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MERCURE
GALANT.
De L'Anjô78 .
JouxtelaCopie
àParis
Au Palais 1678 .
LE
NOUVEAU
MERCURE
GALANT.
Contenant tout ce qui s'eſt paſſé
de curieux au Mois de Juin
de l'Anné 1678 .
Suivant la Copie imprimée
A PARIS
Au Palais , l'An 1678..
7
A
MONSEIGNEUR
LE
DAUPHIN.
MONSEIGNEUR ,
Lemeſmequi a déjadonnélaparoleaux
Chevaux dont vous vous ferve,z dans
vos Exercices , met aujourd'huy l'Epée
en conversation avec le Fleuret. La
fiction est ingénieuse , & comme elle regarde
vostre gloire , j'ay crû que vous
ne defaprouveriez pas que jelafiſſe paroiſtre
à la teste de ce Volume. Elle
Supléera , MONSEIGNEUR ,
à ce que je ſens bitn que je ne vous dirajjamais
qu'imparfaitement , puis que
l'admiration que j'ay pour vos grandes
Qualitez ne me laiſſe point trouver de
termes qui ne foient beaucoup au deſſous
de ce que je pense. F'oferay vous dire cependant
, que quoy qu'elle aille au dela
des plus fortes expreſſions que mon zele
mepuiſſefournir, elle ne peut qu'égaler la
profonde ſoûmiſſion avec laquelle je ſuis,
MONSEIGNEUR ,
Voftre tres-humble & tresobeïſſant
Serviteur , D.
DIALOGUE
DU
FLEURET & DE LEPEE.
LE FLEURE T.
Juſqu'icy mon amourn'a voulu vous rien
dire ,
Une difcrete ardeur a retenu ma voix,
Et ſi devant vous je ſoûpire ,
C'eſt que j'ay maintenant plus d' orgueil
qu'autrefois.
1
L'EPEE.
D'où vous vient cet orgüeil , Amant qu'on
doit peu craindre ,
Joüet d'une valeur qui cherche à s'expliquer,
Guerrier qui ne ſçavez que feindre,
Avec fi peu de coeur ozez- vous m'attaquer?
LE FLEURET. le
Te
Quoyque de ce tranchant qui vous rend fi
e
terrible,
Je doive apréhender l'éclat victorieux ,
Quoy que je vous ſcache invincible ,
Je ne puis m'empeſcher de vous ſuivre en
tous lieux,
L'EPEE.
Quoy juſques aux douceurs vôtre amour
vous engage ?
Mille
Mille Sabres dorez couverts deDiamans ,
M'ont fait ofre de leur hommage ,
Mais je n'ay point reçeu les voeux de c
Amans.
LE FLEURET.
Iln'eſt point ſous leCiel de Sabre qui m'egale,
J'aybien change de rang depuis cinq ou fix
mois.
Je dominois dans une Sale ,
Etje regne aujourd'huy dans le Palais des
Rois.
L'EPEE
Ce haut degréd'honneuroù vous met laFortune
,
Nepeutdans lesCombats vous faire redouter;
Et quand voſtre amour m'importune ,
Pourun peudebonheurdois-je vous écouter?
LE FLEURET
.
Je fais les premiers traits d'un Maiſtre de la
Terre ,
Jemene à des Lauriers ſa Valeur que j'inſtruis .
Le plus ſuperbe Cimeterre
S'eſtimeroit heureux d'eſtre ce que je fuis .
L'EPÉE.
Quel eſt donc ce Héros dont vous formez
l'adreſſe ,
Et de qui le grand coeur s'affermit ſous vos
Loix?
J'écouteray voſtre tendreſſe ,
* 4
Si
Si par undigne employ vous meritez mon
:
choix.
LE FLEURET.
J'élevenn jeunePrince au ſein de la Victoire,
Et quand je le diſpoſe à donner de grands
coups,
Je travaille pour voſtre gloire ,
Et prépare ſon Bras à ſe ſervir de vous.
L'EPÉE
Vous me faites valoir un fort petit ſervice ;
L'adreſſe qu'a ce Prince, il la tientde fon coeur,
C'eſt un inutile exercice ,
De
A
Aqui vient tout dreſſé par ſapropre valeur.d
LE FLEURET,
Il eſt vray, mais parmoy ſa forceingénieuſe,
Connoiſt d'un Ennemy l'endroit qu'il faut
fraper ;
Et cette Main victorieuſe ,
pre
J'ay du moins avant vous l'honneur de l'oc- g
cuper.
L'EPEE.
Jevous enſçaybon gré,Fleuretincomparable;
Si quelquejour cePrince aux Combats excité,
Fait luire mon fer redoutable ,
Je vous devray l'honneur qu'il aura merité.
LE FLEURET.
Je trouve dans ſfonBras une force invincible ,
PropreàrompreunParty,propre àle terraffer,
Apor
re
Aporter un coup infaillible
Sur l'heureux Ennemyqu'il daignera pouſſer .
L'EPEE.
Que vous m'eſtes utile ! & que voſtre aſſiſtance
Me perfuade bien que mon fort ſera beau !
Jemeurs icy d'impatience
Que fonAugufte Main me tire du fourreau.
LE FLEURET.
Attendez, dans ce Prince on voit approcher
l'âge
Qui ledoit délivrer de mes foins ſuperflus.
Au premier feu de fon courage
Vous ferez en faveur, & je n'yſeray plus.
L'EPEE.
Dans un gros d'Efcadrons quand ſes Mains
échauffées
Me rougiront du fang des Ennemis défaits,
Dans ma gloire & dans mes trophées
Jemerefſſouviendray toûjoursde vos bienfaits.
LE FLEURFT.
Désquevous paroiſtrez, d'abordje me retire ,
Et dequelque façon que ceſſe monbonheur,
Toujours foûmis à voſtre empire ,
Pour vous qui m'enflámez jauray la meſme
ardeur.
M. DU MATHA D'EMERY ,
deBordeaux.
PREFACE.
ON demande des éclairciſſemens ſur bien
des choſes qu'on trouvera en liſant la Préface
de l'Extraordinaire. On eſt contraint d'y
renvoyer ceux qui par leurs Lettres témoignent
avoir quelques doutes , afin de n'ennuyer
pas le Public en répetant ce qu'on a
déja dit pluſieurs fois . Cette Préface, & celles
qu'on a miſes juſqu'icy dans les divers
Tomes du Mercure , font plus neceſſaires
qu'on ne les croit dans les autres Livres , à
cauſe du commerce queles Nouvelles qu'on
luy envoye luy font avoit avec tout le monde;
& que ne répondant que par là aux
Lettres qu'il reçoit, & aux choſes qu'on luy
demande, cenx qui négligent de les voir ne
ſçauroient eſtre éclaircis de leurs ſcrupules.
On prie de nouveau qu'on ne s'impatiente
point pour les Hiſtoires &pour les Enigmes,
chacun peut s'affurer qu'il aura fon tour.
Quant aux Articles du Mois , ce qu'on reçoit
dans les cinq ou fix derniers jours ne
peut que difficilement eſtre mis. Si ceux qui
envoyent des Airs avoient pris ſoin de les
faire donner par quelque Amy capable d'en
voir les épreuves, comme ils en avoient eſté
priez, on ne ſeroit point embaraſſépour ſçavoir
fi on peut ſe ſervir de ceux qui reſtent,
& on s'adreſſeroit à eux pour eſtre aſſuré
qu'ils fuffent demeurez nouveaux , car les
Maiſtres qui ne les voyent point dans le premier
PREFACE
mier Mercure qui paroiſt, les font chanter
le plus ſouvent, dans la penſée ou qu'on ne
les a pas réçeus, ou qu'on n'a pas voulu leur
donner place , & il eſt fâcheux de donner
en ſuite pour nouveau ce qui a ceſſé de l'eſtrepar
cette raiſon. Le Pubilc témoigné fouhaiter
des Lettres ſur toute forte de matieres .
Ainſi quand on en recevra de belles , on les
mettra dans l'Extraordinaire ; & ceux qui
feront bien aiſes qu'elles y paroiſſent, prendront
la peine de les travailler , rien ne les
obligeant à les faire avecprecipitation. Quoy
que l'Extraordinaire qu'on a déja veu , ait
eu beaucoup de ſuccés, celuy qui ſera donné
le 20. deJuillet pour le remettre dans les
Quartiers, ſera d'une autre maniere, c'eſt à
dire qu'il ſera plus remply d'Hiſtoires &d'autres
Ouvrages, afin que la diverſité desmatieres
y meſle par tout l'agrément de la nouveauté.
verra des Fcites Etrangeres ,
dont les Deffeins feront curieux, & on n'oubliéra
pas de fort galantes Réponſes ſur la
Queſtion galante propoſée dans le premier
Extraordinaire. Je ne dis rien de l'Hiſtoire
Enigmatique , on ſçait qu'elle n'a pû fournir
qu'à de ſçavantes Explications. On donnera
des Sujets nouveaux d'exercer l'eſprit dans
celuy du 20. deJuillet. On ne ſçauroit trop
recommander d'adreſſer toûjours ſes Lettres
au Sieur Blageart , celles qu'on adreſſe ailleurs
ne fontpreſque jamais reçeuës. On a
- dit beaucoup de choſes dans deux Mercures
OOnn y
touPREFACE.
touchant la penſée qu'on a que l'Arc de
Rheims a eſté dreſſe en l'honneur de Jules
Céſar. Il y aura dans l'Extraordinaire un
Diſcours tout remply d'érudition, d'un tres
ſçavant Homme qui eſt d'un ſentiment con
traire. Si on trouve icy une ſeconde Rela
tion de la priſe de Lewe , on ne doit poin
en eſtre ſurpris. C'eſt le morceau d'Histoir
le plus exact & le plus curieux qu'on ait ver
depuis fort longtemps ; & tant de Gens d
Meſtier ont conſeillé de le mertre , qu'on
n'a pû douter qu'on ne priſt plaisir à le lire
ſcachant qu'il ne contient rien que de ve
ritable. te
Ter
L'aſſortiment de tous les Volumes dat
Mercure, qu'on a ſouvent de la peine à trou
ver ſur l'heure au Palais , ſe trouvera toû
jours à l'avenir chez le Sieur Blageart , qu
fournira en tout temps tous leſdits Volume 01
en telle relieure qu'on les voudra. C'eſt ul
avis qu'on donne àceuxqui n'ont pas le loi
fir d'attendre , ou qui reçoivent des com
miſſions preffées pour la campagne.
an
t
Pag. I
MERCURE
GALANT.
UEL embarras , Madame
, & comment fatisfaite
à la parole que je vous ay
donnée de vous entretenir de la Paix?
La matiere eft grande , &je ne l'enviſagepoint
, que jene craigne auſſitoſt
d'en eſtre accablé. Il en eſt qui
quoyque belles, animent d'autant
plus à s'y étendre , qu'on ſent bien
qu'on les peut encor embellir en les
mettant dans leur jour; mais il en
eft de ſi extraordinaires , qu'on ne
les entame jamais qu'en tremblant ,
parce qu'on eft convaincu qu'on ne
peut rien dire qui ne ſoit infiniment
au deſſous de ce qu'elles donnent lieu
de penfer. Telle eſt la modération
du Roy. Il eſtoit en état devaincre
tout , & il a bien voulu arreſter le
Juin. A cours
2
MERCURE
cours de ſes Victoires pour offrir la
Paix à toute l'Europe , & luy faire
voir qu'il ne connoiſſoit point de
triomphe plus éclatant que celuy
qu'il eſtoit capable de remporter ſurs
Luy-meſme. Quand je dis qu'il
eſtoit en état de vaincre tout , jem
n'avance rien dont il ne ſoit aifé des a
connoiſtre la verité. Si des Chefsre
d'une grande expérience , agiſſantat
ſous des ordres qui ne conduiſent R
pas moins feûrement à la Victoire en
que la Valeur ; fi de nombreuſes qu
Troupes bien aguerries , &desFonds
affurez , peuvent faire eſperer de
vaincre toûjours , quel autre ques
LOUIS LE GRAND pourroit p
dire qu'en offrant la Paix , il aban- re
donne les Conqueſtes qu'il ſe voit
affuré de faire, Luy quia rendu le
fort des Armes conſtant , d'incertain
qu'il eſtoit toûjours , & qui l'a
fixé pour Luy ?Quelle Puiffance parmy
toutes celles qui luy font oppoſées
, eſt aujourd'huy plus redoutable
fur
GALANT . 3
fur Mer ? Il eſt le ſeul qu'on y ait
veu faire des Conqueſtes depuis que
la Guerre a commencé. Il est encor
en état d'y en faire , & toutes nos
Coſtes ſont remplies d'Armateurs ,
ou de Gens qui demandent la permiffion
d'armer. C'eſt ce qui n'eſtoit
jamais arrivé en France, Auſſi peuton
dire que jamais Conquérant n'a
conſenty à donner la Paixdans l'état
où le Roy ſe voit aujourd'huy. Qu'-
on life nos Hiſtoires , on ne trouvera
point que nous ayons encor eu tant
&de fi bonnes Troupes ſur pied , ny
qu'elles ayent eſté ſi bien payées. Les
Fonds de la Guerre ont toûjours eſté
faits plus d'une année avant l'ouverture
de chaque Campagne , &
on n'ignore pas qu'ily en atoûjours
eu de reſte. Toutes choses ont eſté
ordonnées de la meſme forte qu'elles
auroient pû l'eſtre pendant la Paix.
LaGuerre n'apoint empeſché leRoy
de donner des Penſions & des Récompenfes
, comme je vous l'ay fou-
A2 vent
4
MERCURE
1
vent marqué dans mes Lettres. Ila
fait joüir ſa Cour des divertiſſemens
accouſtumez pour délaſſer les Guerriers
qui l'avoient ſuivy dans ſes fatigues.
Ila fait fleurir les beaux Arts
dans le Royaume , & enfin donné
des Prix en pluſieurs endroits à ceux
qui les avoient meritez. Les Meu
bles , l'Argenterie , & les Pierreries
qui ſous d'autres Regnes ont four.
ny ſouvent aux frais de la Guerre ,
loin d'avoir diminué depuis fix ans
qu'elle dure , ont augmenté de beaucoup
, & le Roy s'eſt toûjours trouvé
en pouvoir d'en acquerir , pendant
que l'Eſpagne n'avoit point d'autre at
refſſource pour foutenir cettemeſme
Guerre. C'eſt neantmoins avec tous p
ces avantages que le Roy veut bienn
donner la Paix aux Peuples de l'Europe
qui en ont beſoin, tandis que
les Siens glorieux de ſes Victoires
qui font honneur à la France auſſibien
qu'à ce grand Monarque , ne
luy demandent pas qu'il daigne les
Da
נ
inGALANT.
5
interrompre en leur faveur. Voyez
d'ailleurs l'état des Affaires. L'Angleterre
eſt diviſée. Lapriſe deGand,
qui oblige les Hollandois à tenir
douze mille Hommes garniſon dans
leurs Places frontieres , les empeſche
de mettre une forte Arméeen campagne.
L'Eſpagne a peu de Troupes,
& ne ſçait où aſſembler le peu qu'elle
ena. Nous nous ſommes ouverts par
tout des Paſſages. Bruxelles & Anvers
tremblent. Le Roy eſt à la teſte
d'une Armée nombreuſe. Il peut
entreprendre. Tout eſt preſt. Il n'a
qu'à attaquer pour vaincre. Il eſt
entraîné à la gloire par deux diférens
panchans. Il en peut acquerir
en donnant la Paix ; mais outre ce
que la continuation de ſes Conqueftes
luy en affure , ily voit encor de
grands avantages attachez . Cependant
il choiſit la gloire la plus ſterile
, & prend le party qui foulage
toute l'Europe. Il fait plus qu'Aléxandre
, qui ne rendit qu'à ceux
qu'il A 3
6 MERCURE
qu'il avoit attaquez ſans ſujet. Ce
grand Prince , maiſtre de Luymef
me au milieu de tous ſes triomphes ,
veut bien rendre à ceux qui luy ont
- déclaré la Guerre , & il leur ofre la
Paix dans le ſein meſme de la Vi
Etoire , puis que fes Armes luy ſoû
mettent Puycerda en meſme temp
qu'il réſout d'en arreſter les progrésa
Apres cela , Madame , ne peut- on
pas dire que cette Paix eſt l'effet de
la plus haute modération dont on
ait jamais entendu parler ? On a veu
des Conquérans , mais on n'en a
point encor veu , & on n'en verra
peut - eſtre jamais , qui s'arreſtent
fur le panchant d'une courſe , lors
qu'on y eft pouffé par la Victoire, &
qu'il fautmeſme fairedes efforts pour
ne s'y pas laiſſer entraîner. Si on
avoit attendu pour avoir la Paix ,
que le grand nombre d'Ambaſſadeurs
des Intéreſſez dans la Guerre euſt
efté d'accord , on en auroit preſque
perdu l'eſpoir , oudu moins les longueurs
GALANT .
7
gueurs de cette Négotiation auroient
laiſſé le Victorieux en liberté de
pourſuivre encor longtemps ſes Conqueſtes.
Il falloit un Maiſtre tel que
le Roy, qui euſt la bonté de faire
comme une Loy de cette Paix aux
Vaincus. Pour en faire une Loy ,
il falloit eſtre aufſſi puiſſant qu'il l'eſt
& il auroit eſté à craindre d'un autre
qu'il ne ſe fuſt ſervy de cette
puiffance pour impoſer des conditions
injuftes. La modération du Roy
a efté telle , que le repos de l'Europe
a prévalu à fes propres intéreſts. Le
Titre de Pacifique ne luy apas ſemblé
moins glorieux que celuy de
Conquérant , & il conſent à ſe dépoüiller
d'une partie de ſes Conqueſtes
, afin de propoſer une Paix qui
luy gagne l'amour de ſes Ennemis,
comme la Guerre luy a fait gagner
leurs Places. A peine cette Paix eft
propofee , qu'on s'écrie en Hollande
fur les bontez extraordinaires du
Roy. On imprime hautement les
A 4
Pro8
MERCURE
Je
Propoſitions qu'il luy plaiſt de faire
Elles font trouvées ſi juſtes , que
ceux à qui la Guerre eft utile , cher
chent en vain des raiſons pour le
combatre. Ce qu'ils oppoſent n'ef
point écouté. Sa Majeſté écrit au:
Etats. Sa Lettre eſt reçeue avec au
tant dejoye que de reſpect. On ef
furpris de voir un Vainqueur fi mo
deré dans ce qu'il propoſe ; & lef
Peuples de Hollande qui apprennen
les ſentimens favorables où il ef
pour eux , ne peuvent s'empeſche
de crier Vive le Roy en plufieursen
droits . Quelle gloire pour la Franc
d'avoir un Maiſtre ſi grand , qu'i
eſt devenu l'admiration & l'amour
de ſes Ennemis meſmes !Les Propo -t
fitions font acceptées des Etats , &
M' de Beverning Plénipotentiaire à
Nimegue eſt nommé Ambaſſadeur
Extraordinaire pour en venir afſurer
Sa Majefté. Il arriva aupres d'Elle
ſur le ſoir du 30. & fut logé au delade
l'Eſcaut dans une Maiſon qui
luy
GALANT .
9
luy avoit eſté préparée. Monfieurde
Pompone l'alla voir une heure apres
qu'il fut arrivé. Il eutſon audience
le lendemain ſur les neuf heures du
matin. Monfieur le Mareſchal de
Lorges l'alla prendre. Monfieur le
Duc de Noailles le reçeut à la teſte
des Gardes du Corps , & tout ce qui
ſe pratique en de pareilles rencontres
fut obſervé . Il eut une Audience fecrete
qui dura environ une heure&
demie , & apres avoir remercié le
Roy du repos qu'il veut bien donner
à toute l'Europe , il prit congé
de Sa Majesté dans cette meſmeAudience.
Au fortir de là , il viſita les
Miniſtres , & n'eſtant point fatisfait
du peu de temps qu'il avoit paſſéà
entretenir le Roy , il demanda à le
voir difner pour le pouvoir admirer
plus à loiſir. Ily fut mené incognito
avec tous ceux de ſa ſuite. Je ne vous
dis point ce qui luy a eſté accordé
pour les Etats. Ona imprimé laRéponſe
de Sa Majefté. Ils ont obtenu
A5 ce
10 MERCURE
ce qu'elle contient , c'eſt à dire que
pendant tout le mois de Juin ily
auroit Suſpenſion d'actes d'hoſtilité
contre les Places Eſpagnoles , & que
ce terme eftant expiré , la Suſpenſion
d'armes deviendroit entiere pour fix
ſemaines , afin de traiter de la Paix
generale , en cas que pendant cett
premiere Suſpenſion qui doit dure
tout le mois de Juin , les Alliez fe
refoluſſent à devenir auſſi raifonnables
que les Anglois & les Hollandois
, &qu'ils uſaffent comme ils le
doivent des bontez que le Roy fait
paroiſtre pour toute l'Europe.
Ce grand Prince n'ayant plus affaire
dans un Camp où ſa valeur ſeroit
demeurée oyfive , enpartitpour
retourner à S. Germain , & fitplus
de ſoixante lieuës en moins d'un
jour & demy. Le lendemain qu'il
fut arrivé , il ſe leva auſſi matin
qu'il ſe leve ordinairement quand il
n'a efſſuyé aucune fatigue. II prit ce
meſme jour le divertiſſement de la
Chafe
GALANT.
Chaffe , & vit faire les Exercices à
Monſeigneur le Dauphin. C'eſt un
charme que de voir cejeune Prince à
cheval. Il n'y en a point de fi difficiles
qu'il ne monte. Il les gourmande
avec une grace & une adreſſe
merveilleuſes , & ne court point de
Bagues & de Teſtes qu'il ne les
emporte.
A peine le Roy fut- il arrivé , que
par une bonté vrayment paternelle ,
il fit donner pluſieurs Arreſts pour
le foulagement de ſes Peuples. L'un
porte la diminution de fix millions
fur les Tailles. Il y en a d'autres qui
regardent le rembourſement des nouvelles
Rentes conſtituées ſur l'Hoſtel
deVille , & d'autres Rentes aſſignées
fur d'autres droits appartenans à Sa
Majeſté . L'ofre de ce rembourſement
accommode les affaires de ceux
qui auront beſoin de le toucher. Il
eft vray que Sa Majefté a reçeu un
notable ſecours des premieres Rentes.
Tout le monde luy a porté fon
A 6 ar12
MERCURE
argent en foule par la ſeûreté qu'on
a trouvée avec Elle. Celuy qu'elle
offre de rendre preſentement, fait
affez connoiftre qu'elle n'y pouvoit
eſtre plus entiere , &prouve en mefme
temps ce que je vous ay dit d'a
bord , que le Roy ne cherche point
la fin de la Guerre par aucune peine
qu'il ait à la ſoûtenir , mais ſeule
ment par une pure bonté pour ſes
Ennemis , à qui les avantages
de la
Paix font neceffaires. Jamais Prince
ne fut mieux ſervy qu'il l'aeſté. Le
fuccés a répondu au zele & au travail
des Miniſtres , & la Victoire aux
grands projets & à la valeur de l'in
comparable Monarque qui a regle
leurs emplois. La réſolution que
prendront les Alliez , occupeprefentement
toute l'Europe. Chacun en
parle felon ce qu'il juge des diférens
intereſts qui les doivent faire agir ;
mais tous conviennent que ceux qui
paroiſtront les plus éloignez de la
Paix , ne pourront s'empeſcher de
re-
८
pag. 13
mulus.
FULLN
GALANT .
13
regarder avec admiration les bontez
du Roy qui ont cauſé tant dejoye
& de ſurpriſe à tous les Peuples de
Hollande.
J'avois biencrû , Madame , qu'apres
avoir pris plaifir à ce que je
vous écrivis ily a quelque temps ſur
les Obeliſques , vous ne ſeriez pas
fâchée d'entendre parler des Arcs de
Triomphe. Vous avez veu celuy
qu'on a découvert à Rheims gravé
dans ma Lettredu dernier Mois. J'y
adjoûtay la Voûte de l'Arcade d'un
de ſes coſtez; Il faut vous donner
aujourd'huy les deux autres , afin
que vous ayez l'Ouvrage parfait en
quatre Pieces. Voicy P'Arcade que
je vous aydit qui repreſente la Louve
Romaine avec Rémus & Romulus ,
& ce que Meſſfieurs de Rheims ont
marqué a deſſous du Deſſein qu'ils
en ont fait faire.
Ceux qui veulent que ce Monument
ait esté érigé en l'honneur de Jules César.
aflu- A7
14 MERCURE
affurent que cet Embleme a esté mis icy
pour honorer l'origine de cet Empereur;
mais peut estre auſſi que ç'a esté pour
montrer que Rheims estoit ſoûmiſe , ou
plutoft alliée à Rome , puis , que c'estoit
le ſymbole ordinaire des Villes qui estoient
Sous la domination on ſous la protection
des Romains. Ce que l'on dit que S.
Sixte & S. Sinicefurent les premiers qui
s'arresterent à Rheims poury prescher la
Foy , apres qu'ils eurént veu dans la
Porte Mars cette Hiſtoire de leur Nation
, fait affez voir l'antiquité de cet.
Edifice. Ces Victoires & ces Armes ſont
pour eternifer la memoire des Conquestes
de ce temps-là ; mais ces Figures qu'on
voit diftinctement en quelques Boucliers,
ne reſſemblent à des Fleurs de Lys que
par hazard.
Ce qui fait croire que ces Figures
de Rémus & de Romulus marquent
le deſſein qu'on a eu d'honorer par
ce Monument l'Origine de Jules-
César , qui prétendoit eſtre deſcendu
d'JuGALANT
.
15
d'Julus , c'eſt qu'au midy de la Ville
de Rheims , il y avoit un autre Arc
de Triomphe où eſtoit repreſentée
Vénus , & il n'ya perſonne qui ne
ſcache que cet Empereur tiroit ſa
plus grande gloire d'eſtre de la Race
de cette Déeſſe par cet Julus Fils
d'Enée. Ce ſecond Arc eſt encor en
veuë , mais plus qu'à demy ruiné.
Il ne reſte plus que la Voûte du milieu
des trois Arcades qui le compofoient
, avec quelques veſtiges des
☐deux autres fur les deux aifles . On
l'apelle Porte bafée. Cette Arcade eft
ornée par le dehors de fa rondeur ,
de grandes feüilles d'Achante gravées
dans les bords. Au deſſous de
la Voûte il y a un plat-fond quarré,
dans lequel on voit un Triton, dont
la partie qui finit en Poiſſon fait
pluſieurs tours en forme de roulots,
fur l'un desquels eſt aſſiſe une Vénus
toute nuë qui tient le Triton
embraffé. On ne peut la méconnoiſtre
, puis que ſur le bout de la
queuë
16 MERCURE
queue du Triton , relevée en haut ,
il y a un Cupidon qui étend ſesaifles.
Il eſt certain que Jules Céfar
faiſoit tellement vanité d'eſtre ſorty
deVénus, qu'il luy donnoit la qualité
de Venus genitrix ; & c'eſt par
cette raiſon que Properce priant cette
Déeſſe de conſerver Auguſte-Céfar
, Fils adoptif de Jules , la fait
ſouvenir qu'il eſt de ſa Race. Joignez
à cela que ce premier des Céfars
, pour marque qu'il la reconnoiſſoit
pour ſa Mere , fit voeu de
luy faire baftir un Temple , fi par
ſon moyen il gagnoit laBataille qu'il
eſtoit preft de donner contre Pompée
dans la Plaine de Pharſale. Il
s'acquita de ſon voeu. Ce Temple
fut baſty dans le Marché qui porte
fon nom. Il l'embellit de Tableaux
de grand prix , & entr'autres
Statues, il en fit placer une de
marbre blanc dans le lieu le plus éminent
, qui repreſentoit cette Venus
genitrix. Elle estoit toute armée
comen
ha
rec
es
GALANT .
17
comme une Pallas. Archeſilaüs , fameux
Ouvrier de ſon temps, en fut
le Sculpteur. L'impatience que Jules-
Céfar eut de la dédier , fut fi
grande , qu'il ne luy donna pas le
loiſir de l'achever.
Je viens à la Voûte de la troiſiéme
Arcade que je me ſuis engagé
de vous envoyer gravée. C'eſt celle
de l'Arcade du milieu , qu'on
appelle l'Arcade des quatre Saiſons
ou des douze Mois. Meſſieurs de
Rheims qui en ont fait faire l'Eftampe
, auffi-bien que des deux autres,
ont adjoûté ces mots audeſſous .
Les Figures qui paroiſſent dans la
clefde la Voûte de cette Arcade , font
connoiſtre combien la Ville de Rheims s'eſtimoit
beureuse d'eſtre ſoûmiſe à l'Empereur
qui vivoit alors. Les quatre Enfans
, & ce qu'ils tiennent , reprefentent
les quatre Saiſons de l'Année, tout
de mesme que dans une Medaille de
Commode , qui a pour Devise , Temporum
Felicitas, la Femme aſſiſe porte
18 ERCURE
te dans ses mains dequoy marquer l'abondance
de toutes choses. Les douze
Moisde l'Année ſe voyent dans les douze
Tableaux, dont il ne nous reste queſept;
les autres ayant esté ruinez avec toute
la face de la Porte qui regardoit le dedans
de laVille. L'ingenuité de ce temps
ne paroiſt que trop dans l'une de ces Figures.
Ceux qui rapportent ce Monu
ment à Fules- César , ſe contentent de
dire , que cette Arcade fait connoistre
qu'il a reformé le Calendrier.
Voila , Madame , tout ce que
j'avois à vous dire de ce fameux
Monument qui fait tant d'honneur
à la Ville de Rheims. J'aybeaucoup
de joye d'avoir pû fatisfaire voftre
curioſité ſur cet article , & n'en ay
pas moins d'avoir enfin recouvré le
galant Idylle de l'Amour bleffé , que
vous avez envie de voir depuis fi
long-temps. On m'a dit qu'il n'eſt
pas tout-à-fait nouveau ; mais outre
qu'il le ſera pour vous , je l'ay
deGALANT.
19
demandé à tant de Gens qui n'en
avoient point entendu parler , qu'il
y a grande apparence qu'on en a fait
courir fort peu de Copies. Je l'ay
trouvé tout cequ'on vous a dit qu'il
eſtoit. Ceux qui vous l'ont vanté ,
l'ont fait avec beaucoup de justice ,
& quoy qu'ils vous diſent une autre
fois en matiere de Vers aisément
tournez, vous aurez ſujetde les croire
fur leur parole.
LAMOUR
BLESSÉ.
IDYLLE.
Tout aimoit autrefois ,
jourd'huy ,
non pas comme au-
Que la fidelité n'est plus qu'une chimere ;
Les coeurs d'un fort amour se faisoient une
affaire,
Chaque Heros avoit ſon Heroine à luy ,
Et chaque Berger ſa Bergere.
Icy dans un Palais l'Amour donnoit ſes Loix,
Il y faifoit joüer ſes reſſorts politiques ;
Maistre du Cabinet des Rois ,
Cet
20 MERCURE
Cet Enfant décidoit des Affaires publiques
Et le Conseil d'Etat ne ſuivoit que ſa voix.
Là dans une Cabane, il avoit ſoin d'apprendre
A d'aimables Bergers ſes plus douces Chanfons,
Et s'ils ne joüoient plus qu'un air touchant
tendre ,
C'eſtoit l'effet de ſes. Leçons .
Tantoſt un jeune coeur groſſiſſoit ſon empire ,
Le triomphe en estoit aisé ,
Et grace au feu de l'âge , il eſtoit disposé
Arecevoir ceux que l'Amour inſpire.
Tantoft ce mesme Amour enflammoit un Vieillard,
Sur le bord du tombeau le chargeoit de fes
chaines,
Et r'animant unſang toutglacédansſes veines,
Deſes derniers foûpirs vouloit avoir ſa part.
Famais, par le recit de leurs longues ſouffrances,
Tant d'Amans des Forests n'ont troublé le repos
,
Et jamais tant de confidences
N'ont importuné les Echos .
Les Romans ont dit vray , pour un chagrin
I
d'Aftrée ,
On eust veu Celadon l'ame deſeſperée,
Dans
GALANT .
21
Dansles eaux du Lignon terminerſes douleurs,
Et fidelle à Caſſandre, ou plutoſt à ses manes ,
Orondate àses pieds euſt veu mille Roxanes,
Sans les payer que de rigueurs.
Cyrus pour ſa Princeſſe eust couru cent Royaumes,
Aucun Enlevement ne l'en eust dégouté ;
Les Héros ſe piquoient d'une fidelité
Qui duroit pendant douze Tomes.
Mais helas , de l'Amour l'âge d'or est paſſsé ,
Les Coeurs font maintenant d'une trempeplus
dure,
Et voicy par quelle avanture
L'âge de Fer a commencé.
Quand l'Amour eut bleſſé tant d'ames ,
Qu'il n'en restoit plus à bleſſer ,
Quand il ne trouva plus moyen de s'exercer
A décocher des traits, à répandes desflâmes;
Quoy qu'en un plein repos il vit avec plaisir
Sa Divinité triomphante ,
Comme il est d'humeur agiſſante .
Il s'ennuya de fon loiſir.
Quoy mes Fleches , dit-il, demeurent
inutiles ,
Quoy l'Amour ne s'employe à rien?
Puis qu'il n'eſt plus de coeurs tranquilles
,
Au
22
MERCURE
ſuplices ,
Au defaut d'autres coeurs je vay percer
le mien.
Si j'ay fait aux Amans ſentir mille
Qu'ils ſe conſolent tous, ma main va
les vanger ;
Et fi je leur ay fait gouſter mille delices
,
Avec eux à mon tour je vais les partager.
Là-deſſus (carl'Amour n'a guere deprudence,
Et ne sçait pas trop ce qu'il fait )
Luy-mesme il ſe perce d'un trait ,
Sans en prévoir la conſequence.
Il ſentit dans ſon coeur naiſtre des ſentimens
Que luy seul dans les coeurs avoit toujours
fait naistre ,
Par fon experience il connut des tourmens
Quejusqu'alors il n'avoit pû connoiſtre
Que par les foupirs des Amans.
Helas , dit - il un 'jour aux Oyſeaux d'un
Bocage,
C'eſt moy qui forme vos accens ,
C'eſt moy qui ſuis l'Amour dont voſtre
doux ramage
se plaint en ſes tons languiſſans.
Pourquoy vous plaignez-vous fi j'endure
moy-meſme
Les
GALANT.
23
Les maux que je vous fais ſentir ?
Moy-mefme à mon pouvoir j'ay ſçeu
m'aſſujettir.
Le croirez-vous? je ſuis l'Amour, &
j'aime.
Mais il eut le chagrin qu'à ses tristes helas ,
Par les airs plus guais les Oyſeaux répondirent.
Vous par qui tant de coeurs ſoûpirent
,
Soûpirez , difoient -ils , nous ne vous
plaignons pas.
Que de l'Amour bleſſsé l'agreable nouvelle
Satisfit en ce jour chaque coeur mal content!
qui n'eut pas trouvé ſa peine moins cruelle,
Quand l'Amour en ſouffroit autant ?
Celles qui confervoient un coeur facile & tendre,
Quand leur âge effrayoit & les feux & les
Ris ,
Se conſoloient des foins que l'Amour leur fait
prendre
Pour fupléer à leurs apas flétris
Les Belles qu'en fecret cet Enfant tyrannise ;
Oublioient tous let maux dont leur coeur eft
atteint ,
Lors que fous un calme contraint
Il faut que l'Amour ſe déguiſe.
Les Marys appaisez pardonnoient à l'Amour
La
1
24
MERCURE
La disgrace dont il est cause ;
Et depuis ce temps-là, dit-on, jusqu'à cejour
Tous les Marys ont fait la mesme chose.
Enfin l'Amour guérit de ſes ennuis.
Pour cet aimable Enfant est-il rien qu'on n
faffe!
Ah je ne ſçavois pas , dit-il , ce quej
fuis .
En quel état les Amans font reduis
Et qu'ils méritent bien ma grace!
Il faut quedeſormais dans l'Empire a
moureux
Avec plaifir les Ames ſoient captives
Dépoüillons-nous de ces traits dange
reux
Qui font des bleſſures trop vives.
L'Amour depuis ce temps nous traite avec dou
ceur,
Ilſe ſert contre nous de Fleches émoussées
Qui font aisément repoussées ,
Et nefont qu'éfleurer un coeur.
Par quelle autre raiſon croyez - vous que l'on
voye
Le regne de l'Amour coquet & libertin ?
On aime affez pour en gouster lajoye ,
Trop peu pour ensentir le plus foible chagrin.
Aujourd'huy les Amans ignorent la pratique
De
GALANT . 25
De courir à la mort pour un petit dédain ;
Et pour garder ſa foy , qui feroit l'inhumain,
Aimeroit encor à l'antique .
Noftre Siecle renvoye à celuy de Cyrus ,
Ceux qui de leur trépas honoroient leurs Belles ;
On trouve qu'on peut vivre, & ſouffrir leurs
refus ,
Elles ne gagnent rien à faire les cruelles ,
Aufſi ne les font-elles plus .
Nous en ſerions encor aux erreurs du vieil âge,
Si par bonheur l'Amourn'avoit fentyſes coups .
Toûjours un mesme objet recevroit noſtre hommage;
Je tremble quand j'y penſe, helas que ferionsnous
?
Il ſeroit à ſouhaiter pour le repos
de beaucoup deGens , qu'il n'y euſt
rien que de vray dans cet Idylle , &
qu'on aimaſt toûjours ſi commodement
, qu'il n'en coûtaſt jamais de
chagrins ; mais il y a peu d'engagemens
qui n'aillent plus loin qu'on
ne l'a crû , & les ſuites en ſont le
plus ſouvent fi fâcheuſes, qu'il eſt
difficile de ne les pas reſſentir tres-
Fuin. vive- B
26 MERCURE
vivement. L'Hiſtoire qui fuit le fera
connoiſtre.
Un Cavalier d'une naiſſance fort
conſidérable , ayant pris employ à
l'Armée dés le commencementde la
Guerre , s'eſtoit tellement conſacré
à la gloire , qu'il en avoit fait for
unique paſſion. Rien ne l'étonnoit.
Il eſtoit des premiers par tout , &
il n'y avoit point d'occaſion dangereuſe
où l'ardeur de ſe ſignaler nele
fift courir. Sa bravoure adjoûta beaucoup
à fon merite , qui estoit d'ailleurs
fort fingulier. Chacun en parloit
avec éloge , & il commençaparticulierement
à connoiſtre l'eſtime
qu'il s'eſtoit acquiſe , quand ayant
eu le bras caffé dans une rencontre
des plus importantes , il vit avec quel
empreſſement les principauxOfficiers
luy en marquerent leur déplaiſir. Il
ſe fit porter dans une Ville voïfine
où il ne manqua point de ſecours.
L'incertitude de ſa gueriſon l'obligea
longtemps à ne voir perſonne ; mais
enfin
GALANT . 27
enfin ceux qui le traitoient , en répondirent.
Ses douleurs cefferent ,
& il ne pût connoiſtre qu'il avoit
encor part à la vie , ſans chercher à
ſe la rendre agreable. Il reçeut viſite
de toutes les Perſonnes de qualité ,
& on ſe fit tant de joye de contribuer
au ſoulagement qui luy eſtoit
neceſſaire dans un reſte de langueur,
que les Dames meſme ne dédaignerent
pas de le venir voir. Unejeune
Veuve , alliée du Lieutenant de Roy
de la Province , dont il eſtoit tresproche
Parent , ſuivit l'exemple des
autres. Elle avoit de la beauté, l'efpritaiſé
& infinuant , grand enjouëment
dans l'humeur , &elle luy offrit
de ſi, bonne grace tout ce qui luy
pouvoit manquer dans une Maiſon
étrangere , que ſoit par reconnoif
ſance , foit par la forcedu panchant,
il ſentit pour elle dés ce moment ce
qu'il n'avoit encor fenty pour per-
-- ſonne. Il s'informa de ſa conduite
ſans ſçavoir pourquoy. Tout le
B2 mon28
ERCURE
monde luy en parla avec avantage ,
& il ſembla n'avoir impatience de
fortir que pour l'aller remercier de
ſes ſoins. Ce fut par elle qu'il commença
à s'acquiter des viſites qu'il
avoit reçeuës. Cette diftinctionplût
à la Dame. Elle en fit un plusfavorable
accueil au Cavalier. Illuy dit
mille chofes obligeantes. Elle y répondit
agreablement , & la difpofition
reciproque d'une forte eſtime
où ils ſe trouverent l'un pour l'autre,
leur ayant inſpiré l'envie de ſe voir
ſouvent , les conduifit par degrez
juſquesà l'amour. Ils s'en apperçeurent
, & ne prirent aucunes précautions
pour s'en défendre . L'égalité
de leur naiſſance oftoit tout obſtacle
à leur paffion. La Dame quiavoit
beaucoup de bien eſtoit en pouvoir
de diſpoſer d'elle , & il ne leur reftoit
que le Pere du Cavalier àménager.
Ce n'eſt pas qu'il ne fuft fatisfait
de cette alliance , &qu'il netémoignaſt
meſme la ſouhaiter , mais
il
GALANT.
29
il eſtoit de ces Vieillards intéreſſez
qu'un avancement de ſucceſſion inquiete
, & qui uſent toûjours de remiſes
, quand il s'agit de ſe dépoüiller.
Cependant le bruit d'unegrande
entrepriſe s'eſtant répandu , le Cavalier
qui eſtoit veritablement né
pour la gloire , ne balança point à
prendre party. Quelque paſſion qu'il
euft pour la Dame, il négligea le
prétexte que ſa bleſſure luy pouvoit
fournir de demeurer encor aupres
d'elle , & il ne fongea plus qu'à ſe
rendre, en diligence où ſon devoir
l'appelloit. Leurs adieux furent touchans.
Ils couſterent des pleurs à la
Belle , & jamais une ſemblable féparation
ne fut ſuivie de plus fortes
afſurances de s'aimer éternellement.
L'Occaſion fut avantageuſe
au Cavalier. Il s'y fit diftinguer
comme il avoit déja fait en beaucoup
d'autres , mais ce ne fut pas ſans
expoſer ſaperſonne à de grands périls .
La Dame en fut informée , & plus
B 3
elle
30
MERCURE
elle eut ſujet de l'aimer , plus elle
craignit de le perdre. Elle crût qu'en
l'épouſant , elle ſe mettroit à couvertdecemalheur.
Les irréſolutions
du Pere ne finiſſoient point. Elle
prit deſſein de ne s'y plus arreſter ; &
comme elle avoit affez de bienpour
renoncer aux avantages qu'il promet
toit à ſon Fils , elle luy fit ſçavoir
que s'il eſtoit Homme à fe contenter e
de fa fortune, elle estoit preſte à la
partager avec luy , pourveu qu'il
l'aimaſt aſſez pour ſe vouloirdéfaire
de fon employ. L'ofre l'euſt charmé
fans cettecondition. Il répondit à la
Dame avectoutes les marques de tendreffe&
de reconnoiſſance que cette
honneſteté méritoit; & luy laiſſant
efperer ce qu'il ne vouloit pas luy
promettre abſolument , il la priade
faire reflexion fur ce qu'une trop
prompte déference à ſes volontez feroit
dire de luy dans le monde. La
Belle ne pût goûter ſes excuſes. La
gloire de fon Amant la flatoit; mais
ouGALANT.
31
outre qu'elle commençoit à trouver
ſon abſence inſuportable , les continuelles
Occaſions où il eſtoit obligé
d'expoſer ſa vie , troubloient
toute la tranquillité de la ſienne.
Ainfi elle voulut l'avoir aupres d'elle
a quelque prix que ce fuſt. Elle aimoit
, elle se connoiſſoit aimée , &
apres luy avoir inutilement reïteré
lameſme Propoſition dans les termes
les plus preſſans , elle ne douta
point qu'en changeant debaterie, elle
n'ébranlaſt ſes plus fortes réſolutions.
Le pouvoir qu'elle avoit pris fur fon
coeur luy répondoit du ſuccés. Elle
fuprima ſes tendreſſes accoûtumées ,&
cherchant dans la froideur de ſon ſtile
un nouveau moyen de l'enflâmer ,
elle luy manda , qu'apres avoir férieuſement
examiné la force de ſes
raiſons , elle avoit reconnu l'injustice
de ſes prieres ; Qu'elle demeuroit
d'accord que l'amour eſtoitune pafſion
indigne de remplir une auffi
grande ame que la ſienne ; Qu'elle
B 4 ap32
MERCURE
approuvoit fon zele pour le ſervice
du Roy; Qu'elle luy conſeilloit mefmede
s'ydévoüer plus parfaitement,
en ne fongeant plus du toutà elle ,
&que de fon coſté elle alloit tâcher
de l'oublier pour le mettreplus
en état de conſacrerà la Gloire tous
les momens d'une vie dont elle avoit
crû de voir prendre quelque foin.e
Cette Lettre fit l'effet qu'elle en
avoit attendu. Ce fut un peud'eau
répanduë fur un fort grand feu. Le
Cavalier ne l'avoit jamais trouvéefi
aimable que fon imagination la luy
repreſenta dans ce moment. La
crainte de la perdre luy fit ramaffer
tous les charmes de fon efprit & de
ſa perfonne , & en eſtant plus amoureux
que jamais , il luy écrivit ce
que la plus violente paffion peut infpirer
de plus engageant pour obtenir
le retardement de quelques Mois ,
pendant leſquels il obligeroit ſon Pere
à faire pour luy ce qu'il avoit lieu
d'en eſperer, & chercheroit un moyen
GALANT .
33
en de faire avec moins de honte ce
qu'elle ſouhaitoit de ſa complaiſance.
La Dame qui vit par la que la victoire
luy eſtoit aſſurée , continua
fur le meſme ton. Elle répondit au
Cavalier, que ce qui luy ſeroitpréjudiciable
dans un temps , luy feroit
également deſavantageux dans un
autre ; Qu'elle ne prétendoit point
qu'il ſe fiſt la moindre violence pour
elle; Qu'elle ſe rendoit justice ſur
le peu qu'elle méritoit , & qu'elle
eſtoit fortie de l'erreur qui luy avoit
fait croire , que comme elle luy vouloit
donner tout ſon coeur , elle
n'eſtoit pas indigne d'avoir tout le
fien. Quelques autres Lettres qui
ſuivirent ces deux premieres , écrites
toûjours avec les meſmes apparences
de froideur , acheverent de déterminer
le Cavalier. Il ne pût tenir
davantage contre les empreſſemens
de la Belle , & il ſe trouva tellement
obligé à la maniere def-intéreſſée
dont elle l'aimoit , que le plaifir de
B5 la
34 MERCURE
la fatisfaire l'emporta fur toute autre
choſe. Il envoya fſa démiſſion à la
Cour, renonça à des avantages incompatibles
avec le deſſein de ſe
marier , l'écrivit à la Dame en termes
qui luy marquoient un entier
détachement de tour ce qui ne regardoit
pas fon amour , & fe mit
en chemin quelquesjours apres pour
luy confirmer les affurances que ſa
Lettre luy avoit portées. Jamais
Amant ne prit la poſte avec tant
d'impatience d'arriver où il ſe croit
ſouhaité. Le ſacrifice qu'il venoit
de faire luy promettoit le plus tendre
accueil , &il n'eut le coeur remply
pendant fon voyage quedes douceurs
qui en devoient eſtre la récompenſe.
Il faut aimer pour concevoir
l'excés de ſa joye quandil découvrit
la Villequi renfermoit l'aimablePerſonne
qu'il venoit chercher. Ilyentra,
& n'eſtant plus qu'à cent pas
de la Ruë où elle logeoit, il fut
arreſté par un concours extraordinaire
E
35
GALANT.
naire de Peuple que la pompe d'un
Enterrement avoit amaſſe. Elle estoit
grande , & l'accompagnement déſignoit
affez le rangdu Mort. Le Ca-
-valier chagrin de ſe voir obligé d'attendre
, ou de retourner ſur ſes pas ,
demanda pour qui cette funeſte Cerémonie
ſe faisoit , &à peine l'eutil
appris , que faiſant un haut cry ,
il embraſſa l'encolure de fon Cheval,
& gliffa à terre ſans s'en pouvoir relever.
SesGens le porterent dans une
Maiſon voiſine , où l'on eut beaucoup
de peine à le faire revenird'un
evanoüiffement qu'on jugea longtemps
mortel. L'accident fit bruit.
On avertit ſes Amis. Ils accoururent,
& comme fon amour leur eſtoit
connu, ils ne furent point ſurpris
de l'état où ils le trouverent. La
jeune Veuve qui luy avoit donné
tant d'amour , eſtoit la Perſonne
qu'on enterroit. Une fievre de quatre
jours l'avoit emportée , & toutes
ſes eſpérances finirent au moment
B6
que
36 MERCURE
que fon bonheur luy paroiffoit ſans
obſtacles. Il quitoit tout pour ſe donner
ſans referve à ce qui luy eſtoit
plus cher que ſa vie , & la mortluy
enlevoit ce qui luy faiſoit tout quiter.
Apres qu'il fut revenu à luy , il
dit& fit des choſes qui auroient touché
les plus inſenſibles. Ses Ami
qui ne le virent pas en état d'eſtre
conſolé , prirent le party de ſadouleur
, & luy applaudiffant fur tou
tes les circonstances qui la pouvoient
augmenter , ils le firent infenfiblement
conſentir à vivre , afin qu'elle
ne finiſt pas ſi-toft.
Les uns foufrent par la mort , les
autres par l'infidelité. Cependant
toutes les peines qui ſuivent l'amour,
n'empeſchent point qu'on ne conſeille
toûjours d'aimer. Voyez- le par
les Vers qui ſuivent. M' Leſgu les
a mis en Air.
AIR
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tpr
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37
17
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16
a
GALANTA
37
AIR NOUVEAU.
Si vous voulez charmer ,
Ne foyez plus cruelle :
Une Beauté rebelle
Ne peut se faire aimer.
Pour donner de l'amour ,
Iris , il en faut prendre ;
Qui n'a point le coeur tendre ,
N'ajamais un beau jour.
(
८
:
:
Je change de matiere , & je croy
en changer ſelon voſtre gouft , puis
qu'apparemment apres une Hiſtoire
d'amour , une Relation de guerre ne
vous déplaira pas. Rien n'eſt ſi rare
que d'en faireune parfaite d'un Siege
ou d'une Bataille , particulierement
quand on la fait ſur les premieres
nouvelles qui s'en reçoivent. J'oſe
dire meſme qu'il n'y en a jamais eu.
Tout ce qu'on écrit peut eſtre vray;
mais ily a toûjours beaucoupde particularitez
qui échapent. Vous en
avez appris par mes Lettres qui ne
B 7
vous
38 MERCURE
)
vous auroient jamais eſté connuës ,
ſi je ne les eufſſe pas ramaffées pour
vous. J'ay tâché de rendre juſticeà
tous ceux à qui elle estoit deuë , &
vous vous eſtes ſouvent loüée de
mon exactitude à vous marquer
quantité de circonstances effentielles
des plus grandes Occaſions qui neſe
trouvoient point ailleurs. Cependant
quoy que j'aye pris tous les foins
imaginables pour n'oublier rien ,
j'avoue que je n'ay pas toûjours eſté
d'abord informé de tout. Cela vient
de ce que ceux qui écrivent ne peuvent
eſtre en diférens lieux tout-àla-
fois , & que dans l'action un
Homme ignore ſouvent ce qui ſe
paſſeàvingt pas de luy. L'entrepriſe
de Lewe vous a paru ſurprenante.
Elle feroit incroyable dans un autre
Siecle que dans celuy de Loüis
LE GRAND ; & comme je croy
qu'on ne vous ſçauroit trop parler
de ce qui merite toute voſtre admiration
, je ne puis garder pour moy
feul र
GALANT
39
ſeul la plus exacte & la plus fidelle
Relation qui ſe ſoit encor veuëde la
priſe de cette Place. Quoy que celle
que je vous ay déja envoyée vous
ait paru fort particuliere , vous ne
douterez point que cette derniere
ne l'emporte , quand vous ſçaurez
qu'elle eft d'un intime Amy deM
de la Breteche , qui a veu naiſtre le
deſſein, quiatout veu préparer pour
l'execution , qui s'eſt trouvé preſque
par tout dans le temps qu'on a fait
l'attaque , & à qui il eſtoit impofſible
que rien fuſt caché. Ainſi ce
n'eſt point vous écrire deux fois la
meſme choſe. C'eſt donner un ordre
reglé à une des plus belles Acions
qu'on ait faites depuis long
temps , &vous la faire voir dans
une certaine ſuite que tout ce qui
s'en est écrit d'ailleurs ne nous marque
point. Cette Relation rend juſtice
au Gouverneur, en faiſant connoiſtre
qu'il a fait tout ce qu'on peut
attendre d'un Homme de coeur qui
ne
40 MERCURE
)
:
ne ſe rend qu'à l'extremité, & c'eff
ce qui a rehauffé la gloire de nos
François . Je ne vous envoye point
de nouveau Plan. Je vous dirayſeulement
que dans celuy que vous avez
veu , on a donné des Baſtione
à la Ville en plus grand nombre,
qu'elle n'en a, & un de moins à k
Citadelle , & qu'il y a des Redou
tes de pierre aux environs de laPla
ce qu'on a oublié d'y marquer.
52 91 2002
RELAT ALON
EXACTE DE LA PRISE
DELEWE.
Cette Place eſt ſituée ſur l'un des
deuxGéetes, à l'entrée du Brabant.
Elle est toute inondée à la portée
duCanon par de grands & profonds
-Marais , à la reſerve d'une Avenuë
appellée le Chemin deSaintron. Le
Comte de Monterey Gouverneur
des
GALANT .
41
des Païs Bas , a fortifié cette Avenuë
depuis dix ans d'une Citadelle
àcinqBaſtions, & fait faire en méme
temps deux grands Baſtions à la
Ville. Les Foffez de toute cette Fortification
font profonds de 16. à 18 .
pieds , le tout environné de double
Foffé & de double Contreſcarpe. Il
y a beaucoup de diſtance entre la
Ville & la Citadelle. Cette entrepriſe
eſt l'effet d'une application de
18. mois . L'execution en fut retardée
par une jambe que perdit M
de la Breteche quand Maſtric fut
affiegé. Elle ne s'eſt pas faite ſans
beaucoup d'allées & de venuës dont
perſonne ne penétroit les raiſons .
Toutes choses ayant paru affez heureuſement
diſpoſées pour efperer un
favorable ſuccés, les Troupes qu'on
choiſit pour executer ce grand defſein,
fortirent de Maſtric le premier
& le ſecond de May par diverſes Portes
& fous diférens prétextes , afin
d'en ofter la connoiſſance au Public.
