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1679, 08 (Lyon)
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Bibliothecæ quam Illuftrit nus
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693 .
807156
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
TE DAUPHIN
BIBLIO
LYON
189Aoust 1679
DE
VA VILL
A LYΟΝ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere.
M. DC. LXXIX.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
د
cher
la Vil-
OVS recevrez fans manquer
le mois prochain
Lecteur, l'Histoire de
Vele & de l'Estat de Geneve
par Monsieur Spon Docteur en Medecine,
aggregé au College de Lyon , son
merite & sa profonde erudition est afsezconnueparses
Ouvrages qu'il a donné
au public fans vous faire fon eloge.
Vousy trouverezpluſieurs figures en taille
douce , la graveure vous satisfera
aſſurément , les inscriptionsyseront auffi
: pour le ſoin de l'imprimer vous vous
en rapporterezbien à moy , qui n'ay antrepaſſion
que celle de vous fatisfaire;
il y aura deux bons Volumes indouze,
pour le prix je vous le diray en vous
l'envoyant, & le mettray leplus modique
que je pourray.
Je vous envoye Dom Sebastien Roy
aij
Le Libraire au Lecteur.
de Portugal , indouze en trois volumes,
que je ne fais relier qu'en un seul pour
vons le donner à meilleur marché ; jay
à vous advertir, de prendre garde aux
contrefaits , puiſque quelques perſonnes
de neant , par envie ou par animofité me
l'ont fait contrefaire , & ſe ſont ſervi
d'une fourberie affez groſſiere , car ils
l'ont fait imprirner de bien plus groſſe
lettre que les miens pour le faire paroître
de bonne impreſſion , elle est rempliedefautes
, &en des endroits il ya
des pages entieres retranchées; car vous
Sçavez, ainſy que je vous l'ay fait remarquer
dans mes advis cy-devant , que
ces fortes d'impreffions ne se font qu'à
la dérobée, Sans pouvoir avoir le temps
de les corriger , craignant inceſſamment
qu'on les leur enleve , prenez toujours
garde à mon Nom , à ma marque , &
àma vignete qui est au commencement,
comme au Mercure. Vous n'oublierezpas
àpayer les ports des lettres que vous envoyerez
pour le Mercure & Extraor.
dinaire ; ceux qui les affranchiſſent ſont
ſeurs d'y voir leur ouvrage. Ily a eu
ce
Le Libraire au Lecteur .
ecmois tant de matiere preſsée à mettre
dans ce Volume , que l'on a obmis à y
mettre pluſieurs Pieces que l'on trouvera
dans le mois prochain.
L'on continue à distribuer le Journal
des Sçavans inquarto pour fixfels
l'indouze pour cing ſols , comme auſſi le
Journal des Nouvelles Découvertes fur
toutes les parties de la Medecine par
MonfieurdeBlegny Chirurgien du Roy,
tous les mois pour fix fols le cahier.
LIVRES
Vie
NOUVEAUX
du Mois d'Aoust.
de Saint Ignace par le Pere
Behour Jefuite, 4.
Hiſtoire de la Decadence de l'Empire,
du Pere Mainbour, 4.
La Foy des derniers Siecles , du Pere
Rapin, indouze.
Methode pour converſer avec Dieu.
La hardie Meſſinoiſe , indouze.
Dom Sebastien Roy de Portugal, in
a ii
douze , 3. vol . reliéen un .
Relation curieuſe de l'Estat preſent de
la Ruffie, indouze.
Arithmetique de le Gendre, in quartoz
nouvelle Edition augmentée.
TABLE
TABLE DES MATIERES
contenues dans ce Volume.
Description d'un Navire fait heures &demie ,
enfix
I
La Devinereffe , ou les faux Enchantetemens
,
LeTemps Medecin , Fable ,
13
33
Compliment deMonsieur Verjus à l'Academie
Françoise le jour de sa Reception
, avec la Réponse de Monsieur
Boyer, 37
Madrigal furle Mariage de Mademoi-
Selle, SS
Estampes gravées par l'ordre du Roy, &
données au Public , 56
Réjouissances faites à Madrid , 85
Mort de M. le Laboureur , 93
MortdeMonfieur Prevost, Chanoine de
Noftre-Dame, 95
Le Duc de Valois, Historiete, 96
Régal donné par la Keine à Monfieur
l'Ambassadeur d'Espagne , 107
Arrivée de Madame la Princeſſe de
Rohanà Nantes , 110
Gerémonies faites dans l'Eglise des Da
a iiij
TABLE.
mes du Paraclet d' Amiens ,
LeFaux Poison , Histoire ,
112
113
Divers Coupletsfur la Chanson de Ly-
Sete , 117
Luftice renduë par Monfieur Dagueſſeau,
119
Pensions &Benefices donnezpar leRoy,
120
These soûtenue par Meſſieurs d'Aligre,
128
Entrée du Commandeur Lubomirski,
Ambaffadeur Extraordinaire de PologneàTurin
, 134
Monfieurle Marquis de S. André fait
PremierPresident de Grenoble. 148
Monfieur leComte de la Sayve , Confeiller
, receu à la Charge de President à
Mortier dans le mesme Parlement,
Mort de Mad moiſelle d'Elbeuf , 157
Mort de Madame de Chevreuse , ibid.
Mort de Monfieur l'Evesque de Beau-
Vais 160
Regal donné par le Roy à Versailles , à
Monfieur l'Ambassadeur d'Espagne,
103
Le Singe&leMiroir, Fable , 173
Lettre
TABLE
Lettrede la Lorraine Espagnolete , touchant
les Festes d'Espagne, 176
Le Duc de Pastrane part de Madrid
pourvenir en France , 206
Noblesse Françoise reçenë à la Cour de
Hanover, 211
Dispense d'âge donnée au Fils de Monfieurle
President Nicolai , 213
L'Ambassadeur de Venise est fait Chevalier
de l'Accolade , ibid.
Entréede l'Ambassadeur Extraordinairede
Pologne 215
Theſe ſoûtenue par Monsieur le Prince
deTurenne , 226
Ballet de la Paix dancé au College de
Clermont, 228
These Soûtenuë par Monsieur l'Abbé de
Coiflin , 230
Camp de la Plaine d'Acheres , 231
quis de Louvoys ,
Accident arrivé à Monfieur le Mar-
Entrée publique de Monfieur le Marquis
de Vilars àMadrid, 236
Entrée de Monsieur l' Ambaſſadeur Extraordinaire
de Suede à Paris , 239
Pa ticularitez touchant le Mariage de
Mademoiselle, avecune Lettre du Roy
235
d'Espa
d'Espagne àcette Princeſſe , 240
Regal fait à Madame la Ducheffe de
Montalto, 246
Noms de ceux qui ont expliqué la premiere
Enigme 247
Noms de ceux qui ont expliqué laſeconde
Enigme, ibid.
Noms de ceux qui ont expliqué toutes les
deux , 250
Enigme nouve' le en Kers, 252
Autre EnigmeenVers, ibi.d
Nomsde ceuxqui ont expliqué l'Enigme
enfigure, 254
Conclusion, 255
Finde laTable.
A
EX
EXTRAIT DV PRIVILEGE
さ
duRoy.
P
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en fon Confeil, Jun-
QUIERES . Il eſt permis à J.D. Ecuyer, Sieur de
Vizé, de faire imprimer par Meis un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacun deſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois: Comme auffi defanſes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs, Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
leditLivre fans le conſentement de l'Expoſant,
nyd'en extraire aucune Piece , ny Planches
ſervantà l'ornement dudit livre , meſime d'en
vendre ſeparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende,
& confiſcation des Exemplaires contrefaits,
ainſi que plus au long il eſt porté auditPrivilege.
Regiſtré ſur le Livre de la Communauté le
5.Janvier 1678. Signé E. COUTEROT . Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé& tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
enjoüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
31. Aoust 1679.
Avis pour placer les Figures.
AMosaïque doit regarder la page
192
L'Air qui commence par SiTircis
est un inconstant , doit regarder la page
1.17
Le Plan du Deſſert Royal de Verſailles
doit regarder la page 17 1 .
L'Enigme en figure doit regarder
La page 254
La Chanſon qui commence par Decoiffe
moy cette Bouteille , doit regarder
la page 255 .
6
41
•MERCU
DE
LA VILL
MERCURE
GALANT
AOUST 1679 .
FREQUE
LYON
OILA ce que
c'eſt, Madame,que
de vous avoir accoûtumé
aux miracles.
Je vous ay
promis la deſcription d'un Vaifſeau
qui ſe fit en fix heures &
demie à Toulon le 15. ou 16. de
l'autre Mois .Je croyois que vous
regarderiez cela commeun prodige
, & vous me mandez qu'apres
les merveilles que je vous
Aoust 1679 . A
2 MERCURE
ay appriſes de nos François fur
toute forte de ſujets , vous n'entendez
plus rien dire d'eux qui
vous ſurprenne. Il faut pourtant
que je vous tienne parole. Si ce
que je vous ay dit dans ma Lottre
du Mois de Decembre dernier
, de la Galere de Marſeille
conſtruite en un jour , diminuë
de l'étonnement que vous doit
cauſer un Vaiſſeau bâty en moins
de ſept heures , je ſuis feûr au
moins qu'il vous ſera malaiſé de
n'en prendre pas une haute
idée de l'ordre admirable que
Monfieur Colbert & Monfieur
le Marquis de Seignelay ont mis
dans nos Ports , & du ſoin qu'ils
prennent de choiſir de bons Sujets
pour en avoir la direction . Il
eſt certain que la choſe paroiſt
preſque incroyable à ceux-mefmes
qui ont eſté employez à ce
travail,
GALAN T.
3
travail , & que les Gens duMétier
qui ſçavent combien il entre
de pieces dans la conſtruction
d'un Navire , & avec quelle jufteſſe
il faut que toutes ces pieces
ſoient jointes les unes avec
les autres, ne peuvent comprendre
comment un Vaiſſeau de
cent trois pieds de longueur,
avec deux Ponts & un Gaillard,
qui peut porter juſqu'à quarante
Pieces de Canon , & qui eſt d'une
propreté achevée , a pû eſtre
fait en ſi peu de temps. La gloire
en eſt deuë à la vigilance de Mr
Arnoul Intendant de Marine en
ce Païs- là, qui en avoit formé le
deſſein, & qui donna des ordres
fi juſtes , que tout ce qui eſtoit
neceſſaire pour le travail , ſe
trouva dans l'endroit qui avoit
eſté marqué pour chaque choſe,
fans qu'on fuſt obligé d'aller
A ij
4
MERCURE
rien chercher ailleurs. Il avoit
fait faire une Halle au deſſus de
ce Vaiſſeau , ſous pretexte de le
mettre à couvert de l'ardeur du
Soleil; mais on fut ſurpris ,voyant
que cette meſme Halle , & les
Echafauts qui estoient autour,
renfermoient les Pieces qui devoient
ſervir à cette conſtrution.
Quoy qu'on en euſt fait
l'arrangement avec grand ordre,
il ne laiſſoit pasd'y paroiſtre une
je-ne- fçay- quelle confufion qui
faiſoit craindre à pluſieurs de
l'embarras dans le dénoüement,
à cauſe de plus de deux mille
cordages , & de plus de cinq
cens poulies qu'on y voyoit. Les
Maiſtres Charpentiers qui ont
placé toutes choſes , difent euxmeſmes
qu'ils n'en pourroient
donner qu'une foible idée ; &
les Peintres qui ont voulu defſiner
GALANT.
5
ner cet arrangement , n'en ont
jamais pû venir à bout. Cependant
tout ſe developa avec une
facilité merveilleuſe ; l'accord
ſe trouva par tout , & on ne perdit
pas un ſeul moment à chercher
les choſes dont on eut beſoin.
Voicy l'ordre qui fut obſervé.
On avoit partagé tous le
Ouvriers & tout l'Ouvrage entre
les quatre principaux Maiftres
Baſtiſſeurs de Navire , qui
faifoient quatre Diviſions diferentes
. Chacun d'eux avoit ſous
luy deux Sous - Maiſtres , l'un
pour l'avant , l'autre pour l'arrivée
, & chaque Diviſion eſtoit
ſeparée en huit Eſcoüades ,
commandées chacune par un
Chef , & compoſées de ſeize
Charpentiers & de quatre Perceurs.
De ces huit Eſcoüades , il
y en avoit deux qui devoient ſe
A iij
6 MERCURE
1
repoſer , afin de ſe relever fucceſſivement
de deux en deux
heures , ſi l'ardeur n'eût emporté
les Ouvriers. Comme il devoit
y avoir toûjours pres de cinq
cens Hommes dans le travail,
fans compter les Chefs , il euſt
eſté difficile d'éviter la confufion
dans un ſi grand nombre
de Gens , fi on ne les cuft habillez
diferemment. Le Sr Colomb
Maître Baftiffeur de Navire, qui
eſt celuy qui a conduit le Vaifſeau
dont je vous parle , & qui
dans cette occafion en devoit
faire le coſté droit, eſtoit habillé
de bleu avec toute ſa Divifion .
Celle du Sr Chapelle qui devoit
faire le coſté gauche , eſtoit habillée
de blanc. Celle du Sr Colomb
le Fils, à qui le fond de cale
eſtoit écheŭ en partage, avoit
le calleçon bleu,& une chemiſe
blanche;
GALAN T.
7
blanche:& celle du Sieur Audibert,
qui eſtoit chargé des Ponts ,
avoit le calleçon blanc , avec la
chemiſe bleuë. Les Eſcoüades
de chaque Diviſion ſe diſtinguoient
de plus entr'elles par le
moyen d'un Ruban de diferente
couleur. Les Chefs avoient de
meſme une marque particuliere;
& afin qu'on ne confondift pas
les Charpentiers avec les Perceurs
, ces derniers avoient chacun
une Maſſe à la main , avec
une Gibeciero à leur coſté,pour
tenir des clous & leurs outils .
Tous les Ouvriers en cet équipage
ſe trouverent à l'Arsenal
avant le jour. Ils y entendirent
la Meſſe , apres laquelle chacun
alla de luy-meſme ſe ranger au
poſte qui luy avoit eſté marqué
le jour precedent , & y attendit
le ſignal. Il fut donné à quatre
A iiij
8 MERCURE
heures & alors au ſon des
Trompetes & des Tambours, on
vit pres de cinq cens Hommes
ſe remuer en un moment , &
tous à la fois , comme dans un
Concert , faire chacun une maneuvre
diferete avec un ordre &
un filence qu'on ne sçauroit concevoir
à moins d'y avoir été preſent.
C'eſtoit auſſi ce qui leur a
voit eſté recommandé tres expreſſement
,& furquoy on avoit
pris toutes les precautions imaginables.
Il s'agiſſoit de bien placer
d'abord les membres de ce
Vaiſſeau , & c'eſt ce qui ne ſe
pouvoit faire que par un accord
general de tous les Ouvriers enfemble
. L'ardeur avec laquelle
chacun ſe mit à travailler ſous
fon Chef, fut fi grande , que les
premiers qu'on employa,ne voulurent
point entendre parler de
repos.
GALANT .
و
repos. Ainſi ceux qui devoient
prendre leur place , voyant que
le Vaiſſeau s'élevoit de moment
en moment àleurs yeux,pendant
qu'ils ne faifoient rien,apres plu .
ſieurs inſtances pour obtenir la
permiſſion de travailler , allerent
d'eux - meſmes à leur departement,
pour avoir du moins quelque
part à la gloire de leurs Camarades.
Tous les coups qui ſe
donnoient n'en paroiſſoient
qu'un , & le travail s'avançoit
d'une ſi grande vîteffe , qu'on
voyoit l'Ouvrage finy , plutoſt
que la main qui l'avoit fait. Ce
qu'il y eut de plus ſurprenant,
c'eſt que la plupart , bien loin de
conſentir à fe repofer ,
fe firent
un point d'honneur de ne boire
ny manger , qu'ils n'euffent veu
le Vaiſſeau finy. Il le fut avant
onze heures de matin,quoy qu'il
Y
?
Av
10 MERCURE
n'euſt eſté commencé qu'à quatre,
& cela , ſans qu'il ſe rompiſt
aucune Piece, ny qu'il y euſt un
ſeul Ouvrier bleſſe. Pendant ce
travail,Mr l'Intendant avoit ſous
luy quatre Commiſſaires de Marine
, ſçavoir Meffieurs Hayet,
Jonville,du Mairs ,& Talon , qui
firent tres -bien leur devoir,avec
huit Ecrivains. Ces derniers, qui
eſtoient Meſſieurs Bailly, Sagier,
Montaphilon,du Mas,Choiſelas,
du Pleffis , Verdun ,& Baudran ,
avoient chacun raport à l'un des
quatre Maîtres Charpentiers qui
conduiſoient l'Ouvrage,&Monficur
Arnoul ſe ſervoit d'eux
pour ſçavoir à tous momens l'état
du travail dans les endroits
où il n'eſtoit pas afin d'y donner
fes ordres , & de fournir au befoin
, s'il euſt manqué quelque
choſe qu'il n'euſt pas préveu.
C'eſt
GALANT. II
C'eſt de cet habile Intendant
qu'on peut dire que Monfieur
Colbert l'a formé de ſes mains,
puis qu'il l'a fait voyager pendant
quatre ans dans tous les
Ports&Arfenaux de l'Europe ;
qu'il l'a fait paſſer en ſuite par
tous les Emplois de la Marine;
& qu'il l'a toujours fi bien conduit,
qu'apres luy avoir fait exercer
à l'âge de ving - quatre ans
pendant toute une année , les
deux Intendances de Toulon &
de Marseille , pour les Vaiſſeaux
&pour les Galeres , il l'a rendu
capable de tout. On n'en peut
douter apres la maniere dont on
luy a veu exécuter les diferens
ordres qu'il a reçeus de Monfieur
le Marquis de Seignelay.
C'a eſté avec tant de ponctualité
& de prevoyance , que les
Armemens , les Convois ,& les
paſſages
12 MERCURE
paſſages des Troupes qui ont
preſque eſté continuels pendant
les quatre ans de la Guerre de
Meſſine , ſe ſont toûjours faits à
point nommé ,ſans que les Vaifſeaux
ayent jamais manqué de
la moindre choſe. C'eſt luy qui
a fait le Deſſein du magnifique
Arſenal que le Roy va faire bâtir
à Toulon. L'illuſtre Monſieur
de Vauban qui a un fond
inépuiſable de ſcience dans ces
fortes de travaux , & qui avoit
eſté envoyé en Provence pour
regler toutes choſes ſur ce ſujet,
n'a rien trouvé à changer au
Deſſein de cet Arsenal , & a é
crit avec applaudiſſement à la
Cour. Je ne doute point, Madame,
que vous ne viſſiez avec plaifir
celuy du Vaiſſeau dont je
viens de vous parler. S'il tombe
en mes mains , je m'engage à
Vous
GALANT.
13
vous l'envoyer gravé , ne pouvant
trop faire pour conferver la
memoire d'une Merveille dont
les fiecles paffez n'ont point eu
d'exemple.ανία όπου
Si le grand nombre de témoins
que cetteMerveille a cus,empêche
qu'on n'y ſoupçonne de l'enchantement
, il y a tout lieu d'en
croire dans ce qui eſt arrivé à un
Cavalier qui tient un rang tresconfiderable
dans une des premieres
Villes du Royaume. Ce
n'eſt point un de ces Eſprits credules
qui s'étonne de peu decho.
ſe,ou qui ſoient aiſez à ébloüir. Il
veut voir pour croire,& la curiofité
qui luya fait parcourir toute
l'Italie,ne l'a pas ſeulement attaché
aux choſes qui ſont ſingulieres
aut climat & àla temperature
de l'air, mais elle luy a fait chercher
à conferer avec ceux qu'on
difoit
14
MERCURE
diſoit avoir les connoiffances les
plus profondes . C'eſt par là qu'il
s'eſt fait un plaifir d'entretenir
pluſieurs fois ce fameux Juif,qui
apres le Siege de Candie ofa foûtenir
que Mr de Beaufort vivoit,
&offritde le faire voir dans une
des Priſons des Infidelles , ſi on
vouloit employer ſon Art.Les cir.
conſtances qu'il en debitoit , ont
eſté long - temps l'entretien de
toute la France .
Le Cavalier dont j'ay à vous
conter l'avanture, eſtant arrivé à
Génes apres avoir veu ce que
Rome , Veniſe , & pluſieurs autres
Villes confiderables ont de
plus fatisfaiſant pour les Curieux
, s'y arreſta quelque temps
pour en confiderer à loiſir les raretez
. Il ſe promenoit un jour fur
le Mole , cet Ouvrage merveil.
leux que ceux du Païs appel-
ง
lent
GALANT.
15
lent le plus grand de la Chrétienté
, quand il apperçeut deux
de ſes Amis qui entreprenoient
le voyage qu'il achevoit.Ils s'em.
braſſerent avec toutes les marques
de joye qui ſont ordinaires
en de ſemblables rencontres
, & apres qu'il les eut preparez
à recevoir beaucoup de
plaiſir des Antiquitez qu'il avoit
vuës en beaucoup de lieuxils ſe
mirent à luy exagerer à leur tour
les beautez que quinze jours de
ſejour leur avoit fait remarquer
à Genes ; & luy montrant un
Gentilhomme qui les accompagnoit
& qui n'avoit point encor
parle, ils firent valoir ſur tout l'obligation
qu'ils luy avoiét de leur
avoirdonné entrée chez les Gés
les plus qualifiez de la Ville,parmy
leſquels ils luy dirent qu'il
eſtoit dans une extreme confideration
.
16 MERCURE
dération. Quoy que le Gentilhomme
fut vetu à la Génoiſe , &
grave comme un Eſpagnol , il
parloit François tres- juſte,& répondit
avec tant d'honneſteté
& d'eſprit aux loüanges que luy
donnerent ſes Amis, que le Cavalier
s'en trouvacharmé , & fe
ſentit prévenu pour luy dés ce
moment d'un ſentiment fort particulier
d'eſtime. Le lendemain
au matin il rendit viſite à ſes
deux Amis qui partirent ce même
jour pour Milan. Il trouva le
Gentilhomme Génois avec eux,
&fut fi touché de ſes manieres
honneſtes & obligeantes , qu'il
ſe fit un fort grand plaifir d'une
partie de promenade qu'il luy
propoſa pour l'apres - midy à
S.Pierre d'Arennes , où il promit
de luy faire voir quelques Jardins
qui luy paroiſtroient des lieux
en
GALANT . 17
enchantez . La partje s'exécuta.
Le Cavalier avoua qu'il n'avoit
jamais rien veu de plus agreable
que ces Jardins ; maisįs'il fut fatisfait
de leur beauté , il le fut
bien davantage de la converſation
du Génois . Il luy trouva
tant d'eſprit , & un caractere fi
opposé à celuy de ſa Nation ,que
comme il parloit tres-bien noſtre
Langue , il ne pût s'empeſcher
de luy dire qu'avec les ſentimens
qu'il luy remarquoit , il falloit
qu'il fuſt un François métamorphoſé.
Le Genois luy dit que
quelques affaires l'ayant obligé
de paſſer les premieres années de
ſa vie en France , il en avoit toûjours
aimé les manieres , & qu'il
n'eſtoit pas ſurprenant qu'il euſt
profité de l'étude qu'il en avoit
faite. Cette conformité d'incli
nations & d'eſprit fit ſon effet. Ils
fe
18 MERCURE
ſe donnerent les plus fortes affurances
d'amitié , les confirmerent
en s'embraſſant , & commencerent
à devenir preſque inſéparables.
Comme le Cavalier
eſtoit curieux, il n'y eut point de
Cabinet un peu rare que le Génois
ne luy fift ouvrir.ll le mena
chez tous ceux quiavoient quelque
ſecret particulier , & luy
ayant entendu dire pluſieurs fois
qu'il avoit pratiqué quantité de
Gens qu'on diſoit qui avoient
des Eſprits familiers , ſans qu'aucun
d'eux luy euſt jamais rien
fait voir d'extraordinaire , il luy
témoigna que fi un Homme de
ſes Amis n'eſtoit pas abſent,
peut- eſtre verroit- il chez luy des
choſes qui mériteroient qu'on
en fuſt ſurpris . Le Cavalier qui
ne ſouhaitoit rien tant que de
voir , & que mille tours d'adreffe
GALANT .
19
ſe qui épouvantent les foibles,
n'avoient jamais étonné , offrit
de diférer ſon départ pour attendre
le retour de ce prétendu
Magicien; mais le Génois ayant
répõdu qu'il avoit paffé en Egypre,
d'où peut- eſtre il ne reviendroit
de pluſieurs années , le Cavalier
apres 15. jours de ſejour
fit prix avec quatre Napolitains
qui ſe trouverent fur le Port pour
le mener à Toulon dans une Felouque.
Le ſoir il alla dire adieu
auGénois qui le retint à ſouper.
Il eſtoit logé fort proprement , &
avoit un Valet nommé Francifco
qui joüoit admirablement de
la Guitarre. C'eſtoit un régal
qu'il luy avoit déja donné pluſieurs
fois,& que le Cavalier qui
aimoit fort la Muſique , luy demanda
encor ce foir-là. Les proteſtations
d'amitié ſe renouvel
lerent.
20 MERCURE
lerent. Ils s'en promirent de fréquens
témoignages par Lettres ,
& ils eſtoient preſts de ſe ſéparer
quand le Génois ſe ſouvint
qu'il n'avoit point mené le Cavalier
chez une Dame de fon
voiſinage qui estoit riche en Statuës
, en Médailles & en Tableaux
. Franciſco court demander
à la Dame ſi elle voudroit recevoir
fon Maiſtre avec un Etrager
qui devoit partir le lendemain.
Il revient avec une réponſe
favorable. Le Génois cõduit le
Cavalier. Ils traverſent une Ruë,
arrivent à la Maiſon de la Dame,
& tandis qu'on l'avertit , ils font
introduits dans une Salle, dont les
Tableaux font la plus riche parure,
quoy qu'il n'y ait que de l'or &
del'azur dans les bordures & das
les plafonds La Maiſtreſſe du Logis
ſuivie de deux de ſes Filles,
les
GALANT. 21
les vient recevoir dans cette Salle,
& apres les premiers complimens
du Cavalier , elle luy fait
remarquer deux Tableaux qu'-
elle eſtime les plus beaux des
fiens , & qui font d'une tres- habile
main. Le Cavalier qui ſe
connoiſſoit aſſez en Peinture, en
eſt fort content,& tandis que fon
Conducteur paſſe dans une Chabre
voiſine avec les deux jeunes
Soeurs , la Dame le fait entrer
dans une autre toute remplie de
Statuës , tant en Marbre , qu'en
Pierre ,& en Bronze. Quoy qu'-
il ait peine à en découvrir toutes
les beautez à la clarté des flambeaux
, il ne laiſſe pas d'en eſtre
charmé,tant le travail luy paroiſt
finy dans chaque Figure. De
cette Chambre ils paſſent dans
une ſeconde , tapiflée & meublée
d'un Velours, cramoiſy ,
re
22
MERCURE
rehauſſe d'une broderie d'or,aux
quatre angles de laquelle il-y
avoit quatre Claveſſins. Ils eftoient
poſez ſur des Pieds ſemez
de diverſes fleurs,mais d'une miniature
ſi délicate qu'elles auroient
fait honte aux fleurs naturelles.
Un JeuneHomme d'en-.
viron quinze ans s'approche d'un
des Claveffins , & à peine a-t- il
achevé un Air qu'il touche defſus
, que le Claveffin qui eſt à
l'extrémité de la Chambre luy
répond , en ſorte qu'on voit toutes
les touches du Clavier ſe
mouvoir ſans qu'il y ait perſonne
qui en approche. Un troifiéme
Claveſſin en fait autant , &
enfuite tous les quatre joüant à
la fois font entendre ce meſme
Air avec toutes les parties de la
plus fine Muſique. Ce jeune
Homme ſans changer de place ,
com
GALANT.
23
commence un autre Air ſur fon
Clavier , mais au lieu d'entendre
des Claveſſins , c'eſt une veritable
Orgue qu'on entend. Des
Fluſtes douces ſuccedent à l'Orgue
, & des Baſſes & des Deflus
de Violes aux Fluſtes douces,
ſans qu'on touche pourtant autre
choſe que le Claveſſin . Une
nouveauté ſi peu commune ayat
dû cauſer au Cavalier plus de
ſurpriſe qu'il n'en témoigne , la
Dame luy dit qu'elle voit bien
que les Inſtrumens ne ſont pas ſa
plus forte paſſion. Il l'aſſure que
rien ne le touche davantage , &
luy confeſſe que ce qu'il vient
d'entendre luy auroit paru enchantement,
s'il n'avoit déja veu
la meſme choſe de cinq Claveffins
chez celuy qui en avoit inventé
le Secret à Rome. A ce
mot de Rome, la Dame demande
s'il
24
MERCURE
s'il y a veu ce celebre Juifdont
elle entendoit ſi ſouvent parler.
Il répond qu'il a eu de longues
conférences avec luy , & qu'il a
veu auſſi pluſieurs fois une En.
chantereſſe dont on faisoit bruit
à Naples , mais qu'il a eſté fort
peu fatisfait de l'un & de l'autre,
que la plupart de ces Gens- là n'avoient
du crédit que ſur les Efprits
ſimples , qui manquant de
fermeté pour attendre ce qu'on
promettoit de leur faire voir , ſe
laiſſoient ébloüir aux premieres
grimaces de quelques Figures
bizarres qu'on avoit l'adreſſe de
faire paroiſtre pour les amuſer;
qu'il avoit cherché ces fortes de
Sçavans dans toutes les Villes où
il s'eſtoit rencontré , mais qu'il
n'en avoit jamais trouvé un qui
pût rien apprendre à un habile
Homme,& qu'ils n'eſtoient tous
que
GALANT.
25
que des miférables qui mouroient
de faim , & qui avoient
l'effronterie de promettre aux
autres ce qu'ils ne pouvoient
avoir pour eux meſmes. La-def
ſus la Dame s'informe fi on luy
a fait voir la Genoiſe , l'aflurant
qu'elle eſt dans une tres-haute
reputation , &qu'elle fait des cho .
ſes ſi extraordinaires,qu'il auroic
ſujet d'en eſtre content. Elle
adjoûte qu'elle demeure dans la
meſme Rüë à trois Maiſons de la
fienne,&que s'il veut qu'elle le
mene chez elle, elle envoyeraluy
faire meſſage , nedoutantpoint
qu'elle ne les reçoive avec plaifir
.LeCavaliereſt ravy del'offre,
&dit qu'il s'étonne que fonAmy
qui le connoiſt pourleplus curicux
de tous lesHommes,ne luy
ait point parlé de cette Femme.
On fait partir un Laquais, & ce-
Aoust 1679 . B
26 MERCURE
pendant la Dame propoſe au
Cavalier de voir ſon Cabinet de
Bijoux. Ils y entrent. Quatre
grands Miroirs , cinq Luftres de
cristal au Plancher , & un Bufer
de vermeil doré,luy frapentd'abord
les yeux.On luy ouvre une
Armoire d'où l'on tire deux ou
trois Layettes pleines de médailles
de toutes faços,grades & petites,
d'or ,d'argent,& de cuivre.
On lui fait voir un colier de Perles
d'une groſſeur prodigieuſe, a
vec une infinité deDiamas,& de
Pierreries , en Bagues, en Rofes,
&enBracelets.Apres qu'ila employé
quelque temps à confiderer
toutes ces Richeſſes , on luy
ouvre une autre Armoire. Ilen
fort un Coq,qui ayant volé ſur la
Table,éteintdeux Flambeaux en
batant des aifles, & chante deux
fois. La Dame traite le Coq d'étourdy,
GALANT.
27
RES
tourdy,& luy ordonne de r'allumer
les deux Flambeaux.Cela eſt
faitdans le meſme inſtant. Le Cavalier
s'aproche da Coq , mais
come il croit le toucher, le Coq
s'envole ſur de grandes Armoires
voiſines,où deux autres Flabeaux
s'allument auſſi-bien que douze o
Bougies de cire blanche qui font
_dans le Luſtre attaché au milieu
du Cabinet. Le Cavalier ne s'étonne
point. Il dit à la Dame qu'-
il voyoit chez elle plusqu'il n'avoit
veu dans tout ſon voyage,
& la priant de vouloir déployer
pour luy ſes plus grands ſecrets,
il ſuit le Coq. Le plumage luy en
paroiſſoit extraordinaire.Voicy le
prodige. Les Armoires ſur lefquelles
le Coq a volé , s'ouvrent
d'elles-meſmes , & laiſſent voir:
deux Cadavres à moitié décharnez
, étendus tout de leur long
Bij
28 MERCURE
fur des Couſſins d'un velours qui
seble eſtre tout de feu .Ils avoient
le nez affez bien formé , mais
une machoire ſans peau& fans
levres.Le reſte du Corps,particulierement
des cuiſſes en bas,n'eftoit
qu'un Squelette.Le Cavalier
ne ſçait que penſer, Il fait l'eſprit
fort, quoy que la peur commence
àle prendre. LaDame foûrit,& il
ne luy a pas ſi-toſt demandé ſi
ce ſont des Corps embaumez de
quelques-uns de ſes Parens qu'-
elle conſerve avec tant de ſoin,
qu'il voit remuer un de ces Cadavres.
Cette nouveauté le met
dans laderniere ſurpriſe.Le Mort
ſe leve , fort de ſon Armoire , &
d'un bras tout décharné tire l'autre
Mort par la main. Les voila
tous deux debout. Ils jettent des
regards étincelans,& s'avancent
lentement vers le Cavalier.Jugez
de
GALANT.
29
de la frayeur où il eſt . Il recule,
obſerve les deux Cadavres , & fe
ſouvenant que depuis la Salle des
Tableaux fon Conducteur ne l'a
point ſuivy, il ne doute point qu'-
il n'ait part à ce qui luy arrive.
Les Cadavres luy tendent les
mains,& continuentde marcher
vers luy avec la meſme lenteur.
La Dame demande d'où vient
qu'il les craint,& ce qu'eſt deve
nuë cette belle fermeté qu'il sébloit
avoir , mais la reſte acheve
de luy tourner,& il ſe préparoit à
fuir , lors qu'un des Squelettes,
comme ennuyé de luy offrir inutilement
la main, le pouffe fi rudement
qu'il le fait tomber cõtre
la Porte .Sa chûte la faicouvrir. Il
ſe ſauve ſans ſçavoir où, & apres
avoir traversé pluſieurs Chambres,
il gagne la Rue , l'efprit fi fort
en déſordre , qu'il a peine à re
Bij
30
MERCURE
trouver ſon Logis. Il y arrive,pafle
la nuit dans des agitations incocevables
, & le jour ne paroît pas
auſſitoſt qu'il le ſouhaite,pour al.
ler ſe couper la gorge avec un A.
mi, qui lui a joué un ſi vilain tour
fans l'en avertir. Il ſe leve dans la
penſée qu'il le ſurprendra encor
au Lit. Il frape à ſa Porte.Un vifage
inconnu luy vient ouvrir . Il
demande le Génois. On répond
qu'il n'a jamais demeuré dans ce
Logis.Il dit qu'on le faſſe parler à
ſon Valet Francifco . On appelle
Franciſco.Il vient à la Porte,mais
ce n'eſt point le Franciſco que le
Cavalier connoît,& ce Francifco
de ſon coſté ne connoiſt ny le
Génois , ny celuy qui le demande
. Le Cavalier ſe met en colere,
dit qu'on ſe moque de luy , tire
l'épée,monte à la Chabre du Génois
, & prétend qu'il n'aura pas
de
GALANT. 31
de peine à le trouver. La Porte
s'ouvre fi - toſt qu'il y frape, & au
lieu d'une Chambre tres- propre
où il avoit ſoupé le ſoir precédent,
il ne voit qu'un taudis tout
remply de Vers à ſoye.ll defcend
auſſi honteux , & auffi troublé
qu'il eſtoit forty de chez la Dame.
Il donnela Ville , la Maiſon ,
& l'Amy au Diable, fait voeu de
n'eſtre plus curieux , va ſur le
Port chercher ſa Felouque, & ſe
met en Merdeux heures apres ,
fort furpris d'avoir trouvé àGénes
ce qu'il n'y eſtoit pas venu
chercher,& d'avoir cherché tant
de fois ailleurs ce qu'il n'avoit
jamais pû trouver.
Quoy qu'il ne puiſſe comprendrece
qu'ila veu, il croit toûjours
que ce n'a eſté qu'un tour d'adreſſe,&
que s'il euſt eu la fermeté
qu'il s'eſtoit promiſe , il cuſt
Bij
32 MERCURE
découvert la tromperie LaTroupedu
Roy , appellée de Guenegaud,
annoce une Comédie nouvelle
ſous le titre de la Devineveffe,
ou les faux Enchantemens. Je
ne ſçay pas bien encor ce que
c'eſt ; mais de la maniere qu'on
m'en a parlé, le ſpectacle de cette
Piece approche fort des choſes
ſurprenantes que je vous viés
de conter. Si cela eſt , il vaudra
bien les Machines ordinaires . Il
aura du moins une nouveauté
qu'elles ne peuvent plus avoir.
Nous en ſçaurons davantage
avec le temps. Heureux qui ſe
peut ſervir de ſon ſecours. Il
guérit ſouvent les plus grands
maux , &la Fable que je vous
envoye, vous va l'apprendre. Elle
eſtde Monfieur du Livery.
LE
GALAN T.
33
LE TEMPS
MEDECIN..
FABLE , A IRIS.
U
Ne Linete toute aimable,
Et de les tendres accens qui
Poussezd'un gozier agreable,
Endormoient la raison , & reveilloient
lessens
Sur les autres Oyſeaux prit un fi grand
empire,
Qu'à l'envy chacun d'eux pour ellefoûpiroit.
Chacun touché d'amour , à luy plaire
afpiroit,
* Sans qu'aucun oſaſt en riendire.
A
Entr'autres un Serin , un gay Chardonneret,
Sentoient pour elleun feufecret,
Et bien qu'elle fuſt ſourde à leur tendre
Ces malheureux Captifs aimoient leur eframage,
clavage.
Elle écoutoit affezleurs soupirs amou
reux
B V
34
MERCURE
Mais Son Superbe coeur n'en poufſoit
point pour eux ;
Plus à la vaincre ilsſe donnoient de
peine,
Et plus elle estoit inhumaine.
Mais enfin ces Oyseaux, un jour,
Ne voulant plus nourrir une esperance
vaine,
Las de tous ſes mépris, furent prierl'Amour
D'adoucir le poids de leur chaîne.
Ilsse plaignirent des froideurs
Qu'avoit pour leur ardeur l'infenſible
Linote.
Allez, leur dit l'Amour, pour punir ſes
rigueurs,
Je luy feray bientoſt changer de note.
De tous mes traits je prendray le plus
* doux,
Et la rendray plus ſenſible pour
vous.
N'est- il pas temps que mon pouvoir
éclate,
Et qu'elle vive ſous mes loix ?
Oüy, je veux chers Oyſeaux, que cette
Belle ingrate,
De
GALANT.
35
De l'un de vous deux faſſe choix.
Alors tous deux dans leur ramage
En attendant cet heureux jour ,
Chantent cent fois ,Vive l'Amour,
Publions ſes bontez rendons-luy nôtrehommage,
Il va contenter nos deſirs,
Et pour celle qui nous engage
Nous ne poufferons plus d'mutiles
:
ſoûpirs.
Apres une telle affeurance,
Fiers des promefſſes de l' Amour,
Ils se flatent de l'esperance
De fléchir la Linote un jour , J
Etvont dans le charmantsejour
Ou cet aimable Oysean faisoit sa resi
dense;
A
Pourlagagner , ils s'arment de conſtance,
Et tous lesmatins tour- à-tour,
Parde tendres Chansons , chacun deſon
amour
Luyva marquer la violences
Mais quoy a des momens les plus
doux
L' Amour n'est pas toûjours lemaiſtre,
Et quelquefois le Temps ,de son pouvoir
jaloux,
N
36 MERCURE
Ne nous lefait que trop connoiſtre ;
Illepriveſouvent des plus beaux de fes
droits,
Et rendsaprévoyance vaine :
Il en voulut donner une preuve certaine,
Lors que furces Oyſeaux il étenditſes
Loix,
Pour faire brifer leur chaîne.....
Hé quoy ? leurdit-il en couroux,
La Linote ſe rit de vous,
Et ce qu'on doit nommer Fobjet de
voſtre haine,
Doit- il eſtre l'objet de vos voeux les
plus doux ?
Hé que vous a fervy tant de pe ſeve
rance,
Qu'à vous faire percer le coeur de mille
coups ,
Et vous donner matiere à nouvelle
fouffrance ?
Quittez , quittez l'erreur qui vous a
trop ſeduits,
Voyez pour une Ingrate où vous eſtes
reduits,
Vous n'en pourrez jamais vaincre l'indiference,
Voila
GALANT.
37
1
Voila ceque le Temps leur dit.
A ce preſſant discours chacun d'eux fe
rendit.
Le Temps , pour les querir, leur ordonna
l'abfence,
Et ce remedelesguerit.
د 1
C'est là, sharmante Iris , ce que gagnent
1 les Fieres ;
c
Souvent un Amant rebuté
Se laſſe d'estre maltraité,
4
Et le Temps à lafin desfilleſes paupieros.
Je vous ay déja marqué que
Monfieur Verjus Secretaire du
Cabinet, avoit ofté reçen à l'Academie
Françoiſe. Voicy ce
que j'ay pû ramaſſer du Compliment
qu'il y fit. Il dit d'abord
, Qu'on ne pouvoit mieux
faire des remercimens d'une grace
, qu'en faisant voir qu'on en
fçavoit connoistre tout le prix ;&
qu'il croyoit avoir déja ſuffisam
ment
38 MERCURE
ment persuadé Meſſieurs de l'Academie
, par la constance qu'il
avoit euë à desirer l'honneur d'en
estre , combien il ſeſentoit obligé
de la constante inclination qu'ils
avoient témoignée à l'y recevoir;
Qu'il n'y apportoit point d'autre
avantage , que son respect pour
leurs Perſonnes , & un amour naturelpour
les belles Letres; Qu'auffi
celuy-là ſuffiſoit- il pour le mettre
en estat de profiter de leurs lumieres
& de leurs exemples;Qu'on
avoit l'obligation au grand Cardinal
de Richelieu , d'avoir reüny
en un Corps tant d'excellens
Maistres des plus beaux Arts &
de toute forte de Science
le merite & la reputation de cette
Illustre Compagnie formée de la
main de ce grand Homme , avoient
toûjours augmenté depuis . Eta-
Que
lors faiſant connoiſtre qu'il ne
parloit
GALANT.
39
on
parloit point de ceux qui la
compoſent aujourd'huy , pour
ne pas faire peine à leur modeſtie
; Que ne pourroit -
point dire , adjoûta - t - il , de
ceux qui les ont precedez , &
qui ont rendu le deüil de l'Academie
, lors qu'elle les a perdus,
commun à tous les ordres du
Royaume ; Que ne diroit- on point
de ce Chancelier plus grand encor
par sa vertu &par l'étenduë
de ſes connoiſſances , que par ſa
Dignité , qu'il crût longtemps honorée
par celle d'Academicien , a
vant qu'il fust Protecteur de l'Academie
, comme il l'estoit déja,
&comme il le fut toûjours depuis
des beaux Arts des Loix , de
l'Equité , & de la Religion ? Que
ne diroit on point de tant de Prelats
, de Ministres , de Magistrats,
,
& d'autres grands Perſonnages
qui
40 MERCURE
qui ont partagé l'employ de leur
temps & de leurs talens entre
tes exercices de l'Academic &
les fonctions de leurs Charges ?
Il poursuivit en diſant , Quil
ne pouvoit conſiderer tant de merite
& tant de gloire , fans redoubler
les mouvemens de fa reconnoissance
, & fans desirerpaffionément
de meriter la grace qu'il
recevoit ; mais qu'il reconnoisfoit
n'avoir rien en luy , quipust
avoir contribué à l'en rendre digne
, & que Meffieurs de l'Academie
puſſent avoir conſideré,
que sa paſſion pour la gloire du
Roy leur auguste Protecteur ; Qu'il
ne falloit pas seulement d'excellens
Maistres dans le deſſein &
dans l'ordonnance , pour travailler
au Temple de Gloire que
IAcademie élevoit au Roy par
des ouvrages d'une eternelle durées
4
GALANT.
41
rée ; Qu'il falloit auſſi de moindres
Ouvriers pour préparer &
fournir les matereaux & les
couleurs ; & qu'il pouvoit estre
regardé comme un de ces Ouvriers
, qui fans adreſſe & Sans
capacité peuvent par leur travail
aider à seluy des autres;
Qu' ayant eu lieu par fes Voyages
de connoistre &d'admirer de loin
les grandeurs du Roy , & aussi de
les voir & de les admirer de pres,
àcause des entrées de fa Charge,
dans tous les jours & dans toutes
les distances qu'il avoit pour les
regarder , elles luy avoient paru
au deſſus de tout ce qui s'en pouvoit
dire ou imaginer ; Que fi
l'on confideroit hors du Royaume,
& juſque dans les Païs les plus
éloignez , ces grandes Flotes , qui
Sembloient s'estre tout d'un coup
élevées de la Mer , comme par
mira
42
MERCURE
(
miracle , avec le Pavillon François
, &tout ce qui s'y voit & qui
s'y paſſe , on trouveroit de quoy
remplir toutes les Nations d'admiration
& d'amour pour le Roys
Que si on rentroit dans le Royaume
, & que l'on y regardast tant
de nouveaux Monumens plus Superbes
que ceux de l'Antiquité,
tant d'Edifices & de Travaux
immenses pour la commodité &
l'embelliſſement des Villes , pour
la communication des Rivieres &
des Mers , & pour l'abondance
& lafelicité des Provinces , pour
la défense & laſeûreté des Fron
tieres;fi on y jettoit les yeux fur
ces vaſtes & riches Hôpitaux , où
la Valeur malheureuſe trouve un
azile aſſuré , & fur tant de nouvelles
Fondations pour l'instru-
Etion , pour l'avantage , & pour la
J
Seuretédes Peuples , on trouveroit
que
GALANT. 43
que la grandeur du Roy au dehors,
avoit des fondemens folides au
dedans , & qu'elle y estoit furpaffée
par une grandeur encor plus
merveilleuse , Que rien ne paroiſtroit
fi grand que tout cela , fi le
Roy ne l'estoit pas encor davantage
en luy mesme , & par ses
qualitez perſonnelles ; Que la
plupart des Héros les plus fameux
avoient esté dans le secret
de leurs Maiſons , differens de ce
qu'ils avoient paru à la veuë du
monde ; mais que le Roy dans le
particulier , comme dans le public
, estoit toûjours grand de fa
propre grandeur , toûjours ferme,
toûjours égal , plus foûtenu par
l'élevation & par la force de fon
génie , que parsapuiſfance&par
Sa dignité ; toûjours par un ſage
discernement & par une noble
patience , au deſſus des defauts
نم
44
MERCURE
de
&des foibleſſes de ceux qui l'approchoient
, comme il estoit parfes
exemples au deſſus de tout leur
mérite & de toutes leurs vertus;
toûjours accompagné de toutes les
plus grandes & les plus agreables
qualitez, poursefaire respecter &
aimerde tout le monde;Qu à regarderſon
coeur &son esprit , on trouvoit
dansſafermeté le fondement
l'intrépiditédeſes Troupes;dans
Saprofondefageffe,la caufe de tou.
tesses profperitez; dans fa douceur
&danssa bonté,les raiſons de l'en.
vie que toutes les Nations nous por.
tent d'avoirun tel Maistresqu'ainfi,
quand on l'avoit bien confidere,
on n'estoit plus surpris ny des cho-
Ses étonnantes qu'il faisoit , ny de
celles qui luy arrivoient ; qu'on ceffoit
de tout admirer , & qu'on ne
trouvoit plus rien de grand , rien
d'admirable , que Louis LE
GRAND . Ce
GALANT.
45
Ce Diſcours dont je ne vous
donne qu'une idée tres- imparfaite
, fatisfit fort toute l'Aſſemblée.
Je ne vous dis rien ny du
mérite , ny des emplois de Mr
Verjus , vous en ayant fait un
long Article dans ma Lettre du
dernier Mois. Apres qu'il cut
ceſſé de parler Mr Boyer
luy répondit
د
au nom de
*
Compagnie. Cette Réponſe LY
regardoit Monfieur de Bezons 1850
Conſeiller d'Etat , qui en eſt
préſentement le Directeur ;
mais les Affaires du Roy ne
luy permettant pas de diſpofer
de fon temps , il en fit
avertir Monfieur Boyer , qui
comme Chancelier de la mefme
Compagnie ſe trouva chargé
de la parole , & n'eut que
vingt quatre heures à ſe pre+
parer , à cauſe que Mr Verjus
ne
46
MERCURE
ne pouvoit diférer ſon départ
pour Ratiſbonne. On ſe ſeroit
étonné de la maniere aisée
dont il s'acquita de cette Réponſe
en ſi peu de temps , fi
tant de belles Pieces de Théatre
qu'il nous a données , n'eſtoient
des preuves de la délicateffe
& de la fécondité de
fon Eſprit. Voicy en quels termes
il parla.
Greez, Monfieur , qu'au licu
Ad'applaudir d'abord à l'é
loquent Discours que vous venez
de faire , au lieu de nous applaudir
nous-mesmes du méritede
noſtre choix ,je vous plaigne de ne
voir pas à la teſte de l'Académie
Monsieur de Bezons , qui en est
préſentement le Directeur. Les
obligations indispensables de l'Employ
que leRoy luy a confié , auquel
GALANT.
47
quel il doit tous ſes momens , &
la promptitude de voſtre départ
que les ordres de Sa Majesté
preſſent inceſſamment , luy ayant
osté l'honneur de vous recevoir
(honneur qu'ilse devoit , & qu'il
Souhaitoit avec ardeur) ilſe trouve
obligé de s'en décharger fubitement
ſar moy , qui fuis le moindre
de ſes Confreres , & que le
Sort aveugle afaitle second Officier
de cette Compagnie.
il est fâcheux & pour vous&
pour nous , qu'uneAction aussi celebre
que celle- cy , qui vous est fi
glorieuse, & à laquelle il nemanque
rien de vostre part , perde en
ma perſonne une partie de fon
éclat & de ſa dignité.
Mais comme ces occafionsfi rares
&fi ſouhaitées , sont confacrées
à la loüange du Roy noftre
auguste Protecteur, le moyen de re-
4
fifter
48
MERCURE
fifter à la violente tentation de
parler sur une matiere ſi riche
&fi agreable ? Dois je pas faire
quelque effort pour me rendre
digne de laplace que j'occupe , &
pourfurmonter la malheureuſe neceßité
qui fait dépendre ordinairement
les ouvrages de l'Esprit, du
Secours du temps ? 1
Si le temps me manque , n'ay-je
pas d'autres fecours qui ne me
manqueront pas ? Le courage &
les lumieres de ceux qui m'ont
précedé , & qui m'ont tracé un fi
beau chemin ; ce génie d'Eloquence
qui regne dans l' Académie ; la
majesté de ces Lieux qui nous par
lent fans ceffe de la grandeur de
leur Maistre 3 la faveur de mes
Auditeurs, dont les yeux & lamemoire
font tellement replis desmerveilles
de fon Regne, quejenauray
qu'à leur présenter les choses que
Jay
GALAN Τ.
49
5
4
j'ay à dire,fans ordre , fans art, &
Sans étude ; Et fur tout ne puis-je
pas attendre du zele ardent qui
mebrûlepour la gloire du Roy, une
de ces promptes & heureuses faillies
qui nous élevant au deſſus de
nous-mesmes, nous font aller quelquefois
où les plus longues méditations
nesçauroient atteindre? Mais
avec tous cesfecours, ay-je letemps
de faire un choix dans un Champ
sivaste , dans une matiere fi abondante
, dans cette foule d'Images
&de grandes Actions qui se préfententàmon
esprit ? De quel costé
& par quel endroit toucheray-je
cette matiere prétieuse , que des
mains fi adroites &fi sçavantes
ont maniée avec tant de bonheur
&avec tant defuccez ?
C'est vous, Monsieur, qui devez
m'aider à trouver quelque route
nouvelle qui me diftingue de ceux
Aouſt 1679 . C
50
MERCURE
qui m'ont devancé. La conjoncture
préſente , voſtre nouvel Employ
qui regarde des Négotiations tresimportantes
, vostre depart précipité
qui fait mon defordre & mon
inquiétude , m'inspirent de nouvelles
idées de la gloire de nostre Roy .
C'est vous qui pouvez me le faire
connoistre par des endroits qui échapent
à la veuë des autres Hommes.
LOUIS LE GRAND , l'anguſte,
le victorieux, eft connu de tout
le monde. Je me garderay bien de
tomber dans ces redites ennuyeu-
Ses qui gâtent les Sujets qu'on traite,
au lieu de les embellir. Ie ne
parleray point des Exploits inoüis
de noſtre invincible Monarque , de
cette étenduë prodigieuse de prudence
qui fournit àtant de besoins
diférens , & qui ſemblable à la
Providence Eternelle , est préfente
à tout & par tout.Je laiſſe à toute
la
GALANT . I
A
כו
4
1
la Terre à parler de la rapiditéde
Ses Conquestes , du nombre incroyable
de fes Victoires, dont le miracle
trouvera à peine quelque foy parmy
nos Neveux.Tout parle du grand
Ouvrage de la Paix qu'il a con-
Sommé avec tant de force , avec
tant de fageffe , avec tant de patience.
Je ne diray rien de la beautédefon
Triomphe,où le Vainqueur
ne traîne point apres luy des Princes
opprimez, des Roys enchaî-
-nez , des Peuples couverts de lar-
-mes &defang ; mais où le Vainqueur
mene avec luy des Princes délivrez,
des Roys fecourus,des Peuples
réjoüis .
Cesont d'autres merveilles, c'eſt
un autre Louis que nous ne
connoiſſons qu'à demy , & qui se
montre à vos yeux,dontje voudrois
parler. C'est vous , Monsieur ,
& vos pareils , à qui dans les con-
Cij
52
MERCURE
verſations dont il vous honore , &
dans les instructions qu'il vous
donne , il fait remarquer laſagefſe
de ſes Conſeils , la force de ſa
Raiſon , l'adreſſe des Refforts dont
ilſe ſertpour mouvoir toute l'Europe
, cette Science des divers interests
des Princes , cette connoissance
de leur puiſſance & de leurs cara-
Eteres quisert àdonner le contrepoids
àce qu'il trouve en eux ou de
trop fort ou de trop foible pour la
conſervation de la tranquilité publique
, cette penetration avec laquelle
il démeſle lesplus delicats
intéreſts de fa gloire & defa grandeurzen
un mot cette Politique Superieure
à la politique de tous les
autres Etats , qui lefait triompher
par tout , & luy donne un auſſi grād
afcendant dans toutes les Cours de
ſes voisins, queſes Armes en ont eu
dans toutes les Parties de l'Europe.
Que
GALANT. 53
Quevous auriez , Monfieur , de
grandes choses à nous dire fur ce
Sujet ,fi le Secret qui couvre les myſteres
d'Etat, n'estoit une desprin-
-cipales obligations de voſtre Charge
&de vostre Employ !
Mais que fais-je?F'oublie infen-
- fiblement que je vous dérobe les
momens que vous devez à l'execution
des ordres du Roy qui vous
preſſe de partir. C'est affez que de
vous eſtre donné le temps de prendre
icy voſtreplace. Allez Satisfaire
aux volontezd'un Roy qui vous
demande cette mesme promptitude
qu'il apporte heureusement dans
toutesses entrepriſes. Mais fouvenez-
vous , Monfieur , que ce beau
Zele qui vousfait travailler avec
tant de fuccez pour les interests &
pour la gloire de noſtre incomparable
Monarque, doit prendre icy une
nouvelle chaleur , puis qu'avec les
1
Cij
54
MERCURE
titres de Sujet fidelle , de Secretaire
du Cabinet , & de Plenipotentiaire
de Sa Majesté, le titre d'Académicien
que vous prenez aujourd'huy
, vous doit faire regarder
dans la Perſonne de vostre Roy
& de voſtre Maistre , celle de noſtre
Protecteur.
Cette Réponſe fut fort applaudie.
Monfieur Boyer ne fit .
ceſſer les loüangesqu'on luydonna
, qu'en demandant , felon la
coûtume, ſiquelqu'unde ces Mefſieurs
n'avoit rien à lire.MrCharpentier
commença par un Panc
gyrique du Roy, remply de grandes
penſées.En ſuite, Mr l'Abbé
Tallemant Premier Aumônier
deMadame ,celébre par labelle
Traduction qu'il a faite des Vies
de Plutarque , & par celle qu'il
vient de nous donner de la pre
miere
GALAN T.
םי
a
55
miere Partie de l'Hiſtoire de Battiſta
Nani , lût le Madrigal que
vous allez voir.
A MADEMOISELLE,
SUR SON MARIAGE .
Quy, Princeſſe ,
rant ,
en vous acqué-
L'Espagneſe doit voir dans unbonheurfi
grand ,
Qu'elle en rendra jaloux nos Peuples&
nos Princes.
Admirons ſon adreſſe, en ce dernier ef
forti
Conferuant toutesses Provinces,
Ellenous eustfait moinsde tort.
3
Monfieur de Mezeray acheva
par un Morceau d'Hiſtoire touchantl'originedes
Gaulois.Mr le
Marquis d'Angeau qui le lût
pour luy , y donna une grace qui
aida fort à en faire remarquer
toutes les beautez .
Cij
56 MERCURE
L'étroite alliance qu'ont les
beaux Arts avec les Sciences,que
ceux de cette illuſtre Compagnie
poſſedent au plus haut
point , m'oblige à vous en faire
icy un Article particulier.Je vous
ay parlé dans la plupart de mes
Lettres du progrez qu'on leur
voyoit faire de jour enjour. Ce
font des merveilles dont pres de
trois cens Planches gravées puaujourd'huy
la verité. Rien
n'eſt plus propre à faire prendre
l'idée qu'on doit avoir de la
France,puis qu'elles en font connoiſtre
la grandeur par l'éclat
des ſuperbes divertiſſemens de
ſon Prince , par la magnificence
de ſes Edifices , & par le nombre
infiny des raretez qui s'y trouvent.
Voicy un Catalogue des
Livres d'Estampes , &des autres
Ouvrages de Taille-douce grabliét
vez
GALAN T.
57
S
S
e
e
11
e
a
-
e
e
e
S
5
-
vez pour le Roy , & donnezau
Public depuis quelques Mois,
avec le prix de chacun de ces
Ouvrages en blanc.
I. Egrand Carouselde l'année
1662. contenant ſept grandes
Planches , trente Figures des
Perſonnages des Quadrilles ,& cinquante-
cinq Devifes; le tout gravé
par Chauveau & Sylvestre. Avec
un Poëme Latin ſur le mesme fujet.
18 livres.
II. Le mesme Carousel traduit
en Latin , avec les mesmes Figures.
15 L.
III. Le Divertiſſement de Verfailles
de l'anné 1664. ſous le titre
des Plaisirs de l'Iſle enchantée contenant
neufPlanches gravéespar
Sylvestre. 3 1.10
IV.La Fefte de Verfailles de l'année
1668. contenant cing Planches
C V
58
MERCURE
gravéespar le Pautre. 31. 105.
V. La Feste de Versailles de
L'année 1674 contenantfix Planches
gravées par Chauvean &le
Pautre. 3 1. 105.
Les Estampes de chacun de ces
Divertiſſemens , feparées duDifcours.
6fols.
VI. La premiere Partie des
Tableaux du Cabinet du Roy , contenant
vingt-quatre Pieces gravéespar
Rouſſelet,Picart,Eddelink,
Chastean,&c.avec les Deſcriptions.
En grand papier, 1 2 l. En petit papier,
10 L
Les Estampes des Tableaux de la
grandeur ordinaire feparées , 75.
LesEftapes en double feüille, 12f.
VII. La premiere Partie des
Statues & Bustes antiques des
Maiſons Royales , contenant dixhuit
Pieces gravéesparMellan En
grandpapier, 6 1. En petitpapier,
51.
Les
GALANT.
59
4
5
S
A
プ
Les Estampes Separées defd.Statuës
& Buftes , 6s.
VIII. Le Livredes Tapiſſeries,
des quatre Elémens & des quatre
Saiſons , contenant huit grandes
Pieces & trente -deux Deviſes,
gravées par le Clerc. En grand
papier,71. 10f. Enpetitpapier,6f.
