collégiale où ils
entendirent Veſpres , ils la reporterent
de nouveau à l'Hôtel
de
66 MERCURE
*
de Ville. Elle y fut remiſe entre
les mains du Maire qui les
attendoit . Le Maire la préſenta
au Capitaine. Le Capitaine la
donna au Sergent à Maſſe, choiſy
pour la porter dans la Marche
, & ils la commencerent
auſſi toſt,apres avoir tournéjuſques
à trois fois autour d'une
haute Croix de pietre qui s'éleve
en Pyramide à degrez dans
lemilieu de la Place. La fierté
des Chevaux , chargez la plûpart
deHoufles brodées d'or &
d'argent, répondoit à l'air noble
&à la bonne mine des Chevaliers.
Un monde infiny ſe trouva
au Lieu marqué pour la
Courſe. Si - toſt qu'ils y furent
arrivez , ils ſe rangerent tous ſur
une ligne à un des bouts de la
Car
GALANT. 67
Carriere , qui eſtoit de trois
cens cinquante pas .C'eſtoit un
plaiſir de les voir preſter l'oreille
au ſignal qui devoit les faire
partir ; mais c'en fut un bien
plus grand de les voir , apres ce
fignal donné , voler tous à l'autre
bout avec une rapidité ſur .
prenante.Ils coururent trois fois
dela mefme force, les deux premieres
pour des Couronnes de
Laurier , appellées Couronnes
des Dames,& la troiſiéme pour
la Couronne d'argent. La premiere
fut gagnée par Monfieur
Botté , la feconde par Monfieur
Margerin , & Monfieur Bellot
gagna la derniere Meſſieurs Rohart,
Coufin,de Valois, Muyau,
Joſſelin , Dorigny , & Noy , les
difputerent avec beaucoup de
vigueur , & furent àpeine devancez
68 MERCURE
4
vancez de cinq ou fix pas. Les
Courſes faites , les Chevaliers
reprirent leurs rangs , & rentrerent
dans la Ville. Quatorze
Violons qui les attendoient aux
Portes , ſe joignirent à leurs
Trompetes & à leurs Timbales,
& les menerent comme en
triomphedans toutes les Ruës.
Sur les huit heures , ils ſe rendirent
à un Feſtin magnifique
qu'ils avoient fait préparer. Le
lendemain au matin , la Couronne
fut portée à l'Egliſe au
fon des Violons & des Trom.
petes. Celuy qui l'avoit gagnée,
la préſenta au Chanoine Tréſorier
, qui la mit ſur le Chef
de S. Quentin. L'apreſdînée ,
les Chevaliers voulant encor
divertir les Dames , prirent le
deſſein de courit la Bague. A
peine
f
GALANT. 69
peine ils l'eurent formé , qu'il
fut ſçeu par tout. Chacun voulut
avoir part à ce nouveau divertiſſement
, & on ſe trouva
en foule au lieu deſtiné à cet
Exercice. Tous les Chevaliers
coururent avec beaucoup d'adreſſe
& de grace , & Monfieur
Bellot qui avoit eſté Roy de
la Couronne
emporta encor
le Prix. Ils rentrerent en
ſuite dans la Ville avec grande
pompe , & remirent leur
Capitaine & leur Roy chez
eux , comme ils avoient fait le
jour precédent. Le ſoir , apres
qu'ils eurent ſoupé enſemble,
ils donnerent le Bal aux Dames.
On y ſervit une magnifique
Collation toute en Pyramides
; & pendant huit jours,
ce
70
MERCURE
ce ne fut , pour ainſi dire , qu'-
un Feſtin & qu'un Bal continuel.
wor
317 Quoy que la joye que cauſe
la Paix , ait fait ſonger à ré
tablir cette Feſte , celle qu'on
a du Mariage de Monſeigneur
y a fort contribué. Ce jeune
Prince qui ſe montre toûjours.
galant pour Madame la Dauphine
, étudie tout ce qui eſt
de fon gouſt pour y conformer
le fien ; & comme il a remarqué
que c'eſtoit luy plaire que
d'aimer le Chant, cette Princeffe
ayant & beaucoup de
voix & grande methode , il
a de luy - meſme formé le
deſſein d'apprendre à chanter.
Il ne l'eut pas fi-toſt conçeu
, qu'il l'executa ; & ce
qui
4
GALANT.
71
qui vous paroiſtra incroyable
, il entra ſi bien dans ce
qu'il y a de diférence de ton
d'une Note à l'autre , que
dés la ſeconde Leçon il chan.
ta à Livre ouvert un Air affez
difficile, Jugez , Madame , combien
de lumieres ſi étenduësat>-
tirent l'admiration de Madame
la Dauphine , qui eſt tout efprit...
- Cette Princeſſe s'eſt acquitée
, depuis peu d'une Difcretion
qu'elle devoit à une
Dame de Baviere , qui avoit
gagé contr'elle il y a trois ans,
qu'elle auroit un jour le rang
qu'elle tient en France. Elle
luy a envoyé ſon Portrait en
forme de Boëte , enrichy de
Diamans d'un prix fort confidéra
2
72
MERCURE
ſidérable. On gagne tant à
faire ces fortes de pertes , qu'-
on paye toûjours avec grand
plaiſir. Madame la Dauphine a
envoyé en meſme temps à
Monfieur l'Electeur ſon Frere,
deux Epagneuls qui ſurpaſſent
en petiteſſe & en beauté tous
ceux qu'on a veus juſqu'à préſent.
Monfieur Defloges , ſecond
Fils de Monfieur Berthelot,
Tréſorier generalde laMaifon
de cette Princeſſe, a eſté
chargé de tout. Il eſt retourné
pour la troiſième fois à Munic.
C'eſt une marque qu'on
eſt fort content de luy dans cetteCour.
Je vous parlay il y a un an du
Mariage de Monfieur le Baron
de Beauvais avec Mademoiſelle
Berthelot,
GALANT.
73
Berthelot,Fille de Monfieur Berthelot
de Brunvillé . Cette belle
Perſonne eſt accouchée depuis
peu d'un Garçon que le Roy &
la Reyne ont tenu. Sa Majeſté
l'a nommé Loüis. Madame de
Bauvais laMere,qui en qualité de
Premiere Femme de Chambre a
cu l'honneur de ſervir la feuë
Reyne Mere juſques à ſa mort,
en remerciant Leurs Majeſtez
apres la Cerémonie , demanda
une grace au Roy , & le pria de
ne la pas refuſer à ſes inſtantes
prieres . Cette grace eſtoit, qu'ayant
tenu le Pere de l'Enfant
qu'on venoit de baptifer , il luy
pluſt encor en tenir le Fils& le
petit-Fils. Elle ſuivoit en cela les
voeux de toute la France.
Je ne vous répete point ce que
je vous ay dit en d'autres ocса-
ſions des Harangues & Mer-
May 1680.
く
D
74
MERCURE
curiales qui ſe font deux fois
l'année au Parlement . Comme
je vous ay expliqué par quelle
raiſon on les fait, il me ſuffira de
vous apprendre aujourd'huy
qu'à l'ouverture des premieres
Audiences d'apres Paſques ,
Monfieur le Premier Préſident,
& Monfieur le Procureur General
, ont fait deux tres - beaux
Diſcours . Celuy de Monfieur le
Premier Préſident eſtoit ſur la
Loy , & celuy de Monfieur le
Procureur General repréſentoit
le Portrait du Sage. Ces deux
Difcours furent admirez de tous
ceux qui eurent le plaifir de les
entendre. dre
La réputation que s'eſtacquiſe
Monfieur Roüillié dans les
Emplois que Sa Majesté luy a
confiez , eſt connuë de tout le
monde, & pluſieurs demes Lettres
?
GALAN T.
75
tres vous ont marqué avec combien
d'approbation la Provence
luy a veu remplir les fonctions
d'Intendant. Il y a demeuré pendant
ſept années , & n'eſt de retour
que depuis fort peu de
temps. Madame de Bullion , &
Mademoiselle Roüillié ſes Filles,
eſtant allées au devantde luy
à deux lieuës d'icy , il ne les reconnut
point,& les prit pour des
Amies de Madame la Femme,
avec qui elles eſtoient venuës.
Pluſieurs Perſonnes de qualité
, que l'impatience de le voir
avoit fait auſſialler à ſa rencontre
, joüirent du plaifir de cette
erreur.On l'y laiſſa pendant plus
d'une heure , & enfin la Nature
commençant à s'expliquer , on
luy preſta le ſecours dont elle
cut beſoin , pour ſe faire tout à
faitentendre.
Dij
76 MERCURE
Il ſe fait ſouvent des Courſes
de Bague. La derniere s'eſt faite
à Saint Germain le 2.de ce mois,
en préſence de Leurs Majeſtez ,
de Madame la Dauphine & de
Leurs Alteſſes Royales. Monfeigneur
courut le premier. Son
Habit eſtoit d'une Etofe à petit
ouvrage argent , & fur cette Etofe
il y avoit un Point d'Aurillac
argent & gris - de - lin , avec une
Dentelle d'Aurillac large de
deux pouces,pliffée de toutes les
tailles, & un petit agrément , argent
&gris - de- lin, au milieu de
la Dentelle . Ce meſme jour,Madame
la Dauphine fit préſent à
Monſeigneur d'une Echarpe qui
ſe rencontra du meſme ouvrage
gris de- lin , or & argent.Ce Prince
avoit une Garniture qui estoit
auffi argent & gris - de- lin ;&
comme il avoit ordonné à tous
ceux
GALANT. 77
ceux qui eurent l'honneur de
courre avec luy , de porter certe
couleur , parce que c'eſt celle
qui plaiſt davantage à Madame
la Dauphine , ils en mirent
tous dans leurs Coifures. Ce qu'-
il y eut de particulier , c'eſt que
lameſme couleur paroiſſant dans
toutes , aucun d'eux pourtant
n'avoit une Coifure ſemblable.
Quelques - uns portoient des
Plumes toutes gris - de - lin .
D'autres en avoient de grisde
- lin mouchetées de blanc ,
& d'autres de blanches mouchetées
de gris - de- lin . On
voyoit aux uns des Bouquets
de Plumes à l'ordinaire , & aux
autres des Cocardes ſur le retrouffis
de leur Chapeau. Toutes
les Dames avoient aufſi
du Ruban gris - de - lin à
leur Coifure. Voicy les noms
Diij
78 MERCURE
de tous ceux qui estoient de cet
te Courſe . Vous vous souviendrez
qu'ils font mis fans aucun
rang. Meſſieurs les Princes de
Conty & de la Roche- fur-Yon ,
Meſſieurs les Comtes d'Armagnac
, de Brione & de Marfan,
Monfieur le Grand - Prieur de
France , Monfieur le Prince
d'Harcourt , Meſſieurs les Ducs
de Vendoſme , de Villeroy , de
Leſdiguieres , de la Trémoüille,
de Gramont.& Monfieur le Marquis
deDangeau. Ce dernier avoit
fur toutes les coûtures de fon
Habit une maniere de Galon fait
avec des Diamans. Monfieur le
Duc de Vendoſme remporia le
Prix . C'eſtoit une Table de
Diamans de mille Piſtoles ,
qui luy fut donnée par Sa Majeſté.
Vous avez ſouvent entendu
parler de l'adreſſe de ce
Prince
GALANT. 79
79
Prince dans des occafions de
cette nature, &vous ſçavez que
ce n'eſt pas la premiere fois
qu'il y a eu le meſme avantage.
La Courſe achevée , toute
cette auguſte Compagnie alla
faire Collation au Val. Elle la
fit le lendemain dans le Chafteau
de Maiſons , apres s'eſtre
divertie l'apreſdînée dans la Plaine
de Nanterre, où le Regiment
des Gardes eſtoit en bataille .
On l'avoit diviſé en cinq Bataillons
de fix cens Hommes chacun,
rangez fur la même Ligne.
Monfieur de Bouquemare & Mr
de Rubantel , commandoient les
deux premiers ; Mride Congy, le
troiſieme ; & Meſſieurs de Creil
&de Pommereüil , les deux autres
. Il feroit fort difficile de voir
de plus belles Troupes. Les Soldats
qui formoient ces Batail
D iiij
80 MERCURE
lons , avoient tous des Tours de
Plumes dont la plupart eſtoient
verts & blancs. Joignez à cela
l'ajustement & la bonne mine
des Officiers . On fit l'Exercice,
en ſuite dequoy , le Roy faiſant
défiler devant luy , Monfieur le
Maréchal Duc de la Feüillade
, ſe mit à la teſte du cinquiéme
Bataillon. Trois jours
apres , la Reyne vint en cette
Ville accompagnée de Madame
la Dauphine , qui n'avoit point
encor veu Paris. Cette Princeſſe
y eſtoit attendue avec d'autant
plus d'impatience , qu'ayant eſté
choiſie pour Epouſe de Monfeigneur
par le Monarque du monde
le plus éclairé , on ne doutoit
point qu'elle n'euſt un merite
extraordinaire. Sa Majesté alla
d'abord entendre la Meſſe à
Noftre - Dame , où Monfieur
l'Ar
GALAN T. 81
:
l'Archeveſque , à la teſte de ſon
Chapitre , la reçeut à la Porte
de l'Eglife. Il luy préſenta la
Croix& l'Eau-benite , & luy fit
un Compliment avec la grace
& l'éloquence qui font ordinaires
à ce grand Prélat. Aprés la
Meſſe , elle alla dîner au Val de
Grace , & fit admirer à Madame
la Dauphine les beautez de
ce magnifique Monaftere que
la feuë Reyne Mere a fait batir.
Elles vinrent de là aux
Carmelites du Fauxbourg Saint
Jacques , où elles rendirent vifite
à Scoeur Loüiſe de la Miſéricorde
, que nous avons veuë
Ducheſſe de la Valiere. Ces
Princeſſes tinrent Cercle dans
le Convent. Toutes les Religieuſes
s'y trouverent , & malgré
le détachement entier qu'elles
ont du monde , elles ne pou-
D V
82 MERCURE
voient ſe laſſer de voir l'illuſtre
Dauphine qui a eſté donnée à la
France. Sur le ſoir , la Reyne la
mena aux Tuilleries , & au lieu
de paſſer par la Ruë Saint Jacques
, comme elle y avoit paſſé
le matin , elle fit prendre pardevant
le Luxembourg , par la
Ruë de Tournon , par la Ruë de
l'Arbre - fec , & tout le long de la
Ruë Saint Honoré , afin que le
Peuple euſt le plaiſir de la voir.
La foule qui ſe trouva dans toutes
ces Ruës , n'empeſcha pas
que les Tuilleries , qui peuvent
contenir tant de milliers de Perſonnes
, ne fuſſent remplies de
tous les coſtez . Ainſi cette Princeſſe
ne pouvant ſe promener
dans la grande Allée , fut obligée
de monter ſur la Terrafſe
, afin d'éviter l'accablement.
Elle n'avoit point voulu fou.
frir
GALANT. 83
1
frir qu'on fiſt éloigner ce nombre
infiny de toute forte de
Gens que le bruit de ſon arrivée
avoit attirez ; & ſe montrant
fur cette Terraffe , elle préfera
leur fatisfaction à celle de voir
les Apartemens du Palais des
Tuilleries , & la ſuperbe Salle
desMachines qui eft toute peinte
& toute dorée , & que les Etrangers
vont admirer tous les
jours.Au fortir de là,la Reyne accompagnée
toûjours de cette
Princeſſe, retourna à S.Germain.
Je vous ay marqué dans ma
Lettre du mois de Mars , qu'on
faiſoit de grands préparatifs à
Hanover pour la Pompe des Fu
nérailles du Duc de ce nom,dont
on avoit raporté le Corps d'Aufbourg.
Il faut vous en faire le dé
tail. Le 30.de l'autre mois,qui ef
toit le jour qu'on avoit fixé pour
cette
}
:
84 MERCURE
,
cette Pompe , Monfieur le Prince
& Eveſque d'Ofnabrug partit
de Hanover à une heure
apres midy avec les Princes
ſes Fils , précedé & ſuivy
de plus de ſoixante Carroſſes
tous à fix Chevaux. Une Compagnie
de Gens portant de
larges Pertuiſanes dorées à manches
couverts de noir , environ.
noit ſon Carroſſe , tiré par fix
Chevaux noirs , enharnachez,
caparaçonnez , & houſſez de noir
àHouſſes traînantes. Deux autres
Compagnies marchoient
devant , l'une de Gens cuiraf
ſez depuis les pieds juſques à la
teſte , & l'autre de Genſdarmes
en Caſaques noires , & de
fes Gardes du Corps en noir,
montez ſur des Chevaux blancs
d'une meſme parure , tous l'Epée
nuë à la main. Ce Prince ſe
rendit
:
GALAN T. 85
/
rendit à Hernauſen,Maiſon Ducale
à un quart-d'heure de Hanover
, à la rencontre du Corps
qui y eſtoit arrivé le jour precé
dent avec un grand train de
Gentilshomines & une Compagnie
de Gensdarmes , ayant eſté
en dépoſt dans l'Egliſe du Château
de Calemberg depuis qu'on
l'avoit apporté d'Auſbourg. Le
Corps accompagné de tout ce
Cortege, fut mis ſur un Chariot,
tiré par huit chevaux caparaçonnez
de deüil, dõtles Houſſes
eſtoientde Velours noir.Le Cercueil
eſtoit couvert d'un grand
Poëfle auſſi de Velours, croiſe de
Toile d'argent, & le grand Dais
de lamême ſorte. Vingt Gentilshommes
ſuivoient à cheval en
Souliers,avec des grandes Houfſes
noires. Leur employ devoit
eſtre de porter le Corps lors
qu'on
86 MERCURE
qu'on le deſcendroit du Chariot
En arrivant pres de la Porte de
la Ville, il fut ſalüé par le Canon
des Ramparts ; & lors qu'il fut
dans la Ville , les Princes & ceux
de leur Suite, mirent pied à terre.
Une partie des Gardes du
Corps à cheval , precédez par un
Timbalier , & par fix Trompetes
fonnant fort lugubrement , prirent
les devans , & vinrent ſe
ranger ſous les Feneſtres du Palais
, où Madame la Ducheffe
d'Oſnabrug eſtoit placée ſur une
Terraffe pour voir la Cerémonie
dont les Dames n'eſtoient point.
La jeune Princeſſe ſa Fille , &
Monfieur le Prince de Beures,
Parent de la Maiſon de Brunſvic,
eſtoient avec elle .
CesGardes rangez firent place
à trois cens Enfans veſtus de
noir , avec de grands Manteaux
qui
GALANT. 87
}
qui traînoient à terre. Ces Enfans
chantoient les Cantiques
uſitez en de pareilles occaſions ,
& eſtoient precédez par trois
Hommes reveſtus de meſme ,
portant trois Croix noires , & par
d'autres portant des Bâtons noirs
armoiriez. Le Clergé ſuivoit avec
les Ecoliers , Régens , Docteurs,
Miniſtres , & le Surintendant des
Egliſes Luthériennes. Les Deputez
des quatre Facultez de l'Univerſité
d'Helmſted eſtoient par-
'my eux. En ſuite marchoient les
Gentilshommes de la Maiſon de
Monfieur l'Eveſque d'Oſnabrug,
tous deux à deux ; les Députez
des Villes & Etats des Princes
de la Maiſon de Brunſvic , au
nombre de douze de chaque
Etat , & de vingt- quatre de celuy
de Hanover ; les Députez
des Prélats & de la Nobleſſe des
٣٠٠٠
Duchez
88 MERCURE
Duchez de Calemberg , Grubenhague
& Gottinguen , & de
l'Eveſche d'Osnabrug ; & enfin
tous les Officiers de la Cour , qui
n'avoient point de fonction dans
cette Cerémonie . Tout cemonde
en longs Manteaux noirs ,
eſtoit ſuivy d'une quantité de
Chevaux enharnachez , caparaçonnez
, & à Houſſes traînantes,
croiſées de Toiles d'argent , &
armoiriées de diferentes Pieces
des Armories de la Maiſon de
Brunſvic & Lunebourg. Ces
Chevaux, menez par un Gentilhomme
de chaque coſté, étoient
entremeſlez de Drapeaux &
Etendarts de même façon , c'eſt à
dire , noirs & armoiriez auſſi des
mefmes Pieces
des
د &portez par
Gentilhommes àlongs Manteaux.
Tout cela eſtoit precedé
par des Trõpetes &par desTimbales,
GALANT. 89
bales , rendant , comme je l'ay
déja dit , un fon fort lugubre. On
voyoit paroître apres cela les Banieres
des Comtez , & autres
Seigneuries incorporées dans le
Païs de Brunſvic - Lunebourg,
ſçavoir , Reinſtein , Blanckembourg
, Houſtein , Lanterberg ,
Bruchaufen , Diephelt , Hoye ,
Homburg , Everſtein , &c . Il y
avoit pluſieurs Hérauts d'armes
reveſtus de riches Cottesd'armes
& diſtinguant les
divers Païs de cette illuftre
Maiſon. Chaque Baniere eſtoitc
portée par un Gentilhomme ,
& ſuivie d'un Cheval de main
mené par deux autres Gentilshommes
, portant les meſmes
Armes brodées ſur une Houffe
noire traînant à terre. Les Banieres
Ducales marchoient apres
celles- cy , ſçavoir , la Baniere de
Lune
,
१० MERCURE
Lunebourg & celle de Brunſvic,
puis l'ancienne Baniere Royale
de Saxe,ſur laquelle il y a le Cheval
blanc de VVitikind. Elle fut
fuivie del'Etendart à pleinesarmes,
& enfin de la Cornete blanche
, y ayant toûjours des Hérauts
devant , & des Chevaux de
main derriere .Ces diferentes Banieres
eurent à peine paſſé , que
l'on apperçeut le Cheval de
deüil & le Cheval de Bataille.Le
premier eſtoit couvert d'un Velours
noir qui traînoit à terre,
avec un Brocard d'argent enrichy
des Armes de la Maiſon en
broderie . Un Chevalier armé de
toutes pieces,montoit le ſecod,&
eſtoit ſuivyd'un autre Chevalier
à pied , tout couvert d'un Harnois
noir. Ils precédoient les marquesd'honneur,
qui furent l'Epée
de Souveraineté , portée par le
Maré
GALANT.
91
Maréchal du feu Prince; leGrand
Sceau , porté par le Viceehance.
lier ; & la Couronne Ducale de
Pierreries de tres - grand prix ,
portée par Monfieur Podevvis
Lieutenant General , qui commande
la Milice. Le Corps fuivoit
ſur un Chariot traîné par
huit Chevaux menez chacun
par un Gentilhomme. Huit Colonels
ou Lieutenans Colonels
des Troupes de l'Etat , ſoûtenoient
le Dais qui avoit eſté élevé
au deſſus du Cercueil ; & les
quatre coins du Drap qui couvroitce
méme Cercueil ,eſtoient
portez par des Genéraux Majors.
Six Maréchaux qui donnoient
les ordres,& pluſieurs Pagesportant
des Flambeaux de cire blanche
, armoiriez aufſi - bien que les
Bâtons des Maréchaux , precédoient
ce Chariot. Quantité de
Gen
92
MERCURE
Gentilshommes portant auſſi des
Flambeaux , marchoient à coſté
avec des Trabans , dont les Pertuiſanes
eſtoient renverſées. On
voyoit en ſuite Monfieur l'Evefque
d'Osnabrug , précedé de
Monfieur de Platen Grand Maréchal
de laCour,& de deux des
premiers Officiers de ſa Maiſon.
Il étoit environné de ſes Trabās ,
ayant de larges Pertuiſanes dorées.
Deux Gentilshommes de la
Chambre luy portoient la queuë.
Tout proche , marchoient les
jeunes Princes Maximilien &
Charles ſes Fils , ayant leurGouverneur
à coſté gauche un peu
derriere , & chacun un Gentilhomme
à porter leur queuë.
Apres eux eſtoient les Conſeillers
du Conſeil d'Etat , du Confeil
Aulique de la Régence de
Grubenhague , du Confiftoire
Eccle
GALAN Τ . 93
Eccleſiaſtique,les Affeſſeurs de la
Cour Provinciale, les Secretaires,
& autres Officiers de la Chancellerie.
Une Compagnie de
Gensdarmes à cheval, une autre
de Cuiraffiers & le reſte de
la Compagnie des Gardes du
Corps, avec leurs Trompetes &
Timbales, fermoient cette magnis
fique Marche.
,
On fit le trajetde la Ville juf.
qu'à l'Egliſe Ducale,la Bourgeoifie
eſtant ſous les armes , & les
Ruësbordées de Soldats en haye.
Les Cuiraſſiers ſe rangeoientdes
deux coſtez de la Ruë de l'Egliſe
, à la veuë du Palais Ducal,
ce qui faiſoit un tres-bel effer.:
Monfieur l'Eveſque de Titianopolis
,Vicaire Apoftolique,revêtu
de ſes Habits Pontificaux , avec
fix Abbez mîtrez , & fuivy de
fon Clergé , qui eſtoit de quelques
94
MERCURE
ques Preſtres ſéculiers & de Capucins
, vint recevoir le Corps à
la Porte de l'Eglife, & le conduifit
dans la Chapelle ardente que
l'on avoit préparée , & qui estoit
de toute la hauteur de l'Eglife,
ornée de Sculptures, de Figures,
d'Emblêmes , d'Inſcriptions , &
d'une infinité de Cierges.Il y eut
Muſique parde tres- habiles Maîtres
Italiens ; en ſuite dequoy, ce
Prelat fit ce qui estoit de ſon miniftere
.
Le lendemain , il officia pontificalement
, aſſiſté de quatre
Abbez mîtrez . Un Capucin Allemand
prononça l'Oraiſon Funebre
en préſence du Prince
Régent , de Madame la Ducheſſe
d'Osnabrug , & de toute
la Cour; & apres luy, un Preſtre
monta en Chaire , & fit le recit
de ce qu'on appelle Perſonalia,
qui
GALANT.
95
qui eſt un Abregé de la vie &
des actions les plus mémorables
deceluy pour qui ſe fait la Cerémonie.
Le Corps fut enfin defcendu
dans la Chapelle qui avoit
eſté choiſie par le Défunt pour
le lieu de ſa Sepulture , ce qui ſe
fit au bruit de l'Artillerie & des
Salves. Cela fait , la Compagnie
retourna au Château , où Mr de
Grotte Premier Miniſtre d'Etat
du feu Duc, fit un excellent Difcours
ſur la perte d'un ſi grand
Prince, & fur l'avenement deMr
l'Eveſque d'Ofnabrug ſon Frere,
Ce Prince donna un magnifique
Repas aux Principaux de
cette Aſſemblée qu'il fit manger
à ſa table. Tout le reſte de la
Nobleffe, des Officiers , & des Etrangers,
fut traité & défrayé pédant
quatre jours. Les préparatifs
de cette grande Cerémonie
ayant
96 MERCURE
ayant attiré une infinité de Curieux
, ils demeurerent tous d'accord
, qu'on n'avoit jamais rien
veu de ſemblable en ce Païs-là,
pour la pompe , pour l'ordre , &
pour la quantité de Nobleſſe. Il
ne faut pas s'étonner de ces
grands appreſts , Monfieur l'Eveſqued'Ofnabrug,
aujourd'huy
DucdeHanover,eſtantunPrince
tres -genereux ,& qui ne fait
rien qu'avec une magnificence
digne du haut rang qu'il tient.
On le peut voir par les dépenſes
de cette Pompe Funebre , qui
ont eſté de plus de cent mille
écus. La confideration qu'il a
euë pour les Officiers du feu Duc
fon Frere, eſt une marque de l'eſtime
qu'il fait de ſa memoire.lls
ont eſté preſque tous retenus à
ſon ſervice, Les deux plus conſidérables
font Meffieurs de Grotte
&
GALANT. 97
& de V Vitzendorf. Ila donné au
premier , qui eſt un des plus habiles
&des plus intelligens Miniſtres
de noſtre temps, la qualitéde
ſon Miniſtre d'Etat, avec de
groſſes Penſions , & le Gouvernement
du Duché de Grubenhague.
Il a auſſi donné au ſecond,
de tres - fortes Penſions , & l'a
conſervé dans ſon ancien Poſte
de l'adminiſtration des Finances.
Monfieur le BarondePlaten, ſon
Premier Miniſtre , a eſté autrefois
envoyé de ſa part en cette
Cour , & depuis dans pluſieurs
autres. Il a remporté beaucoup
degloire de ces Emplois , où il a
toûjours ſervy ſon Maiſtre avec
un zele qui repondoit à ſa confiance.
Les Spéculatifs ont fait de
grandes reflections ſur uneCloche
de Sainte Croix , qui ſe caſſa
May 1680. E
98
MERCURE
lors que le feu Duc fortit de Hanover
pour aller en Italie , & qui
ayant eſté refondue s'eſt caſſée
une ſeconde fois quand le Corps
a eſté à la Porte de la meſme Ville
pour y rentrer. Je croy qu'il
peut eſtre utile de raiſonner fur
certaines choſes , mais s'il m'eſt
permis de mefler icy un Conte,
pour effacer les triſtes idées de
mort que cette Relation aura pû
(vous faire prendre , malheur
quelquefois à qui cherche trop
à s'éclaircir. Voicy ce qu'en dit
un habile Homme .
I
LE SOT ECLAIRCY.
Lest
de certaines matieres
Dont les plus ignorans font les
plusfatisfaits ;
Le petit Conte quejefais ,
Vaut
GALANT.
وو
Vaut mieux que dix preuves entieres.
Un Mary pourſçavoir,apresmaints
embarras , ز
Sifa Femme, un peu trop d'humeur
àvouloir plaire, 509
Ne l'avoit point fait le Gonfrere
Deforce honnestes Gens queje ne
nomme pas ,
: Enfin apres dix ans d'étude
Ase tirerd'inquiétude ...
Sans pouvoir cotenterſafolepaſſion,
S'avisa d'une invention
Qui l'éclaircit d'un point àfon vepos
funcſte .
Ce Curieux unfoir entrant dansJa
maison,
Leve les mains au Cielilfoûpire...
&le reste.
Sa Femme veut d'abordensçavoir
la raison. 34
Vous pouvez bien juger qu'elle vint
Eij
100 MERCURE
ง
auplus viste
Tafter le poulx de l'Hypocrite.
Non, ma Femme, dit le Mary,
Je n'ay ny fievre , ny migraine;
Plût au Ciel j'en ſerois plus
promptement guéry,
Que du chagrin qui fait ma
peine.
Ilpleure là- deſſus. Elle veut tout
Sçavoir ,
Elle leflate , elle le prie,
Pleure avec luy de compagnie,
Etfeint le plus grand defeſpoir.
He bien vous le ſcaurez , dit
alors le bonHomme.
Il eſt arrivé cematin
Un Devin important que par
tout on renomme
:
Comme le plus ſçavant des ſecretsdu
Deſtin .
Chacun va pour le voir , & l'affluence
abonde.
Enfin , mon coeur , pour trancher
GALANT. 101
cher court ,
Voyant que tout le monde y
court,
Je me laiſſe entraîner à la foule
dumonde ,
Mais helasınous voyant en grand
nombre aſſemblez ,
Jettant les yeux fur pres de
mille
Tremblez , nous a -t- il dit , tremblez
; LA
Je viens de conſulter l'Aftre de
voſtre Ville .
On crût qu'il annonçoit la recolte
ſterile
Et de nos Vins & de nos Bleds.
Helas ! non , c'eſt bien autre
chofe
Que le Devin nous a prédit.
Il nous a menacez d'une metamorphoſe
,
Et voicy comme il nous l'a dit. I
Ceux dont , par l'influence aux
E iij
102 MERCURE
Marys trop fatale ,
Les Femmes ont fait breche à la
foy conjugale ,
Auront... Ah ! qu'auront- ils , luy
ditsa Femme ? Hé bien ?
Icy la force m'abandonne , -
Poursuit - il ; Ces Marys , avant
que minuit ſonne ,
Auront , helas , auront une teſte
de Chiend
Eſt il vray ? l'étrange prodige !
Dit-elle tremblante d'effroy
Mais apres , revenant àſoy ,
Qu'avez -vous tant qui vous af
flige ?
Ingrat , doutez-vous de ma foy ?
Non, répond leMary,je ne crains
pas pour moy,
Ames yeux voſtre vertu brille,
Je me vois dans tous mes Enfans
;
Mais ſi cela touchoit quelqu'un
de nos Parens , Y .
i
Quel
GALAN T.
103
Quel def-honneur pour la Familler
:
Que diroient les honneſtes
Gens ?
:
Le reste du discours nefait rien à
l'affaire..
Ilsse couchent à l'ordinaire ;
Sile Mary dormit , l'Histoire n'en
dit rien;
Mais pour la Femme, onſçait qu'en
luy touchant la teste ,
Son ambulante main faisoit frèquente
enquefte.
Leſujet , vous le voyez bien.
En faut il dire davantage ?
C'eſtoit pour voirsi son visage
S'allongeoit en muſeau de Chien .
Tandis qu'elle mesure , & voit si
Ses oreilles
Sont encor auxfiennes pareilles,
L'Homme remuë & la Femme
d'abord
د
Se retire ,fait l'endormie ,
E iiij
104 MERCURE
Etfait fi bien qu'elle s'endort,
Sansfonger àla prophetie.
Elle dormoit profondement,
Lorsque l'Homme vintjuſtemet
Luy porter l'effroy dans l'oreille
Par un ſurprenant aboyement.
LaPauvretéenſurſauts'éveille,
Saute du Lit legerement ,
Crie à l'aide , mifericorde,
Das la crainte qu'ilne lamordes
Et reflechißant fur le cas ,
Qui luy fait voirſa honte toute
preste,
Ellesoupire , & dit à demy bas ,
Faut il que par ma faute , helas !
Mon Mary ſoit devenu Beſte ?
Le Bon Homme en ſçeut plus qu'il
n'en vouloitsçavoir.
Heureux , s'il eust toûjours resté
dans l'ignorance !
Cette Histoire nousfait bienvoir
Qu'il
GALANT.
105
Qu'il est certains secrets dont mal
nous prend d'avoir
La trop entiere connoiſſance.
Je rappelle une nouvelle de
deux mois dont j'ay inſenſiblement
oublié de vous faire part
juſqu'à aujourd'huy. C'eſt celle
duMariage de monfieurGirardin
de Vauvré,qui épouſa Mademoiſelle
de Belinzani ſur la fin du
Carnaval. Il eſt Frere de Mrle
Lieutenant Civil Girardin, & de
Mr le Marquis de Lery qui commandoit
la Cavalerie à Meffime.
Son mérite eſt fort cõnu. Il a paffé
par tous les Emplois de la Marine,&
fut d'abord Petit Commiffaire,&
un peu apres CommiſſaireGeneral
à la Suite des Armées
Navales dans la Guerre que
nous cûmes conjointement avea
les Anglois contre la Hollande.
E V
106 MERCURE
On luy donna en ſuite le Port
du Havre , où il fit paroître une
expérience ſi conſommée,qu'on
crût ne pouvoir trouver perſonné
qui fuſt plus capable d'aller à
Meffine pour avoir ſoin des Armées
Navales de Sa MajestéOn
en fut tres fatisfait , & apres la
conduite du Port,de Dunkerque,
on luy a enfin donné l'Intendan
ce de Toulon,& de tous les Vaifu
ſeaux de la Mer Mediterranée
que Monfieur Arnoul avoit .
Monfieur de Belinzani , dont il a
épousé la Fille , eſtun Homme
infiniment éclairé tres- intelli2
gent dans les Affaires qui regardent
fon Employ,& auffi honnête
pour ceux qu'il faut qu'il écoute
, que zelé à obliger ſes Amis.
La confiance que feu Monfieur
le Cardinal Mazarin avoit
cn luy , & l'eſtime particuliere
dont
GALAN T. 107
dont l'honore Monfieur Colbert
, font d'inconteſtables preuves
de fon mérite Il y avoit deja
une premiere Alliance entre la
Famille de l'un & de l'autre , en
ce que Monfieur Ferrand Lieutenant
Particulier du Chaſtelet,a
épousé la Fille aînée de Monſieur
Belinzani ,& que la Femme
de Monfieur Girardin LieutenantCivil,
eſt Soeur de Monfieur
Ferrand .
Ce que je dois à la verité , me
rend ſi exact àla rechercher juſ
que dans les moindres choſes,
qu'ayant appris depuis quelques
jours que Monfieur Ronay Lieutenant
de Châlons en Champa
gne, eſtoit àla teſte de Meſſieurs
de Ville , & non pas Monfieur
Godet Avocat du Roy, quand ils
allerent en Corps rendre leurs
reſpects à Leurs Majeſtez , & à
Mada
108 MERCURE
Madame la Dauphine,dans l'occaſion
de ſon Mariage , je croy
vousen devoir avertir . Ce fut ce
premier qui fit les Préſens ,&qui
porta la parole , ſuivant l'ancien
uſage , quila toûjours fait marcher
à la teſte de ſon Corps dans
toutes les Actions de ceremonie.
Je dois vous dire par cette même
raifon , que quoy que Monheur
de Vertren ſe ſoit attiré
beaucoup de loüanges par la maniere
éloquente dont il parla,
quad Monfieur l'Abbé de Riants
foûtint ſa Theſe , il n'en fit pas
l'ouverture,mais Monfieur l'Abbé
de Paulmy , Frere de feu Mr
leComte de Paulmy , affez connu
par ſon illuſtre naiſſance, par
ſes ſervices , & par ſa glorieuſe
mort dans nos dernieres Campagnes.
Il commença la Diſpute
avectant de feu,que tout lemonde
GALAN T. 109
de convint, qu'on n'avoit veu de
longtemps ny mieux attaquer,
ny mieux défendre. L'Aſſemblée
fut tres nombreuſe . Monſieur
le Cardinal de Bonzi s'y
trouva, avec tout ce qu'il y avoit
de Prélats à Paris, & quantité de
Perſonnes de qualité. Je ne puis
que je n'adjoûte, que dans la docte
Harangue que fit Monfieur
l'Abbé Coquelin Chancelier de
l'Univerſité,à la loüange du Roy
& de Monſeigneur , en donnant
le Bonnet de Maiſtre és Arts à
Monfieur l'Abbé de Riants , il
n'oublia pas de marquer lesavantages
de ſa Maiſon. Il parla du
grand ſçavoir & du mérite extraordinaire
d'un Thomas de
Riants Vicechancelier en 1329.
rapporta les celebres Actions
qu'Antoine & Henry de Riants
firent en la Bataille de Ravenne
fous
110 MERCURE
ſous le Comte de Foix, dit qu'un
Ecrivain de ce temps leur donna
le nom de fameux Héros ; que
Jacques de Riants commandoit
ſous François I. une Compagnie
de cent Hommes d'Armes dans
les Guerres d'Italie ; que Gilles
ſon Fils , en conſidération de ſes
grands ſervices , & de ceux de
Jacques fon Pere, reçeut l'Ordre
de Chevalier de Henry II. qu'il
laiſſa pour Fils & feul Heritier de
cefçavant & éloquent Denys de
Riants Préſident à Mortier au
Parlement de Paris ; que Gilles
fon Fils fucceda à ſa Charge de
Préſident , & à ſon merite, & fut
Gouverneur en meſme temps
du Duché d'Alençon , ce qui ef.
toit un privilege tres particulier ;
que Denys de Riants ſon Fils reprit
les traces de ſes Ayeuls dans
la Guerre ; qu'il fut Capitaine .
: Lieute
GALAN T.
Lieutenant des Gensdarmes de
Conty fous Henry I V. &donna
des marques de ſa valeur en pluſieurs
Batailles , mais particulierement
en celle du Pont de Sé.
Ce Denys eſt le Biſayeul de Mr
l'Abbé de Riants. Les Aînez de
cette Maiſon ſont Meſſieurs les
Marquis de Villeray & de Riants;
& les Cadets, Monfieur le Comte
de Romalard , & Monfieur de
Riants Procureur du Roy , fon
Frere. Elle a dans ſes Alliances
une infinité de grandes Maifons
duRoyaume.
1
Croiriez - vous , Madame, que
l'eſprit puſt eſtre une qualité deſavantageuſe
à une Belle,& qu'-
une grande fortune luy échapaſt
,parce qu'elle feroit affez éclairée
pour s'apperçevoir de
fon mérite ? Quoy que la choſe
fuſt rare, elle est arrivée depuis
un
112 MERCURE
un mois. Voicy comment.
Un Financier des plus opulens
, réſolu enfin de ſe marier,
apres avoir eu diverſes intrigues
avec le beau Sexe,apportoit d'autant
plus de précaution à bien
choitir , qu'une fort longue pratique,&
les médiſances qu'il ent
ndoit faire tous les jours aux,
Fanfarons de galanterie , luy avoient
fait croire que, l'eſprit &
l'air du monde s'accommodoient
mal avec la ſageſſe ,& que la plus
fiore n'eſtoit pas inexorable ,
quand le Soûpirant eſtoit libéral .,
Il en jugeoit ſur ſes connoiſſances
. L'argent, qui eſtoit chez luy
en plus d'abondance qu'aucune
autre choſe, l'avoit ſouvent introduit
aupres des Dames;&un peu
de facilité que ſes Préſens ſemez
par repriſes luy avoient fait rencontrer
dans quelques - unes,
luy
GALAN T.
113
luy donnant des idées fâcheuſes
de toutes les autres , il n'y
avoit point de vertu qu'il ne
tinſt douteuſe , pour peu que la
Belle ſe fuſt laiſſé dire ce qu'elle
valoit. Ainfſi le moindre mérite
luy faiſoit peur,àl'enviſager dans
celle qu'on luy propoſoit pour
Femme.Il ne laiſſoit pas d'en vouloir
une bien faite,mais en même
temps il auroit voulu luy voir ignorer
qu'elle foſt bien faire;c'eſt
à dire que c'eſtoit un ſecond
Arnolphe qui prétendoit trouver
une Agnés. Comme il la
cherchoit par tout , il jetta un
jour les yeux fur une jeune Perſonne
que le hazard luy fit trouver
à l'Eglife , Sa taille fine , beaucoup
d'éclat dans le teint, & une
grade douceur meſlée à des traits
brillans,méritoient bien qu'on la
regardaſt . Le Financier s'y attacha
114
MERCURE
cha fortement, & s'il fut content
de ſa beauté , il le fut encor davantage
de ſa modeſtie . Elle ne
paroiſſoit pas ſeulement dans fon
habit qui eſtoit fort ſimple. On
la voyoit répanduë fur tout ſon
viſage. Sa coife à demy baiſſee,
laiſſoir à peine échaper aſſez de
cheveux pour faire connoiſtre
qu'elle estoit blonde ; & ce qu'il
erût un prodige , elleavoit une ſi
entiere application ſoit à prier,
ſoit àméditer, que pendant une
heure qu'il l'examina , il ne luy
vit tourner la teſte d'aucun cof
té. Il n'y avoit aucune Femme
un peu agreable dans toute l'Eglife,
à qui quelque Homme n'allaſt
parler ; & quoy que la Belle
qu'il obſervoit, méritaſt plus que
toutes les autres,il remarqua que
bien loin de l'aborder, on ne luy
avoit pas meſme fait un ſeul falut
GALANT. 115
lut. Il eſt vray qu'on euſt difficilement
rencontré ſes yeux , tant
elle eſtoit recueillie . Enfin elle
ſe leva pour s'en aller , & marcha
derriere une maniere de Prude,
aupres de qui elle avoit toûjours
efté genoux , & qu'il ne douta
point qui ne fuſt ſa Mere. Cette
Mere s'arreſta un moment à une
Dame que la Fille talia avec
beaucoup de civilité , ſans luy
riendire. La Dame eſtoit de la
connoiffance du Financier ; &
comme la Belle luy tenoit au
coeur , il ne manqua point à luy
aller auffitoſt demander qui elle
eſtoit. Il ne le ſçeut qu'apres avoir
témoigné qu'il eſtoit char
mé de fon airmodeſte , & que jamais
perſonne ne luy avoit tant
plû. La Dame avoit de l'eſprit.
Elle connoiſſoit le caractere de
l'Homme,& fe mettant tout d'un
coup
116 MERCURE
en teſte de le marier avec la
• Belie qu'elle aimoit fort, elle luy
dit qu'elle estoit aſſez Amie de
la Mere pour le mener chez elle
quand il voudroit , quoy qu'elle
veſcuſt en grande retraite ; mais
que s'il vouloit garder quelques
ſentimens avantageux pour
la Fille , il feroit fort bien de
ne la voir jamais que de loin . Elle
ajoûta , que c'eſtoit proprement
un beau Portrait qui fatisfaiſoit
la veuë , qu'il n'en devoit
rien attendre par de là , & qu'-
on n'avoit jamais veu ny ſi peu
d'eſprit , ny tant d'innocence
dansune Perſonne à qui la Nature
avoit eſté aſſez favorable .
Cette peinture ne dégoûta point
le Cavalier . Au contraire , comme
il pretendoit qu'une Femme
beſte eſtoit un tréſor pour un
Mary il redoubla ſes prieres pour
obtenir
GALANT.
117
obtenir de la Dame l'accés qu'il
cherchoit aupres de la Belle , &
luy avoüa , qu'ayant deſſein de ſe
marier , il ne vouloit pour tout
avantage que de la ſimplicité
dans une Fille , parce que l'efprit
venoit toûjours affez toft.
On prit heure au lendemain. La
Dame ne craignoit pas qu'on deſabuſaſt
le Financier ſur le Portrait
de la Belle . C'eſtoit une Fille
, inconnuë preſque dans ſon
quartier mesme , & qui menoit
la vie du monde la plus retirée.
Sa Mere, uniquement attachée à
ſon ménage , l'avoit élevée à ne
voir perſonne ; & comme la Belle
eſtoit d'une humeur facile, elle
s'eſtoit faite à la folitude , &
vivoit contente , ſans autre plaifir
que céluy de lire . C'eſtoit ſon
charme , & elle ne perdoit pas
le temps qu'elle y employoit.
Elle
18 MERCURE
Elle avoit d'ailleurs un Pere qui
luy ayant remarqué beaucoup de
delicateſſe & de feu d'eſprit , avoit
grad ſoin de le cultiver, non
ſeulement en luy faiſant voir ce
qui estoit le plus digne d'eſtre lû,
mais en luy donnant des Leçons
particulieres fur beaucoup de
choſes. Elle en profitoit admirablement
; & connoiſſant par les
lumieres de ſa raiſon , que la vie
tranquile & independante eſtoit
le ſouverain bien comme l'exate
vertu dont elle faiſoit profeſfion
, n'alloit point juſqu'à luy
faire naître l'amour du Convent,
auſſi n'avoit- elle aucune tentation
pour le Mariage , à moins
qu'un fort grand raport d'humeurs
& des avantages extraordinaires
de Fortune ne luy fiſſent
changer de ſentimens.Elle trouvoit
dans le Financier tout ce
qu'el
GALANT. 119
qu'elle euſt pû ſouhaiter du coſté
du bien . Jugez avec quelle joye
la Mere reçeut la propofitió que
luy fit la Dame.Il fut queſtion de
gagner la Fille. Il ne ſuffiſoit pas
de la faire conſentir à ſe marier.
