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1679, 09 (Lyon)
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Ast
A
E)

807156
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPH
LYON Septembre 1679 .
*1893 *
A LYON,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere .
M. DC. LXXIX.
AVEC PRIVILEGE DU ROΥ.
د
THEQUE
LE LIBRAIRE
B
* AU LECTEUR /857* gn
J
E Vous donneray ,Sans
manquer , l'Histoire de
la Ville& de l'Estat
mode Geneve dans quinze
jours,ainsi que je vous l'ay promis
, elle se distribuera aves l'Extraordinaire
de Juillet , ainſi vous
en pouvez faire prendre par vos
amis à Lyon. Les Mercures se
vendront toûjours , sçavoir , ceux
de 1677. douze fols le Volume ,
ceux de 1678. & 1679. vingt ſols
& les Extraordinaires auſſi trente
Sols le Volume Sans marchander.
a ij
L'on distribuë auſſi les Nouvelles
Découvertes de Medesine tous
les Mois pourfix fols , & ausfiles
Journaux des Sçavans pour fix
fols.
LIVRES NOUVEAUX
du Mois de Septembre.
Mours des Grands Hommes,
AMousdee Mademoiſelle de
Ville-Dieu , 12. 4. vol. relié en
deux.
L'Hiſtoire d'un Eſclave . :
TABLE
..
TABLE
DES MATIERES
contenuës dans ce Volume.
PROPOR VANT- propos,
C
I
e
6
Madrigal ,
Election des nouveaux Echevins
, 7
Ce qui s'est passé à l'Academie Françoise
le jour de la distribution des
Prix , 9
Mort de Mademoiselle de Mormant,
e
13
Le Vieillard & l'Aſne , Fable , 18.
Baptefme du Fils de Monfieur le Comte
de Conflans , tenupar Monseigneur le
20
Mariage de Monfieur le Duc de Cade-
Dauphin ,
rouffe , 22
Mariage deMonfieur le Comte de Maulevrier
avec Mademoiselle de Monthelon
,
A
24
a iij
TABLE .
Cequi s'est passéà la Reception de Monfieur
de Molondin dans le Gouvernement
des Villes , Chasteaux , Pais ,
Comtez , & Souverainetez de Neuchastel
27
Billet ſur une Propoſition du dernier Extraordinaire
,
Réjoüifſſances faites aux Gobelins,
34
35
Retour de Monfieur Colbert l'Ambaſſadeur,
ſes Emplois , & sa Reception
dans la Charge de President àMortier,
41
Honneurs rendus à Son Alteſſe Sereniffime
en Bourgogne , à Lyon , & en
Breffe, 46
Monfieur le Marquis d'Entremons est
reçeu Lieutenant de Roy de Breſſe au
Parlementde Dijon. 74
Belle Afſsemblée aux Eaux de Vichy ,
ibid..
Mort de Madame la Princeſſe de Guimené,
76
Sonnet , 81
Hiftoire de la mort de cing Jefuites , &
de l'Avocat Langborne , condamnez
Peres a dit en mourant ,
à Londres , &ce que chacun de ces
82
Mort de M. de Vienne- Bufferoles, 102
Mort
TABLE .
Mort de Monfieur le Camus des Touches,
Mort de Madame de Saintot ,
103
ibid.
Mort deMonsieur le Comte de Brigueil,
Fils de Monsieur le Mareschal de
Humieres ,
Deviſes,
ibid.
104
Le Roy donne à Monfieur l'Abbé Regnier
l'Abbaye de S. Laon de Thouars,
105
ibid.
Entrée du Port de Dunquerque portéeen
un autre lieu ,
L' Amant invisible, Histoire, 109
Mort de Monfieur le Cardinal de Rets,
121
Mariage de Monsieur le Marquis de
Seignelay avec Mademoiselle de Matignon
, 135
Madrigal inpromptu de Madame le Camus,
153
Réponſefaite inpromptu par Monfieur le
Duc de S.Aignan, 154
Arrivéede Madame la Ducheſſe d'Osnabrug
en cette Cour , ISS
Mort de Monsieur le Comte deToulongeon
, 161
Tout ce qui s'est passé depuis lejourde la
Cerémonie du Mariage de la Reyne
ă iiij
TABLE .
d'Espagne , tant à Paris qu'à Fontainebleau
, juſques à son départ de la
Cour , avec les Harangues qui luy ont
esté faites , 162
Coursefaite dans la Plaine de Madrid,
235
Explication des deux Enigmes en Vers,
236
Enigme,
Autre Enigme ,
enfigure.
237
238
Noms de ceux qui ont expliqué l'Enigme
239
Fin de la Table.
EX
EXTRAIT DV PRIVILEGE
du Roy.
DAr Grace & Privilege du Roy, donné à Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en ſon Conſeil, Jun-
QUIERES. Il eſtpermis à J.D. Ecuyer, Sieur de
Vizé, de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps&
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacundeſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois : Comme aufli defenſes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs,Graveurs
&autres , d'imprimer , graver& debiter
ledit Livre ſans leconſentement de l'Expoſant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
ſervantà l'ornement dudit livre , meſme d'en
vendre ſeparément , &de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende
, & confiſcation des Exemplaires contrefaits
, ainſi que plus au long il eſt porté auditPrivilege.
Regiſtre ſur le Livre de la Communauté le
5. Janvier 1678. Signé E. COUTEROT . Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé& tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
en joüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
30. Septembre 1679 .
80308036303336030303
** 333333
0
Avis pour toûjours.
Nprie ceux qui envoyeront des
Memoires où il y aura des Noms
propres , d'écrire ces Noms en carateres
tres-bien formez & qui imitent
l'Impreſſion , s'il ſe peut , afin qu'on
ne ſoit plus fujet à s'y tromper .
On prie auſſi qu'on mette fur des
papiers diferens toutes les Pieces qu'on
envoyera.
On reçoit tout ce qu'on envoye, &
l'on fait plaifir d'envoyer.
Ceux qui ne trouvent point leurs
Ouvrages dans le Mercure , les doivent
chercher dans l'Extraordinaire;
& s'ils ne ſont dans l'un ny dans l'autre
, ils ne ſe doivent pas croire oubliez
pour cela. Chacun aura ſon
tour , & les premiers envoyez ſeront
les premiers mis, à moins que la nouvelle
matiere qu'on recevra ne ſoit
tellement du temps , qu'on ne puiſſe
differer.
On ne fait réponſe à perſonne, faute
de temps.
On
Onne met point les Pieces trop
difficiles à lire.
On recevra les Ouvrages de tous
les Royaumes Etrangers , & on propoſera
leurs Queſtions.
Si les Etrangers envoyent quelques
Relations de Feſtes ou de Galanteries
qui ſe ſeront paſsées chez eux , on les
mettra dans les Extraordinaires.
On prie qu'on affranchiſſe les Ports
de Lettres , &qu'on les addreſſe toûjours
chez le Sieur Amaulry , & il eſt
inutile d'en envoyer ſans payer le
Port , puiſqu'ils ne paroîtront pas autrement.
Onne met point d'Hiſtoires qui
puiſſentbleſſer la modeſtie des Dames,
ou deſobliger les Particuliers par
quelques traits ſatyriques.
On a beaucoup de Chanſons . Elles
auront toutes leur tour, ſi on apprend
qu'elles n'ayent pas eſté chantées.
C'eſt pourquoy ſi ceux par qui elles
ont eſté faites,veulent qu'on s'en ferve,
ils les doivent garder ſans les chanter&
fans endonner de copie juſqu'à
ce qu'ils les voyent dans le Mercure.
Avis
Avis pour placer les Figures.
LE
E Feu d'artifice doit regarder la
page 38 .
L'Air qui commence par Aimables
Lieux ,paisible Solitude , doit regarder
la page 155 .
Les Médailles doivent regarder la
page 234.
L'Enigme en figure doit regarder
la page 239.
MERCU
I
MERCURE
21
GALANT /OR
SEPTEMBRE
१८.३
*1893*
1679.
Vo y que depuis un
An&demy, les Articles
de mes Lettres
que vous avez - le
plus eſtimez , ayent eſté fort fouvent
fur le ſujet de la Paix ; le
Roy l'ayant donnée à ſes Ennemis
,& procurée en divers temps
à ſes Alliez , cette Paix n'eſtoit
point encor genérale, & ce n'eſt
que par le Traité qui vient
Septembre 1679 . A
2 MERCURE
d'eſtre ſigné entre la France, la
Suede, & le Dannemarc , que ce
grand ouvrage ſe trouve entie
rement confommé. Il ne peut
l'eſtre , qu'il ne ſoit en meſme
temps vraydedire que la gloire
de LoÜIS LE GRAND eft montée
au plus haut point, puis que
nous n'avions pas encor veu de
Princes aſſez modérez pour joindre
le nom de Pacifique à celuy
de Conquérant. Si le Roy a
merité l'admiration de tous les
Siecles , en donnant la Paix
à ſes Ennemis , il ne la mérite
pas moins parce qu'il a fait pour
fes Alliez. Liſez l'Histoire , Madame.
Ny dans l'ancienne , ny
dans la moderne , vous ne trouverez
point d'exemples pareils.
Il a d'abord cedé beaucoup de
Places qu'il pouvoit garder , afin
que les Princes qui en avoient
con
GALANT.
3
conquis fur eux , cuſſent moins
de peine à les rendre ce qu'
ils pouvoient faire fans aucune
honte , puis qu'il ne peut eſtre
que glorieux d'imiter le plus
grand Prince qui fut jamais. Il
n'en eſt pas demeuré là. Apres
avoir cedé des Places ; apres
avoir employé ſes Amballadeurs
, afin que par leurs négotiations
ils fiffent reftituer cel
les qui avoient eſté priſes ſur ſes
Alliez ; apres leur avoir donné
dequoy fournir aux frais de la
Guerre,au lieu de goûter le mê
me repos dont preſque toute
l'Europe jouiſſoit par Luy , &de
s'épargner les ſommes immenfes
que coûtent les grandes Armees
à entretenir, il a toujours confervé
un nombre conſidérable de
Troupes en faveur de ces mef
mes Alliez. Il a fait plus. 11
A ij
4 MERCURE
les a fait marcher à leurs ſecours,
& leur a fait faire deux cens
lieuës avec une incroyable dépenſe.
La fatigue d'un ſi long
Voyage ne les a pas empeſchées
de vaincre. Elles ont cherché les
Ennemis. Elles lesont joints fans
reprendre haleine ; & comme il
ſuffifoit de les joindre pour remporter
la victoire , elles en ont
d'abord triomphe. On peut aifément
juger que ces Troupes
qui avoient combatu contre un
monde d'Ennemis , la Paix eftant
faite avec la plûpart,eſtoient
en pouvoir d'accabler les Souverains
qui s'obſtinoient à ne pas
vouloir accepter ce que leRoy
leur avoit offert. Cependant ce
Grand Prince n'a pas voulu ſe
ſervir de ſes avantages. Dés
qu'ils ont parlé de fatisfaire ſes
Alliez , il a confenty àles écouter
4
GALANT.
ter, & n'a rien voulu pour Luy,
quoy qu'il fuſt en état de tout
prendre. Toûjours vainqueur &
toûjours moderé, il s'eſt contenté
d'avoir employé ſes armes,
afin que le grand Ouvrage de la
Paix genérale ſe terminaſt. Il
s'eſt achevé , & ceux qui n'eftoient
ſes Ennemis qu'à cauſe de
ſes Alliez , n'ont voulu que Luy
pour Arbitre de leurs intereſts.
Ils ont demandé que leur Paix
fuſt ſignée dans ſa Cour ; & en
reſtituant des Places qu'il les
obligeoit Luy ſeul de rendre , ils
n'ont pas laiſſé de l'admirer. Admirons
le auſſi , Madame , & diſons
qu'un Prince qui garde une
ſi exacte fidelité pour ceux qu'il
reçoit dans ſon Alliance,eſt dignede
commander àtoute la Terre.
Cette Paix fut ſignée à Fontainebleau
le deuxième de ce
A iij
6 MERCURE
Mois par Monfieur de Pompone
Miniſtre & Secretaire d'Etat , &
par Monfieurde Meyerkron Envoyé
Extraordinaire de Dannemarc.
Voicy un Madrigal qui
vient de paroiſtre ſur ce ſujet. II
eft de Mademoiselle Leon de
Dreux.
?
LA FRANCE
A L'EUROPE ,
SVRLA ΡΑΙΧ.
Evrope , quel bonheur ! Il est bien
propos
De lower de mon Roy la bonté ſans égales
Vous avez maintenant une Paix genérale
, 200
Et l'auguste LOUIS pour vous mettre
en repos
Partageant ſon amour , fanspartager ſa
gloire ,
Vous donne cette Paix , & garde la
Victoire
Ma
GALANT. ウ
Ma derniere Lettre n'ayant
pû contenir toutes les Nouvelles
de l'autre Mois , je fus obligé
de remettre beaucoup d'Articles
, dont je me ſuis engagé
de vous parler. Celuy de
l'élection des nouveaux Echevins
eſt du nombre. Vous ſçavez
, Madame , qu'il n'y en ajamais
que quatre,qu'ils font Echevins
pendant deux ans , qu'on
n'en élit quedeux à la fois,& que
les deux plus anciens fortent
pour faire place aux nouveaux.
Cetteélection ſe fait tous les ans
huit ou dix jours avant la Feſte
de S.Loüis . Ceux qui ont quitté
cette année , font Mr de Vinx
Conſeiller de Ville, & Monfieur
Mayeux Avocat en Parlement.
Ils ont fait leurs Remercîmens à
l'Aſſemblée,& s'en font tres-bien
acquitez . Elle avoit eſté ouverte
A iiij
8 MERCURE
par un fort beau Diſcours que fit
Monfieur de Pommereüil Prevoft
des Marchands. Les deux nouveaux
Echevins que l'on a éleus ,
font Mr Gilot Conſeiller de Ville
, & Mr Croify Eleu en l'Election
de Paris . Ils ont eſté preſter
le Serment entre les mains du
Roy , conduits parMonfieur du
Bois-Boſquet Procureur General
en laCour des Aydes,qui luy
redit compte de l'élection , & luy
porta le Scrutin. Il s'étendit ſur
les grandes Actions de Sa Majeſté,&
fit un Difcours fi fort &
ſi remply d'éloquence , que le
Roy dit qu'il n'en avoit guére
entendu d'auſſi beaux.
Comme cette matiere eſt intariſſable
, elle a eſté traitée depuis
ce temps là par de grands
Hommes , dans un jour celebre
pour Meſſieurs de l'Académie
Fran
GALAN T. و
Françoiſe . Vous voyez bien que
je parle de celuy de S. Lotüis . Il ya
déja quelques années que ce jour
làcette illuftre& ſçavante Compagnie
fait faire un Panegyrique
de Sa Majesté, en forme de Sermon
, dans la Chapelle du Louvre.
Elle choisit toûjours pour
cela un Prédicateur dont la hau
te reputation réponde à la grano
deur du Sujet. Vous jugez ion
qu'il doit eſtre des plus eſtimez,
pour prêcher devant un Corps
qui eſt tout Eſprit. Mr l'Abbé de
la Broüe , nommé à l'Eveſché de
Mirepoix , s'en eſt acquité cette
année,avec un fuccez qui a dignement
remply l'attente que ces
Meſſieurs en avoient. L'apreſdînée
l'Academie s'eſtant affemblée
, fit la diſtribution des Prix
qu'elle donne tous les deux ans
à pareil jour. Le Sujet du premier,
Av
10 MERCURE
qui eſt celuy de la Proſe,étoit ſur
lafauſſe & la vraye humilité. La
Piece qui remporta le Prix eſtoit
de Monfieur l'Abbé Savary Chanoine
de Saint Maur, &fut levë
par Monfieur l'Abbé de Lavau
devant une Aſſemblée auſſi illuſtre
que ſpirituelle. Je croy vous.
avoirdéja ditdans quelqu'une de
mes Lettres , que Monfieur de
Balzac a laiſſé un fonds pour
donnner ce Prix tous les deux
ans.On l'appelle le Prix de l'Eloquence.
Le Sujet de celuy des
Vers, eſtoit fur ce que les Conquestes
du Roy l'ont rendu facile la
Paix. Monfieur l'Abbé du Jary
Amboumois , remporta le Prix.
Ses Vers furent lûs par Monfieur
le Clerc , & reçeurent de tres
grands applaudiſſemens. Ce Prix.
eſtdonné par un des plus illuſtres,&
des plus honneſtesHome
mes
GALANT. Ir
mes de l'Académie. Il y a peu de
Perſonnes en France à qui ſa réputation
ne ſoitcõnuë,& ce n'eſt
pas fans contrainte que je défere
à la modeſtie qui luy fait cacher
fon nom. Aprés qu'on eut
leu ces Pieces , Meſſieurs de l'Académie
de Soiſſons, qui font affociez
à celle de Paris, & qui par
cette raiſon doivent leur envoyer
tous les ans deux de leurs Ouvrages,
ayant choify deux Perſonnes
de leur Corps pour les apporter,
ces deux Meffieurs en firent euxmeſmes
la lecture. Le premier
eſtoit un Panégyrique du Roy,
dans lequel eſtoient renfermées
avec beaucoup d'ordre , toutes
les grandes Actions de ce Monarque.
Le ſecond eſtoit une
Eglogue , fur le ſujet de la Guerre
, & de la Paix. Monfieur de
Befons Confciller d'Etat , Di
recteur
12 MERCURE
recteur de l'Académie , leur dit
enfuite en peu de paroles , mais
avec beaucoup de juſteſſe , Que
puis que pendant la Guerre leurs
Muses n'estoient pas demeurées
oiſives , il y avoit, lieu d'esperer
qu'elles n'auroient pas moins d'ardeur
à s'occuper pendant la Paix.
Ce Compliment achevé , Monfieur
l'Abbé Tallemant le jeune,
dont l'éloquence eſt connue , &
qui ne parle pas avec moins de
hardieffe & de bonne grace,qu'-
il écrit fortement & avec juſteſſe
, fit un autre Panégyrique du
Roy , où il ſe propoſa ſeulement
de loüer la modération qui luy
avoit fait donner la Paix à l'Europe.
Il y réüſſit à fon ordinaire,
c'eſt à dire , qu'à peine les fréquens
applaudiſſemens luy laifferent
le temps de parler. Comme
on ne pouvoit plus rien en
tendre
GALANT. 13
tendre qui fuſt auſſi beau , l'Af
ſemblée ſe ſépara en donnat mille
loüanges à cet illuſtre Orateur.
Il eſt difficile , Madame , que
vous n'ayez entendu parler de
l'aimable Mademoiselle de Mormant.
Elle est morte depuis envirõ
un mois,regretée de toutes les
Perſonnes qui l'ont connue , &
particulierementde Monfieur de
Breteüil, Lecteur de la Chambre
duRoy , qui en eſt demeuré inconfolable.
Elle estoit fa Coufine
germaine , mais il tenoit à elle
par des noeuds bien plus forts
que par ceux du ſang. Ils s'aimoient
l'un l'autre depuis onze
ans,& il déclara quelques heures
avant qu'elle expiraſt , qu'il y en
avoit cinq qu'elle estoit ſa Femme.
De preffantes raiſons de fortune
& d'établiſſement les
,
avoient obligez de cacher leur
Maria
14 MERCURE
Mariage. Ilen eſt reſtéune Fille
âgée de quatre ans, Les Parens de
l'un&de l'autre coſté , qul ſont
des plus illuſtres Maiſons de la
Robe , l'ont veuë avec plaifir, &
l'on eſpere qu'elle réünira un
jour en ſa perſonne le méritede
fon Pere,avec tout ce que fa Mere
avoit de vertu&de beauté. Je
ne vous feray point le Portrait
d'un Homme auſſi connu que
Mr le Breteüil. Ileſt entré ſi jeune
dans les grandes Affaires , &
il y a paru avec tant d'éclat, qu'-
on peut dire qu'à trente ans il a
acquis toute la réputation que
les plus habilles& les plus fameux
peuvent attendre à ſoixan
te. Mademoiselle de Mormant
n'auroit pas moins fait de bruit, ſi
laconjoncture où elle ſe trouvoit
luy eut permis de paroiſtre de
mefme. Elle estoit jeune , eftimée
GALANT. I
mée de tous ceux qui avoient
quelque commerce avec elle , c
digne d'eſtre aimée de tout le
monde. Aufſi peut- on dire àfon
avantage,qu'elle faifoit honneur
à fon Sexe de toutes manieres .
Ce n'est pas qu'elle fuſt regulierement
belle , ny que tous les
traits euffent le dernier achevement
; mais elle avoit un air fi
ébloüiſſant , & tant de beautez
qui luy estoient particulieres,
qu'on ne pouvoit la voit ſans la
trouver belle par excés. Cet amas
de charmes ſenſibles eſtoit
foûtenu par tantde courage , de
jugement, de ſincerité, d'exactitude,
d'honneſteté, de force , &
de tout ce qui peut former une
grande Ame , qu'il yeuſt eu en
elle affez dequoy faire le plus
honneſte Homme de fon Siecle,
fi elle n'en euſt pas eſté une des
plus
16 MERCURE
.
plus honneſtes Femmes. Il y avoit
ſept ans qu'elle demeuroit
dans un Convent, pour ſatisfaire
à ſa vertu plus qu'à toute autre
choſe. Son Parloir eſtoit le Reduit
des plus honneſtes Gens de
Paris.Elle n'avoit d'Ennemis que
l'Envie & la Jaloufie , & ſa vie
n'a jamais eſté expoſée qu'à ces
fortes de medisacesque le merite
fait naître,& qui s'attachet indiſpenſablement
à la Vertu. Avec
des qualitez ſi rares on euſt
dû eſperer qu'elle auroit plus de
droit ſur la vie qu'une autre Perfonne
. Elle estoit meſme fur le
point de paroître dans le monde,
comme elle devoir.Son Mariage
alloit eſtre declaré , & Mr de
Breteüil avoit preſque ſurmonté
toutes les raiſons qui les tenoient
l'un & l'autre depuis ſi longtemps
dans le deguiſement &
dans
GALANT. 17
dans la contrainte , quand la
mort a cruellement renverſé
toutes les belles eſperances d'un
Couple fi achevé& fi parfaitement
afforty.
Vous m'avez paru affez con.
tente de quelques Fables que je
vous ay déja envoyées . En voicy
une nouvelle qui ne vous deplaira
pas . C'eſt la quinziéme du
premier Livre de Phedre.Celuy
qui s'eſt diverty à la traduire,eſt
de Dijon . Elle a ce tour aifé &
naturel que vous avez remarqué
dans tout ce queje vous ay fait
voir de luy.
LE
18 MERCURE
LE VIEILLARD
ET L'ASNE.
FABLE.
:
UN timide Vieillard,
Qui peut - eftre en son temps ne fut que
trop gaillard,
Paſſant pres d'un Village enBrie,
)
(Brie , c'est pour rimor , Naiſſoit paistre
fongré
Son Afne dans unPré,
Tandis que luy couché deſſus l'herbe
fleurie,
Dormoit tranquillement , & ronfloit de
bon coeur.
Ildormit peu ; car par malheur
Ayant eu toûjours l'ame affezmal aguerrie,
Ilſeſentitfaiſi tout-à- coup de frayeur,
Au bruit quefaisoit le ravage
Dequelques Troupes de Soldats,
Qu'il vit de loin avancer à grands
pas.
Le
GALANT. او
Le bon Homme tremblant , ſe leve ,
prend courage.
baston,
D'abandonner làle Chardon,
Il exhorte fon Afne àgrands coupsde
Et dedoubler lepas pour gagner leVil
lage,
Craignant de tomberdans les mains
De ces Soldats ,Voleursde grandsChe
mins. A
Mais nostre Afne chargé de deux Sacs
deFarine,
Allant toûjoursſon train ,&marchant
gravement,
S'adreſſant au Vieillard , non fans faire
Lamine,
Luy fit ce compliment.
Si l'Ennemy fur nous enfin peut avoir
priſe,
MonMaiſtre, dites-moy, croyez -vous
franchement
Qu'il me duſt faire encor porter quelqueValiſe,
Ouquelqu'autre nouveau Paquet ?
Non,repond l'Homme àbarbe grife.
Quem'importe-t- il donc , dit ce rufé
P Bander
A
20 MERCURE
Aquel Maiſtre je fois, fi comme à l'ordinaire
Je dois toûjours porter ma charge , &
qu'ay-je à faire
De courir pour vous le galop ?
A vostre avis , cet Afne estoit - il fot
pas trop.
Lamorale de cetteFable
N'estsouvent que trop veritable.
da
Quanddans les changemens d'Etat
La mifore devient commune,
Le Riche y perd le plus , &ſon destin
s'abat;
Mais celuy qui n'a rien , &qui vit ſans
1 éclat
Peutbien changer de Maistre , & non
pas de fortune. 功。
En vous parlant de ce qui s'eſt
fait le jour de S. Louis , j'ay oublié
de vous dire que ce meſme
jour , Monſeigneur le Dauphin
fit l'honneur à Meſſfire Robert-
Anne, Comte de Conflans,Chevalier,
Seigneur de Beſtin,d'Hé-
Fiville,&c . demeurant à la Mainferme,
GALANT.
24
t
ferme , prés Roſoy en Thierache
, & àDame Anne-Charlote
de Bouchel ſa Femme , d'eſtre
Parrain de Loüis leur Fils aîné.
Madame eſtoit la Marraine. Le
Baptefme fut fait dans la Chapelle
du Vieux Chaſteau de S.
Germain, par Monfieur l'Evel
que de Condom , à la fin de la
Meſſe de Sa Majeſté. Madame
* la Comteſſe de Conflans , Mere
de celuy pour qui ſe faiſoit la
Ceremonie , Madame la Baronne
de Conflans Doüairiere ſon
Ayeule , & Madame d'Iſault ſa
Tante , eſtoient preſentes. Auf- !
fitoft que le Baptefme fut fait,
Monſeigneur le Dauphinenvoya
à Madame la Comteffe de
Conflans le Bouquet d'honneur
qu'on luy avoit donné à cauſe
de la Feſte de ce jour. Je ne vous
dis
22: MERCURE
dis rien de la Maiſon de Conflans.
Tout le monde ſçait qu'elle
eſt une des plus illuſtres & des
plus anciennes du Royaume , &-
qu'elle a des Alliances tres-confiderables....
Monfieur le Duc de Caderouffe
, Fils de feu Meſſire François
Dacefane , Marquis de la
Tore , & de Dame Marie de
Gordes ,a épouse Mademoiselle
de Rambure , Fille de feuChar
les Site de Rambure , & de Dame
Marie Bautru deNogent. Ce
Mariage ſe fit àNogent le Roy
le 22.de l'autre mois , en pre
fence depluſieurs Perſonnes de
qualité, & entre autres de Monſieur
le Marquis de Maulevrier-
Colbert, de Madame ſa Femme,
de Meſſieurs les Chevaliers de
Nogent & de Lauzun , de Monfieur
de Tambonneau , de Madame
3
GALANT.
23
dame de Rambure , & de Madame
la Marquiſe de Rannes.
Madame la Comteffe de Nogent,
Tantede la Mariée, regala
la Compagnie d'un magnifique
Soupé , où la propreté& la po
liteſſe ne ſe firent pas moins remarquer
que l'abondance. Les
Habitans de Nogent n'étant pas
accouſtumez à voir desMariages
aufli importans , accoururent en
foule à cette Ceremonie. Quoy
qu'elle ſe fiſt la nuit , il y avoit
un fi grand nombre de Flambeaux,
que l'Egliſe en eſtant toute
éclairée , ils ne ſe trouverent
pas moins charmez de la beauté
& des manieres modeftes de la
Mariće,qu'ils le furent de la tail
le aiſée duMarié ,&de l'air majestueux
qui l'accompagne.
Trois jours auparavant , c'eſt
àdire le 19. du meſme mois , il
s'eſtoit
24 MERCURE
s'eſtoit fait icy un autre Mariage
que je ne vous puis laiſſer ignorer.
C'eſt celuy de Monfieur le
Comte de Maulevrier avecМа-
demoiselle de Monthelon , Fille
de Monfieur de Monthelon qui
eſtoit maiſtre d'Hoſtel ordinaire
de la feuë Reyne , mere de Sa
Majefté . La naiſſance des deux
Parties eſt trop illuftre pour ne
vous en rien dire. Monfieur le
Comte de Maulevrier tire fon
extraction de l'ancienne Maiſon
du Faï en Normandie, qui a pofſedé
pendant pluſieurs Races la
Charge de Bailly de Roüen, qui
eſt le premier Bailliage de cette
Province. Il eſt Fils de feu Monſieur
le Comte de Maulevrier,
qui à l'imitation de ſes Anceſtres
a paſſe toute ſa vie dans les
Armes. Il commanda une Compagnie
d'ordonnance de cent
Che
GALAN T.
