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1680, 02 (Lyon)
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1
:

807156
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN
*
LYON
Fevrier 1680 .
LAVIA
A LYON ,
Chez THOMAS AMAULRY,
Ruë Merciere .
M. DC. LXXX.
AVEC PRIVILEGE DU ROY
VAEC БЫЛFECE ON BO
CAT DC FXXX
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR .
J
Evous envoyay , cher Le-
Eteur ,le MariagedeMonficur
le Prince de Contry , &
l'arrivée de la Reyne d'Efpagne
jusqu'à Madrid il y a quinze
jours avec la Devinereſſe ,& les Origines
du Blazon du R.Pere Menestriers
vous m'avez renvoyé la Devinereſſe à
cauſe qu'il n'y avoit pas les Figures , je
vous la renvoye , &y ay fait mettre au
frontispice ſon Chat gravé qu'elle suppoſoit
luy dire tout : le prix que je les
vend est tres modique , je ſuis bien aiſe
qu'on vous aye écrit de Paris qu'on les
vendoit 30. fols enparchemin&40.fols
en veau ſans figures , afin que vous continuyez
à estre persuadé , que je vend les
Livres le meilleur marché que je le puis,
&à vendre
&mecontente a enteaàpeude gain
beaucoup , puisque le prix que je vend la
Devinereſſe n'est que de 25.fols relié en
bazane ſans figure , & 35. avec les figuaij
Lo Libraire au Lecteur.
fieurs
res, & comme l'on 'on n'n'en veut point qu'avec
lesfigures ,je ne laiſſeray pas d'en avoir
fans figures pour contenter tout le monde.
Play as perfonnesantécrit àleurs Amis
de sçavoirleprix des Mercures complets,
je prie le Lecteur , d'estre persuadé que
le prix eſt ſans en rien rabattre , ſçavoir
ceux de 1677. ily en a dix volumes à1 2 .
Sols le volume fait 6.6. livres. Ceux de
1678. à 20.fols le volume fait 12. liures
; ceux de 1679. ily en a treize vo
Lurnes, en comptant le le Mariage de la
Reyne d'Espagne à 20.

4
20. fols fait 13. lia
encore pres & de cette Année il n'y
que deux volumes pour 20. fols chacun;
&le Mariage de Monfieur le Prince de
Conty avec le voyage de la Reyne d'Efpagne
jusqu'àfon arrivée à Madrid pour
15. fols ; & ily a aufli huit Extraordinaires
de 1678. & 1679. quiſe vendent
30. fols chacun, ainſy le tout se vend
jusqu'à present 45. livres 15. ſols; &
les Volumes àl'avenir toûjoursfur le

23
mefied,
tant Extraordinaires que Merafin
que personne n'en efpere avoir
me
cures ,
meilleurmarché, j'estime autant les anciens
& mieux que les nouveaux , car des
anciens volumes j'en ay tres-petit nombre,
نم
Le Libraire au Lecteur.
& imprimant journellement les nouveaux
j'en ay toûjours plus de reste. Ceux qui
attendront au bout de l'année à les acheter,
pour en avoir meilleur marché, se
trompent beaucoup , comme ceux qui en
ont acheté depuis peu l'ontpû connoistre,
car comme je vous ay déja dit, qu'à la fin
de l'annéej'en ay tres-peu d'exemplaires
complets,&qu'on ne les aura qu'au meſme
prix,j'ay crû estre obligé de vous advertirde
cela pour toûjours. On separeratel
volume que l'on voudra pour le mefine
prix.
Je nem'étonnepoint que vous ayez lû
avec plaifir les deux Volumes des Origi
nes du Blazon du R. Pere Menestrierque
jevous ay envoyéfeulementdepuis quinze
jours ,&que vousy ayiez remarquén'avoir
jamais lû dans le Blazon ce qui est
dansces deux Volumes ; c'eſt auſſi un Ouvrage
qui n'avoit jamais paru , & qu'on
peut dire achevé, je n'en diray rien davantage
,vous l'avez affez reconnu par
la lecture. Ceux qui auront pris le Mercure
de Janvier 1680. & qui n'auront
pasfaitprendre leſecondTome , qui est le
Mariage de Monfieur lePrince de Conty
&levoyagede la Reyne d' Espagne, n'aua
iij
Le Libraire au Lecteurl
ront eu que les choses imparfaites;
pour avoir le Mercure complet , il nefaut
que cette Partie , qui contient des chofes
tres particulieres.
On continuera à distribuer tous-tos
Mois le Journal des Nouvelles Découver
tes de Medecine de Monsieur de Blegny,
&le Journaldes Sçavans tous les quinze
jours pour fix fols le Cabier ২০৪১
LIVRES NOUVEAUX
du Mois de Fevrier.
Origine du Blazon & des Ornemens d'Armoiries
du R. Pere Merneſtrier avec plufieurs
figures en taille douce , 12. 2, vol . 4. livres
&on en trouvera auffi d'enluminé pour fix
livres les deux volumes .
La Devinereffe ou le faux Enchantement
par l'Autheur du Mercure Galand , 12 avec
neuf figures , fols.
-Idem fans figures 2. fols.
:
sunt va
Hiſtoire des Rois de France de Monfieur
d'Epernon', reveu par Monfieur de Prade , 12 .
2. livr. 10. fols .
1.
au •Panegyrique & Harangue prononcée a
Roy par.Monfieur l'Abbé Tallement de l'Atan !
demie Françoiſe, 8, 2. livres.
el
Vie du Cardinal Commandon par mendon par Monteur
l'Abbé Fléchier, 12.
Le Chrêtien qui veut eſtre ſauvé par le Pere
Cypriende Camache, 24. 20. fols .
( ន
TABLE
T
S
TABLE DES MATIERES
contenues dans ce Volume.
1
A
Vant-propos
Lettre écrite de
I
Chipre , contenant
tout le Voyage de Monfieur de Guilleragues
jusques à Constantinople , 8
Augure pour le Roy , Sur le Mariage de
Monseigneur, 37
Elogedu Royfait par Monfieur de Mon-
Lagne, de la Famille de l'illustre MicheldeMontagne,
38
Entrée de Monsieur Fourbin , Evesque
&& Comte de Beauvais , dans la Ville
- de cenom , 40
Vers de Madame la Viguiere d'Alby,47
Reception faite par Monsieur de Bour
nonville,Viceroy de Catalogne, à deux
Conseillers du Parlement , 49
LesChanoineſſes , Histoire , SI
Réjoüiſſances faites à Pezenas pour le
Mariage de Monsieur le Prince de
Ganty976.
Entrée de Monsieur l'Ambassadeur de
Venise, avec le compliment qu'il afait. ८
anRoy , 82
a iiij
TABLE .
Portrait en Proſe &en Vers , d'une Jument
admirable , 100
Monfieur l'Abbé Colbert est nommé par
LeRoy Coadjuteurde Monsieur l'Archevesque
de Roüen.
Evefsbezdonnez,
MortdeMonfieur Douvrier,
Lettre en Profe&en Vers,
10F
102
104
107
Mariagede Monsieur le Comte de laRoche
- Aymon avec Mademoiselle de
Piancour, 120
Qui veut tromper est souvent trompé,
Avanture, 124
GrandRégal donné par son Alteſſe St
reniffime, 128-
Emrée de la Reyne d'Espagne à Madrid,
141
Harangue du Roy d'Angleterre à fon
Parlement en remettant ſes Seances,
170
MortdeMonfieur l'Abbé Fouquet, 174
Mort de l' Ancien Evesque de Lisieux,
176
MortdeMonfieur Cognet Curé defaint
Roch, 177
More de Monfieur l'Abbé de Coiflin ,
177
Reception
TABLE.
Reception faite à Monsieur le Duc de
Mortemar par plusieurs Princes d'Italie
, 184
Eveſchéde Couferans donné à Monfieur
187 de S. Esteven,
Monsieur d'Yvoye est receu Avocat Gene-
Gral dela Chambre des Comptes , 187
Brevetd'Affaires donné àMonfieur le
Ghevalier Fourbin , 188
Monfieur le Commandeur de Fénix est
pourveu du Gouvernement de Bouchain,
189
Nouveaux Officiers de Madame la Dau-
4 190
Services faits pour Madame la Ducheſſe
phine,
de S. Aignan , 194
Lettre de Meſſieurs les Academiciens
d'Arles àMonsieur le Duc de Saint
Aignan , 196
Réponse de M. de S. Aignan , 198
lencé,
Mort de Monsieur le Marquis de Va-
Mortde Monfieur de Solefeil, ibid.
Explication en Vers de la premiere Enigmedu
Mois passé ,
Noms de ceux qui l'ont expliquée , 202
Explication en Vers de la seconde Eni-
201
200
gme, 203
TABLE.
Noms de ceux quien oxe trouvé le Moto
2 ibid.
Enigme ,
AutreEnigme,
208
209
Explication on Vers de l' Enigme en figu
YC,
ibid.
Nomsde ceux qui ont trouvé le Mot,
214
LaFauffe Nouvelle, Histoire, 212
Baptefme de Monfieur le Prince de Leon,
218
Divertiſſemens de S. Germain ,
Divertiſſemens de Paris ,
Fin de la Table.
219
223
34
EX
EXTRAIT DV PRIVILEGE
٢٠٠ duRoy.
P
Ar Grace & Privilege du Roy, donné à
Saint Germain en Laye le 21. Decembre
1677. Signé Par leRoy en fonConfcils Jun-
QUIERES . Il eſt permis à J.D. Ecuyer, Sieur de
Vizé,defaire imprimer par Mois un Livre in
titulé MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur LE DAUDEN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure, pendant le temps &
eſpace de fix antrées , à compter du jour que
chacun deſd. Volumes fera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme auffi defenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs,Graveurs
& autres , d'imprimer, graver & debiter
leditLivre ſans leconſentement de l'Expoſant,
nyd'en extraire aucune Piece , ny Planches
ſervantà l'ornement dudit livre , meſime d'en
vendre ſeparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende,
& confifcation des Exemplaires contrefaits,
ainſi queplus au long il eſt portéauditPrivilege.
Regiſtré ſur le Livre de la Communauté le
5. Janvier 1678. Signé E. COUTEROT. Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé& tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
29. Fevrier 1680.
L
Avis pour placer les Figures
ch
'Air qui commence par Ah que
j'aime l'horreur de ces tristes Forests!
doit regarde la page 36 .
La Figure del'Opera des Amazo
nes , doit regarder la page 81 .
L'Airqui commence par Que je crains
de Tircis le reſpe dangereux , doit regarder
la page 184.
L'Enigme en Figure doit regarder
Lapage 211
Le Portrait de la Voiſin doit regarder
la page 225
201
ינ
دا
S
L
MER
I
MERCURE
GALANT
FEVRIER 1680 .
ROIREZ - vous,
Madame , qu'apres
vous avoir fi fouvent
parlé du Roy
depuis trois ans
dans le commencement de mes
Lettres; apres vous l'avoir fait
voir également Guerrier & Pacifique
, Pere de l'Europe , ainſi
que de ſes Sujets ; liberal pour
les Gens d'un merite particul er,
A
2 MERCURE
& pour ſes Peuples en general,
bon , jufte , & grand en tout;
croirez - vous , dis-je , qu'apres
vous avoir juſtifié par les actions
meſmes que je vous ay marquées
de cet incomparableMonarque,
mille qualitez extraordinaires
qui brillent en luy , je
puiſſe ajoûter quelques traits
nouveaux au Portrait que je me
fuis hazardé de vous en faire ? Sa
magnificence vous eſt connue,
&je vous ay rarement écrit ſans
vous en dire d'aſſez grandes choſes,
mais vous ſçavez qu'il y en a
de deux fortes. L'une ſe peut regarder
comme un effet de la libéralité
du Prince qui embraſſe
avec plaifir toutes les occafions
de fairedu bien,& c'eſt particulierement
en cela qu'on peut affurer
que jamais perſonne n'approchera
de LoÜIS LE GRAND .
Vous
GALANT.
3
Vous l'avez veu , par ce que je
vous ay fait remarquer des Charges
de la Maiſon de Madame la
Dauphine,dont Sa Maj ſté pouvoit
retirer pluſieurs millions ,
comme il s'eſt toûjours fait en
mefme rencontre , & qui ne
luyont cependantſervy que pour
en faire la récompenſe du vray
mérite.Il y a une autre eſpece de
magnificence . Elle eſt attachée
aux dépenſes que doit faire un
Souverain , pour faire éclater la
gloire de ſes Etats par la grandeurdes
Feſtes publiques.Il n'y a
preſque aucun Empereur Romain
qui n'en ait laiſſe l'exemple.
Ces Maiſtres du Monde ne croyoient
jamais faire mieux paroître
la majefté de leur rang , qu'en
donnant des Spectacles à leurs
Peuples . Que ne fera point l'auguſte
Loürs qui a toutes les ver
A 2
4
MERCURE
tus de ces Empereurs fans en
avoir les défauts,& qui eſt beaucoup
plus Maiſtre du Monde
qu'ils ne l'ont eſté,puis qu'ils l'avoient
tyranniquement aſſujety
par la force de leurs Armes , &
qu'il en a ſçeu gagner les coeurs,
en voulant bien s'arreſter au mi.
lieu de ſes Conqueſtes , & donner
desbornes àſavaleur, afin d'en
donner à ſes victoires ? Examinez
tout ce qu'ila fait dans les rena
contres,où la grandeur de la Fran.
ce ſembloit eſtre intéreſſée. Jamais
Monarque n'a ſoûtenu avec
tant d'éclat certaines dépenſes
neceſſaires à la gloire d'une Nation
, pour faire voir qu'elle l'emporte
en tout fur les autres ; neceſſaires
pour entretenir les
beaux Arts, en faiſant connoiſtre
de quoy ſont capables ceux qui
en font leurplus ſericuſe étude,
&neceſſaies enfin pour difperfer
GALANT.
5
des ſommes conſidérables parmy
my
ces Hommes habiles ,& mille autresOuvriers,
qu'il eſt d'un grand
Prince d'occuper de temps en
temps,afin que ces fortes de libéralitez
répanduës ſur eux , leur
donnent moïen de ſe perfectionner.
Tout cela s'eſt vû dans le
brillant Opéra de Proferpine ,
qui vient d'eſtre repreſenté à
S.Germain.Jamais on n'avoit encor
parlé ny de fi magnifiques
Décorations , ny d'Ornemens fi
ſuperbes . Il ne faut point s'étonner
ſi ceux qui ont eu le ſoin des
Peintures , & des Habits , n'ont
rien fourny que de ſomptueux. Ils
n'ignoroient pas qu'on ne pouvoit
donner trop de pompe à ce
qui devoit ſervir aux plaiſirs de
la plus belle Cour de l'Europe;&
dans la certitude que rien ne leur
manqueroit pour l'exécution des
A iij
6 MERCURE
choſes qu'ils auroient l'avantage
d'inventer, pourveu qu'elles fufſent
dignes de la Grandeur du
Maître qui les ordonnoit , ils ont
laiſſe agir leur imagination , ſçachant
bien que quelque loin
qu'elle puſt aller , le pouvoir du
Roy étoit encord'une plus grande
étenduë. Comment auroientils
pû en douter , puis que dans la
plus grade chaleur de la Guerre,
lors qu'il avoit un nombre prefqueinfinyd'Ennemis
à combatre
ſeul, l'abondance a toûjours eſté
égale dans ſes Erats , & que les
plaiſirs n'õtjamais quité ſa Cour ?
Si le bruitdes Armes n'a pû les
épouvanter , quelle apparence
qu'ils s'en éloignaſſent pendant
la plusglorieuſe Paix dont on ait
entendu parler dans aucun Siecle?
Mais le bonheur dont joüit la
France , m'a inis inſenſiblement
hors de ma matiere. J'auray tant
L
GALAN Τ.
7
d'occaſions d'y rentrer, que j'en
remets la ſuite à une autre fois .
L'Opera nouveau qui fait aujour.
d'huy le divertiſſemetde la Cour,
fera celuydeMadamela Dauphine
dans quelque temps ; & fi vos
occupations de Province vous
empeſchent d'en venir voir les
beautez à S.Germain,je tâcheray
alors de vous en faire une exacte
defcription, afin que vous puiffiez
vous imaginer plusaiſément jufqu'où
va la magnificence de ce
grand Spectacle. Je viens à d'autres
Articles .
Je vous manday il y a deux ou
trois Mois que M. de Guilleragues
nommé par le Roy Ambaſſadeur
à Conftantinople ,
eſtoit arrivé à Malte. Voicy une
Lettre qui vous apprendra la
continuation de fon Voyage.
Elle eſt d'un Gentilhomme qui
A iiij
8 MERCURE
tient la meſme route que Monfieur
l'Ambaſſadeur , & qui accompagne
Monfieur le Commandeur
d'Ervieux qui est allé
Conful à Alep . Je vous l'envoye
telle qu'il l'écrit . Je n'aſſure pas
qu'il n'y ait point quelques lettres
à changer dans les noms
propres. Je puis les avoir mal
cata aft four nen collleûs
, mais cui il
fiderable , la ſubſtance des choſes
demeurant toûjours la même.
03-638003003580303003803803-
LETTRE
DE MONSIEUR DE***
J
A MONSIEUR L'ABBE' DE ***
A Lernica, dans l'Iſle deChipre,
le s . de Novembre 1679.
E vous rendis compte la derniede
nôtre arrivée à Mal- refois
te ,& vous fis ſçavoir de quelle
maniere
GALANT.
maniere Monfieurde Guilleragues
Ambaſſadeur de France à Conſtantinople
y avoit esté reçeu. Deux
jours avant celuy de nôtre départ,
nous eûmes la curiofité d'aller vifiter
l'Infirmerie . C'est un grand &
folide Bâtiment , d'une plus grande
étendue que l'Hôtel - Dicu de
Paris. Toutes fortes de Perſonnes
I font bien venuës , à l'exception
des Huguenots qu'on n'y reçoit
point , car pour les Tures & les autres
Infidelles , on les y aßiste comme
les Chreftiens. Chaque Malade
a fon Lit particulier , ne fuft- ce
qu'un Enfant de cinq à fix ans.
On lesfert tous en Vaiſelle d'argent
fans distinction de qualité, &
cefunt les Chevaliers qui leur portent
les boüitions , & les autres
chofes dont ils ont besoin. Ils vont
chapeau bas, & ont la ſerviete
Sur l'épaule comme nos Maistres
A V
MERCURE
d'Hôtel dans ce genre de fonction.
Quand le Grand- Maistre va à
l'Infirmerie, il ſert auſſi les Malades
de la mesme forte. Les Chevaliers
s'y font porter ainſi que les
autres , & on leur donne le mesme
Secours.Nous allâmes dans toutes les
Chambres juſqu'en celles des Eſclaves
, où ilsſontſouventServis par
leurs propres Maistres. Ce futle
Frere de M.le Marquis d'Orezon
qui nous y mena. Il eſt Chevalier,
& avoit la ſerviete fur le col &
&le chapeau bas,ainsi que jeviens
de vous le marquer.
Le Lieu où sont enfermez les
Tures dans l'Aubagne , est beaucoup
plus grand que le Preau de la
Conciergerie du Palais à Paris.
Nous yen viſmes environ cinq cens.
Il y avoit un Turc Chreftien avec
nous, qui eut une longue conversation
avec un Cadis qui y est depuis
V trente
GALANT. II
trentefix ans , faute de vouloir ou
de pouvoir payer deux mille écus
qu'on luy demande pour fon rachapt.
C'est un Homme qui me parut
fort ſenſé. Il recent M. le Conful
fur le Divan & afſfis ſur ſes
pieds pour marque de fon respect,
but deux taſſes de Café , & fuma
deux Pipes avec luy, comme il avoit
fait dans une autre occaſion il y a
huit ouneufans. Nous allionsfortir,
quand nous trouvâmes un Esclave
Turc qui reconnut A1. le Conful. Il
l'avoit veu à Gaze avec le Bacha,
&reçeut la charité qu'illuy avoit
demandée , apres quelques momens
d'entretien qu'il eut avec luy. Le
mesme jour nous viſmes la Salle
d'Armes , où l'on garde dequoy
armer plus de quarante mille
Hommes ; & dans les Fortereſſes de
S.Ange , de S. Elme , & du Portneuf,
oufur les Remparts , il y a
plus
12 MERCURE
plus dedix-huit cens Canons , &
entr'autres le Basilique qu'on dit
porterfix-vingt livres de bales
davantage.
Nousfoupâmes lefoir Monfieur
le Conful&moy , avec deux Chevaliers,
dont l'un nous proposa une
viſite chez une aimable Perfonne
que nous crufmes fa Maistreffe.
Elle nous reçeut fur le Perron fort
honneştement. Nous ne lafaluames
point à cause de la tyrannie de la
coûtume qui oblige à garder de
grandes mesures en ce Pais - là.
Elle nous mena dans la Salle , où il
y avoit des Tableaux pour Tapis-
Serie, à cauſe que l'Esté dure encore
icy. Nous y formámes un rond
fur de grandes Chaises qui nous
furent presentées par une Bedouine.
La Demoiselle estoit une jeune
Fille de dix-huit ans , ny belle ny
blanche,maispourtant tres- agrea-
}
ble,
GALANT .
13
ble , ayant les yeux vifs , & tous
pleins de feu , & c'est ce que les
Femmes de Malte ont de plus beau.
Sa taille estoit affez deliée &
avantageuse , & elle n'avoit la
gorge couverte que d'une mouſſeline
fort claire. Elle portoit un grand
voile blanc de mesme toile , que
nous la priaſmes de vouloir ôter,
aussibien que ses grands Pendans
d'or & de perles . Elle nous parut
plus jolie de la moitié apres cela,
& nousfit voir une affez belle tefte
dont les cheveux estoient noirs . UB:
Ruban couleur de feu pendoit derviere
, avec une dentelle d'argent
affez grande aux extremitez . La
manche estoit de brocard , & ouverte
à l'Espagnole. Sa chemiſe
enflée comme un balon ,fortoit par
cette ouverture , & estoit noüće au
poignet ainſiqu'une manche d'Homme.
Elle avoit une Faferande ou
14 MERCURE
chaîne d'or penduë au col , & des
Bracelets auſſi d'oraux bras.Sa Iupe
estoit defatin tirant ſur le brun à
fleurs d'or. La conversation fut
affez galante. Apres qu'elle l'eut
Soûtenuë quelque temps avecesprit,
le Chevalier qui nous avoit amenez
, fit prier Sa Soeur aînée de
venir en l'état qu'on la trouveroit.
Cette Soeur ne fit point difficulté
de ſe laiſſer voir en ſon negligé.
Elle avoit un voile comme ſa Cadete,
& la gorge aussi découverte
par le moyen d'un petit corcet de
toile blanche qui la preſſoit fort.
Une lupe à fleurs à Satin vert
luy batoit les talons. Ses yeux
n'estoient pas moins beaux que
ceux de fa Soeur. Elle pouvoit avoir
vingt- deux ans. Son Mary estoit
abſent depuis quelques jours , &
c'est ce qui luy donna la liberté de
venir où nous estions. Elle avoit
une
GALAN Τ.
15
,
mais
une chemise dont les manches
trouffées jusqu'au coude estoient
volantes & empeſées . Celles où les
Hommes mettoient autrefois cinq
aunes , n'estoient pas plus amples.
Par cette petite description de
'Habillement des deux Soeurs ,
dont l'Ainée estoit plus petite de
fix doigts que la cadete
beaucoup plus blanche , vous pouvez
juger de la maniere dont les
autres Femmes de ce Pays-là s'habillent.
Ie n'en ay pas veu unefeule
qui n'eust les yeux parfaitement
beaux.. Apres un affez long entretien
, M.le Conful chanta pluſieurs
Chansons en Italien , en Espagnol,
en Grec, en Turc, & en Arabe, qui
plûrent fort à l'une & à l'autre
Soeur.L'Arabeſe parle icyfort communement.
Les deux Chevaliers
chanterent auſſi quelques Chansons
Italiennes,apres,quoy minuit apprechant,
16 MERCURE
chant , nous fuſmes obligezde nous
retirer.
Nous nous embarquaſmes , &
estant partis de Malte dans un
temps qui nous paroiſſoit aſſezfavorable
, il devint si rude , qu'il
nous falut relâcher à Céphalonie-
La-grande le Vendredy 13. d Octobre.
La tempeste avoit eſtéſi terrible
ce jour là &le precedent,
qu'une de nos Barques échoua &
perit entierement , contre la terre
de Zante la nuit du feudy au Vendredy
. Trois autres Barques & une
Polacre , qui estoient de conſerve
avec nous depuis Toulon , furent
Separées de nostre Flote par laviolence
du vent qui les écarta , Sans
que nous en ayons eu de nouvelles.
Jevous ay nommé la grande Cephalonie
, pour la distinguer de la
petite qui estoit l'ancienre Itaque
où regnoit Uliſſe. La petiteſſe Ifle
da
GALANT.
17
de Céphalonie n'a qu'environ trente
milles de tour. La grande en a
cent , &est diviséepar deux Villes
principales Separées d'un Bras de
Mer. L'une s'appelle Lixoury de
Palequi , l'autre Argostoly , dont le
Port est tres - beau , &tresfeûr. Du
cofté de cette derniere , se trouve
L'imprenable Fortereffe.de Niffe, où
demeure Monsieur le Provéditeur
1
nommé Il
de venije ....
Signor Bertu
cio Sacanzo. Dans Lixoury ily a
un Gouverneur particulier dont je
ne puis vous dire le nom , &que
nous ne vîmes point . Celuy d' Argo-
Stoly pour la Republique de Venise,
est un François de Pierrelate proche
d'Orange , &se nomme Monfieur
de la Fleur. Il eut une jambe
emportée au Siege de Candie où il
estoit Major.
Nous nous miſmes à la voile à la
Rade de Céphalonie le Leudy 19.
d'Octo
18 MERCURE
1
d'Octobre , & viſmes le Golphe de
Lépante oùſe donna cette fameuse
Bataille entre les Chrestiens & les
Turcs. Nouspaßâmes quelques heures
apres devant le Port de Zante,
qui est une Isle de ſoixante & dix
milles de tour , ayant veu en pas-
Sant à nôtre gauche le Caſtel Torneſo
dans le Péloponese. A trente
milles de Zante , nous trouvâmes
une petite Ifle baffe nommée Stanfane.
Elle a quinze milles de tour,
&un petit Convent de Caloyers ou
Religieux Grecs.
Le Vendredy 20. au matin, nous
costoyâmes fur les quatre heures
l'ifle de Sapience, qui a aussi quinze
milles de tour , & dépend pareillement
de la Morée. Sur les
Sept heures nous viſmes de fix
milles loin à la gauche la Ville
de Navarrin . Elle a un Port
qui peut contenir deux mille Voiles
GALANT. 19
les. Le Turc y en mit ſept cens
lors qu'il voulut commencer le siege
de Candie. Ensuite nous vifmes
aussi à la gauche la ville
de modon , l'iſſe Venitico , & la
Ville de Coron , dans le Golphe de
laquelle est la ville de Galapa
ne,ſi renommée pour la Soye qui
s'y fait ; &fur les fix heures du
Soir, nous paßâmes devant le Cap
Metapan.