Il falloit encor , pour faire réüſſir
l'affaire dont il s'agiſſoit , qu'elle
promiſt de ſe contrefaire.L'eſprit
n'eſtoit pas ce qui devoit plaire
au Financier. On luy avoit répondu
qu'il auroit contentement
fur la fimplicité de la Belle, &
elle eſtoit obligée de ſoûtenir
l'honneur de ſa Caution. Elle
écouta ce qu'on avoit à luy propoſer,
& dit avec affez d'enjoüement
, qu'on la laiſſaſt faire ;que
dés ce moment elle n'avoit plus
d'eſprit, &qu'elle viendroit aifément
à boutde le mettre en Mafque
; mais qu'elle ne conſentoit
à faire la Beſte,que pour connoître
120 MERCURE
tre le Financier plus à fond : &
que le Bien la touchant trop peu
pour l'obliger à eſtre jamais la
Dupe d'un Sot , ſi apres qu'elle ſe
ſeroit déguiſée quelque temps
en Innocente, il ſe montroitplus
incommode qu'accommodant ,
elle prétendoit luy parler raifon.
La Dame & la Mere luy firent
une affez longue Harangue ſur
les privileges d'un Homme opulent
, & àles entendre diſcourir
du Bien , iln'y auroit eu aucun
defaut qu'il n'euſt eſté capable
de reparer. La Belle promit ſeulement
de voir,& rien autre choſe
. Le Financier vint. Il eſtoit
bien fait, & s'il n'y euſt eu que ſa
perſonne à examiner , on auroit
eu lieu de s'en fatisfaire. La Mere
qui ne manquoit pas d'eſprit,
redoubla la pruderie qui luy eftoit
naturelle , & le recevant fort
honne
GALAN T. 121
honneſtement,elle luy fit concevoir
qu'il voyoit des Gens qui
n'avoient jamais pratiqué le mõde.
C'eſtoit luy donner une joye
ſenſible. Il ſuffiſoit que l'on ſceuſt
fon goust ; on avoit intereſt à le
flater. Pendant que la Mere l'entretenoit,
on luy voyoit regarder
la Fille. Elle s'occupoit à du
Point de France , & baifſoit les
yeux fans dire un ſcul mot. Cette
modeſtie luy plaiſoit affez , mais
enfin il voulut qu'elle parlaſt , &
luy adreſſant cinq ou fix fois la
parole , il luy donna licu de joüer
ſa Scene. Il n'y eut jamais rien de
ſi plaiſant. Quoy qu'il peut luy
demander , elle répondoit avec
une ingénuité ſurprenante,
& jamais Homme ne fortit
mieux convaincu d'avoir trouvé
l'Agnés qu'il cherchoit. 11
remercia mille fois la Dame, &
May 1680. F
122 MERCURE
ne voulut plus que quelques viſites
pour achever l'examen.
Tout alloit de mieux en mieux.
La Belle , que ſes feintes innocences
divertiſſoient , augmentoit
tous les jours en eſprit fimple,&
tout autre que le Financier
yauroit eſté trompé . Le plaifir
qu'elle en reçeut ne ſe borna pas
àl'entretien. La Dame la faiſoit
ſouvent écrire , comme ſi elle luy
euſt répondu fur quelques Billets;&
le ſtile de ſes Lettres ayant
du raport avec ſes naïvetez affectées
, elle les montroit au Financier,
qui les gardoit avec d'autant
plus de ſoin , que le manque
d'orthographe qu'il y trouvoit,
ſembloit l'aſſurer de fon entiere
ignorance . C'eſtoit un défaut
dont trop de vivacité d'eſprit avoit
toûjours empeſché la Belle
de ſe corriger. Elle graçeyoit
d'une
GALAN T.
123
d'une maniere aſſez agreable . Ce
graçeyement conduiſoit ſa main
&ne confultant que ſon oreille
, elle écrivoit comme elle parloit.
Le Financier , qui la croyoit
toute ſimple , s'applaudiſſoit tous
les jours d'avoir déterré ce petit
Tréſor. On eſtoit déja venu
à quelques propoſitions d'Articles
, quand pour plus de fûreté
il s'aviſa de faire une épreuve
qui luy répondiſt de l'avenir. Il
voyoit bien que cette aimable
Perſonne eſtant toute jeune , augmenteroit
encor enbeauté,mais
il craignoit qu'elle ne diminuaſt
en innocence , & il crût pouvoir
connoître avec certitude ce qui
en ſeroit,en luy faiſant voir quelqu'une
de ces petites Hiſtoires
qui ont ſuccedé à nos vieux Romans.
On en avoit imprimé une
depuis huit jours,intitulée, Fede
Fij
124
MERCURE
ric de Sicile. Elle faiſoit bruit , &
eſtoit diviſée en trois petits Tomes
qu'il luy apporta. Le jugement
qu'il prétendoit faire , dépendoit
du gouft qu'elle prédroit
à cette lecture. Elle estoit trop
éclairée pour ne le pas voir. Auſſi
fit elle admirablement l'effrayée
à la veuë de trois Volumes . Elle
le pria d'abord de les remporter,&
dit que quand elle n'au.
roit pas ſon Point de France qui
l'occupoit tout le jour, il luy faudroit
pour le moins trois mois
pour lire trois Livres. La Mere
adjoûta, mais un peu bas, comme
ne voulant point que ſa Fille l'entendiſt,
que puis qu'il vouloit en
faire fa Femme , il ne devoit
point l'accoûtumer à une lecture
tres pernicieuſe pour les jeunes
Gens : qu'elle luy avoit toûjours
défendu ces fortes de Livres , &
qu'il
GALANT.
125
qu'il y en avoit aſſez de pieux
remplis de bonnes Hiſtoires qui
pourroient la divertir. Le Financier
qui avoit ſon but, pria qu'on
le laiſſaſt faire pour cette fois. Il
fortit un peu apres , & la Belle
avide de toutes les nouveautez ,
devora l'Hiſtoriete. Je ne vous
dis rien du plaiſir qu'elle en reçeut.
Il vous eſt facile d'en juger,
ſi vous l'avez veuë.Elle a paru depuis
fix ſemaines,& eſt écrite de
ce ſtile aifé & galant qui donne
de la grace aux moindres choſes.
La Belle trouva beaucoup
d'agrément dans les Incidens
qui en font le noeud , & en lût
quelques endroits pluſieurs fois
avec d'autāt plus d'admiratio qu' .
on luy avoit déja dit que c'eſtoit
l'Ouvrage d'une Fillede dix- ſept
à dix-huit ans. Le lendemain ,
l'impatient Financier luy demada
Fiij
126 MERCURE
compte du commencement de
ſa lecture. Elle répondit dans
ſa maniere ingénuë , qu'elle en
avoit lû quinze feüillets de chaque
coſté , ſans y pouvoir rien
entendre , & que l'effort qu'elle
avoit fait pour cela , luy ayant
donné un mal de teſte dont elle
n'eſtoit pas encore quitte , elle
luy rendoit fes Livres pour les
porter à qui il voudroit. Il fut
fort content de cette réponſe , &
ne demandant plus que quinze
jours pour conclure , il en employa
les quatre premiers à faire
quelques Leçons maritales , qui
firent ouvrir les yeux à la Belle
ſur ſes ridicules prétentions. Elle
comprit qu'il eſtoit de ces bizarres
Jaloux , qui jugeant malde la
vertu de toutes les Femmes , ne
ſe veulent marier que pour avoir
une Intendante dans leur Maiſon
qui
GALANT. 127
6
qui agiſſe ſous leurs ordres , fans
aucune liberté de ſe laiſſer voir.
Ce n'eſtoit pas là ſon compte.
Elle en parla à ſa Mere, & la pria
de ſoufrir qu'elle s'expliquaſt ſur
ſes Leçonsen Fille tres- éloignée
de vouloir ce qu'on appelle
grands airs dans le monde , mais
en meſme temps fort réſoluë à ne
ſe pas faire ſotement la Servante
d'un Mary. La Mere qui regardoit
autre choſe que les avantages
de fa Fille , & qui préten .
doit que le Financier feroit la
fortune de ſes Fils , vouloit déterminément
achever le Mariage
, & grondoit la Belle du dégoût
qu'elle ne marquoit.C'eſtoit
bien aſſez qu'elle euſt eu la complaiſance
de faire la Beſte pendantquelques
jours.Il luy fâchoit
fort que ce fuſt à ſes dépens ; &
comme elle eſtoit trop de ſes
Fiiij
128 MERCURE
Amies pour y conſentir,elle cherchoit
un moyen honneſte de ſe
dégager , quand le hazard la tira
d'affaires . Elle avoit un Parent
fort ſpirituel , qu'elle voyoit tous
les ans pendant un mois de ſejour
qu'elle faiſoit en Province. Ce
Parent luy écrivoit quelquefois ,
& affaifonnoit avec tant d'eſprit
certaines douceurs d'amitié dont
il rempliſſoit ſes Lettres , qu'elle
les liſoit toûjours avec grand
plaifir. Elle ne ſe cachoit de perſonne
pour en recevoir , & yrépondoit
en préſence méme de ſa
Mere. Leur proximité autorifoit
ce commerce , & l'eſtime ſeule
l'avoit étably. Le Financier eſtant
venu un jour pendant qu'on dînoit,
on le fit monter dans la Chabre
de la Mere. En s'y prome-
`nant , il marcha ſur une Lettre
qu'il ramaſſa,& fut fort ſurpris de
voir
GALANT.
129
voir qu'elle s'adreſſoit à ſa Maîtrefle.
Elle estoitde ſon Parent:
& la Belle , à qui on venoit de
F'apporter, l'avoitlaiffée tomber
par mégarde. Il la mit dans ſa
poche fans avoir rien lû , parce
qu'on entra dans le meſme
inſtant. L'Incident luy cauſa
un trouble dont on s'apperçeut.
La Mere luy en ayant demandé
la cauſe , il la rejetta ſur l'embarras
d'une affaire ſurvenue , &
ſe ſervit du meſme pretexte pour
fortir plutoſt qu'il n'avoit accoûtumé.
Si - toft qu'il fut
dans fon Cabinet , il ouvrit
la Lettre qu'il trouva dattée
du jour précédent. Voicy dans
quels termes elle estoit con-
C
E prétens vous écrire aujourd'un
telstile , que je feray
(
F V
130 MERCURE
Seûr à l'avenir, que quand vous
me répondrez , ce ne fera point
pour vous attirer de jolies chofes.
Il faut s'il vous plaist ,
que vous vous accoustumiez à entendre
le coeur parler fa langue
toute simple , Sans que l'esprit y
mefle la fienne . Et quoy donc ?
Me voila bien pris pour dupe,
Je dis des chofes tres eſſentielles;
&pour les faire plus aisément recevoir,
je les aſſaiſonne à la verité
de quelque petit agrément étranger
, Que faites - vous,ma belle
Parente ? Vous laissez- là les choses,
& vous n'en prenez que l'agrément
. Ce que je vous dis ne touche
point voſtre coeur, mais la maniere
de le dire divertit voſtre
esprit. Non , non , ce n'est pas là
comme je l'entens . Je vay vousſevrer
de toutes ces petites friandi-
1
Ses qui accompagnoient mes tendreſſes,
GALANT.
131
dreſſes ,& il ne vous restera plus que
de bons je vous aime toutfecs.Tout
bien confideré pourtant , ils ne sont
pas sifecs qu'ils paroißent. Cemot
là n'a pas besoin d'estre enjolivé
par les tours que l'on y pourroit
donner , & il porte avec soy un
certain sens qui fait qu'on se
peut fort bien paſſer de tout or
nement de dehors . Quand vous
l'aurez une fois goûté , vous de
meurerez d'accord que la maniere
la plus agreable de dire qu'onaime
, c'est de dire je vous aime. At
tendez- vous donc au nouveau lan-.
gage que je veux tenir avec vous,
& s'il se peut , apprenez - le auffi.
Appellez deformais du nom
de jolies chofes les recits tout fim
ples que je vous feray de l'état
de mon coeur ; & lors queje vous
diray , je ſonge ſouvent à vous,
je meurs d'envie de vous voir,
132 MERCURE
il m'ennuye quand je ne vous
voy point , foyez en état de vous
écrier, Ah que tout cela eſt ſpirituellement
dit ! Il me fera bien
doux de sçavoir qu'en m'écrivant
vous nefongerez à vous attirer que
de pareilles gentilleſſes , & enfin
mon coeur ne sera plus jaloux de
mon esprit . Adien, ma belle Parente.
Songez à un Cousin qui vous aime
tant & tant . Cela est bon dans
la Langue que je veux vous parler,
&queje vous prie de vouloir entendre.
Cette Lettre mit le Financier
au deſeſpoir. Outre le ſtile un
peu tendre qu'il trouva tres- criminel
, le reproche que l'on faifoit
à la Belle de préferer la maniere
fine de dire les choſes aux
choſes mêmes,découvroit l'eſprit
qu'elle avoit voulu cacher,& il ne
prit
pouvoit penſer qu'avec honte,
que
GALANT.
133
que malgré toutes ſes précautions
il s'eſtoit laiſſe mettre dans
le paneau par une fauſſe Innocete
. Il reſolut de n'y plus fonger;
mais auparavant il luy pritenvie
de luy faire voir qu'il la connoiffoit.
Ainfi il alla chez elle le lendemain
, &pour ſe ſatisfaire plutoſt
, il y alla le matin contre ſa
coûtume. La Mere & la Fille eftoient
à l'Egliſe. Il monta enhaut
pour les attendre , & voyantune
Ecritoire, il l'ouvrit ſans trop ſçavoir
ce qu'il y cherchoit. Il y
trouva une Lettre qu'on n'avoit
point encor cachetée. C'eſtoit
la Réponſe de la Belle à ſon Parent
. Il en reconnut aiſément le
caractere par les Billets qu'il
avoit deja veus d'elle. Je ne change
rien à cette Reponſe. Elle
contenoit cesmots.
R
Vous
134
MERCURE
VO Ous avez crû m'effrayer par
legros mot de , je vous aime;
mais vous le voyez , vous n'avez
pas réüssy . Je vous fais reponſe
ſi régulierement , qu'il femble
que je fois fort aiſe de l'entendre ;
mais l'entendre ſi ſouvent , fait
qu'ilpaſſe en habitude. Voila , je
vous jure , lefeul effet qu'il a
produit chez moy. Quoy que
vous difiez que pour me punir
de Souhaiter de jolies chofes ,
vous ne m'écrirez plus que d'un
ftile tout sec , comme eft celuy de
voſtre derniere Lettre , je ne lais-
Seray pas encor d'y trouver mon
compte , &je vous aſſure , quoy
que vous faſſiez , que j'aimeray
toûjours voſtre eſprit , &n'aimeray
point du tout vostre coeur. Voſtre
esprit est tout fait pour estre
aimé. Il estfin , délicat , joly , & le
reſte ; & voſtre soeur , à ce queje
croy
GALANT. 135
croy ( car je ne me connois guére
bien en coeurs ) n'est rien moins
que tout cela. Voyez ſi ſur ce piedlà,
vous ne devez pas estre encor
aſſez content de vostre Parente ;
elle qui n'a jamais rien aimé , &
qui cependantfait une declaration,
mais une declaration dans les formes
, d'aimer vostre esprit . Adieu,
que vostre esprit & vostre coeur
ne deviennent pas Ennemis
quoy que l'un soit preferé à
l'autre.
L'orthographe n'eſtoit pas
mieux obſervée dans cette Réponſe,
que dans les premiers Billets
; mais il y avoit grande diference
de ſtile,& ce fut pour le Financier
une entiere conviction
de la tromperie. Il fortit ſans plus
vouloir attendre perſonne , emporta
la Lettre , & l'alla montrer
fur
136 MERCURE
fur l'heure à la Dame qui avoit
aidé au deguiſemet.Elle eut beau
luy dire que ce n'eſtoit pas un
crime d'avoir de l'eſprit , qu'il y
avoit du caprice à ne vouloir
qu'une Femme beſte , & que la
conduite de la Belle eſtoit fi éloignée
de toutes les choſes qui luy
donnoient du ſcrupule , qu'il ſe
pouvoit tenir aſſuré qu'avec elle
il ſeroit le plus heureux de tous
les Maris . Quand on euſt pûle
guérir de l'enteſtemet où il eſtoit
que l'eſprit gâtoit les Femmes, le
commerce de la Belle avec ſon
Parent la rendoit indigne qu'on
l'eſtimaſt ; & à l'entendre , une
Fille , à qui on vouloit donner
des ſentimens de vertu , ne devoit
pas înême apprendre àécrire
. Il quitta la Dame en fulminant
contre le beau Sexe , & proteſtant
qu'il ne penſeroit plus ja
mais
GALAN T.
137
}
mais à ſe marier . La Mere qui fut
auſſitoſt inſtruite de tout , reçeut
la nouvelle avec grand chagrin ,
& fit une rude Mercuriale à ſa
Fille ſur ſon commerce de Lertres
. La Fille luy dit qu'elle n'auroit
aucune peine à le rompre ;
& comme elle n'eſtoit pas fort
zelée pour le Sacrement , elle
eut une joye ſenſible de ſe voir
defaite d'un Capricieux dont
tout le Bien n'auroit pû la rendre
heureuſe .
Mademoiſelle Deſco, Soeur du
Marquis de ce nom , a eſté re.
çeuë Fille d'Honneur de Mada -
me , pour occuper la premiere
place qui vaqueroit. Elleluy fut
preſentée au commencement de
l'autre mois par Madame la Maréchale
du Plefsis ſa Dame d'honneur.
Elle a beaucoup de naiſſance
, & eſt d'une Maiſon alliée à
celles
138 MERCURE
celles de la Rochefouchaud , de
Vitry,de Nangis,& de pluſieurs
autres des plus illuſtres. Monſieur
le Marquis Deſco ſon Frere,
commande le Regiment d'Artois
.Madame ſa Femme eſt Fille
de Madame la Comteſſe de Brégy
, ſi eſtimée de toute la Cour
par fon eſprit & par fon merite.
Quant à Mademoiselle Defco
, elle eſt de tres-belle taille, a
le teint fort beau,& tous les traits
du viſage doux & agreables, ſçait
l'Italien, chante aisément , danſe
de bon air , & aime la Symphonie
avec une paffion qui ne
ſe peut concevoir. Elle jouë
fort bien du Claveſſin,du Theorbe,&
de la Guitarre .
Monfieur le Comte d'Eſtrées
partit de la Rochelle pour aller
aux Ifles de l'Amérique , avec
cinq Vaiſſeaux , nommez l'Excellent,
GALANT . 139
cellent, le Hazardeux, les Jeux, la
Diligente , & le Marin , trois Barques
longues , un Brulot qu'on
appelle la Friponne, & une Flute
nommée le Dromadaire.
L'Excellent eſt commandé par
Mr le Vice- Admiral , & a pour
Capitaines Meſſieurs de la Cafiniere
, le Chevalier de la Galiffonniere,
Chabert , & le Marquis
d'Estrées . Les Lieutenans font
Meſſieurs Gueranmoval,Julien , &
la Boiffiere , les Enſeignes , Mefſieurs
de Villemarçeau, Hubert ,
Blénac , & des Rameaux. Ila un
Major & un Commiſſaire .
Mr de Gabaret , Chef d'Eſcadre,
commande le Hazardeux , &
a pour Capitaine en ſecond,Meffieurs
de Méricourt & Vaudricourt
; pour Lieutenans ,Mrs Hiton
Machault,Chambon , & Brécourt:
pour Enſeignes, Meſſieurs
le
140 MERCURE
le Chevalier de Bodinas , Châteaumoran
, Gabaret ,& un autre
dont on n'a pû me dire le nom.
Le Frere de Monfieur Gabaret
s'eſt embarqué dans ce meſme
Vaiſſeau avec Madame ſa Femme
, & va eſtre Gouverneur de
la Martinique.
Le troiſiéme Vaiſſeau , nommé
les Jeux , eſt commandé par
Monfieur de Villete.Capitaines ,
Meſſieurs de Létendure & Palles;
Lieutenans , Meſſieurs Monbau ,
d'Armanville , Tyvas, & la Guiche;
Enſeignes , Meſſieurs de la
Bourdonniere , du Groloy , de
Noray , & Mazic- Patouler.
Monfieur d'Amblimont commande
la Diligente. Capitaines,
Ms le Chevalier d'Arbouville,&
Saffilly ; Lieutenans , Meſſieurs
de Perinet , de Courcelles , la
Guerre , & Blenac - Courbon ;
Enfei
GALANT.
141
Enſeignes , Meſſieurs Fourbin ,
Pontac, des Granges, & le Chevalier
de Fennelon.
Le Marin eft commandé par
monfieur le Chevalier de Flacour-
le- Bret , & a monfieur des
Herbiers pour Capitaine en ſecond.
Les Lieutenans ſont Mefſieurs
Rivedou , Marc- Antoine,
Bonvou , la Miothere , & Corriton
; les Enſeignes , Meſſieurs
de la Fouſfiliere, Frécambeau, &
deux autres dont les noms ont
échapé .
Les trois Barques longues font
commandées par trois Capitaines
de Frégates legeres , qui ſont
Meſſieurs Brévedent , de Quinze,
& d'ifle . Ils ont Meſſieurs de
Genne , Nodin, & Deville, pour
Lieutenans .
Monfieur le Chevalier de la
Borde commande le Brulot , &
mon
142 MERCURE
monfieur Frémon la Flute. Outre
tous les Officiers embarquez
fur ces Vaiſſeaux , il y a encor
quarante Gardes de marine qui y
fontdiſperſez .
Monfieur de Chaſteaurenaud
a une autre Eſcadre en Mer , qui
n'eſt pas moins forte que celle-
cy.
Je répons à ce que vous me
demandez pour votre Amie.
Quoy qu'en vous parlant de l'admirable
Secret du Sieur Poulain ,
Chirurgien de Monfieur, je vous
aye ſeulemet marqué que Monſieur
le Maréchal d'Eſtrades en
avoit eſté guery , ce n'eſt pas la
ſeule épreuve qui en ait eſté
faite. Pluſieurs autres Perſonnes
s'en ſont ſervies , & toûjours
avec fuccez . Ainſi voſtre Amie
s'y peut confier entierement. Il
eſt auffi propre pour les Femmes
que
GALAN Τ.
143
1
:
que pour les Hommes , & arreſte
toutes les pertes de ſang,
de quelque nature qu'elles
foient. J'en ſçay des experiences
ſi heureuſes , & en ſi grand
nombre , que je ne croy pas
qu'il s'en trouve jamais un
plus prompt & plus infaillible. Il
guérit en vingt- quatre heures,
& ſouvent dans le jour meſme ;
& ce qui eſt tres avantageux ,
il agit ſans violence , & ne laifſe
aucune ſuite qui ſoit dangereuſe
.
On a fait de fort grandes cerémonies
dans l'Egliſe des Religieuſes
Carmelites du Fauxbourg
S. Jacques , pour le Service
du Bout-de l'an de feuë
Madame la Ducheſſe de Longueville.
Je vous promis dés le
dernier mois de vous en parler,
& il eſt juſte que je vous tienne
144 MERCURE
,
-ne parole. Leurs Alteſſes Seréniffimes
ayant fait ſçavoir leurs
intentions , la conduite de cet
-Appareil funebre fut donné au
Sieur Spens Crieur de la Cour;
& le Sieur le Blanc Peintre des
Ordres du Roy , fit promptement
le Deffein pour toute l'Eglife.
Elle fut tenduë du haut
juſqu'au bas & on en boucha
toutes les veuës , ne
refervant que ce qui estoit neceſſaire
pour la beauté de la
Pompe. Sur la Tenture , dans le
pourtour de l'Eglife , on dreſſa
de la Charpenterie à la hauteur
de dix à onze pieds , pour attacher
une Corniche de menuiſerie
de cinq pouces de large,
qu'on fit regner tout autour. De
cette Corniche toute argentée
pendoient des Feſtons de Gaze
-d'argent , mis de trois pieds en
trois
GALANT. 14
trois pieds , & couverts de Cré
pe noir pour empeſcher le trop
d'éclat de la Gaze . Ces Feſtons
eſtoient liez de Rubans de Crêpe
noir à gros noeuds, avec deux
Fleurs de Lys d'or au bas des
meſmes Feftons . Trois cens
Chandeliers d'argent garnis tous
deCierges du poids d'une livre ,
& ayant pour ornement les Armes
de la défunte Princeſſe , furent
poſez fur cette Corniche.
Ils estoient en Herſe , de treize
Cierges chacune ; & dans les
finitions de ces Herſes ( c'eſt un
mot de mon mémoire que je
croy de l'Art ) on voyoit un Piédeſtal
dont les ornemens & les
filets eſtoient d'or & d'argent
fin. Au milieu il y avoit une
Teſte de Mort rehauffée d'or,
couronnée d'une Couronne de
deux Branches de Laurier vert,
May 1680 . G
146 MERCURE
qui eftoient auſſi rehaufféesd'or,
& foûtenuë de deux Aîles de
Chauveſouris d'argent. Aux
deux coſtez pendoient deux
Feſtons de feüilles de Laurier
d'or , liez de Rubans d'argent.
Sur le Piédeſtal eſtoit une Boule
auffi d'argent , ſuportant une
Fleur de Lys d'or , & au deſſus
un Cierge du poids de deux
livrés.
Deux Lez de Velours garnis
d'Armoiries & ſemez de Larmes
d'argent dans l'eſpace d'environ
un pied qu'il y avoit de
diſtance de l'une àl'autre , faifoient
le tour de l'Egliſe. L'un
eftoit dans le haut de laTenture
, l'autre au bord des Herſes;
&entre les deux , il y avoit de
fort grandes Armoiries de fix à
ſept pieds de haut fur fix de large,
peintes fur de la Toile d'or
০১ .. &
GALANT. 147
&d'argent fin , & renfermées
dans un Cartouche verdaftre
rehauffé d'or , avec une Couronne
de Prince du Sang. Le
Cartouche eſtoit entouré d'une
Cordeliere d'argent ; & entre
ces grandes Armoiries , dans le
meſme rang , ſe voyoient les
Chifres de feuë Son Alteſſe,
d'or fin , auſſi grands que les
grandes Armoiries , & couronnez
d'une pareille Couronne de
Fleurs de Lys d'or.
L'Autel eſtoit diſpoſé un peu
autrement que n'eſtoit l'Eglife ,
àcauſe qu'il eſt élevé de pluſieurs
degrez en trois affiettes.
On l'avoit auffi tendu, foncé , &
ceintré entierement de Tenture
noire. On y voyoit un grand
Parement de Velours noir , dont
la Croix eſtoit d'argent , avec
quatre grandes Armoiries de
Gij
148 MERCURE
Broderie fine aux quatre coins
de la Croix. Celuy du Soûbafſement
de l'Autel , les deux
Crédances , & le Pavillon qui
couvroit le Tabernacle, eſtoient
de la meſme forte, Soixante
Chandeliers d'argent , garnis de
cierges & d'Armoiries, & pofez
fur trois Gradins , éclairoient
l'Autel . Il y avoit quatre cierges -
fur chacune des deux Credances
; & à droit , proche la Grille
des Religieuſes , eſtoit une
autre Crédance pour l'Officiant.
Au haut de l'Autel , & aux
deux coſtez , regnoit une autre
Corniche , argentée comme
celle de l'Eglife , d'où pendoient
auſſi des Feſtons de Gaze , fupportant
huit grandes Armoiries
& chifres . Sur cette Corniche
Deſtoient cent Chandeliers d'ar-
#gent avec leurs cierges & Armoiries
{
GALAN T. 149
moiries rangez en Herſe. Il y
avoit auffi deux Lez de Velours
, l'un au deſſous de cette
Corniche , l'autre au deſſus , difpoſé
en rond comme la Voûte
dans les trois vuides. Une fort
grande Armoirie rempliffoit tout
le deſſus de l'Autel, & aux deux
coftez estoient deux grands chi
fres d'or couronnez
Les Baluſtres des degrez en
deſcendant de l'Autel , tendus
de noir comme tout le réſte,
portoient quarante Chandeliers
d'argent , garnis chacun de
deux Armoiries . Aubas , & proche
les degrez , dans l'Eglife,
eſtoit une grande Estrade de
cinq degrez de hauteur , avec
deux cens Chandeliers d'argent
, ayant tous un Cierge du
poids de deux livres , & deux
Armoiries . Ces Chandeliers
Giij rem
150 MERCURE
rempliſſoient les quatre premiers
degrez de l'Eſtrade ; & au plus
haut du cinquiéme , eſtoit une
Repreſentation fur laquelle fut
poſé le Poëfle de la Couronne
de Drap d'or , & croifé
d'argent , avec un bord d'Hermine
, & quatre grandes Armoiries
de Broderie fine de relief
aux quatre coins. Sur cette
Repreſentation eſtoit ſuſpendu
en l'air avec des Cordons de
foye garnis de Gaze d'argent ,
un fort grand Dais de Velours
noir , orné dedans & dehors de
trente- fix Armoiries de Broderie
de deux pieds de haut ,avec
une Crêpine d'argent , & huit
Pommes de Velours noir houpées
, & galonnées d'argent fin.
Le fond de ce Dais eſtoit enrichy
d'un grand Chifre de cinq
pieds de haut ; quatre Armoiries
dans
GALANT.
dans les quatre coins , & tout le
reſte du fond , ſemé de Larmes
d'argent , & de Fleurs de Lys
d'or fin ..
Les cinqChapelles furent auſſi
tenduës de noir , avec deux Lez
de Velours garnis de Larmes
d'argent & d'Armoiries. Les
Autels estoient ornez de Paremens
de Velours aux Armes en
broderie de feuë Madame la
Ducheffe de Longueville , & de
pluſieurs Chandeliers d'argent ,
avec Armoiries. Le Devant & le
Doffier de la Chaire du Prédicateur
, avoient auſſi un fort riche
Ornement de Velours noir
à Crêpine d'argent, avec des Armes
de Broderie fine. Dans le
haut il y avoit une Pante garnie
de Frange d'argent.
Le Porche de l'Eglife,le grand
Portail , la Porte qui donne dans
Giiij
152 MERCURE
la Ruë , & les deux ceintres de
l'avenue du coſté de l'Eglife ,
eſtoient tendus de noir comme
tout le reſte , avec deux Lez de
Velours ornez de Larmes d'argent
& d'Armoiries ; & entreles
deux Lez , de grandes Armes &
Chifres.
La Planche que je vous envoye,
vous fera voir l'Ornement
funebre d'un des coſtez de l'Eglife
; & eny jettant les yeux , il
vous ſera fort aiſé de vous figurer
le tout. Elle auroit eſté trop
grande pour entrer dans une
Lettre , ſi j'en euffe fait graver
davantage , & vous jugezbien
qu'en la faiſant reduire en petit
dans le point de Perſpective, rien
n'auroit paru .
Monfieur de Saintot, Maiſtre
des Ceremonies , prit le ſoin de
celle-cy , avec les Gentils- hommes
GALANT. 153
mes que Leurs Alteſſes Sére
niffimes avoient ordonnez pout
donner les Places , aſſiſtez des
Officiers , Exempts & Suiſſes du
Roy , qui gardoient les Portes &
les avenues de l'Eglife.
La Meſſe fut celebrée par
Monfieur Colbert Eveſque d'Auxerre,
reveſtu de ſes Habits Pontificaux.
Leurs Alteſſes Serenif
mes , accompagnées de M. le
Prince de Conty & de M.le Prince
de la Roche ſur. Yon , ſe placerent
fur des Fauteüils , proche
l'Autel, du coſté de l'Epiſtre . Vis
à vis eſtoient les Eveſques en
Camail & en Rocher , avec des
chaiſes àdos.
- Plus bas , en deſcendant fur
le vuide des degrez de la Chapelle
baffe on avoit dreflé à
د
droit & à gauche , deux Echafauts
de charpenterie couverts
G V de
154 MERCURE
1
de noir , pour les Eccleſiaſtiques
&Chantres qui devoient chanter
la Meſſe . Tout fut fi bien difposé
, qu'ils faisoient le principal
ornement de l'Autel , ſans
incommoder les Places des
Conviez . Toute l'Egliſe eſtoit
remplie de Fauteüils , Chaiſes
àdos, Sieges plians , & Bancsde
deüil.
Dans le temps de l'Oraiſon
Funebre qui fut prononcée avec
grand fuccez par Monfieur
Roquete Eveſque d'Autun ,
Leurs Alteſſes Sereniffimes quiterent
leurs Places , pour s'aprocher
de la Chaire. Les Ducs
& Pairs , Maréchaux de France,
& autres Perſonnes de la premiere
qualité , ſe mirent derriere
. Dans les deux Chapelles
de devant la Chaire , eftoient
Madame la Ducheſſe ,
Mada
GALANT. 155
Madame la Princeffe de Conty
, Madame de Carignan ,
Madame la Princeſſe de Bade,
& pluſieurs Ducheſſes & Dames
du premier rang. Il n'y eut
point d'Offrande. Auſſi n'eſtoitce
point un Service qu'on appellaſt
ſolemnel , & ce fut par là
que Meſſieurs les Princes ne fe
mirent point en Manteau long,
mais ſeulement en Juſte- à corps
noir , & en linge uny. Chacun
admira la magnificence de cette
Pompe . Elle n'eut rien pourtant
qui ſurprit , Leurs Alteſſes
Sereniffimes faiſant tou
tes choſes avec un air de grandeur
qui ne les diſtingue pas
moins que l'élevation de leur
naiſſance.
Le Service dont je vous parle,
fut fait l'onzième de Mars ; &
le Lundy ſuivant , 18. du meſme
mois,
156 MERCURE
mois , monsieur le Curé , & les
Marguilliers de S. Jacques du
Haut-pas , en firent faire un autre
dans leur Eglife , en reconnoiſſance
des bienfaits reçeus de
S. A. feuë Madame de Longueville.
On n'oublia rien de ce
qui pouvoit contribuer à le rendre
magnifique . Les principaux
Officiers de Leurs Alteſſes Seréniffimes
y aſſiſterent .
Je vous ay ſouvent parlé de
Monfieur le Marquis de Créquy
pendant nos dernieres guerres .
Vous ſçavez que dans un âge
fort peu avancé , il s'eſt fait voir
intrépide dans le péril , & que
la réputation qu'il s'acquit de
vant Fribourg , luy fit mériter
le Regiment de la Fére dont
Sa Majesté le gratifia. Quelque
temps apres , il ſe ſignala
encor contre les Troupes de
Bran
GALANT.
157
Brandebourg , & reçeut de nouveaux
bienfaits du Roy. Enfin
le Regiment Royal d'Infanterie
ayant vaqué depuis peu par
la mort de monsieur de Pierrefite
, ce grand Prince connoiffant
la valeur & la conduite de
ce Marquis, l'en a pourveu , &
a donné le Regiment de la Fére
qu'il poſſedoit , à Monfieur le
Comte de la Fayete , Capitaine
dans celuy du Roy. Ce Comte
, quoy que fort jeune , a déja
fait beaucoup de Campagnes ,
& s'eſt diſtingué en diverſes occafions.
Il est tres-bien fait , &
d'une des plus anciennes &
plus illuſtres Maifons du Royaume.
Gilbert de la Fayete , Maréchal
de France en 1422. rendit
de fort grands ſervices à l'Etat
, & fut l'un des principaux
Chefs qui aiderent à chaſſer les
Anglois
158 MERCURE
Anglois hors du Royaume ſous
Charles VII. Il fut Chambellan
du Roy , & Lieutenant & Capitaine
General des Païs Lyonnois
& Mafconnois . Il avoit
épousé Jeanne de Joyeuſe , Fille
de Randon I I. Sieur de Joyeuse.
Cette Maiſon a eu detres grandes
Alliances , & des charges.
fort confidérables . Antoine de
la Fayete , petit-Fils du Maréchal
de ce nom , eſtoit Maiſtre
de l'Artillerie de France. Je ne
vous dis rien de Madame de la
Fayete Mere de ce nouveau
Commandant Je vous en aydéja
entretenuë end'autres occaſions;
&tout ce que je puis adjoûter
icy à ſon avantage, c'eſt que tout
lemonde convient de la délicateſſe
de ſon eſprit , & qu'il n'y
eut jamais rien de plus general
que l'eſtime qu'on a pour elle .
La
GALANT.
159
La mort de Monfieur le Marquis
de Pierrefite ayant donné
lieu à cet Article , me le donne
en meſme temps de vous en
parler encor une fois. Je vous
ay déja marqué qu'il eſtoit de
L'illustre Famille du Chaſteler,
iſſuë de la Maiſon de Lorraine.
Il y a plus de deux cens ans
que laCharge de Maréchal Heréditaire
de Lorraine , eſt attachée
à ceux de cette Maiſon .
Dans le temps qu'elle s'établit
en France, elle avoit pour Armes
troisAlérions enBande de gueules.
Mais nos Roys voulant s'attacher
cette Famille, & finir lesdiférens
qui estoient entr'eux, leur
donnerent à la place des Alérions
trois Fleurs de Lys en
Bande de gueules , qu'ils ont
conſervées juſqu'à aujourd'huy,
avecunHybouau deſſus duCafque
160 MERCURE
que,qui couvre toutes les Armes
de ſes aîles; le Blazon pareil aux
Armes de Lorraine , pour faire
connoiſtre qu'ils font de cette
Maiſon. C'eſt une Famille
qu'on a toûjours veuë dans les
grands Emplois. Philbert du
Chaſtelet qui vivoit en 1500
eſtoit Premier Gentilhomme de
la Chambre du Roy , & Colonel
des Reiſtres. Il arriva une
choſe fort finguliere,qui vous fera
voir la genérosité de Meſſieurs
de S.Victor . Ce Philbert s'eſtant
réſolu ſur quelques chagrins , à
def-hériter fon Fils, avoit donné
tout fon Bien aux Chanoines
Réguliers de cette Abbaye. Apres
qu'il fut mort , ce Fils leur
vint demander au moins une
Portion Conventuelle;mais Mef-.
ſieurs de S.Victor plus honneſtes
qu'il ne devoit l'efperer , luy firent
GALANT. 161
rent connoiſtre qu'ils n'avoient
accepté la Donation que pour
empeſcher qu'à leur refus on ne
la fiſt à quelqu'autre ,& luy rendirent
la plus grande partiede ce
qu'ils avoient reçeu.Il fut fi touché
d'un procede ſi peu attendu ,
qu'apres s'eſtre acquis beaucoup
de gloire à la guerre,& avoir efté
faitChevalier du S.Efprit , il
ſe retira à S.Victor, fit bâtir trois
Maiſons qu'il donna à l'Abbaye ,
& s'y fit enterrer aupres de fon
Pere. Leur Tombeaux y font,
& ceux de leurs Deſcendans.
C'eſt de cette illuftre & ancienne
Maiſon qu'eſt ſorty de
Pere en Fils Monfieur le Marquis
de Pierrefite. Ma derniere
Lettre vous a marqué ſes Emplois.
Ses ſervices ont fait trop de
bruit pour eſtre ignorez . Ce fut
de luy que feu Monfieur de Tu
renne
162 MERCURE
renne écrivit au Roy avec tant
de marques d'eſtime apres le
Combat qu'il donna en Allemagne
aupres de Strasbourg. L'ation
eſt trop belle pour n'en
rien dire. Noſtre Cavalerie eſtoit
en defordre , & celuy qui commandoit
l'Artillerie faiſoit déja
atteler le Canon pour tâcher à le
ſauver,quand Monfieur de Pierrefite
courut àluy, fit dételer les
Chevaux , & dit qu'il ne ſoufriroit
point qu'on emmenaſt le
Canon ſans qu'on euſt rendu aucun
ſervice àSa Majesté.En mefme
temps il le fit tourner contre
les Ennemis dont il éclaircit
les Rangs , fit face à toute leur
Cavalerie qui venoit fondre fur
luy , & montra une telle fermeté,
que les ayant arreſtez ,il donna
temps à la noſtre de ſe rallier
aupres de luy , & fut cauſe
qu'on
GALANT. 163
qu'on remporta la Victoire. Il a
eſté enterré à S. Victor,où on luy
a fait de fort magnifiques Funérailles.
J'attens des nouvelles de ce
qui'aura eſte fait pour celles de
Monfieurl'Archeveſque de Bordeaux,
mort ces jours paſſez , âgé
de quatre- vingts ans,apres avoir
préſidé en pluſieurs Aſſemblées
du Clergé, Il avoit eſté Eveſque
de Malzais avant la tranſlation
de cet Eveſché à la Rochelle.
C'eſtoit un tres -bon & tres- faint
Prélat . Aufſi eſt- il extrémement
regreté dans ſon Dioceſe , où
ſa réſidence a eſté continuelle.
La confidération qu'il avoit
pour fon Chapitre a éclaté dans
ſa mort. Il l'a fait fon Légataire
univerſel ,& a donné ſa Biblioteque
aux Jeſuites de Bordeaux,
au lieu de celle que ces Peres
avoient
164 MERCURE
avoient perduë par le feu quel
ques années , auparavant. Ileftoit
de la Maiſon de Béthune,
Frere de feu Monfieur le Comte
de Béthune , & de Monfieur le
Duc de Béthune de Charoft,que
nous avons veu Capitaine des
Gardés du Corps , tous trois Fils
du feu Comte de Béthune , envoyé
autrefois à l'Ambaffade de
Rome:
1 Les Vers qui fuivent ſont de
Madame la Viguiere d'Alby, fur
un Sermon que Mr l'Archevef
que d'Alby a fait du Bon Pafteur
, où ſuivant les termes de
l'Ecriture , il offroit de perdre
la vie pour ſon Troupeau. Ce
queje vous ay envoyé d'elle dans
mes autres Lettres vous a déja
fait connoiſtre le zele qu'elle a
pour ce grand Prélat .
Vous
GALANT.
165
:
VOUS
Ous ne vous laſſez point , bon
Pasteur qu'on admire,
D'inſtruire vos Brébis par mille
Soins divers ,
Etje ne puis me laſſerde le dire
Etparma Profe&par mes Vers.
Tous vossçavans Diſcours brillent
dans ma mémoire,
Vous travaillez pour nous , je le
veux publier.
Vous ne voulezrien oublier
Pour leſalut de tous , ny moy , pour
vostre gloire..
Pouvoit- on nous donner un Gouverneur
plus doux,
Ny de plus feûrs liens entre le Ciel
nous,
Pour le rendre ànos voeuxſenſible
&favorable?
- Mais, o Pasteur incomparable,
Vous parlezde mourir pour ſervir
vos Troupeaux. 1
L'étrange remedeà nos maux !
Vous
166 MERCURE
Vous mourir ? Tous nosjoursfont attachez
aux voſtres ;
En prenantſoin des uns , vous con-
Servezles autres.
Forcezpournous le Cielpar d'innocens
combats,
Donnez de vos vertus millepénibles
preuves,
Défendez constamment les Orphelins,
les Veuves,
Mais, bo Pasteur,ne mourez pas.
Monfieur le Marquis de Livron
a épousé Mademoiſelle de
Belloy le 20. de ce mois. Cette
Maiſon eſt originaire deDauphiné,
tres- recommandable par l'ancienneté
de ſa Nobleſſe. Avant
l'an 1220. Raoul & Jobert de
Livron eſtoient renommez , &
poſſedoient des Seigneuries conſidérables
en ce Païs, entr'autres
celle de Livron , & celle de
Creft,
GALANT. 167
Creſt , petite Ville où leurs Armes
ſe voyent encor ſur les Portes.
Ils s'établirent en ſuite en
Champagne , où pendant deux
cens années , leurs Deſcendans
ont eu les Marquiſats de Bourbonne
, Vauvillars , & plufieurs
autres Terres . Le Grand- Pere
de celuy dontje vous parle , apres
avoir fort paru à la Cour
ſous Henry IV. & Loüis XIII.
eſt mort depuis peu d'années,
Lieutenant General des Armées
du Roy , fon Lieutenant
GeneralenChampagne,& Chevalier
des Ordres de Sa Majeſté .
Monfieur le Marquis de Livron,
qui vient de ſe marier , a donné
de ſa part de fort grandes preuves
de valeur ; & dans nos dernieres
guerres, il n'a point trouvé
d'occaſions , où il n'ait fait
voir qu'il a hérité du courage
&
168 MERCURE
& des vertus militaires de ſes
Ayeuls. Il eut deux Chevaux
tuez ſous luy à la fameuſeBataille
de Senef, & y perdit Monfieur le
Marquis de Bourbonne fon Oncle.
Il eſt Meſtre de Camp de
Cavalerie , & Fils de Meffire
Charles de Livron , aujourd'huy
Abbé d'Ambroney , qui apres
avoir commencé par les Emplois
ordinaires à tous ceux de ſanaifſance
, a ſuivy les mouvemens
de ſa pieté en ſe donnant à
l'Eglife . Cette Maiſon a des Alliances
tres-confidérables,& touche
celles de Portugal , Savoye,
Lorraine , Vendoſme, d'Eftrées,
Béthune , Baſſompierre , Anglure,
Crouy, du Chaſtelet, Noailles ,
Salm , Lénoncourt, Montmorency,
Clermont- Tonnerre,Créquy,
& c . La Mariée eſt Fille de feu
Monfieur le Comte de Belloy,
Capitaine
GALANT. 169
Capitaine des Gardes de feu
Monfieur le Duc d'Orleans. Elle
eft brune , a la taille du monde
la plus fine & la mieux faite , les
yeux touchans, &ce je- ne- ſçayquoyqui
donne tantd'agrément
au viſage , & fans qui la Beauté
meſme ne plairoit jamais. Joignez
à cela un tour d'eſprit auſſi
délicat qu'infinuant , & un air
qui perfuade aiſément de ſa naiffance.