25
Chevaux , puis un Regiment
d'Infanterie ſous le Regne de
Loüis XIII . & enfin le Roy d'apreſent
l'honora du Brevet de
Mareſchal de Camp de ſes Armées
. Cette maiſon ſe trouve alliée
avec celles de Vantadour,
de S.Géran , de Bauvilliers - S.Aignan
, d'Allégre, de Belle-fond,
de Foüilleuſe de Flavacour,& de
Chaumont. Mademoiselle de
Monthelon, aujourd'huy Madame
deMaulevrier, eſt auſſi d'une
des meilleures Familles du Royaume.
Elle prend ſon origine .
de l'ancienne Maiſon de Monthelon
, qui porte ce nomd'une
Chaſtellenie confiderable, fituée
pres d'Autun en Bourgogne.les
Emplois de guerre qu'ont eu ſes
Predecefleurs, neſont pas oubliés
dans l'Hiſtoire. On y voit que
dans la Bataille d'Azincourt don.
Septembre 1679. B
26 MERCURE
née en 1415. Triſtan de Monthelon
fut tué en combatant
pres le Duc de Brabant & le
Comte de Nevers, Freres puînez
de Jean Duc de Bourgogne, ſous
leſquels il commandoit toute
leur Cavalerie. On y voit encor
que Charles de Monthelon renditde
tres - fignalez ſervices à la
Religion fous le Grand- Maiſtre
d'Aubuſſon fon Oncle maternel,
en ladefenſe de la Ville de Rhodes
afſiegée par les Turcs ſous
Mahomet II.en 1480.Cette mаі-
fon a cet avantage , que ſi dans
fon Origine elle a ſuivy la ProfeſſiondesArmes
avecgloire,elle
n'a pas étémoins chargée d'honneur
dans la Profeſſion de laRobe,
qu'elle a embraſſée depuis. Il
n'en faut point d'autre témoignage
que les applaudiſſemens
avec leſquels François deMonthelon,
GALANT. 27
thelon , Seigneur du Vivier &
d'Aubervilliers ,a remplilaChar.
ge de Prefident à Mortier,& en
fuite le Poſte illuſtre de Garde
des Sceaux de France , dont il
preſta le Serment entre les mains
du Roy Henry III. Il laiſſa un
Fils heritier de ſes vertus , & qui
luy fucceda dans ſes Dignitez .
Madame la Ducheſſe de Nemours
perfuadée depuis fort log.
temps du merite de Mr de Molondin,
&du veritable attachementqu'il
apour ſes intereſts &
pour ſon ſervice, l'a pourveu du
Gouvernement des Villes,Châ
teaux,Païs, Comtez,& Souverainetez
de Neuchâtel , & de Valangin.
C'eſt aſſurément ce qu'il
y a de plus beau en Suiffe , ce
Gouverneur ayant des Privileges
que les autres n'ont point , puis
qu'en l'abſence du Souverain , il
Bij
28 MERCURE
donne grace, & des diſpenſes de
mariage à ceux de la Religion ,
dans l'étenduë de ſon Gouvernement.
Monfieur de Molondin
eſt d'une maiſon tres- confiderable,
& tres - ancienne. Son Nom
eſt celuy d'une Ville du Païs de
Vaud,appellée Stavayé, dont ſes
Predeceſſeurs étoiét autrefoisSei.
gneurs , & meſme Gouverneurs
de tout ce Païs . Mr de Molondin
ſon Pere & d'autres de ſa maiſon,
ont preſque toûjours ſervi la Frace;&
encor aujourd'huy le Colonel
du Regimét des Gardes Suiſfes
, & deux autres Officiers de
✓ ce meſme Regiment, portent le
meſme No & les meſmes Armes.
Le jour ayant eſté arreſté au
10. de Juillet pour la Reception
de celuy dont je vous parle au
Gouvernement de Neuchaſtel,
poſſedé il y adéja longtemps par
fes
GALAN Τ. 29
1
a
( ſes Anceſtres, par Mr de Molon-
コdin fon Pere, & par Monfieur de
Lully fon Oncle, pluſieurs de ſes
Parens & de ſes Amis qui ſont
tous des plus confiderez des Cãtons
du voiſinage , le joignirent
dans ſa Maiſon de Crecy , à deux
heures de Neuchaſtel , où il les
reçeut magnifiquement. La Santé
du Roy , & enſuite celle de
Madame de Nemours , y furent
beuës folemnellement au bruit
- des Salves de Boëtes & de Moufquetades
. Le lendemain de fort
grand matin , ce nouveau Gouverneur
fut encor joint par Mrs
de Neuchaſtel au nombre de
cinquante ou ſoixante des principaux
, fort bien montez & en
tres-bon ordre. L'un d'eux qui
eſtoit Conſeiller d'Etat , portant
la parole , luy témoigna au nom
du Corps la joye qu'on avoit de
B iij
30 MERCURE
tomber entre les mains d'une
auffi grande Princeſſe que Madame
la Ducheſſe de Nemours,
&l'augmentation que cette joye
recevoit par le choix qu'elle avoit
fait de ſa Perſonne pour les
gouverner en ſon abfence. Monſieur
de Molondin repondit avec
beaucoup d'honneſteté à celle
qu'on luy faifoit,& partit de Crecy,
accompagné de pres de deux
cens chevaux.Il fut falué en chemin
de pluſieurs Pelotons de
Mouſquetaires , & en abordant
Neuchaſtel , par un gros Bataillon
qui eſtoit forty de la Ville,
d'où l'on tira en ſuite pluſieurs
volées de Canon. Il fut complimenté
à la Porte par les quatre
Miniſtraux ( on les appelle ainſi
en ce Païs-là ) & apres leur avoir
repondu avec ſa civilité & fon
habilité ordinaire, il alla au Château
GALANT.
31
teau où Mr de la Martiniere le
reçeut. C'eſt un Gentilhomme
de Poitou , attaché au ſervice de
Madame de Nemours en qualité
de Premier Ecuyer. Apres cela
on tint Conſeil , & on s'aſſembla
dans une grande Salle,où les Proviſions
duGouvernement furent
preſentées par Monfieur de la
Martiniere , qui avant que de les
mettre entre les mains du Secretaire
du Conſeil d'Etat , dit que
le Roy ayantdonné la Curatelle
des Biens de la Maiſon de Longueville
à Madame la Duchefſe
de Nemours , cette Princeſſe avoit
crû ne pouvoir faire un plus
digne choix que celuy de Monſieur
de Molondin pour leGouvernement
de Neuchaſtel. En
ſuite ces Proviſions furent leuës
par ce Secretaire,& Monfieurde
Molondin ayant preſté le fer
B iiij
32 MERCURE
ment dans la forme accoûtumée,
fit un tres -beau Diſcours fur la
justice du Roy , fur l'obligation
qu'il avoit à Madame de Nemours
, & fur le zele qu'il auroit
toûjours pour repondre de tout
fon pouvoir à ce qu'elle devoit
attendre de luy dans le gouvernement
des Peuples qu'elle luy
faiſoit la grace de luy commettre.
Le plus ancien Conſeiller
d'Etat luy repondit, & fitoſt qu'il
eut ceffé de parler , quatre ou
cinq grandes Tables furent fervies
à plus de cent cinquante
Perſonnes , avec autant d'ordre
que d'abondance. On y beut à la
ſanté de Sa Majesté , & à celle de
Madame de Nemours , avec les
meſmes folemnitez qu'on avoit
fait à Crecy. La decharge du Canon
y fut ajoûtée.
Non ſeulement Neuchaſtel
&
GALANT.
33
Π
& toutes ſes dependances , ont
témoigné une tres -grande joye
de cet établiſſemet,mais encor la
Ville de Stavayé qui en eſtà quatre
ou cinq lieuës , de l'autre côté
du Lac . Le plaiſir de marquer
ſon reſpect à celuy qui deſcend
de ſes anciens Seigneurs , luy en
a fait faire une Feſte qu'elle a celebrée
par des Feux de joye , par
des Salves de Canon , de Воё-
tes , & de Mouſquetades , & par
tout ce qui a accoûtumé d'accompagner
les réjoüiſſances extraordinaires.
On ne doute point
que Mrde Molondin ayant beau.
coup de bien, de naiſſance , & de
merite ne ſoutienne avec un
tres - grand éclat la belle Charge
dont Madame de Nemours vient
de le pourvoir.
د
Un Billet qui m'a eſté envoyé
depuis quelques jours, vous doit
B V
34 MERCURE
faire attendre de fort agreables
choſes. Vous allez ſçavoir ſur
quelle matiere. Voicy ce que le
Billet contient .
Parmy lesArticles de vostrepremiere
Lettre , de grace , aimable
Mercure , ne refusezpas de mêler
un mot d'avis au galant Homme,
Autheur d'une certaine Proposition
de vostre dernier Extraordinaire.
Elle porte que de tous les maux de
l'amour , celuy de n'estre point aimé
est le moindre. Dites-luy , je
vous prie , que j'ay une extreme
joye d'avoir enfin trouvé quelqu'un
de mon sentiment. Comme
j'en ay de fort particuliers sur l'amour.&
tres diferens de tous ceux
que je connois que les autres ont,je
croy que celuy qui s'est expliqué
parvous d'une maniere si conforme
à mon coeur , reffent encor les
meſmes mouvemens que moy. Ie
meurs
GALANT. 35
ne
meurs d'envie de faire connoiſſance
avec luy par voſtre moyen. S'il
accepte le party , je luy écrirayfincerement
tout ce que je pense. Ie le
prie d'y consentir , &de me répondre
avec la mesme sincerité. Nos
Lettres pour estre publiques ,
laiſſeront pas d'estre Secretes &
misterieuses . Ie luy promets de luy
apprendre la plus nouvelle maniere
d'aimer dont il ait jamais entendu
parler. Dés le premier Mer
cure, ilpourra me fairesçavoir s'il
Serefout à lier commerce.
Je reviens à la Feſte de S.
Loüis. Monfieur le Brun , premier
Peintre de Sa Majesté,
qui la ſolemniſe tous les ans
avec un zele particulier , fit
chanter une Meſſe en Muſique
ce jour - là , dans la Parroiſſe de
Saint Hyppolite. La compoſition
de la Simphonie eſtoit de Mon-
2 fieur
36 MERCURE
fieur Charpentier. L'Egliſe ſe
trouva toute tenduë des plus riches
Tapiſſeries qui ſe faſſent
aux Gobelins .Elles repreſentoiét
l'Hiſtoire du Roy , & furent admirées
auſſibien que la Muſique ,
de tous ceux qui ſe rencontrerent
en ce lieu - là. On avoit preparé
un Feu d'artifice pour tirer
le ſoir , mais le mauvais temps le
fit remettre juſqu'au Dimanche
vingt-ſeptième. Un grand Arc
de Triomphe de vingt pieds de
haut ,& large à proportion , fai-.
foit la decoration de ce Feu . Cet
Arc eſtoit d'ordre Corinthien,
fort riche, & orné de Peintures ,
de Bas Reliefs de couleur de Lapis
ſur des fonds d'or , & de Feſtons
de feüilles d'Olive & de
Laurier, entremêlées de Fleurs,a.
vec des Figures altegoriques qui
repreſentoient les vertus heroïques
GALANT.
37
ques de Sa Majeſté. L'Alliance de
France avec l'Eſpagne, ſe voyoit
peinte ſous le Portique. Au defſous
de l'Arc on avoit élevé un
magnifique Trophée d'armes,
environné de Palmes & de Lauriers
, & ce Trophée eſtoit pofé
fur des Feſtons d'Oliviers & de
Fleurs,pour faire entendre que la
fin principale des Armes de nôtre
invincible Monarque , avoit
eſté de donner une glorieuſe
Paix à l'Europe. Au deſſous dece
Trophée eſtoit élevée une Couronne
de bronze , ſoûtenuë par
quatre grandes Figures de huit
pieds de haut,qui marquoient la
Valeur , la Sageffe , la Justice , &
l'Abondance ; Vertus qui font
regner les Princes ſur les coeurs
de leurs fujets, & qui humilient
l'Orgueil , l'Ambition , la Jaloufie
, & l'Envie de leurs Ennemis.
C'est
38 MERCURE
C'eſt ce qui estoit repreſenté par
quatre Figures triftes & abatuës,
qu'on avoit poſées ſur quatre
Piedeſtaux, au deſſous de l'entablement.
Pour mieux concevoir
toutes ces chofes , vous n'avez
qu'à jetter les yeux fur le Deſſein
de ce Feu que je vous envoye.
Il a eſté gravé par Monfieur le
Clerc de la Maiſondes Gobelins,
&de l'Académie Royale.
La Couronne dont je vous ay
parlé eſtoit environnée de lumieres
que l'artifice faiſoit éclater
, ſans qu'on découvriſt d'où
elles venoient. Elle avoit pour
Cimier un Soleil , qui tournant
inceſſamment ſur ſon centre,
dardoitſes rayons de toutes parts,
& remplifſoit l'air & la terre de
feux. Il eſtoit aiſé d'en faire l'application
à noſtre incomparable
Monarque , qui du centre de la
France,
2
J
1
0
DELA
VILLA
BIBLIO
LYOR
#183
GALANT.
39
France , donne la Loy à toute
l'Europe , & porte le bruit de ſa
gloire par tout le Monde. Toute
la Corniche & la Balustrade , au
milieu de laquelle on voyoit
briller les Armes du Roy,eſtoiét
bordées de Lances & de Pots- àfeu.
On avoit mis un fort grand
nombre de Fuſées volantes derriere
les quatre Figures qui paroiſſoient
ainſi abatuës . Ces Fuſées
s'éleverent tout à coup jufqu'aux
nuës , & remplirent l'air
d'une infinité d'Etoiles & de Serpenteaux.
Le bruit en fut grand ,
&ſembla marquer le dépit & la
colere de ces Monſtres languiffans
, qui furent enfin devorez
par le meſme feu qu'ils avoient
produit. Ainſi il ne demeura que
l'Arc de Triomphe , la Couronne,
avec les quatre Figures qui la
portoient, le Trophée, & le So
leil .
40 MERCURE
leil. Ce Feu avoit eſté précedé
d'une grande quantité de Boëtes ,
de Fuſées volantes,& d'une Fontaine
de Vin qui coula pendant
quatre heures. Les Trompetes
& les Hautbois furent de la Fefte
, & firent connoiſtre fort loin
ce qui ſe paſſoit aux Gobelins.
Toutes les Feneſtres de cette
Maiſon & des environs, eſtoient
remplies de lumieres extraordinaires
, qui ne contribuérent pas
peu à faire paroiſtre les Dames
qui les occupoient,dans tout leur
éclat . On donna en ſuite une ſuperbe
Collation aux plus confidérables
des Conviez .
C'eſt par ces marques de zele
que l'illuſtre Monfieur le Brun
tâche à reconnoiſtre les graces
qu'il reçoit du Roy. Sa Majesté
eft tellement convaincuë de fon
mérite , que pour en donner des
mar
GALANT.
41
-
5

e
S
S
2
5
marques publiques , Elle luy a
fait expédier des Lettres de Nobleſſe
en 1662. & luy a permis
de remplir ſon Ecuſſon d'une
Fleur de Lys d'or & d'un Soleil
d'or en chef ſur un champ d'azur.
J'auray ſoin à l'avenir de vous
inſtruire de tout ce qui ſe fera de
beau aux Gobelins . Ce ſera vous
faire connoître autant de Chefd'oeuvres.
Je ne vous parlay point le dernier
Mois du retour de Monfieur
Colbert Ambaſſadeur Plenipotentiaire
pour la Paix qui a eſté
faite à Nimégue. Il arriva le 13 .
d'Aouſt à S.Denys , avec Madame
Colbert ſa Femme ; & le lendemain
, il alla rendre compte
au Roy de toute ſa négotiatiation
depuis l'année 1675. qu'il
partit d'icy pour ſon Ambaſſade.
Sa Majeſteluy marqua beaucoup
de
42 MERCURE
de ſatisfaction de ſes grands fervices
; & ayant eſté enſuite falüer
la Reyne & Monſeigneur
leDauphin, il fut reçeu de l'une
&de l'autre avec des témoignages
tous particuliers d'eſtime,
Apres avoir rendu ces premiers
devoirs , il s'acquita des viſites
neceſſaires pour ſa Reception
dans la Charge de Préſident à
Mortier.Elle ſe fit quelques jours
apres, toutes les Chambres eſtant
aſſemblées & il prit ſeace au Parlement.
Ce ne ſera pas dans les
fonctions de cette Charge qu'il
trouvera dequoy ſe délaſſer de
ſes grands Emplois ; mais le repos
n'eſt pas ce qu'il cherche.
Ceux de ſa Maiſon regardent le
travail continuel comme un plaifir,
parce qu'il contribuë àla gloire
de la France. Ils ſe font une
félicité de leurs fatigues,& quel
ques
GALAN T.
43
ques rudes qu'elles puiſſent eftre
, la joye qu'ils fentent àbien
ſervir le plus digne Maiſtre qui
fut jamais , leur en fait aiſément
oublier la peine. Ce n'eſt pas
fans raiſon que je vous parle de
leurs travaux. Vous en allez ju-s
ger par le nombre des Emplois
コqui ont toûjours demandé l'entiere
application de Monfieur
l'Ambaſſadeur Colbert.

4
Ils commencerent par deux
Envoys,l'un versle Pape,& l'autre
en Pologne. En fuite il exerça
la Charge de Conſeiller au
Parlement de Mets,de Préſident
au Conſeil ſouverain d'Alface ,&
de Préſident à Mortier audit
Parlement. Il fut fait depuis Maître
des Requeſtes ordinaire de
IHoſtel du Roy,& alla deux fois
en Bretagne,en qualité de Commiſſaire
genéral de Sa Majesté,
aux
44 MERCURE
aux Etats tenus à Nantes & à
Vitré . Nous l'avons veu Intendant
des Generalitez de Poitou ,
de Touraine,d'Anjou ,du Maine ,
& de Picardie. Il a eſté Envoyé
Extraordinaire du Roy à Cleves
en 1665. où il contribua fort par
fon habileté & par ſa prudence
à la conclufion & fignature du
Traité de Paix entre les Etats
Generaux des Provinces Unies
& le feu Eveſque de Munſter. Il
fut Intendant de l'Armée de
Flandre, commandée par le Roy
en perſonne en 1667. Cette même
année on le fit Conſeiller d'Etat
ſemeſtre. Il l'a eſté depuis ordinaire.
En 1668. on l'envoya à
Aix - la -Chapelle en qualité
d'Ambaſſadeur Extraordinaire ,
& Plénipotentiaire pour le Traité
de Paix qui y fut ſigné. Il alla
en ſuite en Angleterre en la même
GALANT.
45
me qualité d'Ambaſſadeur , & il
y figna un Traité d'Alliance au
nom du Roy , avec Sa Majesté
Britannique. Depuis il a eſté
encor à Nimegue avecMonfieur
le Mareſchal d'Eſtrade , & Monſieur
le Comte d'Avaux , en la
meſme qualité d'Ambaſſadeur
Extraordinaire & Plénipotentiaire.
La Paix genérale qui donne
le repos à toute la Chreſtienté,
eſt un effetdes divers Traitez
qu'il a aidé à y conclure. Enfin
apres tant & de fi glorieux Emplois
, Sa Majesté l'a pourveu de
la Charge de Préſident à Mortier
, qu'il exercera conjointement
avec la Commiſſion d'Intendant
de la Genéralité de
Paris .
Il eſt temps , Madame , que je
vous tienne parole ſurun grand
Article , en vous apprenant les
hon
46 MERCURE
honneurs qui ont eſté rendus à
Son Alteſſe Seréniſſime Monfeigneur
le Duc , dans ſon dernier
Voyage en Bourgogne . Ce Prince
joint un merite ſi peu ordinaire
à ce que la haute Naiſſance
peut avoir de plus illuſtre , qu'il
ne pouvoit moins attendre que
Tapplaudiſſement general des
Peuples dans tous les lieux où il
a paffé. Il partit d'icy le 8.Juillet,
&deux jours apres il ſe rendit à
Rejane. C'eſt une Maiſon qui
appartient à Monfieur l'Eveſque
d'Auxerre. Ce Prélat auſſi illuf
tre par ſes grandes qualitez , que
_par l'éclat de ſa dignité & de ſa
naiſſance, n'oublia rien de ce qui
pouvoit marquer la joye qu'il
avoit de ſon arrivée. Je ne puis
vous le faire mieux connoiſtre,
qu'en vous diſant que la bonne
chere ſetrouva égalementdigne ,
&
10
THEQUE
D
GALANT
LYON47
&de celuy à qui elle fut faite ,&
de celuy qui la fit. Madame Davigno
, Femme du Lieutenant
General qui porte ce nom ,aida à
donner les ordres. Mademoiſelle
Davigno ſa Fille eſtoitavecelle.
C'eſt une Perſonne bien faite,
jeune, d'une taille dégagée, qui
ſe connoiſt finement en toutes
choſes, & qui ſe diſtingue encor
plus par les charmes de fon Efprit
, que par les avantages de la
Nature. Ce fut dans cette Maifon
que Monfieur Billard Préſident
au Préſidial,& Maire d'Auxerre
, vint complimenter Monfieur
le Duc. Il eſtoſt ſuivy d'un
bon nombre des principaux
Bourgeois à cheval. Le Prevoſt
des Mareſchaux s'eſtoit déja
rendu à Rejane, & ce Prince en
partit precedé des uns &des autres,
pour aller à Auxerre, où le
meſme
48 MERCURE
meſme Monfieur Billard , Homme
de beaucoup d'érudition
donna de nouvelles marques de
ſon eſprit par un ſecond Compliment.
Tous les autres Corps
rendirent auſſi leurs devoirs à
Monfieur le Duc , qui partiten
ſuite au bruit du meſme Canon
qu'on avoit fait entendre à ſon
Entrée. Les Ruës estoient bordées
d'une double haye de Bourgeois
armez. Il reçeut de pareils
honneurs dans les petites
Villes où il paſſa juſqu'à Châlons.
Il y arriva le Samedy 15. du
mois. Monfieur Joly Maire &
Avocat de la Ville , &les Echevins
accompagnez des Magiſtrats
&de quatre - vingts des plus notables
Bourgeois ,allerent l'attendre
à une lieuë de Châlons,auffibien
que Monfieur l'Eveſque &
Monfieur Bouchu Intendant de
la
GALANT. 49
la Province.Apres qu'ils l'eurent
complimenté , on s'avança vers
la Ville, où Monfieur le Duc entra
au bruit du Canon, & au milieu
d'une double haye de Bourgeois
rangez ſous les armes , de-
-puis les Capucins juſqu'à l'Evefché.
Si-toſt qu'il y fut , il reçeut
les Harangues de tous les Corps
Séculiers & Réguliers , & alla
en ſuite ſe promener à pied ſur
les Ramparts , & dans la Prairie
le long de la Saône. Apres ſon
Soupé , qui ne fut que de
quelques Fruits en particulier,
il prit le divertiſſement d'un
Concert de Voix & d'Inſtrumens.
On y chanta quelques
Dialogues Italiens , de la façon
du fameux Cariſſimi,avec un autre
de la compoſition de Mr
l'Abbé Mailly. Ces Dialogues ſe
trouverent tellement du gouſt
Septembre 1679 . C
50
MERCURE
,
deMonfieur le Duc , qu'il en fit
repéter beaucoup d'endroits. Le
lendemain , qui estoit Dimanche
ce Prince apres avoir
monté le matin à la Citadelle,
traverſé la Ville , viſité le Rampart
du Fauxbourg S.Laurens , &
s'eſtre promené en Carroſſe dans
la Prairie qui eſt au delà de la
Saône , ſe rendit ſur les quatre
heuresdans un Bateau qu'on luy
avoit preparé pour voir la Jouſte
fur l'eau. Tous les bordsde la
Riviere , & les Baſtions de part
&d'autre, estoient couverts d'un
nombre extraordinaire de Peuples
accourus à cette Feſte des
Bourgs &Villes des environs.Les
Dames eſtoient dans le Bateau
deMonfieur le Duc , ouvert par
les deux coſtez , & proprement
tapiffé . Voicy de quelle maniere
ſe fait cette Jouſte. On fait
deux
GALANT.
51
deux Troupes égales des Combatas.
Ils ſont couverts d'un large
Ecu,& on les poſte dans de petits
Bateaux, ayant chacun une Lance
de bois, de laquelle ils ſe choquent
au milieu de la Courſe qui
ſe fait avec toute la vîteſſe poſſible.
Les Champions ſont placez
furle derriere du Bateau.Ainfile
plusfoible tombe neceſſairement
dans la Riviere , & bien ſouvent
tous les deux enſemble , quand
ils ſe trouvent d'une force égale.
Les Jouſteurs qui avoient eſté
-choiſis pour donner ce divertiſſement
à Mr le Duc,eſtoient fort
proprement habillez à la Mate-
- lote , de Toile Indienne ,avec
quantité de Rubans aux couleurs
de la Ville. Ils eſtoient quarante
qui jouſterent tous, & il y en eut
quinze qui ne pûrent eſtre renverſez
dans l'eau. Apres la Jouſte
Cij
52
MERCURE
corps contre corps, ils rompirent
laLace contre un pieu planté au
milieu de la Riviere. On appelle
cela le Faquin d'eau . On fit enſuite
les Courſes de l'Oye , du
Chat , & de l'Anguille , qu'on
avoit fortement attachez à une
corde tenduë ſur toute la largeur
de la Riviere. Le Bateau
paſſant fort viſte ſous cette corde
, celuy qui en veut à l'un de
ces Animaux,y demeure ſuſpendu,&
apres tous ſes efforts qui sõt
ſouvent inotiles , il tombe dans
l'eau , ou s'il eſt plus heureux , il
s'y jette luy meſme avec ſa proye.
Ces trois Animaux furent arrachez,
mais le Chatlaiſſa des marques
de ſes grifes à la plupart de
ceux qui s'attacherent à luy . Les
plaiſirs de la Riviere eſtant finis,
Monfieur le Duc alla ſe promener
dans la Prairie avec les Dames
GALAN T.
53
mes juſques à la nuit qu'il vint
fouper, & incontinent apres il ſe
rendit ſur le Rampart de Sainte
Marie, pour voirun Feud'artifice
dreſſe au milieu de la Saône fur
deux grands Bateaux. C'eſtoit
une Pyramide garnie de Fuſées
& Lances à feu , qui avoit aux
quatre coſtez les Armes du Roy,
de S.A.S. de Mr d'Uxelles , & de
la Ville.Ce Feu fut accompagné
de la décharge du Canon & des
Boëtes , & d'une infinité de Fuſées
volantes.Apres le Feu,Monfieur
le Duc voulut donner le Bal
aux Dames ſur le Baſtion ; mais
la confuſion du monde qui s'empreſſoit
pour le voir, l'en empefchant
, on fut contraint d'aller
dans la grande Salle de l'Eveſché.
Le Bal commença , où la
belle Madame Thériat brilla
beaucoup . Les Dames eſtoient
Ciij
54 MERCURE
toutes fort parées. Aprés qu'on
eut dancé quelque temps , ce
Prince les régala d'une magnifique
Colation de Confitures &de
Liqueurs. Le Lundy 17. on luy
donna le divertiſſement de la
Peſche à une demy lieuë audeſ.
fus de la Ville.Il entra ſur les dix
heures dans le Bateau qu'on luy
tenoit preſt,& où toutes les Dames
s'eſtoient renduës . A peine
l'eut on tiré hors du Port , que
quantité de petits Bateaux luy
apporterent un Déjeuné trespropre,
preparé par les Magiſtrats.
Les Violons eſtoient à la ſuite.
La Peſche fut belle & heureuſe.
Au retour , il fut falüé du Canon
de la Ville en ſortant du Bateau,
comme il l'avoit eſté en y entrant,&
alla dîner à la Citadelle.
Il ne ſe peut rien de plus fomptueux
que fut ce Repas. Madame
GALANT.
55
me la Marquiſe d'Uxelles qui en
avoitdonné les ordres, fit joindre
àla propreté tout ce que la delicateſſe
des Mets a de plus exquis.