Le Samedy nous commençâmes
à côtoyer dés le matin l'Isle de
Cerigo. C'est une Isle pleine , &la
premiere de l' Archipel. Elle a quarante
milles de tour , & est éloignée
d'autant dis Cap Metapan.
En paſſant nous viſmes la petite
Ifle de l'Ovo , & celle qu'on appelle
des Cerfs. Cette derniere eſt à dix
milles de Cerigo par Tramontane.
Sur les quatre heures duſoir , nous
paßâmes au deſſous de la Forteref
Se
20 MERCURE
Sede Cerigo, qui est forte & inacceffible,
d'où le Gouverneur des Venitiens
à qui cette Iſle appartient,
fitfaliüer de vingt & un coupde
Canon Monficur nostre Ambaffadeur
, qui luy répondit de ſept , &
enfuite nous laiſſâmes à la gauche
le Cap S. Nicolas , qui est le der.
nier de cette Ifle- là , ne comptant
pour rien les Dragonnieres . Cesont
deux Ecueils , allez pres desquels est
le Cap S. Angelo du mesme costé,
& à nostre droite nous laiſſames
deux petites ifles qu'on nomme les.
Couffes. Le mesme jour , Monsieur
le Conful & moy , nous allaſmes au
Bordde Monfieur l' Ambaſſadeur,
avec qui nous eſtions venus de con-
Servejusque- là , pour prendre congéde
luy. Il xous fit mille honneſtetez,
ainsi que Madame l'Ambassadrice
fa Femme , & Mademoiselle
de Guilleragues leur Fille.
Nous
GALANT..
21
Nous en reçeûmes außi de trèsgrandes
de Monsieur le Marquis
de la Porte , de Monsieur du Palais
Capitaine en ſecond, de Monfieur
de Modene , de Monfieur de
Pontac Frere de Madame l'Ambaſſadrice
, du Fils de Monsieur le
President Larcher , & generalement
de toutes les autres Personnes
de qualité qui estoient dans
Son Bord. Quand nous en fortimes
, il fit tirer sing coups de Canon
, &fi toſt que nous fum arrivezànostre
Bord, nous en fismes
tirer nouspar nostre Capitaine , à
Monsieur l' Ambaſſadeur, qui nous
remerciade trois ,&nous unmo-
1
L
ment apres d'un pareil nombre.
Le lendemain qui estort Diman...
che , nous commençâmes àvoirà
nostre gauche la Ville de Malvoifie
dans la Morée , & à nostre
droite Ifle de Cerigotte. Nous vimes
22 MERCURE
mes auſſi l'Isle brûlée , l'Antimille,
le Mille, & l' Argentiere.
Le Lundy 23. nous découvri
mes quatre Isles à la gauche ; fçavoir,
Molino , Policandro , Sicino,
& Nio , & paffâmes fort pres de
l'Isle de Christiana , non habitée
au Ponant , & au Lobech de laquelle
à trois milles loin de terre
par le vent de Siroch , paroiſſent
deux Ecueils qui reſſemblent parfaitement
à deux Vaiffeaux à la
voile. Sur lesoir , nous aperçeûmes
aussi à nostre gauche la Ville de
Santorin , dont il y a 15. ou 16 .
ans que les hautes Montagnes jettoient
du feu comme fait à present
le Mont Ethna , en forte que la
Mer qui en est proche , estoit toute
couverte de Pierre-ponces . Il y a
dans cette ville là un Evesque
Latin, un Convent de Filles , un de
Capucins, & un autre de Iefuites.
Ces
GALANT.
23
Ces deux derniers jours & le lendemain
Mardy , nous costoyâmes
l'Isle de Candie , qui a 280. milles
de long, & 650. de tour.
CemesmeMardy 24. d'Octobre,
avant qu'il fust jour , nous laiſſâmes
à nostre gauche les Ifles de
Nanfio, de Nanfiopulla, de Dragonis
, & de Strongilo ; & fur les
neuf heures , nous fûmes du pair
avec la grande Isle de Stampalie
à la gauche. Une heure apres nous
viſmes du mesme costé l'Isle-pleine,
& les deux Ecueils qu'on nomme
les Faniſſaires. Ce fut dans cette
mesme Iſle de Stampalie que perit
ily a environ un mois , le Capitaine
Cruvelier de la Ciutad , celebre
Corfaire. Il fauta en l'air avec
plus de trois cens Hommes dans fon
Vaisseau , où le feu fut mis aux
Poudres parfon Nocher, qu'il avoit
deſobligé en pluſieurs rencontres.
2
Sur
24
MERCURE
Sur le midy de ce mesme jour,
parut à la droite la petite Iſle de
Caſo , & à la proüe la grande Iſle
de Scarpanta , & Librota , ou le
petit Scarpanta. A quelques heures
de là nous viſmes à nostre gauche
pluſieurs autres Isles , tant grandes
que petites , comme, Sirra , Andrileu
Paxia , Nizaria , Piſcopia,
Carchi , Limonia , & la grande Isle
de Rhodes quia 120.milles de tour,
&qui est auTurc depuis l'an 1522 .
Sur le soir, nous découvrîmes de
loin la fin du Royaume de Candie,
dont le Cap Salomon fait le bout.
Le Mercredy 25. nous laiſſames
Rhodes à la gauche à 35. ou 40.
milles , & aperçeûmes un peu apres
le Cap de Castel - Roſſo dans la
Caramanie.
د
Le lendemain au matin nous
viſmes außi de bien loin les Coſtes,
& les Golphes de Satalie dans la
Natolie,
GALANT.
25
in
Natolie, autrement l' Afie Mineure
, & fur les trois heures apres
midy , la Sentinelle qui estoit au
plus haut du grand Mast , découvrit
la terre de l'Isle d'où je vous
écris , qui a 200. milles de long,
& 510 . de toar. Ainsi le Vendredy
27. à deux heures apres minuit,
nous commençâmes à côtoyer l'Isle
de Chipre, dont la premiere pointe
estle Cap S.Epiphane , éloigné de
trente milles du Cap blanc. Entre
ces deux Caps est l'ancienne Ville
de Paphos , aujourd'huy Baffe ,
devant le Port de laquelle nous
arrivâmes le Samedy 28. d'affez
bonne heure. Nous ne pûmes
pourtant débarquer que le len
demain au foir , à cause du vent
contraire.
Apres un jour entier de fejour,
chacunſe rembarqua le Lundy
au ſoir 30.du mois,&ayant fait
Fevrier 1680. B
26 MERCURE
voile le Mardy 31. au matin, nous
paſsâmes devant le Cap blanc, qui
n'est quà quinze milles de Baffe,
& en ſuite devant le Cap de Gate ,
à trente cinq milles du mesme
cap blanc. Enfin apres avoir découvert
d'aſſez loin à la gauche
la Ville de Limaſſo , ou de Limiſſo
Selon les Grecs , nous arrivâmes le
Soir devant le Port des Salines.
C'eſt l'Echelle de Lernica . Il en eſt
à demy lieuë seulement par terre.
Monfieur Sauvan , de Marseille,
Conſul de France , nous vint recevoir
en Robe rouge à nostre débarquement
, & nous conduisit chez
luy , apres nous avoir viſitez dans
noſtre Bord le ſoir precedent , dans
le mesme Habit de cerémonie , accompagné
de plusieurs Religieux
& Marchands de la Nation Françoise,
en longue Veste, & precedé de
Son Faniſſaire & de Son Drogman,
vestus
GALAN TA 27
vestus de la mesme forte.
Voila une fidelle Relation de la
route que nous avons tenuë jusqu'icy.
Fauray Soin de vous ap
prendre celle que nous tiendrons
jusqu'à Alep , où nous eſperons arriver
à la S. Martin . Dans l'Isle
de Chipre , où nous sommes pré-
Sentement , & que quelques-uns
appellent le Païs watal de Vénus,
ily a plus de Grecs &de Maronites,
que de Turcs .Les premiers ont
un Archevesque à Nicotie. Les
Evesques de Paphos, de Limiffo,&
de Carine ou de Solée , qui est du
costé de la Caramanie ou de la Natolie,
fontſes Suffragans. Cette Isle
futpremierement habitée par Japhet
Fils de Noé ,& en suite par
Les Grecs , quand la Monarchie
des Affyriens fut éteinte. Elle tombaſous
la puiſſance des Romains,
apres qu'ils l'eurent reprise fur
Bij
28 MERCURE
Les Roys d'Egypte. Les Empereurs
d'Orient l'ayant poſſedée plus
de huit cens ans , les Roys de la
Maison de Lusignan en furent
auſſi les maistres pendant quelque
temps , & enfin en 1473. elle fut
aſſujetie aux Venitiens jusqu'en
1570. qu'elle fut priſe par Selim
Empereur des Turcs. Elle est affiſe
entre les rivages de Silicie & de
Syrie, à cent milles de cette derniere
du coſté du Levant,& à trois
ou quatre journées de navigation
du costé du Midy. Elle a plufieurs
Caps ou Promontoires ; au
Ponant ,le Cap S.Epiphane , Tropan,
ou Malachie, Punta, &Me-
Lonta; au Midy , le Cap blanc , le
Cap de Gate , & celuy de Chitti-
Elap- Pila; au Levant, lePromontoire
Pedase, celuy de Clides, avec
leCap S.André ; & au Nord celuy
de Cormachitti. C'est entre le Cap
٤٤

S.Epi
GALANT. 29
SEpiphane& ce dernier, qu'eſt la
Mer de Pamphilie, à presentGolphe
de Satalie. Il y a dans cette
Ifle plusieurs Montagnes , dont les
principales font le Mont Olympe,
&la Montagne de la Croix. Cette
derniere fut ainſinommée , à cau-
Se que la Mere du Grand Constantin
y laiſſa, dit - on , un morceau de
la vraye Croix qu'on garde dans
un Monastere de Grecs. L'Isle de
Chipre eft fort abondante en toute
forte de Grains & de Cotons.
La recolte en a pourtant este mediocre
cette année , à cauſe que les
Sauterelles ont tout mangé.Ainst
la charge de Bled y vaut deux
Piastres, c'est à dire le double ; &
icy cela s'appelle famine , parce
qu'ordinairement le Bled n'y vaut
qu'un Ecu la charge de 350.pefant.
On y recueille aussid'excellens Vins.
Ils se gardent fort longtemps , &
Biij
30
MERCURE
Sentent un petit gouft de Poix comme
nos Vins d'Espagne zodronnez.
Cette Ifle a des Fruits en
abondance , fur tout des Citrons,
des Oranges & des Limons , avec
quantité d'herbages , mais elle a
particulierement des choux fleurs,
qui y viennent plus gros & meilleurs
qu'en lieu du monde.Elle porte
aussi quantité de Therébinte, de
Coloquinte , de Rhubarbe , de Scamonée,
& de Storax. Elle est riche
en Mines d'or , en Laton , en Cri-
Stal , & en Pierres qu'on appelle
Diamantes. On fait de la Toile
avec ces Pierres . On y en fait aussi
de Coton , & on y trouve d'excellens
Biscuits de la groſſeur de deux
Ecus blancs , & de fines Pastes
pour faire des Pignons & des Vermichellis
.
airy eft fubtil, la chaleur ex- L'airyest
ceſſive , les vapeurs qui fortent
des
GALAN T.
30
des Etangs falez , fréquentes &
malſaines, à cause de la quantité
de Sel qu'on fait aux Salines. Ce
qu'il y a de plus incommode , c'eſt
qu'on n'y voit aucunes Rivieres,
Les Habitans ſe ſervent de Puits
fort profonds , d'où ils tirent de
l'eau avec des Roues. Les Maiſons
yfont tres- baſſes , &baſtiesſeulement
de chaume. Les Turcs font
bonnes gens dans ce lieu de Lernicasparce
qu'ils n'y font pas les plus
forts ; mais ilsfont méchans &fèditieux
dans tout le reste de l'ifle,
&se moquent fort souvent des
Ordres qu'ils reçoivent de la Porte
quand il s'agit de leur interest,
ayant accoûtumé de dire en cette
rencontre, quc de pareils Ordres ont
perdu toute leur force en paſſant
la Mer.
Le Beglerbey,quand il est icy, ou
LeBacha enfon abſence, fait ordi
B iiij
32 MERCURE
nairement fa demeure à Nicotie,
queles Turcs nomment Lefeufcha.
CeBeglerbey a de revenu cinq cens
millefix cens cinquante Aspres ,&
Sept Sangiacsſous luy. C'est aujourd'huy
que les Tures font leur Bairam
ou leur Paſque, qui fuccede à
leur Ramazan , commençant toûjours
à la neufiéme Lune de leur
année. Pendant le Ramazan ou
Ramadan, ils ne mangentpoint du
tout qu'apres le Soleil couché,Alors
on allume des Feux au haut des
Mosquées, pour avertir le Peuple
qu'on peut manger.
Comme on m'avoit dit qu'il y
avoit dans cette Isle unefortgrande
quantité de Gibier , &fur tout
de Francolins , quifont des Oyſeaux
plus gros, plus beaux , & meilleurs
que les Perdrix , nous n'y fûmes
pas si tost defcendus , que je propoſay
une Partie de Chaſſe àplu-
Γ
fieurs
GALANT.
33
ſieurs Perſonnes de nostre bord.
Nousyemployâmes ſeulement deux
ou trois heures , & primes un nom.
brepresque infiny de Francolins,
Perdrix, de Cailles, & de Levraux.
Jugez par là de la fecondité du
Païs.
de
Le Dimanche precedent j'avois
ven dîner l'Equipage de noftre
Bord, & j'y obſervay une ceremonie
dont je n'avoisjamais entēdu par
ler, quoy qu'elle se pratique tous
les Dimanchesparmy les Matelots.
Ils éliſent un Abbé entr'eux , pour
prendre Soin du Vin & de l'Eau
qu'il faut diftribuer dans le Bord
pendant toute la ſemaine. Il doit
auſſi prendresoin de faire mettre
le Couvert à la Table du Capitaine
, & accompagner les Plats jufques
à la Chambre. Quand l'Ab--
béa choiſy ſon Succeffeur , il boit
Sa fanté an commencement du
Bv
34
MERCURE)
Repas du Dimanche matin ; &
apres avoir beu , il luy préfente un
Verre plein de Vin , que l'autre
doit prendre & luy faire raison
le Chapeau bas. Dans le mesme
temps , ilfait apporteruneMuseliere
tres- bien travaillée,&garnie
tout autour d'un morceau de Lard,
de Boeuf, de Jambon, de Moruë, de
Sarde, d'Anchois , de Pain, de Bif
cuit , d'Oignon, d'Ail, d'Oeuf, &
d'autres choses semblables. Cette
Muſeliere est suspenduë au deffus
de la teste du nouvel Abbé pour
Luy Servir de Couronne , & un
moment apres chaque Matelotfe
jette fur tout ce qui est autour, &
L'avale le plus promptement qu'il
peut , afin d'avoir plus de force
à crier l'Abbé boit, quand ilfait
raison à celuy qui luy a remis le
Cerigot.
7
Fay oublié de vous dire que
dans
A
GALANT.
3)
dans cette Ifle il y a d'excellentes
Pasteques , qui sont comme de
groffes Citroüilles de Provence. On
yvoit auſſi de Mauz. C'est un Fruit
qui approche du concombre. Quelques-
uns l'appellent icy Pomme
d'Adam. On le mange par tranches
avec du Sucre. L'Arbre qui porté
ce Fruit est très beau. Sa feuille eft
de la hauteur d'un Homme , large
à proportion , &fort droite. Elle
Se coupe aux extrémitez comme
une Plume, &se roule enfin comme
fait lafeüille de la Cane, pour formerSon
tronc ou sa tige. Outre ces
Fruits , on y trouve encor des Carrobys
& des Palmiers . L'Arbre
qui produit les Carrobys fent tresmauvais
, & fon Fruit n'est propre
qu'à engraiffer les Animaux;
mais pour le Palmier , c'est un fort
bon & bel Arbre. Il y en a plufieurs
dans le Iardin des Peres
obfer
30 MERCURE
Obfervantins , &j'en aimerois af-
Sez le Fruit. Adieu , vous sçaurez
par la premiere occaſion ce qui
m'auraparu d'Alep.
Apres vous avoir menée en
Voyage, il eſt bon, Madame , de
vous délaſſer par quelque choſe
de touchant pour vous. L'avantage
que vous avez de bien chanter
, vous fait aimer les beaux
Airs. En voicy un noté qui ne
vous déplaira pas.
AIR NOUVEAU.
A
H,que j'aime l'horreur de ces triſtesForests,
D'où l'Hyver a banny la riante verdure!
Jene gemis plus feul dans leurs Antres
Tout gémit avec moy dans une nuit ob-
Secrets,
Soure
Mais
GALANT.
37
Maisbelas!
Nature
à
quoyfere que toute la
S'intereſſe dans mes regrets,
Si l'ingrate quifait mapeine
N'enestpas moins inhumaine ?
Les Paroles de cet Air ſont
de Monfieur l'Abbé Mallement
de Meſſange , dont vous
avez déja veu beaucoup de
Vers. Le Sonnet qui ſuit eſt encor
de luy.
AUGURE
POUR LE ROY,
SUR LE MARIAGE
DE MONSEIGNEUR .
Flestes Filles deMemoire Jamais , avant LOVIS , aux
temps lesplusfameих ,
Sois
38 MERCURE
Soit parmy les Combats , foit apres la
Victoire,
Vistes- vous un Héros fi grand , fi glorieux
?
Parſes Faits éclatans inoüis dans l'Hi-
Stoire,
Vous le verrezau rang des Dieux ,
Brillant d'une immortelle gloire ,
Regner àjamais dans les Cieux ;
Etpar cet heureux Mariage,
Malgré les injures de l'âge ,
Malgrélesplus fiers Ennemis,
Toûjours Maistre abſolu du Calme & de
laGuerre,
Vous le verrezencor en ſes genereux Fils
Regner à jamais fur la Terre.
L'ouverture des Audiences du
Préſidial de Montpellier , fut
faite le 16. de l'autre Mois, par un
Diſcours tres - poly que fit Monfieur
de Montagne , Lieutenant
principal de ce Siege . Il traita
des
GALAN T.
39
des grandes & heroïques Actions
du Roy ,& en parla avec tant
de grace & d'éloquence , qu'il
charma un nombre preſque infiny
d'Auditeurs , qui estoient
accourus en foule pour l'écouter.
Il continua l'éloge de Sa
Majesté dans l'Audience qui
ſuivit cette ouverture . On y enregiſtra
le nouvel Edit qu'on a
publié contre les Duels , & cet
te matiere luy donna lieu de
s'étendre ſur les bontez de ce
grand Monarque , & fur l'obligation
que luy a la France , du
ſoin qu'il prend d'épargner le
fang de ſa Nobleſſe . Il le fit avec
une force d'eſprit admirable.Cela
ne ſurprit perſonne', les Vertus
& les Sciences eſtant hereditaires
à ceux de la Maiſon
dont il fort . Vous en ſerez aisément
perfuadée , quand je vous
auray
40
MERCURE
auray appris que ce digneMagiſtrat
eſt de l'illuſtre Famille de
Michel de Montagne , fi fameux
par l'excellent Livre des Eſſays
qui eſt dans les mains de tout le
monde , & dont le changement
qui arrive tous les jours dans nôtre
Langue , n'affoiblira jamais
les beautez.
J'aurois des choſes tres-particulieres
à vous dire , de l'Entrée
de Monfieur de Fourbin dans la
Villede Beauvais dont il eſt Evéque
, ſi on avoit gardé toutes les
formalitez qu'on a de coûtume
d'obſerver , quand un Evefque,
Pair & Comte de Beauvais,
prend poffeffion , mais ſa modeſtie
s'y eſt opposée , & le
Chapitre luy a deferé , à la
charge toutefois que ce retranchement
de Ceremonies ne
porteroit aucun prejudice pour
les
GALANT.
41
les autres. La Reception de ce...
Prélat fut faite le 23. du mois de
Decembre. Monfieur le Boucher,
Chanoine de laCathédrale
de Saint Pierre ayant reçeu ſa
Procuration le 20. pour prendre
poffeffion en fon nom , fit connoiſtre
le pouvoir qu'il en avoit,
& ſe retira à l'Eveſché avec les
Officiers du Comté qui le ſuivirent.
Monfieur le Doyen precedé
des Maffiers , &accompagné
de deux Notaires Apoftoliques,
le vint prendre au Palais Epifcopal
, & le conduiſitde là au
Chapitre. Apres qu'il y eut communiqué
ſon Pouvoir , & que
toutes les formalitez ordinaires
en ces fortes d'occaſions eurent
eſté obſervées, on le mena au Jubé
, où la Bulle Ad Populum fut
lûë , Monfieur le Doyen annonçant
tout haut àceux qui étoient
preſens,
42 MERCURE
preſens , que Meſſire Touſſaint
de Fourbin eſtoit Eveſque de
Beauvais. Cela fait, Monfieur le
Boucher alla à l'Autel,& occupa
en ſuite la Place du Choeur deſignée
pour les Eveſques. Pendantce
temps, on chanta un fort
beau Motet de la compoſition
de Monfieur Bourgault , qui depuis
quinze ans eſt Maistre de
la Muſique de la Cathédrale.
Vous ſçavez , Madame , que la
Muſique de Beauvais paſſe pour
une des meilleures qu'il y ait en
France.Au fortir de l'Egliſe,Monfieur
le Boucher fut conduit à
l'Evêché,où Monfieur le Doyen:
commença les proclamations.Le
meſme Monfieur le Boucher)
ayant fait donner avis dés le matin
à Meſſieurs de Ville , du Pouvoir
qu'on luy avoit envoyé, on
fonna la Cloche qu'on appelle la
Com
GALANT. 434
Commune , & il fut reçeu de ces
Meſſieurs accompagné de la
meſme forte qu'à la Cathédrale.
Monfieur l'Avocat duRoy leharangua
; enſuite dequoy il prit
poſleſſion de la Ville au nom de
Monfieur l'Eveſque. Ce Prélat y
arriva le 22. & trouva les Compagnies
des Privilegiez affemblées
, & les Suiſſes de la Garniſon
ſous les Armes dans la Placer
Il alla ſur les quatre heuresà l'Eveſché
, où Monfieur le Prefident
Vigneron , & Monfieur le
Lieutenant General , le haranguerent.
Les Echevins le ſaluërent
enſuitte , luy firent les Prefens
accoûtumez , qui font deux
Pieces de Drap , l'une grife , &
l'autre blanche, avec quantité de
Bouteilles de Vin. Le lendemain
23. il parut avec ſon Habit de
Comte de Beauvais , qui luy eſt
parti
44 MERCURE
particulier , & alla ſe preſenter à
la Porte de l'Eglife, où il fut harangué
par Mr l'Abbé d'Ormeffon,
Doyen. Il figna la Confervation
des Privileges du Chapitre,&
ayant eſté reveſtu de ſes,
Habits Pontificaux , il celebra la
Meſſe ſolemnellement, apres que
la Muſique eut chanté le Te
Deum. Depuis qu'il eſt à Beauvais;
il s'eſt continuellement ap- t
pliqué à connoiſtre ſon Dioceſe;
&come il a ſçeu que ſon Seminaire
eſtoit un des plus fameux
de France, il a amené avec lui des
Preſtres de la Miffion pour le
conduire avec Mr Valteblé qui
en eſt le Directeur .Il a eu le même
foin pour le College,dont il a
donné la Principauté àMr Barbier
, Docteur de Paris , & Recteur
de l'Univerſité,qui y regentera
auffi la Philoſophie.
Le
GALANT.
45
Le zele des Habitans de Beauvais
a fort éclaté dans cette rencontre.
Ils en ont toûjours montré
beaucoup pour leurs Evefques,
qu'ils honorent non ſeulement
comme leurs Paſteurs,mais
comme leurs Seigneurs temporels.
Ils ont donné des marques
de la finguliere venération
qu'ils avoient pour le dernier,en
faiſant graver ſon Portrait apres
fa mort. Vous ſçavez qu'il s'apel
loit Meffire Nicolas Choart . On
lit ces fix Vers au deſſous de ce
Portrait perspp golgoplag
Prier, agir, veiller, viſiterſon Troupeau,
Brûler à chaque instant d'un Zele tout
nouveau , 7
2
Se fire tout à tous, remplir fon Mi
niftere,
Trouver dans le travail un vif
attrait,
un vif&Saint
Ce fut de ce Prélat le divin Caractere;
Peindre la Charité, c'est faire fon Por-
هللا
trait.
2
Jamais
46 MERCURE
Jamais l'Egliſe n'eut tant de
grands Hommes. Monfieur de
Serrony Premier Archeveſque
d'Alby , qui donne tous les jours
denouvelles marques de fa pieté
,la fit paroiſtre particulierement
il y a un mois , dans la ſolemnité
de la Feſte de S. François
de Sales. Les Veſpres furent
chantées par la Muſique , dans
l'Egliſe des Filles de la Viſitation
d'Alby , & ce Prélat fit enſuite
le Panegyrique du Saint avec
un applaudiſſement univerſel.
L'édification que toute l'Affemblée
en reçeut , a donné lieu à
Madame la Viguiere d'Alby de
faire ces Vers. C'eſt au Mercure
qui preſte ſon nom aux Lettres
que je vous écris , qu'elle les
adreſſe.
M
Ercure , ſi les Dieux contensde
vos meſſages,
Em
GALAN T.
47
usages,
Employoient vos talens à de fâcheux
Vous avez aujourd'huy de plus nobles
emplois.
Illustre Meffager du plus puiſfant des
Roys,
Vous parlez en tous lieux du ſuccés de
Sesarmes,
Du nom,des actions des genereux Guer
riers
Qui l'aidoient à cueillir des moiffons de
Lauriers.
Apresent qu'on repose à l'ombre deſos
Palmes,
Dans le tranquille état où fes bontez
Sont mis
Ses Sujets &ses Ennemis,
Laiſſexpour quelque temps ſes Soldats
héroïques,
Et vantez à leur tour les Héros paci-
De l'Etat &des Loix,ilsfont les doux
fiques.
Soûtiens,
fiens.
Faites sçavoir par tout , qu'en Héros
magnanimed1091 OD BUN
La Paix a fes Héros ,&l'Eglise tes
:
Mon Prélat nous fait voir le zele qui
l'anime. Dans
48 MERCURE
Dans le coeur des Méchans il porte la
terreur,
Ilcombat tous les jours les vices&L'erreur,
Et l'on verra couper àses mains triom
phantes
Deces Hydres affreux les teftes renais-
Santes.
Tous les jours à l'Autelſes innocentes
mains,
PourSon Peupleſoûmis , offrent desfacrifices,
Il appaise le Ciel irritéparnos vices,
Et ce Héros,dignefangdes Romains,
• En vray Succeſſeur des Apoftres,
S'accable de travaux, pour soulager les
nostres.
Il vient de prononcer un merveilleux
Discours
Al'honneur d'un Grand Saint,la gloire
denosjours.
Il a fait son Portrait d'une éloquence
extréme,
Nous admirons ce Saint , nous l'admirons
luy-meſme;
Ilacomme ce Saint , une aimable bonté,
Vne douceur charmante , une humble
picté,
Enfin
GALAN Τ.
49
Enfin l'on voit en luy mille vertus en-
Semble.