Je ne parle point de ſa Maiſon,
vous en ayant déja dit quan
tité de choſes dans quelqu'une
de mes Lettres à l'occaſion de la
mort de Monfieur le Comte du
Belloy. Elle eſt alliée des plus illuſtres
Familles de l'Epée & de
la Robert
Ce qui s'eſt fait depuis peu ,
épargnera beaucoup de Commiffions
qu'on recevoit des Provinces
pour des Deſſeins de
May 1680. H
170 MERCURE
Chifres & de Cachets.Ceux qui
s'en trouvoientchargez,apprendront
avec plaifir que le Sieur
Mavelot, demeurant Court- neuve
du Palais , aux Armes de la
Reyne , a fait graver un tresgrand
nombre de Chifres qui
contiennent tous les Noms &
Surnoms entrelaffez par Alphabet.
Le ſoin qu'il a pris doit eſtre
d'une grande utilité pour tout le
monde , mais particulierement
pour les Peintres , Sculpteurs, &
Graveurs. :
Le plaifir que vousa donné la
lecturedes Harangues que Monfieur
le Duc de S. Aignan en qualité
de Chancelier de l'Académie
Françoiſe , & Monfieur Hébertde
l'Académie de Soiffons ,
avoientpréparées dans l'occaſion
du Mariage de Madame la Dauphine,
me fait aisément juger
que
GALANT 171
C
que vous ne pouvez rien voir
fur cette matiere qui n'ait pour
vousbeaucoupd'agrément Ainfi
le hazard m'ayant fait tomber
entre les mains une Copie du
Compliment que Monfieur de
Vertrondevoit faire à cette Princefle
au nom de l'Académie
Royale d'Arles , je croirois vous
donner lieu de vous plaindre de
ma negligence , fi je diferois à
vous l'envoyer. Voicy dansquels
termes il eſtoit congeu
M ?????????????????????
ADAME
Nous ferions jaloux avec beau
coup de raison , de l'honneur que
I'Academie de Soiffons a eu de vous
Salüer lapremiere ,si nous n'eſtions
perfuadez que cet honneur luy est
échû par un effet du Sort. Nous reconnoiffons
&Academie Françoise
Hij
172
MERCURE
pour notre Aînée , & mesme pour
nôtre Maîtresse , avec d'autant
plus de respect , qu'elle a pour Protecteur
notre auguste Monarque
, le Pere des Sciences & des
beaux Arts , außi - bien que de la
Patrie
Apres
avoir entendu Monfieur
taire ,
<
car enfin ,
te Duc de S. Aignan le Chancelier
de cette celebre Academie , &
Tillustre Protecteur de la noftre ,
je devrois me ta
Madame , peut-on adjoûter quelque
chose à son discours si éloquent
, si juste , & si conforme
à ce que vous estes ? Comment
foûtenir l'éclat d'une Academie
Royale ? Comment parler d'une
Princeffe fo accomplie en qui la
France eft ravie de trouver tout- en-
Semble une pietéfans fuperstition ,
une fageffe fans severite dans un
âge où les autres font beaucoup
H de
GALANT. 173
gaye de la promettre , une humeur gaye
Sans les moindres marques d'emportement
; unefincerite fans artifice
, une douceur sans déguisement
, une égalité sans contrainte
, enfin une ſcience Sans preſomption
, & une admirablefacilité
dans les plus belles Langues , &
fur tout dans la Françoise , la
Reyne des autres , qui vous eſt devenuë
si naturelle , que c'estoit un
présage du bonheur dont nostre
glorieuse Nation jouit à pré-
Jente
Messieurs d'Arles , Madame,
ne m'ont pas choisy comme le plus
éloquent de leur Compagnie , mais
comme le plus ſenſible à la gloire
, au bonheur , & à l'intereft de
la France , en vous voyant nostre
Dauphine. Le filence dans un
tempsoù les autres Académies parlent,
feroit digne de blame , & il
Hiij
174 MERCURE
1
paſſeroit pour une marque d'infenfibilité,
d'ignorance, ou de timidité,
fi dans ce grandjour où toute la
France vous témoigne la joye qu'elle
a de cette belle & heureuse Alliance
avec la Baviere,je ne vous
témoignois auſſi la mienne au nom
d'une Compagnie fi noble &fi flo
rifſſante. D'ailleurs , la présence de
mon illustre Protecteur m'anime à
vous dire , Madame , que le Ciel
d'intelligence avec nostre Roy
Tres - Chreftien , a voulu en fai-
Sant l'union de deux coeurs , faire
encor celle des Graces des Sciences
&des Vertus .
Il falloit fansflaterie , Madame,
à Monseigneur, une Eponſe telle
que vous. Il vous falloit außi un
Epoux telque Monseigneur , qui a
reçeu du Pere & de la Mere , avec
Le Sang Royal toutes les plus
rares qualitez & du Corps & de
l'Esprit, H
GALANT. 175
l'Esprit , & qui par la parfaite ref-
Semblance qu'ila avec l' un & l'autre,
est aujourd'huy l'ornement de
la France, &fera un jour la gloire
&la merveille du Monde.
Le Succés nous oblige de croire,
Madame , que ce Mariage estoit
écrit de tout temps de la main du
Dieudes Armées dans le Livre de
Sa Sagesse , pour estre un des fruits
preticux des travaux guerriers de
L'invincible LOUIS, pour estre l'accompliſſement
des voeux de la France&
de la Baviere ; pour estre le
Symbole eternel de la Reconnoiffance
, le lien indiſſoluble de la
Paix , pour estre enfin la recompenfe
la plus folide de vos vertus hé
roïques.
Mais pour faire en peu de mots
voſtre Eloge , Madame, ilſuffit de
dire , que vous avezesté choisie
parmy toutes les Princeſſes de l'Eu
Hiiij
176 MERCURE
rope , pour estre nostre Dauphine,
par nostre Grand Roy,dont le choix
montre égalementſaſageſſe&vopre
mérite.
2
Monfieur de Vertron, Madame,
eftceluy-meſme que j'ay appelléMr
de Vertren dans l'Article
de Mr l'Abbé de Riants. Il a
eu l'honneur de préſenter à Sa
Majesté & àMonſeigneur , ſous
les auſpices de Monfieur le Duc
de Montaufier , des Ouvrages
d'Eloquence & de Poësie , &
meſme l'Abregé de l'Histoire
panégyrique du Roy , en quatre
Langues , par raport aux Vertus
Royales , dont le Journal des
Sçavans a parlé avec éloge. La
maniere dont ſes Ouvrages ont
eſté reçeus , a donné lieu à
quelques Académiciens d'Arles ,
de propofer à leur Autheur une
1 place
GALANT 177
placedans leurCompagnie,compoſée,
comme je vous l'ay marqué
dans quelqu'une de mes Ler.
tres ,dePerſonnes dequalité, de
fçavoir , & de vertu. Meffieurs
les Marquisde Chaſteaurenard
& de Robias , en écrivirent auffi-
toſt à Monfieur de S. Aignan,
comme à leur Protecteur ; & ce
Ducà qui lemérite de Monfieur
de Vertron efloit fort connu, répondit
de cette forte au dernier,
qui eſt Secretaire perpétuel de
l'Académie dont je vous parle.
MONSIEUR
Si Madame la Dauphine avoit
reçen des Complimens, je suis certain
que Monsieur de Vertronfeferoit
fort bien acquite de celuy dont
Meffieurs de l'Académie Royale
d'Artes L'auroientprié dese char
H V
178
MERCURE
ger, & à fon defaut j'aurois tenu
àbeaucoup d'honneur & de plaiforde
porter laparole pourun Corps
qui parle fi bien ; leur indulgence&
leur bonté pour moymayant
donné assez d'assurance pour m'en
baiffer la liberté ; mais , Monfieur
, on n'a point harangué cette
Princeffe , &le feul MercureGalant
a esté favorable aux bonnes
intentions que l'on a enës de fe
donner cet honneur. Cependant,
Monfieur , je n'ay garde de vous
rien dire sur le sujet de Monsieur
de Vertron touchant leſouhaitobligeant
qu'il fait de pouvoir estre de
voftre Academie Royale. Je ſuis
trop accoûtumé aux favorables
fentimens qu'il vous plaist d'avoir
pour moy , pour laiſſer dépendre
un merite comme leſien de la
force de ma recommandation aupres
de vous ; & ce merite luy doit
V eftre
GALANT. 179
estre bien plus avantageux que
toutes mes prieres. Ainsivous estes
toujours les Maîtres ; & quand
vous aurez ſçeu qu'à fon âge il a
fait en quatre Langues le Panégyrique
de nostre Grand Roy ,j'espere
que vous l'estimerez affez pour luy
accorder une Place en voſtre Compagnie.
Confervez moy , s'il vous
plaift , celle , qu'ilvous a plû de
me promettre en vostre amitié ,&
Soyez bien persuadé de la veritable
paſſion avec laquelle je ſuis
toûjours ,
MONSIEUR
Voſtre tres- humble & tresobeïffant
Serviteur ,
LE DUC DE S. AIGNAN.
۱۰
A S. Germain en Laye
le 10. May 1680 .
Le
180 MERCURE
Le fameux Monfieur de Mézeray
, ennemy de la flaterie,
écrivit auſſi ce qui ſuit à Monfieur
de Robias .
M. Guyonnet de Vertron a extraordinairement
de l'érudition &
de la literature. Il poffede parfaitement
les plus belles Langues , &
il a fait voir quelques - uns de
Ses Ouvrages dans la ville &à
la Cour , qui ont satisfait les plus
habiles , & montré qu'il approchoit
bien prés de la perfection.
F'adjoûteray , Monsieur , qu'il est
de tres-bonne condition , & allié
des plus confiderables Familles
deParis ,comme de celle de Seve,
de Billy , de Brichantean , &c.
Qu'avec cela ,ses moeurs sont extrémement
douces &fort reglées:
Sa conversation außi honneste que
Spirituelle,& toutes ses manieres
civiles
GALANT. 181
civiles & obligeantes au dernier
point .C'est un témoignage que tous
ceux qui ont l'avantage de le connoiſtre
comme je fais , doivent rendre
àson mérite.
Un auſſi grand Homme que
Monfieur de Mézeray, ne ſe peut
tromper dans ſes jugemens , &
l'on ne voit point de Portraits de
luy qui ne foient fidelles . Ainfi
Monfieur de Vertron doit tirer
beaucoup de gloire de ce témoignage.
J'oubliay le mois paſſé de vous
apprendre la mort de Monfieur
de la Terriere. Il eſtoit jeune &
bien fait, & n'avoit pas moinsde
naiſſance que de mérite. Feu
Monfieurde la Terriere ſon Pere,
apres avoir paffé par les premieres
Charges de la Robe , eſt
mort Confeiller d'Etat. Ils font
de
182. MERCURE
de la Maiſon de Charreton, dont
le Préſident qui porte ce nom
eſt leChefCeluy dont j'ay commencé
de vous parler , ne s'eftant
point marié , laiſſe ſa Succeffion
à pluſieurs Freres. Madame
la Marquiſe de Chepy eſt
leur Soeur. C'eſt une Dame d'un
tres -grand mérite , qui a époufé
un Gentilhomme des premieres
Maiſons de Picardie .
Monfieur Petit , celebre Avocat
au Parlement de Paris , eſt
mort auſſi depuis quelques jours .
Il ſçavoit beaucoup , poffedoit
les belles Lettres , & apres avoir
plaidé avec applaudiſſement pédant
fon jeune âge , il avoit quité
les pénibles occupations da
Barreau ,pour ſe donner tout entier
à fon Cabinet. Si fa perte a
affligé fes Amis (il en avoit quantité
,&des plus honneſtes Gens)
ç'a
GALANT. 183
ç'a eſté pour eux un grand ſujet
de ſe conſoler , de ce que trois
jours avant fa mort , il a fait abjuration
de la Religion Prétenduë
Reformée. Il ya longtemps
qu'il l'examinoit , & qu'éclairé
des lumieresde Monfieur le Pré
ſident de laGrange,de Monfieur
Hervé, &de Monfieur Dorat,
Conſeillers à la Grand Chambre
, & fur tout de Monfieur de
Quatrehomme Conſeiller en la
Cour des Aydes, & de Monfieur
de la Tour, il tâchoit d'en penétrer
les erreurs. Il n'eſtoit point
obſtiné , & on luy a ſouvent entendu
dire , que n'ayant jamais
cherché que la verité
doutoit point que Dicu ne luy
il ne
fiſt finir ſes jours dans la veritable
Religion . L'effet a montré
qu'ayant efperé avec foy , fon
eſpérance a eſté heureuſement
rem
184 MERCURE
remplie. C'eſt entre les mains de
Monfieur le Curé de S. Loüis
qu'il a abjuré. Madame Lhuillier
ſa Niéce n'a pas peu contribué
à cette Converfion . Rien n'eſt fi
preſſant que les raiſons dont elle
ſe ſervit pour l'obliger à ouvrir
les yeux dans fa maladie. A
Il s'eſt fait une autre Abjuration
fort folemnelle . C'eſt
celle de Monfieur de Ranchin
Conſeiller au Parlement de Tou.
louſe. Son eſprit luy a fait acquerir
une eſtime genérale , &
il porte un nom qui ne ſçauroit
vous eſtre inconnu. Des Perfonnes
de ce poids ne changent
jamais de party legerement , &
quand ils embraflent la Religion
Romaine , on doit croire qu'ils
ſont parfaitement convaincusdes
veritez donr ils ont voulu ſe faire
inſtruire.
Je
GALAN T. 1185
Je paſſe àd'autres Nouvelles.
Les Eaux de Bourbon continuent
toûjours à eſtre en vogue
, quoy qu'on en ait trouvé
de nouvelles que diverſes cures
ont renduës fameuſes . Ily a préfentement
grande compagnie.
Madame de Louvois en prend,
auffi-bien que Monfieur le Maréchalde
la Ferté, Mrde la Vrilliere
Secretaire d'Etat , Madame
laDucheffe de Briffac , Madame
la Comteſſe de Tonaycharente
, Madame de Langlée ,
Meſdemoiselles de Rubel , Mademoisellede
Phelippeaux,Monfieur
de Coulanges Maiſtre des
Requeſtes,Monfieurde Pommereüil
, & pluſieurs autres Perſonnes
conſidérables de l'un & de
l'autre Sexe. Tous les plaiſirs s'y
rencontrent, les Violons,les Parties
de Jeu , la bonne chere , &
enfin
186 MERCURE
enfin tout ce qui peut divertir
agreablemet d'illuſtres Malades,
qui ont affezde ſanté pour cher
cher la joye.
Apropos de bonne chere , on
m'a donné de fort jolis Vers préfentez
à une belle Comteffe le
Lundy de Paſques ſous le nom
de Fricandeau ſon Cuiſinier. Ils
font fur ce que le Careſme eſtoit
finy. Lifez - les. Je ſuis fort trom
pé, ſi vous n'avoüez que le Cuifinier
qui en eſt l'Autheur,méri
zeroitde ſervir les Muſes .Il affaif
ſonne trop bien les choſes pour
leur pouvoir faire aucun Repas
qui ne contentaſt leur gouft.
Cette Piecem'eſt venuë de Dauphiné.
Il y a fort peu que je l'ay
reçeuë. Ainfiil m'a eſté impoſſible
de vous l'envoyer plutoft. 2
1
A
GALANT 187
1979 222041999999999 FOX4 643 444 3
A MADAME
LA COMTESSE DE M.
Enfin, Comteffe toute aimable, Voicy
3
le bon temps revenu,..
Boeuf & Mouton font ſur la Table,
Febves & Pois ont disparu.
Nousne voyons plus de Merluche;
Ce Mets des Novices fervens,
Destiné pour la Coqueluche,
S'eft retiré dans les Comvens
Carpes, Brochets ,Harans, Sardines,
Ont ceſſfé de nous infecter ;
La Chairparfumenos Cuisines,
Et nous va tous reſſuſciter.
Iln'est pas Fils debonne Mere,
Qui n'enfle fon ventre applaty ; -
> Tout
188 MERCURE
Tout bon Chreftienfait bonne chere
DeSaPotée, ou fon Roty.
Ace retour de la Marmite,
Qui vaSauvertant de Mourans,
Souffrez que je vous felicite,
Vous qui n'aimez pas les Harans.
Les beaux jours, les fleurs, la verdure,
Le Printemps, & tousses appas,
Reparent bien moins la Nature ,
Que le doux retour des jours gras.
:
Quoy qu'au Bois le nouveaufeüil
lage,
Charme les yeux du Campagnard,
Ilaime mieux furfon Potage
Voirfumer un morceau de Lard.-
Aujourd'huy lajoye est extréme,
Devoir reverdir tous les Champs;
Mais le Printemps dans le Caresme
Nousſembloit unmaigre Printeps.
Cepen
GALANT. 189
Cependant, Divine Comteſſe,
Quandtout le monde estfatifait,
Parmy la commune allegreffe...
Ilvous reste un certain regret.
Le fin Cuisinier qui vous traite ,
Abeau vous faire des Ragousts ;
LaChere n'est jamais complete
Pendant l'absence d'un Epoux.
AValence le 22.
Avril 1680.
1
Monfieur l'Abbé de Maulevrier,
l'un des Aumôniers de Madame
la Dauphine,eſt de la Maifon
de Langeron , mais je me
fuis trompé quand je vous ay
dit qu'il eſtoit Fils de Madame
la Marquiſe de Langeron ,
Dame d'Honneur de Madame
la Ducheffe. Il eſt Comte de
Lyon , & Frere de Monfieur le
2070 Mar
190 MERCURE
Marquis de Maulévrier , qui a
commandé le Regiment d'Enguyen
Cavalerien fuck
LeRoy a donné l'Abbaye de
S.Hilaire de la Celle de Poitiers,
àMonfieur l'Abbé de Gallardon,
Bachelier en Sorbonne. Il atrois
Freres dans le Service depuis
dix ans , & eſt Fils de Monfieur
de Gallardon , ancien Conſeiller
au Préſidial de Poitou , dont le
mérite n'eſt pas inconnu à Sa
Majeſté.
Vous aimez trop les Actions
genereuſes , pour vous laiffer
ignorer ce qui a fait depuis peu
l'entretien de tout Paris.Un jeune
Marquis , ayant de grands
biens , quoy qu'embarraſſe de
debtes , alloit ſouvent chez un
Gentilhomme qui le regardoit
comme ſon Fils , par une étroite
& vieille amitié qui l'uniſſoit
avec
GALANT. 191
avec ſa Famille. Il le confultoit
furla moindre affaire,& ſe trouvoit
bien de tous ſes avis . Ce
Gentilhomme avoit une Fille
fort bien faite. A force de voir,
le Marquis en fut touché. Il
rendit des ſoins , reüffit à plaire;
& comme en prétentions d'amour
, le Sacrement fait aller
bien viſte , il prit ce chemin
pour ne perdre point de temps.
La voye luy parut d'autant plus
ſeûre , que la Belle eſtant de
meilleure Maiſon qu'elle n'étoit
riche , il avoit tout lieu de croire
qu'on s'empreſſeroit à le rendre
heureux. Cependant la chøſe
tourna autrement. Le Gentilhomme
, à qui s'adreſſa le jeune
Marquis répondit à ſa propofition
de la maniere du monde
la plus obligeante. Il n'oublia
rien pour luy faire voir combien
il
192 MERCURE
plu
il eſtoit touché du ſacrifice qu'il
vouloit faire de ſes intereſts à la
paffion qu'il témoignoit pour ſa
Fille ; & apres avoir fatisfait à
cette generoſité par tout ce
qu'il pût luy dire de plus honneſte
, il adjoûta qu'il y avoit
desrencontres où ce ſeroit commettre
une grande faute, que de
n'avoir pas affez d'égards au
bien& à la fortune , & qu'il l'aimoit
trop pour luy déguiſer qu'il
ne le voyoit point en état d'écouter
l'Amour. Il entra de là
dans le détail des affaires du
Marquis , luy repreſenta qu'il
avoit des debtes , que ces debtes
l'avoient toûjours empeſché
de joüir tranquilement des
grands Biens qu'il poſſedoit , &
qu'elles pourroient encor luy
caufer de plus fâcheux embarras,
s'il ne s'en tiroit par un Ma
riage
GALANT
193
riage qui luy donnaſt dequoy
s'acquiter. L'avis eſtoit ſage,mais
peu du gouſt d'un Amant. Le
Marquis ne pût ſe laiſſer perfuader
,& comme il vouloit toujours
négliger ſes avantages , le
Gentilhomme , auſſi genéreux
que luy , ſe vit obligé de luy refufer
fa Fille , & de le prier de
ne la plus voir. Le coup luy fut
rude. Il fallut pourtant qu'il le
foufriſt. On ne s'oppoſoit à ſes
deſſeins que par amitié pour
Juy , & il n'avoit aucun ſujet de
ſe plaindre. Quelque temps
apres , on luy propoſa de prendre
alliance dans une Maiſon,
dont les Biens ne ſont pas
moins conſidérables que la Nobleffe
, qui eſt conſtamment
des plus anciennes. Celuy qui
en eſt le Chef , a eu l'avantage
de bien fervir; & les récom
May 1680 . I
194
MERCURE
penſes ayant eſté proportionnées
au mérite de ſes ſervices,
l'ont mis en pouvoir d'amaſſer
de grandes ſommes. Le Marquis
, qu'une nouvelle pourſuite
de Creanciers commençoit
à fatiguer , luy fit demander
une de ſes Filles . L'argent comptant
accommodoit ſes affaires,
& il en trouvoit par ce Mariage.
D'ailleurs , la Demoiselle
avoit de tres-belles qualitez;
& comme il eſtoit impoſſible
qu'il ne l'eſtimaſt , l'amour estoit
une ſuite néceſſaire de cette
eſtime. La demande fut receuë
avec plaiſir . On parla d'Articles .
On les dreſſa , & le jour des
Nôces fut arreſté pour un des
premiers d'apres le Careſme.
Ce jour approchoit , & tous les
ordres eſtoient donnez pour le
Mariage , quand le Marquis vit
arri
GALANT. 195
arriver un Exprés avec une
Lettre du Gentilhomme. La
Lettre portoit , qu'en luy refufant
ſa Fille , il avoit crû luy
marquer la plus forte eſtime
qu'on puſt jamais luy faire paroiſtre
; & que puis qu'il avoit
eſté aſſez genereux pour la vouloir
épouſer dans un temps où
ellene pouvoit rien pour ſa fortune
, à préſent que la mort
d'une de ſes Nieces l'avoit renduë
la plus riche Heritiere de
laProvince , il eſtoit preſt à la
luy donner ; qu'il vinſt promptement
, & qu'il ſe tinſt afſuré
de trouver dequoy ſortir aifément
d'affaires . Cette Lettre
embaraſſa le Marquis. Des honneſtetez
ſi ſurprenantes , le ſouvenir
d'un amour fort aiſé à ral-
Jumer , la beauté de ſa premiere
Maîtreſſe, ſa naiſſance tres-di
I ij
196 MERCURE
ſtinguée , & les grands Biens
dont elle commençoit à joüir,
demandoient qu'il rompiſt l'engagementoù
il ſetrouvoit mais il
avoit l'ame incapable de tromperie,&
les plus grands avantages
l'auroient peu touché, s'il n'euſt
pû les acquerir qu'en manquant
à ſa parole. Il prit confeil
fur ce qu'il avoit à faire , &
s'adreſſa pour cela au Pere de
celle qu'il eſtoit preſt d'épouſer.
Peut- eſtre crût- il qu'un procedé
ſi honneſte l'obligeroit à
eſtre auſſi genereux que le Gentilhomme;
qu'il refléchiroit fur
le peu de tortque la rupture de
l'affaire feroit à ſa Fille; &qu'examinant
ce qui luy eſtoit arrivé
avant qu'il la recherchaſt ,
il craindroit de la donner à un
Homme prévenu d'un autre
3
amour. Ce qu'il y a de certain,
GALANT. 197
1
tain , c'eſt que la réponſe du
Beaupere conſulté , fut qu'on
avoit pouflé les choſes trop loin
pour s'en dédire : que le Marquis
ne devoit plus rien au Gentilhomme
, que ſon refus l'avoit
dégagé , & qu'il en ſeroit quite
pour un Compliment qu'il pouvoit
écrire quand il luy plairoit-
Le Compliment a eſté écrit,
le Mariage s'eſt fait , & la parole
donnée a prévalu à toutes les
confiderations qu'on cuſt pû avoir:
mais comme l'Histoire eſt
fort finguliere , elle a donné
lieu à beaucoup de Queſtions,
On demande , fi le Pere de la
feconde Maîtreſſe eſtant Partie
intéreſſée , le Marquis devoit
s'addreſſer à luy pour prendre
conſeil, s'il eſtoit obligé de fuivre
ſon ſentiment , fi apres luy
avoir fait l'honneſteté de le con
I iij
198 MERCURE
1
fulter, voyant qu'il n'avoit égard
qu'à ſes intéreſts , il n'eſtoit pas
en droit de retirer ſa parole ; &
enfin , s'il ne ſe met pas en péril
de ne point aimer ſa Femme,
ayant eu une premiere inclination
qu'il ne quite que pour fatisfaire
à ſon honneur.Lechamp
eſt ouvert à vos Amis. J'eſpere
qu'ils ſe donneront la peine de
décider.
2
Si mille choſes d'éclat ne vous
avoient pas appris , ainſi qu'à
toute la France , que Monfieur
eſt un Prince auſſi galant qu'il
eſt magnifique , vous croiriezi
fans doute que le détail que j'ay
à vous faire de la derniere Feſte
de Saint Cloud ſeroit un recic
exagere ; mais , Madame , vous
connoiſſez mieux que moy combien
ces deux qualitez ſont naturelles
à Son Alteſſe Royale,
&
1
GALANT. 199
&il fuffit que je vous nomme
S.Cloud , en vous parlant d'une
Feſte , pour vous faire concevoir
tout ce qui eſt digne d'un Frere
de LOUIS LE GRAND. Madame
laDauphine n'ayant point encor
veu cette délicieuſe Maiſon ,
Monfieur forma le deſſein d'y
faire un Régal à Leurs Majeſtez
, quand Elles y ameneroient
cette Princeſſe. Le jour eſtant
pris ( ce fut le 9. de ce mois ) le
Roy arriva à Saint Cloud fur
les quatre heures. Il eſtoit dans le
Carroſſe de la Reyne,où estoient
auſſi Monſeigneur , Madame
la Dauphine , & Madame la
Princeſſe de Conty. En arri
vant , toute cette auguſte Compagnie
alla chez Madame , où
Madame la Dauphine continua
d'admirer la belle veuë qu'elle
avoit dé couverte le long de
I iiij
200 MERCURE
l'Apartement de cette Princeffe.
On paſſa en ſuite dans celuy de
Monfieur , qu'on trouva meublé
tres ſuperbement. Il eſtoit
enrichy de Peintures & de Tableaux
d'un fort grand prix ;
& outre les Meubles qui or
noient toutes les Chambres , il
y avoit par tout de tres-riches
Cabinets , couverts de Pots ou
de Vazes , la plupart d'argent
ou de vermeil doré. Les plus
agreables Fleurs de la Saiſon
rempliſſoient ces Pots. La propreté
, la galanterie,& lamagnificence
de toutes ces Chambres,
ayant eſté admirées , le Roy paſſa
dans la Galerie . Vous ſçavez,
Madame, qu'on la regarde comme
une merveille , & qu'elle a
eſté peinte par le fameux monſieur
Mignard de Rome. On
l'appelle ainſi , quoy qu'il ſoit
Fran
GALANT. 20F
François ,à cauſe du long fejope
qu'il a fait en Italie. Ce grand
Ouvrage eſt aſſurément un chef
d'oeuvre de Peinture . Ce fe
roit icy le lieu de vous en fai
re la deſcription , fi d'autres Articles
ne m'obligeoient à la re-
•mettre jusqu'au mois prochain.
Comme les chaleurs de cette
journée avoient eſté affez gran
des , on apporta à Leurs Majef
tez des Eaux glacées que toute
la Cour trouva admirables.
On danſa un peu apres. Cette
maniere de Bal où il n'y eut
point de Branle , dura une heure
& demie . Monſeigneur prit
Madame la Dauphine. Mada
me la Dauphine prit Monfieur.
Monfieur alla prendre
Madame la Princeſſe de Conty.
Madame la Princeſſe de Conty
prit Monseigneur , & Monfei-
F
Iv
202 MERCURE
gneur prit Madame. Ceux qui
danſerent en ſuite,furentdu cofté
des Hommes , Meſſieurs les
Princes de Conty & de la Roche-
fur-Yon, Meſſieurs les Comtes
d'Armagnac & de Brionne,
Mr le Chevalier de Lorraine,
Meffſieurs les Dues de la Trémoüille
& de Gramont,Monfieur
le Marquis de Biran,Mr leComte
de Tonnerre , Monfieur le
Marquis de Gondrin , & Mr le
Chevalier de Chaſtillon Du coftédes
Dames, Mesdames les Ducheſſes
de Foix,de la Trémoüille&
de Mortemar , Madame la
Marquiſe de Segnelay , Madame
deGrançé , & Meſdemoilles de
Laval, Chaftcautiers,Potier, &
Cliffon. T
La Dance ayant finy ſur les
ſept heuresdu foir ,le Roy monta
enCaleche,avec la Reyne à ſa
droi V
GALANT. 203
droite , & Madame la Dauphine
à ſa gauche. Monfieur eſtoit à la
Portiere droite , & Madame la
Princeſſe de Conty à la gauche.
Monſeigneur ſe plaça dans l'au
tre fond , ayant Madame à fa
droite , & Mademoiselle à fa
gauche, Pluſieurs Caleches ſuivoient
, remplies de toutes les
Femmes de qualité , qui eurent
l'honneur ce foir- là de ſouper
avec le Roy. Plufieurs Seigneurs
de la Cour tous à Cheval , en ,
vironnoient ces Caleches. On
ſe promena dans tous les Jardins
, qu'on trouva d'autant plus
beaux , qu'on les voyoit émaillez
d'un nombre infiny de
Fleurs printanieres. A ce divertiſſement
ſucceda celuy de voir
jouer les Caſcades On ſe mit à
table fur les neuf heures. Elle
eſtoit dreſſée dans une grande
Salle
204 MERCURE
Salle magnifiquement parée du
beau Bufet de vermeil doré de
Monfieur . Il y a dans cette
Salle un tres beau Tableau de
la Bataille de Caffel , gagnée
par Son Alteſſe Royale. Je
vous envoye la Figure de la Table
que j'ay fait graver. Prenez
la peine de jetter les yeux
deſſus. Vous verrez en un inſtant
ce que je ne pourrois vous
apprendre qu'en beaucoup de lignes.
Le Roy qui estoit ſervy
par le dedans de la Table ( deux
Controlleurs ſervoient à droit &
àgauche ) avoit à ſa droite, Monſeigneur
, Madame , Mademoifelle,
Madame de Lilebonne , &
Meſdemoiselles ſes Filles, Madame
la Princeſſe d'Harcourt , Madame
de Soubiſe , Madame de
Béthune , Madame de Nevers,
Madame de Gourdon , Madame
:
la
1
GALANT.
205
A
la Comteſſe d'Eſtrées , Madame
la Marquiſe d'Effiat , la Gouver- 1
nante des Filles de Madame la!
Dauphine au deſſus des Filles,
Meſdemoiselles de Tonnerre de
Biron, Laval, & Rambure .
र
A la gauche du Roy , efoient
la Reyne , Madame la
Dauphine , Monfieur , Madamela
Princeſſe de Conty , Ma-
(dame la Princeſſe de Tarente,
Madame la Ducheſſe de Cruffol
, Madame de la Trémoüil
le , Madame la Ducheſſe de
Foix,Madame Colbert, Madame
laDucheſſe de Mortemar,Madame
la Ducheſſe de Sully, Madame
la Ducheſſe de Gramont,Madame
de Thianges , Madame de
la Ferté,Madame la Marquiſe de
Ranes, Madame de Grançé,Madame
de Marré , & Madame la
Marquiſe de Clérambaut , Madame
!
206 MERCURE
, tresdame
de la Daubiaye Gouvernante
des Filles de Madame,
Meſdemoiselles Potier , Chafteautiers
, &Cliſſon , n'ayant pû
trouver de place , furent fervies
dans une autre Chambre. Il
yeut pluſieurs Tables pour tous
les Seigneurs de la Cour
abondamment & tres - proprement
ſervies , entr'autres celle
de Monfieur le Chevalier de
Lorraine . La Table du Premier
Maître- d'Hôtel eſtoit de vingtquatre
Couverts. Il y eut trois
Services fort magnifiques , &
cinq pour le Roy , le bout de
la Table où eſtoit Sa Majesté
ayant eſté relevé pluſieurs fois.
le ne vous marque point le
nombre des Plats . Vous pouvez
les voir en examinant la
Planche. On trouva le Fruit
fort beau. Chaque Service fur
porté
GALANT.
207
porté par autant de Perſonnes,
des Livrées de Monfieur, qu'on
ſervitde Plats, letout ſans confu->
ſion. Le Soupé dura une grande
heure &demie. Aprés quoy toute
la Cour paſſa chez Madame,
où l'Hoſtel de Bourgogne joüa
Le Mitridate de Monfieur Racine
, avec la petite Comedie du
Deüil. Le Lieu qui devoit ſervir
de Théatre eſtoit préparé dans
l'ancien Sallon . Des Paravents
d'une tres grande beauté , entre
leſquels eſtoient des Guéridons
d'argent , portant des Girandoles
garnies de Bougies , faifoient
la Décoration de ce Theatre.
Entre chaque Guéridon , on
voyoit des Pots remplis de toutes
fortesde Fleurs , avec des Vas
ſes & des Cuvetes d'argent. Au
fond du Theatre , il y avoit une
maniere d'Amphiteatre dreffe
dans
208 MERCURE
dans la grande Croiſée qui regarde
Paris. Cet Amphitheatre
eſtoit plein de Girandoles garnies
deBougies,de Vaſes,& d'autresOuvrages
d'argentremplisde
Fleurs . On avoit orné les autres
Croiſées de ce Sallonde la mefme
forte . Ce n'eſtoient que
Fleurs dans tous les Apartemens,
& l'on en trouvoit juſques dans
le fonds des Cheminées . Jay
oublié de vous dire que les
Caſcades estoient auffi garnies
de Pots de Fleurs , & qu'il y en
avoit autour de tous les Baffins
du Jardin . La petite Allée qui
regarde la Chambre où couche
Monfieur,en eſtoit toute couverte.
Il ya treize Jets d'eau dans
cette Allée. Elle finit par une
tres belle Perſpéctive où il en pa.
roiſt encor pluſieurs autres. Leurs
Majeſtez partirent à minuit pour
د s'en
-
1
209 GALANT.
s'en retourner à S. Germain , fort
fatisfaites de la magnificence
de ce Régal , qui ne pouvoit
eſtreny plus galant , ny mieux
entendu.
Vous avez veu par toutes les
-. Feſtes qui ont eſté faites à Madrid
, & dont je vous ay parlé
dans mes autres Lettres , avec
quelles acclamations la Reyne
d'Eſpagne a eſté reçeuë . L'eſprit
& le mérite de cette Princeſſe s'y
faiſant connoiſtre de plus en
plus , l'admiration & le reſpect
que toute la Cour & les Peuples
ont pour elle,augmentent auſſi de
jour en jour. Le Roy ſur tout s'en
montre charmé plus que jamais.
Il ne ſe contente pas de luy faire
fort ſouvent de riches Préſens ,
il les fait de la maniere du monde
la plus galante ; & ce qui paroiſt
quelquefois ne contenir que des
Fleurs,
210 MERCURE
Fleurs , eſt tout plein de choſes
d'un tres-grand prix. Ainſi cette
jeune Reyne ſe trouve agreablement
ſurpriſe , lors qu'elle y
penſe lemoins .
Monfieur le Marquis de la Popliniere
s'eſt marié depuis dix ou
douze jours , & a épousé Mademoiſelle
de Laugeois. Il eſt Neveu
deMadame Colbert, jeune , tresbien
fait , & a ſervy d'Ayde de
Camp à Monfieur le Comte de
Maulevrier dans les dernieres
Campagnes. Feu Monfieur de la
Popliniere ſon Pere a auſſi ſervy
dans les Armées , où une glorieuſe
mort a marqué le zele qu'il
avoit pour Sa Majeſté. La Mariée
a toutes les qualitez qui peuvent
rendre une Perſonne accomplie.
Son eſprit dément fon âge, & on
ne la peut voir fans tomber
d'accord que le merite a prévenu
GALANT. 211
venu les années. Monfieur Laugeois
ſon Pere s'eſt acquis une
eſtime generale. Jamais Homme
n'eut tant de conduite dans les
Affaires .
Ce que vous avez crûtouchant
la premiere des deux Enigmes
du dernier Mois , n'eſt point arrivé.
Vous prétendiez que l'explication
en ſeroit aiſée à toutes
celles de voſtre Sexe , & qu'elles
n'auroient aucune peine à trouver
ce qu'on dit communément
qui ne leur manque jamais . Cependant
il y en a fort peu qui
ayent connu que c'eſtoit la Lan
gue. Monfieur Richebourg de
Cruſy qui l'a découvert s'en eſt
expliqué par ce Madrigal.
A
Pres avoirfouffert une étrangetorture,
Enfinje triomphe , &jeSens
Que
212 MERCURE
Quej'aypresque attrapé le fens
De la premiere Enigme du Mercure.
Depuis plus de trois joursje tourne
autour du Pot ;
On nepeutfans celabienfaire une
Harangue.
C'eft... Qu'en certains momens l'efprit
de l'homme estfot !
Ce mot m'échape encor , cemiferable
mot ,
Etje l'ay toutefois fur le bout de la
Langue.
Ceux qui ont trouvé ce même
Mot , font Meſſieurs Albert de la
Rochefoucault ; Maigret le Cadet
, de Dijon , Baillot de Beau .
champ , de Tonnerre ; Doyen ,
Curé de Corcelles ; Soru , Avocat
en Parlement ; l'Abbé Vitar,
de Chaſteauthierry ; De S.Paoül
deBayeux, Controlleur, Parent,
Avocat
GALANT. 213
Avocat à Tannay en Nivernois;
Des Effars d'Alençon , de Morlaix
en Bretagne ; Doudon , de
Tours ; DeGlos , Hydrographe
à Honfleur ; Le Gentilhomme
Senonois : Tamiriſte , de laRuë
de la Ceriſaye : La Bergere de
Ville - chef : La belle Drion :
& l'aimable Gennery de Provins.
:
EnVers, Mademoiselle Guefpin
, de Rennes : Meſſieurs de
Grammont , de Richelieu : Regnard
, Lieutenant General de
Tonnerre : L. Bouchet , ancien
Curé de Nogent le Roy : Rault,
de Roüen : L. Liger le jeune ,
d'Auxerre : F. Ha .... du Mefnil,
de Cambrais en Normandic:
L'Abbé de la Croix , Chapelain
Royal de S. Sauveur de Blois :
L. C. D. P. de Lyon : Colo le
jeune,Avocat : R. Bechu,Preſtre
àNantes,
214
MERCURE
à Nantes , ( ce dernier en Vers
Latins ; ) Le Controlleur des
Muſes de Montaſnel en Baffe
Normandie ; De Vilaine, Avocat
du Roy au Mans ; & l'amoureux
Provençal. On a expliqué cette
mefme Enigme ſur l'Imagination,
l'Eau ,& la Mémoire.
Les Reclus de S. Leu d'Amiens
, ont fort agreablement
enfermé le vray mot de la feconde
dans leMadrigal qui ſuit.
D
:
Urant le calme heureux d'
neprofonde Paix ,
Où tous les Peuples de la Terre
Foüiffent des plaisirs que LOVIS
leur a faits ,
Mercure feul ofe parler deguerre.
Mais ne la craignez point , aimables
Compagnons ,
Cetteguerren'estpas comme les au
tres guerrest : moovhang
Qui
GALANT. 215
Qui sefont à coups de Canons ,
On ne la fait qu'à coups de
Verres.
Le meſme ſens a eſté trouvé
par Meſſieurs Loyfelet & Beaulicu
, de Crufy ; Chauveau, Procureur
du College d'Hubant,
dit l'Ave - Maria ; Perruche ,
Chanoine de l'Egliſe Collégiale
de Tannay en Nivernois, Vignier
, de Richelieu ; Regnard,
Baillyde Cruſy ; L'Inconnu de
S. Malo , ( ces trois derniers en
Vers. ) Voicy d'autres Motsdonnez
à cette ſeconde Enigme , les
Cheveux , la Plume ,le Papier , les
Bouteilles ,leRaisin , les Soûpirs,
Les Yeux les Regards , & les
Préfens.
::
د.
Il ne me reſte plas qu'à vous
nommer ceux qui ont expliqué
l'une & l'autre Enigme dans leur
vray
4 6 MERCURE
vray ſens. Ce ſont Meſſieurs Gardien
, le Baron de Trecin , de
Vienne ; Beſſin , Lieutenant de
Clameçy en Nivernois;DeBoiffimon
C. D. C. Du Beaumanoir-
Chevreüil ; Le Solitaire de l'Hôpital
S. Gervais ; Charabe des
deux Croix , de Tours ; Le Poëte
caché de Lyon ; Le Sérieux ſans
Critique de Geneve ; Le Solitaire
de Geneve ; d'Almas Conſeiller
du Roy de Caffis en Provence;
Gabrielle de Sainte Chatte
en Languedoc ; Marianne de
Sainte Chatte en Languedoc;
l'Abbé de Cary de Marseille ; Le
Chevalier Beffon de Cornavant;
L'amoureuſe malgré luy ; Advenel,
Avocat au Préſidial de Caën;
Jabart , Sieur de Lavarotte , de
Rheims ; Du Buiffon, pres S.Leu
S. Gilles ; L'Abbé Fauxqui , de
Vannes ; Le Bourg , Medecin à
Caën;
GALANT.
217
Caën : Le Brest , Ruë Montmartre
: I. F. Jarres , du Quartier du
Louvre : Le Chevalier de la
Salamandre : Meſdemoiselles de
la Borderie , de Verneüil , &C.
le Breſt . En Vers , Meſſieursle
ChevalierBlondel : Dauteſpine:
Micenet , de Châlons ſur Saône:
Millot, de Marſeille : Lobligeois,
Maître en Fait d'Arme, Les Braves
& Vaillans de la Place Royale
: Le petit Compere de la Ruë
des Juifs : L'Antipoleurde Bury:
Les Inconnus de Poitiers :Le Bon
Clerc de Châlons ſur Saône :
I. M. M. nouveau Profeſſcur de
la Langue Latine : Les deux
Soeurs inséparables de S.Vallery:
&la Blondine Guérin.
Je ne ſçay ſi l'Inſtrument qu'-
on appelle Gruë , efſtoit connu
du temps d'Amphion ; mais il
ſemble que la Fable l'ait voulu
May 1680. K
218 MERCURE
marquer, en nous apprenant que
ce Fils de Jupiter attira lesPierres
, &bâtit les murs de Thebes
au fon de ſa Harpe: C'eſt le ſens
de l'Enigme en figure que je
vous propoſay le dernier Mois.
MonfieurRault, de Roüen , à qui
il n'en a preſque échapé aucune
, a expliqué celle-cy par ce
Madrigal.
N
On , Mercure , il n'e
facile :
A
estpas
De ceindre de Rempars&de Murs
une Ville
Et d'y baſtir des Tours , des Donjons,
&des Forts ,
Amoins qu'un Architecte habile
Par la Machine & l'Art n'éleve
pende grands Corps.
C'est cequ' Amphion fait , quand
parses doux accords
La Pierre qu'il anime àson grése
Jeremuë; Mais
GALANT. 219
Maisfi les Airsfont des Refforts,
SaHarpe nous marquela Gruë.
L'inconnu de faint Malo a eu
la meſme penſée. La Gruë eſt
une Machine pleine de Refforts,
dont un habile Architecte
fe fert pour éleyers en l'air les
Fardeaux les plus pefans ,& les
placer où il veut fans aucune
peine. Ainfila Harpeneſt la
Gruë,lesCordes repréſentent les
Refforts, & Amphion l'Architecte.
Joignez à cela ce que dit Vitruve,
que cet Inſtrument ne va
que par harmonie.Les autres Explications
qui ont eſté faites de
cette Enigme , font fur la Goute,
le Roffignol , un autre Oyseau de
beau chant, l'Alliance,le Riche, le
Mariage,le Tremblement de Terre,
l'Opéra,la Présomption,l'Amour
propre, la Poudre de Sympathie,la
Magie,& l'Echo. Kij
210 MERCURE
Quoy que vous trouviez dans
cette Lettre le meſme 'nombre
de Planches gravées que j'ay
accoûtumé de vous envoyer , j'y
Caurois joint une nouvelle Enigme
en figure, fi quelque embarras
ne m'en euſt pas fait donner
le Deſſein trop tard.Elle ne ſera
preſte que pour l'autre Mois. Je
vous en envoye deux en Vers à
l'ordinaire. La premiere eſt de
Mademoiselle du Boſcroger d'Evreux.
DV SENIGME.
Nous sommes des Freres faciles
cachons Souvent
Ioyau;
:
48
Mais quand nous n'aurions que la
peau,
Nousn'enserions pas moins utiles.
Apres avoirquitté la Chair,
GALANT. 221
Le monde nous vient rechercher,
On nous engraiſſe, on nous manie.
De l'un&de l'autre on fait cas,
Et tel iroit en campagnie ,
-QuiSans nous ne s'y trouve pas.
AUTRE ENIGME.
D'inemonNymphe j'ay pris
Ien'ayfait aucun crime, &je ſuis
détenuë
Dans une obscure Tour,flanquée,&
1
défenduë
D'un Bastion bien muny de Canon.
1
Au lieu de me vanger d'une telle
injustice ,
I'en fors , quand on le veut , pour
Secourir les Gens, 2
Et loin devendre monService, 1
Ce qu'on me donne, je le rends
Kiij
222 MERCURE
L'on me connoist pourfi discrete
Qu'à peine ſe voit- il quelqu'uns
qui ne commette
Sa plus fecrete affaire à mafidélité;
Et quand on m'employe , on me
traite
Ainsi qu'une Divinité.
Vous ſçavez , Madame , que
la Cour eſt à Fontainebleau dés
le 13. de ce mois. Elle y prend,
non ſeulement tous les divertiffemens
que peut offrir la ſaiſon,
mais encor tous ceux qui fuivent
ordinairement une Cour
auſſi pompeuſe que celle de
LOUIS LE GRAND. Les Comediens
François & Italiens joüent
alternativement,& font avec les
Promenades , une partiedes plaifirsde
chaque foir.Il ya eu d'affez
1 fom
GALANT. 223
fombres nuits ,pendant leſquelles
Monſeigneur a pris plaiſir à furprendre
Madame la Dauphine
par des Illuminations qui
ſembloient avoir ramené le jour.
Elle n'en avoit point encor veu
depuis qu'elle estoit en France.