Les Estampes des Tapiſſeries Je
parées, 10S.
IX. Le Labyrinte de Versailles
contenant quarante- une petites
Planches gravées par leClerc, 3 1.
10f.
X. Les cinq grandes Pieces de
l'Histoire d'Alexandre , gravées
d'apres les Tableaux de Monsieur
Le Brun , parAudran &Eddelink,
27 4.
XI. Les Veuës & Profils des
Villes,gravées d'apres les Tableaux
de Vandermeule. En une feüille,
TO f. Endeux feüilles , 1 l. En trois
feuilles , 2 1. Tous
60 MERCURE
Tous ces Ouvrages ſe vendent
chez le Sieur Sebastien
Mabre-Cramoify,Imprimeur du
Roy , & Directeur de fon Imprimerie
Royale. Il a auſſi imprimé
les Difcours qui ont eſté faits
fur tous ces grands ſujets d'admiration
. Vous voyez , Madame,
qu'on a employé les plus excellens
Ouvriers pour graver ces
Planches , & qu'il ne ſe peut
que ce travail n'ait beaucoup
couſté. Cependant le prix qu'on
y a mis eſt ſi mediocre , qu'on
voitbien que c'eſt un effet de la
liberalité du Roy qui en vent
faire preſent au Public,& qui eft
bien aiſe que l'avantage qu'en
recevront ſes Sujets , ſoit communiqué
aux Etrangers. Comme
l'on travaille depuis pluſieurs
années à ces Ouvrages , il eſt
aifé de connoiſtre que la guerre
シ
nn'aa
GALANT. 61
a
THECHA
LYC
#
1853*
n'a point empeſché les Arts de
fleurir , & qu'au contraire pendant
que le Roy faifoitdes Actions
ſurprenantes pour la gloire
de ſes Etats , & qu'il avoit lesy
efforts de toute l'Europe à foûte
nir , ces:mefmes Arts ont regné
en France avec plus d'éclat . De
tres -beaux Diſcours expliquen
la plupart des Ouvrages que je
vous ay dit qu'on avoit gravez.
Les premieres pages ont pour
ornement des Vignetes d'une
invention & d'un travail qu'on
ne ſe laſſeroitpoint d'admirer, fi
la beauté des Planches qui font
enſuite ne forçoit d'en détourner
les regards. Le grand Carrouſel
de l'année 1662. dedié à
Monſeigneur le Dauphin. L'Epiſtre
auſſi bien quetout leDifcours
qui luy fert d'explication,
eſt de Monfieur Perraut de l'Academie
62 MERCURE
cademie Françoiſe. Vous ſçavez,
Madame, combien il eſt digne
de la reputation qu'il s'eſt
acquiſe. Je ne vous dis rien de
ce Carroufel. Trente ſept Planches
en parlent affez. On voit
par elles que la France n'entreprend
rien où elle ne faſſe voir
ſa grandeur , qu'il faut qu'elle
agiſſe dans ſon repos , que ſes
Braves n'ont point de plus forte
paſſion que de donner des marques
de leur adreſſe dans les
Armes , & qu'ils font tellement
nez pour la guerre , que leurs
plus agreables divertiſſemens
ſont ceux qui leur en fourniffent
l'image. Les depenſes faites pour
le Mariage du Roy , où la Nobleſſe
Françoiſe avoit paru avec
tout l'éclat poſſible , plus de cent
cinquante Perſonnes d'une quas
lité diftinguée ayant accompagné
GALAN T. 63.
it
r
es
rs
C
né Monfieur le Mareſchal de
Gramont juſqu'à Madrid ,n'empeſcherent
point que la Cour
ne ſe trouvaſt preſque auffitoft
en eſtat de fournir aux frais de
ce fameux Carrousel. Le Pоёте
Latin qui en accompagne les
Planches , eſt de Monfieur l'Abbé
Fléchier. Son nom eſt un
grand éloge....
Deux ans apres, c'eſt àdire en
1664. on vit des magnificences
extraordinaires dans le Divertiſſement
de Verſailles qui avoit
pour titre , Les Plaisirs de l'Isle
enchantée. Ilne pouvoit qu'eſtre
bien imaginé , puis que Monfieur
le Duc de S. Aignan avoit
eu ordre du Roy , d'inventer un
Sujet qui fiſt naiſtre tout ce
qu'on s'eſtoit propoſé d'y faire
entrer d'agreable. Il eſtoit ſeparé
en trois journées . Ily eutune
Courſe
64 MERCURE
こ
Courſe de Bague dans la pre
miere. On y vit paroiſtre le
Char d'Apollon. Il eſtoit accompagné
des Siecles , du Temps ,
des douze Heures du jour , &
des douze Signes du Zodiaque .
Dés qu'on ſe fut placé dans le
Camp, Apollon &' les Siecles re
citerent des Vers à la loüange
des Reynes. Ils avoient eſté faits
par Monfieur le Preſident de
Perigny , & ceux des Chevaliers
par Monfieur de Benſerade.
On commença en ſuite la
Courſe de la Bague dont Mr le
Marquis de la Valiere remporta
le Prix. La Collation fut fervie
auſſtoſt apres par les Saiſons , &
par leur nombreuſe ſuite , pendant
que les Signes du Zodiaque
dancerent. La repreſentation de
la Princeſſe d'Elide fut le divertiſſement
de la feconde journée.
Tout
GALAN T.
65
2
S
Tout le monde ſçait ce que c'eſt
que cette fameuſe Comedie. Les
plaiſirs du troiſiéme jour furent
grands. On dança un Balet devant
le Palais d'Alcine . Ce Palais
fut renverſé par un éclat de
Tonnerre , & un Feu d'artifice
qui acheva de le confumer.Cette
Feſte qui dura trois jours , a eſté
une des plus completes , & des
plus magnifiques dont on ait
parlé depuis pluſieurs Siecles.
On ne doit pas en eſtre furpris,
puis que le Miniſtre infatigable,
e qui avec les importantes affaires
quil'occupent,veut bien prendre
ſoin de tout ce qui regarde l'avancement&
la gloire desbeaux
Arts , avoit donné des ordres fo
juſtes pour rendre ces Divertif
ſemens dignes du grand Prince
qui en regaloit ſa Cour, qu'ils ne
e
-
-
2
םי
e
e
,
pouvoient manquer de paroiſtre
avec
66 MERCURE
avec l'éclat qu'ils ont eu. Il ne
faut que jetter les yeux fur les
neufPlaches qu'on en a gravées,
pour eſtre perfuadé que ceux
qui ont veu les Spectacles qu'elles
reprefentent, ont dû les croire
un enchantement. Je ne vous
en fais point une defcription
particuliere , ces Planches étanti
accompagnées d'un tres -beau
Difcours de Mr Félibien , qui ne
laiſſe rien à defirer fur ce ſujet.
Les jours ſuivans, on courut encor
les Teftes. Le Roy remporta
quatre Prix , Monfieur le Duc
de S. Aignan deux, & Monfieur
le Duc de Coiflin un.
Si le bruit de cette Feſte toute
Françoiſe & toute Royale,
c'eſt à dire, toute magnifique &
toute galante , s'eſt répandu par
toute la Terre , on ne doit pas
moins admirer celle que Sa Majeſté
GALANT. 67
2
S
ال
e
-
C
コー
e
jeſté donna en 1668. dans le
meſme lieu de Versailles . Ce
Prince , & ceux qui l'avoient
ſuivy , avoient gouſté de tresgrands
plaiſirs pendant le Carnaval
de la meſme année , puis)
qu'en prenant la Franche-Comté
, ils avoient acquis plus de
gloire en un ſeul Hyver , au milieu
des neges, des glaces ,& des
frimats,qu'on n'en acqueroit autrefois
en pluſieurs Campagnes
faites dans les Saiſons les plus
temperées ; mais comme les Dames
n'avoient eu que des alarmes
dans ce Carnaval , causées
par la craintede perdre ceux qui
les touchoient, le Roy refolut de
leur donner une Feſte dans les
Jardins de Versailles,& ordonna
qu'on ſe ſerviſt pour cela des
Eaux que l'Art y a fait venir
malgré la Nature. Sa Majesté ou
1 vrit
68 MERCURE
vrit Elle - meſime les moyens de
les employer , & d'en tirer tous
les effets qu'elles peuvent faire.
Cette Feſte ne devoit durer qu'ű.
demy- jour ; ce qui marque encor
plus la grandeur du Roy, puis
qu'il n'eſt pas extraordinaire
qu'on faffe de grandes depenſes
pour une choſe qui dure longtems.
Ce magnifique Regal conſiſtoit
en une Collation élevée
au milieu de cinq Allées qui étoient
elles meſmes remplies de
ce qui la compoſoit ; en une Comedie
meſlée de Balet ſur un
Theatre fait exprés; en un Soupé
fousune Feüillée enrichie de tout
ce que l'on peut s'imaginer de
brillant , & de riche; en un Bal
fous une autre Feüillée toute environnée
de Caſcades , avec un
beau Feu d'artifice , & une illumination
qui faiſoit paroître tout
le
GALAN T. 69
5
e
e
1
e
t
a
1
le Château de Versailles en feu,
& toutes les Allées remplies de
Thermes , & de Figures toutes
brillantes de lumieres. Ces cinq
endroits font le ſujet des cinq
Planches de ce ſomptueux Divertiſſement.
Les Deſſeins en avoient
eſté faits autrefois par feu
Mr Gieffé , Deffignateur du Cabinet
du Roy ; mais comme on
ne les a point trouvez apres ſa
mort , il a falu que Mr Berrin,
pourvû aujourd'huy de la même
Charge , en ait fait de nouveaux
ſur quelques Memoires qu'on lui
a donnez; ce qui auroit eſtétresdifficile
à un Home moins intelligent
que luy dans ces fortes de
choſes. A peine ay- je ceflé de
vous parler d'une Feſte , que j'en
trouve fix autres en fix journées
de ſuite , qui de meſine que les
precedentes n'ont paru qu'apres
de
70
MERCURE
de nouvelles Conquestes du
Roy. Elles ont fait les plaifirs
de l'année 1674. La diverſité
en fut grande , puis qu'il y eut
un Opéra , un Concert deMuſique
à Trianon , pluſieurs Co-
-médies , deux Feux d'artifices,
deux Illuminations , pluſieurs
Collations , & un Soupé ; mais
il faut remarquer que ce Soupé ,
ces Collations , ces Comédies ,
ce Concert , & cet Opéra , ne ſe
donnerent point dans des Aparremens
de Versailles , mais dans
autant de Lieux faits exprés,
qu'il y eut de Divertiſſemens .
Ces Lieux estoient d'une galanterie
, & d'une magnificence
ſi extraordinaire , que ne pouvant
vous rien dire qui en approche
, je ſuis obligé de vous
renvoyer au Diſcours qu'en a
fait Mr Felibien , & aux Planches
GALANT.
71
-
5
S
コ
$
ches qui en ſont gravées ſur les
Deſſeins de Meſſieurs le Brun,
Berrin , & Vigarany , qui font
les trois dont l'imagination avoit
travaillé pour l'embelliſſement
de ces meſmes Lieux.
Je viens à ce qui a eſté fait
pour les beaux Arts ſeuls ; car
quoy qu'ils ayent beaucoup de
part à toutes ces Feſtes, l'adreſ
ſe , la galanterie , & la magnificence
de la Cour , y en avoient
la plus grande. Eft- il rien qui
leur ſoit plus avantageux que
les Tableaux qui viennent d'eſtre
gravez Les uns font des
plus grands Maiſtres de l'Antiquité.
Les autres , de queleques
fameux Peintres François
qui font honneur à la Nation ;
& comme ce font autant de
-Chefs d'oeuvres que peu de
Perſonnes auroient pû voir, parce
72 MERCURE
ce qu'ils font dans le Cabinet
du Roy , Sa Majesté par une
bonté qui n'a point d'exemple,
donne moyen à tous les Peintres
du Monde de les multiplier
en les copiant ſur les Eſtampes ,
ce qui ſera d'une grande utilité
pour le Public , & pourra fervir
d'inſtruction à tous ceux qui
ont quelque adreſſe à manier
le Pinceau. Joignez à cela que
ces Eſtampes font remarquer
combien la Gravûre s'eſt perfectionnée
en France , ſous le
Regne de ce grand Prince. Les
Statuës , & Buſtes antiques qu'il
a fait graver , ne donneront pas
ſeulement beaucoup de joye
aux Curieux , & aux Etrangers
qui les voudront avoir, mais encor
aux Sculpteurs qui auront
un feûr moyen de ſe rendre habiles
, en profitant de ces avantages.
Quel
GALANT.
73
$
U
t
Quelques Ouvrages modernes
ſuivent les Buſtes antiques
dont je viens de vous parler.
Ils ne peuvent eſtre que tresbeaux
, puis qu'ils ont eſté faits
fur les Deſſeins de Mr le Brun ,
& gravez ainſi que les autres,
par les meilleurs Ouvriers de
France . Ces Ouvrages confiſtent
en huit Pieces de Tapifleries
, où l'on fait connoiſtre la
grandeur du Roy par des images
allégoriques , ce que des
paroles n'exprimeroient pas affez
fortement . Toutes ces mer-
* veilles font mistérieusement
dépeintes dans les quatre pre-
2 miers Tableaux que ces Tapif
" ſeries repréſentent , qui fontles
quatre Elémens. Ainſi l'oeil découvre
, & l'imagination conçoit.
C'eſt une Hiſtoire de toutes
les grandes Actions de Sa
Aoust 1679 .
ما
es
1
a
コ
D
74
MERCURE
Majesté , dont les merveilles
font cachées ſous le voile des
Couleurs du Peintre. Ce qui
enrichit la Bordure eſt compoſe
de tout ce qui ſert & qui a
du raport à chaque Elément.
Les Armes du Roy ſont dans
le milieu de la Bordure d'enhaut
de chaque Piece. Il y a
quatre Deviſes aux quatre
coins. Deux Actions éclatantes
qui regardent ce grand
Prince , ſont dans chaque milieu
des deux coſtez ;& dans celuy
de chaque Bordure d'enbas
, il y a une Inſcription Latine
de Mr Caſſagne qui explique
ces deux Actions. Les Vers
François qui donnent l'intelligence
des Deviſes
faits par Mr Perraut.
د ont eſté
Apres que l'on a veu dans les
Pieces qui repréſentent les quatre
GALANT.
75
コ
Π
3
را
هن
e
n
ti
li
i
tre Elémens , les grandes choſes
que le Roya faites , on voit
dans celles des quatre Saifons,
que Sa Majeſté les a renduës
plus belles & plus fecondes
pour nous , & qu'Elle a comblé
nos jours de toute forte de
biens. Chaque Piece reprefente
une Saifon , & un Divertiffement
qui luy eſt propre ; &
pour rendre encor ces Ouvra
ges plus agreables , on a peint
dans chaque Tableau une Maifon
Royale choiſie entre les
autres , comme celle qui a le
plus d'agréément dans la Saifon
où elle eſt repreſentée . Ily a
des Inſcriptions Latines au bas
de chaque Piece. Elles font de
Mr Charpentier , qui les a aufli
1
traduites en Vers François .
Quatre Devifes fervent d'embelliſſement
aux quatre coins
17
Dij
76 MERCURE
,
des Bordures. Les deux d'enhaut
ont raport à la Saiſon , &
les deux d'enbas au Divertiſſement
figuré dans le Tableau,
& toutes ſont faites à la loüange
de Sa Majeſté . Elles font Latines
au nombre de trentedeux,
& ont eſté faites par ceux
qui ont l'avantage d'eſtre de
l'Académie particuliere de Mr
Colbert. Je penſe vous avoir
déja dit qu'elle est compoſée
d'un petit nombre d'habiles
Gens choiſis par ce grand Miniſtre.
Il prend ſoin de voir
luy meſme tout ce qu'ils font
pour la gloire de Sa Majesté , de
la France , & des beaux Arts. Il
en juge avec une penetration
d'eſprit incroyable ; & comme
il connoift parfaitement le Roy,
il leur donne ſouvent des lumieres
pour le louër. Ces meſmes
Devi
GALANT.
77
X
e
it
es
1-
it
Le
Il
10
e
S
Deviſes ſont expliquées en Vers
François par Mr Perraut,à la reſerve
de huit , dont il y en a cinq
traduites par Mr Charpentier,
deux par Mr l'Abbé Caſſagne,&
une par feu Mr Chapelain.
Je ne dois pas oublier le Labyrinte.
Il eſt dans un Bocage
du petit Parc de Verſailles , &
a pris fon nom d'une infinité
de petites Allées où l'on s'égare.
On le fait agreablement,
puis qu'ony rencontre des Fontaines
à chaque détour. Une
partie des Fables d'Efope leur
ert de ſujet. Les Animaux font
d'un Bronze colorié qui en repréſente
le naturel. On a fait
graver quarante-une Planches
de ces Fontaines, qui font difpoſées
diféremment pour faire de
la diverſité , & qui ont leursBaffinsornez
de Rocaille fine. Cha
i Diij
78 MERCURE
cun a une Inſcription de quatre
Vers en lettres d'or , ſur une
lame de Bronze peinte en noir.
Ces Vers font de Mr de Benferade.
Ils expliquent la Fable , &
entirent la moralité.
L'ordre du Mémoire qui eſt
au commencement de cet Article
, veut que je vous parle
préſentement de l'Hiſtoire d'Alexandre
repreſentée en cinq
Tableaux. Le premier nous
montre que la Vertu plaiſt quoy
que vaincuë. Alexandre n'eſt pas
ſeulement touché de compaffion
dans ce Tableau , en voyant la
grandeur d'ame du Roy Porus
qu'il a fait ſon prifonnier ; mais
il trouve de la gloire à luy
marquer ſon eſtime , en le recevant
au nombre de ſes Amis,
& en luy donnant en ſuite
un plus grand Royaume que
celuy
GALANT.
79
.
دا
it
&
le
4-
bu
U
0
al
1
1
U
y
5,
(
celuy qu'il a perdu . Ce Tableau
, auſſi bien que les quatre
autres , eſt dans le Cabinet de
Sa Majeſté. Il a ſeize pieds de
haut fur trente neuf pieds &
cinq poulces de long.
Le ſecond , qui a auſſi ſeize
pieds de haut fur trente de
long , fait connoiſtre qu'iln'y a
point d'obstacle que la Vertu ne
Surmonte. On y voit ce mefme
Alexandre , qui ayant paffé le
Granique , attaque les Perſes à
forces inégales , & met en fuite
leur innombrable multitude . :
On eſt convaincu par le troiſieme
, que la Vertu est digne de
l'Empire de toute la Terre. Aléxandre
apres pluſieurs Victoires
, défait Darius dans la Bataille
d'Arbelle; & ce dernierCombat
ayant achevé de renverſer
le Trône des Perſes , tout l'O
Diiij
80 MERCURE
rient demeure ſoumis à la Ma
cédoine . Ce Tableau a ſeize
pieds de haut fur trente-neuf
pieds cinq poulces de long .
Le quatrième fait voir qu'il
est d'un grand Roy de triompher
de foy-meſme. Alexandre ayant
vaincu Darius pres la Ville
d'Iſſe , entre dans une Tente ,
où ſont la Mere , la Femme , &
la Fille de Darius , & donne un
exemple fingulier de retenuë &
de clemence . Le Roy eſtant à
Fontainebleau , prenoit un tresgrand
plaiſir à voir peindre ce
Tableau . On ne le ſçauroit affez
admirer , & il eſt impoffible
d'en bien exprimer toutes
les beautez . On y voit dix- huit
Perſonnes ébloüyes de la grandeur
d'Alexandre , & charmées
de ſa bonté. Elles font
toutes dans une poſture ſupliante,
GALANT. 8г
. te , & le regardent avec une
attention qui marque de l'ad-
コmiration , de la douleur ,& de la
crainte. Cependant quoy qu'elles
n'ayent ny lesmeſmes attitudes
, ny le meſme air de viſage ,
elles expriment toutes la meſme
choſe, mais d'une maniere ſi diférente
, que l'habileté du Peintre
paroiſt dans chacune , & luy
fait mériter diverſes loüanges .
12
&
1
&
S
{.
es
Le dernier Tableau nous apprend
que les Héros s'élevent par
la Vertu. On y découvre la
triomphante Entrée d'Alexandre
dans Babylone au milieu
des Concerts de Muſique,&des
acclamations du Peuple. Je
n'entreprens point de loiier tant
de Chef d'oeuvres. Ils font de
Mr le Brun , & c'eſt tout dire .
Il ne me reſte plus àvous parler
que de treize Planches gra-
Dv
82 MERCURE
vées d'apres les Deſſeins que le
Sieur Vandermeulen a faits
3
pour Sa Majefté. Ces treize
Planches dont le meſme Vandermeulen
a peint les quatre
premieres , font
La Marche du Roy,accompagné
de ſes Gardes , paſſant fur le
Pontneuf, &allant au Palais.
La Veue du Chasteau de Vincennes
du coſté du Parc.
La Veue du Chasteau de Verfailles
du coſté de l'Orangerie.
La Veuë du Chasteau de Fontainebleau
du coſté du Iardin.
Veuë de la Ville de Bétune en
Artois.
?
L'Entrée du Roy dans Dunquerque
is at the f
Veuë de la Ville de Besançon
du coſté de Dole , & fituation du
Lieu dans la Franche- Comté
Veuë
GALANT. 83
a
t
k
グ
M
el
Veuë de la ville & Fauxbourgs
de Salins, Chasteaux, Montagnes,
&ſituation du Lieu dans la Franche-
Comté.
Feuë du Chaſteau de Ioux fur
la Frontiere de la Franche- Comté.
Veuë du Chastean Sainte Anne
en Franche-Comté,comme ilſe voit
eny entrant.
Veuë du mesme Chasteau Sainte
Anne , comme il ſe voit derriere
la Montagne.
Veuë de S. Laurens de la Roche,&
du Bourg,dans la Franche-
Comté.
Venë du mesme S. Laurens de
la Roche du coſté du Bourg dans
La Franche-Comté.
La ſituation de tant de Places
dans des lieux preſque inacceffibles,
augmente l'étonnement
que nous a donné deux fois a
priſe
84 MERCURE
priſe de la Franche - Comté ,
dont nous avons veu le Roy ſe
rendre maiſtre en ſi peu de jours
pendant deux Hyvers , dont la
rigueur ne ſembloit eſtre redoublée
qu'afin que ce grand Prince
eneuft plus de gloire.
Comme toutes ces Planches
ont eſté faites pour Sa Majesté,
& que le Sieur Vandermeulen
s'eſt exprés tranſporté par tout
fur les lieux pour en faire les
Deffeins , on ne doit point douter
que tout ce qu'elles reprefentent
n'ait eſté obſervé avec la
plus grande & la plus exacte régularité.
Je croy que beaucoup
de vos Amis ne manqueront
point à profiter de l'avis que je
vous donne, & que tant de belles
choſes ne peuvent avoir
qu'un tres-grand debit .
On travaille encor àl'Hiſtoire
des
GALANT. 85
!
t
e
0
es
1-
P
τ
e
des Plantes , & à celle des Ani
maux ,dont les Planches font auffi
gravées par l'ordre du Roy. On
peut juger par celles dont
je vous parle , qu'il ne fortil
ra rien des mains des grands
Maiſtres qui les ont faites , qui
ne foit digne d'eſtre veu par
tout.
:
Si je me ſuis un peu étendu
fur cet Article , je l'ay fait non
ſeulement en faveur de nos
Curieux à qui un pareil avis
eſtoit neceſſaire, mais auſſi pour
en faire part aux Etrangers qui
liſent mes Lettres. Vous ſçavez ,
Madame , qu'elles font affez
heureuſes pour aller par tour,
& qu'il n'y a point de Cours
dans l'Europe , où elles ne
foient veuës avec plaiſir . Celle
d'Eſpagne qui ſçait fi parfaite
ment accorder la gravité avec
la
86 MERCURE
la galanterie , en fait un de ſes
divertiſſemens , & on m'aſſure
qu'elles y ſont ſi bien receuës,
meſme de ceux qui tiennent le
timon de l'Etat ſous le Roy , que
ces grands Génies qui aiment la
vertu juſque dans leur Ennemy
meſme,ont ſouvent regardé avec
autant d'admiration que d'étonnement,
ce que j'ay eu l'avantage
de publier des merveilleuſes
Actions de Loüis LE GRAND ,
& du zele infatigable des Miniſtres
qui le ſervent. La justice
que j'ay tâché de rendre à toutes
les Nations en vous écrivant,
a fans doute eſté cauſe qu'un
Cavalier Eſpagnol , zelé pour la
gloire de ſa Patrie , m'a envoyé
une Relation des Réjoüiſſances
qu'on fit à Madrid,auſſi-toſt qu'-
on y eut appris que Mademoiſelle
estoit accordée au Roy
d'Eſpa
GALANT. 87
2
12
a
fo
D
C
لا
1
e
i
d'Eſpagne. Comme on y attendoit
impatiemment cette nouvelle,
il ne ſe peut rien ajoûter à
la joye qu'on en fit paroiſtre . Elle
y fut reçeuë le 13. de l'autre
Mois à dix heures du matin . Il
reſtoit peu de temps juſqu'au
foir pour ordonner une Feſte.
Cependant Meſſieurs de Ville &
les Grands ne laiſſferent pas de
ſe préparer à une Mascara, dont
ils donnerent le divertiſſement
au Roy dans la Place du Palais,
aprés le Soupé de Sa Majeſté.
Sur les neuf heures , les Cloches
commencerent à carrillonner,
& la Ville à eſtre illuminée
par quantité de Flambeaux de
cire blanche , que les Cavaliers
&les Miniſtres firent allumer à
leurs Balcons. La grande Place
du Palaisten eſtoit toute éclairée,&
recevoit une grande augmentation
88 MERCURE
mentation de clarté, par d'autres
lumieres qu'on avoit élevées ſur
des pieux. Si- toſt que le Roy parut
à fon Balcon , la Mascara eut
permiffion d'entrer. Elle eſtoit
precedée par les Gardes , ſuivis
de leurs Officiers,tous tres - leftes,
montez fur des Chevaux dont
les Selles eſtoient d'une broderie
fort relevée , & environnez
de vingt - quatre Laquais , tenant
à la main de grands Flambeaux
qui par leur clarté rehauffoient
la richeſſe & l'éclat de leur parure.
Leurs Chevaux ſembloient
répondre à leur gravité. Perſonne
n'ignore qu'il n'y en a point
qui ſoient fi propres à de parcilles
actions que ceux d'Eſpagne .
Leur pas eſt extremement levé,
& leur fierté inſpire quelque
choſe de martial à ceux qui les
montent. Cette premiere Troupe
GALANT. 89
5
:
-.
1
pe ayant falié le Roy, ſe rangea
aux coſtez pour laiſſer le paſſage
libre à la Mascara. Elle avoiten
teſte douze Timbaliers veſtus
de blanc & de rouge,montez ſur
des Mules reveſtuës de meſme .
Le Corregidor ou Chefde Ville,
venoit en ſuite , couvert de toile
d'argent far un fond noir , avec
une Echarpe de la meſme forte,
&un Chapeau garny de Plumes
des meſmes couleurs. Son Cheval
eſtoit caché ſous une profufion
de Rubans & de petites Sonnetes
d'argent , qui ne luy laiffoient
rien de découvert que la
teſte. Six Laquais veſtus à la Mo-
- reſque, de toile d'argent,portoiét
des Flambeaux autour de luy. Ses
Collegues le ſuivoient deux à
deux avec les meſmes Habits fur
de diférentes couleurs . Pluſieurs
Grands d'Eſpagne , & quelques
Σ
autres
१०
MERCURE
M
autres Cavaliers , compoſoient le
reſte de la Mascara. Ils estoient
tous affez propres , quoy qu'en
Gonilie & en Manteau, car dans
les Feſtes de Ville la ſeverité Efpagnole
ne diſpenſe aucun des
Tenans de porter ces marques
de gravité. Leur équipage n'étoit
diférent de celuy du Corrégidor
que par les couleurs. Un grand
nombre de Flambeaux les éclairoit.
Ils eſtoient portez par des
Laquais, habillez les uns de Brocard
à l'Eſpagnole , les autres de
Toile d'or à la Turque , & quelques-
uns à la Françoiſe . Apres
qu'ils eurent tous falüé le Roy
au pas grave de leurs Chevaux,
ils rentrerent dans la Lice par
un autre endroit, & commencerent
à courir las Parejas,qui conſiſtent
à pouffer deux Chevaux
à toute bride , mais dans cette
égalité,
GALANT. 91
égalité , que l'un n'avance pas
plus que l'autre. Les quatrevingts
Cavaliers qui compoſerent
la Mascara , en fournirent
quarante , dont Sa Majesté fut
tres- fatisfaite. Ils donnerent le
meſme plaifir à quelques Religieuſes
devant leurs Convens;&
au Peuple à la grande Place de
Ville.
Le lendemain, les Officiers de
l'Ecurie du Roy coururent auſſi
las Parejas en Mascara,aux mefmes
endroits qu'on avoit fait le
ſoir precédent.Ce jour- là meſme
Sa Majesté reçeut les Complimens
de tous les Miniſtres Etrangers
, qui l'allerent féliciter fur
fon Mariage , ornez de grandes
Enſeignes de Diamans ſur le côte
gauche . Cela ſe pratique dans
toutes les fonctions qui regardent
la Maiſon Royale.
Tout
92
MERCURE
1
Tout ce que je viens de vous
dire est la Rélation meſme du
Cavalier,qui ne fe fait connoître
que ſous le nom de ElAmante de
unaMariposa. Vous voyez , Madame,
qu'il n'écrit pas mal François
pour un Eſpagnol . Je ne
doute point qu'il ne me faſſe la
grace de continuer à me faire
part des Feſtes galantes de la
Cour d'Eſpagne. On n'en peut
rien attendre que de tres exact ,
apres les foins qu'il a pris de me
marquer jusqu'aux moindres circonſtances
de celle- cy.
Comme vous eſtes fort curieuſe,
j'eſpere que vous me ſcaurez
bon gré de ce que j'ay fait
graver pour vous un Pavé de
Marqueterie on Mosaïque ancienne
, trouvée il y a environ
quatre ans à la montée de
Gourguillon , dans la Vigne du
Sieur
THEONG 2
19
LYON
93
poticaipar
les
Mede.
le
VilleDTHE
Figures,
YON
is que
8937
Onnent,
Infcriun
Pau
petit
,& larqui
eft
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Mofaïedon-
Ceux
leurs
deces
elque
bur les
lluftre
ieur le
La
92
Tout
dire eft
Cavalie
que fou
unaMa
dame,q
çois po
doute p
grace d
part de
Courd'
rienatte
apres le
marque
conftan
Com
rieuſe,j'
rez bon
graver
Marque
cienne
ron qu
Gourg
GALANT.
93
Sieur Caffaire, Maître Apoticaire
de Lyon , & deſſignée par les
foins de Monfieur Spon , Mede.
cin aggregé dans la
&
meſmeVille
POD
YON
1893
Vous en examinerez les Figures,
demanderez à vos Amis quel
le explication ils leur donnent,
car on n'y a point trouvé d'Inſcription
.C'eſtoit le milieu d'un Pavé
de quelque Sallon ou petit
Temple long de 20.pieds,& largede
10. ou 12. Tout ce qui eſt
autour du quarré, ſont des compartimens
de ſemblable Mosaïque
qu'on n'apas voulu ſe donner
la peine de defſigner. Ceux
qui voudront m'envoyer leurs
recherches ſur l'origine de ces
ſortes de Pavez , feront quelque
choſe de fort agreable pour les
Curieux.
Nous avons perdu un Illuſtre
en la Perſonne de Monfieur le
La
94
MERCURE
Laboureur, Tréſorier de France,
&Bailly de Montmorency. Il eſt
mort dés le 21. de l'autre Mois .
Si beaucoup d'integrité jointe à
une fort grande expérience , l'a
fait eſtimer dans le Barreau , les
belles Lettres ne luy ont pas
moins acquis de réputation parmy
les Sçavans. Le Poëme de
Charlemagne, & les avantages de
la Langue Françoiſe ſur la Latine,
font les Monumens qu'il nous a
laiſſez de ſon eſprit. Il eſtoit Parent
tres - proche de Monfieur le
Laboureur Avocat General au
Parlement de Mets,& a eſté toute
ſa vie étroitement attaché au
fervice de Monfieur le Prince, ce
zéle eſtant héreditaire à ſa Maifon
, qui depuis cent cinquante
ans , poffede ſans interruption les
Charges de Bailly,& Lieutenant
General du Duché & Pairie de
Mont
GALANT.
95
Montmorency. Feu Monfieur
l'Abbé le Laboureur ſon Frere
qui mourut il y a troisans, eſtoit
un des premiers Hommes de fon
Siecle pour l'Hiſtoire generale
&particuliere . Les beaux Ouvrages
qu'il nous a donnez font
mieux ſon éloge que tout ce que
je pourrois vous dire à ſon avantage
.Ces Ouvrages font, Le Tombeau
des Perſonnes Illustres , La
Rélation du Voyage de la Reyne de
Pologne en 1646. L'Histoire de
Charles VI. Les Memoires duMaréchal
de Guebriant , & les Memoires
de Castelnau.
Monfieur Prevoſt Chanoine
de l'Egliſe de Paris , Prieur des
Roches & de Brezol , eſt mort
auſſi depuis quelques jours. Il n'avoit
que quarante- cinq - ans.
C'eſtoit un Homme Sage, grand
aumonier, particulierement pour
l'en
:
A
96 MERCURE
i
l'entretien des Familles qui n'avoient
pas dequoy ſubſiſter , &
qui depuis vingt & un an qu'il
avoit eſté reçeu , a aſſiſte jour &
nuit au Service de l'Egliſe avec
une pieté exemplaire. C'eſt le
ſeptiéme Chanoine de Noſtre-
Dame qui ſoit mort depuis le
commencement de Janvier. Mr
Prevoſt ſon Frere , à qui ſa Chanoinie
a eſté reſignée,ne démentira
en rien les vertus dont il luy
a donné l'exemple.
Je vous envoye une Hiſtoriete
que vous pouvez lire en toute
afſurance. Je n'en connois
point l'Autheur ; mais ſi on en
croit quelques Perſonnes tresſpirituelles
, entre les mains de
qui il en eſt tombé une Copie,
il doit eſtre de ceux qui font en
réputation d'écrire le plus galamment.
Ila pris une matiere fort
peu
GALANT.
97
peu commune. Loüis XII. Roy
de France,apres avoir perdu Anne
de Bretagne dont il n'avoit
point eu d'Enfans, épouſa Marie
d'Angleterre , & ce Mariage luy
fit faire la Paix avec Henry VIII.
dont elle estoit Soeur.Elle fut reçeuë
à Paris avec des magnificences
extraordinaires ; & comme
elle estoit fort belle , le jeune
Duc de Valois , Héritier préſomptifde
la Couronne , & qui
a regné ſous le nom de François
I. en eut le coeur vivement
touché. Ceux qu'il recevoit dans
ſa confidence s'eſtant aperceus
que la Reyne luy marquoit beaucoup
d'eſtime , craignirent qu'il
n'y euſt quelque choſe de plus
fort dans ſes ſentimens,& prirent
la liberté de luy en faire voir la
conſequence. Voicy de quelle
maniere Mr de Mézeray en par-
Aoust 1679 . E
98
MERCURE
le dans fon Abregé. Le jeune
Duc de Valois qui estoit tout de feu
pour les belles Dames , ne manqua
pas d'en avoir pour la nouvelle
Reyne , & Charles Brandon Duc
de Suffolk qui l'avoit aimée avant
ce Mariage, & qui ſuivoit la Cour
de France en qualité d'Ambaſſadeur
d'Angleterre , n'avoit pas
éteintſa premiereflame. Mais les
remontrances d' Artus de Gouffier-
Boisy ayant fait prendre garde au
Duc de Valois , dont il avoit esté
Gouverneur , qu'iljoüoit àse faire
un Maistre , & qu'il devoit apprehender
la mesme choſe du Duc
de Suffolk , il ſe guerit deſa folie,
fit obſerver de pres toutes les
démarches de ce Duc. Sur ce fondement,
comme la Poëſie a eu de
tout temps l'entiere liberté des
Fictios. L'Autheur de l'Hiſtoriete
a fupoſé un rendez - vous qui
BIB
LYON
DE
A
ne
GALANT.
99
ne fut jamais donné, Marie ayant
toûjours efté auſſi vertueuſe qu'-
elle eſtoit aimable .
LE DUC
BIBLIU
HEQU
LYONE
*
1893-
DE VALOIS 777
HISTORIETE.
Tour dormoir dans Paris, ta nuit estoit
Sans Lune ,
:
Denuagesépais l'air estoit occupé,
Quandun jeune Seigneur en ſecret échapé,
Se dérobant àfa Suite importune,
Sortit, d'un gros Manteau le nez envclopé
;
Tout cela , direz- vous , ſent ſa bonne
fortune ,
Vous nevous estespas trompé.
Ilestoit attenduparune jeune Dame
Qui deſon vieux Mary n'allongeoit pas
lesjours.
Vousdire icy comment ilſcent luy toucher,
l'ame,
E ij
100 MERCURE
Ceseroit un trop long discours.
Etpuisdans ce détail quel besoin qu'on
s'engage,
Apres qu'onvous adéja dit,
Que l'Amant estoit jeune,& le Mary Sur
A
l'âge ?
Cela, se mesemble , suffit.
Mais de sçavoir leurs noms ſi vous estes
enpeine,
Vous allez lesapprendre tous ;
Valois estoit l'Amant , la Belle estoit la
Reyne ,
Loüis Douze , le vieil Epous.
Iln'avoit point d' Enfans ; luy mort , la
LoySalique
Ajugeoit àValois ce qu'ilavoit de Bien ;
Le restedeſes jours ne tenoitplus àrien,
Encor estoit-ce un reste aſſez mélancolique,
Et cependant il avoit entrepris
D'engendrer un Hoirmafle , &celafans
remife.
La Reyne vint alors de Londres à
Paris,
Pour l'aider dans cette entrepriſe.
On ne décide point auquel il tint des
deux,
Mais
GALANT. 101
Mais enfin de l' Hoir maſle on n'eut point
de nouvelles.
Valois aima la Reyne , & déja mesme
entre eux,
Les unions des coeurs paſſoient pour bagatelles.
IlSentoit approcher l'heure du rendezvous.
Que de voeux empreſſez ! que de transportsdeflame
!
Lesplaisirs à venir flatoient fi bien fon
ame ,
Que des plaisirs préſens ne seroient pas
plusdoux.
Jenesçay par quelle avanture
Dans ce temps justemer il rencontreBoify .
C'estoit un Homme âgé, d'une ſageſſe
meûre ,
Enjoüé cependant,& ſage avec meſure,
Deplus,Son Confidant choify.
Ah Boiſy , luy dit-il, tu vois de tous
les Hommes ,
Le plus heureux,le plus content ;
Au milieu de la nuit , au moment où
nous ſommes,
La Reyne, la Reyne m'attend.
E iij
MERCURE
J'entens ,luydit Boify ; fier de voſtre
victoire ,
Tout tranſporté d'amour , & de joye
enyvré ,
Vous courez chez la Reyney recueillir
la gloire
Du tendre& doux accueil qui vous eſt
préparé;
C'eſt unbonheur pour vous plus grand
qu'on ne peut croire.
Quepour vous arreſter vous m'ayez
rencontré.
Et fi la Reyne eſtoit avec vous plus
féconde ,
Qu'elle ne l'eſt avec ſon vieil Epoux,
(Orcela me ſemble entre nous
Le plus vray- ſemblable du monde )
Le Roy ſeroit enfin au comble du
bonheur,
Grace à vous il ſe verroit Pere,
Quoy que ce nom fuſt pour luy trop
Et ce
d'honneur ;
quepour luy-mefime il n'euſtjamais
ſçeu faire,
Vous le feriez en ſa faveur ?
De là tirez la conféquence ;:
Vous prévoyez bien comme moy,
\
Que
GALAN Τ.
103
Que vous qui, Loüis mort, héritez de
la France,
Vous verriez apres luy Monfieur vêtre
FilsRoy ;
Et puis Seigneur , réduit à recevoir la
Loy ,
Ilfaudroit prendre patience.
Valois qui juſqu'alors plein de ſapaſſio,
NeSongeoit qu'auxplaisirs de ſa chere
Conqueste,
Sevit afſaſſiné d'une reflexion
Quivint troublertoute la Fefte.
:
Qu'il erstbien mieux aimé, s'expoſam an
hazard
D'eftre Sujet toute sa vie,
Gayment&fansscrupule acheverfafolie,
Quandileust dûla connoîuretrop tard!
Sans-doute le péril de perdre un Diadéme
,
Refroidiſſoit l'ardeurdeſes empreſſemens,
Mais auffi ce péril avoit tant d'agrémens
,
Qu'il valoit la Royauté méme.
Si l'honneur fiérement luy montroit tand
d'Etats
E iiij
104
MERCURE
Que lay devoit coafter ſon aimable foibleffe
,
Unautrehonneur de diférente espece
Maispourtant auſſi fort , luy demandoit
tout-bas,
Que dira de toy ta Maiſtreſſe ?
Quand l'amour avoit le deſſous,
Il trouvoitde Boisy la Morale affez bone,
Il jugeoit qu'il vaut mieux manquer un
rendez- vous,
Quede manquer une Couronne;
Qu'ofer luy préferer de legeres douceurs,
C'est d'une viande creuſe aisémentse repaiſtre
,
Et que desa Maiſtreſſe acceptant lesfaveurs
,
Iljoñoit àse faire un Maistre.
**
Al'amour cependant iln'a pas renoncé.
Quitter une Maistreſſo &fi belle &fi
chere!
Encorfi cet amour estoit moins avancé,
Ce neseroit pas une affaire ;
Mais sur lepoint d'estre récompensé,
Laplanterlà, cela nesefait guére.
IlSçait de plus qu'il a lepréſentdansſes
mains
L'ave
GALAN T.
105
L'avenir n'estpas seûr,pourquoy s'en mettre
en peine,
Etfur une crainte incertaine
Refuser des plaisirs certains ?
L'irréſolution estoit d'unenature
Ane prendre pasfi-cost fin ,
Mais Boisy de qui l'ame estoit un peu
plusdure,
Le prit ,& leforça de rebrouſſer chemin;
Sans cela de longtemps il n'eust rien pû
conclurre.
Ceſage Confidentfoulageant ſon ennuy
Pardebonnes raiſons morales,
Quoy qu'il se revoltaſt encor par intervales,
Le remena coucher chezluy.
Je ne vous demande point,Madame
, ce que vous aurez penſé
de cette Galanterie. Vous avez
le gouſt trop fin pour n'entrer
pas dans les ſentimens de ceux
qui en voudroient voir beaucoup
de ſemblables . Je vous
prie ſeulement de me mander
1
Ev
106 MERCURE
qui vous croyez qui l'ait faite.
Vous en pourez juger ſur le ſtile.
Je trouve icy les voix partagées.
On a voulu que j'aye donné
la mienne comme les autres,
&j'attens impatiemment voſtre
réponſe pour ſçavoir ſi je me feray
rencontré avec vous. L'Autheur
a beau ſe cacher ou par
modeſtie,ou parquelqu'autre raifon
qu'on ne peut ſçavoir. Tout
ſe connoift, & le hazard m'a fait
enfin découvrir ce que vous m'avez
ſouvent demandé, & ce que
tout Paris a demandé comme
vous. Le Livre intitulé Les Confeils
de la Sageſſe , a eu un fi
grand fuccez , qu'on en a déja
fait trois Editions.On l'attribuoit
à un fameux Solitaire qu'on ſçait
eſtre perfuadé des veritez qu'il
enſeigne ,& à l'occaſion d'un
autre Livre du meſme Autheur
qui
GALANT. 107
qui vient de paroiſtre ſous le titrede
Métode de converfer avec
Dieu , j'ay ſceu qu'il eſtoit du R.
Pere Boutaut Jeſuite. C'eſt un
Homme qui n'a pas moins d'éruditionque
de pieté,& qui menant
une vie fort retirée dans.
cette illuſtre & ſçavante Compagnie
, a donné lieu aux bruits
qu'on a fait courir , parce qu'il
marque dans ſa Préface que les
Conſeils qu'il nous a donnez
pour vivre en Sages,font un fruit
deſa folitud.e.
La Reyne a regalé Monfieur
&Madame de los Balbaſes à
Ruel. Sa Majesté y arriva fur
les quatre heures du foir , avec
Monfieur , & toutes les Dames,,
qui eurent l'honneurde l'accompagner.
Elle ſe promena d'abord
dans tous les endroits de cette
Maiſon qui estoient dignes de fa
curio
108 MERCURE
curiofité; & environ deux heures
apres , Mr de Vilacerf ſon Premier
Maiſtre d'Hôtel l'eſtant venu
avertir que la Collation eſtoit
fervie, elle alla ſe mettre à table .
Monfieur prit place à ſa droite,
& Mademoiſelle de Blois à ſa
gauche. Madame l'Ambaſſadrice
& Madame de Béthune ſe mirent
au deſſous de Monfieur ; &
Madame de Monteſpan , & Madame
la Duchefſe de Chevreuſe,
au deffous de Mademoiselle de
Blois. La Table eſtoit dans le
rond de la Fontaine qui regarde
celle de la Paix , au haut du Jet
d'eau qui joüa pendant tout le
Repas , auſſi bienque la Fontaine
de la Paix. Des dix-huitCouverts
dont elle eſtoit, il n'y en eut que
ſept de remplis ; Monſeigneur le
Dauphin,Madame,Mademoiſelle,&
leur Suite, qui devoient étre
de
GALANT. 109
de cette Feſte ayant eſté à la
Chaſſe avec le Roy. Un grand
Plat de Fruit autour duquel eftoient
huit Porte affietes garnis
de Figues & de Melons,tenoit le
milieu de cette Table. Il y avoit
quatre Plats de Roty aux quatre
coins , huit Entrées dans les intervales
des Plats de Roty , &
quantité de Salades dans les vuides.
Quoy que dans l'ordre de
l'Ambigu on ne duſt point defſervir,
on ne laiſſa pas de le faire
en quelques endroits . Les huit
Aſſietes furent relevées de huit
autres , les Salades de Melons &
de Figues,d'Aſſietes d'entremets,
&les Hors d'oeuvres & Salades,
d'autant de Plats de Fruit.Sa Majeſté
fut ſervie par Mr de Vilacerf;
Son A.Royale, par Mr Tho
nier Controlleur General ; & les
Dames , par les Pages &les Offi
ciers
110 MERCURE
ciers du Gobeler.On ne peut rien
voir de plus magnifique que ce
Repas , qui n'avoit pourtant eſté
ordonné que douze ou quinze
heures auparavant. La Table où
mangea Monfieur l'Ambaſſadeur,
eſtoit dans un Bois derriere
celle de Sa Majeſté. Elle fut
fervie avec beaucoup de magnificence
, & tenuëpar Mr Devizé
Maistre d'Hôtel ordinaire de la
Reyne , qui en fit les honneurs.
L'Envoyé de Mr le Duc de Villahermofa
, & les Hommes les
plus qualifiez qui ſe trouverent
à cette Feſte, y prirent place .
Ce n'eſt pas ſeulement à la
Cour que la ſomptuoſité ſe trouve.
Elle va juſque dans les Provinces
; & les honneurs qu'on
rendit à Madame la Princeffe de
Rohan fur la fin du dernier Mois,
en font une marque. Elle vint à
Nan
GALANT. HI
Nantes,où Mr de Nointel Intendant
en Bretagne , Mr de Haroüis
Tréſorier General des
Etats , & Mr le Premier Préfi-.
dent de la Chabre des Comptes,
la reçeurent à ſon arrivée , & la
traiterent enſuite fplendidemét.
Quelques jours apres , elle alla
voir Madame la Comteſſe de
Rezé dans un tres-beau &tresagreable
Château , que Monfieur
le Comte ſon Mary a fait
bâtir à une lieuë de la meſme
Ville , & qu'il fait tous les jours.
approprier. Quantité de Carroffes
pleins de Gens de qualité
de la Province , l'y accompagnerent
, & ce furent des profuſions
pour les Régals, qui ne laiſſoient
rien à fouhaiter. Elle en partit
le 29. Juillet pour aller dans ſes
Terres , & ferendre de lààParis,
afin de ſe trouver aux Couches
de
112 MERCURE
de Madame la Ducheſſe de Rohan
fa Bellefille .
On a fait de grandes Cerémonies
à Amiens pour la Dédicace
de l'Egliſe des Dames
Religieuſes du Paraclet de l'Ordre
de Saint Bernard . Monfieur
de Breteüil Intendant de
la Province s'y trouva avec les
Magiſtrats & Echevins de la
Ville , & toute la Nobleſſe des
environs. Il n'eſt pas beſoin
de vous dire que le concours
du Peuple y fut grand. C'eſt
ce qui ne manque jamais en
ces fortes d'occaſions. Monfieur
l'Eveſque de Noyon y dit la
Meſſe , revétu de ſes Habits
Pontificaux . Monfieur l'Evefque
d'Amiens faiſoit le Diacre,
& Monfieur l'Abbé Gorguette
le Soûdiacre. La plupart des
Perſonnes qualifiées que le
bruit
GALANT.
113
bruit de cette Ceremonie attira
, y donnerent des marques
de leur pieté , & on admira fur
tout celle de Madame la Marquiſe
de Rameſault. L'apreſdînée
Mr l'Eveſque d'Amiens
prêcha. Son Sermon fut digne
de luy. C'eſt dire tout , apres la
réputation que ce Prélat s'eſt
acquiſe. Le ſoir on tira tous
les Canons de la Citadelle , &
un tres-beau Feu d'artifice termina
la Feſte . L'Egliſe de ces
Dames doit eſtre belle , puis
qu'on a employé cinq ans à la
bâtir , & qu'il y en a un entier
qu'on travaille à la dorure.
Si vous n'eſtes pas perſuadée
que la force de l'imagination
produiſe tous les effets qu'on
en conte , ce qui eſt arrivé icy
depuis un Mois vous en convaincra.
Un Homme de qua-
Lité,
114
MERCURE
Y
lité , eſtant aux pieds d'une
Belle qui n'a pas moins de merite
que de naiſſance , luy proteſtoit
une entiere ſoûmiſſion
à ſes volontez ; & à l'entendre
, elle ne le pouvoit mettre
à aucune épreuve ſur laquelle
il balançat à la fatisfaire. Ces
proteſtations allerent fi loin,
qu'apres les plus forts fermens
reïterez , il vint juſqu'à luy
jurer , que fi elle pouvoit vouloir
qu'il s'empoiſonnaft , il ſe
tiendroit heureux de mourir,
pour luy prouver qu'il ne cherchoit
qu'à luy plaire. La Belle
le prit au mot , luy dit qu'elle
avoit une priſe d'Arcenic dans
fon Cabinet , & voyant qu'il
parloit toûjours ferme , elle en
voulut avoir le plaiſir. Elle apporta
cette priſe dans un papier,
la donna à fon zelé Pro- 4
teſtant,
2
GALANT.
115
teſtant , & luy vit tenir parole
avec une promptitude qui la
furprit . Peut- eftre crût- il , ou
qu'elle luy retiendroit la main,
ou que ce ne ſeroit pas un veritable
Poiſon qu'elle apporteroit.
Ce qui donne lieu d'en
juger ainſi , c'eſt qu'ayant gardé
d'abord un viſage fort riant,
laBelle ne luy eut pas plutoſt
dit avec quelque apparence de
trouble qu'il avoit eu tort d'aller
ſi viſte , & qu'il falloit promptement
chercher du contrepoiſon
, qu'une fueur froide
commença de le ſaiſir. Elle n'avoit
affecté ce trouble , ny parlé
de recouvrir aux remedes,
que pour jouïr quelque temps
de ſon embarras ; mais quand
elle vit le vomiſſement fucceder
à la pafleur , elle connut
qu'elle avoit pouffé la choſe
trop
116 MERCURE
trop loin , & que l'imagination
du Cavalier cauſoit les meſmes
effets, que ce qu'il croyoit avoir
pris auroit dû produire. Le remede
luy parut ſeûr en le détrompant
, mais elle eut beau
dire que le prétendu Arcenic
n'eſtoit autre choſe que de la
Poudre à poudrer, elle eut beau
avaler de la meſme Poudre en
ſa préſence , le mal luy continua
trois jours , & tout détrompé
qu'il fut , il luy fallut tout
ce temps pour s'en faire quite.
Il en a ry depuis avec la Belle,
& il y a grande apparence , que
s'il fait jamais des proteſtations
de cette force , il en exceptera
du moins le Poifon .
1
Vous avez trop eſtimé la maniere
naturelle dont Mr Labbé
Maistre de Muſique de
Caën , compoſe , pour ne vous
pas
GALANT. 117
pas faire part d'une Chanfon
nouvelle de ſa façon qu'on m'a
envoyée .
AIR NOUVEAU.
1 Tirfis est un inconstant ,
Stris, pourquoy l'avoir rendu content?
Qui veut de ſon Amant ménager la tendreſſe
,
Doit tcûjours le faire espérer.
On quitte bientoftsa Maistreffe ,
Quand on n'a rien àdefirer.
Il court icy deux Couplets
d'une Chanfon de Lyſete , que
vous devez avoir entendu , parce
qu'ils font dans la bouche de
tout le monde. En voicy les
Paroles .
Si tuveux , ma Lyſete ,
Entrerdans nos Forests ,
Nous trouverons une Cachete
Qu'Amour a faite toute exprés.
:
Que
118 MERCURE
Que ce Lieu Solitaire
Est un charmantsejour !
Nouspourrions là ne nous rien taire,
N'ayant pour témoins que l'Amour.
Un Homme auſſi galant que
ſpirituel , a donné de la ſuite à
ces Paroles , par quatre autres
Couplets inpromptu. Je vous les
envoye afin que vous ayez la
Chanſon entiere. ১
La charmante Lyseta
Au discours du Berger
Repond, que fert une Cachete
Quandon ne veut point s'engager ?
Four apprendreſapeine ,
Etdire ſon amour ,
Il nefaut point quiter la Plaine,
Ny chercher un autrefejour.
Viensdans ce Bois, Lyſete,
Dit alors le Berger ,
Souvent en voyant la Cachete ,
Ledefir vient de s'engager.
Pour
GALANT.
119
Pour t'apprendre ma peine ,
Et dire mon amour ,
Croy-moy,Lyſete, cettePlaine
N'estpas un commodeſejour.
Il eſt dangereux d'ofer exercer
des violences dans l'Etat
d'un Prince qui regle toutes ſes
actions ſur la justice . Celle que
Louïs LE GRAND rend
à tout le monde , ne le fait pas
moins aimer de ſes Sujets , que
fes autres vertus le font admirer
de toute la Terre. Comme
en nous donnant la Paix il a
préferé le repos de ſes Peuples
à ſa propre gloire , il ne peut
foufrir qu'ils foient opprimez ,
& le Procés qu'il a fait faire à
un Gentil-homme fameux par
ſes tyrannies , nous le fait connoiſtre.
Il prenoit le nom de
Roy des Montagnes , &de
Prin
120 MERCURE
Prince des Boutieres. ( Les Boutieres
, Madame , font une partie
des Sevenes . ) Il faiſoit armer
vingt Villages , condamnoit à
l'amende & à la mort , & il n'y
avoit point de Prevoſt qui ofaſt
entrer dans le Païs qu'il tyranniſoit.
Il a eſté pris dans Niſmes,
où Mr Dagueſſeau , Intendant
de Languedoc qui l'a jugé ſans
appel, luy a fait couper la teſte.
Si le Roy punit ceux qui le
méritent , il ne laiſſe jamais les
ſervices ſans récompenſe , &
c'eſt par cette raiſon qu'il a
donné une Penſion de douze
mille livres à Mr le Prince de
Soubize , Capitaine Lieutenant
de ſes Gendarmes . Sa juſtice n'a
pas moins paru dans la diſtribution
des Benefices . Je vous en
devois parler dés le Mois paffe ,
mais ma Lettre ſe trouva fi
longue,
GALANT. 121
a
२
longue , que j'en reſervay l'Article
pour celle- cy. Je m'en acquite
, & commence par Monſieur
l'Abbé Meliand qui a eſté
nommé à l'Eveſché de Gap en
Dauphiné. Il eſt Fils de feu Mr
Meliand Procureur General au
Parlement de Paris , & auparavant
Ambaſſadeur pour le Roy
en Suiſſe ; & Frere de Mr Meliand
Maître des Requeſtes,
Grand Raporteur du Sceau , &
Intendant de la Generalité de
Caën. Ce nouvel Eveſque eſt
un Homme d'un fort grand mérite
, &d'une pieté tres -exemplaire.
L'Abbaye d'Aurillac dans la
haute-Auvergne, a eſté donnée
à Mr l'Abbé de Geſvres, ſecond
Fils de Mr le Duc de Geſvres,
Pair de France, & PremierGentil-
homme de la Chambre. Cet-
Aoust 1679. F
122 MERCURE
te Abbaye eſt une des plus conſidérables
du Royaume , à caufe
de plus de fix- vingt Benéfices
ſimples qui endépendent.L'Abbe
eſt Seigneur temporel &
ſpirituel de la Ville d'Aurillac,
fort peuplée par ſon commerce,
& en cette derniere qualité ne!
relevant que du Pape , il exerce
la Jurisdiction Epifcopale dans
le territoire de fon Abbaye,
donnant les Dimiſſoires, les Difpenſes
, les Approbations , &
étendant meſme fon pouvoir
juſqu'à conférer les Ordres. Sa
Majesté ne pouvoit choiſir un
plus digne Sujet que M. l'Abbé
de Geſvres pour un Benefice
de cette importance. Outre une
vertu finguliere , il a une tres
grande capacité , & en donne
ſouvent des marques publiques
en Sorbonne , avec un fuccez
qui
GALAN Τ.
123
qui luy attire l'eſtime de tout le
monde. Il acheve preſentement
ſa Licence.
LYON
Mr l'Abbé Huet , Sous Précepteur
de Monſeigneur leDauphin
, & l'un des Quarante de
l'Académie Françoife,a eu l'Abbayed'Aunay
en Baffe Norman.
die. C'eſt un Homme d'une profonde
érudition. Quand nous
n'en ſerions pas convaincus par
ſes Ouvrages , le Roy a des lumieres
ſi vives, que l'ayant choify
luy-meſme pour le glorieux
Poſte que nous luy voyons occuper,
nous n'aurions aucun lieu
de douter de fon merite .
On a nommé Mr l'Abbé du
Montal àl'Abbaye de Chatrice
enChampagne. Il eſt Fils du
Comtede ce nom , Gouverneur
de Maubeuge , & Lieutenant
General des Armées de Sa
1
Fij
124 MERCURE
Majeſté. Je n'adjoûteray rien
à ce que je vous ay déja dit de
ce jeune Abbé , quand je vous
ay entretenuë de la Theſe qu'il
dédia au Roy l'année derniere.
Monfieur l'Abbé de Montrevel
a eu dans le meſme temps le
Prieuré de S. Sernin proche
d'Autun en Bourgogne. Je vous
parlay il y a quelques mois de
fa Famille , & il ne me reſte
plus qu'à vous dire de fa Perſonne
, qu'il n'a pas moins de
conduite que d'eſprit , & qu'il
eft fort eſtimé des Gens de
merite.
J'ay oublié à vous apprendre
juſqu'à aujourd'huy , que l'Abbaye
de Montreüil les Dames
fous Laon , avoit eſté donnée à
une des Filles de Madame la
Comteffe de Béthune. Cette
Abbaye vaquoit par la mort de
:
t
Ma
GALANT. 125
Madame de Longueval , dont le
nom ſuffit à vous faire connoiſtre
la Maiſon , vous en ayant
ſouvent parlé dans mes Lettres .
J'aurois beaucoup à vous dire
des vertus qui la faisoient eftimerpendant
ſa vie,& qui la font
regreter apres la mort ; maisMr
de Vilers Chanoine de Laon,
& Bachelier en Theologie , a fi
bien traité cette matiere , qu'en
vous envoyant l'Oraifon Funebre
qu'il a faite pour cette illuſtre
Défunte , je fatisfais là def
fus àtout ce que vous pourriez
ſouhaiter. Je vous diray cepen
dant , Madame , que vos Amis
me font un honneur que je ne
merite point , quand ils croyent
mes Lettres affez purement écri
tes,pour ſoûtenir que la régularité
de noſtre Langue y' eſt obfervée.
Je les ſuplietres-humble
Mov Fiij
1
126 MERCURE
ment de ne prendre aucun
droit fur mes façons de parler.