Mr du Cléron Lieutenant
de Roy de la Citadelle, en fit les
honneurs en l'absence du Gouverneur
Mr le Marquis d'Uxelles,
pour lors à Véſel , où il commande
juſqu'à ce que les Conventions
de la Paix concluë avec
l'Electeur de Brandebourg,foient
exécutées . Mr le Duc revint delà
terminer quelques affaires à
l'Eveſché, & entra ſur les quatre
heures dans un Bateau au bruit
du Canon , pour aller coucher à
Senoſan chez Monfieur le Comte
de Briord ſon Premier Ecuyer.
Cette Maiſon eſt ſur le bord de
la Saône, entre Châlons & Mafcon
, dans une aſſiete admirable.
Elle conſiſte en pluſieurs
C iiij
56 MERCURE
Apartemens baſtis à la moderne.
Rien n'eſt ny mieux entendu, ny
plus ſuperbe. Ainſi on peut dire
que peu de Maiſons en France
l'emportent fur Senoſan. Ce
fut là qu'une Troupe de Brefſans
paſta la Riviere , dans l'empreſſement
de voir ce Prince . Ils
le divertirent en dançant à leur
maniere au ſon de quantité de
Cornemuſes &de Hautbois chãpeſtres
,& reçeurent des marques
de fa liberalité comme en avoiết
déja reçeu ceux qui avoient joûté
ſur la Saône . Quelques Dames
d'une petite Ville de Breſſe
s'eſtoient meflées parmy les Païſannes
de cette Troupe. Son Alteſſe
les diftingua,& leur fit honneſteté.
J'aurois trop à vous dire
du Régal que luy fit Mr Briord.
Ce futune profuſion ſurprenante
detoutes chofes , & un ſi grand
ordre
GALANT.
57
ordre en meſme temps,qu'à peine
s'apperçeut - on des préparatifs.
Mr de Choin Gouverneur de
Bourg & Bailly de Breſſe, vint ſaluër
Mr le Duc dans cette Maifon
,& en reçeut cet accueil fatisfaiſant
qui luy gaigne tous les
coeurs .Ce Prince arriva le lendemain
à Maſcon ſur les dix heures
du matin, précedé de Mr Berrurier
Avocat,& premier Echevin ,
qui ſuivy d'un nombre d'Habitas
à cheval , l'avoit rencontré à demy
lieuë de la Ville , & luy avoit
fait ſon premier Compliment.Un
Bataillon de Sault qui fe trouva
alors à Maſcon, s'eſtoit avancé à
une portée de Mouſquet dans
cette belle Prairie qui regne pres
de vingt lieuës de l'un oude l'au
tre bord de la Saône. Mr le Duc
s'arreſta pour luy voir faire l'Exercice
; apres quoy il ſe rendir
Cv
58 MERCURE
dans la Ville au bruit du Canon ,
& entre une double haye de
Mouſquetaires. Son Logis luy
avoit eſté preparé ſur la Saône,où
eſtantdeſcendu, il fut de nouveau
complimenté par Mr Berrurier,
& enſuite par Mrs du Préſidial,
&par les autres Corps , qui s'en
acquiterent tous avec beaucoup
deſuccez .Le foir il y eut un Feu
de joye tres-bien entendu. Le
lendemain , S. A. S. fort fatisfaite
de Mrs de Maſcon,partit dans le
meſme ordre & avec le meſme
éclat qu'Elle y estoit entrée , &
alla coucher à Neufville , chez
Mr l'Archeveſque de Lyon.C'eſt
une Maiſon admirable , dont le
Parc , l'Orangerie , les Terrafſes,
& tous les dehors , vont de
pair avec tout ce qu'il y a de
plus beau en France. Je ne vous
dis point de quelle maniere Mr
le
GALANT.
59
leDucy fut reçeu.Vous connoifſez
la magnificence du grand
Prélat queje viens de vous nommer.
ll eſt Frere de Mr le Maré .
chal Duc de Villeroy , & de Me
l'Eveſquede Chartres. Son Ecurie
n'eſt pas la moindre choſe
qu'il y ait à voir dans cette belle
Maiſon , où l'on trouve les meilleures
Meutes qui ſoiét en France,
Mr le Duc y paſſa trois jours.
Ily en eut deux employezà courre
le Cerf , & le troiſième à voir
Lyon,qui n'en eſt éloigné que de
deux lieuës. Il y arriva en Bateau
le Samedy 22.& n'euſt pas fi toſt
mispied à terre,que Mr de Monceaux
Prevoſt des Marchands,
accompagné des Echevins de la
Ville, le complimenta. La joye
des Habitans s'expliqua par la
bouche du Canon pendant qu'on
le conduifit à l'Hôtel du Gou
verneur,
60 MERCURE
verneur , où il fut harangué par
Mr le Comte de Marillac,Doyen
de la Cathédrale , à la teſte des
Chanoines. Vous ſçavez , Madame
, qu'ils font tous Gens de la
premiere Qualité du Royaume,
& qu'ils doivent l'eſtre par les
Statuts de leur Eglife , qui les
obligent à faire des preuves exactes
de leur Nobleſſe , lors qu'ils
en font reçeus Chanoines &
Comtes de Lyon.C'eſt une quali-,
té qui leur eſt acquiſe depuis
longtemps,& qui leur a eſté confirmée
par nos Rois , qu'ils ont
l'honneur d'avoir pour premiers
Chanoines. Je n'ay point appris
l'ordre des autres Harangues. Je
ſçay ſeulement que Mr Gayot
qui porta la parole pour Meffſieurs
les Tréſoriers de France , dit,
Que la Province d'où venoit S.
A. S. & qui luy obeït avec plaisir,
ne
GALAN T. 61
-
-
ne devoit , & ne pouvoit pas envier
à Lyon l'honneur & la joye
de le recevoir , parce que les avantages
de ſa naiſſance & de ſon merite
, la rendoient comme un bien
-univerſel , dont le propre eſt de ſe
- repandre. Meſſieurs du Prefidial
firent leur Compliment par la
- bouche de Monfieur Charrier
- qui les preſida alors . C'eſt un
- Magiſtrat dont l'eſprit eſt vif&
penetrant , & qui ne prononce
rien qui n'ait un caractere d'autorité
& d'éloquence . Il dit, Que
fa Compagnie se montreroit bien
indigne d'avoir reçu du Roy l'adminiſtration
de ſa justice ,ſi ellemesme
manquoit à l'obfervation
de fes Loixprincipales , qui veulent
qu'on rende au Sang auguste
de nos Souverains, l'estime & l'hommage
qui luy ſont dûs . Monfieur
le Prevoſt des Marchands fit
une
62 MERCURE
د
une ſeconde Harangue , à la teſte
de tout le Confulat &dit,
Que quand il n'y auroit à considerer
dans la Perſonne de Monfieur
le Duc , que le Sang & le
Nom de nos Rois , il n'en faudroit
pas davantage pour engager tous
les Citoyens à une profonde veneration;
mais que son propre merite
le rendant fi digne de l'un & de
l'autre, ils ſe voyoient tous obligez
de luy donner les marques les plus
veritables de leur admiration &
de leur eftime. Le meſme Prevoſt
des Marchands fit un troifiéme
Diſcours quelques momens apres
, comme Preſident de la
Conſervation . Mr de Noyele
Preſident de l'Election , appuya
le ſien par la comparaiſon d'Epaminondas
, & dit, qu'à l'exemplede
cefameux Héros de l' Antiquité
, on devoit venir admirer
dans
GALAN Τ.
63
dans la perſonne de S.A.S. les rares
qualitezjointes ensemble , de
la Naiſſance , des Armes , & des
Lettres. Elle reçeut auſſi dans la
meſme Ville les Complimens du
Parlement de Dombes. Monſieur
Garron de Chaſtenay,Prefident
dans ce Parlement , &
. Lieutenant Particulier Criminel
au Bailliage de Bourg , avoit la
parole. C'eſt un parfaitement
- honneſte Homme , qui s'en acquita
avec autant d'eſprit que de
- grace. L'apreſdînée Monfieur le
Duc monta aux Chartreux ,pour
y conſiderer la ſituation avantageuſe
de leur Monastere.Ondécouvre
de là toute la Ville , avec
le Rhône & la Saône, qui par les
contours agreablesde leurs eaux,
necontribuënt pas moins au plaifir
de ſes Habitans,qu'à augmenter
ſa magnificence. Ce n'est pas

64 MERCURE
là ſeulement que ſe termine cette
belle veuë. Elle s'étend encor
ſur la vaſte Plaine du Dauphiné
, appellée vulgairement la
Plaine de Sang - fonds, à Sanguine
fuso , ( Vos Amies voudront
bien me pardonner deux mots
de Latin ) à cauſe du carnage
horrible qui s'y fit à la Bataille
de Severe contre Albin ; laquelle
Bataille decida de l'Empire en
faveur de ce premier .Eſtant forty
des Chartreux , il eut la curioſité
de voir le College des
Jeſuites, fameux fur tout par une
Bibliotheque des plus eſtimées
de toute l'Europe. Le Bâtiment
en eſt magnifique. On doit une,
partie de ſa beauté aux ſoins du
R.P. de la Chaiſe , auffibien que
la recherche d'un nombre infini
de Livres rares.& curieux , qui
attirent tout ce qu'il vient à Lyon
d'E
GALANT. 65
-
-
d'Etrangers & de Sçavans . Le
foir il alla ſe promener en Bellecour
; apres quoy Meſſieurs de
la Ville luy donnerent le plaiſir
du Bal . Les Dames s'y trouverent
en fort grand nombre , auſſi
parées que bien faites. Le 23. il
alla coucher à la Sauſaye. C'eſt
une autre Maiſon de Chaſſe,tres-
- belle , & qui ſert comme de re-
■ lais. Elle eſt auſſi à Monfieur
=
l'Archeveſque de Lyon. Mon-
- ſieur le Duc y fut reçen par les
5 ſoins de ce Prelat avec la meſme
magnificence qu'il l'avoit eſté à
- Neufville. Le lend main 24. étant
monté en Carroſſe à fix heures
du matin , pour ſe rendre à
Bourg Capitale de Breſſe, qui fait
une partie de ſon Gouvernement
il fut rencontré à deux
lieuës de la Ville par le Corps
de la Nobleſſe,compoſé de qua-
-
د
tre66
MERCURE
tre-vingts ou cent Gentilshommes,
à la teſte deſquels estoit Mr
de Choin leur Bailly , qui avoit
quitté Monfieur le Duc le jour
precedent. Les Sindics de la Nobleſſe
, ſuivis de quelques- autres,
mirent pied à terre à la veuë
de fon Carroſſe ;&Monfieur de
Fontanet premier Sindic, luy fit
un Compliment qu'on trouva
tout plein d'eſprit. Ce Prince
ayant repondu tres - obligeamment
à cette civilité , & la Nobleſſe
eſtant remontée à cheval,
on marcha environ un quart de
lieuë. Les Sindics Generaux, &
le Corps du Conſeil de la Province
, compoſé de douze ou
quinze Perſonnes, ſe trouverent
en cet endroit. Monfieur Chambard
, Avocat de reputation &
premier Sindic , porta la parole,
&reçeut beaucoup de loüanges
de
BLI
LYON
GALANT 67
de ſon Compliment. Monfieur
Broſſardde Montaney Conſeiller
de Bourg , s'avança enſuite à la
teſte du Corps de Ville ,& d'environ
deux cens des principaux
Bourgeois tous bien montez . Il
y a tant d'eſprit dans les Ouvrages
que je vous ay envoyez de
luy , qu'il fuffit que je vous le
nomme pour vous perfuader
qu'il fit un tres - beau Difcours.
Ces Harangues faites , on marcha
juſqu'à une Plaine à deux
mille pas de la Ville , où Monfieur
le Duc rencontra un Bataillon
de fix cens Bourgeois tous
tres -propres, & les Officiers couverts
de tours de Plumes & de
Rubans de ſes couleurs .Ses Gardes
qui estoient depuis quelques
jours à Bourg , ſe rendirent dans
le meſme lieu , & ſuivirent le
Carroffe. Tout eſtant paffé , ce
Bataillon
68 MERCURE
Bataillon fit une decharge qui
ne parut pas d'une Bourgeoifie.
Son Alteſſe meſme s'en expliqua
, & entra dans la Ville au
bruit du Canon , entre une double
haye de Bourgeois, commandez
par des Officiers parez des
meſmes couleurs que les premiers
, & tous les Sergens ayant
des Echarpes Iſabelles , garnies
& renoüées de Rubans couleur
de feu . Monfieur le Duc deſcendit
chez Monfieur de Choin
Gouverneur de la Ville, où il fut
logé dans un magnifique Apartement.
Il y reçeut les Complimens
du Prefidial, du Corp des
Eleus,& des autres Compagnies,
avec le Preſent de Ville ordinaire
, qui eſt de Vin, de Gibier, &
de Fruit.ll y eut Bal le ſoir.Monſieur
Broſſard de Montaney le
commença avec Mademoiselle
de
GALANT. 69
de Montplaiſant Fille de Monfieur
du PontGentilhomme de
Breſſe . Le lendemain , le matin
fut employé à entendre diverſes
Harangues de la Nobleſſe de Bugey
, des Sindics Generaux du
Païs , & du Lieutenant du Bailliage
de Bellay. Apres le dîné,
Monfieur le Duc viſita l'Eglife
de Noſtre Dame de Broü , hors
des Murs de la Ville. Elle a eſté
bâtie par Marguerite d'Autriche
Veuve de Philibert le Beau ,Duc
de Savoye . Tout eſt regulier,tout
- eſt riant, tout eſt magnifique dans
cette Eglife . Les Tombeaux des
Ducs de Savoye qu'on y a élevez
ſont d'un travail achevé, &
- d'une delicateſſe ſuprenante. Ils
font de Marbre , auſſibien que
- plus de deux mille Statuës qui
= embelliffent ce ſuperbe Bâtimét.
Son Alteſſe fut complimétée par
le
Σ
F
5
70 MERCURE
le Prieur qui eſt Homme ſçavant
& curieux , & principalement
en Médailles. Elle partit
le lendemain pour ſe rendre en
Bugey , où elle vit l'état du Fort
de l'Ecuſe qui eſt bâty au milieu
d'un Deffilé entre deux Montagnes.
Rien n'eſt fi beau que de
voir la Riviere qui paſſe en ce
lieu, s'abîmer & ſe perdre entierement
entre ces Montagnes das
un eſpace qui est d'une tres-mediocre
largeur. Ce Prince entra
enſuite dans le Païs de Gex , où
les Deputez de Geneve vinrent
luy offrir leur Preſent de Vin, &
de Truites , & ayant dîné à Colonges
qui n'en eſt qu'à quatre
lieuës , il s'avança juſqu'à Sanney
, petit Village à un demy
quart de lieuë de la Ville d'où on
la decouvre entierement. Enfin
apres avoir viſité tout ce Païs , il
revint
:
GALANT.
71

revint à Bourg le 28. & y fut reçeu
comme la premiere fois. Le
ſoir il y eut un grand Bal chez
luy. Les plus belles Dames de la
Ville s'y trouverent, deguiſées à
la Breſſane , d'une maniere auffi
galante que propre. Son Alteffe
les trouva tres - agreables dans
cetteparure. Monfieur Broſſard
avoit preparé pluſieurs petites
Entrées de Balet , avec divers
Menüets qui plurent fort. On
dança juſqu'à deux heures apres
minuit. Monfieur le Duceſtant
party de Bourg au bruit du Canon
& de la Mouſqueterie , revint
à Châlons , où il fut reçeu
comme à fon arrivée de Paris . Il
ſe rendit enſuite à Verdun,& de
là à Dijon , où l'on ouvrit les
Etats le quatrième du dernier
Mois . S.A.S.y expliqua les intentions
du Roy, & le fit avec toute
la
L
72
MERCURE
la grace & la politeſſe qu'on peut
attendre d'un Prince ſi éclairé
&fi delicat . Mr Bouchu l'Intendant
, qui l'a ſuivy dans tout fon
Voyage, & dont nous voyons la
reputation ſi bien établie , parla
apres lui ,& s'étendit ſur la gloire
& fur les heroïques vertus de
noſtre auguſte Monarque. Son
Difcours fut plein d'érudition &
de force ; mais d'ailleurs ſi poly,
qu'il n'y eut perſonne qui n'en
fuſt charmé . Depuis ce jour- là,
Son Alteffe s'attacha avec une
aplication ſurprenante à examiner
& à regler les affaires de la
Province. Son divertiſſement le
plus ordinaire eſtoit de ſe promener
au Cours,& de là à laColombiere
, où une excellente&
nombreuſe bande de Violons ne
manquoit jamais à ſe trouver. Il
y avoit auſſi un Concert admirable
GALANT. 73

1
ble chez Monfieur Malateſte
Conſeiller au Parlement , d'un
☐ merite extraordinaire. C'eſt un
Concert Italien qu'il a étably
chez luy depuis longtemps. II
eft compoſe de Gens choifis &
de qualité. La Symphonie y eft
admirable , & peu de Perſonnes
en France l'emportent fur ces illuftres
Muſiciens. Le 15. Monfieur
le Duc aſſiſta à la Procef
fion generale. Je ne vous parle
point des Regals qui luy onteſte
faits par Monfieur le Premier
Preſident Brulart , par Monfieur
l'Eveſque d'Auxerre, & par M
l'Intendant. Ce Prince ayant à
travailler àl'accommodementde
Madame Royale , comme Marquiſe
de quelques Terres en Bugey,
avec le Bailliage de ce Païslà
, cette illustre Souveraine qui
avoit remis ſes intereſts entre fes
1
a
. Septembre 1679. D
74
MERCURE
mains , luy envoya le Fils deMe
le Premier Preſident de la Perrouſe
, qui s'acquita de ſa com
miſſion avec beaucoup d'avantagen
wanap
Dans ce mefme temps,Monfieur
le Marquis d'Entremons fit
preſenter au Parlement de Dijon
les Proviſions de la Charge
de Lieutenant de Roy de Breffe,
qu'il a obtenuës de Sa Majesté,
Il vint au Palais accompagné de
fix Carroſſes remplis de Nobleffe.
Tous les Lieutenans de Roy,
les Eveſques qui ont droit d'entrer
au Parlement , ſe trouverent
à l'Enregiſtrementde ſes Lettres.
Il leur donna au fortir de là un
magnifique Repas, ainſi qu'à plus
de cinquante Gentilhommes
Bourgogne & de Breffe.
de
Les Eaux de Vichy en Bour.
bonnois vous ſont connues. Trois
ou
GALANT.
75
ou quatre de mes Lettres vous
en ont déja appris la bonté , &
vous ferez aifément perfuadée
que je ne vous en ay rien dit
que de vray , quand vous ſcaurez
que les belles Affemblées y
augmentent tous les jours , &
qu'on y voit prefentement Madame
la Comteffe d'Armagnac,
Monfieur l'Abé d'Harcourt,Ma
dame la Ducheffe de Charoft,
Monfieur le Preſident de Mer
mes , Madame la Preſidente fa
Femme , Madame l'Abbeſſe de
Noſtre Dame de Soiffons, Mon
ſieur de la Cardonniere , Mon-
Geur le Prefident Mole de Chă
plâtreux ,Monfieur & Madame
de Caumartin , Mademoisellede
la Baziniere , Mademoiselle de
Crénan , Madame Drillet Femme
d'un Preſident à Mortier de
Toulouſe , Meſſire le Chevalier
Dij
76 MERCURE
de Nantoüillet, Meſſieurs les A
bez de Grignan & de la Fayere ,
Monfieur Teſtu , pluſieurs Religieuſes
des Filles- Dieu de Paris
, avec quantité d'autres Perſonnes
de merite & de naiflance.
Mrle Preſident de Meſmes,
qui eſt auſſi magnifique en toutes
choſes , qu'il s'acquite de bonne
grace de ce qu'il fait , a regalé
toute cette illuftre Compagnie
dans laMaiſonde MrPongibaut,
où il eſt logé.On prepare des Fêtes
galantes pour le divertiſſemet
des Beuveurs. J'eſpere vous en
entretenir le mois prochain.
Il me fouvient que j'avois remis
à vous parler dans celuy-cy
de la mort de Madame la Princeſſe
de Guimené. Elle n'avoit
que ſeize ans cinq mois , & étoit
groffe de huit , quand elle fut
priſe de la Rougeole. La violence
GALANT.
7
5
ce du mal la fit accoucher. Elle
ſe ſervit de Mr des Forges Chirurgien
Accoucheur , & Beau
frere de Monfieur de la Cuiffe,
dont elle s'eſtoit tres-bien trouvée
la derniere fois . L'accouchement
fut heureux. Elle estoit déja
au neuvième jour ,& fe feroit
tirée de ce premier accident , fi
la petite Verole ne l'euſt pas fuivy.
Elle en eut une fi grande
quantité , & le venin en fut fi
fubril , qu'il l'étoufa. Sa beauté,
ſa jeuneſſe , & mille qualitez aimables
qui estoient dans fa perfonne
, la font extrémement regreter.
Elle eſtoit de la Maiſon
de Rohan , aufſfibien que Monfieur
le Prince de Guimené fon
Mary. Ils décendoient tous deux
d'Hercule de Rohan , Duc de
Montbaſon , Pair & Grand Véneur
de France , Comte de Ro-
Diig
78 MERCURE
chefort en Iveline, &c. Cheva
lier des Ordres du Roy , Gou
verneur & Lieutenant General
pour Sa Majeſté de la Ville de
Paris , & de l'ifle de France . Cer
Hercule avoit épousé en premieresNocesMagdelaine
de Le
noncour , dont il eut Marie &
Loüis de Rohan. Marie de Rohan
eut deux Maris. Le premier
fut Charles d'Albert , Duc de
Luynes , Conneſtable de Fran,
ce; & le fecond , Claude de Lor
raine , Duc de Chevreuſe. Elle
eut du premier , Louis -Charles
d'Albert , Duc de Luynes , le
quel Loüis Charles épouſa Anne
de Rohan, dont il eut deux
Enfans, ſavoir, Charles Honoré
d'Albert, Duc de Chevreuſe,
Gendre de Monfieur Colbert; &
Marie Anne d'Albert , qui eſt la
Princ fle de Guimené dont je
VOUS
GALANT.
72
vous parle. Elle avoit épousé
Charles de Rohan , Prince de
Guimene , Aîné de la Maiſon
de Rohan,venu de ce Louis dont
je vous ay parlé d'abord , Fils
d'Hercule Gouverneur de Paris ,
& Frere de Marie de Rohan, qui
a eſte Duchefſe de Luynes , &
• Princeffe de Chevreuſe , & qui
mourut il y a deux mois .
Madame la Princeſſe de Soubiſe,
qui eſt de la meſme Maifon
de Rohan , a donné de la joye
dans ſa Famille , pendant qu'on y
averſé des larmes pourMadame
de Guinené. Sa groff ffe qui étoit
tres - proche de fon terme,
l'empefchant de ſuivre la Coura
- Fontainebleau , elle vint icy , où
elle accoucha d'une belle Fille,
quinze jours apres que l'Aînée
des trois qu'elle avoit ſe fut retirée
du monde pour entrer dans
1
1
t
Diiij
80 MERCURE
un Convent. Ainſi il ſemble que
le Ciel a pris ſoin de rendre incontinent
à cette Princeffe ce
qu'elle luy avoit donné , & que
la comparaiſon qui fut faite d'elle
à la Mere d'Amour,lors qu'elle
mit au monde une troifiéme
Fille il y a un an , doit toûjours
durer. Vous la trouverez dans ce
Sonnet que je vous envoye. Je
ne vous en parlay point alors,
parce qu'il ne m'eſtoit pas tombé
entre les mains ; mais puis qu'il
fubſiſte aujourd huy dans toute
fa force,par la naiſſance de cette
nouvelle Fille , & que d'ailleurs
il merite bien d'eſtre veu , je
croy devoir rendre à fon Autheur
la juſtice qui luy eſt deuë.
Il ſe fera connoiſtre quand il luy
plaira.
GALANT. 81
t
e
A MADAME
LA PRINCESSE
DE SOUBISE,
है
Sur ce qu'elle eſt accouchée d'une
troifiéme Fille.
Nfin c'est
Eur
R
aujourd'huy , Princeffe,
u'en mettant une Fille au jour,
Rien que vostre rare ſageſſe
Ne vous distingue plus de la Reyne d'Amour...
Comme elle de Race immortelle ,
Belle comme elle pour le moins,
Mere de cing Garçons comme elle
Vous n'eſtiez pas encor comme elle en tom
91
lespoints.
Pour achever la reſſemblance ,
Il manquoit une circonstance
Refervée àce jour heureux.
La belle Reyne de Cythere,
De trois Graces estoit la Mere,
Et vous ne l'eſtiez que de deux.
D W
!
82. MERCURE
La grande Affaire qui regarde
la Conſpiration contre le Roy
d'Angleterre, a fait tant de bruit
dans toute l'Europe , qu'il eft impoſſible
que vous n'en ayez entendu
dire beaucoup de choſes .
C'eſt un détail où je n'entre point
La haine de cette Conſpiration
ayant particulieremet tombé fur
les Catholiques , il en a cofiré la
vie à pluſieurs , & entr'autres à
cinq Jeſuites, qui sõt le P.Thomas
Vvithe Provincial d Angleterre,
le P. Guillaume Harcourt Rec
teur de Londres , le P. Jean Gavan
, le P.Antoine Turner , & le
P.Jean Fenvvick. Ils furent prefentez
au Tribunal le 23. Juin
dernier, & accuſez d'avoir confpiré
la mort du Roy, & le changement
du Gouvernement & de
la Religion . Un de leurs principaux
Accuſateurs jura que le 20
Avril
GALANTE
THEADE
LKON
83
- Avril 1678. il s'eſtoit tenu une
Aſſemblée à Londres , ou la refolution
de cette mort avoit eſté
priſe , & une autre ſur la fin
d'Aouſt de la meſme année avec
le P.Irlande, & qu'il s'eſtoit trouvé
à toutes les deux. Il jura d'autres
choſes particulieres contre
chaque Prifonnier , & quatre
nouveaux Accuſateurs confirmerent
quelques Points de ce
qu'il avoit juré. Les cinq Jefuites,
apres une proteſtation folemnelle
de leur innocence,prierent
- qu'on entendiſt leurs Témoins
qui estoient au nombre de ſeize,
tousGens d'honneur. Ils dépoferent
quebien loin que ce premierAccuſateur
pût s'eftre trou-
- vé à Londres le 24. d'Avril , il
e n'eſtoit point forty du College
- de S. Omer , où ils luy avoient
- parlé tous les jours pendant tout
CC
84 MERCURE
ce Mois & celuy de May , jufqu'au
23. de Juin . Quant au P.Irlande,
quelques Témoins,meſme
de grande qualité , dépoſerent
qu'il eſtoit dans la Province de
Stafford, dans le Temps qu'on
avoit juré qu'il eſtoit à Londres.
Alors le Pere Gavan avec un vifage
gay & riant, montra par un
Diſcours net& éloquent,que ces
Témoins les avoient pleinement
justifiez , & prouvé en meſmetemps
, que celuy qui les accufoit
eſtoit un Parjure. Il fit voir
enfuite l'improbabilité de la
Trahison , & étendit tellement
les puiſſantes raiſons qu'il en apporta
, que le Juge qui l'écoutoit
voulut fouvent l'interrompre ,
mais il perſiſta toûjours , difant,
Qu'ilplaidoit pourſa vie,& ce qui
luy estoit encor plus cher que lavie.
pour l'honneur de ſa Foy &pourſa
Religion. Quand
GALANT. 85
Quand il eut achevé ſon Plaidoyé,
le Jugedonnafes Informations
aux douze Jurez, & écouta
la dépoſition d'un vieux Miniſtre
& de deux Femmes , qui aſſurerent
avoir veu à Londres en
May 1678. l'Accuſateur qu'on
diſoit n'eſtre point forty de Saint
Omer. Ces témoignages furent
ſuivis de grandes acclamations
de toute la Cour & du Peuple .
Elles redoublerent , quand le Juge
ayant renvoyé les Jurez pour
examiner la Cauſe , ils revinrent
lune demy -heure apres faire leur
rapport , & dirent que les cinq
Prifonniers eſtoient convaincus
du crime de Leze- Majeſté . Ny
les invectives qui furent faites
contr'eux, ny les cris barbares de
la Canaille qui batoit des mains,
ne produifirent aucun changement
ſur leur viſage. Ils répon
dirent
86 MERCURE
direntà tout avec clarté & candeur,
& témoignerent auffi peu
de trouble que ſi la choſe ne les
cuſt point regardez . Comme il
eftoithuit heures du foir, la Cour
remit fa Séance au jour ſuivant à
fept heures du matin, amb
Le lendemain,l'Avocat Langhorne,&
leChevalier Vvaltman,
furent conduits devant le Trip
bunal , avec trois autres qui font
de l'Ordre de S. Benoist . Leur
Accufation fut leuë. Elle portoit
qu'ils avoient conſpiré contre la
Perſonne du Roy. Ils nierent
tous qu'ils fuffent coupables , &
Fon proceda contre Langhorne.