Ces Auguſtes Perſonnes ont
peſché quelquefois à la clarté
des Flambeaux. La Chaffe & la
Paulme divertiſſent tour à tour,
&la bonne chere regne toûjours
dans ce charmant Lieu. On y
compte pluſieurs Tables auffi
délicates que magnifiques , qui
font ouvertes à toutes les Perſonnes
un peu diftinguées.Voila
ce que j'ay à vous dire en general
des plaiſirs de Fontainebleau,
Monfieur le Maréchal de Villeroy
s'y eſtant rendu ces jours paf,
ſez au ſortir d'une grande maladie,
euſt l'honneur d'y falüer Ma-
1
K iiij
224 MERCURE
dame la Dauphine. Cette Princeſſe
qui ne l'avoit point encor
veu , luy parlad'une maniere fi
ſpirituelle& fi obligeante , que
tout cequ'elledit fut admire.On
examina juſqu'à la moindre fillabede
fon diſcours , & tout fut
trouvé d'une juſteſſe admirable.
Le Mercredy 22. de ce mois,
leRPere Bernard du Port-Maurice,
de l'Etatde Genes, General
des Capucins, s'y renditauffi , &
fut logé chez les Peres Mathurins.
Le lendemain , Monfieur de
Bonneüil Introducteur des Am
baſſadeurs, le mena à l'Audience
de Sa Majefté,accompagné d'un
fort grand nombre des Peres de
fon Ordre. Le Roy le reçeut, &
l'écouta avec des marques de
bonté extraordinaires ; & apres
luy avoir répondu fort obli
geamment ,il adjoûta , qu'ayane
enten
GALANT. 225
entendu parler de ſa vertu &
de ſon mérite , il le prioit de ſe
ſouvenir de luy & de toute la
Maiſon Royale dans ſes prie
res , & qu'il eſpéroit la meſme
choſe de tous les Capucins de
France , dont il vouloit toûjours
eſtre le Pere & le Protecteur .
Ce General fut conduit en ſui
te chez la Reyne , chez Mon
ſeigneur , chez MadamelaDauphine
, chez Monfieur & chez
Madame , & reçeut par tout les
meſines honneſterez . Cela fait,
Monfieur de Bonneüil le mena à
la Salle où l'on traite les Ambaf
fadeurs,& où Monfieur Sanguin,
Premier Maistre d'Hôtel de Sal
Majesté, luy fit ſervir un magni
fique Repas à trois Services ,a
vec une abondance incroyable
de toutes les Viandes que la faifon
peut fournir. Quantité de
2.1 K V
+
226 MERCURE
Perſonnes de qualité eurent la
curiofité de le voirdîner On admira
la ſobrieté de ces Peres aul
milieu de tant de Mets. Celas'eſt
continué juſqu'à trois Repas .
Quelques jours auparavant,
Madame la Dauphine , dont la
bonté& l'honneſteté égalent l'ef
prit , ſe promenant en Carroffe
dans le Jardin appellé du Tibre,
apperçeut le Roy à pied. Elle
defcendit dans le meſme inſtant,
& accompagna ce Prince dans ſa
promenade.x
J'acheve en fort peu de mots
ce que j'ay encor à apprendre.
Madame la Comteſſe de Luffan
, qui avoit cent cinq ans ,
eſt morte enfin dans l'Abbaye
de Mouſon , où elle avoit choiſy
une retraite. C'eſtoit une Dame
fort recommandable par ſa vertu .
Elle en a donné d'aflez fortgs
mar
GALANT 227
marques pour n'en point douter,
Elle estoit des illuſtres Maiſons
de la Riviere & de Spifame , &
avoit épousé Monfieur le Com
te de Luſſan Fils de Monfieur le
Maréchal d'Obterre. Elle s'étoit
retirée dans l'Abbaye que je
viensde vous nommer, aupresde
Madame de Bondernaut ſa parente
qui en eſt Abbeſſe;Fille de
qualité , & qui gouverne cette
Maiſon avec une édification admirable
de tous ceux qui la connoiffent.
Mr.Briconnet , Seigneur de
Glatigny , qui a eſté Préſident à
Mortier au Parlement de Mets,
eſtmort auſſi depuis quinzejours .
La MaiſondesBriçonners eſt des
plus illuftres de la Robe Elle a eu
un Guillaume Briçonnet Cardinal
en 1494. Robert Briçonnet
Chancelier deFrance lousCharbul
ies
228 MERCURE
les VIII. & auffi Archeveſque
de Rheims, un Archeveſque de
Narbonne,cinq Eveſques,&plu
fieurs autres grands Perſonages
qui ont eſté élevez aux plus im
portans Emplois. Cette Maiſon
porte d'azur à la bande componée
d'or&de gueules,le premier
Compon de gueules chargé
d'une Etoile d'or,& auffi une autre
Etoile d'or au quartier gauche
de l'Ecu
Ce Preſident eſtoit Gendre de
Dame Magdelaine Broé, qui ne
luy a furvécu que cinq ou fix
jours ,& qui eſtoit Fille de fou Mr
Broéde la Guette, Préſident aux
Requeſtes du Palais,& Soeur du
Maiſtre des Requeſtes qui porte
cenom. Feu Meffire Alexandre
Petau ſon Mary mort en 1672 .
Conſeillerde la Grand' Chabre,
eſtoit d'une grande integrité ,&
l'un
GALANT
229
l'un des plus ſçavans Hommes
du Parlement. Il avoit eſté reçeu
Confeiller au Parlemet en 1628.
&estoitFils du celebre Paul Pe
tau, reçeu auſſi Coſeiller en 1588.2
Meffire Paul Alexandre Petau
receuen 1672.Confeiller en lafeconde
Chambre des Requeſtes
du Palais, eſt Fils de cet Alexan
dre& de la Dame dont je vous
apprens la mort. Cette Famille
eſt fort ancienne,& a donné à la
France plufieurs grāds Hommes
qui ſe ſont fignalez dans la République
des belles Lettres , entre
autres le P.Denis Petau Jeſuite .
Mr Renaudot, qui exerçoit la
Medecine à Paris , a ſuivy ceux
que je viens de vous nommer. Il
eftoit Frere de Mr Renodot Pre
mier Medecin de Monſeigneur,
mort depuis fix mois.Ce nom eſt
connu. MrRenaudot leur Pere,
qu'on
230 MERCURE
qu'on appelloit Theophraste, ef
toittres-bonMedecin.Il fut l'Au
theurdesGazetes imprimées, qui,
avant ce temps ne ſe debitoient
qu'à la main , ce qui eſtoit d'une
dangereuſe conféquence.Le Privilege
en a eſté conſervé à Mr
l'Abbé Renaudot , Fils du Premier
Medecin de Monſeigneur,
eſtant juſte qu'une choſe dont,
l'invention eſt deuë àſon Grand-
Pere , demeure toûjours dans ſa
Famille.
On m'apprend une nouvelle,
Abjuration faite par une jeune
Perſonne qui n'a pas moins d'efprit
que de beauté, & qui eſtant
à Paris depuis deux ans avec
Madame ſa Mere , s'eſt détrom- )
pée des erreurs que ſa naiſſance,
luy avoit fait ſuivre. Une Paren
te qu'elle voyoit fort ſouvent,
ayant commencé à l'éclairer, ell,e
eut
GALANT.
231
:
eut la fermeté d'entrer avec elle
dans un Convent,où ayantreçeu
une connoiffance entiere des
Véritez Catholiques , elle a fait
depuis un mois proteſtation pu
blique de les embraffer. Cette
jeune Demoiſelle eſt Fille d'un
Gentilhomme de Poitou , appel->
lé Monfieur de Ry de Leſtang.
C'eſt une ancienne Maiſon de
cette Provinceand
- En vous parlantdans ma Lettre
du dernier Mois, de ceux qui
ont eu l'honneur de ſervirleRoy
fous Mr de Pompone , j'oubliay
de vous marquer que partageant
tous trois les Affaires avec lemême
caractere & les meſmes fon-
&ions, ils eſtoient tous trois principaux
Commis. C'eſt ce que
juſtifie le Privilege obtenu par
cux pour faire imprimer le Traité
de Paix. Ce Privilege porte
ex
23 MERCURE
expreſſement,Meßieurs Pachau
Parere ,&de Tourmont , principaux
Commis , &c. Vous ſca
vez ſans doute que ce dernier
a eſté choiſy par Monfieur de
Louvoys, pour ſervir le Roy fous
luy , & qu'il a eſté Secretaire
des trois Ambaſſades de Monſieur
de Pompone. Monfieur
Parere , qui a ſervy ſous Mefſieurs
de Brienne & de Lyonne
, auffi -bien que ſous ce dernier
Miniſtre , vient de prendre
poffeffion d'une Charge de
Secretaire du Roy, dans laquelle
il a eſté reçeu avec beaucoup de
distinction .
Je ne vous dis rien des Voyages
de Meſſieurs de Louvoys &
de Segnelay . La diligence qu'-
ils font pour ſervir le Roy , eft
toûjours ſi grande , qu'elletient
preſque de l'enchantement. Ils
ont
5
a
1
11
d
GALANT.
233
ont quelquefois viſité déja une
partie de la France , quand
le bruit de leur depart com-
I mence à eſtre ſeme ; & comdans
leur retour ils devanordinairement,
les plus
Prompts Courriers , ceux qui ſe
leifent à raiſonner perdent leurs
mefures,& font obligez d'attendre
que l'évenement les ait éclaircis.
د
Encore deux mots pour un
Air nouveau & je viens aux
Modes. Celuy qui ſuit eſt de
l'Illuſtre, qui m'en donnetous les
Mois. Vous en connoiſtrez aifément
le caractere .
AIR NOUVEAU.
Voulez
:
-vous goûter en aimant
Un plaisirfans tourment ? ....
Bru
234
MERCURE
Brulez d'une flâme légere,
Et changezſouvent de Bergere.
Le changement estle charme des
coeurs,
Et des amours comme des Fleurs,
Lesplus nouvelles
Sont les plus belles .
Si on ſouhaite de ſçavoir les
Modesdans voſtre Province, c'eſt
un Article qui n'eſt pas moins attendudans
toutes les autres.Voicy
ce que je vous en puis dire
preſentement. Les Habits des
Hommes ſe főt toûjours enCulotelongue
quiſe roule avec le Bas.
Ils portent leurs Juſte- à- corps
fort longs,juſtes à la taille & fort
amples par le bas. On en voit
beaucoup d'une Etoſe grifetresfine,
qui ſe nomme Serge de Seigneur
ou Ras de Gennes , &
Mõcayard.On chamarre ces Ha
bits
GALAN T.
235
&
bitsde petits Boutons à queuë de
même couleur que les doublûres,
dont les plus à la mode font grisde-
lin , violet, feüille- morte ,
vert. Chacune de ces couleurs ſe
meſle ſeparementavec du blanc.
Les Garnitures ſont de la meſme
maniere, larges de deux doigts ou
un peu moins , & façonnées de
petits carreaux. Il y a peu de ces
Gaenitures ſans gris -de- lin , que
l'on affortit avec toute forte de
couleurs.Les Veſtes ſonttoûjours
longues , & defcendent à deux
doigts du Juſte - à - corps. On
met deſſus beaucoup de Point
d'Angleterre . Le Bas de foye
eſt preſque toûjours de la couleur
de la Garniture. Les Baudriers
font brodez de Cordonnet,
dont ces meſmes Garnitures
déterminent la couleur , ainſi
que de Tours de Plumes. Les,
Blaches afſortent avec toutes for236
MERCURE
tes d'Habits. On les met ſur de
petits Caſtors noirs ou gris
blancs. On fait auſſi des Habits
d'une petite Etofe meſlée d'un
peu de ſoye, qu'on peut appeller
une Tirtaine. Cette Etofe eft
douce, fort brune,& habille bien.
On porte deſſus des Boutonnie
res,&Boutons d'or ; des Ceinturons
piqués d'or àl'Angloiſe,avec
les nooeuds d'épaule & d'épée rebrodez
d'or. On porte encor un
Moncayard de Flandre, meſlé de
foye , & une autre Erofe qui eſt
une maniere de Popeline ou Poil
deChevre. On employe cesdeux
etofes pour les habits en ringrave
avec des Canons pliſſez Les Garnitures
font toûjours dans les niches.
On en fait beaucoup de
nompareille , grisdelin , jaune &
blanc. L'ornement de ces Habits
conſiſte en deux rangs de Tours
de
GALANT. 237
de bras de dentelle de ſoye grife,
de demy doigtde hauteur, façon
de Point de France, quoy qu'elle
ſoit douce , avec des Gands de
Chiengarnisde meſmedentelle.
Les Baudriers,& Plumes ſont les
meſmes des Habits à Bas roulez.
On fait des Habits plus riches.
Ils font auſſi en ringrave.L'Etofe
eſt un gros de Tours gris,avec de
groſſes fleurs d'un Cordonnet
d'une autre couleur que le fond.
Les doublûres ſont de Taferas à
carreaux, ou tout uny.La plupart
portent des Canons de toile de
foye avec ces Habits ; les Garnitures
de Ruban étroit en confuſion
, les Bas de couleur , & de
Tours de Plumes à deux rangs.
On voit quantité de Juſte-àcorps
de Crépon , ou de Drap
bleu , avec un Galon d'or fort
large & d'une mode nouvelle.
On
238 MERCURE
On met ſur ces Juſte- à- corps
des Ceinturons à l'Angloiſe,garnis
de meſme Galon. Les Gands
font frangez tout or.
Je paſſe à ce qui regarde les
Dames. Tout ce qu'il y a de
Femmes de qualité portent des
Etofes or & argent. Il y en a de
la Chine à fleurs & à branchages
or& argent , & des Tafetas de
diferentes façons , or & argent,
comme ces autres Etofes . Les
plus à la mode ſont des Tafetas
d'Angleterre de telle couleur
qu'on les veur choifir. On faic
deſſiner, &broder deſſus. Cette
broderie eſt or & argent , mais
fort legere. La Robe de Chambre
eſt toûjours d'une couleur
diférente de la Jupe. Jedis Robe
*de chambre , parce que l'on ne
porte preſque quedes Indiennes:
mais ces Indiennes font fr bien
faites,
GALANT.
239
faites , que l'on ne voit rien qui
habille de fi bon air. Il y a peu
d'Ouvriers qui y réufliffent.Celles
qui veulent avoir des Habits
de ſoye , prennent des Tafetas
d'Angleterre qu'on fait deffiner
en courant de fleurs , & broder
de Chenilles d'une ſeule couleur
: comme par exemple ſi c'eſt
un fond blanc , on brodede chenilles
couleurde cerife. On porte
d'autres Etofes appelées Grizettes
, qui font la plupart des
- poils de Chevre. Beaucoup de
celles qui en'prennent des Habits
ont le Manteau , & la Jupe
de la meſme forte.On met au bas
une Frange d'or , ou un Point
d'Eſpagne. Les Etofes de ſoye
ſont toûjours des Tafetas à fleurs,
→ dont on déguiſe un peu les defſeins.
On voit quantité de Tafetas
à petits carreaux. Les Echarpes
240 MERCURE
pes entieres de gaze à fleurs,
commencent à devenir à la mode.
Tous les Eventails ont des
noeuds de Ruban,ou des chaînes
d'or au baſton. J'oubliois à vous
dire que la plupart mettent des
Rubans tout le long des bords
de leurs Manteaux. Voſtre Amie
qui cherche des Toiles de Perſe
, trouvera les veritables au
Cloiſtre ſainte Opportune. Adieu
, Madame. Je ſuis voſtre,
&c.
A Paris ce 31. May 1680.
511
M
1680,5
Eur. 511 m
-1680,5
Mercure
FE
< 36607763520014
<36607763520014
へS
Bayer. Staatsbibliothek
14
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
ΜΑΥ 1680.
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
Ruë Merciere .
M. DC. LXXX.
AVEC PRIVILEGE DU ROY .
Bayerische
Staatsbibliothek
München
DC
TE DVOS
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
OS trouverez les
Modes cher Lecteur,
au preſent Mercure
deMay. Pour lesprix
des Mercures,je vous les envoye ;
& vous devez estre aſſure queje
ne donneray pas les vieux Mercures
à moins que les nouveaux. Au
contraire , je les devrois vendre
davantage; car j'en ay tres-pewdes
vieux : le prix est,sçavoir, ceux de
1677. il y en a dix Volumes , pour
douze fols le tome ,fait fix livres.
Ceux de 1678. pour vingt fols le :
1
:
a ij
Le Libraire au Lecteur.
tome, ily en a douze, fait douze livres
: de 1679. ily en a treizevol-
Lumes y compris le Mariage de la
Reyne d'Espagne , à vingt fols le
vollume fait treize livres: & de
l'année 1680. tous les vollumes
pour vingt fols chacun. Pour les
Extraordinaires il y en a neufvollumes
de 1678. 1679. & 1680. à
trentefols chaque vollume , c'eſtſans
rien rabatre , car il eft inutile de les
demander à meilleur marché. L'on
diftribuera doreſnavant les nouvelles
de Medecine de Monsieur
de Blegny , toutes les ſemaines le
Feudy un Cahier , de la grandeur
Inquarto , au lieu d'Indouze que
l'on les donnoit tous les mois , à commencer
pour la premiere fois le
vingtième du preſent mois toûjours
pourfix fols le Cahier chaquefemaine.
L'on donne encore Indouze
le mois de May. Je vous donneray
Le Libraire au Lecteur .
ray dans quinze jours le voyage
du Royaume de Congo , traduit
par Monsieur Spon Docteur Medecin
à Lyon , qui a fait plusieurs
Ouvrages comme vousfçavez.
LIVRES NOUVEAUX
du MoisdeMay 1680.
Les Amours de Catulle par
Monfieur l'Abbé de la Chapelle
indouze deux vollumes, vinge
cinq fols.
Adraſte Tragedie de Monſieur
Ferier indouze quinze fols .
L'on diſtribue toûjours la Devinereſſe
ou les Faux Enchantemens
de l'Auteur du Mercure
Galant pour trente cinq ſols
avec des Figures , & vingt cinq
fols ſans Figures.
Les Mariages ſe vendront ſeparement
des Mercures ſçavoir,
"
1
ã iij
Le Libraire au Lecteur . :
Le Mariage de Monfeigneur
le Dauphin indouze pour vingt
fols.
LeMariage de la Reyne d'Efpagne
pour vingt ſols.
Le Mariage de Monfieur le
Prince de Conty pour quinze
fols.
T
TABLE
TABLE DES MATIERES
contenues dans ce Volume.
A
Vant-propos ,
Sonnetfur
Antre Sonnet ,
les Eauxde Versailles, 7
9
Préfens duGrand- Maistre de Malte an
Roy د avec une Description de cette
:
1με , 10
Histoire , 24
Mariage de Monsieur le Marquis du
Terrail , 46
Lettre en Profe & en Vers , 49
Régal donnépar le Roy àVersailles, 54
Festede S. Quentin , 66
Monseigneur apprend à chanter , 70
Troifiéme voyage fait en Baviere par
Monsieur Defloges , Second Fils de
Monfieur Berthelot , 71
Baptefme du Fils de Monfieur le Baron
deBeauvais , 72
Mercuriales faites apres Puſques à l'ouverture
du Parlement ,
Retour de Monfieur Roulliéde ſon Intendance
de Provence ,
:
Courſede Bague ,
74
76
a iiij
TABLE.
Revenë , 79
Voyage de Madame la Dauphine àPa-
716 80
Cerémonies de l'Enterrement de Monfieur
le Duc de Hanover , 83
Le Sot éclaircy , 98
Mariage de Monsieur Girardin de Vauuré
,
1ος
Fautes survenues dans les deux Volumes
précedens 107
८
Le Financier , Histoire , 112
Fille d'Honneur de Madame reçeuë pour
occuper lapremiere Place qui doit vaquer,
137
e
Départ de Monfieur le Comte d'Estrée,
avec les noms de tous les Officiers qui
fontſurſes Vaisseaux , 138
Bout de l'an defenë Madame de Longue-
1
ville 143
Regiment Royal donné à Monfieur le
Marquis de Créquy , & celuy de la
FereàM.le Comte de la Fayete, 156
Mort de Monsieur l'Archevesque de
Bordeaux 163
Vers de Madame la Viguiere d'Alby.
165
Mariage de Monsieur le Marquis de
Livron , 166
Deffeins
TABLE.
Deffeins de Chiffres &de Cachets , qui
contiennent tous les Noms&Sarnoms
entrelaſſexpar alphabet , 169
Harangue, 171
Reception de Monfieur de Vertron dans
l'Académie Royale d'Arles, 176
Mortde Monsieur de la Terriere- Charreton
, 481
Mort&Abjuration de Moſicur Petit de
laReligion Pretenduč Reformée , 182 .
Autre Abjuration de M. Ranchin, 184
Divertiffenens de Bourbon, 118.5
Vers presentezàuneDameſous lenomde
fon Cuisinier , 187
Fauteſurvenue dans la Relation du Ma
riagedeMonseigneur le Dauphin, 189
Abbayede S. Hilaire de la Celle donnée
àMonfieur l'Abbé Gallardon ,
Le Pere& l' Amant genereux , Histoire,
ibid.
190
Régal donnépar Monfieur dansſa Mai-
Sonde S. Cloud,
Galanteries du Roy d'Espagne ,
198
209
Mariage deMonfieur le Marquis de la
Popliniere , 210
Explication en Vers de la premiere Enigme
du Mois passé ,
211
Noms de ceux qui en ont trouvé le Mot,
212
Explica
)
17
TABLE.
Explicationde lafeconde Enigme, 214
Nomsdeceuxqui en ont trouvé le Mot,
215
Noms deceux qui ont expliqué lesdeux,
ibid.
Explication de l'Enigme en figure, 218
Enigme ,
Autre Enigme,
: 220
221
Divertiſſemensde Fontainebleau , 222
Mort deMadame la Comteffe de Luſſan ,
226
MortdeMonfieur Briçonnet , 227-
Mort deMonfieur Renaudot , 229
Abjuration de Mademoisellede Ry, 230
Voyage de Monsieur de Louvoys & de
Segnelay,
Modes nouvelles ,
Finde la Table.
232
234
EXTRAIT
4
EXTRAIT DV PRIVILEGE
duRoy.
Pint
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en ſonConfeil, Jun-
QUIERES. Il eſt permis à J.D. Ecuyer, Sieur de
Vizé, de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monseigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacundeld. Volumes fera achevé d'imprimer
pour lapremiere fois : Comme auffi defenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs, Grayeurs&
autres , d'imprimer , graver & debiter
leditLivre ſans leconſentement de l'Expoſant,
ayd'en extraire aucune Piece , ny Planches
ſervantàl'ornement dudit livre , meſme d'en
vendre ſeparément , &de donner à lire ledit
Livre , le tout àpeine de fix mille livres d'amende
, & confiſcation des Exemplaires contrefaits
, ainſique plus au long il eſt porté auditPrivilege.
Regiſtré ſur le Livre de la Communauté le
s. Janvier 1678.Signé E. COUTEROT . Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé& tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüir ſuivant l'accord fait entr'cux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
5. Juin 1680.
Avis pour placerles Figures.
'Air qui commence par Printemps
ne , doit regarder la
page 24.
Le Plan de la Table octogone doit
regarder la page 56.
La Tenture de deüil doit regarder
lapage 152.
La Table longue doit regarder la
page 104.
L'Air qui commence par Voulezvous
gouster , doit regarder la page
233.
r
1.
2.
さ
11
2
1
1
1
MERCU
L
MERCURE
OGHALANT
MAΥ 1680.
Lya longtemps,
Madame ,que les
grandes Actions
du Roy vous ont
convaincuë , qu'il
ne fait rien que d'extraordinaire
&de ſurprenant;mais je ne ſçay
ſi vous avez aſſez refléchy ſur ce
qu'il y a de particulier dans chacune
de ſes Actions . Les autres
matieres , quoy qu'exagerées,
s'épuiſent incontinent, & il n'en
May 1680.
A
2 MERCURE
faut parler qu'une fois pour n'en
ſçavoir plus que dire . Il n'en eſt
pas de meſme des continuels ſujets
d'admiration que nous fournit
la vie de Loüis LE GRAND .
Ce font des miracles ſi étendus,
qu'il n'y a point d'yeux aflez
penêtrans pour découvrir d'une
ſeule veuë , tout ce qu'ils femblent
avoir de furnaturel. Ils ont
meſme entr'eux un je-ne-ſçay
quel enchaînement qui eſt encor
un nouveau miracle , & qui
faitqu'on peut parler ſouventde
la meſme choſe ſans rien repéter.
Il eſt ſans doute d'un Roy trespuiſſant,
d'avoir ſoûtenu unelongue
Guerre contre un nombre
preſque infiny d'Ennemis , ſans
que la Victoire l'ait jamais abandonné.
Il faut pour cela joindre
la prudence à la valeur , & donner
de fi bons ordres par tout,
qu'en
GALANT
3
qu'en meſme temps que quelque
entrepriſe s'eſt formée, rien
n'ait manqué de ce qui estoit capable
de la faire réüffir . La Paix
s'est faite, Qui n'auroit pas crû
qu'elle euſt eſté neceſſaire pour
rétablir les Finances que de gran
des Armées à entretenir avoient
dû laiſſer un peu en déſordre ?
Cependant ellesonteſté toûjours
fſi bien ménagées , qu'au ſortirde
ces exceſſives dépenſes , Sa Majeſté
s'eſt veuë en eſtat d'en faire
encor de nouvelles pour la ſeûreté
de la France , par le grand
nombre de Places qu'on y fortifie,
& pour ſa gloire, par les Bâtimens
que l'on continuë,les Ouvriers
ayant recommencé àMarly
avec les beaux jours . Avoüez,
Madame , qu'il n'eſt point de
Souverain , quoy que né magnifique
& liberal , que les Fonds
Aij
4
MERCURE
à faire pour des Ouvrages de
cette importance, ceux des Fortifications
allant au delà de tout
ce qu'on s'en peut imaginer,
n'cuſſent mis dans l'impuiſſance
de conſerver ces deux grandes
qualitez . Jettez les yeux fur le
Roy. Non feulement il fait toûjour
éclater une magnificence
digne de luydans les moindres
occafions qui en demandent ;
mais apres avoir dédaigné pluſieurs
millions que luy pouvoient
produire toutes les Charges de
la Maiſon de Madame la Dauphine
que nous venons de luy
voir donner , il ajoûte à cette liberalité
toute Royale , un genre
eſtonnant de profufion dont l'uſage
n'a jamais efté connu. Vous
en conviendrez , quand je vous
diray qu'il n'a pas ſuffy à ce
grand Prince de donner une fois
plu
GALANT.
S
pluſieurs de ces Charges. Le
plaiſfir de faire ſentir les effets de
ſa bonté à tous ceux en qui il a
reconnu du merite , luy en a fait
faire des nouveaux préſens , &
ces meſmes Charges données
pluſieurs fois , ont ſervy de récompenſe
à pluſieurs Perſonnes;
c'eſt à dire , que Sa Majeſté les a
rachetées en argent comptant
de ceux meſmes qu'Elle en venoit
de gratifier, pour les redonner
à d'autres qu'elle a jugez
également dignes de ſes bienfaits.
Voyez , Madame, ſi je n'ay
pas lieu d'appeller profufion eftonnante,
une liberalité qu'aucun
autre Prince n'avoit jamais pratiquée
, & fi toute la Terre ne
doit pas tomber d'accord qu'il
n'y a que le Roy ſeul capable de
faire des choſes qui ne tomberoient
pas meſme dans l'imagi
A iij
6 MERCURE
nation de ceux qui ont le plus
de panchant à faire du bien.
Aufſi ne doit on pas s'étonner
que tout le monde s'empreſſe à
loüer cegrand Monarque,& que
les Perſonnes qui ont le moins
de commerce avec les Muſes ,
cherchent quelquefois à parler
leur Langue , pour publier fes
merveilles. C'eſt ce qu'a fait
Monfieur l'Abbé Cotherel.Malgré
ſes continuelles applications
à tirer d'erreur les Prétendus
Reformez , il n'a pû voir les raretez
de Verſailles , ſans donner
des marques de ſon admiration
par ce Sonnet.
L
AU
GALANT. 7
S2 AUROY
SUR VERSAILLES .
CRand Roy, dont lawaleur, In
force,& la prudence,
Charment également nos esprits
&nosyeux,
C'est dans ce beau Sejour où l' Art
victorieux
Découvre avec éclat voſtre magnificense.
Ces Eaux qu'on voit par tout coulev
en abondance,
Et qu'un feoret effort éleve jufquaux
Cieux ,
Comme au divin Moife, en ces fuperbes
Lieux ,
Au premier des Héros rendent
obeiſſance .
A iiij
8 MERCURE
Ce Chef d'oeuvre pompeux que
produit vostre Main ,
Semble vous approcher du Pouvoir
Souverain
Qui tiradu neant le Ciel, la Terre
l'onde ;
Lors qu'étalant icy tant de charmes
divers ,
Du Lieu le plus ingrat qui fut dans
l'Univers ,
Vous faites aujourd'huy la merveille
du Monde.
J'ajoûte un Sonnet d'une autre
nature. Ileſt d'une Demoifelle
de qualité de Grenoble, qui
n'ayant pas encor dix- sept ans,
ne brillepas moins par ſon eſprit
que par ſa beauté. Elle parle jufte
, écrit nettement , &fait des
Vers comme vous allez voir .
SON
GALANT. 9
:
:
SONNET.
Eme lafſſe à la fin de mon indi-
TE me talle
Je nereſſens jamais ny plaiſirs ny
douleurs ,
Je parois inſenſible aux plus grandes
douceurs.
Dois-je donc m'en défaire ou prendre
patience ?
Sans faire dans le Monde aucune
diférence,
Pour les plus beaux Objets je n'ay
que des froideurs.
Je vois avec mépris renouveler les
Fleurs .
Et je ne donne à rien la moindre
préférence.
Dans l'amour , m'a- t-on dit, on ne
vitpas ainsi .
Av
10 MERCURE
1
Tout y plaist, tout y rit , mesme jufqu'au
foucy ;
Le plaisir, le chagrin,tout y paroist
Senfible.
Quoy qu'il en soit pourtant , s'il
s'oppose à l'honneur,
Si la gloire avec luy se trouve incompatible,
Il ne sçaura jamais le chemin de
mon coeur.
Monfieur le Grand - Maître
de Malte a envoyé des Faucons
au Roy. Monfieur le Chevalier
de Fleurigny- Vauviliers , qui a
eu la commiſſion de les apporter
en France , a eu auſſi l'avantage
de les préſenter de ſa part à Sa
Majefté. Il n'a employé qu'un
mois en ſon voyage de Malte à
Paris . C'eſt l'avoir fait affez
promptement , à cauſe du grand
trajet
GALANT.
}
trajet de Mer, & des diférens périls
qu'il y a toûjours à eſſuyer.
Si - toſt qu'il fut arrivé , il alla à
Saint Germain avec Monfieur
l'Ambaſſadeur de Malte. Ces
Qyſeaux ſe trouverent tous en
fort bon état. Le Roy les refeut
en préſence de la Reyne , de
Monſeigneur , de Madame la
Dauphine , de Monfieur & de
Madame, qui les admirerent. Ce
qu'il dit d'obligeant à ce Chevalier
ſur les foins qu'il avoit pris
pour les luyfaire conduire, fit af
lez voir combien il eſtoit ſatisfait
de ce Préſent. Ill'aſſura qu'-
il en remerciëroit Monfieur le
Grand- Maître , & luy donna en
ſon particulier beaucoup de marques
d'eſtime. Je ne ſçay, Madame,
fi vous connoiſſez Monfieur
le Chevalier de Fleurigny. C'eſt
un Homme fort conſideré dans
fon
12 MERCURE
fon Ordre,& quia extrémement
de l'acquis . Je ne vous dis rien
de ſa naiffance. Il eſt difficile
que vous l'ignoriez . Sa Maiſon,
qui eſt une des plus anciennes
du Royaume , n'eſt pas ſeulement
illuſtre par elle- meſme,
mais encor par les belles &
grandes Alliances qu'elle a toûjours
faites, telles que ſont celles
des Maiſons de Trie , Piſſeleu ,
Harpicourt, du Moulin , Lhoſpital,
Choify, Rouhault,de Gamache,
Rouvroy , S.Simon , Sarbruche,
de Volvire, Lénoncourt, de
Broye, Viliers S.Paul , Boulinvilliers
, Dailly , de Nefle , & plufieurs
autres . Elle eſt establie de
puis fort long - temps dans le
Païs Sénonois avec une eſtime
genérale , & il s'y trouve des
Cardinaux , Patriarches , Archeveſques
, Grands - Maîtres de
Rho
GALANT.
13
Rhodes , Admiraux de France,
Chanceliers de France , Maréchaux
de France , Chambellans,
& enfin tout ce qu'il y ade plus
hautes Dignitez. Le Chevalier
qui mefournit le fujerdecet Article
peallencor deux Freres qui
fontauſſi Chevaliers de Malte,&
une Soeur Dame Comteffe de
Remiremont. Jamais Homme
n'eut une plus parfaite connoiffance
desMatématiques , ny ne
fut plus éclairé ſur tout ce qui
regarde les Fortifications. C'eſt
luy qui ordonne de toutes celles
qu'on éleve dans l'Iſle de Malte
depuis dix ans. Il en a dreſſé un
Plan de fa main qui eſt admira
ble. LeRoyen ayant eſté averty
par Monfieur l'Ambaſſadeur
deMalte le jourmeſme qu'onluy
préſenta les Oyſeaux , voulut
voir ce Plan, &donna ordre qu'il
fut
14 MERCURE
furapporté à Saint Germain. On
le plaça dans le Cabinet de Sa
Majesté , où Elle paſſa apres fon
dîné , accompagnée de Monſeigneur,
de Monfieur,de Meſſieurs
les Princes de Conty & de la
Roche- fur- Yon,de Meſſieurs les
Maréchaux de Villeroy , de Bel
lefond,& de Lorge, de quelques
Capitaines des Gardesdu Corps,
& d'autres Seigneurs de la Cour.
Le Roy loüa fort ce Chevalier
de l'application qu'il avoit à de
fi grands& de fi utiles Travaux,
&fut tres content des éclaircifſemens
qu'il luy donna ſur l'ordre
du Plan. Il luy dit avec cette
honneſteté qui eft ordinaire à
ee grand Monarque, qu'il vous
loit qu'on le laiſſfaſt dans ſon Cabinet
, pour le voir plus d'une
fois . Il faut yous en faire la def
cription.tosanch 2 a1900 πον
{ L'ifle
GALANT.
15
L'ifle de Malte eſtant le Rampart
de la Chreſtienté , défendu
par le plus noble Sang de l'Europe
, il ſemble que la Nature ſe
ſoit particulierement attachée à
en rendre la ſituation avantageuſe.
Il y a deux Bouches pour
entrer dans les Ports de cette
Place. L'une eſt celle du grand
Port , &l'autre s'appelle duMarché
Mouchet. Celle du grand
Port a ſes pointes qui le bornent
du coſté du Ponant , où eſt ſitué
le Fort S. Elme. Ce Fort garde
auſſi la Bouche du Port du Marché
Mouchet. Sur l'autre pointe
du grand Port, du coſté de Chiroc,
nom d'un des Vents dont on
ſe ſert pour la Mer en ce Païs-là,
eſt le Fort Ricaloly. Au devant
du Fort S.Elme , on voit la Ville
Valeſte , ainſi appellée du nom
d'un Grand. Maître qui la fir ba
tir.
16 MERCURE
tir. C'eſt le lieu où eſt le Palais
de Son Eminence Monfieur le
Grand-Maître de Malte , & où
les Chevaliers font tous leur demeure
. Au devant de cette Ville
, il y a encor une enceinte de
Fortifications ,qui eſt un Ouvrage
à corne couronnée. C'eſt une
Place tres - forte. Du coſté de
Chiroc de la Ville Valeſte , font
deux autres Villes , & un Chafteau
confiderable pour ſa ſituation
& pour fon antiquité . Le
Chaſteau s'appelle S. Ange. Il a
au devant de luy , du coſté de
Chiroc , une Ville qu'on nomme
le Bourg . C'eſt le lieu ſeul que
les Chevaliers trouverent , lors
qu'ils s'allerent établir à Malte
en 1530. L'autre Ville , qui eſt
fortifiée à l'antique , s'appelle
l'iſle de la Sangle. C'eſtoit le nom
du Grand-Maître , par les ſoins
de
GALANT. 17
de qui elle fut bâtie. Entre ces
deux Places eſt un grand Port
tres-beau, où la Religion met ſes
Galeres , & au devant , l'on a fait
une enceinte de Fortifications
qui compoſe neuf Baſtions &
deux demy-Baſtions , pour donner
lieu de retirer le monde de
laCampagne, ſi les Ennemis faifoient
quelque attaque. On voit
dans ce meſme Plan pluſieurs
beauxTravaux que l'on a tracez ,
& que la Religion eſt reſoluë
d'entreprendre, ſi- toſt qu'elle au
ra finy les autres , c'eſt àdire qu'-
elle veut fortifier le Mont Coradin,
le Mont S. Sauveur , & la
petite Ifle du Marché Moucher.
CePlan eſt fair dans l'exactitude
que l'on y peut ſouhaiter. On y
découvre juſqu'aux moindres
particularitez . MonfieurleChevalierde
Fleurigny n'a pas ſeulement
18 MERCURE
ment mis ce Travail dans ſon entiere
juſteſſe , il l'a encor embel
ly de pluſieurs ornemens fort
agreables . Ce ſeroit luy faire tort
que les oublier. Rien ne marque
mieux la beauté de ſon génie,
- Au bas de ce Plan,à main droite,
onvoit le Roy veſtu en Guerrier,
& couronné de Lauriers. Il
eſt ſous un Pavillon environné
de Fleursde Lysd'or.Audeſſous,
deux petits Anges tiennentun
Drapeau ſur lequel eſt peint un
Soleil, avec la Deviſe de Sa Majeſté,
Nec pluribus impar. Aude.
vant du Roy eſt repréſenté un
Bataillon de Malte avec fon
General à la teſte , qui vientle
reconnoiftre comme le Prote
teur de ce grand Ordre Le tout
eſt ſur un Charde triomphe que
conduit Neptunes Des Che
,
L
vaux marins le tirent , & il eſt
foû
GALAN Τ.
19
foûtenu par des Tritons qui ont
des Cornets. Il eſt aiſé de juger
qu'on a deſſein par là de faire
connoiſtre que ce grand Monarque
eſt le Maître de la Mer Mediterranée
, & que Neptune ſe
tient glorieux d'eſtre dépendant
de fon Empire. Au deſſous du
Roy eſt une Lettre de Monfieur
le Chevalier de Fleurigny ; fur
la liberté qu'il prend d'ofrir ce
Plan à Sa Majeſté. Elle est courre,&
en termes auſſi refpectueux
que choiſis. Amain gauche du
meſme Plan , eſt la Religion,
triomphant des Turcs. Elle tient
de fa main droite un grand Drapeau
rouge , fur lequel il y a une
Croix blanche,&de l'autre, une
Epée flamboyante. Une infinité
deTurcs font à ſes pieds, qui demandent
grace. Au deſſous de
ce Triomphe , on voit les Porfils
de
20 MERCURE
de la Ville Cotoner , à qui le
Grand-Maître d'aujourd'huy a
donné fon nom, &du Fort Riçaloly.
Tous les Baſtions dont je
vous viens de parler,ſont dans la
premiere de ces deux Places. La
meſme Religion eſt encor ſur un
Char de triomphe tiré ſur les
eaux par des Dauphins , & conduit
par la Déeſſe Thétis. Cela
repreſente les glorieux avantages
que remporte la Religion de
Malte ſur les Ennemis de la Foy
Chreſtienne qui navigent dans
leurs Mers. Une Troupe de Tritons
tenant des Cornets de grofſes
Coquilles de Mer , ſoûtient
tout cela . Entre ces deux Chars ,
au milieu du bas de ce Tableau ,
deux autres Tritons tiennent un
Cartouche tout enrichy de feüillages.
On y voit trois Echelles
diférentes . L'une eſt de Cannes
GALANT. 21-
nes Maltoiſes , l'autre de Toiſes,'
&la derniere de Pas Geométriques.
Au deſſus du Pavillon du
Roy, il y a auſſi un tres beauCartouche,
ſoûtenu par une infinité
de Figures , dans lequel eſt une
Table qui inſtruit des Lieux les
plus conſidérables du Plan. De
l'autre coſté à gauche , au deſſus
de la Religion triomphante, eſt
un troifiéme Carthouche ſoûtenu
encor par quantité de Figures.
On y lit une Hiſtoire Chronologique
de tout ce que laReligion
a fait de Fortifications depuis
qu'elle eſt dans l'iſſe de
Malte. Au deſſus de tout,dans le
haut du Plan , paroiſt une Guirlande
de feüilles de Laurier, qui
tient toute la longueur du Tableau.
Elle eſt ſoûtenuë de plufieurs
Figures tres - belles, & qui
ont toutes des poſtures diferentes
22 MERCURE
tes. On voit au milieu les Armes
de France, entourées des Coliers
des Ordres du S. Eſprit & de
S.Michel. Deux Anges veſtus en
Lévites , & tenant chacun une
Baniere de France , en font les
Supoſts. Le tout eſt placé ſous
un grand Pavillon d'azur fleurdelité
dor, doublé d'hermine ; le
comble rayonné d'or, & couronné
de la Couronne Imperiale
Françoiſe. La Baniere ou Orifla
me du Royaume eſt attachée à
ce Pavillon,avec ces mots, Montjoye
S.Denys,qui eſt le Cry de nos
Roys , & leur Deviſe , Lilia non
laborant neque nent. Vous ſçavez
que cette Deviſe leur vient de
l'Eloge que l'Ecriture a donné
aux Lys. Aux extrémitez de la
Guirlande qui termine àdroit &
à gauche du Tableau, il ya pluſieurs
Figures enſemble qui ſoûtiennent
GALANT. 23
tiennent un Carthouche , où les
Armes de Navarre ſe voyent.
Vous pouvezjuger combien cet
Ouvrage eſt embelly par ces ornemens
. Il a eſté mis dans un riche
& magnifique Cadre d'Ebene,
long de cinq pieds, & haut
de trois &demy.
L
Voila , Madame , ce qu'on
voit encor préſentement dans
JeCabinet du Roy. Peut- eſtre
vous envoyeray- je le tout gravé
la premiere fois. Du moins
on m'en promet le Deſſcin.
Cependant vous agréerez ces
Paroles miſes depuis peu en Air.
Monfieur Laurancin les a notées
.
AIR
24
MERCURE
AIR NOUVEAU.
Printemps ne reviensplus ;
Soufre trop depeine,
Quand je vois les Prez renai
Sans.
Ils me font Souvenir qu'en ce ma
heureux temps
F'eus le cruel refus du coeur de Ce
limene.
Mais helas !fi par ton retour
L'Ingrate devenoit ſenſible àmo
amour,
Printemps , viens dés ce jour. I
Les Amans qui ont le plus de
traverſes ne ſont pas toûjours les
plus malheureux. L'épreuve des
peines fait la ſenſibilité des plaifirs
, & on ne les trouve jamais
plus doux qu'apres avoir ſurmon-
τέ
1
e
le
ai
n
S
S
t
GALANT.
2.5
té de grands obſtacles . Vous le
connoiſtrez par l'Avanture qui
fuit. :
Un Gentilhomme,jeune, bien
fait , & d'unedes plus anciennes
Maiſons de Poitou,partit deLoudun
lieu de ſa naiſſance, pour aller
àune des Iſles que nos Voyageurs
découvrent vers les Coftes
du Ponant. Il n'y eſtoit pas
ſeulement attiré par la réputation
qu'elle ad'égaler en galanterie&
en politeſſe les meilleures
Villes de France. Le mariage
de fon Aîné , qui épouſoit une
des plus belles &des plus confidérables
Perſonnes de toute l'Ifle
, l'engageoit à ce Voyage. Il.
le fit accompagné d'une jeune
Soeur qui ne craignoit pas aſſez
la Mer pour ſe priver du plaiſir
d'eftre témoin de la ſatisfaction .
de ſon Frere. Ilss'embarquerent.
May 1680. B
26 MERCURE
avec un équipage digne de l'occaſion
qui les appelloit , & trou
verent dans la reception qui leur
fut faite tout ce qu'ils pouvoient
ſouhaiter de l'honneſteré des
Inſulaires. Le Mariage dont la
cerémonie ſe fit quelques jours
apres, fut ſuivy de pluſieurs Feftes.
Les Parens de la Mariée en
donnerent tour à tour ; & comme
toute la Nobleſſe de l'Iſle s'y
rencontra , les nouveaux venus
furent ſi agreablement régalez,
qu'ils n'eurent pas lieu de ſe repentir
de leur Voyage. La Soeur
avoitdu mérite,& l'agrément de
fon humeur joint à ſa beauté, luy
attira bientoſt des Adorateurs.
Il y avoit tous les jours grande
Cour chez elle ;&foit pour luy
faire honneur à cauſe du nom
d'Etrangere, ſoit pour la commodité
de l'Apartement qu'elle occupoit,
GALANT.
27
cupoit , la Societé des Belles na
s'aſſembloit point ailleurs . Il n'y
eut aucun divertiſſement qu'on
ne luy donnaſt. Les Soûpirans
furent affidus , & plus on la vit,
plus on ſe plût à la voir. Les voeux
qu'on luy adreſſoit auroient fair
quelques Jalouſes, ſi elle n'euſt cu
un Frere dont les autres Belles
cherchoient à ſe faire aimer. II
avoitl'eſprit ſi infinuant , &des
manieres ſi engageantes , qu'il
eſtoit dangereux de l'écouter,
quand on vouloit s'arreſter pour
luy aux ſeuls ſentimensd'eſtime.