Il y en a beaucoup qui m'embaraffent
, & fur leſquelles je
demanderois ſouvent l'avis de
nos Maiſtres , ſi j'avois toûjours
le temps de les confulter, Je
cherche à me faire entendre,
& croy avoir fait affez , quand je
ne vous donne point lieu de
m'accuſer d'eſtre obfcur. Ainfi
n'ofant m'affurer d'écrire cor
rectement fur les matieres qui
me ſont connuës,je m'en répons
beaucoup moins quand il s'agit
de termes particuliers à quel
que Art. C'eſt l'uſage ſeul qui
en decide,& l'on eſt en quelque
façon obligé de s'en rapporter
à ceux qui ſe meſlent des choſes
que ces termes particuliers
expliquent. Ce que je vous
dis doit rendre nul le pary dont
A vous
GALAN T.
127
vous me parlez , à l'égard des
deux mots que j'ay employez
dansma Lettre du Mois de May,
en vous faiſant la deſcription
de la Caleche donnée au Roy,
par Mr le Duc de Vivonne. Le
Memoire que j'en ay reçeu,
portoit le Cordon des Accotoirs,
& je l'ay ſuivy fans examiner
fi c'eſtoit le terme propre. Depuis
ce que vous m'en avez
écrit , j'ay fait conſulter la plus
grande partie des Maiſtres Selliers
qui font à Paris. Les plus
vieux diſent Accoudoirs , & les
autres Accotoirs. Ainſi on peut
ſe ſervir indifferemment de l'un
& de l'autre mot. Quant à celuy
d'Entretoile , une faute d'écriture
ne doit pas préjudicier
à celuy qui en a pris le party.
Jay prétendu vous dire Entretoiſe,
& mon peu d'application à
Fiiij
128 MERCURE
relire ce que je vous écris , me
devroit rendre reſponſable des
cent Louïs du Pary , fi vous ne
Tempeſchiez d'avoir lieu.
Ce que je vous ay dit du
progrez que font icy les beaux
Arts, vous va paroiſtre ſenſible
par l'éclat que leur donnent
tous les jours la galanterie &
l'invention des François. Nous
en avons un exemple dans les
Theſes. Ceux àqui on les dé
dioit autrefois , les recevoient
imprimées ſur du Satin , & ornées
ſeulement d'une Dentelle
d'or, ou d'argent tout autour , &
aujourd'huy on employe les
Peintres les plus fameux pour
faire des Deſſeins de Bordures,
d'apres leſquels les plus habiles
Sculpteurs travaillent , &fe fervent
de tout ce qu'il y a de plus
beau,&de plus delicat dans leur
Art.
GALANT..
129
Art . Quoy que ces Theſes
foient ſouvent d'une hauteur,
& d'une largeur qui furpallent
celle des plus grands Miroirs,
on trouve des Glaces de Veniſe
pour les couvrir , & de fut dans
cette magnificence que Meffieurs
d'Aligre petits Fils & arriere
Fils de deux Chanceliers
de France , preſenterent à toute
la Maiſon Royale , celles qu'ils
foûtinrent enſemble au Colle
ge d'Harcourt ſur toute la Phi
lofophie. Le Portrait du Roy,
entouré de trophées d'armes,
eſtoit au milieu de celle qu'ils
eurent l'honneur de luy prefenter.
Le Deffein de ce Portrait
eſt le dernier Ouvrage
de feu Monfieur de Nanteüil.
Le Sieur Eddelink , Conſeiller
de l'Academic Royale de
Peinture & de Sculpture , l'a
F V
130
MERCURE
voit gravé . Il eſtoit dans un
Cadre magnifique , avec une
tres belle: Glace de Veniſe qui
le couvroit. L'ornement du
Chapiteau conſiſtoit aux Ar
mes de Sa Majesté , fuportées
par deux Figures , dont l'une
repreſentoit la Renommée , &
l'autre la Paix. Pluſieurs Ge
nies tenoient des Chifres ,
laiſſoient voir ces Paroles qui
fervoient de Titre à la Thefer
Ludovico Magno Belli ac Pacis
Arbitro. Il n'y avoit aucun de
ces Ornemens qui ne fuſt accompagné
de Fleurs de Fe
ſtons , & d'Armes , Simboles de
la Paix & de la Guerre . L'or
qui relevoit toutes ces chofes ,
leur donnoit un éclat que jau
rois peine à vous expliquer!
Le Roy fut tres - fatisfait de ce
Préſent & lentémoignaca
Mrs
GALANT.
134
Mrs d'Aligre avec cet air de
bonté qui luyeſt ordinaire,
quand il veut marquer qu'il eft
content. Les Ornemens de la
Theſeuqu'ils preſenterent en
ſuite à la Reyne , avoient auſſi
quelque choſe de fort magni
fique. Ses Armes fuportées par
deux Genies eſtoient dans le
Chapiteau , avecquantité d'Ornemens
dans la Bordure , qui
convenoient à la grandeur de
cette Princeſſe. Le Portrait du
Roy luy parut tres-bien fait , &
tres - reſſemblant. Monſeigneur
le Dauphin qui trouva la meſ
me chofe , le dit comme elle à
Mrs d'Aligre en recevant là
Theſe qu'ils luy porterent. La
Bordure en estoit auſſi richeque
bien entenduë. Le Chapiteau
faifoit voir Minerve tenant fon
Bouclier fur lequel on avoit
repre
737
MERCURE
repreſenté les Armes de ce jeune
Prince. Cette Déeſſe eſtoir
environnée des Simboles des
Arts liberaux . Les Theſes qui
furent preſentées à Monfieur
& à Madame , estoient auffi
dans des Bordures tres-magnifiques.
Je ne vous dis rien des
Ornemens , finon qu'ils convenoient
tous à ce qu'on peut dire
de Leurs Alteſſes Royales .
Ces cinq Bordures avoient eſté
faites par le Sr le Febvre,un des
plus habiles Sculpteurs que nous
ayons.
Il ſeroit difficile de voir une
plus belle Aſſemblée que celle
qui ſe rendit auCollege d'Harcourt
, le jour que cette Theſe
fut ſoûtenuë. Mrs les Cardinaux
, Archeveſques , Eveſques,
Genéraux d'Ordre , Abbez ,
Princes, Commandeurs & Chevaliers,
GALANT.
133
valiers, Préſidens à Mortier,Conſeillers
d'Etat , Maiſtres des Requeſtes
, & genéralement tous
ceux qui aſſiſterent à cette Action,
en firent paroiſtre une ſatisfaction
extraordinaire. Chacun
s'empreſſaà feliciter les deux
jeunes Soûtenans de leur fuccez.
Leurs réponſes furent toutes
pleines d'eſprit , & eurent je
ne ſçay quoy d'aisé qui fit dire
tout d'une voix qu'ils marchoient
fur les pas de leurs Anceſtres , &
qu'ils foûtiendroient avantageuſement
l'honneur & l'éclat de
leur Maiſon . La Salle où ils répondoient
, eſtoit magnifiquement
parée. Il y avoit un tres
riche Dais ſous lequel eſtoit un
Portrait du Roy en Paſtel . Il fut
admiré de tout le monde. C'eſt
le dernier du meſme Monfieur
de Nanteüil , & l'un des plus reffemblans,
134
MERCURE
ſemblans , & des plusbeaux qui
ait encorreſté fait . La Bordure
de ce Pastel eſtoit toute de Glace,
enrichie de Couronnes , de
Plaques, &de Feſtons de vermeil
doré, le tout d'un tres-beau
travail. Les Tapiſſeries eſtoient
parſemées de Fleurs de Lys, avec
les Armes de France au milieu
de chaque Piece. On avoit mis
celles de la Maiſon d'Aligre aux
quatrecoins .
Vous avez ſçeu que Monfieur
le Commandeur Lubomirskiy
Prince de l'Empire , Grand En
ſeigne de Pologne , & Frere du
Grand Mareſchal duomeſme
Royaume , y avoit eſté nommé
pour aller Ambaſſadeur en Sa
voye. Il arriva à Turin le 31. de
Juillet,accompagné de Monfieur
de Reverend, Parifien , Premier
Secretaire des Commandemens
de
GALANT.
135
L
de la Reyne de Pologne , & de
pluſieurs Perſonnes de qualité
du meſme Païs. Son Train eſtoit
fi nombreux & fi magnifique,
que la diligence qu'on apprit
qu'il avoit faite , parut incroyable
, quand on ſçeut qu'il avoit
toûjours eſté ſuivy de tout fon
monde. Il demeura incognito le
premier foir, & désle lendemain
ilfucvifité de la plupart des Sei
gneurs de cette Cour, qui le re
connurentpour le meſme Prince
qui avoit montré tant d'adreſſe,
de vigueur, & de bonne grace à
manier des Chevaux , & asa
bandonneraux paſſages les plus
difficiles , en chaſſant avec fea
SonAlteffe Royale,dans un premier
Voyage qu'il fit à Turin il
yadix ou douze ans. Si-toſt qu'-
il eut fait ſçavoir qu'il y venoit
reveſtu du caractere d'Ambaſſadeur
136 MERCURE
deur Extraordinaire , les ordres
furent donnez pour le recevoir.
La connoiſſance qu'on avoit déjade
ſon mérite les fit exécuter
avecjoye , & le jour de ſon Entrée
ayant eſté marqué au Lundy
7.de ce Mois,Madame Roya
le ordonna que les Troupes de
laGarde à cheval de Son Alteffe
Royale, & celles de la ſienne, ſe
trouvaſſent en bataille dans la
Place du Chaſteau fur les quatre
heures du ſoir, afin d'aller au de
yant deMonfieur l'Ambaſſadeur.
Il eſtoit forty de la Ville , & les
attendoit à S.Salvari vis- à- vis du
Valentin, où il devoiteſtre complimenté
, & où les Gardes s'eſtant
rendus avec le Carroſſe du
Corps , apres les complimens
faits, on commença à défiler par
l'Allée de la Promenade qui répond
à la grande Porte du Va
lentin,
GALANT. 137
eft Cor
lentin , & en ſuite par legrand
Cours, afin d'entrer dans la Ville
par la Porte-neuve. Les Arquebuſiers
de Madame Royale,dont
Monfieur le Marquis Dogliani
eſt Capitaine, & Mrle Baron de
Palavefin Lieutenant,marcherét
d'abord conduits par Mr le Mar HE
quisde la Chuſe qui en
nete , & quiestoit aufli propre
auſſi magnifique dans ſa parure,
que leChevalqu'il mõtoit paroiſ.
foit fuperbe. Il fit cette fonction
en la place de ſon Lieutenant
occupé ailleurs ; car vous ſcaurez
,Madame, que les Capitaines
- des Compagnies de Cavalerie
- de la Garde de Leurs Alteffos
Royales , ne ſe mettent jamais à
leur teſte , que quand le Souverain
ou la Souveraine marche.
Les Arquebufiers, ainſi que tout
le reſte de la Garde , eſtoient
com
138 MERCURE
comme dans les jours des plus
grandes Cerémonies, c'eſt à dire,
ayant des Caſaques noires fur
leſquelles il y avoit un gros galon
d'or , avec leurs Caſques tous
couverts de Plumes , bleu , feuille-
morte , blanc & noir , & une
fort belle Aigrete blanche dans
-le milieu. Leurs Chevaux ef
toient richement enharnachez,
& avoient des Houſſes toutes
parfemées des Chifres de M. R.
& affortiffantes à la garniture des
Caſques. On voyoit enfuite les
Arquebuſiers de S. A. R. dont
Monfieur le Marquis deDroſnay
eſt Capitaine, Monfieur de Gremonville
Lieutenant , & Monſieur
le Marquis de la Motte
Sanfray Cornette. Ils eſtoient
conduits par ce dernier dans le
meſime ordre de parure , à l'exception
des couleurs, leurs Plumes
eftant
GALANT. 139
eſtant rouges, blanches, gris delin
& bleu , & leurs Caſaques
rouges , avec un gros galon d'or.
Leurs Chevaux magnifiquement
enharnachez , avoient fur leurs
Houffes les Chifres & les Deviſes
de S.A R. La Compagnie des
Cuiraſfiersde M.R.ſuivoit.Monfieur
le Comte de Viſe en eſt
Capitaine, Monfieur de Cagnol
Lieutenant , & Monfieur le Baron
d'Alemagne Cornette. Ces
deux derniers ne s'y eſtant point
trouvez , la Compagnie eut à fa
teſte Monfieur le Baron de Palaveſin
, Lieutenant de celle des
Arquebufiers de M.R. Ils étoient
armez de leurs Cuiraffes aufi
éclatantes que des Miroirs , &
dorées fur toutes les extremitez .
Le Chanfrin de leurs Chevaux
eſtoit auffi cuiraſſé. C'eſt ce qui
donne à ces Troupes un certain
air
140
MERCURE
air de guerre , qui charme & fe
fait redouter en meſme temps .
Leurs Caſques eftoient ornez de
la meſme maniere que ceux des
Arquebufiers de M. R. & leurs
Chevaux parez de la meſme forte.
Apres cette Compagnie,marchoit
celledes Cuiraſſiers de Son
Alteſſe Royale , dont Monfieur
le Comte Auguſtin des Lances,
Chevalier de l'Ordre, eſt Capitaine;
Monfieur le Comte Ofafque
de la Roque, Lieutenant ; &
Monfieur le Marquis d'Entrayves-
Tana , Cornette. Ces deux
derniers eſtoient à la teſte ſi remarquables
par leurs Perſonnes ,
que malgré la richeſſe extraordinaire
de leurs Habits , & des
Harnois de leurs Chevaux, ils ne
firent rien tant conſidérer que
leur bonne mine. Cette Compagnie
eſtoit parée des mémes couleurs
GALANT.
1411
leurs de S. A. R. que portoient
les Arquebufiers de ce Prince,
&armée de toutes pieces d'un
acier fin & luifant, &doré de la
largeur d'un poulce dans les extrémitez.
Elle précedoit le Carroffe
du Corps de Leurs Alteſſes
Royales,dans lequel eſtoitMonfieur
l'Ambaſſadeur, conduit par
Monfieur leComteAuguſtin des
Lances , Chevalier de l'Ordre,
qui l'avoit eſté recevoir,accompagné
de Monfieur le Comte de
la Mourre. Ce dernier eſtoit
avec eux dans le Carroſſe , ainfi
queMonfieurde Réverend , &
un autre Gentilhomme de la ſuite
de Monfieur l'Ambaſſadeur.
La Compagnie des cent Gentilshommes
- Archers , tous Savoyards,
qui ſuit toûjours leCarroffe
du Corps , où la Perſonne
de Leurs Alteſſes Royales, mar
choit
142 MERCURE
choit immédiatement apres. Mr
le Marquis de Bernex,Chevalier
de l'Ordre , en eſt Capitaine;
Monfieur le Comte de S.Maurice
, Lieutenant ; & Monfieur le
Marquis de Chaſtillon la Serra,
Cornete. Ce dernier eſtoit à la
teſte. Un grand air guerrierqui
accompagne ſa belle taille , & la
riche parure dont il brilloit , répondoient
parfaitement aux impreffions
que fait cette Compagnie
ſoit dans ſes Exercices , ſoit
dans ſes Marches,foit meſme lors
qu'elle eft formée en Eſcadron.
Il eſt certain que tous ceux qui la
compoſent, ont bien dequoy arrefter
les yeux . Leurs Cuiraffes
appliquées ſur un Buffle dont
tout ce qui paroît eſt brodé d'or,
leurs Caſques chargez de Plumes
des couleurs de S. A. R. les
Lances qu'ils portent à la main
droite ,
GALAN T.
1431
7
droite , aupres du fer deſquelles
une petite eſpece de Banderol-
- le fait voir leur Deviſe , leurs
Chevaux enharnachez, & ayant
des ornemens tres bien afſortis;
tout cela , dis - je , forme un ſpetacle
qui dans ce qu'il fait pas
roiſtre d'agreable & de galant,
ne laiſſe pas d'inſpirer de la terreur
, & de repreſenter la Majefté
du Souverain à la garde
duquel cette Compagnie eſt
attachée . Les autres Carroffes
ſuivoient , & fermoient la Marche.
Tout eſtant arrivé dans la
Ville aux fanfares des Trompetes,&
au bruit des Tambours:
du Détachement du Regiment>
des Gardes qui estoit de garde
ce jour- là au Chaſteau , & qui
ſe trouva alors ſous les armes,
Mr l'Ambaſſadeur fut conduick
dans le Palais de Mr le Comte
Augu
144 MERCURE
رلا
Auguſtin des Lances. Apres
qu'on l'y eut régalé pendant
trois jours ſelon la coûtume,
aux deſpens de S. A. R. on le
vint prendre pour l'Audience,
où il alla accompagné du mefme
Chevalier de l'Ordre ,
precedé de Mr le Comte de
Scaravel Grand - Maistre des
Cerémonies. Dés qu'il fut dans
la Salle des Gardes , M. R. fe
rendit ſous le Dais de la Chambre
de parade , ayant S. A. R. à
ſa main gauche , & Madame la
Princeſſe, de l'autre coſté. Mr le
Prince de Carignan eſtoit derriere
S. A. R. & les Capitaines
de garde de jour, avec les Chevaliers
de l'Ordre , ſe mirent
tout à l'entour, 'dansun éloignement
convenable. Mrl'Ambafſadeur
s'avança , en faiſant trois
profondes reverences. La premiere
GALANT. 145
-
miere dés la porte , & la troifiéme,
aux pieds de M. R. Il en fie
une en ſuite à S. A. R. & une
autre à Madame la Princeſſe;
apres quoy il commença fon
Compliment , & expoſa le ſujer
de fon Ambaſſade. Il vous eft
aifé de vous figurer la maniere
dont il fut reçeu , apres ce que
je vous ay dit pluſieurs fois de
cette auguſte Regente. Une
grandeur veritablement Roya
le , & une majeſté qui n'a rien
d'égal , ſe joignirent à la dou
ceur naturelle , & à cette bonté
toute charmante qui luy ſçait
fi bien gagner les coeurs ; &
fans que ces caracteres diferens
perdiſſent aucun de leurs droits,
ils ſe confondirent heureuſe
ment , comme ils font toujours
quand quelqu'un l'aborde. C'eſt
ce qui fait qu'on luy parle avec
Aoust 1679 . G
!
146 MERCURE
1
confiance, quoy qu'on la revere
avec de profondes ſoûmiffions.
Mr l'Ambaſſadeurs Iménagea
tous fes devoirs en grandHomme
; & ſes manieres également
refpectueuſes & agreables,donnerent
affez à connoître qu'il
n'eſtoit pas moins penetré de
la veneration qu'inſpire la preſence
de cette grande Princeffe,
qu'il eſtoit charmé de la complaiſance
avec laquelle elle
écoute tout ce qu'on luy veut
repreſenter. Il dit qu'il l'eſtoit
venu prier de la part du Roy
& de la Reyne de Pologne , de
vouloira eſtre Maraine denla
Princeſſe qui leur est née A&
de donner quelque ſecours àla
Republique contre les Turcs
Les Réponſes de M.Rayant
eſté auffi obligeantes dans leurs
expreffions , que favorables àla
D
deman
GALANT
147
demande , Mr l'Ambaſſadeur ſe
retira avec les meſmes ſoûmif
Gons qu'il avoit fait paroître en
entrant, apres avoir preſenté les
Gentilshommes de ſa Suite à
Leurs AA . RR. Cette Ambaſſa.
de a cu tout l'effet que la Pologne
s'en eſtoit promis. M. R.
confultant ſa genereuſe inclination
au milieu de toutes les
raiſons qu'elle a de ménager
les Finances de ſon Etat pour
les grands & glorieux deſſeins
qu'elle prepare , a accordé la
levée & le payement pour fix
mois d'un Regiment de Dragons
, qui portera le nom de
S. A. R. & qui ſera levé en ce
Païs-là , parce que le peu de
temps qui reſte juſques à la fin
de la Campagne , ne permet pas
de le lever en Savoye , & au
regard du Baptéme , M. R. a
Gij
148 MERCURE
écrit à Madame la Marquiſe de
Béthune pour la prier de tenir
fa place dans cette Ceremonie.
Mr l'Ambaſſadeur parfaitement
fatisfait d'un ſi prompt & fi heureux
fuccez , prit ſon Audience
de congé le Mecredy 9. & fut
reconduit avec les meſmes cerémonies
& la meſme eſcorte
dont je vous ay déja parlé. It
partit le lendemain tout remply
des ſentimens d'admiration que
M. R. inſpire toûjours , & plein
de reconnoiffance d'un Portrait
de cette grande Princeſſe , enrichy
de Diamans , qu'elle luy
donna , de la valeur de mille
Piftoles.
Trouvez bon, Madame, qu'en
vous ramenant deTurin,je vous
arreſte un moment dans le Dauphine
, pour vous apprendre
que la Charge de Premier Pre
fident
GALANT. 149
fident de Grenoble , vacante
par la demiffion de Mr de Ber+
chere , a eſté remplie par Mrle
Marquis de S. André Virieux,
fecond Préfident de ce Parlea
ment ; & auparavant Ambaſſadeur
à Venife. L'inclination
comme hereditaire qu'il a pour
les belles Lettres , ſa profonde
capacité , la douceur , fa fageſſe,
& ce grand amour de la justice
qui luy attire depuis fi longtemps
l'eſtime , & l'approbation
du Public , ainſi qu'à Mr le
Préſident de Beauchefne fon
Frere , font des avantages qui
luy faifoient meriter l'honneur
qu'il reçoit. Aufſi l'a-t- on veu
dans ce nouveau rang avec un
applaudiſſement general. Il fort
d'une des plus anciennes Maifons
de la Province , &a eu en
Mariage la plus confiderable
Giij
150 MERCURE
Heritiere qui y fuft , tant pour
la naiſſance que pour le bien.
Ceux qui la connoiffent pretendent
parler d'elle trop modeſtement
, en diſant qu'elle eſt
auſſi bien faite que bien faiſante
, que toutes fes manieres
marquent une grandeur d'ame
qu'on ne ſçauroit affez admirer
, & qu'entre mille belles
qualitez qui éclatent dans ſa
Perſonne , elle a ſur tout celle
de la plus parfaite , & de la
plus folide Amie qui fuſt iamais.
Quantité de tres- dignes
Sujets pouvoient fucceder à
Mr le Marquis de S. André dans
ſa Charge de Preſident à Mortier.
Grenoble eſt remply de
Gens de naiſſance &de merite.
Le Parlement n'en reçoit point
d'autres dans ſon Corps, & c'eſt
proprement une ſcavante &
02 illu
GALANT 15
illuſtre Compagnie , formée de
l'élite de la meilleure & plus
ancienne Nobleſſe du Dauphiné
. Mr de la Sayve, jeune Conſeiller
, Fils de Mr le Preſident
de Chevrieres , & Frere de
Mr le Comte de S.Vallier, eſtoir
un de ceux à qui les difficultez
rendoient la choſe comme impoſſible.
Son jeune âge, ſon peu
de ſervice , & fa grande Parenté
dans ce Parlement , eſtoient
des obſtacles qui ſembloient ne
pouvoir eſtre ſurmontez. Cependant
le Roy , dont les bontez
pour ceux qui ont l'honneur
d'eftre à luy , furpaſſent
toûjours toute forte d'eſperancea
voulu marquer dans ce
rencontre la conſideration qu'il
Ma pour Mr le Comte de S. Vallier
, en accordant la Diſpenſe,
You plutoſt les trois Diſpenſes
Giiij
152 MERCURE
dans une. Ce n'est pas d'aujourd'huy
que ceux de cette Maifon
, fiancienne dans le Service,
foit de Robe , ſoit d'Epée,
ont reçeu des marques de la
bonté de nos Souverains . L'Hiſtoire
de Dauphiné nous fait
voir qu'elle eſtoit dans les armes
dés l'an 1335. Pierre de
Guerre ( c'eſt le nom qu'ils ont
porté juſqu'en 1476. avant qu'ils
ayent pris celuy de la Croix.
Chevrieres, fut d'un tres grand
fecours au Roy lors des pretentions
du Pape fur le Comté
de Valentinois. Son Fils l'imita
dans ſes ſervices & dans fa
bravoure , ſe diftingua ſous
Louis XII. & François I. à la
Bataille de Ravenne & à la
Journée de Marignan fur les
Suiffes , & fut fait prifonnier à
Pavie en 1541. Cette Famille
com
GALANT
手
commença alors à ſe mettre
dans la Robe , & depuis ce
temps-fà nous voyons dans l'Hiſtoire
de cette Province qu'elle
a toûjours eu les plus conſidé
rables Emplois. Le premier dans
cette profeffion , fut Felix de
Guerre de la Croix de Che
vrieres , qui fut Conſeiller, puis
Avocat General , feul Maiſtre
des Requeſtes du Dauphin,
Intendant de Juſtice en Dauphiné
, & en ſuite Conſeiller
d'Etat. Il fut l'un des Commif
faires de la Chambre de Juſtice
qui jugea le Maréchal de Biez,
de laMaiſon de Rohan. Un de
fes Fils ſervit dans les Armées,
futColoneld'Infanterie,ſe ſignala
à la défaite de Monbrun dans
le Diois,ſe trouva à tous les Sieges
contre ceux de la Religion
Prétenduë Reformée , y com
Gv
154 MERCURE
C
manda en pluſieurs rencontres,
& en revint tout couvert de
gloire par le nombre des bleſſures
qulily regeut. Le Roy donna
à fon Frere qui avoit ofté
Conſeiller & Avocat General,
une Charge de Préſident àMortier
àGrenoble. Puis eſtant Maiſtre
des Requeſtos, il fut Intendant
des Armées , enfuite Con
ſeiller d'Etat , Intendant en Dau
phiné, Garde des Sceaux de Sa
voye, Commiſſaire pour l'execution
de la Paix d'entre la France
& la Savoye , Ambaſſadeur Extraordinaire
en Piémont ; & enfin,
lors qu'il fut veuf, le Roy le
gratifia de l'Evefché & Princi
pauté deGrenoble , qui avoit la
Preſidence des Etats ; & par Lettres
Patentes , on luy conferva
ſon rang de Preſident à Mortier
dujour de fa Reception,non ſeu
lement
GALANTM 155
en
lement pourleDauphiné , mais
encor pour les autres Parlemens
du Royaume. On peut dire de
luy qu'il ſemble que tout le mé
rite poſſible fuſt ramaffé en ſa
Perſonne.Unde ſes Fils fut an
Eveſque de Grenoble. L'autre
fe fit Confeiller , Avocat Gene
ral au Grand Conseil
fuite Maistre des Requeſtes.
C'eſtde ce dernier qu'eſt def
cendu Mr le Preſident de Che
vrieres, dont tout le monde connoiſt
la capacité& le merite. II
a eſté Preſident à Mortier à
Dijon ; & s'eſt marié dans cette
Province à l'Heritiere de la
Maiſon de Sayve , avant qu'il ſe
foit fait Preſident à Mortier en
Dauphiné. Il a pluſieurs Enfans
tous bien mariez,& dans defort
grandes alliances. La derniere
de fes Filles eft entrée dans la
gamal Maifon
156 MERCURE
Maiſon de Clermont- Tonner!
re. Son Aîné eſt Mr le Comte
de S.Vallier , Capitainerides
Gardes de la Porte, que vous
voyez depuis ſi long-temps àla
Cour& dans le Servicen Il fut
Colonel d'Infanterie dés 1666.
Il a toûjours ſervy depuis ce
temps là, & s'eſt diftingué en
pluſieurs rencontres. Il eut l'avantage
d'avoir le Roy pour
témoin du Logement qu'il fir
avec ſon Régiment fur laContreſcarpe
de Dole. Je ne parle
point de ce qu'l fit en Candie,
en commandant une Attaque
fous Mr le Maréchal de Navailles.
Il a épousé la belle Mademoiselle
de Rouvroy , de la
Maiſon de S.Simon,Fille d'honneur
de la Reyne , dont le Pere
eſtoit Capitaine aux Gardes , &
Marefchal deCampo 1200
Ce
GALANT.
ו נ ל
Ce Mois a eſté fatal à plufieurs
Perfonnes du plus haut
rang, dont je ne doute point que
vous ne ſcachiez déja la mort.
La premiere eſt Mademoiselle
d'Elbeuf , dont le nom & les
qualitez estoient , Marie- Marguerite
-Ignace de Lorraine,
Comteſſe de Rofnay Pairie de
France,d'Ienville,le Châtelier,&
Chavange. Cette Princeſſe n'a
voit que cinquante ans , & eft
morte pour avoir avalé un petit
os qui s'eſtoit arreſté dans ſon
eſtomac. Elle estoit Soeur de
Mr le Duc d'Elbeuf , de Mile
Comte d'Harcourt , & Mrle
Prince de Lillebonne , & Fille
du feu Ducd'ElbeufCharles de
Lorraine , ſecond du nom , Pair
de France , Chevalier des Ordres
du Roy , & Gouverneur
de Picardie. Ce Duc l'avoit euë
de
158
MERCURE
de Catherine Henriete Legitimée
de France , Fille de Hen
ryle Grand , & de Gabrielle
d'Eſtrées , Duchefſe de Beau
fort. Le Roy qui l'avoit choitie
pour une des Dames du Palais
, tant à cauſe des avantages
de fa naiſſance que pour fon
exemplaire vertu , a jetté les
yeux fur Madame la Princeſſe
de Tingryn , pour remplir fa
place. C'eſt une Perſonne d'un
fort grandmerite. Elle est de l'illuftre
Maiſon de Luxembourg,
fameuſe pour avoir donné des
Empereurs à la Chreſtienté , &
des Reynes à la France
Madame la Princeſſe de Che
vreuſe la ſuivy Mademoiselle
d'Elbeuf. Elle est morte en fab
foixante & dix- neuviéme année,
& estoit Fille d'Hercule de
Rohan, Duc de Montbafon, Pair,
&
GALANΠΑ
159
& Grand Veneur de France.
Elle avoit épousé en premieres
Nôces Charles d'Albert , Duc
de Luynes, Pair,Conneſtable, &
Grand Fauconnier de France,
Premier Gentilhomme de la
Chambre , Gouverneur de Picardie
& du Bolonois ; & en ſecondes
,Claude de Lorraine,Duc
de Chevreuſe ,& Pair Grand
Chambellan , & Grand Faucon
nier de France , Chevalier des
Ordres du Roy , Gouverneur
& Lieutenant General en Auvergne.
De fon premier Mariage
eſt ſorty Mr le Ducde Luynes,
Marquis d'Alb.rt, Comte de
Tours , Chevalier des Ordres du
Roy , Pere de Charles-Honoré
d'AlbertoDuc de Chevreuſe,
Capitaine Lieutenant des Chevaux
Legers de la Garde , marié
avec Marie-Thereſe Colbert.
On
160 MERCURE
On peut aiſement ſe perfuader
que Madame de Chevreuſe a
paru dans le monde avec un fort
grand éclat , les deux Marys
qu'elle a eus , y ayant fait une
auſſi grande figure,& eftant ellemeſmed'une
Maiſon tres- confi
derable. Elle avoit de l'eſprit,de
la fermeté ,&un courage qui ne
pouvoit eſtre abatu. J'aurois un
Volume à faire, ſi j'entreprenois
de vous expliquer tout ce qu'on
pourroit dire d'une vie remar
quable par mille choſes. Elle
fut nommée avec ſon ſecond
Mary pour conduire en Angleterre
la feu Reyne Henriette-
Marie.
Nous avions appris dés la fin
de l'autre Mois la mort de Meffire
Nicolas Choart de Bufenval,
Evefque & Comte de Bauvais
, Pair de France. Il eſtoit
dans
GALANT. 161
*
dans un âge fort avancé. La feu
Reyne Mere qui n'eſtimoit que
les Perſonnes de merite , avoit
eu pour luy une confideration
tres -particuliere. Il s'eſtoir reti
ré depuis long-temps dans fon
Diocefe , & donnoit tout le rev
venu de fon Eveſché aux Pa
vres . C'eſtoit en foulagerun
grand nombre, puis que ce revenu
eft fort grand. Le peril oufa
maladie l'avoit reduit , s'eſtant
divulgué , les Gentilshommes
de Champagne , les Bourgeois,
&fur tout les Pauvres , accou
rurent en foule pour le voir. Il
Jeur donna ſa Benediction , &
l'accompagna d'Exhortations fi
faintes , que tout le monde fondit
en larmes . On luy a trou
vé , ainſi qu'à feu Mr de Genéve,
des pierres au lieu de fiel ,
caufées par les grands combats
de
162 MERCURE
de fa vertu , contre ſa compléxion
. Deux Chanoines de fon
Eveſche travaillent à l'Hiſtoire
de ſa Vie.Mr l'Eveſque de Marfeille
auffi confiderable par
fon merite , que par fal naiffance&
fes grands emplois , a eſté
nommé à cet Eveſche. Il ne l'avoit
point demandé , mais il s'en
eſtoit montré digne , & c'eſt
affez que de meriter les chofes
pour les obtenir , quand le Prince
qui donne eſt infiniment
*éclairé. Je ne vous diray rien
davantage de ce grand Prelat.
Vous le connoiſſez , & vous n'a
vez pas fans doute oublié ce
que je vous en écrivis à fon retour
de Pologne , où il avoit donnéde
fi glorieuſes marques de ſa
-conduite , de fon éloquence , &
de fon eſprit.ea бирга я
M Je vous ay dit que la Reyne
avoit
GALAN T.
163
avoit régalé Monfieur l'Ambaſſadeur
d'Eſpagne à Ruel.Le Roy
luy a fait le meſme honneur à
Verſailles , où il ſe rendit à trois
heures apres midy le jour qu'il
avoit choiſy pour ce Régal,apres
avoir dõné tous les ordres neceffaires
à Monfieur Bontemps Capitaine
de ce Château. Il eſtoit
accompagné de toute la Maiſon
Royale, de Mr & de Madamede
los Balbaſes, & de pluſieurs Dames
& Seigneurs de ſa Cour.
On entra par le Parc , & on
defcendit à la Grotes,con la
Reyne reſta avec les Dames,
pendant que le Roy menaMonfieur
l'Ambaſſadeur voir l'Ef
calier qu'il avoit fait déchafauder
& entierement découvrir.
Je ne vous puis exprimer la furpriſe
que cauferent toutes les
beautez qu'on ydécouvre.SaMa.
jeſté
164 MERCURE
jeftë mesme, qui n'avoit pas veu
le tout enſemble fiachevé ,l'ad
mira, & donnant mille loüanges
àMonfieur Je Brun, Elle le montra
à Monfieur l'Ambaſſadeur,
comme l'Autheur de ce magnifique
Ouvrage. C'eſt en effet un
chefd'oeuvre d'Architecture , de
Sculpture, & de Peinture . Tout
ymarque les Conquestes duRoy
avec beaucoup d'ordre ; & ceux
qui l'ont veu demeurent d'accord
qu'iln'ya rien de plus beau
dans toute l'Europe. Le Roy
ayant demeuré quelque temps
à l'Escalier avec Monfieur de los
Balbafes , paſſa dans les Apartemens
qui ne font pas encor
-achevez . On les admira d'autant
plus que chaque Chambre
eft ornée d'une maniere
diférente , diférens Peintres , &
diférens Sculpteurs des plus ha
biles
GALANT 165
biles ayant eſte.choiſis pourl'embelliſſement
de chacun. Sa Majeſté
retourna de là à la Grote , où
la Reine& toutes les Dames l'at- :
tendoient . On monta en Carroffe.
Outre ceux du Roy deſtinez
pour Monfieur l'Ambaſſadeur ,
Monfieur Bontemps avoit eu ordre
d'en donnerquatre d'augme
tation pour ſa Suite. Ils furent
remplis de Gens qui estoient à
luy , & fuivirent dans les Jardins,x
où toutes les Fontaines qu'on fit
joüer donnerent beaucoup de
plaifir à la compagnie,& fur tout
à Monfieur de los Balbaſes , qui
dit pluſieurs fois qu'il n'avoit
point veu de fi belles chofes ny
en Italie , ny ailleurs. On fe promena
au bord du Canal , où plus
fieurs Vaifſeaux , Gondoles,
Barques magnifiquementornées,
firent mille ſortes de mouvemenst
fur
166 MERCURE
fur l'eau, par l'adreſſe de ſoixante
ou quatre vingts Rameurs habillez
tousdemême façon ,&d'une
maniere extraordinaire. On paſſa
de là à Trianon , qui fut admiré
comme le Lieu le plus galant
qu'on puſt voirau monde ; je dis
galant, fi on le compare àVerſailles
, car il ne laiſſe pas d'avoir
beaucoupde magnificence.Com.
me il ne reſtoit plus dejour pour
aller à la Ménagerie , Sa Majeſté
remit cette promenade àune
autre fois . On retourna au Châ
teau, où l'on mit pied à terre deeb
vant laGrote. On entra dans les
Apartemens d'enbas , par la premiere
Piece qui vade plein-pied
à celuy des Bains . La nuit commençoit.
Ainfi toute cette Enfie
lade ſe trouva ornée de Giranh
doless , & de Chandeliers poſez
fur des Eſcabelons de marbre,
1700 &
GALANT. 167
2
& fur des Guerindons magnifiques.
Tant de lumieres rehauffoient
admirablement les richefſes
de tous ces Apartemens. II
y avoit des Luſtres & des Girandoles
tout de criſtal dans
quelques -uns , &dans les autresa
tout estoit d'argent. La derniere
Picce de cette Enfilade eſt appellée
l'Octogone. La Table du
Roy y estoit dreſſée . C'eſt un
Lieu auſſi magnifique que regulier.
On y voit quatre Saiſons,
qui font des Figures de Bronze
doré, de cinq pieds de haut. Ces
Figures tiennent des Cornets
d'abondance , de chacun defquels
il fort un Flambeau de
poing. On avoit ajoûté à ces ornemens
de grandes Torcheres
de fix pieds de haut , &phiſieurs
grandes Girandoles
Chandeliers auſſi d'argent , tous
ouvra
168 MERCURE
ouvrages de feu Monfieur Balain.
Tout le monde ſçait qu'il
n'en faiſoit que de beaux. La
Table qui eſtoit ovale , & de
vingt Couverts , occupoit le
milieude cette Piece. Le Roy
& la Reine eſtoit au milieu. Du
coſté du Roy ſuivoient Monfeigneur
le Dauphin , Mademoifelle
, Mademoiselle de Blois,
& les Filles d'honneur de Madame.
Du coſté de la Reyne,
eſtoient Monfieur , Madame,
Madame l'Ambaſſadrice , les
Dames Eſpagnoles , Madame la
Mareſchale de la Motte , Madame
la Ducheſſe de Vivonne
, & Madame de Montefpan.
Chaque Service eſtoit
de cinq grands Plats , de fix
moyens , & de huits - petits.
Il y avoit deux Ollas aux deux
coftez
GALANT. 169.
coſtez du Plat du milieu , dans
deux marmites de vermeil doré.
Ce font des ragouts à l'Eſpagno .
le, dans leſquels il entre de tou..
tes fortes de Viandes, de Légu
mes, & d'Epiceries. Je n'entre_
ray point dans le détail des Services.
Imaginez vous tout ce que
peut la délicateſſe des Metsjointe
à l'abondance , vous n'aurez
encor qu'une foible idée de la
magnificence de ce Repas. Le
Deſſert eſtoit admirable. Je vous
en envoye un Plan que j'ay fait
graver. Vous pouvez jetter les.
yeux deſſus , & vous repréſenter
le bel effet que tant de diverſes
figures produiſoient , élevées
en pyramides . Ce Deſſert eſtoit
compoſé de tout ce que la ſaiſon
avoit pû fournir de plus exquis
, & de ce que tout l'Artdes
Sommeliers eft capable d'inven-
Aoust 1679. H
170
MERCURE
ter pour les Conſerves , les Pates
, & les Confitures ſeches &
liquides. Je ne vous parle point
des Flambeaux d'or qui eſtoient
fur la Table ; vous en verrez la
place & le nombre aux endroits
marquez I. Le Bufet eſtoit dans
la premiere piece tenant à l'Octogone
. On avoit dreſſé la Table
de Monfieur l'Ambaſſadeur
dans l'Apartement de Madame,
qui eſt de plein pied à celuy des
Bains. Il y fut conduit par Mefſieurs
les Princes de Conty qui
en firent les honneurs.Monfieur
le Comte de Vermandois , &
Monfieur le Duc de Villeroy ,
mangerent à cette Table , qui ne
fut remplie que de Gens du premier
rang. Il y en avoit une troifiéme
de trente Couverts dans
un autre Apartement , pour les
Seigneurs de la Cour , & pour la
Suite
LYONE
*
1993*
GALANT.
171
Suite de Monfieur l'Ambaffadeur.
Le bel ordre qui fut obſervé
pour le ſervice , paſſe les
plus fortes expreſſions . Tout
eſtoit ſi bien reglé,qu'il ſembloit
qu'il y euſt de l'enchantement;
mais il ne faut pas s'êtonner de
cette juſteſſe, puis que Monfieur
Bontemps y donna ſes ſoins. Ce
qui furprit d'avatage da un auſſi
grandRepas que celuy- cy , c'eſt
qu'un moment avant qu'on ferviſt,
il n'y avoit eu aucune apparence
de Régal . On ne ſçavoit
d'où fortoient les Viandes . Elles
eſtoient portées par trente ou
quarante Perſonnes des couleurs
du Roy , qu'on trouve toûjours
à Verſailles , fans qu'il y faille
envoyer perſonne , quelque Feſte
qu'on y veüille faire . Sa Majeſté
& toute la Maiſon Royale,
fut ſervie par les principaux Offi
Hij
172 MERCURE
ciers du Château , le Roy l'ayant
ordonné ainſi .
Avantque de paſſer à d'autres
Articles , il faut vous faire voir
une Fable de Monfieur Gardien,
dont la Morale pourra eſtre utile
àbien des Gens .
LE SINGE,
ET LE MIROIR.
Un
FABLE.
Ngros Singemal basty
Des pieds juſques àla teste ,
S'eſtimoit pourtant genty
Plus quepas- une autre
好き好き
Beste.
DeSoy-mesme estant épris ,
Achacun il faisoit piece;
Le fat avoit àmépris
Tout Animal d'autre efpece.
Il oſa bien s'élever ,
A ce que l'on dit , le traiſtre ,
Jusques-là que de braver
L'Hom
GALANT . 173
L'Homme, Son Seigneur & Maistre.
Qu'a-t-il, diſoit ce brutal
D'un stile blafphematoire ,
L'Homme ce fier animal ,
Pour s'en faire tant à croire ?
J'ay plus que luy de beauté ,
D'adreſſe & de bonne grace ;
En ruſe, en agilité ,
-De beaucoup je le ſurpaſſe.
S'il a des pieds & des mains,
C'eſt par là qu'il me reſſemble;
Etſes traits les plus humains ,
Ce ſont les miens, ceme ſemble.
C'est ainsi que raiſonnoit
Ce Fou transporté d'audace ;
Mais un jour qu'il badinoit
Aupres d'une belle Glace,
Levoila tout éperdu
D'y voir sa face hydeuse ;
Son orgueil est confondu ,
Il trouve sa mine affreuse.
Se reconnoiſtre estoit bien ,
S'il en custfait bon usage;
Hiij
174 MERCURE
Mais l'insensén'enfait rien ,
Il s'abandonne à la rage.
Dans l'excésdeson couroux
Un gros Baston il empoigne,
Etfur la Glace à grands coups
L'infolent cogne &recogne.
Du grand Miroir fracassé ,
Il enfait plus de cinquante ;
Dans chaque morceau caffé
Sa confusion s'augmente.
Ce beau Magot , cet adroit ,
Alors de hontese cache ,
Mais avec vingt coups defonet
Au Billot on le ratache.
Avons-nous quelque talent,
Usons- en fans arrogance ;
L'amour propre est violent ,
Bridons ſon intemperance.
Ecoutons fur nos defaux
L'Amy capablo & fidelle ;
Sinon craignons mille maux
De la Critique cruelle.
Je reçoy préſentement une
Relation
GALANT.
175
Relation de la Lorraine Eſpagnolete,
de la meſme Feſte d'Efpagne
dont je vous ay déja parlé
dans cette Lettre. Beaucoup
de raiſons m'engagent à vous
l'envoyer. Outre qu'elle eſt d'un .
ſtile galant , meflé de Vers & de
Proſe , elle a ſes circonstances
particulieres , comme celle du
CavalierEſpagnol a les ſienes,&
vous avez trop eſtimé tout ce que
vous avez veu de cette ſpirituelle
Perſonne, pour vous priver du
plaifir que vous récevrez de cet.
te lecture. C'eſt une Reponſe au
remercîment que je luy ay fait
des agréables choſes qu'elle m'avoit
déja envoyées. J'en aurois
ſupprimé ce qui me regarde , ſi
je l'avois pû, ſans retrancher des
endroits que je ſuis aſſuré qui
vous plairont, puis qu'ils doivent
ſervir à vous la faire connoiſtre .
•
H iiij
176 MERCURE
Il eſt bon pourtant d'y adjoûter
qu'elle est belle, aimable & bien
faite, & que ceux qui l'ont veuë
icy,quand elle y a paſſe, en allant
de Bruxelles à Madrid, n'ont pas
eſté moins charmez de ſa converſation
que des agrémens de
fa Perſonne.
FESTE
D'ESPAGNE.
Madrid 23. Juillet 1679 .
L
A Lorraine Espagnolete vous
est fort obligée , Monsieur, de
ce que vous voulez bien tenir defa
main les Relations des Festes Galantes
, des Combats de Taureaux,
& des autres Nouveautez de cette
Cour, qui mériteront d'avoir place
dans le Mercure : mais elle n'a pas
affez
GALANT. 177
affez bonne opinion d'elle- mesme,
pour se croire digne d'un employ
dont la plus ſpirituelle Sapho se
trouveroit embarraſſée, moins encor
pourofersepromettre de s'en acquiter,
àlafatisfaction de tant de Per-
Sonnes délicates à qui vous avez
fait perdre le gouft de tout ce qui
n'estpas au rang des plus belles chofes.
Les Eſſais qu'elle vous a quelquefois
envoyez , font des ouvrages
touchezfi groſſierement,qu'elle
ade la peine à croire qu'ils ayent pû
mériter vôtre eſtime;& elle n'apas
-estépeuſurpriſe, de voir qu'ils luy
ayent attiré un Billet auſſi obligeāt
qu'est celuy qu'elle a reçeu de vôtre
part au commencement de ce Mois.
C'est une grace qu'elle attribuë à
l'honneſtetéquevous avez pour les
Perſonnes defon Sexe, & fur tout
pour les Etrangeres ; mais elle n'en
tire pas affezde vanité,poursefta-
Hv
178 MERCURE
terdepouvoir réüſſirdans les Pieces
que voussouhaitezqu'ellevous envoye.
LeMercurefaitprofeſſion de
ne donner au jour que des Ouvrages
extrémement fins & délicats.
Il luy faut de l'agrément dans les
pensées, de la netteté dans leſtile,
de la juſteſſe dans les expreſſions,de
la grace & de la nouveauté dans
le tour,& enfin du brillant & de la
vivacitépar tout. Iugez, Monsieur,
fi vous avez lieu d'attendre tout
cela d'une Provinciale, qui ne sçait
des manieres de France que ce qu'-
elle en a pû apprendre parmy les
Penfionnaires des Dames de laCongrégation
de Mets; quifortant du
Cloiſtre , n'a eu d'autre Ecole pour
fefaçonner , que la Cour de Bruxelles;
&qui apparemmentſe doit
plus appliquer en celle de Madrid,
àapprendre la Langue Espagnole,
qu'àse perfectionner dans la délicateffe
GALANT. 179
cateſſe de la Françoise. Il faut
pourtant vousfatisfaire,Monsieur,
quand ce neseroit que par reconnoiſſance
; &pourfatisfaire à vos
honnestetez, je veux bien m'engager
àvous fairepart de tout ce qui
ſe paſſera de galant en cette Cour;
mais je vous demande une grace,
qui eſt de vouloir donner le tour aux
Pieces que je vous envoyeray,&d'y
changer les expreſſions qui neseront
pas du bel usage. En un mot , je
vous fourniray les matereaux , ce
Sera àvous àles mettre en oeuvre.
Vous recevrez de moy des Diamans
bruts , pour les polir & tailler à
vostre façon; &je vous adreſſeray
des Etrangers,que vous aurezſoin,
s'il vous plaiſt , de faire habiller à
la mode, avant qu'ils s'aillent produire
à la Cour.
Les Festes les plus ordinaires de
Madridfontles Combats de Tau
reaux.
180 . MERCURE
reaux. Ce sont presque lesſeules
qu'onvoye en Espagne, & elles attirent
la curiositéde tout le monde ,
particulièrement des Gens du Païs,
qui en font enchantez , & qui ne
treuvent point deplus grāds divertiſſemes
que dans cesfortes de Spe-
Etacles. L'on y fait aussi, mais beaucoup
plus rarement , de certaines
Courses , qu'on appelle Fieſta de
Cañas; &quifont des restes de la
Galanteriedes anciens Grénadins
Ily en eut une en préſence du Roy
&de toute la Cour , dans la Place
du Retiro , fur la fin du Mois de
May dernier; & le lendemain ily
eut un Combat de Taureaux qui
réüſſit admirablement . L'on enfit
un autre quelque temps apres,pour
le divertiſſement du Peuple , dans
la Place Mayor : mais comme toutes
ces choses ontdéja perdula grace
de la nouveauté,je me diſpenſe de
VOUS
GALANT. 181
-
vous en faire le détail,d'autăt plus
que j'eſpere d'avoir bientôt d'autres
occaſions de vous faire une exacte
descriptionde toutes ces Festes; eſtät
àcroire que le Mariage du Roy,
l'arrivée de la Reyne, qu'on attend
icy avec la derniere impatience, ne
manqueront pas de donner lieu à
des réjoüiſſances publiques , dont la
magnificencefurpaſſeraſans- doute
celle des autres que l'on y a veuës
juſques àpreſent , du moins ſi l'on
enjugepar les témoignages de joye
que toute la Cour adonez à la premiere
nouvelle de l'heureux fuccés
de l'Ambassade de Monsieur le
Marquis de los Balbafes.
LeGentilhomme que ce Ministre
fit partir en poste , pour en venir
donner part au Roy , arriva icy le
13. de ce Mois ,fur les dix heures du
marin. Il n'est pas besoin de vous
dire qu'il fut bien reçeu , cesfortes
de
182 MERCURE
de Couriers ne le font jamais mal.
C'estoit un Mercure fort impatiem-.
ment desiré , & il s'acquita de ſa
Commiſſion en Homme qui en fçavoit
l'importance. Auſſi fut- il régale
d'un Préſent tres-magnifique,
&qui luy fit conoiſtre qu'il est toûjours
fort avantageux d'approcher
les Teſtes couronnées , quand on a
quelque chose defatisfaisantàleur
dire. LeRoy reçeut cette nouvelle
avec toute lajoye qu'un jeunePrince
amoureux peut avoir, quand ilapprend
que rien ne s'oppoſe plus à
fes defirs, & qu'apres les inquiètudes
d'un retardement impréven , it
Se voit au point d'estre heureux,
&defaire en mesme temps la félieité
d'une fort aimable Princeſſe.
Les Roys ont presque en toutes
choſes un caracterede grandeur,par
lequel ils se font distinguer mesme
fans qu'ils y penſent ; mais ils font
obli
GALANT. 183
obligez defe dépoüillerde leur majesté,
quand il s'agit de reffentir les
effets d'une paſſion qui ne s'accorde
Pas bien avec elle. C'est dans l'amourſeul
qu'ils font gloire d'eftre
Homme's comme les autres , &fi je
l'ofe dire , d'estre plus Hommes que
les autres ; car outre la douceur de
l'éducation Royale,qui ne laiſſerien
de farouche dans leur ame , comme
ils ont ordinairement beaucoup de
délicateffe d'efprit , &de bonté de
naturel, ils font auſſi plus fufceptibles
de tendreſſe , plusſenſibles à ce
qui touche le coeur , &plus capables
debien aimer,que ceux qui font nez
dans un rang moins élevé. Auſſi
voit - on que les plus grands Princes
& les plus fameux Héros de l'antiquité,
& mesme ceux des derniers
Siécles,n'ont pas crû qu'il fust indigne
de leur grandeur de ſe laiſſer
Surprendre à l'amour.
C'eſt
184 MERCURE
C'eſt dans le coeur des Roys , que
triomphe le mieux
L'Arbitre ſouverain des Hommes &
des Dieux ;
C'eſt dans le coeur des Roys,qu'établit
fon empire ,
Et c'eſt làque ſe fait valoir
Ce doux Tyran, dont le pouvoir
S'étend ſur tout ce qui reſpire.
Il prépare pour eux les plus forts de
ſes traits,
Et dédaignant ſouvent de bleſſer leurs
Sujets ,
Il ſe fait un plaiſir extréme
De s'attaquer au Diademe ;
Car comme il aime à dominer ,
C'eſt là qu'il apprend à régner.
Ilnefaut donc pas s'étonnerſi le
Roy eftſenſible à cette belle paſſion ,
dans l'âge où il eſt ,particulieremet
fi l'onfonge aux qualitez admirables
du Corps & de l'esprit de l'incomparable
Princeſſe , qui l'a fait
naiſtre dans le coeur de ce jeune
Monarque.
De
GALANT. 185
De cette paſſion la cauſe eſt trop parfaite,
Et cet Objet rare & charmant,
Qui d'un Roy ſçait faire un Amant,
Eſt trop beau , pour ne pas avoüer fa
défaite.
Auſſi Sa Majesté n'en fait- elle pas
un mistere. Elle ne diſſimule point
les Sentimens qu'Elle a pour une
Princeſſe à qui Elle a donnéfon
coeur; & Elle nepût s'empeſcherde
faire éclater aux yeux de toute la
Cour , l'extrême joye que luy cauſa
l'agréable nouvelle du conſentemët
que celle de France donnoit àfon
Mariage. A no eſtar D. Juan mi
hermano en la cama ( dit ce Monarque
) fucra eſte el mejor dia
que he tenido en mi vida. Ce furent
les premiéres paroles que l'on
oüit dire au Roy dans cette rencon
tre; par oùSa Majestéfit connoistre
également les sentimens d'estime
نم
186 MERCURE
&de tendreſſe qu'Elle a pour la
nouvelle Reyne , & l'extréme affe-
Etion dont Elle estprévenuë en faveurd'un
Frere, qui eſſuye avectant
de force, de Zele, & d'application ,
les fatigues du Gouvernement de
l'Etat,&qui partage avec Sa Majesté
le ſoin de toutes les Affaires
d'une grande&puiſſante Monarchie.
Une fiévre- tierce retenoit ce
Prince au Litdepuis quelquesjours,
maisfonindiſpoſition ne l'empeſcha
pas de prendre toute la part qu'il
devoit à cette bonne nouvelle , &
d'enfaire complimet àSa Majesté,
comme celuy qui apres Elle avoit le
plus deſujet de s'y intéreſſer.
La pieté des Roys Catholiques eft
telle,qu'ilne leur arrivejamais rien
de favorable, qu'ils n'en aillent publiquement
rendre graces à Dieu
dans une belle Egliſe de Fondation
Royale , que l'on appelle Atocha,
éloignée
GALANT. 187
-
éloignée ſeulement d'un quart de
lieuë de Madrid,&où la devotion,
qui est affezuniverſelle parmy les
Espagnols, attire ordinairement un
grand concours de Peuple ,poury réverer
une image de Noftre-Dame,
renduë celebre par une infinité de
miracles , & des plus anciennes de
toute l'Eſpagne . Cette circonstance
en augmente le culte , &donne lieu
de dire, que juſques dans les chofes
Saintes, l'antiquité ſemble meriter
quelque avantage. Le Royferendit
doncle mesme jour , avec les Per-
Sonnes de la premiere qualité, à la
Chapelle où l'on honore cette Image
miraculeuse;& Sa Majestéyfitfes
devotions d'une maniere tres- édifiante.
Ce fut au piedde cet Autel ,
Que l'un des plus grands Roys du
Monde ,
Paroiſſant plus ſoûmis que le moindre
Mortel ,
Fit,
188 MERCURE
Fit, d'une humilité profonde,
Un faint hommage de ſes voeux,
De ſon Hymen& de ſes feux,
AuMaiſtre ſouverainde la Terre &de
l'Onde.
QuandseMonarquefut de retour
au Palais tous les Grands s'y rendirent,
&chacun d'eux s'empreſſa de
luy marquerpar des expreſſios auſſi
galates que respectueuses ,l'extréme
joyeque leur cauſoit celle de Sa Majesté,&
la part que tousſes fidelles
Sujets prenoient au bonheur de leur
Prince, qui faisoit en mesme temps
celuy de l'Etat .Mais ils ne crûrent
pas que ce fust assezque leur coeur
s'expliquast là- deſſus par des paroles
ils voulurent encor faire éclater
leursSentimenspardes marques extérieures
de réjoüiſſances ,&ils ré-
Solurent fur le champ de faire une
espece d'Impromptu de Festegalate,
qui pust divertir Sa Majesté,& luy
témoi
GALANT .
189
-
4
témoigner en mesme temps le zele
& l'attachement particulier qu'ils
avoient poursa Perſonne.
Cefut dans ce deſſein que foixante
Perſonnes de qualité,laplûpart
Grands d'Espagne, & du premier
Rang , firent une partie de
Courſe, que les Espagnols appellent
Paréjas,& qui coſiſte à voir courre
dans une parfaite égalité, & à toute
bride, deux Hommes à cheval, à
costé l'un de l'autre , Sans que l'un
commence ou acheve à fournir la
Carriere un seul moment plus - toft
ou plus- tard que ſon Compagnon,
&Sans qu'ils avancent ou demeurent
en arrière d'unseul point l'un
plus que l'autre en courant. Toute
la beauté de cette Courſe, outre la
viteſſe des Chevaux, dépend abſolumetde
lajuſteſſe &exactitude de
cette égalité , & c'est ce qui luy a
fait donner le nom de Parejas . On
lia
190 MERCURE
lia donc la Partie pour le ſoir du
mesme jour,fans donner aux Cavaliersplus
de teps defepréparerpour
cette Feste, dont la prompte exécution
devoitfaire laprincipalegalaterie.
Chacunſeretira chezfoy pour
s'aller metre en équipage,s'habiller
de galas ,faire habiller de mêmeſes
Gens de livrée, & choisir les Chevaux
neceffaires pour la Courſe.
FaySçeu que la premiére réfolution
de ces Cavaliers fut de former
un deffein regulier, de luy donner
un nom qui eust du raport au
Sujet ,&de representerune Compagnie
d'Argonautes , ( permettezmoy,
Monsieur , d'employer icy ce
mot que je n'entens pas , & quiest
pourtant tres- effentiel en cette ren.
contre, pour la fidelitéde ma Relation,)
d' Argonautes, dis -je , qui au
retour de l'illustre Conqueste de la
Toiſon d'or, témoigneroientpar une
Feste
GALANT. 191
Festegalate àFafon leur Prince&
leur Chef, la joye qu'ils avoient du
Succés de fon entrepriſe. Le raport
estoit affez juste, puis que le Roy est
le Chefde l'Ordre de la Toiſon. Ils
devoiët tous eſtre habillezala Greque,
&porter chacun une Deviſe,
ou une Embléme, (il ne mesouvient
1. Das bien de la diférence que vous
nous avez dit qu'ily avoit entre ces
deux choses.) Que cesoit donc Deviſe
ou Embleme , le Corps devoit
eftre une Toiſon d'or couronnée
au milieu de l'Ecu , & ce Corps devoitſervir
pour tous ; mais chaque
Particuliery cuft appliqué une ame
deſafaçon qui eust également convenu
à la fiction & au veritable
Sujet de la Feste . Les paroles de ces
Deviſes devoiět être toutes en Langues
diférentes; mais il n'estoit pas
permis d'y en employer d'autres que
de celles qui font en usage dans les
Etats
192
MERCURE
Etats de l'obeïſſance du Roy ; &
l'onsepromettoit par leSecours des
Royaumes divers qui ſont ſujets à
la Couronne d'Espagne dans les Indes
Orientales &Occidentales , یم
dans les Iſles de la Mer Oceane&
Mediterranée qui en dépendent,
de trouver afſfez de Langues diférentes
pour en compoſer lesſoixante
Deviſes dont on prétendoit accompagnerles
Toiſons peintes au milieu
des Ecus des foixante Chevaliers.
La Devise Espagnole devoit estre
conçeuë en ces termes.
Muchosmedeſſean, yurno me lleva.
Ces paroles auroient ſervy d'ame à
la Deviſe Françoise.
Il faloit qu'elle fuſt la conqueſte d'un
Roy.
La Devise Latine
Dignius hoc vellus , magis hicAuguſtus
Jaſon.
On
GALAN T. 193
On m'a dit que celle- cy estoit
außi juſte que les deux autres.Vous
jugerez si l'on m'a dit vray , car
les Perſonnes de mon Sexepeuvent
avoüerfans rougir , qu'elles n'entendent
pas le Latin , &j'en connois
mesme qui rougiffent quand
elles font obligées d'avoüer qu'elles
l'entendent.
Pour la Deviſe Italienne , elle
devoit estre ainſi exprimée. Piú
mi coſta , e piú vale. Cettepensée
a du raport aux inquiétudes que
causoit àSaMajeste le retardement
du Courrier,qui devoit apporter
la Réponse à la Propoſition de
Mr.le Marquis de los Balbaſes.
Je ne puis vous faire part des
autres Deviſes, ne les ayantpûapprendremoy-
mesme. Ilferoit d'ailleurs
affez inutile de vous entretenir
d'un projet qu'on n'a point.
execute; le peude temps qu'on ent
Aouſt 1679 . I
194 MERCURE
pour se preparer à cette Course ,
n'ayant pas permis defaire tout ce
qu'on avoit imaginé de galant. Ces
illustres Perſonnes se contenterent
donc de s'habiller comme l'on fait
ordinairement dans ces fortes de
Festes, c'est à dire, de mesler beaucoup
de richeſſe avec une tres-gră.
de propreté dans leurs Habits ; de
donner une Livréefort magnifique
à leurs Gens & de monter de tresbeaux
Chevaux . On en trouvepeu
d'autres en Espagne;mais ceux dont
onse fert en de pareilles accaſions,
n'ont point de prix tant ils font
fins, adroits, beaux , nobles, &vigoureux.
La magnificence de leur
équipage augmente leur fierté naturelle.
Leurs crins garnis de Rubans
pendansjusqu'à terre ont une
grace merveilleuses& commefoces
fiers Animaux connoiffoient leprix
de l'or, de l'argent, & des pierreries,
GALANT .
195
5
ries,dont ilsfont couverts,auffi- bien
que la qualité de ceux qu'ils portent;
ils marchent d'un air àfefai
re admirer , & à attirer fur leurs
Maistres &sur eux , les yeux de
tous ceux qui les rencontrent
Cefut en cemagnifique état qu'on
vitparoiſtre les Grāds qui devoient
courir las Parejas. Ils s'affemblerent
à leur rendez- vous , & allerent
de là fur les neuf- heures du
foir à la Place du Palais. Ils marcherent
en tres bon ordre , ſuivis
d'une infinité de Peuple, & accom
pagnez d'un tres-grand nombre de
Pages & degens de livrée,quiportoient
tous de grands Flabeaux de
cire blache,dont l'éclat meſléavec
celuy d'une tres-grande quantité
d'autres Flambeaux allumezdans
tous les Balcons de la Ville, rendoit
cette nuit-là auſſi brillante que le
plus beau jour. Il est bon que vous
I 2
196 MERCURE
fçachiez, Monsieur , que dans ces
fortes de réjoüiſſances toutes les
Perſonnes de qualité , & tous les
Officiers&Miniftres de Iustice,de
Finances , &d'Etat , font obligez
par un Reglemet de Police,defaire
allumeràcertaines heures,des Flăbeaux
de cire blanche,dans tous les
Balcons de leurs Maisons qui font
face à la Ruë ; ce qui fait un tresbel
effet par toute la Ville,à cause
du grand nombre de Balcons dont
elle est ornée,& c'est ce qui s'appelle
Luminarias.On jugera aisémet
que ce soir là perſonne ne voulut
manquer à fon devoir. Lespluspetits
Bourgeois mesme , &les Gens
de la moindre estofe, quoy que d'ailleurs
diſpenſez de cette ceremonie,
ne laifferent pas de vouloir eftre de
la Feste , &de contribuer de leur
costéàlaréjouiſſance publique,fans
en plaindre ladepenfe , de maniere
icy
que
GALAN T. 197
que jamais la Ville de Madrid ne
futplus belle, ny plus éclairée. On
ne voyoit que feux &que lumieres
par tout.
On eut dir que l'Hymen autheur de
certe Felte,
Avoit fait allumer ces feux, il
Pour mieux étaler ànos yeux THEOU?
Le prix de ſa riche conqueſte.
On eut dit qu'à l'envy lesplus tendres
Amours ,
LYON
*1893 *
Qu'il honore du nom de Freres,
Et qui dans de celebres jours 졌다
Servent à ſes plus doux miſteres ,
Par ſes ordres alloient dans toutes les
Maiſons
Leurs Flambeaux à la main , éclairer
les Balcons ,
Cependant l'illustre Compagnie,
qui devoit donner au Roy le diverriffementde
las Parejas, s'avançoit
vers la Court du Palais , que l'on
avoit preparée pour la Course. On
avoit fait dreſſer deux rangs de
Barrieres depuis le grand Portail
I iij
198 MERCURE
oules
vis à vis de laplus bellefacede ce
Palais,juſques à la Porte dumilicu
de la mesmeface, quisefait distinquerpar
le Balcon du Roy qu'on voit
au deffus. C'estoit la Carriere où
Cavaliers devoient montrer leur
adreffe, & celle de leurs Chevaux;
&ce fut là qu'ils entrerent deux à
deux,chacun un Flabeau àlamain
&s'avanceret àpétits pas,faisant
fairedesfauts meſurez,&des courbetes
fort justes à leurs Chevaux,
juſques à ce qu'ils fuffent arrivez
au bout ou faisant une profonde réverence
au Balcon du Roy, ils tournérent
l'un à droite , & l'autre à
gauche,hors la Lice,ſuivat au petit
galop chacun la Barriere qui estoit
deſon coſté. Ils se rejoignirent au
mesme endroit par où ils estoient
entrez,& alors partant de la main,
&courant deux àdeuxàtoute bride
jusques au bout de la Lice , ils
four
GALANT. 199
fournirent tous leur Carriere de la
meilleure grace du monde,& avec
unfuccés également digne de ceux
qui regardoient, &de ceux qui se
faisoient regarder.will
Tel qu'on voit un Oyſeau s'élancer
dans les nuës,
Avec ſes aifles étenduës ;
N
Et tel qu'on voit un Cerf léger
Traverſer en courant, fans plus ſe mé
nager,
Rocher , Buiffon , Campagne,&Pré-
4 cipice;
Telle fut la rapidité
Dont chacun d'eux eſtoit porté
D'un bout à l autre de la Lice.
Ils retournerent enſuiteaupetitgalopà
l'autre bout dela Place, comme
ils avoient fait la premiere fois ,&
firent chacun trois Courſes de la
mesme maniere , & avec le mesme
fuccés.
Le Roy n'estoit pas àſon Balcon,
mais il vit la Course des fenestres
I inj
200 MERCURE
Lune Salle voisine, où il eſtoit avec
Les principaux Officiers de la Couronne,
& ceux de fa Maiſon,qui ont
le privilege de l'aprocher. Si toute
la Ville estoit enfeux, on peutjuger
que la Place oùse fit la Course ,ne
manquoit pas de lumieres.Ces trois
rangsde Balcons de la face du Palais
quiregardeſur cette Place, eftoient
garnis d'une quantitéprodigieuse
de Flambeaux allumez . Les
deux grandes Galleries quifont aux
deux coſtez de la Place,& les deux
Barrieres quifermoient la Lice, eftoient
éclairées de mesme ; de maniere
qu'onpouvoit mieux obſerver
tout ce qui s'y paſſoit,qu'on n'auroit
pûfaire enplein jour. Mais malgré
tant d'éclat ,& au milieu de tantde
lumieres,le brillant des Diamans
des Pierreries , dont estoient garns
les Habits des Cavaliers,& les brides
& barnois des Chevaux se fai
foit
GALANT. 201
foit admirablement diftinguer ; &
fi lesyeuxfefentoiet ébloüis de leur
éclat, l'esprit estoitfrapéd'admiration
de leurprix &de leur richeffe.
La Coarse estant finie dans la Place
du Palais , ces Cavaliers allerent
donner le même divertiffement aux
Dames, que l'on appelle las Deſcal
çasReales,&ils coururent dans la
Place qui eſtſous leurs Balcons,comme
ils avoientfait devant le Roy.
C'estune maison de Religieuses clot
trées, où iln'y a que des Perſonnes
de la premiere qualité. Les Prinreffes
du Sang Royal qui se veulent
retirerdu monde &de laCour,
choififfent ordinairement ce lieu- là
pour celuy de leur retraite,& il s'y.
trouve encoràpreſent des Parentes
de Sa Majesté. C'est à leur confi
deration que dans les Festes quiſe
font àl'ocasion du Mariage du Roy,
L'on aſoindefairepartàcesDames
IV
202 MERCURE
des divertiſſemens qu'on donne à là
Le lendemain , les Officiers de
Ville, & d'autres Gens moins qualifiez
que ceux du jourprécedent,
voulant auſſi témoigner leur Zele à
Sa Majesté, allerent faire unepareille
Courſedans la Place du Palais
; & quoy qu'elle ne fust pas fi
magnifique que la premiere, elle ne
Laiſſa pas d'avoir un pareilfuccés.
Lemêmejour le Roy donna audian.
ce aux Ambassadeurs , & aux autres
Ministres Etrangers, qui allerent
complimenter Sa Majesté fur
LeSujet de fon Mariage. Tousles
Conſeils enfirent de mesme , & la
journée s'achevaparlafolenité des
Feux que l'on alluma par tout comme
l'on avoitfait lefoir précedent.
Letroifiémejour, leRoy fit faire
une nouvelle Course de Parejas dās
une autre Place du Palais , quon
appelle
GALAN I.
233
appelle la Priora.Sa Majestévoulut
Elle mesme estre de lapartie,&
choiſit à cet effet quelques Grands
d'Espagne defa confidence,des Gen.
tilshommes defa Chambre , & les
meilleurs Hommes de cheval qu'ily
eust parmy ſes Ecuyers. Les ordres
ayant esté donnezpour toute l'aconomie
de ce divertiſſement Secret,
Ellefit ouvrir la Carriere,& commença
la courſe avec Mr leDuc de
Paffrana qui courut au coſtéduRoy.
C'est l'undes plus grands Seigneurs
&des plus adroits de toute la Cours
&c'est le mesme qui a eu l'avan
tage d'estre choisy en qualité
d'Ambassadeur Extraordinaire
pour aller porter les Bijoux que le
Roy doit envoyerà laReyne,
SaMajesté qui estparfaitement
bien à cheval,& qui souffre la fatigue
autant & plus que perſonne
deSaMaiſen, courut àfon ordinaire,
c'est
204 MERCURE
c'est à dire de la meilleure grace da
monde,& avec une jufteffe incroyablo,
fuivant les Loix delas Parejas.
Ellefefit admirer de tous ceux qui
eurent l'honneur de la voir en cette
occafion ; & tout le monde tomba
d'accord,quefans avoir égard à fon
rang, ny au privilege de la Couronne
, l'honneur & l'avantage de la
Courſe luy estoient deus.
Ce Prince, d'une ardeur extreme ,
Pouffantun Cheval vigoureux,
Dans cette noble Courſe où tout flatoie
ſes feux,
Sembla ſe ſurpaffer Lay-mefme.
Auſſi quand d'un beau feu le coeur eſt
enflames
Quand on travaillepour la gloire
De l'objet dont on eſt charmé,
L'on est fort feur de la victoire.
Quelle vigueur, quel air,
jefté
de
&quelle ma-
Cegrand Roy nous fit-il paroître?
Il fut aisé de voir à ſanoble fierté
Qu'il
GALANT. 205
Qu'il ne sçauroit jamais ſe faireméconnoître,
Qu'il est né pour donner la Loy,
Et que ſi le Ciel l'a fait Roy ,
C'est qu'il a merité de l'eſtre .
Cette derniere Course estant achevée
,& le foir approchant , on fit
allumer pour la troisième fois des
Feux par toute la Ville, &l'on finit
ainſi les premiers effais des Divertiſſemens
qu'on prepare pour celebrer
dignement l'auguste Mariage
de Sa Majesté avec l'une des plus
accomplies & des plus grandes
Princeſſes de toute l'Europe.
Voilà , Monsieur, ce que j'ay crû
vous devoir mander par ce Courrier
, pour m'acquiter dune partie
de ce que je dois à voſtre Billet
galant. C'est une chose affez rave
en Espagne , qu'une Fille ofe lier
commerce avec une Perſonne qui
n'estpas de fon Sexe ; mais les Bil
Lets
206 MERCURE
lets de l'obligeant Antheur du
Mercure doivent estre privilegiez,
quoy qu'en puiſſe dire la plus fevere
Dueña de la Caſtille;&bien
loin de faire fcrupule de recevoir
&de lire celuy que vous m'avez
envoyé , j'ay fait gloire dele publier
&mesme je puis vous aſſurer
qu'il a esté leû d'une Perſonne
du premier Rang , à qui j'ay
crû devoir demander la permisſion
de vous écrire les choses dont
voussouhaitez que je vous faffe
LA LORRAINE ESPAGNOLETE.
Il eſt marqué ſur la fin de
cete Lettre , que Mrle Duode
Paſtrane ou de d'Infantade,
(car il a droit de prendre l'un
&l'autre nom ) aeſté choisy
pour apporter les Préfens que
le Roy fon Maiſtre envoye à
Ma
GALANT.
207
Mademoiselle.. Il partit le 30.
de Juillet ; & pour répondre
plus galamment à l'impatience
d'un jeune Monarque qui brûle
de partager ſa Couronne
avec une belle & charmante
Princeſſe , il alla prendre congé
de Sa Majesté en équipage
de Courrier , mais de Courrier
de ſa qualité , qui devois
porter quelque choſe de plus
que des Lettres. Il eſtoit habillé
à la Françoiſe , le Juſte- aucorps
enrichy d'une fine broderie
, la Cravate du plus beau
Point de France , une Plum:e
blanche ſur le Chapeau , fon
Echarpe rouge tres magnifiques
&cila Bote fort proprement
miſeil reçeur les ordres
du Roy d'un (airmauffi galant
que refpectueux , & monta à
cheval fur les fix heures du
foir,
208 MERCURE
foir, avec Mr le Comte de Saldagne
, & de D. Gafpar de Sylva
, ſes Freres. Six Poſtillons à
cheval commencerent à courit
de front avec de riches Cafaques
de livrée , telles que nos
Trompetes en portent. Ils tou .
choient tous leurs Cornets.en
courant , & eſtoient ſuivis de
douze Officiers fort leſtes ve+
ſtus en Courriers, Ceux - cy
précedoient Mr le Duc de Paſtrane
. Il eſtoit monté ſur un
tres- beau Cheval d'Andaloufie
, & ne ſe faifoit pas moins
remarquer par ſa bonne mine,
que par la magnificence de fon
Habit. Mr le Comte de Salt
dagne, & D. Gaſpar de Sylva,
alloient deux pas derriere luy,
Tun & l'autre tres-bien monté,
& fort galamment veſtu. Douze
ou quinze tant Gentilshommes
GALANT.
209
mes qu'autres Domeſtiques , les
fuivoient tous bien mis , & reglant
leur Courſe ſur celle de
Mr l'Ambaſſadeur. S'ils fuf
ſent partis en plus grand nom.
bre , ils auroient mal repreſenté
des Gens qui devoient aller en
poſte. La Courſe commença
à la Porte du Palais , d'où paffant
par les plus belles Ruës de
Madrid , & traverſant laPlaça
mayor, ils coururent le long de
la grande Ruë , & fortirent de
la Ville par la Porte d'Alcala,
qui eſt celle par où la Reyne
fera fon Entrée. Les Dames
eſtoient à leurs Balcons , toutes
magnifiquement parées , & un
tres- grand nombre de Carrof
fes des Perſonnes les plus qua
lifiées bordoit les Rues de co
fté & d'autre , depuis la Place
du Palais juſqu'à cette Porte
d'Al
210 MERCURE
illuftre
d'Alcala , qui en eſt éloignée
de prés d'une demy lieuë. La
Ruë qui en prend le nom , eſt
d'une fort grande étenduë , &
fi large en quelques endroits,
que plus de vingt Carroffes y
pourroient paſſer de front fans
s'embarraſſer. Jugez de l'effet
que ce concours extraordinai.
re de monde yn fir. Chacun
applaudiſſoit à cer
Courrier ; & fes meilleurs
Amis , c'eſt à dire les Perſonnes
de la premiere qualité du
Royaume , l'ayant veu paffer,
coururent avec empreſlement
apres luy , pour luy faire leurs
adieux à la Porte de la Ville,
Il les reçeut de la maniere du
monde la plus honneſte & la
plus reconnoiffante , ſe ſeparant
d'eux au milieu des acclamations
de tout un grand
Peu
GALAN T. 217
Peuple qui ſouhaite avec ardeur
de le revoir , dans la penfée
que fon retour ſera ſuivy de
l'arrivée de la Reyne , qui eſt
attenduë à Madrid avec la derniere
impatience.
Je paſſe à d'autres Articles
que la quantité de choſes que
j'ay encor à vous dire , m'oblige
de refferrer en peu de
paroles. Apres la Conclufion
de la Paix faite entre le Roy,
celuy de Suede , & l'Electeur
de Brandebourg , la plupart
de la jeune Nobleſſe Françoife
de la premiere qualité , a
eſté voir la Cour de Hanover.
Elle y a eſté reçeuë avec tous
les témoignages poſſibles de
joye. Entre les divertiſſemens
qu'on luy a donnez , elle a cu
celuy de voir un Canon tirer
L
neufcoups, & un Mouſquer foixante
& deux, Le
212 MERCURE
Le douziéme de ce mois,
Monſeigneur le Dauphin fit
P'honneur à un Page du Roy
de la Grande Ecutic , âgé de
plus de dix-huit ans , de luy
donner ſon nom en qualité de
Parrain. Madame de Montefpan
eſtoit la Marraine. Ce Page
eſt Fils de Monßeur le Mar
quis de Bruillac- Preſſigny , de
Poitou. C'est un Gentilhomme
tres - confidérable par ſa
naiſſance , & des mieux alliez
de la Province. Madame de
Preſſigny ſa Femme , a l'avantage
d'appartenir àMeſſieurs de
la Rochefoucaut & de Richelicu,&
à beaucoupd'autres Perſonnes
des plus qualifiéesodu
Royaume.42890 ba
On est heureux d'eſtre né
François , quand on a un grand
merite , puis que ceux qui en
one
GALANT. 213
ont beaucoup , ne font pas
feulement connus du Roy,mais
qu'ils font meſme aflurez que
ce. Prince ſe ſouviendra d'eux
dans l'occaſion , fans qu'ils luy
demandent rien. C'eſt ce qui
eſt arrivé à Monfieur le Préfi
dent Nicolai , à qui Sa Majeſté
vient d'envoyer une Diſpenſe
d'âge pour telle Charge qu'il
voudra donner à Mr Nicolai
fon Fils .
Monfieur Contarini Ambaffadeur
de Venise , a eu fon Au
dience de congé. On rend les
meſmes honneurs aux Ambafſadeurs
à leur derniere Au
dience , que l'on fait à la pre
miere apres leur Reception.
Quand ceux de Venife vont
finy leur Ambaſſades , le Roy
les fait coûjours. Chevaliers.
C'eſt une coûtume fort ancien
ne.
214 MERCURE
ne Gette forte de Chevalerie
eſt appellée de l'Accolade , parce
qu'on embraffe les Chevaliers
en leur donnant le Baudrier
& l'Epée , & qu'anciennement
le mot d'accoler eftoit en uſage,
pour dire embraffer. Apres la
Bataille de Martignan en 1,15.
le Roy François I. voulut recevoir
l'Ordre de Chevalerie de
la main de Pierre du Terrail,
dit le Chevalier Bayard. Pendant
qu'il prêta le Serment , &
qu'il reçeut l'Accolade , il avoit
la teſte nuë , & les genoux en
terre , commeun ſimple Gentilhomme
, les Souverains eftant
obligez à cela devant leurs Sujets
; mais maintenant nos Roys
au jour de leur Sacre, reçoivent
l'Ordre de Chevalerie de da
main des Prélats qui les ont
facrezoasty siσοναυ
Mr
7
GALAN T. 2J S
Mr l'Ambaſſadeur de Pologne
a fait icy fon Entrée. Il
faut vous en apprendreles circonſtances
; mais avant que
d'entrer dans ce détail , il eſt
bon de vous dire quelque choſe
du ſujet de fon Ambaflade , &
de la Perſonne qui a eſté choiſie
pour cet Employ. Le Roy &
la Républiquet deb Pologne
eſtant affemblez en la Diete
generale tenuë à Grodno en
Lithuanie , au commencement
de cette année , il y fut réſolu
d'envoyer des Miniſtres dans
toutes les Cours des Princes
Chreſtiens , pour les exhorter à
concourir à la genereuſe reſolution
où se trouve Sa Majesté
Polonoiſe de continuer la guerre
contre l'Ennemy commun,
en luy accordant des Secours
convenables à la grandeur &
M à
216 MERCURE
à l'importance de cette entrepriſe
On jetta les yeux en
meſme temps fur deux des plus
confiderables Seigneurs de cer
Erat , pour les deux premieres
Ambaffades . Le Prince de Rad
zevill Senateur Vice Chan
celier , & Petit General de Lithuanie
, qui a épousé la Soeur
du Roy de Pologne , fut nommé
pour celle de Rome & de
la Cour de l'Empereur ; & on
choifit le Comte André de
Morſtin , Comte de l'Empire,
Senatetivos & Grand Trefo
rier du Royaume de Pologne,
pour aller en qualité d'Ambaffadeur
Extraordinaire verstyle
Roy Tres-Chreftien , comme
vers le Fils Aîné de FEglis
fo , & leplus ſolide appuy
que ce Royaume puiſſe recher
A Ce
GALANT. 217
Ce Comte ayant joint àune
Naiſſance illustre une profonde
capacité , & un génie naturellement
capable des grandes Af.
faires , s'eft rendu celebre dans
toutes les Cours de l'Europe ,
& tres recommandable à la Pologne
par les grands ſervices
qu'elle en a reçeus. Il ſe trouve
dans ſa famille , qui eſt des
plus anciennes & des mieux
alliées , pluſieurs Palatins &
Caſtellans , qui font les principales
Dignitez de ce Royaume
auſquelles eft attachée la
qualité de Senateur, qui y tient
le plus haut rang. Ilea pafle
ſes premieres années à la Guerreau
ſervice de la Républi
que ,à la reſteide deux Regi
mens à luy , l'un d'Infanterie
& l'autre de Dragons , & il eſt
encoropréfentement Capitaine
Aoust 1679 .
K
218 MERCURE
d'une Compagnie d'ordonnance
de cent Hommes d'armes ,
appellez Huſlars en ce Païs.
Il a eſté Grand Referendaire
du Royaume , qui eſt la premiere
Charge apres les Senateurs
, & employé dans les
Ambaffades. Peu de Miniſtres
ont eu d'auffi grandes Negotiations
à traiter , & peu s'en font
acquitez avec autant de fuccés.
Il a eſté cinq fois à la Cour
de l'Empereur , d'où il amena
du Secours contre la Suede.
Il a eſté Envoyé à Rome, à Veniſe
& à Florence , en Suede,
vers tous les Electeurs de l'Empire
, & en Tranſilvanie , Ambaſſadeur
Extraordinaire & Plcnipotentiaire
à la Paix du
Nord qui ſe conclud à Olive,
& voicy la ſeconde Ambaffade
qu'il a faite en France. Comme
GALANT. 219
8
fon inclination l'a toûjours porté
à s'attacher aux intereſts de
cette Couronne , il l'a fait paroltre
enpluſieurs importantes occaſions
qui luy ont attiré des marques
particulieres de l'affection
de noſtre auguſte Monarque. Sa
Majeſté vient encor de luy en
donner de publiques , en témoignant
que le Roy& laRépublique
de Pologne ne pouvoient faire un
choix qui luy fust plus agreable
que fa perſonne en l'occaſion de
cette Ambassade. Il a encor l'avantage
de rencontrer l'eſtime
univerſelle & les inclinations de
toute la Cour , en laquelle on
peut dire que rien ne le fait connoiſtre
pour Etranger , puis qu'il
en poſiſede la Langue & la politeffe
, auffi parfaitement que s'il
n'en eſtoit jamais forty.
Le 13. de ce mois, cetAmbaf-
Kij
220 MERCURE
ſadeur s'eſtant rendu à Picpus,
Mr le Mareſchal Duc de Navailles
l'y vint recevoir de la
part du Roy , & l'accompagna
àſon Entrée avec les Carroffes
de leurs Majeſtez. Ils furent précedez
durant la Marche , des
Gens de livrée de Mr l'Ambafſadeur
, fort proprement veſtus
d'un Drap oranger , tout chamarré
de galons d'argent & de
ſoye bleuë , cramoiſy & blanc,
ayant tous des Plumes des mefmes
couleurs. Ses deux Trompetes
marchoient à la teſte , &
fonnoient de temps en temps.
Ils eſtoient ſuivis de deux Ecuyers
bien montez , leſquels
précedoient dix Pages à cheval
avec des Houffes de moſme livrée.
En fuite marchoient vingtquatre
Valets de pied autour du
Carroffe du Roy,où eſtoit Mon
fieur
GALANT. 221
fieur l'Ambaſfadeur , & ce Carroſſe
eſtoit ſuivy de ceux de la
Reyne,de Monfieur,deMadame,
&de tous les Princes & Princefſes
de la Maiſon Royale , apres
leſquels on en vit quatre de Mr
l'Ambaſſadeur, tous bien attelez ;
les deux premiers, de chacun fix
grands Chevaux gris pomelez ;
le troifiéme , de fix Chevaux tigres
Polonois ; & le quatrième ,
de fix Chevaux noirs. Son Carroſſe
du Corps eſtoit ſculpté au
dehors , & tout doré & peint
dans les paneaux , le Veloursà
fonds d'or, & les Fleurs de rouge
cramoiſy , avec les Crépines , les
Guides & les Houpes d'or &
cramoify. La magnificence des
trois autres répondoit aux beautez
de ce premier, & ils eftoient
tous remplis , ainſi que les Carroffes
de la Cour , de quantité-
Kij
222 MERCURE
1
de Nob'eſſe Polonoiſe qui eſtoit
à la Suite de cet Ambaſſadeur.
Ils marcherent en cet ordre depuis
Picpus juſques à l'Hoſtel
des Ambaſſadeurs Extraordinaires
, où auſſi-toſt que Monfieur
l'Ambaſſadeur fut arrivé , il
reçeut les Complimens ordinaires
au nom de Leurs Majeſtez
& de leurs Alteſſes Royales,
par les meſmes Perſonnes que
je vous ay de ja nommées en vous
parlant de Monfieur l'Ambaſſadeur
d'Eſpagne. Il fur magnifiquement
traité dans cet Hoſtel
pendant trois jours. Mr Langlois
Maiſtre d'Hoſtel du Roy , eut
ſoin du Regal. On peut juger
qu'il fut grand , puis qu'il n'oublie
rien quand il faut ſoûtenir
l'honneur de ſon Maiſtre. Cer
Ambaſſadeur fut mené en ſuite
à l'Audience de Sa Majesté à
S.Ger
GALANT.
Je
S.Germain par Mr le Prince de
Commercy , Fils de Mt de Lil-
Iebonne , qui le vint psendre
dans les Carroffes de S. M. ac
compagné de Mr de Bonneüil
Introducteur des Ambaſſadeurs .
Ilmarcha dans le meſme ordre
& avec le meſme train que le
jour de fon Entrée à Paris.
vous ay déja marqué les Ceremoniesquis'obfervent
à la Cour
quand on y reçoit les Ambaſſa
deurs. Je ne les repete point, &
me contenterayde vous dire que
Mr le Ducde Luxembourg,Capitaine
des Gardes du Corps,
l'ayant conduit juſque dans la
Chambre du Roy , S. M. le reçeut
tres favorablement. Il luy
fit un fort beau difcours fur la
gloire immortelle qu'elle s'eſt
acquiſe tant par ſes Conqueſtes
que par la Paix qu'elle vient de
Kiiij
100
224 MERCURE
donner à l'Europe ;& apres l'avoir
felicitée fur tant d'heureux
fuccés , il luy expoſa le ſujet de
ſaCommiffion. Le Roy dans ſa
Réponſe , luy parla en des termes
tres - avantageux pour la
perfonne du Roy de Pologne,
ainſi que pour toute la Nation ,
& d'une maniere fort fatisfaifante
pour luy en particulier.
Au fortir de cette Audience , il
magnifiquement regalé par
ordre du Roy , avec fa Suite, qui
eſtoitde plus de quaranteGentilshommes
.
fut
Apres vous avoir parlé de
Mr l'Ambaſſadeur , je crois ,
Madame , que je vous feray
plaisir de vous dire auſſi quelque
choſe de Madame l'Ambaſſadrice
ſa Femme, qui eſt Fille du
Marquis de Huntley , Premier
Pair du Royaume d'Ecoffe ,
dont
GALANT.
225
dont les Anceſtres ont eſté long
temps Souverains des ifles Orcades,
& ſouventalliez aux Maifons
Royales qui ont regné en
ce Royaume . Elle est petite-
Fille de Henriete Stuart , Fille
du Duc de Lénox , fortie en
droite ligne & legitime de l'Oncle
du Roy Jacques VI. Grand-
Pere du Roy d'Angleterre d'aujourd'huy
; mais les avantages
de ſa naiſſance font de beaucoup
furpaſſez par ſes belles
qualitez & par ſa vertu. Le Dimanche
d'apres l'Audience de
Mr le Comte de Morſtin ſon
Mary, elle fut conduite dans les
Carroffes de la Reyne à l'Audience
de S. M. qui luy donna
beaucoup de témoignages de
l'eſtime qu'elle a pour elle
Le meſme jour de l'Entrée
dont je viens de vous parler,
not Kv
1
226 MERCURE
Monfieur le Prince de Turenne ,
Fils aîné de Monfieur le Duc
de Boüillon , foûtint des Théſes
de Philofophie au College des
Jeſuites , avec une penetration,
une Tétenduë 8& une juſteſſe
d'eſprit qui luy attirerent beau
coup de loüanges. Monfieur
le Prince de la Roche- fur -Yon ,
pluſieurs autres Princes , la plû .
part des Seigneurs de la Cour,
trois Cardinaux à la teſte de
tous les Prélats qui fe trouverent
alors à Paris , & preſque
toutes les Cours. Souveraines,
formoient l'Afſſemblée. La Theſe
que foûtint ce Prince ef
toit d'une invention extraordinaire
. C'eſtoit un Livre dedié
au Roy , renfermant les Actions
les plus éclatantes que Sa Majeſté
a faites par Elle-meſme
dans tour les cours de cone
Guerre
GALANT. 227
Guerre; le Paſſage du Rhin , la
Conqueſte dos Villes de Hol
lande , celle de Maſtric , & de
la Franche-Comté , la Bataille
preſentée aux Ennemis durant
le Siege de Bouchain , la Priſe
de Valenciennes , de Cambray,
de Gand, d'Ypres , la Defunion
des Confederez , la Protection
de la Suede , & enfin la Paix,
Chacune de ces Actions occu
poit le haut de chaque page.
Quatre Devifes en remplifſoient
les coſtez,& lebas eſtoitorné de
Figures ſymboliques , & d'une
Inſcription exacte & fimple , qui
comprenoit ce qu'il y a de fingulier
dans l'Action. Les Pofitions
Philoſophiques estoient au
milieu de ces ornemens. Tout
cela avoit un air de nouveauté,
&une varieté fort agreable. Ce
Deffein eſt du Pere de la Ruë
Jeſuite,
228 MERCURE
Jeſuite, aufli bien que toutes les
Inſcriptions Latines,& une partie
des Deviſes . Les autres Deviſes
ſont de pluſieurs Perſonnes
ſçavantes , particulierement du
Pere Meneſtrier i fi celebre en
ces fortes d'Ouvrages d'eſprit,
& qui a preſentement, ſous la
Preffe pluſieurs Tomes de l'Hif
toire & de l'Art des Deviſes, où
l'on trouvera tout ce qu'ilya de
curieux ſur cette Matiere, piór
Quelques jours apres , le Sieur
de Beauchamp fir danſer dans
le meſme College un Baller de
la Paix , où tout ce qu'il y a
d'habiles Gens en cet Art , s'éforça
de répondre à l'idée d'un
fi grand Maiſtre , qui apres tant
d'autres ſemblables Feſtes executées
par luy-meſme , depuis
trente ans à Paris & à la Cour
avec l'admiration generale,trouva
IGALANT. 6229
19
vasencoreno celle- cy dequoy
s'attirer de nouvellesiacclama
tions, par les nouvelles beautez,
&les agrémens impréveus qu il
fit entrer dans un ſujet grave &
férieux del luy-meſme. C'eſtoit
ale Couronnement de la Paix.On
Juy offroit,ſelon la coûtume de
l'antiquité , quatre Couronness
une d'Olivier , une de Laurier,
une d'Epics , & une de Roſes.
Ces quatre Couronnes figuroient
les quatre fruits ordinaires de la
Paix, le retour de la Vertu , des
beaux Arts ,de l'Abondance , &
de la Joye , & luy eſtoient préſentées
par quatre Divinitez qui
préſident à ces Fruits , & à ces
Couronnes ; celle d'Olivier , par
Pallas celle de Laurier , par
Apollon celle d'Epicssepar
Ceres , & celle de Roſes, par
Ces
230
MERCURE
Ces quatre parties eſtoientda
deffein du P. de la Ruë , & fervoient
d'Intermedes à une Tra
gédie de la façon , appellée Cyrus,
qui fut repréfentée par une
illustre Jeuneſlo , avec toute la
force &&toute la juſteſſe qu'on
cuftopû entendre d'Acteurs de
profeffion
Mr l'Abbé de Coiflin Fils de
Mr le Duc de Coiflin , a auffi
foûtenu une Theſe depuis peu
de temps lavec l'applaudiffe
ment d'une des plus celébres
Aſſemblées que puiffe attirer
une Perſonne de fa naiſſance. l
faiſoit éclater ſon efprit , tandis
que Mr le Marquis de Coiflin
fon Frere ſignaloit fon courage
en Allemagne , àlaltefte de fon
Regiment. J'auraytant d'autres
occaſions de vous parler de ceux
qui portent ce nom , que je
remets
GALANT. (231
remets à une autre fois ce que
je n'ay pas le temps de vous en
dire aujourd'huy 3. 200
Vous avez ſçeu que leRoy
avoit fait établir un Camp aupres
de Poiffy pour les Troupes
de ſa . Maiſon , montant environ
à cinq mille Hommes. Il eſtoit
affis dans la Plaine d'Acheres .
LesGardes du Corps , & quelques
autres Troupes , avec les
Chevaux-Legers , campoient à
la droite vers Poiffy ; & les
Gensd'armes du Roy , ceux de
la Reyne,les Gensd'armes Dau
phins , les Grenadiers à cheval,
les Gensd'armes de Monfieur,
les Gensd'armes Ecoffois ,& autres
, avec les Mouſquetaires ,
campoient à la gauche vers Conflans.
La teſte eſtoit vers Acheres.
L'ouverture s'en fit le premier
jour de ce mois. La Garde
à
232
MERCURE
:
pied
à cheval fut poſée à toutes les
avenues. On la montoit deux
fois chaque jour, le matin , & fur
le midy. On la relevoit , & l'apreſdînée
elle ſe faifoit à
& à cheval . C'eſtoit la grande
Garde , & on la relevoit à l'approche
de la nuit. Les jours
d'Exercice on la montoit ſeulement
une fois le jour. Toutes
les fois que le Roy y venoit , il
paffoit Luy-meſme de Rang en
Rang , & faifoit exactement la
reveuë des Troupes qu'il trouvoit
rangées par Efcadrons à la
teſte du Camp, avec leurs Etendarts
, Tambours & Trompetes;
& quand on vouloit les faire
combatre , on les faiſoit filer vers.
la Plaine de Garenne , à la gauche
du Camp, pour former deux
Lignes. La premiere que le Roy
commandoit , eſtoit compoſée
de
A
GALANT
233
&
de tous les Gardes du Corps,
des Gensd'armes de la Reyne,
&autres , avec les Chevaux-Legers
qui la fermoient , comme
lesdeux Compagnies des Moufquetaires
fermoient la ſeconde
Ligne , commandée par Monſeigneur
le Dauphin , & compoſée
desGensd'armes , deſdites
deux Compagnies des Moufquetaires
, & de tout le reſte des
Troupes. Ces deux Lignes ain
diſpoſées ,ayant la Garde ache LY
val à leur teſte , s'approchoiont
& ſe chargeoient à coups de
Mousqueton & de Piſtolet , en
paffant l'une dans l'autre , &
toûjours de meſme juſqu'àtrois
fois ; & pour la derniere Bataille
qui ſe fit , on ſe chargea
juſqu'à quatre fois . Le Royenvoyoit
ſes ordres , & Monfei
gneur le Dauphin les portoir
Luy234
MERCURE
Luy-mefme. Il ne faut pas ou
blier qu'à la ſeconde charge ou
meflée , ce jeune Prince tenoit
un petit Conſeil de guerre à la
teſte de ſa Ligne , avec les prin .
cipaux Officiers de fon Party.
MrdeMontaufier eſtoitdes premiers.
A l'égard des Combats
particuliers , ils ſe faifoient de
cettemaniere. On rangeoit plufieurs
Eſcadrons fur deux Li
gnes,auſquels on montroit à ſoûtenir&
à efcarmoucher vigou.
reuſement & adroitement ; puis
ils ſe mefloient &fe chargeoient
ainſi qu'aux Batailles.Mr le Duc
du Maine a fervy quelquefois
d'Ayde de Camp à Sa Majeſté.
Il eſt ſurprenant combien il a
fait paroiſtre d'adreſſe & d'efpritdans
cet employ.Monfieur le
Duc de Noailles qui eſtoit General
du Camp , tenoit table
1
ouver
GALANT
235
3
ouverte dans Acheres,& a traité
magnifiquement toutes les Perſonnesde
qualité qui l'ont eſté
voir, de la Cour, de Paris , & du
Camp meſme. Il a auffi regalé les
Dames , or too
Ce fut dans la viſite que Mr
de Louvoys fit de ce Camp ,
qu'il eut la jambe caffée quatre
doigts au deſſus de la cheville
du pied. Tous les bons François
en eurent une douleur tres
ſenſible ,& preſque toute la nuit
de ce meſme jour ſa Maiſon fut
rempliede monde. LeRoy l'envoya
viſiter dés le lendemain.
Monfieur y alla quelque temps
apres ; & ce qui eſt à peine
croyable , Mr de Louvoys travailla
dés le ſecood jour de cet
accident , aux importantes Affaires
dont il eſt charge. Le Roy
vidat stond
a
236 MERCURE
ameſme eſté travailler avec luy
un peu avant ſon depart pour
Fontainebleau . Un des jours que
Sa Majesté y eſtoit , Mademoi
ſelle de Louvoys qu'on avoit fait
revenir du Convent de la Ville
l'Eveſque , cut l'honneur de la
falüer , & de la remercier du
Mariage qu'il luy a plû faire entr'elle&
leFils aîné de Monfieur
le Prince de Marfillac. Quand il
ſera temps de vous parler de
l'un & de l'autre , je tâcheray de
vous en faire comoiftre tout le
mériteraiodontal
On a rendu juſtice à celuy de
Monfieur le Marquis de Villars,
par la joye qu'on a cuë de le revoir
àMadrid. Il y fit ſon Entrée
publique le 9. de ce mois. Le
Roy luyenvoya fonMayordome
avec vingt des plus Grands de
la Cour cent Hommes à che
val,
GALANT
237
val , & trente Chevaux pour les
Gens de fa Maiſon . Plus de
deux cens Carroſſes ſe trouverent
à ſa ſuite. Cet Ambaſſadeur
en avoit quatre , dont la magnificence
ne peut s'egaler.all y
en avoit un de Velours vert à
fond d'or , un de cramoify àfond
d'argent , & deux autres tous
dorez . Son Train eſtot compoſé
d'un fort grand nombre
de Valets de pied richement
veſtus , & de dix-huit Pages,
dont il y en avoit fix François.
Ces fix marchoient à cheval .
Leur Livrée eſtoit de Drap couleur
de feüille- morte , avec des
Galons cramoify & argent. Les
douze autres estoient Eſpagnols,
& en Carroffes , avec des Livrées
de velours . Monfieur le
Marquis de Villars partit à dix
heures de fon Palais , monté for
un
238
MERCURE
un Cheval d'Eſpagne cout ver
d'une Houffe cramoiſy des plus
magnifiques , toute en broderie
d'or , & qui traînoit juſqu'à
terre. La foule He trouva fi
grande que quelques meſures
qu'on euſt priſes pour y donner
ordre , il ne put arriver auPalais
qu'à une heure apres midy. Les
Dames estoient aux Balcons
qu'on avoit magnifiquement pal
rez ,mais les François ne purent
avoir la fatisfaction de les voir,
àcause de l'exceſſive ardeur du
Soleil qui ne leur permettoit pas
de lever les yeux. Mr l'Ambaſladeur
arriva à l'Audiance , cont
duitpar Mr le Comte de Galve,
Oncle de Mr le Duc de Paſtra
ne , && accompagné de cent
Gentilshommes de la Maiſon
du Roy , & de pres de deux cens
ob & res
GALANT. 239
autres tant du Nonce, que de co
qui ſe trouva d'Ambaſladeurs &
autres Miniſtres eenncette Cour.
Sa Majesté le reçeut avec beaucoup
de marques de joye , &
l'Audiance finie , où il y avoit
dix-huit Grands d'Eſpagne ,
Monfieur de Villars retourna
avec le meſme Cortege à fon
Palais , & traita tous ceux qui
l'avoient accompagné à ſon Entrée.
Deux jours apres , il alla
falüer la Reyne Mere à Tolede.
Il a eu trois Audiences de
Sa Majestérouleatas appe
J'ay oublié de vous dire que
Monfieur le Baron de Bielke ,
Ambaſſadeur Extraordinaire de
Suede , avoit fait icy fon Entrée
quelques jours avant celuy
de Pologne. Tous ſes Gens
eſtoient veſtus de noir ,& fes
Carroffes en deüil à cauſe de
la
240
MERCURE
endeüil à cauſe de la mort de
l'Electeur de Bavieres , proche
Parent de Sa Majeſté Suédoiſe.
Ainſi je n'ay rien àvous dire de
ſon train , ny de ſa reception,
les meſmes ceremonies s'obſervant
toûjours dans celle qu'on
fait aux Ambaſſadeurs Extraordinaires
des TeſtesCouronnées .
Je vous diray ſeulement que Mr
leBaron de Bielke eſt jeune &
bien fait , qu'il commande un
Regiment dans les Troupes du
Roy ſon Maiſtre,& que fes Anceſtres
ont porté autrefois la
Couronne de Suede エク
La Cour est préſentement à
Fontainebleau , où le Mariage
de Mademoiselle ſe doit faire.
Is vous en promets une Relation
tres exacte, Vous Hçavez
que je traite toûjours ces fortes
d'Articles à fond, & que quoy
l
que
GALANT.
245
que vous en puiſſiez apprendre
d'ailleurs , ce n'est jamais avec
toutes les circonstances que je
vous marque. En voicy qu'on ne
vous aura pas dites en vous par
lant de la violente paffion que le
Roy d'Eſpagne témoigne pour
cette Princeſſe, Ce jeune Monarque
eſtoit dans une fi grande
Impatience de ſçavoir fi elle luy
feroit accordée , qu'ayant fupputé
le temps où le Courrier
qu'il avoit depefché en France
devoit revenit, il envoya des
Relais de Carrofles au devant de
luy , afin qu'il puſt afriver plûtoftes
&& comme le Prince D.
Juan eſtoit malade, il apprit luymefme
de ce Courtier la nouvelle
qu'il attendait. Je vous ay
parlé des réjoüillances qu'on fit
le jour -meſme qu'il la reçeur,
On ne doit pas en eſtre ſurpris.
Aoust 1679. L
242 MERCURE
Les Filles de Francesont tou
jours velcu on Elpagne d'une
maniere qui les y a fait aimer julques
à l'adoration. Voicy ce que
ce Prince écrivit là -deſſus à
Mademoiselle. La Lettre a eſté
traduite mot pour mot fur d'Original
Eſpagnol .
うおわLETTROBOROS
DU ROY D'ESPAGNE,
AMADEMOISELLE
avis de la
Ayanten
grande obligation
que j'ay au Roy & à Monfieur
Le Duc d'Orleans mes Freres, pour
- t'heureux ſuccés de mon Mariage
ande vostreMajesté, qui estoit la
choſe du monde qaojefouhaitois le
plus ardemment ,jen'ay pas voulu
diferer
GALANT.
143
diferer de démoigner à V. M. que
j'ay estéſenſiblemet touchéde cette
bonne nouvelles qui m'a causéune
joge plus forte que je ne sçaurois
l'exprimer , quoy que je fois dans
une grande inquiétude de ne pouvoir
pas avancer d'avantage le
temps de vostre départ, &fatisfaire
la paffion extréme que j'ay de
poffeder dans voir V. M. &de la
ces Royaumes , afſurant V.M. que
je paſſeray dans une impatience
continuelle tous les momens que je
difereray àme donner cettejoge; ce
qui feraque je n'oublîray rien de
tout ve qui pourra håter le départ
de V. M. esperant qu'on en ufera
de mesme de delà Dien conferve
VostreMajesté comme je le defire
को काठी bon Oncle deVM
al atotradao Mony LE ROYsper
Lij
244 MERCURE
• Les Galanteries que ce Prince
a faites depuis, ont confirmé tout
ce qui s'eſt dit de la force de fon
amour.Rien nela fait mieux connoiſtre
que l'ordre qu'il a donné
àMonfieur leMarquis de losBal .
baſes,d'étudier les diferes goufts
de Mademoiselle, voir tout ce
qu'elle aime , & tout ce qui la
divertit depuis le matin juſques
au foir , afin que trouvant les
mefmes choses enEſpagne, elle
ne s'aperçoive pasqu'elle nefoit
plus en France . Madame de
los Balbaſes voulant le ſervir
dans fa paffion , a fait en di
vers rencontres , co que les
Eſpagnols appellent Fineças de
amor, Elle haya envoyé une
Fleur tombée d'un Bouquet de
Mademoiselle,& eftant un jour
aupres de la Toilette de cette
Princeſſe,elle luy prit une Ceinture
GALANT.
245
ture en broderie , l'aſſurant que
le Roy d'Eſpagne en ſeroit paré
le premier jour qu'elle le verroit .
Toutes ces chofes ont perfuadé
avec juſtice àMademoiselle que
la galanterie regnoit en Eſpagne
auffi-bien qu'en France;& comme
parmy les ames bien faites,
les marques d'amour ſe payent
par les témoignages d'eſtime les
plus obligeans , elle s'eſt informée
des couleurs qui plaiſent le
plus à ce jeune Prince, & luya
fait faire de magnifiques Habits
où elles ont eſté employées. Cependant
elle n'a pû ſe reſoudre
à quiter la France fans voir plufieurs
Lieux qui luy estoient
encor inconnus ; &le Palais où
ſe tient le plus auguſte Senat de
la Terre , eſtant digne de ſa curioſité
, elle a viſité ce grand Bâ-
4
2846 MERCURE
timent Jerpuis lenommer ainfi,,
puis qu'il pourroit contenir plus
de monde qu'il n'en faudroit
pour peupler des Villes. Mademoiſelle
y alla incognito & mafquée
en viſita tous les detours
elle quatrième ,& n'y fut reconnuë
qu'en fortanполовая полов
Madamela Duchefſede Montalto
Fille dela Gouvernante du
Roy d'Eſpagne ,ayant paffé par
icy pour retourner à Madrid , y
aeſté reçeuë avec tous les honneurs
qu'ellesmeritoita Mon-
Acura pris ſoin duy meſme de
la divertir.lluluy a fait voir fa
belle Maiſon de S. Cloud , toutes
les Richeſſes du Gardenmenble
duRoy: les Eaux delMer
failles ,& l'a traitée magnifiquement
àTrianonmono
Ma Lettre eſt déja trop don
gue. Jel'acheve en peu de mors
par
GALANT. 247
par lesEnigmes , dont je retranche
pour cette fois ſeulement,
l'Explication en Vers que j'ay
accoutumé d'en donner Lefer
Chenvak, qui eft le vray Mot
de la premiere ,Daveſté trouvé
par Meffieurs Lubieres ,Confeiller
au Parlement en Provence :
La jeune Comteſſe de B.& par
l'Amant de la Demoisellel de la
Societé de Boiſſy ſous faintYon.
Ceux qui ont expliqué la ſeconde
fur l'or , qui en eſt le
vray ſens ,font Meſſieurs Broffardode
Montaney Croville,
Seigneur de Goubervillevabbe
Marquis de S.Are : Du Bray, Sr
d'Arfy: De Chaudel,deTroyes:
Boüillantle cadet , de Langres:
Heuvrard,Conſeiller du Roy à
Tonnerre , Le Franc , Gentilhomme
Rhemois : Mazan de
Lyon : Tullier lejeune de Bour-
Lij
248 MERCURE
1
ges;Béchu,Preſtre d'Angers ; Le
Hulle , du Quartier du Palais;
Trotte le Cadet ; Robaut, d'Orleans
; De Boiſſimon C.D.C. Du
Boiſvilly , De la Verbiffonne, &
Edme de Sagine , pres Sens; Sany
, du Quartier ſaint Jacques
du Haut- pas ; L'Abbé de fainte
Catherine de Senlis;Aumont,
Notaire; De Fonreynauld,Gentilhomme
du Bourbonnois ; Jarres
du Quartier du Louvre;
Formentin & Codron , Regens
d'Abbeville Colart , de Senlis;
Hallé , Secretaire de Monfieur
le Comte de Bourlemont ; Le
Chevalier Didas ; Boileau , du
Quartier de l'Univerſité Rey;
L'Abbé de Cary's Tornezy,Medecin
à Marseille ; Mesdames
la Marquiſe de S. Aré ; La Marquiſe
de Terlon , & fa Demoifelle
; De la Brétonniere , de
Tours;
GALANT... 249
Tours ; Puſcoat de Kergarion,
proche de Quimper ; Manette
Charron ; Marie M. de Chilly;
Pichon la Fille ; La Reſt de
Treffeaul ; Le Brunet de la belle
Blonde; Le Solitaire de Lyon ;
Tamiriſte ; Le tendre Cleandre,
d'Amiens ; Le Secretaire des
Mercuriennes de Morlaix ; Le
Solitaire d'Evermeu , proche
Dieppe 3 L'Amant Blondin ; La
Societé joyeuſe de Morragne;
&les deux bonnes Amies Soli-
-taires de l'Arquebuſe ; de Soif
fons.
La meſme Enigme a eſté ex
pliquée en Mers par Meſſieurs
le Baron de faint Gilles ; Grammont
Hutuge , de Mets; Du
-Chemin; Grandis ; Fils ; Rault,
de Roüen ; Le Febvre , Guré
-de Ville , d'Abbeville ;Guépín,
de Rennes,Maigret , Abbé de
Ly
250
MERCURE
Bulieres ; Le Prieur Pelegrin, de
Pignans en Provence; Hugo de
Gournay; Le Bon Clerc de Châlons
ſur Saône ; & l'Etranger
malheureux.
3
Jajoûte les noms de ceux qui
*ent expliqué l'une & l'autre
dans leur vray ſens... Ce font
Meſſieurs De Guiraud ,de Nifmes
, Prevoſt general du Languedoc
; Sautel , de la ruë Tupin
, de Lyon , lequel vous donnera
au premier jour un de fes
Ouvrages qui fera plein d'érudition
; La belle Mademoiselle
Margoton Vacheron , de Lyon,,
qui joue parfaitement du.Luth
& de l'Epinette ; Du Clapier,
de Grenoble ; De Grat , Con
feiller au Parlement de Provence
; le Comte de Boffu ;
Gardiens; De Langes - Montmiral
, Avocat en Parlement;
Beffin,,
GALANT 251
Beſſin , Lieutenant de Clameey
en Nivernois Le Cheva
lier de Chimay Vanderbeken
; Ghinnebert , Preyoft de
faint Marcel de Paris Miconet
; Le,Chevalien, doJa Porte
Paris : Sermage le Fils de
Besançon: Meſdemoiselles Raince
: Sarty : Rabay des Prez :
Vanbale : Tripart & Gobillon,
de la Ruë de Empereur :
La Societé enjoüée de la Ruë
Chapon : L'Ariane de Sylvie
: & le Serieux fans criti-
En Vers , Meffieurs Rouffeau
, de Fontainebleau : A
Giraud , Prieur de Fontenrouf
fe , d'Aix en Provence inLas
Reclus de faint Leu d'Amiens :
La Societé de Boifly fous faint
Yon & la Nymphe des
Prez
ם
Món:
252
MERCURE
Monfieur le Preſident de la
Tournelle , de Lyon , a fait la
premiere des deux nouvelles Enigmes
en Vers que je vous envoye.
La ſeconde eſt de Monſieur
Tieuloy, Prevoſt de la Cité
d'Arras. :
ENIGME.
TEEppaarrooiis entre deux Soleils,
Etfur le Corail& l'Yvoire.
Mon élevation nuit ſouvent a ma gloire ,
Mais les rougeurs me ſont des defauts
fanspareils.
On reconnoist àma figure
Le Principe de la Nature,
Etceluy du Temperament.
Ieme nourris d'Oeillets , de Pastilles , de
Roses, 19
Et me crois apres tout fi fin & ſi ſcavant,
Que je veux que monsentiment
L'emporte deſſus toutes choses..
AVTRE
GALANT.
253
AUTRE ENIGME ...
A
Rbitresdu
malheur ,
bonheur ainſi que diu
Nous faiſons de pluſieurs les charmantes
delices,
Et tel qui nous cherit avec le plus d'ardeur,
Eprouve bienſouvent nos plus cruels caprices.
Denom, comme d'habit, de fexe diferent,
Et de couleur & deviſage,
On en voitparmy nous qui font du plus
haut rang,
On en voitdu plus bas étage.
On nous bronille facilement,
On nous réünit aisément,
Et quoy quefans deſſein nous caufions du
dommage,
:
On ne laiſſepas tres-fouvent
De nous punir,mais fort injustement.
Nous marchons deux à deux , troisà
trois, quatreà quatre,
Beaucoup avecque nous ne perdent pas
4
leurtemps,
Etceux que nous rendonscontens
Sont affez ingrats pour nous batre.
:
Nous
254
MERCURE
!
Nousfaisons defort heureux coups,
Mais las ! de nostrefort admirez l'in
justice,
Quand nous avons renduſervice,
Perſonne ne veut plus denous...
٤٠
L'Enigme en Figure repreſente
le Canon. Rien ne peur
eſtre plus naturel. Salmonée
qui épouvantoit les Peuples d'Elide
en lançant des feux , eſt le
Boulet. SonChar, l'Afuſt ſur lequel
le Canon eſt traîné par des
chevaux , & le reſte des Figu--
res, marque ceux qui font effrayez
du bruit. Ce Mot a eſte trouvé
par Meſſieurs lePreſident de
la Tournelle : Du Chemin, Friſon
, de Rheims : Tullier le jeune
: Miconet : Jarres : Trotte le
cadet : Les Reclus de ſaint Letr
d'Amiens : Grammont : Mademoiſelle
de la Bretonniere :Tamiriſte
: Rault , de Roüen : Le
Serieux
YON
HESIONE ENIGME .
GALANT.
255
Serieux fans critique : La Solitaire
de Lyon : & le Bon Clerc
de Châlons ſur Seine , les deux
dernieres en Vers.
Cette Enigme a eſté auſſi expliquée
ſur la Bombe , la Grenade
, le Tonnerre , la Greſfle, l'Impicté
, & l'Arrest de mort.
Vos Amis reſveront ce Moiscy
fur Hefione. Fille de Laomedon.
Tout lemonde ſçait qu'elle
fut expoſée à un monſtre Marin,
comme Andromede,& delivrée
par Hercule.
Voicyunſecond Air quej'oubliais
à vous envoyer. Les Paroles
font deM. Pageau Avocat au
-Parlement , & elles ont eſté notées
par M. Labbé , cy devant
Maiſtre de Muſique de S.Jaeques
de Dieppe.
CHAN
256 MERCURE
CHANSON A BOIRE.
D E
coiffe- moy cette Bouteille.
levais entamer ce lambon ;
Ahque la chair en eſt vermeille !
Ab que ce Vin clairet est bon!
Amy,fermons fur nous la porte,
lepretens boire tout le jour ;
Et quand je bois , l'ardeur qui me tranfporte,
Craint plus un Importun qu'un Rival en
Amour.
Adieu , Madame. Je vous ay
ſouvent dit en finiſſant , qu'il
me reftoit beaucoup de choſes
à vous mander , mais je neme
fuis jamais trouvé dans un ſi
grand accablement de Marieres
confiderables. Il eſt tel , que
jeTuis meſme obligé de remettre
ce que je vous avois promis
la derniere fois touchant le
Voyage de Monfieur le Duc
en
LYNN
*
157
er-
ס י נ
lus
veſté
ce
lif
de
lois
lire
leion
: à
plés
Ede
arffe
de
di256
C
Et
Cra
fou
me
à
foi
gra
res
je
tre
D
GALANT. 75.7
en Bourgogne . Vous n'y perdrez
rien , puis que je vous
envoyeray cette Relation plus
entiere , & que vous y trouverez
pluſieurs Feſtes qui ont eſté
faites en divers Lieux pour ce
Prince. Je ne puis auſſi me difpenſer
, faute de temps & de
place, de remettre juſqu'au Mois
prochain ce que j'ay à vous dire
du retour de M. Colbert lePlenipotentiaire
, de ſa Reception
en la Charge de Preſident à
Mortier , de celle de M. Molé;
de l'Election des nouveaux Echevins
; de ce qui s'eſt paſſé à
l'Academie Françoiſe le jour de
la diſtribution des Prix ; de l'arrivée
de Madame la Princeſſe
d'Osnabruk en cette Cour ; de
la mort de Monfieur le Cardinal
de Rets , de celle de Madamela
Princeſſe de Guimené , de
deux
258 MERCURE
deux ou trois Mariages,& enfin
de tout ce que je ſçay que vous
feriez fâchée d'ignorer. Je ſuis,
Madame , voſtre, &c.cha
A Paris ce 31. Aoust 1679.
9
13
けしの
"
Aviss
:
NOV
Avis pourtoûjours.
Nprie ceux qui envoyerontdes
Memoires où ily aura des Noms
propres ,d'écrire ces Noms en carateres
tres-bien formez & qui imitent
l'Impreſſion , s'il ſe peut , afin qu'on
ne ſoit plus fujet à s'y tromper.
On prie auſſi qu'on mette ſur des
papiers diferens toutes les Pieces qu'on
envoyera.
On reçoittout ce qu'on envoye, &c
l'on fait plaifir d'envoyer.
Ceux qui ne trouvent point leurs
Ouvrages dans le Mercure , les doivent
chercher dans l'Extraordinaire;
& s'ils ne ſont dans l'un ny dans l'autre,
ils ne ſe doivent pas croire oubliez
pour cela. Chacun aura fon
tour , & les premiers envoyez ſeront
les premiers mis, à moins que la nouvelle
matiere qu'on recevra ne ſoit
tellement du temps , qu'on ne puiſſe
differer..
On ne faieréponſe àperſonne,faute
de temps..
On
On ne met point les Pieces trop
difficiles à lire.
On recevra les Ouvrages de tous
les Royaumes Etrangers , & on propofera
leurs Queſtions.
Si lesEtrangers envoyent quelques
Relations de Feſtes ou de Galanteries
qui ſe ſeront paſsées chez eux , on les
mettra dans les Extraordinaires.
On prie qu'on affranchiſſe les Ports
de Lettres , &qu'on les addreſſe toûjours
chez le Sieur Amaulry , & il eſt
inutile d'en envoyer ſans payer le
Port, puiſqu'ils ne paroîtront pas autrement.
On ne met point d'Hiſtoires qui
puiffentbleffer lamodeſtie des Dames,
on deſobliger les Particuliers par
quelques traits ſatyriques.
On a beaucoup de Chanſons. Elles
auront toutes leur tour, ſi on apprend
qu'elles n'ayent pas eſté chantées.