Allez, Mercure , allez , parcourir l'Univers,
Et lowant Serrony dans cent Climats
divers,
Voyez si vous trouvez quelqu'un qui
luy reſſemble.
C'eſt à vous , Madame , que
j'ay l'obligation de ces Vers. Ils
ne ſont pas le ſeul avantage , que
les Lettres que vous voulez bien
recevoir de moy m'ont fait obtenir.
Je viens d'apprendre preſentement
que Mr de Bournonville
Vice- Roy de Catalogne,les
avoit toutes dans ſon Cabinet, &
que deux Conſeillers du Parlement
de Paris , l'eſtant allé falüer
à Barcelone , où ils pafferent
il y a environ trois mois au retour
de leur Voyage d'Eſpagne ,
il s'entretint avec eux de tous
les Livres François qui ont cours,
Fevrier 1680.
50
MERCURE
& leur marqua de l'eſtime pour
le Mercure. Il reçeut ces deux
Meffieurs avec toute l'honneſteté
poſſible, mais d'une maniere ſi
aifée , qu'elle engage à l'amour
& au reſpect tout enſemble. Il
les regala deux fois à dîner. Sa
Table eſt de vingt Couverts,tresbien
ſervie de quatre Plats . Il y
en a trois à la Françoiſe , & un à
l'Eſpagnole. On y boit de toute
ſorte de bons Vins , mais celuy
qu'il a fait venir de Sicile , furpaſſe
tout ce qu'on peut dire des
autres . Il a rendu ſon Nom ſi fameux
, qu'il n'y a perſonne qui
ignore ſes grands Emplois , & la
reputation qu'il s'eſt acquiſe à la
guerre. Il donne Audience tous
les matins fur les onze heures .
C'eſt quelque choſe de particulier
de voir avec quelle promptitude
il expedie Eſpagnols , Ita
lien s
GALANT.
SI
liens, Flamans , & Allemans, chacun
en leur Langue. Il s'avance
enfuite vers les François qui le
viennent ſaltier,& les entretient
avec la meſme facilité qu'il auroit
s'il eſtoit Parifien , ou qu'on
l'euſt élevé à la Cour de France,
tant il poſſede parfaitement nôtre
Langue, ſans qu'il aitlemoin.
dre accent étranger. On a toujours
remarqué qu'on ne vient
jamais à luy qu'on n'en forte fatisfait.
Auſſi eſt - il honneſte pour
tout le monde , mais ſur tout il
ſemble qu'il le foit naturellement
pour les François .
Si l'honneſteté a le pouvoir de
gagner les coeurs par elle- mefme,
jugez de ce qu'elle peut quad
une Belle la met en uſage. Un
Cavalier d'autant de naiſſance
qu'il a d'eſprit & de bonne mine,
en a fait l'épreuve depuis quel
Cij
52
MERCURE
ques mois. Le plaiſir de faire un
voyage auffi cõmode que divertiffant,
l'avoit amené en Flandre .
Il en parcouroit les plus belles"
Villes & eſtant arrivé dans
une des principales , il apprit
qu'il y avoit un College de Chanoineſſes.
Vous ſçavez,Madame,
que ce font toutes Filles de qualité,
qui ne faiſant aucuns voeux,
ont le privilege de ſe marier
quand il leur plaiſt. Comme le
Cavalier Voyageur avoit de la
curioſité pour tout ce quiſe trou .
voit de remarquable dans chaque
Ville , il voulut voir ce College.
Les Chanoineſſes eſtoient à
l'Office dans le temps qu'il y entra.
Quoy qu'elles fuſſent toutes
affez bien faites pour attirer ſes
regards par leur beauté, leur habillement
de Choeur fut la premiere
choſe qui le frapa.La nouveauté
GALAN Τ.
53
veauté peut beaucoup ſur les efprits,
& ce ne pouvoit eſtre ſans
étõnement qu'il leur voyoit porter
l'Aumuſſe de ſi bonne grace.
En jettant les yeux fur tout ce
Choeur, il les arreſta particulierement
ſur une jeune Chanoineffe
dont les charmes ſembloient encor
relevez par ce genre d'habillement
qui eſtoit nouveau pour
luy. Il la regarda longtemps , &
plus il la vit, plus il reſta cõvaincu
qu'il n'avoit jamais rien veu
de ſi parfait. L'Office finy, la Belle
dont il ne ſe ſentoit déja que
-trop touché, fortit avec cette aimable
Troupe.llla conduiſit des
yeux juſqu'à fon Apartement,&
il ne fut pas peu furpris , quand
quelques momens apres il la vic
paroiſtre ſous d'autres habits.Elle
venoit d'en prendre du monde
, ſuivant la coûtume qu'ob
Cij
54
MERCURE
fervent ces Dames, apres qu'elles
ſe ſont acquitées de l'Office.Il ne
la trouva pas moins charmante
en cet état qu'il l'avoit trouvée
avec l'Aumuſſe.Son coeur le pref.
fant de l'aborder, il ſe ſervit d'une
occafion fifavorable.Son compliment
fut galant , & la réponſe
obligeate. Ce début leur fit noüer
conversation, & comme ils avoiét
tous deux infiniment de l'eſprit ,
ils ſe ſepareret fort fatisfaits l'un
de l'autre. Ainfi le Cavalierayant
demandé à cette belle Perſonne
la permiffio de lavenir voir, vous
jugez bien qu'il n'eut pas de pei.
ne à l'obtenir. Il luy fit connoiftre
par ſes affiduitez , le cas qu'il
faifoit de ce privilege. Elles furent
grandes , & ce qui n'eſtoit
d'abord que complaifance & civilité
, devint bien toſt pour le
Cavalier une veritable affaire de
coeur.
GALANT.
55
coeur. Il oublia qu'il n'eſtoit party
que pour voyager. Tout ce
qu'il pouvoit ſouhaiter de voir,
eſtoit renfermé dans le College
de la belle Chanoineffe,& il luy
donna tant d'aimables qualitez ,
que ſa beauté,quoy que fort tou
chante , luy parut bien - toſt le
moindre de ſes avantages. Il la
voyoit pendant tout le temps
qu'elle conſentoit à luy donner,
& les plus longues viſites ne fuffifant
point à ſa paffion, il luy envoyoit
des Billets galans fi- toſt
qu'il l'avoit quitée. La Belle ne
faiſoit point ſcrupule de les rece.
voir. Elle écrivoitjuſte,&rien ne
luy plaiſoit tant qu'un pareil cõmerce
, qui luy donnoit lieu de
faire briller la vivacité de fon efprit.
Aminte & Daphnis eſtoient
leurs noms d'écriture; mais fi les
Billets du Cavalier eſtoiet pleins
C iiij
6 MERCURE
1
de paſſion, il n'y avoit que de l'en
joüement dans les réponſes qui
luy eſtoient faites. Ce n'eſtoit
point là ce qu'il vouloit. Il aſpiroit
au coeur de la Belle , & il tâchoit
par toute forte de ſoins àla
faire parler ſerieuſemet. La crainted'eſtre
trop prompte à ſe croire
aimée, l'obligeoit à ſe tenir ſur ſes
gardes .Elle l'engageoit fans faire
connoiſtre qu'elle s'engageaſt , &
s'il luy échapoit quelque terme
qui puſt recevoir une interpretation
trop favorable, elle ſçavoit
bien comment le deſavoüer . Les
plaintes que luy en faiſoit le Cavalier
étoient tournées avec tant
d'eſprit , que pour ſe les attirer ,
elle auroit cherché exprés à luy
dõner ſujet de ſe plaindre. Voicy
la Réponſe qu'il luy fit , ſur ce
qu'apres qu'elle luy eut écrit un
foir affez tard je- ne- ſcay- quoy
d'o
GALANT.
57
d'obligeant , elle luy manda le
lendemain qu'il ne devoit faire
aucun fond ſur ſon Billet , &
qu'en l'écrivant, elle s'eſtoit trouvée
dans un tel accablement de
ſommeil, qu'elle avoit laiſsé conduire
ſa plume à ſa main, ſans au
cune reflexion ſur les termes .
D
BILLET.
Ormez , dormez , mon aimable
Aminte. Je ne vous reconnois
plus depuis que vous cſtes
éveillée , & vous avez bien changé
destile. Quellegloire trouvezvous
à defavouer quelques legeres
douceurs qui m'avoient flaté dans
voſtre Billet , & dont je m'estois
un peu trop tost applaudy ? Que
ne me les laiſſiez - vous comme
des effets de l'accablement que
vous me marquez, dont je n'euffe
A
Cv
58 MERCURE
pû tirer grand avantage ? Une
autre auroit pris le pretexte du
Sommeilpour me les dire ; & vous ,
vous prenez le mesme pretexte
pour vous en dédire. Mais encore,
pendant que vous m'écriviez toute
endormie , estoit- re vostre coeur
qui dormoit, ou vostre raiſon ? Ah,
ma belle Aminte , si je n'avoispas
estédéja troppuny de més preſomptueuses
pensées , je croirois que
voſtre raiſon dormoit , &que vôtre
coeur estoit éveillé , que ce
coeur avoit justement pris le temps
de l'aſſoupiſſement de la raison
pour s'échaper un peu , & me dire
quelque chose de favorable à la
dérobée; mais que la raiſon s'estoit
éveillée là- deffus , qui avoit furpris
le coeur en faute , & avoit
cause tout le vacarme de vostre
dernier Billet, Apres tout , quel
grand maly auroit- il, quand vous
me
GALANT.
59
me laiſſeriez croire tout cela ? Y
a-t- il tant de vanitépour moy à
Sçavoirque je ne puis rien obtenir
d'obligeant,ſi vôtre raiſon ne dort?
Que nepuis-je l'endormirſouvent !
Il faudroit pour cela que je fuſſe
d'intelligence avec votre coeur. Ie
fuis feûr que si nous nous entendions
bien luy &moy , nous viendrions
à bout de nostre deſſein.
Ces reproches auſſi galans que
reſpectueux , faifoient de tendres
impreſſions ſur la belle Chanoineffe
, mais elle ne ſe haſtoit
point de s'expliquer ; & tout ce
que le Cavalier en pouvoit obtenir
de plus ſatisfaiſant pour fon
amour , c'eſtoit une forte proteſtation
qu'elle n'avoit d'engagement
pour perſonne. Sur cette
affſurance, il abandonna fon coeur
au plaisir d'aimer , & ne douta
point
60 MERCURE
point qu'avec le ſecours du
temps , il ne vinſt àbout d'enfla -
mer la Belle . Il ſe rencontra un
jour dans ſa Chambre, avec cinq
ou fix Perſonnes de l'un & de
l'autre Sexe . Elle avoit laiſsé ſes.
Tabletes fur ſa Table. Il s'en approcha,&
les ayant ouvertes ſans
qu'elle y prift garde , il y trouva
les Vers que vous allez lire.
Lfaut donc te quiter , heureuſe indiference
,
Dont jefaisois trop vanité.
L'Amourm'en a punie, &déja par vangeance
S'eſtſaiſi dema liberté.
Ilaſſureà Daphnis l'empire de mon ame,
Sa voix me parle enſa faveur ;
Et le moyen, helas ! de refuſer mon coeur
Aux charmans transports desaflame ?
Aupres d'un vray merite on s'oublie aisément,
Il en reste toûjours une flateuſe idée,
E
GALANT. 61
Et laplus infenfible, écoutant un Amant,
Est àdemy persuadée.
L'Amour contre une peine ofre mille plaifirs
,
Chez luy tout en est la matiere ,
Jusqu'auxplaintes, jusqu'auxſoupirs.
Helas ! j'en médiſois , pour estre un pers
tropfiere.
Je veux donc aimer àmon tour ,
Rendre à Daphnis tendreſſe pour ten
dreffe.
Pourquoy rougirdema foibleſſe ?
On excusetoutde l'Amour.
Quefert de paroître inhumaine ?
Je me reproche ma rigueur.
Est- ce un crime apres tout digne de tang
dehaine,
Que dem'avoir offertſon coeur ?
Sorsdumien , froide indiference ,
Tous tes conſeils font ſuperflus.
Jeſens d'unfenſecret la douce violence ,
Il me charme , il me plaiſt , je ne t'écoute
plus.
Je
62 MERCURE
Je ne vous dis point avec quel
plaiſir le Cavalier lût ces Vers .Ce
n'eſtoient pas les premiers qu'il
euſt vûs de l'aimable Chanoinef.
fe. Ils en faifoient l'un & l'autre,
&preſque tous leurs Billets en
étoient remplis;mais il n'en avoit
jamais vû de ſa façon qui luy eufſent
donné tant de joye. Le nom
deDaphnis luy faiſant connoître
qu'on les avoit faits pour luy, l'affuroit
en même temps qu'il avoit
touché le coeur de la Belle , &
c'eſtoit le plus grand triomphe
qu'il puſt ſouhaiter. Il achevoit
de lire ces Vers , quand cette aimable
Perſonne remarqua ſes
Tabletes entre ſes mains. Elle
en rougit,& ſe les faiſant rendre
incontinent ſans ſçavoir ce que
leCavalier avoit lû , elle luy dit
un peu fiérement qu'il eſtoit en
licuoù l'on puniſſoit les Curieux.
La
GALAN T.
63
La menace ne l'étonna point. Il
laiſſa partir laCompagnie , & ne
pouvant contenir ſa joye quand
il ſe vid ſeul , il parla des Vers ,
&dit des choſes ſi tendres à la
belle Chanoineſſe , que l'ayant
forcée d'oublier qu'elle avoit
deſſein d'eſtre en colere, il la reduifit
enfin à luy avoüer que ce
qu'il avoit lû dans ſes Tabletes,
eſtoit le veritable ſecret de fon
coeur, Le Cavalier s'eſtima le plus
heureuxde tous les Amas. Il eſtoit
d'une Maiſon affez illuftre pour
eſtre connue,& ne doutant point
que ſa recherchene fuſt approuvée,
il attendoitle retourdu Pere
de ſa belle Chanoineſſe qui étoit
abſent, pour la faire dans les formes.
Cependant quelquesDames
l'ayant enlevée pour trois jours à
deux lieuës de là avec une autre
Chanoineſſe de ſes Amies , elle
ny
64 MERCURE
n'y voulut ſoufrir aucune viſite
du Cavalier, & luy permit ſeulement
le commerce des Billets.
Comme ſon éloignement luy
eſtoit inſuportable , vous jugez
bien qu'il luy écrivit dés le lendemain
. Il ajoûta ces Vers à ſa
Lettre.
L
Ors que mon coeurvole vers vous,
Faut- il aujourd'huy vous écrire
Qu'il brûle , qu'il languit ? Il eust esté
plus doux
Ama bouchede vous le dire. :
En unmoment , belas ! elle cust marqué
bien mieux
L'état inquiet de moname ,
Et d'un airplus ingenieux
L'Amour meſine ſervant d'Interprete à
maflame,
Vous l'euft fait lire dans mes yeux.
Pour vous en faire lapeinture,
Leur triste &mourante langueur
Est une espece d'écriture
Que forme le ſtile du coeur.
An
GALANT. 65
Aumilieu mesmedu filence,
Ce Chifre fi fidelle au mien a-t- il manqué
?
Et quand on est d'intelligence ,
N'est- il pas bientoſt expliqué ?
Ayant lesſentimens d'Amante,
Dans son plus doux ſecret vous l'auriez
entendu,
Etpar cette voye obligeante,
BelleAminte , auſſitoſt vous m'auriezrépondu.
Nos regards s'expliquant demesme
Danscet innocent entretien ,
Tous les deuxſans nous dire rien ,
Nous nousferions dit, je vous aime.
Que de gloire alors pour mes feux !
Helas ! pourquoy faut- il qu'une cruelle
absence
M'empeſche de jouir de ces momens beureux
Que haste mon impatience ?
La Belle fit une Réponſe fort
tendre , & la donna au Laquais
du
66 MERCURE
du Cavalier. Un autre Laquais
qu'on envoyoit à la Ville, le rencontra
dans la Court , & eſtant
bien aiſe de s'épargner la fatigue
du chemin, il le chargea du
ſoin d'une Lettre pour la Poſte ,
& s'alla cacher pendant quelques
heures. Celuy - cy porta
toutes les deux à ſon Maiſtre .
Le Cavalier ouvrit auſſitoſt la
fienne, & fut fi content des affurances
de tendreſſe qu'il ytrouva
, qu'il la lût fix fois fans fonger
à l'autre . Il la donnoit au
Laquais pour la remettre à la Poſte
quand le caractere luy frapa
les yeux. Il l'examina , & le reconnut.
C'eſtoit celuy de ſa
belle Chanoineſſe. Il y avoit diférence
de Cachet , & la Lettre
eſtoit adreſſée à un Marquis. Il
balança quelque temps ſur le
party qu'il avoit à prendre . On
luy
GALANT. 67
-
luy écrivoit trop obligeamment,
pour luy donner lieu de craindreun
Rival ; mais enfin , quoy
que fort perfuadé des ſincérés
ſentimens de la Chanoineſſe , il
crût qu'elle ne devoit point
avoir de ſecrets pour luy ; & foit
curiofité , ſoit jalousie , il décacheta
la Lettre , & y lût ces
mots .
On vous a donné de fauſſes
alarmes. L'ay mes raisons pour
foufrir les visites qui vous font
peur. Venez promptement les apprendre
de mabouche. Vous enferezfatisfait
, & les choses que je
vous diray vous feront connoistre
que malgré voſtre long éloignement
, on vous aime cent fois plus
que ce qu'on atous les jours devant
lesyeux .
La lecture de cette Lettre fut
un coup de foudre pour le Cavalier.
68 MERCURE
valier. Il s'eſtoit abandonné à
ſa paffion , fur ce que la belle
Chanoineſſe luy avoit juré
qu'elle n'eſtoit prévenue d'aucune
eſtime particuliere pour
perſonne. Mille aſſurances d'une
réciproque tendreſſe , avoient
ſuivy cet engagement , & ce
qu'il venoit de lire luy faiſant
connoiſtre qu'on ne l'avoit écouté
que par des raiſons avantageuſes
à ſon Rival , il trouvoit
tant de perfidie dans ce procedé
, qu'il ne pouvoit prendre
d'affez fortes reſolutions de ſe
vanger de fon Infidelle. Il attendit
à ſon retour avec une impatience
qui ne ſe peut concevoir.
Elle revint . Il l'alla trouver,& affectant
& la meſme gayeté & le
mefme amour pour lire plus facilement
dans ſon coeur , il en reçeut
de nouvelles proteſtations
d'une
GALANT. 69
d'une conſtance eternelle , ſans
qu'il luy échapaſt le moindre détour
qui puſt luy donner ſujet de
ſoupçonner ſa ſincérité.Une diffimulation
ſi étudiée luy parut un
crime de la plus grande noirceur.
Il fut fur le point de luyfaire
voir la Lettre qu'elle écrivoit
au Marquis ; mais ayant confideré
que la confufion qu'il luy
feroit teſte- à- teſte, ne le vangeroit
qu'imparfaitement , il aima
mieux diférer l'éclat où il eſtoit
- réſolu , & en joüir pleinement au
deſavantage de la Chanoineſſe. Il
pritcongé d'elle pour deux jours,
fur un prétexte d'affaires qui
l'appelloient à dix lieuës de là, &
partit ſur l'heure pour rendre luy.
meſme la Lettre qu'on croyoit
miſe à la Poſte. Il trouva dans le
Marquis à qui elle s'adreſſoit , un
Homme civil , de bonne mine,
&
70 MERCURE
& tres - digne d'eſtre aimé Comme
il le pria d'abord de lire la
Lettre, il ne luy déguiſa pas qu'il
avoit connoiſſance de ſa paffion ;
& la joye des heureuſes affurances
que le Marquis recevoit,
ayant paru dans ſes yeux, le Cavalier
adjoûta, que quelque mé
rite qu'il cruſt dans la belle Perſonne
qui le charmoit, il ne pouvoit
endurer qu'un auſſi honneſte
Homme que luy en fuſt
la Dupe. En meſme temps il
déploya cinq ou fix Billets qu'il
avoit reçeus de la Chanoineſſe ,
& les donnant à lire au Marquis ,
il luy fit connoiſtre qu'il n'eſtoit
pas le feul qu'elle aſſuraſt d'eſtre
aimé uniquemenr. La rage qu'il
eut de ſe voir trompé , le fit entrer
aisément dans les ſentimens
du Cavalier . Une Perfide leur
faifoit àtous deux la meſme injure,
GALANT. 71
jure , & l'un & l'autre avoit intéreſt
à ſe vanger. Apres avoir
réſolu de ne plus garder aucune
meſure avec elle , ils ſe mirent
en chemin enſemble , & à peine
furent- ils arrivez au Lieu où
ils croyoient fatisfaire leur refſentiment
, qu'ils allerent chercher
l'Infidelle qui les trompoit .
Ils entrerent dans le College des
Dames, & le hazard leur fit rencontrer
d'abord une Chanoineſſe
, qui ayant apperçeu le
Marquis , le vint recevoir de la
maniere du monde la plus obligeante.
Le Marquis , peu ſenſible
à cet accueil , prit ſon ſerieux
, traita la Dame de lâche
d'affecter des ſentimens qu'elle
n'avoit point , & luy ayant dit
qu'il eſtoit inſtruit de ſa perfidie
, & qu'elle ne devoit plus
prétendre abuſer ny le Cavalier
ny
72
MERCURE
ny luy , il la laiſſa dans une ſurpriſe
inconcevable. Le Cavalier
n'en montra pas moins d'un procedé
ſi peu attendu. Il fit civilité
à la Dame , & témoigna ne
pouvoir comprendre ny le ſujet
des reproches du Marquis , ny
pourquoy il vouloit qu'il y prift
part . Le Marquis perfuadé que
le Cavalier ne faisoit l'honneſte
que pour mieux porter ſon coup
quand il ſeroit temps , continua
ſes reproches , & croyant que
pour confondre la Dame , il n'avoit
qu'à luy montrer le Billet
qui le preſſoit de venir , il luy
demanda ſi elle pouvoit nier
qu'il fuſt de ſa main . La Dame
demeura d'accord de l'avoir
écrit, & le Marquis luy en ayant
fait voir en meſme temps cinq
ou fix autres que le Cavalier luy
avoit donnez ,elle proteſta qu'elle
GALAN T.
73

1
le n'en avoit écrit aucun. Le
caractere eſtoit ſi ſemblable, que
fans vouloir démentir ſes yeux,
on ne pouvoit s'y laiſſer trom-
-per. Ce Cavalier fort embaraſſe
de ce que la Dame avoit reconnu
que le Billet qui s'adreſſoit
au Marquis eſtoit pour fon
compte, ne ſçavoit comment débroüiller
tout ce miſtere , quand
la belle Chanoineſſe entra. Le
Marquis luy alla auffitoft faire
compliment , & luy ayant dit
apres les premieres civilitez ,
qu'il eſtoit fâché que la trahiſon
de ſon Amie le forçaſt à rompre,
il ajoûta,qu'il s'en conſoloit, dans
l'eſperance qu'elle n'en auroit pas
moins d'eſtime pour lay,qui étoit
le ſeul à plaindre . Le Cavalier
commença alors de s'appercevoir
- que toute l'erreur venoit de ce
_ que n'ayant nommé perſonne
Fevrier 1680 . D
74
MERCURE
au Marquis , il luy avoit dit feulement
qu'ils eſtoient tous deux
trompez par la Dame qui leur
écrivoit à l'un & à l'autre . Il ne
falloit plus que déveloper pourquoy
les Billets des deux Chanoineſſes
ſe trouvoient écrits
d'une meſme main , & c'eſt ce
que la Maiſtreſſe du Cavalier à
qui on conta tout le defordre,
n'eut aucune peine à éclaircir.
Voicy ce qui estoit arrivé. La Dame
aimée du Marquis, eſtoit une
de ces Perſonnes enjoûées qui
diſent les choſes agréablement,
&qui font paroiſtre beaucoup de
vivacité ; mais c'eſtoit un feu
d'eſprit qu'elle faifoit briller en
parlant, & qui n'avoit pû luy acquérir
la facilité de bien écrire .
Un autre defaut l'empefchoit
ſouvent de prendrela plume.Outre
qu'elle n'entendoit point du
tout
GALAN T.
75
tout l'ortographe ,elle joignoit le
commencement d'un mot à la fin
d'un autre , & le plus habile Déchifreur
auroit eſté en defaut fur
ſes Billets . La crainte qu'elle eut
que ſongrifonnage ne dégoûtaſt
le Marquis , luy fit emprunter la
main de la belle Chanoineſſe,
■ la premiere fois qu'elle ſe vit
obligée de luy écrire. Elle n'en
pouvoit choiſir une meilleure.
En effet, elle s'eſtoit ſi bien trouvée
de cet emprunt, qu'elle n'avoit
point deſabuſé le Marquis
ſur ſon écriture. Jugez de la
joye des deux Amans , quand
ce ſecret éclaircy les eut convaincus
de l'innocence des Chanoineſſes.
Ils ſe jetterent chacun
aux pieds de la Belle qu'ils aimoient,
& demanderent pardon
de l'emportement de leur jaloufie
endes termes ſi ſoûmis , que
Dij
76 MERCURE
t
comme l'amour excuſe tout ,&
que leurs alarmes n'avoient pas
eſté ſans fondement, ils n'eurent
pas de peine à les appaiſer. Le
Marquis fut fatisfait des raiſons
qu'on luy donna touchant le Rival
qu'il avoit craint , & la paffion
du Cavalier ſembla prendre
de nouvelles forces par les affurances
qu'il reïtera d'en faire à
jamais fon plus grand bonheur.
Il ya tout lieu de croire que fon
Mariage en aura eſté la ſuite.
C'eſt ce qu'on ne m'a pointencor
fait ſçavoir.
Lanouvelle de celuy deMonſieur
le Prince de Conty , ayant
eſté portée à Pezenas dont il eſt
Seigneur , elle y fut reçeuë avec
tant de joye, qu'on tint auſſi toft
Confeil general pour refoudre
une Feſte publique au lendemain.
Il fut ordonné entr'autres
cho
GALANT.
77
E


choſes , que le Poulain fortiroit.
C'eſt un Cheval de bois fort
doré, qu'on avoit accouſtumé de
mener dans toutes les Ruës le
jour de la grande Feſte de la
Ville. Quantité de jeunes Gens
proprement parez le conduifoient.
D'autres s'atroupoient
pour s'en rendre maîtres , & leur
rencontre cauſoit quelquefois de
tres grands combats. Comme il
eſtoit difficile qu'ils ſe terminafſent
ſans aucun defordre , feu
M.le Prince de Conty abolit cette
coûtune , & elle n'a eſté extraordinairement
rétablie que
pour rendre plus folemnet le
grand jour de cette Feſte. Jamais
Ville ne fit éclater ny tant de zeledans
une occafion de cette nature,
nyde fi parfaites réjoüiffances.
Il ſembloitque tout le monde
fuſt de meſme humeur , & de
Diij
78 MERCURE
meſime âge. Les plus vieux &
les plus ſenſez , s'accommoderent
à tout ce que la jeuneſſe
put inventer de plaifirs , & les
Dames les plus prudes de Pezenas,
bannirent leur ſérieuſe fierté,
comme eſtant peu compatible
avec la gayeté qu'on voyoit paroiſtre
de toutes parts. Les Artiſans
ſe mirenttous ſous lesArmes .