L'honneſteré qui luy eſtoit naturelle,
luy fit d'abord conter des
douceurs ſans aucun choix , plus
par l'uſage du monde , que dans
le deſſein de s'engager. Chacune
y'eut part felon les occafions;
mais ſi ſes civilitez demeurerent
generales,ſes complaiſances com
Bij
28 MERCURE
mencerent inſenſiblement à ſe
fixer , & il trouva un mérite ſi
peu commun dans une jeune
Perſonne, devenuë intime Amie
de ſa Soeur,qu'il n'eut plus d'yeux
que pour elle. La Belle pouvoit
juſtement pretendre aux devoirs
du Cavalier . Sa beauté , quoy
que d'un fort grand éclat , eſtoit
le moindrede ſes avantages. La
délicateſſe de fon eſprit la furpaſſoit
de beaucoup, & elle avoit
d'ailleurs un air de douceur fi
attirant , que les moins ſenſibles
en eſtoient touchez Le Cavalier
qui n'eſtoit pas de fort méchant
gouſt luy donna bientoft la preférence
, & on ne fut pas longtemps
ſans le remarquer. Il luy
rendoit tous les ſoins poffibles,&
quand cet empreſſement n'euft
point découvert ſa paffion , ſes
regards continuellement attachez
GALANT. 29
chez fur elle, auroient trahy fon
fecret. Vous jugez bien qu'il ſe
déclara , & que la Belle ayant du
difcernement , reçeut comme elle
devoit les proteſtations qu'il
luy fit. Si le triomphe qu'elle
remporta fur ſes Rivales leur
donna quelque chagrin , elles
trouverent à s'en conſoler par
quantité deParties galantes dont
leCavalier les mit. Il cherchoit à
plaire , & cachoit ce qu'il faiſoit
d'obligeant pour cette aimable
Perfonne , ſous les apparences
d'un divertiſſement general. Apres
avoir procuré diférens plaifirs
fur Terre à toutes les Belles
qui voyoient fa Sooeur, il les voulut
regaler ſur Mer. Le jour
ayant eſté pris pour la promenade
, il fit équiper fix petits Bateaux.
Ce fut par tout une propretédigne
d'un Amant. Un Sa-
Bij
30 MERCURE
tin verd couvroit celuy de ces
fix Bateaux où la Compagnie
entra. On y voyoit une eſpece
de Dais dans le milieu , & il eftoit
tiré par un autre à douze
Rames , dont des Branches de
Laurier faiſoient l'ornement. Les
Rameurs eſtoient habillez de
verd &de blanc , couleurs de la
Belle. Des deux coſtez il y avoit
deux autres Bateaux à une égale
diſtance. Quatre Trompetes ,
veſtus des meſimes couleurs , eftoient
dans chacun, &ſe répondoient
les uns aux autres. Le cinquiéme
portoit une Collation
magnifique;& le dernier ſe trouva
chargé de Feux d'artifice que
l'on fit joüer ſur l'eau avec une
adreſſe dont on fut ſurpris. La
Feſte fit bruit, &fut une ſi forte
déclaration pour le Cavalier,que
ſe tenant ſeûr du coeur de la Belle,
GALANT.
31
le , il crût ne devoir plus diférer
à la demander en mariage. Il
alla trouver ſon Pere. C'eſtoir
un Homme des premiers de l'Ifle
, & qui en pluſieurs occaſions
luy avoit marqué beaucoup d'eftime
, mais il aimoit ſa Fille plus
que toutes choſes,& comme elle
eſtoit ſa ſeule Heritiere, il ſe mit
en teſte que c'eſtoit la perdre
que lamarier àun Etranger.Cette
crainte luy fit deſaprouver le
party. Le Cavalier luy plaifoit,
&ſes belles qualitez luy eſtoient
affez connuës, pourluyfaire fouhaiter
de le voir ſon Gendre;
mais il ne pût croire qu'il s'attacheroit
aupres de luy , & quelques
aſſurances qu'il luy endonnaſt,
ſa défiance l'emporta ſur ſes
fermens, & il ne luy permit d'eſpérer
que parce qu'il ne luy dé
fendit pas entierement de con
Biiij
32 MERCURE
tinuer ſes premiers foins. Rien
ne plaiſt tant à l'Amour que de
réſiſter auxdifficultez . Cette verité
parut dans la paſſion du Cavalier.
Moins il trouva le Pere
traitable , plus il s'attacha à fervir
la Belle . C'eſtoit toûjours
beaucoup de douceur pour luy
de pouvoir la voir , quoy que
moins ſouvent & avec plus de
referve . Il eſtoit aimé , & cette
afſurance adouciſſant fon malheur
, il attendit du ſecours du
temps ce qu'il méritoit par ſa
tendreſſe . Elle éclatoit tous les
jours par mille obligeantes marques
, & enfin il trouva l'occafion
de la faire voir dans tout fon
excés. Un Gentilhomme de ſes
Amis l'avoit prié de venir courre
le Cerfà la grand' Terre. Il y
alla, & prit un Bateau pour l'y
paffer. Cejour ſembloit deſtine
pour
GALANT.
33
1
t
pour le divertiſſement. La Bel
le propoſa celuy de la Pefche
à la Soeur du Cavalier. Elle
ne l'avoit point encor eu depuis
qu'elle estoit dans l'Iſle.Le temps
ſe montroit fort beau, & elles ne
pouvoient que recevoir du plai.
fir de cette Partie. Elles s'embar
querent dans un Bateau de Pef
cheur avec une Dame égaleme
Amie de toutes les deux, fan
vouloir foufrir aucune autre com
pagnie que celle des Matelots
La nuit arriva , & on ne vit re
venir ny la Belle ny le Cavalier
Les Intereſſez commencerent à
s'inquiérer , mais le Pere de la
Belle plus que tous les autres.
Ces Parties de Peſche & de
Chaſſe luy furent ſuſpectes. Il les
prit pour le prétexte d'un rendez-
vous , & s'imaginant que
l'obstacle qu'il apportoit à l'a-
Bv
34 MERCURE
mour du Cavalier luy auroit fair
prendre le deſſein d'enlever ſa
Fille , il ne douta point qu'elle
ne fuſt d'intelligence avec luy,
&qu'elle ne l'euſt quité pour le
fuivre. La Dame qui l'avoit aecompagné
eſtoit tellement de ſa
confidence,qu'il la regarda comme
un Témoin qu'elle avoit voulu
avoirde ſon Mariage. Ainſi
il crût les voir déja en Poitou , &
par confequent n'avoir plus de
Fille. Sa douleur fut grande , &
comme on apprit fa peine , ſes
'Amis ſe rendirent chez luy le
lendemain pour le conſoler. Le
mérite de l'Amant faifoit paroître
l'enlevement moins fâcheux,
mais enfin c'eſtoit toûjours un
enlevement ; & apres s'eſtre fait
heureux en dépit de luy , on
eſtoit en droit de ne luy tenir
aucune parole ſur l'établiſſement
fou
GALANT.
35
ſouhaité. Chacun raiſonnoit fur
cet affaire, & les avis eſtant partagez
, il n'avoit encor rien déterminé
, quand on luy vint dire
que le Cavalier eſtoit de retour.
Il demanda aufſſitoſt s'il luy ramenoit
ſa Fille , & ayant appris
que non, il crût d'abord qu'aprés
l'avoir miſe en ſûreté , il venoit
luy meſme traiter d'accommodement
; mais il changea de pen
ſée le voyant entrer un moment
apres. L'ardeur de laChaſſe l'avoit
obligé de paſſer la nuit à la
grand' Terre. Il en revenoit , &
-ce qu'il avoit ſçeu en arrivant
de ſa Maiſtreſſe perduë , l'avoit fi
fort ſaiſy de douleur , que jamais
homme n'en parut fi penetré. Il
ſe fit dire cent fois avec qui , &
ſous la conduite de quels Matelots
elle s'eſtoit embarquée ; &
craignant qu'un coup de vent
n'euft
36 MERCURE
n'euſt renversé le Bateau, il eſtoit
-deteſperé , comme s'il euſt eu la
-certitude de cet accident . Il ne
demeura pas long - temps dans
cette crainte. Un Vaiſſeau Anglois
, qui vint moüiller l'ancre
devantl'ifle , rapporta qu'un Bifcaïn
luy avoit donné la chaſſe
pendant plus d'une heure , &
-qu'il n'avoit renoncé à le pourſuivre
que pour ſe rendre maître
d'un Peſcheur qu'il luy avoit veu
emmener.Le Cavalier frapé mortellement
de cette nouvelle , ne
fit que changer deſujet dedeſeſpoir.
Il ne douta point que ce
Peſcheur pris , ne fuſt le Bateau
où estoient les Dames, & le nom
de Pyrates luy faiſant horreur , il
ne ſe donna aucun repos qu'on
ne l'euſt mis en état de courir au
fecours de ſa Maîtreffe . Il alla
1.
trouver le Gouverneur , & appuyé
GALANT.
37
puyé des plus confiderables de
l'Ifle , il parla fi fortement, qu'on
luy accorda le Commandement
d'une Barque , avec quarante à
cinquante Hommes deſſus, pour
aller à la recherche des Belles .
Trois autres , qui avoient peuteſtre
quelques intéreſts particuliers
, tous prétexte de réprimer
l'inſolece des Biſcaïns qui oſoient
venir prendre leurs Vaiſſeaux
-juſque dans leurRade,obtinrent
des Commiſſions pour faire encor
équiper trois Barques d'une
force égale à cette premiere.
On euſt dit, à voir le remuëment
des Habitans , qu'il s'agiſſoit de
quelque grande Expédition de
guerre. On les fit tous paffer en
reveuë , & de chaque Compagnie
on prit un nombre égal
d'Hommes , & des mieux difpoſez
à foutenir un Combat naval .
Tout
38 MERCURE
Tout ſe trouva preſt en moins de
trois heures. Les quatre Barques
ſe mirent en Mer , & chacun
partit fort réſolu de donner des
marques de ſon courage. Le Cavalier
déploya tout ſon talent de
biendire pour animer ceux qu'il
commandoit ;& foit qu'il cherchât
la gloire de délivrer ſa Maîtreſſe
ſans en avoir obligation
qu'à ſa valeur , ſoit qu'il jugeaſt
qu'allant tous enſemble , ils ſeroient
plutoſt découverts du Bifcaïn
qui prendroit la fuite , il ſe
détacha du reſte de l'Eſcadre, &
diſparut en fort peu de temps.
Les trois Vaiſſeaux partis avec
luy de compagnie, ne voulurent
point ſe ſeparer. Ils allerent où il
yavoit apparence que les Pyrates
ſe ſeroient cachez ; & ayant fait
tout le tour de l'Ifle ſans rencontrer
aucun Ennemy , ils rentre
rent
GALANT.
39
rent le lendemain dans le Port.
Ils avoient cherché bien loin ce
qu'ils trouverent chez eux. Les
Belles s'y eſtoient renduës le ſoir
précedent , & en avoient eſté
quites pour unpeu de peur.Voicyce
qui leur eſtoit arrivé. La
beauté du temps les avoit fait
avancer trois grandes licuës en
Mer , & on venoit d'y jetter une
ſeconde fois les Filets, quand elles
apperçeurent un Peſcheur
qui venoit ſur elles à pleines voiles.
Elles s'imaginerent d'abord
que c'eſtoit le Cavalier, qui ayat
appris leur Partie à fon retour,
avoit voulu leur ſervir d'Eſcorte;
mais elles furent fort ſurpriſes un
quart-d'heure apres, de voir paroiſtre
une groſſe Barque qui
pourſuivoit ce Peſcheur , &que
leurs Matelots reconnurent pour
un Ecumeur de Mer. La frayeur
les
40 MERCURE
lesprit; & fi ces Matelots ne fe
fuffent aviſez de bonne heure
de couper les cordes dedeurs Filets,&
de gagner les premieres
terres , elles fuſſent infaillible.
ment tombées dans la diſgrace
que le Pefoheur ne put éviten.
Le péril les obligea de paſſer la
nuit , où leur Batean aborda. Elles
y avoient quelques connoiffances,
& lamaniere dont on les
reçeut les auroit fort conſolées
de leur avanture, ſans l'inquiétude
où elles jugerent qu'on ſeroit
pour elles . La Belle fur tout ne
pouvoit s'empeſcher de craindre
que ſon Amant ne ſe fuſt trouvé
dans le Peſcheur qu'elle avoit
veu emmener aux Biſcaïns , & ce
fut la premiere choſe qu'elle demanda
le lendemain , quand on
la remit dans l'ifle avecun Convoy
qui luy fit faire le trajet en
feûreté.
GALANT. 41
ſefireté. Elle apprit avec d'autant
plusde joye que le Cavalier s'eſtoit
embarqué pour la ſecourir,
qu'elle fut aſſurée par là qu'il eſ
toit libre. Outre le plaifir que
luy donna cette obligeante marque
d'amour,elle enefperabeaucoup
aupres de ſon Pere , à qui
celle ſe plaignit reſpectueuſement
d'avoiraffez mal-jugé de fa fotmiffion
àſes volontez pouravoir
penſé d'elle ce qu'il avoit crû.
Comme elle estoit fort aimée
dans l'ifle , tout le monde la congratula
ſur le péril échapé, &on
attendoit impatiemment le retour
des quatre Vaiſſeaux , n'y
ayant plus de pourſuite à faire.
Trois de ces Vaiſſeaux eſtant
revenus , la Belle s'inquieta fort
pour le Cavalier. Elle craignit
que rencontrant les Pyrates,qu'il
croyoit maîtres de ſa perſonne,
il
42 MERCURE
il ne les attaquaſt à nombre inégal
,&que l'envie de luy rendre
la liberté ne le fiſt reſter luy-même
Captif. Son Vaiſſeau revint
comme les trois autres , mais le
Cavalier ne s'y trouva point . On
demanda ce qu'il eſtoit devenu .
Ceux de l'Equipage dirent que
lematin de cemême jour, ayant
rencontré une Barque de Brétons
, il l'avoit fait aborder ; qu'il
s'eſtoit informé des Biſcaïns;que
les Brétons luy avoient marqué
l'endroit où ils s'eſtoient retirez ;
qu'il avoit ſçeu d'eux , qu'en
ayant eſté pris depuis trois jours,
ils alloient racheter leur Maître
demeuré entre leurs mains , &
que s'il ſongeoit à les attaquer, il
n'y avoit pas d'apparence qu'il
réüffit , parce que leurs forces
eſtoient tres conſiderables ; qu'il
avoit voulu auſſitoſt les mener
contre
GALAN T.
43
contre eux ; qu'ils luy avoient
oppoſé que dans l'ordre de ſa
Commiſſion , il luy eſtoit défendu
de s'éloigner de la Coſte , &
que n'ayant pû les obliger à faire
aveuglement ce qu'il ſouhaitoit,
il eſtoit entrédans la Barque des
Brétons , afinde courir la meſme
fortune que ſa Maîtreſſe. Ceprocedé
parut genereux . Chacun
admira le Cavalier,&en le plaignant
des'eſtre livré luy meſme
aſes Ennemis,on le regarda comme
le plus parfait de tous les
Amans. Il n'y eut pas juſqu'au
Pere de la Belle qui ne demeurât
d'accord que peu de Perſonnes
ſçavoient auſſi bien aimer. C'eftoit
beaucoup dire , & on pouvoit
tout attendre de luy apres
cet aveu. On ſe flata qu'on en
ſeroit quite pour ſa rançon , &
qu'on en auroit des nouvelles
avant
44 MERCURE
avant qu'il fuſt peu. En effet ,
l'inquietude qu'on eut pour luy
ne continua que juſques au jour
ſuivant. La Barque Bretonne ,
apres avoir compté aux Biſcaïns
la fomme dont on eſtoit convenu,
ramena leCavalier dans l'Ifle ,
mais tout mourant &defeſperé .
-11 eſtoit veſtu en Matelot. Cedéguiſement
luy avoit paru neceffaire
, pour voir ſans péril ce qui
ſe paſſoitparmy les Pyrates,&n'y
trouvant point cequ'il cherchoir,
il s'eftoit perſuadé que fa Maîtreffe
avoit fait naufrage. Comme
ceue idée le rempliſſoit , il
n'eſtoit poſſedé que de ſa douleur
,& on n'avoit pû luy faire
quiter fon habitde Matelot. Vous
pouvez vous figurer avec combiende
ſurpriſe il ſe vit heureux,
quand il croyoit tout perdu pour
luy. Il écouta avec défiance les
premiers
GALANT.
45
premiers qui luy parlerent , & il
eut beſoin de voir ſa Maîtreſſe
pour ne point douter de fon retour.
On la fit venir. Il courut à
elle avec un tranſport de joye
qui ne ſe peut concevoir. Quoy
qu'il euſt l'air admirable en Cavalier,
jamais la Belle ne le trouva
mieux qu'en Matelor. Son
Pere nele put voir dans cet équipage
ſans louer la force de ſon
amour ,& ceder enmêmetemps
aux prieres qu'on luy fit de tous
coſtez , d'y vouloir donner fon
confentement. Le Mariage fut
faitquelques jours apres , & plus
ces dignes Amans avoient dû ſe
croire éloignez de leur bonheur,
plus il leur fut doux de joüir du
changement arrivé tout- à-coup
dans leur fortune..
Je les laiſſe gouſter leur joye à
leifir , pour vous apprendre que
depuis
46 MERCURE
depuis un mois ou deux Monſieur
le Marquis du Terrail a
épousé Mademoiſelle de S. Vidal
. S'il m'eſtoit permis de me
ſervir avec vous du ſtile fleury,
je vous dirois que quantité de
belles Bergeres du pur ſang de
celles qui ont rendu le Foreſt
fameux , ſe ſont réjoüyes de ce
Mariage , dont la ceremonie s'eſt
faite à Brioude, parce que Mademoiſelle
de S. Vidal eſt née en ce
Païs là , & fur les bords de Lignon.
Elle eſt d'une tres-ancienne
Maiſon d'Auvergne , & Fille
d'un Pere qui avoit épousé une
Heritiere de la Maiſon d'Apchon
, alliée du Maréchal de S.
André , &des plus illuſtres Familles
de cette Province. Elle a
eu deux Soeurs, dont l'une a eſté
mariée à Monfieur le Marquis de
la Tourrete , & l'autre à Mon-
" ſieur
GALANT. 47
ſieur le Marquis de Colombine
. Quant à Monfieur le Marquis
du Terrail , c'eſt le Fils aîné
de feu Monfieur le Marquis de
Saillant , de la Maiſon d'Eſtain ,
l'une des plus conſidérables
d'Auvergne . Madame ſa Mere
eſt de la Maiſon du Chevalier
Bayard , & poffede la Terredu
Terrail , qui estoit le nom de fa
Famille. Il eſt Meſtre de Camp
d'un Regiment deCavalerie , &
a un Frere Capitaine aux Gardes
, un autre Comte de Lyon ,
deux qui font Abbez , deux autres
Chevaliers de Malte , & une
Soeurmariée à Monfieur le Marquis
de Montboiffier. Feu Monſieur
le Marquis de Saillant eſtoit
Maréchal de Camp , & apres
avoir rendu de grands ſervices
au Roy dans pluſieurs Campagnes,
il s'eſtoit retiré tout chargé
de
48 MERCURE
de gloire dans ſa Maiſon de Ravel
, où tous les honneſtes Gens
abordoient en foule,&y estoient
magnifiquement reçeus. Il eut
deux Oncles ſucceſſivement
Eveſques de Clermont. Cette
Maiſon eſt alliée à celle de S.
Héran de Canillat ,& à tout ce
qu'il y a de Perſonnes de qualité.
Je ne vous dis rien du merite
des deux Mariez. La Lettre qui
fuit vous en fait l'éloge. Ileſt malaiſé
d'écrire ny plus délicatement
, ny avec plus de juſteſſe
que fait celuy dont elle eſt .Vous
trouverez ſon nom au bas de la
Lettre.
2
ここ
٢٠
A
GALANT. 4
A MLE MARQUIS
DU TERRAIL .
Ette Province vous a fait
CettePréfent fi rare
د &fi
digne du Païs d' Aſtrée , en vous
donnant Mademoiselle de S.Vidal
, que l'Auvergne , toute feconde
& toute riche qu'elle est,
auroit bien de la peine à le
payer. Vous ne pouviez choisir
une plus excellente Personne ,&
elle ne pouvoit trouver un plus
honneste Homme que vous . La
franchise , la generosité , & la
grandeur d'ame dont vous faites
profeßion, méritoient bien d'eſtre
recompensées detant de beautez
May 1680. C
50
MERCURE
&de vertus qui vousſont tombées
en partage. Que de biens vous
avez mis enſemble !
On voit s'unir par là l'exacte
probité ,
La tendreſſe du coeur, la ſolide
bonté د
L'honneur,& les vertus douces
&magnanimes;
Vous en avez ſuivy les plus
hautes maximes,
Et j'eſtime bien plus des biens
ſi précieux ,
Que ceux que vous tenez de
tant de Demy Dieux...
Je ſerois peu touché de l'ardeur
de vos flâmes , ८
Si l'amour n'cuſt en vous uny
deux belles ames,
Et ſi , dans les beaux noeuds
où
GALANT. I
où s'attachent vos coeurs,
Un mérite éclatant n'en faiſoit
les douceurs.
Vous voyez , Monfieur , que
je m'attache tout à vous , que
je ne vous parle que de vous
mesme , & que j'évite adroitement
ce long détail où j'entrerois
, si je vous entretenois
des triomphes anciens qui rendent
vos Familles fi illaſtres ;
mais vous n'aimez point une
gloire empruntée. Vous en voulez
une qui ſoit toute de vostre
fonds , & je n'aime pas außi à
deterrer les Morts. Tant de
glorieuses Campagnes que vous
avez faites font assezvostre éloge.
Il n'y a point de dangers
dans ces dernieres Guerres que
Cij
52
MERCURE
vous n'ayez essuyez , & vous
avez fait honneur aux Emplois
qui vous ont eſté donnez par Sa
Majesté. La Paix ne permet
plus que vous soyezexposé à ces
hazards. Elle vous dérobe l'honneur
que vous y cherchiez ; mais
consolez - vous . L'Amour a Ses
Mirthes comme Mars a ses
Lauriers ; & les heureux Amans
font auffi glorieux que ces Conquérans
qui montoient en triompheau
Capitole.
:
,
Apres avoir couru dans le
Champ de la gloire,
Choiſiſſez un party plus
doux ,
Et ſongez qu'il n'eſt point de
plus grande victoire
Que
GALANT.
53
Que tout ce que l'amour vient
de faire pour vous.
L'Amant du monde le plus
ambitieux enſeroit content ,&
vous estes également victorieux
& dans la Paix & dans la
Guerre. Vous avez tout ce qui
peut contribuer à vous rendre
heureux ; les grands biens , la
baute naiſſance , la reputation;
& quand vous manqueriez de
tous ces avantages , vous n'avez
qu'à penser à ce que vaut
le coeur de Mademoiselle de
S. Vidal. Quoy que vous soyez
tous deux fort aimables
n'auriez jamais esté aimezaſſez
dignement , si vous ne vous
fussiez aimez , & le bonheur
dont vous joüiſſez ne sçauroit
vous abandonner que lors que
, vous
Ciij
$4
MERCURE
l'amour ſera ſans plaisirs , &
qu'iln'aura plus ces charmes fecrets
dont ilſçait si bien exchanter
les coeurs .
Apres cet heureux Hymenée,
Si vous ſuivez voſtre aſcendant
,
Vous n'irez point en deſcendant;
Mais fixez voſtre coeur à voſtre
deſtinéc .
Vivez feulement , aimezvous
; 19
Sans avoir d'autres biens, vous
les poffedez tous .
F'irois bien loin , si je conformois
ma Lettre à l'étenduë de
voštre paſſion : mais l'Hymen eft
un Dieu d'agreable compagnie,
نم
GALANT.
55
& je crains d'interrompre un
entretien qui vaut mieux cent
foisque mes Vers. le croy que vous
auriezde la peine à les fouffrir,
ſi vous n'estiezpersuadé de la
part que je prens à voſtre bonheur
, & duZele ardent avec lequel
je fuis ,
Voſtre tres- humble , & tresobeïſſant
ſerviteur
DE LA GOUTE .
Je remis le mois paſſe à vous
parler du ſecond Repas que
Sa Majeſté donna à Madame
la Dauphine dans ſon Chaſteau
de Versailles , parce que
je n'en avois pas encor le Defſein
, & que j'avois réſolu de
Cij
56 MERCURE
vous l'envoyer gravé , afin de
vous mieux repréſenter ce que
j'avois à vous dire ſur ce ſajet.
Rien ne fut plus magnifique
que ce Repas. Je n'expliquel
point ce qu'il eut de ſom
ptueux. Il eſt aisé de le devi)
ner , apres qu'on a ſçeu que
c'eſtoit le Roy qui le donnoirs
mais il n'en feroit pas de met
me de la Table , dont l'extra
ordinaire conſtruction avoi
quelque choſe de fort nou
veau . Elle eſtoit dans le Sal
lon de la Ménagerie. Vous ſçavez
qu'il eſt tout remply de
Tableaux qui ont du rapport
au Lieu. Les uns vous font voir
des Animaux , & les autres
ſemblent vous offrir des Fruits
& des Fleurs . Ce Sallon eſt
octo
GALANT.
57
e
e
togone. Il a ſept Croiſées
dans les ſept Pans , & fon entrée
eſt dans le huitieme. La
Table qu'on avoit dreſſée dans
le milieu , eſtoit à ſept Pans, à
chacun deſquels répondoitune
Croiſée. Une Balustrade qui
eſt au bord , & qui regne tout
Autour de la Ménagerie , faitoit
le plus agreable effet du
monde pour ceux qui eſtoient
ilizable , puis que chacun avoit
une Croiſée devant ſoy , qui
donnoit une entiere liberté à
la veuë : & une autre derriere
, qui luy ſervoit à joüir du
frais. On avoit laiſſe la Table
ouverte vis-à- vis de l'entrée
du Sallon. Cette ouverture
aſtoit de la largeur d'un des
as. Ainſi pluſieurs Perſon-
2
Cv
58 MERCURE
nes pouvoient entrer de front
dans un eſpace demeuré vuide
à l'endroit qui auroit fait le
milieu de la Table , fi elle cuſt
eſté de la maniere ordinaire,
& ces mêmes Perſonnes fervoient
ſans incommoder aucune
des Dames qui avoient
l'honneur d'eſtre de ce ſuperbe
Repas. Jettez , s'il vous plaiſt ,
les yeux fur le Plan de cette
Table. Vous y trouverez auſſi
celuy du Sallon , & meſme de
l'endroit par où l'on y entre.
L'imagination la plus vive a
ſouvent beſoin d'un pareil ſecours
pour mieux comprendre
les chofes,& les paroles reprefentent
toûjours moins que
ce que fait voir un Deſſein
gravé,
Le
GALANT.
59
Le Roy a encor donné d'autres
Repas à Verſailles. Je ne
vous en parle point,quoy qu'ils
ayent tous eſté d'une magnificence
digne de la grandeur de
cePrince:mais je ne puis m'empeſcher
de vous dire en peu
de mots quels ont eſté les plaifirs
d'une Promenade qu'il a
faite au mefme Lieu. C'eſt un
détail qui vous paroiſtra galant
, puis que les Divertiſſemens
y fuccederent ce jour là
les uns aux autres,& qu'il s'en
trouvoit toûjours de nouveaux
qui ſurprenoient agreablement.
La beauté de pluſieurs
endroits du petit Parc de Verfailles
, leur a fait donner à
tous des noms différens , ſelon
les chofes qu'ils repréſentent.
Voicy ce qu'on trouva par ordre
во MERCURE
dre du Roy , en ſe promenant
dans ceux que je vay marquer.
Aux trois Fontaines ,les Trompetes
à droit, en entrant du coſté
du Marais.
Au Marais , la Collation , &
les Hautbois dans le Bois derriere
la Table , qui eſt éloigné
de l'entrée.
Au Theatre les Violons à
droit dans le Bois derriere la
Paliſſade .
AlaMontagne, les Hautbois
dans le Bois derriere une des
cinq Allées , le plus prés de la
Montagne que l'on pût.
Ala Salle du Conſeil , les
Trompetes à gauche en entrant
dans le Bois du coſté de l'Encelade&
de laRenommée.
Al'Encelade , les Violons &
les Hautbois derriere les Berceaux
GALANT. 61
زا
ceaux dans le Bois du coſté de
la Renommée.
Ala Renommée , la Muſique
dans le Pavillon à droit
en entrant , & à l'entour du
Pavillon les Hautbois & les
Violons.
Sur le Canal , dans un ou
deux Bateaux , la Muſique ,
les Hautbois
lons.
A Trianon
>
,
& les Violes
Trompetes
ſur le haut du Fer à Cheval.
Dans le Sallon de Trianon,
le Soupé.
Apres que l'on eut goufté
tous ces diférens plaiſirs ,
on retourna à Saint Germain
& ce fut une nou-
د
velle Promenade faite au
frais,
62 MERCURE
frais , qui termina les divertiſſemens
de cette belle Journée.
un
Les avantages que toute
la France tire de la Paix , ont
fait rétablir à Saint Quentin
Divertiſſement public ,
qui avoit eſté interrompu depuis
quinze ans par les fâcheux
embarras où la guerre expoſoit
la Picardie. L'origine de
cette Feſte eſt fort ancienne.
Voicy par où elle a commencé
.
De tout temps , fur la findu
Carnaval , la plus confiderable
Jeuneſſe de Saint Quentin
montoit à cheval pour une
Courſe qui fe faifoit à un demy
quart de lieuë de la Ville'.
Une Couronne faite de Satin,
avec
GALANT.
63
J
avec une legere Broderie d'or
& d'argent , en eſtoit le Prix.
Comme les réjoüiſſances dont
ce Divertiſſement eſtoit ſuivy,
alloient ſouvent à de grands
excez , à cauſe de la licence
du Carnaval , il y a environ
trente ans qu'un Chanoine de
l'Eglife Collégiale , appellé
Monfieur Rozet , cherchant à
joindre la pieté au plaiſir , legua
en mourant une Couronne
d'argent , à la charge que la
Courſe qui ſe feroit pour la dif
pute , ſeroit fixée au ſecond
de May , qui eſt le jour de la
Feſte de Saint Quentin , Patron
de la Ville , & que celuy
des Chevaliers qui l'auroit gagnée,
iroit la porter le lendemain
au Chanoine Tréſorier,
pour
64 MERCURE
,on
pour eſtre miſe ſur le Chef du
Saint . Ce Teſtament fut executé
pendant quinze années ;
mais les malheurs de la Frontiere
ayant augmenté , à cauſe
des guerres continuelles
négligea une ſi noble coûtume.
Enfin les bontez du Roy
nous ayant donné la Paix , les
plus diftinguez des jeunes
Gens propoſerent de renouveler
la Feſte. Ce deſſein fut approuvé
du Maire & des Echewins
, & il n'y eut perſonne qui
n'y applaudiſt. Ainſi le ſecond
jour de May approchant , tous
ceux qui en devoient eſtre,
fongerent à un Equipage galant
, & chercherent les meilleurs
& plus vites Chevaux
qu'ils pûrent trouver dans la
Provin
८
GALANT. 65
ر
Province. Ce jour arrivé , ils ſe
rendirent le matin à l'Hôtel de
Ville , fort propres , &montez
ſuperbement. Monfieur Leſcot,
Conſeiller au Bailliage , eſtoit
à leur teſte. Là, ayant reçeu du
Maire la Couronne qui devoit
eſtre le prix de la Courſe , ils la
firent porter devant eux à la
Proceffion genérale à laquelle
ils affifterent, & la remirent en
ſuite dans la Maiſon de Ville,
où elle demeura expoſée jufques
à trois heures apres midy.
Alors les meſmes Chevaliers
vinrent la reprendre au
fon des Timbales&des Trompetes
, & l'ayantainſi conduite
dans l'Egliſe Collégiale où ils
entendirent Veſpres , ils la reporterent
de nouveau à l'Hôtel
de
66 MERCURE
*
de Ville. Elle y fut remiſe entre
les mains du Maire qui les
attendoit . Le Maire la préſenta
au Capitaine. Le Capitaine la
donna au Sergent à Maſſe, choiſy
pour la porter dans la Marche
, & ils la commencerent
auſſi toſt,apres avoir tournéjuſques
à trois fois autour d'une
haute Croix de pietre qui s'éleve
en Pyramide à degrez dans
lemilieu de la Place. La fierté
des Chevaux , chargez la plûpart
deHoufles brodées d'or &
d'argent, répondoit à l'air noble
&à la bonne mine des Chevaliers.
Un monde infiny ſe trouva
au Lieu marqué pour la
Courſe. Si - toſt qu'ils y furent
arrivez , ils ſe rangerent tous ſur
une ligne à un des bouts de la
Car
GALANT. 67
Carriere , qui eſtoit de trois
cens cinquante pas .C'eſtoit un
plaiſir de les voir preſter l'oreille
au ſignal qui devoit les faire
partir ; mais c'en fut un bien
plus grand de les voir , apres ce
fignal donné , voler tous à l'autre
bout avec une rapidité ſur .
prenante.Ils coururent trois fois
dela mefme force, les deux premieres
pour des Couronnes de
Laurier , appellées Couronnes
des Dames,& la troiſiéme pour
la Couronne d'argent. La premiere
fut gagnée par Monfieur
Botté , la feconde par Monfieur
Margerin , & Monfieur Bellot
gagna la derniere Meſſieurs Rohart,
Coufin,de Valois, Muyau,
Joſſelin , Dorigny , & Noy , les
difputerent avec beaucoup de
vigueur , & furent àpeine devancez
68 MERCURE
4
vancez de cinq ou fix pas. Les
Courſes faites , les Chevaliers
reprirent leurs rangs , & rentrerent
dans la Ville. Quatorze
Violons qui les attendoient aux
Portes , ſe joignirent à leurs
Trompetes & à leurs Timbales,
& les menerent comme en
triomphedans toutes les Ruës.
Sur les huit heures , ils ſe rendirent
à un Feſtin magnifique
qu'ils avoient fait préparer. Le
lendemain au matin , la Couronne
fut portée à l'Egliſe au
fon des Violons & des Trom.
petes. Celuy qui l'avoit gagnée,
la préſenta au Chanoine Tréſorier
, qui la mit ſur le Chef
de S. Quentin. L'apreſdînée ,
les Chevaliers voulant encor
divertir les Dames , prirent le
deſſein de courit la Bague. A
peine
f
GALANT. 69
peine ils l'eurent formé , qu'il
fut ſçeu par tout. Chacun voulut
avoir part à ce nouveau divertiſſement
, & on ſe trouva
en foule au lieu deſtiné à cet
Exercice. Tous les Chevaliers
coururent avec beaucoup d'adreſſe
& de grace , & Monfieur
Bellot qui avoit eſté Roy de
la Couronne
emporta encor
le Prix. Ils rentrerent en
ſuite dans la Ville avec grande
pompe , & remirent leur
Capitaine & leur Roy chez
eux , comme ils avoient fait le
jour precédent. Le ſoir , apres
qu'ils eurent ſoupé enſemble,
ils donnerent le Bal aux Dames.
On y ſervit une magnifique
Collation toute en Pyramides
; & pendant huit jours,
ce
70
MERCURE
ce ne fut , pour ainſi dire , qu'-
un Feſtin & qu'un Bal continuel.
wor
317 Quoy que la joye que cauſe
la Paix , ait fait ſonger à ré
tablir cette Feſte , celle qu'on
a du Mariage de Monſeigneur
y a fort contribué. Ce jeune
Prince qui ſe montre toûjours.
galant pour Madame la Dauphine
, étudie tout ce qui eſt
de fon gouſt pour y conformer
le fien ; & comme il a remarqué
que c'eſtoit luy plaire que
d'aimer le Chant, cette Princeffe
ayant & beaucoup de
voix & grande methode , il
a de luy - meſme formé le
deſſein d'apprendre à chanter.
Il ne l'eut pas fi-toſt conçeu
, qu'il l'executa ; & ce
qui
4
GALANT.
71
qui vous paroiſtra incroyable
, il entra ſi bien dans ce
qu'il y a de diférence de ton
d'une Note à l'autre , que
dés la ſeconde Leçon il chan.
ta à Livre ouvert un Air affez
difficile, Jugez , Madame , combien
de lumieres ſi étenduësat>-
tirent l'admiration de Madame
la Dauphine , qui eſt tout efprit...
- Cette Princeſſe s'eſt acquitée
, depuis peu d'une Difcretion
qu'elle devoit à une
Dame de Baviere , qui avoit
gagé contr'elle il y a trois ans,
qu'elle auroit un jour le rang
qu'elle tient en France. Elle
luy a envoyé ſon Portrait en
forme de Boëte , enrichy de
Diamans d'un prix fort confidéra
2
72
MERCURE
ſidérable. On gagne tant à
faire ces fortes de pertes , qu'-
on paye toûjours avec grand
plaiſir. Madame la Dauphine a
envoyé en meſme temps à
Monfieur l'Electeur ſon Frere,
deux Epagneuls qui ſurpaſſent
en petiteſſe & en beauté tous
ceux qu'on a veus juſqu'à préſent.
Monfieur Defloges , ſecond
Fils de Monfieur Berthelot,
Tréſorier generalde laMaifon
de cette Princeſſe, a eſté
chargé de tout. Il eſt retourné
pour la troiſième fois à Munic.
C'eſt une marque qu'on
eſt fort content de luy dans cetteCour.
Je vous parlay il y a un an du
Mariage de Monfieur le Baron
de Beauvais avec Mademoiſelle
Berthelot,
GALANT.
73
Berthelot,Fille de Monfieur Berthelot
de Brunvillé . Cette belle
Perſonne eſt accouchée depuis
peu d'un Garçon que le Roy &
la Reyne ont tenu. Sa Majeſté
l'a nommé Loüis. Madame de
Bauvais laMere,qui en qualité de
Premiere Femme de Chambre a
cu l'honneur de ſervir la feuë
Reyne Mere juſques à ſa mort,
en remerciant Leurs Majeſtez
apres la Cerémonie , demanda
une grace au Roy , & le pria de
ne la pas refuſer à ſes inſtantes
prieres . Cette grace eſtoit, qu'ayant
tenu le Pere de l'Enfant
qu'on venoit de baptifer , il luy
pluſt encor en tenir le Fils& le
petit-Fils. Elle ſuivoit en cela les
voeux de toute la France.
Je ne vous répete point ce que
je vous ay dit en d'autres ocса-
ſions des Harangues & Mer-
May 1680.
く
D
74
MERCURE
curiales qui ſe font deux fois
l'année au Parlement . Comme
je vous ay expliqué par quelle
raiſon on les fait, il me ſuffira de
vous apprendre aujourd'huy
qu'à l'ouverture des premieres
Audiences d'apres Paſques ,
Monfieur le Premier Préſident,
& Monfieur le Procureur General
, ont fait deux tres - beaux
Diſcours . Celuy de Monfieur le
Premier Préſident eſtoit ſur la
Loy , & celuy de Monfieur le
Procureur General repréſentoit
le Portrait du Sage. Ces deux
Difcours furent admirez de tous
ceux qui eurent le plaifir de les
entendre. dre
La réputation que s'eſtacquiſe
Monfieur Roüillié dans les
Emplois que Sa Majesté luy a
confiez , eſt connuë de tout le
monde, & pluſieurs demes Lettres
?
GALAN T.
75
tres vous ont marqué avec combien
d'approbation la Provence
luy a veu remplir les fonctions
d'Intendant. Il y a demeuré pendant
ſept années , & n'eſt de retour
que depuis fort peu de
temps. Madame de Bullion , &
Mademoiselle Roüillié ſes Filles,
eſtant allées au devantde luy
à deux lieuës d'icy , il ne les reconnut
point,& les prit pour des
Amies de Madame la Femme,
avec qui elles eſtoient venuës.
Pluſieurs Perſonnes de qualité
, que l'impatience de le voir
avoit fait auſſialler à ſa rencontre
, joüirent du plaifir de cette
erreur.On l'y laiſſa pendant plus
d'une heure , & enfin la Nature
commençant à s'expliquer , on
luy preſta le ſecours dont elle
cut beſoin , pour ſe faire tout à
faitentendre.
Dij
76 MERCURE
Il ſe fait ſouvent des Courſes
de Bague. La derniere s'eſt faite
à Saint Germain le 2.de ce mois,
en préſence de Leurs Majeſtez ,
de Madame la Dauphine & de
Leurs Alteſſes Royales. Monfeigneur
courut le premier. Son
Habit eſtoit d'une Etofe à petit
ouvrage argent , & fur cette Etofe
il y avoit un Point d'Aurillac
argent & gris - de - lin , avec une
Dentelle d'Aurillac large de
deux pouces,pliffée de toutes les
tailles, & un petit agrément , argent
&gris - de- lin, au milieu de
la Dentelle . Ce meſme jour,Madame
la Dauphine fit préſent à
Monſeigneur d'une Echarpe qui
ſe rencontra du meſme ouvrage
gris de- lin , or & argent.Ce Prince
avoit une Garniture qui estoit
auffi argent & gris - de- lin ;&
comme il avoit ordonné à tous
ceux
GALANT. 77
ceux qui eurent l'honneur de
courre avec luy , de porter certe
couleur , parce que c'eſt celle
qui plaiſt davantage à Madame
la Dauphine , ils en mirent
tous dans leurs Coifures. Ce qu'-
il y eut de particulier , c'eſt que
lameſme couleur paroiſſant dans
toutes , aucun d'eux pourtant
n'avoit une Coifure ſemblable.
Quelques - uns portoient des
Plumes toutes gris - de - lin .
D'autres en avoient de grisde
- lin mouchetées de blanc ,
& d'autres de blanches mouchetées
de gris - de- lin . On
voyoit aux uns des Bouquets
de Plumes à l'ordinaire , & aux
autres des Cocardes ſur le retrouffis
de leur Chapeau. Toutes
les Dames avoient aufſi
du Ruban gris - de - lin à
leur Coifure. Voicy les noms
Diij
78 MERCURE
de tous ceux qui estoient de cet
te Courſe . Vous vous souviendrez
qu'ils font mis fans aucun
rang. Meſſieurs les Princes de
Conty & de la Roche- fur-Yon ,
Meſſieurs les Comtes d'Armagnac
, de Brione & de Marfan,
Monfieur le Grand - Prieur de
France , Monfieur le Prince
d'Harcourt , Meſſieurs les Ducs
de Vendoſme , de Villeroy , de
Leſdiguieres , de la Trémoüille,
de Gramont.& Monfieur le Marquis
deDangeau. Ce dernier avoit
fur toutes les coûtures de fon
Habit une maniere de Galon fait
avec des Diamans. Monfieur le
Duc de Vendoſme remporia le
Prix . C'eſtoit une Table de
Diamans de mille Piſtoles ,
qui luy fut donnée par Sa Majeſté.
Vous avez ſouvent entendu
parler de l'adreſſe de ce
Prince
GALANT. 79
79
Prince dans des occafions de
cette nature, &vous ſçavez que
ce n'eſt pas la premiere fois
qu'il y a eu le meſme avantage.
La Courſe achevée , toute
cette auguſte Compagnie alla
faire Collation au Val. Elle la
fit le lendemain dans le Chafteau
de Maiſons , apres s'eſtre
divertie l'apreſdînée dans la Plaine
de Nanterre, où le Regiment
des Gardes eſtoit en bataille .
On l'avoit diviſé en cinq Bataillons
de fix cens Hommes chacun,
rangez fur la même Ligne.
Monfieur de Bouquemare & Mr
de Rubantel , commandoient les
deux premiers ; Mride Congy, le
troiſieme ; & Meſſieurs de Creil
&de Pommereüil , les deux autres
. Il feroit fort difficile de voir
de plus belles Troupes. Les Soldats
qui formoient ces Batail
D iiij
80 MERCURE
lons , avoient tous des Tours de
Plumes dont la plupart eſtoient
verts & blancs. Joignez à cela
l'ajustement & la bonne mine
des Officiers . On fit l'Exercice,
en ſuite dequoy , le Roy faiſant
défiler devant luy , Monfieur le
Maréchal Duc de la Feüillade
, ſe mit à la teſte du cinquiéme
Bataillon. Trois jours
apres , la Reyne vint en cette
Ville accompagnée de Madame
la Dauphine , qui n'avoit point
encor veu Paris. Cette Princeſſe
y eſtoit attendue avec d'autant
plus d'impatience , qu'ayant eſté
choiſie pour Epouſe de Monfeigneur
par le Monarque du monde
le plus éclairé , on ne doutoit
point qu'elle n'euſt un merite
extraordinaire. Sa Majesté alla
d'abord entendre la Meſſe à
Noftre - Dame , où Monfieur
l'Ar
GALAN T. 81
:
l'Archeveſque , à la teſte de ſon
Chapitre , la reçeut à la Porte
de l'Eglife. Il luy préſenta la
Croix& l'Eau-benite , & luy fit
un Compliment avec la grace
& l'éloquence qui font ordinaires
à ce grand Prélat. Aprés la
Meſſe , elle alla dîner au Val de
Grace , & fit admirer à Madame
la Dauphine les beautez de
ce magnifique Monaftere que
la feuë Reyne Mere a fait batir.
Elles vinrent de là aux
Carmelites du Fauxbourg Saint
Jacques , où elles rendirent vifite
à Scoeur Loüiſe de la Miſéricorde
, que nous avons veuë
Ducheſſe de la Valiere. Ces
Princeſſes tinrent Cercle dans
le Convent. Toutes les Religieuſes
s'y trouverent , & malgré
le détachement entier qu'elles
ont du monde , elles ne pou-
D V
82 MERCURE
voient ſe laſſer de voir l'illuſtre
Dauphine qui a eſté donnée à la
France. Sur le ſoir , la Reyne la
mena aux Tuilleries , & au lieu
de paſſer par la Ruë Saint Jacques
, comme elle y avoit paſſé
le matin , elle fit prendre pardevant
le Luxembourg , par la
Ruë de Tournon , par la Ruë de
l'Arbre - fec , & tout le long de la
Ruë Saint Honoré , afin que le
Peuple euſt le plaiſir de la voir.
La foule qui ſe trouva dans toutes
ces Ruës , n'empeſcha pas
que les Tuilleries , qui peuvent
contenir tant de milliers de Perſonnes
, ne fuſſent remplies de
tous les coſtez . Ainſi cette Princeſſe
ne pouvant ſe promener
dans la grande Allée , fut obligée
de monter ſur la Terrafſe
, afin d'éviter l'accablement.
Elle n'avoit point voulu fou.
frir
GALANT. 83
1
frir qu'on fiſt éloigner ce nombre
infiny de toute forte de
Gens que le bruit de ſon arrivée
avoit attirez ; & ſe montrant
fur cette Terraffe , elle préfera
leur fatisfaction à celle de voir
les Apartemens du Palais des
Tuilleries , & la ſuperbe Salle
desMachines qui eft toute peinte
& toute dorée , & que les Etrangers
vont admirer tous les
jours.Au fortir de là,la Reyne accompagnée
toûjours de cette
Princeſſe, retourna à S.Germain.
Je vous ay marqué dans ma
Lettre du mois de Mars , qu'on
faiſoit de grands préparatifs à
Hanover pour la Pompe des Fu
nérailles du Duc de ce nom,dont
on avoit raporté le Corps d'Aufbourg.