C'eſt pourquoy ſi ceux par qui elles
ont eſté faites ,veulent qu'on s'en ferve,
ils les doivent garder ſansleschanter
& fans en donner de copie juſqu'à
-cequ'ils les IcMercure.
Archiepifcopus &Prorex Lugdunenfis
Camillus de Neufville Collegio SS .
Trinitatis Patrum Societatis JESU
Teſtamenti tabulis attribuit anno 1693 .
807156
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
TE DAUPHIN
BIBLIO
LYON
189Aoust 1679
DE
VA VILL
A LYΟΝ,
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere.
M. DC. LXXIX.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR.
د
cher
la Vil-
OVS recevrez fans manquer
le mois prochain
Lecteur, l'Histoire de
Vele & de l'Estat de Geneve
par Monsieur Spon Docteur en Medecine,
aggregé au College de Lyon , son
merite & sa profonde erudition est afsezconnueparses
Ouvrages qu'il a donné
au public fans vous faire fon eloge.
Vousy trouverezpluſieurs figures en taille
douce , la graveure vous satisfera
aſſurément , les inscriptionsyseront auffi
: pour le ſoin de l'imprimer vous vous
en rapporterezbien à moy , qui n'ay antrepaſſion
que celle de vous fatisfaire;
il y aura deux bons Volumes indouze,
pour le prix je vous le diray en vous
l'envoyant, & le mettray leplus modique
que je pourray.
Je vous envoye Dom Sebastien Roy
aij
Le Libraire au Lecteur.
de Portugal , indouze en trois volumes,
que je ne fais relier qu'en un seul pour
vons le donner à meilleur marché ; jay
à vous advertir, de prendre garde aux
contrefaits , puiſque quelques perſonnes
de neant , par envie ou par animofité me
l'ont fait contrefaire , & ſe ſont ſervi
d'une fourberie affez groſſiere , car ils
l'ont fait imprirner de bien plus groſſe
lettre que les miens pour le faire paroître
de bonne impreſſion , elle est rempliedefautes
, &en des endroits il ya
des pages entieres retranchées; car vous
Sçavez, ainſy que je vous l'ay fait remarquer
dans mes advis cy-devant , que
ces fortes d'impreffions ne se font qu'à
la dérobée, Sans pouvoir avoir le temps
de les corriger , craignant inceſſamment
qu'on les leur enleve , prenez toujours
garde à mon Nom , à ma marque , &
àma vignete qui est au commencement,
comme au Mercure. Vous n'oublierezpas
àpayer les ports des lettres que vous envoyerez
pour le Mercure & Extraor.
dinaire ; ceux qui les affranchiſſent ſont
ſeurs d'y voir leur ouvrage. Ily a eu
ce
Le Libraire au Lecteur .
ecmois tant de matiere preſsée à mettre
dans ce Volume , que l'on a obmis à y
mettre pluſieurs Pieces que l'on trouvera
dans le mois prochain.
L'on continue à distribuer le Journal
des Sçavans inquarto pour fixfels
l'indouze pour cing ſols , comme auſſi le
Journal des Nouvelles Découvertes fur
toutes les parties de la Medecine par
MonfieurdeBlegny Chirurgien du Roy,
tous les mois pour fix fols le cahier.
LIVRES
Vie
NOUVEAUX
du Mois d'Aoust.
de Saint Ignace par le Pere
Behour Jefuite, 4.
Hiſtoire de la Decadence de l'Empire,
du Pere Mainbour, 4.
La Foy des derniers Siecles , du Pere
Rapin, indouze.
Methode pour converſer avec Dieu.
La hardie Meſſinoiſe , indouze.
Dom Sebastien Roy de Portugal, in
a ii
douze , 3. vol . reliéen un .
Relation curieuſe de l'Estat preſent de
la Ruffie, indouze.
Arithmetique de le Gendre, in quartoz
nouvelle Edition augmentée.
TABLE
TABLE DES MATIERES
contenues dans ce Volume.
Description d'un Navire fait heures &demie ,
enfix
I
La Devinereffe , ou les faux Enchantetemens
,
LeTemps Medecin , Fable ,
13
33
Compliment deMonsieur Verjus à l'Academie
Françoise le jour de sa Reception
, avec la Réponse de Monsieur
Boyer, 37
Madrigal furle Mariage de Mademoi-
Selle, SS
Estampes gravées par l'ordre du Roy, &
données au Public , 56
Réjouissances faites à Madrid , 85
Mort de M. le Laboureur , 93
MortdeMonfieur Prevost, Chanoine de
Noftre-Dame, 95
Le Duc de Valois, Historiete, 96
Régal donné par la Keine à Monfieur
l'Ambassadeur d'Espagne , 107
Arrivée de Madame la Princeſſe de
Rohanà Nantes , 110
Gerémonies faites dans l'Eglise des Da
a iiij
TABLE.
mes du Paraclet d' Amiens ,
LeFaux Poison , Histoire ,
112
113
Divers Coupletsfur la Chanson de Ly-
Sete , 117
Luftice renduë par Monfieur Dagueſſeau,
119
Pensions &Benefices donnezpar leRoy,
120
These soûtenue par Meſſieurs d'Aligre,
128
Entrée du Commandeur Lubomirski,
Ambaffadeur Extraordinaire de PologneàTurin
, 134
Monfieurle Marquis de S. André fait
PremierPresident de Grenoble. 148
Monfieur leComte de la Sayve , Confeiller
, receu à la Charge de President à
Mortier dans le mesme Parlement,
Mort de Mad moiſelle d'Elbeuf , 157
Mort de Madame de Chevreuse , ibid.
Mort de Monfieur l'Evesque de Beau-
Vais 160
Regal donné par le Roy à Versailles , à
Monfieur l'Ambassadeur d'Espagne,
103
Le Singe&leMiroir, Fable , 173
Lettre
TABLE
Lettrede la Lorraine Espagnolete , touchant
les Festes d'Espagne, 176
Le Duc de Pastrane part de Madrid
pourvenir en France , 206
Noblesse Françoise reçenë à la Cour de
Hanover, 211
Dispense d'âge donnée au Fils de Monfieurle
President Nicolai , 213
L'Ambassadeur de Venise est fait Chevalier
de l'Accolade , ibid.
Entréede l'Ambassadeur Extraordinairede
Pologne 215
Theſe ſoûtenue par Monsieur le Prince
deTurenne , 226
Ballet de la Paix dancé au College de
Clermont, 228
These Soûtenuë par Monsieur l'Abbé de
Coiflin , 230
Camp de la Plaine d'Acheres , 231
quis de Louvoys ,
Accident arrivé à Monfieur le Mar-
Entrée publique de Monfieur le Marquis
de Vilars àMadrid, 236
Entrée de Monsieur l' Ambaſſadeur Extraordinaire
de Suede à Paris , 239
Pa ticularitez touchant le Mariage de
Mademoiselle, avecune Lettre du Roy
235
d'Espa
d'Espagne àcette Princeſſe , 240
Regal fait à Madame la Ducheffe de
Montalto, 246
Noms de ceux qui ont expliqué la premiere
Enigme 247
Noms de ceux qui ont expliqué laſeconde
Enigme, ibid.
Noms de ceux qui ont expliqué toutes les
deux , 250
Enigme nouve' le en Kers, 252
Autre EnigmeenVers, ibi.d
Nomsde ceuxqui ont expliqué l'Enigme
enfigure, 254
Conclusion, 255
Finde laTable.
A
EX
EXTRAIT DV PRIVILEGE
さ
duRoy.
P
Ar Grace & Privilege du Roy , donné à
Saint Germain en Laye le 31. Decembre
1677. Signé Par le Roy en fon Confeil, Jun-
QUIERES . Il eſt permis à J.D. Ecuyer, Sieur de
Vizé, de faire imprimer par Meis un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monſeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne ledit Mercure , pendant le temps &
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacun deſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois: Comme auffi defanſes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs, Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
leditLivre fans le conſentement de l'Expoſant,
nyd'en extraire aucune Piece , ny Planches
ſervantà l'ornement dudit livre , meſime d'en
vendre ſeparément , & de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende,
& confiſcation des Exemplaires contrefaits,
ainſi que plus au long il eſt porté auditPrivilege.
Regiſtré ſur le Livre de la Communauté le
5.Janvier 1678. Signé E. COUTEROT . Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé a
cedé& tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour
enjoüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pour la premiere fois le
31. Aoust 1679.
Avis pour placer les Figures.
AMosaïque doit regarder la page
192
L'Air qui commence par SiTircis
est un inconstant , doit regarder la page
1.17
Le Plan du Deſſert Royal de Verſailles
doit regarder la page 17 1 .
L'Enigme en figure doit regarder
La page 254
La Chanſon qui commence par Decoiffe
moy cette Bouteille , doit regarder
la page 255 .
6
41
•MERCU
DE
LA VILL
MERCURE
GALANT
AOUST 1679 .
FREQUE
LYON
OILA ce que
c'eſt, Madame,que
de vous avoir accoûtumé
aux miracles.
Je vous ay
promis la deſcription d'un Vaifſeau
qui ſe fit en fix heures &
demie à Toulon le 15. ou 16. de
l'autre Mois .Je croyois que vous
regarderiez cela commeun prodige
, & vous me mandez qu'apres
les merveilles que je vous
Aoust 1679 . A
2 MERCURE
ay appriſes de nos François fur
toute forte de ſujets , vous n'entendez
plus rien dire d'eux qui
vous ſurprenne. Il faut pourtant
que je vous tienne parole. Si ce
que je vous ay dit dans ma Lottre
du Mois de Decembre dernier
, de la Galere de Marſeille
conſtruite en un jour , diminuë
de l'étonnement que vous doit
cauſer un Vaiſſeau bâty en moins
de ſept heures , je ſuis feûr au
moins qu'il vous ſera malaiſé de
n'en prendre pas une haute
idée de l'ordre admirable que
Monfieur Colbert & Monfieur
le Marquis de Seignelay ont mis
dans nos Ports , & du ſoin qu'ils
prennent de choiſir de bons Sujets
pour en avoir la direction . Il
eſt certain que la choſe paroiſt
preſque incroyable à ceux-mefmes
qui ont eſté employez à ce
travail,
GALAN T.
3
travail , & que les Gens duMétier
qui ſçavent combien il entre
de pieces dans la conſtruction
d'un Navire , & avec quelle jufteſſe
il faut que toutes ces pieces
ſoient jointes les unes avec
les autres, ne peuvent comprendre
comment un Vaiſſeau de
cent trois pieds de longueur,
avec deux Ponts & un Gaillard,
qui peut porter juſqu'à quarante
Pieces de Canon , & qui eſt d'une
propreté achevée , a pû eſtre
fait en ſi peu de temps. La gloire
en eſt deuë à la vigilance de Mr
Arnoul Intendant de Marine en
ce Païs- là, qui en avoit formé le
deſſein, & qui donna des ordres
fi juſtes , que tout ce qui eſtoit
neceſſaire pour le travail , ſe
trouva dans l'endroit qui avoit
eſté marqué pour chaque choſe,
fans qu'on fuſt obligé d'aller
A ij
4
MERCURE
rien chercher ailleurs. Il avoit
fait faire une Halle au deſſus de
ce Vaiſſeau , ſous pretexte de le
mettre à couvert de l'ardeur du
Soleil; mais on fut ſurpris ,voyant
que cette meſme Halle , & les
Echafauts qui estoient autour,
renfermoient les Pieces qui devoient
ſervir à cette conſtrution.
Quoy qu'on en euſt fait
l'arrangement avec grand ordre,
il ne laiſſoit pasd'y paroiſtre une
je-ne- fçay- quelle confufion qui
faiſoit craindre à pluſieurs de
l'embarras dans le dénoüement,
à cauſe de plus de deux mille
cordages , & de plus de cinq
cens poulies qu'on y voyoit. Les
Maiſtres Charpentiers qui ont
placé toutes choſes , difent euxmeſmes
qu'ils n'en pourroient
donner qu'une foible idée ; &
les Peintres qui ont voulu defſiner
GALANT.
5
ner cet arrangement , n'en ont
jamais pû venir à bout. Cependant
tout ſe developa avec une
facilité merveilleuſe ; l'accord
ſe trouva par tout , & on ne perdit
pas un ſeul moment à chercher
les choſes dont on eut beſoin.
Voicy l'ordre qui fut obſervé.
On avoit partagé tous le
Ouvriers & tout l'Ouvrage entre
les quatre principaux Maiftres
Baſtiſſeurs de Navire , qui
faifoient quatre Diviſions diferentes
. Chacun d'eux avoit ſous
luy deux Sous - Maiſtres , l'un
pour l'avant , l'autre pour l'arrivée
, & chaque Diviſion eſtoit
ſeparée en huit Eſcoüades ,
commandées chacune par un
Chef , & compoſées de ſeize
Charpentiers & de quatre Perceurs.
De ces huit Eſcoüades , il
y en avoit deux qui devoient ſe
A iij
6 MERCURE
1
repoſer , afin de ſe relever fucceſſivement
de deux en deux
heures , ſi l'ardeur n'eût emporté
les Ouvriers. Comme il devoit
y avoir toûjours pres de cinq
cens Hommes dans le travail,
fans compter les Chefs , il euſt
eſté difficile d'éviter la confufion
dans un ſi grand nombre
de Gens , fi on ne les cuft habillez
diferemment. Le Sr Colomb
Maître Baftiffeur de Navire, qui
eſt celuy qui a conduit le Vaifſeau
dont je vous parle , & qui
dans cette occafion en devoit
faire le coſté droit, eſtoit habillé
de bleu avec toute ſa Divifion .
Celle du Sr Chapelle qui devoit
faire le coſté gauche , eſtoit habillée
de blanc. Celle du Sr Colomb
le Fils, à qui le fond de cale
eſtoit écheŭ en partage, avoit
le calleçon bleu,& une chemiſe
blanche;
GALAN T.
7
blanche:& celle du Sieur Audibert,
qui eſtoit chargé des Ponts ,
avoit le calleçon blanc , avec la
chemiſe bleuë. Les Eſcoüades
de chaque Diviſion ſe diſtinguoient
de plus entr'elles par le
moyen d'un Ruban de diferente
couleur. Les Chefs avoient de
meſme une marque particuliere;
& afin qu'on ne confondift pas
les Charpentiers avec les Perceurs
, ces derniers avoient chacun
une Maſſe à la main , avec
une Gibeciero à leur coſté,pour
tenir des clous & leurs outils .
Tous les Ouvriers en cet équipage
ſe trouverent à l'Arsenal
avant le jour. Ils y entendirent
la Meſſe , apres laquelle chacun
alla de luy-meſme ſe ranger au
poſte qui luy avoit eſté marqué
le jour precedent , & y attendit
le ſignal. Il fut donné à quatre
A iiij
8 MERCURE
heures & alors au ſon des
Trompetes & des Tambours, on
vit pres de cinq cens Hommes
ſe remuer en un moment , &
tous à la fois , comme dans un
Concert , faire chacun une maneuvre
diferete avec un ordre &
un filence qu'on ne sçauroit concevoir
à moins d'y avoir été preſent.
C'eſtoit auſſi ce qui leur a
voit eſté recommandé tres expreſſement
,& furquoy on avoit
pris toutes les precautions imaginables.
Il s'agiſſoit de bien placer
d'abord les membres de ce
Vaiſſeau , & c'eſt ce qui ne ſe
pouvoit faire que par un accord
general de tous les Ouvriers enfemble
. L'ardeur avec laquelle
chacun ſe mit à travailler ſous
fon Chef, fut fi grande , que les
premiers qu'on employa,ne voulurent
point entendre parler de
repos.
GALANT .
و
repos. Ainſi ceux qui devoient
prendre leur place , voyant que
le Vaiſſeau s'élevoit de moment
en moment àleurs yeux,pendant
qu'ils ne faifoient rien,apres plu .
ſieurs inſtances pour obtenir la
permiſſion de travailler , allerent
d'eux - meſmes à leur departement,
pour avoir du moins quelque
part à la gloire de leurs Camarades.
Tous les coups qui ſe
donnoient n'en paroiſſoient
qu'un , & le travail s'avançoit
d'une ſi grande vîteffe , qu'on
voyoit l'Ouvrage finy , plutoſt
que la main qui l'avoit fait. Ce
qu'il y eut de plus ſurprenant,
c'eſt que la plupart , bien loin de
conſentir à fe repofer ,
fe firent
un point d'honneur de ne boire
ny manger , qu'ils n'euffent veu
le Vaiſſeau finy. Il le fut avant
onze heures de matin,quoy qu'il
Y
?
Av
10 MERCURE
n'euſt eſté commencé qu'à quatre,
& cela , ſans qu'il ſe rompiſt
aucune Piece, ny qu'il y euſt un
ſeul Ouvrier bleſſe. Pendant ce
travail,Mr l'Intendant avoit ſous
luy quatre Commiſſaires de Marine
, ſçavoir Meffieurs Hayet,
Jonville,du Mairs ,& Talon , qui
firent tres -bien leur devoir,avec
huit Ecrivains. Ces derniers, qui
eſtoient Meſſieurs Bailly, Sagier,
Montaphilon,du Mas,Choiſelas,
du Pleffis , Verdun ,& Baudran ,
avoient chacun raport à l'un des
quatre Maîtres Charpentiers qui
conduiſoient l'Ouvrage,&Monficur
Arnoul ſe ſervoit d'eux
pour ſçavoir à tous momens l'état
du travail dans les endroits
où il n'eſtoit pas afin d'y donner
fes ordres , & de fournir au befoin
, s'il euſt manqué quelque
choſe qu'il n'euſt pas préveu.
C'eſt
GALANT. II
C'eſt de cet habile Intendant
qu'on peut dire que Monfieur
Colbert l'a formé de ſes mains,
puis qu'il l'a fait voyager pendant
quatre ans dans tous les
Ports&Arfenaux de l'Europe ;
qu'il l'a fait paſſer en ſuite par
tous les Emplois de la Marine;
& qu'il l'a toujours fi bien conduit,
qu'apres luy avoir fait exercer
à l'âge de ving - quatre ans
pendant toute une année , les
deux Intendances de Toulon &
de Marseille , pour les Vaiſſeaux
&pour les Galeres , il l'a rendu
capable de tout. On n'en peut
douter apres la maniere dont on
luy a veu exécuter les diferens
ordres qu'il a reçeus de Monfieur
le Marquis de Seignelay.
C'a eſté avec tant de ponctualité
& de prevoyance , que les
Armemens , les Convois ,& les
paſſages
12 MERCURE
paſſages des Troupes qui ont
preſque eſté continuels pendant
les quatre ans de la Guerre de
Meſſine , ſe ſont toûjours faits à
point nommé ,ſans que les Vaifſeaux
ayent jamais manqué de
la moindre choſe. C'eſt luy qui
a fait le Deſſein du magnifique
Arſenal que le Roy va faire bâtir
à Toulon. L'illuſtre Monſieur
de Vauban qui a un fond
inépuiſable de ſcience dans ces
fortes de travaux , & qui avoit
eſté envoyé en Provence pour
regler toutes choſes ſur ce ſujet,
n'a rien trouvé à changer au
Deſſein de cet Arsenal , & a é
crit avec applaudiſſement à la
Cour. Je ne doute point, Madame,
que vous ne viſſiez avec plaifir
celuy du Vaiſſeau dont je
viens de vous parler. S'il tombe
en mes mains , je m'engage à
Vous
GALANT.
13
vous l'envoyer gravé , ne pouvant
trop faire pour conferver la
memoire d'une Merveille dont
les fiecles paffez n'ont point eu
d'exemple.ανία όπου
Si le grand nombre de témoins
que cetteMerveille a cus,empêche
qu'on n'y ſoupçonne de l'enchantement
, il y a tout lieu d'en
croire dans ce qui eſt arrivé à un
Cavalier qui tient un rang tresconfiderable
dans une des premieres
Villes du Royaume. Ce
n'eſt point un de ces Eſprits credules
qui s'étonne de peu decho.
ſe,ou qui ſoient aiſez à ébloüir. Il
veut voir pour croire,& la curiofité
qui luya fait parcourir toute
l'Italie,ne l'a pas ſeulement attaché
aux choſes qui ſont ſingulieres
aut climat & àla temperature
de l'air, mais elle luy a fait chercher
à conferer avec ceux qu'on
difoit
14
MERCURE
diſoit avoir les connoiffances les
plus profondes . C'eſt par là qu'il
s'eſt fait un plaifir d'entretenir
pluſieurs fois ce fameux Juif,qui
apres le Siege de Candie ofa foûtenir
que Mr de Beaufort vivoit,
&offritde le faire voir dans une
des Priſons des Infidelles , ſi on
vouloit employer ſon Art.Les cir.
conſtances qu'il en debitoit , ont
eſté long - temps l'entretien de
toute la France .
Le Cavalier dont j'ay à vous
conter l'avanture, eſtant arrivé à
Génes apres avoir veu ce que
Rome , Veniſe , & pluſieurs autres
Villes confiderables ont de
plus fatisfaiſant pour les Curieux
, s'y arreſta quelque temps
pour en confiderer à loiſir les raretez
. Il ſe promenoit un jour fur
le Mole , cet Ouvrage merveil.
leux que ceux du Païs appel-
ง
lent
GALANT.
15
lent le plus grand de la Chrétienté
, quand il apperçeut deux
de ſes Amis qui entreprenoient
le voyage qu'il achevoit.Ils s'em.
braſſerent avec toutes les marques
de joye qui ſont ordinaires
en de ſemblables rencontres
, & apres qu'il les eut preparez
à recevoir beaucoup de
plaiſir des Antiquitez qu'il avoit
vuës en beaucoup de lieuxils ſe
mirent à luy exagerer à leur tour
les beautez que quinze jours de
ſejour leur avoit fait remarquer
à Genes ; & luy montrant un
Gentilhomme qui les accompagnoit
& qui n'avoit point encor
parle, ils firent valoir ſur tout l'obligation
qu'ils luy avoiét de leur
avoirdonné entrée chez les Gés
les plus qualifiez de la Ville,parmy
leſquels ils luy dirent qu'il
eſtoit dans une extreme confideration
.
16 MERCURE
dération. Quoy que le Gentilhomme
fut vetu à la Génoiſe , &
grave comme un Eſpagnol , il
parloit François tres- juſte,& répondit
avec tant d'honneſteté
& d'eſprit aux loüanges que luy
donnerent ſes Amis, que le Cavalier
s'en trouvacharmé , & fe
ſentit prévenu pour luy dés ce
moment d'un ſentiment fort particulier
d'eſtime. Le lendemain
au matin il rendit viſite à ſes
deux Amis qui partirent ce même
jour pour Milan. Il trouva le
Gentilhomme Génois avec eux,
&fut fi touché de ſes manieres
honneſtes & obligeantes , qu'il
ſe fit un fort grand plaifir d'une
partie de promenade qu'il luy
propoſa pour l'apres - midy à
S.Pierre d'Arennes , où il promit
de luy faire voir quelques Jardins
qui luy paroiſtroient des lieux
en
GALANT . 17
enchantez . La partje s'exécuta.
Le Cavalier avoua qu'il n'avoit
jamais rien veu de plus agreable
que ces Jardins ; maisįs'il fut fatisfait
de leur beauté , il le fut
bien davantage de la converſation
du Génois . Il luy trouva
tant d'eſprit , & un caractere fi
opposé à celuy de ſa Nation ,que
comme il parloit tres-bien noſtre
Langue , il ne pût s'empeſcher
de luy dire qu'avec les ſentimens
qu'il luy remarquoit , il falloit
qu'il fuſt un François métamorphoſé.
Le Genois luy dit que
quelques affaires l'ayant obligé
de paſſer les premieres années de
ſa vie en France , il en avoit toûjours
aimé les manieres , & qu'il
n'eſtoit pas ſurprenant qu'il euſt
profité de l'étude qu'il en avoit
faite. Cette conformité d'incli
nations & d'eſprit fit ſon effet. Ils
fe
18 MERCURE
ſe donnerent les plus fortes affurances
d'amitié , les confirmerent
en s'embraſſant , & commencerent
à devenir preſque inſéparables.
Comme le Cavalier
eſtoit curieux, il n'y eut point de
Cabinet un peu rare que le Génois
ne luy fift ouvrir.ll le mena
chez tous ceux quiavoient quelque
ſecret particulier , & luy
ayant entendu dire pluſieurs fois
qu'il avoit pratiqué quantité de
Gens qu'on diſoit qui avoient
des Eſprits familiers , ſans qu'aucun
d'eux luy euſt jamais rien
fait voir d'extraordinaire , il luy
témoigna que fi un Homme de
ſes Amis n'eſtoit pas abſent,
peut- eſtre verroit- il chez luy des
choſes qui mériteroient qu'on
en fuſt ſurpris . Le Cavalier qui
ne ſouhaitoit rien tant que de
voir , & que mille tours d'adreffe
GALANT .
19
ſe qui épouvantent les foibles,
n'avoient jamais étonné , offrit
de diférer ſon départ pour attendre
le retour de ce prétendu
Magicien; mais le Génois ayant
répõdu qu'il avoit paffé en Egypre,
d'où peut- eſtre il ne reviendroit
de pluſieurs années , le Cavalier
apres 15. jours de ſejour
fit prix avec quatre Napolitains
qui ſe trouverent fur le Port pour
le mener à Toulon dans une Felouque.
Le ſoir il alla dire adieu
auGénois qui le retint à ſouper.
Il eſtoit logé fort proprement , &
avoit un Valet nommé Francifco
qui joüoit admirablement de
la Guitarre. C'eſtoit un régal
qu'il luy avoit déja donné pluſieurs
fois,& que le Cavalier qui
aimoit fort la Muſique , luy demanda
encor ce foir-là. Les proteſtations
d'amitié ſe renouvel
lerent.
20 MERCURE
lerent. Ils s'en promirent de fréquens
témoignages par Lettres ,
& ils eſtoient preſts de ſe ſéparer
quand le Génois ſe ſouvint
qu'il n'avoit point mené le Cavalier
chez une Dame de fon
voiſinage qui estoit riche en Statuës
, en Médailles & en Tableaux
. Franciſco court demander
à la Dame ſi elle voudroit recevoir
fon Maiſtre avec un Etrager
qui devoit partir le lendemain.
Il revient avec une réponſe
favorable. Le Génois cõduit le
Cavalier. Ils traverſent une Ruë,
arrivent à la Maiſon de la Dame,
& tandis qu'on l'avertit , ils font
introduits dans une Salle, dont les
Tableaux font la plus riche parure,
quoy qu'il n'y ait que de l'or &
del'azur dans les bordures & das
les plafonds La Maiſtreſſe du Logis
ſuivie de deux de ſes Filles,
les
GALANT. 21
les vient recevoir dans cette Salle,
& apres les premiers complimens
du Cavalier , elle luy fait
remarquer deux Tableaux qu'-
elle eſtime les plus beaux des
fiens , & qui font d'une tres- habile
main. Le Cavalier qui ſe
connoiſſoit aſſez en Peinture, en
eſt fort content,& tandis que fon
Conducteur paſſe dans une Chabre
voiſine avec les deux jeunes
Soeurs , la Dame le fait entrer
dans une autre toute remplie de
Statuës , tant en Marbre , qu'en
Pierre ,& en Bronze. Quoy qu'-
il ait peine à en découvrir toutes
les beautez à la clarté des flambeaux
, il ne laiſſe pas d'en eſtre
charmé,tant le travail luy paroiſt
finy dans chaque Figure. De
cette Chambre ils paſſent dans
une ſeconde , tapiflée & meublée
d'un Velours, cramoiſy ,
re
22
MERCURE
rehauſſe d'une broderie d'or,aux
quatre angles de laquelle il-y
avoit quatre Claveſſins. Ils eftoient
poſez ſur des Pieds ſemez
de diverſes fleurs,mais d'une miniature
ſi délicate qu'elles auroient
fait honte aux fleurs naturelles.
Un JeuneHomme d'en-.
viron quinze ans s'approche d'un
des Claveffins , & à peine a-t- il
achevé un Air qu'il touche defſus
, que le Claveffin qui eſt à
l'extrémité de la Chambre luy
répond , en ſorte qu'on voit toutes
les touches du Clavier ſe
mouvoir ſans qu'il y ait perſonne
qui en approche. Un troifiéme
Claveſſin en fait autant , &
enfuite tous les quatre joüant à
la fois font entendre ce meſme
Air avec toutes les parties de la
plus fine Muſique. Ce jeune
Homme ſans changer de place ,
com
GALANT.
23
commence un autre Air ſur fon
Clavier , mais au lieu d'entendre
des Claveſſins , c'eſt une veritable
Orgue qu'on entend. Des
Fluſtes douces ſuccedent à l'Orgue
, & des Baſſes & des Deflus
de Violes aux Fluſtes douces,
ſans qu'on touche pourtant autre
choſe que le Claveſſin . Une
nouveauté ſi peu commune ayat
dû cauſer au Cavalier plus de
ſurpriſe qu'il n'en témoigne , la
Dame luy dit qu'elle voit bien
que les Inſtrumens ne ſont pas ſa
plus forte paſſion. Il l'aſſure que
rien ne le touche davantage , &
luy confeſſe que ce qu'il vient
d'entendre luy auroit paru enchantement,
s'il n'avoit déja veu
la meſme choſe de cinq Claveffins
chez celuy qui en avoit inventé
le Secret à Rome. A ce
mot de Rome, la Dame demande
s'il
24
MERCURE
s'il y a veu ce celebre Juifdont
elle entendoit ſi ſouvent parler.
Il répond qu'il a eu de longues
conférences avec luy , & qu'il a
veu auſſi pluſieurs fois une En.
chantereſſe dont on faisoit bruit
à Naples , mais qu'il a eſté fort
peu fatisfait de l'un & de l'autre,
que la plupart de ces Gens- là n'avoient
du crédit que ſur les Efprits
ſimples , qui manquant de
fermeté pour attendre ce qu'on
promettoit de leur faire voir , ſe
laiſſoient ébloüir aux premieres
grimaces de quelques Figures
bizarres qu'on avoit l'adreſſe de
faire paroiſtre pour les amuſer;
qu'il avoit cherché ces fortes de
Sçavans dans toutes les Villes où
il s'eſtoit rencontré , mais qu'il
n'en avoit jamais trouvé un qui
pût rien apprendre à un habile
Homme,& qu'ils n'eſtoient tous
que
GALANT.
25
que des miférables qui mouroient
de faim , & qui avoient
l'effronterie de promettre aux
autres ce qu'ils ne pouvoient
avoir pour eux meſmes. La-def
ſus la Dame s'informe fi on luy
a fait voir la Genoiſe , l'aflurant
qu'elle eſt dans une tres-haute
reputation , &qu'elle fait des cho .
ſes ſi extraordinaires,qu'il auroic
ſujet d'en eſtre content. Elle
adjoûte qu'elle demeure dans la
meſme Rüë à trois Maiſons de la
fienne,&que s'il veut qu'elle le
mene chez elle, elle envoyeraluy
faire meſſage , nedoutantpoint
qu'elle ne les reçoive avec plaifir
.LeCavaliereſt ravy del'offre,
&dit qu'il s'étonne que fonAmy
qui le connoiſt pourleplus curicux
de tous lesHommes,ne luy
ait point parlé de cette Femme.
On fait partir un Laquais, & ce-
Aoust 1679 . B
26 MERCURE
pendant la Dame propoſe au
Cavalier de voir ſon Cabinet de
Bijoux. Ils y entrent. Quatre
grands Miroirs , cinq Luftres de
cristal au Plancher , & un Bufer
de vermeil doré,luy frapentd'abord
les yeux.On luy ouvre une
Armoire d'où l'on tire deux ou
trois Layettes pleines de médailles
de toutes faços,grades & petites,
d'or ,d'argent,& de cuivre.
On lui fait voir un colier de Perles
d'une groſſeur prodigieuſe, a
vec une infinité deDiamas,& de
Pierreries , en Bagues, en Rofes,
&enBracelets.Apres qu'ila employé
quelque temps à confiderer
toutes ces Richeſſes , on luy
ouvre une autre Armoire. Ilen
fort un Coq,qui ayant volé ſur la
Table,éteintdeux Flambeaux en
batant des aifles, & chante deux
fois. La Dame traite le Coq d'étourdy,
GALANT.
27
RES
tourdy,& luy ordonne de r'allumer
les deux Flambeaux.Cela eſt
faitdans le meſme inſtant. Le Cavalier
s'aproche da Coq , mais
come il croit le toucher, le Coq
s'envole ſur de grandes Armoires
voiſines,où deux autres Flabeaux
s'allument auſſi-bien que douze o
Bougies de cire blanche qui font
_dans le Luſtre attaché au milieu
du Cabinet. Le Cavalier ne s'étonne
point. Il dit à la Dame qu'-
il voyoit chez elle plusqu'il n'avoit
veu dans tout ſon voyage,
& la priant de vouloir déployer
pour luy ſes plus grands ſecrets,
il ſuit le Coq. Le plumage luy en
paroiſſoit extraordinaire.Voicy le
prodige. Les Armoires ſur lefquelles
le Coq a volé , s'ouvrent
d'elles-meſmes , & laiſſent voir:
deux Cadavres à moitié décharnez
, étendus tout de leur long
Bij
28 MERCURE
fur des Couſſins d'un velours qui
seble eſtre tout de feu .Ils avoient
le nez affez bien formé , mais
une machoire ſans peau& fans
levres.Le reſte du Corps,particulierement
des cuiſſes en bas,n'eftoit
qu'un Squelette.Le Cavalier
ne ſçait que penſer, Il fait l'eſprit
fort, quoy que la peur commence
àle prendre. LaDame foûrit,& il
ne luy a pas ſi-toſt demandé ſi
ce ſont des Corps embaumez de
quelques-uns de ſes Parens qu'-
elle conſerve avec tant de ſoin,
qu'il voit remuer un de ces Cadavres.
Cette nouveauté le met
dans laderniere ſurpriſe.Le Mort
ſe leve , fort de ſon Armoire , &
d'un bras tout décharné tire l'autre
Mort par la main. Les voila
tous deux debout. Ils jettent des
regards étincelans,& s'avancent
lentement vers le Cavalier.Jugez
de
GALANT.
29
de la frayeur où il eſt . Il recule,
obſerve les deux Cadavres , & fe
ſouvenant que depuis la Salle des
Tableaux fon Conducteur ne l'a
point ſuivy, il ne doute point qu'-
il n'ait part à ce qui luy arrive.
Les Cadavres luy tendent les
mains,& continuentde marcher
vers luy avec la meſme lenteur.
La Dame demande d'où vient
qu'il les craint,& ce qu'eſt deve
nuë cette belle fermeté qu'il sébloit
avoir , mais la reſte acheve
de luy tourner,& il ſe préparoit à
fuir , lors qu'un des Squelettes,
comme ennuyé de luy offrir inutilement
la main, le pouffe fi rudement
qu'il le fait tomber cõtre
la Porte .Sa chûte la faicouvrir. Il
ſe ſauve ſans ſçavoir où, & apres
avoir traversé pluſieurs Chambres,
il gagne la Rue , l'efprit fi fort
en déſordre , qu'il a peine à re
Bij
30
MERCURE
trouver ſon Logis. Il y arrive,pafle
la nuit dans des agitations incocevables
, & le jour ne paroît pas
auſſitoſt qu'il le ſouhaite,pour al.
ler ſe couper la gorge avec un A.
mi, qui lui a joué un ſi vilain tour
fans l'en avertir. Il ſe leve dans la
penſée qu'il le ſurprendra encor
au Lit. Il frape à ſa Porte.Un vifage
inconnu luy vient ouvrir . Il
demande le Génois. On répond
qu'il n'a jamais demeuré dans ce
Logis.Il dit qu'on le faſſe parler à
ſon Valet Francifco . On appelle
Franciſco.Il vient à la Porte,mais
ce n'eſt point le Franciſco que le
Cavalier connoît,& ce Francifco
de ſon coſté ne connoiſt ny le
Génois , ny celuy qui le demande
. Le Cavalier ſe met en colere,
dit qu'on ſe moque de luy , tire
l'épée,monte à la Chabre du Génois
, & prétend qu'il n'aura pas
de
GALANT. 31
de peine à le trouver. La Porte
s'ouvre fi - toſt qu'il y frape, & au
lieu d'une Chambre tres- propre
où il avoit ſoupé le ſoir precédent,
il ne voit qu'un taudis tout
remply de Vers à ſoye.ll defcend
auſſi honteux , & auffi troublé
qu'il eſtoit forty de chez la Dame.
Il donnela Ville , la Maiſon ,
& l'Amy au Diable, fait voeu de
n'eſtre plus curieux , va ſur le
Port chercher ſa Felouque, & ſe
met en Merdeux heures apres ,
fort furpris d'avoir trouvé àGénes
ce qu'il n'y eſtoit pas venu
chercher,& d'avoir cherché tant
de fois ailleurs ce qu'il n'avoit
jamais pû trouver.
Quoy qu'il ne puiſſe comprendrece
qu'ila veu, il croit toûjours
que ce n'a eſté qu'un tour d'adreſſe,&
que s'il euſt eu la fermeté
qu'il s'eſtoit promiſe , il cuſt
Bij
32 MERCURE
découvert la tromperie LaTroupedu
Roy , appellée de Guenegaud,
annoce une Comédie nouvelle
ſous le titre de la Devineveffe,
ou les faux Enchantemens. Je
ne ſçay pas bien encor ce que
c'eſt ; mais de la maniere qu'on
m'en a parlé, le ſpectacle de cette
Piece approche fort des choſes
ſurprenantes que je vous viés
de conter. Si cela eſt , il vaudra
bien les Machines ordinaires . Il
aura du moins une nouveauté
qu'elles ne peuvent plus avoir.
Nous en ſçaurons davantage
avec le temps. Heureux qui ſe
peut ſervir de ſon ſecours. Il
guérit ſouvent les plus grands
maux , &la Fable que je vous
envoye, vous va l'apprendre. Elle
eſtde Monfieur du Livery.
LE
GALAN T.
33
LE TEMPS
MEDECIN..
FABLE , A IRIS.
U
Ne Linete toute aimable,
Et de les tendres accens qui
Poussezd'un gozier agreable,
Endormoient la raison , & reveilloient
lessens
Sur les autres Oyſeaux prit un fi grand
empire,
Qu'à l'envy chacun d'eux pour ellefoûpiroit.
Chacun touché d'amour , à luy plaire
afpiroit,
* Sans qu'aucun oſaſt en riendire.
A
Entr'autres un Serin , un gay Chardonneret,
Sentoient pour elleun feufecret,
Et bien qu'elle fuſt ſourde à leur tendre
Ces malheureux Captifs aimoient leur eframage,
clavage.
Elle écoutoit affezleurs soupirs amou
reux
B V
34
MERCURE
Mais Son Superbe coeur n'en poufſoit
point pour eux ;
Plus à la vaincre ilsſe donnoient de
peine,
Et plus elle estoit inhumaine.
Mais enfin ces Oyseaux, un jour,
Ne voulant plus nourrir une esperance
vaine,
Las de tous ſes mépris, furent prierl'Amour
D'adoucir le poids de leur chaîne.
Ilsse plaignirent des froideurs
Qu'avoit pour leur ardeur l'infenſible
Linote.
Allez, leur dit l'Amour, pour punir ſes
rigueurs,
Je luy feray bientoſt changer de note.
De tous mes traits je prendray le plus
* doux,
Et la rendray plus ſenſible pour
vous.
N'est- il pas temps que mon pouvoir
éclate,
Et qu'elle vive ſous mes loix ?
Oüy, je veux chers Oyſeaux, que cette
Belle ingrate,
De
GALANT.
35
De l'un de vous deux faſſe choix.
Alors tous deux dans leur ramage
En attendant cet heureux jour ,
Chantent cent fois ,Vive l'Amour,
Publions ſes bontez rendons-luy nôtrehommage,
Il va contenter nos deſirs,
Et pour celle qui nous engage
Nous ne poufferons plus d'mutiles
:
ſoûpirs.
Apres une telle affeurance,
Fiers des promefſſes de l' Amour,
Ils se flatent de l'esperance
De fléchir la Linote un jour , J
Etvont dans le charmantsejour
Ou cet aimable Oysean faisoit sa resi
dense;
A
Pourlagagner , ils s'arment de conſtance,
Et tous lesmatins tour- à-tour,
Parde tendres Chansons , chacun deſon
amour
Luyva marquer la violences
Mais quoy a des momens les plus
doux
L' Amour n'est pas toûjours lemaiſtre,
Et quelquefois le Temps ,de son pouvoir
jaloux,
N
36 MERCURE
Ne nous lefait que trop connoiſtre ;
Illepriveſouvent des plus beaux de fes
droits,
Et rendsaprévoyance vaine :
Il en voulut donner une preuve certaine,
Lors que furces Oyſeaux il étenditſes
Loix,
Pour faire brifer leur chaîne.....
Hé quoy ? leurdit-il en couroux,
La Linote ſe rit de vous,
Et ce qu'on doit nommer Fobjet de
voſtre haine,
Doit- il eſtre l'objet de vos voeux les
plus doux ?
Hé que vous a fervy tant de pe ſeve
rance,
Qu'à vous faire percer le coeur de mille
coups ,
Et vous donner matiere à nouvelle
fouffrance ?
Quittez , quittez l'erreur qui vous a
trop ſeduits,
Voyez pour une Ingrate où vous eſtes
reduits,
Vous n'en pourrez jamais vaincre l'indiference,
Voila
GALANT.
37
1
Voila ceque le Temps leur dit.
A ce preſſant discours chacun d'eux fe
rendit.
Le Temps , pour les querir, leur ordonna
l'abfence,
Et ce remedelesguerit.
د 1
C'est là, sharmante Iris , ce que gagnent
1 les Fieres ;
c
Souvent un Amant rebuté
Se laſſe d'estre maltraité,
4
Et le Temps à lafin desfilleſes paupieros.
Je vous ay déja marqué que
Monfieur Verjus Secretaire du
Cabinet, avoit ofté reçen à l'Academie
Françoiſe. Voicy ce
que j'ay pû ramaſſer du Compliment
qu'il y fit. Il dit d'abord
, Qu'on ne pouvoit mieux
faire des remercimens d'une grace
, qu'en faisant voir qu'on en
fçavoit connoistre tout le prix ;&
qu'il croyoit avoir déja ſuffisam
ment
38 MERCURE
ment persuadé Meſſieurs de l'Academie
, par la constance qu'il
avoit euë à desirer l'honneur d'en
estre , combien il ſeſentoit obligé
de la constante inclination qu'ils
avoient témoignée à l'y recevoir;
Qu'il n'y apportoit point d'autre
avantage , que son respect pour
leurs Perſonnes , & un amour naturelpour
les belles Letres; Qu'auffi
celuy-là ſuffiſoit- il pour le mettre
en estat de profiter de leurs lumieres
& de leurs exemples;Qu'on
avoit l'obligation au grand Cardinal
de Richelieu , d'avoir reüny
en un Corps tant d'excellens
Maistres des plus beaux Arts &
de toute forte de Science
le merite & la reputation de cette
Illustre Compagnie formée de la
main de ce grand Homme , avoient
toûjours augmenté depuis . Eta-
Que
lors faiſant connoiſtre qu'il ne
parloit
GALANT.
39
on
parloit point de ceux qui la
compoſent aujourd'huy , pour
ne pas faire peine à leur modeſtie
; Que ne pourroit -
point dire , adjoûta - t - il , de
ceux qui les ont precedez , &
qui ont rendu le deüil de l'Academie
, lors qu'elle les a perdus,
commun à tous les ordres du
Royaume ; Que ne diroit- on point
de ce Chancelier plus grand encor
par sa vertu &par l'étenduë
de ſes connoiſſances , que par ſa
Dignité , qu'il crût longtemps honorée
par celle d'Academicien , a
vant qu'il fust Protecteur de l'Academie
, comme il l'estoit déja,
&comme il le fut toûjours depuis
des beaux Arts des Loix , de
l'Equité , & de la Religion ? Que
ne diroit on point de tant de Prelats
, de Ministres , de Magistrats,
,
& d'autres grands Perſonnages
qui
40 MERCURE
qui ont partagé l'employ de leur
temps & de leurs talens entre
tes exercices de l'Academic &
les fonctions de leurs Charges ?
Il poursuivit en diſant , Quil
ne pouvoit conſiderer tant de merite
& tant de gloire , fans redoubler
les mouvemens de fa reconnoissance
, & fans desirerpaffionément
de meriter la grace qu'il
recevoit ; mais qu'il reconnoisfoit
n'avoir rien en luy , quipust
avoir contribué à l'en rendre digne
, & que Meffieurs de l'Academie
puſſent avoir conſideré,
que sa paſſion pour la gloire du
Roy leur auguste Protecteur ; Qu'il
ne falloit pas seulement d'excellens
Maistres dans le deſſein &
dans l'ordonnance , pour travailler
au Temple de Gloire que
IAcademie élevoit au Roy par
des ouvrages d'une eternelle durées
4
GALANT.
41
rée ; Qu'il falloit auſſi de moindres
Ouvriers pour préparer &
fournir les matereaux & les
couleurs ; & qu'il pouvoit estre
regardé comme un de ces Ouvriers
, qui fans adreſſe & Sans
capacité peuvent par leur travail
aider à seluy des autres;
Qu' ayant eu lieu par fes Voyages
de connoistre &d'admirer de loin
les grandeurs du Roy , & aussi de
les voir & de les admirer de pres,
àcause des entrées de fa Charge,
dans tous les jours & dans toutes
les distances qu'il avoit pour les
regarder , elles luy avoient paru
au deſſus de tout ce qui s'en pouvoit
dire ou imaginer ; Que fi
l'on confideroit hors du Royaume,
& juſque dans les Païs les plus
éloignez , ces grandes Flotes , qui
Sembloient s'estre tout d'un coup
élevées de la Mer , comme par
mira
42
MERCURE
(
miracle , avec le Pavillon François
, &tout ce qui s'y voit & qui
s'y paſſe , on trouveroit de quoy
remplir toutes les Nations d'admiration
& d'amour pour le Roys
Que si on rentroit dans le Royaume
, & que l'on y regardast tant
de nouveaux Monumens plus Superbes
que ceux de l'Antiquité,
tant d'Edifices & de Travaux
immenses pour la commodité &
l'embelliſſement des Villes , pour
la communication des Rivieres &
des Mers , & pour l'abondance
& lafelicité des Provinces , pour
la défense & laſeûreté des Fron
tieres;fi on y jettoit les yeux fur
ces vaſtes & riches Hôpitaux , où
la Valeur malheureuſe trouve un
azile aſſuré , & fur tant de nouvelles
Fondations pour l'instru-
Etion , pour l'avantage , & pour la
J
Seuretédes Peuples , on trouveroit
que
GALANT. 43
que la grandeur du Roy au dehors,
avoit des fondemens folides au
dedans , & qu'elle y estoit furpaffée
par une grandeur encor plus
merveilleuse , Que rien ne paroiſtroit
fi grand que tout cela , fi le
Roy ne l'estoit pas encor davantage
en luy mesme , & par ses
qualitez perſonnelles ; Que la
plupart des Héros les plus fameux
avoient esté dans le secret
de leurs Maiſons , differens de ce
qu'ils avoient paru à la veuë du
monde ; mais que le Roy dans le
particulier , comme dans le public
, estoit toûjours grand de fa
propre grandeur , toûjours ferme,
toûjours égal , plus foûtenu par
l'élevation & par la force de fon
génie , que parsapuiſfance&par
Sa dignité ; toûjours par un ſage
discernement & par une noble
patience , au deſſus des defauts
نم
44
MERCURE
de
&des foibleſſes de ceux qui l'approchoient
, comme il estoit parfes
exemples au deſſus de tout leur
mérite & de toutes leurs vertus;
toûjours accompagné de toutes les
plus grandes & les plus agreables
qualitez, poursefaire respecter &
aimerde tout le monde;Qu à regarderſon
coeur &son esprit , on trouvoit
dansſafermeté le fondement
l'intrépiditédeſes Troupes;dans
Saprofondefageffe,la caufe de tou.
tesses profperitez; dans fa douceur
&danssa bonté,les raiſons de l'en.
vie que toutes les Nations nous por.
tent d'avoirun tel Maistresqu'ainfi,
quand on l'avoit bien confidere,
on n'estoit plus surpris ny des cho-
Ses étonnantes qu'il faisoit , ny de
celles qui luy arrivoient ; qu'on ceffoit
de tout admirer , & qu'on ne
trouvoit plus rien de grand , rien
d'admirable , que Louis LE
GRAND . Ce
GALANT.
45
Ce Diſcours dont je ne vous
donne qu'une idée tres- imparfaite
, fatisfit fort toute l'Aſſemblée.
Je ne vous dis rien ny du
mérite , ny des emplois de Mr
Verjus , vous en ayant fait un
long Article dans ma Lettre du
dernier Mois. Apres qu'il cut
ceſſé de parler Mr Boyer
luy répondit
د
au nom de
*
Compagnie. Cette Réponſe LY
regardoit Monfieur de Bezons 1850
Conſeiller d'Etat , qui en eſt
préſentement le Directeur ;
mais les Affaires du Roy ne
luy permettant pas de diſpofer
de fon temps , il en fit
avertir Monfieur Boyer , qui
comme Chancelier de la mefme
Compagnie ſe trouva chargé
de la parole , & n'eut que
vingt quatre heures à ſe pre+
parer , à cauſe que Mr Verjus
ne
46
MERCURE
ne pouvoit diférer ſon départ
pour Ratiſbonne. On ſe ſeroit
étonné de la maniere aisée
dont il s'acquita de cette Réponſe
en ſi peu de temps , fi
tant de belles Pieces de Théatre
qu'il nous a données , n'eſtoient
des preuves de la délicateffe
& de la fécondité de
fon Eſprit. Voicy en quels termes
il parla.
Greez, Monfieur , qu'au licu
Ad'applaudir d'abord à l'é
loquent Discours que vous venez
de faire , au lieu de nous applaudir
nous-mesmes du méritede
noſtre choix ,je vous plaigne de ne
voir pas à la teſte de l'Académie
Monsieur de Bezons , qui en est
préſentement le Directeur. Les
obligations indispensables de l'Employ
que leRoy luy a confié , auquel
GALANT.
47
quel il doit tous ſes momens , &
la promptitude de voſtre départ
que les ordres de Sa Majesté
preſſent inceſſamment , luy ayant
osté l'honneur de vous recevoir
(honneur qu'ilse devoit , & qu'il
Souhaitoit avec ardeur) ilſe trouve
obligé de s'en décharger fubitement
ſar moy , qui fuis le moindre
de ſes Confreres , & que le
Sort aveugle afaitle second Officier
de cette Compagnie.
il est fâcheux & pour vous&
pour nous , qu'uneAction aussi celebre
que celle- cy , qui vous est fi
glorieuse, & à laquelle il nemanque
rien de vostre part , perde en
ma perſonne une partie de fon
éclat & de ſa dignité.
Mais comme ces occafionsfi rares
&fi ſouhaitées , sont confacrées
à la loüange du Roy noftre
auguste Protecteur, le moyen de re-
4
fifter
48
MERCURE
fifter à la violente tentation de
parler sur une matiere ſi riche
&fi agreable ? Dois je pas faire
quelque effort pour me rendre
digne de laplace que j'occupe , &
pourfurmonter la malheureuſe neceßité
qui fait dépendre ordinairement
les ouvrages de l'Esprit, du
Secours du temps ? 1
Si le temps me manque , n'ay-je
pas d'autres fecours qui ne me
manqueront pas ? Le courage &
les lumieres de ceux qui m'ont
précedé , & qui m'ont tracé un fi
beau chemin ; ce génie d'Eloquence
qui regne dans l' Académie ; la
majesté de ces Lieux qui nous par
lent fans ceffe de la grandeur de
leur Maistre 3 la faveur de mes
Auditeurs, dont les yeux & lamemoire
font tellement replis desmerveilles
de fon Regne, quejenauray
qu'à leur présenter les choses que
Jay
GALAN Τ.
49
5
4
j'ay à dire,fans ordre , fans art, &
Sans étude ; Et fur tout ne puis-je
pas attendre du zele ardent qui
mebrûlepour la gloire du Roy, une
de ces promptes & heureuses faillies
qui nous élevant au deſſus de
nous-mesmes, nous font aller quelquefois
où les plus longues méditations
nesçauroient atteindre? Mais
avec tous cesfecours, ay-je letemps
de faire un choix dans un Champ
sivaste , dans une matiere fi abondante
, dans cette foule d'Images
&de grandes Actions qui se préfententàmon
esprit ? De quel costé
& par quel endroit toucheray-je
cette matiere prétieuse , que des
mains fi adroites &fi sçavantes
ont maniée avec tant de bonheur
&avec tant defuccez ?
C'est vous, Monsieur, qui devez
m'aider à trouver quelque route
nouvelle qui me diftingue de ceux
Aouſt 1679 . C
50
MERCURE
qui m'ont devancé. La conjoncture
préſente , voſtre nouvel Employ
qui regarde des Négotiations tresimportantes
, vostre depart précipité
qui fait mon defordre & mon
inquiétude , m'inspirent de nouvelles
idées de la gloire de nostre Roy .
C'est vous qui pouvez me le faire
connoistre par des endroits qui échapent
à la veuë des autres Hommes.
LOUIS LE GRAND , l'anguſte,
le victorieux, eft connu de tout
le monde. Je me garderay bien de
tomber dans ces redites ennuyeu-
Ses qui gâtent les Sujets qu'on traite,
au lieu de les embellir. Ie ne
parleray point des Exploits inoüis
de noſtre invincible Monarque , de
cette étenduë prodigieuse de prudence
qui fournit àtant de besoins
diférens , & qui ſemblable à la
Providence Eternelle , est préfente
à tout & par tout.Je laiſſe à toute
la
GALANT . I
A
כו
4
1
la Terre à parler de la rapiditéde
Ses Conquestes , du nombre incroyable
de fes Victoires, dont le miracle
trouvera à peine quelque foy parmy
nos Neveux.Tout parle du grand
Ouvrage de la Paix qu'il a con-
Sommé avec tant de force , avec
tant de fageffe , avec tant de patience.
Je ne diray rien de la beautédefon
Triomphe,où le Vainqueur
ne traîne point apres luy des Princes
opprimez, des Roys enchaî-
-nez , des Peuples couverts de lar-
-mes &defang ; mais où le Vainqueur
mene avec luy des Princes délivrez,
des Roys fecourus,des Peuples
réjoüis .
Cesont d'autres merveilles, c'eſt
un autre Louis que nous ne
connoiſſons qu'à demy , & qui se
montre à vos yeux,dontje voudrois
parler. C'est vous , Monsieur ,
& vos pareils , à qui dans les con-
Cij
52
MERCURE
verſations dont il vous honore , &
dans les instructions qu'il vous
donne , il fait remarquer laſagefſe
de ſes Conſeils , la force de ſa
Raiſon , l'adreſſe des Refforts dont
ilſe ſertpour mouvoir toute l'Europe
, cette Science des divers interests
des Princes , cette connoissance
de leur puiſſance & de leurs cara-
Eteres quisert àdonner le contrepoids
àce qu'il trouve en eux ou de
trop fort ou de trop foible pour la
conſervation de la tranquilité publique
, cette penetration avec laquelle
il démeſle lesplus delicats
intéreſts de fa gloire & defa grandeurzen
un mot cette Politique Superieure
à la politique de tous les
autres Etats , qui lefait triompher
par tout , & luy donne un auſſi grād
afcendant dans toutes les Cours de
ſes voisins, queſes Armes en ont eu
dans toutes les Parties de l'Europe.
Que
GALANT. 53
Quevous auriez , Monfieur , de
grandes choses à nous dire fur ce
Sujet ,fi le Secret qui couvre les myſteres
d'Etat, n'estoit une desprin-
-cipales obligations de voſtre Charge
&de vostre Employ !
Mais que fais-je?F'oublie infen-
- fiblement que je vous dérobe les
momens que vous devez à l'execution
des ordres du Roy qui vous
preſſe de partir. C'est affez que de
vous eſtre donné le temps de prendre
icy voſtreplace. Allez Satisfaire
aux volontezd'un Roy qui vous
demande cette mesme promptitude
qu'il apporte heureusement dans
toutesses entrepriſes. Mais fouvenez-
vous , Monfieur , que ce beau
Zele qui vousfait travailler avec
tant de fuccez pour les interests &
pour la gloire de noſtre incomparable
Monarque, doit prendre icy une
nouvelle chaleur , puis qu'avec les
1
Cij
54
MERCURE
titres de Sujet fidelle , de Secretaire
du Cabinet , & de Plenipotentiaire
de Sa Majesté, le titre d'Académicien
que vous prenez aujourd'huy
, vous doit faire regarder
dans la Perſonne de vostre Roy
& de voſtre Maistre , celle de noſtre
Protecteur.
Cette Réponſe fut fort applaudie.
Monfieur Boyer ne fit .
ceſſer les loüangesqu'on luydonna
, qu'en demandant , felon la
coûtume, ſiquelqu'unde ces Mefſieurs
n'avoit rien à lire.MrCharpentier
commença par un Panc
gyrique du Roy, remply de grandes
penſées.En ſuite, Mr l'Abbé
Tallemant Premier Aumônier
deMadame ,celébre par labelle
Traduction qu'il a faite des Vies
de Plutarque , & par celle qu'il
vient de nous donner de la pre
miere
GALAN T.
םי
a
55
miere Partie de l'Hiſtoire de Battiſta
Nani , lût le Madrigal que
vous allez voir.
A MADEMOISELLE,
SUR SON MARIAGE .
Quy, Princeſſe ,
rant ,
en vous acqué-
L'Espagneſe doit voir dans unbonheurfi
grand ,
Qu'elle en rendra jaloux nos Peuples&
nos Princes.
Admirons ſon adreſſe, en ce dernier ef
forti
Conferuant toutesses Provinces,
Ellenous eustfait moinsde tort.
3
Monfieur de Mezeray acheva
par un Morceau d'Hiſtoire touchantl'originedes
Gaulois.Mr le
Marquis d'Angeau qui le lût
pour luy , y donna une grace qui
aida fort à en faire remarquer
toutes les beautez .
Cij
56 MERCURE
L'étroite alliance qu'ont les
beaux Arts avec les Sciences,que
ceux de cette illuſtre Compagnie
poſſedent au plus haut
point , m'oblige à vous en faire
icy un Article particulier.Je vous
ay parlé dans la plupart de mes
Lettres du progrez qu'on leur
voyoit faire de jour enjour. Ce
font des merveilles dont pres de
trois cens Planches gravées puaujourd'huy
la verité. Rien
n'eſt plus propre à faire prendre
l'idée qu'on doit avoir de la
France,puis qu'elles en font connoiſtre
la grandeur par l'éclat
des ſuperbes divertiſſemens de
ſon Prince , par la magnificence
de ſes Edifices , & par le nombre
infiny des raretez qui s'y trouvent.
Voicy un Catalogue des
Livres d'Estampes , &des autres
Ouvrages de Taille-douce grabliét
vez
GALAN T.
57
S
S
e
e
11
e
a
-
e
e
e
S
5
-
vez pour le Roy , & donnezau
Public depuis quelques Mois,
avec le prix de chacun de ces
Ouvrages en blanc.
I. Egrand Carouselde l'année
1662. contenant ſept grandes
Planches , trente Figures des
Perſonnages des Quadrilles ,& cinquante-
cinq Devifes; le tout gravé
par Chauveau & Sylvestre. Avec
un Poëme Latin ſur le mesme fujet.
18 livres.
II. Le mesme Carousel traduit
en Latin , avec les mesmes Figures.
15 L.
III. Le Divertiſſement de Verfailles
de l'anné 1664. ſous le titre
des Plaisirs de l'Iſle enchantée contenant
neufPlanches gravéespar
Sylvestre. 3 1.10
IV.La Fefte de Verfailles de l'année
1668. contenant cing Planches
C V
58
MERCURE
gravéespar le Pautre. 31. 105.
V. La Feste de Versailles de
L'année 1674 contenantfix Planches
gravées par Chauvean &le
Pautre. 3 1. 105.
Les Estampes de chacun de ces
Divertiſſemens , feparées duDifcours.
6fols.
VI. La premiere Partie des
Tableaux du Cabinet du Roy , contenant
vingt-quatre Pieces gravéespar
Rouſſelet,Picart,Eddelink,
Chastean,&c.avec les Deſcriptions.
En grand papier, 1 2 l. En petit papier,
10 L
Les Estampes des Tableaux de la
grandeur ordinaire feparées , 75.
LesEftapes en double feüille, 12f.