Mr de
42
MERCURE
:
Mª de la Breteche ſortit luy-meſme
comme un Homme qui alloit à la
Chaffe , & trouva ſept ou huit de
ſes Amis , auſquels il avoit fait entendre
ſeparément qu'ils pouvoient
luy rendre quelque ſervice. L'Af
ſemblée de tous les diférens Party
fut à la Cenſe de Meniſcoffe, àcine
lieuës de Maſtric , & à quatre de
Lewe. Ils y arriverent la nuit du
deux au trois une heure avant les
jour , & y demeurerent enfermez
juſques à ſept heures du ſoir. Apres
ce temps , M' de la Breteche fit afſembler
tous les Officiers , & leur
montra le Plan de l'Attaque. Tous
les Détachemens furent faits. Ildonna
l'ordre à chacun , & mit toutes
ſes Troupes en marche à l'entréede
la nuit, & au rang où elles devoient
combatre. Elles eftoient compoſées
de quatre cens ſept Hommes depied,
de cent Grenadiers , de fix-vingts
Dragons, & de deux cens Chevaux.
On arriva à deux heures apres minuit
GALANT
43
nuit au Villagede Vire, àtrois quartd'heures
de Lewe. Tous les Officiers
& Dragons mirent pied à terre.
On dechargea quatre Charetes ,
dont trois portoient vingt Pontons
faits dedeux ais de Sapin, & le fond
de Jonc naté , le tout couvert d'une
toile gaudronnée , chaque Ponton
de la figure d'un quarré , long
de dix pieds, & large de trois. Dix
de ces Pontons attachez les uns aux
autres par une petite chaîne de fer ,
formoient un Pont de cent pieds.
Ils avoient chacun deux anneaux de
fer aux deux coſtez , dans lesquels
paffoit une corde de chaque coſté ,
qu'on appelle Singuenelle. Ainſi apres
avoir attaché le premier Bateau
aune Paliffade, il ne falloit que tirer
les deux cordes au bord du Foffé,
& on avoit preſque auffitoſt un
Pont ferme & folide , en bandant
Ces cordes avec un Capeftan . M' de
laBreteche avoit employé beaucoup
de temps à s'imaginer cette maniere
de
44 MERCURE
de Pont , & apres en avoir fait fai
re pluſieurs eſſais à centDragons fu
les Foffez de Maſtric , il les avoi
rendus ſi habiles à le jetter , qu'i
n'y avoit point de Foffé ny de Con
treſcarpe avec la Paliſſade , qu'il n
s'affuraſt de paſſer en demy quart
d'heure. Apres que toutes chofe
eurent eſté bien difpofées , & qu
chacun eut reçeu ce qu'il avoit
porter , on marcha de cette fortes
Quinze Hommes choifis, comman
dez par M des Bordes Ingénieur
alloient à la teſte de tout, avec M
Barbier Commiſſaire d' Artilleriet
Quarante Nageurs tous nus , le Sal
bre au bras , ſuivoient ces quinz
Hommes . M de Cremeau & M
Brunet , tous deux Capitaines dans
Piémont , les commandoient avec
Mª du Péron Lieutenant au Regiment
Royal , M S. Andre Lieutenant
reformé de Bourbonnois, M
leRoy Sergent de Piemont , &M
HanſuvillanVolontaire. Sixdes Nageurs
R
GALANT.
45
jeurs portoient fix Chevalets pour
nettre ſur la pointe des Paliſſades ,
fin de pouvoir monter aisément
leffus ; & comme il y avoit deux
angs de Paliſſades hautes de huit
bieds & armées de pointes de fer
in portoit auffi des Echelles , afin
que les mettant ſur les Chevalets ,
on puſt paffer promptement. Mª de
Vareils Capitaine des Grenadiers du
Regiment de Piémont , ſoûtenoit
cette Troupe de Nageurs avec ſoixanteGrenadiers.
Il avoit pour Lieutenant
M d'Abelic , avec ordre de
S'arreſter ſur le bord du Foſſé du
Corps de la Place , & de faire feu
aux Defenfes pour favorifer ceux qui
tendroient le Pont , & les Nageurs
qui devoient ſe jetter à la Berme du
Baltion, & en couper les Paliſſades .
M' de Piblar Capitaine dans Bourbonnois
, & M Tirbon Capitaine
dans Picardie , ſuivirent M' de Vareils
, ayant pour Lieutenans M' le
Chevalier de la Rocque Lieutenant
dans
46 MERCURE
dans. Piemont , & M de Launoi
Volontaire. Leur ordre eſtoit d
couler à droitquand ils ſeroient dan
la feconde Contreſcarpe , & de s'al
ler mettre entre la Ville & la Cita
delle pour s'oppoſer à tout ce qu
s'y jetteroit. M. Daugis Capitaine
dans Piémont, M'Camberlan Lieu
tenant des Grenadiers , & Mr Bru
net Lieutenant de Piémont,devoien
border laContrefſcarpe avec cinquant
te Hommes , & dix Grenadiers
pour paffer incontinent que le Pont
ſeroit tendu. Mr Prevoſt & MMa
renne , l'un Capitaine , & l'autr
Lieutenant de Piémont, avoient or
dre de demeurer entre les deux Fof
ſez avec 50. Hommes , pour ofter
la communication du Chemin couvert
qui envelope la Ville & la Citadelle.
M' de Manegre Capitaine
dans la Marine , & M² de Carron
Lieutenant dans le meſme Corps ,
faifoient l'Arrieregardede toute l'Infanterie,
avec cent Hommes de pied.
Mr de
GALANT .
47
M' de Nave LieutenantColonel de
Bourbonnois,commandoit toute cete
Infanterie, & M'de PinſacCapitaine
dans Piémont faiſoit laCharge de
Major de toutes les Troupes. Quare-
vingts Dragons avec leurs Fuſils
paffez par deſſus le dos , & ayant
chacun une bricolle au col , poroient
les vingt Bateaux , à ſçavoir
quatre à chaque Bateau , peſant cinquante
livres. Quatre Capitaines de
Dragons , qui estoient Mr le Chevalier
de la Breteche , Frere de M
de la Breteche Conducteur de cette
fameuſe Entrepriſe , & M " Montbrifon
, Longueville , & la Sague;
quatre Lieutenans , M" de la Cochardiere
, Belleville , Cadaillan ,
& la Morliere Ayde Major; quatre
Cornetes , M" Grignonier , Gaſſion,
Bafbos , & Mepirac; quatreVolontraires
, Mrs Coblaſſfault , la Salle ,
le Chevalier de Lorier & du Magny,
avec deux Mareſchaux des Logis ,
tous Officiers de Dragons , ſe tenoient
48
MERCURE
:
1
i
noient aupres des Pontons , afin que
par leur fermeté ils pûſſent reparer le
defordre quis'ypouvoit mettre pendant
un grand feu de Canon & de
Mouſqueterie qui estoit à craindre.
Deux cens Chevaux marchoient à la
queuë de tout. Leurs Commandans
eſtoient M'de Rive Major du Regiment
de Melac, M'Collombec Capi- c
taine du Regiment de Lozier , M
Coullon Capitaine dans Melac, M
Dorferolle Capitaine dans Bethune ,
M' Daugis Capitaine dans Charlus ,
quatre Lieutenans dont je n'ay pû
ſçavoir le nom , Mª Aldevous Cornete
dans Lozier, M'de Manirac Cornete
de Dragons , & M' de Frontigny.
Cette Cavalerie devoit s'oppoſer
à tout ce qui pourroit fortir de la
Place, pendant qu'on s'occuperoit à
l'attaquer. Toutes cesTroupes marchant
dans cet ordre, arriverent à la
premiere Paliſſade juſtement à la
pointe du jour. La Sentinelle cria Qui
vive ? dans letemps qu'on mettoit le
preGALANT.
49
premier Chevalet. M' de Launois
Volontaire répondit , Deferteur , &
monta fur la Paliſſade. La Sentinelle
appella le Corporal, tira ſon coup, &
bleſſa un Soldat. On paſſa lapremiere
& feconde Paliſſade affez bruſquement.
Cependant onjettoit le Bateaux
dans l'Avantfoſſe , & à meſure
que ceux qui les avoient portez ſe
trouvoient au dela de la Paliffade, ils
les venoient retirer de l'eau pour les
remettre ſur le glacis entre les deux
Contreſcarpes . M' des Bordes trouva
moyen d'arracher quatre Paliſſades
du Chemin couvert du grand
Foffé , pour faire entrer les Bateaux
dans la Contreſcarpe. Les premieres
qui y entrerent , ſuivirent fi
bruſquement un Corps-de-garde de
vingt Hommes , que ne leur ayant
donné que le temps de tier cinq ou
fix coups , ils ne leur laifferent pas
celuy de fermer la Barriere apres eux .
Les Détachemens ayant pris leurs
Poftes marquez , tout ſe fit fijuſte ,
Fuin.
C que
50
MERCURE
1
que les Ennemis voulant ſe jetter
dans laCitadelle , trouverent M" de
Piblar & Tirbon , qui les reçeurent
à coups de Fufil , & tuerent unCapitaine&
pluſieurs Officiers au coſté
du Gouverneur qui les animoit par
ſon exemple . M² Barbier à qui ont
avoit donné le ſoin de tendre le Pont
avec ſept ou huit Hommes de l'Artillerie
qui avoient porté deux Capeſtans
, s'y attacha avec tant de zelet
& de fermeté , qu'il fut fait auſſi
promptement qu'on le pouvoit ſouhaiter
, malgré le feu de quatorze
Pieces de Canon , & de plus de cent
Hommes des Ennemiş. Outre le Pont,
il y avoit dix Bateaux ſéparez , afin
de jetter toûjours plus de monde dans
la Place , & de reparer les inconveniens
qui pourroient arriver au pont,
M' Daugis eut la cuiſſe percé d'un
coup de Mouſquet en montant fur
le Baſtion. M Brunet fut tué dans
la Contreſcarpe. M de Carron eut
auffi cuiffe percée , & Mº de LongueGALANT.
51
gueville le front éfleuré d'un coup
deMouſquet. Nous n'avons pas eu
plus de vingt ou trente Hommes
tuez ou bleffez. Le Combat a duré
pres d'une heure. M' le Chevalier
de la Breteche eut l'avantage de ſe
trouver le premier au Parapet. Ily
entra par une embraſure de Canon ,
& fut ſuivy de pluſieurs Nageurs
&Officiers , crians tous , Vive leRoy.
Tout ce qui estoit dans la Citadelle
plia, &chacun ne ſongeoit plus qu'à
ſecacher. Pendant ce temps , leGouverneur
accompagné de cinquante
Officiers , du Regiment des Cravates
à cheval , & de plus de ſoixante
Hommes ramaſſez , fit trois tentatives
pour forcer le paſſage de laCitadelle
, mais il les fit inutilement.
Ainſi voyant qu'il perdoitdu monde,
qu'il eſtoit bleffé luy-meſme ,
& qu'on pointoit l'Artillerie fur eux,
il recula dans laVille. M'de la Breteche
s'en apperçeut , & ordonna à
M" de Vareils , de Manegre , de
Mont-
C2
52
MERCURE
1
Montbriſon , ſuivis de cent Hom
mes , de fortir à la Barriere , & d
pouffer les Ennemis à meſure qu'il
ſe retireroient. Cet ordre qui fu
vigoureuſement executé , leur fi
prendre le party d'entrer à cheva
dans la grande Eglife , & dans l'Ho
ſtel de Ville. Ils nous tuerent delà
cinq ou fix Soldats , &demanderent
en ſuite à capituler. Ils furent tou
prifonniers de guerre , fçavoir D
Hernandez Gouverneur , pris dans
la Maiſon de Ville ; M' Oüergue
Lieutenant de Roy , pris dans l
Citadelle; le Major de la Place ; M
Palnoüis Colonel des Cravates ; M
Chaſtelain Lieutenant Colonel ; M
ChampeſtreMajor; M'Palnoüis Fils,
& M Hedre , Capitaines , avec
l'Adjutant , tous Officiers de ce
meſme Corps , quatre Capitaines du
Regiment d'Oftige ; M' le Prince,
Capitaine Commandant de celuy de
Sors; M le Baron de Palan , M'
Doigny, & le Frere de M'le Prince,
3
GALANT.
53
ce, tous trois Capitaines de ce dernier
Regiment ; M' Leveſque Major
du Regiment d'Otis ; Ms Senave ,
Gueman , de Libere , Racou , &
Ravent , tous cinq Capitaines de ce
meſme Regiment d'Otis ; M² de la
Grange Lieutenant de la Compagnie
de M d'Auverkue ; Mr Tresfret
Capitaine d'une Compagnie franche ;
fon Alfier; le Sergent de la Compagnie
de M. de Meziere ; fon Lieutenant
; fon Alfier ; quatre Sergens ,
&trois Soldats ; M' de Neſvelin apitaine
d'une Compagnie franche;
M' Mouton Capitaine; ſon Conneftable
, & fept Soldats ; pluſieurs
autres Officiers fubalternes , & pres
de quatre cens Hommes de la Garnifon.
Ona emporté dix Drapeaux,
quatre Etendards , & les Timbales
du Regiment des Cravates. Les
Drapeaux & les Priſonniers ont eſté
remis entre les mains de M. de Cal- ,
vo , qui arriva une heure apres avec
environ mille Chevaux. Cette grande
54
MERCURE
r
de & heureuſe Action s'eſt faite a
trois lieues de l'Armée du Prince
d'Orange, quienvoya inveſtir laplace
par quatremilleChevaux deuxjours
apres qu'elle eut eſté priſe ; mais
n'ayant veu aucune poſſibilité d'en
• faire le Siege , il contremanda trente
Pieces de Canon qui estoient forties
de Malines , & toutes les Troupes
qui marchoient déja pour cette Expédition.
M de Calvo pourveut
Lewe de toutes choses . La Garnifon
des Ennemis eſtoit compoſéedu
Regiment de Sors , de ſept Com
pagnies de celuy d'Otiche , de fix
du Regiment du Marquis d'Juſt , de
treize autres Compagnies , dequatre
Cavalerie des Cravates , & de ſept
Compagnies franches. Tous nos
Officiers, commandez pour cette
Action , ont fait des choſes ſurprenantes
; la conduite a égalé la bravoure
, &jamais il n'eſt arrivé moins
de confufion pour une Affaire de
cette importance. Elle a étonnétout
le
GALANT.
55
le monde; & ceux-meſmes qui enont
eſté témoins , ont peine àcroire
ce qu'ils ont veu. M'de la Breteche
s'eſt toûjours trouvé à cheval , marchant
ſur le glacis de la Contreſcarpe
pendant l'Action.
LE Le Regne de Loürs
GRAND. nous a tellement accoûtumez
aux Prodiges , que fi nous ne
cefſfons pas de les admirer, nous ceffons
du moins d'en eſtre ſurpris. Ces
miracles qui commencent à devenir
ſi communs pour nous , ont fait
faire le Sonnet qui fuit. Jene vous
l'envoye pas ſeulement pour la matiere
, mais parce qu'il enferme un
miſtere de galanterie qu'il ne m'eſt
pas encor permis de vous éclaircir.
Comme il doit avoir de la ſuite , &
que je ne doute pas que l'Autheur
ne m'en faſſe part , je vous apprendray
l'Avanture entiere & vous
connoiſtrez alors que mes Lettres
produiſent quelquefois d'autres effets
que celuy de vous di -ertir.
,
SUR
56
MERCURE
SURLES
CONQUESTES
DU ROΥ ,
FAITES EN HYVER ,
SONNET .
Il faut tous quiter le Meſtier ,
Grands Supputeurs d'Ephemerides ;
Vous perdez le fruit de vos rides
A barboüiller tant de papier.
De vray vous pouviez en Janvier ,
Préfager sur raiſons ſolides ,
Qu'on n'auroit nuls glaçons liquides ,
Comme dit Mathurin Questier.
Mais n'annoncer que pluye & glace ,
Sans affaut, fans priſe de Place ,
L'Almanach fe va ruiner .
Les prédire estoit difficile.
Prendre en Hyver Ville fur Ville ,
Qui diable eust pû le deviner ?
Voicy d'autres Vers qui doivent
avoir auſſi leur miſtere. Ils m'ont
efté
21
ALANT .
57
efté envoyez de Loudun ſous le
titre de la Jonquille de Madame ***
L'Ouvrage me paroiſt allégorique ,
& il y a grande aparence qu'on a fes
veuës , quand ony parle de Zéphirs
& de Tubéreuſes .
LA JONQUILLE.
J'eclatois autrefois dans un petit Parterre,
On me reconnoiſſoit pour la Reyne des Fleurs ;
Cent Rivales en vain me declaroient la guerre;
Le plus beau lustre, & les vives couleurs ,
Dont brille la Tulipe , & que la Roſe étale ,
Cedoient à la douceur des Parfums que j'exhale.
Tous les Zephirs de ce ſejour ,
Al'envy s'empreſſoient à me faire la cour,
Et d'un air fi galant; ſi ſoûmis &si tendre,
M'offroient leurs foûpirs chaque jour ,
Que je ne pouvois me défendre
D'eſtre ſenſible à leur amour.
De quels plaisirs , de quelle gloire
Ne combloit point mes jours ce commerce flateur!
Toutes les Fleurs envioient mon bonheur ;
Mais pourquoy rapeller dans ma triſte memoire,
C
Par
58
MERCURE
4
Par des regrets cuiſans & fuperflus ,
Le ſouvenir des biens que j'ay perdus ?
Un grand nombre de Tubereuſes ,
Fleurs étrangeres dans ces lieux ,
Que guidoit un Zephir content & glorieux
D'applanir ſous leurs pas des routes épineuses,
Aupres de moy vinrent ſe repoſer ,
Et de tout mon éclat bientoſt victorieuses ,
Firent plus contre moy , que ne devoient ozer
Des Fleurs nobles & genereuſes .
-
042
1er
les
Tous mes Zephirs en furent ébloüis ,
Ils furent tous dés-lors ſouſtraits à mon empire, pr
Confuse & deſolée , à prefent je foúpire.
Gloire, plaisirs , honneursſe ſont évanoüis .
Mon deſtin doit apprendre auxBelles ,
Qu'il n'est point d'Amans fi fidelles ,
اه
15
n
Qui ne puiſſent estre ſeduits ,
Et qu'un Objet nouveau ſouvent triomphe
d'elles.
Helas ! d'où vient qu'à m'infulter ,
Tubereuſes , par tout je vous voy toûjours
preftes?
Vous ne pouvez vous écarter
ta
le
a
Des lieux où vous m'avez enlevé mes Conquestes
,
On vous trouve tous les jours .
Vous y faites venir tant de nouveaux fecours ,
Que rien n'échape au pouvoir de leurs charmes.
Tout
GALANT.
59
Tout leur paroiſt ſoumis , & je veux aujourd'huy
Moy-méme mettre bas les armes ,
Et bien loin de me plaindre , implorer voſtre
appuy.
Je ſçay que pour punir des Fleurs préſomptueuses
..
Qui croyoient attirer les Zephirs les plus doux,
On envoya les Tubereuſes ,
Qui les firent voler en foule à leurs genoux .
Et Laifferent ces malheureuſes
En proye à leurs transports jaloux.
Mais s'il faut maltraiter quelques fleurettes
vaines ,
LaJonquille n'est pas une fleur du commun ,
Elle n'a pas merité meſmes peines ;
Il est tant de Zephirs dans nos Bois , dans
nos Plaines ,
Que le nombre pourra vous en eſtre importun;
Festois accoustumée à leurs tendres haleines ,
Tubereuſes, au moins daignez m'en laiſſer un.
La galanterie eſt tellement née
avecles François , qu'ils la font regner
dans les lieux meſme d'où le
voiſinage de la Guerre l'auroit deû
bannir. Ath est une Ville dont vous
avez ſouvent entendu parler. M'le
C6
Com60
MERCURE
Comte de Nancré en eſt Gouver.
neur. Quelques jours avant que les
Dragons Dauphins de la Meſtre de
Camp generale & de la Cornete blanche
, euſſent reçeu ordre d'en partir,
les plus conſidérables Officiers de
ces Compagnies l'eſtant allez voir,
il ſe fit une Partie deJeu entre Mademoiselle
de Nancré& Mademoiſelle
de S. Yon. La premiere avoit
de ſon coſté Mª le Marquis de S.
Eran , Mr le Marquis de Bougis ,
& M' le Comte de Longueval. M'
le Comte de Nancré , M le Chevalier
du Terrier Capitaine dans le
Regiment du Roy , & M' de Chevilly,
prirent le party de l'autre. 11
ne s'agiſſoit que d'une Difcretion.
Mademoiselle de Nancré la gagna ;
& M le Chevalier du Terrier qui
ne fut peut eftre pas fâchéde la perdre
en ſuite contre les deux Hommes
de ſon party , crût qu'il nes'en
pouvoit mieuxacquiterqu'en offrant
le Bal à cette aimable Perſonne. II
fit
GGAALLANT. 61
fit cette offre de fi bonne grace ,
qu'elle fe trouva obligée de l'accepter.
Comme elle en choiſit le temps
pour le ſoir de ce meſme jour , il
n'eſtoit pas obligé à de grands appreſts.
Cependant les chofes furent
ordonnées avec une magnificence qui
furprit , & jamais il n'y eut moins
lieu des'appercevoir de l'Inpromptu.
Toutes les Dames ſe rendirent dans
le Chaſteau qui estoit éclairé de tous
coftez d'une tres-grande quantité de
Bougies. Tous les Officiers de remarque
s'y trouverent , & les Violons
avoient déja joüé pluſieurs
Entrées deBallet , quand M'le Chevalier
du Terrier entra. La galanterie
de ſon Habit répondoit à ſa bonne
mine. C'eſtoit un Habit d'Eté
qu'il n'avoit point encor mis ,
dont il avoit inventé le deſſein. Le
fond en estoit aurore, avec des boutonnieres
entremeſlées d'oeillets tous
entrelaſſez & piquez de ſoye. Un
cordonnet aurore & blanc y faifoit
&
C7
des
62 MERCURE
des noeuds d'amour & des chifres.
Un double ouvrage ſervoit d'ornement
aux manches . Le tour des Ca
nons en estoit remply. Il avoit une
Garniture auſſi magnifique que bien
entenduë, avec des Plumes des mef-t
mes couleurs , c'eſt à dire , blanc , te
vert, & aurore. Ce qu'il y eut de To
particulier , c'eſt que cette Garni- pe
ture avoit un entier raport aveccel-:
le de Mademoiselle de Nancré. On C
ne peut mieux ſoûtenir la qualité de
Reyne du Bal qu'elle fit dans celuy
dont je vous parle. Elle s'y fit diſtinguer
par fa danſe auffi bien que
Mademoiselle de S. Yon , & on
donna à celle de M. le Chevalier du
Terrier toutes les loüanges qu'elle
méritoit. La Collation fut de cinq
grands.Baſſins , où toutes choſes ſe
trouverent en profufion. On recommença
la Danſe. Elle dura juſqu'au
jour, & il euft eſté difficile de mieux
régler une Feſte , quand on auroit
eu huit jours à s'y préparer.
Ce
GALANT .
63
Ce qui s'est fait à Ath pour une
Difcretion perduë , s'eſt fait depuis
peu en Bretagne, pour marquer la
joye qu'on y a euë du Mariage de
M de Launay Capitaine au Regiment
du Roy , avec Mademoiselle
de Trevegat, riche Heritiere de cette
Province. Il eſt Fils de Mª de la
Chapelle - Coquerie , Gouverneur
pour le Roy des Villes & Chaſteau
du Croiſic & Guerende , & petit-
Fils de feu M' de la Coquerie Préfident
à Mortier au Parlement de
Bretagne. La Nopce s'est faite à
Guerende avec des réjoüiſſances qui
ont duré quinze jours. Le grand
concours de Nobleſſe qui s'y eſt afſemblée
de toutes parts, eſt un témoignage
avantageux de l'eſtime
qu'on y fait des Mariez. Les Divertiſſemens
n'y ont point ceffé ;
mais quoy qu'il y en ait,eu detoutes
fortes , rien n'a égalé une Fefte
qui ſe fit pour eux au Croific , lors
que Mr de Launay alla s'y faire recevoir
64
MERCURE
capa
prof
cevoir à la Survivance du Gouver- sy
nement de M de la Chapelle fon
Pere, que le Roy avoit eu la bontée
de luy accorder. Il eſtoit avec Marknes
dame ſa Femme. Pluſieurs Perſon.
nes qualifiées de l'un & de l'autre ur
Sexe les accompagnoient. Ils arrive- halc
rent au Lieu que je vous marque: au
au bruit du Canon & de la Mouf- Do
noy
queterie , & reçeurent les Complier
mens qui font ordinaires en pareil- fir
les occaſions. Ils furent priez en fuite
d'aller prendre le plaiſir de la pro- Co
menade fur la Mer. L'extréme chaleur
du jour les y convioit , &jamais
Divertiſſement ne pouvoit ef-alou
tre plus de ſaiſon. Il s'embarquerentant
fur des Chaloupes équipées exprés. int
Elles eſtoient couvertes de verdure , d
avec quantité de Feſtons de fleurs.
On avoit preparé une tres-magnifique
Collation dans celle où la Compagnie
entra. C'eſtoit un Ambigu
ſervy avec une propreté admirable.
L'abondance & la délicateſſe des
mets
re
GALAN T. 65
mets s'y trouvoient enſemble , &
on ne pouvoit regarder ſans plaifir
l'arrangement d'une infinité de Porcelaines
remplies de tout ce qui eftoit
capable de flater le gouft. Il y
avoit un Bufet tres-bien garny dans
la Chaloupe voiſine. Celle-cy tournoit
autour de l'autre , & facilitoit
le moyen de donner à boire à ceux
qui en ſouhaitoient. On pouvoit
choiſir de Liqueurs. Elles y estoient
en profufion , & de toutes fortes.
Un Concert de Muſique, vingtquatre
Violons , & douze Hautbois
, rempliffoient une troiſieme
Chaloupe. Leur Symphonie ſe joignant
au bruit de la Mer, faifoit
retentir agreablement les Echos que
produisent les Rochers de cette Cofte
, & donnoit une extréme fatisfaction
à toute cette belle Compagnie.
La nuit qui arriva plutoſt
qu'on n'auroit voulu , l'obligea à
ſe débarquer pour ſe promener à
pied le long de la Cofte. Les meſmes
66 MERCURE
!
A
1
mes plaiſirs les y ſuivirent , & ik
furent augmentez par celuy qu'il
eurent de voir une quantité prodia
gieuſe de Fuſées ſur la Mer , com
me' fi cet Element les euſt pouffée
de luy-meſmedans les airs pour pren- e
dre part à leur joye. On ſe retira
en ſuite chez M' le Gouverneur pr
où le reſte de la nuit fut employent
àdanſer.
Des commencemens fi heureux ne
préſagent qu'une heureuſe fuite. Il
s'eſt fait icy un autre Mariage depuis
quelques mois , qui en a déja
eu de chagrinantes. Il n'y a rien de
rare en cela , mais il y a quelque
choſe d'aſſez peu commun dans ce
qui a cauſé la diviſion. Voicyl'Hiſtoire.
Un Cavalier fort capable de ſe
faire aimer & par ſa bonne mine &
par ſon eſprit , logeoit depuis quelque
temps dans le Quartier de S.
Honoré , quand une belle Perſonne
vint occuper laMaiſon voiſine. Elle
l'a
tu
quiALANT.
67
quitoit celuydeS. Paul& avoit une
raiſon effentielle pour faire cette longue
tranfmigration ; car vous ſçavez,
Madame , que quiter S. Paul pour
S. Honoré , c'eſt en quelque façon
changer de Ville. Cette raiſon ne
regardoit point ſa vertu. Elle estoit
à l'épreuve des belles paroles , &
vivant ſous la conduite de ſa Meré,
elle l'avoit pour témoin de toutes
ſes actions ; mais comme elle cher- .
choit un Mary plutoſt qu'un Amant,
elle fut perfuadée que pourle trouver
plus facilement , il falloit qu'on
ne la connuſt pas pour ce qu'elle
eftoit. Son Bien estoit médiocre ,
& ne luy laiſſoit pas eſperer degrands
avantages , ſi on nefaiſoit entrer ſa
beauté en ligne de compte. Une
grande vivacité de teint , affez de
jeuneſſe , des yeux pleins de feu ,
& un coloris de levres admirable ,
quoy qu'elle euſt la bouche unpeu
grande , estoientdes charmes qui ne
ſe trouvoient pas dans toutes les
Fil68
MERCURE
1
du
Filles , mais fur tout elle avoit une
teſte qu'on ne pouvoit aſſez admirer.
C'eſtoient des cheveux d'un blond
qui ébloüiffoit. Jamais on n'enavoit
veu de fi beaux. Ils luy donnoient
un éclat qui relevoit merveilleuſe
ment celuy de fon teint ;&tous ceux
avec qui elle fit habitude dans ce
nouveau Quartier qu'elle avoit choify
, ne les euffent pas crû naturels,
fi en les touchant ils n'euffent reconnu
qu'iln'y avoit point d'artifice.
Le Cavalier n'eut pas longtemps Pa
une ſi aimable Voiſine ſans faire con-st
noiſſance avec elle , & cette connoiſſance
fut bien toſt ſuivie de quelques
fentimens tendres qu'il luyexpliqua
. Ils furent affez agreablement
reçeus , & quoy qu'il ne fuſt pas fort
riche , comme il avoit du merite ,
elle ſe fuſt aisément contentée de fa
fortune , s'il euſt eſté Hommeà s'engager
tout de bon , mais il n'eſtoit
pas fortzelépourle Sacrement. Une
converſation agreable luy plaiſoit ,
& il
GALANT. 69
& il eſtoit de ces Gens qui aiment
volontiers toute leur vie , pourveu
qu'ils ne s'y obligent point par Contract.
La Belle ne s'accommodoit
point de cette reſerve. Elle employa
toute forre d'artifices pour l'amener
où elle vouloit , & voyant qu'elle
n'y pouvoit réüffir , elle crût qu'en
le piquant de jaloufie, elle viendroit
plus aiſement à ſes fins. Elle
vit du monde , reçeut d'autres viſitesque
les fiennes, & témoigna n'etre
pas infenfible à quelques hom
mages qu'on luy offrit. Il en murmura
, mais il aima mieux prendre
patience, qu'y' apporter le remede
qui luy eſtoit ſeûr. Il ſe rendit compatible
avec d'autres Soûpirans ,
parmy leſquels unVieillard demeuré
veuf depuis deux années , ſe montra
des plus empreſſez. Son âge pouvoit
dégoûter la Belle , mais il eſtoit extrémement
riche ; & comme l'amour
donne de la liberalité , il fit de la
dépenſe qui fut ſuivie de tant d'affu70
MERCURE
25
lo
furances detendreſſe , qu'elle ne de
ſeſpera pas d'en faire un Mary. Les
avantages qu'elle en pouvoit eſperer,
meritoient bien la préference qu'on
luy donna. Le Cavalier que laBelle
commença de traiter plus froide.
ment , s'apperçeut bien-toſt dunouveau
commerce. Il en fut furpris, f
& ne pouvant croire qu'on fuft ca
pable de ſe remarier à l'âge où il
voyoit le bon Homme , il fit quel
que raillerie à la belle Blonde de l'ac
quiſition de cet Amant ſuranné.
Elle en futpiquée , s'emporta contre
le Cavalier luy défendit faMaiſon,
& fit valoir au Vieillard ſon excluſion
de la bonne forte . Le Cavalier
en eut du chagrin; mais comme il
eſtoit honneſte, il ne ſe vangea de la
maniere impétueuſe dont il fut traité,
que par ces Vers qu'il luy fit tenir.
Quoy, me préferer un Rival ?
Climene , mon coeur en ſoûpire.
Mais oferay-je vous le dire ?
Pourquoy choisissez-vous fi mal ?
Si
ent
GALANT .
71
Si d'un jeune Blondin charmée ,
L'Amour en ſa faveur vous rangeoit ſous ſes
loix ,
A toutes vos rigueurs mon ame accoustumée,
Respecteroit un ſi beau choix.
Ce doux je ne ſçay quoy qui plaiſt
lors qu'il engage ,
Ses manieres, ſon air , tout cela vaut
•ſon prix ,
Dirois -je, il fautceder: mais recevoir l'hommage
D'un Protestant àcheveux gris !
Parlons à coeur ouvert , Climene , estes-vous
fage?
Quel rapport entre vos foûpirs ?
Quand les uns font de feu , les autres font
deglace ,
Vous entrez dans le monde, alors que tout
l'en chaſſe ,
Vous vivez pour la joye, il eſt mort aux plaifirs
.
Si quelque vieux reſte de flame ,
Semble encor quelquefois luy réveiller lesſens,
En vain ce doux transport vient chatoüiller
fon ame,
Les efforts en font languiſſans.
Il est vray que l'experience ,
Comme le fruit de l'âge en est une vertu;
Mais
+
72
MERCURE
Mais c'efl un poids ſous qui l'Amour est ab
batu,
Et le trop luy tient lieu d'offence.
Ainſi quand un Galant dans l'arriere ſaiſon
Vient par des voeux uſez luy rendre encor hom
mage,
Il s'en fait une honte ; & voudroit qu'à c
âge
On priſt ſoin d'entendre raiſon.
C'est un triſte ragouſtqu'un Amant àLunetes
Climene, apprenez nous comme il ſceut vou
charmer.
Un Visage fanê , mesme des plus mal faites
Eſt mal propre à se faire aimer.
Mais lors qu'en fa faveur vostre cooeur ſe de
clare,
N'aimeriez vous point ſes tresors ?
Il est riche , dit- on , & son argent repare
Le manque des graces du corps.
Ce ſeul trait de beauté rajuste la vieilleſſe,
Sa bourse , j'en conviens , le doit mettre en
credit .
Eft- elle bien fournie ? Il a trop de jeuneſſe ,
Et ne sçauroit manquer d'esprit.
Peut-on luy comparer ces Amans du bel åge,
Qui laiſſant à leurs yeux expliquer leur langueur,
Quand ils vous ofrent leur hommage,
te
Ne
5
5
GALANT .
73
Ne vous apportent que leur coeur ?
In, je me meurs , chez vous , ne peut estre
demise,
Je vois à quoy tout le commerce tend.
Petits foins , Billets doux , Offres de fa franchife
Ne font point de l'argent comptant .
Vous ne vous payez point de ſemblable mon
noye,
Vous demandez d'autres Bijoux ;
Les donnant à propos , c'est une ſeûre voye
Ponr réüffir aupres de vous.
Mais quand voſtre Galant vous prépare une
Fefte,
Quà choisir des Préfens il paroiſt empeſché,
Sur tout à bien haut prix mettez vostre conqueſte
,
Vous ferez toujours bon marché.
A-t-il dequoy payer une de vos oeillades ?
Le plaisir de vous voir ne dura-t-ilqu'unjour,
Il a beau dépenser en Feſtins , Serenades ,
Il vous doit encor du retour .
Ménagez ſes tranſports , il a bonne finance ,
Prene,z de temps en temps un air plein de
fierté,
Faites-luy bien valoir la moindre complaifance
,
Et qu'enfin tout foit bien compté.
Fuin. D
Vous
74
MERCURE
Vous pouvez estre charitable ,
Sans inettre en hazard voſtre honneur ;
Vos bontez n'en sçauroient faire qu'un mise
rable ,
Je n'envieray point ſon bonheur.
C'eſt dequoy me vanger de la cruelle injure
Que vostre choix fait à mes feux ,
Et je laiſſe àjuger qui dans cette avanture
Eft de nous le plus malheureux.
Cette petite Satyre obligea la Belle
à n'oublier rien , pour faire voit
qu'en foufrant les affiduitez du Vieillard
, elle avoit eu lieu d'en eſperer
autre choſe que des Préfens. Tou
tes ſes complaiſances luy furent données.
Elle ne recevoit perſonnequand
il eſtoit aupres d'elle. Cette conduite
fit un effet merveilleux. Son
humeur ne luy plaiſoit pas moins
que ſon vifage. Elle avoit d'ailleurs
ce qui avoit eſté ſon charme toute
ſa vie, je veux dire ces beaux cheveux
qu'il admiroit tous lesjours&
qui l'enchaînerent ſi bien , qu'il ſe
réſolut enfin à l'épouſer. Elle avoit
de
GALANT.
75
de la vertu , & il neſe peut riende
plus honneſte que la maniere dont
elle veſcut avec luy. Le Cavalier
voulut la revoir. Il luy écrivit , il
luy fit parler , & n'en pût obtenir
la permiffion. Son Mary eſtoit fort
âgé. Elle luy estoit obligée d'un établiſſement
qui dans le peu de bien
qu'elle avoit , la mettoit à couvert
de quantité d'embarras ; & pour luy
en marquer ſa reconnoiſſance , elle
ſe fit un plaifir d'éloigner tout ce
qui luy auroit pû donner de l'ombrage.
Elle estoit propre , & fe coifoit
tous lesjours , parce qu'elle ſçavoit
que c'eſtoit luy plaire; & ils
vivroient encor dans l'union où ils
paſſferent les quatre premiers mois
de leur Mariage , fi ce qui avoit contribué
à le faire , n'en euſt malheureuſement
troublé la paix. Le bon
Homme eſtoit forty un matin pour
une affaire qui devoit l'arreſter indiſpenſablement
juſqu'au foir. La
Belle qui ſe coifoit toûjours ſeule ,
D2
s'e76
MERCURE
ble
s'eſtoit enfermée dans ſon Cabinet,
d'où elle fortit imprudemmentpour
aller chercher quelque choſe dontre
elle eut beſoin dans une Chambre
voiſine. Elle négligea d'en fermerlade
Porte , parce qu'aucun de ſes Gens bel
ne montoit jamais fans eftre appelle.are
Le Mary revint dans ce moment
pour un papier qui luy eſtoit neceff
faire. Il entra dans le Cabinet de fa 19
Femme qu'il trouva ouvert , & vit the
ſur ſa Table cette belle Tefte qui fo
l'avoit charmé. Jamais ſurpriſe ne
fut pareille à la ſienne , ſi vous en
exceptez celle de la Dame , qui re- avenant
un moment apres , & voyant
ſa tromperie découverte , demeura no
dans une confufion qui ne ſe peut c
exprimer. La verité eſt que ces cheveux
blonds qui luy attiroient tant
de regards, n'eſtoient à elle queparce
qu'elle les avoit payez à Madame
le Toufé . Tout le monde connoit
l'adreſſe de cette fameuſe Ouvriere
qui a inventé les Perruques au Meſtier
,
av
GALANT .
77
4
ſtier , qui ne peſent que deux onces,
& qui réüſſit toûjours ſi bien pour
les coifures des Femmes . Lamaniere
dont elle applique les faux cheveux
eft quelque choſe de ſurprenant. On
les tire , on les regarde de pres , &
il n'y a perſonne qui ne croye que
c'eſt ſur la teſte meſme qu'ils font
appliquez . Le bon Homme qui fe
vit trompé dans ce qui touchoit le
plus fon coeur , voulut voir les veritables
cheveux de ſa Femme. Elle
les avoit de la couleur la plus dégoûtante,
& c'eſtoit par cette raiſon
qu'eſtant devenue une Perſonne toute
nouvelle apres l'acquiſition d'un
blond qui ne luy eſtoit pas naturel ,
elle avoit changé de Quartier , s'imaginant
bien que dans celuy où
onl'avoir veuë dés ſon bas âge, il luy
feroit impoffible d'empeſcher qu'en
s'informant d'elle , on ne fuſt inſtruit
de ce defaut. Cette couleur
qui ne plaiſt en France à perſonne ,
choqua fi fort le Vieillard , que
D 3
quoy
78 MERCURE
quoy qu'elle puſt faire pour s'excutes
fer , il luy ordonna de ſe retirer lay
chez ſa Mere, fans qu'il l'ait voulu 12
recevoir depuis ce temps - là chezde
luy. Ses Amis s'employent inutile- e
ment à l'adoucir. Il dit toûjours nie
qu'il a épousé une Blonde , qu'il
ne veut point d'autre Femme; &
ſi l'on en croit le bruit commun , ne
il a déja conſulté les plus habiles
Avocats, pour ſçavoir ſi une trompe-de
rie de cette nature n'eſt point une en
cauſe ſuffifante pour faire rompre
fon Mariage.
Madame la Princeſſe de Monaco
, Surintendante de la Maiſon de
Madame, eſt morte dans les premiers
jours de ce Mois apres une
longue maladie , qui n'a pas moins
fait éclater ſa patience à foufrir ,
que ſon entiere réſignation aux ordres
d'Enhaut. Elle a eſté fort regretée
de toute la Cour , & particulierement
de Leurs Alteſſes Royales
, qui avoient pour elle de tresgran-
3.
GALANT .
79
grandes conſidérations. Feu Madame
l'avoit fort aimée. Entre les belles
qualitez qui luy attiroient l'eſtime
de tout le monde, celle de conſtante
& fidelle Amie eſtoit une des
premieres. Je ne vous parle point
de ſa beauté. Vous l'avez veuë , &
il ne failloit qu'avoir des yeux pour
connoiſtre les avantages qu'elle avoit
reçeus de la Nature. La vivacité &
la délicateſſe de fon Eſprit répondoient
aux charmes de fa Perſonne,
& elle n'avoit rien à envier de ce
coſté-là. Elle estoit Fille de Mr le
Mareſchal Duc de Gramont , qui
joint à une haute naiſſance tout ce
qui a jamais fait les grands Hommes
. Il s'eſt toûjours diftingué dans
les diférens Emplois qu'il a eus' ;
& fi on l'a veu ſouvent avec admiration.
faire éprouver ſa conduite &
ſa valeur aux Ennemis de ſon Maiſtre
, à la teſte des Armées de France
, on ne l'a pas moins admiré
dans les importantes Ambaffades
D4 pour
80 MERCURE
:
4
pour leſquelles il a eſté choiſy. Il
s'en, eſt acquité par tout avec gloi
re , & joignant l'adreſſe à l'eſprit
pour faire réüffir lés Négotiations
qui luy ont eſté confiées , il n'a jamais
traité avec perſonne ſans s'en
attirer la confiance. Il n'épargnoit m
rien pour ſoûtenir la dignité de fon
Rang & de ſes Emplois. Son équi- té
page eſtoit auſſi magnifique quega- a
lant, &fa Table toûjours ſomptueu- le
ſe. Il n'y a eu aucun temps , quoy at
qu'il y en ait eu de tres- difficiles , tu
où ſa fidelité ne ſe ſoit montrée inébranlable.
Auſſi a-t-elle eſté récompenſée
par les bienfaits du plusgrand
Roy de la Terre. Les bontez particulieres
qu'il luy témoigne encor
tous les jours , font des témoignages
fi éclatans de fon mérite , qu'il
ne s'y peut rien adjoûter. Madame
la Princeffe de Monaco ne tiroit pas
ſeulement ſa gloired'un Pere recommandable
pat tant d'endroits diférens
, & d'un grand nombre d'llluftres
GALANT. 8г
luftres Ayeux; elle la tiroit encor
d'une Mere auſſi conſidérable par ſa
pieté que par la nobleſſe de ſon ſang.
Vous ſçavez , Madame , qu'elle eſt
Niéce du fameux Cardinal de Richelieu.
On fait ſon éloge en le
nommant. Cette vertueuſe Meré
avec une conſtance digne de la fermeté
de ſon ame , fut la premiere
qui annonça à ſa Fille qu'il falloit
qu'elle ſe préparaſt à mourir. Le
détachement qu'elle a pour le monde
fut un exemple affez fort pour
l'inſpirer à cette Princeffe. Elle reçeut
cette nouvelle fans s'en ébranler
, & n'eut plus d'autres penſées
que de ménager pour l'Eternité le
peu qui pouvoit encor luy refter de
vie. Elle fut fortifiée dans cette réfignation
toute Chreftienne par les
foins d'un des plus celebres Prédicateurs
de ce Siecle. Tout le monde
connoit ſon mérite. Il faut en
avoir beaucoup pour ſe faire diftinguer
dans une Societé où il n'y a
D5
que
82 MERCURE
4
!
:
}
que degrandsHommes. Cette Princeffe
ayant eſté longtemps à l'extre-ed
mité avec des foufrances qui ne ferd
peuvent concevoir , Monfieur les
Prince de Monaco ſon Mary fit pour
la revoir la meſme diligence que Sa
Majeſté avoit faite pour fon retour. M
Il parut vivement touché de fon m
mal , & accompagna ce qu'il luysta
dit de toutes les marques de dou- r
leur qui ſuivent ces cruelles ſéparations.
Elle luy fit connoiſtre, autant
que l'état où elle ſe trouvoit
Pen laiſſoit capable , qu'elle rece-to
voit avec plaifir ces derniers témoi-an
gnages de la bonté & de fa tendrefſe
, & mourut le lendemain, âgée
feulement de trente-neuf ans. Mon- ☐
fieur de Monaco eſt Fils d'Honoré
Grimaldi II . du nom , Prince Souverain
de Monaco, que le feu Roy
fit Duc de Valentinois & Chevalier
de fes Ordres , & d'Hipolite Truvulce.
Cette Maiſon eft alliée aux
Maifons Impériale , de Spinola,
& de
GALANT . 83
& de Livourne. Madame la PrinceffedeMonaco
a laiſſé un Fils qui
prend le Titre de Duc de Valentinois.
Il peut avoir ſeize ou dix-fept
ans , & paroiſt fort accomply dans
un âge ſi peu avancé.
Mademoiſelle de Maiſons qui
vient de mourir, n'en avoit pas davantage.
Elle estoit Fille de Monfieur
de Longueil, Marquis de Maifons
, & Preſident à Mortier. Une
fievre de quatre jours l'a emportée.
On ne peut eſtre, plus civile qu'elle
l'eſtoit. Cette qualité ſoûtenuë des
avantages de l'Eſprit & de la Beauté,
luy attiroit l'eſtime de tous ceux
qui la connoiſſoient.
Ces morts prématurées qui femblent
renverſer l'ordre de la Nature
, engagent à des reflexions que
jene doute point que vous netrouviez
heureuſement exprimées dans
les Vers qui ſuivent.
D6
STAN
84 MERCURE
i
1
STANCES
SUR LA VANITE
DU MONDE .
Daphnis qui fuis en tout la plus hautefageffe,
Contemple ce Tableau de l'humaine foibleffe,
Que le soin de te plaire a tiré de mes mains .
Tu pourras remarquer de combien de licences
La Fortune & l'Amour, deux aveugles Puiffances
,
Font regner le defordre en l'Estat des Humains.
Depuis que les Mortels aux Sceptres font hommage,
Cette Reyne du Monde , infolente & volage,
Des Princes les plus grands renverſe les projets.
Laffe de les flater , elle leur fait la guerre ,
Et fans distinction tous ces Dieux de la Terre
Sont de mſeme que nous au rangdefes Sujets.
Ils ont beau partager la conduite du Monde,
Et par une valeur en merveilles feconde,
Au Temple de l'Honneur des Palmes acquerir.
Ils éprouvent enfrn la Fortune & l'Envie ,
Et les Gardes commis pour defendre leur vie ,
Ne peuvent rien pour eux dans l'heure de
mourir.
Leurs
HIT
af
2
GALANT .
85
Leurs Superbes Grandeurs aux Afſtres parvenuës
,
Par la suite des ans deviennent inconnuës ;
Leur orgueil a ſa Tombe auſſi bien que leur
corps,
Et ces grands Monumens d'eternelle memoire,
Ne s'élevent par tout pour maintenir leur
gloire,
Qu' afin de declarer aux autres qu'ils font
morts .
Tant de charmans Objets dont le monde fe
pique ,
Cette beauté d'Olympe, & ces yeux d'Angelique,
Seront dans quelques jours la paſture des Vers .
Cloris n'a plus ce teint qui larendoit ſi vaine,
Et l'on ne voit plus rien des merveilles d'Helene
,
4
Qui fit pour fa querelle armer tout l'Univers .
Pauvre Amant , tu fais voir que tu n'es
guerefage,
Quand pour quelques attraits qui parent un
visage,
Tu languis jour && nuit de triſteſſe & d'amour.
Songe qu'au moindre vent ces graces ſe flétriffent
,
Et que si des Vergers les Roses refleuriſſent ,
Celles de la beauté n'ont jamais de retour.
Malheureux qui dreſſant un ſuperbe Edifice,
D7
Em86.
MERCURE
;
Employez tant de ſoin de peine & d'artifice ,
Afin de vous ofter du nombre des Mortels ,
Doutez-vous que le temps àlafinn'en difpofe
Quand les Divinitez qui peuvent toute chofes k
Nepeuvent de ſes coups affranchir leurs Au
tels?
Invincibles Cefars , Hercules indomptables ,
Orgueilleux Conquerans , Puiſſances redoutables,
Que l'ardeur de la Gloire aux alarmes nourrit;
En vain vous triomphez des plus fuperbes He
Testes ,
Vous ne sçauriez tirer de toutes vos Conquestes ,
Qu' un rameau de Laurter qui jamais ne
fleurit.
Retirez-vous, defirs de ces Pompes fuprêmes,
Il faut vous élever , mais c'eſt contre vousmefmes
,
lec
le
1
Et rendre ſous nos pieds voſtre orgueil abbatu.e
Ne cherchons qu'en nous ſeuls des Conquestes
nouvelles ,
Et croyons qu'il n'est point de Palmes eternelles ,
Que celles qu'on reçoit des mains de laVertu.
Ce superbe Alexandre , esclave de fa gloire ,
Qui de tout l'Univers ne fit qu'une victoire ,
Dont fon ambition luy ravit le plaifor,
Auroit pû se vanter d'avoir eu la puiſſance
De faire tout flechir ſous fon obeiſſance ,
S'il eust pû commander àfon propre defir.
DaGALANT
. 87
Daphnis , n'aspirons plus aux grandeurs de
la Terre ,
Combatons, s'il se peut, d'une mortelle guerre,
Toutes les Paſſions que la Raiſon defend.
Changeons les ſoins du monde endes ſoins plus
utiles ;
La Fortune & l'Amourà vaincre font faciles,
L'une n'est qu'une Femme , & l'autre qu'un
Enfant.
Heureux qui pourroit ſe ſervirde
ces leçons ! On ſe mettroit à couvert
de bien des chagrins , & particulierement
de ceux que cauſe le
changement qui eft preſque toûjours
inévitable en amour. Nous n'avons
rien à reprocher là-deſſus à voſtre
Sexe , ſi on s'en rapporte à cesVers
quej'ay reçeus de Puyperlan enXaintonge.
Ils m'ont eſté envoyez avec
la Note , au nom d'une tres-ſpirituelle
Communauté. C'eſt le moindre
éloge que je luy puiſſe donner
fur la Lettre dont ils estoient accompagnez.
AIR
88 MERCURE
1
L
AIR NOUVEAU
Quandfur nos charmans rivages
Tirfis faisoit mille tours ,
Et chantoit que les amours
Des Bergeres font volage ;
Philis fous nos Orangers
Répondoit , ſi les Bergeres
En amour ſont ſi legeres ,
Tirſis , croy moy , le Bergers
Sont encore plus legers.
;
1
L'exemple des malheureux
tendreſſe n'empeſche point qu'il
ſe faſſe tous les jours des engag
mens nouveaux. On voit bien qu
feroit mieux de ne point aimer
mais quand on aime avec innocen
ce, on a bien de la peine à défe
rer aux bizareries d'un Mary qu
en fait quelquefois ſa peine mal :
propos. L'Avanture que j'ay à vou
conter vous le fera voir. Deux ou
trois Bataillons d' Infanterie ayant
eſté mis en Quartier d'Hyver dans
une Ville des plus éloignées de Paris,
an
mo
f amour
mour ſo
345
3
2
3
gel
د
F
C
t
e
U
GALANT . 89
ris , un des Officiers , fort bien fait
de fa perſonne , ſe fit affez favorablement
écouter de la Maiſtreſſe du
Logis qui luy futdonné. Le Mary
s'en apperçeut. Il ne déguiſa point à
a Femme le chagrin qu'il recevoit
de certaines converſations qui luy
paroiſſoient ſuſpectes. Elle luy promit
d'y mettre ordre , & n'en fit
tien. L'Officier luy plaiſoit . Il avoit
beaucoup d'eſprit; & comme elle ne
pût s'imaginer qu'il y euſt du crime
dans un entretien où elle ne recherchoit
point le teſte- à- teſte , elle laiſſa
gronder le Mary , & ne s'embarafſfa
qu'aſſez médiocrement de ſes plaintes.
Il eſtoit jaloux juſqu'à l'excés.
Les chimeres qu'il ſe mit en teſte ,
allerent fi loin , qu'il ſe crût perdu ,
s'il ne trouvoit moyen de faire déloger
l'Officier. Il en vint à bout à force
d'argent & de prieres. Jamais
Victoire ne fut plus charmante pour
un Conquérant. Il en inſulta ſa Femme.
Ce fut affez pour l'aigrir. Comme-
-
१०
MERCURE
1
1
me la difficulté fait ſouvent leprix
des choſes , l'éloignement redoubla
l'eſtime qu'elle avoit pour l'Officier.
Ildemandaàlavoir. Elleyconfentit
malgré l'expreſſe defenſe qui luyen
fut faite. Le commerce eſtoit toujours
innocent , & ſa vertu ne luy
reprochant rien , elle ſe fit un plaifir
de vaincre les obſtacles qu'on y apportoit.
Il n'y avoit pas moyen de
voir l'Officier chez elle. Sonjaloux
Mary l'obſervoit de trop pres pour
luy en laiſſer la liberté. Une Confident
ne manque jamais au beſoin.
Elle découvrit ſon ſecret à une Amie
qui luy offrit ſa Maiſon. La
commodité en estoit grande. Elle
ouvroit fur deux Rues diférentes.
La Belle s'y rendoit par une porte,
l'Officier par l'autre , & cette précaution
mettoit leur ſecret en ſeûreté.
Les Rendez-vous eſtoient agreables
, mais ils devinrent un peu
trop fréquens. Le Mary s'en alarma.
Il voulut ſçavoir où alloit fa
FemGALANT
.
91
Femme. Il auroit mieux fait fansdoute
de fermer les yeux pour quelque
temps . La Saiſon estoit déja
avancée, & il ſe fuſt épargné bien
des peines , s'il euſt voulu attendre
paiſiblement le depart des Troupes.
Aquoy bon apres tout la recherche fevere
De mille petits tours qu'une Femme peut faire?
Il est dangereux bien ſouvent
Qu'un Mary là-deſſus ſe rende trop sçavant;
Et vouloir s'éclaircir en fait de jalousie ,
C'eſt n'aimer pas le repos de fa vie.
Noſtre Jaloux épia ſa Femme aux
deſpens du ſien. Elle ne luy cachoit
pas qu'elle alloit ſouvent chez ſon
Amie , mais elley alloit trop propre
pour luy donner lieu de croire qu'il
n'y euſt point de deſſein. Il découvrit
que l'Officier connoiſſoit auſſi
cette Amie , & il nedouta plusque
les viſites ne ſe fiſſent pour luy. Il
y alla pluſieurs fois pour tâcher de
les ſurprendre , mais on y mettoit ordre.
Il y avoit toûjours quelqu'un
en ſentinelle , & dés qu'il entroit ,
on
92
MERCURE
20
on faifoit cacher l'Officier qui fortoit
en fuite par la fauſſe porte. La Con
fidente à qui ſes ſoupçons estoient
connus , le railloit ſur la peinequ'il
ſe donnoit d'épier ſa Femme , &
elles luy ſoûtenoient fi obſtinément
toutes deux que l'Officier n'eftoitjamais
de leurs converſations , qu'il
voulut venir à bout de les confondre.
Il prit pour cela la plus bizarre
réſolution dont unJaloux puiffeeſtre
capable. Les Eſpions qu'il mit en
campagne , l'avertirent qu'unPatiffier
voiſinde laConfidente , portoit
preſque toûjours la Collation chez
elle quand ſa Femme luy rendoit
viſite. Il alla trouver le Patiſfier , &
fur le prétexte d'une gageure qu'il
pouvoit gagner par fon moyen ,
l'engagea a foufrir qu'il prift l'équipagede
ſonGarçon pour porter chez
L'Amie la premiere Collation dont
il recevroit les ordres. On obtient
tout avec de l'argent. Le Patiffier
l'avertit. Il ſe défit d'une Perruque ,
fe
il
GALANT .
93
le barboüilla un peu le viſage; &
comme il n'y avoit que la Ruë à traverſer
, il entra chez la Confidente
avec la Patiſſerie qu'il portoit , ſans
que perſonne priſt garde à luy. Il
monta où il crût trouver la Conpagnie.
Aucun Domeſtique ne l'en
empeſcha , & en entrant dans la
Chambre , il yitl'Amie qui ſe promenoit
, & l'Officier qui entretenoit
la Femme aupres des feneftres. La
Belle qui ne jetta les yeux que fur
l'équipage du faux Patiffier, dit
tout haut que c'eſtoient toûjours
de nouveaux Régales. On mit le
tout fur la Table; & comme le
Patiffier ne ſe haſtoit pas de fortir ,
Officier crût qu'il attendoit dequoy
boire. Il ſe préparoità luy faire
liberalité , quand il luy vit prendre
un ſiege. Cette familiarité un
peu ſurprenante les obligea tous
trois à obſerver ſon viſage. La Femme
fit un haut cry , la Confidente
demeura interdite , & l'Officier ſe
:
mit
94
MERCURE
:
:
1
mit en état de ne les laiſſer pas infulter.
Le Mary qui avoit concerté
fon rôle , & medité ſérieuſement ce
qu'il devoit faire , les confidera quelque
temps fans leur rien dire. Ils
garderent le filence comme luy, &
dans ce meſme filence apres avoirregardé
ſa Femme avec des yeux où
tout ce qu'il avoit dans le coeur
eſtoit peint , il ſe retirade laChambre
, & alla reprendre ſa Perruque
chez le Patiſfier. Ontint conſeil apres
fon depart. Sa Femme qui le connoiffoit
, & qui ne trouva point de
ſeûreté à retourner avec luy, alla
conter l'avanture à ſes Parens. Ils ſea
fontemployez, &s'employent encor
tous les jours à faire ſa paix. Le
Mary répond qu'il n'anymal-traité
ny chaffé fa Femme , & qu'ellepeut
revenir quand il luy plaira; mais
comme ily a toûjours de l'aigreur
dans ſes réponſes, & qu'il nepromet
riende poſitif ſur l'oubly qu'on luy
demande de tout ce qui s'eſt paffé,
elle
GALANT
95
elle n'a ofé juſqu'icy quitter l'azile
que luy ont donné ſes Parens , &
elle attend toûjours chez eux qu'il
arrive quelque changement dans ſa
fortune.
L'inconſiderée jaloufiede certains
Marys engage ſouvent les Femmes
àune conduite fort éloignée de leurs
propres ſentimens. L'honneſteté eſt
née avec elles ; & fi on les abandonnoit
à leur vertu , je nedoute point
qu'on n'euſt ſujet de dire preſquede
toutes ce que vous allez voir dans
ce Madrigal. Il m'a eſté envoyé de
Niſmes ſans qu'on m'ait appris le
nom de l'Autheur .
MADRIGAL .
Non, non, de mes Rivauxje ne fuis point
jaloux ,
Ils n'ont aucune part à mon chagrin extréme.
Aimable Iris , aupres de vous
Je ne dois craindre que vous-meſme.
Cettefierté qui ſçait étoufer vos foûpirs ,
Cette raiſon qui regle vos deſirs ,
Et vous fait refuser tout ce qu'on vous demande
,
Cet
96 MERCURE
2
4
Cette austere vertu dont vous ſuivez la loy,
Ce font là les Rivaux, Iris, que j'apprehende,
Et qui font en tout temps mieux écoutez que
moy.
Je ſuis bien-aiſe que la réputation
des deux Peres Capucins que le Roy
a établis dans le Louvre , ait eſté
juſques à vous. Quoy qu'ils foient
tres-capables de l'employ qui leur a
eſté donné, ils ne fongeoient àrien
moins qu'à le demander. Ils follicitoient
une Miſſion en Ethiopie,
où ſur le raport qui leur en avoit
efté fait en Egypte dans le temps
qu'ils y ont demeuré, ils ſçavoient
qu'il y avoit beaucoup à travailler
pourle falut de ces Peuples , infe-
Etezdepuis plus d'un demy fiecle de
l'Herefie de Diofcore. Sa Majefté
avertie des hautes lumieres qu'ils ont
dans la Medecine , a jugé à propos
de les arreſter. La longue étude
qu'ils en ont faite, n'en a rien laifſé
échaper à leur connoiffance. Ils
apportent une application toute particu-
1
GALANT .
97
iculiere à la préparation de leurs
Remedes qui opérent avec une granle
douceur; de forte que les Maades
qui s'en ſervent pour les fievres,
n font délivrez en peu de jours ,
ans ſe trouver apres cela dans la
oibleſſe ordinaire des Convalefcens.
Is ont leurs maximes qu'ils ſuivent
our regles, fans s'aſſujetir aux ſenimens
d'Hipocrate , qu'ils ne laiflent
pas d'avoir leû , mais dans ſon
entiere pureté , & fans eſtre alteré.
par Gallien. Ils ont fait une étude
tres-férieuſe de Paracelſe & de Van
Helmont , & on dit que peu de leurs
fecrets leur font inconnus. Platon
a qui les Anciens ont donné le nomi
de Devin, eſt preſque leur ſeul Philoſophe,
& ils ont pour luy la mefme
admiration que S.Auguſtin , qui
en parle ſi avantageuſement dans
pluſieurs endroits de ſes Confeſſions .
Il y a lieu d'attendre beaucoup de
ces bons Religieux qui n'ont d'intereſt
que celuy d'exercer leur cha-
Juim. E
rité
98
MERCURI
rité envers le Prochain, & qui loin
d'avoir de l'empreſſement pour l'hon
neur que le Roy leur fait, s'en font
défendus autant que l'honneſtetél'a
pû permettre. J'ay ouy dire qu'ils
avoient éprouvé la plus grandepartie
de leurs Remedes , & que dans
le commerce qu'ils ont eu avectous
les Sçavans des lieux où ils ont etté,
la connoiffance qu'ils avoient de la
Langue Arabe leur a donné moyen
de faire de belles découvertes. Je
connois quelques-uns de vos Amis
qui ſe promettent beaucoup d'eux
pour la guériſon de leurs vapeurs.
C'eſt un mal toûjours à la mode ,
& qu'ils traitent diféremment ſelon
ſa cauſe. Je ne vous dis rien que
je n'aye appris par des Perſonnes
tres - ſcavantes & tres- éclairées , &
qui peuvent eſtre Juges compétens
fur ces matieres.
La Place de M'l'Abbé de laBarre
, Organiſte ordinaire de la Chapelle
du Roy , a efté remplie. Plufieurs
GALANT .
99
fieurs furent propoſez quand il fut
queſtion de la donner , & l'on fit
joüer les plus habiles Maiſtres de
France. On en trouva beaucoup
d'excellens , & le Roy en demeura
i fatisfait , qu'il en choiſit quatre
au lieu d'un. Ainſi cette Charge
qui estoit Ordinaire , va eſtre ſervie
par quartier. Le premier , qui eſt
celuy de Janvier, ſera ſervy par M
Tomelin; le ſecond, par Mr le Begue;
le troiſiéme , par M' Buterne;
ledernier , par M' Nivers.
A ce que je voy, Madame, vous
devez avoir grand commerce avec
le Païs Latin , puis qu'on vous a
déja envoyé le beau Poëme que M
de Santeüil Chanoine de S. Victor ,
a fait depuis peu en cette Langue à
la gloire de Monfieur leChancelier.
N'avez-vous point admiré en le lifant
, avec combien de force il ſe
ſoutient par luy-meſme ſans aucun
ſecours des Fables? Il eſt vray qu'en
parlant d'un Miniſtre auſſi Illuſtre
E2 que
100 MERCURE
1
que Monfieur le Tellier, il ſuffi
de dire nuëment ce qu'il a fait
pour eſtre afſurédedirede tres-gran
des choſes. Ce Poëme qui fut let
dernierement dans l'Académie Fran.
çoiſe, y reçeut les meſmes loüanges
que vous luy donnez. Il y a beau->
coup de grandeur dans les Vers, &
on ne voit guére d'expreffions plus
majestueuſes. Auſſi Mr de Santeüil
n'a-t-il pas épargné ſon temps à le
polir. Il y a employé plus de fix
mois , & il ne croit pas qu'il luy
doive eftre honteux de l'avoüer. A
propos de Latin, ſcavez- vous que
le demy Vers de Virgile qui finit
ma derniere Lettre, m'a preſquefait
une affaire avec les Sçavans ? Ils
m'accuſent d'une contradiction qui
m'eſt encor inconnuë, &prétendent
que ce demyVers qui m'a fait vous
dire que les belles Langues vous font
familieres , ne s'accorde point avec
ce que je vous avois dit auparavant
fur l'Arc de Triomphe , en vous
faiGALANT.
101
1
faiſant connoiſtre que je ſuprimois
es fix Vers Latins que Meſſieurs de
Rheims y ont fait graver , à cauſe
que les Dames de voſtre Province
ne s'accommodoient point de cette
Langue. Ils ne fongent pas que quoy
que vous l'entendiez parfaitement ,
elle n'eſt point receuë parmy celles
devoſtre Sexe , à qui vous avez bien
voulu rendre mes Lettres communes,
&que n'y ayant rien de moins galant
quede parler Latin devant elles, tout
ce que je puis avec vous-meſme qui
l'entendez , c'eſt d'en laiſſer quelquefois
échaper deux ou trois mots , ſelon
que la matiere m'y oblige. Cependant
afinque vos Amies ne foient
pas privées du plaiſir de ſçavoir ce
que M' de Santeüil a dit ſur l'Arc
de Rheims dans ces fix Vers Latins
que j'ay ſuprimez , je vous en envoye
la Verſion faite par un autre
Chanoine de S. Victor . Elle vous
fera connoiſtre que ces Meſſieurs
n'ont pas moins d'accés aupres des
E 3
Mu102
MERCURE
Muſes Françoiſes, qu'aupres des La
tines; & que la Doctrine , les belles
Lettres, & les plus beaux Arts mefme
, font joints dans cette Maiſon
avec la Vertu & la Pieté.
Rheims étonné de voir la Diſcorde étoufee,
A l'honneur des Romains erigea ce Trophée,
Et l'ombre de Cefar est encor aujourd'huy
Errante autour des Arcs que l'on dreſſa pour
luy.
Si-tost qu'il eust éteint une Guerre cruelle ,
Affoupy tous ses mouvemens ,
Il confacra dans Rheims ces pompeuх Мопи-
mens ,
Pour gages immortels d'une Paix eternelle.
Madame la Ducheſſe de Guiſe
eſt à Alençondepuis quelque temps.
C'eſt un grand ſujet de joye pour
cette Ville qui eſt dans de continuelles
admirations de ſa vertu. Elle
y donne de grands exemples de
pieté, & s'employe particulierement
à faire des Converſions. Elle est
déja venue à bout depluſieurs. Celle
de M' deMontpinſon qui fit abjuraGALANT.
103
juration dernierement , eſt remarquable.
Il y a peu de Gentilhommes
dans la Province plus éclairez
qu'il l'eſt, & on peut dire qu'eſtant
un des principaux Arcs-boutans de la
Religion Pretenduë Reformée , elle
a fait en luy une perte tres-confidérable
. Meſſieurs d'Alençon , pour
marquer leur zele à Madame de
Guyſe , ont fait faire une nouvelle
Porte à leur Ville , qui va en droite
ligne de ſon Palais à la grande
Eglife. Ainſi du haut du Fauxbourg
S. Blaiſe , on découvre prefentement
le fond de lagrandeRuë,
& la veuë y trouve une Perſpective
en éloignement tres - agreable.
Cette augmentation de Porte a fourny
la matiere de ces quatre Vers .
Toute noftre Ville s'empreſſe
Amarquer ſa fidelle ardeur ,
Et pour mieux recevoir noſtre Illustre Princeſſe,
Elle ouvre en meſme temps & ses murs &
fon coeur.
On travaille à y faire un Cours ,
qui
E 3
104
MERCURE
i
qui dans la ſuitepourra égaler leJarre
de Châlons en Champagne. Il
occupe tout l'efpace qui ſe trouve
fur les Ramparts depuis la nouvelle
Porte dont je vous viens de parler
, juſqu'à celle de Lancrel. On
a beſoin de fortifier les Villes ailleurs;
& fous le Regne de Loürs
LE GRAND, nous pouvons nous
diſpenſer de tout autre foin que de
celuyde les embeller. La Paix qu'on
a tout lieu d'eſperer , nous produira
d'autres avantages. Il y a longtemps
que nos Ennemis reconnoiffoient
qu'elle leur eftoit neceſſaire;
mais ſçavez vous pourquoy elle commençoit
à le devenir pour nous ?
Vous l'allez apprendre par les Vers
qui ſuivent.
Apres tant deCombats qu'a ſuivis la Victoire,
On a grand beſoin de la Paix ,
Car le Parnaſſe deformais
Ne fiait comment chanter la gloire
Du plus Grand Roy qui futjamais .
L'Hipocrene eft àfee, les Vallons Poëtiques
Ont
GALANT.
105
Ont cent fois retenty des vieux Panegyriques
Qu'on preſentoit jadis aux plus fameux Guerriers
.
Loüis a flétry leurs Lauriers.
Il fait plus qu'on ne peut écrire ,
Chacun est épuisé, l'on ne sçait plus que dire,
Apollon est confus , & Pegaſe recrû.
Mais graces à la Paix il va reprendre haleine
.
Noftre Grand Roy , dit-on , quand on l'a le
moins crû ,
Plante des Oliviers ſur les bords de la Seine,
Las de vaincre , il renonce enfin à foudroyer.
Courage, Beaux Esprits, reprenez l'Ecritoire ,
Conſacrez à l'envy vos talens à ſa gloire ,
Ils ne peuvent mieux s'employer.
Ces Vers m'ont efté envoyez de
Dieppe, & font de M' Merville ,
qui dans une fort grande jeuneſſe
fait connoiftre par tout ce qu'il fait
qu'il est né pour la Poëfie. Il faut
vous apprendre le nom qu'il donna
aux Lettres que je vous écris .
Je croy le pouvoir faire fans qu'on
ait lieu de m'accuſer de préſomption,
puis que ce qu'il en dit d'avantageux
regarde les Ouvrages des
E5
Be106
MERCURE
Beaux Eſprits dont elles ſont com.
poſées , & qui ſeuls leur ont fait
avoir le cours extraordinaire que
vous leur voyez. Voicy de quelle
maniere il en parle.
JE dis par tout que le Mercure
Eft une agreable voiture
Qui conduit aisément à l'Immortalité.
C'est le chemin frayé du Temple de Memoire ,
Où chacun peut trouver la gloire
Que fon talent a merité.
Il faut achever de vous faire connoiſtre
celuy de Mª Merville par
ces Paroles que je vous envoye notées
pour exercer voſtre belle voix.
Elles ont eſté miſes en Air par M'
l'Abbé Maiſtre de Muſique de S.
Jacques à Dieppe. C'eſt un tres-habileHomme,
qui s'eft acquis affez
de réputation pour faire dire qu'il
ya peu de Muficiens qui foient de
ſa force dans la Province.
AIR NOUVEAU.
Pour
Jefoûpire nuit & jour ,
E
our une jeune Merveille
nu
n-
1
nu
nL
2
GALANT
107
Et quelquefois la Bouteille
Me fait oublier l'Amour ,
F'accorde la goinfrerie
Avec les tendres momens ,
Etfuis de la Confrairie
Des Beuveurs & des Amans .
Les Eaux de Vichy en Bourbonnois
dont je vous parlay laderniere
fois que je vous écrivis, ont faitdes
effets admirables. Le beau monde
qui s'y eſt aſſemblé , a bien contribué
à la guériſon des Malades , en
y amenant les plaiſirs qui ne les ont
preſque point quitez. Le jeu , la
bonne chere , la promenade , & les
Concerts de Muſique , ont eſté les
divertiſſemens de tous les jours. Il
y a eu Bal fort ſouvent. La belle
Mademoiſelle de Seve de Lyon ya
paru avec beaucoup d'avantage , &
ne s'eſt pas moins fait admirer par
la juſteſſe de ſa danſe , que par les
charmes de fa Perſonne. Monfieur
le Chevalier de Lorraine eſt party
de ce Païs-là fort fatisfait des Remedes,
E6
108 MERCURE
des , de la beauté du Lieu, & du
bon air qu'ony reſpire. CePrincey
a eſté viſité de tout ce qu'il y a de D
Gens de marque dans les quatre Provinces
voiſines. Il a toûjours tenu
table ouverte chez M' de Pontgibaud
, où je vous ay dit qu'il eſtoit
fort commodément logé, & l'on
ne doute point que le foulagement
qu'ila reçeu de ces Eaux, ainſique fe
tous les autres qui en ont beu , n'y
attire dans le mois de Septembre tre
quantité de Gens de la Cour quele
Voyage du Roy en Flandre a empe ( p
ſchez d'y venir dans celuy de May.
Si- toſt que Sa Majesté fut de re-po
tour de ce Voyage , la nouvelle qui
s'eſtoit répanduë de la Paix arreſtée
avec laHollande , obligea Monfieur
le Duc de S. Aignan de donner au
Roy de nouvelles marques de fon
zele , en luy faiſant paroiſtre ſon
admiration par la Lettre que vous
allez voir.
LET.
GALANT.
109
LETTRE
DE MONSIEUR
LE DUC DE S. AIGNAN,
AU ROY.
SIRE ,
Je cherche à me distinguer entre ceux
qui vont témoigner de toutes parts à
Vostre Majesté leur admiration & leur
joye. La Paix qu'elle vient de donner à
une partie de ſes Ennemis , & d'offrir
aux autres , fait cette distinction queje
ne pouvois esperer dans fes Armées ,
par mon attachement àgarder une Place
importante. Perſonne ne peut regarder
avec plus d'intereſt &de plaisir que moy
ce que V. M. vient de faire de grand
& de merveilleux. Je vous voy ,
SIRE , apres tant de belles Actions de
voftre part , & tant de voeux & d'inquietudes
de la mienne , enfin hors des
dangers continuels où V. M. expoſoit à
E 7
toute
110. MERCURE
1
1
toute heure ſa Perſonne Royale. Je vous 1910)
voy couvert d'unegloire immortelle, &
moy delivré de cette émulation inquiete per
qui me faisoit envier le fort du moindre len
Soldat qui expoſoit sa vie pour vostre ilkme
ſervice. En verité, SIRE, je ne penfois
pas me pouvotr réjoüirfi fort de la S
Paix, ayant esté élevé deſi bonneheure
dans la Guerre. Mais quel fidelle Serviteur
ne seroit pas charmé en voyant
Son Auguste Monarque triomphant &
victorieux , preferer le repos de l'Europe Le
àun travail auffi utile & auſſi illustre toque
le ſien? De luy voir terminer ses mem
Conquestes à la veille d'en faire encorde vic
plus grandes , & remettre enfin dansed
le fourreau cette redoutable Epée dont té
tant de Braves auroient fenty les coups ? u
Que n'aurois-je point à dire ſur un Sujet leve
auſſi rare &auſſi éclatant que celuy-cy? able
Mais , SIRE , il faut retenir ma mee
Plume, comme V. M. arreſte ſes Ar- S
mes , & faire place aux Ecrits de quelques
autres plus élegantes , &aux Dif
cours éloquens qu'un évenementfifingu
Lier
GALANT . 111
lier vasans doute faire naiſtre de toutes
parts. Il me doit suffire que V. M. Soit
bien persuadée qu'en tout temps & en
tous lieux Elle me trouvera toûjours
également&fans referve ,
SIRE,
Son tres-humble , tres- obeïffant,
&tres-fidelle Sujet& Serviteur,
LE DUC DE S.AIGNAN.
Le ſoinqueprend cet Illuſtre Duc
de tout ce qui regarde ſon Gouvernement
& ſa vigilance pour le
ſervice du Roy , ont garanty leHavre
d'un tres-grand malheur dont il
aefté menacé cesderniersjours. On
fut furpris de voir ungrand feu qui
s'élevoit tout-à-coup , &qui en ſuite
ſembloit étoufé par une fort épaiffe
fumée. On prit l'alarme. Monfieur
de S. Aignan y courut , & trouva
que le feu eftoit dans un Vaiſſeau de
S.Malo chargé de Soulfre , dont il
avoit fait tirer quinze cens livres de
Pou
112 MERCURE
U
Poudre depuis fix jours. Ce feu
eſtoit entre les deux Ponts. Sa préſence
, le détachement de dix Hommes
de chaque Porte , & la diligence
avec laquelle il fit remedier acet
accident , ſauverent avec ce Vaifſeau
tous ceux du Havre , la Ville
, & peut-eſtre la Citadelle , où il
y a plus de deux cens milliers de de
Poudre....
Vous avez fçeu la mortdeM'de
Varangeville Confeiller au Parle- da
ment. Elle est arrivée dés les derniers
jours de l'autre Mois, & fut
un grand ſujet de ſurpriſe pour
fes
Amis, puis qu'il mourut d'une apopléxie
de fang qui l'étoufa en un
moment. Ileſtoitjeune, fort eftimé
dans fa Compagnie , & Frere deM'
de Varangeville AmbaſſadeurExtraordinaire
à Venife. Il en partageoit
l'eſprit & le merite , & l'a laiſſé par
fa mort dans une affliction inconcevable.
Auſſi avoient- ils toûjours
veſcu enſemble avec toute l'union
fr
ce
qui
GALANT .
113
qui peut eſtre à ſouhaiter entre des
Freres.
Une autre mort a fait bruit icy.
Les circonstances en font particulieres
, &mériteroient un long diſcours,
fila quantité de choſes que j'ay encor
à vous dire me permettoit de
m'étendre, Un Medecin Empirique
qui s'eſtoit acquis de la réputation
par ſes Secrets , donna deux Bouteilles
de Tifaneà un de ſes Amis , qui
en avoit demandé par précaution .
Cet Amy n'en prit qu'un verre , &
en fut malade à l'extrémité. La violence
du mal l'oblgea de recourir au
contrepoiſon. On alla ſur l'heure en
avertir l'Empirique. Il ne fit aucune
difficulté de venir. On luy demanda
raiſon de ſa Tifane. Il ſoûtint qu'elle
ne pouvoit faire que du bien , &
pour le prouver , il en prit deux
verres en préſence de ceux qui l'accufoient.
Il voulut en ſuite retourner
chez luy , & ne pouvant gagner
la Maiſon, il entra dans la premiere
qu'il
114 MERCURE
qu'il trouva ouverte , &y mourut
dans le meſme inſtant. L'avanture
n'eſt pas moins ſurprenante quetragique.
Elle fait raiſonner diverſement.
Si elle ades fuites , je nemanqueray
pasà vous les apprendre.
M' Chommeau FilsdeM' le Préfident
Bétau , a eſté reçeu depuis
peu Conſeiller au Parlement. Ileft ]-
jeune , &auſſibien fait de ſa perſonne
qu'on le puiſſe eſtre. Son peu of
d'âge n'empeſche point qu'il neſça- m
che tout ce qu'on peut ſçavoir dans
les Loix & dans les Couſtumes. La
maniere dont ilarépondu quandon
l'a examiné , luy a attiré de grands
éloges. Il n'y a point de Maiſtre de
Droit qui euſt pû mieux ſoûtenir
cet examen. La fatisfaction avec laquelle
ila eſté reçeu dans cette Charge,
eſt une marque de fon mérite.
Il ſeroit ſurprenant qu'il en manquaſt
, eftant d'une Maiſon qui en
eft toute templie. Tout le monde
fçait quel eſt celuy de M' le Préſident
마
GALANT.
115
dent fon Pere ; & Madame de Bétau
ſa Mere eſt un exemple ſi ſingulier
de pieté & de vertu , qu'elle n'eſt
inconnüeà perſonne. Celuy dont je
vous parle a unjeune Frere Jeſuite ,
qui eſt encor au Novitiat , & quia
un fort grand talent pour la Chaire.
Madame de Poncet eſt ſa Soeur ,
auffi- bien que Madame de Creil , &
Madame de Molé Femme de M' de
Molé Conſeiller au Parlement , dont
le mérite eſt connu. Je vous aydéja
parlé de Madame de Poncet dans
quelqu'une de mes Lettres. Madame
de Creil , Femme du Maiſtre
des Requeſtes de ce nom qui a eſté
Intendant en Normandie , eſt une
Dame d'autant de mérite& d'eſprit
qu'il y en ait en France. Elle joüe
admirablement bien du Lut, du
Théorbe , du Claveſſin , & de la
Guitarre. Ilya unequatriéme Soeur,
fort belle& bien faite, qui a pris le
party du Couvent malgréſa Famille,
apres avoir refuſé des Partys tres-confidé116
MERCURE
ſidérables . Elle a fait Profeffion depuis
quinze jours aux Cordelieres
de laRüe des Francs-Bourgeois . La
Cerémonie ſe fit en préſence d'un
tres -grand nombre de Perſonnes de
qualité.
Il n'y en a pas eu moins auxNoces
de Mademoiselle le Vaffeur ,
Fille de M le Vaſſeur Confeiller au
Parlement , & de Mr d'Argouges
Marquis deGratot , Homme d'une
fort grande naiſſance. Elles ſe font
faites à S. Urain proche de Paris ,
avec toute la magnificence & toute
la joye accoûtumée dans une femblable
occafion .
U
ur
ne
CO
ite
10
V
nie
Cor
Si
Autre Mariage. Mademoiselle
Colbert , Fille du Maiſtre des Re- Cey
queſtes de ce nom , que vous avez
veu Intendant àAlençon , a époufé
Mª de Rancy. Ila beaucoup de mérite
, & il est difficile de le voir fans
l'eſtimer. M² Brunet ſi connu dans L
lemonde par ſes Emplois , eft fon
Frere, auſſi bien que Mr l'Abbé
BruGALANT
.
117
Brunet & M de Montforan. Ces
deux derniers ſont Conſeillers en la
Cour.
On a voulu faire un engagement
d'une autre nature. Il n'eſtoit que
de coeur à coeur , & l'Amoury devoit
eſtre ſeul appellé. Comme il eſt
bon de connoiſtre avant que d'aimer,
il fut queſtion de ſçavoir ce qu'on
pouvoit attendre de l'Amant qui ofroit
ſes voeux , & voicy de quelle
maniere il s'expliqua.
Voulez-vous sçavoir ma méthode ,
Avant que de vous engager ?
Je fuus, belle Philis, en amour tres-commode,
Comme on veut , conſtant , ou leger.
Quand j'ay dit une fois que j'aime ,
C'est pour toûjours , mais constamment.
Je veux qu'on en faſſe de meſme;
Je hay par tout le changement.
Si la Beauté la plus parfaite
(M'euft elle comblé de faveurs)
Vouloit de mon amour estre bientoſt défaité.
La Belle feroit fatisfaite
Désquej'aurois ſent, ſes premieres rigueurs.
Mon remede alors est l'absence ,
C'est
: 118 MERCURE
1
C'est le port de l'indiférence ,
On la trouve là ſurement.
Au retour , point d'engagement ;
Renoiier , c'est double inconstance .
Dust-on me demander la paix ,
Quandj'ay rompu , c'est pour jamais.
J'aurois beaucoup à vous direfur
ce qui s'eſt fait d'éclatant dans les
deux jours deſtinez aux plus folemnelles
Proceffions. Il y a une tresagreable
Symphonie aux Gobelins;
& ce qui s'eſt fait avec beaucoupde
magnificence en pluſieurs endroitsde
Paris , s'eſt également pratiqué dans
les Provinces. Madame la Marquife
de la Frézeliere fit faire un Repoſoir
admirable dans la Court de fon Chafteau
de Monts qui eft entte Richelieu
& Loudun. Il y eut un tresgrand
concours de Peuples , & on
y tira plus devingtvolées deCanon.
Cette Dame eſt d'un mérite tresparticulier.
Elle compoſe admirablement
bien en Vers & en Profe ,
ſçait parfaitement l'Hiſtoire , & ne
voit
GALANT.
119
voit guére de Perſonnes de fon Sexe
qui ſoient de ſa force ſur les belles
Connoiffances . L'illustre Nomde la
Frézeliere eſt un Nom qu'elle porte
Dar elle-meſme , eſtant de laBranche
ifnée de cette Maiſon. Son ancienneté
ne la rend pas moins conſidérable
que ſes Alliances. Elle eſt decendue
des Frézels Ducs d'Ecoſſedu
coſté des Femmes , des Ducsde Bréagne
&de Conan ; & ſes dernieres
Alliances font celles des Maiſons de
Montmorency & de Savonniere ,
dont estoient les deux Meres de
Monfieur& de Madame de la Frézeliere
d'aujourd'huy. Elle avoit toûjours
produit des Mafles de Pere en
Fils pour en poffeder les honneurs ,
juſqu'à feu Mr le Marquis de la Frézeliere
Mareſchal de Camp, qui
mourut au Siege de Hédin , &laiffa
deux Filles , dont l'une eſt Madame
de la Frézeliere , & l'autre eſt demeurée
Veuve de M' le Comte de
la Roche. M de la Frézeliere d'aujour120
MERCURE
1
jourd'huy ſortoit d'unedes Branches
de cette Illuſtre Maiſon , & il en
eſt devenu la Tige en épouſant la
Fille aifneé du Marquis dontje vous
viens de parler. Il eſt Lieutenant
General de l'Artillerie , & Sa Majeſté
l'a fait auſſi depuis peu Mareſchal
deCamp. Il ſert ordinairement
enAllemagne. Ilycommandeencor
à préſent l'Artillerie dans l'Armée
de Monfieur le Mareſchal de Créquy.
Il fut bleffé au Siege de Fribourg
dans la derniere Campagne ,
apres avoir perdu deux Fils ailnez
quiont eſtéſucceſſivement Colonels
du Regiment de Touraine. Le dernier
fut tué au Siege de S. Omer ,
& avoit eſté deja bleſſé à la Bataille
de Caffel , où il commandoit l'Artillerie
en la place de M'le Marquis
de la Frézeliere ſon Pere , qui estoit
demeuré dans les Lignes. Il en a
encor perdu un troiſieme entre ces
deux qui estoit Capitaine dans le
meſmeRegiment, & tous trois dans
l'efpaGALANT.
121
l'eſpace de vingtſix mois. Il ne luy
en reſte plus qu'un. Il eſt Page de
aGrande Ecurie , & fait ſes Exerices
avec une application admiable
. On l'appelle M' le Marquis
de Monts. Il donne de tresgrandes
eſpérances. Il eſt difficile
qu'il ne les rempliffe avec le ſe-
Cours des beaux exemples qu'il a,
* les inſtructions qu'il reçoit d'un
Pere conſommé dans le Meſtier de
laGuerre.
On m'apprend un Mariage qui
unit deux Perſonnes fort illuftres ,
& je vous en fais part dans le meſme
inſtant. M' le Marquis d'Eſtrades
épouſa ces jours paſſez Madame
deVertamont Veuve de M'de Vertamont
de Preau , Maistre des Requeſtes
, au nom de Monfieur le
Mareſchal d'Eſtrades ſon Pere . Vous
ſcavez qu'elle eſt Fille de feu M
d'Aligre , dont Monfieur le Tellier
remplit aujourd' huy la place avec
tant d'éclat. La Cerémonie s'en fit
Fuin. F dans
122 MERCURE
dans la Chapelle de l'Hoſtel de Sourdis
, où furent préſens M d'Aligre
Confeiller d'Etat , & M 1 Abbé
d'Aligre , avec beaucoup d'autres
Parens . Cette Dame qui a tout le
mérite des honneſtes Femmes , le
foûtient par un fortgrand agrément
de fa Perfonne, & elle s'est toujours
autant diftinguée par elle mefme,
qu'elle l'eſt par les avantages d'eftre
Fille & petite-Fille de deux Chan
celiers de France. Monfieur le Mareſchal
d'Eſtrades eſt d'une Maifon
qui luy en donne de fort grands du
cofté de la naiſſance; mais quelques me
conſidérables qu'ils foient , ils font
beaucoup au deſſous de ce qu'il ne
doitqu'à luy-meſme. Il a longtemps
qu'il feroit dans le rang où nous le
voyons élevé , s'il avoit toûjourseu
autant de fortune qu'on luy areconnu
demérite. On ſçait avec quelle
gloire pour la France il a commandé
les Armes du Roy, & avec
combien de fuccés il a efté employe
dans
F
GALANT .
123
dans les plus importantes Ambaſſades
. On peut dire que pendant le
Regne de LoüIS LE JUSTE ,
on l'a veu le lien de l'étroite inteligence
qui estoit entre le fameux
Henry Prince d' Orange , & le
grand Cardinal de Richelieu . La fageffe
& la valeur de ce Mareſchal
voient fait jetter les yeux ſur luy
pour un des plus grands Emplois du
Royaume ; mais la mort du Roy
qui ſuivit celle de ſon Miniſtre ,
changea les affaires & ſa fortune. Les
ſervices qu'il a rendus au Roy qui
regne aujourd'huy ſi glorieuſement,
ont eſté d'autant plus utiles à l'Etat
, qu'il les a rendus avec la plus
exacte fidelité dans des temps fort
difficiles . L'Hiſtoire vous apprendra
quelque jour le détail de ſes actions
, & fera connoiſtre à toute
Europe qu'il n'a pas peu contribué
à la Paix generale qu'elle attend avec
tant d'impatience.
Voicy un Sonnet qui m'a efté
F2
en124
MERCURE
envoyé ſur cette Paix, ſous le nom
de M' de la Tuilerie.
SONNET.
O vous qu' un vain orgueil arme contre
la France,
Trop foibles Ennemis du plus puiſſans des Rois,
Peuples Confederez , reprenez l'efperance,
Loüis veut bien ceſſer de vous donner des
Loix. IC
En vous offrant la Paix avec ſon Alliance,
Il ne pretend pas mesme uſer de tous ſes droitsin
Sa bonté genereuſe arreſte ſa vaillance,
Ecette bonté ſeule interrompt ſes Exploits. be
Il veut finir enfin cette cruelle Guerre ,
Qui répand la terreur aux deux bouts del
Terre,
Et qui couste du ſang presque à tout l'Uni
vers.
Surluy-mesme Loüis remporte la victoire
Et prest de voir entrer l'Europe dans ſes fers
A lamaintenir libre il met toute sa gloire.
1
Je vous ay dit dés le commencement
de cette Lettre , que le Roy
par une modération dont les Conqué
GALANT.
125
quérans ont ignoré juſqu'icy l'uſage,
avoit offert la Paix à ſes Ennemis
dans le ſein meſme de la Vi-
Ctoire. Vous l'allez voir , Madame ,
par ce que j'ay à vous dire , & de
la priſe de Puycerda , & de l'importance
de cette Conqueſte. Ccpendant
ce bruit de la Paix qu'on
ne doute point qui ne ſoit bientoft
concluë generale, fait faire par tout
des raiſonnemens ſi glorieux pour ce
grand Monarque , dont la plupart
des Alliez reconnoiffent chaque jour
la bonté, queje ne ſçay ſi je pourray
m'empeſcher d'y preſter l'oreille,
quoy que je doive toute mon
application à vous décrire ce dernier
Siege. Le détail en doit eſtre
long ſur le papier , ſi on le meſure
au temps que la reſiſtance des
Affiegez l'a faitdurer, & il me faudroit
trois Volumes auffi gros que
chacune de mes Lettres , fi j'entreprenois
de vous le donner dans le
meſme ordre où j'ay mis ceux qui
F3
ne
126 MERCURE
ne nous ont arreſtez que peu de jours,
& meſme que peu de quarts-d'heu- n
re, tel qu'a eſté celuy de Lewe; R
mais cette exactitude ne me paroift e
pas neceſſaire dans un Siege de plus ir
de trente jours , où les meſmes Of- te
ficiersGeneraux & les meſmes Corps ite
ont alternativement monté laTran-lac
chée. Ainſi quand je vous les auray
nommez tous à la fois , fans m'af- gn
fujetir àvous repéter leurs nomsſeparément
felon l'ordre de chaque ut
jour , j'auray fort accourcy ce que der
vous attendez de moy , & ne vous du
auray pourtant pas moins dit que int
ce que vous avez pû voir ailleurs. nt
Je vous marqueray toutes les Actions
principales détachées de ce qui aj
pourroit les rendre ennuyeuſes ; &
je vous apprendray meſme beaucoup
de choſes nouvelles, quoyqu'il ſemble
qu'on n'ait rien oublié dans les
Relations qui vous peuvent avoir
eſté envoyées , & qui font remplies
d'un tres - grand detail. Joignez
cela
GALANT.
127
cela que je vous ay fait graver un
Plan qui ſeul vous dira autant que
laRelation la plus étenduë , parce
que rien n'aide tant à faire concevoir
ce qu'on lit , que de le reprefenter
aux yeux. Araiſonner un peu
juſte fur les choſes , euffiez- vous crû,
Madame , que j'euſſe dû vous parler
de la priſe d'une Place en Catalogne
, & aurois -je pû me l'imaginer
moy-meſme? Il ſembloit que
toutes les Troupes d'Eſpagne devolent
fondre de ce coſté-là, à cauſe
du voisinage. Ceux qui prétendent
juger le mieux des deffeins qui
font à prendre , eſtoient perfuadez
qu'il fuffifoit pour le bien de nos
affaires de s'y tenir ſur la défenſive.
Il n'en eſtoit pas de meſme pour les
Eſpagnols. Il leur importoit beaucoup
d'y acquerir de la réputation
par leurs conqueſtes , ou du moins
de nous empeſcher d'y en faire. On
en connoifſſoit ſi bien la conféquence
à Madrid, qu'on n'y parloit que
F4
des
128 MERCURE
des projets des Armées de Catalo
gne. On y faifoit des appreſts pour
cela. Le jeune Roy , à ce qu'on
publioit hautement , y devoit aller
en perſonne , & c'eftoit par là qu'il
vouloit ouvrir ſa premiere Campagne
, que les grands Roys comme
Iuy ne doivent jamais faire fanse
triompher. Cependant tous ces
grands projets ſe font évanoüis. Les
Eſpagnols ont menacé , & nous avons
pris. La conduite qu'a tenue
Monfieur le Mareſchal Duc de Navailles,
a eſté merveilleuſe. Il avoit
affaire à des Ennemis qui au defaut
de la force , ont de l'eſprit , de l'a-r
dreſſe, & de la prévoyance, &qu'il
eft plus facilede batre que detromper.
Il eſtoit pourtant queſtion de
les ſurprendre , pour venir plus aifément
à bout de les vaincre. LaL
choſe n'eſtoit pas facile , une Armée
ne pouvantjamais marcher qu'à
grand bruit. Le party qu'il prit,
fut celuy de cacher fa route. Ce
deffein
GALANT . 129
deſſein l'obligea à de grandes précautions.
La premiere fut de faire
paffer M' le Bret Lieutenant General
en Lampourdan , avec l'Avantgarde
de l'Armée ; & comme de
pareilles contremarches ſont ordinaires
, & qu'elles ne font ſouvent
qu'embaraſſer quelque temps lesEnnemis
ſans les tromper , il fit ſuivre
un autre Détachement quelques
jours apres , & ordonna en fuite
que le Canon prift la meſme route.
L'execution de ces deux derniers ordres
acheva de faire croire aux Ennemis
ce qu'on leur vouloit perfuader.
Je pourrois vous marquer encor
vingt circonstances qui les abuferent;
mais comme elles dépendent
toutes de ces trois premieres , &
que ce feroit groffir ma Lettre de
choſes affez inutiles , je vous diray
ſeulement que noſtre General fut
plutoſt en Cerdaigne, qu'on ne ſceut
qu'il en euſt pris le chemin, & que
noſtre Armée eſtoit devant Puycer-
F5
da
130
MERCURE
1
da, qu'on la croyoit encor dans le
Lampourdan. Son arrivée. furprit
tellement les Ennemis , qu'il n'eurent
que le temps qu'il leur faloit
pour ſe retirer dans la Ville , fans
avoir celuy d'emporter quantité de
Foin, d'Avoine, de Lard, deBled,
de Farine , de Pain , & de Vin ,
qu'ils laifferent dans les Villagescarta
convoiſins. On fut d'abord jour&
nuit à cheval à la portée du Pifto- 10
let de la Place, croyant que les Ennemis
feroient des Sorties; mais leur a
ſurpriſe ne les laiſſoit pas en état
de rien entreprendre. Si- toſt qu'on
fut devant Puycerda , M' de Navailles
envoya un Courrier en toute
diligence pour faire affembler les
Milices du Païs de Foix, afin d'aller
avec des Troupes du Roy fur la
Frontiere d'Eſpagne qui répond à
cette Place. Il fit venir du haut
Languedoc- trois cens Beſtiaux, outre
ceux du Païs que le Roy paye
ordinairement. Ils eſtoient neceflaires.
ure
P
U
ALANT.
131
res. Le temps eſtoit mauvais , les
chemins méſchans naturellement ,
& le Canon devoit paffer par des
lieux où l'on n'en avoit jamais mené,
& fur le bord d'un grand nombre
de précipices épouvantables. Mr
de Navailles envoya auſſi dans le
haut Languedoc pour avoir de Bled,
fit arreſter des Chevaux de tous coftez
pour le voiturer, & donna tous
les ordres neceſſaires afin d'empeſcher
qu'on ne manquaſt de Fourrages.
Quand on a tant de difficultez pour
faire un Siege , & qu'on vient à
bout de les furmonter, on n'aquiert
pas moins de gloire par là que par
la priſe de la Place qu'on afſſiege.
Ce font deux chofes diférentes , &
on ne peut réüfir à l'une & à l'autre
ſans mériter des loüanges pour
toutes les deux. Puycerda , comme
vous le ſcavez ſans doute , eſt une
Place ſituée dans une Plaine ; mais
cette Plaine eſt ſur le plus haut des
Monts Pyrenées. Si vous me de-
F6 man132
MERCURE
:
mandez ce qui leur a donné ce nom,
je vous diray que les uns le tirent
d'une Fille du Roy Bebrix ; nommée
Pyrené, qui fut enſevelie dans
ces Monts apres avoir eſté violée
par Hercule, & les autres d'un mot
Grec qui fignifie le feu , & qui a
un entier raport avec la premiere C
fyllabe de ce mot de Pyrenées, foit ni
à cauſe que la foudre tombe ordi- n
nairement ſur les lieux les plus éle- ta
vez , foitparce qu'on rapporteque
des Bergers mirent autrefois le feu
aux Foreſts qui ſe trouvent dansces
Montagnes. Je viens aux Noms des
Officiers Genéraux qui ont com- e
mandé pendant ce Siege ſous les or- E
dres de M' le Mareſchal Duc de
Navailles , General de l'Armée du
Roy en Catalogne.
Lieutenans Genéraux .
Mr le Bret , M² de Gaſſion , &
M' le Marquis de Montauban.
Marefchaux de Camp.
M'deCaſaux, M'de la Rabliere,
& M
GALANT .
133
& M le Marquis de la Ville-dieu.
Brigadiers.
M' de S. André , M'de Surlaube
, M' de Murlat , & M
d'Urban .
Regimens de Cavalerie.
Sauzeay , la Valette , la Rabliere,
la Chauffée , Chevreau , Gaſſion ,
Grillon, le Bret , Villeneuve , Colligny
- Chaſtillon , Riverolle , les
Dragons de la Reyne , les Dragons
du Languedoc.
Regimens d'Infanterie.
Saulx , Furſtemberg , Erlac , Navailles
, Caftres , Liſtenay,Viercet-
Liegeois, Noailles, Famechon, Milices
du Païs , quatre Compagnies
de Suiſſes franches.
On affigna quatre Quartiers diférensà
toutes ces Troupes. Elles ont
alternativement monté la Tranchée
pendant tout le Siege avec les Officiers
Genéraux que je vousviensde
marquer. Vous voulez bien que je
me diſpenſe de vous les nommer au-
F7
tant
134
MERCURE
tant de fois que le Siege a duré de re
jours , dont je vous ay déja dit que ener
le nombre eſt de plus de trente.
1
tic
Le premier ſoin d'un Generalis,
eſtant de reconnoiſtre la Place qu'il auc
doit attaquer , Male Marefchal de bea
Navailles s'en acquita avec M'den d
Cafaux , & M'de la Motte-la-Mire; té
& pour eſtre plus aſſurez de l'état ava
des Fortifications de Puycerda, ils pl
y retournerent plus d'une fois en- vy
femble & ſeparément , accompagnez la
de M' d'Urban Brigadier , quicon- nie
noiffoit le Païs . Les Ennemis ta- rla
cherent de s'y oppoſer , mais l'em- pa
pefchement qu'ils y crûrent mettre tr
ne fervit qu'à les faire batre. Onlieu
les repouſſa juſqu'aux Paliſſades . Ils en
y perdirent deux Capitaines , & M
de Caſaux ſon Cheval , qu'un coup tou
de Piſtolet renverſa. On ne fit point ort
de Lignes. Il auroit falu trop de dres
Troupes pour les garder , caufe de C
l'étenduë de laCirconvalation. Un
Siege qui fe fait de cette forte ,
in
GALANT .
135
un redoublement d'affaires pour le
General. Son exactitude & ſes précautions
doivent tenir lieu de Lignes,
& il ne ſe peut qu'il n'aye &
beaucoup plus de foins à prendre ,
& beaucoup plus d'ordres à donner.
On délibera pour ſçavoir de quel
coſté on feroit l'Attaque. M de
Navailles trouva celuy des Marais
le plus commode. Son fentiment fut
fuivy , & il ordonna auſſi- toſt à Μ '
de la Motte-la- Mire principal Ingénieur
de l'Armée , de faire un Pont
furla Segre avant la nuit , pour faire
paffer l'Infanteriequi devoit monter
la Tranchée. Cet habile Ingénieur
eut beſoin d'adreſſe . Les contremarches
qu'on avoit eſté obligé
de faire pour mieux garder le ſecret,
eſtoient cauſe qu'on n'avoit pû apporter
ſi viſte toutes les choſes neceffaires.
Rien n'eſtoit encor arrivé.
Cependant M' de la Motte , ſans
bois , fans outils , & fans Charpentiers
, aidé ſeulement des Cavaliers
du
136 MERCURE
du Regiment de la Valette , & de
M' de Grillon Brigadier & Colonel
de Cavalerie , baſtit ce Pont dans le
temps preſcrit. Mª de Navaillesprit
fon quartier vis-à-vis, pour eftre&
plus pres de la Tranchée , & plus
pres du coſté par où les Ennemis
pouvoient tenter le paſſage. La
Tranchée fut ouverte à minuit , &
beaucoup avancée ſans perte. On la
pouſſa auffi heureuſement le 2. &
le 3. jour. Le 4. fut encor plus
heureux. M' le Marquis deNavailles
à la teſte de ſon Regiment,
s'expoſa beaucoup , & fit avancerla
Tranchée juſqu'àcent cinquantepas
de la Contrefcarpe. Il y perditM
de la Roche Capitaine de fon Regiment,
qui fut extrémementregreté.
Le 5. la Contreſcarpe devant eſtre
attaquée, le ſignal fut donné avec
des Flambeauxallumez , parce qu'on
n'avoit point encor de Canon . On
attaqua de tous coſtez . On entra
dans le Chemin couvert; d'où la
CavaGALANT
. 137
Cavalerie fut chaffée. M' de Surlaubey
fit tout ce qu'on peut attendre
d'un Homme de la derniere intrépidité.
Le Regiment de Furſtemberg
y eut cinqCapitaines tuez. Le .
Regiment de Saulx inſulta le Chemin
couvert , tua à coups d'Epée
tout ce qu'il trouva , & fit deux
Capitaines priſonniers. M. de S.
André s'y diftingua , & fit un Logement
ſur la Contreſcarpe , qu'on
abandonna pourtant , parce qu'on
ne pût achever la Ligne de communication
poury allerde la Tranchée.
M' deBardonache Capitaine dans de
Regiment , & M'du Mas Capitaine
dans Navailles , furent tuez , & on
prit une Contreſcarpe fans Canon ,
ce que d'autres que des François
n'ont point encor fait. Il ne ſe
paſſa rien de conſidérable le 6. jour
de Tranchée. Le 7. on s'élargit.
On fit des Banquetes. On plaça
force Sacs à terre. Trois Pieces
de feize, & une de vint-quatre ,
arri138
MERCURE
arriverent au Camp , & tirerent la
mefme nuit , leur Baterie êtant faite
auparavant. On apprit par une Lettre
qu'un Eſpion portoit au Gouver- u
neur , que le Comte de Monterey
efperoit bientoſt ſecourir la Place. el
Le 8. les Regimens de Navailles, qu
de Caftres , & de Liſtenay , firent
des Travaux ſurprenans. Celuy de te
Navailles envelopa & embraffatoute
la Contreſcarpe juſqu'à la Courtine,
avec une diligence && un ordre tout
particulier. M le Marquisde Navailles
fon Colonel, montra toute
la netteté de jugement , & tout le it
courage poffible. Le 9. on prépara an
toutes chofes pour attacher le Mineur
, & l'on eut nouvelles que les
Ennemis ſe mettoient en état de
venir ſecourir les Affiegez . Le 10.
on fit deux Bateries de deux Pieces e
chacune pour batre la Courtine &
des Maiſons qui font en amphi
theatre , & d'où tous les Miquelets
Eſpagnols & les Habitans tiroienten
plonGALANT.
139
plongeant dans laTranchée. Le 11 .
on travailla à un Logement dans le
- Rédan du milieu de la Courtine
poury conduire le Mineur. On fut
contraint de l'abandonner. Le Mineur
de main droite avança juſques
à quatre toiſes , & ce luy de main
gauche uné & demie. Le 12. une
Baterie dedeux Pieces commença à
batre l'épaule du flanc du Baſtion
de main gauche , pour empeſcher
qu'il ne puſt flanquer la bréche du
Baſtion de main droite , quand elle
feroit faite. Le 13. fut employé à
faire deux Logemens ſous les angles
flanquans de laContreſcarpe , & les
Mineurs avancerent beaucoup leur
Travail. On dreſſa une Baterie de
deux Pieces aupres de celle du jour
precédent. Le 14. on fit un Epaulement
pour s'oppoſer au Canon qui
donnoit ſur ladroite , tirant du flanc
du Baſtion qui flanque la Porte de
Livia. M" de Caſaux , la Mottela-
Mire , & Lauvilliers , eſtant ſur
le
140
MERCURE
le bord du Chemin couvert qui fert
de Foffé , & parlant aux Ennemis ,
furent chargez de Feux d'artifice ,
de Bombes & de Grenades. M'de
Caſauxy fut bleſſé d'un éclat audeffus
de l'oeil. Le 15. on fit fortir le
Mineur de main gauche hors de la
fappe , pour l'appliquer ſous des |
Madriers à la face du Baſtion du
meſme coſté ; mais on n'en pût venire
à bout, à cauſe de la prodigieufe
quantité de Feux d'artifice, de
Bombes , & de Barils foudroyans ,
que les Ennemis jetterent. Deux
Mineurs , & tous les Madriers , ene
furent brûlez . Le 16. la Mine du
Baſtion de main droite joüa , & fit
la plus grande bréche qui ſe ſoitjamais
veuë; mais comme c'eſtoit de
la nouvelle maçonnerie , au lieu de
ſe partager & de ſe fendre en gros
quartiers, elle ſe ſépara toute en
autant de morceaux qu'il y avoit de
pierres & de moillon. Ils furent
pouffez fort loin par la violence de
la
GALANT.
141
la poudre , & tuerent beaucoup de
Soldats. Les Ennemis nous repoufferent
, & apres uncombat opiniâtré,
ils ſe retrancherent , parce quenous
n'avions point de Canon qui viſt la
Bréche . Des Matelas & des Sacs de
laine leur ſervirent à ſe remparer.
M' le Marquis de Navailles s'y diſtingua
par ſon courage , & M² le
Bret eut toutes les peines du monde
à le faire retirer. On ne ſçauroit
affez exagerer la conduite &le courage
desOfficiers Genéraux, & par-
- ticulierement de M'le Bret qui eſtoit
de jour , ainſi que M'de la Villedieu.
M' de Caſaux qui couchoit
toûjours dans la Tranchée , pour
ne perdre aucune occaſion de ſe ſi.
gnalery fit paroiſtre ſa bravoure accoûtumée.
Deux Pieces de Canon
arriverent encor ce jour-là au Camp.
Le 17. on fit de nouveaux efforts
- pour appliquer le Mineur , & pour
- l'attacher ſous des Madriers au Baf-
- tion de main gauche. On ſe ſervit
mef142
MERCURE
meſmes des Portes de fer d'une Eglife
qu'on avoit trouvées. Le grand feu
des Ennemis renverſa tout. Un
Garde de M. de Navailles , tresbrave
& tres- intrépide , y fut tue,
& pluſieurs autres. Le feu demeura me
tout le lendemain juſqu'àla hauteur
de la moitié de Ramparts , de forte
qu'on prit réfolution d'attacher le t
Mineur par la ſappe. M' Doudreville 1
Major de Viercet , qui eſt pleinde
zele & de coeur , s'en chargea. Les h
Ennemis parurent le ſoir fur les
Montagnes , & il ybeut pluſieurs
eſcarmouches entr'eux& nos Miquelets.
Le 18. la ſeconde Mine du de
Baſtion de main droite eſtant prête de
àjoüer , on ſomma les Ennemis de wi
ferendre. On ne parla point au Gou
verneur ; mais il fit répondre par un :
des Officiers de la Place , Qu'ilne
s'attendoit pas à estre afſiegé parun alli
grand Capitaine que Mr le Mareschal
Duc de Navailles; Que puis qu'il avoit
reçen cet honneur , ilne devoit pas trouver
GALANT .
143
ver mauvais qu'il fist tout son poſſible
pour défendre Sa Place aux defpens de
tout fon fang, & pour foûtenir les interefts
de fon Prince , dont il esperoit à
chaque moment du secours ; Que plus il
connoiſſoit le mérite & la valeur des
François , plus il ſe ſentoit animé à ſe
ſignalerpar sa défence , &qu'iln'avoit
point autre choseà répondre. Onmitle
feu à la Mine à trois heures apres
midy , joignit à la Tranchée un Détachement
de deux cens Dragons &
de cinquante Hommes de Saulx .
On donna l'affaut à pluſieurs reprifes.
Les Ennemis- jetterent continuellement
des Bombes , des Grenades
, des Sacs à poudre , & des
Barils foudroyans . M de la Villedieu
fut bleffe à mort , & M Murlat
legerement au pied. Les Officiers
Suiſſesy firent tres-bien leur devoir.
Mr de Melane monta l'Epée à la
main ſur la Bréche. On ne peut
montrer plus de courage qu'en firent
paroiſtre les Officiers de Saulx & les
Off144
MERCURE
!
Officiers des Dragons. Les Ennemis
parurent encor pour le ſecours
de la Place. Ils avoient pris fur nos
Miquelets la Tour de Ripe , quieft
un paſſage dans les Montagnes.M'
le Mareſchal y alla avec une petite ne
Piece de Canon , la reprit , & fit an
cinquante Soldats prifonniers. Les s
Lieutenans Genéraux ceſſerent de f
monter la Tranchée ce jour-là, &res
demeurerent dans leurs Quartiers ffe
pour eſtre en état de s'oppofer au te
Secours. Le 19. on fitdenouvelles d
Sorties pour aller àla bréche du Baf- s,
tiondemaindroite. Trois Eſcadrons a
des Ennemis parurent ce jour là.
Le Comte de Monterey eſtoitGeneral
de leur Armée. Ildevoit avoir
plusd'expérience qu'aucun autrequi
fuſt en Eſpagne , ayant longtemps
commandé enFlandres , où il s'eltoit
trouvé en pluſieurs occafions
importantes , & où il avoit appris
le Meſtierdela Guerreàſes deſpens,
par la maniere dont il l'avoit veu
१
faire
GALANT .
145
faire aux François. Il eſtoit difficile
qu'il n'en euſt retenu des leçons , la
conduite& l'intrépidité de ces Braves
en donnant toûjours de grandes
à fuivre. D'un autre coſté , ce
General qui est fort eſtimé de D.
Juan , nepouvoit manquer de forces
plus que ſuffiſantes pour venir à bout
de ſon deffein. Il eſtoit ſur les Frontieres
d'Eſpagne , & avoit eu ordre
d'affembler toute la Nobleſſe &
toutes les Milices du Païs , de tirer
des Troupes de toutes lesGarnifons
, & de faire fortir de Barcelone
la grande Baniere de S. Eulalie ,
c'eſt à dire de faire marcher tout
ce qu'il y avoit d'Hommes au deffus
de quatorze ans. Tout cela- s'eſtoit
executé. Joignez à cela des
Troupes qu'on luy avoit envoyées
du fonds de l'Eſpagne. Le Marquis
de Leganés , & pluſieurs autres
Grands, avoient ſuivy les Officiers
Genéraux , & l'eſtoient venus
joindre en poſte. Ainfi on auroit
Fuin .
G eu
146 MERCURE
eu peine à faire des appreſts plus
conſidérables , ſi le Roy d'Eſpagne Balt
euſt eſté aſſiegé dans Madrid, &let
qu'il euſt eſté queſtion de courir ner
àſon ſecours. Je ne ſçay ce quifut ar
réſolu dans le Conſeil du Comte de
Monterey , mais il eſt certain que ine
tantde forces aſſemblées ne nousem- les
peſcherentpointde continuer le Sie- e
ge, qui dura encor neuf ou dix jours quo
de Tranchée. Aucune Relation pu- mer
blique ny particuliere n'a parlé de ka
ces derniers jours; & c'eſt par là , & in
par d'autres particularitez que vous it .
n'avez point ſçeuës, & dont je vous ara
viens de marquer quelques - unes, nai
que cette Relation fera la ſeule qu'il te
y ait encor euë entiere du Siege de a
Puycerda. Je vous en ay rendu compte
juſqu'au 19. jour. Le 20. on fit
un Boyau nouveau pour accourcir
le chemin qui pouvoit mener au Baſtion
de main gauche. M' d'Urban
contribuant de toutes fes forces & he
de tout fongénie au ſervice du Roy,
fe
GALANT . 147
ſe chargea d'une nouvelle Mine au
Baſtion de la droite, qui devoit penétrer
juſques ſous les Retranchemens
des Ennemis , & les prendre
par derriere. Le 21. on continua
le meſme Travail. Le 22. on fit
- une Place d'armes contre les Sorties
des Ennemis . On mit deux Pieces
- de Canon qui enfiloient & qui flan-
- quoient la Bréche. Le 23. on fut
averty que les Ennemis ſoufroient
beaucoup , qu'ils manquoient de
Pain , & que leur Milice les quitoit.
Le 24. on continua la Ligne
paralelle à la face du Baſtion de
main gauche qui avoit eſté commencée
dés le 20. afin de faire aller cinquante
Hommes de front à l'aſſaut
quand la bréche du Baſtion ſeroit
faite. M' de Caſaux qui avoit toujours
montré une activité ſans pareille
, fechargea d'une Mine au
milieu de la Courtine. On eut le
meſme jour nouvelle que les Ennemis
ſe retiroient. Le 25. on conti
G2 nua
148 MERCURE
nua les meſmes Travaux , & l'on
eut avis certain que les Ennemis
ayant quité le deſſein de ſecourir
Puycerda, avoient renvoyé lesGarniſons
de Rozes & de Palamos . M
Navailles qui prévoit à tout , renvoya
M' l'Intendant à Perpignan
pour pourvoir au Rouffillon, en cas
que les Ennemis priffent cette route,
avec ordre d'arreſter un Regiment
Anglois qui venoit au Camp,
&de s'en ſervir. Mais les Ennemis
avoient aſſez fait de s'eſtre fatiguez
en vain. Ils ne vouloient point eftre
attaquans en quelque lieu que
ce fuſt, & ils voyoient par toutdes
ordres fi bien donnez pour les recevoir
, qu'ils aimerent mieux ſe retirer
tranquillement , que de ſe hazarder
à eſtre contraints de faire
une retraite précipitée, ou à ſe voir
repouffez des Lieux qu'ils auroient
pû attaquer pour faire diverſion.
Le 26. le 27. & le 28. laTranchée
fut montée à l'ordinaire , ſans qu'il
s'y
GALANT. 149
s'y paſſaſt rien de conſidérable. On
yjoignit feulement un Détachement
de deux cens Dragons. Le 29. les
Ennemis batirent laChamade à une
heure apres midy , & envoyerent
le Chevalier de Maſcarille pour Oſtage
, avec pouvoir de capituler.
Pendantce temps leRegimentd'Hamilton
arriva au Camp. On convint
d'envoyer à Ripouil un Officier
des Ennemis , avec un Trompete,
cinq Cavaliers, & autant des
Noftres , pour voir fi leur Armée
eſtoit retirée , & s'il y avoit du Secours
à eſperer. Cependant laCapitulation
fut fignée, & il leur fut accordé
de fortir le 31. de May à dix
heures du matin, en cas que dans
ce temps ils ne fuſſent puiſſamment
fecourus , & qu'il ne faluſt lever le
Siege. On monta la Tranchée à l'ordinaire
pendant ces trois jours. La
Capitulation fut executée au jour
marqué. Les Articles furent tels
qu'on a accoûtumé d'accorder àceux
G3 qui
150
MERCURE
qui ſe ſont défendus enbravesGens.
On ne leur accorda point de Canon,
& il leur fut ſeulement permis d'emmener
dix- neuf Perſonnes maſquées.
Voicy une Liſte fidelle de tout ce
qui ſortit par la Bréche.
Cavalerie , 150 Hommes.
Infanterie jaune , 500
Infanterie verte , 365
Miquelets , 50
Walons & Italiens, 216
Le tout monte à 1281
Hommes en armes.
Miquelets maſquez , 4
Parmy les jaunes ,
6
Parmy les verts , 5
Parmy les Walons , 2
Parmy les Femmes ,
2
19 masquez.
Mª de Navailles reçeut les foumiſſions
de la Ville & du Clergé;
& M. de S. André Brigadier partit
en poſte pour porter cette nouvelle
àla Cour.
Dom
GALANT .
151
Dom Sanche de la Mirande General
de l'Artillerie d'Eſpagne, Lieutenant
General de la Cavalerie , &
Gouverneur de toute la Cerdagne,
eſtoit auffi Gouverneur de Puycerda.
Cinq raiſons principales l'ont
obligé à faire la vigoureuſe reſiſtance
qui luy vient d'acquerir tant de
réputation. Il ſçavoit qu'on ne peut
refifter long- temps a des François
fans beaucoup de gloire. Sa Place
ne manquoit point d'Hommes. Elle
abondoit en Munitions. Il avoit
acheté & payé ſon Gouvernement
en argent comptant. Il venoit d'épouſer
une Heritiere de Puycerda
qui avoit tout ſon Bien dans la Ville
& aux environs; & dans le temps
où il fut aſſiegé , on folemniſoit encor
ſes Nôces, où il avoit prié quantité
de Nobleſſe du Païs qui estoit
demeurée dans ſa Place. Ainſi outre
l'honneur qu'il trouvoit à acquerir,
il avoit beaucoup deBien à defendre.
Il voyoit d'ailleurs toutes les
G4
for
152
MERCURE
forces d'Eſpagne à une lieuë & demie
de luy, & il avoit ſujet d'efperer
qu'elles tenteroient du moins
quelque choſe pour fon fecours. Cependant
il ſemble qu'elles ne foient
venuës là que pour fatiguer M' de
Navailles, qui n'avoit pas ſeulement
l'occupation que le Siege luy donnoit
, mais qui ſongeoit continuellement
à fe mettre hors d'etat d'eftre
furpris. Aufſi ne doute-t-on pas
que ſi lesEnnemis n'ont rien tenté,
c'eſt fa vigilance toûjours active qui
en a efté la cauſe. Tous les Officiers
Genéraux ontfait des chofes ſurprenantes.
L'on ne peut affez admirer
M' le Marquis de Navailles , qui
dans un âge ſi peu avancé a tant
donné de preuves de valeur & de
conduite. On peut dire que toutes
les Troupes ont eſté au feu , puis
qu'en un mois de temps jamaisPlace
n'a tant conſommé de poudre.
Ainfi nosTroupes ne voyoient que
du feu d'un coſté , & des neiges de
l'auetBBastions
attaque
claBreche
Mtrede maingau
che
Minedumeilien
Minedemain
droite
6Baftion quitombe
Reveistoment
que faifovent actuellemenltes
ennemng
Gardesde Cavallerie
chai's Batteries&Ponts debatteaux
1.
S
t
t
e
t
t
1
r
1
-
1
2
6:
1
C
C
1
5C
10
e
هب
et
$2
GALANT .
153
l'autre. Il ne falloit pas devant cette
Place une moins habile Ingénieur
que M'de la Motte-la- Mire. Les
Sources qui l'embaraffoient par tout
dans les Travaux , luy ont caufé
des difficultez qui n'en pouvoient
eſtre ſurmontées que par un zele
comme le fien. Tous ceux qui ont
agy pour le ſervice du Roy , y ont
merité beaucoup de gloire ; & M' le
Camus-Beaulieu, Intendant de l'Armée
,, a fait voir une continuelle
activité en tout ce qui regardoit ſon
miniftere. C'eſt trop vous parler de
cette Place fans vous en faire voir
le Plan. Examinez-le, Madame. II
eſt tres- exact, & vous y verrez toutes
lesAttaques tres-fidellement marquées.
Vous pouvez juger par là
de la capacité de M' de la Mottela-
Mire; auffi a-t- il toutes les lumieres
qu'on peut avoir dans les chofes
dont il ſe mefle , & vous n'en
douterez pas quand vous fçaurez
que c'eſt luy qui afortifié Pignerol,
G5 qui
154
MERCURE
qui paſſe pour un des plus beaux
Ouvrages de Fortifications qui foient die
dans lemonde. Je ne vous parle point ou
des avantages qu'on peut retirer de la
Conqueſtede Puycerda. On ſçait af- nef
ſez , fans qu'il ſoit beſoin de le dire, but
que la Capitale d'un Païs en donne lat
toûjours beaucoup ; mais comme di
celle- cy eſt d'une grande importance
au Roy d'Eſpagne, je croy qu'on peut C
compter parmy les avantages qu'el- ly
le nous aſſure , celuy de contribuer
au repos de toute l'Europe. LeRoy lef
n'attendoit pas ſa priſe pour luy of- an,
frir cette Paix tant defirée , puis les
que dans le meſme heure que laGar- v
niſon de Puycerda ſortoit , l'Am--te
baffadeur de Hollande eſtoit a l'au- wé
diance du Roy. Ainſi l'on peut di- t
re que la Victoire a toûjours accompagné
ce grandMonarque, & qu'el
le l'a ſuivy juſqu'au moment que dant
ſes Ennemis ont reconnu ſes bontez. den
On a chanté le Te-Deum pour la
priſe dePuycerda. Toutes les Course
SouGALANT.
155
Souverainesy ontaſſiſté. M'le Premier
Préſident de Novion s'y eſt
trouvé pour la premiere fois en cette
qualité. Il avoit eſté reçeu Ic
meſme jour. Comme il avoit accoûtumé
d'aller au Palais de grand
matin , il s'y eſtoit rendu à l'heure
ordinaire . Quantité de Perſonnes
de qualité l'attendoient à l'entreé de
la Grand Chambre pour le ſalüer.
Il y entra , & travailla avec ceux
qui compoſent cet Auguſte Corps.
Meſſieurs les Ducs de Foix , deCoiflin
, de Geſvres , & pluſieurs autres
, juſqu'au nombre de douze,
y vinrent dans le meſme temps.
Si- toſt que Monfieur le Duc fut arrivé,
Monfieur le Premier Préſident
alla au Greffe de la Cour accompagné
des meſmes Perſonnes de
qualité qu'il avoit trouvées en entrant.
Pendant les temps qu'ily demeura
, Mile Coq rapporta ſes Proviſions
à la Cour , avec ſon Enqueſte
de vie & moeurs. Apres que le
G6 tout
156
MERCURE
1
tout eut eſté leû , on prit lesConcluſions
de M'le Procureur General.
On demanda les Avis , & on affembla
les Chambres. En ſuite deux
Conſeillers allerent prendre Monſieur
de Novion , auquel entrant
dans le Barreau , Monfieur le Préfident
Cogneux fit faire le ferment
accoûtumé. Cela fait , il prit fa
place , & fortit à lateſte de laCom- t
pagnie pour aller à la Tournelle , e
d'où il revint fuivy de Meſſieursles
Préſidens à Mortier avec leurs Robes
rouges. On tint l'Audience en
fuite , à laquelle Monfieur le Duc
aſſiſta , ainſi que les autres Ducs
qui avoient eſté préſens à cette Reception.
L'Aſſemblée generale des Etats
d'Artois s'eſt tenuë le premier jour
de ce Mois. Ceux quen firentl'ouverture
de la part du Roy , furent
Monfieur le Duc d'Elbeuf Gouverneur
de la Province , Mª de Bréteüil
qui en eſt Intendant , Mr de
MontGALANT.
157
Montplaiſir Lieutenant de Roy
d'Arras en l'absence de M'le Comte
deMonbron qui ne s'y pût rencontrer
, & M'Scaron de Longue Préſident
du Conſeil d'Artois. Monſieur
le Duc du Lude , & M'Courtin,
qui paſſoient à Arras dans ce
temps-là , s'y trouverent. Ce dernier
confervant beaucoup d'affection pour
Cette Province dont ila eſté undes
premiers Intendans , fut bien aiſe
de luy en donner ce témoignage ,
qui fut reçeu de tout lemonde avec
grande joye. Deux Eveſques , plus
de vingt Abbez , & pres de cent
Gentils-hommes , compoferent l'Afſemblée:
Apres que Monfieur le
Duc d'Elbeuf leur eut expliqué en
peu de mots les intentionsdu Roy,
M' de Bréteüil les harangua avec fon
éloquence ordinaire. Il leur fit comprendre
l'obligation qu'ils avoient à
Sa Majesté, non ſeulement de ce que
par les Conquestes qu'Elle avoit faites
en perſonne, Elle avoit acquis à
G7
leurs
158 MERCURE
:
leurs Villes l'avantage de neplus eftre
Frontieres , mais de ce qu'ellevouloit
encor les mettre en état de ne
plus rien craindre des Ennemis, en
retenant par la Paix des Places qui
les laifferont à couvert de toute forte le
d'iuſultes. Monfieur l'Eveſque d'Arras
, de la Maiſon de Seve-Roche- la
choüart , Fils de M. de Sevequia 1
eſté Prevoſt des Marchands , lesre- u
mercia au nom de l'Aſſemblée , &
les pria d'aſſurer le Roy du zele &
de l'affection qu'ils avoientpourfon
ſervice ; ce qu'ils tâcheroient defaire
paroiſtre par les promptes réſolutions
qu'ils alloient prendre ſur ce qui leur
venoit d'eſtre propoſé.
Comme Sa Majefté devoit paffer
en Artois pour s'en retourner à S.
Germain , & qu'à cauſe de cetteAfſemblée
chacun ne pouvoit en fon
particulier luy aller rendre ſes reſpects
, on députa M' le Comte de
Belleforiere , Parent de M'le Marquis
de Soyecourt , qui l'alla com-
1
pliGALANT.
159
plimenter à fon paſſage , & qui s'acquita
tres-bien de cette commiſſion,
On a renouvellé cette année les Députez
Genéraux. Ce changenient ne
ſe fait que tous les trois ans. Le
Clergéa nommé M'l'Abbé deCho-
- ques ; la Nobleſſe , Mr le Comte de
Maure , de la Maiſon de Bernage ;
& le Tiers Etat , M' Paliſot-d'Incourt.
Ce font trois Perſonnes d'un
fort grand mérite. Ils ont eſté pluſieurs
fois députez aupres de Sa Majesté
, & ſe ſont toûjours acquitez
de cet Employ à la fatisfaction de
la Province.
- Outre ces Députez. Genéraux ,
on en fait trois autres chaque année
pour aller en Cour. On a choiſy
celle-cy M' l'Abbé de Suze Evefque
de S. Omer , Mr le Vicomte
de la Thieuloye de la Maiſon de
Saluces , qui font préſentement de
la Députation Genérale , & le mefme
Mª d'Incourt qui eſt fait Député
General , & qui l'eſtoit l'année der
nie160
[ ERCURE
niere pour la Cour , avec M'l'Abbé
le Febvre , & Mr le Comte de
Gomiecourt. Je vous ay déja parlé
de ces trois derniers. On ne peut
trop dire à l'avantage des autres. M' .
l'Eveſque de S. Omer s'eft toûjours
fait diftinguer par tout , & fon mérite
répond à ſa Dignité.
Le Roy a fait l'honneur à M'le
Duc de S. Aignan , de luy témoigner
par la Reponce qui fuit, la
fatisfaction qu'il avoit reçeuë de ſa
Lettre.
REPONSE
DUROY
A MONSIEUR
LE DUC DE S. AIGNAN.
Mon Cousin, Vous ne devezplus vous
mettre en peine de vous distinguer aupres
demoy, ilya long-temps que vostre zele
pour tout ce qui me regarde a fait cette
distinction. Je ſuis fort persuadéqu'ilse
fignaGALANT.
161
Signalera toûjours dans la Paix comme
-dans la Guerre. Je ne doute pas mefmes
que les effets nefurpaſſent encor vos
expreſſions , & j'ay bien voulu vous
dire que c'est avec cet agrément & cette
confiance que j'ay leu voſtre derniere Lettre.
Priant Dieu an surplus qu'il vous
ait , mon Cousin , en ſaſainte &digne
garde. A S. Germain en Laye le 15.
Juin 1678 .
Signé , LOUIS.
Je vous envoye les Préceptes Galans.
Ils font de Mr Ferrier. L'Adieu
aux Muſes , & l'Elegie du commencement
de ce Livre que je vous
fis voir il y a quatre ou cinq mois ,
ne vous laiffent point douter de la
facilité de fon Génie pour les Vers .
Il ſemble qu'il ait eſté animéde l'efprit
d'Ovide en compoſant cet Ouvrage.
Il en a retranché toutes les
libertez qui pouvoient bleffer , &
ce qui eſt de luy ne def-honore point
ce qui n'eſt que Traduction.
Les
162 MERCURE
!
Les uns fongent a l'amour, les
autres à boire. Cette Chanſon qui
s'adreſſe à nos Amis les Hollandois,
a eſté faite pour les derniers. L'Air
eſt de M' Rigaut de Tours.
AIR A BOIRE.
Puis que le grand Loüis en bornant fes
Exploits,
Vous a permis de quiter la rapiere ,
Venez , pauvres Beuveurs de Biere ,
Boire nos Vins comme autrefois.
Sortez de vos Marais , venez rougir vos
trognes;
Nous n'avons plus d'autres foucis
Que de trouver aſſez d'Yvrognes
Pour vuider promptement nos Muids.
Les Enigmes continuent toujours
à exercer agreablement les Eſprits.
M' Robbe quia trouvé le vray ſens
des deux en Vers de ma Lettre du
Mois de May, a expliqué ainſi la
premiere.
Jadis Pan inventa la Fluſte ,
Pour expliquerſon amoureux tourment.
Touchant l'invention d'unft bel Instrument ,
Per-
DU
Pag. 162
us abiere , Boire nos
T
res, Que de trou-
RIGAULT.
Per
Ma
do
Ou
C
lo
이
Au
eft
m
U
20
GALANT. 163
Perſonne avec luy ne dispute ;
Mais en voyant l'Enigme d'aujourd'huy .
'e doute qui des deux mérite davantage ,
Ou du Dieu Pan , ou de celuy
Qui nous en a ſçeu faire uneſi belle image..
4
Ceux qui ont trouvé ce meſme .
Mot de Flufte , de Flageolet , de
Iautbois , ou de Chalumeau (car ce
'eſt qu'une meſme choſe) fontMefames
les Marquiſes de Montbrun
de Briards ; Meſdames de Nanour
; de Fontenay , de la Parroiſſe
e Prefle en Brie ; de Couvrigny ,
roche de Falaiſe; Sarnet , de Picarlie
; Meſdemoiselles Hebert , Ruë
Quinquempoix ; Riviere; Merles ; &
Odinet , d'Auxerre; Artemiſe , du
Mont; Criſto , de Bourges ; Iris ,
de Gien ; de la Salle , de Blois ;"du
Colombier , pres de Madame la
Comteffe de Torigny ; de la Chapelle
, Ruë Guenegaud ; de Sommelſdirks
, de Chaſtillon en Batois ,
dans le Nivernois ; Meſſieurs de la
Salle, de Rheims; Malbet; Aymés,
e de
164 MERCURE
de Beziers ; Tapprel , St du Creux ; die
Vaglier , de Mouſſy; Mignot de C
Buffy , Gentil-homme de Villefran- och
che en Beaujollois ; de Recul , Gen- te
tilhommede Picardie ; de la Heſtroy; M
de Gaillonnet ; L'Amant conftant obe
de la Belle N. P. Préaudeau, Avocat
enParlement àParis ; Vautier, vo
Avocat de Roüen; de Courteville, T
de Paris ; Buglet , de Troyes; de E
l'Arbrifleau , & le Solitaire de l'Ora- Ab
toire; Bodin , de Lyon; de S. An- la
toine le Brun , de Lyon ; Baifé le n
jeune , de Paris ; Gayet-Tarlet ,tr
d'Avignon ; de Villedieu , de Pon- L
toife; Gardien , Secretaire du Roy; p
Le Lyonnois , de Paris ; L'Abbé de ar
Jully , du Havre; Le Chevalierde
Clerville; Faverel , de Paris; Comiers
, Prevoſt du Chapitre de Ternand
; Berout , Medecin deConches;
Les Hermites de S. Giraud & de
Fontainebleau ; Le jeune Medecin
des Belles de Rennes; Les trois Freres
, de Blois ; Le Berger Alcandre;
y
Julie,
GALANT. 165
Julie , de la Place Royale , LaVille
de Compiegne ; Les Bergeres de
Loches ; La Bergere Catin; La Societé
Cloiſtré de Paris .
-M" Chantoiſeau , de Brie-Comte-
Robert ; Le Chevalier de l'Etoile ;
du Vaucel ; d'Evreux; Roland ,
Avocat àRheims ; Bazin, Chanoine
deTroyes ; Duvall'aîné , Medecin
d'Evreux; du Matha - d'Emery ;
d'Abloville , proche d'Argentan ; &
Mademoiselle Gathier , de Chaſtillon
fur Marne ; l'ont expliquée en
Vers .
La ſeconde Enigme a eſté ainſi
expliquée dans ſon vray ſens parM
Gardien Secretaire du Roy.
Toy qui fais la beauté de toute la Nature ,
Toy dont l'on ne peut faire une juſte peinture ,
Qui te devances , qui te fuis ,
Qui donnes les jours & les nuits ,
Dont chaque instant commence & finit la carriere,
Soleil , éclatante lumiere ,
Quand par des ordres eternels
La courſe en faveur des Mortels ,
Pour166
MERCURE
Pourroit devenir eternelle ,
Ferois-tu voir encor homme chez les François .
Le plus grand de tous les Rois ,
Avec tant de vertus la Reyne la plusbelle,
Les Ministres les plus prudens ,
Les Guerriers les plus vaillans
Et le Peuple le plus fidelle ?
A
rd
er
;
110
00
M" Robbe ; Faverel ; Francode:||
Tibivilier ; des Avaris , Secretaire A
de M de Matignon , Lieutenant
General de Sa Majefté au Gouver -to
nement de Normandie ; & le Saty-M
re Troyen ; ont auſſi trouvé le So-a
leil. La Ville de Nefle l'a expliquée
en Vers. Mrs du Vaucel ; Aymés,
Fils ; Mignot , de Buffy; de Gail-al
lonnet ; Roland, Avocat à Rheims;,
de S. Antoine le Brun ; Le Chevalier
de Clerville; & de la Salle
, Fils d'un Secretaire du Roy a
Rheims ; ont crû que c'eſtoit lefour,
M' Chantoiſeau , l'Horloge ; M'du
Matha-d'Emery, l'Enigme de l'Enig
me en Vers; M'd'Abloville ; for;
Mr Berout , & l'Hermite de S. Gi- R
raud,
a
GALANT. 167
raud , le Feu; Télamire , le Four;
Les Bergeres de Loches , la Chandelle
; Madame la Marquiſe de Briards
, l'Aurore ; Mademoiselle Hebert
, Ruë Quinquempoix , la Lune;
Mademoiselle Grimpé , d' Amiens
, l'Arc-en Ciel ; & Mademoiſelle
Joüet , de la Ruë des Roſiers ,
Argent.
Voicy les noms de ceux qui ont
trouvé le vray ſens de toutes les deux.
Mr Foineau , Sous-Chantre de la
Cathédrale de Vannes ; Le Duc, Avocat;
Carolet, Avocat en Parlement;
Monnereau, de Xaintonge; LeChevalier,
de la ruëChapon; de la Barre,
St du Pleſſis, Conſeiller àChinon;
Pagés , de Sedan, des Prez , Maiſtre
de Muſique ; Lagrené de Urilly;
de Launay , de Caën ; Grandin
, Doyen de Vendoſme; Broffard
, d'Argentan; Griffon , Conſeiller
au Siege Preſidial de la Rochelle
; Michellet de Bellefontaine;
Renaud , S' de Foriers en Champagne;
:
168 MERCURE
1
gne; Maze, de Roüen ; Tréblad
de Fonſrouffe , d'Aix ; du Sephin, |
pres de Saumur ; Celiſandre ; G.P.
de la Coudre; Hermophile de Médicis
, de Beauvais ; Virreau; de
la Salle , Sº de Létang, de Rheimste
La Grive , de Lyon; Loyſeau , dele
Coulommiers ; Le Chevalier de la T
Heronne , de Roüen ; de la Foffe
de Vaudevire , de S. Lo; Walter ,
Gentilhomme Allemand; Bouchet,
deLyon; Roux, Medecin de Vien- C
ne en Dauphiné ; Durand de Clerbec,
prochele Pont- Leveſque; Laf
fon lejeune, Medecin à Châlons en
Champagne; de laBarre, de Roüen,
de Cohon , d'Alençon; Pantot, de
Lyon ; Fleury , de Durſet en Normandie
; de Conſtantin , de Bordeaux
; l'Abbé de Lan-devennet ;
Thabaud des Ferronds ; Madame
duVal, Cloiſtre S. Nicolas du Louvre;
Madame du Carron de Pierreval
, de Dieppe; Les Dames de
Mons; Meſdemoiſelles Raince, de
la
GALANT.. 169
la Ruë Chapon ; Péze la Cadete, du
Mans ; Renavaly , de Breſt enBretagne
; Lochon & Rocheboüet , de
Mondoubleau ; Herblin la Fille ;
Brijon; Le Solitaire de Paris ; Le Secretaire
des Dames de Saumur ; Les
Bergers de la Fontaine-Arſon , de
Noyon ; Les Bergers fans Moutons ,
du Païs de Caux; Les Alliez du Mont
S. Hilaire, de Noyon en Picardie; Le
Pareſſeux , de Villars en Bourbonnois
; Neptune; La Dame Inviſible;
La Belle Malade , de la Ruë de S.
Pére ; Sans vous je n'aime rien ; M.
N. de Bordeaux; La Belle Infante, du
Quartier S. Eustache; Meſdemoiſelles
de Launay, de Chaſtillon, ont expliqué
l'une & l'autre en Vers, ainſi
que M" Germain, Preſtre de Caën;
Houppin le jeune, de Beauvais, du
Mont, Avocat à Chaumont le François
; & un Chanoine de S. Victor.
Nouvelles Enigmes que je vous
propoſe. La premiere eſt d'une Perſonne
de la premiere qualité.
Fuin.
H ENIG170
MERCURE
fu
ENIGME .
Tantoſt pauvre , tantoſt riche ,
Preſque tout le long du jour
;
Nor
il
A mon voisin je fais niche , bez
Il me la fait àson tour.
A chacun je. m'abandonne ,
2
вих
Le moindre me fait la loy ,
Et toûjours mon nom se donne
A ce qui vaut mieux que moy.
us
Dans une fombre demeure
Sans regret je suis caché,
Et mesme ſouvent je pleure
Lors que j'ensuis arraché.
Quand on m'expose à l'orage
Sur un perfide Element ,
Je ne crains point le naufrage ,
Et me naye à tout moment.
Je n'ay bras , ny pieds , ny teste.
Je ne suis de chair , ny d'os ,
Et fi toſt que l'un m'arreste ,
P
ien
J
S
)u
al
er
L'autre trouble mon repos .
1,
AUTRE
ENIGME
Avec les Rois je prens naiſſance,
Ils ont besoin de moy, je ne fuis rien fans eux,
Fefers àleurgrandeur, j'éleve leur puiſance,
Selon leur valontéje puis eftre en tous lieux.
Fe
a
GALANT .
171
Je ſuis par tout d'une mesme nature ,
Je ſuis d'un plus ou moindre prix ,
Souvent je change defigure ,
Selon la mode des Païs .
Si l'on me voit toûjours de miſe
Chez les Rois & les Empereurs .
Je suis foûmis dedans l'Eglise
Aux Abbez , Prelats & Pasteurs,
Plus on me foule aux pieds , plus j'en tire
avantage ,
Plus c'est ma pompe & man honneur ;
Bien loin de me vanger de celuy qui m'outrage,
Je fais sa gloire & sa grandeur.
Je commence l'Enigme d'Ino par
les divers ſens qu'on luy a donnez.
Mª de la Salle Fils , la Foudre ; Le
Duc, Avocat, la Tempeste; Le Chevalier
, de la Rue Chapon , le Tonnerre;
Nicolaif Nippuoh de Mariffel,
le naufrage d'un Vaiſſean, la Macreuse
, une Pierre prétieuse , ou un
Favory; Maze , de Roüen, la Fontaine
qui fort d'un Rocher; du Mont,
Avocat à Chaumont, la Pluye; Lafſon
le jeune , la Glace ; Pantot , la
1 H 2
:
Pluge
172
MERCURE
Pluye précedée du Tonnerre , l'Infidelité
punie, l'Inondation & priſe d'Ypres;
Chantoiſeau, la prise de Gand, Gardien
, la Révolution de la Hollande;
Aymés Fils , la Paix de la Hollande;
des Bois , la Hollande fe jettant dans
les bras de la France ; Renaud , St
de Foriers , la Hollande humiliée par
le Roy; Broſſard, l'Arc-en-Ciel; Bonnet
, de Vaux , la Niége; Franco de
Tibivilier , le Cristal; du Vaucel,
la Seine ; de Cohon , l'Ambre , ou
la Gomme de quelque Arbre ; de la
Salle, S' de Leftang , la Fonte; de
la Barre , S' du Pleffis , Conſeiller
à Chinon , Epervier ; Butor , la
Pierre; de Courteville, de Paris ,
la Folie; du Matha - d'Emery, la
Gelée , le Rhume, ou Versailles; Berout,
l'Alchimie ; Meſdemoiselles le
Pelletier , de Meaux , la Mort, la
Faloufie , ou les Simptomes de la Fievre
; Hebert, Ruë Quinquempoix;
le Blafon; Merles &Audinet, d'Auxerre
, le Croiſſant de la Lune; de
LauGALANT.
173
Launay , de Chaſtillon , la Perle ,
ou la Rosée ; Penavaly , la Bombe ;
La Belle Malade , la Foudre , Les
Bergeres de Loches , une Fontaine ,
Sans vous je n'aime rien , l'Imprimerie
; L'Indiférent, de S. Quentin,
la Banqueroute , le Berger Alcandre,
la Falousie ; le jeune Medecin de
Rennes , la Paix avec la Hollande ;
L'Amant conſtant de la Belle N. P.
le Croiſſant de la Lune; Neptune ,
une Comete; Le faux Criſante , le
Froid ; Les Bergeres ſans Moutons ,
le Flux & le Reflux de la Mer ; Le
Secretaire des Dames de Saumur ,
laTempeste.
La Belle Captive de la Ruë S.
Antoine , la Salamandre prifonniere
, le Satyre Troyen , Celifandre,
& M Lagrené de Urilly , & Gigaut
de Caën, qui ont expliqué cette
Enigme fur la Cascade , en ont
trouvé le vray ſens. Ino qui ſe précipite
dans la Mer , la reprefente ;
& les Nymphes qui demeurent changées
H3
174 MERCURE
:
gées en pierres en courant apres elle
pour l'arreſter , font les Statuës qui
en ſont ordinairement les ornemens.
La Figure d'Herculequi tient Antée
en l'air dans ſes bras , vous
fournira un nouveau ſujet d'execer
vos reſveries. Vous ſçavez tropbien
les Fables pour ignorer qu'Anter
Fils de Neptune& de la Terre ,
voit quarante coudées de hauteur,
& qu'an combatant avec Hercule,
le ſecours que luy preſtoit la Terre
dés qu'il la touchoit , luy donnoit
de nouvelles forces. Ainfi Hercule
n'auroit pû le vaincre , s'il n'eut
eu l'adreſſe de le ſaiſir de lamaniere
que vous le voyez dans ce Tableau.
Il l'éleva en l'air , le preſſa entreſes
bras , & l'étoufa.
LA
M'l'Abbé Colberta prefché pour
la premiere fois , & ce Sermon a
fait tant de bruit, qu'il eſt difficile
que vous n'en ayez déja entendu
parler. Il choiſit pour cela le jour
de la Feſte de S. Jean-Baptifte Patron
HERCULEETANTHE ENIGMY
:
176 MERCURE
:
:
tron de Monfieur Colbert ſon Pe
re , & prefcha à Sceaux , où il fut s
admiré d'une des plus Illuftres Af- le
ſemblées qu'on ait veuës depuis long- d
temps , & pour fon éloquence , & t
pour la grace avec laquelle il pro
nonça nça le Panégyrique du Saint.d
On ne pouvoit moins attendre de
luy , apres l'avoir veu s'acquiteri |
dignement de toutes les Actions
qu'il a faites en Sorbonne. Je vous
en ayparlé pluſieurs fois. Entre un
grand nombre de Perſonnes confi
dérables qui ſe trouverent à ce Sermon,
celles qui tenoient le pre
mier rang, furent Mademoiſellede
Blois , Monfieur l'Admiral fonFrere
, Madame la Princeſſe de Chevreuſe
, Monfieur le Duc de Luynes
, Madame la Ducheffſe ſa Femme
, Monfieur& Madame Colbert,
Monfieur & Madame de Chevreuſe,
Madame la Comteſſe de Saint Aignan
, Monfieur le Marquis de Seignelay
, M Puffor avec toute fa
Fa
GALANT. 177
Famille , Monfieur l'Archeveſque de
Sens , Monfieur leCoadjuteurd'Arles;
Meſſieurs les Eveſques d'Evreux,
d'Orleans, d'Angouleſme , de Montauban
, de S. Papoul , deS. Brieu,
&un tres-grand nombre d'Abbez
de qualité. Ony vit beaucoup d'llluſtres
Prédicateurs , le P. Girou ,
le P. Bournalouë , M l'Abbé de
- S. Martin , &c. avec une partiede
Meſſieurs de l'Académie Françoiſe.
Je ne vous parle point de pluſieurs
Maiſtres des Requeſtes , Conſeillers
- du Parlement , & autres Magiſtrats,
& d'une infinité d'autres Perſonnes
de qualité & de mérite que la curioſité
avoit attirez.
Quoy que la Paix genérale dont
on eſpere bientoſt la concluſion ,
ſoit preſque la ſeule matiere quis'agite
preſentement , je ne puis finir
fans vous dire encor trois mots de
Guerre. Ils ſerviront à vous faire
mieux connoiſtre que le Roy renonce
à pourſuivre ſes Victoires dans un
temps
178 MERCURE
temps où il eſt en pouvoir de vaincre
par tout. La Campagne eſt à
moitié faite du coſté d'Allemagne.
Cependant le grand nombre d'Alliez
qui agiſſentde ce coſté , loin d'eſtre
en état de rien entreprendre , font
tous les jours dans la crainte d'eftre
attaquez , & leurs Conqueftes ont
eſté auſſi imaginaires que celles qu'ils
font tous les Hyvers dansle Cabinet.
Ils ont fort peu d'Infanterie , & en
tres-mauvais ordre , & font toûjours
fort reſſerrez dans leur Camp.
Le 9. de ce mois il y eut une petite
efcarmouche, dans laquelle ils furent
repouſſez juſqu'à la teſte de leur
Camp. Les Gardes du Corps firent
des merveilles à leur ordinaire. Ily
en eut trois de fort bleffez . Un
Lieutenant de Noailles eut fonCheval
tué ſous luy , & ſe retira en
croupe derriere M' de Briaille. M'
du Vivier Ayde de Camp , y reçeut
un coup fort favorable au petit ventre
, & en fut quite pour une legere
7
con-
-
GALANT.
179
contufion. Le 13. au matin , dés
que le broüillard & le jour pûrent
permettre de jetter les yeux fur le
Camp des Ennemis , Mr le Mareſchal
de Créquy vit luy-méme qu'ils
avoient décampé , &ayant ſuivy leur
marche, il s'apperçeut qu'ils venoient
pour ſe poſter entre Brifac &
luy , & que la teſte de leur Armée
eſtoit tournée pour gagner les Hauteurs
de Leylé. Il fit marcher ſon
Avantgarde avec tant de diligence ,
qu'il les prevint ; ce qui les obligea
de demeurer en Bataille ſur les Haureurs
d'Echeffet. Ils décamperent le
14. à quatre heures du foir , comme
pourvenir à nous , & voulurent
faire pouffer nos Gardes qui les repoufferent.
Le choc fut affez rude ,
mais heureux pour nous , puis que
nous n'y perdîmes perſonne. Nous
les ſuivîmes le foir d'aſſez pres pour
reconnoiſtre que toute leur Armée
eſtoit en marche. Ils camperent à demy
lieuë de la noftre. Les Gardes
du
180 MERCURE
du Roy , au nombre de trentecing, gr
commandez par un-Garde du Corps ere
nommé M'de la Roſe , leur ontpris it
quarante- ſeptChevaux , & renverlé nais
pluſieursChariots chargez de Vin & leve
deFannes. Les Ennemis voudroient Cré
nous ofter la com ication deBri Ain
fac; mais M' de requy eft fi vigt fon
lant, que dés qu'ils prétendent s'em- 40
parer de quelque Poſte , ils fonte qui
tonnez de l'y voir. On a furpris une
Fille habillée en Soldat qui s'alloit an
jetter dans leur Camp. Depuis le cor
commencement du mois juſques au da
17. qu'on s'eft approchéde l'Armée tel
des Ennemis , M² de Crequy , ne es
s'eſt point couché , M'le Marquis de a
Créquy effſuye les meſmes fatigues.
Les Ennemis appréhendent fortd'ef- fr
tre attaquez , a ce que diſent les e
Rendus qui arrivent tous les jours
dans noftre Camp. On a ſçeu par
eux que le Pain commence à devenir
fort rare dans leur Quartier,
Un fi beau commencement de Campagne
e
lir
GALANT. 181
pagne ne leur en doit pas laiſſer ef
perer des ſuites trop avantageuſes. Il
eſt vray qu'il leur vient du renfort ,
mais le Détachement de Flandres
devoit joindre M' le Mareſchal de
Créquy le 20. ou 22. de ce mois.
Ainſi la partie ſera toûjours égale, ſi
l'on en excepte la valeur des Troupes,
la conduite des Chefs , & les ordres
qui font mouvoir les uns& les autres.
M'de Luxembourg fait beaucoup
fans rien faire, & les Troupes qu'il
commande ne contribuënt pas peu
à la Paix. Pluſieurs Dames de Bruxelles
ont eſté voir ſon Camp. Il
les a régalées , & elles ont admiré
la galanterie des François.
M² Maneffier, Seigneur d'Auxy,
Franqueville, Lierval, &c. a épouſé
Mademoiſelle de Saqueſpée. Elle
eſt Fille de Mr le Vicomte de Selincourt
, qui commande la Venerie
deMonſeigneur le Dauphin. Ce
jeune Prince leur a fait l'honneur
de ſigner au Contract de Mariage.
Fuin.
I Ils
P
182 MERCURE
Ils font tous deux fort jeunes , &
l'un & l'autre d'une tres-noble &
ancienne Famille de Picardie. G
Je n'avois point oüy parler de ce d
que vous me dites que vous avez b
leû dans la Gazete de Hollande ,
des honneftetez que quelques Pri- a
fonniers Hollandois avoient reçeues V
deM' le Duc de S. Aignan. Je m'en
fuis informé , & j'ay ſçeu que de
ceux qui furent pris à laBataille de
Caffel , on en avoit envoyé trois
cens au Havre. Ils y firent quelque
ſejour avant qu'on les en retiraft ;
&les vents contraires les ayant obligez
d'y relâcher apres leur embarquement
, l'Illuſtre Duc qui eft
Gouverneur de cette Place , traita
lesOfficiers avec tant de civilité, &
donna tant de marques de bonté
aux Soldats pendant quelques jours
qu'ils pafferent à la Rade , quon
ne doit pas eſtre ſurpris ſi les Hollandois
ſe ſont fait une gloire de le .
publier. Il eſt certain qu'ils ne pouvoient
GALANT. 183
voient mieux juſtifier qu'en parlant
de luy , ce qu'ils font dire à leur
Gazete dans l'Article qui le regarde,
qu'on voit rarement qu'on foit
brave ſans eftre civil.
Vous avez veu ce que la Muſette
a écrit au Chien pour ſon Berger.
Voyez la Réponſe.
LECHIEN,
A LA MUSETTE.
Vous , Musette, qui ne m'eſtes pas
tant inconnue que je vous leſuis, vous
ne devez pas eſtre ſurpriſe ſi en répondant
d'abord pour vous à voſtre Berger,
je n'ay pû voirſans murmure qu'il vous
obligeast à porter un nom qui me paroiſſfoit
peu digne de vous. Je ne doute
point que vous n'ayez bien examiné les
Suites avant que de vous résoudre à l'accepter;
mais puis que l'Amour vous l'a
donné, comme vous en demenrez d'ac-
12 cord,
184 MERCURE
cord , il est à craindre qu'on ne ſe perfuade
que ce soit ce mesme Amour qui
vous ait engagée à le recevoir. Pour
moy qui ne connoißois pas mon Rivalil
yaquelque temps , jemepréparois àvous d
dire qu'il est beaucoup de Bergeres qui
7
1
préfereroient un bon Chien à un mes- je
chant Berger; mais depuis qu'on ma
Sçeu informer de ce qu'il vaut , je voy
bien qu'entre le choix d'un bon Berger
ou d'un bon Chien , vous ne trouverez
guéreà balancer.
Cependant on n'a jamais veu
De Chien devenir infidelle ;
Au lieu que ce n'eſt pas une choſe
nouvelle.
Qu'un Berger change à l'impourveu,
Et ſe faffe une bagatelle
D'en conter à quelqu'autre auſſi bien
qu'à ſa Belle ,
Quand il le peutà ſon inſceu.
Vous ne l'ignorez pas , belleMuſette
(car il faut chercher à vous plaire en
vous donnant un nom qui vous plaist)
mais vous n'aimez pas, dites vous , à
estre careßée d'un Chien. Si l'inclination
de
GAIANT 185
de carreffer est le ſeul defaut que vous
me trouviez , il ne seroit pas difficile de
nous accorder. Je ne suis pas de ces
Chiens dont la groſſeur embaraffe , &
dont le peu de propreté rend les flateries
dangereuses pour les Jupes ; mais quand
jeſerois de ces Barbets malpeignez , qui
font toûjours dans les crotes, vous ne
feriez pas recevable à vous défendre de
me prendre à voſtreſervice , ſur l'importunité
de mes carreſſes , puis que je con-
Sens à me contenter du plaisir de vous
regarder de loin , fi vous craignez qu'en
vous regardant de trop pres , je ne vous
fois plus incommode que l'heureux Berger
dont vous voulez bien eftre laMusette.
Il est vray qu'il ſçait exprimer ſa tendreſſe
d'une maniere bien plus fpirituelle
que par des carreſſes , & qu'un Chien,
tel qu'il foit , ne peut estre compté que
pour une Beste ; mais auſſi ne pretens-je
vous servir qu'en qualité d'un Domestique
affectionné qui sçaura vous défendre
de l'approche de tous ceux que vous n'aimez
pas plus que moy.
13 On
186 MERCURE
:
On fuit des Soûpirans dont le fotentretien
Eſt quelquefois plus incommode
Que le badinage d'un Chien
Qu'on peut toûjours faire à ſa mode.
Vous ne pouvez laiſſer le foin
De leur défendre voſtre porte;
Par ma voix clapiſſante& forte
Je vous promets de faire en forte
Qu'ils n'en approchent que de loin.
Vous dites auſſi qu'un Berger peut
chanter avecsa Muſette tant de Chan-
Jons qu'il luy plaira , tendres ou tristes,
Sans qu'elle en ſoit touchée. Mais il me
paroist difficile qu'un Berger quivousferoit
dire ce qu'il penſe ne vous fistjamais
penſer ce qu'il vous feroit dire ; car
enfin une Bergere qui peut comme vous
faire choix d'un Berger pour latoucher,
peut bien auſſi luy répondre ſans ſon ai
de. Ilest des Instrumens quijoüent d'euxmefmes
, Sans qu'on en connoiſſe les refforts;
&fi l'on en croit quelques Philofophes
modernes , les Animaux en ſont
des Exemples. Je n'ose pas cependant
•me déclarer pour eux , car un Chien
alkGALANT
.
187
auroit trop de raport avec une Musette ,
&je n'ay garde de me mettre au mesme
rang avec vous. Mais pour acheverde
vous répondre , quand vous adjoûtez
quen qualité de Chien vous ne merendriezjamais
heureux , parce que c'est un
Animal qui ne vous toucheroit pas, je
tombe d'accord qu'on ne voit guére qu'un
Berger qui ſçache toucher une Musette ,
mais je ne voy pas auſſi que je fuſſe un
malheureux Chien d'estre le vostre.
Si je puis vous fervir , ſans-doute
Mon fort fera toûjours fort doux ;
Et fi c'eſt un bien qui me couſte ,
On ne peuttrop payer le plaifir d'eſtre
àvous.
Vous ne sçauriez faire de miférable,
quoy que vous diſiez , & c'eſt aſſez
qu'on vous appartienne , pour ne vouloir
changersa conditionà aucune autre.
Vous ne diſconvenez pas auſſi queje ne
fois fidelle , mais voſtre Berger ne vous
leſemble pas moins , & vous voulez
attendre qu'il ſoit inconstant pourfonger
mesme à m'écouter. Cette réfolution est
14 biere
188 MERCURE
Π
bien avantageule pour luy ; &s'il estoit
vray que vous ne diſſiez que ce qu'il
vous fait dire fans en rien sentir, vous
ne me renvoyeriez pas à ſon inconstance.
Je ne laiſferay pas d'attendre qu'elle
vous ofte voſtre ſcrupule; &fi vous
croyez ne pouvoir estre ma Bergere pen- I
dant que vous serezsa Musette , quoy I
que le plus jaloux démon espece , je voy
bien qu'il me faudra laiſſer jusque- lalat
plus charmante de toutes les Muſettes ,
au plus fpirituel de tous les Bergers.
J'allois fermer mon Paquet , lors d
que j'ay encor reçeu pluſieurs Lettres
touchant l'explication des Enigmes.
Je croy que vous ne ferez
pas fâchée de trouver icy les noms
de ceux qui les ont expliquez .
[
C
E
C
C
Meſſieurs de Foreſta de Colongue, L
de Marseille ; Criffon , de l'Academie c
Royale d'Arles ; & Pierre-Antoine
Baron de Hocques , ont expliquela
Fluße en Vers . Meſſieurs Miconet ,
Avocat à Châlons ſur Saône ; Ranchain;
de Montpellier , de Fontaines;
1 GALANTT 189
e
B
nes ; Dupre ; Rudon , Juge de Chafteaubas
en Agênois ; Hebert de Rocmont;
le Marquis de Beauregard ,
de Queville , de Caën ; Bare , de
Bordeaux ; l'Abbé Deniau ; de la
meſme Ville ; le Nouvelliſte Gaſcon;
Momus ; Meſdemoifelles, Ragueneau
, de Bordeaux ; & Meſdemoifelles
de Senas & de Buridan , ont
trouvé le Mot des deux. Ceux qui
n'ont trouvé que celuy de la Fluste
font , Meſſieurs de Leſtrois Freres ,
de Blois; M' Dalonne de Chalançay;
d'Hermilly ; le Chevalier de Barre ,
* de Bordeaux; & M'Cadet , de Langon.
Les deux ont eſté expliquées
en Vers par Mº de Silvecane le Fils,
de Lyon ; M Couldre , de Caën ;
le Berger Medecin ; & les Bergeres
de Montplaiſant pres de Bourg en
Breffe. Le Mot du Soleil a eſté trouvé
par M de Pomiers , de Bordeaux.
M'Rault, de Roüen, a expliquel'Enigme
d'Ino fur le Jet d'Eau ; & M
Hebert de Rocmont , ſur la Cascade.
Il
1
190
MERCURE
1
Il me reſte encoràvous entretenir
de l'Opéra de M' Boiffet , qui fut
repreſenté Lundy dernier à S. Germaindevant
Leurs Majeſtez , &de
la mort de Meſſieurs d'Apremont ,
Roujault , & Marin, mais je ſuis
obligéde remettre ces Articles , ainſi
quepluſieurs autres. Je finis parceluyde
la confirmation de la Paix de
PEſpagne & de la Hollande. Je ne
doute pas que lebonheur dont elles
vont joüir , n'excite bientoſt tous
les Potentats qui font en guerre , à
conclure unePaix generale. Comme
ils la dévront au Roy, toute l'Europe
poura alors retentir du bruit
decesVers.
Apres tantdefuccésſur la Terre&ſur l'onde,
Surſes propresExploits LOUISſçait rencherirs
Cet Auguste Vainqueur donne la Paix au
Monde,
C'est plus que de le conquérir.
Je ſuis voſtre , &c.
AParisle 30. Juin 1678.
On donnera un Volume du Mercure Galant ,
le premier jour de chaque Mois fans aucun retardement.
TABLE DES MATIERES
contenues en ce Voulume.
Avant-propos ſur le ſujet de la Paix ,
Nouvelles pensées sur l'Arc de Triomphe découvert
à Rheims ,
I
13
L'Amour Bleffé, Idylle , 19
L'Heureux infortuné , Histoire , 26
Air nouveau , 37
Nouvelle Relation de la prise de de Lewe, avec des
circonstances qui n'ont point esté ſcenës , 38
Sonnet , 56
La Jonquille , 57
Galanterie faite à Ath , 59
Mariage de M. de Launay & de M. Trevegat,
riche Heritiere de Bretagne , 63
Histoire des Faux Cheveux , 66
Mort de Madame la Princeſſe deMonaco, 78
Mort de Mademoiselle de Maiſons , 83
Stances fur la Vanité du Monde , 84
Air Nouveau , 88
Le Mary Patiffier , Histoire , ibid.
Madrigal , 95
Le Roy établit au Louvre deux Peres Capucins tres
Sçavans en Medecine , 96
LeRoy choisit quatre Perſonnes pour remplir laCharge
d'Organiſte ordinaire de Sa Chapelle , 98
Monsieur de Santeuil fait un Poëme à la gloire de
Monsieur le Chancelier , 99
Reception faite à Madame laDucheſſe deGuife
Alençon , 102
Vers fur le ſujet de la Paix , 104
Air Nouveau , 106
Divertiſſemens donnez par ceux qui ont estéprendre
des Eaux de Vichy , 107
Lettre de M. le Duc de S. Aignan an Roy, 109
Mort de M. de Varengeville , Conseiller auParlement
, 112
Mort furprenante d'un Medecin Empyrique . 113
M. Chommean , Filsde M. le President Betan, eft
recen Confeiller an Parlement , 114
Maria201
TABLE
1
MariagedeMademoiselle leVaſſeur&deM, d'Argouges,
Marquis deGratot ,
Mariage de M.de Rancy ,
L'Amant Commode ,
116
ibid,
117
Magnificences faites par Madame la Marquise de
laFrézeliere dans Jon Chasteau de Mons, 118
Mariage de M. le Mareschal d'Estrades & de
Madame de Vertamont ,
Sonnet,
121
124
125 Relation de la prise de Puycerda ,
Ce qui s'est passe à la Reception de M. de Novin
àla Charge de Premier President , 155
Ce qui s'est passé à l'Assemblée generale des Etats
d'Artois, 156 、
Réponse du Roy à M. le Duc de S. Aignan, 160
Air à boire,
162 د
Explication de l'Enigmé de la Flute en Vers, ibid.
Noms de tous ceux qui ont trouvé le mot de la
Flute , 163
Explication de l'Enigme du Soleil en Vers, 165
Noms de ceux qui ont trouvé le mot de l'Enigme
du Soleil ,
Noms de
deux,
Enigme
167
ceux qui ont trouvé le mot de toutes les
Autre Enigme,
1.
Diverssensdonnez à l'Enigme d'Ino ,
Enigme en Figure ,
Monsieur l'Abbé Colbert préſche à Sceaux ,
ibid.
170
ibid.
171
174
ibid.
Ce qui s'est passé en Allemagne pendant le mois de
176
age de M. Maneſfier, & de Mademoiselle de
Fuin,
Mariage de
Saqueſpées
Le Chien , àlaMusette.
Conclusion .
180
182
188
Fin de la Table.
GALANT.
De L'Anjô78 .
JouxtelaCopie
àParis
Au Palais 1678 .
LE
NOUVEAU
MERCURE
GALANT.
Contenant tout ce qui s'eſt paſſé
de curieux au Mois de Juin
de l'Anné 1678 .
Suivant la Copie imprimée
A PARIS
Au Palais , l'An 1678..
7
A
MONSEIGNEUR
LE
DAUPHIN.
MONSEIGNEUR ,
Lemeſmequi a déjadonnélaparoleaux
Chevaux dont vous vous ferve,z dans
vos Exercices , met aujourd'huy l'Epée
en conversation avec le Fleuret. La
fiction est ingénieuse , & comme elle regarde
vostre gloire , j'ay crû que vous
ne defaprouveriez pas que jelafiſſe paroiſtre
à la teste de ce Volume. Elle
Supléera , MONSEIGNEUR ,
à ce que je ſens bitn que je ne vous dirajjamais
qu'imparfaitement , puis que
l'admiration que j'ay pour vos grandes
Qualitez ne me laiſſe point trouver de
termes qui ne foient beaucoup au deſſous
de ce que je pense. F'oferay vous dire cependant
, que quoy qu'elle aille au dela
des plus fortes expreſſions que mon zele
mepuiſſefournir, elle ne peut qu'égaler la
profonde ſoûmiſſion avec laquelle je ſuis,
MONSEIGNEUR ,
Voftre tres-humble & tresobeïſſant
Serviteur , D.
DIALOGUE
DU
FLEURET & DE LEPEE.
LE FLEURE T.
Juſqu'icy mon amourn'a voulu vous rien
dire ,
Une difcrete ardeur a retenu ma voix,
Et ſi devant vous je ſoûpire ,
C'eſt que j'ay maintenant plus d' orgueil
qu'autrefois.
1
L'EPEE.
D'où vous vient cet orgüeil , Amant qu'on
doit peu craindre ,
Joüet d'une valeur qui cherche à s'expliquer,
Guerrier qui ne ſçavez que feindre,
Avec fi peu de coeur ozez- vous m'attaquer?
LE FLEURET. le
Te
Quoyque de ce tranchant qui vous rend fi
e
terrible,
Je doive apréhender l'éclat victorieux ,
Quoy que je vous ſcache invincible ,
Je ne puis m'empeſcher de vous ſuivre en
tous lieux,
L'EPEE.
Quoy juſques aux douceurs vôtre amour
vous engage ?
Mille
Mille Sabres dorez couverts deDiamans ,
M'ont fait ofre de leur hommage ,
Mais je n'ay point reçeu les voeux de c
Amans.
LE FLEURET.
Iln'eſt point ſous leCiel de Sabre qui m'egale,
J'aybien change de rang depuis cinq ou fix
mois.
Je dominois dans une Sale ,
Etje regne aujourd'huy dans le Palais des
Rois.
L'EPEE
Ce haut degréd'honneuroù vous met laFortune
,
Nepeutdans lesCombats vous faire redouter;
Et quand voſtre amour m'importune ,
Pourun peudebonheurdois-je vous écouter?
LE FLEURET
.
Je fais les premiers traits d'un Maiſtre de la
Terre ,
Jemene à des Lauriers ſa Valeur que j'inſtruis .
Le plus ſuperbe Cimeterre
S'eſtimeroit heureux d'eſtre ce que je fuis .
L'EPÉE.
Quel eſt donc ce Héros dont vous formez
l'adreſſe ,
Et de qui le grand coeur s'affermit ſous vos
Loix?
J'écouteray voſtre tendreſſe ,
* 4
Si
Si par undigne employ vous meritez mon
:
choix.
LE FLEURET.
J'élevenn jeunePrince au ſein de la Victoire,
Et quand je le diſpoſe à donner de grands
coups,
Je travaille pour voſtre gloire ,
Et prépare ſon Bras à ſe ſervir de vous.
L'EPÉE
Vous me faites valoir un fort petit ſervice ;
L'adreſſe qu'a ce Prince, il la tientde fon coeur,
C'eſt un inutile exercice ,
De
A
Aqui vient tout dreſſé par ſapropre valeur.d
LE FLEURET,
Il eſt vray, mais parmoy ſa forceingénieuſe,
Connoiſt d'un Ennemy l'endroit qu'il faut
fraper ;
Et cette Main victorieuſe ,
pre
J'ay du moins avant vous l'honneur de l'oc- g
cuper.
L'EPEE.
Jevous enſçaybon gré,Fleuretincomparable;
Si quelquejour cePrince aux Combats excité,
Fait luire mon fer redoutable ,
Je vous devray l'honneur qu'il aura merité.
LE FLEURET.
Je trouve dans ſfonBras une force invincible ,
PropreàrompreunParty,propre àle terraffer,
Apor
re
Aporter un coup infaillible
Sur l'heureux Ennemyqu'il daignera pouſſer .
L'EPEE.
Que vous m'eſtes utile ! & que voſtre aſſiſtance
Me perfuade bien que mon fort ſera beau !
Jemeurs icy d'impatience
Que fonAugufte Main me tire du fourreau.
LE FLEURET.
Attendez, dans ce Prince on voit approcher
l'âge
Qui ledoit délivrer de mes foins ſuperflus.
Au premier feu de fon courage
Vous ferez en faveur, & je n'yſeray plus.
L'EPEE.
Dans un gros d'Efcadrons quand ſes Mains
échauffées
Me rougiront du fang des Ennemis défaits,
Dans ma gloire & dans mes trophées
Jemerefſſouviendray toûjoursde vos bienfaits.
LE FLEURFT.
Désquevous paroiſtrez, d'abordje me retire ,
Et dequelque façon que ceſſe monbonheur,
Toujours foûmis à voſtre empire ,
Pour vous qui m'enflámez jauray la meſme
ardeur.
M. DU MATHA D'EMERY ,
deBordeaux.
PREFACE.
ON demande des éclairciſſemens ſur bien
des choſes qu'on trouvera en liſant la Préface
de l'Extraordinaire. On eſt contraint d'y
renvoyer ceux qui par leurs Lettres témoignent
avoir quelques doutes , afin de n'ennuyer
pas le Public en répetant ce qu'on a
déja dit pluſieurs fois . Cette Préface, & celles
qu'on a miſes juſqu'icy dans les divers
Tomes du Mercure , font plus neceſſaires
qu'on ne les croit dans les autres Livres , à
cauſe du commerce queles Nouvelles qu'on
luy envoye luy font avoit avec tout le monde;
& que ne répondant que par là aux
Lettres qu'il reçoit, & aux choſes qu'on luy
demande, cenx qui négligent de les voir ne
ſçauroient eſtre éclaircis de leurs ſcrupules.
On prie de nouveau qu'on ne s'impatiente
point pour les Hiſtoires &pour les Enigmes,
chacun peut s'affurer qu'il aura fon tour.
Quant aux Articles du Mois , ce qu'on reçoit
dans les cinq ou fix derniers jours ne
peut que difficilement eſtre mis. Si ceux qui
envoyent des Airs avoient pris ſoin de les
faire donner par quelque Amy capable d'en
voir les épreuves, comme ils en avoient eſté
priez, on ne ſeroit point embaraſſépour ſçavoir
fi on peut ſe ſervir de ceux qui reſtent,
& on s'adreſſeroit à eux pour eſtre aſſuré
qu'ils fuffent demeurez nouveaux , car les
Maiſtres qui ne les voyent point dans le premier
PREFACE
mier Mercure qui paroiſt, les font chanter
le plus ſouvent, dans la penſée ou qu'on ne
les a pas réçeus, ou qu'on n'a pas voulu leur
donner place , & il eſt fâcheux de donner
en ſuite pour nouveau ce qui a ceſſé de l'eſtrepar
cette raiſon. Le Pubilc témoigné fouhaiter
des Lettres ſur toute forte de matieres .
Ainſi quand on en recevra de belles , on les
mettra dans l'Extraordinaire ; & ceux qui
feront bien aiſes qu'elles y paroiſſent, prendront
la peine de les travailler , rien ne les
obligeant à les faire avecprecipitation. Quoy
que l'Extraordinaire qu'on a déja veu , ait
eu beaucoup de ſuccés, celuy qui ſera donné
le 20. deJuillet pour le remettre dans les
Quartiers, ſera d'une autre maniere, c'eſt à
dire qu'il ſera plus remply d'Hiſtoires &d'autres
Ouvrages, afin que la diverſité desmatieres
y meſle par tout l'agrément de la nouveauté.
verra des Fcites Etrangeres ,
dont les Deffeins feront curieux, & on n'oubliéra
pas de fort galantes Réponſes ſur la
Queſtion galante propoſée dans le premier
Extraordinaire. Je ne dis rien de l'Hiſtoire
Enigmatique , on ſçait qu'elle n'a pû fournir
qu'à de ſçavantes Explications. On donnera
des Sujets nouveaux d'exercer l'eſprit dans
celuy du 20. deJuillet. On ne ſçauroit trop
recommander d'adreſſer toûjours ſes Lettres
au Sieur Blageart , celles qu'on adreſſe ailleurs
ne fontpreſque jamais reçeuës. On a
- dit beaucoup de choſes dans deux Mercures
OOnn y
touPREFACE.
touchant la penſée qu'on a que l'Arc de
Rheims a eſté dreſſe en l'honneur de Jules
Céſar. Il y aura dans l'Extraordinaire un
Diſcours tout remply d'érudition, d'un tres
ſçavant Homme qui eſt d'un ſentiment con
traire. Si on trouve icy une ſeconde Rela
tion de la priſe de Lewe , on ne doit poin
en eſtre ſurpris. C'eſt le morceau d'Histoir
le plus exact & le plus curieux qu'on ait ver
depuis fort longtemps ; & tant de Gens d
Meſtier ont conſeillé de le mertre , qu'on
n'a pû douter qu'on ne priſt plaisir à le lire
ſcachant qu'il ne contient rien que de ve
ritable. te
Ter
L'aſſortiment de tous les Volumes dat
Mercure, qu'on a ſouvent de la peine à trou
ver ſur l'heure au Palais , ſe trouvera toû
jours à l'avenir chez le Sieur Blageart , qu
fournira en tout temps tous leſdits Volume 01
en telle relieure qu'on les voudra. C'eſt ul
avis qu'on donne àceuxqui n'ont pas le loi
fir d'attendre , ou qui reçoivent des com
miſſions preffées pour la campagne.
an
t
Pag. I
MERCURE
GALANT.
UEL embarras , Madame
, & comment fatisfaite
à la parole que je vous ay
donnée de vous entretenir de la Paix?
La matiere eft grande , &je ne l'enviſagepoint
, que jene craigne auſſitoſt
d'en eſtre accablé. Il en eſt qui
quoyque belles, animent d'autant
plus à s'y étendre , qu'on ſent bien
qu'on les peut encor embellir en les
mettant dans leur jour; mais il en
eft de ſi extraordinaires , qu'on ne
les entame jamais qu'en tremblant ,
parce qu'on eft convaincu qu'on ne
peut rien dire qui ne ſoit infiniment
au deſſous de ce qu'elles donnent lieu
de penfer. Telle eſt la modération
du Roy. Il eſtoit en état devaincre
tout , & il a bien voulu arreſter le
Juin. A cours
2
MERCURE
cours de ſes Victoires pour offrir la
Paix à toute l'Europe , & luy faire
voir qu'il ne connoiſſoit point de
triomphe plus éclatant que celuy
qu'il eſtoit capable de remporter ſurs
Luy-meſme. Quand je dis qu'il
eſtoit en état de vaincre tout , jem
n'avance rien dont il ne ſoit aifé des a
connoiſtre la verité. Si des Chefsre
d'une grande expérience , agiſſantat
ſous des ordres qui ne conduiſent R
pas moins feûrement à la Victoire en
que la Valeur ; fi de nombreuſes qu
Troupes bien aguerries , &desFonds
affurez , peuvent faire eſperer de
vaincre toûjours , quel autre ques
LOUIS LE GRAND pourroit p
dire qu'en offrant la Paix , il aban- re
donne les Conqueſtes qu'il ſe voit
affuré de faire, Luy quia rendu le
fort des Armes conſtant , d'incertain
qu'il eſtoit toûjours , & qui l'a
fixé pour Luy ?Quelle Puiffance parmy
toutes celles qui luy font oppoſées
, eſt aujourd'huy plus redoutable
fur
GALANT . 3
fur Mer ? Il eſt le ſeul qu'on y ait
veu faire des Conqueſtes depuis que
la Guerre a commencé. Il est encor
en état d'y en faire , & toutes nos
Coſtes ſont remplies d'Armateurs ,
ou de Gens qui demandent la permiffion
d'armer. C'eſt ce qui n'eſtoit
jamais arrivé en France, Auſſi peuton
dire que jamais Conquérant n'a
conſenty à donner la Paixdans l'état
où le Roy ſe voit aujourd'huy. Qu'-
on life nos Hiſtoires , on ne trouvera
point que nous ayons encor eu tant
&de fi bonnes Troupes ſur pied , ny
qu'elles ayent eſté ſi bien payées. Les
Fonds de la Guerre ont toûjours eſté
faits plus d'une année avant l'ouverture
de chaque Campagne , &
on n'ignore pas qu'ily en atoûjours
eu de reſte. Toutes choses ont eſté
ordonnées de la meſme forte qu'elles
auroient pû l'eſtre pendant la Paix.
LaGuerre n'apoint empeſché leRoy
de donner des Penſions & des Récompenfes
, comme je vous l'ay fou-
A2 vent
4
MERCURE
1
vent marqué dans mes Lettres. Ila
fait joüir ſa Cour des divertiſſemens
accouſtumez pour délaſſer les Guerriers
qui l'avoient ſuivy dans ſes fatigues.
Ila fait fleurir les beaux Arts
dans le Royaume , & enfin donné
des Prix en pluſieurs endroits à ceux
qui les avoient meritez. Les Meu
bles , l'Argenterie , & les Pierreries
qui ſous d'autres Regnes ont four.
ny ſouvent aux frais de la Guerre ,
loin d'avoir diminué depuis fix ans
qu'elle dure , ont augmenté de beaucoup
, & le Roy s'eſt toûjours trouvé
en pouvoir d'en acquerir , pendant
que l'Eſpagne n'avoit point d'autre at
refſſource pour foutenir cettemeſme
Guerre. C'eſt neantmoins avec tous p
ces avantages que le Roy veut bienn
donner la Paix aux Peuples de l'Europe
qui en ont beſoin, tandis que
les Siens glorieux de ſes Victoires
qui font honneur à la France auſſibien
qu'à ce grand Monarque , ne
luy demandent pas qu'il daigne les
Da
נ
inGALANT.
5
interrompre en leur faveur. Voyez
d'ailleurs l'état des Affaires. L'Angleterre
eſt diviſée. Lapriſe deGand,
qui oblige les Hollandois à tenir
douze mille Hommes garniſon dans
leurs Places frontieres , les empeſche
de mettre une forte Arméeen campagne.
L'Eſpagne a peu de Troupes,
& ne ſçait où aſſembler le peu qu'elle
ena. Nous nous ſommes ouverts par
tout des Paſſages. Bruxelles & Anvers
tremblent. Le Roy eſt à la teſte
d'une Armée nombreuſe. Il peut
entreprendre. Tout eſt preſt. Il n'a
qu'à attaquer pour vaincre. Il eſt
entraîné à la gloire par deux diférens
panchans. Il en peut acquerir
en donnant la Paix ; mais outre ce
que la continuation de ſes Conqueftes
luy en affure , ily voit encor de
grands avantages attachez . Cependant
il choiſit la gloire la plus ſterile
, & prend le party qui foulage
toute l'Europe. Il fait plus qu'Aléxandre
, qui ne rendit qu'à ceux
qu'il A 3
6 MERCURE
qu'il avoit attaquez ſans ſujet. Ce
grand Prince , maiſtre de Luymef
me au milieu de tous ſes triomphes ,
veut bien rendre à ceux qui luy ont
- déclaré la Guerre , & il leur ofre la
Paix dans le ſein meſme de la Vi
Etoire , puis que fes Armes luy ſoû
mettent Puycerda en meſme temp
qu'il réſout d'en arreſter les progrésa
Apres cela , Madame , ne peut- on
pas dire que cette Paix eſt l'effet de
la plus haute modération dont on
ait jamais entendu parler ? On a veu
des Conquérans , mais on n'en a
point encor veu , & on n'en verra
peut - eſtre jamais , qui s'arreſtent
fur le panchant d'une courſe , lors
qu'on y eft pouffé par la Victoire, &
qu'il fautmeſme fairedes efforts pour
ne s'y pas laiſſer entraîner. Si on
avoit attendu pour avoir la Paix ,
que le grand nombre d'Ambaſſadeurs
des Intéreſſez dans la Guerre euſt
efté d'accord , on en auroit preſque
perdu l'eſpoir , oudu moins les longueurs
GALANT .
7
gueurs de cette Négotiation auroient
laiſſé le Victorieux en liberté de
pourſuivre encor longtemps ſes Conqueſtes.
Il falloit un Maiſtre tel que
le Roy, qui euſt la bonté de faire
comme une Loy de cette Paix aux
Vaincus. Pour en faire une Loy ,
il falloit eſtre aufſſi puiſſant qu'il l'eſt
& il auroit eſté à craindre d'un autre
qu'il ne ſe fuſt ſervy de cette
puiffance pour impoſer des conditions
injuftes. La modération du Roy
a efté telle , que le repos de l'Europe
a prévalu à fes propres intéreſts. Le
Titre de Pacifique ne luy apas ſemblé
moins glorieux que celuy de
Conquérant , & il conſent à ſe dépoüiller
d'une partie de ſes Conqueſtes
, afin de propoſer une Paix qui
luy gagne l'amour de ſes Ennemis,
comme la Guerre luy a fait gagner
leurs Places. A peine cette Paix eft
propofee , qu'on s'écrie en Hollande
fur les bontez extraordinaires du
Roy. On imprime hautement les
A 4
Pro8
MERCURE
Je
Propoſitions qu'il luy plaiſt de faire
Elles font trouvées ſi juſtes , que
ceux à qui la Guerre eft utile , cher
chent en vain des raiſons pour le
combatre. Ce qu'ils oppoſent n'ef
point écouté. Sa Majeſté écrit au:
Etats. Sa Lettre eſt reçeue avec au
tant dejoye que de reſpect. On ef
furpris de voir un Vainqueur fi mo
deré dans ce qu'il propoſe ; & lef
Peuples de Hollande qui apprennen
les ſentimens favorables où il ef
pour eux , ne peuvent s'empeſche
de crier Vive le Roy en plufieursen
droits . Quelle gloire pour la Franc
d'avoir un Maiſtre ſi grand , qu'i
eſt devenu l'admiration & l'amour
de ſes Ennemis meſmes !Les Propo -t
fitions font acceptées des Etats , &
M' de Beverning Plénipotentiaire à
Nimegue eſt nommé Ambaſſadeur
Extraordinaire pour en venir afſurer
Sa Majefté. Il arriva aupres d'Elle
ſur le ſoir du 30. & fut logé au delade
l'Eſcaut dans une Maiſon qui
luy
GALANT .
9
luy avoit eſté préparée. Monfieurde
Pompone l'alla voir une heure apres
qu'il fut arrivé. Il eutſon audience
le lendemain ſur les neuf heures du
matin. Monfieur le Mareſchal de
Lorges l'alla prendre. Monfieur le
Duc de Noailles le reçeut à la teſte
des Gardes du Corps , & tout ce qui
ſe pratique en de pareilles rencontres
fut obſervé . Il eut une Audience fecrete
qui dura environ une heure&
demie , & apres avoir remercié le
Roy du repos qu'il veut bien donner
à toute l'Europe , il prit congé
de Sa Majesté dans cette meſmeAudience.
Au fortir de là , il viſita les
Miniſtres , & n'eſtant point fatisfait
du peu de temps qu'il avoit paſſéà
entretenir le Roy , il demanda à le
voir difner pour le pouvoir admirer
plus à loiſir. Ily fut mené incognito
avec tous ceux de ſa ſuite. Je ne vous
dis point ce qui luy a eſté accordé
pour les Etats. Ona imprimé laRéponſe
de Sa Majefté. Ils ont obtenu
A5 ce
10 MERCURE
ce qu'elle contient , c'eſt à dire que
pendant tout le mois de Juin ily
auroit Suſpenſion d'actes d'hoſtilité
contre les Places Eſpagnoles , & que
ce terme eftant expiré , la Suſpenſion
d'armes deviendroit entiere pour fix
ſemaines , afin de traiter de la Paix
generale , en cas que pendant cett
premiere Suſpenſion qui doit dure
tout le mois de Juin , les Alliez fe
refoluſſent à devenir auſſi raifonnables
que les Anglois & les Hollandois
, &qu'ils uſaffent comme ils le
doivent des bontez que le Roy fait
paroiſtre pour toute l'Europe.
Ce grand Prince n'ayant plus affaire
dans un Camp où ſa valeur ſeroit
demeurée oyfive , enpartitpour
retourner à S. Germain , & fitplus
de ſoixante lieuës en moins d'un
jour & demy. Le lendemain qu'il
fut arrivé , il ſe leva auſſi matin
qu'il ſe leve ordinairement quand il
n'a efſſuyé aucune fatigue. II prit ce
meſme jour le divertiſſement de la
Chafe
GALANT.
Chaffe , & vit faire les Exercices à
Monſeigneur le Dauphin. C'eſt un
charme que de voir cejeune Prince à
cheval. Il n'y en a point de fi difficiles
qu'il ne monte. Il les gourmande
avec une grace & une adreſſe
merveilleuſes , & ne court point de
Bagues & de Teſtes qu'il ne les
emporte.
A peine le Roy fut- il arrivé , que
par une bonté vrayment paternelle ,
il fit donner pluſieurs Arreſts pour
le foulagement de ſes Peuples. L'un
porte la diminution de fix millions
fur les Tailles. Il y en a d'autres qui
regardent le rembourſement des nouvelles
Rentes conſtituées ſur l'Hoſtel
deVille , & d'autres Rentes aſſignées
fur d'autres droits appartenans à Sa
Majeſté . L'ofre de ce rembourſement
accommode les affaires de ceux
qui auront beſoin de le toucher. Il
eft vray que Sa Majefté a reçeu un
notable ſecours des premieres Rentes.
Tout le monde luy a porté fon
A 6 ar12
MERCURE
argent en foule par la ſeûreté qu'on
a trouvée avec Elle. Celuy qu'elle
offre de rendre preſentement, fait
affez connoiftre qu'elle n'y pouvoit
eſtre plus entiere , &prouve en mefme
temps ce que je vous ay dit d'a
bord , que le Roy ne cherche point
la fin de la Guerre par aucune peine
qu'il ait à la ſoûtenir , mais ſeule
ment par une pure bonté pour ſes
Ennemis , à qui les avantages
de la
Paix font neceffaires. Jamais Prince
ne fut mieux ſervy qu'il l'aeſté. Le
fuccés a répondu au zele & au travail
des Miniſtres , & la Victoire aux
grands projets & à la valeur de l'in
comparable Monarque qui a regle
leurs emplois. La réſolution que
prendront les Alliez , occupeprefentement
toute l'Europe. Chacun en
parle felon ce qu'il juge des diférens
intereſts qui les doivent faire agir ;
mais tous conviennent que ceux qui
paroiſtront les plus éloignez de la
Paix , ne pourront s'empeſcher de
re-
८
pag. 13
mulus.
FULLN
GALANT .
13
regarder avec admiration les bontez
du Roy qui ont cauſé tant dejoye
& de ſurpriſe à tous les Peuples de
Hollande.
J'avois biencrû , Madame , qu'apres
avoir pris plaifir à ce que je
vous écrivis ily a quelque temps ſur
les Obeliſques , vous ne ſeriez pas
fâchée d'entendre parler des Arcs de
Triomphe. Vous avez veu celuy
qu'on a découvert à Rheims gravé
dans ma Lettredu dernier Mois. J'y
adjoûtay la Voûte de l'Arcade d'un
de ſes coſtez; Il faut vous donner
aujourd'huy les deux autres , afin
que vous ayez l'Ouvrage parfait en
quatre Pieces. Voicy P'Arcade que
je vous aydit qui repreſente la Louve
Romaine avec Rémus & Romulus ,
& ce que Meſſfieurs de Rheims ont
marqué a deſſous du Deſſein qu'ils
en ont fait faire.
Ceux qui veulent que ce Monument
ait esté érigé en l'honneur de Jules César.
aflu- A7
14 MERCURE
affurent que cet Embleme a esté mis icy
pour honorer l'origine de cet Empereur;
mais peut estre auſſi que ç'a esté pour
montrer que Rheims estoit ſoûmiſe , ou
plutoft alliée à Rome , puis , que c'estoit
le ſymbole ordinaire des Villes qui estoient
Sous la domination on ſous la protection
des Romains. Ce que l'on dit que S.
Sixte & S. Sinicefurent les premiers qui
s'arresterent à Rheims poury prescher la
Foy , apres qu'ils eurént veu dans la
Porte Mars cette Hiſtoire de leur Nation
, fait affez voir l'antiquité de cet.
Edifice. Ces Victoires & ces Armes ſont
pour eternifer la memoire des Conquestes
de ce temps-là ; mais ces Figures qu'on
voit diftinctement en quelques Boucliers,
ne reſſemblent à des Fleurs de Lys que
par hazard.
Ce qui fait croire que ces Figures
de Rémus & de Romulus marquent
le deſſein qu'on a eu d'honorer par
ce Monument l'Origine de Jules-
César , qui prétendoit eſtre deſcendu
d'JuGALANT
.
15
d'Julus , c'eſt qu'au midy de la Ville
de Rheims , il y avoit un autre Arc
de Triomphe où eſtoit repreſentée
Vénus , & il n'ya perſonne qui ne
ſcache que cet Empereur tiroit ſa
plus grande gloire d'eſtre de la Race
de cette Déeſſe par cet Julus Fils
d'Enée. Ce ſecond Arc eſt encor en
veuë , mais plus qu'à demy ruiné.
Il ne reſte plus que la Voûte du milieu
des trois Arcades qui le compofoient
, avec quelques veſtiges des
☐deux autres fur les deux aifles . On
l'apelle Porte bafée. Cette Arcade eft
ornée par le dehors de fa rondeur ,
de grandes feüilles d'Achante gravées
dans les bords. Au deſſous de
la Voûte il y a un plat-fond quarré,
dans lequel on voit un Triton, dont
la partie qui finit en Poiſſon fait
pluſieurs tours en forme de roulots,
fur l'un desquels eſt aſſiſe une Vénus
toute nuë qui tient le Triton
embraffé. On ne peut la méconnoiſtre
, puis que ſur le bout de la
queuë
16 MERCURE
queue du Triton , relevée en haut ,
il y a un Cupidon qui étend ſesaifles.
Il eſt certain que Jules Céfar
faiſoit tellement vanité d'eſtre ſorty
deVénus, qu'il luy donnoit la qualité
de Venus genitrix ; & c'eſt par
cette raiſon que Properce priant cette
Déeſſe de conſerver Auguſte-Céfar
, Fils adoptif de Jules , la fait
ſouvenir qu'il eſt de ſa Race. Joignez
à cela que ce premier des Céfars
, pour marque qu'il la reconnoiſſoit
pour ſa Mere , fit voeu de
luy faire baftir un Temple , fi par
ſon moyen il gagnoit laBataille qu'il
eſtoit preft de donner contre Pompée
dans la Plaine de Pharſale. Il
s'acquita de ſon voeu. Ce Temple
fut baſty dans le Marché qui porte
fon nom. Il l'embellit de Tableaux
de grand prix , & entr'autres
Statues, il en fit placer une de
marbre blanc dans le lieu le plus éminent
, qui repreſentoit cette Venus
genitrix. Elle estoit toute armée
comen
ha
rec
es
GALANT .
17
comme une Pallas. Archeſilaüs , fameux
Ouvrier de ſon temps, en fut
le Sculpteur. L'impatience que Jules-
Céfar eut de la dédier , fut fi
grande , qu'il ne luy donna pas le
loiſir de l'achever.
Je viens à la Voûte de la troiſiéme
Arcade que je me ſuis engagé
de vous envoyer gravée. C'eſt celle
de l'Arcade du milieu , qu'on
appelle l'Arcade des quatre Saiſons
ou des douze Mois. Meſſieurs de
Rheims qui en ont fait faire l'Eftampe
, auffi-bien que des deux autres,
ont adjoûté ces mots audeſſous .
Les Figures qui paroiſſent dans la
clefde la Voûte de cette Arcade , font
connoiſtre combien la Ville de Rheims s'eſtimoit
beureuse d'eſtre ſoûmiſe à l'Empereur
qui vivoit alors. Les quatre Enfans
, & ce qu'ils tiennent , reprefentent
les quatre Saiſons de l'Année, tout
de mesme que dans une Medaille de
Commode , qui a pour Devise , Temporum
Felicitas, la Femme aſſiſe porte
18 ERCURE
te dans ses mains dequoy marquer l'abondance
de toutes choses. Les douze
Moisde l'Année ſe voyent dans les douze
Tableaux, dont il ne nous reste queſept;
les autres ayant esté ruinez avec toute
la face de la Porte qui regardoit le dedans
de laVille. L'ingenuité de ce temps
ne paroiſt que trop dans l'une de ces Figures.
Ceux qui rapportent ce Monu
ment à Fules- César , ſe contentent de
dire , que cette Arcade fait connoistre
qu'il a reformé le Calendrier.
Voila , Madame , tout ce que
j'avois à vous dire de ce fameux
Monument qui fait tant d'honneur
à la Ville de Rheims. J'aybeaucoup
de joye d'avoir pû fatisfaire voftre
curioſité ſur cet article , & n'en ay
pas moins d'avoir enfin recouvré le
galant Idylle de l'Amour bleffé , que
vous avez envie de voir depuis fi
long-temps. On m'a dit qu'il n'eſt
pas tout-à-fait nouveau ; mais outre
qu'il le ſera pour vous , je l'ay
deGALANT.
19
demandé à tant de Gens qui n'en
avoient point entendu parler , qu'il
y a grande apparence qu'on en a fait
courir fort peu de Copies. Je l'ay
trouvé tout cequ'on vous a dit qu'il
eſtoit. Ceux qui vous l'ont vanté ,
l'ont fait avec beaucoup de justice ,
& quoy qu'ils vous diſent une autre
fois en matiere de Vers aisément
tournez, vous aurez ſujetde les croire
fur leur parole.
LAMOUR
BLESSÉ.
IDYLLE.
Tout aimoit autrefois ,
jourd'huy ,
non pas comme au-
Que la fidelité n'est plus qu'une chimere ;
Les coeurs d'un fort amour se faisoient une
affaire,
Chaque Heros avoit ſon Heroine à luy ,
Et chaque Berger ſa Bergere.
Icy dans un Palais l'Amour donnoit ſes Loix,
Il y faifoit joüer ſes reſſorts politiques ;
Maistre du Cabinet des Rois ,
Cet
20 MERCURE
Cet Enfant décidoit des Affaires publiques
Et le Conseil d'Etat ne ſuivoit que ſa voix.
Là dans une Cabane, il avoit ſoin d'apprendre
A d'aimables Bergers ſes plus douces Chanfons,
Et s'ils ne joüoient plus qu'un air touchant
tendre ,
C'eſtoit l'effet de ſes. Leçons .
Tantoſt un jeune coeur groſſiſſoit ſon empire ,
Le triomphe en estoit aisé ,
Et grace au feu de l'âge , il eſtoit disposé
Arecevoir ceux que l'Amour inſpire.
Tantoft ce mesme Amour enflammoit un Vieillard,
Sur le bord du tombeau le chargeoit de fes
chaines,
Et r'animant unſang toutglacédansſes veines,
Deſes derniers foûpirs vouloit avoir ſa part.
Famais, par le recit de leurs longues ſouffrances,
Tant d'Amans des Forests n'ont troublé le repos
,
Et jamais tant de confidences
N'ont importuné les Echos .
Les Romans ont dit vray , pour un chagrin
I
d'Aftrée ,
On eust veu Celadon l'ame deſeſperée,
Dans
GALANT .
21
Dansles eaux du Lignon terminerſes douleurs,
Et fidelle à Caſſandre, ou plutoſt à ses manes ,
Orondate àses pieds euſt veu mille Roxanes,
Sans les payer que de rigueurs.
Cyrus pour ſa Princeſſe eust couru cent Royaumes,
Aucun Enlevement ne l'en eust dégouté ;
Les Héros ſe piquoient d'une fidelité
Qui duroit pendant douze Tomes.
Mais helas , de l'Amour l'âge d'or est paſſsé ,
Les Coeurs font maintenant d'une trempeplus
dure,
Et voicy par quelle avanture
L'âge de Fer a commencé.
Quand l'Amour eut bleſſé tant d'ames ,
Qu'il n'en restoit plus à bleſſer ,
Quand il ne trouva plus moyen de s'exercer
A décocher des traits, à répandes desflâmes;
Quoy qu'en un plein repos il vit avec plaisir
Sa Divinité triomphante ,
Comme il est d'humeur agiſſante .
Il s'ennuya de fon loiſir.
Quoy mes Fleches , dit-il, demeurent
inutiles ,
Quoy l'Amour ne s'employe à rien?
Puis qu'il n'eſt plus de coeurs tranquilles
,
Au
22
MERCURE
ſuplices ,
Au defaut d'autres coeurs je vay percer
le mien.
Si j'ay fait aux Amans ſentir mille
Qu'ils ſe conſolent tous, ma main va
les vanger ;
Et fi je leur ay fait gouſter mille delices
,
Avec eux à mon tour je vais les partager.
Là-deſſus (carl'Amour n'a guere deprudence,
Et ne sçait pas trop ce qu'il fait )
Luy-mesme il ſe perce d'un trait ,
Sans en prévoir la conſequence.
Il ſentit dans ſon coeur naiſtre des ſentimens
Que luy seul dans les coeurs avoit toujours
fait naistre ,
Par fon experience il connut des tourmens
Quejusqu'alors il n'avoit pû connoiſtre
Que par les foupirs des Amans.
Helas , dit - il un 'jour aux Oyſeaux d'un
Bocage,
C'eſt moy qui forme vos accens ,
C'eſt moy qui ſuis l'Amour dont voſtre
doux ramage
se plaint en ſes tons languiſſans.
Pourquoy vous plaignez-vous fi j'endure
moy-meſme
Les
GALANT.
23
Les maux que je vous fais ſentir ?
Moy-mefme à mon pouvoir j'ay ſçeu
m'aſſujettir.
Le croirez-vous? je ſuis l'Amour, &
j'aime.
Mais il eut le chagrin qu'à ses tristes helas ,
Par les airs plus guais les Oyſeaux répondirent.
Vous par qui tant de coeurs ſoûpirent
,
Soûpirez , difoient -ils , nous ne vous
plaignons pas.
Que de l'Amour bleſſsé l'agreable nouvelle
Satisfit en ce jour chaque coeur mal content!
qui n'eut pas trouvé ſa peine moins cruelle,
Quand l'Amour en ſouffroit autant ?
Celles qui confervoient un coeur facile & tendre,
Quand leur âge effrayoit & les feux & les
Ris ,
Se conſoloient des foins que l'Amour leur fait
prendre
Pour fupléer à leurs apas flétris
Les Belles qu'en fecret cet Enfant tyrannise ;
Oublioient tous let maux dont leur coeur eft
atteint ,
Lors que fous un calme contraint
Il faut que l'Amour ſe déguiſe.
Les Marys appaisez pardonnoient à l'Amour
La
1
24
MERCURE
La disgrace dont il est cause ;
Et depuis ce temps-là, dit-on, jusqu'à cejour
Tous les Marys ont fait la mesme chose.
Enfin l'Amour guérit de ſes ennuis.
Pour cet aimable Enfant est-il rien qu'on n
faffe!
Ah je ne ſçavois pas , dit-il , ce quej
fuis .
En quel état les Amans font reduis
Et qu'ils méritent bien ma grace!
Il faut quedeſormais dans l'Empire a
moureux
Avec plaifir les Ames ſoient captives
Dépoüillons-nous de ces traits dange
reux
Qui font des bleſſures trop vives.
L'Amour depuis ce temps nous traite avec dou
ceur,
Ilſe ſert contre nous de Fleches émoussées
Qui font aisément repoussées ,
Et nefont qu'éfleurer un coeur.
Par quelle autre raiſon croyez - vous que l'on
voye
Le regne de l'Amour coquet & libertin ?
On aime affez pour en gouster lajoye ,
Trop peu pour ensentir le plus foible chagrin.
Aujourd'huy les Amans ignorent la pratique
De
GALANT . 25
De courir à la mort pour un petit dédain ;
Et pour garder ſa foy , qui feroit l'inhumain,
Aimeroit encor à l'antique .
Noftre Siecle renvoye à celuy de Cyrus ,
Ceux qui de leur trépas honoroient leurs Belles ;
On trouve qu'on peut vivre, & ſouffrir leurs
refus ,
Elles ne gagnent rien à faire les cruelles ,
Aufſi ne les font-elles plus .
Nous en ſerions encor aux erreurs du vieil âge,
Si par bonheur l'Amourn'avoit fentyſes coups .
Toûjours un mesme objet recevroit noſtre hommage;
Je tremble quand j'y penſe, helas que ferionsnous
?
Il ſeroit à ſouhaiter pour le repos
de beaucoup deGens , qu'il n'y euſt
rien que de vray dans cet Idylle , &
qu'on aimaſt toûjours ſi commodement
, qu'il n'en coûtaſt jamais de
chagrins ; mais il y a peu d'engagemens
qui n'aillent plus loin qu'on
ne l'a crû , & les ſuites en ſont le
plus ſouvent fi fâcheuſes, qu'il eſt
difficile de ne les pas reſſentir tres-
Fuin. vive- B
26 MERCURE
vivement. L'Hiſtoire qui fuit le fera
connoiſtre.
Un Cavalier d'une naiſſance fort
conſidérable , ayant pris employ à
l'Armée dés le commencementde la
Guerre , s'eſtoit tellement conſacré
à la gloire , qu'il en avoit fait for
unique paſſion. Rien ne l'étonnoit.
Il eſtoit des premiers par tout , &
il n'y avoit point d'occaſion dangereuſe
où l'ardeur de ſe ſignaler nele
fift courir. Sa bravoure adjoûta beaucoup
à fon merite , qui estoit d'ailleurs
fort fingulier. Chacun en parloit
avec éloge , & il commençaparticulierement
à connoiſtre l'eſtime
qu'il s'eſtoit acquiſe , quand ayant
eu le bras caffé dans une rencontre
des plus importantes , il vit avec quel
empreſſement les principauxOfficiers
luy en marquerent leur déplaiſir. Il
ſe fit porter dans une Ville voïfine
où il ne manqua point de ſecours.
L'incertitude de ſa gueriſon l'obligea
longtemps à ne voir perſonne ; mais
enfin
GALANT . 27
enfin ceux qui le traitoient , en répondirent.
Ses douleurs cefferent ,
& il ne pût connoiſtre qu'il avoit
encor part à la vie , ſans chercher à
ſe la rendre agreable. Il reçeut viſite
de toutes les Perſonnes de qualité ,
& on ſe fit tant de joye de contribuer
au ſoulagement qui luy eſtoit
neceſſaire dans un reſte de langueur,
que les Dames meſme ne dédaignerent
pas de le venir voir. Unejeune
Veuve , alliée du Lieutenant de Roy
de la Province , dont il eſtoit tresproche
Parent , ſuivit l'exemple des
autres. Elle avoit de la beauté, l'efpritaiſé
& infinuant , grand enjouëment
dans l'humeur , &elle luy offrit
de ſi, bonne grace tout ce qui luy
pouvoit manquer dans une Maiſon
étrangere , que ſoit par reconnoif
ſance , foit par la forcedu panchant,
il ſentit pour elle dés ce moment ce
qu'il n'avoit encor fenty pour per-
-- ſonne. Il s'informa de ſa conduite
ſans ſçavoir pourquoy. Tout le
B2 mon28
ERCURE
monde luy en parla avec avantage ,
& il ſembla n'avoir impatience de
fortir que pour l'aller remercier de
ſes ſoins. Ce fut par elle qu'il commença
à s'acquiter des viſites qu'il
avoit reçeuës. Cette diftinctionplût
à la Dame. Elle en fit un plusfavorable
accueil au Cavalier. Illuy dit
mille chofes obligeantes. Elle y répondit
agreablement , & la difpofition
reciproque d'une forte eſtime
où ils ſe trouverent l'un pour l'autre,
leur ayant inſpiré l'envie de ſe voir
ſouvent , les conduifit par degrez
juſquesà l'amour. Ils s'en apperçeurent
, & ne prirent aucunes précautions
pour s'en défendre . L'égalité
de leur naiſſance oftoit tout obſtacle
à leur paffion. La Dame quiavoit
beaucoup de bien eſtoit en pouvoir
de diſpoſer d'elle , & il ne leur reftoit
que le Pere du Cavalier àménager.
Ce n'eſt pas qu'il ne fuft fatisfait
de cette alliance , &qu'il netémoignaſt
meſme la ſouhaiter , mais
il
GALANT.
29
il eſtoit de ces Vieillards intéreſſez
qu'un avancement de ſucceſſion inquiete
, & qui uſent toûjours de remiſes
, quand il s'agit de ſe dépoüiller.
Cependant le bruit d'unegrande
entrepriſe s'eſtant répandu , le Cavalier
qui eſtoit veritablement né
pour la gloire , ne balança point à
prendre party. Quelque paſſion qu'il
euft pour la Dame, il négligea le
prétexte que ſa bleſſure luy pouvoit
fournir de demeurer encor aupres
d'elle , & il ne fongea plus qu'à ſe
rendre, en diligence où ſon devoir
l'appelloit. Leurs adieux furent touchans.
Ils couſterent des pleurs à la
Belle , & jamais une ſemblable féparation
ne fut ſuivie de plus fortes
afſurances de s'aimer éternellement.
L'Occaſion fut avantageuſe
au Cavalier. Il s'y fit diftinguer
comme il avoit déja fait en beaucoup
d'autres , mais ce ne fut pas ſans
expoſer ſaperſonne à de grands périls .
La Dame en fut informée , & plus
B 3
elle
30
MERCURE
elle eut ſujet de l'aimer , plus elle
craignit de le perdre. Elle crût qu'en
l'épouſant , elle ſe mettroit à couvertdecemalheur.
Les irréſolutions
du Pere ne finiſſoient point. Elle
prit deſſein de ne s'y plus arreſter ; &
comme elle avoit affez de bienpour
renoncer aux avantages qu'il promet
toit à ſon Fils , elle luy fit ſçavoir
que s'il eſtoit Homme à fe contenter e
de fa fortune, elle estoit preſte à la
partager avec luy , pourveu qu'il
l'aimaſt aſſez pour ſe vouloirdéfaire
de fon employ. L'ofre l'euſt charmé
fans cettecondition. Il répondit à la
Dame avectoutes les marques de tendreffe&
de reconnoiſſance que cette
honneſteté méritoit; & luy laiſſant
efperer ce qu'il ne vouloit pas luy
promettre abſolument , il la priade
faire reflexion fur ce qu'une trop
prompte déference à ſes volontez feroit
dire de luy dans le monde. La
Belle ne pût goûter ſes excuſes. La
gloire de fon Amant la flatoit; mais
ouGALANT.
31
outre qu'elle commençoit à trouver
ſon abſence inſuportable , les continuelles
Occaſions où il eſtoit obligé
d'expoſer ſa vie , troubloient
toute la tranquillité de la ſienne.
Ainfi elle voulut l'avoir aupres d'elle
a quelque prix que ce fuſt. Elle aimoit
, elle se connoiſſoit aimée , &
apres luy avoir inutilement reïteré
lameſme Propoſition dans les termes
les plus preſſans , elle ne douta
point qu'en changeant debaterie, elle
n'ébranlaſt ſes plus fortes réſolutions.
Le pouvoir qu'elle avoit pris fur fon
coeur luy répondoit du ſuccés. Elle
fuprima ſes tendreſſes accoûtumées ,&
cherchant dans la froideur de ſon ſtile
un nouveau moyen de l'enflâmer ,
elle luy manda , qu'apres avoir férieuſement
examiné la force de ſes
raiſons , elle avoit reconnu l'injustice
de ſes prieres ; Qu'elle demeuroit
d'accord que l'amour eſtoitune pafſion
indigne de remplir une auffi
grande ame que la ſienne ; Qu'elle
B 4 ap32
MERCURE
approuvoit fon zele pour le ſervice
du Roy; Qu'elle luy conſeilloit mefmede
s'ydévoüer plus parfaitement,
en ne fongeant plus du toutà elle ,
&que de fon coſté elle alloit tâcher
de l'oublier pour le mettreplus
en état de conſacrerà la Gloire tous
les momens d'une vie dont elle avoit
crû de voir prendre quelque foin.e
Cette Lettre fit l'effet qu'elle en
avoit attendu. Ce fut un peud'eau
répanduë fur un fort grand feu. Le
Cavalier ne l'avoit jamais trouvéefi
aimable que fon imagination la luy
repreſenta dans ce moment. La
crainte de la perdre luy fit ramaffer
tous les charmes de fon efprit & de
ſa perfonne , & en eſtant plus amoureux
que jamais , il luy écrivit ce
que la plus violente paffion peut infpirer
de plus engageant pour obtenir
le retardement de quelques Mois ,
pendant leſquels il obligeroit ſon Pere
à faire pour luy ce qu'il avoit lieu
d'en eſperer, & chercheroit un moyen
GALANT .
33
en de faire avec moins de honte ce
qu'elle ſouhaitoit de ſa complaiſance.
La Dame qui vit par la que la victoire
luy eſtoit aſſurée , continua
fur le meſme ton. Elle répondit au
Cavalier, que ce qui luy ſeroitpréjudiciable
dans un temps , luy feroit
également deſavantageux dans un
autre ; Qu'elle ne prétendoit point
qu'il ſe fiſt la moindre violence pour
elle; Qu'elle ſe rendoit justice ſur
le peu qu'elle méritoit , & qu'elle
eſtoit fortie de l'erreur qui luy avoit
fait croire , que comme elle luy vouloit
donner tout ſon coeur , elle
n'eſtoit pas indigne d'avoir tout le
fien. Quelques autres Lettres qui
ſuivirent ces deux premieres , écrites
toûjours avec les meſmes apparences
de froideur , acheverent de déterminer
le Cavalier. Il ne pût tenir
davantage contre les empreſſemens
de la Belle , & il ſe trouva tellement
obligé à la maniere def-intéreſſée
dont elle l'aimoit , que le plaifir de
B5 la
34 MERCURE
la fatisfaire l'emporta fur toute autre
choſe. Il envoya fſa démiſſion à la
Cour, renonça à des avantages incompatibles
avec le deſſein de ſe
marier , l'écrivit à la Dame en termes
qui luy marquoient un entier
détachement de tour ce qui ne regardoit
pas fon amour , & fe mit
en chemin quelquesjours apres pour
luy confirmer les affurances que ſa
Lettre luy avoit portées. Jamais
Amant ne prit la poſte avec tant
d'impatience d'arriver où il ſe croit
ſouhaité. Le ſacrifice qu'il venoit
de faire luy promettoit le plus tendre
accueil , &il n'eut le coeur remply
pendant fon voyage quedes douceurs
qui en devoient eſtre la récompenſe.
Il faut aimer pour concevoir
l'excés de ſa joye quandil découvrit
la Villequi renfermoit l'aimablePerſonne
qu'il venoit chercher. Ilyentra,
& n'eſtant plus qu'à cent pas
de la Ruë où elle logeoit, il fut
arreſté par un concours extraordinaire
E
35
GALANT.
naire de Peuple que la pompe d'un
Enterrement avoit amaſſe. Elle estoit
grande , & l'accompagnement déſignoit
affez le rangdu Mort. Le Ca-
-valier chagrin de ſe voir obligé d'attendre
, ou de retourner ſur ſes pas ,
demanda pour qui cette funeſte Cerémonie
ſe faisoit , &à peine l'eutil
appris , que faiſant un haut cry ,
il embraſſa l'encolure de fon Cheval,
& gliffa à terre ſans s'en pouvoir relever.
SesGens le porterent dans une
Maiſon voiſine , où l'on eut beaucoup
de peine à le faire revenird'un
evanoüiffement qu'on jugea longtemps
mortel. L'accident fit bruit.
On avertit ſes Amis. Ils accoururent,
& comme fon amour leur eſtoit
connu, ils ne furent point ſurpris
de l'état où ils le trouverent. La
jeune Veuve qui luy avoit donné
tant d'amour , eſtoit la Perſonne
qu'on enterroit. Une fievre de quatre
jours l'avoit emportée , & toutes
ſes eſpérances finirent au moment
B6
que
36 MERCURE
que fon bonheur luy paroiffoit ſans
obſtacles. Il quitoit tout pour ſe donner
ſans referve à ce qui luy eſtoit
plus cher que ſa vie , & la mortluy
enlevoit ce qui luy faiſoit tout quiter.
Apres qu'il fut revenu à luy , il
dit& fit des choſes qui auroient touché
les plus inſenſibles. Ses Ami
qui ne le virent pas en état d'eſtre
conſolé , prirent le party de ſadouleur
, & luy applaudiffant fur tou
tes les circonstances qui la pouvoient
augmenter , ils le firent infenfiblement
conſentir à vivre , afin qu'elle
ne finiſt pas ſi-toft.
Les uns foufrent par la mort , les
autres par l'infidelité. Cependant
toutes les peines qui ſuivent l'amour,
n'empeſchent point qu'on ne conſeille
toûjours d'aimer. Voyez- le par
les Vers qui ſuivent. M' Leſgu les
a mis en Air.
AIR
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37
17
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16
a
GALANTA
37
AIR NOUVEAU.
Si vous voulez charmer ,
Ne foyez plus cruelle :
Une Beauté rebelle
Ne peut se faire aimer.
Pour donner de l'amour ,
Iris , il en faut prendre ;
Qui n'a point le coeur tendre ,
N'ajamais un beau jour.
(
८
:
:
Je change de matiere , & je croy
en changer ſelon voſtre gouft , puis
qu'apparemment apres une Hiſtoire
d'amour , une Relation de guerre ne
vous déplaira pas. Rien n'eſt ſi rare
que d'en faireune parfaite d'un Siege
ou d'une Bataille , particulierement
quand on la fait ſur les premieres
nouvelles qui s'en reçoivent. J'oſe
dire meſme qu'il n'y en a jamais eu.
Tout ce qu'on écrit peut eſtre vray;
mais ily a toûjours beaucoupde particularitez
qui échapent. Vous en
avez appris par mes Lettres qui ne
B 7
vous
38 MERCURE
)
vous auroient jamais eſté connuës ,
ſi je ne les eufſſe pas ramaffées pour
vous. J'ay tâché de rendre juſticeà
tous ceux à qui elle estoit deuë , &
vous vous eſtes ſouvent loüée de
mon exactitude à vous marquer
quantité de circonstances effentielles
des plus grandes Occaſions qui neſe
trouvoient point ailleurs. Cependant
quoy que j'aye pris tous les foins
imaginables pour n'oublier rien ,
j'avoue que je n'ay pas toûjours eſté
d'abord informé de tout. Cela vient
de ce que ceux qui écrivent ne peuvent
eſtre en diférens lieux tout-àla-
fois , & que dans l'action un
Homme ignore ſouvent ce qui ſe
paſſeàvingt pas de luy. L'entrepriſe
de Lewe vous a paru ſurprenante.
Elle feroit incroyable dans un autre
Siecle que dans celuy de Loüis
LE GRAND ; & comme je croy
qu'on ne vous ſçauroit trop parler
de ce qui merite toute voſtre admiration
, je ne puis garder pour moy
feul र
GALANT
39
ſeul la plus exacte & la plus fidelle
Relation qui ſe ſoit encor veuëde la
priſe de cette Place. Quoy que celle
que je vous ay déja envoyée vous
ait paru fort particuliere , vous ne
douterez point que cette derniere
ne l'emporte , quand vous ſçaurez
qu'elle eft d'un intime Amy deM
de la Breteche , qui a veu naiſtre le
deſſein, quiatout veu préparer pour
l'execution , qui s'eſt trouvé preſque
par tout dans le temps qu'on a fait
l'attaque , & à qui il eſtoit impofſible
que rien fuſt caché. Ainſi ce
n'eſt point vous écrire deux fois la
meſme choſe. C'eſt donner un ordre
reglé à une des plus belles Acions
qu'on ait faites depuis long
temps , &vous la faire voir dans
une certaine ſuite que tout ce qui
s'en est écrit d'ailleurs ne nous marque
point. Cette Relation rend juſtice
au Gouverneur, en faiſant connoiſtre
qu'il a fait tout ce qu'on peut
attendre d'un Homme de coeur qui
ne
40 MERCURE
)
:
ne ſe rend qu'à l'extremité, & c'eff
ce qui a rehauffé la gloire de nos
François . Je ne vous envoye point
de nouveau Plan. Je vous dirayſeulement
que dans celuy que vous avez
veu , on a donné des Baſtione
à la Ville en plus grand nombre,
qu'elle n'en a, & un de moins à k
Citadelle , & qu'il y a des Redou
tes de pierre aux environs de laPla
ce qu'on a oublié d'y marquer.
52 91 2002
RELAT ALON
EXACTE DE LA PRISE
DELEWE.
Cette Place eſt ſituée ſur l'un des
deuxGéetes, à l'entrée du Brabant.
Elle est toute inondée à la portée
duCanon par de grands & profonds
-Marais , à la reſerve d'une Avenuë
appellée le Chemin deSaintron. Le
Comte de Monterey Gouverneur
des
GALANT .
41
des Païs Bas , a fortifié cette Avenuë
depuis dix ans d'une Citadelle
àcinqBaſtions, & fait faire en méme
temps deux grands Baſtions à la
Ville. Les Foffez de toute cette Fortification
font profonds de 16. à 18 .
pieds , le tout environné de double
Foffé & de double Contreſcarpe. Il
y a beaucoup de diſtance entre la
Ville & la Citadelle. Cette entrepriſe
eſt l'effet d'une application de
18. mois . L'execution en fut retardée
par une jambe que perdit M
de la Breteche quand Maſtric fut
affiegé. Elle ne s'eſt pas faite ſans
beaucoup d'allées & de venuës dont
perſonne ne penétroit les raiſons .
Toutes choses ayant paru affez heureuſement
diſpoſées pour efperer un
favorable ſuccés, les Troupes qu'on
choiſit pour executer ce grand defſein,
fortirent de Maſtric le premier
& le ſecond de May par diverſes Portes
& fous diférens prétextes , afin
d'en ofter la connoiſſance au Public.
Mr de
42
MERCURE
:
Mª de la Breteche ſortit luy-meſme
comme un Homme qui alloit à la
Chaffe , & trouva ſept ou huit de
ſes Amis , auſquels il avoit fait entendre
ſeparément qu'ils pouvoient
luy rendre quelque ſervice. L'Af
ſemblée de tous les diférens Party
fut à la Cenſe de Meniſcoffe, àcine
lieuës de Maſtric , & à quatre de
Lewe. Ils y arriverent la nuit du
deux au trois une heure avant les
jour , & y demeurerent enfermez
juſques à ſept heures du ſoir. Apres
ce temps , M' de la Breteche fit afſembler
tous les Officiers , & leur
montra le Plan de l'Attaque. Tous
les Détachemens furent faits. Ildonna
l'ordre à chacun , & mit toutes
ſes Troupes en marche à l'entréede
la nuit, & au rang où elles devoient
combatre. Elles eftoient compoſées
de quatre cens ſept Hommes depied,
de cent Grenadiers , de fix-vingts
Dragons, & de deux cens Chevaux.
On arriva à deux heures apres minuit
GALANT
43
nuit au Villagede Vire, àtrois quartd'heures
de Lewe. Tous les Officiers
& Dragons mirent pied à terre.
On dechargea quatre Charetes ,
dont trois portoient vingt Pontons
faits dedeux ais de Sapin, & le fond
de Jonc naté , le tout couvert d'une
toile gaudronnée , chaque Ponton
de la figure d'un quarré , long
de dix pieds, & large de trois. Dix
de ces Pontons attachez les uns aux
autres par une petite chaîne de fer ,
formoient un Pont de cent pieds.
Ils avoient chacun deux anneaux de
fer aux deux coſtez , dans lesquels
paffoit une corde de chaque coſté ,
qu'on appelle Singuenelle. Ainſi apres
avoir attaché le premier Bateau
aune Paliffade, il ne falloit que tirer
les deux cordes au bord du Foffé,
& on avoit preſque auffitoſt un
Pont ferme & folide , en bandant
Ces cordes avec un Capeftan . M' de
laBreteche avoit employé beaucoup
de temps à s'imaginer cette maniere
de
44 MERCURE
de Pont , & apres en avoir fait fai
re pluſieurs eſſais à centDragons fu
les Foffez de Maſtric , il les avoi
rendus ſi habiles à le jetter , qu'i
n'y avoit point de Foffé ny de Con
treſcarpe avec la Paliſſade , qu'il n
s'affuraſt de paſſer en demy quart
d'heure. Apres que toutes chofe
eurent eſté bien difpofées , & qu
chacun eut reçeu ce qu'il avoit
porter , on marcha de cette fortes
Quinze Hommes choifis, comman
dez par M des Bordes Ingénieur
alloient à la teſte de tout, avec M
Barbier Commiſſaire d' Artilleriet
Quarante Nageurs tous nus , le Sal
bre au bras , ſuivoient ces quinz
Hommes . M de Cremeau & M
Brunet , tous deux Capitaines dans
Piémont , les commandoient avec
Mª du Péron Lieutenant au Regiment
Royal , M S. Andre Lieutenant
reformé de Bourbonnois, M
leRoy Sergent de Piemont , &M
HanſuvillanVolontaire. Sixdes Nageurs
R
GALANT.
45
jeurs portoient fix Chevalets pour
nettre ſur la pointe des Paliſſades ,
fin de pouvoir monter aisément
leffus ; & comme il y avoit deux
angs de Paliſſades hautes de huit
bieds & armées de pointes de fer
in portoit auffi des Echelles , afin
que les mettant ſur les Chevalets ,
on puſt paffer promptement. Mª de
Vareils Capitaine des Grenadiers du
Regiment de Piémont , ſoûtenoit
cette Troupe de Nageurs avec ſoixanteGrenadiers.
Il avoit pour Lieutenant
M d'Abelic , avec ordre de
S'arreſter ſur le bord du Foſſé du
Corps de la Place , & de faire feu
aux Defenfes pour favorifer ceux qui
tendroient le Pont , & les Nageurs
qui devoient ſe jetter à la Berme du
Baltion, & en couper les Paliſſades .
M' de Piblar Capitaine dans Bourbonnois
, & M Tirbon Capitaine
dans Picardie , ſuivirent M' de Vareils
, ayant pour Lieutenans M' le
Chevalier de la Rocque Lieutenant
dans
46 MERCURE
dans. Piemont , & M de Launoi
Volontaire. Leur ordre eſtoit d
couler à droitquand ils ſeroient dan
la feconde Contreſcarpe , & de s'al
ler mettre entre la Ville & la Cita
delle pour s'oppoſer à tout ce qu
s'y jetteroit. M. Daugis Capitaine
dans Piémont, M'Camberlan Lieu
tenant des Grenadiers , & Mr Bru
net Lieutenant de Piémont,devoien
border laContrefſcarpe avec cinquant
te Hommes , & dix Grenadiers
pour paffer incontinent que le Pont
ſeroit tendu. Mr Prevoſt & MMa
renne , l'un Capitaine , & l'autr
Lieutenant de Piémont, avoient or
dre de demeurer entre les deux Fof
ſez avec 50. Hommes , pour ofter
la communication du Chemin couvert
qui envelope la Ville & la Citadelle.
M' de Manegre Capitaine
dans la Marine , & M² de Carron
Lieutenant dans le meſme Corps ,
faifoient l'Arrieregardede toute l'Infanterie,
avec cent Hommes de pied.
Mr de
GALANT .
47
M' de Nave LieutenantColonel de
Bourbonnois,commandoit toute cete
Infanterie, & M'de PinſacCapitaine
dans Piémont faiſoit laCharge de
Major de toutes les Troupes. Quare-
vingts Dragons avec leurs Fuſils
paffez par deſſus le dos , & ayant
chacun une bricolle au col , poroient
les vingt Bateaux , à ſçavoir
quatre à chaque Bateau , peſant cinquante
livres. Quatre Capitaines de
Dragons , qui estoient Mr le Chevalier
de la Breteche , Frere de M
de la Breteche Conducteur de cette
fameuſe Entrepriſe , & M " Montbrifon
, Longueville , & la Sague;
quatre Lieutenans , M" de la Cochardiere
, Belleville , Cadaillan ,
& la Morliere Ayde Major; quatre
Cornetes , M" Grignonier , Gaſſion,
Bafbos , & Mepirac; quatreVolontraires
, Mrs Coblaſſfault , la Salle ,
le Chevalier de Lorier & du Magny,
avec deux Mareſchaux des Logis ,
tous Officiers de Dragons , ſe tenoient
48
MERCURE
:
1
i
noient aupres des Pontons , afin que
par leur fermeté ils pûſſent reparer le
defordre quis'ypouvoit mettre pendant
un grand feu de Canon & de
Mouſqueterie qui estoit à craindre.
Deux cens Chevaux marchoient à la
queuë de tout. Leurs Commandans
eſtoient M'de Rive Major du Regiment
de Melac, M'Collombec Capi- c
taine du Regiment de Lozier , M
Coullon Capitaine dans Melac, M
Dorferolle Capitaine dans Bethune ,
M' Daugis Capitaine dans Charlus ,
quatre Lieutenans dont je n'ay pû
ſçavoir le nom , Mª Aldevous Cornete
dans Lozier, M'de Manirac Cornete
de Dragons , & M' de Frontigny.
Cette Cavalerie devoit s'oppoſer
à tout ce qui pourroit fortir de la
Place, pendant qu'on s'occuperoit à
l'attaquer. Toutes cesTroupes marchant
dans cet ordre, arriverent à la
premiere Paliſſade juſtement à la
pointe du jour. La Sentinelle cria Qui
vive ? dans letemps qu'on mettoit le
preGALANT.
49
premier Chevalet. M' de Launois
Volontaire répondit , Deferteur , &
monta fur la Paliſſade. La Sentinelle
appella le Corporal, tira ſon coup, &
bleſſa un Soldat. On paſſa lapremiere
& feconde Paliſſade affez bruſquement.
Cependant onjettoit le Bateaux
dans l'Avantfoſſe , & à meſure
que ceux qui les avoient portez ſe
trouvoient au dela de la Paliffade, ils
les venoient retirer de l'eau pour les
remettre ſur le glacis entre les deux
Contreſcarpes . M' des Bordes trouva
moyen d'arracher quatre Paliſſades
du Chemin couvert du grand
Foffé , pour faire entrer les Bateaux
dans la Contreſcarpe. Les premieres
qui y entrerent , ſuivirent fi
bruſquement un Corps-de-garde de
vingt Hommes , que ne leur ayant
donné que le temps de tier cinq ou
fix coups , ils ne leur laifferent pas
celuy de fermer la Barriere apres eux .
Les Détachemens ayant pris leurs
Poftes marquez , tout ſe fit fijuſte ,
Fuin.
C que
50
MERCURE
1
que les Ennemis voulant ſe jetter
dans laCitadelle , trouverent M" de
Piblar & Tirbon , qui les reçeurent
à coups de Fufil , & tuerent unCapitaine&
pluſieurs Officiers au coſté
du Gouverneur qui les animoit par
ſon exemple . M² Barbier à qui ont
avoit donné le ſoin de tendre le Pont
avec ſept ou huit Hommes de l'Artillerie
qui avoient porté deux Capeſtans
, s'y attacha avec tant de zelet
& de fermeté , qu'il fut fait auſſi
promptement qu'on le pouvoit ſouhaiter
, malgré le feu de quatorze
Pieces de Canon , & de plus de cent
Hommes des Ennemiş. Outre le Pont,
il y avoit dix Bateaux ſéparez , afin
de jetter toûjours plus de monde dans
la Place , & de reparer les inconveniens
qui pourroient arriver au pont,
M' Daugis eut la cuiſſe percé d'un
coup de Mouſquet en montant fur
le Baſtion. M Brunet fut tué dans
la Contreſcarpe. M de Carron eut
auffi cuiffe percée , & Mº de LongueGALANT.
51
gueville le front éfleuré d'un coup
deMouſquet. Nous n'avons pas eu
plus de vingt ou trente Hommes
tuez ou bleffez. Le Combat a duré
pres d'une heure. M' le Chevalier
de la Breteche eut l'avantage de ſe
trouver le premier au Parapet. Ily
entra par une embraſure de Canon ,
& fut ſuivy de pluſieurs Nageurs
&Officiers , crians tous , Vive leRoy.
Tout ce qui estoit dans la Citadelle
plia, &chacun ne ſongeoit plus qu'à
ſecacher. Pendant ce temps , leGouverneur
accompagné de cinquante
Officiers , du Regiment des Cravates
à cheval , & de plus de ſoixante
Hommes ramaſſez , fit trois tentatives
pour forcer le paſſage de laCitadelle
, mais il les fit inutilement.
Ainſi voyant qu'il perdoitdu monde,
qu'il eſtoit bleffé luy-meſme ,
& qu'on pointoit l'Artillerie fur eux,
il recula dans laVille. M'de la Breteche
s'en apperçeut , & ordonna à
M" de Vareils , de Manegre , de
Mont-
C2
52
MERCURE
1
Montbriſon , ſuivis de cent Hom
mes , de fortir à la Barriere , & d
pouffer les Ennemis à meſure qu'il
ſe retireroient. Cet ordre qui fu
vigoureuſement executé , leur fi
prendre le party d'entrer à cheva
dans la grande Eglife , & dans l'Ho
ſtel de Ville. Ils nous tuerent delà
cinq ou fix Soldats , &demanderent
en ſuite à capituler. Ils furent tou
prifonniers de guerre , fçavoir D
Hernandez Gouverneur , pris dans
la Maiſon de Ville ; M' Oüergue
Lieutenant de Roy , pris dans l
Citadelle; le Major de la Place ; M
Palnoüis Colonel des Cravates ; M
Chaſtelain Lieutenant Colonel ; M
ChampeſtreMajor; M'Palnoüis Fils,
& M Hedre , Capitaines , avec
l'Adjutant , tous Officiers de ce
meſme Corps , quatre Capitaines du
Regiment d'Oftige ; M' le Prince,
Capitaine Commandant de celuy de
Sors; M le Baron de Palan , M'
Doigny, & le Frere de M'le Prince,
3
GALANT.
53
ce, tous trois Capitaines de ce dernier
Regiment ; M' Leveſque Major
du Regiment d'Otis ; Ms Senave ,
Gueman , de Libere , Racou , &
Ravent , tous cinq Capitaines de ce
meſme Regiment d'Otis ; M² de la
Grange Lieutenant de la Compagnie
de M d'Auverkue ; Mr Tresfret
Capitaine d'une Compagnie franche ;
fon Alfier; le Sergent de la Compagnie
de M. de Meziere ; fon Lieutenant
; fon Alfier ; quatre Sergens ,
&trois Soldats ; M' de Neſvelin apitaine
d'une Compagnie franche;
M' Mouton Capitaine; ſon Conneftable
, & fept Soldats ; pluſieurs
autres Officiers fubalternes , & pres
de quatre cens Hommes de la Garnifon.
Ona emporté dix Drapeaux,
quatre Etendards , & les Timbales
du Regiment des Cravates. Les
Drapeaux & les Priſonniers ont eſté
remis entre les mains de M. de Cal- ,
vo , qui arriva une heure apres avec
environ mille Chevaux. Cette grande
54
MERCURE
r
de & heureuſe Action s'eſt faite a
trois lieues de l'Armée du Prince
d'Orange, quienvoya inveſtir laplace
par quatremilleChevaux deuxjours
apres qu'elle eut eſté priſe ; mais
n'ayant veu aucune poſſibilité d'en
• faire le Siege , il contremanda trente
Pieces de Canon qui estoient forties
de Malines , & toutes les Troupes
qui marchoient déja pour cette Expédition.
M de Calvo pourveut
Lewe de toutes choses . La Garnifon
des Ennemis eſtoit compoſéedu
Regiment de Sors , de ſept Com
pagnies de celuy d'Otiche , de fix
du Regiment du Marquis d'Juſt , de
treize autres Compagnies , dequatre
Cavalerie des Cravates , & de ſept
Compagnies franches. Tous nos
Officiers, commandez pour cette
Action , ont fait des choſes ſurprenantes
; la conduite a égalé la bravoure
, &jamais il n'eſt arrivé moins
de confufion pour une Affaire de
cette importance. Elle a étonnétout
le
GALANT.
55
le monde; & ceux-meſmes qui enont
eſté témoins , ont peine àcroire
ce qu'ils ont veu. M'de la Breteche
s'eſt toûjours trouvé à cheval , marchant
ſur le glacis de la Contreſcarpe
pendant l'Action.
LE Le Regne de Loürs
GRAND. nous a tellement accoûtumez
aux Prodiges , que fi nous ne
cefſfons pas de les admirer, nous ceffons
du moins d'en eſtre ſurpris. Ces
miracles qui commencent à devenir
ſi communs pour nous , ont fait
faire le Sonnet qui fuit. Jene vous
l'envoye pas ſeulement pour la matiere
, mais parce qu'il enferme un
miſtere de galanterie qu'il ne m'eſt
pas encor permis de vous éclaircir.
Comme il doit avoir de la ſuite , &
que je ne doute pas que l'Autheur
ne m'en faſſe part , je vous apprendray
l'Avanture entiere & vous
connoiſtrez alors que mes Lettres
produiſent quelquefois d'autres effets
que celuy de vous di -ertir.
,
SUR
56
MERCURE
SURLES
CONQUESTES
DU ROΥ ,
FAITES EN HYVER ,
SONNET .
Il faut tous quiter le Meſtier ,
Grands Supputeurs d'Ephemerides ;
Vous perdez le fruit de vos rides
A barboüiller tant de papier.
De vray vous pouviez en Janvier ,
Préfager sur raiſons ſolides ,
Qu'on n'auroit nuls glaçons liquides ,
Comme dit Mathurin Questier.
Mais n'annoncer que pluye & glace ,
Sans affaut, fans priſe de Place ,
L'Almanach fe va ruiner .
Les prédire estoit difficile.
Prendre en Hyver Ville fur Ville ,
Qui diable eust pû le deviner ?
Voicy d'autres Vers qui doivent
avoir auſſi leur miſtere. Ils m'ont
efté
21
ALANT .
57
efté envoyez de Loudun ſous le
titre de la Jonquille de Madame ***
L'Ouvrage me paroiſt allégorique ,
& il y a grande aparence qu'on a fes
veuës , quand ony parle de Zéphirs
& de Tubéreuſes .
LA JONQUILLE.
J'eclatois autrefois dans un petit Parterre,
On me reconnoiſſoit pour la Reyne des Fleurs ;
Cent Rivales en vain me declaroient la guerre;
Le plus beau lustre, & les vives couleurs ,
Dont brille la Tulipe , & que la Roſe étale ,
Cedoient à la douceur des Parfums que j'exhale.
Tous les Zephirs de ce ſejour ,
Al'envy s'empreſſoient à me faire la cour,
Et d'un air fi galant; ſi ſoûmis &si tendre,
M'offroient leurs foûpirs chaque jour ,
Que je ne pouvois me défendre
D'eſtre ſenſible à leur amour.
De quels plaisirs , de quelle gloire
Ne combloit point mes jours ce commerce flateur!
Toutes les Fleurs envioient mon bonheur ;
Mais pourquoy rapeller dans ma triſte memoire,
C
Par
58
MERCURE
4
Par des regrets cuiſans & fuperflus ,
Le ſouvenir des biens que j'ay perdus ?
Un grand nombre de Tubereuſes ,
Fleurs étrangeres dans ces lieux ,
Que guidoit un Zephir content & glorieux
D'applanir ſous leurs pas des routes épineuses,
Aupres de moy vinrent ſe repoſer ,
Et de tout mon éclat bientoſt victorieuses ,
Firent plus contre moy , que ne devoient ozer
Des Fleurs nobles & genereuſes .
-
042
1er
les
Tous mes Zephirs en furent ébloüis ,
Ils furent tous dés-lors ſouſtraits à mon empire, pr
Confuse & deſolée , à prefent je foúpire.
Gloire, plaisirs , honneursſe ſont évanoüis .
Mon deſtin doit apprendre auxBelles ,
Qu'il n'est point d'Amans fi fidelles ,
اه
15
n
Qui ne puiſſent estre ſeduits ,
Et qu'un Objet nouveau ſouvent triomphe
d'elles.
Helas ! d'où vient qu'à m'infulter ,
Tubereuſes , par tout je vous voy toûjours
preftes?
Vous ne pouvez vous écarter
ta
le
a
Des lieux où vous m'avez enlevé mes Conquestes
,
On vous trouve tous les jours .
Vous y faites venir tant de nouveaux fecours ,
Que rien n'échape au pouvoir de leurs charmes.
Tout
GALANT.
59
Tout leur paroiſt ſoumis , & je veux aujourd'huy
Moy-méme mettre bas les armes ,
Et bien loin de me plaindre , implorer voſtre
appuy.
Je ſçay que pour punir des Fleurs préſomptueuses
..
Qui croyoient attirer les Zephirs les plus doux,
On envoya les Tubereuſes ,
Qui les firent voler en foule à leurs genoux .
Et Laifferent ces malheureuſes
En proye à leurs transports jaloux.
Mais s'il faut maltraiter quelques fleurettes
vaines ,
LaJonquille n'est pas une fleur du commun ,
Elle n'a pas merité meſmes peines ;
Il est tant de Zephirs dans nos Bois , dans
nos Plaines ,
Que le nombre pourra vous en eſtre importun;
Festois accoustumée à leurs tendres haleines ,
Tubereuſes, au moins daignez m'en laiſſer un.
La galanterie eſt tellement née
avecles François , qu'ils la font regner
dans les lieux meſme d'où le
voiſinage de la Guerre l'auroit deû
bannir. Ath est une Ville dont vous
avez ſouvent entendu parler. M'le
C6
Com60
MERCURE
Comte de Nancré en eſt Gouver.
neur. Quelques jours avant que les
Dragons Dauphins de la Meſtre de
Camp generale & de la Cornete blanche
, euſſent reçeu ordre d'en partir,
les plus conſidérables Officiers de
ces Compagnies l'eſtant allez voir,
il ſe fit une Partie deJeu entre Mademoiselle
de Nancré& Mademoiſelle
de S. Yon. La premiere avoit
de ſon coſté Mª le Marquis de S.
Eran , Mr le Marquis de Bougis ,
& M' le Comte de Longueval. M'
le Comte de Nancré , M le Chevalier
du Terrier Capitaine dans le
Regiment du Roy , & M' de Chevilly,
prirent le party de l'autre. 11
ne s'agiſſoit que d'une Difcretion.
Mademoiselle de Nancré la gagna ;
& M le Chevalier du Terrier qui
ne fut peut eftre pas fâchéde la perdre
en ſuite contre les deux Hommes
de ſon party , crût qu'il nes'en
pouvoit mieuxacquiterqu'en offrant
le Bal à cette aimable Perſonne. II
fit
GGAALLANT. 61
fit cette offre de fi bonne grace ,
qu'elle fe trouva obligée de l'accepter.
Comme elle en choiſit le temps
pour le ſoir de ce meſme jour , il
n'eſtoit pas obligé à de grands appreſts.
Cependant les chofes furent
ordonnées avec une magnificence qui
furprit , & jamais il n'y eut moins
lieu des'appercevoir de l'Inpromptu.
Toutes les Dames ſe rendirent dans
le Chaſteau qui estoit éclairé de tous
coftez d'une tres-grande quantité de
Bougies. Tous les Officiers de remarque
s'y trouverent , & les Violons
avoient déja joüé pluſieurs
Entrées deBallet , quand M'le Chevalier
du Terrier entra. La galanterie
de ſon Habit répondoit à ſa bonne
mine. C'eſtoit un Habit d'Eté
qu'il n'avoit point encor mis ,
dont il avoit inventé le deſſein. Le
fond en estoit aurore, avec des boutonnieres
entremeſlées d'oeillets tous
entrelaſſez & piquez de ſoye. Un
cordonnet aurore & blanc y faifoit
&
C7
des
62 MERCURE
des noeuds d'amour & des chifres.
Un double ouvrage ſervoit d'ornement
aux manches . Le tour des Ca
nons en estoit remply. Il avoit une
Garniture auſſi magnifique que bien
entenduë, avec des Plumes des mef-t
mes couleurs , c'eſt à dire , blanc , te
vert, & aurore. Ce qu'il y eut de To
particulier , c'eſt que cette Garni- pe
ture avoit un entier raport aveccel-:
le de Mademoiselle de Nancré. On C
ne peut mieux ſoûtenir la qualité de
Reyne du Bal qu'elle fit dans celuy
dont je vous parle. Elle s'y fit diſtinguer
par fa danſe auffi bien que
Mademoiselle de S. Yon , & on
donna à celle de M. le Chevalier du
Terrier toutes les loüanges qu'elle
méritoit. La Collation fut de cinq
grands.Baſſins , où toutes choſes ſe
trouverent en profufion. On recommença
la Danſe. Elle dura juſqu'au
jour, & il euft eſté difficile de mieux
régler une Feſte , quand on auroit
eu huit jours à s'y préparer.
Ce
GALANT .
63
Ce qui s'est fait à Ath pour une
Difcretion perduë , s'eſt fait depuis
peu en Bretagne, pour marquer la
joye qu'on y a euë du Mariage de
M de Launay Capitaine au Regiment
du Roy , avec Mademoiselle
de Trevegat, riche Heritiere de cette
Province. Il eſt Fils de Mª de la
Chapelle - Coquerie , Gouverneur
pour le Roy des Villes & Chaſteau
du Croiſic & Guerende , & petit-
Fils de feu M' de la Coquerie Préfident
à Mortier au Parlement de
Bretagne. La Nopce s'est faite à
Guerende avec des réjoüiſſances qui
ont duré quinze jours. Le grand
concours de Nobleſſe qui s'y eſt afſemblée
de toutes parts, eſt un témoignage
avantageux de l'eſtime
qu'on y fait des Mariez. Les Divertiſſemens
n'y ont point ceffé ;
mais quoy qu'il y en ait,eu detoutes
fortes , rien n'a égalé une Fefte
qui ſe fit pour eux au Croific , lors
que Mr de Launay alla s'y faire recevoir
64
MERCURE
capa
prof
cevoir à la Survivance du Gouver- sy
nement de M de la Chapelle fon
Pere, que le Roy avoit eu la bontée
de luy accorder. Il eſtoit avec Marknes
dame ſa Femme. Pluſieurs Perſon.
nes qualifiées de l'un & de l'autre ur
Sexe les accompagnoient. Ils arrive- halc
rent au Lieu que je vous marque: au
au bruit du Canon & de la Mouf- Do
noy
queterie , & reçeurent les Complier
mens qui font ordinaires en pareil- fir
les occaſions. Ils furent priez en fuite
d'aller prendre le plaiſir de la pro- Co
menade fur la Mer. L'extréme chaleur
du jour les y convioit , &jamais
Divertiſſement ne pouvoit ef-alou
tre plus de ſaiſon. Il s'embarquerentant
fur des Chaloupes équipées exprés. int
Elles eſtoient couvertes de verdure , d
avec quantité de Feſtons de fleurs.
On avoit preparé une tres-magnifique
Collation dans celle où la Compagnie
entra. C'eſtoit un Ambigu
ſervy avec une propreté admirable.
L'abondance & la délicateſſe des
mets
re
GALAN T. 65
mets s'y trouvoient enſemble , &
on ne pouvoit regarder ſans plaifir
l'arrangement d'une infinité de Porcelaines
remplies de tout ce qui eftoit
capable de flater le gouft. Il y
avoit un Bufet tres-bien garny dans
la Chaloupe voiſine. Celle-cy tournoit
autour de l'autre , & facilitoit
le moyen de donner à boire à ceux
qui en ſouhaitoient. On pouvoit
choiſir de Liqueurs. Elles y estoient
en profufion , & de toutes fortes.
Un Concert de Muſique, vingtquatre
Violons , & douze Hautbois
, rempliffoient une troiſieme
Chaloupe. Leur Symphonie ſe joignant
au bruit de la Mer, faifoit
retentir agreablement les Echos que
produisent les Rochers de cette Cofte
, & donnoit une extréme fatisfaction
à toute cette belle Compagnie.
La nuit qui arriva plutoſt
qu'on n'auroit voulu , l'obligea à
ſe débarquer pour ſe promener à
pied le long de la Cofte. Les meſmes
66 MERCURE
!
A
1
mes plaiſirs les y ſuivirent , & ik
furent augmentez par celuy qu'il
eurent de voir une quantité prodia
gieuſe de Fuſées ſur la Mer , com
me' fi cet Element les euſt pouffée
de luy-meſmedans les airs pour pren- e
dre part à leur joye. On ſe retira
en ſuite chez M' le Gouverneur pr
où le reſte de la nuit fut employent
àdanſer.
Des commencemens fi heureux ne
préſagent qu'une heureuſe fuite. Il
s'eſt fait icy un autre Mariage depuis
quelques mois , qui en a déja
eu de chagrinantes. Il n'y a rien de
rare en cela , mais il y a quelque
choſe d'aſſez peu commun dans ce
qui a cauſé la diviſion. Voicyl'Hiſtoire.
Un Cavalier fort capable de ſe
faire aimer & par ſa bonne mine &
par ſon eſprit , logeoit depuis quelque
temps dans le Quartier de S.
Honoré , quand une belle Perſonne
vint occuper laMaiſon voiſine. Elle
l'a
tu
quiALANT.
67
quitoit celuydeS. Paul& avoit une
raiſon effentielle pour faire cette longue
tranfmigration ; car vous ſçavez,
Madame , que quiter S. Paul pour
S. Honoré , c'eſt en quelque façon
changer de Ville. Cette raiſon ne
regardoit point ſa vertu. Elle estoit
à l'épreuve des belles paroles , &
vivant ſous la conduite de ſa Meré,
elle l'avoit pour témoin de toutes
ſes actions ; mais comme elle cher- .
choit un Mary plutoſt qu'un Amant,
elle fut perfuadée que pourle trouver
plus facilement , il falloit qu'on
ne la connuſt pas pour ce qu'elle
eftoit. Son Bien estoit médiocre ,
& ne luy laiſſoit pas eſperer degrands
avantages , ſi on nefaiſoit entrer ſa
beauté en ligne de compte. Une
grande vivacité de teint , affez de
jeuneſſe , des yeux pleins de feu ,
& un coloris de levres admirable ,
quoy qu'elle euſt la bouche unpeu
grande , estoientdes charmes qui ne
ſe trouvoient pas dans toutes les
Fil68
MERCURE
1
du
Filles , mais fur tout elle avoit une
teſte qu'on ne pouvoit aſſez admirer.
C'eſtoient des cheveux d'un blond
qui ébloüiffoit. Jamais on n'enavoit
veu de fi beaux. Ils luy donnoient
un éclat qui relevoit merveilleuſe
ment celuy de fon teint ;&tous ceux
avec qui elle fit habitude dans ce
nouveau Quartier qu'elle avoit choify
, ne les euffent pas crû naturels,
fi en les touchant ils n'euffent reconnu
qu'iln'y avoit point d'artifice.
Le Cavalier n'eut pas longtemps Pa
une ſi aimable Voiſine ſans faire con-st
noiſſance avec elle , & cette connoiſſance
fut bien toſt ſuivie de quelques
fentimens tendres qu'il luyexpliqua
. Ils furent affez agreablement
reçeus , & quoy qu'il ne fuſt pas fort
riche , comme il avoit du merite ,
elle ſe fuſt aisément contentée de fa
fortune , s'il euſt eſté Hommeà s'engager
tout de bon , mais il n'eſtoit
pas fortzelépourle Sacrement. Une
converſation agreable luy plaiſoit ,
& il
GALANT. 69
& il eſtoit de ces Gens qui aiment
volontiers toute leur vie , pourveu
qu'ils ne s'y obligent point par Contract.
La Belle ne s'accommodoit
point de cette reſerve. Elle employa
toute forre d'artifices pour l'amener
où elle vouloit , & voyant qu'elle
n'y pouvoit réüffir , elle crût qu'en
le piquant de jaloufie, elle viendroit
plus aiſement à ſes fins. Elle
vit du monde , reçeut d'autres viſitesque
les fiennes, & témoigna n'etre
pas infenfible à quelques hom
mages qu'on luy offrit. Il en murmura
, mais il aima mieux prendre
patience, qu'y' apporter le remede
qui luy eſtoit ſeûr. Il ſe rendit compatible
avec d'autres Soûpirans ,
parmy leſquels unVieillard demeuré
veuf depuis deux années , ſe montra
des plus empreſſez. Son âge pouvoit
dégoûter la Belle , mais il eſtoit extrémement
riche ; & comme l'amour
donne de la liberalité , il fit de la
dépenſe qui fut ſuivie de tant d'affu70
MERCURE
25
lo
furances detendreſſe , qu'elle ne de
ſeſpera pas d'en faire un Mary. Les
avantages qu'elle en pouvoit eſperer,
meritoient bien la préference qu'on
luy donna. Le Cavalier que laBelle
commença de traiter plus froide.
ment , s'apperçeut bien-toſt dunouveau
commerce. Il en fut furpris, f
& ne pouvant croire qu'on fuft ca
pable de ſe remarier à l'âge où il
voyoit le bon Homme , il fit quel
que raillerie à la belle Blonde de l'ac
quiſition de cet Amant ſuranné.
Elle en futpiquée , s'emporta contre
le Cavalier luy défendit faMaiſon,
& fit valoir au Vieillard ſon excluſion
de la bonne forte . Le Cavalier
en eut du chagrin; mais comme il
eſtoit honneſte, il ne ſe vangea de la
maniere impétueuſe dont il fut traité,
que par ces Vers qu'il luy fit tenir.
Quoy, me préferer un Rival ?
Climene , mon coeur en ſoûpire.
Mais oferay-je vous le dire ?
Pourquoy choisissez-vous fi mal ?
Si
ent
GALANT .
71
Si d'un jeune Blondin charmée ,
L'Amour en ſa faveur vous rangeoit ſous ſes
loix ,
A toutes vos rigueurs mon ame accoustumée,
Respecteroit un ſi beau choix.
Ce doux je ne ſçay quoy qui plaiſt
lors qu'il engage ,
Ses manieres, ſon air , tout cela vaut
•ſon prix ,
Dirois -je, il fautceder: mais recevoir l'hommage
D'un Protestant àcheveux gris !
Parlons à coeur ouvert , Climene , estes-vous
fage?
Quel rapport entre vos foûpirs ?
Quand les uns font de feu , les autres font
deglace ,
Vous entrez dans le monde, alors que tout
l'en chaſſe ,
Vous vivez pour la joye, il eſt mort aux plaifirs
.
Si quelque vieux reſte de flame ,
Semble encor quelquefois luy réveiller lesſens,
En vain ce doux transport vient chatoüiller
fon ame,
Les efforts en font languiſſans.
Il est vray que l'experience ,
Comme le fruit de l'âge en est une vertu;
Mais
+
72
MERCURE
Mais c'efl un poids ſous qui l'Amour est ab
batu,
Et le trop luy tient lieu d'offence.
Ainſi quand un Galant dans l'arriere ſaiſon
Vient par des voeux uſez luy rendre encor hom
mage,
Il s'en fait une honte ; & voudroit qu'à c
âge
On priſt ſoin d'entendre raiſon.
C'est un triſte ragouſtqu'un Amant àLunetes
Climene, apprenez nous comme il ſceut vou
charmer.
Un Visage fanê , mesme des plus mal faites
Eſt mal propre à se faire aimer.
Mais lors qu'en fa faveur vostre cooeur ſe de
clare,
N'aimeriez vous point ſes tresors ?
Il est riche , dit- on , & son argent repare
Le manque des graces du corps.
Ce ſeul trait de beauté rajuste la vieilleſſe,
Sa bourse , j'en conviens , le doit mettre en
credit .
Eft- elle bien fournie ? Il a trop de jeuneſſe ,
Et ne sçauroit manquer d'esprit.
Peut-on luy comparer ces Amans du bel åge,
Qui laiſſant à leurs yeux expliquer leur langueur,
Quand ils vous ofrent leur hommage,
te
Ne
5
5
GALANT .
73
Ne vous apportent que leur coeur ?
In, je me meurs , chez vous , ne peut estre
demise,
Je vois à quoy tout le commerce tend.
Petits foins , Billets doux , Offres de fa franchife
Ne font point de l'argent comptant .
Vous ne vous payez point de ſemblable mon
noye,
Vous demandez d'autres Bijoux ;
Les donnant à propos , c'est une ſeûre voye
Ponr réüffir aupres de vous.
Mais quand voſtre Galant vous prépare une
Fefte,
Quà choisir des Préfens il paroiſt empeſché,
Sur tout à bien haut prix mettez vostre conqueſte
,
Vous ferez toujours bon marché.
A-t-il dequoy payer une de vos oeillades ?
Le plaisir de vous voir ne dura-t-ilqu'unjour,
Il a beau dépenser en Feſtins , Serenades ,
Il vous doit encor du retour .
Ménagez ſes tranſports , il a bonne finance ,
Prene,z de temps en temps un air plein de
fierté,
Faites-luy bien valoir la moindre complaifance
,
Et qu'enfin tout foit bien compté.
Fuin. D
Vous
74
MERCURE
Vous pouvez estre charitable ,
Sans inettre en hazard voſtre honneur ;
Vos bontez n'en sçauroient faire qu'un mise
rable ,
Je n'envieray point ſon bonheur.
C'eſt dequoy me vanger de la cruelle injure
Que vostre choix fait à mes feux ,
Et je laiſſe àjuger qui dans cette avanture
Eft de nous le plus malheureux.
Cette petite Satyre obligea la Belle
à n'oublier rien , pour faire voit
qu'en foufrant les affiduitez du Vieillard
, elle avoit eu lieu d'en eſperer
autre choſe que des Préfens. Tou
tes ſes complaiſances luy furent données.
Elle ne recevoit perſonnequand
il eſtoit aupres d'elle. Cette conduite
fit un effet merveilleux. Son
humeur ne luy plaiſoit pas moins
que ſon vifage. Elle avoit d'ailleurs
ce qui avoit eſté ſon charme toute
ſa vie, je veux dire ces beaux cheveux
qu'il admiroit tous lesjours&
qui l'enchaînerent ſi bien , qu'il ſe
réſolut enfin à l'épouſer. Elle avoit
de
GALANT.
75
de la vertu , & il neſe peut riende
plus honneſte que la maniere dont
elle veſcut avec luy. Le Cavalier
voulut la revoir. Il luy écrivit , il
luy fit parler , & n'en pût obtenir
la permiffion. Son Mary eſtoit fort
âgé. Elle luy estoit obligée d'un établiſſement
qui dans le peu de bien
qu'elle avoit , la mettoit à couvert
de quantité d'embarras ; & pour luy
en marquer ſa reconnoiſſance , elle
ſe fit un plaifir d'éloigner tout ce
qui luy auroit pû donner de l'ombrage.
Elle estoit propre , & fe coifoit
tous lesjours , parce qu'elle ſçavoit
que c'eſtoit luy plaire; & ils
vivroient encor dans l'union où ils
paſſferent les quatre premiers mois
de leur Mariage , fi ce qui avoit contribué
à le faire , n'en euſt malheureuſement
troublé la paix. Le bon
Homme eſtoit forty un matin pour
une affaire qui devoit l'arreſter indiſpenſablement
juſqu'au foir. La
Belle qui ſe coifoit toûjours ſeule ,
D2
s'e76
MERCURE
ble
s'eſtoit enfermée dans ſon Cabinet,
d'où elle fortit imprudemmentpour
aller chercher quelque choſe dontre
elle eut beſoin dans une Chambre
voiſine. Elle négligea d'en fermerlade
Porte , parce qu'aucun de ſes Gens bel
ne montoit jamais fans eftre appelle.are
Le Mary revint dans ce moment
pour un papier qui luy eſtoit neceff
faire. Il entra dans le Cabinet de fa 19
Femme qu'il trouva ouvert , & vit the
ſur ſa Table cette belle Tefte qui fo
l'avoit charmé. Jamais ſurpriſe ne
fut pareille à la ſienne , ſi vous en
exceptez celle de la Dame , qui re- avenant
un moment apres , & voyant
ſa tromperie découverte , demeura no
dans une confufion qui ne ſe peut c
exprimer. La verité eſt que ces cheveux
blonds qui luy attiroient tant
de regards, n'eſtoient à elle queparce
qu'elle les avoit payez à Madame
le Toufé . Tout le monde connoit
l'adreſſe de cette fameuſe Ouvriere
qui a inventé les Perruques au Meſtier
,
av
GALANT .
77
4
ſtier , qui ne peſent que deux onces,
& qui réüſſit toûjours ſi bien pour
les coifures des Femmes . Lamaniere
dont elle applique les faux cheveux
eft quelque choſe de ſurprenant. On
les tire , on les regarde de pres , &
il n'y a perſonne qui ne croye que
c'eſt ſur la teſte meſme qu'ils font
appliquez . Le bon Homme qui fe
vit trompé dans ce qui touchoit le
plus fon coeur , voulut voir les veritables
cheveux de ſa Femme. Elle
les avoit de la couleur la plus dégoûtante,
& c'eſtoit par cette raiſon
qu'eſtant devenue une Perſonne toute
nouvelle apres l'acquiſition d'un
blond qui ne luy eſtoit pas naturel ,
elle avoit changé de Quartier , s'imaginant
bien que dans celuy où
onl'avoir veuë dés ſon bas âge, il luy
feroit impoffible d'empeſcher qu'en
s'informant d'elle , on ne fuſt inſtruit
de ce defaut. Cette couleur
qui ne plaiſt en France à perſonne ,
choqua fi fort le Vieillard , que
D 3
quoy
78 MERCURE
quoy qu'elle puſt faire pour s'excutes
fer , il luy ordonna de ſe retirer lay
chez ſa Mere, fans qu'il l'ait voulu 12
recevoir depuis ce temps - là chezde
luy. Ses Amis s'employent inutile- e
ment à l'adoucir. Il dit toûjours nie
qu'il a épousé une Blonde , qu'il
ne veut point d'autre Femme; &
ſi l'on en croit le bruit commun , ne
il a déja conſulté les plus habiles
Avocats, pour ſçavoir ſi une trompe-de
rie de cette nature n'eſt point une en
cauſe ſuffifante pour faire rompre
fon Mariage.
Madame la Princeſſe de Monaco
, Surintendante de la Maiſon de
Madame, eſt morte dans les premiers
jours de ce Mois apres une
longue maladie , qui n'a pas moins
fait éclater ſa patience à foufrir ,
que ſon entiere réſignation aux ordres
d'Enhaut. Elle a eſté fort regretée
de toute la Cour , & particulierement
de Leurs Alteſſes Royales
, qui avoient pour elle de tresgran-
3.
GALANT .
79
grandes conſidérations. Feu Madame
l'avoit fort aimée. Entre les belles
qualitez qui luy attiroient l'eſtime
de tout le monde, celle de conſtante
& fidelle Amie eſtoit une des
premieres. Je ne vous parle point
de ſa beauté. Vous l'avez veuë , &
il ne failloit qu'avoir des yeux pour
connoiſtre les avantages qu'elle avoit
reçeus de la Nature. La vivacité &
la délicateſſe de fon Eſprit répondoient
aux charmes de fa Perſonne,
& elle n'avoit rien à envier de ce
coſté-là. Elle estoit Fille de Mr le
Mareſchal Duc de Gramont , qui
joint à une haute naiſſance tout ce
qui a jamais fait les grands Hommes
. Il s'eſt toûjours diftingué dans
les diférens Emplois qu'il a eus' ;
& fi on l'a veu ſouvent avec admiration.
faire éprouver ſa conduite &
ſa valeur aux Ennemis de ſon Maiſtre
, à la teſte des Armées de France
, on ne l'a pas moins admiré
dans les importantes Ambaffades
D4 pour
80 MERCURE
:
4
pour leſquelles il a eſté choiſy. Il
s'en, eſt acquité par tout avec gloi
re , & joignant l'adreſſe à l'eſprit
pour faire réüffir lés Négotiations
qui luy ont eſté confiées , il n'a jamais
traité avec perſonne ſans s'en
attirer la confiance. Il n'épargnoit m
rien pour ſoûtenir la dignité de fon
Rang & de ſes Emplois. Son équi- té
page eſtoit auſſi magnifique quega- a
lant, &fa Table toûjours ſomptueu- le
ſe. Il n'y a eu aucun temps , quoy at
qu'il y en ait eu de tres- difficiles , tu
où ſa fidelité ne ſe ſoit montrée inébranlable.
Auſſi a-t-elle eſté récompenſée
par les bienfaits du plusgrand
Roy de la Terre. Les bontez particulieres
qu'il luy témoigne encor
tous les jours , font des témoignages
fi éclatans de fon mérite , qu'il
ne s'y peut rien adjoûter. Madame
la Princeffe de Monaco ne tiroit pas
ſeulement ſa gloired'un Pere recommandable
pat tant d'endroits diférens
, & d'un grand nombre d'llluftres
GALANT. 8г
luftres Ayeux; elle la tiroit encor
d'une Mere auſſi conſidérable par ſa
pieté que par la nobleſſe de ſon ſang.
Vous ſçavez , Madame , qu'elle eſt
Niéce du fameux Cardinal de Richelieu.
On fait ſon éloge en le
nommant. Cette vertueuſe Meré
avec une conſtance digne de la fermeté
de ſon ame , fut la premiere
qui annonça à ſa Fille qu'il falloit
qu'elle ſe préparaſt à mourir. Le
détachement qu'elle a pour le monde
fut un exemple affez fort pour
l'inſpirer à cette Princeffe. Elle reçeut
cette nouvelle fans s'en ébranler
, & n'eut plus d'autres penſées
que de ménager pour l'Eternité le
peu qui pouvoit encor luy refter de
vie. Elle fut fortifiée dans cette réfignation
toute Chreftienne par les
foins d'un des plus celebres Prédicateurs
de ce Siecle. Tout le monde
connoit ſon mérite. Il faut en
avoir beaucoup pour ſe faire diftinguer
dans une Societé où il n'y a
D5
que
82 MERCURE
4
!
:
}
que degrandsHommes. Cette Princeffe
ayant eſté longtemps à l'extre-ed
mité avec des foufrances qui ne ferd
peuvent concevoir , Monfieur les
Prince de Monaco ſon Mary fit pour
la revoir la meſme diligence que Sa
Majeſté avoit faite pour fon retour. M
Il parut vivement touché de fon m
mal , & accompagna ce qu'il luysta
dit de toutes les marques de dou- r
leur qui ſuivent ces cruelles ſéparations.
Elle luy fit connoiſtre, autant
que l'état où elle ſe trouvoit
Pen laiſſoit capable , qu'elle rece-to
voit avec plaifir ces derniers témoi-an
gnages de la bonté & de fa tendrefſe
, & mourut le lendemain, âgée
feulement de trente-neuf ans. Mon- ☐
fieur de Monaco eſt Fils d'Honoré
Grimaldi II . du nom , Prince Souverain
de Monaco, que le feu Roy
fit Duc de Valentinois & Chevalier
de fes Ordres , & d'Hipolite Truvulce.
Cette Maiſon eft alliée aux
Maifons Impériale , de Spinola,
& de
GALANT . 83
& de Livourne. Madame la PrinceffedeMonaco
a laiſſé un Fils qui
prend le Titre de Duc de Valentinois.
Il peut avoir ſeize ou dix-fept
ans , & paroiſt fort accomply dans
un âge ſi peu avancé.
Mademoiſelle de Maiſons qui
vient de mourir, n'en avoit pas davantage.
Elle estoit Fille de Monfieur
de Longueil, Marquis de Maifons
, & Preſident à Mortier. Une
fievre de quatre jours l'a emportée.
On ne peut eſtre, plus civile qu'elle
l'eſtoit. Cette qualité ſoûtenuë des
avantages de l'Eſprit & de la Beauté,
luy attiroit l'eſtime de tous ceux
qui la connoiſſoient.
Ces morts prématurées qui femblent
renverſer l'ordre de la Nature
, engagent à des reflexions que
jene doute point que vous netrouviez
heureuſement exprimées dans
les Vers qui ſuivent.
D6
STAN
84 MERCURE
i
1
STANCES
SUR LA VANITE
DU MONDE .
Daphnis qui fuis en tout la plus hautefageffe,
Contemple ce Tableau de l'humaine foibleffe,
Que le soin de te plaire a tiré de mes mains .
Tu pourras remarquer de combien de licences
La Fortune & l'Amour, deux aveugles Puiffances
,
Font regner le defordre en l'Estat des Humains.
Depuis que les Mortels aux Sceptres font hommage,
Cette Reyne du Monde , infolente & volage,
Des Princes les plus grands renverſe les projets.
Laffe de les flater , elle leur fait la guerre ,
Et fans distinction tous ces Dieux de la Terre
Sont de mſeme que nous au rangdefes Sujets.
Ils ont beau partager la conduite du Monde,
Et par une valeur en merveilles feconde,
Au Temple de l'Honneur des Palmes acquerir.
Ils éprouvent enfrn la Fortune & l'Envie ,
Et les Gardes commis pour defendre leur vie ,
Ne peuvent rien pour eux dans l'heure de
mourir.
Leurs
HIT
af
2
GALANT .
85
Leurs Superbes Grandeurs aux Afſtres parvenuës
,
Par la suite des ans deviennent inconnuës ;
Leur orgueil a ſa Tombe auſſi bien que leur
corps,
Et ces grands Monumens d'eternelle memoire,
Ne s'élevent par tout pour maintenir leur
gloire,
Qu' afin de declarer aux autres qu'ils font
morts .
Tant de charmans Objets dont le monde fe
pique ,
Cette beauté d'Olympe, & ces yeux d'Angelique,
Seront dans quelques jours la paſture des Vers .
Cloris n'a plus ce teint qui larendoit ſi vaine,
Et l'on ne voit plus rien des merveilles d'Helene
,
4
Qui fit pour fa querelle armer tout l'Univers .
Pauvre Amant , tu fais voir que tu n'es
guerefage,
Quand pour quelques attraits qui parent un
visage,
Tu languis jour && nuit de triſteſſe & d'amour.
Songe qu'au moindre vent ces graces ſe flétriffent
,
Et que si des Vergers les Roses refleuriſſent ,
Celles de la beauté n'ont jamais de retour.
Malheureux qui dreſſant un ſuperbe Edifice,
D7
Em86.
MERCURE
;
Employez tant de ſoin de peine & d'artifice ,
Afin de vous ofter du nombre des Mortels ,
Doutez-vous que le temps àlafinn'en difpofe
Quand les Divinitez qui peuvent toute chofes k
Nepeuvent de ſes coups affranchir leurs Au
tels?
Invincibles Cefars , Hercules indomptables ,
Orgueilleux Conquerans , Puiſſances redoutables,
Que l'ardeur de la Gloire aux alarmes nourrit;
En vain vous triomphez des plus fuperbes He
Testes ,
Vous ne sçauriez tirer de toutes vos Conquestes ,
Qu' un rameau de Laurter qui jamais ne
fleurit.
Retirez-vous, defirs de ces Pompes fuprêmes,
Il faut vous élever , mais c'eſt contre vousmefmes
,
lec
le
1
Et rendre ſous nos pieds voſtre orgueil abbatu.e
Ne cherchons qu'en nous ſeuls des Conquestes
nouvelles ,
Et croyons qu'il n'est point de Palmes eternelles ,
Que celles qu'on reçoit des mains de laVertu.
Ce superbe Alexandre , esclave de fa gloire ,
Qui de tout l'Univers ne fit qu'une victoire ,
Dont fon ambition luy ravit le plaifor,
Auroit pû se vanter d'avoir eu la puiſſance
De faire tout flechir ſous fon obeiſſance ,
S'il eust pû commander àfon propre defir.
DaGALANT
. 87
Daphnis , n'aspirons plus aux grandeurs de
la Terre ,
Combatons, s'il se peut, d'une mortelle guerre,
Toutes les Paſſions que la Raiſon defend.
Changeons les ſoins du monde endes ſoins plus
utiles ;
La Fortune & l'Amourà vaincre font faciles,
L'une n'est qu'une Femme , & l'autre qu'un
Enfant.
Heureux qui pourroit ſe ſervirde
ces leçons ! On ſe mettroit à couvert
de bien des chagrins , & particulierement
de ceux que cauſe le
changement qui eft preſque toûjours
inévitable en amour. Nous n'avons
rien à reprocher là-deſſus à voſtre
Sexe , ſi on s'en rapporte à cesVers
quej'ay reçeus de Puyperlan enXaintonge.
Ils m'ont eſté envoyez avec
la Note , au nom d'une tres-ſpirituelle
Communauté. C'eſt le moindre
éloge que je luy puiſſe donner
fur la Lettre dont ils estoient accompagnez.
AIR
88 MERCURE
1
L
AIR NOUVEAU
Quandfur nos charmans rivages
Tirfis faisoit mille tours ,
Et chantoit que les amours
Des Bergeres font volage ;
Philis fous nos Orangers
Répondoit , ſi les Bergeres
En amour ſont ſi legeres ,
Tirſis , croy moy , le Bergers
Sont encore plus legers.
;
1
L'exemple des malheureux
tendreſſe n'empeſche point qu'il
ſe faſſe tous les jours des engag
mens nouveaux. On voit bien qu
feroit mieux de ne point aimer
mais quand on aime avec innocen
ce, on a bien de la peine à défe
rer aux bizareries d'un Mary qu
en fait quelquefois ſa peine mal :
propos. L'Avanture que j'ay à vou
conter vous le fera voir. Deux ou
trois Bataillons d' Infanterie ayant
eſté mis en Quartier d'Hyver dans
une Ville des plus éloignées de Paris,
an
mo
f amour
mour ſo
345
3
2
3
gel
د
F
C
t
e
U
GALANT . 89
ris , un des Officiers , fort bien fait
de fa perſonne , ſe fit affez favorablement
écouter de la Maiſtreſſe du
Logis qui luy futdonné. Le Mary
s'en apperçeut. Il ne déguiſa point à
a Femme le chagrin qu'il recevoit
de certaines converſations qui luy
paroiſſoient ſuſpectes. Elle luy promit
d'y mettre ordre , & n'en fit
tien. L'Officier luy plaiſoit . Il avoit
beaucoup d'eſprit; & comme elle ne
pût s'imaginer qu'il y euſt du crime
dans un entretien où elle ne recherchoit
point le teſte- à- teſte , elle laiſſa
gronder le Mary , & ne s'embarafſfa
qu'aſſez médiocrement de ſes plaintes.
Il eſtoit jaloux juſqu'à l'excés.
Les chimeres qu'il ſe mit en teſte ,
allerent fi loin , qu'il ſe crût perdu ,
s'il ne trouvoit moyen de faire déloger
l'Officier. Il en vint à bout à force
d'argent & de prieres. Jamais
Victoire ne fut plus charmante pour
un Conquérant. Il en inſulta ſa Femme.
Ce fut affez pour l'aigrir. Comme-
-
१०
MERCURE
1
1
me la difficulté fait ſouvent leprix
des choſes , l'éloignement redoubla
l'eſtime qu'elle avoit pour l'Officier.
Ildemandaàlavoir. Elleyconfentit
malgré l'expreſſe defenſe qui luyen
fut faite. Le commerce eſtoit toujours
innocent , & ſa vertu ne luy
reprochant rien , elle ſe fit un plaifir
de vaincre les obſtacles qu'on y apportoit.
Il n'y avoit pas moyen de
voir l'Officier chez elle. Sonjaloux
Mary l'obſervoit de trop pres pour
luy en laiſſer la liberté. Une Confident
ne manque jamais au beſoin.
Elle découvrit ſon ſecret à une Amie
qui luy offrit ſa Maiſon. La
commodité en estoit grande. Elle
ouvroit fur deux Rues diférentes.
La Belle s'y rendoit par une porte,
l'Officier par l'autre , & cette précaution
mettoit leur ſecret en ſeûreté.
Les Rendez-vous eſtoient agreables
, mais ils devinrent un peu
trop fréquens. Le Mary s'en alarma.
Il voulut ſçavoir où alloit fa
FemGALANT
.
91
Femme. Il auroit mieux fait fansdoute
de fermer les yeux pour quelque
temps . La Saiſon estoit déja
avancée, & il ſe fuſt épargné bien
des peines , s'il euſt voulu attendre
paiſiblement le depart des Troupes.
Aquoy bon apres tout la recherche fevere
De mille petits tours qu'une Femme peut faire?
Il est dangereux bien ſouvent
Qu'un Mary là-deſſus ſe rende trop sçavant;
Et vouloir s'éclaircir en fait de jalousie ,
C'eſt n'aimer pas le repos de fa vie.
Noſtre Jaloux épia ſa Femme aux
deſpens du ſien. Elle ne luy cachoit
pas qu'elle alloit ſouvent chez ſon
Amie , mais elley alloit trop propre
pour luy donner lieu de croire qu'il
n'y euſt point de deſſein. Il découvrit
que l'Officier connoiſſoit auſſi
cette Amie , & il nedouta plusque
les viſites ne ſe fiſſent pour luy. Il
y alla pluſieurs fois pour tâcher de
les ſurprendre , mais on y mettoit ordre.
Il y avoit toûjours quelqu'un
en ſentinelle , & dés qu'il entroit ,
on
92
MERCURE
20
on faifoit cacher l'Officier qui fortoit
en fuite par la fauſſe porte. La Con
fidente à qui ſes ſoupçons estoient
connus , le railloit ſur la peinequ'il
ſe donnoit d'épier ſa Femme , &
elles luy ſoûtenoient fi obſtinément
toutes deux que l'Officier n'eftoitjamais
de leurs converſations , qu'il
voulut venir à bout de les confondre.
Il prit pour cela la plus bizarre
réſolution dont unJaloux puiffeeſtre
capable. Les Eſpions qu'il mit en
campagne , l'avertirent qu'unPatiffier
voiſinde laConfidente , portoit
preſque toûjours la Collation chez
elle quand ſa Femme luy rendoit
viſite. Il alla trouver le Patiſfier , &
fur le prétexte d'une gageure qu'il
pouvoit gagner par fon moyen ,
l'engagea a foufrir qu'il prift l'équipagede
ſonGarçon pour porter chez
L'Amie la premiere Collation dont
il recevroit les ordres. On obtient
tout avec de l'argent. Le Patiffier
l'avertit. Il ſe défit d'une Perruque ,
fe
il
GALANT .
93
le barboüilla un peu le viſage; &
comme il n'y avoit que la Ruë à traverſer
, il entra chez la Confidente
avec la Patiſſerie qu'il portoit , ſans
que perſonne priſt garde à luy. Il
monta où il crût trouver la Conpagnie.
Aucun Domeſtique ne l'en
empeſcha , & en entrant dans la
Chambre , il yitl'Amie qui ſe promenoit
, & l'Officier qui entretenoit
la Femme aupres des feneftres. La
Belle qui ne jetta les yeux que fur
l'équipage du faux Patiffier, dit
tout haut que c'eſtoient toûjours
de nouveaux Régales. On mit le
tout fur la Table; & comme le
Patiffier ne ſe haſtoit pas de fortir ,
Officier crût qu'il attendoit dequoy
boire. Il ſe préparoità luy faire
liberalité , quand il luy vit prendre
un ſiege. Cette familiarité un
peu ſurprenante les obligea tous
trois à obſerver ſon viſage. La Femme
fit un haut cry , la Confidente
demeura interdite , & l'Officier ſe
:
mit
94
MERCURE
:
:
1
mit en état de ne les laiſſer pas infulter.
Le Mary qui avoit concerté
fon rôle , & medité ſérieuſement ce
qu'il devoit faire , les confidera quelque
temps fans leur rien dire. Ils
garderent le filence comme luy, &
dans ce meſme filence apres avoirregardé
ſa Femme avec des yeux où
tout ce qu'il avoit dans le coeur
eſtoit peint , il ſe retirade laChambre
, & alla reprendre ſa Perruque
chez le Patiſfier. Ontint conſeil apres
fon depart. Sa Femme qui le connoiffoit
, & qui ne trouva point de
ſeûreté à retourner avec luy, alla
conter l'avanture à ſes Parens. Ils ſea
fontemployez, &s'employent encor
tous les jours à faire ſa paix. Le
Mary répond qu'il n'anymal-traité
ny chaffé fa Femme , & qu'ellepeut
revenir quand il luy plaira; mais
comme ily a toûjours de l'aigreur
dans ſes réponſes, & qu'il nepromet
riende poſitif ſur l'oubly qu'on luy
demande de tout ce qui s'eſt paffé,
elle
GALANT
95
elle n'a ofé juſqu'icy quitter l'azile
que luy ont donné ſes Parens , &
elle attend toûjours chez eux qu'il
arrive quelque changement dans ſa
fortune.
L'inconſiderée jaloufiede certains
Marys engage ſouvent les Femmes
àune conduite fort éloignée de leurs
propres ſentimens. L'honneſteté eſt
née avec elles ; & fi on les abandonnoit
à leur vertu , je nedoute point
qu'on n'euſt ſujet de dire preſquede
toutes ce que vous allez voir dans
ce Madrigal. Il m'a eſté envoyé de
Niſmes ſans qu'on m'ait appris le
nom de l'Autheur .
MADRIGAL .
Non, non, de mes Rivauxje ne fuis point
jaloux ,
Ils n'ont aucune part à mon chagrin extréme.
Aimable Iris , aupres de vous
Je ne dois craindre que vous-meſme.
Cettefierté qui ſçait étoufer vos foûpirs ,
Cette raiſon qui regle vos deſirs ,
Et vous fait refuser tout ce qu'on vous demande
,
Cet
96 MERCURE
2
4
Cette austere vertu dont vous ſuivez la loy,
Ce font là les Rivaux, Iris, que j'apprehende,
Et qui font en tout temps mieux écoutez que
moy.
Je ſuis bien-aiſe que la réputation
des deux Peres Capucins que le Roy
a établis dans le Louvre , ait eſté
juſques à vous. Quoy qu'ils foient
tres-capables de l'employ qui leur a
eſté donné, ils ne fongeoient àrien
moins qu'à le demander. Ils follicitoient
une Miſſion en Ethiopie,
où ſur le raport qui leur en avoit
efté fait en Egypte dans le temps
qu'ils y ont demeuré, ils ſçavoient
qu'il y avoit beaucoup à travailler
pourle falut de ces Peuples , infe-
Etezdepuis plus d'un demy fiecle de
l'Herefie de Diofcore. Sa Majefté
avertie des hautes lumieres qu'ils ont
dans la Medecine , a jugé à propos
de les arreſter. La longue étude
qu'ils en ont faite, n'en a rien laifſé
échaper à leur connoiffance. Ils
apportent une application toute particu-
1
GALANT .
97
iculiere à la préparation de leurs
Remedes qui opérent avec une granle
douceur; de forte que les Maades
qui s'en ſervent pour les fievres,
n font délivrez en peu de jours ,
ans ſe trouver apres cela dans la
oibleſſe ordinaire des Convalefcens.
Is ont leurs maximes qu'ils ſuivent
our regles, fans s'aſſujetir aux ſenimens
d'Hipocrate , qu'ils ne laiflent
pas d'avoir leû , mais dans ſon
entiere pureté , & fans eſtre alteré.
par Gallien. Ils ont fait une étude
tres-férieuſe de Paracelſe & de Van
Helmont , & on dit que peu de leurs
fecrets leur font inconnus. Platon
a qui les Anciens ont donné le nomi
de Devin, eſt preſque leur ſeul Philoſophe,
& ils ont pour luy la mefme
admiration que S.Auguſtin , qui
en parle ſi avantageuſement dans
pluſieurs endroits de ſes Confeſſions .
Il y a lieu d'attendre beaucoup de
ces bons Religieux qui n'ont d'intereſt
que celuy d'exercer leur cha-
Juim. E
rité
98
MERCURI
rité envers le Prochain, & qui loin
d'avoir de l'empreſſement pour l'hon
neur que le Roy leur fait, s'en font
défendus autant que l'honneſtetél'a
pû permettre. J'ay ouy dire qu'ils
avoient éprouvé la plus grandepartie
de leurs Remedes , & que dans
le commerce qu'ils ont eu avectous
les Sçavans des lieux où ils ont etté,
la connoiffance qu'ils avoient de la
Langue Arabe leur a donné moyen
de faire de belles découvertes. Je
connois quelques-uns de vos Amis
qui ſe promettent beaucoup d'eux
pour la guériſon de leurs vapeurs.
C'eſt un mal toûjours à la mode ,
& qu'ils traitent diféremment ſelon
ſa cauſe. Je ne vous dis rien que
je n'aye appris par des Perſonnes
tres - ſcavantes & tres- éclairées , &
qui peuvent eſtre Juges compétens
fur ces matieres.
La Place de M'l'Abbé de laBarre
, Organiſte ordinaire de la Chapelle
du Roy , a efté remplie. Plufieurs
GALANT .
99
fieurs furent propoſez quand il fut
queſtion de la donner , & l'on fit
joüer les plus habiles Maiſtres de
France. On en trouva beaucoup
d'excellens , & le Roy en demeura
i fatisfait , qu'il en choiſit quatre
au lieu d'un. Ainſi cette Charge
qui estoit Ordinaire , va eſtre ſervie
par quartier. Le premier , qui eſt
celuy de Janvier, ſera ſervy par M
Tomelin; le ſecond, par Mr le Begue;
le troiſiéme , par M' Buterne;
ledernier , par M' Nivers.
A ce que je voy, Madame, vous
devez avoir grand commerce avec
le Païs Latin , puis qu'on vous a
déja envoyé le beau Poëme que M
de Santeüil Chanoine de S. Victor ,
a fait depuis peu en cette Langue à
la gloire de Monfieur leChancelier.
N'avez-vous point admiré en le lifant
, avec combien de force il ſe
ſoutient par luy-meſme ſans aucun
ſecours des Fables? Il eſt vray qu'en
parlant d'un Miniſtre auſſi Illuſtre
E2 que
100 MERCURE
1
que Monfieur le Tellier, il ſuffi
de dire nuëment ce qu'il a fait
pour eſtre afſurédedirede tres-gran
des choſes. Ce Poëme qui fut let
dernierement dans l'Académie Fran.
çoiſe, y reçeut les meſmes loüanges
que vous luy donnez. Il y a beau->
coup de grandeur dans les Vers, &
on ne voit guére d'expreffions plus
majestueuſes. Auſſi Mr de Santeüil
n'a-t-il pas épargné ſon temps à le
polir. Il y a employé plus de fix
mois , & il ne croit pas qu'il luy
doive eftre honteux de l'avoüer. A
propos de Latin, ſcavez- vous que
le demy Vers de Virgile qui finit
ma derniere Lettre, m'a preſquefait
une affaire avec les Sçavans ? Ils
m'accuſent d'une contradiction qui
m'eſt encor inconnuë, &prétendent
que ce demyVers qui m'a fait vous
dire que les belles Langues vous font
familieres , ne s'accorde point avec
ce que je vous avois dit auparavant
fur l'Arc de Triomphe , en vous
faiGALANT.
101
1
faiſant connoiſtre que je ſuprimois
es fix Vers Latins que Meſſieurs de
Rheims y ont fait graver , à cauſe
que les Dames de voſtre Province
ne s'accommodoient point de cette
Langue. Ils ne fongent pas que quoy
que vous l'entendiez parfaitement ,
elle n'eſt point receuë parmy celles
devoſtre Sexe , à qui vous avez bien
voulu rendre mes Lettres communes,
&que n'y ayant rien de moins galant
quede parler Latin devant elles, tout
ce que je puis avec vous-meſme qui
l'entendez , c'eſt d'en laiſſer quelquefois
échaper deux ou trois mots , ſelon
que la matiere m'y oblige. Cependant
afinque vos Amies ne foient
pas privées du plaiſir de ſçavoir ce
que M' de Santeüil a dit ſur l'Arc
de Rheims dans ces fix Vers Latins
que j'ay ſuprimez , je vous en envoye
la Verſion faite par un autre
Chanoine de S. Victor . Elle vous
fera connoiſtre que ces Meſſieurs
n'ont pas moins d'accés aupres des
E 3
Mu102
MERCURE
Muſes Françoiſes, qu'aupres des La
tines; & que la Doctrine , les belles
Lettres, & les plus beaux Arts mefme
, font joints dans cette Maiſon
avec la Vertu & la Pieté.
Rheims étonné de voir la Diſcorde étoufee,
A l'honneur des Romains erigea ce Trophée,
Et l'ombre de Cefar est encor aujourd'huy
Errante autour des Arcs que l'on dreſſa pour
luy.
Si-tost qu'il eust éteint une Guerre cruelle ,
Affoupy tous ses mouvemens ,
Il confacra dans Rheims ces pompeuх Мопи-
mens ,
Pour gages immortels d'une Paix eternelle.
Madame la Ducheſſe de Guiſe
eſt à Alençondepuis quelque temps.
C'eſt un grand ſujet de joye pour
cette Ville qui eſt dans de continuelles
admirations de ſa vertu. Elle
y donne de grands exemples de
pieté, & s'employe particulierement
à faire des Converſions. Elle est
déja venue à bout depluſieurs. Celle
de M' deMontpinſon qui fit abjuraGALANT.
103
juration dernierement , eſt remarquable.
Il y a peu de Gentilhommes
dans la Province plus éclairez
qu'il l'eſt, & on peut dire qu'eſtant
un des principaux Arcs-boutans de la
Religion Pretenduë Reformée , elle
a fait en luy une perte tres-confidérable
. Meſſieurs d'Alençon , pour
marquer leur zele à Madame de
Guyſe , ont fait faire une nouvelle
Porte à leur Ville , qui va en droite
ligne de ſon Palais à la grande
Eglife. Ainſi du haut du Fauxbourg
S. Blaiſe , on découvre prefentement
le fond de lagrandeRuë,
& la veuë y trouve une Perſpective
en éloignement tres - agreable.
Cette augmentation de Porte a fourny
la matiere de ces quatre Vers .
Toute noftre Ville s'empreſſe
Amarquer ſa fidelle ardeur ,
Et pour mieux recevoir noſtre Illustre Princeſſe,
Elle ouvre en meſme temps & ses murs &
fon coeur.
On travaille à y faire un Cours ,
qui
E 3
104
MERCURE
i
qui dans la ſuitepourra égaler leJarre
de Châlons en Champagne. Il
occupe tout l'efpace qui ſe trouve
fur les Ramparts depuis la nouvelle
Porte dont je vous viens de parler
, juſqu'à celle de Lancrel. On
a beſoin de fortifier les Villes ailleurs;
& fous le Regne de Loürs
LE GRAND, nous pouvons nous
diſpenſer de tout autre foin que de
celuyde les embeller. La Paix qu'on
a tout lieu d'eſperer , nous produira
d'autres avantages. Il y a longtemps
que nos Ennemis reconnoiffoient
qu'elle leur eftoit neceſſaire;
mais ſçavez vous pourquoy elle commençoit
à le devenir pour nous ?
Vous l'allez apprendre par les Vers
qui ſuivent.
Apres tant deCombats qu'a ſuivis la Victoire,
On a grand beſoin de la Paix ,
Car le Parnaſſe deformais
Ne fiait comment chanter la gloire
Du plus Grand Roy qui futjamais .
L'Hipocrene eft àfee, les Vallons Poëtiques
Ont
GALANT.
105
Ont cent fois retenty des vieux Panegyriques
Qu'on preſentoit jadis aux plus fameux Guerriers
.
Loüis a flétry leurs Lauriers.
Il fait plus qu'on ne peut écrire ,
Chacun est épuisé, l'on ne sçait plus que dire,
Apollon est confus , & Pegaſe recrû.
Mais graces à la Paix il va reprendre haleine
.
Noftre Grand Roy , dit-on , quand on l'a le
moins crû ,
Plante des Oliviers ſur les bords de la Seine,
Las de vaincre , il renonce enfin à foudroyer.
Courage, Beaux Esprits, reprenez l'Ecritoire ,
Conſacrez à l'envy vos talens à ſa gloire ,
Ils ne peuvent mieux s'employer.
Ces Vers m'ont efté envoyez de
Dieppe, & font de M' Merville ,
qui dans une fort grande jeuneſſe
fait connoiftre par tout ce qu'il fait
qu'il est né pour la Poëfie. Il faut
vous apprendre le nom qu'il donna
aux Lettres que je vous écris .
Je croy le pouvoir faire fans qu'on
ait lieu de m'accuſer de préſomption,
puis que ce qu'il en dit d'avantageux
regarde les Ouvrages des
E5
Be106
MERCURE
Beaux Eſprits dont elles ſont com.
poſées , & qui ſeuls leur ont fait
avoir le cours extraordinaire que
vous leur voyez. Voicy de quelle
maniere il en parle.
JE dis par tout que le Mercure
Eft une agreable voiture
Qui conduit aisément à l'Immortalité.
C'est le chemin frayé du Temple de Memoire ,
Où chacun peut trouver la gloire
Que fon talent a merité.
Il faut achever de vous faire connoiſtre
celuy de Mª Merville par
ces Paroles que je vous envoye notées
pour exercer voſtre belle voix.
Elles ont eſté miſes en Air par M'
l'Abbé Maiſtre de Muſique de S.
Jacques à Dieppe. C'eſt un tres-habileHomme,
qui s'eft acquis affez
de réputation pour faire dire qu'il
ya peu de Muficiens qui foient de
ſa force dans la Province.
AIR NOUVEAU.
Pour
Jefoûpire nuit & jour ,
E
our une jeune Merveille
nu
n-
1
nu
nL
2
GALANT
107
Et quelquefois la Bouteille
Me fait oublier l'Amour ,
F'accorde la goinfrerie
Avec les tendres momens ,
Etfuis de la Confrairie
Des Beuveurs & des Amans .
Les Eaux de Vichy en Bourbonnois
dont je vous parlay laderniere
fois que je vous écrivis, ont faitdes
effets admirables. Le beau monde
qui s'y eſt aſſemblé , a bien contribué
à la guériſon des Malades , en
y amenant les plaiſirs qui ne les ont
preſque point quitez. Le jeu , la
bonne chere , la promenade , & les
Concerts de Muſique , ont eſté les
divertiſſemens de tous les jours. Il
y a eu Bal fort ſouvent. La belle
Mademoiſelle de Seve de Lyon ya
paru avec beaucoup d'avantage , &
ne s'eſt pas moins fait admirer par
la juſteſſe de ſa danſe , que par les
charmes de fa Perſonne. Monfieur
le Chevalier de Lorraine eſt party
de ce Païs-là fort fatisfait des Remedes,
E6
108 MERCURE
des , de la beauté du Lieu, & du
bon air qu'ony reſpire. CePrincey
a eſté viſité de tout ce qu'il y a de D
Gens de marque dans les quatre Provinces
voiſines. Il a toûjours tenu
table ouverte chez M' de Pontgibaud
, où je vous ay dit qu'il eſtoit
fort commodément logé, & l'on
ne doute point que le foulagement
qu'ila reçeu de ces Eaux, ainſique fe
tous les autres qui en ont beu , n'y
attire dans le mois de Septembre tre
quantité de Gens de la Cour quele
Voyage du Roy en Flandre a empe ( p
ſchez d'y venir dans celuy de May.
Si- toſt que Sa Majesté fut de re-po
tour de ce Voyage , la nouvelle qui
s'eſtoit répanduë de la Paix arreſtée
avec laHollande , obligea Monfieur
le Duc de S. Aignan de donner au
Roy de nouvelles marques de fon
zele , en luy faiſant paroiſtre ſon
admiration par la Lettre que vous
allez voir.
LET.
GALANT.
109
LETTRE
DE MONSIEUR
LE DUC DE S. AIGNAN,
AU ROY.
SIRE ,
Je cherche à me distinguer entre ceux
qui vont témoigner de toutes parts à
Vostre Majesté leur admiration & leur
joye. La Paix qu'elle vient de donner à
une partie de ſes Ennemis , & d'offrir
aux autres , fait cette distinction queje
ne pouvois esperer dans fes Armées ,
par mon attachement àgarder une Place
importante. Perſonne ne peut regarder
avec plus d'intereſt &de plaisir que moy
ce que V. M. vient de faire de grand
& de merveilleux. Je vous voy ,
SIRE , apres tant de belles Actions de
voftre part , & tant de voeux & d'inquietudes
de la mienne , enfin hors des
dangers continuels où V. M. expoſoit à
E 7
toute
110. MERCURE
1
1
toute heure ſa Perſonne Royale. Je vous 1910)
voy couvert d'unegloire immortelle, &
moy delivré de cette émulation inquiete per
qui me faisoit envier le fort du moindre len
Soldat qui expoſoit sa vie pour vostre ilkme
ſervice. En verité, SIRE, je ne penfois
pas me pouvotr réjoüirfi fort de la S
Paix, ayant esté élevé deſi bonneheure
dans la Guerre. Mais quel fidelle Serviteur
ne seroit pas charmé en voyant
Son Auguste Monarque triomphant &
victorieux , preferer le repos de l'Europe Le
àun travail auffi utile & auſſi illustre toque
le ſien? De luy voir terminer ses mem
Conquestes à la veille d'en faire encorde vic
plus grandes , & remettre enfin dansed
le fourreau cette redoutable Epée dont té
tant de Braves auroient fenty les coups ? u
Que n'aurois-je point à dire ſur un Sujet leve
auſſi rare &auſſi éclatant que celuy-cy? able
Mais , SIRE , il faut retenir ma mee
Plume, comme V. M. arreſte ſes Ar- S
mes , & faire place aux Ecrits de quelques
autres plus élegantes , &aux Dif
cours éloquens qu'un évenementfifingu
Lier
GALANT . 111
lier vasans doute faire naiſtre de toutes
parts. Il me doit suffire que V. M. Soit
bien persuadée qu'en tout temps & en
tous lieux Elle me trouvera toûjours
également&fans referve ,
SIRE,
Son tres-humble , tres- obeïffant,
&tres-fidelle Sujet& Serviteur,
LE DUC DE S.AIGNAN.
Le ſoinqueprend cet Illuſtre Duc
de tout ce qui regarde ſon Gouvernement
& ſa vigilance pour le
ſervice du Roy , ont garanty leHavre
d'un tres-grand malheur dont il
aefté menacé cesderniersjours. On
fut furpris de voir ungrand feu qui
s'élevoit tout-à-coup , &qui en ſuite
ſembloit étoufé par une fort épaiffe
fumée. On prit l'alarme. Monfieur
de S. Aignan y courut , & trouva
que le feu eftoit dans un Vaiſſeau de
S.Malo chargé de Soulfre , dont il
avoit fait tirer quinze cens livres de
Pou
112 MERCURE
U
Poudre depuis fix jours. Ce feu
eſtoit entre les deux Ponts. Sa préſence
, le détachement de dix Hommes
de chaque Porte , & la diligence
avec laquelle il fit remedier acet
accident , ſauverent avec ce Vaifſeau
tous ceux du Havre , la Ville
, & peut-eſtre la Citadelle , où il
y a plus de deux cens milliers de de
Poudre....
Vous avez fçeu la mortdeM'de
Varangeville Confeiller au Parle- da
ment. Elle est arrivée dés les derniers
jours de l'autre Mois, & fut
un grand ſujet de ſurpriſe pour
fes
Amis, puis qu'il mourut d'une apopléxie
de fang qui l'étoufa en un
moment. Ileſtoitjeune, fort eftimé
dans fa Compagnie , & Frere deM'
de Varangeville AmbaſſadeurExtraordinaire
à Venife. Il en partageoit
l'eſprit & le merite , & l'a laiſſé par
fa mort dans une affliction inconcevable.
Auſſi avoient- ils toûjours
veſcu enſemble avec toute l'union
fr
ce
qui
GALANT .
113
qui peut eſtre à ſouhaiter entre des
Freres.
Une autre mort a fait bruit icy.
Les circonstances en font particulieres
, &mériteroient un long diſcours,
fila quantité de choſes que j'ay encor
à vous dire me permettoit de
m'étendre, Un Medecin Empirique
qui s'eſtoit acquis de la réputation
par ſes Secrets , donna deux Bouteilles
de Tifaneà un de ſes Amis , qui
en avoit demandé par précaution .
Cet Amy n'en prit qu'un verre , &
en fut malade à l'extrémité. La violence
du mal l'oblgea de recourir au
contrepoiſon. On alla ſur l'heure en
avertir l'Empirique. Il ne fit aucune
difficulté de venir. On luy demanda
raiſon de ſa Tifane. Il ſoûtint qu'elle
ne pouvoit faire que du bien , &
pour le prouver , il en prit deux
verres en préſence de ceux qui l'accufoient.
Il voulut en ſuite retourner
chez luy , & ne pouvant gagner
la Maiſon, il entra dans la premiere
qu'il
114 MERCURE
qu'il trouva ouverte , &y mourut
dans le meſme inſtant. L'avanture
n'eſt pas moins ſurprenante quetragique.
Elle fait raiſonner diverſement.
Si elle ades fuites , je nemanqueray
pasà vous les apprendre.
M' Chommeau FilsdeM' le Préfident
Bétau , a eſté reçeu depuis
peu Conſeiller au Parlement. Ileft ]-
jeune , &auſſibien fait de ſa perſonne
qu'on le puiſſe eſtre. Son peu of
d'âge n'empeſche point qu'il neſça- m
che tout ce qu'on peut ſçavoir dans
les Loix & dans les Couſtumes. La
maniere dont ilarépondu quandon
l'a examiné , luy a attiré de grands
éloges. Il n'y a point de Maiſtre de
Droit qui euſt pû mieux ſoûtenir
cet examen. La fatisfaction avec laquelle
ila eſté reçeu dans cette Charge,
eſt une marque de fon mérite.
Il ſeroit ſurprenant qu'il en manquaſt
, eftant d'une Maiſon qui en
eft toute templie. Tout le monde
fçait quel eſt celuy de M' le Préſident
마
GALANT.
115
dent fon Pere ; & Madame de Bétau
ſa Mere eſt un exemple ſi ſingulier
de pieté & de vertu , qu'elle n'eſt
inconnüeà perſonne. Celuy dont je
vous parle a unjeune Frere Jeſuite ,
qui eſt encor au Novitiat , & quia
un fort grand talent pour la Chaire.
Madame de Poncet eſt ſa Soeur ,
auffi- bien que Madame de Creil , &
Madame de Molé Femme de M' de
Molé Conſeiller au Parlement , dont
le mérite eſt connu. Je vous aydéja
parlé de Madame de Poncet dans
quelqu'une de mes Lettres. Madame
de Creil , Femme du Maiſtre
des Requeſtes de ce nom qui a eſté
Intendant en Normandie , eſt une
Dame d'autant de mérite& d'eſprit
qu'il y en ait en France. Elle joüe
admirablement bien du Lut, du
Théorbe , du Claveſſin , & de la
Guitarre. Ilya unequatriéme Soeur,
fort belle& bien faite, qui a pris le
party du Couvent malgréſa Famille,
apres avoir refuſé des Partys tres-confidé116
MERCURE
ſidérables . Elle a fait Profeffion depuis
quinze jours aux Cordelieres
de laRüe des Francs-Bourgeois . La
Cerémonie ſe fit en préſence d'un
tres -grand nombre de Perſonnes de
qualité.
Il n'y en a pas eu moins auxNoces
de Mademoiselle le Vaffeur ,
Fille de M le Vaſſeur Confeiller au
Parlement , & de Mr d'Argouges
Marquis deGratot , Homme d'une
fort grande naiſſance. Elles ſe font
faites à S. Urain proche de Paris ,
avec toute la magnificence & toute
la joye accoûtumée dans une femblable
occafion .
U
ur
ne
CO
ite
10
V
nie
Cor
Si
Autre Mariage. Mademoiselle
Colbert , Fille du Maiſtre des Re- Cey
queſtes de ce nom , que vous avez
veu Intendant àAlençon , a époufé
Mª de Rancy. Ila beaucoup de mérite
, & il est difficile de le voir fans
l'eſtimer. M² Brunet ſi connu dans L
lemonde par ſes Emplois , eft fon
Frere, auſſi bien que Mr l'Abbé
BruGALANT
.
117
Brunet & M de Montforan. Ces
deux derniers ſont Conſeillers en la
Cour.
On a voulu faire un engagement
d'une autre nature. Il n'eſtoit que
de coeur à coeur , & l'Amoury devoit
eſtre ſeul appellé. Comme il eſt
bon de connoiſtre avant que d'aimer,
il fut queſtion de ſçavoir ce qu'on
pouvoit attendre de l'Amant qui ofroit
ſes voeux , & voicy de quelle
maniere il s'expliqua.
Voulez-vous sçavoir ma méthode ,
Avant que de vous engager ?
Je fuus, belle Philis, en amour tres-commode,
Comme on veut , conſtant , ou leger.
Quand j'ay dit une fois que j'aime ,
C'est pour toûjours , mais constamment.
Je veux qu'on en faſſe de meſme;
Je hay par tout le changement.
Si la Beauté la plus parfaite
(M'euft elle comblé de faveurs)
Vouloit de mon amour estre bientoſt défaité.
La Belle feroit fatisfaite
Désquej'aurois ſent, ſes premieres rigueurs.
Mon remede alors est l'absence ,
C'est
: 118 MERCURE
1
C'est le port de l'indiférence ,
On la trouve là ſurement.
Au retour , point d'engagement ;
Renoiier , c'est double inconstance .
Dust-on me demander la paix ,
Quandj'ay rompu , c'est pour jamais.
J'aurois beaucoup à vous direfur
ce qui s'eſt fait d'éclatant dans les
deux jours deſtinez aux plus folemnelles
Proceffions. Il y a une tresagreable
Symphonie aux Gobelins;
& ce qui s'eſt fait avec beaucoupde
magnificence en pluſieurs endroitsde
Paris , s'eſt également pratiqué dans
les Provinces. Madame la Marquife
de la Frézeliere fit faire un Repoſoir
admirable dans la Court de fon Chafteau
de Monts qui eft entte Richelieu
& Loudun. Il y eut un tresgrand
concours de Peuples , & on
y tira plus devingtvolées deCanon.
Cette Dame eſt d'un mérite tresparticulier.
Elle compoſe admirablement
bien en Vers & en Profe ,
ſçait parfaitement l'Hiſtoire , & ne
voit
GALANT.
119
voit guére de Perſonnes de fon Sexe
qui ſoient de ſa force ſur les belles
Connoiffances . L'illustre Nomde la
Frézeliere eſt un Nom qu'elle porte
Dar elle-meſme , eſtant de laBranche
ifnée de cette Maiſon. Son ancienneté
ne la rend pas moins conſidérable
que ſes Alliances. Elle eſt decendue
des Frézels Ducs d'Ecoſſedu
coſté des Femmes , des Ducsde Bréagne
&de Conan ; & ſes dernieres
Alliances font celles des Maiſons de
Montmorency & de Savonniere ,
dont estoient les deux Meres de
Monfieur& de Madame de la Frézeliere
d'aujourd'huy. Elle avoit toûjours
produit des Mafles de Pere en
Fils pour en poffeder les honneurs ,
juſqu'à feu Mr le Marquis de la Frézeliere
Mareſchal de Camp, qui
mourut au Siege de Hédin , &laiffa
deux Filles , dont l'une eſt Madame
de la Frézeliere , & l'autre eſt demeurée
Veuve de M' le Comte de
la Roche. M de la Frézeliere d'aujour120
MERCURE
1
jourd'huy ſortoit d'unedes Branches
de cette Illuſtre Maiſon , & il en
eſt devenu la Tige en épouſant la
Fille aifneé du Marquis dontje vous
viens de parler. Il eſt Lieutenant
General de l'Artillerie , & Sa Majeſté
l'a fait auſſi depuis peu Mareſchal
deCamp. Il ſert ordinairement
enAllemagne. Ilycommandeencor
à préſent l'Artillerie dans l'Armée
de Monfieur le Mareſchal de Créquy.
Il fut bleffé au Siege de Fribourg
dans la derniere Campagne ,
apres avoir perdu deux Fils ailnez
quiont eſtéſucceſſivement Colonels
du Regiment de Touraine. Le dernier
fut tué au Siege de S. Omer ,
& avoit eſté deja bleſſé à la Bataille
de Caffel , où il commandoit l'Artillerie
en la place de M'le Marquis
de la Frézeliere ſon Pere , qui estoit
demeuré dans les Lignes. Il en a
encor perdu un troiſieme entre ces
deux qui estoit Capitaine dans le
meſmeRegiment, & tous trois dans
l'efpaGALANT.
121
l'eſpace de vingtſix mois. Il ne luy
en reſte plus qu'un. Il eſt Page de
aGrande Ecurie , & fait ſes Exerices
avec une application admiable
. On l'appelle M' le Marquis
de Monts. Il donne de tresgrandes
eſpérances. Il eſt difficile
qu'il ne les rempliffe avec le ſe-
Cours des beaux exemples qu'il a,
* les inſtructions qu'il reçoit d'un
Pere conſommé dans le Meſtier de
laGuerre.
On m'apprend un Mariage qui
unit deux Perſonnes fort illuftres ,
& je vous en fais part dans le meſme
inſtant. M' le Marquis d'Eſtrades
épouſa ces jours paſſez Madame
deVertamont Veuve de M'de Vertamont
de Preau , Maistre des Requeſtes
, au nom de Monfieur le
Mareſchal d'Eſtrades ſon Pere . Vous
ſcavez qu'elle eſt Fille de feu M
d'Aligre , dont Monfieur le Tellier
remplit aujourd' huy la place avec
tant d'éclat. La Cerémonie s'en fit
Fuin. F dans
122 MERCURE
dans la Chapelle de l'Hoſtel de Sourdis
, où furent préſens M d'Aligre
Confeiller d'Etat , & M 1 Abbé
d'Aligre , avec beaucoup d'autres
Parens . Cette Dame qui a tout le
mérite des honneſtes Femmes , le
foûtient par un fortgrand agrément
de fa Perfonne, & elle s'est toujours
autant diftinguée par elle mefme,
qu'elle l'eſt par les avantages d'eftre
Fille & petite-Fille de deux Chan
celiers de France. Monfieur le Mareſchal
d'Eſtrades eſt d'une Maifon
qui luy en donne de fort grands du
cofté de la naiſſance; mais quelques me
conſidérables qu'ils foient , ils font
beaucoup au deſſous de ce qu'il ne
doitqu'à luy-meſme. Il a longtemps
qu'il feroit dans le rang où nous le
voyons élevé , s'il avoit toûjourseu
autant de fortune qu'on luy areconnu
demérite. On ſçait avec quelle
gloire pour la France il a commandé
les Armes du Roy, & avec
combien de fuccés il a efté employe
dans
F
GALANT .
123
dans les plus importantes Ambaſſades
. On peut dire que pendant le
Regne de LoüIS LE JUSTE ,
on l'a veu le lien de l'étroite inteligence
qui estoit entre le fameux
Henry Prince d' Orange , & le
grand Cardinal de Richelieu . La fageffe
& la valeur de ce Mareſchal
voient fait jetter les yeux ſur luy
pour un des plus grands Emplois du
Royaume ; mais la mort du Roy
qui ſuivit celle de ſon Miniſtre ,
changea les affaires & ſa fortune. Les
ſervices qu'il a rendus au Roy qui
regne aujourd'huy ſi glorieuſement,
ont eſté d'autant plus utiles à l'Etat
, qu'il les a rendus avec la plus
exacte fidelité dans des temps fort
difficiles . L'Hiſtoire vous apprendra
quelque jour le détail de ſes actions
, & fera connoiſtre à toute
Europe qu'il n'a pas peu contribué
à la Paix generale qu'elle attend avec
tant d'impatience.
Voicy un Sonnet qui m'a efté
F2
en124
MERCURE
envoyé ſur cette Paix, ſous le nom
de M' de la Tuilerie.
SONNET.
O vous qu' un vain orgueil arme contre
la France,
Trop foibles Ennemis du plus puiſſans des Rois,
Peuples Confederez , reprenez l'efperance,
Loüis veut bien ceſſer de vous donner des
Loix. IC
En vous offrant la Paix avec ſon Alliance,
Il ne pretend pas mesme uſer de tous ſes droitsin
Sa bonté genereuſe arreſte ſa vaillance,
Ecette bonté ſeule interrompt ſes Exploits. be
Il veut finir enfin cette cruelle Guerre ,
Qui répand la terreur aux deux bouts del
Terre,
Et qui couste du ſang presque à tout l'Uni
vers.
Surluy-mesme Loüis remporte la victoire
Et prest de voir entrer l'Europe dans ſes fers
A lamaintenir libre il met toute sa gloire.
1
Je vous ay dit dés le commencement
de cette Lettre , que le Roy
par une modération dont les Conqué
GALANT.
125
quérans ont ignoré juſqu'icy l'uſage,
avoit offert la Paix à ſes Ennemis
dans le ſein meſme de la Vi-
Ctoire. Vous l'allez voir , Madame ,
par ce que j'ay à vous dire , & de
la priſe de Puycerda , & de l'importance
de cette Conqueſte. Ccpendant
ce bruit de la Paix qu'on
ne doute point qui ne ſoit bientoft
concluë generale, fait faire par tout
des raiſonnemens ſi glorieux pour ce
grand Monarque , dont la plupart
des Alliez reconnoiffent chaque jour
la bonté, queje ne ſçay ſi je pourray
m'empeſcher d'y preſter l'oreille,
quoy que je doive toute mon
application à vous décrire ce dernier
Siege. Le détail en doit eſtre
long ſur le papier , ſi on le meſure
au temps que la reſiſtance des
Affiegez l'a faitdurer, & il me faudroit
trois Volumes auffi gros que
chacune de mes Lettres , fi j'entreprenois
de vous le donner dans le
meſme ordre où j'ay mis ceux qui
F3
ne
126 MERCURE
ne nous ont arreſtez que peu de jours,
& meſme que peu de quarts-d'heu- n
re, tel qu'a eſté celuy de Lewe; R
mais cette exactitude ne me paroift e
pas neceſſaire dans un Siege de plus ir
de trente jours , où les meſmes Of- te
ficiersGeneraux & les meſmes Corps ite
ont alternativement monté laTran-lac
chée. Ainſi quand je vous les auray
nommez tous à la fois , fans m'af- gn
fujetir àvous repéter leurs nomsſeparément
felon l'ordre de chaque ut
jour , j'auray fort accourcy ce que der
vous attendez de moy , & ne vous du
auray pourtant pas moins dit que int
ce que vous avez pû voir ailleurs. nt
Je vous marqueray toutes les Actions
principales détachées de ce qui aj
pourroit les rendre ennuyeuſes ; &
je vous apprendray meſme beaucoup
de choſes nouvelles, quoyqu'il ſemble
qu'on n'ait rien oublié dans les
Relations qui vous peuvent avoir
eſté envoyées , & qui font remplies
d'un tres - grand detail. Joignez
cela
GALANT.
127
cela que je vous ay fait graver un
Plan qui ſeul vous dira autant que
laRelation la plus étenduë , parce
que rien n'aide tant à faire concevoir
ce qu'on lit , que de le reprefenter
aux yeux. Araiſonner un peu
juſte fur les choſes , euffiez- vous crû,
Madame , que j'euſſe dû vous parler
de la priſe d'une Place en Catalogne
, & aurois -je pû me l'imaginer
moy-meſme? Il ſembloit que
toutes les Troupes d'Eſpagne devolent
fondre de ce coſté-là, à cauſe
du voisinage. Ceux qui prétendent
juger le mieux des deffeins qui
font à prendre , eſtoient perfuadez
qu'il fuffifoit pour le bien de nos
affaires de s'y tenir ſur la défenſive.
Il n'en eſtoit pas de meſme pour les
Eſpagnols. Il leur importoit beaucoup
d'y acquerir de la réputation
par leurs conqueſtes , ou du moins
de nous empeſcher d'y en faire. On
en connoifſſoit ſi bien la conféquence
à Madrid, qu'on n'y parloit que
F4
des
128 MERCURE
des projets des Armées de Catalo
gne. On y faifoit des appreſts pour
cela. Le jeune Roy , à ce qu'on
publioit hautement , y devoit aller
en perſonne , & c'eftoit par là qu'il
vouloit ouvrir ſa premiere Campagne
, que les grands Roys comme
Iuy ne doivent jamais faire fanse
triompher. Cependant tous ces
grands projets ſe font évanoüis. Les
Eſpagnols ont menacé , & nous avons
pris. La conduite qu'a tenue
Monfieur le Mareſchal Duc de Navailles,
a eſté merveilleuſe. Il avoit
affaire à des Ennemis qui au defaut
de la force , ont de l'eſprit , de l'a-r
dreſſe, & de la prévoyance, &qu'il
eft plus facilede batre que detromper.
Il eſtoit pourtant queſtion de
les ſurprendre , pour venir plus aifément
à bout de les vaincre. LaL
choſe n'eſtoit pas facile , une Armée
ne pouvantjamais marcher qu'à
grand bruit. Le party qu'il prit,
fut celuy de cacher fa route. Ce
deffein
GALANT . 129
deſſein l'obligea à de grandes précautions.
La premiere fut de faire
paffer M' le Bret Lieutenant General
en Lampourdan , avec l'Avantgarde
de l'Armée ; & comme de
pareilles contremarches ſont ordinaires
, & qu'elles ne font ſouvent
qu'embaraſſer quelque temps lesEnnemis
ſans les tromper , il fit ſuivre
un autre Détachement quelques
jours apres , & ordonna en fuite
que le Canon prift la meſme route.
L'execution de ces deux derniers ordres
acheva de faire croire aux Ennemis
ce qu'on leur vouloit perfuader.
Je pourrois vous marquer encor
vingt circonstances qui les abuferent;
mais comme elles dépendent
toutes de ces trois premieres , &
que ce feroit groffir ma Lettre de
choſes affez inutiles , je vous diray
ſeulement que noſtre General fut
plutoſt en Cerdaigne, qu'on ne ſceut
qu'il en euſt pris le chemin, & que
noſtre Armée eſtoit devant Puycer-
F5
da
130
MERCURE
1
da, qu'on la croyoit encor dans le
Lampourdan. Son arrivée. furprit
tellement les Ennemis , qu'il n'eurent
que le temps qu'il leur faloit
pour ſe retirer dans la Ville , fans
avoir celuy d'emporter quantité de
Foin, d'Avoine, de Lard, deBled,
de Farine , de Pain , & de Vin ,
qu'ils laifferent dans les Villagescarta
convoiſins. On fut d'abord jour&
nuit à cheval à la portée du Pifto- 10
let de la Place, croyant que les Ennemis
feroient des Sorties; mais leur a
ſurpriſe ne les laiſſoit pas en état
de rien entreprendre. Si- toſt qu'on
fut devant Puycerda , M' de Navailles
envoya un Courrier en toute
diligence pour faire affembler les
Milices du Païs de Foix, afin d'aller
avec des Troupes du Roy fur la
Frontiere d'Eſpagne qui répond à
cette Place. Il fit venir du haut
Languedoc- trois cens Beſtiaux, outre
ceux du Païs que le Roy paye
ordinairement. Ils eſtoient neceflaires.
ure
P
U
ALANT.
131
res. Le temps eſtoit mauvais , les
chemins méſchans naturellement ,
& le Canon devoit paffer par des
lieux où l'on n'en avoit jamais mené,
& fur le bord d'un grand nombre
de précipices épouvantables. Mr
de Navailles envoya auſſi dans le
haut Languedoc pour avoir de Bled,
fit arreſter des Chevaux de tous coftez
pour le voiturer, & donna tous
les ordres neceſſaires afin d'empeſcher
qu'on ne manquaſt de Fourrages.
Quand on a tant de difficultez pour
faire un Siege , & qu'on vient à
bout de les furmonter, on n'aquiert
pas moins de gloire par là que par
la priſe de la Place qu'on afſſiege.
Ce font deux chofes diférentes , &
on ne peut réüfir à l'une & à l'autre
ſans mériter des loüanges pour
toutes les deux. Puycerda , comme
vous le ſcavez ſans doute , eſt une
Place ſituée dans une Plaine ; mais
cette Plaine eſt ſur le plus haut des
Monts Pyrenées. Si vous me de-
F6 man132
MERCURE
:
mandez ce qui leur a donné ce nom,
je vous diray que les uns le tirent
d'une Fille du Roy Bebrix ; nommée
Pyrené, qui fut enſevelie dans
ces Monts apres avoir eſté violée
par Hercule, & les autres d'un mot
Grec qui fignifie le feu , & qui a
un entier raport avec la premiere C
fyllabe de ce mot de Pyrenées, foit ni
à cauſe que la foudre tombe ordi- n
nairement ſur les lieux les plus éle- ta
vez , foitparce qu'on rapporteque
des Bergers mirent autrefois le feu
aux Foreſts qui ſe trouvent dansces
Montagnes. Je viens aux Noms des
Officiers Genéraux qui ont com- e
mandé pendant ce Siege ſous les or- E
dres de M' le Mareſchal Duc de
Navailles , General de l'Armée du
Roy en Catalogne.
Lieutenans Genéraux .
Mr le Bret , M² de Gaſſion , &
M' le Marquis de Montauban.
Marefchaux de Camp.
M'deCaſaux, M'de la Rabliere,
& M
GALANT .
133
& M le Marquis de la Ville-dieu.
Brigadiers.
M' de S. André , M'de Surlaube
, M' de Murlat , & M
d'Urban .
Regimens de Cavalerie.
Sauzeay , la Valette , la Rabliere,
la Chauffée , Chevreau , Gaſſion ,
Grillon, le Bret , Villeneuve , Colligny
- Chaſtillon , Riverolle , les
Dragons de la Reyne , les Dragons
du Languedoc.
Regimens d'Infanterie.
Saulx , Furſtemberg , Erlac , Navailles
, Caftres , Liſtenay,Viercet-
Liegeois, Noailles, Famechon, Milices
du Païs , quatre Compagnies
de Suiſſes franches.
On affigna quatre Quartiers diférensà
toutes ces Troupes. Elles ont
alternativement monté la Tranchée
pendant tout le Siege avec les Officiers
Genéraux que je vousviensde
marquer. Vous voulez bien que je
me diſpenſe de vous les nommer au-
F7
tant
134
MERCURE
tant de fois que le Siege a duré de re
jours , dont je vous ay déja dit que ener
le nombre eſt de plus de trente.
1
tic
Le premier ſoin d'un Generalis,
eſtant de reconnoiſtre la Place qu'il auc
doit attaquer , Male Marefchal de bea
Navailles s'en acquita avec M'den d
Cafaux , & M'de la Motte-la-Mire; té
& pour eſtre plus aſſurez de l'état ava
des Fortifications de Puycerda, ils pl
y retournerent plus d'une fois en- vy
femble & ſeparément , accompagnez la
de M' d'Urban Brigadier , quicon- nie
noiffoit le Païs . Les Ennemis ta- rla
cherent de s'y oppoſer , mais l'em- pa
pefchement qu'ils y crûrent mettre tr
ne fervit qu'à les faire batre. Onlieu
les repouſſa juſqu'aux Paliſſades . Ils en
y perdirent deux Capitaines , & M
de Caſaux ſon Cheval , qu'un coup tou
de Piſtolet renverſa. On ne fit point ort
de Lignes. Il auroit falu trop de dres
Troupes pour les garder , caufe de C
l'étenduë de laCirconvalation. Un
Siege qui fe fait de cette forte ,
in
GALANT .
135
un redoublement d'affaires pour le
General. Son exactitude & ſes précautions
doivent tenir lieu de Lignes,
& il ne ſe peut qu'il n'aye &
beaucoup plus de foins à prendre ,
& beaucoup plus d'ordres à donner.
On délibera pour ſçavoir de quel
coſté on feroit l'Attaque. M de
Navailles trouva celuy des Marais
le plus commode. Son fentiment fut
fuivy , & il ordonna auſſi- toſt à Μ '
de la Motte-la- Mire principal Ingénieur
de l'Armée , de faire un Pont
furla Segre avant la nuit , pour faire
paffer l'Infanteriequi devoit monter
la Tranchée. Cet habile Ingénieur
eut beſoin d'adreſſe . Les contremarches
qu'on avoit eſté obligé
de faire pour mieux garder le ſecret,
eſtoient cauſe qu'on n'avoit pû apporter
ſi viſte toutes les choſes neceffaires.
Rien n'eſtoit encor arrivé.
Cependant M' de la Motte , ſans
bois , fans outils , & fans Charpentiers
, aidé ſeulement des Cavaliers
du
136 MERCURE
du Regiment de la Valette , & de
M' de Grillon Brigadier & Colonel
de Cavalerie , baſtit ce Pont dans le
temps preſcrit. Mª de Navaillesprit
fon quartier vis-à-vis, pour eftre&
plus pres de la Tranchée , & plus
pres du coſté par où les Ennemis
pouvoient tenter le paſſage. La
Tranchée fut ouverte à minuit , &
beaucoup avancée ſans perte. On la
pouſſa auffi heureuſement le 2. &
le 3. jour. Le 4. fut encor plus
heureux. M' le Marquis deNavailles
à la teſte de ſon Regiment,
s'expoſa beaucoup , & fit avancerla
Tranchée juſqu'àcent cinquantepas
de la Contrefcarpe. Il y perditM
de la Roche Capitaine de fon Regiment,
qui fut extrémementregreté.
Le 5. la Contreſcarpe devant eſtre
attaquée, le ſignal fut donné avec
des Flambeauxallumez , parce qu'on
n'avoit point encor de Canon . On
attaqua de tous coſtez . On entra
dans le Chemin couvert; d'où la
CavaGALANT
. 137
Cavalerie fut chaffée. M' de Surlaubey
fit tout ce qu'on peut attendre
d'un Homme de la derniere intrépidité.
Le Regiment de Furſtemberg
y eut cinqCapitaines tuez. Le .
Regiment de Saulx inſulta le Chemin
couvert , tua à coups d'Epée
tout ce qu'il trouva , & fit deux
Capitaines priſonniers. M. de S.
André s'y diftingua , & fit un Logement
ſur la Contreſcarpe , qu'on
abandonna pourtant , parce qu'on
ne pût achever la Ligne de communication
poury allerde la Tranchée.
M' deBardonache Capitaine dans de
Regiment , & M'du Mas Capitaine
dans Navailles , furent tuez , & on
prit une Contreſcarpe fans Canon ,
ce que d'autres que des François
n'ont point encor fait. Il ne ſe
paſſa rien de conſidérable le 6. jour
de Tranchée. Le 7. on s'élargit.
On fit des Banquetes. On plaça
force Sacs à terre. Trois Pieces
de feize, & une de vint-quatre ,
arri138
MERCURE
arriverent au Camp , & tirerent la
mefme nuit , leur Baterie êtant faite
auparavant. On apprit par une Lettre
qu'un Eſpion portoit au Gouver- u
neur , que le Comte de Monterey
efperoit bientoſt ſecourir la Place. el
Le 8. les Regimens de Navailles, qu
de Caftres , & de Liſtenay , firent
des Travaux ſurprenans. Celuy de te
Navailles envelopa & embraffatoute
la Contreſcarpe juſqu'à la Courtine,
avec une diligence && un ordre tout
particulier. M le Marquisde Navailles
fon Colonel, montra toute
la netteté de jugement , & tout le it
courage poffible. Le 9. on prépara an
toutes chofes pour attacher le Mineur
, & l'on eut nouvelles que les
Ennemis ſe mettoient en état de
venir ſecourir les Affiegez . Le 10.
on fit deux Bateries de deux Pieces e
chacune pour batre la Courtine &
des Maiſons qui font en amphi
theatre , & d'où tous les Miquelets
Eſpagnols & les Habitans tiroienten
plonGALANT.
139
plongeant dans laTranchée. Le 11 .
on travailla à un Logement dans le
- Rédan du milieu de la Courtine
poury conduire le Mineur. On fut
contraint de l'abandonner. Le Mineur
de main droite avança juſques
à quatre toiſes , & ce luy de main
gauche uné & demie. Le 12. une
Baterie dedeux Pieces commença à
batre l'épaule du flanc du Baſtion
de main gauche , pour empeſcher
qu'il ne puſt flanquer la bréche du
Baſtion de main droite , quand elle
feroit faite. Le 13. fut employé à
faire deux Logemens ſous les angles
flanquans de laContreſcarpe , & les
Mineurs avancerent beaucoup leur
Travail. On dreſſa une Baterie de
deux Pieces aupres de celle du jour
precédent. Le 14. on fit un Epaulement
pour s'oppoſer au Canon qui
donnoit ſur ladroite , tirant du flanc
du Baſtion qui flanque la Porte de
Livia. M" de Caſaux , la Mottela-
Mire , & Lauvilliers , eſtant ſur
le
140
MERCURE
le bord du Chemin couvert qui fert
de Foffé , & parlant aux Ennemis ,
furent chargez de Feux d'artifice ,
de Bombes & de Grenades. M'de
Caſauxy fut bleſſé d'un éclat audeffus
de l'oeil. Le 15. on fit fortir le
Mineur de main gauche hors de la
fappe , pour l'appliquer ſous des |
Madriers à la face du Baſtion du
meſme coſté ; mais on n'en pût venire
à bout, à cauſe de la prodigieufe
quantité de Feux d'artifice, de
Bombes , & de Barils foudroyans ,
que les Ennemis jetterent. Deux
Mineurs , & tous les Madriers , ene
furent brûlez . Le 16. la Mine du
Baſtion de main droite joüa , & fit
la plus grande bréche qui ſe ſoitjamais
veuë; mais comme c'eſtoit de
la nouvelle maçonnerie , au lieu de
ſe partager & de ſe fendre en gros
quartiers, elle ſe ſépara toute en
autant de morceaux qu'il y avoit de
pierres & de moillon. Ils furent
pouffez fort loin par la violence de
la
GALANT.
141
la poudre , & tuerent beaucoup de
Soldats. Les Ennemis nous repoufferent
, & apres uncombat opiniâtré,
ils ſe retrancherent , parce quenous
n'avions point de Canon qui viſt la
Bréche . Des Matelas & des Sacs de
laine leur ſervirent à ſe remparer.
M' le Marquis de Navailles s'y diſtingua
par ſon courage , & M² le
Bret eut toutes les peines du monde
à le faire retirer. On ne ſçauroit
affez exagerer la conduite &le courage
desOfficiers Genéraux, & par-
- ticulierement de M'le Bret qui eſtoit
de jour , ainſi que M'de la Villedieu.
M' de Caſaux qui couchoit
toûjours dans la Tranchée , pour
ne perdre aucune occaſion de ſe ſi.
gnalery fit paroiſtre ſa bravoure accoûtumée.
Deux Pieces de Canon
arriverent encor ce jour-là au Camp.
Le 17. on fit de nouveaux efforts
- pour appliquer le Mineur , & pour
- l'attacher ſous des Madriers au Baf-
- tion de main gauche. On ſe ſervit
mef142
MERCURE
meſmes des Portes de fer d'une Eglife
qu'on avoit trouvées. Le grand feu
des Ennemis renverſa tout. Un
Garde de M. de Navailles , tresbrave
& tres- intrépide , y fut tue,
& pluſieurs autres. Le feu demeura me
tout le lendemain juſqu'àla hauteur
de la moitié de Ramparts , de forte
qu'on prit réfolution d'attacher le t
Mineur par la ſappe. M' Doudreville 1
Major de Viercet , qui eſt pleinde
zele & de coeur , s'en chargea. Les h
Ennemis parurent le ſoir fur les
Montagnes , & il ybeut pluſieurs
eſcarmouches entr'eux& nos Miquelets.
Le 18. la ſeconde Mine du de
Baſtion de main droite eſtant prête de
àjoüer , on ſomma les Ennemis de wi
ferendre. On ne parla point au Gou
verneur ; mais il fit répondre par un :
des Officiers de la Place , Qu'ilne
s'attendoit pas à estre afſiegé parun alli
grand Capitaine que Mr le Mareschal
Duc de Navailles; Que puis qu'il avoit
reçen cet honneur , ilne devoit pas trouver
GALANT .
143
ver mauvais qu'il fist tout son poſſible
pour défendre Sa Place aux defpens de
tout fon fang, & pour foûtenir les interefts
de fon Prince , dont il esperoit à
chaque moment du secours ; Que plus il
connoiſſoit le mérite & la valeur des
François , plus il ſe ſentoit animé à ſe
ſignalerpar sa défence , &qu'iln'avoit
point autre choseà répondre. Onmitle
feu à la Mine à trois heures apres
midy , joignit à la Tranchée un Détachement
de deux cens Dragons &
de cinquante Hommes de Saulx .
On donna l'affaut à pluſieurs reprifes.
Les Ennemis- jetterent continuellement
des Bombes , des Grenades
, des Sacs à poudre , & des
Barils foudroyans . M de la Villedieu
fut bleffe à mort , & M Murlat
legerement au pied. Les Officiers
Suiſſesy firent tres-bien leur devoir.
Mr de Melane monta l'Epée à la
main ſur la Bréche. On ne peut
montrer plus de courage qu'en firent
paroiſtre les Officiers de Saulx & les
Off144
MERCURE
!
Officiers des Dragons. Les Ennemis
parurent encor pour le ſecours
de la Place. Ils avoient pris fur nos
Miquelets la Tour de Ripe , quieft
un paſſage dans les Montagnes.M'
le Mareſchal y alla avec une petite ne
Piece de Canon , la reprit , & fit an
cinquante Soldats prifonniers. Les s
Lieutenans Genéraux ceſſerent de f
monter la Tranchée ce jour-là, &res
demeurerent dans leurs Quartiers ffe
pour eſtre en état de s'oppofer au te
Secours. Le 19. on fitdenouvelles d
Sorties pour aller àla bréche du Baf- s,
tiondemaindroite. Trois Eſcadrons a
des Ennemis parurent ce jour là.
Le Comte de Monterey eſtoitGeneral
de leur Armée. Ildevoit avoir
plusd'expérience qu'aucun autrequi
fuſt en Eſpagne , ayant longtemps
commandé enFlandres , où il s'eltoit
trouvé en pluſieurs occafions
importantes , & où il avoit appris
le Meſtierdela Guerreàſes deſpens,
par la maniere dont il l'avoit veu
१
faire
GALANT .
145
faire aux François. Il eſtoit difficile
qu'il n'en euſt retenu des leçons , la
conduite& l'intrépidité de ces Braves
en donnant toûjours de grandes
à fuivre. D'un autre coſté , ce
General qui est fort eſtimé de D.
Juan , nepouvoit manquer de forces
plus que ſuffiſantes pour venir à bout
de ſon deffein. Il eſtoit ſur les Frontieres
d'Eſpagne , & avoit eu ordre
d'affembler toute la Nobleſſe &
toutes les Milices du Païs , de tirer
des Troupes de toutes lesGarnifons
, & de faire fortir de Barcelone
la grande Baniere de S. Eulalie ,
c'eſt à dire de faire marcher tout
ce qu'il y avoit d'Hommes au deffus
de quatorze ans. Tout cela- s'eſtoit
executé. Joignez à cela des
Troupes qu'on luy avoit envoyées
du fonds de l'Eſpagne. Le Marquis
de Leganés , & pluſieurs autres
Grands, avoient ſuivy les Officiers
Genéraux , & l'eſtoient venus
joindre en poſte. Ainfi on auroit
Fuin .
G eu
146 MERCURE
eu peine à faire des appreſts plus
conſidérables , ſi le Roy d'Eſpagne Balt
euſt eſté aſſiegé dans Madrid, &let
qu'il euſt eſté queſtion de courir ner
àſon ſecours. Je ne ſçay ce quifut ar
réſolu dans le Conſeil du Comte de
Monterey , mais il eſt certain que ine
tantde forces aſſemblées ne nousem- les
peſcherentpointde continuer le Sie- e
ge, qui dura encor neuf ou dix jours quo
de Tranchée. Aucune Relation pu- mer
blique ny particuliere n'a parlé de ka
ces derniers jours; & c'eſt par là , & in
par d'autres particularitez que vous it .
n'avez point ſçeuës, & dont je vous ara
viens de marquer quelques - unes, nai
que cette Relation fera la ſeule qu'il te
y ait encor euë entiere du Siege de a
Puycerda. Je vous en ay rendu compte
juſqu'au 19. jour. Le 20. on fit
un Boyau nouveau pour accourcir
le chemin qui pouvoit mener au Baſtion
de main gauche. M' d'Urban
contribuant de toutes fes forces & he
de tout fongénie au ſervice du Roy,
fe
GALANT . 147
ſe chargea d'une nouvelle Mine au
Baſtion de la droite, qui devoit penétrer
juſques ſous les Retranchemens
des Ennemis , & les prendre
par derriere. Le 21. on continua
le meſme Travail. Le 22. on fit
- une Place d'armes contre les Sorties
des Ennemis . On mit deux Pieces
- de Canon qui enfiloient & qui flan-
- quoient la Bréche. Le 23. on fut
averty que les Ennemis ſoufroient
beaucoup , qu'ils manquoient de
Pain , & que leur Milice les quitoit.
Le 24. on continua la Ligne
paralelle à la face du Baſtion de
main gauche qui avoit eſté commencée
dés le 20. afin de faire aller cinquante
Hommes de front à l'aſſaut
quand la bréche du Baſtion ſeroit
faite. M' de Caſaux qui avoit toujours
montré une activité ſans pareille
, fechargea d'une Mine au
milieu de la Courtine. On eut le
meſme jour nouvelle que les Ennemis
ſe retiroient. Le 25. on conti
G2 nua
148 MERCURE
nua les meſmes Travaux , & l'on
eut avis certain que les Ennemis
ayant quité le deſſein de ſecourir
Puycerda, avoient renvoyé lesGarniſons
de Rozes & de Palamos . M
Navailles qui prévoit à tout , renvoya
M' l'Intendant à Perpignan
pour pourvoir au Rouffillon, en cas
que les Ennemis priffent cette route,
avec ordre d'arreſter un Regiment
Anglois qui venoit au Camp,
&de s'en ſervir. Mais les Ennemis
avoient aſſez fait de s'eſtre fatiguez
en vain. Ils ne vouloient point eftre
attaquans en quelque lieu que
ce fuſt, & ils voyoient par toutdes
ordres fi bien donnez pour les recevoir
, qu'ils aimerent mieux ſe retirer
tranquillement , que de ſe hazarder
à eſtre contraints de faire
une retraite précipitée, ou à ſe voir
repouffez des Lieux qu'ils auroient
pû attaquer pour faire diverſion.
Le 26. le 27. & le 28. laTranchée
fut montée à l'ordinaire , ſans qu'il
s'y
GALANT. 149
s'y paſſaſt rien de conſidérable. On
yjoignit feulement un Détachement
de deux cens Dragons. Le 29. les
Ennemis batirent laChamade à une
heure apres midy , & envoyerent
le Chevalier de Maſcarille pour Oſtage
, avec pouvoir de capituler.
Pendantce temps leRegimentd'Hamilton
arriva au Camp. On convint
d'envoyer à Ripouil un Officier
des Ennemis , avec un Trompete,
cinq Cavaliers, & autant des
Noftres , pour voir fi leur Armée
eſtoit retirée , & s'il y avoit du Secours
à eſperer. Cependant laCapitulation
fut fignée, & il leur fut accordé
de fortir le 31. de May à dix
heures du matin, en cas que dans
ce temps ils ne fuſſent puiſſamment
fecourus , & qu'il ne faluſt lever le
Siege. On monta la Tranchée à l'ordinaire
pendant ces trois jours. La
Capitulation fut executée au jour
marqué. Les Articles furent tels
qu'on a accoûtumé d'accorder àceux
G3 qui
150
MERCURE
qui ſe ſont défendus enbravesGens.
On ne leur accorda point de Canon,
& il leur fut ſeulement permis d'emmener
dix- neuf Perſonnes maſquées.
Voicy une Liſte fidelle de tout ce
qui ſortit par la Bréche.
Cavalerie , 150 Hommes.
Infanterie jaune , 500
Infanterie verte , 365
Miquelets , 50
Walons & Italiens, 216
Le tout monte à 1281
Hommes en armes.
Miquelets maſquez , 4
Parmy les jaunes ,
6
Parmy les verts , 5
Parmy les Walons , 2
Parmy les Femmes ,
2
19 masquez.
Mª de Navailles reçeut les foumiſſions
de la Ville & du Clergé;
& M. de S. André Brigadier partit
en poſte pour porter cette nouvelle
àla Cour.
Dom
GALANT .
151
Dom Sanche de la Mirande General
de l'Artillerie d'Eſpagne, Lieutenant
General de la Cavalerie , &
Gouverneur de toute la Cerdagne,
eſtoit auffi Gouverneur de Puycerda.
Cinq raiſons principales l'ont
obligé à faire la vigoureuſe reſiſtance
qui luy vient d'acquerir tant de
réputation. Il ſçavoit qu'on ne peut
refifter long- temps a des François
fans beaucoup de gloire. Sa Place
ne manquoit point d'Hommes. Elle
abondoit en Munitions. Il avoit
acheté & payé ſon Gouvernement
en argent comptant. Il venoit d'épouſer
une Heritiere de Puycerda
qui avoit tout ſon Bien dans la Ville
& aux environs; & dans le temps
où il fut aſſiegé , on folemniſoit encor
ſes Nôces, où il avoit prié quantité
de Nobleſſe du Païs qui estoit
demeurée dans ſa Place. Ainſi outre
l'honneur qu'il trouvoit à acquerir,
il avoit beaucoup deBien à defendre.
Il voyoit d'ailleurs toutes les
G4
for
152
MERCURE
forces d'Eſpagne à une lieuë & demie
de luy, & il avoit ſujet d'efperer
qu'elles tenteroient du moins
quelque choſe pour fon fecours. Cependant
il ſemble qu'elles ne foient
venuës là que pour fatiguer M' de
Navailles, qui n'avoit pas ſeulement
l'occupation que le Siege luy donnoit
, mais qui ſongeoit continuellement
à fe mettre hors d'etat d'eftre
furpris. Aufſi ne doute-t-on pas
que ſi lesEnnemis n'ont rien tenté,
c'eſt fa vigilance toûjours active qui
en a efté la cauſe. Tous les Officiers
Genéraux ontfait des chofes ſurprenantes.
L'on ne peut affez admirer
M' le Marquis de Navailles , qui
dans un âge ſi peu avancé a tant
donné de preuves de valeur & de
conduite. On peut dire que toutes
les Troupes ont eſté au feu , puis
qu'en un mois de temps jamaisPlace
n'a tant conſommé de poudre.
Ainfi nosTroupes ne voyoient que
du feu d'un coſté , & des neiges de
l'auetBBastions
attaque
claBreche
Mtrede maingau
che
Minedumeilien
Minedemain
droite
6Baftion quitombe
Reveistoment
que faifovent actuellemenltes
ennemng
Gardesde Cavallerie
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10
e
هب
et
$2
GALANT .
153
l'autre. Il ne falloit pas devant cette
Place une moins habile Ingénieur
que M'de la Motte-la- Mire. Les
Sources qui l'embaraffoient par tout
dans les Travaux , luy ont caufé
des difficultez qui n'en pouvoient
eſtre ſurmontées que par un zele
comme le fien. Tous ceux qui ont
agy pour le ſervice du Roy , y ont
merité beaucoup de gloire ; & M' le
Camus-Beaulieu, Intendant de l'Armée
,, a fait voir une continuelle
activité en tout ce qui regardoit ſon
miniftere. C'eſt trop vous parler de
cette Place fans vous en faire voir
le Plan. Examinez-le, Madame. II
eſt tres- exact, & vous y verrez toutes
lesAttaques tres-fidellement marquées.
Vous pouvez juger par là
de la capacité de M' de la Mottela-
Mire; auffi a-t- il toutes les lumieres
qu'on peut avoir dans les chofes
dont il ſe mefle , & vous n'en
douterez pas quand vous fçaurez
que c'eſt luy qui afortifié Pignerol,
G5 qui
154
MERCURE
qui paſſe pour un des plus beaux
Ouvrages de Fortifications qui foient die
dans lemonde. Je ne vous parle point ou
des avantages qu'on peut retirer de la
Conqueſtede Puycerda. On ſçait af- nef
ſez , fans qu'il ſoit beſoin de le dire, but
que la Capitale d'un Païs en donne lat
toûjours beaucoup ; mais comme di
celle- cy eſt d'une grande importance
au Roy d'Eſpagne, je croy qu'on peut C
compter parmy les avantages qu'el- ly
le nous aſſure , celuy de contribuer
au repos de toute l'Europe. LeRoy lef
n'attendoit pas ſa priſe pour luy of- an,
frir cette Paix tant defirée , puis les
que dans le meſme heure que laGar- v
niſon de Puycerda ſortoit , l'Am--te
baffadeur de Hollande eſtoit a l'au- wé
diance du Roy. Ainſi l'on peut di- t
re que la Victoire a toûjours accompagné
ce grandMonarque, & qu'el
le l'a ſuivy juſqu'au moment que dant
ſes Ennemis ont reconnu ſes bontez. den
On a chanté le Te-Deum pour la
priſe dePuycerda. Toutes les Course
SouGALANT.
155
Souverainesy ontaſſiſté. M'le Premier
Préſident de Novion s'y eſt
trouvé pour la premiere fois en cette
qualité. Il avoit eſté reçeu Ic
meſme jour. Comme il avoit accoûtumé
d'aller au Palais de grand
matin , il s'y eſtoit rendu à l'heure
ordinaire . Quantité de Perſonnes
de qualité l'attendoient à l'entreé de
la Grand Chambre pour le ſalüer.
Il y entra , & travailla avec ceux
qui compoſent cet Auguſte Corps.
Meſſieurs les Ducs de Foix , deCoiflin
, de Geſvres , & pluſieurs autres
, juſqu'au nombre de douze,
y vinrent dans le meſme temps.
Si- toſt que Monfieur le Duc fut arrivé,
Monfieur le Premier Préſident
alla au Greffe de la Cour accompagné
des meſmes Perſonnes de
qualité qu'il avoit trouvées en entrant.
Pendant les temps qu'ily demeura
, Mile Coq rapporta ſes Proviſions
à la Cour , avec ſon Enqueſte
de vie & moeurs. Apres que le
G6 tout
156
MERCURE
1
tout eut eſté leû , on prit lesConcluſions
de M'le Procureur General.
On demanda les Avis , & on affembla
les Chambres. En ſuite deux
Conſeillers allerent prendre Monſieur
de Novion , auquel entrant
dans le Barreau , Monfieur le Préfident
Cogneux fit faire le ferment
accoûtumé. Cela fait , il prit fa
place , & fortit à lateſte de laCom- t
pagnie pour aller à la Tournelle , e
d'où il revint fuivy de Meſſieursles
Préſidens à Mortier avec leurs Robes
rouges. On tint l'Audience en
fuite , à laquelle Monfieur le Duc
aſſiſta , ainſi que les autres Ducs
qui avoient eſté préſens à cette Reception.
L'Aſſemblée generale des Etats
d'Artois s'eſt tenuë le premier jour
de ce Mois. Ceux quen firentl'ouverture
de la part du Roy , furent
Monfieur le Duc d'Elbeuf Gouverneur
de la Province , Mª de Bréteüil
qui en eſt Intendant , Mr de
MontGALANT.
157
Montplaiſir Lieutenant de Roy
d'Arras en l'absence de M'le Comte
deMonbron qui ne s'y pût rencontrer
, & M'Scaron de Longue Préſident
du Conſeil d'Artois. Monſieur
le Duc du Lude , & M'Courtin,
qui paſſoient à Arras dans ce
temps-là , s'y trouverent. Ce dernier
confervant beaucoup d'affection pour
Cette Province dont ila eſté undes
premiers Intendans , fut bien aiſe
de luy en donner ce témoignage ,
qui fut reçeu de tout lemonde avec
grande joye. Deux Eveſques , plus
de vingt Abbez , & pres de cent
Gentils-hommes , compoferent l'Afſemblée:
Apres que Monfieur le
Duc d'Elbeuf leur eut expliqué en
peu de mots les intentionsdu Roy,
M' de Bréteüil les harangua avec fon
éloquence ordinaire. Il leur fit comprendre
l'obligation qu'ils avoient à
Sa Majesté, non ſeulement de ce que
par les Conquestes qu'Elle avoit faites
en perſonne, Elle avoit acquis à
G7
leurs
158 MERCURE
:
leurs Villes l'avantage de neplus eftre
Frontieres , mais de ce qu'ellevouloit
encor les mettre en état de ne
plus rien craindre des Ennemis, en
retenant par la Paix des Places qui
les laifferont à couvert de toute forte le
d'iuſultes. Monfieur l'Eveſque d'Arras
, de la Maiſon de Seve-Roche- la
choüart , Fils de M. de Sevequia 1
eſté Prevoſt des Marchands , lesre- u
mercia au nom de l'Aſſemblée , &
les pria d'aſſurer le Roy du zele &
de l'affection qu'ils avoientpourfon
ſervice ; ce qu'ils tâcheroient defaire
paroiſtre par les promptes réſolutions
qu'ils alloient prendre ſur ce qui leur
venoit d'eſtre propoſé.
Comme Sa Majefté devoit paffer
en Artois pour s'en retourner à S.
Germain , & qu'à cauſe de cetteAfſemblée
chacun ne pouvoit en fon
particulier luy aller rendre ſes reſpects
, on députa M' le Comte de
Belleforiere , Parent de M'le Marquis
de Soyecourt , qui l'alla com-
1
pliGALANT.
159
plimenter à fon paſſage , & qui s'acquita
tres-bien de cette commiſſion,
On a renouvellé cette année les Députez
Genéraux. Ce changenient ne
ſe fait que tous les trois ans. Le
Clergéa nommé M'l'Abbé deCho-
- ques ; la Nobleſſe , Mr le Comte de
Maure , de la Maiſon de Bernage ;
& le Tiers Etat , M' Paliſot-d'Incourt.
Ce font trois Perſonnes d'un
fort grand mérite. Ils ont eſté pluſieurs
fois députez aupres de Sa Majesté
, & ſe ſont toûjours acquitez
de cet Employ à la fatisfaction de
la Province.
- Outre ces Députez. Genéraux ,
on en fait trois autres chaque année
pour aller en Cour. On a choiſy
celle-cy M' l'Abbé de Suze Evefque
de S. Omer , Mr le Vicomte
de la Thieuloye de la Maiſon de
Saluces , qui font préſentement de
la Députation Genérale , & le mefme
Mª d'Incourt qui eſt fait Député
General , & qui l'eſtoit l'année der
nie160
[ ERCURE
niere pour la Cour , avec M'l'Abbé
le Febvre , & Mr le Comte de
Gomiecourt. Je vous ay déja parlé
de ces trois derniers. On ne peut
trop dire à l'avantage des autres. M' .
l'Eveſque de S. Omer s'eft toûjours
fait diftinguer par tout , & fon mérite
répond à ſa Dignité.
Le Roy a fait l'honneur à M'le
Duc de S. Aignan , de luy témoigner
par la Reponce qui fuit, la
fatisfaction qu'il avoit reçeuë de ſa
Lettre.
REPONSE
DUROY
A MONSIEUR
LE DUC DE S. AIGNAN.
Mon Cousin, Vous ne devezplus vous
mettre en peine de vous distinguer aupres
demoy, ilya long-temps que vostre zele
pour tout ce qui me regarde a fait cette
distinction. Je ſuis fort persuadéqu'ilse
fignaGALANT.
161
Signalera toûjours dans la Paix comme
-dans la Guerre. Je ne doute pas mefmes
que les effets nefurpaſſent encor vos
expreſſions , & j'ay bien voulu vous
dire que c'est avec cet agrément & cette
confiance que j'ay leu voſtre derniere Lettre.
Priant Dieu an surplus qu'il vous
ait , mon Cousin , en ſaſainte &digne
garde. A S. Germain en Laye le 15.
Juin 1678 .
Signé , LOUIS.
Je vous envoye les Préceptes Galans.
Ils font de Mr Ferrier. L'Adieu
aux Muſes , & l'Elegie du commencement
de ce Livre que je vous
fis voir il y a quatre ou cinq mois ,
ne vous laiffent point douter de la
facilité de fon Génie pour les Vers .
Il ſemble qu'il ait eſté animéde l'efprit
d'Ovide en compoſant cet Ouvrage.
Il en a retranché toutes les
libertez qui pouvoient bleffer , &
ce qui eſt de luy ne def-honore point
ce qui n'eſt que Traduction.
Les
162 MERCURE
!
Les uns fongent a l'amour, les
autres à boire. Cette Chanſon qui
s'adreſſe à nos Amis les Hollandois,
a eſté faite pour les derniers. L'Air
eſt de M' Rigaut de Tours.
AIR A BOIRE.
Puis que le grand Loüis en bornant fes
Exploits,
Vous a permis de quiter la rapiere ,
Venez , pauvres Beuveurs de Biere ,
Boire nos Vins comme autrefois.
Sortez de vos Marais , venez rougir vos
trognes;
Nous n'avons plus d'autres foucis
Que de trouver aſſez d'Yvrognes
Pour vuider promptement nos Muids.
Les Enigmes continuent toujours
à exercer agreablement les Eſprits.
M' Robbe quia trouvé le vray ſens
des deux en Vers de ma Lettre du
Mois de May, a expliqué ainſi la
premiere.
Jadis Pan inventa la Fluſte ,
Pour expliquerſon amoureux tourment.
Touchant l'invention d'unft bel Instrument ,
Per-
DU
Pag. 162
us abiere , Boire nos
T
res, Que de trou-
RIGAULT.
Per
Ma
do
Ou
C
lo
이
Au
eft
m
U
20
GALANT. 163
Perſonne avec luy ne dispute ;
Mais en voyant l'Enigme d'aujourd'huy .
'e doute qui des deux mérite davantage ,
Ou du Dieu Pan , ou de celuy
Qui nous en a ſçeu faire uneſi belle image..
4
Ceux qui ont trouvé ce meſme .
Mot de Flufte , de Flageolet , de
Iautbois , ou de Chalumeau (car ce
'eſt qu'une meſme choſe) fontMefames
les Marquiſes de Montbrun
de Briards ; Meſdames de Nanour
; de Fontenay , de la Parroiſſe
e Prefle en Brie ; de Couvrigny ,
roche de Falaiſe; Sarnet , de Picarlie
; Meſdemoiselles Hebert , Ruë
Quinquempoix ; Riviere; Merles ; &
Odinet , d'Auxerre; Artemiſe , du
Mont; Criſto , de Bourges ; Iris ,
de Gien ; de la Salle , de Blois ;"du
Colombier , pres de Madame la
Comteffe de Torigny ; de la Chapelle
, Ruë Guenegaud ; de Sommelſdirks
, de Chaſtillon en Batois ,
dans le Nivernois ; Meſſieurs de la
Salle, de Rheims; Malbet; Aymés,
e de
164 MERCURE
de Beziers ; Tapprel , St du Creux ; die
Vaglier , de Mouſſy; Mignot de C
Buffy , Gentil-homme de Villefran- och
che en Beaujollois ; de Recul , Gen- te
tilhommede Picardie ; de la Heſtroy; M
de Gaillonnet ; L'Amant conftant obe
de la Belle N. P. Préaudeau, Avocat
enParlement àParis ; Vautier, vo
Avocat de Roüen; de Courteville, T
de Paris ; Buglet , de Troyes; de E
l'Arbrifleau , & le Solitaire de l'Ora- Ab
toire; Bodin , de Lyon; de S. An- la
toine le Brun , de Lyon ; Baifé le n
jeune , de Paris ; Gayet-Tarlet ,tr
d'Avignon ; de Villedieu , de Pon- L
toife; Gardien , Secretaire du Roy; p
Le Lyonnois , de Paris ; L'Abbé de ar
Jully , du Havre; Le Chevalierde
Clerville; Faverel , de Paris; Comiers
, Prevoſt du Chapitre de Ternand
; Berout , Medecin deConches;
Les Hermites de S. Giraud & de
Fontainebleau ; Le jeune Medecin
des Belles de Rennes; Les trois Freres
, de Blois ; Le Berger Alcandre;
y
Julie,
GALANT. 165
Julie , de la Place Royale , LaVille
de Compiegne ; Les Bergeres de
Loches ; La Bergere Catin; La Societé
Cloiſtré de Paris .
-M" Chantoiſeau , de Brie-Comte-
Robert ; Le Chevalier de l'Etoile ;
du Vaucel ; d'Evreux; Roland ,
Avocat àRheims ; Bazin, Chanoine
deTroyes ; Duvall'aîné , Medecin
d'Evreux; du Matha - d'Emery ;
d'Abloville , proche d'Argentan ; &
Mademoiselle Gathier , de Chaſtillon
fur Marne ; l'ont expliquée en
Vers .
La ſeconde Enigme a eſté ainſi
expliquée dans ſon vray ſens parM
Gardien Secretaire du Roy.
Toy qui fais la beauté de toute la Nature ,
Toy dont l'on ne peut faire une juſte peinture ,
Qui te devances , qui te fuis ,
Qui donnes les jours & les nuits ,
Dont chaque instant commence & finit la carriere,
Soleil , éclatante lumiere ,
Quand par des ordres eternels
La courſe en faveur des Mortels ,
Pour166
MERCURE
Pourroit devenir eternelle ,
Ferois-tu voir encor homme chez les François .
Le plus grand de tous les Rois ,
Avec tant de vertus la Reyne la plusbelle,
Les Ministres les plus prudens ,
Les Guerriers les plus vaillans
Et le Peuple le plus fidelle ?
A
rd
er
;
110
00
M" Robbe ; Faverel ; Francode:||
Tibivilier ; des Avaris , Secretaire A
de M de Matignon , Lieutenant
General de Sa Majefté au Gouver -to
nement de Normandie ; & le Saty-M
re Troyen ; ont auſſi trouvé le So-a
leil. La Ville de Nefle l'a expliquée
en Vers. Mrs du Vaucel ; Aymés,
Fils ; Mignot , de Buffy; de Gail-al
lonnet ; Roland, Avocat à Rheims;,
de S. Antoine le Brun ; Le Chevalier
de Clerville; & de la Salle
, Fils d'un Secretaire du Roy a
Rheims ; ont crû que c'eſtoit lefour,
M' Chantoiſeau , l'Horloge ; M'du
Matha-d'Emery, l'Enigme de l'Enig
me en Vers; M'd'Abloville ; for;
Mr Berout , & l'Hermite de S. Gi- R
raud,
a
GALANT. 167
raud , le Feu; Télamire , le Four;
Les Bergeres de Loches , la Chandelle
; Madame la Marquiſe de Briards
, l'Aurore ; Mademoiselle Hebert
, Ruë Quinquempoix , la Lune;
Mademoiselle Grimpé , d' Amiens
, l'Arc-en Ciel ; & Mademoiſelle
Joüet , de la Ruë des Roſiers ,
Argent.
Voicy les noms de ceux qui ont
trouvé le vray ſens de toutes les deux.
Mr Foineau , Sous-Chantre de la
Cathédrale de Vannes ; Le Duc, Avocat;
Carolet, Avocat en Parlement;
Monnereau, de Xaintonge; LeChevalier,
de la ruëChapon; de la Barre,
St du Pleſſis, Conſeiller àChinon;
Pagés , de Sedan, des Prez , Maiſtre
de Muſique ; Lagrené de Urilly;
de Launay , de Caën ; Grandin
, Doyen de Vendoſme; Broffard
, d'Argentan; Griffon , Conſeiller
au Siege Preſidial de la Rochelle
; Michellet de Bellefontaine;
Renaud , S' de Foriers en Champagne;
:
168 MERCURE
1
gne; Maze, de Roüen ; Tréblad
de Fonſrouffe , d'Aix ; du Sephin, |
pres de Saumur ; Celiſandre ; G.P.
de la Coudre; Hermophile de Médicis
, de Beauvais ; Virreau; de
la Salle , Sº de Létang, de Rheimste
La Grive , de Lyon; Loyſeau , dele
Coulommiers ; Le Chevalier de la T
Heronne , de Roüen ; de la Foffe
de Vaudevire , de S. Lo; Walter ,
Gentilhomme Allemand; Bouchet,
deLyon; Roux, Medecin de Vien- C
ne en Dauphiné ; Durand de Clerbec,
prochele Pont- Leveſque; Laf
fon lejeune, Medecin à Châlons en
Champagne; de laBarre, de Roüen,
de Cohon , d'Alençon; Pantot, de
Lyon ; Fleury , de Durſet en Normandie
; de Conſtantin , de Bordeaux
; l'Abbé de Lan-devennet ;
Thabaud des Ferronds ; Madame
duVal, Cloiſtre S. Nicolas du Louvre;
Madame du Carron de Pierreval
, de Dieppe; Les Dames de
Mons; Meſdemoiſelles Raince, de
la
GALANT.. 169
la Ruë Chapon ; Péze la Cadete, du
Mans ; Renavaly , de Breſt enBretagne
; Lochon & Rocheboüet , de
Mondoubleau ; Herblin la Fille ;
Brijon; Le Solitaire de Paris ; Le Secretaire
des Dames de Saumur ; Les
Bergers de la Fontaine-Arſon , de
Noyon ; Les Bergers fans Moutons ,
du Païs de Caux; Les Alliez du Mont
S. Hilaire, de Noyon en Picardie; Le
Pareſſeux , de Villars en Bourbonnois
; Neptune; La Dame Inviſible;
La Belle Malade , de la Ruë de S.
Pére ; Sans vous je n'aime rien ; M.
N. de Bordeaux; La Belle Infante, du
Quartier S. Eustache; Meſdemoiſelles
de Launay, de Chaſtillon, ont expliqué
l'une & l'autre en Vers, ainſi
que M" Germain, Preſtre de Caën;
Houppin le jeune, de Beauvais, du
Mont, Avocat à Chaumont le François
; & un Chanoine de S. Victor.
Nouvelles Enigmes que je vous
propoſe. La premiere eſt d'une Perſonne
de la premiere qualité.
Fuin.
H ENIG170
MERCURE
fu
ENIGME .
Tantoſt pauvre , tantoſt riche ,
Preſque tout le long du jour
;
Nor
il
A mon voisin je fais niche , bez
Il me la fait àson tour.
A chacun je. m'abandonne ,
2
вих
Le moindre me fait la loy ,
Et toûjours mon nom se donne
A ce qui vaut mieux que moy.
us
Dans une fombre demeure
Sans regret je suis caché,
Et mesme ſouvent je pleure
Lors que j'ensuis arraché.
Quand on m'expose à l'orage
Sur un perfide Element ,
Je ne crains point le naufrage ,
Et me naye à tout moment.
Je n'ay bras , ny pieds , ny teste.
Je ne suis de chair , ny d'os ,
Et fi toſt que l'un m'arreste ,
P
ien
J
S
)u
al
er
L'autre trouble mon repos .
1,
AUTRE
ENIGME
Avec les Rois je prens naiſſance,
Ils ont besoin de moy, je ne fuis rien fans eux,
Fefers àleurgrandeur, j'éleve leur puiſance,
Selon leur valontéje puis eftre en tous lieux.
Fe
a
GALANT .
171
Je ſuis par tout d'une mesme nature ,
Je ſuis d'un plus ou moindre prix ,
Souvent je change defigure ,
Selon la mode des Païs .
Si l'on me voit toûjours de miſe
Chez les Rois & les Empereurs .
Je suis foûmis dedans l'Eglise
Aux Abbez , Prelats & Pasteurs,
Plus on me foule aux pieds , plus j'en tire
avantage ,
Plus c'est ma pompe & man honneur ;
Bien loin de me vanger de celuy qui m'outrage,
Je fais sa gloire & sa grandeur.
Je commence l'Enigme d'Ino par
les divers ſens qu'on luy a donnez.
Mª de la Salle Fils , la Foudre ; Le
Duc, Avocat, la Tempeste; Le Chevalier
, de la Rue Chapon , le Tonnerre;
Nicolaif Nippuoh de Mariffel,
le naufrage d'un Vaiſſean, la Macreuse
, une Pierre prétieuse , ou un
Favory; Maze , de Roüen, la Fontaine
qui fort d'un Rocher; du Mont,
Avocat à Chaumont, la Pluye; Lafſon
le jeune , la Glace ; Pantot , la
1 H 2
:
Pluge
172
MERCURE
Pluye précedée du Tonnerre , l'Infidelité
punie, l'Inondation & priſe d'Ypres;
Chantoiſeau, la prise de Gand, Gardien
, la Révolution de la Hollande;
Aymés Fils , la Paix de la Hollande;
des Bois , la Hollande fe jettant dans
les bras de la France ; Renaud , St
de Foriers , la Hollande humiliée par
le Roy; Broſſard, l'Arc-en-Ciel; Bonnet
, de Vaux , la Niége; Franco de
Tibivilier , le Cristal; du Vaucel,
la Seine ; de Cohon , l'Ambre , ou
la Gomme de quelque Arbre ; de la
Salle, S' de Leftang , la Fonte; de
la Barre , S' du Pleffis , Conſeiller
à Chinon , Epervier ; Butor , la
Pierre; de Courteville, de Paris ,
la Folie; du Matha - d'Emery, la
Gelée , le Rhume, ou Versailles; Berout,
l'Alchimie ; Meſdemoiselles le
Pelletier , de Meaux , la Mort, la
Faloufie , ou les Simptomes de la Fievre
; Hebert, Ruë Quinquempoix;
le Blafon; Merles &Audinet, d'Auxerre
, le Croiſſant de la Lune; de
LauGALANT.
173
Launay , de Chaſtillon , la Perle ,
ou la Rosée ; Penavaly , la Bombe ;
La Belle Malade , la Foudre , Les
Bergeres de Loches , une Fontaine ,
Sans vous je n'aime rien , l'Imprimerie
; L'Indiférent, de S. Quentin,
la Banqueroute , le Berger Alcandre,
la Falousie ; le jeune Medecin de
Rennes , la Paix avec la Hollande ;
L'Amant conſtant de la Belle N. P.
le Croiſſant de la Lune; Neptune ,
une Comete; Le faux Criſante , le
Froid ; Les Bergeres ſans Moutons ,
le Flux & le Reflux de la Mer ; Le
Secretaire des Dames de Saumur ,
laTempeste.
La Belle Captive de la Ruë S.
Antoine , la Salamandre prifonniere
, le Satyre Troyen , Celifandre,
& M Lagrené de Urilly , & Gigaut
de Caën, qui ont expliqué cette
Enigme fur la Cascade , en ont
trouvé le vray ſens. Ino qui ſe précipite
dans la Mer , la reprefente ;
& les Nymphes qui demeurent changées
H3
174 MERCURE
:
gées en pierres en courant apres elle
pour l'arreſter , font les Statuës qui
en ſont ordinairement les ornemens.
La Figure d'Herculequi tient Antée
en l'air dans ſes bras , vous
fournira un nouveau ſujet d'execer
vos reſveries. Vous ſçavez tropbien
les Fables pour ignorer qu'Anter
Fils de Neptune& de la Terre ,
voit quarante coudées de hauteur,
& qu'an combatant avec Hercule,
le ſecours que luy preſtoit la Terre
dés qu'il la touchoit , luy donnoit
de nouvelles forces. Ainfi Hercule
n'auroit pû le vaincre , s'il n'eut
eu l'adreſſe de le ſaiſir de lamaniere
que vous le voyez dans ce Tableau.
Il l'éleva en l'air , le preſſa entreſes
bras , & l'étoufa.
LA
M'l'Abbé Colberta prefché pour
la premiere fois , & ce Sermon a
fait tant de bruit, qu'il eſt difficile
que vous n'en ayez déja entendu
parler. Il choiſit pour cela le jour
de la Feſte de S. Jean-Baptifte Patron
HERCULEETANTHE ENIGMY
:
176 MERCURE
:
:
tron de Monfieur Colbert ſon Pe
re , & prefcha à Sceaux , où il fut s
admiré d'une des plus Illuftres Af- le
ſemblées qu'on ait veuës depuis long- d
temps , & pour fon éloquence , & t
pour la grace avec laquelle il pro
nonça nça le Panégyrique du Saint.d
On ne pouvoit moins attendre de
luy , apres l'avoir veu s'acquiteri |
dignement de toutes les Actions
qu'il a faites en Sorbonne. Je vous
en ayparlé pluſieurs fois. Entre un
grand nombre de Perſonnes confi
dérables qui ſe trouverent à ce Sermon,
celles qui tenoient le pre
mier rang, furent Mademoiſellede
Blois , Monfieur l'Admiral fonFrere
, Madame la Princeſſe de Chevreuſe
, Monfieur le Duc de Luynes
, Madame la Ducheffſe ſa Femme
, Monfieur& Madame Colbert,
Monfieur & Madame de Chevreuſe,
Madame la Comteſſe de Saint Aignan
, Monfieur le Marquis de Seignelay
, M Puffor avec toute fa
Fa
GALANT. 177
Famille , Monfieur l'Archeveſque de
Sens , Monfieur leCoadjuteurd'Arles;
Meſſieurs les Eveſques d'Evreux,
d'Orleans, d'Angouleſme , de Montauban
, de S. Papoul , deS. Brieu,
&un tres-grand nombre d'Abbez
de qualité. Ony vit beaucoup d'llluſtres
Prédicateurs , le P. Girou ,
le P. Bournalouë , M l'Abbé de
- S. Martin , &c. avec une partiede
Meſſieurs de l'Académie Françoiſe.
Je ne vous parle point de pluſieurs
Maiſtres des Requeſtes , Conſeillers
- du Parlement , & autres Magiſtrats,
& d'une infinité d'autres Perſonnes
de qualité & de mérite que la curioſité
avoit attirez.
Quoy que la Paix genérale dont
on eſpere bientoſt la concluſion ,
ſoit preſque la ſeule matiere quis'agite
preſentement , je ne puis finir
fans vous dire encor trois mots de
Guerre. Ils ſerviront à vous faire
mieux connoiſtre que le Roy renonce
à pourſuivre ſes Victoires dans un
temps
178 MERCURE
temps où il eſt en pouvoir de vaincre
par tout. La Campagne eſt à
moitié faite du coſté d'Allemagne.
Cependant le grand nombre d'Alliez
qui agiſſentde ce coſté , loin d'eſtre
en état de rien entreprendre , font
tous les jours dans la crainte d'eftre
attaquez , & leurs Conqueftes ont
eſté auſſi imaginaires que celles qu'ils
font tous les Hyvers dansle Cabinet.
Ils ont fort peu d'Infanterie , & en
tres-mauvais ordre , & font toûjours
fort reſſerrez dans leur Camp.
Le 9. de ce mois il y eut une petite
efcarmouche, dans laquelle ils furent
repouſſez juſqu'à la teſte de leur
Camp. Les Gardes du Corps firent
des merveilles à leur ordinaire. Ily
en eut trois de fort bleffez . Un
Lieutenant de Noailles eut fonCheval
tué ſous luy , & ſe retira en
croupe derriere M' de Briaille. M'
du Vivier Ayde de Camp , y reçeut
un coup fort favorable au petit ventre
, & en fut quite pour une legere
7
con-
-
GALANT.
179
contufion. Le 13. au matin , dés
que le broüillard & le jour pûrent
permettre de jetter les yeux fur le
Camp des Ennemis , Mr le Mareſchal
de Créquy vit luy-méme qu'ils
avoient décampé , &ayant ſuivy leur
marche, il s'apperçeut qu'ils venoient
pour ſe poſter entre Brifac &
luy , & que la teſte de leur Armée
eſtoit tournée pour gagner les Hauteurs
de Leylé. Il fit marcher ſon
Avantgarde avec tant de diligence ,
qu'il les prevint ; ce qui les obligea
de demeurer en Bataille ſur les Haureurs
d'Echeffet. Ils décamperent le
14. à quatre heures du foir , comme
pourvenir à nous , & voulurent
faire pouffer nos Gardes qui les repoufferent.
Le choc fut affez rude ,
mais heureux pour nous , puis que
nous n'y perdîmes perſonne. Nous
les ſuivîmes le foir d'aſſez pres pour
reconnoiſtre que toute leur Armée
eſtoit en marche. Ils camperent à demy
lieuë de la noftre. Les Gardes
du
180 MERCURE
du Roy , au nombre de trentecing, gr
commandez par un-Garde du Corps ere
nommé M'de la Roſe , leur ontpris it
quarante- ſeptChevaux , & renverlé nais
pluſieursChariots chargez de Vin & leve
deFannes. Les Ennemis voudroient Cré
nous ofter la com ication deBri Ain
fac; mais M' de requy eft fi vigt fon
lant, que dés qu'ils prétendent s'em- 40
parer de quelque Poſte , ils fonte qui
tonnez de l'y voir. On a furpris une
Fille habillée en Soldat qui s'alloit an
jetter dans leur Camp. Depuis le cor
commencement du mois juſques au da
17. qu'on s'eft approchéde l'Armée tel
des Ennemis , M² de Crequy , ne es
s'eſt point couché , M'le Marquis de a
Créquy effſuye les meſmes fatigues.
Les Ennemis appréhendent fortd'ef- fr
tre attaquez , a ce que diſent les e
Rendus qui arrivent tous les jours
dans noftre Camp. On a ſçeu par
eux que le Pain commence à devenir
fort rare dans leur Quartier,
Un fi beau commencement de Campagne
e
lir
GALANT. 181
pagne ne leur en doit pas laiſſer ef
perer des ſuites trop avantageuſes. Il
eſt vray qu'il leur vient du renfort ,
mais le Détachement de Flandres
devoit joindre M' le Mareſchal de
Créquy le 20. ou 22. de ce mois.
Ainſi la partie ſera toûjours égale, ſi
l'on en excepte la valeur des Troupes,
la conduite des Chefs , & les ordres
qui font mouvoir les uns& les autres.
M'de Luxembourg fait beaucoup
fans rien faire, & les Troupes qu'il
commande ne contribuënt pas peu
à la Paix. Pluſieurs Dames de Bruxelles
ont eſté voir ſon Camp. Il
les a régalées , & elles ont admiré
la galanterie des François.
M² Maneffier, Seigneur d'Auxy,
Franqueville, Lierval, &c. a épouſé
Mademoiſelle de Saqueſpée. Elle
eſt Fille de Mr le Vicomte de Selincourt
, qui commande la Venerie
deMonſeigneur le Dauphin. Ce
jeune Prince leur a fait l'honneur
de ſigner au Contract de Mariage.
Fuin.
I Ils
P
182 MERCURE
Ils font tous deux fort jeunes , &
l'un & l'autre d'une tres-noble &
ancienne Famille de Picardie. G
Je n'avois point oüy parler de ce d
que vous me dites que vous avez b
leû dans la Gazete de Hollande ,
des honneftetez que quelques Pri- a
fonniers Hollandois avoient reçeues V
deM' le Duc de S. Aignan. Je m'en
fuis informé , & j'ay ſçeu que de
ceux qui furent pris à laBataille de
Caffel , on en avoit envoyé trois
cens au Havre. Ils y firent quelque
ſejour avant qu'on les en retiraft ;
&les vents contraires les ayant obligez
d'y relâcher apres leur embarquement
, l'Illuſtre Duc qui eft
Gouverneur de cette Place , traita
lesOfficiers avec tant de civilité, &
donna tant de marques de bonté
aux Soldats pendant quelques jours
qu'ils pafferent à la Rade , quon
ne doit pas eſtre ſurpris ſi les Hollandois
ſe ſont fait une gloire de le .
publier. Il eſt certain qu'ils ne pouvoient
GALANT. 183
voient mieux juſtifier qu'en parlant
de luy , ce qu'ils font dire à leur
Gazete dans l'Article qui le regarde,
qu'on voit rarement qu'on foit
brave ſans eftre civil.
Vous avez veu ce que la Muſette
a écrit au Chien pour ſon Berger.
Voyez la Réponſe.
LECHIEN,
A LA MUSETTE.
Vous , Musette, qui ne m'eſtes pas
tant inconnue que je vous leſuis, vous
ne devez pas eſtre ſurpriſe ſi en répondant
d'abord pour vous à voſtre Berger,
je n'ay pû voirſans murmure qu'il vous
obligeast à porter un nom qui me paroiſſfoit
peu digne de vous. Je ne doute
point que vous n'ayez bien examiné les
Suites avant que de vous résoudre à l'accepter;
mais puis que l'Amour vous l'a
donné, comme vous en demenrez d'ac-
12 cord,
184 MERCURE
cord , il est à craindre qu'on ne ſe perfuade
que ce soit ce mesme Amour qui
vous ait engagée à le recevoir. Pour
moy qui ne connoißois pas mon Rivalil
yaquelque temps , jemepréparois àvous d
dire qu'il est beaucoup de Bergeres qui
7
1
préfereroient un bon Chien à un mes- je
chant Berger; mais depuis qu'on ma
Sçeu informer de ce qu'il vaut , je voy
bien qu'entre le choix d'un bon Berger
ou d'un bon Chien , vous ne trouverez
guéreà balancer.
Cependant on n'a jamais veu
De Chien devenir infidelle ;
Au lieu que ce n'eſt pas une choſe
nouvelle.
Qu'un Berger change à l'impourveu,
Et ſe faffe une bagatelle
D'en conter à quelqu'autre auſſi bien
qu'à ſa Belle ,
Quand il le peutà ſon inſceu.
Vous ne l'ignorez pas , belleMuſette
(car il faut chercher à vous plaire en
vous donnant un nom qui vous plaist)
mais vous n'aimez pas, dites vous , à
estre careßée d'un Chien. Si l'inclination
de
GAIANT 185
de carreffer est le ſeul defaut que vous
me trouviez , il ne seroit pas difficile de
nous accorder. Je ne suis pas de ces
Chiens dont la groſſeur embaraffe , &
dont le peu de propreté rend les flateries
dangereuses pour les Jupes ; mais quand
jeſerois de ces Barbets malpeignez , qui
font toûjours dans les crotes, vous ne
feriez pas recevable à vous défendre de
me prendre à voſtreſervice , ſur l'importunité
de mes carreſſes , puis que je con-
Sens à me contenter du plaisir de vous
regarder de loin , fi vous craignez qu'en
vous regardant de trop pres , je ne vous
fois plus incommode que l'heureux Berger
dont vous voulez bien eftre laMusette.
Il est vray qu'il ſçait exprimer ſa tendreſſe
d'une maniere bien plus fpirituelle
que par des carreſſes , & qu'un Chien,
tel qu'il foit , ne peut estre compté que
pour une Beste ; mais auſſi ne pretens-je
vous servir qu'en qualité d'un Domestique
affectionné qui sçaura vous défendre
de l'approche de tous ceux que vous n'aimez
pas plus que moy.
13 On
186 MERCURE
:
On fuit des Soûpirans dont le fotentretien
Eſt quelquefois plus incommode
Que le badinage d'un Chien
Qu'on peut toûjours faire à ſa mode.
Vous ne pouvez laiſſer le foin
De leur défendre voſtre porte;
Par ma voix clapiſſante& forte
Je vous promets de faire en forte
Qu'ils n'en approchent que de loin.
Vous dites auſſi qu'un Berger peut
chanter avecsa Muſette tant de Chan-
Jons qu'il luy plaira , tendres ou tristes,
Sans qu'elle en ſoit touchée. Mais il me
paroist difficile qu'un Berger quivousferoit
dire ce qu'il penſe ne vous fistjamais
penſer ce qu'il vous feroit dire ; car
enfin une Bergere qui peut comme vous
faire choix d'un Berger pour latoucher,
peut bien auſſi luy répondre ſans ſon ai
de. Ilest des Instrumens quijoüent d'euxmefmes
, Sans qu'on en connoiſſe les refforts;
&fi l'on en croit quelques Philofophes
modernes , les Animaux en ſont
des Exemples. Je n'ose pas cependant
•me déclarer pour eux , car un Chien
alkGALANT
.
187
auroit trop de raport avec une Musette ,
&je n'ay garde de me mettre au mesme
rang avec vous. Mais pour acheverde
vous répondre , quand vous adjoûtez
quen qualité de Chien vous ne merendriezjamais
heureux , parce que c'est un
Animal qui ne vous toucheroit pas, je
tombe d'accord qu'on ne voit guére qu'un
Berger qui ſçache toucher une Musette ,
mais je ne voy pas auſſi que je fuſſe un
malheureux Chien d'estre le vostre.
Si je puis vous fervir , ſans-doute
Mon fort fera toûjours fort doux ;
Et fi c'eſt un bien qui me couſte ,
On ne peuttrop payer le plaifir d'eſtre
àvous.
Vous ne sçauriez faire de miférable,
quoy que vous diſiez , & c'eſt aſſez
qu'on vous appartienne , pour ne vouloir
changersa conditionà aucune autre.
Vous ne diſconvenez pas auſſi queje ne
fois fidelle , mais voſtre Berger ne vous
leſemble pas moins , & vous voulez
attendre qu'il ſoit inconstant pourfonger
mesme à m'écouter. Cette réfolution est
14 biere
188 MERCURE
Π
bien avantageule pour luy ; &s'il estoit
vray que vous ne diſſiez que ce qu'il
vous fait dire fans en rien sentir, vous
ne me renvoyeriez pas à ſon inconstance.
Je ne laiſferay pas d'attendre qu'elle
vous ofte voſtre ſcrupule; &fi vous
croyez ne pouvoir estre ma Bergere pen- I
dant que vous serezsa Musette , quoy I
que le plus jaloux démon espece , je voy
bien qu'il me faudra laiſſer jusque- lalat
plus charmante de toutes les Muſettes ,
au plus fpirituel de tous les Bergers.
J'allois fermer mon Paquet , lors d
que j'ay encor reçeu pluſieurs Lettres
touchant l'explication des Enigmes.
Je croy que vous ne ferez
pas fâchée de trouver icy les noms
de ceux qui les ont expliquez .
[
C
E
C
C
Meſſieurs de Foreſta de Colongue, L
de Marseille ; Criffon , de l'Academie c
Royale d'Arles ; & Pierre-Antoine
Baron de Hocques , ont expliquela
Fluße en Vers . Meſſieurs Miconet ,
Avocat à Châlons ſur Saône ; Ranchain;
de Montpellier , de Fontaines;
1 GALANTT 189
e
B
nes ; Dupre ; Rudon , Juge de Chafteaubas
en Agênois ; Hebert de Rocmont;
le Marquis de Beauregard ,
de Queville , de Caën ; Bare , de
Bordeaux ; l'Abbé Deniau ; de la
meſme Ville ; le Nouvelliſte Gaſcon;
Momus ; Meſdemoifelles, Ragueneau
, de Bordeaux ; & Meſdemoifelles
de Senas & de Buridan , ont
trouvé le Mot des deux. Ceux qui
n'ont trouvé que celuy de la Fluste
font , Meſſieurs de Leſtrois Freres ,
de Blois; M' Dalonne de Chalançay;
d'Hermilly ; le Chevalier de Barre ,
* de Bordeaux; & M'Cadet , de Langon.
Les deux ont eſté expliquées
en Vers par Mº de Silvecane le Fils,
de Lyon ; M Couldre , de Caën ;
le Berger Medecin ; & les Bergeres
de Montplaiſant pres de Bourg en
Breffe. Le Mot du Soleil a eſté trouvé
par M de Pomiers , de Bordeaux.
M'Rault, de Roüen, a expliquel'Enigme
d'Ino fur le Jet d'Eau ; & M
Hebert de Rocmont , ſur la Cascade.
Il
1
190
MERCURE
1
Il me reſte encoràvous entretenir
de l'Opéra de M' Boiffet , qui fut
repreſenté Lundy dernier à S. Germaindevant
Leurs Majeſtez , &de
la mort de Meſſieurs d'Apremont ,
Roujault , & Marin, mais je ſuis
obligéde remettre ces Articles , ainſi
quepluſieurs autres. Je finis parceluyde
la confirmation de la Paix de
PEſpagne & de la Hollande. Je ne
doute pas que lebonheur dont elles
vont joüir , n'excite bientoſt tous
les Potentats qui font en guerre , à
conclure unePaix generale. Comme
ils la dévront au Roy, toute l'Europe
poura alors retentir du bruit
decesVers.
Apres tantdefuccésſur la Terre&ſur l'onde,
Surſes propresExploits LOUISſçait rencherirs
Cet Auguste Vainqueur donne la Paix au
Monde,
C'est plus que de le conquérir.
Je ſuis voſtre , &c.
AParisle 30. Juin 1678.
On donnera un Volume du Mercure Galant ,
le premier jour de chaque Mois fans aucun retardement.
TABLE DES MATIERES
contenues en ce Voulume.
Avant-propos ſur le ſujet de la Paix ,
Nouvelles pensées sur l'Arc de Triomphe découvert
à Rheims ,
I
13
L'Amour Bleffé, Idylle , 19
L'Heureux infortuné , Histoire , 26
Air nouveau , 37
Nouvelle Relation de la prise de de Lewe, avec des
circonstances qui n'ont point esté ſcenës , 38
Sonnet , 56
La Jonquille , 57
Galanterie faite à Ath , 59
Mariage de M. de Launay & de M. Trevegat,
riche Heritiere de Bretagne , 63
Histoire des Faux Cheveux , 66
Mort de Madame la Princeſſe deMonaco, 78
Mort de Mademoiselle de Maiſons , 83
Stances fur la Vanité du Monde , 84
Air Nouveau , 88
Le Mary Patiffier , Histoire , ibid.
Madrigal , 95
Le Roy établit au Louvre deux Peres Capucins tres
Sçavans en Medecine , 96
LeRoy choisit quatre Perſonnes pour remplir laCharge
d'Organiſte ordinaire de Sa Chapelle , 98
Monsieur de Santeuil fait un Poëme à la gloire de
Monsieur le Chancelier , 99
Reception faite à Madame laDucheſſe deGuife
Alençon , 102
Vers fur le ſujet de la Paix , 104
Air Nouveau , 106
Divertiſſemens donnez par ceux qui ont estéprendre
des Eaux de Vichy , 107
Lettre de M. le Duc de S. Aignan an Roy, 109
Mort de M. de Varengeville , Conseiller auParlement
, 112
Mort furprenante d'un Medecin Empyrique . 113
M. Chommean , Filsde M. le President Betan, eft
recen Confeiller an Parlement , 114
Maria201
TABLE
1
MariagedeMademoiselle leVaſſeur&deM, d'Argouges,
Marquis deGratot ,
Mariage de M.de Rancy ,
L'Amant Commode ,
116
ibid,
117
Magnificences faites par Madame la Marquise de
laFrézeliere dans Jon Chasteau de Mons, 118
Mariage de M. le Mareschal d'Estrades & de
Madame de Vertamont ,
Sonnet,
121
124
125 Relation de la prise de Puycerda ,
Ce qui s'est passe à la Reception de M. de Novin
àla Charge de Premier President , 155
Ce qui s'est passé à l'Assemblée generale des Etats
d'Artois, 156 、
Réponse du Roy à M. le Duc de S. Aignan, 160
Air à boire,
162 د
Explication de l'Enigmé de la Flute en Vers, ibid.
Noms de tous ceux qui ont trouvé le mot de la
Flute , 163
Explication de l'Enigme du Soleil en Vers, 165
Noms de ceux qui ont trouvé le mot de l'Enigme
du Soleil ,
Noms de
deux,
Enigme
167
ceux qui ont trouvé le mot de toutes les
Autre Enigme,
1.
Diverssensdonnez à l'Enigme d'Ino ,
Enigme en Figure ,
Monsieur l'Abbé Colbert préſche à Sceaux ,
ibid.
170
ibid.
171
174
ibid.
Ce qui s'est passé en Allemagne pendant le mois de
176
age de M. Maneſfier, & de Mademoiselle de
Fuin,
Mariage de
Saqueſpées
Le Chien , àlaMusette.
Conclusion .
180
182
188
Fin de la Table.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Remarque
Contrefaçon du Mercure de Paris.