Il faut vous en faire le dé
tail. Le 30.de l'autre mois,qui ef
toit le jour qu'on avoit fixé pour
cette
}
:
84 MERCURE
,
cette Pompe , Monfieur le Prince
& Eveſque d'Ofnabrug partit
de Hanover à une heure
apres midy avec les Princes
ſes Fils , précedé & ſuivy
de plus de ſoixante Carroſſes
tous à fix Chevaux. Une Compagnie
de Gens portant de
larges Pertuiſanes dorées à manches
couverts de noir , environ.
noit ſon Carroſſe , tiré par fix
Chevaux noirs , enharnachez,
caparaçonnez , & houſſez de noir
àHouſſes traînantes. Deux autres
Compagnies marchoient
devant , l'une de Gens cuiraf
ſez depuis les pieds juſques à la
teſte , & l'autre de Genſdarmes
en Caſaques noires , & de
fes Gardes du Corps en noir,
montez ſur des Chevaux blancs
d'une meſme parure , tous l'Epée
nuë à la main. Ce Prince ſe
rendit
:
GALAN T. 85
/
rendit à Hernauſen,Maiſon Ducale
à un quart-d'heure de Hanover
, à la rencontre du Corps
qui y eſtoit arrivé le jour precé
dent avec un grand train de
Gentilshomines & une Compagnie
de Gensdarmes , ayant eſté
en dépoſt dans l'Egliſe du Château
de Calemberg depuis qu'on
l'avoit apporté d'Auſbourg. Le
Corps accompagné de tout ce
Cortege, fut mis ſur un Chariot,
tiré par huit chevaux caparaçonnez
de deüil, dõtles Houſſes
eſtoientde Velours noir.Le Cercueil
eſtoit couvert d'un grand
Poëfle auſſi de Velours, croiſe de
Toile d'argent, & le grand Dais
de lamême ſorte. Vingt Gentilshommes
ſuivoient à cheval en
Souliers,avec des grandes Houfſes
noires. Leur employ devoit
eſtre de porter le Corps lors
qu'on
86 MERCURE
qu'on le deſcendroit du Chariot
En arrivant pres de la Porte de
la Ville, il fut ſalüé par le Canon
des Ramparts ; & lors qu'il fut
dans la Ville , les Princes & ceux
de leur Suite, mirent pied à terre.
Une partie des Gardes du
Corps à cheval , precédez par un
Timbalier , & par fix Trompetes
fonnant fort lugubrement , prirent
les devans , & vinrent ſe
ranger ſous les Feneſtres du Palais
, où Madame la Ducheffe
d'Oſnabrug eſtoit placée ſur une
Terraffe pour voir la Cerémonie
dont les Dames n'eſtoient point.
La jeune Princeſſe ſa Fille , &
Monfieur le Prince de Beures,
Parent de la Maiſon de Brunſvic,
eſtoient avec elle .
CesGardes rangez firent place
à trois cens Enfans veſtus de
noir , avec de grands Manteaux
qui
GALANT. 87
}
qui traînoient à terre. Ces Enfans
chantoient les Cantiques
uſitez en de pareilles occaſions ,
& eſtoient precédez par trois
Hommes reveſtus de meſme ,
portant trois Croix noires , & par
d'autres portant des Bâtons noirs
armoiriez. Le Clergé ſuivoit avec
les Ecoliers , Régens , Docteurs,
Miniſtres , & le Surintendant des
Egliſes Luthériennes. Les Deputez
des quatre Facultez de l'Univerſité
d'Helmſted eſtoient par-
'my eux. En ſuite marchoient les
Gentilshommes de la Maiſon de
Monfieur l'Eveſque d'Oſnabrug,
tous deux à deux ; les Députez
des Villes & Etats des Princes
de la Maiſon de Brunſvic , au
nombre de douze de chaque
Etat , & de vingt- quatre de celuy
de Hanover ; les Députez
des Prélats & de la Nobleſſe des
٣٠٠٠
Duchez
88 MERCURE
Duchez de Calemberg , Grubenhague
& Gottinguen , & de
l'Eveſche d'Osnabrug ; & enfin
tous les Officiers de la Cour , qui
n'avoient point de fonction dans
cette Cerémonie . Tout cemonde
en longs Manteaux noirs ,
eſtoit ſuivy d'une quantité de
Chevaux enharnachez , caparaçonnez
, & à Houſſes traînantes,
croiſées de Toiles d'argent , &
armoiriées de diferentes Pieces
des Armories de la Maiſon de
Brunſvic & Lunebourg. Ces
Chevaux, menez par un Gentilhomme
de chaque coſté, étoient
entremeſlez de Drapeaux &
Etendarts de même façon , c'eſt à
dire , noirs & armoiriez auſſi des
mefmes Pieces
des
د &portez par
Gentilhommes àlongs Manteaux.
Tout cela eſtoit precedé
par des Trõpetes &par desTimbales,
GALANT. 89
bales , rendant , comme je l'ay
déja dit , un fon fort lugubre. On
voyoit paroître apres cela les Banieres
des Comtez , & autres
Seigneuries incorporées dans le
Païs de Brunſvic - Lunebourg,
ſçavoir , Reinſtein , Blanckembourg
, Houſtein , Lanterberg ,
Bruchaufen , Diephelt , Hoye ,
Homburg , Everſtein , &c . Il y
avoit pluſieurs Hérauts d'armes
reveſtus de riches Cottesd'armes
& diſtinguant les
divers Païs de cette illuftre
Maiſon. Chaque Baniere eſtoitc
portée par un Gentilhomme ,
& ſuivie d'un Cheval de main
mené par deux autres Gentilshommes
, portant les meſmes
Armes brodées ſur une Houffe
noire traînant à terre. Les Banieres
Ducales marchoient apres
celles- cy , ſçavoir , la Baniere de
Lune
,
१० MERCURE
Lunebourg & celle de Brunſvic,
puis l'ancienne Baniere Royale
de Saxe,ſur laquelle il y a le Cheval
blanc de VVitikind. Elle fut
fuivie del'Etendart à pleinesarmes,
& enfin de la Cornete blanche
, y ayant toûjours des Hérauts
devant , & des Chevaux de
main derriere .Ces diferentes Banieres
eurent à peine paſſé , que
l'on apperçeut le Cheval de
deüil & le Cheval de Bataille.Le
premier eſtoit couvert d'un Velours
noir qui traînoit à terre,
avec un Brocard d'argent enrichy
des Armes de la Maiſon en
broderie . Un Chevalier armé de
toutes pieces,montoit le ſecod,&
eſtoit ſuivyd'un autre Chevalier
à pied , tout couvert d'un Harnois
noir. Ils precédoient les marquesd'honneur,
qui furent l'Epée
de Souveraineté , portée par le
Maré
GALANT.
91
Maréchal du feu Prince; leGrand
Sceau , porté par le Viceehance.
lier ; & la Couronne Ducale de
Pierreries de tres - grand prix ,
portée par Monfieur Podevvis
Lieutenant General , qui commande
la Milice. Le Corps fuivoit
ſur un Chariot traîné par
huit Chevaux menez chacun
par un Gentilhomme. Huit Colonels
ou Lieutenans Colonels
des Troupes de l'Etat , ſoûtenoient
le Dais qui avoit eſté élevé
au deſſus du Cercueil ; & les
quatre coins du Drap qui couvroitce
méme Cercueil ,eſtoient
portez par des Genéraux Majors.
Six Maréchaux qui donnoient
les ordres,& pluſieurs Pagesportant
des Flambeaux de cire blanche
, armoiriez aufſi - bien que les
Bâtons des Maréchaux , precédoient
ce Chariot. Quantité de
Gen
92
MERCURE
Gentilshommes portant auſſi des
Flambeaux , marchoient à coſté
avec des Trabans , dont les Pertuiſanes
eſtoient renverſées. On
voyoit en ſuite Monfieur l'Evefque
d'Osnabrug , précedé de
Monfieur de Platen Grand Maréchal
de laCour,& de deux des
premiers Officiers de ſa Maiſon.
Il étoit environné de ſes Trabās ,
ayant de larges Pertuiſanes dorées.
Deux Gentilshommes de la
Chambre luy portoient la queuë.
Tout proche , marchoient les
jeunes Princes Maximilien &
Charles ſes Fils , ayant leurGouverneur
à coſté gauche un peu
derriere , & chacun un Gentilhomme
à porter leur queuë.
Apres eux eſtoient les Conſeillers
du Conſeil d'Etat , du Confeil
Aulique de la Régence de
Grubenhague , du Confiftoire
Eccle
GALAN Τ . 93
Eccleſiaſtique,les Affeſſeurs de la
Cour Provinciale, les Secretaires,
& autres Officiers de la Chancellerie.
Une Compagnie de
Gensdarmes à cheval, une autre
de Cuiraffiers & le reſte de
la Compagnie des Gardes du
Corps, avec leurs Trompetes &
Timbales, fermoient cette magnis
fique Marche.
,
On fit le trajetde la Ville juf.
qu'à l'Egliſe Ducale,la Bourgeoifie
eſtant ſous les armes , & les
Ruësbordées de Soldats en haye.
Les Cuiraſſiers ſe rangeoientdes
deux coſtez de la Ruë de l'Egliſe
, à la veuë du Palais Ducal,
ce qui faiſoit un tres-bel effer.:
Monfieur l'Eveſque de Titianopolis
,Vicaire Apoftolique,revêtu
de ſes Habits Pontificaux , avec
fix Abbez mîtrez , & fuivy de
fon Clergé , qui eſtoit de quelques
94
MERCURE
ques Preſtres ſéculiers & de Capucins
, vint recevoir le Corps à
la Porte de l'Eglife, & le conduifit
dans la Chapelle ardente que
l'on avoit préparée , & qui estoit
de toute la hauteur de l'Eglife,
ornée de Sculptures, de Figures,
d'Emblêmes , d'Inſcriptions , &
d'une infinité de Cierges.Il y eut
Muſique parde tres- habiles Maîtres
Italiens ; en ſuite dequoy, ce
Prelat fit ce qui estoit de ſon miniftere
.
Le lendemain , il officia pontificalement
, aſſiſté de quatre
Abbez mîtrez . Un Capucin Allemand
prononça l'Oraiſon Funebre
en préſence du Prince
Régent , de Madame la Ducheſſe
d'Osnabrug , & de toute
la Cour; & apres luy, un Preſtre
monta en Chaire , & fit le recit
de ce qu'on appelle Perſonalia,
qui
GALANT.
95
qui eſt un Abregé de la vie &
des actions les plus mémorables
deceluy pour qui ſe fait la Cerémonie.
Le Corps fut enfin defcendu
dans la Chapelle qui avoit
eſté choiſie par le Défunt pour
le lieu de ſa Sepulture , ce qui ſe
fit au bruit de l'Artillerie & des
Salves. Cela fait , la Compagnie
retourna au Château , où Mr de
Grotte Premier Miniſtre d'Etat
du feu Duc, fit un excellent Difcours
ſur la perte d'un ſi grand
Prince, & fur l'avenement deMr
l'Eveſque d'Ofnabrug ſon Frere,
Ce Prince donna un magnifique
Repas aux Principaux de
cette Aſſemblée qu'il fit manger
à ſa table. Tout le reſte de la
Nobleffe, des Officiers , & des Etrangers,
fut traité & défrayé pédant
quatre jours. Les préparatifs
de cette grande Cerémonie
ayant
96 MERCURE
ayant attiré une infinité de Curieux
, ils demeurerent tous d'accord
, qu'on n'avoit jamais rien
veu de ſemblable en ce Païs-là,
pour la pompe , pour l'ordre , &
pour la quantité de Nobleſſe. Il
ne faut pas s'étonner de ces
grands appreſts , Monfieur l'Eveſqued'Ofnabrug,
aujourd'huy
DucdeHanover,eſtantunPrince
tres -genereux ,& qui ne fait
rien qu'avec une magnificence
digne du haut rang qu'il tient.
On le peut voir par les dépenſes
de cette Pompe Funebre , qui
ont eſté de plus de cent mille
écus. La confideration qu'il a
euë pour les Officiers du feu Duc
fon Frere, eſt une marque de l'eſtime
qu'il fait de ſa memoire.lls
ont eſté preſque tous retenus à
ſon ſervice, Les deux plus conſidérables
font Meffieurs de Grotte
&
GALANT. 97
& de V Vitzendorf. Ila donné au
premier , qui eſt un des plus habiles
&des plus intelligens Miniſtres
de noſtre temps, la qualitéde
ſon Miniſtre d'Etat, avec de
groſſes Penſions , & le Gouvernement
du Duché de Grubenhague.
Il a auſſi donné au ſecond,
de tres - fortes Penſions , & l'a
conſervé dans ſon ancien Poſte
de l'adminiſtration des Finances.
Monfieur le BarondePlaten, ſon
Premier Miniſtre , a eſté autrefois
envoyé de ſa part en cette
Cour , & depuis dans pluſieurs
autres. Il a remporté beaucoup
degloire de ces Emplois , où il a
toûjours ſervy ſon Maiſtre avec
un zele qui repondoit à ſa confiance.
Les Spéculatifs ont fait de
grandes reflections ſur uneCloche
de Sainte Croix , qui ſe caſſa
May 1680. E
98
MERCURE
lors que le feu Duc fortit de Hanover
pour aller en Italie , & qui
ayant eſté refondue s'eſt caſſée
une ſeconde fois quand le Corps
a eſté à la Porte de la meſme Ville
pour y rentrer. Je croy qu'il
peut eſtre utile de raiſonner fur
certaines choſes , mais s'il m'eſt
permis de mefler icy un Conte,
pour effacer les triſtes idées de
mort que cette Relation aura pû
(vous faire prendre , malheur
quelquefois à qui cherche trop
à s'éclaircir. Voicy ce qu'en dit
un habile Homme .
I
LE SOT ECLAIRCY.
Lest
de certaines matieres
Dont les plus ignorans font les
plusfatisfaits ;
Le petit Conte quejefais ,
Vaut
GALANT.
وو
Vaut mieux que dix preuves entieres.
Un Mary pourſçavoir,apresmaints
embarras , ز
Sifa Femme, un peu trop d'humeur
àvouloir plaire, 509
Ne l'avoit point fait le Gonfrere
Deforce honnestes Gens queje ne
nomme pas ,
: Enfin apres dix ans d'étude
Ase tirerd'inquiétude ...
Sans pouvoir cotenterſafolepaſſion,
S'avisa d'une invention
Qui l'éclaircit d'un point àfon vepos
funcſte .
Ce Curieux unfoir entrant dansJa
maison,
Leve les mains au Cielilfoûpire...
&le reste.
Sa Femme veut d'abordensçavoir
la raison. 34
Vous pouvez bien juger qu'elle vint
Eij
100 MERCURE
ง
auplus viste
Tafter le poulx de l'Hypocrite.
Non, ma Femme, dit le Mary,
Je n'ay ny fievre , ny migraine;
Plût au Ciel j'en ſerois plus
promptement guéry,
Que du chagrin qui fait ma
peine.
Ilpleure là- deſſus. Elle veut tout
Sçavoir ,
Elle leflate , elle le prie,
Pleure avec luy de compagnie,
Etfeint le plus grand defeſpoir.
He bien vous le ſcaurez , dit
alors le bonHomme.
Il eſt arrivé cematin
Un Devin important que par
tout on renomme
:
Comme le plus ſçavant des ſecretsdu
Deſtin .
Chacun va pour le voir , & l'affluence
abonde.
Enfin , mon coeur , pour trancher
GALANT. 101
cher court ,
Voyant que tout le monde y
court,
Je me laiſſe entraîner à la foule
dumonde ,
Mais helasınous voyant en grand
nombre aſſemblez ,
Jettant les yeux fur pres de
mille
Tremblez , nous a -t- il dit , tremblez
; LA
Je viens de conſulter l'Aftre de
voſtre Ville .
On crût qu'il annonçoit la recolte
ſterile
Et de nos Vins & de nos Bleds.
Helas ! non , c'eſt bien autre
chofe
Que le Devin nous a prédit.
Il nous a menacez d'une metamorphoſe
,
Et voicy comme il nous l'a dit. I
Ceux dont , par l'influence aux
E iij
102 MERCURE
Marys trop fatale ,
Les Femmes ont fait breche à la
foy conjugale ,
Auront... Ah ! qu'auront- ils , luy
ditsa Femme ? Hé bien ?
Icy la force m'abandonne , -
Poursuit - il ; Ces Marys , avant
que minuit ſonne ,
Auront , helas , auront une teſte
de Chiend
Eſt il vray ? l'étrange prodige !
Dit-elle tremblante d'effroy
Mais apres , revenant àſoy ,
Qu'avez -vous tant qui vous af
flige ?
Ingrat , doutez-vous de ma foy ?
Non, répond leMary,je ne crains
pas pour moy,
Ames yeux voſtre vertu brille,
Je me vois dans tous mes Enfans
;
Mais ſi cela touchoit quelqu'un
de nos Parens , Y .
i
Quel
GALAN T.
103
Quel def-honneur pour la Familler
:
Que diroient les honneſtes
Gens ?
:
Le reste du discours nefait rien à
l'affaire..
Ilsse couchent à l'ordinaire ;
Sile Mary dormit , l'Histoire n'en
dit rien;
Mais pour la Femme, onſçait qu'en
luy touchant la teste ,
Son ambulante main faisoit frèquente
enquefte.
Leſujet , vous le voyez bien.
En faut il dire davantage ?
C'eſtoit pour voirsi son visage
S'allongeoit en muſeau de Chien .
Tandis qu'elle mesure , & voit si
Ses oreilles
Sont encor auxfiennes pareilles,
L'Homme remuë & la Femme
d'abord
د
Se retire ,fait l'endormie ,
E iiij
104 MERCURE
Etfait fi bien qu'elle s'endort,
Sansfonger àla prophetie.
Elle dormoit profondement,
Lorsque l'Homme vintjuſtemet
Luy porter l'effroy dans l'oreille
Par un ſurprenant aboyement.
LaPauvretéenſurſauts'éveille,
Saute du Lit legerement ,
Crie à l'aide , mifericorde,
Das la crainte qu'ilne lamordes
Et reflechißant fur le cas ,
Qui luy fait voirſa honte toute
preste,
Ellesoupire , & dit à demy bas ,
Faut il que par ma faute , helas !
Mon Mary ſoit devenu Beſte ?
Le Bon Homme en ſçeut plus qu'il
n'en vouloitsçavoir.
Heureux , s'il eust toûjours resté
dans l'ignorance !
Cette Histoire nousfait bienvoir
Qu'il
GALANT.
105
Qu'il est certains secrets dont mal
nous prend d'avoir
La trop entiere connoiſſance.
Je rappelle une nouvelle de
deux mois dont j'ay inſenſiblement
oublié de vous faire part
juſqu'à aujourd'huy. C'eſt celle
duMariage de monfieurGirardin
de Vauvré,qui épouſa Mademoiſelle
de Belinzani ſur la fin du
Carnaval. Il eſt Frere de Mrle
Lieutenant Civil Girardin, & de
Mr le Marquis de Lery qui commandoit
la Cavalerie à Meffime.
Son mérite eſt fort cõnu. Il a paffé
par tous les Emplois de la Marine,&
fut d'abord Petit Commiffaire,&
un peu apres CommiſſaireGeneral
à la Suite des Armées
Navales dans la Guerre que
nous cûmes conjointement avea
les Anglois contre la Hollande.
E V
106 MERCURE
On luy donna en ſuite le Port
du Havre , où il fit paroître une
expérience ſi conſommée,qu'on
crût ne pouvoir trouver perſonné
qui fuſt plus capable d'aller à
Meffine pour avoir ſoin des Armées
Navales de Sa MajestéOn
en fut tres fatisfait , & apres la
conduite du Port,de Dunkerque,
on luy a enfin donné l'Intendan
ce de Toulon,& de tous les Vaifu
ſeaux de la Mer Mediterranée
que Monfieur Arnoul avoit .
Monfieur de Belinzani , dont il a
épousé la Fille , eſtun Homme
infiniment éclairé tres- intelli2
gent dans les Affaires qui regardent
fon Employ,& auffi honnête
pour ceux qu'il faut qu'il écoute
, que zelé à obliger ſes Amis.
La confiance que feu Monfieur
le Cardinal Mazarin avoit
cn luy , & l'eſtime particuliere
dont
GALAN T. 107
dont l'honore Monfieur Colbert
, font d'inconteſtables preuves
de fon mérite Il y avoit deja
une premiere Alliance entre la
Famille de l'un & de l'autre , en
ce que Monfieur Ferrand Lieutenant
Particulier du Chaſtelet,a
épousé la Fille aînée de Monſieur
Belinzani ,& que la Femme
de Monfieur Girardin LieutenantCivil,
eſt Soeur de Monfieur
Ferrand .
Ce que je dois à la verité , me
rend ſi exact àla rechercher juſ
que dans les moindres choſes,
qu'ayant appris depuis quelques
jours que Monfieur Ronay Lieutenant
de Châlons en Champa
gne, eſtoit àla teſte de Meſſieurs
de Ville , & non pas Monfieur
Godet Avocat du Roy, quand ils
allerent en Corps rendre leurs
reſpects à Leurs Majeſtez , & à
Mada
108 MERCURE
Madame la Dauphine,dans l'occaſion
de ſon Mariage , je croy
vousen devoir avertir . Ce fut ce
premier qui fit les Préſens ,&qui
porta la parole , ſuivant l'ancien
uſage , quila toûjours fait marcher
à la teſte de ſon Corps dans
toutes les Actions de ceremonie.
Je dois vous dire par cette même
raifon , que quoy que Monheur
de Vertren ſe ſoit attiré
beaucoup de loüanges par la maniere
éloquente dont il parla,
quad Monfieur l'Abbé de Riants
foûtint ſa Theſe , il n'en fit pas
l'ouverture,mais Monfieur l'Abbé
de Paulmy , Frere de feu Mr
leComte de Paulmy , affez connu
par ſon illuſtre naiſſance, par
ſes ſervices , & par ſa glorieuſe
mort dans nos dernieres Campagnes.
Il commença la Diſpute
avectant de feu,que tout lemonde
GALAN T. 109
de convint, qu'on n'avoit veu de
longtemps ny mieux attaquer,
ny mieux défendre. L'Aſſemblée
fut tres nombreuſe . Monſieur
le Cardinal de Bonzi s'y
trouva, avec tout ce qu'il y avoit
de Prélats à Paris, & quantité de
Perſonnes de qualité. Je ne puis
que je n'adjoûte, que dans la docte
Harangue que fit Monfieur
l'Abbé Coquelin Chancelier de
l'Univerſité,à la loüange du Roy
& de Monſeigneur , en donnant
le Bonnet de Maiſtre és Arts à
Monfieur l'Abbé de Riants , il
n'oublia pas de marquer lesavantages
de ſa Maiſon. Il parla du
grand ſçavoir & du mérite extraordinaire
d'un Thomas de
Riants Vicechancelier en 1329.
rapporta les celebres Actions
qu'Antoine & Henry de Riants
firent en la Bataille de Ravenne
fous
110 MERCURE
ſous le Comte de Foix, dit qu'un
Ecrivain de ce temps leur donna
le nom de fameux Héros ; que
Jacques de Riants commandoit
ſous François I. une Compagnie
de cent Hommes d'Armes dans
les Guerres d'Italie ; que Gilles
ſon Fils , en conſidération de ſes
grands ſervices , & de ceux de
Jacques fon Pere, reçeut l'Ordre
de Chevalier de Henry II. qu'il
laiſſa pour Fils & feul Heritier de
cefçavant & éloquent Denys de
Riants Préſident à Mortier au
Parlement de Paris ; que Gilles
fon Fils fucceda à ſa Charge de
Préſident , & à ſon merite, & fut
Gouverneur en meſme temps
du Duché d'Alençon , ce qui ef.
toit un privilege tres particulier ;
que Denys de Riants ſon Fils reprit
les traces de ſes Ayeuls dans
la Guerre ; qu'il fut Capitaine .
: Lieute
GALAN T.
Lieutenant des Gensdarmes de
Conty fous Henry I V. &donna
des marques de ſa valeur en pluſieurs
Batailles , mais particulierement
en celle du Pont de Sé.
Ce Denys eſt le Biſayeul de Mr
l'Abbé de Riants. Les Aînez de
cette Maiſon ſont Meſſieurs les
Marquis de Villeray & de Riants;
& les Cadets, Monfieur le Comte
de Romalard , & Monfieur de
Riants Procureur du Roy , fon
Frere. Elle a dans ſes Alliances
une infinité de grandes Maifons
duRoyaume.
1
Croiriez - vous , Madame, que
l'eſprit puſt eſtre une qualité deſavantageuſe
à une Belle,& qu'-
une grande fortune luy échapaſt
,parce qu'elle feroit affez éclairée
pour s'apperçevoir de
fon mérite ? Quoy que la choſe
fuſt rare, elle est arrivée depuis
un
112 MERCURE
un mois. Voicy comment.
Un Financier des plus opulens
, réſolu enfin de ſe marier,
apres avoir eu diverſes intrigues
avec le beau Sexe,apportoit d'autant
plus de précaution à bien
choitir , qu'une fort longue pratique,&
les médiſances qu'il ent
ndoit faire tous les jours aux,
Fanfarons de galanterie , luy avoient
fait croire que, l'eſprit &
l'air du monde s'accommodoient
mal avec la ſageſſe ,& que la plus
fiore n'eſtoit pas inexorable ,
quand le Soûpirant eſtoit libéral .,
Il en jugeoit ſur ſes connoiſſances
. L'argent, qui eſtoit chez luy
en plus d'abondance qu'aucune
autre choſe, l'avoit ſouvent introduit
aupres des Dames;&un peu
de facilité que ſes Préſens ſemez
par repriſes luy avoient fait rencontrer
dans quelques - unes,
luy
GALAN T.
113
luy donnant des idées fâcheuſes
de toutes les autres , il n'y
avoit point de vertu qu'il ne
tinſt douteuſe , pour peu que la
Belle ſe fuſt laiſſé dire ce qu'elle
valoit. Ainfſi le moindre mérite
luy faiſoit peur,àl'enviſager dans
celle qu'on luy propoſoit pour
Femme.Il ne laiſſoit pas d'en vouloir
une bien faite,mais en même
temps il auroit voulu luy voir ignorer
qu'elle foſt bien faire;c'eſt
à dire que c'eſtoit un ſecond
Arnolphe qui prétendoit trouver
une Agnés. Comme il la
cherchoit par tout , il jetta un
jour les yeux fur une jeune Perſonne
que le hazard luy fit trouver
à l'Eglife , Sa taille fine , beaucoup
d'éclat dans le teint, & une
grade douceur meſlée à des traits
brillans,méritoient bien qu'on la
regardaſt . Le Financier s'y attacha
114
MERCURE
cha fortement, & s'il fut content
de ſa beauté , il le fut encor davantage
de ſa modeſtie . Elle ne
paroiſſoit pas ſeulement dans fon
habit qui eſtoit fort ſimple. On
la voyoit répanduë fur tout ſon
viſage. Sa coife à demy baiſſee,
laiſſoir à peine échaper aſſez de
cheveux pour faire connoiſtre
qu'elle estoit blonde ; & ce qu'il
erût un prodige , elleavoit une ſi
entiere application ſoit à prier,
ſoit àméditer, que pendant une
heure qu'il l'examina , il ne luy
vit tourner la teſte d'aucun cof
té. Il n'y avoit aucune Femme
un peu agreable dans toute l'Eglife,
à qui quelque Homme n'allaſt
parler ; & quoy que la Belle
qu'il obſervoit, méritaſt plus que
toutes les autres,il remarqua que
bien loin de l'aborder, on ne luy
avoit pas meſme fait un ſeul falut
GALANT. 115
lut. Il eſt vray qu'on euſt difficilement
rencontré ſes yeux , tant
elle eſtoit recueillie . Enfin elle
ſe leva pour s'en aller , & marcha
derriere une maniere de Prude,
aupres de qui elle avoit toûjours
efté genoux , & qu'il ne douta
point qui ne fuſt ſa Mere. Cette
Mere s'arreſta un moment à une
Dame que la Fille talia avec
beaucoup de civilité , ſans luy
riendire. La Dame eſtoit de la
connoiffance du Financier ; &
comme la Belle luy tenoit au
coeur , il ne manqua point à luy
aller auffitoſt demander qui elle
eſtoit. Il ne le ſçeut qu'apres avoir
témoigné qu'il eſtoit char
mé de fon airmodeſte , & que jamais
perſonne ne luy avoit tant
plû. La Dame avoit de l'eſprit.
Elle connoiſſoit le caractere de
l'Homme,& fe mettant tout d'un
coup
116 MERCURE
en teſte de le marier avec la
• Belie qu'elle aimoit fort, elle luy
dit qu'elle estoit aſſez Amie de
la Mere pour le mener chez elle
quand il voudroit , quoy qu'elle
veſcuſt en grande retraite ; mais
que s'il vouloit garder quelques
ſentimens avantageux pour
la Fille , il feroit fort bien de
ne la voir jamais que de loin . Elle
ajoûta , que c'eſtoit proprement
un beau Portrait qui fatisfaiſoit
la veuë , qu'il n'en devoit
rien attendre par de là , & qu'-
on n'avoit jamais veu ny ſi peu
d'eſprit , ny tant d'innocence
dansune Perſonne à qui la Nature
avoit eſté aſſez favorable .
Cette peinture ne dégoûta point
le Cavalier . Au contraire , comme
il pretendoit qu'une Femme
beſte eſtoit un tréſor pour un
Mary il redoubla ſes prieres pour
obtenir
GALANT.
117
obtenir de la Dame l'accés qu'il
cherchoit aupres de la Belle , &
luy avoüa , qu'ayant deſſein de ſe
marier , il ne vouloit pour tout
avantage que de la ſimplicité
dans une Fille , parce que l'efprit
venoit toûjours affez toft.
On prit heure au lendemain. La
Dame ne craignoit pas qu'on deſabuſaſt
le Financier ſur le Portrait
de la Belle . C'eſtoit une Fille
, inconnuë preſque dans ſon
quartier mesme , & qui menoit
la vie du monde la plus retirée.
Sa Mere, uniquement attachée à
ſon ménage , l'avoit élevée à ne
voir perſonne ; & comme la Belle
eſtoit d'une humeur facile, elle
s'eſtoit faite à la folitude , &
vivoit contente , ſans autre plaifir
que céluy de lire . C'eſtoit ſon
charme , & elle ne perdoit pas
le temps qu'elle y employoit.
Elle
18 MERCURE
Elle avoit d'ailleurs un Pere qui
luy ayant remarqué beaucoup de
delicateſſe & de feu d'eſprit , avoit
grad ſoin de le cultiver, non
ſeulement en luy faiſant voir ce
qui estoit le plus digne d'eſtre lû,
mais en luy donnant des Leçons
particulieres fur beaucoup de
choſes. Elle en profitoit admirablement
; & connoiſſant par les
lumieres de ſa raiſon , que la vie
tranquile & independante eſtoit
le ſouverain bien comme l'exate
vertu dont elle faiſoit profeſfion
, n'alloit point juſqu'à luy
faire naître l'amour du Convent,
auſſi n'avoit- elle aucune tentation
pour le Mariage , à moins
qu'un fort grand raport d'humeurs
& des avantages extraordinaires
de Fortune ne luy fiſſent
changer de ſentimens.Elle trouvoit
dans le Financier tout ce
qu'el
GALANT. 119
qu'elle euſt pû ſouhaiter du coſté
du bien . Jugez avec quelle joye
la Mere reçeut la propofitió que
luy fit la Dame.Il fut queſtion de
gagner la Fille. Il ne ſuffiſoit pas
de la faire conſentir à ſe marier.
Il falloit encor , pour faire réüſſir
l'affaire dont il s'agiſſoit , qu'elle
promiſt de ſe contrefaire.L'eſprit
n'eſtoit pas ce qui devoit plaire
au Financier. On luy avoit répondu
qu'il auroit contentement
fur la fimplicité de la Belle, &
elle eſtoit obligée de ſoûtenir
l'honneur de ſa Caution. Elle
écouta ce qu'on avoit à luy propoſer,
& dit avec affez d'enjoüement
, qu'on la laiſſaſt faire ;que
dés ce moment elle n'avoit plus
d'eſprit, &qu'elle viendroit aifément
à boutde le mettre en Mafque
; mais qu'elle ne conſentoit
à faire la Beſte,que pour connoître
120 MERCURE
tre le Financier plus à fond : &
que le Bien la touchant trop peu
pour l'obliger à eſtre jamais la
Dupe d'un Sot , ſi apres qu'elle ſe
ſeroit déguiſée quelque temps
en Innocente, il ſe montroitplus
incommode qu'accommodant ,
elle prétendoit luy parler raifon.
La Dame & la Mere luy firent
une affez longue Harangue ſur
les privileges d'un Homme opulent
, & àles entendre diſcourir
du Bien , iln'y auroit eu aucun
defaut qu'il n'euſt eſté capable
de reparer. La Belle promit ſeulement
de voir,& rien autre choſe
. Le Financier vint. Il eſtoit
bien fait, & s'il n'y euſt eu que ſa
perſonne à examiner , on auroit
eu lieu de s'en fatisfaire. La Mere
qui ne manquoit pas d'eſprit,
redoubla la pruderie qui luy eftoit
naturelle , & le recevant fort
honne
GALAN T. 121
honneſtement,elle luy fit concevoir
qu'il voyoit des Gens qui
n'avoient jamais pratiqué le mõde.
C'eſtoit luy donner une joye
ſenſible. Il ſuffiſoit que l'on ſceuſt
fon goust ; on avoit intereſt à le
flater. Pendant que la Mere l'entretenoit,
on luy voyoit regarder
la Fille. Elle s'occupoit à du
Point de France , & baifſoit les
yeux fans dire un ſcul mot. Cette
modeſtie luy plaiſoit affez , mais
enfin il voulut qu'elle parlaſt , &
luy adreſſant cinq ou fix fois la
parole , il luy donna licu de joüer
ſa Scene. Il n'y eut jamais rien de
ſi plaiſant. Quoy qu'il peut luy
demander , elle répondoit avec
une ingénuité ſurprenante,
& jamais Homme ne fortit
mieux convaincu d'avoir trouvé
l'Agnés qu'il cherchoit. 11
remercia mille fois la Dame, &
May 1680. F
122 MERCURE
ne voulut plus que quelques viſites
pour achever l'examen.
Tout alloit de mieux en mieux.
La Belle , que ſes feintes innocences
divertiſſoient , augmentoit
tous les jours en eſprit fimple,&
tout autre que le Financier
yauroit eſté trompé . Le plaifir
qu'elle en reçeut ne ſe borna pas
àl'entretien. La Dame la faiſoit
ſouvent écrire , comme ſi elle luy
euſt répondu fur quelques Billets;&
le ſtile de ſes Lettres ayant
du raport avec ſes naïvetez affectées
, elle les montroit au Financier,
qui les gardoit avec d'autant
plus de ſoin , que le manque
d'orthographe qu'il y trouvoit,
ſembloit l'aſſurer de fon entiere
ignorance . C'eſtoit un défaut
dont trop de vivacité d'eſprit avoit
toûjours empeſché la Belle
de ſe corriger. Elle graçeyoit
d'une
GALAN T.
123
d'une maniere aſſez agreable . Ce
graçeyement conduiſoit ſa main
&ne confultant que ſon oreille
, elle écrivoit comme elle parloit.
Le Financier , qui la croyoit
toute ſimple , s'applaudiſſoit tous
les jours d'avoir déterré ce petit
Tréſor. On eſtoit déja venu
à quelques propoſitions d'Articles
, quand pour plus de fûreté
il s'aviſa de faire une épreuve
qui luy répondiſt de l'avenir. Il
voyoit bien que cette aimable
Perſonne eſtant toute jeune , augmenteroit
encor enbeauté,mais
il craignoit qu'elle ne diminuaſt
en innocence , & il crût pouvoir
connoître avec certitude ce qui
en ſeroit,en luy faiſant voir quelqu'une
de ces petites Hiſtoires
qui ont ſuccedé à nos vieux Romans.
On en avoit imprimé une
depuis huit jours,intitulée, Fede
Fij
124
MERCURE
ric de Sicile. Elle faiſoit bruit , &
eſtoit diviſée en trois petits Tomes
qu'il luy apporta. Le jugement
qu'il prétendoit faire , dépendoit
du gouft qu'elle prédroit
à cette lecture. Elle estoit trop
éclairée pour ne le pas voir. Auſſi
fit elle admirablement l'effrayée
à la veuë de trois Volumes . Elle
le pria d'abord de les remporter,&
dit que quand elle n'au.
roit pas ſon Point de France qui
l'occupoit tout le jour, il luy faudroit
pour le moins trois mois
pour lire trois Livres. La Mere
adjoûta, mais un peu bas, comme
ne voulant point que ſa Fille l'entendiſt,
que puis qu'il vouloit en
faire fa Femme , il ne devoit
point l'accoûtumer à une lecture
tres pernicieuſe pour les jeunes
Gens : qu'elle luy avoit toûjours
défendu ces fortes de Livres , &
qu'il
GALANT.
125
qu'il y en avoit aſſez de pieux
remplis de bonnes Hiſtoires qui
pourroient la divertir. Le Financier
qui avoit ſon but, pria qu'on
le laiſſaſt faire pour cette fois. Il
fortit un peu apres , & la Belle
avide de toutes les nouveautez ,
devora l'Hiſtoriete. Je ne vous
dis rien du plaiſir qu'elle en reçeut.
Il vous eſt facile d'en juger,
ſi vous l'avez veuë.Elle a paru depuis
fix ſemaines,& eſt écrite de
ce ſtile aifé & galant qui donne
de la grace aux moindres choſes.
La Belle trouva beaucoup
d'agrément dans les Incidens
qui en font le noeud , & en lût
quelques endroits pluſieurs fois
avec d'autāt plus d'admiratio qu' .
on luy avoit déja dit que c'eſtoit
l'Ouvrage d'une Fillede dix- ſept
à dix-huit ans. Le lendemain ,
l'impatient Financier luy demada
Fiij
126 MERCURE
compte du commencement de
ſa lecture. Elle répondit dans
ſa maniere ingénuë , qu'elle en
avoit lû quinze feüillets de chaque
coſté , ſans y pouvoir rien
entendre , & que l'effort qu'elle
avoit fait pour cela , luy ayant
donné un mal de teſte dont elle
n'eſtoit pas encore quitte , elle
luy rendoit fes Livres pour les
porter à qui il voudroit. Il fut
fort content de cette réponſe , &
ne demandant plus que quinze
jours pour conclure , il en employa
les quatre premiers à faire
quelques Leçons maritales , qui
firent ouvrir les yeux à la Belle
ſur ſes ridicules prétentions. Elle
comprit qu'il eſtoit de ces bizarres
Jaloux , qui jugeant malde la
vertu de toutes les Femmes , ne
ſe veulent marier que pour avoir
une Intendante dans leur Maiſon
qui
GALANT. 127
6
qui agiſſe ſous leurs ordres , fans
aucune liberté de ſe laiſſer voir.
Ce n'eſtoit pas là ſon compte.
Elle en parla à ſa Mere, & la pria
de ſoufrir qu'elle s'expliquaſt ſur
ſes Leçonsen Fille tres- éloignée
de vouloir ce qu'on appelle
grands airs dans le monde , mais
en meſme temps fort réſoluë à ne
ſe pas faire ſotement la Servante
d'un Mary. La Mere qui regardoit
autre choſe que les avantages
de fa Fille , & qui préten .
doit que le Financier feroit la
fortune de ſes Fils , vouloit déterminément
achever le Mariage
, & grondoit la Belle du dégoût
qu'elle ne marquoit.C'eſtoit
bien aſſez qu'elle euſt eu la complaiſance
de faire la Beſte pendantquelques
jours.Il luy fâchoit
fort que ce fuſt à ſes dépens ; &
comme elle eſtoit trop de ſes
Fiiij
128 MERCURE
Amies pour y conſentir,elle cherchoit
un moyen honneſte de ſe
dégager , quand le hazard la tira
d'affaires . Elle avoit un Parent
fort ſpirituel , qu'elle voyoit tous
les ans pendant un mois de ſejour
qu'elle faiſoit en Province. Ce
Parent luy écrivoit quelquefois ,
& affaifonnoit avec tant d'eſprit
certaines douceurs d'amitié dont
il rempliſſoit ſes Lettres , qu'elle
les liſoit toûjours avec grand
plaifir. Elle ne ſe cachoit de perſonne
pour en recevoir , & yrépondoit
en préſence méme de ſa
Mere. Leur proximité autorifoit
ce commerce , & l'eſtime ſeule
l'avoit étably. Le Financier eſtant
venu un jour pendant qu'on dînoit,
on le fit monter dans la Chabre
de la Mere. En s'y prome-
`nant , il marcha ſur une Lettre
qu'il ramaſſa,& fut fort ſurpris de
voir
GALANT.
129
voir qu'elle s'adreſſoit à ſa Maîtrefle.
Elle estoitde ſon Parent:
& la Belle , à qui on venoit de
F'apporter, l'avoitlaiffée tomber
par mégarde. Il la mit dans ſa
poche fans avoir rien lû , parce
qu'on entra dans le meſme
inſtant. L'Incident luy cauſa
un trouble dont on s'apperçeut.
La Mere luy en ayant demandé
la cauſe , il la rejetta ſur l'embarras
d'une affaire ſurvenue , &
ſe ſervit du meſme pretexte pour
fortir plutoſt qu'il n'avoit accoûtumé.
Si - toft qu'il fut
dans fon Cabinet , il ouvrit
la Lettre qu'il trouva dattée
du jour précédent. Voicy dans
quels termes elle estoit con-
C
E prétens vous écrire aujourd'un
telstile , que je feray
(
F V
130 MERCURE
Seûr à l'avenir, que quand vous
me répondrez , ce ne fera point
pour vous attirer de jolies chofes.
Il faut s'il vous plaist ,
que vous vous accoustumiez à entendre
le coeur parler fa langue
toute simple , Sans que l'esprit y
mefle la fienne . Et quoy donc ?
Me voila bien pris pour dupe,
Je dis des chofes tres eſſentielles;
&pour les faire plus aisément recevoir,
je les aſſaiſonne à la verité
de quelque petit agrément étranger
, Que faites - vous,ma belle
Parente ? Vous laissez- là les choses,
& vous n'en prenez que l'agrément
. Ce que je vous dis ne touche
point voſtre coeur, mais la maniere
de le dire divertit voſtre
esprit. Non , non , ce n'est pas là
comme je l'entens . Je vay vousſevrer
de toutes ces petites friandi-
1
Ses qui accompagnoient mes tendreſſes,
GALANT.
131
dreſſes ,& il ne vous restera plus que
de bons je vous aime toutfecs.Tout
bien confideré pourtant , ils ne sont
pas sifecs qu'ils paroißent. Cemot
là n'a pas besoin d'estre enjolivé
par les tours que l'on y pourroit
donner , & il porte avec soy un
certain sens qui fait qu'on se
peut fort bien paſſer de tout or
nement de dehors . Quand vous
l'aurez une fois goûté , vous de
meurerez d'accord que la maniere
la plus agreable de dire qu'onaime
, c'est de dire je vous aime. At
tendez- vous donc au nouveau lan-.
gage que je veux tenir avec vous,
& s'il se peut , apprenez - le auffi.
Appellez deformais du nom
de jolies chofes les recits tout fim
ples que je vous feray de l'état
de mon coeur ; & lors queje vous
diray , je ſonge ſouvent à vous,
je meurs d'envie de vous voir,
132 MERCURE
il m'ennuye quand je ne vous
voy point , foyez en état de vous
écrier, Ah que tout cela eſt ſpirituellement
dit ! Il me fera bien
doux de sçavoir qu'en m'écrivant
vous nefongerez à vous attirer que
de pareilles gentilleſſes , & enfin
mon coeur ne sera plus jaloux de
mon esprit . Adien, ma belle Parente.
Songez à un Cousin qui vous aime
tant & tant . Cela est bon dans
la Langue que je veux vous parler,
&queje vous prie de vouloir entendre.
Cette Lettre mit le Financier
au deſeſpoir. Outre le ſtile un
peu tendre qu'il trouva tres- criminel
, le reproche que l'on faifoit
à la Belle de préferer la maniere
fine de dire les choſes aux
choſes mêmes,découvroit l'eſprit
qu'elle avoit voulu cacher,& il ne
prit
pouvoit penſer qu'avec honte,
que
GALANT.
133
que malgré toutes ſes précautions
il s'eſtoit laiſſe mettre dans
le paneau par une fauſſe Innocete
. Il reſolut de n'y plus fonger;
mais auparavant il luy pritenvie
de luy faire voir qu'il la connoiffoit.
Ainfi il alla chez elle le lendemain
, &pour ſe ſatisfaire plutoſt
, il y alla le matin contre ſa
coûtume. La Mere & la Fille eftoient
à l'Egliſe. Il monta enhaut
pour les attendre , & voyantune
Ecritoire, il l'ouvrit ſans trop ſçavoir
ce qu'il y cherchoit. Il y
trouva une Lettre qu'on n'avoit
point encor cachetée. C'eſtoit
la Réponſe de la Belle à ſon Parent
. Il en reconnut aiſément le
caractere par les Billets qu'il
avoit deja veus d'elle. Je ne change
rien à cette Reponſe. Elle
contenoit cesmots.
R
Vous
134
MERCURE
VO Ous avez crû m'effrayer par
legros mot de , je vous aime;
mais vous le voyez , vous n'avez
pas réüssy . Je vous fais reponſe
ſi régulierement , qu'il femble
que je fois fort aiſe de l'entendre ;
mais l'entendre ſi ſouvent , fait
qu'ilpaſſe en habitude. Voila , je
vous jure , lefeul effet qu'il a
produit chez moy. Quoy que
vous difiez que pour me punir
de Souhaiter de jolies chofes ,
vous ne m'écrirez plus que d'un
ftile tout sec , comme eft celuy de
voſtre derniere Lettre , je ne lais-
Seray pas encor d'y trouver mon
compte , &je vous aſſure , quoy
que vous faſſiez , que j'aimeray
toûjours voſtre eſprit , &n'aimeray
point du tout vostre coeur. Voſtre
esprit est tout fait pour estre
aimé. Il estfin , délicat , joly , & le
reſte ; & voſtre soeur , à ce queje
croy
GALANT. 135
croy ( car je ne me connois guére
bien en coeurs ) n'est rien moins
que tout cela. Voyez ſi ſur ce piedlà,
vous ne devez pas estre encor
aſſez content de vostre Parente ;
elle qui n'a jamais rien aimé , &
qui cependantfait une declaration,
mais une declaration dans les formes
, d'aimer vostre esprit . Adieu,
que vostre esprit & vostre coeur
ne deviennent pas Ennemis
quoy que l'un soit preferé à
l'autre.
L'orthographe n'eſtoit pas
mieux obſervée dans cette Réponſe,
que dans les premiers Billets
; mais il y avoit grande diference
de ſtile,& ce fut pour le Financier
une entiere conviction
de la tromperie. Il fortit ſans plus
vouloir attendre perſonne , emporta
la Lettre , & l'alla montrer
fur
136 MERCURE
fur l'heure à la Dame qui avoit
aidé au deguiſemet.Elle eut beau
luy dire que ce n'eſtoit pas un
crime d'avoir de l'eſprit , qu'il y
avoit du caprice à ne vouloir
qu'une Femme beſte , & que la
conduite de la Belle eſtoit fi éloignée
de toutes les choſes qui luy
donnoient du ſcrupule , qu'il ſe
pouvoit tenir aſſuré qu'avec elle
il ſeroit le plus heureux de tous
les Maris . Quand on euſt pûle
guérir de l'enteſtemet où il eſtoit
que l'eſprit gâtoit les Femmes, le
commerce de la Belle avec ſon
Parent la rendoit indigne qu'on
l'eſtimaſt ; & à l'entendre , une
Fille , à qui on vouloit donner
des ſentimens de vertu , ne devoit
pas înême apprendre àécrire
. Il quitta la Dame en fulminant
contre le beau Sexe , & proteſtant
qu'il ne penſeroit plus ja
mais
GALAN T.
137
}
mais à ſe marier . La Mere qui fut
auſſitoſt inſtruite de tout , reçeut
la nouvelle avec grand chagrin ,
& fit une rude Mercuriale à ſa
Fille ſur ſon commerce de Lertres
. La Fille luy dit qu'elle n'auroit
aucune peine à le rompre ;
& comme elle n'eſtoit pas fort
zelée pour le Sacrement , elle
eut une joye ſenſible de ſe voir
defaite d'un Capricieux dont
tout le Bien n'auroit pû la rendre
heureuſe .
Mademoiſelle Deſco, Soeur du
Marquis de ce nom , a eſté re.
çeuë Fille d'Honneur de Mada -
me , pour occuper la premiere
place qui vaqueroit. Elleluy fut
preſentée au commencement de
l'autre mois par Madame la Maréchale
du Plefsis ſa Dame d'honneur.
Elle a beaucoup de naiſſance
, & eſt d'une Maiſon alliée à
celles
138 MERCURE
celles de la Rochefouchaud , de
Vitry,de Nangis,& de pluſieurs
autres des plus illuſtres. Monſieur
le Marquis Deſco ſon Frere,
commande le Regiment d'Artois
.Madame ſa Femme eſt Fille
de Madame la Comteſſe de Brégy
, ſi eſtimée de toute la Cour
par fon eſprit & par fon merite.
Quant à Mademoiselle Defco
, elle eſt de tres-belle taille, a
le teint fort beau,& tous les traits
du viſage doux & agreables, ſçait
l'Italien, chante aisément , danſe
de bon air , & aime la Symphonie
avec une paffion qui ne
ſe peut concevoir. Elle jouë
fort bien du Claveſſin,du Theorbe,&
de la Guitarre .
Monfieur le Comte d'Eſtrées
partit de la Rochelle pour aller
aux Ifles de l'Amérique , avec
cinq Vaiſſeaux , nommez l'Excellent,
GALANT . 139
cellent, le Hazardeux, les Jeux, la
Diligente , & le Marin , trois Barques
longues , un Brulot qu'on
appelle la Friponne, & une Flute
nommée le Dromadaire.
L'Excellent eſt commandé par
Mr le Vice- Admiral , & a pour
Capitaines Meſſieurs de la Cafiniere
, le Chevalier de la Galiffonniere,
Chabert , & le Marquis
d'Estrées . Les Lieutenans font
Meſſieurs Gueranmoval,Julien , &
la Boiffiere , les Enſeignes , Mefſieurs
de Villemarçeau, Hubert ,
Blénac , & des Rameaux. Ila un
Major & un Commiſſaire .
Mr de Gabaret , Chef d'Eſcadre,
commande le Hazardeux , &
a pour Capitaine en ſecond,Meffieurs
de Méricourt & Vaudricourt
; pour Lieutenans ,Mrs Hiton
Machault,Chambon , & Brécourt:
pour Enſeignes, Meſſieurs
le
140 MERCURE
le Chevalier de Bodinas , Châteaumoran
, Gabaret ,& un autre
dont on n'a pû me dire le nom.
Le Frere de Monfieur Gabaret
s'eſt embarqué dans ce meſme
Vaiſſeau avec Madame ſa Femme
, & va eſtre Gouverneur de
la Martinique.
Le troiſiéme Vaiſſeau , nommé
les Jeux , eſt commandé par
Monfieur de Villete.Capitaines ,
Meſſieurs de Létendure & Palles;
Lieutenans , Meſſieurs Monbau ,
d'Armanville , Tyvas, & la Guiche;
Enſeignes , Meſſieurs de la
Bourdonniere , du Groloy , de
Noray , & Mazic- Patouler.
Monfieur d'Amblimont commande
la Diligente. Capitaines,
Ms le Chevalier d'Arbouville,&
Saffilly ; Lieutenans , Meſſieurs
de Perinet , de Courcelles , la
Guerre , & Blenac - Courbon ;
Enfei
GALANT.
141
Enſeignes , Meſſieurs Fourbin ,
Pontac, des Granges, & le Chevalier
de Fennelon.
Le Marin eft commandé par
monfieur le Chevalier de Flacour-
le- Bret , & a monfieur des
Herbiers pour Capitaine en ſecond.
Les Lieutenans ſont Mefſieurs
Rivedou , Marc- Antoine,
Bonvou , la Miothere , & Corriton
; les Enſeignes , Meſſieurs
de la Fouſfiliere, Frécambeau, &
deux autres dont les noms ont
échapé .
Les trois Barques longues font
commandées par trois Capitaines
de Frégates legeres , qui ſont
Meſſieurs Brévedent , de Quinze,
& d'ifle . Ils ont Meſſieurs de
Genne , Nodin, & Deville, pour
Lieutenans .
Monfieur le Chevalier de la
Borde commande le Brulot , &
mon
142 MERCURE
monfieur Frémon la Flute. Outre
tous les Officiers embarquez
fur ces Vaiſſeaux , il y a encor
quarante Gardes de marine qui y
fontdiſperſez .
Monfieur de Chaſteaurenaud
a une autre Eſcadre en Mer , qui
n'eſt pas moins forte que celle-
cy.
Je répons à ce que vous me
demandez pour votre Amie.
Quoy qu'en vous parlant de l'admirable
Secret du Sieur Poulain ,
Chirurgien de Monfieur, je vous
aye ſeulemet marqué que Monſieur
le Maréchal d'Eſtrades en
avoit eſté guery , ce n'eſt pas la
ſeule épreuve qui en ait eſté
faite. Pluſieurs autres Perſonnes
s'en ſont ſervies , & toûjours
avec fuccez . Ainſi voſtre Amie
s'y peut confier entierement. Il
eſt auffi propre pour les Femmes
que
GALAN Τ.
143
1
:
que pour les Hommes , & arreſte
toutes les pertes de ſang,
de quelque nature qu'elles
foient. J'en ſçay des experiences
ſi heureuſes , & en ſi grand
nombre , que je ne croy pas
qu'il s'en trouve jamais un
plus prompt & plus infaillible. Il
guérit en vingt- quatre heures,
& ſouvent dans le jour meſme ;
& ce qui eſt tres avantageux ,
il agit ſans violence , & ne laifſe
aucune ſuite qui ſoit dangereuſe
.
On a fait de fort grandes cerémonies
dans l'Egliſe des Religieuſes
Carmelites du Fauxbourg
S. Jacques , pour le Service
du Bout-de l'an de feuë
Madame la Ducheſſe de Longueville.
Je vous promis dés le
dernier mois de vous en parler,
& il eſt juſte que je vous tienne
144 MERCURE
,
-ne parole. Leurs Alteſſes Seréniffimes
ayant fait ſçavoir leurs
intentions , la conduite de cet
-Appareil funebre fut donné au
Sieur Spens Crieur de la Cour;
& le Sieur le Blanc Peintre des
Ordres du Roy , fit promptement
le Deffein pour toute l'Eglife.
Elle fut tenduë du haut
juſqu'au bas & on en boucha
toutes les veuës , ne
refervant que ce qui estoit neceſſaire
pour la beauté de la
Pompe. Sur la Tenture , dans le
pourtour de l'Eglife , on dreſſa
de la Charpenterie à la hauteur
de dix à onze pieds , pour attacher
une Corniche de menuiſerie
de cinq pouces de large,
qu'on fit regner tout autour. De
cette Corniche toute argentée
pendoient des Feſtons de Gaze
-d'argent , mis de trois pieds en
trois
GALANT. 14
trois pieds , & couverts de Cré
pe noir pour empeſcher le trop
d'éclat de la Gaze . Ces Feſtons
eſtoient liez de Rubans de Crêpe
noir à gros noeuds, avec deux
Fleurs de Lys d'or au bas des
meſmes Feftons . Trois cens
Chandeliers d'argent garnis tous
deCierges du poids d'une livre ,
& ayant pour ornement les Armes
de la défunte Princeſſe , furent
poſez fur cette Corniche.
Ils estoient en Herſe , de treize
Cierges chacune ; & dans les
finitions de ces Herſes ( c'eſt un
mot de mon mémoire que je
croy de l'Art ) on voyoit un Piédeſtal
dont les ornemens & les
filets eſtoient d'or & d'argent
fin. Au milieu il y avoit une
Teſte de Mort rehauffée d'or,
couronnée d'une Couronne de
deux Branches de Laurier vert,
May 1680 . G
146 MERCURE
qui eftoient auſſi rehaufféesd'or,
& foûtenuë de deux Aîles de
Chauveſouris d'argent. Aux
deux coſtez pendoient deux
Feſtons de feüilles de Laurier
d'or , liez de Rubans d'argent.
Sur le Piédeſtal eſtoit une Boule
auffi d'argent , ſuportant une
Fleur de Lys d'or , & au deſſus
un Cierge du poids de deux
livrés.
Deux Lez de Velours garnis
d'Armoiries & ſemez de Larmes
d'argent dans l'eſpace d'environ
un pied qu'il y avoit de
diſtance de l'une àl'autre , faifoient
le tour de l'Egliſe. L'un
eftoit dans le haut de laTenture
, l'autre au bord des Herſes;
&entre les deux , il y avoit de
fort grandes Armoiries de fix à
ſept pieds de haut fur fix de large,
peintes fur de la Toile d'or
০১ .. &
GALANT. 147
&d'argent fin , & renfermées
dans un Cartouche verdaftre
rehauffé d'or , avec une Couronne
de Prince du Sang. Le
Cartouche eſtoit entouré d'une
Cordeliere d'argent ; & entre
ces grandes Armoiries , dans le
meſme rang , ſe voyoient les
Chifres de feuë Son Alteſſe,
d'or fin , auſſi grands que les
grandes Armoiries , & couronnez
d'une pareille Couronne de
Fleurs de Lys d'or.
L'Autel eſtoit diſpoſé un peu
autrement que n'eſtoit l'Eglife ,
àcauſe qu'il eſt élevé de pluſieurs
degrez en trois affiettes.
On l'avoit auffi tendu, foncé , &
ceintré entierement de Tenture
noire. On y voyoit un grand
Parement de Velours noir , dont
la Croix eſtoit d'argent , avec
quatre grandes Armoiries de
Gij
148 MERCURE
Broderie fine aux quatre coins
de la Croix. Celuy du Soûbafſement
de l'Autel , les deux
Crédances , & le Pavillon qui
couvroit le Tabernacle, eſtoient
de la meſme forte, Soixante
Chandeliers d'argent , garnis de
cierges & d'Armoiries, & pofez
fur trois Gradins , éclairoient
l'Autel . Il y avoit quatre cierges -
fur chacune des deux Credances
; & à droit , proche la Grille
des Religieuſes , eſtoit une
autre Crédance pour l'Officiant.
Au haut de l'Autel , & aux
deux coſtez , regnoit une autre
Corniche , argentée comme
celle de l'Eglife , d'où pendoient
auſſi des Feſtons de Gaze , fupportant
huit grandes Armoiries
& chifres . Sur cette Corniche
Deſtoient cent Chandeliers d'ar-
#gent avec leurs cierges & Armoiries
{
GALAN T. 149
moiries rangez en Herſe. Il y
avoit auffi deux Lez de Velours
, l'un au deſſous de cette
Corniche , l'autre au deſſus , difpoſé
en rond comme la Voûte
dans les trois vuides. Une fort
grande Armoirie rempliffoit tout
le deſſus de l'Autel, & aux deux
coftez estoient deux grands chi
fres d'or couronnez
Les Baluſtres des degrez en
deſcendant de l'Autel , tendus
de noir comme tout le réſte,
portoient quarante Chandeliers
d'argent , garnis chacun de
deux Armoiries . Aubas , & proche
les degrez , dans l'Eglife,
eſtoit une grande Estrade de
cinq degrez de hauteur , avec
deux cens Chandeliers d'argent
, ayant tous un Cierge du
poids de deux livres , & deux
Armoiries . Ces Chandeliers
Giij rem
150 MERCURE
rempliſſoient les quatre premiers
degrez de l'Eſtrade ; & au plus
haut du cinquiéme , eſtoit une
Repreſentation fur laquelle fut
poſé le Poëfle de la Couronne
de Drap d'or , & croifé
d'argent , avec un bord d'Hermine
, & quatre grandes Armoiries
de Broderie fine de relief
aux quatre coins. Sur cette
Repreſentation eſtoit ſuſpendu
en l'air avec des Cordons de
foye garnis de Gaze d'argent ,
un fort grand Dais de Velours
noir , orné dedans & dehors de
trente- fix Armoiries de Broderie
de deux pieds de haut ,avec
une Crêpine d'argent , & huit
Pommes de Velours noir houpées
, & galonnées d'argent fin.
Le fond de ce Dais eſtoit enrichy
d'un grand Chifre de cinq
pieds de haut ; quatre Armoiries
dans
GALANT.
dans les quatre coins , & tout le
reſte du fond , ſemé de Larmes
d'argent , & de Fleurs de Lys
d'or fin ..
Les cinqChapelles furent auſſi
tenduës de noir , avec deux Lez
de Velours garnis de Larmes
d'argent & d'Armoiries. Les
Autels estoient ornez de Paremens
de Velours aux Armes en
broderie de feuë Madame la
Ducheffe de Longueville , & de
pluſieurs Chandeliers d'argent ,
avec Armoiries. Le Devant & le
Doffier de la Chaire du Prédicateur
, avoient auſſi un fort riche
Ornement de Velours noir
à Crêpine d'argent, avec des Armes
de Broderie fine. Dans le
haut il y avoit une Pante garnie
de Frange d'argent.
Le Porche de l'Eglife,le grand
Portail , la Porte qui donne dans
Giiij
152 MERCURE
la Ruë , & les deux ceintres de
l'avenue du coſté de l'Eglife ,
eſtoient tendus de noir comme
tout le reſte , avec deux Lez de
Velours ornez de Larmes d'argent
& d'Armoiries ; & entreles
deux Lez , de grandes Armes &
Chifres.
La Planche que je vous envoye,
vous fera voir l'Ornement
funebre d'un des coſtez de l'Eglife
; & eny jettant les yeux , il
vous ſera fort aiſé de vous figurer
le tout. Elle auroit eſté trop
grande pour entrer dans une
Lettre , ſi j'en euffe fait graver
davantage , & vous jugezbien
qu'en la faiſant reduire en petit
dans le point de Perſpective, rien
n'auroit paru .
Monfieur de Saintot, Maiſtre
des Ceremonies , prit le ſoin de
celle-cy , avec les Gentils- hommes
GALANT. 153
mes que Leurs Alteſſes Sére
niffimes avoient ordonnez pout
donner les Places , aſſiſtez des
Officiers , Exempts & Suiſſes du
Roy , qui gardoient les Portes &
les avenues de l'Eglife.
La Meſſe fut celebrée par
Monfieur Colbert Eveſque d'Auxerre,
reveſtu de ſes Habits Pontificaux.
Leurs Alteſſes Serenif
mes , accompagnées de M. le
Prince de Conty & de M.le Prince
de la Roche ſur. Yon , ſe placerent
fur des Fauteüils , proche
l'Autel, du coſté de l'Epiſtre . Vis
à vis eſtoient les Eveſques en
Camail & en Rocher , avec des
chaiſes àdos.
- Plus bas , en deſcendant fur
le vuide des degrez de la Chapelle
baffe on avoit dreflé à
د
droit & à gauche , deux Echafauts
de charpenterie couverts
G V de
154 MERCURE
1
de noir , pour les Eccleſiaſtiques
&Chantres qui devoient chanter
la Meſſe . Tout fut fi bien difposé
, qu'ils faisoient le principal
ornement de l'Autel , ſans
incommoder les Places des
Conviez . Toute l'Egliſe eſtoit
remplie de Fauteüils , Chaiſes
àdos, Sieges plians , & Bancsde
deüil.
Dans le temps de l'Oraiſon
Funebre qui fut prononcée avec
grand fuccez par Monfieur
Roquete Eveſque d'Autun ,
Leurs Alteſſes Sereniffimes quiterent
leurs Places , pour s'aprocher
de la Chaire. Les Ducs
& Pairs , Maréchaux de France,
& autres Perſonnes de la premiere
qualité , ſe mirent derriere
. Dans les deux Chapelles
de devant la Chaire , eftoient
Madame la Ducheſſe ,
Mada
GALANT. 155
Madame la Princeffe de Conty
, Madame de Carignan ,
Madame la Princeſſe de Bade,
& pluſieurs Ducheſſes & Dames
du premier rang. Il n'y eut
point d'Offrande. Auſſi n'eſtoitce
point un Service qu'on appellaſt
ſolemnel , & ce fut par là
que Meſſieurs les Princes ne fe
mirent point en Manteau long,
mais ſeulement en Juſte- à corps
noir , & en linge uny. Chacun
admira la magnificence de cette
Pompe . Elle n'eut rien pourtant
qui ſurprit , Leurs Alteſſes
Sereniffimes faiſant tou
tes choſes avec un air de grandeur
qui ne les diſtingue pas
moins que l'élevation de leur
naiſſance.
Le Service dont je vous parle,
fut fait l'onzième de Mars ; &
le Lundy ſuivant , 18. du meſme
mois,
156 MERCURE
mois , monsieur le Curé , & les
Marguilliers de S. Jacques du
Haut-pas , en firent faire un autre
dans leur Eglife , en reconnoiſſance
des bienfaits reçeus de
S. A. feuë Madame de Longueville.
On n'oublia rien de ce
qui pouvoit contribuer à le rendre
magnifique . Les principaux
Officiers de Leurs Alteſſes Seréniffimes
y aſſiſterent .
Je vous ay ſouvent parlé de
Monfieur le Marquis de Créquy
pendant nos dernieres guerres .
Vous ſçavez que dans un âge
fort peu avancé , il s'eſt fait voir
intrépide dans le péril , & que
la réputation qu'il s'acquit de
vant Fribourg , luy fit mériter
le Regiment de la Fére dont
Sa Majesté le gratifia. Quelque
temps apres , il ſe ſignala
encor contre les Troupes de
Bran
GALANT.
157
Brandebourg , & reçeut de nouveaux
bienfaits du Roy. Enfin
le Regiment Royal d'Infanterie
ayant vaqué depuis peu par
la mort de monsieur de Pierrefite
, ce grand Prince connoiffant
la valeur & la conduite de
ce Marquis, l'en a pourveu , &
a donné le Regiment de la Fére
qu'il poſſedoit , à Monfieur le
Comte de la Fayete , Capitaine
dans celuy du Roy. Ce Comte
, quoy que fort jeune , a déja
fait beaucoup de Campagnes ,
& s'eſt diſtingué en diverſes occafions.
Il est tres-bien fait , &
d'une des plus anciennes &
plus illuſtres Maifons du Royaume.
Gilbert de la Fayete , Maréchal
de France en 1422. rendit
de fort grands ſervices à l'Etat
, & fut l'un des principaux
Chefs qui aiderent à chaſſer les
Anglois
158 MERCURE
Anglois hors du Royaume ſous
Charles VII. Il fut Chambellan
du Roy , & Lieutenant & Capitaine
General des Païs Lyonnois
& Mafconnois . Il avoit
épousé Jeanne de Joyeuſe , Fille
de Randon I I. Sieur de Joyeuse.
Cette Maiſon a eu detres grandes
Alliances , & des charges.
fort confidérables . Antoine de
la Fayete , petit-Fils du Maréchal
de ce nom , eſtoit Maiſtre
de l'Artillerie de France. Je ne
vous dis rien de Madame de la
Fayete Mere de ce nouveau
Commandant Je vous en aydéja
entretenuë end'autres occaſions;
&tout ce que je puis adjoûter
icy à ſon avantage, c'eſt que tout
lemonde convient de la délicateſſe
de ſon eſprit , & qu'il n'y
eut jamais rien de plus general
que l'eſtime qu'on a pour elle .
La
GALANT.
159
La mort de Monfieur le Marquis
de Pierrefite ayant donné
lieu à cet Article , me le donne
en meſme temps de vous en
parler encor une fois. Je vous
ay déja marqué qu'il eſtoit de
L'illustre Famille du Chaſteler,
iſſuë de la Maiſon de Lorraine.
Il y a plus de deux cens ans
que laCharge de Maréchal Heréditaire
de Lorraine , eſt attachée
à ceux de cette Maiſon .
Dans le temps qu'elle s'établit
en France, elle avoit pour Armes
troisAlérions enBande de gueules.
Mais nos Roys voulant s'attacher
cette Famille, & finir lesdiférens
qui estoient entr'eux, leur
donnerent à la place des Alérions
trois Fleurs de Lys en
Bande de gueules , qu'ils ont
conſervées juſqu'à aujourd'huy,
avecunHybouau deſſus duCafque
160 MERCURE
que,qui couvre toutes les Armes
de ſes aîles; le Blazon pareil aux
Armes de Lorraine , pour faire
connoiſtre qu'ils font de cette
Maiſon. C'eſt une Famille
qu'on a toûjours veuë dans les
grands Emplois. Philbert du
Chaſtelet qui vivoit en 1500
eſtoit Premier Gentilhomme de
la Chambre du Roy , & Colonel
des Reiſtres. Il arriva une
choſe fort finguliere,qui vous fera
voir la genérosité de Meſſieurs
de S.Victor . Ce Philbert s'eſtant
réſolu ſur quelques chagrins , à
def-hériter fon Fils, avoit donné
tout fon Bien aux Chanoines
Réguliers de cette Abbaye. Apres
qu'il fut mort , ce Fils leur
vint demander au moins une
Portion Conventuelle;mais Mef-.
ſieurs de S.Victor plus honneſtes
qu'il ne devoit l'efperer , luy firent
GALANT. 161
rent connoiſtre qu'ils n'avoient
accepté la Donation que pour
empeſcher qu'à leur refus on ne
la fiſt à quelqu'autre ,& luy rendirent
la plus grande partiede ce
qu'ils avoient reçeu.Il fut fi touché
d'un procede ſi peu attendu ,
qu'apres s'eſtre acquis beaucoup
de gloire à la guerre,& avoir efté
faitChevalier du S.Efprit , il
ſe retira à S.Victor, fit bâtir trois
Maiſons qu'il donna à l'Abbaye ,
& s'y fit enterrer aupres de fon
Pere. Leur Tombeaux y font,
& ceux de leurs Deſcendans.
C'eſt de cette illuftre & ancienne
Maiſon qu'eſt ſorty de
Pere en Fils Monfieur le Marquis
de Pierrefite. Ma derniere
Lettre vous a marqué ſes Emplois.
Ses ſervices ont fait trop de
bruit pour eſtre ignorez . Ce fut
de luy que feu Monfieur de Tu
renne
162 MERCURE
renne écrivit au Roy avec tant
de marques d'eſtime apres le
Combat qu'il donna en Allemagne
aupres de Strasbourg. L'ation
eſt trop belle pour n'en
rien dire. Noſtre Cavalerie eſtoit
en defordre , & celuy qui commandoit
l'Artillerie faiſoit déja
atteler le Canon pour tâcher à le
ſauver,quand Monfieur de Pierrefite
courut àluy, fit dételer les
Chevaux , & dit qu'il ne ſoufriroit
point qu'on emmenaſt le
Canon ſans qu'on euſt rendu aucun
ſervice àSa Majesté.En mefme
temps il le fit tourner contre
les Ennemis dont il éclaircit
les Rangs , fit face à toute leur
Cavalerie qui venoit fondre fur
luy , & montra une telle fermeté,
que les ayant arreſtez ,il donna
temps à la noſtre de ſe rallier
aupres de luy , & fut cauſe
qu'on
GALANT. 163
qu'on remporta la Victoire. Il a
eſté enterré à S. Victor,où on luy
a fait de fort magnifiques Funérailles.
J'attens des nouvelles de ce
qui'aura eſte fait pour celles de
Monfieurl'Archeveſque de Bordeaux,
mort ces jours paſſez , âgé
de quatre- vingts ans,apres avoir
préſidé en pluſieurs Aſſemblées
du Clergé, Il avoit eſté Eveſque
de Malzais avant la tranſlation
de cet Eveſché à la Rochelle.
C'eſtoit un tres -bon & tres- faint
Prélat . Aufſi eſt- il extrémement
regreté dans ſon Dioceſe , où
ſa réſidence a eſté continuelle.
La confidération qu'il avoit
pour fon Chapitre a éclaté dans
ſa mort. Il l'a fait fon Légataire
univerſel ,& a donné ſa Biblioteque
aux Jeſuites de Bordeaux,
au lieu de celle que ces Peres
avoient
164 MERCURE
avoient perduë par le feu quel
ques années , auparavant. Ileftoit
de la Maiſon de Béthune,
Frere de feu Monfieur le Comte
de Béthune , & de Monfieur le
Duc de Béthune de Charoft,que
nous avons veu Capitaine des
Gardés du Corps , tous trois Fils
du feu Comte de Béthune , envoyé
autrefois à l'Ambaffade de
Rome:
1 Les Vers qui fuivent ſont de
Madame la Viguiere d'Alby, fur
un Sermon que Mr l'Archevef
que d'Alby a fait du Bon Pafteur
, où ſuivant les termes de
l'Ecriture , il offroit de perdre
la vie pour ſon Troupeau. Ce
queje vous ay envoyé d'elle dans
mes autres Lettres vous a déja
fait connoiſtre le zele qu'elle a
pour ce grand Prélat .
Vous
GALANT.
165
:
VOUS
Ous ne vous laſſez point , bon
Pasteur qu'on admire,
D'inſtruire vos Brébis par mille
Soins divers ,
Etje ne puis me laſſerde le dire
Etparma Profe&par mes Vers.
Tous vossçavans Diſcours brillent
dans ma mémoire,
Vous travaillez pour nous , je le
veux publier.
Vous ne voulezrien oublier
Pour leſalut de tous , ny moy , pour
vostre gloire..
Pouvoit- on nous donner un Gouverneur
plus doux,
Ny de plus feûrs liens entre le Ciel
nous,
Pour le rendre ànos voeuxſenſible
&favorable?
- Mais, o Pasteur incomparable,
Vous parlezde mourir pour ſervir
vos Troupeaux. 1
L'étrange remedeà nos maux !
Vous
166 MERCURE
Vous mourir ? Tous nosjoursfont attachez
aux voſtres ;
En prenantſoin des uns , vous con-
Servezles autres.
Forcezpournous le Cielpar d'innocens
combats,
Donnez de vos vertus millepénibles
preuves,
Défendez constamment les Orphelins,
les Veuves,
Mais, bo Pasteur,ne mourez pas.
Monfieur le Marquis de Livron
a épousé Mademoiſelle de
Belloy le 20. de ce mois. Cette
Maiſon eſt originaire deDauphiné,
tres- recommandable par l'ancienneté
de ſa Nobleſſe. Avant
l'an 1220. Raoul & Jobert de
Livron eſtoient renommez , &
poſſedoient des Seigneuries conſidérables
en ce Païs, entr'autres
celle de Livron , & celle de
Creft,
GALANT. 167
Creſt , petite Ville où leurs Armes
ſe voyent encor ſur les Portes.
Ils s'établirent en ſuite en
Champagne , où pendant deux
cens années , leurs Deſcendans
ont eu les Marquiſats de Bourbonne
, Vauvillars , & plufieurs
autres Terres . Le Grand- Pere
de celuy dontje vous parle , apres
avoir fort paru à la Cour
ſous Henry IV. & Loüis XIII.
eſt mort depuis peu d'années,
Lieutenant General des Armées
du Roy , fon Lieutenant
GeneralenChampagne,& Chevalier
des Ordres de Sa Majeſté .
Monfieur le Marquis de Livron,
qui vient de ſe marier , a donné
de ſa part de fort grandes preuves
de valeur ; & dans nos dernieres
guerres, il n'a point trouvé
d'occaſions , où il n'ait fait
voir qu'il a hérité du courage
&
168 MERCURE
& des vertus militaires de ſes
Ayeuls. Il eut deux Chevaux
tuez ſous luy à la fameuſeBataille
de Senef, & y perdit Monfieur le
Marquis de Bourbonne fon Oncle.
Il eſt Meſtre de Camp de
Cavalerie , & Fils de Meffire
Charles de Livron , aujourd'huy
Abbé d'Ambroney , qui apres
avoir commencé par les Emplois
ordinaires à tous ceux de ſanaifſance
, a ſuivy les mouvemens
de ſa pieté en ſe donnant à
l'Eglife . Cette Maiſon a des Alliances
tres-confidérables,& touche
celles de Portugal , Savoye,
Lorraine , Vendoſme, d'Eftrées,
Béthune , Baſſompierre , Anglure,
Crouy, du Chaſtelet, Noailles ,
Salm , Lénoncourt, Montmorency,
Clermont- Tonnerre,Créquy,
& c . La Mariée eſt Fille de feu
Monfieur le Comte de Belloy,
Capitaine
GALANT. 169
Capitaine des Gardes de feu
Monfieur le Duc d'Orleans. Elle
eft brune , a la taille du monde
la plus fine & la mieux faite , les
yeux touchans, &ce je- ne- ſçayquoyqui
donne tantd'agrément
au viſage , & fans qui la Beauté
meſme ne plairoit jamais. Joignez
à cela un tour d'eſprit auſſi
délicat qu'infinuant , & un air
qui perfuade aiſément de ſa naiffance.
Je ne parle point de ſa Maiſon,
vous en ayant déja dit quan
tité de choſes dans quelqu'une
de mes Lettres à l'occaſion de la
mort de Monfieur le Comte du
Belloy. Elle eſt alliée des plus illuſtres
Familles de l'Epée & de
la Robert
Ce qui s'eſt fait depuis peu ,
épargnera beaucoup de Commiffions
qu'on recevoit des Provinces
pour des Deſſeins de
May 1680. H
170 MERCURE
Chifres & de Cachets.Ceux qui
s'en trouvoientchargez,apprendront
avec plaifir que le Sieur
Mavelot, demeurant Court- neuve
du Palais , aux Armes de la
Reyne , a fait graver un tresgrand
nombre de Chifres qui
contiennent tous les Noms &
Surnoms entrelaffez par Alphabet.
Le ſoin qu'il a pris doit eſtre
d'une grande utilité pour tout le
monde , mais particulierement
pour les Peintres , Sculpteurs, &
Graveurs. :
Le plaifir que vousa donné la
lecturedes Harangues que Monfieur
le Duc de S. Aignan en qualité
de Chancelier de l'Académie
Françoiſe , & Monfieur Hébertde
l'Académie de Soiffons ,
avoientpréparées dans l'occaſion
du Mariage de Madame la Dauphine,
me fait aisément juger
que
GALANT 171
C
que vous ne pouvez rien voir
fur cette matiere qui n'ait pour
vousbeaucoupd'agrément Ainfi
le hazard m'ayant fait tomber
entre les mains une Copie du
Compliment que Monfieur de
Vertrondevoit faire à cette Princefle
au nom de l'Académie
Royale d'Arles , je croirois vous
donner lieu de vous plaindre de
ma negligence , fi je diferois à
vous l'envoyer. Voicy dansquels
termes il eſtoit congeu
M ?????????????????????
ADAME
Nous ferions jaloux avec beau
coup de raison , de l'honneur que
I'Academie de Soiffons a eu de vous
Salüer lapremiere ,si nous n'eſtions
perfuadez que cet honneur luy est
échû par un effet du Sort. Nous reconnoiffons
&Academie Françoise
Hij
172
MERCURE
pour notre Aînée , & mesme pour
nôtre Maîtresse , avec d'autant
plus de respect , qu'elle a pour Protecteur
notre auguste Monarque
, le Pere des Sciences & des
beaux Arts , außi - bien que de la
Patrie
Apres
avoir entendu Monfieur
taire ,
<
car enfin ,
te Duc de S. Aignan le Chancelier
de cette celebre Academie , &
Tillustre Protecteur de la noftre ,
je devrois me ta
Madame , peut-on adjoûter quelque
chose à son discours si éloquent
, si juste , & si conforme
à ce que vous estes ? Comment
foûtenir l'éclat d'une Academie
Royale ? Comment parler d'une
Princeffe fo accomplie en qui la
France eft ravie de trouver tout- en-
Semble une pietéfans fuperstition ,
une fageffe fans severite dans un
âge où les autres font beaucoup
H de
GALANT. 173
gaye de la promettre , une humeur gaye
Sans les moindres marques d'emportement
; unefincerite fans artifice
, une douceur sans déguisement
, une égalité sans contrainte
, enfin une ſcience Sans preſomption
, & une admirablefacilité
dans les plus belles Langues , &
fur tout dans la Françoise , la
Reyne des autres , qui vous eſt devenuë
si naturelle , que c'estoit un
présage du bonheur dont nostre
glorieuse Nation jouit à pré-
Jente
Messieurs d'Arles , Madame,
ne m'ont pas choisy comme le plus
éloquent de leur Compagnie , mais
comme le plus ſenſible à la gloire
, au bonheur , & à l'intereft de
la France , en vous voyant nostre
Dauphine. Le filence dans un
tempsoù les autres Académies parlent,
feroit digne de blame , & il
Hiij
174 MERCURE
1
paſſeroit pour une marque d'infenfibilité,
d'ignorance, ou de timidité,
fi dans ce grandjour où toute la
France vous témoigne la joye qu'elle
a de cette belle & heureuse Alliance
avec la Baviere,je ne vous
témoignois auſſi la mienne au nom
d'une Compagnie fi noble &fi flo
rifſſante. D'ailleurs , la présence de
mon illustre Protecteur m'anime à
vous dire , Madame , que le Ciel
d'intelligence avec nostre Roy
Tres - Chreftien , a voulu en fai-
Sant l'union de deux coeurs , faire
encor celle des Graces des Sciences
&des Vertus .
Il falloit fansflaterie , Madame,
à Monseigneur, une Eponſe telle
que vous. Il vous falloit außi un
Epoux telque Monseigneur , qui a
reçeu du Pere & de la Mere , avec
Le Sang Royal toutes les plus
rares qualitez & du Corps & de
l'Esprit, H
GALANT. 175
l'Esprit , & qui par la parfaite ref-
Semblance qu'ila avec l' un & l'autre,
est aujourd'huy l'ornement de
la France, &fera un jour la gloire
&la merveille du Monde.
Le Succés nous oblige de croire,
Madame , que ce Mariage estoit
écrit de tout temps de la main du
Dieudes Armées dans le Livre de
Sa Sagesse , pour estre un des fruits
preticux des travaux guerriers de
L'invincible LOUIS, pour estre l'accompliſſement
des voeux de la France&
de la Baviere ; pour estre le
Symbole eternel de la Reconnoiffance
, le lien indiſſoluble de la
Paix , pour estre enfin la recompenfe
la plus folide de vos vertus hé
roïques.
Mais pour faire en peu de mots
voſtre Eloge , Madame, ilſuffit de
dire , que vous avezesté choisie
parmy toutes les Princeſſes de l'Eu
Hiiij
176 MERCURE
rope , pour estre nostre Dauphine,
par nostre Grand Roy,dont le choix
montre égalementſaſageſſe&vopre
mérite.
2
Monfieur de Vertron, Madame,
eftceluy-meſme que j'ay appelléMr
de Vertren dans l'Article
de Mr l'Abbé de Riants. Il a
eu l'honneur de préſenter à Sa
Majesté & àMonſeigneur , ſous
les auſpices de Monfieur le Duc
de Montaufier , des Ouvrages
d'Eloquence & de Poësie , &
meſme l'Abregé de l'Histoire
panégyrique du Roy , en quatre
Langues , par raport aux Vertus
Royales , dont le Journal des
Sçavans a parlé avec éloge. La
maniere dont ſes Ouvrages ont
eſté reçeus , a donné lieu à
quelques Académiciens d'Arles ,
de propofer à leur Autheur une
1 place
GALANT 177
placedans leurCompagnie,compoſée,
comme je vous l'ay marqué
dans quelqu'une de mes Ler.
tres ,dePerſonnes dequalité, de
fçavoir , & de vertu. Meffieurs
les Marquisde Chaſteaurenard
& de Robias , en écrivirent auffi-
toſt à Monfieur de S. Aignan,
comme à leur Protecteur ; & ce
Ducà qui lemérite de Monfieur
de Vertron efloit fort connu, répondit
de cette forte au dernier,
qui eſt Secretaire perpétuel de
l'Académie dont je vous parle.
MONSIEUR
Si Madame la Dauphine avoit
reçen des Complimens, je suis certain
que Monsieur de Vertronfeferoit
fort bien acquite de celuy dont
Meffieurs de l'Académie Royale
d'Artes L'auroientprié dese char
H V
178
MERCURE
ger, & à fon defaut j'aurois tenu
àbeaucoup d'honneur & de plaiforde
porter laparole pourun Corps
qui parle fi bien ; leur indulgence&
leur bonté pour moymayant
donné assez d'assurance pour m'en
baiffer la liberté ; mais , Monfieur
, on n'a point harangué cette
Princeffe , &le feul MercureGalant
a esté favorable aux bonnes
intentions que l'on a enës de fe
donner cet honneur. Cependant,
Monfieur , je n'ay garde de vous
rien dire sur le sujet de Monsieur
de Vertron touchant leſouhaitobligeant
qu'il fait de pouvoir estre de
voftre Academie Royale. Je ſuis
trop accoûtumé aux favorables
fentimens qu'il vous plaist d'avoir
pour moy , pour laiſſer dépendre
un merite comme leſien de la
force de ma recommandation aupres
de vous ; & ce merite luy doit
V eftre
GALANT. 179
estre bien plus avantageux que
toutes mes prieres. Ainsivous estes
toujours les Maîtres ; & quand
vous aurez ſçeu qu'à fon âge il a
fait en quatre Langues le Panégyrique
de nostre Grand Roy ,j'espere
que vous l'estimerez affez pour luy
accorder une Place en voſtre Compagnie.
Confervez moy , s'il vous
plaift , celle , qu'ilvous a plû de
me promettre en vostre amitié ,&
Soyez bien persuadé de la veritable
paſſion avec laquelle je ſuis
toûjours ,
MONSIEUR
Voſtre tres- humble & tresobeïffant
Serviteur ,
LE DUC DE S. AIGNAN.
۱۰
A S. Germain en Laye
le 10. May 1680 .
Le
180 MERCURE
Le fameux Monfieur de Mézeray
, ennemy de la flaterie,
écrivit auſſi ce qui ſuit à Monfieur
de Robias .
M. Guyonnet de Vertron a extraordinairement
de l'érudition &
de la literature. Il poffede parfaitement
les plus belles Langues , &
il a fait voir quelques - uns de
Ses Ouvrages dans la ville &à
la Cour , qui ont satisfait les plus
habiles , & montré qu'il approchoit
bien prés de la perfection.
F'adjoûteray , Monsieur , qu'il est
de tres-bonne condition , & allié
des plus confiderables Familles
deParis ,comme de celle de Seve,
de Billy , de Brichantean , &c.
Qu'avec cela ,ses moeurs sont extrémement
douces &fort reglées:
Sa conversation außi honneste que
Spirituelle,& toutes ses manieres
civiles
GALANT. 181
civiles & obligeantes au dernier
point .C'est un témoignage que tous
ceux qui ont l'avantage de le connoiſtre
comme je fais , doivent rendre
àson mérite.
Un auſſi grand Homme que
Monfieur de Mézeray, ne ſe peut
tromper dans ſes jugemens , &
l'on ne voit point de Portraits de
luy qui ne foient fidelles . Ainfi
Monfieur de Vertron doit tirer
beaucoup de gloire de ce témoignage.
J'oubliay le mois paſſé de vous
apprendre la mort de Monfieur
de la Terriere. Il eſtoit jeune &
bien fait, & n'avoit pas moinsde
naiſſance que de mérite. Feu
Monfieurde la Terriere ſon Pere,
apres avoir paffé par les premieres
Charges de la Robe , eſt
mort Confeiller d'Etat. Ils font
de
182. MERCURE
de la Maiſon de Charreton, dont
le Préſident qui porte ce nom
eſt leChefCeluy dont j'ay commencé
de vous parler , ne s'eftant
point marié , laiſſe ſa Succeffion
à pluſieurs Freres. Madame
la Marquiſe de Chepy eſt
leur Soeur. C'eſt une Dame d'un
tres -grand mérite , qui a époufé
un Gentilhomme des premieres
Maiſons de Picardie .
Monfieur Petit , celebre Avocat
au Parlement de Paris , eſt
mort auſſi depuis quelques jours .
Il ſçavoit beaucoup , poffedoit
les belles Lettres , & apres avoir
plaidé avec applaudiſſement pédant
fon jeune âge , il avoit quité
les pénibles occupations da
Barreau ,pour ſe donner tout entier
à fon Cabinet. Si fa perte a
affligé fes Amis (il en avoit quantité
,&des plus honneſtes Gens)
ç'a
GALANT. 183
ç'a eſté pour eux un grand ſujet
de ſe conſoler , de ce que trois
jours avant fa mort , il a fait abjuration
de la Religion Prétenduë
Reformée. Il ya longtemps
qu'il l'examinoit , & qu'éclairé
des lumieresde Monfieur le Pré
ſident de laGrange,de Monfieur
Hervé, &de Monfieur Dorat,
Conſeillers à la Grand Chambre
, & fur tout de Monfieur de
Quatrehomme Conſeiller en la
Cour des Aydes, & de Monfieur
de la Tour, il tâchoit d'en penétrer
les erreurs. Il n'eſtoit point
obſtiné , & on luy a ſouvent entendu
dire , que n'ayant jamais
cherché que la verité
doutoit point que Dicu ne luy
il ne
fiſt finir ſes jours dans la veritable
Religion . L'effet a montré
qu'ayant efperé avec foy , fon
eſpérance a eſté heureuſement
rem
184 MERCURE
remplie. C'eſt entre les mains de
Monfieur le Curé de S. Loüis
qu'il a abjuré. Madame Lhuillier
ſa Niéce n'a pas peu contribué
à cette Converfion . Rien n'eſt fi
preſſant que les raiſons dont elle
ſe ſervit pour l'obliger à ouvrir
les yeux dans fa maladie. A
Il s'eſt fait une autre Abjuration
fort folemnelle . C'eſt
celle de Monfieur de Ranchin
Conſeiller au Parlement de Tou.
louſe. Son eſprit luy a fait acquerir
une eſtime genérale , &
il porte un nom qui ne ſçauroit
vous eſtre inconnu. Des Perfonnes
de ce poids ne changent
jamais de party legerement , &
quand ils embraflent la Religion
Romaine , on doit croire qu'ils
ſont parfaitement convaincusdes
veritez donr ils ont voulu ſe faire
inſtruire.
Je
GALAN T. 1185
Je paſſe àd'autres Nouvelles.
Les Eaux de Bourbon continuent
toûjours à eſtre en vogue
, quoy qu'on en ait trouvé
de nouvelles que diverſes cures
ont renduës fameuſes . Ily a préfentement
grande compagnie.
Madame de Louvois en prend,
auffi-bien que Monfieur le Maréchalde
la Ferté, Mrde la Vrilliere
Secretaire d'Etat , Madame
laDucheffe de Briffac , Madame
la Comteſſe de Tonaycharente
, Madame de Langlée ,
Meſdemoiselles de Rubel , Mademoisellede
Phelippeaux,Monfieur
de Coulanges Maiſtre des
Requeſtes,Monfieurde Pommereüil
, & pluſieurs autres Perſonnes
conſidérables de l'un & de
l'autre Sexe. Tous les plaiſirs s'y
rencontrent, les Violons,les Parties
de Jeu , la bonne chere , &
enfin
186 MERCURE
enfin tout ce qui peut divertir
agreablemet d'illuſtres Malades,
qui ont affezde ſanté pour cher
cher la joye.
Apropos de bonne chere , on
m'a donné de fort jolis Vers préfentez
à une belle Comteffe le
Lundy de Paſques ſous le nom
de Fricandeau ſon Cuiſinier. Ils
font fur ce que le Careſme eſtoit
finy. Lifez - les. Je ſuis fort trom
pé, ſi vous n'avoüez que le Cuifinier
qui en eſt l'Autheur,méri
zeroitde ſervir les Muſes .Il affaif
ſonne trop bien les choſes pour
leur pouvoir faire aucun Repas
qui ne contentaſt leur gouft.
Cette Piecem'eſt venuë de Dauphiné.
Il y a fort peu que je l'ay
reçeuë. Ainfiil m'a eſté impoſſible
de vous l'envoyer plutoft. 2
1
A
GALANT 187
1979 222041999999999 FOX4 643 444 3
A MADAME
LA COMTESSE DE M.
Enfin, Comteffe toute aimable, Voicy
3
le bon temps revenu,..
Boeuf & Mouton font ſur la Table,
Febves & Pois ont disparu.
Nousne voyons plus de Merluche;
Ce Mets des Novices fervens,
Destiné pour la Coqueluche,
S'eft retiré dans les Comvens
Carpes, Brochets ,Harans, Sardines,
Ont ceſſfé de nous infecter ;
La Chairparfumenos Cuisines,
Et nous va tous reſſuſciter.