Il y cut des tonneaux de Vin défoncez
à chaque Carfour ; & afin
que perſonne ne demeuraſt affligé
pendant qu'on avoit tant de
fujet de ſe réjoüir,on fit fortir des
Priſons cinq ou fix Perſonnes arreftées
pour des debtes qu'il leur
eſtoit impoſſible de payer, & que
la Ville acquita de ſes deniers.
Le Chaſtelain, & les Confuls,pré.
cedez de l'Infanterie & d'un Efcadron
de Marchands,furent fuivis
de toute la Nobleſſe des
en
GALANT.
79
S
-
-
environs , & firent un tour dans
les principales Ruës avec douze-
Violons , & autant de Hautbois
& de Fluſtes douces. La plupart
des jeunes Gens ſe maſquerent,
& firent profuſion de Confitures
au Peuple , montez ſur des
Chariots couverts de riches Tapis
. D'autres donnerent le Bal
en divers endroits , & fix des
principaux de la Ville tinrent
Table ouverte pendant tout le
jour. La Santé de Leurs Alteſſes
Sereniffimes y fut folemniſée au
bruit des Boètes , à pluſieurs repriſes
. On avoit préparé un Feu
dejoye qui fut allumé le foir,enſuite
dequoy chaque Particulier
en alluma devant ſa Maiſon . On
n'avoit pas ſeulement éclaire les
Feneſtres & les Toits avec des
Lampes & des Bougies, on avoit
encor mis des Lanternes dans
Dinj
80 MERCURE
toutes les Ruës , comme on en
met à Paris;& à voir cette maniere
d'illumination,on euſt dit que
Pezenas eſtoit tout en feu. M.
Chaſſaing qui eſt le Premier
Conful,priaplus de foixante Perſonnes
à fouper. Le Régal fut
magnifique, & la Feſte ſe termina
par le Bal & une tres -belle
Collation qu'il donna aux Dames.
Le lendemain pluſieurs Perſonnes
de qualité , de l'un & de
l'autre Sexe , furent régalées ſuperbement
par Monfieur de
Carlencas . Le Bal ſuivit le Soupé
, & ce meſme jour tout Pezenas
fut encor en joye .
Si vous avez pris plaifir à lire
les particularitez que je vous
marquay il y a deux mois,de l'Opéra
des Amazones dans les Iſles
Fortunées,je croyque ce vous fera
quelque choſe de fort agreable,
de
8
1

GALANT. 8г
de voir dans la Planche que je
vous envoye,une des plus fuperbes
Décorations qui ayent ſervy.
à la repreſentation de ce grand
Ouvrage. Je l'ay fait graver fur
l'Eſtampe qui en a eſté faite à
Véniſe. Je vous prie de l'examiner
, & en meſme temps de la
faire voir. Elle convaincra les
Incrédules de voſtre Province,
qui veulent douter qu'on porte
les chofes fi loin dans un Opera.
En vous parlant de Veniſe, je
me ſouviens que dans ma Lettre
du Mois d'Aouſt dernierje vous
entretins de l'Audience de congé
que Sa Majesté avoit accordée
à M. Contarini , Ambaffadeur
de cette famenſei Republi
que Si je ne vous ayrien dit jufe
qu'à aujourd'huy de fon Suc
ceffeur, n'en accufez. que lay
meſme , qui pour faire paroiſine
D V
82 MERCURE
ſa magnificence & l'élevation
de fon Génie , fans ſortir des
bornes de la moderation que
la République preſcrit à tous ſes
Miniſtres , a diferé ſon Entrée
publique juſqu'au Dimanche
quatrième de ce Mois , afin d'avoir
plus de temps à la rendre
finguliere , & de pouvoir
mieux faire éclater & la majeſté
du Prince qui l'envoye , & celle
du plus grand de tous les Roys,
aupres duquel il eſt envoyé.
Quoy qu'on ſoit accoûtumé à
voir icy ces fortes d'Entrées, il y
a eu quelque choſe de ſi peu
commun , & dans le choix des
Perſonnes qui ont accompagné
cet Ambaſſadeur, & dans la propreté
de ceux de ſa ſuite , que
tout le monde est tombé d'accord,
qu'on n'avoit rien veu depuis
longtemps qui fuſt ſi bien
en
GALANT. 83
entendu . Ses Gens de Livrée
qu'il avoit en fort grand nombre,
eſtoient veſtus d'un Drap rouge
chamarré d'un riche galon de
ſoye tiſſu à pointe de Pyramide,
blanc, cramoify, bleu, & aurore ,
accompagné d'une Nompareille
orange ; le tout afforty d'une
grande quantité de Rubans &
de Plumes d'un tres-beau mélange.
Outre ſa Caleche d'une
beauté ſurprenante , & deux autres
Carroffes tous à fix Chevaux
, dont la richeſſe avoit dequoy
ébloüir , on a particulierement
admiré celuy qu'on appelle
Carroſſe du Corps .L'or y éclatoic
de tous côtez ; mais quelque brillant
qu'il en reçeût,la delicateſſe
de la Sculpture &de la Peinture
ne laiſſoit pas d'en faire le plus
confiderable ornement. Le
Triomphe des Vertus y étoit repre
84 MERCURE
preſenté. L'Imperiale toute couverte
de grandes Plaques de cuivre
doré d'un admirable travail,
eſtoit relevée dans le milieu par
une Couronne d'or que ſoûtenoient
quatre Amours. Toutes
ces chofes meritoient bien la
curiofité du Peuple qui rempliffoit
les Ruës avec une foule extraordinaire
, mais rien ne parut
plus éclatant que la perſonne
meſme de Monfieur l'Ambaffadeur.
Il eſt de l'illustre Famille
des Foſcarini, qui eſt du nombre
de celles que la Republique employe
depuis plufieurs Siecles
dans les plus importans Emplois
de Robe & d'Epée. Le merite &
la nobleſſe de cette Maiſon peuvent
s'appuyer ſur des Titres fort
anciens, puis qu'on lit dans l'Hiſtoire
de Veniſe que dés l'an
1319. Marin Foscarini fut choiſy
pour
GALANT. 85
pour eſtre un des fix Procurateurs
de S. Marc ; ce qui, comme
vous ſçavez , eſt une des principales
Dignitez de la République
, & qui neantmoins depuis
ce temps- là a eſté fort ordinaire
à cette Famille . Son Grand- Pere
Jerôme Foſcarini, qui eſtoit auſſi
Procurateur de S. Marc , apres
avoir glorieuſement ſoûtenu das
la derniere guerre contre les
Turcs , le Generalat de la Province
de Dalmatie , où il batit
les Infidelles en pluſieurs rencontres
confiderables , & les
chaſſa de beaucoup de Places
fortes , fut pourveu de la Charge
de Genéraliſſime de la Mer. Il
n'y en a point dans la République
qui approche plus de la Suprême
Puiſſance. On peut méme
dire qu'elle reſséble en quelque
façon à l'ancienne Dictature des
Romains.
86 MERCURE
Romains. On compte auſſi parmy
ſes Anceſtres ce fameux
Louis Foſcarini , qui s'acquita
avec tant d'honneur de vingtquatre
Ambaſſades Ordinaires
& Extraordinaires , auſquelles il
fut employé aupres de divers
Princes & Républiques.L'avantage
que ceux de cette Maiſon
ont aujourd'huy de porter des
Fleurs de Lys dans leurs Armes,
eſt une marque éclatante de l'eftime
que faifoit Loüis XIII.d'Antoine
Foscarini , à qui il accorda
ce Privilege , pour témoignage
de la fatisfaction qu'il avoit reçeuë
de luy dans ſa Fonction
d'Ambaſſadeur. Il avoit déja eu
le meſme Employ aupres du
Roy Henry IV. Cet Antoine
eſtoit Oncle de celuy qui a fait
icy ſon Entrée depuis quelques
jours , & qu'il faut que je vous
faffe
GALANT. 87
faſſe connoiſtre par les qualitez
qui luy ſont particulieres. Vous
ſerez ſurpriſe d'apprendre que
n'eſtant encor que dans la fleur
de ſon âge , il ait pû déja venir
à bout d'acquerir la prudence
des Perſonnes les plus conſommées
, & qu'on luy voye accorder
ſans peine une application
continuelle & un zele ardent
pour le ſervice de ſa Patrie,avec
une vivacité d'eſprit extraordinaire.
Il eſt extrémement genereux,
civil, honneſte , & n'est pas
moins engageant par fon abord
&par fa converſation , que perfuafifpar
ſon éloquence. Tant
de belles qualitez ſont accompagnées
d'une inclination pour
la France , qui luy eft comme
héreditaire , & qui luy en a fait
non ſeulement apprendre la Langue
, mais étudier les manieres
aifées
$8 MERCURE
aiſées avec un ſi grand ſuccés,
qu'on peut le confiderer comme
un veritable François, Aufſi n'a- i
t- il rien qui le faſſe connoiſtre
pour Etranger. Il eſt d'ailleurs j
tres bien fait, & d'une taille fort
dégagée.
N'attendez point , Madame ,
que je vous faſſe un détail de la I
Marche de cet Ambaſſadeur. F
Comme il ne s'y paſſa rien qui r
n'ait accoûtumé de ſe pratiquer
envers les Ambaſſadeurs des
Teſtes couronnées, dont je vous
aydeja entretenuë pluſieurs fois ,
je vous diray ſeulement que
Monfieur le Maréchal de Grançey
allale prendre à Picpus,avec
Monfieur de Bonneüil , dans le
Carroffe du Roy, ſuivy de celuy
de la Reyne , & de ceux de tous
les Princes & Princeſſes de la
Maiſon Royale ; qu'il le conduific
GALAN Τ . 89
:
ces, fit de cette maniere à l'Hoſtel
me où il eſt logé, & qu'un peu apres
a'a- il y reçeut les Complimens ortre
dinaires au nom de Leurs Maurs
jeſtez & de Leurs Alteſſes Roya-
Fort les , par Monfieur le Duc de la
Trémoüille Premier Gentilhomme,
me de la Chambre du Roy , par
la Monfieur le Marquis de Haute-
Lur . fort Premier Ecuyer de la Reyui
ne , par Monfieur le Comte du
er Pleffis Premier Gentilhomme de
Les la Chambre de Monfieur, & par
Is Monfieur le Marquis de Broon
s , Premier Ecuyer de Madame .
e
۱
Le Mardy 6. de ce mois,Mon.
- ſieur le Maréchal d'Eſtrades
ec conduiſit ce meſme Ambaffa-
Le deur à S.Germain avec les mefy
mes Carroffes qui l'avoient acas
compagné à ſon Entrée. Ily eut
a ſa premiere Audience publique,
- ayant eſté reçeu à la Porte de la
CA Salle
१०
MERCURE
Salle des Gardes du Corps par
Monfieur le Duc de Noailles
Capitaine des Gardes du Corps
en quartier. Eſtant entré dans
la Chambre du Roy , & s'eſtant
approché de Sa Majeſté , apres
les trois reverences accoûtumées
, il luy preſenta ſes Lettres
de Créance , & commença fon
Compliment en ſa Langue. En
voicyune Traduction qu'on m'a
donnée. On m'aſſure qu'elle ne
peut eſtre plus litérale .
IRE,
SRSi la glorieuse presence de
Vostre Majesté, qui pourroit inspirer
du courage à ceux qui en ont
le moins , ne repandoit une fecrete
vigueur dans mon esprit , je me
trouverois tellement embarraßé
par la crainte meſlee de respect que
je m'estois formée , en envisageant
par
GALANT. 91
par avance l'Employ dont je m'acquite
preſentement , que quoy que
jefois animé par les sentimens
publics de la Sereniffime Republique
de Venise , la paſſion que j'ay
de répondre à ce qu'elle attend de
moy , ne me donneroit pas assezde
force pour bien remplir ſes intentions.
En cet estat , ſi je manquois à
les expliquer comme je le dois , j'efpere
que V. M. aura la bonté d'y
Supléer , en leur donnant la plus
favorable interpretation qu'elles
puiſſent recevoir.
YOA
Il luy suffira pour les bien comprendre,
d'employerpour un moment
ce discernement Sublime qui penetre
la diſpoſition des Royaumes &
des Etats ,fur les preuves évidentes
de respect & de reconnoiſſance
que la Sereniffime Republique fait
gloire de faire éclater , aprestant
de
92 MERCURE
de marques d'une extraordinaire
bienveillance , par lesquelles V.M.
a confirmé les anciennes & genereuſes
Maximes de cette Tres-
Chrestienne Couronne envers elle.
La plus preſſante de mes Commiſſions
eft celle de faire connoiſtre
dans les termes les plus forts , la
joye que reßent l'Excellentiffime
Sénat , de voir exaucer les voeux
qu'il fait tous les jours pour la
Santéparfaite de V. M..
Il confidere cette vigoureuse
Santé , non seulement comme un
excellent ornement de vos Grandeurs
, & le fondement neceffaire
de vos vertus Royales , mais excor
comme l'appuy de fon bonheur
&deses plus fermes esperances.
Ces Sentimens de la Seréniffime
Republique , l'obligent par une
Suite neceſſaire , à prendre part à
l'heureux fuccés des entrepriſesde
V.M.
GALANT.
93
V. M. à participer àſa gloire , à
rechercher avec paſſion tout ce qui
peut luy estre agreable , & à defirer
avec ardeur de ſe conſerver
l'honneur de voſtre puiſſante Alliance.
12
Cette Alliance qui est née a
vec la Sereniffime Republique , &
qui a efté entretenuë avec tant de
fidelité par nos Ancestres , est
gardée avec d'autant plus defoin
par l'Excellentiſſime Sénat , que
vous avez fait paroiſtre aux
yeux de tout le monde l'extraordinaire
avantage que poffedent
ceux qui ont le bonheur de
joüir d'un fi considerable privilege.
En effet , c'est une merveille
bien furprenante , de voir la con.
Stance inébranlable, avec laquelle
V. M. s'eft attachée aux Confederations
auſquelles elle s'estoit engagée
94 MERCURE
gagée,puisque laſeule envie qu'elle
a eu de reparer toutes les pertes
que ſes Alliez avoient faites , luy
a fait abandonner un ſi grand
nombre de glorieuses Conquestes,
dans un temps que vos Ennemis
avoient perdu l'esperance, & qu'il
n'estoit pas mesme au pouvoir de
la Fortunede vous empeſcher d'en
faire encorde plus importantes.
Ainsi tout le monde a veu que
c'estoit un Caractere particulier
de la valeur, de la modération , &
de la genérosité de V. M. que de
Suporterle fardeau de la Guerre
pour le ſeul avantage des autres,
de furmonter vos Ennemis pour
vaincre en ſuite la Victoire mesme
, en renonçant par un mépris
magnanime à tous les Droits qu'elle
vous avoit acquis , pour conferver
toute pure la gloire d'avoir
vainca , & de vous eſtre ſervy de
la
GALANT.
95
la Guerre & de la Paix , instrumens
ſi contraires &fi difficiles à
manier dans le Gouvernement des
Empires , pour les employer également
à orner le triomphe de vostre
Sublime vertu.
L'Excellentiſſime Senat qui est
plus intéressé que perſonne àvous
en marquerſa joye,ſeſent auſſi une
plus forte paſſion de refter toûjours
uny avcc V. M. & ce qu'ilſouhaite
le plus ardemment , c'est de voir
cette union si bien affermie , qu'il
ne foit jamais au pouvoir de la
malice la plus artificieuse, de faire
douter de lafincerité deſesſentimens
, ny d'alterer une correfpondance
, qui estant confirméepar la
Suite de tant de Siecles , ne doit
estre ſujete à aucune forte d'accident
.
La Serenissime Republique travaillera
de tout son pouvoirà l'en
trete
96 MERCURE
tretenir également avec le Royal
Dauphin de France, par lequel elle
espere voir eterniser cette Race
tres-glorieuse , qui est l'ornement
du monde, la gloire de l'Europe , le
bonheur de la France , & la baſe
de la Religion.
Mais apres avoir ainſi remply
les devoirs dont jefuis chargé de
lapart de la Sereniffime Republique
, ne mefera- t- il pas permis,
SIRE , defaire connoiſtre la vanité
qui me flate , par le bonheur
que j'ay de me voir employé en
qualité d'Ambaſſadeur Ordinaire
aupres de V. M.
Car que me pouvoit- il arriver
de plus heureux , puis que dans le
temps que je fatisfaits aux Ordres
que mes Superieurs m'obligent , je
puis encor accomplir la glorieuse
destinée de ma Famille qui poſſede
maintenant cet honneur tres- écla
tant
GALANT.
97
tant & tres -particulier , d'avoir
Succeſſivement ſervy dans le mefme
Employ aupres de l'Ayeul &
du Pere de V. M. & aupres d'Elle-
mesme , c'est à dire aupres des
trois plus Grands Monarques dont
la Franceſe puiſſe glorifier ?
que
:
Mais j'ay cet avantage au
deſſus de mes Ancestres
j'espere par la continuation de mes
tres - humbles respects , de me voir
- confirmer le préticux don des
Fleurs de Lys par la main de
Vostre Majesté que l'on peut appeller
un Abregé de tous les Héros,
&qui ayant uny dans ſon Génie
-Sublime , mais en un degré beaucoup
plus éminent , la valeur invincible
de fon Ayeul , & lajustice
incomparable de fon Pere , a furpaffé
tout ce que les Hiſtoires nous
racontent de plus illustre.
Fevrier 1680. E
98 MERCURE
Vous voyez, Madame, par ce
Compliment , juſqu'où la gloire
du Roy eſt montée, tout lemonde
eſtant fi perſuadé de ſes
grandes qualitez, que les Etrangers
en parlent avec autant
d'admiration que les François
meſmes. Ce diſcours qui avoit
fans doute une force toute particuliere
dans les vives exprefſions
de ſa Langue , fut prononcé
avec tant de grace , que l'on
connut aiſément, tant par la maniere
dont on l'écouta , que par
la réponſe de Sa Majesté , que
l'Orateur n'eſtoit pas moins
agreable que la Harangue.Apres
que Monfieur l'Ambaſſadeur cut
achevé de parler, pour faire voir
que le reſpect de la Republique
eſtoit imprimé dans tous les
coeurs , il préſenta au Roy deux
jeunes Nobles Venitiens qui
l'ac
BLIOTHEQUE
GALANT.
&An
l'accompagnoient . C'eſtoient
Meſſieurs Jean- Bernard ,
dré Soranzo , tous deux fortis de
Familles des plus illuſtres , ſoit
par leur ancienneté & leurs alliances
, ſoit par les grandes Charges
qu'elles y ont poſſedées. Cela
eſtant fait , on le conduiſit à
l'Audience de Monseigneur , &
de Monfieur ; apres quoy il fut
- traité magnifiquement par l'ordre
du Roy , avec tous les Gentils
- hommes qui l'accompagnoient
. L'apreſdinée il alla faire
ſes Complimens à la Reyne.
Quoy qu'il arrive ſouvent des
choſes fort fingulieres , il y en a
peu qui aprochent de ce que
je vay vous conter. Monfieur de
Vuamin fit preſent ces jours
paſſez à Monfieur le Marquis de
Louvois , d'une Cavale admirable
. C'est un Gentilhomme du
Eij
100 MERCURE
Païs d'Artois , Meſtre de Camp
du Regiment Valon , qu'on appelle
de fon nom Vuamin , à la
teſte duquel il a eu la gloire de
faire éclater ſa prudence & fa
bravoure en pluſieurs occaſions
pendant les dernieres guerres.
Cette Cavale , outre les ſervices
ordinaires , a eſté encor dreſſée
à des gentilleſſes ſurprenantes,
&entr'autres , à raporter comme
fait un Chien de Chaſſe. Lors
qu'on l'eut menée devant M. de
Louvois, elle commença par luy
faire la reverence , & luy prefenta
en fuite ces Vers à la Cavaliere.
Ils estoient dans un papier
qu'elle portoit à ſa bouche,
Efuis la petite Margo ,
Qui ferois chez vous à gogo ,
Monseigneur, ſi parvostre grace
fy pouvois avoir une place.
Je vous proteste & vous promets ,
Que
GALANT .
ΙΟΙ
Quesivous me montezjamais,
Pour conferver cet avantage ,
le marcheray d'un pas ſi ſage ,
Si doux ,fi ferme , & mesuré ,
Que vous pouvez estre afſuré
(Sans que de rien je me rebute)
De ne faire aucune culbute .
Quand de moy vous aurez besoin ,
Laiffez, s'il vousplaiſt, tout le ſoin
Du fardeau de ce grand Empire ,
Depeur que sous vous je n'expire;
Autrement je ne répons pas
Dene point faire de faux pas.
N'ayez donc que l'esprit de Chaſſe,
Qui des Affaires vous délaſſe ;
Tuez, & je raporteray ;
Commandez , & jobeiray.
Monfieur de Médavy, Archeveſque
de Roüen , ayant demandé
un Coadjuteur pour partager
avec luy les foins de fon
Dioceſe , Sa Majesté qui cher
che toûjours à elever le merite,
a fait choix de Monfieur l'Abbé
Colbert pour cette importante
E iij
102 MERCURE
Dignité. Il eſt Docteur de Sorbonne,
& je vous ay entretenuë
de pluſieurs actions qui l'y ont
fait admirer. Vous n'ignorez pas
avec quel ſuccés il a paru dans
la Chaire , & que le grand Nom
qu'il porte ne contribuë rien à
l'eſtime generale que ſes belles
qualitez luy ont acquiſe. On ne
peut rien ajoûter à la joye qu'on
adans le Dioceſe , dont la conduite
luyeſt deſtinée , de la juſtice
qui luy a eſté renduë.
Monfieur de Novion ayant
eſte nommé à l'Eveſché de Frejus
, celuy de Ciſteron qu'il pofſedoit,
a eſté donné à M. l'Evefque
de Vence. Il eſt de l'illuſtre
Maiſon de Thomaſſin , & Fils
d'un Pere , dont la vertu , la çapacité
, & l'exacte & bonne juſtice,
ont également éclaté dans
le Parlement de Provence, dont
il
GALANT.
103
il eſt mort Conſeiller. Ce digne
Prélat a dépenſe tout le revenu
de ſon Eveſché de Vence , en
réparations pour ce Dioceſe , &
a preferé celuy de Ciſteron à de
plus conſidérables par un prin-
{ 'cipe de moderation . C'eſt un
Homme qui cherche la paix en
toutes chofes , & qui eft excellent
Prédicateur.
1
a
5
Je n'ay point encor appris que
l'Eveſché de Couſerans ait eſté
donné . La mort de Meſſire Bor
nard de Marmieſſe l'a laiſſe vacant.
Il eſtoit d'une tres - bonne
Famille de Toulouſe. Son aîné
fut Preſident à Mortier dans le
Parlement de cette Ville , & fon
cadet, Tréſorier de France . Tous
les trois Freres font morts , &il
ne reſte aujourd'huy de cette
Maiſon que Monfieur de Marmieſſe
, Baron de Luffan , Con-
E iiij
104 MERCURE
feiller au meſime Parlement de
Toulouſe, Fils du Preſident. Feu.
Monfieur l'Eveſque de Couſerans
eſtoit Docteur de Sorbonne
& d'un merite fort peu
,
commun .
Nous avons perdu un de nos
Illuftres en la Perſonne de Monfieur
Douvrier , fameux par un
nombre infiny de belles Infcriptions
& de Deviſes . C'eſt lay
qui a fait celle de Nec pluribus
impar.
Vous avez appris la mort de
Monfieur de Vienne- Buſſeroles.
Monfieur de Vienne- la- Tuilerie,
ſon Parent , l'a ſuivy de pres.
Il avoit eſté Capitaine au Regiment
de Champagne , & a laiffé
deux Fils qui font auſſi Capitaines
, l'un au Regiment de Féquieres
, & l'autre au Regiment
de Biffy. Ce dernier,n'eſtant encor
GALANT. 105 f
S
Y
;
cor que Lieutenant , eut le bras
droit emporté d'un coup de Canon
, dans la belle & glorieuſe
Retraite que fit Monfieur le
Comte de Lorge , aujourd'huy
Maréchal de France , apres la
mort de Monfieur de Turenne
fon Oncle .Ce qu'il y a de ſurprenant
& de rare dans cet accident
, c'eſt qu'il n'eut pas plutoſt
eſté panlé , qu'il employaſa
main gauche dont il ne s'eſtoit
jamais ſervy , à écrire fon malheur
à Monfieur de Villacerf, &
ſe leva un quart- d'heure apres
pour rendre viſite à quelquesuns
de ſes Camarades
avoient eſté auſſi maltraitez que!
luy. Ce ne fut pas tout . Il monta
dés le lendemain matin à che
val , pour venir lay-meſme apprendre
ſa diſgrace au Roy,dont
il avoit cul'honneur d'eſtre Pa-
2
د
qui
Ev
ge MERCURE
, & luy demander la Com-
Pagnie où il ſervoit, dont le Capitaine
avoit eſté tué dans la
Retraite que je viens de vous
marquer. Il fut fi heureux, qu'il
arriva àla Cour , ſans avoir eu le
plus foible accés de fiévre. Sa
Majesté admira la forte conftitution
de ce Gentilhomme , qui
n'avoit alors que vingt deux ans,
&toûjours favorable aux Braves .
Elle ne luy donna pas ſeulement
la Compagnie de Cavalerie qu'il
luy demandoit. Elle y ajoûta une
autre grace , qui fut une Penſion
de trois cens Ecus pour le reſte
de ſa vie . Monfieur le Comte de
Bury , Lieutenant General des
Armées de l'Empereur , eſtoit
Oncle maternel de ceCapitaine.
Je vous ay toûjours veu prendre
un intereſt ſi particulier à la
gloire de Monfieur & de Madame
GALANT.
107
-
-
dame de Richelieu , que je croy
ne vous pouvoir rien envoyer
de plus agreable que la Lettre
de Monfieur de Grammont que
vous allez voir. Outre qu'elle eſt
d'un ſtile auſſi aiſe que galant ,
& qu'elle ne peut manquer de
vous plaire par elle- meſme , elle
vous plaira encor par ce que
vous y trouverez de conforme
aux ſentimens que vous avez
pour les illuftres Perſonnes qui
ontdonné ſujet de l'écrire.
330036803030319203-6263-003
A MONSIEUR DE***
ARichelieu ce 9. Fevrier 1680.
Voy dernieres guer-
Cres, Monsieur agent esperesavantageuses
à la France , par le
grand nombre d'Exploits que les
François ont glorieusement exécutez
108 MERCURE
tez ſous la conduite du plus grand
Roy qu'ils ayent jamais eu,la Paix
qu'ils n'attendoient pas fitoft ,n'a
pas laissé de cauſer une joye fi univerſelle
dans les coeurs pour la
gloire qui en revient à leur auguſte
Monarque , qui en a luy-meſme
preſcrit les Conditions , qu'ils l'ont
par tout témoignéepar des réjoüif-
Sances extraordinaires . Les grands.
& importans Mariages quisefont
faits depuis , l'ont encor tellement
augmentée , qu'on ne voit par tout
que Bals , Affemblées , & Feux de
joye. Richelieu fur tout , dont les
Habitans ont toûjours pris part
aux prosperitez de la France , &
qui outre l'intereſt public , en ont
pris un tres-particulier aux honneurs
qu'ont reçen leur Duc &
leur Duchefſe dans la Maiſon de
Monseigneur le Dauphin ; Richelieu,
dis-je, afait paroître par des
4
Diver
GALANT.
109
Divertiſſemens diférens , & le zele
qu'il a pourſes Maistres , & la
part qu'il prend à la felicité publique.
Le bruit qui courut par tout
le Duché d'un Feu de joye qu'on
devoit faire en cette Ville , y attira
les premiers jours de ce mois une
foule de monde étonnante. Je n'ay
pû sçavoir ce qui avoit donné
cours à cette nouvelle ; maisjeſçay
bien qu'elle estoit tres-mal fondée,
&que l'on n'a veu icy ny preparatifs
pour ce Feu , ny l'execution
qu'on en attendoit . Tout ce qu'ily
ade vray, est que quelques Officiers
de la Ville voulant témoigner la
joye qu'ils avoient du choix que le
Roy a fait de Monsieur le Duc &
de Madame la Duchefſe de Richelieu
, pour estre, l'un Chevalier , &
l'autre Dame d'Honneur de Madame
la Dauphine , prierent ceux
de la Noblesse voisine qu'ils fça
voient
110 MERCURE
voient s'intereſſfer le plus en ce qui
touche ces deux illustres Perſonnes,
dese trouver en cette ville àcertain
jour aſſigné , afin de s'y réjoüir
tous enſemble des avantages
de leur Seigneur commun , &comme
la Renommée n'ajamais manqué
d'augmenter les choses qu'elle
publie , il y a grande apparence
que le bruit ſe répandit que l'on
préparoit à Richelieu des Rejoüif-
Sances particulieres.C'estfans doute
ce qui attira ce prodigieux nombre
de Perſonnes que nous y vîmes .
Cependant la plupart de ces Genslànevoyant
rien de tout ce qu'ils
s'estoient imaginez , tâcherent de
Se confoler de leur mépriſe par des
divertiſſemens d'une autre espece.
Les uns se déguiferent , & coururent
les Rues avec des Violons &
des Hautbois. Les autres noyerent
leur chagrin dans le Verre, & cha
GALANT. III
cun enfin chercha le plaisir qui
- répondoit le plus à fon inclination .
- Pendant ce temps- là , nos illustres
- Conviez arriverent ; &fans particulariser
, ny leur nombre qui
- estoit grand , ny leur qualité qui
ne l'estoit pas moins ,je vous diray
Seulement que chacun des Officiers
- dont je vous ayparlé , reçeut fort
civilement chez luy ceux qu'il
avoit invitez , & qu'ainsi cette
- grande compagnie se separa afin
de ſe rejoindre apres pour recevoir
de nouveaux plaisirs . Fay
- donc à vous dire , Monsieur , qu'il
n'y a point eu icy de Feu de joye,
comme le bruit en a couru jusqu'à
vous ; & à vous en parler fincérement
, comment auroit- on pû y en
faire ?
Les Canons , dont le bruit affreux
Imite celuy du Tonnerre ,
1
Et
112 MERCURE
Et qui n'eſt fait que pour la Guerre,
Ne ſe trouvent point en ces lieux .
Jamais Mars n'en troubla les tranquilles
douleurs ,
Au contraire l'Amour y tint toûjours
ſa place ,
Pour reparer de bonne grace
La perte de Soldats qu'on pouvoit faire
ailleurs.
Mais puis que maintenant Mars n'eſt
plus en couroux ,
Laiſſons repoſer ſon Tonnerre ;
Les Canons , les Mouſquets , ne font
bons qu'à la Guerre ,
Il faut pendant la Paix des Inſtrumens
plus doux.
Ceux- là de nos Combats rapellant les
images,
Ne feroient que troubler le calme de
nos jours ;
L'Artillerie & les Tambours
Ne doivent entre nous ſe trouver
qu'aux carnages.
Auſſi loin de ce bruit à l'oreille fatal,
Dans ce plus beau Lieu de la Terre ,
Noftre
GALAN T.
113
Noftre Troupe par tout n'en fit qu'à
coups de Verre ,
Et ne l'interrompit que pour aller au
Bal.
En effet , ces Repas finis , où ilſe
trouva plus d'ordre & de propre .
té, que de magnificence & de pompe
, toute cette noble & galante
Compagnie fut conviée au Bal
chez une Dame de la Ville , dont
la Maiſon a toûjours efté ouverte
aux honneſtes Gens de la Province,
&qui fait toutes chofes de bonne
grace & avec honneur. Toutes les
Belles ne manquerent pas de s'y
trouver, & l'on en vit dans la Sal
le du Bal dont les yeux jettoient
plus de feu que tous les flambeaux
qui l'éclairoient.
Mais ces yeux, quoy que doux , lancerent
des oeillades
Qui furent pour les coeurs pleines de
cruauté;
Et
114
MERCURE
Et beaucoup vinrent en ſanté ,
Qui s'en retournerent malades .
Cette Compagnie ne s'y fut pas
plutoſt aſſemblée, que la Maistrefſe
du Logis la fit paſſer dans une
autre Salle encor plus spacieuse
que la premiere,où elle fut d'abord
fortSurprise de voir la quantité
de Lustres qui l'éclairoient , & un
Theatre tout dreſſé pour la repré-
Sentation d'une Comédie;mais elle
le fut beaucoup davantage, quand
apres qu'on eut levé le Rideau ,
elle , vit une Décoration auffi magnifique
que reguliere,
1
On y repréſentoit Bois, Jardin, & Parterre
,
Des Nuages épais, la Mer , & le Printemps
,
Et de vieux Chaſteaux que lesans
Sembloient avoir jettez par terre.
Trois ou quatre Peintres de la
Ville,
GALAN T.
115
Ville, dont la reputation commence
à faire bruit dans la France , &
quelques autres que la curiofité
de deffiner les Statues & Bustes
antiques , quise trouvent en plus
grande quantité dans le magnifique
Chasteau de Richelieu qu'en
aucune autre Maiſon de l'Europe,
= y avoit amenez depuis quelques
_ jours , entreprirent le deſſein de
cette Décoration ; & le Sieur de la
Guertiere Peintre du Roy , qui est
un des Hommes du monde qur CV REC
tend le mieux la Perspective ,
!
}
1
qui a Public des
LYON
*189397
donnéau
avantageuſes de ce qu'il ſcait fai
re, y voulut bien contribuer de fes
Soins , & joindre ſon industrie à
celle de ces excellens Peintres,
pour la rendre plus réguliere , &
la faire executer avec plus de
promptitude. Aussi fut- elle faite
avec tant de diligence, quoy qu'avec
116 MERCURE
vec beaucoup d'art , qu'aucune Per-
Sonne de la Ville, &mesme la plûpart
des Domestiques , n'en ſcenrent
rien ; & c'est ce qui caufa la
Surprise de tout le monde , qui fut
encor augmentée en voyant paroiſtre
quelques Acteurs, qui commencerent
une Piece qui a fait grand
bruit dans le Royaume , & qui n'a
pas esté mieux representée à l'Ho-
Stel de Bourgogne , qu'elle le fut en
cette petite Ville , par l'aveu general
de tous les Connoiffeurs qui
s'y trouverent . Cependant ce ne
furent point des Comédiens de profeſſion
qui donnerent cet agreable
divertiſſement , mais de jeunes
Perſonnes de la Ville , qui n'ont
pas moins d'esprit que de bonne
mine, & dont l'air noble , l'action
libre , & la belle prononciation,
charmerent tout ce qu'il y eut
de Spectateurs . Un fort beau
Balet
GALANT.
117
,
Balet ſuivit cette Comedie. le ne
vous en feray point la description,
car je n'aurois jamais fait si j'en-
-trois dans ce détail. Imaginezvous
seulement , Monsieur, qu'on ne
-vit jamais rien de mieux inven-
- té, de plus galant, ny deplus heu-
- reusement executé. Tous les Acteurs
de la Comedie en estoient , نم
firent voir qu'ils ne sçavoient pas
moins bien dancer que reciter
agreablement des Vers , & qu'ils
- Sont capables de reüſſir en tout ce
qu'ils voudront jamais entrepren .
dre. Le Bal fucceda à la Comedie
& au Balet, & ne fut terminé que
par lejour , qui chaſſant les tenebresde
deſſus la terre , fit retirer
avec chagrin toute cette belle &
illustre Compagnie. Ces plaiſirs ont
continué pendant huit jours avec
une fort grande diverſité. Il y a
eu chaque foir Tragedie & Come
die
118 MERCURE
die nouvelles , nouvelles Decorations
, & nouveaux Balets. Mais
ce qui s'y est veu de plus plaiſant,
& qui m'a donné lieu de vous écrire
tout cecy , est qu'un ſoir en representant
Criſpin Medecin apres
le Mitridate de Monfieur Racine
un certain Vieillard de la Com .
pagnie,si paßionné d'une jeune Demoiselle
, qu'il estoit preſt , dit- on,
d'en faire faire la demande àses
Parens, se crût joüé en la perſonne
de Monsieur Liſidor. Il s'imagina
que c'estoit luy mesme que l'on defignoit
; & le hazard voulant que
l'Acteur cust beaucoup deſon air,
& fust mesme habillé comme luy,
avec une Perruque & une voix
toutesſemblables, il s'enfallat peu
qu'il ne creut estre en mesme temps
en deux diferens endroits. On le vit
pluſieurs fois changer de couleur,
& il n'y eut presque perſonne qui
ne
* GALAΝ Τ .
119
ne s'aperçeuſt de ſon agitation. Il
Se tâtaſouvent pour voir s'il eſtoit
-bien , où il croyoit estre ; & enfin
le pauvre Bon-homme donna
de son costé la Comedie à toute
l'Assemblée , & principalement à
- ceux qui sçavoient une partiede
SesSentimens.On croit qu'il neseha.
- zardera pas àfaire la declaration
qu'il pretendoit , & que l'exemple
de Liſidor dont il craint le mesme
destin, l'empeſchera de s'expoſer à
A unsemblable refus.
Voila comme on profite à voir la Comedie,
Un Portrait reſſemblant fait entendre
raiſon ;
Et tel qui voit joüer en grande. Compagnie
Les defauts de ſon Compagnon,
Avec un ſoin exact corrigera ſa vie,
De peur d'eſtre joüé par quelque autre
Bouffon.
Comme le merite ſe faitconnoiſtre
120 MERCURE
noiſtre par tout , celuy de la
belle Mademoiſelle de Piancour
a tellement éclaté , que Monſieur
le Comte de la Roche-Aymon
, quoy que dans une Province
fort éloignée , n'a pû l'entendre
vanter , ſans y devenir
ſenſible . Il s'eſt auſſitoſt rendu
en Normandie , où elle demeure
affez proche de Roüen ; &
les avantages de fa Perſonne
foûtenus de beaucoup de bien
& de naiſſance , n'ont eu que
trop dequoy le charmer. Le Mariage
s'eſt fait depuis quelques
jours avec une entiere fatisfa-
Aion des deux Parties . Monfieur
leComte de la Roche- Aymon eſt
d'une des plus illuftres Maiſons
d'Auvergne. Celle de Leligneur
de Lezan dont eſt Madame ſa
Mere , & celles de Brichanteau
- Nangis , du Loup deBel
lenave
GALAN Τ. 121
lenave , de Rochefort - d'Urfé ,
dont fes Grand' Mere , Bifayeule
& Triſayeule font forties , luy
donnent les alliances des Maifons
de la Rochefoucaut,d'Amboiſe
, de Chabot , & de L'hofpital
de Vitry . C'eſt un des
Gentilshommes du Royaume
qui merite le plus d'eſtre eſtimé.
Il eſt tres -bien fait a l'air
noble , beaucoup d'honneſteté
& de douceur, & fert depuis l'age
de douze ans. Il en a preſen -
tement vingt- ſept , & elt Capitaine-
Major d'un Regiment de
Cavalerie . Il n'a trouvé aucune
occaſion de ſe diſtinguer , où il
n'ait donné des marques de bravoure
& de courage.
د
Quelque avantageux Portrait
que je vous puiſſe faire de
la Mariée
, ne croyez pas que
je vous faſſe connoiftre tout ce
Fevrier 1680 . F
L
122 MERCURE
qu'elle eſt . La mort de Monfieur
de Piancour ſon Pere arrivée
depuis trois ans , l'a laiſſee
Heritiere de cette Maiſon ,alliée
à celles de Moüy , de Maillot,
de Cologon , de Roye, de Dampierre
, &c. Sa taille qui eſt des
plus grandes , luy donne un air
relevé qu'on trouve en peu de
Perſonnes . Elle ades cheveux
en quantité,d'un blon merveilleux
, les plus beaux yeux qu'on
ait jamais veus , la bouche admirable
, les dents de meſme,
& je-ne- ſçay quoy de ſi touchant
dans tout le viſage , que
mille petits Amours y paroiffent
répandus.Elle eſt Niéce deMonſieur
l'Evêque de Mande.Je vous
ay déja parlé du merite de ce
Prélat. Sa pieté & fon zele pour
l'Eglife , éclatent tous les jours
de plus en plus .On ne peut croire
GALAN T.
123
re les fruits qu'il a déja faits depuis
qu'il eſt arrivédans ſon Dioceſe,
Ses premiers ſoins ont eſtå
d'en faire une viſite generale; &
comme il s'y trouve beaucoup.
de lieux où l'on ne peut aborder
ny en Carroſſe ny à cheval, il y a
eſtéà pied comme un Apoſtre,&
pluſieurs Converſions ont eſté
le prix de ſes fatigues. La jeune
Comteſſe dont je vous parle eſt
auffi Petite- Niece de feu Mr le
Commandeurde Piancour , qui
eſtoitMaistre du Palais du Grad-
Maiſtre . C'eſt la premiere Charge
de l'Ordre. Son merite qui l'y
avoit élevé , le mettoit en paſſe
d'en pouvoir efperer la premiere
Dignire, quand il équipa une
Galere à ſes deſpens , & alla à
la priſe de la Sultane. Apres y
avoir reçeu un coup de Fleche,
il cut aſſez de courage pour ſe
Fij
124 MERCURE
l'arracher , & retourna au Combat
malgré ſa bleſſure. Il y fut enfin
tué d'un coup de Canon.Jay
oublié de vous dire que Madame
de Piancour Abbeſſe de S.
Jean d'Andely , eſt Tante de la
Mariée . C'eſt une Dame d'un
fort grand merite , qui a infiniment
de l'eſprit, & qui ne ſe fait
pas moins aimer de toutes ſes
Religieuſes par la douceur &
l'honneſteré qu'elle a pour elles,
que la dignité de fon Caractere
l'en fait reſpecter .
On n'en eſt jamais dépoüillé
qu'avec regret. Ce que je vay
vous conter le fera connoiſtre.
Un Abbé pourveu d'un bon Benefice
dans une Ville fort confiderable
, ſuivoit la maxime des
moins fcrupuleux , qui mangent
ſouvent l'année de leur Revenu
avant qu'elle ſoit écheuë. Cette
con
GALANT.
125
conduite lui avoit attiré des debtes.
Il eſtoit preſſé de ſes Creanciers
; & les continuelles ſaiſies
qu'ils faiſoient de tous coſtez, ne
le laiſſant preſque plus joüir de
rien , il reſolut de ſe defaire de
fon Abbaye. Il jetta les yeux fur
le Fils d'un gros Marchand qui
l'avoit déja obligé en pluſieurs
rencontres , & ayant refigné en
ſa faveur, il mit l'Acte de Refignation
entre ſes mains,pour eftre
envoyé à un Banquier de Paris ,&
de là à Rome par l'Ordinaire. Je
veux croire qu'il agit de bonne
foy , & qu'en réſignant il ne ſe
laiſla pas meſme flater de la penſée
que dans le beſoin on reconnoiſtroit
un procedé fi honnefte.
On n'a pas dit qu'il euſt ſtipulé
aucune choſe ; mais il eſt
certain que deux ou trois jours
apres , le Marchand connut
*1893
ALLE
126 MERCURE
l'embarras où il ſe trouvoit pour
quelques debtes , qu'il s'offrit
de bonne grace à les acquiter,
& que le Réfignant le ſoufrit
patiemment. Il y avoit grande
joye des deux coſtez. L'un ſe
trouvoit déchargé d'un peſant
fardeau , n'ayant plus à craindre
d'eſtre tourmenté par ſes
Creanciers ; & l'autre ravy de
ſe voir un Fils qu'on appelleroit
Monfieur l'Abbé , eſtoit
dans une gayeré inconcevable.
Ce dernier parloit déja
d'un magnifique Régal qu'il
pretendoit faire à tous ſes Amis
pour celebrer la Priſe de
poffeffion , quand le Réſignant
qui comptoit les jours
nut qu'il avoit mal fait , dans
le temps qu'il crut que le Courtier
approchoit de Rome. Peuteſtre
ne faifoit- il que commen-
,
concer
GALANT. 127
cer à ſe repentir , mais enfin il
revoqua la Réſignation qu'il
avoit paffée , & ce changement
ne donna pas moins de deplaifir
au Marchand, que la premiere
démarche qui s'eſtoit faite,
luy avoit caufé de joye. Ce
qu'on trouvoit de plus chagrinant
pour luy , c'eſt qu'il avoit
preſté genereuſement , & que
n'ayant pris ancuns Billets du
Beneficier , il n'eſtoit pas en
pouvoir de renouveller contre
Juy les pourſuites dont il l'avoit
delivré. L'Abbé luy fit dire qu'il
ne s'inquiétaſt point pour fon
argent , que ſon premier foin
feroit de le ſatisfaire &qu'il
luy eſtoit trop obligé pour eſtre
capable d'oublier jamais ce qu'il
luy devoit. C'eſtoient des paroles
qui ne donnoient pas grande
fûreté.Le Marchand defefpe-
د
Fiij
128 MERCURE
ré d'eſtre pris pour Dupe , demeura
inconfolable pendat quel
ques jours , mais il euſt bientoſt
tout ſujet d'eſtre content. Il fut fi
heureux,que la Réſignatió avoit
eſté envoyée à Rome par un
Courrier party extraordinairement
pour un Mariage de conſequence
, & ainſi elle eſtoit en
date avant la Revocation . Jugez
de la conſternation de l'Abbé qui
perdit par là ſon Benefice . Dans
des affaires de cette nature , le
meilleur eſt de ſe repentir de
bonne- houre , quand on a defſein
de ſe repentir.
Vous avez raiſon , Madame,
d'attendre quelque choſe de
grand du Régal qu'on vous a
dit qui avoit eſté donné au commencement
de ce mois par Son
Alteſſe Sereniffime Monſeigneur
le Duc. Vous ſçavez que ce
Prince
GALANT.
129
Prince ne fait rien qui ne ſoit de
la plus haute magnificence , &
comme vous eſtiez icy il y a
quelques années,vous vous fouvenez
du grand Bal qu'il donna
fur le Theatre du Palais Royal,
qui ſert aujourd'huy aux Repreſentations
de l'Opéra. La magnifique
propreté de la Salle entiere
qu'il fit accommoder exprés
pour cela , l'abondance de
tout ce qui en compoſoit la Collation
, le choix des plaiſirs , &
le bon ordre qui eſt ſouvent incompatible
avec ces fortes de
Feſtes , font des choſesqui feront
conferver long - temps la
memoire de ce ſuperbe Divertiſſement
; mais il s'agit aujourd'huy
d'un autre , ou plutoſt de
pluſieurs enſemble , puis que
pendant deux nuits preſque entieres
, à commencer dés le foir,
Fv
130 MERCURE
les yeux, les oreilles, le goût , &
& l'eſprit , ont abondaniment
trouvé dequoy eſtre ſatisfaits. La
grande dépenſe n'eſt pas toûjours
ce qu'il y a de plus confiderable
dans une Feſte. Beaucoup
en peuvent donner , mais
beaucoup auffi fatiguent ceux
qu'ils pretendent divertir. Les
plus grands plaiſirs deviennent
importuns par leur longueur ;
le peu de diverſité les rend languiflans
, & quand le choix en
ſeroit toûjours bien fait , le defordre
qu'il eſt difficile d'en bannir
, empeſche ſouvent de les
bien goûter. Le contraire de
toutes ces chofes eſt ce qui a fait
labeauté de la Feſte dont vous
fouhaitez que je vous parle.
Son Alteffe Sereniffime l'avoit
ordonnée ; & comme ce Prince
n'épargne aucune dépenſe, vous
pou
GALANT.
13-
pouvez croire qu'il n'y man
quoit rien. Il choiſit luy-meſme
tous les Divertiſſemens , il en
invente beaucoup, & ayant l'efprit
auſſi délicat qu'il l'a , il eſt
impoſſible qu'ils ne ſoient toujours
& bien choifis & bien inventez
. Ce qu'il y a de plus furprenant
, c'eſt qu'il fait si bien
executer ce qu'il entreprend,
qu'il a le ſecret de donner de
l'ordre à ce qui n'eſt que confufion
par foy-mefme. Comme
les petites chofes font juger des
grandes, on peut dire que ceux
qui trouvent moyen d'empefcher
le defordre en de ſemblables
occafions , font capables de
tout ce que l'on peut imaginer
de plus grand. Tout cecy poursoit
ne paffer que pour le defir
que j'ay de dire du bien d'un
Prince qui a l'ame aufli élevée
que
132
MERCURE
que ſa naiſſance , ſi ce que je
vay vous aprendre de cette derniere
Feſte , n'eſtoit la preuve
de ces veritez .
Apres le Mariage de Monſieur
le Prince de Conty & de
Mademoiselle de Blois , Son Alteſſe
Sereniffime reſolut de donner
un Soupé à ces deux illuſtres
Mariez. L'apreſdînée du jour
que ce Prince choiſit pour ce
grand Régal , il fit baptifer Mademoiſelle
de Montmorency, l'une
des Princeſſes ſes Filles.La Cerémonie
fut faite par Mr le Curé
de S. Sulpice. Monfieur le Prince
de la Roche- sur-Yon;& Madame
la Princeſſe de Conty , fiurent
Parrain & Marraine , & firent
par là entr'eux une nouvelle
alliance . Tout brilloit en la
perſonne de cette Princeſſe. Sa
jeuneſſe & ſa beauté n'écla
toient
GALANT.
133
toiết pas moins que les ornemés
qui la paroient. Elle eſtoit vétuë
de noir, & avoit des Chaînes
de Pierreries autour de ſes manches
, & fur toutes les tailles de
fon Habit. Monfieur le Prince
de la Roche- fur- Yon avoit un
Juſte- à- corps de Velours noir,
avec des Boutons de Diamans . Le
tour des Boutonnieres en eſtoit
auſſi garny. Il y eut Collation apres
le Baptefme. Je ne vous en
feray point le détail, ayant aſſez
d'autres choſes à vous dire.Apres
que la Cerémonie fut achevée,
on alla joüer dans l'Apartement
de Madame la Ducheffe . C'eſt
un Lieu auſſi bien entendu qu'il
eſt propre & magnifique. Sur
les neuf heures du ſoir , on ſe
rendit dans le Sallon où le Soupé
eſtoit prepare. On avoit
pris foin de faire éclairer tous
les
134 MERCURE
les Apartemens de ce vaſte Hoſtel,
& il y avoit des Luftres jufques
fur les degrez. Deux Bufets
avoient eſté dreſſez dans
deux hors d'oeuvre aux deux
bouts du Sallon où l'on ſoupa.
Celuy qu'on avoit placé du coſté
du haut bout de la Table,
eſtoit le plus magnifique.Il eſtoit
garny de Vaſes , de Baffins , de
Cuvetes, & de quantité d'autres
Ouvrages d'argent & de vermeil
doré cizelez . Il y avoit un
fort grand nombre de Bras de
vermeil , & des Orangers naturels
aux deux coſtez . Quatre
grands Guéridons eſtoient aux
quatre coins du Sallon , avec des
Girandoles d'argent fur chacun
des Gueridons. De tres-beaux
Tableaux estoient placez tout
autour, avec des Bras de vermeil
aux deux côtez de chaque Tableau.
GALANT.
135
bleau . Outre tous les ornemens
&les diverſes lumieres qui faifoient
briller ce magnifique Sallon
, il eſtoit encor éclairé de
- pluſieurs Luſtres de cristal. La
Table où le Soupé fut ſervy,
avoit quinze pieds de long fur
- huit de large. Quatre grandes
Corbeilles dorées & faites en
octogone , eſtoient au milieu . Il
y en avoit aux coſtez huit plus
petites en façon de Quaiſſes , le
tout remply de Fleurs printanieres.
Entre les grandes Corbeilles
qui faiſoient la ligne du
milieu , on avoit mis des Girandoles
d'argent , garnies de Bougies
; & entre les petites , & à
coſté , eſtoient cinquante Flambeaux
d'argent & de vermeil
doré . Tous ces ornemens faifoient
des Allées de fleurs & de
ات

!
lumiere qui produiſoient à la
veuë
136 MERCURE
veuë un effet auffi beau que fingulier
. Chaque Service fut de
quatre grands Plats de quatorze
plus petits , & de vingt- deux
de vermeil doré. Il y en eut
trois . Le premier eſtoit de Potages
& d'Entrées ; le ſecond, de
Roft & d'Entremets ; & le troifiéme,
de tout ce qu'on peut s'imaginer
pour un magnifique
Deſſert. Quarante Plats, & quatorze
grands Baffins en pyramides
de Fruit & de fec , le compofoient.
Jamais on ne vit une fi
agreable diverſité de couleurs.
Celle des Fleurs , des Fruits, des
Pâtes , & des Eaux glacées , formoient
des nüances ſi bien afforties,
que les plus habiles Peintres
feroient difficilement venus
à bout de les imiter. Tout fut
ſervy fans confufion , malgré le
nombre des Plats & la peſanteur
ex
GALANT. 137
extraordinaire des Baffins. Les
Suiſſes qui les porterent, avoient
des marques diférentes pour les
diftinguer ; & par ce moyen
ceux qui avoient à les employer,
connoiffoient en un moment à
quoy chacun eſtoit deſtiné. Des
Flutes douces ſe firent entendre
pendant qu'on ſoupa. Madame
la Ducheſſe eſtoit à table entre
Monfieur le Duc de Bourbon
& Madame la Princeſſe de
Conty . Mademoiſelle de Bourbon
eſtoit au meſme bout dans
le meſme rang. Voicy fans ordre
les noms d'une partie des autres
Perſonnes qui eſtoient à table .
Monfieur le Prince de Conty,
コMonfieur le Prince de la Roche-
fur- Yon , Monfieurle Com.
te de Vermandois , Monfieur le
Duc de Vendoſme, Monfieur le
Grand- Prieur, Monfieurle Duc
L
2
X
de
138 MERCURE
deVilleroy , Monfieur le Prince
d'Eyfenac , Madame de Thiange,
Madame Colbert, Meſdames
les Ducheſſes de Chevreufe &
de Mortemar , Meſdemoiselles
de la Rochefoucaut , les Dames
d'honneur des Princeſſes & د
quelques autres. Pendant qu'on
eſtoit à table , tout ſe preparoit
pour les Divertiſſemens du reſte
du foir. Le Lieu où la Comedie
devoit ſe joñer , eſtoit éclairé de
pluſieurs Luftres , qui defcendoient
du Platfond. Il y en avoit
en Plaques , avec des Bordures
deglaces , d'autres de vermeil
dore , & d'autres d'argent. La
Corniche & les Portes eſtoient
toutes couvertes de Flambeaux
d'argent & de vermeil. L'endroit
où l'on avoit dreſſé le
Theatre , estoit un enfoncement
hors d'oeuvre tout vis-à-vis de
la.
GALANT.
139
i
10

e
la Porte. Ce Theatre estoit en
voûte , & brilloit fi fort , que les
yeux ne s'y pouvoient attacher
fans eftre ébloüis . Les Fleurs
peintes eſtoient fi adroitement
meſlées avee les Fleurs naturelles
, qu'il ſembloit que l'artifice
n'y euſt point de part. Outre la
Decoration ornée de Peintures
&toute rehauffée d'or, il y avoit
un rang de Gueridons des deux
coftezdu Theatre , ſur leſquels
eſtoient des Vaſes d'argent , &
des Quaiſſes dans le fond , avec
des vrais Arbres. Enfin il y avoit
quelque choſede ſi galant,de fî
riche , & de ſi bien entendu
dans ce Theatre , qu'il n'y eut
perſonne qui en le voyant , ne
donnaſt d'abord des marques de
ſa ſurpriſe , & ne ſe recriaſt ſur
ſabeauté. Les ordres eſtoient fi
bien donnez , & on les executa
a avee
140 MERCURE
avec tant d'exactitude , que toutes
les Perſonnes conviées entrerent
fans embarras dans le
Lieu où le divertiſſement de la
Comedie avoit eſté preparé .
Tout le monde eſtant placé fort
commodement , la Troupe du
Roy repreſenta l'Amphytrion ,
qui fut diverſifié d'Entrées faites
par Monfieur de Beauchamp
, & d'Airs chantez par
une partie des plus belles Voix
de France. Vous en conviendrez
, quand je vous auray nommé
Madame de S. Chriftophe,
Mademoiselle Rabel , & Meffieurs
Morel & Langeas. Ces
Airs eſtoient, les uns François &
Italiens , & les autres Eſpagnols .
Son Alteſſe Sereniffime donna
encor un magnifique Soupé le
lendemain , quoy qu'il fut jour
maigre. La meſine Toupe repre
GALANT.
141
2.
preſenta l'Ecole des Femmes , qui
fut entremeflée de Divertiſſemens
diférens de ceux du premier
jour. Apres la Comedie , il
y eut grand Bal dans un Apartement
magnifique , & preparé
pour recevoir tous les Maſques.
Monfieur l'Abbé Bourdelot, dont
l'agréable genie vous eſt connu,
a fait une galante Deſcription
de ces deux Feſtes. Elle eſt en
Profe & en Vers . Je n'en ay encor
rien. On me la promet , & fi
11. l'on me tient parole ,je vous l'envoyeray
dans ma Lettre du Mois
prochain.
at
Dix
n-
16
ef
Ces
ls
Il eſt difficile que le bruit que
& font partout les choſes extraordinaires
, ne vous ait déja appris
une partie des magnificences
qui ont efte faites à Madrid ,
Dut pour l'Entrée publique de la
ru
le
e.
re
Reyne. Vous ſcavez , Madame,
qu'en
142 MERCURE
qu'en attendant le 13. de Janvier
, qui eſtoit le jour choiſy
par le Roy pour cette maniere
de triomphe , Sa Majesté eſtoit
comme incognito dans le Buen-
Retiro , Maiſon de plaiſance qui
n'eſt éloignée de la Ville que
par le Cours. Ce fut depuis ſa
principale Porte que commencerent
les ornemens preparez,
ou plûtoſt par elle-meſme , puis
qu'on en a fait une nouvelle,
qui ſoûtient la Statuë de cette
Princeſſe, ornée de pluſieurs Feſtons
de Fleurs taillez ſur le
Marbre. Une defcente aiſée qui
conduit de la fortie de ce Palais,
& qui en traverſant le Cours ſe
termine à l'entrée d'une Ruëdes
plus larges , & des mieux percées
de Madrid , eſtoit reduite
en forme de Galerie , bordée
des deux coſtez d'un fort grand
nom
GALAN T.
143

nombre de tres-belles Niches.
Elles paroiſſoient creuſées dans
duJaſpe de toute forte de couleurs
, & repreſentoient les divers
Royaumes que poffede Sa
Majesté Catholique , avec l'Ecuffon
des Armes qui leur font
particulieres. Chaque Niche
eſtoit attachée l'une à l'autre
par de folides Colomnes qui
portoient de grandes Statuës do
rées, offrant des Couronnes d'une
main , & de l'autre des Inſcriptions
dont l'alluſion eſtoit
aiſée à connoiſtre. Cette Galerie
ſe terminoit au premier Arc
de Triomphe , qui donnoit entrée
à la Ruë,& qui en occupoit
toute la face. La Structure de
cet Arc eſtoit magnifique, & fon
élevation prodigieuſe . L'Eglife
le couronnoit, aidée par S.Loüis,
& par S. Fernand. Ils avoient la
Juſtice
144 MERCURE
Justice & la Beauté à leurs coſtez
, & au milieu , la Religion ,
Toutes ces Statuës , beaucoup
plus hautes que le naturel,
eſtoient accompagnées de plufieurs
belles Peintures . Dans la
principale,on voyoit paroiſtre la
Ville de Madrid ſous la figure
d'une Déeſſe , ayant 'de chaque
coſté les deux premiers Héros
qui l'ont gouvernée , & au bas
le Fleuve Mançanares regardant
couler ſes ſteriles ondes . Quatre
Statuës qui estoient l'Abondance
, la Prevoyance , O bon Fondateur
de Madrid , & fa Mere
Mantuës , ſe ſoûtenoient ſur de
grands Piliers qu'on euſt crûs
de Jaſpe. Du coſté qui regarde
les Capucins , il y avoit une autre
Peinture , où l'on voyoit Jupiter
aſſujetiſſant Madrid , &
luy faiſant recevoir l'Idole que
l'aveu
GALAN T.
145
l'aveuglement de ſes Habitans
a fait adorer pendant tant d'années
, & qu'on appelloit Génie.
A l'entrée de cet Arc , quatre
Nymphes qui tenoient des Rofes
, ſembloient toujours preſtes
à les jeter , & n'attendre pour
cela que l'arrivéede la Reyne.
LesArcs qui ſuivoient eſtoient
poſez dans des diſtances proportionnées,
en forte qu'au fortir de
-l'un on découvroit l'autre .
Le ſecond orné du Conſeil
Royal , de celuy de l'Inquifition ,
- de celuy des Indes , du Conſeil
d'Etat, de ceux d'Arragon, d'Ita-
- lie, de Flandre ,&de tous les autres
repreſentez par de grandes
Statuës dorées , faiſoit voir la
Juſtice dans le haut de ſa Structure.
Un peu plus bas eſtoit
l'Age d'or figuré par une Abeille,
avec la Loy & la Récompenfe
Fevrier 1680. G
146 MERCURE
d'un coſté , & la Défenſe & le
Châtiment de l'autre . Le Temple
du Dieu Fide eſtoit le ſujet
du principal Tableau . La Fidelité
& l'Honneur en ouvroient les
Portes , & on en voyoit fortir la
Joye , qui alloit recevoir la Reyne.
Au coſté droit de cet Arc,
eſtoit un autre Tableau qui avoit
pour ſujet la reception que fit
autrefois Salomon à la Reyne
de Saba. On voyoit Débora
donnant des Loix à ſes Peuples,
dans le coſté gauche. La partie
de cet Arc qui regardoit la Porte
appellée del Sol , avoit auffi
beaucoup d'Ornemens , & on y
admiroit en divers endroits &
dans une agreable diſpoſition ,
Aſtrée, Céres , la Vertu, la Concorde,
la Sûreté , la Vie, la Terre
, le Temps , la Paix , la Tranquilité,
le Repos , la Magnifi
cence,
GALANT. 147
cence , la Liberalité , avec Themis
ſur une Colomne. Divers
Tableaux accompagnoient ces
Figures. L'un repreſentoit Enée,
quand il voulut entrer aux Enfers
. On voyoit paroiſtre Cerbere
à la porte , & une Sibille qui le
retenoit . Dans un autre eſtoient
les Champs Eliſées , où Anchiſe
- montroit à ſon Fils les Defcendans
qu'il auroit ; tout cela remply
d'Hyérogliphes .
Amoitié chemin du troiſfiéme
Arc , on ſe trouvoit agreablement
arreſté par un Jardin
= que les Peres de Saint François
de Paule avoient fait accommoder
dans l'enclos du devant de
leur Eglife . Il avoit toutes les
- marques d'un veritable Jardin .
- Le Parterre en eſtoit reguliere-
■ ment tracé . Il s'y élevoit un petit
Baffin qui pouſſoit un Jetd'Eau
Gij
148 MERCURE
de ſenteur de fix pieds de haut,
& quantité de Grotes, &de Statuës
de Marbre blanc y estoient
dans un ordre merveilleux...
Le milieu de la Place del Sol
eſtoit occupé par le troifiéme
Arc. Il eſtoit fait en forme de
Temple , & à voir les grandes
actions des Heros qu'il repreſentoit,
on l'euſt pû nommer celuy
de la Gloire. Je n'entreray
point dans le detail de pluſieurs
belles Peintures , & d'un fort
grand nombre de Statuës qui
eſtoient poſées ſur les coſtez . Je
vous diray ſeulement qu'une
de ſes plus grandes beautez
confiſtoit en une eſpece de Niche
percée en ovale. On y découvrit
la Foy, l'Eſperance , & la
Charité. La Foy eftoit au milieu,
tenant un Crucifix d'une main,
& une Palme de l'autre. Elle
avoit
GALAN T. 149
- avoit à un de ſes côtez Char-
- les V. & Charlemagne. Ce premier
luy offroit un Monde d'or,
& l'autre tenoit un Livre &
une Epée dans ſes mains. Des
Turbans , des Etendarts , avec
des Croiſfans , l'Alcoran, un Cimeterre
, & d'autres dépoüilles,
eſtoient ſous les pieds de l'un &
de l'autre . A la gauche de la Foy
-paroiſſoient les Roys Don Fernand
& Doña Iſabel , poſez fur
deux Mondes. On avoit placé
la Religion fur le haut de cette
eſpece de Temple. Elle avoit le
Gentiliſme & les Herefies à ſes
pieds , & eſtoit accompagnée de
Saint Melchiades , de Saint Damaſe
, de Sainte Helene , & de
Conſtantin. Les quatre coins de
cet Edifice eſtoient remplis par
desChevaux élancez que montoient
le Patron d'Eſpagne S. Ja-
1
Giij
150 MERCURE
ques ; celuy d'Allemagne, S.Leopold;
de France,S.Denys;&d'Angleterre
, S. George. Je laiſſe les
Tableaux de toutes les Faces , &
les ſtatuës poſées contre les Colomnes
qui faiſoient les diviſions
de cette Machine . Sa Baſe recevoit
les avenuës de quatre Ruës
qui s'y terminoient ou plutoſt
de deux, car les Portes principales
ne faifoient que contenir le
paſſage de la meſme.

A quelques pas de cet Arc ,
eſtoient pluſieurs Niches garnies
deRocailles, & remplies de
Figures diferentes qui preſentoient
des Corbeilles de toute
forte de Fruits . Au deſſus s'élevoient
cinqTableaux,& par defſus
tous on en voyoit un où la
Reyne eſtoit repreſentée dans le
Char de l'Aurore. La Renommée
paroiffſoit ſur la Bordure , & tout
au
GALAN Τ. ISI
autour un grand amas d'Armes .
qu'elle conſacroit à l'Amour par
une Inſcription fort ingenieuſe.
Tous ces ornemens embelliffoient
un grand eſcalier qui regne
ſur le devant de l'Eglife de
ſaint Philippe. De l'autre coſté,
- c'eſt à dire dans le Quartier des
- Fourreurs , ce n'eſtoient par tout
- que Chef- d'oeuvres de leur Art.
- Des Peaux naturelles reprefentoient
divers Animaux , comme
✓ Leopards , Tygres , Ours , &
Foüines. Deux Lyons foûtenoient
dans le milieu les Armes
de France & d'Eſpagne ; & un
autre offroit une Couronne à la
Reyne. Les Armes de la Ville
eſtoient plus avant. Elles avoient
deux Ours pour ſuports .
L'on entroit de là ſous un af
tre Arc, qui étoit celuy de la Porte
de Guadalajara. Il paroiſſoit
Gij
15.2
MERCURE
de pierre de taille . Dans le haut
eſtoit le Monde , avec la Majeſté
au deſſus , & des Anges &
des Trophées tout autour. Jupiter
, Mars , Mercure , & Venus,
eſtoient placez dans les quatre
coins ; & dans les coſtez qui
leur répondoient,on voyoit quatre
Montagnes , fur leſquelles
grimpoient les quatre Animaux
qui les reprefentent. On connoiſſoit
l'Europe par le Cheval,
l'Afrique par le Lyon , l'Afie par
l'Elefant , & l'Amerique par le
Chameau . Sous cet Arc , dans
les Niches des côtez , il y avoit
deux Syrenes , & fur leurs teſtes
deux Cupidons , qui ſignifioient
l'Enchantement & l'Amour.
Un Cercle d'or faiſoit briller
le corps de cet Arc. Le Soleil
y paroiſſoit dans ſon Char ,
cherchant l'Aurore ; & dans
la
GALANT.
153
!
la partie oppofée, l'Aurore, dans
un autre Cercle de meſme-matiere
, témoignoit la joye qu'elle
reſſentoit de rencontrer le
Soleil.
Au fortir de là , on entroit
dans la Ruë des Argentiers. Les
Figures de la Force & de la Juſtice
en commençoient l'ornement.
Celles de la Temperance
& de la Prudence fe voyoient
dans l'autre bout de la meſme
Ruë. Des deux côtez, de magnifiques
Bufets dreſſez prefentoient
aux yeux tout ce qu'on
peut voir de plusagreable & de
plus riche. Les diverſes Pieces
✓ qui copoſoient ces Bufets , étoiét
diſpoſées de telle forte , qu'elles
formoient diverſes figures. On y
découvroit pluſieurs petits Boucliers,&
dans chacun,des Lettres
faites de Rubis, de Perles,d'Emée
G V
154
MERCURE
raudes , & de Diamans,qui jointes
enſemble , faifoient lire d'un
côté CARLOS SEGUNDO , &
de l'autre , MARIA LVISA .
Les Armes de France & d'Efpagne
brilloient dans d'autres
Ecus avec la meſme richeſſe . Ce
que je viens de marquer eſtoit
eſtimé plus de huit millions.
La Place de la Ville qu'on
rencontroit au ſortir de là, eſtoit
reduite en formed'Amphiteatre.
Les Travaux d'Hercule faifoient
le ſujet des Tableaux qu'on y
voyoit tout autour , avec une
Bordure aſſortiſſante , chargée
de petits Anges , qui offroient
des Couronnes à Leurs Majeſtez
. Les Portraits du Roy &
de la Reyne eſtoient élevez
dans le milieu , & un Hercule à
genoux leur preſentoit d'une
main ſa Peau de Lyon , & foûtenoit
GALANT.
155
5
.
00
en
1
en
je
je
&
el
هب
ne
e-
Dit
noit ſa Maffuë de l'autre . L'alluſion
regardoit les Herefies que
l'Eſpagne a détruites dans le
Nouveau Monde.
Le dernier Are appellé de
Sainte Marie , eſtoit à deux pas
de là. On y voyoit Apollon aſſis
fur le haut , joüant de la Harpe,
& environné des Neuf Muſes,
qui avoient toutes des Boucliers
en forme de Soleils . On liſoit
dans tous le Nom de la Reyne.
Un peu plus bas qu'Apollon,
eſtoit l'Hymenée couronné de
Fleurs ; & dans le Revers , la
Déeſſe de la Perfuafion , ayant
une Couronne d'or ſur la teſte .
Elle en tenoit une autre de Mirthe
, d'une main , & de l'autre,
le Caducée de Mercure. Plufieurs
Statuës , diſpoſées toutes
dansun tres- bel ordre, accompagnoient
diverſes Peintures, dont
les
156
MERCURE
les principales eſtoient les Portraits
du Roy & de la Reyne,tous
deux à cheval . Les autres contenoient
des Fables qui avoient un
juſte raport au ſujet de cette
Entrée.
Apres qu'on avoit paffé cet
Arc , on jettoit les yeux ſur la
Place du Palais. Outre ſon ordinaire
beauté , elle en recevoit
une nouvelle par la repreſentation
des principales Rivieres
d'Eſpagne , dont les Figures de
plaſtrepanchées ſur leurs Vrnes,
&environnées de Roſeaux, déclaroient
en Vers Latins & Caſtillans,
qu'elles venoient conſacrer
leurs eaux à leur Reyne
fous l'heureux nom de Liſis . Ces
ornemens regnoient ſur l'entredeux
des Arcs & du Perron
qui entourent toute cette Place.
La Face du Palais qui eſt d'un
Or
GALANT.
157
1
2
3
es
de
ex
di
re-
00
ce
Ο
Ordre Toſcan , & d'une beauté
auſſi finguliere que majestueuſe
, eſtoit tenduë des plus riches
Tapifleries de la Couronne. Il
en eſtoit de meſme de tous les
eſpaces que j'ay marquez , &
que les ornemens laiſſoient vuides.
La quantité des Balcons y eſt
auffi agreable que commode pour
voir de ſemblables Feſtes .
Le jour qui avoit eſté choiſy
pour celle- cy eſtant arrivé, Meſſieurs
de Ville , qu'on nomme
Régidores , fortirent de leur Afſemblée
fur les neuf heures &
demie , & marcherent deux à
deux, vétus de leurs Robes de ceremonie
de Brocard d'or cramoily,
avecdes Trouffes & depetits
Chapeaux pliſſez , couverts de
Plumes. Ils étoient montez ſur de
ſuperbes Chevaux proprement
enharnachez ; & apres qu'ils
curent
158 MERCURE
eurent traverſé tous les Arcs
dans l'ordre que je vous marque
, ils allerent ſe placer à coſté
du premier,dans un lieu preparé
pour preſenter les Clefs à la Rey .
ne , & la recevoir ſous leur Dais.
Sur les dix heures , le Roy
qui estoit au Buen- Retiro , revint
accompagné de la Reyne Mere,
& paffa dans tous les lieux
où l'on avot dreſſe des Arcs
de triomphe. Leurs Majeſtez
étoient dans un Carroſſe dont
elles avoient fait ouvrir l'Imperiale
à demy , pour donner au
Peuple la fatisfaction de les voir.
Elles deſcendirentchez la Comteſſe
d'Oñate , d'où elles virent
paffer la jeune Reyne . La Marche
commeça de cette maniere.
Six Trompetes vétus de blanc
& de rouge , avec les Timbales
de la Ville , allerent à la
teſte
GALANT.
159
ra
20
De
هن
0
eal
ar
re.
ac
la
te
teſte des Alcaldes de Cour , en
habits de Miniftres , montez ſur
de beaux Chevaux couverts
d'une grande Houſſe de Velours
noir. Les Chevaliers de diferens
Ordres d'Eſpagne, qui ſont ceux
de S. Jacques , de Calatrava , &
d'Alcantara , marchoient en ſuite
, chacun ayant l'Habit de ſon
Ordre , avec des Manches toutes
brodées d'or , & des Chapeaux
fort garnis de Plumes.
Dans le meſme ordre , & avec
plus de richeſſe , ſuivoient les
Titrez de Caſtille & les Officiers
de la Maiſon du Roy. Ils portoient
tous des Botes blanches
les plus propresqu'on puiſſe voir.
La plupart des Grands d'Eſpagne
ſe trouvoient dans cette Suite . Il
n'y a point de diſtinction à faire
entr'eux. Tout ce que l'Italie &
la Catalogne avoient pû fournir
de
160 MERCURE
de plus riches Broderies , eſtoit
employé dans leur parure. La
plupart avoient des Chapeaux
tous garnis de Diamans entrelaſſez
de Perles de grande valeur.
Leurs Chevaux, les mieux
choiſis parmy les plus beaux
qu'on euſt pû trouver,ſembloient
ajoûter encor quelque choſe à
leur fierté naturelle , en voyant
floter ſur eux une profuſion ſurprenante
de Cordons d'or & de
Rubans de toutes couleurs .Chacun
des Grands ou des Officiers
qui les montoient , eſtoit precedé
par un petit Eſcadron de Laquais,
avec une Livrée auſſi magnifique
que les Habits de leurs
Maiſtres. Il y en avoit meſme
qui estoient tellement chargez
de Plaques d'argent maſſif, qu'elles
paroiffoient tenir lieu d'Armure.
Le
GALAN T. 16г
Σ
di
e
C
L
בו
یم
us
me
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Ar
Le
Le Capitaine des Gardes à la
teſte de ſa Compagnie, précedoit
les Ecuyers de la Reyne. Cette
Princeſſe ſuivoit , montée ſur un
tres beau Cheval d'Andaloufie,
dont le Marquis de Villamaina
fon Premier Ecuyer tenoit la
bride. On ne pouvoit diftinguer
l'Etofe de ſon Habit ſous la Broderie
dont il eſtoit couvert. Elle
avoit un Chapeau garny de
Plumes, d'où pendoit au retrouffis
la Perle nommée la Perégrina.
Elle est en forme de Poire ,
& d'une groffeur qui la rend ineſtimable.
On la peſcha en 1515 .
dans la Mer de Sur , proche le
Darien , dans l'ifle de Terarequy
. La Reyne portoit aufſi
le grand Diamant du Roy ,
qu'on eſtime unique au monde
, tant il eſt gros & parfait.
Mais quoy qu'elle fuſt toute brillante
162 MERCURE
lante , & par la richeſſe de fon
Habit , & par le grand nombre
de Pierreries dont il eſtoit parſemé
, ſon plus grand éclat venoit
de la majeſté de fa Perſonne.
Sa taille aiſée, ſa beauté ,& la
douceur qui eſt répandue ſur
fon viſage , la faifoient admirer
de tout le monde. Elle foûrioit
aux acclamations du Peuple , &
voyoit avec plaiſir toutes les Ruës
de ſon paſſage tenduës des plus <
belles Tapiſſeries des Particuliers.
Eſtant arrivée au premier
Arc, qui estoit celuy del Prado,
elley trouva le Marquis de Ugena
Corregidor de Madrid , & les
Régidors , qui luy preſenterent
les Clefs de la Ville avec un ſuperbe
Dais . Il fut porté ſur elle
par les principaux d'entr'eux. Les
autres ſuivirent à pied. Derriere
la Reyne , marcha hors du
Dais,
GALAN Τ.
163
R
S

2
S
-.
1
Dais , la Ducheſſe de Terranova,
en habit de Veuve, ainſi que
Doña Laura de Alagon Guarda-
Mayor. Elles eſtoient montées
fur des Mules ; & en ſuite paroiffoient
cinq Filles d'honneur
de la Reyne , fort couvertes de
Pierreries,& accompagnées cha.
cune de deux Gentilshommes
de la Chambre , tres-bien montez
, qui alloient à côté de leurs
Chevaux. Ceux de la Garde de
la Lancille , tous à cheval , &
ayant la Lance à la main , fermoient
cette Marche .Le Carrofſe
de la Reyne fait à la Françoife,
& tout brillant d'or, eſtoit à la
queuë , avec celuy du Marquis
d'Astorga , qui eſtant malade , ne
pût ſe trouver à cette Cerémonie.
Il y avoit un nombre infiny
de monde dans toutes les Ruës,
ainſi qu'aux Fencſtres, aux Balcons,
164 MERCURE
cons , & fur les Theatres & Echafauts
qu'on avoit dreſſez de
tous côtez . La Reyne eſtant arrivéedevant
le Palaisde la Comteſſe
d'Oñate, s'y arreſta un moment,
& falia le Roy & la Reyne
Mere. Elle mit pied à terre à
Sainte Marie,où le Cardinal Portocarrero
Archeveſque de Tolede
, l'attendoit. Il luy preſenta
l'Eau benite , la conduifit dans
l'Eglife , & entonna auffitoſt le
Te Deum. Au fortir de là, elle remonta
à cheval , & trouva deux
Chars de triomphe remplis de-
Muſiciens à l'entrée de la Place
du Palais.Ces deux Chars ſe rangerent
de chaque côté , & l'accompagnerent
juſqu'à la Porte,
avec une fort agreable Symphonie
. Le Roy & la Reyne l'y reçeurent
, & les marques de tendreſſe
qu'ils luy donnerent, charmerent
GALANT.
165
merent tous ceux qui furent preſens
. La Reyne Mere la prit par
la main , & la ment dans l'Apartement
qu'on luy avoit preparé.
Le ſoir il y eut des Feux de joye
dans toutes les Ruës , & tous les
Balcons furent éclairez . La mefme
choſe ſe fit les deux jours
ſuivans. : 1
Le Dimanche 14. du meſme
mois , le Roy tint Chapelle. La
Reyne ſe plaça dans ſa Tribune,
& le Te Deumy fut chanté. L'a
preſdînée Leurs Majeſtez ſortirent
enſemble en public, dans un
Carroſſe ouvert , en maniere de
Char de Triomphe , & allerent
à Nôtre- Dame de Atocha , par
les meſmes Ruës où la Reyne
avoit paſſe lejour precedent. Les
mefmes ornemens y estoient encor.
Les Grands qui marcherent
à leur fuite eſtoient ce jour-là
dans
166 MERCURE
د
dans des Carroſſes tres -magnifiques
, & avoient fait prendre
une nouvelle Livrée à leurs
Gens. La plupart en ont fait paroiſtre
neuf diférentes pendant
les neufjours qu'a duré la Feſte.
Je vous aydéja marqué dans une
autre occafion que c'eſt un genre
de magnificence , dont prefque
tous les grands Seigneurs
d'Eſpagne ſe piquent. On chanta
de nouveau le Te Deum &
comme le jour finiſſoit quand
Leurs Majeſtez ſortirent de cette
Eglife , on alluma des Flambeaux
de cire blanche à toutes
les Feneſtres des Ruës qui fervirent
à leur paſſage , pour avoir
lajoye de les voir à leur retour.
Il y en avoit une quantité prodigieuſe
à tous les Balcons de
la grande Place. Jugez de l'effet
que tant de lumieres produi
GALANT.
167
duiſoient , puis que toutes les
Maiſons ſont de cinq étages
& que chaque étage a fon Balcon.
Le Lundy 15. le Roy alla au
Pardo , où il prit le divertiſſement
de la Chaſſe . La Reyne ne
fortit point ce jour- là , mais le
lendemain elle accompagna le
Roy qui alla rendre viſite à la
Reyne Mere.Elle avoit reçeu le
matin les Complimens du Cardina!
Portocarrero , qui luy é
toit venu baiſer la main à la teſte
du Chapitre de Tolede. Les
Ambaffadeurs & en general tous
ceux qui ontquelque diſtinction
parmy la Nobleſſe , luy avoient
rendu les meſmes devoirs . Le
Mercredy 17. Leurs Majeſtez
allerent à Zarçuela , où il y eut
Comédie ; & le Jeudy 18. les
Femmes des Grands , & les autres
168 MERCURE

tres Dames qualifiées de la Cour,
aiſerent la main à la Reyne .
de
Voila , Madame , ce qui m'a
eſté écrit preſque en meſmes
termes par un Cavalier qui a été
témoin des magnificences
cette Entrée , & qui ne ſe fait
connoiſtre que ſous le nom de
ElAmante de una Mariposa. Ila
eu l'honneſteté de ſe charger de
ce ſoin , au défautde la ſpirituelle
Lorraine Eſpagnolete, qu'il a
ſçea eſtre partie de Madrid pour
paffer en France , dix ou douze
jours avant celuy qu'on avoit
choiſi pour cette Feſte. J'eſpere
que ce meſme Cavalier voudra
bien continuer à me faire part
de ce qui ſe paſſera de curieux
dans la Cour d'Eſpagne , & ainſi
je pourray vous en faire des
Articles confiderables de temps
en temps.
Je
GALAN T. 169
Je vous manday la derniere
fois que le Sieur Guichard qui
eſtoit allé en cette Cour pour y
établir un Opera , avoit eſté furpris
à Madrid d'un mal violent
dont il eſtoit mort. L'accident
qui donna lieu de le croire , luy
dura plus de deux heures , &
apres l'avoir tüé ſur ce qui en
avoit efté écrit à Paris , il me
ſemble que je dois le refuſciter.
Je croy que je ne ſeray pas dans
la meſme obligation pour la Demoiſelle
Beaucreux qui estoit allée
avec luy , & qu'on dit eſtre
morte effectivement. C'eſt la
meſme que vous entendiſtes
chanter dans l'Opera d'Alceſte,
quand vous en viſtes icy les premieres
repreſentations.
Je vous entretiens fort rarement
des Nouvelles d'Angleterre
, parce qu'il feroit affez
Fevrier 1680. H
170 MERCURE
A
difficile d'en parler jufte . Elles
y changent tous les jours de
face , fans qu'il foit poffible d'en
déveloper la verité. Il y a déja
plus d'un an qu'on y parle d'une
fecrete Conſpiration , & tout ce
qu'on en fçait de certain jufqu'à
aujourd'huy , c'eſt qu'elle a
déja fait répandre beaucoup de
fang. Le bruit de la derniere
prorogation du Parlement aura
fans doute eſté juſqu'à vous,
Elle en remettoit les Séances à
un temps ſi reculé, que plufieurs
en ont fait paroiſtre leur chagrin.
Je ne fçay s'ils ont en raiſon
d'en prendre.Hyaattantd'intereſts
diferens en ce Païs - là,
qu'on ne fçauroit découvrir
quels font les motifs de ceux qui
remüent. Cependant nous devons
eſtre perfuadez que les
Souverains ont toûjours raifon,
&
GALANT. 171
&que le Ciel ne manque jamais
à leurdonner les lumieres dont
ils ont beſoin pour bien gouverner
leurs Peuples . Ily en a
qui ſe trouvent dans des temps
fâcheux où leur fermeté eſt miſe
àl'épreuve. Le Roy d'Angleterre
en a témoigné beaucoup,
quand il a prorogé ſon Parlement
plus que les Peuples , ou
ceux qui les font agir , ne fouhaitoient
; & il en a fait voir
encor davantage , en ne s'étonnant
point du grand nombre des
Requeſtes qui luy ont eſté prefentées.
La Prorogation dontje
vousparle, n'ayant eſté faite que
par une Declaration de Sa Majeſté
arreſtéedans le Conſeil , il
falloit qu'Elle expliquaſt Ellemeſme
ſes intentions au Parlement
,& qu'il appriſt de ſa bouche
juſques à quel temps il re
Hij
72 MERCURE
mettoit ſes Séances. Ainſi les
deux Chambres qui le compoſent,
s'eſtant aſſemblées à Vveſt.
minster , le Roy revêtu des Habits
Royaux , ſe rendit dans la
Chambre des Seigneurs , où celledes
Communes avoit eu ordre
de ſe trouver. Voicy de quelle
maniere il leur parla.
HARANGUE
LYON
DU ROΥ
*189%DANGLETERRE
,
A fon Parlement.
LO ENT
GE
HOMMES ,&CITOYENS,
SQuand
j'ay declaré au Conſeil
qu'il falloit remettre les Seances
du Parlement à un temps aussi
éloigné
IT
GALANT. - 173
۱
éloigné queſera le mois de Novembre
, ce n'a pas esté fans avoir
pezé & confideré les caufes & les
raiſons qui me portoient à le proroger
; & rien de tout ce qui est arrivé
dans le Royaume , n'auroit pû
m'obliger de changer , ou de me
repentir de cette reſolution , mais
m'y auroit plutoſt affermy. Apres
m'estre ainsi expliqué , je veux
bien vous dire , qu'à confiderer les
dangers présens qui menacent quelques-
uns de nos Voisins & de nos
Alliez , dont les interests & la
Seûreténous regardent de fort pres,
ilferoit maintenant d'une mauvai-
Se confequence defaire une Proroga.
tionfi longue qu'ellepût décourager
nos Amis , & ceux qui s'appuyent
furnous. Pour cette feule raiſon, je
pense qu'il est àpropos de choisir un
jour dans le mois d' Avril pour vous
affembler de nouveau.
Hiij
174 MERCURE
Apres vous avoir fait voir le
Loin que je prens de vous à l'égard
des Affaires dudehors , il faut que
je vous diſe que les diviſions & les
jalousies qu'on reconnoiſt dans le
Royaume , ſont d'une telle nature ,
& que la malice & l'injustice des
Méchans les enveniment si fort,
que je demeure fixe dans cette opinion
, qu'il est neceſſaire qu'il yaye
un plus long intervale entre les
Séances du Parlement pour adoucir
Les Esprits , les Remedes les plus
efficaces me paroiſſant inutilesfans.
le fecours d'un plus long espace
de temps . Fay done reſolu que
depuis les jours auſquels vous devez
vous affembler dans le mois
d'Avril , ily aura une plus longue
Prorogation à moins que lesAffaires
de nos Alliez ne nous engagent
à une prompte resistance.
Alors le Ray ſe tourna vers
fon
GALANT. 175
fon Chancelier, & luy dit;Mon,
fieur, faites preſentement ce que je
vous ay ordonné. Apres quoy , ce
Chancelier dit.
Seigneurs , & vous Chevaliers,
Citoyens & Bourgeois de la Chambre
des Communes , c'est le plaisir
&la volonté de Sa Majesté,que le
Parlement foit prorogé jusques au
Feudy 1s du mois d'Avrilprochain.
-Vous ſçavez , Madame , que
ce 15. d'Avril ſera pour nous le
25. à cauſe du retranchement
des dix jours qu'on n'a point re ,
çeu en Angleterre.Je n'ay chan +
gé aucun mot dans la Verſion
litérale qu'on m'a donnée de la
Harangue du Roy afin queceux
qui ſçavent l'Anglois , conçoivent
mieux dans quels termes
elle a eſté faite.
Vous avez fans doute appris
lamort deMonfieur l'Abbé Fou
Hiiij
176 MERCURE
quet , puiſqu'elle eſt arrivée en
sette Ville il y a déja quelque
temps. Il eſtoit Abbé de Barbeau
en Bourgongne , & de
Rigny dans le Diocefe de Tours.
Il avoit outre cela un Prieuré
dans l'ifle de France , & vingtcinq
mille livres de penſion fur
l'Archeveſché de Narbonne. Je
ne vous dis point qu'il eſtoit
Frere de Monfieur Fouquet autrefois
Sur- Intendant des Finances
, & de Monfieur l'Eveſque
d'Agde. C'eſt ce que vous n'iga
norez pas. Il portoit le Cordon
bleu, parce qu'il avoiteſtéChancelier
des Ordres du Roy , &
qu'en cetemps - là,le Cordon de
meuroit à ceux qui avoient poſ
fedé des Charges dans l'Ordre,
quoy qu'ils s'en fuſſent défaits.
On y a perdu un Commandeur
des plus anciens , en laper
Ton
GALANT.
177
fonnede Meffire Leonor deMatignon
, ancien Eveſque de Lifieux
, mort à Paris âgé de foixante
& ſeize ans. Il eſtoit Fils
de..... de Matignon,&deHenriete
d'Orleans , &Petit-Fils du
Maréchal de Matignon , & de
Marie de Bourbon , Tante de
Henry le Grand. Son mérite le
fit élever fort jeune al Epifcopat.
Il fut Evêque de Coutance d'abord
, & l'a eſté en ſuite de Lifieux
, où il a toûjours ſoûtenu
l'honneur de fon Caractere avec
autant de ſageſſfe que de dignité.
Mille occafions l'ont fait connoître
auffi genéreux Amy qu'il a
toûjours eſté bon Parent. Il s'eſt
dépoüillé de tous ſes Biens Eccleſiaſtiques
longtemps avant
qu'il foit mort, en faveur de Mon.
fieur l'Abbé de Matignon fon
Neveu1 ,, fur qui il a fait tomber
:
:
V
178 MERCURE
deux Abbayes , & l'Eveſché de
Lifieux , que ce Prelat gouverne
aujourd'huy avec tant de gloire.
Il avoit cedé fon droit d'Aîineſſe
à feu Monfieur de Matignon
fon Frere , Lieutenant de Roy
en Normandie,& affeuré toutes
fes Terres à fes Neveux.
Monfieur Cognet ancienCuré
de S. Roch , qui s'eſtoit auſſi depoüille
de ſa Cure en faveur de
Monfieur Cognet ſon Neveu, eſt
mort un peu avant ce Prelat .
Si l'on regrete toûjours les
Perſonnes d'ungrand mérite, en
quelque temps qu'on les perde,
c'eſt un malheur qui ne furprend
point quand leur mort
n'arrive qu'apres un age avancé.
Mais , Madame , lors que je
vous appris il y a fix mois que
Monfieur l'Abbé de Coiflin avoit
foutenu une Theſe avec tant
d'éclat
2
GALANT 179
d'éclat, necroyiez vous pas déja
le voir dans les Dignitez qu'il
cherchoit à meriter, & dont fon
application entiere à l'étude ne
luy répondoit pas moins que
les privileges de ſa naiſſance ?
C'eſtoient les premieres nouvelles
que vous en deviez attendre
de moy. Cependant j'ay à vous
donner aujourd'huy celles de ſa
mort. Jugez quel chagrin pour ſa
Famille. Il eſtoit Fils de Monfieur
le Duc de Coiflin. Vous connoif
ſez les avantages de cette Maifon
. Elle eſt originaire de Bretagne
, & s'appelle du Cambout.
C'eſt aſſurément une des plus
anciennes & des plus illuftres
de cette Province,foit qu'on la
regarde par ſes Alliances , foit
qu'on examineles grandesChar
ges qu'elle a poſſedées ſous les
Ducs qui en ont eſté fi longa
temps les Souverains. Monfieur
180 MERCURE
le Marquis de Cambout , Bifayeul
de Monfieur le Duc de
Coiflin , estoit Gouverneur de
Nantes , & Lieutenant General
de la Province. Monfieur le Marquis
de Pontchaſteau ſon Fils,
qui fut auffi Lieutenant General
de cette meſme Province, Gouverneur
de Brest , & Chevalier
des Ordres du Roy, avoit épousé
une Niéce de Monfieur le
Cardinal de Richelieu , ce qui
fait que cette Maiſon a l'honneurd'eſtre
alliée de tres - pres à
Monfieur le Prince , par Madame
la Princeſſe ſa Femme , qui
eſtoit Coufine germaine de feu
Monfieur leMarquis de Goiſlin ,
Pere du Duc de ce nom.Ce
Marquis eſtoit à l'âge de vingthuit
ans , Colonel General des
Suiffes , Lieutenant General des
Armées du Roy, & alloit eſtre
Maréchal de France , quand
GALANT. 181
eſtant au Siege d'Aire,une Mouf
quetade qu'il reçent à la teſte
termina ſa vie,& le cours de fa
fortune. Il a laiſsé trois Enfans!
d'une Fille de Monfieur leChan
celier Seguier. L'aîné eſt Monfieur
le Duc de Coiflin , que le
Roy a honoré de la Dignité de
Pair de France à l'âge de vingtfept
ans. Il a eu fort jeune de
grands Emplois dans la Guerre,
comme ceux de LieutenantGe
neral des Armées du Roy , &de
Mestre de Camp General de la
Cavalerie , &s'eſt trouvé dans
toutes les occaſions qui ſe ſont
preſentées depuis 25. ans . La
maniere dont il s'y eſt toûjours
diſtingué, luy a fait acquerir
beaucoup degloire.Aufſieſt: il
reconnu par tout pour un des
plus braves Hommes du Royaume.
C'eſt un modellede probité!
&d'honneur. Il eſt de l'Acade182
MERCURE
f
mieFrançoife.Le ſeconddes Fils
de feu Monfieur le Marquis de
Coiflin, etl'Eveſque d'Orleans.
Premier Aumoniert de Sa Majeſte.
Da veriu de ce Prelat oft
connuede tout le monde.Quby
qu'une Charge confiderable
l'attache à la Cour, où il eſt obligé
de faire grande dépenſe, il ne
laiſſe pas de prendre un foin fort
particulier de fon Dioceſe, & de
donner d'utiles ſecours aux Pauvres.
Monfieur le Chevalier de
Coiflin eſt ſon cadet.C'eſt un
Homme fort eſtimé , bon , & effentiel
Amy , & qui a tres -bien
ſervy toute la vie. Monfieur le
Marquisde Coiflin, aîné de l'Abbédont
je vous apprens la mort,
a fait déja cinq ou fix Campagnes
, quoy qu'il n'ait pas encor
vingt trois ans. La premiere fut à
la Bataille d'Althenem , peu de
jours apres qu'on eut perduMr.
GALANT 1831
de Turenne. Il eſtoit Cornete
alors ,&cut un Cheval tué fous!
- luy , & deux coups dans fes ha
bies. L'année ſuivante le Roy luy
donna l'agrément d'un Regiment.
Depuis ce temps- là, il ne
s'eſt fait aucun Siege en Flandre
où il n'ait eu l'avantage de ſe
fignaler.
Je me ſouviens que vous m'avez
fort vanté les Paroles de
deux Chanſons , que vous avez
trouvées parmy beaucoup d'autres
dans les Journaux de l'illu-
-ſtre Autheur , qui me fait la grace
de m'endonner depuis quelque
temps pour toutes mes Lét-
-tres. Ces Paroles commencent
par Croyezmoy , croyez- moy , mon
coeur , &c . Sortez , petits Oy-
Seaux ,&c. Faydécouvert qu'elles
font de Mademoiselle de
SaintJean de S. Malo, & comme
il m'en est tombé entre les mains
184 MERCURE
de nouvelles de ſa façon , que le
meſme Autheur a miſes en Air,
jene doute point que je ne vous
faſſe plaifir de vous les donner
notées. Vous ne pouvez rien apprendre
qui foit plus nouveau....
Q
AIR.
Ve je crains de Tircis le reſpett
Etque
dangereux!
ſes regards amoureux
Avecson coeurtoûjours d'intelligence ,
Me font redouterſon filence!
Par celangage ingenieux,
Amour cauſe à mon coeur de fecretes
alarmes;
Helas ! je me défendrois mieux
Contre lesfoupirs &les larmes.
:
Je vous ay déja mandé que,
Monfieur le Duc de Mortemar,
Gendre de Monfieur Colbert,
eſtoit party de Paris dans ledefſein
de voir l'Italie . Il a paſsé
d'abord par Turin , où il a eu
tout lieu d'eſtre ſatisfait. Mada-
;
GALAN T.
185
me Royale ne s'eſt pas contentée
de le recevoir de la maniere
du monde la plus obligeante;
elle a pris encor le ſoin de luy
envoyer pour fa table , tout ce
que la ſaiſon fourniſſoit alors de
plus exquis. Lameſme reception
luy a eſté faite à la Cour de Parme,
& à celle de Modene. Il
s'eſt tendu de là mà Bologne.
C'eſt la premiere Ville des Etats
du Pape. Le Cardinal Guaſtaldi,
Legar qui s'y eſt trouvé , luy a
fait toutes des honneſtetez
qu'une Perſonne de ſa qualité
pouvoit attendre. Ce jeune Duc
a paſsé enſuite à Florence , où
le GrandDuc n'eſtoit pas,& en
• fin il eſt arrivé à Rome. Il a eſté
admirablement reçeu, tant àcauſe
de ſa naiſſance , &de fon merite
particulier , que parce que
■ Monfieur le Maréchal Duc de
-
Vivon
186 MERCURE
Vivonne ſonPerey eſtfortaimé,
& qu'ila eſté Generaliſſime des
*Galeres du Pape en Candie. Il
fut ſurpris des marques d'eſtime
que l'Ambaſſadeur d'Eſpagne
Juy donna dans une rencontre
où il n'avoit pas voulu ſe faire
voir. Il eſtoit incognito dans une
Tribune , d'où il regardoit la ſolemnité
d'une Feſte de Patron
d'Egliſe qu'on celebroit. La cofi
tume eſt que l'Eglife ou leConvent
qui celebre la Feſto de fon
Patron , donne un Bouquet aux
Ambaſſadeurs , Cardinaux ou
Princes qui s'y rencontrent. Ce
Bouquet eſt fait avec des Peaux
de ſenteur, de la foye, de l'or ,de
l'argent,&tout cequi peut compofer
quelque chofe deriche, &
de bien nüé. On l'apporte dans
uneCorbeillemagnifique, qufur
une Gantiere d'argent ,& l'Ambaſſadeur
GALANT. 187
baſſadeur d'Eſpagne envoya ce+
luy qu'il avoit reçeu, à Monfieur
le Duc de Mortemar.
-Je viens d'apprendre queMon-
■ fieur l'Abbé de Pleinpied a eſté
nommé Eveſque de Couferans.
11 eft Frere de Mr de S. Eſteven,
Lieutenat desGardes du Corps,
quia fervy le Roy dans ſes Ar
mées , longtemps avant qu'il
foit entrédans les Gardes.
On m'apprend en meſme
temps que Monfieur d'Yvoye
Fils de Monfieur Nicolaï , Premier
Preſident de la Chambre
des Comptes , a eſtéreçeu Avoeat
General en la meſme Chambre
, avec un applaudiſſement
general. On dit merveilles du
Diſcours qu'il fit dans cette im
portante occafion. Il n'y a pas
lieu de s'étonner s'il fut remply
d'éloquence , letalent de bien
parler
188 MERCURE
1
parler eſt hereditaire à tous ceux
de cette illuftre Famille.
Le Roy a donné un Brevet
d'Affaires à Monfieur le Chevalier
de Fourbin,Capitaine- Lieutenant
de la Premiere Compagnie
des Mouſquetaires. Je vous
ay ſi ſouvent parlé de ſon merite,
de fes ſervices , & de ſes emplois
, qu'il ne me reſte plus rien
à y adjoûter. Peu de Perſonnes
obtiennent de ces fortes de Brevets
. Iln'eſt permis qu'à ceux
qui en ont, d'entrer chez le Roy
avant qu'il paroiffe en public
pour s'habiller , & d'y demeurer
apres qu'il s'eſt def-habillé publiquement.
Jugez quels avantages
on en reçoit,puiſqu'ils don.
nent accés auprés de ſa Majefté,
dans des momens privilegiez, où
l'on n'y ſoufre perſonne.
Monfieur le Commandeur de
!
Fénix
GALANT. 189
0
t
لا
DA
10
e
Fénix a eſté pourvû du Gouvernement
de Bouchain. Il eſt Bri .
gadier du Roy , & avoit eſté auparavant
Gouverneur du Fort
S. André en Hollande,&depuis,
Commandant de Bethune.
On vous aura dit que la Cour
n'eſt plus à S. Germain. Le Roy
en eſt party le 26. & doit eftre
à Châlons dans quelques jours ,
Avant ſon départ , il a agreé que
Me des Broffes Choüart , Treforier
des Ponts & Chauſsées , ait
traité de laCharge de Sur Intendant
de la Maiſon de Madame
la Dauphine, avec ceux à qui je
vous manday la derniere fois
qu'elle avoit eſté donnée.
Le meſme agrément a eſté accordé
àMonfieur Berthelot,pour
la Charge de Treſorier Generalde
laMaiſon de cette Princefſe
, que le Roy a témoigné fouhaiter
X
190 MERCURE
یھب
haiter qu'il achetaſt, à la charge
qu'ildonneroit cent mille franes
àMonfieur Felix, Premier Chirurgien
de Sa Majesté Monfieur
Berthelot les a payez avec grande
joye, en attendant qu'il puiſfe
payer le reſte du prix de la
méme Charge , à ceux qu'il plai.
ra au Roy d'en gratifier . Il eſt
party par fes ordres , pour aller
au devantde Madame la Dauphine.
Chacun ſçait avec quelle
vigilance ,& avec quel zele il a
ſervy l'Etat , dans les emplois
dont on l'a chargé pendant la
derniere Guerre.
L'eſtime que vous avez pour
Monfieur l'Abbé Fléchier , vous
obligera fans doute à vous réjoüir
de la juſtice que le Roy luy
a renduë , en le choiſiſſant pour
Aumônierordinaire de cette mê.
me Princeſſe . C'eſt un Homme
d'un
GALANT.
d'un merite fi peu commun, qu'il
euſt eſté malaisé de remplir ce
Poſte plus dignement.
-Je ne vous ay rien die ny de
Monfieur Fagon , ny de Monfieur
de Givry, qui ont eſté faits,
l'un fon Premier Medecin , &
l'autre fon Premier Maiſtre
d'Hôtel. Je croy vous avoirdéja
parlé plufieurs fois de Monfieur
Fagon. C'eſt luy qui a la direction
du Jardin Royal , & qui
connoiſt ſi parfaitement la vertu
des Simples . La qualité de Docteur
enMedecine,n'eſt pas rout
ce qui le rend bon Medecin. Il
a des lumieres que pen d'autres
ont. Elles luy fervent à n'eſtre
Medecin que fort à propos , &
lors qu'il eſt abfolument necef
faire qu'il le foito ayobtco
Quant àMonfieur de Givry, il
eft de ces Gens qui fe donnent
utodo
tous
192 MERCURE
tous entiers à leur devoir, & qui
ſervent avec une activité incapable
jamais de relâchement. Il
eſtoit Ecuyer ordinaire de la petite
Ecurie du Roy ; & Monfieur
des Epines Gentilhomme de
merite , a eſté choiſy pour luy
ſucceder dans cette Charge.
Quand je vous parlay le dernier
Mois de Mademoiselle de
Biron , & de Mademoiselle de
Gontaut , dans l'Article des Filles
d'Honneur de Madame la
Dauphine , je crûs vous avoir
tout dit , en vous marquant que
ces deux illuftres Soeurs deſcendoient
d'Elizabeth de Coſsé,
Fille de feu Monfieur le Duc de
Briſſac , & qu'il y avoit peu de
Maiſons auſſi anciennes , & auſſi
confiderables en France que la
Maiſon de Biron ; mais puiſque
vous en voulez ſçavoir quelque
chofe
GALANT. 193.
choſe de plus particulier , je
vous diray qu'elle a eu des Alliances
avec celle de Portugal;
qu'il y eſt entré des Filles de
Foix , de Cominges , & de Navarre
; que la Maiſon de Briffac,
dont je viens de vous parler , a
l'honneur d'apartenir à celle de
France, de quatre coſtez , par les
Maiſons d'Alençon , d'Anjou,
de Bretagne , & de Beauveau,
& qu'on luy a veu poffeder les
plus belles Charges de la Couronne.
Monfieur le Duc de
Briffac d'aujourd'huy, eſt le cipe
F
e
T
e
quiéme Pair de France de fon
nom , & vient par Madame ſa
Mere , des Ducs de Rets , &
d'Antoinete d'Orleans , Fille
de Marie de Bourbon , Heritie-
're d'Etouteville, Ceux de la
Maiſon de Biron portoient
1'Oriflame fous Saint Louis quand
Fevrier 1680 . I
194 MERCURE
il alla à la Terre- Sainte. Il y a
eu de ce nom deux Maréchaux.
de France , un Duc & Pair , un
Admiral , & un Grand Maréchal
de Camp Genéral des Armées
du Roy. C'eſtoit Armand
deGontaut , Maréchal de France.
Henry le Grand en a reçeu
de tres- importans ſervices,dans
quantité de Sieges & de Batailles
. Ce premier Maréchal
fut tué à Eperne d'un coup de
Canon.
La Vertu trouve par tout de
grands avantages. Celle de Madame
la Ducheſſe de S. Aignan
eſtoit d'un ſi grand éclat , qu'il
n'eſt preſque pas croyable combien
de Peuples ont pleuré ſa
mort , & combien de Services
folemnels ont eſté faits pour
elle. Les Villes du Havre , de
Montivilliers , d'Harfleur , de
Fef
GALANT.
195
-
,
Feſcamp , de Loches, de S.Aignan
, & de Beaulieu , s'en ſont
acquitées avec une pompe digne
de la Perſonne qu'elles regretoient
, & plus de deux cens
Paroiſſes auſſi - bien que les
Chapitres de Noftre Dame de
Clery , de S. Aignan , & de Loches
, n'ont rien oublié dans
cette funeſte occaſion. L'Académie
Royale d'Arles a député
vers Monfieur le Duc de S. Aignan
ſon Epoux ; & Monfieur le
Marquis de Chaſteau - Renard,
- dont l'épée & la plume font
également recommandables , apres
luy avoir fait un Difcours
tres bien tourné , luy a donné
✓ de la part de cette Academie la
Lettre qui fuit.
I ij
196
MERCURE
MONSEIGNEUR ,
L'Académie Royale qui ne fub-
, Siste que par vous ne sçauroit
avoir d'autres paſſions que les voſtres
. Elle aime le Roy & la belle
gloire , & tout ce que vous aimez.
Elle s'afflige aujourd'huy avec
vous , & proteste que son veuvage
& sa douleur ne finiront qu'avec
la voſtre. Monfieur le Marquis de
Chasteau- Renard , que nous avons
prié de vous offrir nos tres - humbles
reſpects plus particulierement
, nous apprendra de quelle
maniere il faut que nous pleurions
voſtre perte. Nostre tendreſſe pour
tout ce qui vous touche , nous la
fait voir incomparable ; & comme
il eſt ſcûr que Dieu proportionne
toûjours ses coups à la force &
à
GALANT. 197
*
nous à la grandeur des Ames
tremblerions long- temps pour la
voſtre , si nous n'eſtions afſcurez
qu'elle n'est pas moins Chreftienne
qu'elle est heroïque. C'est donc
àvous , Monseigneur , de conduire
nos larmes en cette rencontre .
Commandez - nous de vouloir tout
ce que Dieu veut en le voulant
bien vous - mesme , & faitesnous
l'honneur de croire que per-
Sonne n'entre plus ſenſiblement
que nous dans tout ce qui vous
arrive.
MONSEIGNEVR ,

vos tres- humbles & tres obeïfans
Serviteurs , Les Académiciens de
l'Académie Royale d'Arles .
ESTOUBLON, Secretaire perpétuel.
Ce Duc , auſſi ſpirituel qu'il
eſt obligeant , leur a fait cette
Réponſe.
Giij
198 MERCURE
MESSIEVRS ,
F'avois Sans doute merité le
rude coup que je viens de recevoir
du Ciel , par mon trop grand attachement
aux choses de la Terre;
mais je ne meritois pas la ſenſible
part que vous voulez bien y prendre.
Ce n'est pas d'aujourd'huy ,
Meſſieurs , que j'ay receu des marques
de vos bontez pour moy ,Sans
vous en avoir donné de ma reconnoiſſance.
C'est un malheur que
vous pouvez finir quand il vous
plaira , enme faisant naiſtre des
occaſions de vous la témoigner.
La belle & obligeante Lettre qu'il
vous a plû de m'écrire , & le
Discours éloquent de Monsieur le
Marquis de chasteau - Renard,
ont suspendu ma douleur , & je
veux tâcher à la modérer pour
faire
GALANT. 199
5
faire ceſſer la voſtre. Si quelque
choſe peut me porter à conferver .
une vie qui me ſera ſouvent
ennuyeuse , ce ne peut estre
Meßieurs que l'espérance de
l'employer un jour pour le Grand
Roy que vous ſervez fi bien , &
que vous aimeztant , & pour avoir
lieu de vous faire connoistre combien
je ſuis ,
MESSIEVRS ,
Voftre tres , &c.
LE DUC DE S. AIGNAN .
د
Monfieur Courtin de Paris , a
envoyé une Elegie à ce meſime
Duc , ſur le ſujet qu'il a de ſe
confoler par l'aſſurance qu'il
doit avoir du bonheur qui fera
l'eternelle recompenſe des vertus
de feu Madame de S.Aignan.
Ce ſont des veuës qui moderent
I iiij
200 MERCURE
la douleur,mais elles ne reparent
pas les pertes qu'on fait. Celle
de M. Mandat Conſeiller de la
Grand Chambre eſt confiderable.
Il eſtoit fort eſtimé dans ſa
Compagnie , & avoit beaucoup
de fermeté. Male Poindre eſt
monté à ſa place.
- M. le Marquis de Valencé
Enſeigne des Genſdarmes du
Roy,& M.de la Marteliere Maiſtre
des Requeſtes , Seigneur de
Fay, Paſſau , Lhermitiere,& c.font
morts auſſi depuis quelques
jours . Le premier eſtoit Neveu
de feu M. de Valence Grand
Prieur de France .
L'Académie , dite de Bernardy,
a perdu beaucoup en perdant
M.de Soleiſeil , qui a eſté trouvé
mort dans fa Chambre . C'eſtoit
un des Hommes du monde qui
montoit le mieux à cheval , &
avec
GALANT. 201
1
1
avec qui il y avoit le plus à profiter.
Jamais perſonne n'eut tant
de lumieres que luy dans ſon
Art. Son Livre du Parfait Maréchal
, dont on a fait juſqu'à fix
Editions , en eſt une marque. II
a montré à monter à cheval , à
un tres -grand nombre de Gens
de la plus haute naiffance, & fera
regreté de la plupart des
grands Seigneurs de toutes les
Cours de l'Europe , qui ont pris
de ſes Leçons.
Je viens à l'Explication des
Enigmes du dernier Mois. M. le
Comte de Pombrian de Bretagne,
a fort ingenieuſement enfermé
le Mot de la premiere
dans ceMadrigal .
T'Autre jour pour trouver Cli
mone,
Dans l'ardeur de la voir je courus en
cent lieux. 6
I
202 MERCURE
Apres une recherche auſſi longue que
vaine ,
Mercure avec l'Amourſe montrant à
mesyeux ,
Si tu veux , me dit-il , faire ceffer ta
peine ,
Abandonne à l'Amour le ſoin de ton
destin ,
Suy ses pas chez Climene ; il va ledroit
Chemin.
Cette Enigme a eſté auſſi
expliquée ſur le chemin , par
Meſſieurs Devos Chanoine de
Noftre - Dame de Chartres :
Dela Coudre , de Caëen : Fradel
, Preſtre de S. Ger. l'Aux.
& le Fiebvre d'Argenton- Cha
ſteau : ce dernier en Vers.
Les autres ſens qu'on luy a
donnez font , le Papier , l'Argent
, un Vaisseau , le Vent , une
Riviere , une Carte Marine ,
lAir
Vous trouverez le vray Mot
de
GALANT. 203
de la ſeconde dans les Vers qui
ſuivent. Ils font des nouveaux
Académiciens de Beauvais ,
DAm
Amon, ce bon Vieillard , voulant
Se faire feste :
D'expliquer à Cloris l'Enigme de ce
Mois ,
7 Eſt venu me trouver cent fois,
Et m'a fur ce sujet cent fois rompu la
teste.
M'ayant ainsi laſſépar importunité,
Je luy promis enfin de résoudre son
daute.
Tircis , me diſoit- il , helas , je n'y vois
goute,
Cette Enigme a pour moy trop de difficulté.
Damon, luy dis-je alors , c'est qu'à l'âge
où vous estes ,
Pour deviner l'Enigme , il vous faut
des Lunetes.
Ceux qui ont trouvé ce meſme
Mot font, Meſſieurs de Neuville
de Francfort : le Maire , Curé
deFracourville : Cahu,de Berry,
Prieur
204 MERCURE
Prieur de la Chapelle ; Marie-
Anne de ſainte Chatte ; le Solitaire
de Geneve ; Grimoüillere,
de laRuë de Grenelle ; Du
Croiſier , de Morlaix ; De Ville,
de Lyon ; D'Hault... I. E. de Liſambert
; Coulombeau de Touriete
, d'Orleans ; Peiſonel , de
Marſeille ; E. du Coeur ; De Bellair
de Mer ; De Bernay,Gentilhomme
de Beaujolois ; Meſdemoiſelles
A. B. , Regina , Boitel,
le Normand,toutes quatre d'Orleans
; Durais , de Senlis ; Arbelot
de la Poterne ; Du Bezy du
Gourvinet , de Vennes en Bretagne
; l'Inconnuë de Loches;
le Maiſtre , Femme de l'Avocat
du Roy de Tonnerre; Noyal
du Clofne , de la Villeneuve:
la Bergere Caliſte : l'Etoile percée,
de la Ruë S.Denis : l'Amant
de la Douceur , de Morlaix :
Le
GALANT.
205
e
0
a
هت
e
Le Berger Aminte , Rhétoricien
de Dieppe : L'Antimoine , du
Quartier du Louvre:La Brigade
du gros Pere Laurent,de la montagne
Sainte Geneviefve: De la
Pluye : & Tamiriſte , de la Ruë
de la Ceriſaye.
J'ajoûte les noms de ceux qui
l'ont expliquée en Vers. Meſſieurs
Bouchet , ancien Curé de
Nogent le Roy : Rouſſel, Preſtre
de S. Germain de l'Auxerrois :Le
Roux, Eccleſiaſtique de Bretagne
:De Longes, Avocat de Lyon :
Rault,de Roüen:Hugo,de Gour.
nay : L'Abbé de Belvedere , de
Laon :R d'Auteſpine: Polymene :
L'ancienne Societé d'Abbeville:
Le Givre : Bell... La Blondine
Guerin , de Provins : Joliet, de
Coutance: L'Amy de la Bouteille,
d'Abbeville:& le Bedeau utile,
de Laon.
Plu
1
206 MERCURE
Pluſieurs Perſonnes ont expliqué
l'une & l'autre dans leur
vray ſens. Ce ſont Meffieurs du
Perroy,de Paris:Miconet,Avocat
à Châlons fur Saône : De Foffecave,
de Morlaix : Hallot, Avocat
en Parlement: Horeau, Curé
de Digny: Le Chevalier du Vau
des Trembles : De Barnay : Damas
, Gentilhomme Beaujolois:
Le Serieux ſans Critique deGeneve:
Révol,de Tours:De Beauvais,
Lieutenant General du Duché
de la Ferté- Senecterre : De
Boiffimon C.D.C. Le Bailly de
Pamphou:Brunyer Fils, de Blois :
Petijean Pere & Fils , de Tonnerre
; Tourny , Gentilhomme
du Véxin : Soru ,Avocat en Parlement:
P.Geofroy,de Loches:De
Capdeville :Du Pleffis, Procureur
àAlençon : Rouxellin,Agent de
Change: & Mademoiselle Brunard
GALANT.. 207
-
=
-
nard,de Châlos en Champagne.
En Vers , Mr le Préſident de
Silvecane,de Lyon : La Lorraine
Eſpagnolete : Meſſieurs Deſprez
de Courmeilles :Gardien, Secretaire
du Roy: Le Préſident de la
Tournelle , de Lyon : Le Prieur
Pelegrin,de Pignans en Provence
: Gibieuf de la Faye, de Bourges
: C. Hutuge , d'Orleans : Le
Redde , Chanoine de S. Piat à
Chartres: Le Chevalier Blondel ;
Formentin & Codron , Régens
au College d'Abbeville : Le Bon
Clerc de Châlons ſur Saône :
Heuvrard, de Tonnerre, Intendant
de Mr de Richebourg:Poiffon
: Phénix, de Provins: Goulé,
Avocatau Parlement de Roüen :
L'Ariane de Sylvie : Les Inconnus
de Poitiers : Les Réclus de
S.Leu d'Amiens: Lebon Amy de
Roüen : & le Controlleur des
Muſes e
208 MERCURE
Muſes de Montaſvel en Baſſe
Normandie .
Lemeſme Monfieur de Préfontaine
qui a fait l'Enigme des
Lunetes , a fait auſſi la premiere
des deux que vous allez voir.
ENIGME.
Efuis un Composédemille Estresdi-
JE vers,
Dont les inviſibles images
D'une obscure Prison échapant dans
lesairs,
Forment de ſi ſombres nüages,
Que , malgré du Soleil la brillante
clarté,
Ieſuis en pleinmidy dans une obscurité
Qui ne peut estre penetrée.
Sans ordre ny raiſon j'erre en toute
: Contrée,
Mais c'est ende ſi noires nuits,
Que Souvent pour un autre on a lieu de
me prendre;
Ieparlefans me faire entendre,
Maisplus jefuis confus, mieux on voit
... qui jesuis.
AU
GALANT. 209
AUTRE ENIGME.
J
E fors d'un lieu fort def- honneſte;
Sans rougir neantmoins je parois
chezles Roys,
Les Belles dans leur Lit bien souvent
me font feste.
Leſers à leur beautépour maintenir ſes
droits .
Mais, quelle ingratitude ! il m'en coufte
la tefte,
Avant que partir de leurs doigts.
Plus jesuis jeune, & plus on m'aime,
•La fraîcheur est mon grand talent;
Dem'offrir toutefois , le trait est pen
galant.
Sije ne reffens pas une chaleur extreme.
Les Vers ſuivans enferment
le Mot de l'Enigme de Phaëton
fupliant.
Q
Vel Prodige nouveau me fait voir
deux Soleils,
Au lieu d'un seul qui doit paraiſtre ?
Si je les vois tous deux en tumiere pa
reils,
L'un de l'autre devroit donc naiſtre.
1
Mais
210 MERCURE
Mais lors qu'en ce Portrait le Soleil se
fait voir,
Etſe peint au fond d'un nüage,
Etque la nuë ainsi que peut faire un
Miroir,
Et reçoit & donne l'image;
Par ces Objets égaux dois- je croire à
Que le Soleilse multiplie ?
mesyeux
n'en est qu'un qui brilla Non, non,il
dans les Cieux,
Mais il y forme un Parélie.
Ces Vers font de Mr Rault de
Roüen. Voicy l'Explication qu'il
adjoûte en Profe. Il la donne ſi
entiere , que j'ay crû me devoir
fervir de ſes meſmes termes . Le
Parélie fe forme par les rayons du
Soleil dans une nüée opposée, unie,
& dans une elevation proportionnée
& capable de recevoir l'im.
preſſion de cet Aftre qui s'y repre-
Sente luy mesme, deforte qu'on s'imagine
711
LE CHAOS ENIGME .
GALAN T.. 211
magine voir deux Soleils. Phaeton
eft cette Nuë élevée qui reçoit l'image
de fon Pere, luy eft ant directement
oppofé;& le Pere ne sçauroit
estre mieux representé que par
le Fils. Il reçoit donc les rayons
du Soleil juſques à l'entrée de fon
Palais où il est monté , & c'est ce
qui fait le Parélie. La partie ob-
Soure doit estre le dos du Nüage.
Monfieur Minot & la Blondine
Guerin , ont auffi trouvé le
Parélie. D'autres ont expliqué
Phaëton ſur le Tournesol , le Miroir
ardent , un Tartuffe, un Courtifan
, le Chandelier, l' Abeille devant
fon Roy , un Aftrologue , la
temerité de la leuneſſe arrogante,
la Requeſte injuste , la Comete , le
Soleil couchant, ou fon Eclipse. :
Je vous donne le Cabos àdébroüiller
pour le premier Mois .
C'eſt la nouvelle Enigme en figure
212 MERCURE
gure que je vous envoye.
La jalouſie produit ſouvent
d'étranges effets .Une jeune Demoiſelle
auffi confiderable par
fon eſprit que par ſa beauté , fe
trouva aimée d'un Cavalier pour
qui ſon coeur ne luy diſoit rien.
Elle n'avoit ny Pere ny Mere,
&eſtoitdemeurée ſous la tutelle
d'un Oncle , qui l'aimant fort
tendrement , mettoit tous ſes
foins à debarraſſer ſon Bien de
beaucoup de debtes qui ne luy
en laiſſoient pas une joüifſſance
-aiſée . Il eſtoit le ſeul qui ſçeuſt
les moyens de la tirer à ſon avantage
de tous les Procés qu'on
luy ſuſcitoit. Les peines continuelles
qu'on luy voyoit prendre
à les pourſuivre , luy attiroient
beaucoup de reconnoiſſance de
ſa Pupille , qui ne pouvoit en
quelque façon avoir du Bien
que
GALAN T.
213
que par luy. Auſſi ſuivoit elle ſes
conſeils en toutes choses;& comme
il ne trouva point le Cavalier
de ſon gouft , il ne faut pas
s'étonner s'il ne plût point à la
Belle. Cependant elle eſtoit accablée
des viſites de cet Amant,
qu'elle ne pouvoit ſouvent éviter.
Non ſeulement il parloit
beaucoup , & diſoit fort peu de
choſes qui meritaſſent qu'on les
écoutaſt , mais il ſe meſloit encor
de rimer.C'eſt un dangereux
meſtier pour beaucoup de Gens.
Par malheur pour ceux qui le
voyoient quelquefois , il s'eſtoir
perfuadé que douze fillabes miſes
enſemble, faifoient un Vers ;
& quoy que l'arrangement en
fuſt pitoyable , & dût eſtre plutoſt
imputé à un Allemand qu'à
un François , il ne rencontroit
perſonne qu'il n'eût toûjours
quel
214
MERCURE
quelque Madrigal , ou quelque
Sonnet à luy montrer. Il alloit
plus loin. Il ſçeut qu'un fort galant
Homme faiſoit imprimer un
Recueil d'Ouvrages choiſis , &
quoy qu'il ne le connuſt point,
il luy envoya des ſiens,qu'il pretendoit
meriter l'approbation univerſelle
, parce que ſelon luy
il n'y avoit rien de plus achevé.
Comme il ne les trouva point
dans le Recueil , il écrivit ſur
l'heure l'Autheur , ou qu'il ſe
teuſt, ou qu'il ſe ſerviſt des productions
que les Perſonnes d'efprit
luy envoyoient. La Belle qui
ne connoiſſoit que trop ſon entétement
pour ſa méchante Poëſie
, s'en fit enfin quite, en luy declarant
qu'elle quiteroit la place
dés qu'il parleroit des Vers.Cela
le piqua; mais il ſe tint bien plus
offencé quelque temps apres, de
voir
GALANT.
215
voir un Rival agreablement reçeu.
Il fit joüer toute forte de
refforts pour le bannir , & n'en
put venir à bout. Ce nouvel
Amant avoit l'eſprit vif, grande
honneſteté , & une converſation
aiſée qui charmoit la Belle. Tout
ce qu'il faiſoit eſtoit applaudy;
& s'il luy marquoit la plus tendre
eſtime, elle la payoit par ſescomplaiſances
. Un jour qu'elle donnoit
à fouper à quelques Demoiſelles
de ſes Amies, il la conjura
de vouloir foufrir qu'il luy
amenaſt les Violons. Il l'en prefſa
de fi bonne grace , qu'il luy
fut impoffible de la refufer. Le
Cavalier ſçeut la choſe, & ſajaloufie
luy fit chercher auſſtoſt à
l'empeſcher.Il n'en trouva point
de plus ſeûr moyen , qu'en ſupofant
une Lettre , par laquelle on
faiſoit ſçavoir à la Demoiselle,
que
216 MERCURE
que fon Oncle qui estoit alors à
Paris pour une affaire qui la regardoit
, avoit eſté ſurpris d'une
apoplexie dont il eſtoit mort
trois heures apres ; qu'on avoit
mis à couvert pluſieurs Papiers
d'importance , & qu'on attendoit
ce qu'elle jugeroit à propos qu'o
fift. La Lettre fut apportée fur
les fix heures du ſoir parun faux
Courrier , qui feignit eſtre venu
de Paris à toute bride. Jugez de
l'affliction de la Demoiselle . Outre
mille belles qualitez qui l'obli
geoient d'aimer l'Oncle dont on
luy mandoit la mort, elle perdoit
ſon appuy , & voyoit ſon Bien
dans un deſordre qui l'épouvantoit.
Ses Amies qui vinrent chez
elle pour le Régal, tâcherent inutilementde
la conſoler. Elle s'évanoüit
en leur parlant , & vous
pouvez croire qu'il ne fut parlé
ny
GALANT. 217
ny de Soupé ny de Violons. Son
deplaifir fut la ſeule choſe qu'il
écouta , & le Cavalier jaloux eut
un plein triomphe. Ce fut une
joye qui luy coûta cher. Il apprit
le lendemain que cette aimable
Perſonne avoit une groſſe
fievre . D'autres accidens fuivirent,&
dés ce jour meſme onjugea
fon mal a dangereux , que
s'en voyant cauſe , il declara ce
qu'il avoit fait. On courut luy
dire qu'elle pleuroit un Homme
vivant. Cette afſurance devoit
la guerir ; mais ſoit qu'elle
cruſt qu'on cherchoit à ébloüir
ſa douleur , ſoit que ſon premier
ſaiſiſement cuſt eſté mortel,rien
ne fut capable de la ſauver , &
elle mourut le troifiéme jour.
Voila ce qu'on me mande qui
eſt arrivé depuis peu à Abbeville...
Fevrier 168०. K
218 MERCURE
Il s'eſt fait une Ceremonic
confiderable dans l'Egliſe de S.
Gervais le 12. de ce mois. Mr le
Prince de Leon , Fils aîné de Mr
le Duc de Rohan, y fut baptifé.
Madame la Ducheſſe le tint fur
les Fonts, avec Meſſieurs les Députez
de Bretagne , au nom des
Etats, ſçavoir , Monfieur l'Eveſque
de Rennes pour l'Eglife , Mr
le Marquis de Carmant pour la
Nobleſſe , Mr le Senéchal de
Ploërmes pour le Tiers Etat, Mr
l'Abbé de la Rochefoucaut commeDéputé
de l'Eglife,Monfieur
le Duc & Madame la Duchefle
deChaune comme Gouverneur,
Mr de Lavardin comme Lieutenant
General de la Province,Mr
de Meju comme ProcureurGenéral
& Syndic des Etars, & Mr
d'Harouy comme Tréſorier. On
le nomma Loüis -Bretagne.Apres
la
GALANT. 219
la Ceremonie , qui fut faite par
Monfieur l'Eveſque de Leon , il
y eut un grand Repas , dont étoient
, outre les Perſonnes que
je viens de vous nommer , Madame
la Princeſſe de Rohan, Mr
le Prince de Soubiſe , Madame
Chabot , Madame de Coërquen,
Monfieur & Madame Nicolaï ,&
le jeune Prince de Soubife.
Il y a eu dans ce Mois une
Courſe de Bagues & une autre
de Teſtes , à S. Germain. Elles
ſe font faites en prefence de
Leurs Majeſtez. Si on euſt divifé
en Quadrilles ceux qui ont fait
voir leur adreſſe dans cette eſpece
de Feſte , & qu'on leur euſt
donné des Chefs , elle auroit pû
paſſer pour un Carrousel , tant
leur ajustement eſtoit magnifique.
Monſeigneur le Dauphin
avoit un Habit en Broderie d'or,
Kij
220 MERCURE
du deſſein de Monfieur Berrin,
& une Echarpe tres - riche luy
tenoit lieu de Baudrier. La plûpart
des autres qui ont couru,en
avoient de meſme , & tous , des
Plumes & des Aigretes. Il ne ſe
pouvoit rien ajoûter à la richefſe
de leurs Habits , ſoit pour la
Broderie d'or , ſoit pour le grand
nombre de Pierreries. Elles ſe
faifoient particulierement remarquer
fur celuy de Monfieur
le Grand - Prieur , dont l'Etofe
eſtoit unie, & on en avoit brodé
le revers des Manches de Mr.le
Marquis de Dangeau. Leurs Botes
eſtoient Botes de Manege ,
avec une legere Broderie d'or &
d'argent à la genoüilliere, & aux
coſtez On voyoit une confufion
prodigieuſe de Rubans ſur leurs
Chevaux , & leurs Harnois étoient
garnis de Plaques,les unes
d'argent
GALANT. 221
d'argent , & les autres de vermeil.
Voicy, fans obſerver aucun
rang, les noms de tous ceux qui
coururent apres Monſeigneur.
Meffieurs les Princes de Conty
& de la Roche- fur-Yon , Meffieurs
les Ducs de Vendoſme,
de Gramont , de Villeroy , de
Lefdiguieres, &de la Tremoüilles
Mr le Grand- Prieur de France;
Meffieurs les Princes d'Harcourt
, de Commery , & de Guimené;
Meſſieurs les Comtesd'Ar.
magnac, de Brionne, de Marfan,
deTalard,& de Rouſſy;Meffieurs
les Marquis de Humieres,de Bi
ran,d'Effiat,de Dangeau,de Morbeck,
de Moüy, de Rothelin, de
Tonnerre , de Cayeux , & Mrle
Chevalier de Mailly . Le Prix ſe
gagne en troisCourſes. On court
pourtant quatre fois, mais la premiere
Courſe fe fait toûjours
Kiij
22 MERCURE
pour les Dames. Monſeigneur
emporta pluſieurs fois la Bague
& les Teſtes; mais Mr le Due de
Vendoſme , & Mr le Comte de
Marſan, furent les heureux.Une
Table de Diamans , de la valeur
de mille Piſtoles , eſtoit le Prix
de la Courſe des Teſtes , & Sa
Majesté la donna à Mrle Duc de
Vendoſme qui le remporta. Mr
Ie Comte de Marfan eutun Diamant
de fix cens Piſtoles pour
l'autre Prix .
Outre le divertiſſement des
Courſes,& de l'Opéra de Proferpine,
il y en a eu pluſieurs autres
à SaintGermain. On y a ſouvent
Maſque,& Monſeigneur a eſté à
un Bal chez Madame de Thiange
veſtu d'un Habit moitié
François & moitié Suiffe. Mr
le Prince de Conty en avoit
un tout ſemblable. La plupart
des
د
GALANT . 223
des jeunes Seigneurs de la Cour
diféremment déguiſez , les accompagnoient.
Ils allerent chez
la Reyne. Madame de Thiange
qui donnoit le Bal à Monfeigneur
, luy donna auſſi une magnifique
Collation.
La Devinereſſe continuë encor
à faire le divertiſſement de
Paris. Les Aſſemblées y font
toûjours fortes , & comme on
en a commencé les Repreſentations
en Novembre , & qu'elles
ne finiront qu'en Mars , on
voit ce qui n'eſt arrivé à aucune
Piece ſans machines , qui eſt
d'eſtre joüée pendant cinq mois
diferens . On l'a imprimée , &
je vous l'envoye. Cette Piece
eſt ſi naturellement repreſentée
par la Troupe de Guenégaud,
que Leurs Alteſſes Sereniffimes
qui la virent ces derniers jours,
K شز
224 MERCURE
dirent en ſortant , qu'elles
croyoient avoir veu une verité
au lieu d'une Comedie.
L'Hôtel de Bourgogne a joüé
l'Adraſte de Monfieur Ferrier. Il
eft remply de beaux Vers ; &
tres- aiſement tournez .
On fait parler de foy de bien
des manieres , & il y a des crimes
d'une certaine nature qui
font longtemps connoiſtre le
nom de ceux qui les ont commis.
La Dame Voiſin a fait tant
de bruit icy depuis quelque
temps , qu'il n'y a eu preſque
perfonne , ny parmy le beau
Monde , ny parmy le Peuple,
qui n'ait marqué de l'empreffement
pour la voir. Cela me
fait croire que fi les Dames de
voſtre Province avoient eſté à
Paris , elles auroient eu la mefme
curiofité ; mais quelque peine
LYON
BIBLIO
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T
GALANT. 225-
ne qu'elles ſe fuſſent donnée,
peut-eſtre ne l'auroient - elles
pas mieux veu qu'elles feront
dans la Planche que je vous envoye.
Un jeune Peintre de dixneuf
ans , a eu l'imagination.
affez forte, pour en faire un Portrait
entierement reſſemblant,
apres l'avoir enviſagée une fois
avec application ; & comme
une des parties les plus neceffaires
pour faire un habile Peintre
, eſt de bien imaginer , jugez
s'il ne deviendra pas un
des premiers de fon Art. Il a
fait plus. Il a 'gravé luy-meſme
la Planche que je vous envoye,
& fait les quatre Vers qui font
au deſſous. Je vous en entretiendray
le Mois prochain , &
vous apprendray fon nom , en
vous faiſant voir de ſes Ouvrages.
Adieu , Madame. Si je ne
remet
226 MERCURE
1
remettois juſque- là quantité de
choſes que j'ay encor à vous dire
, ma Lettre ne partiroit de
trois jours . C'eſt ce qui me fait
reſerver l'Article de ceux à qui
le Roy a donné depuis peu des
Benefices , & des Gouverhemens.
Je prie leurs Amis de
m'envoyer des Memoires. Je
vous parleray en meſime temps
du choix que Sa Majesté a fait
de quelques Seigneurs , pour
eſtre toujours aupres de la Perfonne
de Monſeigneur. Je ne
vous dis rien encor de Madame
la Dauphine. Je joindray tout à
l'Article du Mariage, & ne doute
point que Meſſieurs de Châlons
ne veüillent bien m'envoyer
une exacte Relation de
tout ce qui ſe ſera paſſedans leur
Ville. Je ſuis voſtre, &c.
AParis ce 29. Fevrier 1680 .
GALANT.
227
ERA33333333
On a donné dés le 25. de ce
Mois une Relation du Mariage
de Monfieur le Prince de Conty
, qui fait la ſeconde Partie du
Mercure de Janvier.
IBLIOTHEQUE
DE
LYON
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le