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BIB . DOM .
LAVAL S. J.
Zugya
BIBLIOTHEQUE -
SJ
60 -
CHANTILLY
NOUVEAU
MERCURE
GALANT.
UNI
NC
V
NIN
Jafrices
A PARIS ,
SALOYS
tu
+
DOMS
M. DCCXIV
AvecPrivilege du Roy.
SJE
JERSEIENS
MERCURE
GALANT.
Parle Sieur L. F.
Mois
de Novembre
1714.
Leprix eſt 30. fols relié en veau , &ε
25. ſols , broché .
A PARIS ,
Chez DANIEL JOLLET , au Livre
Royal, auboutdu Pont S.Michel
du côté du Palais.
P'IERRE RIBOU , à l'Image S. Louis,
fur leQuaydes Auguſtins.
Au Palais, PIERRE HUET , ſur le
*ſecon.d Perronde la SainteChapelle
, au Soleil Levant.
AvecAprobation,&PrivilegeduRoi.
MERCURE
NOUVEAU.
Olages Filles du
Permeſſe ,
Sur ce mot fameux
dans laGrece
Faudra-t- il toûjours vous
chercher ?
Et vous tenebreuſes Sybilles
N'aurez vous jamais pour
aziles Aij
4 MERCURE
Qu'une caverne ou qu'un
rocher ?
Vos noires demeures ne
me tententpoint. Recevez,
ſi vous voulez , dans vos
triſtes retraites , dans vos
antres affreux , des mortels
plus curieux que moy. Je
vous abandonne , troupe
ingrate , puiſque vous me
refuſez de m'inſpirer ; je
vais, facrifier deſormaisà
des Divinitez plus puiſſantes
que vous , je vais ſuivre
Baccus & l'Amour. Sous
leur aufpices,
GALANT.
* Nil parvum , aut humili
modo;
Nil mortale loquar : dulce periculum
eft ,
O Lenae, ſequi Deum ,
Cingentem viridi tempora
pampino.
Auteurs de mes écrits , maîtres
demon filence ,
Echauffez mon eſprit& d'amour&
de vin,
Grands Dieux, dóe l'univers
reconnoît la puiſſance ,
Et venez me dicter un lanfi
gage divin.
* Horat. Oda 19.
Aiij
6 MFRCURE
:
Je me moque enfin de
Pegafe & de l'Hypocrene ;
je ne veux plus implorer
l'aſſiſtance d'Apollon ni des
Muſes. Il eſt d'autres Divinitez
plus ſçavantes & plus
aimables qu'eux ; & tant que
je vivrai , mon Iris & le
Champagne m'affranchi
ront de leur joug , & m'aideront
à mépriſer les menaces
de la critique.
Mais avant l'accomplif
ment de nôtre rupture ,
Muſes , écoutez les raifons
de mon mécontentement .
Je ne vous reproche point
GALANT. 7
la malice quevous avez euë
de me laiſſer faire ſouvent
de fort mauvais vers ; j'ai
celade commun avec tant
d'autres , qui ont la folie de
s'imaginer qu'ils font vos
plus chers nourriſſons , que
je ne me ſuis jamais crû en
droit de vous demander
compte de cette rigueur,
Mais dites moy , s'il vous
plaît,quelle reconnoiffance
svez vous euë pour les mortels
qui vous ont ſuivi ?
Quels bons effets ont pros
duit pour eux ces titres fu--
perbes, cet encens , & ces
1
A iiij
8 MERCURE
P
voeux que vous ont prodi
guez leurs mains idolâtres ?
Vous les avez d'abord flatez
de l'eſpoir d'une belle
immortalité ; vous les avez
enyvrez du poiſon de vos
faillies ; vous les avez enfin
enchaînez comme des ef
claves condamnez à chanter
éternellement la gloire
de leur yvreſſe , & l'extravagance
de vos caprices.
Quel fruit enfin ont- ils ti
rez de vos bontez ? Excepté
un trés - petit nombre , ils
ont ſeché dans des Laboratoires
infectez de toutes vos
1
GALANT. 9
méchantes humeurs; ils ont
fui & méprifé les humains
qui n'avoient pas comme
eux ) l'honneur de porter
vos fers. Ils ſe ſont acquis
les noms de fous , de
parafites ,& de gens infupportables
: en un mot , ils
ont abandonné leur patrie,
ou langui , accablez de miferes
dans le ſein de leur familles.
Et j'irois encore aux
pieds de vos autels vous
preſenter des offrandes fi
dangereuſes ? Non , non ,
c'eſtal'Amour , c'eſt à Baccus
que je veux deſormais
10 MERCURE
avoir recours . Vous facrifiera
cependant qui vou
dra , je ne m'y oppoſerai
pas : mais je me contente.
rai de n'avoir dorénavant
plus rien à démêler avec
vous. Je ferai à votre égard
le métier d'un hiſtorien fidele
, & je me chargerai
uniquement duſoin de rendre
compte de ce que l'on
écrira pour ou contre vous,
& de ce que vous écrirez
vous mêmes , ſans prendre
aucune part à vos affaires.
Par exemple , je vais don- ..
ner indifferemment au
GALANT. I
monde les vers que Mademoiſelle
Deshoulieres vous
adreſſe ſur la Paix, quoique
je ſente à merveille le merite
du genie qui les a enfantez
:mais je ſuis homme
de parole , & l'on fe moqueroit
de moy , fi , à fon
occafion , apres les injures
que je viens de vous dire ,
je me raccommodois ſi aifément
avec vous.
12 MERCURE
ン
*******
AUX MUSES ,
SUR LA ΡΑΙΧ.
Par Mademoiselle Deshoulieres.
DEs facrez bords que le
Permeſſe arrofe,
Muſes , tranſportez -moy
dans ces lieux enchantez
,
Où Louis , au milieu de .
cent Divinitez ,
A l'ombre des lauriers repofe.
Secondez mes defirs , ve
GALANT . 13
nez, ſçavantes Soeurs ,
Venez d'un air riant &
pretendre
Enrichir mon eſprit d'une
moiſſon de fleurs ;
Venez , hâtez vous de répandre
Sur mes foibles chanſons
vos divines faveurs .
Sans vous oſerois - je pretendre
A l'honneur de chanter la
paix ,
Que Louis dans le cours
de ſes vaſtes projets .
Al'univers a voulu rendre ,
Et que ſes glorieux travaux
(
14 MERCURE
Du celeſte ſejour ont forcé
de deſcendre, 22
Malgré les vains efforts de
ſes fameux rivaux ?
Jaloux du Heros dont l'hiſtoire
Adéja conſacré la rapide
valeur,
Ils avoient confpiré d'abaiſſer
ſa grandeur ;
Ils avoient feduit la victoire,
Qui tant&tantde fois couronna
ce vainqueur.
Pour remplir des deſtins
l'arrêt irrevocable,
Elle revient à lui , vole , &
GALANT. 15
Slance fes traits
Sur cette ligue formidable,
Qui de l'Europe entiere avoit
banni la paix.
Accoûtuméeàmarcher devant
elle
SouslesordresdeceHeros,
Ellereprend ſa place , & la
fiere Immortelle ,
Jalouſe de ſes droits , ansho
tui nonce le repos ,
Que Lours triomphant
rappelle.
De nos malheurs les four-
20oces vont tarir ,
De mille biens la paix fera
ſuivie,
16 MERCURE
Les plaiſirs , les beaux arts
vont revivre & fleurir ,
De nouveaux dons la terre
eſt prête à le couvrir :
Maispour nous ſatisfaire au
gré de nôtre envie ,
Sous les yeux de monRoy
puiſſe croître & meûrir
L'auguſte rejetton d'une ſi
belle tige.
201
Dans l'ardeur que pour lui
nôtre tendreſſe exige ,
Puiſſent les Immortels accorder
à nos voeux
De longs jours à Louis ,&
de longs jours heureux.
ApGALANT
. 17
382 Applaudiſſez- vous maintenant
, Muſes , applaudifſez-
vous des homages nouveauxque
cetteSapho vient
de vous rendre. Pour moy,
ſi je prends part , commeje
le dois , au bonheur de la
paix , qui eſt dans ces vers
l'objet de vôtre allegreffe ,
je n'en prends point àvôtre
gloire ; elle eſt vaine , & ce
n'eſt pas à vous qu'eſt dû
l'honneurde les avoir fairs.
Enfin mon voeu ſubſiſte toû.
jours , &je retourne inceſ
ſamment au penchant qui
m'entraîne. Mais voici à
Νου. 1714. B
18 MERCURE
preſent bien d'autres affaires
; comment concilieraije
des interêts ſi difficiles à
accorder ? & par quel art
trouverai-je enfin le ſecret
de ne pas faire des jaloux ?
Je me souviens heureuſement
, au milieu de mon
embarras , d'une vieille
chanſon , qui va me ſervir
àpropos pour me tirer du
mauvais pas où je ſuis.
Le vin ſans l'amour ne sçauroit
plaire ,
1
L'amourfans le vin n'est que
langueus :
GALANT. 19
Mais quand ilsfont unis, l'a
irme la plus fevere
Ne peut se refuser leur charmante
douceur.
Cela étant , procedons
maintenant à unir ces deux
Divinitez , &que l'hiſtoire
qu'on va lire foit , ſi nous
pouvons , une preuve des
charmes de leur union .
大失火失央央,
HISTOIRE
Quelque temps aprés la
memorable bataille de Fre-
..
Bij
20 MERCURE
1
delingue , M. le Maréchal
deVillars mit ſes troupes en
differens quartiers , aprés
avoir joint à la tête de fon
armée victorieuſe le Heros
qu'il alloit chercher dans
le ſein de l'Empire. N...
vieux regiment , compoſé
de trois bataillons favoris
du Dieu des combats , fut
envoyé à Auſbourg, àUlm,
&àDonavvert. Le bataillon
qui fut mis en garniſon
àAuſbourg eſt celui où fervoit
alors,& où ſert peutêtre
encore à preſent l'admira
ble,ou plûtôt l'étourdiChe
!
GALANT. 21
valier dont je vais décrire
une partie des vaillans exploits.
La jeune & brillanteMadame
Spith , qu'on appelloit
par excellence la belle
d'Auſbourg , d'une famille
illuftre , riche de fon patrimoine
, veuve à vingt trois
ans ,& prête à ſe remarier ,
faifoit alors autant de conquêtes,
qu'ily avoit de mortels
qui s'offroient à ſes
yeux : auTemple , aux promenades
, aux aſſemblées ,
chez elle , tout retentiſſoit
du bruit de ſes charmes,
22 MERCURE
Mais ſa beauté étoit une
vraie pomme de diſcorde ,
qui rendoit les meilleurs
amis rivaux, de rivaux mortels
ennemis : de là alloient
&venoient cartels comme
billets doux, on ſe portoit
fur le pré , & tous les jours
on aprenoit que quelqu'un
ſe bleſſoit , ſe tuoit , ou ſe
faifoit tuer pour elle.
La Comteſſe de Manfeld
, precieuſe, veuve auffi,
&bellepartout ailleurs qu'à
côté de Madame Spith , de
qui elle ſe diſoit la meilleure
amic , enragcoit de ce
GALANT . 23
que de tant de victimes qui
s'egorgeoient pour cette
veuve , perſonne n'étoit
dans le goût de s'égorger
pour ſes appas. Mais qu'at-
elle donc de fi rare , di
foit elle àgens qui me l'ont
redit ? N'a- t -on pas des
yeux , une bouche , de la
blancheur , de l'éclat , des
traits reguliers , de la gor.
ge , de la taille , & des gra
ces?En verité il y a de quoy
en mourir.
Le Cheualier de ** étoit
alors de bonne foy amoureux
de cette belle Com24
MERCURE
=
teſſe , & l'auroit été aſſuré.
ment au moins fix mois ,
fi par malheur il n'avoit
pas vû Madame Spith dans
un jardin, une heure aprés
avoir fait en homme éperdu
ſa premiere declaration
à l'infortunée Comteſſe ,
qui avoit eu d'abord lacomplaiſance
de croire que ce
nouveau venu,homme trésaimable
, & redoutable de
taille & d'eftoc, alloit la vanger
de tous les larcins que
lui avoient faits les impitoyables
yeux de la Spith :
mais le traître n'étoit pas
né
GALANTE
45
né pour leur donner un démenti
qu'ils n'avoient jamais
reçû. Souffrez , dit- ilà
cette veure adorable , &
plein encore des tranſports
qu'il venoit d'étaler aux
pieds de la Comtefle , ſouffrez
, Madame, que je continue
avec vous la converſation
que je viens d'avoir
avec une des plus aimables
Dames de cette ville . L'avantage
que vous avez ſur
elle,me ſuffira pour vous la
rendre plus vive &plus ſincere.
De quelle Dame me
parlez-vous , Monfieur ? &&
Νου. 1714. C
26 MERCURE 1-
vous ,
quel diſcours me tenez
lui répondit fiere
ment Madame Spith? Ne
vous épouvantez point,Ma
dame , reprit- il, de ce que
vous venez d'entendre. II
n'y a pas encore une heure
que j'ai quitté la Comteſſe
de Manfeld ,je viens de lui
avoüer que je l'aime : mais s
il y a ſi peu d'intervale entre
cetre declaration & cellc
que je dois vous faire , que
je croy ne l'avoir entrere
nuë que de l'amour dont je
brûle pour vous. Je ſuis forti
de chez elle rempli de ma
GALANT.M
27
dire
paffion , je ſuis venu dansp
ce jardin, oùle hazard vous
offre ſeule à mes yeux , jen
ne ſçai encore qui vous êtes,
ni qui vous n'êtes pas : mais
je ſens qu'il ne m'eſt pas
poſſible de ne vous pas
ce qu'on ne peut pas , apres
vous avoir vue , dire à une
autre qu'à vous , & de ne
me pas dédire , en vous
voyant, de tout ce que j'ai
dit à d'autres. Bon , dit Ma
dame Spith,en elle même
voila encore une conquête que
je peux dérober à la Comteffe.
Courage , mes yeux , étalez
Cij
28 MERCURE
e
tous vos charmes ; ce Cavalier
fent fon bien , affurez- vous da e
fa défaite. Aprés ces courtes
justes reflexions ,qui ne reffemblent
pas mal à celles que
font toutes les Dames en pareil
cas : Je m'étonne ,Monfieur
, lui dit- elle , de vôtre
procede ; il eſt injufte , &
vous pouviez vous difpenferde
me rendre confidente
de l'outrage que vous faites
à Madame la Comteffe.
Elle est mon amie , & je
reçois comme une inſulte
un aveu qui l'offenfe. De
quelque façon , reprit le
GALANT. 39
Chevalier , que vous rece
viez cet aveu , vôtre amitié
pour la Comteffe , & vôtre
froideur pour moy n'en di
minuent ni l'ardeur , ni la
verité ; &à la premiere occafion
je ſoûtiendrai devant
vous , en prefence de la
Comteſſe elle-même , tout
ce que vous venez de voir
& d'entendre. A juger de
vôtre caractere par ce difcours
, répondit la belle
Spith , je ne vous croirois
pas auprés d'une Dame d'un
merite à vous faire regretter
long temps, & ces bruf
Ciij
30 MERCURE
queries &ces emportemens
conviennent fort mal avec
un ſexe qui ne doit au vôtre
que les bontez dont vous
vous rendez dignes à force
ade foûmiſſions & de foins.
Pour moy , Monfieur , ne
vous imaginez pas que l'offre
que vous venez de me
faire foit unhommage dont
je daigne me ſouvenir ja .
mais. C'eſt un honneur auquel
je ne m'attendois pas.
Mais j'apperçois fort à propos
Madame la Comteſſe
&ſa compagnie , avec qui
je vais vous laiſſer la liberté
GALANT. 031
de vous expliquer comme
sil vous plaira. Au nom de
Dieu , Madame , reprit le
ar Chevalier , ne nous abandonnez
pas , & foyez au
moins témoin des termes
de notre explication.Sur ces
Pentrefaites la tremblante
Comteſſe les joignit , fort
analarmée de trouver ſon
Chevalier avec une rivale
- aufli redoutable que la
Spith. Oferoit- on , lui ditcelle
,Madame , fans craindre
de troubler la douceur
inde ce tête à tête , ſe mêler
dans votre converſation ?
Ciiij
32. MERCURE
Oui , Madame , reprit la
belle veuve , il n'y a nul
danger pour vous à vous en
mêler ; &Monfieur , que je
n'ai point l'honneur de connoître
, me parloit de vous
dans de fi bons termes ,
que je n'ai eu l'indulgence
d'entendretout ce qu'ilm'a
* dit qu'à votre confideration.
S'il juge à propos de
vous repeter les difcours
qu'il m'a tenus , c'eſt ſon
affaire , & la mienne eſt de
vous laiſſer enſemble.s
Alors le Chevalier la retenant
par le bras , lui dic
GALANT. $33
fans ceremonic : Vous ſe-
Irez, Madame, la maîtreffe
de nous quitter lorſque je
vous aurai tenu parole. La
Spith qui apprehendoit fagement
les ſuites que pouvoit
avoir un éclat de cette
confequence , lui répondit
fur le champ : Je vous en
difpenfe, Monfieur ,& vous
m'obligerez infiniment de
an'en rien faire. Elle accom-
2pagna cette priere d'un regard
tendre & fouverain ;
elle fit une belle reverence
&s'en alla. De quoyl'entreteniez-
vous dóc,Monfieur,
4
34
MERCURE
lui dit la Comteffe , & d'où
vient le defordre où je vous
vois?Le temps,lui réponditil,&
mes foins vous apprendront
, Madame , ce que
vous en devez juger. En
attendant , permettez-moy
de vous demander ce que
vous faites d'une fi belle
femme dans cette ville,Ils
alloient fans doute com- :
mencer àſe chicaner endétail
fur ce ſujer , lors qu'on
-entendit un bruit épouvantable
dans la maiſon , par
où l'on entroit au jardin où
ils étoient. Deux hommes
GALANT.
$35
Lauffitôt parurent l'épée à la
main,courant comme des
forcenez dans les allées du
jardin , & demandantMadame
Spith à tout le monde.
Le Chevalier , que ce
nom repeté rant de fois fit
trembler , de peur qu'il ne
lui fût arrivé quelquetriſte
avanture , quitta bruſque--
ment la Comtefle , & courut
à la porte de la maiſon,
ar dont le paſſage lui fut dif
puté par deux autres hommes
maſquez , & armez
jusqu'aux dents mais fon
amour & fon courage fur36
MERCURE
monterent cet obſtacle. Il
ſe fit jour à travers ſes en
nemis avec une valeur digne
de tenir unrang éclatant
dans l'hiſtoire. Il tra
verſa comme un torrent
cour , veſtibule , falle , antichambre
& chambre ; &
enfin il entra l'épée à la
main dans un grand cabinet
, où il trouva un buffet
plein de vin ,unetable couverte
de viandes ,tout l'appareil
d'un grand repas , &
la belle Spith affiſe nonchalamment
dans un fauteüil,&
dans l'attitude d'une
GALANT.
37
1
perſonne bien affligée.
Sommes-nous ici en pays
ennemi , Madame, lui ditil
? & d'où vient donc , s'il
vous plaît , cette alarme ?
Mais de quelle nature eſt
cette guerre ? Tout ce que
je voy dans cette chambre
m'annonce la paix ; ſi l'on
n'exerce jamais contrenous
d'autres actes d'hoſtilité , il
n'y aura que de la gloire &
duprofitàbattre enbreche
une place ſi bien garnie.
Mettons nous à table à
bon compte. Attendez
vousquelqu'un ?Maispour38
MERCURE
quoy ne me répondez-vous
rien ? Tout ceci est-il un
enchantemente est- ce und
piege qu'on nous dreſſe ?
Ma foy n'importe , je vais
donner dans l'embuſcade.
Auſſitôt s'armant ſagement
d'un vitrecom *plein de vin,
il but une raſade à la ſanté
deſon incomparable veuve, P
que ſes tendres prieres de.
terminerent enfinà ſe met
tre à table à côté de lui. Ne
prenez pas s'il vous plaît ceci ,
Meſſieurs , pour le méchant
foupé du Vert-Galant
Grand were d'Allemagne , init Has
GALANT 393
Les bonnes gens alloient
commencer à ſe mettre en
belle humeur , lorſque la
compagnie à qui ce repas
étoit deſtiné , entra par une
autre porte que celle par où
ils étoient entrez. L'hôte de
la maison , qu'on avoit
averti depuis plus d'un
quart d'heure que l'on
avoit ſervi , avoit mieux
aimé laiſſer refroidir les
viandes , que ſe reſoudre à
ſe mettre à table ſans unc
honorable convive qu'il
attendoit . Cette convive
étoit juſtement la Comteffe
40 MERCURE
de Manfeld , qui n'eut pas
plûtôt apperçu la Spith &
ſon Chevalier , qu'elle fit
un cri àfendre le coeur de
toute l'aſſemblée , & s'évaLi
nouit.Chacun auffitôts'em
preffa à la ſecourir. Elle re
vint enfin , & aprés quel
ques injures mal articulées,
& entrecoupées de fan
glots , elle ſe mit à tableAb
Madame Spith pendant
la rumeur de cet évanoüif
ſement avoit eſſayé de s'éclypfer
: mais leChevaliery
qui s'embaraſſoit dela
Comteffe auſſi peu que du
refte
!
GALANT.
refte de la compagnie ,
l'avoit fi conftamment af
ſiegée , qu'il ne lui avoitpas
éré poffible de s'échaper..
D'ailleurs,quandelle auroit
pû s'enfuir , le maître de la
maiſon , qui avoit pour elle
beaucoupde confideration,
&qui la regardoit comme
la plus aimable femme
d'Auſbourg , n'auroit pas
manqué de courir aprés
elle ; le Chevalier en eût
fait autant , tous les Meffieurs
du feſtin les auroient
ſuivis , & les autres Dames
ſeroient reſtées ſans un mi-
• Νου. 1714. D
+ MERCURE
ferable chapeau : ce qui
"auroit été fort malhonnête .
Ainfi tout le monde conviendra
que le Chevalier
51 avoit fort bien fait de la
auqetenir woord ollad
remis ,
Voyons maintenant , dit
leBourguemeſtre , dés que
tous les efprits de l'affemblée
furent un peu ren
fi nous ſouperons, & faiſons
en forte que les plaiſirs &
2 la paix foient de la partie.
Parbleu , dit le Chevalier
nôtre hôte a raiſon, & nous
** ſommes de grands fots de
nous alambiquer la cervelle
1
1
1
GALANT. 43
1
in pour des vetilles. Vous ne
Içauriez vous imaginer ,
- Monfieur , lui répondit le
Bourguemestre , combien
si je ſuis charmé & de vôtre
belle humeur , & de vous
Jivoir des nôtres : mais je
rvoudrois bien ſçavoir par
quel hazard j'ai l'avantage
de vous avoir ici. Madame,
alui dit - il en montrant la
✔Spith , peut vous le conter
mieux que moy , & je vous
jure ſur mon honneur que
zuje n'en ſçai preſque rien.
Tout ce que je peux vous
lapprendre , c'eſt que me
Dij
44 MERCURE
promenant avec Madame
la Comteſſe dans le jardín
qu'on voit de ces fenêtres ,
un defordre extraordinaire,
des épées nuës , des mafques,&
lenom de Madame
Spith , que j'ai entendu
plufieurs fois dans cette
alarme , m'ont fait apprehender
qu'elle ne fût expoſée
à quelque grand peril .
J'ai couru ſur ſes pas,j'ai
tout ce qui s'eſt oppole
à mon paſſage ; j'ai
traverſé par une route que
je ne connois point une
enfilade de chambres, d'où
forcé
GALANT.MS
۱
jefuis enfin arrivé dans
ncelle- ci , où j'ai trouvé cette
belleveuve,le buffet dreſſé,
&la table ſervie. Cette ap-
- parition m'a réjoüi , j'y ſuis
reſté, j'y reſte , & j'y reſtepai
autant qu'il vous plaira.
Chacun applaudit à ce
touchant recit , hors la
Comteſſe , qui n'avoit pas
envie de rire , & qui , pendant
que les verres brilloient
,& que les fantez ſe
portoient à droite, à gauche
&de front , ſe tenoit à ellemême
le douloureux langage
que voici.
46 MERCURE
Que fais- tu , malheureuſe ,
quel est ton deffein ?
Mais non , elle le prit fur
-un ton plus bas , & ſe parla
en ces termes. Je jouë en
verité ici un fort joli rôle ,
& il convient bien à une
femme de ma condition de
ſe compromettre de la forte
avec des je ne ſçai qui. Affurément
j'ai bonne grace
àvoir l'air de complaiſance
& de langueur de cette
pimbêche. Elle s'applaudit ,
la petite fotte , des impertinences
&des grimaces du
Chevalier ; & Monfieur le
GALANT.
Bourguemestre eft , ne lu
en déplaiſe , un impoli , ut
frane butor , de les avoi
Stretenus à ſouper enmapre
fence. Si je me croyois, je
lui dirois ce qu'il merite ,
je chanterois mille injures
à la compagnie , au Chevalier
, à la Spith ; je lùi
jetterois le verre au nez , je
renverſcrois table , buffe
& chaifes , & je m'en irois
pour apprendre à ces belles
gens à traiter comme il
- convient une femme comme
moy.
Ce fut justement à cet
48 MERCURE
endroit de ſes reflexions
que le Chevalier lui dit ces
propres mots :J'ai l'honneur
de boire à vôtre ſanté , divine
Comteffe. Allez , Monſieur,
lui répondit elle avec
beaucoup de politeſſe, vous
êtes un impertinent , je n'ai
que faire ni de vous , ni de
vôtre fanté. Je réponds de la
verité de cette repartie ; car
une belle Dame me fit unjour
l'honneur de me dire la même
chofe.
Le Chevalier ne laiſſa pas
d'aller ſon train , & de rire
de l'obligeante replique.Je
ne
GALANT.
49
-nesçaifivous qui me lifez,vous
n'en riez pas auffi. Mais pendant
que nos gens font à ta
ble , permettez- moy , s'il vous
plaît, quatre ou cinq lignes de
digreffion. Je croy voir déja,
Meffieurs,quelque douzaine de
precieuxlecteurs faireſemblant
de s'ennuyer des reflexionsjudicieuses
que font les perſonnages
de cette histoire. Je leur ré
ponds à cela , que ces articles,
qu'ils traitent d'inutilitez ,
font des preuves de mon exactitude;&
fiMonsieur de Varillas
, de prolixe memoire ,
n'avoit pas prêté àſes Heros
Νου. 1714.
SO MERCURE
des rafinemens politiques , des
fentimens étudiez, des rai
fonnemens trés - recherchez ,
auroit-il jamais fait defi brillans
ouvrages ? Voyez encore
leJournal de Verdun ; il eſt
plein de maximes de jurisprudence
, de reflexions inutiles.
Voila mes modeles.
Cependant les oeillades ,
les bons mots , & la mauvaiſe
humeur font du foupé
du Bourguemestre.
Un Gentilhomme Franconien
touchédu déplaifir
de l'aimable Comteſſe,dont
il entendoit le coeur foû
GALANT.
SE
pirer à côté du ſien,à mefure
qu'il ſe dépêchoit de
s'enyvrer à ſa gloire , lui dit
enfin d'un air terrible : Qu'-
avez- vous , Madame ? qui
vous chagrine ? qui vous
importune ici ? Par monfoy,
moy l'y mettre dhors toutal'hire.
La belle Dame fe
rengorgeant auffitôt ſur la
parole de ſon défenſeur ,
lui montra obligeamment
Monfieur le Chevalier , à
qui l'Alleman fit un ſigne ,
qu'il ne jugea pas à propos
d'entendre. Il recommença
pluſieurs fois cette ceremo
Eij
52
MERCURE
1
nie , & l'autre y répondit
toûjours de même , juſqua
ce que la Comteſſe, ſe méfiant
apparemment de la
vertu de ſon heros , dit en
fin qu'elle ne vouloit point
qu'une ſi agreable fête fût
troublée mal à propos à fon
occafion. Elle impoſa fi
lence à l'Alleman , & tendit
la main au Chevalier , qui
la reçut en homme qui
connoiſſoit tout le prix de
cerre faveur. La Comteſſor
ajoûta à cette marque de
bonté, qu'elle n'étoit point
du nombre de ces bales
GALANT.
53
dont tant de rivaux ſe dif
putpient la conquête aux
dépens de leur ſang , & que
les combats,les enlevemens
&les violences n'étoient
pointdes épiſodes de ſa vie.
Il faut avoüer , Madame ,
lui dit la modeſte Spith ,
que celles qui ne font pas
maîtreſſes comme vous de
prévenir ces inconveniens ,
ſont bien malheureuſes ; &
ſi j'avois eu l'avantage d'ê
tre Madame la Comteffe
de Manfeld , je ne devrois
pas à la frayeur que j'ai euë
d'être enlevée , l'honneur
E iij
54
MERCURE
que j'ai d'être en ſi bonne
compagnie. Ah Madame !
lui dit le Bourguemeſtre, de
grace contez - nous cette
hiſtoire. Que puis - je vous
conter , Monfieur , répondit-
elle , fi ce n'eſt qu'en
fortant du jardin , deux
hommes maſquez m'ont
emportée dans une chambre
, dont ils ont fermé la
porte ſur eux ; qu'une fille
a
que je ne connois pas en a
ouvert une autre ; qu'elle
m'a dit : Madame', fi vous
voulez vous ſauver du peril
*
qui vous menace,, hatez
GALANT .
55
vous de fortir d'ici , montez
cet eſcalier , & retirez vous
dans la chambrela plus reculée
de cette autre maifon
; vous y trouverez un
azile qu'on ne violera pas ,
& des gens prompts à vous
vanger de l'inſulte que vous
font ceux qui vous ont
amenée ici . J'ai entendu
leur complot , & je me ſuis
ſervie de la clef de cette
porte pour vous tirer d'affaire.
Vous vous fouviendrez
de ce ſervice , ſi vous
le jugez à propos. Auflitôt
elle a diſparu. Je me fuis
Eiiij
56 MERCURE
ত
ſauvée toute tremblante
dans cet appartement , M.
le Chevalier y eſt venu un
moment apres moy, la compagnie
n'a pas tardé à y
entrer aprés lui. Voilamon
hiſtoire.Cela eſt admirable,
dit le Bourguemeſtre : mais
eft- il poffible que perſonne
ne connoiſſe ici les auteurs
de cette avanture ? Quoy
qu'il en ſoit , il n'y a juſqu'à
preſent point de mal à tout
cela ; & en attendant que
3 nous puiſſions en apprendre
la verité , ſongeons à nous
réjoüir. Depuis quelques
९
e
!
GALANT. 37
momens il m'eſt venu dans
la tête un deſlein , dont je
ferois fort aiſe de voir l'execution
avant la fin de ce
repas : mais pour en venir à
bout , il faut commencer
parraccommoder enſem-
Die Madame laComteffe&
Madame Spith. Un mal-
21entendu vous a broüillées ,
Meſdames , continua til,
$ que ma propoſition vous
reüniffe . Monfieur le Chevalier
eſt un Gentilhomme
fait pour l'amour ; vous me
paroiſſez vous difputer ſa
conquête , ou peu s'en faut :
58 MERCURE
vous êtes toutes deux belles ,
riches & veuves ; s'il n'eſt
marié , il eſt en âge de l'ê
tre , nous nous en rappor
terons à lui. Un de mes
grands plaiſirs eft de faire
des mariages , & furtout
des mariages extraordinai
res. De mon côté je m'ennuye
de n'avoir pas de femme.
Confultez vous ; fivous
m'en croyez , il ne tiendra
qu'à vous que Monfieur le
Chevalier & moy ayons
aujourd'hui chacun la nô
tre. Comment l'entendez
vous , Monfieur le BourGALANT
59
!
A
guemeſtre , lui dit la Com.
teffe , & à qui pretendeza
vous me donner ? Ecoutez,
Madame, reprit- il , écoutez
juſqu'au bout. Si l'humeur
de Monfieur le Chevalier
ne ſympathiſe pas avec la
vôtre , tâchez de vous ac
commoder de la mienne ,
ou ſi je ne vous conviens
pas , demandez- lui s'il vous
convient. Pourmoy , je re
cevrai de bonne grace des
mains de l'amour ou de la
fortune celle de vous deux
que le fort me laiſſera. Vous
nous faites ici une propoſi
60 MERCURE
tion aſſez bizarre , dit Ma
dame Spith ;& pour la con
cluſion de ces mariages ,
j'aimerois autant vous conſeiller
de vous en rapporter
àla pluralité des voix de la
compagnie. Pourquoy you
lez - vous que nous decidions
, Madame & moy ,
pour ou contre quelqu'un ?
Cependant ſi Madame la
Comteſſe juge à propos de
s'expliquer poſitivement
là-deſſus , je ne ſçai pas fi
pour n'avoir plus le chagrin
de voir tous les jours de
nouvelles avantures, nous
t
GALANT. 61
!
2
brouiller enſemble , je ne
ſouſerirai pas à la propofi
tion en faveur de la nouveauté.
Cela eſt fort bien
imaginé , reprit le Chevalier
, & voila ce qu'on appelle
traiter galamment de
grandes paffions. Hé bien
Monfieur , lui dit la Comteſſe
, voulez - vous vous
ſoûmettre à nôtre deciſion ?
Je ne ſçai , répondit - il :
mais puiſque chacun a opiné
ici comme il lui a plû ,
je croy qu'il eſt bien juste
que j'opine à mon tour.
Vous pouvez , dit le Bour
62 MERCURE
guemeſtre , donner vôtre
avis en toute liberté. Ainfi
foit , reprit le Chevalier ;
commeje ſuis plus heureux
aux cartes que je ne ſuis
habile aux Dames , j'opine
qu'il feroit à propos , pour
ne point cauſer de jaloufic
entre ces deux belles veuves
, que le fort fit nos partages.
Monfieur nôtre hôte
ſera le Roy de pique , Madame
la Comteſſe , Pallas ,
autrement dit la Dame de
pique ; Madame Spith ,
Judith, dunom de laDame
de coeur,& moy le Royde
GALANT
63
treffle. Ces deux Dames
tireront lequel de ces Rois
elles auront , & nous nous
tirerons ſur ces Dames.
Courage , Monfieur , lui
dit la Comteffe , foûtenez
vos extravagances juſqu'à
la fin. Madame Spith en
rit , toute l'affemblée ſe
prit à rire comme * un tas de
mouches. Cependant les af
fiftans commençoient à
s'impatienter de ne pas voir
la conclufion de cette
grande affaire , & faifoient
un bruit de diable avec les
DARabelais
MERCURE
verres& les bouteilles,pour
inviter les acteurs & les
actrices au dénoûment de
cette piece. LaComteſſe vit
bien ce que la compagnie
exigeoit d'elle,& en femme
reſoluë elle preſenta ſa
blanche main au Bourguemeſtre
, qui ſe traîna le
mieux qu'il put juſqu'à ſes
genoux , pour lui rendre
graces de l'honneur qu'elle
Jui faiſoit Le Chevalier en
même temps reçut celle de
Madame Spith , & la noce
commença. On ne fit point
un myſtere de ces maria-
,
1
GALANT.
ges , ils furent le lende
main publics dans la ville
d'Auſbourg. Les gens qui
avoient refolu d'enlever
Madame Spith furent fi
difcrets , qu'on ne les a jamais
connus.
Les cenſeurs me reprocheront
, s'ils veulent, qu'il
y a peu de vraiſemblance
dans cette hiſtoire , & qu'il
y a trop de raiſonnemens
de ma part. Je leur répon
drai à cela , que je me ſuis
crû obligé de raiſonner
comme j'ai fait , au défaut
des évenemens , que je n'ai
Νου. 1714. F
i
66 MERCURE
pas jugé à propos d'ajoûter
à la verité des chofes , que
j'ai appriſes de Madame
Spith , qui eſt à preſent à
Paris,&qui m'a conté ellemême
toutes ces circonf
tances de fon mariage.
Or , tout bien conſideré
maintenant , vous remarquerez
donc, s'il vous plaît,
Meſſieurs , que ſans le ſecours
infigne de Bacchus ,
qui ſe rendit le Dieu tutelaire
des principaux perſonnages
de cette grande
& veritable hiſtoire , l'Amour,
le ſeul Amour auroit
1
GALANT. 67
filé des années entieres des
hymens de cette confequence
; ce qui eût été fort
préjudiciable à nôtre gnereux
Chevalier, qui n'auroit
ſans doute eu ni le loifir
, ni le pouvoir d'attendre
filong- temps. Ge prodigieux
délai m'auroit jetté
moy-même dans la neceffité
d'allonger ce chapitre
du reſte des incidens , que
des conjonctures facheuſes
auroient peut être multiopliez
à l'infini. Vous vous
feriez ennuyez de les lire ,
moy de les écrire , & cela
Fij
68 MERCURE
auroit trop abregé le reſte
des intereſſantes matieres
dont le volume de ce mois
doit être rempli.is
Mais j'ai encore une hif
toire à vous conter.
Le Parterre va ſans doute
dire demoycequ'il dit aux
premieres repreſentations
de la Comedie des Fables
d'Eſope de M. Bourfault :
Quoy toûjours des Fables !
Quoy toûjours des Hiſtoires
!Cependant , malgré la
cabale , ces Fables furent
applaudies ,
applaudies , cette hiſtoire
le ſera auſſi , ſi elle le me.
rite.
Y
GALANTA 9
sije croy qu'il n'y a pers
ſonne au monde qui ne ſe
foitimaginé quelquefois en
ſa vie ce que pourroit être
un homme élevéjuſqu'àun
certain âge ſans avoir ja
mais vû d'hommes comme
lui, quels feroient ſes defirs,
fon regard,ſon gefte& fon
langage ; ce que pourroit
enun mot produire la pure
nature. Je ne ſçai ſi ſur cet
article la curiofité a jamais
été bien fatisfaite : mais je
fçai du moins que ce que
j'en vais dire peut contri.
buer à détruire bien des
701
MERCURE
préjugez.J'ai vû des ſçavans
difputer ſur cette matiere,
&foûtenir par conjecture ,
aux dépens de cent mauvaiſes
raiſons , qu'un hom
me qui aurapafſéles quinze
premieres années de fa vie
dans un defert , nourri du
lait des animaux , & enfuite
d'herbes , ou des fruits fautvages
qu'on trouve dans
les bois ; ou dés le berceau
enfermé entre quatre murailles
,&recevant par un
trou des alimens que l'inſtinct
lui fait prendre , ſans
voirjamais aucune creature
GALANTM σε
vivante , parlera naturellement
ſa langue maternelle,
ou tout du moins Hebreux,
parce que c'eſt le premier
idiome du monde av
ATrente , vill,e celebre
par ce fameux Concile qui
y fut tenu l'an 1545. on me
montra , il y a quelques
années , un homme de
cette eſpece. J'étois dans la
compagnie d'un noble Venitien
, d'un Docteur de
l'Univerſité de Padouë , &
d'un Cavalier François.
Nous mîmes tout en uſage
pour lui faire deſſerrer les
72 MERCURE
dents ; nous lui preſentâmes
des viandes cuites & crues';
nous lui donnâmes enfin
des legumes & des fruits ,
qu'il emporta , & qu'il fút
manger dans un coin de la
chambre où on le tenoit
enfermé. En un mot nous
ne pûmes arracher de lui
que des cris , dont les ſons
ne reſſembloient à rien. Cependant
il nous parut ſenfible
à la douleur & aux careffes,
comme les animaux :
mais nous ne découvrîmes
en lui aucun inſtinct ni de
pudeur , ni de raifon.
Je
GALANT . 73.
Je ne fais point ici le naturaliſte
, Meſſieurs ; je
n'invente pas , à l'exemple
dePline, des monſtres dans
la nature ,&je ſçai auſſi peu
faire des prodiges que des
panegyriques : mais j'avouë
quejecroiraidebonne foy,
juſqu'à ce qu'on me dé.
trompe , qu'un homme
comme celui dont je viens
de parler n'eſt ni plus , ni
moins ( l'eſpece à part )
qu'un cheval , ou qu'un
chien, ſauvages. En voici
la preuve.
Ondécouvrit il y a quel
Νου. 1714. G
74 MERCURE
ques mois , aux environsde
Senlis , un enfant de neuf
ans au moins , à qui depuis
qu'il eſt au monde on avoit
donné la même éducation
qu'à mon Trentin.
Celui - là eſt le fils d'un
Tailleur de Senlis , ou des
environs. On dit que dés
qu'il eut vû le jour , la mere
balança à le lui ôter : mais
la nature , plus forte encore
en elle, que ledefir de commettre
un fi grand crime ,
la determina à lui laiſſer la
vie.Cependant la haine qu'-
elle avoit conçûë pour cet
१५
GALANT. 75
)
enfant capitula avec ſon
indulgence, elle le ſevra de
fon lait dés ſa naiſſance , &
ne lui donna que du lait de
vaches ou de chevres , jufqu'à
ce qu'il fût en âge de
prendre d'autres nourritures.
L'été elle le tenoit dans
un grenier , où toutes les
pieces & les decoupures des
étofes qui paſſoienr par les
mainsde fon mari ſervoient
de lit à ce malheureux enfant
, auprés de qui tous les
foirs elle avoit la bonté de
mettre du pain & de l'eau.
L'hyver , pour le garantir
Gij
76 MERCURE 77
de la rigueur de la ſaiſon,
elle le portoit à la cave , &
deux fois l'année regulierement
elle le faiſoit ainſi
changer d'air.
Vers la fin du mois de
Septembre dernier , les
jours étant encore affez
beaux pour ne le pas tranf
porter fitôt du grenier à la
cave ,une voiſine de cette
femme , qui , par je ne ſçai
quel endroit , s'étoit mife
en tête contr'elle quelque
choſe d'extraordinaire , &
qui lavoit même ſouvent
entendu fortir de la maiſon
CO GALANT. 77
C
du Tailleur des cris qui
n'étoient pas communs,
voulut en ſçavoir davantage.
Après avoir longtemps
cherché des expediens
pour venir à bout du
deſſein qu'elle avoit formé
de viſiter toute la maiſon
de ſa voiſine , elle feignit
enfin d'avoir laiſſé envoler
de ſa cage un oiſeau , quelleavoit
ſur ſa fenêtre. Elle
courut chez la Tailleu
ſe , ſuivie de deux ou
trois perſonnes , qu'elle venoit
de prier de l'aider à
rattraper ſon oiſeau, qu'elle
Giij
78 MERCURE
foûtenoit avoir vû entrer
par la lucarne du grenier ,
où elle afſuroit qu'il étoit.
La Tailleuſe eut beau lui
dire que cela ne pouvoit
pas être , ou que , fi cela
étoit , elle alloit le chercher
elle- même , la voiſfine
lui répondit toûjours affirmativement
qu'elle vouloit
y aller avec elle. L'autren'y
voulut conſentir; on en vint
aux injures , aux menaces ,
aux coups même. Tout le
quartier s'aſſembla, & enfin
il fut arrêté qu'on iroit , en
dépit du Tailleur & de ſa
GALANT. 79
femme , chercher l'oiſeau
dans le grenier. On y fut
en effet : mais au lieu de
l'animal qui avoit excité
tant de rumeur, on en trouva
un autre qui , dés qu'il
eut entendu ouvrir la porte
de ſa taniere , ſe traîna à
quatre pattes juſques dans
un tas de chifons , où il
s'efforça de ſe cacher com .
me un lapin dans ſon trou.
Les affiſtans étonnez de ce
ſpectacle , tirerent ce monſtre
de ce miferable azile ;
ils l'examinerent , & trouverent
un petit garçon , qui
Giiij
80 MERCURE
د
n'avoit rien d'humain que
la figure : il marchoit com
me un chien , il bûvoit &
mangeoit de même, il n'articuloit
pas une ſeule parole
, n'entendoit aucun
figne , & ne sçavoit qu'a
boyer. On ſaiſit auffitôt ſon
pere & fa mere , & on les
mena à Senlis , où ils font
en prifon , en attendant les
concluſions de leur procés.
Je raiſonnerois volontiers
là- deſſus , fi je n'aimois pas
mieux laiffer ce foin à de
plus habiles gens que moy.
D'ailleurs , je craindrois
GALANT. SE
1
qu'on ne s'avisât de dire
que je cherche à me dé
dommager, par une foule
de raiſonnemens de ma
façon , de la difette des
nouvelles univerfelles ,&
que je remplis mon livre
de mes reflexions.Quoique
je ne m'apperçoive pas qu'-
elles ayent juſqu'à preſent
ennuyé mes lecteurs , prévenons
en neanmoins l'inconvenient
, & paſſons à
d'autres articles .
Vous m'aſſurez , Mademoiselle
, que vous n'avez
point de part à la réponſe
82 MERCURE
que je viens de recevoir au
fujet de la lettre que je vous
ai écrite dans le Journal du
mois paffé. Cette réponſe
eſt pourtant fi pleine d'efprit
& fi galamment tournée
, que je m'étonne de la
chaleur avec laquelle vous
la deſavoüez : mais qui que
ce foit qui en ſoit l'auteur ,
je ne ſçaurois m'empêcher
de la rendre publique. Je
ferai le même uſage de
toutes les pieces qu'on
m'enverra , quand même
elles ſeroient contre moy ,
lors qu'elles meriteront
GALANT. 83
d'être lûës comme cette
lettre.
Ily a pluſieurs années ,
Monficur , que je suis dans
l'erreur , j'y ferois encore ,
fi la lettre que vous m'avez
écrite dans votre dernier Mercure
, ne m'avoit pas dérrompée.
F'éprouve maintenant qu'-
on peut être tendre , &exprimer
parfaitement ce qu'onfent,
fans le fecours de l'art d'écrire
fes pensées, fur le modele de
quelques beaux efprits , qui
Souvent fans amour , ont crû
leur imagination affezvive&
affez hardie pourſe perfuader
84 MERCURE
qu'ils ſcavoient charmer les
coeurs par le faſte de leurs expreffions.
Oui , Monfieur , je
vous ai l'obligation de m'avoir
deffilié les yeux , &je traite
àpreſent de langage fade &
ridicule tout ce qu'on appelle
lettres galantes. Elles n'ont
point les graces de la nature ,
mais tout l'éclat de la coquetterte.
Elles éblouiffent lesyeux
&l'esprit ,&le n'est en coeurn'e
les lifant que la dupe des fens ;
au lieu qu'une lettre vraiment
tendre & naturelle produit un
effet tout contraire.
Pour moy,si j'écris jamais
GALANT. 85
à quelqu'un que je l'aime ,je
vous promets de facrifier toûjours
le tour de ma phrafe à
l'ingenuité de mes sentimens ,
& de n'employer deformais ,
en parlant de l'amour , que les
termes les plus ſimples que la
verité puiffe mettre à la bouche
des amans. Soyez content ,
Monfieur, de l'effet que vo
tre lettre a fait sur mon coeur,
comptezquej'aurai une reconnoiſſance
éternelle de l'obligation
queje vous ai.Jefuis,
Je ne ſçai plus comment
m'yprendrepour annoncer
:
86 MERCURE
la piece ſuivante: c'eſt encore
une histoire , Mefſieurs.
Pour deux, les tranfi .
tions n'étoient pas introuvables
: mais pour une troifiéme
, c'eſt de bonne foy
abuſer de vôtre patience ,
& épuiſer la matiere. Celleci
a cependant quelque
choſe de ſi joli , de ſi nouveau
, & de fi reſſemblant
au ſujet du troifiéme Acte
des Fêtes de Thalie , que
tout m'a prévenu pour elle,
& qu'à tout hazard je me
determine à la donner.
Il y a quelque temps que
GALANT. 87.
Monfieur de Ronve , qui
exerce avec honneur une
Charge qu'il a dans la Robe
, devint amoureux de la
belle Mademoiselle Tenot,
charmante fille de l'Opera
de Rouën. Il en devint ,
dis - je , amoureux preſque
autant que mille honnêtes
gens le font de ces Demoifelles
, & c'eſt tout dire. Son
épouse , femme bien faite ,
aimable , jeune & jaloute ,
s'apperçut , je ne ſçai comment,
des intentions de fon
mari. Elle ne fit point ce
que la plupart des femmes
88 MERCURE
fait en pareil cas ; elle ne
lui lava point la tête , elle ne
lui dit point d'injures , elle
ne lui reprocha point fon
R
51
infidelité : mais elle alla
trouver un certain Monſieurde
Montire, Directeur
de l'Opera , & grand ami
de ſon époux; elle lui conta
ſes inquietudes, elle le conjura
d'entrer dans ſes chagrins
, & de l'aider enfin à
ſe vanger de la perfidie de
Monfieur de Ronve. Monſieur
de Montire , touché
des larmes & de la douleur
d'une ſi aimable femme ,
con-
1
1
GALANT. 89
1
conſentit à tout ce qu'elle
voulut exiger de lui. Voici
mon deſſein , Monfieur, lui
dit- elle. Je n'ai que trop de
preuves de la trahiſon de
mon mari , & de la paſſion
• qu'ila pour la Tenot. Je ſuis
à peu prés de la taille de
cette fille ; & quoique je
fois plus blanche qu'elle ,je
m'y prendrai de façon , que
ſa couleur biſe ou brune ne
gâtera point mon projet.
Propoſez à Monfieur de
Ronve une partie de ſoupé
&de bal , & dites - lui que
la Tenot en ſera ; il n'en
Νου. 1714.
H
✓
90 MERCURE
faudra pas davantage pour
le faire toper à la propofition.
Dés que vous aurez
ſa parole , avertiſſez-moy ,
& faites apporter ici tout
un habillement de theatre
de cette fille ; je m'y rendrai
auffitôt , je me déguiſerai
fous ces habits , & j'execu
terai comme il faut le deffein
que je medite. Je le
veux , Madame , lui dit
Monfieur de Montire , &
il ne tiendra qu'à vous de
vous fatisfaire dés demain .
Il y aura bal chez Madame
la Preſidente de** je pro-
1
GALANT. 9r
poſerai ce ſoir à Monfieur
de Ronve le bal & le ſoupé
avec la Tenot ; il acceptera
l'un & l'autre avec joye : je
vous mettrai enfin aux priſes
avec lui , & vous acheverez
la piece comme il
vous plaira.
Ces meſures priſes , Madame
de Ronve retourne
chez elle , charmée de la
complaiſance de Monfieur
de Montire , qui , environ
une heure aprés l'avoir quittée
, vient faire ſa propoſition
à ſon ami , qui lui rend
en homme tranſporté mille
Hij
92 MERCURE
graces d'un ſi bon office.b
Le lendemain , vers les
fix heures du foir , Monfieur
de Ronve dit à ſa femme
qu'il eſt obligé , pour
certaine affaire importante,
d'aller ſouper chez un de
ſes cliens . A labonne heure
, lui dit- elle , mon ami ,
j'irai de mon côté ſouper
chez ma ſoeur. Mais pen
dant que ſon mari va pre
parer dans ſon cabinet let
galant équipage de fa
ne fortune ,elle fort du logis
, & vole chez Monfieur
de Montire , qui la conduit
bonmig
GALANT . 93
!
dans une garderobe , où
elle ſe harnache des nipes
de ſa rivale , dont , ſous ce
lefte ajustement, elle eſſaye
dans un miroir d'imiter les
graces ou les grimaces. Elle
paſſe enſuitedans une autre
chambre , où l'on ne laiſſe
pour lumiere que la foible
lueur de deux tiſons mal allumez.
Elle ſe campe dans
un faureüil , & le maſque
fur le nez,elle étudie le com
pliment qu'elle deſtine au
heros qu'elle attend. Il arrive
enfin ce bienheureux
mortel , & plein de l'eſpoir
ریز
94 MERCURE
de ſon triomphe , il entre
dans l'appartement où ſoûpire
en l'attendant la beauté
qui l'enchante. Le ſage &
genereux M. de Montire
ne l'a pas plûtôt introduit
dans cette chambre noire ,
qu'il en ferme la porte , &
va oùbon lui ſemble. Tout
flate maintenant l'ardeur de
Monfieur de Ronve : l'obſcurité
, ou plûtôt les tenebres
où il eſt enſeveli , avec
l'objet de ſes voeux , font à
ſes yeux de nouvelles preuves
de l'attention de ſon
ami. Il ſe place enfin à côté
GALANT . 95
de ſa Reine , à qui il dit les
plus belles douceurs du
monde. Bon Dieu , continue-
t- il, que vous êtes charmante
! que vous êtes bien
faite ! que je ſuis ravi de me
voir fi prés de vos beautez !
Mais ce qu'on m'a dit feroit
- il poffible ? & feriezvous
capable de vous attacher
à un fot comme Damis
? Il eſt indigne de vos
affections.Medora été quel
ques mois ſur vôtre compre
: mais vous avez bien
faitde vous en défaire, c'eſt
un inſolent qui vous auroit
96 MERCURE
perduë dans lemonde. Pour
moy , je ferai le plus heu
reux des hommes , fi vous
acceptez les ſervices & les
ſoins que je veux vous rendre
, fi vous répondez de
bonne foy à mon amour ,
&fi vous me ſacrifiez enfin
l'impertinent Damis , dont
la concurrence me choque.
Mais de grace , ma chere ,
ôtez ce maſque , qui vous
étouffe.
Dans cet endroit de l'hiſtoire
le feu ſe trouva fi bien
éteint , qu'elle ne lui refuſa
pas davantage cette faveur
qu'il
GALANT. 97
:
qu'il exigeoit d'elle. Elle fe
demaſqua donc. Nouvelles
eexxccllaarmations : Que d'attraits
! que d'appas , diſoit
toûjours cet amant éperdu!
La belle répondoit à merveille
à tout cela. Que d'efprit
au ſurplus , ſe recrioitil
encore ! Dans la chaleur
de la converſation il promene
ſa main fur le col de
ſonamante : mais ſes doigts
ſe rencontrent malheureuſement
ſur .. ſur une piece
de dentelle qui leur paroît
trop groſſe. Comment, ditil
, grand Dieu ! une belle
Νου. 1714. I
98 MERCURE
perſonnecommevous peutelle
porter de pareille dentelle
?cela n'eſt- il pas honteux?
Voyez entre les mains
de qui vous êtes ; recevez ,
Mademoiselle , en tirant
une bourſe où il avoit mis
galamment trente beaux
louis d'or neufs , recevez ,
ajoûra-t- il , cepetit preſent ;
c'eſt le moindre de ceux
que mon amour vous deftine!
Je vous donnerai de
belles plumes , de beau
linge&de beaux habits. La
belle reçoit d'un air enfantin
fon petit prefent & fes
GALANT.
وو
९
promeſſes. Le galant en re-
-vanche veut entreprendre
des choſes étonnantes. Ses
** foûpirs & ſa reſiſtance la
fauverentpourun moment,
18 &...Mais on ouvre bruſquement
laporte;M.deMontire
✔entre dans la chambre, precedé
d'un laquais qui tenoit
deux bougies bien allumées
; & d'un air tranquile
il annonce à ces amans que
l'on a fervi. M. de Ronve
regarde à l'inſtant ſa femme
, en homme épouvanté
d'une fi effrayante vifion.
Ses yeux ſe fixent à terre ,
I ij
100 MERCURE
ſa langue s'attache à fon pa
lais ; interdit & confus , il
reſte à ſa place comme un
homme qui a perdu l'uſage
de tous ſes ſens. Cependant
Madame ſon épouſe ſe leve
nonchalamment , lui pre
fenteune indulgente main,
& lui dit avec douceur :
Venez,mon cher petit mari
, venez ſouper. En verité
vous êtes le plus tendre &
le plus galant de tous les
hommes. Ami perfide,femme
cruelle , je n'oublirai de
ma vie, dit-il à ſon tour , le
mortel affront qu'on me
e
GALANT. 101
fait aujourd'hui. De quoy ,
lui dit ſon aimable épouſe,
pouvez vous vous plaindre?
Je n'ai point de reſſentiment
contre vous , ni contre
la Tcnot. Cett avanture
qui vous deconcerte ,
doit ſeulement vous ſervir
de leçon qui contribue à
vous rendre plus ſage. Je
fuis mediocrement payée
dutourquevousavez voulu
me joüer : mais je n'en veux
point d'autre fatisfaction ,
& je ſerai trop contente du
ſuccés de mon ſtratagême ,
s'il fert à vous apprendre
I iij
102 MERCURE
que ces belles entrepriſes
font des preuves de la fotaq
tife &de la foibleſſe de l'i .
magination de celui qui les
fait. Mais à Dieu ne plaife
que je m'avile ici de vous
prêcher; vous êtes trop fage
pour ne vous pas direvousmême
tout ce qui vous convient
là deſſus ; &&mon intention
eſt feulement de
vous racommoder avec M.
de Montire , & de vous en.
gager par toutes fortesd'endroits
à rétablir avec moy
la parfaite union qui doit
être entre nous
!
GALANT. 103.
Monfieur de Ronve cut
pendant ce fermon le loiſir
de ſe remettre en homme
d'eſprit ; il embraſſa ſa femme
, il fit ſa paix avec ſon
ami. On alla ſe mettre à table
,où tout ſe paſſa à merveille
;& maintenant il affure
qu'il eſt gueri pour le
reſte de ſa vie de ſa paffion
pour la Tenor ,&du doux
penchant qu'il avoit à faire
de frequentes infidelitez à
ſa chere moitié...
Tout Paris , tout Rouen,
veux-je dire ,' eſt inſtruitde
cette avanture , & je cons
1
I iiij
104 MERCURE
nois un nombre infini
d'honnêtes gens qui font
garans de la verité de cette
prodigieuse histoire.
En voila déja trois , Mefſieurs
, en est- ce trop ?n'en
eft- ce pas affez ? Mais je ſuis
encore plaifant de vous
confulter là- deſſus , comme
ſi vous pouviez prévoir mes
caprices , ou mes deſſeins ,
ou plûtôt comme s'il ne tenoit
qu'àmoyde me regler
fur vos avis . C'eſt une erreur
, tous vos conſeils ne
peuvent me ſervir de rien ,
&mon ouvrage ( quoy qu'
GALANT.
105
infortuné ) eſt abſolument
un enfant du hazard on de
la fortune. J'attens tranquilement
que les jours &
les nuits ſe multiplient ,
pour vous raconter leurs
avantures. Le mois de Novembre
m'a fait plus de
confidences que les autres ;
tant pis,ou tant mieux pour
vous. Voici à bon compte ,
&par reconoiſſance , l'hiftoire
de fon origine.
On lui a donné le nom
qu'il porte, parce qu'il étoit
le neuvième mois de l'année
Romaine : il fut con106
MERCURE
ſacré à Diane par les aniq
ciens, qui faisoient au comiol
mencement de ce mois unt
grand feſtin à l'honneur deat
Jupiter.
On croit que les Fêtes
vacunales ſe celebroient
dans ce même mois. Ces
Fêtes étoient conſacrées à
la Déeſſe Vacuna , par
ceux qui ſe repoſoient des
peines & des travaux qui
les avoient occuppez pendant
l'année , & principa
lement par les laboureurs
& par les gens qui travailloient
à la vigne , qui , ag
Y
電
GALANT. 107
1
prés avoir fait leurs moif
ſons & leurs vendanges
prenoient ce temps pour
facrifier à cetre Déefle ,
comme le dit Ovide dans
le ſixiéme des Faſtes.
Nam quoque eum fiunt antique
facra Vacune ,
Ante vacunales ſtantque fedentque
focos.
Lorſqu'on voit les humains
environner leurs feux ,
Pour offrir à Vacune
Leurs voeux & leur fortune,
C'eſt un temps de repos
pour eux.
Horace en parle auſſi
1
108 MERCURE
dans ſa dixiéme Epître
lorſqu'il dit : fen , onio
Hac tibi dictabam poft fanum
putre Касипа
F'étois derriere le Temple
ruiné de la Déeſſe Vacune
lorſque je vous envoyai dire
ces choses.
Cette Déeſſe étoit en
grande veneration chez les
Sabins. Porphyrion parlant
d'elle , dit que quelqus uns
l'ont appellée Minerve
d'autres Diane , d'autres
Céres : mais Varron , dans
fon premier livre des choſes
Divines , la connoît fous
GALANT. 109
le nom de la Déeſſe Victoire
, parce que , dit- il , il
n'eſt point d'hommes qui
goûtent mieux les charmes
du repos , que ceux qui
furmontent les paſſions par
la ſageſſe ,&c.
Voyons maintenant à
quoy nous menera cette
Differtationmithologique ,
àvous faire part, Meſſieurs,
de l'hiſtoire nouvelle de ce
mois , aprés vous en avoir
donné l'ancienne.
2 Les dernieres lettres de
Vienne du s. de ce mois
MERCURE
& portent qu'on a reçû avis
de Preſbourg , que le couronnement
de l'Imperatrice
, comme Reine deHongrie
, fut fait le 18. du mois
paflé avec une grande folemnité.
A fix heures du
matin le Palatin de Hongrie
, les Eftats , les Seigneurs
, & la Nobleſſe fortirent
de la ville pour recevoirs
Leurs Majeftez Imperiales
, qui à fept heures &
demie deſcendirent duchâteau
, precedées & ſuivies
par leurs Officiers & leurs
Gardes ; l'Empereur à cheGALANT.
1 III
C
wal , & l'Imperatrice dans
un magnifique char à fix
chevaux , ſuivi de pluſieurs
autres caroffes à6. chevaux.
alls firent leur entrée par la
porte de S. Michel ; ils mirent
pied àterre devant l'Egliſede
S.Martin,& ilsy entrerent,
aprés avoirété reçûs
à la porte par le Cardinal
deSaxe-Zeits , qui leurpreſenta
l'eau benite ; par les
Archevêques & Evêques ,
&par les Prelats duRoyauame
, en habits de ceremonie.
L'Empereur & l'Imperatrice
ayant pris leshabits
112 MERCURE
Royaux , s'affirent ſur deux
trônes qu'on leur avoit pre .
parez . La Meſſe commença
, & aprés l'Epître le Cardinal
de Saxe- Zeits fit la ceremonie
de l'onction , & du
couronnement de l'Imperatrice
, avec les prieres &
les ceremonies accoûtumées.
Aprés le ſervice on
retourna au château dans le
même ordre qu'on étoit
venu ; & Leurs Majeſtez ſe
mirentà table ſous un riche
dais , ayant à leur droite le
Cardinal de Saxe Zeits &
leNonce du Pape , & à la
gauGALANT.
113
gauche le Palatin & l'Archevêque
de Colocza. Durant
la ceremonie & le repas
on fit en trois temps
quatre ſalves generales de
l'artillerie . Les Miniſtres
étrangers , les principaux
Officiers , les Seigneurs &
les Dames furent traitez à
d'autres tables , tant dans
le château que dans la ville.
Le même jour l'Empereur
crea vingt - ſept Gentils
hommes à la clcf d'or. Il
declara auſſi le Comte Ge.
rard-Guillaume de Strat
man , fils du feu Chancelier
Νου. 1714. K
114
MERCURE
de la Cour , Capitaine Pro
vincial du grand Bailly de
Breſlau en Silefie. Le 19.
l'Imperatrice Eleonor alla
encaroffe de relais à Pref
bourg , avec les Archidu
cheſſes ſes filles , pour complimenter
Leurs Majeſtez
Imperiales ſur le couronnement
de l'Imperatrice. Le
20. l'Imperatrice Amelie
alla auſſi à Preſbourg pour
le même ſujet , avec les
Archiducheſſes ſes filles.
L'Empereur ayant declaré
aux Eſtats deHongrie qu'il
nepourroit pas refter longGALANT.
temps à Preſbourg , ils tra
vaillent continuellement à
preparer les articlesqui doivent
être reglez dans cette
Diete : mais comme cela
ne pourra être achevé de
quinze jours ou trois ſemaines
, Leurs Majeftez Imperiales
partirent le 25. aprés
midi , & vinrent coucher
au château de Petronell
& le 26. au Palais de cette
ville , où ils paſſeront l'hyver.
L'Empereur avant fon
départ dePreſbourg regala
le Comte Nicolas Palfi,Palatin
de Hongrie, d'un co
Kij
16 MERCURE
her de laToiſon d'or , en
richi de diamans ; & l'Imperatrice
fit preſentà la Palatine
de ſon portrait garni
de diamans. On confirme
que le Roy de Suede étoit
parti de Demir - Tocca
mais qu'il ne ſuivroit pas la
route qui lui avoit été propoſée
par ordre de l'Empereur
, & où les preparatifs.
neceſſaires avoient été faits
pour le recevoir & le défrayer.
Le ComtedeVveltzech
eſt parti pour aller à
la rencontre de Sa Majesté
Suedoiſe , qui , à ce qu'on
GALANT. 117
affure , a refolu de paſſer
par Jaffi en Moldavie , par
Hermanſtad & Claufembourg
enTranſilvanie , par
Bude & Albe - Royale en
Hongrie, par Gratz en Stirie
, & de la continuer ſa
route par la Baviere & la
Suabe vers le Duché de
Deuxponts , ou vers Caffel.
On écrit de Madrid du
7. de ce mois , que quatre
Deputez de l'Academie
Eſpagnole, établie encette
ville pour fixer & perfectionner
la Langue Caftillanne
, allerent baifer la
.د
118 MERCURE
main au Roy , pour le re
mercier de l'avoir approuvée,&
de lui avoir accordé
fſaa protection. Ils allerente
enſuite ſaluer le Prince
pour lui demander aufſi ſa
protection auprés de Sab
Majeſté. On ajoûte que le
28. d'Octobre M. leMaré.
chal de Bervvik y arriva
qu'il a été reçû du Roy
avec tous les témoignages
d'eſtime & d'affection que
A
meritent ſes importans fer-2
vices.
Les avis de Catalogne
portent que les nouveaux.
GALANT. 119
Gouverneurs pour
& le Militaire commencent
le Civil
à exercer leurs fonctions
avec une entiere fatisfactiondes
peuples.
Voici une liste exacte
des Generaux & Officiers
des Barcelonnois , arrêtez
& embarquez le 22. Sep
tembre 1714. par ordre de
M. le Maréchal de Beryvik
, en vertu du pleinpouvoir
qu'il avoit reçû de
Sa Majesté Catholique , &
conduits en differentes priſons
d'Eſpagne.
Le General Baffet , qui
120 MERCURE
commandoit l'artillerie.
Don Sebastien Dalmanau,
Colonel du regiment
de la cavaleric.
Don Simon Sanchez,premier
Capitaine de ce regiment.
Don Gaëtan Antillon ,
Major du même regiment.
Don 'Joſeph Belvez &
Balaguer ( dit Joſepet)General
de bataille , Colonel
du regiment du Roſaire infanterie.
fils.
Don Felix de Belvez , fon
Don François Vilaz,Major
GALANTA 121
\
jor du même regiment.
Don Franciſco Sanz, Coloneldu
regiment de laDeputation
, infanterie.
DonRaymond Sanz, fon
fils , Capitaine des grenadiers
du même regiment.
Don Nicolas Axendri ,
Lieutenant-Colonel de ce
regiment.
Don Jean Vinas , Colonel
du regiment de ſaint
Narciffe , infanterie.
Don Joſeph de Torres ,
Colonel du regiment de
Valence , infanterie.
Don François Maijans ,
Νου. 1714.
L
}
7
122 MERCURE
fon Lieutenant-Colonel.
Bordes , Capitaine de la
compagnie des aſſaſſins .
Ily en avoit trois autres
ſur la liſte : mais ils s'étoient
évadez dés le matin ,& ils
ont vuidé le pays.
Le Marquis de Villaroël
, leur Generaliſſime ,
étant bleſſe dangereusement
& allité , on ſe contenta
de lui donner ſa maifon
pour prifon, prenant
ſa parole qu'il n'en fortiroit
pas ſans un nouvel ordre.
L'Evêque d'Albarrazzin
C
GALANT.
123
en 'Arragon , de la nomination
de Philippe V. &
qui étoit Religieux de la
Mercy , nommé Jean Navarro
, ayant été trouvé
dans Barcelonne , où il s'étoit
jetté depuis la bataille
de Sarragoffſe , a été embarqué
ſur une galere , &
conduit en Italie. D'autres
diſent qu'on l'a laiſſé prifonnier
aux les de ſainte
Marguerite.
Le Pere Torrento Dominiquain
, fameux predicateur
d'obſtination , fut
mis d'abord en priſon dans
1
Lij
124 MERCURE
fon Convent , avec charge
aux trois principaux d'en
répondre. Ilfut enſuite embarqué
avec trois autres
Religieux de ſon Ordre ,
& conduit pour être enfermé
dans des priſons d'Ef.
pagne.
Le Marquis de Pinos auroit
eu le même ſort : mais
il étoit trés - malade, & depuis
il eſt mort.
GALANT.
Izs
Liste des Eccleſiaſtiques ,
des Religieux bannis à perpetuité
de Barcelonne &
de Catalogne , avec défense
d'entrer jamais dans
aucuns des Estats de la domination
de Sa Majesté
Catholique , par ordre de
Monsieur le Maréchal de
Bervvik du deux Septembre
1714.
De la Cathedrale de Barcelonne.
Le Docteur Thomas
Elorens , ſoy-diſant Chancelier
de Catalogne.
Liij
126 MERCURE
Le Docteur Joſeph Rifos
, Chanoine , & Grand
Vicaire du Dioceſe.
André Fox , Chanoine ,
& fon Coadjuteur.
N. Barata , Chanoine &
Docteur .
Le Docteur N. Figaro ,
Beneficier de la Cathedrale
, Prieur de l'Hôpital de
la Mifericorde.
Le Docteur Maurice Andreu
, Beneficier de la Cathedrale.
Vincent Carcazez , idem .
GALANT. 127
De l'Eglise Paroiffe dite
de Pine
Michel Busquets , Vicaire.
Le Docteur François
Galvanii , Beneficier.
Raymond Roffell , idem.
De l'Eglise Paroiſſe de
Sainte Marie.
:
Le Docteur Estienne Maſcaro
, Vicaire perpetuel ,
( ou Curé ) de cette Eglife.
L iiij
128 MERCURE
Le Docteur Raymond
Padrall.στου 2019
Le Docteur François
Serrat.
Le Docteur Varis.
Le Docteur Antoine
Roig.
Le Docteur Magin Sinio.
Le Docteur François
Goli.
Joſeph Compte.
N. Moleni .
Le Docteur Raymond
Torruella , Vicaire.
Jofeph Canfera , Prê
tre.
Tous Beneficiers de cette Eglife.
GALANT.
129
Joſeph Roig , Prêtre , &
Procureur general de l'Hôpital
general dit de ſainte
Croix.
Le Docteur Don Antoine
Sola.
Le Docteur Joſeph d'Efpreu
, Archidiacre & Chanoine
d'Urgal.
Le Docteur Paul Vinas ,
Chanoine de la même Eglife.
Le Docteur Thomas
Borras, Hofpitalier de Tortofa
Le Docteur André Arbell
, Chanoine de Vich.
130 MERCURE
Ces quatre derniers trouvez
dans Barcelonne ayant
abandonné leurs Eglifes.
Religieux ou vivans en Communauté,
Le Docteur Joſeph Campasi
, Camerier du Monastere
de Gerry , Ordre
de faint Benoît.
De la Miffion.
Le Docteur Joſeph Jofrea
, Superieur du Seminaire
de la Miffion.
GALANT.
131
400 Le P. Jerome Dieran.
Minimes .
Le P. Paul Andrau , Provincial.
Jacobins .
Le P. Maître Thomas
Sabater , l'un des Inquifiteurs.
Grands Carmes.
Le P. Maître François
Battaller.
132
MERCURE
Le P. Jean Alau .
Carmes Déchauffez
François Joſeph deChriſt.
Cordeliers.
Le P. Jacques Boldas.
Le P. N. Coll. ىلع
Grands Augustins.
Le P. Maître Diegue Florenza.
Le P. Maître Antoine Recorda.
(
GALANT.
133
Le P. Maître Laurent
Dalmau.
Trinitaires Déchauſſez
Le P. André de ſaint
Pierre.
Le P. Joſeph de la Mere
de Dieu.
De la Mercy.
Le P. Sauveur Folia.
Le P. Jean Vilar .
Le P. Pinille.
Le P. Cuenta.
A
Le P. Arnault, Arragon
nois.
134 MERCURE
Le P. Raphael N. Valencien.
lan.
Le P. N. Caſtro , Caſtil-
Jefuites.
Le P. Gerard Marzille ,
ci - devant Vice - Provinc
cial.
Le P. Dominique Naveſque,
Receveur du grand
College dit de Betlheem.
Le P. Philippe Elanes.
Le P. Jacques Corxet.
Le P. Gregoire Auharri ,
Arragonnois.
GALANT.
135
Le Frere Sall , Majorquin.
Ils eurent tous ordre de
fortir de Barcelonne dans
vingt-quatre heures , & de
tous les Eftats d'Eſpagne
dans huit jours.
Quelques-uns prirent par
mer la route d'Italie ; plu-
✓ ſieurs paſſerent par le Rouffillon.
On leur permit d'abord
trois jours de ſéjour
dans Perpignan , ou M. l'Evêque
défendit qu'on leur
laiſsât dire la Meffe. En-
4
ſuite M. l'Intendant fit publier
une défenſe d'en re-
?
136 MERCURE "
cevoir aucun fans avertir ,
& de le garder plus de
vingt quatre heures. Il permit
pourtant deux fois
vingt - quatre heures pour
les Religieux.
Quelques uns débarquerent
à Collioure : mais on
les obligea de ſe rembarquer
auflitôt en des barques
Genoiſes qui les por
toient , avec leſquelles on
leur a fait prendre la route
d'Italie.
Don N. Sola & Comes ,
Comte de Koque Marti ,
Chanoine de Tolede , ( on
ne
i
GALANT.A
137
ne ſçait pas fi c'eſt le mê
me que l'on trouve dans
la liſte ſous le nom deDon
Antoine Sola) arriva àVillefranche,
Capitale duConflans
en Rouffillon , avec
fes paſſeports du Marquis
de Lede , Gouverneur de
Barcelonne , qui lui permettoit
d'aller à Villefranche
: mais comme ce pafſeport
portoit qu'il étoit
banni de la Monarchie
d'Eſpagne , le Gouverneur
de la place envoya vîte ce
paffeport à Monfieur l'Intendant
, qui ordonna de
Νου. 1714. M
138 MERCURE
le faire fortir inceſſamment
de toute l'étenduë de fon
Intendance. api iwego
On dit que ce n'eſt là
qu'une premiere purgation
faite de la Catalogne ,
&qu'on en fera encoreune
plus forte.
On deſarme tout le pays.
Majorque ne dit encore
rien ; Monfieur le Maré
chal y a envoyé Monfieur
d'Adoncourt , Aide - Major
deſon armée , pour s'aboucher
avec le Gouverneur
& les principaux de cette
Mе.
GALANT. 139
312 On mande de Rome du
23. Octobre que le Pape
continue ſon ſejour à Caftel
Gandolfe , où il joüit
d'une parfaite ſanté. Quoy
qu'il eût témoigné qu'il
vouloit être en particulier
ſans recevoir des viſites , il
en a neanmoins reçû pluſieurs
des Cardinaux , &
des principales perſonnes
de qualité qui ſe trouvent
dans des maiſons de campagne
du voisinage. L'Abbé
Nazari Bergamaſque ,
Profeſſeur à la Sapience ,
qui avoit autrefois travaillé
Mij
140 MERCURE
"
avec ſuccés à un Journaldes
Sçavans en Italien,eſt mort
âgé de quatre-vingt-un an.
Les lettres de Veniſe du
29. Octobre portent que
quelques bâtimens qui entrerent
dans le port le 21.
de ce mois , ont rapporté
qu'un vaiſſeau Marchand
Venitien,nommé le Triomphe
, avoit été pris par un
Corfaire de Tunis , reve
nant de Trapani chargé de
fel:mais que tout l'équipage
s'étoit ſauvé , à l'exception
du Capitaine , qui n'ayant
pas voulu abandonner fon
あき
GALANTM 14
vaiſſcau , avoit été pris &
fait eſclave. Il y a pluſieurs
bâtimens prêts à faire voile
au premier bon vent , pour
aller au Levant ; entr'autres
trois pinques , & quelques
Marfilianes chargées
de biſcuit , de munitions ,
d'armes , & d'autres chofes
neceſſairespour la flote. On
y envoye en même temps
quelques Officiers , & des
recruës pour les troupes
qui ſont dans la Moréc.
Une partie des munitions
& des provifions doit être
débarquée à Corfou pour
142 MERCURE
-les magaſinsde la fortereſſe
& de quelques autres. Les
avis de Dalmatie portent
que le Sieur Emo , General
de Dalmatic , étoit parde
Spalatro , avec les galeres
de fon commandement,
& qu'il s'étoit avancé
aux bouches de Cattaro,
doù il avoit été joint par le
Capitaine du Golfe , avec
deux autres , & par deux
vaiſſeaux de guerre commandez
par l'Amiral , pour
obſerver les mouvemens
des Turcs contre les peuples
de Montenegro. Les
IGALANT . 143
Bachas avoient avoient partagé
leurs troupes en deux
3corps de vingt mille hommes
chacun , avec dix pieces
de canon , pour atraquer
les Montenegrins par
deux endroits , ou pour
les bloquer. Le bruit s'eſt
- répandu , mais fans aucune
certitude , que ces peuples
épouvantez par des troupes
ſi nombreuſes , avoient
offert de ſe ſoûmettre à
1certaines conditions : mais
cet avis paroît encore dou-
C
teux.
On écrit de Londres du
144 MERCURE
14. de ce mois , que le 26.
du mois dernier le Roy
créa pluſieurs Pairs de la
Grande Bretagne. Milord
Chandon a été fait Comte
de Caernarven ; Milord
Rockingam , Comte de
Rockingam ; Milord Of
fulton , Comte d'Offulton;
Milord Hallifax , Comte
de Hallifax ; Milord Gernſez
, Comte d'Aylesford ;
Milord Harvey , Comte
de Bristol ; & Milord Pelham
, Comte de Clare. Il
fit encore Pairs de la Grande
Bretagne le Comte de
ThoGALANT.
145
Thomond Irlandois , Vicomte
de Tadcaſter ; le
Vicomte de Caſtleton , Ba .
ron Sanderſon de Saxby ;
Milord Sherad , Baron de
Harbouroug ; Milord Pierrepont
, Baron de Pierrepont
de Hauſlip. Ces trois
derniers ſont auſſi Irlandois.
Le ſieur Henry Boyle
a été créé Baron de Carleton
; le Chevalier Richard
Temple , Baron Temple ;
&le Chevalier Michel Vvaſton
, Baron de Vvaſton :
mais il s'eſt excuſé d'accepter
cette dignité. Le
Νου. 1714. N
146 MERCURE
ende
27. le Roy tint au Palais de
faint James , pour la prémiere
fois , Chapitre de
l'Ordre de la Jarretiere ,
dans lequel il fit quatre
Ghevaliers , qui font le
Duc de Rutland , le Duc
de Bolton , le Comte de
Dorfet , & le Comte de
Hallifax. Le Comte d'Ay
lesford a été fait Chance
lier du Duché de Lancafi
tre , à la place de Milord
Burkley de Strerlon , & le
Colonel Killegrevv Gentilhomme
de la Garderobe
du Prince de Galles. Le 25
GALANT 147
Je Marquis de Monteleon ,
Ambaſſadeur d'Eſpagne ,
arriva de Hollande en cette
ville par la voye de Calais
&le 26. au matin il alla vi
fiter les Secretaires d'Eftat ,
qui le même jour allerent
àfon Hôtel lui rendre ſa
viſitean Le même jour le
Maire nomma fix Aldermans
, & douze Membres
du commun Conſeil de la
ville, pour faire la fonc
tion de Maîtres d'Hôtel
&faire fervir le Roy, le
Prince & la Princeſſe au
feftin qu'il donnera le 9.
Nij
148 MERCURE
de ce mois , auquel les Seigneurs
& les Miniftres font
auſſi invitez. Le General
Cadogan ayant reçû fes
inſtructions , partit le 27 .
pour aller en Hollande , à
la place du Comte de Strafford.
Le 31. au matin le
Roy fut couronné dans l'Egliſe
de l'Abbaye de Vveſtminſter
, avec toute la ſo .
Lemnité poſſible , ſuivant le
ceremonial ordinaire , La
marche commença de la
falle de Vveſtminster , Sa
Majefté étant precedée par
les Officiers qui ont accou
GALANT . 149
tume de porter les marques
& de la Dignité Royale
accompagnée des Pairs
leurs couronnes à la main .
La ceremonie du couronnement
fut faite par l'Archevêque
de Cantorbery ,
qui , aprés le ſervice , & le
fermon prononcé par l'Evêque
d'Oxford , mit la
couronne fur la tête du
Roy. Enfuite on chanta le
TeDeum, & quelques hymnes
en muſique au bruit
des trompettes , auquel les
canons de la Tour & du
Parc répondirent. On re-
Niij
150 MERCURE
tourna dans le mémetors
dre à la falle de Viveſtmin
ſter , où un magnifique
feſtin avoit été proparé. Le
Roy & le Prince s'affirent
à une table élevée au bout
de la falle , & les Pairs , la
couronne en tête , à deux
longues tables dreſſées des
deux côtez de la falle vAh
premier ſervice un Heraut
d'armes fit la proclamation
7
en Anglois & en François;
& le champion étant entré
àcheval , armé de toutes
pieces , jetta ſon ganteler ,
comme gage de bataille ,
GALANTM
pour défier aub combat
ceux qui contefteroient le
droit à la couronne pour
de nouveau Roy. A cinq
heures le Roy ſe retira au
Palais de ſaint James ; &
de foir il y eut des feux de
joye , des réjoüiffances , &
des illuminations par toute
la ville. Avant qu'on ſe mît
en marche pour la ceremonie,
deux ou trois écha
fauts à triple étage , dref
fez dans la cour de Vveftminster
& autour du cimetiere
de l'Eglife , chargez
de ſpectateurs , fondi-
Niiij
7
152 MERCURE
rent , en forte qu'il y cut
pluſieurs perſonnes tuées ,
9115.D
& un tres - grand nombre
de bleſſées. sampl
De Paris le 17. Novembre
al q
1714, 2006
Le 8 de ce mois la paix
fut publiée avec les ceremonies
ordinaires. Le 15.
on chanta le Te Deum dans
l'Egliſe Metropolitaine , en
action de graces à Dieu
pour la conclufion de la
paix generale avec l'Empereur
& les Princes de
308
3GALANT. 153
e
FEmpire , qui vient d'être
ratifiée Le Cardinal de
Noailles officia pontificalement
à cette ceremonie ,
qui avoit été annoncée à
Ja pointe du jour par le
canon de la bastille & de
la ville. M. le Chancelier
xy aſſiſta à la tête du Con-
-feil , ainſi que les Compagnies
fuperieures , & les
* autres qui y avoient été invitées.
Le foir il y eut un
grand feu d'artifice devant
P'Hôtel de Ville , où il y
eur un repas magnifique ,
& on fit des feux de joye
154 MERCURE
dans toutes les rats, Hoved
23 Lenudouverture du Par
lement ſe fit par une Meſſe,
celebrée dans la Chapelle
dela grande Salle duPalais,
àlaquelle le Premier Prefi
dent, les Preſidens àMor,
tier , & les Chambres aff
fifterentem
On a reçû avis de Prol
yence , que la Reine d'El
pagne partit de Nice le 20.
du mois dernier , & paffa
le Var à gué, pour entrer
le même jour en Provence,
LeComte de Grignan qui
y commande , alla la re
GALANT
cevoir avec un magnifique
équipage &u donna lles
ordres neceſſaires pour la
commodité du voyage de
cette Princeffet, & pour
faire ſervir ſa table & cel
les de ſa ſuire. Il pria Sa
Majestéde vouloir faire des
entrées folemnelles dans
les villes : mais elle voulue
paffer incognito , & on fic
ſeulement des ſalves Royal
les à ſon arrivée. Elle arriva
en huit jours à Marſeille
, où elle fejourna trois
jours , ayant paffé par Anz
tibes , Frejus , Brignolles &
156 MERCURE
Auriol. Elle allasens trois
autres journées à Arles,ou
elle ſejourna deux jours ,
ayant paſſe à Aixy à Lam
befe & à faint Remy ; &
les. de ce mois elle pafla
le Rhône , & elle entra en
Languedoc. On verrà dans
la fuite de ce Journal un
detail de l'entrée & du fei
jour de cette Princeffe à
Marseille. MOVE HAD
Je ſerois fort embaraffé
du choix de mes termes
pour vous annoncer un
miracle comme celui que
GALANT
yous allez lire , s'il y avoir
quelqu'un à Rome & dans
tout le Royaume de Naples
qui osât en douter. Je
n'aurois pas pris moy-même
la peine de le traduire
de l'Italien , comme je l'ai
reçû , fi , loin de le croire
capable de répandre des
idées ſuperftitieuſes dans
l'eſprit des lecteurs
n'en avois pas trouvé le
detail rempli d'actions &
de ſentimens de piete, b
, je
158 MERCURE
que le Pape a a reçue Relation que le
d'un miracle avere , &qui
eft arrivé à Icernie , ville du
Royaume de Naples,pendant
le mois d'Octobre dernier .
La mifericorde de Dieu ,
juſtement irritée des cri
mes des hommes , ſe fert
de toutes fortes de moyens
pour les ramener àluiane
Dans la ville d'Icernia
il y a un Monastere de
Religieuſes ſous la Regle
de ſainte Claire ,où depuis
pluſieurs années on a une
grande veneration pour
)
GALANT! 159
une petite Image de la
Vierge , faite de cire , dont
le bufte eſt garde ſoigneufement
dans une châſſe
fur un pie- d'eſtal de bois
doré.
Un Mardi , deuxieme
d'Octobre de la preſente
année , il arriva que les
Religieufes de ce Con
vent étant en oraiſon dans
leur Eglife , à l'exemple
de tout le Clergé de la
• ville , qui avoit ordonné
des prieres publiques pour
fléchir la colere du Ciel
& pour lui demander la
160 MERCURE
Fra
fin des pluies continuelles
qui avoient inondé toute la
campagne , & des maladies
contagieuſes qui ravageoient
tout le pays ; il arriva
, dis - je , que les Reli
gieuſes étant en oraiſon
dans leur choeur , elles remarquerent
qu'il couloit
des yeux de cette Image de
la Vierge une grande quantité
de larmes ; ce qui leur
cauſa tant de frayeur , qu
elles continuerent leurs
oraiſons depuis la premiere
heure de la nuit juſqu'au
jour.
Lc
GALANT. 161
Le Lundi de la ſemaine
fuivante elles apperçûrent
encore fur cette fainte Ima
ge quelque choſe de me
naçant & de fevere ; &
s'approchant de plus prés
du pié d'eſtal où elle étoit,
elles le trouverent tout
mouillé de fueur. Alors é
tonnées & troublées de ce
prodige , elles recommen
cerent leurs prieres avec
plus de ferveur. Enfin vers
les deux heures de la nuit ,
accablées de jeûnes , de larmes
, de difciplines & de
veilles , elles fortirent du
Νου. 1714. Ο
1
162 MERCURE
choeur , où cependant elles
laifferent deux Religieufes
de garde , en oraifon , avec
deux lampes allumées: mais
vers les quatre heures elles
virent les yeux de cetre
Image ſe fondre encore en
larmes , dont non ſeule
ment le pié - d'eſtal , mais
toute la table de l'autel fut
baignée. Elles ſe mirent a
lors à crier mifericorde , à
fonner les cloches , à courir
au dortoir où étoient
leurs compagnes , pour les
ramener dans l'Eglife , où ,
la face profternée enterre ,
1
GALANTA 163
elles implorerent,la clo
mence du Ciel. Le Mardi
9. tous les habitans du lieu,
effrayez de ce miracle, répandu
déja dans tout le
pays , llEvêque & tout le
Clergé , ſe tranſporterent
en cette Eglife , où ils vil
rent encore la même ſueur
&les mêmes larmes. Alors
l'Evêque fit un diſcours au
peuple & aux Religieuſes ;
il leur recommanda de ne
pas interrompre leurs jeû
nes , leur larmes & leur penitence
; il leur dit que ce
miracle étrange les mena
Oij
164 MERCURE
çoit de quelque grandmal
heur. Il ordonna des proceffions
folemnelles pour
les jours ſuivans : mais le
lendemain Mercredi,ſur les
huitheures du matin, toute
laville& tous les lieux d'a
lentour ſentirent un trem
blement de terre épouvantable.
Tous les habitans ſe
ſauverent dans la campagne.
Cependant l'Evêque ,
avec tout fon Chapitre , fie
ôter cette Image lacrée de
la place où elle étoit ; il la
mit dans un châſſe de crif
tal, ornée d'un grand nomGALANT.
165
brede pierres precicuſes, &
environnée de lumieres.
Enfuire il rappella le peuple
àl'Eglife , où le Pere Fran-
¿çois Girolamo d'Alfedena ,
celebre Predicateur , exhorta
tous les aſſiſtans à la
-penitence.227
Le jour ſuivant, qui étoit
Je Jeudi , l'Evêque & tout
le Clergé, accompagnédu
peuple , ( aprés avoir celebré
la Meſſe ) porta cette
fainte Image en proceſſion
dans toutes les Egliſes de la
ville , où l'on ne ſentit plus
de tremblemens de terre.
166 MERCURE
On continuë cependant lest
mêmes devotions , & cetrel
Image demeure toûjours
expotée ſur le Maître Aurel
de ce Monaftere , pour fa
tisfaire à la pieté des fideles,
qui vont de toutes parts of
frir leurs voeux à Dieu dans
l'Egliſe où on la garderob
Il ne m'eſt encore guerd
arrivé juſqu'à preſent de
chanter les loüanges de perſonne
;je croy que c'eſt fautedegoûtpour
ce genre d'é
crire , puiſque lemondene
manque pas de gens qui en
meritent;mais on auroit rai
GALANT 1671
ac
fon de me faire paffer pour
leplus inutile & le plusing
juſteJournaliſte de France,
ffiijjee ne difois rien d'une
tion éclatante que leChevo
de Langonvient de fairelais
Lezi.du mois paffé il ren,
contra àla hauteur des Ifles
de ſainte Marguerite , un
vaiſſeau d'Alger de so. canons
, avec soo. hommes
d'équipage & so. eſclaves; il
l'attaqua , l'Algerienl'abor
da mais le feu continuel de
la mouſqueterie &des grenades
le força de s'éloigner,
Alors le Chev. de Langon
168 MERCURE
vers
abattit heureuſement fes
mâts àcoupsde canon,&lui
eria deſe rendre,finon qu'il
Falloit coulerbas. L'Algerie
n'envoulut rien faire: cepedant
unvent d'Eſt le pouffa
rs leGolfe deLion , où il
alla s'échoüer malgré lui.
Alors il demáda du ſecours?
mais il fut impoſſible de lui
endoner. Il perit enfin avec
tout ſonéquipage,àl'exception
de deux Chrétiens & 7.
Turcs,qu'onſauva.Lecobar
dura 7. ou 8.heures,leChev.
Balbiani Piemontois y fut
tué , & le Chev. de Langon
rentra dasToulon.11
7:
GALANT. 169
Il importe peu à l'Auteur
de ce Journal que la piece
qu'on va lire ſoit liée ou non,
avec celle qui la precede : elle
n'a pas beſoin du fecours d'u
ne tranſition pour eſtre annoncée
, les Lecteurs le difpenſeroient
même d'en faire ,
s'il en avoit toûjours de pareilles
à leur donner. Mademoiſelle
* * qui a faite cellecy
,& qui n'a pas une bonne
raiſon pour ne vouloir pas
eſtre nommée , s'eſt contentée
de ne pas s'oppofer à l'impreſſion
de ſon Ouvrage. Je
vous affeure que le Mercure
Novembre 1714. P
170 MERCURE
Galant neferoit pas ſi modeſte
qu'elle , s'il en estoit l'Auteur,
& qu'il ne balanceroit pas à
mettre fon nom à la place de
ces deux étoiles.
LETTRE
*
**
aune de Mademoiselle
Dame de ses amies ,fur le
goust d'apresent ត់ គ. ម
Vous devicz , Madame ,
yous contenter du filence que
je garday la derniere fois que
nous allâmes enſemble à la
Foire de ſaint Laurent. J'ayois
,ce me ſemble , ſouffert
1
GALANT. 171
1
avec affez de patience toutes
les plaifanteries que vous aviez
faites fur le ferieux que j'affectois
,difiez-vous , àun ſpe
Etacle qui attiroit tout Paris ,
&où tout Paris rioit Jem'étois
d'abord moy-même accuſée
de mauvais gouft , n'ofant
pardifcretion en accuſer
le ſiecle ; mais vous ne prîtes
pas le change , & vous me
preſſates ſi vivement qu'il fallut
enfin trancher le mot ,&
vous dire avec un geſte de
compaffion, que le bon goût
étoit tout à fait perdu. Ce
mot ne me fut pas plûtôt
(
Pij
172 MERCURE
\
échappé , que vous me fites
mon procés , comme à une
revoltée qui vouloit ſecoüer
le joug du jugement du public.
Je vous avoue que je fus
piquée de ce reproche que je
-ne m'eſtois attiré que parce
que j'avois eu la complaiſance
de vous dire mon ſentiment ,
& je ne fus pas plutôt arrivée
chez moy , que je mis la main
à la plume , pour me juftifier
, ou plutôt pour ſoûtenir
ce que j'avois avancé. Oüy ,
Madame , le bon goût eſt
tout-à- fait perdu ; vous en
eſtes vous-même une convicGALANT.
173
tion vivante ,& puiſque, malgré
ce juſte diſcernementdont
la nature vous a partagée ,&
que vous avez cultivé par une
lecture affidue des meilleurs,
Auteurs tant_anciens quemo
dernes , vous vous eſtes laiffée
entraîner au torrent , je ne
ſçaurois croire qu'il reſte encore
quelques traces de cebon
gouſt qui a fant illuſtré le.
Regne de Loüis le Grand,&
dont je vais parler. Mais pour
garder quelque ordre dans
cetteDiffertation , je vais d'a
bord en établir le fondement
par la définition du bongoût.
1
Piij
174 MERCURE
۱
Je ne parle pas icy , Madame
, de ce que l'on appelle
goût de ſentiment , il n'eſt
pas moins difficile à definic
que l'amour , & c'eſt à propos
de cette eſpece de goût ,
qu'on dit en commun proverbe
, qu'il n'en faut point
difputer. C'eſt du goût de difcernement
& de raiſon , que
je veux parler ,& voicy comment
je le définis.
Le bon goût eſt un parfait
accord de l'efprit avec la raifon
. Je ne ſçais , Madame , fi
vous me pafferez cette définition
; mais comme elle me
GALANT. 175
1
paroilt aflez juſte , j'attendray
que vous la condamniez pour
ladeffendre.
Suppoſé donc que le bon
goût foit un parfait accord
de l'eſprit avecla raiſon, peuton
voir des Farces ſi depourvuës
de ſens commun attirer
tout Paris , fans eftre endroit
de dire que tout Paris n'a pas
le ſens commun ;& que par
confequent le bon goût eſt
tout à fait perdu
Vous me répondrez , fans
doute , que c'eſt la nouveauté
qui attire à ces fortes de ſpectacles
; qu'ils rappellent au pu
Piij
176 MERCURE
blic , le plaifir que la Comedie
Italienne luy a fait autrefois
,& qu'on aime à voir encore
quelques reſtes de ces divertiſſantes
pieces , où l'on alloit
ſi ſouvent ſe diſſiper ; que
d'ailleurs il y a des ouvrages
dont le mauvais fait tout le
prix: quoyque toutes ces raifons
jointes enſemble n'en
faflent pas une bonne , jeveux
pourtant me donner la peine
de les refuter chacune en particulier..
Vous dites , Madame , que
c'eſt la nouveauté qui attire à
ces fortes de ſpectacles ; mais
GALANT. 177
d'où vient que les autres nouveautez
qu'on donne ſur la
Scene Françoile , n'ont pas le
même privilege , & que la
preſſe n'y eſt pas fi grande ?
vous ajoûtez qu'ils rappellens
au Public le plaifir que la Comedie
Italienne luy a fait autrefois
; mais a t'elle dû luy
en faire , & ne devroit- il pas
avoir conceu de l'indignation
pour ce quiluy a gâté le goût,
car je n'attribuë qu'à la Comedie
Italienne , ce dégoût
des bonnes choſes , où l'on
eſt depuis fi longtems , & les
Auteurs qui depuis ont tra
178 MERCURE
vaillé pour le Theatre François
ne sçauroient fe diſculper
de la lâche complaiſance
qu'ils ont euë de s'accommo
der au mauvais goût , en don
nant des Comedies ſur le modelle
de celles qui avoient enrichi
l'Hoſtel deBourgogne.
Vous dises encore ,Madame,
qu'il y a des ouvrages dont le
mauvais fait tout le prix ; je
conviens avec vous que rien
n'eſt plus ennuyeux qu'une
infipulé mediocrité ;mais de
ces deux extrêmes , qui font
le bon & le mauvais , le premier
n'eſt il pas préferable ?
GALANT. 179
cependant on le voit languir
fur le Theatre François ,tandis
que ſon indigne rival
triomphe à toutes les Foires.
En verité , Madame , fi les
ombres de Corneille , de Moliere
& de Racine pouvoient
avoir conſervé de la ſenſibilité
pour les chofes de ce monde;
combien ces grands hommes
rabattroient ils de la bonne
:
opinion qu'ils avoient conceuë
d'eux mêmes fur ta foy
de nos applaudiſſements puif
que nous les prodiguons pour
des ouvrages qui ne font pas
même dignes des fiflets qui
180 MERCURE
faifoient autrefois une ſi rude
guerre aux mediocres ouvra
ges. Mais combien fremiroient
ils de voir un Cinna ,
un Miſantrope , une Andromaque
negligez , tandis que
des parodies quin'ont ni rime
ni raiſon , ſont courues avec
une efpece de fureur.Ne me
dites pas que ces excellentes
Pieces que je viens de citer
ont beaucoup perdu de leur
prix en vieilliſſant ; non Madame
, il n'en eſt pas des Comedies
& des Tragedies comme
des femmes , le nombre
des années ne produit pas le
GALANT. 181
mais
même effet tur celles là , que
fur celles - cy ; le tems reſpecte
ces premieres beautez ,
quand ce que j'avance ſeroit
problematique , je doute que
s'il ſe pouvoit faire que la
plus belle Piece de ces grands
maiſtres parut aujourd'huy
pour la premiere fois,elle tint,
contre Arlequin Phaëton , ſi
con le luy oppofoit , tant le
mauvais goût a prévalu.
;
Conamelhypotheſe que je
fais est impoflible , on pourra
n'en pas convenir ; mais je
ſçais , & vous ſcavez vousmême
ce qu'il en faut croire ,
182 MERCURE
je pourrois avoir quelques experiences
qui appuiroient ce
que je viens de dire , car enfin
quoyque le peu d'empreſſement
qu'on a à voir les pieces
de Corneille & de Moliere ,
même les plus belles , puiffe
eſtre attribué aux trop frequentes
repreſentations qu'on
en donne, on ne sçauroit difconvenir
que celles qui font
joüées plus rarement n'ont
pas un fort plus heureux ; en
effet la mort d'Ochon qui n'a
reparu ſur la Scene qu'aprés
une longue interruption,ſembloit
avoir le merite de la nou-
♡
GALANT. 183
veaute qui irrate fi fort legoût
des François , cependant à
peine en a-t-on fu fouffrir
deux repreſentations , au lieu
que le Baron d'Albicrak dont
le fuccés avoit eſte fort mediocre
dans ſa nanfance , a
trouvé grace auprés des Daames
, &n'a dû fa réüffite qu'à
ce qui luy avoit nuy dans cet
heureux tems , où le bon goût
regnoit encore , je dis , auprés
desDames , car ce ſont elles
qui font aujourd'huy le deftin
des pieces de Theatre , la
premiere regle eſt celle de leur
plaire. Il faut que les Auteurs
1
184 MERCURE
s'attachent à étudier leur
goût , & vous pouvez juger
fi cet accord de l'eſprit avec
la raiſon qui conſtituë le bon
goût , ſe trouve chez elles ,
par la fureur avec laquelle on
les voit courir à des baga.
teles.
Mais ne renfermons pas
dans des bornes auſſi étroites
une matiere auſſi vaſte que
celle cy , laſſons-làlesmomeries
de la Foire Saint Germain,
&paſſons à des ſpectacles plus
dignes de noſtre attention ;
tout nous y convaincra que
le bon goût cit perdu : de
tous
GALANT. 185.
tous les fuccefleurs deMoliere
, Renardaeſté ſans contredit
celuy dont les pieces ont
eſté le plus fuivies. Il auroit
merité la gloire qu'il s'eſt acquiſe
au Theatre , s'il s'en fuo
tenu à des pieces de caracteretelle
que fon Joüeur. On peut
dire que c'eſt (a la verſification
prés) ce qu'il a fait de meilleur,
&fi fon Vicomte de la Cafe ,
& fon Saute Marquis , n'y
étoient pas , j'ajoûterois que
cette piece n'eſt pas indigne
d'eſtre avoüée de Moliere. Je
crois même que Renard a cû
Les raiſons pour y faufiler ce
Novembre 17 14.
186 MERCURE
trivelinage , la Comedie Italienne
avoitcommencéàgâter
le goût , & il importoit à cet
Auteur Comique de donner
quelque choſe à la bifarrerie
des ſpectateurs , pour réüffir.
Il s'eft apperceu par malheur
que ces Scenes , qu'il avoit
peut eſtre hazardées , ont eſté
les mieux receuës , c'eſt ce
qui la fait renoncer au bon
goût dans les autres pieces
qu'il a données depuis au
public. Quelle difference ,
Madame , de Renard à Renard
: auroit on pû reconnoître
l'Auteur du Joütur dans
GALANT. 187
l'Auteur du Legataire ou de
Democrite amoureux ? j'avoüe
qu'il y a dans le Legataire
deux derniers Actes qui
font un plaiſir infini & qu'on
trouve dans Democrite la
plus divertiſſante reconnoif.
fance qu'on ait jamais vû dans
le genre Comique ; mais le
bon fens n'eſt il pas renverfé
dans le reſte. Cependant je
rends juftice à cet Auteur
& je crois qu'il ſe ſeroit corrigéde
bien des chofes , ſi le
bruit des applaudiſſemens ne
l'eût empêché d'écouter les
conſeils de ſes amis , il ſe ren-
2.
Qij
188 MERCURE
dit à la pluralité des voix , il
ſe perſuada toûjours de plus
en plus que le bon goût ne
conſiſtoit deformais qu'à ſe
conformer à celuy de ſon ſfiet
cle pour plaire,il ne le pouvoir
faire plus ſeurement qu'en
donnant têre baiffée dans le
mauvais goût qui regnoit
avec tant de ſuperiorité.
Paffons de la Comedie à la
Tragedie ,je ne parleray point
des pieces des Auteurs vivans
ils font trop jaloux les uns des
autres pour s'accommoder
des éloges qu'il me faudroit
faire deceux qui m'en paroî
GALANT. 189
troient les plus dignes , &
d'ailleurs c'eſt le fort des gens
de Lettres de ne joüir de leur
gloire que lorſqu'ils ne font
plus en état de la reffentir ;
c'eſt à dire aprés leur mort.
Je ſçais que Corneille , Mohere
, & Racine , ont eu le
privilege de jouir de la leur
pendant leur vie ; mais ce n'a
eſté qu'imparfaitement , &
leur réputation n'eſt arrivée
à ſon plus haut periode ,
qu'aprés qu'ils n'ont plus eſté.
Corneille a cu le chagrin de
voir ungrand Cardinal , luy
donner pour Juge des perfon190
MERCURE
)
nos qui depuis le font cu
forthonorées d'eſtre ſes Confreres
; Sarafin luy a preferé
Scudery ,l'Abbé d'Aubignac
l'a traité de Poëte du Pont +
neuf. Racine a vûtomber à la
cinquiéme répreſentation ce
même Britannicus qui s'eſt ſi
glorieuſement relevé de ſa
chute ,&qui charme aujourd'huy
ce même Parterre qui
luyaautrefois refuſe ſes ſuffra
ges , la Phedre de Pradon a
fait chanceler la fienne , il en
foupira en ſecret & la honte
d'avoir eſté durant quelques
jours aux priſes avec untel
GALANT... 191
1
adverfaire , luy fit payer bien
cher une victoire qu'il ne
croyoit pas qu'on oſa luy difputer.
Moliere , enfin , malgré
toute fa gloire n'a pu ſe
mettre à couvert des traits
mordants du Juvenal de nos
jours & ce qu'il y a de plus
ſurprenant , c'eſt que ce même
Miſantrope que B. éleve audeſſus
de toutes ſes autres pieces
par l'oppofition qu'il en
fait avec les Fourberies de
Scapin feroit tombé fi une
Farce qu'il avoit proport onnée
à la décadence du bon
goût n'eut donné lieu d'en
192 MERCURE
faire remarquer les beautez
au public à force de l'y accoutumer.
Pardonnez moy ,Madame
, cette petite digreffion .
Je reviens auxAuteurs modernes
que la mort nous a un
peu trop toſt enlevez .
Monfieur de la Foſſe eſt
un de ceux qui ont le plus approché
de Corneille&de Racine
, Polixene a eſté ſon coup
d'eflay ; mais ceste Tragedie
a eſté ſi bien receuë qu'elle a
paflé pour un coup de maître.
Manlius Capitolinus eſt venuë
Manlius
immediatement aprés , & certeexcellente
piece n'a pas de-
⚫genere
GALANT 193
generé de la gioire de ſon aî
née. Theſée n'a pas cu moins
de ſuocés que Polixene , &
Manlius ; mais Callhiroé n'a
pas été , à beaucoup prés , fi
bien receuë. Ne croyez pas ,
Madame , que je prétende juger
du merite de ces quatre
pieces par leur réviſite , il faudroit
que je ſuppoſaffe ec bon
goût dont je deplore la perte :
je me contente donc de faire
icyune obfervation ;c'eſt que
ce même Thefée qui dans ſa
naiſſance entraîna tous les ſuffrages
, n'a trouvé que des
ſpectateurs glacez quand on
Novembre 1714. R
194 MERCURE
د
a
la remis fur la Scene. Je ne
ſçais ſi Polixene auroit un
meilleur fort ; juſqu'icy la
préſomption ne luy eſt pas favorable
, le fiecle n'eſt pas à
beaucoup prés , ſi ſenſible au
bon qu'il l'eſtoit il y a douze
ans ; la ſimple nature avoit
encore de quoy fatisfaire les
plus zelez partiſants du Cothurne
, il a fallu depuis , que
l'art foit venu au ſecours avec
tout ce qu'il a de plus ébloüiffant,
les ſituations , terme encore
inconnu dans un tems ,
qu'on peut appeller juſtement
l'âge d'or des Muſes , ont eſté
GALANT . 195
multipliées ; les reconnouflances
ſont devenuës communes,
on les a fait entrer dans des
ſujets qui n'en demandoient
point , & nous avons vû des
Tragedies avoir un grand fuccés
qui ne l'ont dû qu'à d'heureux
hors- d'oeuvres. Aureſte,
quoyque je me fois propofé
de ne point parler des Aud
teurs modernes encore vivants
, je ne puis en general
leur refufer une gloire qui
leur eſt dûë , c'eſt qu'ils ont
plus approché de Corneille&
de Racine que les Comiques
n'ont approché de Moliera
Rij
196 MERCURE
Je ne sçaurois vous en donner
d'autre raiſon , finon , que la
Comedie Italienne n'a pas
avec la Tragedie le même rapport
qu'elle a avec la Comedie
Françoiſe. Il a donc eſté
plus facile à la Tragedie de ſe
garantir de la contagion du
mauvais goût , quoyqu'elle
n'en ait pas eſté plus ſuivic.
Ne vous attendez pas ,Ma,
dame,que je parleicy des pc.
tites picces , elles ne meritent
pas nôtre attention , c'eſt un
batclage continuel , & elles
ne fervent qu'à nous faire voir
on monstrueuxaſſemblagedu
GALANT. 197
Theatre François , avec le
Theatre Italien. Je ſçais qu'il
y en a quelques- unes qui doivent
être exceptées de la regle
generale , l'Esprit de contradiction
, iction le Galant Jardinier,
Crifpin rivalde fonMattre
, & 1 Elté des Coquettes
font de ce petit nombre ; s'il
n'y a point de moeurs , on ne
fçauroit au moins diſconvenir
qu'il n'y ait quelques grains
de ſel dans le dialogue , &
quelque ordre dans la conduite
, mais c'eſt tout. Permettez
, Madame,que je vous
tranſporte fans machine du
Riij
198 MERCURE
Theatre François à celuy de
l'Opera pour vous y faire voir
les ravages que le mauvais
goût y a fait.
Il eſt incontestable , que
perſonne n'a mieux réüfli à
ce gente de muſique que Luly;
il n'eſt pas moins vray que
Quinaut , dans ce genre de
Poefie l'a emporté fur tous
ceux qui y ont travaillé aprés
luy, cependant,combien nous
refte til d'ouvrages de ces
grands Maîtres qui ſe ſousiennent
avec leur premier
éclat , on pourroit aiſement
les compter , & je n'en conGALANT.
199
nois point d'autres qu'Armide
, Roland , Alceſte & Phaë--
ton , ce n'eſt pas que Bellerophon
,Thefee & Atys foient
inferieurs à ces premiers ; dans
Bellerophon , Thomas Corneille
a heureuſement réüny
la delicateſſe du lyrique avec
la pompe du dramatique ;
Thefée & Arys fontles chefsd'oeuvres
de Quinaut pour la
regularité du Poëme , & pour
l'exactitude de la verſification,
Pun & l'autre font remplis de
fentiments & de penſées , &
l'on peut dire que Luly , ani.
mé par de fi belles paroles s'eſt
Riiij
200 MERCURE
furpaflé pour les exprimer dignement
; cependant , Bellerophon
a paru trop tragique ,
on a trouvé Theſée languiffant
,& nous avons vû à la
honte de nôtre fiecle , les Dames
fortir aucinquiéme Acte
d'Arys , comme on auroit pûs
faire au cinquiéme Acte de
Roland , malgré la difference
qui ſe trouve entre ces deux
derniers Actes.
A quoy , Madame , attribuer
cette bifarrerie , fi ce
n'eſt au changement de goût ;
& à quoy attribuer ce changement
de goût , ſi cen'eſt à
GALANT. 201
cette même Italie qui a fait
tomber le Theatre François ?
cette orgueilleuſe rivale n'étoit
pas contente que nous
luy cuffions cedé la gloire du
Poëme épique ,elle nous a encore
envié celle de réüffir
mieux qu'elle au Poëme dramatique
, avantage que nous
avons fur toutes les Nations,
& par ſes cantares & ſes fonates
, dont elle a inondé tout
Paris , elle nous a rendu ennuyeufe
cette riche ſimplicité
qui eſt le veritable caractere
de nôtre langue & de notre
genie.
\
202 MERCURE
On me dira peut- eftre que
ces premiers Opera que j'ay
tant vanté , font pourtant
l'ouvrage d'un Italien. If eft
vray, mais cet Italien avoit
parfaitement bienconnulaneceffite
de renoncer au goût de
fa Nation , pour s'accommoder
au noſtre , il trouva que
les François jugeoient plus fainement
des choses que les
Italiens ; & il connut que la
Muſique n'aïint point d'autre
but que de chatouiller agreablement
l'oreille , il ne falloit
pas la charger de diſſonances
aff. ctées , parce que la
GALANY. 203
pluſpart de nos compofiteurs
modernes n'en font un
uſage frequent , que pour
faire parade d'une grande
Science dans un Art qui ne demande
que du goût & du fentiment.
C'eſt par cemanquede
goût & de fentiment qu'ils
font du recitatif ſi lauvage ,
ils donnent beaucoup à l'harmonie,
mais c'eſt toujours aux
dépens de la melodie , le genie
n'a du tout point de part à
leur chant, les paroles ne font
point exprimées , & les penfées
les plus vives deviennent
languiſſantes fous une note
204 MERCURE
forcée & barbare
,
au lieu
que leur incomparable predecefleur
nous faifoit en-
,
7
tendre une eſpece de declamation
dans ſon recitatif,
&nous exprimoit juſques aux
paranthetes. Au reſte je ne
m'étonne pas que nos Muficiens
modernes réuffiffent fi
mal dans l'expreſſion , lapluſpartd'entre
eux n'ont que leur
Muſique en partage , &il faudroit
qu'ils fuffent bons Auteurs
pour devenir bons Muffciens
, auffi rien ne les embaraffe
tant qu'une Scene de
recitatif, ils ne ſcavent com
GALANT. 205
ment s'y prendre , ils prient
toujours l'Auteur d'en retrancher
le tiers , perfuadez qu'ils
ſcauront bien ſe ſauver à la
faveur de l'harmonie qu'ils
poſſedent à fond , & dont ils
font leur unique étude.Qu'en
arrive-t-il , les plus belles
Scenes font défigurées , le
pathetique eſt étouffe , l'intereſt
ſe perd, l'oreille ſeule eſt
fatisfaite ou plutôt elle eſt
étourdie tandis que l'eſprit &
le coeur ne trouvent rien
pour eux. Les plus belles Scenes
de Corneille & de Racine
font toujours les plus longues,
,
206 MERCURE
1
elles perdrosent de leur prix fi
elles étoient abbregées , on ne
peut entrer de plein pied dans
cesgrands fentiments qui jettentle
trouble dans l'ame des
Spectateurs , il faut les preparer
, les amener, & nous y
conduire par degrez : cependant
tout deffectueux que
font les Opera modernes ,
je ne doute point qu'ils ne
donnent bien toſt l'exclufion
aux anciens ; on n'a qu'à continuer
à y mettre quelques
Cantates ; nous voyons tous
les jours un petit Air chanté
par quelque voix diftinguée
GALANT. 207
rappeller bien des gens à des
Opera qu'ils trouvoient langunfants
, parce qu'ils font
trop beaux , le beau les accable
, il ne leur faut que du
joly , & fi l'on peut y faire
entrer du comique je reponds
du fuccés.
Je ne doute pas,Madame,que
vous n'avoüez maintenant
ces remarques ,& que vous ne
regardiez enfin le plaiſir qu'on
prend aux ſpectacles des Foires,
comme un ſacrifice d'efprit
& de bon goût au pernicieux
uſage qui s'introduit.Je
fuis , Madame , voſtre , &c.
208 MERCURE
:
Vous approuverez ſans
doute , Meſſieurs
د qu'on
vous donne aprés une critique
fur legoût , la Relation d'une
fette qui a eſté faite à Marſeille
pour la Reine d'Eſpagne ,
par M. Arnoul Conſeiller du
Roy en les Conſeils , Intendant
des Galeres &du Commerce
, & vous vous étonnerez
affurement qu'on puiffe
imaginer & executer en auffi
peu de temps qu'il en a cû
une feſte ſi noble , fi galante ,
& d'un ſi bon goût.
1
८
AVERGALANT.
209
)
AVERTISSE MENT.
cet
M. Arnoul auroit pluroſt
envoyé cette deſcription , fi
quand il a voulu mettre par
écrit ce qui regarde la Salle
d'Armes , il ri'eut trouvé que
ouvrage avoit beſoin
d'une liaiſon un peu plusreguliere
en quelques endroits ;
ce qui l'a mis dans l'obligation
d'y faire quelques additions
qui luyont paru neceſſaires
, & auſquelles il en auroit
joint peut-eſtre encore d'autres
, fi on neluy. Fait que
la Reine vouloit avoir cette
Novembre 1714%. S
210 MERCURE
deſcription avant qu'Elle cut
quitté la Provence : au lieu
que cela paroiſſoit beaucoup
moins neceſſaire lorſque l'ouvrage
eſtoit répandu ſur toute
l'étenduë de quatre grandes
falles ougalleries, en plufieurs
pieces détachées ; mais il eſpere
que Sa Majesté aura la bonté
d'agréer ce travail en l'état
qu'il eſt , comme venant du
coeur plutoſt que de l'eſprit
par l'extrême envie qu'il avoit
deluy marquer ſeulement par-
'àfon zele & fon profond
refpecie fe fire auffi
qu'Elle voudra bien confiderer
, qu'il n'a eu que fix jours
د
GALANT 211
de temps pour le compoſer
& l'executer.
DESCRIPTION
de la Feste que M. Arnoul ,
Intendant des Galeres & du
Commerce àMarseille, donna
àla Reine d'Eſpagne leLundy
2.9. Octobre 1714 à l'occaſion
de la Salle d' Armes de l'Arcenal
des Galeres , que Sa Ma-
1 jefté voulut bien aller voir ,
& d'une eſpece de Triomphe
quiy avoit eſté preparé pour
Elle.
SAMAJESTE ayant
pris la réſolution de venir à
Sij
212 MERCURE
Marſeille le 21. d Octobre:
& M. Arnoul l'ayant ſçeu
le 23. jugea bien qu'Elle pourroit
voir la Salle d'Armes des
Galeres , comme eſtant ce
qu'il y a de plus curieux &
qui marque le mieux la puifſance
du Roy ; il ſe mitauffitoſt
en état de la préparer , de
maniere qu'elle pût plaire à la
Reine , & faire partie des
honneurs qu'on devoit luy
rendre. Il chercha là - deſſus
un ſujet qui pût ſervir à fon,
deflein , & s'agiſſant d'une
Salle d'Armes il crût qu'il devoit
le tirer desArmes mêmes,
GALANT. 213
:
Il trouva que le mot Latin
Parma , qui ſignifie Targue ,
Bouclier , ou Ecu , en François
,faiſoit une heureufe allu.
fion au nom de la Reine , il
le choifit & tira de- là occaſion
de faire à Sa Majesté une
eſpece de triomphe , en élevant
le Bouclier , ou Parma
au - deſſus de toutes les autres
armes , non - ſeulement par
les places diftinguées qu'on
pouvoit luy donner partout ,
mais de plus par beaucoup
d'allegories , qui pouvoient
avoir rapport à la Reine ;
c'eſt ce qu'il a eſté queſtion
214 MERCURE
de mettre en execution , &
c'eſt auſſi ce qui s'est fait par
Beaucoup d'Inſcriptions , de
Deviles , ou d'Emblemes répanduës
fur toute l'étenduë
de la premiere Salle , & de
celle qui vers le bout la traverſe
en forme de Croix.
Pour donner d'abord une
idée de fon deſſein , il y avoit
au deſſus de la principale porte
, par où la Reine devoit entrer
, & d'où l'on découvre
toute l'étenduë de la premiere
Salle , un trophée d'armes ,
dont l'Ecu des Armes de Parme
tenoit le defſfas , &le mis
GALANT . 21
licu , avec ces deux mots :
Parma triumphans..
Pour fuivre ce deffein il y
avoit fur toute l'étenduë de
ces deux faltes au plus haut du
plancher ſur le milieu de chaque
poutre , une targue ou
écu des armes de Parme , accompagné
d'une autre targue
de chaque coſté où ſont des
Solcils avec la deviſe du Roy
tels que font ordinairement
tou es les targues des Galeres.
Entre toutes ces targues ou
écus de diſtance en distance
216 MERCURE
on en avoit mis d'autres plus
ornez ayant de même les armes
de Parme , & qui estoient
pareillement attachezau plancher
dans le milieu des poutres
, faiſant autant de deviſes
ou d'emblêmes differentes,
& la premiere qui ſe prefentoit
aprés qu'on eſtoit entré
dans la ſalle exprimée par ce
vers.
Parmarum , Regina , tibi labor
iſte dicatur.
Ce qui faiſoit proprement
en peu de mots l'Epître Dédicatoire
GALANT . 217
こ
dicatoire de tout l'ouvrage.
A quelques diſtancesenfuite
eſtoitun autre écu ou Parma ,
avec les mêmes armes ayant
au-deſſus ce vers .
Arma triumphanti cedant bie
catera Parma
ال
Comme un commande
ment qu'on faiſoit d'abord
aux autres armes de céder au
Boucher ou Parma qui devoit
triompher à l'occation de la
Reine .
L'inſcription ſuivante établiſſfoit
la raiſon pour laquelle
Novembre 1714. T
218 MERCURE
lebouclier devoit en effet être
au-deſſus des autres armes ,
par cet autre verse по лоэ
Illa agitant furie , Parmam
prudentia ducit.
Enſuite comme le bouclier
n'eſt fait que pour parer fans
offenſer , on a pretendu que
pour attirer plus d'honneur
au bouclier , il falloit ôter
de celuy de Minerve qui eft
regardécomme le plus ancien
&le premier de tous , la tête
de Meduſe pour y mettre à la
place les armes de la Reine ,
GALANT. 219
comme devant eſtre beaucoup
plus agreables à cette
Déeffe , qui toute belliqueuſe
qu'elle eſt , ne devoit rien
avoir qui pût empêcher qu'on
s'approchad'Elle , par rapport
aux Sciences & aux Arts dont
Elle eſtoit auſſi la Déeſſe, ce
qui ſe trouve marqué par ce
vers.
Dura medusa fugat , grata es ,
tu Parma Minerva.
On faifoit voir auffitoft
aprés les avantages , & les
merveilleux effets dece chan-
Tij
220 MERCURE
gement , en ce qu'au lieu que
cette tête de Meduſe eſtoit
fi affreuſe qu'Elle changeoit
en pierre ceux qui la regardoient
,,ce nouvel écu qui eſt
proprement le ſceau de la
douceur& de la bonté de la
Reine , marquée par le celefte
azur de ſes Lys , devoit faire
tomber les armes des mains ,
& gagner les coeurs fans violence
, en adouciflant & en attendriſſant
ceux - même que
l'autre auroit pû rendre auſſi
durs que des rochers , ce, qui
étoit expliqué par cet autre
vers:
1
(
GALANT. 221
1
Altera quos fecit lapides , emol
liet ista.
Onfeint enſuite que de pareilles
diſpoſitions ont d'abord
engagél'Amour,qui n'a
voit jamais oſé rien pretendre
fut Minerve , à qui l'on verra
dans la ſuite que la Reine eſt
comparée , & qui eſt auſſi par
tout reprefentée par le bouelier
ou Parma , non- ſeulement
à s'en approcher , mais
que de plus il a joint à la Parma
tous ſes traits , comme autant
de charmes qu'il a don
Tiij
222 MERCURE
nez à la Reine , pour faire la
conqueſte d'un coeur qui luy
convint , au lieu du ſeul bouclier
dont Elle ſe ſervoit contre
luy même , le tout repreſenté
par un Ecu , ou Parma ,
orné des traits , & de toutes
les armes de l'Amour, en forme
de trophée , avec un cartouche
audeſſus qui porte ce
vers :
1.
Huic amor antefugax ,fua tela
21.adjungit arcum,
On feint encore enſuite que
l'Amour continuant de s'inteGALANT
. 2230
reffer pour le bouclier ou Par
ma , qui eſt toûjours icy le
ſymbole , auſſi bien,que lo
ſceau de la Reine, chaſſe luy
même d'auprés d'elle la Hiss
bou de Minerve , qui eſt, toujours
un oiſeau de mauvais augure
, en quelqu'endroit qu'il
foit ,& qui pourroit éloigners
celuy dont Elle doit faire la
conquête avec ſes nouvelles
armes ; & pour marquer en
core plus fon empreſſement
pour Elle , on luy fait derober
à ſa mere un des oiſeaux
qui luy ſont conſacrez , pour
l'aſſocier au bouclier , ce qui
G
ว
Tiiij
224 MERCURE
peut ſe rapporter à tous les
coeurs de quelque caractere
qu'ils ſe trouvent , attachez au
char de la mere d'amour ; le
ンtout repreſenté par le bouclier
ou Parma , ayant toujours
toutes les armes de l'Amour
, comme en trophée
avec un pigeon à coſté , & ce
vers au-deffus :
Subreptam &matri ,Volucrem,
21:00 bubone fugato.
C'eſt ainſi qu'on pretend
que la Reine d'Eſpagne ayant
joint les armes de l'amour , à
GALANT. 225
la bonne odeur de les Lys ,
qui dénote parfaitement , ce
que la Renommée avoit déja
publié de fes vertus ,& de les
grandes qualitez , a fait la conquête
d'un coeur , qui ſeul
eftoit digne de la poffeder ; le
tout reprefenté par une targue
, ou Parma , répandant
une odeur agréable , ornée&
&environnée , comme deflus,
de toutes les armes de Fa
mour , placée dans un grand
coeur , comme dans un Trône,
porté ſur le dos de deux lions,
& appuyé contre deux tours ,
avec la colombe , ou pigeon
2
3
226 MERCURE
donné par l'amourvolti
geant au-deffus , & portant
en ſon bec une couronne de
laurier ,avec ceversad
1..1 1
Sic & odore ſuo , fic Parma
triumphat amore.
1
i
:
11 1001
On prétend enſuite qu'A-2
pollon aprés avoir chantéluymême
juſqu'icy les loüanges
de la targue , ou Parma , va
dans ce qui fuit declarer fest
heureux deſtins , par les ora.)
cles qu'il va rendre , & qui
doivent faire la plus glorieuſe
partie de ſon Triomphe , ce
A
GALANT. 227
i
qu'exprime le vers ſuivant
écrit en groffes Lettres ſur un
cartouche attaché à une poutre
du plancher comme tout
ce qui a precedé , pour preparer
les ſpectateurs à cette
feconde partie du Triomphe.
Cantavit Parmam , jam vatici
netur Apollo.
Ce qui fuit eſt en effetune
Prophette , s'agiſſant en partic
de l'avenir , & un Oracle en
ce qu'ony peut trouver plufieurs
ſens differens , comme
il arrivoit toûjours à ceux qui
228 MERCURE
1
confultoient les Oracles , ce
qui fe voit par le vers fuivant
fur une targue , ou Ecu de
Parme.
Hacse conjungunt Florentia li
lia Parma.
Ce qui veut dire que des
Lys floriffans fe joignent enſemble
par le moyen de la
targue , ou Parma, ou qu'elle
va ſe joindre elle même aux
Eys , ou que par elle, les Lys ,
Parme& Florence ſe joignent
enſemble , ce qui est fondé
fur ce qu'on prétend que la
GALANT. 229
Maiſon de Parme , c'eſt à-dire
la Reine , doit probablement
heriter duDuché deFlorence.
Outre cet avantage qu'Apollon
promet par l'Oracle
precedent qui paroiſt deſigner
le mariage du Roy d'Elpagne,
& de la Reine ; l'Oracle qui
fuit en promet trois autres ,
par une eſpece d'Enigme repreſentée
par unbouclier myparti
des Armes de Parme &
de GrandGonfalonier de l'Eglife
, couvrant en partietrois
tiges de Lys , avec ce versaudeffus
.
230 MERCURE
His erit Umbra , novum Tutamen
, Incrementum.
Parce que l'Umbrella ſignifie
que la Reine aura tousjours
fous fon ombre le Prince des
Afturies & les deux Infants ;
que de plus le bouclier par
luy même eſtant le ſymbole
de la précaution &de la ſeureté
, marque le ſoin qu'Elle
prendra de leur conſervation ,
&qu'Elle donnera de plus au
Roy d'autres enfans dénotez
par les fix Lys de fon écu ,
joints aux trois de celuy du
Roy.
:
GALANT. 231
-1. Cequi fuit elt encore une
Prophetie , un Oracle , & une
Enigme toute enſemble,repreſentée
par l'écu de Parme
Pou Parma , accolé avec celuy
de France ,& ce versaudeffus
.
Radici quàm pulchra dabunt tua
lilia juncta .
1.
-Par'où l'on doit entendre ,
que les Lys de la Maiſon de
France eſtant les premiers qui
ayent jamais parû , on doit les
regarder comme l'origine, le
tronc ou la racine de tous les
1
232 MERCURE
autres ;&que les Lys de Parme
eſtant ainſi rejoints , &
comme entez ſur leur premiere
louche ,ou racine, ne peuvent
manquer de produire
les plus beaux rejettons du
monde.
Er enfin cette premiere falle
eſtoit terminée dans le bout
par une armure dorée& damaſquinée
repreſentant le
Roy Philippes V. ſur un Picdeſtal
, accompagné de ſes
Gardes , avec un Manteau
Royal de velours cramoiſi
doublé d'hermines ayant un
Bâton de commandement
dans
GALANT. 233
dans la main droite , & un
Bouclier auxArmes de Parme,
paſſé dans le bras gauche ,
avec ces mots Eſpagnols :
En braços del Rey valera
Varones.
Ce qui eſt encore unOraele
, en ce que cela ſe peur
entendre en deux manieres ,
lapremiere fur ce qu'un Roy
auſſibrave qu'eſt le Roy d'Elpagne
, fe peut battre contre
pluſieurs , en ſe ſervant du
bouclier pour parer ; & l'autre
fait affez voir que la Reine
Novembre 1714. V
234 MERCURE
en doit avoir des Princes diftinguez
par leur merite &
par leur valeur.
Il faut icy faire remarquer
qu'avant que d'aller juſqu'à
cette figure qui repreſentoit
le Roy d'Eſpagne , il falloit
traverſer la ſeconde Salle qui
ſe croiſe avec la premiere,&
que dans le milicu on y avoit
preparé un marchepied couvert
d'un tapis de Perſe , aved
un fautcüil de damas cramoifi
, garni de grands galons
d'or , pour que la Reine s'y
puſt aſſeoir , en cas qu'elle fuſt
fatiguée ; qu'au deſſus de co
GALANT 235
fauteüil étoit un Soleil quire- :
preſentoit le Roy d'Eſpagne ,
dont les rayons eſtoient figu
rez par des Armes blanches ,
& qu'entre ce Soleil & le fauteüal
, il y avoit une Couronne
d'or fufpendue par des fi
lets inviſibles avec cette legen-
1
Veni de Eridano
Dion Koni coronaberistą ob wait
อา โว ก and softe iup &
Comme ſi le Roy du haut
de ſa gloire l'eût invitée luymême
à venir ſorepoler dans 2
cofauteil pour y eſtre cour
Vij
236 MERCURE
ronnéc , & la reponſe de la
Reine au Roy étoit marquée
par une autre legende au bas
du marchepied qui contenoit
ces mots :
Etàte quid voluifuper terram.
Aprés cet Epiſode que l'attention
qu'on devoit avoir
pour la Reine , avoit donné
licu de placer en cet endroit ,
& qui eſtoit même neceſſaire
par rapport àl'ouvrage pour
ne pas ennuyer , ou fatiguer
Sa Majesté,&ceux qui avoient
l'honneur de la ſuivre , parun
GALANT. 237
trop grand nombre de penſées
de la même eſpece , &
tousjours fur un même ſujet ;
Elle paffa dans la premiereallée
du bras de la Salle qui traverſe
à droite , ou du haut de
l'arcade qui formoit l'entrée
de cette alléependoit cette legende
:
Parma Fata dabit ,jam facta
reclufit Apollo.
En effet , les deux allées
qui partagent ce bras , contenoient
tout ce que les deſtinées
promettoient de glorieux
:
238 MERCURE
& d'avantageux à la targue
ou Parma ; repreſentant la
Reine par pluſieurs autresprédictions
, dont la premiere
étoit :
77
Herculeas ultra tu, Parmaferere
columnassis داد
obreg
Pour marquer que fa renommée
doit aller plus loin
que les travaux d'Hercule en
paſſant au- delà des colomnes
qui les ont borteza: Nana
Et d'autant que l'Amerique
doit eſtre ſous la domination
de la Reine , un autre Bouclier
C
GALANT. 239
aux Armes de Parme ſuivoit,
avec ces mots:
Mundus te nofcet & alter.
On voyoit enſuite dans le
fonds de cette allée , fous un
Soleil , dont les rayons font
formez par des épées , un aur
tre Ecu aux Armes de Parme ,
qui estoit entre deux lions ,
dont l'un fuit tout épouvanté
; & l'autre s'en approche en
ſe baiſſant comme pour en
lêcher le bord ;avec ces deux
vers François au deffus
240 MERCURE
Le Lion de la Flandre en fur
épouvanté,
Le Lion de l'Espagne en doit
eftre enchanté.
Cequi faiſoir alluſion d'un
coſté aux exploits d'Alexan
dre Farneze en Flandre , & de
L'autre aux empreſſements des
Eſpagnols que laReine va gagner
par ſes charmes & par
fes grandes qualitez .
En paſſant dans l'autrepartie
du premier bras de cette
Salle qui forme une ſeconde
allée , on voyoit auffi contre
1 la
:
GALANT. 241
la muraille , fous un autre Soleil
, un autre Ecu aux Armes
deParme poſe ſur deuxTours
ou Chafteaux , avec ce vers
au deſſus.
Castrum pro Castro tibi reddit
Iberia , duplex.
:
Ce qui fait alluſion au Duché
de Castro ,que la Maiſon
de Parme a tousjours touhaité
paſſionnement de r'avoir ,
& aux deux Tours ou Châ
teaux qu'elle retrouve en devenant
Reine d'Eſpagne.
Enſuite la gloire de la Rei-
Novembre 1714. X
242 MERCURE
ne ſembloit patler au delà de
l'étendue du monde entier ,&
monter juſques dans lesCieux,
par les idées qu'ont fourny
l'Ambaſſadeur de Perſe , & le
Chaoux de la Porte , qui font
venusà Marseille précilement
dans le temps que Sa Majeſté
y eſt arrivée , & dont le dernier
doit inceſſamment s'en
retourner à Conftantinople.
Par rapport à celuy cy on
a joint au Bouclier de Parme,,
ou Parma , repreſentant la
Reine , le vers ſuivant :
Jamque volat , Luna, de te
repleat orbem.
qui
GALANT. 243
)
Ce qui fait alluſion au
Croiffant des Ottomans , par
lequel ils ont pretendu mar.
quer qu'ils ne le prenoient
pour armes & pour deviſe
qu'en attendant , qu'eſtant
maiſtres du monde entier leur
Lune fût plaine : &par le vers
cy deſſus on fait voir , qu'elle
valêtre en effet bientôt, mais
que ce ſera de la grande idée
que cet Empire aura de la Reine
, par le recit que ceChaoux
en doit faire à ſon retour.
Quant à ce qui regarde
1
l'Ambaſſadeur de Perſe , ſon
entrée à Marseille a donné
Xij
244 MERCURE
lieu à la Deviſe ſuivante qui
fait la derniere des predictions
d'Apollon ſur les deſtinées du
Bouclier , ou Ecu de Parme ,
&qui eft repreſentée par l'Aurore
, ou Soleil levant , dont
unrayon venant reflechir fur
les Armes de Parme , dont le
champ eſt dor , en reçoit un
nouvel éclat , comme l'Ambaffadeur
en faliant la Reine
lorſqu'il paſſa ſous ſes fenêtres
, ce qui eſt exprimé par le
vers ſuivant :
Ex te luce nova Radius ſplendefcit
Eous .
GALANT. 245
La Reine paſſa enſuite dans
l'autre bras de la gallerie qui
traverſe la premiere , & qui
fait une feule Salle tres-belle
& tres large , où les alluſions
& les myſteres fe decouvroient
, & où devoit s'accomplir
le triomphe de laTargue,
ou Parma , dans toute fa
pompe.
Pour cet effet toutes les
Nations dont la Reine entend
les Langues , s'eſtoient empreſlées
de s'y trouver pour
huy ériger une ſtatuë ſous la
figure de Minerve , &luy don
ner chacune un éloge particu,
Xiij
246 MERCURE
lier ; & le Monde entier y
eſtoit , en ce qu'on y voyoit
les 4. Parties qui le compoſent
, placées chacune dans
fon rang,&qui s'exprimoient quis
par des ſentiments& des mouvements
tous differents , qui
tous augmentoient également
la gloire du triomphe ; & le
Soleil luy même y paroffoit
dans tout fon éclat pour autorifer
& donner lieu aux élo
ges des fix Langues ou Na
tions connues de la Reine.
On trouvoit d'abord dans
cette Salle en ſe tournant unc
grande pyramide entre deux
GALANT. 247
arcades , toute compoſee de
pointes d'épées qui faisoit un
eeffffeett furprenant,, parla beauté
de ſa ſtructure & par fon
éclat , & au deffus eſtoit l'Ecu
de Parme au champ d'or , qui
brilloit encore d'avantage ,
ayant des pointes de bayonnettes
qui luy formoient com
me autant de rayons ; avec
ces deux vers François :
Elle brille au plus baut ,&les
traits de l'envie ,
Ne font icy que blanchir
l'orner.
5
1
Xinj
248 MERCURE
Ce qu'on devoit regarder ,
comme une difpofition pro
chaine à fon triomphe.
!
t
On voyoit enſuite dans le
milieu de cette grande falle ,
un grand Piedeſtal à fix côtez
avec une grande figure audeſſus
repreſentant la Reine
comme une Minerve richement
veſtuë & de la maniere
qu'on la dépeint , ayant une
demy pique à la main droite ,
&au bras gauche un bouclier,
ou Parma , aux armes de Parme
, au lieu de celuy de Me
duſe avec un voile ſur la tête
qui luy couvroit tout le viſaGALANT.
249
ge : au- deſſus de cette figure
eſtoit un ſoleil magnifique
dont les rayons eſtoient formez
de pointes d'épées & de
hallebardes ,d'une grandeur
extraordinaire repreſentant
le Roy , & le tout enſemble
formoit un ſujet qui donnoit
lieu à fix differentes infcriptions
pour autant de differens
rapports , que cette diſpoſition
priſe tout enſemble ,
ou par parties pouvoit avoir
avec la Reine , & qui s'expliquoit
par les fix differentes
langues qu'Elle ſçait.
Celle qui ſe preſentoit
250 MERCURE
d'abord en face eftort Latine
& eſtoit exprimée par ces
mots:
Electa ut fol , terribilis ut caftrorum
acies ordinata .
Ce qui s'explique affez par
luy même , cette figure eftant
environnée d'armes placées
dans un grand ordre tous un
foleil repreſentant le Roy.
Pour en faire enfuite plus
particulierement l'allufion
avecla Reine , la ſeconde infcription
qui estoit en François
faiſoit voir que le titre d'Electa
GALANT. 251
ut fot , luy convenoit parfai
tement Par Ces deux vers :
Comme luy nous l'avons choiſie,
Pour estre icy l'objet de nos refpects.
Er pour faire voir que lá
comparaifon qu'on en faifoit
avec la crainte qu'infpire l'é
clat des armes d'une Armée
rangée en bataille luy convenoit
pareillement , ſuivant
l'idée qu'on doit avoir d'une
jeune Princeſſe qui dés ſes plus
tendres années fait ſon plus
grand plaiſir de la chaffe &
31
252 MERCURE
d'ettre à cheval , faute d'avoir
d'autres occaſions de ſignaler
fon courage , & de marquer
ſon inclination pour les armes,
l'Eſpagnol l'expliquoit pas
cette inſcription :
No Nacio
En el tiempo
De las Amazonas
Porque
Afu coraçon Varonil
Le era devido
Reinar fobre los hombres.
Ytales.
La quatrième infcription ,
& qui estoit en idiome Par
GALANT. 253
mezan , ou Plaiſantin farfoit
voir que les Etats de Parme
eſtant fituez ſur le Pô , autrefois
l'Eridan , où Phaëton fut
precipité ,on pouvoit dire que
ce Fleuve rendoit au Soleil ?
une fille ſage & prudente au
lieu d'un fils préſomptueux ,
temeraire ; la Reine devenant
la petite fille du Roy repreſenté
par le ſoleil, ce qui estoit
exprimé par ces mots:
In cambi
D'unfiol temerer
Al Po
Ghe rend
Una Fiola prudenta.
,
254 MERCURE
:
La cinquieme failoin voir
en Italien , que de cette maniere
on pouvoit dire auffi ,
que le Soleil avoit produit ,
de même que Jupiter une
Minerve ſortie de ſa tête ,
attendu que l'on ſçait que
c'eſt le Roy luy même qui
aprés avoir parcouru dans
fon idée toutes les Cours de
l'Europe pour examiner &
peſer qu'elle pouvoit eſtre la
Princefle qui conviendroit le
mieux au Roy ſon petit fils
avoit chouſi la Princeſſe de
Parme ; ce qui ſe voit par ces
د
mots:
GALANT. 255
Ecoſi ſi vede
Una nueva Minerva
Uscita
Dal capo del fole.
Et la fixieme inſcription
faifoit voir que fi Elle n'eſt
pas veritablement la Déeffe
Minerve que les Payens ont
adorée ,Elle en poſlede ſi parfaitement
les grandes qualitez
& les rares talens , qu'Elle
eſt la veritable & la plus parfaite
reſſemblance , tel qu'estoit
autrefois le Palladium venu
du Ciel , que les Troyens
gardoient foigneuſementdans
en
256 MERCURE
leur Tample ,parce que leurs
deſtins en dépendoient, & que
tant qu'ils l'auroient ils devoient
eſtre victorieux de
leurs ennemis & leur Ville
,
devoit toujours eître imprenable
; ce qui faisoit dire à
l'Allemand qui ſouhaitoit
paffionnement de l'avoir , &
qui ſçaitcequ'il perd.
Glugfelig ist
Spanien
Van ſe ſich
Erhalen Ran
in Seinem
Palladium.
Cc
GALANT. 265
qu'autre illumination qu'on
auron pû luy faire dans cette
falle.
M. Arnoul avoit eû ſoin
de prier M. le Chevalier de
Rancé , premier Chef d'Eſcadre
des Galeres,&quiles commande
à Marseille , de faire
faireun détachement d'autant
de ſoldats qu'il en falloit, pour
border les deux hayes , entre
leſquelles elle auroit à paffer ,
depuis le grand pavillon de
Thorloge de l'Arcenal juſques
à l'entrée de la cour , que la
Reine avoit à traverſer pour
aller à la ſalle d'armes ,& dans
Novembre 1714.. Z
1
266 MERCURE
cette cour ſe trouverent les
Gardes de l'Erendart , ayant
à leur tête M le Chevalier de
Rouffet qui les commande.Sa
Majesté ſçachant que cette
Compagnie eſt toute compoſéede
Gentilshommes , la
pluſpart Chevaliers de Malte
&tous en bon ordre , Elle fit
arrêter ſa chaiſe pour les confiderer
, & M. le Chevalier de
Rouffet la falua de l'Eſponton,
de même que les Officiers
de la Compagnie , comme
avoient fait auparavant , ceux
qui commandoient les Détachemens
des Troupes desGaGALANT.
267
t
Jeres; & M. le Chevalier de
Rouſſet ettost prêt à faire faire
l'exercice à la Compagnie ,
lorſqu'elle le fit appeller pour
luy dire qu'il eſtoit trop tard.
Elle vint mettre enſuite
pied àterre pour monter a la
Salle d'Armes , au bas de l'efcalier
où estoient M. le Chevalier
de Rancé à la tête de
Meffieurs les Officiers Generaux
, les Capitaines , & autres
Officiers desGaleres , qui n'avoient
pas eſté detachez , &
M. Arnoul y estoit pareille-
* ment , de même queMadame
Arnoul habillée & coiffée de
Zij
168 MERCURE
la maniere qui convenoit en
pareille occafion , avec une
grande partie des Dames les
plus-qualifiées du corps desGaléres
, & de la Ville pour recevoir
Sa Majeſté , la ſuivre ,
&luy faire leur cour.ini
Lorſque la Reine entra dans
la Salle d'Armes& lorſqu'elle
en ſortit,on luy tira deux cent
boëtes de l'Arcenal , & pendant
tout le temps qu'elle y
fût, les trompettes & les violons
qui avoient eſté poſtez
dans des lieux où ils pouvoient
eſtre entendus ſans incommoder
ne cefferent point de
joüer
GALANT. 269
31 Quand Sa Majefté eut veu
laSalled'Armes Elle paffa dans
la Maiſon du Roy par une
porte quiy communique , &
fe trouva d'abord dans un
grand appartement compoſé
de cinq pieces , toutes preparées
pour Elle , dans la plus
grande deſquelles , il y avoit
un magnifique canapée ſous
undais , pour qu'Elle pût s'y
repofer en cas qu'Elle ſe trouva
fatiguée avant que d'entrer
dans une grande ſalle qui eſt
jointe à cet appartement où
eſtoit de plus un grandTheâ
tre ,& un Orqueſte , le tout
蓄
Z iij
270 MERCURE
preparé pour luy donner le
divertinfoment de trois differentes
Pieces , ſçavoir lePrologue
de Phaëton , le Medecin
malgré luy de M. deMoliere
, & la Chaffe d'Enée &
Didon de M. Campra , qui
eſtoit chargé en partie da.
l'execution de cette fête.
Elle entra d'abord dans
cette falle fans s'arreſter dans
l'appartement , & Elle y trouva
dans le milieu ſur un marchepied
couvert d'un grand
tapis de Perſe , un fauteüil de
damas cramoiſi garny de
galons d'or , ſous un dais de
GALANT. 271
-
femblable damas & garni de
même de galons d'or & de
grandes crepines. Ce fauteüil
eſtoit couvert d'une grande
toilette de velours cramoiſi ,
garni de mêmes franges & de
galons d'or.
Sa Majefté eſtoit menée
par M. le Marquis de Los
Balbazés chargé par le Roy
d'Elpagne de laconduire dans
tout le voyage ,& Elle estoit
accompagnée de Madame la
Princeffe de Piombino , de
Madame la Princeffe Pio , de
Madame la Comteſſe de Somaglio
,& des autres Dames
Zij
272 MERCURE
?
de ſa Cour.
Quand Sa Majesté voulut
s'affeoir , on découvrit le fauteüil&
la toilette fut miſe devant
Elle ſur le tapis , au bas
d'un grand carreau de velours
cramoiſi garni de galons d'or
qui devoit eſtre ſous fes pieds.
Elle avoit à ſa droite Madame
la Princeſſe de Piombino ,&
Madame la Princeſſe Pio à ſa
gauche fur des tabourets poſez
ſur le tapis du marchepied;
&derriere ſur de pareils tabourets
pofez auffi fur le tapis
Madame la Comteffe de So-..
maglio , & M. le Marquis, de
GALANT 273
:
Los Balbazés , tout le reſtede
la falle eſtoit garni de petits
placets où Elle voulut bien
permettre queles Damesfuffent
aſſiſes pour le ſpectacle :
ecs placets eſtoient derriere
fon dais avec quelques uns
par les côtez ; mais éloignez.
On avoit preparé proche de
cette falle la collation de la
Reine , croyantqu'Elle fe feroit
ſervir dans le temps du
ſpectacle ; mais Elle voulut
attendre qu'il fut fini..
Sa Majesté repaffa enfuite
dans l'appartement qui luy
avoit eſté preparé ; & Elles'ar274
MERCURE
reſta dans la chambre où eſtoit
le dais avec le grand canapée
ou Elle s'afſfit pour faire collation.
• Cette collation estoit com.
poſée de 28.grandes corbeilles
de patiflerie ,de confitures
Léches,de fruits cruds ſans mê.
lange & de ſecs ,le tout en
piramide ; elle fur apportéc
par les Commiſſaires desGaleres
, qui de main en main less
remettoient à M. Arnoul , de
qui les Officiersde la Reine les.
recevoient, pour les preſenter
à Sa Majesté , & toutes les
corbeilles pafferent ainſi deGALANT.
275
-
vant Elle , enfuite aux Dames
de ſa Cour ,& ſucceſſivement
aux autres Dames , aux Gentilhommes
de ſa ſuite , &aux
Officiers & autresGentilhommes
de la Ville , dont toute la
chambre estoit remplie , &
peu de temps aprés SaMajefté
ſe retira.
de
Elle devoit aller en fortant
l'Intendance , à la Maiſon
de Ville , pour y voir l'illumination
desGaleres qu'elle avoit
agrée pour ce même foir ,&
elle en auroit vû tout l'effet
de la maniere que M. de Rancé
avoit fait ranger les Gale276
MERCURE
:
res ; mais comme il étoit tard
Elle aima mieux retourner
chez elle , & quant au Salut -
Royal qu'on luy devoir , M.
deRancé le luy avoit fait faire
le jour precedent. :
Pendant le temps que Sa
Majesté a reſté à Marseille ,
M. le Marquis de Los Balbazés
, M. le Duc de Caſte ſon
fils , Mle Marquis de Grille ,
&les autres Seigneurs les plus
qualifiz de fa Cour firent
Phonneur à M. Arnoul de dîner
chez luy le premier jour ,
le jour ſuivant ils dînerent
chezM. leChevalierdeRancé,
GALANT. 277
& le trofiéme chez M. le
Bailly de la Pailletric , & en
general chacun a fait tout ce
qu'il a pû pour marquer fon
reſpect & fon attachement
pour la Reine , de même que
la corſi ieration qui estoin ûë
à ces Seigneurs,avec beaucoup
d'empreſſement pour tâ her
d'être de quelqu'agrement
de quelque utilité à toutes les
perſonnes de ſa Maiſon.
On vient d'apprendre dans
la Relation precedente l'arrivée
d'un Chaoux du Grand-
Seigneur , & d'un Ambaffadeur
de Perſe à Marseille,dont
ou
278 MERCURE
l'un eft retourné à la Porte ,&
l'autre eſt ſur le point de ſe
rendre icy ; en attendant fa
perfonne ,&des nouvelles de
fon pays , jevais vous donner,
Meſſicurs , la plus fraiche &
la meilleuredeſcription qu'on
ait jamais receu du Serrail de
Conſtantinople.
TRADUCTION
d'une description du Harem ,
ou de l'Appartement des Fem-
Appartemer
mes du Grand- Seigneur.
Dans le Harem où ſontrenfermées
les femmes duGrand-
C
GALANT. 279.
Seigneur , il y a trois principaux
appartements , outre сс
luy de ce Prince. Le premier
eſtceluy de la Sultane Validé ,
ou Reine Mere. Le ſecond celuy
de la Suliane Haffki , ou
Reine ; & le troſieme celuy
de la Kiaya Kadin , ou Sur- Intendante
des filles. La Kaya
Kadin a jurisdiction fur toutes
les filles eſclaves du Serrail;
c'eſt elle auſſi qui commande
auxquarante Boula. Les Boula
ſont des filles âgées qui ont
ſoin de faire le lit du Grand-
Seigneur,& de le ſervirquand
il eſt dans l'appartement des
280 MERCURE
1
femmes ; elles ſont ſur le même
pied que les quarante Pages
de la premiere chambre
qui fervent leGrand Seigneur
quand il eſt hors du Harem.
Dix de ces Boula font garde
pendant la nuit à la porte de
la chambre où le Grand Seigneur
couche. Ces Boula deviennent
par droit d'ancienneté
Hazinedar Oufta, ou Treforieres
,& enſuiteKaya Kadin.
La dignité de Kiaya Kadın
eſt la premiere : ſi quelque fille
veut repreſenter quelque choſe
au Grand Seigneur , elle
s'adreſſe à cette Sur- Intendante
,
GALANT. 281
te , & celle cy le fait ſçavoirà
ce Prince , parce qu'il n'y a
qu'elle , & les quarante Boula
qui ayent un libre accés auprés
de la perſonne duGrand-
Seigneur , auffi bien que la
Sultane Haffeki , & les quatre
premieres Kadins ou Dames.
La Kiaya Kadin a la direction
de toutes les filles qui ſont deftinées
pour les plaiſirs du
Grand- Seigneur ; il y en a une
centaine. Celles qui ont eu le
bonheur de plaire à ce Prince
s'appellent Odaliques , c'est- àdire
, filles de la chambre ; &
fi le Grand- Seigneur deman-
Novembre 1714. Aa
282 MERCURE
de quelqu'autre fille qui n'ait
pas encore eſté Odalique , c'eſt
la Kiaya Kadin qui l'introduir ,
aprés qu'elle en a cula permiffion
de la Sultane Validé. Ces
Princes ont cette déference
pour leurs meres.
La Sultane Haffeki , ou Reine
, eſt toûjours celle qui a cu
lapremiere un enfant mâle ;
elle porte une Couronne d'or
fur la tête. Elle & les quatre
premieres Dames qui ont eu
des enfans mâles , ou des filles ,
ont toutes leurs appartemens
leurs cuifines ,& offices à part;
elles ont des Eunuques pour
GALANT. 283
les ſervir dans le Serrail , &
pour les affaires du dehors elles
ont un Agent & des Baltagis
* du vieuxSerrail * qui leurs
font affectez . Elles vont auprés
duGrand Seigneur quand
elles veulent, ſans que laKiaya
Kadin en prenne connoiſſance,
&fice Prince veut aller chez
elles , il les fait ſeulement
avertir par une des Boula , &
alors elles ſe preparent,&vont
au devant de luy , baiſent la
Ce font ceux qui hors du Serrail
executent les commiſſions des Princes,
des femmes , &des Eunuques,
**Palais où on relegue les femmes du
Grand-Seigneur aprés ſa mort..
Aa ij
284 MERCURE
1
terre quand elles font en fa
prefence , le prennent en
fuite ſous les bras , & le conduiſent
dans leur chambre ;
tant que ce Prince reſte avec
ces Dames , ni la Kiaya Kadin ,
ni aucune Boula ne peut entrer
ſans qu'il ne les appelle...
On affigne à la SultaneHaf-
Seki pour appanage certains
fonds de terre quirendent environ
quarante , ou cinquanto
Yuk ou charges d'argent; chaque
charge vaut deux mille
cinq cent livres , on luydonne
encore une perſonne de
probité , & de confideration
GALANT. 285.
pour Agent , qui a ſoin des
affaires au dehors , & des appanages
, &qui en rend compte
au premier Eunuque , &
celuy cy à la Sultane Haffeki.
Celuy qui porte les ordres à
l'Agent aprés les avoir receu
du premier Eunuque , eſt le
Baltagi , qui eſt Kahuegi , ou
faiſeur du caffe de la Sultane.
On doit obſerver qu'il n'y
aqu'une Sultane Haßki , qui
comme j'ay dit eſt toûjours
celle qui accouche la premiere
d'un enfant mâle ; que fi
on ne luy donne point la
Couronne , on ne luy fair
:
2.86. MERCURE
point ſa Maiſon ,on ne l'ap
pelleque BacheKadin , premiere
Dame , & les autres Dames
Odaliques, qui ont enſuite des
enfans , font appellées la ſeconde
Dame , la troifiéme:
Dame ,& cela juſqu'à la neu
viéme ; parce que c'eſt la coû
tume qu'il peut y en avoir
juſqu'à neuf; mais elles n'ont
ni Maiſons à part , ni Appanages
; on leur affigne ſeulement
un certain nombre de
plats dela cuiſine Imperiale
on leur donne un ou deux
Eunuques pour les ſervir au
dedans,& quelques Baltagis,
ॐ
GALANT. 287
pour les fervir au dehors du
Serrail ;& outreles dépenſes.
tant pour leurs perſonnes .
que pour celle des Princes ou
Princeſſes leurs enfans le
Grand-Seigneur leur donne
une dizaine de bourſes , c'eſtà-
dire quinze mille livres pour
leurs menus plaiſirs.
Si parmi ces Dames qui ont
cudes enfans mâles , il y en a
quelqu'une que le Grand Scigneur
honore d'une bienveillance
particuliere , ce Prince
luy donne pour Appanage un
fonds de terre ſuffifantà faire
environ quinze ou vingt char288
MERCURE
ges d'argent,
Il n'en eſt pas de même à
l'égard de la Sultane Validé ,
dés que le Prince ſon fils eſt
fur le Trône , elle a en qualitéde
Reine Mere , fa Maifon
en particulier , elle a de gros
Appanages , elle a un Agent
au dehors ; & quand elle ordonne
au Grand- Viſir de faire
quelque choſe , ce premier
Miniſtre le repreſente au
Grand Seigneur , qui donne
aufſcoſt ſon confentement
par écrit :fi leGrand Seigneur
vient à mourir , & que fon &
fils monte fur le Trône , la
Sultane
GALANT. 289
Sultane Validé, comme grandmere
a toûjours les mêmes
honneurs ; mais elle ne ſe mêle
plus des affaires ,& la mere
du Prince n'eſt que la ſeconde
en dignitez , elle a pourtant
unemaiſon à part& les mêmes
Officiers que la grand'mere :
fi la grand' mere meurt, la Reine
devient abſoluë , & fi elle
vient à mourir, la Kiaya Kadın
prend fa place dans les affaires
qui regardent ſeulement l'appartement
des femmes , fans
ſe mêler des affaires du dehors.
Quand le Grand Seigneur
meurt , s'il n'a point de fils
Novembre 1714. Bb
290 MERCURE
pour luy fucceder د ou que
celuy qu'il a , ſoit trop jeune
pour regner , on met ſur le
Thrône le frere du Grand-
Seigneur , ou un autre Prince,
&alors la mere de ce Princedevient
Sultane Validé , &
on envoye au vieux Serrail
la Sultane Validé du Prince
mort , & elle y demeure juſqu'à
ſa mort fans pouvoir ſe
marier ; mais ſi le fils d'une
Sultane Haffeki ou d'une
autre Dame Odalique , vient à
mourir pendant que leGrand-
Seigneur ſon pere eſt en vie,
la mere du Prince ne reſte
,
1
GALANT. 291
point dans le Serrail , aprés
la mort du Grand- Seigneur ,
on la marie à quelque Viſir ,
ou on l'envoye au vieux Serrail.
Al'égard des Dames Odali
ques qui n'ont eu que des filles
, on les marie quelquefois
quand même leurs filles font
encore en vie , & du vivant
même du Grand Seigneur ;
cela ſepratique demême à l'égard
des Dames Odaliques qui
n'ont point eu d'enfans : mais
pour celles qui ont eu des enfans
mâles , on ne les marie
point , tant que leurs fils font
(
Bbij
292 MERCURE
en vie, on les envoye au vieux
Serrail. Dés que le Grand-Scigneur
vient à mourir , fi un
de ces Princes par ſucceſſion
de temps , devientGrand- Seigneur
, alors la mere de ce
Prince revient dans le Serrail
en qualité de Sultane Validé.
La Sultane Kalidé a plus de
cent filles eſclaves pour la fervir.
La premiere eſt la Hazinedar
Oufta , ou Treforiere ; &
la ſecondeKontongi Boula , qui
eſt celle qui eſt chargée de la
caffette aux bijoux; elle a deux
cuiſines , l'une dans l'appartement
des femmes , & l'autre
au dehors ; elle a trente ou
GALANT. 293
quarante Eunuques , dont le
chef s'appelle Bacha Aga ,ou
premier Aga , ce ſont ceux
qui ont ſoindes emplettes ,&
des affaires de toutes les eſclaves:
outre ce premier Aga , il
y en a encore deux autres
qu'on appelle ſecond & troifiémeAga
, & ces trois Aga
commandent les autres Eunuques.
Tous les Eunuques ſont
eſclaves : quand ils ſont vieux
on leur donne la liberté , &
on les envoye au Caire , en
leur donnant une paye par
jour depuis trente Paras *juf-
**Un Paras vaut 18. deniers de France.
ВБ ij
294 MERCURE
qu'à cent cinquante.
r
ว
La Maiſon de la Sultane
Haffeki est compoféede la même
maniere que cellede laSultane
Validé. Ily a environ fix
cent filles eſclaves dans l'appartement
des femmes ; les
unes deſtinées pour le Grand-
Seigneur ,& les autres pour le
ſervice de la Sultane Validé
pour celuyde la SultaneHaffeki
,&des autres Dames,quand
elles ont ſervy long temps ,
on les marie quelquefois à des
Agas , ou à des Secretaires de
laPorte ; mais la Kiaya Radin ,
& la Hazinedar Boula ouTreGALANT
. 295
foriere du Grand- Seigneur ,
reſtent juſqu'à leur mort dans
le Serrail.
Il y a trois ou quatre cent
Eunuques noirs qui ſervent
dans l'appartement des femmes
; leur chef s'appelle Kizlar
Aga. Celuy-cy les commande
tous , & fon pouvoir
eſt grand tant au dedans qu'au
dehors , il eſt toûjours auprés
de la perſonne du Grand Scigneur
, & on peut dire que ce
Prince n'a pas moins d'égard
pour luy , que pour leGrand-
Vifir.
Tous les Telhis ou Suppli
Bb iiij
296 MERCURE
ques & repreſentations que le
Grand-Vifir ou les autres Vifirs
veulent faire au Grand-
Seigneur, paſſent par les mains
dduuKiflar-Aga , & on ne peut
faire aucun preſent au Prince,
ni luy faire ſçavoir la moindre
choſe , ni avoir aucune réponſe
de luy fans ſa permiffion ,
& particulierement quand le
Grand- Seigneur eſt dansl'ap.
partement des femmes , &
ſuppoſé que le Kiflar-Aga cût
des affaires , il envoye à ſa
place le Hazinedar , ou Treforier
qui eſt auſſi unEunuque
noir , ou un des dix huit Eu-
}
e
ALANT. 2.97
nuques qu'on appelle Favoris,
&enfuite ils luy viennent rendrecomptede
ceque leGrand-
Seigneur a répondu. LeKiflar-
Aga eſt au-deſſus des autres
Viſirs , c'eſt pour cela que
dans les marches publiques
fon cheval a des chaînes d'or
au col comme celuy du
Grand-Seigneur &du Grand-
Viſir ; les chevaux des autres
Viſirs n'ont que des chaînes
d'argent,il porte auſſi les jours
de ceremonie la veſte de ſatin
blanc fourée de Martre Zibeline
, comme le Grand- Vizir ;
les autres Viſirs la portent
,
298 MERCURE
rouge , ou verte.
Enfin cet Officier eft toû
jours auprés du Grand Seigneur
, quand il eſt dans le
Harem ou au dehors , foit
,
ou que
qu'il monte à cheval pour aller
à la promenade ,
quelqu'un le traite ; il a accés
huprés du Grand- Seigneur en
quelqu'endroit qu'il foit , à
moins qu'il ne fût feul auprés
de la Sultane- Validé, de la Sultane-
Haff ki , ou de quelqu'autre
Dame Odalique , alors il
n'entre pas par refpect , &
quand même il auroit unTelhis
du Grand- Viſir , il n'entre
GALANT. 299
point àmoins qu'il ne ſoit appellé
, au lieu que le Hazinedar
&les autres Eunuques favoris
ne vont auprés de ce Prince
que quand ils font appellez ,
ou quand le KiflarAga les envoye
pour luy dire quelque
choſe. C'eſt luy qui a les clefs
des portes du Harem , & les
Eunuques de garde luy portent
les clefs , aprés qu'ils les
ont fermées , & le matin ils
reprennent les clefs pour les
ouvrir : fi le Grand Seigneur
veut fortir pendant la nuit
les Eunuques de garde avertiffent
le Kiflar-Aga , & alors
>
300 MERCURE
il va luy-mêmeouvrir la por
te.
Toutes les nuits il y a quarante
Eunuques de garde avec
deux favoris à la porte desap
partemens , & au dehors des
murailles du coſté desjardins ,
il y a toutes les nuits quatre
ou cinq cent Bostangis * qui
font la garde , & les uns , &
les autres font tous armez ; le
Kiflar-Aga fair quelquefois la
ronde pendant la nuit , & s'il
trouve quelqu'un des Gar-
* Ce font les Jardiniers qui compoſent
ceCorps , dont le Boſtangis-Bachi
eft le Chef.
GALANT. 301
des endormi , ou qui ne foit
point en ſon poſte , le lende
main il luy fait donner cing
cent coups de bâtons ſur la
plante des pieds , & l'envoye
au vieux Serrail .
L'appartement! du Kiflar-
Aga eſt auprés de la porte de
l'appartement des femmes, il
y a environ cent Eunuques ,
& cent Baltagis à ſon ſervice.,
les uns pour le ſervir en dedans
, & les autres au dehors.;
il y a auſſi une cuiſine au dehors
, & des Officiers juſqu'au
nombre de cent cinquante
perſonnes,ils dependent pour
302 MERCURE
tant du Chefde la cuiſine Imperiale
, & c'eſt le Kiflargi Bachi
ou Chefde la chambre de
l'Office du Grand - Seigneur
qui eſt leur Sur- Intendant ; ils
portent tous des bonnets
blancs faits en pain de ſucre ,
excepté que le bout eſt rond.
La Sultane Validé , la Sultane
Haffeki , & les autres Dames
Odaliques ont un certain nombre
de plats de la cuiſine du
Grand- Seigneur ; mais cela eſt
pour les filles qui font à leur
ſervice , car elles ne mangent
quece qui leur eſt preparédans
les cuiſines qu'elles ont dans
0
GALANT. 303
leurs appartements. Les viandes
pour le reſte des filles &
des Eunuques ſont preparées
dans la cuiſine du Kıflar-Aga.
Les Baltagis du vieux Serrail
compoſent unCorps d'environquatre
cens hommes ; ils
ont pour leur Chef le Baltagilar
Kiayaffi , qui les punit
quand ils fontquelques fautes.
Il porte une ceinture large de
brocard d'or ,& le bonnet de
feutre jaune pointu , & qui
eſt un peu plus grand qu'un
grand pain de ſucre ; les Bal.
tagis portent auſſi de ſemblables
bonnets de feutre jaune ,
304 MERCURE
ils ſervent les femmes du Serrail
du Grand-Seigneur , &
celles qui ſont dans le vieux
Serrail. Ce font eux qui font
toutes les emplettes&les commiſſions
au dehors , ils dependent
du Kiflar-Aga.
:
Quand les femmes du
Grand-Seigneur font en marche
pour aller d'un lieu à un
autre , ils marchent àpied au
tour des caroffes avec leurs
épécs , les Eunuques font à
cheval auffiarmez , & marchent
devant & derriere les
caroffes ; ily a aufli bon nombredeBostangis
, qui marchent
un
GALANT . 305 .
:
un peu éloignez , & conduiſent
de cette maniere les
femmes d'un gîte à l'autre.
Les Baltagis , ont ſoin de
charger & décharger le bagage.
Onfait le caffé de la Sultane
Validé,de la Sultane Haßeki ,
de la Bache Kadin , de la Kiaya
Kadin , & du Kiflar Aga , au
dehors ou à des chambres
particulieres pour cela deſſervies
par vingt ou trenteBaltagis
, & chacunes de ces chambres
a un chef qui eſt un
ancien Baltagi , qu'on appelle
Kahuegi Bachi.
Novembre 1714. Cc
306 MERCURE
Ces faiſeurs de caffé font
eſtimez parmi le corps des
Baltagis ,& quand ils ſortent
de-là on leur donne des employs
confiderables ou de
bons Ziamets * , ou on les fait
Capigis - Bachis.
Le Secretaire du Kiflar-Aga
eſt auſſi eſtimé , on l'appelle
Yazigi Effendi ,il eſt quelque
fois chargé des ordres du
Grand-Seigneur pour leGrand
Viſir , & il va toûjours auprés
de ce premier Miniftre
pour lesaffaires du KıflarAga.
Ce Secretaire eft pourtant
au- deſſous du BaltagisKiayaffi
* Fonds de terres
GALANT . 307
& porte un bonnet de feutre
jaune , comme celuy de ces
Officiers; mais dans les voyages
ils portent tous des bonnets
de draps rouges comme
ceux des Bostangis ;c'eſt leBaltagi
Larkiayaffi qui porte ordinairement
les Haticherifs ,
ou ordres duGrand Seigneur
tant par écrit que de bouche
au Grand Vıfır ,aux autres
Viſirs , & au Moufti : quand
ila ſervi long- temps , on le
fait Capigi Bachi , ou on luy
donne quelqu'autre employ
confiderable .
Les Baltagis peuvent deve
Ccij
308 MERCURE
nir Sphais , ou Cavaliers avec
dix-huit afpres * de paye par
jour ,ou bien Chaoux ; c'eſtàdire
Huiffier.
Autrefois quand les fils
des Grands Seigneurs eſtoient
devenus grands on leur donnoit
des Provinces à gouverner
, & on leur donnoit un
Viſir ſage & prudent pour
Kiaya ouLieutenant ; cesPrinces
apprenoient par là les affaires
du monde , & quand le
Grand Seigneur venoit à mourir
, les Officiers de la Porte ,
* Un Aſpre vaut dix-huit deniers de
Franse.
GALANT. 309
tous les Chefs des Corps des
Milices , & tous les Docteurs
de la Loy en donnoient avis
au Prince aîné , & à ſon arrivée
on l'inſtalloit à la place du
Grand Seigneur ſon pere.Dés
qu'il avoit l'autorité en main
il faiſoit revenir ſes freres , &
les mettoitdans les priſons qui
font deſtinées pour ces Princes
,&qui font dans l'appartement
des femmes , & on
leur donnoit pour les ſervir
quelques vieilles Boula
quelques Eunuques noirs avec
tout ce qu'il leur faut pour
Ieur nourriture& leur entre-
د
&
310 MERCURE
tien , & ils demeuroient enfermez
juſqu'à ce que leur
rang d'être Empereur , vint
ou que la mort les delivrat :&
fi quelqu'un de ces Princes ne
venoit point fe remettre en
prifon , on le pourfuivoit jufqu'à
ce qu'on le prit ,& on le
faiſoit enfuite mourir.Aujourd'huy
il n'en eft pas demême,
pendant que le Grand-Seigneur
leur pere eſt vivant , ils
font élevez auprés de luy , &
quand il meurt on met ſur le
Trône le premier né , & fes
autres freres dans les priſons
qui font dans l'appartement
し
GALANT. 311
des femmes ſous la garde de
la SultaneValidé ,& cela fe fait
de l'avisde tous les principaux
Officiers de l'Empire , & ils
prennent une declaration par
écrit de cette Princeffe , comme
il ne ſera fait aucun tort à
ces Princes. On donne auffi à
ces Princes quelques vieilles
Boula , & quelques Eunuques
pour les fervir dans leurs prifons,&
quelques Baltagis pour
les fervir au dehors .
Al'égard des Sultanes ou
filles des Grands- Seigneurs ,
c'eſt l'ordinaire qu'on les
maric environ à l'âge de
1
>
312 MERCURE
ſept ans , à quelque Viſir qui
ne ſoit point marié; quelques
jours aprés que le mariage a
été celebré , on conduit en
cérémonie cette Princeſſe avec.
ſa dot ; & fon trouffeau.
chez fon Epoux ; on luy don
ne auffi trente ou quarante
filles , & une vingtaine d'Eunuques
noirs pour la fervir.
Le Grand-Viſir , les Viſirs de
route , tous les principaux.
Docteurs de laLoy& generalement
tous les principaux
Officiers de la Porte marchent
à cheval au -devant des
Caroffes de la Princeffe , le
د
Kiflar
GALANT. 313
Kiflar-Aga & quelques Eunuques
favoris le précedent ;
Quand la Princeſſe eſt arrivée
chez ſon Epoux , le Kiflar-
Aga la luy remet entre les
mains ,& luy la conduit dans
fon appartement ,& la remet
entre les mains de ſa Kiaya-
Kadin, de fa nourrice , & de
ſes gouvernantes , il fort enſuite
de l'appartement de la
Princeffe , & traite tous les
principaux Officiers qui l'ont
accompagné ; aprés le repas
il donne au Grand Viſir , au
Kiflar-Aga , au Moufty , aux
deux Kadileskers , au Cadi de
Novembre 1714. Dd
314 MERCURE
Conftantinople ,& à tous les
les Viſirs de route à chacun
une fourrure de martre zibline;
il endonne à tous les autres
principaux Officiers de la
Caftanie; il donne auffi des
fourrures de martre zibline
auxEunuques favorisqui ont
accompagné le Kiflar-Aga ,&
diſtribuë de l'argent àtousles
autres chacun ſuivant ſa qualité,
& aprés que le Grand-
Vıfır , le Kflar-Aga, les autres
Viſirs , les Docteurs de la
Loy ont felicité le nouveau
marié, chacun ſe retire chez
ſoy. Le lendemain il va renGALANT.
315
dre ſa viſite au Grand-Viſir
qui luy donne une fourrure
de martre zibline ; le premier
Miniſtre l'envoye enfuite au
Grand- Seigneur , ce Prince
luy donne un Caftan de drap
d'or fourré de martre zibline ,
comme ſon gendre , il va
aprés chez le Kıflar- Aga où la
Reine Mere luy envoye une
fourrure de martre zibline ,
&puis il ſe retire chez luy.
Revenons , s'il vous plaiſt ,
Meſſieurs , le plus vite que
nous pourrons des Dardannelles
, icy , & voyons ce qui
s'y eſt paſſe pendant noſtro
Dd ij
316 MERCURE
voyage.Je trouve d'abord une
foule d'accidents tres- ſerieux
que je voudrois me difpenfer
deraconter , ſi je ne craignois
pas de derober par mon filence
le moindre hommage qui
foit dû à la memoire des morts
Meffire Loüis François de
Harcourt , Comte de Cefan
ne , Chevalier de la Toiſon
d'Or , & Lieutenant General
des Armées du Roy , mourut
à Roüen le 20. Octobre 1714 .
fans enfans de Dame Marie
Loüife-Catherine de Nefmond
ſa femme , fille unique
de feu M. de Neſmond ,Chef
GALANT. 317
d'Eſcadre des ArméesNavales .
Il eſtoit frere de M. le Maréchal
Duc de Harcourt , &
eſtoit né le 10. Novembre
1677. Il avoit ſervi avec diftinction
en Eſpagne , en Picmont
, & en Allemagne. La
Maaſon de Harcourt eſt une
des plus illuftres du Royaume,
comme on le peut voir dans
l'Histoire qui en a eſté donnée
avet ſes preuves en 4 Volulumes
in folio par le ſieur de
la Roque,
Dame Marie le Roy de
Chomberville , veuve de Meffire
Claude de Nocey , Che-
Ddiij
318 MERCURE
:
valier Seigneur de Fontenay ,
cy-devant Sous Gouverneur
de S. A. R. Monteigneur le
Ducd'Orleans , mourut le 21 .
Octobre âgée de 75. ans, laifſant
poſterité : feu M. deNocey
ſon mary eſtoit d'une nobleſſe
diſtinguée de Normandie.
&
Dame Jeanne Moniquet ,
Epouſe de M. Humbert Piarrot
de Chamoulet , Maiſtre
des Comptes , mourut le 23.
Octobre , laiſſant pour fils M.
Piarrot de Chamouſet , Confeiller
au Parlement , ſorti d'us
ne bonne famille de Lyon.
GALANT. 319
M. Simon Tubeuf , Seigneur
, Baron de Ver & de
Blanzat , Conſeiller , Maiſtre
d'Hoſtel ordinaire du Roy ,&
ci-devant de S. A. R. Monſeigneur
le Duc d'Orleans ,
mourut le 23. Octobre âgé
de 86. ans , laiſſant de Dame
Elifabeth Tétu ſon Epouſe un
fils unique Conſeiller au Par
lement . M. Tubeufqui vient
de mourir étoit coufin germain
de feu M. Charles Tubeuf,
Maistre des Requeſtes ,
& Intendant en Touraine ,
mort en 1680. fans enfans de
Dame Marguerite Pottier ſa
Ddij
320 MERCURE
femme , fille de M. Nicolas
Pottier,Seigneur de Novion ,
Premier Préfident au Parlement
de Paris , & il eſtoit neveu
de Jacques Tubeuf, Préſident
de la Chambre des Comptes
à Paris, & Sur Intendant
des Finances de la Reine Anne
d'Autriche mort le 10. Aouft
1670. & de Meffire Michel
Tubeuf , Evêque de S. Pons ,
puis de Caftre , mort en 1682 .
Fous deux fils de Simon Tubeuf,
Avocat au Parlement &
de Marie Talon .
M. Joſeph de Beaufort ,
Preſtre , Docteur en TheoloGALANT.
32 г
gie, Prieur de Lonjumeau,cidevant
Chanoine ,&Theologal
de Châlons , & Superieur
des Incurables de Paris, mourut
à l'Archevêché le 26. Oc
tobre.
Meffire Jean de la Vicuville
,Bailly de l'Ordre de Malre ,
& Ambaffadeur de ſa Religion
en France,mourut le 26 .
Octobre. Il avoit eſté reeeu
Chevalier de Malte au Grand
Prieuré de France le 20 Juin
1666. Il étoit fils de Charles
Duc de la Vieuville , Chevalier
des Ordres du Roy , Gouverneur
de Monſeigneur le
322 MERCURE
Duc de Chartres , à preſent
Duc d'Orleans , Gouverneur
de la Province de Poitou ,&
avant Chevalier d'Honneur
de la Reine ,mort le z . Février
1689. & de Marie-Françoiſe
deVienne , Comteſſe de Châ
teauvieux , petit fils deCharles
Duc de la Vieuville , Premier
Capitaine des Gardes du
Corps du Roy , Grand Fauconnier
de France , mort le 2 .
Janvier 1653 & de Marie
Bouhier , fille du ſieur deBeaumarchais
, Treſorier de l'Epargne
,& arriere petit fils de
Robert ,Marquis de la VicuGALANT.
323
ville, fait Chevalier desOrdres
du Roy en 1699 & Grand
Fauconnier de France , defcendu
par divers degrez de
Jean Cofkaer , Gentilhomme
Breton , Seigneur de Farbuſe
en Artois , mort avant l'an
1472. qui le premier prit le
nom de la Vieuville , comme
on le peut voir dans la nouvelle
Hiſtoire des Grands Of
ficiers de la Couronne au cha
pitre desGrands Fauconniers.
Sebastien le Clerc , Chevalier
Romain , Deffinateur , &
Graveur ordinaire du Cabinet
du Roy , ancien Profef324
MERCURE
feur en Geometrie , & Perf
pective de l'Académie Royale
de Peinture ,& de Sculpture ,
mourut le 2.5. Octobre en réputation
du plus habile homme
de ſontemps pour ſa Profeffion.
Meſſire Denis - Michel de
Verthamont , fils unique du
Premier Préſident au Grand
Conſeil , qui avoit eſté receu
Confeiller au Parlement , &
Commiffaire auxRequeſtes du
Palais le 12. Février 1710.
mourut fans alliance le 27.
Octobre 1714. âgé de 26.
ans..
GALANT. 325
-
Iſabelle-Claire Eugenie de
Montault de la Serre veuve de
Jean François Defiré de Naffau
Siegen , Chevalier de la
Toiſon d'or , dont elle eſtoit
la troiſiéme femme , mourut
en ſon Chaſteau de Renaix en
Flandre le 13. Octobre 1714.
Tout le monde ſçait que la
Maiſon de Naſſau eſt une des
plus illuſtres de l'Europe :
pour celle de Puger de laquelle
eſtoit Madame la Princeſſe de
Naſſau qui vient de mourir,
elle eſt fort diftinguée en
Provence , comme on le peut
voir dans le ſecond tome du
326 MERCURE
Nobiliaire de cette Province
par le ſieur Robert.
la
,
M. le Marquis de Baffompierre
fils unique du Marquis
de Baſſompierre , mourut le ..
Octobre âgé de 17. ans ,
Maiſon de Ballompierre établic
depuis long - temps en
Lorraine , où elle tient rang
entreles plus confiderables
s'est fait auſſi connoiſtre en
France par les ſervices du
Maréchal de Baſſompierre
dont on a des Memoires , &
dont l'éloge & la genealogie
ſe peuvent voir dans | Hiſtoire
des Grands Officiers de la
Couronne,
GALANT. 327
GYM Loüis de Lorouſe de
Saint Loüis , cy-devant Meſtre
de Camp de Cavalerie ,&Brigadier
de Armées du Roy ,
mourut le 8. Septembre à
l'Abbaye de la Trape , âgé
de 87. ans , en ayant paffé
40. au Service du Roy , & 30.
dans la pratique des vertus
chreſtiennes .
Meffire Charles Brulart de
Genlis , Archevêque d'Ambrun
, depuis l'an 1668. &
Meffire Fabio Brulartde Sillery
de l'Academie Françoiſe
Evêque de Soiffons depuis
l'an 1689. & frere de M. le
328 MERCURE
Marquis de Puizieux Chevalier
des Ordres du Roy , Lieutenant
General de ſes Armées
&cy-devant Ambaſſadeur en
Suiffe font mortsle ... Novembre
1714. La famille de
Brulart originaire de la Ville
de Reims ,& établie depuis
long-temps à Paris , ne s'eſt
pas moins diftinguée dans la
robe que dans l'épée , & par
ſes alliances , elle a donné
un Chancelier de France au
dans l'epe
chapitre duquel on trouvera
ſa genealogie entiere dans
l'Histoire des Grands Officiers
de la Couronne.
Dame
GALANT. 329
د
Dame Marie Robuſte ,
eſt morte en Poitou âgée
d'environ 100. ans le 31 du
mois paflé dans la Terre de
Fredilly , appartenante à M.
Robuſte ſon couſin germain ,
Lieutenant de Roy des Ville
& Château de Loudun &
Pays Loudunois. Elle estoit
d'une noble& ancienne famıl
le de Normandie, quis'y foutient
encore avec distinction.
Elle fit des alliances dignes de
ſa naiſſance : en premieres
nôces elle époufa Meffire
Jacques de Crombrug , Marquis
de Saintachou. Enfecon
Novembre 1714. Ee
330 MERCURE
des nôces Meſſire Loüis de
Grailly,Chevalier Seigneur de
Fredilly, laFuye, &la Mantallerie:
elle n'a point laiſſé d'enfans
de ſes deux mariages ; fa
beauté dont la regularité &
l'éclat extraordinaire furent
admirées en ſon temps , s'eſt
foutenuë juſques àla fin , fon
eſprit repondoit à ſa beauté ,
elleavoit les graces du monde
&de la politeffe , fa converfation
étoit agreable , feconde
, & vertueuſe , elle a conſervé
la force de ſon eſprit
juſques à la mort , que l'on
n'attendoit pas encore , car
GALANT. 331
peu de jours auparavant elle
étoit à la promenade à Cheval
, avec tout le feu , & tout
le brillant d'une belle vicil
leffe.
Songeons maintenant ,
Meffieurs , à nous dédommager
de l'articledes morts par
ecluy des Mariages.
M. FabienAlbert du Quefnel
, Chevalier Marquis de
Coupigny , fils d'AlbertMarquis
du Queſnel , Marquis de
Coupigny ;& de Louiſe Perreau
,a épousé Damoiſelle
Jeanne - Louiſe de Bethune ,
fille de François - Annibal
Ecij
332 MERCURE
Comte de Bethune , Chef
d'Efcadre des Armées Navales
du Roy , & de Dame Renée
le Borgne de l'Eſquifiou : le
nouveau marié eſt frere de
Jeanne - Marie du Queſnel
mariée le ... Septembre 1709.
àGabriël Baſtonneau,Maiſtre
des Comptes , & petit- fils de
François BaſtonneauAffeffeur
& Eû en l'Election de Paris ,
mort Secretaire du Roy , l'an
1696. M. le Marquis de
Coupignyeſt d'une ancienne
nobleff de Normandie , &
diftinguée par ſes alliances :
pour la Maiſon de Bethune
?
:
GALANT. 333
elle eſt une des plus illuftres
du Royaume , comme on le
peut voir par la genealogie
qui a eſté donnée avec les
preuves ,par le ſieur André
du Cheſne ; & dans l'Hiſtore
des Grands Officiers de la
Couronne.
Ilya , je croy , déja filongtemps
que je vous ennuye ,
Meffieurs , de la longueur de
mes defcriptions ſerieuſes ,&
de mes Genealogies , que je
m'imagine vous voir à tout
moment bailler , & me demander
impitoyablement, où
sit donc cette belle piece de
۱
334 MERCURE
Vers qui devroit ettre dans le
Mercure ; où eft cette critique
de la Tragedie de Mahomet ,
où ſont ces Enigmes & cette
Chanſon que vous nous devez
; faut- il avoir la patience:
de lire preſque tout voſtre Livre,
avant d'arriver-là Croyez
vous que quelques veritez que
vous dites en paſſant aux Auteurs
du Vert Galant & du
Journal de Verdun , vous acquittent
envers nous du plai
fir que nous exigeons de la
lecture de voſtre Livre. Et ....
treve de reproches, Meſſieurs,
&daignez m'écouter encore
GALANT. 335
un moment. N'exigez rien de
moy , & je vous donneray
plus que vous ne me deman
derez. Cependant faites moy
grace , & diſpenſez moy de
vous donner ce mois cy, cette
indiſpenſable piece de Poëfis
que je devrois avoir. Je ne
pourchaſſe point lesCandidatsd'Apollon
, je ne fuis point
initié dans les ſecrets myſteres
des Amants des Nouf Soeurs ,
& toutes les avenues du Parnaſſe
ſontgardées pardesDragons
qui m'en deffendent l'entrée.
Mais laiſſez moy faire
& avant le jour des Rois , je
336 MERCURE
€
vous promets de vous donner
autant & plus de jolies Poëfies
que vous n'en pourrez lire;j'ajouteray
à cela l'éloge ou la
critique de la TragediedeMahomet
, dont la premiere repreſentation
n'a pas eſté favo
rabie à fon Auteur ; en attendantque
je vous tienneparole,
recevez de beau petit Bouquet
dont jene ſçay pas l'hiſtoire
, ce que je peu vous en
dire , c'eſt que je l'ay derobé
à une fort jolie perſonne ,
pour m'en faire honneur dans
une Lettre que j'ay pris la liberté
d'écrire au doux objet
de
{ GALANT. 337
demes voeux , & à voſtre confideration
, Meſdemoiselles ,
j'en pare aujourd'huy mon
Mercure Galant,
BOUQUET.
Jele voy bien ; ilfaut devancer
2 vostre feste ,
f
Le tribut queje rends à voſtre ai-
L
mable foeur ,
De vos tranquiles jours troubleroit
La douceur ,
Et vous mettroit Martel en teste.
Je n'ofe condamner ce mouvement
jaloux ,
Puisque c'est moy qui lefais naître;
Mais est-ce par mes vers que vous
devez connoistre
Lesfentimens que j'ay pour vous.
Novembre 1714. Ff
338 MERCURE
Souffrez que je vous deſabuse ,
Parunsimple regardje m'explique
bien mieux ,
Etle langage dema Muse
Nevautpas celuy de mesyeux.
Je ſerois en verité bien fâché,
Mesdames , qu'il n'y eût dans
mon Journal , rien de Galant
pour vous , que le titre du Livre.
La methode de ceux qui l'ont
fait avant moy , n'eſt pas la mienne
, & je n'en reçois de perſonne
je m'attache ſeulement à
foutenir dans tout ce que j'écris ,
la legereté de mon caractere
comme ſi c'étoit une qualité recommandable
. Neanmoins quoiquevous
enpenſiez , je vous prie
d'eſtre perfuadées que je prefere
l'honneur de vous amufer quelquefois
, à la gloire de paffer
,
GALANT. 339
pour un Ecrivain trop fage , ou
trop fade.
t Chacun met ſon eſprit ſur le
pied qui luy plaiſt , & il n'eſt point
de ſi chetif Journaliſte qui ne s'imagine
être le Bayle ou le Banage
de ſon temps : Pour moy je
n'aſpire point à tant d'élevation,
&je ſuis ſeulement , je vous le
repete encore une fois , le veritableAuteur
du Mercure Galant , reconnoiſſable
toûjours& par tour,
par la fimplicité de mes exprefſions
badines,fans équivoques , &
ſouvent choiſies ſans étude , incapable
enfin de devenir plus ferieux
, à moins qu'il ne s'en preſente
malheureuſement quelquefois
des occafions comme celle-
су.
Je ne vous fais Juges ,Mefda-
Ffij
340 MERCURE
mes , de l'affaire que vous allez
lire , que parce qu'elle vous re
garde, au moins autant que nous ,
que parce qu'il y a une cabale
formée contre vos plaiſirs , que
parce que vous devez , en un mot ,
eſtre les premieres à demander
raiſon d'un pareil attentat.Voicy
le fait,
Il y a peu de joursque M. Du
freny , dont le Public a fi bien receu
les Amuſements ferieux &
comiques , l'Eſprit de contradic
tion , & tant d'autres jolies Pieces
, qu'il n'a pas beſoin du dé
tail de ſes bonnes qualitez pour
être eſtimé de tout le monde ; il
ya , dis - je , peu de jours qu'il
lût auxComediens aſſemblez une
Comedie nouvelle en cinq Actes
: cette Piece a pour titre : Les
)
GALANT 341 1
deux Veuves , ou le faux Damis :
chez les Princes , chez les Miniſtres
, chez les Particuliers ,à
la Cour , à la Ville , par tout elle
avoit , avant de leur être prefentée
, merité des milliers de fuffrages
; il l'avoit enfin corrigé ,
embelli , perfectionné autant
qu'il le pouvoit faire , lorſqu'il
pria ces Meſſieurs de daigner en
entendre la lecture . Ce qu'ils cu
rent labonté de luy accorder , en
prefence de pluſieurs témoins illuſtres.
En un mot la Comedie
de M. Dufreny firt lûë par luymême
; elle fût generalement applaudie
de tous ſes auditeurs , &
abfolument & fur le champ refufée
des Comediens .
Ils ſçavent mieux que les Auteurs
, diront leurs partiſans ,fe342
MERCURE
duits , diront- ils eux-mêmes , ce
qui convient au Theatre ,& ce
qui n'y convient pas. Oüy , mais
M. Dufreny leur apporte des caracteres
beaux & originaux qu'ils
devroient prendre la peine d'étudier
plus que d'autres , s'ils recevoient
ſa piece ; cela ſuffit pour
la proſcrire , d'ailleurs ils ſont
dans l'uſage de n'en plus vouloir
de ſa façon , & quelque merite
qu'ayent ſes Comedies , s'il falloitun
ordre ſuperieur pour les
leur faire recevoir , ils ne le refpecteroient
pas affez, pour ne les
pas faire tomber.Pourquoy donc
cette eſpece de République prétend-
elle decider au gré de ſes
paſſions ,des intereſts des particuliers
obligez de reconnoiſtre
ſon autorité , dans le centre de
:
GALANT. 334433
la premiere Monarchie du monde.
Ils n'ufurpent point noftrep
honneur , j'en conviens pilsn'attaquent
ni les biens , ni les perfonnes
, non ; mais c'eſt au bon
goût , auxyeux , à l'efprit & aux
coeurs qu'ils attentent.
On a l'indulgence de ſouffrir
que les Feſtes du Cours & le
VertGalant occupent la Scene ,
en dépit du Public , autant qu'il,
plaît à leurAuteur ,&debonnes
pieces , qu'un tel paralelle deshonoreroit
, ne font point receuës
, parce qu'il ne plaiſt pas à
cemême Auteur de les recevoir;
mais il ne faut pas s'étonner de
fon pouvoir quoyqu'il y en air
beaucoup parmi les Comediens
qui ne penſent pas comme luy
il eſt cependant l'ame de cette
Ffm
344 MERCURE
Compagnie , qu'il foumer , com
me nous , à ſes deciſions. J'en
connois entre eux,pluſieurs d'un
merite diſtingué dans leur eſpece,
je les nommerois même ſi j'avois
icybeſoin de leur nom , &
s'ils foutenoient mieux qu'ils ne
font, le parti de leur égalité.
: Vous venez de lire, Meſdames,
dequoy il s'agit ,& fur quoydoivent
maintenant rouler vos plaintes;
oppoſez-vous donc , s'il vous
plaiſt , à ce pernicieux établiſſement
de l'Empire des Comediens
; finon , l'Eloquence & la
Poëfie , le Cothurne& le Brodequin
qui vous ont tant de fois
fait rire & pleurer , vont deformais
dependre entierement de
leurs caprices , & nous faire pitié
: refufez enfin vos fuffrages
GALANT . 345.
aux mauvaiſes Pieces , & empêchez
, autant que vous le pourrez
, qu'on ne ſupprime lesbonnes.
Je ne doute pas que ceux qui
m'obligent à leur rendre tant de
justice , ne mettent tout en ufage
, pour me faire ôter,s'ils peuvent
, la liberté de leur parler ſi
naturellement;mais je ne ſuis pas
encore affez audacieux , pour
meriter qu'on me l'ôre , ni affez
timide , pour le craindre.
Au reſte pardonnez - moy ce
trait de declamation , & trouvez
bon , Mesdames , que je ſubſtituë
à ce langage ferieux que l'intereſt
de tout le monde m'a fait
tenir,une petite Chanſon , dont
je ne ſçay pas l'âge , mais je ſçav
bien que la Muſique qui eſt d
4
346 MERCURE
M. Dubreüil , digne éleve du fa.
meux Lambert, eneſt tres-jolie.
CHANSON.
Oüy ,jesuis inconstant ,adorable
Climene,
Mais quoyque cet aveu dût me
rendre odieux ,
N'en foyez pas plus inhumaine ,
Jen'avoispas vů vos beaux jeux.
C'est trop vous laiſſer en balance,
Je crains trop d'être malheureux s
Ah ! sçavez-vous quelle est mon
inconstance ,
Festois indifferent , & je suis
amoureux .
Jay beau feüilleter tous les
Memoires que j'ay receus ce
mois cy , pour y chercher quelque
choſe qui merite de vous
GALANT. 347
eftre offert , je n'y trouve riende
plus amufant qu'une douzaine de
mauvaiſes Enigmes dont on m'a
fait preſent. J'enrage de lapeine
qu'elles ont coutée à leurs Auteurs
,&de la neceſſité où elles
me reduiſent d'en fairemoy-même,
Il y a cependant quelques
jours que j'en ay mis à part une
qui me paroîtbonne , & qui l'eſt
en effet. Vous en allez juger ,
Meſdames , aprés que je vous au
ray fait confidence du mot de
celles du mois paſſe,&des noms
de ceux qui les ont deviné. Le
mot de la premiere eſt l'Air , &
de la ſeconde , l'Enigme. Ceux
qui les ont deviné font , laBelle
des belles , la Fée Caraboche ,
l'Inconnu , la ſceoeur du Maiſtrea
Ferlu , la petite faiſeuſe de four-
>
348 MERCURE
cis deHanneton , l'Infante Fan
chon , Dulcinea Mia , le Solitaire
Quemine , la précieuſe ridicule ,
l'Amant timide , & l'heureux. in
difcret.
J'ay eu l'honneur de vous
dire tres- ſerieuſement dans mon
dernier Journal que M. Dumoulin
m'avoit donné ſous le ſceau
du ſecret , les deux Enigmes
que vous y avez vûës .M. Anceau
qui apparamment ne les a pas
trouvées meilleures que moy ,
m'a envoyé ce petit Madrigal
pour leur Auteur..
Pour faire une Enigme parfaite,
Quiplaiſe autant qu'elle inquiete,
Il nefaut pas un esprit fot.
Les tiennes , Dumoulin n'ont rien
qui ne me choque :
L'une paroît , l'Air la juffoque ,
L'autre trop- tôt m'offre le mot.
GALANT . 349
Je ne doute point que la
guerre ne ſe declare entre ces
Meſſieurs ; mais c'eſt leur affaire :
en attendant paſſons aux nouvelles
Enigmes. Voicy d'abord
celle que je n'ay pas faite.
ENIGME .
Je marche avec grand bruit , &
comme à pas comptez ,
Ma tête va devant , & toûjours
lapremiere ,
Mes ailes fontà mes costez ,
Et ma queüe en marchandſuit mon
corps par derriere,
Je vis, je manze& bois , comme
les animaux
Et ma tête , &mon corps ,
queüe,& mes ailes
&ma
Répandent des douleurs mortelles ,
350 MERCURE
1
[
Et cauſentſouventdegrandsmaux.
Cependant je ne fuis , ny bête à
quatre pates ,
Volatil , ny reptile , insecte , ny
poisson,
Je nesuis pas non plus au rang
des automates ,
Aprés cela je laiſſe à deviner mon
nom.
Voicy la mienne. Je ſuis ſeur
fans vanité , que les plus belles
&les meilleures devineuſes du
monde , mettront au moins autant
de temps à la deviner
j'en ay mis à la faire .
ENIGME.
f , quc
Jesuis d'une ovaleſtructure ,
Ma mere , tous les ans , m'enfante
Sans douleur ,
GALANT. 351
Mon odeurfaitplaisir , bizarreest
ma couleur ,
Et mon habit est fans couture.
Dans le centre de ma maison ,
On trouve quelquefois une dure
carriere ,
Dont ilfaut arracher la pierre
Qui ravage souvent sa derniere
prison.
Enfin ma chair est fraîche &
délicate ,
Mon corps est composé, je ne sçay
pasde quoy,
Jenesuis ny ronde , ny plate;
Belles, dans vos appas , it en est
un qui flate ,
Et qu'on trouve bien fait , l'ors
qu'il l'est comme moy .
Je ne vous croy pas fort curieuſes
du reſte des pieces qui
doivent entrer dans ce Journal ,
352 MERGURE
ainſi je vous prie de me permettrede
vous annoncer que je ſuis
avec un tres-profond reſpect ,
Meſdames , Voſtre tres humble
& tres- obéiflant ferviteur ,
Mercure.
COMISSION.
J'ay oublié , & je ne ſçay
commecela s'eſt fait , à parler
des dons que Sa Majefté a faits
le31. dumoisdernier: elle donna
l'Abbaye de Saint Taurin à M.
l'Eveſque d'Evreux ; celle de S.
Savin à M. lAbbé de Cardaillac;
celle de Doüé auPere Robert de
Villers; celle de Canigou à Dom
Elamby , celle de S. Julien de
Dijon à la Dame de Buſſy-Rabutin
, & la Coadjutorerie de
Blangis à Dom Doye.
Je parleray davantage le mois
prochain
GALANT. 353
prochain de ces Benefices &
de ceux qui les ont receus ,
& je donneray en même temps
un extrait de la Ceremonie du
Baptême de Mademoiselle la
Marquiſe de Tavannes preſentée
à Dijon fur les Fonds , à lâge de
dix ans , de laquelle S. A. E.
Mouſeigneur le Duc de Baviere
a été le Parrain , & S. A. S.
Madame la Ducheſſe de VendofumeMarraine
, le 17. du mois
paffé.
AVIS.
Le fieur de Ricours qui depuis
20. années s'est attaché à la connoiſſance
des Arts Liberaux ,
fur tout aux principales parties de
Mathematiques , donne avis au Public
qu'il continuë d'enseigner le
toiséde toutes fortes de corps tant
Novembre 1714. Gg
354 MERCURE
folides que fuperficiels , foit regu
liers ou irreguliers ; la Logiſtique
universelle , ou la science des nombres
, avec des applications utiles
à toutes sortes d'usages ; les Changes
de toutes les Places de l'Europe
oùleurcommerce peut correspondre,
avec les valeurs de leurs monnoyes,
poids , mesures en longueurs & en
continence ,&les évaluations d'i
ceux avec les Nôtres , comme auffi
lesArbitrages , Negociations , Viremens
de Places , Commiffions en
Banque , & generalement tout ce
qui dépend du commerce.
Lamaniere de tenir les Livresde
Comptes&Ecritures tant àparties
doubles quesimples par des principes
tres -faciles.
Il travaille actuellement à mettre
aujour un Livre divisé en 3. par
GALANT. 355
ties , qui contiendra non-feulement
les Elemens des choses cy-deſſus
expliquées , mais encore la maniere
d'en faire toutes fortes d'applications
,foit par Theorie ou parpratique
, & ce dans un goust bien different
de ceux qui ont parû jusqu'icyfur
de pareilles maticres , il
yjoindra de plus pour lafatisfaction
des perſonnnes sçavantes &
curieuses , un tarifdes monnoyes,
poids & mesures de tous les Royaumes
de l'Orient & du Midy , ou
vrage tres-recherché& convenable
àun parfait Negociant.
Il demeure au coindu QuayPelletier
en la maison où est logé le
fieurAllais,Maistre EcrivainJuré
Expert pour les verifications, dont
JoTablean estau-dessus de la porte
Ggij
356 MERCURE
Avis aux incredules ...
Fay déja dit , &je le repete
encore que j'aycru devoir informer
le Public que M. l'Abbé Fremy a
demontré à plusieurs sçavans par
voye de Theorie & d'experience ,
qu'une meditation de 15. années
l'avoit enfin conduit à trouver le
Secret d'apprendre le Latin plus
facilement qu'on n'apprend aujourd'huy
la Langue Italienne .
Toutson système ne roulequefur
deux Regles tres- courtes & d'une
execution tres aisée qui convientà
toutsexe & à tout âgefitoft qu'on
fçait lire &un peu écrire ....
La premiereſuffit pour resoudre
les difficultez les plus épineuses
rant à l'égard de la compofition
Latine , que de l'explication des
Auteurs.
GALANT. 357
La deuxième qui ne consiste
qu'en unseul mot ſans exception ,
est utile pour sçavoirſeurement la
quantité des fyllabes longues ou
breves par nature.
Les Perſonnes qui s'interefférontàluy
donnerquelque avis pourront
l'adreſſer à M. Ribou , Marchand
Libraire , qui recevra auſſi
les Lettres dont le port aura esté
payé; c'està l'Image S. Loüis, Quay
des Grands Augustins ..
Autre Avis ..
Le ficur Pelletier , MaîtreTailleur
d'habits , s'est avisé d'un expedient
utile , commode , & gascon
, commeje l'ay déja dit ; il a
feul le secret de faire des habits
Lans envers , habits doubles , ou
portants leurs furtouts , de quelque
maniere qu'on les puiſſefou358
MERCURE
haiter. Sa demeure est ruës. Martin
, cul-de-facS. Fiacre , chez M.
Caboche , Marchand Chapelier ,
vis-à-vis S.Mederic..
AVERTISSEMENT.
Eſt-ce pour me ruiner tout de
bon , que vous vous tuez le corps
& l'eſprit àm'envoyer je ne fçay
combien de gros paquets remplis
d'inutilitez. Je ſuis malheu--
reuſement curieux , je les achete
, je les lis ,& je les brûlesmais
dorefnavant je vous affeure que
je ne perdray ni mon tems ni
mon argent à en payer le port ,
&que je laifferay à la Poſte tous
ceux qui ne feront pas affranchis.
Je vous recommande encore ,
Meffieurs , de me les envoyer le
plûtôt que vous pourrez , fi vous
voulez m'en voir faire l'uſage
qui leur conviendra,
د
***
TABLE.
DReludemagnifique 3
Vers deMademoiselle Deshoulieres auxMujesſur
la Paix. 12
Hſtoire extravagante. 19
Autre Histoire veritable, &paſſablement bonne.
63
Réponſe d'une Demoiselle à l'Auteur. 83
AutreHistoire bien vraye , & d'un ſtile propre
àfairehonneur au Mercure,
Discours curieuxfur l'origine du mois.
85
106
Nouvelles de Vienne, 109
DeMadrid.
117
De Barcelone. Liste des Generaux & Officiers
des Barcelonois arrestez & embarquez le zz .
Septembre par ordre de M. le Maréchal de
Berwic , en vertu du plein pouvoir qu'il avoit
receu de SaM C. & conduits en differentes
priſons d'Espagne , &ailleurs.
DeRome.
De Venise.
De Londres.
De Paris..
118
139
140
143
12
Relation que le Pape a receu d'un miracle averé
&qui est arrivéà Icernie , Ville du Коулите
47 de Naples , le mois d'Octobre dernier, 158
TABLE
J
Lettre curieuse de l'illustre Mademoiselle de
àune Damedefes amiesfur le bon gout d'apresent.
169
Relation exacle & intereſſante de la Feste qui a
eſtéfaite à Marseille àla Reine d'Espagne ,
par M Arnoul, Conseiller du Roy, Intendant
des Galeres & da Commerce 209
Traduction d'une veritable & rare description
du Harem , ou de l'appartement desfemmes
du Grand-Seigneur.
:
278
315
331
Discours oùl'Auteurleprend vrayementsur un
Morts.
Mariage.
tonfort ferieux. 328
Chanson.
346
Enigmes. 349
Omiffion. 352
Avis.
353
Avis aux Incredules.
356
Avertiſſement 358
Avis pourplacer la Figure.
L'air doit regarder la page 336
LAVAL S. J.
Zugya
BIBLIOTHEQUE -
SJ
60 -
CHANTILLY
NOUVEAU
MERCURE
GALANT.
UNI
NC
V
NIN
Jafrices
A PARIS ,
SALOYS
tu
+
DOMS
M. DCCXIV
AvecPrivilege du Roy.
SJE
JERSEIENS
MERCURE
GALANT.
Parle Sieur L. F.
Mois
de Novembre
1714.
Leprix eſt 30. fols relié en veau , &ε
25. ſols , broché .
A PARIS ,
Chez DANIEL JOLLET , au Livre
Royal, auboutdu Pont S.Michel
du côté du Palais.
P'IERRE RIBOU , à l'Image S. Louis,
fur leQuaydes Auguſtins.
Au Palais, PIERRE HUET , ſur le
*ſecon.d Perronde la SainteChapelle
, au Soleil Levant.
AvecAprobation,&PrivilegeduRoi.
MERCURE
NOUVEAU.
Olages Filles du
Permeſſe ,
Sur ce mot fameux
dans laGrece
Faudra-t- il toûjours vous
chercher ?
Et vous tenebreuſes Sybilles
N'aurez vous jamais pour
aziles Aij
4 MERCURE
Qu'une caverne ou qu'un
rocher ?
Vos noires demeures ne
me tententpoint. Recevez,
ſi vous voulez , dans vos
triſtes retraites , dans vos
antres affreux , des mortels
plus curieux que moy. Je
vous abandonne , troupe
ingrate , puiſque vous me
refuſez de m'inſpirer ; je
vais, facrifier deſormaisà
des Divinitez plus puiſſantes
que vous , je vais ſuivre
Baccus & l'Amour. Sous
leur aufpices,
GALANT.
* Nil parvum , aut humili
modo;
Nil mortale loquar : dulce periculum
eft ,
O Lenae, ſequi Deum ,
Cingentem viridi tempora
pampino.
Auteurs de mes écrits , maîtres
demon filence ,
Echauffez mon eſprit& d'amour&
de vin,
Grands Dieux, dóe l'univers
reconnoît la puiſſance ,
Et venez me dicter un lanfi
gage divin.
* Horat. Oda 19.
Aiij
6 MFRCURE
:
Je me moque enfin de
Pegafe & de l'Hypocrene ;
je ne veux plus implorer
l'aſſiſtance d'Apollon ni des
Muſes. Il eſt d'autres Divinitez
plus ſçavantes & plus
aimables qu'eux ; & tant que
je vivrai , mon Iris & le
Champagne m'affranchi
ront de leur joug , & m'aideront
à mépriſer les menaces
de la critique.
Mais avant l'accomplif
ment de nôtre rupture ,
Muſes , écoutez les raifons
de mon mécontentement .
Je ne vous reproche point
GALANT. 7
la malice quevous avez euë
de me laiſſer faire ſouvent
de fort mauvais vers ; j'ai
celade commun avec tant
d'autres , qui ont la folie de
s'imaginer qu'ils font vos
plus chers nourriſſons , que
je ne me ſuis jamais crû en
droit de vous demander
compte de cette rigueur,
Mais dites moy , s'il vous
plaît,quelle reconnoiffance
svez vous euë pour les mortels
qui vous ont ſuivi ?
Quels bons effets ont pros
duit pour eux ces titres fu--
perbes, cet encens , & ces
1
A iiij
8 MERCURE
P
voeux que vous ont prodi
guez leurs mains idolâtres ?
Vous les avez d'abord flatez
de l'eſpoir d'une belle
immortalité ; vous les avez
enyvrez du poiſon de vos
faillies ; vous les avez enfin
enchaînez comme des ef
claves condamnez à chanter
éternellement la gloire
de leur yvreſſe , & l'extravagance
de vos caprices.
Quel fruit enfin ont- ils ti
rez de vos bontez ? Excepté
un trés - petit nombre , ils
ont ſeché dans des Laboratoires
infectez de toutes vos
1
GALANT. 9
méchantes humeurs; ils ont
fui & méprifé les humains
qui n'avoient pas comme
eux ) l'honneur de porter
vos fers. Ils ſe ſont acquis
les noms de fous , de
parafites ,& de gens infupportables
: en un mot , ils
ont abandonné leur patrie,
ou langui , accablez de miferes
dans le ſein de leur familles.
Et j'irois encore aux
pieds de vos autels vous
preſenter des offrandes fi
dangereuſes ? Non , non ,
c'eſtal'Amour , c'eſt à Baccus
que je veux deſormais
10 MERCURE
avoir recours . Vous facrifiera
cependant qui vou
dra , je ne m'y oppoſerai
pas : mais je me contente.
rai de n'avoir dorénavant
plus rien à démêler avec
vous. Je ferai à votre égard
le métier d'un hiſtorien fidele
, & je me chargerai
uniquement duſoin de rendre
compte de ce que l'on
écrira pour ou contre vous,
& de ce que vous écrirez
vous mêmes , ſans prendre
aucune part à vos affaires.
Par exemple , je vais don- ..
ner indifferemment au
GALANT. I
monde les vers que Mademoiſelle
Deshoulieres vous
adreſſe ſur la Paix, quoique
je ſente à merveille le merite
du genie qui les a enfantez
:mais je ſuis homme
de parole , & l'on fe moqueroit
de moy , fi , à fon
occafion , apres les injures
que je viens de vous dire ,
je me raccommodois ſi aifément
avec vous.
12 MERCURE
ン
*******
AUX MUSES ,
SUR LA ΡΑΙΧ.
Par Mademoiselle Deshoulieres.
DEs facrez bords que le
Permeſſe arrofe,
Muſes , tranſportez -moy
dans ces lieux enchantez
,
Où Louis , au milieu de .
cent Divinitez ,
A l'ombre des lauriers repofe.
Secondez mes defirs , ve
GALANT . 13
nez, ſçavantes Soeurs ,
Venez d'un air riant &
pretendre
Enrichir mon eſprit d'une
moiſſon de fleurs ;
Venez , hâtez vous de répandre
Sur mes foibles chanſons
vos divines faveurs .
Sans vous oſerois - je pretendre
A l'honneur de chanter la
paix ,
Que Louis dans le cours
de ſes vaſtes projets .
Al'univers a voulu rendre ,
Et que ſes glorieux travaux
(
14 MERCURE
Du celeſte ſejour ont forcé
de deſcendre, 22
Malgré les vains efforts de
ſes fameux rivaux ?
Jaloux du Heros dont l'hiſtoire
Adéja conſacré la rapide
valeur,
Ils avoient confpiré d'abaiſſer
ſa grandeur ;
Ils avoient feduit la victoire,
Qui tant&tantde fois couronna
ce vainqueur.
Pour remplir des deſtins
l'arrêt irrevocable,
Elle revient à lui , vole , &
GALANT. 15
Slance fes traits
Sur cette ligue formidable,
Qui de l'Europe entiere avoit
banni la paix.
Accoûtuméeàmarcher devant
elle
SouslesordresdeceHeros,
Ellereprend ſa place , & la
fiere Immortelle ,
Jalouſe de ſes droits , ansho
tui nonce le repos ,
Que Lours triomphant
rappelle.
De nos malheurs les four-
20oces vont tarir ,
De mille biens la paix fera
ſuivie,
16 MERCURE
Les plaiſirs , les beaux arts
vont revivre & fleurir ,
De nouveaux dons la terre
eſt prête à le couvrir :
Maispour nous ſatisfaire au
gré de nôtre envie ,
Sous les yeux de monRoy
puiſſe croître & meûrir
L'auguſte rejetton d'une ſi
belle tige.
201
Dans l'ardeur que pour lui
nôtre tendreſſe exige ,
Puiſſent les Immortels accorder
à nos voeux
De longs jours à Louis ,&
de longs jours heureux.
ApGALANT
. 17
382 Applaudiſſez- vous maintenant
, Muſes , applaudifſez-
vous des homages nouveauxque
cetteSapho vient
de vous rendre. Pour moy,
ſi je prends part , commeje
le dois , au bonheur de la
paix , qui eſt dans ces vers
l'objet de vôtre allegreffe ,
je n'en prends point àvôtre
gloire ; elle eſt vaine , & ce
n'eſt pas à vous qu'eſt dû
l'honneurde les avoir fairs.
Enfin mon voeu ſubſiſte toû.
jours , &je retourne inceſ
ſamment au penchant qui
m'entraîne. Mais voici à
Νου. 1714. B
18 MERCURE
preſent bien d'autres affaires
; comment concilieraije
des interêts ſi difficiles à
accorder ? & par quel art
trouverai-je enfin le ſecret
de ne pas faire des jaloux ?
Je me souviens heureuſement
, au milieu de mon
embarras , d'une vieille
chanſon , qui va me ſervir
àpropos pour me tirer du
mauvais pas où je ſuis.
Le vin ſans l'amour ne sçauroit
plaire ,
1
L'amourfans le vin n'est que
langueus :
GALANT. 19
Mais quand ilsfont unis, l'a
irme la plus fevere
Ne peut se refuser leur charmante
douceur.
Cela étant , procedons
maintenant à unir ces deux
Divinitez , &que l'hiſtoire
qu'on va lire foit , ſi nous
pouvons , une preuve des
charmes de leur union .
大失火失央央,
HISTOIRE
Quelque temps aprés la
memorable bataille de Fre-
..
Bij
20 MERCURE
1
delingue , M. le Maréchal
deVillars mit ſes troupes en
differens quartiers , aprés
avoir joint à la tête de fon
armée victorieuſe le Heros
qu'il alloit chercher dans
le ſein de l'Empire. N...
vieux regiment , compoſé
de trois bataillons favoris
du Dieu des combats , fut
envoyé à Auſbourg, àUlm,
&àDonavvert. Le bataillon
qui fut mis en garniſon
àAuſbourg eſt celui où fervoit
alors,& où ſert peutêtre
encore à preſent l'admira
ble,ou plûtôt l'étourdiChe
!
GALANT. 21
valier dont je vais décrire
une partie des vaillans exploits.
La jeune & brillanteMadame
Spith , qu'on appelloit
par excellence la belle
d'Auſbourg , d'une famille
illuftre , riche de fon patrimoine
, veuve à vingt trois
ans ,& prête à ſe remarier ,
faifoit alors autant de conquêtes,
qu'ily avoit de mortels
qui s'offroient à ſes
yeux : auTemple , aux promenades
, aux aſſemblées ,
chez elle , tout retentiſſoit
du bruit de ſes charmes,
22 MERCURE
Mais ſa beauté étoit une
vraie pomme de diſcorde ,
qui rendoit les meilleurs
amis rivaux, de rivaux mortels
ennemis : de là alloient
&venoient cartels comme
billets doux, on ſe portoit
fur le pré , & tous les jours
on aprenoit que quelqu'un
ſe bleſſoit , ſe tuoit , ou ſe
faifoit tuer pour elle.
La Comteſſe de Manfeld
, precieuſe, veuve auffi,
&bellepartout ailleurs qu'à
côté de Madame Spith , de
qui elle ſe diſoit la meilleure
amic , enragcoit de ce
GALANT . 23
que de tant de victimes qui
s'egorgeoient pour cette
veuve , perſonne n'étoit
dans le goût de s'égorger
pour ſes appas. Mais qu'at-
elle donc de fi rare , di
foit elle àgens qui me l'ont
redit ? N'a- t -on pas des
yeux , une bouche , de la
blancheur , de l'éclat , des
traits reguliers , de la gor.
ge , de la taille , & des gra
ces?En verité il y a de quoy
en mourir.
Le Cheualier de ** étoit
alors de bonne foy amoureux
de cette belle Com24
MERCURE
=
teſſe , & l'auroit été aſſuré.
ment au moins fix mois ,
fi par malheur il n'avoit
pas vû Madame Spith dans
un jardin, une heure aprés
avoir fait en homme éperdu
ſa premiere declaration
à l'infortunée Comteſſe ,
qui avoit eu d'abord lacomplaiſance
de croire que ce
nouveau venu,homme trésaimable
, & redoutable de
taille & d'eftoc, alloit la vanger
de tous les larcins que
lui avoient faits les impitoyables
yeux de la Spith :
mais le traître n'étoit pas
né
GALANTE
45
né pour leur donner un démenti
qu'ils n'avoient jamais
reçû. Souffrez , dit- ilà
cette veure adorable , &
plein encore des tranſports
qu'il venoit d'étaler aux
pieds de la Comtefle , ſouffrez
, Madame, que je continue
avec vous la converſation
que je viens d'avoir
avec une des plus aimables
Dames de cette ville . L'avantage
que vous avez ſur
elle,me ſuffira pour vous la
rendre plus vive &plus ſincere.
De quelle Dame me
parlez-vous , Monfieur ? &&
Νου. 1714. C
26 MERCURE 1-
vous ,
quel diſcours me tenez
lui répondit fiere
ment Madame Spith? Ne
vous épouvantez point,Ma
dame , reprit- il, de ce que
vous venez d'entendre. II
n'y a pas encore une heure
que j'ai quitté la Comteſſe
de Manfeld ,je viens de lui
avoüer que je l'aime : mais s
il y a ſi peu d'intervale entre
cetre declaration & cellc
que je dois vous faire , que
je croy ne l'avoir entrere
nuë que de l'amour dont je
brûle pour vous. Je ſuis forti
de chez elle rempli de ma
GALANT.M
27
dire
paffion , je ſuis venu dansp
ce jardin, oùle hazard vous
offre ſeule à mes yeux , jen
ne ſçai encore qui vous êtes,
ni qui vous n'êtes pas : mais
je ſens qu'il ne m'eſt pas
poſſible de ne vous pas
ce qu'on ne peut pas , apres
vous avoir vue , dire à une
autre qu'à vous , & de ne
me pas dédire , en vous
voyant, de tout ce que j'ai
dit à d'autres. Bon , dit Ma
dame Spith,en elle même
voila encore une conquête que
je peux dérober à la Comteffe.
Courage , mes yeux , étalez
Cij
28 MERCURE
e
tous vos charmes ; ce Cavalier
fent fon bien , affurez- vous da e
fa défaite. Aprés ces courtes
justes reflexions ,qui ne reffemblent
pas mal à celles que
font toutes les Dames en pareil
cas : Je m'étonne ,Monfieur
, lui dit- elle , de vôtre
procede ; il eſt injufte , &
vous pouviez vous difpenferde
me rendre confidente
de l'outrage que vous faites
à Madame la Comteffe.
Elle est mon amie , & je
reçois comme une inſulte
un aveu qui l'offenfe. De
quelque façon , reprit le
GALANT. 39
Chevalier , que vous rece
viez cet aveu , vôtre amitié
pour la Comteffe , & vôtre
froideur pour moy n'en di
minuent ni l'ardeur , ni la
verité ; &à la premiere occafion
je ſoûtiendrai devant
vous , en prefence de la
Comteſſe elle-même , tout
ce que vous venez de voir
& d'entendre. A juger de
vôtre caractere par ce difcours
, répondit la belle
Spith , je ne vous croirois
pas auprés d'une Dame d'un
merite à vous faire regretter
long temps, & ces bruf
Ciij
30 MERCURE
queries &ces emportemens
conviennent fort mal avec
un ſexe qui ne doit au vôtre
que les bontez dont vous
vous rendez dignes à force
ade foûmiſſions & de foins.
Pour moy , Monfieur , ne
vous imaginez pas que l'offre
que vous venez de me
faire foit unhommage dont
je daigne me ſouvenir ja .
mais. C'eſt un honneur auquel
je ne m'attendois pas.
Mais j'apperçois fort à propos
Madame la Comteſſe
&ſa compagnie , avec qui
je vais vous laiſſer la liberté
GALANT. 031
de vous expliquer comme
sil vous plaira. Au nom de
Dieu , Madame , reprit le
ar Chevalier , ne nous abandonnez
pas , & foyez au
moins témoin des termes
de notre explication.Sur ces
Pentrefaites la tremblante
Comteſſe les joignit , fort
analarmée de trouver ſon
Chevalier avec une rivale
- aufli redoutable que la
Spith. Oferoit- on , lui ditcelle
,Madame , fans craindre
de troubler la douceur
inde ce tête à tête , ſe mêler
dans votre converſation ?
Ciiij
32. MERCURE
Oui , Madame , reprit la
belle veuve , il n'y a nul
danger pour vous à vous en
mêler ; &Monfieur , que je
n'ai point l'honneur de connoître
, me parloit de vous
dans de fi bons termes ,
que je n'ai eu l'indulgence
d'entendretout ce qu'ilm'a
* dit qu'à votre confideration.
S'il juge à propos de
vous repeter les difcours
qu'il m'a tenus , c'eſt ſon
affaire , & la mienne eſt de
vous laiſſer enſemble.s
Alors le Chevalier la retenant
par le bras , lui dic
GALANT. $33
fans ceremonic : Vous ſe-
Irez, Madame, la maîtreffe
de nous quitter lorſque je
vous aurai tenu parole. La
Spith qui apprehendoit fagement
les ſuites que pouvoit
avoir un éclat de cette
confequence , lui répondit
fur le champ : Je vous en
difpenfe, Monfieur ,& vous
m'obligerez infiniment de
an'en rien faire. Elle accom-
2pagna cette priere d'un regard
tendre & fouverain ;
elle fit une belle reverence
&s'en alla. De quoyl'entreteniez-
vous dóc,Monfieur,
4
34
MERCURE
lui dit la Comteffe , & d'où
vient le defordre où je vous
vois?Le temps,lui réponditil,&
mes foins vous apprendront
, Madame , ce que
vous en devez juger. En
attendant , permettez-moy
de vous demander ce que
vous faites d'une fi belle
femme dans cette ville,Ils
alloient fans doute com- :
mencer àſe chicaner endétail
fur ce ſujer , lors qu'on
-entendit un bruit épouvantable
dans la maiſon , par
où l'on entroit au jardin où
ils étoient. Deux hommes
GALANT.
$35
Lauffitôt parurent l'épée à la
main,courant comme des
forcenez dans les allées du
jardin , & demandantMadame
Spith à tout le monde.
Le Chevalier , que ce
nom repeté rant de fois fit
trembler , de peur qu'il ne
lui fût arrivé quelquetriſte
avanture , quitta bruſque--
ment la Comtefle , & courut
à la porte de la maiſon,
ar dont le paſſage lui fut dif
puté par deux autres hommes
maſquez , & armez
jusqu'aux dents mais fon
amour & fon courage fur36
MERCURE
monterent cet obſtacle. Il
ſe fit jour à travers ſes en
nemis avec une valeur digne
de tenir unrang éclatant
dans l'hiſtoire. Il tra
verſa comme un torrent
cour , veſtibule , falle , antichambre
& chambre ; &
enfin il entra l'épée à la
main dans un grand cabinet
, où il trouva un buffet
plein de vin ,unetable couverte
de viandes ,tout l'appareil
d'un grand repas , &
la belle Spith affiſe nonchalamment
dans un fauteüil,&
dans l'attitude d'une
GALANT.
37
1
perſonne bien affligée.
Sommes-nous ici en pays
ennemi , Madame, lui ditil
? & d'où vient donc , s'il
vous plaît , cette alarme ?
Mais de quelle nature eſt
cette guerre ? Tout ce que
je voy dans cette chambre
m'annonce la paix ; ſi l'on
n'exerce jamais contrenous
d'autres actes d'hoſtilité , il
n'y aura que de la gloire &
duprofitàbattre enbreche
une place ſi bien garnie.
Mettons nous à table à
bon compte. Attendez
vousquelqu'un ?Maispour38
MERCURE
quoy ne me répondez-vous
rien ? Tout ceci est-il un
enchantemente est- ce und
piege qu'on nous dreſſe ?
Ma foy n'importe , je vais
donner dans l'embuſcade.
Auſſitôt s'armant ſagement
d'un vitrecom *plein de vin,
il but une raſade à la ſanté
deſon incomparable veuve, P
que ſes tendres prieres de.
terminerent enfinà ſe met
tre à table à côté de lui. Ne
prenez pas s'il vous plaît ceci ,
Meſſieurs , pour le méchant
foupé du Vert-Galant
Grand were d'Allemagne , init Has
GALANT 393
Les bonnes gens alloient
commencer à ſe mettre en
belle humeur , lorſque la
compagnie à qui ce repas
étoit deſtiné , entra par une
autre porte que celle par où
ils étoient entrez. L'hôte de
la maison , qu'on avoit
averti depuis plus d'un
quart d'heure que l'on
avoit ſervi , avoit mieux
aimé laiſſer refroidir les
viandes , que ſe reſoudre à
ſe mettre à table ſans unc
honorable convive qu'il
attendoit . Cette convive
étoit juſtement la Comteffe
40 MERCURE
de Manfeld , qui n'eut pas
plûtôt apperçu la Spith &
ſon Chevalier , qu'elle fit
un cri àfendre le coeur de
toute l'aſſemblée , & s'évaLi
nouit.Chacun auffitôts'em
preffa à la ſecourir. Elle re
vint enfin , & aprés quel
ques injures mal articulées,
& entrecoupées de fan
glots , elle ſe mit à tableAb
Madame Spith pendant
la rumeur de cet évanoüif
ſement avoit eſſayé de s'éclypfer
: mais leChevaliery
qui s'embaraſſoit dela
Comteffe auſſi peu que du
refte
!
GALANT.
refte de la compagnie ,
l'avoit fi conftamment af
ſiegée , qu'il ne lui avoitpas
éré poffible de s'échaper..
D'ailleurs,quandelle auroit
pû s'enfuir , le maître de la
maiſon , qui avoit pour elle
beaucoupde confideration,
&qui la regardoit comme
la plus aimable femme
d'Auſbourg , n'auroit pas
manqué de courir aprés
elle ; le Chevalier en eût
fait autant , tous les Meffieurs
du feſtin les auroient
ſuivis , & les autres Dames
ſeroient reſtées ſans un mi-
• Νου. 1714. D
+ MERCURE
ferable chapeau : ce qui
"auroit été fort malhonnête .
Ainfi tout le monde conviendra
que le Chevalier
51 avoit fort bien fait de la
auqetenir woord ollad
remis ,
Voyons maintenant , dit
leBourguemeſtre , dés que
tous les efprits de l'affemblée
furent un peu ren
fi nous ſouperons, & faiſons
en forte que les plaiſirs &
2 la paix foient de la partie.
Parbleu , dit le Chevalier
nôtre hôte a raiſon, & nous
** ſommes de grands fots de
nous alambiquer la cervelle
1
1
1
GALANT. 43
1
in pour des vetilles. Vous ne
Içauriez vous imaginer ,
- Monfieur , lui répondit le
Bourguemestre , combien
si je ſuis charmé & de vôtre
belle humeur , & de vous
Jivoir des nôtres : mais je
rvoudrois bien ſçavoir par
quel hazard j'ai l'avantage
de vous avoir ici. Madame,
alui dit - il en montrant la
✔Spith , peut vous le conter
mieux que moy , & je vous
jure ſur mon honneur que
zuje n'en ſçai preſque rien.
Tout ce que je peux vous
lapprendre , c'eſt que me
Dij
44 MERCURE
promenant avec Madame
la Comteſſe dans le jardín
qu'on voit de ces fenêtres ,
un defordre extraordinaire,
des épées nuës , des mafques,&
lenom de Madame
Spith , que j'ai entendu
plufieurs fois dans cette
alarme , m'ont fait apprehender
qu'elle ne fût expoſée
à quelque grand peril .
J'ai couru ſur ſes pas,j'ai
tout ce qui s'eſt oppole
à mon paſſage ; j'ai
traverſé par une route que
je ne connois point une
enfilade de chambres, d'où
forcé
GALANT.MS
۱
jefuis enfin arrivé dans
ncelle- ci , où j'ai trouvé cette
belleveuve,le buffet dreſſé,
&la table ſervie. Cette ap-
- parition m'a réjoüi , j'y ſuis
reſté, j'y reſte , & j'y reſtepai
autant qu'il vous plaira.
Chacun applaudit à ce
touchant recit , hors la
Comteſſe , qui n'avoit pas
envie de rire , & qui , pendant
que les verres brilloient
,& que les fantez ſe
portoient à droite, à gauche
&de front , ſe tenoit à ellemême
le douloureux langage
que voici.
46 MERCURE
Que fais- tu , malheureuſe ,
quel est ton deffein ?
Mais non , elle le prit fur
-un ton plus bas , & ſe parla
en ces termes. Je jouë en
verité ici un fort joli rôle ,
& il convient bien à une
femme de ma condition de
ſe compromettre de la forte
avec des je ne ſçai qui. Affurément
j'ai bonne grace
àvoir l'air de complaiſance
& de langueur de cette
pimbêche. Elle s'applaudit ,
la petite fotte , des impertinences
&des grimaces du
Chevalier ; & Monfieur le
GALANT.
Bourguemestre eft , ne lu
en déplaiſe , un impoli , ut
frane butor , de les avoi
Stretenus à ſouper enmapre
fence. Si je me croyois, je
lui dirois ce qu'il merite ,
je chanterois mille injures
à la compagnie , au Chevalier
, à la Spith ; je lùi
jetterois le verre au nez , je
renverſcrois table , buffe
& chaifes , & je m'en irois
pour apprendre à ces belles
gens à traiter comme il
- convient une femme comme
moy.
Ce fut justement à cet
48 MERCURE
endroit de ſes reflexions
que le Chevalier lui dit ces
propres mots :J'ai l'honneur
de boire à vôtre ſanté , divine
Comteffe. Allez , Monſieur,
lui répondit elle avec
beaucoup de politeſſe, vous
êtes un impertinent , je n'ai
que faire ni de vous , ni de
vôtre fanté. Je réponds de la
verité de cette repartie ; car
une belle Dame me fit unjour
l'honneur de me dire la même
chofe.
Le Chevalier ne laiſſa pas
d'aller ſon train , & de rire
de l'obligeante replique.Je
ne
GALANT.
49
-nesçaifivous qui me lifez,vous
n'en riez pas auffi. Mais pendant
que nos gens font à ta
ble , permettez- moy , s'il vous
plaît, quatre ou cinq lignes de
digreffion. Je croy voir déja,
Meffieurs,quelque douzaine de
precieuxlecteurs faireſemblant
de s'ennuyer des reflexionsjudicieuses
que font les perſonnages
de cette histoire. Je leur ré
ponds à cela , que ces articles,
qu'ils traitent d'inutilitez ,
font des preuves de mon exactitude;&
fiMonsieur de Varillas
, de prolixe memoire ,
n'avoit pas prêté àſes Heros
Νου. 1714.
SO MERCURE
des rafinemens politiques , des
fentimens étudiez, des rai
fonnemens trés - recherchez ,
auroit-il jamais fait defi brillans
ouvrages ? Voyez encore
leJournal de Verdun ; il eſt
plein de maximes de jurisprudence
, de reflexions inutiles.
Voila mes modeles.
Cependant les oeillades ,
les bons mots , & la mauvaiſe
humeur font du foupé
du Bourguemestre.
Un Gentilhomme Franconien
touchédu déplaifir
de l'aimable Comteſſe,dont
il entendoit le coeur foû
GALANT.
SE
pirer à côté du ſien,à mefure
qu'il ſe dépêchoit de
s'enyvrer à ſa gloire , lui dit
enfin d'un air terrible : Qu'-
avez- vous , Madame ? qui
vous chagrine ? qui vous
importune ici ? Par monfoy,
moy l'y mettre dhors toutal'hire.
La belle Dame fe
rengorgeant auffitôt ſur la
parole de ſon défenſeur ,
lui montra obligeamment
Monfieur le Chevalier , à
qui l'Alleman fit un ſigne ,
qu'il ne jugea pas à propos
d'entendre. Il recommença
pluſieurs fois cette ceremo
Eij
52
MERCURE
1
nie , & l'autre y répondit
toûjours de même , juſqua
ce que la Comteſſe, ſe méfiant
apparemment de la
vertu de ſon heros , dit en
fin qu'elle ne vouloit point
qu'une ſi agreable fête fût
troublée mal à propos à fon
occafion. Elle impoſa fi
lence à l'Alleman , & tendit
la main au Chevalier , qui
la reçut en homme qui
connoiſſoit tout le prix de
cerre faveur. La Comteſſor
ajoûta à cette marque de
bonté, qu'elle n'étoit point
du nombre de ces bales
GALANT.
53
dont tant de rivaux ſe dif
putpient la conquête aux
dépens de leur ſang , & que
les combats,les enlevemens
&les violences n'étoient
pointdes épiſodes de ſa vie.
Il faut avoüer , Madame ,
lui dit la modeſte Spith ,
que celles qui ne font pas
maîtreſſes comme vous de
prévenir ces inconveniens ,
ſont bien malheureuſes ; &
ſi j'avois eu l'avantage d'ê
tre Madame la Comteffe
de Manfeld , je ne devrois
pas à la frayeur que j'ai euë
d'être enlevée , l'honneur
E iij
54
MERCURE
que j'ai d'être en ſi bonne
compagnie. Ah Madame !
lui dit le Bourguemeſtre, de
grace contez - nous cette
hiſtoire. Que puis - je vous
conter , Monfieur , répondit-
elle , fi ce n'eſt qu'en
fortant du jardin , deux
hommes maſquez m'ont
emportée dans une chambre
, dont ils ont fermé la
porte ſur eux ; qu'une fille
a
que je ne connois pas en a
ouvert une autre ; qu'elle
m'a dit : Madame', fi vous
voulez vous ſauver du peril
*
qui vous menace,, hatez
GALANT .
55
vous de fortir d'ici , montez
cet eſcalier , & retirez vous
dans la chambrela plus reculée
de cette autre maifon
; vous y trouverez un
azile qu'on ne violera pas ,
& des gens prompts à vous
vanger de l'inſulte que vous
font ceux qui vous ont
amenée ici . J'ai entendu
leur complot , & je me ſuis
ſervie de la clef de cette
porte pour vous tirer d'affaire.
Vous vous fouviendrez
de ce ſervice , ſi vous
le jugez à propos. Auflitôt
elle a diſparu. Je me fuis
Eiiij
56 MERCURE
ত
ſauvée toute tremblante
dans cet appartement , M.
le Chevalier y eſt venu un
moment apres moy, la compagnie
n'a pas tardé à y
entrer aprés lui. Voilamon
hiſtoire.Cela eſt admirable,
dit le Bourguemeſtre : mais
eft- il poffible que perſonne
ne connoiſſe ici les auteurs
de cette avanture ? Quoy
qu'il en ſoit , il n'y a juſqu'à
preſent point de mal à tout
cela ; & en attendant que
3 nous puiſſions en apprendre
la verité , ſongeons à nous
réjoüir. Depuis quelques
९
e
!
GALANT. 37
momens il m'eſt venu dans
la tête un deſlein , dont je
ferois fort aiſe de voir l'execution
avant la fin de ce
repas : mais pour en venir à
bout , il faut commencer
parraccommoder enſem-
Die Madame laComteffe&
Madame Spith. Un mal-
21entendu vous a broüillées ,
Meſdames , continua til,
$ que ma propoſition vous
reüniffe . Monfieur le Chevalier
eſt un Gentilhomme
fait pour l'amour ; vous me
paroiſſez vous difputer ſa
conquête , ou peu s'en faut :
58 MERCURE
vous êtes toutes deux belles ,
riches & veuves ; s'il n'eſt
marié , il eſt en âge de l'ê
tre , nous nous en rappor
terons à lui. Un de mes
grands plaiſirs eft de faire
des mariages , & furtout
des mariages extraordinai
res. De mon côté je m'ennuye
de n'avoir pas de femme.
Confultez vous ; fivous
m'en croyez , il ne tiendra
qu'à vous que Monfieur le
Chevalier & moy ayons
aujourd'hui chacun la nô
tre. Comment l'entendez
vous , Monfieur le BourGALANT
59
!
A
guemeſtre , lui dit la Com.
teffe , & à qui pretendeza
vous me donner ? Ecoutez,
Madame, reprit- il , écoutez
juſqu'au bout. Si l'humeur
de Monfieur le Chevalier
ne ſympathiſe pas avec la
vôtre , tâchez de vous ac
commoder de la mienne ,
ou ſi je ne vous conviens
pas , demandez- lui s'il vous
convient. Pourmoy , je re
cevrai de bonne grace des
mains de l'amour ou de la
fortune celle de vous deux
que le fort me laiſſera. Vous
nous faites ici une propoſi
60 MERCURE
tion aſſez bizarre , dit Ma
dame Spith ;& pour la con
cluſion de ces mariages ,
j'aimerois autant vous conſeiller
de vous en rapporter
àla pluralité des voix de la
compagnie. Pourquoy you
lez - vous que nous decidions
, Madame & moy ,
pour ou contre quelqu'un ?
Cependant ſi Madame la
Comteſſe juge à propos de
s'expliquer poſitivement
là-deſſus , je ne ſçai pas fi
pour n'avoir plus le chagrin
de voir tous les jours de
nouvelles avantures, nous
t
GALANT. 61
!
2
brouiller enſemble , je ne
ſouſerirai pas à la propofi
tion en faveur de la nouveauté.
Cela eſt fort bien
imaginé , reprit le Chevalier
, & voila ce qu'on appelle
traiter galamment de
grandes paffions. Hé bien
Monfieur , lui dit la Comteſſe
, voulez - vous vous
ſoûmettre à nôtre deciſion ?
Je ne ſçai , répondit - il :
mais puiſque chacun a opiné
ici comme il lui a plû ,
je croy qu'il eſt bien juste
que j'opine à mon tour.
Vous pouvez , dit le Bour
62 MERCURE
guemeſtre , donner vôtre
avis en toute liberté. Ainfi
foit , reprit le Chevalier ;
commeje ſuis plus heureux
aux cartes que je ne ſuis
habile aux Dames , j'opine
qu'il feroit à propos , pour
ne point cauſer de jaloufic
entre ces deux belles veuves
, que le fort fit nos partages.
Monfieur nôtre hôte
ſera le Roy de pique , Madame
la Comteſſe , Pallas ,
autrement dit la Dame de
pique ; Madame Spith ,
Judith, dunom de laDame
de coeur,& moy le Royde
GALANT
63
treffle. Ces deux Dames
tireront lequel de ces Rois
elles auront , & nous nous
tirerons ſur ces Dames.
Courage , Monfieur , lui
dit la Comteffe , foûtenez
vos extravagances juſqu'à
la fin. Madame Spith en
rit , toute l'affemblée ſe
prit à rire comme * un tas de
mouches. Cependant les af
fiftans commençoient à
s'impatienter de ne pas voir
la conclufion de cette
grande affaire , & faifoient
un bruit de diable avec les
DARabelais
MERCURE
verres& les bouteilles,pour
inviter les acteurs & les
actrices au dénoûment de
cette piece. LaComteſſe vit
bien ce que la compagnie
exigeoit d'elle,& en femme
reſoluë elle preſenta ſa
blanche main au Bourguemeſtre
, qui ſe traîna le
mieux qu'il put juſqu'à ſes
genoux , pour lui rendre
graces de l'honneur qu'elle
Jui faiſoit Le Chevalier en
même temps reçut celle de
Madame Spith , & la noce
commença. On ne fit point
un myſtere de ces maria-
,
1
GALANT.
ges , ils furent le lende
main publics dans la ville
d'Auſbourg. Les gens qui
avoient refolu d'enlever
Madame Spith furent fi
difcrets , qu'on ne les a jamais
connus.
Les cenſeurs me reprocheront
, s'ils veulent, qu'il
y a peu de vraiſemblance
dans cette hiſtoire , & qu'il
y a trop de raiſonnemens
de ma part. Je leur répon
drai à cela , que je me ſuis
crû obligé de raiſonner
comme j'ai fait , au défaut
des évenemens , que je n'ai
Νου. 1714. F
i
66 MERCURE
pas jugé à propos d'ajoûter
à la verité des chofes , que
j'ai appriſes de Madame
Spith , qui eſt à preſent à
Paris,&qui m'a conté ellemême
toutes ces circonf
tances de fon mariage.
Or , tout bien conſideré
maintenant , vous remarquerez
donc, s'il vous plaît,
Meſſieurs , que ſans le ſecours
infigne de Bacchus ,
qui ſe rendit le Dieu tutelaire
des principaux perſonnages
de cette grande
& veritable hiſtoire , l'Amour,
le ſeul Amour auroit
1
GALANT. 67
filé des années entieres des
hymens de cette confequence
; ce qui eût été fort
préjudiciable à nôtre gnereux
Chevalier, qui n'auroit
ſans doute eu ni le loifir
, ni le pouvoir d'attendre
filong- temps. Ge prodigieux
délai m'auroit jetté
moy-même dans la neceffité
d'allonger ce chapitre
du reſte des incidens , que
des conjonctures facheuſes
auroient peut être multiopliez
à l'infini. Vous vous
feriez ennuyez de les lire ,
moy de les écrire , & cela
Fij
68 MERCURE
auroit trop abregé le reſte
des intereſſantes matieres
dont le volume de ce mois
doit être rempli.is
Mais j'ai encore une hif
toire à vous conter.
Le Parterre va ſans doute
dire demoycequ'il dit aux
premieres repreſentations
de la Comedie des Fables
d'Eſope de M. Bourfault :
Quoy toûjours des Fables !
Quoy toûjours des Hiſtoires
!Cependant , malgré la
cabale , ces Fables furent
applaudies ,
applaudies , cette hiſtoire
le ſera auſſi , ſi elle le me.
rite.
Y
GALANTA 9
sije croy qu'il n'y a pers
ſonne au monde qui ne ſe
foitimaginé quelquefois en
ſa vie ce que pourroit être
un homme élevéjuſqu'àun
certain âge ſans avoir ja
mais vû d'hommes comme
lui, quels feroient ſes defirs,
fon regard,ſon gefte& fon
langage ; ce que pourroit
enun mot produire la pure
nature. Je ne ſçai ſi ſur cet
article la curiofité a jamais
été bien fatisfaite : mais je
fçai du moins que ce que
j'en vais dire peut contri.
buer à détruire bien des
701
MERCURE
préjugez.J'ai vû des ſçavans
difputer ſur cette matiere,
&foûtenir par conjecture ,
aux dépens de cent mauvaiſes
raiſons , qu'un hom
me qui aurapafſéles quinze
premieres années de fa vie
dans un defert , nourri du
lait des animaux , & enfuite
d'herbes , ou des fruits fautvages
qu'on trouve dans
les bois ; ou dés le berceau
enfermé entre quatre murailles
,&recevant par un
trou des alimens que l'inſtinct
lui fait prendre , ſans
voirjamais aucune creature
GALANTM σε
vivante , parlera naturellement
ſa langue maternelle,
ou tout du moins Hebreux,
parce que c'eſt le premier
idiome du monde av
ATrente , vill,e celebre
par ce fameux Concile qui
y fut tenu l'an 1545. on me
montra , il y a quelques
années , un homme de
cette eſpece. J'étois dans la
compagnie d'un noble Venitien
, d'un Docteur de
l'Univerſité de Padouë , &
d'un Cavalier François.
Nous mîmes tout en uſage
pour lui faire deſſerrer les
72 MERCURE
dents ; nous lui preſentâmes
des viandes cuites & crues';
nous lui donnâmes enfin
des legumes & des fruits ,
qu'il emporta , & qu'il fút
manger dans un coin de la
chambre où on le tenoit
enfermé. En un mot nous
ne pûmes arracher de lui
que des cris , dont les ſons
ne reſſembloient à rien. Cependant
il nous parut ſenfible
à la douleur & aux careffes,
comme les animaux :
mais nous ne découvrîmes
en lui aucun inſtinct ni de
pudeur , ni de raifon.
Je
GALANT . 73.
Je ne fais point ici le naturaliſte
, Meſſieurs ; je
n'invente pas , à l'exemple
dePline, des monſtres dans
la nature ,&je ſçai auſſi peu
faire des prodiges que des
panegyriques : mais j'avouë
quejecroiraidebonne foy,
juſqu'à ce qu'on me dé.
trompe , qu'un homme
comme celui dont je viens
de parler n'eſt ni plus , ni
moins ( l'eſpece à part )
qu'un cheval , ou qu'un
chien, ſauvages. En voici
la preuve.
Ondécouvrit il y a quel
Νου. 1714. G
74 MERCURE
ques mois , aux environsde
Senlis , un enfant de neuf
ans au moins , à qui depuis
qu'il eſt au monde on avoit
donné la même éducation
qu'à mon Trentin.
Celui - là eſt le fils d'un
Tailleur de Senlis , ou des
environs. On dit que dés
qu'il eut vû le jour , la mere
balança à le lui ôter : mais
la nature , plus forte encore
en elle, que ledefir de commettre
un fi grand crime ,
la determina à lui laiſſer la
vie.Cependant la haine qu'-
elle avoit conçûë pour cet
१५
GALANT. 75
)
enfant capitula avec ſon
indulgence, elle le ſevra de
fon lait dés ſa naiſſance , &
ne lui donna que du lait de
vaches ou de chevres , jufqu'à
ce qu'il fût en âge de
prendre d'autres nourritures.
L'été elle le tenoit dans
un grenier , où toutes les
pieces & les decoupures des
étofes qui paſſoienr par les
mainsde fon mari ſervoient
de lit à ce malheureux enfant
, auprés de qui tous les
foirs elle avoit la bonté de
mettre du pain & de l'eau.
L'hyver , pour le garantir
Gij
76 MERCURE 77
de la rigueur de la ſaiſon,
elle le portoit à la cave , &
deux fois l'année regulierement
elle le faiſoit ainſi
changer d'air.
Vers la fin du mois de
Septembre dernier , les
jours étant encore affez
beaux pour ne le pas tranf
porter fitôt du grenier à la
cave ,une voiſine de cette
femme , qui , par je ne ſçai
quel endroit , s'étoit mife
en tête contr'elle quelque
choſe d'extraordinaire , &
qui lavoit même ſouvent
entendu fortir de la maiſon
CO GALANT. 77
C
du Tailleur des cris qui
n'étoient pas communs,
voulut en ſçavoir davantage.
Après avoir longtemps
cherché des expediens
pour venir à bout du
deſſein qu'elle avoit formé
de viſiter toute la maiſon
de ſa voiſine , elle feignit
enfin d'avoir laiſſé envoler
de ſa cage un oiſeau , quelleavoit
ſur ſa fenêtre. Elle
courut chez la Tailleu
ſe , ſuivie de deux ou
trois perſonnes , qu'elle venoit
de prier de l'aider à
rattraper ſon oiſeau, qu'elle
Giij
78 MERCURE
foûtenoit avoir vû entrer
par la lucarne du grenier ,
où elle afſuroit qu'il étoit.
La Tailleuſe eut beau lui
dire que cela ne pouvoit
pas être , ou que , fi cela
étoit , elle alloit le chercher
elle- même , la voiſfine
lui répondit toûjours affirmativement
qu'elle vouloit
y aller avec elle. L'autren'y
voulut conſentir; on en vint
aux injures , aux menaces ,
aux coups même. Tout le
quartier s'aſſembla, & enfin
il fut arrêté qu'on iroit , en
dépit du Tailleur & de ſa
GALANT. 79
femme , chercher l'oiſeau
dans le grenier. On y fut
en effet : mais au lieu de
l'animal qui avoit excité
tant de rumeur, on en trouva
un autre qui , dés qu'il
eut entendu ouvrir la porte
de ſa taniere , ſe traîna à
quatre pattes juſques dans
un tas de chifons , où il
s'efforça de ſe cacher com .
me un lapin dans ſon trou.
Les affiſtans étonnez de ce
ſpectacle , tirerent ce monſtre
de ce miferable azile ;
ils l'examinerent , & trouverent
un petit garçon , qui
Giiij
80 MERCURE
د
n'avoit rien d'humain que
la figure : il marchoit com
me un chien , il bûvoit &
mangeoit de même, il n'articuloit
pas une ſeule parole
, n'entendoit aucun
figne , & ne sçavoit qu'a
boyer. On ſaiſit auffitôt ſon
pere & fa mere , & on les
mena à Senlis , où ils font
en prifon , en attendant les
concluſions de leur procés.
Je raiſonnerois volontiers
là- deſſus , fi je n'aimois pas
mieux laiffer ce foin à de
plus habiles gens que moy.
D'ailleurs , je craindrois
GALANT. SE
1
qu'on ne s'avisât de dire
que je cherche à me dé
dommager, par une foule
de raiſonnemens de ma
façon , de la difette des
nouvelles univerfelles ,&
que je remplis mon livre
de mes reflexions.Quoique
je ne m'apperçoive pas qu'-
elles ayent juſqu'à preſent
ennuyé mes lecteurs , prévenons
en neanmoins l'inconvenient
, & paſſons à
d'autres articles .
Vous m'aſſurez , Mademoiselle
, que vous n'avez
point de part à la réponſe
82 MERCURE
que je viens de recevoir au
fujet de la lettre que je vous
ai écrite dans le Journal du
mois paffé. Cette réponſe
eſt pourtant fi pleine d'efprit
& fi galamment tournée
, que je m'étonne de la
chaleur avec laquelle vous
la deſavoüez : mais qui que
ce foit qui en ſoit l'auteur ,
je ne ſçaurois m'empêcher
de la rendre publique. Je
ferai le même uſage de
toutes les pieces qu'on
m'enverra , quand même
elles ſeroient contre moy ,
lors qu'elles meriteront
GALANT. 83
d'être lûës comme cette
lettre.
Ily a pluſieurs années ,
Monficur , que je suis dans
l'erreur , j'y ferois encore ,
fi la lettre que vous m'avez
écrite dans votre dernier Mercure
, ne m'avoit pas dérrompée.
F'éprouve maintenant qu'-
on peut être tendre , &exprimer
parfaitement ce qu'onfent,
fans le fecours de l'art d'écrire
fes pensées, fur le modele de
quelques beaux efprits , qui
Souvent fans amour , ont crû
leur imagination affezvive&
affez hardie pourſe perfuader
84 MERCURE
qu'ils ſcavoient charmer les
coeurs par le faſte de leurs expreffions.
Oui , Monfieur , je
vous ai l'obligation de m'avoir
deffilié les yeux , &je traite
àpreſent de langage fade &
ridicule tout ce qu'on appelle
lettres galantes. Elles n'ont
point les graces de la nature ,
mais tout l'éclat de la coquetterte.
Elles éblouiffent lesyeux
&l'esprit ,&le n'est en coeurn'e
les lifant que la dupe des fens ;
au lieu qu'une lettre vraiment
tendre & naturelle produit un
effet tout contraire.
Pour moy,si j'écris jamais
GALANT. 85
à quelqu'un que je l'aime ,je
vous promets de facrifier toûjours
le tour de ma phrafe à
l'ingenuité de mes sentimens ,
& de n'employer deformais ,
en parlant de l'amour , que les
termes les plus ſimples que la
verité puiffe mettre à la bouche
des amans. Soyez content ,
Monfieur, de l'effet que vo
tre lettre a fait sur mon coeur,
comptezquej'aurai une reconnoiſſance
éternelle de l'obligation
queje vous ai.Jefuis,
Je ne ſçai plus comment
m'yprendrepour annoncer
:
86 MERCURE
la piece ſuivante: c'eſt encore
une histoire , Mefſieurs.
Pour deux, les tranfi .
tions n'étoient pas introuvables
: mais pour une troifiéme
, c'eſt de bonne foy
abuſer de vôtre patience ,
& épuiſer la matiere. Celleci
a cependant quelque
choſe de ſi joli , de ſi nouveau
, & de fi reſſemblant
au ſujet du troifiéme Acte
des Fêtes de Thalie , que
tout m'a prévenu pour elle,
& qu'à tout hazard je me
determine à la donner.
Il y a quelque temps que
GALANT. 87.
Monfieur de Ronve , qui
exerce avec honneur une
Charge qu'il a dans la Robe
, devint amoureux de la
belle Mademoiselle Tenot,
charmante fille de l'Opera
de Rouën. Il en devint ,
dis - je , amoureux preſque
autant que mille honnêtes
gens le font de ces Demoifelles
, & c'eſt tout dire. Son
épouse , femme bien faite ,
aimable , jeune & jaloute ,
s'apperçut , je ne ſçai comment,
des intentions de fon
mari. Elle ne fit point ce
que la plupart des femmes
88 MERCURE
fait en pareil cas ; elle ne
lui lava point la tête , elle ne
lui dit point d'injures , elle
ne lui reprocha point fon
R
51
infidelité : mais elle alla
trouver un certain Monſieurde
Montire, Directeur
de l'Opera , & grand ami
de ſon époux; elle lui conta
ſes inquietudes, elle le conjura
d'entrer dans ſes chagrins
, & de l'aider enfin à
ſe vanger de la perfidie de
Monfieur de Ronve. Monſieur
de Montire , touché
des larmes & de la douleur
d'une ſi aimable femme ,
con-
1
1
GALANT. 89
1
conſentit à tout ce qu'elle
voulut exiger de lui. Voici
mon deſſein , Monfieur, lui
dit- elle. Je n'ai que trop de
preuves de la trahiſon de
mon mari , & de la paſſion
• qu'ila pour la Tenot. Je ſuis
à peu prés de la taille de
cette fille ; & quoique je
fois plus blanche qu'elle ,je
m'y prendrai de façon , que
ſa couleur biſe ou brune ne
gâtera point mon projet.
Propoſez à Monfieur de
Ronve une partie de ſoupé
&de bal , & dites - lui que
la Tenot en ſera ; il n'en
Νου. 1714.
H
✓
90 MERCURE
faudra pas davantage pour
le faire toper à la propofition.
Dés que vous aurez
ſa parole , avertiſſez-moy ,
& faites apporter ici tout
un habillement de theatre
de cette fille ; je m'y rendrai
auffitôt , je me déguiſerai
fous ces habits , & j'execu
terai comme il faut le deffein
que je medite. Je le
veux , Madame , lui dit
Monfieur de Montire , &
il ne tiendra qu'à vous de
vous fatisfaire dés demain .
Il y aura bal chez Madame
la Preſidente de** je pro-
1
GALANT. 9r
poſerai ce ſoir à Monfieur
de Ronve le bal & le ſoupé
avec la Tenot ; il acceptera
l'un & l'autre avec joye : je
vous mettrai enfin aux priſes
avec lui , & vous acheverez
la piece comme il
vous plaira.
Ces meſures priſes , Madame
de Ronve retourne
chez elle , charmée de la
complaiſance de Monfieur
de Montire , qui , environ
une heure aprés l'avoir quittée
, vient faire ſa propoſition
à ſon ami , qui lui rend
en homme tranſporté mille
Hij
92 MERCURE
graces d'un ſi bon office.b
Le lendemain , vers les
fix heures du foir , Monfieur
de Ronve dit à ſa femme
qu'il eſt obligé , pour
certaine affaire importante,
d'aller ſouper chez un de
ſes cliens . A labonne heure
, lui dit- elle , mon ami ,
j'irai de mon côté ſouper
chez ma ſoeur. Mais pen
dant que ſon mari va pre
parer dans ſon cabinet let
galant équipage de fa
ne fortune ,elle fort du logis
, & vole chez Monfieur
de Montire , qui la conduit
bonmig
GALANT . 93
!
dans une garderobe , où
elle ſe harnache des nipes
de ſa rivale , dont , ſous ce
lefte ajustement, elle eſſaye
dans un miroir d'imiter les
graces ou les grimaces. Elle
paſſe enſuitedans une autre
chambre , où l'on ne laiſſe
pour lumiere que la foible
lueur de deux tiſons mal allumez.
Elle ſe campe dans
un faureüil , & le maſque
fur le nez,elle étudie le com
pliment qu'elle deſtine au
heros qu'elle attend. Il arrive
enfin ce bienheureux
mortel , & plein de l'eſpoir
ریز
94 MERCURE
de ſon triomphe , il entre
dans l'appartement où ſoûpire
en l'attendant la beauté
qui l'enchante. Le ſage &
genereux M. de Montire
ne l'a pas plûtôt introduit
dans cette chambre noire ,
qu'il en ferme la porte , &
va oùbon lui ſemble. Tout
flate maintenant l'ardeur de
Monfieur de Ronve : l'obſcurité
, ou plûtôt les tenebres
où il eſt enſeveli , avec
l'objet de ſes voeux , font à
ſes yeux de nouvelles preuves
de l'attention de ſon
ami. Il ſe place enfin à côté
GALANT . 95
de ſa Reine , à qui il dit les
plus belles douceurs du
monde. Bon Dieu , continue-
t- il, que vous êtes charmante
! que vous êtes bien
faite ! que je ſuis ravi de me
voir fi prés de vos beautez !
Mais ce qu'on m'a dit feroit
- il poffible ? & feriezvous
capable de vous attacher
à un fot comme Damis
? Il eſt indigne de vos
affections.Medora été quel
ques mois ſur vôtre compre
: mais vous avez bien
faitde vous en défaire, c'eſt
un inſolent qui vous auroit
96 MERCURE
perduë dans lemonde. Pour
moy , je ferai le plus heu
reux des hommes , fi vous
acceptez les ſervices & les
ſoins que je veux vous rendre
, fi vous répondez de
bonne foy à mon amour ,
&fi vous me ſacrifiez enfin
l'impertinent Damis , dont
la concurrence me choque.
Mais de grace , ma chere ,
ôtez ce maſque , qui vous
étouffe.
Dans cet endroit de l'hiſtoire
le feu ſe trouva fi bien
éteint , qu'elle ne lui refuſa
pas davantage cette faveur
qu'il
GALANT. 97
:
qu'il exigeoit d'elle. Elle fe
demaſqua donc. Nouvelles
eexxccllaarmations : Que d'attraits
! que d'appas , diſoit
toûjours cet amant éperdu!
La belle répondoit à merveille
à tout cela. Que d'efprit
au ſurplus , ſe recrioitil
encore ! Dans la chaleur
de la converſation il promene
ſa main fur le col de
ſonamante : mais ſes doigts
ſe rencontrent malheureuſement
ſur .. ſur une piece
de dentelle qui leur paroît
trop groſſe. Comment, ditil
, grand Dieu ! une belle
Νου. 1714. I
98 MERCURE
perſonnecommevous peutelle
porter de pareille dentelle
?cela n'eſt- il pas honteux?
Voyez entre les mains
de qui vous êtes ; recevez ,
Mademoiselle , en tirant
une bourſe où il avoit mis
galamment trente beaux
louis d'or neufs , recevez ,
ajoûra-t- il , cepetit preſent ;
c'eſt le moindre de ceux
que mon amour vous deftine!
Je vous donnerai de
belles plumes , de beau
linge&de beaux habits. La
belle reçoit d'un air enfantin
fon petit prefent & fes
GALANT.
وو
९
promeſſes. Le galant en re-
-vanche veut entreprendre
des choſes étonnantes. Ses
** foûpirs & ſa reſiſtance la
fauverentpourun moment,
18 &...Mais on ouvre bruſquement
laporte;M.deMontire
✔entre dans la chambre, precedé
d'un laquais qui tenoit
deux bougies bien allumées
; & d'un air tranquile
il annonce à ces amans que
l'on a fervi. M. de Ronve
regarde à l'inſtant ſa femme
, en homme épouvanté
d'une fi effrayante vifion.
Ses yeux ſe fixent à terre ,
I ij
100 MERCURE
ſa langue s'attache à fon pa
lais ; interdit & confus , il
reſte à ſa place comme un
homme qui a perdu l'uſage
de tous ſes ſens. Cependant
Madame ſon épouſe ſe leve
nonchalamment , lui pre
fenteune indulgente main,
& lui dit avec douceur :
Venez,mon cher petit mari
, venez ſouper. En verité
vous êtes le plus tendre &
le plus galant de tous les
hommes. Ami perfide,femme
cruelle , je n'oublirai de
ma vie, dit-il à ſon tour , le
mortel affront qu'on me
e
GALANT. 101
fait aujourd'hui. De quoy ,
lui dit ſon aimable épouſe,
pouvez vous vous plaindre?
Je n'ai point de reſſentiment
contre vous , ni contre
la Tcnot. Cett avanture
qui vous deconcerte ,
doit ſeulement vous ſervir
de leçon qui contribue à
vous rendre plus ſage. Je
fuis mediocrement payée
dutourquevousavez voulu
me joüer : mais je n'en veux
point d'autre fatisfaction ,
& je ſerai trop contente du
ſuccés de mon ſtratagême ,
s'il fert à vous apprendre
I iij
102 MERCURE
que ces belles entrepriſes
font des preuves de la fotaq
tife &de la foibleſſe de l'i .
magination de celui qui les
fait. Mais à Dieu ne plaife
que je m'avile ici de vous
prêcher; vous êtes trop fage
pour ne vous pas direvousmême
tout ce qui vous convient
là deſſus ; &&mon intention
eſt feulement de
vous racommoder avec M.
de Montire , & de vous en.
gager par toutes fortesd'endroits
à rétablir avec moy
la parfaite union qui doit
être entre nous
!
GALANT. 103.
Monfieur de Ronve cut
pendant ce fermon le loiſir
de ſe remettre en homme
d'eſprit ; il embraſſa ſa femme
, il fit ſa paix avec ſon
ami. On alla ſe mettre à table
,où tout ſe paſſa à merveille
;& maintenant il affure
qu'il eſt gueri pour le
reſte de ſa vie de ſa paffion
pour la Tenor ,&du doux
penchant qu'il avoit à faire
de frequentes infidelitez à
ſa chere moitié...
Tout Paris , tout Rouen,
veux-je dire ,' eſt inſtruitde
cette avanture , & je cons
1
I iiij
104 MERCURE
nois un nombre infini
d'honnêtes gens qui font
garans de la verité de cette
prodigieuse histoire.
En voila déja trois , Mefſieurs
, en est- ce trop ?n'en
eft- ce pas affez ? Mais je ſuis
encore plaifant de vous
confulter là- deſſus , comme
ſi vous pouviez prévoir mes
caprices , ou mes deſſeins ,
ou plûtôt comme s'il ne tenoit
qu'àmoyde me regler
fur vos avis . C'eſt une erreur
, tous vos conſeils ne
peuvent me ſervir de rien ,
&mon ouvrage ( quoy qu'
GALANT.
105
infortuné ) eſt abſolument
un enfant du hazard on de
la fortune. J'attens tranquilement
que les jours &
les nuits ſe multiplient ,
pour vous raconter leurs
avantures. Le mois de Novembre
m'a fait plus de
confidences que les autres ;
tant pis,ou tant mieux pour
vous. Voici à bon compte ,
&par reconoiſſance , l'hiftoire
de fon origine.
On lui a donné le nom
qu'il porte, parce qu'il étoit
le neuvième mois de l'année
Romaine : il fut con106
MERCURE
ſacré à Diane par les aniq
ciens, qui faisoient au comiol
mencement de ce mois unt
grand feſtin à l'honneur deat
Jupiter.
On croit que les Fêtes
vacunales ſe celebroient
dans ce même mois. Ces
Fêtes étoient conſacrées à
la Déeſſe Vacuna , par
ceux qui ſe repoſoient des
peines & des travaux qui
les avoient occuppez pendant
l'année , & principa
lement par les laboureurs
& par les gens qui travailloient
à la vigne , qui , ag
Y
電
GALANT. 107
1
prés avoir fait leurs moif
ſons & leurs vendanges
prenoient ce temps pour
facrifier à cetre Déefle ,
comme le dit Ovide dans
le ſixiéme des Faſtes.
Nam quoque eum fiunt antique
facra Vacune ,
Ante vacunales ſtantque fedentque
focos.
Lorſqu'on voit les humains
environner leurs feux ,
Pour offrir à Vacune
Leurs voeux & leur fortune,
C'eſt un temps de repos
pour eux.
Horace en parle auſſi
1
108 MERCURE
dans ſa dixiéme Epître
lorſqu'il dit : fen , onio
Hac tibi dictabam poft fanum
putre Касипа
F'étois derriere le Temple
ruiné de la Déeſſe Vacune
lorſque je vous envoyai dire
ces choses.
Cette Déeſſe étoit en
grande veneration chez les
Sabins. Porphyrion parlant
d'elle , dit que quelqus uns
l'ont appellée Minerve
d'autres Diane , d'autres
Céres : mais Varron , dans
fon premier livre des choſes
Divines , la connoît fous
GALANT. 109
le nom de la Déeſſe Victoire
, parce que , dit- il , il
n'eſt point d'hommes qui
goûtent mieux les charmes
du repos , que ceux qui
furmontent les paſſions par
la ſageſſe ,&c.
Voyons maintenant à
quoy nous menera cette
Differtationmithologique ,
àvous faire part, Meſſieurs,
de l'hiſtoire nouvelle de ce
mois , aprés vous en avoir
donné l'ancienne.
2 Les dernieres lettres de
Vienne du s. de ce mois
MERCURE
& portent qu'on a reçû avis
de Preſbourg , que le couronnement
de l'Imperatrice
, comme Reine deHongrie
, fut fait le 18. du mois
paflé avec une grande folemnité.
A fix heures du
matin le Palatin de Hongrie
, les Eftats , les Seigneurs
, & la Nobleſſe fortirent
de la ville pour recevoirs
Leurs Majeftez Imperiales
, qui à fept heures &
demie deſcendirent duchâteau
, precedées & ſuivies
par leurs Officiers & leurs
Gardes ; l'Empereur à cheGALANT.
1 III
C
wal , & l'Imperatrice dans
un magnifique char à fix
chevaux , ſuivi de pluſieurs
autres caroffes à6. chevaux.
alls firent leur entrée par la
porte de S. Michel ; ils mirent
pied àterre devant l'Egliſede
S.Martin,& ilsy entrerent,
aprés avoirété reçûs
à la porte par le Cardinal
deSaxe-Zeits , qui leurpreſenta
l'eau benite ; par les
Archevêques & Evêques ,
&par les Prelats duRoyauame
, en habits de ceremonie.
L'Empereur & l'Imperatrice
ayant pris leshabits
112 MERCURE
Royaux , s'affirent ſur deux
trônes qu'on leur avoit pre .
parez . La Meſſe commença
, & aprés l'Epître le Cardinal
de Saxe- Zeits fit la ceremonie
de l'onction , & du
couronnement de l'Imperatrice
, avec les prieres &
les ceremonies accoûtumées.
Aprés le ſervice on
retourna au château dans le
même ordre qu'on étoit
venu ; & Leurs Majeſtez ſe
mirentà table ſous un riche
dais , ayant à leur droite le
Cardinal de Saxe Zeits &
leNonce du Pape , & à la
gauGALANT.
113
gauche le Palatin & l'Archevêque
de Colocza. Durant
la ceremonie & le repas
on fit en trois temps
quatre ſalves generales de
l'artillerie . Les Miniſtres
étrangers , les principaux
Officiers , les Seigneurs &
les Dames furent traitez à
d'autres tables , tant dans
le château que dans la ville.
Le même jour l'Empereur
crea vingt - ſept Gentils
hommes à la clcf d'or. Il
declara auſſi le Comte Ge.
rard-Guillaume de Strat
man , fils du feu Chancelier
Νου. 1714. K
114
MERCURE
de la Cour , Capitaine Pro
vincial du grand Bailly de
Breſlau en Silefie. Le 19.
l'Imperatrice Eleonor alla
encaroffe de relais à Pref
bourg , avec les Archidu
cheſſes ſes filles , pour complimenter
Leurs Majeſtez
Imperiales ſur le couronnement
de l'Imperatrice. Le
20. l'Imperatrice Amelie
alla auſſi à Preſbourg pour
le même ſujet , avec les
Archiducheſſes ſes filles.
L'Empereur ayant declaré
aux Eſtats deHongrie qu'il
nepourroit pas refter longGALANT.
temps à Preſbourg , ils tra
vaillent continuellement à
preparer les articlesqui doivent
être reglez dans cette
Diete : mais comme cela
ne pourra être achevé de
quinze jours ou trois ſemaines
, Leurs Majeftez Imperiales
partirent le 25. aprés
midi , & vinrent coucher
au château de Petronell
& le 26. au Palais de cette
ville , où ils paſſeront l'hyver.
L'Empereur avant fon
départ dePreſbourg regala
le Comte Nicolas Palfi,Palatin
de Hongrie, d'un co
Kij
16 MERCURE
her de laToiſon d'or , en
richi de diamans ; & l'Imperatrice
fit preſentà la Palatine
de ſon portrait garni
de diamans. On confirme
que le Roy de Suede étoit
parti de Demir - Tocca
mais qu'il ne ſuivroit pas la
route qui lui avoit été propoſée
par ordre de l'Empereur
, & où les preparatifs.
neceſſaires avoient été faits
pour le recevoir & le défrayer.
Le ComtedeVveltzech
eſt parti pour aller à
la rencontre de Sa Majesté
Suedoiſe , qui , à ce qu'on
GALANT. 117
affure , a refolu de paſſer
par Jaffi en Moldavie , par
Hermanſtad & Claufembourg
enTranſilvanie , par
Bude & Albe - Royale en
Hongrie, par Gratz en Stirie
, & de la continuer ſa
route par la Baviere & la
Suabe vers le Duché de
Deuxponts , ou vers Caffel.
On écrit de Madrid du
7. de ce mois , que quatre
Deputez de l'Academie
Eſpagnole, établie encette
ville pour fixer & perfectionner
la Langue Caftillanne
, allerent baifer la
.د
118 MERCURE
main au Roy , pour le re
mercier de l'avoir approuvée,&
de lui avoir accordé
fſaa protection. Ils allerente
enſuite ſaluer le Prince
pour lui demander aufſi ſa
protection auprés de Sab
Majeſté. On ajoûte que le
28. d'Octobre M. leMaré.
chal de Bervvik y arriva
qu'il a été reçû du Roy
avec tous les témoignages
d'eſtime & d'affection que
A
meritent ſes importans fer-2
vices.
Les avis de Catalogne
portent que les nouveaux.
GALANT. 119
Gouverneurs pour
& le Militaire commencent
le Civil
à exercer leurs fonctions
avec une entiere fatisfactiondes
peuples.
Voici une liste exacte
des Generaux & Officiers
des Barcelonnois , arrêtez
& embarquez le 22. Sep
tembre 1714. par ordre de
M. le Maréchal de Beryvik
, en vertu du pleinpouvoir
qu'il avoit reçû de
Sa Majesté Catholique , &
conduits en differentes priſons
d'Eſpagne.
Le General Baffet , qui
120 MERCURE
commandoit l'artillerie.
Don Sebastien Dalmanau,
Colonel du regiment
de la cavaleric.
Don Simon Sanchez,premier
Capitaine de ce regiment.
Don Gaëtan Antillon ,
Major du même regiment.
Don 'Joſeph Belvez &
Balaguer ( dit Joſepet)General
de bataille , Colonel
du regiment du Roſaire infanterie.
fils.
Don Felix de Belvez , fon
Don François Vilaz,Major
GALANTA 121
\
jor du même regiment.
Don Franciſco Sanz, Coloneldu
regiment de laDeputation
, infanterie.
DonRaymond Sanz, fon
fils , Capitaine des grenadiers
du même regiment.
Don Nicolas Axendri ,
Lieutenant-Colonel de ce
regiment.
Don Jean Vinas , Colonel
du regiment de ſaint
Narciffe , infanterie.
Don Joſeph de Torres ,
Colonel du regiment de
Valence , infanterie.
Don François Maijans ,
Νου. 1714.
L
}
7
122 MERCURE
fon Lieutenant-Colonel.
Bordes , Capitaine de la
compagnie des aſſaſſins .
Ily en avoit trois autres
ſur la liſte : mais ils s'étoient
évadez dés le matin ,& ils
ont vuidé le pays.
Le Marquis de Villaroël
, leur Generaliſſime ,
étant bleſſe dangereusement
& allité , on ſe contenta
de lui donner ſa maifon
pour prifon, prenant
ſa parole qu'il n'en fortiroit
pas ſans un nouvel ordre.
L'Evêque d'Albarrazzin
C
GALANT.
123
en 'Arragon , de la nomination
de Philippe V. &
qui étoit Religieux de la
Mercy , nommé Jean Navarro
, ayant été trouvé
dans Barcelonne , où il s'étoit
jetté depuis la bataille
de Sarragoffſe , a été embarqué
ſur une galere , &
conduit en Italie. D'autres
diſent qu'on l'a laiſſé prifonnier
aux les de ſainte
Marguerite.
Le Pere Torrento Dominiquain
, fameux predicateur
d'obſtination , fut
mis d'abord en priſon dans
1
Lij
124 MERCURE
fon Convent , avec charge
aux trois principaux d'en
répondre. Ilfut enſuite embarqué
avec trois autres
Religieux de ſon Ordre ,
& conduit pour être enfermé
dans des priſons d'Ef.
pagne.
Le Marquis de Pinos auroit
eu le même ſort : mais
il étoit trés - malade, & depuis
il eſt mort.
GALANT.
Izs
Liste des Eccleſiaſtiques ,
des Religieux bannis à perpetuité
de Barcelonne &
de Catalogne , avec défense
d'entrer jamais dans
aucuns des Estats de la domination
de Sa Majesté
Catholique , par ordre de
Monsieur le Maréchal de
Bervvik du deux Septembre
1714.
De la Cathedrale de Barcelonne.
Le Docteur Thomas
Elorens , ſoy-diſant Chancelier
de Catalogne.
Liij
126 MERCURE
Le Docteur Joſeph Rifos
, Chanoine , & Grand
Vicaire du Dioceſe.
André Fox , Chanoine ,
& fon Coadjuteur.
N. Barata , Chanoine &
Docteur .
Le Docteur N. Figaro ,
Beneficier de la Cathedrale
, Prieur de l'Hôpital de
la Mifericorde.
Le Docteur Maurice Andreu
, Beneficier de la Cathedrale.
Vincent Carcazez , idem .
GALANT. 127
De l'Eglise Paroiffe dite
de Pine
Michel Busquets , Vicaire.
Le Docteur François
Galvanii , Beneficier.
Raymond Roffell , idem.
De l'Eglise Paroiſſe de
Sainte Marie.
:
Le Docteur Estienne Maſcaro
, Vicaire perpetuel ,
( ou Curé ) de cette Eglife.
L iiij
128 MERCURE
Le Docteur Raymond
Padrall.στου 2019
Le Docteur François
Serrat.
Le Docteur Varis.
Le Docteur Antoine
Roig.
Le Docteur Magin Sinio.
Le Docteur François
Goli.
Joſeph Compte.
N. Moleni .
Le Docteur Raymond
Torruella , Vicaire.
Jofeph Canfera , Prê
tre.
Tous Beneficiers de cette Eglife.
GALANT.
129
Joſeph Roig , Prêtre , &
Procureur general de l'Hôpital
general dit de ſainte
Croix.
Le Docteur Don Antoine
Sola.
Le Docteur Joſeph d'Efpreu
, Archidiacre & Chanoine
d'Urgal.
Le Docteur Paul Vinas ,
Chanoine de la même Eglife.
Le Docteur Thomas
Borras, Hofpitalier de Tortofa
Le Docteur André Arbell
, Chanoine de Vich.
130 MERCURE
Ces quatre derniers trouvez
dans Barcelonne ayant
abandonné leurs Eglifes.
Religieux ou vivans en Communauté,
Le Docteur Joſeph Campasi
, Camerier du Monastere
de Gerry , Ordre
de faint Benoît.
De la Miffion.
Le Docteur Joſeph Jofrea
, Superieur du Seminaire
de la Miffion.
GALANT.
131
400 Le P. Jerome Dieran.
Minimes .
Le P. Paul Andrau , Provincial.
Jacobins .
Le P. Maître Thomas
Sabater , l'un des Inquifiteurs.
Grands Carmes.
Le P. Maître François
Battaller.
132
MERCURE
Le P. Jean Alau .
Carmes Déchauffez
François Joſeph deChriſt.
Cordeliers.
Le P. Jacques Boldas.
Le P. N. Coll. ىلع
Grands Augustins.
Le P. Maître Diegue Florenza.
Le P. Maître Antoine Recorda.
(
GALANT.
133
Le P. Maître Laurent
Dalmau.
Trinitaires Déchauſſez
Le P. André de ſaint
Pierre.
Le P. Joſeph de la Mere
de Dieu.
De la Mercy.
Le P. Sauveur Folia.
Le P. Jean Vilar .
Le P. Pinille.
Le P. Cuenta.
A
Le P. Arnault, Arragon
nois.
134 MERCURE
Le P. Raphael N. Valencien.
lan.
Le P. N. Caſtro , Caſtil-
Jefuites.
Le P. Gerard Marzille ,
ci - devant Vice - Provinc
cial.
Le P. Dominique Naveſque,
Receveur du grand
College dit de Betlheem.
Le P. Philippe Elanes.
Le P. Jacques Corxet.
Le P. Gregoire Auharri ,
Arragonnois.
GALANT.
135
Le Frere Sall , Majorquin.
Ils eurent tous ordre de
fortir de Barcelonne dans
vingt-quatre heures , & de
tous les Eftats d'Eſpagne
dans huit jours.
Quelques-uns prirent par
mer la route d'Italie ; plu-
✓ ſieurs paſſerent par le Rouffillon.
On leur permit d'abord
trois jours de ſéjour
dans Perpignan , ou M. l'Evêque
défendit qu'on leur
laiſsât dire la Meffe. En-
4
ſuite M. l'Intendant fit publier
une défenſe d'en re-
?
136 MERCURE "
cevoir aucun fans avertir ,
& de le garder plus de
vingt quatre heures. Il permit
pourtant deux fois
vingt - quatre heures pour
les Religieux.
Quelques uns débarquerent
à Collioure : mais on
les obligea de ſe rembarquer
auflitôt en des barques
Genoiſes qui les por
toient , avec leſquelles on
leur a fait prendre la route
d'Italie.
Don N. Sola & Comes ,
Comte de Koque Marti ,
Chanoine de Tolede , ( on
ne
i
GALANT.A
137
ne ſçait pas fi c'eſt le mê
me que l'on trouve dans
la liſte ſous le nom deDon
Antoine Sola) arriva àVillefranche,
Capitale duConflans
en Rouffillon , avec
fes paſſeports du Marquis
de Lede , Gouverneur de
Barcelonne , qui lui permettoit
d'aller à Villefranche
: mais comme ce pafſeport
portoit qu'il étoit
banni de la Monarchie
d'Eſpagne , le Gouverneur
de la place envoya vîte ce
paffeport à Monfieur l'Intendant
, qui ordonna de
Νου. 1714. M
138 MERCURE
le faire fortir inceſſamment
de toute l'étenduë de fon
Intendance. api iwego
On dit que ce n'eſt là
qu'une premiere purgation
faite de la Catalogne ,
&qu'on en fera encoreune
plus forte.
On deſarme tout le pays.
Majorque ne dit encore
rien ; Monfieur le Maré
chal y a envoyé Monfieur
d'Adoncourt , Aide - Major
deſon armée , pour s'aboucher
avec le Gouverneur
& les principaux de cette
Mе.
GALANT. 139
312 On mande de Rome du
23. Octobre que le Pape
continue ſon ſejour à Caftel
Gandolfe , où il joüit
d'une parfaite ſanté. Quoy
qu'il eût témoigné qu'il
vouloit être en particulier
ſans recevoir des viſites , il
en a neanmoins reçû pluſieurs
des Cardinaux , &
des principales perſonnes
de qualité qui ſe trouvent
dans des maiſons de campagne
du voisinage. L'Abbé
Nazari Bergamaſque ,
Profeſſeur à la Sapience ,
qui avoit autrefois travaillé
Mij
140 MERCURE
"
avec ſuccés à un Journaldes
Sçavans en Italien,eſt mort
âgé de quatre-vingt-un an.
Les lettres de Veniſe du
29. Octobre portent que
quelques bâtimens qui entrerent
dans le port le 21.
de ce mois , ont rapporté
qu'un vaiſſeau Marchand
Venitien,nommé le Triomphe
, avoit été pris par un
Corfaire de Tunis , reve
nant de Trapani chargé de
fel:mais que tout l'équipage
s'étoit ſauvé , à l'exception
du Capitaine , qui n'ayant
pas voulu abandonner fon
あき
GALANTM 14
vaiſſcau , avoit été pris &
fait eſclave. Il y a pluſieurs
bâtimens prêts à faire voile
au premier bon vent , pour
aller au Levant ; entr'autres
trois pinques , & quelques
Marfilianes chargées
de biſcuit , de munitions ,
d'armes , & d'autres chofes
neceſſairespour la flote. On
y envoye en même temps
quelques Officiers , & des
recruës pour les troupes
qui ſont dans la Moréc.
Une partie des munitions
& des provifions doit être
débarquée à Corfou pour
142 MERCURE
-les magaſinsde la fortereſſe
& de quelques autres. Les
avis de Dalmatie portent
que le Sieur Emo , General
de Dalmatic , étoit parde
Spalatro , avec les galeres
de fon commandement,
& qu'il s'étoit avancé
aux bouches de Cattaro,
doù il avoit été joint par le
Capitaine du Golfe , avec
deux autres , & par deux
vaiſſeaux de guerre commandez
par l'Amiral , pour
obſerver les mouvemens
des Turcs contre les peuples
de Montenegro. Les
IGALANT . 143
Bachas avoient avoient partagé
leurs troupes en deux
3corps de vingt mille hommes
chacun , avec dix pieces
de canon , pour atraquer
les Montenegrins par
deux endroits , ou pour
les bloquer. Le bruit s'eſt
- répandu , mais fans aucune
certitude , que ces peuples
épouvantez par des troupes
ſi nombreuſes , avoient
offert de ſe ſoûmettre à
1certaines conditions : mais
cet avis paroît encore dou-
C
teux.
On écrit de Londres du
144 MERCURE
14. de ce mois , que le 26.
du mois dernier le Roy
créa pluſieurs Pairs de la
Grande Bretagne. Milord
Chandon a été fait Comte
de Caernarven ; Milord
Rockingam , Comte de
Rockingam ; Milord Of
fulton , Comte d'Offulton;
Milord Hallifax , Comte
de Hallifax ; Milord Gernſez
, Comte d'Aylesford ;
Milord Harvey , Comte
de Bristol ; & Milord Pelham
, Comte de Clare. Il
fit encore Pairs de la Grande
Bretagne le Comte de
ThoGALANT.
145
Thomond Irlandois , Vicomte
de Tadcaſter ; le
Vicomte de Caſtleton , Ba .
ron Sanderſon de Saxby ;
Milord Sherad , Baron de
Harbouroug ; Milord Pierrepont
, Baron de Pierrepont
de Hauſlip. Ces trois
derniers ſont auſſi Irlandois.
Le ſieur Henry Boyle
a été créé Baron de Carleton
; le Chevalier Richard
Temple , Baron Temple ;
&le Chevalier Michel Vvaſton
, Baron de Vvaſton :
mais il s'eſt excuſé d'accepter
cette dignité. Le
Νου. 1714. N
146 MERCURE
ende
27. le Roy tint au Palais de
faint James , pour la prémiere
fois , Chapitre de
l'Ordre de la Jarretiere ,
dans lequel il fit quatre
Ghevaliers , qui font le
Duc de Rutland , le Duc
de Bolton , le Comte de
Dorfet , & le Comte de
Hallifax. Le Comte d'Ay
lesford a été fait Chance
lier du Duché de Lancafi
tre , à la place de Milord
Burkley de Strerlon , & le
Colonel Killegrevv Gentilhomme
de la Garderobe
du Prince de Galles. Le 25
GALANT 147
Je Marquis de Monteleon ,
Ambaſſadeur d'Eſpagne ,
arriva de Hollande en cette
ville par la voye de Calais
&le 26. au matin il alla vi
fiter les Secretaires d'Eftat ,
qui le même jour allerent
àfon Hôtel lui rendre ſa
viſitean Le même jour le
Maire nomma fix Aldermans
, & douze Membres
du commun Conſeil de la
ville, pour faire la fonc
tion de Maîtres d'Hôtel
&faire fervir le Roy, le
Prince & la Princeſſe au
feftin qu'il donnera le 9.
Nij
148 MERCURE
de ce mois , auquel les Seigneurs
& les Miniftres font
auſſi invitez. Le General
Cadogan ayant reçû fes
inſtructions , partit le 27 .
pour aller en Hollande , à
la place du Comte de Strafford.
Le 31. au matin le
Roy fut couronné dans l'Egliſe
de l'Abbaye de Vveſtminſter
, avec toute la ſo .
Lemnité poſſible , ſuivant le
ceremonial ordinaire , La
marche commença de la
falle de Vveſtminster , Sa
Majefté étant precedée par
les Officiers qui ont accou
GALANT . 149
tume de porter les marques
& de la Dignité Royale
accompagnée des Pairs
leurs couronnes à la main .
La ceremonie du couronnement
fut faite par l'Archevêque
de Cantorbery ,
qui , aprés le ſervice , & le
fermon prononcé par l'Evêque
d'Oxford , mit la
couronne fur la tête du
Roy. Enfuite on chanta le
TeDeum, & quelques hymnes
en muſique au bruit
des trompettes , auquel les
canons de la Tour & du
Parc répondirent. On re-
Niij
150 MERCURE
tourna dans le mémetors
dre à la falle de Viveſtmin
ſter , où un magnifique
feſtin avoit été proparé. Le
Roy & le Prince s'affirent
à une table élevée au bout
de la falle , & les Pairs , la
couronne en tête , à deux
longues tables dreſſées des
deux côtez de la falle vAh
premier ſervice un Heraut
d'armes fit la proclamation
7
en Anglois & en François;
& le champion étant entré
àcheval , armé de toutes
pieces , jetta ſon ganteler ,
comme gage de bataille ,
GALANTM
pour défier aub combat
ceux qui contefteroient le
droit à la couronne pour
de nouveau Roy. A cinq
heures le Roy ſe retira au
Palais de ſaint James ; &
de foir il y eut des feux de
joye , des réjoüiffances , &
des illuminations par toute
la ville. Avant qu'on ſe mît
en marche pour la ceremonie,
deux ou trois écha
fauts à triple étage , dref
fez dans la cour de Vveftminster
& autour du cimetiere
de l'Eglife , chargez
de ſpectateurs , fondi-
Niiij
7
152 MERCURE
rent , en forte qu'il y cut
pluſieurs perſonnes tuées ,
9115.D
& un tres - grand nombre
de bleſſées. sampl
De Paris le 17. Novembre
al q
1714, 2006
Le 8 de ce mois la paix
fut publiée avec les ceremonies
ordinaires. Le 15.
on chanta le Te Deum dans
l'Egliſe Metropolitaine , en
action de graces à Dieu
pour la conclufion de la
paix generale avec l'Empereur
& les Princes de
308
3GALANT. 153
e
FEmpire , qui vient d'être
ratifiée Le Cardinal de
Noailles officia pontificalement
à cette ceremonie ,
qui avoit été annoncée à
Ja pointe du jour par le
canon de la bastille & de
la ville. M. le Chancelier
xy aſſiſta à la tête du Con-
-feil , ainſi que les Compagnies
fuperieures , & les
* autres qui y avoient été invitées.
Le foir il y eut un
grand feu d'artifice devant
P'Hôtel de Ville , où il y
eur un repas magnifique ,
& on fit des feux de joye
154 MERCURE
dans toutes les rats, Hoved
23 Lenudouverture du Par
lement ſe fit par une Meſſe,
celebrée dans la Chapelle
dela grande Salle duPalais,
àlaquelle le Premier Prefi
dent, les Preſidens àMor,
tier , & les Chambres aff
fifterentem
On a reçû avis de Prol
yence , que la Reine d'El
pagne partit de Nice le 20.
du mois dernier , & paffa
le Var à gué, pour entrer
le même jour en Provence,
LeComte de Grignan qui
y commande , alla la re
GALANT
cevoir avec un magnifique
équipage &u donna lles
ordres neceſſaires pour la
commodité du voyage de
cette Princeffet, & pour
faire ſervir ſa table & cel
les de ſa ſuire. Il pria Sa
Majestéde vouloir faire des
entrées folemnelles dans
les villes : mais elle voulue
paffer incognito , & on fic
ſeulement des ſalves Royal
les à ſon arrivée. Elle arriva
en huit jours à Marſeille
, où elle fejourna trois
jours , ayant paffé par Anz
tibes , Frejus , Brignolles &
156 MERCURE
Auriol. Elle allasens trois
autres journées à Arles,ou
elle ſejourna deux jours ,
ayant paſſe à Aixy à Lam
befe & à faint Remy ; &
les. de ce mois elle pafla
le Rhône , & elle entra en
Languedoc. On verrà dans
la fuite de ce Journal un
detail de l'entrée & du fei
jour de cette Princeffe à
Marseille. MOVE HAD
Je ſerois fort embaraffé
du choix de mes termes
pour vous annoncer un
miracle comme celui que
GALANT
yous allez lire , s'il y avoir
quelqu'un à Rome & dans
tout le Royaume de Naples
qui osât en douter. Je
n'aurois pas pris moy-même
la peine de le traduire
de l'Italien , comme je l'ai
reçû , fi , loin de le croire
capable de répandre des
idées ſuperftitieuſes dans
l'eſprit des lecteurs
n'en avois pas trouvé le
detail rempli d'actions &
de ſentimens de piete, b
, je
158 MERCURE
que le Pape a a reçue Relation que le
d'un miracle avere , &qui
eft arrivé à Icernie , ville du
Royaume de Naples,pendant
le mois d'Octobre dernier .
La mifericorde de Dieu ,
juſtement irritée des cri
mes des hommes , ſe fert
de toutes fortes de moyens
pour les ramener àluiane
Dans la ville d'Icernia
il y a un Monastere de
Religieuſes ſous la Regle
de ſainte Claire ,où depuis
pluſieurs années on a une
grande veneration pour
)
GALANT! 159
une petite Image de la
Vierge , faite de cire , dont
le bufte eſt garde ſoigneufement
dans une châſſe
fur un pie- d'eſtal de bois
doré.
Un Mardi , deuxieme
d'Octobre de la preſente
année , il arriva que les
Religieufes de ce Con
vent étant en oraiſon dans
leur Eglife , à l'exemple
de tout le Clergé de la
• ville , qui avoit ordonné
des prieres publiques pour
fléchir la colere du Ciel
& pour lui demander la
160 MERCURE
Fra
fin des pluies continuelles
qui avoient inondé toute la
campagne , & des maladies
contagieuſes qui ravageoient
tout le pays ; il arriva
, dis - je , que les Reli
gieuſes étant en oraiſon
dans leur choeur , elles remarquerent
qu'il couloit
des yeux de cette Image de
la Vierge une grande quantité
de larmes ; ce qui leur
cauſa tant de frayeur , qu
elles continuerent leurs
oraiſons depuis la premiere
heure de la nuit juſqu'au
jour.
Lc
GALANT. 161
Le Lundi de la ſemaine
fuivante elles apperçûrent
encore fur cette fainte Ima
ge quelque choſe de me
naçant & de fevere ; &
s'approchant de plus prés
du pié d'eſtal où elle étoit,
elles le trouverent tout
mouillé de fueur. Alors é
tonnées & troublées de ce
prodige , elles recommen
cerent leurs prieres avec
plus de ferveur. Enfin vers
les deux heures de la nuit ,
accablées de jeûnes , de larmes
, de difciplines & de
veilles , elles fortirent du
Νου. 1714. Ο
1
162 MERCURE
choeur , où cependant elles
laifferent deux Religieufes
de garde , en oraifon , avec
deux lampes allumées: mais
vers les quatre heures elles
virent les yeux de cetre
Image ſe fondre encore en
larmes , dont non ſeule
ment le pié - d'eſtal , mais
toute la table de l'autel fut
baignée. Elles ſe mirent a
lors à crier mifericorde , à
fonner les cloches , à courir
au dortoir où étoient
leurs compagnes , pour les
ramener dans l'Eglife , où ,
la face profternée enterre ,
1
GALANTA 163
elles implorerent,la clo
mence du Ciel. Le Mardi
9. tous les habitans du lieu,
effrayez de ce miracle, répandu
déja dans tout le
pays , llEvêque & tout le
Clergé , ſe tranſporterent
en cette Eglife , où ils vil
rent encore la même ſueur
&les mêmes larmes. Alors
l'Evêque fit un diſcours au
peuple & aux Religieuſes ;
il leur recommanda de ne
pas interrompre leurs jeû
nes , leur larmes & leur penitence
; il leur dit que ce
miracle étrange les mena
Oij
164 MERCURE
çoit de quelque grandmal
heur. Il ordonna des proceffions
folemnelles pour
les jours ſuivans : mais le
lendemain Mercredi,ſur les
huitheures du matin, toute
laville& tous les lieux d'a
lentour ſentirent un trem
blement de terre épouvantable.
Tous les habitans ſe
ſauverent dans la campagne.
Cependant l'Evêque ,
avec tout fon Chapitre , fie
ôter cette Image lacrée de
la place où elle étoit ; il la
mit dans un châſſe de crif
tal, ornée d'un grand nomGALANT.
165
brede pierres precicuſes, &
environnée de lumieres.
Enfuire il rappella le peuple
àl'Eglife , où le Pere Fran-
¿çois Girolamo d'Alfedena ,
celebre Predicateur , exhorta
tous les aſſiſtans à la
-penitence.227
Le jour ſuivant, qui étoit
Je Jeudi , l'Evêque & tout
le Clergé, accompagnédu
peuple , ( aprés avoir celebré
la Meſſe ) porta cette
fainte Image en proceſſion
dans toutes les Egliſes de la
ville , où l'on ne ſentit plus
de tremblemens de terre.
166 MERCURE
On continuë cependant lest
mêmes devotions , & cetrel
Image demeure toûjours
expotée ſur le Maître Aurel
de ce Monaftere , pour fa
tisfaire à la pieté des fideles,
qui vont de toutes parts of
frir leurs voeux à Dieu dans
l'Egliſe où on la garderob
Il ne m'eſt encore guerd
arrivé juſqu'à preſent de
chanter les loüanges de perſonne
;je croy que c'eſt fautedegoûtpour
ce genre d'é
crire , puiſque lemondene
manque pas de gens qui en
meritent;mais on auroit rai
GALANT 1671
ac
fon de me faire paffer pour
leplus inutile & le plusing
juſteJournaliſte de France,
ffiijjee ne difois rien d'une
tion éclatante que leChevo
de Langonvient de fairelais
Lezi.du mois paffé il ren,
contra àla hauteur des Ifles
de ſainte Marguerite , un
vaiſſeau d'Alger de so. canons
, avec soo. hommes
d'équipage & so. eſclaves; il
l'attaqua , l'Algerienl'abor
da mais le feu continuel de
la mouſqueterie &des grenades
le força de s'éloigner,
Alors le Chev. de Langon
168 MERCURE
vers
abattit heureuſement fes
mâts àcoupsde canon,&lui
eria deſe rendre,finon qu'il
Falloit coulerbas. L'Algerie
n'envoulut rien faire: cepedant
unvent d'Eſt le pouffa
rs leGolfe deLion , où il
alla s'échoüer malgré lui.
Alors il demáda du ſecours?
mais il fut impoſſible de lui
endoner. Il perit enfin avec
tout ſonéquipage,àl'exception
de deux Chrétiens & 7.
Turcs,qu'onſauva.Lecobar
dura 7. ou 8.heures,leChev.
Balbiani Piemontois y fut
tué , & le Chev. de Langon
rentra dasToulon.11
7:
GALANT. 169
Il importe peu à l'Auteur
de ce Journal que la piece
qu'on va lire ſoit liée ou non,
avec celle qui la precede : elle
n'a pas beſoin du fecours d'u
ne tranſition pour eſtre annoncée
, les Lecteurs le difpenſeroient
même d'en faire ,
s'il en avoit toûjours de pareilles
à leur donner. Mademoiſelle
* * qui a faite cellecy
,& qui n'a pas une bonne
raiſon pour ne vouloir pas
eſtre nommée , s'eſt contentée
de ne pas s'oppofer à l'impreſſion
de ſon Ouvrage. Je
vous affeure que le Mercure
Novembre 1714. P
170 MERCURE
Galant neferoit pas ſi modeſte
qu'elle , s'il en estoit l'Auteur,
& qu'il ne balanceroit pas à
mettre fon nom à la place de
ces deux étoiles.
LETTRE
*
**
aune de Mademoiselle
Dame de ses amies ,fur le
goust d'apresent ត់ គ. ម
Vous devicz , Madame ,
yous contenter du filence que
je garday la derniere fois que
nous allâmes enſemble à la
Foire de ſaint Laurent. J'ayois
,ce me ſemble , ſouffert
1
GALANT. 171
1
avec affez de patience toutes
les plaifanteries que vous aviez
faites fur le ferieux que j'affectois
,difiez-vous , àun ſpe
Etacle qui attiroit tout Paris ,
&où tout Paris rioit Jem'étois
d'abord moy-même accuſée
de mauvais gouft , n'ofant
pardifcretion en accuſer
le ſiecle ; mais vous ne prîtes
pas le change , & vous me
preſſates ſi vivement qu'il fallut
enfin trancher le mot ,&
vous dire avec un geſte de
compaffion, que le bon goût
étoit tout à fait perdu. Ce
mot ne me fut pas plûtôt
(
Pij
172 MERCURE
\
échappé , que vous me fites
mon procés , comme à une
revoltée qui vouloit ſecoüer
le joug du jugement du public.
Je vous avoue que je fus
piquée de ce reproche que je
-ne m'eſtois attiré que parce
que j'avois eu la complaiſance
de vous dire mon ſentiment ,
& je ne fus pas plutôt arrivée
chez moy , que je mis la main
à la plume , pour me juftifier
, ou plutôt pour ſoûtenir
ce que j'avois avancé. Oüy ,
Madame , le bon goût eſt
tout-à- fait perdu ; vous en
eſtes vous-même une convicGALANT.
173
tion vivante ,& puiſque, malgré
ce juſte diſcernementdont
la nature vous a partagée ,&
que vous avez cultivé par une
lecture affidue des meilleurs,
Auteurs tant_anciens quemo
dernes , vous vous eſtes laiffée
entraîner au torrent , je ne
ſçaurois croire qu'il reſte encore
quelques traces de cebon
gouſt qui a fant illuſtré le.
Regne de Loüis le Grand,&
dont je vais parler. Mais pour
garder quelque ordre dans
cetteDiffertation , je vais d'a
bord en établir le fondement
par la définition du bongoût.
1
Piij
174 MERCURE
۱
Je ne parle pas icy , Madame
, de ce que l'on appelle
goût de ſentiment , il n'eſt
pas moins difficile à definic
que l'amour , & c'eſt à propos
de cette eſpece de goût ,
qu'on dit en commun proverbe
, qu'il n'en faut point
difputer. C'eſt du goût de difcernement
& de raiſon , que
je veux parler ,& voicy comment
je le définis.
Le bon goût eſt un parfait
accord de l'efprit avec la raifon
. Je ne ſçais , Madame , fi
vous me pafferez cette définition
; mais comme elle me
GALANT. 175
1
paroilt aflez juſte , j'attendray
que vous la condamniez pour
ladeffendre.
Suppoſé donc que le bon
goût foit un parfait accord
de l'eſprit avecla raiſon, peuton
voir des Farces ſi depourvuës
de ſens commun attirer
tout Paris , fans eftre endroit
de dire que tout Paris n'a pas
le ſens commun ;& que par
confequent le bon goût eſt
tout à fait perdu
Vous me répondrez , fans
doute , que c'eſt la nouveauté
qui attire à ces fortes de ſpectacles
; qu'ils rappellent au pu
Piij
176 MERCURE
blic , le plaifir que la Comedie
Italienne luy a fait autrefois
,& qu'on aime à voir encore
quelques reſtes de ces divertiſſantes
pieces , où l'on alloit
ſi ſouvent ſe diſſiper ; que
d'ailleurs il y a des ouvrages
dont le mauvais fait tout le
prix: quoyque toutes ces raifons
jointes enſemble n'en
faflent pas une bonne , jeveux
pourtant me donner la peine
de les refuter chacune en particulier..
Vous dites , Madame , que
c'eſt la nouveauté qui attire à
ces fortes de ſpectacles ; mais
GALANT. 177
d'où vient que les autres nouveautez
qu'on donne ſur la
Scene Françoile , n'ont pas le
même privilege , & que la
preſſe n'y eſt pas fi grande ?
vous ajoûtez qu'ils rappellens
au Public le plaifir que la Comedie
Italienne luy a fait autrefois
; mais a t'elle dû luy
en faire , & ne devroit- il pas
avoir conceu de l'indignation
pour ce quiluy a gâté le goût,
car je n'attribuë qu'à la Comedie
Italienne , ce dégoût
des bonnes choſes , où l'on
eſt depuis fi longtems , & les
Auteurs qui depuis ont tra
178 MERCURE
vaillé pour le Theatre François
ne sçauroient fe diſculper
de la lâche complaiſance
qu'ils ont euë de s'accommo
der au mauvais goût , en don
nant des Comedies ſur le modelle
de celles qui avoient enrichi
l'Hoſtel deBourgogne.
Vous dises encore ,Madame,
qu'il y a des ouvrages dont le
mauvais fait tout le prix ; je
conviens avec vous que rien
n'eſt plus ennuyeux qu'une
infipulé mediocrité ;mais de
ces deux extrêmes , qui font
le bon & le mauvais , le premier
n'eſt il pas préferable ?
GALANT. 179
cependant on le voit languir
fur le Theatre François ,tandis
que ſon indigne rival
triomphe à toutes les Foires.
En verité , Madame , fi les
ombres de Corneille , de Moliere
& de Racine pouvoient
avoir conſervé de la ſenſibilité
pour les chofes de ce monde;
combien ces grands hommes
rabattroient ils de la bonne
:
opinion qu'ils avoient conceuë
d'eux mêmes fur ta foy
de nos applaudiſſements puif
que nous les prodiguons pour
des ouvrages qui ne font pas
même dignes des fiflets qui
180 MERCURE
faifoient autrefois une ſi rude
guerre aux mediocres ouvra
ges. Mais combien fremiroient
ils de voir un Cinna ,
un Miſantrope , une Andromaque
negligez , tandis que
des parodies quin'ont ni rime
ni raiſon , ſont courues avec
une efpece de fureur.Ne me
dites pas que ces excellentes
Pieces que je viens de citer
ont beaucoup perdu de leur
prix en vieilliſſant ; non Madame
, il n'en eſt pas des Comedies
& des Tragedies comme
des femmes , le nombre
des années ne produit pas le
GALANT. 181
mais
même effet tur celles là , que
fur celles - cy ; le tems reſpecte
ces premieres beautez ,
quand ce que j'avance ſeroit
problematique , je doute que
s'il ſe pouvoit faire que la
plus belle Piece de ces grands
maiſtres parut aujourd'huy
pour la premiere fois,elle tint,
contre Arlequin Phaëton , ſi
con le luy oppofoit , tant le
mauvais goût a prévalu.
;
Conamelhypotheſe que je
fais est impoflible , on pourra
n'en pas convenir ; mais je
ſçais , & vous ſcavez vousmême
ce qu'il en faut croire ,
182 MERCURE
je pourrois avoir quelques experiences
qui appuiroient ce
que je viens de dire , car enfin
quoyque le peu d'empreſſement
qu'on a à voir les pieces
de Corneille & de Moliere ,
même les plus belles , puiffe
eſtre attribué aux trop frequentes
repreſentations qu'on
en donne, on ne sçauroit difconvenir
que celles qui font
joüées plus rarement n'ont
pas un fort plus heureux ; en
effet la mort d'Ochon qui n'a
reparu ſur la Scene qu'aprés
une longue interruption,ſembloit
avoir le merite de la nou-
♡
GALANT. 183
veaute qui irrate fi fort legoût
des François , cependant à
peine en a-t-on fu fouffrir
deux repreſentations , au lieu
que le Baron d'Albicrak dont
le fuccés avoit eſte fort mediocre
dans ſa nanfance , a
trouvé grace auprés des Daames
, &n'a dû fa réüffite qu'à
ce qui luy avoit nuy dans cet
heureux tems , où le bon goût
regnoit encore , je dis , auprés
desDames , car ce ſont elles
qui font aujourd'huy le deftin
des pieces de Theatre , la
premiere regle eſt celle de leur
plaire. Il faut que les Auteurs
1
184 MERCURE
s'attachent à étudier leur
goût , & vous pouvez juger
fi cet accord de l'eſprit avec
la raiſon qui conſtituë le bon
goût , ſe trouve chez elles ,
par la fureur avec laquelle on
les voit courir à des baga.
teles.
Mais ne renfermons pas
dans des bornes auſſi étroites
une matiere auſſi vaſte que
celle cy , laſſons-làlesmomeries
de la Foire Saint Germain,
&paſſons à des ſpectacles plus
dignes de noſtre attention ;
tout nous y convaincra que
le bon goût cit perdu : de
tous
GALANT. 185.
tous les fuccefleurs deMoliere
, Renardaeſté ſans contredit
celuy dont les pieces ont
eſté le plus fuivies. Il auroit
merité la gloire qu'il s'eſt acquiſe
au Theatre , s'il s'en fuo
tenu à des pieces de caracteretelle
que fon Joüeur. On peut
dire que c'eſt (a la verſification
prés) ce qu'il a fait de meilleur,
&fi fon Vicomte de la Cafe ,
& fon Saute Marquis , n'y
étoient pas , j'ajoûterois que
cette piece n'eſt pas indigne
d'eſtre avoüée de Moliere. Je
crois même que Renard a cû
Les raiſons pour y faufiler ce
Novembre 17 14.
186 MERCURE
trivelinage , la Comedie Italienne
avoitcommencéàgâter
le goût , & il importoit à cet
Auteur Comique de donner
quelque choſe à la bifarrerie
des ſpectateurs , pour réüffir.
Il s'eft apperceu par malheur
que ces Scenes , qu'il avoit
peut eſtre hazardées , ont eſté
les mieux receuës , c'eſt ce
qui la fait renoncer au bon
goût dans les autres pieces
qu'il a données depuis au
public. Quelle difference ,
Madame , de Renard à Renard
: auroit on pû reconnoître
l'Auteur du Joütur dans
GALANT. 187
l'Auteur du Legataire ou de
Democrite amoureux ? j'avoüe
qu'il y a dans le Legataire
deux derniers Actes qui
font un plaiſir infini & qu'on
trouve dans Democrite la
plus divertiſſante reconnoif.
fance qu'on ait jamais vû dans
le genre Comique ; mais le
bon fens n'eſt il pas renverfé
dans le reſte. Cependant je
rends juftice à cet Auteur
& je crois qu'il ſe ſeroit corrigéde
bien des chofes , ſi le
bruit des applaudiſſemens ne
l'eût empêché d'écouter les
conſeils de ſes amis , il ſe ren-
2.
Qij
188 MERCURE
dit à la pluralité des voix , il
ſe perſuada toûjours de plus
en plus que le bon goût ne
conſiſtoit deformais qu'à ſe
conformer à celuy de ſon ſfiet
cle pour plaire,il ne le pouvoir
faire plus ſeurement qu'en
donnant têre baiffée dans le
mauvais goût qui regnoit
avec tant de ſuperiorité.
Paffons de la Comedie à la
Tragedie ,je ne parleray point
des pieces des Auteurs vivans
ils font trop jaloux les uns des
autres pour s'accommoder
des éloges qu'il me faudroit
faire deceux qui m'en paroî
GALANT. 189
troient les plus dignes , &
d'ailleurs c'eſt le fort des gens
de Lettres de ne joüir de leur
gloire que lorſqu'ils ne font
plus en état de la reffentir ;
c'eſt à dire aprés leur mort.
Je ſçais que Corneille , Mohere
, & Racine , ont eu le
privilege de jouir de la leur
pendant leur vie ; mais ce n'a
eſté qu'imparfaitement , &
leur réputation n'eſt arrivée
à ſon plus haut periode ,
qu'aprés qu'ils n'ont plus eſté.
Corneille a cu le chagrin de
voir ungrand Cardinal , luy
donner pour Juge des perfon190
MERCURE
)
nos qui depuis le font cu
forthonorées d'eſtre ſes Confreres
; Sarafin luy a preferé
Scudery ,l'Abbé d'Aubignac
l'a traité de Poëte du Pont +
neuf. Racine a vûtomber à la
cinquiéme répreſentation ce
même Britannicus qui s'eſt ſi
glorieuſement relevé de ſa
chute ,&qui charme aujourd'huy
ce même Parterre qui
luyaautrefois refuſe ſes ſuffra
ges , la Phedre de Pradon a
fait chanceler la fienne , il en
foupira en ſecret & la honte
d'avoir eſté durant quelques
jours aux priſes avec untel
GALANT... 191
1
adverfaire , luy fit payer bien
cher une victoire qu'il ne
croyoit pas qu'on oſa luy difputer.
Moliere , enfin , malgré
toute fa gloire n'a pu ſe
mettre à couvert des traits
mordants du Juvenal de nos
jours & ce qu'il y a de plus
ſurprenant , c'eſt que ce même
Miſantrope que B. éleve audeſſus
de toutes ſes autres pieces
par l'oppofition qu'il en
fait avec les Fourberies de
Scapin feroit tombé fi une
Farce qu'il avoit proport onnée
à la décadence du bon
goût n'eut donné lieu d'en
192 MERCURE
faire remarquer les beautez
au public à force de l'y accoutumer.
Pardonnez moy ,Madame
, cette petite digreffion .
Je reviens auxAuteurs modernes
que la mort nous a un
peu trop toſt enlevez .
Monfieur de la Foſſe eſt
un de ceux qui ont le plus approché
de Corneille&de Racine
, Polixene a eſté ſon coup
d'eflay ; mais ceste Tragedie
a eſté ſi bien receuë qu'elle a
paflé pour un coup de maître.
Manlius Capitolinus eſt venuë
Manlius
immediatement aprés , & certeexcellente
piece n'a pas de-
⚫genere
GALANT 193
generé de la gioire de ſon aî
née. Theſée n'a pas cu moins
de ſuocés que Polixene , &
Manlius ; mais Callhiroé n'a
pas été , à beaucoup prés , fi
bien receuë. Ne croyez pas ,
Madame , que je prétende juger
du merite de ces quatre
pieces par leur réviſite , il faudroit
que je ſuppoſaffe ec bon
goût dont je deplore la perte :
je me contente donc de faire
icyune obfervation ;c'eſt que
ce même Thefée qui dans ſa
naiſſance entraîna tous les ſuffrages
, n'a trouvé que des
ſpectateurs glacez quand on
Novembre 1714. R
194 MERCURE
د
a
la remis fur la Scene. Je ne
ſçais ſi Polixene auroit un
meilleur fort ; juſqu'icy la
préſomption ne luy eſt pas favorable
, le fiecle n'eſt pas à
beaucoup prés , ſi ſenſible au
bon qu'il l'eſtoit il y a douze
ans ; la ſimple nature avoit
encore de quoy fatisfaire les
plus zelez partiſants du Cothurne
, il a fallu depuis , que
l'art foit venu au ſecours avec
tout ce qu'il a de plus ébloüiffant,
les ſituations , terme encore
inconnu dans un tems ,
qu'on peut appeller juſtement
l'âge d'or des Muſes , ont eſté
GALANT . 195
multipliées ; les reconnouflances
ſont devenuës communes,
on les a fait entrer dans des
ſujets qui n'en demandoient
point , & nous avons vû des
Tragedies avoir un grand fuccés
qui ne l'ont dû qu'à d'heureux
hors- d'oeuvres. Aureſte,
quoyque je me fois propofé
de ne point parler des Aud
teurs modernes encore vivants
, je ne puis en general
leur refufer une gloire qui
leur eſt dûë , c'eſt qu'ils ont
plus approché de Corneille&
de Racine que les Comiques
n'ont approché de Moliera
Rij
196 MERCURE
Je ne sçaurois vous en donner
d'autre raiſon , finon , que la
Comedie Italienne n'a pas
avec la Tragedie le même rapport
qu'elle a avec la Comedie
Françoiſe. Il a donc eſté
plus facile à la Tragedie de ſe
garantir de la contagion du
mauvais goût , quoyqu'elle
n'en ait pas eſté plus ſuivic.
Ne vous attendez pas ,Ma,
dame,que je parleicy des pc.
tites picces , elles ne meritent
pas nôtre attention , c'eſt un
batclage continuel , & elles
ne fervent qu'à nous faire voir
on monstrueuxaſſemblagedu
GALANT. 197
Theatre François , avec le
Theatre Italien. Je ſçais qu'il
y en a quelques- unes qui doivent
être exceptées de la regle
generale , l'Esprit de contradiction
, iction le Galant Jardinier,
Crifpin rivalde fonMattre
, & 1 Elté des Coquettes
font de ce petit nombre ; s'il
n'y a point de moeurs , on ne
fçauroit au moins diſconvenir
qu'il n'y ait quelques grains
de ſel dans le dialogue , &
quelque ordre dans la conduite
, mais c'eſt tout. Permettez
, Madame,que je vous
tranſporte fans machine du
Riij
198 MERCURE
Theatre François à celuy de
l'Opera pour vous y faire voir
les ravages que le mauvais
goût y a fait.
Il eſt incontestable , que
perſonne n'a mieux réüfli à
ce gente de muſique que Luly;
il n'eſt pas moins vray que
Quinaut , dans ce genre de
Poefie l'a emporté fur tous
ceux qui y ont travaillé aprés
luy, cependant,combien nous
refte til d'ouvrages de ces
grands Maîtres qui ſe ſousiennent
avec leur premier
éclat , on pourroit aiſement
les compter , & je n'en conGALANT.
199
nois point d'autres qu'Armide
, Roland , Alceſte & Phaë--
ton , ce n'eſt pas que Bellerophon
,Thefee & Atys foient
inferieurs à ces premiers ; dans
Bellerophon , Thomas Corneille
a heureuſement réüny
la delicateſſe du lyrique avec
la pompe du dramatique ;
Thefée & Arys fontles chefsd'oeuvres
de Quinaut pour la
regularité du Poëme , & pour
l'exactitude de la verſification,
Pun & l'autre font remplis de
fentiments & de penſées , &
l'on peut dire que Luly , ani.
mé par de fi belles paroles s'eſt
Riiij
200 MERCURE
furpaflé pour les exprimer dignement
; cependant , Bellerophon
a paru trop tragique ,
on a trouvé Theſée languiffant
,& nous avons vû à la
honte de nôtre fiecle , les Dames
fortir aucinquiéme Acte
d'Arys , comme on auroit pûs
faire au cinquiéme Acte de
Roland , malgré la difference
qui ſe trouve entre ces deux
derniers Actes.
A quoy , Madame , attribuer
cette bifarrerie , fi ce
n'eſt au changement de goût ;
& à quoy attribuer ce changement
de goût , ſi cen'eſt à
GALANT. 201
cette même Italie qui a fait
tomber le Theatre François ?
cette orgueilleuſe rivale n'étoit
pas contente que nous
luy cuffions cedé la gloire du
Poëme épique ,elle nous a encore
envié celle de réüffir
mieux qu'elle au Poëme dramatique
, avantage que nous
avons fur toutes les Nations,
& par ſes cantares & ſes fonates
, dont elle a inondé tout
Paris , elle nous a rendu ennuyeufe
cette riche ſimplicité
qui eſt le veritable caractere
de nôtre langue & de notre
genie.
\
202 MERCURE
On me dira peut- eftre que
ces premiers Opera que j'ay
tant vanté , font pourtant
l'ouvrage d'un Italien. If eft
vray, mais cet Italien avoit
parfaitement bienconnulaneceffite
de renoncer au goût de
fa Nation , pour s'accommoder
au noſtre , il trouva que
les François jugeoient plus fainement
des choses que les
Italiens ; & il connut que la
Muſique n'aïint point d'autre
but que de chatouiller agreablement
l'oreille , il ne falloit
pas la charger de diſſonances
aff. ctées , parce que la
GALANY. 203
pluſpart de nos compofiteurs
modernes n'en font un
uſage frequent , que pour
faire parade d'une grande
Science dans un Art qui ne demande
que du goût & du fentiment.
C'eſt par cemanquede
goût & de fentiment qu'ils
font du recitatif ſi lauvage ,
ils donnent beaucoup à l'harmonie,
mais c'eſt toujours aux
dépens de la melodie , le genie
n'a du tout point de part à
leur chant, les paroles ne font
point exprimées , & les penfées
les plus vives deviennent
languiſſantes fous une note
204 MERCURE
forcée & barbare
,
au lieu
que leur incomparable predecefleur
nous faifoit en-
,
7
tendre une eſpece de declamation
dans ſon recitatif,
&nous exprimoit juſques aux
paranthetes. Au reſte je ne
m'étonne pas que nos Muficiens
modernes réuffiffent fi
mal dans l'expreſſion , lapluſpartd'entre
eux n'ont que leur
Muſique en partage , &il faudroit
qu'ils fuffent bons Auteurs
pour devenir bons Muffciens
, auffi rien ne les embaraffe
tant qu'une Scene de
recitatif, ils ne ſcavent com
GALANT. 205
ment s'y prendre , ils prient
toujours l'Auteur d'en retrancher
le tiers , perfuadez qu'ils
ſcauront bien ſe ſauver à la
faveur de l'harmonie qu'ils
poſſedent à fond , & dont ils
font leur unique étude.Qu'en
arrive-t-il , les plus belles
Scenes font défigurées , le
pathetique eſt étouffe , l'intereſt
ſe perd, l'oreille ſeule eſt
fatisfaite ou plutôt elle eſt
étourdie tandis que l'eſprit &
le coeur ne trouvent rien
pour eux. Les plus belles Scenes
de Corneille & de Racine
font toujours les plus longues,
,
206 MERCURE
1
elles perdrosent de leur prix fi
elles étoient abbregées , on ne
peut entrer de plein pied dans
cesgrands fentiments qui jettentle
trouble dans l'ame des
Spectateurs , il faut les preparer
, les amener, & nous y
conduire par degrez : cependant
tout deffectueux que
font les Opera modernes ,
je ne doute point qu'ils ne
donnent bien toſt l'exclufion
aux anciens ; on n'a qu'à continuer
à y mettre quelques
Cantates ; nous voyons tous
les jours un petit Air chanté
par quelque voix diftinguée
GALANT. 207
rappeller bien des gens à des
Opera qu'ils trouvoient langunfants
, parce qu'ils font
trop beaux , le beau les accable
, il ne leur faut que du
joly , & fi l'on peut y faire
entrer du comique je reponds
du fuccés.
Je ne doute pas,Madame,que
vous n'avoüez maintenant
ces remarques ,& que vous ne
regardiez enfin le plaiſir qu'on
prend aux ſpectacles des Foires,
comme un ſacrifice d'efprit
& de bon goût au pernicieux
uſage qui s'introduit.Je
fuis , Madame , voſtre , &c.
208 MERCURE
:
Vous approuverez ſans
doute , Meſſieurs
د qu'on
vous donne aprés une critique
fur legoût , la Relation d'une
fette qui a eſté faite à Marſeille
pour la Reine d'Eſpagne ,
par M. Arnoul Conſeiller du
Roy en les Conſeils , Intendant
des Galeres &du Commerce
, & vous vous étonnerez
affurement qu'on puiffe
imaginer & executer en auffi
peu de temps qu'il en a cû
une feſte ſi noble , fi galante ,
& d'un ſi bon goût.
1
८
AVERGALANT.
209
)
AVERTISSE MENT.
cet
M. Arnoul auroit pluroſt
envoyé cette deſcription , fi
quand il a voulu mettre par
écrit ce qui regarde la Salle
d'Armes , il ri'eut trouvé que
ouvrage avoit beſoin
d'une liaiſon un peu plusreguliere
en quelques endroits ;
ce qui l'a mis dans l'obligation
d'y faire quelques additions
qui luyont paru neceſſaires
, & auſquelles il en auroit
joint peut-eſtre encore d'autres
, fi on neluy. Fait que
la Reine vouloit avoir cette
Novembre 1714%. S
210 MERCURE
deſcription avant qu'Elle cut
quitté la Provence : au lieu
que cela paroiſſoit beaucoup
moins neceſſaire lorſque l'ouvrage
eſtoit répandu ſur toute
l'étenduë de quatre grandes
falles ougalleries, en plufieurs
pieces détachées ; mais il eſpere
que Sa Majesté aura la bonté
d'agréer ce travail en l'état
qu'il eſt , comme venant du
coeur plutoſt que de l'eſprit
par l'extrême envie qu'il avoit
deluy marquer ſeulement par-
'àfon zele & fon profond
refpecie fe fire auffi
qu'Elle voudra bien confiderer
, qu'il n'a eu que fix jours
د
GALANT 211
de temps pour le compoſer
& l'executer.
DESCRIPTION
de la Feste que M. Arnoul ,
Intendant des Galeres & du
Commerce àMarseille, donna
àla Reine d'Eſpagne leLundy
2.9. Octobre 1714 à l'occaſion
de la Salle d' Armes de l'Arcenal
des Galeres , que Sa Ma-
1 jefté voulut bien aller voir ,
& d'une eſpece de Triomphe
quiy avoit eſté preparé pour
Elle.
SAMAJESTE ayant
pris la réſolution de venir à
Sij
212 MERCURE
Marſeille le 21. d Octobre:
& M. Arnoul l'ayant ſçeu
le 23. jugea bien qu'Elle pourroit
voir la Salle d'Armes des
Galeres , comme eſtant ce
qu'il y a de plus curieux &
qui marque le mieux la puifſance
du Roy ; il ſe mitauffitoſt
en état de la préparer , de
maniere qu'elle pût plaire à la
Reine , & faire partie des
honneurs qu'on devoit luy
rendre. Il chercha là - deſſus
un ſujet qui pût ſervir à fon,
deflein , & s'agiſſant d'une
Salle d'Armes il crût qu'il devoit
le tirer desArmes mêmes,
GALANT. 213
:
Il trouva que le mot Latin
Parma , qui ſignifie Targue ,
Bouclier , ou Ecu , en François
,faiſoit une heureufe allu.
fion au nom de la Reine , il
le choifit & tira de- là occaſion
de faire à Sa Majesté une
eſpece de triomphe , en élevant
le Bouclier , ou Parma
au - deſſus de toutes les autres
armes , non - ſeulement par
les places diftinguées qu'on
pouvoit luy donner partout ,
mais de plus par beaucoup
d'allegories , qui pouvoient
avoir rapport à la Reine ;
c'eſt ce qu'il a eſté queſtion
214 MERCURE
de mettre en execution , &
c'eſt auſſi ce qui s'est fait par
Beaucoup d'Inſcriptions , de
Deviles , ou d'Emblemes répanduës
fur toute l'étenduë
de la premiere Salle , & de
celle qui vers le bout la traverſe
en forme de Croix.
Pour donner d'abord une
idée de fon deſſein , il y avoit
au deſſus de la principale porte
, par où la Reine devoit entrer
, & d'où l'on découvre
toute l'étenduë de la premiere
Salle , un trophée d'armes ,
dont l'Ecu des Armes de Parme
tenoit le defſfas , &le mis
GALANT . 21
licu , avec ces deux mots :
Parma triumphans..
Pour fuivre ce deffein il y
avoit fur toute l'étenduë de
ces deux faltes au plus haut du
plancher ſur le milieu de chaque
poutre , une targue ou
écu des armes de Parme , accompagné
d'une autre targue
de chaque coſté où ſont des
Solcils avec la deviſe du Roy
tels que font ordinairement
tou es les targues des Galeres.
Entre toutes ces targues ou
écus de diſtance en distance
216 MERCURE
on en avoit mis d'autres plus
ornez ayant de même les armes
de Parme , & qui estoient
pareillement attachezau plancher
dans le milieu des poutres
, faiſant autant de deviſes
ou d'emblêmes differentes,
& la premiere qui ſe prefentoit
aprés qu'on eſtoit entré
dans la ſalle exprimée par ce
vers.
Parmarum , Regina , tibi labor
iſte dicatur.
Ce qui faiſoit proprement
en peu de mots l'Epître Dédicatoire
GALANT . 217
こ
dicatoire de tout l'ouvrage.
A quelques diſtancesenfuite
eſtoitun autre écu ou Parma ,
avec les mêmes armes ayant
au-deſſus ce vers .
Arma triumphanti cedant bie
catera Parma
ال
Comme un commande
ment qu'on faiſoit d'abord
aux autres armes de céder au
Boucher ou Parma qui devoit
triompher à l'occation de la
Reine .
L'inſcription ſuivante établiſſfoit
la raiſon pour laquelle
Novembre 1714. T
218 MERCURE
lebouclier devoit en effet être
au-deſſus des autres armes ,
par cet autre verse по лоэ
Illa agitant furie , Parmam
prudentia ducit.
Enſuite comme le bouclier
n'eſt fait que pour parer fans
offenſer , on a pretendu que
pour attirer plus d'honneur
au bouclier , il falloit ôter
de celuy de Minerve qui eft
regardécomme le plus ancien
&le premier de tous , la tête
de Meduſe pour y mettre à la
place les armes de la Reine ,
GALANT. 219
comme devant eſtre beaucoup
plus agreables à cette
Déeffe , qui toute belliqueuſe
qu'elle eſt , ne devoit rien
avoir qui pût empêcher qu'on
s'approchad'Elle , par rapport
aux Sciences & aux Arts dont
Elle eſtoit auſſi la Déeſſe, ce
qui ſe trouve marqué par ce
vers.
Dura medusa fugat , grata es ,
tu Parma Minerva.
On faifoit voir auffitoft
aprés les avantages , & les
merveilleux effets dece chan-
Tij
220 MERCURE
gement , en ce qu'au lieu que
cette tête de Meduſe eſtoit
fi affreuſe qu'Elle changeoit
en pierre ceux qui la regardoient
,,ce nouvel écu qui eſt
proprement le ſceau de la
douceur& de la bonté de la
Reine , marquée par le celefte
azur de ſes Lys , devoit faire
tomber les armes des mains ,
& gagner les coeurs fans violence
, en adouciflant & en attendriſſant
ceux - même que
l'autre auroit pû rendre auſſi
durs que des rochers , ce, qui
étoit expliqué par cet autre
vers:
1
(
GALANT. 221
1
Altera quos fecit lapides , emol
liet ista.
Onfeint enſuite que de pareilles
diſpoſitions ont d'abord
engagél'Amour,qui n'a
voit jamais oſé rien pretendre
fut Minerve , à qui l'on verra
dans la ſuite que la Reine eſt
comparée , & qui eſt auſſi par
tout reprefentée par le bouelier
ou Parma , non- ſeulement
à s'en approcher , mais
que de plus il a joint à la Parma
tous ſes traits , comme autant
de charmes qu'il a don
Tiij
222 MERCURE
nez à la Reine , pour faire la
conqueſte d'un coeur qui luy
convint , au lieu du ſeul bouclier
dont Elle ſe ſervoit contre
luy même , le tout repreſenté
par un Ecu , ou Parma ,
orné des traits , & de toutes
les armes de l'Amour, en forme
de trophée , avec un cartouche
audeſſus qui porte ce
vers :
1.
Huic amor antefugax ,fua tela
21.adjungit arcum,
On feint encore enſuite que
l'Amour continuant de s'inteGALANT
. 2230
reffer pour le bouclier ou Par
ma , qui eſt toûjours icy le
ſymbole , auſſi bien,que lo
ſceau de la Reine, chaſſe luy
même d'auprés d'elle la Hiss
bou de Minerve , qui eſt, toujours
un oiſeau de mauvais augure
, en quelqu'endroit qu'il
foit ,& qui pourroit éloigners
celuy dont Elle doit faire la
conquête avec ſes nouvelles
armes ; & pour marquer en
core plus fon empreſſement
pour Elle , on luy fait derober
à ſa mere un des oiſeaux
qui luy ſont conſacrez , pour
l'aſſocier au bouclier , ce qui
G
ว
Tiiij
224 MERCURE
peut ſe rapporter à tous les
coeurs de quelque caractere
qu'ils ſe trouvent , attachez au
char de la mere d'amour ; le
ンtout repreſenté par le bouclier
ou Parma , ayant toujours
toutes les armes de l'Amour
, comme en trophée
avec un pigeon à coſté , & ce
vers au-deffus :
Subreptam &matri ,Volucrem,
21:00 bubone fugato.
C'eſt ainſi qu'on pretend
que la Reine d'Eſpagne ayant
joint les armes de l'amour , à
GALANT. 225
la bonne odeur de les Lys ,
qui dénote parfaitement , ce
que la Renommée avoit déja
publié de fes vertus ,& de les
grandes qualitez , a fait la conquête
d'un coeur , qui ſeul
eftoit digne de la poffeder ; le
tout reprefenté par une targue
, ou Parma , répandant
une odeur agréable , ornée&
&environnée , comme deflus,
de toutes les armes de Fa
mour , placée dans un grand
coeur , comme dans un Trône,
porté ſur le dos de deux lions,
& appuyé contre deux tours ,
avec la colombe , ou pigeon
2
3
226 MERCURE
donné par l'amourvolti
geant au-deffus , & portant
en ſon bec une couronne de
laurier ,avec ceversad
1..1 1
Sic & odore ſuo , fic Parma
triumphat amore.
1
i
:
11 1001
On prétend enſuite qu'A-2
pollon aprés avoir chantéluymême
juſqu'icy les loüanges
de la targue , ou Parma , va
dans ce qui fuit declarer fest
heureux deſtins , par les ora.)
cles qu'il va rendre , & qui
doivent faire la plus glorieuſe
partie de ſon Triomphe , ce
A
GALANT. 227
i
qu'exprime le vers ſuivant
écrit en groffes Lettres ſur un
cartouche attaché à une poutre
du plancher comme tout
ce qui a precedé , pour preparer
les ſpectateurs à cette
feconde partie du Triomphe.
Cantavit Parmam , jam vatici
netur Apollo.
Ce qui fuit eſt en effetune
Prophette , s'agiſſant en partic
de l'avenir , & un Oracle en
ce qu'ony peut trouver plufieurs
ſens differens , comme
il arrivoit toûjours à ceux qui
228 MERCURE
1
confultoient les Oracles , ce
qui fe voit par le vers fuivant
fur une targue , ou Ecu de
Parme.
Hacse conjungunt Florentia li
lia Parma.
Ce qui veut dire que des
Lys floriffans fe joignent enſemble
par le moyen de la
targue , ou Parma, ou qu'elle
va ſe joindre elle même aux
Eys , ou que par elle, les Lys ,
Parme& Florence ſe joignent
enſemble , ce qui est fondé
fur ce qu'on prétend que la
GALANT. 229
Maiſon de Parme , c'eſt à-dire
la Reine , doit probablement
heriter duDuché deFlorence.
Outre cet avantage qu'Apollon
promet par l'Oracle
precedent qui paroiſt deſigner
le mariage du Roy d'Elpagne,
& de la Reine ; l'Oracle qui
fuit en promet trois autres ,
par une eſpece d'Enigme repreſentée
par unbouclier myparti
des Armes de Parme &
de GrandGonfalonier de l'Eglife
, couvrant en partietrois
tiges de Lys , avec ce versaudeffus
.
230 MERCURE
His erit Umbra , novum Tutamen
, Incrementum.
Parce que l'Umbrella ſignifie
que la Reine aura tousjours
fous fon ombre le Prince des
Afturies & les deux Infants ;
que de plus le bouclier par
luy même eſtant le ſymbole
de la précaution &de la ſeureté
, marque le ſoin qu'Elle
prendra de leur conſervation ,
&qu'Elle donnera de plus au
Roy d'autres enfans dénotez
par les fix Lys de fon écu ,
joints aux trois de celuy du
Roy.
:
GALANT. 231
-1. Cequi fuit elt encore une
Prophetie , un Oracle , & une
Enigme toute enſemble,repreſentée
par l'écu de Parme
Pou Parma , accolé avec celuy
de France ,& ce versaudeffus
.
Radici quàm pulchra dabunt tua
lilia juncta .
1.
-Par'où l'on doit entendre ,
que les Lys de la Maiſon de
France eſtant les premiers qui
ayent jamais parû , on doit les
regarder comme l'origine, le
tronc ou la racine de tous les
1
232 MERCURE
autres ;&que les Lys de Parme
eſtant ainſi rejoints , &
comme entez ſur leur premiere
louche ,ou racine, ne peuvent
manquer de produire
les plus beaux rejettons du
monde.
Er enfin cette premiere falle
eſtoit terminée dans le bout
par une armure dorée& damaſquinée
repreſentant le
Roy Philippes V. ſur un Picdeſtal
, accompagné de ſes
Gardes , avec un Manteau
Royal de velours cramoiſi
doublé d'hermines ayant un
Bâton de commandement
dans
GALANT. 233
dans la main droite , & un
Bouclier auxArmes de Parme,
paſſé dans le bras gauche ,
avec ces mots Eſpagnols :
En braços del Rey valera
Varones.
Ce qui eſt encore unOraele
, en ce que cela ſe peur
entendre en deux manieres ,
lapremiere fur ce qu'un Roy
auſſibrave qu'eſt le Roy d'Elpagne
, fe peut battre contre
pluſieurs , en ſe ſervant du
bouclier pour parer ; & l'autre
fait affez voir que la Reine
Novembre 1714. V
234 MERCURE
en doit avoir des Princes diftinguez
par leur merite &
par leur valeur.
Il faut icy faire remarquer
qu'avant que d'aller juſqu'à
cette figure qui repreſentoit
le Roy d'Eſpagne , il falloit
traverſer la ſeconde Salle qui
ſe croiſe avec la premiere,&
que dans le milicu on y avoit
preparé un marchepied couvert
d'un tapis de Perſe , aved
un fautcüil de damas cramoifi
, garni de grands galons
d'or , pour que la Reine s'y
puſt aſſeoir , en cas qu'elle fuſt
fatiguée ; qu'au deſſus de co
GALANT 235
fauteüil étoit un Soleil quire- :
preſentoit le Roy d'Eſpagne ,
dont les rayons eſtoient figu
rez par des Armes blanches ,
& qu'entre ce Soleil & le fauteüal
, il y avoit une Couronne
d'or fufpendue par des fi
lets inviſibles avec cette legen-
1
Veni de Eridano
Dion Koni coronaberistą ob wait
อา โว ก and softe iup &
Comme ſi le Roy du haut
de ſa gloire l'eût invitée luymême
à venir ſorepoler dans 2
cofauteil pour y eſtre cour
Vij
236 MERCURE
ronnéc , & la reponſe de la
Reine au Roy étoit marquée
par une autre legende au bas
du marchepied qui contenoit
ces mots :
Etàte quid voluifuper terram.
Aprés cet Epiſode que l'attention
qu'on devoit avoir
pour la Reine , avoit donné
licu de placer en cet endroit ,
& qui eſtoit même neceſſaire
par rapport àl'ouvrage pour
ne pas ennuyer , ou fatiguer
Sa Majesté,&ceux qui avoient
l'honneur de la ſuivre , parun
GALANT. 237
trop grand nombre de penſées
de la même eſpece , &
tousjours fur un même ſujet ;
Elle paffa dans la premiereallée
du bras de la Salle qui traverſe
à droite , ou du haut de
l'arcade qui formoit l'entrée
de cette alléependoit cette legende
:
Parma Fata dabit ,jam facta
reclufit Apollo.
En effet , les deux allées
qui partagent ce bras , contenoient
tout ce que les deſtinées
promettoient de glorieux
:
238 MERCURE
& d'avantageux à la targue
ou Parma ; repreſentant la
Reine par pluſieurs autresprédictions
, dont la premiere
étoit :
77
Herculeas ultra tu, Parmaferere
columnassis داد
obreg
Pour marquer que fa renommée
doit aller plus loin
que les travaux d'Hercule en
paſſant au- delà des colomnes
qui les ont borteza: Nana
Et d'autant que l'Amerique
doit eſtre ſous la domination
de la Reine , un autre Bouclier
C
GALANT. 239
aux Armes de Parme ſuivoit,
avec ces mots:
Mundus te nofcet & alter.
On voyoit enſuite dans le
fonds de cette allée , fous un
Soleil , dont les rayons font
formez par des épées , un aur
tre Ecu aux Armes de Parme ,
qui estoit entre deux lions ,
dont l'un fuit tout épouvanté
; & l'autre s'en approche en
ſe baiſſant comme pour en
lêcher le bord ;avec ces deux
vers François au deffus
240 MERCURE
Le Lion de la Flandre en fur
épouvanté,
Le Lion de l'Espagne en doit
eftre enchanté.
Cequi faiſoir alluſion d'un
coſté aux exploits d'Alexan
dre Farneze en Flandre , & de
L'autre aux empreſſements des
Eſpagnols que laReine va gagner
par ſes charmes & par
fes grandes qualitez .
En paſſant dans l'autrepartie
du premier bras de cette
Salle qui forme une ſeconde
allée , on voyoit auffi contre
1 la
:
GALANT. 241
la muraille , fous un autre Soleil
, un autre Ecu aux Armes
deParme poſe ſur deuxTours
ou Chafteaux , avec ce vers
au deſſus.
Castrum pro Castro tibi reddit
Iberia , duplex.
:
Ce qui fait alluſion au Duché
de Castro ,que la Maiſon
de Parme a tousjours touhaité
paſſionnement de r'avoir ,
& aux deux Tours ou Châ
teaux qu'elle retrouve en devenant
Reine d'Eſpagne.
Enſuite la gloire de la Rei-
Novembre 1714. X
242 MERCURE
ne ſembloit patler au delà de
l'étendue du monde entier ,&
monter juſques dans lesCieux,
par les idées qu'ont fourny
l'Ambaſſadeur de Perſe , & le
Chaoux de la Porte , qui font
venusà Marseille précilement
dans le temps que Sa Majeſté
y eſt arrivée , & dont le dernier
doit inceſſamment s'en
retourner à Conftantinople.
Par rapport à celuy cy on
a joint au Bouclier de Parme,,
ou Parma , repreſentant la
Reine , le vers ſuivant :
Jamque volat , Luna, de te
repleat orbem.
qui
GALANT. 243
)
Ce qui fait alluſion au
Croiffant des Ottomans , par
lequel ils ont pretendu mar.
quer qu'ils ne le prenoient
pour armes & pour deviſe
qu'en attendant , qu'eſtant
maiſtres du monde entier leur
Lune fût plaine : &par le vers
cy deſſus on fait voir , qu'elle
valêtre en effet bientôt, mais
que ce ſera de la grande idée
que cet Empire aura de la Reine
, par le recit que ceChaoux
en doit faire à ſon retour.
Quant à ce qui regarde
1
l'Ambaſſadeur de Perſe , ſon
entrée à Marseille a donné
Xij
244 MERCURE
lieu à la Deviſe ſuivante qui
fait la derniere des predictions
d'Apollon ſur les deſtinées du
Bouclier , ou Ecu de Parme ,
&qui eft repreſentée par l'Aurore
, ou Soleil levant , dont
unrayon venant reflechir fur
les Armes de Parme , dont le
champ eſt dor , en reçoit un
nouvel éclat , comme l'Ambaffadeur
en faliant la Reine
lorſqu'il paſſa ſous ſes fenêtres
, ce qui eſt exprimé par le
vers ſuivant :
Ex te luce nova Radius ſplendefcit
Eous .
GALANT. 245
La Reine paſſa enſuite dans
l'autre bras de la gallerie qui
traverſe la premiere , & qui
fait une feule Salle tres-belle
& tres large , où les alluſions
& les myſteres fe decouvroient
, & où devoit s'accomplir
le triomphe de laTargue,
ou Parma , dans toute fa
pompe.
Pour cet effet toutes les
Nations dont la Reine entend
les Langues , s'eſtoient empreſlées
de s'y trouver pour
huy ériger une ſtatuë ſous la
figure de Minerve , &luy don
ner chacune un éloge particu,
Xiij
246 MERCURE
lier ; & le Monde entier y
eſtoit , en ce qu'on y voyoit
les 4. Parties qui le compoſent
, placées chacune dans
fon rang,&qui s'exprimoient quis
par des ſentiments& des mouvements
tous differents , qui
tous augmentoient également
la gloire du triomphe ; & le
Soleil luy même y paroffoit
dans tout fon éclat pour autorifer
& donner lieu aux élo
ges des fix Langues ou Na
tions connues de la Reine.
On trouvoit d'abord dans
cette Salle en ſe tournant unc
grande pyramide entre deux
GALANT. 247
arcades , toute compoſee de
pointes d'épées qui faisoit un
eeffffeett furprenant,, parla beauté
de ſa ſtructure & par fon
éclat , & au deffus eſtoit l'Ecu
de Parme au champ d'or , qui
brilloit encore d'avantage ,
ayant des pointes de bayonnettes
qui luy formoient com
me autant de rayons ; avec
ces deux vers François :
Elle brille au plus baut ,&les
traits de l'envie ,
Ne font icy que blanchir
l'orner.
5
1
Xinj
248 MERCURE
Ce qu'on devoit regarder ,
comme une difpofition pro
chaine à fon triomphe.
!
t
On voyoit enſuite dans le
milieu de cette grande falle ,
un grand Piedeſtal à fix côtez
avec une grande figure audeſſus
repreſentant la Reine
comme une Minerve richement
veſtuë & de la maniere
qu'on la dépeint , ayant une
demy pique à la main droite ,
&au bras gauche un bouclier,
ou Parma , aux armes de Parme
, au lieu de celuy de Me
duſe avec un voile ſur la tête
qui luy couvroit tout le viſaGALANT.
249
ge : au- deſſus de cette figure
eſtoit un ſoleil magnifique
dont les rayons eſtoient formez
de pointes d'épées & de
hallebardes ,d'une grandeur
extraordinaire repreſentant
le Roy , & le tout enſemble
formoit un ſujet qui donnoit
lieu à fix differentes infcriptions
pour autant de differens
rapports , que cette diſpoſition
priſe tout enſemble ,
ou par parties pouvoit avoir
avec la Reine , & qui s'expliquoit
par les fix differentes
langues qu'Elle ſçait.
Celle qui ſe preſentoit
250 MERCURE
d'abord en face eftort Latine
& eſtoit exprimée par ces
mots:
Electa ut fol , terribilis ut caftrorum
acies ordinata .
Ce qui s'explique affez par
luy même , cette figure eftant
environnée d'armes placées
dans un grand ordre tous un
foleil repreſentant le Roy.
Pour en faire enfuite plus
particulierement l'allufion
avecla Reine , la ſeconde infcription
qui estoit en François
faiſoit voir que le titre d'Electa
GALANT. 251
ut fot , luy convenoit parfai
tement Par Ces deux vers :
Comme luy nous l'avons choiſie,
Pour estre icy l'objet de nos refpects.
Er pour faire voir que lá
comparaifon qu'on en faifoit
avec la crainte qu'infpire l'é
clat des armes d'une Armée
rangée en bataille luy convenoit
pareillement , ſuivant
l'idée qu'on doit avoir d'une
jeune Princeſſe qui dés ſes plus
tendres années fait ſon plus
grand plaiſir de la chaffe &
31
252 MERCURE
d'ettre à cheval , faute d'avoir
d'autres occaſions de ſignaler
fon courage , & de marquer
ſon inclination pour les armes,
l'Eſpagnol l'expliquoit pas
cette inſcription :
No Nacio
En el tiempo
De las Amazonas
Porque
Afu coraçon Varonil
Le era devido
Reinar fobre los hombres.
Ytales.
La quatrième infcription ,
& qui estoit en idiome Par
GALANT. 253
mezan , ou Plaiſantin farfoit
voir que les Etats de Parme
eſtant fituez ſur le Pô , autrefois
l'Eridan , où Phaëton fut
precipité ,on pouvoit dire que
ce Fleuve rendoit au Soleil ?
une fille ſage & prudente au
lieu d'un fils préſomptueux ,
temeraire ; la Reine devenant
la petite fille du Roy repreſenté
par le ſoleil, ce qui estoit
exprimé par ces mots:
In cambi
D'unfiol temerer
Al Po
Ghe rend
Una Fiola prudenta.
,
254 MERCURE
:
La cinquieme failoin voir
en Italien , que de cette maniere
on pouvoit dire auffi ,
que le Soleil avoit produit ,
de même que Jupiter une
Minerve ſortie de ſa tête ,
attendu que l'on ſçait que
c'eſt le Roy luy même qui
aprés avoir parcouru dans
fon idée toutes les Cours de
l'Europe pour examiner &
peſer qu'elle pouvoit eſtre la
Princefle qui conviendroit le
mieux au Roy ſon petit fils
avoit chouſi la Princeſſe de
Parme ; ce qui ſe voit par ces
د
mots:
GALANT. 255
Ecoſi ſi vede
Una nueva Minerva
Uscita
Dal capo del fole.
Et la fixieme inſcription
faifoit voir que fi Elle n'eſt
pas veritablement la Déeffe
Minerve que les Payens ont
adorée ,Elle en poſlede ſi parfaitement
les grandes qualitez
& les rares talens , qu'Elle
eſt la veritable & la plus parfaite
reſſemblance , tel qu'estoit
autrefois le Palladium venu
du Ciel , que les Troyens
gardoient foigneuſementdans
en
256 MERCURE
leur Tample ,parce que leurs
deſtins en dépendoient, & que
tant qu'ils l'auroient ils devoient
eſtre victorieux de
leurs ennemis & leur Ville
,
devoit toujours eître imprenable
; ce qui faisoit dire à
l'Allemand qui ſouhaitoit
paffionnement de l'avoir , &
qui ſçaitcequ'il perd.
Glugfelig ist
Spanien
Van ſe ſich
Erhalen Ran
in Seinem
Palladium.
Cc
GALANT. 265
qu'autre illumination qu'on
auron pû luy faire dans cette
falle.
M. Arnoul avoit eû ſoin
de prier M. le Chevalier de
Rancé , premier Chef d'Eſcadre
des Galeres,&quiles commande
à Marseille , de faire
faireun détachement d'autant
de ſoldats qu'il en falloit, pour
border les deux hayes , entre
leſquelles elle auroit à paffer ,
depuis le grand pavillon de
Thorloge de l'Arcenal juſques
à l'entrée de la cour , que la
Reine avoit à traverſer pour
aller à la ſalle d'armes ,& dans
Novembre 1714.. Z
1
266 MERCURE
cette cour ſe trouverent les
Gardes de l'Erendart , ayant
à leur tête M le Chevalier de
Rouffet qui les commande.Sa
Majesté ſçachant que cette
Compagnie eſt toute compoſéede
Gentilshommes , la
pluſpart Chevaliers de Malte
&tous en bon ordre , Elle fit
arrêter ſa chaiſe pour les confiderer
, & M. le Chevalier de
Rouffet la falua de l'Eſponton,
de même que les Officiers
de la Compagnie , comme
avoient fait auparavant , ceux
qui commandoient les Détachemens
des Troupes desGaGALANT.
267
t
Jeres; & M. le Chevalier de
Rouſſet ettost prêt à faire faire
l'exercice à la Compagnie ,
lorſqu'elle le fit appeller pour
luy dire qu'il eſtoit trop tard.
Elle vint mettre enſuite
pied àterre pour monter a la
Salle d'Armes , au bas de l'efcalier
où estoient M. le Chevalier
de Rancé à la tête de
Meffieurs les Officiers Generaux
, les Capitaines , & autres
Officiers desGaleres , qui n'avoient
pas eſté detachez , &
M. Arnoul y estoit pareille-
* ment , de même queMadame
Arnoul habillée & coiffée de
Zij
168 MERCURE
la maniere qui convenoit en
pareille occafion , avec une
grande partie des Dames les
plus-qualifiées du corps desGaléres
, & de la Ville pour recevoir
Sa Majeſté , la ſuivre ,
&luy faire leur cour.ini
Lorſque la Reine entra dans
la Salle d'Armes& lorſqu'elle
en ſortit,on luy tira deux cent
boëtes de l'Arcenal , & pendant
tout le temps qu'elle y
fût, les trompettes & les violons
qui avoient eſté poſtez
dans des lieux où ils pouvoient
eſtre entendus ſans incommoder
ne cefferent point de
joüer
GALANT. 269
31 Quand Sa Majefté eut veu
laSalled'Armes Elle paffa dans
la Maiſon du Roy par une
porte quiy communique , &
fe trouva d'abord dans un
grand appartement compoſé
de cinq pieces , toutes preparées
pour Elle , dans la plus
grande deſquelles , il y avoit
un magnifique canapée ſous
undais , pour qu'Elle pût s'y
repofer en cas qu'Elle ſe trouva
fatiguée avant que d'entrer
dans une grande ſalle qui eſt
jointe à cet appartement où
eſtoit de plus un grandTheâ
tre ,& un Orqueſte , le tout
蓄
Z iij
270 MERCURE
preparé pour luy donner le
divertinfoment de trois differentes
Pieces , ſçavoir lePrologue
de Phaëton , le Medecin
malgré luy de M. deMoliere
, & la Chaffe d'Enée &
Didon de M. Campra , qui
eſtoit chargé en partie da.
l'execution de cette fête.
Elle entra d'abord dans
cette falle fans s'arreſter dans
l'appartement , & Elle y trouva
dans le milieu ſur un marchepied
couvert d'un grand
tapis de Perſe , un fauteüil de
damas cramoiſi garny de
galons d'or , ſous un dais de
GALANT. 271
-
femblable damas & garni de
même de galons d'or & de
grandes crepines. Ce fauteüil
eſtoit couvert d'une grande
toilette de velours cramoiſi ,
garni de mêmes franges & de
galons d'or.
Sa Majefté eſtoit menée
par M. le Marquis de Los
Balbazés chargé par le Roy
d'Elpagne de laconduire dans
tout le voyage ,& Elle estoit
accompagnée de Madame la
Princeffe de Piombino , de
Madame la Princeffe Pio , de
Madame la Comteſſe de Somaglio
,& des autres Dames
Zij
272 MERCURE
?
de ſa Cour.
Quand Sa Majesté voulut
s'affeoir , on découvrit le fauteüil&
la toilette fut miſe devant
Elle ſur le tapis , au bas
d'un grand carreau de velours
cramoiſi garni de galons d'or
qui devoit eſtre ſous fes pieds.
Elle avoit à ſa droite Madame
la Princeſſe de Piombino ,&
Madame la Princeſſe Pio à ſa
gauche fur des tabourets poſez
ſur le tapis du marchepied;
&derriere ſur de pareils tabourets
pofez auffi fur le tapis
Madame la Comteffe de So-..
maglio , & M. le Marquis, de
GALANT 273
:
Los Balbazés , tout le reſtede
la falle eſtoit garni de petits
placets où Elle voulut bien
permettre queles Damesfuffent
aſſiſes pour le ſpectacle :
ecs placets eſtoient derriere
fon dais avec quelques uns
par les côtez ; mais éloignez.
On avoit preparé proche de
cette falle la collation de la
Reine , croyantqu'Elle fe feroit
ſervir dans le temps du
ſpectacle ; mais Elle voulut
attendre qu'il fut fini..
Sa Majesté repaffa enfuite
dans l'appartement qui luy
avoit eſté preparé ; & Elles'ar274
MERCURE
reſta dans la chambre où eſtoit
le dais avec le grand canapée
ou Elle s'afſfit pour faire collation.
• Cette collation estoit com.
poſée de 28.grandes corbeilles
de patiflerie ,de confitures
Léches,de fruits cruds ſans mê.
lange & de ſecs ,le tout en
piramide ; elle fur apportéc
par les Commiſſaires desGaleres
, qui de main en main less
remettoient à M. Arnoul , de
qui les Officiersde la Reine les.
recevoient, pour les preſenter
à Sa Majesté , & toutes les
corbeilles pafferent ainſi deGALANT.
275
-
vant Elle , enfuite aux Dames
de ſa Cour ,& ſucceſſivement
aux autres Dames , aux Gentilhommes
de ſa ſuite , &aux
Officiers & autresGentilhommes
de la Ville , dont toute la
chambre estoit remplie , &
peu de temps aprés SaMajefté
ſe retira.
de
Elle devoit aller en fortant
l'Intendance , à la Maiſon
de Ville , pour y voir l'illumination
desGaleres qu'elle avoit
agrée pour ce même foir ,&
elle en auroit vû tout l'effet
de la maniere que M. de Rancé
avoit fait ranger les Gale276
MERCURE
:
res ; mais comme il étoit tard
Elle aima mieux retourner
chez elle , & quant au Salut -
Royal qu'on luy devoir , M.
deRancé le luy avoit fait faire
le jour precedent. :
Pendant le temps que Sa
Majesté a reſté à Marseille ,
M. le Marquis de Los Balbazés
, M. le Duc de Caſte ſon
fils , Mle Marquis de Grille ,
&les autres Seigneurs les plus
qualifiz de fa Cour firent
Phonneur à M. Arnoul de dîner
chez luy le premier jour ,
le jour ſuivant ils dînerent
chezM. leChevalierdeRancé,
GALANT. 277
& le trofiéme chez M. le
Bailly de la Pailletric , & en
general chacun a fait tout ce
qu'il a pû pour marquer fon
reſpect & fon attachement
pour la Reine , de même que
la corſi ieration qui estoin ûë
à ces Seigneurs,avec beaucoup
d'empreſſement pour tâ her
d'être de quelqu'agrement
de quelque utilité à toutes les
perſonnes de ſa Maiſon.
On vient d'apprendre dans
la Relation precedente l'arrivée
d'un Chaoux du Grand-
Seigneur , & d'un Ambaffadeur
de Perſe à Marseille,dont
ou
278 MERCURE
l'un eft retourné à la Porte ,&
l'autre eſt ſur le point de ſe
rendre icy ; en attendant fa
perfonne ,&des nouvelles de
fon pays , jevais vous donner,
Meſſicurs , la plus fraiche &
la meilleuredeſcription qu'on
ait jamais receu du Serrail de
Conſtantinople.
TRADUCTION
d'une description du Harem ,
ou de l'Appartement des Fem-
Appartemer
mes du Grand- Seigneur.
Dans le Harem où ſontrenfermées
les femmes duGrand-
C
GALANT. 279.
Seigneur , il y a trois principaux
appartements , outre сс
luy de ce Prince. Le premier
eſtceluy de la Sultane Validé ,
ou Reine Mere. Le ſecond celuy
de la Suliane Haffki , ou
Reine ; & le troſieme celuy
de la Kiaya Kadin , ou Sur- Intendante
des filles. La Kaya
Kadin a jurisdiction fur toutes
les filles eſclaves du Serrail;
c'eſt elle auſſi qui commande
auxquarante Boula. Les Boula
ſont des filles âgées qui ont
ſoin de faire le lit du Grand-
Seigneur,& de le ſervirquand
il eſt dans l'appartement des
280 MERCURE
1
femmes ; elles ſont ſur le même
pied que les quarante Pages
de la premiere chambre
qui fervent leGrand Seigneur
quand il eſt hors du Harem.
Dix de ces Boula font garde
pendant la nuit à la porte de
la chambre où le Grand Seigneur
couche. Ces Boula deviennent
par droit d'ancienneté
Hazinedar Oufta, ou Treforieres
,& enſuiteKaya Kadin.
La dignité de Kiaya Kadın
eſt la premiere : ſi quelque fille
veut repreſenter quelque choſe
au Grand Seigneur , elle
s'adreſſe à cette Sur- Intendante
,
GALANT. 281
te , & celle cy le fait ſçavoirà
ce Prince , parce qu'il n'y a
qu'elle , & les quarante Boula
qui ayent un libre accés auprés
de la perſonne duGrand-
Seigneur , auffi bien que la
Sultane Haffeki , & les quatre
premieres Kadins ou Dames.
La Kiaya Kadin a la direction
de toutes les filles qui ſont deftinées
pour les plaiſirs du
Grand- Seigneur ; il y en a une
centaine. Celles qui ont eu le
bonheur de plaire à ce Prince
s'appellent Odaliques , c'est- àdire
, filles de la chambre ; &
fi le Grand- Seigneur deman-
Novembre 1714. Aa
282 MERCURE
de quelqu'autre fille qui n'ait
pas encore eſté Odalique , c'eſt
la Kiaya Kadin qui l'introduir ,
aprés qu'elle en a cula permiffion
de la Sultane Validé. Ces
Princes ont cette déference
pour leurs meres.
La Sultane Haffeki , ou Reine
, eſt toûjours celle qui a cu
lapremiere un enfant mâle ;
elle porte une Couronne d'or
fur la tête. Elle & les quatre
premieres Dames qui ont eu
des enfans mâles , ou des filles ,
ont toutes leurs appartemens
leurs cuifines ,& offices à part;
elles ont des Eunuques pour
GALANT. 283
les ſervir dans le Serrail , &
pour les affaires du dehors elles
ont un Agent & des Baltagis
* du vieuxSerrail * qui leurs
font affectez . Elles vont auprés
duGrand Seigneur quand
elles veulent, ſans que laKiaya
Kadin en prenne connoiſſance,
&fice Prince veut aller chez
elles , il les fait ſeulement
avertir par une des Boula , &
alors elles ſe preparent,&vont
au devant de luy , baiſent la
Ce font ceux qui hors du Serrail
executent les commiſſions des Princes,
des femmes , &des Eunuques,
**Palais où on relegue les femmes du
Grand-Seigneur aprés ſa mort..
Aa ij
284 MERCURE
1
terre quand elles font en fa
prefence , le prennent en
fuite ſous les bras , & le conduiſent
dans leur chambre ;
tant que ce Prince reſte avec
ces Dames , ni la Kiaya Kadin ,
ni aucune Boula ne peut entrer
ſans qu'il ne les appelle...
On affigne à la SultaneHaf-
Seki pour appanage certains
fonds de terre quirendent environ
quarante , ou cinquanto
Yuk ou charges d'argent; chaque
charge vaut deux mille
cinq cent livres , on luydonne
encore une perſonne de
probité , & de confideration
GALANT. 285.
pour Agent , qui a ſoin des
affaires au dehors , & des appanages
, &qui en rend compte
au premier Eunuque , &
celuy cy à la Sultane Haffeki.
Celuy qui porte les ordres à
l'Agent aprés les avoir receu
du premier Eunuque , eſt le
Baltagi , qui eſt Kahuegi , ou
faiſeur du caffe de la Sultane.
On doit obſerver qu'il n'y
aqu'une Sultane Haßki , qui
comme j'ay dit eſt toûjours
celle qui accouche la premiere
d'un enfant mâle ; que fi
on ne luy donne point la
Couronne , on ne luy fair
:
2.86. MERCURE
point ſa Maiſon ,on ne l'ap
pelleque BacheKadin , premiere
Dame , & les autres Dames
Odaliques, qui ont enſuite des
enfans , font appellées la ſeconde
Dame , la troifiéme:
Dame ,& cela juſqu'à la neu
viéme ; parce que c'eſt la coû
tume qu'il peut y en avoir
juſqu'à neuf; mais elles n'ont
ni Maiſons à part , ni Appanages
; on leur affigne ſeulement
un certain nombre de
plats dela cuiſine Imperiale
on leur donne un ou deux
Eunuques pour les ſervir au
dedans,& quelques Baltagis,
ॐ
GALANT. 287
pour les fervir au dehors du
Serrail ;& outreles dépenſes.
tant pour leurs perſonnes .
que pour celle des Princes ou
Princeſſes leurs enfans le
Grand-Seigneur leur donne
une dizaine de bourſes , c'eſtà-
dire quinze mille livres pour
leurs menus plaiſirs.
Si parmi ces Dames qui ont
cudes enfans mâles , il y en a
quelqu'une que le Grand Scigneur
honore d'une bienveillance
particuliere , ce Prince
luy donne pour Appanage un
fonds de terre ſuffifantà faire
environ quinze ou vingt char288
MERCURE
ges d'argent,
Il n'en eſt pas de même à
l'égard de la Sultane Validé ,
dés que le Prince ſon fils eſt
fur le Trône , elle a en qualitéde
Reine Mere , fa Maifon
en particulier , elle a de gros
Appanages , elle a un Agent
au dehors ; & quand elle ordonne
au Grand- Viſir de faire
quelque choſe , ce premier
Miniſtre le repreſente au
Grand Seigneur , qui donne
aufſcoſt ſon confentement
par écrit :fi leGrand Seigneur
vient à mourir , & que fon &
fils monte fur le Trône , la
Sultane
GALANT. 289
Sultane Validé, comme grandmere
a toûjours les mêmes
honneurs ; mais elle ne ſe mêle
plus des affaires ,& la mere
du Prince n'eſt que la ſeconde
en dignitez , elle a pourtant
unemaiſon à part& les mêmes
Officiers que la grand'mere :
fi la grand' mere meurt, la Reine
devient abſoluë , & fi elle
vient à mourir, la Kiaya Kadın
prend fa place dans les affaires
qui regardent ſeulement l'appartement
des femmes , fans
ſe mêler des affaires du dehors.
Quand le Grand Seigneur
meurt , s'il n'a point de fils
Novembre 1714. Bb
290 MERCURE
pour luy fucceder د ou que
celuy qu'il a , ſoit trop jeune
pour regner , on met ſur le
Thrône le frere du Grand-
Seigneur , ou un autre Prince,
&alors la mere de ce Princedevient
Sultane Validé , &
on envoye au vieux Serrail
la Sultane Validé du Prince
mort , & elle y demeure juſqu'à
ſa mort fans pouvoir ſe
marier ; mais ſi le fils d'une
Sultane Haffeki ou d'une
autre Dame Odalique , vient à
mourir pendant que leGrand-
Seigneur ſon pere eſt en vie,
la mere du Prince ne reſte
,
1
GALANT. 291
point dans le Serrail , aprés
la mort du Grand- Seigneur ,
on la marie à quelque Viſir ,
ou on l'envoye au vieux Serrail.
Al'égard des Dames Odali
ques qui n'ont eu que des filles
, on les marie quelquefois
quand même leurs filles font
encore en vie , & du vivant
même du Grand Seigneur ;
cela ſepratique demême à l'égard
des Dames Odaliques qui
n'ont point eu d'enfans : mais
pour celles qui ont eu des enfans
mâles , on ne les marie
point , tant que leurs fils font
(
Bbij
292 MERCURE
en vie, on les envoye au vieux
Serrail. Dés que le Grand-Scigneur
vient à mourir , fi un
de ces Princes par ſucceſſion
de temps , devientGrand- Seigneur
, alors la mere de ce
Prince revient dans le Serrail
en qualité de Sultane Validé.
La Sultane Kalidé a plus de
cent filles eſclaves pour la fervir.
La premiere eſt la Hazinedar
Oufta , ou Treforiere ; &
la ſecondeKontongi Boula , qui
eſt celle qui eſt chargée de la
caffette aux bijoux; elle a deux
cuiſines , l'une dans l'appartement
des femmes , & l'autre
au dehors ; elle a trente ou
GALANT. 293
quarante Eunuques , dont le
chef s'appelle Bacha Aga ,ou
premier Aga , ce ſont ceux
qui ont ſoindes emplettes ,&
des affaires de toutes les eſclaves:
outre ce premier Aga , il
y en a encore deux autres
qu'on appelle ſecond & troifiémeAga
, & ces trois Aga
commandent les autres Eunuques.
Tous les Eunuques ſont
eſclaves : quand ils ſont vieux
on leur donne la liberté , &
on les envoye au Caire , en
leur donnant une paye par
jour depuis trente Paras *juf-
**Un Paras vaut 18. deniers de France.
ВБ ij
294 MERCURE
qu'à cent cinquante.
r
ว
La Maiſon de la Sultane
Haffeki est compoféede la même
maniere que cellede laSultane
Validé. Ily a environ fix
cent filles eſclaves dans l'appartement
des femmes ; les
unes deſtinées pour le Grand-
Seigneur ,& les autres pour le
ſervice de la Sultane Validé
pour celuyde la SultaneHaffeki
,&des autres Dames,quand
elles ont ſervy long temps ,
on les marie quelquefois à des
Agas , ou à des Secretaires de
laPorte ; mais la Kiaya Radin ,
& la Hazinedar Boula ouTreGALANT
. 295
foriere du Grand- Seigneur ,
reſtent juſqu'à leur mort dans
le Serrail.
Il y a trois ou quatre cent
Eunuques noirs qui ſervent
dans l'appartement des femmes
; leur chef s'appelle Kizlar
Aga. Celuy-cy les commande
tous , & fon pouvoir
eſt grand tant au dedans qu'au
dehors , il eſt toûjours auprés
de la perſonne du Grand Scigneur
, & on peut dire que ce
Prince n'a pas moins d'égard
pour luy , que pour leGrand-
Vifir.
Tous les Telhis ou Suppli
Bb iiij
296 MERCURE
ques & repreſentations que le
Grand-Vifir ou les autres Vifirs
veulent faire au Grand-
Seigneur, paſſent par les mains
dduuKiflar-Aga , & on ne peut
faire aucun preſent au Prince,
ni luy faire ſçavoir la moindre
choſe , ni avoir aucune réponſe
de luy fans ſa permiffion ,
& particulierement quand le
Grand- Seigneur eſt dansl'ap.
partement des femmes , &
ſuppoſé que le Kiflar-Aga cût
des affaires , il envoye à ſa
place le Hazinedar , ou Treforier
qui eſt auſſi unEunuque
noir , ou un des dix huit Eu-
}
e
ALANT. 2.97
nuques qu'on appelle Favoris,
&enfuite ils luy viennent rendrecomptede
ceque leGrand-
Seigneur a répondu. LeKiflar-
Aga eſt au-deſſus des autres
Viſirs , c'eſt pour cela que
dans les marches publiques
fon cheval a des chaînes d'or
au col comme celuy du
Grand-Seigneur &du Grand-
Viſir ; les chevaux des autres
Viſirs n'ont que des chaînes
d'argent,il porte auſſi les jours
de ceremonie la veſte de ſatin
blanc fourée de Martre Zibeline
, comme le Grand- Vizir ;
les autres Viſirs la portent
,
298 MERCURE
rouge , ou verte.
Enfin cet Officier eft toû
jours auprés du Grand Seigneur
, quand il eſt dans le
Harem ou au dehors , foit
,
ou que
qu'il monte à cheval pour aller
à la promenade ,
quelqu'un le traite ; il a accés
huprés du Grand- Seigneur en
quelqu'endroit qu'il foit , à
moins qu'il ne fût feul auprés
de la Sultane- Validé, de la Sultane-
Haff ki , ou de quelqu'autre
Dame Odalique , alors il
n'entre pas par refpect , &
quand même il auroit unTelhis
du Grand- Viſir , il n'entre
GALANT. 299
point àmoins qu'il ne ſoit appellé
, au lieu que le Hazinedar
&les autres Eunuques favoris
ne vont auprés de ce Prince
que quand ils font appellez ,
ou quand le KiflarAga les envoye
pour luy dire quelque
choſe. C'eſt luy qui a les clefs
des portes du Harem , & les
Eunuques de garde luy portent
les clefs , aprés qu'ils les
ont fermées , & le matin ils
reprennent les clefs pour les
ouvrir : fi le Grand Seigneur
veut fortir pendant la nuit
les Eunuques de garde avertiffent
le Kiflar-Aga , & alors
>
300 MERCURE
il va luy-mêmeouvrir la por
te.
Toutes les nuits il y a quarante
Eunuques de garde avec
deux favoris à la porte desap
partemens , & au dehors des
murailles du coſté desjardins ,
il y a toutes les nuits quatre
ou cinq cent Bostangis * qui
font la garde , & les uns , &
les autres font tous armez ; le
Kiflar-Aga fair quelquefois la
ronde pendant la nuit , & s'il
trouve quelqu'un des Gar-
* Ce font les Jardiniers qui compoſent
ceCorps , dont le Boſtangis-Bachi
eft le Chef.
GALANT. 301
des endormi , ou qui ne foit
point en ſon poſte , le lende
main il luy fait donner cing
cent coups de bâtons ſur la
plante des pieds , & l'envoye
au vieux Serrail .
L'appartement! du Kiflar-
Aga eſt auprés de la porte de
l'appartement des femmes, il
y a environ cent Eunuques ,
& cent Baltagis à ſon ſervice.,
les uns pour le ſervir en dedans
, & les autres au dehors.;
il y a auſſi une cuiſine au dehors
, & des Officiers juſqu'au
nombre de cent cinquante
perſonnes,ils dependent pour
302 MERCURE
tant du Chefde la cuiſine Imperiale
, & c'eſt le Kiflargi Bachi
ou Chefde la chambre de
l'Office du Grand - Seigneur
qui eſt leur Sur- Intendant ; ils
portent tous des bonnets
blancs faits en pain de ſucre ,
excepté que le bout eſt rond.
La Sultane Validé , la Sultane
Haffeki , & les autres Dames
Odaliques ont un certain nombre
de plats de la cuiſine du
Grand- Seigneur ; mais cela eſt
pour les filles qui font à leur
ſervice , car elles ne mangent
quece qui leur eſt preparédans
les cuiſines qu'elles ont dans
0
GALANT. 303
leurs appartements. Les viandes
pour le reſte des filles &
des Eunuques ſont preparées
dans la cuiſine du Kıflar-Aga.
Les Baltagis du vieux Serrail
compoſent unCorps d'environquatre
cens hommes ; ils
ont pour leur Chef le Baltagilar
Kiayaffi , qui les punit
quand ils fontquelques fautes.
Il porte une ceinture large de
brocard d'or ,& le bonnet de
feutre jaune pointu , & qui
eſt un peu plus grand qu'un
grand pain de ſucre ; les Bal.
tagis portent auſſi de ſemblables
bonnets de feutre jaune ,
304 MERCURE
ils ſervent les femmes du Serrail
du Grand-Seigneur , &
celles qui ſont dans le vieux
Serrail. Ce font eux qui font
toutes les emplettes&les commiſſions
au dehors , ils dependent
du Kiflar-Aga.
:
Quand les femmes du
Grand-Seigneur font en marche
pour aller d'un lieu à un
autre , ils marchent àpied au
tour des caroffes avec leurs
épécs , les Eunuques font à
cheval auffiarmez , & marchent
devant & derriere les
caroffes ; ily a aufli bon nombredeBostangis
, qui marchent
un
GALANT . 305 .
:
un peu éloignez , & conduiſent
de cette maniere les
femmes d'un gîte à l'autre.
Les Baltagis , ont ſoin de
charger & décharger le bagage.
Onfait le caffé de la Sultane
Validé,de la Sultane Haßeki ,
de la Bache Kadin , de la Kiaya
Kadin , & du Kiflar Aga , au
dehors ou à des chambres
particulieres pour cela deſſervies
par vingt ou trenteBaltagis
, & chacunes de ces chambres
a un chef qui eſt un
ancien Baltagi , qu'on appelle
Kahuegi Bachi.
Novembre 1714. Cc
306 MERCURE
Ces faiſeurs de caffé font
eſtimez parmi le corps des
Baltagis ,& quand ils ſortent
de-là on leur donne des employs
confiderables ou de
bons Ziamets * , ou on les fait
Capigis - Bachis.
Le Secretaire du Kiflar-Aga
eſt auſſi eſtimé , on l'appelle
Yazigi Effendi ,il eſt quelque
fois chargé des ordres du
Grand-Seigneur pour leGrand
Viſir , & il va toûjours auprés
de ce premier Miniftre
pour lesaffaires du KıflarAga.
Ce Secretaire eft pourtant
au- deſſous du BaltagisKiayaffi
* Fonds de terres
GALANT . 307
& porte un bonnet de feutre
jaune , comme celuy de ces
Officiers; mais dans les voyages
ils portent tous des bonnets
de draps rouges comme
ceux des Bostangis ;c'eſt leBaltagi
Larkiayaffi qui porte ordinairement
les Haticherifs ,
ou ordres duGrand Seigneur
tant par écrit que de bouche
au Grand Vıfır ,aux autres
Viſirs , & au Moufti : quand
ila ſervi long- temps , on le
fait Capigi Bachi , ou on luy
donne quelqu'autre employ
confiderable .
Les Baltagis peuvent deve
Ccij
308 MERCURE
nir Sphais , ou Cavaliers avec
dix-huit afpres * de paye par
jour ,ou bien Chaoux ; c'eſtàdire
Huiffier.
Autrefois quand les fils
des Grands Seigneurs eſtoient
devenus grands on leur donnoit
des Provinces à gouverner
, & on leur donnoit un
Viſir ſage & prudent pour
Kiaya ouLieutenant ; cesPrinces
apprenoient par là les affaires
du monde , & quand le
Grand Seigneur venoit à mourir
, les Officiers de la Porte ,
* Un Aſpre vaut dix-huit deniers de
Franse.
GALANT. 309
tous les Chefs des Corps des
Milices , & tous les Docteurs
de la Loy en donnoient avis
au Prince aîné , & à ſon arrivée
on l'inſtalloit à la place du
Grand Seigneur ſon pere.Dés
qu'il avoit l'autorité en main
il faiſoit revenir ſes freres , &
les mettoitdans les priſons qui
font deſtinées pour ces Princes
,&qui font dans l'appartement
des femmes , & on
leur donnoit pour les ſervir
quelques vieilles Boula
quelques Eunuques noirs avec
tout ce qu'il leur faut pour
Ieur nourriture& leur entre-
د
&
310 MERCURE
tien , & ils demeuroient enfermez
juſqu'à ce que leur
rang d'être Empereur , vint
ou que la mort les delivrat :&
fi quelqu'un de ces Princes ne
venoit point fe remettre en
prifon , on le pourfuivoit jufqu'à
ce qu'on le prit ,& on le
faiſoit enfuite mourir.Aujourd'huy
il n'en eft pas demême,
pendant que le Grand-Seigneur
leur pere eſt vivant , ils
font élevez auprés de luy , &
quand il meurt on met ſur le
Trône le premier né , & fes
autres freres dans les priſons
qui font dans l'appartement
し
GALANT. 311
des femmes ſous la garde de
la SultaneValidé ,& cela fe fait
de l'avisde tous les principaux
Officiers de l'Empire , & ils
prennent une declaration par
écrit de cette Princeffe , comme
il ne ſera fait aucun tort à
ces Princes. On donne auffi à
ces Princes quelques vieilles
Boula , & quelques Eunuques
pour les fervir dans leurs prifons,&
quelques Baltagis pour
les fervir au dehors .
Al'égard des Sultanes ou
filles des Grands- Seigneurs ,
c'eſt l'ordinaire qu'on les
maric environ à l'âge de
1
>
312 MERCURE
ſept ans , à quelque Viſir qui
ne ſoit point marié; quelques
jours aprés que le mariage a
été celebré , on conduit en
cérémonie cette Princeſſe avec.
ſa dot ; & fon trouffeau.
chez fon Epoux ; on luy don
ne auffi trente ou quarante
filles , & une vingtaine d'Eunuques
noirs pour la fervir.
Le Grand-Viſir , les Viſirs de
route , tous les principaux.
Docteurs de laLoy& generalement
tous les principaux
Officiers de la Porte marchent
à cheval au -devant des
Caroffes de la Princeffe , le
د
Kiflar
GALANT. 313
Kiflar-Aga & quelques Eunuques
favoris le précedent ;
Quand la Princeſſe eſt arrivée
chez ſon Epoux , le Kiflar-
Aga la luy remet entre les
mains ,& luy la conduit dans
fon appartement ,& la remet
entre les mains de ſa Kiaya-
Kadin, de fa nourrice , & de
ſes gouvernantes , il fort enſuite
de l'appartement de la
Princeffe , & traite tous les
principaux Officiers qui l'ont
accompagné ; aprés le repas
il donne au Grand Viſir , au
Kiflar-Aga , au Moufty , aux
deux Kadileskers , au Cadi de
Novembre 1714. Dd
314 MERCURE
Conftantinople ,& à tous les
les Viſirs de route à chacun
une fourrure de martre zibline;
il endonne à tous les autres
principaux Officiers de la
Caftanie; il donne auffi des
fourrures de martre zibline
auxEunuques favorisqui ont
accompagné le Kiflar-Aga ,&
diſtribuë de l'argent àtousles
autres chacun ſuivant ſa qualité,
& aprés que le Grand-
Vıfır , le Kflar-Aga, les autres
Viſirs , les Docteurs de la
Loy ont felicité le nouveau
marié, chacun ſe retire chez
ſoy. Le lendemain il va renGALANT.
315
dre ſa viſite au Grand-Viſir
qui luy donne une fourrure
de martre zibline ; le premier
Miniſtre l'envoye enfuite au
Grand- Seigneur , ce Prince
luy donne un Caftan de drap
d'or fourré de martre zibline ,
comme ſon gendre , il va
aprés chez le Kıflar- Aga où la
Reine Mere luy envoye une
fourrure de martre zibline ,
&puis il ſe retire chez luy.
Revenons , s'il vous plaiſt ,
Meſſieurs , le plus vite que
nous pourrons des Dardannelles
, icy , & voyons ce qui
s'y eſt paſſe pendant noſtro
Dd ij
316 MERCURE
voyage.Je trouve d'abord une
foule d'accidents tres- ſerieux
que je voudrois me difpenfer
deraconter , ſi je ne craignois
pas de derober par mon filence
le moindre hommage qui
foit dû à la memoire des morts
Meffire Loüis François de
Harcourt , Comte de Cefan
ne , Chevalier de la Toiſon
d'Or , & Lieutenant General
des Armées du Roy , mourut
à Roüen le 20. Octobre 1714 .
fans enfans de Dame Marie
Loüife-Catherine de Nefmond
ſa femme , fille unique
de feu M. de Neſmond ,Chef
GALANT. 317
d'Eſcadre des ArméesNavales .
Il eſtoit frere de M. le Maréchal
Duc de Harcourt , &
eſtoit né le 10. Novembre
1677. Il avoit ſervi avec diftinction
en Eſpagne , en Picmont
, & en Allemagne. La
Maaſon de Harcourt eſt une
des plus illuftres du Royaume,
comme on le peut voir dans
l'Histoire qui en a eſté donnée
avet ſes preuves en 4 Volulumes
in folio par le ſieur de
la Roque,
Dame Marie le Roy de
Chomberville , veuve de Meffire
Claude de Nocey , Che-
Ddiij
318 MERCURE
:
valier Seigneur de Fontenay ,
cy-devant Sous Gouverneur
de S. A. R. Monteigneur le
Ducd'Orleans , mourut le 21 .
Octobre âgée de 75. ans, laifſant
poſterité : feu M. deNocey
ſon mary eſtoit d'une nobleſſe
diſtinguée de Normandie.
&
Dame Jeanne Moniquet ,
Epouſe de M. Humbert Piarrot
de Chamoulet , Maiſtre
des Comptes , mourut le 23.
Octobre , laiſſant pour fils M.
Piarrot de Chamouſet , Confeiller
au Parlement , ſorti d'us
ne bonne famille de Lyon.
GALANT. 319
M. Simon Tubeuf , Seigneur
, Baron de Ver & de
Blanzat , Conſeiller , Maiſtre
d'Hoſtel ordinaire du Roy ,&
ci-devant de S. A. R. Monſeigneur
le Duc d'Orleans ,
mourut le 23. Octobre âgé
de 86. ans , laiſſant de Dame
Elifabeth Tétu ſon Epouſe un
fils unique Conſeiller au Par
lement . M. Tubeufqui vient
de mourir étoit coufin germain
de feu M. Charles Tubeuf,
Maistre des Requeſtes ,
& Intendant en Touraine ,
mort en 1680. fans enfans de
Dame Marguerite Pottier ſa
Ddij
320 MERCURE
femme , fille de M. Nicolas
Pottier,Seigneur de Novion ,
Premier Préfident au Parlement
de Paris , & il eſtoit neveu
de Jacques Tubeuf, Préſident
de la Chambre des Comptes
à Paris, & Sur Intendant
des Finances de la Reine Anne
d'Autriche mort le 10. Aouft
1670. & de Meffire Michel
Tubeuf , Evêque de S. Pons ,
puis de Caftre , mort en 1682 .
Fous deux fils de Simon Tubeuf,
Avocat au Parlement &
de Marie Talon .
M. Joſeph de Beaufort ,
Preſtre , Docteur en TheoloGALANT.
32 г
gie, Prieur de Lonjumeau,cidevant
Chanoine ,&Theologal
de Châlons , & Superieur
des Incurables de Paris, mourut
à l'Archevêché le 26. Oc
tobre.
Meffire Jean de la Vicuville
,Bailly de l'Ordre de Malre ,
& Ambaffadeur de ſa Religion
en France,mourut le 26 .
Octobre. Il avoit eſté reeeu
Chevalier de Malte au Grand
Prieuré de France le 20 Juin
1666. Il étoit fils de Charles
Duc de la Vieuville , Chevalier
des Ordres du Roy , Gouverneur
de Monſeigneur le
322 MERCURE
Duc de Chartres , à preſent
Duc d'Orleans , Gouverneur
de la Province de Poitou ,&
avant Chevalier d'Honneur
de la Reine ,mort le z . Février
1689. & de Marie-Françoiſe
deVienne , Comteſſe de Châ
teauvieux , petit fils deCharles
Duc de la Vieuville , Premier
Capitaine des Gardes du
Corps du Roy , Grand Fauconnier
de France , mort le 2 .
Janvier 1653 & de Marie
Bouhier , fille du ſieur deBeaumarchais
, Treſorier de l'Epargne
,& arriere petit fils de
Robert ,Marquis de la VicuGALANT.
323
ville, fait Chevalier desOrdres
du Roy en 1699 & Grand
Fauconnier de France , defcendu
par divers degrez de
Jean Cofkaer , Gentilhomme
Breton , Seigneur de Farbuſe
en Artois , mort avant l'an
1472. qui le premier prit le
nom de la Vieuville , comme
on le peut voir dans la nouvelle
Hiſtoire des Grands Of
ficiers de la Couronne au cha
pitre desGrands Fauconniers.
Sebastien le Clerc , Chevalier
Romain , Deffinateur , &
Graveur ordinaire du Cabinet
du Roy , ancien Profef324
MERCURE
feur en Geometrie , & Perf
pective de l'Académie Royale
de Peinture ,& de Sculpture ,
mourut le 2.5. Octobre en réputation
du plus habile homme
de ſontemps pour ſa Profeffion.
Meſſire Denis - Michel de
Verthamont , fils unique du
Premier Préſident au Grand
Conſeil , qui avoit eſté receu
Confeiller au Parlement , &
Commiffaire auxRequeſtes du
Palais le 12. Février 1710.
mourut fans alliance le 27.
Octobre 1714. âgé de 26.
ans..
GALANT. 325
-
Iſabelle-Claire Eugenie de
Montault de la Serre veuve de
Jean François Defiré de Naffau
Siegen , Chevalier de la
Toiſon d'or , dont elle eſtoit
la troiſiéme femme , mourut
en ſon Chaſteau de Renaix en
Flandre le 13. Octobre 1714.
Tout le monde ſçait que la
Maiſon de Naſſau eſt une des
plus illuſtres de l'Europe :
pour celle de Puger de laquelle
eſtoit Madame la Princeſſe de
Naſſau qui vient de mourir,
elle eſt fort diftinguée en
Provence , comme on le peut
voir dans le ſecond tome du
326 MERCURE
Nobiliaire de cette Province
par le ſieur Robert.
la
,
M. le Marquis de Baffompierre
fils unique du Marquis
de Baſſompierre , mourut le ..
Octobre âgé de 17. ans ,
Maiſon de Ballompierre établic
depuis long - temps en
Lorraine , où elle tient rang
entreles plus confiderables
s'est fait auſſi connoiſtre en
France par les ſervices du
Maréchal de Baſſompierre
dont on a des Memoires , &
dont l'éloge & la genealogie
ſe peuvent voir dans | Hiſtoire
des Grands Officiers de la
Couronne,
GALANT. 327
GYM Loüis de Lorouſe de
Saint Loüis , cy-devant Meſtre
de Camp de Cavalerie ,&Brigadier
de Armées du Roy ,
mourut le 8. Septembre à
l'Abbaye de la Trape , âgé
de 87. ans , en ayant paffé
40. au Service du Roy , & 30.
dans la pratique des vertus
chreſtiennes .
Meffire Charles Brulart de
Genlis , Archevêque d'Ambrun
, depuis l'an 1668. &
Meffire Fabio Brulartde Sillery
de l'Academie Françoiſe
Evêque de Soiffons depuis
l'an 1689. & frere de M. le
328 MERCURE
Marquis de Puizieux Chevalier
des Ordres du Roy , Lieutenant
General de ſes Armées
&cy-devant Ambaſſadeur en
Suiffe font mortsle ... Novembre
1714. La famille de
Brulart originaire de la Ville
de Reims ,& établie depuis
long-temps à Paris , ne s'eſt
pas moins diftinguée dans la
robe que dans l'épée , & par
ſes alliances , elle a donné
un Chancelier de France au
dans l'epe
chapitre duquel on trouvera
ſa genealogie entiere dans
l'Histoire des Grands Officiers
de la Couronne.
Dame
GALANT. 329
د
Dame Marie Robuſte ,
eſt morte en Poitou âgée
d'environ 100. ans le 31 du
mois paflé dans la Terre de
Fredilly , appartenante à M.
Robuſte ſon couſin germain ,
Lieutenant de Roy des Ville
& Château de Loudun &
Pays Loudunois. Elle estoit
d'une noble& ancienne famıl
le de Normandie, quis'y foutient
encore avec distinction.
Elle fit des alliances dignes de
ſa naiſſance : en premieres
nôces elle époufa Meffire
Jacques de Crombrug , Marquis
de Saintachou. Enfecon
Novembre 1714. Ee
330 MERCURE
des nôces Meſſire Loüis de
Grailly,Chevalier Seigneur de
Fredilly, laFuye, &la Mantallerie:
elle n'a point laiſſé d'enfans
de ſes deux mariages ; fa
beauté dont la regularité &
l'éclat extraordinaire furent
admirées en ſon temps , s'eſt
foutenuë juſques àla fin , fon
eſprit repondoit à ſa beauté ,
elleavoit les graces du monde
&de la politeffe , fa converfation
étoit agreable , feconde
, & vertueuſe , elle a conſervé
la force de ſon eſprit
juſques à la mort , que l'on
n'attendoit pas encore , car
GALANT. 331
peu de jours auparavant elle
étoit à la promenade à Cheval
, avec tout le feu , & tout
le brillant d'une belle vicil
leffe.
Songeons maintenant ,
Meffieurs , à nous dédommager
de l'articledes morts par
ecluy des Mariages.
M. FabienAlbert du Quefnel
, Chevalier Marquis de
Coupigny , fils d'AlbertMarquis
du Queſnel , Marquis de
Coupigny ;& de Louiſe Perreau
,a épousé Damoiſelle
Jeanne - Louiſe de Bethune ,
fille de François - Annibal
Ecij
332 MERCURE
Comte de Bethune , Chef
d'Efcadre des Armées Navales
du Roy , & de Dame Renée
le Borgne de l'Eſquifiou : le
nouveau marié eſt frere de
Jeanne - Marie du Queſnel
mariée le ... Septembre 1709.
àGabriël Baſtonneau,Maiſtre
des Comptes , & petit- fils de
François BaſtonneauAffeffeur
& Eû en l'Election de Paris ,
mort Secretaire du Roy , l'an
1696. M. le Marquis de
Coupignyeſt d'une ancienne
nobleff de Normandie , &
diftinguée par ſes alliances :
pour la Maiſon de Bethune
?
:
GALANT. 333
elle eſt une des plus illuftres
du Royaume , comme on le
peut voir par la genealogie
qui a eſté donnée avec les
preuves ,par le ſieur André
du Cheſne ; & dans l'Hiſtore
des Grands Officiers de la
Couronne.
Ilya , je croy , déja filongtemps
que je vous ennuye ,
Meffieurs , de la longueur de
mes defcriptions ſerieuſes ,&
de mes Genealogies , que je
m'imagine vous voir à tout
moment bailler , & me demander
impitoyablement, où
sit donc cette belle piece de
۱
334 MERCURE
Vers qui devroit ettre dans le
Mercure ; où eft cette critique
de la Tragedie de Mahomet ,
où ſont ces Enigmes & cette
Chanſon que vous nous devez
; faut- il avoir la patience:
de lire preſque tout voſtre Livre,
avant d'arriver-là Croyez
vous que quelques veritez que
vous dites en paſſant aux Auteurs
du Vert Galant & du
Journal de Verdun , vous acquittent
envers nous du plai
fir que nous exigeons de la
lecture de voſtre Livre. Et ....
treve de reproches, Meſſieurs,
&daignez m'écouter encore
GALANT. 335
un moment. N'exigez rien de
moy , & je vous donneray
plus que vous ne me deman
derez. Cependant faites moy
grace , & diſpenſez moy de
vous donner ce mois cy, cette
indiſpenſable piece de Poëfis
que je devrois avoir. Je ne
pourchaſſe point lesCandidatsd'Apollon
, je ne fuis point
initié dans les ſecrets myſteres
des Amants des Nouf Soeurs ,
& toutes les avenues du Parnaſſe
ſontgardées pardesDragons
qui m'en deffendent l'entrée.
Mais laiſſez moy faire
& avant le jour des Rois , je
336 MERCURE
€
vous promets de vous donner
autant & plus de jolies Poëfies
que vous n'en pourrez lire;j'ajouteray
à cela l'éloge ou la
critique de la TragediedeMahomet
, dont la premiere repreſentation
n'a pas eſté favo
rabie à fon Auteur ; en attendantque
je vous tienneparole,
recevez de beau petit Bouquet
dont jene ſçay pas l'hiſtoire
, ce que je peu vous en
dire , c'eſt que je l'ay derobé
à une fort jolie perſonne ,
pour m'en faire honneur dans
une Lettre que j'ay pris la liberté
d'écrire au doux objet
de
{ GALANT. 337
demes voeux , & à voſtre confideration
, Meſdemoiselles ,
j'en pare aujourd'huy mon
Mercure Galant,
BOUQUET.
Jele voy bien ; ilfaut devancer
2 vostre feste ,
f
Le tribut queje rends à voſtre ai-
L
mable foeur ,
De vos tranquiles jours troubleroit
La douceur ,
Et vous mettroit Martel en teste.
Je n'ofe condamner ce mouvement
jaloux ,
Puisque c'est moy qui lefais naître;
Mais est-ce par mes vers que vous
devez connoistre
Lesfentimens que j'ay pour vous.
Novembre 1714. Ff
338 MERCURE
Souffrez que je vous deſabuse ,
Parunsimple regardje m'explique
bien mieux ,
Etle langage dema Muse
Nevautpas celuy de mesyeux.
Je ſerois en verité bien fâché,
Mesdames , qu'il n'y eût dans
mon Journal , rien de Galant
pour vous , que le titre du Livre.
La methode de ceux qui l'ont
fait avant moy , n'eſt pas la mienne
, & je n'en reçois de perſonne
je m'attache ſeulement à
foutenir dans tout ce que j'écris ,
la legereté de mon caractere
comme ſi c'étoit une qualité recommandable
. Neanmoins quoiquevous
enpenſiez , je vous prie
d'eſtre perfuadées que je prefere
l'honneur de vous amufer quelquefois
, à la gloire de paffer
,
GALANT. 339
pour un Ecrivain trop fage , ou
trop fade.
t Chacun met ſon eſprit ſur le
pied qui luy plaiſt , & il n'eſt point
de ſi chetif Journaliſte qui ne s'imagine
être le Bayle ou le Banage
de ſon temps : Pour moy je
n'aſpire point à tant d'élevation,
&je ſuis ſeulement , je vous le
repete encore une fois , le veritableAuteur
du Mercure Galant , reconnoiſſable
toûjours& par tour,
par la fimplicité de mes exprefſions
badines,fans équivoques , &
ſouvent choiſies ſans étude , incapable
enfin de devenir plus ferieux
, à moins qu'il ne s'en preſente
malheureuſement quelquefois
des occafions comme celle-
су.
Je ne vous fais Juges ,Mefda-
Ffij
340 MERCURE
mes , de l'affaire que vous allez
lire , que parce qu'elle vous re
garde, au moins autant que nous ,
que parce qu'il y a une cabale
formée contre vos plaiſirs , que
parce que vous devez , en un mot ,
eſtre les premieres à demander
raiſon d'un pareil attentat.Voicy
le fait,
Il y a peu de joursque M. Du
freny , dont le Public a fi bien receu
les Amuſements ferieux &
comiques , l'Eſprit de contradic
tion , & tant d'autres jolies Pieces
, qu'il n'a pas beſoin du dé
tail de ſes bonnes qualitez pour
être eſtimé de tout le monde ; il
ya , dis - je , peu de jours qu'il
lût auxComediens aſſemblez une
Comedie nouvelle en cinq Actes
: cette Piece a pour titre : Les
)
GALANT 341 1
deux Veuves , ou le faux Damis :
chez les Princes , chez les Miniſtres
, chez les Particuliers ,à
la Cour , à la Ville , par tout elle
avoit , avant de leur être prefentée
, merité des milliers de fuffrages
; il l'avoit enfin corrigé ,
embelli , perfectionné autant
qu'il le pouvoit faire , lorſqu'il
pria ces Meſſieurs de daigner en
entendre la lecture . Ce qu'ils cu
rent labonté de luy accorder , en
prefence de pluſieurs témoins illuſtres.
En un mot la Comedie
de M. Dufreny firt lûë par luymême
; elle fût generalement applaudie
de tous ſes auditeurs , &
abfolument & fur le champ refufée
des Comediens .
Ils ſçavent mieux que les Auteurs
, diront leurs partiſans ,fe342
MERCURE
duits , diront- ils eux-mêmes , ce
qui convient au Theatre ,& ce
qui n'y convient pas. Oüy , mais
M. Dufreny leur apporte des caracteres
beaux & originaux qu'ils
devroient prendre la peine d'étudier
plus que d'autres , s'ils recevoient
ſa piece ; cela ſuffit pour
la proſcrire , d'ailleurs ils ſont
dans l'uſage de n'en plus vouloir
de ſa façon , & quelque merite
qu'ayent ſes Comedies , s'il falloitun
ordre ſuperieur pour les
leur faire recevoir , ils ne le refpecteroient
pas affez, pour ne les
pas faire tomber.Pourquoy donc
cette eſpece de République prétend-
elle decider au gré de ſes
paſſions ,des intereſts des particuliers
obligez de reconnoiſtre
ſon autorité , dans le centre de
:
GALANT. 334433
la premiere Monarchie du monde.
Ils n'ufurpent point noftrep
honneur , j'en conviens pilsn'attaquent
ni les biens , ni les perfonnes
, non ; mais c'eſt au bon
goût , auxyeux , à l'efprit & aux
coeurs qu'ils attentent.
On a l'indulgence de ſouffrir
que les Feſtes du Cours & le
VertGalant occupent la Scene ,
en dépit du Public , autant qu'il,
plaît à leurAuteur ,&debonnes
pieces , qu'un tel paralelle deshonoreroit
, ne font point receuës
, parce qu'il ne plaiſt pas à
cemême Auteur de les recevoir;
mais il ne faut pas s'étonner de
fon pouvoir quoyqu'il y en air
beaucoup parmi les Comediens
qui ne penſent pas comme luy
il eſt cependant l'ame de cette
Ffm
344 MERCURE
Compagnie , qu'il foumer , com
me nous , à ſes deciſions. J'en
connois entre eux,pluſieurs d'un
merite diſtingué dans leur eſpece,
je les nommerois même ſi j'avois
icybeſoin de leur nom , &
s'ils foutenoient mieux qu'ils ne
font, le parti de leur égalité.
: Vous venez de lire, Meſdames,
dequoy il s'agit ,& fur quoydoivent
maintenant rouler vos plaintes;
oppoſez-vous donc , s'il vous
plaiſt , à ce pernicieux établiſſement
de l'Empire des Comediens
; finon , l'Eloquence & la
Poëfie , le Cothurne& le Brodequin
qui vous ont tant de fois
fait rire & pleurer , vont deformais
dependre entierement de
leurs caprices , & nous faire pitié
: refufez enfin vos fuffrages
GALANT . 345.
aux mauvaiſes Pieces , & empêchez
, autant que vous le pourrez
, qu'on ne ſupprime lesbonnes.
Je ne doute pas que ceux qui
m'obligent à leur rendre tant de
justice , ne mettent tout en ufage
, pour me faire ôter,s'ils peuvent
, la liberté de leur parler ſi
naturellement;mais je ne ſuis pas
encore affez audacieux , pour
meriter qu'on me l'ôre , ni affez
timide , pour le craindre.
Au reſte pardonnez - moy ce
trait de declamation , & trouvez
bon , Mesdames , que je ſubſtituë
à ce langage ferieux que l'intereſt
de tout le monde m'a fait
tenir,une petite Chanſon , dont
je ne ſçay pas l'âge , mais je ſçav
bien que la Muſique qui eſt d
4
346 MERCURE
M. Dubreüil , digne éleve du fa.
meux Lambert, eneſt tres-jolie.
CHANSON.
Oüy ,jesuis inconstant ,adorable
Climene,
Mais quoyque cet aveu dût me
rendre odieux ,
N'en foyez pas plus inhumaine ,
Jen'avoispas vů vos beaux jeux.
C'est trop vous laiſſer en balance,
Je crains trop d'être malheureux s
Ah ! sçavez-vous quelle est mon
inconstance ,
Festois indifferent , & je suis
amoureux .
Jay beau feüilleter tous les
Memoires que j'ay receus ce
mois cy , pour y chercher quelque
choſe qui merite de vous
GALANT. 347
eftre offert , je n'y trouve riende
plus amufant qu'une douzaine de
mauvaiſes Enigmes dont on m'a
fait preſent. J'enrage de lapeine
qu'elles ont coutée à leurs Auteurs
,&de la neceſſité où elles
me reduiſent d'en fairemoy-même,
Il y a cependant quelques
jours que j'en ay mis à part une
qui me paroîtbonne , & qui l'eſt
en effet. Vous en allez juger ,
Meſdames , aprés que je vous au
ray fait confidence du mot de
celles du mois paſſe,&des noms
de ceux qui les ont deviné. Le
mot de la premiere eſt l'Air , &
de la ſeconde , l'Enigme. Ceux
qui les ont deviné font , laBelle
des belles , la Fée Caraboche ,
l'Inconnu , la ſceoeur du Maiſtrea
Ferlu , la petite faiſeuſe de four-
>
348 MERCURE
cis deHanneton , l'Infante Fan
chon , Dulcinea Mia , le Solitaire
Quemine , la précieuſe ridicule ,
l'Amant timide , & l'heureux. in
difcret.
J'ay eu l'honneur de vous
dire tres- ſerieuſement dans mon
dernier Journal que M. Dumoulin
m'avoit donné ſous le ſceau
du ſecret , les deux Enigmes
que vous y avez vûës .M. Anceau
qui apparamment ne les a pas
trouvées meilleures que moy ,
m'a envoyé ce petit Madrigal
pour leur Auteur..
Pour faire une Enigme parfaite,
Quiplaiſe autant qu'elle inquiete,
Il nefaut pas un esprit fot.
Les tiennes , Dumoulin n'ont rien
qui ne me choque :
L'une paroît , l'Air la juffoque ,
L'autre trop- tôt m'offre le mot.
GALANT . 349
Je ne doute point que la
guerre ne ſe declare entre ces
Meſſieurs ; mais c'eſt leur affaire :
en attendant paſſons aux nouvelles
Enigmes. Voicy d'abord
celle que je n'ay pas faite.
ENIGME .
Je marche avec grand bruit , &
comme à pas comptez ,
Ma tête va devant , & toûjours
lapremiere ,
Mes ailes fontà mes costez ,
Et ma queüe en marchandſuit mon
corps par derriere,
Je vis, je manze& bois , comme
les animaux
Et ma tête , &mon corps ,
queüe,& mes ailes
&ma
Répandent des douleurs mortelles ,
350 MERCURE
1
[
Et cauſentſouventdegrandsmaux.
Cependant je ne fuis , ny bête à
quatre pates ,
Volatil , ny reptile , insecte , ny
poisson,
Je nesuis pas non plus au rang
des automates ,
Aprés cela je laiſſe à deviner mon
nom.
Voicy la mienne. Je ſuis ſeur
fans vanité , que les plus belles
&les meilleures devineuſes du
monde , mettront au moins autant
de temps à la deviner
j'en ay mis à la faire .
ENIGME.
f , quc
Jesuis d'une ovaleſtructure ,
Ma mere , tous les ans , m'enfante
Sans douleur ,
GALANT. 351
Mon odeurfaitplaisir , bizarreest
ma couleur ,
Et mon habit est fans couture.
Dans le centre de ma maison ,
On trouve quelquefois une dure
carriere ,
Dont ilfaut arracher la pierre
Qui ravage souvent sa derniere
prison.
Enfin ma chair est fraîche &
délicate ,
Mon corps est composé, je ne sçay
pasde quoy,
Jenesuis ny ronde , ny plate;
Belles, dans vos appas , it en est
un qui flate ,
Et qu'on trouve bien fait , l'ors
qu'il l'est comme moy .
Je ne vous croy pas fort curieuſes
du reſte des pieces qui
doivent entrer dans ce Journal ,
352 MERGURE
ainſi je vous prie de me permettrede
vous annoncer que je ſuis
avec un tres-profond reſpect ,
Meſdames , Voſtre tres humble
& tres- obéiflant ferviteur ,
Mercure.
COMISSION.
J'ay oublié , & je ne ſçay
commecela s'eſt fait , à parler
des dons que Sa Majefté a faits
le31. dumoisdernier: elle donna
l'Abbaye de Saint Taurin à M.
l'Eveſque d'Evreux ; celle de S.
Savin à M. lAbbé de Cardaillac;
celle de Doüé auPere Robert de
Villers; celle de Canigou à Dom
Elamby , celle de S. Julien de
Dijon à la Dame de Buſſy-Rabutin
, & la Coadjutorerie de
Blangis à Dom Doye.
Je parleray davantage le mois
prochain
GALANT. 353
prochain de ces Benefices &
de ceux qui les ont receus ,
& je donneray en même temps
un extrait de la Ceremonie du
Baptême de Mademoiselle la
Marquiſe de Tavannes preſentée
à Dijon fur les Fonds , à lâge de
dix ans , de laquelle S. A. E.
Mouſeigneur le Duc de Baviere
a été le Parrain , & S. A. S.
Madame la Ducheſſe de VendofumeMarraine
, le 17. du mois
paffé.
AVIS.
Le fieur de Ricours qui depuis
20. années s'est attaché à la connoiſſance
des Arts Liberaux ,
fur tout aux principales parties de
Mathematiques , donne avis au Public
qu'il continuë d'enseigner le
toiséde toutes fortes de corps tant
Novembre 1714. Gg
354 MERCURE
folides que fuperficiels , foit regu
liers ou irreguliers ; la Logiſtique
universelle , ou la science des nombres
, avec des applications utiles
à toutes sortes d'usages ; les Changes
de toutes les Places de l'Europe
oùleurcommerce peut correspondre,
avec les valeurs de leurs monnoyes,
poids , mesures en longueurs & en
continence ,&les évaluations d'i
ceux avec les Nôtres , comme auffi
lesArbitrages , Negociations , Viremens
de Places , Commiffions en
Banque , & generalement tout ce
qui dépend du commerce.
Lamaniere de tenir les Livresde
Comptes&Ecritures tant àparties
doubles quesimples par des principes
tres -faciles.
Il travaille actuellement à mettre
aujour un Livre divisé en 3. par
GALANT. 355
ties , qui contiendra non-feulement
les Elemens des choses cy-deſſus
expliquées , mais encore la maniere
d'en faire toutes fortes d'applications
,foit par Theorie ou parpratique
, & ce dans un goust bien different
de ceux qui ont parû jusqu'icyfur
de pareilles maticres , il
yjoindra de plus pour lafatisfaction
des perſonnnes sçavantes &
curieuses , un tarifdes monnoyes,
poids & mesures de tous les Royaumes
de l'Orient & du Midy , ou
vrage tres-recherché& convenable
àun parfait Negociant.
Il demeure au coindu QuayPelletier
en la maison où est logé le
fieurAllais,Maistre EcrivainJuré
Expert pour les verifications, dont
JoTablean estau-dessus de la porte
Ggij
356 MERCURE
Avis aux incredules ...
Fay déja dit , &je le repete
encore que j'aycru devoir informer
le Public que M. l'Abbé Fremy a
demontré à plusieurs sçavans par
voye de Theorie & d'experience ,
qu'une meditation de 15. années
l'avoit enfin conduit à trouver le
Secret d'apprendre le Latin plus
facilement qu'on n'apprend aujourd'huy
la Langue Italienne .
Toutson système ne roulequefur
deux Regles tres- courtes & d'une
execution tres aisée qui convientà
toutsexe & à tout âgefitoft qu'on
fçait lire &un peu écrire ....
La premiereſuffit pour resoudre
les difficultez les plus épineuses
rant à l'égard de la compofition
Latine , que de l'explication des
Auteurs.
GALANT. 357
La deuxième qui ne consiste
qu'en unseul mot ſans exception ,
est utile pour sçavoirſeurement la
quantité des fyllabes longues ou
breves par nature.
Les Perſonnes qui s'interefférontàluy
donnerquelque avis pourront
l'adreſſer à M. Ribou , Marchand
Libraire , qui recevra auſſi
les Lettres dont le port aura esté
payé; c'està l'Image S. Loüis, Quay
des Grands Augustins ..
Autre Avis ..
Le ficur Pelletier , MaîtreTailleur
d'habits , s'est avisé d'un expedient
utile , commode , & gascon
, commeje l'ay déja dit ; il a
feul le secret de faire des habits
Lans envers , habits doubles , ou
portants leurs furtouts , de quelque
maniere qu'on les puiſſefou358
MERCURE
haiter. Sa demeure est ruës. Martin
, cul-de-facS. Fiacre , chez M.
Caboche , Marchand Chapelier ,
vis-à-vis S.Mederic..
AVERTISSEMENT.
Eſt-ce pour me ruiner tout de
bon , que vous vous tuez le corps
& l'eſprit àm'envoyer je ne fçay
combien de gros paquets remplis
d'inutilitez. Je ſuis malheu--
reuſement curieux , je les achete
, je les lis ,& je les brûlesmais
dorefnavant je vous affeure que
je ne perdray ni mon tems ni
mon argent à en payer le port ,
&que je laifferay à la Poſte tous
ceux qui ne feront pas affranchis.
Je vous recommande encore ,
Meffieurs , de me les envoyer le
plûtôt que vous pourrez , fi vous
voulez m'en voir faire l'uſage
qui leur conviendra,
د
***
TABLE.
DReludemagnifique 3
Vers deMademoiselle Deshoulieres auxMujesſur
la Paix. 12
Hſtoire extravagante. 19
Autre Histoire veritable, &paſſablement bonne.
63
Réponſe d'une Demoiselle à l'Auteur. 83
AutreHistoire bien vraye , & d'un ſtile propre
àfairehonneur au Mercure,
Discours curieuxfur l'origine du mois.
85
106
Nouvelles de Vienne, 109
DeMadrid.
117
De Barcelone. Liste des Generaux & Officiers
des Barcelonois arrestez & embarquez le zz .
Septembre par ordre de M. le Maréchal de
Berwic , en vertu du plein pouvoir qu'il avoit
receu de SaM C. & conduits en differentes
priſons d'Espagne , &ailleurs.
DeRome.
De Venise.
De Londres.
De Paris..
118
139
140
143
12
Relation que le Pape a receu d'un miracle averé
&qui est arrivéà Icernie , Ville du Коулите
47 de Naples , le mois d'Octobre dernier, 158
TABLE
J
Lettre curieuse de l'illustre Mademoiselle de
àune Damedefes amiesfur le bon gout d'apresent.
169
Relation exacle & intereſſante de la Feste qui a
eſtéfaite à Marseille àla Reine d'Espagne ,
par M Arnoul, Conseiller du Roy, Intendant
des Galeres & da Commerce 209
Traduction d'une veritable & rare description
du Harem , ou de l'appartement desfemmes
du Grand-Seigneur.
:
278
315
331
Discours oùl'Auteurleprend vrayementsur un
Morts.
Mariage.
tonfort ferieux. 328
Chanson.
346
Enigmes. 349
Omiffion. 352
Avis.
353
Avis aux Incredules.
356
Avertiſſement 358
Avis pourplacer la Figure.
L'air doit regarder la page 336
Qualité de la reconnaissance optique de caractères