Iln'est pas Fils debonne Mere,
Qui n'enfle fon ventre applaty ; -
> Tout
188 MERCURE
Tout bon Chreftienfait bonne chere
DeSaPotée, ou fon Roty.
Ace retour de la Marmite,
Qui vaSauvertant de Mourans,
Souffrez que je vous felicite,
Vous qui n'aimez pas les Harans.
Les beaux jours, les fleurs, la verdure,
Le Printemps, & tousses appas,
Reparent bien moins la Nature ,
Que le doux retour des jours gras.
:
Quoy qu'au Bois le nouveaufeüil
lage,
Charme les yeux du Campagnard,
Ilaime mieux furfon Potage
Voirfumer un morceau de Lard.-
Aujourd'huy lajoye est extréme,
Devoir reverdir tous les Champs;
Mais le Printemps dans le Caresme
Nousſembloit unmaigre Printeps.
Cepen
GALANT. 189
Cependant, Divine Comteſſe,
Quandtout le monde estfatifait,
Parmy la commune allegreffe...
Ilvous reste un certain regret.
Le fin Cuisinier qui vous traite ,
Abeau vous faire des Ragousts ;
LaChere n'est jamais complete
Pendant l'absence d'un Epoux.
AValence le 22.
Avril 1680.
1
Monfieur l'Abbé de Maulevrier,
l'un des Aumôniers de Madame
la Dauphine,eſt de la Maifon
de Langeron , mais je me
fuis trompé quand je vous ay
dit qu'il eſtoit Fils de Madame
la Marquiſe de Langeron ,
Dame d'Honneur de Madame
la Ducheffe. Il eſt Comte de
Lyon , & Frere de Monfieur le
2070 Mar
190 MERCURE
Marquis de Maulévrier , qui a
commandé le Regiment d'Enguyen
Cavalerien fuck
LeRoy a donné l'Abbaye de
S.Hilaire de la Celle de Poitiers,
àMonfieur l'Abbé de Gallardon,
Bachelier en Sorbonne. Il atrois
Freres dans le Service depuis
dix ans , & eſt Fils de Monfieur
de Gallardon , ancien Conſeiller
au Préſidial de Poitou , dont le
mérite n'eſt pas inconnu à Sa
Majeſté.
Vous aimez trop les Actions
genereuſes , pour vous laiffer
ignorer ce qui a fait depuis peu
l'entretien de tout Paris.Un jeune
Marquis , ayant de grands
biens , quoy qu'embarraſſe de
debtes , alloit ſouvent chez un
Gentilhomme qui le regardoit
comme ſon Fils , par une étroite
& vieille amitié qui l'uniſſoit
avec
GALANT. 191
avec ſa Famille. Il le confultoit
furla moindre affaire,& ſe trouvoit
bien de tous ſes avis . Ce
Gentilhomme avoit une Fille
fort bien faite. A force de voir,
le Marquis en fut touché. Il
rendit des ſoins , reüffit à plaire;
& comme en prétentions d'amour
, le Sacrement fait aller
bien viſte , il prit ce chemin
pour ne perdre point de temps.
La voye luy parut d'autant plus
ſeûre , que la Belle eſtant de
meilleure Maiſon qu'elle n'étoit
riche , il avoit tout lieu de croire
qu'on s'empreſſeroit à le rendre
heureux. Cependant la chøſe
tourna autrement. Le Gentilhomme
, à qui s'adreſſa le jeune
Marquis répondit à ſa propofition
de la maniere du monde
la plus obligeante. Il n'oublia
rien pour luy faire voir combien
il
192 MERCURE
plu
il eſtoit touché du ſacrifice qu'il
vouloit faire de ſes intereſts à la
paffion qu'il témoignoit pour ſa
Fille ; & apres avoir fatisfait à
cette generoſité par tout ce
qu'il pût luy dire de plus honneſte
, il adjoûta qu'il y avoit
desrencontres où ce ſeroit commettre
une grande faute, que de
n'avoir pas affez d'égards au
bien& à la fortune , & qu'il l'aimoit
trop pour luy déguiſer qu'il
ne le voyoit point en état d'écouter
l'Amour. Il entra de là
dans le détail des affaires du
Marquis , luy repreſenta qu'il
avoit des debtes , que ces debtes
l'avoient toûjours empeſché
de joüir tranquilement des
grands Biens qu'il poſſedoit , &
qu'elles pourroient encor luy
caufer de plus fâcheux embarras,
s'il ne s'en tiroit par un Ma
riage
GALANT
193
riage qui luy donnaſt dequoy
s'acquiter. L'avis eſtoit ſage,mais
peu du gouſt d'un Amant. Le
Marquis ne pût ſe laiſſer perfuader
,& comme il vouloit toujours
négliger ſes avantages , le
Gentilhomme , auſſi genéreux
que luy , ſe vit obligé de luy refufer
fa Fille , & de le prier de
ne la plus voir. Le coup luy fut
rude. Il fallut pourtant qu'il le
foufriſt. On ne s'oppoſoit à ſes
deſſeins que par amitié pour
Juy , & il n'avoit aucun ſujet de
ſe plaindre. Quelque temps
apres , on luy propoſa de prendre
alliance dans une Maiſon,
dont les Biens ne ſont pas
moins conſidérables que la Nobleffe
, qui eſt conſtamment
des plus anciennes. Celuy qui
en eſt le Chef , a eu l'avantage
de bien fervir; & les récom
May 1680 . I
194
MERCURE
penſes ayant eſté proportionnées
au mérite de ſes ſervices,
l'ont mis en pouvoir d'amaſſer
de grandes ſommes. Le Marquis
, qu'une nouvelle pourſuite
de Creanciers commençoit
à fatiguer , luy fit demander
une de ſes Filles . L'argent comptant
accommodoit ſes affaires,
& il en trouvoit par ce Mariage.
D'ailleurs , la Demoiselle
avoit de tres-belles qualitez;
& comme il eſtoit impoſſible
qu'il ne l'eſtimaſt , l'amour estoit
une ſuite néceſſaire de cette
eſtime. La demande fut receuë
avec plaiſir . On parla d'Articles .
On les dreſſa , & le jour des
Nôces fut arreſté pour un des
premiers d'apres le Careſme.
Ce jour approchoit , & tous les
ordres eſtoient donnez pour le
Mariage , quand le Marquis vit
arri
GALANT. 195
arriver un Exprés avec une
Lettre du Gentilhomme. La
Lettre portoit , qu'en luy refufant
ſa Fille , il avoit crû luy
marquer la plus forte eſtime
qu'on puſt jamais luy faire paroiſtre
; & que puis qu'il avoit
eſté aſſez genereux pour la vouloir
épouſer dans un temps où
ellene pouvoit rien pour ſa fortune
, à préſent que la mort
d'une de ſes Nieces l'avoit renduë
la plus riche Heritiere de
laProvince , il eſtoit preſt à la
luy donner ; qu'il vinſt promptement
, & qu'il ſe tinſt afſuré
de trouver dequoy ſortir aifément
d'affaires . Cette Lettre
embaraſſa le Marquis. Des honneſtetez
ſi ſurprenantes , le ſouvenir
d'un amour fort aiſé à ral-
Jumer , la beauté de ſa premiere
Maîtreſſe, ſa naiſſance tres-di
I ij
196 MERCURE
ſtinguée , & les grands Biens
dont elle commençoit à joüir,
demandoient qu'il rompiſt l'engagementoù
il ſetrouvoit mais il
avoit l'ame incapable de tromperie,&
les plus grands avantages
l'auroient peu touché, s'il n'euſt
pû les acquerir qu'en manquant
à ſa parole. Il prit confeil
fur ce qu'il avoit à faire , &
s'adreſſa pour cela au Pere de
celle qu'il eſtoit preſt d'épouſer.
Peut- eſtre crût- il qu'un procedé
ſi honneſte l'obligeroit à
eſtre auſſi genereux que le Gentilhomme;
qu'il refléchiroit fur
le peu de tortque la rupture de
l'affaire feroit à ſa Fille; &qu'examinant
ce qui luy eſtoit arrivé
avant qu'il la recherchaſt ,
il craindroit de la donner à un
Homme prévenu d'un autre
3
amour. Ce qu'il y a de certain,
GALANT. 197
1
tain , c'eſt que la réponſe du
Beaupere conſulté , fut qu'on
avoit pouflé les choſes trop loin
pour s'en dédire : que le Marquis
ne devoit plus rien au Gentilhomme
, que ſon refus l'avoit
dégagé , & qu'il en ſeroit quite
pour un Compliment qu'il pouvoit
écrire quand il luy plairoit-
Le Compliment a eſté écrit,
le Mariage s'eſt fait , & la parole
donnée a prévalu à toutes les
confiderations qu'on cuſt pû avoir:
mais comme l'Histoire eſt
fort finguliere , elle a donné
lieu à beaucoup de Queſtions,
On demande , fi le Pere de la
feconde Maîtreſſe eſtant Partie
intéreſſée , le Marquis devoit
s'addreſſer à luy pour prendre
conſeil, s'il eſtoit obligé de fuivre
ſon ſentiment , fi apres luy
avoir fait l'honneſteté de le con
I iij
198 MERCURE
1
fulter, voyant qu'il n'avoit égard
qu'à ſes intéreſts , il n'eſtoit pas
en droit de retirer ſa parole ; &
enfin , s'il ne ſe met pas en péril
de ne point aimer ſa Femme,
ayant eu une premiere inclination
qu'il ne quite que pour fatisfaire
à ſon honneur.Lechamp
eſt ouvert à vos Amis. J'eſpere
qu'ils ſe donneront la peine de
décider.
2
Si mille choſes d'éclat ne vous
avoient pas appris , ainſi qu'à
toute la France , que Monfieur
eſt un Prince auſſi galant qu'il
eſt magnifique , vous croiriezi
fans doute que le détail que j'ay
à vous faire de la derniere Feſte
de Saint Cloud ſeroit un recic
exagere ; mais , Madame , vous
connoiſſez mieux que moy combien
ces deux qualitez ſont naturelles
à Son Alteſſe Royale,
&
1
GALANT. 199
&il fuffit que je vous nomme
S.Cloud , en vous parlant d'une
Feſte , pour vous faire concevoir
tout ce qui eſt digne d'un Frere
de LOUIS LE GRAND. Madame
laDauphine n'ayant point encor
veu cette délicieuſe Maiſon ,
Monfieur forma le deſſein d'y
faire un Régal à Leurs Majeſtez
, quand Elles y ameneroient
cette Princeſſe. Le jour eſtant
pris ( ce fut le 9. de ce mois ) le
Roy arriva à Saint Cloud fur
les quatre heures. Il eſtoit dans le
Carroſſe de la Reyne,où estoient
auſſi Monſeigneur , Madame
la Dauphine , & Madame la
Princeſſe de Conty. En arri
vant , toute cette auguſte Compagnie
alla chez Madame , où
Madame la Dauphine continua
d'admirer la belle veuë qu'elle
avoit dé couverte le long de
I iiij
200 MERCURE
l'Apartement de cette Princeffe.
On paſſa en ſuite dans celuy de
Monfieur , qu'on trouva meublé
tres ſuperbement. Il eſtoit
enrichy de Peintures & de Tableaux
d'un fort grand prix ;
& outre les Meubles qui or
noient toutes les Chambres , il
y avoit par tout de tres-riches
Cabinets , couverts de Pots ou
de Vazes , la plupart d'argent
ou de vermeil doré. Les plus
agreables Fleurs de la Saiſon
rempliſſoient ces Pots. La propreté
, la galanterie,& lamagnificence
de toutes ces Chambres,
ayant eſté admirées , le Roy paſſa
dans la Galerie . Vous ſçavez,
Madame, qu'on la regarde comme
une merveille , & qu'elle a
eſté peinte par le fameux monſieur
Mignard de Rome. On
l'appelle ainſi , quoy qu'il ſoit
Fran
GALANT. 20F
François ,à cauſe du long fejope
qu'il a fait en Italie. Ce grand
Ouvrage eſt aſſurément un chef
d'oeuvre de Peinture . Ce fe
roit icy le lieu de vous en fai
re la deſcription , fi d'autres Articles
ne m'obligeoient à la re-
•mettre jusqu'au mois prochain.
Comme les chaleurs de cette
journée avoient eſté affez gran
des , on apporta à Leurs Majef
tez des Eaux glacées que toute
la Cour trouva admirables.
On danſa un peu apres. Cette
maniere de Bal où il n'y eut
point de Branle , dura une heure
& demie . Monſeigneur prit
Madame la Dauphine. Mada
me la Dauphine prit Monfieur.
Monfieur alla prendre
Madame la Princeſſe de Conty.
Madame la Princeſſe de Conty
prit Monseigneur , & Monfei-
F
Iv
202 MERCURE
gneur prit Madame. Ceux qui
danſerent en ſuite,furentdu cofté
des Hommes , Meſſieurs les
Princes de Conty & de la Roche-
fur-Yon, Meſſieurs les Comtes
d'Armagnac & de Brionne,
Mr le Chevalier de Lorraine,
Meffſieurs les Dues de la Trémoüille
& de Gramont,Monfieur
le Marquis de Biran,Mr leComte
de Tonnerre , Monfieur le
Marquis de Gondrin , & Mr le
Chevalier de Chaſtillon Du coftédes
Dames, Mesdames les Ducheſſes
de Foix,de la Trémoüille&
de Mortemar , Madame la
Marquiſe de Segnelay , Madame
deGrançé , & Meſdemoilles de
Laval, Chaftcautiers,Potier, &
Cliffon. T
La Dance ayant finy ſur les
ſept heuresdu foir ,le Roy monta
enCaleche,avec la Reyne à ſa
droi V
GALANT. 203
droite , & Madame la Dauphine
à ſa gauche. Monfieur eſtoit à la
Portiere droite , & Madame la
Princeſſe de Conty à la gauche.
Monſeigneur ſe plaça dans l'au
tre fond , ayant Madame à fa
droite , & Mademoiselle à fa
gauche, Pluſieurs Caleches ſuivoient
, remplies de toutes les
Femmes de qualité , qui eurent
l'honneur ce foir- là de ſouper
avec le Roy. Plufieurs Seigneurs
de la Cour tous à Cheval , en ,
vironnoient ces Caleches. On
ſe promena dans tous les Jardins
, qu'on trouva d'autant plus
beaux , qu'on les voyoit émaillez
d'un nombre infiny de
Fleurs printanieres. A ce divertiſſement
ſucceda celuy de voir
jouer les Caſcades On ſe mit à
table fur les neuf heures. Elle
eſtoit dreſſée dans une grande
Salle
204 MERCURE
Salle magnifiquement parée du
beau Bufet de vermeil doré de
Monfieur . Il y a dans cette
Salle un tres beau Tableau de
la Bataille de Caffel , gagnée
par Son Alteſſe Royale. Je
vous envoye la Figure de la Table
que j'ay fait graver. Prenez
la peine de jetter les yeux
deſſus. Vous verrez en un inſtant
ce que je ne pourrois vous
apprendre qu'en beaucoup de lignes.
Le Roy qui estoit ſervy
par le dedans de la Table ( deux
Controlleurs ſervoient à droit &
àgauche ) avoit à ſa droite, Monſeigneur
, Madame , Mademoifelle,
Madame de Lilebonne , &
Meſdemoiselles ſes Filles, Madame
la Princeſſe d'Harcourt , Madame
de Soubiſe , Madame de
Béthune , Madame de Nevers,
Madame de Gourdon , Madame
:
la
1
GALANT.
205
A
la Comteſſe d'Eſtrées , Madame
la Marquiſe d'Effiat , la Gouver- 1
nante des Filles de Madame la!
Dauphine au deſſus des Filles,
Meſdemoiselles de Tonnerre de
Biron, Laval, & Rambure .
र
A la gauche du Roy , efoient
la Reyne , Madame la
Dauphine , Monfieur , Madamela
Princeſſe de Conty , Ma-
(dame la Princeſſe de Tarente,
Madame la Ducheſſe de Cruffol
, Madame de la Trémoüil
le , Madame la Ducheſſe de
Foix,Madame Colbert, Madame
laDucheſſe de Mortemar,Madame
la Ducheſſe de Sully, Madame
la Ducheſſe de Gramont,Madame
de Thianges , Madame de
la Ferté,Madame la Marquiſe de
Ranes, Madame de Grançé,Madame
de Marré , & Madame la
Marquiſe de Clérambaut , Madame
!
206 MERCURE
, tresdame
de la Daubiaye Gouvernante
des Filles de Madame,
Meſdemoiselles Potier , Chafteautiers
, &Cliſſon , n'ayant pû
trouver de place , furent fervies
dans une autre Chambre. Il
yeut pluſieurs Tables pour tous
les Seigneurs de la Cour
abondamment & tres - proprement
ſervies , entr'autres celle
de Monfieur le Chevalier de
Lorraine . La Table du Premier
Maître- d'Hôtel eſtoit de vingtquatre
Couverts. Il y eut trois
Services fort magnifiques , &
cinq pour le Roy , le bout de
la Table où eſtoit Sa Majesté
ayant eſté relevé pluſieurs fois.
le ne vous marque point le
nombre des Plats . Vous pouvez
les voir en examinant la
Planche. On trouva le Fruit
fort beau. Chaque Service fur
porté
GALANT.
207
porté par autant de Perſonnes,
des Livrées de Monfieur, qu'on
ſervitde Plats, letout ſans confu->
ſion. Le Soupé dura une grande
heure &demie. Aprés quoy toute
la Cour paſſa chez Madame,
où l'Hoſtel de Bourgogne joüa
Le Mitridate de Monfieur Racine
, avec la petite Comedie du
Deüil. Le Lieu qui devoit ſervir
de Théatre eſtoit préparé dans
l'ancien Sallon . Des Paravents
d'une tres grande beauté , entre
leſquels eſtoient des Guéridons
d'argent , portant des Girandoles
garnies de Bougies , faifoient
la Décoration de ce Theatre.
Entre chaque Guéridon , on
voyoit des Pots remplis de toutes
fortesde Fleurs , avec des Vas
ſes & des Cuvetes d'argent. Au
fond du Theatre , il y avoit une
maniere d'Amphiteatre dreffe
dans
208 MERCURE
dans la grande Croiſée qui regarde
Paris. Cet Amphitheatre
eſtoit plein de Girandoles garnies
deBougies,de Vaſes,& d'autresOuvrages
d'argentremplisde
Fleurs . On avoit orné les autres
Croiſées de ce Sallonde la mefme
forte . Ce n'eſtoient que
Fleurs dans tous les Apartemens,
& l'on en trouvoit juſques dans
le fonds des Cheminées . Jay
oublié de vous dire que les
Caſcades estoient auffi garnies
de Pots de Fleurs , & qu'il y en
avoit autour de tous les Baffins
du Jardin . La petite Allée qui
regarde la Chambre où couche
Monfieur,en eſtoit toute couverte.
Il ya treize Jets d'eau dans
cette Allée. Elle finit par une
tres belle Perſpéctive où il en pa.
roiſt encor pluſieurs autres. Leurs
Majeſtez partirent à minuit pour
د s'en
-
1
209 GALANT.
s'en retourner à S. Germain , fort
fatisfaites de la magnificence
de ce Régal , qui ne pouvoit
eſtreny plus galant , ny mieux
entendu.
Vous avez veu par toutes les
-. Feſtes qui ont eſté faites à Madrid
, & dont je vous ay parlé
dans mes autres Lettres , avec
quelles acclamations la Reyne
d'Eſpagne a eſté reçeuë . L'eſprit
& le mérite de cette Princeſſe s'y
faiſant connoiſtre de plus en
plus , l'admiration & le reſpect
que toute la Cour & les Peuples
ont pour elle,augmentent auſſi de
jour en jour. Le Roy ſur tout s'en
montre charmé plus que jamais.
Il ne ſe contente pas de luy faire
fort ſouvent de riches Préſens ,
il les fait de la maniere du monde
la plus galante ; & ce qui paroiſt
quelquefois ne contenir que des
Fleurs,
210 MERCURE
Fleurs , eſt tout plein de choſes
d'un tres-grand prix. Ainſi cette
jeune Reyne ſe trouve agreablement
ſurpriſe , lors qu'elle y
penſe lemoins .
Monfieur le Marquis de la Popliniere
s'eſt marié depuis dix ou
douze jours , & a épousé Mademoiſelle
de Laugeois. Il eſt Neveu
deMadame Colbert, jeune , tresbien
fait , & a ſervy d'Ayde de
Camp à Monfieur le Comte de
Maulevrier dans les dernieres
Campagnes. Feu Monfieur de la
Popliniere ſon Pere a auſſi ſervy
dans les Armées , où une glorieuſe
mort a marqué le zele qu'il
avoit pour Sa Majeſté. La Mariée
a toutes les qualitez qui peuvent
rendre une Perſonne accomplie.
Son eſprit dément fon âge, & on
ne la peut voir fans tomber
d'accord que le merite a prévenu
GALANT. 211
venu les années. Monfieur Laugeois
ſon Pere s'eſt acquis une
eſtime generale. Jamais Homme
n'eut tant de conduite dans les
Affaires .
Ce que vous avez crûtouchant
la premiere des deux Enigmes
du dernier Mois , n'eſt point arrivé.
Vous prétendiez que l'explication
en ſeroit aiſée à toutes
celles de voſtre Sexe , & qu'elles
n'auroient aucune peine à trouver
ce qu'on dit communément
qui ne leur manque jamais . Cependant
il y en a fort peu qui
ayent connu que c'eſtoit la Lan
gue. Monfieur Richebourg de
Cruſy qui l'a découvert s'en eſt
expliqué par ce Madrigal.
A
Pres avoirfouffert une étrangetorture,
Enfinje triomphe , &jeSens
Que
212 MERCURE
Quej'aypresque attrapé le fens
De la premiere Enigme du Mercure.
Depuis plus de trois joursje tourne
autour du Pot ;
On nepeutfans celabienfaire une
Harangue.
C'eft... Qu'en certains momens l'efprit
de l'homme estfot !
Ce mot m'échape encor , cemiferable
mot ,
Etje l'ay toutefois fur le bout de la
Langue.
Ceux qui ont trouvé ce même
Mot , font Meſſieurs Albert de la
Rochefoucault ; Maigret le Cadet
, de Dijon , Baillot de Beau .
champ , de Tonnerre ; Doyen ,
Curé de Corcelles ; Soru , Avocat
en Parlement ; l'Abbé Vitar,
de Chaſteauthierry ; De S.Paoül
deBayeux, Controlleur, Parent,
Avocat
GALANT. 213
Avocat à Tannay en Nivernois;
Des Effars d'Alençon , de Morlaix
en Bretagne ; Doudon , de
Tours ; DeGlos , Hydrographe
à Honfleur ; Le Gentilhomme
Senonois : Tamiriſte , de laRuë
de la Ceriſaye : La Bergere de
Ville - chef : La belle Drion :
& l'aimable Gennery de Provins.
:
EnVers, Mademoiselle Guefpin
, de Rennes : Meſſieurs de
Grammont , de Richelieu : Regnard
, Lieutenant General de
Tonnerre : L. Bouchet , ancien
Curé de Nogent le Roy : Rault,
de Roüen : L. Liger le jeune ,
d'Auxerre : F. Ha .... du Mefnil,
de Cambrais en Normandic:
L'Abbé de la Croix , Chapelain
Royal de S. Sauveur de Blois :
L. C. D. P. de Lyon : Colo le
jeune,Avocat : R. Bechu,Preſtre
àNantes,
214
MERCURE
à Nantes , ( ce dernier en Vers
Latins ; ) Le Controlleur des
Muſes de Montaſnel en Baffe
Normandie ; De Vilaine, Avocat
du Roy au Mans ; & l'amoureux
Provençal. On a expliqué cette
mefme Enigme ſur l'Imagination,
l'Eau ,& la Mémoire.
Les Reclus de S. Leu d'Amiens
, ont fort agreablement
enfermé le vray mot de la feconde
dans leMadrigal qui ſuit.
D
:
Urant le calme heureux d'
neprofonde Paix ,
Où tous les Peuples de la Terre
Foüiffent des plaisirs que LOVIS
leur a faits ,
Mercure feul ofe parler deguerre.
Mais ne la craignez point , aimables
Compagnons ,
Cetteguerren'estpas comme les au
tres guerrest : moovhang
Qui
GALANT. 215
Qui sefont à coups de Canons ,
On ne la fait qu'à coups de
Verres.
Le meſme ſens a eſté trouvé
par Meſſieurs Loyfelet & Beaulicu
, de Crufy ; Chauveau, Procureur
du College d'Hubant,
dit l'Ave - Maria ; Perruche ,
Chanoine de l'Egliſe Collégiale
de Tannay en Nivernois, Vignier
, de Richelieu ; Regnard,
Baillyde Cruſy ; L'Inconnu de
S. Malo , ( ces trois derniers en
Vers. ) Voicy d'autres Motsdonnez
à cette ſeconde Enigme , les
Cheveux , la Plume ,le Papier , les
Bouteilles ,leRaisin , les Soûpirs,
Les Yeux les Regards , & les
Préfens.
::
د.
Il ne me reſte plas qu'à vous
nommer ceux qui ont expliqué
l'une & l'autre Enigme dans leur
vray
4 6 MERCURE
vray ſens. Ce ſont Meſſieurs Gardien
, le Baron de Trecin , de
Vienne ; Beſſin , Lieutenant de
Clameçy en Nivernois;DeBoiffimon
C. D. C. Du Beaumanoir-
Chevreüil ; Le Solitaire de l'Hôpital
S. Gervais ; Charabe des
deux Croix , de Tours ; Le Poëte
caché de Lyon ; Le Sérieux ſans
Critique de Geneve ; Le Solitaire
de Geneve ; d'Almas Conſeiller
du Roy de Caffis en Provence;
Gabrielle de Sainte Chatte
en Languedoc ; Marianne de
Sainte Chatte en Languedoc;
l'Abbé de Cary de Marseille ; Le
Chevalier Beffon de Cornavant;
L'amoureuſe malgré luy ; Advenel,
Avocat au Préſidial de Caën;
Jabart , Sieur de Lavarotte , de
Rheims ; Du Buiffon, pres S.Leu
S. Gilles ; L'Abbé Fauxqui , de
Vannes ; Le Bourg , Medecin à
Caën;
GALANT.
217
Caën : Le Brest , Ruë Montmartre
: I. F. Jarres , du Quartier du
Louvre : Le Chevalier de la
Salamandre : Meſdemoiselles de
la Borderie , de Verneüil , &C.
le Breſt . En Vers , Meſſieursle
ChevalierBlondel : Dauteſpine:
Micenet , de Châlons ſur Saône:
Millot, de Marſeille : Lobligeois,
Maître en Fait d'Arme, Les Braves
& Vaillans de la Place Royale
: Le petit Compere de la Ruë
des Juifs : L'Antipoleurde Bury:
Les Inconnus de Poitiers :Le Bon
Clerc de Châlons ſur Saône :
I. M. M. nouveau Profeſſcur de
la Langue Latine : Les deux
Soeurs inséparables de S.Vallery:
&la Blondine Guérin.
Je ne ſçay ſi l'Inſtrument qu'-
on appelle Gruë , efſtoit connu
du temps d'Amphion ; mais il
ſemble que la Fable l'ait voulu
May 1680. K
218 MERCURE
marquer, en nous apprenant que
ce Fils de Jupiter attira lesPierres
, &bâtit les murs de Thebes
au fon de ſa Harpe: C'eſt le ſens
de l'Enigme en figure que je
vous propoſay le dernier Mois.
MonfieurRault, de Roüen , à qui
il n'en a preſque échapé aucune
, a expliqué celle-cy par ce
Madrigal.
N
On , Mercure , il n'e
facile :
A
estpas
De ceindre de Rempars&de Murs
une Ville
Et d'y baſtir des Tours , des Donjons,
&des Forts ,
Amoins qu'un Architecte habile
Par la Machine & l'Art n'éleve
pende grands Corps.
C'est cequ' Amphion fait , quand
parses doux accords
La Pierre qu'il anime àson grése
Jeremuë; Mais
GALANT. 219
Maisfi les Airsfont des Refforts,
SaHarpe nous marquela Gruë.
L'inconnu de faint Malo a eu
la meſme penſée. La Gruë eſt
une Machine pleine de Refforts,
dont un habile Architecte
fe fert pour éleyers en l'air les
Fardeaux les plus pefans ,& les
placer où il veut fans aucune
peine. Ainfila Harpeneſt la
Gruë,lesCordes repréſentent les
Refforts, & Amphion l'Architecte.
Joignez à cela ce que dit Vitruve,
que cet Inſtrument ne va
que par harmonie.Les autres Explications
qui ont eſté faites de
cette Enigme , font fur la Goute,
le Roffignol , un autre Oyseau de
beau chant, l'Alliance,le Riche, le
Mariage,le Tremblement de Terre,
l'Opéra,la Présomption,l'Amour
propre, la Poudre de Sympathie,la
Magie,& l'Echo. Kij
210 MERCURE
Quoy que vous trouviez dans
cette Lettre le meſme 'nombre
de Planches gravées que j'ay
accoûtumé de vous envoyer , j'y
Caurois joint une nouvelle Enigme
en figure, fi quelque embarras
ne m'en euſt pas fait donner
le Deſſein trop tard.Elle ne ſera
preſte que pour l'autre Mois. Je
vous en envoye deux en Vers à
l'ordinaire. La premiere eſt de
Mademoiselle du Boſcroger d'Evreux.
DV SENIGME.
Nous sommes des Freres faciles
cachons Souvent
Ioyau;
:
48
Mais quand nous n'aurions que la
peau,
Nousn'enserions pas moins utiles.
Apres avoirquitté la Chair,
GALANT. 221
Le monde nous vient rechercher,
On nous engraiſſe, on nous manie.
De l'un&de l'autre on fait cas,
Et tel iroit en campagnie ,
-QuiSans nous ne s'y trouve pas.
AUTRE ENIGME.
D'inemonNymphe j'ay pris
Ien'ayfait aucun crime, &je ſuis
détenuë
Dans une obscure Tour,flanquée,&
1
défenduë
D'un Bastion bien muny de Canon.
1
Au lieu de me vanger d'une telle
injustice ,
I'en fors , quand on le veut , pour
Secourir les Gens, 2
Et loin devendre monService, 1
Ce qu'on me donne, je le rends
Kiij
222 MERCURE
L'on me connoist pourfi discrete
Qu'à peine ſe voit- il quelqu'uns
qui ne commette
Sa plus fecrete affaire à mafidélité;
Et quand on m'employe , on me
traite
Ainsi qu'une Divinité.
Vous ſçavez , Madame , que
la Cour eſt à Fontainebleau dés
le 13. de ce mois. Elle y prend,
non ſeulement tous les divertiffemens
que peut offrir la ſaiſon,
mais encor tous ceux qui fuivent
ordinairement une Cour
auſſi pompeuſe que celle de
LOUIS LE GRAND. Les Comediens
François & Italiens joüent
alternativement,& font avec les
Promenades , une partiedes plaifirsde
chaque foir.Il ya eu d'affez
1 fom
GALANT. 223
fombres nuits ,pendant leſquelles
Monſeigneur a pris plaiſir à furprendre
Madame la Dauphine
par des Illuminations qui
ſembloient avoir ramené le jour.
Elle n'en avoit point encor veu
depuis qu'elle estoit en France.
Ces Auguſtes Perſonnes ont
peſché quelquefois à la clarté
des Flambeaux. La Chaffe & la
Paulme divertiſſent tour à tour,
&la bonne chere regne toûjours
dans ce charmant Lieu. On y
compte pluſieurs Tables auffi
délicates que magnifiques , qui
font ouvertes à toutes les Perſonnes
un peu diftinguées.Voila
ce que j'ay à vous dire en general
des plaiſirs de Fontainebleau,
Monfieur le Maréchal de Villeroy
s'y eſtant rendu ces jours paf,
ſez au ſortir d'une grande maladie,
euſt l'honneur d'y falüer Ma-
1
K iiij
224 MERCURE
dame la Dauphine. Cette Princeſſe
qui ne l'avoit point encor
veu , luy parlad'une maniere fi
ſpirituelle& fi obligeante , que
tout cequ'elledit fut admire.On
examina juſqu'à la moindre fillabede
fon diſcours , & tout fut
trouvé d'une juſteſſe admirable.
Le Mercredy 22. de ce mois,
leRPere Bernard du Port-Maurice,
de l'Etatde Genes, General
des Capucins, s'y renditauffi , &
fut logé chez les Peres Mathurins.
Le lendemain , Monfieur de
Bonneüil Introducteur des Am
baſſadeurs, le mena à l'Audience
de Sa Majefté,accompagné d'un
fort grand nombre des Peres de
fon Ordre. Le Roy le reçeut, &
l'écouta avec des marques de
bonté extraordinaires ; & apres
luy avoir répondu fort obli
geamment ,il adjoûta , qu'ayane
enten
GALANT. 225
entendu parler de ſa vertu &
de ſon mérite , il le prioit de ſe
ſouvenir de luy & de toute la
Maiſon Royale dans ſes prie
res , & qu'il eſpéroit la meſme
choſe de tous les Capucins de
France , dont il vouloit toûjours
eſtre le Pere & le Protecteur .
Ce General fut conduit en ſui
te chez la Reyne , chez Mon
ſeigneur , chez MadamelaDauphine
, chez Monfieur & chez
Madame , & reçeut par tout les
meſines honneſterez . Cela fait,
Monfieur de Bonneüil le mena à
la Salle où l'on traite les Ambaf
fadeurs,& où Monfieur Sanguin,
Premier Maistre d'Hôtel de Sal
Majesté, luy fit ſervir un magni
fique Repas à trois Services ,a
vec une abondance incroyable
de toutes les Viandes que la faifon
peut fournir. Quantité de
2.1 K V
+
226 MERCURE
Perſonnes de qualité eurent la
curiofité de le voirdîner On admira
la ſobrieté de ces Peres aul
milieu de tant de Mets. Celas'eſt
continué juſqu'à trois Repas .
Quelques jours auparavant,
Madame la Dauphine , dont la
bonté& l'honneſteté égalent l'ef
prit , ſe promenant en Carroffe
dans le Jardin appellé du Tibre,
apperçeut le Roy à pied. Elle
defcendit dans le meſme inſtant,
& accompagna ce Prince dans ſa
promenade.x
J'acheve en fort peu de mots
ce que j'ay encor à apprendre.
Madame la Comteſſe de Luffan
, qui avoit cent cinq ans ,
eſt morte enfin dans l'Abbaye
de Mouſon , où elle avoit choiſy
une retraite. C'eſtoit une Dame
fort recommandable par ſa vertu .
Elle en a donné d'aflez fortgs
mar
GALANT 227
marques pour n'en point douter,
Elle estoit des illuſtres Maiſons
de la Riviere & de Spifame , &
avoit épousé Monfieur le Com
te de Luſſan Fils de Monfieur le
Maréchal d'Obterre. Elle s'étoit
retirée dans l'Abbaye que je
viensde vous nommer, aupresde
Madame de Bondernaut ſa parente
qui en eſt Abbeſſe;Fille de
qualité , & qui gouverne cette
Maiſon avec une édification admirable
de tous ceux qui la connoiffent.
Mr.Briconnet , Seigneur de
Glatigny , qui a eſté Préſident à
Mortier au Parlement de Mets,
eſtmort auſſi depuis quinzejours .
La MaiſondesBriçonners eſt des
plus illuftres de la Robe Elle a eu
un Guillaume Briçonnet Cardinal
en 1494. Robert Briçonnet
Chancelier deFrance lousCharbul
ies
228 MERCURE
les VIII. & auffi Archeveſque
de Rheims, un Archeveſque de
Narbonne,cinq Eveſques,&plu
fieurs autres grands Perſonages
qui ont eſté élevez aux plus im
portans Emplois. Cette Maiſon
porte d'azur à la bande componée
d'or&de gueules,le premier
Compon de gueules chargé
d'une Etoile d'or,& auffi une autre
Etoile d'or au quartier gauche
de l'Ecu
Ce Preſident eſtoit Gendre de
Dame Magdelaine Broé, qui ne
luy a furvécu que cinq ou fix
jours ,& qui eſtoit Fille de fou Mr
Broéde la Guette, Préſident aux
Requeſtes du Palais,& Soeur du
Maiſtre des Requeſtes qui porte
cenom. Feu Meffire Alexandre
Petau ſon Mary mort en 1672 .
Conſeillerde la Grand' Chabre,
eſtoit d'une grande integrité ,&
l'un
GALANT
229
l'un des plus ſçavans Hommes
du Parlement. Il avoit eſté reçeu
Confeiller au Parlemet en 1628.
&estoitFils du celebre Paul Pe
tau, reçeu auſſi Coſeiller en 1588.2
Meffire Paul Alexandre Petau
receuen 1672.Confeiller en lafeconde
Chambre des Requeſtes
du Palais, eſt Fils de cet Alexan
dre& de la Dame dont je vous
apprens la mort. Cette Famille
eſt fort ancienne,& a donné à la
France plufieurs grāds Hommes
qui ſe ſont fignalez dans la République
des belles Lettres , entre
autres le P.Denis Petau Jeſuite .
Mr Renaudot, qui exerçoit la
Medecine à Paris , a ſuivy ceux
que je viens de vous nommer. Il
eftoit Frere de Mr Renodot Pre
mier Medecin de Monſeigneur,
mort depuis fix mois.Ce nom eſt
connu. MrRenaudot leur Pere,
qu'on
230 MERCURE
qu'on appelloit Theophraste, ef
toittres-bonMedecin.Il fut l'Au
theurdesGazetes imprimées, qui,
avant ce temps ne ſe debitoient
qu'à la main , ce qui eſtoit d'une
dangereuſe conféquence.Le Privilege
en a eſté conſervé à Mr
l'Abbé Renaudot , Fils du Premier
Medecin de Monſeigneur,
eſtant juſte qu'une choſe dont,
l'invention eſt deuë àſon Grand-
Pere , demeure toûjours dans ſa
Famille.
On m'apprend une nouvelle,
Abjuration faite par une jeune
Perſonne qui n'a pas moins d'efprit
que de beauté, & qui eſtant
à Paris depuis deux ans avec
Madame ſa Mere , s'eſt détrom- )
pée des erreurs que ſa naiſſance,
luy avoit fait ſuivre. Une Paren
te qu'elle voyoit fort ſouvent,
ayant commencé à l'éclairer, ell,e
eut
GALANT.
231
:
eut la fermeté d'entrer avec elle
dans un Convent,où ayantreçeu
une connoiffance entiere des
Véritez Catholiques , elle a fait
depuis un mois proteſtation pu
blique de les embraffer. Cette
jeune Demoiſelle eſt Fille d'un
Gentilhomme de Poitou , appel->
lé Monfieur de Ry de Leſtang.
C'eſt une ancienne Maiſon de
cette Provinceand
- En vous parlantdans ma Lettre
du dernier Mois, de ceux qui
ont eu l'honneur de ſervirleRoy
fous Mr de Pompone , j'oubliay
de vous marquer que partageant
tous trois les Affaires avec lemême
caractere & les meſmes fon-
&ions, ils eſtoient tous trois principaux
Commis. C'eſt ce que
juſtifie le Privilege obtenu par
cux pour faire imprimer le Traité
de Paix. Ce Privilege porte
ex
23 MERCURE
expreſſement,Meßieurs Pachau
Parere ,&de Tourmont , principaux
Commis , &c. Vous ſca
vez ſans doute que ce dernier
a eſté choiſy par Monfieur de
Louvoys, pour ſervir le Roy fous
luy , & qu'il a eſté Secretaire
des trois Ambaſſades de Monſieur
de Pompone. Monfieur
Parere , qui a ſervy ſous Mefſieurs
de Brienne & de Lyonne
, auffi -bien que ſous ce dernier
Miniſtre , vient de prendre
poffeffion d'une Charge de
Secretaire du Roy, dans laquelle
il a eſté reçeu avec beaucoup de
distinction .
Je ne vous dis rien des Voyages
de Meſſieurs de Louvoys &
de Segnelay . La diligence qu'-
ils font pour ſervir le Roy , eft
toûjours ſi grande , qu'elletient
preſque de l'enchantement. Ils
ont
5
a
1
11
d
GALANT.
233
ont quelquefois viſité déja une
partie de la France , quand
le bruit de leur depart com-
I mence à eſtre ſeme ; & comdans
leur retour ils devanordinairement,
les plus
Prompts Courriers , ceux qui ſe
leifent à raiſonner perdent leurs
mefures,& font obligez d'attendre
que l'évenement les ait éclaircis.
د
Encore deux mots pour un
Air nouveau & je viens aux
Modes. Celuy qui ſuit eſt de
l'Illuſtre, qui m'en donnetous les
Mois. Vous en connoiſtrez aifément
le caractere .
AIR NOUVEAU.
Voulez
:
-vous goûter en aimant
Un plaisirfans tourment ? ....
Bru
234
MERCURE
Brulez d'une flâme légere,
Et changezſouvent de Bergere.
Le changement estle charme des
coeurs,
Et des amours comme des Fleurs,
Lesplus nouvelles
Sont les plus belles .
Si on ſouhaite de ſçavoir les
Modesdans voſtre Province, c'eſt
un Article qui n'eſt pas moins attendudans
toutes les autres.Voicy
ce que je vous en puis dire
preſentement. Les Habits des
Hommes ſe főt toûjours enCulotelongue
quiſe roule avec le Bas.
Ils portent leurs Juſte- à- corps
fort longs,juſtes à la taille & fort
amples par le bas. On en voit
beaucoup d'une Etoſe grifetresfine,
qui ſe nomme Serge de Seigneur
ou Ras de Gennes , &
Mõcayard.On chamarre ces Ha
bits
GALAN T.
235
&
bitsde petits Boutons à queuë de
même couleur que les doublûres,
dont les plus à la mode font grisde-
lin , violet, feüille- morte ,
vert. Chacune de ces couleurs ſe
meſle ſeparementavec du blanc.
Les Garnitures ſont de la meſme
maniere, larges de deux doigts ou
un peu moins , & façonnées de
petits carreaux. Il y a peu de ces
Gaenitures ſans gris -de- lin , que
l'on affortit avec toute forte de
couleurs.Les Veſtes ſonttoûjours
longues , & defcendent à deux
doigts du Juſte - à - corps. On
met deſſus beaucoup de Point
d'Angleterre . Le Bas de foye
eſt preſque toûjours de la couleur
de la Garniture. Les Baudriers
font brodez de Cordonnet,
dont ces meſmes Garnitures
déterminent la couleur , ainſi
que de Tours de Plumes. Les,
Blaches afſortent avec toutes for236
MERCURE
tes d'Habits. On les met ſur de
petits Caſtors noirs ou gris
blancs. On fait auſſi des Habits
d'une petite Etofe meſlée d'un
peu de ſoye, qu'on peut appeller
une Tirtaine. Cette Etofe eft
douce, fort brune,& habille bien.
On porte deſſus des Boutonnie
res,&Boutons d'or ; des Ceinturons
piqués d'or àl'Angloiſe,avec
les nooeuds d'épaule & d'épée rebrodez
d'or. On porte encor un
Moncayard de Flandre, meſlé de
foye , & une autre Erofe qui eſt
une maniere de Popeline ou Poil
deChevre. On employe cesdeux
etofes pour les habits en ringrave
avec des Canons pliſſez Les Garnitures
font toûjours dans les niches.
On en fait beaucoup de
nompareille , grisdelin , jaune &
blanc. L'ornement de ces Habits
conſiſte en deux rangs de Tours
de
GALANT. 237
de bras de dentelle de ſoye grife,
de demy doigtde hauteur, façon
de Point de France, quoy qu'elle
ſoit douce , avec des Gands de
Chiengarnisde meſmedentelle.
Les Baudriers,& Plumes ſont les
meſmes des Habits à Bas roulez.
On fait des Habits plus riches.
Ils font auſſi en ringrave.L'Etofe
eſt un gros de Tours gris,avec de
groſſes fleurs d'un Cordonnet
d'une autre couleur que le fond.
Les doublûres ſont de Taferas à
carreaux, ou tout uny.La plupart
portent des Canons de toile de
foye avec ces Habits ; les Garnitures
de Ruban étroit en confuſion
, les Bas de couleur , & de
Tours de Plumes à deux rangs.
On voit quantité de Juſte-àcorps
de Crépon , ou de Drap
bleu , avec un Galon d'or fort
large & d'une mode nouvelle.
On
238 MERCURE
On met ſur ces Juſte- à- corps
des Ceinturons à l'Angloiſe,garnis
de meſme Galon. Les Gands
font frangez tout or.
Je paſſe à ce qui regarde les
Dames. Tout ce qu'il y a de
Femmes de qualité portent des
Etofes or & argent. Il y en a de
la Chine à fleurs & à branchages
or& argent , & des Tafetas de
diferentes façons , or & argent,
comme ces autres Etofes . Les
plus à la mode ſont des Tafetas
d'Angleterre de telle couleur
qu'on les veur choifir. On faic
deſſiner, &broder deſſus. Cette
broderie eſt or & argent , mais
fort legere. La Robe de Chambre
eſt toûjours d'une couleur
diférente de la Jupe. Jedis Robe
*de chambre , parce que l'on ne
porte preſque quedes Indiennes:
mais ces Indiennes font fr bien
faites,
GALANT.
239
faites , que l'on ne voit rien qui
habille de fi bon air. Il y a peu
d'Ouvriers qui y réufliffent.Celles
qui veulent avoir des Habits
de ſoye , prennent des Tafetas
d'Angleterre qu'on fait deffiner
en courant de fleurs , & broder
de Chenilles d'une ſeule couleur
: comme par exemple ſi c'eſt
un fond blanc , on brodede chenilles
couleurde cerife. On porte
d'autres Etofes appelées Grizettes
, qui font la plupart des
- poils de Chevre. Beaucoup de
celles qui en'prennent des Habits
ont le Manteau , & la Jupe
de la meſme forte.On met au bas
une Frange d'or , ou un Point
d'Eſpagne. Les Etofes de ſoye
ſont toûjours des Tafetas à fleurs,
→ dont on déguiſe un peu les defſeins.
On voit quantité de Tafetas
à petits carreaux. Les Echarpes
240 MERCURE
pes entieres de gaze à fleurs,
commencent à devenir à la mode.
Tous les Eventails ont des
noeuds de Ruban,ou des chaînes
d'or au baſton. J'oubliois à vous
dire que la plupart mettent des
Rubans tout le long des bords
de leurs Manteaux. Voſtre Amie
qui cherche des Toiles de Perſe
, trouvera les veritables au
Cloiſtre ſainte Opportune. Adieu
, Madame. Je ſuis voſtre,
&c.
A Paris ce 31. May 1680.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères