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1678, 03 (Lyon)
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aT.t1ata6enbt9ſnur3tlioaibsumietnti
807156
MERCURE
GALANT.
QUEDE LA
VILLA
Mark 678
017012
LYON
A LYΟ Ν.
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere , à la Victoire .
M. D C. LXXVIII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
A
MONSEIGNEUR
LE
DAUPHIN
M
EOTH
DE
LA
VILLE
LYON
MONSEIGNER1893*
On se fert du Mercure pour
avoir accés auprés de vous ; &
puisque c'est un Ouvrage public,
il est juste qu'il favorise l'empref-
Sement que chacun a de vous y
fairesa cour. Ce qu'il a fait connoitre
par tout de l'adreſſe merã
EPISTR E.
veilleuse qui vous fait si avantageusement
réüffir dans vos Exercices
, a donné l'idée que vous atlezvoir.
On n'apû apprendre avec -
combien de force & de vigueur
vous montez les Chevaux les plus
difficiles à estre domptez , Sans
s'imaginer un juste orgueil dans
ces Animaux. On les a fait parler
fur la gloire qu'ils ont de fervirà
vous instruire , &par une figure
dont l'usage vous eft connu. Voicy,
MONSEIGNEUR , en quels.
termes ils doivent s'estre expliquez.
Nous ſommes deſtinez pour former
ungrand PRINCE,
Aporter au Combat de redoutables
coups
Il n'eſt point de Cheval de Cour ny
de Province ,
Qui s'ofe comparer à nous.
EPISTRE.
Noftre fort eſt ſi beau , qu'aucun fort
ne l'égale ;
Nous ſommes faits d'un poil & d'un
ſang éprouvé ;
Au celebre Pégaze , au fameux Bucéphale
,
Nous ferions quiter le pavé.
A
Le Pégaze languit aux Bords de quelques
Rives ,
Mal propre pour la Gloire , & mal
propre aux Combats;
Depuis qu'il eſt nowry par neuf Fillesoiſives
,
C'eſt tout s'il ſçait aller le pas.
L'autre avec ce haut prix où nul ne
pût atteindre ,
N'auroit pû foûtenir nos regards courageux
:
Pour un fier Animal qui ne dévroit
rien craindre ,
Qu'elle honte d'eſtre ombrageux !
Exemptsdes ces défauts,&faits com--
me nous ſommes ,
Nous nous reprocherions de prendre
du repos ;
aij
EPISTRE ,
Nous avons épuiſé les ſoins des plus
grands Hommes.
Pour eftre dignes d'un Héros .
L
Qu'il eſt grand ce Héros ! quoy que
bien jeune encore,
Il ſçait pour nous dompter tout l'arti
des mieux appris ;
Nous ſommes bien trompez ; ſi ſon
:
Eſpritignore
L'artde régner ſur les Eſprits.
Quand nous ſautons ſous luy d'une
fougueuſe haleine ,
Nul violent effort ne le peut ébranler;
Sans menace & fans coups il nous
force , & nous mene ,
Nous l'entendons à fon parler.
:
Tout autre en le portant , nous peze
& nous accable ;
Mais les Enfans des Roys ne pezent
jamais trop ,
Sous un fardeau fi cher on eſt infatigable
,
Allaſt-on toûjours le galop.
EPISTRE .
On ſe trouve animé d'une orgueilleuſe
adreffe ,
Quand on porte le Fils d'un Pere
triomphant ;
Dût Pyrrhus en gronder , chacun de
noſtre eſpece
Vaut bien du moins un Elephant.
S'il le faut couronner du gain d'une
Victoire ,
A luy bien obeïr nous nous efforcerons
;
Quand il nous montrera le chemin de
laGloire ,
Auſſi-toſt nous l'y porterons.
Quoy que ces Vers ne foient pas de
moy , j'ay crû , MONSEIGNEUR ,
que vous ne deſaprouveriez pas la
liberté que je prens de lès faire paroître
icy. Ilsfont une marque de
l'admiration que tout le monde a
pour Vous , &je m'en fais l'interprete
avecbeaucoup de plaisir pour
avoir occafion de vous réiterer les
a üj
EPISTRE.
affurances du profond respect avec
lequelje fuis.
MONSEIGNEUR ,
A
1
A
Voſtre tres- humble, tres obeiffant
, & fidele Serviteur, D.
)
1
AU LECTEUR.
Es Vers qui ſervent d'Epiſtre à
Monseigneur EDAUPH I N
ont eſté envoyez de Bourdeaux , &
fontdeMonfieur du Matha-d'Emery,
Autheur de laGazete Galante qu'on a
venëdas le Volume de Fevrier. L'Airtheur
du Mercure luy rend icy la juſtice
qui luy eſt deue ,& affure qu'il
donnera dans peu les choses qu'il a
promiſes dans la derniere Lettre. La
matiere de la Guerre l'a mené fi loin,
qu'il n'a pû tenir parole dans celle-cy.
Il prie de nouveau ceux qui luy font
l'honneur de luy écrire, de ne ſe point
plaindre de ſon ſilence. Il a tant d'occupation
dans toutes les heures du jour
qu'il doit eſtre diſpensé de faire Réponſe.
Ce travail demanderoit plus de
temps que le Mercure,tant il reçoit de
Lettres de tous coſttez. Les Enigmes
faiſant le divertiſſement de beaucoup
de Compagnies , il fera obligé à ceux
qui les ayant devinées , en voudront
a nij
AV LECTEUR.
bien garder le ſecret juſques à la fin
du Mois. Ils publient ce qu'ils ont
trouvé , & il ſe pourroit faire que
d'autres ſe ſerviroientde leur ſens pour
l'envoyer à l'Autheur , comme s'ils
l'avoient trouvé eux meſmes. Moins
le nombre des Devineurs ſera grand,
plus on aura de plaifir d'avoir rencon
tre le Mot. On a déja fait connoître
qu'il y a beaucoup de Lettres & de
Mémoires donton ne ſe ſert point,par.
ce qu'étant fort difficiles à lire,on n'a
pas le temps de les déchifrer. Il faut
prendre garde ſur tout à bien écrire
les Noms propres. Ce manque de precaution
a fait déja faire beaucoup de
plaintes pour des choſes qu'on a eſté
obligé de reparer dans les Volumes
ſuivans.
: Quand on a commencé à travailler
auMercure ,non ſeulement les Figures
n'y eſtoient point employées, mais
on ne paſſoit point neufou dix feüilles
d'Impreffion. Il vient preſentementdes
matieres en telle abondance,
qu'on a efté contraint de le groffir de
moitié , afin de fatisfaire le Public.
AV LECTEUR.
Toutes les choſes qui y font gravées
eſtant faites avec tant de précipitation,
demandent qu'on employebeaucoup
de Gens & d'Ouvriers tout-à-lafois
pour le tenir toûjours preſt à jour
nommé. Il est impoſſible de retrancher
les feüilles qui le groſſiſſent , à
cauſede la quantité d'Articles confidérables
dont l'Autheur eft accablé
tous les Mois. C'eſt ce qui le metdans
l'impuiſſance de le continuer le Mois
prochain que ſur le pied de trente ſols
relié en veau à Paris , & à Lyon
vingtſols relié ſans marchander ; mais
il afture que quelque dépenſe qu'il y
faffe à l'avenir , comme il n'épargnera
rien pour donner de plus en plus
quelque choſe de curieux pour les
Graveures , il n'en augmentera jamais
le prix , qui n'eſt que fort médiocre
pour un Livre de cette groſſeur, quand
meſme il n'y autoit aucune Figure, en
comparaiſon de ce qu'on vend ordinairement
les Livres pour le ſquels il
yalamoitié moinsde dépenſe à faire.
On croyoit donner L'Extraordimaire
le 1 s. d'Avril , mais les Feſtes
á v
AF LECTEUR.
de Paſques qui approchent , & qui
empefcheront les Ouvriers de travailler
, ſont caufe qu'on le remet au 26 .
Il contiendra trois fois autant de matiere
qu'un Volume du Mercure ;&
cela ne doit pas eſtre difficile à croire,
puis qu'il ſera & beaucoup plus gros,.
& d'un plus petit caractere. On y
trouvera mille choſes curieuſes , dont
on ne veut point avertir le Lecteur,
afin qu'il foit plus agreablement furpris.
On y verra que la France n'abonde
pas moins en Gens d'Eſprit ,
qu'elle fait en Braves. Tous ceux qui
ontécrit touchant le Mercure ,& les
Ouvrages qu'il a recueillis depuis ſona
commencement , y ont intereſt. Le
Public fera étonné des Figures qu'il
y verra , &des dépenſes extraordinaires
qu'on aura faites pour les y placer.
On y trouvera dequoy s'exercer
PEſprit avec autant de plaifir qu'on
s'en fait à developer les Enigmes,
&on peut croire par là qu'il y aura
beaucoup à profiter.On promet qu'ơn
y fatisfera entierement ceux qui preflent
l'Autheur depuis tant de Mois
AV LECTEUR.
fur le Chapitre des Modes. On ne ſe
contentera pas d'expliquer en quoy
elles confiftent , on adjoûtera des
Graveures qui les repreſenteront aux
yeux. Enfin ce Livre ſera galant , cu
rieux , plein d'érudition , profitable
pour former l'Eſprit , utile au Public
par quantité de choſes. &glorieux à
la France . On ne le vendra qu'un Ecu
en veau à Paris. Quandl'Autheur n'y
trouveroit que le remboursement de
ſes frais , il ſe tient fi obligé au Pu
blic , qu'il veut bien contribuer de ſes
foins tous les trois Mois à la fatisfa
tion qu'il aura d'apprendre combien
les Provinces renferment de beaux
Eſprits qu'il ne connoit pas.
DE
LAP
LYON
1893
VILLE
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR .
I
E continueray ainsi que je
vous l'ay promis , Amy Le-
Eteur, à vous donner un avis
dans chaque Tome du Mercure
Galand , & vous connoîtrezl'exa-
Etitude avec laquelle on a pris ſoin de
corriger ce preſent Volume, que vous remarquerez
bien plus correct que cеих
qui l'on precedé ; & l'on continuera aufi
demême dans lesſuites. Vous vous serezfans
doute apperçeu que dans leVo--
luime de Fevrier il y avoit ſept Figures
le Frontispice ; sçavoir , quatre Chan-
Ins Notées, l'Enigme ,les Embleſmes ,
le Combat de la Louange & de la Satire
toutes gravées. Le prix fera ce Mois
toûjours de seize fols , quoy que vous
voyez que au lieu d'y gagner j'y perd,
sepandant je ne le r'encheriray lo
Moisprochain que de quatre fols , qui
fera vingtfols que celuy d'Avril vaudraſans
marchander , quoy que l'on l'augmente
de beaucoup, le prix en est tresmediocre
, l'on ne le r'encherira plus du
tout , c'est unprix à preſent étably ,
auquel je ne croy pas , que perſonney
trouve à redire , ce fera douze livres
l'année. Ceux qui auront àm'envoyer
des explications d'Enigmes me les envoyeront
plutôt qu'ils n'ont fait ce Mois
passé, ainſi ils ne s'étonneront point s'ils
ne font point mis dans le Mercure : On
lesprie d'eſtre plus diligens à l'avenir
d'affranchirle port jusqu'à Lyon.
L'oubliois à vous dire , que dans la Preface
de l' Autheur vousy verrez les rai-
Sons qui l'obligent à cette augmentation
deprix, & les Nouveautez qu'on promet
dans l'Extraordinaire que je donneray
à Lyon à proportion du prix que
t'on me lefixera , quiſera le plus modiqueque
je pourray , &le distribueray
à Lyon te 4. May.
Le continueray auffi à distribuer toutes
les Sermaines ſans manquer le lournal
des Scavans pourcingSols
Livres Nouveaux du Mois
deMars.
La Princeffede Cleves, 12. 4.vol.
Nouvelles amoureuses &galantes, 12.
Relationde Catalogne 12.
Heures en Vers de l'incomparable Monſieur
Corneille l'aisné 12. figures.
Le quatriéme Volume des EſſaysdeMorale,
12 .
Discipline Eccleſiaſtique du Pere Thomaffin
, fol.
Trois Nouveaux Tomes de Tragedies de
M.Corneille avec ſept cy - devant
faits, dix en tout , l'on vend les trois
Separez.
Vous m'avez demandé un Memoire
des Livres Nouveaux depuis une
année je vous l'envoye..
Architecture Navale, 4. fig.
Le pur &parfait Chriftianisme en l'1-
mitation de Iefus-Christ du R. P.Camaret,
tres-utile à tous Miſſionnaires,
Predicateurs, Curez& antres, 8.3.2..
Histoire du grandTamerlan, 12.
D. Guichot de la Manche Traduction
nouvelle, 12. 2. vol. & dans le mois
prochain l'on donnera le 3. & 4.
La Zarille de Tornes , Traduction nouvelle
, 12. 2.vol.
IeuRoyal de la langue Latine , 8. avec
lesCartes.
Nouveau Jeude Carte , du Blafon avec
le Livre 6.
Histoire du Schifme des Grecs du Pere
Maimbour, 4. & 12. 2. vol.
Instruction pour l'Histoire , 12 .
Histoire de la Chancellerie par MonfieurTeffereau
,fol.
Capitularía Regum Francorum Au
tore Steph. Bafuz. fol. 2. vol.
Religion contre les Athées , 12.
Sentimens du veritable Chreftien ſur la
PaffiondeIefus- Christ, 12.
Sentences fur la Bible par lefieur Laval,
12.
Sentences & Instructions Chreftiennes
tirées des Oenv. de S.Augustinpar le
Sieur Laval, 12. 2.vol.
Phedre &Hippolite Tragedie, 1 2 .
Origine des Guerres , par P. Linaco
de Vauciennes, 12. 2. vol.
Origine des François, 12. 2. vol.
Histoire du Schiſme d'Angleterre , 11 .
2. vol.
Confeil de la Sageffe, 12 .
Conversion des Pecheurs , 12.
Methode de la Penitence, 12 .
Vie de Mad. le Grade, 12 .
Nouveau Dictionnaire de M. le Danphin,
8 .
Maldonat. de Sacramentis ,fol.
Delices de l'esprit de M. Desmarest,
12. 2. vol.
Institution du Droit Ecclesiastique de
Bonel, 12 .
L'Art de parler, 1 2 .
L'Avocat des Pauvres de M.Thiers, 1.2.
Recherche de la Verité, 12. 2. vol .
Oeuvre de Monfleury , 12. 2. vol.
--Idem de Monfieur Pradon 12 .
Nouveau Recueil de Comedie, 12.
Morale Chrestienne de Droinet, 8.
Hift. d'Alemagne de M. de Prade , 4
Element de Mathematique, 4-
Theodori de Pænitent. 4.2.vol.
Medecin ala Censure, 12 .
Avantage de la vieilleſſe , 12.
Avanture de M. d'Affaucy, 12. 2 vol.
Nouvean Recueilde l'Acad. de 1677 .
Combat des Chreftiens de S. Ifidore, 12.
Correction Fraternelle, 12 .
Idée de la Morale Chrestienne , 12 .
2. vol.
Hift. des Grands Visirs, 12 .
Tachmas Prince de Perſe NouvelleHi-
Storique, 12 .
Mere Rivale Nouvelle Historique, 12.
Oeuvres de M. d'Andilly , fol. 3. vol.
Idem de M. Racine , 12. 2. vol.
Panegyriquede Trajan, 12 .
Nouveaux Pfeaumes du Pere Mege, 8 .
Vie de Sainte Gertrude , 8 .
L'on trouvera auſſi dans la mefme
Boutique quantité d'autres Livres
tant de Paris que de Lyon à un prix
tres-raifonnable.
Avis pour placer les Figures.
L
'Air qui commence par, Le coeur
tout déchiré par un ſecret martyre,
doit regarder la page 19.
L'Air qui commance par , Je ne reconnoy
plus ma charmante Lizette
doit regarder la page 69 .
Le Plan de l'Iſle de Gorée doit re,
garder la page 100 .
Le Plan de Tabago,doit regarder la
page 107 .
L'air Italien , doit regarder la page
166 ....
T
Le Plan de Gand , doir regarder la
:
page 212.
L'Enigme en Figure , doit regarder
la page 245
L'Air qui commence par , Du Vin,
du Vin, doit regarder la page 248.
>
TABLE
DES MATIERES
principales contenuës
22ence Volume.Mad
१
2000
AVANT- propos, 3
Lettre de Bretagne , còn
tenant plufieurs Nouvel
les de cette Province , 4
Echange desPriſonniers faits en Catalogne
apres la Bataille d'Epoüilles
2
Lettre de M. D. P. à Mademoiſelle
P.B.meflée de Proſe & de Vers, In
Air nouveau, dont les Paroles fontde
19 Madame Deshoulieres
Mariage de M. le Chevalier d'Aubigné
, & de Madem.Pietre ,
Nouvelle Avanture de l'Opéra ,
Monfieur de lauvelle eſt nommé au
20
2I
Gouvernemet de Ham apres la mort
de M. de Riberpré ,
Mariage de M. le Marquis deGenlis
37
TABLE .
Brulard avec Mad. d'Eſpeville, 38
Lotterie Galante , 41
l'Amour fans partage , 44
Lettre de l'Academie de Soiffons àM.
le Chancelier ,
Nouvelles Académies de Beaux Efprits
53
Le BonMary , Comedie avec des entr'actes
de Muſique , repreſenté ce
Carnaval chez une Dame de ६
Qualité , 56
Belle ambition debien dancer , 57
Police admirable , 58
Toutes les Particularitez du Mariage
du Prince Charles de Lorraine avec
logne ,
la Reyne Doüairiere de Po-
Air nouveau ,
59
69
Relation de la Cayenne,de la priſe du
( Fort d'Orange , de l'Iſlede Gorée,
& de ce qui s'eſt paſſe à Tabago,
avec tous les Noms des Officiers
des Vaiſſeaux , 76. & feq.
Les Arts de l'Homme d'épée , ou le
: Dictionaire du Gentilhomme, 113
Hiſtoire de Laponie , ibid.
Mariage de M. le Vicomte de Paule
TABLE.
& de Madame de S. Hypolite ,
dans une Lettre meſlée de Proſe&
de Vers de Madame la Viguiere
d'Alby , 117
126
Sacre de M.l'Eveſque de Rennes, 123
Mort de M. Paris Conſeiller de la
Grand Chambre , & la Reception
de M. Malo en la place.
Deux Epitaphes d'une Femme morte
d'amour pour fon Mary ,
Hiſtoire de la Dame embourbée, 129
Feſte Galante de M. de Verduron ,
147
Viguier General de Monpellier ,
140.141 .
Mort de M. de Launoy , 144
Mort de M. de Hauſſonville Comte
147
Mort de Madame la Marquiſe de
de Vaubecourt ,
Seignelay , 150
Mort de M. l'Abbé de Ris.
153
Vers de M. de Valnay , à Madame,
154
Priſe de poffeffion de la Viceroyauté
de Sicile par M. le Mareſchal Duc
de la Feuillade , 155
M. le Comte de Tallard eft receu à
Grenoble Lieutenant de Roy de
८
TABLE
Dauphiné , 157
Les Lettres de Chancelier de M. le
Tellier ſont publiées à la Cour des
Aydes , 161
M. de Givry eſt pourveu par Sa Ma-
⚫jeſté de la Lieutenance de Roy de
la Citadelle de Mets , 162
Mariage de Mademoiſelle Charreton,
&deM. d'Hillain , Conſeiller au
Parlement. Seigneur de Baroges,
164.
Paroles Italiennes de M. Ménage ,
notées à Rome, 18: 166 ८
Siege de Gand, avec toutes les Partieularitez
, Porfil & Plan de la
Place , avec toutes les Attaques ,
176. &c.
Lettre du Roy à M.le MareſchalDuc
de Villeroy , 214
Dialogues, Madrigaux, Sonnets,Epigrammes
ſur la priſe de Gand, 221
Explication en Vers de la premiere
Enigme du dernier Volume , avec
les Noms detous ceux qui l'ontdevinée
, 241
Explication en Vers de la ſeconde
Enigme, par M. le Comte de Clif
TABLE.
ſon , avec les Noms de tous ceux
qui ontdeviné les deux , 242
Enigme ,
ibid.
Autre Enigme , ibid.
Diverſes Explications données à l'Enigme
de Pandore , 243
Explication en Vers du veritable mot,
faite par M. Robe , ibid.
Medée , Enigme, 244
Divertiſſemens donnez & promis au
Public , 247
Air à Boire de M. Sicard, 248
Fin de la Table PODE
LYON
*1893*
COM
Extrait du Privilege du Roy.
Ar Grace & Privilegedu Roy, donné à S.
en Laye le 31. Decembre 1677.
Signé.Par le Roy en fon Confeil , JuNQUIE
RES. Il eſt permis à J. D. Ecuyer , Sieur de Vizé
, de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monfeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne leditMercure , pendant le temps
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacun deſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois: Comme auſſi defenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs,Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
leditLivre ſans le conſentement de l'Expoſant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
ſervant à l'ornement dudit livre , meſme d'en
vendre ſeparément , &de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende
, & confiſcation des Exemplaires contrefaits
, ainſi que plus au long il eſt porté auditPrivilege.
Regiſtre ſur le Livre de la Communauté le
5.Janvier 1678. Signé E. COUTEROT , Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé , a
cedé & tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour en
joüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pourla premiere fois le
31. Mars 1678 .
MER
3
MERCURE
GALANT.
Ous mes foins à
m'informer exactement
des Nouvelles,
ne ſuffiſent point. II
ſe paſſe toûjours bien des choſes
dont je n'ay point d'aſſez
prompts avis pour vous les pouvoir
manderdans le temps. Une
Lettre d'obligeans reproches
qu'on m'apporte preſentement,
vous le fera voir. Liſez -la, Madame.
Elle vous apprendra ce
que vous auriezdéja ſceu , ſi je
n'avois pas moy-même ignoré
ce qu'on m'écrit.
Mars. A ij
4
LE MERCURE
3333333
POUR
L'AUTHEUR
DU
MERCURE
A
GALANT.
Pparemment,Monfieur,vous
n'avez point de correfpondance
en Bretagne, puiſque vôtre
Mercure, dont tout le monde vous
eſt ſi obligé , ne nous a rien dit
encor du Mariage de Mr le Comte
de Rieux. Il méritoit bien d'y
avoir place. Le Nom de Rieux est
trop illustre pour ne vous estre
pas connu ; & celuy dont je vous
parle en foûtient la gloire avec
des avantagesfiparticuliers , que
jejuge aisément du plaisir que
GALANT.
5
S
a
vous vousferiez fait de luy rendre
la même justice que tant
d'honnêtes Gens reçoivent devous.
Ila épousé Mademoiselle de la
Juliennée , qui est de tres -bonne
maison , & riche de deux cens
mille écus. Le Mariage s'est fait
àRennes , où Madame la Mar-
-quiſe de Coëtlogon est morte depuis
peu. Elle estoit Femme du
Marquis de ce nom , Gouverneur
de Rennes , & Lieutenant de Roy
en Bretagne. Cette Damey est fort
regrettée ;sapieté,ſaſageſſe, &
Sa bonté , ne la rendoient pas
moins conſidérable queſes richef-
Ses &sa naiſſance. Elle a eu la
Satisfaction de voir avantſamort
tous ſes Enfans tres bien établis .
MrleMarquisfon Fils est receu
en Survivance , & s'est acquis
beaucoup de reputation dans les
Armées de Flandres & d'Alle-
A iij
6 LE MERCURE
magne. Monsieur l' Abbéfon autre
Fils, est Docteur de Sorbonne , &
n'a pas moins de pieté que de
Science. Le Roy luy a donné l'Abbaye
de Begarre.Madame la Comteffe
de Tournemine-Hunaudois,
eſt ſa Fille aisnée ; & Madame
de Cavoye , qui a esté Fille de la
Reyne , est sa cadete. Elles fuivent
toutes deux les Exemples de
vertu que leur a toûjours donnez-
Madame leur Mere. Monsieur
l'Evesque de Quimper leur Oncle,
estfrere de Monsieur le Marquis
de Coëtlogon , aussi bien que le
Chevalier qui porte ce Nom,& qui
est Capitaine de Vaisseau à Mesfine.
Ily a ſouvent fait parler
deſa bravoure. On ne s'en étonne
point. Elle est comme naturelle à
ceux de cette Maiſon. Vous voulezbien
, Monsieur , que j'ajoûte
icy qu'on a estéSurpris que dans
GALANT .
7
vôtre Mercure du Mois d'Octobre
vous n'ayezfait aucun Article
des Estats tenus en Bretagne,
où Monfieur le Duc de Chaunes a
-Si bienſervy le Roy , & conservé
les Privileges de la Province.
Tout le monde ſçait combien ily
est respecté & honoré. CetteAf-
Semblée fut un peu moins remplie
de Divertiſſemens qu'à l'ordinaire,
à cause de la maladie de Madame
la Ducheſſe de Chaunes,
pour laquelle on a en Bretagne
une conſidération tres particulie_
re. Monsieur le Duc de la Tremoüille
prefida à la Nobleſſe avec
beaucoup d'aplaudiſſement . Monfieur
l'Evesque de Saint Brieux y
charma par la force de son éloquence
, & tenoit une Table auſſi
delicate que magnifique. Monſieur
l'Evéque de Rennes parut
pour la premiere fois dans cette
A iij
8 LE MERCURE
Assemblée , & merita l'estime de
tout le monde par ces manieres
obligeantes qui semblent attachées
àtous ceux de l'illuftre mai-
Son de Lavardın. Si je vois, Monfieur
, que mes avis vous foient
utiles , je continuerayà vousfaire
part des Nouvelles de cette Province.
Ie fuis, &c.
Les Complimens que Monſieur
l'Eveſque de Saint Brieux
a faits depuis quelques mois au
Roy, à la Reine, &à Monfieur,
ſont ſi eſtimez , qu'il ne faut
point d'autre preuve de la force
&de la delicateſſe de ſon Efprit.
Vous ſçavez, Madame, que
ce Prelat eſt Neveude feuMonſieur
de Perefixe Archeveſque
de Paris , & Frere de ce brave
de la Hoguete qui à la tête des
Mouſquetaires entra des preGALANT.
و
miers dans Valenciennes. Vous
vous ſouvenez que les avantages
que nous eûmesla Campagne
derniere en Flandre, furent
ſuivis de la Victoire que nous
remportâmcs en Catalogne au
combat d'Epoüilles. On y fit
pluſieurs Prifonniers de part &
d'autre , & Monfieur le Maréchal
Duc de Navailles ayant receuordre
d'en faire l'échange,
nomma auſſi tôt Monfieur Héron
Commiſſaire ordinaire des
Guerres, ayant le Département
du Rouffillon ; & Monfieur de la
Ribertiere, Major dela Ville &
Citadelle de Perpignan. Le premier
eſt une Perſonne d'un mérite
extraordinaire , & fans aucun
intereſt que celuy de faire
ſa Charge avec honneur , &
d'obliger tout ce qu'il y a d'honneſtes
Gens . L'autre eſt un vieil
Av
10 LE MERCURE
Officier , qui en differentes occaſions
a donné des marques de
fon zele & de ſa valeur. Tous
les deux s'eſtant rendus à Figuieres
avec un Paſſeport de
Monfieur le Comte de Monteray,
travaillerent quelquesjours
àcet échange,&vinrent enfuite
l'arreſter à la Jonquieres , où il
fut ſigné de Meffieurs les Commiſſaires
de France & d'Efpagne.
Autre Article arrêté dans une
folemnelle Aſſemblée. La Lettre
que je vous envoye vous
l'éclaircira. Elle eſt écrite par
un galant Homme , dont une
fort aimable Fille a touché le
coeur. Il l'avoit veuë diſposée à
luy donner & à recevoir de luy
unNom qui répondiſt à l'eſtime
particuliere qu'ils ont l'un
pour l'autre , & c'eſt là deſſus
GALANT. II
qu'il prend occaſion de feindre
ce que vous allez voir.
LETTRE
DE MONSIEUR D.P.
A MADEMOISELLE P. В.
Ly aa long- temps que je m'ennuye
de vous appeller Mademoiſelle
, & d'étre traitéparvous
de Monfieur. Ie ſuis ravy que
vous vous soyezauſſi ennuyée de
ces noms , & vous avezesté heureuſement
inspirée de n'en chercher
un moins sérieux. A dire
vray , ce terme de Monfieur tient
un peu trop du respect , & vous
pouvezleperdre hardiment pour
moy , pourveu que vous conſentiez
à le remplacerpar quelquefentiment
plus agreable. Vôtre embar-
A vj
12 LE MERCURE
vasfur ce changement de noms,
venoit de la difficulté de m'en
choisir un qui fust joly , & point
trop tendre. C'estoit aſſurément
une affaire.
Mais enfin tout eſt terminé ,
* Je m'en vay vous cauſer une ſurpriſe
extréme ,
Ce Nom que vous cherchiez , l'Amour
me l'a donné.
Quoy l'Amour ? oüy l'Amour luymefme.
Qui ſe le fuſt imaginé ?
Sans doute on ne s'attendoit guere
Quedans votre conſeil vous deuſſiez
l'appeller ,
Mais le Fripon fait bien plus d'une
Affaire
Dont il n'eſt pas prié de ſe méler.
Iegage que vous vous préparez
déja à le deſavouërde ce qu'il
afait ; maisje vous aſſure qu'ilen
a fort bien usé , & vous sçavez
auſſi bien que moy , qu'il a plus
GALANT.
13
d'égard pour vous que pour aucnne
Perſonne du monde. Voicy
comme cette negociation a esté
traitée.
Quand il ſçeut que vous vouliez
bien recevoir un nom2 &
m'en donner un , il aſſembla tous
ſes petits Freres les Amours pour
déliberer là-deſſus. Il leurpropoſa
d'abord qu'il estoit temps que
nous quitaſſions les noms de Monſieur
, & de Mademoiselle. On
apporta les Regiſtres de ſes Conquestes
, & on se mit à les feüilleter.
Les Registres des Conqueſtes
de l'amour, vous vous imaginez
bien que ce doivent estre force
Billets galants de toutes les
manieres . On trouva dans les
plus anciens les noms de Mon
Soleil & ma Chere Ame. Les
Amours s'éclaterent de rire.
14 LE MERCURE
Cependant, nevous en déplaiſe ,
Ces Noms furent trouvez fort tendres
& fort doux
Parquelques Amours portans fraiſe,
Dont nos Ayeux ſentoient jadis les
coups.
Ils regretterent fort l'antique prud'hommie
Qui ne paroît plus dans nos ans,
Et les mots emmiellez de M'amour,
de M'amie ,
Dont on ſe ſervoit au vieux temps.
On trouva ensuite dans des
Registres plus modernes , Mon
Cher, & Ma Chere , & là- def-
Jus
Ungros Amour au teint fleury,
Qui ne connoiſſoit point de Beauté
rigoureuſe ,
Qui de ſolides mets s'eſtoit toûjours
nourry ,
Et qui ſçavoit duper le plus jaloux
Mary ,
Et la Mere la plus fâcheuſe ,
GALANT.
15
Cria tout haut ; Mon Cher , & Ma
Chere ſont bons ,
Ils expriment fort bien , ils ſont du
bel uſage ,
Pourquoy feüilletter davantage ?
Ordonné qu'on prendra ces Noms.
Tout-beau , luy répondit certain
Amour ſeuere ,
Nos Amans n'en ſont pas encor où
vous penſez .
Quoy , viendroient- ils ſi tôt à Mon
Cher& Ma Chere ?
S'ils y viennent un jour , ce ſera bien
affez .
Vrayment , ſi j'en étois le Maître,
Repliqua le premier, ils doubleroient
le pas ,
Vous diriez qu'ils ne font que de s'entreconnoître
,
Ces Amans là n'avancent pas.
Malgré l'avis de cet Amour,
on continua àfeüilleter. On lût les
noms deMon Berger &Ma Bergere.
C'est dommage, dit- on, qu'ils
Soient trop communs , car ilsfont
16 LE MERCURE
fort jolis . En même temps on entendit
la voix d'un petit Amour,
qui dit presque tout bas, il y a remede
à cela. On se tourna vers
luy , & on le vit qui tâchoit àſe
perdre dans la foule des Amours
où il s'estoit toûjours tenu caché.
Mais on l'en tira pour luy demander
qui il eſtoit . Il n'estoit
connu de personne.
Sa phiſionomie eſtoit ſpirituelle ,
Le teint fort beau, l'oeil languiſſant
&doux ,
La taille petite, maisbelle,
Enun mot tout fait comme vous .
Forttimide, car de ſa vie
Le pauvre Enfant n'avoit paru publiquement
;
Il rougit en voyant ſi belle Compagnie
,
Et ſa rougeur avoit de l'agrément.
Il dit que vous étiezSa Meres
mais que comme cela estoitſecret,
ilprioit fes Freres les Amours de
GALANT.
17
n'enrien dire , & que si on luy
laiſſoit le temps de reprendre un
peuſes eſprits , il nous donneroit,
àvous&à moy s'entend , un nom
dont nous aurions ſujet d'eſtreſatisfaits.
Si tôt qu'il se fut remis,
il ajoûta qu'il falloit que vous
m'appellaßiez Mon Berger.Ala
verité , poursuivit- il , le nom est
commun , comme vous l'avezdéja
remarqué , mais voicy le moyen
d'empeſcher qu'ilne le foit. Ilne
l'appellera pas sa Bergere , mais
ſa Muſette , & alors Mon Berger
& Ma Muſette feront des
noms nouveaux. Ma Musette ?
s'écrierent les Amours. Oüy , ma
Musette , reprit- il d'un petit air
un peu plus aſſeuré. MaMere est
une vraye Muſette.
Elle eſt toute preſte à charmer
Et d'elle-même elle a tout ce qu'il
faut pour plaire ,
18 LE MERCURE
Mais un Berger eſt neceſſaire,
Quand il s'agit de l'animer.
Si mon avis, Amours, eſtoit ſuivy du
vôtre ,
Je croy qu'il faudroit obliger
EtlaMuſette&leBerger
Acertains devoirs l'un vers l'autre .
Le Berger ne dira rien d'amoureux ,
de doux ,
Si ce n'eſt avec ſa Muſette :
Elle diſtinguera ſonBerger entre tous,
Etpour tout autre elle ſera muette.
De plus quelque tendre Chanſon,
Que leBerger à ſa Muſette inſpire,
Elle ne ſe pourra diſpenſer de la dire,
Ny de le prendre ſur ſon ton .
On fut affezSatisfait de la Harangue
du petit Amour; & tous
les Amours se separerent aprés
avoir refolu qu'on vous proposeroit
le nom de Muſette , &à moy celuy
de Berger.
Si vous acceptezle vôtre ,fongez
, je vous prie , que le Berger
voudroit bien que sa MusetGALANT.
19
イ
te ne ſefist point employer à des
Chansons tristes ny plaintives ,
mais seulement à celles où l'on
marquefa reconnoiſſance à l'Amour.
Quelque agreable Chanfon
que la Muſette faſſe retentir,
elle aura peine à égaler ces belles
paroles de l'incomparable
Madame Deshoulieres. Elles
ont eſté miſes en Air par un
Homme de qualité de ſes Amis.
Vous m'en ferez ſçavoir vôtre
ſentiment quand vous en aurez
appris la Note .
L
AIR NOUVEAU.
Ecoeur tout déchiré par un ſecret
martyre ,
Ie ne demande point , Amour,
Quefous ton tyrannique empire
L'inſenſibleTirfis s'engage quelque jour.
20 LE MERCURE
:
Pourpunir ſon ame orgueilleuse
De l'eternel affront qu'il fait à mesattraits
,
N'armepoint contre luy ta main victorieufe
;
Sa tendreſſe pour moy ſeroit plus dangereuse
Que tous les maux que tu mefais.
Le mariage de Monfieur le
Chevalier d'Aubigné, Gouverneur
de Cognac , & frere de
Madame de Maintenon, ne s'eſt
point fait avec la Perſonne que
je vous nommaydans ma Lettre
du mois Decembre ,& il a épousé
Mademoiselle Pietre ſur la
fin de Fevrier. Elle eſt Fille unique
de feu Monfieur Pietre Procureur
du Roy de la Ville , &
Niéce de Monfieur le Clerc,
Seigneur de Château des Bois,
Gentilhomme ordinaire chez le
Roy.
GALANT.21
Les Avantures continuënt
toûjours à naître aux Reprefentations
de l'Opera. En voicy
une qui merite bien que vous la
ſçachiez .
Trois Dames de qualité, belles,
ſpirituelles ,& d'un enjouement
à charmer , aprés avoir
écouté pendant tout un jour les
douceurs de force Amans qui
leur rendoient des ſoins affez
affidus,tomberent le ſoir ſurleur
chapitre ; & comme elles cherchoient
moins à faire intrigue
qu'à ſe divertir , elles plaiſanterent
ſur leurs diférentes déclarations
, & fe firent confidence
des proteſtations les plus empreſsées
que chacune d'elles en
recevoit . C'eſtoit en tous une
fidelité inébranlable , des fermens
de manquer plutôt de vie
que de conftance , the affu
5 LYON E
18 * 1893
*
22 LE MERCURE
rance ſi poſitive de n'avoir des
yeux que pour ce qui cauſoit
leurs attachements qu'a les entendre
, ils eſtoient les ſeuls qui
euſſent encor ſceu aimer. Les
Dames qui ne ſe piquoient pas
d'eſtre fort crédules , prenoient
tout cela pour des lieux communs
; & quoyqu'elles puſſent
avec raiſon attendre beaucoup
de leur mérite, elles ſe défioient
aſſez dès Hommes pour eftre
perfuadées qu'il n'y avoit que
des paroles dans tout ce qu'on
leur proteſtoit. Sur cette pensée
, elles ſe firent un plaifir de
l'éprouver , plus pour jouïr de
l'embarras où elles pretendoient
mettre leurs Amans , que pour
les croire capables de tenir bon
contreune Avanture. Parmy le
grand nombre d'Adorateurs
qu'elles s'eſtoient faits , elles en
GALANT.
23
choiſirent cinq qui leur avoient
paru les plus enflamez , & ayant
imaginé un Billet de rendezvous
, elles emprunterent une
main inconnue pour l'écrire , &
le firent tenir le lendemain à
chacun des cinq dont elles vouloient
tenter la fidelité. Le billet
eſtoit conçeu en ces termes.
L
I
y a long-temps queje cherche
quelque occaſion favorable , où
je vous puiſſefaire connoître l'eſti.
meparticuliere que j'ay pour vous ;
mais un Mary qui m'obſede rompt
toutes mes mesures. L'espere nean
moins pouvoir me dérober demain
Mardy pour quelques heures. I'iray
à l'Opera aux troisièmes Loges
du côté de celle du Roy , &
nauray qu'une Suivante pour
compagnie. L'ySeray en Cape , un
Ruban couleur defeu à ma Coife,
24
LE MERCURE
&un sur ma tête entre mes Cornetes.
Obligez - moy de vousy trouver.
Peut- estre ne vous repentirezvous
point de vospas.
** Ce billet rendu ſeparément
aux cinq Cavaliers , fit l'effet
que les Dames avoient attendu .
Ils eſtoient naturellement affez
fatisfaits d'eux - mêmes , & ce
Rendez - vous offert juftifiant
l'eſtime qu'ils faifoient de leur
merite , ils refolurent tous d'en
profiter. Le jour venu , les Dames
allerent à l'Opera en habit
fort negligé . Il ne leur falloit
point un plus grand déguifement
pour les cacher , car elles
eſtoient ordinairement fort magnifiques.
Elles ſe firent mener
aux troifiémes Loges. Je ne ſçay ,
Madame, fi vous ſçavez que ces
Loges n'eſtant point ſeparées
les
GALANT.
25
les unes des autres comme les
premieres , font une eſpece de
Galerie où chacun prend telle
place qu'il veut , avec entiere
liberté de s'y promener. Les
Dames en occupérent l'entrée,
&pofterent à l'autre bout deux
Demoiselles Confidentes de
l'Intrigue. L'une avoit le Ruban
couleur de feu qui eſtoit marqué
par le Billet , & on euſt eu
peine à choiſir une Perſonne
plus propre au Rôle qu'on luy
donnoit à joüer. Les Cavaliers
ſuivirent de prés. Le premier
eſtant ſur le point d'entrer , apperçeut
le Carroſſe d'une des
Dames qui retournoit vuide . II
en demanda des nouvelles àun
Laquais , & ſe crût obligé à des
précautions extraordinaires ,
quand il apprit qu'elle & ſes
deux Amies eſtoient enſemble
Mars. B
26 LE MERCURE
à l'Opera. Il eſtoit queſtion de
ſe cacher d'elles , & il n'eut pas
à reſver longtemps aux moyens
d'en venir à bout. Dés les premiers
pas qu'il fit en entrant , il
apperceut un des Intéreſſez au
Rendez - vous.Celuy- cy croyant
en avoir eſté reconnu , ôte un
manchon dont il ſe cachoit d'abord
le nez , & plus par vanité
que par confiance , luy découvre
le ſujet qui l'obligeoit audéguiſement.
Pour preuve de la
bonne fortune qui l'attendoit, il
luy montre le Billet de l'Inconnuë,&
luy recommande de n'en
point parler.L'autre qui en avoit
receu un tout ſemblable , ne
doute plus de la piece ; & les
Dames qui font de fi bonne
heure à l'Opera , luy faiſantjuger
que c'eſt d'elles qu'elle
vient , il veut s'en tirer en ha
GALANT.
27
bil Homme . Il ſouhaite bonne
rencontre à celuy qui ſe croit
heureux , s'en ſepare , le laiſſe
aller , viſite l'Amphitheatre &
les Logesbafles , & n'y trouvant
point les Belles qui l'ont joué , il
monte aux troiſièmes , où il ne
doute point qu'il ne les rencontre.
En effet , il les découvre en
entrant , & les ayant reconnuës
malgré leur negligence affectée
, il leur dit qu'ayant paſsé
chez elles pour leur faire une
fort agreable confidence , il
avoit eſté heureuſement averty
qu'elles estoient à l'Opera , qu'il
venoit de les y chercher par
tout , & que puiſqu'il les trouvoit
dans un lieu ſi propre à faire
naître des Avantures , il ne
tiendroit qu'à elles de luy voir
faire le Perſonnage d'Avanturier.
Il leur lit ſon Billet en mê-
B 2
28 LE MERCURE
me temps. Les Dames ſe mettent
à rire.Le Cavalier en prend
avantage , & leur fait enfin
avoüerla piece. Ilapprendqu'elle
a eſté faite à quatre autres
comme à luy , dont l'un entretient
déja la Belle au Ruban
couleur de feu. On achevoit
de luy faire cette confidence,
quand il en voit paroître un autre
avec un manteau d'écarlate
fur le nez . Il fut bien- tôt ſuivy
d'un troiſiême , à qui on avoit
encor donné meſme Rendezvous;&
comme ils ne pouvoient
avoir place aupres de la Belle
qu'ils reconnoiffoient auRuban
marqué , les Dames ſe divertifſoient
agreablement à les voir ſe
promener embaraſſez,en attendant
que leur tour fuſt venu
pour l'Audiance , car la Demoifelle
qui ne manquoit pas d'ef-
こ
GALANT. 29
prit , trouvoit moyen d'éloigner
les uns ſous prétexte de vouloir
dire un mot aux autres pour
s'en défaire . Ainſi il y en avoit
qui ſe promenoient, il y enavoit
qui parloient,& chacun croyant
eftre le ſeul heureux , attendoit
toûjours le temps favorable du
teſte- à- teſte . Pendant que la
Belle les amuſoit de la forte , un
de ceux qu'elle avoit priez de la
quiter un momét, s'eſtant avancé
en reſvant juſqu'à l'endroit
où eſtoient les Dames , en fut
appellé . Il eſtoit d'une taille aifée
à connoiſtre,& il auroit inutilement
voulu ſe cacher. Il fut
furpris de les voir aux troifiémes
Loges ; & leurs Habits négligez
luy faiſant ſoupçonner
du myſtere dans cette Partie , il
comprit aux diférentes queſtios
qui luy furent faites , qu'elles
Biij
30 LE MERCURE
ſeules luy avoient fait donner le
Rendez- vous. Il tâcha à ne fe
point déconcerter , & leur dit
agreablement qu'il leur eſtoit
obligé de lvy faire voir l'Opéra
à fi bon marché,& en meilleure
compagnie qu'il ne l'avoit crû.
Toute la peine qu'on luy impoſa
, fut d'aller reconnoiftre un
Manteau gris qui s'eſtoit arreſté
à quelque pás de la Demoiſelle
au Ruban. A peine l'eut -il examiné
, que l'appellant par fon
nom , il luy demanda la raiſon
de cet équipage , & s'il avoit
honte qu'on le viſt dans un lieu
où les Gens à bonne fortune
eftoient ſi ſouvent mandez . Le
Cavalier au Manteau ne pût ſi
bien feindre , qu'il ne parut interditde
cettedemande. Il donna
de méchātes raiſons à celuy
qui luy parloit,& qui le conduiGALAN
T.
31
ſant inſenſiblement vers les Dames
, partagea le plaiſir qu'elles
eurent de ſon embarras. Elles
luy firent les meſmes queſtions
qu'au premier , & leurs éclats
de rire qu'elles ne pouvoient
contenir , aiderent à luy faire
deviner la meſine choſe. Il ne
leur déguiſa point qu'il avoit
donné dans le panneau , & leur
avoüa meſme qu'il avoit trouvé
le caractere du Billet tout femblable
à celuy d'une Dame
qu'il avoit ſoupçonnée du Rendez
- vous. Il falut enſuite reconnoître
le Manteau d'écarlate.
Celuy qui en eſtoit enveloppé
, avoit pris place auprés
de la Dame , & profitoit
de l'erreur des autres qu'il
venoit d'éloigner. Autre Cavalier
fut député pour la dé-
B. iij .
32 LE MERCURE
couverte. Il troubla la confi--
dence en s'approchant;& comme
il obferva attentivement les
deux prétendus Amans , le Cavalier
qui commençoit à conter
des douceurs à ſon Inconnuë,
aima mieux quiter la partie, que
de laiſſer découvrir qui il eſtoit .
Il ſe tira bruſquement. L'autre
le ſuivit,& marchant à coſté de
luy , comme ſi ç'euſt eſté ſans
defſein , il l'obligea long- temps
d'avoir le nez contre la muraille
, juſqu'à ce qu'il ſe réſolut
tout-à coup à fortir des Loges,
fans écouter les Dames qui l'appellerent
dans l'inſtant qu'il s'echapoit.
Leur voix le frapa. Il la
reconnut,& jugeant bien qu'elles
n'eſtoient pas là pour le ſeul
plaifir de la Muſique , il voulut
ſçavoir s'il n'avoit point d'inte-
1
GALANT.
33
reſt à ce qui les avoit fait monter
ſi haut. Ainſi il revint un
quart-d'heure apres, & ſe plaça
derriere elles pour les écouter,
apres avoir changé de Perruque
, de Manteau , & de Chapeau.
Ce qui les ſurprit , & qui
furprit également tout le monde,
ce fut un Maſque qu'il fe
mit ſur le viſage. Cette nouveauté
fit garder le filence aux
Dames pendat quelques temps,
mais elles l'examinerent de fi
pres , que la métamorphoſe ne
leur fut pas longtemps inconnuë.
Elles luy dirent quelque
choſe de plaifant , qu'il feignit
inutilement de ne point comprendre.
Il fit de fauſſes répon
ſes,& voyant qu'une d'entr'elles
vouloit ouvrir ſon Manteau, afin
qu'il ne fut plus en pouvoir de
ſe cacher , il s'enfuit avec la
Bv
34 LE MERCURE
mefme précipitation qu'il avoit
fait la premiere fois. On attendoit
le quatriéme qu'on n'avoit
pû encor découvrir. Il s'eſtoit
trouvé au Rendez-vous avant
tous les autres , & ménagé de
telle maniere , que ſans s'eſtre
fait remarquer , il avoit entrete--
nu la Belle pendant tout le teps
qu'elle avoit eſté en liberté de
l'écouter. Cependant comme il
n'eſtoit pas d'humeur à s'accommoder
de la facilité qu'elle
faiſoit voir à preſter l'oreille à
tant de monde', & que fon entretien
ne luy avoit pas paru
auſſi fin qu'il l'euſt ſouhaité , il
ne demeura aupres d'elle que
juſqu'au troifiéme Acte de l'Opera
; & quelque ordre qu'il ſe
fouvint d'aller dõner à ſes Gens,
l'ayant obligé de fortir , il fuft
reconnu des Dames, qui tâcheGALANT.
35
rent de l'arreſter. Elles eurent
beau prononcer ſon nom. Il feignit
de ne rien entendre , &
penſa tomber dans l'Eſcalier à
force de fuir. Les Dames en
pouſſerent des éclats de rire qui
attirerent les regards de toute
l'Aſſemblée de leur coſté. On
jouoit Atis,& ceux qui s'y trouveret
cejour-là, n'auront pas de
peine à s'en ſouvenir. Le lendemain
les Cavaliers leur firent vifite.
Vous jugez bien, Madame,
qu'ils ne furent pas épargnez,&
que le Ruban couleur de feu qui
les avoit fait courir, ſervit d'une
agreable matiere à la converſation
. Ce qu'il y eut de fâcheux
pour eux , c'eſt que les Dames
les reçeurent du meſme coeil qu'à
l'ordinaire, & ne leur firent paroiſtre
ny colere, ny chagrin de
ces fermens de conſtance vio36
LE MERCURE
lez pour une fi legere occafion .
Elles eſtoient bien éloignées de
s'en mettre en peine. Ce font
de ces Femmes qui aiment le
monde fans s'embarraſſer d'aucune
intrigue , &dont ceux qui
les voyent ne peuvent efperer
autre avantage que celuy d'eſtre
ſoufferts.
Je vous aydéja mandé la mort
de Monfieur le Marquis de Riberpré
, Gouverneur des Ville
&Château de Ham. Vous ne
fçauriez croire combien il y eft
regreté. Il eſtoit de la maiſon
de Moüy,& eft mort Lieutenant
General des Armées du Roy.
On ne monte point à ce Pofte,
qu'on ne s'en ſoit rendu digne
par des Actions d'éclat. Auſſi
Monfieur le Marquis de Riberpré
s'eſtoit- il fait diftinguer en
beaucoup d'occaſions où fa
GALANT. 37
conduite n'avoit pas moins paru
que fon courage ; & fi quelque
choſe peut conſoler la Ville de
Hamde la perte qu'elle a faite
d'un Gouverneur qui luy eſtoit
ſi cher , c'eſt de ce que le Roy a
nommé Monfieur le Marquis
de Jauvelle Commandant des
Mouſquetaires Noirs , pour luy
fucceder au Gouvernement de
cette Place. Je ne vous dis
rien du merite de ce dernier.
Vous le connoiſſez , & mes lettres
vous en ont entretenuë tant
de fois , que je ne pourrois icy
que vous repéter ce que je vous
en ay déja écrit. En meſme
temps qu'on m'apprend la joye
que cette Nomination a fait naître
dans toute la Ville de Ham,
on me fait part d'un Mariage
qui s'eſt fait depuis quelques
jours dans ſon voiſinage , où
38 LE MERCURE
Monfieur le Marquis de Genlis-
Brularda épousé Mademoiſelle
d'Eſpeville . Son nom & fes fervices
ſont également connus.
Il eſt Pere de ces Braves Genlis
qui ont eſté tuez ces dernieres
Campagnes à la teſte du
Regiment de la Couronne. Mademoiselle
d'Eſpeville eſt de la
maiſon des Boüelles , dont la
Nobleſſe eſt fort ancienne . Elle
eft belle , jeune , & toute pleine
d'eſprit.
Avant que de paſſer à d'autres
Nouvelles, il faut vous avertir
d'une erreur , où m'a fait
tomber un Mémoire qui ne
m'éclairciſſoit pas affés des choſes.
En vous parlant des nouveaux
Chevaliers de S.Lázare
dans la derniere Lettre que vous
avez receuë de moy , je vous ay
marqué que Monfieur LécofGALANT.
39
fois de Monthelon avoit eſté
receu dans cet Ordre, auſſi biên
que Monfieur Pidou de S.Olon.
Ce font deux noms que j'ay
confondus , parce qu'on ne les
diftinguoit pas affez dans l'avis
qui m'en a eſté donné.Je vousay
parlé juſte au regard de Mª de
Monthelon ; mais il paroît par
ce que je vous en ay écrit , qu'il
s'appelle Lécoſſois de Monthe-
Ion ,& ce font deux Perſonnes
diférentes , Monfieur Lécoſſois
eſtant Capitaine dans le Regiment
de Normandie .
Il y a quelque temps qu'on
me fit auſſi appercevoir que
dans ma lettre du mois de Septembre
où je vous ay parlé de
la priſe du Château de Dimeréken
, je m'eſtois trompé au nom
de Monfieur d'Enonville Colonel
du Regiment des Dragons
40 LE MERCURE
de la Reyne , qui y fut envoyé
pour en chaffer la Garniſon , &
à celuy de Monfieur de Courcelles
qui luy mena deux cens
Hommes d'Infanterie par l'ordre
de Monfieur le Maréchal
de Créquy. Ce nom d'Enonville
eſt mal écrit. Il falloit vous
dire , Monfieur le Vicomte Denonville
, qui eſt d'une Maiſon
confidérable de Beauce , & connu
pour un des bons Officiers
de l'Armée . Ce ne fut point
Monfieur de Courcelles qui luy
mena du Secours , mais Monſieur
de Couvrelles,Gentilhomme
de l'Angoulmois. Il eſtoit
Major d'Infanterie de l'une des
Brigades de l'Armée. Il ſera difficile
, Madame , que je ne tombe
pas quelquefois dans des fautes
pareilles à celle-cy. Ne me
les imputez point , je vous prie.
GALANT.
41
Si dans les Mémoires que je reçois
, on prenoit ſoin de bien
écrire les Noms , je n'aurois jamais
àme retracter .
Je ne vous ay point parlé des
Loteries qui ſe ſont tirées dans
les derniers jours du Carnaval.
Vous ſçavez que c'eſt un divertiſſement
qu'on ſe donne icy
tous les Ans , mais vous n'auriez
peut- eſtre pas crû qu'on
en pût faire une purement galante.
Cependant elle s'eſt faite
le dernier Mois. On fit des Vers
pour pluſieurs Belles d'un Quartier
, & ces Vers ayant du rapport
avec l'état préſent ou de
leur coeur , ou de leur fortune, .
on voulut voir de quelle maniere
le hazard les diſtribüeroit . Il
y a de l'eſprit en ce nouveau
genre de Loterie ; mais comme
elle eſt trop particuliere, &que
42 LE MERCURE
les Billets ne peuvent eſtre entendus
que des Perſonnes intereſſees
, je me contente de
vous en envoyer trois ou quatre
pour vous faire juger de tous
les autres.
BILLET POUR CANDACE.
C
Andace , vôtre heure est venuë
Vous allez aimer comme il faut .
Un Amour tout de flame a paru dans
la nuë ,
Qui vadevôtre coeur effacer le defaut.
Iln'estpas encor heure induë,
Mais vous auriez mieux fait de commencerplutôt.
Billet pour Iris.
VVaanndd vous étiez encor Enfant ,
Ilvoussouvient que vôtreMere
Vous dépeignoit l'Amour comme un affreux
Geant
Quimeritoit d'un coeur l'averſion entiere.
Maisdepuis qu'un Amant bienfaitvous
ascenplairex
GALAN T. 43
L'Amourpour vous , Iris , n'a rien de
dégoûtant,
Et ce Geant affreux dans les yeux de
Severe ,
Ne vous épouvante plus tant.
V
Billet pour Alceste.
Ous laifferez paffer les plus beaux
de vos jours ,
Alceste,ſans goûter les doux fruits des
; Amours;
Et quand vous vous verrez plus avancée
en age,
Vous enragerez tout de bon ,
Etferezpeut-estre moinsſage ,
Quoy qu'on lefoit alors, ou bien jamais,
dit-on.
Billet pour Diane .
Ivous voulezque l'on vous aime,
SDiane, aimezqueest leplus come, د
Ce n'est plus à present qu'on court
Aprés une rigueur extréme.
On ne voit plus de ces Gens à teint
blême ,
S'attacher tant auprés d'un Objetſourd
44 LE MERCURE
Qui laiſſe ſoûpirer , & ne fait pasde
mesme.
Diane aimez, c'est leplus court,
Si vous voulezque l'on vous aime.
Il eſt naturel de vouloir eſtre
aimé pour aimer, & c'eſt là-deffus
que font faits les Vers qui
fuivent.
L'AMOUR
SANS PARTAGE .
V
Ous demandez ,
je vous évite ;
Iris , pourquoy
Ceſſez de vous en étonner.
Vous avez mille appas , & mon coeur va
trop viſte
Quand il s'agit de ſe donner.
La liberté me plaiſt , & vous eſtes ai
mable ;
le crains le pouvoir de vos yeux.
GALANT.
45
Malheur à qui les voit ; on aſſureen tous
lieux ,
Qu'ils ont fait plus d'un miserable.
Quoy qu'ils semblent promettre à qui
voudroit s'offrir,
Comme vous avez l'amefiere,
Il faut en vous aimant s'appreſter à
Souffrir.
Ce n'est point làmon fait , vous estes
meurtriere ,
Et moy j'ay grand' peur de mourir.
Mourirpour vousfans donte est un ſort
plein de gloire ,
Qui porteroit mon nom à la Posterité;
Mais enfin j'aime à vivre ailleurs que
dans l'Histoire ,
Et neſuis point jaloux de l'Immortalité.
Un jour peut-estre , à vous- meſme contraire
,
Vousplaindriezmon triſte ſort.
Vous vous reprocheriez vostre humeur
tropSévere ,
Mais cependantje ſcrois mort.
46 LE MERCURE
Voulez- vous de mes voeux vous afſurer.
l'hommage ?
Neme refuſez point une tendre pitié.
Quitez cette froideur qui fied mal
vostre age,
Vous en vaudrez mieux de moitié.
A quoy fert apres tout qu'en aimant on
Soupire?
Leplaisir en est-il plusdoux ?
Croyez-moy , belle Iris , le plus leger
martire
Fait entrer l'Amour en couroux.
En lechargeant de rudes chaines ,
Vous l'étoufezdans le Berceau.
Rien n'eſt ſi délicat ; les soucis & les
peines
L'ont bientoſt mis dans le tombeau.
Sur tout il faut dans sa naiſſance
Prendre un air avec luy qui ſoitflateur
&doux ;
La rudeſſe l'étonne , &remply d'innacence
Il hait lesfieres comme vous.
GALAN T. 47
Par là cet Enfant s'intimide ,
Iln'est point fait à la rigueur ;
Ladouceurfut toûjours le guide
Qui le conduisit dans un coeur.
Si le mien eſt à voſtre usage,
Il fait væn pour jamais de vivre Sous
vos loix,
De n'adorer que vous ; mais lors que je
m'engage,
Répondez-moy de voſtre choix.
Acesconditions puis- je eſtre vostre affaire
?
Ievousparledebonne foy.
Je trouve tout en vous , & ne veux que
vous plaire ,
Pourrez- vous trouver tout en moy ?
Nous diferons beaucoup , l'Amour ſeul
nous égale ,
Ieconnoisle peu que ie vaux,
Mais ieSçay bien aimer;vous ferezſans
Rivale ,
Ievoudrois eſtreſans Rivaux.
48 LE MERCURE
Lebais, àdire vray, l'humeur de cesCoquetes
Qui fans prendre jamais aucun attachement
Font leur plus doux amusement
Detout ce qu'on leur vient debiter de
fleuretes.
Peut-estre ellesfont peu d'heureux,
Quoy qu'un accueil riant ſemble d'un
douxpréſage:-
Mais commej'aimeſans partage,
C'est d'un coeur tout à moy que je cherche
les voeux.
Lapluralitém'incommode
Autant qu'à leurs attraits elle donne
d'éclat;
C'est l'usage du temps , mais je suis délicat
Sur le chapitre de la Mode.
Inbien qu'on ofreà tous ne peut estre à
pas-un ,
Lem'entiens àl'experience ,
Et
GALANT.
49
Et ma flarne auſſi-tost paſſe à l'indiférence
,
Quand on ne m'aime qu'en commun.
Montrez- vous donc Amante en vous
montrant aimable ,
Unpeu d'amour , Iris , fied bien à la
beauté.
Enfaveurde mon feu rendez- vous exorable
,
Peut- eftre l'a- t- il merité...
Comme je ſçay que tout ce
qui regarde la gloire de Monfieur
le Tellier vous plaift , je
vous envoye la Lettre que Monſieur
Guérin Secretaire de l'Académie
de Soiffons,luy a écrite
au nom de ſa Compagnie ſur
fa Promotion à la Charge de
Chancelier. Ce fut ce meſme
Monfieur Guerin qu'elle employa
pour remercier Meffieurs
de l'Academie Françoiſe de l'avoir
reçeuëdans leur Alliance.
Mars. C
১
5o LE MERCURE
LETTRE
DE L'ACADEMIE
DE SOISSONS
A Monſeigneur le Chancelier.
MONSEIGNEUR,
Nous espérons que Vostre Grandeurnous
permettra de meſler desmar
ques de joye à celles que vous recevez
de tous les endroits du Royaume Sur
vostre Promotion. La joye en cette
conjoncture n'estpas moins juſte,qu'elle
est univerſelle & extraordinaire. En
effet , Monseigneur , cette dignité fupréme
qui aſſure la bonne fortune des
Etats en y maintenant l'orddrree orta
discipline,ne pourroit de l'aveu de tour
le monde estre mise en de meilleures
mains;& il n'y a aucuneforte de biens
que l'on ne doive attendre de la ſaintetéde
vosintentions , de la fublimité
M
GALANT
51
de vostre Esprit, & du long usage que
vous avez de toutes les Vertus Chrétiennes
& Politiques. Vous avez par
vos soins conservé la France dans la
tempeste: vous en avez étendu la gloi
re & les limites par vos Conſeils;
Sansparler des autres avantages qu'elle
tient de vous , vous luy avez donné
un Ministre dont le puiſſant génie
peut comme le voſtre ſeconder le Roy
dans les prodiges de sa rapide valeur,
de ſa ſageſſe incomparable. Vous
allez,Monseigneur , l'embellir ; vous
allez la rendre la plus heureuſe de
toutes les Nations de la Terre , par
voſtre application à y répandre des
fruits de Iustice , ày augmenter l'a
mourde la Vertu , ày faire fleurir les
Lettres & les belles Connoissances.
Que faudroit-il loüer davantage en
cette occafion , ou les pures , les infaillibles
Lumieres deſa Majesté qui vous
achoisy pour ce haut Ministere, ou les
qualitez rares & excellentes qui ont
merité ce juſte choix ? Peut-estre ,
Monseigneur , entreprendrons nous
quelque jour de traiter ees grandes
Cij
52 LE MERCURE
matieres ,mais aujourd'huy nous nous
contenterons de les regarder avec admiration
, & de vous protester que
noussommes avec un respect également
profond &inviolable ,
MONSEIGNEUR ,
De Vostre Grandeur ,
Les tres-humbles, tres-obeïffans,
&tres-zelez Serviteurs ,
Les Académiciens de l'Academie
de Soiffons.
C'eſt quelque choſe d'admirable
& de glorieux en même
temps pour la France , que
le tumulte des Armes n'empeſche
point que les Lettres ne
fleuriſſent toûjours avec plus
d'éclat. En effet , plus les foins
de la Guerre nous donnent d'occupation,
plus on s'attache à ce
qui regarde l'Eſprit. On me
GALANT.
53
mande que Monfieur l'Eveſque
d'Evreux va établir des Conférences
à Vernon en forme d'Académie.
Il s'en tient icy de
tres- agreables toutes les Semaines
chez Madame M *** où
ſe rendent pluſieurs Perſonnes
d'eſprit , qui la regardant comme
une dixiéme Muſe, luy donnent
le Nom de leur Protectrice
dans les Aſſemblées , qu'elle
n'a pû refufer de leur permettre
chez elle. On y lit de petits
Ouvrages tant en Vers qu'en
Profe . On y parle de tout ce
qui peut faire . l'entretien des
honneſtes Gens , & chacun y
fait part des Nouveautez quiluy
font tombées entre les mains.
Cette Societé qui n'eſtoit d'abord
compoſée que de cinq ou
fix Perſonnes , groffit tous les
jours par l'envie que ceux qui
Cij
54
LE MERCURE
f
ont l'avantage d'y eſtre reçeus,
donnent à leurs Amis de connoiftre
une Dame d'un merite fi
particulier. Elle a l'eſprit admirablement
bien tourné , l'humeur
fort complaiſante, la converſation
tres- agréable ,&une
fi grande facilité à bien écrire,
qu'il ne faut pas s'étonner fi elle
parle de tout avec autant de
juſteſſe qu'elle fait. On ne peut
trop eſtimer le talent qu'elle a
pour la Poësie. Pluſieurs Perſonnes
ont quelquefois travaillé
avec elle fur une meſme matiere
proposée pour ſe divertir ; &
ſes Ouvrages, quoy qu'écrits de
la meſine main que les autres,
afin qu'on les puſt examiner
ſans les connoiſtre, ont toûjours
emporté le prix. Avoüez , Madame
que les Affemblées
qu'elle tient chez elle,font hon-
,
GALANT. 55
neur à voſtre beau Sexe, & que
c'eſt en porter la gloire bien
loin , que de pouvoir mériter
la premiere place parmy des
Hommes qui paſſent dans le
monde pour eftre infiniment
éclairez .Dans les derniers jours
du Carnaval , elle convia une
Compagnie de Gens choiſis à
qui elle donna trois Repréſentations
d'une petite Comédie.
Une Symphonie fort agreable
que quelques Particuliers avoiét
préparée pour fon divertiſſement
, formoit les Entr'Actes.
Vous jugez bien par là que cette
Dame doit avoir beaucoup
d'inclination pour la Muſique .
Rien ne luy plaiſt d'avantage
que l'harmonie des Inſtrumens
dont elle touche quelques-uns
avec beaucoup de délicateſſe.
Auſſi les Concerts ne luy ma
Cifi
LYC
36 LE MERCURE
4
quent pas, &elle en régale fouvent
ſa petite Académie , &
quelques autres Perſonnes de
ſa connoiffance. Tant de Divertiſſemens
où ceux qui ont
l'avantage de la voir , ſe trouvent
heureux d'avoir part, font
regarder ſa Maiſon comme un
lieu où tous les Plaiſirs raiſonnables
ſe rencontrent. Chacun
s'empreſſe d'y avoir accés , &
fon Quartier eft à préſent plus
connupar les Gens d'eſprit ſous
lenom du Mont Parnaſſe , que
fous celuy de la Montagne de
ſainte Geneviève .
On a auſſi repreſenté ce Carnaval
une Comédie intitulée le
Bon Mary , chez une Perſonne
de qualité. Il y avoit des Entr¹-
Actes de Muſique. Les Paroles
eſtoient de Monfieur de Vaumoriere,&
les Airs de Monfieur
GALANT.
57
! ,
:
B. D. B. dont le merveilleux génie
eft connu pour la Muſique.
L'Aſſemblée fut de Gens choifis,
fort capables d'en connoiftre
toutes les beautez. Il s'en
eft fait beaucoup d'autres pour
le Bal , où l'on n'a pas moins
admiré la magnificence & la
propreté des Maſques , que la
grace qu'ils ont fait paroiſtre
en dançant. Ce talent de bien
dançer eſt devenu fi confiderable,
qu'un jeune Homme qui ne
croyoit pas avoir la jambe affez
droite, ſe l'eſt fait rompre das le
ſeul deſſein d'avoir l'air meilleur
quand il ſe la ſeroit fait racommoder.
Ce qui contribuë fort à
faire naiſtre l'envie de courir le
Bal , c'eſt qu'on le peut faire
avec toute forte de ſeureté.
L'ordre que l'on donne pour
l'entretenir,auſſi -bien que pour
Cv
58 LE MERCURE
la netteté & la clarté , eſt queľque
choſe d'admirable. Paris
eſt tous les jours embelly , & les
Ruës trop étroites qu'on continuë
d'élargir, le dégagent des
embarras qui estoient preſque
toujours inévitables. Joignez à
cela tant de Reglemens de Police
donnez avec la plus fage
prévoyance, &maintenuë avec
une fermeté qui fait loüer par
tout la juſtice du vigilant Magiftrat
qui en a le foin, fans que
perſonne puiffe avoir aucun fujet
de s'en plaindre . La Feüille
qui s'imprime tous les Mois , &
quimarque le nombre de Morts,
de Mariages , & de Baptefmes,
fait connoiſtre plus qu'aucune
autre choſe la grandeur de cette
Capitale du Royaume . Cette
Feüille contient auffi le prix , le
poids, & la meſure des chofes
7
GALANT.
59
les plus neceſſaires à la vie , &
empeſche les abus que pourroient
commettre les Vendeurs
demauvaiſe foy.
Vous aurez ſans doute appris
le Mariagedu Prince Charles
de Lorraine avec la Reyne
Doüairiere de Pologne , mais
vous en pouvez ignorer les particularitez
. En voicy de tresaffurées.
Ce Prince ayant pris terre à
Nuſtorh , Village ſur le Danube
, à une petite demy-heure
de Vienne , dépeſcha un Gentilhomme
à ſa Majefté pour luy
donner avis de ſon arrivée. Ce
Gentilhomme fut renvoyé le
dendemain 4. de Fevrier avec
une réponſe qui marquoit la
joye qu'on avoit de cette nouvelle.
Comme il apprit par luy
que l'Empereur ſouhaitoit qu'il
60 LE MERCURE
vinſt coucher ce mefine jour à
Baden , petite Ville à quatre
heures de Neuftat , ily fut mené
dans un petit Carroffe qu'on
luy avoit préparé à Vienne.
Trente Chevaux de poſte le
précedoient , montez par ſes
Gentilshommes richement vétus.
Ses Pages marchoient auſſi
devant avec eux . Leur Livrée
eſtoit de Drap verd à larges
bandes de velours cramoify , &
toute parſemée de galons d'argent.
Divers Poftillons qui eftoient
comme leurs Guides, fai--
foient retentir leurs Cornets par
tout. Trois Chaiſes roulantes à
laBrandebourg ſuivoient le petit
Carroſſe du Prince. Elles
eftoient remplies de Nobleſſe
qui s'eſtoit avancée pour le falüer.
On arriva à Baden dans
cet équipage. Le Marquis de
GALANT. 61I
Grana, le Comte de Buquoy , &
pluſieurs autres des Principaux
de la Cour, s'y trouverent pour
luy rendre leurs devoirs, &l'accompagnerent
le lendemain à
Neuſtat. Le Prince rencontra
enchemin le Grand Eſcuyer de
la Reyne de Pologne, auffi-bien
que les Cointes d'Harac , de
Vvalſtein , de Mansfeld , & de
Chaffemberg , avec les deux
Capitaines des Gardesdu Corps
que Sa Majesté Imperiale luy
envoyoit pour luy faire compliment.
Ils defcendirent de Carroſſe
, s'acquiterent de l'ordre
qu'ils avoient , & précederent
le Prince à Neuſtat pour avertir
qu'ily arrivoit. Il arriva dans
la Ville fur les fix heures du
foir , & alla deſcendre au Chaſteau
. Le Maiſtre- d'Hoſtel &
lesGentilshommes de la Cham
62 LE MERCURE
bre , le vinrent recevoir hors la
Porte . Le Grand Chambellan
l'attendoit au pied du Degré.
Ce fut luy qui le mena dans
l'Apartement de l'Empereur. Le
Grand-Maiſtre ſe trouva dans
- la premiere Antichambre ; &
comme il conduiſoit le Prince,
Sa Majesté Impériale fortit de
fa Chambre , & fit deux pas
pour le recevoir. Cet honneur
eſt extraordinaire. Le Prince
alla enfuite complimenter l'Impératrice
régnante , & enfin
P'Impératrice Doüairiere avec
laquelle la Reyne de Pologne
eſtoit. Il en fut reçeu avec toutes
les marques de joye qu'il
pouvoit attendre. Apres les premieres
Ceremonies , l'Imperatrice
Doüairiere prenant quelque
prétexte de s'éloigner , les
laiſſa tousdeux quelque temps
GALANT .
63
en liberté de ſe découvrir leurs
plus fecrets fentimens. On luy
donna un Fauteüil par tout , &
il fut reconduit par les Gentilshommes
de l'Empereur , & par
les Miniſtres de toutes lesCours
dans un Apartement qu'on luy
avoit préparé à l'Arsenal. Il paffa
par un Corridor fait exprés
pourla communication duChâ
teau à cette Maiſon. Les Officiers
de l'Empereur ſe prefenterent
pour le ſervir à ſouper,
&le lendemain à diſner, mais il
garda le Lit à cauſe d'une incommodité
de pied, & ne mangea
point en public. Cependat
la Livrée des Nopces qu'on
avoit fait faire à Vienne fut diftribuée.
Elle conſiſtoit en quatre
- vingts Habits d'une fort
belle écarlate , chamarrez de
larges galons d'or par tout ; en
64 LE MERCURE
trente Caſaques de Gardes aux
Croix de Lorraine devant &
derriere , avec des Chifres du
nom de la Reyne & du Prince
en broderie , & larges bandes
d'or, & les Bandolieres de mefme
; & en douze autres Cafaques
pour des Hayducsqui portoient
des Haches couvertes de
Tuniques , & avoient de longues
Robes à la Polonoife. Sur
les huit heures du foir , l'Evefque
de Neuſtat accompagné
de deux Prélats , vint dans la
Chapelle du Chaſteau pour la
Ceremonie du Mariage. Elle
eſtoit remplie d'Eſtrades , de
Galeries & d'Amphiteatres
qu'on y avoit fait dreſſer avec
beaucoup de magnificece. Tout
cela eſtoit occupé par un nombre
infiny de Perſonnes ſur lefquelles
on voyoit briller l'or &
,
GALANT.
65
les pierreries avec la plus éclatante
profuſion. Le Prince & la
Reyne furent conduits dans
cette Chapelle par Leurs Majeſtez
Impériales , ſuivies des
Chevaliers de la Toifon , & de
tout ce qu'ily avoit de Seigneurs
&de Dames du plus haut rang.
Ils ſe donnerent la main, changerent
de Bague , & ne le firent
qu'apres avoir pris le conſentement
de l'Empereur &des deux
Impératrices par de profondes
revérences .
Le Mariage eſtant fait , on ſe
rendit dans l'appartement de
l'Empereur. Il y eut un magnifique
Souper , & un Concert admirable
. Aprés quoy , l'Empe
reur accompagné des Impératrices
, conduifit luy-même ces
Illuftres Mariez à l'appartement
qu'on avoit préparé à la Reyne
66 LE MERCURE
dans l'Arsenal .Le Corridor dont
j'ay parlé fervit de paſſage. Il
les y laiſſa aprés leur avoir fouhaité
toute forte de bonheur,&
s'en retourna avec l'Imperatrice
régnante . L'ImperatriceDouairiere
demeura encor un peu de
temps avec la Reyne fa Fille , &
ſe retira . Le Prince eſtoit dans
une Chambre voiſine qui luy
avoit eſté deſtinée , & attendoit
qu'il luy fuſt permis d'entrer.
Le lendemain il envoya fon gros
Diamant à la Reyne ſon Epouſe
, avec un autre Bijou composé
de ſon gros Saphir , de la
groffe Perle , autrement l'oeuf
de Pigeon , de deux moins groffes
en forme de Poire , & d'un
Tour de gros Diamans. Le reſte
du temps s'eſt paſsé en Feſtins,
en Serénades, en Comédies , &
en tout ce qui peut contribuer à
GALANT. 67
une grande & folemnelle ré
jouiſſance . Sa Majefté Impériale
a défrayé ſplendidement toutes
les Cours , & perfonne ne ſe
ſouvient qu'on ait jamais fait
tant d honneurs à aucun Prince
, que celuy de Lorraine en
reçoit d'elle. Il eſt traité comme
unArchiduc, &mange tous
lesjours avec l'Empereur.Aprés
cela, Madame, n'a-t-on pas raifon
de dire qu'un Eſprit bien
fait ne ſe doit pas étonner d'un
peudediſgrace?
On n'est pas toûjours malheureux ,
Etfi le tristefort des Armes
Attire quelquefois des revers rigoureux,
Lafortune par d'autres charmes
Satisfait un coeur gensreux.
Ce Prince dont l'Hymen vient d'aſſurer
lagloire ,
N'a pû deson party mettre encor laVi-
Etoire.
On le ſçait à Cokberg , on le ſçait à
Fribour;
T
68 LE MERCURE
Mais s'il voit son bonheur moindre que
Son courage,
Cechagrin touche peu quand on a l'avantage
D'estre avec tant d'éclat couronné par
l'Amour.
Le plaiſir d'aimer eſt grand,
mais il a ſes peines. Les Vers
qui ſuivent en ſont une marque.
Ils ont eſté envoyez à Madame
la Préſidente de la Haye-du-
Puis par une Perſonne qui luy
eft obligée , & qui ſcachant
qu'elle fe connoît parfaitement
en Muſique& en Poësie , a crû
luy faire plaifir de les faire mettre
en Air. Je ne doute point
que vous ne le trouviez auſſi
agreable qu'il eſt nouveau , &
vous laiſſe juger de l'Autheur
des Vers par ſon Ouvrage . La
Dame que je viens de vous
nommer, eſt d'une des meilleu
GALANT. هو
res Maiſons de Normandie , &
proche Parente de Monfieur le
Maréchal de Bellefond. Elle a
l'eſprit tres - delicat & treséclairé
, & on peut dire d'elle
que fon rang l'éleve moins
que ſes belles qualitez. Monſieur
de la Haye-du-Puis , fon
Mary , eſt Préſident au Parlement
de Roüen. Sa probité &
ſon exactitude pour les fontions
de ſa Charge, luy ont acquis
l'eſtime de tous ceux qui le
connoiffent. Voicy les Paroles
dont vous allez trouver les Notes
gravées.
AIR NOUVEAU.
E ne reconnois plus ma charmante
Lingrate l'autre jour quita nôtre Trou
peau
1
Pour aller au bord d'un Ruiſſeau
Danferaufon d'une Musette.
70 LE MERCURE
Ienesçaysi de mon Rival
Elle écouta trop la fleurette ,
Mais depuis ce momentfatal
Ie ne reconnois plus ma charmante
Lysette.
Comme les avantages de la
France vous touchent en quelque
lieu que nous les remportions
, vous voudriez bien me
permettre de vous mener au
delà des Mers. J'ay à vous parler
de la ruine des Habitations
qui appartenoient aux Hollandois
fur la Riviere d'Oüyapogue,
parMonfieur le Chevalier
de Lezy Gouverneur de la
Cayenne ; de la priſe du Fort
d'Orange , & de celle des Ifles
de Goreeau Capvert, & de Tabago
en Amérique. Mais avant
que d'entrer dans ce détail , je
croy qu'il eſt bon que je vous
apprenne en peu de mots ce qui
GALANT.
75
s'eſt paſsé en ces Quartiers-là
depuis pluſieurs années.
La partie du Continent de
l'Amérique joignant au Bréfil,
qui s'étend depuis la fameuſe
Riviere des Amazones juſqu'au
Fleuve de l'Orenocque, a commancé
d'eſtre frequentée par
les François du temps de Monfieur
le Cardinal de Richelieu,
qui permit à quelques Marchands
de Roüen d'y faire des
Habitations ſous le nom de la
Compagnie du Cap de Nort.
Elle prit ce nom , parce qu'à
deux degrez des Amazones , il
y a un Cap fort celebre , que les
Nations de l'Europe ont toujours
appellé le Cap de Nort.
C'eſtce Fleuve de l'Orenocque
qu'on prétend pouvoir ſervir de
paſſage pour conquérir l'opulentRoyaume
deGuyane,&le
72
LE MERCURE
Lac de Parime,ſi recherché des
Eſpagnols & des Anglois , &
tant vanté par les Relations de
Vaſter-Raleig,& du Pere Chriſtophle
d'Acuña Jeſuite. Cette
Compagnie qui eut ſeule le
Privilege d'aller dans ces vaſtes
Coſtes , s'eſtoit contentée longtemps
d'y entretenir quelques
Habitations compoſées d'un petit
nombre de Normands. Ils ne
s'occupoient à rien autre choſe
qu'a faire un peu de Tabac , à
peſcher , & à trafiquer de Lits
de coton & d'un Bois qui eft
propre à la teinture , avec les
Sauvages de cette Coſte nommée
Galybis ...Mais en 1640.
Monfieur Poncet de Brétigny,
coufin germain de Monfieur
Poncet Confeiller d'Etat, &Parentde
Monfieur Seguier Chancelier
de France , s'affocia dans
cette
GALANT.
73
DE
cette Compagnie pour aller cõmander
en ces Cantons en qualité
de Lieutenant General de
Sa Majesté, &y commencer un
Etabliſſement conſidérable de
plus de trois cens François . II
defcendit en l'Iſle de Cayenne ,
ſeparée de terre- ferme de deux ro
Bras de Riviere ſeulement d/893 *g"
quatre degrez de la Ligne. Il
fit conſtruire un Fort à l'aſpect
de la Mer , fur la Montagne de
Seperoux , & alla encor établir
une autre Habitation à foixante
lieuës au deſſus , dansla Riviere
de Suriname , pour ſe rendre
maiſtre de toute la Coſte qu'il
luy avoit eſté permis d'occuper.
Cette entrepriſe n'eut pas tout
le ſuccés qu'on en devoit eſperer.
Les Naturels du Païs craignirent
une domination étrangere.
Ils réſolurent de ſe défai-
Mars. D
74 LE MERCURE
re de ce General, & l'ayant furpris
avec quelques François fur
un petit Ruiſſeau , où l'ardeur
d'apprendre de leurs nouvelles
l'avoit fait aller,ils ſe mirent des
deux coſtez , l'attaquerent dans
fon Canot , & le percerent de
Fleches avec ſa Suite , dont il
n'échapa qu'un ſeul de vingtcinq
qui l'avoient accompagné.
Cet accident obligea ce qui
reſtoit de cette nouvelle Colonie
, à ſe retirer dans les Ifles
Françoiſes qui ſont proches de
ce Continent.
Les Anglois & les Hollandois
ont établydepuis ce tempslà
quelques Habitations dans
ces Coftes ; & comme les Normands
n'y envoyoient plus de
Vaiſſeaux, il ſe forma dans Paris
une Compagnie de pluſieurs
Perſonnes de qualité & de me
GALANT.
75
rite , qui demanderent au Roy
en 1652. la permiffion d'y mener
de nouveaux Habitans,
avec une augmentation de Privileges.
Ils firent une dépenfe
tres-confiderable de trois Vaifſeaux
, & de plus de huit cens
Hommes pour aller encor prendre
poffeſſion de la Cayenne.
Toutes les fuites de cet Etablifſement
ont eſté funeſtes. La
mort de Monfieur l'Abbé de
Marivaux qui fut noyé ſous le
Pont- rouge en partant de Paris,
fut le premier preſage des malheurs
qui devoient ſuivre cet
Embarquement. L'aſſaſſinat de
Monfieur le Marquis de Royville
General , qui fut fait dans
la route par ſes Aſſociez , confirma
ce funeſte augure , & les
diſſenſions qui s'éleverent dans
le Païs aprés le debarquement
Dij
76 LE MERCURE
de la Flote entre ceux qui
eſtoient les Chefs & le Confeil
de cette Compagnie , allerent fi
loin , qu'aprés y avoir demeuré
quinze mois dans une continuelle
diviſion , cette Colonie
ſe diffipa . Monfieur de Bragelonne
Maître des Requeſtes,
voulut tenter une ſeconde entrepriſe
deux ans aprés ,& périt
à la veuë de Belle - Ifle , fans
qu'on pût rien fauver de ce naufrage.
Les Etrangers nos voiſins ont
continué leur commerce dans
quelques Rivieres de ce Continent.
Cayenne fut occupée
par les Hollandois ; Suriname
par les Anglois , que ces premiers
en chafferent ; & Effeguebe
, ou Eſquipre, vers l'Orenocque
, par une Compagnie
particuliere de Zélande. Mais
GALANT.
77
le Roy qui ne cherche à rendre
fon Regne le plus floriſſant qui
fut jamais , que pour l'avantage
de ſes Peuples , refolut de remettre
les François en poffeffion
de ce nouveau Monde , &
ſe repoſa ſur Monfieur Colbert
du ſoin de former cette grande
Compagnie des Indes Occidentales
, que ce fidelle & vigilant
Miniſtre compoſa des Perſonnes
les plus opulentes des Finances.
Les Puiſſances ſeparées de
pluſieurs Particuliers qui eſtoiét
Seigneurs proprietaires de quelques-
unes des principales Ifles
de l'Amérique, & entr'autres de
la Martinique , de S. Chriſtophle,
& de la Guardeloupe , furent
réünies ſous une feule autorité
. On fit faire un Armement
conſidérable de pluſieurs
Vaiſſeaux, & Monfieur de Tra
Diij
78 LE MERCURE
cyLieutenant General des Armées
du Roy fut choiſy pour
cette Expédition . Chacun ſçait
l'experience qu'il a pour les Negotiations
, & combien il eſt
conſommé dans l'Art de la
Guerre . Il eut ordre d'aller re
prendre le Poſte de Cayenne
que nos Voiſins ufurpoient injuſtement
, de repaſſer par les
Ifles Françoiſes , & d'y faire les
Reglemens neceſſaires pour le
trafic & pour le bien de ces
Peuples qui ne reſpiroient qu'aprés
une même domination , &
vouloient eftre aſſurez de la
protection de leur Souverain .
Monfieur de la Barre-le-Febvre
Maître des Requêtes , & Intendant
du Bourbonnois , fut envoyé
avec luy , & on leur donna
quelques Troupes reglées
de vieux Corps.
GALANT.
79
Monfieur de Tracy s'acquita
de ce qui luy avoit eſte ordonné
avec toute la prudence
& l'activité qu'on pouvoit attendre
d'un fi grand Homme .
11 obligea les Hollandois retranchez
& fortifiez dans Cayenne,
de l'abandonner ſans combat.
Monfieur de la Barre fut laiſsé
pour eſtre leChef de cette nouvelleColonie.
Monfieurle Chevalier
de Lezy ſon cadet, quile
devoitſeconder dans les ſoins
& dans les fatigues d'un Etabliſſement
de cette importance,
y reſta ſeul aprés le départ de
Monfieur de la Barre , que le
ſervice du Roy appella dans les
Iſles pour y commander ſes Armes
fur mer & ſur terre . Les
grandes Actions qui luy ont acquis
tant de gloire , ſont connuës
de tout le monde. Elles
Dmj
4
80 LE MERCURE
peuvent eſtre miſes parmy les
plus éclatantes de nôtre Siecle ,
foit qu'on regarde ce qu'il a fait
dans l'attaque des Forts de nos
Ennemis , foit qu'on examine la
vigueur avec laquelle il a défendu
nos Ifles contre toutes
leurs forces de mer.
Monfieur de Lezy à qui la
jaloufie que les Hollandois
avoient conçeuë de ſon application
à maintenir ſa Colonie,
attira la diſgrace d'eftre attaqué
par des Troupes dont le
nombre paſſoit de beaucoup
celles qu'il pouvoit oppoſer , fut
enfin contraint de quiter ce
qu'il ne pouvoit defendre ; mais
fon bonheur voulut qu'eſtant
ſecondé quelque temps aprés
d'une Flote Royale commandée
parMonfieurle Comte d'Eſtrées
Vice-Admiral , il paya fi bien
GALANT. 81
de
de ſa perſonne dans l'attaque
du Fort de Cayenne qu'on entreprit
l'année derniere ſur les
Hollandois , qu'il y entra le premier
l'épée à la main , & fit le
Gouverneur prifonnier. Il fut
rétably avec beaucoup d'avantage
dans le Commandement
cetteIfle.Ilydonne tous les jours
des marques de fon courage &
de ſa conduite, & l'on a eu nouvelles
depuis peu qu'ayant ſçeu
que des Hollandois commandez
par un Gentilhomme Anglois
, avoient entrepris des Habitations
affez importantes, foûtenuës
de Forts & d'Artillerie,
dans les Rivieres d'Aproüaque
& Viapocque , vers le Cap de
Nort, à deux degrez de Cayenne
, du côté des Amazones , il y
avoit promptement couru , &
eftoit venu à bout de les en
Dv
82 LE MERCURE
chaffer , & avoit pris le Fort
d'Orange, dans lequel il y avoit
ſeize pieces de Canon , desMunitions
, des Marchandises &
des Armes. Cette Conquefte a
eſté conſidérable , tant par les
Canons , les Habitans , les Négres
, les Beſtiaux , & les Uſtencilles
propres aux Sucreries, que
par la priſe d'un Vaiſſeau dont
le tranſport dans Cayenne a
plus fortifié la Colonie , qu'on
n'euſt osé l'eſperer de pluſieurs
années.Je ne vous en fais point le
détail , ayant tropde choſes particulieres
à vous apprendre de
la derniere affaire de Tabago.
Je vous diray ſeulement que
ceux qui s'y ſont ſignalez avec
Monfieur le Chevalier de Lezy,
font Meſſieurs de Ferolles , de
Guermont , Décloches , de la
Sauvagere , & des Granges.
GALANT. 83
Cette fuite continuelle de Vi-
Etoires dans tous les lieux où
nous combatons , doit eſtre un
grand ſujet de ſurpriſe pour nos
Ennemis , & c'eſt fort injuſtement
qu'ils les veulent rejetter
fur le bonheur de la France .
Tout ce que le Roy entreprend
eſt trop bien imaginé , conduit
avec de trop ſages précautions,
& trop vaillamment executé,
pour tenir quelque choſe du
bonheur. Nos favorables fuccez
en font l'effet neceſſaire ; &
ſi nous n'avons rien vû de pareil
dans les autres Regnes,
c'eſt parce qu'il n'y a jamais eu
de Monarques qui ayent approché
de LoüIS LE GRAND .
La maniere dont il concerte les
choſes pour les Affaires de mer,
n'eſt pas moins digne d'admiration
que ce qu'il ordonne fi ju
84 LE MERCURE
dicieuſement pour celles de terre
. Il a toûjours lieu d'en attendre
tout par la vigilance du grand
Miniſtre qui en a foin , & qui
les connoit fi parfaitement , que
les évenemens n'ont jamais
manqué de répondre à ſes conſeils.
Voyez ce qui est arrivé de
Tabago. On ne pouvoit prendre
de plus juſtes meſures que
celles qui ont efté priſes,ny exécuter
des ordres avec plus de
diligence & de ſecret . L'un &
l'autre eſtoit neceſſaire , & il
falloit faire faire dans nos Ports
divers mouvemens à nos Vaifſeaux
pour embaraſſer les Hollandois.
Ils armoient pour Meffine
, & on n'euſt pû leur faire
croire qu'on avoit deſſein d'aller
de ce côté-là , fi on n'euſt
fait travailler à un grand Armement.
Ils le crûrent, quoy qu'on
GALANT.
85
armât à Breſt & à Rochefort,
eftant perfuadez que la Provence
ne pourroit fournir affez de
Matelots pour un fecours fi confiderable
, fans les faire venir
des Mers du Ponant. Dans cette
penséeles Hollandois ne prefferent
point l'Armement qu'ils
ſembloient avoir reſolu pour
Tabago , & que Tobias devoit
commander. Le temps s'écoula.
Les Eſpagnols ne leur donnerent
point d'argent. Ceux - cy
ne voulurent point entretenir
l'Armement à leurs dépens , &
defarmerent. Monfieur le Marquis
de Seignelay fit auſſi defarmer
nos plus gros Vaiſſeaux à
Breft & à Rochefort , & ce fut
ce qui acheva de les tromper.
Ils ne douterent plus que tous
nos preparatifs n'eufſſent eſté
faits pour Meffine. Mais ils ne
86 LE MERCURE
ſçavoient pas que ce Marquis
avoit fait préparerd'autres Vaifſeaux
plus légers avec une diligence
incroyable. Rien ne leur
manquoit. Ils avoient des Munitions,
desHommes, & de l'argent.
Leur depart fut un coup
de foudre pour les Hollandois .
Quoy qu'il n'y ait point de Nation
ſi diligente qu'ils le ſont
dans leurs Armemens , tout ce
qu'ils pûrent faire quand ils ſe
virent devancez , ce fut d'envoyer
un grand Convoy pour
jetter du ſecours de Vivres &
de Munitions de guerre dans les
Ports qu'ils crûrét pouvoir eſtre
attaquez . Cependant Monfieur
le Comte d'Eſtrées Vice-Admiral
de France, partit de la Rade
de Brest le 3.d'Octobre dernier.
Voicy les noms des Vaiſſeaux
qu'il commandoit , & ceux des
GALANT. 87
Officiers qui les montoient.
LeTerrible.
Monfieur'le Vice- Admiral,
Monfieur Mericourt Capitaine,
Monfieur de la Chaboſſiere Capitaine
en ſecond , Monfieur de
Bléort Çapitaine Volontaire,
Meffieurs le Chevalier Darbouville
& de la Boſſiere Lieutenans
, Monfieur de la Roque, &
le Chevalier Defſaugers Enfeignes
, Monfieur Patoulet Commiſſaire
General , Monfieur le
Chevalier d'Hervaux Major,
Monfieur de Combes Ingénieur.
LeTonnant.
Monfieur le Marquis de Grançey
Chef d'Eſcadre , Monfieur
de Mafcarany Capitaine , Meffieurs
le Chevalier d'Heure &
deCourcelles Lieutenans, Mef
88 LE MERCURE
ſieurs de Bellecroix & Lefcoüet
Enſeignes ,Monfieur du Guet
Commiſſaire ordinaire , Monſieur
de S. Clair Ayde-Major.
Le Duc.
Monfieur le Comte de Sourdis
Capitaine , Meſſieurs Giffé
& le Chevalier de la Guette
Lieutenans , Meſſieurs de Boulainvilliers
& de Rouvré Enſeignes.
Le Prince.
Monfieur le Marquis d'Infreville
S. Aubin Capitaine , Meffieurs
de Champigny & Dormanville
Lieutenans , Meſſieurs
de Tarte & Cintré, Enſeignes.
Le Belliqueux.
Monfieur le Comte de Blenac
Lieutenant General pour
les Ifles , Monfieur le Chevalier
de Nefmond Capitaine , Monſieur
de Leſtoille Capitaine en
GALANT. 89
.
ſecond , Meſſieurs de Beauge &
la Chauſsée Lieutenans , Meffieurs
de Malaffis & le Chevalier
de Courcelles Enſeignes .
L'Etoille.
Monfieur Montortier Capitaine
, Monfieur de Laffé Lieutenant
, Meſſieurs de Pontac &
le Chevalier de Pariſo
DEL
ſeignes.
L'Alcion.
*
Monfieur Damblimons Capiraine
, Meſſieurs Defroches &
Machault Lieutenans, Meſſieurs
Veron & Lempereur Enſeignes .
L'Hercule .
Monfieur le Chevalier de Flacour
Capitaine, Meſſieurs Breugnon
& de Lar Lieutenans,
Meffieurs Des -Yleraux & Patoulet
Enſeignes.
Le Brillant.
Monfieur de la Clocheterie
90 LE MERCURE
Capitaine, Monfieur du Rivaux
Lieutenant , Monfieur Cerpau
Enſeigne.
LeBourbon.
Monfieur le Chevalier de
Roſmadec Capitaine, Meſſieurs
Julien & Pointy Lieutenans,
Meffieurs Boncour & Leſcoüer
Enſeignes.
L'Emerillon .
Monfieur du Dros Capitaine,
Monfieur Erpin Enſeigne.
NOMS DES FLUTES
armées en Guerre.
Le Dromadaire.
Monfieur de Larteloire Capitaine
fur le Grand Estat , Monfieur
Cardaillac Lieutenant ,
Monfieur Guillierme Enſeigne.
Le Tardif.
Monfieur Brevedent Capitaine
, Monfieur de Courcelles
GALANT. 91
Lieutenant , de Combes Enſeigne.
NOMS DES BRULOTS.
Le Perilleux .
Monfieur Eſtienne,Capitaine.
La Maline.
MonfieurMeſiere,Capitaine.
Le Brutal.
Monfieur d'Hericourt,Capitaine.
Plus une Flute pour ſervir
d'Hoſpital.
Une Barque longue.
Une Cache.
Je ne vous diray point par
quels lieux ces Vaiſſeaux paſſerent.
Il eſt certain que le 26.
d'Octobre ' ils estoient ſous le
Tropique. Une ancienne coutume
de Mer veut qu'on y obſerve
une Ceremonie affez particuliere
pour ceux qui n'y ont
2 LE MERCURE
jamais paffé . Elle s'appelle baptifer
; & voicy de quelle maniere
elle fe fait. Le Capitaine
dõne quelques Bouteilles d'eaude-
vie aux Matelots, ſans quoy
ils ont droit de couper l'Eperon .
Ceux qui ont déja fait le Voyageprennent
les autres, leur lient
les mains derriere le dos , & les
ayant attachez par deſſous les
épaules , les élevent au bout de
la vergue du grand Maſt , & les
laiſſent tomber trois fois dans
l'eau.Quelques- uns ſe fõt encor
plonger volontairement pour le
Roy,pour les Comis duVaiſſeau,
ou pourleursMaîtreſſes.Cela fait
on leur donne à tous un Verre
d'Eau-de- vie , ou de Vin d'Efpagne.
Les Officiers mêmes ne
font pas exempts de cette Ceremonie
. Les Matelots leur verſent
un peu d'eau fur la teſte,
GALANT.
93
&ils leur donnent de quoyboire.
Ce Baptefme maritime eſtant
finy , on reprend fa route , &
chacun paſſe le reſte du jour
en réjouiſſances. Ce fut ainſi
qu'on en uſa dans la Flote de
Monfieur le Comte d'Eſtrées.
On continua d'avancer,& quelques
Poifſſons volans tomberent
dans les Vaiſſeaux. Le 31.d'Otobre
ils ſe trouverent fur les
cinq heures du ſoir à la veuë
du Cap- vert qu'ils doublerent
le lendemain avec un petit vent
qui les porta dans le Cap. La
petite Iſle nommée Gorée que
les Hollandois poffedoient, n'étoit
qu'à trois lieuës de là. Elle
eſt ſeparée de terre -ferme par
un petit bras de mer, large feulement
d'une demy lieuë, &n'a
tout au plus qu'une lieuë entiere
de circuit. Il y a deux Forts,
94 LE MERCURE
l'un en bas ſur la pointe du Nort
où eſt la deſcente , &l'autre en
hautqui commande le premier.
Monfieur leComte d'Eſtrées fit
arborer le Pavillon Hollandois à
fon arrivée pour empeſcher les
Vaiſſeaux ennemis, s'ily en avoit
ſous les Forts , de prendre l'épouvante
& de ſe ſauver avant
qu'il euſt pû les joindre . Ils ne
nous eurent pas ſi-toſt apperçeus
qu'ils mirent leurs Pavillons
ſur les deux Forts ; mais
comme les Noftres ne purent
répondre au Signal qui leur fut
fait, parce qu'ils ne le ſçavoient
pas , ils reconnurent bientoft
qu'ils alloient eſtre attaquez . Il
falloit approcher des Forts pour
aller à l'endroit que Monfieur
le Vice- Admiral avoit choiſi
pour moüillerl'anchre.Il y paſſa
le premier ; & quoy qu'il euft
GALANT. 95
encor fon Pavillon Hollandois,
il fut ſalüé à coups de Canon à
balle. Alors tous nos Vaiſſeaux
arborerent la Banniere de France,&
allerent moüiller à la portée
du Canon ſans tirer un feul
coup. Ils en avoient reçeula defenſe
de Monfieur le Vice-Admiral.
Cependant les Hollandois
connoiſſant qu'ils ne s'eſtoient
point mépris , continuerent à
nous canonner. Le ſoir Monſieur
de Bléort , Capitaine de
Vaiſſeau, & Monfieur de Combes
Ingénieur,eurent ordre d'aller
faire le tour de l'Ifle , reconnoiſtre
les Forts , & fonder tous
les fonds pour choisir les Poftes
où l'on mettroit nos Vaiſſeaux
en estat de canonner à leur tour
les Ennemis. On fit armer trois
Chalouppes pour les eſcorter;
mais comme on découvrir qu'il
96 LE MERCURE
y avoit ſous le Fort deux Barques
, & quelques Chaloupes
qui nous auroient pû attaquer,
on en fit encor armer quatre autres
pour les ſuivre de loin , obſerver
les Baſtimens , & les empécher
de ſe dérober la nuit,
auſſi-bien que les Canots des
Negres . Le jour ſuivant on envoya
fommer le Gouverneur
dés le matin. Il répondit qu'il
avoit preſté Serment aux Eſtats
& à la Compagnie , de ne ſe
rendre point qu'il n'y euſt du
ſang verſé . Cette réponſe donna
méchante opinion d'eux , &
fut cauſe qu'on réſolut auſſi -tôt
l'Attaque . On fit un Détachement
pour s'avancer vers les
Forts & les canonner de plus
pres ſous les ordres de M'le
Comte de Sourdis. Les Vaifſeaux
détachez furent le Duc ,
commandé
GALANT.
97
commandé en particulier par ce
meſme Comte ; le Prince , par
Mde S. Aubin d'Infreville; l'Etoile
, par Monfieur deMontortier
l'Alcion , par Monfieur
d'Amblemont ; l'Hercule , par
Monfieur le Chevalier de Flacour
; la Fluſte de Dromadaire
armée en guerre , par Monfieur
del'Arteloire : & le Tardif, par
Monfieur de Brevedent. Monfieur
Sauvage Commiſſaire de
l'Artillerie , devoit commander
une Batterie de Canon,&Monfieur
l'Andoüiller une de Bombes.
On nomma Monfieur de
Saint Clair pour faire la fonction
de Major. Monfieur le
Marquis de Grançey qui fervoit
de Marefchal de Camp, eut
la conduite & le commandement
de la Defcente & de l'Attaquedes
Forts:&Monfieur le
Mars. E
98 LE MERCURE
Vice-Admiral devoit s'embarquer
avec Monfieur Patoulet
pour eſtre preſent à cette Defcente.
Il fut arreſté qu'il monteroit
le Vaiſſeau de Monfieur
le Comte de Sourdis où toutes
les Troupes avoient ordre de
s'aſſembler en 24. Chaloupes,
le Vice-Admiral devant donner
le mouvement à la terre & à la
mer,felon les occaſions quis'offriroient.
Monfieur le Marquis
de Grançey avoit quatre cens
cinquante Hommes diviſez en
deux Corps , avec deux Compagnies
de Grenadiers de tren
te-cing Hommes chacune. Le
premier Corps eſtoit comman
dé par Meſſieurs de Bléort& de
Brevedent. Le ſecond parMef,
fieurs de Mafcarani & Chaboif
fiere : & les Grenadiers, par
Meſſieurs les Chevaliers d'Aire
GALANT. 99
& d'Arbouville . Toutes les
Chaloupes à la teſte deſquelles
eſtoit M' le Comte d'Eſtrées ,
marcherent en ſi bon ordre ,
que les Ennemis croyant qu'elles
alloient faire la Deſcente
pourdonner l'aſſaut , en furent
incontinent épouvantez. Ils
quitterent le Fort d'en bas apres
y avoir encloüé leur Canon ,
monterent à celuy d'enhaut , &
fans battre la chamade , ny demander
à ſe rendre , ils ofterent
leur Pavillon, arborerent celuy
de France , & envoyerent en
fuitte une Chaloupe à M le
Comte d'Eſtrées pour le ſuplier
de les recevoir à rançon. Il ne
les voulut point écouter , & fur
lamenace de les faire, tailler en
pieces s'ils ne mettoient bas les
armes , ils ſe rendirent à diſcretion.
M'le Comte d'Eſtrées ac
Eij
100 LE MERCURE
corda la liberté au Gouverneur.
On trouva les deux Forts bien
reveſtus & beaucoup meilleurs
qu'on ne l'avoit crû. Le grand
avoit ſon Rempart de trente
pieds d'épaiſſeur; pavé par tout,
les Batteries en tres-bon état,
quarante deux pieces de Canon
, & les Magazins aſſez bien
fournis de toutes choſes pour
faire une longue reſiſtance. Il y
avoit foixante &deux Eſclaves,
cinq mille Cuirs , de l'Eau-de .
vie , des Cordages , de la Viande
, des Poudres & des Boulets.
On en chargea deux Barques
que les Ennemis avoient ſous
leurs Forts , & on mit le reſte
dans nos Vaiſſeaux. Voicy le
Plan de cette Ifle qui vous donnera
une plus parfaite intelligence
de tout ce que je viens
de vous en dire.
1
FIO THEL
18*
1893
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GALAN T. ΙΟΙ
Tandis qu'on employoit deux
ou trois cens Hommes à démolir
les Forts , à brûler les Magafins
, & à faire le degaſt de ce
qu'on ne pouvoit emporter , les
Vaiſſeaux travaillerent ſans relâche
à ſe pourvoir d'eau pour
deuxmois, afin de pouvoir aller
droit à Tabago . Cette précaution
leur fit gagner pres de trois
ſemaines qu'il auroit falu perdre
dans l'Iſle de la Martinique
, s'ils n'euſſent pas ſongé à
profiter de ce temps. Monfieur
leComte d'Eſtrées y dépeſcha
unBrulot pour avertir Monfieur
le Comte de Blenac Gouverneur
& Lieutenant General de
toutes les Ifles Françoiſes , de la
réſolution qui avoit eſté priſe de
n'y point aller. On partit du
Cap-vert le neuviéme Novembre,
& on arriva 21. jours apres
Eiij
2 * 1803
102 LE MERCURE
1
à la veuë de la Barbade , où l'on
avoit donné rendez-vous à quatre
Vaiſſeaux qui estoient à la
Martinique. On en apperçeut
deux le lendemain , & on apprit
que les deux autres qui portoient
plus de cinq cens Hommes
pour ſervir à terre , ne pouvoient
arriver de deux jours.On
ne laiſſa pas de prendrele party
de continuer la route , & d'aller
à l'Iſle de Tabago. Les Vaifſeauxy
arriverentle 6. Decembre
, & moüillerentle ſoir affez
tard à une Rade qui eſt à deux
lieuës du Fort. Monfieur le Vice-
Admiral voulant cacher fa
Deſcente , détacha auſſi-toft
cing à fix cens Hommes fous
Monfieur le Comte de Blenac .
Monfieur le Marquis de Grançey
avoit une extréme paffion
d'étre du détachement , mais fa
GALANT.
103
préſence fut jugée neceſſaire au
Conſeil de guerre , & on l'obligea
de demeurer. On fit quelques
Prifonniers , & on ſceut
d'eux que les Ennemis eſtoient
ſortis pour empefcher la Defcente
, mais qu'ayant appris
qu'elle estoit faite , ils eftoient
rentrez dans le Fort. Le 7. & le
8. on mit à terre le reſte des
Troupes avec tout ce qui eſt
neceſſaire pour une Attaque .
Vous jugez bien, Madame, que
c'eſt un attirail preſque infiny,
lors qu'il le faut tranſporter à
force de bras , & fur le dos des
Hommes. Cet embarras dura
une lieuë & demie par un chemin
qu'on fut obligé de faire
avec des Serpes & des Cognées,
& qu'il falut conduire par des
Ravines & par des Eminences
fort droites . Les Ennemis avoiét
E iiij
104
LE MERCURE
ruiné celuy qui fut fait l'année
derniere , & les pluyes l'avoient
preſque entierement inondé.
Elles ne ceſſerent point depuis
le Débarquement, & cauferent
des incommoditez dont les Officiers
Generaux ne furent point
exemps.Le chemin qu'ils avoiết
fouvent à faire deux fois en un
mefime jour, leur faiſoit rencontrer
quatre ou cinq Ravines, ou
des Rivieres débordées, & c'eſtoit
une neceffité pour eux de
ſe mettre dans l'eau juſqu'à la
ceinture. Les Troupes camperent
le 9.ſur la Hauteur qui n'eſt
éloignée du Fort que de fix cens
pas , & malgré toutes les difficultez
que je viens de dire , on
ne laiſſa pas de mener trois
Mortiers une lieuë & demie , &
trois Pieces de Canon à moitié
chemin de l'endroit où l'on
GALANT.
105
avoit fait la Defcente. On fit
une Baterie pour les Mortiers
à trois cens cinquante pas du
Fort , laquelle commança à ti
rer le 12. Comme elle avoit eſté
faite avec diligence,& dans des
lieux couverts par des Arbrifſeaux
& par des Cannes de Sucre,
les Ennemis ne s'en eſtoient
point apperçeus. Le 11. un de
nos Soldats qui alla ſe rendre,
leur ayant appris où elle eſtoit,
ils commencerent àla canonner
dés le lendemain au matin , &
canonnerent le Camp enmeſime
temps avec cinq pieces de Canon
qu'ils tournerét de ce coſté
là. Monfieur le Vice-Admiral
ayant ce meſine jour commandé
ſur les dix heures qu'on tirât
les Bombes , la troiſiéme tomba
dans le Fort au milieu des Poudres,&
fit un effet fi prodigieux,
Ev
106 LE MERCURE
qu'elle enleva Binkes & tous les
Officiers qui diſnoient avec luy.
Monfieur le Vice - Admiral fit
prendre auſſitoſt lesarmes , &
Monfieur le Comte de Blenac
marcha droit au Fort pour s'en
rendre maiſtre auffi-bien que
des Vaiſſeaux , & empefcher
le ralliëment des Ennemis. Le
Belliqueux & le Brillant arriverent
le lendemain avec un renfort
de plus de fix cens Hommes.
Il ne ſe ſauva qu'un Officier.
Tous ceux des Vaiſſeaux
furēt pris, à l'exception deRadmus
fameux Corſaire , qui n'avoit
pas voulu aller diſner dans
le Fort , & qui s'étant échapé
par les Rochers , trouva moyen
de ſe jetter dans une Galiote.
Quelques-uns diſent qu'il ſe
ſauva au travers des Bois. Je ne
vous parle point des Vaiſſeaux
DE
LYON
*1893*
VILLE
IBLIO
LYON
*1893*
con mod a
*
GALANT.
107
1
que nous avons pris. Vous n'avez
qu'à jetter les yeux fur le
Plan que je vous envoye . Il vous
inſtruira de tout. Voicy ce que
porte une Relation tres-fidelle.
Elle vient d'un lieu où l'on ne
publie jamais que des veritez .
Tous les Officiers ont tres-bienfervy
dans cette importante occaſion .
Meſſieurs de Grançey , de Blenac,
& PatouletCommiſſaire General,
ont eu beaucoup de part auxfatigues,&
on ne peut trop loüer leurs
Soins& leur zele , felon leurs diférentes
fonctions. Monfieur le
Marquis de Grançey fit des
choſes incroyables : ſa vigilance
fut extraordinaire. Il preſſa non
ſeulement le travail par ſa prefence
& par fesliberaliţez , mais
il aida meſme à traîner les Mortiers
. Il commanda le premier les
Troupes fous lesordres deMon,
TREQUE
DE
LYON
*1893
108 LE MERCURE
fieur le Vice-admiral, & fut relevé
par Monfieur le Comte de
Blenac. On avoit reglé qu'il y
auroit toûjours deux Capitaines
pendant 24. heures , pour
commander ſous les Officiers
Generaux avec Monfieur de
Brevedent , qui eſtant ſeul de
ſon ordre, n'a point diſcontinué
de ſervir depuis la Defcente , &
s'eſt tres-bien acquité de fon
employ. Ces Capitaines furent
Le premier jour , Meffieurs
de Sourdis& de Bléort .
Le ſecond , Meſſieurs de S.
Aubin&del'Arteloire .
Le troiſième , Meſſieurs de
Montortier , & de Chaboiffiere.
Le quatrième,Meſſieursd'Amblemont
& du Drot , qui venoient
relever ces deux derniers
lors que la Bombe fit fon
effet. Monfieur le Chevalier
GALANT.
109
r
S
e
d'Hervaut a fait voir beaucoup
e d'activité dans toutle temps que
les Troupes ont eſté à terre , &
il ne ſe peut rien adjoûter aux
fatigues qu'il a euës. Monfieur
de Combes chefdes Ingenieurs
a agy avec beaucoup de capacité
&d'intelligence. Monfieur
l'Andoüillet commandoit laBa
terie des Mortiers , comme je
vous l'ay déja marqué , & la
juſteſſe avec laquelle il fit tomber
la troifiéme Bombe dans le
Fort , fait affez connoiſtre qu'il
n'y a perſonne qui ſoit plus habilenyplus
entenduque luy das
fon meſtier. Monfieur Sauvage
eſtoit deſtiné pour commander
l'Artillerie ,& Monfieur Bellaire
les Mineurs.
Si vous étes ſurpriſe de cet
effet extraordinaire des Mortiers
dont on s'eſt ſervy ſi avan
110 LE. MERCURE
tageuſement à Tabago , vous
ſçaurez que l'invention en a
eſté trouvée depuis un an par
Monfieur Jaugeon , qui en fit
d'abord l'épreuve en préséce de
Monfieur de Louvois. Il eſt Fils
deMonfieur Jaugeon de Mongy
Gentilhomme Auvergnac,
& a fait quantité de découvertes
dans les Matématiques , qui
ont donné lieu à de tres-utiles
fecrets dont on a déja veu les
expériences, & que j'auray une
autre fois occaſion de vous expliquer.
L'ardeur qu'il a de travailler
à la gloire de fon Prince,
ne contribuë pas peu à le faire
ſi aisément venir à bout de toutes
les chofes qu'il imagine.
C'eſt une paſſion qui luy eſt
commune avec Monfieur de
Mongy fon Frere , qui à l'âge de
vingt-deux ans a fair ſeptCamGALANT.
m
pagnes en qualité de Volontaire
& de Lieutenant , quatre fur
terre , & trois ſur mer. La derniere
eſt celle de Tabago. Il y
ſervoit fous Monfieur Sauvage,
Commiſſaire general de l'Artillerie
des Vaiſſeaux. Quant aux
Mortiers dont j'ay commencé à
vous parler , ils ſont ſi legers,
qu'un Homme ſuffit pour en
porterun avec ſon Affut. Il n'y
a perſonne qui ne les puiffe
pointer fans avoir beſoin d'un
quart de Nonante , nyd'aucun
autre Inſtrument de Matématique
, & cette facilité vient de
ce que les degrez d'élevation
font gravez ſur leur Affut, &
marquez , quand on les remüe,
par un Coin qui y eſt attaché.
L'uſage en eſt adımirable , particulierement
pour prendre les
Dehors des Places .On jette par
112 LE MERCURE
cemoyenune douzaine de Grenades
tout à la fois à quatre cens
pas de diſtance. Elles font renfermées
dans une Boëte combuſtible
, qui brûle tout ce qui
eſt au lieu où elle tombe , aprés
avoir jetté ſes Grenades à plus
de trente pas tout autour, où elles
font leur effet .
Quoy que j'évite autant que
je puis de me fervir des termes
qui font particuliers à beaucoup
d'Arts , parce qu'ils peuvent
n'eſtre pas connus de tout le
monde , s'il m'en échape quelqu'un
qui embarafſe vos Amies
à qui vous continuez de faire
part de mes Lettres , elles en
trouveront l'explication dans un
Livre tres- curieux, &tout plein
d'érudition , qui a eſté imprimé
dépuis quelques jours , & dont
le titre eſt , Les Arts de l'Homme
GALANT. 113
S
-
d'Epée , ou le Dictionnaire du
Gentilhomme. Le premier Volu
me contient l'Art de monter à
Cheval;& le ſecond, celuy de
la Navigation. L'Autheur s'appelle
Monfieur Guillet. C'eſt a
luy que nous devons déja Athénes
& Lacedemone , anciennes
& nouvelles. Vous ſçavez l'eſtime
qu'on en fait , & le cours
que ces deux Ouvrages ont eu
dans le monde. On a auſſi imprimé
une Hiſtoire fort curieuſe
de la Laponie , c'eſt à dire, de
la Partie des Lapons , qui releve
du Roy de Suede. Elle est
traduite du Latin de Monfieur
Scheffer , que les Allemans &
lesAnglois ont mis d'abord dans
leur Langue. Aprés qu'il eut
reçeu ordre de compoſer cette
Hiftoire , Monfieur le Comte de
la GardieGrand Chancelier de
114 LE MERCURE
Suede , luy fournit tout ce qui
luy estoit neceſſaire pour une
entrepriſe de cette nature , &
il n'oublia rien pour la faire exate.
Il y eſt traité amplement de
l'origine de ces Peuples , de
leurs Moeurs ,de leur Religion ,
de leur Magie, &des chofes ra
res du Païs. Ce font des nouveautez
queje vous envoyeray,
ſi vous avez deſſein de les voir.
Je vous envoye cependant les
Nouvelles galantes & amoureuſes
qu'on vient de donner
au Public. Ce font diferentes
Avantures ramaſſées dans une
Lettre. Vous y trouverez des incidens
dont la lecture vous divertira.
Je vous donne en même
temps dequoy en faire une fort
agreable , en vous faiſant part
de ce qui a efté écrit àMonfieur
l'Abé de la Roque par Madame
GALANT . 115
11
e
&
-
e
e
1,
la Viguiere d'Alby. C'eſt une
Dame d'un fort grand mérite.
Tous ceux qui ont lû la Princeſſe
d'Iſambourg , que nous
avons d'elle , connoiſſent la force&
la délicateſſe de fon Eſprit.
Elle s'appelle Madame de Saliez
; & fi fa Proſe eſt aisée , on
n'a pas moins ſujet d'admi-
, rer le tour naturel qu'elle donne
aux Vers.
S
S
63.
LETTRE
De Madame la Viguiere
d'Alby ,
A Monfieur l'Abbé de la Roque.
V
Ous croyezſans doute, Monfieur,
que cen'est que chez les Ennemis
de cet Etat qu'on fait des Conquestes
en Hyver , &vousserez Surpris d'en116
LE MERCURE
tendre dire qu'au milieu mesme de la
France on ait pris quelque chose dans
une si rigoureuse Saiſon. Cependant il
est certain qu'un jeune Gentilhommeforz
brave vient d'y emporter une Place de
consequence , &que faiſant feu de tous
costez, il l'a réduite àſe rendre ſous de
fort honneſtes conditions. Un Amourqui
a contribué à cette victoire, en a porté la
nouvelle , & voicy comment elle est venuë
à ma connoiſſance.
I'estoisdansma Chambre reſvantfur
mes tiſons , de cette maniere douce &
agreable qui precede toûjours les viſions
que vous sçavezque les Dieux m'envoyent
quelquefois. Les Triomphes infaillibles
au Roy dans cette nouvelle
Campagne, estoient le ſujet de ma refverie,
lors que dans ce tranquille état je
crûs estre transportée dans un Palais
dont les beautezſont au deſſus de toutes
mes expreſſions. Celuy d'Armide , ny
mesme celuy que l'Amour fit bastir pour
Pſycké, n'estoientrien en comparaiſon.
Dans cette magnifique Place,
Entre le Ciel& le Parnaffe,
GALANT.
ן ו ל
La Déeſſe Vénus dans ſes brillans
atours,
Reçoit de temps en temps l'hommage
desAmours.
Là, ſans déguiſement, ſans art , ſans
impoſture ,
Chacun luy dit ſon Avanture ,
Et l'on y voit les Amours fortunez,
Par ſes belles mains couronnez,
Recevoir des Leçons de l'aimable
ここ
Déefle;
Pour augmenter leur joye & leur ten-
- 'dreffe.,
Elledonne courage aux Amours malheureux
,
Elle prend foin de les inſtruire,
Et ſoûtient par ces ſoins tout l'Empire
amoureux ,
Que la Raiſon voudroit détruire.
Une nuit que le Ciel éclairoit foible
sment,
Venus tenoît fon Aſſemblees
Tout s'y palloit tranquillement ;
Quand foudain elle fut troublée.
Un Amour qui n'aguere eſtoit pafle
rever 90
Dont mille ennuis troubloient le
coeur ,
118 LE MERCURE
Pardegrands cris ſe faiſoit faire place;
On liſoit ſur ſon front ſa joye & fon
audace.
Déeſſe , diſoit- il , des plus vaillans
Guerriers
J'efface aujourd'huy la Victoire ;
Faites que mille Amours en admirant
magloire ,
Me viennent couronner de Mirthe
&de Lauriers .
Cette Place ſi forte & fi bien défenduë
,
:
Que tant d'Amours afſiegeoient vainement
,
Par mon adreſſe s'eſt renduë ,
Et la charmante Iris rend heureux fon
e
Amant.
Ces derniers mots me Surprirentfort.
Comme j'avois l'esprit occupé des Conquestes
qui fontſi ordinaires au Roy , je
croyois qu'on alloit parler de la prise de
quelque Villede Flandre ou d'Alsace ;
mais tandis que je me reprochois manerreur,
cet Amour continuait ainsi.
3
Ce n'eſt point par des artifices,
par de petites malices. rog
1200
GALANT. 119
2 Quej'ay furpris un coeur que la Veranbatugardoit
,
TE
1
Etque la raiſon defendoit.
Iris a beaucoup de merite ,
Elle s'eſtoit preſcrite une ſage con
2.1 25 iduriteocondhand shamis
Et j'avois vainement employé mille
Amours
Quand l'Hymen m'offrit ſon ſe-
COUFSOT
Jel'accepte luy dis- je il m'eſt fort
neceflaire,
Mais renvoyez voſtre ſuite ordinaire,
Et ne gardez point avec vous
Vos repentirs & vos dégouts.
Iris me parut toute émeue
Quand l'Hymen s'offre à ſa veuë
Suivy des Ris,des Jeux&deessAmours
conſtans .
C'eſt affez combatu , dit- elle , je me
rends ,
Amour ménagez bien l'employ que
BD 215
9119
33
je vous donne, a๖๖๑ ๑
Aux confeils de l'Hymen enfin je
m'abandonne ,
Guidez ſes pas & conduiſez - le bien.
Si je confens à tout je ne prens foin
de rien.
af
120 LE MERCURE
L'Hymen fort content dela Belle,
Mena l'heureux Daphnis juſques dans
faruelletomis JH
Pendant que des Amours dans ce metier
ſeavans..a
De la timide Iris dénoüoient les Ru-
Car eſtant de pudeur & de crainte
mabatue
Dans l'excez de ſa retenue,
Daphnis auroit perducent moment
precieux
Sans ces Amours officieux M
Qui s'empreffant... sebisyon sa
20V
C'est affez, dit Venus , en iinntteerrvraom-
Amour,je
vous entens, Daphnis
d'estreré
Pantcet
eft heureux , vous méritez d'estr
compensé de vvôotre perseverance.Aces
mots elle batit des mains , & d'abord
tout fon Palais retentit de cris d'allegreffe.
L'on couronna cet Amour victo
Fieux,&laDéeffeprononca ces
Sont
Ver'squi
une espece d'Epitalame qu'el
toujours
elle fait
en faveurs des jeunes Mariez
e qu'elle chérilt.ibros ang eat səbinə
Vivez heureux . Vivez
あ
Etpallez doucement yos, ans
En
GALANT. 121
1
じ
-
En goûtant les plaiſirs d'un heureux
Mariage ;
Banniſſez- en les noms de joug& d'efclavage
,
Ce beau Noeud que l'Amour a formé
de ſes mains
Unira vos coeurs& vos ames,
Et la lumiere de vos flames
Eclaircira vos jours & les rendra ſerains,
Tout cecy veut dire , Monfieur , en
Langage humain , comme il me fut expliqué,
qu'enfin Monfieur le Vicomte de
Paule aprés avoir aimé Mademoiselle
de S. Hypolite pluſieurs années , eſt devenu
le plus beureux de tous les Hommes
en l'épousant. Ie n'ignore pas la
part que vous prendrezà cette nouvelles
& je me haste de vous la donner pour
vous témoigner que je suis vôtre treshumble
Servante ,
:
LA VIGUIERE D'ALBY
Je ne doute point que vous
ne ſouhaitiez de pareilles vi-
Mars. F
122 LE MERCURE
fions à l'admirable Perſonne
qui les explique avec tant'de
grace. La joye de Madame de
S. Hypolite & de Monfieur le
Vicomte de Paule , doit eſtre
grande , puiſque leur Famille
eſtant la même , ils voyent réünir
leur ſang par ce qu'ils ont
de plus cher au monde. La Maifon
de Paule eſt des plus anciennes&
des plus conſidérables
de tout le Languedoc. Elle
a donné en notre Siecle l'Illuſtre
Antoine de Paule pour
Grand-Maître à la Religion de
Malthe.
En vous parlant au commencement
de cette Lettre de Monſieur
l'Eveſque de Rennes qui
s'eſtoit trouvé pour la premiere
fois à l'Affemblée des Etats de
Bretagne , j'ay oublié de vous
dire qu'il avoit eſté ſacré depuis
2
GALAN T.
123
e
I
peu. On l'appelloit Monfieur
l'Abbé de Beaumanoir de Lavardin,
avant que le Roy l'euft
nommé à l'Eveſché de Dol , &
incontinent apres à celuy de
Rennes . Il eſt Docteur de Sorbonne
, & d'un mérite qui n'éclate
pas moins dans ſa pieté
que dans ſes autres qualitez efſentielles
à un Prélat. Je ne vous
diray rien de ſa Maiſon. L'Hiſtoire
a pris ſoin de la diftinguer,
& parle ſi avantageuſement de
Monfieur le Mareſchal de Lavardin
fon Grand- Pere , qu'il
faut n'en avoir aucune connoifſance
pour ignorer qu'il paſſe
pour un des plus grands Hommes
de ſon temps. Il fut Colonel
de l'Infanterie Françoiſe
prit Villefranche en Perigord ,
&Cahors & d'Eauſe au Comté
d'Armagnac. Il commanda l'Ar
Fij
124 LE MERCURE
mée du Roy en Poitou en l'abſence
du Duc de Joyeuſe , & la
Cavalerie -Legere à la Bataille
de Courtras. Il ſervit au Siege
de Mauleon ſous le Duc de Nevers,&
à ceux de Paris,de Chartres
, & de Roüen , ainſi qu'au
Combat de Chaſteau - Giron
ſous le Comte de Soiffons , & à
celuy d'Aumale où il fut bleſſé .
Il eut le Gouvernement du Maine,&
fut fait Chevalier des Ordres
& Mareſchal de France
dans la meſme année. Il fit la
fonction de Grand-Maiſtre au
Sacre de Loüis XIII . qui l'envoya
Ambaſſadeur Extraordinaire
en Angleterre. Il mourut
au retour de cette Ambaſſade .
Je ne vous parle point d'un
nombre infiny de grandes Alliances
dasleſquelles cette Maifon
eſt entrée, ny des GouverGALANT.
125
1
nemensde Provinces,Eveſchez,
&autres Dignitez qu'on luy a
toûjours veupoſſeder.Monfieur
l'Eveſque de Rennes qui donne
lieu à cet Article , eſt Coufin
Germain de Monfieur le Marquis
de Lavardin , aujourd'hy
Lieutenant General au Gouvernement
de la Haute &Baffe
Bretagne . Ce Marquis eft tresaimé
dans cette Province , &y
fert le Roy fort utilement. Iln'y
a point de Gentilhomme en
France qui ſçache mieux tout
ce qu'un Homme de qualité
doit ſçavoir. Perſonne ne doute
de ſabravoure. Il en a donné de
fortglorieuſes marques auCombat
de S. Godard en Hongrie,
à la priſe de Courtray, à celle de
la Franche-Comté en 1668. &
àla Guerre faite aux Hollandois
quatre ans apres . Il a épousé
Fiij
126 LE MERCURE
Mademoiſelle d'Albret , Fille
aifnée de Monfieur d'Albret
Duc de Luynes, Pairde France .
Monfieur Paris eſt mort depuis
quelques jours. Il eſtoit
Confeiller de la Grand' Chanbre.
Monfieur Malo eſt monté
a ſa place. C'eſt un fort honneſte
Homme , & d'une tresbonne
Famille de Paris .
Je vous ay conté la derniere
Hiſtoire de la Belle morte d'amour
pour fon Mary. Ceux qui
ont crû qu'elle n'étoit pas verita--
ble,n'ont pas pris la peinede s'en
informer. Elle eſt ſçeuë de tant
deGensdu premier rang, que je
m'étonne qu'ily ait des incrédules
ſur les particularitez que je
vous en ay dites. Voicy deux
Epitaphes qui ont eſté faits pour
elle parMonfieur Lelleron Avocat
àProvins.
GALANT .
127
e
EPITAPHE
D'une Femme morte d'amour pour
ſon Mary.
Autre-part tu
tespas.
ne
BARE DEC
LYO
liras par * 1897
Une Histoirefi merveilleuse ,
Que celle qu'à tes yeux ce marbre peut
offrir.
Cygift de ſon Epoux une Femme amon
reuse
Queson chaste amour fit mourir.
Aux Dames elle a fait une leçon commune
De mourir en Femmes de bien ;
Mais elle n'aſuivy l'exemple de pas une,
Pas une neſuivra le fien .
I
AUTRE .
Cy gift le Corps d'une Belle
l'Amour d'un Mary réduisit
1
au
trépas ;
Ce qui doit étonner, c'eſt devoir en ce cas
La premiere mode nouvelle
Que le beau Sexe n'aimepas.
Füüj
128 LE MERCURE
Cette mode ſeroit en effet un
peu cruelle à introduire pour un
Sexe qui contribuë tant aux
douceurs de la ſocieté. Si l'Avanture
eût eſté moins extraordinaire,
elle n'auroit point paru
ſuſpecte à ceux qui manquentde
foy pour les prodiges
que peut cauſer l'amour conjugal.
On n'a pas moins douté de
I'Hiſtoire du Solitaire que beaucoup
ont voulu croire une fictio.
C'eſt celle du Conſeiller qui
avoit choiſy la retraite par un
principe d'averſion pour les
Femmes , & à qui ſon Pere envoya
une Belle d'une vertu
chancelante dont il fut fi charmé
, qu'il l'épouſa. La choſe eſt
fi vraye , que le Procez intenté
pour la rupture du Mariage doit
eſtre jugé au premier jour dans
undes plus celebres Parlemens
GALANT.
129
1
L
A
-
de France. Le Fils en pourſuit
la validité contre ſon Pere ,
& fait tellement ſon bonheur
de la tendreſſe de celle qu'on
luy veut ôter , qu'il traite de calomnie
tout ce qui s'eſt publié de
l'égarement de ſa conduite. Il
eft certain qu'il ne faut pas toûjours
juger ſur les apparences.
Ce que je vay vous conter en
fera foy.
Une Dame eſtant dans une
Maiſon deCampagne aux environs
de Paris , eut le chagrin de
ſe voir fans équipage , dans le
temps où il y avoit pour elle une
neceſſité abſoluë d'y retourner.
Ses Chevaux tomberent malades,&
elle fut réduite à ſe ſervir
d'un Carroffe de loüage qu'elle
fit venir. Elle part . Le Carroſſe
s'embourbe à deux lieuës de là.
Onprenddes Chevaux deMef
Fv
130 LE MERCURE
fager & de Charetes pour le
tirer. On n'en peut venir à bout.
Les efforts qu'on fait le briſent,
& la Dame ſe trouve à pied à
l'entrée d'un Village où elle n'a
pas deſlein de coucher. Elle
prend le party d'y laiſſer une
Demoiselle & une Femme de
chambre qu'elle ramenoit avec
elle ; & comme des affaires prefſantes
l'obligeoient d'eſtre ce
jour-là même à Paris , elle ſe réfout
à demander place dans le
premier Carroffe qui paffera .
Elle n'attend pas long-temps.
Elle en voit venir un qui s'arrete
heureuſement à l'endroit même
où elle eſt . Celuy à qui il eſtoit,
avoit quelque ordre à donner à
un Laquais. Tandis qu'il luy
parle , la Dame demande fon
nom'au Cocher. Il luy eſtois
connu par la réputation qu'il
V
GALANT.
1310
U
1
!
avoit acquiſe dans le monde.
C'eſtoit un Conſeiller qui paffoit
pour un des plus honnêtes
Hommes de France. Il n'avoit
que ſon Gendre avec luy , & la,
Dame ne balance point à ſe jetter
dans le Carroſſe avant qu'on
l'ait refermé. Un procedé ſi ex- ,
traordinaire la fait regarder.,
Elle estoit belle , avoit l'air de
qualité , beaucoup de jeuneſſe,
la phyſionomie heureuſe , & il
n'y avoit pas moyen de ſe réfoudre
à luy faire un compliment
incivil.On continuë à marcher,&
ce qu'il y a de plaiſant,
on eſt plus d'un quart-d'heure
à s'examiner & à foûrire , fans
que perſonne diſe un ſeul mot.
Ala fin , le Maître du Carroſſe
rompt le filence , & ayant demandé
à la Dame où elle prétend
qu'on lamene , elle répond
132 LE MERCURE
qu'elle n'a point d'autre deſſein
que celuy d'aller àParis. Il s'informe
du Quartier où elle fouhaite
qu'il la conduife , & elle ſe
défend de s'en expliquer fur ce
qu'une Chaiſe de Place luy en
épargnera l'embarras. Autre
quart-d'heure de filence. Le
Conſeiller qui luy trouvede l'efprit
, &de cet eſprit aisé qui ne
s'acquiert que par la pratique
dumonde , ne ſçait que s'imaginer
d'une Femme qui monte
dans un Carroſſe ſans rien dire,
& ſe confie à la probité de deux
Hommes qui luy doivent eſtre
inconnus. Il luy fait quelques
nouvelles queſtions , & la prie
enfin de ne luy laiffer pas ignorer
à qui il parle . Aune Perſonne
, répond - elle , qui eſt Veuve
depuis trois ans. Quoy , dit-il,
fi jeune, fi belle,&fansMary ? 11
GALANT.
133
vous faudroit du moins un Galant.
La Dame prend un air ſi ſérieux
à ce mot, &méle des termes
fi remplis d'aigreur à l'indignation
qu'elle en fait paroître ,
que le Confeiller la croit la Femme
du monde la plus vertueuſe.
Elle ſe taiſt un moment ; puis
changeant de ton,& baiffant la
voix comme ſi elle ne s'eſtoit
d'abord gendarmée que pour
avoir plus de grace en s'adouciſſant;
Et de Galants, dit-elle,
en manque-t-on ? Ces dernieres
paroles font changer de pen-
Tée au Confeiller. Il ne peut plus
croire qu'elle foit autre qu'une
Demoiſelle d'intrigue,quieftant
accoûtumée à prendre felon
l'occaſion toute forte de carateres
, a l'adreſſe de ſe parer
quelquefois d'une vertu eſtudiée
pour arriver plus ſeûremét
134 LE MERCURE
à ſes fins. C'eſt ſur cette injurieuſe
penſée qu'il cõtinuë avec
elle une converſation aſſez familiere
. Elle ſe tire de tout avec
eſprit , & l'embarraſſe tantoft
par un ton fier qui l'empefche
deluydire tout ce qu'il croit au
deſavantage de ſa vertu,& tantoſt
par des radouciſſemens qui
le confirment de plus en plus
dans l'opinion qu'il a conçeuë
du panchant qu'elle doit avoir à
noüer commerce. Ils arriverent
enfin àParis . Le Conſeiller veut
apprendre fon Quartier pour l'y
conduire , & le demande avec
des termes malicieux qui font
connoiſtre à la Dame ce qu'il
croit d'elle. La Dame foûrit,luy
dit avec beaucoup de grace que
le croyant trop civil pour ne la
remettre pas jufques dans ſon
Apartement, elle veut avoir du
GALANT.
135
1 moins un jour pour ſe preparer
àle recevoir,& voyat des Chaiſes
roulantes , elle fait arreſter
pour en choiſir une. Elle donne
l'ordre tout bas au Cocher pour
le lieu où elleveut qu'il la mene,
& apres avoir affſuré le Conſeiller
qu'il auroit de ſes nouvelles
le lendemain , elle le laiſſe ſans
aucun autre éclairciſſement. Le
Conſeiller rit de l'Avanture , en
fait le conte chez luy, & eft furpris
de recevoir un Billet de la
Belle dés le jour ſuivant.Le billet
eſtoit tourné de la maniere
du monde la plus galante . On
le prioit de ſe laiſſer conduire
par le Porteur , fans s'informer
du lieu où il avoit ordre de le
mener , avec proteſtation que
s'il n'acceptoit pas le Rendezvous,
on iroit luy en faire reproche
chez luy. On fait entrer ce
136 LE MERCURE
Porteur.C'eſtoit un Laquais fans
Livrée qu'il ne fut pas poſſible
de faire parler. Le Conſeiller à
qui tout cemyſtere eſt ſuſpect,
& qui ſe perfuade que la Dame
l'a crû galant fur l'entretien enjoué
qu'il avoit euavec elle , luy
écrit que n'eſtant ny d'un âge
ny d'une profeſſion compatibles
avecles Rendez-vous,ilne pouvoit
s'accommoder du Party ;
mais que ſi ſa vie avaturiere luy
faiſoit naiſtre quelque Procez
fur lequel elle euſt envie de le
venir confulter , il luy donneroit
des conſeils en Hommequi luy
eſtoit obligé du plaifir qu'elle
luy avoit fait de prendre une
place dans fon Carroſſe ſans la
demander. Il crût l'Avanture finie
par cette réponſe , & il en
rioit le lendemain avec des Amies
de fa Femme qui estoient
GALANT.
137
venuës luy rendre viſite, quand
il fut averty que la Dame au Billet
demandoit à luy parler. Les
éclats de rire furent grands . On
luy applaudit ſur l'avantage qu'il
avoit de ſe voir couru des Belles
, & les Dames ſouhaitant
eſtre témoins de cette entreveuë,
on donna l'ordre pour leur
en faire avoir le plaifir. La Belle
entra dans une propreté merveilleuſe.
Vous jugez bien qu'on
n'avoit pas aſſez d'yeux pour la
regarder. Un Laquais de Livrée
luy portoit la queuë , & à
peine eut- elle dit au Conſeiller
d'une maniere toute aimable ,
que puis qu'il n'avoit point voulu
recevoir ſes remerciemens
chez elle , il eſtoit juſte qu'elle
vinſt les faire chez luy , qu'une
des Dames de la Cõpagnie s'avança
vers elle en riant,& l'em138
LE MERCURE
braffa fort étroitement. Cette
belle Perſonne la pria de la préſenter
à la Maiſtreſſe de la Maiſon,
à qui elle fit compliment de
la meilleure grace du monde .
Le Conſeiller ne ſçavoit où il en
eſtoit , non plus que les autres
Femmes , qui ſur la peinture
qu'il leur en avoit faite , avoient
attendu toute autre choſe que
ce qu'elles voyoient. C'eſtoit en
effet la Femme d'un Conſeiller
de ſa meſme Chambre . Sa vertu
ne la rendoit pas moins eſtimable
que fa beauté ; & fi elle
entédoit raillerie avec ſes Amis,
il eſtoit dangereux de ſe vouloir
eftablir aupres d'elle fur le pied
d'Amant.
Vous avez entendu parler de
beaucoup de Feſtes , mais il y
en a peu qui égalent la galanterie
de celle qui s'est faite à
GALANT. 139
Montpellier au commancement
re de ce Mois àl'occaſion d'un Ba-
I qui
preſme. Je ne ſçay , Madame , ſi
vous eſtes informée de ce qui
ſe pratique en ce Païs-là dans
ces fortes d'occaſions.Ceux
- font choiſis pour Parrains , font
ordinairement prodigues, & on
- a veu des Gens à qui les dépenſes
qu'ils y ont faites ont couſté
la plus grande partie de leur
bien. Jugez juſqu'où vont les
choſes , quand l'Amour s'aviſe
d'y prendre part.
Monfieur Verduron, Viguier
general de la Ville que je viens
de vous nommer,aimoit paſſionnément
depuis fix mois Mademoiſelle
de Portales Fille du Préſident
de ce nom. Elle paſſe
pour la plus belle Perſonne de
cette Province , & vous pouvez
croire qu'elle ne manque point
140 LE MERCURE
d'Adorateurs . Monfieur Verduron
ne s'eſtoit point encor declaré
, ſoit qu'il ne luy eut pas
eſté facile de la trouver ſeule,
foit qu'il euſt voulu attendre
qu'il le puſt faire avec autant
d'éclat qu'il avoit d'amour. Un
fecret de cette nature gardé ſi
longtemps , le faifoit foufrir , &
voicy par quelle rencontre il fit
enfin connoiſtre les ſentimens
de fon coeur. Une Dame de ſes
Amies accoucha , & il fut prié
de vouloir tenir l'Enfant ſur les
Fonts avec la belle Mademoifelle
de Portales. Jugez de fa joye .
Il donna ſes ordres pour une
magnificence extraordinaire, &
le jour de la Cerémonie eſtant
arrivé , il ſe rendit chez cette
aimable Perſonne avec tout ce
qu'il y a de plus galant à Montpellier.
Elle avoit aſſemble ſes.
GALAN T. 141
}
Amies de ſon coſté , & leur
beauté étoit ſi avantageuſement
ſoûtenue par la propreté de leurs
Habits , qu'on peut dire qu'il n'y
eut jamais riende fi brillant.On
ſemit, felonque le hazard en ordonna
, dans quinze ou vingt,
Carroſſes qui attendoient à la
Porte , & le Héros de la Feſte
mena fa Belle dans une Chaife
roulante qu'il avoit fait faire exprés.
Elle estoit étofée d'un richebrocard
d'or , & on y voyoit
en mille endroits les Chifres de
l'un & de l'autre entrelaſſez de
la maniere du monde la plus galante
. La Cerémonie ſe fit. Deux
Choeurs de Muſique chanterent,
& 24. Valets veſtus des Livrées
de Monfieur Verduron ,
tenoient des Flambeaux de cire
blanche Aprés que le Baptefine
fut fait, on alla ſe promener dans
142 LE MERCURE
!:
un Jardin à un demy-quart de
lieuë de la Ville. On fut furpris
desDivertiſſemens qu'on y trouva
préparez . On s'avança au
bord d'unVivier,où deux petites
Armées Navales commencerent
à combattre enſemble . On ne
peut rien s'imaginer de mieux
ordonné . Ces petits Bateaux
portoient des Emblémes galants
à leurs Banieres. Quelque Hiſtoire
amoureuſe eſtoit repreſentée
ſur leurs bords ; & les
Boucliers des Soldats où l'on
avoit peint un Bandeau, un Arc ,
un Carquois,& tout ce qui convient
à l'Amour, faifoiet connoître
ce que Mr Verduron avoitte
nu fi long-temps caché.Les Matelots
richement vétus , prirent
terre aprés qu'ils eurent finy la
Bataille. Les uns tenoient un
Baffin de Confitures. Les auGALANT.
143
tres , une Corbeille d'Oranges .
Ceux - cy ,duRoſſoly; ceux -là, de
l'Eau de Grenade,du Sorbec , &
d'autres Liqueurs déliciuſes . La
Colation ne pouvoit eſtre ſervie
plus galamment. Aufſi fut-elle
un agreable Régal pour les Dames
. On les conduifit en ſuite THEQUE DEL
Cabinet richement p
dans un
ré . Douze Lustres de cristal
C
clairoient & trois des meilleurs 10 .....
Muſiciés de la Province y chanterent.
A ce petit Concert fucceda
celuy d'une Bande fort
nombreuſe de Violons. On profita
de l'occaſion, on dança jufqu'à
la nuit; & comme elle contraignit
cette belle Troupe à ſe
ſeparer, jamais elle ne parut arriver
ſi promptement.
Les Lettres ont fait une perte
fort conſidérable dans ce
Mois en la Perſonne de Mon144
LE MERCURE
ſieur de Launoy , qu'une affez
legere indiſpoſition de deux ou
trois jours a emporté. Il eſtoit
un des plus anciens Docteurs
en Theologie de la Maiſon de
Navarre. Les ſçavans Ouvrages
qu'il a donnez au Public faifoient
ſa plus continuelle occupation,
& l'on peut dire qu'il eſt
mort en quelque façon la plume
à la main , puis qu'un jour auparavant
il corrigeoit les Epreuves
d'un Livre qu'il a fait pour
défendre les Intéreſts du Roy.
C'eſt une Réponſe à un Ecrivain
d'Italie, qui depuis quelque
temps a fait imprimer un Traité
contre le Droit des Princes
Séculiers touchant les empéchemens
de Mariage. Monfieur
de Launoy avoit déja ſoûtenu
une Doctrine toute contraire
dans un Livre publié en 1674.
où
GALANT.
145
où les Droits du Roy, & en méme
temps de tous les Princes
Séculiers, ſont ſi ſolidement éta -
blis, que cet Ouvrage peut eſtre
regardé comme un des plus utiles
à l'Etat. On y avoit répondu
en Italie , & comme cette Réponſe
ôtoit aux Princes Séculiers
le Droit eſſentiel qu'ils ont
fur le Mariage pour rendre leurs
Sujets habiles ou inhabiles à
contracter , ce grand Homme
ne s'eſtoit pas tû, & donnoit ſes
ſoins , quand il eſt mort , à l'Impreſſion
de ce qu'il a écrit pour
refuter les erreurs del'Autheur
Italien. Ainſi tout ſon temps a
toûjours eſté employé ou pour
l'Eglife , ou pour ſon Prince , &
on peut l'appeller non ſeulement
Docteur des Droits du Roy , mais
encor Défenseur de la juste Autorité
des Evesques , Destructeur
Mars. G
146 LE MERCURE
des faux Privileges , & Docteur
des Libertez de l'Eglise Gallicane.
Son def- intereſſement a esté
toûjours admirable. Il a refusé
pluſieurs Benefices , & n'a jamais
defiré de Penſions,ny voulu
que ſes Amis en follicitaſſent
pour luy. Il eſt mort à l'âge de
Toixante & feize ans dans l'Hoſtel
d'Eſtrées, où il avoit un Logement
depuis fort longtemps.
On luy a veu juſqu'aux derniers
momens de ſa vie une tranquillité
& une douceur dignes de ſa
pieté & de fa vertu. Il a nommé
pour Executeur de fon Teſtament
, Monfieur le Camus Premier
Prefident de la Cour des
Aydes, comme une des Perſonnes
qu'il cõſidéroit le plus apres
Monfieur le Cardinal d'Eſtrées
fon Bienfaicteur. On ne peut
affez loüer la generofité avec
GALAN T. 147
1
laquelle ce Cardinal & toute la
Maiſon d'Eſtrées ont traité ce
ſçavant Homme. Il a laissé la
moitié de ſes Livres aux Minimes
où il a eſté enterré , & l'au-
Atre moitié au Seminaire de Laon .
Madame de Longueville, Monfieur
le Marquis de Coeuvres,
Monfieur l'Abbé d'Eſtrées , &
pluſieurs autres Perſonnes de
la plus haute qualité, ont donné
des marquesde l'affection qu'ils
luy portoient par les derniers
honneurs qu'ils luy ont rendus.
Monfieur l'Eveſque de Rennes
n'a pas eſté des moins empref-
↑ fez en ce rencontre à faire voir
les ſentimens que luy avoit inſpirez
l'eſtime particuliere qu'il
avoit pour luy.
Cette mort a eſte ſuivie de
cellede Monfieur de Hauffonville
, Comte de Vaubecourt. Il
Gij
148 LE MERCURE
eſtoit Lieutenant General des
Armées du Roy, & du Gouvernement
des Eveſchez de Mets
-&Verdun , & Gouverneur de
Châlons. Il avoit eſté obligé de
prendre le Nom & les Armes
de la Maiſon de Hauſſonville,
par l'adoption que luy avoit faite
Monfieur le Baron de Hauffonville
, Gouverneur de Verdun&
du païs Verdunois. Ses
ſervices ont glorieuſement ſoûtenu
l'avantage qu'il pouvoit tirer
de fa naiſſance . Il commença
à les rendre dés l'an 1620 .
Aprés avoir eſté Capitaine de
Chevaux -Legers , il fut pourvû
en 1628. du Regiment de Vaubecourt
par la Démiſſion de
Monfieur fon Pere , aprés la
mort duquel il eut le Gouvernement
de Châlons. Il avoit eu
auparavant ceux de Landrecies,
GALANT. 149
>
de la Ville , Citadelle & Château
de Perpignan, & du Comté
de Rouſſillon , eftant pour
lors Mareſchal des Camps &
Armées. En 1642. il fut fait Capitaine
de cent Hommes d'armes
des Ordonnances de Sa
Majesté, & en 1650. Lieutenant
General des Armées du Roy.
Les Diviſions arrivées dans le
Royaume , luy donnerent lieu
de faire éclater le zele & l'attachement
tout particulier qu'il
avoit pour le ſervice de ſon
Maiſtre. Il y commanda des
Corps d'Armées ſéparez qu'il
amena en ſuitte en celle de Sa
Majeſté dans des conjonctures
fort importantes. Il a eſté bleſſé .
en diferentes occaſions &méme
au Siege de Roſes , apres
avoir eſté traverſé d'un coup de
Mouſquet. A peine ſoufrit-il le
Giij
150 LE MERCURE
premier appareilde ſes bléſures ,
qu'il remonta àCheval pour retourner
au Combat. Il avoit foixante&
quinze ans,,&il n'y a
rien qui ſurprenne quand on
voit mourir les Gens dans un
âge fi avancé. Iln'en eſt pas de
mefme d'une jeune Perſonne
qu'on plaint toujours , &dont
laperte ſemble fraper plus ſenfiblement.
C'eſt ce que cellede
Madame la Marquiſe de Ségnelay
vient de nous faire connoiftre.
Elle est morte à dix - neuf
ans,& il ne ſe peut rien adjoûter
à l'affliction où en eſt toute
ſa Famille . Sa bonté , ſa conduite,
&fa pieté , luy gagnoientles
coeurs de tous ceux qui la connoiſſoient.
Elle vivoit dans une
fort grande union avec Madame
la Ducheffe de Chevreuſe
& Madame la Comteffe de S
GALANT .
151
Aignan fes deux Belle- Soeurs ,
&on ne voit guére d'intelligence
plus parfaitement establie
qu'elle eſtoit entre elle & M' le
Marquis de Ségnelay. Monfieur
Colbert l'aimoit & l'eſtimoit ;
mais quoy que fa mort luy ait
eſté tres-ſenſible , il l'a fupportée
en grand Homme . On ne le
paroiſt pas moins dans les.fortes
douleurs , que dans les grandes
affaires , & il eſt meſine plus rare
d'y faire voir de la fermeté.
La Maiſon d'Alegre dont eſtoit
Madame de Ségnelay eſt une
des plus illuftres d'Auvergne. '
Yves I. Baron d'Alegre , eſt
compté parmy les plus experimétez
Capitainesde ſon temps.
Il donna des preuves de fon
courage en la Conqueſte de
Naples ſous Charles V III . &
du Regne de Loüis XII. ilfut
111
152 LE MERCURE
faitLieutenant General desArmées
d'Italie. Il s'y fit renommer
avec le Seigneur de Vivarais
fon Fils à la Journée d'Agnadel
, où ils combatirent avec
une ardeur inconcevable. Celle
de Ravenne leur fut fatale. Ils
poufſferent les Ennemis, & perdirent
enſemble la vie dans la
chaleur du Combat pour le fervice
de leur Prince. De cet
Yves I. font ſortis les Barons
de Millaud & le Marquis d'Alegre
, Grands - Maiſtres des
Eaux & Forests de France,Prevoſts
de Paris , & Chambellans
de nos Roys. Ils ſe ſont alliez
avec les Familles de Foix , de
Chaunes,de Bourbon-Carency,
de Bourbon-Buſtet, de Miolens,
d'Eſtouteville , de Mailly , de
Beaufremont , du Prat , Nantoüillet,
d'Aumont, de Laval,de
GALANT.
153
Senecterre, de Hautemer, Fervaques,
d'Arcoüa,de Bethunes-
Settes , & du Fay en Normandie,
Comte de Maulevrier.
Nous avons auſſi perdu Monſieur
l'Abé de Ris qui eſt mort
tres - regreté. Il eſtoit Frere
de feu Monfieur de Ris Premier
Preſident au Parlement de
Roüen. Il avoit beaucoup d'efprit
, la converſation douce &
aifée,&tout ce qui rendles honneſtes
Gens propres à faire une
agreable focieté dans le monde.
Auſſi avoit-il beaucoup d'Amis
conſidérables qu'il s'eſtoit acquis
parſon mérite.
Son Alteſſe Royale Madame
a eſté indiſpoſée depuis le depart
de Monfieur. C'eſt ce que
la tendreſſe qu'elle a pour ce
GrandPrince,luy cauſe preſque
toûjours fi -toſt qu'il va enCam
G V
154 LE MERCURE
pagne. Si ce n'eſt pas une grande
maladie reglée , c'eſt du
moins une langueur qui n'eſt
pas moins à craindre que la Fiévre
. Monfieur de Valnay dont
je vous ay déja parlé pluſieurs
fois, a pris de là occafion deluy
préſenter ces Vers .
POUR S. A. R.
MADAME.
l'ordonne ,
Princeffequeriſſez , c'est l'Amour qui
Pour vêtre Illustre Epoux confervésvos
attraits.
Cherchezvous àchangerſes Lauriers en
Cyprés,
Fendant qu'aux yeux de tous la Gloire
le couronne ?
Vous ne devez jamais esperer de ſanté,
Si parune douleur que vous vouleztrop
croire
THEQUE DE
LIO
GALANT.SS
Vous laissez de vos traits affoiblir la
beauté,
Si-tôtque ceHeros ira trouver la Gloire.
Si le plus grand des Rois ne nous defendoitpas
,
On pourroit pardonner à vôtre amour
extréme,
De craindre quelquefois le hazard des
Combats ,
Car on peut avoirpeur de perdre ce qu'on
aime.
Mais Princeſſe ,le Ciel confervevôtre
Ероих ,
Il reviendra toûjours plus grand &plus.
auguste ;
Etpuis que vousſcavezque nôtreGuerre
eftjuste ,
Vous connoiſſez auſſi que Dieu combat
pournous.
On a eu nouvelles de Meſſine
qui portent que Monfieur le
Mareſchal Duc de la Feüillade
avoit pris poſſeſſion de la Viceroyauté
de Sicile. Le Senat le
Gvj
156. LE MERCURE
vint prendre au Palais pour le
conduire à la grande Egliſe das
un Carrofſe ſuperbe & tout ouvert.
Les Ruës eſtoient bordées.
d'une infinité de Peuples qui
eſtoient accourus des environs.
LesDames par une liberté toute
finguliere , eurent permiffion
de leurs Marys de ſe montrer
aux Feneſtres dans leurs ajuſtemens
Italiens. On les y voyoit
appuyées fur de fort riches Tapis.
Monfieur le Duc de la Feüillade
eftant arrivé à l'Eglife ,alla
ſemettre à genoux fur un magnifique
Prie-Dieu qui luy eſtoit
preparé. Il y fit Serment de garder
les Privileges & Statuts du
Royaume ; & la Cerémonie ne
fut pas plutoſt achevée , qu'on
poufſa de longs cris de Vive le
Roy , avec des marques de joye
extraordinaires.
GALANT.
157
i
On en a fait paroiſtre beaucoup
à Grenoble à la reception
de Monfieur le Comte de Tallard
Lieutenat de Roy en Dauphiné
, & de Madame ſa Femme.
Vous ſçavez fans doute que
ce jeune Comte eſt de la Famille
de Hoſtung, tres-ancienne
dans cette Province , confiderable
par pluſieurs grands
Emplois, illuftre par des Dignitez
relevées , & alliée aux Maifons
de Crequy , de Bonne , de
Neufville, de la Rochefoucaut,
de Tournon , de la Tour - de
Boüillon , de Polignac,de Pic de
laMirande, de Gonzagues , de
l'Aubeſpine, de Gadagne, & de
pluſieurs autres ; Que Madame
la Marquiſe de la Baume ſa Mere
eſt une Heroïne celebre par
fon Eſprit , honorée de la bienveillance
du Roy, & eſtimée de
158 LE MERCURE
:
1
i
toute la Cour ; & que Madame
la Comteſſe de Tallard , Heritiere
de feu Monfieur de la
Thivoliere ſon Ayeul maternel,
& Fille de Monfieur le Comte
de Virville , apres s'eſtre fignalée
par une grande conſtance,
pendant que Monfieur le Comte
de Tallard ſe ſignaloit par ſa
valeur, ſe vit enfin unie avec luy
par l'heureux Mariage qui fut
fait il y a environ trois mois.
Ce jeune Comte eſtant arrivé
en poſte , & l'avis eftant venu
que Madame ſa Femme devoit
entrer dansGrenoble quelques
jours aprés , le Corps de
Ville luy alla à la rencontre à
plus de trois grandes lieuës,
avec une Cavalcade auſſi nombreuſe
que magnifique , par ſes
Habits & par d'autres ornemens.
Le lendemain Monfieur
GALANT.
159
le Comte de Tallard partit pour
la rencontrer , & les Dames allerent
fort loin au devant d'elle
dans leurs Carroffes. Hors de
la Porte de France , qui eſt celle
par où l'on devoit entrer, douze
Capitainesdes Quartiers occupoient
une grande Place , qui
eſt celle du Cours , où l'on fe
promene pendant l'Eſté. Ils ſe
rangerent par pluſieurs Lignes,
& donnerent tout le plaifir
qu'on pouvoit attendre d'un bel
ordre , & de l'éclat d'une prodigieuſe
quantité de Rubans &
d'Echarpes . Chaque Compagnie
avoit une couleur diférente
, & rien n'eſtoit plus agreable
à la veuë que cette diverſité.
Le Frontiſpice de la Ville
eſtoit embelly de pluſieurs Emblémes
propres au ſujet. Surle
Pont qui eſt bâty ſur l'Iſere, il y
160 LE MERCURE }
1
1
1
1
avoit un Arc de Triomphe, avec
pluſieurs Inſcriptions accompagnées
de diverſes Figures;& à la
Porte de l'Hôtel où ces Illustres
Epoux devoient loger , on en
avoit élevé un autre qui par
quelques Emblémes & par de
rares Diviſes en François , en
Grec , en Latin , & en Italien,
donnerent de l'occupation aux
Sçavans de ce païs- là . Le Canon
& les Boëtes de la Citadelle
firent un grand bruit , & pendant
toute la journée on conti- .
nua les réjoüiſſances publiques .
Monfieur le Comte de Tallard
entra au Parlement deux jours
aprés,& le lendemain àla Chambre
des Comptes , où il eut tout
ſujet d'eſtre content des Difcours
qui luy furent faits . Il y
répondit d'une maniere auffi
ſpirituelle que judicieuſe.IlareGALANT.
161
çeu pendant pluſieurs jours les
Complimens & les Harangues
des Corps Eccleſiaſtiques & de
Magiftrature , & de ceux de
toutes les Villes de la Province;
& les civilitez que la Nobleſſe
luy rend l'obligent fouvent à
publier que la politeffe , l'honneſteté
, & l'agrément ſont des
avantages hereditaires parmy
les Gentils - hommes du Dauphiné.
Les Lettres de Monfieur le
Tellier ont eſté enregiſtrées à
la Cour des Aydes , comme elles
l'ont eſté au Parlement & au
Grand Conſeil. Monfieur Pajot
fit l'Eloge de ce grand Miniſtre
avec ſon éloquence ordinaire ,
& montra qu'il eftoit non feulement
un fage Pere de Famille
& fidelle Amy , mais genéreux,
obligeant , & officieux à tout le
৭
162 LE MERCURE
monde . Monfieur Ravot Avocat
General parla auſſi. Je ne
puis vous dire quel fut le ſujet
de fon Difcours. On doit me
l'apprendre , & je vous le feray
ſçavoir.
Monfieur de Givry à eſté
pourvû de la Lieutenance de
Roy de la Citadelle de Mets.
C'eſt un Gentilhomme fort aimé
dans tout le Païs , &qui depuis
long-temps y renddes fervices
tres- agreables à Sa Majeſté.
Vos Amies qui vous obligent
àme demander un Article des
Modes nouvelles, le trouveront
dans la Lettre extraordinaire
que je vous prépare pour le
quinzićme d'Avril. Cependant
vous pouvez voir un Modele
de la maniere dont on s'habilloit
il y a quelques mois furhuit
GALANT.
163
Eſtampes qui furent données
au Public dans ce temps-là. Ce
font des figures qui reprefentent
quatre Hommes & quatre
Femmes vétuës à la mode. Il y
a un An ou deux qu'il en parut
du même Autheur , qui furent
trouvées admirables ; & comme
on ſe perfectionne toûjours, jugezde
ce que doivent eſtre ces
dernieres.. Elles ont tout-à- fait
bon air. Les attitudes en font
belles , & l'on voit bien que cela
ne peut venir que d'un galant
Homme qui ſçait le monde.
Aufſi peut-on affurer que Monfieur
de S. Jean qui en eſt l'Autheur
, le connoit parfaitement.
Il poffede les Langues , & n'ignore
rien de ce que peut ſçavoir
un Cavalier des plus accomplis.
J'ay encor à vous entretenir
164 LE MERCURE
de tant de choſes , que je ne
fonge plus à donner aucun ordre
aux Nouvelles que je vous
écris . Comme je vous lesmande
àmeſure qu'elles ſe préſentent
à ma mémoire , il ſera difficile
que je n'en oublie quelqu'une ,
comme j'oubliay la derniere fois
à vous faire ſçavoir le Mariage
de Mademoiselle Charreton.
Elle a épousé Monfieur d'Hillain
, Seigneur de Baroges ,
Conſeiller au Parlement de Paris.
Monfieur Gharreton fon
Pere eft Doyen des Preſidens
de ce même Parlement. Vous
ſçavez avec quelle approbation
ilrend la Justice depuis cinquante-
deux ans dans cette premiere
Cour de France. Il defcend
d'un Jean Charreton qui y fut
receu Conſeiller en 1404. Etun
autre de ce même nom qui vi
GALANT.
165
voit en 1 280.& prenoit la qualité
de Chevalier , Seigneur de la
Terriere , Bailly de Charrollois,
n'eſt pas le plus ancien de cette
noble Famille . Mais il eſt inutile
de chercher fi loin des ſujets
dignes d'éloges dans une Maiſon
qui en fournit affez à preſent.
Pour en connoître l'éclat,
il ne faut que jetter les yeux fur
Monfieur la Douze-Charreton
Avocat General des Eaux &
Forefts . Son eſprit & fa capacité
le font admirer dans cette
Chambre, & on ne peut ſuivre
plus glorieuſement qu'il fait les
traces de Monfieur le Prefident
fon Pere, & de ſes Illuſtres Anceftres.
Apres pluſieurs Airs François
, je vous en envoye un Italien.
Monfieur Ménage connu
par toute la Terre à cauſe de
166 LE MERCURE
ſa profonde érudition, a fait les
Paroles . Un de ſes Amis les a
envoyées à Rome,& elles y ont
paru ſi belles a un des plus fameux
Maiſtres de Muſique d'Italie
, qu'il a pris plaifir àles noter.
Lifez & chantez .
AIR ITALIEN .
Q
Vesta bella d'amour nemica è mia
Lamia tenera Iole.
Alle prime parole
Che d'amour muovo,torce fiera ilguardo,
Elieve pin che Pardo ,
Nè udir i miei mesti lamenti,
Ne veder vuole i gravi miei tormenti.
Dura piu che le ſelve ,
Cruda piu che le belve ,
Del tuo fido pastore
S'udirnon vuoi l'amore,
Ahi dolorosa forte ,
Vedi , vedi la morte.
Si le ſens de ces paroles échape
à l'aimable blonde que vous
GALANT.
167
1
avez aupres de vous , pour peu
qu'elle veüille s'appliquer plus
régulierement qu'elle n'a fait
juſqu'icy à l'étude de cette Langue
, elle en furmontera toutes
les difficultez en confultant un
Livre qu'on a imprimé depuis
quelques mois ſous le titre du
Maistre Italien. La Methode en
eſt aifée par la maniere dont
Monfieur Veneroni qui en eſt
l'Autheur , l'a reduite en Regles.
S'il y en avoit une auſſi
prompte & auſſi facile pour ſe
rendre parfait au Lut , je confeillerois
fort à cette belle Perſonne
de quitter tout pour en
prendre des Leçons .Je fus charme
de ce que j'entendis il y a
trois jours fur cet admirable Inſtrument.
Monfieur Deſſanſonnieres
le touchoit , & il le toucheavec
tant de force & de de
168 LE MERCURE
licateſſe tout-enſemble , qu'on
peut dire qu'il vaut luy ſeul un
Concert. C'eſt un plaiſir qu'il
donne toutes les Semaines à ſes
Amis , & à ceux qu'ils veulent
mener chez luy. Le Jeudy eſt
le jour qu'il a choiſi pour cela .
Apres avoir eſté écouté avec
applaudiſſement dans toutes les
Cours de l'Europe , il s'eſt enfin
arreſté à Paris , où les Ecoliers
qu'il perfectionne font admirer
ſa maniere d'executer tout ce
qui a jamais eſté fait de plus
achevé ſur le Lut. Pour en eftre
perfuadé , il ne faut qu'entendre
Mademoiselle Ange , qui
depuis deux mois qu'elle a pris
Leçon de luy , a tellement augmenté
, ſoit pour la methode ,
ſoit pour la fineſſe du Jeu , qu'il
ſemble qu'elle ne ſe reconnoiffe
plus elle-mefme. MonfieurDeffanfon
GALANT. 169
U
aſanſonnieres s'attache particulierement
à rendre l'ame à tous
ui les Ouvrages de feu Monfieur
fe Gautier de Lyon , par l'air & le
mouvement qui leur eſt particulier
, & il eſt aiſe de connoître
qu'il s'étudie à lesimiter dans
les Pieces qu'il compoſe.
Je paſſe au Siege de Gand.
Je ne le comenceray point ſans
le finir. On ne compte le temps
que Loüis LE GRAND employe
à faire des Sieges , que
par un petit nombre de jours ;
&de quelque coſté qu'il tourne
ſes armes , on peut croire
pris tout ce qu'on luy voit attaquer.
Quoy que ces Sieges durent
peu,le recit n'en peut eſtre
court;&des Conquêtes de cette
importance n'étant deuës ny à
la foibleſſe des Places, ny àcelle
de la plus grande partie de l'Eu
Mars. H
170 LE MERCVRE .
rope armée de tous coſtez pour
les défendre , on ne peut nier
qu'il n'y ait quelque choſe de
miraculeux dans ce qui en fait
venir à bout avec tant de facilité&
de promptitude. Il n'eſt jamais
arrivé qu'on ait manqué
de prévoyance , juſqu'à ſe laifſer
ſurprendre deux fois de la
meſme forte. Les Campagnes
quefait le Roy en Hyver depuis
pluſieurs années , ne laiſſoient
point douter aux Ennemis qu'il
duſt encor partir cellecy dans
cete meſme Saiſon. Ils estoient
préparez à l'attendre en Fevrier
avec autant de précaution qu'ils
en auroient pû avoir au Mois
de luin. Ainſi il n'eſtoit plus
queſtion de tromper des Gens
qui n'avoient preveu à rien ,
mais desEnnemis ſur leurs gårdes.
Comme ils eſtoient un fort
GALANT.
171
,
grand nombre d'Alliez , ils devoient
avoir des forces par tout,
& il ne falloit pas fonger ſeulement
dans le Cabinet à combatre
tant de Puiſſances unies
mais à vaincre auſſi les Eſprits
de tant de grands Politiques liguez
enſemble pour nous refiſter.
C'eſt ce que vous trouverez
d'autant plus glorieux au
Roy , que pour triompher en
meſine temps en pleine Campagne
, & dans le Cabinet , il
faut que l'Eſprit n'ait pas moins
de part au Triomphe que la valeur.
Trois choſes étoient neceffaires
pour le ſuccés de nos dernieres
entrepriſes. La premiere,
de faire un Projet qui fuſt aſſez
grand pour étonner toute la
Terre , & de s'aſſurer des moyens
de le faire réüffir. La ſeconde
, quoy que dépandante d
Hij
172
LE MERCURE
encor du Cabinet , demandoit
tout le ſçavoir des plus grands
&des plus expérimentez Capitaines
, pour donner ces ordres
fecrets & publics tout-à-la- fois,
qui font faire aux Troupes tant
de mouvemens diférens , ſans
que ny elles ny les Ennemis
puiſſent penétrer à quoy elles
doivent eſtre employées. Et la
troifiéme confiftoit toute en céte
haute valeur qui ne trouve
riende fi difficile dont elle ne
vienne à bout en peude temps.
Quoy qu'il ſemble que le Cabinet
ait peu de part à ce qui regarde
ces grandes executions,
c'eſt à luy pourtant qu'elles font
deuës , par le choix judicieux
qu'on y fait des Braves , par la
parfaite connoiſſance qu'on
s'attache ày prendre de la bonté
des Troupes , par les prom
GALANT.
173
ptes récompenfes qu'on y réfout,&
par l'abondance de toutes
choſes , que les déliberations
qu'on y fait trouvent moyen
de faire fournir. Ce que je
dis à l'avantage du Cabinet ,
n'ofte rien à la valeur des Braves
, puis qu'il les fait choiſir
comine tels. On peut dire qu'il
eſt l'ame , qu'il eſt la teſte qui
faitmouvoir tous les bras. Cette
teſte ne peut manquer que tout
ne manque ,& les bons ou mauvais
fuccez dependent toûjours
de la maniere dont elle agit.
Le Roy ayant arreſté les defſeins
de cette Campagne , prit
des meſures qui paroiffoiettoutes
oppoſées à celles des Années
précedentes. Pour mieux
cacher ſon ſecret , il affecta de
n'en point faire , contre l'ordinaire
de ces fortes de Voyages
LYON
مره
174 LE MERCURE
qu'on laiſſe toûjoursignorer aux
Ennemis. Il fit publier le ſien
long- temps avant ſon depart, &
on déclara meſme le lieu où il
avoit réſolu d'aller. Ceux qui ſe
meflent de raiſonner, & fur tout
les Ennemis, crûrent que ce depart
n'eſtoit qu'une feinte. Le
temps leur apprit le contraire.
La franchiſe de ce procedé les
étonna,mais ils connurent bientoſt
que pour trop ſçavoir, ils ne
ſçavoient rien. On tremble depuis
Strasbourgjuſques à Ypres;
& pour affieger Gand , le Roy
va à Mets , Monfieur de Créquydans
le Briſgau , & d'autres
Troupes aux environs de Strafbourg.
Toute l'Allemagne eſt
allarmée. Caprara vient ſe mettre
fous Offembourg avec un
Corps confiderable. Les Allemans
àpeine entrez dans leurs
GALANT. 175
Quartiers d'Hyver, en ſortent,
Strasbourg envoye des Deputez
au Roy , & les Allemans ſe
fatiguent inutilement. On n'eſt
pasmoins allarmé en deça. Luxembourg
eft inveſty par Monfieur
de Choiſeüil, Charlemont
par Monfieur de Chaferon , &
tout ce qui eft neceſſaire ſe
trouve devant la Place, juſques
au Canon & aux Bombes. Les
grands Détachemensde la Garniſon
de Maſtric obligent les
Ennemis à pourvoir à la fûreté
de Haffel , & le Duc de Villa-
Hermoſa envoye du Secours à
Leven. Pendant ce teps Monſieur
de Montal inveſtit Namur;
& pour mieux perfuader qu'on
en veut faire le Siege , on brûle
tous les Fourrages des environs.
Mons & Ypres font inveſtis das
lemeſme temps;Mons parMon
Hiiij
176 LE MERCURE
fieur de Nancré , & Ypres par
Meſſieurs de Monbron & de la
Troufſe . La plupart de la Cavalerie
de Gand fort pour ſe
jetter dans cette derniere Place,
& le meſme ſoir Gand eſt inveſty
par douze mille Chevaux,
quarante - huit Bataillons,& fept
mille Pionniers. Monfieur de
Louvois fait une diligence incroyable
, & les ſuit de pres. Il
avoit déja eu le plaifir de voir
inveftir les autres Places , & d'en
entendre le Canon , & on le
croyoit bien éloigné de cellecy
, quand il arriva. Tout avoit
eſté ſi bien concerté , que les
Troupes qu'on menoit à Gand
aprés qu'on l'eut inveſty, en apprenoient
le Siege en chemin
par les Païfans qu'ils rencontroient.
Ce qu'il ya de plus furprenant
, c'eſt que dans le mêGALANT.
177
me temps qu'on l'inveſtit , il ſe
trouva d'autres Troupes dansles
villages des envirōs, capablesde
s'oppoſer aux Ennemis, s'ils s'afſembloient
pour jetter du monde
dans la Place. Apres cela il
faut que les Nouvelliſtes renonçent
aux conjectures, & ne faffent
plus ny raiſonnemens ny
pâris. La crainte des Ennemis
qui avoient appéhendé pour
tant d'autres Places , avoit eſté
cauſe que n'ayant osé les dégarnir,
ils ne s'eſtoient point mis
en Corps pour eftre par tout ;
&c'eſt ce qui donna lieu , comme
on l'avoit crû , de bien fermer
les Paſſages de Gand.
Tant de divers mouvemens
cauſerent pluſieurs fortes d'avantages.
Ils n'empeſcherent
pas ſeulement les Ennemis de
former un Corps , & de rien
Hv
178 LE MERCURE
ſoupçonner du Siege de cette
Place, mais ils fatiguérent encor
beaucoup les Allemans. Voicy
de quelle maniere on l'inveſtit .
Monfieur le Mareſchal de Humieres
aprés eſtre venujuſqu'au
Queſnoy par la route du Hainaut
, ſe rendit à Tournay le
dernier de Fevrier ſur les dix
heuresdu matin. Il en partitune
heure apres, & arriva à l'entrée
de la nuit à Oudenarde , d'où
Monfieur deChamilly partit ſur
les cinq heures avec un Pont
volant pour jetter ſur le grand
Eſcaut à Mefle. On fit partir
dans le mêmetemps un ſemblable
Pontqui arriva à Deins fur
les onze heures du ſoir. Monfieur
le Marquis de Ranes s'y
rendit pour monter droit au Canal
de Bruges , & établir fon
Pont à Makerke. Ces deux
GALANT. 179
2
T
Ponts furent faits avant le jour.
Ainſi Gand ſe trouva inveſty le
premier jour de Mars par Monſieur
le Mareſchal de Hunieres
avec ſoixante & dix Eſcadrons.
Monfieur de Ranes l'in
veſtit depuis Droghen juſques
au Canal du Sas de Gand; &
Meſſieurs de Chamilly & de
Quinçy, depuis le haut Eſcaut
juſques àl'autre coſté du Canal.
On établit le même jour deux
Ponts ſolides ſur la Lys , &
fur le grand Efcaut. Jamais
il ne ſe fit rien de ſi ſurprenant
en ſi peu de temps. Les
Ponts, les Digues , les Saignées,
pour ſe pouvoir communiquer
&ſedéfendre des inondations,
font des choſes que l'avenir ne
croira jamais , quand on dira
que foixante mille Hommes féparez
par trois groffes Rivieres,
180 LE MERCURE
pardeux Canaux conſidérables,
& par une infinité d'autres petits
que l'abondance des eaux
avoit accrus , ſe ſont vifitez en
trois jours fans aucun empefchement
, dans un Camp dont
la circonvalation avoit huit
hieuës de tour. Je le répete encor,
c'eſt ceque l'avenir ne croira
jamais , & cependant ce n'eſt
que la moindre partie de ce qui
doit donner de l'admiration,puis
qu'il n'eſt pas moins incroyable
que tant d'attirail, tant d'Hommes
, tant de Vivres ,& tant de
Fourrages neceffaires pour tout
cela , ſe ſoient tout d'un coup
trouvez devant une Place , fans
que ny la Ville afſiegée , ny les
Ennemis , en ayent pû rien foupçonner,
le jour même qui précedal'arrivée
des Troupes qui
l'inveſtirent. J'avoue queje ne
4
GALANT. 181
vous dis rien qui ſoit vray-femblable
; mais ce que je vous dis
ne laiſſe pas d'étre vray.Tout ce
qui devoit ſervir pour les Ponts
étoitſeparé enpluſieurs endroits,
&ceux qui avoient ordre de tenir
tout prêt , ignoroient à quel
uſage on le vouloit employer.
On avoit fait cuire du Bifcuit
longtemps auparavant , parce
que les lieux où l'on cuit le Pain
font deviner ordinairement où
l'on doit aller. Mille Chevaux
d'équipages eſtoient toûjours
preſts avec leurs Coliers pour
marcher du coſté qu'on jugeroit
à propos. M' de Louvoys
ne mena aucuns équipages,afin
qu'on ne ſe doutaſt pas qu'il
duft paffer ſi avant. On prit
mille autre précautions dont je
laiſſe le détail. Elles ne font
peut- eſtre pas ſceuës de ceux182
LE MERCURE
டி
s'y
mefines qui ont travaillé pour
l'accompliſſement d'un ſi grand
deſſein. La vray-femblance
trouvoit ſi peu , que le Duc de
Villa -Hermoſa n'en voulut rien
croire. Cinq ou fix Courriers
luy avoient apporté les nouvellesde
toutes les Places inveſties
dont je vous ay parlé ;& comme
il y avoit donné ordre , il ſe
promenoit tranquillemet à Bruxelles,
lors qu'unnouveau Courrier
luy apprit que Gand eſtoit
inveſty. Il répondit,qu'ilne donnoit
pas dans ce panneau. Onluy
repartit , que c'estoit une nouvelle
affurée. Il ditde nouveau , qu'il
ne la croyoitpas ,parce qu'elle ne
pouvoit estre vraye. Et voyant
queleCourrier continuoit à luy
tenir le meſme langage,il le menaça
de le faire punir, s'il foutenoit
pluslongtemps des impoGALANT.
183
ſtures . Le Marquis de Borgomainero
qui estoit aupres du
Roy d'Angleterre ', n'eut pas
moins d'incredulité pour ce Siege
: & quand le bruit en fut répandu
à Londres , il prétendit
que ce fuſt une vanterie des
François. Cependant on diſpoſa
les Quartiers . Vous les comprendrez
plus aiſement, quand
je vous auray dit un mot des
Rivieres des environs. L'Eſcaut
qui décend d'Oudenarde s'appelle
le petit Eſcaut, & le grand
eſt celuy qui de Gand va à
Dendermonde. On le nomme
ainſi , à cauſe de la Lys qu'il reçoit
. Le Quartier du Roy eſtoit
entre le petit & le grand Eſcaut.
Monfieur le Mareſchal de Humieres
y commandoit ſous les
ordres de Sa Majeſté . Onavoit
fait camper vingt-deux Batail184
LE MERCURE
lons fur cette Ligne. Il y en
avoit une ſeconde de vingt-un
Eſcadrons derriere eux, la plûpart
de la Maiſon du Roy ; & la
troifiéme eſtoit compoſée de
20.autres Eſcadrons. Les Moufquetaires
& les Grenadiers à
cheval eſtoient autour du Logis
du Roy. Le ſecond Quartier
qui eſtoit celuy de Monfieur le
Mareſchal de Schomberg, eſtat
de moindre eſtanduë , n'avoit
qu'onze Bataillons derriere 21 .
Eſcadrons, & pour troiſieme diſtance
11. Efcadrons. Ce Quartier
eſtoit ſitué entre le grand
Eſcaut & la Durme . Le troifiéme
, c'eſt à dire celuyde Monſieur
de Luxembourg,tenoit depuis
la Durme juſques au Canal
du Sas de Gand, & avoit vingttrois
Bataillons ſur une Ligne,
foûtenus de trente Eſcadrons
GALANT.
185
pour ſeconde , & dix -neufpour
troiſième . Ces trois endroits eftoient
les plus dangereux,&laif
foient aux Ennemis plus de fa
cilité d'entreprendre de nous
attaquer. Il y avoit encor d'autres
Quartiers prefque à couvert.
Comme ils ne craignoient
point ce qui pouvoit venir du
cofté de Bruges & d'Ypres , ils
eſtoient moins garnis de Troupes
, & on s'eftoit contenté d'y
mettre une ſeule Ligne meflée
de Dragons d'Infanterie & de
Cavalerie. Le premier alloit du
Canal du Sas , à celuy de Bruges
,& il n'y avoit que fix Bataillons
meflez avec huit Efcadrons,
moitié Cavalerie &Dragons.
M' le Marefchal de Lorge
eſtoit poſté depuis le Canal
de Bruges juſques àla Lys, avec
huit Bataillons & huit Efca186
LE MERCURE
drons ordonnez comme dans
l'autre Quartier ; & M'de Vandofine
& de Maulevrier occupoient
tout l'eſpace qui ſe trouve
depuis la Lys juſques au petit
Eſcaut , avec huit Bataillons
&huit Efcadrons meſlez ſur la
mefme Ligne . Le Pont de l'Artillerie
y estoit auſſi , avec quatre
Bataillons de Fufiliers.Monfieur
le Grand-Maiſtre commandoit
cette Artillerie ,& avoit ſous luy
Monfieur du Mets qui en eſt
Lieutenant General. Son experience
eſt connuë auſſi - bien
que celle de Monfieur de Vauban
qui conduiſoit les Travaux.
Avant que de vous parler de
l'ouverture de laTranchée,il eſt
bon de vous dire deux mots de
Gand. Cette grande Ville eſt
ſituée dans les Païs-Bas . On les
nomme ainfi, à cauſe qu'ils font
GALANT. 187
dans un plat Païs&vers laMer,
où les Rivieres ont leur pente.
Le nom de Flandres qu'on leur
donne en general , eſt le nom
particulier d'une Province . Les
Païs-Bas Catholiques font divifez
en trois Duchez , quatre
Comtez , une Seigneurie , un
Eveſché , & un Archeveſché,
Fiefs de l'Empire. Bruxelles
Capitale du Brabant , l'eſt de
tous les Païs-Bas , & non de la
Comté de Flandres,qui n'enconoit
point d'autre que Gad. Pluſieurs
Hiſtoriens affurent que
Jules-Céſar le fit bâtir. Il eſt à
quatre lieuës ou environ de la
Mer, fur trois Rivieres. Pluſieurs
Sources d'eaux vives en font
proches. Elles y entrent ,& s'écoulent
enſuite dans la Mer par
le moyen d'un Canal de quatre
lieuës de long. La bouche par
188 LE MERCURE
où ce Canal ſe dégorge, eft appellée
le Sas de Gand. Il y a
vingt- fix petites Iſles & quatrevingts
dix Ponts dans la Ville.
Charles - Quint y pritnaiſſance,
& l'Archiducheſſe ſabelle, petite-
Fille de ce grand Empereur,
y fit dreſſer ſa Statuë fur une
Colomne de marbre , au milieu
d'une Place publique , tenant
une Epée d'unemain,& un globe
Impérial de l'autre. Cette
Ville eſtoit autrefois ſi puiſſante,
& ſes Habitans ſi belliqueux
qu'elle n'avoit qu'à faire paroître
ſon Etendard pour faire voir
cinquante mille Hommes ſous
les armes. Charles-Quint la jugeoit
d'une tres-grande importance
pour le bien de ſes affaires
, & cela parut lors qu'ayant
appris qu'elle s'eſtoit mutinée ,
il ne balança point à prendre
GALANT. 189
la Poſte luy quatrième, & à pafſer
par Paris , pour empeſcher
les fuites de la revolte. Voicy les
propres termes dont ſe ſert
Jean-Antoine de Vera de Figueroa
Comte de la Roca , dans
l'Hiſtoire qu'il a composée de
cet Empereur. Charles - Quint
partit en poste d'Espagne avec
quatre Gentil - hommes de ſa
Chambre , &paſſa au travers de
la Franceſans confidererles choſes
qui s'oppofoient à ce deſſein,
ne sçachant mêmes de quelle maniere
le Roy voudroit en ufer. Il
alla à Gand ,& priva cette Ville
de ſes Privileges , en aboliſſant
la Loy qui luy donnoit pouvoir
de créerdesMagiſtrats. Ill'obligea
de faire bâtir une Citadelle
aſes dépens. On y a toûjours
entretenu' une Garniſon Eſpagnoledepuis
ce temps-là.Voyez,
190 LE MERCURE
4
Madame , combien l'envie de
ſauver Gand fit hazarder à
Charles- Quint , puiſqu'il paſſa
par Paris , où il pouvoit craindre
d'eſtre retenu prifonnier . C'eſt
ce qui eût pû arriver, s'il eût eu
affaire à un Roy moins genéreux
que François I. Je ne puis
m'empeſcher d'adjoûter icy ce
que Mathieu dit de ce Voyage
dans fon Hiſtoire de France. Il
rapporte une circonſtance qui
répond affez à ce qu'a écrit
l'Hiſtorien Eſpagnol.
L'Empereur paſſa en France
pour aller aux Pais-Bas châtier
la mutinerie de ceux de Gand que
leRoy n'avoit pas voulu prendre
enſaprotection. Il fut reçeu avec
toutesfortes d'honneurs , &la generosité
de ces deux Princes fut
admirée de tous ; car l'un ſefioit à
fon Ennemy qu'il avoit offencé, &
GALANT. 191
t'autre preferoit l'honneur de Sa
parole au reſſentiment deſes offences
, desquelles il ne luy parla
jamais tant qu'il fut en France,
& encor cefut en riant . Parce que
perſonne ne l'a écrit , &qu'ilmerite
d'estreſçeu, je le rapporte icy.
Comme le Roy entretenoit la Ducheſſe
d'Estampes qu'il aimoit,
l'Empereurſurvint en ſa Chambre.
Le Roy luy dit. Monfieur
mon Frere , il faut que vous ſçachiez
le conſeil que cette belle
Dame me donne. Elle est d'avis
que je vous retienne prifonnier
juſques à ce que vous m'ayez
rendu Milan & Naples. Vrayment
, dit l'Empereur , Monfieur
mon Frere , elle vous conſeille
bien. Quoyque le Roy eût lâché
ce mot avec la liberté Françoise,
neantmoins l'Empereur le reçeut
douteusement ; & le lendemain
192 LE MERCURE
lavant les mains pourſouper avec
le Roy , il mit en ſa bouche un
grand & précieux Diamant qu'il
laiſſa choir à deſſein au pied de
la Duchefſe D'Estampes qui tenoit
la Serviette, &fi àpropos, qu'elle
cut moyen de le relever, &comme
elle luy eut preſenté, Ileſt en
trop bonne main, dit l'Empereur,
pour l'en ôter ; il vaut mieux
qu'il y demeure , & que vous le
gardiez pour l'amour de moy, &
je vous en prie .
Cesdeux endroits de l'Hiſtoire
juſtifient aſſez ce que je
vous ay dit de l'importace qu'étoit
pour Charles- Quint la conſervation
de Gand. Il y a grande
apparence qu'il ne fût pas venu
riſquer ſa liberté dans une Cour
étrangere , fila neceſſité de ce
Voyage ne luy eût paru plus
forte que le péril. Je vous ay déja
dit
GALANT. : 193
dit une partie de ce que Loürs
LE GRAND a fait pour conquérir
cette Place. Il prit d'abord
ſa route du côté de Mets ; & le
dixième jour apres y eſtre arrivé,
il ſe trouva devant Gand de
ſi bonne heure , qu'on pourroit
n'en compter que neuf; encor
le ſejour qu'il a fait à Mets , & le
temps qu'il a employé à viſiter
quelques Places , font- ils compris
dans ce peu de jours. Je reviens
au Siege. Aprés l'établiſſement
des Quartiers dont je
vous ay parlé , ondiſpoſa toutes
choſes pour l'ouverture de la
Tranchée . On travailla aux Lignes.
On fit venir du Canon .
On prépara les Bateries . On
éleva des Digues pour la communication
des Quartiers . On
fit dreſſer des Ponts ſur les trois
Rivieres , & l'on eut ſoin fur
Mars. I
194 LE MERCURE
tout des Saignées neceſſaires
pour faire écouler les eaux. Les
inondations avoient eſté préveuës
, & tout ſe trouva preſt
pour s'en garantir. Ceux de la
Place ne crûrent point juſques
au Mecredy à midy, qu'on voulût
les afſieger. Ils s'imaginoient
que Monfieur le Mareſchal de
Humieres & Monfieur le Marquis
de Chamilly faifoient de
leurs courſes ordinaires dans le
Païs de Vaës & aux environs,
pour brûler & piller tout ce
qu'ils trouveroient,& ils ne coinmencerent
à ſe deſabuſer que
lors que toute l'armée fut devant
la Place. Dés que Monfieur
de Chamilly y fut arrivé,
il fit attaquer par les Dragons
de la Roche-Thulon le Fauxbourg
de Muſoté, ſur le bord du
Canal du Sas , où les Ennemis
GALANT.
195
avoientun petit Fort , & où ils
s'eſtoient poſtez encor dans des
Moulins. Il les emporta, fit quelques
Priſonniers ,&y mit Monſieur
de la Roche. Le Roy étant
arrivé au Camp le 4. avant mydy,
Sa Majefté reconnut la Place.
On avoit ſommé la Ville dés
le matin , & les afſiegez ayant
répondu qu'ils eſtoient réſolus
de ſe défendre , commencerent
d'en donner des marques , en
brûlant unde leurs Fauxbourgs.
La nuit du 4. au 5. quatre cens
Hommes détachez du Regi.
ment des Fuſiliers , avec cinq
cens des Gardes Françoiſes &
Suiſſes, furent commandez pour
aller occuper un Poſte où la
Tranchée devoit s'ouvrir , &
où l'on vouloit faire un grand
Epaulement pour ſe couvrir du
feu du Canon d'un fort haur
I j
196 LE MERCURE
Cavalier des Ennemis . Les Gardes
Françoiſes & Suiſſes avoient
eſté poſtez d'un côté . Monſieur
de Marans Brigadier &
Lieutenant Colonel des Fufiliers
qu'il commandoit , ne ſe
trouvant qu'à trois cens pas de
la Contreſcarpe , & ſe voyant
maître des Poſtes qu'il avoit eu
ordre de prendre, envoya eneor
chercher cinq cens Hommes
de fon Regiment , & ouvrit la
Tranchée ; ce que les Ennemis
luy laiſſerent faire fort en repos
juſques à ſept heures du matin
qu'ils firent grand feu de leur
Canon & de leurs Mouſquets,
dont ils ne tuerent qu'un Sergent,&
blefferent trois Soldats .
Cette Tranchée n'ayant eſté
ouverte que par hazard, elle la
fut dans les formes la nuit du
1. au 6. à la droite par trois Ba
GALANT. 197
taillons des Gardes Françoiſes,
& à la gauche par deux de Navarre
& un de Bourgogne .
Deux Efcadrons des Gardes
du Corps eſtoient de garde , &
Monfieur le Marefchal de Humieres
de jour. Monfieur le
Grand-Maiſtre & Monfieur de
Chamilly ſervoient d'Officiers
Generaux. Ils avoient chacun
leurAttaque.Monfieur de Chamilly
pouffa la fienne juſques
fur la Contreſcarpe , où apres
avoir fait un Logement , il inſulta
le Fort S. Pierre , & l'emporta
, quoy qu'il euſt quatre
Baſtions , & qu'il euſt pû ſe défendre
longtemps. La mefme
nuit Meffieurs Olier,de Saillant,
& quelques autres Officiers &
Soldats , ayant eſté détachez
pour ſoûtenir les Travailleurs,
le Roy voulutvoir paſſer ceDé-
I iij
198 LE MERCURE
tachement. Sa Majesté fit diſtribuer
quelque argent aux Soldats,&
dit aux Officiers qu'Elle
ſe ſouviendroit de leurs noms.
Le Travail fut pouffé juſques
au pied d'un grand Ouvrage
bien fortifié . Monfieur de Vauban
qui conduiſoit la Tranchée,
propoſa quelque recompenſe à
un Soldat de Monfieur de Creil,
s'il vouloit hazarder la deſcente
du Foffé. Le Soldat y defcendit,
n'y trouva perſonne , & monta
juſques au haut d'un Ouvrage
couronné. Une Sentinelle qui
l'apperçeût, luy ayant demandé
le Qui vive ? il répondit , vive
le Regiment des Gardes du Roy de
France , & s'avança l'Epée à la
main fur cette Sentinelle , qui
ne tira pas ſeulement un coup,
& s'enfuit apres avoir jetté ſes
Armes. Le Soldat les ramaſſa
,
GALANT.
199
& revint. Les Gardes y entrerent.
Les Gens détachez pafferent
par deſſus les Paliſſades ,
quoy qu'elles euſſent plus de
dix pieds de haut. Ils eſſuyerent
plus de cinquante pas à découvert,
un affez grand feu que les
Ennemis faifoient de deux Demy-
Lunes , dont il n'y eut de
bleffé que Monfieur de Saillant
Lieutenant de la Colonnelle
. Trois Ingenieurs furent
bleſſez cette nuit-là , Monfieur
de la Lande au bras , Monfieur
de Brino au talon , & Monfieur
Robert à la cuiſſe. On fit une
Baterie de huit Pieces de Canon
qui commença à tirer à la pointe
du jour , & en démonta une
des Ennemis . M de Rubantel
Mareſchal de Camp fut bleſſé
à la jouë en ſortant de la Tranchée.
Le Fort dont j'ay parlé
I ij
200 LE MERCURE
qu'attaqua Monfieur de Chamilly
, ne fut pris que le matin,
&les Soldats monterent lesuns
fur les autres pour y entrer.
Le 6. Sa Majeſte ſe rendit au
Quartier des Fufiliers, & monta
dans un petit Chaſteau où eſtoit
logéMonfieur de Marans,pour
découvrir la Tranchée , & ce
que faifoient les Ennemis. Le
Roy laiſſa ceux qui l'accompagnoient
chez Monfieur de Marans
, pour n'eſtre pas reconnu,
& s'avança juſqu'àun autre petitChaſteau
preſques à la queuë
de la Tranchée , & qui estoit à
la portée du Mouſquet des Ennemis
. Le Canon y donnoit
beaucoup , & eftropia meſme
un des Fufiliers , à qui Sa Majefte
fit donner quelque argent.
Tous les Soldats bleſſez en eurentdepuis
autant.
GALANT. 201
La nuit du 6. au 7. deux Bataillons
des Gardes Suiſſes , un
troifiéme Bataillon de Navarre,
&le Bataillon du Regiment du
Pleſſis - Praflin , monterent la
Tranchée , les Gardes Suiſſes à
la gauche , & les autres à la
droite. Le Mareſchal de France
de jour eſtoit Monfieur de
Schomberg, &les Officiers Generaux
Meſſieursde Maulevrier
&de la Motte. La nuit fut tresfâcheuſe;
la pluye & le vent ne
diſcontinuerent point. On ne
laiſſa pas de gagner la Contreſcarpe.
Monfieur Perot Ingenieur
fut bleſſe au viſage. Le
Canon tira tout le 7. contre la
•Ville.
Le même jour un boulet de
la Citadelle donna dans le lieu
où Monfieur de Chamilly s'habilloit.
Son Valet de Chambre
I
202 LE MERCURE
qui luy préſentoit ſes Habits,
fut tué , les Habits mis en pluſieurs
pieces, & un Laquais fort
bleſsé.
Le ſoir du même jour, Monfieur
Solu de Moulineaux, Lieutenant
aux Gardes, eut la jambe
emportée d'un coup de Canon
en deſcendant de la Tranchée.
La nuit du 7. au 8. deux Bataillons
des Gardes Françoiſes.
monterent la Tranchée à lagauche
, & deux du Regiment du
Roy à la droite. Monfieur le
Mareſchal de Lorge eſtoit de
jour , & fous luy Monfieur de
Tilladet Mareſchal de Camp.
On étendit les Logemens qu'on
avoit faits ſous la Contreſcarpe.
Les Affiegez tirerent beaucoup.
MonfieurdeMontiſon Capitaine
au Regiment de Picardie, fut
bleſſe àla cuiffe.
GALAN T.
203
La nuit du 8. au 9. on n'entreprit
pas ſeulement d'inſulter
le reſte des Dehors de la Place
qui reſtoient à prendre , mais
encorde commencer l'ouverture
de la Tranchée devantla Citadelle.
Les Troupes qui l'ouvrirent
, furent deux Bataillons du
Regiment Royal, & le Bataillon
de Grançey. Celles qui la monterentdu
côté de la Ville, furent
un Bataillon des Gardes Suiſſes,
&deux Bataillons du Regiment
du Roy. Comme l'Attaque des
Demy- Lunes qu'on devoit faire
eſtoit confiderable , on forma
encor d'autres Bataillons de ces
mêmes Regimens. On joignit à
ces Troupes tousles Grenadiers
de l'Armée , avec une Compagnie
de la Couronne , & une de
Vermandois. Monfieur le Maréchal
de Lorge eſtoit de jour,
204 LE MERCURE
& les Officiers Generaux de
garde furent Monfieur le Duc
deVilleroy Lieutenant General,
&Monfieur Ximenes Brigadier.
Le Roy qui ne ſçait pas ſeulement
gouverner dans le Cabinet
, mais dont les lumieres &
l'expérience font grandes pour
ce qui regarde l'exécution , réfolut
luy-même l'Attaque qui ſe
fit cette nuit-là. Les Troupes
qui devoient agir , furent ſéparées
en trois Corps pour monter
par chaque face , & par la
pointe de l'Ouvrage qu'on devoit
attaquer. On avoit mené
des Gens avec des Haches pour
couper une fort groffe & haute
Paliſſade liée par des linteaux.
Le ſignal donné , chacun marcha.
Les Ennemis jetterent
pluſieurs Grenades au bruit des
Haches qui couperent les Pa
GALANT.
205
liffades. On monta quelque
temps apres aſſez bruſquement,
quoy que la Demy - Lune fut
forthaute & nullement élabourée
du Canon . La maniere dont
les Nôtres allerent aux Ennemis,
les épouvata fi fort,qu'apres
avoir eſſuyé quelques coups , ils
abandonnerent les Ouvrages
qu'ils défendoient. Les plus pareſſeux
qui ne púrent ſe ſauver,
furent tuez ou pris. On penſa
même entrer avec eux dans la
Ville , mais ils fermerent la faufſe
Porte par où les premiers
avoient paſsé. Le reſte ſe jetta
ſous le Pont & dans le grand
Foſsé. On prit ſept Drapeaux,
& quelques Officiers & Soldats .
Le feu fut égal à l'Attaque des
Gardes , mais ils eurent plus de
peine à monter , à cauſe d'une
Fraiſe paliſſadée,outre laBrefme .
206 LE MERCURE
La troiſième Attaque étoit fauffe,
& feulement pour amuſer les
Ennemis. Monfieur de S. Georges
Brigadier d'Infanterie , &
Meſtre de Camp du Regiment
duRoy,leur fit abandonner une
Demy- Lune , & y fut legerement
bleſſe à la jambe. Monſieur
de Polaſtron Major du
Regiment du Roy , y fut auffi
bleſfé en ſe diftinguant. Plufieurs
Pages de Sa Majesté ſe
font fignalez à ces Attaques à la
teſte de ce qui fut détaché du
RegimentdesGardes.Meſſieurs
de Feron & Saint Gilles - Lenfant
, Pages de la petite Ecurie,
entrerent des premiers dans cette
Demy-Lune qui estoit ſi bien
fraisée & paliſſadée par le bas ,
&dans laquelle on ne pût monter
qu'en effuyant le feu des
Grenades des Ennemis. MonGALANT.
207
-
fieur de S. Gilles deſarma d'abord
une Sentinelle . Les Ennemis
avoient fait paroître pendant
le jour ſur le Parapet des
Faux emmanchées à revers,
mais on ne leur laiſſa pas le
temps de s'en ſervir. Meſſieurs
de Poudenas & de Mazerolles
Pages de la grande Ecurie, avec
pluſieurs Volontaires, entre lefquels
eſtoit Monfieur leChevalier
de Courcelles , ſe trouverent
à cette entrepriſe auprés
de Monfieur le Ducde Villeroy,
qui demeura un grand quartd'heure
à la tête du Travail exposé
au feu du Rampart.Ce Duc
ayant remporté preſque tout
l'honneur de cette Action,pour
ce qui regarde la valeur & la
conduite, on ne peut luy donner
trop de loüanges , & je ne finiray
point ma Lettre ſans vous
208 LE MERCURE
faire voir ce que le Roy a écrit
fur ce ſujet. On ne peut obliger
une Ville comme Gand à capituler,
ſans rendre fon Nom immortel
. Elle batit la Chamade
auſſi -tôt aprés ,&demanda trois
jours pour avertir le Duc de Villa
Hermoſa qu'elle ſe rendroit,
fi elle n'eſtoit ſecouruë dans ce
temps -là. Cette propoſition fut
rejettée , & elle accepta la même
Capitulation qui fut faite il
ya dix ans à ceux de Tournay.
Monfieur de Louvoys entra
dans la Ville ſur les cinq heures
du ſoir pour y donner ordre à
toutes choſes. Monfieur de Rubantel
y eſtoit entré avec les
Gardes un peu auparavant.
Le Royen a donné le Commandemet
à Monfieur de Monbron
fous Monfieur le Marefchal
de Humieres. Monfieur
GALANT. 209
d'Ernemont Lieutenant de Roy
de Doüay, a eſté nommé par Sa
Majesté pour y faire la meſme
fonction , & Monfieur Mégron
Major de Monpezat pour y fervir
en qualité de Major. La priſe
de Gand fut ſuivie de l'Attaque
de la Citadelle. Monfieur de S.
Géran qui commandoit le jour
de l'ouverture de la Tranchée
du coſté de la Campagne , fit
beaucoup plus avancer qu'on
n'avoit crû. On l'ouvrit pareillement
du coſté de la Ville aufſitoſt
qu'on s'en fut rendu maître,&
l'on en prit la Contrefcarpe.
Le 11. on fit un Logement
fur une Contregarde , fur laquelle
on dreſſa une Baterie.
Elle rompit un Pont qui communiquoit
à une Demy- Lune.
Meſſieurs de Ranes , d'Albret,
&de Sourdis , ont ſervy d'Offi210
LE MERCURE
ciers Genéraux aux Attaques
de cette Citadelle , dont Monfieur
de Chamilly a fort avancé
la priſe. Il demanda permiffion
au Roy d'aller perfuader au
Gouverneur qu'il ſe devoit rendre
; & il y réüſſit ſi bien , qu'il
l'engagea à le faire. La nouvelle
en fut apportée à Sa Majeſté
par Monfieur de Villevra Capitaine
des Gardes de Monfieur
le Duc de Luxemboug. La Capitulation
fut arreſtée le ſoir du
11. & le Roy la figna à une
heure aprés minuit. Le Gouverneur
fortit le lendemain à
deux heures apres midy , avec
deux pieces de Canon , pour
eſtre códuità Anvers. Ils eſtoiét
huit à neuf cens Hommes , &
Sa Majeſté les vit paſſer ainſi
qu'il ſe pratique en pareille occafion.
Ce Gouverneur qui étoit
GALANT. 211
âgé de quatre-vingts un an , luy
dit en la falüant , Qu'ayant esté
obligé de ſe rendre , il avoit l'avantage
de n'y avoir estéforcéque
par ungrand Roy; mais qu'il auroit
esté plus longtemps dans la
Place , fi Sa Majesté n'eust pas
joint à la force deſes Armes toutel'adreſſfe
des plus experimentez
Capitaines.
Sa Majesté donna la Lieutenance
de Roy de la Citadelle à
Monfieur le Chevalier du Repaire
Capitaine des Grenadiers
du Regiment de Navarre , &
envoya en meſme temps Monfieur
le Mareſchal de Schomberg
prendre le Fort Rouge qui
eſt ſur le Canal. On s'en rendit
maiſtre ſans qu'il refiftat. Monfieur
le Mareſchal de Humieres
fut laiſſe à Gand avec un
Corps confiderable de Troupes.
212 LE MERCURE
1
Il ne faut pas quitter cetre Ville
fans vous la faire connoiſtre de
pluſieurs manieres. Vous en
pouvez voir l'élevation dans ce
Porfil qui vous en marque la
beauté ; & en jettant les yeux à
coſté , vous en verrez le Plan
avec toutes les Attaques. J'ay
oublié à vous dire que la gau--
che a ſouvent eſté le Pofte
d'honneur , & que les Gardes
mefmes y ont monté. Cela n'arrive
pas ordinairement, & n'eſt
arrivé pendant ce Siege , que .
parce qu'il y avoit plus d'occafions
de ſe ſignaler de ce coſtélà,&
plus d'Ouvrages à prendre .
Nos Troupes eſtoient à peine
dans Gand, que le Roy eſt party
pour Ypres. J'apprens meſme
que la Place eſt déja priſe.Mais,
Madame,vous fçavez,& je vous
aydéja marqué, qu'il faut plus
1
PRIORE
DEL
AYON
*
GALANT..
213
de temps pourdécrireles Conqueſtes
du Roy, qu'il n'en employe
à les faire. Ma Plume & le
Burin dont je me ſers preſentement
pour vous en donner une
double image , n'égalent point
leur rapidite, &je ſuis contraint
de diferer juſqu'au Mois prochain
à vous entretenir de ce
dernier Siege. Cependant je
m'acquitte de ce queje vous ay
promis au regard de Monfieur
le Duc de Villeroy. Voicy ce
que Sa Majesté a écrit àMonfieur
le Mareſchal Duc de Villeroy
ſon Pere . Cette Subſcription
eſtoit ſur la Lettre .
214
LE MERCURE
A MON COUSIN
LE MARESCHAL
DUC DE VILLEROΥ.
L
E Duc de Villeroy a fait à
l'Attaque des Demy - Lunes
tout ce que l'on peut deſirer , tant
pourſa conduiteque pour le courage.
Elles ont esté emportéesfort vigoureusement
, & l'action qu'il a
faite afort avancé la prise de la
Ville. L'ay esté bien-aiſe de vous
dire moy mesme ce qui s'estpaßé,
&quejesuis content de luy autant
qu'on le peut estre. I'efpere que la
Citadelle ne m'arresterapas longtemps
, & que dans peu de jours
cette Conqueſteſeraparfaite.Vous
enferezplus aise quepersonne , car
jeSçay le Zele que vous avezpour
GALAN T.
215
le bien de l'Etat , & l'attachement
particulier que vous avez
pourmoy. Eftant aussi persuadéde
ces deux choses là que je lefuis ,
vous ne devez pas douter que je
n'aye toute l'amitié pour vous que
vous pouvez defirer.
LOVIS.
Au Camp devant la Citadelle
de Gand, le 10.Mars 1678 .
Ce témoignage eſt bien glorieux
à un Pere , mais il n'eſt pas
audeſſus dumerite de Monfieur
le Mareſchal de Villeroy. Je ne
vousdis rien de la grandeur de
cette Maiſon.L'Hiſtoire eſt pleine
des ſervices qu'elle a rendus
à l'Etat .Ce fameux Monfieur de
Villeroy Secretaire d'Etat , ce
Miniſtre ſi chery de Henry le
Grand , qui ſous le Regne de
216 LE MERCURE
Loüis XIII . fut rappellé dans
des Affaires d'où il avoit eſté
quelque temps éloigné par les
cabales de ceux qui favoriſoient
les mal- intentionnez de ce tepslà,
n'a pas peu relevé cette Maifon
déja illustre. Le Marquis
d'Alincour fon Fils , Chevalier
des Ordres du Roy , & Gouverneur
du Lyonnois , a fait connoître
par la maniere dont il
s'eſt acquité des Emplois qui luy
ont eſté confiez , que ſi le Ciel
luy eut donné plus de vie , il auroit
eſté d'un tres- utile ſecours
pour l'Etat. Cet Homme excellent
a fait neanmoins beaucoup
pour luy , en donnant un grand
nombre d'Enfans , qui ſont tous
des Gens admirables . Vous connoiſſez
le merite de Monfieur
l'Archeveſque de Lyon,qui s'eſt
rendu recommandable par mille
endroits
GALANT. 217
endroits dont il ne faudroit
qu'un ſeul pour acquerir beaucoup
de gloire à un autre . Vous
ſçavez ce que vaut Monfieur
l'Eveſque de Chartres , & combien
l'Egliſe doit à tous les deux.
Pour Monfieur le Marefchalde
VilleRoy , il eſt au deſſus de
toute loüange , & je croy qu'en
regardant de quelle maniere il
eſt traité de LoüIS LE GRAND,
dont il a eu l'honneur d'eſtre
Gouverneur, on acheveroit fon
Panegyrique ſans qu'il fuſt neceſſaire
de dire autre choſe , ſi
ce n'eſt qu'on y vouluft adjoûterce
qu'il a rendu au Roy pour
les bien-faits qu'il en a reçeus ,
en luy donnant un Fils qui le
fert avec tant de gloire , & qui
s'eſt rédu Héros à un âge où les
autres ne faifoient autrefois que
commencer à porter les armes.m
Mars.
J
K
218 LE MERCURE
Je ne puis m'empefcher de
vous dire auſſi un mot de Monſieur
le Marquis de Chamilly , à
qui vous venez de voir emporter
un Fauxbourg & deux Forts
devant Gand. Ce fut luy qui fit
cette belle reſiſtance dans Grave,
qu'ony doit mettre au nombre
des prodiges de noſtre Siecle.
Je m'étonne qu'on n'en ait
donné aucun détaildans les formes.
Ceux qui en ont les Memoires
, devroient bien en faire
part au Public. Ce brave Marquis
eſt Frere de feu Monfieur
le Marquis de Chamilly Lieutenant
General , qui a eſté ſi univerſellement
regreté pour fon
merite , ſa douceur , ſa ſageſſe,
fa bravoure finguliere , & fon
eſprit.Vous ſçavez qu'il eſt mort
à la teſte du Corps d'Armée
qu'il commandoit par l'acci
GALANT.
219
dent des bleffures dont il eſtoit
couvert , qui ſe rouvrirent inopinément.
Celuy dont je vous
parle aujourd'huy , eft Marefchal
de Camp , & Gouverneur
d'Oudenarde. Les Ennemis dot
il eſt l'admiration & la terreur,
connoiffent fon Nom à leurs dépens.
Il a pluſieurs fois paffé la
Riviere ſous le Mouſquet de
Gand , à la veuë des Troupes
de la Vill'e , &de la Milice de
tout le Païs de Vaës,qui l'attendoient
fur le bord pour luy en
diſputer le paſſage . Apres avoir
faittrois courſes dans ce Païs-là
pour le mettre à contribution,&
l'avoir brulé juſques à trois fois ,
il en revint la quatrième avec
desOftages. Si la France a beaucoup
de Héros, elle ne manque
pas de beaux Eſprits pour écrire
ce qui s'y fait.Voicy des inprom-
Kij
220 LE MERCURE .
ptus que vous ne regarderez
que comme des Jeux d'Eſprit,
ceux qui les ont faits pouvant
nous donner des Ouvrages plus
confiderables. Si vous avez pris
autrefois plaiſir à lire cent cinquante
Epigrammes de Monfieur
de Brebuf ſur une meſme
matiere , je croy que les Pieces
que je vous envoye ſur la priſe
de Gand vous divertiront d'autant
plus , qu'eſtant de diférentes
Perſonnes,elles vous doivent
rendre curieuſe de voir le tour
diférent que chacun a donné à
des penſées qui ſe rapportent .
La premiere de ces Pieces
eſt un Dialogue d'un Eſpagnol
& d'un Flamand , ſur la marche
impreveuë du Roy, de Lorraine
en Flandre , & fur la priſe de
Gand.
GALANT. 22I
D
L'ESPAGNOL .
Es nouvelles , Amy, ne m'en sçaurois-
tu dire ?
Le François va,dit- on,du coſté de l'Empire
,
Et laiſſe cetteAnnée en repos le Flamand.
LE FLAMAND .
Oüy; Son Roy depuis peu s'est emparé
de Gand.
L'ESPAGNOL.
Vrayment tu mefais rire , il est en Allemagne,
Et tu veux que par Gand il cuvre fa
Campagne?
Gand est il enAlface , ou bien au Luxembourg
?
On t'a peut - estre dit ou Tréves 2014
Strasbourg.
Encor le direpris , c'eſt aller un peuvîte.
LE FLAMAND.
L'Espagne , je le ſçay , en doit eftre interdite;
Mais il est pris , c'est Gand , Gand
dans le Pais-Bas ,
Kiij
222 LE MERCURE
Oule Roy s'est trouvé , quoy qu'on
ne l'y cruftpas.
L'ESPAGNOL .
Hé, hé, te mocque-tu ? mafoy , tu me
fais rire ,
Si tu n'expliques mieux ce que ton Gand
vent dire.
LE FLAMAND .
Gand eſt Gand , & le Roy depuis deux
jours l'a pris.
1 L'ESPAGNOL .
L'undes deux , mon Amy , turadoutes,
ou ris;
Endeux lieux à lafois on ne sçauroit se
rendre ,
Et quand on est à Mets , on nepeut étre
enFlandre.
LE FLAMAND .
Hé bien vous le voulez , il est encor à
Mets ,
Mais il ne laiſſe pas d'étre encor icy pres.
ESPAGNOL .
Ecoute moy , Flamand , voy comme je
raisonne.
Peut- il estant à Mets , estre à Gand en
personne?
Sçais-in la Carte, toy, qui t'obſtines icy ?
GALANT. 2.23
Sçais-tu bien quel chemin de Gand juſqu'à
Nancy ?
Examine , & me dy ,ſi ſans ſe reproduire,
Ilpourroit estre ensemble en Flandre &
vers l'Empire.
LE FLAMAND .
Il est où vous voudrez; mais je vous le
redis ,
Les François ſont dans Gand , & c'est
luy qui l'apris.
Les trois Epigrammes qui ſuivent ſont
de Monfieur Lelleron Avocat à
Provins.
Sur la Reduction de Gand.
EPIGRAMME .
Oſtre Paris n'estpas fi grand ,
VQu'ilnetintbiendansnôtre Gand,
Diſoient les Espagnols ,ſe raillans de la
France .
Quel ſujet avoient-ils d'en étre réjoüis ?
Ils voyoient par expérience ,
Que s'il reçent du Sort cette grandeur
immense ,
K iiij
224 LE MERCURE
:
C'est qu'il le destinoit pour lamainde
LOVIS .
AUTRE ..
Lamans , enfin voſtre amitié
Flamante enfin vo
Roy de France;
Vous donnezà sa Main un Gand pour
récompense
De vous avoir donné Chauſſureà vostre
Pié.
PE
AUTRE .
Eut- on plus prudemment commencer
la Campagne ?
LOVIS part au fort de l'Hyver ,
Et pourse parerdu grand air ,
Ilſe munitd'un Gand d Efpagne.
Ces trois autres font , l'une , d'un
Homme de qualité; l'autre , d'un
Vandomois ; & la derniere , de
Monfieur de Roux.
Espagnols, autrefois vous aviezl'arrogance
De vouloir enfermer Paris dans vostre
Gandز
GALANT.
225
Mais vous ne pensiez pas qu'un jour
LOUIS LE GRAND
Mettroit Gand , malgré vous , pour
Frontiere à la France.
Espagnols
د par lapaixſauvez
vous reste ,
cequi
La Guerre ne sçauroit que vous estre fun
neste 3
L'on vous prend , l'on vous bat lors que
vous coimbatez.
De pouvoir vous vanger quittez donc
l'entrepriſe,
Car les François apres vous avoir dégantez,
Ne manqueront jamais de vous mettre
en chemiſe.
EGandque Charlequint vouloit qui
CE
futfigrand ,
Commence l'heur de la Campagne;
Tu pouvois bien penser , vaine furté
d'Espagne ,
Que laMainde LOVIS entreroit dans
ceGand.
Kv
226 LE MERCURE
Ce qui fuit a eſté fait à Tournay
par Monfieur Briffeau.
CAndSuperbe & puiſſante en braves
Qui renferme en ſes Murs cent mille
Combatans,
Dont le grand Etendard fifameux ſur
la Terre ,
Des Roys & des Etats fut jadis la terreur,
Qui mesme àses Ducs fit la guerre ,
Etfeule osa tenir contre un grand Empereur
,
Aujourd'huy qu'elle voit unispoursadéfense
Empereurs , Ducs , Etats , & Roys ,
Et qu'il faut de LOVIS foûtenir la
préſence,
En quatre jours d'attaque est soumise à
fes Loixs
Lettre de Monfieur de Villa-
Hermoſa au Roy d'Eſpagne .
on affiege Gand , &sa prise est
Stre
Ire,
certaine
GALANT. 227
:
Car on la prend au dépourven;
Le levois à regret , mais la prudence humaine
:
Nepouvoitpas avoirpréven
Que Lovis dust tomber à Gandpar
la Lorraine.....
Extrait d'une Lettre d'un
Mouſquetaire du Roy, du Camp
de Gandle 9. Mars 1678.
L
Es Alliez marchoient , & parois-
Soient fort proches ;
Mais dans le temps qu'en croit mettre
Flamberge auvent ,
Ils s'en vontsans rienfaire , &les mains
dans leurs poches
Apres avoir perdu leur Gand..
Voicy un Sonnet de Monfieur
l'Abbé Noé , du Ponteau
de Mer.
SONNET.
১৯
Nuain pour reſiſter aux armes de
E France,
le la
L'Europe en Bataillons épuiſe ſesTré
fors;
228 LE MERCURE
En vain elle aguerrit ſes Villes &Ses
Forts,:
LOVIS les attaquant , brave leur refi-
Stance.
1
Le Batave orgueilleux plieſousſapuif-
Sance,
Envainpour l'éviter il a fait ses efforts;
Il a veu defon sang le Rhin enflerfes
bords,
Etde nôtreHéros ſeconder la vaillance.
Ce miracle des Roys foûmet tout àfon
Bras,
Sa force est animée au milieu desfrimas ,
Et brave des Hyvers les ſiniſtres tempestes.
Eft il rien qui ne tremble au bruit deſes
Exploits
Espagne, tu n'as plu qu'à foufler à tes
doigts;
Puis qu'il vient d'ajoûter tonGandàſes
Conquestes. :
GALANT. 229
Jene ſçay qui a fait le Sonnet
ſuivant , ny les Epigrammes qui
l'accompagnent.
SUR LA PRISE DE GAND,
SONNET....
LEBelge
le Germain , dans l'effroy
qui les glace ,
Evitent la Bataille , & redoutent l'ASSant
:
Eft- il pour les couvrir un Rempart affez
haut?
En est-il unfifort que LOVIS ne menace.
Par cent & cent détours courant de Place
en Place,
Il en cherche avec art , & trouve le defaut,
Il alarme le Rhin pour ſurprendre l' Efcant
Et quand il est en Flandre , on le croit
en Alface.
Son Tonnerre enfermé dans un nuage
obfcur e
Gronde fur Luxembourg , fur Mans ,
Ypres , Namur ,
230 LE MERCURE
Tandis que Gand reçoit le coup de la
tempeste .
Superbes Ennemis que LOVIS pouffe à
bout ,
Nevous étonnezpas d'une telle conqueſte,
On peut bien estre à Gand , lors que l'on
est par tout .
EPIGRAMMES.
N
Oftre Roy pouvoit-il mieuxfaire ,
AAllllaanntt attaquerleFlamand,
Que de prendre d'abord un Gand
Si commode &si néceſſaire ?
Cette précaution fait voir à l'Univers
Combien ce grand Héros est politique&
-fage;
Car le Gand qu'il apris , est de fibon
usage,
Qu'il pourraſervir à l' Anvers.
८
Voy ,Gand est pris ?
Qonont
? c'est un revers
l'Espagne nepeut estre aifement
remiſe;
Mais bien plus , depuis cette prife
Toute l'Europea l'esprit al' Anderss
3
GALANT. 231
AVtrefois les Héros quandils al- en guerre ,
Se muniſſoient d'un Gand defer ;
Lenostre qui l'afait au milieu de l' Hyver,
En aime mieux prendreun de pierre.
N Espagnolfaiſant icySejour ,
UAllaparun beaujour
Sepromener aux Tuilleries ;
Mais paſſant par les Ecuries,
Vn Valet remarqua qu'il se cachoit la
main,
L'arresta par le bras , & luy dit que je
voye
Si vous n'avezpoint quelque proye ;
Mais l'Espagnol honteux , pour paſſer
Son chemin ,
Luy montraſes mains dégarnies ,
Et luy dit queſon Gand luy venoit deftrepris.
Hébien,paſſez, dit-il , vous vous estes
acquis
Le droit d'entrer aux Tuilleries.
Vous entendez le plaiſant de
cette derniere Epigramme . On
232 LE MERCURE
prétend qu'on est obligé de ſe
déganter quand on paſſe par les
Ecuries , & que ceux qui ne le
font pas , y laiſſent leurs Gands,
ou en payent la valeur.
Comme ma Lettre eſt déja
plus longue queje ne vous en ay
encor écritaucune, je vay trancher
court fur ce qui regarde
les Enigmes. On a devine juſte
dans voſtre Province pour les
deux en Vers. L'une eſt en effet
un Bâton de Maréchal de France
&l'autre uneEnseigne deMaiſon,
Mr Robe de Soiffons a expliqué
la premiere par ce Madrigal.
Pendant que nos Héros comme autant
de Césars
Courentmille ſanglans hazards
Pourun Bâtonde Maréchal de France,
LesMuses à leur tour , dans les paisibles
Arts,
Sans repandre de sang , sansforcer de
Remparts,
GALANT.
233
Nous en proposent un bors de toute ap.
parence.
Ie l'ay trouvéfans courir de danger,
L'ayſeulement combatu quelque doute
Qui m'a donné plus d'un jourà fonger;
C'est làtout ce qu'au vray ſa Conqueste
me coûte.
Ceux qui l'ont deviné comme
luy , fans avoir deviné celle de
l'Enſeigne, font M' de la Veffiere
, Monfieur du Bois Procureur
du Roy de Ham ; Mr Hébert
Avocat du Valois ; Modu
Teil ; M² Charpentier Commis
au Domaine de Languedoc ;
Monfieur de Valnay Controlleur
de la Maiſon du Roy ; la
Ville de Ham en Picardie ;
Monfieur Arnoulet de Loche-
Fontaine , Preſident de la Cour
des Monnoyes ; Monfieur de
Chantoiſeau , de Brie-Comte-
Robert ; Monfieur Evrard ;
234 LE MERCURE
Monfieur d'Argingourt , Monfieur
Gauthier ; Mademoifelle
Portail , Fille du Gouverneur de
Brie-Comte- Robert ; Monfieur
Boulanger , de Dinan en Bretagne
; Monfieur de la Barmondiere
, Secretaire du Roy , &
Procureur du Roy , de Villefranche
; Mademoiſelle Vaſtel,
de Roüen ; Monfieur Greaume
de Bergeromare , Avocat du
Roy au Ponteau de Mer ; Monfieur
du Mata-d'Emery ; Monfieur
le Lieutenant General de
Meaux , Monfieur Coüet , &
Monfieur Lagreve , de Lyon .
Pluſieurs l'ont expliquée ſur
l'or , la Pique ; le Sceptre , & la
Pierre de Taille. Quant à la ſeconde
Enigme , dont le mot eft
une Enseigne, voicy l'explication
qu'en a faite Monfieur le Comte
de Cliffon qui demeure en
GALANT.
235
Aulnis. Son eſprit & fon mérite
répondent à ſa naiſſance .
Uy, l'Enigme qu'on vous propose,
Est une Enseigne afſurément ,
Et ne ſignifie autre chose,
Du moins c'est là monsentiment.
Comment cela ? voicy comment.
(
Le bien , le mal , tout est le ſujet d'une
Enseigne.
Devant & derriere on y peut
Representer tout ce qu'on veut ;
Enfers , Anges , Demons , il n'est rien
qu'on n'y peigne.
Elle ſe plaint avec raiſon
Que ses Parens pour elle ont de la tyrannie
,
Car àpeine est- elle finie ,
Qu'on la pend contre une Maison.
Exposée au vent , àlapluye ,
Nuit &jour ilfaut qu'elle effuye
Lesinjures de la Saiſon.
Quoy qu'elle soit toujours en venë ,
Puis qu'elle est dans la Ruë ,
236 LE MERCURE
Depeur de s'yméprendre , on la cherche
avec ſoin ;
Et quand on l'a trouvée , on trouve d'ordinaire
La choſe dont on a besoin ,
Ou l'Homme avec lequel on peut avoir
affaire.
Iele dis donc avec raiſon ,
L'Enigme que l'on nous propose,
Est uneEnseigne de Maiſon,
Et ne fignifie autre chose.
Ce mot a eſté auſſi trouvé par
Monfieur de Fontenay Capitaine;
M Coufmot Abbé de nôtre
Dame de Sully; MonfieurBailon;
Monfieur Boiffe,du Pont-Levef.
que , Monfieur Trebuchet ,
d'Auxerre ; Monfieur Malbet,
Directeur des Poſtes de Champagne
; & Monfieur Hébert
de Rocmont. D'autres ont prétendu
que ce fuſt le Papier , la
Monnoye, la Lettre miſſive , la
GALANT.
237
Toile , le Canevas à faire de la
Tapiſſerie, & l'Impreſſion. Outre
ceux que je viens de vous nommer
, il y en a eu quantité qui
ont trouvé le veritable ſens de
toutes ces deux Enigmes , & ce
font,Monfieur Baife ; Monfieur
de S. Amour ; Monfieur de
Dur-Ecu , Sieur de la Categneraye
, Gentilhomme du Vexin ;
Monfieur Drével ; Monfieur de
Boufchar , Chanoine en Normandie
; Mademoiselle Loifſeau
, de Coulommiers ; Mademoiſelle
Pingrée ; Monfieur le
Boiteux , Chanoine de Sens,M'
Tartonne de Gaffendy , Prefident
au Parlement de Provence;
Monfieur de Soucanie Avocatà
Roye ; Mefdemoiſelles Nicolas ;
Monfieur de Valonne Gentilhomme
de Provence ; la Belle
Bergere Provençale ; Un jeune
238 LE MERCURE
Confeilller , qui par de belles
Explications en Vers s'eſt racommodé
avec les Muſes;Monſieur
du Bois Avocat au Parlement;
Les Dames de Richelieu;
Monfieur l'Abbé Montel , de
Riom ; La Dame Inviſible ; M'
Potier , Fils du Lieutenant Par
ticulier de Montreüil; Monfieur
Chibert de Montigny; Monfieur
Briſſeau Medecin de Tournay ;
Monfieur l'Agrené de Vruilly ;
Mademoiſelle de la Sale , Coufine
du Lieutenant General de
Blois; La nouvelle Societé Cloiftrée
de Lyon ; Monfieur Haurdaut
; Les Députez de la Jeuneffe
de Rheims ; Monfieur
l'Abbé Villebaut ,& Monfieur
du Laurens , Prieur du Bois-
Hallebour pres de Caën.
Sil vous paroit icy biendes,
noms, vous ferez ſurpriſe quand
GALANT.
239
je vous diray qu'ils font tirez de
plus de huit cens Lettres que
j'ay reçeuës , ce qui vous fait
connoiſtre qu'il s'en faut beaucoup
que tout le monde n'ait
deviné . Exercez -vous cependant
fur ces deux nouvelles
Enigmes . La premiere eſt d'un
Abbé dont vous ne sçaurez le
nom que le Mois prochain ; &
l'Autre de la Societé des Dames
Cloiſtrées de Lyon.
I
ENIGME
Nconstante & legere ,
Iemefais aimer constamment ,
Et leplus agreable Amant
Sans moy ne sçauroit plaire.
Fille deRoturier,
1
Des plus nobles Galants jereçois les hommages,
Ie cede aux Fous , jjee commande aux
240 LE MERCURE
le nefais rien, &fuis de tout métier.
La Raison contre moy n'est jamais la
plusforte.
Le Roy même a ſouvent reconnu mon
pouvoir.
Ie décideà la Cour de tout ,sans rien
Sçavoir
Etmalgré les Sçavans , mon suffrage
l'emporte. T
On ne sçauroit compter mes ans.
Mon extréme vieilleſſe
Egale celle du temps;
Ieplaispourtantparma jeuneſſe.
AUTRE ENIGME .
On Corps petit
M.On
qu'à la terre.
&lourd n'aspire
Mon Chefgrand & leger s'éleve vers
lesCieux.
Ceux qui m'aiment le plus , me font le
plus deguerre;
Et tant plus je leur plais , plus je
loigned'eux.
m'é-
Il ne me reſte plus à vous parler
que de l'Enigme en figure. Celle
GALANT .
241
lede Pandoreeſtantune des plus
belles qui ſe ſoient veuës depuis
longtemps , a donné lieu à de
tres-belles Explicatios que vous
verrez le 26. du Mois prochain
dans ma Lettre extraordinaire .
Monfieur des Bois Avocat , l'a
appliquée à la Ialousie dans le
Mariage , ou à la Pierre Philofophale
; Monfieur la Croix , ProcureurduRoy
de Ham , auDepart
de Sa Majesté , & à l'ouverture
de la Campagne; Un Inconnu
, à la Paix refuséepar les
Espagnols, duquel refus toute forte
de maux font produits ; Monſieur
Baiſé , à l'Ecuffon ; Un Inconnu
de Troye , au Soleil ;
Monfieur Verreau de Dijon ,
aux mal-heurs du mariage d'une
jeune Beauté avec un Vieillard ;
Monfieur du Bois Avocat en
Parlement, au Mariage,Mefde-
Mars. L
242
LE MERCURE
moiſelles Nicolas , au dégoust
dans le Mariage ; Monfieur de
Roux , à l'Amour ; Une tres- fpirituelle
Demoiſelle du Païs du
Maine , à la Femme ; Monfieur
Couture,au Caresme ; & d'autres
à la Bombe ou Carcaſſe , à la Mine
, & à la Goute. Cependant ce
n'eſt rien de tout cela, c'eſt ſeulement
ce que vous allez voir
dans ce Rondeau de Monfieur
Robbe.
C'EftLeSecret
Que ce
yeux;
en tout fi neceſſaire,
Tablean represente à nos
Lesmiens en ont penetré le mystere;
Et l'Inventeur en vain le voudroit taire,
L'explique ainſi ſonſens mysterieux.
Epiméthée est le vray caractere
D'un indiscret & mauvais Secretaire,
Qui garde mal ce tréſor précieux ,
C'est leSecret.
Celuy qui veut dedansson ministere
GALANT.
243
}
Nepoint gliſſer dans ce pasperilleux ,
Avec grandſoin doit fuir les Curieux;
Car lemoyen que la raiſonſuggere
Pour réussir dans quelque grande affaires
C'est le Secret.
Il n'y a perſonne qui ne foit
cõvaincu des maux qu'attire un
Secret indifcrettement revelé.
C'eſt la Boëte de Pandore ouverte.
On peutinférer de là le contraire.
Un ſage Miniſtre à qui le
fecret de ſon Maiſtre n'échape
jamais , cauſe ſouvent tout le
bon- heur d'un Etat. Les plus
grandes entrepriſes y font glorieuſement
executées ; & fans
chercher l'appuy du raiſonnement
, il ne faut qu'examiner la
priſe de Gand, perſonne ne s'eftoit
imaginé qu'on duſt l'affieger
, & nous pouvons dire que
cette Conqueſte eſt un des miracles
du Secret. Quoy que
Lij
144 LE MERCURE
Monfieur Robbe ait deviné le
veritableſens de cette Enigme,
iln'eſt pas le premier qui l'ait
trouvé. La gloire en eſt deuë à
une Demoiſelle des Galeries du
Louvre ,dont l'eſprit eſt brillant
& vif , & qui peut dire qu'elle a
penetré d'abord un Secret que
beaucoup d'habiles Gens ont
inutilement cherché. Monfieur
Drével , Monfieur Hourdaut ,
&Monfieur de Volonne , l'ont
trouvé cõme elle.Ce dernier eft
unjeuneGantilhomme Provençal,
dont le Pere a éte Conſeiller
&Avocat General au Parlemet
d'Aix . Medée ſuivra Pandore..
Examinez toutes les Figures de
cette Enigme, & me mandez ce
que vous croyez qu'elles ſignifient.
Vous ſçavez la Fable. Ja--
fon trahit Medée pour épouſer
Creüſe , Fille de Creon Roy
1
THEQUE DE
LYON
4019918
*
1893
*
MEDEE
ENIGME
GALANT.
245
de Corinte. Cette malheureuſe
Princeſſe eut envie de porter
une des Robes de Medée . Jafon
luy en fit donner une. Medée
avoit empoiſonné cette Robe
avant que de l'envoyer. Creüſe
n'en fut pas fi -toſt parée, qu'un
feu inviſible la confuma . Creon
fon Pere accourut pour la ſecourir.
Il fut conſumé du mefme
feu en la touchant ; &
Medêe fatisfaite de ſa vangeance
, s'enfuit par l'air dans
fon Char. Toutes ces chofes
vous font repreſentées dans
cette Figure. Le Char de Medée
eſt traînédans l'air par deux
Serpens. Jaſon la regarde tout
furpris de la route qu'elle prend
pour fuir, & en marque de l'effroy
, auffi - bien que ceux qui
le fuivent . Creon & fa Fille font
par terre morts ou mourans , &
Lij
i
246 LE MERCURE
:
:
ce ſera à vous à me dire le reſte
par vôtre Réponſe. Vous
trouvez la Duchesse de Cleves
dans mon Paquet. Vous ſçavez
depuis quel temps & avec
quelle favorable préoccupation
tout le monde l'attendoit.. Elle
a remply cette attente , & je
fuis certain que je ne vous pou--
vois procurer une lecture plus
agreable . On continuë à re--
mettre les vieilles Pieces de l'incomparable
Monfieur de Corneille
l'aîné , & fon Polyencte a
eſté repreſenté tous ces derniers
jours avec une foule &
des acclamations extraordinai--
res. En verité on peut dire qu'il
y a de grands traits de Maître
dans tout ce qu'il fait , & que
jamais Homme n'a ſi bien manié
toute forte de Sujets..
Son raifonnement eſt toûjours,
GALANT. 247
juſte , il ne s'écarte point , il
dit precisément ce qu'il fautdire
, & ne vous laiſſe jamais rien
àſouhaiter. J'apprens que Pfychéa
eſté miſe en Opéra, & que
Mr Lully nous le doit donner
incontinent apres Paſques,avec
tous ces beaux Airs qui entroient
dans les divertiſſemens
de cette Piecequandla Troupe
de feu Moliere la repreſenta devant
le Roy: Vous devez eſtre
laſſe de lire . Adieu , Madame..
Je ſuis toujours voſtre , &c .
AParis ce 3.1 . de Mars 1678 .
On m'apporte un Air nouveau
à boire , que je ne puis me
réſoudre à vous garderjuſqu'à
l'autre Mois En voicy les Paroles...
Lij
248 LE MERCURE, &c .
:
AIR A BOIRE .
VVin , du Vin ,du
naudit Laquais !
Vin.Ab , le
Voila troisfois que j'en demande.
Quefont-ils ? onsont-ils ? jene lesvoy
jamais.
Quoy,faut-il encor que j'attende ?
Vaine parade , vain Bufer ,
Quevostre mode est déreſtable!
Morbleu , morbleu , vivé le Cabaret ,
Ony metle Vinfur laTable ,
Et chacun boit quand il luy plaist.
CetAir dont vous voyez icy
la Note , eſt du fameux Monfieur
Sicard . Il eſt à ſa maniere,
qui eſt toûjours pleine de feu ,
& qui ne manque jamais d'avoir
quelque choſe d'extraordinaire..
FIN.
N donnera un Tome du
le fixième jour de chaque Mois
fans aucun retardement. Les
dix Volumes qui contiennent
toutes les Nouvelles de l'Année
1677. ſe donneront toûjours au
prix ordinaire , c'eſt à dire dou
ze fols relié..
NCC.dSeaoeSulmfilveliglliulose
STPJoraciEtineritStuaamttUiiss
aT.t1ata6enbt9ſnur3tlioaibsumietnti
807156
MERCURE
GALANT.
QUEDE LA
VILLA
Mark 678
017012
LYON
A LYΟ Ν.
Chez THOMAS AMAULRY,
ruë Merciere , à la Victoire .
M. D C. LXXVIII.
AVEC PRIVILEGE DU ROY.
A
MONSEIGNEUR
LE
DAUPHIN
M
EOTH
DE
LA
VILLE
LYON
MONSEIGNER1893*
On se fert du Mercure pour
avoir accés auprés de vous ; &
puisque c'est un Ouvrage public,
il est juste qu'il favorise l'empref-
Sement que chacun a de vous y
fairesa cour. Ce qu'il a fait connoitre
par tout de l'adreſſe merã
EPISTR E.
veilleuse qui vous fait si avantageusement
réüffir dans vos Exercices
, a donné l'idée que vous atlezvoir.
On n'apû apprendre avec -
combien de force & de vigueur
vous montez les Chevaux les plus
difficiles à estre domptez , Sans
s'imaginer un juste orgueil dans
ces Animaux. On les a fait parler
fur la gloire qu'ils ont de fervirà
vous instruire , &par une figure
dont l'usage vous eft connu. Voicy,
MONSEIGNEUR , en quels.
termes ils doivent s'estre expliquez.
Nous ſommes deſtinez pour former
ungrand PRINCE,
Aporter au Combat de redoutables
coups
Il n'eſt point de Cheval de Cour ny
de Province ,
Qui s'ofe comparer à nous.
EPISTRE.
Noftre fort eſt ſi beau , qu'aucun fort
ne l'égale ;
Nous ſommes faits d'un poil & d'un
ſang éprouvé ;
Au celebre Pégaze , au fameux Bucéphale
,
Nous ferions quiter le pavé.
A
Le Pégaze languit aux Bords de quelques
Rives ,
Mal propre pour la Gloire , & mal
propre aux Combats;
Depuis qu'il eſt nowry par neuf Fillesoiſives
,
C'eſt tout s'il ſçait aller le pas.
L'autre avec ce haut prix où nul ne
pût atteindre ,
N'auroit pû foûtenir nos regards courageux
:
Pour un fier Animal qui ne dévroit
rien craindre ,
Qu'elle honte d'eſtre ombrageux !
Exemptsdes ces défauts,&faits com--
me nous ſommes ,
Nous nous reprocherions de prendre
du repos ;
aij
EPISTRE ,
Nous avons épuiſé les ſoins des plus
grands Hommes.
Pour eftre dignes d'un Héros .
L
Qu'il eſt grand ce Héros ! quoy que
bien jeune encore,
Il ſçait pour nous dompter tout l'arti
des mieux appris ;
Nous ſommes bien trompez ; ſi ſon
:
Eſpritignore
L'artde régner ſur les Eſprits.
Quand nous ſautons ſous luy d'une
fougueuſe haleine ,
Nul violent effort ne le peut ébranler;
Sans menace & fans coups il nous
force , & nous mene ,
Nous l'entendons à fon parler.
:
Tout autre en le portant , nous peze
& nous accable ;
Mais les Enfans des Roys ne pezent
jamais trop ,
Sous un fardeau fi cher on eſt infatigable
,
Allaſt-on toûjours le galop.
EPISTRE .
On ſe trouve animé d'une orgueilleuſe
adreffe ,
Quand on porte le Fils d'un Pere
triomphant ;
Dût Pyrrhus en gronder , chacun de
noſtre eſpece
Vaut bien du moins un Elephant.
S'il le faut couronner du gain d'une
Victoire ,
A luy bien obeïr nous nous efforcerons
;
Quand il nous montrera le chemin de
laGloire ,
Auſſi-toſt nous l'y porterons.
Quoy que ces Vers ne foient pas de
moy , j'ay crû , MONSEIGNEUR ,
que vous ne deſaprouveriez pas la
liberté que je prens de lès faire paroître
icy. Ilsfont une marque de
l'admiration que tout le monde a
pour Vous , &je m'en fais l'interprete
avecbeaucoup de plaisir pour
avoir occafion de vous réiterer les
a üj
EPISTRE.
affurances du profond respect avec
lequelje fuis.
MONSEIGNEUR ,
A
1
A
Voſtre tres- humble, tres obeiffant
, & fidele Serviteur, D.
)
1
AU LECTEUR.
Es Vers qui ſervent d'Epiſtre à
Monseigneur EDAUPH I N
ont eſté envoyez de Bourdeaux , &
fontdeMonfieur du Matha-d'Emery,
Autheur de laGazete Galante qu'on a
venëdas le Volume de Fevrier. L'Airtheur
du Mercure luy rend icy la juſtice
qui luy eſt deue ,& affure qu'il
donnera dans peu les choses qu'il a
promiſes dans la derniere Lettre. La
matiere de la Guerre l'a mené fi loin,
qu'il n'a pû tenir parole dans celle-cy.
Il prie de nouveau ceux qui luy font
l'honneur de luy écrire, de ne ſe point
plaindre de ſon ſilence. Il a tant d'occupation
dans toutes les heures du jour
qu'il doit eſtre diſpensé de faire Réponſe.
Ce travail demanderoit plus de
temps que le Mercure,tant il reçoit de
Lettres de tous coſttez. Les Enigmes
faiſant le divertiſſement de beaucoup
de Compagnies , il fera obligé à ceux
qui les ayant devinées , en voudront
a nij
AV LECTEUR.
bien garder le ſecret juſques à la fin
du Mois. Ils publient ce qu'ils ont
trouvé , & il ſe pourroit faire que
d'autres ſe ſerviroientde leur ſens pour
l'envoyer à l'Autheur , comme s'ils
l'avoient trouvé eux meſmes. Moins
le nombre des Devineurs ſera grand,
plus on aura de plaifir d'avoir rencon
tre le Mot. On a déja fait connoître
qu'il y a beaucoup de Lettres & de
Mémoires donton ne ſe ſert point,par.
ce qu'étant fort difficiles à lire,on n'a
pas le temps de les déchifrer. Il faut
prendre garde ſur tout à bien écrire
les Noms propres. Ce manque de precaution
a fait déja faire beaucoup de
plaintes pour des choſes qu'on a eſté
obligé de reparer dans les Volumes
ſuivans.
: Quand on a commencé à travailler
auMercure ,non ſeulement les Figures
n'y eſtoient point employées, mais
on ne paſſoit point neufou dix feüilles
d'Impreffion. Il vient preſentementdes
matieres en telle abondance,
qu'on a efté contraint de le groffir de
moitié , afin de fatisfaire le Public.
AV LECTEUR.
Toutes les choſes qui y font gravées
eſtant faites avec tant de précipitation,
demandent qu'on employebeaucoup
de Gens & d'Ouvriers tout-à-lafois
pour le tenir toûjours preſt à jour
nommé. Il est impoſſible de retrancher
les feüilles qui le groſſiſſent , à
cauſede la quantité d'Articles confidérables
dont l'Autheur eft accablé
tous les Mois. C'eſt ce qui le metdans
l'impuiſſance de le continuer le Mois
prochain que ſur le pied de trente ſols
relié en veau à Paris , & à Lyon
vingtſols relié ſans marchander ; mais
il afture que quelque dépenſe qu'il y
faffe à l'avenir , comme il n'épargnera
rien pour donner de plus en plus
quelque choſe de curieux pour les
Graveures , il n'en augmentera jamais
le prix , qui n'eſt que fort médiocre
pour un Livre de cette groſſeur, quand
meſme il n'y autoit aucune Figure, en
comparaiſon de ce qu'on vend ordinairement
les Livres pour le ſquels il
yalamoitié moinsde dépenſe à faire.
On croyoit donner L'Extraordimaire
le 1 s. d'Avril , mais les Feſtes
á v
AF LECTEUR.
de Paſques qui approchent , & qui
empefcheront les Ouvriers de travailler
, ſont caufe qu'on le remet au 26 .
Il contiendra trois fois autant de matiere
qu'un Volume du Mercure ;&
cela ne doit pas eſtre difficile à croire,
puis qu'il ſera & beaucoup plus gros,.
& d'un plus petit caractere. On y
trouvera mille choſes curieuſes , dont
on ne veut point avertir le Lecteur,
afin qu'il foit plus agreablement furpris.
On y verra que la France n'abonde
pas moins en Gens d'Eſprit ,
qu'elle fait en Braves. Tous ceux qui
ontécrit touchant le Mercure ,& les
Ouvrages qu'il a recueillis depuis ſona
commencement , y ont intereſt. Le
Public fera étonné des Figures qu'il
y verra , &des dépenſes extraordinaires
qu'on aura faites pour les y placer.
On y trouvera dequoy s'exercer
PEſprit avec autant de plaifir qu'on
s'en fait à developer les Enigmes,
&on peut croire par là qu'il y aura
beaucoup à profiter.On promet qu'ơn
y fatisfera entierement ceux qui preflent
l'Autheur depuis tant de Mois
AV LECTEUR.
fur le Chapitre des Modes. On ne ſe
contentera pas d'expliquer en quoy
elles confiftent , on adjoûtera des
Graveures qui les repreſenteront aux
yeux. Enfin ce Livre ſera galant , cu
rieux , plein d'érudition , profitable
pour former l'Eſprit , utile au Public
par quantité de choſes. &glorieux à
la France . On ne le vendra qu'un Ecu
en veau à Paris. Quandl'Autheur n'y
trouveroit que le remboursement de
ſes frais , il ſe tient fi obligé au Pu
blic , qu'il veut bien contribuer de ſes
foins tous les trois Mois à la fatisfa
tion qu'il aura d'apprendre combien
les Provinces renferment de beaux
Eſprits qu'il ne connoit pas.
DE
LAP
LYON
1893
VILLE
LE LIBRAIRE
AU LECTEUR .
I
E continueray ainsi que je
vous l'ay promis , Amy Le-
Eteur, à vous donner un avis
dans chaque Tome du Mercure
Galand , & vous connoîtrezl'exa-
Etitude avec laquelle on a pris ſoin de
corriger ce preſent Volume, que vous remarquerez
bien plus correct que cеих
qui l'on precedé ; & l'on continuera aufi
demême dans lesſuites. Vous vous serezfans
doute apperçeu que dans leVo--
luime de Fevrier il y avoit ſept Figures
le Frontispice ; sçavoir , quatre Chan-
Ins Notées, l'Enigme ,les Embleſmes ,
le Combat de la Louange & de la Satire
toutes gravées. Le prix fera ce Mois
toûjours de seize fols , quoy que vous
voyez que au lieu d'y gagner j'y perd,
sepandant je ne le r'encheriray lo
Moisprochain que de quatre fols , qui
fera vingtfols que celuy d'Avril vaudraſans
marchander , quoy que l'on l'augmente
de beaucoup, le prix en est tresmediocre
, l'on ne le r'encherira plus du
tout , c'est unprix à preſent étably ,
auquel je ne croy pas , que perſonney
trouve à redire , ce fera douze livres
l'année. Ceux qui auront àm'envoyer
des explications d'Enigmes me les envoyeront
plutôt qu'ils n'ont fait ce Mois
passé, ainſi ils ne s'étonneront point s'ils
ne font point mis dans le Mercure : On
lesprie d'eſtre plus diligens à l'avenir
d'affranchirle port jusqu'à Lyon.
L'oubliois à vous dire , que dans la Preface
de l' Autheur vousy verrez les rai-
Sons qui l'obligent à cette augmentation
deprix, & les Nouveautez qu'on promet
dans l'Extraordinaire que je donneray
à Lyon à proportion du prix que
t'on me lefixera , quiſera le plus modiqueque
je pourray , &le distribueray
à Lyon te 4. May.
Le continueray auffi à distribuer toutes
les Sermaines ſans manquer le lournal
des Scavans pourcingSols
Livres Nouveaux du Mois
deMars.
La Princeffede Cleves, 12. 4.vol.
Nouvelles amoureuses &galantes, 12.
Relationde Catalogne 12.
Heures en Vers de l'incomparable Monſieur
Corneille l'aisné 12. figures.
Le quatriéme Volume des EſſaysdeMorale,
12 .
Discipline Eccleſiaſtique du Pere Thomaffin
, fol.
Trois Nouveaux Tomes de Tragedies de
M.Corneille avec ſept cy - devant
faits, dix en tout , l'on vend les trois
Separez.
Vous m'avez demandé un Memoire
des Livres Nouveaux depuis une
année je vous l'envoye..
Architecture Navale, 4. fig.
Le pur &parfait Chriftianisme en l'1-
mitation de Iefus-Christ du R. P.Camaret,
tres-utile à tous Miſſionnaires,
Predicateurs, Curez& antres, 8.3.2..
Histoire du grandTamerlan, 12.
D. Guichot de la Manche Traduction
nouvelle, 12. 2. vol. & dans le mois
prochain l'on donnera le 3. & 4.
La Zarille de Tornes , Traduction nouvelle
, 12. 2.vol.
IeuRoyal de la langue Latine , 8. avec
lesCartes.
Nouveau Jeude Carte , du Blafon avec
le Livre 6.
Histoire du Schifme des Grecs du Pere
Maimbour, 4. & 12. 2. vol.
Instruction pour l'Histoire , 12 .
Histoire de la Chancellerie par MonfieurTeffereau
,fol.
Capitularía Regum Francorum Au
tore Steph. Bafuz. fol. 2. vol.
Religion contre les Athées , 12.
Sentimens du veritable Chreftien ſur la
PaffiondeIefus- Christ, 12.
Sentences fur la Bible par lefieur Laval,
12.
Sentences & Instructions Chreftiennes
tirées des Oenv. de S.Augustinpar le
Sieur Laval, 12. 2.vol.
Phedre &Hippolite Tragedie, 1 2 .
Origine des Guerres , par P. Linaco
de Vauciennes, 12. 2. vol.
Origine des François, 12. 2. vol.
Histoire du Schiſme d'Angleterre , 11 .
2. vol.
Confeil de la Sageffe, 12 .
Conversion des Pecheurs , 12.
Methode de la Penitence, 12 .
Vie de Mad. le Grade, 12 .
Nouveau Dictionnaire de M. le Danphin,
8 .
Maldonat. de Sacramentis ,fol.
Delices de l'esprit de M. Desmarest,
12. 2. vol.
Institution du Droit Ecclesiastique de
Bonel, 12 .
L'Art de parler, 1 2 .
L'Avocat des Pauvres de M.Thiers, 1.2.
Recherche de la Verité, 12. 2. vol .
Oeuvre de Monfleury , 12. 2. vol.
--Idem de Monfieur Pradon 12 .
Nouveau Recueil de Comedie, 12.
Morale Chrestienne de Droinet, 8.
Hift. d'Alemagne de M. de Prade , 4
Element de Mathematique, 4-
Theodori de Pænitent. 4.2.vol.
Medecin ala Censure, 12 .
Avantage de la vieilleſſe , 12.
Avanture de M. d'Affaucy, 12. 2 vol.
Nouvean Recueilde l'Acad. de 1677 .
Combat des Chreftiens de S. Ifidore, 12.
Correction Fraternelle, 12 .
Idée de la Morale Chrestienne , 12 .
2. vol.
Hift. des Grands Visirs, 12 .
Tachmas Prince de Perſe NouvelleHi-
Storique, 12 .
Mere Rivale Nouvelle Historique, 12.
Oeuvres de M. d'Andilly , fol. 3. vol.
Idem de M. Racine , 12. 2. vol.
Panegyriquede Trajan, 12 .
Nouveaux Pfeaumes du Pere Mege, 8 .
Vie de Sainte Gertrude , 8 .
L'on trouvera auſſi dans la mefme
Boutique quantité d'autres Livres
tant de Paris que de Lyon à un prix
tres-raifonnable.
Avis pour placer les Figures.
L
'Air qui commence par, Le coeur
tout déchiré par un ſecret martyre,
doit regarder la page 19.
L'Air qui commance par , Je ne reconnoy
plus ma charmante Lizette
doit regarder la page 69 .
Le Plan de l'Iſle de Gorée doit re,
garder la page 100 .
Le Plan de Tabago,doit regarder la
page 107 .
L'air Italien , doit regarder la page
166 ....
T
Le Plan de Gand , doir regarder la
:
page 212.
L'Enigme en Figure , doit regarder
la page 245
L'Air qui commence par , Du Vin,
du Vin, doit regarder la page 248.
>
TABLE
DES MATIERES
principales contenuës
22ence Volume.Mad
१
2000
AVANT- propos, 3
Lettre de Bretagne , còn
tenant plufieurs Nouvel
les de cette Province , 4
Echange desPriſonniers faits en Catalogne
apres la Bataille d'Epoüilles
2
Lettre de M. D. P. à Mademoiſelle
P.B.meflée de Proſe & de Vers, In
Air nouveau, dont les Paroles fontde
19 Madame Deshoulieres
Mariage de M. le Chevalier d'Aubigné
, & de Madem.Pietre ,
Nouvelle Avanture de l'Opéra ,
Monfieur de lauvelle eſt nommé au
20
2I
Gouvernemet de Ham apres la mort
de M. de Riberpré ,
Mariage de M. le Marquis deGenlis
37
TABLE .
Brulard avec Mad. d'Eſpeville, 38
Lotterie Galante , 41
l'Amour fans partage , 44
Lettre de l'Academie de Soiffons àM.
le Chancelier ,
Nouvelles Académies de Beaux Efprits
53
Le BonMary , Comedie avec des entr'actes
de Muſique , repreſenté ce
Carnaval chez une Dame de ६
Qualité , 56
Belle ambition debien dancer , 57
Police admirable , 58
Toutes les Particularitez du Mariage
du Prince Charles de Lorraine avec
logne ,
la Reyne Doüairiere de Po-
Air nouveau ,
59
69
Relation de la Cayenne,de la priſe du
( Fort d'Orange , de l'Iſlede Gorée,
& de ce qui s'eſt paſſe à Tabago,
avec tous les Noms des Officiers
des Vaiſſeaux , 76. & feq.
Les Arts de l'Homme d'épée , ou le
: Dictionaire du Gentilhomme, 113
Hiſtoire de Laponie , ibid.
Mariage de M. le Vicomte de Paule
TABLE.
& de Madame de S. Hypolite ,
dans une Lettre meſlée de Proſe&
de Vers de Madame la Viguiere
d'Alby , 117
126
Sacre de M.l'Eveſque de Rennes, 123
Mort de M. Paris Conſeiller de la
Grand Chambre , & la Reception
de M. Malo en la place.
Deux Epitaphes d'une Femme morte
d'amour pour fon Mary ,
Hiſtoire de la Dame embourbée, 129
Feſte Galante de M. de Verduron ,
147
Viguier General de Monpellier ,
140.141 .
Mort de M. de Launoy , 144
Mort de M. de Hauſſonville Comte
147
Mort de Madame la Marquiſe de
de Vaubecourt ,
Seignelay , 150
Mort de M. l'Abbé de Ris.
153
Vers de M. de Valnay , à Madame,
154
Priſe de poffeffion de la Viceroyauté
de Sicile par M. le Mareſchal Duc
de la Feuillade , 155
M. le Comte de Tallard eft receu à
Grenoble Lieutenant de Roy de
८
TABLE
Dauphiné , 157
Les Lettres de Chancelier de M. le
Tellier ſont publiées à la Cour des
Aydes , 161
M. de Givry eſt pourveu par Sa Ma-
⚫jeſté de la Lieutenance de Roy de
la Citadelle de Mets , 162
Mariage de Mademoiſelle Charreton,
&deM. d'Hillain , Conſeiller au
Parlement. Seigneur de Baroges,
164.
Paroles Italiennes de M. Ménage ,
notées à Rome, 18: 166 ८
Siege de Gand, avec toutes les Partieularitez
, Porfil & Plan de la
Place , avec toutes les Attaques ,
176. &c.
Lettre du Roy à M.le MareſchalDuc
de Villeroy , 214
Dialogues, Madrigaux, Sonnets,Epigrammes
ſur la priſe de Gand, 221
Explication en Vers de la premiere
Enigme du dernier Volume , avec
les Noms detous ceux qui l'ontdevinée
, 241
Explication en Vers de la ſeconde
Enigme, par M. le Comte de Clif
TABLE.
ſon , avec les Noms de tous ceux
qui ontdeviné les deux , 242
Enigme ,
ibid.
Autre Enigme , ibid.
Diverſes Explications données à l'Enigme
de Pandore , 243
Explication en Vers du veritable mot,
faite par M. Robe , ibid.
Medée , Enigme, 244
Divertiſſemens donnez & promis au
Public , 247
Air à Boire de M. Sicard, 248
Fin de la Table PODE
LYON
*1893*
COM
Extrait du Privilege du Roy.
Ar Grace & Privilegedu Roy, donné à S.
en Laye le 31. Decembre 1677.
Signé.Par le Roy en fon Confeil , JuNQUIE
RES. Il eſt permis à J. D. Ecuyer , Sieur de Vizé
, de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT , preſenté à
Monfeigneur LE DAUPHIN , & tout ce qui
concerne leditMercure , pendant le temps
eſpace de fix années , à compter du jour que
chacun deſd. Volumes ſera achevé d'imprimer
pour la premiere fois: Comme auſſi defenfes
font faites à tous Libraires , Imprimeurs,Graveurs
& autres , d'imprimer , graver & debiter
leditLivre ſans le conſentement de l'Expoſant,
ny d'en extraire aucune Piece , ny Planches
ſervant à l'ornement dudit livre , meſme d'en
vendre ſeparément , &de donner à lire ledit
Livre , le tout à peine de fix mille livres d'amende
, & confiſcation des Exemplaires contrefaits
, ainſi que plus au long il eſt porté auditPrivilege.
Regiſtre ſur le Livre de la Communauté le
5.Janvier 1678. Signé E. COUTEROT , Syndic.
Et ledit Sieur D. Ecuyer , Sieur de Vizé , a
cedé & tranſporté ſon droit de Privilege à
Thomas Amaulry Libraire de Lyon , pour en
joüir ſuivant l'accord fait entr'eux.
Achevé d'imprimer pourla premiere fois le
31. Mars 1678 .
MER
3
MERCURE
GALANT.
Ous mes foins à
m'informer exactement
des Nouvelles,
ne ſuffiſent point. II
ſe paſſe toûjours bien des choſes
dont je n'ay point d'aſſez
prompts avis pour vous les pouvoir
manderdans le temps. Une
Lettre d'obligeans reproches
qu'on m'apporte preſentement,
vous le fera voir. Liſez -la, Madame.
Elle vous apprendra ce
que vous auriezdéja ſceu , ſi je
n'avois pas moy-même ignoré
ce qu'on m'écrit.
Mars. A ij
4
LE MERCURE
3333333
POUR
L'AUTHEUR
DU
MERCURE
A
GALANT.
Pparemment,Monfieur,vous
n'avez point de correfpondance
en Bretagne, puiſque vôtre
Mercure, dont tout le monde vous
eſt ſi obligé , ne nous a rien dit
encor du Mariage de Mr le Comte
de Rieux. Il méritoit bien d'y
avoir place. Le Nom de Rieux est
trop illustre pour ne vous estre
pas connu ; & celuy dont je vous
parle en foûtient la gloire avec
des avantagesfiparticuliers , que
jejuge aisément du plaisir que
GALANT.
5
S
a
vous vousferiez fait de luy rendre
la même justice que tant
d'honnêtes Gens reçoivent devous.
Ila épousé Mademoiselle de la
Juliennée , qui est de tres -bonne
maison , & riche de deux cens
mille écus. Le Mariage s'est fait
àRennes , où Madame la Mar-
-quiſe de Coëtlogon est morte depuis
peu. Elle estoit Femme du
Marquis de ce nom , Gouverneur
de Rennes , & Lieutenant de Roy
en Bretagne. Cette Damey est fort
regrettée ;sapieté,ſaſageſſe, &
Sa bonté , ne la rendoient pas
moins conſidérable queſes richef-
Ses &sa naiſſance. Elle a eu la
Satisfaction de voir avantſamort
tous ſes Enfans tres bien établis .
MrleMarquisfon Fils est receu
en Survivance , & s'est acquis
beaucoup de reputation dans les
Armées de Flandres & d'Alle-
A iij
6 LE MERCURE
magne. Monsieur l' Abbéfon autre
Fils, est Docteur de Sorbonne , &
n'a pas moins de pieté que de
Science. Le Roy luy a donné l'Abbaye
de Begarre.Madame la Comteffe
de Tournemine-Hunaudois,
eſt ſa Fille aisnée ; & Madame
de Cavoye , qui a esté Fille de la
Reyne , est sa cadete. Elles fuivent
toutes deux les Exemples de
vertu que leur a toûjours donnez-
Madame leur Mere. Monsieur
l'Evesque de Quimper leur Oncle,
estfrere de Monsieur le Marquis
de Coëtlogon , aussi bien que le
Chevalier qui porte ce Nom,& qui
est Capitaine de Vaisseau à Mesfine.
Ily a ſouvent fait parler
deſa bravoure. On ne s'en étonne
point. Elle est comme naturelle à
ceux de cette Maiſon. Vous voulezbien
, Monsieur , que j'ajoûte
icy qu'on a estéSurpris que dans
GALANT .
7
vôtre Mercure du Mois d'Octobre
vous n'ayezfait aucun Article
des Estats tenus en Bretagne,
où Monfieur le Duc de Chaunes a
-Si bienſervy le Roy , & conservé
les Privileges de la Province.
Tout le monde ſçait combien ily
est respecté & honoré. CetteAf-
Semblée fut un peu moins remplie
de Divertiſſemens qu'à l'ordinaire,
à cause de la maladie de Madame
la Ducheſſe de Chaunes,
pour laquelle on a en Bretagne
une conſidération tres particulie_
re. Monsieur le Duc de la Tremoüille
prefida à la Nobleſſe avec
beaucoup d'aplaudiſſement . Monfieur
l'Evesque de Saint Brieux y
charma par la force de son éloquence
, & tenoit une Table auſſi
delicate que magnifique. Monſieur
l'Evéque de Rennes parut
pour la premiere fois dans cette
A iij
8 LE MERCURE
Assemblée , & merita l'estime de
tout le monde par ces manieres
obligeantes qui semblent attachées
àtous ceux de l'illuftre mai-
Son de Lavardın. Si je vois, Monfieur
, que mes avis vous foient
utiles , je continuerayà vousfaire
part des Nouvelles de cette Province.
Ie fuis, &c.
Les Complimens que Monſieur
l'Eveſque de Saint Brieux
a faits depuis quelques mois au
Roy, à la Reine, &à Monfieur,
ſont ſi eſtimez , qu'il ne faut
point d'autre preuve de la force
&de la delicateſſe de ſon Efprit.
Vous ſçavez, Madame, que
ce Prelat eſt Neveude feuMonſieur
de Perefixe Archeveſque
de Paris , & Frere de ce brave
de la Hoguete qui à la tête des
Mouſquetaires entra des preGALANT.
و
miers dans Valenciennes. Vous
vous ſouvenez que les avantages
que nous eûmesla Campagne
derniere en Flandre, furent
ſuivis de la Victoire que nous
remportâmcs en Catalogne au
combat d'Epoüilles. On y fit
pluſieurs Prifonniers de part &
d'autre , & Monfieur le Maréchal
Duc de Navailles ayant receuordre
d'en faire l'échange,
nomma auſſi tôt Monfieur Héron
Commiſſaire ordinaire des
Guerres, ayant le Département
du Rouffillon ; & Monfieur de la
Ribertiere, Major dela Ville &
Citadelle de Perpignan. Le premier
eſt une Perſonne d'un mérite
extraordinaire , & fans aucun
intereſt que celuy de faire
ſa Charge avec honneur , &
d'obliger tout ce qu'il y a d'honneſtes
Gens . L'autre eſt un vieil
Av
10 LE MERCURE
Officier , qui en differentes occaſions
a donné des marques de
fon zele & de ſa valeur. Tous
les deux s'eſtant rendus à Figuieres
avec un Paſſeport de
Monfieur le Comte de Monteray,
travaillerent quelquesjours
àcet échange,&vinrent enfuite
l'arreſter à la Jonquieres , où il
fut ſigné de Meffieurs les Commiſſaires
de France & d'Efpagne.
Autre Article arrêté dans une
folemnelle Aſſemblée. La Lettre
que je vous envoye vous
l'éclaircira. Elle eſt écrite par
un galant Homme , dont une
fort aimable Fille a touché le
coeur. Il l'avoit veuë diſposée à
luy donner & à recevoir de luy
unNom qui répondiſt à l'eſtime
particuliere qu'ils ont l'un
pour l'autre , & c'eſt là deſſus
GALANT. II
qu'il prend occaſion de feindre
ce que vous allez voir.
LETTRE
DE MONSIEUR D.P.
A MADEMOISELLE P. В.
Ly aa long- temps que je m'ennuye
de vous appeller Mademoiſelle
, & d'étre traitéparvous
de Monfieur. Ie ſuis ravy que
vous vous soyezauſſi ennuyée de
ces noms , & vous avezesté heureuſement
inspirée de n'en chercher
un moins sérieux. A dire
vray , ce terme de Monfieur tient
un peu trop du respect , & vous
pouvezleperdre hardiment pour
moy , pourveu que vous conſentiez
à le remplacerpar quelquefentiment
plus agreable. Vôtre embar-
A vj
12 LE MERCURE
vasfur ce changement de noms,
venoit de la difficulté de m'en
choisir un qui fust joly , & point
trop tendre. C'estoit aſſurément
une affaire.
Mais enfin tout eſt terminé ,
* Je m'en vay vous cauſer une ſurpriſe
extréme ,
Ce Nom que vous cherchiez , l'Amour
me l'a donné.
Quoy l'Amour ? oüy l'Amour luymefme.
Qui ſe le fuſt imaginé ?
Sans doute on ne s'attendoit guere
Quedans votre conſeil vous deuſſiez
l'appeller ,
Mais le Fripon fait bien plus d'une
Affaire
Dont il n'eſt pas prié de ſe méler.
Iegage que vous vous préparez
déja à le deſavouërde ce qu'il
afait ; maisje vous aſſure qu'ilen
a fort bien usé , & vous sçavez
auſſi bien que moy , qu'il a plus
GALANT.
13
d'égard pour vous que pour aucnne
Perſonne du monde. Voicy
comme cette negociation a esté
traitée.
Quand il ſçeut que vous vouliez
bien recevoir un nom2 &
m'en donner un , il aſſembla tous
ſes petits Freres les Amours pour
déliberer là-deſſus. Il leurpropoſa
d'abord qu'il estoit temps que
nous quitaſſions les noms de Monſieur
, & de Mademoiselle. On
apporta les Regiſtres de ſes Conquestes
, & on se mit à les feüilleter.
Les Registres des Conqueſtes
de l'amour, vous vous imaginez
bien que ce doivent estre force
Billets galants de toutes les
manieres . On trouva dans les
plus anciens les noms de Mon
Soleil & ma Chere Ame. Les
Amours s'éclaterent de rire.
14 LE MERCURE
Cependant, nevous en déplaiſe ,
Ces Noms furent trouvez fort tendres
& fort doux
Parquelques Amours portans fraiſe,
Dont nos Ayeux ſentoient jadis les
coups.
Ils regretterent fort l'antique prud'hommie
Qui ne paroît plus dans nos ans,
Et les mots emmiellez de M'amour,
de M'amie ,
Dont on ſe ſervoit au vieux temps.
On trouva ensuite dans des
Registres plus modernes , Mon
Cher, & Ma Chere , & là- def-
Jus
Ungros Amour au teint fleury,
Qui ne connoiſſoit point de Beauté
rigoureuſe ,
Qui de ſolides mets s'eſtoit toûjours
nourry ,
Et qui ſçavoit duper le plus jaloux
Mary ,
Et la Mere la plus fâcheuſe ,
GALANT.
15
Cria tout haut ; Mon Cher , & Ma
Chere ſont bons ,
Ils expriment fort bien , ils ſont du
bel uſage ,
Pourquoy feüilletter davantage ?
Ordonné qu'on prendra ces Noms.
Tout-beau , luy répondit certain
Amour ſeuere ,
Nos Amans n'en ſont pas encor où
vous penſez .
Quoy , viendroient- ils ſi tôt à Mon
Cher& Ma Chere ?
S'ils y viennent un jour , ce ſera bien
affez .
Vrayment , ſi j'en étois le Maître,
Repliqua le premier, ils doubleroient
le pas ,
Vous diriez qu'ils ne font que de s'entreconnoître
,
Ces Amans là n'avancent pas.
Malgré l'avis de cet Amour,
on continua àfeüilleter. On lût les
noms deMon Berger &Ma Bergere.
C'est dommage, dit- on, qu'ils
Soient trop communs , car ilsfont
16 LE MERCURE
fort jolis . En même temps on entendit
la voix d'un petit Amour,
qui dit presque tout bas, il y a remede
à cela. On se tourna vers
luy , & on le vit qui tâchoit àſe
perdre dans la foule des Amours
où il s'estoit toûjours tenu caché.
Mais on l'en tira pour luy demander
qui il eſtoit . Il n'estoit
connu de personne.
Sa phiſionomie eſtoit ſpirituelle ,
Le teint fort beau, l'oeil languiſſant
&doux ,
La taille petite, maisbelle,
Enun mot tout fait comme vous .
Forttimide, car de ſa vie
Le pauvre Enfant n'avoit paru publiquement
;
Il rougit en voyant ſi belle Compagnie
,
Et ſa rougeur avoit de l'agrément.
Il dit que vous étiezSa Meres
mais que comme cela estoitſecret,
ilprioit fes Freres les Amours de
GALANT.
17
n'enrien dire , & que si on luy
laiſſoit le temps de reprendre un
peuſes eſprits , il nous donneroit,
àvous&à moy s'entend , un nom
dont nous aurions ſujet d'eſtreſatisfaits.
Si tôt qu'il se fut remis,
il ajoûta qu'il falloit que vous
m'appellaßiez Mon Berger.Ala
verité , poursuivit- il , le nom est
commun , comme vous l'avezdéja
remarqué , mais voicy le moyen
d'empeſcher qu'ilne le foit. Ilne
l'appellera pas sa Bergere , mais
ſa Muſette , & alors Mon Berger
& Ma Muſette feront des
noms nouveaux. Ma Musette ?
s'écrierent les Amours. Oüy , ma
Musette , reprit- il d'un petit air
un peu plus aſſeuré. MaMere est
une vraye Muſette.
Elle eſt toute preſte à charmer
Et d'elle-même elle a tout ce qu'il
faut pour plaire ,
18 LE MERCURE
Mais un Berger eſt neceſſaire,
Quand il s'agit de l'animer.
Si mon avis, Amours, eſtoit ſuivy du
vôtre ,
Je croy qu'il faudroit obliger
EtlaMuſette&leBerger
Acertains devoirs l'un vers l'autre .
Le Berger ne dira rien d'amoureux ,
de doux ,
Si ce n'eſt avec ſa Muſette :
Elle diſtinguera ſonBerger entre tous,
Etpour tout autre elle ſera muette.
De plus quelque tendre Chanſon,
Que leBerger à ſa Muſette inſpire,
Elle ne ſe pourra diſpenſer de la dire,
Ny de le prendre ſur ſon ton .
On fut affezSatisfait de la Harangue
du petit Amour; & tous
les Amours se separerent aprés
avoir refolu qu'on vous proposeroit
le nom de Muſette , &à moy celuy
de Berger.
Si vous acceptezle vôtre ,fongez
, je vous prie , que le Berger
voudroit bien que sa MusetGALANT.
19
イ
te ne ſefist point employer à des
Chansons tristes ny plaintives ,
mais seulement à celles où l'on
marquefa reconnoiſſance à l'Amour.
Quelque agreable Chanfon
que la Muſette faſſe retentir,
elle aura peine à égaler ces belles
paroles de l'incomparable
Madame Deshoulieres. Elles
ont eſté miſes en Air par un
Homme de qualité de ſes Amis.
Vous m'en ferez ſçavoir vôtre
ſentiment quand vous en aurez
appris la Note .
L
AIR NOUVEAU.
Ecoeur tout déchiré par un ſecret
martyre ,
Ie ne demande point , Amour,
Quefous ton tyrannique empire
L'inſenſibleTirfis s'engage quelque jour.
20 LE MERCURE
:
Pourpunir ſon ame orgueilleuse
De l'eternel affront qu'il fait à mesattraits
,
N'armepoint contre luy ta main victorieufe
;
Sa tendreſſe pour moy ſeroit plus dangereuse
Que tous les maux que tu mefais.
Le mariage de Monfieur le
Chevalier d'Aubigné, Gouverneur
de Cognac , & frere de
Madame de Maintenon, ne s'eſt
point fait avec la Perſonne que
je vous nommaydans ma Lettre
du mois Decembre ,& il a épousé
Mademoiselle Pietre ſur la
fin de Fevrier. Elle eſt Fille unique
de feu Monfieur Pietre Procureur
du Roy de la Ville , &
Niéce de Monfieur le Clerc,
Seigneur de Château des Bois,
Gentilhomme ordinaire chez le
Roy.
GALANT.21
Les Avantures continuënt
toûjours à naître aux Reprefentations
de l'Opera. En voicy
une qui merite bien que vous la
ſçachiez .
Trois Dames de qualité, belles,
ſpirituelles ,& d'un enjouement
à charmer , aprés avoir
écouté pendant tout un jour les
douceurs de force Amans qui
leur rendoient des ſoins affez
affidus,tomberent le ſoir ſurleur
chapitre ; & comme elles cherchoient
moins à faire intrigue
qu'à ſe divertir , elles plaiſanterent
ſur leurs diférentes déclarations
, & fe firent confidence
des proteſtations les plus empreſsées
que chacune d'elles en
recevoit . C'eſtoit en tous une
fidelité inébranlable , des fermens
de manquer plutôt de vie
que de conftance , the affu
5 LYON E
18 * 1893
*
22 LE MERCURE
rance ſi poſitive de n'avoir des
yeux que pour ce qui cauſoit
leurs attachements qu'a les entendre
, ils eſtoient les ſeuls qui
euſſent encor ſceu aimer. Les
Dames qui ne ſe piquoient pas
d'eſtre fort crédules , prenoient
tout cela pour des lieux communs
; & quoyqu'elles puſſent
avec raiſon attendre beaucoup
de leur mérite, elles ſe défioient
aſſez dès Hommes pour eftre
perfuadées qu'il n'y avoit que
des paroles dans tout ce qu'on
leur proteſtoit. Sur cette pensée
, elles ſe firent un plaifir de
l'éprouver , plus pour jouïr de
l'embarras où elles pretendoient
mettre leurs Amans , que pour
les croire capables de tenir bon
contreune Avanture. Parmy le
grand nombre d'Adorateurs
qu'elles s'eſtoient faits , elles en
GALANT.
23
choiſirent cinq qui leur avoient
paru les plus enflamez , & ayant
imaginé un Billet de rendezvous
, elles emprunterent une
main inconnue pour l'écrire , &
le firent tenir le lendemain à
chacun des cinq dont elles vouloient
tenter la fidelité. Le billet
eſtoit conçeu en ces termes.
L
I
y a long-temps queje cherche
quelque occaſion favorable , où
je vous puiſſefaire connoître l'eſti.
meparticuliere que j'ay pour vous ;
mais un Mary qui m'obſede rompt
toutes mes mesures. L'espere nean
moins pouvoir me dérober demain
Mardy pour quelques heures. I'iray
à l'Opera aux troisièmes Loges
du côté de celle du Roy , &
nauray qu'une Suivante pour
compagnie. L'ySeray en Cape , un
Ruban couleur defeu à ma Coife,
24
LE MERCURE
&un sur ma tête entre mes Cornetes.
Obligez - moy de vousy trouver.
Peut- estre ne vous repentirezvous
point de vospas.
** Ce billet rendu ſeparément
aux cinq Cavaliers , fit l'effet
que les Dames avoient attendu .
Ils eſtoient naturellement affez
fatisfaits d'eux - mêmes , & ce
Rendez - vous offert juftifiant
l'eſtime qu'ils faifoient de leur
merite , ils refolurent tous d'en
profiter. Le jour venu , les Dames
allerent à l'Opera en habit
fort negligé . Il ne leur falloit
point un plus grand déguifement
pour les cacher , car elles
eſtoient ordinairement fort magnifiques.
Elles ſe firent mener
aux troifiémes Loges. Je ne ſçay ,
Madame, fi vous ſçavez que ces
Loges n'eſtant point ſeparées
les
GALANT.
25
les unes des autres comme les
premieres , font une eſpece de
Galerie où chacun prend telle
place qu'il veut , avec entiere
liberté de s'y promener. Les
Dames en occupérent l'entrée,
&pofterent à l'autre bout deux
Demoiselles Confidentes de
l'Intrigue. L'une avoit le Ruban
couleur de feu qui eſtoit marqué
par le Billet , & on euſt eu
peine à choiſir une Perſonne
plus propre au Rôle qu'on luy
donnoit à joüer. Les Cavaliers
ſuivirent de prés. Le premier
eſtant ſur le point d'entrer , apperçeut
le Carroſſe d'une des
Dames qui retournoit vuide . II
en demanda des nouvelles àun
Laquais , & ſe crût obligé à des
précautions extraordinaires ,
quand il apprit qu'elle & ſes
deux Amies eſtoient enſemble
Mars. B
26 LE MERCURE
à l'Opera. Il eſtoit queſtion de
ſe cacher d'elles , & il n'eut pas
à reſver longtemps aux moyens
d'en venir à bout. Dés les premiers
pas qu'il fit en entrant , il
apperceut un des Intéreſſez au
Rendez - vous.Celuy- cy croyant
en avoir eſté reconnu , ôte un
manchon dont il ſe cachoit d'abord
le nez , & plus par vanité
que par confiance , luy découvre
le ſujet qui l'obligeoit audéguiſement.
Pour preuve de la
bonne fortune qui l'attendoit, il
luy montre le Billet de l'Inconnuë,&
luy recommande de n'en
point parler.L'autre qui en avoit
receu un tout ſemblable , ne
doute plus de la piece ; & les
Dames qui font de fi bonne
heure à l'Opera , luy faiſantjuger
que c'eſt d'elles qu'elle
vient , il veut s'en tirer en ha
GALANT.
27
bil Homme . Il ſouhaite bonne
rencontre à celuy qui ſe croit
heureux , s'en ſepare , le laiſſe
aller , viſite l'Amphitheatre &
les Logesbafles , & n'y trouvant
point les Belles qui l'ont joué , il
monte aux troiſièmes , où il ne
doute point qu'il ne les rencontre.
En effet , il les découvre en
entrant , & les ayant reconnuës
malgré leur negligence affectée
, il leur dit qu'ayant paſsé
chez elles pour leur faire une
fort agreable confidence , il
avoit eſté heureuſement averty
qu'elles estoient à l'Opera , qu'il
venoit de les y chercher par
tout , & que puiſqu'il les trouvoit
dans un lieu ſi propre à faire
naître des Avantures , il ne
tiendroit qu'à elles de luy voir
faire le Perſonnage d'Avanturier.
Il leur lit ſon Billet en mê-
B 2
28 LE MERCURE
me temps. Les Dames ſe mettent
à rire.Le Cavalier en prend
avantage , & leur fait enfin
avoüerla piece. Ilapprendqu'elle
a eſté faite à quatre autres
comme à luy , dont l'un entretient
déja la Belle au Ruban
couleur de feu. On achevoit
de luy faire cette confidence,
quand il en voit paroître un autre
avec un manteau d'écarlate
fur le nez . Il fut bien- tôt ſuivy
d'un troiſiême , à qui on avoit
encor donné meſme Rendezvous;&
comme ils ne pouvoient
avoir place aupres de la Belle
qu'ils reconnoiffoient auRuban
marqué , les Dames ſe divertifſoient
agreablement à les voir ſe
promener embaraſſez,en attendant
que leur tour fuſt venu
pour l'Audiance , car la Demoifelle
qui ne manquoit pas d'ef-
こ
GALANT. 29
prit , trouvoit moyen d'éloigner
les uns ſous prétexte de vouloir
dire un mot aux autres pour
s'en défaire . Ainſi il y en avoit
qui ſe promenoient, il y enavoit
qui parloient,& chacun croyant
eftre le ſeul heureux , attendoit
toûjours le temps favorable du
teſte- à- teſte . Pendant que la
Belle les amuſoit de la forte , un
de ceux qu'elle avoit priez de la
quiter un momét, s'eſtant avancé
en reſvant juſqu'à l'endroit
où eſtoient les Dames , en fut
appellé . Il eſtoit d'une taille aifée
à connoiſtre,& il auroit inutilement
voulu ſe cacher. Il fut
furpris de les voir aux troifiémes
Loges ; & leurs Habits négligez
luy faiſant ſoupçonner
du myſtere dans cette Partie , il
comprit aux diférentes queſtios
qui luy furent faites , qu'elles
Biij
30 LE MERCURE
ſeules luy avoient fait donner le
Rendez- vous. Il tâcha à ne fe
point déconcerter , & leur dit
agreablement qu'il leur eſtoit
obligé de lvy faire voir l'Opéra
à fi bon marché,& en meilleure
compagnie qu'il ne l'avoit crû.
Toute la peine qu'on luy impoſa
, fut d'aller reconnoiftre un
Manteau gris qui s'eſtoit arreſté
à quelque pás de la Demoiſelle
au Ruban. A peine l'eut -il examiné
, que l'appellant par fon
nom , il luy demanda la raiſon
de cet équipage , & s'il avoit
honte qu'on le viſt dans un lieu
où les Gens à bonne fortune
eftoient ſi ſouvent mandez . Le
Cavalier au Manteau ne pût ſi
bien feindre , qu'il ne parut interditde
cettedemande. Il donna
de méchātes raiſons à celuy
qui luy parloit,& qui le conduiGALAN
T.
31
ſant inſenſiblement vers les Dames
, partagea le plaiſir qu'elles
eurent de ſon embarras. Elles
luy firent les meſmes queſtions
qu'au premier , & leurs éclats
de rire qu'elles ne pouvoient
contenir , aiderent à luy faire
deviner la meſine choſe. Il ne
leur déguiſa point qu'il avoit
donné dans le panneau , & leur
avoüa meſme qu'il avoit trouvé
le caractere du Billet tout femblable
à celuy d'une Dame
qu'il avoit ſoupçonnée du Rendez
- vous. Il falut enſuite reconnoître
le Manteau d'écarlate.
Celuy qui en eſtoit enveloppé
, avoit pris place auprés
de la Dame , & profitoit
de l'erreur des autres qu'il
venoit d'éloigner. Autre Cavalier
fut député pour la dé-
B. iij .
32 LE MERCURE
couverte. Il troubla la confi--
dence en s'approchant;& comme
il obferva attentivement les
deux prétendus Amans , le Cavalier
qui commençoit à conter
des douceurs à ſon Inconnuë,
aima mieux quiter la partie, que
de laiſſer découvrir qui il eſtoit .
Il ſe tira bruſquement. L'autre
le ſuivit,& marchant à coſté de
luy , comme ſi ç'euſt eſté ſans
defſein , il l'obligea long- temps
d'avoir le nez contre la muraille
, juſqu'à ce qu'il ſe réſolut
tout-à coup à fortir des Loges,
fans écouter les Dames qui l'appellerent
dans l'inſtant qu'il s'echapoit.
Leur voix le frapa. Il la
reconnut,& jugeant bien qu'elles
n'eſtoient pas là pour le ſeul
plaifir de la Muſique , il voulut
ſçavoir s'il n'avoit point d'inte-
1
GALANT.
33
reſt à ce qui les avoit fait monter
ſi haut. Ainſi il revint un
quart-d'heure apres, & ſe plaça
derriere elles pour les écouter,
apres avoir changé de Perruque
, de Manteau , & de Chapeau.
Ce qui les ſurprit , & qui
furprit également tout le monde,
ce fut un Maſque qu'il fe
mit ſur le viſage. Cette nouveauté
fit garder le filence aux
Dames pendat quelques temps,
mais elles l'examinerent de fi
pres , que la métamorphoſe ne
leur fut pas longtemps inconnuë.
Elles luy dirent quelque
choſe de plaifant , qu'il feignit
inutilement de ne point comprendre.
Il fit de fauſſes répon
ſes,& voyant qu'une d'entr'elles
vouloit ouvrir ſon Manteau, afin
qu'il ne fut plus en pouvoir de
ſe cacher , il s'enfuit avec la
Bv
34 LE MERCURE
mefme précipitation qu'il avoit
fait la premiere fois. On attendoit
le quatriéme qu'on n'avoit
pû encor découvrir. Il s'eſtoit
trouvé au Rendez-vous avant
tous les autres , & ménagé de
telle maniere , que ſans s'eſtre
fait remarquer , il avoit entrete--
nu la Belle pendant tout le teps
qu'elle avoit eſté en liberté de
l'écouter. Cependant comme il
n'eſtoit pas d'humeur à s'accommoder
de la facilité qu'elle
faiſoit voir à preſter l'oreille à
tant de monde', & que fon entretien
ne luy avoit pas paru
auſſi fin qu'il l'euſt ſouhaité , il
ne demeura aupres d'elle que
juſqu'au troifiéme Acte de l'Opera
; & quelque ordre qu'il ſe
fouvint d'aller dõner à ſes Gens,
l'ayant obligé de fortir , il fuft
reconnu des Dames, qui tâcheGALANT.
35
rent de l'arreſter. Elles eurent
beau prononcer ſon nom. Il feignit
de ne rien entendre , &
penſa tomber dans l'Eſcalier à
force de fuir. Les Dames en
pouſſerent des éclats de rire qui
attirerent les regards de toute
l'Aſſemblée de leur coſté. On
jouoit Atis,& ceux qui s'y trouveret
cejour-là, n'auront pas de
peine à s'en ſouvenir. Le lendemain
les Cavaliers leur firent vifite.
Vous jugez bien, Madame,
qu'ils ne furent pas épargnez,&
que le Ruban couleur de feu qui
les avoit fait courir, ſervit d'une
agreable matiere à la converſation
. Ce qu'il y eut de fâcheux
pour eux , c'eſt que les Dames
les reçeurent du meſme coeil qu'à
l'ordinaire, & ne leur firent paroiſtre
ny colere, ny chagrin de
ces fermens de conſtance vio36
LE MERCURE
lez pour une fi legere occafion .
Elles eſtoient bien éloignées de
s'en mettre en peine. Ce font
de ces Femmes qui aiment le
monde fans s'embarraſſer d'aucune
intrigue , &dont ceux qui
les voyent ne peuvent efperer
autre avantage que celuy d'eſtre
ſoufferts.
Je vous aydéja mandé la mort
de Monfieur le Marquis de Riberpré
, Gouverneur des Ville
&Château de Ham. Vous ne
fçauriez croire combien il y eft
regreté. Il eſtoit de la maiſon
de Moüy,& eft mort Lieutenant
General des Armées du Roy.
On ne monte point à ce Pofte,
qu'on ne s'en ſoit rendu digne
par des Actions d'éclat. Auſſi
Monfieur le Marquis de Riberpré
s'eſtoit- il fait diftinguer en
beaucoup d'occaſions où fa
GALANT. 37
conduite n'avoit pas moins paru
que fon courage ; & fi quelque
choſe peut conſoler la Ville de
Hamde la perte qu'elle a faite
d'un Gouverneur qui luy eſtoit
ſi cher , c'eſt de ce que le Roy a
nommé Monfieur le Marquis
de Jauvelle Commandant des
Mouſquetaires Noirs , pour luy
fucceder au Gouvernement de
cette Place. Je ne vous dis
rien du merite de ce dernier.
Vous le connoiſſez , & mes lettres
vous en ont entretenuë tant
de fois , que je ne pourrois icy
que vous repéter ce que je vous
en ay déja écrit. En meſme
temps qu'on m'apprend la joye
que cette Nomination a fait naître
dans toute la Ville de Ham,
on me fait part d'un Mariage
qui s'eſt fait depuis quelques
jours dans ſon voiſinage , où
38 LE MERCURE
Monfieur le Marquis de Genlis-
Brularda épousé Mademoiſelle
d'Eſpeville . Son nom & fes fervices
ſont également connus.
Il eſt Pere de ces Braves Genlis
qui ont eſté tuez ces dernieres
Campagnes à la teſte du
Regiment de la Couronne. Mademoiselle
d'Eſpeville eſt de la
maiſon des Boüelles , dont la
Nobleſſe eſt fort ancienne . Elle
eft belle , jeune , & toute pleine
d'eſprit.
Avant que de paſſer à d'autres
Nouvelles, il faut vous avertir
d'une erreur , où m'a fait
tomber un Mémoire qui ne
m'éclairciſſoit pas affés des choſes.
En vous parlant des nouveaux
Chevaliers de S.Lázare
dans la derniere Lettre que vous
avez receuë de moy , je vous ay
marqué que Monfieur LécofGALANT.
39
fois de Monthelon avoit eſté
receu dans cet Ordre, auſſi biên
que Monfieur Pidou de S.Olon.
Ce font deux noms que j'ay
confondus , parce qu'on ne les
diftinguoit pas affez dans l'avis
qui m'en a eſté donné.Je vousay
parlé juſte au regard de Mª de
Monthelon ; mais il paroît par
ce que je vous en ay écrit , qu'il
s'appelle Lécoſſois de Monthe-
Ion ,& ce font deux Perſonnes
diférentes , Monfieur Lécoſſois
eſtant Capitaine dans le Regiment
de Normandie .
Il y a quelque temps qu'on
me fit auſſi appercevoir que
dans ma lettre du mois de Septembre
où je vous ay parlé de
la priſe du Château de Dimeréken
, je m'eſtois trompé au nom
de Monfieur d'Enonville Colonel
du Regiment des Dragons
40 LE MERCURE
de la Reyne , qui y fut envoyé
pour en chaffer la Garniſon , &
à celuy de Monfieur de Courcelles
qui luy mena deux cens
Hommes d'Infanterie par l'ordre
de Monfieur le Maréchal
de Créquy. Ce nom d'Enonville
eſt mal écrit. Il falloit vous
dire , Monfieur le Vicomte Denonville
, qui eſt d'une Maiſon
confidérable de Beauce , & connu
pour un des bons Officiers
de l'Armée . Ce ne fut point
Monfieur de Courcelles qui luy
mena du Secours , mais Monſieur
de Couvrelles,Gentilhomme
de l'Angoulmois. Il eſtoit
Major d'Infanterie de l'une des
Brigades de l'Armée. Il ſera difficile
, Madame , que je ne tombe
pas quelquefois dans des fautes
pareilles à celle-cy. Ne me
les imputez point , je vous prie.
GALANT.
41
Si dans les Mémoires que je reçois
, on prenoit ſoin de bien
écrire les Noms , je n'aurois jamais
àme retracter .
Je ne vous ay point parlé des
Loteries qui ſe ſont tirées dans
les derniers jours du Carnaval.
Vous ſçavez que c'eſt un divertiſſement
qu'on ſe donne icy
tous les Ans , mais vous n'auriez
peut- eſtre pas crû qu'on
en pût faire une purement galante.
Cependant elle s'eſt faite
le dernier Mois. On fit des Vers
pour pluſieurs Belles d'un Quartier
, & ces Vers ayant du rapport
avec l'état préſent ou de
leur coeur , ou de leur fortune, .
on voulut voir de quelle maniere
le hazard les diſtribüeroit . Il
y a de l'eſprit en ce nouveau
genre de Loterie ; mais comme
elle eſt trop particuliere, &que
42 LE MERCURE
les Billets ne peuvent eſtre entendus
que des Perſonnes intereſſees
, je me contente de
vous en envoyer trois ou quatre
pour vous faire juger de tous
les autres.
BILLET POUR CANDACE.
C
Andace , vôtre heure est venuë
Vous allez aimer comme il faut .
Un Amour tout de flame a paru dans
la nuë ,
Qui vadevôtre coeur effacer le defaut.
Iln'estpas encor heure induë,
Mais vous auriez mieux fait de commencerplutôt.
Billet pour Iris.
VVaanndd vous étiez encor Enfant ,
Ilvoussouvient que vôtreMere
Vous dépeignoit l'Amour comme un affreux
Geant
Quimeritoit d'un coeur l'averſion entiere.
Maisdepuis qu'un Amant bienfaitvous
ascenplairex
GALAN T. 43
L'Amourpour vous , Iris , n'a rien de
dégoûtant,
Et ce Geant affreux dans les yeux de
Severe ,
Ne vous épouvante plus tant.
V
Billet pour Alceste.
Ous laifferez paffer les plus beaux
de vos jours ,
Alceste,ſans goûter les doux fruits des
; Amours;
Et quand vous vous verrez plus avancée
en age,
Vous enragerez tout de bon ,
Etferezpeut-estre moinsſage ,
Quoy qu'on lefoit alors, ou bien jamais,
dit-on.
Billet pour Diane .
Ivous voulezque l'on vous aime,
SDiane, aimezqueest leplus come, د
Ce n'est plus à present qu'on court
Aprés une rigueur extréme.
On ne voit plus de ces Gens à teint
blême ,
S'attacher tant auprés d'un Objetſourd
44 LE MERCURE
Qui laiſſe ſoûpirer , & ne fait pasde
mesme.
Diane aimez, c'est leplus court,
Si vous voulezque l'on vous aime.
Il eſt naturel de vouloir eſtre
aimé pour aimer, & c'eſt là-deffus
que font faits les Vers qui
fuivent.
L'AMOUR
SANS PARTAGE .
V
Ous demandez ,
je vous évite ;
Iris , pourquoy
Ceſſez de vous en étonner.
Vous avez mille appas , & mon coeur va
trop viſte
Quand il s'agit de ſe donner.
La liberté me plaiſt , & vous eſtes ai
mable ;
le crains le pouvoir de vos yeux.
GALANT.
45
Malheur à qui les voit ; on aſſureen tous
lieux ,
Qu'ils ont fait plus d'un miserable.
Quoy qu'ils semblent promettre à qui
voudroit s'offrir,
Comme vous avez l'amefiere,
Il faut en vous aimant s'appreſter à
Souffrir.
Ce n'est point làmon fait , vous estes
meurtriere ,
Et moy j'ay grand' peur de mourir.
Mourirpour vousfans donte est un ſort
plein de gloire ,
Qui porteroit mon nom à la Posterité;
Mais enfin j'aime à vivre ailleurs que
dans l'Histoire ,
Et neſuis point jaloux de l'Immortalité.
Un jour peut-estre , à vous- meſme contraire
,
Vousplaindriezmon triſte ſort.
Vous vous reprocheriez vostre humeur
tropSévere ,
Mais cependantje ſcrois mort.
46 LE MERCURE
Voulez- vous de mes voeux vous afſurer.
l'hommage ?
Neme refuſez point une tendre pitié.
Quitez cette froideur qui fied mal
vostre age,
Vous en vaudrez mieux de moitié.
A quoy fert apres tout qu'en aimant on
Soupire?
Leplaisir en est-il plusdoux ?
Croyez-moy , belle Iris , le plus leger
martire
Fait entrer l'Amour en couroux.
En lechargeant de rudes chaines ,
Vous l'étoufezdans le Berceau.
Rien n'eſt ſi délicat ; les soucis & les
peines
L'ont bientoſt mis dans le tombeau.
Sur tout il faut dans sa naiſſance
Prendre un air avec luy qui ſoitflateur
&doux ;
La rudeſſe l'étonne , &remply d'innacence
Il hait lesfieres comme vous.
GALAN T. 47
Par là cet Enfant s'intimide ,
Iln'est point fait à la rigueur ;
Ladouceurfut toûjours le guide
Qui le conduisit dans un coeur.
Si le mien eſt à voſtre usage,
Il fait væn pour jamais de vivre Sous
vos loix,
De n'adorer que vous ; mais lors que je
m'engage,
Répondez-moy de voſtre choix.
Acesconditions puis- je eſtre vostre affaire
?
Ievousparledebonne foy.
Je trouve tout en vous , & ne veux que
vous plaire ,
Pourrez- vous trouver tout en moy ?
Nous diferons beaucoup , l'Amour ſeul
nous égale ,
Ieconnoisle peu que ie vaux,
Mais ieSçay bien aimer;vous ferezſans
Rivale ,
Ievoudrois eſtreſans Rivaux.
48 LE MERCURE
Lebais, àdire vray, l'humeur de cesCoquetes
Qui fans prendre jamais aucun attachement
Font leur plus doux amusement
Detout ce qu'on leur vient debiter de
fleuretes.
Peut-estre ellesfont peu d'heureux,
Quoy qu'un accueil riant ſemble d'un
douxpréſage:-
Mais commej'aimeſans partage,
C'est d'un coeur tout à moy que je cherche
les voeux.
Lapluralitém'incommode
Autant qu'à leurs attraits elle donne
d'éclat;
C'est l'usage du temps , mais je suis délicat
Sur le chapitre de la Mode.
Inbien qu'on ofreà tous ne peut estre à
pas-un ,
Lem'entiens àl'experience ,
Et
GALANT.
49
Et ma flarne auſſi-tost paſſe à l'indiférence
,
Quand on ne m'aime qu'en commun.
Montrez- vous donc Amante en vous
montrant aimable ,
Unpeu d'amour , Iris , fied bien à la
beauté.
Enfaveurde mon feu rendez- vous exorable
,
Peut- eftre l'a- t- il merité...
Comme je ſçay que tout ce
qui regarde la gloire de Monfieur
le Tellier vous plaift , je
vous envoye la Lettre que Monſieur
Guérin Secretaire de l'Académie
de Soiffons,luy a écrite
au nom de ſa Compagnie ſur
fa Promotion à la Charge de
Chancelier. Ce fut ce meſme
Monfieur Guerin qu'elle employa
pour remercier Meffieurs
de l'Academie Françoiſe de l'avoir
reçeuëdans leur Alliance.
Mars. C
১
5o LE MERCURE
LETTRE
DE L'ACADEMIE
DE SOISSONS
A Monſeigneur le Chancelier.
MONSEIGNEUR,
Nous espérons que Vostre Grandeurnous
permettra de meſler desmar
ques de joye à celles que vous recevez
de tous les endroits du Royaume Sur
vostre Promotion. La joye en cette
conjoncture n'estpas moins juſte,qu'elle
est univerſelle & extraordinaire. En
effet , Monseigneur , cette dignité fupréme
qui aſſure la bonne fortune des
Etats en y maintenant l'orddrree orta
discipline,ne pourroit de l'aveu de tour
le monde estre mise en de meilleures
mains;& il n'y a aucuneforte de biens
que l'on ne doive attendre de la ſaintetéde
vosintentions , de la fublimité
M
GALANT
51
de vostre Esprit, & du long usage que
vous avez de toutes les Vertus Chrétiennes
& Politiques. Vous avez par
vos soins conservé la France dans la
tempeste: vous en avez étendu la gloi
re & les limites par vos Conſeils;
Sansparler des autres avantages qu'elle
tient de vous , vous luy avez donné
un Ministre dont le puiſſant génie
peut comme le voſtre ſeconder le Roy
dans les prodiges de sa rapide valeur,
de ſa ſageſſe incomparable. Vous
allez,Monseigneur , l'embellir ; vous
allez la rendre la plus heureuſe de
toutes les Nations de la Terre , par
voſtre application à y répandre des
fruits de Iustice , ày augmenter l'a
mourde la Vertu , ày faire fleurir les
Lettres & les belles Connoissances.
Que faudroit-il loüer davantage en
cette occafion , ou les pures , les infaillibles
Lumieres deſa Majesté qui vous
achoisy pour ce haut Ministere, ou les
qualitez rares & excellentes qui ont
merité ce juſte choix ? Peut-estre ,
Monseigneur , entreprendrons nous
quelque jour de traiter ees grandes
Cij
52 LE MERCURE
matieres ,mais aujourd'huy nous nous
contenterons de les regarder avec admiration
, & de vous protester que
noussommes avec un respect également
profond &inviolable ,
MONSEIGNEUR ,
De Vostre Grandeur ,
Les tres-humbles, tres-obeïffans,
&tres-zelez Serviteurs ,
Les Académiciens de l'Academie
de Soiffons.
C'eſt quelque choſe d'admirable
& de glorieux en même
temps pour la France , que
le tumulte des Armes n'empeſche
point que les Lettres ne
fleuriſſent toûjours avec plus
d'éclat. En effet , plus les foins
de la Guerre nous donnent d'occupation,
plus on s'attache à ce
qui regarde l'Eſprit. On me
GALANT.
53
mande que Monfieur l'Eveſque
d'Evreux va établir des Conférences
à Vernon en forme d'Académie.
Il s'en tient icy de
tres- agreables toutes les Semaines
chez Madame M *** où
ſe rendent pluſieurs Perſonnes
d'eſprit , qui la regardant comme
une dixiéme Muſe, luy donnent
le Nom de leur Protectrice
dans les Aſſemblées , qu'elle
n'a pû refufer de leur permettre
chez elle. On y lit de petits
Ouvrages tant en Vers qu'en
Profe . On y parle de tout ce
qui peut faire . l'entretien des
honneſtes Gens , & chacun y
fait part des Nouveautez quiluy
font tombées entre les mains.
Cette Societé qui n'eſtoit d'abord
compoſée que de cinq ou
fix Perſonnes , groffit tous les
jours par l'envie que ceux qui
Cij
54
LE MERCURE
f
ont l'avantage d'y eſtre reçeus,
donnent à leurs Amis de connoiftre
une Dame d'un merite fi
particulier. Elle a l'eſprit admirablement
bien tourné , l'humeur
fort complaiſante, la converſation
tres- agréable ,&une
fi grande facilité à bien écrire,
qu'il ne faut pas s'étonner fi elle
parle de tout avec autant de
juſteſſe qu'elle fait. On ne peut
trop eſtimer le talent qu'elle a
pour la Poësie. Pluſieurs Perſonnes
ont quelquefois travaillé
avec elle fur une meſme matiere
proposée pour ſe divertir ; &
ſes Ouvrages, quoy qu'écrits de
la meſine main que les autres,
afin qu'on les puſt examiner
ſans les connoiſtre, ont toûjours
emporté le prix. Avoüez , Madame
que les Affemblées
qu'elle tient chez elle,font hon-
,
GALANT. 55
neur à voſtre beau Sexe, & que
c'eſt en porter la gloire bien
loin , que de pouvoir mériter
la premiere place parmy des
Hommes qui paſſent dans le
monde pour eftre infiniment
éclairez .Dans les derniers jours
du Carnaval , elle convia une
Compagnie de Gens choiſis à
qui elle donna trois Repréſentations
d'une petite Comédie.
Une Symphonie fort agreable
que quelques Particuliers avoiét
préparée pour fon divertiſſement
, formoit les Entr'Actes.
Vous jugez bien par là que cette
Dame doit avoir beaucoup
d'inclination pour la Muſique .
Rien ne luy plaiſt d'avantage
que l'harmonie des Inſtrumens
dont elle touche quelques-uns
avec beaucoup de délicateſſe.
Auſſi les Concerts ne luy ma
Cifi
LYC
36 LE MERCURE
4
quent pas, &elle en régale fouvent
ſa petite Académie , &
quelques autres Perſonnes de
ſa connoiffance. Tant de Divertiſſemens
où ceux qui ont
l'avantage de la voir , ſe trouvent
heureux d'avoir part, font
regarder ſa Maiſon comme un
lieu où tous les Plaiſirs raiſonnables
ſe rencontrent. Chacun
s'empreſſe d'y avoir accés , &
fon Quartier eft à préſent plus
connupar les Gens d'eſprit ſous
lenom du Mont Parnaſſe , que
fous celuy de la Montagne de
ſainte Geneviève .
On a auſſi repreſenté ce Carnaval
une Comédie intitulée le
Bon Mary , chez une Perſonne
de qualité. Il y avoit des Entr¹-
Actes de Muſique. Les Paroles
eſtoient de Monfieur de Vaumoriere,&
les Airs de Monfieur
GALANT.
57
! ,
:
B. D. B. dont le merveilleux génie
eft connu pour la Muſique.
L'Aſſemblée fut de Gens choifis,
fort capables d'en connoiftre
toutes les beautez. Il s'en
eft fait beaucoup d'autres pour
le Bal , où l'on n'a pas moins
admiré la magnificence & la
propreté des Maſques , que la
grace qu'ils ont fait paroiſtre
en dançant. Ce talent de bien
dançer eſt devenu fi confiderable,
qu'un jeune Homme qui ne
croyoit pas avoir la jambe affez
droite, ſe l'eſt fait rompre das le
ſeul deſſein d'avoir l'air meilleur
quand il ſe la ſeroit fait racommoder.
Ce qui contribuë fort à
faire naiſtre l'envie de courir le
Bal , c'eſt qu'on le peut faire
avec toute forte de ſeureté.
L'ordre que l'on donne pour
l'entretenir,auſſi -bien que pour
Cv
58 LE MERCURE
la netteté & la clarté , eſt queľque
choſe d'admirable. Paris
eſt tous les jours embelly , & les
Ruës trop étroites qu'on continuë
d'élargir, le dégagent des
embarras qui estoient preſque
toujours inévitables. Joignez à
cela tant de Reglemens de Police
donnez avec la plus fage
prévoyance, &maintenuë avec
une fermeté qui fait loüer par
tout la juſtice du vigilant Magiftrat
qui en a le foin, fans que
perſonne puiffe avoir aucun fujet
de s'en plaindre . La Feüille
qui s'imprime tous les Mois , &
quimarque le nombre de Morts,
de Mariages , & de Baptefmes,
fait connoiſtre plus qu'aucune
autre choſe la grandeur de cette
Capitale du Royaume . Cette
Feüille contient auffi le prix , le
poids, & la meſure des chofes
7
GALANT.
59
les plus neceſſaires à la vie , &
empeſche les abus que pourroient
commettre les Vendeurs
demauvaiſe foy.
Vous aurez ſans doute appris
le Mariagedu Prince Charles
de Lorraine avec la Reyne
Doüairiere de Pologne , mais
vous en pouvez ignorer les particularitez
. En voicy de tresaffurées.
Ce Prince ayant pris terre à
Nuſtorh , Village ſur le Danube
, à une petite demy-heure
de Vienne , dépeſcha un Gentilhomme
à ſa Majefté pour luy
donner avis de ſon arrivée. Ce
Gentilhomme fut renvoyé le
dendemain 4. de Fevrier avec
une réponſe qui marquoit la
joye qu'on avoit de cette nouvelle.
Comme il apprit par luy
que l'Empereur ſouhaitoit qu'il
60 LE MERCURE
vinſt coucher ce mefine jour à
Baden , petite Ville à quatre
heures de Neuftat , ily fut mené
dans un petit Carroffe qu'on
luy avoit préparé à Vienne.
Trente Chevaux de poſte le
précedoient , montez par ſes
Gentilshommes richement vétus.
Ses Pages marchoient auſſi
devant avec eux . Leur Livrée
eſtoit de Drap verd à larges
bandes de velours cramoify , &
toute parſemée de galons d'argent.
Divers Poftillons qui eftoient
comme leurs Guides, fai--
foient retentir leurs Cornets par
tout. Trois Chaiſes roulantes à
laBrandebourg ſuivoient le petit
Carroſſe du Prince. Elles
eftoient remplies de Nobleſſe
qui s'eſtoit avancée pour le falüer.
On arriva à Baden dans
cet équipage. Le Marquis de
GALANT. 61I
Grana, le Comte de Buquoy , &
pluſieurs autres des Principaux
de la Cour, s'y trouverent pour
luy rendre leurs devoirs, &l'accompagnerent
le lendemain à
Neuſtat. Le Prince rencontra
enchemin le Grand Eſcuyer de
la Reyne de Pologne, auffi-bien
que les Cointes d'Harac , de
Vvalſtein , de Mansfeld , & de
Chaffemberg , avec les deux
Capitaines des Gardesdu Corps
que Sa Majesté Imperiale luy
envoyoit pour luy faire compliment.
Ils defcendirent de Carroſſe
, s'acquiterent de l'ordre
qu'ils avoient , & précederent
le Prince à Neuſtat pour avertir
qu'ily arrivoit. Il arriva dans
la Ville fur les fix heures du
foir , & alla deſcendre au Chaſteau
. Le Maiſtre- d'Hoſtel &
lesGentilshommes de la Cham
62 LE MERCURE
bre , le vinrent recevoir hors la
Porte . Le Grand Chambellan
l'attendoit au pied du Degré.
Ce fut luy qui le mena dans
l'Apartement de l'Empereur. Le
Grand-Maiſtre ſe trouva dans
- la premiere Antichambre ; &
comme il conduiſoit le Prince,
Sa Majesté Impériale fortit de
fa Chambre , & fit deux pas
pour le recevoir. Cet honneur
eſt extraordinaire. Le Prince
alla enfuite complimenter l'Impératrice
régnante , & enfin
P'Impératrice Doüairiere avec
laquelle la Reyne de Pologne
eſtoit. Il en fut reçeu avec toutes
les marques de joye qu'il
pouvoit attendre. Apres les premieres
Ceremonies , l'Imperatrice
Doüairiere prenant quelque
prétexte de s'éloigner , les
laiſſa tousdeux quelque temps
GALANT .
63
en liberté de ſe découvrir leurs
plus fecrets fentimens. On luy
donna un Fauteüil par tout , &
il fut reconduit par les Gentilshommes
de l'Empereur , & par
les Miniſtres de toutes lesCours
dans un Apartement qu'on luy
avoit préparé à l'Arsenal. Il paffa
par un Corridor fait exprés
pourla communication duChâ
teau à cette Maiſon. Les Officiers
de l'Empereur ſe prefenterent
pour le ſervir à ſouper,
&le lendemain à diſner, mais il
garda le Lit à cauſe d'une incommodité
de pied, & ne mangea
point en public. Cependat
la Livrée des Nopces qu'on
avoit fait faire à Vienne fut diftribuée.
Elle conſiſtoit en quatre
- vingts Habits d'une fort
belle écarlate , chamarrez de
larges galons d'or par tout ; en
64 LE MERCURE
trente Caſaques de Gardes aux
Croix de Lorraine devant &
derriere , avec des Chifres du
nom de la Reyne & du Prince
en broderie , & larges bandes
d'or, & les Bandolieres de mefme
; & en douze autres Cafaques
pour des Hayducsqui portoient
des Haches couvertes de
Tuniques , & avoient de longues
Robes à la Polonoife. Sur
les huit heures du foir , l'Evefque
de Neuſtat accompagné
de deux Prélats , vint dans la
Chapelle du Chaſteau pour la
Ceremonie du Mariage. Elle
eſtoit remplie d'Eſtrades , de
Galeries & d'Amphiteatres
qu'on y avoit fait dreſſer avec
beaucoup de magnificece. Tout
cela eſtoit occupé par un nombre
infiny de Perſonnes ſur lefquelles
on voyoit briller l'or &
,
GALANT.
65
les pierreries avec la plus éclatante
profuſion. Le Prince & la
Reyne furent conduits dans
cette Chapelle par Leurs Majeſtez
Impériales , ſuivies des
Chevaliers de la Toifon , & de
tout ce qu'ily avoit de Seigneurs
&de Dames du plus haut rang.
Ils ſe donnerent la main, changerent
de Bague , & ne le firent
qu'apres avoir pris le conſentement
de l'Empereur &des deux
Impératrices par de profondes
revérences .
Le Mariage eſtant fait , on ſe
rendit dans l'appartement de
l'Empereur. Il y eut un magnifique
Souper , & un Concert admirable
. Aprés quoy , l'Empe
reur accompagné des Impératrices
, conduifit luy-même ces
Illuftres Mariez à l'appartement
qu'on avoit préparé à la Reyne
66 LE MERCURE
dans l'Arsenal .Le Corridor dont
j'ay parlé fervit de paſſage. Il
les y laiſſa aprés leur avoir fouhaité
toute forte de bonheur,&
s'en retourna avec l'Imperatrice
régnante . L'ImperatriceDouairiere
demeura encor un peu de
temps avec la Reyne fa Fille , &
ſe retira . Le Prince eſtoit dans
une Chambre voiſine qui luy
avoit eſté deſtinée , & attendoit
qu'il luy fuſt permis d'entrer.
Le lendemain il envoya fon gros
Diamant à la Reyne ſon Epouſe
, avec un autre Bijou composé
de ſon gros Saphir , de la
groffe Perle , autrement l'oeuf
de Pigeon , de deux moins groffes
en forme de Poire , & d'un
Tour de gros Diamans. Le reſte
du temps s'eſt paſsé en Feſtins,
en Serénades, en Comédies , &
en tout ce qui peut contribuer à
GALANT. 67
une grande & folemnelle ré
jouiſſance . Sa Majefté Impériale
a défrayé ſplendidement toutes
les Cours , & perfonne ne ſe
ſouvient qu'on ait jamais fait
tant d honneurs à aucun Prince
, que celuy de Lorraine en
reçoit d'elle. Il eſt traité comme
unArchiduc, &mange tous
lesjours avec l'Empereur.Aprés
cela, Madame, n'a-t-on pas raifon
de dire qu'un Eſprit bien
fait ne ſe doit pas étonner d'un
peudediſgrace?
On n'est pas toûjours malheureux ,
Etfi le tristefort des Armes
Attire quelquefois des revers rigoureux,
Lafortune par d'autres charmes
Satisfait un coeur gensreux.
Ce Prince dont l'Hymen vient d'aſſurer
lagloire ,
N'a pû deson party mettre encor laVi-
Etoire.
On le ſçait à Cokberg , on le ſçait à
Fribour;
T
68 LE MERCURE
Mais s'il voit son bonheur moindre que
Son courage,
Cechagrin touche peu quand on a l'avantage
D'estre avec tant d'éclat couronné par
l'Amour.
Le plaiſir d'aimer eſt grand,
mais il a ſes peines. Les Vers
qui ſuivent en ſont une marque.
Ils ont eſté envoyez à Madame
la Préſidente de la Haye-du-
Puis par une Perſonne qui luy
eft obligée , & qui ſcachant
qu'elle fe connoît parfaitement
en Muſique& en Poësie , a crû
luy faire plaifir de les faire mettre
en Air. Je ne doute point
que vous ne le trouviez auſſi
agreable qu'il eſt nouveau , &
vous laiſſe juger de l'Autheur
des Vers par ſon Ouvrage . La
Dame que je viens de vous
nommer, eſt d'une des meilleu
GALANT. هو
res Maiſons de Normandie , &
proche Parente de Monfieur le
Maréchal de Bellefond. Elle a
l'eſprit tres - delicat & treséclairé
, & on peut dire d'elle
que fon rang l'éleve moins
que ſes belles qualitez. Monſieur
de la Haye-du-Puis , fon
Mary , eſt Préſident au Parlement
de Roüen. Sa probité &
ſon exactitude pour les fontions
de ſa Charge, luy ont acquis
l'eſtime de tous ceux qui le
connoiffent. Voicy les Paroles
dont vous allez trouver les Notes
gravées.
AIR NOUVEAU.
E ne reconnois plus ma charmante
Lingrate l'autre jour quita nôtre Trou
peau
1
Pour aller au bord d'un Ruiſſeau
Danferaufon d'une Musette.
70 LE MERCURE
Ienesçaysi de mon Rival
Elle écouta trop la fleurette ,
Mais depuis ce momentfatal
Ie ne reconnois plus ma charmante
Lysette.
Comme les avantages de la
France vous touchent en quelque
lieu que nous les remportions
, vous voudriez bien me
permettre de vous mener au
delà des Mers. J'ay à vous parler
de la ruine des Habitations
qui appartenoient aux Hollandois
fur la Riviere d'Oüyapogue,
parMonfieur le Chevalier
de Lezy Gouverneur de la
Cayenne ; de la priſe du Fort
d'Orange , & de celle des Ifles
de Goreeau Capvert, & de Tabago
en Amérique. Mais avant
que d'entrer dans ce détail , je
croy qu'il eſt bon que je vous
apprenne en peu de mots ce qui
GALANT.
75
s'eſt paſsé en ces Quartiers-là
depuis pluſieurs années.
La partie du Continent de
l'Amérique joignant au Bréfil,
qui s'étend depuis la fameuſe
Riviere des Amazones juſqu'au
Fleuve de l'Orenocque, a commancé
d'eſtre frequentée par
les François du temps de Monfieur
le Cardinal de Richelieu,
qui permit à quelques Marchands
de Roüen d'y faire des
Habitations ſous le nom de la
Compagnie du Cap de Nort.
Elle prit ce nom , parce qu'à
deux degrez des Amazones , il
y a un Cap fort celebre , que les
Nations de l'Europe ont toujours
appellé le Cap de Nort.
C'eſtce Fleuve de l'Orenocque
qu'on prétend pouvoir ſervir de
paſſage pour conquérir l'opulentRoyaume
deGuyane,&le
72
LE MERCURE
Lac de Parime,ſi recherché des
Eſpagnols & des Anglois , &
tant vanté par les Relations de
Vaſter-Raleig,& du Pere Chriſtophle
d'Acuña Jeſuite. Cette
Compagnie qui eut ſeule le
Privilege d'aller dans ces vaſtes
Coſtes , s'eſtoit contentée longtemps
d'y entretenir quelques
Habitations compoſées d'un petit
nombre de Normands. Ils ne
s'occupoient à rien autre choſe
qu'a faire un peu de Tabac , à
peſcher , & à trafiquer de Lits
de coton & d'un Bois qui eft
propre à la teinture , avec les
Sauvages de cette Coſte nommée
Galybis ...Mais en 1640.
Monfieur Poncet de Brétigny,
coufin germain de Monfieur
Poncet Confeiller d'Etat, &Parentde
Monfieur Seguier Chancelier
de France , s'affocia dans
cette
GALANT.
73
DE
cette Compagnie pour aller cõmander
en ces Cantons en qualité
de Lieutenant General de
Sa Majesté, &y commencer un
Etabliſſement conſidérable de
plus de trois cens François . II
defcendit en l'Iſle de Cayenne ,
ſeparée de terre- ferme de deux ro
Bras de Riviere ſeulement d/893 *g"
quatre degrez de la Ligne. Il
fit conſtruire un Fort à l'aſpect
de la Mer , fur la Montagne de
Seperoux , & alla encor établir
une autre Habitation à foixante
lieuës au deſſus , dansla Riviere
de Suriname , pour ſe rendre
maiſtre de toute la Coſte qu'il
luy avoit eſté permis d'occuper.
Cette entrepriſe n'eut pas tout
le ſuccés qu'on en devoit eſperer.
Les Naturels du Païs craignirent
une domination étrangere.
Ils réſolurent de ſe défai-
Mars. D
74 LE MERCURE
re de ce General, & l'ayant furpris
avec quelques François fur
un petit Ruiſſeau , où l'ardeur
d'apprendre de leurs nouvelles
l'avoit fait aller,ils ſe mirent des
deux coſtez , l'attaquerent dans
fon Canot , & le percerent de
Fleches avec ſa Suite , dont il
n'échapa qu'un ſeul de vingtcinq
qui l'avoient accompagné.
Cet accident obligea ce qui
reſtoit de cette nouvelle Colonie
, à ſe retirer dans les Ifles
Françoiſes qui ſont proches de
ce Continent.
Les Anglois & les Hollandois
ont établydepuis ce tempslà
quelques Habitations dans
ces Coftes ; & comme les Normands
n'y envoyoient plus de
Vaiſſeaux, il ſe forma dans Paris
une Compagnie de pluſieurs
Perſonnes de qualité & de me
GALANT.
75
rite , qui demanderent au Roy
en 1652. la permiffion d'y mener
de nouveaux Habitans,
avec une augmentation de Privileges.
Ils firent une dépenfe
tres-confiderable de trois Vaifſeaux
, & de plus de huit cens
Hommes pour aller encor prendre
poffeſſion de la Cayenne.
Toutes les fuites de cet Etablifſement
ont eſté funeſtes. La
mort de Monfieur l'Abbé de
Marivaux qui fut noyé ſous le
Pont- rouge en partant de Paris,
fut le premier preſage des malheurs
qui devoient ſuivre cet
Embarquement. L'aſſaſſinat de
Monfieur le Marquis de Royville
General , qui fut fait dans
la route par ſes Aſſociez , confirma
ce funeſte augure , & les
diſſenſions qui s'éleverent dans
le Païs aprés le debarquement
Dij
76 LE MERCURE
de la Flote entre ceux qui
eſtoient les Chefs & le Confeil
de cette Compagnie , allerent fi
loin , qu'aprés y avoir demeuré
quinze mois dans une continuelle
diviſion , cette Colonie
ſe diffipa . Monfieur de Bragelonne
Maître des Requeſtes,
voulut tenter une ſeconde entrepriſe
deux ans aprés ,& périt
à la veuë de Belle - Ifle , fans
qu'on pût rien fauver de ce naufrage.
Les Etrangers nos voiſins ont
continué leur commerce dans
quelques Rivieres de ce Continent.
Cayenne fut occupée
par les Hollandois ; Suriname
par les Anglois , que ces premiers
en chafferent ; & Effeguebe
, ou Eſquipre, vers l'Orenocque
, par une Compagnie
particuliere de Zélande. Mais
GALANT.
77
le Roy qui ne cherche à rendre
fon Regne le plus floriſſant qui
fut jamais , que pour l'avantage
de ſes Peuples , refolut de remettre
les François en poffeffion
de ce nouveau Monde , &
ſe repoſa ſur Monfieur Colbert
du ſoin de former cette grande
Compagnie des Indes Occidentales
, que ce fidelle & vigilant
Miniſtre compoſa des Perſonnes
les plus opulentes des Finances.
Les Puiſſances ſeparées de
pluſieurs Particuliers qui eſtoiét
Seigneurs proprietaires de quelques-
unes des principales Ifles
de l'Amérique, & entr'autres de
la Martinique , de S. Chriſtophle,
& de la Guardeloupe , furent
réünies ſous une feule autorité
. On fit faire un Armement
conſidérable de pluſieurs
Vaiſſeaux, & Monfieur de Tra
Diij
78 LE MERCURE
cyLieutenant General des Armées
du Roy fut choiſy pour
cette Expédition . Chacun ſçait
l'experience qu'il a pour les Negotiations
, & combien il eſt
conſommé dans l'Art de la
Guerre . Il eut ordre d'aller re
prendre le Poſte de Cayenne
que nos Voiſins ufurpoient injuſtement
, de repaſſer par les
Ifles Françoiſes , & d'y faire les
Reglemens neceſſaires pour le
trafic & pour le bien de ces
Peuples qui ne reſpiroient qu'aprés
une même domination , &
vouloient eftre aſſurez de la
protection de leur Souverain .
Monfieur de la Barre-le-Febvre
Maître des Requêtes , & Intendant
du Bourbonnois , fut envoyé
avec luy , & on leur donna
quelques Troupes reglées
de vieux Corps.
GALANT.
79
Monfieur de Tracy s'acquita
de ce qui luy avoit eſte ordonné
avec toute la prudence
& l'activité qu'on pouvoit attendre
d'un fi grand Homme .
11 obligea les Hollandois retranchez
& fortifiez dans Cayenne,
de l'abandonner ſans combat.
Monfieur de la Barre fut laiſsé
pour eſtre leChef de cette nouvelleColonie.
Monfieurle Chevalier
de Lezy ſon cadet, quile
devoitſeconder dans les ſoins
& dans les fatigues d'un Etabliſſement
de cette importance,
y reſta ſeul aprés le départ de
Monfieur de la Barre , que le
ſervice du Roy appella dans les
Iſles pour y commander ſes Armes
fur mer & ſur terre . Les
grandes Actions qui luy ont acquis
tant de gloire , ſont connuës
de tout le monde. Elles
Dmj
4
80 LE MERCURE
peuvent eſtre miſes parmy les
plus éclatantes de nôtre Siecle ,
foit qu'on regarde ce qu'il a fait
dans l'attaque des Forts de nos
Ennemis , foit qu'on examine la
vigueur avec laquelle il a défendu
nos Ifles contre toutes
leurs forces de mer.
Monfieur de Lezy à qui la
jaloufie que les Hollandois
avoient conçeuë de ſon application
à maintenir ſa Colonie,
attira la diſgrace d'eftre attaqué
par des Troupes dont le
nombre paſſoit de beaucoup
celles qu'il pouvoit oppoſer , fut
enfin contraint de quiter ce
qu'il ne pouvoit defendre ; mais
fon bonheur voulut qu'eſtant
ſecondé quelque temps aprés
d'une Flote Royale commandée
parMonfieurle Comte d'Eſtrées
Vice-Admiral , il paya fi bien
GALANT. 81
de
de ſa perſonne dans l'attaque
du Fort de Cayenne qu'on entreprit
l'année derniere ſur les
Hollandois , qu'il y entra le premier
l'épée à la main , & fit le
Gouverneur prifonnier. Il fut
rétably avec beaucoup d'avantage
dans le Commandement
cetteIfle.Ilydonne tous les jours
des marques de fon courage &
de ſa conduite, & l'on a eu nouvelles
depuis peu qu'ayant ſçeu
que des Hollandois commandez
par un Gentilhomme Anglois
, avoient entrepris des Habitations
affez importantes, foûtenuës
de Forts & d'Artillerie,
dans les Rivieres d'Aproüaque
& Viapocque , vers le Cap de
Nort, à deux degrez de Cayenne
, du côté des Amazones , il y
avoit promptement couru , &
eftoit venu à bout de les en
Dv
82 LE MERCURE
chaffer , & avoit pris le Fort
d'Orange, dans lequel il y avoit
ſeize pieces de Canon , desMunitions
, des Marchandises &
des Armes. Cette Conquefte a
eſté conſidérable , tant par les
Canons , les Habitans , les Négres
, les Beſtiaux , & les Uſtencilles
propres aux Sucreries, que
par la priſe d'un Vaiſſeau dont
le tranſport dans Cayenne a
plus fortifié la Colonie , qu'on
n'euſt osé l'eſperer de pluſieurs
années.Je ne vous en fais point le
détail , ayant tropde choſes particulieres
à vous apprendre de
la derniere affaire de Tabago.
Je vous diray ſeulement que
ceux qui s'y ſont ſignalez avec
Monfieur le Chevalier de Lezy,
font Meſſieurs de Ferolles , de
Guermont , Décloches , de la
Sauvagere , & des Granges.
GALANT. 83
Cette fuite continuelle de Vi-
Etoires dans tous les lieux où
nous combatons , doit eſtre un
grand ſujet de ſurpriſe pour nos
Ennemis , & c'eſt fort injuſtement
qu'ils les veulent rejetter
fur le bonheur de la France .
Tout ce que le Roy entreprend
eſt trop bien imaginé , conduit
avec de trop ſages précautions,
& trop vaillamment executé,
pour tenir quelque choſe du
bonheur. Nos favorables fuccez
en font l'effet neceſſaire ; &
ſi nous n'avons rien vû de pareil
dans les autres Regnes,
c'eſt parce qu'il n'y a jamais eu
de Monarques qui ayent approché
de LoüIS LE GRAND .
La maniere dont il concerte les
choſes pour les Affaires de mer,
n'eſt pas moins digne d'admiration
que ce qu'il ordonne fi ju
84 LE MERCURE
dicieuſement pour celles de terre
. Il a toûjours lieu d'en attendre
tout par la vigilance du grand
Miniſtre qui en a foin , & qui
les connoit fi parfaitement , que
les évenemens n'ont jamais
manqué de répondre à ſes conſeils.
Voyez ce qui est arrivé de
Tabago. On ne pouvoit prendre
de plus juſtes meſures que
celles qui ont efté priſes,ny exécuter
des ordres avec plus de
diligence & de ſecret . L'un &
l'autre eſtoit neceſſaire , & il
falloit faire faire dans nos Ports
divers mouvemens à nos Vaifſeaux
pour embaraſſer les Hollandois.
Ils armoient pour Meffine
, & on n'euſt pû leur faire
croire qu'on avoit deſſein d'aller
de ce côté-là , fi on n'euſt
fait travailler à un grand Armement.
Ils le crûrent, quoy qu'on
GALANT.
85
armât à Breſt & à Rochefort,
eftant perfuadez que la Provence
ne pourroit fournir affez de
Matelots pour un fecours fi confiderable
, fans les faire venir
des Mers du Ponant. Dans cette
penséeles Hollandois ne prefferent
point l'Armement qu'ils
ſembloient avoir reſolu pour
Tabago , & que Tobias devoit
commander. Le temps s'écoula.
Les Eſpagnols ne leur donnerent
point d'argent. Ceux - cy
ne voulurent point entretenir
l'Armement à leurs dépens , &
defarmerent. Monfieur le Marquis
de Seignelay fit auſſi defarmer
nos plus gros Vaiſſeaux à
Breft & à Rochefort , & ce fut
ce qui acheva de les tromper.
Ils ne douterent plus que tous
nos preparatifs n'eufſſent eſté
faits pour Meffine. Mais ils ne
86 LE MERCURE
ſçavoient pas que ce Marquis
avoit fait préparerd'autres Vaifſeaux
plus légers avec une diligence
incroyable. Rien ne leur
manquoit. Ils avoient des Munitions,
desHommes, & de l'argent.
Leur depart fut un coup
de foudre pour les Hollandois .
Quoy qu'il n'y ait point de Nation
ſi diligente qu'ils le ſont
dans leurs Armemens , tout ce
qu'ils pûrent faire quand ils ſe
virent devancez , ce fut d'envoyer
un grand Convoy pour
jetter du ſecours de Vivres &
de Munitions de guerre dans les
Ports qu'ils crûrét pouvoir eſtre
attaquez . Cependant Monfieur
le Comte d'Eſtrées Vice-Admiral
de France, partit de la Rade
de Brest le 3.d'Octobre dernier.
Voicy les noms des Vaiſſeaux
qu'il commandoit , & ceux des
GALANT. 87
Officiers qui les montoient.
LeTerrible.
Monfieur'le Vice- Admiral,
Monfieur Mericourt Capitaine,
Monfieur de la Chaboſſiere Capitaine
en ſecond , Monfieur de
Bléort Çapitaine Volontaire,
Meffieurs le Chevalier Darbouville
& de la Boſſiere Lieutenans
, Monfieur de la Roque, &
le Chevalier Defſaugers Enfeignes
, Monfieur Patoulet Commiſſaire
General , Monfieur le
Chevalier d'Hervaux Major,
Monfieur de Combes Ingénieur.
LeTonnant.
Monfieur le Marquis de Grançey
Chef d'Eſcadre , Monfieur
de Mafcarany Capitaine , Meffieurs
le Chevalier d'Heure &
deCourcelles Lieutenans, Mef
88 LE MERCURE
ſieurs de Bellecroix & Lefcoüet
Enſeignes ,Monfieur du Guet
Commiſſaire ordinaire , Monſieur
de S. Clair Ayde-Major.
Le Duc.
Monfieur le Comte de Sourdis
Capitaine , Meſſieurs Giffé
& le Chevalier de la Guette
Lieutenans , Meſſieurs de Boulainvilliers
& de Rouvré Enſeignes.
Le Prince.
Monfieur le Marquis d'Infreville
S. Aubin Capitaine , Meffieurs
de Champigny & Dormanville
Lieutenans , Meſſieurs
de Tarte & Cintré, Enſeignes.
Le Belliqueux.
Monfieur le Comte de Blenac
Lieutenant General pour
les Ifles , Monfieur le Chevalier
de Nefmond Capitaine , Monſieur
de Leſtoille Capitaine en
GALANT. 89
.
ſecond , Meſſieurs de Beauge &
la Chauſsée Lieutenans , Meffieurs
de Malaffis & le Chevalier
de Courcelles Enſeignes .
L'Etoille.
Monfieur Montortier Capitaine
, Monfieur de Laffé Lieutenant
, Meſſieurs de Pontac &
le Chevalier de Pariſo
DEL
ſeignes.
L'Alcion.
*
Monfieur Damblimons Capiraine
, Meſſieurs Defroches &
Machault Lieutenans, Meſſieurs
Veron & Lempereur Enſeignes .
L'Hercule .
Monfieur le Chevalier de Flacour
Capitaine, Meſſieurs Breugnon
& de Lar Lieutenans,
Meffieurs Des -Yleraux & Patoulet
Enſeignes.
Le Brillant.
Monfieur de la Clocheterie
90 LE MERCURE
Capitaine, Monfieur du Rivaux
Lieutenant , Monfieur Cerpau
Enſeigne.
LeBourbon.
Monfieur le Chevalier de
Roſmadec Capitaine, Meſſieurs
Julien & Pointy Lieutenans,
Meffieurs Boncour & Leſcoüer
Enſeignes.
L'Emerillon .
Monfieur du Dros Capitaine,
Monfieur Erpin Enſeigne.
NOMS DES FLUTES
armées en Guerre.
Le Dromadaire.
Monfieur de Larteloire Capitaine
fur le Grand Estat , Monfieur
Cardaillac Lieutenant ,
Monfieur Guillierme Enſeigne.
Le Tardif.
Monfieur Brevedent Capitaine
, Monfieur de Courcelles
GALANT. 91
Lieutenant , de Combes Enſeigne.
NOMS DES BRULOTS.
Le Perilleux .
Monfieur Eſtienne,Capitaine.
La Maline.
MonfieurMeſiere,Capitaine.
Le Brutal.
Monfieur d'Hericourt,Capitaine.
Plus une Flute pour ſervir
d'Hoſpital.
Une Barque longue.
Une Cache.
Je ne vous diray point par
quels lieux ces Vaiſſeaux paſſerent.
Il eſt certain que le 26.
d'Octobre ' ils estoient ſous le
Tropique. Une ancienne coutume
de Mer veut qu'on y obſerve
une Ceremonie affez particuliere
pour ceux qui n'y ont
2 LE MERCURE
jamais paffé . Elle s'appelle baptifer
; & voicy de quelle maniere
elle fe fait. Le Capitaine
dõne quelques Bouteilles d'eaude-
vie aux Matelots, ſans quoy
ils ont droit de couper l'Eperon .
Ceux qui ont déja fait le Voyageprennent
les autres, leur lient
les mains derriere le dos , & les
ayant attachez par deſſous les
épaules , les élevent au bout de
la vergue du grand Maſt , & les
laiſſent tomber trois fois dans
l'eau.Quelques- uns ſe fõt encor
plonger volontairement pour le
Roy,pour les Comis duVaiſſeau,
ou pourleursMaîtreſſes.Cela fait
on leur donne à tous un Verre
d'Eau-de- vie , ou de Vin d'Efpagne.
Les Officiers mêmes ne
font pas exempts de cette Ceremonie
. Les Matelots leur verſent
un peu d'eau fur la teſte,
GALANT.
93
&ils leur donnent de quoyboire.
Ce Baptefme maritime eſtant
finy , on reprend fa route , &
chacun paſſe le reſte du jour
en réjouiſſances. Ce fut ainſi
qu'on en uſa dans la Flote de
Monfieur le Comte d'Eſtrées.
On continua d'avancer,& quelques
Poifſſons volans tomberent
dans les Vaiſſeaux. Le 31.d'Otobre
ils ſe trouverent fur les
cinq heures du ſoir à la veuë
du Cap- vert qu'ils doublerent
le lendemain avec un petit vent
qui les porta dans le Cap. La
petite Iſle nommée Gorée que
les Hollandois poffedoient, n'étoit
qu'à trois lieuës de là. Elle
eſt ſeparée de terre -ferme par
un petit bras de mer, large feulement
d'une demy lieuë, &n'a
tout au plus qu'une lieuë entiere
de circuit. Il y a deux Forts,
94 LE MERCURE
l'un en bas ſur la pointe du Nort
où eſt la deſcente , &l'autre en
hautqui commande le premier.
Monfieur leComte d'Eſtrées fit
arborer le Pavillon Hollandois à
fon arrivée pour empeſcher les
Vaiſſeaux ennemis, s'ily en avoit
ſous les Forts , de prendre l'épouvante
& de ſe ſauver avant
qu'il euſt pû les joindre . Ils ne
nous eurent pas ſi-toſt apperçeus
qu'ils mirent leurs Pavillons
ſur les deux Forts ; mais
comme les Noftres ne purent
répondre au Signal qui leur fut
fait, parce qu'ils ne le ſçavoient
pas , ils reconnurent bientoft
qu'ils alloient eſtre attaquez . Il
falloit approcher des Forts pour
aller à l'endroit que Monfieur
le Vice- Admiral avoit choiſi
pour moüillerl'anchre.Il y paſſa
le premier ; & quoy qu'il euft
GALANT. 95
encor fon Pavillon Hollandois,
il fut ſalüé à coups de Canon à
balle. Alors tous nos Vaiſſeaux
arborerent la Banniere de France,&
allerent moüiller à la portée
du Canon ſans tirer un feul
coup. Ils en avoient reçeula defenſe
de Monfieur le Vice-Admiral.
Cependant les Hollandois
connoiſſant qu'ils ne s'eſtoient
point mépris , continuerent à
nous canonner. Le ſoir Monſieur
de Bléort , Capitaine de
Vaiſſeau, & Monfieur de Combes
Ingénieur,eurent ordre d'aller
faire le tour de l'Ifle , reconnoiſtre
les Forts , & fonder tous
les fonds pour choisir les Poftes
où l'on mettroit nos Vaiſſeaux
en estat de canonner à leur tour
les Ennemis. On fit armer trois
Chalouppes pour les eſcorter;
mais comme on découvrir qu'il
96 LE MERCURE
y avoit ſous le Fort deux Barques
, & quelques Chaloupes
qui nous auroient pû attaquer,
on en fit encor armer quatre autres
pour les ſuivre de loin , obſerver
les Baſtimens , & les empécher
de ſe dérober la nuit,
auſſi-bien que les Canots des
Negres . Le jour ſuivant on envoya
fommer le Gouverneur
dés le matin. Il répondit qu'il
avoit preſté Serment aux Eſtats
& à la Compagnie , de ne ſe
rendre point qu'il n'y euſt du
ſang verſé . Cette réponſe donna
méchante opinion d'eux , &
fut cauſe qu'on réſolut auſſi -tôt
l'Attaque . On fit un Détachement
pour s'avancer vers les
Forts & les canonner de plus
pres ſous les ordres de M'le
Comte de Sourdis. Les Vaifſeaux
détachez furent le Duc ,
commandé
GALANT.
97
commandé en particulier par ce
meſme Comte ; le Prince , par
Mde S. Aubin d'Infreville; l'Etoile
, par Monfieur deMontortier
l'Alcion , par Monfieur
d'Amblemont ; l'Hercule , par
Monfieur le Chevalier de Flacour
; la Fluſte de Dromadaire
armée en guerre , par Monfieur
del'Arteloire : & le Tardif, par
Monfieur de Brevedent. Monfieur
Sauvage Commiſſaire de
l'Artillerie , devoit commander
une Batterie de Canon,&Monfieur
l'Andoüiller une de Bombes.
On nomma Monfieur de
Saint Clair pour faire la fonction
de Major. Monfieur le
Marquis de Grançey qui fervoit
de Marefchal de Camp, eut
la conduite & le commandement
de la Defcente & de l'Attaquedes
Forts:&Monfieur le
Mars. E
98 LE MERCURE
Vice-Admiral devoit s'embarquer
avec Monfieur Patoulet
pour eſtre preſent à cette Defcente.
Il fut arreſté qu'il monteroit
le Vaiſſeau de Monfieur
le Comte de Sourdis où toutes
les Troupes avoient ordre de
s'aſſembler en 24. Chaloupes,
le Vice-Admiral devant donner
le mouvement à la terre & à la
mer,felon les occaſions quis'offriroient.
Monfieur le Marquis
de Grançey avoit quatre cens
cinquante Hommes diviſez en
deux Corps , avec deux Compagnies
de Grenadiers de tren
te-cing Hommes chacune. Le
premier Corps eſtoit comman
dé par Meſſieurs de Bléort& de
Brevedent. Le ſecond parMef,
fieurs de Mafcarani & Chaboif
fiere : & les Grenadiers, par
Meſſieurs les Chevaliers d'Aire
GALANT. 99
& d'Arbouville . Toutes les
Chaloupes à la teſte deſquelles
eſtoit M' le Comte d'Eſtrées ,
marcherent en ſi bon ordre ,
que les Ennemis croyant qu'elles
alloient faire la Deſcente
pourdonner l'aſſaut , en furent
incontinent épouvantez. Ils
quitterent le Fort d'en bas apres
y avoir encloüé leur Canon ,
monterent à celuy d'enhaut , &
fans battre la chamade , ny demander
à ſe rendre , ils ofterent
leur Pavillon, arborerent celuy
de France , & envoyerent en
fuitte une Chaloupe à M le
Comte d'Eſtrées pour le ſuplier
de les recevoir à rançon. Il ne
les voulut point écouter , & fur
lamenace de les faire, tailler en
pieces s'ils ne mettoient bas les
armes , ils ſe rendirent à diſcretion.
M'le Comte d'Eſtrées ac
Eij
100 LE MERCURE
corda la liberté au Gouverneur.
On trouva les deux Forts bien
reveſtus & beaucoup meilleurs
qu'on ne l'avoit crû. Le grand
avoit ſon Rempart de trente
pieds d'épaiſſeur; pavé par tout,
les Batteries en tres-bon état,
quarante deux pieces de Canon
, & les Magazins aſſez bien
fournis de toutes choſes pour
faire une longue reſiſtance. Il y
avoit foixante &deux Eſclaves,
cinq mille Cuirs , de l'Eau-de .
vie , des Cordages , de la Viande
, des Poudres & des Boulets.
On en chargea deux Barques
que les Ennemis avoient ſous
leurs Forts , & on mit le reſte
dans nos Vaiſſeaux. Voicy le
Plan de cette Ifle qui vous donnera
une plus parfaite intelligence
de tout ce que je viens
de vous en dire.
1
FIO THEL
18*
1893
*
LION
# 1898
Eiij
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1
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P
11
ge
do
GALAN T. ΙΟΙ
Tandis qu'on employoit deux
ou trois cens Hommes à démolir
les Forts , à brûler les Magafins
, & à faire le degaſt de ce
qu'on ne pouvoit emporter , les
Vaiſſeaux travaillerent ſans relâche
à ſe pourvoir d'eau pour
deuxmois, afin de pouvoir aller
droit à Tabago . Cette précaution
leur fit gagner pres de trois
ſemaines qu'il auroit falu perdre
dans l'Iſle de la Martinique
, s'ils n'euſſent pas ſongé à
profiter de ce temps. Monfieur
leComte d'Eſtrées y dépeſcha
unBrulot pour avertir Monfieur
le Comte de Blenac Gouverneur
& Lieutenant General de
toutes les Ifles Françoiſes , de la
réſolution qui avoit eſté priſe de
n'y point aller. On partit du
Cap-vert le neuviéme Novembre,
& on arriva 21. jours apres
Eiij
2 * 1803
102 LE MERCURE
1
à la veuë de la Barbade , où l'on
avoit donné rendez-vous à quatre
Vaiſſeaux qui estoient à la
Martinique. On en apperçeut
deux le lendemain , & on apprit
que les deux autres qui portoient
plus de cinq cens Hommes
pour ſervir à terre , ne pouvoient
arriver de deux jours.On
ne laiſſa pas de prendrele party
de continuer la route , & d'aller
à l'Iſle de Tabago. Les Vaifſeauxy
arriverentle 6. Decembre
, & moüillerentle ſoir affez
tard à une Rade qui eſt à deux
lieuës du Fort. Monfieur le Vice-
Admiral voulant cacher fa
Deſcente , détacha auſſi-toft
cing à fix cens Hommes fous
Monfieur le Comte de Blenac .
Monfieur le Marquis de Grançey
avoit une extréme paffion
d'étre du détachement , mais fa
GALANT.
103
préſence fut jugée neceſſaire au
Conſeil de guerre , & on l'obligea
de demeurer. On fit quelques
Prifonniers , & on ſceut
d'eux que les Ennemis eſtoient
ſortis pour empefcher la Defcente
, mais qu'ayant appris
qu'elle estoit faite , ils eftoient
rentrez dans le Fort. Le 7. & le
8. on mit à terre le reſte des
Troupes avec tout ce qui eſt
neceſſaire pour une Attaque .
Vous jugez bien, Madame, que
c'eſt un attirail preſque infiny,
lors qu'il le faut tranſporter à
force de bras , & fur le dos des
Hommes. Cet embarras dura
une lieuë & demie par un chemin
qu'on fut obligé de faire
avec des Serpes & des Cognées,
& qu'il falut conduire par des
Ravines & par des Eminences
fort droites . Les Ennemis avoiét
E iiij
104
LE MERCURE
ruiné celuy qui fut fait l'année
derniere , & les pluyes l'avoient
preſque entierement inondé.
Elles ne ceſſerent point depuis
le Débarquement, & cauferent
des incommoditez dont les Officiers
Generaux ne furent point
exemps.Le chemin qu'ils avoiết
fouvent à faire deux fois en un
mefime jour, leur faiſoit rencontrer
quatre ou cinq Ravines, ou
des Rivieres débordées, & c'eſtoit
une neceffité pour eux de
ſe mettre dans l'eau juſqu'à la
ceinture. Les Troupes camperent
le 9.ſur la Hauteur qui n'eſt
éloignée du Fort que de fix cens
pas , & malgré toutes les difficultez
que je viens de dire , on
ne laiſſa pas de mener trois
Mortiers une lieuë & demie , &
trois Pieces de Canon à moitié
chemin de l'endroit où l'on
GALANT.
105
avoit fait la Defcente. On fit
une Baterie pour les Mortiers
à trois cens cinquante pas du
Fort , laquelle commança à ti
rer le 12. Comme elle avoit eſté
faite avec diligence,& dans des
lieux couverts par des Arbrifſeaux
& par des Cannes de Sucre,
les Ennemis ne s'en eſtoient
point apperçeus. Le 11. un de
nos Soldats qui alla ſe rendre,
leur ayant appris où elle eſtoit,
ils commencerent àla canonner
dés le lendemain au matin , &
canonnerent le Camp enmeſime
temps avec cinq pieces de Canon
qu'ils tournerét de ce coſté
là. Monfieur le Vice-Admiral
ayant ce meſine jour commandé
ſur les dix heures qu'on tirât
les Bombes , la troiſiéme tomba
dans le Fort au milieu des Poudres,&
fit un effet fi prodigieux,
Ev
106 LE MERCURE
qu'elle enleva Binkes & tous les
Officiers qui diſnoient avec luy.
Monfieur le Vice - Admiral fit
prendre auſſitoſt lesarmes , &
Monfieur le Comte de Blenac
marcha droit au Fort pour s'en
rendre maiſtre auffi-bien que
des Vaiſſeaux , & empefcher
le ralliëment des Ennemis. Le
Belliqueux & le Brillant arriverent
le lendemain avec un renfort
de plus de fix cens Hommes.
Il ne ſe ſauva qu'un Officier.
Tous ceux des Vaiſſeaux
furēt pris, à l'exception deRadmus
fameux Corſaire , qui n'avoit
pas voulu aller diſner dans
le Fort , & qui s'étant échapé
par les Rochers , trouva moyen
de ſe jetter dans une Galiote.
Quelques-uns diſent qu'il ſe
ſauva au travers des Bois. Je ne
vous parle point des Vaiſſeaux
DE
LYON
*1893*
VILLE
IBLIO
LYON
*1893*
con mod a
*
GALANT.
107
1
que nous avons pris. Vous n'avez
qu'à jetter les yeux fur le
Plan que je vous envoye . Il vous
inſtruira de tout. Voicy ce que
porte une Relation tres-fidelle.
Elle vient d'un lieu où l'on ne
publie jamais que des veritez .
Tous les Officiers ont tres-bienfervy
dans cette importante occaſion .
Meſſieurs de Grançey , de Blenac,
& PatouletCommiſſaire General,
ont eu beaucoup de part auxfatigues,&
on ne peut trop loüer leurs
Soins& leur zele , felon leurs diférentes
fonctions. Monfieur le
Marquis de Grançey fit des
choſes incroyables : ſa vigilance
fut extraordinaire. Il preſſa non
ſeulement le travail par ſa prefence
& par fesliberaliţez , mais
il aida meſme à traîner les Mortiers
. Il commanda le premier les
Troupes fous lesordres deMon,
TREQUE
DE
LYON
*1893
108 LE MERCURE
fieur le Vice-admiral, & fut relevé
par Monfieur le Comte de
Blenac. On avoit reglé qu'il y
auroit toûjours deux Capitaines
pendant 24. heures , pour
commander ſous les Officiers
Generaux avec Monfieur de
Brevedent , qui eſtant ſeul de
ſon ordre, n'a point diſcontinué
de ſervir depuis la Defcente , &
s'eſt tres-bien acquité de fon
employ. Ces Capitaines furent
Le premier jour , Meffieurs
de Sourdis& de Bléort .
Le ſecond , Meſſieurs de S.
Aubin&del'Arteloire .
Le troiſième , Meſſieurs de
Montortier , & de Chaboiffiere.
Le quatrième,Meſſieursd'Amblemont
& du Drot , qui venoient
relever ces deux derniers
lors que la Bombe fit fon
effet. Monfieur le Chevalier
GALANT.
109
r
S
e
d'Hervaut a fait voir beaucoup
e d'activité dans toutle temps que
les Troupes ont eſté à terre , &
il ne ſe peut rien adjoûter aux
fatigues qu'il a euës. Monfieur
de Combes chefdes Ingenieurs
a agy avec beaucoup de capacité
&d'intelligence. Monfieur
l'Andoüillet commandoit laBa
terie des Mortiers , comme je
vous l'ay déja marqué , & la
juſteſſe avec laquelle il fit tomber
la troifiéme Bombe dans le
Fort , fait affez connoiſtre qu'il
n'y a perſonne qui ſoit plus habilenyplus
entenduque luy das
fon meſtier. Monfieur Sauvage
eſtoit deſtiné pour commander
l'Artillerie ,& Monfieur Bellaire
les Mineurs.
Si vous étes ſurpriſe de cet
effet extraordinaire des Mortiers
dont on s'eſt ſervy ſi avan
110 LE. MERCURE
tageuſement à Tabago , vous
ſçaurez que l'invention en a
eſté trouvée depuis un an par
Monfieur Jaugeon , qui en fit
d'abord l'épreuve en préséce de
Monfieur de Louvois. Il eſt Fils
deMonfieur Jaugeon de Mongy
Gentilhomme Auvergnac,
& a fait quantité de découvertes
dans les Matématiques , qui
ont donné lieu à de tres-utiles
fecrets dont on a déja veu les
expériences, & que j'auray une
autre fois occaſion de vous expliquer.
L'ardeur qu'il a de travailler
à la gloire de fon Prince,
ne contribuë pas peu à le faire
ſi aisément venir à bout de toutes
les chofes qu'il imagine.
C'eſt une paſſion qui luy eſt
commune avec Monfieur de
Mongy fon Frere , qui à l'âge de
vingt-deux ans a fair ſeptCamGALANT.
m
pagnes en qualité de Volontaire
& de Lieutenant , quatre fur
terre , & trois ſur mer. La derniere
eſt celle de Tabago. Il y
ſervoit fous Monfieur Sauvage,
Commiſſaire general de l'Artillerie
des Vaiſſeaux. Quant aux
Mortiers dont j'ay commencé à
vous parler , ils ſont ſi legers,
qu'un Homme ſuffit pour en
porterun avec ſon Affut. Il n'y
a perſonne qui ne les puiffe
pointer fans avoir beſoin d'un
quart de Nonante , nyd'aucun
autre Inſtrument de Matématique
, & cette facilité vient de
ce que les degrez d'élevation
font gravez ſur leur Affut, &
marquez , quand on les remüe,
par un Coin qui y eſt attaché.
L'uſage en eſt adımirable , particulierement
pour prendre les
Dehors des Places .On jette par
112 LE MERCURE
cemoyenune douzaine de Grenades
tout à la fois à quatre cens
pas de diſtance. Elles font renfermées
dans une Boëte combuſtible
, qui brûle tout ce qui
eſt au lieu où elle tombe , aprés
avoir jetté ſes Grenades à plus
de trente pas tout autour, où elles
font leur effet .
Quoy que j'évite autant que
je puis de me fervir des termes
qui font particuliers à beaucoup
d'Arts , parce qu'ils peuvent
n'eſtre pas connus de tout le
monde , s'il m'en échape quelqu'un
qui embarafſe vos Amies
à qui vous continuez de faire
part de mes Lettres , elles en
trouveront l'explication dans un
Livre tres- curieux, &tout plein
d'érudition , qui a eſté imprimé
dépuis quelques jours , & dont
le titre eſt , Les Arts de l'Homme
GALANT. 113
S
-
d'Epée , ou le Dictionnaire du
Gentilhomme. Le premier Volu
me contient l'Art de monter à
Cheval;& le ſecond, celuy de
la Navigation. L'Autheur s'appelle
Monfieur Guillet. C'eſt a
luy que nous devons déja Athénes
& Lacedemone , anciennes
& nouvelles. Vous ſçavez l'eſtime
qu'on en fait , & le cours
que ces deux Ouvrages ont eu
dans le monde. On a auſſi imprimé
une Hiſtoire fort curieuſe
de la Laponie , c'eſt à dire, de
la Partie des Lapons , qui releve
du Roy de Suede. Elle est
traduite du Latin de Monfieur
Scheffer , que les Allemans &
lesAnglois ont mis d'abord dans
leur Langue. Aprés qu'il eut
reçeu ordre de compoſer cette
Hiftoire , Monfieur le Comte de
la GardieGrand Chancelier de
114 LE MERCURE
Suede , luy fournit tout ce qui
luy estoit neceſſaire pour une
entrepriſe de cette nature , &
il n'oublia rien pour la faire exate.
Il y eſt traité amplement de
l'origine de ces Peuples , de
leurs Moeurs ,de leur Religion ,
de leur Magie, &des chofes ra
res du Païs. Ce font des nouveautez
queje vous envoyeray,
ſi vous avez deſſein de les voir.
Je vous envoye cependant les
Nouvelles galantes & amoureuſes
qu'on vient de donner
au Public. Ce font diferentes
Avantures ramaſſées dans une
Lettre. Vous y trouverez des incidens
dont la lecture vous divertira.
Je vous donne en même
temps dequoy en faire une fort
agreable , en vous faiſant part
de ce qui a efté écrit àMonfieur
l'Abé de la Roque par Madame
GALANT . 115
11
e
&
-
e
e
1,
la Viguiere d'Alby. C'eſt une
Dame d'un fort grand mérite.
Tous ceux qui ont lû la Princeſſe
d'Iſambourg , que nous
avons d'elle , connoiſſent la force&
la délicateſſe de fon Eſprit.
Elle s'appelle Madame de Saliez
; & fi fa Proſe eſt aisée , on
n'a pas moins ſujet d'admi-
, rer le tour naturel qu'elle donne
aux Vers.
S
S
63.
LETTRE
De Madame la Viguiere
d'Alby ,
A Monfieur l'Abbé de la Roque.
V
Ous croyezſans doute, Monfieur,
que cen'est que chez les Ennemis
de cet Etat qu'on fait des Conquestes
en Hyver , &vousserez Surpris d'en116
LE MERCURE
tendre dire qu'au milieu mesme de la
France on ait pris quelque chose dans
une si rigoureuse Saiſon. Cependant il
est certain qu'un jeune Gentilhommeforz
brave vient d'y emporter une Place de
consequence , &que faiſant feu de tous
costez, il l'a réduite àſe rendre ſous de
fort honneſtes conditions. Un Amourqui
a contribué à cette victoire, en a porté la
nouvelle , & voicy comment elle est venuë
à ma connoiſſance.
I'estoisdansma Chambre reſvantfur
mes tiſons , de cette maniere douce &
agreable qui precede toûjours les viſions
que vous sçavezque les Dieux m'envoyent
quelquefois. Les Triomphes infaillibles
au Roy dans cette nouvelle
Campagne, estoient le ſujet de ma refverie,
lors que dans ce tranquille état je
crûs estre transportée dans un Palais
dont les beautezſont au deſſus de toutes
mes expreſſions. Celuy d'Armide , ny
mesme celuy que l'Amour fit bastir pour
Pſycké, n'estoientrien en comparaiſon.
Dans cette magnifique Place,
Entre le Ciel& le Parnaffe,
GALANT.
ן ו ל
La Déeſſe Vénus dans ſes brillans
atours,
Reçoit de temps en temps l'hommage
desAmours.
Là, ſans déguiſement, ſans art , ſans
impoſture ,
Chacun luy dit ſon Avanture ,
Et l'on y voit les Amours fortunez,
Par ſes belles mains couronnez,
Recevoir des Leçons de l'aimable
ここ
Déefle;
Pour augmenter leur joye & leur ten-
- 'dreffe.,
Elledonne courage aux Amours malheureux
,
Elle prend foin de les inſtruire,
Et ſoûtient par ces ſoins tout l'Empire
amoureux ,
Que la Raiſon voudroit détruire.
Une nuit que le Ciel éclairoit foible
sment,
Venus tenoît fon Aſſemblees
Tout s'y palloit tranquillement ;
Quand foudain elle fut troublée.
Un Amour qui n'aguere eſtoit pafle
rever 90
Dont mille ennuis troubloient le
coeur ,
118 LE MERCURE
Pardegrands cris ſe faiſoit faire place;
On liſoit ſur ſon front ſa joye & fon
audace.
Déeſſe , diſoit- il , des plus vaillans
Guerriers
J'efface aujourd'huy la Victoire ;
Faites que mille Amours en admirant
magloire ,
Me viennent couronner de Mirthe
&de Lauriers .
Cette Place ſi forte & fi bien défenduë
,
:
Que tant d'Amours afſiegeoient vainement
,
Par mon adreſſe s'eſt renduë ,
Et la charmante Iris rend heureux fon
e
Amant.
Ces derniers mots me Surprirentfort.
Comme j'avois l'esprit occupé des Conquestes
qui fontſi ordinaires au Roy , je
croyois qu'on alloit parler de la prise de
quelque Villede Flandre ou d'Alsace ;
mais tandis que je me reprochois manerreur,
cet Amour continuait ainsi.
3
Ce n'eſt point par des artifices,
par de petites malices. rog
1200
GALANT. 119
2 Quej'ay furpris un coeur que la Veranbatugardoit
,
TE
1
Etque la raiſon defendoit.
Iris a beaucoup de merite ,
Elle s'eſtoit preſcrite une ſage con
2.1 25 iduriteocondhand shamis
Et j'avois vainement employé mille
Amours
Quand l'Hymen m'offrit ſon ſe-
COUFSOT
Jel'accepte luy dis- je il m'eſt fort
neceflaire,
Mais renvoyez voſtre ſuite ordinaire,
Et ne gardez point avec vous
Vos repentirs & vos dégouts.
Iris me parut toute émeue
Quand l'Hymen s'offre à ſa veuë
Suivy des Ris,des Jeux&deessAmours
conſtans .
C'eſt affez combatu , dit- elle , je me
rends ,
Amour ménagez bien l'employ que
BD 215
9119
33
je vous donne, a๖๖๑ ๑
Aux confeils de l'Hymen enfin je
m'abandonne ,
Guidez ſes pas & conduiſez - le bien.
Si je confens à tout je ne prens foin
de rien.
af
120 LE MERCURE
L'Hymen fort content dela Belle,
Mena l'heureux Daphnis juſques dans
faruelletomis JH
Pendant que des Amours dans ce metier
ſeavans..a
De la timide Iris dénoüoient les Ru-
Car eſtant de pudeur & de crainte
mabatue
Dans l'excez de ſa retenue,
Daphnis auroit perducent moment
precieux
Sans ces Amours officieux M
Qui s'empreffant... sebisyon sa
20V
C'est affez, dit Venus , en iinntteerrvraom-
Amour,je
vous entens, Daphnis
d'estreré
Pantcet
eft heureux , vous méritez d'estr
compensé de vvôotre perseverance.Aces
mots elle batit des mains , & d'abord
tout fon Palais retentit de cris d'allegreffe.
L'on couronna cet Amour victo
Fieux,&laDéeffeprononca ces
Sont
Ver'squi
une espece d'Epitalame qu'el
toujours
elle fait
en faveurs des jeunes Mariez
e qu'elle chérilt.ibros ang eat səbinə
Vivez heureux . Vivez
あ
Etpallez doucement yos, ans
En
GALANT. 121
1
じ
-
En goûtant les plaiſirs d'un heureux
Mariage ;
Banniſſez- en les noms de joug& d'efclavage
,
Ce beau Noeud que l'Amour a formé
de ſes mains
Unira vos coeurs& vos ames,
Et la lumiere de vos flames
Eclaircira vos jours & les rendra ſerains,
Tout cecy veut dire , Monfieur , en
Langage humain , comme il me fut expliqué,
qu'enfin Monfieur le Vicomte de
Paule aprés avoir aimé Mademoiselle
de S. Hypolite pluſieurs années , eſt devenu
le plus beureux de tous les Hommes
en l'épousant. Ie n'ignore pas la
part que vous prendrezà cette nouvelles
& je me haste de vous la donner pour
vous témoigner que je suis vôtre treshumble
Servante ,
:
LA VIGUIERE D'ALBY
Je ne doute point que vous
ne ſouhaitiez de pareilles vi-
Mars. F
122 LE MERCURE
fions à l'admirable Perſonne
qui les explique avec tant'de
grace. La joye de Madame de
S. Hypolite & de Monfieur le
Vicomte de Paule , doit eſtre
grande , puiſque leur Famille
eſtant la même , ils voyent réünir
leur ſang par ce qu'ils ont
de plus cher au monde. La Maifon
de Paule eſt des plus anciennes&
des plus conſidérables
de tout le Languedoc. Elle
a donné en notre Siecle l'Illuſtre
Antoine de Paule pour
Grand-Maître à la Religion de
Malthe.
En vous parlant au commencement
de cette Lettre de Monſieur
l'Eveſque de Rennes qui
s'eſtoit trouvé pour la premiere
fois à l'Affemblée des Etats de
Bretagne , j'ay oublié de vous
dire qu'il avoit eſté ſacré depuis
2
GALAN T.
123
e
I
peu. On l'appelloit Monfieur
l'Abbé de Beaumanoir de Lavardin,
avant que le Roy l'euft
nommé à l'Eveſché de Dol , &
incontinent apres à celuy de
Rennes . Il eſt Docteur de Sorbonne
, & d'un mérite qui n'éclate
pas moins dans ſa pieté
que dans ſes autres qualitez efſentielles
à un Prélat. Je ne vous
diray rien de ſa Maiſon. L'Hiſtoire
a pris ſoin de la diftinguer,
& parle ſi avantageuſement de
Monfieur le Mareſchal de Lavardin
fon Grand- Pere , qu'il
faut n'en avoir aucune connoifſance
pour ignorer qu'il paſſe
pour un des plus grands Hommes
de ſon temps. Il fut Colonel
de l'Infanterie Françoiſe
prit Villefranche en Perigord ,
&Cahors & d'Eauſe au Comté
d'Armagnac. Il commanda l'Ar
Fij
124 LE MERCURE
mée du Roy en Poitou en l'abſence
du Duc de Joyeuſe , & la
Cavalerie -Legere à la Bataille
de Courtras. Il ſervit au Siege
de Mauleon ſous le Duc de Nevers,&
à ceux de Paris,de Chartres
, & de Roüen , ainſi qu'au
Combat de Chaſteau - Giron
ſous le Comte de Soiffons , & à
celuy d'Aumale où il fut bleſſé .
Il eut le Gouvernement du Maine,&
fut fait Chevalier des Ordres
& Mareſchal de France
dans la meſme année. Il fit la
fonction de Grand-Maiſtre au
Sacre de Loüis XIII . qui l'envoya
Ambaſſadeur Extraordinaire
en Angleterre. Il mourut
au retour de cette Ambaſſade .
Je ne vous parle point d'un
nombre infiny de grandes Alliances
dasleſquelles cette Maifon
eſt entrée, ny des GouverGALANT.
125
1
nemensde Provinces,Eveſchez,
&autres Dignitez qu'on luy a
toûjours veupoſſeder.Monfieur
l'Eveſque de Rennes qui donne
lieu à cet Article , eſt Coufin
Germain de Monfieur le Marquis
de Lavardin , aujourd'hy
Lieutenant General au Gouvernement
de la Haute &Baffe
Bretagne . Ce Marquis eft tresaimé
dans cette Province , &y
fert le Roy fort utilement. Iln'y
a point de Gentilhomme en
France qui ſçache mieux tout
ce qu'un Homme de qualité
doit ſçavoir. Perſonne ne doute
de ſabravoure. Il en a donné de
fortglorieuſes marques auCombat
de S. Godard en Hongrie,
à la priſe de Courtray, à celle de
la Franche-Comté en 1668. &
àla Guerre faite aux Hollandois
quatre ans apres . Il a épousé
Fiij
126 LE MERCURE
Mademoiſelle d'Albret , Fille
aifnée de Monfieur d'Albret
Duc de Luynes, Pairde France .
Monfieur Paris eſt mort depuis
quelques jours. Il eſtoit
Confeiller de la Grand' Chanbre.
Monfieur Malo eſt monté
a ſa place. C'eſt un fort honneſte
Homme , & d'une tresbonne
Famille de Paris .
Je vous ay conté la derniere
Hiſtoire de la Belle morte d'amour
pour fon Mary. Ceux qui
ont crû qu'elle n'étoit pas verita--
ble,n'ont pas pris la peinede s'en
informer. Elle eſt ſçeuë de tant
deGensdu premier rang, que je
m'étonne qu'ily ait des incrédules
ſur les particularitez que je
vous en ay dites. Voicy deux
Epitaphes qui ont eſté faits pour
elle parMonfieur Lelleron Avocat
àProvins.
GALANT .
127
e
EPITAPHE
D'une Femme morte d'amour pour
ſon Mary.
Autre-part tu
tespas.
ne
BARE DEC
LYO
liras par * 1897
Une Histoirefi merveilleuse ,
Que celle qu'à tes yeux ce marbre peut
offrir.
Cygift de ſon Epoux une Femme amon
reuse
Queson chaste amour fit mourir.
Aux Dames elle a fait une leçon commune
De mourir en Femmes de bien ;
Mais elle n'aſuivy l'exemple de pas une,
Pas une neſuivra le fien .
I
AUTRE .
Cy gift le Corps d'une Belle
l'Amour d'un Mary réduisit
1
au
trépas ;
Ce qui doit étonner, c'eſt devoir en ce cas
La premiere mode nouvelle
Que le beau Sexe n'aimepas.
Füüj
128 LE MERCURE
Cette mode ſeroit en effet un
peu cruelle à introduire pour un
Sexe qui contribuë tant aux
douceurs de la ſocieté. Si l'Avanture
eût eſté moins extraordinaire,
elle n'auroit point paru
ſuſpecte à ceux qui manquentde
foy pour les prodiges
que peut cauſer l'amour conjugal.
On n'a pas moins douté de
I'Hiſtoire du Solitaire que beaucoup
ont voulu croire une fictio.
C'eſt celle du Conſeiller qui
avoit choiſy la retraite par un
principe d'averſion pour les
Femmes , & à qui ſon Pere envoya
une Belle d'une vertu
chancelante dont il fut fi charmé
, qu'il l'épouſa. La choſe eſt
fi vraye , que le Procez intenté
pour la rupture du Mariage doit
eſtre jugé au premier jour dans
undes plus celebres Parlemens
GALANT.
129
1
L
A
-
de France. Le Fils en pourſuit
la validité contre ſon Pere ,
& fait tellement ſon bonheur
de la tendreſſe de celle qu'on
luy veut ôter , qu'il traite de calomnie
tout ce qui s'eſt publié de
l'égarement de ſa conduite. Il
eft certain qu'il ne faut pas toûjours
juger ſur les apparences.
Ce que je vay vous conter en
fera foy.
Une Dame eſtant dans une
Maiſon deCampagne aux environs
de Paris , eut le chagrin de
ſe voir fans équipage , dans le
temps où il y avoit pour elle une
neceſſité abſoluë d'y retourner.
Ses Chevaux tomberent malades,&
elle fut réduite à ſe ſervir
d'un Carroffe de loüage qu'elle
fit venir. Elle part . Le Carroſſe
s'embourbe à deux lieuës de là.
Onprenddes Chevaux deMef
Fv
130 LE MERCURE
fager & de Charetes pour le
tirer. On n'en peut venir à bout.
Les efforts qu'on fait le briſent,
& la Dame ſe trouve à pied à
l'entrée d'un Village où elle n'a
pas deſlein de coucher. Elle
prend le party d'y laiſſer une
Demoiselle & une Femme de
chambre qu'elle ramenoit avec
elle ; & comme des affaires prefſantes
l'obligeoient d'eſtre ce
jour-là même à Paris , elle ſe réfout
à demander place dans le
premier Carroffe qui paffera .
Elle n'attend pas long-temps.
Elle en voit venir un qui s'arrete
heureuſement à l'endroit même
où elle eſt . Celuy à qui il eſtoit,
avoit quelque ordre à donner à
un Laquais. Tandis qu'il luy
parle , la Dame demande fon
nom'au Cocher. Il luy eſtois
connu par la réputation qu'il
V
GALANT.
1310
U
1
!
avoit acquiſe dans le monde.
C'eſtoit un Conſeiller qui paffoit
pour un des plus honnêtes
Hommes de France. Il n'avoit
que ſon Gendre avec luy , & la,
Dame ne balance point à ſe jetter
dans le Carroſſe avant qu'on
l'ait refermé. Un procedé ſi ex- ,
traordinaire la fait regarder.,
Elle estoit belle , avoit l'air de
qualité , beaucoup de jeuneſſe,
la phyſionomie heureuſe , & il
n'y avoit pas moyen de ſe réfoudre
à luy faire un compliment
incivil.On continuë à marcher,&
ce qu'il y a de plaiſant,
on eſt plus d'un quart-d'heure
à s'examiner & à foûrire , fans
que perſonne diſe un ſeul mot.
Ala fin , le Maître du Carroſſe
rompt le filence , & ayant demandé
à la Dame où elle prétend
qu'on lamene , elle répond
132 LE MERCURE
qu'elle n'a point d'autre deſſein
que celuy d'aller àParis. Il s'informe
du Quartier où elle fouhaite
qu'il la conduife , & elle ſe
défend de s'en expliquer fur ce
qu'une Chaiſe de Place luy en
épargnera l'embarras. Autre
quart-d'heure de filence. Le
Conſeiller qui luy trouvede l'efprit
, &de cet eſprit aisé qui ne
s'acquiert que par la pratique
dumonde , ne ſçait que s'imaginer
d'une Femme qui monte
dans un Carroſſe ſans rien dire,
& ſe confie à la probité de deux
Hommes qui luy doivent eſtre
inconnus. Il luy fait quelques
nouvelles queſtions , & la prie
enfin de ne luy laiffer pas ignorer
à qui il parle . Aune Perſonne
, répond - elle , qui eſt Veuve
depuis trois ans. Quoy , dit-il,
fi jeune, fi belle,&fansMary ? 11
GALANT.
133
vous faudroit du moins un Galant.
La Dame prend un air ſi ſérieux
à ce mot, &méle des termes
fi remplis d'aigreur à l'indignation
qu'elle en fait paroître ,
que le Confeiller la croit la Femme
du monde la plus vertueuſe.
Elle ſe taiſt un moment ; puis
changeant de ton,& baiffant la
voix comme ſi elle ne s'eſtoit
d'abord gendarmée que pour
avoir plus de grace en s'adouciſſant;
Et de Galants, dit-elle,
en manque-t-on ? Ces dernieres
paroles font changer de pen-
Tée au Confeiller. Il ne peut plus
croire qu'elle foit autre qu'une
Demoiſelle d'intrigue,quieftant
accoûtumée à prendre felon
l'occaſion toute forte de carateres
, a l'adreſſe de ſe parer
quelquefois d'une vertu eſtudiée
pour arriver plus ſeûremét
134 LE MERCURE
à ſes fins. C'eſt ſur cette injurieuſe
penſée qu'il cõtinuë avec
elle une converſation aſſez familiere
. Elle ſe tire de tout avec
eſprit , & l'embarraſſe tantoft
par un ton fier qui l'empefche
deluydire tout ce qu'il croit au
deſavantage de ſa vertu,& tantoſt
par des radouciſſemens qui
le confirment de plus en plus
dans l'opinion qu'il a conçeuë
du panchant qu'elle doit avoir à
noüer commerce. Ils arriverent
enfin àParis . Le Conſeiller veut
apprendre fon Quartier pour l'y
conduire , & le demande avec
des termes malicieux qui font
connoiſtre à la Dame ce qu'il
croit d'elle. La Dame foûrit,luy
dit avec beaucoup de grace que
le croyant trop civil pour ne la
remettre pas jufques dans ſon
Apartement, elle veut avoir du
GALANT.
135
1 moins un jour pour ſe preparer
àle recevoir,& voyat des Chaiſes
roulantes , elle fait arreſter
pour en choiſir une. Elle donne
l'ordre tout bas au Cocher pour
le lieu où elleveut qu'il la mene,
& apres avoir affſuré le Conſeiller
qu'il auroit de ſes nouvelles
le lendemain , elle le laiſſe ſans
aucun autre éclairciſſement. Le
Conſeiller rit de l'Avanture , en
fait le conte chez luy, & eft furpris
de recevoir un Billet de la
Belle dés le jour ſuivant.Le billet
eſtoit tourné de la maniere
du monde la plus galante . On
le prioit de ſe laiſſer conduire
par le Porteur , fans s'informer
du lieu où il avoit ordre de le
mener , avec proteſtation que
s'il n'acceptoit pas le Rendezvous,
on iroit luy en faire reproche
chez luy. On fait entrer ce
136 LE MERCURE
Porteur.C'eſtoit un Laquais fans
Livrée qu'il ne fut pas poſſible
de faire parler. Le Conſeiller à
qui tout cemyſtere eſt ſuſpect,
& qui ſe perfuade que la Dame
l'a crû galant fur l'entretien enjoué
qu'il avoit euavec elle , luy
écrit que n'eſtant ny d'un âge
ny d'une profeſſion compatibles
avecles Rendez-vous,ilne pouvoit
s'accommoder du Party ;
mais que ſi ſa vie avaturiere luy
faiſoit naiſtre quelque Procez
fur lequel elle euſt envie de le
venir confulter , il luy donneroit
des conſeils en Hommequi luy
eſtoit obligé du plaifir qu'elle
luy avoit fait de prendre une
place dans fon Carroſſe ſans la
demander. Il crût l'Avanture finie
par cette réponſe , & il en
rioit le lendemain avec des Amies
de fa Femme qui estoient
GALANT.
137
venuës luy rendre viſite, quand
il fut averty que la Dame au Billet
demandoit à luy parler. Les
éclats de rire furent grands . On
luy applaudit ſur l'avantage qu'il
avoit de ſe voir couru des Belles
, & les Dames ſouhaitant
eſtre témoins de cette entreveuë,
on donna l'ordre pour leur
en faire avoir le plaifir. La Belle
entra dans une propreté merveilleuſe.
Vous jugez bien qu'on
n'avoit pas aſſez d'yeux pour la
regarder. Un Laquais de Livrée
luy portoit la queuë , & à
peine eut- elle dit au Conſeiller
d'une maniere toute aimable ,
que puis qu'il n'avoit point voulu
recevoir ſes remerciemens
chez elle , il eſtoit juſte qu'elle
vinſt les faire chez luy , qu'une
des Dames de la Cõpagnie s'avança
vers elle en riant,& l'em138
LE MERCURE
braffa fort étroitement. Cette
belle Perſonne la pria de la préſenter
à la Maiſtreſſe de la Maiſon,
à qui elle fit compliment de
la meilleure grace du monde .
Le Conſeiller ne ſçavoit où il en
eſtoit , non plus que les autres
Femmes , qui ſur la peinture
qu'il leur en avoit faite , avoient
attendu toute autre choſe que
ce qu'elles voyoient. C'eſtoit en
effet la Femme d'un Conſeiller
de ſa meſme Chambre . Sa vertu
ne la rendoit pas moins eſtimable
que fa beauté ; & fi elle
entédoit raillerie avec ſes Amis,
il eſtoit dangereux de ſe vouloir
eftablir aupres d'elle fur le pied
d'Amant.
Vous avez entendu parler de
beaucoup de Feſtes , mais il y
en a peu qui égalent la galanterie
de celle qui s'est faite à
GALANT. 139
Montpellier au commancement
re de ce Mois àl'occaſion d'un Ba-
I qui
preſme. Je ne ſçay , Madame , ſi
vous eſtes informée de ce qui
ſe pratique en ce Païs-là dans
ces fortes d'occaſions.Ceux
- font choiſis pour Parrains , font
ordinairement prodigues, & on
- a veu des Gens à qui les dépenſes
qu'ils y ont faites ont couſté
la plus grande partie de leur
bien. Jugez juſqu'où vont les
choſes , quand l'Amour s'aviſe
d'y prendre part.
Monfieur Verduron, Viguier
general de la Ville que je viens
de vous nommer,aimoit paſſionnément
depuis fix mois Mademoiſelle
de Portales Fille du Préſident
de ce nom. Elle paſſe
pour la plus belle Perſonne de
cette Province , & vous pouvez
croire qu'elle ne manque point
140 LE MERCURE
d'Adorateurs . Monfieur Verduron
ne s'eſtoit point encor declaré
, ſoit qu'il ne luy eut pas
eſté facile de la trouver ſeule,
foit qu'il euſt voulu attendre
qu'il le puſt faire avec autant
d'éclat qu'il avoit d'amour. Un
fecret de cette nature gardé ſi
longtemps , le faifoit foufrir , &
voicy par quelle rencontre il fit
enfin connoiſtre les ſentimens
de fon coeur. Une Dame de ſes
Amies accoucha , & il fut prié
de vouloir tenir l'Enfant ſur les
Fonts avec la belle Mademoifelle
de Portales. Jugez de fa joye .
Il donna ſes ordres pour une
magnificence extraordinaire, &
le jour de la Cerémonie eſtant
arrivé , il ſe rendit chez cette
aimable Perſonne avec tout ce
qu'il y a de plus galant à Montpellier.
Elle avoit aſſemble ſes.
GALAN T. 141
}
Amies de ſon coſté , & leur
beauté étoit ſi avantageuſement
ſoûtenue par la propreté de leurs
Habits , qu'on peut dire qu'il n'y
eut jamais riende fi brillant.On
ſemit, felonque le hazard en ordonna
, dans quinze ou vingt,
Carroſſes qui attendoient à la
Porte , & le Héros de la Feſte
mena fa Belle dans une Chaife
roulante qu'il avoit fait faire exprés.
Elle estoit étofée d'un richebrocard
d'or , & on y voyoit
en mille endroits les Chifres de
l'un & de l'autre entrelaſſez de
la maniere du monde la plus galante
. La Cerémonie ſe fit. Deux
Choeurs de Muſique chanterent,
& 24. Valets veſtus des Livrées
de Monfieur Verduron ,
tenoient des Flambeaux de cire
blanche Aprés que le Baptefine
fut fait, on alla ſe promener dans
142 LE MERCURE
!:
un Jardin à un demy-quart de
lieuë de la Ville. On fut furpris
desDivertiſſemens qu'on y trouva
préparez . On s'avança au
bord d'unVivier,où deux petites
Armées Navales commencerent
à combattre enſemble . On ne
peut rien s'imaginer de mieux
ordonné . Ces petits Bateaux
portoient des Emblémes galants
à leurs Banieres. Quelque Hiſtoire
amoureuſe eſtoit repreſentée
ſur leurs bords ; & les
Boucliers des Soldats où l'on
avoit peint un Bandeau, un Arc ,
un Carquois,& tout ce qui convient
à l'Amour, faifoiet connoître
ce que Mr Verduron avoitte
nu fi long-temps caché.Les Matelots
richement vétus , prirent
terre aprés qu'ils eurent finy la
Bataille. Les uns tenoient un
Baffin de Confitures. Les auGALANT.
143
tres , une Corbeille d'Oranges .
Ceux - cy ,duRoſſoly; ceux -là, de
l'Eau de Grenade,du Sorbec , &
d'autres Liqueurs déliciuſes . La
Colation ne pouvoit eſtre ſervie
plus galamment. Aufſi fut-elle
un agreable Régal pour les Dames
. On les conduifit en ſuite THEQUE DEL
Cabinet richement p
dans un
ré . Douze Lustres de cristal
C
clairoient & trois des meilleurs 10 .....
Muſiciés de la Province y chanterent.
A ce petit Concert fucceda
celuy d'une Bande fort
nombreuſe de Violons. On profita
de l'occaſion, on dança jufqu'à
la nuit; & comme elle contraignit
cette belle Troupe à ſe
ſeparer, jamais elle ne parut arriver
ſi promptement.
Les Lettres ont fait une perte
fort conſidérable dans ce
Mois en la Perſonne de Mon144
LE MERCURE
ſieur de Launoy , qu'une affez
legere indiſpoſition de deux ou
trois jours a emporté. Il eſtoit
un des plus anciens Docteurs
en Theologie de la Maiſon de
Navarre. Les ſçavans Ouvrages
qu'il a donnez au Public faifoient
ſa plus continuelle occupation,
& l'on peut dire qu'il eſt
mort en quelque façon la plume
à la main , puis qu'un jour auparavant
il corrigeoit les Epreuves
d'un Livre qu'il a fait pour
défendre les Intéreſts du Roy.
C'eſt une Réponſe à un Ecrivain
d'Italie, qui depuis quelque
temps a fait imprimer un Traité
contre le Droit des Princes
Séculiers touchant les empéchemens
de Mariage. Monfieur
de Launoy avoit déja ſoûtenu
une Doctrine toute contraire
dans un Livre publié en 1674.
où
GALANT.
145
où les Droits du Roy, & en méme
temps de tous les Princes
Séculiers, ſont ſi ſolidement éta -
blis, que cet Ouvrage peut eſtre
regardé comme un des plus utiles
à l'Etat. On y avoit répondu
en Italie , & comme cette Réponſe
ôtoit aux Princes Séculiers
le Droit eſſentiel qu'ils ont
fur le Mariage pour rendre leurs
Sujets habiles ou inhabiles à
contracter , ce grand Homme
ne s'eſtoit pas tû, & donnoit ſes
ſoins , quand il eſt mort , à l'Impreſſion
de ce qu'il a écrit pour
refuter les erreurs del'Autheur
Italien. Ainſi tout ſon temps a
toûjours eſté employé ou pour
l'Eglife , ou pour ſon Prince , &
on peut l'appeller non ſeulement
Docteur des Droits du Roy , mais
encor Défenseur de la juste Autorité
des Evesques , Destructeur
Mars. G
146 LE MERCURE
des faux Privileges , & Docteur
des Libertez de l'Eglise Gallicane.
Son def- intereſſement a esté
toûjours admirable. Il a refusé
pluſieurs Benefices , & n'a jamais
defiré de Penſions,ny voulu
que ſes Amis en follicitaſſent
pour luy. Il eſt mort à l'âge de
Toixante & feize ans dans l'Hoſtel
d'Eſtrées, où il avoit un Logement
depuis fort longtemps.
On luy a veu juſqu'aux derniers
momens de ſa vie une tranquillité
& une douceur dignes de ſa
pieté & de fa vertu. Il a nommé
pour Executeur de fon Teſtament
, Monfieur le Camus Premier
Prefident de la Cour des
Aydes, comme une des Perſonnes
qu'il cõſidéroit le plus apres
Monfieur le Cardinal d'Eſtrées
fon Bienfaicteur. On ne peut
affez loüer la generofité avec
GALAN T. 147
1
laquelle ce Cardinal & toute la
Maiſon d'Eſtrées ont traité ce
ſçavant Homme. Il a laissé la
moitié de ſes Livres aux Minimes
où il a eſté enterré , & l'au-
Atre moitié au Seminaire de Laon .
Madame de Longueville, Monfieur
le Marquis de Coeuvres,
Monfieur l'Abbé d'Eſtrées , &
pluſieurs autres Perſonnes de
la plus haute qualité, ont donné
des marquesde l'affection qu'ils
luy portoient par les derniers
honneurs qu'ils luy ont rendus.
Monfieur l'Eveſque de Rennes
n'a pas eſté des moins empref-
↑ fez en ce rencontre à faire voir
les ſentimens que luy avoit inſpirez
l'eſtime particuliere qu'il
avoit pour luy.
Cette mort a eſte ſuivie de
cellede Monfieur de Hauffonville
, Comte de Vaubecourt. Il
Gij
148 LE MERCURE
eſtoit Lieutenant General des
Armées du Roy, & du Gouvernement
des Eveſchez de Mets
-&Verdun , & Gouverneur de
Châlons. Il avoit eſté obligé de
prendre le Nom & les Armes
de la Maiſon de Hauſſonville,
par l'adoption que luy avoit faite
Monfieur le Baron de Hauffonville
, Gouverneur de Verdun&
du païs Verdunois. Ses
ſervices ont glorieuſement ſoûtenu
l'avantage qu'il pouvoit tirer
de fa naiſſance . Il commença
à les rendre dés l'an 1620 .
Aprés avoir eſté Capitaine de
Chevaux -Legers , il fut pourvû
en 1628. du Regiment de Vaubecourt
par la Démiſſion de
Monfieur fon Pere , aprés la
mort duquel il eut le Gouvernement
de Châlons. Il avoit eu
auparavant ceux de Landrecies,
GALANT. 149
>
de la Ville , Citadelle & Château
de Perpignan, & du Comté
de Rouſſillon , eftant pour
lors Mareſchal des Camps &
Armées. En 1642. il fut fait Capitaine
de cent Hommes d'armes
des Ordonnances de Sa
Majesté, & en 1650. Lieutenant
General des Armées du Roy.
Les Diviſions arrivées dans le
Royaume , luy donnerent lieu
de faire éclater le zele & l'attachement
tout particulier qu'il
avoit pour le ſervice de ſon
Maiſtre. Il y commanda des
Corps d'Armées ſéparez qu'il
amena en ſuitte en celle de Sa
Majeſté dans des conjonctures
fort importantes. Il a eſté bleſſé .
en diferentes occaſions &méme
au Siege de Roſes , apres
avoir eſté traverſé d'un coup de
Mouſquet. A peine ſoufrit-il le
Giij
150 LE MERCURE
premier appareilde ſes bléſures ,
qu'il remonta àCheval pour retourner
au Combat. Il avoit foixante&
quinze ans,,&il n'y a
rien qui ſurprenne quand on
voit mourir les Gens dans un
âge fi avancé. Iln'en eſt pas de
mefme d'une jeune Perſonne
qu'on plaint toujours , &dont
laperte ſemble fraper plus ſenfiblement.
C'eſt ce que cellede
Madame la Marquiſe de Ségnelay
vient de nous faire connoiftre.
Elle est morte à dix - neuf
ans,& il ne ſe peut rien adjoûter
à l'affliction où en eſt toute
ſa Famille . Sa bonté , ſa conduite,
&fa pieté , luy gagnoientles
coeurs de tous ceux qui la connoiſſoient.
Elle vivoit dans une
fort grande union avec Madame
la Ducheffe de Chevreuſe
& Madame la Comteffe de S
GALANT .
151
Aignan fes deux Belle- Soeurs ,
&on ne voit guére d'intelligence
plus parfaitement establie
qu'elle eſtoit entre elle & M' le
Marquis de Ségnelay. Monfieur
Colbert l'aimoit & l'eſtimoit ;
mais quoy que fa mort luy ait
eſté tres-ſenſible , il l'a fupportée
en grand Homme . On ne le
paroiſt pas moins dans les.fortes
douleurs , que dans les grandes
affaires , & il eſt meſine plus rare
d'y faire voir de la fermeté.
La Maiſon d'Alegre dont eſtoit
Madame de Ségnelay eſt une
des plus illuftres d'Auvergne. '
Yves I. Baron d'Alegre , eſt
compté parmy les plus experimétez
Capitainesde ſon temps.
Il donna des preuves de fon
courage en la Conqueſte de
Naples ſous Charles V III . &
du Regne de Loüis XII. ilfut
111
152 LE MERCURE
faitLieutenant General desArmées
d'Italie. Il s'y fit renommer
avec le Seigneur de Vivarais
fon Fils à la Journée d'Agnadel
, où ils combatirent avec
une ardeur inconcevable. Celle
de Ravenne leur fut fatale. Ils
poufſferent les Ennemis, & perdirent
enſemble la vie dans la
chaleur du Combat pour le fervice
de leur Prince. De cet
Yves I. font ſortis les Barons
de Millaud & le Marquis d'Alegre
, Grands - Maiſtres des
Eaux & Forests de France,Prevoſts
de Paris , & Chambellans
de nos Roys. Ils ſe ſont alliez
avec les Familles de Foix , de
Chaunes,de Bourbon-Carency,
de Bourbon-Buſtet, de Miolens,
d'Eſtouteville , de Mailly , de
Beaufremont , du Prat , Nantoüillet,
d'Aumont, de Laval,de
GALANT.
153
Senecterre, de Hautemer, Fervaques,
d'Arcoüa,de Bethunes-
Settes , & du Fay en Normandie,
Comte de Maulevrier.
Nous avons auſſi perdu Monſieur
l'Abé de Ris qui eſt mort
tres - regreté. Il eſtoit Frere
de feu Monfieur de Ris Premier
Preſident au Parlement de
Roüen. Il avoit beaucoup d'efprit
, la converſation douce &
aifée,&tout ce qui rendles honneſtes
Gens propres à faire une
agreable focieté dans le monde.
Auſſi avoit-il beaucoup d'Amis
conſidérables qu'il s'eſtoit acquis
parſon mérite.
Son Alteſſe Royale Madame
a eſté indiſpoſée depuis le depart
de Monfieur. C'eſt ce que
la tendreſſe qu'elle a pour ce
GrandPrince,luy cauſe preſque
toûjours fi -toſt qu'il va enCam
G V
154 LE MERCURE
pagne. Si ce n'eſt pas une grande
maladie reglée , c'eſt du
moins une langueur qui n'eſt
pas moins à craindre que la Fiévre
. Monfieur de Valnay dont
je vous ay déja parlé pluſieurs
fois, a pris de là occafion deluy
préſenter ces Vers .
POUR S. A. R.
MADAME.
l'ordonne ,
Princeffequeriſſez , c'est l'Amour qui
Pour vêtre Illustre Epoux confervésvos
attraits.
Cherchezvous àchangerſes Lauriers en
Cyprés,
Fendant qu'aux yeux de tous la Gloire
le couronne ?
Vous ne devez jamais esperer de ſanté,
Si parune douleur que vous vouleztrop
croire
THEQUE DE
LIO
GALANT.SS
Vous laissez de vos traits affoiblir la
beauté,
Si-tôtque ceHeros ira trouver la Gloire.
Si le plus grand des Rois ne nous defendoitpas
,
On pourroit pardonner à vôtre amour
extréme,
De craindre quelquefois le hazard des
Combats ,
Car on peut avoirpeur de perdre ce qu'on
aime.
Mais Princeſſe ,le Ciel confervevôtre
Ероих ,
Il reviendra toûjours plus grand &plus.
auguste ;
Etpuis que vousſcavezque nôtreGuerre
eftjuste ,
Vous connoiſſez auſſi que Dieu combat
pournous.
On a eu nouvelles de Meſſine
qui portent que Monfieur le
Mareſchal Duc de la Feüillade
avoit pris poſſeſſion de la Viceroyauté
de Sicile. Le Senat le
Gvj
156. LE MERCURE
vint prendre au Palais pour le
conduire à la grande Egliſe das
un Carrofſe ſuperbe & tout ouvert.
Les Ruës eſtoient bordées.
d'une infinité de Peuples qui
eſtoient accourus des environs.
LesDames par une liberté toute
finguliere , eurent permiffion
de leurs Marys de ſe montrer
aux Feneſtres dans leurs ajuſtemens
Italiens. On les y voyoit
appuyées fur de fort riches Tapis.
Monfieur le Duc de la Feüillade
eftant arrivé à l'Eglife ,alla
ſemettre à genoux fur un magnifique
Prie-Dieu qui luy eſtoit
preparé. Il y fit Serment de garder
les Privileges & Statuts du
Royaume ; & la Cerémonie ne
fut pas plutoſt achevée , qu'on
poufſa de longs cris de Vive le
Roy , avec des marques de joye
extraordinaires.
GALANT.
157
i
On en a fait paroiſtre beaucoup
à Grenoble à la reception
de Monfieur le Comte de Tallard
Lieutenat de Roy en Dauphiné
, & de Madame ſa Femme.
Vous ſçavez fans doute que
ce jeune Comte eſt de la Famille
de Hoſtung, tres-ancienne
dans cette Province , confiderable
par pluſieurs grands
Emplois, illuftre par des Dignitez
relevées , & alliée aux Maifons
de Crequy , de Bonne , de
Neufville, de la Rochefoucaut,
de Tournon , de la Tour - de
Boüillon , de Polignac,de Pic de
laMirande, de Gonzagues , de
l'Aubeſpine, de Gadagne, & de
pluſieurs autres ; Que Madame
la Marquiſe de la Baume ſa Mere
eſt une Heroïne celebre par
fon Eſprit , honorée de la bienveillance
du Roy, & eſtimée de
158 LE MERCURE
:
1
i
toute la Cour ; & que Madame
la Comteſſe de Tallard , Heritiere
de feu Monfieur de la
Thivoliere ſon Ayeul maternel,
& Fille de Monfieur le Comte
de Virville , apres s'eſtre fignalée
par une grande conſtance,
pendant que Monfieur le Comte
de Tallard ſe ſignaloit par ſa
valeur, ſe vit enfin unie avec luy
par l'heureux Mariage qui fut
fait il y a environ trois mois.
Ce jeune Comte eſtant arrivé
en poſte , & l'avis eftant venu
que Madame ſa Femme devoit
entrer dansGrenoble quelques
jours aprés , le Corps de
Ville luy alla à la rencontre à
plus de trois grandes lieuës,
avec une Cavalcade auſſi nombreuſe
que magnifique , par ſes
Habits & par d'autres ornemens.
Le lendemain Monfieur
GALANT.
159
le Comte de Tallard partit pour
la rencontrer , & les Dames allerent
fort loin au devant d'elle
dans leurs Carroffes. Hors de
la Porte de France , qui eſt celle
par où l'on devoit entrer, douze
Capitainesdes Quartiers occupoient
une grande Place , qui
eſt celle du Cours , où l'on fe
promene pendant l'Eſté. Ils ſe
rangerent par pluſieurs Lignes,
& donnerent tout le plaifir
qu'on pouvoit attendre d'un bel
ordre , & de l'éclat d'une prodigieuſe
quantité de Rubans &
d'Echarpes . Chaque Compagnie
avoit une couleur diférente
, & rien n'eſtoit plus agreable
à la veuë que cette diverſité.
Le Frontiſpice de la Ville
eſtoit embelly de pluſieurs Emblémes
propres au ſujet. Surle
Pont qui eſt bâty ſur l'Iſere, il y
160 LE MERCURE }
1
1
1
1
avoit un Arc de Triomphe, avec
pluſieurs Inſcriptions accompagnées
de diverſes Figures;& à la
Porte de l'Hôtel où ces Illustres
Epoux devoient loger , on en
avoit élevé un autre qui par
quelques Emblémes & par de
rares Diviſes en François , en
Grec , en Latin , & en Italien,
donnerent de l'occupation aux
Sçavans de ce païs- là . Le Canon
& les Boëtes de la Citadelle
firent un grand bruit , & pendant
toute la journée on conti- .
nua les réjoüiſſances publiques .
Monfieur le Comte de Tallard
entra au Parlement deux jours
aprés,& le lendemain àla Chambre
des Comptes , où il eut tout
ſujet d'eſtre content des Difcours
qui luy furent faits . Il y
répondit d'une maniere auffi
ſpirituelle que judicieuſe.IlareGALANT.
161
çeu pendant pluſieurs jours les
Complimens & les Harangues
des Corps Eccleſiaſtiques & de
Magiftrature , & de ceux de
toutes les Villes de la Province;
& les civilitez que la Nobleſſe
luy rend l'obligent fouvent à
publier que la politeffe , l'honneſteté
, & l'agrément ſont des
avantages hereditaires parmy
les Gentils - hommes du Dauphiné.
Les Lettres de Monfieur le
Tellier ont eſté enregiſtrées à
la Cour des Aydes , comme elles
l'ont eſté au Parlement & au
Grand Conſeil. Monfieur Pajot
fit l'Eloge de ce grand Miniſtre
avec ſon éloquence ordinaire ,
& montra qu'il eftoit non feulement
un fage Pere de Famille
& fidelle Amy , mais genéreux,
obligeant , & officieux à tout le
৭
162 LE MERCURE
monde . Monfieur Ravot Avocat
General parla auſſi. Je ne
puis vous dire quel fut le ſujet
de fon Difcours. On doit me
l'apprendre , & je vous le feray
ſçavoir.
Monfieur de Givry à eſté
pourvû de la Lieutenance de
Roy de la Citadelle de Mets.
C'eſt un Gentilhomme fort aimé
dans tout le Païs , &qui depuis
long-temps y renddes fervices
tres- agreables à Sa Majeſté.
Vos Amies qui vous obligent
àme demander un Article des
Modes nouvelles, le trouveront
dans la Lettre extraordinaire
que je vous prépare pour le
quinzićme d'Avril. Cependant
vous pouvez voir un Modele
de la maniere dont on s'habilloit
il y a quelques mois furhuit
GALANT.
163
Eſtampes qui furent données
au Public dans ce temps-là. Ce
font des figures qui reprefentent
quatre Hommes & quatre
Femmes vétuës à la mode. Il y
a un An ou deux qu'il en parut
du même Autheur , qui furent
trouvées admirables ; & comme
on ſe perfectionne toûjours, jugezde
ce que doivent eſtre ces
dernieres.. Elles ont tout-à- fait
bon air. Les attitudes en font
belles , & l'on voit bien que cela
ne peut venir que d'un galant
Homme qui ſçait le monde.
Aufſi peut-on affurer que Monfieur
de S. Jean qui en eſt l'Autheur
, le connoit parfaitement.
Il poffede les Langues , & n'ignore
rien de ce que peut ſçavoir
un Cavalier des plus accomplis.
J'ay encor à vous entretenir
164 LE MERCURE
de tant de choſes , que je ne
fonge plus à donner aucun ordre
aux Nouvelles que je vous
écris . Comme je vous lesmande
àmeſure qu'elles ſe préſentent
à ma mémoire , il ſera difficile
que je n'en oublie quelqu'une ,
comme j'oubliay la derniere fois
à vous faire ſçavoir le Mariage
de Mademoiselle Charreton.
Elle a épousé Monfieur d'Hillain
, Seigneur de Baroges ,
Conſeiller au Parlement de Paris.
Monfieur Gharreton fon
Pere eft Doyen des Preſidens
de ce même Parlement. Vous
ſçavez avec quelle approbation
ilrend la Justice depuis cinquante-
deux ans dans cette premiere
Cour de France. Il defcend
d'un Jean Charreton qui y fut
receu Conſeiller en 1404. Etun
autre de ce même nom qui vi
GALANT.
165
voit en 1 280.& prenoit la qualité
de Chevalier , Seigneur de la
Terriere , Bailly de Charrollois,
n'eſt pas le plus ancien de cette
noble Famille . Mais il eſt inutile
de chercher fi loin des ſujets
dignes d'éloges dans une Maiſon
qui en fournit affez à preſent.
Pour en connoître l'éclat,
il ne faut que jetter les yeux fur
Monfieur la Douze-Charreton
Avocat General des Eaux &
Forefts . Son eſprit & fa capacité
le font admirer dans cette
Chambre, & on ne peut ſuivre
plus glorieuſement qu'il fait les
traces de Monfieur le Prefident
fon Pere, & de ſes Illuſtres Anceftres.
Apres pluſieurs Airs François
, je vous en envoye un Italien.
Monfieur Ménage connu
par toute la Terre à cauſe de
166 LE MERCURE
ſa profonde érudition, a fait les
Paroles . Un de ſes Amis les a
envoyées à Rome,& elles y ont
paru ſi belles a un des plus fameux
Maiſtres de Muſique d'Italie
, qu'il a pris plaifir àles noter.
Lifez & chantez .
AIR ITALIEN .
Q
Vesta bella d'amour nemica è mia
Lamia tenera Iole.
Alle prime parole
Che d'amour muovo,torce fiera ilguardo,
Elieve pin che Pardo ,
Nè udir i miei mesti lamenti,
Ne veder vuole i gravi miei tormenti.
Dura piu che le ſelve ,
Cruda piu che le belve ,
Del tuo fido pastore
S'udirnon vuoi l'amore,
Ahi dolorosa forte ,
Vedi , vedi la morte.
Si le ſens de ces paroles échape
à l'aimable blonde que vous
GALANT.
167
1
avez aupres de vous , pour peu
qu'elle veüille s'appliquer plus
régulierement qu'elle n'a fait
juſqu'icy à l'étude de cette Langue
, elle en furmontera toutes
les difficultez en confultant un
Livre qu'on a imprimé depuis
quelques mois ſous le titre du
Maistre Italien. La Methode en
eſt aifée par la maniere dont
Monfieur Veneroni qui en eſt
l'Autheur , l'a reduite en Regles.
S'il y en avoit une auſſi
prompte & auſſi facile pour ſe
rendre parfait au Lut , je confeillerois
fort à cette belle Perſonne
de quitter tout pour en
prendre des Leçons .Je fus charme
de ce que j'entendis il y a
trois jours fur cet admirable Inſtrument.
Monfieur Deſſanſonnieres
le touchoit , & il le toucheavec
tant de force & de de
168 LE MERCURE
licateſſe tout-enſemble , qu'on
peut dire qu'il vaut luy ſeul un
Concert. C'eſt un plaiſir qu'il
donne toutes les Semaines à ſes
Amis , & à ceux qu'ils veulent
mener chez luy. Le Jeudy eſt
le jour qu'il a choiſi pour cela .
Apres avoir eſté écouté avec
applaudiſſement dans toutes les
Cours de l'Europe , il s'eſt enfin
arreſté à Paris , où les Ecoliers
qu'il perfectionne font admirer
ſa maniere d'executer tout ce
qui a jamais eſté fait de plus
achevé ſur le Lut. Pour en eftre
perfuadé , il ne faut qu'entendre
Mademoiselle Ange , qui
depuis deux mois qu'elle a pris
Leçon de luy , a tellement augmenté
, ſoit pour la methode ,
ſoit pour la fineſſe du Jeu , qu'il
ſemble qu'elle ne ſe reconnoiffe
plus elle-mefme. MonfieurDeffanfon
GALANT. 169
U
aſanſonnieres s'attache particulierement
à rendre l'ame à tous
ui les Ouvrages de feu Monfieur
fe Gautier de Lyon , par l'air & le
mouvement qui leur eſt particulier
, & il eſt aiſe de connoître
qu'il s'étudie à lesimiter dans
les Pieces qu'il compoſe.
Je paſſe au Siege de Gand.
Je ne le comenceray point ſans
le finir. On ne compte le temps
que Loüis LE GRAND employe
à faire des Sieges , que
par un petit nombre de jours ;
&de quelque coſté qu'il tourne
ſes armes , on peut croire
pris tout ce qu'on luy voit attaquer.
Quoy que ces Sieges durent
peu,le recit n'en peut eſtre
court;&des Conquêtes de cette
importance n'étant deuës ny à
la foibleſſe des Places, ny àcelle
de la plus grande partie de l'Eu
Mars. H
170 LE MERCVRE .
rope armée de tous coſtez pour
les défendre , on ne peut nier
qu'il n'y ait quelque choſe de
miraculeux dans ce qui en fait
venir à bout avec tant de facilité&
de promptitude. Il n'eſt jamais
arrivé qu'on ait manqué
de prévoyance , juſqu'à ſe laifſer
ſurprendre deux fois de la
meſme forte. Les Campagnes
quefait le Roy en Hyver depuis
pluſieurs années , ne laiſſoient
point douter aux Ennemis qu'il
duſt encor partir cellecy dans
cete meſme Saiſon. Ils estoient
préparez à l'attendre en Fevrier
avec autant de précaution qu'ils
en auroient pû avoir au Mois
de luin. Ainſi il n'eſtoit plus
queſtion de tromper des Gens
qui n'avoient preveu à rien ,
mais desEnnemis ſur leurs gårdes.
Comme ils eſtoient un fort
GALANT.
171
,
grand nombre d'Alliez , ils devoient
avoir des forces par tout,
& il ne falloit pas fonger ſeulement
dans le Cabinet à combatre
tant de Puiſſances unies
mais à vaincre auſſi les Eſprits
de tant de grands Politiques liguez
enſemble pour nous refiſter.
C'eſt ce que vous trouverez
d'autant plus glorieux au
Roy , que pour triompher en
meſine temps en pleine Campagne
, & dans le Cabinet , il
faut que l'Eſprit n'ait pas moins
de part au Triomphe que la valeur.
Trois choſes étoient neceffaires
pour le ſuccés de nos dernieres
entrepriſes. La premiere,
de faire un Projet qui fuſt aſſez
grand pour étonner toute la
Terre , & de s'aſſurer des moyens
de le faire réüffir. La ſeconde
, quoy que dépandante d
Hij
172
LE MERCURE
encor du Cabinet , demandoit
tout le ſçavoir des plus grands
&des plus expérimentez Capitaines
, pour donner ces ordres
fecrets & publics tout-à-la- fois,
qui font faire aux Troupes tant
de mouvemens diférens , ſans
que ny elles ny les Ennemis
puiſſent penétrer à quoy elles
doivent eſtre employées. Et la
troifiéme confiftoit toute en céte
haute valeur qui ne trouve
riende fi difficile dont elle ne
vienne à bout en peude temps.
Quoy qu'il ſemble que le Cabinet
ait peu de part à ce qui regarde
ces grandes executions,
c'eſt à luy pourtant qu'elles font
deuës , par le choix judicieux
qu'on y fait des Braves , par la
parfaite connoiſſance qu'on
s'attache ày prendre de la bonté
des Troupes , par les prom
GALANT.
173
ptes récompenfes qu'on y réfout,&
par l'abondance de toutes
choſes , que les déliberations
qu'on y fait trouvent moyen
de faire fournir. Ce que je
dis à l'avantage du Cabinet ,
n'ofte rien à la valeur des Braves
, puis qu'il les fait choiſir
comine tels. On peut dire qu'il
eſt l'ame , qu'il eſt la teſte qui
faitmouvoir tous les bras. Cette
teſte ne peut manquer que tout
ne manque ,& les bons ou mauvais
fuccez dependent toûjours
de la maniere dont elle agit.
Le Roy ayant arreſté les defſeins
de cette Campagne , prit
des meſures qui paroiffoiettoutes
oppoſées à celles des Années
précedentes. Pour mieux
cacher ſon ſecret , il affecta de
n'en point faire , contre l'ordinaire
de ces fortes de Voyages
LYON
مره
174 LE MERCURE
qu'on laiſſe toûjoursignorer aux
Ennemis. Il fit publier le ſien
long- temps avant ſon depart, &
on déclara meſme le lieu où il
avoit réſolu d'aller. Ceux qui ſe
meflent de raiſonner, & fur tout
les Ennemis, crûrent que ce depart
n'eſtoit qu'une feinte. Le
temps leur apprit le contraire.
La franchiſe de ce procedé les
étonna,mais ils connurent bientoſt
que pour trop ſçavoir, ils ne
ſçavoient rien. On tremble depuis
Strasbourgjuſques à Ypres;
& pour affieger Gand , le Roy
va à Mets , Monfieur de Créquydans
le Briſgau , & d'autres
Troupes aux environs de Strafbourg.
Toute l'Allemagne eſt
allarmée. Caprara vient ſe mettre
fous Offembourg avec un
Corps confiderable. Les Allemans
àpeine entrez dans leurs
GALANT. 175
Quartiers d'Hyver, en ſortent,
Strasbourg envoye des Deputez
au Roy , & les Allemans ſe
fatiguent inutilement. On n'eſt
pasmoins allarmé en deça. Luxembourg
eft inveſty par Monfieur
de Choiſeüil, Charlemont
par Monfieur de Chaferon , &
tout ce qui eft neceſſaire ſe
trouve devant la Place, juſques
au Canon & aux Bombes. Les
grands Détachemensde la Garniſon
de Maſtric obligent les
Ennemis à pourvoir à la fûreté
de Haffel , & le Duc de Villa-
Hermoſa envoye du Secours à
Leven. Pendant ce teps Monſieur
de Montal inveſtit Namur;
& pour mieux perfuader qu'on
en veut faire le Siege , on brûle
tous les Fourrages des environs.
Mons & Ypres font inveſtis das
lemeſme temps;Mons parMon
Hiiij
176 LE MERCURE
fieur de Nancré , & Ypres par
Meſſieurs de Monbron & de la
Troufſe . La plupart de la Cavalerie
de Gand fort pour ſe
jetter dans cette derniere Place,
& le meſme ſoir Gand eſt inveſty
par douze mille Chevaux,
quarante - huit Bataillons,& fept
mille Pionniers. Monfieur de
Louvois fait une diligence incroyable
, & les ſuit de pres. Il
avoit déja eu le plaifir de voir
inveftir les autres Places , & d'en
entendre le Canon , & on le
croyoit bien éloigné de cellecy
, quand il arriva. Tout avoit
eſté ſi bien concerté , que les
Troupes qu'on menoit à Gand
aprés qu'on l'eut inveſty, en apprenoient
le Siege en chemin
par les Païfans qu'ils rencontroient.
Ce qu'il ya de plus furprenant
, c'eſt que dans le mêGALANT.
177
me temps qu'on l'inveſtit , il ſe
trouva d'autres Troupes dansles
villages des envirōs, capablesde
s'oppoſer aux Ennemis, s'ils s'afſembloient
pour jetter du monde
dans la Place. Apres cela il
faut que les Nouvelliſtes renonçent
aux conjectures, & ne faffent
plus ny raiſonnemens ny
pâris. La crainte des Ennemis
qui avoient appéhendé pour
tant d'autres Places , avoit eſté
cauſe que n'ayant osé les dégarnir,
ils ne s'eſtoient point mis
en Corps pour eftre par tout ;
&c'eſt ce qui donna lieu , comme
on l'avoit crû , de bien fermer
les Paſſages de Gand.
Tant de divers mouvemens
cauſerent pluſieurs fortes d'avantages.
Ils n'empeſcherent
pas ſeulement les Ennemis de
former un Corps , & de rien
Hv
178 LE MERCURE
ſoupçonner du Siege de cette
Place, mais ils fatiguérent encor
beaucoup les Allemans. Voicy
de quelle maniere on l'inveſtit .
Monfieur le Mareſchal de Humieres
aprés eſtre venujuſqu'au
Queſnoy par la route du Hainaut
, ſe rendit à Tournay le
dernier de Fevrier ſur les dix
heuresdu matin. Il en partitune
heure apres, & arriva à l'entrée
de la nuit à Oudenarde , d'où
Monfieur deChamilly partit ſur
les cinq heures avec un Pont
volant pour jetter ſur le grand
Eſcaut à Mefle. On fit partir
dans le mêmetemps un ſemblable
Pontqui arriva à Deins fur
les onze heures du ſoir. Monfieur
le Marquis de Ranes s'y
rendit pour monter droit au Canal
de Bruges , & établir fon
Pont à Makerke. Ces deux
GALANT. 179
2
T
Ponts furent faits avant le jour.
Ainſi Gand ſe trouva inveſty le
premier jour de Mars par Monſieur
le Mareſchal de Hunieres
avec ſoixante & dix Eſcadrons.
Monfieur de Ranes l'in
veſtit depuis Droghen juſques
au Canal du Sas de Gand; &
Meſſieurs de Chamilly & de
Quinçy, depuis le haut Eſcaut
juſques àl'autre coſté du Canal.
On établit le même jour deux
Ponts ſolides ſur la Lys , &
fur le grand Efcaut. Jamais
il ne ſe fit rien de ſi ſurprenant
en ſi peu de temps. Les
Ponts, les Digues , les Saignées,
pour ſe pouvoir communiquer
&ſedéfendre des inondations,
font des choſes que l'avenir ne
croira jamais , quand on dira
que foixante mille Hommes féparez
par trois groffes Rivieres,
180 LE MERCURE
pardeux Canaux conſidérables,
& par une infinité d'autres petits
que l'abondance des eaux
avoit accrus , ſe ſont vifitez en
trois jours fans aucun empefchement
, dans un Camp dont
la circonvalation avoit huit
hieuës de tour. Je le répete encor,
c'eſt ceque l'avenir ne croira
jamais , & cependant ce n'eſt
que la moindre partie de ce qui
doit donner de l'admiration,puis
qu'il n'eſt pas moins incroyable
que tant d'attirail, tant d'Hommes
, tant de Vivres ,& tant de
Fourrages neceffaires pour tout
cela , ſe ſoient tout d'un coup
trouvez devant une Place , fans
que ny la Ville afſiegée , ny les
Ennemis , en ayent pû rien foupçonner,
le jour même qui précedal'arrivée
des Troupes qui
l'inveſtirent. J'avoue queje ne
4
GALANT. 181
vous dis rien qui ſoit vray-femblable
; mais ce que je vous dis
ne laiſſe pas d'étre vray.Tout ce
qui devoit ſervir pour les Ponts
étoitſeparé enpluſieurs endroits,
&ceux qui avoient ordre de tenir
tout prêt , ignoroient à quel
uſage on le vouloit employer.
On avoit fait cuire du Bifcuit
longtemps auparavant , parce
que les lieux où l'on cuit le Pain
font deviner ordinairement où
l'on doit aller. Mille Chevaux
d'équipages eſtoient toûjours
preſts avec leurs Coliers pour
marcher du coſté qu'on jugeroit
à propos. M' de Louvoys
ne mena aucuns équipages,afin
qu'on ne ſe doutaſt pas qu'il
duft paffer ſi avant. On prit
mille autre précautions dont je
laiſſe le détail. Elles ne font
peut- eſtre pas ſceuës de ceux182
LE MERCURE
டி
s'y
mefines qui ont travaillé pour
l'accompliſſement d'un ſi grand
deſſein. La vray-femblance
trouvoit ſi peu , que le Duc de
Villa -Hermoſa n'en voulut rien
croire. Cinq ou fix Courriers
luy avoient apporté les nouvellesde
toutes les Places inveſties
dont je vous ay parlé ;& comme
il y avoit donné ordre , il ſe
promenoit tranquillemet à Bruxelles,
lors qu'unnouveau Courrier
luy apprit que Gand eſtoit
inveſty. Il répondit,qu'ilne donnoit
pas dans ce panneau. Onluy
repartit , que c'estoit une nouvelle
affurée. Il ditde nouveau , qu'il
ne la croyoitpas ,parce qu'elle ne
pouvoit estre vraye. Et voyant
queleCourrier continuoit à luy
tenir le meſme langage,il le menaça
de le faire punir, s'il foutenoit
pluslongtemps des impoGALANT.
183
ſtures . Le Marquis de Borgomainero
qui estoit aupres du
Roy d'Angleterre ', n'eut pas
moins d'incredulité pour ce Siege
: & quand le bruit en fut répandu
à Londres , il prétendit
que ce fuſt une vanterie des
François. Cependant on diſpoſa
les Quartiers . Vous les comprendrez
plus aiſement, quand
je vous auray dit un mot des
Rivieres des environs. L'Eſcaut
qui décend d'Oudenarde s'appelle
le petit Eſcaut, & le grand
eſt celuy qui de Gand va à
Dendermonde. On le nomme
ainſi , à cauſe de la Lys qu'il reçoit
. Le Quartier du Roy eſtoit
entre le petit & le grand Eſcaut.
Monfieur le Mareſchal de Humieres
y commandoit ſous les
ordres de Sa Majeſté . Onavoit
fait camper vingt-deux Batail184
LE MERCURE
lons fur cette Ligne. Il y en
avoit une ſeconde de vingt-un
Eſcadrons derriere eux, la plûpart
de la Maiſon du Roy ; & la
troifiéme eſtoit compoſée de
20.autres Eſcadrons. Les Moufquetaires
& les Grenadiers à
cheval eſtoient autour du Logis
du Roy. Le ſecond Quartier
qui eſtoit celuy de Monfieur le
Mareſchal de Schomberg, eſtat
de moindre eſtanduë , n'avoit
qu'onze Bataillons derriere 21 .
Eſcadrons, & pour troiſieme diſtance
11. Efcadrons. Ce Quartier
eſtoit ſitué entre le grand
Eſcaut & la Durme . Le troifiéme
, c'eſt à dire celuyde Monſieur
de Luxembourg,tenoit depuis
la Durme juſques au Canal
du Sas de Gand, & avoit vingttrois
Bataillons ſur une Ligne,
foûtenus de trente Eſcadrons
GALANT.
185
pour ſeconde , & dix -neufpour
troiſième . Ces trois endroits eftoient
les plus dangereux,&laif
foient aux Ennemis plus de fa
cilité d'entreprendre de nous
attaquer. Il y avoit encor d'autres
Quartiers prefque à couvert.
Comme ils ne craignoient
point ce qui pouvoit venir du
cofté de Bruges & d'Ypres , ils
eſtoient moins garnis de Troupes
, & on s'eftoit contenté d'y
mettre une ſeule Ligne meflée
de Dragons d'Infanterie & de
Cavalerie. Le premier alloit du
Canal du Sas , à celuy de Bruges
,& il n'y avoit que fix Bataillons
meflez avec huit Efcadrons,
moitié Cavalerie &Dragons.
M' le Marefchal de Lorge
eſtoit poſté depuis le Canal
de Bruges juſques àla Lys, avec
huit Bataillons & huit Efca186
LE MERCURE
drons ordonnez comme dans
l'autre Quartier ; & M'de Vandofine
& de Maulevrier occupoient
tout l'eſpace qui ſe trouve
depuis la Lys juſques au petit
Eſcaut , avec huit Bataillons
&huit Efcadrons meſlez ſur la
mefme Ligne . Le Pont de l'Artillerie
y estoit auſſi , avec quatre
Bataillons de Fufiliers.Monfieur
le Grand-Maiſtre commandoit
cette Artillerie ,& avoit ſous luy
Monfieur du Mets qui en eſt
Lieutenant General. Son experience
eſt connuë auſſi - bien
que celle de Monfieur de Vauban
qui conduiſoit les Travaux.
Avant que de vous parler de
l'ouverture de laTranchée,il eſt
bon de vous dire deux mots de
Gand. Cette grande Ville eſt
ſituée dans les Païs-Bas . On les
nomme ainfi, à cauſe qu'ils font
GALANT. 187
dans un plat Païs&vers laMer,
où les Rivieres ont leur pente.
Le nom de Flandres qu'on leur
donne en general , eſt le nom
particulier d'une Province . Les
Païs-Bas Catholiques font divifez
en trois Duchez , quatre
Comtez , une Seigneurie , un
Eveſché , & un Archeveſché,
Fiefs de l'Empire. Bruxelles
Capitale du Brabant , l'eſt de
tous les Païs-Bas , & non de la
Comté de Flandres,qui n'enconoit
point d'autre que Gad. Pluſieurs
Hiſtoriens affurent que
Jules-Céſar le fit bâtir. Il eſt à
quatre lieuës ou environ de la
Mer, fur trois Rivieres. Pluſieurs
Sources d'eaux vives en font
proches. Elles y entrent ,& s'écoulent
enſuite dans la Mer par
le moyen d'un Canal de quatre
lieuës de long. La bouche par
188 LE MERCURE
où ce Canal ſe dégorge, eft appellée
le Sas de Gand. Il y a
vingt- fix petites Iſles & quatrevingts
dix Ponts dans la Ville.
Charles - Quint y pritnaiſſance,
& l'Archiducheſſe ſabelle, petite-
Fille de ce grand Empereur,
y fit dreſſer ſa Statuë fur une
Colomne de marbre , au milieu
d'une Place publique , tenant
une Epée d'unemain,& un globe
Impérial de l'autre. Cette
Ville eſtoit autrefois ſi puiſſante,
& ſes Habitans ſi belliqueux
qu'elle n'avoit qu'à faire paroître
ſon Etendard pour faire voir
cinquante mille Hommes ſous
les armes. Charles-Quint la jugeoit
d'une tres-grande importance
pour le bien de ſes affaires
, & cela parut lors qu'ayant
appris qu'elle s'eſtoit mutinée ,
il ne balança point à prendre
GALANT. 189
la Poſte luy quatrième, & à pafſer
par Paris , pour empeſcher
les fuites de la revolte. Voicy les
propres termes dont ſe ſert
Jean-Antoine de Vera de Figueroa
Comte de la Roca , dans
l'Hiſtoire qu'il a composée de
cet Empereur. Charles - Quint
partit en poste d'Espagne avec
quatre Gentil - hommes de ſa
Chambre , &paſſa au travers de
la Franceſans confidererles choſes
qui s'oppofoient à ce deſſein,
ne sçachant mêmes de quelle maniere
le Roy voudroit en ufer. Il
alla à Gand ,& priva cette Ville
de ſes Privileges , en aboliſſant
la Loy qui luy donnoit pouvoir
de créerdesMagiſtrats. Ill'obligea
de faire bâtir une Citadelle
aſes dépens. On y a toûjours
entretenu' une Garniſon Eſpagnoledepuis
ce temps-là.Voyez,
190 LE MERCURE
4
Madame , combien l'envie de
ſauver Gand fit hazarder à
Charles- Quint , puiſqu'il paſſa
par Paris , où il pouvoit craindre
d'eſtre retenu prifonnier . C'eſt
ce qui eût pû arriver, s'il eût eu
affaire à un Roy moins genéreux
que François I. Je ne puis
m'empeſcher d'adjoûter icy ce
que Mathieu dit de ce Voyage
dans fon Hiſtoire de France. Il
rapporte une circonſtance qui
répond affez à ce qu'a écrit
l'Hiſtorien Eſpagnol.
L'Empereur paſſa en France
pour aller aux Pais-Bas châtier
la mutinerie de ceux de Gand que
leRoy n'avoit pas voulu prendre
enſaprotection. Il fut reçeu avec
toutesfortes d'honneurs , &la generosité
de ces deux Princes fut
admirée de tous ; car l'un ſefioit à
fon Ennemy qu'il avoit offencé, &
GALANT. 191
t'autre preferoit l'honneur de Sa
parole au reſſentiment deſes offences
, desquelles il ne luy parla
jamais tant qu'il fut en France,
& encor cefut en riant . Parce que
perſonne ne l'a écrit , &qu'ilmerite
d'estreſçeu, je le rapporte icy.
Comme le Roy entretenoit la Ducheſſe
d'Estampes qu'il aimoit,
l'Empereurſurvint en ſa Chambre.
Le Roy luy dit. Monfieur
mon Frere , il faut que vous ſçachiez
le conſeil que cette belle
Dame me donne. Elle est d'avis
que je vous retienne prifonnier
juſques à ce que vous m'ayez
rendu Milan & Naples. Vrayment
, dit l'Empereur , Monfieur
mon Frere , elle vous conſeille
bien. Quoyque le Roy eût lâché
ce mot avec la liberté Françoise,
neantmoins l'Empereur le reçeut
douteusement ; & le lendemain
192 LE MERCURE
lavant les mains pourſouper avec
le Roy , il mit en ſa bouche un
grand & précieux Diamant qu'il
laiſſa choir à deſſein au pied de
la Duchefſe D'Estampes qui tenoit
la Serviette, &fi àpropos, qu'elle
cut moyen de le relever, &comme
elle luy eut preſenté, Ileſt en
trop bonne main, dit l'Empereur,
pour l'en ôter ; il vaut mieux
qu'il y demeure , & que vous le
gardiez pour l'amour de moy, &
je vous en prie .
Cesdeux endroits de l'Hiſtoire
juſtifient aſſez ce que je
vous ay dit de l'importace qu'étoit
pour Charles- Quint la conſervation
de Gand. Il y a grande
apparence qu'il ne fût pas venu
riſquer ſa liberté dans une Cour
étrangere , fila neceſſité de ce
Voyage ne luy eût paru plus
forte que le péril. Je vous ay déja
dit
GALANT. : 193
dit une partie de ce que Loürs
LE GRAND a fait pour conquérir
cette Place. Il prit d'abord
ſa route du côté de Mets ; & le
dixième jour apres y eſtre arrivé,
il ſe trouva devant Gand de
ſi bonne heure , qu'on pourroit
n'en compter que neuf; encor
le ſejour qu'il a fait à Mets , & le
temps qu'il a employé à viſiter
quelques Places , font- ils compris
dans ce peu de jours. Je reviens
au Siege. Aprés l'établiſſement
des Quartiers dont je
vous ay parlé , ondiſpoſa toutes
choſes pour l'ouverture de la
Tranchée . On travailla aux Lignes.
On fit venir du Canon .
On prépara les Bateries . On
éleva des Digues pour la communication
des Quartiers . On
fit dreſſer des Ponts ſur les trois
Rivieres , & l'on eut ſoin fur
Mars. I
194 LE MERCURE
tout des Saignées neceſſaires
pour faire écouler les eaux. Les
inondations avoient eſté préveuës
, & tout ſe trouva preſt
pour s'en garantir. Ceux de la
Place ne crûrent point juſques
au Mecredy à midy, qu'on voulût
les afſieger. Ils s'imaginoient
que Monfieur le Mareſchal de
Humieres & Monfieur le Marquis
de Chamilly faifoient de
leurs courſes ordinaires dans le
Païs de Vaës & aux environs,
pour brûler & piller tout ce
qu'ils trouveroient,& ils ne coinmencerent
à ſe deſabuſer que
lors que toute l'armée fut devant
la Place. Dés que Monfieur
de Chamilly y fut arrivé,
il fit attaquer par les Dragons
de la Roche-Thulon le Fauxbourg
de Muſoté, ſur le bord du
Canal du Sas , où les Ennemis
GALANT.
195
avoientun petit Fort , & où ils
s'eſtoient poſtez encor dans des
Moulins. Il les emporta, fit quelques
Priſonniers ,&y mit Monſieur
de la Roche. Le Roy étant
arrivé au Camp le 4. avant mydy,
Sa Majefté reconnut la Place.
On avoit ſommé la Ville dés
le matin , & les afſiegez ayant
répondu qu'ils eſtoient réſolus
de ſe défendre , commencerent
d'en donner des marques , en
brûlant unde leurs Fauxbourgs.
La nuit du 4. au 5. quatre cens
Hommes détachez du Regi.
ment des Fuſiliers , avec cinq
cens des Gardes Françoiſes &
Suiſſes, furent commandez pour
aller occuper un Poſte où la
Tranchée devoit s'ouvrir , &
où l'on vouloit faire un grand
Epaulement pour ſe couvrir du
feu du Canon d'un fort haur
I j
196 LE MERCURE
Cavalier des Ennemis . Les Gardes
Françoiſes & Suiſſes avoient
eſté poſtez d'un côté . Monſieur
de Marans Brigadier &
Lieutenant Colonel des Fufiliers
qu'il commandoit , ne ſe
trouvant qu'à trois cens pas de
la Contreſcarpe , & ſe voyant
maître des Poſtes qu'il avoit eu
ordre de prendre, envoya eneor
chercher cinq cens Hommes
de fon Regiment , & ouvrit la
Tranchée ; ce que les Ennemis
luy laiſſerent faire fort en repos
juſques à ſept heures du matin
qu'ils firent grand feu de leur
Canon & de leurs Mouſquets,
dont ils ne tuerent qu'un Sergent,&
blefferent trois Soldats .
Cette Tranchée n'ayant eſté
ouverte que par hazard, elle la
fut dans les formes la nuit du
1. au 6. à la droite par trois Ba
GALANT. 197
taillons des Gardes Françoiſes,
& à la gauche par deux de Navarre
& un de Bourgogne .
Deux Efcadrons des Gardes
du Corps eſtoient de garde , &
Monfieur le Marefchal de Humieres
de jour. Monfieur le
Grand-Maiſtre & Monfieur de
Chamilly ſervoient d'Officiers
Generaux. Ils avoient chacun
leurAttaque.Monfieur de Chamilly
pouffa la fienne juſques
fur la Contreſcarpe , où apres
avoir fait un Logement , il inſulta
le Fort S. Pierre , & l'emporta
, quoy qu'il euſt quatre
Baſtions , & qu'il euſt pû ſe défendre
longtemps. La mefme
nuit Meffieurs Olier,de Saillant,
& quelques autres Officiers &
Soldats , ayant eſté détachez
pour ſoûtenir les Travailleurs,
le Roy voulutvoir paſſer ceDé-
I iij
198 LE MERCURE
tachement. Sa Majesté fit diſtribuer
quelque argent aux Soldats,&
dit aux Officiers qu'Elle
ſe ſouviendroit de leurs noms.
Le Travail fut pouffé juſques
au pied d'un grand Ouvrage
bien fortifié . Monfieur de Vauban
qui conduiſoit la Tranchée,
propoſa quelque recompenſe à
un Soldat de Monfieur de Creil,
s'il vouloit hazarder la deſcente
du Foffé. Le Soldat y defcendit,
n'y trouva perſonne , & monta
juſques au haut d'un Ouvrage
couronné. Une Sentinelle qui
l'apperçeût, luy ayant demandé
le Qui vive ? il répondit , vive
le Regiment des Gardes du Roy de
France , & s'avança l'Epée à la
main fur cette Sentinelle , qui
ne tira pas ſeulement un coup,
& s'enfuit apres avoir jetté ſes
Armes. Le Soldat les ramaſſa
,
GALANT.
199
& revint. Les Gardes y entrerent.
Les Gens détachez pafferent
par deſſus les Paliſſades ,
quoy qu'elles euſſent plus de
dix pieds de haut. Ils eſſuyerent
plus de cinquante pas à découvert,
un affez grand feu que les
Ennemis faifoient de deux Demy-
Lunes , dont il n'y eut de
bleffé que Monfieur de Saillant
Lieutenant de la Colonnelle
. Trois Ingenieurs furent
bleſſez cette nuit-là , Monfieur
de la Lande au bras , Monfieur
de Brino au talon , & Monfieur
Robert à la cuiſſe. On fit une
Baterie de huit Pieces de Canon
qui commença à tirer à la pointe
du jour , & en démonta une
des Ennemis . M de Rubantel
Mareſchal de Camp fut bleſſé
à la jouë en ſortant de la Tranchée.
Le Fort dont j'ay parlé
I ij
200 LE MERCURE
qu'attaqua Monfieur de Chamilly
, ne fut pris que le matin,
&les Soldats monterent lesuns
fur les autres pour y entrer.
Le 6. Sa Majeſte ſe rendit au
Quartier des Fufiliers, & monta
dans un petit Chaſteau où eſtoit
logéMonfieur de Marans,pour
découvrir la Tranchée , & ce
que faifoient les Ennemis. Le
Roy laiſſa ceux qui l'accompagnoient
chez Monfieur de Marans
, pour n'eſtre pas reconnu,
& s'avança juſqu'àun autre petitChaſteau
preſques à la queuë
de la Tranchée , & qui estoit à
la portée du Mouſquet des Ennemis
. Le Canon y donnoit
beaucoup , & eftropia meſme
un des Fufiliers , à qui Sa Majefte
fit donner quelque argent.
Tous les Soldats bleſſez en eurentdepuis
autant.
GALANT. 201
La nuit du 6. au 7. deux Bataillons
des Gardes Suiſſes , un
troifiéme Bataillon de Navarre,
&le Bataillon du Regiment du
Pleſſis - Praflin , monterent la
Tranchée , les Gardes Suiſſes à
la gauche , & les autres à la
droite. Le Mareſchal de France
de jour eſtoit Monfieur de
Schomberg, &les Officiers Generaux
Meſſieursde Maulevrier
&de la Motte. La nuit fut tresfâcheuſe;
la pluye & le vent ne
diſcontinuerent point. On ne
laiſſa pas de gagner la Contreſcarpe.
Monfieur Perot Ingenieur
fut bleſſe au viſage. Le
Canon tira tout le 7. contre la
•Ville.
Le même jour un boulet de
la Citadelle donna dans le lieu
où Monfieur de Chamilly s'habilloit.
Son Valet de Chambre
I
202 LE MERCURE
qui luy préſentoit ſes Habits,
fut tué , les Habits mis en pluſieurs
pieces, & un Laquais fort
bleſsé.
Le ſoir du même jour, Monfieur
Solu de Moulineaux, Lieutenant
aux Gardes, eut la jambe
emportée d'un coup de Canon
en deſcendant de la Tranchée.
La nuit du 7. au 8. deux Bataillons
des Gardes Françoiſes.
monterent la Tranchée à lagauche
, & deux du Regiment du
Roy à la droite. Monfieur le
Mareſchal de Lorge eſtoit de
jour , & fous luy Monfieur de
Tilladet Mareſchal de Camp.
On étendit les Logemens qu'on
avoit faits ſous la Contreſcarpe.
Les Affiegez tirerent beaucoup.
MonfieurdeMontiſon Capitaine
au Regiment de Picardie, fut
bleſſe àla cuiffe.
GALAN T.
203
La nuit du 8. au 9. on n'entreprit
pas ſeulement d'inſulter
le reſte des Dehors de la Place
qui reſtoient à prendre , mais
encorde commencer l'ouverture
de la Tranchée devantla Citadelle.
Les Troupes qui l'ouvrirent
, furent deux Bataillons du
Regiment Royal, & le Bataillon
de Grançey. Celles qui la monterentdu
côté de la Ville, furent
un Bataillon des Gardes Suiſſes,
&deux Bataillons du Regiment
du Roy. Comme l'Attaque des
Demy- Lunes qu'on devoit faire
eſtoit confiderable , on forma
encor d'autres Bataillons de ces
mêmes Regimens. On joignit à
ces Troupes tousles Grenadiers
de l'Armée , avec une Compagnie
de la Couronne , & une de
Vermandois. Monfieur le Maréchal
de Lorge eſtoit de jour,
204 LE MERCURE
& les Officiers Generaux de
garde furent Monfieur le Duc
deVilleroy Lieutenant General,
&Monfieur Ximenes Brigadier.
Le Roy qui ne ſçait pas ſeulement
gouverner dans le Cabinet
, mais dont les lumieres &
l'expérience font grandes pour
ce qui regarde l'exécution , réfolut
luy-même l'Attaque qui ſe
fit cette nuit-là. Les Troupes
qui devoient agir , furent ſéparées
en trois Corps pour monter
par chaque face , & par la
pointe de l'Ouvrage qu'on devoit
attaquer. On avoit mené
des Gens avec des Haches pour
couper une fort groffe & haute
Paliſſade liée par des linteaux.
Le ſignal donné , chacun marcha.
Les Ennemis jetterent
pluſieurs Grenades au bruit des
Haches qui couperent les Pa
GALANT.
205
liffades. On monta quelque
temps apres aſſez bruſquement,
quoy que la Demy - Lune fut
forthaute & nullement élabourée
du Canon . La maniere dont
les Nôtres allerent aux Ennemis,
les épouvata fi fort,qu'apres
avoir eſſuyé quelques coups , ils
abandonnerent les Ouvrages
qu'ils défendoient. Les plus pareſſeux
qui ne púrent ſe ſauver,
furent tuez ou pris. On penſa
même entrer avec eux dans la
Ville , mais ils fermerent la faufſe
Porte par où les premiers
avoient paſsé. Le reſte ſe jetta
ſous le Pont & dans le grand
Foſsé. On prit ſept Drapeaux,
& quelques Officiers & Soldats .
Le feu fut égal à l'Attaque des
Gardes , mais ils eurent plus de
peine à monter , à cauſe d'une
Fraiſe paliſſadée,outre laBrefme .
206 LE MERCURE
La troiſième Attaque étoit fauffe,
& feulement pour amuſer les
Ennemis. Monfieur de S. Georges
Brigadier d'Infanterie , &
Meſtre de Camp du Regiment
duRoy,leur fit abandonner une
Demy- Lune , & y fut legerement
bleſſe à la jambe. Monſieur
de Polaſtron Major du
Regiment du Roy , y fut auffi
bleſfé en ſe diftinguant. Plufieurs
Pages de Sa Majesté ſe
font fignalez à ces Attaques à la
teſte de ce qui fut détaché du
RegimentdesGardes.Meſſieurs
de Feron & Saint Gilles - Lenfant
, Pages de la petite Ecurie,
entrerent des premiers dans cette
Demy-Lune qui estoit ſi bien
fraisée & paliſſadée par le bas ,
&dans laquelle on ne pût monter
qu'en effuyant le feu des
Grenades des Ennemis. MonGALANT.
207
-
fieur de S. Gilles deſarma d'abord
une Sentinelle . Les Ennemis
avoient fait paroître pendant
le jour ſur le Parapet des
Faux emmanchées à revers,
mais on ne leur laiſſa pas le
temps de s'en ſervir. Meſſieurs
de Poudenas & de Mazerolles
Pages de la grande Ecurie, avec
pluſieurs Volontaires, entre lefquels
eſtoit Monfieur leChevalier
de Courcelles , ſe trouverent
à cette entrepriſe auprés
de Monfieur le Ducde Villeroy,
qui demeura un grand quartd'heure
à la tête du Travail exposé
au feu du Rampart.Ce Duc
ayant remporté preſque tout
l'honneur de cette Action,pour
ce qui regarde la valeur & la
conduite, on ne peut luy donner
trop de loüanges , & je ne finiray
point ma Lettre ſans vous
208 LE MERCURE
faire voir ce que le Roy a écrit
fur ce ſujet. On ne peut obliger
une Ville comme Gand à capituler,
ſans rendre fon Nom immortel
. Elle batit la Chamade
auſſi -tôt aprés ,&demanda trois
jours pour avertir le Duc de Villa
Hermoſa qu'elle ſe rendroit,
fi elle n'eſtoit ſecouruë dans ce
temps -là. Cette propoſition fut
rejettée , & elle accepta la même
Capitulation qui fut faite il
ya dix ans à ceux de Tournay.
Monfieur de Louvoys entra
dans la Ville ſur les cinq heures
du ſoir pour y donner ordre à
toutes choſes. Monfieur de Rubantel
y eſtoit entré avec les
Gardes un peu auparavant.
Le Royen a donné le Commandemet
à Monfieur de Monbron
fous Monfieur le Marefchal
de Humieres. Monfieur
GALANT. 209
d'Ernemont Lieutenant de Roy
de Doüay, a eſté nommé par Sa
Majesté pour y faire la meſme
fonction , & Monfieur Mégron
Major de Monpezat pour y fervir
en qualité de Major. La priſe
de Gand fut ſuivie de l'Attaque
de la Citadelle. Monfieur de S.
Géran qui commandoit le jour
de l'ouverture de la Tranchée
du coſté de la Campagne , fit
beaucoup plus avancer qu'on
n'avoit crû. On l'ouvrit pareillement
du coſté de la Ville aufſitoſt
qu'on s'en fut rendu maître,&
l'on en prit la Contrefcarpe.
Le 11. on fit un Logement
fur une Contregarde , fur laquelle
on dreſſa une Baterie.
Elle rompit un Pont qui communiquoit
à une Demy- Lune.
Meſſieurs de Ranes , d'Albret,
&de Sourdis , ont ſervy d'Offi210
LE MERCURE
ciers Genéraux aux Attaques
de cette Citadelle , dont Monfieur
de Chamilly a fort avancé
la priſe. Il demanda permiffion
au Roy d'aller perfuader au
Gouverneur qu'il ſe devoit rendre
; & il y réüſſit ſi bien , qu'il
l'engagea à le faire. La nouvelle
en fut apportée à Sa Majeſté
par Monfieur de Villevra Capitaine
des Gardes de Monfieur
le Duc de Luxemboug. La Capitulation
fut arreſtée le ſoir du
11. & le Roy la figna à une
heure aprés minuit. Le Gouverneur
fortit le lendemain à
deux heures apres midy , avec
deux pieces de Canon , pour
eſtre códuità Anvers. Ils eſtoiét
huit à neuf cens Hommes , &
Sa Majeſté les vit paſſer ainſi
qu'il ſe pratique en pareille occafion.
Ce Gouverneur qui étoit
GALANT. 211
âgé de quatre-vingts un an , luy
dit en la falüant , Qu'ayant esté
obligé de ſe rendre , il avoit l'avantage
de n'y avoir estéforcéque
par ungrand Roy; mais qu'il auroit
esté plus longtemps dans la
Place , fi Sa Majesté n'eust pas
joint à la force deſes Armes toutel'adreſſfe
des plus experimentez
Capitaines.
Sa Majesté donna la Lieutenance
de Roy de la Citadelle à
Monfieur le Chevalier du Repaire
Capitaine des Grenadiers
du Regiment de Navarre , &
envoya en meſme temps Monfieur
le Mareſchal de Schomberg
prendre le Fort Rouge qui
eſt ſur le Canal. On s'en rendit
maiſtre ſans qu'il refiftat. Monfieur
le Mareſchal de Humieres
fut laiſſe à Gand avec un
Corps confiderable de Troupes.
212 LE MERCURE
1
Il ne faut pas quitter cetre Ville
fans vous la faire connoiſtre de
pluſieurs manieres. Vous en
pouvez voir l'élevation dans ce
Porfil qui vous en marque la
beauté ; & en jettant les yeux à
coſté , vous en verrez le Plan
avec toutes les Attaques. J'ay
oublié à vous dire que la gau--
che a ſouvent eſté le Pofte
d'honneur , & que les Gardes
mefmes y ont monté. Cela n'arrive
pas ordinairement, & n'eſt
arrivé pendant ce Siege , que .
parce qu'il y avoit plus d'occafions
de ſe ſignaler de ce coſtélà,&
plus d'Ouvrages à prendre .
Nos Troupes eſtoient à peine
dans Gand, que le Roy eſt party
pour Ypres. J'apprens meſme
que la Place eſt déja priſe.Mais,
Madame,vous fçavez,& je vous
aydéja marqué, qu'il faut plus
1
PRIORE
DEL
AYON
*
GALANT..
213
de temps pourdécrireles Conqueſtes
du Roy, qu'il n'en employe
à les faire. Ma Plume & le
Burin dont je me ſers preſentement
pour vous en donner une
double image , n'égalent point
leur rapidite, &je ſuis contraint
de diferer juſqu'au Mois prochain
à vous entretenir de ce
dernier Siege. Cependant je
m'acquitte de ce queje vous ay
promis au regard de Monfieur
le Duc de Villeroy. Voicy ce
que Sa Majesté a écrit àMonfieur
le Mareſchal Duc de Villeroy
ſon Pere . Cette Subſcription
eſtoit ſur la Lettre .
214
LE MERCURE
A MON COUSIN
LE MARESCHAL
DUC DE VILLEROΥ.
L
E Duc de Villeroy a fait à
l'Attaque des Demy - Lunes
tout ce que l'on peut deſirer , tant
pourſa conduiteque pour le courage.
Elles ont esté emportéesfort vigoureusement
, & l'action qu'il a
faite afort avancé la prise de la
Ville. L'ay esté bien-aiſe de vous
dire moy mesme ce qui s'estpaßé,
&quejesuis content de luy autant
qu'on le peut estre. I'efpere que la
Citadelle ne m'arresterapas longtemps
, & que dans peu de jours
cette Conqueſteſeraparfaite.Vous
enferezplus aise quepersonne , car
jeSçay le Zele que vous avezpour
GALAN T.
215
le bien de l'Etat , & l'attachement
particulier que vous avez
pourmoy. Eftant aussi persuadéde
ces deux choses là que je lefuis ,
vous ne devez pas douter que je
n'aye toute l'amitié pour vous que
vous pouvez defirer.
LOVIS.
Au Camp devant la Citadelle
de Gand, le 10.Mars 1678 .
Ce témoignage eſt bien glorieux
à un Pere , mais il n'eſt pas
audeſſus dumerite de Monfieur
le Mareſchal de Villeroy. Je ne
vousdis rien de la grandeur de
cette Maiſon.L'Hiſtoire eſt pleine
des ſervices qu'elle a rendus
à l'Etat .Ce fameux Monfieur de
Villeroy Secretaire d'Etat , ce
Miniſtre ſi chery de Henry le
Grand , qui ſous le Regne de
216 LE MERCURE
Loüis XIII . fut rappellé dans
des Affaires d'où il avoit eſté
quelque temps éloigné par les
cabales de ceux qui favoriſoient
les mal- intentionnez de ce tepslà,
n'a pas peu relevé cette Maifon
déja illustre. Le Marquis
d'Alincour fon Fils , Chevalier
des Ordres du Roy , & Gouverneur
du Lyonnois , a fait connoître
par la maniere dont il
s'eſt acquité des Emplois qui luy
ont eſté confiez , que ſi le Ciel
luy eut donné plus de vie , il auroit
eſté d'un tres- utile ſecours
pour l'Etat. Cet Homme excellent
a fait neanmoins beaucoup
pour luy , en donnant un grand
nombre d'Enfans , qui ſont tous
des Gens admirables . Vous connoiſſez
le merite de Monfieur
l'Archeveſque de Lyon,qui s'eſt
rendu recommandable par mille
endroits
GALANT. 217
endroits dont il ne faudroit
qu'un ſeul pour acquerir beaucoup
de gloire à un autre . Vous
ſçavez ce que vaut Monfieur
l'Eveſque de Chartres , & combien
l'Egliſe doit à tous les deux.
Pour Monfieur le Marefchalde
VilleRoy , il eſt au deſſus de
toute loüange , & je croy qu'en
regardant de quelle maniere il
eſt traité de LoüIS LE GRAND,
dont il a eu l'honneur d'eſtre
Gouverneur, on acheveroit fon
Panegyrique ſans qu'il fuſt neceſſaire
de dire autre choſe , ſi
ce n'eſt qu'on y vouluft adjoûterce
qu'il a rendu au Roy pour
les bien-faits qu'il en a reçeus ,
en luy donnant un Fils qui le
fert avec tant de gloire , & qui
s'eſt rédu Héros à un âge où les
autres ne faifoient autrefois que
commencer à porter les armes.m
Mars.
J
K
218 LE MERCURE
Je ne puis m'empefcher de
vous dire auſſi un mot de Monſieur
le Marquis de Chamilly , à
qui vous venez de voir emporter
un Fauxbourg & deux Forts
devant Gand. Ce fut luy qui fit
cette belle reſiſtance dans Grave,
qu'ony doit mettre au nombre
des prodiges de noſtre Siecle.
Je m'étonne qu'on n'en ait
donné aucun détaildans les formes.
Ceux qui en ont les Memoires
, devroient bien en faire
part au Public. Ce brave Marquis
eſt Frere de feu Monfieur
le Marquis de Chamilly Lieutenant
General , qui a eſté ſi univerſellement
regreté pour fon
merite , ſa douceur , ſa ſageſſe,
fa bravoure finguliere , & fon
eſprit.Vous ſçavez qu'il eſt mort
à la teſte du Corps d'Armée
qu'il commandoit par l'acci
GALANT.
219
dent des bleffures dont il eſtoit
couvert , qui ſe rouvrirent inopinément.
Celuy dont je vous
parle aujourd'huy , eft Marefchal
de Camp , & Gouverneur
d'Oudenarde. Les Ennemis dot
il eſt l'admiration & la terreur,
connoiffent fon Nom à leurs dépens.
Il a pluſieurs fois paffé la
Riviere ſous le Mouſquet de
Gand , à la veuë des Troupes
de la Vill'e , &de la Milice de
tout le Païs de Vaës,qui l'attendoient
fur le bord pour luy en
diſputer le paſſage . Apres avoir
faittrois courſes dans ce Païs-là
pour le mettre à contribution,&
l'avoir brulé juſques à trois fois ,
il en revint la quatrième avec
desOftages. Si la France a beaucoup
de Héros, elle ne manque
pas de beaux Eſprits pour écrire
ce qui s'y fait.Voicy des inprom-
Kij
220 LE MERCURE .
ptus que vous ne regarderez
que comme des Jeux d'Eſprit,
ceux qui les ont faits pouvant
nous donner des Ouvrages plus
confiderables. Si vous avez pris
autrefois plaiſir à lire cent cinquante
Epigrammes de Monfieur
de Brebuf ſur une meſme
matiere , je croy que les Pieces
que je vous envoye ſur la priſe
de Gand vous divertiront d'autant
plus , qu'eſtant de diférentes
Perſonnes,elles vous doivent
rendre curieuſe de voir le tour
diférent que chacun a donné à
des penſées qui ſe rapportent .
La premiere de ces Pieces
eſt un Dialogue d'un Eſpagnol
& d'un Flamand , ſur la marche
impreveuë du Roy, de Lorraine
en Flandre , & fur la priſe de
Gand.
GALANT. 22I
D
L'ESPAGNOL .
Es nouvelles , Amy, ne m'en sçaurois-
tu dire ?
Le François va,dit- on,du coſté de l'Empire
,
Et laiſſe cetteAnnée en repos le Flamand.
LE FLAMAND .
Oüy; Son Roy depuis peu s'est emparé
de Gand.
L'ESPAGNOL.
Vrayment tu mefais rire , il est en Allemagne,
Et tu veux que par Gand il cuvre fa
Campagne?
Gand est il enAlface , ou bien au Luxembourg
?
On t'a peut - estre dit ou Tréves 2014
Strasbourg.
Encor le direpris , c'eſt aller un peuvîte.
LE FLAMAND.
L'Espagne , je le ſçay , en doit eftre interdite;
Mais il est pris , c'est Gand , Gand
dans le Pais-Bas ,
Kiij
222 LE MERCURE
Oule Roy s'est trouvé , quoy qu'on
ne l'y cruftpas.
L'ESPAGNOL .
Hé, hé, te mocque-tu ? mafoy , tu me
fais rire ,
Si tu n'expliques mieux ce que ton Gand
vent dire.
LE FLAMAND .
Gand eſt Gand , & le Roy depuis deux
jours l'a pris.
1 L'ESPAGNOL .
L'undes deux , mon Amy , turadoutes,
ou ris;
Endeux lieux à lafois on ne sçauroit se
rendre ,
Et quand on est à Mets , on nepeut étre
enFlandre.
LE FLAMAND .
Hé bien vous le voulez , il est encor à
Mets ,
Mais il ne laiſſe pas d'étre encor icy pres.
ESPAGNOL .
Ecoute moy , Flamand , voy comme je
raisonne.
Peut- il estant à Mets , estre à Gand en
personne?
Sçais-in la Carte, toy, qui t'obſtines icy ?
GALANT. 2.23
Sçais-tu bien quel chemin de Gand juſqu'à
Nancy ?
Examine , & me dy ,ſi ſans ſe reproduire,
Ilpourroit estre ensemble en Flandre &
vers l'Empire.
LE FLAMAND .
Il est où vous voudrez; mais je vous le
redis ,
Les François ſont dans Gand , & c'est
luy qui l'apris.
Les trois Epigrammes qui ſuivent ſont
de Monfieur Lelleron Avocat à
Provins.
Sur la Reduction de Gand.
EPIGRAMME .
Oſtre Paris n'estpas fi grand ,
VQu'ilnetintbiendansnôtre Gand,
Diſoient les Espagnols ,ſe raillans de la
France .
Quel ſujet avoient-ils d'en étre réjoüis ?
Ils voyoient par expérience ,
Que s'il reçent du Sort cette grandeur
immense ,
K iiij
224 LE MERCURE
:
C'est qu'il le destinoit pour lamainde
LOVIS .
AUTRE ..
Lamans , enfin voſtre amitié
Flamante enfin vo
Roy de France;
Vous donnezà sa Main un Gand pour
récompense
De vous avoir donné Chauſſureà vostre
Pié.
PE
AUTRE .
Eut- on plus prudemment commencer
la Campagne ?
LOVIS part au fort de l'Hyver ,
Et pourse parerdu grand air ,
Ilſe munitd'un Gand d Efpagne.
Ces trois autres font , l'une , d'un
Homme de qualité; l'autre , d'un
Vandomois ; & la derniere , de
Monfieur de Roux.
Espagnols, autrefois vous aviezl'arrogance
De vouloir enfermer Paris dans vostre
Gandز
GALANT.
225
Mais vous ne pensiez pas qu'un jour
LOUIS LE GRAND
Mettroit Gand , malgré vous , pour
Frontiere à la France.
Espagnols
د par lapaixſauvez
vous reste ,
cequi
La Guerre ne sçauroit que vous estre fun
neste 3
L'on vous prend , l'on vous bat lors que
vous coimbatez.
De pouvoir vous vanger quittez donc
l'entrepriſe,
Car les François apres vous avoir dégantez,
Ne manqueront jamais de vous mettre
en chemiſe.
EGandque Charlequint vouloit qui
CE
futfigrand ,
Commence l'heur de la Campagne;
Tu pouvois bien penser , vaine furté
d'Espagne ,
Que laMainde LOVIS entreroit dans
ceGand.
Kv
226 LE MERCURE
Ce qui fuit a eſté fait à Tournay
par Monfieur Briffeau.
CAndSuperbe & puiſſante en braves
Qui renferme en ſes Murs cent mille
Combatans,
Dont le grand Etendard fifameux ſur
la Terre ,
Des Roys & des Etats fut jadis la terreur,
Qui mesme àses Ducs fit la guerre ,
Etfeule osa tenir contre un grand Empereur
,
Aujourd'huy qu'elle voit unispoursadéfense
Empereurs , Ducs , Etats , & Roys ,
Et qu'il faut de LOVIS foûtenir la
préſence,
En quatre jours d'attaque est soumise à
fes Loixs
Lettre de Monfieur de Villa-
Hermoſa au Roy d'Eſpagne .
on affiege Gand , &sa prise est
Stre
Ire,
certaine
GALANT. 227
:
Car on la prend au dépourven;
Le levois à regret , mais la prudence humaine
:
Nepouvoitpas avoirpréven
Que Lovis dust tomber à Gandpar
la Lorraine.....
Extrait d'une Lettre d'un
Mouſquetaire du Roy, du Camp
de Gandle 9. Mars 1678.
L
Es Alliez marchoient , & parois-
Soient fort proches ;
Mais dans le temps qu'en croit mettre
Flamberge auvent ,
Ils s'en vontsans rienfaire , &les mains
dans leurs poches
Apres avoir perdu leur Gand..
Voicy un Sonnet de Monfieur
l'Abbé Noé , du Ponteau
de Mer.
SONNET.
১৯
Nuain pour reſiſter aux armes de
E France,
le la
L'Europe en Bataillons épuiſe ſesTré
fors;
228 LE MERCURE
En vain elle aguerrit ſes Villes &Ses
Forts,:
LOVIS les attaquant , brave leur refi-
Stance.
1
Le Batave orgueilleux plieſousſapuif-
Sance,
Envainpour l'éviter il a fait ses efforts;
Il a veu defon sang le Rhin enflerfes
bords,
Etde nôtreHéros ſeconder la vaillance.
Ce miracle des Roys foûmet tout àfon
Bras,
Sa force est animée au milieu desfrimas ,
Et brave des Hyvers les ſiniſtres tempestes.
Eft il rien qui ne tremble au bruit deſes
Exploits
Espagne, tu n'as plu qu'à foufler à tes
doigts;
Puis qu'il vient d'ajoûter tonGandàſes
Conquestes. :
GALANT. 229
Jene ſçay qui a fait le Sonnet
ſuivant , ny les Epigrammes qui
l'accompagnent.
SUR LA PRISE DE GAND,
SONNET....
LEBelge
le Germain , dans l'effroy
qui les glace ,
Evitent la Bataille , & redoutent l'ASSant
:
Eft- il pour les couvrir un Rempart affez
haut?
En est-il unfifort que LOVIS ne menace.
Par cent & cent détours courant de Place
en Place,
Il en cherche avec art , & trouve le defaut,
Il alarme le Rhin pour ſurprendre l' Efcant
Et quand il est en Flandre , on le croit
en Alface.
Son Tonnerre enfermé dans un nuage
obfcur e
Gronde fur Luxembourg , fur Mans ,
Ypres , Namur ,
230 LE MERCURE
Tandis que Gand reçoit le coup de la
tempeste .
Superbes Ennemis que LOVIS pouffe à
bout ,
Nevous étonnezpas d'une telle conqueſte,
On peut bien estre à Gand , lors que l'on
est par tout .
EPIGRAMMES.
N
Oftre Roy pouvoit-il mieuxfaire ,
AAllllaanntt attaquerleFlamand,
Que de prendre d'abord un Gand
Si commode &si néceſſaire ?
Cette précaution fait voir à l'Univers
Combien ce grand Héros est politique&
-fage;
Car le Gand qu'il apris , est de fibon
usage,
Qu'il pourraſervir à l' Anvers.
८
Voy ,Gand est pris ?
Qonont
? c'est un revers
l'Espagne nepeut estre aifement
remiſe;
Mais bien plus , depuis cette prife
Toute l'Europea l'esprit al' Anderss
3
GALANT. 231
AVtrefois les Héros quandils al- en guerre ,
Se muniſſoient d'un Gand defer ;
Lenostre qui l'afait au milieu de l' Hyver,
En aime mieux prendreun de pierre.
N Espagnolfaiſant icySejour ,
UAllaparun beaujour
Sepromener aux Tuilleries ;
Mais paſſant par les Ecuries,
Vn Valet remarqua qu'il se cachoit la
main,
L'arresta par le bras , & luy dit que je
voye
Si vous n'avezpoint quelque proye ;
Mais l'Espagnol honteux , pour paſſer
Son chemin ,
Luy montraſes mains dégarnies ,
Et luy dit queſon Gand luy venoit deftrepris.
Hébien,paſſez, dit-il , vous vous estes
acquis
Le droit d'entrer aux Tuilleries.
Vous entendez le plaiſant de
cette derniere Epigramme . On
232 LE MERCURE
prétend qu'on est obligé de ſe
déganter quand on paſſe par les
Ecuries , & que ceux qui ne le
font pas , y laiſſent leurs Gands,
ou en payent la valeur.
Comme ma Lettre eſt déja
plus longue queje ne vous en ay
encor écritaucune, je vay trancher
court fur ce qui regarde
les Enigmes. On a devine juſte
dans voſtre Province pour les
deux en Vers. L'une eſt en effet
un Bâton de Maréchal de France
&l'autre uneEnseigne deMaiſon,
Mr Robe de Soiffons a expliqué
la premiere par ce Madrigal.
Pendant que nos Héros comme autant
de Césars
Courentmille ſanglans hazards
Pourun Bâtonde Maréchal de France,
LesMuses à leur tour , dans les paisibles
Arts,
Sans repandre de sang , sansforcer de
Remparts,
GALANT.
233
Nous en proposent un bors de toute ap.
parence.
Ie l'ay trouvéfans courir de danger,
L'ayſeulement combatu quelque doute
Qui m'a donné plus d'un jourà fonger;
C'est làtout ce qu'au vray ſa Conqueste
me coûte.
Ceux qui l'ont deviné comme
luy , fans avoir deviné celle de
l'Enſeigne, font M' de la Veffiere
, Monfieur du Bois Procureur
du Roy de Ham ; Mr Hébert
Avocat du Valois ; Modu
Teil ; M² Charpentier Commis
au Domaine de Languedoc ;
Monfieur de Valnay Controlleur
de la Maiſon du Roy ; la
Ville de Ham en Picardie ;
Monfieur Arnoulet de Loche-
Fontaine , Preſident de la Cour
des Monnoyes ; Monfieur de
Chantoiſeau , de Brie-Comte-
Robert ; Monfieur Evrard ;
234 LE MERCURE
Monfieur d'Argingourt , Monfieur
Gauthier ; Mademoifelle
Portail , Fille du Gouverneur de
Brie-Comte- Robert ; Monfieur
Boulanger , de Dinan en Bretagne
; Monfieur de la Barmondiere
, Secretaire du Roy , &
Procureur du Roy , de Villefranche
; Mademoiſelle Vaſtel,
de Roüen ; Monfieur Greaume
de Bergeromare , Avocat du
Roy au Ponteau de Mer ; Monfieur
du Mata-d'Emery ; Monfieur
le Lieutenant General de
Meaux , Monfieur Coüet , &
Monfieur Lagreve , de Lyon .
Pluſieurs l'ont expliquée ſur
l'or , la Pique ; le Sceptre , & la
Pierre de Taille. Quant à la ſeconde
Enigme , dont le mot eft
une Enseigne, voicy l'explication
qu'en a faite Monfieur le Comte
de Cliffon qui demeure en
GALANT.
235
Aulnis. Son eſprit & fon mérite
répondent à ſa naiſſance .
Uy, l'Enigme qu'on vous propose,
Est une Enseigne afſurément ,
Et ne ſignifie autre chose,
Du moins c'est là monsentiment.
Comment cela ? voicy comment.
(
Le bien , le mal , tout est le ſujet d'une
Enseigne.
Devant & derriere on y peut
Representer tout ce qu'on veut ;
Enfers , Anges , Demons , il n'est rien
qu'on n'y peigne.
Elle ſe plaint avec raiſon
Que ses Parens pour elle ont de la tyrannie
,
Car àpeine est- elle finie ,
Qu'on la pend contre une Maison.
Exposée au vent , àlapluye ,
Nuit &jour ilfaut qu'elle effuye
Lesinjures de la Saiſon.
Quoy qu'elle soit toujours en venë ,
Puis qu'elle est dans la Ruë ,
236 LE MERCURE
Depeur de s'yméprendre , on la cherche
avec ſoin ;
Et quand on l'a trouvée , on trouve d'ordinaire
La choſe dont on a besoin ,
Ou l'Homme avec lequel on peut avoir
affaire.
Iele dis donc avec raiſon ,
L'Enigme que l'on nous propose,
Est uneEnseigne de Maiſon,
Et ne fignifie autre chose.
Ce mot a eſté auſſi trouvé par
Monfieur de Fontenay Capitaine;
M Coufmot Abbé de nôtre
Dame de Sully; MonfieurBailon;
Monfieur Boiffe,du Pont-Levef.
que , Monfieur Trebuchet ,
d'Auxerre ; Monfieur Malbet,
Directeur des Poſtes de Champagne
; & Monfieur Hébert
de Rocmont. D'autres ont prétendu
que ce fuſt le Papier , la
Monnoye, la Lettre miſſive , la
GALANT.
237
Toile , le Canevas à faire de la
Tapiſſerie, & l'Impreſſion. Outre
ceux que je viens de vous nommer
, il y en a eu quantité qui
ont trouvé le veritable ſens de
toutes ces deux Enigmes , & ce
font,Monfieur Baife ; Monfieur
de S. Amour ; Monfieur de
Dur-Ecu , Sieur de la Categneraye
, Gentilhomme du Vexin ;
Monfieur Drével ; Monfieur de
Boufchar , Chanoine en Normandie
; Mademoiselle Loifſeau
, de Coulommiers ; Mademoiſelle
Pingrée ; Monfieur le
Boiteux , Chanoine de Sens,M'
Tartonne de Gaffendy , Prefident
au Parlement de Provence;
Monfieur de Soucanie Avocatà
Roye ; Mefdemoiſelles Nicolas ;
Monfieur de Valonne Gentilhomme
de Provence ; la Belle
Bergere Provençale ; Un jeune
238 LE MERCURE
Confeilller , qui par de belles
Explications en Vers s'eſt racommodé
avec les Muſes;Monſieur
du Bois Avocat au Parlement;
Les Dames de Richelieu;
Monfieur l'Abbé Montel , de
Riom ; La Dame Inviſible ; M'
Potier , Fils du Lieutenant Par
ticulier de Montreüil; Monfieur
Chibert de Montigny; Monfieur
Briſſeau Medecin de Tournay ;
Monfieur l'Agrené de Vruilly ;
Mademoiſelle de la Sale , Coufine
du Lieutenant General de
Blois; La nouvelle Societé Cloiftrée
de Lyon ; Monfieur Haurdaut
; Les Députez de la Jeuneffe
de Rheims ; Monfieur
l'Abbé Villebaut ,& Monfieur
du Laurens , Prieur du Bois-
Hallebour pres de Caën.
Sil vous paroit icy biendes,
noms, vous ferez ſurpriſe quand
GALANT.
239
je vous diray qu'ils font tirez de
plus de huit cens Lettres que
j'ay reçeuës , ce qui vous fait
connoiſtre qu'il s'en faut beaucoup
que tout le monde n'ait
deviné . Exercez -vous cependant
fur ces deux nouvelles
Enigmes . La premiere eſt d'un
Abbé dont vous ne sçaurez le
nom que le Mois prochain ; &
l'Autre de la Societé des Dames
Cloiſtrées de Lyon.
I
ENIGME
Nconstante & legere ,
Iemefais aimer constamment ,
Et leplus agreable Amant
Sans moy ne sçauroit plaire.
Fille deRoturier,
1
Des plus nobles Galants jereçois les hommages,
Ie cede aux Fous , jjee commande aux
240 LE MERCURE
le nefais rien, &fuis de tout métier.
La Raison contre moy n'est jamais la
plusforte.
Le Roy même a ſouvent reconnu mon
pouvoir.
Ie décideà la Cour de tout ,sans rien
Sçavoir
Etmalgré les Sçavans , mon suffrage
l'emporte. T
On ne sçauroit compter mes ans.
Mon extréme vieilleſſe
Egale celle du temps;
Ieplaispourtantparma jeuneſſe.
AUTRE ENIGME .
On Corps petit
M.On
qu'à la terre.
&lourd n'aspire
Mon Chefgrand & leger s'éleve vers
lesCieux.
Ceux qui m'aiment le plus , me font le
plus deguerre;
Et tant plus je leur plais , plus je
loigned'eux.
m'é-
Il ne me reſte plus à vous parler
que de l'Enigme en figure. Celle
GALANT .
241
lede Pandoreeſtantune des plus
belles qui ſe ſoient veuës depuis
longtemps , a donné lieu à de
tres-belles Explicatios que vous
verrez le 26. du Mois prochain
dans ma Lettre extraordinaire .
Monfieur des Bois Avocat , l'a
appliquée à la Ialousie dans le
Mariage , ou à la Pierre Philofophale
; Monfieur la Croix , ProcureurduRoy
de Ham , auDepart
de Sa Majesté , & à l'ouverture
de la Campagne; Un Inconnu
, à la Paix refuséepar les
Espagnols, duquel refus toute forte
de maux font produits ; Monſieur
Baiſé , à l'Ecuffon ; Un Inconnu
de Troye , au Soleil ;
Monfieur Verreau de Dijon ,
aux mal-heurs du mariage d'une
jeune Beauté avec un Vieillard ;
Monfieur du Bois Avocat en
Parlement, au Mariage,Mefde-
Mars. L
242
LE MERCURE
moiſelles Nicolas , au dégoust
dans le Mariage ; Monfieur de
Roux , à l'Amour ; Une tres- fpirituelle
Demoiſelle du Païs du
Maine , à la Femme ; Monfieur
Couture,au Caresme ; & d'autres
à la Bombe ou Carcaſſe , à la Mine
, & à la Goute. Cependant ce
n'eſt rien de tout cela, c'eſt ſeulement
ce que vous allez voir
dans ce Rondeau de Monfieur
Robbe.
C'EftLeSecret
Que ce
yeux;
en tout fi neceſſaire,
Tablean represente à nos
Lesmiens en ont penetré le mystere;
Et l'Inventeur en vain le voudroit taire,
L'explique ainſi ſonſens mysterieux.
Epiméthée est le vray caractere
D'un indiscret & mauvais Secretaire,
Qui garde mal ce tréſor précieux ,
C'est leSecret.
Celuy qui veut dedansson ministere
GALANT.
243
}
Nepoint gliſſer dans ce pasperilleux ,
Avec grandſoin doit fuir les Curieux;
Car lemoyen que la raiſonſuggere
Pour réussir dans quelque grande affaires
C'est le Secret.
Il n'y a perſonne qui ne foit
cõvaincu des maux qu'attire un
Secret indifcrettement revelé.
C'eſt la Boëte de Pandore ouverte.
On peutinférer de là le contraire.
Un ſage Miniſtre à qui le
fecret de ſon Maiſtre n'échape
jamais , cauſe ſouvent tout le
bon- heur d'un Etat. Les plus
grandes entrepriſes y font glorieuſement
executées ; & fans
chercher l'appuy du raiſonnement
, il ne faut qu'examiner la
priſe de Gand, perſonne ne s'eftoit
imaginé qu'on duſt l'affieger
, & nous pouvons dire que
cette Conqueſte eſt un des miracles
du Secret. Quoy que
Lij
144 LE MERCURE
Monfieur Robbe ait deviné le
veritableſens de cette Enigme,
iln'eſt pas le premier qui l'ait
trouvé. La gloire en eſt deuë à
une Demoiſelle des Galeries du
Louvre ,dont l'eſprit eſt brillant
& vif , & qui peut dire qu'elle a
penetré d'abord un Secret que
beaucoup d'habiles Gens ont
inutilement cherché. Monfieur
Drével , Monfieur Hourdaut ,
&Monfieur de Volonne , l'ont
trouvé cõme elle.Ce dernier eft
unjeuneGantilhomme Provençal,
dont le Pere a éte Conſeiller
&Avocat General au Parlemet
d'Aix . Medée ſuivra Pandore..
Examinez toutes les Figures de
cette Enigme, & me mandez ce
que vous croyez qu'elles ſignifient.
Vous ſçavez la Fable. Ja--
fon trahit Medée pour épouſer
Creüſe , Fille de Creon Roy
1
THEQUE DE
LYON
4019918
*
1893
*
MEDEE
ENIGME
GALANT.
245
de Corinte. Cette malheureuſe
Princeſſe eut envie de porter
une des Robes de Medée . Jafon
luy en fit donner une. Medée
avoit empoiſonné cette Robe
avant que de l'envoyer. Creüſe
n'en fut pas fi -toſt parée, qu'un
feu inviſible la confuma . Creon
fon Pere accourut pour la ſecourir.
Il fut conſumé du mefme
feu en la touchant ; &
Medêe fatisfaite de ſa vangeance
, s'enfuit par l'air dans
fon Char. Toutes ces chofes
vous font repreſentées dans
cette Figure. Le Char de Medée
eſt traînédans l'air par deux
Serpens. Jaſon la regarde tout
furpris de la route qu'elle prend
pour fuir, & en marque de l'effroy
, auffi - bien que ceux qui
le fuivent . Creon & fa Fille font
par terre morts ou mourans , &
Lij
i
246 LE MERCURE
:
:
ce ſera à vous à me dire le reſte
par vôtre Réponſe. Vous
trouvez la Duchesse de Cleves
dans mon Paquet. Vous ſçavez
depuis quel temps & avec
quelle favorable préoccupation
tout le monde l'attendoit.. Elle
a remply cette attente , & je
fuis certain que je ne vous pou--
vois procurer une lecture plus
agreable . On continuë à re--
mettre les vieilles Pieces de l'incomparable
Monfieur de Corneille
l'aîné , & fon Polyencte a
eſté repreſenté tous ces derniers
jours avec une foule &
des acclamations extraordinai--
res. En verité on peut dire qu'il
y a de grands traits de Maître
dans tout ce qu'il fait , & que
jamais Homme n'a ſi bien manié
toute forte de Sujets..
Son raifonnement eſt toûjours,
GALANT. 247
juſte , il ne s'écarte point , il
dit precisément ce qu'il fautdire
, & ne vous laiſſe jamais rien
àſouhaiter. J'apprens que Pfychéa
eſté miſe en Opéra, & que
Mr Lully nous le doit donner
incontinent apres Paſques,avec
tous ces beaux Airs qui entroient
dans les divertiſſemens
de cette Piecequandla Troupe
de feu Moliere la repreſenta devant
le Roy: Vous devez eſtre
laſſe de lire . Adieu , Madame..
Je ſuis toujours voſtre , &c .
AParis ce 3.1 . de Mars 1678 .
On m'apporte un Air nouveau
à boire , que je ne puis me
réſoudre à vous garderjuſqu'à
l'autre Mois En voicy les Paroles...
Lij
248 LE MERCURE, &c .
:
AIR A BOIRE .
VVin , du Vin ,du
naudit Laquais !
Vin.Ab , le
Voila troisfois que j'en demande.
Quefont-ils ? onsont-ils ? jene lesvoy
jamais.
Quoy,faut-il encor que j'attende ?
Vaine parade , vain Bufer ,
Quevostre mode est déreſtable!
Morbleu , morbleu , vivé le Cabaret ,
Ony metle Vinfur laTable ,
Et chacun boit quand il luy plaist.
CetAir dont vous voyez icy
la Note , eſt du fameux Monfieur
Sicard . Il eſt à ſa maniere,
qui eſt toûjours pleine de feu ,
& qui ne manque jamais d'avoir
quelque choſe d'extraordinaire..
FIN.
N donnera un Tome du
le fixième jour de chaque Mois
fans aucun retardement. Les
dix Volumes qui contiennent
toutes les Nouvelles de l'Année
1677. ſe donneront toûjours au
prix ordinaire , c'eſt à dire dou
ze fols relié..
Qualité de la reconnaissance optique de caractères