Cela fut fi long,qu'il ne reſta plus
de temps pour les quatre autres;
&parce que la Commiſſiondes
Juges expiroit ce melnie jour,
leur Cauſe fut remiſe au 14
Juillet. La Cour commanda au
Geolier
GALANT.
87
Geolier d'amener les cinq Jefuites
, qui avec l'Avocat Langhorne,
furent condamnez à eſtre traînez
au Gibet,& pendus & écartelez.
Lejour qui precedat l'execution
de cet Arreſt, le Préfident
du Conseil d'Etar ſe rendit
à la Prifon,& ayant fait venir les
Peres Turner & Gavan , il leur
offritleurgrace au nom du Roy,
à la charge qu'ils confefferoient
da Trahison. Ils répondirent
Qu'ils ne damneroient point leurs
Ames pour ſauver leurs Corps , &
que rien n'estoit capable de leur
faire dire ce qu'ils n'avoient jamais
ſeen...Ainfi ils furent menez tous
cinq au fuplice, le Vendredy30.
Juin ſelon nous,& le 10. felon les
Anglois; car ils gardét les 10.jours
qu'on a retranchez en réformant
le Calandrier. Ils eſtoient fur des
Traiſneaux. Les P. P. Vvithe &&
Har
88 MERCURE
Harcourt ſur le premier ; les P.P.
Gavan & Turner, ſur le ſecond,
& le P. Fenyvick ſur le troifiéme.
Cette ignominie dont ils
pouvoient s'aſſurer de n'eſtre
point dignes devant les Hommes
, leur donnoit un avantgouft
du bonheur qui leur eſtoit
preparé ; & la joye qu'ils en refſentoient
, paroiſſoit ſi évidemment
ſur leurs viſages,que la populace
en fut frapée. Au lieu des
injures dont elle avoit accablé
les autres,&qu'elle avoit appreſtees
pour eux, on n'entendit que
quelques foûpirs , & un murmure
plaintif , qui juſtifioit leur
innocence . Eſtant arrivez aulieu
du ſuplice, ils témoignerent avoir
envie de parler. Quelques-uns
tiennent qu'il y avoit défenſe de
le permettre , & que le Peuple
fut tellement touché de l'affu
rance
GALANT. 89
rance avec laquelle ils enviſageoient
la mort , qu'il cria tour
haut qu'il les vouloit écouter,
Le P. Vvithe,apres avoir dit qu'-
eſtant fur le point d'aller recevoir
une Sentence plus redoutable
que celle qui le condamnoit
àmourir , il ne pouvoit eſtre ſufpect
de menſonge , proteſta qu'il
fortoit du monde auſſi innocent des
crimes dont on le chargeoit, qu'ily
estoit entre en naiſſant ; qu'il renonçoitàtoute
forte de Diſpenſes
pourjurerfelon que les occafions le
demandoient ( ce qu'on reprochoit
fort injustement à ceux defa Compagnie
comme leur doctrine & leur
pratique ) & qu'il n'avoit jamais
appris , enseigné , ny crû qu'il fust
permisſous quelque prétexteque ce
pust estre, d'attenter contre la per-
Sonne Sacrée des Roys. Il finit par
un acte de réſignation,& en par
donnant
90 MERCURE
donnant , comme les quatre an
tres , à ceux qui l'avoient fi fauf
ſement accuſe.
Le Difcours du P. Harcourt
fut à peu pres ſur les meſmes
choſes. Il déclara , qu'il deteftoit
l'abominable doctrine qu'on leur
imputoit , qu'on pust avoirpermisfion
de commettre des parjures ou
d'autres pechezpour aucun interest
de Religion ; que cela estoit expreffément
contre ce que nous en-
Seigne S.Paul, qui dit qu'il ne faut
point fairede mal,afin qu'il en arrive
du bien ; & qu'il croyoit non
Seulement qu'iln'estoit jamais permis
de tuer quique ce soit,&beaucoup
moinfon Roy légitime , mais
qu'il y avoit obligation indispenfable
de défendrefa Perſonnefacrée
contre quelque Ennemy que ce
fust,fansen excepter aucun.
LeP. Gavan apres avoir touché
GALANT. 91
ché ces meſmes Points , ajoûtα,
qu'il estoit Catholique Romain,
Prestre , & un de ces Prestres que
les Anglois appelloient Jefuites ,
que parce qu'on les accuſoit fauffement
de ſoûtenir qu'il estoit per
mis de tuer les Rois , ilſe croyoit
obligé de protester à tous ceux qui
l'écoutoient , foy d'un Homme tout
prest à mourir , que ny luy en par
ticulier , ny les Iefuites en ger
néral , ne ſoûtenoient cette opinion.
qu'ils la trouvoient detestable; que
n'ayant pasle loisir de traiter
amplement cette maniere , il les
renvoyoit à ce qu'avoit dit autrefois
Henry le grand en faveur des
lefuites , dont il avoit trouvé la
Doctrine touchant les Rois , confor
me aux Sentimens de l'Eglife; mais
qu'il n'estoit pas besoin de s'arreſter
au témoignage d'un seul Prince,
quand tout le monde Catholique
estoit
92 MERCURE
estoit l'Avocat des Iefuites;que c'é
toit à eux principalement que l' Allemagne,
la France , l'Italie,& l'Efpagne
, confioient l'éducation de la
leuneffe,&fort ſouvent la conduite
des Ames dans les Sacremens .
Le P.Turner prit Dieu à Té .
moin,Que de toutesa vie il ne s'étoit
trouve à aucune Assemblée de
Iefuites, où l'on eust este obligé au
Secretparfermentpour celer aucune
confpiration contre le Roy ou l'Etat,
cequ'il tenoit une impicté si grande
, que s'ils'estoit rencontréà une
pareille Affemblée , il se feroit
crû obligé , & par les Loix de
Dieu,&par les Principes de
ligion , de découvrir au Magistrat
Civil une trahison fi diabolique,
afin d'en punir les Coupables ; qu'il
n'avoit garde d'avoir afſſiſté
Consulte de Iefuites à Tixal , au
Mois de Septembre dernier comme
Sa Reàune
on
GALANT
93
on l'aſſuroit , puis que les Témoins
qu'il avoit produits ,justifioient qu'.
il avoit esté ailleurs toute l'année;
qu'il demeuroit d'accord de s'estre
trouvé à la Congrégation tenuë à
Londres le 24. Avril 1678.mais qu'-
ony avoitfeulemet parléd'envoyer
un Procureur à Rome, pour les interests
particuliers de la Compagnie,
ce quise faisoit tous les trois ans,
fans qu'on eust entré dans aucune
affaire d'Etat , que s'ilse fust
fenty criminel , il ne seferoit pas
rendu prisonnierfi franchement, ny
préſenté de fon plein gré au Confeil
d'Etat du Roy ; qu'il mouroit
Catholique Romain ; qu'ily avoit
trente ans qu'il l'estoit ,&qu'il beniſſoit
Dieu de tout fon coeur de la
grace qu'il luy avoit faite , de luy
faire connoiſtre ſaverité ,malgré
les préjugez de ſon éducation
Le P.Fenvvick parla peu. Ildit
feule
94
MERCURE
3
ſeulement , qu'ilprotestoit devant
Dieu , à qui il estoit prest d'aller
rendre compte de la moindre de
fes pensées , qu'il ne sçavoit rien
de la Conſpiration que ce qu'il en
avoit appris deſespropres Accufateurs
qu'àl'égard de ce qu'on di
foit des Catholiques qu'on ne devoit
ny les croire, nyfe fier en eux,
parce qu'ils avoient dispense pour
mentir,faire un faux ferment, tuer
les Rois, & commettre les crimes les
plus énormes, c'estoit une calomnie
dont on se fervoit pour les perdre,
&qu'il n'y en avoit aucun qui ne
deteftât de toute fon ame ces abominables
maximesys Roma
Voila, Madame, ce qui eſt de
fait. Je n'ay rien changé aux paroles
de cinq Jefuites. Ce que je
vous en rapporte,a eſté entendu
de tour un grand Peuple qui
garda toûjours un profond filéce.
I'en
GALANT...
ورا
J'en ayfait l'Extrait fur un Imprime
de Londres,& c'eſt ce meſme
Imprimé qui a donné occafion à
cet Article. Apres que ces Peres
eurent tous parlé , ils demeurerent
prés d'une demy heure en
oraifon. On ne ſçauroit croire
combien leur conſtance jointe à
leurs manieres modeſtes , toucha
tous les Spectateurs . Ils estoient
déja attachez à la Potence,quand
un Homme à cheval vint de la
Cour à bride abatuë,& fit entendrede
loin,grace,grace.il perçala
foule, & donna le pardon à lire à
celuyqui préſidoit à l'Exécution
delaSentence.CePardon portoit
que quoy qu'ils euffent merité lefuplice
par le crime de trahison , Sa
Majesté, écoutant l'inclination qu'
Elleavoit àlamisericorde, leurfai
foitgrace,pourven qu'ils avoüaſſent
la Conſpiration , & declaraffent ce
qu'ils
96 MERCURE
qu'ils en sçavoient. Ils remercierent
le Roy tous d'une voix de
la grace qu'il leur vouloit faire;
proteſterent de nouveau de leur
innocence , & dirent avec une
égale fermeté, qu'iln'y avoit point
dePardon qui pust tirer de leur bouche
l'aveu d'une chose qu'ils nesçavoient
pas. On leur donna encor
quelque peu de temps pour ſe
recueillir , & enfin la Sentence
fut executée. kit
L'Avocat Langhorne codamné
dans le meſme temps que les
cinq Jeſuites, ne fut mené au ſuplice
que le 14.Juillet.Il dit, Que
pe croyant pas qu'on dust luy permettre
de parler à ſa mort,il avoit
mis dans l'écrit qu'il apportoitfigné
desa main , &qu'il leut publiquement
, ce qu'il avoit à déclarer
touchantsafidelité &Son innocence.
Cet Ecrit portoit, Qu'il reconnoiſſoit
GALANT. 97
noiſſoit de tout son coeur le Roy
Charles II. pourfon vray & legitime
Seigneur , dans le mefmesens
&aussiamplement à toutes fins,que
dans le Serment appellé Sermentde
fidelité , il estoit nommé Roy du
Royaumed'Angleterre, Qu'il croyoit
de toutefon ame qu'aucun Prince,
Puissance , ou AutoritéEtrangere.
ny le Peuple d'Angleterre,n'avoient
droit de dépoffeder Sa Majesté de
Sa Couronne pour quelque cauſe ve-
-ritable ou prétendue qu'elle fust, ny
de permettre à aucun de ſes Sujets
-de prendre les armes contre Elle, on
de tâcherà changerle Gouvernement
, oula Religion àpreſent établie,
par aucune voye de force; Qu'il
n'estoit ny n'avoit jamais esté coupable
de trahison , mefmes dansſes
pensées lesplusfecretes ; Que ny au
Mois de Novembre , ny dans aucun
autre temps ,il n'avoit dit àfon Ac-
Septembre 1679. E
98
MERCURE
cuſateur, ny a aucune autre Perfonneſans
exception, touchant ſes Fils
qui estoient en Espagne, que s'ils demeuroient
au monde comme Pretres
Seculiers, ou autrement, on les
verroit bien- toſt dans une grande
élevation , parce que les choses ne
pouvoient refter longtemps en Angleterre
dans l'état où elles étoient;
Qu'il n'avoit de toute sa vie écrit
aucune Lettre à aucuJesuite François
, quel qu'il fuſt,ny à aucun Cardinal
, & qu'il n'en avoit auſſijamais
reçeu d'eux ; Que pareillement
de toute sa vie il n'avoit enregiſtré
dans aucun Livre , Papier, ou
écrit aucune copie d' Acte, Confulte,
Détermination , Ordre, Résolution,
quieuſt esté paſſée,decretée ou
traitée dans aucune Congrégation,
Chapitre,ou Afſfemblée des lefuites ,
ny d'aucun Ordre Religieux , dont il
n'avoit avostjamais jamais eu connoiſſance , ny
LYON
*
1893*
par
THEQUE
DEL
S
GALANT
BI
par luy,ny par aucune autre per
Sonne ; Qu'il estoit persuade que perfuade
s'il eust appris quelque trahison on
penfée de trahison.contre
le Roy ou
Le Gouvernement
du Royaume , &
qu'il ne l'eust pas découvert à Sa
Majestéou àfon Confeil , il auroit
merité d'estre damné à jamaiss
Qu'il croyoit qu'il n'estoit au pouvoir
d'aucun Prestre, ny du Pape, ny
de Dieu mesme,de donner permiſſion
de mentir , ou de dire ce que l'on
Sçait estre faux , parce qu'un tel
mensonge est un pechécontre laverité,&
que Dieu Tout- puiſſant, qui
est la verité parfaite, nepeut permettre
de faire un peché contrefon
Elfence propre qu'il faisoit ces
déclarations en toutes,& en chaque
partie,dans leſens clair & ordinaire
que lesparoles portent;& comme
les Proteftans Anglois, & les Cours
de Iuftice d'Angleterre
, les en-
E ij
100
MERCURE
tendent communément, fans aucune
évaſion , éluſion ou réſervation
mentale quelle qu'elle fust ; Quapres
cette Protestation dans les
termes les plus clairs qu'il eust pû
trouver pour faire connoiſtreſafidelitéfincere,&
les veritablesfentimens
de ſon ame , il laiſſoit aux
Perſonnes des- intereffées à examiner,
fi on devoit plûtoft croire ce
que fes Accusateurs avoient juré,
que ce qu'il afſuroit & juroit de
cette maniere , & dans toutes ces
circonstances , Qu'il mouroit dans
l'Eglise Catholique, Apostolique &
Romaine , & qu'il estoit évident
queſes Ennemis ne s'estoient portez
àdéposer contre luy, que dans l'efperance
que la Religion qu'il profefſoit
les feroit croire ; Que depuis
SaSentence prononcée, on luy avoit
nonseulement offert grace,mais encor
de grands avantages quant
AUX
GALAN T. 101
aux Charges & aux Biens,s'il voulost
abandonnerſa Religion , s'avouer
coupable du crime qu'on luy
imputoit , & en accufer les autres;
mais que Dieu l'avoit affezfortifié
contre ces fortes de tentations,
pour luy faire preferer la mort à la
honte de trahir la verité. Il pria
enſuite pour ceux qui l'avoient
fait condamner , & employa fes
derniers momens àſe conformer
aux ordres d'enhaut , avec une
entiere ſoûmiffion .
Vous raiſonnerez là deſſus
comme il vous plaira. Si nous
voyons tous les jours les plus
Scelerats dire la verité en mourant
, il n'eſt guére vray- femblable
que des Gens d'honneur
, & dont toutes les actions
ont marqué une grande probité,
vouluſſent rien déguiſer dans ce
mefme état.
1 E iij
102 MERCURE
Monfieur de Vienne-Buſſeroles
, Bailly d'Epée de la Ville &
du Comté de Bar- fur-Seine , eſt
mort depuis quelque temps. Il
avoit fuccedé dans cette Charge
à Mr le Comte de Lignon, à Mr
le Marquis de Maroles Gouverneur
de Thionville , & à d'autres
Perſonnes de naiſſance . On
peut juger par là de ſa qualité.
Madame ſa Mere eſtoit Coufine
germaine de Madame la
Comteſſe de Tonnerre , & por
toit le meſme nom . Il eſtoit de
Bourgogne , & avoit fait voir fon
Eſprit aux Etats de cette Province
& fon Courage aux Campagnes
de Lile & de Franche-
Comté. Il avoit commandédeux
Eſcadrons que la Nobleſſe de
Bourgogne fournit pour la conſervation
de l'Alface .
Nous avons auffi perdu Madame
GALANT.
103
dame de Saintot. Elle estoit Veuve
de Mr de Saintot Maiſtre des
Ceremonies de France , & Mere
de celuyqui poſſede aujourd'huy
la meſme Charge , & qui en fait
les fonctions avec tant d'approbation.
Cette mort aeſté ſuivie de celle
deMr le Camus- des Touches,
Controlleur General de l'Artillerie
de France.Je vous ay parlé fi
amplement de luy,& de toute fa
Maiſon,dans une de mes Lettres ,
qu'il ne me reſte plus rien à vous
en dire.
Les belles années & les flateries
de la Fortune n'ont rien pour
nous d'aſſuré. Mr le Comte de
Brigueil, Fils de Mr de Crevantde
Humieres, Mareſchalde France,
pouvoit ſe promettre beaucoup
de biens & d'honneurs . Il
eſtoit d'un merite & d'une naif
E iiij
104 MERCURE
ſance à s'en tenir ſeûr,&dans un
âge qui luy permettoit de croire
qu'il en joüiroit longtemps. La
Mort n'a point eu d'égard à ces
avantages . Elle l'a emporté dans
ſes plus beaux jours, & laiſſé à la
vertu de Madame la Marefchale
ſa Mere , une ample matiere de
s'exercer.Vous ſçavez qu'elle eſt
de laMaiſon de la Chaſtre. Je ne
vous parle point de ſa pieté. Il y
a peu de Perſonnes qui ne la
connoiffent.
La demande que Monfieur
l'Ambaſſadeur de Pologne a faite
au Roy pour en obtenir du ſecours
contre le Turc , a donné
lieu à deux tres -belles Deviſes .
Je vous en fais part. Vous expliquerez,
s'il vous plaît,à vos Amies
les Paroles qui leur fervent d'ame.
J'eſpere que cinq ou fix mots
de Latin ne les feront pas gronder
GALANT
IBLIO THEQUE
18
DE
LYOOS
der. Ces deux Deviſes ont le
meſme Corps. C'eſt un Croiffant
avec un Soleil qui ſe leve ,
& que l'on voit poindre au travers
de la nüée. Voicy les paroles
de la premiere , Exurge
& confundetur. Ces mots font
pour la feconde, Remotafplendet,
vicina deficit .
;
:
L'eſtime que vous avez pour
Mr l'Abbé Regnier Deſmareſts ,
de l'Academie Françoiſe , vous
fera apprendre avec plaiſir que.
Sa Majesté luy donna il y a quel.
ques jours l'Abbaye de S. Laon
deThoüars. Il abeaucoup d'érudition.
C'eſt de luy que font les
belles Traductions de Rodriguez.
On fait tous les jours desOuvrages
extraordinaires en France,
mais il en eſt peuqui donnent
plus de ſurpriſe , que ce qu'on
Ev
106 MERCURE
entreprend à Dunquerque. Le
deſſein eſt de changer l'ancienne
entrée du Port, pour la porter
au delà d'un Banc qui s'eſt formé
au devant. On fait pour cela'
un grand Canal renfermé entre
deux jetrées de neuf cens
toiſes de long , qui doivent
aboutir à l'eſcorre de la Mer,
c'eſt à dire, à l'endroit où elle ne
perd plus ,& qui n'aſſeche pas de
baſſe mer , parce qu'on y trouve
tout d'un coup fix à ſept pieds
d'eau. Ces deux jettées ſont fai-..
tes de faſcines, à l'exception d'environ
deux cens toiſes à la teſte
de chaque jettée . Ces deux cens
toiſes ſont pilotées & conſtruites
par le moyende pluſieurs coffres
remplis de Pierres & pontez part
deſſus,au boutdeſquels commen
ce le Fafcinage . On y'a déja employéun
nombre prefque infiny
de
GALANT. L
107
de Faſcines. Outre cette dépence
, celle d'aller chercher à Boulogne
, des montagnes de Pierre
pour charger cès jettées,eſt prodigieuſe.
Au Printemps prochain
on doit faire au bout des jettées
ou à l'eſcorre de la Mer , un Rifban,
ou un Fortpour défendre la
Rade & l'entrée du Port. Il reçoit
des Vaiſſeaux de fix à ſept
cens Tonneaux , & il en va &
vient inceſſamment un fi grand
nobre par cette Mer,que la nouvelle
bonté de ce Port établit en
ce licu là un auſſi conſidérable
Trafic qu'il s'en puiffe faire. Joi
gnez à cela que la priſe des dernieres
Places que le Roy a conquiſes
en Flandres qui font fort
marchandes, & la liberté que Sa
Majeſté a donnée par là au com.
merce de Lile,ne cõtribueret pas
peu à rédreDunquerque ane des
تاب plus
108 MERCURE
plus riches Villes duRoyaume. Il
ya preſentement dans le Chenal
ou Canal , entre les deux jettées,
dix ſept à dix huit pieds d'eau,
& on eſpére d'y en mettre plus
de vingt deux. Quand il fera
dans ſa perfection , on travaillera
àl'achevement d'un Baflin pour
cinquante Vaiſſeaux de Guerre,
& on y joindra un Arsenal capable
de contenir tout ce qui ſera
neceſſaire pour leur armement.
Ce qu'il y a d'avantageux , c'eſt
que la Rade eſt admirable. Elle
eſt comme un ſecond Port. La
Mer y met toûjours calme, quelque
agitée qu'elle puiſſe eſtre
au dehors , & tres profonde proche
de l'entrée du Chenal,où les
Vaiſſeaux en un beſoin peuvent
echoüer auſſi ſurement quedans
le Port. Elle eſt à l'abry du
mauvais temps ,& des Ennemis,
&
1
GALANT. 109
& enfin àtoute épreuve , particulierement
quand on aura achevé
le Riſban qu'on y doit
faire.
Apres vous avoir parlé de ce
qu'on n'auroit pas crû poſſible
autrefois, il faut vous conter une
Hiſtoire qui vous ſurprendra, &
qui ſans doute trouvera des Incredules.
On me l'écrit pourtant
comme vraye dans toutes les circonſtances
, & on me nomme
meſme les Perſonnes intereſſées
, dans le Memoire que
j'en ay reçeu , avec aſſurance
que toute la Province où la cho
ſe eſt arrivée , en certifiera la
rité. Une Fille de Nion ( c'eſt
une Ville du Dauphiné ) aſſez
bien faite pour inſpirer de
mour , joignoit à beaucoup d'agrémens
de fa Perfonne , des luvel'a
mieres d'eſprit extraordinaires
qui
110 MERCURE
qui luy faifoient decouvrir les
ſecrets les plus cachez . Tout le
monde la confultoit ,& fans obſerver
aucune regle de Chiromancie,
il luy ſuffiſoit ſouventde
regarder ceux qui luy parloient,
pour ſçavoir ce qu'ils croyoient
n'eſtre connu de perſonne. Elle
n'auroit pas eu de peine à perfuader
qu'elle euſt eu des reve.
lations , fi elle euſt voulu joüer
le perſonnage de Sainte ; mais
l'hypocrifie l'euſt trop fait ſouffrir
, & elle trouvoit mieux
fon compte à laiſſer croire
qu'il y avoit de la Magie en
fon fait , que de detruire cette
opinion par les geſnes d'une vie
étudiée. Elle voyoit ſes Amis,
rioit la premiere de l'opinion
qu'on avoit d'elle , & ſe faiſant
un plaiſir de l'admiration où elle
metroit tous ceux dont elle de
vinoit
GALANT.
vinoit les ſecrets , elle faiſoit paroiſtre
des connoiſſances qui embaraſſoient
les plus éclairez. Un
Auvergnac , arreſté à Nion par
quelques affaires, l'alla confulter
comme les autres ,& il fut fi fatisfait
,&de ſes reponſes , & de
la maniere agreable dont elle
foûtint une affez longue converfation
, que l'ayant reveuë plufieurs
fois avec le meſme plaisir,
il prit inſenſiblement de l'amour
pour elle. Il eſtoit riche,& comme
elle ne l'ignoroit pas, & que
le party l'accommodoit,elle profita
fi bien de ſon foible , qu'il
parla enfin de Sacrement. La pa.
role en fut donnée , & l'execu
tion remiſe au retour d'un voya
ge de trois mois, qu'il ne ſe pouvoit
difpenfer de faire . Les Lettres
luy adoucirent le chagrin
de l'éloignement . Les trois mois
paffe
112 MERCURE
paſſerent. L'Auvergnac revint,
&àpeine fut- il arrivé,qu'il courut
au Logis de ſa Maiſtreſſe. Il
monta juſqu'à ſa Chambre fans
trouver perſonne qui puſt l'avertir.
La Porte n'en eſtoit qu'àmoitié
fermée, & comme il entendit
quelqu'un qui parloit, il s'arreſta
quelque temps à écouter. La
voix luy fut inconnuë. Il diſtingua
ſeulement qu'elle venoit de
la ruelle du Lit , où la converfation
ſe faiſoit. Il preſtal'oreille,&
ſans pouvoir voir perſonne, parce
que les Rideaux eſtoient baifſez
, il fut fort ſurpris d'entendre
qu'il faiſoit la matiere de l'entretien.
On rendoit compte à la
Belle de toutes les particularitez
de ſon voyage , & apres qu'on
l'eut aſſurée de fon retour ,celuy
qui parloit éleva ſa voix,
nomma l'Auvergnac , & luy de
mandane
GALANT.
113
mandant tout haut ce qu'il faifoit
à la Porte , ajoûta qu'il n'avoit
qu'à s'avancer. L'Auvergnac le
fit , & ne demeura pas moins
étonné de nevoir perſonne avec
ſa Maiſtreſſe , qu'elle parut interdite
de ce qu'il eſtoit entré
dans ſa Chambre àcontretemps.
Le trouble qui les ſaiſit l'un &
l'autre empeſcha les témoignages
de joye que ſe donnent ordinairement
deux Amans apres
une longue abſence. L'Auvergnac
demanda à la Belle , où étoit
celuy qui le venoit d'appeller
, & croyant qu'il ſe ſeroitcaché
dans un petit Cabinet qu'il
vit ouvert de ce coſté-là, il y en
tra ſans qu'elle cherchaſt à l'en
empeſcher. Il n'y vit perſonne,
& entendit de grands éclats
de rire dans la Chambre dont..
on ferma la Porte avec bruit La
Belle
114 MERCURE
Belle ſe raſſfura pendant qu'il fut
dans le Cabinet , & ſe trouvant
obligée de l'éclaircir , elle luy
fit croire qu'une de ſes Amies à
qui on avoit écrit tout ce qui
luy eſtoit arrivé dans ſon voyage
, l'avoit apperçeu à la Porte,
du bord de fon Lit où elle s'étoit
affiſe ; qu'elle s'eſtoit jettée fur
le Lit apres l'avoir appellé , &
que n'en ayant point eſté veuë,
elle avoit pouffé la piece pour ſe
divertir , en s'échapant fans s'eftre
montrée. L'Auvergnac aimoit.
Il y avoit de l'apparence
qu'on luy diſoit vray , & il ne
demandoit pas mieux que d'eſtre
content. L'excuſe le fatisfit.ll reçeut
de grandes careſſes , & fa
paſſion en fut fi fort augmentée,
qu'il preſſa luy - meſme le Mariagequ'on
ſouhaitoit. Le jour en
fut pris. Il venoit voir la Belle à
toute
GALANT.
115
toute heure , & ne trouvoit jamais
perſonne avec elle. Il eſtoit
charmé de cette conduite , &
il touchoit preſque au moment
qui le devoit unir avec ſa Maîtreffe
, quand l'entretenant dans
ſa Chambre à ſon ordinaire , il
vit tomber à ſes pieds un Billet
qui avoit eſté jetté par la feneftre.
Il le ramaſſa, & fut fort ſurpris
d'y lire ces mots.
Vous estes trop des Amies demon
Rival pour me pouvoir conferver
plus longtemps des vostres. Le vous
declare quesi vous ne rompez avec
lui , je ne suis plus vostre RAGUINY.
L'Auvergnac, jaloux naturellement
, ne s'accommoda pas de
ce Billet. Le nom de Rival l'épouvanta.
Il voulut ſçavoir qui
eſtoit ce Raguiny , & n'en pouvant
tirer aucun éclairciſſement
de
116 MERCURE
de la Belle , qui ſoûtint toûjours
que c'eſtoit une piece qu'on luy
faiſoit , il ſe retira fort refolu de
ne rien precipiter. Iln'avoit pas
envie d'eſtre la Dupe d'un Rival
aimé; & comme il n'y a rien
qui ne ſe decouvre avec le tems,
il ne douta point qu'en ne ſe mariant
pas fitoſt, il ne vinſt à bout
de s'inftruire de la verité. Il cur
beau faire. Les Eſpions qu'il mit
jour& nuit autour du Logis de
ſa Maiſtreſſe , n'y virent entrer
perſonne ,&le nom de Raguiny
eſtoit inconnu à toute la Ville.
Apres avoir employé trois mois
à cette recherche ſans qu'on le
detournaſt d'épouſer la Belle par
aucune autre raiſon que parce
qu'on ſoupçonnoit qu'elle fuft
Sorciere , il ſe laiſſa emporter à
ſa paffion. Le Mariage ſe fit, &
l'Auvergnac ſe trouva heureux
d'eſtre
1
GALANT YOMI
d'eſtre poſſeſſeur d'une Perſonne
qui n'eſtoit qu'eſprit,& qui d'ailleurs
ne manquoit pas de beauté.
Son bonheur ne fut troublé
d'aucune diſgracependant quelque
temps. La Belle luy donnoit
millemarques de tendreſſe.Tou.
tes ſes complaiſances eſtoient
pour luy , & elle vivoit dans une
ſi grande retraite , qu'il luy demandoit
tous les jours pardon
d'en avoir eſté jaloux. Les choſes
changerent. Il entra un ſoir
dans une Chambre où il avoit
choiſi ſonCabinet , & il n'y cut
pas fait fitoſt quelques pas, qu'on
éteignit tout d'un coup la lumiere
qu'il portoit. Ce fut affez pour
le faire crier au Voleur. Il trouvoit
du monde où il devoit eſtre
ſeul ,& il n'y avoit pas d'aparence
qu'on y fuſt venu de nuit ſans
mauvais deſſein. On paya fes
cris
118 MERCURE
cris de cinq ou fix coups de Cane
tres-vivement appliquez ſur
ſes épaules , & il entendit en
ſuite que quelqu'un s'échapoit
par l'Eſcalier. Il cria tout de nouveau
au Voleur. On vint au ſecours
&les Domeſtiques l'ayant
aſſuré qu'ils n'avoient veu deſcendre
perſonne, & que la Porte
de la Ruë eſtoit fermée à la clef,
il ne douta point que celuy qu'il
avoit furpris dans la Chambre,
ne ſe fuſt caché. Il prit ſon Epée,
fit armer ſes Gens , & chercha
par tour. Ce fut inutilement. Il
ne trouva rien , & la Belle qui
luy aidoit à chercher , pretendant
qu'il y avoit de l'imagination
dans l'Hiſtoire du Voleur, il
ſele ſeroit volontiers perfuadé, ſi
les coups de Cane euffent eſté
un peu moins réels ; mais il les
avoit trop bien ſentis,pour croire
qu'il
GALANT.
119
qu'il n'euſt fait que s'imaginer
les avoir reçeus;& voulat qu'on
cuſt oublié la viſite de quelque
-recoin, il ne ſe coucha qu'apres
de nouvelles perquiſitions. Comme
il n'y fut pas plus heureux
que dans les premieres , il craignit
qu'il n'y euſt quelque chofe
de ſurnaturel dans le Voleur pretendu
. Le Billet qui eſtoit venu
par la Feneſtre ſans qu'il euſt pû
decouvrir qui l'avoit jetté , luy
frapa l'eſprit. Sa Femme eſtoit
foupçonnée d'avoir de terribles
conoiſſances ; & quelque tendreſſe
qu'elle luy marquaſt, il ne
ſçavoit s'il pouvoit ſe croire en
ſeûreté avec elle. Ces reflexions
l'occuperent toute la nuit. Il cachace
qu'il en ſoufroit, & s'étant
couché le lendemain à ſon ordinaire
, toûjours remply des fâcheaſes
pensées qui le tourmentoient,
120 MERCURE
toient , il crût entendre quelqu'un
parlanttout-bas à ſa Femme.
Il preſta l'oreille, ſe ſaiſit de
ſon Epée , & ſautant à la Ruelle
d'où venoit le bruit , il s'y ſentit
accabler de coups ſans trouver
perſonne. Sa Femme fit l'etonnée
, & luy demanda la cauſede
-ſon tranſport. Il n'eſtoit pas en
eſtat de luy repondre. La certitude
qu'il eut par cette nouvelle
épreuve que l'Ennemy qui s'accoûtumoit
à le regaler de ſes faveurs
eſtoit inviſible, luy donna
-un ſi grand ſujet de s'effrayer,
qu'il en demeura ſans connoif-
4ſance. Un prompt ſecours le fit
revenir. Il ordonna à ſes Gens,
de le veiller ,& pafla le reſte de
:la nuit comme il put,ſans vouloir
- parler ſur ſon accident. Le len-
-demain il ſe retira chez un Amy,
où une violente fievre qui le fai
fit,
GALANT. 121
- fit , fit quelque temps douter de
fa vie. Toute la Ville fut informée
de ce qui lay eſtoit arrivé,
& perſonne ne le blama d'avoir
fait divorce avec ſa Femme. Il
eſt reſolu à ne retourner jamais
avec elle , & te haſte de terminer
ſes affaires pour s'éloigner de
Nion. Il faudroit preſque donner
das la ridicule opinion des Gno
mes & des Silphes , pour n'eftre
pas embaraſſe de cette avanture.
Elle a dequoy exercer vos
raifonnemens . Je vous ay nommé
le lieu . Il vous ſera aifé de
ſçavoir fi j'adjoûte rien aux circonſtances.
Je vous marquay ſimplement
la derniere fois que Monfieur le
Cardinal de Rets eſtoit mort.Un
fi grand Homme merite un Article
des plus étendus. Il s'appelloit
Jean - François - Paul
Septembre 1679. F
122 MERCURE
de Gondi , & eſtoit Fils de Philipe-
Emanüel de Gondi General
des Galeres , Chevalier des
Ordres du Roy , Frere du premier
Archeveſque de Paris qui
portoit ce nom.Ce Philipe-Emanüel
avoit épouséMarguerite de
Silly , Souveraine de Commercy,
apres la mort de laquelle il ſe retira
dans les Peres de l'Oratoire,
où il a finy ſes jours . CetteDame
eſtoit d'une vertu quia peu
d'exemples. Ce que je vay vous
dire en eſt une marque. Elle n'avoit
que deux Fils,avec leſquels
eſtant venuë paſſer quelqueteps
dans une de ſes Maiſons de Campagne,
ſon Aîné monta un Cheval
fougueux & ſans bouche,qui
l'emporta dans une Foreſt. Il y
futmalheureuſement dechiré,&
ſon Corps trouvé par morceaux
en divers endroits. La nouvelle
eſtoit
GALANT.
123
eſtoit fâcheuſe à porter à une
Mere. Monfieur Vincent, qui a
eſté depuis General de la Miffion,
s'en chargea. Monfieur de
Gondi eſtoit alors on en Cour,ou
fur les Galeres. Sitoft qu'elle cut
appris ce malheur, elle ſe jetta à
genoux ,& s'adreſſant à Dieu avec
une conſtance preſque in
croyable , elledit tout haut, que
comme il lay avoit plû de prendre
l'Ainé , elle le fuplioit d'agréer
qu'elle tuy consacra le Cadets Ce
qu'elle demandoit luy fut accorde;&
contre les maximes du
monde , & les confeils de fes
Proches , qui ne fongeant qu'à
conferver ſa Maiſon , vouloient
faire prendre la place de l'Aîné à
ce ſecond Fils,on le laiſſa dans la
premiere condition à laquelle il
avoit eſté deſtiné. On l'envoya
aux Etudes.Il s'y donna tout en
Holla Fij
۱
124
MERCURE
tier. On peut juger avec quel
ſuccés,par les Sermons ſolemnels
qu'il fit , meſme avant que de les
avoir achevées. Il voulut paſſer
par toutes les rigueurs de l'Ecole
de Paris. Il ſe fit Bachelier,ſemit
de l'Hoſpitalité de Sorbonne, &
obtint enfin le premier lieu de la
Licence, malgré les puiſſans obſtaclesqui
ſe preſenterent. Si fon
eſprit avoit éclaré, ſa magnificence
n'éclata pas moins dans leReextraordinaire
qu'il fit ſelon
la coûtume qui ſe pratiquoit alors.
Tant de merite obligea Mr
l'Archeveſque de Paris fon Oncle
à le faire fon Coadjuteur. La
Cour y conſentit avec joye , & il
repondit à ce choix par des foins
fi grands , qu'on luy confioit les
plus importantes affaires du Dioceſe.
Ses dernieres actions par
leſquelles il croyoit ſervir ſon
Maiſtre,
gal
GALAN T. 125
Maiſtre , avant eſté mal interpretées
, il ne fongea plus aux
choſes du monde. Il n'eut pour
objet que le bien de fon Eglife
&de fon Troupeau ; & les diverſes
affaires qui ſurvinrent,
n'ayant pû luy faire perdre ſes
ſoins paternels , il les continua
heureuſement, qu'on crût les deſi
voir reconnoiſtre du Chapeau
de Cardinal. Il fut le principal
Inſtrument qui agit pour obtenir
de Sa Majesté l'honneur
qu'on eut de la revoir dans ſa
Capitale. Il luy arriva quelques
diſgraces, parce qu'il n'y a point
de bon-heur certain , mais elles
furent meſlées d'aſſez de bonne
fortune pour faire paroître
toûjours ſa conduite , puis qu'il
ſceut briſer ſes fers ſans violence
, paffer les Païs ennemis ſans
y rien negotier que la ſeûreté de
Fiij
126 MERCURE
ſa fuite , & ſe rendre à Rome
aux pieds du Pere commun de la
Chreſtienté.Dans la douceur apparentede
cette retraite, il ne laifſoit
pas d'eſtre tourmentédudefir
de revoir fon Prince, & de le
ſervir ; mais ſes loüables intentions
ne pouvant produire ſitoſt
l'effet qu'il s'e promettoit, il tourna
ſes ſoins du coſté de la juſtice
qu'il devoit à pluſieurs Particuliers
, & refolut de ſe vaincre fur
ſa magnificence naturelle ,pour
acquiter les grades ſommes qu'il
avoit eſté contraintd'emprunter.
Il vendit fon Patrimoine, reduifit
fon Domeſtique à tres- petit nobre,&
retrancha fi bien fur toutes
chofes , qu'on a trouvé pour
plus de trois millions quatre cens
mille livres de Quittances de ſes
Debtes. Cette action de juſtice
ne pouvoit manquer à ſa pieté
exem
GALANT. 127
exemplaire , & à la paffion qu'il
avoit ſouvent fait paroiſtre , de
renoncer à toutes les grandeurs
du monde , pour aller vivre &
mourir dans une Retraite reguliere.
C'eſt un deſſein qu'il auroit
executé , ſi ayant renvoyé
fon Chapeau de Cardinal, le Pape
ne luy euſt ordonné de le
garder. Sa refignation à la mort
a eſté admirable.Il a employé fes
derniers momens à des actes
d'humilité,& voulu eſtre enterré
à SaintDenys,hors le Choeur,
&ſur la main droite, ſans aucune
ceremonie. Il y a eſté porté
dans un Carroſſe avec un ſeul
Preſtre , comme il l'avoit expreffément
demandé. Meſſieurs de
l'Abbaye n'ont pas laiſſe de
luy faire tous les honneurs qui
luy eſtoient deûs , & font venus
recevoir fon Corps à la Porte de
1
Fiiij
128 MERCURE
la Ville. On a ſçeu depuis ſa
mort une choſe tres - particuliere.
Le Pape luy avoit écrit depuis
quelque temps , pour luy
demander l'idée d'un parfait
Cardinal , afin qu'apprenant de
luy les qualitez qu'il jugeoit neceffaires
à le former , il ne fift
aucun choix fans connoiffance.
La Lettre eſtoit pleine de marques
d'eſtime pour Monfieur le
Cardinal de Rets , qu'on affure
avoir travaillé à cet ouvrage. Il
eſt mort âgé de ſoixante & fix
ans. Pour connoiſtre les honneurs
& l'ancienneté de ſaMaifon,
il ne faut que confulterMonſieur
d'Hozier , Gentilhomme
ordinaire de la Maiſon du Roy,
Genealogiſte de Sa Majefté , &
Juge General des Armes & Blafons
de France. Voicy de quelle
*maniere il en parle dans le Traité

pår
GALAN T. 119
particulier qu'il en a fait. Vous
remarquerez,Madame,qu'il écrit
Rais, &non pas Rets: Il doit ne
s'y pas tromper , puis qu'il a veu
laplupart des Contracts de cette
Maiſon. De notorieté incontestable
,Monfieur le Cardinalde Rais
compte dans sa Famille depuis
qu'elle est en France , trois Ducs&م
Pairs , quatre Generaux des Galeres,
un Mareſchal de France, quatre
Archevéques de Paris trois Car
dinaux,neuf Chevaliers de l'Ordre,
& il fent couler dans les veines de
ceux qui portent son nom dans ce
Royaume, le Sang de Bourbon,d'Or.
leans de Luxembourg,de Montmorency
, de Laval , de Silly , d'Amboise
, de Vivonne , de Rieux , de
Lannoy , de Clermont de Rohan,
de Saint Severin - d'Hangest &
de Sarrebruche . Voicy ce qu'il
dit dans un autre endroit. On
Fv
1301 MERCURE.
ne pent diſconvenir que lerôme de
Gondi Seigneur du Perron , n'ait
efté Chevalier d'Honneur de la
Reyne Catherine de Medicis , &
que lean Baptiste Oncle de Ierôme
de Gondi , qui estoit au troifié
me degré d'Antoine de Gondi , Sei
gneur du Perron , Pere du Mareschal
, estoit Maistre d'Hostel, premierement
de Monsieur le Dau
phin , & du Roy Henry H. Charge
poffedée par les Perſonnes de haute
qualité. L'on ne peut nierque
cet Antoine de Gondi n'ait épousé
Marie de Pierrevive, Gouvernan
te des Enfans de France , Fille de
Nicolas de Pierrevive, & de Lean
ne de Turin,& petite Filled' Amedée
de Pierrevive & de Françoise
de Birague , dont le nom est
illustre en France &en Italie.Nous
avons en main l'Original du Con
tract de Mariage de Marie de
15 Gandis
tres
GALANT
131
Gondi , Fille d'Antoine Sieur du
Perron & deMarie de Pierrevive,
avec Nicolas de Grillet Seigneurde
Beffey, &de Pomiers, Comtede S.
Trivier , celebré au Château de
Blois le 19. Iuillet 1551. entre les
mains de laques de Beton Archeveſque
de Glaſco , en presence de
Monsieur leDauphin,&de la Reyne
d'Ecoffe Dauphine. Ce Contract
de Mariage donne à Antoine de
Gondi Sieur du Perron , Pere de la
Mariée, la qualitéde Maître d'Hô
tel de Monfieur le Dauphin , & à
Marie de Pierrevivefa Femme,la
qualité de Gouvernante des Enfans
de France & ce qui est à re
marquer, c'est que Marie de Gondi,
quoy que Fille estoit déja avant
Son Mariage, Dame d'Honneur de
Mesdames Isabeau & Claude,Filles
de France. Vous noterez que ce
Mariage au temps duquel toutes
cess
132 MERCURE
ces qualitez estoient déja dans la
Maison de Gondi , fut contracté
douze ans devant l'avenement à la
Couronne de Charles IX. de qui le
Marefchal de Rais estoit Favory.
Cette Marie de Gondi épousa en
ferondes Noces Claude de Savoye,
Comte de Poncallier. Le meſme
Monfieur d'Hozier dit encor
ailleurs Ceux qui font verfez
dans les Genealogies ,sçavent que
la Maison de Gondi a toutes ses
Alliances immediates en Italie,
fans compter les autres que nous
marquerons dans noſtre Histoire,
qui luy en donnent de mediates
avec tout ce qu'il y a de Princes
en Italie , &mesme dans l'Europe.
Le Prioriſte de Florence , commencé
l'an 1281. que tous lesHiftoriens
avoient estre le depositaire
Le plus fidelle des Genealogies , &
qui est un Abregé des Archives
Publi
GALANT V0133
Publiques
de
la Ville
en
ce qui
touche
les
Dignitez
nous
marque
qu'en
L'an
1176.
Fort
de
Gondi
Fils
de
Belliqueux
,
estoit
un
des
Senateurs
; Qu'en
1256.
René
de Gondi
figna
la
Paix
avec
les
Pi-
Sans
; Qu'en
1290.
Balde
de Gondi
eut
de
grands
Emplois
dans
la
Republique
; Qu'en
1438.
Simon
de
Gondi
fut
Souverain
Prieur
&
Seigneur
Que
Charles
en
1451
.
Mariotto
en 1461.
Bernarden
1500
.
&
Laurens
ensuite
, curent
la même
Dignité
, &
que
Bernard
fut
en
15
25.
Gonfalonier
, Charge
répondante
dans
la
Republique
de
Florence
à la Dignité
de
Doge
dans
la
Seigneurie
de
Venise
. Les
Curieux
peuvent
voir
dans
le Prioriste
, que
tout
le monde
ſcait
estre
un
Ouvrage
plus
ancien
de
pres
de
trois
cens
ans
que
la
faveur
du
Mareschal
de
Rais
,fi ce que
je dis
n'est
pas
ve
ritable.
134 MERCURE
ritable. Ily a pluſieurs Copies de ce
Livre en France. Le remarque auffi
qu'Helene Fille de Simon de Gondi,
fut mariée l'an 1455. à Lean Salviati,
qui eut pourpetite FilleMarie
Salviati qui épousa le Grand
LeadeMédicis,AînédefaMaiſon,
un des plus renommez Capitaines.
de son temps , élevé déja parfes
Predeceffeurs à de grandes dignitez,&
à des biens immenfes en Italie
, & Pere du grand Duc Cofme.
Si les Curieux recherchent les
Quartiers du Roy, de l'Infantes
d'Espagne , du Roy d'Angleterre,
de Monsieurde Savoye , ils trouve-b
ront que le nom de Gondi a l'honneurd'y
avoirfaplace ,& dans un
lieu , & dans un temps , où la plus
asgre médiſance qui fe foit faite
de la Maison de Médicis , avoüe
qu'elle estoit déja dans un tres-
Vous
GALANT..
135
Vous aurez fans-doute appris
que Monfieur le Marquis de Sen
gnelay,Secretaire d'Etat,a épou--
fé Mademoiselle de Matignon..
Monfieur l'Eveſque de Lisieux.
l'ancien , Commandeur des Ordres
du Roy, en fit la Ceremonie
le6.de ceMois , affiſte de Monficur
l'Evefque de Lisieux fon
Neveu. Monfieur le Marquisde.
Segnelay eſtoit arrivé le jour
précedent avec Monfieur le
Comte de Gaçey Matignon ,
avoit eſté reçeu par une grande
Troupe de Nobleſſe qui alla au
devant de luy , & par toute la
Bourgeoiſie de Lificux ſous les
armes , au bruit du Canon & de
la Mouſqueterie. Le merite de
cet illuftre Marié vous eſt con
nu. Je vous en ay déja parlé pluſieurs
fois , ou plûtoſt je vous ay
laillé entendre parler de Public,
2007 vous
136 MERCURE
vous ayant toûjours envoyé les
meſmes choſes qu'on m'écrivoit
de ſes grandes lumieres , & de
ſon activité pour le ſervice du
Roy. Les loüanges données par
des Témoins qui ne cherchent
point à eſtre nommez , ne peuvent
eſtre ſuſpectes , pais qu'elles
ne font qu'un témoignage
qu'on rend à la verite Mademoi
ſelle de Matignon , aujourd'huy
Madame la Marquiſe de Segnelay
, n'eſt pas moins conſidérable
par les avantages de fa Perſonne
, & fon air également doux
& noble , que par la grandeur
de fa Naiſſance . Tout le monde
ſçait que du côté paternel , elle
peut compter dans fa Maiſon
cinq ou fix Chevaliers de l'Ordre
, depuis le Maréchal de Matignon,
un des plus grands Hommes
de fon Siecle;& que du côté
mater
GALANT.
137
maternel,elle a l'honneur d'avoir
eu pour Ayeule Eleonor d'Orleans
, Princeſſe de la Maiſon de
Longueville, qui estoit Fille d'uneMarieouMarguerite
de Bourbon
, Tante de Henry I V. La
Feſte quiſuivit ce Mariage , fut
des plus pompeuſes. Monfieur le
Duc de Beauvilliers, & Madame
la Ducheffe de Chevreuſe , s'y
trouverent; & Monfieur deMatignon
, Lieutenant de Roy en
Normandie , fit connoiſtre par
une dépenſe digne de luy , qu'il
n'oublioit rien pour honorer en
la perſonne de Monfieur de Segnelay
ſon Gendre , le Fils de Mr
Colbert Miniſtre d'Etat. Ce
grand Homme alla attendre cet
te Compagnie à Sceaux le Lundy
11. de ce Mois. Elle remplifſoit
neuf Carroſſes à fix Chevaux
, & trouva dans la magnifique
138 MERCURE
fique Reception qui luy fut faite
avec un ordre admirable , que
jamais perſonne ne ſçeut mieux
que luy faire les honneurs de fa
Maiſon. On pafla à Sceaux le
Mardy entier , & ce fut un jour
où rien ne manqua de tous les
plaiſirs qui peuvent accompagnerune
grande Feſte. Il y cut
dans la belle Chapelle faite par
Monfieur le Brun, une excellente
Muſique de la compoſition du
Sieur Oudot. Chacun en ſortit
tres - fatisfait. Vingt quatre Violons
ſe firent entendre pendant
le Dîné. Vous jugez bien que
tous les Repas furent fomptueux.
On prit en ſuite le divertiſſement
d'un petit Opéra en Muſique.
Rien ne pouvoit mieux convenirau
lieu , puis qu'il fut chanté
dans le Cabinet de l'Aurore , &
qu'il repréſentoit les Amours de
cette
GALAN T.
139
cette Déeffe & de Titon. Comme
le Prologue en a extremement
plû , il n'a pû échaper à
quelques mémoires heureuſes.
C'eſt par là qu'il m'eſt tombé entre
les mains. Je vous l'envoye,
afin que vous partagiez en quelque
façon les plaiſirs de cette
Feſte.CePrologue eſtoit chanté
par l'Aurore.
Ors que mes feux naiſſfans ont de
LOl'Aftredu Iour
Annoncéle pompeux retour,
Etfur ceux de la Nuit remporté la vi
Etoire
ر
Jeviens dans ces Jardins où tout char
me les yeux ,
F'y trouve tant d'appas,qu'à peine puisje
croire
Avoir quitté les Cieux.
LeMaistre de ces Lieux touchéde mes
attraits,
M'afait élever ce Palais,
Etm'enaconsacré la demeure charmate.
תי
140
MERCURE
D'autres Divinitez ont brigué cet honneur
Mais on pouvoit juger que la plus dili.
gente
Luy toucheroit le coeur.
Nous méprisons tous deux les douceurs
du Sommeil ;
Avant le lever du Soleil,
Ad'illustres travaux noſtre employ nous
appelle;
Pour le plus beau des Dieux je renonce
au repos,
Il veille inceſſamment pour la gloire immortelle
De nostre grand Héros.
C
La Promenade qui ſe fit ſur la
grande Piece d'eau en octogone,
fucceda à ce divertiſſement de
Muſique.On s'embarqua fur trois
petites Galeres peintes & parées
magnifiquement . Apres qu'on
ſe fut promene quelque temps
fur l'eau , on vint voir l'Orange
rie;
GALANT.
141
rie ; c'eſt un lieu fort agreable &
tres-bien peint.On en fortit pour
aller faire un tour de Jardin ; &
Monfieur Colbert ayant ramené
la Compagnie au meſme lieu
comme pour le traverſer, elle fut
extraordinairement ſurpriſe d'y
voir un Theatre tout dreſſé, une
fort belle Décoration , des Luftres
allumez , & des Sieges pour
une grande Aſſemblée. Cela parut
un Enchantement,parcequ'-
on n'avoit pas meſme veu de
Comédiens dans la Maiſon. La
Troupe du Roy du Fauxbourg
S.Germain, joüa le Mitridate de
Monfieur Racine. Cette Piece
fut fibien repreſentée,queMonſieur
Colbert dit qu'il n'avoit jamais
eſté plus fatisfait de la Comédie.
On monta de là à une
grande Salle , où le Soupé eſtoit
preparé , & d'où l'on vit en ſuite
un
142 MERCURE
un Feu d'artifice le plus beau &
le plus agreable qui ait eſté veu
depuis fort longtemps. Il eſtoit
composé de deux Corps de Feu,
l'un d'air , & l'autre d'eau. Le
premier eſtoit dans un fond,
hors les Jardins du Chaſteau de
Sceaux . On l'avoit dreſſe ſur
cinq lignes de fix Quaiſſes chacune
de Fuſées de partement &
de doubles Marquiſes , qui font
trente Quaiſſes de 4. 6. 8. 10.
& 12. douzaines de Fuſées chacune.
Sur la derniere de ces li
gnes eftoit une Girande de 36.
douzaines de Fuſées. A coſté de
toutes ces Quaiſſes,il y avoit cent
douzaines de Pots à feu qui tiroient
avec toutes les Fuſées;&
derriere le Feu, plufieurs Chevaléts
où eſtoient poſées 36.groſſes
Fuſées d'honneur qui furent ti
rées trois à trois avat le Feu d'air.
Celuy
GALANT.
143
Celuy d'eau estoit dans le Jardin
fur lebord du Canal , compoſé
d'une Pyramide de vingtfix
pieds de haut ſur ſeizede large
, à laquelle on avoit attaché
quinze Soleils ; & fur les bords
du Canal eſtoient cinquante
douzaines de Fuſées d'eau qui
furent tirées dans le mefme
temps de la Pyramide , derriere
laquelle il y avoit une autre Girande
de 30. douzaines de Fuſées
doubles Marquiſes , qui fut
tirée la derniere.
Les Fuſées d'eau& les Soleils,
fontd'une compoſition toute autre
que celle des Fufées d'eau
qu'on a veuës juſques icy. C'eſt
le Sieur Gervais qui en eſt l'Inventeur.
Il en a fait pluſieurs
épreuves devant le Roy & Mr
Colbert,avec toute la fatisfaction
qu'il en pouvoit ſouhaiter.
Le
144
MERCURE
Le lendemain toute cette illuſtre
Compagnie vint à Paris , où
les deux Familles ſe ſeparérent,
avec une ſi égale ſatisfaction de
ceMariage, qu'on auroit peine à
dire laquelle des deux en montrele
plus.
Monfieur le Marquis de Segnelay,
avec Madame la Marquiſe
ſa Femme , & MadameColbert
, alla à Fontainebleau, où Sa
Majesté luy fit connoiſtre par
beaucoup de témoignages obligeans
que cette alliance luy eftoit
fort agreable. Il devoitpartir
bientoſt apres pour Provence par
ordre du Roy, pour y remplir les
devoirs de ſa Charge,dont il s'acquite
avec la plus parfaite application.
C'eſt dans ces voyages
que ſes lumieres ſur le fait de la
Marine , ont toûjours ſurpris les
plus éclairez.
Il
GALANT.
145
Il ne reſte plus qu'à vous apprendre
de quelles Perſonnes la
- belle Aſſemblée de Sceaux étoit
compoſée , il y avoit du coſté de
Monfieur de Matignon.
Monfieur l'Evefque de Lifieux
l'ancien , grand Oncle delaMariée
. L'eſtime que ſes grandes
qualitez luy ont acquiſe , eſt trop
generale pour ne vous eſtre pas
connuendar acus
Monfieur l'Eveſque de Lisieux
fon Neveu.Il remplit tres dignement
la place que. Monfieur fon
Oncle loy a bien voulu mettres
endépoſt,& ne fe fait pas moins
admirer par ſafermeté àmaintenir
la difcipline Eccleſiaſtique
dans fon Dioceſe, que par le bon
exemple qu'il donne , & par fa
magnificence pourla décoration
de fon Eglife & de fon Palaist
Epifcopal.
Septembre 1679 . G
146
MERCURE
Madame de Matignon la
Doüairiere. On peut dire d'elle
que ſi la force de ſon eſprit luy
fait meriter beaucoup de loüanges,
on ne luy en peut tropdonner
pour ſa conduite. C'eſt elle
qui a rendu cette Maiſon auffi
florifſante que nous la voyons, &
qui par ſes ſoins & par ſa ſage
ceconomie, a menagé les grands
Biens qui en ſoûtiennent l'éclat.
Monfieur de Matignon , Pere
de laMariée. Il eſt Lieutenant
de Roy en Normandie , & d'un
merite qui le fait également aimer
& reſpecter par la Nobleſſe
& parlesPeuples .
Madame de Matignon ſa Femme.
Elle est de la Maiſon de la
Lutumiere. Sa vertu & labonté
de ſon eſprit ne brillent pas
moins que la pieté extraordinaire
dont elle a laiſſe des impref
fions
GALAN T.
147
ſions à Mesdames de Torigny &
de Segnelay ſes Filles,par la gran.
de & fage application qu'elle a
toûjours euë à les élever en Perſonnes
de leur naiſſance.
Monfieur le Comte de Torigny.
Il ne ſe diftingue pas moins
par ſa bonne mine & par fon air
noble , qu'il s'eſt toûjours diftingué
par la valeur & par les autres
qualitez qui luy font ſoûtenir
le nom de Torigny avec tant
d'éclat. Il eſt Frere de Monfieur
de Matignon dont il a épousé la
Fille , & a preſentement la Survivance
àſa Charge de Lieutenant
deRoy en Normandie.
Madame la Comteſſe de Torigny.
Ellea une douceur admirable
dans ſa Perſonne,& de l'efprit
autant qu'on en peut avoir.
Monfieur le Comte de Gaçey.
Il eſt tres- bien fait, fort fage dans
Gij
148 MERCURE
ſa conduite , & a fait éclater ſa
valeur dés ſa plus tendre jeuneſſe.
Ce qu'il fit en Candie ſous Mr
de la Feüillade en eſt une preuve.
Il alla l'Epée à la main , attaquer
les Turcs juſque dans leurs
Retranchemens , &y reçeut un
coup au viſage dont il porte encor
l'honorable marque. On luy
rend juſtice quand on le regarde
comme le digne Heritier des
grandesqualitez del'autre Comte
de Gaçey ſon Frere , qui
avoit acquis tant de reputation
à la Cour & dans les Armées ,&
que le Roy honoroit de ſes bonnes
graces & de fon eſtime.Ilreçeut
un coup mortel à la Bataille
de Senef , dont il mourut quelques
jours apres. Celuy dont je
vous parle luy a fuccedé au Commandement
du Regiment de
Vermandois.
2
Mada
GALANT.
149
✔ Madamela Marquiſe de Nevet.
Elle eſt Veuve de Monfieur
le Marquis de Nevet,& Soeurde
Monfieur de Matignon. C'eſt
une des plus belles Femmes de
France,& qui n'eſt pas moins recommandable
par la bonté de
fon coeur & de fon eſprit, que par
les charmes de ſa perſonne.
Madame la Comteffe de Coigné.
C'eſt une autre Soeur de
Monfieur de Matignon, Femme
de Monfieur le Comte de CoignéFranquetot,
qui commandeun
des Regimens du Roy. Elle a de
la beauté,de l'eſprit,& de cet efprit
doux & agreable qui ſe fait
aimer par tout.
Il faut preſentement vous parler
de ceux qui ſe trouverent à
cette Feſtedu coſté de Monfieur
Colbert.
Mademoiselle de Blois . Tout
Giij
150
MERCURE
ce qu'on peut dire de cette Princeffe,
ne ſçauroit donner qu'une
idée tres imparfaite de ſon merite.
On voit briller dans ſes yeux
l'auguſte Sang qui l'anime,& elle
eſtd'une beauté & d'une grace fi
extraordinaire, qu'on ne la peut
voir qu'avec autant d'admiration
quede furprife.
Monfieur Colbert . Ce grand
Miniſtre eſt au deſſus de toutes
loüanges, & il en merite par tant
d'endroits,que j'ay tous les jours
de nouvelles occaſions de vous
en parler.
Madame Colbert. Sa vertu &
fes grandes qualitez ſont connuës
de toute la France, & la fageſſe
de ſa conduite eft marquée
particulierement par la bonne
éducationqu'ellea donnée àMademoiſelle
de Blois, une des plus
parfaites Princeſſes du monde.
Meffieurs
GALAN T.
151
Meſſieurs les Ducs de Chevreuſe
, de Beauvilliers , & de
Mortemar,Gendresde Monfieur
Colbert , avec Meſdames leurs
Femmes, Mr l'Abbé ColbertDocteur
de Sorbonne ,& Monfieur
I'Ambaſſadeur Colbert,Preſident
àMortier. Je vous ay parlé de ce
dernier dans cette Lettre ,& du
merite de tous les autres , dans
pluſieurs Articles que vous avez
veus en divers temps.
• Monfieur le Comte de Menarts.
Il eſt Frere de Madame Colbert,
Maiſtre des Requeſtes,& Intendant
pour le Roy en la Generalitéd'Orleans.
Il fait paroiſtre tant
de conduite & d'eſprit dans les
Emplois que ſa Majesté luy donne,
qu'il ne faut pas s'étonner s'il
eſt ſi generalement eſtimé .
Madame de Menarts ſa Femme.
Elle est belle,& joint une fort
Gij
152
MERCURE
grande douceur aux charmes de
ſaperſonne.
Madame de Sommery , Soeur
deMadame Colbert , & Mademoiſelle
de Sommery fa Fille. ElL
les ont paru dans cette Feſte avec
beaucoup d'avantage , & ont admirablement
ſoûtenu celuy qu'-
elles ont d'eſtre d'une Famille
toute illuftre
Madame de Belliſani.Elle s'eſt
acquis l'eſtime particuliere de
Mr & Madame Colbert,& on ne
le peut , ſans avoir infiniment du
merite.
Voila,Madame, ce que j'avois
à vous dire d'un Mariage dont je
ſçay que je ne pouvois vous apprendre
trop de particularitez.
Pour continuer à vous entretenir
agréablement , je vous fais part
de deux Madrigaux inpromptu
qui ont eſté veus de toute la
Cour
GALANT.
153
Cour.Je ne doute point que vous
ne leur donniez lameſme approbation
qu'ils y ont reçeuë. L'un
eſt de la ſpirituelle Madame le
Camus à Monfieur de S.Aignan,
qui luy en avoit déja envoyé
pluſieurs. Cet illuſtre Duc que
la force & la delicateſſe de ſon
Eſprit ne diftinguent pas moins
que les avantages de ſa Naiſſance
, y a fait réponſe ſur le champ
par les meſmes rimes , à l'exception
de la ſeconde qu'il a
changée.
BIBLED
LYON
DE
A MONSIEUR
LE DUC DE S. AIGNAN.
M
On coeurdepuis longtemps s'estoit
accoûtumé
Asouffrir qu'on m'aimaſtſans en estre
alarmé
G
154 MERCURE
Mais jesens depuis pen que sa peine oft
extréme,
Je croy qu'il craint que l'on ne m'aime.
Ielefurpris byer avant la fin du jour
S'entretenant avec l'Amour,
Ilsparoiſſoient tous deux en grande intelligence;
Ilm'enfait encorunsecret ;
Dés qu'il me l'auradit ,ſi vous estes difcret
Ievous enferay confidence.
REPONSE DE MONSIEVR
LE DUC DE S.AIGNAN
TA MADAME LE CAMVS .
Oncoeurdepuis longtempsn'
M
n'estplus
accoûtumé
Aces marques d'amour dont j'estois ft
charme,
Onnem'en donneplusſansune peine extréme;
S'il arrive au matin qu'on m'aime,
On s'en repent avant la fin du jour,
Tant jesuis mal avec l'Amour.
2
Ne laiſſons pas pourtant d'eſtre d'intelli-
I gence
GALAN T.
155
Leſçay bien garder un ſecret ;
Et fi l'on ne me veut comme un Amant
discret,
Leſuispropre à la confidence.
J'ajoûte icy des Paroles miſes
en Air depuis peu. J'en ay fait
graver les Notes pour vous.
A
AIR NOUVEAU.
Imables Lieux ,paiſible Solitude,
Seuls Confidens de nos derniers
adieux ,
Soyez témoins de mon inquiétude,
Soyez témoins des pleurs que font couler
mes yeux.
Lebel Objet qui me les fait répandre ,
Hélas ! mérite bien mon ardeur & mes
Soins; ٤
Ila comme moy le coeur tendre ,
Aimables Lieux,vous en estes témoin.
N'attendez pas, Madame, que
je m'acquite de l'Article que je
vous ay promis de Madame la
Du
156 MERCURE
Ducheffe d'Ofnabrug , ſelon le
merite de cette Princeſſe . Elle
en a tant , que quoy que je vous
en puiſſe dire d'avantageux , je
vous la feray toûjours mal connoiſtre.
Elle a profité du temps
que Monfieur le Duc fon Mary
employe à prendre les Eaux ſur
les Frontieres du Brabant , pour
venir en France incognito . Le
plaifir de ſe rendre aupres de Madame
l'Abbeſſe de Maubuiffon
ſa Soeur,& en ſuite aupres de Son
A.R.Madame,dont elle eſt Tan
te , joint à celuy de voir le plus
grand Roy & la plus belle Cour
du monde , a eſté un puiſſant
charme pour l'attirer. Elle eſt belle
, dela plus agreable converfation
qu'on puiſſe eſtre , & d'un
enjoüement à ne pouvoir foufrir
les Melancoliques. Elle fait
un Conte avec une grace toute
par
GALANT.
157
-particuliere , & de la maniere la
plus plaiſante.C'eſt d'ailleurs une
des plus habiles Princeſſes d'Allemagne
pour les Affaires . Dans
tous les voyages qu'elle a faits
en Italie , elle a eſté l'amour &
l'admiration de tout le monde.
Elle parle parfaitement Latin ,
François, Italien,Eſpagnol,Allemand,
Anglois, Holandois, & écrit
en toutes ces Langues, mais
particulierement en la noftre, avec
toute la politeſſe qu'un long
uſage peut faire acquerir.Elle eſt
Fille de Frederic V. Electeur Palatin
, ſurnommé le Victorieux,
qui fut fait Roy de Boheme en
16.8 . & qui avoit épousé Elizabeth
Fille de Jacques Roy de la
Grand' Bretagne , Princeſſe des
plus ſpirituelles de fon Siecle.
C'eſt par là que la Maiſon Palatine
eſt alliée à celle d'Angleterre
& de Dannemare. De ce Ma
158
MERCURE
riage ſont ſortis Charles-Loüis
Electeur , Pere de Madame , le
Prince Edoüard , Pere de Madame
la Ducheffe,mort il ya quinze
ou ſeize ans, ( il avoit épousé
Anne , Fille de Charles Duc de
Mantouë & de Nevers ; ) Henriete
, qui mourut un peu apres
qu'elle eut épousé le Prince de
Tranfilvanie ; le Prince Robert,
qui eſt un des Princes du temps
qui ale plus de capacité pour les
beaux Arts & pour les Mathematiques
; le feu Prince Maurice
fon Cadet; & les Princeſſes Elizabeth
, Loüife , & Sophie. Les
Sçavans ont été obligez d'avoüer
que les Sciences n'ont rien de
relevé , ny la Peinture de fin &
de delicat , dont ces trois Princeſſes
n'ayent de tres-particulieres
connoiſſances. La premiere
eſt Abeffe d'Hervvord en Vveſtphalie,
GALANT
159
phalie, (ce fontChanoineſſes Lu.
theriennes; ) la ſeconde Abbeffe
de Maubuiflon;& la derniere, qui
eſt celle dont je vous parle , a épouſe
le Prince Ernest- Auguste
de Brunſvic , Evefque d'Ofnabrug.
Je vous ay deja dit dans
quelqu'une de mes Lettres, que
cet Eveſché eſt poſſedé fucceffivement
par unCatholique & un
Proteſtant. Celuy qui le poſſede
aujourd'huy eſt Frere du Prince
George-Guillaume Ducde Zell,
&du Prince Jean- Frederic Duc
de Hannover. Ces Princes aiment
tellement nos manieres,
que la plupart de leurs Officiers
font François.Ils font la ſeconde
Branche de la Maiſon de Brunfvic,
qui tire ſon origine de celle
desGuelphes , & qui ne cede en
ancienneté à aucune . Elle avoit
ſesTerres le longde l'Elbe,quad
elle
160. MERCURE
elle ſuivit la fortune d'Alboin
Roy des Lombards en Pannonie,
& en ſuite en Italie d'où ils chafferent
les Gots , & donnerent
leur nom à la Gaule Cifalpine,
deux cens ans avant Charlemagne
Cette Famille fit alors acqui.
ſition de la Seigneurie de Mode .
ne. Ainfi celle d'Eſte eſt de cette
meſme Maiſon . Guelphe V. Fils
du Marquis de Ferrare , qui en
eſtoit auſſi , eut l'Inveſtiture de
l'Heritage par l'Empereur Henry
IV. La Branche Aînée a la
Principauté d'Anneberg & de
Vvolfembutel, qui font des Places
tres- fortes .
Cette Maiſon compte dans
ſes Alliances ſept Filles de Roys,
une d'Empereur,quatre Princefſes
Electorales , & cela , depuis
que ſes Princes ont la qualité de
Ducs de Brunſvic , qui leur fut
donnée
GALANT. 161
donnée en 1252.par l'Empereur
- Frideric I. Elle a eu encor en
mariage des Princeſſes Palatines,
des Ducheſſes de Brabant , de
Saxe, de Cleves, de Pomeranie,
de Meklebourg , de Vvirtemberg
, de Saxe Laüembourg , de
Holſtein & de Berg , des Marquiſes
de Brandebourg , des
Landgravines de Heffe , & des
Princeſſes d'Anhalt. Elle a auffi
donné trois de ſes Princeſſes à
des Roys , une à un Archiduc,
pluſieurs àdes Electeurs,& beaucoup
aux Princes de l'Empire.
Monfieur le Comte de Toulongeon
, Frere de feu Monfieur
le Maréchal Duc de Gramont,
eſt mort depuis quelques jours .
Comme je vous ay déja párlé de
ſaMaiſon en pluſieurs occafions ,
je vous diray feulement, pour ce
qui regarde ſa Perſonne , qu'il
avoit
162 MERCURE
avoit de l'eſprit,& qu'il a fait autrefois
conoiſtre à des Gens qui
en avoient infiniment, qu'il eſtoit
tres éclairé ſur les affaires. Il a fait
Madame la Marquiſe de S.Chamont
ſa Soeur, ſon Heritiere. Sa
Lieutenance de Roy de Baffe-
Navarre a eſté donnée à Mr le
Comte deGramont,qui a eu permiffionde
la vendre. Mrle Comtede
Rebenac-Feuquieres l'a achetée
quarante mille écus. Sa
Majesté luy a donné un Brevet
de retenuë de cinquante mille
livres en confideration de fon
merite& de ſes ſervices,
Ce ſeroit icy le lieu , Madame,
de vous faire la Relation des
Ceremonies du Mariage deMademoiselle
, mais ma Lettre eſt
déja ſi avancée , que je ne pourrois
l'y faire entrer ſans eftre
obligé de remettre à une autre
fois
GALANT. 163
fois le recit de ce qui s'eſt paſſe
auregardde cette nouvelle Reyne,
depuis le jour de fon Mariage
, juſqu'à ſon départ de Fontainebleau,
pour prendre le chemin
d'Eſpagne . Dans cette neceſſité
de vous faire attendre l'une
ou l'autre Relation , j'ay crû
que vous conſentiriez avec d'autant
moins de peine au retardement
de la premiere,que je vous
en ay déja envoyé une du Bureau
qui mérite toutes les loüanges
que vous luy donnez. L'exactitude
qui y paroiſt , & qui
la fait rechercher de tout le
monde avec beaucoup de juftice
, ſemble ne m'avoir rien laifsé
de nouveau à vous dire fur
ce ſujet. Cependant comme il
échape toûjours mille choſes aux
yeux les plus clairvoyans , & à
la memoire la plus heureuſe,j'ef
pere
164 MERCURE
pere que ce que je vous ay promis
,& que je vous promets encor
de nouveau , ſera tout diferent
de ce que vous avez déja
veu , à la reſerve du Corps qui
ne ſçauroit eſtre que le meſme.
Tous ceux qui ont eu rang à la
Cerémonie y feront nommez ;
tous les Habits des Fiançailles,
& du jour du Mariage , décrits;
quantité d'autres choſes dépeintes
; & enfin tout dans l'ordre
où il a eſté , ſans que la moindre
particularité y ſoit oubliée.
Je fais graver une Planche que
j'y joindray , & qui vous fera
conoiſtre les places de tous ceux
qui estoient dans la Chapelle.
Ce foin & ces differentes recherches
demande du temps,&
c'eſt par cette raiſon qu'il eſt
impoffible de ne ſe pas méprendre
aux circonſtances , ſi elles
font
GALANT.
165
font en grand nombre,ou de n'en
laiſſer échaper aucune,quand on
eſt obligé de donner des Relations
dans le meſme temps que
les choſes ſe ſont paffees . Je ne
remettray pourtant pas la mien--
ne juſqu'au Mois prochain.Vous
l'aurez dans le teptiéme Extraordinaire
que vous recevrez le
25. d'Octobre ; & afin que vous
ſoyez perfuadée que je ne pers
pas un moment pour tenir les
choſes preſtes , j'ay déja fait graver
le portrait de la Reyne d'efpagne,
ſur le meſme deſſein qui a
ſer vy à faire l'Habit qu'elleavoit
le jour de ſon Mariage ,& vous
l'envoyeray dans le meſmetems.
Je viens à ce qui ſe fit le foir
de ce grand jour,qui fut le Jeudy
31. d'Aouſt . La Troupe des Italiens
repreſenta une de leurs
plus plaiſantes Comedies, qui a
pour
166 MERCURE
pour titre le Medecin du temps.
Apres ce divertiſſement, le Roy
fit paffer les Reynes , & toute la
Cour , dans la Galerie d'Uliffe .
On l'appelle ainſi , à cauſe que
les Travaux d'Ulifle y font dépeints
en 58. Tableaux , dont
les ſujets font tirez d'Homere.
Leurs Majeſtez virent de là un
Feu d'artifice , dreſſé dans la
Court du Cheval blanc , par les
ſoins des Sieurs Gervais , Carefme,
& Morel, qui y avoient
tous trois travaillé. Comme ils y
ont fait entrer des choſes nouvelles
que l'artifice n'avoit point
encor fait voir , vous ne ſerez
pas fâchée d'en avoir la deſcription.
Ce Feu contenoit vingt
toiſes de face fur autant de profondeur.
On fit douze lignes
de quatre Quaiſſes de Fuſées
volantes de partement , qui font
48.
GALANT.
167
-48. Quaiſſes , dont il y en avoit
36.de cinq douzaines de Fuſées
chacune, &douze de huit. On
appelle Fuſées de partement les
petites Fuſées volantes. Entre
ces quarante- huit Quaiſſes, il y
avoit trois cens douzaines de
Pots- à feu , fans compter les
Balons d'air . Dans le milieu de
la face du Feu, eſtoit une Ger.
bede cent trompes à feu , dont
chacune jettoit des Serpenteaux
par cinq repriſes. Trois toiſes
derriere eſtoit la Girande. C'eſt
une eſpece de Tour,dans laquelle
il y avoit cent groffes Fuſées
d'honneur , & tout autour huit
Quaiſſes,chacune de douze douzainesde
Fuſéesd'honneurdoubles
Marquifes , qui font Fufees
de moyenne groffeur. A deux
toiſes des deux coſtez de la
Tour , on avoit dreſſe deux Baſtions,
168 MERCURE
ſtions , compoſez chacun de
cinq Quaiſſes . Autour du corps
du Feu , on voyoit pluſieurs
Chevalets , fur lesquels il y a
voit deux cens groffes Fuſées
d'honneur , & douze Fuſées de
gloire . Ces dernieres n'avoient
point encor paru dans aucun
Feu. Elles font de l'invention
du Sieur Gervais , qui a fait ſeul
le Feu de Sceaux dont je vous
ay parlé dans cette Lettre. Ces
Fulées de gloire peſent environ
trente livres chacune & portent
ſur leurs teſtes juſqu'à neuf
cens Serpenteaux , ou mille
Etoiles0303.25 23030304.3
-Toute la Cour eſtant arrivée,
on commença à tirer le Feu, par
lesdeux cens Fuſées d'honneur.
On les tira fix à fix , & enfuite
les douze Fuſées de gloire l'une
apres l'autre. Cela eſtant fait ,
e
GALANT. 169
le Corps du Feu ſe fit entendre
avec un bruit ſurprenant, par les
cent Trompes dont la Gerbe
eftoit compoſée. On fit joüer en
meſme temps les Quaiſſes & les
Pots à-feu des lignes. Tout fit
fon effet ſucceſſivement , & ce
fut par la Girande qu'on finit.
Elle estoit de cent groſſes Fuſées
d'honneur , comme je vous l'ay
déja marqué , & de deux cens
feize douzaines de Fuſées doubles
Marquiſes , qui partirent
toutes enſemble .
Le Feu d'artifice ayant agreablement
diverty Leurs Majeſtez ,
Elles vinrent ſouper dans l'Apartement
de la Reyne. Celle d'Efpagne
eſtoit à table , ayant le
Roy à ſa droite, & la Reyne à ſa
gauche. La Serviete luy fut donnée
par Mr Sanguin Premier
Maiſtre d'Hôtel; & Mr le Mar-
Septembre 1679 . H
170
MERCURE
quis de Livry ſon Fils reçeu en
furvivance , la donna au Roy.
Apres le Soupé,la nouvelleReyne
ſe retira dans l'Apartement
qui luy avoit eſté preparé. C'etoit
celuy qu'occupoit la feu Rey.
ne Mere. Outre qu'il eſt tresbeau
de luy-meſme, il eſtoit orné
de Meubles ſi riches,qu'il en pre.
noit un nouvel éclat . Ce fut là
que pour luy faire honneur , le
Major des Gardes luy vint demander
le Mot par ordre du Roy.
Vous ſçavez Madame, que c'eſt
ce qu'on appelle leMot duGuct.
Les Commandans le reçoivent
de Sa Majesté, & à l'Armée ils le
prennent du General. Ils le donnent
en ſuite aux Sentinelles qui
ont ordre d'arreſter tous ceux qui
ne leur diſont pas ce Mot..A infi
le Guet,& les Rondes qui ſe font
la nuit , ne pourroient patler s'ils
ne
TREOVE
GALANT. 171
033
ne le ſçavoient. La Reyne d'Ef-
-pagne fut fort agreablement
ſurpriſe de la deférence que le
Roy avoit pour Elle , & des
honneurs qu'il luy faifoit rendre
; mais comme il eſtoit queſtion
d'une choſe qu'elle ignoroit
, elle demanda ce qu'il falloit
faire. On luy répondit que
l'uſage le plus ordinairede France,
eftoitdedonner le nom d'un
Saint. On luy entendit dire en
mefme temps Charles , & ce
mot choiſy marqua d'autant plus
les ſentimens de fon coeur, que
leRoy d Eſpagne porte cenom,
&qu'elle l'avoit épousé ce mefmejour.
Le lendemain qui estoit lepre.
mierde ce Mois , cette Princeffe
alla chez la Reynele matin ,
l'apreſdînée elle reçeut les viſites
de Mademoiselle d'Orleans , de
:
Hij
MERCURE
172
:
Madame la Grand' Ducheſſe de
Toſcane, & de Madame de Guife.
Elle leur fit donner des Fauteüils,&
les alla voir en ſuite dans
leurs Apartemens.
Le foir il y eut Bal dans une
grande Salle de l'Apartement de
la Reyne d'Eſpagne. Cette Salle
eſtoit tenduë des plus riches
Tapiſſeries du Roy, & éclairée
de trente-trois Luſtres de Chriſtal
, qui faisoit admirablement
briller de tous coſtez le nombre
preſque incroyable de Pierreries
, dont toutes les Dames
avoient meſlé l'ornement à leur
parure. Sa Majesté s'y rendit
avec un Habit à boutonnieres
d'or trait , garnies par deſſus de
tres- petits Boutõs faits d'or trait,
Lefond en eſtoit d'un Droguet
d'or tres-bean. On avoit brodé
lepleinde ce meſme Habit d'une
GALANT. 173
ne Lifiere d'or, & une Cartiſane
auffi d'or , en marquoit les compartimens.
Le Baudrier eſtoit
d'une broderie de meſme , tout
plein& tout à fait riche; la Garniture,
d'un tiflu étroit or& vert,
& le Chapeau garny d'un Bouquet
de Plumes vertes , un peu
meſlé. Le Roy mena dancer la
Reyne d'Eſpagne ; Monſeigneur
le Dauphin dança avec la Reyne
; Monfieur avec Madame, &
enfuite les Princes & Princeſſes
du Sang. Lajeune Princeſſe d'Ofnabrug
, Fille de la Ducheſſe de
ce nom, parut beaucoup dans ce
Bal , tant pour ſa beauté , que
pour fon bon air & fes manie
res ailées. Elle n'a que dix à
onze ans , ſçait déja les Langues,
dance tres -bien touche le
Claveſſin avec une grace merveilleuſe.
یک
Hiij
174 MERCURE
Le Samedy 2. de ce Mois, la
Reyne d'Eſpagne reçeut les
Complimens de tous les Ambaffadeurs
& Envoyez Extraordinaires
Mr le Comte de Vermandois
, Mademoiſelle de Blois ,
&Madame la Ducheſſe de Verneüil,
allerent enſuite chez Elle.
Elle leur fit donner des Chaiſes
à dos. Monfeigneur le Dauphin
y alla à onze heures & demie.
La Reyne entra un moment
apres. Comme on n'avoit point
averty la Reyne d'Eſpagne , elle
ne put que la recevoir dans ſa
Chambre. Le Roy la vint voir
preſque dans le meſme temps.
Elle en eut avis,& alla au devant
de luy juſqu'à la Porte de ſon
Antichambre. Il paſſa le premier,
& un peu apres ils ſortirent
tous enſemble pour aller entendre
la Meſſe. Elle y fut placée
fur
GALANT.
1
F
1
fur un Prie - Dieu entre Leurs
Majeſtez , comme au jour du
Mariage. L'apreſdînée , le Roy
alla chez Madame. Il y trouva la
Reyne d'Eſpagne en Habit de
Chaffe,& eftant monté dansune
Calêche avec Elle & avec Ма-
dame , il les mena à la Chaſſe au
Lievre.Ils vinrentde là ſe promener
au bord du Canal La Reyne
yeſtoit avecMademoiſelle d'Orleans
, & Madame la Grand' Ducheffe.
La Comedie Françoife
fucceda au plaifir de la Promenade.
Crispin Muficien fut repréſenté
ce foir- là , & divertit fort
la Compagnie. Le Dimanche ,
Monfieur le Prince de Conty,&
Mr le Prince de la Roche- fur-
Yon, allerent voir la Reyne d'Efpagne.
Elle leur fit donner des
Chaiſes à dos , ainſi qu'à Meffieurs
les Cardinaux de Boüil
Hiiij
176 MERCURE
lon& de Bonzi ,qui luy rendirent
viſite en Rochet & en Camail.
LeLundy ,elle partit de Fontainebleau
, & apres avoir dîné au
Bouchet ( c'eſt une Maiſon qui
apartient à Madame la Marquiſede
Clairambaut,Dame d'Honneur
de Madame ) elle arriva à
Paris. Elle estoit dans un Car
roffe du Roy, avec Monfieur ,
Madame, &Mademoiselle,ayant
pour eſcorte cent Gardes - du
Corps , commandez par Monſieur
du Repaire Lieutenant , &
par deux Exempts. Monfieur
du SauſſoyEcuyer du Roy, nom
mé par Sa Majesté pour la conduire
juſque ſur la Frontiere ,
eſtoitdans le ſecondCarroffe.Ce)
luydes Ecuyerseſtapellé ſecond
Carroffe , quoy qu'il precede
ttooûûjjoouurrss.. LLeess Gardes du Corps
avoient l'Epée haute quand elle
entra
GALANT. 177
entradans la Ville,comme quand
ils font à la ſuite de Sa Majestés
Le Peuple eſtoit en foule dans
toutes les Ruës de ſon paſſage,
& s'obſtina à y demeurer ,quoy
qu'il fuſt fort tard , car à peine
pouvoit - on diftinguer les objets
quand cette Reyne arriva.
Elle trouva les Soldats des Gar
des en haye devant le Palais
Royal , leurs Officiers en tefte,
& des Sentinelles à la grande
Porte en dehors ; & en dedans
proche de la Porte , des Gardes
de la Porte rangez en haye.
Dans la ſeconde Court au bas de
l'Eſcalier, il y avoit des Archers
de la Prevoſté en haye , & des
Cent Suiſſes le long du grand
Degré , ainſi que des Gardes du
Roy dans la Salle des Gardes
de Monfieur , car ce Prince luy
avoit cedé fonApartement.Des
Hv
178 MERCURE
Huiffiers du Cabinet de la Chabre
du Roy , s'eſtoient mis à
toutes les Portes. Cet Apartemét
eſtoit magnifiquement meublé.
Il y avoit dans une Antichambre
une Tapiflerie de Satin blanc
de tres - grand prix, remplie de
quantité de figures de la Chine,
travaillées toutes avec de l'or ,
de l'argent , & de la foye. La
Chambre qui ſuivoit eſtoit meublée
d'un Brocard d'or. Il y avoit
un Lit d'Ange de la meſme Etofe,
dont le Ciel eſtoit à pans, un
grand Miroir d'argent , des Bras
tout autour en forme de Plaques
, auffi d'argent ;quantité de
Vaſes & de Baffins de vermeil
doré dans la Cheminée , auffibien
que fur deux Cabinets d'u,
ne tres - grande beauté. On paffoit
enſuitedas un petit Cabinet
tout orné de Tableaux de prix,
&
GALANT. 179
4
&l'on entroit,de là dans le grand
Cabinet des Audiences. Il eſt
impoffible de rien voir de plus
magnifique. Il eſtoit meublé de
Brocard d'or & d'argent , à fond
blanc , les fleurs fort relevées .
Au haut de laTapiſſerie, tout autour
de ce Cabinet , regnoit un
Point d'Eſpagne d'or d'environ
un pied & demy. Le Dais eſtoit
de la meſme Etofe , à la referve
qu'entre les lez du Brocard , il y
avoitdes bandes de Brocard tout
or. Au deſſous de ce Dais , pref
que de toute la hauteur , & la
largeur de la queuë , eſtoit un
Miroir orné de grandes figures
d'argent d'un prix extraordinaire
.A coſté de ce Miroir on voyoit
deux grands Guéridons qui portoient
de Girandoles. Il y avoit
douze grands Bras en forme de
Plaques , un grand Luftre à double
180 MERCURE
ble rang , quatre Miroirs moins
grands que celuy dont je vous
viens de parler, pluſieurs Guéridons
avec des Girandoles ; tout
cela d'argent . Ce qui eſt ordinairement
de bois aux Sieges en eftoit
auffi. Ily avoit encor quatre
Cabinets garnis de Vermeil doré
avec des Miniatures , tous chargez
d'Argenterie. Ainſion peut
dire qu'on ne voyoit qu'or & argent
dans ce Cabinet. Les deux
grandes Galeries qui répondoiét
à cesdeux Chambres ,outre leurs
Peintures & leurs Dorures , efl
toient ornées de quinze ou ſei
ze Cabinets tres- riches , & remplis
de Miniatures. On voyoit
tout le long de ces Galeries, plufieurs
Luftres de Criſtal , des
Porcelaines ,& des Cuvetes d'argent
remplies de fleurs . Tout
fut allumé au premier avis qu'on
eut
GALANT. 181
2
eutde l'arrivée de la Reyne .Ainſi
en entrant au Palais Royal,elle
trouva toutes les Chambres &
les Galeries de l'Apartement qui
luy avoit eſté preparé , éclairées
de plus de quatre cens lumieres .
L'effet que produiſoient ces lumieres
eſtoit ſi brillant, que toutes
les Cours du Palais Royal
paroiffſoient auffi éclairées que
les Chambres meſimes.Tant qu'-
elle a demeuré à Paris , ce grand
& fuperbe Apartement a tous les
jours eſté éclairé de la meſme
forte. Elle ſoupa en public dés
le ſoir mefme de ſon arrivée , &
elle y a preſque toûjours mange
juſqu'à fon départ , quoy que la
confufion ait eſté ſi grande,qu'à
peine pouvoit on reſpirer dans
Le lieuoù on la fervoir.
Le Mardy elle reçeut les vifires
de Monfieur le Prince , & de
Mon
182 MERCURE
Monfieur le Duc, & leur fit donner
des Chaises à dos . Monfieur
le Cardinal d'Eſtrées la vint voir
le mefme jour. Il eſtoit en Camail
& en Rochet , & il eut pareillement
une Chaiſe àdos.Cette
Princeſſe alla enfuite aux Carmelites
du Fauxbourg Saint Jacques
, voir la Mere Marie- Louiſe
de la Mifericorde , autrefois
Ducheſſe de la Valliere. Elle fe
rendit de là au Val-de-Grace,
où repoſe le Coeur de la Reyne
Mere , qui luy avoit donné de ſi
obligeantes marques detendreffe
dans fon Testament. Au fortir
de ce magnifique Monaftere,
elle voulut voir les Filles de
Sainte Marie du Fauxbourg Saint
Germain, d'où elle revint au Palais
Royal . Comme elle avoit efté
en Def-habillé tout le jour,
elle prit une Robe pour rece
voir
GALANT 183
voir Meſſicurs de Ville. Voicy
dans quel ordre ſe fit leur Marche.
Cent cinquante Archers alloient
les premiers,leurs Officiers
en teſte. Enſuite paroiſſoient
douze Archers portant quatre
grandes Manes couvertesde Taf.
fetas blanc , dont il y en avoit
deux remplies de fix douzaines
de Flambeaux de Cire blanche,
&les deux autres de fix douzaines
de Boëtes de Confitures feches,
Apres les Preſens , venoient
fix Carroffes où étoient Meffieurs
les Prevoſt des Marchands , &
Echevins, revétus de leurs Robes
de velours my- parties , quelques
Conſeillers , & le Procureur du
Roy de la Ville.A côté de chacũ
de ces fix Carroſſes , marchoient
quatre Archers , dont il y avoit
encor grand nombre à leur fuite.
Pendant que tout ce grandCorps
eſtoit
184 MERCURE
r
eſtoit en marche, la Reyne d'Efpagne
mit un Habit couleur de
cheveux , brodé d'argent , avec
une garniture de Topaſes & de
Diamans , & vint ſe placer fur
une Eſtrade qui estoit au deſſous
du Dais du grand Cabinet, où je
vous ay marqué qu'elle devoit
donner Audience. Elle eſtoit
accompagnée de plus de foixante
Femmes de la premiere qualité
, toutes tres - magnifiquement
parées. Aprés qu'on eut
fait paroiſtre les Manes que cette
Princeſſe vit paſſer devant elle
d'aſſez loin , Monfieur le Prevoſt
des Marchands s'approcha pour
luy faire fon Compliment. La
Reyne d'Eſpagne l'écouta affiſe,
mais il parladebout, & non à
genoux comme il a accoutumé
de faire devant le Roy. Il luy
dit, Que ce seroit avec beaucoup
de
GALANT. 185.
- de plaisir qu'ils luy témoigneroient
lajoye qu'ils reſſentoient tous de la
voir Reyne , si cette joye n'estoit
moderée par le chagrin qu'ils avoient
deperdre unedes plus grandes
Princeſſes du Monde,Que tout
ce qui les pouvoit conſoler dans cette
perte , c'estoit de voir qu'elle alloit
fervir de lien pour unir plus
étroitement les deux plus puissantes
Monarchies de la Terres Qu'elles
avoient disputé quelques temps
ensemble l'avantage de la poſſeder;
Que si l'Espagne l'avoit demandée
avecgrand empreſſement.
la France ne s'estoit pas resoluë à
s'en priver Sans beaucoup de peine
, mais qu'enfin l'intereſt de tou
te l'Europe l'avoit emporté ; Que
ces deux puiſſantes Nations avoient
fait pour elle tout ce qui
Se pouvoit faire , l'une luy ayant
donné la Naiſſance , & l'autre
lus
186 MERCURE
luy ayant donné une Couronne, Que
la Ville de Paris efperoit que quand
elle feroit à Madrid , elle tourneroit
quelquefois les yeux du coſté
des Montagnes; qu'ellesefouviendroit
de Louis LE GRAND , qui
luy avoit procuré l'avantage d'eftre
Reyne , & qu'elle penseroit à
un Pere dont elle avoit toûjours re
çeu de fort grandes marques de tendreffe,
& qui n'estoit pas moins recommandable
parsa valeur&par
le merite defa Personne , que par
la gloire defa Naiſſance. Il finit en
diſant, que c'estoit par le commandement
du Roy , & au nom de tous
les François , qu'il luy venoit offrir
fesrespects.
Ce Difcours attira de grands
applaudiſſemens . La Reyne en
remercia Monfieur de Pommereüil
Prevoſt des Marchands ,
d'un air qui luy fit connoiſtre
qu'elle
GALANT .
187
qu'elle en eſtoit extremement
-fatisfaite Il luy preſenta en ſuite
les Echevins , qui en reçeurent
un tres - favorable accueil . 6
Le meſme jour Mr le Duc de
Paſtrane luy donna le Preſent de
Noces du Roy d'Eſpagne. C'eſt
une Boëte de Diamans de la
grandeur de la main , faite en
lozange, ſoûtenuë d'un noeud de
Diamans qui a ſept ou huit braches.
Le Portrait du Roy d'Eſpagne
eſt deſſous . Cette Boëte eſt
eſtimée deux cens mille écus.
Le Mercredy cette meſme
Reyne alla à l'Abbaye S. Antoine,&
entendit la Meſſe dans l'Egliſe
de la Maiſon Profeſſe.des
Jeſuites.Elle avoit cejour-làune
Robe violete & or , toute garnie
de Point d'Eſpagne, & eſtoit parée
des Preſens du Roy, & dela
Boëte de Diamans dont je vous
viens de parler. Mon
188 MERCURE
Monfieur l'Archeveſque de
Paris , conduit par Monfieurde
Rhodes & par Monfieur de Saintot
, la complimenta ce meſme
jour à la teſte de ſon Chapitre.
Monfieur Joly Chantre,& Monfieur
l'Abbé de la Motte Archidiacre
de l'Egliſe de Paris , étoient
derriere luy , & les Chanoines
en ſuite. La Reyne d'Efpagne
l'écouta debout. Il tourna
fon Compliment ſur cequ'il étoit
juſte que la voyant aſſiſe ſur un des
plus grands Trônes de l'Univers,apres
une Ceremonie des plus éclatantes
& des plus augustes,l'Eglise
de Paris dont elle estoit Fille parle
Baptefme,& qui l'avoitfait Chreſtienne,
luy vinst témoignerſajoye
parsabouche. Il fit en ſuite une
courte deſcription de tout ce qui
brille dans la perſonne de cette
Princeſſe, & dit , Qu'il s'en falloit
২০১১
peu
GALANT. 189
1
peu que par unfentiment Supersti
tieux , il ne cruft que tant de perfections
luy auroient fait meriter
une Couronne , quand mesme elle
n'auroit pas esté deuë àsa naiſſance;
mais que lors qu'il venoit à examinerſon
esprit ,ſapieté,&saprudenceprématurée
, il ne luy estoit
plus permis de douter qu'elle ne la
meritaſt par de si grands avanta TREQUE
ges. Il parla en ſuite de l'impa
tience avec laquelle le Roy d'Ef
pagne l'attendoit , de ce que le
Roy avoit fait pour elle , de la
tendreſſe de Monfieur , & marqua
que c'eſtoit par l'ordre de
Sa Majeſté qu'il venoit.
Ce Compliment fut reçeu avec
de grands témoignages de
fatisfaction & d'eſtime ; apres
quoy cet illuftre Prelat remonta
en Carroffe dans la grade Court
du Palais Royal , ainſi que tous
ceux
190-
MERCURE
ceux qui l'avoient accompagné,
& qui estoient venus dans quatre
Carrofles de ſes armes. La
Reyne alla voir en ſuite l'Opera
de Bellerophon , qu'on joüoit extraordinairement
par fon ordre.
Le Jeudy elle reçeut les Complimens
du Parlement , de la
Chambre des Comptes , de la
Cour des Aydes , de la Cour des
Monnoyes, de l'Univerſité , des
deux Chaſtelets ,& de l'Election .
Toutes ces Compagnies furent
conduites à l'Audience par le
Grand Maiſtre & le Maistre des
Ceremonies; & comme elles avoient
ordre d'y venir en Corps,
&non par Deputez , elles montoient
à un nombre preſque infiny.
Ily avoit plus de 2 co. Perfonnes
du Parlement ſeul. Ileſtoit en
Robes rouges , & chaque Corps
avoit ſes Habits de ceremonie.Le
Parle
GALANT.
191
Parlement eſtant au haut du
grand Escalier,on le fit paſſer par
l'Apartement de Madame. Il traverſa
en ſuite la grande Terraſſe
& la grande Galerie , & entra
dans le grand Cabinet de la
Reyne d'Eſpagne.On n'a jamais
rien veu de ſi magnifique qu'étoient
les Dames qui l'environnoient.
Il y en avoit quatre
Rangs ſur l'Eſtrade à chaque côté
de cette Princeſſe , & elles é
toient toutes couvertes de Pierreries
parce qu'apres les Audien.
ces elles devoient aller au Bal
chez Monfieur de los Balbafes ,
Le Lieutenant des Gardes eſtoit
derriere le Fauteüil de la Reyne.
Monfieur le Premier Prefident,
dont le ſtile eſt ſi ſerré, qui
nedit pas un mot inutile , & qui
faiſant toûjours entendre beaucoup
de choſes en peu de paroles,
192
MERCURE
les , ne parle jamais fans charmer
, dit , Que le Roy n'avoit pas
voulu pacifier ſeul toutre la Terre
, & qu'il vouloit que la Reyne
d'Espagne en partageast la gloire
ave luy. Il adjoûta , Qu'on voyoit
en Elle lesfentimens d' Anne d'Autriche
, & la vertu d'Henriete
d'Angleterre. Et apres s'eſtre étendu
ſur les grandes qualitez
de cette Princeſſe que nous étions
ſur le point de perdre , il
loüa le Roy d'Eſpagne d'une maniere
fort ingenieufe , & qui luy
attira beaucoup d'applaudiſſemens.
Il fit voir que la premiere
Conqueste de ce Monarque estoit
grande ; qu'il commençoit à triompher
avec beaucoup d'avantage
pour luy ; que ce jeune Prince plaçoit
si bienſes premieres inclinations,
qu'on avoit lieu d'espererque
lesfuitesdeſon Regneseroient heureuſes,
GALANT.
193
reuſes , &qu'on devoit tout attendre
de luy.
Monfieur Nicolaï Premier
Préſident de la Chambre des
Comptes, fit rouler ſon Diſcours
fur deux choſes. Apres avoir
donné quelques loüanges à la
Reyne d'Eſpagne , & parlé à l'avantage
de France, il dit, Que les
Princes de ce Royaume n'avoient
qu'à combatre pour triompher , &
les Princeſſes qu'à paroiſtre pour
faire des Esclaves. Il prit de là
occafion de donnerde nouvelles
loüanges à cette Reyne , & dit,
Qu'elle avoit afſujetty une fiere
Nation qu'aucune Puiſſancen avoit
jamais pû abatre , &que l'Espagne
pourroit par fon moyen avoir un
jour des Conquérans d'un Sang que
L'on venoit de voir vainqueur de
pluſieurs Nations , & l'Arbitre de
toute laTerre.
Septembre 1679.
I
13
194
MERCURE
Monfieur le Camus Premier
Préſident de la Cour des Aydes,
s'étendit ſur la jaloufie que les
autres Nations auront à l'avenir
de l'Eſpagne , ce qu'il fit d'une
maniere toute ingenieuſe , marquant
fortement pourſa Compagnie,
qu'elle ſe ſouviendroit toujous
du merite de cette nouvelle
Reyne.
Il n'eſt pas beſoin , Madame,
de vous dire beaucoup de choſes
touchant le Compliment de
ce Préſident , pour vous perfuader
qu'il fut beau. Je vous ay entretenuë
plus au long de ceux
qu'il a faits au Roy , & vous fçavez
qu'au jugement meſme de
toute la Cour,peu d'autres les ont
égalez par leur folidité & par
leurbongouft.
2
Mr Chauvry Premier Préſident
de la Cour des Monnoyes,
parla
GALANT.
195
parla apres Mrle Camus, & s'étendit
fur les Alliances que les
Enfans de la Reyne d'Eſpagne
feroient quelque jour avec la
- France .Ce Préſident reüffit à fon
ordinaire.
B
1
Mr de Lair Recteur de l'Univerſité
de Paris, fit fon Compliment
en ſuite. Il paffe pour un
tres ſcavant Homme , & c'eſt
une qualité que perſonne ne luy
diſpute. Si toſt qu'il eut ceſſe de
parler, Monfieur le Camus Lieutenant
Civil, parut. Il y avoit eu
quelque diférent entre les Officiers
des deux Chaſtelets à qui
préſideroit en cette rencontre , à
cauſe que Mr le Camus fervoit
au nouveau Chaſtelet ; mais on
fit voir qu'il avoit eſté decidé
qu'en toutes fortes de Cerémonies
les deux Corps ſe joindroiét,
& qu'il porteroit toujours la pa-
1. I ij
196 MERCURE
role. Voicy les meſmes termes
dont il ſe ſervit. Son Compliment
fut fi court , qu'on n'eut pas de
peine à le retenira
MaADAME ,
Régner avecplus d'éclat parfes
perfections que par le brillant defa
Couronne , joindre aux graces de la
Nature toutes les beautez de la
Vertu,& toutes les divines qualitez
dont une grande Ame puiſſe estre
rempliessefervir de sa toute puif-
Sance pour sefaire aimer , plûtoft
que pourse faire craindre charmer
également les Coeurs &les Eſprits;
Surpaſſerla grandeur de fa Naif-
Sanceparsonpropremerite.
C'est,Madame , le Portrait le
plus fidelle que nous puiſſionsfaire
de Vostre Majesté,&que nouspuisfions
conferver en la perdant.
Toute
GALAN T.
197
Toute l'Aſſemblée qui avoit
- eſté tres- attentive , ſe récria en
meſme temps , qu'on ne pouvoit
rien entendre de plus galant, ny
de mieux imaginé. Vous demeurerez
d'accord, Madame, qu'outre
qu'il y a de la beauté dans ce
Compliment, il a l'avantage d'eftre
original en ſa maniere,& vous
ſçavez de quel prix font les Originaux.
Il s'entrouve peu , & ils
meritet d'autant plus d'eſtre eſti
mé , qu'il y a longtemps qu'on
nous veut perfuader qu'on ne
ſçauroit plus rie dire de nouveau.
Mr de Baufſſan , Préſident des
Elûs, parla enſuite,& dit, Que bien
qu'ils fuffent des derniers à venir
rendre leurs hommages à la Reyne
d'Espagne, ils auroiet peut- estre été
les premiers à luy témoigner lajoye
qu'ils avoient de lavoir Reyne, s'ils
avoient pûfe laiſſfer conduire par la
I iij
198 MERCURE
ap
Senle ardeur de leur Zele ; Qu'ils avoient
ſujet deſe réjoüir de ceMariage
avectoute la France,& mefmc
avec toute l'Europe,puis que s'il
Survenoit quelques diférés entre les
deux plus puiſſantes Couronnes de
la Terre,elle feroit une habille&
agreable Médiatrice ; qu'elle ſcavoit
de quelle maniere il faloit toucher
le coeur du Roy , & qu'elle en
conoiſſoit les endroitsſenſibles; qu'on
n'ignoroit pas le pouvoir qu'elle avoit
fur celuy du Roy d' Angleterre;
& qu'ayant autant d'esprit,de mevite
,&de beauté qu'elle en avoit,
elle ne manqueroit pas de crédit fur
Le coeur du Roy fon Epoux.
Les Complimens finirent ce
jour-là par celuy de Mr de Bauffan.
Il faut remarquer que tous
ceux qui parleret pour les Cours
Souveraines ,monterent fur l'Eftrade
où étoit la Reyne,& queles
I autres
GALANT.
199
1
autres ne parlerent qu'au bas de
l'Eſtrade.Une demy-heure apres
que toutes ces Audiences furent
finies, la Reyne d'Eſpagne,Monfieur,
Madame,Mademoiselle, &
toute leur Cour,allerent chez Mr
le Marquis de los Balbaſes , qui
leur avoit preparé une grande
Feſte. L'Habit de la Reyne d'Ef
pagneeſtoit violet,avec une Broderie
or & argent fort delicate.
Elle avoit une Jupe jaune toute
brodée d'argent. Ce n'eſtoient
queDiamans fur cet Habit. Il y
en avoit de fort gros aux Poinçons
de ſa Coifure. Monfieur avoit
un Habit de Brocard or &
argent. Toutes les Boutonnieres
de fon Juſte-à- corps eſtoientde
Diamans,&de Perles;& les Bou.
tons , de Diamans . L'Habit de
Madame eſtoit gris,tout garny de
Rubis&de Diamans. Mademoi-
I iij
200 MERCURE
folle eſtoit auffi fort parée , & il
n'y avoit aucune des Filles d'HōneurdeMadamequin'euſtquan.
tité de Pierreries . Toute cette
brillante Cour partit du Palais
Royal , dans pluſieurs Carroffes
magnifiques . Celuy de la Reyne
d'Eſpagne eſtoit precedé de fon
Carroffe des Ecuyers , des Archers
de la Prevoſté , &des cent
Suiſſes que Sa Majeſté luy avo t
donnez. Les Valets de pied du
Roy,& les Gardesdu Corps l'environnoietzleurs
Officiers eſtoiét
à cheval derriere. Madame la
Comteſſe de Soiffons, Madame la
Princeſſe de Bade, Meſdames les
Ducheſſes de Bracciano,de Foix,
de Sully, de la Ferté,& pluſieurs
autres Dames de la premiere qua.
lité, s'eſtoient rendues en meſme
temps chez Mr l'Ambaſſadeur. Il
reçeut la Reyne d'Eſpagne accompagné
GALANT. 201
compagné de Madame l'Ambaffadrice,
de Mr le Duc de Seſto,&
de Madamela Ducheſſe de Saint
Pierre, qui la conduiſirent das le
Jardin, où elle entendit un Concert
de Voix, & d'Inſtrumens.Ce
Concert finy, toute la Cõpagnie
paſſa dans un Sallon où l'on avoit
fait dreſſer un Theatre .La Troupe
du Roy, appellée de Guenégaud,
y repreſenta Phedre & Hipolite
de Mr Racine. Quelques
Airs Italiens ſervirent à diſtinguer
les Actes. Pendant la Come.
die , on donna la Collation dans
des Corbeilles fort galantes qui
demeurerent aux Dames. Mr
l'Ambaſſadeur en preſenta à genoux
à la Reyne.La repreſentatio
du Sicilien ayant finy les Divertiſſemens
du Theatre , on monta
dans l'Apartement d'enhaut. Le
grad nombre de lumieres quil'é-
Iv
202 MERCURE
clairoient , répandoit une tresgrande
clarté dans la Court &
dans le Jardin. On admira en paffant
la magnificence d'un Bufet
qui occupoit tout le Pourtour du
Sallon où il avoit eſté dreſſé . La
Reyne d'Eſpagne ſe mit à table
dans une Salle où répondoit ce
Sallon,& ſe plaça entre Monfieur
& Madame . La Table estoit de
vingt cinq Couverts. Sa Majeſté
fut ſervie par Mr l'Ambaſſadeur;
Monfieur , par Mr le Marquis
Imperiale ; Madame , par Mr le
Duc de S. Pierre ; & Mademoifelle
, par Mr le Marquis Spinola.
Il y eur une telle profufion de
Viandes , qu'on fait monter le
ſeul article des Ortolans à mille
Ecus.On fervit en meſme temps
une autre Table pour les Seigneurs
qui avoient ſuivy la Reyne.
Au fortir de ce magnifique
Repas,
GALANT. 203
- Repas , elle paſſa dans l'Apartementde
Madame l'Ambaſſadrice,
qu'elle admira pour la richeſſe
& la ſomptuoſité de ſes Meubles
; apres quoy elle ſe rendit
dans la Salle qu'on avoit preparée
pour le Bal . La Tapiſſerie étoit
d'un Velours vert, tout couvert
de Broderie or & argent. La
Reyne fut menée par Monfieur;
Madame , par Mr le Grand ; &
Mademoiselle, par Mr le Duc de
S.Pierre.On dança pendant deux
heures , & la Reyne en ſe reti
rant , témoigna beaucoup de fatisfaction
à Mrl'Ambaſſadeur.Le
Vendredy elle alla à la Meſſe à
Noftre-Dame, & fut reçeuë par
Mr l'Archeveſque , en Chape &
en Mitre. Il luy donna l'Eau-beniſte,
luy preſenta la Croix à baifer,&
luy fit unCompliment fort
court ſur ſa pieté. Il le tourna fur
ce
204 MERCURE
ce qu'elle ne feroit pas ſeulementdans
les Annales, mais que
ſa vertu luy feroit avoir la place
au Livre de Vie. Il la conduifit
juſqu'à ſon Prie-Dieu , où il
luy donna la benediction , & fe
retira. Elle fut reconduite apres
la Meſſe par Monfieur l'Abbé de
la Motte Archidiacre , qui l'entretintjuſqu'à
fon Carroſſe . Elle
-ne pouvoit aſſez s'étonner de la
foule incroyabledu Peuplequ'elle
decouvroit de tous coſtez . En
montant en Carroffe elle divà
Mr l'Abbé de la Motte , qu'el-
⚫le ſe recommandoit aux Prieres
du Chapitre. L'apreſdînée elle
alla à Saint Cloud , avec Monfieur
& Madame , & y demeura
juſqu'au Dimanche dixiéme de
ce mois qu'elle en partit pouur al-
✔ler à Verſailles, apres avoir eſté
haranguée par le Chapitre de S.
Cloud.
GALANT . 205
Cloud. Monfieur Bontemps la
traita de la part du Roy , comme
il avoit fait quelques jours auparavant
Madame la Ducheffe
d'Ofnabrug,& Monfieur le Duc
de Paſtrane . Je vous parlay le
Mois paffé de Monfieur Bontemps
, & vous appris de quelle
maniere ſe font ces Regals. Le
foir de ce meſme jour la Reyne
d'Eſpagne revint à Paris,& trouva
tous les Meubles de fon Apartement,
qui estoient d'Eté quand
elle arriva de Fontainebleau ,
changez en Meubles d'Hiver
d'une magnificence extraordinaire
. Le Lundy au matin elle
alla voir Madame l'Abbeſſe de
Montmartre , & l'apreſdînée Mr
le Preſident Barantin la complimenta
à la teſte du Grand Confeil.
Voicy de quelle maniere il
luy parlagen med
MA
206 MERCURE
MADAME
Ienesçay de quelle maniere l'Efpagne
pourra reconnoiſtre les deux
bienfaits qu'elle reçoit enſipeude
temps de la liberalité du Roy. Le
Seul preſent de la Paix doit épui
fer toutefa reconnoissance. Quels
feront ſes Sentimens , Madame,
à la veuë de Vostre Majesté , qui
est le second present infiniment
plus estimable que le premier ?
Quoy que l'Espagne se vante que
le Soleil éclaire toûjours quelque
partiedeſes Etats, elle ne trouvera
jamais dans cette vaſte étenduë
dequoy payer le prix d'un fi
riche Trefor. Mais si fon Trône
dansſa plus haute élevationfemble
au defſous du merite de V.M.
le Roy qui l'occupe , Madame, eft
digne d'elle par la grandeur de fon
amour. Quelle impreſſion ne fera
Pas
ما
GALANT. 207
pas la presence de V. M. Sur un
coeur déja fi vivement touché du
Seul recit devos grandes qualite??
Iln'est pas facile de s'imaginer la
joye& les agrémens qui accompan
gneront la premiere entreveuë de
deux Perſonnes également dignes
d'estre aimées. Ilne nous reste,Madame
, qu'à joindre nos voeux à
ceux de vos Sujets , pour demander
au Ciel qu'il repande ſes faveurs
fur un Mariage aussi auguste ;&
nous esperons que les fruits glorieux
qui en doivent naiſtre, mettront
un jour l'Espagne en état de
s'acquiter envers la France , &
nous feront reparer la grandeur
de la perte que nous cause aujourd'huy
l'éloignement de Vostre Majesté.
On donna à ce Compliment
les applaudiſſemens qu'il meritoit.
Le Grand Confeil s'eſtant
retiré,
208 MERCURE
retiré , Meſſieurs de l'Academie
Françoiſe eurent leur tour,
& furent écoutez comme les
Compagnies Souveraines. Mon
ſieur Boyer Chancelier de la
Compagnie , porta la parole ,
&dit,
MADAME,
L'Academie Françoise , qui
s'est toute consacrée à la gloire
du Roy Son Auguste Protecteur ,
doit prendre part à celle de Vostre
Majesté. Comme il y a entre vos
deux Perſonnes facrées une étroite
liaiſon , & une communication
mutuelle de grandeur , nous
ne pouvons pas ignorer quels font
les respects & les hommages que
nous sommes obligez de vous
rendre .
Tout cet éclat qui environne
noftre
GALANT. 209
:
noftre Grand Monarque , rejallitfur
vostre Perſonne par le privilege
de vostre Naiſſance , qui
vous rend la premiere Princeffe
de fon Sang, la Fille d'un Prince
tres accomply , d'un Prince l'unique
& digne Frere de Loürs
LE GRAND , d'un Prince aimable
dans tous les temps , intrepide
dans la Guerre, aimable dans
la Paix ; & aujourd'huy Vostre
Majesté fait rejaillir fur la Per-
Sonne du Roy les honneurs que
vous recevezen devenant la Reyne
d'une des plus belles Parties de
l'Europe , & la glorieuse Epouse
d'un des plus grands Roys de la
Terre.
Mais il ne faut pas s'arrefter
à ce titre de Reyne , tout éclatant
&tout auguste qu'il eſt . Nous contemplons
Vostre Majesté ſous une
idée plus avantageuse. Nous la regardons
210 MERCURE
gardons comme le prétieux lien des
deux premieres Couronnes duMonde,
comme la Dépositaire du grand
Tresor de la tranquillité publique.
C'est vous , Madame , qui devez
contribuerplus que tout autre à la
confervation de cette Paix achetée
par tant de larmes & par tant de
Sang; de cette Paix qui est le chefd'oeuvre
de nostre invincible Monarque,
le plus grand miracle defon
Regne , la felicité de tant de Peuples
, & l'étonnement de toutes les
Nations.
Apres cela ,Madame, que nous
refte- t- il à vous dire?Pourra- t- on
Se l'imaginer?&V.M. Elle-mesme
le pourra- t- elle croire , qu'il y a
dansſon deſtin quelque choſe encor
de plus grand & de plus admirable
? Niéce du plus Grand Roy du
Monde, Reyne d'un des vaſtes Empires
de la Terre,& le gage le plus
affuré
GALANT. 211
aſſuré de la réünion de deux Couronnes,
ces titres neſuffisëtpas pour
remplir voſtre Eloge. Ilfaut vous
regarder, Madame, comme le prix
dont la France veut récompenser
l'Espagne du preſent qu'elle nous a
fait de la Mere & de l'Epouse de
nostreGrandRoy.
L'Eſpagne nous a preſté le Sang
d'Austriche , pour avec le Sang de
Bourbon former noſtre Heros ; la
France preste à l'Espagne le Sang
de Bourbon,pour donner des Héros à
laMaison d' Auſtriche. Loüis LE
GRAND , LOUIS LE MAGNIFIQUE,
nese contente pasde donner
la Paix à la Terre,& de donner en
meſme temps à la Hollande, à l'Allemagne,
&à toutes les Parties de
l'Europe, laſeûreté , la liberté , &
l'abondance ; il a voulu, Madame,
vous donnerà l'Espagne, comme un
preſent plus grand que la Paix mef
me,
212 MERCURE
me, & comme le dernier effort deſa
magnificente.lsalainaa
Que d'honneurs ,que de grandeurs
répandues , &ramaßées fur Vostre
Majesté! C'est ce que l'Academie
Françoise n'oubliera jamais . C'est
Sous ces traits admirables . Madame,
qu'elle vous fera voir à toute
la Terre dans une des premieres
places de ce Temple auguste , de ce
Monument eternel que nos Poëtes,
nos Historiens, &nos Orateurs, éleveront
à la gloire immortelle de
noſtre Protecteur
-Ce Compliment fut trouvé di
gne de l'Academie Françoiſea
C'eſt beaucoup de gloire pour
Monfieur Boyer , d'avoir fi bien
foûtenu l'honneur d'un Corps
qui ne doit rien produire que
d'achevé.
Apres avoir reçeu ces deux
Complimens, la Reyna alla rendre
GALANT.
213
dre viſite à Mademoiselle d'Or
leans . En ſuite elle paſſa aux Peres
de l'Oratoire,où le Pere Carmagnole
Superieur de cette Mai.
fon, la complimenta à la teſte de
toute la Communauté. Elle vit
encor l'Opérade Bellérophondas
une ſeconde Repreſentation extraordinaire
qu'elle en demanda,
Le Mardy , qui eſtoit le jour de
fon départ, le Corps de Ville ſe
rendit au Palais Royal. Elle en
fortit tout en larmes ſur les onze
heures , & dit à Monfieur le Duc
de Chartres, en l'embraſſant,qu'-
elle ne le reverroit jamais . Mademoiſelle
s'évanoüit preſque dans
cet adieu. Tout eſtoit en pleurs;
&quand la Reyne parut dans la
Place, les cris du Peuple furent fi
grāds,qu'elle ne puts'empeſcher
d'en eſtre touchée. Elle abatit
fa
214 MERCURE
ſa Coife pour cacher ſes larmes,
& en fit verſer à tous ceux qui la
virentdans cet eſtat. Elle traverſa
ainſi Paris , précedée de la
Marche dont je vay vous dire
l'ordre.
Trois Cleres du Guet des
Compagnies des trois cens Archers
de la Ville , parurent d'abord
à cheval avec leurs Cafaques
de Cleros , &une Baguete
àla main. Ils estoient ſuivis de
trois Trompetesfonnant de leurs
Clochesd'armes,qui precedoient
vingt-cinq rangs d'Archers par
quatre de front. Le Sr. Droüard
leur Colonel eſtoit à leur teſte,&
faiſoit mener devant luy deux
Chevaux de main , ayant des
Fourreaux de Pistolets & des
Houfles d'une tres-belle broderie
. Dans le troifiéme des rangs
eſtoient les trois Cornetes des
Com
GALANT.
215
Compagnies, & fur les aifles , fix
Mareſchaux des Logis. En ſuite
marchoient les Huiſſiers de la
Ville auffi à cheval&en houſſes,
reveſtus de leurs Robes my-parties
de drap ; puis le Greffier , &
derriere luy , Meſſieurs les Prevoſt
des Marchands , Echevins,
& Procureur du Roy, avec leurs
Robes my- parties de velours ,
Conſeillers en Robes noires .
Quarteniers & Dizeniers " en
Manteau noir,tous à cheval& en
houffe. Sur chaque aifle, à coſté
du corps de Ville,estoient vingtquatre
Archers, Tout le reſte
marchoit à la queuë par quatre
de rang, & formoit l'Arriegarde,
avec deux Officiers à la teſte. Les
trois Guidons des trois Compagniès
marchoient au troifiéme
de ces rangs , ayant deux Trompetes
devant eux, qui ſonnoient
aufſi
216 MERCURE
auſſi de leurs Cloches d'armes.
Il y avoit fix autres Mareſchaux
des Logis fur les aifles de l'Arrieregarde
, & deux Officiers à
la queue. Tous ces Archers
avoient une Plume blanche
&leurs Cravates renoüées d'un
Ruban couleur de feu. Cette
Marche precedoit le Carroffe
des Ecuyers, apres lequel venoit
celuy de la Reyne , environné
de Valets de pied , & d'Officiers
des Gardes à coſté. Les Gardes
du Corps tenoient l'Epée haute
derriere le Carroffe , qui estoit
accompagné de pluſieurs autres
à fix Chevaux. Meſſieurs de
Ville avoient fait mener à la
Porte par où la Reyne fortit ,
quantité de Boëtes , & vingt
Pieces de Canon qui la falüérent
quand elle paſſa. Elle eut
cette meſme Eſcorte juſqu'au
bas
GALANT.
217
bas de la Montagne de Ville-
Juif , où ayant fait arreſter , elle
pria Mr. le Prevoſt des Marchands
de ne la pas conduire
plus loin. Il deſcendit alors de
cheval , ainſi que tous les Officiers
de Ville, & luy fit fon dernier
Compliment , pendant lequel
les trois cens Archers ſe mirent
en haye. Cette Princeſſe,
qui n'avoit point levé ſes Coifes
dans tout le chemin , les leva
pour remercier Mr le Prevoſt
des Marchands , & arriva le ſoir
à Fontainebleau. Le Roy n'a
rien oublié pendant le ſejour
qu'elle y a fait, pour luy adoucir
le chagrin de fon départ. Il y a
eu tous les jours des Parties de
Chaffe & de Promenade , &
Comedie tous les ſoirs , ſçavoir
une Italienne entre deux Françoiſes.
Trois jours apres le re-
Septembre 1679. K
218 MERCURE
tourde cette Princeſſe à Fontainebleau
,Monfieur le Duc de Paſtrane
y fit ſon Entrée publique
en qualité d'Ambaſſadeur Extraordinaire.
Il avoit quatre Carrofſes
de parade , dont il y en avoit
un de Brocard d'or , avec des
crépines de meſme.Tous les harnois
des Chevaux , & tout ce
qui eſt ordinairement de cuir,
eſtoit de velours cramoify , avec
desChifres de vermeil. Ses Livrées
eſtoient d'écarlate,& pour
ornement , un Galon aurore &
vert meſlé d'un autre or & argent.
Il fut reçeu comme tous
les Ambaſſadeurs Extraordinaires
des Couronnes , & logé dans
l'Apartementde Mr de Louvoys,
à qui ſon indiſpoſition n'a pas
permisde ſe trouver à Fontainebleau.
Cet Ambaſſadeur y fut
traité pendanttrois jours,non pas
Par
GALANT.
219
par prefens, comme c'eſt la coutume
d'en uſer pour ceux qui
font leur Entrée dans une Ville,
mais comme il ſe pratique lors
qu'on eſt à la campagne , c'eſt à
dire , que les Officiers du Roy
appreſtérent tout, & le ſervirent.
Il eut le lendemain Audiance de
ſa Majeſté avec les cerémonies
accoûtumées , & alla en ſuite
chez la Reyne , chez Monfeigneur
le Dauphin, chez Monfieur,
& chez Madame. L'apreſdînée
il alla chez la Reyne d'Eſpagne,
non pas en qualité d'Ambaffadeur
, mais comme ſon Sujet , &
il n'y fut point conduit par cette
raiſon. Il luy donna une Lettre
du Roy ſon Maiſtre, mit ungenoüil
en terre, luy baiſa la main,
luy parla couvert comme Grand
d'Eſpagne , & luy prefenta D.
- Gaspard & D. Joſeph ſes Freres,
2 Kij
220 MERCURE
avec pluſieurs Gentilshommes
Eſpagnols. Ils ſe mirent à genoux
, & elle leur fit l'honneur
de leur donner ſa main à baifer.
Le 17. ce meſme Ambaſſadeur
eut fon Audiance de congé du
Roy,& de toute la Maiſon Royale.
Il partit avec le meſme
éclat qui avoit accompagné fon
Entrée , & alla prendre la Poſte
àdeux licuès de Fontainebleau.
Quant à Monfieur de los Balbafes
, il n'eut fon Audience de
congé que deux jours apres ; &
comme ſes ſoins ont beaucoup
contribué au Mariage du Roy
ſon Maiſtre , ce Prince l'a nommé
pour conduire la Reyne en
Eſpagne. Sa Majeſté a fait préfent
à chacun de ces deux Ambaſſadeurs
, de ſon Portrait dans
une Boëte enrichie de Diamans.
Chaque Boëte eſt eſtiméc
plus
GALANT. 221
plus de trois mille Loüis .
Le 16. on alla à la Chaffe
au Sanglier. La Reyne d'Eſpagne
& & Madame , accompagnées
de toute la Cour, ſe trouvérent
à cheval dans les Toiles
, & c'eſt ce qui rendit cetteChaſſe
plus confiderable que
toutes les autres qui s'eſtoient
déja faites de cette nature. Le
Roy & Monseigneur le Dauphin
blefferent pluſieurs Sangliers
à coups d'Epée, & attirent
les yeux & l'admiration de tout
le monde.
C
Le 17. la Reyne d'Eſpagne
reçeut les Complimens de pluſieurs
Réſidens , Envoyez Extraordinaires
, & Ambaſſadeurs,
qui furent conduits chez Elle
par Monfieur de Bonneüil.
Le 18. Elle eſſaya des Chevaux
, & courut dans le Parc
Kiij
222 MERCURE
avec la belle Mademoiselle de
Vaillac , qu'elle honore de ſa
bien- veillance tres-particuliere.
Le 19. cette Princeſſe alla
courre un Cerf , qui fut pris
apres avoir donné tout le plaiſir
qu'on peut recevoir de cette
forte de Chaſſe. Elle n'en attendit
pas la fin . Le Soleil fut fi
ardent ce jour-là , qu'il la contraignit
de ſe retirer. Elle vint
manger chez elle , & ayant reçeu
pluſieurs Dames à qui elle
fut bien-aiſe de dire adieu , elle
leur parla d'une maniere ſi touchante
, qu'elle tira des larmes
de toutes. En fuite elle fit habiller
Meſdemoiselles de Piennes,
pour monter à cheval avec
elle,& Mademoiſelle de Vaillac.
Elle ſe promena le reſte du jour
autour du Parc. Toutes ces
Courſes n'eſtoient que pour
pro
GALANT 223
promener ſon inquiétude. Les
reflexions continuelles qu'elle
faiſoit fur ce qu'elle fe voyoit
preſte à s'éloigner du Roy pour
toûjours , la mettoient dans une
agitation qui ne ſe peut concevoir.
Elle vit le ſoir la Comedie.
On joüoic Sertorius. Ainſi
c'eſt par une Piece du grand
Corneille qu'elle a pris pour la
derniere fois ce divertiſſement
en France. Quoy qu'elle l'air
toûjours fort aimé , le trouble
de fon eſprit ne lay laiſſa pas prêter
grande attention. On la vit
preſque toûjours pleurer,& elle
s'abandonna tellement à ſa douleur,
que fi on ne l'euſt extraordinairement
preſſée , elle ne ſe
fuſt pas miſe au Lit de toute la
nuic. Elle tint Mademoiselle de
Vaillac embraſſée long-temps ;
& comme elle luy a toûjours
Kiiij
224 MERCURE
fait honneur de luy marquer
beaucoup de tendreſſe , elle a
voulu qu'elle l'ait accompagnée
juſqu'à Orleans. Mademoiselle
de Vaillac, a tant de belles qualitez
pour ſe faire aimer, qu'on
ne doit pas moins loüer le juſte
choix de cette Princeſſe, que la
conſtance qu'elle a fait paroiſtre
dans cette amitié . Vous jugez
bien , Madame , qu'elle ne paſſa
pas la nuit fans fouffrir beaucoup.
Elle ne pouvoit ſe reſoudre
à quiter le Roy , ny Monfieur
; & l'inevitable neceffité
qu'elle en voyoit , la mettoit
dans un estat digne de compaffion
.
Le lendemain 20. jour du départ
, ſes inquiétudes & ſes agitations
continuelles , l'obligerent
à ſe lever des ſept heures
dumatin. Monſeigneur le Dauphin,
GALANT.
225
phin , Monfieur , & Madame ,
furent long- temps avec Elle dans
la Galerie de ſon Apartement ,
pour tâcher à la conſoler. Elle
fit un leger repas un peu
avant dix heures qu'elle alla à
la Meſſe , où elle fut placée à
fon ordinaire entre le Roy & la
Reyne ſur le meſme Prie-Dieu.
Son déplaifir redoubla pendant
la Meffe , & elle en ſortit toute
en pleurs. Les Carroſſes du Roy
l'attendoient au pied de l'Eſcalier
appellé du Fer à Cheval. La
Court du Cheval blanc où donne
cet Escalier, eſtoit remplie de
quantité de Carroſſes à fix Chevaux,
& d'une partie des Troupes
de la Maiſon du Roy. Les
Gardes Françoiſes & Suiffes en
bordoient les paſſages des deux
coſtez , & avoient derriere elles
cent Gardes du Corps , les Gen-
K
226 MERCURE
darmes, les Chevaux- Legers, &
les deux Compagnies desMoufquetaires.
Toutes ces Troupes
eſtoient d'une magnificence extraordinaire
. Ce n'eſtoit qu'or
&argent de toutes parts , & cela
faiſoit le plus bel effet du monde
fur les diverſes couleurs des Etofes
des Juſte-au-Corps,des Caſa.
ques,&des Houſſes.Quad Leurs
Majeſtez parurent , un triſte ſilence
commença à regner dans
toutes ces Troupes. La douleur
paroiffoit fur tous les viſages,
& tous les yeux estoient tournez
du coſté du Carroſſe où la
Reyne d'Eſpagne alloit monter
pour dire un eternel adieu
à la France. Elle n'y monta pas
ſans faire connoiſtre ce qu'elle
foufroit. Elle fut placée dans le
fonds entre le Roy & la Reyne,
& Monseigneur le Dauphin fe
mit
GALAN T. 227
mit dans l'autre fonds entre
Monfieur & Madame. Les deux
Portieres furent remplies , l'une
par Madame de Monteſpan , &
l'autre par Madame la Ducheſſe
de Richelieu. Quand le Carroſſe
fut ſur le point demarcher,
le grand filence qui avoit regné
ceffa tout d'un coup. Les Tambours
, les Trompetes, les Timbales,
les Fifres ,& les Hautbois
des Mouſquetaires , ſe firent entendre
, & l'on ne peut rien s'imaginer
de plus beau que ce
qu'on vitquand toutes ces Troupes
commencerent à ſe mouvoir.
La Reyne d'Eſpagne eſtant fortie
avec cette pompe , tous ceux
qui rempliffoient la Court , l'Ef
calier , & les Fenestres, demeurcrent
comme immobiles en la
perdant de veuë , & le filence
reprit la place du bruit qu'on
venoit
228 MERCURE
,
venoit d'entendre . On entra
dans la Foreft , & le Roy & les
Reynes furent furprisde la trou-
*ver bordée des deux coſtez
deux lieux durant de Carroffes
que l'envie de voir encor une
fois la Reyne d'Eſpagne avoit
attirez . Pendant ces deux lieuës,
le Roy fit ce qu'il pût pour la
confoler. On arreſta par fon
* ordre en un endroit appellé la
Chapelle à la Reyne, & auffitoft
toutes les Troupes ſe rangerent
en haye des deux coſtez , laiſſant
une eſpace vuide au milieu. Dés
qu'on eut fait alte , le Roy embraſſa
la Reyne d'Eſpagne , &
luy dit adieu ; apres quoy il fortit
du Carroſſe, afin de luy don-
** ner lieu de prendre congé de la
Reyne & de Monſeigneur le
Dauphin ; mais elle embraſfa
la Reyne avec tant de tendreffe
GALANT.
$229
& tant de larmes , que le Roy
voyant qu'elle ne la pouvoit quiter
, fut obligé d'interrompre ſes
adieux pour luy dire qu'il eſtoit
temps de partir , que ce retardement
ne ſervoit qu'à luy faire
mieux ſentir ſon chagrin , &
qu'elle devoit moins s'affliger,
puis qu'elle alloit eſtre heureuſe
en Eſpagne. Cette Princeſſe fortit
enfin du Carroffe toute en
larmes . Le Roy luy donna la
main, & la conduiſit juſqu'à celuy
dont il luy a fait préſent.
Ce Prince l'embraſſa encor une
fois , & fut fi touché de ſa dou-
✔leur , qu'il donna de viſibles
marques de la fienne. Ceux qui
... eſtoient les plus proches , ne
pûrent retenir leurs larmes , &ce
fut un ſpectacle affez nouveau
de voir pleurer tant de Braves.
Le Roy ayant mis la Reyne
d'Eſpa
230
MERCURE
d'Eſpagne dans fon Carroffe ,
où Monfieur & Madame n'entrerent
qu'apres . Elle revint à
Fontainebleau avec la Reyne
& Monseigneur le Dauphin.
Cette Princeſſe continua fa route
vers Orleans , eſcortée d'une
Brigade de Gardes du Corps, &
fervie par les Officiers de Sa Majeſté.
Elle a pour Dame d'honneur
Madame la Mareſchale de
Clerambaut, & pour Dame d'Atour
Mademoiselle de Grancé,
qui, quoy que Fille , a preſentement
le nom de Madame,à cauſe
de cette qualité de Dame d'Atour.
Monfieur le Prince d'Harcourt,
&Madame la Princeſſe ſa
Femme,ont l'honneur de condui.
re cette Reyne. Leur Equipage
eſt fortmagnifique .. Il eſt cõposé
de quatre Carroffes,les deuxpremiers
tres-riches,& traînez chacun
GALANT
231
cun par huit Chevaux;le troifiéme
de campagne ;& le quatriéme,
une Caleche, tous deux à fix
Chevaux. Ils ont trois Ecuyers,
douze Pages. vingt-quatre Valets
de pied , des Chevaux de
main,desMulets,& tout cela d'une
propreté & d'un brillant qui
répond admirablement à l'éclat
de leur naiſſance. La Reyne
d'Eſpagne emporte avec elle
pour de tres grandes ſommes de
Pierreries & d'Argenterie. Je
ne vous dis rien du Préſent du
Roy , parce que j'en dois parler
dans ma Relation de la Cerémonie
du Mariage. Celuy de
Monfieur confiſte en une Boëte
de Diamans , compofée de cinq
groſſes Perles & de cinq gros
Diamans , en deux Crochets
faits en noeuds de tres - grand
prix , en un Colier d'une fort
grande
232
MERCURE
grande beauté , & en pluſieurs
Ouvrages de vermeil doré , auſſi
curieux que bien travaillez. Elle
emporte outre cela , fix Robes à
corps , dont la plupart ſont en
broderie, huit Manteaux , vingt
Jupes de deſſous , plufieurs Habits
de Chaffe, des Pieces entieres
de Brocard or & argent , &
une Toilette admirable , avec
quantité de tres - beau Linge ,
ſans compter les Dentelles &
cent autres choſes. Je ne finirois
point, ſi je voulois vous dire tout
ce qui regarde ce Mariage. Cet
Article ſeul auroit pû remplirma
Lettre, & je croy, Madame, que
vous conviendrez que j'ay eu
raiſon de remettre à l'Extraordi
naire du 25. d'Octobre , la Relation
des Cerémonies qui s'y
font faites.
Cependant comme la Paix eft
au
GALANT.
233
aujourd'huy generale , je croy
vous devoir envoyer des Medailles
nouvellemen frapées fur
ce fujer. La Face droite de la
premiere, repreſente le Roy. Je
n'ay point fait graver ſon Portrait
, parce que je vous l'ay déja
envoyé pluſieurs fois. Jettez
l'oeil ſur le Revers. Vous y verrez
la France aſſiſe tranquille.
ment , ayant une Couronne fur
ſes genoux , avec ces mots, Securitas
Galliarum. D'un coſté de la
ſeconde Médaille , on voit trois
Figures. Celle du milieu eſt la
liberté des Etats Generaux , repreſentée
en Déeſſe, tenant de
la main droite une Pique qui a
fur la pointe un Chapeau , & les
Armes des Sept Provinces , qui
ſont ſept Fleches attachées enſemble.
Elle a ſous ſes pieds le
Lyon Belgique , qui paroiſt eſtre
en
234
MERCURE
en repos. Les mots Latins , Libertas
Pacis foboles, &c. n'ont pas
beſoin d'explicatio.Cette Déeſſe
tient la Prudence embraſſée de
fa main gauche , ayant les
Armes de la Ville d'Amſtredam
à fon coſté ,& paroift recevoir
la France fous la figure de la
Paix. On la connoiſt aisément,
au Rameau d'Olive qu'elle porte
, à ſa Corne d'abondance , &&
à ſa Robe ſemée de Fleurs de
Lys. Le Revers eſt un Soleil,
dont les rayons couvrent les
Ecuffons de France &de Holande.
Ces deux Ecuſſons ſont ſufpendus
,& attachez avec un Feſton
& une Chaîne.Ce que vous
voyez au deſſous eſt la Ville de
Nimegue en Porfil. Il y a dans
l'Exerque 1678. & ce Vers Latindans
le tour.
Occidit ad Rhenum , nafcitur ad
Vahalim.
DIT
LIBERTAS
*
SECVRITAS
$
1679
TA
GALLIARVM &

GALANT .
235
Rien n'eſt plus fameux que
ce qui s'est fait au Paſſage du
Rhin. La Paix concluë à Nimegue,
où le Vahal paffe, n'éclatera
pas moins dans nos Hiſtoires .
Ainſi ce Monument eſt tres-glorieux
auRoy.
Il s'eſt fait un fort grand Pary
pour une Courſe, entre Mr d'Armagnac
, & Mr le Duc de Vendofme.
Pluſieurs Perſonnes de
tres-grande qualité ſe ſont mis
de ce Pary pour l'un & pour
l'autre , & on le fait monter à
plus de deux mille Pistoles . Mr
de la Vallée Ecuyer de Mr d'Armagnac,
couroit pour ce Prince,
& montoit un Cheval blanc. Le
nommé Robin Anglois , dont je
vous ay parlé dans une autre
Courſe, couroit pour Mr le Duc
de Vendoſme , & montoit un
Chevalbay. Ils ont couru dans
la
236 MERCURE
1
la Plaine de Madrid, qui eſt enfermée
dans l'enclos du Bois de
Boulogne,en preſenced'un nombre
infiny de Spectateurs. L'avantage
eſt demeuré à Mr de la
Vallée.
Na
Il me reſte l'Article ordinaire
des Enigmes, mais je ne vous en
diray rien aujourd'huy , finon
que vos Amies ont deviné juſte
en expliquant les deux en Vers
fur le Nez& les Cartes. Je remets
les Noms de ceux qui les ont expliquées
fur ces meſmes Mots,&
les Explications qu'ils m'en ont
envoyées en Vers , juſqu'à l'Extraordinaire
que je vous promets.
J'y fuis obligé faute de
temps &de place . En attendant
que je fatisfaſſe voſtre curiofité
là- deſſus ,je vous envoye deux
autres Enigmes. La premiere eſt
deMonfieur de Bonnecamp , de
Quim
GALANT.
237
Quimper, & l'autre de Monfieur
Clement, d'Amiens.
BIBLIO
TEX
ENIGME
Es Ocillets&lesVioletes,
que jesuis ,
Et laplus belle des Planetes,
Ont composé mon Corps du beau sang de
Thétis.
Ie me carre venant au monde,
Mafroideur est l'effet du chaud.
Quandjesuis en feftin , le plus delicat
gronde,.
Si je n'y fuis placé de la façon qu'il
faut,
Avecque les Catons j'ay de la fimpathie,
Mais quand par mal-heur je prens
fen
l'éclate &fais du bruit. Dites-moy , je
vousprie,
Pourquoy l'on m'aime tant , & qu'on
m'aime si pen?
ة
AU
238 MERCURE
1
AUTRE ENIGME .
SAns Ans lumiere on me voit paroiſtre
Dans l'obscuritéde lanuit:
Et celuy qui m'avoit fait naiſtre,
Est bien souvent par moy détruit.
Je nepuis avoir de demeure,
Qu'onne renverſe ma maison.
Leplais,déplais, preſqu'à mesme heure,
Parce que j'agisſansraison.
Si vous defirez me connoistre,
Regardez-moy quand jem'enfuis ;
Aumoment que je ceſſe d'estre,
Vouspouvez sçavoir que jefuis.
Quant à l'Enigme en Figure,
Monfieur de Baumanoir Chevreil;
Monfieur du Mont, Avocat
à Chaumont , La Nayade, de
Grainvail , Mademoiselle Fanchon
Pacot, de la Place des Cordeliers
à Lyon ; Et le Serieux
ſans Critique , de Geneve , en
ont trouvé le vray ſens. C'eſtoit
la Perle. Elle naiſt attachée à la
Conque,
CLYTIE ENIGME

GALANT. 239
Conque , & on ne la pêche aux
pieds des Rochers qu'avec de
grandes riſques pour ceux qui la
cherchent. Ainſi elle est tresbien
repreſentée par Héſione
attachée à un Rocher ; & les
Pécheurs par Hercule.
Cette Enigme a eſté encor
expliquée ſur la Paix , le Diamant
, la Pierre d'Aiman, le Miroir
, le Printemps, l'Aube du jour,
le Calme, la Peſche, la Vangeance,
Le Boulet de Canon , le Raisin tiré
de l'Echalas par le Vandageur , &
Le Commerce par Mer.
La Fable de Clytie vous eſt
connue. C'eſt la nouvelle Enigme
en Figure que je vous propoſe.
On vient de me donner
en Original quelques -unes des
Harangues faites à la Reyne
d'Eſpagne , dont je vous ay déja
parlé dans ma Lettre. Je vous
les
240 MERCURE
les envoyeray entieres dans celle
du Mois prochain, & vous feray
part en meſme temps des Feſtes
de Rheims , & d'une autre donnée
au Raincy . J'eſpere qu'on
m'envoyera des Relations de
toutes les Villes où la Reyne
d'Eſpagne aura paſſé. Je ſuis,
Madame, voſtre , &c .
AParis ce 30. Septembre 1679.
DEL
THEQUE
LYON
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Soumis par lechott le