VII. La premiere Partie des
Statues & Bustes antiques des
Maiſons Royales , contenant dixhuit
Pieces gravéesparMellan En
grandpapier, 6 1. En petitpapier,
51.
Les
GALANT.
59
4
5
S
A
プ
Les Estampes Separées defd.Statuës
& Buftes , 6s.
VIII. Le Livredes Tapiſſeries,
des quatre Elémens & des quatre
Saiſons , contenant huit grandes
Pieces & trente -deux Deviſes,
gravées par le Clerc. En grand
papier,71. 10f. Enpetitpapier,6f.
Les Estampes des Tapiſſeries Je
parées, 10S.
IX. Le Labyrinte de Versailles
contenant quarante- une petites
Planches gravées par leClerc, 3 1.
10f.
X. Les cinq grandes Pieces de
l'Histoire d'Alexandre , gravées
d'apres les Tableaux de Monsieur
Le Brun , parAudran &Eddelink,
27 4.
XI. Les Veuës & Profils des
Villes,gravées d'apres les Tableaux
de Vandermeule. En une feüille,
TO f. Endeux feüilles , 1 l. En trois
feuilles , 2 1. Tous
60 MERCURE
Tous ces Ouvrages ſe vendent
chez le Sieur Sebastien
Mabre-Cramoify,Imprimeur du
Roy , & Directeur de fon Imprimerie
Royale. Il a auſſi imprimé
les Difcours qui ont eſté faits
fur tous ces grands ſujets d'admiration
. Vous voyez , Madame,
qu'on a employé les plus excellens
Ouvriers pour graver ces
Planches , & qu'il ne ſe peut
que ce travail n'ait beaucoup
couſté. Cependant le prix qu'on
y a mis eſt ſi mediocre , qu'on
voitbien que c'eſt un effet de la
liberalité du Roy qui en vent
faire preſent au Public,& qui eft
bien aiſe que l'avantage qu'en
recevront ſes Sujets , ſoit communiqué
aux Etrangers. Comme
l'on travaille depuis pluſieurs
années à ces Ouvrages , il eſt
aifé de connoiſtre que la guerre
シ
nn'aa
GALANT. 61
a
THECHA
LYC
#
1853*
n'a point empeſché les Arts de
fleurir , & qu'au contraire pendant
que le Roy faifoitdes Actions
ſurprenantes pour la gloire
de ſes Etats , & qu'il avoit lesy
efforts de toute l'Europe à foûte
nir , ces:mefmes Arts ont regné
en France avec plus d'éclat . De
tres -beaux Diſcours expliquen
la plupart des Ouvrages que je
vous ay dit qu'on avoit gravez.
Les premieres pages ont pour
ornement des Vignetes d'une
invention & d'un travail qu'on
ne ſe laſſeroitpoint d'admirer, fi
la beauté des Planches qui font
enſuite ne forçoit d'en détourner
les regards. Le grand Carrouſel
de l'année 1662. dedié à
Monſeigneur le Dauphin. L'Epiſtre
auſſi bien quetout leDifcours
qui luy fert d'explication,
eſt de Monfieur Perraut de l'Academie
62 MERCURE
cademie Françoiſe. Vous ſçavez,
Madame, combien il eſt digne
de la reputation qu'il s'eſt
acquiſe. Je ne vous dis rien de
ce Carroufel. Trente ſept Planches
en parlent affez. On voit
par elles que la France n'entreprend
rien où elle ne faſſe voir
ſa grandeur , qu'il faut qu'elle
agiſſe dans ſon repos , que ſes
Braves n'ont point de plus forte
paſſion que de donner des marques
de leur adreſſe dans les
Armes , & qu'ils font tellement
nez pour la guerre , que leurs
plus agreables divertiſſemens
ſont ceux qui leur en fourniffent
l'image. Les depenſes faites pour
le Mariage du Roy , où la Nobleſſe
Françoiſe avoit paru avec
tout l'éclat poſſible , plus de cent
cinquante Perſonnes d'une quas
lité diftinguée ayant accompagné
GALAN T. 63.
it
r
es
rs
C
né Monfieur le Mareſchal de
Gramont juſqu'à Madrid ,n'empeſcherent
point que la Cour
ne ſe trouvaſt preſque auffitoft
en eſtat de fournir aux frais de
ce fameux Carrousel. Le Pоёте
Latin qui en accompagne les
Planches , eſt de Monfieur l'Abbé
Fléchier. Son nom eſt un
grand éloge....
Deux ans apres, c'eſt àdire en
1664. on vit des magnificences
extraordinaires dans le Divertiſſement
de Verſailles qui avoit
pour titre , Les Plaisirs de l'Isle
enchantée. Ilne pouvoit qu'eſtre
bien imaginé , puis que Monfieur
le Duc de S. Aignan avoit
eu ordre du Roy , d'inventer un
Sujet qui fiſt naiſtre tout ce
qu'on s'eſtoit propoſé d'y faire
entrer d'agreable. Il eſtoit ſeparé
en trois journées . Ily eutune
Courſe
64 MERCURE
こ
Courſe de Bague dans la pre
miere. On y vit paroiſtre le
Char d'Apollon. Il eſtoit accompagné
des Siecles , du Temps ,
des douze Heures du jour , &
des douze Signes du Zodiaque .
Dés qu'on ſe fut placé dans le
Camp, Apollon &' les Siecles re
citerent des Vers à la loüange
des Reynes. Ils avoient eſté faits
par Monfieur le Preſident de
Perigny , & ceux des Chevaliers
par Monfieur de Benſerade.
On commença en ſuite la
Courſe de la Bague dont Mr le
Marquis de la Valiere remporta
le Prix. La Collation fut fervie
auſſtoſt apres par les Saiſons , &
par leur nombreuſe ſuite , pendant
que les Signes du Zodiaque
dancerent. La repreſentation de
la Princeſſe d'Elide fut le divertiſſement
de la feconde journée.
Tout
GALAN T.
65
2
S
Tout le monde ſçait ce que c'eſt
que cette fameuſe Comedie. Les
plaiſirs du troiſiéme jour furent
grands. On dança un Balet devant
le Palais d'Alcine . Ce Palais
fut renverſé par un éclat de
Tonnerre , & un Feu d'artifice
qui acheva de le confumer.Cette
Feſte qui dura trois jours , a eſté
une des plus completes , & des
plus magnifiques dont on ait
parlé depuis pluſieurs Siecles.
On ne doit pas en eſtre furpris,
puis que le Miniſtre infatigable,
e qui avec les importantes affaires
quil'occupent,veut bien prendre
ſoin de tout ce qui regarde l'avancement&
la gloire desbeaux
Arts , avoit donné des ordres fo
juſtes pour rendre ces Divertif
ſemens dignes du grand Prince
qui en regaloit ſa Cour, qu'ils ne
e
-
-
2
םי
e
e
,
pouvoient manquer de paroiſtre
avec
66 MERCURE
avec l'éclat qu'ils ont eu. Il ne
faut que jetter les yeux fur les
neufPlaches qu'on en a gravées,
pour eſtre perfuadé que ceux
qui ont veu les Spectacles qu'elles
reprefentent, ont dû les croire
un enchantement. Je ne vous
en fais point une defcription
particuliere , ces Planches étanti
accompagnées d'un tres -beau
Difcours de Mr Félibien , qui ne
laiſſe rien à defirer fur ce ſujet.
Les jours ſuivans, on courut encor
les Teftes. Le Roy remporta
quatre Prix , Monfieur le Duc
de S. Aignan deux, & Monfieur
le Duc de Coiflin un.
Si le bruit de cette Feſte toute
Françoiſe & toute Royale,
c'eſt à dire, toute magnifique &
toute galante , s'eſt répandu par
toute la Terre , on ne doit pas
moins admirer celle que Sa Majeſté
GALANT. 67
2
S
ال
e
-
C
コー
e
jeſté donna en 1668. dans le
meſme lieu de Versailles . Ce
Prince , & ceux qui l'avoient
ſuivy , avoient gouſté de tresgrands
plaiſirs pendant le Carnaval
de la meſme année , puis)
qu'en prenant la Franche-Comté
, ils avoient acquis plus de
gloire en un ſeul Hyver , au milieu
des neges, des glaces ,& des
frimats,qu'on n'en acqueroit autrefois
en pluſieurs Campagnes
faites dans les Saiſons les plus
temperées ; mais comme les Dames
n'avoient eu que des alarmes
dans ce Carnaval , causées
par la craintede perdre ceux qui
les touchoient, le Roy refolut de
leur donner une Feſte dans les
Jardins de Versailles,& ordonna
qu'on ſe ſerviſt pour cela des
Eaux que l'Art y a fait venir
malgré la Nature. Sa Majesté ou
1 vrit
68 MERCURE
vrit Elle - meſime les moyens de
les employer , & d'en tirer tous
les effets qu'elles peuvent faire.
Cette Feſte ne devoit durer qu'ű.
demy- jour ; ce qui marque encor
plus la grandeur du Roy, puis
qu'il n'eſt pas extraordinaire
qu'on faffe de grandes depenſes
pour une choſe qui dure longtems.
Ce magnifique Regal conſiſtoit
en une Collation élevée
au milieu de cinq Allées qui étoient
elles meſmes remplies de
ce qui la compoſoit ; en une Comedie
meſlée de Balet ſur un
Theatre fait exprés; en un Soupé
fousune Feüillée enrichie de tout
ce que l'on peut s'imaginer de
brillant , & de riche; en un Bal
fous une autre Feüillée toute environnée
de Caſcades , avec un
beau Feu d'artifice , & une illumination
qui faiſoit paroître tout
le
GALAN T. 69
5
e
e
1
e
t
a
1
le Château de Versailles en feu,
& toutes les Allées remplies de
Thermes , & de Figures toutes
brillantes de lumieres. Ces cinq
endroits font le ſujet des cinq
Planches de ce ſomptueux Divertiſſement.
Les Deſſeins en avoient
eſté faits autrefois par feu
Mr Gieffé , Deffignateur du Cabinet
du Roy ; mais comme on
ne les a point trouvez apres ſa
mort , il a falu que Mr Berrin,
pourvû aujourd'huy de la même
Charge , en ait fait de nouveaux
ſur quelques Memoires qu'on lui
a donnez; ce qui auroit eſtétresdifficile
à un Home moins intelligent
que luy dans ces fortes de
choſes. A peine ay- je ceflé de
vous parler d'une Feſte , que j'en
trouve fix autres en fix journées
de ſuite , qui de meſine que les
precedentes n'ont paru qu'apres
de
70
MERCURE
de nouvelles Conquestes du
Roy. Elles ont fait les plaifirs
de l'année 1674. La diverſité
en fut grande , puis qu'il y eut
un Opéra , un Concert deMuſique
à Trianon , pluſieurs Co-
-médies , deux Feux d'artifices,
deux Illuminations , pluſieurs
Collations , & un Soupé ; mais
il faut remarquer que ce Soupé ,
ces Collations , ces Comédies ,
ce Concert , & cet Opéra , ne ſe
donnerent point dans des Aparremens
de Versailles , mais dans
autant de Lieux faits exprés,
qu'il y eut de Divertiſſemens .
Ces Lieux estoient d'une galanterie
, & d'une magnificence
ſi extraordinaire , que ne pouvant
vous rien dire qui en approche
, je ſuis obligé de vous
renvoyer au Diſcours qu'en a
fait Mr Felibien , & aux Planches
GALANT.
71
-
5
S
コ
$
ches qui en ſont gravées ſur les
Deſſeins de Meſſieurs le Brun,
Berrin , & Vigarany , qui font
les trois dont l'imagination avoit
travaillé pour l'embelliſſement
de ces meſmes Lieux.
Je viens à ce qui a eſté fait
pour les beaux Arts ſeuls ; car
quoy qu'ils ayent beaucoup de
part à toutes ces Feſtes, l'adreſ
ſe , la galanterie , & la magnificence
de la Cour , y en avoient
la plus grande. Eft- il rien qui
leur ſoit plus avantageux que
les Tableaux qui viennent d'eſtre
gravez Les uns font des
plus grands Maiſtres de l'Antiquité.
Les autres , de queleques
fameux Peintres François
qui font honneur à la Nation ;
& comme ce font autant de
-Chefs d'oeuvres que peu de
Perſonnes auroient pû voir, parce
72 MERCURE
ce qu'ils font dans le Cabinet
du Roy , Sa Majesté par une
bonté qui n'a point d'exemple,
donne moyen à tous les Peintres
du Monde de les multiplier
en les copiant ſur les Eſtampes ,
ce qui ſera d'une grande utilité
pour le Public , & pourra fervir
d'inſtruction à tous ceux qui
ont quelque adreſſe à manier
le Pinceau. Joignez à cela que
ces Eſtampes font remarquer
combien la Gravûre s'eſt perfectionnée
en France , ſous le
Regne de ce grand Prince. Les
Statuës , & Buſtes antiques qu'il
a fait graver , ne donneront pas
ſeulement beaucoup de joye
aux Curieux , & aux Etrangers
qui les voudront avoir, mais encor
aux Sculpteurs qui auront
un feûr moyen de ſe rendre habiles
, en profitant de ces avantages.
Quel
GALANT.
73
$
U
t
Quelques Ouvrages modernes
ſuivent les Buſtes antiques
dont je viens de vous parler.
Ils ne peuvent eſtre que tresbeaux
, puis qu'ils ont eſté faits
fur les Deſſeins de Mr le Brun ,
& gravez ainſi que les autres,
par les meilleurs Ouvriers de
France . Ces Ouvrages confiſtent
en huit Pieces de Tapifleries
, où l'on fait connoiſtre la
grandeur du Roy par des images
allégoriques , ce que des
paroles n'exprimeroient pas affez
fortement . Toutes ces mer-
* veilles font mistérieusement
dépeintes dans les quatre pre-
2 miers Tableaux que ces Tapif
" ſeries repréſentent , qui fontles
quatre Elémens. Ainſi l'oeil découvre
, & l'imagination conçoit.
C'eſt une Hiſtoire de toutes
les grandes Actions de Sa
Aoust 1679 .
ما
es
1
a
コ
D
74
MERCURE
Majesté , dont les merveilles
font cachées ſous le voile des
Couleurs du Peintre. Ce qui
enrichit la Bordure eſt compoſe
de tout ce qui ſert & qui a
du raport à chaque Elément.
Les Armes du Roy ſont dans
le milieu de la Bordure d'enhaut
de chaque Piece. Il y a
quatre Deviſes aux quatre
coins. Deux Actions éclatantes
qui regardent ce grand
Prince , ſont dans chaque milieu
des deux coſtez ;& dans celuy
de chaque Bordure d'enbas
, il y a une Inſcription Latine
de Mr Caſſagne qui explique
ces deux Actions. Les Vers
François qui donnent l'intelligence
des Deviſes
faits par Mr Perraut.
د ont eſté
Apres que l'on a veu dans les
Pieces qui repréſentent les quatre
GALANT.
75
コ
Π
3
را
هن
e
n
ti
li
i
tre Elémens , les grandes choſes
que le Roya faites , on voit
dans celles des quatre Saifons,
que Sa Majeſté les a renduës
plus belles & plus fecondes
pour nous , & qu'Elle a comblé
nos jours de toute forte de
biens. Chaque Piece reprefente
une Saifon , & un Divertiffement
qui luy eſt propre ; &
pour rendre encor ces Ouvra
ges plus agreables , on a peint
dans chaque Tableau une Maifon
Royale choiſie entre les
autres , comme celle qui a le
plus d'agréément dans la Saifon
où elle eſt repreſentée . Ily a
des Inſcriptions Latines au bas
de chaque Piece. Elles font de
Mr Charpentier , qui les a aufli
1
traduites en Vers François .
Quatre Devifes fervent d'embelliſſement
aux quatre coins
17
Dij
76 MERCURE
,
des Bordures. Les deux d'enhaut
ont raport à la Saiſon , &
les deux d'enbas au Divertiſſement
figuré dans le Tableau,
& toutes ſont faites à la loüange
de Sa Majeſté . Elles font Latines
au nombre de trentedeux,
& ont eſté faites par ceux
qui ont l'avantage d'eſtre de
l'Académie particuliere de Mr
Colbert. Je penſe vous avoir
déja dit qu'elle est compoſée
d'un petit nombre d'habiles
Gens choiſis par ce grand Miniſtre.
Il prend ſoin de voir
luy meſme tout ce qu'ils font
pour la gloire de Sa Majesté , de
la France , & des beaux Arts. Il
en juge avec une penetration
d'eſprit incroyable ; & comme
il connoift parfaitement le Roy,
il leur donne ſouvent des lumieres
pour le louër. Ces meſmes
Devi
GALANT.
77
X
e
it
es
1-
it
Le
Il
10
e
S
Deviſes ſont expliquées en Vers
François par Mr Perraut,à la reſerve
de huit , dont il y en a cinq
traduites par Mr Charpentier,
deux par Mr l'Abbé Caſſagne,&
une par feu Mr Chapelain.
Je ne dois pas oublier le Labyrinte.
Il eſt dans un Bocage
du petit Parc de Verſailles , &
a pris fon nom d'une infinité
de petites Allées où l'on s'égare.
On le fait agreablement,
puis qu'ony rencontre des Fontaines
à chaque détour. Une
partie des Fables d'Efope leur
ert de ſujet. Les Animaux font
d'un Bronze colorié qui en repréſente
le naturel. On a fait
graver quarante-une Planches
de ces Fontaines, qui font difpoſées
diféremment pour faire de
la diverſité , & qui ont leursBaffinsornez
de Rocaille fine. Cha
i Diij
78 MERCURE
cun a une Inſcription de quatre
Vers en lettres d'or , ſur une
lame de Bronze peinte en noir.
Ces Vers font de Mr de Benferade.
Ils expliquent la Fable , &
entirent la moralité.
L'ordre du Mémoire qui eſt
au commencement de cet Article
, veut que je vous parle
préſentement de l'Hiſtoire d'Alexandre
repreſentée en cinq
Tableaux. Le premier nous
montre que la Vertu plaiſt quoy
que vaincuë. Alexandre n'eſt pas
ſeulement touché de compaffion
dans ce Tableau , en voyant la
grandeur d'ame du Roy Porus
qu'il a fait ſon prifonnier ; mais
il trouve de la gloire à luy
marquer ſon eſtime , en le recevant
au nombre de ſes Amis,
& en luy donnant en ſuite
un plus grand Royaume que
celuy
GALANT.
79
.
دا
it
&
le
4-
bu
U
0
al
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1
U
y
5,
(
celuy qu'il a perdu . Ce Tableau
, auſſi bien que les quatre
autres , eſt dans le Cabinet de
Sa Majeſté. Il a ſeize pieds de
haut fur trente neuf pieds &
cinq poulces de long.
Le ſecond , qui a auſſi ſeize
pieds de haut fur trente de
long , fait connoiſtre qu'iln'y a
point d'obstacle que la Vertu ne
Surmonte. On y voit ce mefme
Alexandre , qui ayant paffé le
Granique , attaque les Perſes à
forces inégales , & met en fuite
leur innombrable multitude . :
On eſt convaincu par le troiſieme
, que la Vertu est digne de
l'Empire de toute la Terre. Aléxandre
apres pluſieurs Victoires
, défait Darius dans la Bataille
d'Arbelle; & ce dernierCombat
ayant achevé de renverſer
le Trône des Perſes , tout l'O
Diiij
80 MERCURE
rient demeure ſoumis à la Ma
cédoine . Ce Tableau a ſeize
pieds de haut fur trente-neuf
pieds cinq poulces de long .
Le quatrième fait voir qu'il
est d'un grand Roy de triompher
de foy-meſme. Alexandre ayant
vaincu Darius pres la Ville
d'Iſſe , entre dans une Tente ,
où ſont la Mere , la Femme , &
la Fille de Darius , & donne un
exemple fingulier de retenuë &
de clemence . Le Roy eſtant à
Fontainebleau , prenoit un tresgrand
plaiſir à voir peindre ce
Tableau . On ne le ſçauroit affez
admirer , & il eſt impoffible
d'en bien exprimer toutes
les beautez . On y voit dix- huit
Perſonnes ébloüyes de la grandeur
d'Alexandre , & charmées
de ſa bonté. Elles font
toutes dans une poſture ſupliante,
GALANT. 8г
. te , & le regardent avec une
attention qui marque de l'ad-
コmiration , de la douleur ,& de la
crainte. Cependant quoy qu'elles
n'ayent ny lesmeſmes attitudes
, ny le meſme air de viſage ,
elles expriment toutes la meſme
choſe, mais d'une maniere ſi diférente
, que l'habileté du Peintre
paroiſt dans chacune , & luy
fait mériter diverſes loüanges .
12
&
1
&
S
{.
es
Le dernier Tableau nous apprend
que les Héros s'élevent par
la Vertu. On y découvre la
triomphante Entrée d'Alexandre
dans Babylone au milieu
des Concerts de Muſique,&des
acclamations du Peuple. Je
n'entreprens point de loiier tant
de Chef d'oeuvres. Ils font de
Mr le Brun , & c'eſt tout dire .
Il ne me reſte plus àvous parler
que de treize Planches gra-
Dv
82 MERCURE
vées d'apres les Deſſeins que le
Sieur Vandermeulen a faits
3
pour Sa Majefté. Ces treize
Planches dont le meſme Vandermeulen
a peint les quatre
premieres , font
La Marche du Roy,accompagné
de ſes Gardes , paſſant fur le
Pontneuf, &allant au Palais.
La Veue du Chasteau de Vincennes
du coſté du Parc.
La Veue du Chasteau de Verfailles
du coſté de l'Orangerie.
La Veuë du Chasteau de Fontainebleau
du coſté du Iardin.
Veuë de la Ville de Bétune en
Artois.
?
L'Entrée du Roy dans Dunquerque
is at the f
Veuë de la Ville de Besançon
du coſté de Dole , & fituation du
Lieu dans la Franche- Comté
Veuë
GALANT. 83
a
t
k
グ
M
el
Veuë de la ville & Fauxbourgs
de Salins, Chasteaux, Montagnes,
&ſituation du Lieu dans la Franche-
Comté.
Feuë du Chaſteau de Ioux fur
la Frontiere de la Franche- Comté.
Veuë du Chastean Sainte Anne
en Franche-Comté,comme ilſe voit
eny entrant.
Veuë du mesme Chasteau Sainte
Anne , comme il ſe voit derriere
la Montagne.
Veuë de S. Laurens de la Roche,&
du Bourg,dans la Franche-
Comté.
Venë du mesme S. Laurens de
la Roche du coſté du Bourg dans
La Franche-Comté.
La ſituation de tant de Places
dans des lieux preſque inacceffibles,
augmente l'étonnement
que nous a donné deux fois a
priſe
84 MERCURE
priſe de la Franche - Comté ,
dont nous avons veu le Roy ſe
rendre maiſtre en ſi peu de jours
pendant deux Hyvers , dont la
rigueur ne ſembloit eſtre redoublée
qu'afin que ce grand Prince
eneuft plus de gloire.
Comme toutes ces Planches
ont eſté faites pour Sa Majesté,
& que le Sieur Vandermeulen
s'eſt exprés tranſporté par tout
fur les lieux pour en faire les
Deffeins , on ne doit point douter
que tout ce qu'elles reprefentent
n'ait eſté obſervé avec la
plus grande & la plus exacte régularité.
Je croy que beaucoup
de vos Amis ne manqueront
point à profiter de l'avis que je
vous donne, & que tant de belles
choſes ne peuvent avoir
qu'un tres-grand debit .
On travaille encor àl'Hiſtoire
des
GALANT. 85
!
t
e
0
es
1-
P
τ
e
des Plantes , & à celle des Ani
maux ,dont les Planches font auffi
gravées par l'ordre du Roy. On
peut juger par celles dont
je vous parle , qu'il ne fortil
ra rien des mains des grands
Maiſtres qui les ont faites , qui
ne foit digne d'eſtre veu par
tout.
:
Si je me ſuis un peu étendu
fur cet Article , je l'ay fait non
ſeulement en faveur de nos
Curieux à qui un pareil avis
eſtoit neceſſaire, mais auſſi pour
en faire part aux Etrangers qui
liſent mes Lettres. Vous ſçavez ,
Madame , qu'elles font affez
heureuſes pour aller par tour,
& qu'il n'y a point de Cours
dans l'Europe , où elles ne
foient veuës avec plaiſir . Celle
d'Eſpagne qui ſçait fi parfaite
ment accorder la gravité avec
la
86 MERCURE
la galanterie , en fait un de ſes
divertiſſemens , & on m'aſſure
qu'elles y ſont ſi bien receuës,
meſme de ceux qui tiennent le
timon de l'Etat ſous le Roy , que
ces grands Génies qui aiment la
vertu juſque dans leur Ennemy
meſme,ont ſouvent regardé avec
autant d'admiration que d'étonnement,
ce que j'ay eu l'avantage
de publier des merveilleuſes
Actions de Loüis LE GRAND ,
& du zele infatigable des Miniſtres
qui le ſervent. La justice
que j'ay tâché de rendre à toutes
les Nations en vous écrivant,
a fans doute eſté cauſe qu'un
Cavalier Eſpagnol , zelé pour la
gloire de ſa Patrie , m'a envoyé
une Relation des Réjoüiſſances
qu'on fit à Madrid,auſſi-toſt qu'-
on y eut appris que Mademoiſelle
estoit accordée au Roy
d'Eſpa
GALANT. 87
2
12
a
fo
D
C
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1
e
i
d'Eſpagne. Comme on y attendoit
impatiemment cette nouvelle,
il ne ſe peut rien ajoûter à
la joye qu'on en fit paroiſtre . Elle
y fut reçeuë le 13. de l'autre
Mois à dix heures du matin . Il
reſtoit peu de temps juſqu'au
foir pour ordonner une Feſte.
Cependant Meſſieurs de Ville &
les Grands ne laiſſferent pas de
ſe préparer à une Mascara, dont
ils donnerent le divertiſſement
au Roy dans la Place du Palais,
aprés le Soupé de Sa Majeſté.
Sur les neuf heures , les Cloches
commencerent à carrillonner,
& la Ville à eſtre illuminée
par quantité de Flambeaux de
cire blanche , que les Cavaliers
&les Miniſtres firent allumer à
leurs Balcons. La grande Place
du Palaisten eſtoit toute éclairée,&
recevoit une grande augmentation
88 MERCURE
mentation de clarté, par d'autres
lumieres qu'on avoit élevées ſur
des pieux. Si- toſt que le Roy parut
à fon Balcon , la Mascara eut
permiffion d'entrer. Elle eſtoit
precedée par les Gardes , ſuivis
de leurs Officiers,tous tres - leftes,
montez fur des Chevaux dont
les Selles eſtoient d'une broderie
fort relevée , & environnez
de vingt - quatre Laquais , tenant
à la main de grands Flambeaux
qui par leur clarté rehauffoient
la richeſſe & l'éclat de leur parure.
Leurs Chevaux ſembloient
répondre à leur gravité. Perſonne
n'ignore qu'il n'y en a point
qui ſoient fi propres à de parcilles
actions que ceux d'Eſpagne .
Leur pas eſt extremement levé,
& leur fierté inſpire quelque
choſe de martial à ceux qui les
montent. Cette premiere Troupe
GALANT. 89
5
:
-.
1
pe ayant falié le Roy, ſe rangea
aux coſtez pour laiſſer le paſſage
libre à la Mascara. Elle avoiten
teſte douze Timbaliers veſtus
de blanc & de rouge,montez ſur
des Mules reveſtuës de meſme .
Le Corregidor ou Chefde Ville,
venoit en ſuite , couvert de toile
d'argent far un fond noir , avec
une Echarpe de la meſme forte,
&un Chapeau garny de Plumes
des meſmes couleurs. Son Cheval
eſtoit caché ſous une profufion
de Rubans & de petites Sonnetes
d'argent , qui ne luy laiffoient
rien de découvert que la
teſte. Six Laquais veſtus à la Mo-
- reſque, de toile d'argent,portoiét
des Flambeaux autour de luy. Ses
Collegues le ſuivoient deux à
deux avec les meſmes Habits fur
de diférentes couleurs . Pluſieurs
Grands d'Eſpagne , & quelques
Σ
autres
१०
MERCURE
M
autres Cavaliers , compoſoient le
reſte de la Mascara. Ils estoient
tous affez propres , quoy qu'en
Gonilie & en Manteau, car dans
les Feſtes de Ville la ſeverité Efpagnole
ne diſpenſe aucun des
Tenans de porter ces marques
de gravité. Leur équipage n'étoit
diférent de celuy du Corrégidor
que par les couleurs. Un grand
nombre de Flambeaux les éclairoit.
Ils eſtoient portez par des
Laquais, habillez les uns de Brocard
à l'Eſpagnole , les autres de
Toile d'or à la Turque , & quelques-
uns à la Françoiſe . Apres
qu'ils eurent tous falüé le Roy
au pas grave de leurs Chevaux,
ils rentrerent dans la Lice par
un autre endroit, & commencerent
à courir las Parejas,qui conſiſtent
à pouffer deux Chevaux
à toute bride , mais dans cette
égalité,
GALANT. 91
égalité , que l'un n'avance pas
plus que l'autre. Les quatrevingts
Cavaliers qui compoſerent
la Mascara , en fournirent
quarante , dont Sa Majesté fut
tres- fatisfaite. Ils donnerent le
meſme plaifir à quelques Religieuſes
devant leurs Convens;&
au Peuple à la grande Place de
Ville.
Le lendemain, les Officiers de
l'Ecurie du Roy coururent auſſi
las Parejas en Mascara,aux mefmes
endroits qu'on avoit fait le
ſoir precédent.Ce jour- là meſme
Sa Majesté reçeut les Complimens
de tous les Miniſtres Etrangers
, qui l'allerent féliciter fur
fon Mariage , ornez de grandes
Enſeignes de Diamans ſur le côte
gauche . Cela ſe pratique dans
toutes les fonctions qui regardent
la Maiſon Royale.
Tout
92
MERCURE
1
Tout ce que je viens de vous
dire est la Rélation meſme du
Cavalier,qui ne fe fait connoître
que ſous le nom de ElAmante de
unaMariposa. Vous voyez , Madame,
qu'il n'écrit pas mal François
pour un Eſpagnol . Je ne
doute point qu'il ne me faſſe la
grace de continuer à me faire
part des Feſtes galantes de la
Cour d'Eſpagne. On n'en peut
rien attendre que de tres exact ,
apres les foins qu'il a pris de me
marquer jusqu'aux moindres circonſtances
de celle- cy.
Comme vous eſtes fort curieuſe,
j'eſpere que vous me ſcaurez
bon gré de ce que j'ay fait
graver pour vous un Pavé de
Marqueterie on Mosaïque ancienne
, trouvée il y a environ
quatre ans à la montée de
Gourguillon , dans la Vigne du
Sieur
THEONG 2
19
LYON
93
poticaipar
les
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VilleDTHE
Figures,
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GALANT.
93
Sieur Caffaire, Maître Apoticaire
de Lyon , & deſſignée par les
foins de Monfieur Spon , Mede.
cin aggregé dans la
&
meſmeVille
POD
YON
1893
Vous en examinerez les Figures,
demanderez à vos Amis quel
le explication ils leur donnent,
car on n'y a point trouvé d'Inſcription
.C'eſtoit le milieu d'un Pavé
de quelque Sallon ou petit
Temple long de 20.pieds,& largede
10. ou 12. Tout ce qui eſt
autour du quarré, ſont des compartimens
de ſemblable Mosaïque
qu'on n'apas voulu ſe donner
la peine de defſigner. Ceux
qui voudront m'envoyer leurs
recherches ſur l'origine de ces
ſortes de Pavez , feront quelque
choſe de fort agreable pour les
Curieux.
Nous avons perdu un Illuſtre
en la Perſonne de Monfieur le
La
94
MERCURE
Laboureur, Tréſorier de France,
&Bailly de Montmorency. Il eſt
mort dés le 21. de l'autre Mois .
Si beaucoup d'integrité jointe à
une fort grande expérience , l'a
fait eſtimer dans le Barreau , les
belles Lettres ne luy ont pas
moins acquis de réputation parmy
les Sçavans. Le Poëme de
Charlemagne, & les avantages de
la Langue Françoiſe ſur la Latine,
font les Monumens qu'il nous a
laiſſez de ſon eſprit. Il eſtoit Parent
tres - proche de Monfieur le
Laboureur Avocat General au
Parlement de Mets,& a eſté toute
ſa vie étroitement attaché au
fervice de Monfieur le Prince, ce
zéle eſtant héreditaire à ſa Maifon
, qui depuis cent cinquante
ans , poffede ſans interruption les
Charges de Bailly,& Lieutenant
General du Duché & Pairie de
Mont
GALANT.
95
Montmorency. Feu Monfieur
l'Abbé le Laboureur ſon Frere
qui mourut il y a troisans, eſtoit
un des premiers Hommes de fon
Siecle pour l'Hiſtoire generale
&particuliere . Les beaux Ouvrages
qu'il nous a donnez font
mieux ſon éloge que tout ce que
je pourrois vous dire à ſon avantage
.Ces Ouvrages font, Le Tombeau
des Perſonnes Illustres , La
Rélation du Voyage de la Reyne de
Pologne en 1646. L'Histoire de
Charles VI. Les Memoires duMaréchal
de Guebriant , & les Memoires
de Castelnau.
Monfieur Prevoſt Chanoine
de l'Egliſe de Paris , Prieur des
Roches & de Brezol , eſt mort
auſſi depuis quelques jours. Il n'avoit
que quarante- cinq - ans.
C'eſtoit un Homme Sage, grand
aumonier, particulierement pour
l'en
:
A
96 MERCURE
i
l'entretien des Familles qui n'avoient
pas dequoy ſubſiſter , &
qui depuis vingt & un an qu'il
avoit eſté reçeu , a aſſiſte jour &
nuit au Service de l'Egliſe avec
une pieté exemplaire. C'eſt le
ſeptiéme Chanoine de Noſtre-
Dame qui ſoit mort depuis le
commencement de Janvier. Mr
Prevoſt ſon Frere , à qui ſa Chanoinie
a eſté reſignée,ne démentira
en rien les vertus dont il luy
a donné l'exemple.
Je vous envoye une Hiſtoriete
que vous pouvez lire en toute
afſurance. Je n'en connois
point l'Autheur ; mais ſi on en
croit quelques Perſonnes tresſpirituelles
, entre les mains de
qui il en eſt tombé une Copie,
il doit eſtre de ceux qui font en
réputation d'écrire le plus galamment.
Ila pris une matiere fort
peu
GALANT.
97
peu commune. Loüis XII. Roy
de France,apres avoir perdu Anne
de Bretagne dont il n'avoit
point eu d'Enfans, épouſa Marie
d'Angleterre , & ce Mariage luy
fit faire la Paix avec Henry VIII.
dont elle estoit Soeur.Elle fut reçeuë
à Paris avec des magnificences
extraordinaires ; & comme
elle estoit fort belle , le jeune
Duc de Valois , Héritier préſomptifde
la Couronne , & qui
a regné ſous le nom de François
I. en eut le coeur vivement
touché. Ceux qu'il recevoit dans
ſa confidence s'eſtant aperceus
que la Reyne luy marquoit beaucoup
d'eſtime , craignirent qu'il
n'y euſt quelque choſe de plus
fort dans ſes ſentimens,& prirent
la liberté de luy en faire voir la
conſequence. Voicy de quelle
maniere Mr de Mézeray en par-
Aoust 1679 . E
98
MERCURE
le dans fon Abregé. Le jeune
Duc de Valois qui estoit tout de feu
pour les belles Dames , ne manqua
pas d'en avoir pour la nouvelle
Reyne , & Charles Brandon Duc
de Suffolk qui l'avoit aimée avant
ce Mariage, & qui ſuivoit la Cour
de France en qualité d'Ambaſſadeur
d'Angleterre , n'avoit pas
éteintſa premiereflame. Mais les
remontrances d' Artus de Gouffier-
Boisy ayant fait prendre garde au
Duc de Valois , dont il avoit esté
Gouverneur , qu'iljoüoit àse faire
un Maistre , & qu'il devoit apprehender
la mesme choſe du Duc
de Suffolk , il ſe guerit deſa folie,
fit obſerver de pres toutes les
démarches de ce Duc. Sur ce fondement,
comme la Poëſie a eu de
tout temps l'entiere liberté des
Fictios. L'Autheur de l'Hiſtoriete
a fupoſé un rendez - vous qui
BIB
LYON
DE
A
ne
GALANT.
99
ne fut jamais donné, Marie ayant
toûjours efté auſſi vertueuſe qu'-
elle eſtoit aimable .
LE DUC
BIBLIU
HEQU
LYONE
*
1893-
DE VALOIS 777
HISTORIETE.
Tour dormoir dans Paris, ta nuit estoit
Sans Lune ,
:
Denuagesépais l'air estoit occupé,
Quandun jeune Seigneur en ſecret échapé,
Se dérobant àfa Suite importune,
Sortit, d'un gros Manteau le nez envclopé
;
Tout cela , direz- vous , ſent ſa bonne
fortune ,
Vous nevous estespas trompé.
Ilestoit attenduparune jeune Dame
Qui deſon vieux Mary n'allongeoit pas
lesjours.
Vousdire icy comment ilſcent luy toucher,
l'ame,
E ij
100 MERCURE
Ceseroit un trop long discours.
Etpuisdans ce détail quel besoin qu'on
s'engage,
Apres qu'onvous adéja dit,
Que l'Amant estoit jeune,& le Mary Sur
A
l'âge ?
Cela, se mesemble , suffit.
Mais de sçavoir leurs noms ſi vous estes
enpeine,
Vous allez lesapprendre tous ;
Valois estoit l'Amant , la Belle estoit la
Reyne ,
Loüis Douze , le vieil Epous.
Iln'avoit point d' Enfans ; luy mort , la
LoySalique
Ajugeoit àValois ce qu'ilavoit de Bien ;
Le restedeſes jours ne tenoitplus àrien,
Encor estoit-ce un reste aſſez mélancolique,
Et cependant il avoit entrepris
D'engendrer un Hoirmafle , &celafans
remife.
La Reyne vint alors de Londres à
Paris,
Pour l'aider dans cette entrepriſe.
On ne décide point auquel il tint des
deux,
Mais
GALANT. 101
Mais enfin de l' Hoir maſle on n'eut point
de nouvelles.
Valois aima la Reyne , & déja mesme
entre eux,
Les unions des coeurs paſſoient pour bagatelles.
IlSentoit approcher l'heure du rendezvous.
Que de voeux empreſſez ! que de transportsdeflame
!
Lesplaisirs à venir flatoient fi bien fon
ame ,
Que des plaisirs préſens ne seroient pas
plusdoux.
Jenesçay par quelle avanture
Dans ce temps justemer il rencontreBoify .
C'estoit un Homme âgé, d'une ſageſſe
meûre ,
Enjoüé cependant,& ſage avec meſure,
Deplus,Son Confidant choify.
Ah Boiſy , luy dit-il, tu vois de tous
les Hommes ,
Le plus heureux,le plus content ;
Au milieu de la nuit , au moment où
nous ſommes,
La Reyne, la Reyne m'attend.
E iij
MERCURE
J'entens ,luydit Boify ; fier de voſtre
victoire ,
Tout tranſporté d'amour , & de joye
enyvré ,
Vous courez chez la Reyney recueillir
la gloire
Du tendre& doux accueil qui vous eſt
préparé;
C'eſt unbonheur pour vous plus grand
qu'on ne peut croire.
Quepour vous arreſter vous m'ayez
rencontré.
Et fi la Reyne eſtoit avec vous plus
féconde ,
Qu'elle ne l'eſt avec ſon vieil Epoux,
(Orcela me ſemble entre nous
Le plus vray- ſemblable du monde )
Le Roy ſeroit enfin au comble du
bonheur,
Grace à vous il ſe verroit Pere,
Quoy que ce nom fuſt pour luy trop
Et ce
d'honneur ;
quepour luy-mefime il n'euſtjamais
ſçeu faire,
Vous le feriez en ſa faveur ?
De là tirez la conféquence ;:
Vous prévoyez bien comme moy,
\
Que
GALAN Τ.
103
Que vous qui, Loüis mort, héritez de
la France,
Vous verriez apres luy Monfieur vêtre
FilsRoy ;
Et puis Seigneur , réduit à recevoir la
Loy ,
Ilfaudroit prendre patience.
Valois qui juſqu'alors plein de ſapaſſio,
NeSongeoit qu'auxplaisirs de ſa chere
Conqueste,
Sevit afſaſſiné d'une reflexion
Quivint troublertoute la Fefte.
:
Qu'il erstbien mieux aimé, s'expoſam an
hazard
D'eftre Sujet toute sa vie,
Gayment&fansscrupule acheverfafolie,
Quandileust dûla connoîuretrop tard!
Sans-doute le péril de perdre un Diadéme
,
Refroidiſſoit l'ardeurdeſes empreſſemens,
Mais auffi ce péril avoit tant d'agrémens
,
Qu'il valoit la Royauté méme.
Si l'honneur fiérement luy montroit tand
d'Etats
E iiij
104
MERCURE
Que lay devoit coafter ſon aimable foibleffe
,
Unautrehonneur de diférente espece
Maispourtant auſſi fort , luy demandoit
tout-bas,
Que dira de toy ta Maiſtreſſe ?
Quand l'amour avoit le deſſous,
Il trouvoitde Boisy la Morale affez bone,
Il jugeoit qu'il vaut mieux manquer un
rendez- vous,
Quede manquer une Couronne;
Qu'ofer luy préferer de legeres douceurs,
C'est d'une viande creuſe aisémentse repaiſtre
,
Et que desa Maiſtreſſe acceptant lesfaveurs
,
Iljoñoit àse faire un Maistre.
**
Al'amour cependant iln'a pas renoncé.
Quitter une Maistreſſo &fi belle &fi
chere!
Encorfi cet amour estoit moins avancé,
Ce neseroit pas une affaire ;
Mais sur lepoint d'estre récompensé,
Laplanterlà, cela nesefait guére.
IlSçait de plus qu'il a lepréſentdansſes
mains
L'ave
GALAN T.
105
L'avenir n'estpas seûr,pourquoy s'en mettre
en peine,
Etfur une crainte incertaine
Refuser des plaisirs certains ?
L'irréſolution estoit d'unenature
Ane prendre pasfi-cost fin ,
Mais Boisy de qui l'ame estoit un peu
plusdure,
Le prit ,& leforça de rebrouſſer chemin;
Sans cela de longtemps il n'eust rien pû
conclurre.
Ceſage Confidentfoulageant ſon ennuy
Pardebonnes raiſons morales,
Quoy qu'il se revoltaſt encor par intervales,
Le remena coucher chezluy.
Je ne vous demande point,Madame
, ce que vous aurez penſé
de cette Galanterie. Vous avez
le gouſt trop fin pour n'entrer
pas dans les ſentimens de ceux
qui en voudroient voir beaucoup
de ſemblables . Je vous
prie ſeulement de me mander
1
Ev
106 MERCURE
qui vous croyez qui l'ait faite.
Vous en pourez juger ſur le ſtile.
Je trouve icy les voix partagées.
On a voulu que j'aye donné
la mienne comme les autres,
&j'attens impatiemment voſtre
réponſe pour ſçavoir ſi je me feray
rencontré avec vous. L'Autheur
a beau ſe cacher ou par
modeſtie,ou parquelqu'autre raifon
qu'on ne peut ſçavoir. Tout
ſe connoift, & le hazard m'a fait
enfin découvrir ce que vous m'avez
ſouvent demandé, & ce que
tout Paris a demandé comme
vous. Le Livre intitulé Les Confeils
de la Sageſſe , a eu un fi
grand fuccez , qu'on en a déja
fait trois Editions.On l'attribuoit
à un fameux Solitaire qu'on ſçait
eſtre perfuadé des veritez qu'il
enſeigne ,& à l'occaſion d'un
autre Livre du meſme Autheur
qui
GALANT. 107
qui vient de paroiſtre ſous le titrede
Métode de converfer avec
Dieu , j'ay ſceu qu'il eſtoit du R.
Pere Boutaut Jeſuite. C'eſt un
Homme qui n'a pas moins d'éruditionque
de pieté,& qui menant
une vie fort retirée dans.
cette illuſtre & ſçavante Compagnie
, a donné lieu aux bruits
qu'on a fait courir , parce qu'il
marque dans ſa Préface que les
Conſeils qu'il nous a donnez
pour vivre en Sages,font un fruit
deſa folitud.e.
La Reyne a regalé Monfieur
&Madame de los Balbaſes à
Ruel. Sa Majesté y arriva fur
les quatre heures du foir , avec
Monfieur , & toutes les Dames,,
qui eurent l'honneurde l'accompagner.
Elle ſe promena d'abord
dans tous les endroits de cette
Maiſon qui estoient dignes de fa
curio
108 MERCURE
curiofité; & environ deux heures
apres , Mr de Vilacerf ſon Premier
Maiſtre d'Hôtel l'eſtant venu
avertir que la Collation eſtoit
fervie, elle alla ſe mettre à table .
Monfieur prit place à ſa droite,
& Mademoiſelle de Blois à ſa
gauche. Madame l'Ambaſſadrice
& Madame de Béthune ſe mirent
au deſſous de Monfieur ; &
Madame de Monteſpan , & Madame
la Duchefſe de Chevreuſe,
au deffous de Mademoiselle de
Blois. La Table eſtoit dans le
rond de la Fontaine qui regarde
celle de la Paix , au haut du Jet
d'eau qui joüa pendant tout le
Repas , auſſi bienque la Fontaine
de la Paix. Des dix-huitCouverts
dont elle eſtoit, il n'y en eut que
ſept de remplis ; Monſeigneur le
Dauphin,Madame,Mademoiſelle,&
leur Suite, qui devoient étre
de
GALANT. 109
de cette Feſte ayant eſté à la
Chaſſe avec le Roy. Un grand
Plat de Fruit autour duquel eftoient
huit Porte affietes garnis
de Figues & de Melons,tenoit le
milieu de cette Table. Il y avoit
quatre Plats de Roty aux quatre
coins , huit Entrées dans les intervales
des Plats de Roty , &
quantité de Salades dans les vuides.
Quoy que dans l'ordre de
l'Ambigu on ne duſt point defſervir,
on ne laiſſa pas de le faire
en quelques endroits . Les huit
Aſſietes furent relevées de huit
autres , les Salades de Melons &
de Figues,d'Aſſietes d'entremets,
&les Hors d'oeuvres & Salades,
d'autant de Plats de Fruit.Sa Majeſté
fut ſervie par Mr de Vilacerf;
Son A.Royale, par Mr Tho
nier Controlleur General ; & les
Dames , par les Pages &les Offi
ciers
110 MERCURE
ciers du Gobeler.On ne peut rien
voir de plus magnifique que ce
Repas , qui n'avoit pourtant eſté
ordonné que douze ou quinze
heures auparavant. La Table où
mangea Monfieur l'Ambaſſadeur,
eſtoit dans un Bois derriere
celle de Sa Majeſté. Elle fut
fervie avec beaucoup de magnificence
, & tenuëpar Mr Devizé
Maistre d'Hôtel ordinaire de la
Reyne , qui en fit les honneurs.
L'Envoyé de Mr le Duc de Villahermofa
, & les Hommes les
plus qualifiez qui ſe trouverent
à cette Feſte, y prirent place .
Ce n'eſt pas ſeulement à la
Cour que la ſomptuoſité ſe trouve.
Elle va juſque dans les Provinces
; & les honneurs qu'on
rendit à Madame la Princeffe de
Rohan fur la fin du dernier Mois,
en font une marque. Elle vint à
Nan
GALANT. HI
Nantes,où Mr de Nointel Intendant
en Bretagne , Mr de Haroüis
Tréſorier General des
Etats , & Mr le Premier Préfi-.
dent de la Chabre des Comptes,
la reçeurent à ſon arrivée , & la
traiterent enſuite fplendidemét.
Quelques jours apres , elle alla
voir Madame la Comteſſe de
Rezé dans un tres-beau &tresagreable
Château , que Monfieur
le Comte ſon Mary a fait
bâtir à une lieuë de la meſme
Ville , & qu'il fait tous les jours.
approprier. Quantité de Carroffes
pleins de Gens de qualité
de la Province , l'y accompagnerent
, & ce furent des profuſions
pour les Régals, qui ne laiſſoient
rien à fouhaiter. Elle en partit
le 29. Juillet pour aller dans ſes
Terres , & ferendre de lààParis,
afin de ſe trouver aux Couches
de
112 MERCURE
de Madame la Ducheſſe de Rohan
fa Bellefille .
On a fait de grandes Cerémonies
à Amiens pour la Dédicace
de l'Egliſe des Dames
Religieuſes du Paraclet de l'Ordre
de Saint Bernard . Monfieur
de Breteüil Intendant de
la Province s'y trouva avec les
Magiſtrats & Echevins de la
Ville , & toute la Nobleſſe des
environs. Il n'eſt pas beſoin
de vous dire que le concours
du Peuple y fut grand. C'eſt
ce qui ne manque jamais en
ces fortes d'occaſions. Monfieur
l'Eveſque de Noyon y dit la
Meſſe , revétu de ſes Habits
Pontificaux . Monfieur l'Evefque
d'Amiens faiſoit le Diacre,
& Monfieur l'Abbé Gorguette
le Soûdiacre. La plupart des
Perſonnes qualifiées que le
bruit
GALANT.
113
bruit de cette Ceremonie attira
, y donnerent des marques
de leur pieté , & on admira fur
tout celle de Madame la Marquiſe
de Rameſault. L'apreſdînée
Mr l'Eveſque d'Amiens
prêcha. Son Sermon fut digne
de luy. C'eſt dire tout , apres la
réputation que ce Prélat s'eſt
acquiſe. Le ſoir on tira tous
les Canons de la Citadelle , &
un tres-beau Feu d'artifice termina
la Feſte . L'Egliſe de ces
Dames doit eſtre belle , puis
qu'on a employé cinq ans à la
bâtir , & qu'il y en a un entier
qu'on travaille à la dorure.
Si vous n'eſtes pas perſuadée
que la force de l'imagination
produiſe tous les effets qu'on
en conte , ce qui eſt arrivé icy
depuis un Mois vous en convaincra.
Un Homme de qua-
Lité,
114
MERCURE
Y
lité , eſtant aux pieds d'une
Belle qui n'a pas moins de merite
que de naiſſance , luy proteſtoit
une entiere ſoûmiſſion
à ſes volontez ; & à l'entendre
, elle ne le pouvoit mettre
à aucune épreuve ſur laquelle
il balançat à la fatisfaire. Ces
proteſtations allerent fi loin,
qu'apres les plus forts fermens
reïterez , il vint juſqu'à luy
jurer , que fi elle pouvoit vouloir
qu'il s'empoiſonnaft , il ſe
tiendroit heureux de mourir,
pour luy prouver qu'il ne cherchoit
qu'à luy plaire. La Belle
le prit au mot , luy dit qu'elle
avoit une priſe d'Arcenic dans
fon Cabinet , & voyant qu'il
parloit toûjours ferme , elle en
voulut avoir le plaiſir. Elle apporta
cette priſe dans un papier,
la donna à fon zelé Pro- 4
teſtant,
2
GALANT.
115
teſtant , & luy vit tenir parole
avec une promptitude qui la
furprit . Peut- eftre crût- il , ou
qu'elle luy retiendroit la main,
ou que ce ne ſeroit pas un veritable
Poiſon qu'elle apporteroit.
Ce qui donne lieu d'en
juger ainſi , c'eſt qu'ayant gardé
d'abord un viſage fort riant,
laBelle ne luy eut pas plutoſt
dit avec quelque apparence de
trouble qu'il avoit eu tort d'aller
ſi viſte , & qu'il falloit promptement
chercher du contrepoiſon
, qu'une fueur froide
commença de le ſaiſir. Elle n'avoit
affecté ce trouble , ny parlé
de recouvrir aux remedes,
que pour jouïr quelque temps
de ſon embarras ; mais quand
elle vit le vomiſſement fucceder
à la pafleur , elle connut
qu'elle avoit pouffé la choſe
trop
116 MERCURE
trop loin , & que l'imagination
du Cavalier cauſoit les meſmes
effets, que ce qu'il croyoit avoir
pris auroit dû produire. Le remede
luy parut ſeûr en le détrompant
, mais elle eut beau
dire que le prétendu Arcenic
n'eſtoit autre choſe que de la
Poudre à poudrer, elle eut beau
avaler de la meſme Poudre en
ſa préſence , le mal luy continua
trois jours , & tout détrompé
qu'il fut , il luy fallut tout
ce temps pour s'en faire quite.
Il en a ry depuis avec la Belle,
& il y a grande apparence , que
s'il fait jamais des proteſtations
de cette force , il en exceptera
du moins le Poifon .
1
Vous avez trop eſtimé la maniere
naturelle dont Mr Labbé
Maistre de Muſique de
Caën , compoſe , pour ne vous
pas
GALANT. 117
pas faire part d'une Chanfon
nouvelle de ſa façon qu'on m'a
envoyée .
AIR NOUVEAU.
1 Tirfis est un inconstant ,
Stris, pourquoy l'avoir rendu content?
Qui veut de ſon Amant ménager la tendreſſe
,
Doit tcûjours le faire espérer.
On quitte bientoftsa Maistreffe ,
Quand on n'a rien àdefirer.
Il court icy deux Couplets
d'une Chanfon de Lyſete , que
vous devez avoir entendu , parce
qu'ils font dans la bouche de
tout le monde. En voicy les
Paroles .
Si tuveux , ma Lyſete ,
Entrerdans nos Forests ,
Nous trouverons une Cachete
Qu'Amour a faite toute exprés.
:
Que
118 MERCURE
Que ce Lieu Solitaire
Est un charmantsejour !
Nouspourrions là ne nous rien taire,
N'ayant pour témoins que l'Amour.
Un Homme auſſi galant que
ſpirituel , a donné de la ſuite à
ces Paroles , par quatre autres
Couplets inpromptu. Je vous les
envoye afin que vous ayez la
Chanſon entiere. ১
La charmante Lyseta
Au discours du Berger
Repond, que fert une Cachete
Quandon ne veut point s'engager ?
Four apprendreſapeine ,
Etdire ſon amour ,
Il nefaut point quiter la Plaine,
Ny chercher un autrefejour.
Viensdans ce Bois, Lyſete,
Dit alors le Berger ,
Souvent en voyant la Cachete ,
Ledefir vient de s'engager.
Pour
GALANT.
119
Pour t'apprendre ma peine ,
Et dire mon amour ,
Croy-moy,Lyſete, cettePlaine
N'estpas un commodeſejour.
Il eſt dangereux d'ofer exercer
des violences dans l'Etat
d'un Prince qui regle toutes ſes
actions ſur la justice . Celle que
Louïs LE GRAND rend
à tout le monde , ne le fait pas
moins aimer de ſes Sujets , que
fes autres vertus le font admirer
de toute la Terre. Comme
en nous donnant la Paix il a
préferé le repos de ſes Peuples
à ſa propre gloire , il ne peut
foufrir qu'ils foient opprimez ,
& le Procés qu'il a fait faire à
un Gentil-homme fameux par
ſes tyrannies , nous le fait connoiſtre.
Il prenoit le nom de
Roy des Montagnes , &de
Prin
120 MERCURE
Prince des Boutieres. ( Les Boutieres
, Madame , font une partie
des Sevenes . ) Il faiſoit armer
vingt Villages , condamnoit à
l'amende & à la mort , & il n'y
avoit point de Prevoſt qui ofaſt
entrer dans le Païs qu'il tyranniſoit.
Il a eſté pris dans Niſmes,
où Mr Dagueſſeau , Intendant
de Languedoc qui l'a jugé ſans
appel, luy a fait couper la teſte.
Si le Roy punit ceux qui le
méritent , il ne laiſſe jamais les
ſervices ſans récompenſe , &
c'eſt par cette raiſon qu'il a
donné une Penſion de douze
mille livres à Mr le Prince de
Soubize , Capitaine Lieutenant
de ſes Gendarmes . Sa juſtice n'a
pas moins paru dans la diſtribution
des Benefices . Je vous en
devois parler dés le Mois paffe ,
mais ma Lettre ſe trouva fi
longue,
GALANT. 121
a
२
longue , que j'en reſervay l'Article
pour celle- cy. Je m'en acquite
, & commence par Monſieur
l'Abbé Meliand qui a eſté
nommé à l'Eveſché de Gap en
Dauphiné. Il eſt Fils de feu Mr
Meliand Procureur General au
Parlement de Paris , & auparavant
Ambaſſadeur pour le Roy
en Suiſſe ; & Frere de Mr Meliand
Maître des Requeſtes,
Grand Raporteur du Sceau , &
Intendant de la Generalité de
Caën. Ce nouvel Eveſque eſt
un Homme d'un fort grand mérite
, &d'une pieté tres -exemplaire.
L'Abbaye d'Aurillac dans la
haute-Auvergne, a eſté donnée
à Mr l'Abbé de Geſvres, ſecond
Fils de Mr le Duc de Geſvres,
Pair de France, & PremierGentil-
homme de la Chambre. Cet-
Aoust 1679. F
122 MERCURE
te Abbaye eſt une des plus conſidérables
du Royaume , à caufe
de plus de fix- vingt Benéfices
ſimples qui endépendent.L'Abbe
eſt Seigneur temporel &
ſpirituel de la Ville d'Aurillac,
fort peuplée par ſon commerce,
& en cette derniere qualité ne!
relevant que du Pape , il exerce
la Jurisdiction Epifcopale dans
le territoire de fon Abbaye,
donnant les Dimiſſoires, les Difpenſes
, les Approbations , &
étendant meſme fon pouvoir
juſqu'à conférer les Ordres. Sa
Majesté ne pouvoit choiſir un
plus digne Sujet que M. l'Abbé
de Geſvres pour un Benefice
de cette importance. Outre une
vertu finguliere , il a une tres
grande capacité , & en donne
ſouvent des marques publiques
en Sorbonne , avec un fuccez
qui
GALAN Τ.
123
qui luy attire l'eſtime de tout le
monde. Il acheve preſentement
ſa Licence.
LYON
Mr l'Abbé Huet , Sous Précepteur
de Monſeigneur leDauphin
, & l'un des Quarante de
l'Académie Françoife,a eu l'Abbayed'Aunay
en Baffe Norman.
die. C'eſt un Homme d'une profonde
érudition. Quand nous
n'en ſerions pas convaincus par
ſes Ouvrages , le Roy a des lumieres
ſi vives, que l'ayant choify
luy-meſme pour le glorieux
Poſte que nous luy voyons occuper,
nous n'aurions aucun lieu
de douter de fon merite .
On a nommé Mr l'Abbé du
Montal àl'Abbaye de Chatrice
enChampagne. Il eſt Fils du
Comtede ce nom , Gouverneur
de Maubeuge , & Lieutenant
General des Armées de Sa
1
Fij
124 MERCURE
Majeſté. Je n'adjoûteray rien
à ce que je vous ay déja dit de
ce jeune Abbé , quand je vous
ay entretenuë de la Theſe qu'il
dédia au Roy l'année derniere.
Monfieur l'Abbé de Montrevel
a eu dans le meſme temps le
Prieuré de S. Sernin proche
d'Autun en Bourgogne. Je vous
parlay il y a quelques mois de
fa Famille , & il ne me reſte
plus qu'à vous dire de fa Perſonne
, qu'il n'a pas moins de
conduite que d'eſprit , & qu'il
eft fort eſtimé des Gens de
merite.
J'ay oublié à vous apprendre
juſqu'à aujourd'huy , que l'Abbaye
de Montreüil les Dames
fous Laon , avoit eſté donnée à
une des Filles de Madame la
Comteffe de Béthune. Cette
Abbaye vaquoit par la mort de
:
t
Ma
GALANT. 125
Madame de Longueval , dont le
nom ſuffit à vous faire connoiſtre
la Maiſon , vous en ayant
ſouvent parlé dans mes Lettres .
J'aurois beaucoup à vous dire
des vertus qui la faisoient eftimerpendant
ſa vie,& qui la font
regreter apres la mort ; maisMr
de Vilers Chanoine de Laon,
& Bachelier en Theologie , a fi
bien traité cette matiere , qu'en
vous envoyant l'Oraifon Funebre
qu'il a faite pour cette illuſtre
Défunte , je fatisfais là def
fus àtout ce que vous pourriez
ſouhaiter. Je vous diray cepen
dant , Madame , que vos Amis
me font un honneur que je ne
merite point , quand ils croyent
mes Lettres affez purement écri
tes,pour ſoûtenir que la régularité
de noſtre Langue y' eſt obfervée.
Je les ſuplietres-humble
Mov Fiij
1
126 MERCURE
ment de ne prendre aucun
droit fur mes façons de parler.
Il y en a beaucoup qui m'embaraffent
, & fur leſquelles je
demanderois ſouvent l'avis de
nos Maiſtres , ſi j'avois toûjours
le temps de les confulter, Je
cherche à me faire entendre,
& croy avoir fait affez , quand je
ne vous donne point lieu de
m'accuſer d'eſtre obfcur. Ainfi
n'ofant m'affurer d'écrire cor
rectement fur les matieres qui
me ſont connuës,je m'en répons
beaucoup moins quand il s'agit
de termes particuliers à quel
que Art. C'eſt l'uſage ſeul qui
en decide,& l'on eſt en quelque
façon obligé de s'en rapporter
à ceux qui ſe meſlent des choſes
que ces termes particuliers
expliquent. Ce que je vous
dis doit rendre nul le pary dont
A vous
GALAN T.
127
vous me parlez , à l'égard des
deux mots que j'ay employez
dansma Lettre du Mois de May,
en vous faiſant la deſcription
de la Caleche donnée au Roy,
par Mr le Duc de Vivonne. Le
Memoire que j'en ay reçeu,
portoit le Cordon des Accotoirs,
& je l'ay ſuivy fans examiner
fi c'eſtoit le terme propre. Depuis
ce que vous m'en avez
écrit , j'ay fait conſulter la plus
grande partie des Maiſtres Selliers
qui font à Paris. Les plus
vieux diſent Accoudoirs , & les
autres Accotoirs. Ainſi on peut
ſe ſervir indifferemment de l'un
& de l'autre mot. Quant à celuy
d'Entretoile , une faute d'écriture
ne doit pas préjudicier
à celuy qui en a pris le party.
Jay prétendu vous dire Entretoiſe,
& mon peu d'application à
Fiiij
128 MERCURE
relire ce que je vous écris , me
devroit rendre reſponſable des
cent Louïs du Pary , fi vous ne
Tempeſchiez d'avoir lieu.
Ce que je vous ay dit du
progrez que font icy les beaux
Arts, vous va paroiſtre ſenſible
par l'éclat que leur donnent
tous les jours la galanterie &
l'invention des François. Nous
en avons un exemple dans les
Theſes. Ceux àqui on les dé
dioit autrefois , les recevoient
imprimées ſur du Satin , & ornées
ſeulement d'une Dentelle
d'or, ou d'argent tout autour , &
aujourd'huy on employe les
Peintres les plus fameux pour
faire des Deſſeins de Bordures,
d'apres leſquels les plus habiles
Sculpteurs travaillent , &fe fervent
de tout ce qu'il y a de plus
beau,&de plus delicat dans leur
Art.
GALANT..
129
Art . Quoy que ces Theſes
foient ſouvent d'une hauteur,
& d'une largeur qui furpallent
celle des plus grands Miroirs,
on trouve des Glaces de Veniſe
pour les couvrir , & de fut dans
cette magnificence que Meffieurs
d'Aligre petits Fils & arriere
Fils de deux Chanceliers
de France , preſenterent à toute
la Maiſon Royale , celles qu'ils
foûtinrent enſemble au Colle
ge d'Harcourt ſur toute la Phi
lofophie. Le Portrait du Roy,
entouré de trophées d'armes,
eſtoit au milieu de celle qu'ils
eurent l'honneur de luy prefenter.
Le Deffein de ce Portrait
eſt le dernier Ouvrage
de feu Monfieur de Nanteüil.
Le Sieur Eddelink , Conſeiller
de l'Academic Royale de
Peinture & de Sculpture , l'a
F V
130
MERCURE
voit gravé . Il eſtoit dans un
Cadre magnifique , avec une
tres belle: Glace de Veniſe qui
le couvroit. L'ornement du
Chapiteau conſiſtoit aux Ar
mes de Sa Majesté , fuportées
par deux Figures , dont l'une
repreſentoit la Renommée , &
l'autre la Paix. Pluſieurs Ge
nies tenoient des Chifres ,
laiſſoient voir ces Paroles qui
fervoient de Titre à la Thefer
Ludovico Magno Belli ac Pacis
Arbitro. Il n'y avoit aucun de
ces Ornemens qui ne fuſt accompagné
de Fleurs de Fe
ſtons , & d'Armes , Simboles de
la Paix & de la Guerre . L'or
qui relevoit toutes ces chofes ,
leur donnoit un éclat que jau
rois peine à vous expliquer!
Le Roy fut tres - fatisfait de ce
Préſent & lentémoignaca
Mrs
GALANT.
134
Mrs d'Aligre avec cet air de
bonté qui luyeſt ordinaire,
quand il veut marquer qu'il eft
content. Les Ornemens de la
Theſeuqu'ils preſenterent en
ſuite à la Reyne , avoient auſſi
quelque choſe de fort magni
fique. Ses Armes fuportées par
deux Genies eſtoient dans le
Chapiteau , avecquantité d'Ornemens
dans la Bordure , qui
convenoient à la grandeur de
cette Princeſſe. Le Portrait du
Roy luy parut tres-bien fait , &
tres - reſſemblant. Monſeigneur
le Dauphin qui trouva la meſ
me chofe , le dit comme elle à
Mrs d'Aligre en recevant là
Theſe qu'ils luy porterent. La
Bordure en estoit auſſi richeque
bien entenduë. Le Chapiteau
faifoit voir Minerve tenant fon
Bouclier fur lequel on avoit
repre
737
MERCURE
repreſenté les Armes de ce jeune
Prince. Cette Déeſſe eſtoir
environnée des Simboles des
Arts liberaux . Les Theſes qui
furent preſentées à Monfieur
& à Madame , estoient auffi
dans des Bordures tres-magnifiques.
Je ne vous dis rien des
Ornemens , finon qu'ils convenoient
tous à ce qu'on peut dire
de Leurs Alteſſes Royales .
Ces cinq Bordures avoient eſté
faites par le Sr le Febvre,un des
plus habiles Sculpteurs que nous
ayons.
Il ſeroit difficile de voir une
plus belle Aſſemblée que celle
qui ſe rendit auCollege d'Harcourt
, le jour que cette Theſe
fut ſoûtenuë. Mrs les Cardinaux
, Archeveſques , Eveſques,
Genéraux d'Ordre , Abbez ,
Princes, Commandeurs & Chevaliers,
GALANT.
133
valiers, Préſidens à Mortier,Conſeillers
d'Etat , Maiſtres des Requeſtes
, & genéralement tous
ceux qui aſſiſterent à cette Action,
en firent paroiſtre une ſatisfaction
extraordinaire. Chacun
s'empreſſaà feliciter les deux
jeunes Soûtenans de leur fuccez.
Leurs réponſes furent toutes
pleines d'eſprit , & eurent je
ne ſçay quoy d'aisé qui fit dire
tout d'une voix qu'ils marchoient
fur les pas de leurs Anceſtres , &
qu'ils foûtiendroient avantageuſement
l'honneur & l'éclat de
leur Maiſon . La Salle où ils répondoient
, eſtoit magnifiquement
parée. Il y avoit un tres
riche Dais ſous lequel eſtoit un
Portrait du Roy en Paſtel . Il fut
admiré de tout le monde. C'eſt
le dernier du meſme Monfieur
de Nanteüil , & l'un des plus reffemblans,
134
MERCURE
ſemblans , & des plusbeaux qui
ait encorreſté fait . La Bordure
de ce Pastel eſtoit toute de Glace,
enrichie de Couronnes , de
Plaques, &de Feſtons de vermeil
doré, le tout d'un tres-beau
travail. Les Tapiſſeries eſtoient
parſemées de Fleurs de Lys, avec
les Armes de France au milieu
de chaque Piece. On avoit mis
celles de la Maiſon d'Aligre aux
quatrecoins .
Vous avez ſçeu que Monfieur
le Commandeur Lubomirskiy
Prince de l'Empire , Grand En
ſeigne de Pologne , & Frere du
Grand Mareſchal duomeſme
Royaume , y avoit eſté nommé
pour aller Ambaſſadeur en Sa
voye. Il arriva à Turin le 31. de
Juillet,accompagné de Monfieur
de Reverend, Parifien , Premier
Secretaire des Commandemens
de
GALANT.
135
L
de la Reyne de Pologne , & de
pluſieurs Perſonnes de qualité
du meſme Païs. Son Train eſtoit
fi nombreux & fi magnifique,
que la diligence qu'on apprit
qu'il avoit faite , parut incroyable
, quand on ſçeut qu'il avoit
toûjours eſté ſuivy de tout fon
monde. Il demeura incognito le
premier foir, & désle lendemain
ilfucvifité de la plupart des Sei
gneurs de cette Cour, qui le re
connurentpour le meſme Prince
qui avoit montré tant d'adreſſe,
de vigueur, & de bonne grace à
manier des Chevaux , & asa
bandonneraux paſſages les plus
difficiles , en chaſſant avec fea
SonAlteffe Royale,dans un premier
Voyage qu'il fit à Turin il
yadix ou douze ans. Si-toſt qu'-
il eut fait ſçavoir qu'il y venoit
reveſtu du caractere d'Ambaſſadeur
136 MERCURE
deur Extraordinaire , les ordres
furent donnez pour le recevoir.
La connoiſſance qu'on avoit déjade
ſon mérite les fit exécuter
avecjoye , & le jour de ſon Entrée
ayant eſté marqué au Lundy
7.de ce Mois,Madame Roya
le ordonna que les Troupes de
laGarde à cheval de Son Alteffe
Royale, & celles de la ſienne, ſe
trouvaſſent en bataille dans la
Place du Chaſteau fur les quatre
heures du ſoir, afin d'aller au de
yant deMonfieur l'Ambaſſadeur.
Il eſtoit forty de la Ville , & les
attendoit à S.Salvari vis- à- vis du
Valentin, où il devoiteſtre complimenté
, & où les Gardes s'eſtant
rendus avec le Carroſſe du
Corps , apres les complimens
faits, on commença à défiler par
l'Allée de la Promenade qui répond
à la grande Porte du Va
lentin,
GALANT. 137
eft Cor
lentin , & en ſuite par legrand
Cours, afin d'entrer dans la Ville
par la Porte-neuve. Les Arquebuſiers
de Madame Royale,dont
Monfieur le Marquis Dogliani
eſt Capitaine, & Mrle Baron de
Palavefin Lieutenant,marcherét
d'abord conduits par Mr le Mar HE
quisde la Chuſe qui en
nete , & quiestoit aufli propre
auſſi magnifique dans ſa parure,
que leChevalqu'il mõtoit paroiſ.
foit fuperbe. Il fit cette fonction
en la place de ſon Lieutenant
occupé ailleurs ; car vous ſcaurez
,Madame, que les Capitaines
- des Compagnies de Cavalerie
- de la Garde de Leurs Alteffos
Royales , ne ſe mettent jamais à
leur teſte , que quand le Souverain
ou la Souveraine marche.
Les Arquebufiers, ainſi que tout
le reſte de la Garde , eſtoient
com
138 MERCURE
comme dans les jours des plus
grandes Cerémonies, c'eſt à dire,
ayant des Caſaques noires fur
leſquelles il y avoit un gros galon
d'or , avec leurs Caſques tous
couverts de Plumes , bleu , feuille-
morte , blanc & noir , & une
fort belle Aigrete blanche dans
-le milieu. Leurs Chevaux ef
toient richement enharnachez,
& avoient des Houſſes toutes
parfemées des Chifres de M. R.
& affortiffantes à la garniture des
Caſques. On voyoit enfuite les
Arquebuſiers de S. A. R. dont
Monfieur le Marquis deDroſnay
eſt Capitaine, Monfieur de Gremonville
Lieutenant , & Monſieur
le Marquis de la Motte
Sanfray Cornette. Ils eſtoient
conduits par ce dernier dans le
meſime ordre de parure , à l'exception
des couleurs, leurs Plumes
eftant
GALANT. 139
eſtant rouges, blanches, gris delin
& bleu , & leurs Caſaques
rouges , avec un gros galon d'or.
Leurs Chevaux magnifiquement
enharnachez , avoient fur leurs
Houffes les Chifres & les Deviſes
de S.A R. La Compagnie des
Cuiraſfiersde M.R.ſuivoit.Monfieur
le Comte de Viſe en eſt
Capitaine, Monfieur de Cagnol
Lieutenant , & Monfieur le Baron
d'Alemagne Cornette. Ces
deux derniers ne s'y eſtant point
trouvez , la Compagnie eut à fa
teſte Monfieur le Baron de Palaveſin
, Lieutenant de celle des
Arquebufiers de M.R. Ils étoient
armez de leurs Cuiraffes aufi
éclatantes que des Miroirs , &
dorées fur toutes les extremitez .
Le Chanfrin de leurs Chevaux
eſtoit auffi cuiraſſé. C'eſt ce qui
donne à ces Troupes un certain
air
140
MERCURE
air de guerre , qui charme & fe
fait redouter en meſme temps .
Leurs Caſques eftoient ornez de
la meſme maniere que ceux des
Arquebufiers de M. R. & leurs
Chevaux parez de la meſme forte.
Apres cette Compagnie,marchoit
celledes Cuiraſſiers de Son
Alteſſe Royale , dont Monfieur
le Comte Auguſtin des Lances,
Chevalier de l'Ordre, eſt Capitaine;
Monfieur le Comte Ofafque
de la Roque, Lieutenant ; &
Monfieur le Marquis d'Entrayves-
Tana , Cornette. Ces deux
derniers eſtoient à la teſte ſi remarquables
par leurs Perſonnes ,
que malgré la richeſſe extraordinaire
de leurs Habits , & des
Harnois de leurs Chevaux, ils ne
firent rien tant conſidérer que
leur bonne mine. Cette Compagnie
eſtoit parée des mémes couleurs
GALANT.
1411
leurs de S. A. R. que portoient
les Arquebufiers de ce Prince,
&armée de toutes pieces d'un
acier fin & luifant, &doré de la
largeur d'un poulce dans les extrémitez.
Elle précedoit le Carroffe
du Corps de Leurs Alteſſes
Royales,dans lequel eſtoitMonfieur
l'Ambaſſadeur, conduit par
Monfieur leComteAuguſtin des
Lances , Chevalier de l'Ordre,
qui l'avoit eſté recevoir,accompagné
de Monfieur le Comte de
la Mourre. Ce dernier eſtoit
avec eux dans le Carroſſe , ainfi
queMonfieurde Réverend , &
un autre Gentilhomme de la ſuite
de Monfieur l'Ambaſſadeur.
La Compagnie des cent Gentilshommes
- Archers , tous Savoyards,
qui ſuit toûjours leCarroffe
du Corps , où la Perſonne
de Leurs Alteſſes Royales, mar
choit
142 MERCURE
choit immédiatement apres. Mr
le Marquis de Bernex,Chevalier
de l'Ordre , en eſt Capitaine;
Monfieur le Comte de S.Maurice
, Lieutenant ; & Monfieur le
Marquis de Chaſtillon la Serra,
Cornete. Ce dernier eſtoit à la
teſte. Un grand air guerrierqui
accompagne ſa belle taille , & la
riche parure dont il brilloit , répondoient
parfaitement aux impreffions
que fait cette Compagnie
ſoit dans ſes Exercices , ſoit
dans ſes Marches,foit meſme lors
qu'elle eft formée en Eſcadron.
Il eſt certain que tous ceux qui la
compoſent, ont bien dequoy arrefter
les yeux . Leurs Cuiraffes
appliquées ſur un Buffle dont
tout ce qui paroît eſt brodé d'or,
leurs Caſques chargez de Plumes
des couleurs de S. A. R. les
Lances qu'ils portent à la main
droite ,
GALAN T.
1431
7
droite , aupres du fer deſquelles
une petite eſpece de Banderol-
- le fait voir leur Deviſe , leurs
Chevaux enharnachez, & ayant
des ornemens tres bien afſortis;
tout cela , dis - je , forme un ſpetacle
qui dans ce qu'il fait pas
roiſtre d'agreable & de galant,
ne laiſſe pas d'inſpirer de la terreur
, & de repreſenter la Majefté
du Souverain à la garde
duquel cette Compagnie eſt
attachée . Les autres Carroffes
ſuivoient , & fermoient la Marche.
Tout eſtant arrivé dans la
Ville aux fanfares des Trompetes,&
au bruit des Tambours:
du Détachement du Regiment>
des Gardes qui estoit de garde
ce jour- là au Chaſteau , & qui
ſe trouva alors ſous les armes,
Mr l'Ambaſſadeur fut conduick
dans le Palais de Mr le Comte
Augu
144 MERCURE
رلا
Auguſtin des Lances. Apres
qu'on l'y eut régalé pendant
trois jours ſelon la coûtume,
aux deſpens de S. A. R. on le
vint prendre pour l'Audience,
où il alla accompagné du mefme
Chevalier de l'Ordre ,
precedé de Mr le Comte de
Scaravel Grand - Maistre des
Cerémonies. Dés qu'il fut dans
la Salle des Gardes , M. R. fe
rendit ſous le Dais de la Chambre
de parade , ayant S. A. R. à
ſa main gauche , & Madame la
Princeſſe, de l'autre coſté. Mr le
Prince de Carignan eſtoit derriere
S. A. R. & les Capitaines
de garde de jour, avec les Chevaliers
de l'Ordre , ſe mirent
tout à l'entour, 'dansun éloignement
convenable. Mrl'Ambafſadeur
s'avança , en faiſant trois
profondes reverences. La premiere
GALANT. 145
-
miere dés la porte , & la troifiéme,
aux pieds de M. R. Il en fie
une en ſuite à S. A. R. & une
autre à Madame la Princeſſe;
apres quoy il commença fon
Compliment , & expoſa le ſujer
de fon Ambaſſade. Il vous eft
aifé de vous figurer la maniere
dont il fut reçeu , apres ce que
je vous ay dit pluſieurs fois de
cette auguſte Regente. Une
grandeur veritablement Roya
le , & une majeſté qui n'a rien
d'égal , ſe joignirent à la dou
ceur naturelle , & à cette bonté
toute charmante qui luy ſçait
fi bien gagner les coeurs ; &
fans que ces caracteres diferens
perdiſſent aucun de leurs droits,
ils ſe confondirent heureuſe
ment , comme ils font toujours
quand quelqu'un l'aborde. C'eſt
ce qui fait qu'on luy parle avec
Aoust 1679 . G
!
146 MERCURE
1
confiance, quoy qu'on la revere
avec de profondes ſoûmiffions.
Mr l'Ambaſſadeurs Iménagea
tous fes devoirs en grandHomme
; & ſes manieres également
refpectueuſes & agreables,donnerent
affez à connoître qu'il
n'eſtoit pas moins penetré de
la veneration qu'inſpire la preſence
de cette grande Princeffe,
qu'il eſtoit charmé de la complaiſance
avec laquelle elle
écoute tout ce qu'on luy veut
repreſenter. Il dit qu'il l'eſtoit
venu prier de la part du Roy
& de la Reyne de Pologne , de
vouloira eſtre Maraine denla
Princeſſe qui leur est née A&
de donner quelque ſecours àla
Republique contre les Turcs
Les Réponſes de M.Rayant
eſté auffi obligeantes dans leurs
expreffions , que favorables àla
D
deman
GALANT
147
demande , Mr l'Ambaſſadeur ſe
retira avec les meſmes ſoûmif
Gons qu'il avoit fait paroître en
entrant, apres avoir preſenté les
Gentilshommes de ſa Suite à
Leurs AA . RR. Cette Ambaſſa.
de a cu tout l'effet que la Pologne
s'en eſtoit promis. M. R.
confultant ſa genereuſe inclination
au milieu de toutes les
raiſons qu'elle a de ménager
les Finances de ſon Etat pour
les grands & glorieux deſſeins
qu'elle prepare , a accordé la
levée & le payement pour fix
mois d'un Regiment de Dragons
, qui portera le nom de
S. A. R. & qui ſera levé en ce
Païs-là , parce que le peu de
temps qui reſte juſques à la fin
de la Campagne , ne permet pas
de le lever en Savoye , & au
regard du Baptéme , M. R. a
Gij
148 MERCURE
écrit à Madame la Marquiſe de
Béthune pour la prier de tenir
fa place dans cette Ceremonie.
Mr l'Ambaſſadeur parfaitement
fatisfait d'un ſi prompt & fi heureux
fuccez , prit ſon Audience
de congé le Mecredy 9. & fut
reconduit avec les meſmes cerémonies
& la meſme eſcorte
dont je vous ay déja parlé. It
partit le lendemain tout remply
des ſentimens d'admiration que
M. R. inſpire toûjours , & plein
de reconnoiffance d'un Portrait
de cette grande Princeſſe , enrichy
de Diamans , qu'elle luy
donna , de la valeur de mille
Piftoles.
Trouvez bon, Madame, qu'en
vous ramenant deTurin,je vous
arreſte un moment dans le Dauphine
, pour vous apprendre
que la Charge de Premier Pre
fident
GALANT. 149
fident de Grenoble , vacante
par la demiffion de Mr de Ber+
chere , a eſté remplie par Mrle
Marquis de S. André Virieux,
fecond Préfident de ce Parlea
ment ; & auparavant Ambaſſadeur
à Venife. L'inclination
comme hereditaire qu'il a pour
les belles Lettres , ſa profonde
capacité , la douceur , fa fageſſe,
& ce grand amour de la justice
qui luy attire depuis fi longtemps
l'eſtime , & l'approbation
du Public , ainſi qu'à Mr le
Préſident de Beauchefne fon
Frere , font des avantages qui
luy faifoient meriter l'honneur
qu'il reçoit. Aufſi l'a-t- on veu
dans ce nouveau rang avec un
applaudiſſement general. Il fort
d'une des plus anciennes Maifons
de la Province , &a eu en
Mariage la plus confiderable
Giij
150 MERCURE
Heritiere qui y fuft , tant pour
la naiſſance que pour le bien.
Ceux qui la connoiffent pretendent
parler d'elle trop modeſtement
, en diſant qu'elle eſt
auſſi bien faite que bien faiſante
, que toutes fes manieres
marquent une grandeur d'ame
qu'on ne ſçauroit affez admirer
, & qu'entre mille belles
qualitez qui éclatent dans ſa
Perſonne , elle a ſur tout celle
de la plus parfaite , & de la
plus folide Amie qui fuſt iamais.
Quantité de tres- dignes
Sujets pouvoient fucceder à
Mr le Marquis de S. André dans
ſa Charge de Preſident à Mortier.
Grenoble eſt remply de
Gens de naiſſance &de merite.
Le Parlement n'en reçoit point
d'autres dans ſon Corps, & c'eſt
proprement une ſcavante &
02 illu
GALANT 15
illuſtre Compagnie , formée de
l'élite de la meilleure & plus
ancienne Nobleſſe du Dauphiné
. Mr de la Sayve, jeune Conſeiller
, Fils de Mr le Preſident
de Chevrieres , & Frere de
Mr le Comte de S.Vallier, eſtoir
un de ceux à qui les difficultez
rendoient la choſe comme impoſſible.
Son jeune âge, ſon peu
de ſervice , & fa grande Parenté
dans ce Parlement , eſtoient
des obſtacles qui ſembloient ne
pouvoir eſtre ſurmontez. Cependant
le Roy , dont les bontez
pour ceux qui ont l'honneur
d'eftre à luy , furpaſſent
toûjours toute forte d'eſperancea
voulu marquer dans ce
rencontre la conſideration qu'il
Ma pour Mr le Comte de S. Vallier
, en accordant la Diſpenſe,
You plutoſt les trois Diſpenſes
Giiij
152 MERCURE
dans une. Ce n'est pas d'aujourd'huy
que ceux de cette Maifon
, fiancienne dans le Service,
foit de Robe , ſoit d'Epée,
ont reçeu des marques de la
bonté de nos Souverains . L'Hiſtoire
de Dauphiné nous fait
voir qu'elle eſtoit dans les armes
dés l'an 1335. Pierre de
Guerre ( c'eſt le nom qu'ils ont
porté juſqu'en 1476. avant qu'ils
ayent pris celuy de la Croix.
Chevrieres, fut d'un tres grand
fecours au Roy lors des pretentions
du Pape fur le Comté
de Valentinois. Son Fils l'imita
dans ſes ſervices & dans fa
bravoure , ſe diftingua ſous
Louis XII. & François I. à la
Bataille de Ravenne & à la
Journée de Marignan fur les
Suiffes , & fut fait prifonnier à
Pavie en 1541. Cette Famille
com
GALANT
手
commença alors à ſe mettre
dans la Robe , & depuis ce
temps-fà nous voyons dans l'Hiſtoire
de cette Province qu'elle
a toûjours eu les plus conſidé
rables Emplois. Le premier dans
cette profeffion , fut Felix de
Guerre de la Croix de Che
vrieres , qui fut Conſeiller, puis
Avocat General , feul Maiſtre
des Requeſtes du Dauphin,
Intendant de Juſtice en Dauphiné
, & en ſuite Conſeiller
d'Etat. Il fut l'un des Commif
faires de la Chambre de Juſtice
qui jugea le Maréchal de Biez,
de laMaiſon de Rohan. Un de
fes Fils ſervit dans les Armées,
futColoneld'Infanterie,ſe ſignala
à la défaite de Monbrun dans
le Diois,ſe trouva à tous les Sieges
contre ceux de la Religion
Prétenduë Reformée , y com
Gv
154 MERCURE
C
manda en pluſieurs rencontres,
& en revint tout couvert de
gloire par le nombre des bleſſures
qulily regeut. Le Roy donna
à fon Frere qui avoit ofté
Conſeiller & Avocat General,
une Charge de Préſident àMortier
àGrenoble. Puis eſtant Maiſtre
des Requeſtos, il fut Intendant
des Armées , enfuite Con
ſeiller d'Etat , Intendant en Dau
phiné, Garde des Sceaux de Sa
voye, Commiſſaire pour l'execution
de la Paix d'entre la France
& la Savoye , Ambaſſadeur Extraordinaire
en Piémont ; & enfin,
lors qu'il fut veuf, le Roy le
gratifia de l'Evefché & Princi
pauté deGrenoble , qui avoit la
Preſidence des Etats ; & par Lettres
Patentes , on luy conferva
ſon rang de Preſident à Mortier
dujour de fa Reception,non ſeu
lement
GALANTM 155
en
lement pourleDauphiné , mais
encor pour les autres Parlemens
du Royaume. On peut dire de
luy qu'il ſemble que tout le mé
rite poſſible fuſt ramaffé en ſa
Perſonne.Unde ſes Fils fut an
Eveſque de Grenoble. L'autre
fe fit Confeiller , Avocat Gene
ral au Grand Conseil
fuite Maistre des Requeſtes.
C'eſtde ce dernier qu'eſt def
cendu Mr le Preſident de Che
vrieres, dont tout le monde connoiſt
la capacité& le merite. II
a eſté Preſident à Mortier à
Dijon ; & s'eſt marié dans cette
Province à l'Heritiere de la
Maiſon de Sayve , avant qu'il ſe
foit fait Preſident à Mortier en
Dauphiné. Il a pluſieurs Enfans
tous bien mariez,& dans defort
grandes alliances. La derniere
de fes Filles eft entrée dans la
gamal Maifon
156 MERCURE
Maiſon de Clermont- Tonner!
re. Son Aîné eſt Mr le Comte
de S.Vallier , Capitainerides
Gardes de la Porte, que vous
voyez depuis ſi long-temps àla
Cour& dans le Servicen Il fut
Colonel d'Infanterie dés 1666.
Il a toûjours ſervy depuis ce
temps là, & s'eſt diftingué en
pluſieurs rencontres. Il eut l'avantage
d'avoir le Roy pour
témoin du Logement qu'il fir
avec ſon Régiment fur laContreſcarpe
de Dole. Je ne parle
point de ce qu'l fit en Candie,
en commandant une Attaque
fous Mr le Maréchal de Navailles.
Il a épousé la belle Mademoiselle
de Rouvroy , de la
Maiſon de S.Simon,Fille d'honneur
de la Reyne , dont le Pere
eſtoit Capitaine aux Gardes , &
Marefchal deCampo 1200
Ce
GALANT.
ו נ ל
Ce Mois a eſté fatal à plufieurs
Perfonnes du plus haut
rang, dont je ne doute point que
vous ne ſcachiez déja la mort.
La premiere eſt Mademoiselle
d'Elbeuf , dont le nom & les
qualitez estoient , Marie- Marguerite
-Ignace de Lorraine,
Comteſſe de Rofnay Pairie de
France,d'Ienville,le Châtelier,&
Chavange. Cette Princeſſe n'a
voit que cinquante ans , & eft
morte pour avoir avalé un petit
os qui s'eſtoit arreſté dans ſon
eſtomac. Elle estoit Soeur de
Mr le Duc d'Elbeuf , de Mile
Comte d'Harcourt , & Mrle
Prince de Lillebonne , & Fille
du feu Ducd'ElbeufCharles de
Lorraine , ſecond du nom , Pair
de France , Chevalier des Ordres
du Roy , & Gouverneur
de Picardie. Ce Duc l'avoit euë
de
158
MERCURE
de Catherine Henriete Legitimée
de France , Fille de Hen
ryle Grand , & de Gabrielle
d'Eſtrées , Duchefſe de Beau
fort. Le Roy qui l'avoit choitie
pour une des Dames du Palais
, tant à cauſe des avantages
de fa naiſſance que pour fon
exemplaire vertu , a jetté les
yeux fur Madame la Princeſſe
de Tingryn , pour remplir fa
place. C'eſt une Perſonne d'un
fort grandmerite. Elle est de l'illuftre
Maiſon de Luxembourg,
fameuſe pour avoir donné des
Empereurs à la Chreſtienté , &
des Reynes à la France
Madame la Princeſſe de Che
vreuſe la ſuivy Mademoiselle
d'Elbeuf. Elle est morte en fab
foixante & dix- neuviéme année,
& estoit Fille d'Hercule de
Rohan, Duc de Montbafon, Pair,
&
GALANΠΑ
159
& Grand Veneur de France.
Elle avoit épousé en premieres
Nôces Charles d'Albert , Duc
de Luynes, Pair,Conneſtable, &
Grand Fauconnier de France,
Premier Gentilhomme de la
Chambre , Gouverneur de Picardie
& du Bolonois ; & en ſecondes
,Claude de Lorraine,Duc
de Chevreuſe ,& Pair Grand
Chambellan , & Grand Faucon
nier de France , Chevalier des
Ordres du Roy , Gouverneur
& Lieutenant General en Auvergne.
De fon premier Mariage
eſt ſorty Mr le Ducde Luynes,
Marquis d'Alb.rt, Comte de
Tours , Chevalier des Ordres du
Roy , Pere de Charles-Honoré
d'AlbertoDuc de Chevreuſe,
Capitaine Lieutenant des Chevaux
Legers de la Garde , marié
avec Marie-Thereſe Colbert.
On
160 MERCURE
On peut aiſement ſe perfuader
que Madame de Chevreuſe a
paru dans le monde avec un fort
grand éclat , les deux Marys
qu'elle a eus , y ayant fait une
auſſi grande figure,& eftant ellemeſmed'une
Maiſon tres- confi
derable. Elle avoit de l'eſprit,de
la fermeté ,&un courage qui ne
pouvoit eſtre abatu. J'aurois un
Volume à faire, ſi j'entreprenois
de vous expliquer tout ce qu'on
pourroit dire d'une vie remar
quable par mille choſes. Elle
fut nommée avec ſon ſecond
Mary pour conduire en Angleterre
la feu Reyne Henriette-
Marie.
Nous avions appris dés la fin
de l'autre Mois la mort de Meffire
Nicolas Choart de Bufenval,
Evefque & Comte de Bauvais
, Pair de France. Il eſtoit
dans
GALANT. 161
*
dans un âge fort avancé. La feu
Reyne Mere qui n'eſtimoit que
les Perſonnes de merite , avoit
eu pour luy une confideration
tres -particuliere. Il s'eſtoir reti
ré depuis long-temps dans fon
Diocefe , & donnoit tout le rev
venu de fon Eveſché aux Pa
vres . C'eſtoit en foulagerun
grand nombre, puis que ce revenu
eft fort grand. Le peril oufa
maladie l'avoit reduit , s'eſtant
divulgué , les Gentilshommes
de Champagne , les Bourgeois,
&fur tout les Pauvres , accou
rurent en foule pour le voir. Il
Jeur donna ſa Benediction , &
l'accompagna d'Exhortations fi
faintes , que tout le monde fondit
en larmes . On luy a trou
vé , ainſi qu'à feu Mr de Genéve,
des pierres au lieu de fiel ,
caufées par les grands combats
de
162 MERCURE
de fa vertu , contre ſa compléxion
. Deux Chanoines de fon
Eveſche travaillent à l'Hiſtoire
de ſa Vie.Mr l'Eveſque de Marfeille
auffi confiderable par
fon merite , que par fal naiffance&
fes grands emplois , a eſté
nommé à cet Eveſche. Il ne l'avoit
point demandé , mais il s'en
eſtoit montré digne , & c'eſt
affez que de meriter les chofes
pour les obtenir , quand le Prince
qui donne eſt infiniment
*éclairé. Je ne vous diray rien
davantage de ce grand Prelat.
Vous le connoiſſez , & vous n'a
vez pas fans doute oublié ce
que je vous en écrivis à fon retour
de Pologne , où il avoit donnéde
fi glorieuſes marques de ſa
-conduite , de fon éloquence , &
de fon eſprit.ea бирга я
M Je vous ay dit que la Reyne
avoit
GALAN T.
163
avoit régalé Monfieur l'Ambaſſadeur
d'Eſpagne à Ruel.Le Roy
luy a fait le meſme honneur à
Verſailles , où il ſe rendit à trois
heures apres midy le jour qu'il
avoit choiſy pour ce Régal,apres
avoir dõné tous les ordres neceffaires
à Monfieur Bontemps Capitaine
de ce Château. Il eſtoit
accompagné de toute la Maiſon
Royale, de Mr & de Madamede
los Balbaſes, & de pluſieurs Dames
& Seigneurs de ſa Cour.
On entra par le Parc , & on
defcendit à la Grotes,con la
Reyne reſta avec les Dames,
pendant que le Roy menaMonfieur
l'Ambaſſadeur voir l'Ef
calier qu'il avoit fait déchafauder
& entierement découvrir.
Je ne vous puis exprimer la furpriſe
que cauferent toutes les
beautez qu'on ydécouvre.SaMa.
jeſté
164 MERCURE
jeftë mesme, qui n'avoit pas veu
le tout enſemble fiachevé ,l'ad
mira, & donnant mille loüanges
àMonfieur Je Brun, Elle le montra
à Monfieur l'Ambaſſadeur,
comme l'Autheur de ce magnifique
Ouvrage. C'eſt en effet un
chefd'oeuvre d'Architecture , de
Sculpture, & de Peinture . Tout
ymarque les Conquestes duRoy
avec beaucoup d'ordre ; & ceux
qui l'ont veu demeurent d'accord
qu'iln'ya rien de plus beau
dans toute l'Europe. Le Roy
ayant demeuré quelque temps
à l'Escalier avec Monfieur de los
Balbafes , paſſa dans les Apartemens
qui ne font pas encor
-achevez . On les admira d'autant
plus que chaque Chambre
eft ornée d'une maniere
diférente , diférens Peintres , &
diférens Sculpteurs des plus ha
biles
GALANT 165
biles ayant eſte.choiſis pourl'embelliſſement
de chacun. Sa Majeſté
retourna de là à la Grote , où
la Reine& toutes les Dames l'at- :
tendoient . On monta en Carroffe.
Outre ceux du Roy deſtinez
pour Monfieur l'Ambaſſadeur ,
Monfieur Bontemps avoit eu ordre
d'en donnerquatre d'augme
tation pour ſa Suite. Ils furent
remplis de Gens qui estoient à
luy , & fuivirent dans les Jardins,x
où toutes les Fontaines qu'on fit
joüer donnerent beaucoup de
plaifir à la compagnie,& fur tout
à Monfieur de los Balbaſes , qui
dit pluſieurs fois qu'il n'avoit
point veu de fi belles chofes ny
en Italie , ny ailleurs. On fe promena
au bord du Canal , où plus
fieurs Vaifſeaux , Gondoles,
Barques magnifiquementornées,
firent mille ſortes de mouvemenst
fur
166 MERCURE
fur l'eau, par l'adreſſe de ſoixante
ou quatre vingts Rameurs habillez
tousdemême façon ,&d'une
maniere extraordinaire. On paſſa
de là à Trianon , qui fut admiré
comme le Lieu le plus galant
qu'on puſt voirau monde ; je dis
galant, fi on le compare àVerſailles
, car il ne laiſſe pas d'avoir
beaucoupde magnificence.Com.
me il ne reſtoit plus dejour pour
aller à la Ménagerie , Sa Majeſté
remit cette promenade àune
autre fois . On retourna au Châ
teau, où l'on mit pied à terre deeb
vant laGrote. On entra dans les
Apartemens d'enbas , par la premiere
Piece qui vade plein-pied
à celuy des Bains . La nuit commençoit.
Ainfi toute cette Enfie
lade ſe trouva ornée de Giranh
doless , & de Chandeliers poſez
fur des Eſcabelons de marbre,
1700 &
GALANT. 167
2
& fur des Guerindons magnifiques.
Tant de lumieres rehauffoient
admirablement les richefſes
de tous ces Apartemens. II
y avoit des Luſtres & des Girandoles
tout de criſtal dans
quelques -uns , &dans les autresa
tout estoit d'argent. La derniere
Picce de cette Enfilade eſt appellée
l'Octogone. La Table du
Roy y estoit dreſſée . C'eſt un
Lieu auſſi magnifique que regulier.
On y voit quatre Saiſons,
qui font des Figures de Bronze
doré, de cinq pieds de haut. Ces
Figures tiennent des Cornets
d'abondance , de chacun defquels
il fort un Flambeau de
poing. On avoit ajoûté à ces ornemens
de grandes Torcheres
de fix pieds de haut , &phiſieurs
grandes Girandoles
Chandeliers auſſi d'argent , tous
ouvra
168 MERCURE
ouvrages de feu Monfieur Balain.
Tout le monde ſçait qu'il
n'en faiſoit que de beaux. La
Table qui eſtoit ovale , & de
vingt Couverts , occupoit le
milieude cette Piece. Le Roy
& la Reine eſtoit au milieu. Du
coſté du Roy ſuivoient Monfeigneur
le Dauphin , Mademoifelle
, Mademoiselle de Blois,
& les Filles d'honneur de Madame.
Du coſté de la Reyne,
eſtoient Monfieur , Madame,
Madame l'Ambaſſadrice , les
Dames Eſpagnoles , Madame la
Mareſchale de la Motte , Madame
la Ducheſſe de Vivonne
, & Madame de Montefpan.
Chaque Service eſtoit
de cinq grands Plats , de fix
moyens , & de huits - petits.
Il y avoit deux Ollas aux deux
coftez
GALANT. 169.
coſtez du Plat du milieu , dans
deux marmites de vermeil doré.
Ce font des ragouts à l'Eſpagno .
le, dans leſquels il entre de tou..
tes fortes de Viandes, de Légu
mes, & d'Epiceries. Je n'entre_
ray point dans le détail des Services.
Imaginez vous tout ce que
peut la délicateſſe des Metsjointe
à l'abondance , vous n'aurez
encor qu'une foible idée de la
magnificence de ce Repas. Le
Deſſert eſtoit admirable. Je vous
en envoye un Plan que j'ay fait
graver. Vous pouvez jetter les.
yeux deſſus , & vous repréſenter
le bel effet que tant de diverſes
figures produiſoient , élevées
en pyramides . Ce Deſſert eſtoit
compoſé de tout ce que la ſaiſon
avoit pû fournir de plus exquis
, & de ce que tout l'Artdes
Sommeliers eft capable d'inven-
Aoust 1679. H
170
MERCURE
ter pour les Conſerves , les Pates
, & les Confitures ſeches &
liquides. Je ne vous parle point
des Flambeaux d'or qui eſtoient
fur la Table ; vous en verrez la
place & le nombre aux endroits
marquez I. Le Bufet eſtoit dans
la premiere piece tenant à l'Octogone
. On avoit dreſſé la Table
de Monfieur l'Ambaſſadeur
dans l'Apartement de Madame,
qui eſt de plein pied à celuy des
Bains. Il y fut conduit par Mefſieurs
les Princes de Conty qui
en firent les honneurs.Monfieur
le Comte de Vermandois , &
Monfieur le Duc de Villeroy ,
mangerent à cette Table , qui ne
fut remplie que de Gens du premier
rang. Il y en avoit une troifiéme
de trente Couverts dans
un autre Apartement , pour les
Seigneurs de la Cour , & pour la
Suite
LYONE
*
1993*
GALANT.
171
Suite de Monfieur l'Ambaffadeur.
Le bel ordre qui fut obſervé
pour le ſervice , paſſe les
plus fortes expreſſions . Tout
eſtoit ſi bien reglé,qu'il ſembloit
qu'il y euſt de l'enchantement;
mais il ne faut pas s'êtonner de
cette juſteſſe, puis que Monfieur
Bontemps y donna ſes ſoins. Ce
qui furprit d'avatage da un auſſi
grandRepas que celuy- cy , c'eſt
qu'un moment avant qu'on ferviſt,
il n'y avoit eu aucune apparence
de Régal . On ne ſçavoit
d'où fortoient les Viandes . Elles
eſtoient portées par trente ou
quarante Perſonnes des couleurs
du Roy , qu'on trouve toûjours
à Verſailles , fans qu'il y faille
envoyer perſonne , quelque Feſte
qu'on y veüille faire . Sa Majeſté
& toute la Maiſon Royale,
fut ſervie par les principaux Offi
Hij
172 MERCURE
ciers du Château , le Roy l'ayant
ordonné ainſi .
Avantque de paſſer à d'autres
Articles , il faut vous faire voir
une Fable de Monfieur Gardien,
dont la Morale pourra eſtre utile
àbien des Gens .
LE SINGE,
ET LE MIROIR.
Un
FABLE.
Ngros Singemal basty
Des pieds juſques àla teste ,
S'eſtimoit pourtant genty
Plus quepas- une autre
好き好き
Beste.
DeSoy-mesme estant épris ,
Achacun il faisoit piece;
Le fat avoit àmépris
Tout Animal d'autre efpece.
Il oſa bien s'élever ,
A ce que l'on dit , le traiſtre ,
Jusques-là que de braver
L'Hom
GALANT . 173
L'Homme, Son Seigneur & Maistre.
Qu'a-t-il, diſoit ce brutal
D'un stile blafphematoire ,
L'Homme ce fier animal ,
Pour s'en faire tant à croire ?
J'ay plus que luy de beauté ,
D'adreſſe & de bonne grace ;
En ruſe, en agilité ,
-De beaucoup je le ſurpaſſe.
S'il a des pieds & des mains,
C'eſt par là qu'il me reſſemble;
Etſes traits les plus humains ,
Ce ſont les miens, ceme ſemble.
C'est ainsi que raiſonnoit
Ce Fou transporté d'audace ;
Mais un jour qu'il badinoit
Aupres d'une belle Glace,
Levoila tout éperdu
D'y voir sa face hydeuse ;
Son orgueil est confondu ,
Il trouve sa mine affreuse.
Se reconnoiſtre estoit bien ,
S'il en custfait bon usage;
Hiij
174 MERCURE
Mais l'insensén'enfait rien ,
Il s'abandonne à la rage.
Dans l'excésdeson couroux
Un gros Baston il empoigne,
Etfur la Glace à grands coups
L'infolent cogne &recogne.
Du grand Miroir fracassé ,
Il enfait plus de cinquante ;
Dans chaque morceau caffé
Sa confusion s'augmente.
Ce beau Magot , cet adroit ,
Alors de hontese cache ,
Mais avec vingt coups defonet
Au Billot on le ratache.
Avons-nous quelque talent,
Usons- en fans arrogance ;
L'amour propre est violent ,
Bridons ſon intemperance.
Ecoutons fur nos defaux
L'Amy capablo & fidelle ;
Sinon craignons mille maux
De la Critique cruelle.
Je reçoy préſentement une
Relation
GALANT.
175
Relation de la Lorraine Eſpagnolete,
de la meſme Feſte d'Efpagne
dont je vous ay déja parlé
dans cette Lettre. Beaucoup
de raiſons m'engagent à vous
l'envoyer. Outre qu'elle eſt d'un .
ſtile galant , meflé de Vers & de
Proſe , elle a ſes circonstances
particulieres , comme celle du
CavalierEſpagnol a les ſienes,&
vous avez trop eſtimé tout ce que
vous avez veu de cette ſpirituelle
Perſonne, pour vous priver du
plaifir que vous récevrez de cet.
te lecture. C'eſt une Reponſe au
remercîment que je luy ay fait
des agréables choſes qu'elle m'avoit
déja envoyées. J'en aurois
ſupprimé ce qui me regarde , ſi
je l'avois pû, ſans retrancher des
endroits que je ſuis aſſuré qui
vous plairont, puis qu'ils doivent
ſervir à vous la faire connoiſtre .
•
H iiij
176 MERCURE
Il eſt bon pourtant d'y adjoûter
qu'elle est belle, aimable & bien
faite, & que ceux qui l'ont veuë
icy,quand elle y a paſſe, en allant
de Bruxelles à Madrid, n'ont pas
eſté moins charmez de ſa converſation
que des agrémens de
fa Perſonne.
FESTE
D'ESPAGNE.
Madrid 23. Juillet 1679 .
L
A Lorraine Espagnolete vous
est fort obligée , Monsieur, de
ce que vous voulez bien tenir defa
main les Relations des Festes Galantes
, des Combats de Taureaux,
& des autres Nouveautez de cette
Cour, qui mériteront d'avoir place
dans le Mercure : mais elle n'a pas
affez
GALANT. 177
affez bonne opinion d'elle- mesme,
pour se croire digne d'un employ
dont la plus ſpirituelle Sapho se
trouveroit embarraſſée, moins encor
pourofersepromettre de s'en acquiter,
àlafatisfaction de tant de Per-
Sonnes délicates à qui vous avez
fait perdre le gouft de tout ce qui
n'estpas au rang des plus belles chofes.
Les Eſſais qu'elle vous a quelquefois
envoyez , font des ouvrages
touchezfi groſſierement,qu'elle
ade la peine à croire qu'ils ayent pû
mériter vôtre eſtime;& elle n'apas
-estépeuſurpriſe, de voir qu'ils luy
ayent attiré un Billet auſſi obligeāt
qu'est celuy qu'elle a reçeu de vôtre
part au commencement de ce Mois.
C'est une grace qu'elle attribuë à
l'honneſtetéquevous avez pour les
Perſonnes defon Sexe, & fur tout
pour les Etrangeres ; mais elle n'en
tire pas affezde vanité,poursefta-
Hv
178 MERCURE
terdepouvoir réüſſirdans les Pieces
que voussouhaitezqu'ellevous envoye.
LeMercurefaitprofeſſion de
ne donner au jour que des Ouvrages
extrémement fins & délicats.
Il luy faut de l'agrément dans les
pensées, de la netteté dans leſtile,
de la juſteſſe dans les expreſſions,de
la grace & de la nouveauté dans
le tour,& enfin du brillant & de la
vivacitépar tout. Iugez, Monsieur,
fi vous avez lieu d'attendre tout
cela d'une Provinciale, qui ne sçait
des manieres de France que ce qu'-
elle en a pû apprendre parmy les
Penfionnaires des Dames de laCongrégation
de Mets; quifortant du
Cloiſtre , n'a eu d'autre Ecole pour
fefaçonner , que la Cour de Bruxelles;
&qui apparemmentſe doit
plus appliquer en celle de Madrid,
àapprendre la Langue Espagnole,
qu'àse perfectionner dans la délicateffe
GALANT. 179
cateſſe de la Françoise. Il faut
pourtant vousfatisfaire,Monsieur,
quand ce neseroit que par reconnoiſſance
; &pourfatisfaire à vos
honnestetez, je veux bien m'engager
àvous fairepart de tout ce qui
ſe paſſera de galant en cette Cour;
mais je vous demande une grace,
qui eſt de vouloir donner le tour aux
Pieces que je vous envoyeray,&d'y
changer les expreſſions qui neseront
pas du bel usage. En un mot , je
vous fourniray les matereaux , ce
Sera àvous àles mettre en oeuvre.
Vous recevrez de moy des Diamans
bruts , pour les polir & tailler à
vostre façon; &je vous adreſſeray
des Etrangers,que vous aurezſoin,
s'il vous plaiſt , de faire habiller à
la mode, avant qu'ils s'aillent produire
à la Cour.
Les Festes les plus ordinaires de
Madridfontles Combats de Tau
reaux.
180 . MERCURE
reaux. Ce sont presque lesſeules
qu'onvoye en Espagne, & elles attirent
la curiositéde tout le monde ,
particulièrement des Gens du Païs,
qui en font enchantez , & qui ne
treuvent point deplus grāds divertiſſemes
que dans cesfortes de Spe-
Etacles. L'on y fait aussi, mais beaucoup
plus rarement , de certaines
Courses , qu'on appelle Fieſta de
Cañas; &quifont des restes de la
Galanteriedes anciens Grénadins
Ily en eut une en préſence du Roy
&de toute la Cour , dans la Place
du Retiro , fur la fin du Mois de
May dernier; & le lendemain ily
eut un Combat de Taureaux qui
réüſſit admirablement . L'on enfit
un autre quelque temps apres,pour
le divertiſſement du Peuple , dans
la Place Mayor : mais comme toutes
ces choses ontdéja perdula grace
de la nouveauté,je me diſpenſe de
VOUS
GALANT. 181
-
vous en faire le détail,d'autăt plus
que j'eſpere d'avoir bientôt d'autres
occaſions de vous faire une exacte
descriptionde toutes ces Festes; eſtät
àcroire que le Mariage du Roy,
l'arrivée de la Reyne, qu'on attend
icy avec la derniere impatience, ne
manqueront pas de donner lieu à
des réjoüiſſances publiques , dont la
magnificencefurpaſſeraſans- doute
celle des autres que l'on y a veuës
juſques àpreſent , du moins ſi l'on
enjugepar les témoignages de joye
que toute la Cour adonez à la premiere
nouvelle de l'heureux fuccés
de l'Ambassade de Monsieur le
Marquis de los Balbafes.
LeGentilhomme que ce Ministre
fit partir en poste , pour en venir
donner part au Roy , arriva icy le
13. de ce Mois ,fur les dix heures du
marin. Il n'est pas besoin de vous
dire qu'il fut bien reçeu , cesfortes
de
182 MERCURE
de Couriers ne le font jamais mal.
C'estoit un Mercure fort impatiem-.
ment desiré , & il s'acquita de ſa
Commiſſion en Homme qui en fçavoit
l'importance. Auſſi fut- il régale
d'un Préſent tres-magnifique,
&qui luy fit conoiſtre qu'il est toûjours
fort avantageux d'approcher
les Teſtes couronnées , quand on a
quelque chose defatisfaisantàleur
dire. LeRoy reçeut cette nouvelle
avec toute lajoye qu'un jeunePrince
amoureux peut avoir, quand ilapprend
que rien ne s'oppoſe plus à
fes defirs, & qu'apres les inquiètudes
d'un retardement impréven , it
Se voit au point d'estre heureux,
&defaire en mesme temps la félieité
d'une fort aimable Princeſſe.
Les Roys ont presque en toutes
choſes un caracterede grandeur,par
lequel ils se font distinguer mesme
fans qu'ils y penſent ; mais ils font
obli
GALANT. 183
obligez defe dépoüillerde leur majesté,
quand il s'agit de reffentir les
effets d'une paſſion qui ne s'accorde
Pas bien avec elle. C'est dans l'amourſeul
qu'ils font gloire d'eftre
Homme's comme les autres , &fi je
l'ofe dire , d'estre plus Hommes que
les autres ; car outre la douceur de
l'éducation Royale,qui ne laiſſerien
de farouche dans leur ame , comme
ils ont ordinairement beaucoup de
délicateffe d'efprit , &de bonté de
naturel, ils font auſſi plus fufceptibles
de tendreſſe , plusſenſibles à ce
qui touche le coeur , &plus capables
debien aimer,que ceux qui font nez
dans un rang moins élevé. Auſſi
voit - on que les plus grands Princes
& les plus fameux Héros de l'antiquité,
& mesme ceux des derniers
Siécles,n'ont pas crû qu'il fust indigne
de leur grandeur de ſe laiſſer
Surprendre à l'amour.
C'eſt
184 MERCURE
C'eſt dans le coeur des Roys , que
triomphe le mieux
L'Arbitre ſouverain des Hommes &
des Dieux ;
C'eſt dans le coeur des Roys,qu'établit
fon empire ,
Et c'eſt làque ſe fait valoir
Ce doux Tyran, dont le pouvoir
S'étend ſur tout ce qui reſpire.
Il prépare pour eux les plus forts de
ſes traits,
Et dédaignant ſouvent de bleſſer leurs
Sujets ,
Il ſe fait un plaiſir extréme
De s'attaquer au Diademe ;
Car comme il aime à dominer ,
C'eſt là qu'il apprend à régner.
Ilnefaut donc pas s'étonnerſi le
Roy eftſenſible à cette belle paſſion ,
dans l'âge où il eſt ,particulieremet
fi l'onfonge aux qualitez admirables
du Corps & de l'esprit de l'incomparable
Princeſſe , qui l'a fait
naiſtre dans le coeur de ce jeune
Monarque.
De
GALANT. 185
De cette paſſion la cauſe eſt trop parfaite,
Et cet Objet rare & charmant,
Qui d'un Roy ſçait faire un Amant,
Eſt trop beau , pour ne pas avoüer fa
défaite.
Auſſi Sa Majesté n'en fait- elle pas
un mistere. Elle ne diſſimule point
les Sentimens qu'Elle a pour une
Princeſſe à qui Elle a donnéfon
coeur; & Elle nepût s'empeſcherde
faire éclater aux yeux de toute la
Cour , l'extrême joye que luy cauſa
l'agréable nouvelle du conſentemët
que celle de France donnoit àfon
Mariage. A no eſtar D. Juan mi
hermano en la cama ( dit ce Monarque
) fucra eſte el mejor dia
que he tenido en mi vida. Ce furent
les premiéres paroles que l'on
oüit dire au Roy dans cette rencon
tre; par oùSa Majestéfit connoistre
également les sentimens d'estime
نم
186 MERCURE
&de tendreſſe qu'Elle a pour la
nouvelle Reyne , & l'extréme affe-
Etion dont Elle estprévenuë en faveurd'un
Frere, qui eſſuye avectant
de force, de Zele, & d'application ,
les fatigues du Gouvernement de
l'Etat,&qui partage avec Sa Majesté
le ſoin de toutes les Affaires
d'une grande&puiſſante Monarchie.
Une fiévre- tierce retenoit ce
Prince au Litdepuis quelquesjours,
maisfonindiſpoſition ne l'empeſcha
pas de prendre toute la part qu'il
devoit à cette bonne nouvelle , &
d'enfaire complimet àSa Majesté,
comme celuy qui apres Elle avoit le
plus deſujet de s'y intéreſſer.
La pieté des Roys Catholiques eft
telle,qu'ilne leur arrivejamais rien
de favorable, qu'ils n'en aillent publiquement
rendre graces à Dieu
dans une belle Egliſe de Fondation
Royale , que l'on appelle Atocha,
éloignée
GALANT. 187
-
éloignée ſeulement d'un quart de
lieuë de Madrid,&où la devotion,
qui est affezuniverſelle parmy les
Espagnols, attire ordinairement un
grand concours de Peuple ,poury réverer
une image de Noftre-Dame,
renduë celebre par une infinité de
miracles , & des plus anciennes de
toute l'Eſpagne . Cette circonstance
en augmente le culte , &donne lieu
de dire, que juſques dans les chofes
Saintes, l'antiquité ſemble meriter
quelque avantage. Le Royferendit
doncle mesme jour , avec les Per-
Sonnes de la premiere qualité, à la
Chapelle où l'on honore cette Image
miraculeuse;& Sa Majestéyfitfes
devotions d'une maniere tres- édifiante.
Ce fut au piedde cet Autel ,
Que l'un des plus grands Roys du
Monde ,
Paroiſſant plus ſoûmis que le moindre
Mortel ,
Fit,
188 MERCURE
Fit, d'une humilité profonde,
Un faint hommage de ſes voeux,
De ſon Hymen& de ſes feux,
AuMaiſtre ſouverainde la Terre &de
l'Onde.
QuandseMonarquefut de retour
au Palais tous les Grands s'y rendirent,
&chacun d'eux s'empreſſa de
luy marquerpar des expreſſios auſſi
galates que respectueuses ,l'extréme
joyeque leur cauſoit celle de Sa Majesté,&
la part que tousſes fidelles
Sujets prenoient au bonheur de leur
Prince, qui faisoit en mesme temps
celuy de l'Etat .Mais ils ne crûrent
pas que ce fust assezque leur coeur
s'expliquast là- deſſus par des paroles
ils voulurent encor faire éclater
leursSentimenspardes marques extérieures
de réjoüiſſances ,&ils ré-
Solurent fur le champ de faire une
espece d'Impromptu de Festegalate,
qui pust divertir Sa Majesté,& luy
témoi
GALANT .
189
-
4
témoigner en mesme temps le zele
& l'attachement particulier qu'ils
avoient poursa Perſonne.
Cefut dans ce deſſein que foixante
Perſonnes de qualité,laplûpart
Grands d'Espagne, & du premier
Rang , firent une partie de
Courſe, que les Espagnols appellent
Paréjas,& qui coſiſte à voir courre
dans une parfaite égalité, & à toute
bride, deux Hommes à cheval, à
costé l'un de l'autre , Sans que l'un
commence ou acheve à fournir la
Carriere un seul moment plus - toft
ou plus- tard que ſon Compagnon,
&Sans qu'ils avancent ou demeurent
en arrière d'unseul point l'un
plus que l'autre en courant. Toute
la beauté de cette Courſe, outre la
viteſſe des Chevaux, dépend abſolumetde
lajuſteſſe &exactitude de
cette égalité , & c'est ce qui luy a
fait donner le nom de Parejas . On
lia
190 MERCURE
lia donc la Partie pour le ſoir du
mesme jour,fans donner aux Cavaliersplus
de teps defepréparerpour
cette Feste, dont la prompte exécution
devoitfaire laprincipalegalaterie.
Chacunſeretira chezfoy pour
s'aller metre en équipage,s'habiller
de galas ,faire habiller de mêmeſes
Gens de livrée, & choisir les Chevaux
neceffaires pour la Courſe.
FaySçeu que la premiére réfolution
de ces Cavaliers fut de former
un deffein regulier, de luy donner
un nom qui eust du raport au
Sujet ,&de representerune Compagnie
d'Argonautes , ( permettezmoy,
Monsieur , d'employer icy ce
mot que je n'entens pas , & quiest
pourtant tres- effentiel en cette ren.
contre, pour la fidelitéde ma Relation,)
d' Argonautes, dis -je , qui au
retour de l'illustre Conqueste de la
Toiſon d'or, témoigneroientpar une
Feste
GALANT. 191
Festegalate àFafon leur Prince&
leur Chef, la joye qu'ils avoient du
Succés de fon entrepriſe. Le raport
estoit affez juste, puis que le Roy est
le Chefde l'Ordre de la Toiſon. Ils
devoiët tous eſtre habillezala Greque,
&porter chacun une Deviſe,
ou une Embléme, (il ne mesouvient
1. Das bien de la diférence que vous
nous avez dit qu'ily avoit entre ces
deux choses.) Que cesoit donc Deviſe
ou Embleme , le Corps devoit
eftre une Toiſon d'or couronnée
au milieu de l'Ecu , & ce Corps devoitſervir
pour tous ; mais chaque
Particuliery cuft appliqué une ame
deſafaçon qui eust également convenu
à la fiction & au veritable
Sujet de la Feste . Les paroles de ces
Deviſes devoiět être toutes en Langues
diférentes; mais il n'estoit pas
permis d'y en employer d'autres que
de celles qui font en usage dans les
Etats
192
MERCURE
Etats de l'obeïſſance du Roy ; &
l'onsepromettoit par leSecours des
Royaumes divers qui ſont ſujets à
la Couronne d'Espagne dans les Indes
Orientales &Occidentales , یم
dans les Iſles de la Mer Oceane&
Mediterranée qui en dépendent,
de trouver afſfez de Langues diférentes
pour en compoſer lesſoixante
Deviſes dont on prétendoit accompagnerles
Toiſons peintes au milieu
des Ecus des foixante Chevaliers.
La Devise Espagnole devoit estre
conçeuë en ces termes.
Muchosmedeſſean, yurno me lleva.
Ces paroles auroient ſervy d'ame à
la Deviſe Françoise.
Il faloit qu'elle fuſt la conqueſte d'un
Roy.
La Devise Latine
Dignius hoc vellus , magis hicAuguſtus
Jaſon.
On
GALAN T. 193
On m'a dit que celle- cy estoit
außi juſte que les deux autres.Vous
jugerez si l'on m'a dit vray , car
les Perſonnes de mon Sexepeuvent
avoüerfans rougir , qu'elles n'entendent
pas le Latin , &j'en connois
mesme qui rougiffent quand
elles font obligées d'avoüer qu'elles
l'entendent.
Pour la Deviſe Italienne , elle
devoit estre ainſi exprimée. Piú
mi coſta , e piú vale. Cettepensée
a du raport aux inquiétudes que
causoit àSaMajeste le retardement
du Courrier,qui devoit apporter
la Réponse à la Propoſition de
Mr.le Marquis de los Balbaſes.
Je ne puis vous faire part des
autres Deviſes, ne les ayantpûapprendremoy-
mesme. Ilferoit d'ailleurs
affez inutile de vous entretenir
d'un projet qu'on n'a point.
execute; le peude temps qu'on ent
Aouſt 1679 . I
194 MERCURE
pour se preparer à cette Course ,
n'ayant pas permis defaire tout ce
qu'on avoit imaginé de galant. Ces
illustres Perſonnes se contenterent
donc de s'habiller comme l'on fait
ordinairement dans ces fortes de
Festes, c'est à dire, de mesler beaucoup
de richeſſe avec une tres-gră.
de propreté dans leurs Habits ; de
donner une Livréefort magnifique
à leurs Gens & de monter de tresbeaux
Chevaux . On en trouvepeu
d'autres en Espagne;mais ceux dont
onse fert en de pareilles accaſions,
n'ont point de prix tant ils font
fins, adroits, beaux , nobles, &vigoureux.
La magnificence de leur
équipage augmente leur fierté naturelle.
Leurs crins garnis de Rubans
pendansjusqu'à terre ont une
grace merveilleuses& commefoces
fiers Animaux connoiffoient leprix
de l'or, de l'argent, & des pierreries,
GALANT .
195
5
ries,dont ilsfont couverts,auffi- bien
que la qualité de ceux qu'ils portent;
ils marchent d'un air àfefai
re admirer , & à attirer fur leurs
Maistres &sur eux , les yeux de
tous ceux qui les rencontrent
Cefut en cemagnifique état qu'on
vitparoiſtre les Grāds qui devoient
courir las Parejas. Ils s'affemblerent
à leur rendez- vous , & allerent
de là fur les neuf- heures du
foir à la Place du Palais. Ils marcherent
en tres bon ordre , ſuivis
d'une infinité de Peuple, & accom
pagnez d'un tres-grand nombre de
Pages & degens de livrée,quiportoient
tous de grands Flabeaux de
cire blache,dont l'éclat meſléavec
celuy d'une tres-grande quantité
d'autres Flambeaux allumezdans
tous les Balcons de la Ville, rendoit
cette nuit-là auſſi brillante que le
plus beau jour. Il est bon que vous
I 2
196 MERCURE
fçachiez, Monsieur , que dans ces
fortes de réjoüiſſances toutes les
Perſonnes de qualité , & tous les
Officiers&Miniftres de Iustice,de
Finances , &d'Etat , font obligez
par un Reglemet de Police,defaire
allumeràcertaines heures,des Flăbeaux
de cire blanche,dans tous les
Balcons de leurs Maisons qui font
face à la Ruë ; ce qui fait un tresbel
effet par toute la Ville,à cause
du grand nombre de Balcons dont
elle est ornée,& c'est ce qui s'appelle
Luminarias.On jugera aisémet
que ce soir là perſonne ne voulut
manquer à fon devoir. Lespluspetits
Bourgeois mesme , &les Gens
de la moindre estofe, quoy que d'ailleurs
diſpenſez de cette ceremonie,
ne laifferent pas de vouloir eftre de
la Feste , &de contribuer de leur
costéàlaréjouiſſance publique,fans
en plaindre ladepenfe , de maniere
icy
que
GALAN T. 197
que jamais la Ville de Madrid ne
futplus belle, ny plus éclairée. On
ne voyoit que feux &que lumieres
par tout.
On eut dir que l'Hymen autheur de
certe Felte,
Avoit fait allumer ces feux, il
Pour mieux étaler ànos yeux THEOU?
Le prix de ſa riche conqueſte.
On eut dit qu'à l'envy lesplus tendres
Amours ,
LYON
*1893 *
Qu'il honore du nom de Freres,
Et qui dans de celebres jours 졌다
Servent à ſes plus doux miſteres ,
Par ſes ordres alloient dans toutes les
Maiſons
Leurs Flambeaux à la main , éclairer
les Balcons ,
Cependant l'illustre Compagnie,
qui devoit donner au Roy le diverriffementde
las Parejas, s'avançoit
vers la Court du Palais , que l'on
avoit preparée pour la Course. On
avoit fait dreſſer deux rangs de
Barrieres depuis le grand Portail
I iij
198 MERCURE
oules
vis à vis de laplus bellefacede ce
Palais,juſques à la Porte dumilicu
de la mesmeface, quisefait distinquerpar
le Balcon du Roy qu'on voit
au deffus. C'estoit la Carriere où
Cavaliers devoient montrer leur
adreffe, & celle de leurs Chevaux;
&ce fut là qu'ils entrerent deux à
deux,chacun un Flabeau àlamain
&s'avanceret àpétits pas,faisant
fairedesfauts meſurez,&des courbetes
fort justes à leurs Chevaux,
juſques à ce qu'ils fuffent arrivez
au bout ou faisant une profonde réverence
au Balcon du Roy, ils tournérent
l'un à droite , & l'autre à
gauche,hors la Lice,ſuivat au petit
galop chacun la Barriere qui estoit
deſon coſté. Ils se rejoignirent au
mesme endroit par où ils estoient
entrez,& alors partant de la main,
&courant deux àdeuxàtoute bride
jusques au bout de la Lice , ils
four
GALANT. 199
fournirent tous leur Carriere de la
meilleure grace du monde,& avec
unfuccés également digne de ceux
qui regardoient, &de ceux qui se
faisoient regarder.will
Tel qu'on voit un Oyſeau s'élancer
dans les nuës,
Avec ſes aifles étenduës ;
N
Et tel qu'on voit un Cerf léger
Traverſer en courant, fans plus ſe mé
nager,
Rocher , Buiffon , Campagne,&Pré-
4 cipice;
Telle fut la rapidité
Dont chacun d'eux eſtoit porté
D'un bout à l autre de la Lice.
Ils retournerent enſuiteaupetitgalopà
l'autre bout dela Place, comme
ils avoient fait la premiere fois ,&
firent chacun trois Courſes de la
mesme maniere , & avec le mesme
fuccés.
Le Roy n'estoit pas àſon Balcon,
mais il vit la Course des fenestres
I inj
200 MERCURE
Lune Salle voisine, où il eſtoit avec
Les principaux Officiers de la Couronne,
& ceux de fa Maiſon,qui ont
le privilege de l'aprocher. Si toute
la Ville estoit enfeux, on peutjuger
que la Place oùse fit la Course ,ne
manquoit pas de lumieres.Ces trois
rangsde Balcons de la face du Palais
quiregardeſur cette Place, eftoient
garnis d'une quantitéprodigieuse
de Flambeaux allumez . Les
deux grandes Galleries quifont aux
deux coſtez de la Place,& les deux
Barrieres quifermoient la Lice, eftoient
éclairées de mesme ; de maniere
qu'onpouvoit mieux obſerver
tout ce qui s'y paſſoit,qu'on n'auroit
pûfaire enplein jour. Mais malgré
tant d'éclat ,& au milieu de tantde
lumieres,le brillant des Diamans
des Pierreries , dont estoient garns
les Habits des Cavaliers,& les brides
& barnois des Chevaux se fai
foit
GALANT. 201
foit admirablement diftinguer ; &
fi lesyeuxfefentoiet ébloüis de leur
éclat, l'esprit estoitfrapéd'admiration
de leurprix &de leur richeffe.
La Coarse estant finie dans la Place
du Palais , ces Cavaliers allerent
donner le même divertiffement aux
Dames, que l'on appelle las Deſcal
çasReales,&ils coururent dans la
Place qui eſtſous leurs Balcons,comme
ils avoientfait devant le Roy.
C'estune maison de Religieuses clot
trées, où iln'y a que des Perſonnes
de la premiere qualité. Les Prinreffes
du Sang Royal qui se veulent
retirerdu monde &de laCour,
choififfent ordinairement ce lieu- là
pour celuy de leur retraite,& il s'y.
trouve encoràpreſent des Parentes
de Sa Majesté. C'est à leur confi
deration que dans les Festes quiſe
font àl'ocasion du Mariage du Roy,
L'on aſoindefairepartàcesDames
IV
202 MERCURE
des divertiſſemens qu'on donne à là
Le lendemain , les Officiers de
Ville, & d'autres Gens moins qualifiez
que ceux du jourprécedent,
voulant auſſi témoigner leur Zele à
Sa Majesté, allerent faire unepareille
Courſedans la Place du Palais
; & quoy qu'elle ne fust pas fi
magnifique que la premiere, elle ne
Laiſſa pas d'avoir un pareilfuccés.
Lemêmejour le Roy donna audian.
ce aux Ambassadeurs , & aux autres
Ministres Etrangers, qui allerent
complimenter Sa Majesté fur
LeSujet de fon Mariage. Tousles
Conſeils enfirent de mesme , & la
journée s'achevaparlafolenité des
Feux que l'on alluma par tout comme
l'on avoitfait lefoir précedent.
Letroifiémejour, leRoy fit faire
une nouvelle Course de Parejas dās
une autre Place du Palais , quon
appelle
GALAN I.
233
appelle la Priora.Sa Majestévoulut
Elle mesme estre de lapartie,&
choiſit à cet effet quelques Grands
d'Espagne defa confidence,des Gen.
tilshommes defa Chambre , & les
meilleurs Hommes de cheval qu'ily
eust parmy ſes Ecuyers. Les ordres
ayant esté donnezpour toute l'aconomie
de ce divertiſſement Secret,
Ellefit ouvrir la Carriere,& commença
la courſe avec Mr leDuc de
Paffrana qui courut au coſtéduRoy.
C'est l'undes plus grands Seigneurs
&des plus adroits de toute la Cours
&c'est le mesme qui a eu l'avan
tage d'estre choisy en qualité
d'Ambassadeur Extraordinaire
pour aller porter les Bijoux que le
Roy doit envoyerà laReyne,
SaMajesté qui estparfaitement
bien à cheval,& qui souffre la fatigue
autant & plus que perſonne
deSaMaiſen, courut àfon ordinaire,
c'est
204 MERCURE
c'est à dire de la meilleure grace da
monde,& avec une jufteffe incroyablo,
fuivant les Loix delas Parejas.
Ellefefit admirer de tous ceux qui
eurent l'honneur de la voir en cette
occafion ; & tout le monde tomba
d'accord,quefans avoir égard à fon
rang, ny au privilege de la Couronne
, l'honneur & l'avantage de la
Courſe luy estoient deus.
Ce Prince, d'une ardeur extreme ,
Pouffantun Cheval vigoureux,
Dans cette noble Courſe où tout flatoie
ſes feux,
Sembla ſe ſurpaffer Lay-mefme.
Auſſi quand d'un beau feu le coeur eſt
enflames
Quand on travaillepour la gloire
De l'objet dont on eſt charmé,
L'on est fort feur de la victoire.
Quelle vigueur, quel air,
jefté
de
&quelle ma-
Cegrand Roy nous fit-il paroître?
Il fut aisé de voir à ſanoble fierté
Qu'il
GALANT. 205
Qu'il ne sçauroit jamais ſe faireméconnoître,
Qu'il est né pour donner la Loy,
Et que ſi le Ciel l'a fait Roy ,
C'est qu'il a merité de l'eſtre .
Cette derniere Course estant achevée
,& le foir approchant , on fit
allumer pour la troisième fois des
Feux par toute la Ville, &l'on finit
ainſi les premiers effais des Divertiſſemens
qu'on prepare pour celebrer
dignement l'auguste Mariage
de Sa Majesté avec l'une des plus
accomplies & des plus grandes
Princeſſes de toute l'Europe.
Voilà , Monsieur, ce que j'ay crû
vous devoir mander par ce Courrier
, pour m'acquiter dune partie
de ce que je dois à voſtre Billet
galant. C'est une chose affez rave
en Espagne , qu'une Fille ofe lier
commerce avec une Perſonne qui
n'estpas de fon Sexe ; mais les Bil
Lets
206 MERCURE
lets de l'obligeant Antheur du
Mercure doivent estre privilegiez,
quoy qu'en puiſſe dire la plus fevere
Dueña de la Caſtille;&bien
loin de faire fcrupule de recevoir
&de lire celuy que vous m'avez
envoyé , j'ay fait gloire dele publier
&mesme je puis vous aſſurer
qu'il a esté leû d'une Perſonne
du premier Rang , à qui j'ay
crû devoir demander la permisſion
de vous écrire les choses dont
voussouhaitez que je vous faffe
LA LORRAINE ESPAGNOLETE.
Il eſt marqué ſur la fin de
cete Lettre , que Mrle Duode
Paſtrane ou de d'Infantade,
(car il a droit de prendre l'un
&l'autre nom ) aeſté choisy
pour apporter les Préfens que
le Roy fon Maiſtre envoye à
Ma
GALANT.
207
Mademoiselle.. Il partit le 30.
de Juillet ; & pour répondre
plus galamment à l'impatience
d'un jeune Monarque qui brûle
de partager ſa Couronne
avec une belle & charmante
Princeſſe , il alla prendre congé
de Sa Majesté en équipage
de Courrier , mais de Courrier
de ſa qualité , qui devois
porter quelque choſe de plus
que des Lettres. Il eſtoit habillé
à la Françoiſe , le Juſte- aucorps
enrichy d'une fine broderie
, la Cravate du plus beau
Point de France , une Plum:e
blanche ſur le Chapeau , fon
Echarpe rouge tres magnifiques
&cila Bote fort proprement
miſeil reçeur les ordres
du Roy d'un (airmauffi galant
que refpectueux , & monta à
cheval fur les fix heures du
foir,
208 MERCURE
foir, avec Mr le Comte de Saldagne
, & de D. Gafpar de Sylva
, ſes Freres. Six Poſtillons à
cheval commencerent à courit
de front avec de riches Cafaques
de livrée , telles que nos
Trompetes en portent. Ils tou .
choient tous leurs Cornets.en
courant , & eſtoient ſuivis de
douze Officiers fort leſtes ve+
ſtus en Courriers, Ceux - cy
précedoient Mr le Duc de Paſtrane
. Il eſtoit monté ſur un
tres- beau Cheval d'Andaloufie
, & ne ſe faifoit pas moins
remarquer par ſa bonne mine,
que par la magnificence de fon
Habit. Mr le Comte de Salt
dagne, & D. Gaſpar de Sylva,
alloient deux pas derriere luy,
Tun & l'autre tres-bien monté,
& fort galamment veſtu. Douze
ou quinze tant Gentilshommes
GALANT.
209
mes qu'autres Domeſtiques , les
fuivoient tous bien mis , & reglant
leur Courſe ſur celle de
Mr l'Ambaſſadeur. S'ils fuf
ſent partis en plus grand nom.
bre , ils auroient mal repreſenté
des Gens qui devoient aller en
poſte. La Courſe commença
à la Porte du Palais , d'où paffant
par les plus belles Ruës de
Madrid , & traverſant laPlaça
mayor, ils coururent le long de
la grande Ruë , & fortirent de
la Ville par la Porte d'Alcala,
qui eſt celle par où la Reyne
fera fon Entrée. Les Dames
eſtoient à leurs Balcons , toutes
magnifiquement parées , & un
tres- grand nombre de Carrof
fes des Perſonnes les plus qua
lifiées bordoit les Rues de co
fté & d'autre , depuis la Place
du Palais juſqu'à cette Porte
d'Al
210 MERCURE
illuftre
d'Alcala , qui en eſt éloignée
de prés d'une demy lieuë. La
Ruë qui en prend le nom , eſt
d'une fort grande étenduë , &
fi large en quelques endroits,
que plus de vingt Carroffes y
pourroient paſſer de front fans
s'embarraſſer. Jugez de l'effet
que ce concours extraordinai.
re de monde yn fir. Chacun
applaudiſſoit à cer
Courrier ; & fes meilleurs
Amis , c'eſt à dire les Perſonnes
de la premiere qualité du
Royaume , l'ayant veu paffer,
coururent avec empreſlement
apres luy , pour luy faire leurs
adieux à la Porte de la Ville,
Il les reçeut de la maniere du
monde la plus honneſte & la
plus reconnoiffante , ſe ſeparant
d'eux au milieu des acclamations
de tout un grand
Peu
GALAN T. 217
Peuple qui ſouhaite avec ardeur
de le revoir , dans la penfée
que fon retour ſera ſuivy de
l'arrivée de la Reyne , qui eſt
attenduë à Madrid avec la derniere
impatience.
Je paſſe à d'autres Articles
que la quantité de choſes que
j'ay encor à vous dire , m'oblige
de refferrer en peu de
paroles. Apres la Conclufion
de la Paix faite entre le Roy,
celuy de Suede , & l'Electeur
de Brandebourg , la plupart
de la jeune Nobleſſe Françoife
de la premiere qualité , a
eſté voir la Cour de Hanover.
Elle y a eſté reçeuë avec tous
les témoignages poſſibles de
joye. Entre les divertiſſemens
qu'on luy a donnez , elle a cu
celuy de voir un Canon tirer
L
neufcoups, & un Mouſquer foixante
& deux, Le
212 MERCURE
Le douziéme de ce mois,
Monſeigneur le Dauphin fit
P'honneur à un Page du Roy
de la Grande Ecutic , âgé de
plus de dix-huit ans , de luy
donner ſon nom en qualité de
Parrain. Madame de Montefpan
eſtoit la Marraine. Ce Page
eſt Fils de Monßeur le Mar
quis de Bruillac- Preſſigny , de
Poitou. C'est un Gentilhomme
tres - confidérable par ſa
naiſſance , & des mieux alliez
de la Province. Madame de
Preſſigny ſa Femme , a l'avantage
d'appartenir àMeſſieurs de
la Rochefoucaut & de Richelicu,&
à beaucoupd'autres Perſonnes
des plus qualifiéesodu
Royaume.42890 ba
On est heureux d'eſtre né
François , quand on a un grand
merite , puis que ceux qui en
one
GALANT. 213
ont beaucoup , ne font pas
feulement connus du Roy,mais
qu'ils font meſme aflurez que
ce. Prince ſe ſouviendra d'eux
dans l'occaſion , fans qu'ils luy
demandent rien. C'eſt ce qui
eſt arrivé à Monfieur le Préfi
dent Nicolai , à qui Sa Majeſté
vient d'envoyer une Diſpenſe
d'âge pour telle Charge qu'il
voudra donner à Mr Nicolai
fon Fils .
Monfieur Contarini Ambaffadeur
de Venise , a eu fon Au
dience de congé. On rend les
meſmes honneurs aux Ambafſadeurs
à leur derniere Au
dience , que l'on fait à la pre
miere apres leur Reception.
Quand ceux de Venife vont
finy leur Ambaſſades , le Roy
les fait coûjours. Chevaliers.
C'eſt une coûtume fort ancien
ne.
214 MERCURE
ne Gette forte de Chevalerie
eſt appellée de l'Accolade , parce
qu'on embraffe les Chevaliers
en leur donnant le Baudrier
& l'Epée , & qu'anciennement
le mot d'accoler eftoit en uſage,
pour dire embraffer. Apres la
Bataille de Martignan en 1,15.
le Roy François I. voulut recevoir
l'Ordre de Chevalerie de
la main de Pierre du Terrail,
dit le Chevalier Bayard. Pendant
qu'il prêta le Serment , &
qu'il reçeut l'Accolade , il avoit
la teſte nuë , & les genoux en
terre , commeun ſimple Gentilhomme
, les Souverains eftant
obligez à cela devant leurs Sujets
; mais maintenant nos Roys
au jour de leur Sacre, reçoivent
l'Ordre de Chevalerie de da
main des Prélats qui les ont
facrezoasty siσοναυ
Mr
7
GALAN T. 2J S
Mr l'Ambaſſadeur de Pologne
a fait icy fon Entrée. Il
faut vous en apprendreles circonſtances
; mais avant que
d'entrer dans ce détail , il eſt
bon de vous dire quelque choſe
du ſujet de fon Ambaflade , &
de la Perſonne qui a eſté choiſie
pour cet Employ. Le Roy &
la Républiquet deb Pologne
eſtant affemblez en la Diete
generale tenuë à Grodno en
Lithuanie , au commencement
de cette année , il y fut réſolu
d'envoyer des Miniſtres dans
toutes les Cours des Princes
Chreſtiens , pour les exhorter à
concourir à la genereuſe reſolution
où se trouve Sa Majesté
Polonoiſe de continuer la guerre
contre l'Ennemy commun,
en luy accordant des Secours
convenables à la grandeur &
M à
216 MERCURE
à l'importance de cette entrepriſe
On jetta les yeux en
meſme temps fur deux des plus
confiderables Seigneurs de cer
Erat , pour les deux premieres
Ambaffades . Le Prince de Rad
zevill Senateur Vice Chan
celier , & Petit General de Lithuanie
, qui a épousé la Soeur
du Roy de Pologne , fut nommé
pour celle de Rome & de
la Cour de l'Empereur ; & on
choifit le Comte André de
Morſtin , Comte de l'Empire,
Senatetivos & Grand Trefo
rier du Royaume de Pologne,
pour aller en qualité d'Ambaffadeur
Extraordinaire verstyle
Roy Tres-Chreftien , comme
vers le Fils Aîné de FEglis
fo , & leplus ſolide appuy
que ce Royaume puiſſe recher
A Ce
GALANT. 217
Ce Comte ayant joint àune
Naiſſance illustre une profonde
capacité , & un génie naturellement
capable des grandes Af.
faires , s'eft rendu celebre dans
toutes les Cours de l'Europe ,
& tres recommandable à la Pologne
par les grands ſervices
qu'elle en a reçeus. Il ſe trouve
dans ſa famille , qui eſt des
plus anciennes & des mieux
alliées , pluſieurs Palatins &
Caſtellans , qui font les principales
Dignitez de ce Royaume
auſquelles eft attachée la
qualité de Senateur, qui y tient
le plus haut rang. Ilea pafle
ſes premieres années à la Guerreau
ſervice de la Républi
que ,à la reſteide deux Regi
mens à luy , l'un d'Infanterie
& l'autre de Dragons , & il eſt
encoropréfentement Capitaine
Aoust 1679 .
K
218 MERCURE
d'une Compagnie d'ordonnance
de cent Hommes d'armes ,
appellez Huſlars en ce Païs.
Il a eſté Grand Referendaire
du Royaume , qui eſt la premiere
Charge apres les Senateurs
, & employé dans les
Ambaffades. Peu de Miniſtres
ont eu d'auffi grandes Negotiations
à traiter , & peu s'en font
acquitez avec autant de fuccés.
Il a eſté cinq fois à la Cour
de l'Empereur , d'où il amena
du Secours contre la Suede.
Il a eſté Envoyé à Rome, à Veniſe
& à Florence , en Suede,
vers tous les Electeurs de l'Empire
, & en Tranſilvanie , Ambaſſadeur
Extraordinaire & Plcnipotentiaire
à la Paix du
Nord qui ſe conclud à Olive,
& voicy la ſeconde Ambaffade
qu'il a faite en France. Comme
GALANT. 219
8
fon inclination l'a toûjours porté
à s'attacher aux intereſts de
cette Couronne , il l'a fait paroltre
enpluſieurs importantes occaſions
qui luy ont attiré des marques
particulieres de l'affection
de noſtre auguſte Monarque. Sa
Majeſté vient encor de luy en
donner de publiques , en témoignant
que le Roy& laRépublique
de Pologne ne pouvoient faire un
choix qui luy fust plus agreable
que fa perſonne en l'occaſion de
cette Ambassade. Il a encor l'avantage
de rencontrer l'eſtime
univerſelle & les inclinations de
toute la Cour , en laquelle on
peut dire que rien ne le fait connoiſtre
pour Etranger , puis qu'il
en poſiſede la Langue & la politeffe
, auffi parfaitement que s'il
n'en eſtoit jamais forty.
Le 13. de ce mois, cetAmbaf-
Kij
220 MERCURE
ſadeur s'eſtant rendu à Picpus,
Mr le Mareſchal Duc de Navailles
l'y vint recevoir de la
part du Roy , & l'accompagna
àſon Entrée avec les Carroffes
de leurs Majeſtez. Ils furent précedez
durant la Marche , des
Gens de livrée de Mr l'Ambafſadeur
, fort proprement veſtus
d'un Drap oranger , tout chamarré
de galons d'argent & de
ſoye bleuë , cramoiſy & blanc,
ayant tous des Plumes des mefmes
couleurs. Ses deux Trompetes
marchoient à la teſte , &
fonnoient de temps en temps.
Ils eſtoient ſuivis de deux Ecuyers
bien montez , leſquels
précedoient dix Pages à cheval
avec des Houffes de moſme livrée.
En fuite marchoient vingtquatre
Valets de pied autour du
Carroffe du Roy,où eſtoit Mon
fieur
GALANT. 221
fieur l'Ambaſfadeur , & ce Carroſſe
eſtoit ſuivy de ceux de la
Reyne,de Monfieur,deMadame,
&de tous les Princes & Princefſes
de la Maiſon Royale , apres
leſquels on en vit quatre de Mr
l'Ambaſſadeur, tous bien attelez ;
les deux premiers, de chacun fix
grands Chevaux gris pomelez ;
le troifiéme , de fix Chevaux tigres
Polonois ; & le quatrième ,
de fix Chevaux noirs. Son Carroſſe
du Corps eſtoit ſculpté au
dehors , & tout doré & peint
dans les paneaux , le Veloursà
fonds d'or, & les Fleurs de rouge
cramoiſy , avec les Crépines , les
Guides & les Houpes d'or &
cramoify. La magnificence des
trois autres répondoit aux beautez
de ce premier, & ils eftoient
tous remplis , ainſi que les Carroffes
de la Cour , de quantité-
Kij
222 MERCURE
1
de Nob'eſſe Polonoiſe qui eſtoit
à la Suite de cet Ambaſſadeur.
Ils marcherent en cet ordre depuis
Picpus juſques à l'Hoſtel
des Ambaſſadeurs Extraordinaires
, où auſſi-toſt que Monfieur
l'Ambaſſadeur fut arrivé , il
reçeut les Complimens ordinaires
au nom de Leurs Majeſtez
& de leurs Alteſſes Royales,
par les meſmes Perſonnes que
je vous ay de ja nommées en vous
parlant de Monfieur l'Ambaſſadeur
d'Eſpagne. Il fur magnifiquement
traité dans cet Hoſtel
pendant trois jours. Mr Langlois
Maiſtre d'Hoſtel du Roy , eut
ſoin du Regal. On peut juger
qu'il fut grand , puis qu'il n'oublie
rien quand il faut ſoûtenir
l'honneur de ſon Maiſtre. Cer
Ambaſſadeur fut mené en ſuite
à l'Audience de Sa Majesté à
S.Ger
GALANT.
Je
S.Germain par Mr le Prince de
Commercy , Fils de Mt de Lil-
Iebonne , qui le vint psendre
dans les Carroffes de S. M. ac
compagné de Mr de Bonneüil
Introducteur des Ambaſſadeurs .
Ilmarcha dans le meſme ordre
& avec le meſme train que le
jour de fon Entrée à Paris.
vous ay déja marqué les Ceremoniesquis'obfervent
à la Cour
quand on y reçoit les Ambaſſa
deurs. Je ne les repete point, &
me contenterayde vous dire que
Mr le Ducde Luxembourg,Capitaine
des Gardes du Corps,
l'ayant conduit juſque dans la
Chambre du Roy , S. M. le reçeut
tres favorablement. Il luy
fit un fort beau difcours fur la
gloire immortelle qu'elle s'eſt
acquiſe tant par ſes Conqueſtes
que par la Paix qu'elle vient de
Kiiij
100
224 MERCURE
donner à l'Europe ;& apres l'avoir
felicitée fur tant d'heureux
fuccés , il luy expoſa le ſujet de
ſaCommiffion. Le Roy dans ſa
Réponſe , luy parla en des termes
tres - avantageux pour la
perfonne du Roy de Pologne,
ainſi que pour toute la Nation ,
& d'une maniere fort fatisfaifante
pour luy en particulier.
Au fortir de cette Audience , il
magnifiquement regalé par
ordre du Roy , avec fa Suite, qui
eſtoitde plus de quaranteGentilshommes
.
fut
Apres vous avoir parlé de
Mr l'Ambaſſadeur , je crois ,
Madame , que je vous feray
plaisir de vous dire auſſi quelque
choſe de Madame l'Ambaſſadrice
ſa Femme, qui eſt Fille du
Marquis de Huntley , Premier
Pair du Royaume d'Ecoffe ,
dont
GALANT.
225
dont les Anceſtres ont eſté long
temps Souverains des ifles Orcades,
& ſouventalliez aux Maifons
Royales qui ont regné en
ce Royaume . Elle est petite-
Fille de Henriete Stuart , Fille
du Duc de Lénox , fortie en
droite ligne & legitime de l'Oncle
du Roy Jacques VI. Grand-
Pere du Roy d'Angleterre d'aujourd'huy
; mais les avantages
de ſa naiſſance font de beaucoup
furpaſſez par ſes belles
qualitez & par ſa vertu. Le Dimanche
d'apres l'Audience de
Mr le Comte de Morſtin ſon
Mary, elle fut conduite dans les
Carroffes de la Reyne à l'Audience
de S. M. qui luy donna
beaucoup de témoignages de
l'eſtime qu'elle a pour elle
Le meſme jour de l'Entrée
dont je viens de vous parler,
not Kv
1
226 MERCURE
Monfieur le Prince de Turenne ,
Fils aîné de Monfieur le Duc
de Boüillon , foûtint des Théſes
de Philofophie au College des
Jeſuites , avec une penetration,
une Tétenduë 8& une juſteſſe
d'eſprit qui luy attirerent beau
coup de loüanges. Monfieur
le Prince de la Roche- fur -Yon ,
pluſieurs autres Princes , la plû .
part des Seigneurs de la Cour,
trois Cardinaux à la teſte de
tous les Prélats qui fe trouverent
alors à Paris , & preſque
toutes les Cours. Souveraines,
formoient l'Afſſemblée. La Theſe
que foûtint ce Prince ef
toit d'une invention extraordinaire
. C'eſtoit un Livre dedié
au Roy , renfermant les Actions
les plus éclatantes que Sa Majeſté
a faites par Elle-meſme
dans tour les cours de cone
Guerre
GALANT. 227
Guerre; le Paſſage du Rhin , la
Conqueſte dos Villes de Hol
lande , celle de Maſtric , & de
la Franche-Comté , la Bataille
preſentée aux Ennemis durant
le Siege de Bouchain , la Priſe
de Valenciennes , de Cambray,
de Gand, d'Ypres , la Defunion
des Confederez , la Protection
de la Suede , & enfin la Paix,
Chacune de ces Actions occu
poit le haut de chaque page.
Quatre Devifes en remplifſoient
les coſtez,& lebas eſtoitorné de
Figures ſymboliques , & d'une
Inſcription exacte & fimple , qui
comprenoit ce qu'il y a de fingulier
dans l'Action. Les Pofitions
Philoſophiques estoient au
milieu de ces ornemens. Tout
cela avoit un air de nouveauté,
&une varieté fort agreable. Ce
Deffein eſt du Pere de la Ruë
Jeſuite,
228 MERCURE
Jeſuite, aufli bien que toutes les
Inſcriptions Latines,& une partie
des Deviſes . Les autres Deviſes
ſont de pluſieurs Perſonnes
ſçavantes , particulierement du
Pere Meneſtrier i fi celebre en
ces fortes d'Ouvrages d'eſprit,
& qui a preſentement, ſous la
Preffe pluſieurs Tomes de l'Hif
toire & de l'Art des Deviſes, où
l'on trouvera tout ce qu'ilya de
curieux ſur cette Matiere, piór
Quelques jours apres , le Sieur
de Beauchamp fir danſer dans
le meſme College un Baller de
la Paix , où tout ce qu'il y a
d'habiles Gens en cet Art , s'éforça
de répondre à l'idée d'un
fi grand Maiſtre , qui apres tant
d'autres ſemblables Feſtes executées
par luy-meſme , depuis
trente ans à Paris & à la Cour
avec l'admiration generale,trouva
IGALANT. 6229
19
vasencoreno celle- cy dequoy
s'attirer de nouvellesiacclama
tions, par les nouvelles beautez,
&les agrémens impréveus qu il
fit entrer dans un ſujet grave &
férieux del luy-meſme. C'eſtoit
ale Couronnement de la Paix.On
Juy offroit,ſelon la coûtume de
l'antiquité , quatre Couronness
une d'Olivier , une de Laurier,
une d'Epics , & une de Roſes.
Ces quatre Couronnes figuroient
les quatre fruits ordinaires de la
Paix, le retour de la Vertu , des
beaux Arts ,de l'Abondance , &
de la Joye , & luy eſtoient préſentées
par quatre Divinitez qui
préſident à ces Fruits , & à ces
Couronnes ; celle d'Olivier , par
Pallas celle de Laurier , par
Apollon celle d'Epicssepar
Ceres , & celle de Roſes, par
Ces
230
MERCURE
Ces quatre parties eſtoientda
deffein du P. de la Ruë , & fervoient
d'Intermedes à une Tra
gédie de la façon , appellée Cyrus,
qui fut repréfentée par une
illustre Jeuneſlo , avec toute la
force &&toute la juſteſſe qu'on
cuftopû entendre d'Acteurs de
profeffion
Mr l'Abbé de Coiflin Fils de
Mr le Duc de Coiflin , a auffi
foûtenu une Theſe depuis peu
de temps lavec l'applaudiffe
ment d'une des plus celébres
Aſſemblées que puiffe attirer
une Perſonne de fa naiſſance. l
faiſoit éclater ſon efprit , tandis
que Mr le Marquis de Coiflin
fon Frere ſignaloit fon courage
en Allemagne , àlaltefte de fon
Regiment. J'auraytant d'autres
occaſions de vous parler de ceux
qui portent ce nom , que je
remets
GALANT. (231
remets à une autre fois ce que
je n'ay pas le temps de vous en
dire aujourd'huy 3. 200
Vous avez ſçeu que leRoy
avoit fait établir un Camp aupres
de Poiffy pour les Troupes
de ſa . Maiſon , montant environ
à cinq mille Hommes. Il eſtoit
affis dans la Plaine d'Acheres .
LesGardes du Corps , & quelques
autres Troupes , avec les
Chevaux-Legers , campoient à
la droite vers Poiffy ; & les
Gensd'armes du Roy , ceux de
la Reyne,les Gensd'armes Dau
phins , les Grenadiers à cheval,
les Gensd'armes de Monfieur,
les Gensd'armes Ecoffois ,& autres
, avec les Mouſquetaires ,
campoient à la gauche vers Conflans.
La teſte eſtoit vers Acheres.
L'ouverture s'en fit le premier
jour de ce mois. La Garde
à
232
MERCURE
:
pied
à cheval fut poſée à toutes les
avenues. On la montoit deux
fois chaque jour, le matin , & fur
le midy. On la relevoit , & l'apreſdînée
elle ſe faifoit à
& à cheval . C'eſtoit la grande
Garde , & on la relevoit à l'approche
de la nuit. Les jours
d'Exercice on la montoit ſeulement
une fois le jour. Toutes
les fois que le Roy y venoit , il
paffoit Luy-meſme de Rang en
Rang , & faifoit exactement la
reveuë des Troupes qu'il trouvoit
rangées par Efcadrons à la
teſte du Camp, avec leurs Etendarts
, Tambours & Trompetes;
& quand on vouloit les faire
combatre , on les faiſoit filer vers.
la Plaine de Garenne , à la gauche
du Camp, pour former deux
Lignes. La premiere que le Roy
commandoit , eſtoit compoſée
de
A
GALANT
233
&
de tous les Gardes du Corps,
des Gensd'armes de la Reyne,
&autres , avec les Chevaux-Legers
qui la fermoient , comme
lesdeux Compagnies des Moufquetaires
fermoient la ſeconde
Ligne , commandée par Monſeigneur
le Dauphin , & compoſée
desGensd'armes , deſdites
deux Compagnies des Moufquetaires
, & de tout le reſte des
Troupes. Ces deux Lignes ain
diſpoſées ,ayant la Garde ache LY
val à leur teſte , s'approchoiont
& ſe chargeoient à coups de
Mousqueton & de Piſtolet , en
paffant l'une dans l'autre , &
toûjours de meſme juſqu'àtrois
fois ; & pour la derniere Bataille
qui ſe fit , on ſe chargea
juſqu'à quatre fois . Le Royenvoyoit
ſes ordres , & Monfei
gneur le Dauphin les portoir
Luy234
MERCURE
Luy-mefme. Il ne faut pas ou
blier qu'à la ſeconde charge ou
meflée , ce jeune Prince tenoit
un petit Conſeil de guerre à la
teſte de ſa Ligne , avec les prin .
cipaux Officiers de fon Party.
MrdeMontaufier eſtoitdes premiers.
A l'égard des Combats
particuliers , ils ſe faifoient de
cettemaniere. On rangeoit plufieurs
Eſcadrons fur deux Li
gnes,auſquels on montroit à ſoûtenir&
à efcarmoucher vigou.
reuſement & adroitement ; puis
ils ſe mefloient &fe chargeoient
ainſi qu'aux Batailles.Mr le Duc
du Maine a fervy quelquefois
d'Ayde de Camp à Sa Majeſté.
Il eſt ſurprenant combien il a
fait paroiſtre d'adreſſe & d'efpritdans
cet employ.Monfieur le
Duc de Noailles qui eſtoit General
du Camp , tenoit table
1
ouver
GALANT
235
3
ouverte dans Acheres,& a traité
magnifiquement toutes les Perſonnesde
qualité qui l'ont eſté
voir, de la Cour, de Paris , & du
Camp meſme. Il a auffi regalé les
Dames , or too
Ce fut dans la viſite que Mr
de Louvoys fit de ce Camp ,
qu'il eut la jambe caffée quatre
doigts au deſſus de la cheville
du pied. Tous les bons François
en eurent une douleur tres
ſenſible ,& preſque toute la nuit
de ce meſme jour ſa Maiſon fut
rempliede monde. LeRoy l'envoya
viſiter dés le lendemain.
Monfieur y alla quelque temps
apres ; & ce qui eſt à peine
croyable , Mr de Louvoys travailla
dés le ſecood jour de cet
accident , aux importantes Affaires
dont il eſt charge. Le Roy
vidat stond
a
236 MERCURE
ameſme eſté travailler avec luy
un peu avant ſon depart pour
Fontainebleau . Un des jours que
Sa Majesté y eſtoit , Mademoi
ſelle de Louvoys qu'on avoit fait
revenir du Convent de la Ville
l'Eveſque , cut l'honneur de la
falüer , & de la remercier du
Mariage qu'il luy a plû faire entr'elle&
leFils aîné de Monfieur
le Prince de Marfillac. Quand il
ſera temps de vous parler de
l'un & de l'autre , je tâcheray de
vous en faire comoiftre tout le
mériteraiodontal
On a rendu juſtice à celuy de
Monfieur le Marquis de Villars,
par la joye qu'on a cuë de le revoir
àMadrid. Il y fit ſon Entrée
publique le 9. de ce mois. Le
Roy luyenvoya fonMayordome
avec vingt des plus Grands de
la Cour cent Hommes à che
val,
GALANT
237
val , & trente Chevaux pour les
Gens de fa Maiſon . Plus de
deux cens Carroſſes ſe trouverent
à ſa ſuite. Cet Ambaſſadeur
en avoit quatre , dont la magnificence
ne peut s'egaler.all y
en avoit un de Velours vert à
fond d'or , un de cramoify àfond
d'argent , & deux autres tous
dorez . Son Train eſtot compoſé
d'un fort grand nombre
de Valets de pied richement
veſtus , & de dix-huit Pages,
dont il y en avoit fix François.
Ces fix marchoient à cheval .
Leur Livrée eſtoit de Drap couleur
de feüille- morte , avec des
Galons cramoify & argent. Les
douze autres estoient Eſpagnols,
& en Carroffes , avec des Livrées
de velours . Monfieur le
Marquis de Villars partit à dix
heures de fon Palais , monté for
un
238
MERCURE
un Cheval d'Eſpagne cout ver
d'une Houffe cramoiſy des plus
magnifiques , toute en broderie
d'or , & qui traînoit juſqu'à
terre. La foule He trouva fi
grande que quelques meſures
qu'on euſt priſes pour y donner
ordre , il ne put arriver auPalais
qu'à une heure apres midy. Les
Dames estoient aux Balcons
qu'on avoit magnifiquement pal
rez ,mais les François ne purent
avoir la fatisfaction de les voir,
àcause de l'exceſſive ardeur du
Soleil qui ne leur permettoit pas
de lever les yeux. Mr l'Ambaſladeur
arriva à l'Audiance , cont
duitpar Mr le Comte de Galve,
Oncle de Mr le Duc de Paſtra
ne , && accompagné de cent
Gentilshommes de la Maiſon
du Roy , & de pres de deux cens
ob & res
GALANT. 239
autres tant du Nonce, que de co
qui ſe trouva d'Ambaſladeurs &
autres Miniſtres eenncette Cour.
Sa Majesté le reçeut avec beaucoup
de marques de joye , &
l'Audiance finie , où il y avoit
dix-huit Grands d'Eſpagne ,
Monfieur de Villars retourna
avec le meſme Cortege à fon
Palais , & traita tous ceux qui
l'avoient accompagné à ſon Entrée.
Deux jours apres , il alla
falüer la Reyne Mere à Tolede.
Il a eu trois Audiences de
Sa Majestérouleatas appe
J'ay oublié de vous dire que
Monfieur le Baron de Bielke ,
Ambaſſadeur Extraordinaire de
Suede , avoit fait icy fon Entrée
quelques jours avant celuy
de Pologne. Tous ſes Gens
eſtoient veſtus de noir ,& fes
Carroffes en deüil à cauſe de
la
240
MERCURE
endeüil à cauſe de la mort de
l'Electeur de Bavieres , proche
Parent de Sa Majeſté Suédoiſe.
Ainſi je n'ay rien àvous dire de
ſon train , ny de ſa reception,
les meſmes ceremonies s'obſervant
toûjours dans celle qu'on
fait aux Ambaſſadeurs Extraordinaires
des TeſtesCouronnées .
Je vous diray ſeulement que Mr
leBaron de Bielke eſt jeune &
bien fait , qu'il commande un
Regiment dans les Troupes du
Roy ſon Maiſtre,& que fes Anceſtres
ont porté autrefois la
Couronne de Suede エク
La Cour est préſentement à
Fontainebleau , où le Mariage
de Mademoiselle ſe doit faire.
Is vous en promets une Relation
tres exacte, Vous Hçavez
que je traite toûjours ces fortes
d'Articles à fond, & que quoy
l
que
GALANT.
245
que vous en puiſſiez apprendre
d'ailleurs , ce n'est jamais avec
toutes les circonstances que je
vous marque. En voicy qu'on ne
vous aura pas dites en vous par
lant de la violente paffion que le
Roy d'Eſpagne témoigne pour
cette Princeſſe, Ce jeune Monarque
eſtoit dans une fi grande
Impatience de ſçavoir fi elle luy
feroit accordée , qu'ayant fupputé
le temps où le Courrier
qu'il avoit depefché en France
devoit revenit, il envoya des
Relais de Carrofles au devant de
luy , afin qu'il puſt afriver plûtoftes
&& comme le Prince D.
Juan eſtoit malade, il apprit luymefme
de ce Courtier la nouvelle
qu'il attendait. Je vous ay
parlé des réjoüillances qu'on fit
le jour -meſme qu'il la reçeur,
On ne doit pas en eſtre ſurpris.
Aoust 1679. L
242 MERCURE
Les Filles de Francesont tou
jours velcu on Elpagne d'une
maniere qui les y a fait aimer julques
à l'adoration. Voicy ce que
ce Prince écrivit là -deſſus à
Mademoiselle. La Lettre a eſté
traduite mot pour mot fur d'Original
Eſpagnol .
うおわLETTROBOROS
DU ROY D'ESPAGNE,
AMADEMOISELLE
avis de la
Ayanten
grande obligation
que j'ay au Roy & à Monfieur
Le Duc d'Orleans mes Freres, pour
- t'heureux ſuccés de mon Mariage
ande vostreMajesté, qui estoit la
choſe du monde qaojefouhaitois le
plus ardemment ,jen'ay pas voulu
diferer
GALANT.
143
diferer de démoigner à V. M. que
j'ay estéſenſiblemet touchéde cette
bonne nouvelles qui m'a causéune
joge plus forte que je ne sçaurois
l'exprimer , quoy que je fois dans
une grande inquiétude de ne pouvoir
pas avancer d'avantage le
temps de vostre départ, &fatisfaire
la paffion extréme que j'ay de
poffeder dans voir V. M. &de la
ces Royaumes , afſurant V.M. que
je paſſeray dans une impatience
continuelle tous les momens que je
difereray àme donner cettejoge; ce
qui feraque je n'oublîray rien de
tout ve qui pourra håter le départ
de V. M. esperant qu'on en ufera
de mesme de delà Dien conferve
VostreMajesté comme je le defire
को काठी bon Oncle deVM
al atotradao Mony LE ROYsper
Lij
244 MERCURE
• Les Galanteries que ce Prince
a faites depuis, ont confirmé tout
ce qui s'eſt dit de la force de fon
amour.Rien nela fait mieux connoiſtre
que l'ordre qu'il a donné
àMonfieur leMarquis de losBal .
baſes,d'étudier les diferes goufts
de Mademoiselle, voir tout ce
qu'elle aime , & tout ce qui la
divertit depuis le matin juſques
au foir , afin que trouvant les
mefmes choses enEſpagne, elle
ne s'aperçoive pasqu'elle nefoit
plus en France . Madame de
los Balbaſes voulant le ſervir
dans fa paffion , a fait en di
vers rencontres , co que les
Eſpagnols appellent Fineças de
amor, Elle haya envoyé une
Fleur tombée d'un Bouquet de
Mademoiselle,& eftant un jour
aupres de la Toilette de cette
Princeſſe,elle luy prit une Ceinture
GALANT.
245
ture en broderie , l'aſſurant que
le Roy d'Eſpagne en ſeroit paré
le premier jour qu'elle le verroit .
Toutes ces chofes ont perfuadé
avec juſtice àMademoiselle que
la galanterie regnoit en Eſpagne
auffi-bien qu'en France;& comme
parmy les ames bien faites,
les marques d'amour ſe payent
par les témoignages d'eſtime les
plus obligeans , elle s'eſt informée
des couleurs qui plaiſent le
plus à ce jeune Prince, & luya
fait faire de magnifiques Habits
où elles ont eſté employées. Cependant
elle n'a pû ſe reſoudre
à quiter la France fans voir plufieurs
Lieux qui luy estoient
encor inconnus ; &le Palais où
ſe tient le plus auguſte Senat de
la Terre , eſtant digne de ſa curioſité
, elle a viſité ce grand Bâ-
4
2846 MERCURE
timent Jerpuis lenommer ainfi,,
puis qu'il pourroit contenir plus
de monde qu'il n'en faudroit
pour peupler des Villes. Mademoiſelle
y alla incognito & mafquée
en viſita tous les detours
elle quatrième ,& n'y fut reconnuë
qu'en fortanполовая полов
Madamela Duchefſede Montalto
Fille dela Gouvernante du
Roy d'Eſpagne ,ayant paffé par
icy pour retourner à Madrid , y
aeſté reçeuë avec tous les honneurs
qu'ellesmeritoita Mon-
Acura pris ſoin duy meſme de
la divertir.lluluy a fait voir fa
belle Maiſon de S. Cloud , toutes
les Richeſſes du Gardenmenble
duRoy: les Eaux delMer
failles ,& l'a traitée magnifiquement
àTrianonmono
Ma Lettre eſt déja trop don
gue. Jel'acheve en peu de mors
par
GALANT. 247
par lesEnigmes , dont je retranche
pour cette fois ſeulement,
l'Explication en Vers que j'ay
accoutumé d'en donner Lefer
Chenvak, qui eft le vray Mot
de la premiere ,Daveſté trouvé
par Meffieurs Lubieres ,Confeiller
au Parlement en Provence :
La jeune Comteſſe de B.& par
l'Amant de la Demoisellel de la
Societé de Boiſſy ſous faintYon.
Ceux qui ont expliqué la ſeconde
fur l'or , qui en eſt le
vray ſens ,font Meſſieurs Broffardode
Montaney Croville,
Seigneur de Goubervillevabbe
Marquis de S.Are : Du Bray, Sr
d'Arfy: De Chaudel,deTroyes:
Boüillantle cadet , de Langres:
Heuvrard,Conſeiller du Roy à
Tonnerre , Le Franc , Gentilhomme
Rhemois : Mazan de
Lyon : Tullier lejeune de Bour-
Lij
248 MERCURE
1
ges;Béchu,Preſtre d'Angers ; Le
Hulle , du Quartier du Palais;
Trotte le Cadet ; Robaut, d'Orleans
; De Boiſſimon C.D.C. Du
Boiſvilly , De la Verbiffonne, &
Edme de Sagine , pres Sens; Sany
, du Quartier ſaint Jacques
du Haut- pas ; L'Abbé de fainte
Catherine de Senlis;Aumont,
Notaire; De Fonreynauld,Gentilhomme
du Bourbonnois ; Jarres
du Quartier du Louvre;
Formentin & Codron , Regens
d'Abbeville Colart , de Senlis;
Hallé , Secretaire de Monfieur
le Comte de Bourlemont ; Le
Chevalier Didas ; Boileau , du
Quartier de l'Univerſité Rey;
L'Abbé de Cary's Tornezy,Medecin
à Marseille ; Mesdames
la Marquiſe de S. Aré ; La Marquiſe
de Terlon , & fa Demoifelle
; De la Brétonniere , de
Tours;
GALANT... 249
Tours ; Puſcoat de Kergarion,
proche de Quimper ; Manette
Charron ; Marie M. de Chilly;
Pichon la Fille ; La Reſt de
Treffeaul ; Le Brunet de la belle
Blonde; Le Solitaire de Lyon ;
Tamiriſte ; Le tendre Cleandre,
d'Amiens ; Le Secretaire des
Mercuriennes de Morlaix ; Le
Solitaire d'Evermeu , proche
Dieppe 3 L'Amant Blondin ; La
Societé joyeuſe de Morragne;
&les deux bonnes Amies Soli-
-taires de l'Arquebuſe ; de Soif
fons.
La meſme Enigme a eſté ex
pliquée en Mers par Meſſieurs
le Baron de faint Gilles ; Grammont
Hutuge , de Mets; Du
-Chemin; Grandis ; Fils ; Rault,
de Roüen ; Le Febvre , Guré
-de Ville , d'Abbeville ;Guépín,
de Rennes,Maigret , Abbé de
Ly
250
MERCURE
Bulieres ; Le Prieur Pelegrin, de
Pignans en Provence; Hugo de
Gournay; Le Bon Clerc de Châlons
ſur Saône ; & l'Etranger
malheureux.
3
Jajoûte les noms de ceux qui
*ent expliqué l'une & l'autre
dans leur vray ſens... Ce font
Meſſieurs De Guiraud ,de Nifmes
, Prevoſt general du Languedoc
; Sautel , de la ruë Tupin
, de Lyon , lequel vous donnera
au premier jour un de fes
Ouvrages qui fera plein d'érudition
; La belle Mademoiselle
Margoton Vacheron , de Lyon,,
qui joue parfaitement du.Luth
& de l'Epinette ; Du Clapier,
de Grenoble ; De Grat , Con
feiller au Parlement de Provence
; le Comte de Boffu ;
Gardiens; De Langes - Montmiral
, Avocat en Parlement;
Beffin,,
GALANT 251
Beſſin , Lieutenant de Clameey
en Nivernois Le Cheva
lier de Chimay Vanderbeken
; Ghinnebert , Preyoft de
faint Marcel de Paris Miconet
; Le,Chevalien, doJa Porte
Paris : Sermage le Fils de
Besançon: Meſdemoiselles Raince
: Sarty : Rabay des Prez :
Vanbale : Tripart & Gobillon,
de la Ruë de Empereur :
La Societé enjoüée de la Ruë
Chapon : L'Ariane de Sylvie
: & le Serieux fans criti-
En Vers , Meffieurs Rouffeau
, de Fontainebleau : A
Giraud , Prieur de Fontenrouf
fe , d'Aix en Provence inLas
Reclus de faint Leu d'Amiens :
La Societé de Boifly fous faint
Yon & la Nymphe des
Prez
ם
Món:
252
MERCURE
Monfieur le Preſident de la
Tournelle , de Lyon , a fait la
premiere des deux nouvelles Enigmes
en Vers que je vous envoye.
La ſeconde eſt de Monſieur
Tieuloy, Prevoſt de la Cité
d'Arras. :
ENIGME.
TEEppaarrooiis entre deux Soleils,
Etfur le Corail& l'Yvoire.
Mon élevation nuit ſouvent a ma gloire ,
Mais les rougeurs me ſont des defauts
fanspareils.
On reconnoist àma figure
Le Principe de la Nature,
Etceluy du Temperament.
Ieme nourris d'Oeillets , de Pastilles , de
Roses, 19
Et me crois apres tout fi fin & ſi ſcavant,
Que je veux que monsentiment
L'emporte deſſus toutes choses..
AVTRE
GALANT.
253
AUTRE ENIGME ...
A
Rbitresdu
malheur ,
bonheur ainſi que diu
Nous faiſons de pluſieurs les charmantes
delices,
Et tel qui nous cherit avec le plus d'ardeur,
Eprouve bienſouvent nos plus cruels caprices.
Denom, comme d'habit, de fexe diferent,
Et de couleur & deviſage,
On en voitparmy nous qui font du plus
haut rang,
On en voitdu plus bas étage.
On nous bronille facilement,
On nous réünit aisément,
Et quoy quefans deſſein nous caufions du
dommage,
:
On ne laiſſepas tres-fouvent
De nous punir,mais fort injustement.
Nous marchons deux à deux , troisà
trois, quatreà quatre,
Beaucoup avecque nous ne perdent pas
4
leurtemps,
Etceux que nous rendonscontens
Sont affez ingrats pour nous batre.
:
Nous
254
MERCURE
!
Nousfaisons defort heureux coups,
Mais las ! de nostrefort admirez l'in
justice,
Quand nous avons renduſervice,
Perſonne ne veut plus denous...
٤٠
L'Enigme en Figure repreſente
le Canon. Rien ne peur
eſtre plus naturel. Salmonée
qui épouvantoit les Peuples d'Elide
en lançant des feux , eſt le
Boulet. SonChar, l'Afuſt ſur lequel
le Canon eſt traîné par des
chevaux , & le reſte des Figu--
res, marque ceux qui font effrayez
du bruit. Ce Mot a eſte trouvé
par Meſſieurs lePreſident de
la Tournelle : Du Chemin, Friſon
, de Rheims : Tullier le jeune
: Miconet : Jarres : Trotte le
cadet : Les Reclus de ſaint Letr
d'Amiens : Grammont : Mademoiſelle
de la Bretonniere :Tamiriſte
: Rault , de Roüen : Le
Serieux
YON
HESIONE ENIGME .
GALANT.
255
Serieux fans critique : La Solitaire
de Lyon : & le Bon Clerc
de Châlons ſur Seine , les deux
dernieres en Vers.
Cette Enigme a eſté auſſi expliquée
ſur la Bombe , la Grenade
, le Tonnerre , la Greſfle, l'Impicté
, & l'Arrest de mort.
Vos Amis reſveront ce Moiscy
fur Hefione. Fille de Laomedon.
Tout lemonde ſçait qu'elle
fut expoſée à un monſtre Marin,
comme Andromede,& delivrée
par Hercule.
Voicyunſecond Air quej'oubliais
à vous envoyer. Les Paroles
font deM. Pageau Avocat au
-Parlement , & elles ont eſté notées
par M. Labbé , cy devant
Maiſtre de Muſique de S.Jaeques
de Dieppe.
CHAN
256 MERCURE
CHANSON A BOIRE.
D E
coiffe- moy cette Bouteille.
levais entamer ce lambon ;
Ahque la chair en eſt vermeille !
Ab que ce Vin clairet est bon!
Amy,fermons fur nous la porte,
lepretens boire tout le jour ;
Et quand je bois , l'ardeur qui me tranfporte,
Craint plus un Importun qu'un Rival en
Amour.
Adieu , Madame. Je vous ay
ſouvent dit en finiſſant , qu'il
me reftoit beaucoup de choſes
à vous mander , mais je neme
fuis jamais trouvé dans un ſi
grand accablement de Marieres
confiderables. Il eſt tel , que
jeTuis meſme obligé de remettre
ce que je vous avois promis
la derniere fois touchant le
Voyage de Monfieur le Duc
en
LYNN
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GALANT. 75.7
en Bourgogne . Vous n'y perdrez
rien , puis que je vous
envoyeray cette Relation plus
entiere , & que vous y trouverez
pluſieurs Feſtes qui ont eſté
faites en divers Lieux pour ce
Prince. Je ne puis auſſi me difpenſer
, faute de temps & de
place, de remettre juſqu'au Mois
prochain ce que j'ay à vous dire
du retour de M. Colbert lePlenipotentiaire
, de ſa Reception
en la Charge de Preſident à
Mortier , de celle de M. Molé;
de l'Election des nouveaux Echevins
; de ce qui s'eſt paſſé à
l'Academie Françoiſe le jour de
la diſtribution des Prix ; de l'arrivée
de Madame la Princeſſe
d'Osnabruk en cette Cour ; de
la mort de Monfieur le Cardinal
de Rets , de celle de Madamela
Princeſſe de Guimené , de
deux
258 MERCURE
deux ou trois Mariages,& enfin
de tout ce que je ſçay que vous
feriez fâchée d'ignorer. Je ſuis,
Madame , voſtre, &c.cha
A Paris ce 31. Aoust 1679.
9
13
けしの
"
Aviss
:
NOV
Avis pourtoûjours.
Nprie ceux qui envoyerontdes
Memoires où ily aura des Noms
propres ,d'écrire ces Noms en carateres
tres-bien formez & qui imitent
l'Impreſſion , s'il ſe peut , afin qu'on
ne ſoit plus fujet à s'y tromper.
On prie auſſi qu'on mette ſur des
papiers diferens toutes les Pieces qu'on
envoyera.
On reçoittout ce qu'on envoye, &c
l'on fait plaifir d'envoyer.
Ceux qui ne trouvent point leurs
Ouvrages dans le Mercure , les doivent
chercher dans l'Extraordinaire;
& s'ils ne ſont dans l'un ny dans l'autre,
ils ne ſe doivent pas croire oubliez
pour cela. Chacun aura fon
tour , & les premiers envoyez ſeront
les premiers mis, à moins que la nouvelle
matiere qu'on recevra ne ſoit
tellement du temps , qu'on ne puiſſe
differer..
On ne faieréponſe àperſonne,faute
de temps..
On
On ne met point les Pieces trop
difficiles à lire.
On recevra les Ouvrages de tous
les Royaumes Etrangers , & on propofera
leurs Queſtions.
Si lesEtrangers envoyent quelques
Relations de Feſtes ou de Galanteries
qui ſe ſeront paſsées chez eux , on les
mettra dans les Extraordinaires.
On prie qu'on affranchiſſe les Ports
de Lettres , &qu'on les addreſſe toûjours
chez le Sieur Amaulry , & il eſt
inutile d'en envoyer ſans payer le
Port, puiſqu'ils ne paroîtront pas autrement.
On ne met point d'Hiſtoires qui
puiffentbleffer lamodeſtie des Dames,
on deſobliger les Particuliers par
quelques traits ſatyriques.
On a beaucoup de Chanſons. Elles
auront toutes leur tour, ſi on apprend
qu'elles n'ayent pas eſté chantées.
C'eſt pourquoy ſi ceux par qui elles
ont eſté faites ,veulent qu'on s'en ferve,
ils les doivent garder ſansleschanter
& fans en donner de copie juſqu'à
-cequ'ils les IcMercure.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères