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1701, 05, t. 2 (Google)
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Eur.
511
M
1701.5.2
Eur. 511 m
17015,2
Mercure
< 36624505640014
< 36624505640014
Bayer. Staatsbibliothek
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN .
Diviſé en deux Tomes .
TOME II .
MAY 1701.
A PARIS ,
:
0
N donnera toûjours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque mois , & on le
vendra trente ſols relié en Veau , &
vingt- cinq fols en Parchemin.
Chez MICHEL BRUNET, grande
Salle du Palais , au Mercure
Galant.
M. DCCI.
Avec Privilege du Roy
Bayerische
Staatsbibliothek
München
MERCVRE
GALANT
MAY 1701
ОмMмMеE је пe me ſuis
pas ſeulement engagé
à vous donner la ſuite
de ce qui s'eſt paſſe dans le
Voyage de Meſſeigneurs les
Princes , mais même à vous
envoyer quantité de Pieces ,
يف
A ij
4 MERCURE
qui ne m'ont pas eſté renduës
aſſez à temps , pour eſtre placées
dans l'ordre où elles auroient
dûl'eſtre , ſi je les avois
receuës plûtoſt , je commence
par un Idille qui a eſté chanté
devant Meſſeigneurs les Princes
à Toulouſe. Cet Ouvrage
eſt du Pere Capiſtron, Jeſuite,
Frere de M'de Capiſtron , Secretaire
des Galeres , & de M
le Duc de Vendôme , & dont
les Ouvrages de Theatre ont
eu un ſi grand ſuccés , qu'ils
luy ont faitmeriter une place
àl'Academie Françoiſe. Vous
verrez par cet Idille que l'enr
GALANT. 5
touſiaſme qui fait les bons
Poëtes , regne dans cette Famille.
L'ALLIANCE
DE LA SAGESSE
AVEC
LA JEUNESSE. 1.
HEBE' , ou la Déeffe de la
F
Feunesse.
UYEZ , fombres Chagrins,
accablante Triſteſſe ,
Soins fâcheux importuns
Soupirs ,
Aiij
6 MERCURE
Laiſſez regner les Jeux , les Ris
& les Plaiſirs
Où regne la Jeuneſſe.
Fuyez , fombres Chagrins , accablante
Triſteſſe ,
Soins fâcheux
Soupirs ,
د
Le Choeur.
importuns
Fuyez , fombres Chagrins , &c .
HEBE .
J'exerce une douce puiſſance ,
L'Univers doit à mes bienfaits
Ses plus beaux ornemens
plus charmans attraits .
,
fes
Mon heureuſe preſence
Fait fans ceſſe l'objet des plus
ardens ſouhaits ,
Et mon éloignement cauſe mille
regrets ;
On ne ſe conſole jamais
De mon abſence .
GALANT. 7
Un Suivant de laFeuneſſe .
Hebé , charmante Hebé
vôtre empire eſt doux !
Le Choeur.
, que
Hebé , charmante Hebé , que
vôtre empire eſt doux !
Un autre Suivant.
Les Graces , les Plaisirs , les
Jeux font avec vous :
Hebé , charmante Hebé , que
vôtre empire eſt doux !
Lepremier.
Que ceux qu'un deſtin favorable
Soumet à cet empire aimable ,
Se joignent à nos voix , &diſent
avec nous ,
Hebé , charmante Hebé
vôtre empire eſt doux !
Leſecond.
› que
Le Printems au retourde Flore
A iiij
8 MERCURE
Fait naître dans les prez les plus
vives couleurs ;
(
Mais rien n'eſt comparable
aux fleurs
Que la Jeuneſſe fait éclore.
Le premier.
De quel éclat brille l'Aurore,
Quand fur un doux nuage ellemême
ſe peint ?
Mais la Jeuneſſe ſur un teint
Brille de plus d'éclat encore.
Le Choeur.
Chantons tous ,
Hebé , charmante Hebé , que
vôtre empire eſt doux .
HEBE' .
Non non , adreſſez cet hom-
: mage
Aux deux jeunes Heros qu'on
honore en ces lieux ;
J'ay fait ſur eux l'agreable afſemblage
GALANT9
De mes dons les plus precieux.
J'aime à voir tous les coeurs voler
ſur leur paffage ,
Le ſuccés de mes ſoins a rempli
mon eſpoir ;
Plus on les voit , & plus on
les admire ;
Ils font l'honneur de mon
empire : :
Plus on les voit , & plus on veut
les voir ,
Les tranſports que leur vûë ininfpire
Me font connoître mon pouvoir.
Un Suivant .
Ah ! quelle douceur , quelle
grace !
こ
Tempere l'éclat de leurs yeux !
Un autre.
Ah ! quel feu , quelle noble audace
10 MERCURE
Anime l'éclat de leurs yeux !
Lepremier.
Ah ! quelle douceur , quelle
grace
Perce le coeur d'un trait victorieux
!
Lefecond.
Ah ! quel feu , quelle noble
audace
Porte l'effroy chez les audacieux
!
Tous deux.
Ah ! quelle douceur quelle
grace ,
,
Ah ! quel feu , quelle noble audace
Tempere l'éclat de leurs yeux.
Anime
Lepremier.
En eux tout nous retrace
Le vif portrait de leurs Ayeux,
GALANT. 11
Lefecond.
En eux tout nous retrace
Le vif portrait du Heros glorieux
,
Qu'à leur âge autrefois on a vû
dans ces lieux .
Tous deux .
Ah ! quelle douceur , quelle
grace,
Ah ! quel feu , quelle noble audace
,
Tempere l'éclat de leurs yeux ,
Anime
HEBE
La Sageffe parort.
Qui vient troubler nôtre alégreſſe
?
Ah ! que vois-je : C'eſt vous >
helas !
:
Importune Sageſſe ,
!
1
12 MERCURE
Vous verrai-je toûjours atta
chée à leurs pas ?
Faut- il que vous veniez leur infpirer
ſans cefſſe
De fuir des mes plaiſirs les innocens
apas ?
LA SAGESSE.
Eſt- ce à moy qu'il faut vous
en prendre ?
Ils quittent volontiers'vos Jeux
& vos Chanfons
Pour écouter mes utiles leçons .
Ils font avides de m'entendre ,
Ah ! que ne doit- on pas attendre
De cet heureux empreſſement ?
Le grand Art de regner s'apprend
mal-aiſément ,
On ne peut affez - tôt commencer
à l'apprendre :
Ah ! que ne doit- on pas attendre
De cet heureux empreſſement
GALANT.
13
Un ſuivant de la Sageffe.
O divine Sagefſfe ,
Suivez pour ces Heros le zele
qui vous preſſe .
Le Choeur.
۱
O divine Sageſſe ,
Suivez pour ces Heros le zele
qui vous preſſe.;
Un autre Suivant.
C'eſt à vous d'éclairer les aveugles
humains ,
Sans vous ils languiroient dans
dans une nuit profonde.
Le premier.
Il n'eſt point d'injuſtes deſſeins
Que voſtre pouvoir ne confonde.
Lefecond.
Les efforts des Mortels ſont
vain
Si voſtre appuy ne les ſeconde.
14 MERCURE
Le premier.
Vous eſtes neceſſaire à tous les
Souverains ,
Comme l'Aſtre du jour eſt neceſſaire
au monde ;
C'eſt à vous d'éclairer les aveugles
humains.
Le Choeur.
Odivine Sageſſe ,
Suivez pour ces Heros le zele
qui vous preſſe.
Lepremier.
Soit dans la Paix , foit dans la
Guerre ,
A vos ſages conſeils on doit
avoir recours .
Le ſecond.
Qu'on feroit heureux fur la
terre
Si l'on vous conſultoit toujours!
GALANT. 15
Lepremier.
Le Maiſtre même du tonnerre
Abeſoin de voſtre ſecours .
Le Choeur.
O divine Sageſſe ,
Suivez pour ces Heros le zele
qui vous preſſe.
La Sageffe , à Hebé.
Pour rendre hommage au rang
où le Ciel vous fit naiſtre.
Réuniſſez ſur eux vos plus riches
preſens ;
Mais je dois eſtre
La Maiſtreſſe de leur temps .
Hebé.
Nous ne ſçaurions regner enſem -
ble l'un & l'autre ,
Regnons chacun à noſtre tour.
C'eſt mon temps , vous aurez
levoſtre ,
Vous me fuccederez unjour.
1
16 MERCURE
Regnons chacunà noſtre tour.
Nous ne ſçaurions regner enſemble
l'un & l'autre.....
La Sageße .
Vous ne connoiſſez pas de quel
prix ſont leurs jours,
J'en dois rendre compte à
l'Hiſtoire ,
Ah! ces jours précieux ne feront
que trop courts ,
Il ne faut pas qu'un ſeul échape
à la memoire .
Hebé.
Vous voulez ufurper mes
droits ,
Quoy ! n'est-ce pas pour vous une
aſſez grande gloire
D'avoir fait de LOUIS le plus
ſage des Rois ?
Toujours ſenſible à voſtre
voix,
GALANT. 17
t
e
es
ne
us
Il a ſçu forcer la Victoire
De le ſuivre dans ſes Exploits.
Son Fils , fon digne Fils obéït à
vos loix .
Je vous laiſſe joüir d'un ſi grand
avantage ;
Je ne m'oppoſe point à vos ſoins
affidus ,
Laiſſez -moy diſpoſer d'un âge
Dont tous les momens me font
dus
Contentez - vous d'un fi noble
partage ,
Laiſſez -moy diſpoſer d'un âge
Qui ne fuit que trop toſt , & qui
ne revient plus..
La Sageffe.
Vous pouvez amuſer les premieres
années .
re Des Princes amoureux d'un indigne
repos ;
May 1701. 11. P. B
18 MERCURE
1
: Mais je dois me hâter de former
desHeros
Dont l'Univers attend ſes
deſtinées .
Hebé.
Pour un ſi glorieux deſſein
Voſtreſecours paroiſt peuneceffaire
;
Le beau feu que leur Sang allume
dans leur ſein ,
Les exemples brillans del'Ayeul
&du Pere ,
Vous laiſſent peu de choſe à
faire.
Le Choeur d'Hebé.
Hebé , charmante Hebé , que
vôtre empire eſt doux !
Les Graces , les Plaiſirs , les
Jeux ſont avec vous.
Choeur de la Sageſſe.
O divine Sageſſe ,
GALANT 4
Suivez pour ces Héros le zele
qui vous preſſe.
Hebé.
Non , vôtre zele vous ſéduit.
Vos ſoins précipitez , qu'ont- ils
enfin produit ?
Et que ſert aux François vôtre
ardeur empreſſée ?
Ah ! loin de leur ſervir , peutêtre
elle leur nuit ;
Le Prince qu'en Eſpagne un heureux
fort conduit
Va luy rendre l'éclat de ſa gloire
paſlée ;
Et d'une ſageſſe avancée
Des Peuples étrangers recüeilleront
le fruit :
Non , vôtre zele vous ſeduit .
La Sageſſe.
Ah ! Déeſſe , quittez cette
injuſte penſée ;...
Bij
20 MERCURE
Ah ! Déeſſe, détrompez-vous,
Ces Peuples n'auront plus de
mouvemens jaloux ,
Une Paix éternelle ,
Une amitié fidelle
Va de leurs coeurs pour jamais
les bannir ;
Une Paix éternelle ,
Une amitié fidelle
Va tous deux pour jamais enſemble
les unir.
L'Eſpagne ſous les Loix du Prince
qu'elle appelle ,
De ſes malheurs paſſez perdra le
ſouvenir ;
Mais la France a gardé dequoy
ſemaintenir
Dans ſes avantages ſur Elle .
Hebe.
Nous ne pouvons nous accor
deri
GALANT. 21
:
:
Mais la Sageſſe
Doit ceder
A la jeuneſſe :
Il eſt aisé de décider .
La Sageffe.
Nous ne pouvons nous accorder
;
Mais la Jeuneſſe
Doit ceder
A la Sageſſe :
Il eſt aisé de décider.
Choeurs d'Hebé & de la Sageſſe.
Vous ne pouvez vous accorders
Mais la
Jeuneſſe
Doit ceder
A la
Jeuneſſe
Sageffe
Il eſt aisé de décider.
Jupiter.
Au ſujet de's Héros dont le fort
m'intereſſe,
22 MERCURE
Je veux qu'à l'avenir l'une &
l'autre Déeſſe
Se faſſent un devoir de ne les
quitter pas.
La Sageſſe juſqu'à ce jour
A joüi des momens marquez
pour la Jeuneſſe :
Il faut que deſormais la Jeuneſſe
àſon tour ,
Joüiſſe des momens marquez
pour la Sageſſe ,
Uniſſez- vous en leur faveur ,
Regnez toûjours , Jupiter vous
l'ordonne ,
Vous, Jeuneſſe , ſur leur perfonne
,
Et vous , Sageſſe , dans leur
coeur.
Le Choeur.
Uniffons-nous en leur faveur:
Uniffez- vous
1
GALANT: E
Regnons } toûjours ,
Jupiter {
nous
vous } l'ordonne ,
Vous , Jeuneſſe , ſur leur perſonne
,
Et vous , Sageſſe , dans leur
cooeur.
Voicy deux Harangues qui
ont eſté prononcées au Mont
de Marfan , par M' l'Evêque
d'Aire. La premiere fut faite
au Roy d'Eſpagne par cePrelat
, & la ſeconde , à Monſeigneur
le Duc de Bourgogne ,
par le même Evéque.
24 MERCURE
AU ROY D'ESPAGNE
SIRE
Je me trouve heureuſement obligé
de rendre icy de tres -hambles hommages
à V. M. au nom de mon
Diocese. Safageſſe , ſa prudence&
fon application au travaildesfaplus
tendre jeuneſſe ; promettoient à la
France des avantagesinfinis . Nous
efperions poſſederſeuls pluſieurs Princes
accomplis que le Ciel nous a
donnez; mais la Divine Providence
attentive aux besoins des Nations ,
qui ſçait donner des bornes aux Conquerans
, & des Rois aux Estats ,
qu'elle veut combler de ſes faveurs',
vous enleve , SIRE , à nos esperances
GALANT 25
ces. Vous allezfaire le bonheur&
la gloire de l'Espagne , tandis que
Meſſeigneurs vos Illuftres Freres
feront noftre bonheur & noftre gloire .
Formé par l'éducation que vous
avez receuë du plus grand Roy du
monde , &encore plus parses exemples,
vous avezappris à regner auffi-
tôt que vous avez commencé de
vivre. Ce n'estpas affezd'un Royaume
pour les Enfans d'un fi grand
Roy. Il est juste que celuy qui ſeul
a foutenu tous les efforts de l'Europe ,
forme des Princes pour la gouverner.
On élevoit autrefois lesjeunes Princes
dans la lecture des Vies des
grands Rois & des Conquerans de
la Terre. V. M. trouve dans les
exemples de notre Invincible Monarque
, tout ce que les Livres ont
raporté de plus glorieux & de plus
May 1701. II. P. C
26 MERCURE
furprenant dans l'antiquité. Les
Siecles à venir auroient peine à
croire ce que nous avons veufousfon
regne , s'i ' n'avoit des Enfans qui
marcheront fur fes pas , & rendront
croyablesfes actions , en les imitant.
Suivez , SIRE , les traces qui
vous font marquées . Allezrecevoir
la Couronne qui vous attend : Portezjusqu'à
l'extremitė du monde la
gloire de vostre nom , & la reputation
de vos Armes..
Sorti du fang de Louis le Grand ,
vos Arméesferont toujours victorieufes
: Mais en même temps defcendant
de S. Louis le plus faint de nos
Rois , faites àfon exemple regnerla
Sainteté & la pieté folide dans tous
vos Estats. Soyez auli Saint que
vous ferez Grand' ; auſſi humble dewant
Dieu que vous ferezpuiſſant
GALANT. 27
1
م
e
furla terre . VivezSire ; mais vivez
faintement. RegnezSire , ®nez
en Conquerant. Ce feront les vaυχ
que je feray toute ma vie pour
V. M. avectout mon Diocese , dans
lesſentimens du plus profond respect ,
de la plus parfaite veneration.
A MONSEIGNEUR
LE DUC
DE BOURGOGNE.
MONSEIGNEUR
Quel bonheur pour moy de recevoir
dans mon Diocese les Illuftres Princes
, qui font leſujet de nos efperances.
Tranquilles ſous le gouverne-
Cij
28 MERCURE
ment d'un Roy toujours Grand'; toujours
juste , toujours victorieux , nous
n'avions rien à desirer que de luy
voir des Enfans , qui puiſſentimiter
Ses vertus , & retracerſes actions .
Nous sommes sur cela au comble de
nos voeux . Dieu favorable à nos
prieres nous a donné des Princes
accomplis . Les Nations voisines
s'empreſſentàpartager notre bonheur.
Faſſe le Ciel que vôtre puiſſance
s'étende jusqu'aux extremitez du
monde , & que votre gloire paſſe
jusqu'à l'éternité. Tous les Peuples
vous fuivent par leurs acclamations .
Ils voudroient eux-mêmes vous exprimer
leurs sentimens . Jesuis aujourdhuy,
Monseigneur , leur interprete.
F'ay d'honneur de vous parler
pourceax de mon Diocese , vous aſſu
rant pour eux &pour moy , que nos
GALANT. 29
L
:
respects , nos voeux & nôtrefidelité
ne finirontjamais.
Ces deux Difcours furent
écoutez avec beaucoup d'attention
, & tres - applaudis ;
quelques Seigneurs direnttout
haut, que ce Prelat avoit parlé en
Evêque , &avec beaucoup d'on
Etion.
Voicy des Vers qui ontaufli
eſté preſentez au Roy d'Efpagne
pendant ſa route.
AU ROY CATHOLIQUE.
PHILIPPE le Premier avoit
reçû des Cieux
Pourfon partage la clemence.
Cij
30 MERCURE
Lesecond en obtint la tranquille
prudence .
Qui le rendit rédoutable en cent
lieux .
Philippe Trois eût la puiſſance ,
Philippe Quatre la conſtance.
Du fort de tes nobles Ayeuls ,
Dont les Noms à l'envy brilleront
dans l'Histoire ,
GRAND ROY , ne fois point en.
vieux.
Le Fils du GRAND LOUIS effacera
leurgloire
Parun rare bonheur le Ciel a réüni
Dans ce Heros parfait ces dons incomparables
:
Et les Heros d'un mérité infini
Dans leurs enfans produisent leurs
Semblables .
Par de's commencemens heureux
Déja tu fais voiràla France
GALANT
L
Ce que tu vaux , ce que tupeux
Déja tu nous parois digne de ta naif-
Sance.
Uneſage maturité
Devance en toy le nombre des années
5 СТОЛUA
L'adreſſe aux jeux querriers , une
noble fierte
Nous promettent qu'un jourcommendant
tes Armées ,
Tusçauras difputer auxplus grands
Generaux
L'art de vaincre , & durcir aux plusrudes
travaux .
ta carriere
Prince , poursuis ta course ,&finis
Entreprens de paffer les Heros envaleur,
こ
En puiſſance , en bonheur.
Ceseroit pour tout autre un deffein
temeraire ;
C iiij
32 MERCURE
Mais un Fils de LOUIS peut égaler
fon Peree
Et Louis les a tousfurmontezen
grandeur.
AU ROY D'ESPAGNE,
:
Sur fon avenement
à la Couronne .
MADRIGAL .
Velque brillant que foit le
Diademe,
Qui ſoûmet à vos loix tant d'Etats
floriffans
Iln'est rien,HEUREUX PRINCE ,
en cet honneur fuprème,
Que vous ne meritiez dés vos plus
jeunes ans .
C'est moins aux droits de la naiffance
,
GALANT.
११
:
Que vous devez ce haut point de
grandeur ,
Qu'à l'éclat des vertus , qu'admire
en vous la France ,
Et d'où l'Eſpagne voit dependre fon
bonheur.
Le Ciel en vous formant vous fit
pour un Empire.
Cegenie élevé , cet airMajestueux ,
Ce coeurfi bon , fi genereux ,
Ces nobles fentimens que luy ſeul
vous inspire ,
2
Déja depuis long- temps ſembloient
vous le predire ;
Lors qu'un grand Prince en connoiſſant
leprix,
A crù qu'il ne pouvoit , prest definirſa
course ,
De fon peuple allarmé raſſurer les
esprits ,
Qu'en luy donnant en vous une illuf.
tre refſource.
34 MERCURE
Meſſeigneurs les Princes étant
à Aix , Monſeigneur le Duc de
Bourgogne dit à Mr l'Abbé de
Viany , Prieur de l'Egliſe de S.
Jean de Jerufalem , qu'il iroit
avec Monſeigneur le Duc de
Berry viſiter fon Eglife , & y
voir l'étendart que Mr le Grand
Maiſtre y avoit fait placer. Lors
que ces Princes approcherent de
cette Eglife , toutes les cloches
fonnerent ; & Mr le Prieur de S.
Jean revêtu de fon Rochet , du
Manteau , du Cordon de l'Ordre ,
&de l'Etole , parut à la teſte de
fon Clergé à l'entrée de l'Eglife ,
& preſenta l'eau beniſte à Monſeigneur
le Duc de Bourgogne ,
&à Monſeigneur le Duc de Berry
, & dans le même temps on
détacha l'étendart qui estoit reGALANT.
35
i
:
plié au haut de la voute , & qui
décenditdansuninſtantjuſqu'au
pavé de l'Eglife . Meſſeigneurs
les Princes s'avancerent enſuite
juſqu'au priedieu qui leur avoit
eſté preparé. Il eſtoit couvert
d'un tapis d'écarlate ſemé de
Croix de Malte ; ils s'y mirent
à genoux , & lorſqu'ils ſe furent
relevez aprés leur priere , Mr le
Prieur de S. Jean prononça le
difcours qui fuit..
MONSEIGNEUR,
De toutes les Eglifes de Fondarion
Royale de cette Province , il
n'en est point qui ſoit plus digne de
vos Respects , de votre Veneration ,
sijoſe le dire , de votre curiofité ,
36 MERCURE
رد
que celle du Prieuré de S. Jean de
Ferusalem de cette Ville. C'estun ancien
monument de la pieté des Comtes
de Provence de la Tige Royale
des Rois d'Aragon , qui ont regné
prés de deux fiecles dans cette Province
. Ce magnifique Tombeauqui
Sepreſente àvosyeux, où l'ArchitectureGothique
paroit avec tous ſes or
nemens , conſerve les Cendres d'Idelfons
II qui commença parses liberalitez
ce faint édifice. Le même
Tombeau renferme encore les débris
de la mortalité de Berenger III.
fameux dans l'Histoirede la Croisade
contre les Albigeois , dont les actions
genereufes lui firent meriter la
Rosed'Or , que fa Statuë tient dans
Sa main. Il l'a reçût de cellesd' Innocent
IV. dans le Concile de Lyon
pour avoir combattu dans les Guerres
GALANT. 37
du Seigneur. Ce Bouclier ſuſpendu
au milieu de ce Tombeau , est le méme
avec lequel ce Herosſe ſignala
dans les combats .
Hic illius Arma .
après
Cette autre Statuë à côté de cet
Auguſte Mausolée , eft celle de Beatrix
de Savoye fon Epouse. Ce grand
Prince , dernier de fa race 、
avoirperdu fonfils , dont vous voyez
le Tombeau dans cette même Chapelle
, eut le bonheur de laiſſer quatre
filles , ou pour mieux dire quatre
Reines , plus Illustrés par leur me.
rite, que par l'éclat de leur Couronne;
&s'il eut le malheur de nepas laisfer
la fienne à ſon Fils , il eut au
moins l'avantage de voir regnerson
fangdans tous les Thrones de l'Europe
; & c'est à c propos qu'on peut
dire de ce Aragonois , ce Prince
38 MERCURE
qu'un aucien a dit dun Empereur
Espagnol.
Diademata Mundo ſparſit
Ibera Domus .
Marguerite eut l'honneur d'estre
Epouse de S. Loüis. Eleonor fut
Epouse d Henry III . Roy d'Angleterre.
Sance fut mariée à Richard
frere de ce Prince,qui fut élevé à
l'Empire , & ce ſuperbe monument
qui paroît dans cette autre Chapelle
Royale , qui forme avec cellecy
la Croix de cette Bafilique , est celuy
de Beatrix , Comteſſe de Provence
, derniere fille de Berenger. Elle
épousa lefrere de S. Loüis Charles I.
Roy de Naples & de Sicile. Cette
Heroine , pour animerſon Epoux à
la conquète de ces deux Royaumes ,
vendit toutes ses pierreries , &mevita
parson courage ces deux CouronGALANT'
.
39
:
nes ,& la troisième partie des depoüilles
des ennemis. C'est cette Auguste
Princeffe , qui fit achever àſes.
depens cette Royale Eglise , & qui
la dotta pour l'entretien des Ministres
qui fervent à l'Autel. Cet ornementfacré,
cet étolefeméede France
& d'Aragon , est unprecieux reſte
des habits Royaux de celte courageufe
Reine.
Il ny a point de Tombeaux dans
le Royaume élevezà nos Rois dans
les Siecles paffez; qui égalentla magnificence
de ceux que vous voyez icy
de vos Ancestres . C'est pareux &par
leurs deſcendans , que cette belle Province
eft revenuë à la Couronne. Combien
de guerres nos Rois n'ont- ilspas
foutenuës poury réünir les Royaumes
de Naples & de Sicile. Cette merveille
estoit refervée à LOUIS LE
40 MERCURE
GRAND , qui n'a pas seulement
reüni ces deux Royaumes , disputez
•pendant deuxfiecles ; mais encore toute
la vaste Monarchie d'Espagne ,
plus étenduë que l'Empire Romain ,
Romain , par la découverte du nouveau
Monde. Il vient de faire ce
prodige en donnant PHILIPPE IV.
voſtre Auguste Frere pour regner dans
ce grand Empire , où le Soleil éclaire
toûjours.
Quelle gloire pour noftre Grand
Monarque , de voir regnerfon Sang
dans les deux Mondes. Plus heureux
que Theodofe , il ne voit pas seulementſes
Enfans du hautdu Cielcommander
dans l'Orient&dans l'Occident
; mais il le voit regner pendant
ſa vie dans l'un &dans l'autrehe
misphere.
Et quocumque vagos flectit ſub
Cardine curſus ,
GALANT. 41
Natorum regna venit .
Vous régnerez, MONSEIGNEUR ,
avec votre illustre Pere , & LoUIS
LE GRAND , voſtre Ayeul bien
avant dans ce Siecle , & nous admiverons
long-temps-trois Augustes Tètes
sous une même Couronne . Il ne
vous en manquera pas une MONSEIGNEUR
, * lors que tous les
Rois de vostre Sang reüniſſant leurs
Armées de terre &de mer , vous mettront
à leur teſte pour aller conquerir
la Terre - Sainte , &déliver le Tombeau
de JESUS -CHRIST captifſous
les Infidelles . C'est vous , MONSEIGNEUR
, que Dieu deſtine pour aller
reprendre le Drapeaux de nos ancien .
nes Croisades ,dont les Mahometans
ont dreſſe des Trophées .
* En s'adreſſant à Monſeigneur
le Duc de Berry.
May 1701. 11 P. D
42 MERCURE
Quel bonheur pour l'Ordre de Saint
Jean de Jerufalem de pouvoir vous
fuivre dans uneſiſainte &figlorieuse
entrepriſe ? Nostre Eminentiſſime
Grand- Maistre ſemble ne preparer
des Vaiffeaux que pour avoir part à
vos conqueftes . Ce grand Etendart ,
pris depuis peu fur un Galion Turc ,
qu'il a fait arborer dans cette Eglife
à voſtre arrivée , en paroiſt l'Augure .
C'est alors que cette Augufte Bafilique
, où tant de genereux Princes
s'affemblerent autrefois pour une de
nos Croisades , reprendra fon ancien
luftre. Heureux . fi aprés vous avoir
exhorté comme mes Devanciers exhorrerent
autrefois ces premiers Heros
Chreftiens ,je pouvois aller mourir
la Croix à la main dans une fi
fainte guerre. Faſſe le Ciel que tant
de Propheties annoncéespourun Prin
GALANT: 43
ce François , s'accompliſſent en voſtre
Illustre Perſonne sous le regne de
LOUIS LE GRAND .
Quoy que les quatre pieces
fuivantes ne foient pas toutes
adreſſées au Roy d'Eſpagne , elles
luy ont eſté néanmoins preſentées
pendant fa route."
AU ROY D'ESPAGNE ,
Sur ſon avenement
à la Couronne .
L'Eſpagnejuſqu'icy millefois éton-:
nee
Des projets , des vertus,des miracles
divers ,
Dont Louis pour toujours a rempli
l'Univers ,
Dij
44 MERCURE
Envioit des François l'heureuſe deftinée.
S
Le voyant , ou l'Arbitre , ou le
Vainqueur des Rois ,
Pour elle elle eust voulu que le Ciel
l'eustfait naistre :
Mais , Grand Prince , aujourd'huy
cherchant un ſigrandMaistre
Sur vous avec ardeur elle porte fon
choix.
Elle vousprendpourluy , quellegloirefupreme
!
C'est que déja ſans doute àses yeux
ébloüis
Vous montreztout l'éclat des vertas
de LOUIS ,
Et que vous choiſiſſant c'eſt le choisir
luy-même ,
i
CALANT. 45
!
Allez, &pleinement fatisfaitesfes
voeux.
Elle attend des exploits d'une gloire
immortelles
LOUIS les fait pour nous , vous les
Etjamais elle n'eut de regneplus heuferezpour
elle ,
reux. S
Vous voyant chaquejour remplirfon
efperance ,
Quoy ! le Cieldira- t- elle avec étonnement
Après avoir formé le Heros de la
France ,
En a-t-il pû former encore un auſſi
grand !
S
QuelChef- d'oeuvre plus prompt !par
une longue attente
Des fiecles preparoient les Heros
d'autrefois ;
46 MERCURE
Al'égard de LOUIS cette voye eft
trop lente ;
Son exemple &sonfang font d'abord
degrands Rois !
A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
Ils d'un grand Roy ,
A cette marque ,
Pere d'un
3
PRINCE , qui ne connoiſt l'excés de
ton bonheur ,
Et tout l'éclat de ta grandeur ?
La naiſſance t'a mis au-deſſus des
Couronnes
De la plupart des Rois ,
Mais tu deviens plus grandpar cel-
L les que tu donnes ,
Que par celles que tu recois .
GALANT. 47
R
de
?
Heritierreconnu desplusgrands Rois
du monde ,
Tupouvois impoſerdes loix
Acent Peuples fameux fur la terre
&fur l'onde .
Si tu n'avois cede la moitie de tes
droits ;
Qui t'auroit dispute cette eclatante
gloire?
Le Batave jaloux , le terrible Germain?
Tiemblantfous l'effort de ta main
Etfremifſſant de ta victoire ,
Ils ont éprouvé ta valeur ;
Ils ne sçauroient revenir de leur
peur,
S'ils te voyoient encor , l'airgrand , la
mine fiere ,
A la teſte de nos guerriers
Infulter leurs Remparts & les mettre
en pouſſiere , :
:
48 MERCURE
Et couronner ton front par de nou
veaux lauriers.
Noncen'estpointparfaute de couge,
Que tu veux renoncer à l'Empire du
Tage ;
De deuxpeuples foumis favoriſant
les voeux ,
Et partageant un double Diademe
,
Tu te partageras toy-mème
Pour les rendre tous deux
Egalement heureux.
A
GALANT. 49
A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN ,
Sur ce qu'il a cedé le Royaume
d'Eſpagne .
SONNET.
Pouvoir arnerfon front d'un brillant
Diademe ,
Et ne gardant pourſoy que le nom de
Heros ,
Remettre en d'autres mains la puis-
Sancefuprème.
Quelfiecle avoit fourni des exemples
fi beaux.
&
GRAND PRINCE , on t'avoit vu
dans tesguerriers travaux
May1701. II. P. E
٢٥ MERCURE
Courant où le danger te paroiſſoit extrème
Braver les ennemis affronter la mort
mème 3
Tu te fais voir encorplus grand dans
le repos.
S
Au feul bruit de ton nom diſſiper des
Armées ,
Forcer la foudre en main des Villes
allarmées ,
Cent autres font fameux par de pa
reils exploits ;
S
Mais fcavoir méprifer l'éclat d'une
Couronne
Qu'une rare vveerrttaa, que la naiſſance
donne ,
C'eſtſcavoir s'élevermême au-deßus
desRois.
GALANT. 51
A MONSEIGNEUR
LE DUC DE BERRY.
HEritier preſomptif d'une riche
Couronne,
Fils dugrand Prince qui la donne :
Que peus- tu defirer pour comble de
bonheur?
Est- ce un Royaume , est- ce un Empire?
Ace nouvel honneur
Si ton courage afpire :
Charles , nomme l'Etat que ta veux
poßeder.
Que l'ambition , ny le vice ,
Ne t'engage à trahir les Loix de la
justice
Pour acquerir les droits de commander.
E ij
52 MFRCURF
Sers - toy de ceux , que donne la
naißance ,
Plus d'un Throne occupépar un là
che Tiran ,
Eft à ce titre acquis aux Princes de
ton fang.
Ils le cedent , choisis de Solyme ,
Bizance .
02
Alors l'Espagne unie avec la
France
Te fournira mille & mille Guerriers
Avides de nouveaux Lauriers .
Si LOUIS daigne bien tapprendre
L'art de les prendre ,
Ces Villes te rendront leursfuperbes
Rempars.
Et fous tes Etendars ,
S'il te guide au chemin qui conduit
à la Gloire ;
:
GALANT. 53
Tu verras conftament ſe ranger la
Victoire ,
Suis ſes conſeils , égale ſes Exploits
,
Tu deviendras égal au pius
grands Rois.
Je vous ay mandé dans ma derniere
Lettre , que les Peres Jefuites
du College Royal Dauphin
deGrenoble preſentérentà Mefſeigneurs
les Princes un livre intitulé,
lesfept Miracles du Dauphiné.
Voicy le compliment qui
fut fait de leur part en leur prefentant
ce livre.
Diij
54 MERCURE
A MONSEIGNEUR
LE DUC
DE BOURGOGNE .
f
MONSEIGNEUR,
Pendant que cette Province
fait éclaterfajoye à voſtre arrivée,
il n'est pas permis aux Jefuites du
College Royal Dauphin de Gre
noble , de vous admirer dans le
filence. Les bienfaits du Roy à
l'égard de ce College , dont il est le
Fondateur , & la protection dont
il honore noſtre Compagnie par
toute la terre, nous fontprendre la
د
GALANT. 55
libertéde vous donnerdes marques
publiques de nostre respect & de
noftre obeiſſance.
Mais que dirons nous qui ne
foit infiniment au deſſous du plus
grand Roy du monde ? Quel éloge
peut relever les vertus heroïques de
de Monseigneur le Dauphin , ou
exprimer les vostres ,parlesquelles
vous imitez parfaitement ces
grands modelles qui vous touchent
defi près .
Souffrez, Monseigneur, qu'en
vous confiderant comme un
Voyageur Auguste , avec Mon-
Seigneur le Duc de Berry ,
nous
expoſionsà vos yeux les merveilles
E iiij
16 MERCURE
d'une Province , qui a l'honneurde
donner son nom au premier Fils
de France.
C'est l'Histoire des ſept Mivacles
de Dauphiné quenous vous
prefenions , dont LouisXI diſoit,
lors qu'iln'estoit encore que Dauphin
de France , quefa Province
avoit autant de miracles que le
monde entier. Ce Prince pouvoit
ajoûter que les ſept Miracles de
Dauphinéfubſiſtent encoreaujour
d'buy , & que ceux duMondene
ſe trouvent plus que dans l'Hif
toire.
Maisquand ces raretez mer .
veilleuses ne meriteroient pas d'at.
GALANT. $7
tirer par elles mêmes vostre attention
,elles ne vousſont plus indifferentes,
Monseigneur, dés qu'el.
les deviennent les ſymboles de la
vertu & de la gloire de Louis le
Grand , & du merite éclatant de
Monseigneur vostre Pere.Cefons
encore d'heureux préſages des actions
heroïques , que toute laTerre
admirera daus les Illuftres Princes
quifont aujourd'huy les delices de
laFrance&de l'Espagne Ce qui
paroift de grand d'auguste dins
vostre personne en particulier ,
Monseigneur,nous fait tout efperer
, vous irez encore audelàde
toutes nos esperances ; & fi nos
58 MERCURE
vaux sont exaucez , Louis le
Grandfera toujours l'admiration
de toute l'Europe , Monseigneur le
Dauphin joüira longtemps du bon.
heur &de la gloire , de voirfon
Auguste Pere le plus grand des
Rois, &fesFils les Princes lesplus
accomplis du monde. Heureux fi
nos deſirs peuvent estrefatisfaits ,
&fi nous pouvons meriter l'hon .
neur de vostre protection , en vous
donnant des marques de noftre zele,
de nostre reconnoissance , er du
profond respect avec lequel nous
ferons éternellement , &c.
GALANT.
٢٩
Le premier des ſept miracles
de Dauphiné eſt une montagne
à fix lieuës de Grenoble dans le
Dioceſe de Die . Elle eſt d'une
hauteur prodigieuſe , eſcarpée
de toutes parts , & feparée des
montagnes voiſines , beaucoup
plus étroite par le bas ; de forte
qu'elle reſſemble de loin à une
piramide renverſée.
Les Jeſuites de Grenoble ont
fait de ce Mont invincible , avec
ces deux mots latins ,fuperemtnet
invius , une deviſe pour le
Roy. Et voicy comment ils l'expliquent
à la gloire de ce Prince.
De ce Rocéminent la cime inacceffible
,
Eſt du plus grand des Rois une image
ſenſible.
60 MERCURE
Au faite de la gloire , il aſceu s'élever,
Nul mortel n'y peut arriver.
L'Espagne , de la France implacable
ennemie ,
Ases Loix est aſſujetie :
Il en eft conquerant au milieu de la
paix.
Souverains ,jaloux de ſa gloire ,
Admirezde ces faits la veritable
Histoire ,
Mais ne pretendezpas de l'égaler
jamais.
Le ſecond miracle eſt la Fon--
taine qui brule. Cette merveil- '
leuſe Fontaine eſtoit déja fameuſe
du temps de S. Auguſtin , qui
ditdans le Livre 21. de la Cité de
Dieu Chapitre 7. qu'il y a auprés
de Grenoble , une Fontaine qui
GALANT. 61
allume les flambeaux éteints ,
& qui éteint ceux qui font al-
Jumez , faces accenduntur ardentes,
& extinguntur accense. Cette
Fontaine eſt éloignée de trois
lieuës de Grenoble auprés d'une
montagne. Ces eaux ſont froides
naturellement , mais quand on
détourne ſon Ruiſſeau pour le
faire paſſer ſur un champ voifin
de fon Canal , on voit des
flames ſur ſes eaux . Ce qu'il y
a d'admirable , c'eſt que cette
cau continue d'eſtre froide tandis
qu'elle coule د quoyqu'elle
foit couverte de flames , mais
ſi on arreſte le cours du Ruifſeau
avec des gazons de terre ,
alors cet eau ſe trouble , s'épaif-
「fit , & s'échauffe , on croit qu'il
y a fous ce Champ des feux fou62
MERCURE
terrains , d'où il s'éleve desexalaiſons
qui produiſent les effets
merveilleux qu'on admire dans
cette Fontaine .
Les mêmes Jeſuites ont fait
une deviſe de cette Fontaine à
la loüange de Monſeigneur le
Dauphin ; & luy ont donné pour
ame , &placet , &terret. Voicy
comment ils s'expliquent.
1
Vit- on jamais dans le monde
Des feux au milieu de l'onde ,
Mais icy dans nos ruiſſeaux
Nous allumons des flambeaux.
Ce prodige de nature ,
De Monseigneurfait la peinture :
Son air aimable & doux , ſon noble
naturel,
Sa maniere toûjourstranquille
Enchante la Cour&la Ville.
GALANT9
per
Tite jadis paroiſſoit tel ,
Quand ce Prince faisoit les delices
de Rome ;
Il faut pourtant que ce grand
homme ,
Cede à la douceur du Dauphin ,
Ilfaut qu'il cede à ſa vaillance.
Le Rhin éprouva sa puißance ,
Etfon juste couroux ſceut dompter
ce mutin.
Il n'eut qu'à prendre enmain la
foudre ,
Philisbourgvitfes murs en poudre .
Auprés de la ville de Briançon ,
dans le haut Dauphiné , on recüeille
la Manne ſur les feüilles
des Melezes , qui ſont une eſpece
de Pin ; cette Manne tombe la
nuit , & fe fond au premier rayon
du Soleil . La ſeule feüille des
:
64 MERCURE
Melezes conſerve cette precieuſe
rofée du Ciel , qui n'eſt jamais
plus abondante qu'au mois
d'Aouſt pendant les grandes ſechereſſes
, & dans les mauvaiſes
ſaiſons ; comme ſi leCiel vouloit
dédommager cet endroit de la
ſterilité de la terre par ce prefent
, & preparer au Dauphiné
un remede contre les maladies
qui ſuivent ordinairement les
mauvaiſes recoltes .
Cette Manne dont on ſe ſert
dans la Medecine ne tombe pas
en Eſpagne. C'eſt un preſent que
le Ciel a fait à la France , & au
Dauphiné en particulier , ce qui
adonné ſujet aux Jeſuites de Grenoble
de dire que le Roy vient
de faire à l'Eſpagne un preſent
infiniement plus précieux en luy
GALANT. 65
donnant un Roy qui ſera un remede
à tous les maux dont le
Corps de la Monarchie Eſpagnole
eſtoit depuis longtemps affligé.
Auſſi ont-ils mis pour mot
fur les Arbresqui diſtillent cette
Manne , nobis dat majora Deus .
Voicy les Vers qu'ils ont faits à
ee ſujet. C'eſt l'Eſpagne qui
parle.
Le Soleil chaque Eſté blanchit voſtre
campagne ,
Du preſent qu'au Defert il faisoit
aux Hebreux.
Foüiffez- en , Peuples heureux ,
Mais portez envie à l'Eſpagne ,
Qui reçoit du Soleil un don plus pre
cieux.
Ce n'est plus cet Etat autrefois languiffant
;
May 1701 II. P. F
66 MERCURE
Un des Neveux de Charlemagne
Soûtient ce Tròne chancelant
PHILIPPE en apris la défense ;
Le Ciel le ravità la France
Aqui le Ciel l'avoit donnè ?
Regnez, Monarquefortuné ,
Mais dans l'éclat qui vous couronne
,
N'oubliez pas que c'est la France
qui vous donne.
Le quatriéme miracle de Dauphiné
eſt nommé la Balme .
C'eſt une fameuſe Grotte qui
ſe voit auprés du Monastere des
Chartreufines de Salettes ſur le
bord du Rhône ; elle eſt tresvaſte
& tres- profonde. Les eaux
qui tombent goute à goute de la
cime de ce Rocher y forment
par leur congellation mille diffe
GALANT. 64
rentes figures : on voit couler du
haut de la voute pluſieurs fontaines
dans des baffins que la Nature
a formez pour les recevoir.
Aprés qu'on a marché environ
mille pas dans cette Balme , on
trouve un Lac d'une lieuë de
longueur , ſur lequel François I.
fit porter deux Bateaux. La devotion
des peuples du voiſinage
les a portez à bâtir deux Chapelles
à l'entrée de cette Balme ,
dont l'une eſt dediée à la Sainte
Vierge , & l'autre à Saint Jean
Baptifte . Les mêmes Jefuites ont
fait de cette Grotte une Deviſe
pour le Roy dont voicy les mots ,
Šoli loca nulla impervia noftro.
Le titre des Vers qu'ils ont
faits pour expliquer cette Deviſe
eſt , la penetration du Roy ,
Fij
68 MERCURE
qui découvre les Conſeils de ſes
Ennemis , & fur ſon zele pour la
Religion . Voicy ces Vers .
Dans une Grotte profonde
La Nature a taillé des figures d'Oi--
feaux ,
Des monstres & des animaux .
Le Soleil qui voit tout au monde
D'un grand Lacfouterrain ne vit
jamais les eaux ,
Ilne peut penetrer dans cetteGrotte
Sombre,
Quoyqu'ilfoit le Père dufour;
Ce Rocher est le ſejour
De la Nuit de l'Ombre ...
Mais , o Dieu , quelle difference
Du Soleil ordinaire à celuy de la
France ?
Ilpenetre dans tous les lieux
GALANT. 69
Rien ne peut échaper à l'éclat deſes
yeux ,
Ilportepartoutsa lumiere.
Renfermezdans vos Cabinets ,
Politiques, tous vosfecrets,
Il en forcera la Barriere .
Souverains quele Ciel a fait pour
gouverner
Formez-vousfurluy pour regner.
Les Cuves de Saſſenage font
regardées enDauphiné comme le
cinquiéme miracle de la Province
Le Bourg de Saſſenage eſt celebre
par pluſieurs fingularitez .
S'il en faut croire quelques Auteurs
, c'eſt dans ce lieu que la fameuſe
Meluſine finit ſes jours.
On y voit au pied d'un grand rocher
deux grandes Cuves de pierre
, & on affure qu'autrefois on
70 MERCURE
les trouvoit pleines d'eau la veille
des Rois , lorſque la recolte
devoit eſtre abondante, & on n'y
en trouvoit point quand l'année
devoit eſtre ſterile. Le lendemain
des Rois cette eau s'écouloit
d'elle-même , ſans qu'on puſt
ſçavoir d'où elle estoit venuë
dans ces Cuves , ny par où elle
s'écouloit.
Ces Cuves ont donné lieu aux
Jeſuites du College Royal Dauphin
de Grenoble , de faire une
Deviſe ſur les heureuſes deſtinées
de Meſſeigneurs les Princes,
Fils de Monſeigneur le Dauphin
. Ces paroles en font l'ame ,
Trium foelicia Regum Aufpicia .
Voici comment ils expliquent
cette Deviſe par leurs Vers.
1
GALANT. 71
Quand Fanus remplira ces Cuves
admirables ,
Bergers , enflezvos chalumeaux
Et chantezfur des airs nouveaux ,
Que Cerés &Bachus vousferontfavorables
.
Dans la Science divine ,
De prèdire l'avenir ,
Plus verſé que Melusine
F'ofefurelle encherir.
Elle borne ſa connoiſſance
A donner d'une année une heureuſe
abondance ,
De la feule Province elle ouvre les
trefors
Mais , Grands Princes , voſtre
prefence
;
Nous fait concevoir l'eſperance
De voir en noſtre Siecle un nouveau
Siecle d'or
ور
75 MERCURE
Et de voſtre deſtin entairay-je l'Hiftoire
?
Chers Enfans de nosDemi-Dieux,
Qui vous preſentezà nos yeux
Avec tantde pompe & de gloire
Soyezattentifs à ma voix ;
Princes , voicy voſtre horoscope.
Le monde vous verra tous trois
Partager entre vous l' Europe.
On trouve au pied des montagnes
de Saſſenage des pierres à
peu prés de la groſſeur & de la
figure d'une lentille , qui ſont
extrémement polies , d'une couleurblanche,
ou d'un gris obfcur.
Elles ont la proprieté merveilleuſe
de nettoyer les yeux ,
quand il eſt entré de la pouſſiere
ou quelque fétu qui les incom
mode. On met une de ces pier-
( res
GALANT. 73
res entre l'oeil & la paupiere , &
elle chaffle tout ce qui cauſe de
la douleur , en parcourant l'oeil ,
aprés quoy elle tombe à terre .
Ces pierres ont fourny aux
mêmes Auteurs le ſujet d'une
Deviſe contre les envieux du
Roy. Les paroles ſuivantes fervent
d'ame à cette Deviſe , Hoftibus
hec Regis dona ferenda. Elle
eſt expliquée par les Vers fuivans.
PRINCES , qui vous liguezſi ſouvent
contre nous ,
De la gloire duRoy n'êtes-vous point
jaloux?
Cettegloireſirépanduë
;
Dans l'un & l'autre monde égale--
ment connuë , ..
Peut- estre vous met en courroux ,
May 1701. II . P. G
74 MERCURE
1
Et choque vostrefoible vuë ,
Si vous ne pouvezla ſouffrir,
Nous avons dans le voisinage
Des lentilles de Saſſenage ,
Remede excellent pour lesyeux.
Bataves & Germains , vous feriez
beaucoup mieux
De remettrefans reſiſtance
Tous vos interests ala France's
Mais vous enviezſon bonheur .
Non, ce n'estpas ce quivous bleffe:
C'est d'un Roy trop puiſſant l'invinciblefageffe
Qui vous faitfoulever le coeur ;
Son merite vous importune ,
Cependant malgrè vous , au bout de
l'Univers ,
Ondit en Profe comme en Vers
La vertu de Louis furpaffe sa
fortune.
GALANT. 75
Le dernier miracle de Dauphiné
eſt la Tour ſans venin. On
voit de la Ville de Grenoble une
ancienne Tour à demi ruinée ,
qui n'en eſt éloignée que d'une
lieuë . On l'appelle la Tourfans
venin , parce qu'on aſſure qu'on
a jamais vu ny dans cette Tour
ny dans ſon voisinage , aucun de
ces inſectes venimeux qui cherchent
un aſile dans les vieux bâtimens
abandonnez . On ajoûte
que lors qu'on a porté de pareils
inſectes dans cette Tour, ils s'en
ſont d'abord éloignez. Quelques-
uns affurent que ces animaux
venimeux fuyent ce terroir
, parce que l'air y est tres
pur , & fort expoſé aux vents
qui le purifient. D'autres diſent
qu'il y a auprés de cette Tour
Gij
76 MERCURE
des Plantes dont ces Animaux
ont naturellement de l'averſion .
Les paroles que les mêmes Jefuites
font ſervir d'ame à la Deviſequi
a cette Tour pour corps,
font : Venena relinquuut aut fugiunt.
Les Vers qui les expliquent
font ſur la deſtruction de l'herefie
en France par le Roy.
De cette vieille Tourfur le haut d'un
rocher,
Serpens vous n'ofez approcher;
Le charme tout puißant d'une vertu
Secrette
-Ne fouffre rien icy de venimeux.
Croupißez dans vostre retraite ,
Ou bien défaites - vous d'un poison
dangereux.
Si vous fuyez , Heretiques de
France ,
:
GALANT. 77
En Hollande , en Ecoffe , en Pruſſe ,
àDarien,
C'est que vous n'ofezpas du premier
Roy Chreftien ,
Soûtenir l'auguste presence.
De tes noires erreurs porte ailleurs le
venin,
Impie & malheureux Calvin ;
Va dans d'autres climats vomir ton
herefie
Qui coûta tant de sangà ta chere
:
Patrie
Si fans la guerre & les combats
Du Royaume on la voit bannie
,
Ilfalloit de LOUIS &lateste &
le bras ,
Pourdompter cette bydre cruelle ,
Geneve l'a vuë naiſtré , & retourner
chezelle:
Gij
78 MERCURE
Heureuse France millefois ,
Defuivre de LOUIS les loix ;
Plus heureuse d'estre foumiſe
ParleFils-Ainéde l'Eglise
AuSouverain Maistre desRois
Ce qui fuit eſt encore des Jefuites
de Grenoble .
Vous avezparcouru,Grands Princes
,
De voſtreAuguste Ayeul les differens
Etats,
Vous avezbien vu des Provinces,
Dontchacune autrefoisfaisoitdes Potentats?
८
Celle- cyque l'on voit en prodigesfeconde
Etonnoit jadis l'Univers ,
Et fes feft miracles divers ,
GALANT. 79
Faifoient du bruitdans tout le monde :
Maisfi-toft que vous paroiſſez:
Ses miracles font effacez
Vous estes l'unique merveille ,
Dont tous les Peuplesfontfurpris ;
De voſtre air tout divin lagracefans
pareille, :
Charme nosyeux&nos esprits .
Je vous envoye une Ode qui
a eſté trouvée parfaitementbonne,&
qui a reçu de grands applaudiſſemens.
Elle fut prefentée
à Avignon à Meſſeigneurs les
Princes , par Mr Limoion de S.
Didier , Neveu de feu Mr le Chevalier
de S. Didier , connu par
l'Histoire de Venife , par le
Traité de Paix de Nimegue , &
par un Traité de Chimie qu'il a
mis au jour.
Gij
80 MERCURE
A MESSEIGNEURS
LES DUCS
DE BOURGOGNE
ET DE BERRY.
Venez , jeunes Dieux de la
Seine,
Vous faites nosvoeux les plusdoux,
Les deux brillans Freres d' Heleine
Sont moinsfavorables que vous
Je veux par des routes nouvelles ,
Chantant vos vertus immortelles ,
Aux foiblesyeux me dérober ;
Duft- on voir mes ailes fonduës ,
Du lumineuxfejour des nuës 1.
GALANT. 8
Ilest toujoursbeau de tomber.
ト
La loüange est lefon aimable
Qui flate l'oreille des Dieux ,
Et I encens leplus agreable
Qui montede la terre aux Cieux .
Pius les Mortelspar leurcourage,
Sont des Dieux la vivante image,
Etplus ils recherchent ce prix.
Alexandre eust pour un Homere,
Dont la loüange luyfut chere ,
Donné tout ce qu'il avoit pris.
Muse, quelle est vostre allegreſſe,
Quand ils offre àvous unGuerrier,
De quilafuprêmeſageſſe ٢٠
Sçais joindrel Olive au Laurier?
82 MERCURE
Mais decettegloire homicide,
Dont brille un Conquerant avide,
Vosyeux nefont pas ébloüis ,
Vousn'aimezque dejuſtes armes,
Etvous neprodiguezvos charmes
Qu'aux Augustes & qu'aux
Louis.
ॐ
Quipourroit refuſerſes veilles
Amon Roy, l'exemple des Rois ??
Ses joursfont tiſſus de merveilles,
Lajusticedicteſes Loix
LeCielàfes voeuxfavorable ,
Rendfa gloire àjamais durable,
Et couronnefa pieté.
Comme d'une tige feconde
Defon Sangpour le bien du monde,
GALANT. 83
Sort une ample Pofterité.
Il renaiſtdans d'autres Alcides ,
LesHeros naissentdes Heros.
Tels on voit les Faons intrepides
Naistre du Roydes animaux.
Bien-toftarmezde dents nouvelles,
Ils quittent les rouſſes mammelles
Deleur mere auxyeux menaçans,
Esse ruant dans la prairie ,
Ilsfont une apre boucherie
Des taureaux au loinmagiſſans.
Flatezpar les douces amorces
Desjours fereins où Flore rit,
Dans l'ardeur d'éprouver leurs
forces,
84 MERCURE
LesAiglons defertent leur nid.
L'amourcourageux de laproye,
Contre lesDragons les envoye;
Vainqueurs ils s'élevent dans l'air,
Etd'une audacieuse ferre
Ils vont empoigner le tonnerre,
Dontſe doitfervirJupiter.
Une Nation éclairée
Cherchant un Roy, pourſon repos,
Qui ramenast le tempsdeRhée,
Feste lesyeuxfurnos Heros ,
Empreins du divin caractere ,
De leur Ayeul de leur Pere ,
Qu'ils étalent d'attraits vainqueurs!-
GALANT. 85
Même majesté ,même audace ,
Même douceur , & même grace ,
Surleurs pasfont volerleurs coeurs.
ॐ
Oquel bonheur pour toy, ma Lyre,
Sije te puis entretenir ,
Plein dufeu facréqui m'inſpire ,
Des merveilles de l'avenir.
Quel ſpectacle à moy se découvre?
Le Templede laGloire s'ouvre ,
Je vousy vois,fameux Guerriers,
LaPoësie avec l'Histoire ,
Sous les ailes dela Victoire ,
Vousycouronne de Lauriers
Engrandeur, en force, enlumiere,
LesAftres cedent au Soleil;
:
86 MERCURE
Dans son éclatante carriere
Louis ne voitpoint de pareil.
Ondiroit que la Providence
Se repoſeſurſa prudence
Duſoindes Terres & des Mers ;
Volant de laTamise au Gange ,
F'iray du bruit de sa louange
Repaiſtre l'avide Univers.
L'Inſcription que je vous envoye
eſtoit à Romans ſur une des
Fontaines de vin qui y ont coulé
pendant tout le temps que Mefſeigneurs
les Princes y ont demeuré.
Ludovico Burgundiæ Duci
Carolo Bituricenſi
Ludovici Magni Triumphatoris
perpetui
GALANT. 87
Augustis Nepotibus
VITA ET VICTORIA
Pergant, divis bonü , quò maximus
animus
quò fortunafavens
Populus applaudens , Miles ardens,
hoftisprovocans
Et ipfa trahit armorum gloria
Regum decus,
Id certefalientesjam vinifontes.
Et decurrentia per urbem dulciſſimi
liquoris fluenta
fuavitatefua, odore &colore
OMINANTUR.
Il eſt temps que je finiffe ce
Journal que j'ay fi heureuſement
commencé , & dont toute l'Europe
a paru contente. Meffeigneurs
les Princes ayant couché
Je 8. Mars dans un Bourg dus
88 MERCURE
Dauphiné appellé Pyrieu , en
partirent le 9. & ayant traverſé
le belle & vaſte plaine de Sainfons
, il parurent à la vue de
Lyon à une heure aprés midy.
Mr Deſpincelle Prevoſt des Maréchaux
de Lyon avec les Maréchauffées
, de Foreft , & de Beaujollois
dependantes du Gouvernement
de cette Ville , allerent
audevant d'eux à une lieuë
& demie. Ces Compagnies étoient
vetuës de neuf , & les Officiers
avoient des habits magnifiques
. Mr le Marquis de Rochebonne
, Commandant pour de
Roy dans la Province , accompagné
d'environ deux cens Gentilshommes
des environs
و tous
bien montez , trouva Meſſeigneurs
les Princes à demi - lieuë
GALANT. 89
au delà du Faubourg de la Guit
lotiere , & eut l'honneur de leur
faire un compliment qui fut fort
applaudi par la juſteſſe. Aprés
cela la Nobleſſe ſuivit leur car
roffe & prit avec eux la route
de la Ville. Les Academiſtes
allerent aufli au devant des Princes
, & formerent un petitCorps
à part , des plus leſtes & des
plus brillans. M Pavant de
Floratis , leur Ecuyer , & le
Gouverneur de l'Academie de
Lyon , qui les avoit diſpoſez fur
-une ligne , avec beaucoup d'or
dre , eut avec eux l'honneur de
les ſaluer trois fois l'épée à la
main , Mr Deviau ; Lieutenant
Criminel de Robe- courte eftoit
avec les Officiers & Archers de
ſa Compagnie à l'entrée duFaux-
May 1701. 11 P. H
१० MERCURE
و ه
bourg de la Guillotiere. Aprés
ces divers Corps de Cavalerie
, les Princes avançant un
peu plus vers le Fauxbourg ,
trouverent le corps le plus avancé
de la Bourgeoiſie de la Ville .
Elle formoit dans cet endroitlà
un Bataillon complet , dont
la teſte & la queuë eſtoient compoſées
de Piquiers & de Cuiraffiers
, ou de Gens armez de tous
tes pieces. Leurs armes eſtoient
toutes dorées & damaſquinées
pour la plus part . Ce premier
Bataillon eſtoit ſuivi immediatement
d'une longue file d'environ
deux cens carroſſes , qui occupoient
une affez grande eſpace ,
eſtant tous rangez ſur une même
ligne , pour laiffer la droite
àMeſſeigneurs les Princes. Six
GALANT. gi
cens Damesdes plus diftinguées
de la Ville , veſtuës de noir &
ornées de pierreries rempliffoient
cette ſuite de carroſſes ,
qui alloit aboutir au commencement
du Fauxbourg.
Mode Mænville , Commandant
du Château de Piere -cize ,
&Mr de Valorges qui fit la fonction
de Major , estoient montez
à cheval ſi- roftque le jour avoit
paru. Ils avoient Septamille
homme de milice Bourgeoiſe à
difperfer tirée des trente-cinq
quartiers de Lion qu'on appel
le Pennonages. Il y avoit deux
censhommes de chacun. Ilsem
ployerent quatorze de ces quartiers
à border lahave à droite,
&à gauche le long duFauxbourg
de la Guillotiere juſqu'au Pont
Hij
ود MERCURE
du Rofne , & firent placer vingt
autres quartiers, depuis la Porte
juſqu'à l'entrée de Bellecourt
Ils mirent ces Troupes en Bataillons
de quatre de hauteur &
de cinq de front , & en rem
plirent la place de Bellecourt ,
l'une des plus belles de l'Europe,
-qui a plusde fix cens pas de long,
& plus de trois cens de large.
Elle estoit remplie de plus de
foixante & dix mille ames ſans -
compter , un grand nombre de
perſonnes diftinguées qui étoient
aux Fenestres , aux Balcons , &
fur les Amphiteatres qu'on a
voit dreffez en divers endroits?
Ily avoit dix Bataillons àdroite,
& dix à gauche qui fe regardoient
, avec une ruë au milieu
de cinquante pas'de large
GALANT. 93
où toute la Cour paſſa . La Com.
pagnie de Mr Souternon , qui
commande les Troupes du Roy
qui font à Lion , prit la droite
de la Porte du logis des Princes ,
& la trente-cinquiéme Compagnie
des quartiers qui reſtoſt ſe
plaça à gauche , de forte que la
Porte fut tres -bien garnie . La
plus part des Bourgeois qui étoient
fous les armes eſtoient
magnifiquement vêtus. Les uns
avoient des habits de velours
cramoiſi avec de gros galons
d'or . Les autres eſtoient en drap
d'Angleterre enrichi ou de galons
, ou de boutonnieres d'or &
d'argent . Ily avoit quelques uns
de ces habits qui avoient coûté
deux&trois cens piftoles : Cha
que Penonnage avoit un Dra
2
94 MERCURE
peau avec ſa deviſe particuliere.
Le Pont du Roſne qui eſt à la
teſte du Fauxbourg de la Guil--
lotiere , fut laiſſe entierement:
vuide à cauſe de ſon peu de lar--
geur. On donna là deſſus de fi
bons ordres , que qui ce ſoit ne
ſe trouva fur ce Pont , qui a de
longeur plus de deux cens foixante
toiſes , tandis que les car
roſſes des Princes & de leur fui,
te défilerent . Le Conſulat com--
poſé de Mr. Vaginay , Prevoſt
des Marchands , de Mis Perrichon
, de la Rové , Croppet de
S. Romain & Sabot Echevins ,
de l'Avocat General , du Secretaire
& du Receveur , tous en
robes violetes , qui font leurs
habits de ceremonie , & des Exconfuls
en robes noires , s'eſtoit
CALANT. 95
rendu à l'extremité du Pont, entre
la Barrierre & la Porte de
la Ville. Ce Corps eſtoit precedédes
Mandeurs en Robes , qui
portoient leurs grands Ecuſſons.
Meſſeigneurs les Princes eſtant
arrivez en cet endroit , firent
arreſter leur carroffe pour rece.
voir le compliment de Mr Vaginay
, qui parla avec beaucoup
d'eſprit &de dignité. Ce compliment
fait , on entendit une
agreable fanfare de quinze trompettes
, qu'on avoit placez à la
décente du Pont devant la Chapelle
du S. Eſprit, ce qui fut fui.
vy d'un million de cris de Vive
leRoy.On avoit placéà la Porte,
la compagnie de deux cens Arquebufiers
commandée par M
Fereus Capitaine de la Ville ,
96 MERCURE
qui en garda les Portes ce jourlà
, & les trois jours ſuivant. La
magnificence des Troupes , à la
teſte deſquelles eſtoit Me de Val
lorge , répondoit parfaitement
à leur difcipline. Les Capitaines
Penons , ainſi que leurs Lieutenans
& leurs Enſeignes avoient
preſque tous des habits en bro
derie , ou chamarrez de galons
d'or ou d'argent. Tousles rangs
eſtoient chacun en particulier
fort uniformes , &cette grande
multitude d'armes dorées , de
plumes blanches & d'écharpes
frangées d'ormavoit quelque
choſe de tres -grand Aufli Mefſeigneurs
les Princes en voyant
toute cette Bourgeoifie ſous les
armes, dirent - ils tout haut qu'ils
la trouvoient fort riche & tres
bien
GALANT. 97
bien difciplinez . Ce fut entre
cette double haye d'Infanterie ,
dont les Capitaines & les Lieutenans
ſalüoient de la Pique &
les Enſeignes du Drapeau, qu'ils
furent conduits au Palais , où le
Roy avoit ordonné qu'on les logeât,
& où il avoit autrefois logé
luy-même , & Madame la Ducheffe
de Bourgogne aprés luy.
Ce fut dans la maison qu'on
nomme lamaiſon rouge , & qui
eſt au fond de Bellecourt à l'extremité
du Mail. On obſerva
tres - exactement l'ordre que M
le Maréchal de Villeroy avoit
fait publier de ne point tirer ,
ſur peine de la vie ; mais Meſſeigneurs
les Princes , par une
diftinction tres -glorieuſe pour
la Bourgeoifie , en confideration
May 1701. 11. P. 1
2
98 MERCURE
de ſa fidelité éprouvée , voulurent
bien luy permettre de laiffer
les pierres & les mêches aux
armes qu'elle portoit. LaGarde
du Palais ſe fit nuit & jour , &
fut relevé de vingt- quatre heures
en vingt-quatre heures par
le Major de la Ville .
1
A
Comme Meſſeigneurs les Princes
avoient dîné en chemin dans
leur carroſſe & de fort bonne
heure, ils firent collation dés qu'
ils furent arrrivez . Ils furent à
peine fortie de table que Mrs de
Mænville & de Vallorges firent
défiler toute la milice Bourgeoife
ſous leurs fenêtres . Outre les ſept
mille hommes dont elle eſtoit
compoſée , & qui formoient les
trente-cinq compagnies , il y en
voit deux de plus de cent hommes
GALANT. وو
chacune , leurs habits où l'or fe
faiſoit remarquer eſtoient grisblanc
& uniformes ; la premiere
eſtoit armée d'arcs & de fleches ,
& la ſeconde d'arquebuſes. Ces
Compagnies devoient ſervir au
divertiſſemens des Princes . Aprés
qu'ils eurent admiré la
magnificence, des Troupes qui
pafferent fous leurs Feneſtres ,
& auſquelles ils donnerent beaucoup
de loüanges , il reçûrent
les preſens de la Ville , qui leur
furent preſentez par Mr Proft
de Grange blanche , Avocat de
la Ville , & par Mr Perrichon
le fils , Secretaire de la même
Ville. Ces preſens parurent d'un
fort bon gouft , & galamment arrangez.
Meſſeigneurs les Princes pa
I ij
TOO MERCURE
rurent enſuite quelque temps
aux fenestres du Palais , pour
voit la prodigieuſe multitude de
gens qui rempliſſoient la place
de Bellecourt. Ils s'en retirerent
pour entrer dans leur cabinet
où ils demeurerent enfermez
aſſez long -temps: Lorfqu'ils
en furent fortis , le Conſulat
leur preſenta à chacun un
Livre , magnifiquement relié
avec leurs armes relevées en broderie
, & fit diſtribüer à toute
leur Cour un grand nombre
d'exemplaires de ce même ou
vrage. C'eſtoient les principales i
antiquitez & fingularitez les
plus remarquables de la Ville
de Lyon , receüillies par le Pere
de Colonia Jeſuite , & accompa
gnées de pluſieurs applications à
GALANT. ICH
P'honneur des Princes .
Sur les cinq heures du ſoir ,
ils allerent en chaiſe à l'Opera
de Phaeton. La porte de la Salle
eſtoit gardé par le Chevalier du
Guet à la teſte deſa Compagnie,
toute en habits uniformes . On
avoit menagé pour eux un Efcalier
derobé qui écarta d'eux
la foule. Leur loge eſtoit tapiſſée
d'un velours cramoiſi avec des
creſpines d'or . Il eſtoit venu plufieurs
Muficiens de Marseille
pour rendre ce divertiſſement
plus agréoble. Les principales
Dames de la Ville s'y trouverent
moins pour en joüir , que pour
avoir l'avantage de voir des Princes
ſi accomplis. L'Opera fini ,
ils retournerent au Palais où ils
ſouperent. Ce fut pendant leur
1 iij
102 MERCURE
foupé qu'on tira tout le Canon
de la Ville , avec un fort grand
nombre de Boëtes . Leur complaiſances
pour les Dames leur
avoit fait ordonner qu'on remift
à ce temps-là cette marque de
joye puublique, afin de leur épargner
la frayeur qu'ils auroient
pûavoir, ſi on avoit tiré le Canon
tandis que leurs Caroffes paffoient
fur les ponts du Rhône. Il
y eut le foir de grandes illuminations
par toute la Ville , & chacun
chercha à ſe diftinguer , ſoit
par l'arrangement des lumieres ,
ſoit par le grand nombre de figures
& de deviſes tranſparentes à
la gloire du Roy , & de Meſſeigneurs
les Princes .
Le 1o. au matin trois Députez
de Geneve eurent audiance.
GALANT. 103
Ils haranguerent les Princes
chacun en particulier , & leurs
difcours furent trouvez tresbeaux.
Ils les prierent de leur
accorder leur protection auprés
de Sa Majesté. A dix heures &
demie ils allerent à la Meſſe à
faint Jean , Cathedrale de Lion .
M. l'Archevêque en Chappe &
en Mitre , accompagné de tout
ſon Chapitre les reçut à la porte
de l'Eglife , & leur fit undifcours
plein d'éloquence & de pie.
té. Če Diſcours fini , les Princes
fuivirent l'Archevêque & le
Clergé dans le Choeur , & furent
conduits dans les places de
l'Archidiacre & du Maistre du
Choeur , fur chacune defquelles
•on avoit élevé un dais . Aprés
les ceremonies ordinaires , M.
Liiij
104 MERCURE
l'Archevêque alla s'habiller au
Treſor de l'Eglife , & vint celebrer
la Meſſe avec la même ſolemnité
qui s'obſerveauxFeſtesde
Noël, dePâques & de la Pentecoſte
Il étoit aſſiſté deſeptAcolytes,
de ſept Soudiacres, de ſept Diacres
, de ſept Prêtres revêtus de
leurs Chaſubles, du nombre defquels
il eſtoit , & de ſept autres
Prêtres revêtus de Chapes . Tous
ces Officiers , les Comtes en
Mitres , & les autres découverts
entrerent dans un tres-bel ordre
par la grande porte du Choeur,
&faluërent les Princes en palfant.
La Meſſe fut entonnée par
M. le Comte de faint George ,
Précenteur , & chantée en plein
chant par le Clergé. On fit l'Adminiſtration
, c'est- à- dire l'effai
4
GALANT. 105
1
du pain & du vin qui ſe fait par
le plus ancien des Perpetuels
en prefence de tous les Diacres
& foudiacres . Ils fortent tous
du Choeur pour cela , & fe rendent
à la Chapelle de Nôtre-
Dame , où M. le Prieur de la
Platiére eſt obligé d'apporter du
pain & du vin , dont on choiſit
le meilleur pour le faint Sacrifice';
& aprés l'avoir choiſi on le
porte ſur la credence avec beaucoup
de folemnité. Cette ceremonie
est fort ancienne , & ne
ſe pratique dans cette Egliſe que
lors que l'Archevêque y Officie .
Ony voit deux colomnes de cuivre
avec des chapiteaux Corinthiens
, ſur lesquels eſt un eſpe-.
ce d'entablement , au-deſſus duquel
il y avoit ſept Chandeliers
106 MERCURE
garnis de ſept cierges. Il y avoit
auſſi ſept Enfans de Choeur qui
s'arrêtoient aux colomnes , & y
pofoient leurs Chandeliers . Le
Prêtre Officiant , le Diacre &
le Soudiacre avoient tous trois
la Mître en tête , & ne l'ôtoient
qu'en certains temps de la
Meſſe . Derriere l'Autel qui eſt
ifolé comme celui de fainte Genevieve
de Paris , eſtoit un fiége
Pontifical avec ſept gradins , &
au - deſſus un dais de vélours ,
ſous lequel l'Archevêque ſe pla
çoit avant & aprés le Sacrifice .
Afes pieds fur les gradins étoient
quatre des ſept Chappiers . Deux
tenoient ſa Croix & fa Croffe ,
l'autre tenoit le Miffel ; & le
dernier tenoit ſa Mitre en cer
tains temps . A droite & à gau
GALANT. 107
che de ce Siége , le Clergé eſtoit
affis , & formoit un demi- cercle .
Voicy quelle fut la difpofition
des Officians . Mr Archevêque
eſtoit avec deux Chappiers
à la face de l'Autel. Dans
ſes retours à droite & à gauche
eſtoient les fix autres Prêtres
avec leurs Chaſubles , trois d'un
côté , & trois de l'autre . Immediatement
à l'entrée de la
face de la Balustrade qui eſt
quarrée , les cinq autres Chappiers
eſtoient placez . Celui du
milieu tenoit la Mître & deux
autres la Croix & la Croſſe. Derriere
eux eſtoient les ſept Diacres
& derriere les Diacres .
les fept Soudiacres . L'Officiant
eſtoit placé au milieu , ainſi que
jel'ay déja marqué. M. l'Evêque
?
:
:
108 MERCURE
de ſaint Flour , de la Maiſon
d'Estaing , qui eſtoit venu à Lion
pour ſaluër Meſſeigneurs les
Princes , aſſiſta à toute cette ceremonie
avec les Comtes de
Lyon du nombre deſquels il a au.
trefois eſté.
Les Princes étant retournez
dans le lieu qui leur ſervoit de
Palais , donnerent audiance aux
Chanoines Comtes de ſaint Jean,
& furent complimentez par M.
de Damas de Marillac , Doyen
de cet illustre Chapitre. Le Prefidial
& l'Election eurent enfuite
audiance. M. de Seve , Baron
deſaint André , Lieutenant
General , parla pour le premier
de ces Corps , & M. Dernieux
Preſident en l'Election , porta la
parole pour l'autre .
GALANT.
109
Meſſeigneurs les Princes allerent
l'aprédînée entendre Vêpres
à l'Abbaye d'Aiſnay dont
l'Egliſe eſt tres - ancienne . Aprés
que les Vêpres furent dites ils
s'arrêterent quelque temps à
confiderer un Monument ant:-
que qui ſe voit dans cette Eglife.
Ce font les deux colomnes
du celébre Temple d'Auguſte ,
que les ſoixante Nations des
Gaules qui negocioient à Lyon ,
firent bâtir à ſon honneur . Il y
a plus de dix- ſept fiecles au con-
Auent du Rhône & de la Saone ,
Ces Colomnes qui ont eſté de
puispartagées en quatre foutiennent
aujourd'huy la voûte du
Choeur de l'Egliſed'Aiſnay.
Poiſeau qui estoit au haut d'un
Les Princes allerent voir tirer
;
ILO MERCURE
maſt fort élevé dans la Place de
Bellecour . La Compagnie des
Chevaliers de l'Arc y avoit drefſé
une maniere de Camp , long
de cent cinquante pas , & large
de quatre- vingt . Le fond de
ce Camp eſtoit rempli de quantité
de barraques diverſement
peintes , & deſtinées pour les
Chevaliers. La tête du Camp
eſtoit ornée de quatre Pavillons
au milieu deſquels il y en avoit
un cinquiéme pour les Princes .
Ce Pavillon eſtoit couvert d'ardoiſes
, & embelli au dedans de
tapifſſeries de Flandres , de glaces
de portieres , de rideaux , de
deux fauteüils de velours cramoiſi
avec des crépines d'or , &
de pluſieurs autres ornemens.
Les Chevaliers , au nombre de
GALANT.
foixante , outre ceux de cinq autres
Villes de la Province , qui
s'eſtoient joints à ceux de Lyon,
portoient chacun un riche carquois
, revêtu d'un drap bleu ,
& relevé en broderie d'or avec
des Fleurs-de- Lis , & des Trophées
de même . Leurs habits
eſtoient propres & uniformes . Ils
avoient un bonnet à la Polonoiſe
, fourré de petit gris , & chamarré
de galons d'or enzigzag , &
pour marque de leur Chevalerie,
Ils portoient chacun à laboutonniere
une Croix de vermeil ,
chargée d'un arc & d'une fléche
en ſautoir. Leurs Officiers pré
cedez de tambours , & de hautbois,
& de pluſieurs hommes habillez
à la maniere des principales
Nations , qui ſe ſervent de
112 MERCURE
l'arc & de la fléche marchoient
à leur teſte. Les Princes eſtant
entrez dans ce Camp voulurent
bien s'armer du braſſard dargent,
de l'aarrcc & des fléches qu'on
leur preſenta , & tirérent plufieurs
coups avec une adreſſe qui
leur attira l'admiration des Spectateurs
Avant que de partir de
Lyon , ils firent l'honneur à la
Compagnie d'écrire leurs noms
dans le livre des Chevaliers , &
accepterent les riches armes dont
ils s'eſtoient ſervis . Ils emportérent
même avec eux l'Oiseau qui
fut abatu par le nommé Mori de
Lyon , l'arc & le carquois de ce
Chevalier , & la fléche avec laquelle
il avoit eu l'adreſſe de l'al'abattre
.
Sur les cinq heures , MeffeiGALANT.
1
a
a
gneurs les Princes allérent à la
maiſon de Saint Antoine d'où ils
virent les jouſtes qu'on avoit préparées
ſur la riviere de Sône. Ils
furent reçus à la porte par tout
le Conſulat , qui avoit choiſi cette
Maiſon , comme la plus commode
par ſa ſituation & par fon
agrément. Les Religieux de Saint
Antoine n'avoient rien negligé
de ce qui pouvoit les rendre dignes
de l'honneur qu'ils devoient
avoir. La Galerie & les Sales
voiſines avec l'Eſcalier qui y conduit
, eſtoient embellis d'un fort
grand nombrede luſtres , &de candelabres
de criſtal . On y voyoit
desPeintures de prix , & en quantité
, une Judith d'Annibal Carrache
, un Seneque du Guide ,
des Originaux du Padoüan , du
May 1701. 11. P. K
1
:
114 MERCURE
Correge , d'André del Sarto , &
de Leonard Vinchi , Maistre de
Raphaël d'Urbin . La place des
Princes eſtoit marquée par un
riche Daisde ſatinblanc en broderie
, avec les Armes de France.
On avoit placé ſous le Dais deux
fauteuils de velours bleu avec
deux carreaux ſur les deux feneſtres
des Princes , deux fur les
deux tabourets qui estoient au
bas , & deux fur les fauteüils .
Tout le reſte de la Galerie eſtoit
orné à proportion. Les Baſteliers
au nombre de cent partagez
en deux Efcadres , & vétus
de blanc avec des galons & des
boutonnieres de ſoye , firent devant
les Princes les mêmes exercices
qu'ils avoient eu l'honneur
de faire autrefois devant le Roy
--
GALANT. 115
On voyoit fur leur Drapeau une
Emblême qui marquoit la vive
joye qu'ils avoient de ſervir à
leur divertiſſement . C'eſtoit un
Navire rempli de Matelots , qui
pouſſoient des cris d'allegreſſe ,
en voyant paroiſtre dans le Ciel
les deux Altres favorables qu'on
appelle les Gemeaux , avec ces
paroles :
Alacres faciunt hæc fydera Nautas.
Le temps qui reſta depuis la
joûtedes Bâteliers juſqu'à l'heure
qu'on tira le feu d'artifice fut
rempli par un Concert de voix
& d'inſtrumens qui agrea fort.
Ces paroles furentd'abord chantées
pour Prologue.
La Nymphe de la Seine au mmiilieu
defesflots
Kij
116 MERCURE
Malgréle cristalde ſes eaux
Sesent brûler d'impatience
De revoirfon jeune Heros.
D'un objetſi chery la charmante prudence
Peutseule faire fon repos
Elle reproche au Rhône un bonheur
quelle envie.
Daignez, Prince, écouter leurs trop
justes combats ;
Mais quoy que la Seine vous die
Malgré sa juste jalousie ,
Malgréses plus tendres appas
Tout vous conjure icy de ne la croire
pas.
Ce Prologue fut ſuivi d'un
Dialogue de la Nymphe de la
Scine & du Rhone..
Rens-
LA SEINE .
- moy fans differer leHeros
que j'adore
:
1
GALANT.4 17
Sur tes bords éloignez, c'est trop le retenins
Mon coeurimpatient nepeutplusfoùtenir
L' Ennay mortel qui le devore ,
Sonseul retour le peutfinir .
Le Rhône .
Depuis l'heureux moment qu'une fi
abelle vies
Pourlebonheur dumonde a commencé
fon.cours
Sur vos bords fortunezvous le viſtes
toujours
Faut-il que déja l'on m'envie ..
Le bonheur paſſager de l'avoir pour
L
a
toûjours?
La Seine.
Je me suis fait une douce babitude
De voirfur mon rivage un Princefi
charmant.
48 MERCURE
Je ne puis plus ſans trouble &fans
inquietude
Leperdre pour unfeul moment
Le Rhône.
Si la gloire vous estoit chere ,
Vous ne poufferiezpas ces indignes
Soupirs,
Etfon éloignement , bien loin de vous
déplaire ,
Mettroit le comble àvos defirs.
La Seine .
Moy? de ne plus le voir que je me
rejoüiffe?
O Ciel ! c'est pour mon coeur le plus
cruelfupplice.
Le Rhône.
2
Et ne doit-ce pas estre un charme à
vostre amour
D'oüirce que laRenommée
Raconte de luy chaque jour ,
Dansmes climats comme à la Cour?
GALANT. 119
Quel folide avantage ,&quel char
me d'apprendre
:
Qu'on voit en mille lieux ſes vertus
ſe repandre ,
Que cent peuples divers volent de
toutesparts ,
Et confondent fur luy leurs avides
regards , 5
Qu'on ne peut se laſſer de le voir ,
de l'entendre
Et ce qui doit enfin faire tarir vos
pleurs ,
C'est que vous le verrezchargé de
: mille coeurs .
Tous deux.
Quel folide avantage , &c.
La Seine.
Et ce qui doit enfin faire tarir mes
pleurs ,
C'est que je le verray chargé de
mille coeurs.
3
120 MERCURE
On chanta enſuite un recit ,
dont le ſujet fut le retour de
Caſtor & Pollux Fils de Jupiter,
qui avoient accompagné Jafon
àla conqueſte dela Toiſon d'or .
La Grece le celebroit par ſes
Vers.
Des climats fortunez de l'heureuse
Iberie.
Les Fils de Jupiterfont enfin de retour.
Le deſtin nous ramene au gré de nòtre
envie
Castor & Pollux dans cejour.
De nos champs les plus doux rani--
mons l'harmonie ,
Marquons leur bien tout nöftre
amour.
En depit des rigeurs d'une saison
cruelle
Dans ſa penible courſe ils ontſuivy
Fason , Er
GALANT. 121
Et fait avec un mème zele
La conqueste de la Toison.
&
Arbres naiffans redoublez vos ombrages.
Petitsoiseaux, égayezvosramages;
Prodiguons lenr nos fleurs , neles
epargnons pas ,
Ils en font naiſtre ſous leurs pas.
&
Que nos Parterres reſteuriſſent,
Que nos boccages reverdiſſent
Que d'un éclat nouveau tout brille
dans nos Champs ,
Etque nos Echos retentiſſent
Du doux murmure de nos chants.
A l'entrée de la nuit , on fut
frappé tout à coupd'un des plus
grands ſpectacles que l'on puiſſe
imaginer. La montagne de Fourviere
& celle des Chartreux
May 1701. 11.P. L
132 MORCURE
dont la Ville eſt commandée ,
& qui forment le long de la
Saone une maniere d'Amphitheatre
de plus d'une demi- lieuё
de circuit , parurent éclairées
dans un inſtant d'un nombre
prodigieux de pots à feu d'une
invention particuliere & arrangez
avec une grande ſimetrie .
Les maiſons des Communautez
&des Bourgeois dont ces coftes
font couvertes , accompagnoient
cette illumination generale par
des illuminations particulieres ,
& l'on diftinguoit ſur cette
montagne en feu des pyramides
ardentes, des clochers embraſez ,
& des Galeries rayonnantes.
Les maiſons qui font bâties fur
les deux bords de la Saone , &
qui occupent l'eſpace de plus
GALANT: 123
d'un grand quart de lieuë , depuis
la porte de S. Georgejufque
fort loin au de-là de celle
de Vaize , eſtoient éclairées
d'un nombre infini de lanternes
qu'onavoitplacées aux deux cô
tez de chaque Feneſtre. Entre
toutes ces maiſons , l'Hôtel du
Gouvernement ſe diftingua par
une illumination tres-bien ordonnée.
Ce fut à la faveur de
cette illumination , que Meſſeigneurs
les Princes eurent le plai
fir pendant plus dedeux heures
de contempler fur les Quais , fur
les Ponts , fur les Amphiteatres,
fur les Balcons & aux Fenestres ,
une multitude d'environ cent
mille perſonnes , qui de temps
en temps faiſoient retentir l'air
d'un million de Vive le Roy , qui
:
Lij
124 MERCURE
1
empêchoient qu'on n'entendit
le fracas que faifoient les Timbales&
les Tambours des trentecinq
quartiers , dont chacun en
avoit un fort grand nombre ,
deſquels on battoit tout à la
fois . L'illumination du reſte de
la Ville , qui fut generale durant
quatre jours , eſtoit ſemblableà
celledesQuais. Le feud'artifice
fut tiré durant ces acolamations
, & eut un fort grand
fuccez . Le deſſein en avoit eſté
pris de la découverte que Mr
Caſſini fit dans le Ciel il y a environ
dix-huit années , de deux
nouvellesPlanetes, auſquelles on
donna le nom de Sydera Lodoicea,
Aſtres de Loüis le Grand. On
avoit repreſenté dans un Zodiaque
le Lyon celeſte , ſur lequel
1
CALANT. 15
on voyoit deux Aſtres brillans
qui entroient dans ce Signe ,
hors duquel le Soleil venoit de
paffer. Pour l'ame de cette emblême,
on y avoitjoint cemot de
Virgile qui convenoit au Lyon.
Solemque fuum,ſua Sydera novit.
Ces Vers expliquoient l'emblême
.
Tels qu'on voit dans le Ciel deux
Aftres remarquables
Qui du plus grand des Rois portent
l'Auguste nom ,
Fettant ſur les mortels leurs regards
favorables ,
Sur les pas du Soleil entrer dans le
Lyon;
Tels la Terre aujourd'huy voit deux
Augustes Princes ,
Charmant par leur afſpect nos heureuſes
Provinces ,
:
Liij
16 MERCURE
Montrer dans leur perſonne aux
Peuples ébloüis ,
Le Nom , le Sang , l'Image &le
Coeur de Louis.
Toute la machine du feu , qui
e ſtoit de ſoixante & dix pieds de
haut, & large à proportion, portoit
ſur un grand édifice quarré,
bâti ſur un Roc , qu'on avoit
feint , au milieu de la Riviere .
Ce Rocher portoit un Socle , fur
lequel eſtoient gravées diverſes
Inſcriptions à la gloire des Princes
. Quatre Lions de haut relief,
portant les armesde Monſeigneur
le Duc de Bourgogne , paroiffoient
aux quatre coins de ce Socle
, fur lequel s'élevoit un Ordre
d'Architecture Ionique à quatre
faces avec les baſes & les chapiteaux
d'or . Les entre colomnes
A
GALANT. 127
eſtoient embellis de Deviſes ,
d'Emblêmes & de Medailles . Sur
la corniche on voyoit pluſieurs
Genies qui l'ornoient de tous côtez
de feſtons de fleurs. Un'globe
terreſtre ſur lequel ſoufloient
les quatre vents Cardinaux , repreſentez
par quatre grandes figures
peintes au naturel, eſtoit fur
cet édifice; & au deſſus de ce globe
on avoit repreſenté en éloignement
, une partie du Zodiaque ,
avec le Lion celeſte , & les deux
Aſtres de Louis le Grand , dont'
on a parlé.
Sur la premiere face de l'édifice
on lifoir ces vers pour Monſeigneur
le Dire de Bourgogne.
Ce Prince, l'espoirde la France ,
Soutient par ses vertus tout l'eclat de
fon rang
;
i
Liiij
128 MERCURE
Son coeur & fon eſprit dignes de fa
naiſſance ,
Marquentdans quellefource il a pui-
Se fonfang.
On trouve dans fon caractere
De fon Auguste ayeul les fuprèmes
talens;
Et la valeurde fon Illustre Pere ,
Qui dans luy croift avec les ans .
Pour tracer en un motson imagefidelle
LeCiel, en nous formant un Prince
fiparfait
Apris Louis pourfon modele ,
Mais c'est pour nous feuls qu'il
l'a fait. L
Deux Deviſes ſe voyoient fur
eette face , avec une emblême
& une medaille. Une Aigle armée
de la foudre de Jupiter faifoit
le corps de la premiere deGALANT.
291
1 viſe , qui avoit ces mots pour
ame , cur melius fua fulmina credat
Jupiter , pour faire entendre
queMonſeigneur le Duc deBourgognealloitcommander
l'Armée
de Sa Majesté en Allemagne.
Le corps de la ſeconde deviſe
eſtoit les deux Aſtres appellez
Gemeaux , qui font un prefage
de beau temps lorſqu'ils paroiffoient
tous deux à la fois . Ces
paroles luy ſervoient d'ame ,
Functi fausta omnia fignant , ce
qui marquoit la parfaite union
qui ſe trouve entre Monſeigneur
le Duc de Bourgogne & Monſeigneur
le Duc de Berry.
Remus & Romulus , Fils de
Mars & petit Fils de Jupiter, faifoient
le ſujet de l'emblême ,
avec ces mots de Virgile ,Juve130
MERCURE
/
nes quantas oftentant afpice vires,
cequi marquoit le courage infatigable
des deux jeunes Princes .
Quant à la Medaille , le revers
reprefentoit une figure , portant
d'une main un javelot , & de
l'autre une corne d'abondance ,
avec cette legende , Sæculi novi
felicitas.
La ſeconde face eſtoit auſſi ornée
de deviſes . La premiere avoit
pour corps un Fleuve , qui devient
toujours plus grand à mefure
qu'il parcourt plus de pays ,
avec ces mots eſpagnols ,Mas camina,
mas crèce, pour marquerl'application
particuliere de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne
à s'inſtruire dans ſon voyage, de
tout ce que doit fçavoir un Souverai.
n Une autre deviſe faifoit
GALANT 121
voir une Lune dans ſon plein ,
avec ces mots , Solus vincit me
lumine Frater , pour exprimer le
merite de Monſeigneur le Duc
de Berry , Deux Parelies formez
dans une nuë par le Soleil,
faisoient une troiſfiéme deviſe,
avec ces mots , Nos hilarat fimili
prole , & ce Madrigal exprimoit
l'amour de tous les François pour
les jeunes Princes.
10
Princes ,fi vous n'eſtiezque les Fils
de Louis , 4
Par l'eclat d'un tel nom les Peu
ples éblouis :
mage ,
Courroient vous rendre leurhom-
Mais vous eſtes ſes Fils &fa par--
faite image.
On voit dans vous fon Nom , fon
Sangerson courage.
132 MERCURE
5
Princes en faut-il davantage
Pour caufer parmy nous ces transports
inoüis .
Il y avoit encore dans la même
face une medaille, dont le revers
eſtoit tiré de la medaille deGermanicus
& de Drufus petit fils
d'Auguſte . On y voyoit les deux
Princes à cheval , avec cette legende
, Principes Juventutis .
Trois Deviſes & une Medaille
ſervoient d'ornement à la troifiéme
face de la Machine du fcu .
La premiere de ces Deviſes avoit
pour corps un Vaiſſeau que
des gens éloignez voyent s'approcher
, avec ces mots , Major
quo propior , pour faire entendre
que les Peuples qui ont eu le bonheur
ede voir Monseigneur le
GALANT 133
Duc de Bourgogne dans ſon
voyage , ont redoublé l'eſtime
extraordinaire qu'ils avoient déjapour
luy.
La ſeconde Deviſe eſtoit fur
l'impreſſionque les grands exemplesduRoy
ont faitedepuis longtems
ſur l'eſprit & ſur le coeur des
jeunes Princes . Deux miroirs ardens
, qui recevoient les rayons
du Soleil , en faisoient le corps ,
& ces mots en estoient l'ame.
Idem ambofimul ardorhabet.
On en avoit fait une troiſiéme
pour faire connoiſtre que Monſeigneur
le Duc de Bourgogne
• fuit fidellement les mouvemens
& les traces de Louis le Grand.
C'eſtoit un Heliotrope avec ces
mots, Forma eadem, parmotus utrique.
134 MERCURE
La Medaille marquoit l'union
qui eſt entre les deux Princes.
On y voyoit deux mains jointes
avec cette legende. Amor mutuus
Principum.
Sur laquatrième face on liſoit
ces quatre Vers.
Aux tranſports les plus doux , Peuples,
qu'on s'abandonne ,
Mais beniffezfur tout l'Hymen du
grand LOUIS ,
Puisqu'il donne àfon Sang une riche
Couronne ,
Et qu'il vous fait voirses deux
Fils.
Ils eftoient accompagnez de
cette Deviſe pour le Roy d'Eſpagne
Philippe V. Un Diamant
de grand prix venu d'un Pays
GALANT. 135
.
éloigné pour embellir une couronne
, & ces paroles pour ame ,
Natale folum diademate muto.
Une Emblême dans laquelle on
voyoit Alexandre qui ſe preparoit
à couper le Noeud Gordien
avec ſon épée , & dont ces mots
faifoient l'ame : Ambages vanas
hac dextra resolvet , donnoit à
entendre que Monſeigneur le
Duc de Bourgogne eſt deſtiné
pour aller foûtenir les droits de
Sa MajestéCatholique.
Il y avoit encore une autre Deviſe
& une autre Emblême. Les
deux Planetes qu'on nomme Hefperus
& Jupiter , qui brillent le
plus dans le Ciel en l'absence .
du Soleil , faiſoient le corps de la
Deviſe , & avoient ces mots pour
ame : Supplent abfentis lumina Solis,
126 MERCURE
1
On l'avoit faite pour exprimer la
joye que les Peuples ont de voir
les deux Princes , fur la grande
concorde deſquels estoit l'Emblême.
On y voyoit Caftor &
Pollux, Fils de Jupiter , qui quoy
que d'un fort different partagent
enſemble l'Immortalité. Ces paroles
luy ſervoient d'ame : Sors
diverſa , pares amor efficit.
Les peintures qui faifoient
la Decoration du Feu d'artifice ,
eſtoientde Mr Verdier de laMaifon
de Ville , & l'artifice avoit
eſté prepare par Mr Villette ,
connu dans le monde par fon
Miroir ardent , qui est un chefd'oeuvre
de l'Art .
Ce qui rendit le ſpectacle de ce
Feu tres- éclatant , ce fut d'en
voir briller un plus grand , au
GALANT 13%
quelon ne s'attendoit point, lorfque
l'artifice eut ceſſé de tirer.
L'air en avoit eſté rempli , & la
riviere devint toute lumineuſe
par l'embraſement de toute la
Charpente qui avoit renfermé
l'artifice& du Bateau même, qui
peu auparavant portoit certe
charpente &cet artifice. Les il.
luminations de toutes les hauteurs
&montagnes des environs
de Lyon ſe joignirent à cette
éclatante maſſe de feu, qui eftoit
comme environnée d'un nombre
preſque innombrable de bateaux
illuminez ,qui bordoient les deuxt
coſtez de la Riviere , à quoy ſe
joignoient encore les illuminations
de toute la Ville.. Tour
cela eſtoit accompagné du bruit
de vingt Trompettes & de plu-
May 1701. 11.P. M
38 MERCURE
fieurs Timbales , auquel répon
doit celuy de plusde cent Tambours
qui battoient la charge au
milieu des acclamations , & des
cris de joye d'une infinité de
monde.
Le Lundy onzième , Meſſeigneurs
les Princes accompagnez
de M. le Maréchal Ducde Noail
les , & fuivis du Conſular en
Corps, allérent entendre laMef
ſe au Convent des Carmelites ,
dont Madame de Villeroy eft
Superieure. Elle les reçut à la
teſte de ſa Communauté ,& leur
fit un Compliment , dont ils furent
extrémement fatisfaits. Ils
viſiterent la Maiſon , & louérent
le bon ordre & la modeſtie qu'ils
y remarquérent. Aleuriretour ,
ils furent complimentez par Mt
GALANT
Duret , premier Preſident des
Treforiers de France. Il eſtoir
accompagné de quatorze Dépu
těž.
Ces Princes allérent l'apref.
dinée aux Filles de Sainte Marie,
où ilsbaiférent le coeur de Saint
François de Sales que l'on yconferve
tout entier. Ils ſe rendirent
enſuitedans la Place de Bel
lecour , ou tout eſtoit prepare
pour leur donner le divertiſſement
du Jeu de la Scible ou de
tArquebufe. Les Chevaliers qui
en avoient pris ſoin , eſtoient vé
tus d'un drapd'Angleterre gris
blane , avec un double agrément
d'argent. Leurs bas eftoient
réints enécarlate , leurs plumets
blancs , leurs armes dorées , & le
reſte de leur ajuſtement unifor
Mij
140 MERCURE
me. Ces Chevaliers eſtant arri
vez à la place de Bellecour , les
Officiers eurent l'honneur d'y
ſaluër Meſſeigneurs les Princes ,
qui des fenestres de leur Palais
la virent entrer en bon ordre
dans la grande allée des Tilleuls.
Au bout de cette Allée on
avoit conſtruit pour les Princes
à la diſtance neceſſaire pour tirer
, une Sale richement ornée ,
avec des loges pour les Cheva
liers embellies de pilaſtres &de
friſes , ce qui faiſoit une perſpective
fort agreable. A peine les
Compagnies eurent- elles formé
une double haye , que les Prin
ces ſe rendirent dans leur Jeu,&
firent l'ouverture du prix avec
les armes que les Officiers eurent
Thonneur de leur preſenter . Ils
GALANT. 141I
tirérent chacun deux coups , &
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
approcha fort prés du noir.
Le premier Prix fut remporté
par la Brigade desChevaliers de
Grenoble. Les Princes ne prirent
pas longtemps le divertiſſement
du Jeu de l'Arquebuſe ,
parce qu'ils estoient attendus
pour en voir un autre avant
que jour finiſt , & que l'heure
preſſoit . Ils allérent au Convent
des Peres de Saint Antoine ,
d'où ils virent tirer l'Oye . On
avoit preparé quatre petits Batteaux
vernis , qu'on appelleBefches
à Lyon , & qu'on nommeEfquifs
,& Gondoles en d'autres lieux.
Il y avoit dans chacun de ces
Bateaux treize hommes vétus de
toile blanche , ſçavoir douzequi
142 MERCURE
ramoient , & un qui devoit tirér
l'Oye , ce qui faisoit cinquantedeux
hommes choiſis , & qui
eſtoient regardez comme les
meilleurs nageurs du monde . Ils
en donnérent des marques , ainſi
que de leur force , & de leur a
dreffe ,& l'on vit aller ces petits
Batteaux fur la Saone ,qui eſt une
riviere affez dormante , avec lat
viteſſe d une hirondelte. On tira
deux Oyes , qui avant que d eſtre
entierement déchirées , & que'
toutes les pieces enfuſſent emportées,
firent culbuter les affaillans
pluſieurs fois dans l'eau. 11
y avoit une cage attachée auprés
de ces Oyes , & dans le moment
que la derniere piece fut emporrée
, cette cage fut rompuë , &
it fortit douze canards qui fau
GALANT
s .
a
térent dans la Riviere. Ces cint
quante-deux hommes y ſautérent
auffi dans le même temps & na
geant comme des grenoüilles ,
ils les fuivirent juſqu'à perte de
vûë. Les Princes ne purent s'em
pêcher d'en rire, & perdirent un
peu de leur ferieux fans fortir de
lamajeſtéqu'ils ont toujoursgardée
pendant leur voyage. Tous
les Spectateurs eurent une grande
joye de ce que ce petit divertiſſement
leur avoit plu. Mele
Prevoſt des Marchands avoit
pris degrands foins ,°randes
précautions pour le fuccés
de ce diverriſſement , & quoy
qu'âge de foixante dixhuit ans ,
its'eſtoit donné de grands mouvemens
afin quil ne manquaſt
sien de tout ce qui dependoit de
144 MERCURE
faCharge pour la fatisfaction des
Princes. Aprés avoir pris beaucoup
de plaifir à la chaffſe des
Canards , ils allérent à la place
de Bellecour , où eſtoit le Regiment
de Gals qu'ils firent paffer
en revuë , & enſuite ils ſe rendirent
à l'Academie de Muſique
où l'on repreſenta l'Europe Ga
lante. Cet Opera fut precedé du
Prologue qui fuit , & qui avoit
eſté fait par les foins du Conſulat
, à l'occafion de leur voyage..
Tous les Acteurs avoient des habits
neufs auffi magnifiques que
bien entendus . Le deſſein de ce
Prologue rouloit ſur l'union de la
France avec l'Eſpagne. Le Thea .
tre repreſentoit un Palais fuperbe
, & dans le fond une Cam
pagne où l'on voyoit pluſieurs
Soldats
GALANT. 145
Soldats cuiraſſez qui repoſoient
avec leurs Armes & leurs Drapeaux.
On voyoit auffi pluſieurs
faiſceaux d'armes . ८
LA FRANCE parlant
à ſa ſuite.
Hantez, Peuples , chantez le
Heros de la France ,
Deſesjours, la vertu marque tous les
instans ,
A
Sans ceffe il affermit parses foins
eclatans ,
Ou mon bonheur, ou mapuiſſance .
Chantez, Peuples , chantez, le Не-
rosde la France
Quandje perds du repos les tranquilles
attraits
C'est pourjouir de la victoire
Et lors que dans son cours , il interrompt
ma gloire
May 1701. 11. P. N
146 MERCURE
C'est pour me redonner la Paix.
Choeur.
Que pour sa gloire tout s'empreffe.
Foignons pource Heros &nos voix &
nos voeux.
Qu'il regne& triomphe fans ceſſes
Qu'il nous rende à jamais heureux
L'ESPAGNE parlant
à ſa ſuite.
Vous meſtezà leurs champs vostre reconnoiffance.
t
Vous allezpartager le bonheur de la
France.
LOUIS vient de comblernos voeux.
Dansfon Auguste Fils il vousaccor
de un Maistre ;
Par le choix de ec Roy qui vav ous
vendreheureux
Vous avezmerité de l'estre.
GALANT. 147
LA FRANCE.
Après tant de combats le Ciel nous
reünit.
L'ESPAGNE.
Nousvous devons leRoyque Louis
nous accorde
Lagloire dans nos coeurs fit naiſtre
laDifcorde
Et le Sageſſe l'en bannit.
LA FRANCE,
Vous m'avezcause mille allarmes
L'ESPAGNE.
De mon sang mille fois vous avez
teint vos armes.
LA FRANCE.
La barbare Bellone étouffoit ma pitie.
L'ESPAGNE.
Je trouvois à vous nuire une joye inhumaine
Nij
148 MERCURE
:
i Enſemble.
Mais malgré toute noſtre haine
L'estime dans nos coeurspreparoitlamitié.
LA PAΙΧ.
Quelle felicité vafuivre voſtre choix !
Une éternelle Païx parce noeud vous
raffemble.
Quedevant vous tout fremiße, tout
tremble
Que toutflechiffefous vos loix.
Foüiffezàjamais ensemble
Du plusfage de tous les Rois
Et d'un Prince qui luy reſſemble.
CHOEUR.
Celebrons ces Heros , redoublons nos
Concerts ,
Que la terre leurfoit soumise ,
Que leur vertu , que leurfang s'éternife
GALANT. 149
S
0166
OS
Qu'ils donnent à jamais des Rois à
l'Univers.
DEUX FEMMES de la
fuite de la France.
Nous ne redoutons plus d'allarmes
,
Tout rit,tout enchante en ces lieux;
Les plus aimables Demi -Dieux
Viennent en redoubler les charmes,
Que tout flatte icy leurs defirs
Qu'une riante Cour par tout les environne
Qu'ils goûtentautant de plaisirs
Que leur prefence nous en donne.
UNE FEMME de la ſuite
र
de l'Espagne.
Un triſte Hyver bannißoit de nos
champs
Les doux Zephirs & la charmante
7
Flore
Niij
150 MERCURE
Mais le Soleil ramene le Printemps.
Que de plaisirs , que de fleurs vont
éclorre!
L'ENVIE
Je ne puis plus ſouffrir ces concerts &
cesjeux.
Paix , odieuse Paix , ton esperance
eft vaine;
Tuveuxrendre le monde beureux
Tuveuxbannirdescoeurs laDiscorde
&la Haine,
Maisjeveux rappellerles maux que
tubannis.
Jeveux à mon deffein queBellone ré
ponde.
Tremble , déja l'orage gronde .
Voy leurs voisins jaloux animez par
mes cris
Je vais armertous les Peuples du
monde
GALANT.
Contre ceux qui t'ont reünis
On entend un bruit de guerre.
L'ENVIE.
Mars , le terrible Mars va ferv
ma fureur.
Choeur de Soldats .
Armons-nous , courons à lagloire ,
Quittons un indigne repos.
Allons , allons chercher fur les pas
desHeras
La mort ou la victoire.
LA PAIX
Quelſpectacle ,quels cris , à Ciel que
dois-je craire.
MARS.
Ne craignezrien charmante Paix.
Envain l'affreuſe Envie excite mille*
allarmes,
Fe confondray tousses projets
Defes Peuples unisje protege les armess
Niiij
152 MERCURE
Mais ils ne les prendront jamais
:
Que pourfaire regner vos charmes.
à l'Envie.
Et toy, va fur toy-mème exercer ta
fureur
Dans le fond des Enfers va devorer
ton canr.
La France à l'Eſpagne.
Non, non necraignons plus la difcorde
ennemie
Tout l'Univers doit vivre ſous nos
loix:
Et le Deftinpar mille exploits
Mefait voir àjamais noftre gloire
affermie.
Je voy s'élever un Heros
Aqui le Ciel promet une gloire immortelle.
Le triomphe l'attend , la vittoire
L'appelle
GALANT. 153
Fe voy-dans l'avenirſesglorieux travaux
Par tout la Sageſſe l'éclaire.
Les Peuples qu'ilsoumet deviennent
plusheureux.
A-t-ilpris pour modelle ou LOUIS
:
oufon Pere?
Il les retrace tous les deux.
Choeur.
Celebron's ces Heros ,redoublons nos
:
concerts,
Que la terre leurfoitsoumise ,
Que leurvertuque leurfang-s'éter
nife ,
Qu'ils donnent àjamais des Rois à
Univers.
Meſſeigneurs les Princes ſou..
perent au fortir de l'Opera , &
furent divertis à l'iſſue de leur
ſouper par le bruit de deux cens
If4 MERCURE
boëttes , qui fut accompagné de
differentes fortes d'artifice , qui
furprisent par leur beauté , ce
qui joint au fuccez du feu qui
avoit eſté tiré la veille fit donner
beaucoup de loüanges aux
Artificiers de Lion.
Le Mardy 12. Meſſeigneurs
les Princes entendirent la Meſſe
dans l'Egliſe du grand College
des Jeſuites . Elle fut celebrée
par Me l'Abbé de la Croix Chapelain
du Roy. Ils monterent
enſuite dans la Biblioteque magnifiquement
bâtie par la Maifon
de Villeroy , & fort confiderablement
augmentée par la
Biblioteque du feu Archevêque
de Lion. M le Maréchal de
Noailles leur fit remarquer les
divers monumens qu'on y a eri--
GALANT. 155
gez pour conſerver les ſouvenir
des bienfaits de cette Maifon.
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
fit voir que les bons Livres
ne luy ſont pas inconnus ,
& s'arreſta quelque temps ainſi
queMonſeigneurle Duc deBerry
à confiderer des Globes , à
examiner des manuscrits , & à
voir parmy les Livres de feu Mr
l'Archevêque de Lion , un Livre
compofé autrefois par le
Roy, & intitulé , Traduction de
la Guerre de Cefarcontre les Suiſſes .
Ils prirent beaucoup de plaifir
à voir cet ouvrage , & lexaminerent
avee attention . Ils demanderent
enſuite à voir le Cabinet
de medailles du Pere de la
Chaiſe & les autres antiques . Ils
y furent conduits , & le Pere
156 MERCURE
Colonia eut l'honneur de leur
expliquer la ſuite des Empereurs
Romains en bronze , en argent ,
& en or , les Idoles de Rome ,
& d'Egipte , les lampes qu'on
appelleinextinguibles,& lesTaliſmans.
Monfeigneur le Duc de
Bourgogne luy fit plufieurs queftions
tres-fcavantes ſur la Chronologie
, ſur l'Hiſtoire , fur le
Dieu Mithra , ſur Harpocrate ,
& fur les ficles Hebreux & Samaritains.
Il luy demanda en
voyant une Statuë Egyptienne
du Dieu Serapis fort antique ,
où eftoit le Boiſſeau qu'il porte
fur ſa teſte , & qui le carracté
rife . Se Pere Colonia le luy fit
remarquer , & ce Prince en parutcontent.
Ilremarqua une Sta
tuë antique de la victoire , & de
GALANT. 157
manda pourquoy elle n'avoit qu'-
une aile . Le Pere Colonia luy répondit
, que cette Aile qui reſtoit
à la victoire estoit même de trop ,
&qu'il vouloit la luy ofter , parce
que le Roy avoitsceula fixer ſi bien ,
qu'elle n'avoit plus beſoin d'ailes ,
puiſqu'elle ne pouvoit plus s'envoler
ailleurs. Cette réponſe plut aux
Princes & à toute leur Cour .
Au fortirdu cabinet , deux Ecoliers
choiſis leur preſenterent des
poefies latines & françoiſes que
leCollege avoit compoſées à leur
honneur. ils les receurent avec
beaucoup de bonté , & donnerentdes
vaccances aux Ecoliers .
Le ſoir de ce même jour , les
Peres de ce College marquerent
leur joye par une Feſte extraordinaire.
Ils avoient fait à la face
1
158 MERCURE
de leur Batiment une grande illumination
, & l'on fit dans la
Cour des Claſſes une décharge
de boëttes au bruit de pluſieurs
inſtrumens . Le peuple qui s'afſembla
devant la Porte de ce
College prit part à cette Feſte,
qui dura bien avant dans lanuit.
Meſſeigneurs les Princes allerent
l'apreſdiné à l'Hôtel de
Ville, & furent receus à la portiere
de leur carroffe par le Confulat
en Robes de ceremonie.
Les portes eſtoient gardées par
la Compagnie de deux cens Arquebufiers
de la Ville. Quatre
Bataillons de la Bourgeoiſie é
toient rangez en fort bon ordre
dans la place des Terreaux que
cet Hôtel a en face. Eſtant entrez
dans le Veſtibule , & ayant
GALANT. 159
veu en paſſant les anciennes ta-
-bles de bronze de l'Empereur
-Claude, ils furent conduits dans
la falle appelléede l'Abondance,
où l'on avoit diſpoſé des Metiers
&des Ouvriers pour leur faire
voir les Manufactures de brocart
d'or & d'argent , qui entretiennent
les trois quarts de la
Ville. Ils virent fabriquer de
belles étoffes , de grands galons
d'or , & tirer l'or par de jeunes
filles , les unes habillées fort
proprement à la Lyonnoiſe , &
les autres veſtuës de noir. On
leur expliqua ſenſiblement la
maniere dont la ſoye ſe forme
dans ſes commencemens , & la
maniere dont elle ſe met en oeuvre.
Au fortir de cette Salle
ils firent un tourdans la grande
זכ
160 MERCURE
Cour de l'Hôtel , & monterent
par le grand Escalier dans la
Chambre du Conſeil , où l'on
avoit étalé les plus riches brocards
d'or & d'argent qui ayent
eſté fabriquez à Lyon , & le
Confulat eut l'honneur de leur
en preſenter trente pieces differentes
, eſtimez au moins dix
mille ecus . De cette Chambre
ils pafferent dans la Salle du
Confulat , où ils examinerent le
nouveau Plan des reparations
que l'on va faire à l'Hôtel de
Ville . Il virent dans la même
Salle le defſſein de la Statuë Equeſtre
de Louis le Grand , que
le Conſulat a fait jetter en bron .
ze à Paris , du poids d'environ
trente milliers , & qu'il ſe prepare
à faire ériger dans la Ville
GALANT. 161
de Lyon , ſitoſt qu'on l'y aura
conduit de Toulon où elle eſt
déja arrivée . Ils décendirent de
ladans une derniere Salle , où
l'on fit en leur preſence une experience
tres - curieuſe . C'eſt la
maniere dont on dore les lingots
&dont on les degroſſit aprés les
avoir dorez . L'arque , c'est-àdire
la machine dont on ſe ſert
à Lyon pour les degroſſir 'eſt ſi
delicate , qu'un lingot d'argent
qui n'a que deux pieds de longueur
, & trois pouces quatre
lignes de circonference
duit un fil d'or de la longueur
d'un million quatre- vingt- feize
mille ſept cens & quatre pieds ,
de forte que ce fil , par l'art du
tirage , s'allonge plus de cinq
cens quarante-trois mille fois
May 1701 11.P. Ο
2
د pro-
:
162 MERCURE
plus qu'il n'eſtoit auparavant.
Ainſi ſi l'on attachoit ce fil par
un de ſes bouts , & qu'il eut afſez
de conſiſtance pour eſtre étendu
ſans ſe rompre , il pouroit
eſtre conduit juſqu'à une diſtancede
ſoixante & treize lieuës .
Au fortir de l'Hôtel de Ville,
Meſſeigneurs les Princes toû--
jours accompagnez du Conſulat
allerent à pied au Monaftere
Royal des Religieuſes de S.
Pierre , qui eſt ſitué dans lamê
me place de l'Hôtel de Ville. Ils
furent receus par Madame de
Chaunes qui en eſt Abbeffe , &
qui par le compliment qu'elle
leur fit à la teſte de ſa Communauté
, fit connoiſtre ſon eſprit
& le ſang dont elle est née. Ces
Princes apré avoir pris des plai
GALANT 16
4
firs ſerieux pendant toute la
journée , allerent prendre le
divertiſſement d'une ſeconde repreſentation
de l'Europe galante.
Le 13 jour marqué pour leur
départ ils ſe rendirent à fix heu
res & demie du matin dans l'Egliſe
des Celeſtins où ils entendirent
la Meſſe. Toutes les ruës
paroù ils devoient paſſfer, depuis
la porte de leur Palais juſqu'au
lieu de l'embarquement eſtoient
bordées d'une double haye Bourgeoife
au nombre de ſept mille
hommes ſans compter les O
eiers . Le bateau dans lequel ils
s'embarquerent avoit environ
foixante & cinq pied de long ,
douze de large & neuf de haut.
Leur chambre, longue de vingt-
:
O ij
164 MERCURE
fix pieds , eſtoit garnie d'unda
mas rouge cramoifi , & ornée
de deux canapées avec leurs carreaux
à houpes d'or , de vingtquatre
perroquets , de deux fauteüils
, de deux chaiſes & de
deux tables : le tout de velours
cramoiſi avec les crépines & les
molets d'or. Les portieres étoient
de damas avec des crépines
d'or . Il y avoit dans cette
chambre cinq feneſtres de trois
pieds &deux de large chacune ,
toutes à paneaux deglace avec
des rideaux de taffetas blanc.
La cheminée qui occupoit la
place d'une fixiéme feneftre étoit
blanche & or avec ſa corniche
dorée: Treize miroirs placez
entre les feneſtres à coſté
des portes , & fur la cheminée
CALANT. 165
donnoient à ce lieu tout l'agrement
qu'on y pouroit ſouhaiter.
Les portes qui estoient de glace
avec des chaſſis dorez, avoient
huit pieds de haut & quatorze
de large. Le ſalon pour lesGardes
qui avoit dix pied de long
eſtoit tapiſſe 'de brocard , avec
deux grandes formes de même &
matelaffées . Le cabinet des Valets
de Chambre de la longueur
de dix pieds eſtoit auſſi tapiffé
de brocatel , & les autres meubles
eſtoient de la même étoffe :
On avoit pratiqué dans ce ca
binet un eſcalier pour monter
au deffus du bateau fans paffer
par la chambre des Princes:
Tout le deſſus de la barque étoit
couvert d'un drap d'écarlate
bordé d'un galon d'or , & la
166 MERCURE
balustrade ornée tout au tour
de filets d'or fur un fond blanc.
La manoeuvre & les cordages
n'ayant pas permis d'y faire un
pavillon , on y avoit fuplée par
deux parafoles de damas , garnis
de galons & de franges d'or. Le
grand maſts portoit un pavillon
blanc orné de trois Fleurs de lis ,
& le maſt d'arriere un pavillon
bleu avec un Lyon d'or.
Ce bateau , outre celuy de la
Muſique qu'il avoità ſes coſtez
eſtoit accompagné de trois autres
Diligences partagées chacune
en deux chambres & toutes
trois tapiſſées à neuf. La
premiere eſtoit pour l'équipage
deMonſeigneur le Duc de Bourgogne
, la feconde pour Monſeigneur
le Duc de Berry , &
GALANT. 167
la troifiéme pour celuy de Mr
le Maréchal Duc de Noailles .
Outre ces quatre Diligences , il
y avoit trois grandes barques
pour le bagage , pour les Şuiffes
&pour les domeſtiques ; tune
pour le carroffe du corps , une
pour la cuiſine avec ſes cheminées
& tous ſes fours differens ,
& une à coſté pour le Gobelet
& pour la Fruiterie ; ce qui faifoit
en tout dix Barques ou Diligences
, pourveuës avec profuſion
de toutes fortes de pieces de
gibier , de venaiſon, de liqueurs,
de vins & autres rafraichiffe--
chiſſemens de toutes manieres .
Cette petite flote fut tirée par
prés de quatre cens chevaux ,
qu'on avoit choiſis dans tout
leGouvernement , & qui dans le
168 MERCURE
temps du départ des Princes
ſe trouverent poſtez tous à la
fois depuis la route de Lyon
juſques à Chalons pour ſe relayer
de deux en deux lieuës.
Meſſeigneurs les Princes eſtant
arrivez avant huit heures au
Port Neufville , qui estoit le
lieude l'embarquement , furent
receus par leConſulat en corps
&en habit de ceremonie à l'entrée
du bateau , où il eut l'honneur
de les conduire. Dans cet
inftant toute l'Artillerie de
Pierre-Cize , & toutes les Boëtes
de laVille tirerent, & l'air retentit
d'une infinité d'acclamations
de Vive le Roy. Douze Priſonniers
que le Conſulat avoit fait
mettre en liberté en payant leurs
dettes à l'arrivée des Princes, fe
preſenterent
GALANT. 169
S.
e
i
preſenterent , pour remercier
leurs Auguſtes Liberateurs . Les
Bateliers marquerent leur zele,
par quelques joutes nouvelles ,
&les ſalüerent en ſe jettant tous
enſemble dans la Riviere dés
qu'ils les virent partir. Le Lieutenant
de Robe- courte accompagna
leur batiment avec ſes
Officiers , & Archers deſa Compagnie
,juſques hors le Gouvernement
de la Province . Ses Princes
devoient aller coucher à
Mâcon , qui ſelon l'étenduë des
lieues du pays n'eſt qu'à douze
lieuës de Lyon ; mais elles en
valent bien vingt des noftres.
Cependant les meſures de ceux
qui avoient entrepris de les cond
duire furent fi bien priſes ,
qu'ils y arriverent à huit heures
May 1701 11.P. P
170 MERCURE
du ſoir ; & trouverent leurs équi
pages qui avoient eſté embar
quez le jour precedent.
Pendant le ſejour que ces
Princes ont fait à Lion , ilsont
eſté gardez par un Penonnage ,
c'est-à-dire par les Bourgeois
d'un des quartiers de la Ville de
Lion . Les illuminations n'ont
point ceſſé pendant toutes les
nuits , & toutes les maiſons ont
eſté éclairées depuis le premier
étage juſqu'au quatrième. La
plus grande partie des peuples
de la Province , & des lieux.circonvoiſins
eſtoit venuë prendre
part aux réjoüiſſances que leur
arrivée faiſoit éclater jour &
nuit dans tous les quartiers de
la Ville . On n'y entendoit que
Flutes , Hautbois, de Trompet
A
GALANT. 171
tes & Tambours , & l'on ne
voyoit que feux d'artifice , &
autres tout y retentiſſoit des
cris de Vivele Roy , & des prieres
continuelles des peuples qui
demandoient à Dieu de combler
demille benedictionsles Princes
qu'ils avoient le bonheur de poffeder
, & de leur donner les lumieres
dont ont beſoin ceux qui
doivent regner un jour.
Je vous ay déja dit que Mr
Proſt de Grangeblanche & Mr
Perrichon le fils allerent offrir
les preſens de la Ville à Meſſeigneurs
les Princes lejour de leur
arrivée , ſans vous en rien dire
davantage , parce qu'aucune des
Relations qui m'eſtoient tombées
entre les mains, ne marquoit
en quoy ils confiftoient. J'en
Pij
172 MERCURE
1
viens de voir une qui m'apprend
qu'il y avoit environ vingt
Veſtes , avec des Boëtes proprement
peintes , dans lefquelles
estoient des effences , &
autres choſes ſemblables. Monſeigneur
le Duc de Bourgogne
trouva les trois qui estoient pour
luy ſi bien peintes & fi proprement
ajustées , qu'il ordonna
que l'on en priſt ſoin , afin qu'il
les apportât à Madame la Ducheffe
de Bourgogne. Il y avoit
auſſi des paquets de boëtes de
confitures , des vins de liqueurs ,
& des vins François. Le zele
que la Ville de Lyon a fait
paroiſtre , meritoit que rien
ne fuſt oublié de tout ce qui
s'y eſt paffé pour la reception
de Meſſeigneurs les Princes
GALANT 173
Aufſi n'ay-je épargné aucuns
foins pour en ramaſſer juſqu'aux
moindres circonstances ; enforte
que je croy pouvoir afſurer que
la Relation que j'en ay dreffée ,
elt beaucoup plus ample que
l'impriméquien a paru.
Tandis que Macon ſe prepa--
roit à recevoir Meſſeigneurs les
Princes , Mr de Senecé qui eft
né dans cette Ville , fit l'Ode
que je vous envoye , & elle fut
preſentée àMr le Maréchal Duede
Noailles, ٩٠٥٠
LE VOYAGE
DES PRINCES:
ر
:
i
MARS tonne fur la fron--
there
:
Piij
174 MERCURE
Et plein d'un dépit mortel
Va meditant la matière
De quelque nouveau Cartel.
Un juste effroy , qui le glace ,
Rend au fort de leur menace
Ses projets évanouis ,
Et fa ligue mal unie
Palit devant le genie ooon 6 aiot
De l'Invincible LOUIS
Cependant , fur ce Royaume .
Se répand l'air le plus pur
Murs d'argile , toits de chaume
Tout devient d'or & d'azur :
Phabe, que ternit Cibelle ,
Voit effacer devant elle
Ses honneurs étincelans ,
Et les bruyantes fufées
Aux étoiles méprisées
Porient des défis volans.
S
GALANT. 175
Des Provinces excitées
L'ardente émulation ,
En Festes bien concertées
Fait briller l'ambition :
Leur Peuple dans ſes fontaines
Des plaisirs, à taſſes pleines
Puiſſe l'Enchanteur levain ,
Et les Nayades charmées ,
En Bacchantes transformées ,
Nagent d'aise dans le vin.
S
Quel est ce Dieu favorable ,
Qui nousfait parses bontez.
Des menſonges de la Fable
Deſenſibles veritez?
Est-ce le fils du Tonnerre ,
Qui vient de porter la guerre
Chez l'Epouse de Tithon ?
Est-ce le fils de Latone
Que la Victoire couronne
Après la mort de Python ¿
L
per
L
L
L
1
Piiij
176 MERCURE
20 3
Non; de l'éclat qu'il fait naiſtre
Mes yeux estoient ébloüis.
Ah? je vois mon jeune Maistre,
L'heritier des deux LOUIS.
C'est ce Heros qu'à la France
Pourfa troisième esperance
LesAftres ont defline,
Qui fur le Trone d'Espagne
Dansfapremiere Campagne
Vient détablirfon puiſné.
De quelle vive lumiere
Brille ce Prince adorë!
Quel beau feu , fous fa paupiere
Marque un esprit éclairé?
Ons'observe , on se compose
Mais au respect qu'il impose
La crainte va redoublant ,
Il n'eſt étude qui ſerve ,
Et l'éloquente Minerve
+
GALANT 177
Ne l'aborde qu'en tremblant.
ינ
Mafcon ma chere patrie,
Qui l'attends au premierjour ,
Quels prefens ,quelle industrie
Luyprouveront ton amour ,
Si ta force languiffante
Parla dépenfe éclatante
T'exclud de tefignaler ,
Parun zele ardent&noble,
Lyon, Marfeille ,&Grenoble
Auront peine àt égaler.
Bourgogne, qu'àfon paſſage
Sesignale votre ardeur ;
Mais precipitez l'ouvrage
Qu'ordonnevotre fplendeur.
Tous les momens qu'il vous preste
Aux dons que la gloire appreſte
Luy paroiffent dérobezi
3 .
178 MERCURE
Déja le Printemps boutonne,
Et fi la Trompette sonne ,
Vos Spectaclesfont tombez
2
Envain , la Mere d'Achille
Dans un Palais enchanté ,
D'une valeur indocile
Croit adoucir la fierté...
Jeux galans , vives tendreſſes ,
Doux plaiſirs , molles careſſes ,
Tout luy devient odieux ,
Sitoſt que l'adroitUliffe
Faitparunfage artifice
4
Briller lefer àfesyeux .
S
Pour vous , depuis vostre enfance
Au sein des Graces nourry ,
Garderons - nous le filence
Illustre Ducde Berry ?
D'une naißance tardive
Vostre fortune attentive
L
GALANT 197
Vousvangera pleinement ,
Et le Cieln'a point fait naistre
Le gouft de choisir un maiſtre
Pourl' Espagneseulement.
८
Conducteur des jeunes Princes,
Vous , dont Louis a fait choix ,
Four faire voir aux Provinces
Le plus beaufang de leurs Rois ,
Iamaisfafaveurpropice
Ne rendit plus de justice
A vos fuprêmes talens ,
Non pas même quand fa foudre
Par vos mains mettoit en poudre
Les ramparts des Catalans.
Bientoft, leur noble courage
Dans les Ecoles de Mars
D'un fameux apprentiſſage
Ira tenterles hazars .
De leurjeuneſſe boüillante
L
a
:
1
180 MERCURE
Moderezl'ardeur vaillante
Dans la chaleur du combat.
Est- il employ d'importance ,
Où jamais vostre prudence
Puiffe mieux fervir l'Etat?
소
Mr de Senecé , dont vous venez
de lire les Vers , & dont tous
les Ouvrages font voir beaucoup
d'eſprit & d'érudition , ayant
bienvoulu ſe donner la peine de
faire une Relation de ce qui s'eſt
paſſédans le lieu deſa naiſſance
lors que Meſſeigneurs les Princes
yont eſté , j'ay cru devoir vous
donner cette Relation de la maniere
qu'il l'a faite , afin de vous
faire connoiſtre qu'il n'écrit pas
moins bien en Proſe qu'en Vers .
La Province de Bourgogne étoit
ſenſiblement touchée du mal
GALANT. 18
heur où elle paroiffoit condamnée
n'eſtre point honorée de la prefence
de Meſſeigneurs les Princes
. Elle ſe conſideroit comme
réduite à la triſte deſtinée de ces
Peuples voiſins du Pole , qui ne
participent que par reflexion à
la lumiere du jour , & à qui le
Soleil refufe éternellement ſes
favorables regards , qu'il prodigue
au reſte de la terre avec tant
de liberalité. Enfin ſes voeux
toucherent le Ciel , on apprit
que la route des Princes eſtoir
changée , & que Monſeigneur le
Duc de Bourgogne honoreroit
d'une viſite le pays dont il porte
le nom ; mais on l'apprit fi tard,
que la joye que cauſa cette nouvelle
fut fort combattuë par la
crainte de n'avoir pas affez de
182 MERCURE
loiſir pour ſe mettre en eſtat de
répondre à cet honneur par une
reception digne de la grandeur
du Prince , & du zele de la Nation
. Le voisinage de Lion ne
nous eſtoit pas avantageux . La
Cour en fortoit pleine des idées
de grandeur & de magnificence
que luy avoit laiffées cette fuperbe
Ville . Nous avions beau
nous retrancher ſur l'amour &
ſur l'attachement que nous foutenions
pouvoir diſputer à toute
la terre , ces qualitez ne font
ſenſibles que par les effets qu'elles
produiſent , &tout le monde
ſe les attribuë .
La Ville de Mâcon , qui eſt
la plus meridionale de la Province
, fut la premiere avertie
de ſe mettre en eſtat de recevoir
GALANT. 182
ſes jeunes Maiſtres On ne ſceut
qu'ils y paſſeroient que ſur la fin
de Mars ? & on apprit en mê
me temps qu'ils y arriveroient
dans le commencement d'Avril.
Cependant les ordres réiterez
.de S. A. S. Monfieur le Prince,
noſtre Gouverneur, la vigilance
de Mr Ferrand , Intendant de
Bourgogne , & de l'activité de
Mr des Vignes , Maire de cette
Ville, trouverent moyen dans
un petit intervalle de quinze
jours , de mettre toutes choſes
dans la meilleure difpofition que
l'on pouvoit eſperer de la petiteſſede
nos forces
Mrs des Etats du Mâconnois
commanderent d'abord à toutes
les Paroiſſes qui ſe trouvent fur
la route , de travailler à la répa
184 MERCURE
ration des grands chemins . Ce
peuple s'y porta avec une ardeur
incroyable, On fit des chauffées,
des pavez & des ponts ; & l'induſtrie
ſurmontant la nature ,
qui a fait les abords de noſtre
Ville tres-difficiles , comme le
font ordinairement les avenuës
de tous les pays gras , il ſe trouva
qu'au bout de quelques jours
nous n'eûmes plus lieu de porter
envie à la levée de Loire, ou
au grand chemin d'Orleans.
Cette précaution ne ſervit que
pour les Equipages , car la Cour
arriva par la Riviere J'ajouteray
, pour n'en pas faire à deux
fois , que ces chemins furent fi
bien rétablis , que la prévoyance
deMrs des Etats fut inutile. Ils
avoient commandé trois cens
GALANT. 185
jougs de Boeufs , pour le foulagement
des Equipages , fatiguez
par une marche de cinq mois.
On ne s'en fervit point , & ils
ne laifferent pas d'arriver heureuſement...
un no
Pendant que l'on travailloit à
la Campagne , on ne s'endormoit
pas à la Ville Tout ce
qu'elle pût fournir de Charpentiers
, de Menuifiers , de Sculpteurs
& de Peintres , fut employé
à conftruire des Arcs de
Triomphe; & leur diligence fut
-telle , qu'il en parut trois en
shuit jours , qui ſemblerent eſtre
faits par enchantement. Le premier,
placé à l'entrée de la Cour
du Prevoſt repreſentoit l'admisation
Le ſecond élevé au bout
de lagrandeEſplanade du Rem
May1701. 11. P.
186 MERCURE
1
part de S. Pierre , eſtoit conſacré
à la joye publique. Ils é
toient ornez de peintures, d'emblêmes,
d'hyeroglyphes , & de
de deviſes , qui avoient leur raport
à l'intitulation. A la porte
du Palais Epifcopal , où les Princes
devoient loger , on en avoit
élevé un troiſième , par les or
dres, & aux frais de Mr Michel
Caffagnet de Tilladet nôtre Evêque
, qui ſignala ſon zelede
toutes manieres dans cette occafion.
Entre deux grandes allées
d'Arbres qui regnent tout
le long de l'Esplanade , on en
avoit dreſſé une artificielle , qui
eſtoit une colomnade de Charpente,
toute revêtuë de verdure,
&ornée d'une infinité de flambeaux
, qui compoſoient uneaye
GALANT. 187
nuë lumineufe , par laquelleon
arrivoit à l'Arc de Triomphe.
Toutes les portes de la Ville
eſtoient galament parées . Celle
du Pont , par où les Princes devoient
entrer , eſtoir embelie
d'un riche Dais , ſous lequel
toient placez les Portraits du
Roy, de Monseigneur , & de
Meſſeigneurs fes enfans. On avoit
refait tout à neuf le pavé
par où les Princes devoient pafferon
en avoit adouci toutes
les pentes ,von l'avoit ſablé dans
-les endroits les plusglitfans , &
on avoit coupé quelques Arbres
antiques, qui depuis plus d'un
Siecle ſervoient d'ornement aux
places publiques,de craintequ ils
ne nuififfent au paſſagedes carofſes
Enfin on avoit dreffé an
Qij
F38 MERCURE
quatre endroits des plus apparens
, autant de Fontaines jailliffantes
devin , qui devoient couler
tour le jour , & toute la nuit
de l'entrée des Princes ; & on a--
voit commandé de tapiſſer toutes
les ruës ſur leur paſſage, avec
June illumination générale, dans
toutes les maiſons de la Ville
Mr de Salornay , Colonel de
la milice Bourgeoife faisoit en
même temps ſesdiligences , pour
la faire paroiſtre ſous les armes ,
d'une maniere convenable à ce
petitTriomphe. La Ville eſt diviſée
en neuf quartiers , qui ont
chacun leur Capitaine Ces
Chefs choiſirent tout ce qu'il
y avoir de plus belle jeuneſſe
parmi ceux qui reconnoiffent:
leurs ordres. Ils firent des reGALANT.
189
-
-
1
-veuës pour diſcipliner leur troupe
, qu'ils reduiſirent au nombre
de huit cens hommes. Il n'en
eſt pas un parmy ce nombre ,
qui ne priſt ſelon ſon pouvoir ,
un foin curieux de ſes armes , &
de fon habillement . Les Officiers
, firent dans leurs Compagnies
, une grande largeſſe de
de plumes , de rubans , & d'ornemens
militaires ; & pluſieurs
particuliers , y firent de leur
chef une depenſe conſiderable.
Il y avoit des rangs auprés du
Drapeau , compoſez de la jeuneffe
des meilleurs familles ,
qui s'eſtoient fait faire des habits
uniformes ,&galounez . Les
Officiers de leur côté , ſe faifoient
diftinguer par leur parure,&
par leur bonne mine,
190 MERCURE
Les choſes eſtant diſpoſées de
la forte Mr l'Intendant ſe rendit
à Mâcon , trois jours avant
l'arrivée des Princes. Sa preſence
donna une nouvelle face à
toutes chofes , & plus riante &
plus reguliere qu'elle n'eſtoit
auparavant. Il retrancha des
decorations , ce qui ne luy parût
pas de bon gouft , il y fit ajoûter
de nouveaux ornemens :
il fit paſſer en reveue noſtre milice
devant luy , enfin , par une
chere delicate & magnifique
qu'il fir foir & marin , tant à la
Nobleffe du Pais , qu'aux Offi
ciers de Robe , il entretint cet
efprit d'alegreſſe , qui convenoit
à Fagreable attente dans laquelle
nous vivions Madame de Rambuteau
mere de notre Lietu
! GALANT. 191.
tenant de Roy , chez laquelle
eſtoit logé Mr l'Intendant , ne
contribüa pas mediocrement à
bien mettre dans ſon jour la dépenſe
qu'il faiſoit , par ſon bon
ordre , ſa propreté , & ſa politeſſe
ordinaire. D'un autre côté
, Mr l'Evêque , chef des Etats
du Comté de Mâconnois ,
n'oublioit rien de tout ce qui
pouvoit embellirla fête Ilavoit
abandonné fon Palais , qui étoit
deſtiné pour le logement des
Princes ; mais il tenoit des tables
ſuperbes chez ſon grand
Vicaire , où tous les honnêtes
gens estoient parfaitement
bien recens . Entre ce Prélat ,
& Mr l'Intendant , éclatoit une
noble émulation , qui laiſſoit indecisa
qui des deux on devoit
192 MERCURE
• plus de loüange. Ils concouru--
rent enſemble à bien difpofer
toutes choses ; ils ſe regalerent
tour à tour . Onfemit en devoir,
par les ordres de Monfieur le
Prince , qui avoit envoyé pour
cet effet grand nombre de ſes
Officiers , de faire preparer un
magnifique dîner pour la Cour ,
à fon paffage par Tournus , qui
eſt une Ville de noftre dependance
à quoy Mr l'Abbé Mer--
cier , Elû du Clergé , & Mr le
Baron de Vinzelles Elû de la
Nobleffe du Païs , aporterent des
foins extraordinaires . Mais tout
leur empreſſement fut inutile ,
les Princes ne s'y arreſterent
point , & un amas prodigieux
que l'on avoit faitde toute forte
de regales ne fervit qu'à faire
zioveh no zuch asb inconnoistre
GALANT. 193
connoiſtre au public , qui en
profita , juſqu'où s'étendoit le
zelede ceux qui gouvernent ici,
ſous les ordres de Sa Majeſté.
Enfin , le jour tant defiré parut
fur noſtre horifon , & ce fut
un Mecredy treiziéme d'Avril .
Tous les lieux des environs, jaloux
de nôtre bonheur , voulurent
y participer. Il ſe fit chez
nous une effuſion de toutes les
Villes voiſines juſqu'à dix lieuës
à la ronde , & Mâcon ce jourlà
receut dans ſon ſein , Charrolles
, Bourg en Breſſe, Cluny ,
Tournuz , Pont de Vaux, Bagé,
& toutes les autres Villes prcchaines
, la foule eſtoit fi grande
, qu'à peine pouvoit-on ſe
faire paſſage dans les ruës. Tout
ce peuple n'avoit aucun ſoucy de
May 1701. 11. P. R
1
194 MERCURE
fon logement ; auſſi eſtoit-il impoffible
d'en trouver , & il n'étoit
uniquement occupé que du
defir empreſſé de voir ſes Princes.
Cette multitude , aſſemblée
de tant de differens endroits ,
me rappelloit dans l'eſprit la
fondation de Veniſe , lorſque le
petit Bourg de Realte , groffi
ſubitement par l'afluencede tous
les peuples voiſins , forma prefque
en un inſtant , une des plus
nombreuſes & des plus Aoriſſantes
Villes du monde ; avec cette
difference eſſentielle , que c'é
toit la crainte qui avoit peuplé
Venise , & que c'eſtoit lamour
qui aſſembloit tant de peuple
dans Mâcon .
Cette multitude, que la Ville
ne pouvoit contenir, avoit rem:
GALANT. 195
pli la Prairie & bordé la Rive
Orientale de la Saone du coſté
de la Breffe , où les Princes devoient
décendre juſqu'à la petite
riviere de Vele ; & quoy
que l'on ſçût qu'ils ne devoient
arriver que le foir , cependant
l'empreſſement de les voir, avoit
obligé tout le monde d'y retenir
ſon poſte depuis le midy Ils
n'arriverent qu'à l'entrée de la
nuit dans de magnifiques bateaux
que la Ville de Lion leur
avoit fait preparer. C'eſt à ceux
qui en ont fait la depenſe d'en
donner la deſcription. Je diray
ſeulement , que le ſuperbe Vaifſeau
de Cleopatre , dont les hif
toires ont tant parlé , n'avoit
aucun avantage fur celuy qui
nous amena les Princes. Comme
1
Rij
196 MERCURE
tous leurs équipages eſtoient
embarquez , on avoit commandé
pour les ſervir tous les caroſſes
les plus propres de la Ville. Ils
eſtoient rangez ſur le Rivage au
nombre de quinze ou vingt
pour les recevoir avec leurſuite.
Aprés que l'Intendant qui attendoit
les Princes au bord de
la riviere avec un gros de Nobleſſe,
leur eut fait la reverence,
ils monterent dans le caroſſe de
MP'Evêque , avec Mr le Maréchal
Duc de Noailles , & leur
ſuite ſe plaça dans les autres.
Cette file de caroſſes , paſſa
ſur une levée , qui avoit eſté
faite exprés ſur un petit regorgement
de la Riviere de Saone,
que l'on appelle la Goute. Elle
eſtoit fort large , tournée en de
CALANT. 197
,
my cercle , garnie de ſes apuis ,
& bordée de la milice du Bourg
de S. Laurent au nombre de
deux cens hommes , tous en bon
ordre . Ce Bourg , quoy qu'attenant
au Pont de la Ville ,
n'eſt pas de ſa Jurisdiction : il
apartient à la Breffe , & fes Hatans
avoient fait en leur particulier
leur convocation & leur
dépence , où ils ſe ſignalerent
autant que leurs forces le permirent.
M le Maire de Mâcon , ſe
lon l'ancien uſage , s'estoit placé
à l'entrée de la premiere Porte
du Pont , ſuivi de tout le Confulat
& une partie des Exconfuls
, avec tous les Officiers de
l'Hôtel de Ville , au nombre de
quinze ou ſeize perſonnes. Là
Riij.
198 MERCURE
ils attendoient l'arrivée de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne,
pour le complimenter à fon abord
; mais Mt Deſgranges Maîtré
des ceremonies eſtant arrivé
quelque temps avant les Princes
, dit à les Officiers , que
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
pouroit bieneſtre incommodé
fi on l'arreſtoit en ce lieulà,
& qu'il eſtoit plus à propos
de ne le haranguer que quand il
feroit arrivé chez luy. Sur cet
avis , ils gagnerent l'Evêché
par le plus court chemin , &ils
y arriverent encore plûtoſtque
les caroſſes qui faifoient un plus
grand tour.
Cependant le Cortege des
Princes s'avancoit lentement ,
il eſtoit precedé de la MaréGALANT.
199
chauffée à cheval , & environné
des Gardes du Roy. Vingtquatre
flambaux de cire blanche
entouroient le caroſſe des
Princes , & chacun des autres
caroſſes eſtoit precedé de plufreurs
autres flambaux. Le Pont
eſtoit éclairé d'une infinité de
lumicres , & bordé d'une double
haye de Mouſquetaires . Le
carrillondes cloches , & l'harmonie
militaire faisoient retentir
les airs mais le bruit en
eſtoit dominé par les aclamations&
les benedictions du peu
ple. Jamais tant d'allegreſſe ne
s'eſtoit emparée des eſprits. Les
meres montroient à leurs enfans
cet Auguſte Prince. Les vieil
lárds ſe rapeloient dans la memoire
l'entrée du Roy dansMâ
,
Riiij
200 MERCURE
con en 1658. & cherchoient à
reconnoiſtre les traits de ce
Grand Monarque ſur le viſage
de ſon petit Fils . La jeuneſſe ,
parmy laquelle s'eſtoit répandu
le bruit que ce Prine devoit
bientoſt aller commander les
Armées du Roy , témoignoit une
noble ardeur de combattre ſous
fes ordres , & fremiſſoit la guerre
dans le ſein de la paix. Toute
la Ville eſtoit en feu , & le jour
naturel s'eſtoit caché , honteux
de ſe voir effacer par un jour
artificiel plus brillant que luy.
Les nobles Chanoines du Chapitrede
S. Pierre avoient éclairé
leur clocher d'une maniere galante
& particuliere : ceux de la
Cathedrale en avoient fait tout
autant , & ces hautes Tours illuGALANT
ک
201 .
minées du haut en bas , effaçoient
dans les eſprits l'idée que
donne l'Hiſtoire des Phares de
Meffine & d'Alexandrie: Ainfi
paſſerent les Princes ſous les
Arcs de triomphe au milieu des
principales rues de la Ville , richementtapiffées
, & traverſant
la grande avenuë du Rempart ,
ils ſe rendirent à l'Evêché , où
l'on avoit diſpoſé leur logement.
Auffi - toſt que Monſeigneur le
Duc de Bourgogne fut arrivé
dans ſon apartement , il commanda
que l'on fiſt entrer ceux
qui le doivent haranguer. Il
eſtoit accompagné de Monſeigneur
le Duc de Berry & de Mr
le Maréchal de Noailles , & en
vironné des jeunes Seigneurs de
ſaſuite. Mr Deſgranges appella
202 MERCURE
premierement les Eſchevins ,"
qui en attendoient l'ordre dans
l'antichambre , à la teſte defquels
Mr des Vignes Maire per.
petuel de noſtre Ville s'eſtant
avancé , aprés de profondes re.
verences , parla de cette forte
au Prince.
MONSEIGNEUR.
L'eclatdont brille la naißance des
Princes& la grandeur qui les environne
, nous disposent à leur rendre
le respect&l'obeiſſance ; mais c'est
par leur merite qu'ils gagnentl'affection
des peuples , & qu'ils se font
fur les coeurs un empire d'autant.
plus glorieux , qu'ils ne le doivent
qu'à leur vertu.
Il est avantageux aux Princes
GALANT. 202
1 dese faire connoistre à ceux qu'ils
doivent commander, & de les con-
- vaincre , que quand ils ne feroient
pas leurs Maiſtres par un droit legitime
, ils feroient toujours les ſeuls
- dignes de l'estre.
Toutle Royaume vousvoit , Monfeigneur
, avec ces sentimens , &
l'Espagne qui n'a pû afpirer à la
gloire de vous placerfur ſon Tròne ,
a crù que son bonheur&ſaſuretédepandoient
d'y mettre un Prince de
vostre Sang.
Ainfi elle va reſſentir ce que la
Frante éprouvera àfon tour, la douceur
d'obéir à des Heros formezfur
le modele du plus parfait des Rois.
En vain l'union de ces puiſſans
Etats alarme nos Voisins, leur jaloufie
vous ouvre le champ de la
Victoire , & ils vont trouver les
204 MERCURE
François encore plus invincibles
lorſqu'ils combatront ſous leurs jeunes
& vaillans Maistres .
- Sans doute , quand nous en per
dons un , Sa Majestéprendfoinde
nous en confoler, en nous montrant
dans les deux qui nous restent les
traits de fa plus vive image. Tant
de vertus qui devancentleurs années
font la rerreur des ennemis & lamour
des füjets : mais cette Province
en est touchée plus qu'aucune autre
par l'avantage qu'elle a d'estreparti
culierementà vous. En effet , ce qui
n'est encore ailleurs qu'en esperance ,
eft icy un bien present & que nous
poffedons.
C'est , Monseigneur , par cette
heureuse distinction , que s'est formé
dans nos coeurs , le lien duplusfort ,
&du plus refpectueux attachement.
GALANT. 205
Mr de Reyrolles , Preſident
de l'Election ayant enſuite eſté
introduit à lareſte de ſa Compagnie
compolée de douze ou
treize Officiers fit un diſcours
plein de force , & d'un ſtile ferré
&concis, qui fut fort approuvé ;
aprés quoy Mrs du Preſidial furent
appellez . Ils ſe preſenterent
au nombre de plus de vingt,
avec Mr Deſbois , Bailly d'épée,
à leur teſte . Mr le Preſident
✓ Demaux porta la parole pour
eux , avec cette éloquence qui
luy eſt naturelle , & qu'il a fouvent
fait admirer , tant aux Etats
Generaux de Bourgogne qu'en
diverſes autres occaſions . C'eſt
un grand chagrin pour moy que
la trop grande modeſtie de ces
Meſſieurs les ait obligez à me re-
'
206 MERCURE
fuſer une copie de leurs harangues
, qui feroient fans doute le
plus confiderable ornement de
cette Relation .
Aprés que ces premiers honneurs
eurent eſté rendus , Mrs
les Echevins firent aporter dans
l'antichambre des Princes les
preſens que la Ville leur avoit
deſtinez . Ils n'eſtoient, ny proportionez
à noſtre zele , ny à
lagrandeur de ceux à qui on prenoit
la liberté de les offrir , mais
tels que noftre mediocrité nous
avoit permis de les fournir Ils
confiftoient en vingt-quatre
quaiſſes de confitures de Genes ,
peintes & dorées fort proprement
, trente- fix douzaines de
grands flambeaux de poing de
eire blanche , & grand nombre
GALANT. 207
de corbeilles remplies de bouteilles
de Vins vieux & nouveaux
des plus exquis ſelon la
ſaiſon que l'on eût pû recouvrer
dans la Province. Enſuite
Mr le Maréchal Duc de Noailles
s'eſtant retiré chez luy , il
y fut viſité & complimenté par
tous les Corps , & regalé des
preſens de la Ville. Chacun s'éforça
de luy témoigner ſa reconnoiſſance
pour les ſervices
importans que ſa valeur & fa
bonne conduite ont rendus à
l'Etat le ſoin qu'il vient de prendre
pendant cinq mois de veiller
à la ſureté & à la conduite
de nos Princes , n'eſt pas ſans
doute un des moins importans ,
ny une des plus legeres marques
que le Roy luy ait données de ſa
208 MERCURE
confiance. Mr le Maire marqua
dans le complement qu'il luy
fit , que le choix de Sa Majesté ,
qui luy confioit ce qu'elle avoit
de plus cher , diſoit pour ſa gloire
plus que tout ce qu'il pouvoit
dire ; que cette préference publioit
hautement quelle part cet
Illuſtre Maréchal avoit dans
l'eſtime de ce ſage Monarque ,
& combien il ſe repoſoit ſur ſon
affection ; qu'il n'eſtoit pas nouveau
que la fortune publique
fuſt entre ſes mains ; que le ſoin
qu'il avoit de nous conſerver la
perſonne ſacrée du Roy , &le
commandement de ſes armées ,
toujours victorieuſes ſous ſa conduite
, avoient accoûtumé les
François à le voir l'arbitre de
noſtredeſtinée. Mais qu'icy l'E
GALANT. 209
1
tåt luy avoit de nouvelles obligations
qu'il venoit de rétablir
la Paix entre deux Nations diviſées
depuis pluſieurs Siecles ;
qu'il venoit de les unir d'une amitié
auſſi étroite que ſont les
liens du ſang qui uniſſent leurs
Souverains ; qu'il ne pouvoit
mieux reparer toutes les pertes
qu'il avoit fait ſouffrir à l'Eſpagne
, qu'en luy conduiſant un
Prince , ſous lequel elle eſt ſûre
de n'en plus faire d'autres; mais
qu'aprésavoir ainſi contribuë au
bonheur des Etrangers , il combloit
celuy des François en leur
montrant dans les deux Princes
l'objet de leurs plus chers defirs
; qu'ils paroiſſoient à nos
yeux , tels que nous voudrions
les faire fi cela dependoit de
May 1701 11.P. S
210 MERCURE.
nous , noble fierté , douceur
prévenante & fi agréable aux
peuples ; heureux mélange de
bonté , de grandeur , d'eſprit &
de graces ; que tout animoit notre
efperance & nous répondoit
de noſtre felicité. Il finit en
diſant que c'eſtoit à luy qu'ils
devoient le bien de les connoître
, & qu'une faveur ſi grande,
excitoit en nous une reconnoiffance
qui ne pouvoit eſtre égalée
que par leurs reſpects .
Les ceremonies eſtant terminées
, Mel'Evêque & Mel'Intendant
inviterent à ſouper toute la
fuitedes Princes . Mr le Maréchal
ſoupa chez M'l'Evêque , où l'abondance
, la propreté &la delicareſſeſuſpendoient
le jugement,
pour ſçavoir à laquelle on devoit
T
GALANT 211
donner le prix. Il avoit deux
tables de quinze couverts , &
Mrs des Etats en tenoient une
autre dans le même endroit . Mr
l'Intendant en fit ſervir trois
pour ſa part , qui ne cedoïent en
rien aux premieres, toutes ſervies
également , & dans le même
temps , avec une politeſſe ſans
pareille. On ne s'y contenta pas
de ce que le païs pouvoit fournir,
tout pays de bonne chere qu'il
eft, & on avoit fait venir de Paris
& de Provence , tout ce qui s'y
trouvoit alors de plus nouveau
& de plus exquis. Pour Meſſeigneurs
les Princes , ils furent
ſervis à leur ordinaire, par leurs
Officiers . La Cour fut fort grofle
à leur fouper , de la Nobleffe, &
des Magiftrats du pays , tous en
Sij
212 MERCURG
noir , par rapport au deüil de la
Cour . Aprés le ſouper , les Princes
furent divertis du ſpecta
cle d'un Feu d'artifice , diſpor
ſe ſur la Riviere , dans un grand
Bateau , placé vis -à- vis de leurs
Feneſtres . L'Illumination du
Fauxbourg ſe fit alors remarquer
, & frapoit agreablement
la veuë , par la reflexion de ſa
lumiere für les caux paiſibles de
la Saone. Pendant que le temps
ſe paſſoit dans ce divertiſſement,
leGuet fut abondamment regalé
par les ſoins de Mrs les Echevins
, auſſi-bien que les Corps de
Garde de laMilice Bourgeoiſe
qui avoient eſté placez aux ave
nuës du Palais Epiſcopal. Lebas
peuple fut en joye toute la nuit,
&s'occupa,ſans en pouvoir venir
GALANT. 213
à bout, à épuiſer les fontaines de
vindontnous avonsfait mention.
Il ſembla même que Bacchus refpectoit
la preſence des Princes ,
Il ne s'y fit aucun deſordre , & le
reſpect adoucit l'ordinaire ferocité
des vapeurs Bachiques.
Le lendemain Jeudy, les Princes
s'eſtant levez de grand matin,
allerent entendre la Meſſe dans
l'Egliſe Cathedrale de S. Vincent
, qu'une ancienne tradition
nous apprend avoir eſté fondée
par le Roy Dagobert. Ils y furent
reçus par Mr l'Evêque, qui
vint au devant d'eux dans ſes
habits Pontificaux , juſques au
bas de la Nef. Il eſtoit ſuivi des
Dignitez , & des Chanoines de
ſes deux Chapitres , tous en chapes.
Il fit unDiſcours ſuccint à
214 MERCURE
Monſeigneur le Duc de Bour
gogne , rempli également de pieté
& d'éloquence. C'eſt à mon
grand regret que je n'ay pû le
recouvrer. L'Egliſe eſtoit remplie
d'une foule ſi prodigieuſe de
de peuple , qu'à peine les Princes
pûrent la percer, pour arriver
juſqu'au Choeur. Ils y trouverent
les hauts bancs garnis des
plus belles Dames de la Ville ,
toutes en deüil , & fur le viſage
deſquelles la joye réparoit le
tort , qu'une nuit paffée ſans
dormir, avoit pû faire à leur
beauté . Aprés la benediction
folemnelle de Mr l'Evêque, donnée
ſur le grand Autel , la Meſſe
y fut celebrée par un Chapelain
du Roy. La Muſique des Princes
s'y fit entendre avec tous ſes
:
GALANT. 25
charmes , mais elle n'y fut pas
goûtée comme elle meritoit de
l'eſtre , parce que l'ame des Spc-.
Aateurs estoit toute dans ſes
yeux , & qu'on ne pouvoit fe
raſſafier d'admirer la bonne mine,
la beauté & la modeſtie des
jeunes Princes, pendant la celebration
de la Meſſe. J'aurois un
beauchamp pour m'étendre ſur
ce ſujet , ſi je ne me ſouvenois
pas que ce n'eſt point un éloge,
mais une Relation que je fais ,de
laquelle doivent être retranchez
tous les ornemens ambitieux .
Au fortir de l'Eglife, les Princes
monterent en caroffe , &
allerent s'embarquer hors de la
Ville prés du Baſtion de Saint
Antoine,où les attendoient leurs
Bateaux , parce que l'embarque:
216 MERCURE
ment y eſt plus commode. Ilsy
furent ſuivis de Mr le Maire , &
d'une infinité de peuple, & emporterent
avec eux , outre les
coeurs & les voeux de la Province
, cette admiration & cette
joye , qui faifoient le ſujet des
Inſcriptions de nos Arcs de
triomphe. Mrs des Etats avoient
misordre à la commodité de leur
voyage , & avoient garny les
Bateaux de leur ſuite de toute
forte de proviſions . Mr l'Intendant
en avoit aſſuré la diligence,
en établiſſant des relais de chevaux
de trait , qui estoient pla--
cez de deux en deux lieuës ſur
le bord de la Riviere , juſqu'à la
Ville de Châlons .
Depuis que le Roy S. Louis ,
par le Traité qu'il fit avecAlix,
Comteffe
GALANT. 217
Comteſſe de Mâcon, réunit cette
petite Province à la Couronne
de Frances pour n'en eſtre
jamais ſeparée , il n'eſt pas memoire
que noſtre Ville ait jamais
celebré aucune Feſte mieux.entenduë
,ny dont le ſuccés ait eſté
plus heureux. Tout y réuffit par
le concert d une charmante harmonie.
Il parut que nos Princes
eſtoient contens demosſoins &
leur Cour eut lieu d'enceſtre
pleinement ſatisfaite . Il n'y eut
pas un Bourgeois de quelque
confideration , qui ne ſe miſt en
ſoin de régaler ſon hoſte , & qui
ne fuſt fort affligé de ce que ceux
qui allerent manger aux tables
ne voulurent pas accepter cette
invitation . Tout le monde cou-
May 1701. Pup T 4.0
218 MERCURE
roit au devant de la Craye , * &
ceux qui n'en pouvoient obtenir,
s'eſtimoient deshonorez .
D'ailleurs , l'accés auprés de
la perſonne des Princes fut facile
àtout le monde Les Gardes &
les Huiſſiers, qui ne ſont pas toujours
traitables , le parurent en
cette occafion , & il fut permis
à mille ames de ſe repaiſtre à
ſouhait du plus charmant de tous
les ſpectacles pour les yeux François
, que rien ne touche fi fenfiblement
comme la veuë de leurs
Maiſtres .
* Les Maréchaux des Logismara
quent avet de la Craye pour qui ſont
les logemens, & chacun ,fans attendre
qu'on eust marquéson bogis , demandoit
qu'on le marquat
GALANT . 219
Tout ce qui ſembla s'oppofer
à noſtre entiere fatisfaction , ce
fut qu'une pluye continuelle, qui
arrivaavec les Princes, dérangea
un peu noſtre Fefte. Les plumes
&les rubans de noſtre Miliceen
furent gâtez , l'effet de nos Illuminations
en fut affoibli , &Texecution
de noftre Feu d'artifice
en futmoins parfaite Un Poëte
du Pays , pour conſoler ſes Citoyens
de ce petit contretemps ,
fit des Vers fur ce ſujet , avec
leſquels je vay terminer cette
Relation .
Quand vos Princes viennent vous
voir.
Le Cieljaloux de vos ſpectacles ,
Oppoſe à vos plaisirs de nubileux obstacles
,
Et ne ceffe point de pleuvoir,
1
Tij
220 MERCURE
Macon , n'en ſoyez point ſurpriſe ;
Le Roy des hommes & des Dieux
Defcendit autrefois par un temps pluvieux
,
Dans leſein fortunéde la Fille d'A
crise. * * Danae .
Ces eaux qui coulent par torrens,
Vous cachent d'importans miſteres .
Leurs Augures vous font garans
De la protection de vos Dieux Tutelaires
;
Atort, contre un preſentfi doux
Vostre aveugle raiſon s'excite à la
révolte ,
la récolte
Vous vous appercevrez au temps de
Que c'est de l'or qu'il pleut chez
Vous 2.
Ma Muse , à mon Roy consacrée
En me réveillant ce matin ,
GALANT. 221
Sur cette pluvieuſe Entrée
Du beau Sangde Louis m'expliquoit
ledestin.
Apprens , m'a- t- elle dit, que l'un
& l'autre Prince
Feront pleuvoir ſans ceſſe ( & le
fort l'a promis )
Ses graces fur noſtre Province,
Ses foudres fur nos Ennemis .
S
Comme on n'a point mis la deſcription
des Arcs de triomphe
dans le corps de cette Relation,
parce qu'un ſi long diſcours en
auroit trop interrompu la ſuite
en divers endroits , j'ay cru la
devoir placer icy. Le Pere Picard
, Jeſuite , a ingenieuſement
inventé tout ce qu'elle contient.
La premiere porte du Pont du
coſté de Saint Laurent , par la
Vij
222 MERCURE
:
quelle entrerent Meſſeigneurs
les Princes , eſtoit ornée du Portrait
du Roy d'Eſpagne , & de
celuy de Monſeigneur leDauphin,
au milieu des Portrraits de
Meſſeigneurs les Ducs de Bourgogne
& de Berry , avec cette
Inſcription.
Ludovico Regi Galliæ maximo ,
Philippo Regi Hifpaniæ feliciſſimo,
Ludovicis Galliæ regnum expertantibus
, Hifpaniæ recufantibus , Carolo
utrumque merito ſapientiſſimis .
Se fupſque Cives D. C. Burgundia
Matifco.
Le tout fur une riche tenture
de tapiſſerie , & fous un magnifique
Dais . La porte eſtoit parée
de Buis , de fleurs & de Laurier .
La Ville déclaroit ſes ſentimens
par unHieroglyphe fort naturel,
GALANT. 223
1
C'eſtoit un grand coeur ouvert ,
exhauffé comme unArc de triomphe
au milieu du Port, couronné
de la Couronne Comtale de Mâcon,
foutenue par la Sincerité &
& par la Conſtance. Le coeur
eſtoit appuyé du coſté du Midy
par le Genie de Mâcon , & du
coſté de la ſource de la Saone ,
par la Divinité de ce fleuve. Le
coeur avoir cette Inſcription.
Vous avezfur les coeurs un legitime
empire
Princes ,que le Ciel aime ,&que la
Terre fert ,
Maconvous connoist, vous admire ,
Etvous reçoità coeurouvert.
On liſoit ces autres Vers ſur
l'Urne de la Saone.
Retiens ton haleine bruyante ,
Pere des Vents,Aquilon dangereux,
Tiiij
224 MERCURE
Sortez, courez, volez, Zephirs heareux
LO
Je vous attens an pied de monUrne
penchantes
Le bruitharmonieux de mes flots argentez
Tient dins mon riche ſein deuxHeròs
enchantez
Aprés qu'on avoit deſcendu le
Port, on trouvoit fur la droite
une fontaine de vin élevée au
deſſus d'unpuits. La circonſtance
de ce puits avoit donné lieu à
*cette Epigramme.
Bacchus, preßé d'une douleuramere ,
Tu degeneres doncde tes ſages Aveux
Pour levin , pour la bonne chere ?
***Adieu , dit- il , peuple odieux ,
Et pour se dérober ſeurement à fes
yeux ,
Aufond dun puits cachefa trogne.
GALANT. 225
•Dans ce jour triomphant les rondes
bolodes:Santez,
Les grands noms de Louis ,de Berry ,
Code:Bourgogne
Au bruit des bouteilles chantez,
L'obligent à lever le nez
Audeſſus de la Maiſon de
Ville , un autre puits ſe prefentoit
avec une autre Fontaine de
vin , & ce Madrigal en developoit
le miſtere.
Le Dieu Bacchus veut voir la
Feste
Pour éviterla foule ilſe met ſur un
→
pui.
C'est raiſonner comme une beste ,
Dés qu'onle voit , on court à luy.
Le premier Arc de triomphe
avoit quarante pieds de hauteur,
en y comprenant la Figure drefſée
ſur le comble , fur trente226
MERCURE
quatre de largeur. Il yavoit trois
portes à chaque face : celle du
milieu eſtoit de vingt pieds de
haut ſur dix de large ; les deux
autres à proportion. Cet Arc
portoit ſur ſa cime le Genie de
Mâcon , un genoüil en terre , la
main gauche ouverte en figne
d'étonnement, le bras droit étenduvers
le Char des Princes , qu'il
montroit. La Statuë eſtoit de ſept
pieds & demi , & où on liſoit ces
mots ſur le piedeſtal , Admiratio
publica. Voicy quelle estoit la
premiere face .
Dans la table d'attente de l'Attique
eſtoient deux Princes couronnez
de Laurier, aſſis dans un
Char , & une foule de monde
autour d'eux , avec ce Vers de
Virgile,
GALANT. 227
Concurrunt , hæretpede pes denſuſque
viro vir.
Les Armes de France , d'Eſpagne
, tes Croix de Savoye , les
Lions de Leon , les Tours de
Caſtille , des Fleurs de Lis & des
Dauphins estoient fur la Friſe ,
&aux deux coins de l'Arc , &
fur la Corniche paroiſſoient Minerve
& Mars qui ont preſidé à
la naiſſance & à l'éducation des
deux Princes .
A droite dans une Table d'attente
poſée au deſſus des petites
portes , on avoit peint un Grenadier
avec trois Grenades Celle
du milieu avoit une couronne
fermée , ce que les deux autres
n'avoient pas. Ces paroles , Olim
fua cuique,faiſoient l'ame de cette
Deviſe .
2:8 MERCURE
Sur l'autre Table d'attente' ,
on voyoit deux Parelies que ces
mots accompagnoient , Quam non
diffimiles .
Les quatre Piedeſtaux des pilaftres
portoient deux Emblêmes
& deux Deviſes . Sur la premiere
eſtoient deux Genies avec des
couronnes Ducales , ſe joignant
les mains ; & ce Vers de Calphurnius.
Etdecor,&cantus ,&amorfociavit
etas .
Sur le ſecond deux Diamans
fur une Table , & ces mots Italiens,
E splendore , e finezza , &fodezzet
Digne ouvrage de la nature !
A-t-elle rien produit qui foit fiprè
tieux ?
Leurfeu , leur brillant, leur figure
GALANT. 229
D'un éclat qui faiſit ébloüiffent les
yeux.
Mais le brillant qu'ils ont pour leur
partage,
N'est pas leur plus grandavantage
On trouve avec raison que leurfolidité
1.
Eſt leur plus noble qualité .
Sur le troifiéme , la Houlette
d'un Berger , avec ces mots . Arma
miniftrat pacis amor.
Que pour les Filsde Mars la Victoire
ait de charmes ,
Pour caufer mille morts qu'ils lancent
mille traits ;
Je ne prendrayjamais les armes
Qu'en faveur de la Paix.
Surlequatriéme un jeuneHercule
& ce mot d'Ovide , JamJove
dignus. Ces quatre ſymboles ex-
L
t
230 MERCURE
1
primoient differentes qualitez ,
qui convenoient également aux
deux Princes .
L'Inſcription Admiratio publica
ſe trouvoit ſur le quarré du Piedeſtal
de la premiere Statuë oppoſée
à la même Inſcription de
l'autre face. Sur la Table dattente
de l'Attique , paroiſſoient
les trois Fils de Conſtantin , qui
partagerent entre eux l'Empire
de toute l'Europe , & d'une partie
de l'Afie & de l'Afrique . On
voyoit par cette Emblème ce
ce que le merite des Enfans de
France fait ſouhaiter aux François
en leur faveur. La Friſe
eſtoit ſemée de lis , d'anneaux ,
decouronnes de laurier , de Colliers
d'Ordres , & de Trophées
d'armes
GALANT.
231
Sur la Table d'attente de la
premiere porte eſtoit un Tau.
reau aiguifant ſes cornes contre
un arbre , & ces paroles , Veri
compendia belli . On entendoit parler
du Camp de Compiegne , en
latin Compendium .....
Une ſeconde Deviſe rempliffoit
la Table d'attente de l'autre
porte C'eſtoit une grande Tour
au milieu d'une Ville , avec ces
mots , Nec decori minus .
Bien quejefots un afpect tout charmant
F'arreste l'Ennemi ,j'écarte leRebelle.
Jesuis de ma Patrie une garde fidel-
4 Le
,
F'ensuis auſſi le plus belornement.
Les quatre piedeſtaux des Pilaſtres
de cette face répondoient
aux quatre deT'autre par atu paratu
232 MERCURE
tant d'Emblême & de Deviſes.
Au premier Piedeſtal , une
Fille ravie d'admiration laiſſoit
tomber de ſes mains une cruche
qu'elle venoit de remplir . Ge
Vers de Properce accompagnioit
cette Embléme.a ad
Interque oblitas excidit urna ma-
1
Au ſecond , on voyoit le Soleil
caché d'un leger nuage ,
Tertuſque videtur sho
En vain la modeftie à nos yeux te
ravit ;
Commedeses rayons Phebus perce la
:
છે????
Qui le dérobe à nostre vuë ,
L'éclat de tes vertus malgré toy te
trahit.
La Deviſe du troisieme Pie
dejal , avoit un Roy d'Abeilless
GALANT. 233.
1
pourcorps &ces mots latins pour
ame , Licet ultor aculeus abfit.
La Peinture du quatriéme Piedeſtal
, reprefentoit Caftor &
Pollux , pour marquer que les
Princes eſtoient dignes d'eſtre iffus
du fang des Dieux,
e
Le ſecond Arc de triomphe
eſtoit intitulé , Letitia publica.
Une troifiéme fontaine de vin
couloit à cotédu puits de la place
de S. Pierre , & une Pyramide,
triangulaire ornoit le fond de
cette même Fontaine . Bacchus
y eſtoit appuyé fur le bord d'un
puits , & ces Vers rendoient raifon
de la fiction.
A-t-elle donc perdu fa force &fes
rubis
Du Maconnois l'Ambroisie Bacchique
?
May 1701. 11.P. V
素
234 MERCURE
1
L'eau d'un Puits luyfera la nique?
L'eau d'un Puits rendra les gens
gris?
Non, non, Bacchus paye sa Feſte;
A l'honneur des Bourbons il perce
tous lesmuids , 7
Ilfait plus , il s'est mis en teſte
Dechanger en vin l'eau des Puits.
Sur la ſeconde face de la Pyramide
paroiſſoit le vieux Silene
piquant fon Afne qui refuſoit
d'avancer de peur de tomber dans
un Puits qu'il découvroit à fes
pieds ; & fur la derniere face
eſtoit un Satyre , tenant un go-
• det d'une main & une bouteille
de l'autre , avec ces paroles ,
Natura diverſo gaudet. Les Tigres
& le Thirſe de Bacchus , les
Cors & les Trompettes desMenades
, les Brocs , les Hanaps ,&
:
GALANT 235
lesTonneaux des Satyres étoient
les Trophées de la Pyramide , &
une Vigne ferpentant de tous
coſtez formoit une Tente qui
mettoit tous les Beuveurs à couvert.
Quant à cetArcde Triomphe,
il eſtoit placé au fond de la grande
Eſplanade qui ſe trouve entre
les remparts & l'Egliſe de Saint
Pierre. Il eſtoit different du premierArc,
en ce que celuy -la n'avoit
point de profondeur , & ne
portoit que trois Statuës , au lieu
que celuy- cy avoit quatre faces,
huit à dix pieds de profondeur ,
dix portes , huit exterieures &
deux interieures ; cinq Stauës ,
une au milieu & au-deſſus de
l'Attique , & quatre aux quatre
coins de la Corniche .
!
Vij
236 MERCURE
La premiere Statuë eſtoit le
Genie de la Ville de Mâcon , un
pied en l'air &battant des mains.
Sur le Dé de ſon Piedestal on
lifoit ces mots , Letitia publica.
Sur l'autre Déde ce même Piedeſtal
, & à la ſeconde face on
voyoit la même Inſcription.
Les quatre moindres Statuës
repreſentoient la Muſe Clio les
mains pleines d'Inſtrumens de
Muſique , pour exciter les coeurs
à la joye . l'Abondance qui fait
les preſens , Apollon Pere des
Arts , exhortant les Ouvriers par
pluſieurs outils qu'on luy voyoit
à lamain , à fignaler leur habileté
par la reception des Princes
, & enfin Bacchus , toujours
accompagné de la joye. Jupiter
&Mercure , qui voyageant alleGALANT
237
rent loger chez Philemon & Baucis
, faifoient le deſſein de la
Table d'attente de l'Attique de
la premiere face
Aux quatre Piedeſtaux des Pilaſtres
il y avoit quatre Emblemes.
Au premier des Satyres
joüant de la flûte ; au ſecond ,
des Payſans appuyez ſur une table
, où l'on voyoit des pots &
des verres ; au troifiéme , un
Villageois avec un panier au
bras , priant un Garde de luy
permettre de paſſer , & au quatriéme,
les deux Ordres du Saint
Eſprit & de la Toiſon d'or , qui
parmi les Lacouronnées de France
, & les Fufils de Bourgogne ,
eſtoient entrelacez des coeurs
enflâmez .
Les fix tables d'attente audef28
MERCURE
fus des petites portes , deux à la
premiere face , deux à la feconde
, & deux aux coſtez , eſtoient
chargées de petits Amours , qui
métamorphoſoient les trois anneaux
des Armes de Mâcon , en
une infinité de petites pieces pro
pres à donner des marques de
leur allegteſſe . L'un plioit un de
ces anneaux en arc , & y mettoit
une Aéche ; l'autre en formoit
une chaîne ; un autre en faifoit
des couronnes pour les Princes ,
des colliers d'Ordres , des colliers
de Perles , des Bracelets &
des Bagues. Une campagne dans
fon Printemps ornoit le platfond
de la grande porte. Aux deux
platfonds des deux petites , paroiſſoit
d'une part le Roy Philippe
V. receu en Eſpagne avec
1
1
GALANT. 219
les plus grandes démonſtrations
de joye , & de l'autre le même
Prince careſſant ſes nouveaux
Sujets. La Friſe eſtoit couverte
de tous coſtez des flambeaux ,de
fuſées , de coeurs enflâmez , de
Trompettes , de Flutes, Tapis,
Chars, Chevaux , Ponts , Gale
res & Bateaux.-
20La Table d'attente de l'Atti
que fur la ſeconde face de l'Arc,
portoit une montagne en feu ,
avec ces mots Eſpagnols , Mar
dentro quefuera , pour faire entendre
que l'excés de joye qui eſt
dans le coeur des peuples , ne
fçauroit eſtre exprimé par les
marques d'allegreſſe les plus éclatantes.
Sur les quatre Piedeſtaux des
Pilaſtres de la même face , il y
A
24º MERCURE
avoit quatre Emblêmes, ſçavoir,
un Lion couché ſur des Lis , &
ces mots , Mitefcit inter lilia . Leś
Divinitez de la Seine & du Tage
ſe touchent dans la main , &
cés paroles , Concordibus undis .
Des Peintres , des Sculpteurs ;
des Menuifiers , Charpentiers ;
& autres Ouvriers travaillant
avec ardeur , & un homme d'étude
, que l'amour de ſon Prince
& de ſa Patrie tiroit de ſon Cabinet
pour le mettre en action .
Au deſſus de la porte de Mr
l'Evêque , qui eut l'honneur de
recevoir Meſſeigneurs les Prin -
ces dans ſon Palais , on lifoit cette
Inſcription , Amoris , admirationis
ac lætitiæ publice pars magna
Præful & Ecclefia Matiſcon: Le
Portrait de Monſeigneur le Duc
de
GALANT: 241
de Bourgogne eſtoit placé au
deſſus du jambage droit de la
porte , accompagné de ce Madrigal
.
:
En attendant que la France àge-
- noux
Revere de tonfront l'augusteDiadème,
Souffre , grand Prince , que l'on
t'aime ,
Le regne des coeurs est bien doux .
Au-deſſus du Jambage gauche,
&ſous lePortrait deMonſeigneur
le Duc de Berry , on liſoit cet
autre Madrigal.
Estre digne de sanaiſſance
Et par l'esprit, parle coeur ,
Charmer tous les Mortelsparſaſeuleprefence
- Etfoutenir avec honneur
May 1701.11.P. X
242 MERCURE
Lepoids de Petit- Fils de LOUIS
4
Roy de France , ८
C'est voftre Portrait Monsei
gneur.
Deux Palmiers fortant des
deux coſtez de la porte , & s'élevant
juſques à la voûte , en trouvoient
un troifiéme qui naiſſoit
de la clef de la même voûte . Ce
Palmier mêloit ſes branches avec
les leurs ,& tous trois enfuite
rampant aux deux coſtez des
Portraits , & s'échapant entre
deux , couronnoient la porte &
tout le deffein Le mot Jungit
amor , la Couronne d'Eſpagne
entrelacée dans les branches du
Palmier le plus élevé , & deux
Couronnés de Fils de France pofées
ſur les deux autres Palmiers
GALANT 243
éclairciffoient le miſtere de ces
Peintures hieroglyphiques.
Meſſeigneurs les Princes ayant
des relais de deux lieuësen deux
lieuës , allérent de Mâcon coucher
à Châlons , où ils arrivérent
à fix heures du foir , aprés
avoir eſſuyé une fort groffe
pluye pendant le chemin.
Ils trouvérenten arrivant tou
tes les ruës tapiſſées , & bordées
d'une double have de Bourgeois
ſous les armes. Ils pafferent fous
trois ou quatreArcs de triomphe
pour ſe rendre à l'Evêché , où
ils furent complimentez par tous
les Corps de la Ville Il y eut le
foir une grande illumination qui
brilla de tous coſtez , des feux
devant toutes les maisons , & un
Feu d'artifice ſur l'eau . Les Prin
X ij
244 MERCURE
ces furent haranguez le lendemain
15. Avril par Me l'Evêque
de Chalons , & partirent pour
Beaune à neuf heures du matin ,
aprés avoir entendu la Meſſe. Les
Magiſtrats de cette Ville - là
eſtant aſſurez par tous les avis
qu'ils avoient de leur marche ,
qu'ils arriveroient de bonne heure
, firent le même jour monter à
cheval les principaux habitans
pour aller à leur rencontre à
deux lieuës de laVille. Ils étoient
environ fix-vingts Maiſtres bien
montez , & fort leſtement vétus .
Ils avoient des Timbales , &
trois Trompettes , qui portoient
les livrées de la Ville Deux
Echevins estoient à la teſte de
cette Troupe qui partit de Beaunedés
ſept heures du matin ,
GALANT. 245
Dans le même temps , deux
Compagnies de Milice , compofées
, l'une d'hommes mariez , &
l'autre de jeunes garçons , faiſant
quatre cens hommes des mieux
faits , les hommes portant les
couleurs du Roy , & les autres
celles de la Ville qui font vert
&blanc, ſe mirent ſous les armes
, fuivant l'ordre qu'ils en
avoient eu , & fur les dix à onze
heures du matin ayant occupé
leurs poſtes , ils formérent une
double haye dés l'entrée du Fau
bourg par où les Princes de
voient paſſer juſqu'à la portede
la maiſon de Me Brunet qui avoit
efté choisie pour les loger. Ils
avoient tous des cocardes des li
vrées du Rov.
Une heure aprés queMe Tri
<
X iij
246 MERCURE
boulet Controlleur de la Maiſon
deMadame la Ducheffe de Bourgogne
& Maire de la Ville eut
achevé de faire tendre des tapifſeries
de haute-liffe dans toutes
les ruës par leſquelles les Princes
devoient paſſer , les Magif
trats reçurent une Lettre de Mr
Ferrand , Intendant de la Province
, qui portoit qu'il avoit
ordre de leur mander de ne point
tapiffer ,Meſſeigneurs les Princes
ne le de ſarant pas. Le Maire
obeït, & laiſſa ſeulement à la
porte de fon logis , les Portraits
de Monſeigneur le Duc & de
Madame la Ducheffe de Bour
gogne , & de Monfeigneur le
Duc de Berry.
Cependant on eut avis que les
Princes avançoient. Ils firent
GALANT 247
arreſter leur caroffe pour voir
&pour examiner le Village de
-Vollenay , fameux par fon vin
delicieux. La Compagnie de Cavalerie
ayant joint Meſſeigneurs
les Princes , eut l'honneur de les
accompagner jufques au lieu ot
ils logérent à Beaune .
: Le Maire qui à la teſte du
Corps de Ville s'eſtoit rendu de
bonne heure au Faubourg de
Chalons , fut averty ſur les trois
heures aprés midy ,que Meffeigneurs
les Princes approchoient ,
ce qui luy fit ordonner qu'on
fonnast toutes les cloches, Ce
Faubourg eſtoit bordé par la
Compagnie d'hommes mariez ,
& de jeunes garçons , dont j'ay
parlé. Le Maire preſenté par Mr
Defgranges , eut l'honneur de
Xiiij
248 MERCURE
haranguer Meſſeigneurs les Prin
ces à la portiere de leur Caroffe
aumilieudu Faubourg , en adref
fant la parole à Monſeigneur le
Ducde Bourgogne. La Compagnie
des jeunes garçons fuivit
leur Caroffe dans la Ville , &
preceda même celle de la Cava
lerie bourgeoife , parce qu'elle
eſtoit deſtinée pour la garde du
lieu où l'on fçavoit qu'ils devoient
defcendre. Ils paſſérent
à la barriere de la Porte de la
Ville ſous un Arc de triomphe
dreffé ſur le chemin couvert de
la Place. J'en donneray la defcription
, & celle de quelques
autres à la fin de cette Relation
pour ne la point interrompre par
un détail qui ſeroit d'autant plus
long , que les Princes en trou
GALANT. 249
1
vérent un ſecond à l'entrée de la
Ville , & un troiſième à la Place
qui eſt devant la Maiſon où ils logerent.
Les ruës eſtoient tellement
remplies de monde qu'à
peine les Caroffes pouvoient- ils
paffer . Les Bourgeois estoient
auſſi ſous les armes dans la Ville,
avec les mêmes livrées que les
Compagnies de Cavalerie &
d'Infanterie qui les precedoient
&les ſuivoient. Ces Compagnies
Bourgeoifes commençoient dés
la barriere de la Porte de la Vil--
le , & s'étendoient ſur deux li
gnes , juſquà l'Egliſe Collegiale
qui eft beaucoup au- delà du lieu
où logérent ces Princes. Si-toft
qu'ils y furent arrivez toutes ces
Compagnies défilérent par quatre,&
furent trouvées tres-belles.
250 MERCURE
i
Sur les cinq heures du foir,
Meſſeigneurs les Princes reçurent
les prefens de la Ville , &
furent complimentez par les Of.
ficiers du Bailliage. Mrle Lieutenant
Civil porta la parole. Le
Prefidial d'Autun eut auſſi l'honheur
de les complimenter , quoy
que la Ville de Beaune ne foit
pas de fon reffort . Mr l'Abbé de
Morey , Docteur de Sorbonne ,
en eſt premier Preſident , & fes
ſervices prés de Monſeigneur le
Duc de Bourgogne en qualité de
Chapelain du Roy , l'eſtime qu'il
s'eſt acquiſe lorſqu'il a prêché
devant Sa Majesté , & l'emprelfement
de toute la Cour de Meffeigneurs
les Princes pour l'enrendre
, firent meriter cet honneur
à ce Prefidial. Voicy la ha
GALANT. 251
rangue que cet Abbé fit à la tefte
de fon Corps , dont les Confeillers
s'eſtoient rendus à Beaune....
MONSEIGNEUR ,
Le Prefidial d' Autan vient joindre
ſes tres-bumbles bommages aux
acclamations de joye ,d'attachement
&de respect qui retentiſſent de toutes
parts. Dès les premiers momens de
voſtre vie vous avezfait lagloire de
cette Province ;vous en ferezunjour
Le Souverain
vous y regnez par "
avance furnos coeurs.
Nous devons avoir cessentimens
pour un Prince destinépar Louis le
Grand à inſtruire un nouveau Roy ,
né pour le mettre en poffeſſion de fes
Etats , pourforcer la barriere fatale
qui diviſoit la France de l'Espagne,
pourformer une étroite alliance entre
1
252 MERCURE
deux Nations , qui juſque -là n'as
voient på paffer de l'estimé à l'amitié
Il est glorieux , Monseigneur , de
conduire fi-toſt un Souverain fur le
Trône , il vous l'eft bien davantage
d'estre si atentif à luy affurer le re
Apeine la jalousie éclate contre un
fogrand évenement, que vous ſongez
à rendre ses efforts inutiles. Rempli
de la valeur de l'Auguste Prince à
qui vous devez lejour , vous voulez
vous mettre à la teſte des Armées. Ce
feul Projet ralentit les plus vifs ,
donne de lamoderation à ceux qui en
font les plus éloignez . Heureux s'ils
connoiffent dans la fuite leurs veri
tables interests ; millefois plus heu
reux , fipar là ils arrestent voſtre
bras dėja prep à les foutroyer
GALANT. 22
Que ne doivent -ils pas craindre de
vous, Monseigneur , qui instruisez
furles deux mers d'anciens Capitaines,
qui encheriffezdans les Citadellesfur
les fortifications les plus vantées
, qui facrifiez à voſtre gloire les
pafions les plus vives , qui donnez
chaque jour de justes sujets d'admi
ration au Heros qui a l'honneur de
vous accompagner, toujours au deſſus
de ceux qui vous approchent, toujours
au deſſus de vous-même.
Que toute la terre admire en vous
ces grandes qualitez; que l'élevation
de vostre genie furprenne les plus su
blimes; que les Maistres de l'Elo
quence deviennent plus habiles dés
qu'ils vous entendent parler; que les
Sçavans vous voyent entrer dans
toutes fortes de questions , les Magitrats
, Monseigneur, s'occupent pri
254 MERCURE
ン
cipalement de voſtre droiture de coeur
dans les Conſeils du Roy , & de vostre
penetration dans la diſcuſſion des af
faires . Nousvousy voyons examiner
avec ſoin , decider avec connoiffance,
faire triompher la verité.
Que ne diront pas nos fucceſſeurs les
plus éloignez , au brait , au nombre ,
à l'éclat de tant de vertus ? Que ne
publiront-ils pas de vostre Auguste
Frere auffi diftingué parfa Politeſſe,
par l'égalité de fon Efprit , par la
grandeur de fon ame , que par fon
rang; &que neferoient pas les Officiers
du Prefidial d'Autun pour meri
ter vostre protection ? i
Cette harangue fait pour ainfi
dire l'hiſtoire du voyage de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne.
Elle en raporte l'objet & les principales
circonstances, &elle fait
3
1 GALANT. 255
en peu de mots les Portraits de
deux grands Princes .
Ils foupérent ce foir- là à leur
grand couvert , & furent enſuite
divertis par un Feu d'artifice qui
eſtoit dreſſé dans un Baſtion de
la Place qui regardoit leur appartement
. Menfeigneur le Duc de
Bourgogne alluma ce Feu d'une
des feneftres de ſa Chambre , &
le fuccés en fut tel qu'on le pouvoit
ſouhaiter. Ily eut beaucoup
de Canon tiré , & des feux & de
illuminations dans la Ville pen
dant toute la nuit . Le lendemain
ces Princes allérent à la Meſſe
au Lieu -Dieu , Abbaye Royale
qui appartient aux Bernardins ,
parce que cette Eglife ſe trouva
proche du lieu où ils eſtoient logez
. Ils y furent haranguez par
des
256 MERCURE
M l'Abbé de Roquette , Grand
Vicaire , & Neveu de Mr l'Evêque
d'Autun. Le Compliment
de cet Abbé fut trouvé fort
beau , & ileut l'avantage de parler
longtemps , & bien . Mr I'Evêque
d'Autun l'avoit envoyé à
Beaune , parce qu'il eſtoit tombé
malade quelques jours avant que
Meſſeigneurs les Princes y arrivaſſent
, pour les y aſſurer de ſes
reſpects . Cet Abbé s'acquitta de
ſa commiſſion avec beaucoup
d'eſprit , & de magnificence ,
& tint Table ouverte foir &
matin. 53
Meſſeigneurs les Princesmontérent
en Caroſſe ſur les neuf
heures pour aller à Roffigeot ,
ſur le chemin de Dijon. La même
Bourgeoisie qui estoit fous les arGALANT.
254
mes à leur entrée , bordoit le
paſſage depuis la porte de leur
logis juſqu'à celle de la Ville ,
& ils furent efcortez par la me
me Cavalerie qui avon eſté la
veille au devant d'eux.
Je vous ay promis la deſcri
prion des Ares de triomphe qui
furent dreſſez à Beaune . Le pre
mier ſous lequel paſſerent Mef
ſeigneurs les Princes , repre
ſentoit la Sphere du monde . H
eftoit compoſé de quatre grandes
colomnes Iſolées , qui ſou
renoient des figures humaines ,
par leſquelles chaque partie du
monde estoit repreſentée Le
fuſt de ces colomnes , peint en
marbre , eſtoit orné des attributs
qui conviennent à l'Europe ,
May 1701 11. P. Y
1
258 MERCURG
l'Aſie , à l'Afrique , & à l'Ame
rique . Elles portoient ſous leur
chapiteau les Armes du Roy , &
deMonſeigneur le Duc de Bourgogne
, & de celles de Monſeigneur
le Ducde Berry , & des
trophées ſur leur baſe
Au deſſus de ces colomnes ,
qui faisoient un quarré regulier,
s'élevoit une voûte azurée , qui
repreſentoit le firmament , &
plus haut le Soleil dans le milieu.
Ainfi cet Ouvrage compoſoit
quatre faces. Le Soleil à fon le
ver paroiffoit ſur la premiere ;
diffipant les tenebres de la nuit,
&ces mots pourame ,
1 Nubila fugant.
1
2
Expliquées par les Vers ſuivans..
Ses rayons les plus doux s'approchent
de ces lieux
GALANT ইম
Et s'en vont presenter ce bel Astre à
nos yeux,
Sur la face opposée , cemême
Aſtre répandoit ſes rayons fur
la terre , qui reverdiffoit à fon
afpect, pour marquer la joye que
cauſoit cette arrivée , avec ces
mots ,
GAUDET PRÆSENTIA .
La terre en fon absence ,
Languiſſante &fans mouvement ;
Renaist parfa presence ,
En cet heureux moment. 102
Dans la troifiéme on lifoit au
bas du Soleil ces deux autres
mors latins Quis alter ,&ces quatre
Vers.
Privezde fa lumiere , à quel autre
:
aujourd'buy ?
Pouvions -nous demander un bien fi
neceffaire !
Yij
260 MERCURE
Heureuſe mille fois la terre qu'il
éclaire
Il n'eut jamais d'égal à luy
Et enfin dans la quatrième ,
fous des nuages qui ſe formoient
autour de cet Aftre , & qui defignoient
les mouvemens de l'Empire
, eſtoient ces mots , Majora
fugavi , expliquez par ces quatre
Vers.
- Ils n'exciteront point d'orages ,
Que ne diſſipe sa clarté : [nuages,
Sonpouvoiréprouvésurde plus grands
Affure pourjamais noſtre felicité.
Autour du Soleil on avoit mis
engros caractere en deux mots ,
Imperat orbi .
Al'entrée de la Ville eſtoit un
Portique ſous lequel pafferent
les Princes. Il repreſentoir la
Renommée qui appelloit les
GALANT 261
Peuples le plus reculez pour voir
les deux Princes . La Figure qui
la repreſentoit en occupoit la
face , avec ces Vers au bas . [Bois!
Faunes , Sylvains , Divinitez des
Vous Naiades , &vous Nereides !
Dèeſſes des Plaines humides ,
Accourez à ma voix ;
Pour admirer les Fils du
desRois
plus fage
[personne
Vous direz en voyant l'éclat de leur
Leur douce &modeste fierté,
Que tout ce qui les environne
Paffe, ce qu'en tous lieux j'en avois
raconté
:
L'un des Pilaſtres repreſentoit
Pan ſuivi de Bergers & de Bergeres
accourus à la voix de la
Renommée , & au deſſous on li--
foit ces Vers
23Ta voix s'est fait entendre.
22 MERCURE
Denos fombres Forests nous venons
de defcendre ,
Pour voir le Fils de ce Heros,
Qui fait regner icy le calme & le
repos.
La Place de devant la maiſon
où les Princes deſcendirent de
Caroffe , eſtoit ornée de deux
fontaines de vin , qui repreſentoient
une feſte de Bacchus .
C'eſtoit un rocher , du milieu
duquel uneBacchante faifoit fortir
une ſource, en le frapant avec
le Tirſe, & au lieu d'eau couloit
un vin blanc de Meursault , le
plus delicat du monde. Du pied
du rocher s'élevoit un jet de vin
clairet par un autre coup de
Tirſe , dont une ſeconde Bacchante
avoit frapé la terre, Ce
jet eſtoit de ſeize pieds de haut.
GALANT. 253
On lifoit ces Vers dans un cartouche
poſé au deſſus de ce ro
cher.
A la gloire d'un fi beau jour
Bacchus confacre cette Fefte ;
Que chacun en ce lieu s'arreste ,
Pouryprendre part àson tour.
Le vin clairet que ce Dieu nous
apreste,
Plus d'une fois a bleßé le cerveaus
Mais pour en garantir la teste,
Bacchus de ce rocher fait fortir un
ruiſſeau
En paſſant devant l'Hoſtel de
Ville , lors que ces Princes partirent
de Beaune ils trouverent
au milieu de la place un Jet de
vindu crude Beaune même. Cet
te Place estoit embellie de verdure
& d'une Deviſe qui avoit
pour corps un riche cofteau de
1
201
264 MERCURE
vignobleexpoſé au Soleil levant
avec ces mots , Vires ab aspectu .
De l'unà l'autre bout du monde ,
Chacun celebre mes vertus ,
Sije dois lejour àBacchus
Soleil , fource de biens & celeste &
feconde
Ce n'est qu'à tes premiers regards ,
Que je dois ma beauté , ma-gloire ,
&ma puiffance
Etfije fais de toutes parts
Eclater la réjouiſſance
Je ne dois ce bonheur qu'à ta feule
* prefence.
Plus loin dans la grande ruë
qui aboutit à la porte de la Ville
par où les Princes fortirent , ib
y avoit un Portique en galerio
qui occupoit preſque toute la
longueur& la largeur de la ruë .
SixDivinitez endiſtances éga
les
CALANT. 265
L
les , & autant de colomnes poſées
dans les diſtances , en faifoient
l'aſſemblage ,& les Vers
qui ſe liſoient ſur les Piedeſtaux
de chaque Figure , en expliquoient
le deſſein . N
Ceres eſtoit la premiere Divinité
qui paroiſſoit Elle invitoit
les Princes à honorer ces lieux
plus longtemps de leur prefence,
&cela en lamaniere ſuivante.
Au bonheur de ces lieux toujours in
tereffées ,
Petits- Filsde Mars fi vantez
•Contempleztrois Divinitez
-A vous retenir empreſſées :
Si vous daignez favoriser
Ces beaux lieux de vostre prefence ,
F'y feray croistre en abondance ,
Lesbiens qu' ailleurs on me voitre
fufer.
May 1701. II. P. Z
266 MERCURE
Diane à l'oppoſite faifoit fon
invitation par ces Vers
Princes , qui cheriffez les plaiſirs de
১ la Chaffe,
Diane tant defois favorable à vos
Vaux
AvecCeres vous demande la grace
De refter plus longtemps dans ces climats
heureux .
Plus avant & fur la même ligne
que Cerés , Bacchus ſe joignant
à ces Divinitez , diſoit aux Prin
ces.
Laiſſezenfin toucher vos coeurs ,
Princes , fi vous quittez ces fertiles
Campagnes ,
De ces sources de vins que verſentnos
montagnes
Vous ferezdes fources depleurs .
Momus eftoit vis -à- vis de cette
Figure. Il regardoit ces trois
GALANT 267
Divinitez d'un air moqueur , &
leur adreſſoit ainſi la parole
Divinitezde la molleffe
Ces richeßes , ces biens qu'avec tant
de largeffe
Vous répandez dans cefejour ,
* Croyez- vous qu'ils puißent furprendre
Le coeur de deux Heros qui fçavent
s'en défendre ?
Non, non, rien ne sçauroit differer
leur retour. :
Au bruit d'une guerre nouvelle
Ils vont precipiter leurs pas :
Quandla Victoire les appelle ,
Lesplaiſirs ne les touchentpas.
Bellone & Mars finiſſoient cerrepreſentation
par une couronne
de Laurier que chacune de ces
Divinitez tenoit à la main , &
qui formoient un Arc de triom
Zij
268 MERCURE
phe ſous lequel paſſerent les
Princes . Mars diſoit à Monfeigneur
le Duc de Bourgogne.
Prince,volez dans les combats ,
Allez donner de mortelles allarmes
Aux Ennemis de vos Etats.
Vulcain vous a forgédes armes,
Qui par divers exploits guerriers
Auſſi loin que mon nom vont porter
voſtre gloire ,
Et voila déja les Lauriers
Que je prepare à la victoire
Bellone diſoit .
Par moy vous les verrezobeir à vos
loix ,
Et c'est de la main de Bellonne .
Que pour prix de vos grands exploits
Vous recevrezcette Couronne.
Ala porte de le Ville eſtoit
un portique de verdure , avec
GALANT. 169
و
une Deviſe de deux Ruiſſeaux,
qui fortant d'une belle ſource
couloient enſemble & faifoient
reverdir les plaines où ils paroiffoient.
La campagne qui en
eſtoit éloignée, en paroiſſoit languiſſante
. Ces mots Latins fervoient
d'ame . :
EX CURSU DECOR .
Sortis d'une éclatante ſource ,
Que l'on voit de l'une à lautre
Ourſe ,
Porter sa puiſſance &fon nom ,
Nous donnons à ces plaines
Une riche moiſſon.
Le doux bruit de nos eaux anime le's
Syrenes ,
- Et les fleurs naiſſent ſous vos pas,
Tout languit dans les lieux où nous
ne sommes pas,
Hors de la Ville , entre la
:
Zij
270 MERCURE
Porte & le Pont. levis , il y avoit
un fecond Portique , avec une
autre Devile. C'eſtoit un ruifſeau
, qui par differens dêtours
cherche fa fource pour y rentrer.
On voyoit des fleurs qui ſe fanoient
dans les lieux dont il s'éloignoit
, & il y avoit ce mot
pour ame , REGESSU.
Vous nous quittez , charmant ruisfeau?
{
Et vous avancezvostre course
Pour retourner à voſtreſource ,
Par un chemin nouveau.
Un coeur pour vous fidelle & tendre
Nos reſpects pourvostre eau ,
Ne vous fauroient icy contraindre à
vous répandre.
Helas ! ces vignes , ce cofteau ,
La campagnefleurie ,
GALANT. 278
De vostre Ayeul la plus cherie ,
N'avoient encor rien d'affezbeau ;
Maissi vousfuyezleur prefence, ..
Ruiſſeau fi plein d'appas ,
Aumoins en voſtre absence
Ne les oubliez pas.
L'ordonnance de cette Feſte
eſtoit de Mr Tribolet Maire de la
Ville , & il avoit fait auſſi les
Deviſes & les Vers .
1
-Quoy que le zele & l'amour
des Magiſtrats de Beaune pour
le Roy & pour Meſſeigneurs les
Princes ait paru fort grand err
cette occafion , ils en auroient
encore donné de plus éclatantes
marques s'ils avoient eu plus de
temps pour s'y preparer. Ces dignes
& zelez Magiſtrats ont eſté
ſi ſatisfaits de l'ardeur empreſſée
&de la maniere dont les Bour-
Zij
272 MERCURE
geois ont executé leurs ordres ,
& de l'ardente & fincere affection
qu'ils ont fait voir pour tou
te la Maiſon Royale , quils ont
donné un Prix au Piſtolet à la
Compagnie de Bourgeois à cheval
, & un au Mouſquet à chacune
des autres Compagnies .
Si- toſt qu'on eut appris à Dijon
que Meſſeigneurs les Princes
devoient paffer par la Bou
gogne , Me Ferrand , Intendant
de la Province , donna tous les
ordres neceffaires , afin que les
chemins fuſſent rétablis , & pendant
ce temps les Magiſtrats de
Dijon voulant leur marquer , &
particulierement à Monſeigneur
le Duc de Bourgogne , comme
leur Duc , la joye que toute la
Ville reffentoit de ce qu'il de
GALANT 273
voit l'honorer de ſa preſence , ils
convinrent par l'avis de cet Intendant
, de les faire entrer par
la Porte de Saint Pierre , quoy
que ce ne foit pas la Porte ordinaire
, par laquelle entrent ceux
qui viennent de Lyon . Cette refolution
fut priſe , à cauſe que
pour entrer par cette Porte , il
falloit qu'ils paſſaſſent par le
Cours . C'est une fort belle avenuë
, plantée d'arbres à quatre
rangs , dont celle du milieu est
la plus large. Au bout de ce
Cours il y a un Parc planté d'ar
bres en forme d'étoile , & au
milieu eſt un parterre de verdure
planté d'Ifs & d'Epiciats. Ce
Partere eſt bordé d'une Allée
qui regne le long de la Riviere
d'Ouche , fur laquelle on reſo274
MERCURE
lut de conſtruire un Pont S. A.
R. Monfieur le Prince , Gouverneur
de Bourgogne approuva
fort ce deſſein ,& ordonna qu'on
n'épargnaſt rien pour le bien
executer. On éleva pluſieurs
Arcs de triomphe à la Porte de
Saint Pierre. On voyoit ſur cette
porte en dehors deux Vieillards ,
appuyez chacun ſur uneUrne repreſentant
les Fleuvesde l'Ouche
&Sufon qui arroſent laVille Ces
Vieillards eſtoient couchez ſur le
ceintre au milieu duquel eſtoient
desTrophées,& au deſſus les Armes
de Sa Majefté. On liſoit ces
Vers au deffous de l'Ouche.
Princes ,pourvous m'eux voirj'éle
ve icy mesflots
Quene dois-je pas au Heros
1
GALANT: 275
Qui vient par sa prefence embellir
mon rivage ?
Ilprend , quoy que monfein n'offre
point de tresors ,
Plus de plaisir à voirmes bords
Qu'àcommanderà ceux du Tage.
Au deſſous du Suzon on'liſoit
ces autres Vers .
De l'Ouche, mon voisin , Rival am-
: bitieux ,
Comme luy je viens ences lieux
Chercher vostre aimableprefence.
Fier de tenir ſur vous , Prince , les
yeux ouverts ,
Plus quesijeſentois renaiſtre l'efperance
Devoir fervir mon onde àjoindre les
deux Mers.
Pour entendre ce dernierVers ,
il faut ſçavoir que l'on parla il y
a quelque temps de faire un Ca276
MERCURE
nal pour joindre la Seine à la
Saone , & ces deux Rivieres ,
l'Ouche & Suzon devoient ſervirà
ce Canal .
Dans le milieu au deſſous du
centre, il y avoit une table peinte
en marbre noir , où ſe liſoit cette
Inſcription Latine.
Ludovici Magni Nepoti digniſſimo,
Delphini Filionon degeneri,
Hifpaniarum Regis Fratri
amantiffimo,
Tot coronarum contemptori glorioso ,
Gloriofiori unius quidem,fed Gallica
bæredi
Gloriofiſſimo Eteonæ candidato ,
Galliarum hactenus amori,nuncfpei,
pofthac præfidio ,
S, P. Q. D.
On trouvoit fur la ſeconde:
Porte la Bourgogne repreſentée
GALANT. 277
par une Femme , tenant les Armes
de la Province en ſa main
droite , & de la gauche un rouleau
, où ces mots eſtoient écrits ,
Divorum Sedes , & une couronne
Ducale ſur la teſte . Elle eſtoit
élevée ſur un piedestal de marbre
, où dans le milieu on liſoit
fur une table de marbre noir ,
cette Inſcription en lettres d'or ,
Ludovico Burgundiæ Duci
Urbem ingredienti
Arcus triumphales excitarunt
S. P. Q. D.
Del'autre coſté de la Porte en
dedans de la Ville on trouvoit
cette autre Inſcription .
Burgundiæ Duci , omnium maximo,
Omnium ut nomine, fic virtutibus
Prædico
Pia Philippi audacia ,
:
278 MERCURE
Intrepido Joannis animo ,
Pacifica optimaque alterius Philippi
Indole
.د
Bellua Caroli fortitudine .
Quod peragratis florentiſſimi regni
Provinciis
Suam quoque fui amantiſſimam
Burgundiam :
:
Sua dignetur præfentia,
Gratitudinis&lætitiæ monumentum
DivioPrinceps Civitas .
P. D.
Mr Baudot , Maire de Dijon ,
voulut qu'on élevaſt un Obelifque
au bout de la ruë du Potet ,
pour cacher la defectuoſité de
pluſieurs vieilles maiſons qui faifoient
face à la ruë par laquelle
les Princes devoient entrer . M
Noinville , Architecte de la Province
ayant eſté chargé de ce
:
GALANT. 279
foin par ordre de Monfieur le
Prince , il fit élever deux Portiques,
Un qui conduiſoit à la ruë
du Potet , & l'autre à la ruë S.
Eſtienne , par où les Princes devoient
paſſer . Ces deux Portiques
eſtoient joints enſemble par
une colonnade au deſſus de laquelle
on voyoit un Obeliſque
d'une hauteur extraordinaire ,
porté ſur la croupe de deux Lions
de bronze doré ,au deſſus duquel
il yavoit un Soleil , & cet Obeliſque
estoit chargé des Armes
de Monſeigneur le Duc de Bourgogne.
On voyoit dans le milieu de
cette Colonnade de pluſieurs
figures . La France eſtoit au mi.
lieu , repreſentée par une femme
couverte d'un Manteau Royal
280 MERCURE
د
ſemé de fleurs de lis doublé
d'hermine , affiſſe ſur un Trône
&couverte de la Couronne royale.
Elle preſentoit ces deux Princes
qui estoient habillez à la Romaine
, le caſque en teſte . La
Bourgogne eſtoit repreſentée à
genoux devant eux , en leur
tendant les bras pour les rece
voir & comme pour les engager
à ne point la quitter. Elle estoit
aiſée à connoiſtre par ſa Couron
ne & par fon Manteau Ducal.
La Gloire repreſentée ſous la figure
d'une femme, ſe faiſoit aifément
diftinguer par les lauriers
qu'elle offroit aux Prince. Les
Vers François , compoſez par
Mr de la Monnoye , Correcteur
des Comptes à Dijon , qui s'eft
rendu fi fameux par les Prix de
GALANT 281
Poësie qu'il a tant de fois remportez
à l'Academie Françoiſe ,
ſervoient d'explication à ces figures.
Ces Vers eſtoient écrits en
lettres d'or en trois differentes
Inſcriptions . La premiere eſtoit
au deſſous de la Colonnade , &
voicy ce qu'on y liſoit.
La France à la Bourgogne.
De ces jeunes Heros , nostre commun
espoir
Bourgogne , à tes defirs j'accorde ta
prefence ;
En courant à lagloire ils ont la complaisance
D'avoirexpréschangé leur routepour
tevoir.
La Bourgogne à la France .
May 1701. 11.P. Aa
k
282 MERCURE
France, je vois mon Duc , en rapide
vainqueur ,
Preft à
[ Victoire
mener deja fon Frere ààta
F'applaudis à tous deux &je fens
3
dans mon coeur
Pour eux autant d'amour qu'ils en
ontpour la gloire.
La ſeconde estoit au deſſus du
Portique par deſſous lequel les
Princes devoient paſſer. 7
Meſſeignenrs les Princes
à la Bourgogne.
A
Bienque pour ton ardeur nous ayons
duretour
Nous trouvons dans la gloire un charme
préferable ,
Tu dois pour nous Bourgogne , en
avoir plus d'amour ,
Plus on aime la gloire , & plus on
eft aimable
GALANT. 283
১
La troifiéme eſtoit au deſſus du
portique qui conduiſoit à la ruë
du Polet
នៅ
&
La Gloire à la Bourgogne
Bourgogne , preste moy tes deux jeunes
guerriers
Laiffe-les afpirer à ma double guirtande.
La gloire à l'avenir n'en fera que
plus grande
Quand tu les reverras couverts de
meslauriers.
Ce n'eſtoit pas à cesſeuls ouvrages
que lesMagiſtrats avoient
às'occuper pour la reception de
Meſſeigneurs les Princes, Comme
il avoit eſté reſolu aux der
niers Etats de la Provinces , de
faire quelques embelliſſemens
Aaij
284 MERCURE
1
au Logis du Roy , & qu'il avoit
efté fait un fond pour cela , or
avoit déja commencé à abattre
un eſcalier qui avançoit dans la
cour de cet Hoſtel , & qui y faifoit
une mauvaile figure , en forte
qu'une partie de la couverture ,
&même des Appartemens.eftoit
abatuë . Il falut donc dans le
peu de temps que l'on avoit , fai
re reparer ces appartemens & recouvrir
ce qui en avoit eſté dé
couvert. On y employa un fi
grand nombre d'ouvriers que le
tout fut rétabli & mis en eftat
deux jours avant l'arrivée des
Princes d'une maniere qu'à pei
ne pouvoit- on s'appercevoir qu'
il y euſt eu rien d'abatu quinze
jours auparavant .
On avoit d'abord refolu de
?
GALANT. 285.
conftruire un Feu d'artifice dans
le milieu de la place Royale,dans
laquelle eſt l'Hotel , ou ( pour
parlér le langage de Dijon ) le
logis du Roy , mais au lieu de le
mettre dans le milieu , comme
cette Place forme un demy cercle
d'arcades au deffus deſquel
les regne une balustrade de pier
re de taille fort bien faite , on
trouva plus à propos de placer
tout l'artifice fur cette baluſtrade.
On éleva en face du lieu d'où
les Princes devoient voir le feu
une petite Attique ceintrée , au
milieu de laquelle on voyoit les!,
armes de Monſeigneur le Duc
de Bourgogne. Au deſſus eſtoith
la Renommée un pied ſur unglobed'azur
, poféſur des trophées,
tenant ſa trompette d'une main ,
286 MERCURE
& de l'autre les armes de Bour
gogne. Aux deux coſtez de cette
Attique on avoit poſé deux figures
dont l'une reprefentoit le
Dieu Mars & l'autre une Minerve.
Tout autour de cette baluftrade
on avoit mis au deſſus
de chaque pilaſtre des chiffres
couronnez , ſçavoir des Z entrelaffées
, &des C auſſi entrelaſſez
qui font les chiffres des deux
Princes .
Dans le milieu de cetteplace
on avoit élevé un large Piedeſtal
fur lequel on voyoit un Bacchus
fur fon tonneau , entouré d'une
feüillée compofée de feüilles de
vigne , de pampre & de lierre ,
& il y avoit aux quatre coins de
ce piedestal des fontaines de vin
jalliſſantes.
GALANT: 281
Meſſeigneurs les Princes qui
eſtoient venus coucher le 15 .
d'Avril à Beaune en partirent
le 16. au matin , & dinérent à
Vougeot , petit Village à une
lieuë de Nuits , & à trois lieuës
de Dijon. Mr de Juſſey ,Grand
Prevoſt desMaréchaux en Bourgogne
, monta à cheval à fix heures
du matin , ſuivy de la Compagnie
pour aller au devant des
Princes.
Cependant on affembla toute
Ia Milice Bougeoiſe au nombre
de trois mille hommes diviſez
en ſept Compagnies. Comme il
y a ſept Paroiſſes qui font les
ſept quartiers de la Ville, chaque
Compagnie a un Capitaine , un
Lieutenant & un Enſeigne , avec
pluſieurs Appointez ſous eux.
1
298 MERCURE
Tous ces Officiers eſtoient vétus
de differentes couleurs , avec
de fort belles veſtes , la pluſpart
détofes d'or & d'argent , & tous
ayant des écharpes d'or & d'argent
tres-magnifiques , avec des
plumes blanches ſur leurs chapeaux
& des cocardes de taffetas
de differentes couleurs. Les
Enſeignes portoient chacun l'Enſeigne
de leur Compagnie , &
celuyde la Parouſe Notre Dame
qui eſt la premiere Paroiffe & la
Compagnie Colonelle de la Ville
, porroit l'Oriflame qui ne paroiſt
que lorſque toutes les Compagnies
font affemblées. Cet Oriflame
eſt une eſpece de Drapeau
plus étroit que les autres , qui va
en s'étreffiffant paarrle bout & eſt
fendu 7
GALANT. 289
fendu à peu prés comme le Drapeau
des Dragons ou les Flames
des Vaiſſeaux ; il y a deſſus les
Armes de la Ville en broderie .
Les Dixiniers ou Appointez
n'eſtoient pas moins bien vétus
que les autres Officiers , &
avoient des pertuiſannes garnies
de frange d'or & foye , le bâton
couvert de velours cramoiſi garnyd'or
& les lames fort larges ,
la pluſpart dorées juſques à la
moitié ; il y avoit encore à chaque
Compagnieun certain nombre
de Sergens avec la Hallebarde
à la main, tous vétus dela
couleur de leur Paroiffe , avec
des galons d'argent ſur le revers
de leurs manches. Chaque Compagnie
avoit ſes Tambours , fes
Fifres , & pluſieurs Hautbois,
May 1701. 11.P. Bb
t
2020
290 MERCURE
Ces Compagnies s'aſſemblérent
dés le matin chacun dans
leur quartier & ſe joignirent toutes
à la place Saint Michel , d'où
elles ſe rendirent à la porte Saint
Pierre , où elles ſe poſterent en
haye depuis la moitié du Cours
juſqu'à la porte du Logis du
Roy où les Princes devoient loger,
elles furent precedez par Mr
l'Intendant qui arriva ſur les
trois heures aprés midy. L'on
avoit fait un chemin nouveau
pour conduire les Princes , & on
y avoitplanté d'eſpace en efpace
des giroüettes aux armes deMonfieur
le Prince , pour avertir les
paſſans de la nouvelle route. On
avoit auſſi fait conſtruire
Pont , comme je vous l'ay déja
marqué , pour leur faire paſſer
un
GALANT 291
1
da riviere d'Ouche à la Colombiere
, qui eſt un Jardin trespropre
que Monfieur le Prince
afait accommoder , & a ſoin de
faire entretenir ; ce Jardin abou
tit au Cours . Meſſeigneurs les
Princes arrivérent ſur les cinq
heures du foir. Ils paſſerent fur
le Pont, & traverſerent la grande
allée du Cours au milieu de prés
detrois cens caroffes rangez dans
les deux contre- allées . Ces caz
roſſes eſtoient remplis d'un fort
grand nombre de Dames bieu
coëffées, fort parées quoy qu'en
deüil , & ornées de beaucoup de
diamans . Les Princes trouvérent
à la porte de la Ville les Magiftrats
en robe violette avec l'Epitoge
d'hermine.
Mr Baudot Vicomte Mayeur
Bb ij
292 MERCURE
preſenta les elefs dans un baſſin
d'argent , & fit une petite harangue
à Meſſeigneurs les Princes .
Enſuite ils entrérentdans laVil
le , dont les ruës eſtoient tapif
fées juſques au logis du Roy, au
bruit du Canon & de la Moufqueterie
du Chasteau. Dés le
matin il eſtoit ſorti quantité de
perſonnes à cheval pour voir arriver
ces Princes. Tous ces Cavaliers
marchoient en peloton à
à la teſte des Gardes du Corps
qui avoient tous l'épée haute.Le
Caroffe des Princes atteléode
huit chevaux paroiſſoit enſuite ,
aprés lequel il y avoit foixante
Gardes du Corps qui estoient ſui )
vis de la Maréchauffée ayant
auſſi l'épée haute
Outre le peuple de Dijoncil
GALANT. 203
y avoit une affluence de monde
extraordinaire , qui estoit accouruë
de tous coſtez pour prendre
part àla joye de ceux de Dijon ,
dans une occaſion ſi peu ordinaire.
PE
Les Princes arrivérent au Lo
gis du Roy , où ils mirent pied a
terre , & où ils furentgardez par
un détachement de la Garnifon
du Chaſteau de Dijon , & parun
détachement de la Garniſon
d'Auxonne , commandé par deux
Capitaines & deux Lieutenans
le tout fous les ordres de Mr de
Fontenay,Gouverneur du Cha
ſteau de Dijon. Ils joüérent juf
qu'à l'heure de leur foupé , &
Madame la premiere Prefidente ,
& Madame l'Intendante eurent
l'honneur de le voir jouer. Je
Bbiiy
294 MERCURE
dois vous marquer icy que, Mr
l'Evêque de Langres qui estoit
venu exprés à Dijon qui eſt de
fon Diocele , pour avoir Thonneur
d'y recevoir les Princes
propofa à Mrs de la Sainte Chapelle
de dire la Meſſe le lendemain
de leur arrivée dans l'Egli
ſe de la Sainte Chapelle qui ett
joignant le Logis du Roy & qui
a eſté fondée par un Duc de
Bourgogne , pour ſervir de Chapelle
au Palais des Dues. Ce Prelat
fit connoiſtre à ces Chanoines
qu'il ne prétendoit point
pour cela déroger en rien àleurs
privileges , parce qu'ils neare
connoiſſent que le Saint Siege.
Cependant ces Meſſieurs ne voulurent
point fouffrir qu'il reçuſt
Any qu'il haranguaſt les Princes
GALANT 2.95
1
dans leur Eglife , comme il leur
avoit propoſé , ce qui l'obligea
d'envoyer un Courrier avec une
lettre qu'il écrivit fur ce ſujet à
Mr le Maréchal de Noailles dés
la veille de leur arrivée . Il fut
decidé , pour éviter toutes fortes
de difficultez , que les Princes
iroient à la Meſſe dans l'Eglife
Collegiale & Paroiſſiale de Saint
Eſtienne , qui eſt auſſi la Paroiſſe
du logis du Roy , ou même Monfieur
le Prince ne manque pas ,
lorſqu'il eſt aux Etats ; de rendre
une fois le Pain benit , pour
reconnoiſtre cette Eglife pour ſa
Paroiſſe . Meſſicurs de la Sainte
Chapelle qui avoient fait de
grands preparatifs dans leur Egliſe
pour y recevoir dignement
lesdeux Princes , les fuppliérent
Bbij
296 MERCURE
de venir tout au moins y entendre
Veſpres , ce qui leur fut acdé
; de forte que Meſſeigneurs
les Princes allérent entendre la
Meſſe le Dimanche 17. qui eſtoit
le lendemain de leur arrivée , en
l'Egliſe de Saint Eſtienne , où
Mrl Evêque de Langres , aſſiſté
des Chanoines de cette Collegiale
, les reçut à la porte de l'Egliſe
, ou aprés leur avoir preſenté
l'Eau benite , il les complimenta
en ces termes .
MONSEIGNEUR ,
Vous venez de répandre dans une
partie de ce vaſte Royaume la joye
& l'admiration parmyles peuples ,
& vous joüiffez de vostre reputa
tion dans un age où les autres Prin
ces commencent à peine à se faire
GALANT. 297
connoistre. Elevé fous les yeux & par
les soins d'un Roy , dont toutes les
actionsfont des exemples , vous faites
voir qu'en tous lieux on peut
faire briller les feux de la jeuneſſe
avecla ſageſſe & la vertu , & vous
eftes tellement destiné à la gloire .
qu'une Nation accoutumée à la fuivre
,jalouſe de la conferver, n'ofant
efperer de vous avoir pour fon Maiſtre
, a cru ne pouvoir trouver que
parmi vos auguſtes Freres un Roy
digne d'elle.
La France vous regarde , Monfeigneur,
avecdesyeux de respect &
de complaisance ; & l'Espagne , ce
peuplefi fier &fi genereux , qu'une
ancienne émulation faisoit autrefois
combatore contre nous pour des Royau
mes , n'envie plus que deſtre gouvernée
par des Princes de vostre Sang.
さ
298 MERCURE
Un évenementſi glorieux estoit du au
regne de Louis le Grand . Ce Prince fi
justement admiré de toute l'Europe ,
reçoit les recompenses qu'il mèrite ;
ilvoitles Couronnes tomberaux pieds
de ſes Enfans ; il voit fes Enfans dignes
de les porter, & pour comble de
gloire , il voit l'Espagne demander
fes ordres , &mettre fa feureté dans
Safidelite.
Qu'il est heureux pour vous, Monfeigneur,
de faire connoistré dans toutes
vos actions le Sang d'un figrand
Prince , & qu'il est beau d'imiter
fes vertus . auſſi-toſt que vous avez
pû les connoistre.
يف
LeClergé , à la tefte duquel j'ay
l'honneur de vous parler , vientvous
affurer , Monseigneur , de ses voeux
&de ses prieres . Il leve ses mains
au Ciel pour attirerfur vous ses beGALANT.
299
nedictions &chacune de vos vertus,
&de celles de ce Prince que la nature
a forme pour estre aime , & dont le
merite éclatant se fait deja sentir à
tout le monde ; il demande à Dieu
qu'il augmente vos années ,afinque
conduit par celuy qui tient en fos
mains le coeur des Rois, vous soyez
unjour le modele des Princes & le
xemplede tous le's Chrestiens
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
parut fort contentdu dif
cours de Mr l'Evêque de Langres
qui dit enfuite la Meffe
pendant laquelle la Mufique de
cette Eglife chanta quelques
Motets.
Au retour de la Meſſe ,Mr Bouchu,
premier Preſident au Parlement
de Bourgogne , accompagné
de cinq Preſidens à Mortier,
300 MERCURE
1
&de douze Conſeillers au même
Parlement , fut conduit par M
Defgranges , Maiſtre des Ceremonies
, juſque dans la chambre
deMonſeigneur le Duc de Bourgogne
, où il luy fit ſa harangue.
EnfuiteMr Deſgranges alla prendre
Mrsde la Chambre des Comptes
, ayant à leur teſte Mr Baillet,
leur premier Preſident, qu'il
conduifit dans la chambre de
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
, où ce Preſident le haranrangua.
Voicy le Compliment
qu'il luy fit .
MONSEIGNEUR ,
La joye que nous avons de vous
Poffeder aujourd' buy nous eft d'autant
plusſenſible,que nous l'avions moins
efperée. Faloux du bonheur de tant de
GALANT. 301
Peuples que vous avezhonorez de
vostre presence , nous languiſions
plongez dans une triſteße profonde ,
ne pouvantnous conſolerque la Bourgogne
fust privée d'unpareil honneur.
Elle , Monseigneur , dont vous portez
le nom, &qui par l'amour&la
veneration particuliere qu'elle a pour
vous feflattoit d'estre preferce à tou
tes les autres Provinces ; mais,Monfeigneur
, vos bontezfurpaffent aujour'd
buy nostre attente ; vous avez
daigné écouter nossoupirs, &convertir
nos plaintes en acclamations de
joye.
Quellejoye en effet de voir en vous
tout ce qui faitles delices & l'admiration
de la Cour , tout ce qui peut
faire les defirs&lafelicité des peu
ples. Il n'ya , Monseigneur qu'à
jetter les yeux fur vous pour connoi202
MERCURE
ftre d'abord tout ce que vous estes ,
quand nous pourrions ignorer que
vous estes destiné àremplir un jour le
premierTròne du monde.
Ce caractere de grandeur & de
majesté que le Ciel a gravéfur voſtre
front auguste , ce coeur grand & magnanime
quť vous fait refuser les
Sceptres & les Diademes , cette fageße
merveilleuse qui a prévenu en
vous le temps&les années ; nefuffiroient-
ils pas pour nous apprendre
que vous estes le Petit-Fils de Louis
leGrand , l'expreſſion fidelle de tou
tesſes vertus &le digne Succeffeur de
Sapuißance&de fagloire ?
Formé comme vous l'eſtes duſang
de ce Heros , élevéfous ſesyeux dans
les Sciences & dans le métier de la
guerre , instruit par son Histoire ,&
par luy-mème du grand Art de rew
GALANT 203
gner ,fortifié parses exemples dans
la vertu &dans la piete , foûtena
enfin parles excellentes qualitezd'un
Pere qui fait conſiſter toute fa gloire
à l'imiter&à luy estre parfaitement
foumis , que de merveilles n'ajouterez-
vous pas unjour à toutes les merveilles
defon regne ,lors que l'age&
Pexperience se trouvent jointes à toutes
vos vertus &quelles auront exprimé
les traits de vostre incomparable
Ayeul. 1
A
Faſſe le Ciel que vous soyezfans
ceſſe animé de la noble émulationde le
Suivrepas àpas , &puiſſe naistre de
vous une longueſuite de Heros dignes
comme luy & comme vous de commander
à tout le reste de la terre.
Ce font , Monseigneur , les voeux
ardens que cette Compagnie parmy
fes profonds hommages ferafans ceffe
304 MERCURE
"
pour vostre gloire &pour le bonheur
des peuples qui vousferontfoumis.
Aprés cela , le même Mr Deſ
granges alla prendre le Parlement
, qu'il mena à l'apparte
ment de Monſeigneur leDuc de
Berry,out le premier Preſident
luy fit une harangue particuliere
Mrs dela Chambre des Comptes
firent la même choſe, & lemême
Mr Baillet parla ainſi
MONSEIGNEUR ,
Apres avoir rendu nos hommages
àMonseigneur le Ducde Bourgogne,
il est bien juſte que nous nous acquittions
envers vous des mèmes devoirs
nous n'y ſommes passeulement engagezpar
le profond respect que nous
devons à voſtre auguste naiſſance, nous
A
GALANT. 305
yfommes encore puiffimment excitez
par les mouvemens de nos coeurs , &
par le plaisir de voir un Prince charmantque
toute la terre adore .
Toutela France , Monseigneur, a
reßenti vivement la perte qu'elle
vient de faire de ce grand Prince que
vous venezde conduirejusqu'au pied
du Trone. Les defirs empreffez de
tous les Royaumes d'Espagne,&cette
éternelle alliance qui vient d'estre
faite entre les deux plus puiſſantes
Monarchies du monde , n'ont pû les
confoler. Iln'y a que vostre perſonne,
Monseigneur,jointe à celle de Mon-
SeigneurleDucde Bourgogne, qui ait
estecapable de faire ceſſerſes regrets;
c'estsans doute dansce deßein , que
leRoypleinde bonté pourses peuples,
&toujours attentif à ce qui peu pro
curer leur soulagement & leur bon-
May 1701. II. P. Cc
206 MERCURE
beur , a bien voulu pour leur conſolation
leur faire voir , que fil' Espagne
leur enleve un Princefi digne de
leur affection , il luy en reste deux au
tres dignes de tout leur amour &trescapables
de leur commander. C'eft,
Monseigneur , ce qui fait le comble
de nostre joye &le ſujet des voeux que
cette Compagnie, toujours occupée du
defirde vous honorer&de vousplaire,
ne cefferajamais de faire pour vostre
conservation,
Monseigneur le Duc de Berry.
s'étant rendu enſuite dansl'Apartement
de Monſeigneur le Duc
deBourgogne ſon frere, les Princes
receurent les complimensde
Mrs les Treforiers de France ;
Mr Fournet portant la parole ,
& de Mrs du Preſidial Mr Violet
premier Preſident de ce PreGALANT
207
fidial &Gouverneur de la Chan
cellerie de Bourgogne , portant
la parole, ſa harangue fut courte
&eut beaucoup d'aprobation .
Les harangues eſtant finies ,
les Princes ſe mirent à table &
mangerent en public comme ils
avoient fait le jour de leur ar
rivée. On avoit preparé une
Salle où l'on croyoit qu'ils de
voient manger , mais Monfei
gneur le Duc de Bourgogne l'a
trouva trop petite , & ordonna
qu'on miſt ſon couvert dans la
Salle des Etats. Cette Salle a
eſté bâtie pour l'aſſemblée des
Etats de la Province. Elle eft
tres -ſpacieuſe & tres -belle , en
tourée d'amphiteatres couverts
detapisbleus femez de Fleurs de
Lis. Dans le fond eſt un fau
Ccij
308 MERCURE
W
teüil pour le Gouverneur ſurune
haute eſtrade avec pluſieurs au
tres fauteüils moins élevez ques
celuy du Gouverneur , pour lesuel
Evêques qui aſſiſtent aux Etats ,th
pour les Lieutenans de Roy
pour Mrle premier Preſidentdu
Parlement , & pour Mr l'Intens
dant. Dans le parterre il y a plu
ſieurs bancs ou formes couverts
de pareils tapis pour placer les
Dames & autres perſonnes , que
la curioſité d'entendre les haranguesqui
ſe prononcent à l'ouver
ture des Etats y attire. Ce fursa
dans ce parterreoù aprés enuasd
avoir rangé les bans , ont mit les
couvert des Princes . On plaça zaid
les Dames & les autres perfond 3091
nes qui voulurent les voir ſur les -2013
amphiteatres & fur les bancs qui auos
GALANT. 209
font au tour de cette Salle . Ces
Princes y ont mange trois fois ,
c'est-à-dire à fouper le jour de
leur arrivée & le lendemain a
dîner & à ſouper , & toutes les
fois il ya eu une ſi grande afluence
de monde qu'à peine les Officiers
pouvoient-ils ſervir.
Mr P'Intendant , qui depuis
Mâcon avoit toujours tenu trois
tables magnifiquement ſervies ,
continüa à Dijon. Il avoit deux
grandes tables ſervies dans la
même Salle de quinze couverts
chacune , & comme il y avoit
beaucoup de monde , il y eut
encore juſqu'à trois petites tables
que l'on dreſſa , & qui furent
ſervies toutes d'une maniere
tres-diftinguées. Il fit illuminer 200
toute la Cour de ſon Hôtel , eng qu
210 MERCURE
forte que lesmurailles en paroif
foient toutes en feu , &ces illuminations
parurent les deux nuits
que les Princes pafferent à Dijon.
On avoit mis dans la place
Rovale fur chaque arcade des devifes
ou emblémes illuminées.
Elles eftoient peintes fur du pa-;
pier huilé , & par derriere il y
avoit un nombre infiny de petites
lampes de fer blanc , qui faifoient
uneffet merveilleux , lefquelles
furent allumées le foir
de leur arrivée & le lendemain.
Les Princes entendirent Vef
pres le Dimanche 17. à la Sainte
Chapelle. Elle eſtoit tenduë de
verdure depuis le haut , ce qui
produiſoit un tres- agreable effet.
Ils y furent receus à la porte par
GALANT 3१1८1
le, Doyen accompagné de tous
les Chanoines , lequel aprés
leur avoir preſenté l'eau benîte:
fit une harrangue , les Veſpres
furent chantées partie en Mu
ſique , de laquelle les Princes
parurent contens , & partie en
plain chant & faux bourdon. A.
L'iſſuë des Veſpres les Princes
allerent adorer la Sainte Hoftie
qu'un Juif perça de pluſieurs
coups de canif. On y voit en
core le Sang qui en fortit. Au
deſſus eſt la Couronne de Louis
XI qu'il donna exprés pour
mettre audeſſus de cette Hoftie.
Les Peres Chartreux de la
Ville de Dijon s'eſtoient flattez
ique Meſſeigneurs les Princes
iroient voir leur Maiſon à cauſe
des tombeaux magnifiques des ...
รมว
E
212 MERCURE
:
Ducs de Bourgogne qui repoſent
dans leur Eglife , & ils avoient
même preparé une tres-belle collation
; mais lepeu de temps que
ces Princes reſterent àDijon fut
cauſe qu'ils n'y allerent pas , ees
Religieux en furent tres mortifiez
, & firent porter toute la
collation aux pauvres de l'Hôpital.
Les Princes ayant oüy Veſpres'
revinrent chez eux. Monfeigneur
le Duc de Bourgogne
écrivit pendant quelque temps,
aprés quoy il joüa juſqu'au fouper
qui ne fut pas bien long , car
l'empreſſement qu'il avoit de ſe
rendre à la Cour lay fit defirer
de fe coucher de bonne heure
pour partir le lendemain de
grandmatin. Les Princes aprés
Ieur
1
GALANT. 313
leur fouper vinrent par l'Apartement
deMonſeigneur le Duc
de Berry ſur une terraſſe qu'on
avoit dreſſée , & pour y entrer
on avoit fait percer une muraille
du Logis du Roy qui regarde du
coſté de la Place Royale . Il eft
bon de vous apprendre que le
corps du Bâtiment où eſtoit l'Apartement
de Monſeigneur le
Duc de Berry , & que l'on appelle
vulgairement le corps de
Logis de Rocroy , parce qu'il
fut bâty quelque temps aprés la
bataille de Rocroy , gagnée par
défunt Monfieur le Prince , doit
eſtre abatu pour laiſſer voir une
grande face de Bâtiment qui eſt
derriere. Ce Corps de Logis n'a
aucune venë fur la Place Royale,
& la terraſſe qui doit regner tout
May 1701. 11. P. Dd
314 MERCURE
le long de cette Place du coſté
du Logis du Roy manquoit juſtement
à l'endroit où eſt ſitué
ce Corps de Logis , parce qu'on
attend qu'il foit abbattu pour
continüer cette terraſſe. C'eſt
pourquoy on y avoit fait conftruire
un Balcon de Charpente
qui faiſoit la continüation de la
Galerie qui doit regner le long
de la face de cet Hôtel , & pour
y entrer on avoit percé le mur
de ce Corps de Logis par lemilieu
, où l'on avoit fait une Porte
vitrée. Le reſte de la muraille
eſtoit peint en couleur de brique
& de pierre de taille , & au
deſſus de la porte on avoit miş
Ies armes de Monſeigneur le
Duc de Bourgogne. L'apuy de
cette terraſſe eſtoit tout couvert
GALANT
215
de tapis , & dans le milieu il y
en avoit un de velours cramoiſi ,
quiestoit le lieu d'où les Princes
devoient voir le feu . Les Magiftrats
ſe trouverent fur cette
terraffe , & le Maire preſenta
deux flambeaux de cire blanche
aux Princes , qui mirent euxmes
le feu à une fuſée qui devoit
le mettre à tout l'artifice . Cela
fut fortbien executé. Si- toſt que
cette fuſée fut allumée , elle
partit en gliſſant le long d'une
corde qui estoit attachée à l'un
des coins de la place , & mit le
feu à tout l'artifice. On vit pref
que enun inſtant toute cette place
en feu . Cela dura prés d'une
demi-heure , & il partit plufieurs
fuſées volantes du milieu
de la place qui firent un tres-bel
Ddij
4 316 MERCURE
effet . Tout l'artifice qui fut tiré
ne fit pas ſeulement beaucoup
de plaifir á voir , mais toute la
decoration en parut tres- agreable.
Il faut s'imaginer la place
& le College des quatreNations
avec unebalustrade tout au tour
au deſſus . Hors le feu d'artifice
tout estoit en partie ſur la corniche;
le reſte eftoit ſur la baluſtrade
, ce qui faiſoit deux rangs.
Au deſſus de la corniche pendoient
des feſtons qui ſoutenoient
les armoiries de France
& de Bourgogne , & le deffus
des portes efſtoit orné d'emblêmes.
D'abord que le feu fut
finy . Meſſeigneurs les Princes fe
retirerent chacun dans leur Apartement
& fe coucherent ,
L'ordre fut donné pour partir
GALANT. 317
le lendemain à fix heures du matin.
Un peu avant qu'on tirât ce
feu tous les Officiers de la milice
bourgeoiſe s'aſſemblerent au fon
des Tambours & des Hautbois,
&marcherent en bon ordre , la
pertuiſanne à la main devant le
Logis où eſtoient les Princes ou
ils ſe rangerent. Ils y demeurerentjuſqu'à
ce que le feu fût fini .
Cependant on avoit illuminé le
Portail de l'Egliſe S. Michel
qui fait face à l'une des ruës qui
aboutifſſent à la Place Royale, &
ce Portail qui eſt d'une ſtructure
admirable paroiſſoit tout en feu .
Ce ne furent que réjoüiſſances
par toute la Ville On voyoit des
tables par les ruës où l'on buvoir
à la ſanté du Roy , de Monfei
Dd in
318 MERCURE
gnenr le Dauphin & de Mefſeigneurs
les Princes. On invitoit
les paſſans à faire la même
choſe , & ces fantez eſtoient
beuës avec des marques inconcevables
de joye.
1
Les prefens de Mrs de Ville ,
furentplufieurs boëttes remplies
de diverſes confitures qu'on fait
à Dijon & qu'on ne voit point
ailleurs. Ce font des moyeux &
de l'épine vinette. On y joignit
quantité de bouteilles du meilleur
Vin que l'on pû trouver.
Le Lundi 18. tout ſe trouva preſt
pour partir à l'heure ordonnnée.
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
qui avoit un empreſſement
extraordinaire de revenir à la
Cour avoit entendu la Meſſe à
fixheures fonantes. Il y avoit
GALANT 319
trente chevaux de poſte , preparez
tant pour ſa chaiſe que pour
ſa ſuite. Monſeigneur le Duc de
Berry voulut le voir monter , ce
qu'il fit à la porte Guillaume ,
qui eſt la porte du coſté du chemin
de Paris . Les Princes allerent
en caroſſe juſqu'à cette porte
où l'on fit arreſter , & ce futlà
qu'ils ſeparerent . Monteigneur
le Duc de Bourgogne
monta dans ſachaiſe de pofte, &
Monſeigneur le Duc de Berry
rentra dans ſon caroſſe . Ils partirent
en même temps , maisbientoft
Monſeigneur le Duc de
Berry perdit de vûë Monfeigneur
ſon frere , qui alloit en
poſte dans le deſſein d'eſtre à
Verſailles le Mercredy 20. det
même mois à midy . 1
Dd iiij
320 MERCURE
Mr Ferrand Intendant ſuivit
Monſeigneur le Duc de Berry
dans fon caroſſe à fix chevaux
pour aller juſqu'a Auxerre , &
pendant toute cette route iltine
les mêmes tables qu'il avoit tenuës
depuis Mâcon .
ru.
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
dîna àChanceaux, & coucha
à Noyers , où Mr le Maréchal
de Noailles luy donna à four-
& le lendemain à dîner à Baf-
Le 19. il coucha à Sens
& le 20 à Versailles . Il faloit
avoir pris d'auſſi grandes précautions
que celle que la prudence
fait prendre à ce Maréchal dans
toutes fortes de rencontres , où
il en a beſoin , pour pouvoir
donner pluſieurs repas de fuite
à un auſſi grand Prince , en courant
la poſte.
GALANT. LE
Monſeigneur le Duc de Berry
dîna au Val Sufon , & coucha à
Chanceaux le même jour que
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
partit de Dijon. Il paffa au
pied de Talent , autrefois Capitale
, & ancien ſejour des Ducs
de Bourgogne. Ce lieu joüit encore
aujourd'huy de quelquesunes
de ſes prérogatives , parce
fon Maire precede dans l'Affemblée
des Etats , ceux des autres
Villes de la Province. Ony cont
ferve une Image miraculeuſe de
la Vierge , qu'on pretend eſtre
de lamain de Saint Luc , & avoir
eſté envoyée par un Pape à un
Duc de Bourgogne. Me Caillet ,
Bachelier de Sorbonne & ancien
Theologal de Mets , Curé de
Talent, prit ſoin de faire prépa
322 MERCURE
rer au pied de la montagne , un
ſpectacle pour divertir Monfeigneur
leDuc de Berry. La Bourgeoiſie
ſous les armes receutice
Prince , qui fit arreſter fon carroſſe
pour ſe rafraîchir auprés
d'une fontaine de vin , qui paroiſſoit
gardée par quelques
figures habillées de verdure ,
avec un bonnet à la Siamoiſe ,
auffi couvert de verdure. La vûë
de ces Statuës groteſques donna
beaucoupde plaifir à ce Prince.
Le Curé le harangua , & eut
l'honneur de luy prefenter les
Vers fuivans .
:
GALANT.
513
SERENISSIMO PRINCIPI ,
Talentum , antiquam Ducum
Burgundorum Sedem pretericolanti
, Civitas Talentina .
Nobilitas exeſafumus ,funt nomen,
honores ,
At non urbis opes: hinc tibipauca
damus .
Accipe pauca tamen , Princeps , nec
(perneferentes ,
STE
Nonfprevit Vetulæ , quantulacumqueDeus.
Monſeigneur le Duc de Berry
entendit le lendemain la Meſſe à
l'Egliſe Paroiffiale de Chan- /
ceaux , où il fut reçû par Mr
l'Abbé de la Roquette , cette
Egliſe eſtant encore du Diocefe
314 MERCURE
d'Autun. Cet Abbé avoit eu foin
d'aſſembler des environs une
vingtaine d'Eccleſiaſtiques à la
teſte deſquels il luy preſenta
l'Eau beniſte . Ce Prince partit
de ce lieu à neuf heures du matin
, & diſna à Villeneuve , d'où
ayant eſté à Montbar , il continué
ſa route,& arriva à Auxerre
le Jeudy 21. à trois heures aprés
midy. Ungros Eſcadron de jeune
gens des plus confiderables
du pays tous avec des plumers ,
&fort leſtement veſtus, alla l'attendre
en ordre de bataille àune
lieuë & demie de la Ville , où
MrMartineau de Soulleinne , un
des principaux Chefs , le complimenta
à la portiere de ſon
Caroſſe , & luy offrit le ſervice
de tous ces jeunes Cavaliers. Il
1
- 325
GALANT.
dit qu'on voyoit briller en ce jeune
Prince les plus pures graces de la
nature ; qu'il estoit fait pour estre
autant aimé qu'admire par ses heureuſes
inclinations ; que ſa ſageſſe
prematurée &ses floriſſantes vertus
faisoient honneur à son age ,&que
exempt de paſions , il ne marquoit
estre jeune que par ces agremens , &
parses années ; que son aimable pre-
Jence mettoitdans les coeurs toute l'eftime
, & tout l'attachement imaginable
pour sa personne , &que leur
Sang qu'ils fentoient boüillir dans
leurs veines par de vifs tranſports
d'ardeur poursa gloire , estoit comme
-impatient de ſe repandre fous ſes ordres
dans une guerreſuſcitée par l'envie
de quelques Puiſſances voisines
jalouſes de l'élevation d'un auguſte
frere à un Tròne dû àsa naiſſance,
& fon merite.
326 MERCURE
Ce compliment parut agreable
àMonſeigneur le Duc de Berry
auſſi -bien que l'offre qu'on luy
fit du ſervice des jeunes Cavaliers
du pays. Ils remercia Mr
Martineau de Soulleinne , de fon
zele , & luy fit l'honneur de luy
dire qu'il luy estoit obligé de la bonne
volonté deſa Compagnie de Cavalerie
, laquelle defila enfuite
en eſcortant fon Caroſſe l'épée
haute en troupe reglée , &
aguerrie. Hors de la Porte de la
Ville Mr Baudeſſon Maire perpetuel
d'Auxerre à la teſte du
Corps de Ville, fit une tres- belle
Harangue qui luy attira des applaudiſſemens
de tous ceux qui
l'entendirent. Ce fut par fes
ſoins , & parſa vigilante activité
que les ruës par leſquelles paſſa
,
CALANT. 327
Monſeigneur le Duc de Berry
furent tapifflées , & fort proprement
décorées , & bordées de
deux hayes de Bourgeois dont
les armes eſtoient uniformes
ainſi que les chapeaux bordez de
galon d'or & d'argent. Au deſſus
de trois Arcs de triomphe conſtruitsen
differens endroits de la
Ville , & remplisde divers ornemens
, & de pluſieurs deviſes , on
avoit placé des Choeurs de Mufique
avec une Simphonie à laquelle
rien ne manqua . La façade
de 1 Hoſtel de Ville eſtoit
ornée de deux Amphiteatres en
Portiques qui furent trouvez de
bon gouft . Les Portraits de la famille
Royale environnez de feſtons
, eſtoient ſous un Dais fort
élevé. Plus bas eſtoit peint un
: 328 MERCURE
grand Soleil , au deſſous duquel
quatre autres moindres paroiſſoient
dans un nuage d'où
fortoit la foudre avec l'Arc- en-
Ciel . Les Vers ſuivans étoient
au deſſus .
Le Roy comme un Soleilſe peint en
Monseigneur ,
Monseigneur en ses fils , & tous
comme un Tonnerre
Faifant fortir l'Iris du fein de la
Terreur ,
Ils affurent lapaix parl'effroy de la
guerre.
Sur le Perron de l'Hoſtel de
Ville jaliſſoient en l'air pluſieurs
fontaines de vin.
Monſeigneur le Duc de Berry
fit paſſer en reveuë dans la Cour
duPalaisEpifcopal toute laBourgeofie
qui luy parut en bon orGALANT.
329
dre , & fort bien diſciplinée . Il
loüa la compagnie particuliere
du Maire veſtuë d'habits uniforformes
qui estoit fort nombreuſe ,
& pouvoit paffer pour belle . Les
Eſchevins accompagnez des Officiers
de Ville ayant le Maire à
leur teſte , preſenterent quelques
fruits du pays à Monfeigneur
le Duc de Berry . Enſuite
lePreſidial le haranguá.Monfieur
le Preſident Marrie de Fortbois
porta la parole . Sur le foir , les
réjoüiſſances redoublerent dans
les ruës , illuminées de lanternes
, de flambeaux & de lumieres
vives . Le Palais Epifcopal
fur tout estoit éclairé d'un fi
grand nombre de lampes , que le
jour ne rend pas plus de clarté.
Le Prince , aprés ſon ſoupé , vic
May1701. IF. P. Ec
A
:
350 MERCURE
tirer un tres beau feu d'artifice.
La conſtruction eneſtoit noble ,
il n'y avoit rien de confus ny
d'embaraffé , & tout y paroiffort
grand. Sur neufgroffes colomness'élevoient
quatre grandes piramides,
chacune ſur ſon piedestal,
au milieu deſquelles eſtoit pofé
un grand obeliſqne , &à ſa cime
unSoleil , le tout fermé d'une
grande balustrade , qui renfer
moit quantité de boëtes . Les fufées
de ce feu furent trouvées
tres-belles. Pluſieurs So'eils jetterent
en tournant un nombre
infini d'étincelles &diverſes
gerbes poufferent en l'air une
pluye de feu , qui fit un effer
fres -agreable ; mais fur tout ce
que les Artificiers appellentRo-
Jes d'or& d'argent, plut fort atutx
,
GALANT: 330
Spectateurs. Enfin , quatre foudroyantes
lanternes , remplies
de diverſes ſortes d'artifices , finirent
le ſpectacle , & diffiperent
la foule par un fracas éclatant.
Ce fen avoit eſté allumé
par Monſeigneur le Duc de
Berry , qui parut tres - content
du plaisir qu'il luy donna , ainfi
qu'à toute l'aſſemblée.
Le lendemain 22. les Peres Je
fuites du College d'Auxerre preſenterent
de tres-beaux Vers à
ce Prince. Il alla à la Meſſe a
l'Egliſe Cathedrale , & fut reçu
àlaPorte parMr l'Evêque d'Auxerre
reveſtu de ſes habits Pontificaux
à la teſte de fon Clergé
enChappes. Ce ſçavant & pieux
Prelat fit un Difcours auffi ingenieux
qu'éloquent , & fit voir
Ecij
352 MERCURE
que Monseigneur le Duc de
Berry estoit un des plus beaurx
fleurons de la Couronne. Lesma- .
nieres affables & genereuſes de
ce Prelat luy auroient en cette
Coccafionattirél'amitié , & même
la veneration de toute la Cour
de Monfeigneur le Duc de Berry,
fi ces rares vertus ne luy
avoient pas depuis longtemps acquis
une eſtime generale. Monfeigneur
le Duc de Berry , aprés
avoir marqué ſa ſurpriſe de la
prodigieuſe taille de S. Chriſtophe
, qui eſt au moins une fois
plus gros que celuy de Noſtre-
Dame de Paris , monta en carofſe
pour ſe rendre à Joigny , &
trouva dans le même ordre qu'à
fon arrivée la Bourgeoiſie ſous
les armes , le Maire avec les
GALANT. 333
Magiſtrats à la porte de la Ville,
&plus loin le même Eſcadron
de Jeuneſſe dont ce Prince avoit
paru fortsatisfait en arrivant .
Le zele & la fidelité eſtant des
vertus naturelles aux Auxerrois ,
on ne doit pas s'étonner fi leur
joye a eſté auſſi vive qu'éclatante
, & fi fur cet article qui ne dependoit
que d'eux-mêmes , & de
leur coeur ,ils n'ont cedé à aucune
des Villes par leſquelles
les Princes ont pafie, & fr les cris
de Vive le Roy avec tous les accompagnemens
que demande la
joye la plus ſenſible , n'ont point
diſcontinué pendant que Monfeigneur
le Duc de Berry a eſté
àAuxerre.
Ce Prince arriva à Joigny le
22. Avril. Toute la jeuneſſe de
354 MERCURE
la Ville alla au devant luy à
trois lieuës , bien montée , bien
équipée, uniforme , en chapeaux
bordez d'argent , cravates noi-n
res, coquardes blanches,&gands
blancs Cette troupe eſtoit nombreuſe
& choiſie Le reſte des
habitans ſe tint hors la portede
la Ville par où le Prince devoit
entrer. C'eſt là qu'il fut d'abord
complimenté par le Maire qui
parla à la teſte des Echevins &
de tout le Corpsde Ville . Monſeigneur
le Duc de Berry alla
droit au Château , où Madame
la Duchefſe de Leſdiguieres à
qui cette belle terre appartiens
avoit donné des ordres dignes
du Prince & dignes d'elle. Sitoſt
qu'il fut arrivé au Château , Mr
Gaultier accompagné deMrs de
GALANT
335
la Brulerie & Château , Lieute
nans Civil & Criminel furent
introduits dans les formes ordinaires
avec tout les Officiers de
Justice qui formoient un corps
afflez confiderable: Mr le Prefi
dent Gaultier porta la parole ,
& prononça un diſcours qui fuc
extremement aprouvé Chacun
s'aquitta à l'envi de ſon devoir,
& le peuple fecondace zele par
des Feftes & des réjouiſſances
qui durerent toute la nuit. Voicy
une des harangues dont je
viens de parler. Celuyqui laprononça
ne ſçavoit pas que Monſeigneur
le Duc de Berry coucheroit
à Sens.
336 MERCURE
MONSEIGNEUR
C'est icy comme le terme de cette
courſe glorieuse que vous venez de
faire. Ceft icy qu'elle finit , ou ceff
icy du moins que le terminent ces
Festes &ces réjoüiffances publiques,
qui vous ont fait voir à decouver
dans toutes les differentes Provinces
de ce vaste Royaume , l'amour &le
zele de tous les Peuples pour leur in-
-vincible Monarque, & pour sadigne
pofterité. Quevous dirons-nous,
Monseigneur, qut réponde dignement
à l'honneurque nous avons de vous
-recevoir dans cette Ville , & à toute
l'idée que nous avons de vous ? 1
napartient qu'aux Homeres de
loüer des Achiles , & aux Maistres
de l'Eloquence de faire l'èloge des
Heros
GALANT. 337
A
১
Heros. Tant de grands Maistres
de cet Art vous ont peint les vertus
du Roy & les vostres , que nous ne
nous aviferons pas d'ajouternosfoibles
traits à des peintures auſſi har
dies. D'ailleurs , Monseigneur, que
pourions - nous vous apprendre des
grandes qualitezdu Roy & des merveilles
de fon regne , que vous nefachiezmieux
& que vous ne voyezde
plus prés que nous. Vous trouverezen
vous même les principes de tout
ce qu'il est. Son Sang est la fource
defes vertus &de fagloire ; & nous
reconnoiſſons &sagloire &ses vertas
dans toutes les portions de luy- méme ;
&pour le dire en un mot , nous le
reconnoiffons luy -même partout où il
reconnoit fon Sang. Vostre Auguste
Pere dit affez ce que vaut un Fils
de LouisleGrand , & l Espagne&
May 1701. 11.P, Ff
C
338 MERCURE
laFrance viennent de devoilerà vos
yeux toute l'idée que domnent d'eux
dans l'age le moins avancé tous les
Princes qui peuvent appeller Louis
le Grand leur Pere. Il est le bonheur
deſes Peuples &la terreur deses ennemis
; & fa digne pofterité affure
àla nostre dans un long avenir, que
nos neveux ne ferontpas moins heureux
que nos enfans , & que nousmèmes.
La Compagnie des Chevaliers
de la Butte compofée de gens
fort leſtes & fort bien faits , qui
avoit eſté audevant de Monfeigneur
le Ducde Berry auffi bien
que la jeuneſſe de la Ville reconduifit
ce Prince hors les portes
, & ces Chevaliers furent
charmez de la maniere dont il
leur parla , leur ayant fait l'hon
GALANT. 339
neur de leur dire , que s'il avoit
fait un plus long fejour à Foigny ,
il auroit pris part à leurs jeux .
Monſeigneur le Duc de Berry
arriva à Sens le Samedy 23. Avril .
La Marechauffée habillée &
équipée magnifiquement , alla au
devant de luy à une lieuë & demie.
La principale Nobleſſe des
environs & l'élite de la jeuneſſe
de la Ville tres-bien montée &
au nombre de deux cens , ſe trouverent
vers le Village de Roſoy,
& commencerent à accompagner
ce Prince . Mr Couſte Seigneur
de Bracy , ancien Capitaine
dans le Regiment deThianges
, eſtoit à leur teſte.
Monſeigneur le Duc de Berry
fit ſon entrée par la porte Com-
-mune , la principale de la Ville,
Ffij
340 MERCURE
où il fut harangué par Marullat
Seigneur de S. Clement Maire
de la Ville , accompagné des
Echevins, depuis le Pont Bruant
qui en eſt à un quart de lieuё,
juſqu'au Palais Archiepifcopal ,
où logea ce Prince. Plus de douze
cens Bourgeois en armes occupoient
les deux coſtez en quatre
differentesCompagnies.compolées
de pluſieurs dizaines que
commandoient les principaux de
la Ville . Ce Price alla d'abord
à l'Egliſe Metropolitaine , la
plus ancienne des Gaules , & qui
montre l'antiquitéde cetteVille,
dont il eſt parlé dans les Hiſtoires
les plus reculées , fur tout
dans l'Hiftoire Romaine où l'on
voit que les fameux Senonois
porterent la terreur de leurs ar
GALANT. 292
mes dans toutes les parties du
monde. Leur intrepidité ſe fit
connoiſtre particulierementdans
la priſede Rome même. Cequ'ils'
firent aux Romains dans le Capitole,
a fait dire a Stace. Seno
numfurias latiæ fencère cohortes .
Mrl'Archeveſque habillé Pontificalement
, reçût ce Prince à
la teſte de ſon Chapitre , & luy
fituncompliment des plus juſtes .
Enfuite il fut conduit à fon Palais
où Mr Vezou Seigneur de la
Cavallerie & de Majurat , Preſident
& Lieutenant General du
Bailliage & Prefidial , introduit
par Mr des Granges Maistre des
Ceremonies, le harangua à la
teſte de ſa Compagnie . Enfuite
Mr Boursier Prefident, à la teſte
del'Election luy fit le Compli-
Ffij
344 MERCUR
ment qui fuit . Quoy qu'il ayt
foixante & ſeize ans , il le prononça
avec une vigueur , & une
prefence d'eſprit qui le firent admirer
de tout ceux qui l'enten.
dirent.
٢٠
MONSEIGNEUR ,
C'est un spectacle auſſi doux que
charmant à des Peuples de connoistre
&de voir les Princes qui les com
mandent &qui les gouvernent. Il
meſemble appercevoirdansces Princes
de grands sentimens de plaisir&
de fatisfaction de voir ces mêmes
Peuples tout occupez du ſoin de les
admirer & de leur plaire , & d'entendre
ces acclamationsſi touchantes ,
ces cris de jaye pouffezparun fond inépuisable
de tendreſſe auſſi fincere que
refpectueuse , &de ſentir les mouve
GALANT. 343
mens affectueux d'une infinité de coeurs
qui s'empreffent à leur rendre leurs
bommages .
Louis le Grand dont on ne peut
entreprendre l'éloge ſans temeriré &
devant qui toute la terre doit se tenir
en filence & en admiration , comme
l'écriture le dit du Grand Alexandre,
ne s'estpas contentépendant laguerre
derniere de couvrir ſes Sujets de fon
bouclier impenetrable , & de repousferfes
ennemis au-delà de leurs propres
limites avecfon épée triomphante
, il a voulu encore que vous ayez
parcouru les plus belles Provinces de
fon Royaume pour nous faire voir les
Heros qui doivent nous gouverner ,
à fes Peuples la confiance & la
fecuritéoù ils doivent estre ſous de si
grands Princes&deſi puiſſans Protecteurs.
F fiiij
244 MERCURE
Apeineavons nous appris , Mon-
Seigneur , que comme un Aftre bienfaifant,
vous deviezvaroiſtreſur nò
tre horizon & répandre fur nous vos
favorables , regards que nos defirs
volant au devant de vous ont precedé
voftre arrivée. Nos voeux vousfuivront
longtemps après voſtre départ ,
il nous est impoſſible d'exprimerla
joye que nous reßentons de vous voir
&de vous poßeder.
-Heureux Peuples de pouvoir atmer
unfi grand Prince fans meſure,
&le loüer fans excés Formé duplus
noble fangdes Heros , illustre Filsde
Monseigneur le Dauphin , dont la
confervation eftfi precieuse &fi chere
à la France , Petit- Fils de Louis
le Grand , Eleve de l'un & de l'autre
, vous n'attendezpas le nombre
des années pour montrer que vous
GALANT 345
eftes heritier des vertus heroïques de
ces deux grands Princes , &que vous
Lavezſuivre les heureuſes imprefſions
de l'un & de l'autre ; comme la
fleche ſuit le mouvement de la main
dont elle est partie. Toute l'Europe eft
informée , Monseigneur , de vos admirables
qualitez&dans toute la
France , chacun dans sa famillese
fait un plaisir ſenſible de s'entretenis
de vostregrand coeur , de lavivacité&
de lajuſteſſe de vostre esprit &
de vostre parfait merite. Veüille le
Ciel , Monseigneur , continuer toujours
de verſerſes benedictions &ses
graces fur voſtre auguste Personne, &
faireque vos grandes charitables *
actions&vos prosperitezaillent infiniment
au delàde nos esperances.
* Cemotde charitables actions ,
a rapport à la generofité que
ん
246 MERCURE
Monſeigneur le Duc de Berry
fit paroiſtre il y a deja quelques
années , à légard d'un Officier
reformé reduit à la derniere neceſſité
, en faveur duquel cejeune
Prince ſe privoit d'une partie
de ce qui estoit deſtiné pour fes
plaiſirs.
Des détachemens des quatre
Compagnie de la Bourgeofie qui
ſe relevoient ſucceſſivement , firent
garde jour & nuit devant
& dedans le Palais Archiepifcopal
; & ce Prince aprés avoir
entendu la Meſſe le lendemain
dans la Chapelle dumêmePalais,
marqua beaucoup de fatisfaction
de la reception magnifique qu'un
des plus grands Prelats & des
modeſtes de l'Egliſe luv
GALANT. 247
voit faite , & de la joye univerſelle
qu'il avoit veuë repanduë
fur tous les viſages dans un lieu
où ſa preſence avoit attiré une
infinite de perſonnes des environs.
La Cavalerie & la Mareſchauffée
qui avoient eſté au devant de
luy , ne purent l'accompagner
qu'une demi- lieuë à fon départ ,
ce Prince ayant pris la Poſte
pour ſe rendre pluſtoſt à Verfailles
is they sup
Ceuxqui ont pris ſoin de com--
pter combien on a fait de lieuës
pendant ee voyage , trouveront
que le nombre va au delà de
quatre cent cinquante. Il ne s'eſt
jamais vu que pendant unvoyage
de cinq mois & durant une auffi
longue route , on ait tous les
1
248 MERCURE
jours regalé des Princes par des
Feſtes nouvelles & magnifiques;
mais ce n'est qu'en France qu'on
peut voir de pareilles choſes.
Vous pouvez avoir veu diverſes
relations de la vifiteque lePape a
rendu le mois paffé à la Reine
doüairieredePolognesmaisje ſuis
fort ſeur que vous n'en avez veu
aucune où le détail en ſoit auffi
bien marqué , qu'il eſt dans la
Lettre que vous allez lire.
De Rome ce 10. May 1701 .
IEudy dernier jour de
Le Pape ayant esté
Afcenfion
lematin à
S. Jean de Latran vint diner à
Montecavallo , d'où à quatre heures
aprés midy il vint vendre visiteà la3
GALANT. 349
Reine Doüairiere de Pologne , avec
laquelle il demeura une heure & trois
quarts en conversation. Ilfit cette
viſite avec tout l'éclat, toute la diftinction
, & toute la fuite qu'un Pape
peut avoir. Il estoit ſuivy de toute la
Prelature , de toute la Nobleffe de
Rome, & de ses deux Compagnies
de Chevaux Legers & de Cuiralliers.
Il estoit en chaise à porteurs ſuivy de
deux littieres & d'un caroffe à fix
chevaux : le tout de velours cramotsi
en broderie d'or. La Reine , lorſqu'on
luy vint dire que le Pape estoitforty
de
Montecavallo , décendit avec un
uombreux cortege de Dames , & de
Cavaliers dans les
Apartemens bas
de fon Palais , pour eftreplus àportée
d'aller recevoir Sa Sainteté. En
effet le Pape approchant , cette
Princeffe fortit de l'Apartement &
350 MERCURE
alla à ſa rencontre juſques fous le
ceintre oufur lepas de la grande Porte
de laruë. Alors la chaise s'estant
ouverte pardeſſus &pardevant , la
Reine baifa les pieds du Pape , &
enfuite lamain ; aprés quoy le Pape
fortitdefachaise&montafur l'esca.
lierà piedavecla Reine qui luy donna
la droite fans qu'on portaſtla robe
de S. M. ny qu'aucun Chevalier
d'honneur luy donnast la main. Ils
entrerent ainsi dans l'Appartement
d'audiencefortrichement meublé. Sous
le dais dans la place d'honneur ily
avoit un fauteüil à la droite duquel
estoit un pliant &àgauche trois carreaux
l'un fur l'autre. Sous le fauteüil
estoit une petite estradepardeffus
la grande ,& le marchepied étoit
couvert de velours cramoiſi. Auffitoft
quele Pape fut fous ledais.
GALANT 351
A
Avant quee de s'affeoir S. S. commanda
qu'on aportast un fauteuil pour la
Reine , mais il fut inferieur à celuy
qui estoit sous le dais. Pendant la
conversation ily eut dans deux Salles
voisines des rafraichiſſemens pour
toute la fuite , Eauës fraiches de toutes
fortes , Chocolat , The , Vin ,
Caffé , avec des biscuits . On donna
aux Suiffes du Pape , qui dans cette
occaſion s'estoient emparezde la Garde
du Palais vingt-quatre jambons,
fix fromages de Parmesan pesant
cinquante livres chacun, &fix barils
de vin que douze faquins porterent
dans leur logement.
Après ce long teste-à- teste , on fit
entrer les Dames de laſuite de S. М.
qui baiferent les pieds du Pape , &
cette ceremonie achevée , on se leva.
Au fortir de l'Apartement à la
352 MERCURE
Porte duquel le Pape avoit ordonné
quesa chaifefe trouvast , pour nepar
donner à la Reine la peine de l'ac-
Compagner jusqu'où elle l'avoit reteu,
Ilentra dans sa chaise , dont S M.
ferma la portes &faisant encore
quelquepaspourfuivre la chaife S.S
lapria de rentrer , &sa vifitefinit
de cette maniere 3
Il n'y a point d'exemple qu'un
Papeenaitfait unefi longue ny d'un
finombreux cortege. Quatre on cing
Souverains Pontifes ont esté voirla
Reine de Suede , mais leur visite e
toit d'un quart d'heure avec peu de
monde & toujours par occafion ; ils
envoyoient dire à cette Reine , qu'en
allantou revenant de quelque Eglife
où ils avoient devotion , ils iroient
peu de fuite.
Celuy-cy ne voulutpasseulement entherelle,
mais avec
GALANT 33
trer dans l'Eglise des SS. Apostres ,
où le Saint Sacrement estoit exposes:
quoyque cette Eglifefût vis -à-vis du
Palais il répondit à ceux qui
L'en avertirent qu'il estoit forti exprés
pour voir la Reyneori con
J'oubliay de votis dire le mois
dernier que le jour de l'Entrée
publique du Roy d'Eſpagne , les
femmes du premier rang , &les
plus qualifiées, prirent un cot
don bleu de la même figure que
celuy de l'Ordre du S. Efprit
Elles l'avoient bordé de perles,
&de diamans & elles avoient
attaché au bout au lieu de la
Croix de cet Ordre , des Croix
de Malte , ou d'autres medailles
qui faifoient à peu prés lemême
effer.
May 1701 11. P. Gg
354 MERCURE
On donna quelques jours aprés
un Combat de Taureaux dans
la Place de la Maiſon Royale du
Buen Retiro. La pluye troubla
un peu cette Feſte. Sa Majesté
Catholique voyant un Taureau
plus furieux que les autres , demanda
un Fufil , tira fur luy , &
le tua fur la place , luy ayant
mis une bale dans le coeur .
Sa Majesté C. tira un ſecond
coup fur autre Taureau qui alla
tomber à dix pas. Les bales luy
avoient traversé la teſte d'une
oreille à l'autre. La Cour &
le Peuple admirerent cette a
dreffe. Lif
>
T
casse2255e52522222
TABLE
DU SECOND VOLUME.
Alliance de la Sageſſe avec la
23
devant Meſſeigneurs les Princes . S
Harangue faite au Roy d'Eſagne
parMrl'Evêque &Aire.
Harangue faite parle même à Monfeigneur
le Ducde Bourgogne. 27
Divers ouvrages presentez au Roy
d'Espagne estant encore en France.
29
Harangue faite à Monseigneur le
Duc de Bourgogne,parMe l'Abbé
de Krany 3.5
Diverſes pieces adreſſfées au Roy d'ESpagne
, àMonseigneur le DauTABLE.
1.
phin , & à Monseigneur le Duc
deBerry. 43
Compliment des Peres Jefuites de
Dauphiné à Monseigneur le Dut
deBourgogne . 13
miracles Explication des ſept miracles de
Dauphiné, avec autant de Devi
fes fur ces miracles appliquées au
Ray S. M. Catholique , &à
Monseigneur le Dauphin.
Ode presentée à Meſſeigneurs les
59
Princes pendant leur fejour
Avignon , & trouvée parfaite.
ment belle しい79
Infeription qui estoit furune Fontaine
de win àMotans.20 86.7
Suite du Voyage de Meſſeigneurs les
Princes. Ce Journal commence à
Lion & finit à Versailles. Ony
voit une partie des Harangues
qui learant esté faites,les defaiTABLE.
ptions des Troupes , des Arcs de
Triomphe , des Feux d'Artifices ,
&des differentes Festes qui leur
ont esté données , des descriptions
des lieux particuliers où cesPrinces
ont esté dans toutes lesVilles
où ils ont passé , cequ'ilsyont và
de curieux , les ouvrages qui leur
ont esté preſentez, &diverfes autres
choses dont le détail feroit
trop long dans uneTable.
Detail curieux de ce qui s'est paßé
àla vifite que le Pape a renduë
àla Reine Douairiere de Pologne.
870
Galanterie des Dames Espagnoles.
7
353
Adreße admirable du Roy d'Espagne.
6
17354
511
M
1701.5.2
Eur. 511 m
17015,2
Mercure
< 36624505640014
< 36624505640014
Bayer. Staatsbibliothek
MERCURE
GALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN .
Diviſé en deux Tomes .
TOME II .
MAY 1701.
A PARIS ,
:
0
N donnera toûjours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque mois , & on le
vendra trente ſols relié en Veau , &
vingt- cinq fols en Parchemin.
Chez MICHEL BRUNET, grande
Salle du Palais , au Mercure
Galant.
M. DCCI.
Avec Privilege du Roy
Bayerische
Staatsbibliothek
München
MERCVRE
GALANT
MAY 1701
ОмMмMеE је пe me ſuis
pas ſeulement engagé
à vous donner la ſuite
de ce qui s'eſt paſſe dans le
Voyage de Meſſeigneurs les
Princes , mais même à vous
envoyer quantité de Pieces ,
يف
A ij
4 MERCURE
qui ne m'ont pas eſté renduës
aſſez à temps , pour eſtre placées
dans l'ordre où elles auroient
dûl'eſtre , ſi je les avois
receuës plûtoſt , je commence
par un Idille qui a eſté chanté
devant Meſſeigneurs les Princes
à Toulouſe. Cet Ouvrage
eſt du Pere Capiſtron, Jeſuite,
Frere de M'de Capiſtron , Secretaire
des Galeres , & de M
le Duc de Vendôme , & dont
les Ouvrages de Theatre ont
eu un ſi grand ſuccés , qu'ils
luy ont faitmeriter une place
àl'Academie Françoiſe. Vous
verrez par cet Idille que l'enr
GALANT. 5
touſiaſme qui fait les bons
Poëtes , regne dans cette Famille.
L'ALLIANCE
DE LA SAGESSE
AVEC
LA JEUNESSE. 1.
HEBE' , ou la Déeffe de la
F
Feunesse.
UYEZ , fombres Chagrins,
accablante Triſteſſe ,
Soins fâcheux importuns
Soupirs ,
Aiij
6 MERCURE
Laiſſez regner les Jeux , les Ris
& les Plaiſirs
Où regne la Jeuneſſe.
Fuyez , fombres Chagrins , accablante
Triſteſſe ,
Soins fâcheux
Soupirs ,
د
Le Choeur.
importuns
Fuyez , fombres Chagrins , &c .
HEBE .
J'exerce une douce puiſſance ,
L'Univers doit à mes bienfaits
Ses plus beaux ornemens
plus charmans attraits .
,
fes
Mon heureuſe preſence
Fait fans ceſſe l'objet des plus
ardens ſouhaits ,
Et mon éloignement cauſe mille
regrets ;
On ne ſe conſole jamais
De mon abſence .
GALANT. 7
Un Suivant de laFeuneſſe .
Hebé , charmante Hebé
vôtre empire eſt doux !
Le Choeur.
, que
Hebé , charmante Hebé , que
vôtre empire eſt doux !
Un autre Suivant.
Les Graces , les Plaisirs , les
Jeux font avec vous :
Hebé , charmante Hebé , que
vôtre empire eſt doux !
Lepremier.
Que ceux qu'un deſtin favorable
Soumet à cet empire aimable ,
Se joignent à nos voix , &diſent
avec nous ,
Hebé , charmante Hebé
vôtre empire eſt doux !
Leſecond.
› que
Le Printems au retourde Flore
A iiij
8 MERCURE
Fait naître dans les prez les plus
vives couleurs ;
(
Mais rien n'eſt comparable
aux fleurs
Que la Jeuneſſe fait éclore.
Le premier.
De quel éclat brille l'Aurore,
Quand fur un doux nuage ellemême
ſe peint ?
Mais la Jeuneſſe ſur un teint
Brille de plus d'éclat encore.
Le Choeur.
Chantons tous ,
Hebé , charmante Hebé , que
vôtre empire eſt doux .
HEBE' .
Non non , adreſſez cet hom-
: mage
Aux deux jeunes Heros qu'on
honore en ces lieux ;
J'ay fait ſur eux l'agreable afſemblage
GALANT9
De mes dons les plus precieux.
J'aime à voir tous les coeurs voler
ſur leur paffage ,
Le ſuccés de mes ſoins a rempli
mon eſpoir ;
Plus on les voit , & plus on
les admire ;
Ils font l'honneur de mon
empire : :
Plus on les voit , & plus on veut
les voir ,
Les tranſports que leur vûë ininfpire
Me font connoître mon pouvoir.
Un Suivant .
Ah ! quelle douceur , quelle
grace !
こ
Tempere l'éclat de leurs yeux !
Un autre.
Ah ! quel feu , quelle noble audace
10 MERCURE
Anime l'éclat de leurs yeux !
Lepremier.
Ah ! quelle douceur , quelle
grace
Perce le coeur d'un trait victorieux
!
Lefecond.
Ah ! quel feu , quelle noble
audace
Porte l'effroy chez les audacieux
!
Tous deux.
Ah ! quelle douceur quelle
grace ,
,
Ah ! quel feu , quelle noble audace
Tempere l'éclat de leurs yeux.
Anime
Lepremier.
En eux tout nous retrace
Le vif portrait de leurs Ayeux,
GALANT. 11
Lefecond.
En eux tout nous retrace
Le vif portrait du Heros glorieux
,
Qu'à leur âge autrefois on a vû
dans ces lieux .
Tous deux .
Ah ! quelle douceur , quelle
grace,
Ah ! quel feu , quelle noble audace
,
Tempere l'éclat de leurs yeux ,
Anime
HEBE
La Sageffe parort.
Qui vient troubler nôtre alégreſſe
?
Ah ! que vois-je : C'eſt vous >
helas !
:
Importune Sageſſe ,
!
1
12 MERCURE
Vous verrai-je toûjours atta
chée à leurs pas ?
Faut- il que vous veniez leur infpirer
ſans cefſſe
De fuir des mes plaiſirs les innocens
apas ?
LA SAGESSE.
Eſt- ce à moy qu'il faut vous
en prendre ?
Ils quittent volontiers'vos Jeux
& vos Chanfons
Pour écouter mes utiles leçons .
Ils font avides de m'entendre ,
Ah ! que ne doit- on pas attendre
De cet heureux empreſſement ?
Le grand Art de regner s'apprend
mal-aiſément ,
On ne peut affez - tôt commencer
à l'apprendre :
Ah ! que ne doit- on pas attendre
De cet heureux empreſſement
GALANT.
13
Un ſuivant de la Sageffe.
O divine Sagefſfe ,
Suivez pour ces Heros le zele
qui vous preſſe .
Le Choeur.
۱
O divine Sageſſe ,
Suivez pour ces Heros le zele
qui vous preſſe.;
Un autre Suivant.
C'eſt à vous d'éclairer les aveugles
humains ,
Sans vous ils languiroient dans
dans une nuit profonde.
Le premier.
Il n'eſt point d'injuſtes deſſeins
Que voſtre pouvoir ne confonde.
Lefecond.
Les efforts des Mortels ſont
vain
Si voſtre appuy ne les ſeconde.
14 MERCURE
Le premier.
Vous eſtes neceſſaire à tous les
Souverains ,
Comme l'Aſtre du jour eſt neceſſaire
au monde ;
C'eſt à vous d'éclairer les aveugles
humains.
Le Choeur.
Odivine Sageſſe ,
Suivez pour ces Heros le zele
qui vous preſſe.
Lepremier.
Soit dans la Paix , foit dans la
Guerre ,
A vos ſages conſeils on doit
avoir recours .
Le ſecond.
Qu'on feroit heureux fur la
terre
Si l'on vous conſultoit toujours!
GALANT. 15
Lepremier.
Le Maiſtre même du tonnerre
Abeſoin de voſtre ſecours .
Le Choeur.
O divine Sageſſe ,
Suivez pour ces Heros le zele
qui vous preſſe.
La Sageffe , à Hebé.
Pour rendre hommage au rang
où le Ciel vous fit naiſtre.
Réuniſſez ſur eux vos plus riches
preſens ;
Mais je dois eſtre
La Maiſtreſſe de leur temps .
Hebé.
Nous ne ſçaurions regner enſem -
ble l'un & l'autre ,
Regnons chacun à noſtre tour.
C'eſt mon temps , vous aurez
levoſtre ,
Vous me fuccederez unjour.
1
16 MERCURE
Regnons chacunà noſtre tour.
Nous ne ſçaurions regner enſemble
l'un & l'autre.....
La Sageße .
Vous ne connoiſſez pas de quel
prix ſont leurs jours,
J'en dois rendre compte à
l'Hiſtoire ,
Ah! ces jours précieux ne feront
que trop courts ,
Il ne faut pas qu'un ſeul échape
à la memoire .
Hebé.
Vous voulez ufurper mes
droits ,
Quoy ! n'est-ce pas pour vous une
aſſez grande gloire
D'avoir fait de LOUIS le plus
ſage des Rois ?
Toujours ſenſible à voſtre
voix,
GALANT. 17
t
e
es
ne
us
Il a ſçu forcer la Victoire
De le ſuivre dans ſes Exploits.
Son Fils , fon digne Fils obéït à
vos loix .
Je vous laiſſe joüir d'un ſi grand
avantage ;
Je ne m'oppoſe point à vos ſoins
affidus ,
Laiſſez -moy diſpoſer d'un âge
Dont tous les momens me font
dus
Contentez - vous d'un fi noble
partage ,
Laiſſez -moy diſpoſer d'un âge
Qui ne fuit que trop toſt , & qui
ne revient plus..
La Sageffe.
Vous pouvez amuſer les premieres
années .
re Des Princes amoureux d'un indigne
repos ;
May 1701. 11. P. B
18 MERCURE
1
: Mais je dois me hâter de former
desHeros
Dont l'Univers attend ſes
deſtinées .
Hebé.
Pour un ſi glorieux deſſein
Voſtreſecours paroiſt peuneceffaire
;
Le beau feu que leur Sang allume
dans leur ſein ,
Les exemples brillans del'Ayeul
&du Pere ,
Vous laiſſent peu de choſe à
faire.
Le Choeur d'Hebé.
Hebé , charmante Hebé , que
vôtre empire eſt doux !
Les Graces , les Plaiſirs , les
Jeux ſont avec vous.
Choeur de la Sageſſe.
O divine Sageſſe ,
GALANT 4
Suivez pour ces Héros le zele
qui vous preſſe.
Hebé.
Non , vôtre zele vous ſéduit.
Vos ſoins précipitez , qu'ont- ils
enfin produit ?
Et que ſert aux François vôtre
ardeur empreſſée ?
Ah ! loin de leur ſervir , peutêtre
elle leur nuit ;
Le Prince qu'en Eſpagne un heureux
fort conduit
Va luy rendre l'éclat de ſa gloire
paſlée ;
Et d'une ſageſſe avancée
Des Peuples étrangers recüeilleront
le fruit :
Non , vôtre zele vous ſeduit .
La Sageſſe.
Ah ! Déeſſe , quittez cette
injuſte penſée ;...
Bij
20 MERCURE
Ah ! Déeſſe, détrompez-vous,
Ces Peuples n'auront plus de
mouvemens jaloux ,
Une Paix éternelle ,
Une amitié fidelle
Va de leurs coeurs pour jamais
les bannir ;
Une Paix éternelle ,
Une amitié fidelle
Va tous deux pour jamais enſemble
les unir.
L'Eſpagne ſous les Loix du Prince
qu'elle appelle ,
De ſes malheurs paſſez perdra le
ſouvenir ;
Mais la France a gardé dequoy
ſemaintenir
Dans ſes avantages ſur Elle .
Hebe.
Nous ne pouvons nous accor
deri
GALANT. 21
:
:
Mais la Sageſſe
Doit ceder
A la jeuneſſe :
Il eſt aisé de décider .
La Sageffe.
Nous ne pouvons nous accorder
;
Mais la Jeuneſſe
Doit ceder
A la Sageſſe :
Il eſt aisé de décider.
Choeurs d'Hebé & de la Sageſſe.
Vous ne pouvez vous accorders
Mais la
Jeuneſſe
Doit ceder
A la
Jeuneſſe
Sageffe
Il eſt aisé de décider.
Jupiter.
Au ſujet de's Héros dont le fort
m'intereſſe,
22 MERCURE
Je veux qu'à l'avenir l'une &
l'autre Déeſſe
Se faſſent un devoir de ne les
quitter pas.
La Sageſſe juſqu'à ce jour
A joüi des momens marquez
pour la Jeuneſſe :
Il faut que deſormais la Jeuneſſe
àſon tour ,
Joüiſſe des momens marquez
pour la Sageſſe ,
Uniſſez- vous en leur faveur ,
Regnez toûjours , Jupiter vous
l'ordonne ,
Vous, Jeuneſſe , ſur leur perfonne
,
Et vous , Sageſſe , dans leur
coeur.
Le Choeur.
Uniffons-nous en leur faveur:
Uniffez- vous
1
GALANT: E
Regnons } toûjours ,
Jupiter {
nous
vous } l'ordonne ,
Vous , Jeuneſſe , ſur leur perſonne
,
Et vous , Sageſſe , dans leur
cooeur.
Voicy deux Harangues qui
ont eſté prononcées au Mont
de Marfan , par M' l'Evêque
d'Aire. La premiere fut faite
au Roy d'Eſpagne par cePrelat
, & la ſeconde , à Monſeigneur
le Duc de Bourgogne ,
par le même Evéque.
24 MERCURE
AU ROY D'ESPAGNE
SIRE
Je me trouve heureuſement obligé
de rendre icy de tres -hambles hommages
à V. M. au nom de mon
Diocese. Safageſſe , ſa prudence&
fon application au travaildesfaplus
tendre jeuneſſe ; promettoient à la
France des avantagesinfinis . Nous
efperions poſſederſeuls pluſieurs Princes
accomplis que le Ciel nous a
donnez; mais la Divine Providence
attentive aux besoins des Nations ,
qui ſçait donner des bornes aux Conquerans
, & des Rois aux Estats ,
qu'elle veut combler de ſes faveurs',
vous enleve , SIRE , à nos esperances
GALANT 25
ces. Vous allezfaire le bonheur&
la gloire de l'Espagne , tandis que
Meſſeigneurs vos Illuftres Freres
feront noftre bonheur & noftre gloire .
Formé par l'éducation que vous
avez receuë du plus grand Roy du
monde , &encore plus parses exemples,
vous avezappris à regner auffi-
tôt que vous avez commencé de
vivre. Ce n'estpas affezd'un Royaume
pour les Enfans d'un fi grand
Roy. Il est juste que celuy qui ſeul
a foutenu tous les efforts de l'Europe ,
forme des Princes pour la gouverner.
On élevoit autrefois lesjeunes Princes
dans la lecture des Vies des
grands Rois & des Conquerans de
la Terre. V. M. trouve dans les
exemples de notre Invincible Monarque
, tout ce que les Livres ont
raporté de plus glorieux & de plus
May 1701. II. P. C
26 MERCURE
furprenant dans l'antiquité. Les
Siecles à venir auroient peine à
croire ce que nous avons veufousfon
regne , s'i ' n'avoit des Enfans qui
marcheront fur fes pas , & rendront
croyablesfes actions , en les imitant.
Suivez , SIRE , les traces qui
vous font marquées . Allezrecevoir
la Couronne qui vous attend : Portezjusqu'à
l'extremitė du monde la
gloire de vostre nom , & la reputation
de vos Armes..
Sorti du fang de Louis le Grand ,
vos Arméesferont toujours victorieufes
: Mais en même temps defcendant
de S. Louis le plus faint de nos
Rois , faites àfon exemple regnerla
Sainteté & la pieté folide dans tous
vos Estats. Soyez auli Saint que
vous ferez Grand' ; auſſi humble dewant
Dieu que vous ferezpuiſſant
GALANT. 27
1
م
e
furla terre . VivezSire ; mais vivez
faintement. RegnezSire , ®nez
en Conquerant. Ce feront les vaυχ
que je feray toute ma vie pour
V. M. avectout mon Diocese , dans
lesſentimens du plus profond respect ,
de la plus parfaite veneration.
A MONSEIGNEUR
LE DUC
DE BOURGOGNE.
MONSEIGNEUR
Quel bonheur pour moy de recevoir
dans mon Diocese les Illuftres Princes
, qui font leſujet de nos efperances.
Tranquilles ſous le gouverne-
Cij
28 MERCURE
ment d'un Roy toujours Grand'; toujours
juste , toujours victorieux , nous
n'avions rien à desirer que de luy
voir des Enfans , qui puiſſentimiter
Ses vertus , & retracerſes actions .
Nous sommes sur cela au comble de
nos voeux . Dieu favorable à nos
prieres nous a donné des Princes
accomplis . Les Nations voisines
s'empreſſentàpartager notre bonheur.
Faſſe le Ciel que vôtre puiſſance
s'étende jusqu'aux extremitez du
monde , & que votre gloire paſſe
jusqu'à l'éternité. Tous les Peuples
vous fuivent par leurs acclamations .
Ils voudroient eux-mêmes vous exprimer
leurs sentimens . Jesuis aujourdhuy,
Monseigneur , leur interprete.
F'ay d'honneur de vous parler
pourceax de mon Diocese , vous aſſu
rant pour eux &pour moy , que nos
GALANT. 29
L
:
respects , nos voeux & nôtrefidelité
ne finirontjamais.
Ces deux Difcours furent
écoutez avec beaucoup d'attention
, & tres - applaudis ;
quelques Seigneurs direnttout
haut, que ce Prelat avoit parlé en
Evêque , &avec beaucoup d'on
Etion.
Voicy des Vers qui ontaufli
eſté preſentez au Roy d'Efpagne
pendant ſa route.
AU ROY CATHOLIQUE.
PHILIPPE le Premier avoit
reçû des Cieux
Pourfon partage la clemence.
Cij
30 MERCURE
Lesecond en obtint la tranquille
prudence .
Qui le rendit rédoutable en cent
lieux .
Philippe Trois eût la puiſſance ,
Philippe Quatre la conſtance.
Du fort de tes nobles Ayeuls ,
Dont les Noms à l'envy brilleront
dans l'Histoire ,
GRAND ROY , ne fois point en.
vieux.
Le Fils du GRAND LOUIS effacera
leurgloire
Parun rare bonheur le Ciel a réüni
Dans ce Heros parfait ces dons incomparables
:
Et les Heros d'un mérité infini
Dans leurs enfans produisent leurs
Semblables .
Par de's commencemens heureux
Déja tu fais voiràla France
GALANT
L
Ce que tu vaux , ce que tupeux
Déja tu nous parois digne de ta naif-
Sance.
Uneſage maturité
Devance en toy le nombre des années
5 СТОЛUA
L'adreſſe aux jeux querriers , une
noble fierte
Nous promettent qu'un jourcommendant
tes Armées ,
Tusçauras difputer auxplus grands
Generaux
L'art de vaincre , & durcir aux plusrudes
travaux .
ta carriere
Prince , poursuis ta course ,&finis
Entreprens de paffer les Heros envaleur,
こ
En puiſſance , en bonheur.
Ceseroit pour tout autre un deffein
temeraire ;
C iiij
32 MERCURE
Mais un Fils de LOUIS peut égaler
fon Peree
Et Louis les a tousfurmontezen
grandeur.
AU ROY D'ESPAGNE,
:
Sur fon avenement
à la Couronne .
MADRIGAL .
Velque brillant que foit le
Diademe,
Qui ſoûmet à vos loix tant d'Etats
floriffans
Iln'est rien,HEUREUX PRINCE ,
en cet honneur fuprème,
Que vous ne meritiez dés vos plus
jeunes ans .
C'est moins aux droits de la naiffance
,
GALANT.
११
:
Que vous devez ce haut point de
grandeur ,
Qu'à l'éclat des vertus , qu'admire
en vous la France ,
Et d'où l'Eſpagne voit dependre fon
bonheur.
Le Ciel en vous formant vous fit
pour un Empire.
Cegenie élevé , cet airMajestueux ,
Ce coeurfi bon , fi genereux ,
Ces nobles fentimens que luy ſeul
vous inspire ,
2
Déja depuis long- temps ſembloient
vous le predire ;
Lors qu'un grand Prince en connoiſſant
leprix,
A crù qu'il ne pouvoit , prest definirſa
course ,
De fon peuple allarmé raſſurer les
esprits ,
Qu'en luy donnant en vous une illuf.
tre refſource.
34 MERCURE
Meſſeigneurs les Princes étant
à Aix , Monſeigneur le Duc de
Bourgogne dit à Mr l'Abbé de
Viany , Prieur de l'Egliſe de S.
Jean de Jerufalem , qu'il iroit
avec Monſeigneur le Duc de
Berry viſiter fon Eglife , & y
voir l'étendart que Mr le Grand
Maiſtre y avoit fait placer. Lors
que ces Princes approcherent de
cette Eglife , toutes les cloches
fonnerent ; & Mr le Prieur de S.
Jean revêtu de fon Rochet , du
Manteau , du Cordon de l'Ordre ,
&de l'Etole , parut à la teſte de
fon Clergé à l'entrée de l'Eglife ,
& preſenta l'eau beniſte à Monſeigneur
le Duc de Bourgogne ,
&à Monſeigneur le Duc de Berry
, & dans le même temps on
détacha l'étendart qui estoit reGALANT.
35
i
:
plié au haut de la voute , & qui
décenditdansuninſtantjuſqu'au
pavé de l'Eglife . Meſſeigneurs
les Princes s'avancerent enſuite
juſqu'au priedieu qui leur avoit
eſté preparé. Il eſtoit couvert
d'un tapis d'écarlate ſemé de
Croix de Malte ; ils s'y mirent
à genoux , & lorſqu'ils ſe furent
relevez aprés leur priere , Mr le
Prieur de S. Jean prononça le
difcours qui fuit..
MONSEIGNEUR,
De toutes les Eglifes de Fondarion
Royale de cette Province , il
n'en est point qui ſoit plus digne de
vos Respects , de votre Veneration ,
sijoſe le dire , de votre curiofité ,
36 MERCURE
رد
que celle du Prieuré de S. Jean de
Ferusalem de cette Ville. C'estun ancien
monument de la pieté des Comtes
de Provence de la Tige Royale
des Rois d'Aragon , qui ont regné
prés de deux fiecles dans cette Province
. Ce magnifique Tombeauqui
Sepreſente àvosyeux, où l'ArchitectureGothique
paroit avec tous ſes or
nemens , conſerve les Cendres d'Idelfons
II qui commença parses liberalitez
ce faint édifice. Le même
Tombeau renferme encore les débris
de la mortalité de Berenger III.
fameux dans l'Histoirede la Croisade
contre les Albigeois , dont les actions
genereufes lui firent meriter la
Rosed'Or , que fa Statuë tient dans
Sa main. Il l'a reçût de cellesd' Innocent
IV. dans le Concile de Lyon
pour avoir combattu dans les Guerres
GALANT. 37
du Seigneur. Ce Bouclier ſuſpendu
au milieu de ce Tombeau , est le méme
avec lequel ce Herosſe ſignala
dans les combats .
Hic illius Arma .
après
Cette autre Statuë à côté de cet
Auguſte Mausolée , eft celle de Beatrix
de Savoye fon Epouse. Ce grand
Prince , dernier de fa race 、
avoirperdu fonfils , dont vous voyez
le Tombeau dans cette même Chapelle
, eut le bonheur de laiſſer quatre
filles , ou pour mieux dire quatre
Reines , plus Illustrés par leur me.
rite, que par l'éclat de leur Couronne;
&s'il eut le malheur de nepas laisfer
la fienne à ſon Fils , il eut au
moins l'avantage de voir regnerson
fangdans tous les Thrones de l'Europe
; & c'est à c propos qu'on peut
dire de ce Aragonois , ce Prince
38 MERCURE
qu'un aucien a dit dun Empereur
Espagnol.
Diademata Mundo ſparſit
Ibera Domus .
Marguerite eut l'honneur d'estre
Epouse de S. Loüis. Eleonor fut
Epouse d Henry III . Roy d'Angleterre.
Sance fut mariée à Richard
frere de ce Prince,qui fut élevé à
l'Empire , & ce ſuperbe monument
qui paroît dans cette autre Chapelle
Royale , qui forme avec cellecy
la Croix de cette Bafilique , est celuy
de Beatrix , Comteſſe de Provence
, derniere fille de Berenger. Elle
épousa lefrere de S. Loüis Charles I.
Roy de Naples & de Sicile. Cette
Heroine , pour animerſon Epoux à
la conquète de ces deux Royaumes ,
vendit toutes ses pierreries , &mevita
parson courage ces deux CouronGALANT'
.
39
:
nes ,& la troisième partie des depoüilles
des ennemis. C'est cette Auguste
Princeffe , qui fit achever àſes.
depens cette Royale Eglise , & qui
la dotta pour l'entretien des Ministres
qui fervent à l'Autel. Cet ornementfacré,
cet étolefeméede France
& d'Aragon , est unprecieux reſte
des habits Royaux de celte courageufe
Reine.
Il ny a point de Tombeaux dans
le Royaume élevezà nos Rois dans
les Siecles paffez; qui égalentla magnificence
de ceux que vous voyez icy
de vos Ancestres . C'est pareux &par
leurs deſcendans , que cette belle Province
eft revenuë à la Couronne. Combien
de guerres nos Rois n'ont- ilspas
foutenuës poury réünir les Royaumes
de Naples & de Sicile. Cette merveille
estoit refervée à LOUIS LE
40 MERCURE
GRAND , qui n'a pas seulement
reüni ces deux Royaumes , disputez
•pendant deuxfiecles ; mais encore toute
la vaste Monarchie d'Espagne ,
plus étenduë que l'Empire Romain ,
Romain , par la découverte du nouveau
Monde. Il vient de faire ce
prodige en donnant PHILIPPE IV.
voſtre Auguste Frere pour regner dans
ce grand Empire , où le Soleil éclaire
toûjours.
Quelle gloire pour noftre Grand
Monarque , de voir regnerfon Sang
dans les deux Mondes. Plus heureux
que Theodofe , il ne voit pas seulementſes
Enfans du hautdu Cielcommander
dans l'Orient&dans l'Occident
; mais il le voit regner pendant
ſa vie dans l'un &dans l'autrehe
misphere.
Et quocumque vagos flectit ſub
Cardine curſus ,
GALANT. 41
Natorum regna venit .
Vous régnerez, MONSEIGNEUR ,
avec votre illustre Pere , & LoUIS
LE GRAND , voſtre Ayeul bien
avant dans ce Siecle , & nous admiverons
long-temps-trois Augustes Tètes
sous une même Couronne . Il ne
vous en manquera pas une MONSEIGNEUR
, * lors que tous les
Rois de vostre Sang reüniſſant leurs
Armées de terre &de mer , vous mettront
à leur teſte pour aller conquerir
la Terre - Sainte , &déliver le Tombeau
de JESUS -CHRIST captifſous
les Infidelles . C'est vous , MONSEIGNEUR
, que Dieu deſtine pour aller
reprendre le Drapeaux de nos ancien .
nes Croisades ,dont les Mahometans
ont dreſſe des Trophées .
* En s'adreſſant à Monſeigneur
le Duc de Berry.
May 1701. 11 P. D
42 MERCURE
Quel bonheur pour l'Ordre de Saint
Jean de Jerufalem de pouvoir vous
fuivre dans uneſiſainte &figlorieuse
entrepriſe ? Nostre Eminentiſſime
Grand- Maistre ſemble ne preparer
des Vaiffeaux que pour avoir part à
vos conqueftes . Ce grand Etendart ,
pris depuis peu fur un Galion Turc ,
qu'il a fait arborer dans cette Eglife
à voſtre arrivée , en paroiſt l'Augure .
C'est alors que cette Augufte Bafilique
, où tant de genereux Princes
s'affemblerent autrefois pour une de
nos Croisades , reprendra fon ancien
luftre. Heureux . fi aprés vous avoir
exhorté comme mes Devanciers exhorrerent
autrefois ces premiers Heros
Chreftiens ,je pouvois aller mourir
la Croix à la main dans une fi
fainte guerre. Faſſe le Ciel que tant
de Propheties annoncéespourun Prin
GALANT: 43
ce François , s'accompliſſent en voſtre
Illustre Perſonne sous le regne de
LOUIS LE GRAND .
Quoy que les quatre pieces
fuivantes ne foient pas toutes
adreſſées au Roy d'Eſpagne , elles
luy ont eſté néanmoins preſentées
pendant fa route."
AU ROY D'ESPAGNE ,
Sur ſon avenement
à la Couronne .
L'Eſpagnejuſqu'icy millefois éton-:
nee
Des projets , des vertus,des miracles
divers ,
Dont Louis pour toujours a rempli
l'Univers ,
Dij
44 MERCURE
Envioit des François l'heureuſe deftinée.
S
Le voyant , ou l'Arbitre , ou le
Vainqueur des Rois ,
Pour elle elle eust voulu que le Ciel
l'eustfait naistre :
Mais , Grand Prince , aujourd'huy
cherchant un ſigrandMaistre
Sur vous avec ardeur elle porte fon
choix.
Elle vousprendpourluy , quellegloirefupreme
!
C'est que déja ſans doute àses yeux
ébloüis
Vous montreztout l'éclat des vertas
de LOUIS ,
Et que vous choiſiſſant c'eſt le choisir
luy-même ,
i
CALANT. 45
!
Allez, &pleinement fatisfaitesfes
voeux.
Elle attend des exploits d'une gloire
immortelles
LOUIS les fait pour nous , vous les
Etjamais elle n'eut de regneplus heuferezpour
elle ,
reux. S
Vous voyant chaquejour remplirfon
efperance ,
Quoy ! le Cieldira- t- elle avec étonnement
Après avoir formé le Heros de la
France ,
En a-t-il pû former encore un auſſi
grand !
S
QuelChef- d'oeuvre plus prompt !par
une longue attente
Des fiecles preparoient les Heros
d'autrefois ;
46 MERCURE
Al'égard de LOUIS cette voye eft
trop lente ;
Son exemple &sonfang font d'abord
degrands Rois !
A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
Ils d'un grand Roy ,
A cette marque ,
Pere d'un
3
PRINCE , qui ne connoiſt l'excés de
ton bonheur ,
Et tout l'éclat de ta grandeur ?
La naiſſance t'a mis au-deſſus des
Couronnes
De la plupart des Rois ,
Mais tu deviens plus grandpar cel-
L les que tu donnes ,
Que par celles que tu recois .
GALANT. 47
R
de
?
Heritierreconnu desplusgrands Rois
du monde ,
Tupouvois impoſerdes loix
Acent Peuples fameux fur la terre
&fur l'onde .
Si tu n'avois cede la moitie de tes
droits ;
Qui t'auroit dispute cette eclatante
gloire?
Le Batave jaloux , le terrible Germain?
Tiemblantfous l'effort de ta main
Etfremifſſant de ta victoire ,
Ils ont éprouvé ta valeur ;
Ils ne sçauroient revenir de leur
peur,
S'ils te voyoient encor , l'airgrand , la
mine fiere ,
A la teſte de nos guerriers
Infulter leurs Remparts & les mettre
en pouſſiere , :
:
48 MERCURE
Et couronner ton front par de nou
veaux lauriers.
Noncen'estpointparfaute de couge,
Que tu veux renoncer à l'Empire du
Tage ;
De deuxpeuples foumis favoriſant
les voeux ,
Et partageant un double Diademe
,
Tu te partageras toy-mème
Pour les rendre tous deux
Egalement heureux.
A
GALANT. 49
A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN ,
Sur ce qu'il a cedé le Royaume
d'Eſpagne .
SONNET.
Pouvoir arnerfon front d'un brillant
Diademe ,
Et ne gardant pourſoy que le nom de
Heros ,
Remettre en d'autres mains la puis-
Sancefuprème.
Quelfiecle avoit fourni des exemples
fi beaux.
&
GRAND PRINCE , on t'avoit vu
dans tesguerriers travaux
May1701. II. P. E
٢٥ MERCURE
Courant où le danger te paroiſſoit extrème
Braver les ennemis affronter la mort
mème 3
Tu te fais voir encorplus grand dans
le repos.
S
Au feul bruit de ton nom diſſiper des
Armées ,
Forcer la foudre en main des Villes
allarmées ,
Cent autres font fameux par de pa
reils exploits ;
S
Mais fcavoir méprifer l'éclat d'une
Couronne
Qu'une rare vveerrttaa, que la naiſſance
donne ,
C'eſtſcavoir s'élevermême au-deßus
desRois.
GALANT. 51
A MONSEIGNEUR
LE DUC DE BERRY.
HEritier preſomptif d'une riche
Couronne,
Fils dugrand Prince qui la donne :
Que peus- tu defirer pour comble de
bonheur?
Est- ce un Royaume , est- ce un Empire?
Ace nouvel honneur
Si ton courage afpire :
Charles , nomme l'Etat que ta veux
poßeder.
Que l'ambition , ny le vice ,
Ne t'engage à trahir les Loix de la
justice
Pour acquerir les droits de commander.
E ij
52 MFRCURF
Sers - toy de ceux , que donne la
naißance ,
Plus d'un Throne occupépar un là
che Tiran ,
Eft à ce titre acquis aux Princes de
ton fang.
Ils le cedent , choisis de Solyme ,
Bizance .
02
Alors l'Espagne unie avec la
France
Te fournira mille & mille Guerriers
Avides de nouveaux Lauriers .
Si LOUIS daigne bien tapprendre
L'art de les prendre ,
Ces Villes te rendront leursfuperbes
Rempars.
Et fous tes Etendars ,
S'il te guide au chemin qui conduit
à la Gloire ;
:
GALANT. 53
Tu verras conftament ſe ranger la
Victoire ,
Suis ſes conſeils , égale ſes Exploits
,
Tu deviendras égal au pius
grands Rois.
Je vous ay mandé dans ma derniere
Lettre , que les Peres Jefuites
du College Royal Dauphin
deGrenoble preſentérentà Mefſeigneurs
les Princes un livre intitulé,
lesfept Miracles du Dauphiné.
Voicy le compliment qui
fut fait de leur part en leur prefentant
ce livre.
Diij
54 MERCURE
A MONSEIGNEUR
LE DUC
DE BOURGOGNE .
f
MONSEIGNEUR,
Pendant que cette Province
fait éclaterfajoye à voſtre arrivée,
il n'est pas permis aux Jefuites du
College Royal Dauphin de Gre
noble , de vous admirer dans le
filence. Les bienfaits du Roy à
l'égard de ce College , dont il est le
Fondateur , & la protection dont
il honore noſtre Compagnie par
toute la terre, nous fontprendre la
د
GALANT. 55
libertéde vous donnerdes marques
publiques de nostre respect & de
noftre obeiſſance.
Mais que dirons nous qui ne
foit infiniment au deſſous du plus
grand Roy du monde ? Quel éloge
peut relever les vertus heroïques de
de Monseigneur le Dauphin , ou
exprimer les vostres ,parlesquelles
vous imitez parfaitement ces
grands modelles qui vous touchent
defi près .
Souffrez, Monseigneur, qu'en
vous confiderant comme un
Voyageur Auguste , avec Mon-
Seigneur le Duc de Berry ,
nous
expoſionsà vos yeux les merveilles
E iiij
16 MERCURE
d'une Province , qui a l'honneurde
donner son nom au premier Fils
de France.
C'est l'Histoire des ſept Mivacles
de Dauphiné quenous vous
prefenions , dont LouisXI diſoit,
lors qu'iln'estoit encore que Dauphin
de France , quefa Province
avoit autant de miracles que le
monde entier. Ce Prince pouvoit
ajoûter que les ſept Miracles de
Dauphinéfubſiſtent encoreaujour
d'buy , & que ceux duMondene
ſe trouvent plus que dans l'Hif
toire.
Maisquand ces raretez mer .
veilleuses ne meriteroient pas d'at.
GALANT. $7
tirer par elles mêmes vostre attention
,elles ne vousſont plus indifferentes,
Monseigneur, dés qu'el.
les deviennent les ſymboles de la
vertu & de la gloire de Louis le
Grand , & du merite éclatant de
Monseigneur vostre Pere.Cefons
encore d'heureux préſages des actions
heroïques , que toute laTerre
admirera daus les Illuftres Princes
quifont aujourd'huy les delices de
laFrance&de l'Espagne Ce qui
paroift de grand d'auguste dins
vostre personne en particulier ,
Monseigneur,nous fait tout efperer
, vous irez encore audelàde
toutes nos esperances ; & fi nos
58 MERCURE
vaux sont exaucez , Louis le
Grandfera toujours l'admiration
de toute l'Europe , Monseigneur le
Dauphin joüira longtemps du bon.
heur &de la gloire , de voirfon
Auguste Pere le plus grand des
Rois, &fesFils les Princes lesplus
accomplis du monde. Heureux fi
nos deſirs peuvent estrefatisfaits ,
&fi nous pouvons meriter l'hon .
neur de vostre protection , en vous
donnant des marques de noftre zele,
de nostre reconnoissance , er du
profond respect avec lequel nous
ferons éternellement , &c.
GALANT.
٢٩
Le premier des ſept miracles
de Dauphiné eſt une montagne
à fix lieuës de Grenoble dans le
Dioceſe de Die . Elle eſt d'une
hauteur prodigieuſe , eſcarpée
de toutes parts , & feparée des
montagnes voiſines , beaucoup
plus étroite par le bas ; de forte
qu'elle reſſemble de loin à une
piramide renverſée.
Les Jeſuites de Grenoble ont
fait de ce Mont invincible , avec
ces deux mots latins ,fuperemtnet
invius , une deviſe pour le
Roy. Et voicy comment ils l'expliquent
à la gloire de ce Prince.
De ce Rocéminent la cime inacceffible
,
Eſt du plus grand des Rois une image
ſenſible.
60 MERCURE
Au faite de la gloire , il aſceu s'élever,
Nul mortel n'y peut arriver.
L'Espagne , de la France implacable
ennemie ,
Ases Loix est aſſujetie :
Il en eft conquerant au milieu de la
paix.
Souverains ,jaloux de ſa gloire ,
Admirezde ces faits la veritable
Histoire ,
Mais ne pretendezpas de l'égaler
jamais.
Le ſecond miracle eſt la Fon--
taine qui brule. Cette merveil- '
leuſe Fontaine eſtoit déja fameuſe
du temps de S. Auguſtin , qui
ditdans le Livre 21. de la Cité de
Dieu Chapitre 7. qu'il y a auprés
de Grenoble , une Fontaine qui
GALANT. 61
allume les flambeaux éteints ,
& qui éteint ceux qui font al-
Jumez , faces accenduntur ardentes,
& extinguntur accense. Cette
Fontaine eſt éloignée de trois
lieuës de Grenoble auprés d'une
montagne. Ces eaux ſont froides
naturellement , mais quand on
détourne ſon Ruiſſeau pour le
faire paſſer ſur un champ voifin
de fon Canal , on voit des
flames ſur ſes eaux . Ce qu'il y
a d'admirable , c'eſt que cette
cau continue d'eſtre froide tandis
qu'elle coule د quoyqu'elle
foit couverte de flames , mais
ſi on arreſte le cours du Ruifſeau
avec des gazons de terre ,
alors cet eau ſe trouble , s'épaif-
「fit , & s'échauffe , on croit qu'il
y a fous ce Champ des feux fou62
MERCURE
terrains , d'où il s'éleve desexalaiſons
qui produiſent les effets
merveilleux qu'on admire dans
cette Fontaine .
Les mêmes Jeſuites ont fait
une deviſe de cette Fontaine à
la loüange de Monſeigneur le
Dauphin ; & luy ont donné pour
ame , &placet , &terret. Voicy
comment ils s'expliquent.
1
Vit- on jamais dans le monde
Des feux au milieu de l'onde ,
Mais icy dans nos ruiſſeaux
Nous allumons des flambeaux.
Ce prodige de nature ,
De Monseigneurfait la peinture :
Son air aimable & doux , ſon noble
naturel,
Sa maniere toûjourstranquille
Enchante la Cour&la Ville.
GALANT9
per
Tite jadis paroiſſoit tel ,
Quand ce Prince faisoit les delices
de Rome ;
Il faut pourtant que ce grand
homme ,
Cede à la douceur du Dauphin ,
Ilfaut qu'il cede à ſa vaillance.
Le Rhin éprouva sa puißance ,
Etfon juste couroux ſceut dompter
ce mutin.
Il n'eut qu'à prendre enmain la
foudre ,
Philisbourgvitfes murs en poudre .
Auprés de la ville de Briançon ,
dans le haut Dauphiné , on recüeille
la Manne ſur les feüilles
des Melezes , qui ſont une eſpece
de Pin ; cette Manne tombe la
nuit , & fe fond au premier rayon
du Soleil . La ſeule feüille des
:
64 MERCURE
Melezes conſerve cette precieuſe
rofée du Ciel , qui n'eſt jamais
plus abondante qu'au mois
d'Aouſt pendant les grandes ſechereſſes
, & dans les mauvaiſes
ſaiſons ; comme ſi leCiel vouloit
dédommager cet endroit de la
ſterilité de la terre par ce prefent
, & preparer au Dauphiné
un remede contre les maladies
qui ſuivent ordinairement les
mauvaiſes recoltes .
Cette Manne dont on ſe ſert
dans la Medecine ne tombe pas
en Eſpagne. C'eſt un preſent que
le Ciel a fait à la France , & au
Dauphiné en particulier , ce qui
adonné ſujet aux Jeſuites de Grenoble
de dire que le Roy vient
de faire à l'Eſpagne un preſent
infiniement plus précieux en luy
GALANT. 65
donnant un Roy qui ſera un remede
à tous les maux dont le
Corps de la Monarchie Eſpagnole
eſtoit depuis longtemps affligé.
Auſſi ont-ils mis pour mot
fur les Arbresqui diſtillent cette
Manne , nobis dat majora Deus .
Voicy les Vers qu'ils ont faits à
ee ſujet. C'eſt l'Eſpagne qui
parle.
Le Soleil chaque Eſté blanchit voſtre
campagne ,
Du preſent qu'au Defert il faisoit
aux Hebreux.
Foüiffez- en , Peuples heureux ,
Mais portez envie à l'Eſpagne ,
Qui reçoit du Soleil un don plus pre
cieux.
Ce n'est plus cet Etat autrefois languiffant
;
May 1701 II. P. F
66 MERCURE
Un des Neveux de Charlemagne
Soûtient ce Tròne chancelant
PHILIPPE en apris la défense ;
Le Ciel le ravità la France
Aqui le Ciel l'avoit donnè ?
Regnez, Monarquefortuné ,
Mais dans l'éclat qui vous couronne
,
N'oubliez pas que c'est la France
qui vous donne.
Le quatriéme miracle de Dauphiné
eſt nommé la Balme .
C'eſt une fameuſe Grotte qui
ſe voit auprés du Monastere des
Chartreufines de Salettes ſur le
bord du Rhône ; elle eſt tresvaſte
& tres- profonde. Les eaux
qui tombent goute à goute de la
cime de ce Rocher y forment
par leur congellation mille diffe
GALANT. 64
rentes figures : on voit couler du
haut de la voute pluſieurs fontaines
dans des baffins que la Nature
a formez pour les recevoir.
Aprés qu'on a marché environ
mille pas dans cette Balme , on
trouve un Lac d'une lieuë de
longueur , ſur lequel François I.
fit porter deux Bateaux. La devotion
des peuples du voiſinage
les a portez à bâtir deux Chapelles
à l'entrée de cette Balme ,
dont l'une eſt dediée à la Sainte
Vierge , & l'autre à Saint Jean
Baptifte . Les mêmes Jefuites ont
fait de cette Grotte une Deviſe
pour le Roy dont voicy les mots ,
Šoli loca nulla impervia noftro.
Le titre des Vers qu'ils ont
faits pour expliquer cette Deviſe
eſt , la penetration du Roy ,
Fij
68 MERCURE
qui découvre les Conſeils de ſes
Ennemis , & fur ſon zele pour la
Religion . Voicy ces Vers .
Dans une Grotte profonde
La Nature a taillé des figures d'Oi--
feaux ,
Des monstres & des animaux .
Le Soleil qui voit tout au monde
D'un grand Lacfouterrain ne vit
jamais les eaux ,
Ilne peut penetrer dans cetteGrotte
Sombre,
Quoyqu'ilfoit le Père dufour;
Ce Rocher est le ſejour
De la Nuit de l'Ombre ...
Mais , o Dieu , quelle difference
Du Soleil ordinaire à celuy de la
France ?
Ilpenetre dans tous les lieux
GALANT. 69
Rien ne peut échaper à l'éclat deſes
yeux ,
Ilportepartoutsa lumiere.
Renfermezdans vos Cabinets ,
Politiques, tous vosfecrets,
Il en forcera la Barriere .
Souverains quele Ciel a fait pour
gouverner
Formez-vousfurluy pour regner.
Les Cuves de Saſſenage font
regardées enDauphiné comme le
cinquiéme miracle de la Province
Le Bourg de Saſſenage eſt celebre
par pluſieurs fingularitez .
S'il en faut croire quelques Auteurs
, c'eſt dans ce lieu que la fameuſe
Meluſine finit ſes jours.
On y voit au pied d'un grand rocher
deux grandes Cuves de pierre
, & on affure qu'autrefois on
70 MERCURE
les trouvoit pleines d'eau la veille
des Rois , lorſque la recolte
devoit eſtre abondante, & on n'y
en trouvoit point quand l'année
devoit eſtre ſterile. Le lendemain
des Rois cette eau s'écouloit
d'elle-même , ſans qu'on puſt
ſçavoir d'où elle estoit venuë
dans ces Cuves , ny par où elle
s'écouloit.
Ces Cuves ont donné lieu aux
Jeſuites du College Royal Dauphin
de Grenoble , de faire une
Deviſe ſur les heureuſes deſtinées
de Meſſeigneurs les Princes,
Fils de Monſeigneur le Dauphin
. Ces paroles en font l'ame ,
Trium foelicia Regum Aufpicia .
Voici comment ils expliquent
cette Deviſe par leurs Vers.
1
GALANT. 71
Quand Fanus remplira ces Cuves
admirables ,
Bergers , enflezvos chalumeaux
Et chantezfur des airs nouveaux ,
Que Cerés &Bachus vousferontfavorables
.
Dans la Science divine ,
De prèdire l'avenir ,
Plus verſé que Melusine
F'ofefurelle encherir.
Elle borne ſa connoiſſance
A donner d'une année une heureuſe
abondance ,
De la feule Province elle ouvre les
trefors
Mais , Grands Princes , voſtre
prefence
;
Nous fait concevoir l'eſperance
De voir en noſtre Siecle un nouveau
Siecle d'or
ور
75 MERCURE
Et de voſtre deſtin entairay-je l'Hiftoire
?
Chers Enfans de nosDemi-Dieux,
Qui vous preſentezà nos yeux
Avec tantde pompe & de gloire
Soyezattentifs à ma voix ;
Princes , voicy voſtre horoscope.
Le monde vous verra tous trois
Partager entre vous l' Europe.
On trouve au pied des montagnes
de Saſſenage des pierres à
peu prés de la groſſeur & de la
figure d'une lentille , qui ſont
extrémement polies , d'une couleurblanche,
ou d'un gris obfcur.
Elles ont la proprieté merveilleuſe
de nettoyer les yeux ,
quand il eſt entré de la pouſſiere
ou quelque fétu qui les incom
mode. On met une de ces pier-
( res
GALANT. 73
res entre l'oeil & la paupiere , &
elle chaffle tout ce qui cauſe de
la douleur , en parcourant l'oeil ,
aprés quoy elle tombe à terre .
Ces pierres ont fourny aux
mêmes Auteurs le ſujet d'une
Deviſe contre les envieux du
Roy. Les paroles ſuivantes fervent
d'ame à cette Deviſe , Hoftibus
hec Regis dona ferenda. Elle
eſt expliquée par les Vers fuivans.
PRINCES , qui vous liguezſi ſouvent
contre nous ,
De la gloire duRoy n'êtes-vous point
jaloux?
Cettegloireſirépanduë
;
Dans l'un & l'autre monde égale--
ment connuë , ..
Peut- estre vous met en courroux ,
May 1701. II . P. G
74 MERCURE
1
Et choque vostrefoible vuë ,
Si vous ne pouvezla ſouffrir,
Nous avons dans le voisinage
Des lentilles de Saſſenage ,
Remede excellent pour lesyeux.
Bataves & Germains , vous feriez
beaucoup mieux
De remettrefans reſiſtance
Tous vos interests ala France's
Mais vous enviezſon bonheur .
Non, ce n'estpas ce quivous bleffe:
C'est d'un Roy trop puiſſant l'invinciblefageffe
Qui vous faitfoulever le coeur ;
Son merite vous importune ,
Cependant malgrè vous , au bout de
l'Univers ,
Ondit en Profe comme en Vers
La vertu de Louis furpaffe sa
fortune.
GALANT. 75
Le dernier miracle de Dauphiné
eſt la Tour ſans venin. On
voit de la Ville de Grenoble une
ancienne Tour à demi ruinée ,
qui n'en eſt éloignée que d'une
lieuë . On l'appelle la Tourfans
venin , parce qu'on aſſure qu'on
a jamais vu ny dans cette Tour
ny dans ſon voisinage , aucun de
ces inſectes venimeux qui cherchent
un aſile dans les vieux bâtimens
abandonnez . On ajoûte
que lors qu'on a porté de pareils
inſectes dans cette Tour, ils s'en
ſont d'abord éloignez. Quelques-
uns affurent que ces animaux
venimeux fuyent ce terroir
, parce que l'air y est tres
pur , & fort expoſé aux vents
qui le purifient. D'autres diſent
qu'il y a auprés de cette Tour
Gij
76 MERCURE
des Plantes dont ces Animaux
ont naturellement de l'averſion .
Les paroles que les mêmes Jefuites
font ſervir d'ame à la Deviſequi
a cette Tour pour corps,
font : Venena relinquuut aut fugiunt.
Les Vers qui les expliquent
font ſur la deſtruction de l'herefie
en France par le Roy.
De cette vieille Tourfur le haut d'un
rocher,
Serpens vous n'ofez approcher;
Le charme tout puißant d'une vertu
Secrette
-Ne fouffre rien icy de venimeux.
Croupißez dans vostre retraite ,
Ou bien défaites - vous d'un poison
dangereux.
Si vous fuyez , Heretiques de
France ,
:
GALANT. 77
En Hollande , en Ecoffe , en Pruſſe ,
àDarien,
C'est que vous n'ofezpas du premier
Roy Chreftien ,
Soûtenir l'auguste presence.
De tes noires erreurs porte ailleurs le
venin,
Impie & malheureux Calvin ;
Va dans d'autres climats vomir ton
herefie
Qui coûta tant de sangà ta chere
:
Patrie
Si fans la guerre & les combats
Du Royaume on la voit bannie
,
Ilfalloit de LOUIS &lateste &
le bras ,
Pourdompter cette bydre cruelle ,
Geneve l'a vuë naiſtré , & retourner
chezelle:
Gij
78 MERCURE
Heureuse France millefois ,
Defuivre de LOUIS les loix ;
Plus heureuse d'estre foumiſe
ParleFils-Ainéde l'Eglise
AuSouverain Maistre desRois
Ce qui fuit eſt encore des Jefuites
de Grenoble .
Vous avezparcouru,Grands Princes
,
De voſtreAuguste Ayeul les differens
Etats,
Vous avezbien vu des Provinces,
Dontchacune autrefoisfaisoitdes Potentats?
८
Celle- cyque l'on voit en prodigesfeconde
Etonnoit jadis l'Univers ,
Et fes feft miracles divers ,
GALANT. 79
Faifoient du bruitdans tout le monde :
Maisfi-toft que vous paroiſſez:
Ses miracles font effacez
Vous estes l'unique merveille ,
Dont tous les Peuplesfontfurpris ;
De voſtre air tout divin lagracefans
pareille, :
Charme nosyeux&nos esprits .
Je vous envoye une Ode qui
a eſté trouvée parfaitementbonne,&
qui a reçu de grands applaudiſſemens.
Elle fut prefentée
à Avignon à Meſſeigneurs les
Princes , par Mr Limoion de S.
Didier , Neveu de feu Mr le Chevalier
de S. Didier , connu par
l'Histoire de Venife , par le
Traité de Paix de Nimegue , &
par un Traité de Chimie qu'il a
mis au jour.
Gij
80 MERCURE
A MESSEIGNEURS
LES DUCS
DE BOURGOGNE
ET DE BERRY.
Venez , jeunes Dieux de la
Seine,
Vous faites nosvoeux les plusdoux,
Les deux brillans Freres d' Heleine
Sont moinsfavorables que vous
Je veux par des routes nouvelles ,
Chantant vos vertus immortelles ,
Aux foiblesyeux me dérober ;
Duft- on voir mes ailes fonduës ,
Du lumineuxfejour des nuës 1.
GALANT. 8
Ilest toujoursbeau de tomber.
ト
La loüange est lefon aimable
Qui flate l'oreille des Dieux ,
Et I encens leplus agreable
Qui montede la terre aux Cieux .
Pius les Mortelspar leurcourage,
Sont des Dieux la vivante image,
Etplus ils recherchent ce prix.
Alexandre eust pour un Homere,
Dont la loüange luyfut chere ,
Donné tout ce qu'il avoit pris.
Muse, quelle est vostre allegreſſe,
Quand ils offre àvous unGuerrier,
De quilafuprêmeſageſſe ٢٠
Sçais joindrel Olive au Laurier?
82 MERCURE
Mais decettegloire homicide,
Dont brille un Conquerant avide,
Vosyeux nefont pas ébloüis ,
Vousn'aimezque dejuſtes armes,
Etvous neprodiguezvos charmes
Qu'aux Augustes & qu'aux
Louis.
ॐ
Quipourroit refuſerſes veilles
Amon Roy, l'exemple des Rois ??
Ses joursfont tiſſus de merveilles,
Lajusticedicteſes Loix
LeCielàfes voeuxfavorable ,
Rendfa gloire àjamais durable,
Et couronnefa pieté.
Comme d'une tige feconde
Defon Sangpour le bien du monde,
GALANT. 83
Sort une ample Pofterité.
Il renaiſtdans d'autres Alcides ,
LesHeros naissentdes Heros.
Tels on voit les Faons intrepides
Naistre du Roydes animaux.
Bien-toftarmezde dents nouvelles,
Ils quittent les rouſſes mammelles
Deleur mere auxyeux menaçans,
Esse ruant dans la prairie ,
Ilsfont une apre boucherie
Des taureaux au loinmagiſſans.
Flatezpar les douces amorces
Desjours fereins où Flore rit,
Dans l'ardeur d'éprouver leurs
forces,
84 MERCURE
LesAiglons defertent leur nid.
L'amourcourageux de laproye,
Contre lesDragons les envoye;
Vainqueurs ils s'élevent dans l'air,
Etd'une audacieuse ferre
Ils vont empoigner le tonnerre,
Dontſe doitfervirJupiter.
Une Nation éclairée
Cherchant un Roy, pourſon repos,
Qui ramenast le tempsdeRhée,
Feste lesyeuxfurnos Heros ,
Empreins du divin caractere ,
De leur Ayeul de leur Pere ,
Qu'ils étalent d'attraits vainqueurs!-
GALANT. 85
Même majesté ,même audace ,
Même douceur , & même grace ,
Surleurs pasfont volerleurs coeurs.
ॐ
Oquel bonheur pour toy, ma Lyre,
Sije te puis entretenir ,
Plein dufeu facréqui m'inſpire ,
Des merveilles de l'avenir.
Quel ſpectacle à moy se découvre?
Le Templede laGloire s'ouvre ,
Je vousy vois,fameux Guerriers,
LaPoësie avec l'Histoire ,
Sous les ailes dela Victoire ,
Vousycouronne de Lauriers
Engrandeur, en force, enlumiere,
LesAftres cedent au Soleil;
:
86 MERCURE
Dans son éclatante carriere
Louis ne voitpoint de pareil.
Ondiroit que la Providence
Se repoſeſurſa prudence
Duſoindes Terres & des Mers ;
Volant de laTamise au Gange ,
F'iray du bruit de sa louange
Repaiſtre l'avide Univers.
L'Inſcription que je vous envoye
eſtoit à Romans ſur une des
Fontaines de vin qui y ont coulé
pendant tout le temps que Mefſeigneurs
les Princes y ont demeuré.
Ludovico Burgundiæ Duci
Carolo Bituricenſi
Ludovici Magni Triumphatoris
perpetui
GALANT. 87
Augustis Nepotibus
VITA ET VICTORIA
Pergant, divis bonü , quò maximus
animus
quò fortunafavens
Populus applaudens , Miles ardens,
hoftisprovocans
Et ipfa trahit armorum gloria
Regum decus,
Id certefalientesjam vinifontes.
Et decurrentia per urbem dulciſſimi
liquoris fluenta
fuavitatefua, odore &colore
OMINANTUR.
Il eſt temps que je finiffe ce
Journal que j'ay fi heureuſement
commencé , & dont toute l'Europe
a paru contente. Meffeigneurs
les Princes ayant couché
Je 8. Mars dans un Bourg dus
88 MERCURE
Dauphiné appellé Pyrieu , en
partirent le 9. & ayant traverſé
le belle & vaſte plaine de Sainfons
, il parurent à la vue de
Lyon à une heure aprés midy.
Mr Deſpincelle Prevoſt des Maréchaux
de Lyon avec les Maréchauffées
, de Foreft , & de Beaujollois
dependantes du Gouvernement
de cette Ville , allerent
audevant d'eux à une lieuë
& demie. Ces Compagnies étoient
vetuës de neuf , & les Officiers
avoient des habits magnifiques
. Mr le Marquis de Rochebonne
, Commandant pour de
Roy dans la Province , accompagné
d'environ deux cens Gentilshommes
des environs
و tous
bien montez , trouva Meſſeigneurs
les Princes à demi - lieuë
GALANT. 89
au delà du Faubourg de la Guit
lotiere , & eut l'honneur de leur
faire un compliment qui fut fort
applaudi par la juſteſſe. Aprés
cela la Nobleſſe ſuivit leur car
roffe & prit avec eux la route
de la Ville. Les Academiſtes
allerent aufli au devant des Princes
, & formerent un petitCorps
à part , des plus leſtes & des
plus brillans. M Pavant de
Floratis , leur Ecuyer , & le
Gouverneur de l'Academie de
Lyon , qui les avoit diſpoſez fur
-une ligne , avec beaucoup d'or
dre , eut avec eux l'honneur de
les ſaluer trois fois l'épée à la
main , Mr Deviau ; Lieutenant
Criminel de Robe- courte eftoit
avec les Officiers & Archers de
ſa Compagnie à l'entrée duFaux-
May 1701. 11 P. H
१० MERCURE
و ه
bourg de la Guillotiere. Aprés
ces divers Corps de Cavalerie
, les Princes avançant un
peu plus vers le Fauxbourg ,
trouverent le corps le plus avancé
de la Bourgeoiſie de la Ville .
Elle formoit dans cet endroitlà
un Bataillon complet , dont
la teſte & la queuë eſtoient compoſées
de Piquiers & de Cuiraffiers
, ou de Gens armez de tous
tes pieces. Leurs armes eſtoient
toutes dorées & damaſquinées
pour la plus part . Ce premier
Bataillon eſtoit ſuivi immediatement
d'une longue file d'environ
deux cens carroſſes , qui occupoient
une affez grande eſpace ,
eſtant tous rangez ſur une même
ligne , pour laiffer la droite
àMeſſeigneurs les Princes. Six
GALANT. gi
cens Damesdes plus diftinguées
de la Ville , veſtuës de noir &
ornées de pierreries rempliffoient
cette ſuite de carroſſes ,
qui alloit aboutir au commencement
du Fauxbourg.
Mode Mænville , Commandant
du Château de Piere -cize ,
&Mr de Valorges qui fit la fonction
de Major , estoient montez
à cheval ſi- roftque le jour avoit
paru. Ils avoient Septamille
homme de milice Bourgeoiſe à
difperfer tirée des trente-cinq
quartiers de Lion qu'on appel
le Pennonages. Il y avoit deux
censhommes de chacun. Ilsem
ployerent quatorze de ces quartiers
à border lahave à droite,
&à gauche le long duFauxbourg
de la Guillotiere juſqu'au Pont
Hij
ود MERCURE
du Rofne , & firent placer vingt
autres quartiers, depuis la Porte
juſqu'à l'entrée de Bellecourt
Ils mirent ces Troupes en Bataillons
de quatre de hauteur &
de cinq de front , & en rem
plirent la place de Bellecourt ,
l'une des plus belles de l'Europe,
-qui a plusde fix cens pas de long,
& plus de trois cens de large.
Elle estoit remplie de plus de
foixante & dix mille ames ſans -
compter , un grand nombre de
perſonnes diftinguées qui étoient
aux Fenestres , aux Balcons , &
fur les Amphiteatres qu'on a
voit dreffez en divers endroits?
Ily avoit dix Bataillons àdroite,
& dix à gauche qui fe regardoient
, avec une ruë au milieu
de cinquante pas'de large
GALANT. 93
où toute la Cour paſſa . La Com.
pagnie de Mr Souternon , qui
commande les Troupes du Roy
qui font à Lion , prit la droite
de la Porte du logis des Princes ,
& la trente-cinquiéme Compagnie
des quartiers qui reſtoſt ſe
plaça à gauche , de forte que la
Porte fut tres -bien garnie . La
plus part des Bourgeois qui étoient
fous les armes eſtoient
magnifiquement vêtus. Les uns
avoient des habits de velours
cramoiſi avec de gros galons
d'or . Les autres eſtoient en drap
d'Angleterre enrichi ou de galons
, ou de boutonnieres d'or &
d'argent . Ily avoit quelques uns
de ces habits qui avoient coûté
deux&trois cens piftoles : Cha
que Penonnage avoit un Dra
2
94 MERCURE
peau avec ſa deviſe particuliere.
Le Pont du Roſne qui eſt à la
teſte du Fauxbourg de la Guil--
lotiere , fut laiſſe entierement:
vuide à cauſe de ſon peu de lar--
geur. On donna là deſſus de fi
bons ordres , que qui ce ſoit ne
ſe trouva fur ce Pont , qui a de
longeur plus de deux cens foixante
toiſes , tandis que les car
roſſes des Princes & de leur fui,
te défilerent . Le Conſulat com--
poſé de Mr. Vaginay , Prevoſt
des Marchands , de Mis Perrichon
, de la Rové , Croppet de
S. Romain & Sabot Echevins ,
de l'Avocat General , du Secretaire
& du Receveur , tous en
robes violetes , qui font leurs
habits de ceremonie , & des Exconfuls
en robes noires , s'eſtoit
CALANT. 95
rendu à l'extremité du Pont, entre
la Barrierre & la Porte de
la Ville. Ce Corps eſtoit precedédes
Mandeurs en Robes , qui
portoient leurs grands Ecuſſons.
Meſſeigneurs les Princes eſtant
arrivez en cet endroit , firent
arreſter leur carroffe pour rece.
voir le compliment de Mr Vaginay
, qui parla avec beaucoup
d'eſprit &de dignité. Ce compliment
fait , on entendit une
agreable fanfare de quinze trompettes
, qu'on avoit placez à la
décente du Pont devant la Chapelle
du S. Eſprit, ce qui fut fui.
vy d'un million de cris de Vive
leRoy.On avoit placéà la Porte,
la compagnie de deux cens Arquebufiers
commandée par M
Fereus Capitaine de la Ville ,
96 MERCURE
qui en garda les Portes ce jourlà
, & les trois jours ſuivant. La
magnificence des Troupes , à la
teſte deſquelles eſtoit Me de Val
lorge , répondoit parfaitement
à leur difcipline. Les Capitaines
Penons , ainſi que leurs Lieutenans
& leurs Enſeignes avoient
preſque tous des habits en bro
derie , ou chamarrez de galons
d'or ou d'argent. Tousles rangs
eſtoient chacun en particulier
fort uniformes , &cette grande
multitude d'armes dorées , de
plumes blanches & d'écharpes
frangées d'ormavoit quelque
choſe de tres -grand Aufli Mefſeigneurs
les Princes en voyant
toute cette Bourgeoifie ſous les
armes, dirent - ils tout haut qu'ils
la trouvoient fort riche & tres
bien
GALANT. 97
bien difciplinez . Ce fut entre
cette double haye d'Infanterie ,
dont les Capitaines & les Lieutenans
ſalüoient de la Pique &
les Enſeignes du Drapeau, qu'ils
furent conduits au Palais , où le
Roy avoit ordonné qu'on les logeât,
& où il avoit autrefois logé
luy-même , & Madame la Ducheffe
de Bourgogne aprés luy.
Ce fut dans la maison qu'on
nomme lamaiſon rouge , & qui
eſt au fond de Bellecourt à l'extremité
du Mail. On obſerva
tres - exactement l'ordre que M
le Maréchal de Villeroy avoit
fait publier de ne point tirer ,
ſur peine de la vie ; mais Meſſeigneurs
les Princes , par une
diftinction tres -glorieuſe pour
la Bourgeoifie , en confideration
May 1701. 11. P. 1
2
98 MERCURE
de ſa fidelité éprouvée , voulurent
bien luy permettre de laiffer
les pierres & les mêches aux
armes qu'elle portoit. LaGarde
du Palais ſe fit nuit & jour , &
fut relevé de vingt- quatre heures
en vingt-quatre heures par
le Major de la Ville .
1
A
Comme Meſſeigneurs les Princes
avoient dîné en chemin dans
leur carroſſe & de fort bonne
heure, ils firent collation dés qu'
ils furent arrrivez . Ils furent à
peine fortie de table que Mrs de
Mænville & de Vallorges firent
défiler toute la milice Bourgeoife
ſous leurs fenêtres . Outre les ſept
mille hommes dont elle eſtoit
compoſée , & qui formoient les
trente-cinq compagnies , il y en
voit deux de plus de cent hommes
GALANT. وو
chacune , leurs habits où l'or fe
faiſoit remarquer eſtoient grisblanc
& uniformes ; la premiere
eſtoit armée d'arcs & de fleches ,
& la ſeconde d'arquebuſes. Ces
Compagnies devoient ſervir au
divertiſſemens des Princes . Aprés
qu'ils eurent admiré la
magnificence, des Troupes qui
pafferent fous leurs Feneſtres ,
& auſquelles ils donnerent beaucoup
de loüanges , il reçûrent
les preſens de la Ville , qui leur
furent preſentez par Mr Proft
de Grange blanche , Avocat de
la Ville , & par Mr Perrichon
le fils , Secretaire de la même
Ville. Ces preſens parurent d'un
fort bon gouft , & galamment arrangez.
Meſſeigneurs les Princes pa
I ij
TOO MERCURE
rurent enſuite quelque temps
aux fenestres du Palais , pour
voit la prodigieuſe multitude de
gens qui rempliſſoient la place
de Bellecourt. Ils s'en retirerent
pour entrer dans leur cabinet
où ils demeurerent enfermez
aſſez long -temps: Lorfqu'ils
en furent fortis , le Conſulat
leur preſenta à chacun un
Livre , magnifiquement relié
avec leurs armes relevées en broderie
, & fit diſtribüer à toute
leur Cour un grand nombre
d'exemplaires de ce même ou
vrage. C'eſtoient les principales i
antiquitez & fingularitez les
plus remarquables de la Ville
de Lyon , receüillies par le Pere
de Colonia Jeſuite , & accompa
gnées de pluſieurs applications à
GALANT. ICH
P'honneur des Princes .
Sur les cinq heures du ſoir ,
ils allerent en chaiſe à l'Opera
de Phaeton. La porte de la Salle
eſtoit gardé par le Chevalier du
Guet à la teſte deſa Compagnie,
toute en habits uniformes . On
avoit menagé pour eux un Efcalier
derobé qui écarta d'eux
la foule. Leur loge eſtoit tapiſſée
d'un velours cramoiſi avec des
creſpines d'or . Il eſtoit venu plufieurs
Muficiens de Marseille
pour rendre ce divertiſſement
plus agréoble. Les principales
Dames de la Ville s'y trouverent
moins pour en joüir , que pour
avoir l'avantage de voir des Princes
ſi accomplis. L'Opera fini ,
ils retournerent au Palais où ils
ſouperent. Ce fut pendant leur
1 iij
102 MERCURE
foupé qu'on tira tout le Canon
de la Ville , avec un fort grand
nombre de Boëtes . Leur complaiſances
pour les Dames leur
avoit fait ordonner qu'on remift
à ce temps-là cette marque de
joye puublique, afin de leur épargner
la frayeur qu'ils auroient
pûavoir, ſi on avoit tiré le Canon
tandis que leurs Caroffes paffoient
fur les ponts du Rhône. Il
y eut le foir de grandes illuminations
par toute la Ville , & chacun
chercha à ſe diftinguer , ſoit
par l'arrangement des lumieres ,
ſoit par le grand nombre de figures
& de deviſes tranſparentes à
la gloire du Roy , & de Meſſeigneurs
les Princes .
Le 1o. au matin trois Députez
de Geneve eurent audiance.
GALANT. 103
Ils haranguerent les Princes
chacun en particulier , & leurs
difcours furent trouvez tresbeaux.
Ils les prierent de leur
accorder leur protection auprés
de Sa Majesté. A dix heures &
demie ils allerent à la Meſſe à
faint Jean , Cathedrale de Lion .
M. l'Archevêque en Chappe &
en Mitre , accompagné de tout
ſon Chapitre les reçut à la porte
de l'Eglife , & leur fit undifcours
plein d'éloquence & de pie.
té. Če Diſcours fini , les Princes
fuivirent l'Archevêque & le
Clergé dans le Choeur , & furent
conduits dans les places de
l'Archidiacre & du Maistre du
Choeur , fur chacune defquelles
•on avoit élevé un dais . Aprés
les ceremonies ordinaires , M.
Liiij
104 MERCURE
l'Archevêque alla s'habiller au
Treſor de l'Eglife , & vint celebrer
la Meſſe avec la même ſolemnité
qui s'obſerveauxFeſtesde
Noël, dePâques & de la Pentecoſte
Il étoit aſſiſté deſeptAcolytes,
de ſept Soudiacres, de ſept Diacres
, de ſept Prêtres revêtus de
leurs Chaſubles, du nombre defquels
il eſtoit , & de ſept autres
Prêtres revêtus de Chapes . Tous
ces Officiers , les Comtes en
Mitres , & les autres découverts
entrerent dans un tres-bel ordre
par la grande porte du Choeur,
&faluërent les Princes en palfant.
La Meſſe fut entonnée par
M. le Comte de faint George ,
Précenteur , & chantée en plein
chant par le Clergé. On fit l'Adminiſtration
, c'est- à- dire l'effai
4
GALANT. 105
1
du pain & du vin qui ſe fait par
le plus ancien des Perpetuels
en prefence de tous les Diacres
& foudiacres . Ils fortent tous
du Choeur pour cela , & fe rendent
à la Chapelle de Nôtre-
Dame , où M. le Prieur de la
Platiére eſt obligé d'apporter du
pain & du vin , dont on choiſit
le meilleur pour le faint Sacrifice';
& aprés l'avoir choiſi on le
porte ſur la credence avec beaucoup
de folemnité. Cette ceremonie
est fort ancienne , & ne
ſe pratique dans cette Egliſe que
lors que l'Archevêque y Officie .
Ony voit deux colomnes de cuivre
avec des chapiteaux Corinthiens
, ſur lesquels eſt un eſpe-.
ce d'entablement , au-deſſus duquel
il y avoit ſept Chandeliers
106 MERCURE
garnis de ſept cierges. Il y avoit
auſſi ſept Enfans de Choeur qui
s'arrêtoient aux colomnes , & y
pofoient leurs Chandeliers . Le
Prêtre Officiant , le Diacre &
le Soudiacre avoient tous trois
la Mître en tête , & ne l'ôtoient
qu'en certains temps de la
Meſſe . Derriere l'Autel qui eſt
ifolé comme celui de fainte Genevieve
de Paris , eſtoit un fiége
Pontifical avec ſept gradins , &
au - deſſus un dais de vélours ,
ſous lequel l'Archevêque ſe pla
çoit avant & aprés le Sacrifice .
Afes pieds fur les gradins étoient
quatre des ſept Chappiers . Deux
tenoient ſa Croix & fa Croffe ,
l'autre tenoit le Miffel ; & le
dernier tenoit ſa Mitre en cer
tains temps . A droite & à gau
GALANT. 107
che de ce Siége , le Clergé eſtoit
affis , & formoit un demi- cercle .
Voicy quelle fut la difpofition
des Officians . Mr Archevêque
eſtoit avec deux Chappiers
à la face de l'Autel. Dans
ſes retours à droite & à gauche
eſtoient les fix autres Prêtres
avec leurs Chaſubles , trois d'un
côté , & trois de l'autre . Immediatement
à l'entrée de la
face de la Balustrade qui eſt
quarrée , les cinq autres Chappiers
eſtoient placez . Celui du
milieu tenoit la Mître & deux
autres la Croix & la Croſſe. Derriere
eux eſtoient les ſept Diacres
& derriere les Diacres .
les fept Soudiacres . L'Officiant
eſtoit placé au milieu , ainſi que
jel'ay déja marqué. M. l'Evêque
?
:
:
108 MERCURE
de ſaint Flour , de la Maiſon
d'Estaing , qui eſtoit venu à Lion
pour ſaluër Meſſeigneurs les
Princes , aſſiſta à toute cette ceremonie
avec les Comtes de
Lyon du nombre deſquels il a au.
trefois eſté.
Les Princes étant retournez
dans le lieu qui leur ſervoit de
Palais , donnerent audiance aux
Chanoines Comtes de ſaint Jean,
& furent complimentez par M.
de Damas de Marillac , Doyen
de cet illustre Chapitre. Le Prefidial
& l'Election eurent enfuite
audiance. M. de Seve , Baron
deſaint André , Lieutenant
General , parla pour le premier
de ces Corps , & M. Dernieux
Preſident en l'Election , porta la
parole pour l'autre .
GALANT.
109
Meſſeigneurs les Princes allerent
l'aprédînée entendre Vêpres
à l'Abbaye d'Aiſnay dont
l'Egliſe eſt tres - ancienne . Aprés
que les Vêpres furent dites ils
s'arrêterent quelque temps à
confiderer un Monument ant:-
que qui ſe voit dans cette Eglife.
Ce font les deux colomnes
du celébre Temple d'Auguſte ,
que les ſoixante Nations des
Gaules qui negocioient à Lyon ,
firent bâtir à ſon honneur . Il y
a plus de dix- ſept fiecles au con-
Auent du Rhône & de la Saone ,
Ces Colomnes qui ont eſté de
puispartagées en quatre foutiennent
aujourd'huy la voûte du
Choeur de l'Egliſed'Aiſnay.
Poiſeau qui estoit au haut d'un
Les Princes allerent voir tirer
;
ILO MERCURE
maſt fort élevé dans la Place de
Bellecour . La Compagnie des
Chevaliers de l'Arc y avoit drefſé
une maniere de Camp , long
de cent cinquante pas , & large
de quatre- vingt . Le fond de
ce Camp eſtoit rempli de quantité
de barraques diverſement
peintes , & deſtinées pour les
Chevaliers. La tête du Camp
eſtoit ornée de quatre Pavillons
au milieu deſquels il y en avoit
un cinquiéme pour les Princes .
Ce Pavillon eſtoit couvert d'ardoiſes
, & embelli au dedans de
tapifſſeries de Flandres , de glaces
de portieres , de rideaux , de
deux fauteüils de velours cramoiſi
avec des crépines d'or , &
de pluſieurs autres ornemens.
Les Chevaliers , au nombre de
GALANT.
foixante , outre ceux de cinq autres
Villes de la Province , qui
s'eſtoient joints à ceux de Lyon,
portoient chacun un riche carquois
, revêtu d'un drap bleu ,
& relevé en broderie d'or avec
des Fleurs-de- Lis , & des Trophées
de même . Leurs habits
eſtoient propres & uniformes . Ils
avoient un bonnet à la Polonoiſe
, fourré de petit gris , & chamarré
de galons d'or enzigzag , &
pour marque de leur Chevalerie,
Ils portoient chacun à laboutonniere
une Croix de vermeil ,
chargée d'un arc & d'une fléche
en ſautoir. Leurs Officiers pré
cedez de tambours , & de hautbois,
& de pluſieurs hommes habillez
à la maniere des principales
Nations , qui ſe ſervent de
112 MERCURE
l'arc & de la fléche marchoient
à leur teſte. Les Princes eſtant
entrez dans ce Camp voulurent
bien s'armer du braſſard dargent,
de l'aarrcc & des fléches qu'on
leur preſenta , & tirérent plufieurs
coups avec une adreſſe qui
leur attira l'admiration des Spectateurs
Avant que de partir de
Lyon , ils firent l'honneur à la
Compagnie d'écrire leurs noms
dans le livre des Chevaliers , &
accepterent les riches armes dont
ils s'eſtoient ſervis . Ils emportérent
même avec eux l'Oiseau qui
fut abatu par le nommé Mori de
Lyon , l'arc & le carquois de ce
Chevalier , & la fléche avec laquelle
il avoit eu l'adreſſe de l'al'abattre
.
Sur les cinq heures , MeffeiGALANT.
1
a
a
gneurs les Princes allérent à la
maiſon de Saint Antoine d'où ils
virent les jouſtes qu'on avoit préparées
ſur la riviere de Sône. Ils
furent reçus à la porte par tout
le Conſulat , qui avoit choiſi cette
Maiſon , comme la plus commode
par ſa ſituation & par fon
agrément. Les Religieux de Saint
Antoine n'avoient rien negligé
de ce qui pouvoit les rendre dignes
de l'honneur qu'ils devoient
avoir. La Galerie & les Sales
voiſines avec l'Eſcalier qui y conduit
, eſtoient embellis d'un fort
grand nombrede luſtres , &de candelabres
de criſtal . On y voyoit
desPeintures de prix , & en quantité
, une Judith d'Annibal Carrache
, un Seneque du Guide ,
des Originaux du Padoüan , du
May 1701. 11. P. K
1
:
114 MERCURE
Correge , d'André del Sarto , &
de Leonard Vinchi , Maistre de
Raphaël d'Urbin . La place des
Princes eſtoit marquée par un
riche Daisde ſatinblanc en broderie
, avec les Armes de France.
On avoit placé ſous le Dais deux
fauteuils de velours bleu avec
deux carreaux ſur les deux feneſtres
des Princes , deux fur les
deux tabourets qui estoient au
bas , & deux fur les fauteüils .
Tout le reſte de la Galerie eſtoit
orné à proportion. Les Baſteliers
au nombre de cent partagez
en deux Efcadres , & vétus
de blanc avec des galons & des
boutonnieres de ſoye , firent devant
les Princes les mêmes exercices
qu'ils avoient eu l'honneur
de faire autrefois devant le Roy
--
GALANT. 115
On voyoit fur leur Drapeau une
Emblême qui marquoit la vive
joye qu'ils avoient de ſervir à
leur divertiſſement . C'eſtoit un
Navire rempli de Matelots , qui
pouſſoient des cris d'allegreſſe ,
en voyant paroiſtre dans le Ciel
les deux Altres favorables qu'on
appelle les Gemeaux , avec ces
paroles :
Alacres faciunt hæc fydera Nautas.
Le temps qui reſta depuis la
joûtedes Bâteliers juſqu'à l'heure
qu'on tira le feu d'artifice fut
rempli par un Concert de voix
& d'inſtrumens qui agrea fort.
Ces paroles furentd'abord chantées
pour Prologue.
La Nymphe de la Seine au mmiilieu
defesflots
Kij
116 MERCURE
Malgréle cristalde ſes eaux
Sesent brûler d'impatience
De revoirfon jeune Heros.
D'un objetſi chery la charmante prudence
Peutseule faire fon repos
Elle reproche au Rhône un bonheur
quelle envie.
Daignez, Prince, écouter leurs trop
justes combats ;
Mais quoy que la Seine vous die
Malgré sa juste jalousie ,
Malgréses plus tendres appas
Tout vous conjure icy de ne la croire
pas.
Ce Prologue fut ſuivi d'un
Dialogue de la Nymphe de la
Scine & du Rhone..
Rens-
LA SEINE .
- moy fans differer leHeros
que j'adore
:
1
GALANT.4 17
Sur tes bords éloignez, c'est trop le retenins
Mon coeurimpatient nepeutplusfoùtenir
L' Ennay mortel qui le devore ,
Sonseul retour le peutfinir .
Le Rhône .
Depuis l'heureux moment qu'une fi
abelle vies
Pourlebonheur dumonde a commencé
fon.cours
Sur vos bords fortunezvous le viſtes
toujours
Faut-il que déja l'on m'envie ..
Le bonheur paſſager de l'avoir pour
L
a
toûjours?
La Seine.
Je me suis fait une douce babitude
De voirfur mon rivage un Princefi
charmant.
48 MERCURE
Je ne puis plus ſans trouble &fans
inquietude
Leperdre pour unfeul moment
Le Rhône.
Si la gloire vous estoit chere ,
Vous ne poufferiezpas ces indignes
Soupirs,
Etfon éloignement , bien loin de vous
déplaire ,
Mettroit le comble àvos defirs.
La Seine .
Moy? de ne plus le voir que je me
rejoüiffe?
O Ciel ! c'est pour mon coeur le plus
cruelfupplice.
Le Rhône.
2
Et ne doit-ce pas estre un charme à
vostre amour
D'oüirce que laRenommée
Raconte de luy chaque jour ,
Dansmes climats comme à la Cour?
GALANT. 119
Quel folide avantage ,&quel char
me d'apprendre
:
Qu'on voit en mille lieux ſes vertus
ſe repandre ,
Que cent peuples divers volent de
toutesparts ,
Et confondent fur luy leurs avides
regards , 5
Qu'on ne peut se laſſer de le voir ,
de l'entendre
Et ce qui doit enfin faire tarir vos
pleurs ,
C'est que vous le verrezchargé de
: mille coeurs .
Tous deux.
Quel folide avantage , &c.
La Seine.
Et ce qui doit enfin faire tarir mes
pleurs ,
C'est que je le verray chargé de
mille coeurs.
3
120 MERCURE
On chanta enſuite un recit ,
dont le ſujet fut le retour de
Caſtor & Pollux Fils de Jupiter,
qui avoient accompagné Jafon
àla conqueſte dela Toiſon d'or .
La Grece le celebroit par ſes
Vers.
Des climats fortunez de l'heureuse
Iberie.
Les Fils de Jupiterfont enfin de retour.
Le deſtin nous ramene au gré de nòtre
envie
Castor & Pollux dans cejour.
De nos champs les plus doux rani--
mons l'harmonie ,
Marquons leur bien tout nöftre
amour.
En depit des rigeurs d'une saison
cruelle
Dans ſa penible courſe ils ontſuivy
Fason , Er
GALANT. 121
Et fait avec un mème zele
La conqueste de la Toison.
&
Arbres naiffans redoublez vos ombrages.
Petitsoiseaux, égayezvosramages;
Prodiguons lenr nos fleurs , neles
epargnons pas ,
Ils en font naiſtre ſous leurs pas.
&
Que nos Parterres reſteuriſſent,
Que nos boccages reverdiſſent
Que d'un éclat nouveau tout brille
dans nos Champs ,
Etque nos Echos retentiſſent
Du doux murmure de nos chants.
A l'entrée de la nuit , on fut
frappé tout à coupd'un des plus
grands ſpectacles que l'on puiſſe
imaginer. La montagne de Fourviere
& celle des Chartreux
May 1701. 11.P. L
132 MORCURE
dont la Ville eſt commandée ,
& qui forment le long de la
Saone une maniere d'Amphitheatre
de plus d'une demi- lieuё
de circuit , parurent éclairées
dans un inſtant d'un nombre
prodigieux de pots à feu d'une
invention particuliere & arrangez
avec une grande ſimetrie .
Les maiſons des Communautez
&des Bourgeois dont ces coftes
font couvertes , accompagnoient
cette illumination generale par
des illuminations particulieres ,
& l'on diftinguoit ſur cette
montagne en feu des pyramides
ardentes, des clochers embraſez ,
& des Galeries rayonnantes.
Les maiſons qui font bâties fur
les deux bords de la Saone , &
qui occupent l'eſpace de plus
GALANT: 123
d'un grand quart de lieuë , depuis
la porte de S. Georgejufque
fort loin au de-là de celle
de Vaize , eſtoient éclairées
d'un nombre infini de lanternes
qu'onavoitplacées aux deux cô
tez de chaque Feneſtre. Entre
toutes ces maiſons , l'Hôtel du
Gouvernement ſe diftingua par
une illumination tres-bien ordonnée.
Ce fut à la faveur de
cette illumination , que Meſſeigneurs
les Princes eurent le plai
fir pendant plus dedeux heures
de contempler fur les Quais , fur
les Ponts , fur les Amphiteatres,
fur les Balcons & aux Fenestres ,
une multitude d'environ cent
mille perſonnes , qui de temps
en temps faiſoient retentir l'air
d'un million de Vive le Roy , qui
:
Lij
124 MERCURE
1
empêchoient qu'on n'entendit
le fracas que faifoient les Timbales&
les Tambours des trentecinq
quartiers , dont chacun en
avoit un fort grand nombre ,
deſquels on battoit tout à la
fois . L'illumination du reſte de
la Ville , qui fut generale durant
quatre jours , eſtoit ſemblableà
celledesQuais. Le feud'artifice
fut tiré durant ces acolamations
, & eut un fort grand
fuccez . Le deſſein en avoit eſté
pris de la découverte que Mr
Caſſini fit dans le Ciel il y a environ
dix-huit années , de deux
nouvellesPlanetes, auſquelles on
donna le nom de Sydera Lodoicea,
Aſtres de Loüis le Grand. On
avoit repreſenté dans un Zodiaque
le Lyon celeſte , ſur lequel
1
CALANT. 15
on voyoit deux Aſtres brillans
qui entroient dans ce Signe ,
hors duquel le Soleil venoit de
paffer. Pour l'ame de cette emblême,
on y avoitjoint cemot de
Virgile qui convenoit au Lyon.
Solemque fuum,ſua Sydera novit.
Ces Vers expliquoient l'emblême
.
Tels qu'on voit dans le Ciel deux
Aftres remarquables
Qui du plus grand des Rois portent
l'Auguste nom ,
Fettant ſur les mortels leurs regards
favorables ,
Sur les pas du Soleil entrer dans le
Lyon;
Tels la Terre aujourd'huy voit deux
Augustes Princes ,
Charmant par leur afſpect nos heureuſes
Provinces ,
:
Liij
16 MERCURE
Montrer dans leur perſonne aux
Peuples ébloüis ,
Le Nom , le Sang , l'Image &le
Coeur de Louis.
Toute la machine du feu , qui
e ſtoit de ſoixante & dix pieds de
haut, & large à proportion, portoit
ſur un grand édifice quarré,
bâti ſur un Roc , qu'on avoit
feint , au milieu de la Riviere .
Ce Rocher portoit un Socle , fur
lequel eſtoient gravées diverſes
Inſcriptions à la gloire des Princes
. Quatre Lions de haut relief,
portant les armesde Monſeigneur
le Duc de Bourgogne , paroiffoient
aux quatre coins de ce Socle
, fur lequel s'élevoit un Ordre
d'Architecture Ionique à quatre
faces avec les baſes & les chapiteaux
d'or . Les entre colomnes
A
GALANT. 127
eſtoient embellis de Deviſes ,
d'Emblêmes & de Medailles . Sur
la corniche on voyoit pluſieurs
Genies qui l'ornoient de tous côtez
de feſtons de fleurs. Un'globe
terreſtre ſur lequel ſoufloient
les quatre vents Cardinaux , repreſentez
par quatre grandes figures
peintes au naturel, eſtoit fur
cet édifice; & au deſſus de ce globe
on avoit repreſenté en éloignement
, une partie du Zodiaque ,
avec le Lion celeſte , & les deux
Aſtres de Louis le Grand , dont'
on a parlé.
Sur la premiere face de l'édifice
on lifoir ces vers pour Monſeigneur
le Dire de Bourgogne.
Ce Prince, l'espoirde la France ,
Soutient par ses vertus tout l'eclat de
fon rang
;
i
Liiij
128 MERCURE
Son coeur & fon eſprit dignes de fa
naiſſance ,
Marquentdans quellefource il a pui-
Se fonfang.
On trouve dans fon caractere
De fon Auguste ayeul les fuprèmes
talens;
Et la valeurde fon Illustre Pere ,
Qui dans luy croift avec les ans .
Pour tracer en un motson imagefidelle
LeCiel, en nous formant un Prince
fiparfait
Apris Louis pourfon modele ,
Mais c'est pour nous feuls qu'il
l'a fait. L
Deux Deviſes ſe voyoient fur
eette face , avec une emblême
& une medaille. Une Aigle armée
de la foudre de Jupiter faifoit
le corps de la premiere deGALANT.
291
1 viſe , qui avoit ces mots pour
ame , cur melius fua fulmina credat
Jupiter , pour faire entendre
queMonſeigneur le Duc deBourgognealloitcommander
l'Armée
de Sa Majesté en Allemagne.
Le corps de la ſeconde deviſe
eſtoit les deux Aſtres appellez
Gemeaux , qui font un prefage
de beau temps lorſqu'ils paroiffoient
tous deux à la fois . Ces
paroles luy ſervoient d'ame ,
Functi fausta omnia fignant , ce
qui marquoit la parfaite union
qui ſe trouve entre Monſeigneur
le Duc de Bourgogne & Monſeigneur
le Duc de Berry.
Remus & Romulus , Fils de
Mars & petit Fils de Jupiter, faifoient
le ſujet de l'emblême ,
avec ces mots de Virgile ,Juve130
MERCURE
/
nes quantas oftentant afpice vires,
cequi marquoit le courage infatigable
des deux jeunes Princes .
Quant à la Medaille , le revers
reprefentoit une figure , portant
d'une main un javelot , & de
l'autre une corne d'abondance ,
avec cette legende , Sæculi novi
felicitas.
La ſeconde face eſtoit auſſi ornée
de deviſes . La premiere avoit
pour corps un Fleuve , qui devient
toujours plus grand à mefure
qu'il parcourt plus de pays ,
avec ces mots eſpagnols ,Mas camina,
mas crèce, pour marquerl'application
particuliere de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne
à s'inſtruire dans ſon voyage, de
tout ce que doit fçavoir un Souverai.
n Une autre deviſe faifoit
GALANT 121
voir une Lune dans ſon plein ,
avec ces mots , Solus vincit me
lumine Frater , pour exprimer le
merite de Monſeigneur le Duc
de Berry , Deux Parelies formez
dans une nuë par le Soleil,
faisoient une troiſfiéme deviſe,
avec ces mots , Nos hilarat fimili
prole , & ce Madrigal exprimoit
l'amour de tous les François pour
les jeunes Princes.
10
Princes ,fi vous n'eſtiezque les Fils
de Louis , 4
Par l'eclat d'un tel nom les Peu
ples éblouis :
mage ,
Courroient vous rendre leurhom-
Mais vous eſtes ſes Fils &fa par--
faite image.
On voit dans vous fon Nom , fon
Sangerson courage.
132 MERCURE
5
Princes en faut-il davantage
Pour caufer parmy nous ces transports
inoüis .
Il y avoit encore dans la même
face une medaille, dont le revers
eſtoit tiré de la medaille deGermanicus
& de Drufus petit fils
d'Auguſte . On y voyoit les deux
Princes à cheval , avec cette legende
, Principes Juventutis .
Trois Deviſes & une Medaille
ſervoient d'ornement à la troifiéme
face de la Machine du fcu .
La premiere de ces Deviſes avoit
pour corps un Vaiſſeau que
des gens éloignez voyent s'approcher
, avec ces mots , Major
quo propior , pour faire entendre
que les Peuples qui ont eu le bonheur
ede voir Monseigneur le
GALANT 133
Duc de Bourgogne dans ſon
voyage , ont redoublé l'eſtime
extraordinaire qu'ils avoient déjapour
luy.
La ſeconde Deviſe eſtoit fur
l'impreſſionque les grands exemplesduRoy
ont faitedepuis longtems
ſur l'eſprit & ſur le coeur des
jeunes Princes . Deux miroirs ardens
, qui recevoient les rayons
du Soleil , en faisoient le corps ,
& ces mots en estoient l'ame.
Idem ambofimul ardorhabet.
On en avoit fait une troiſiéme
pour faire connoiſtre que Monſeigneur
le Duc de Bourgogne
• fuit fidellement les mouvemens
& les traces de Louis le Grand.
C'eſtoit un Heliotrope avec ces
mots, Forma eadem, parmotus utrique.
134 MERCURE
La Medaille marquoit l'union
qui eſt entre les deux Princes.
On y voyoit deux mains jointes
avec cette legende. Amor mutuus
Principum.
Sur laquatrième face on liſoit
ces quatre Vers.
Aux tranſports les plus doux , Peuples,
qu'on s'abandonne ,
Mais beniffezfur tout l'Hymen du
grand LOUIS ,
Puisqu'il donne àfon Sang une riche
Couronne ,
Et qu'il vous fait voirses deux
Fils.
Ils eftoient accompagnez de
cette Deviſe pour le Roy d'Eſpagne
Philippe V. Un Diamant
de grand prix venu d'un Pays
GALANT. 135
.
éloigné pour embellir une couronne
, & ces paroles pour ame ,
Natale folum diademate muto.
Une Emblême dans laquelle on
voyoit Alexandre qui ſe preparoit
à couper le Noeud Gordien
avec ſon épée , & dont ces mots
faifoient l'ame : Ambages vanas
hac dextra resolvet , donnoit à
entendre que Monſeigneur le
Duc de Bourgogne eſt deſtiné
pour aller foûtenir les droits de
Sa MajestéCatholique.
Il y avoit encore une autre Deviſe
& une autre Emblême. Les
deux Planetes qu'on nomme Hefperus
& Jupiter , qui brillent le
plus dans le Ciel en l'absence .
du Soleil , faiſoient le corps de la
Deviſe , & avoient ces mots pour
ame : Supplent abfentis lumina Solis,
126 MERCURE
1
On l'avoit faite pour exprimer la
joye que les Peuples ont de voir
les deux Princes , fur la grande
concorde deſquels estoit l'Emblême.
On y voyoit Caftor &
Pollux, Fils de Jupiter , qui quoy
que d'un fort different partagent
enſemble l'Immortalité. Ces paroles
luy ſervoient d'ame : Sors
diverſa , pares amor efficit.
Les peintures qui faifoient
la Decoration du Feu d'artifice ,
eſtoientde Mr Verdier de laMaifon
de Ville , & l'artifice avoit
eſté prepare par Mr Villette ,
connu dans le monde par fon
Miroir ardent , qui est un chefd'oeuvre
de l'Art .
Ce qui rendit le ſpectacle de ce
Feu tres- éclatant , ce fut d'en
voir briller un plus grand , au
GALANT 13%
quelon ne s'attendoit point, lorfque
l'artifice eut ceſſé de tirer.
L'air en avoit eſté rempli , & la
riviere devint toute lumineuſe
par l'embraſement de toute la
Charpente qui avoit renfermé
l'artifice& du Bateau même, qui
peu auparavant portoit certe
charpente &cet artifice. Les il.
luminations de toutes les hauteurs
&montagnes des environs
de Lyon ſe joignirent à cette
éclatante maſſe de feu, qui eftoit
comme environnée d'un nombre
preſque innombrable de bateaux
illuminez ,qui bordoient les deuxt
coſtez de la Riviere , à quoy ſe
joignoient encore les illuminations
de toute la Ville.. Tour
cela eſtoit accompagné du bruit
de vingt Trompettes & de plu-
May 1701. 11.P. M
38 MERCURE
fieurs Timbales , auquel répon
doit celuy de plusde cent Tambours
qui battoient la charge au
milieu des acclamations , & des
cris de joye d'une infinité de
monde.
Le Lundy onzième , Meſſeigneurs
les Princes accompagnez
de M. le Maréchal Ducde Noail
les , & fuivis du Conſular en
Corps, allérent entendre laMef
ſe au Convent des Carmelites ,
dont Madame de Villeroy eft
Superieure. Elle les reçut à la
teſte de ſa Communauté ,& leur
fit un Compliment , dont ils furent
extrémement fatisfaits. Ils
viſiterent la Maiſon , & louérent
le bon ordre & la modeſtie qu'ils
y remarquérent. Aleuriretour ,
ils furent complimentez par Mt
GALANT
Duret , premier Preſident des
Treforiers de France. Il eſtoir
accompagné de quatorze Dépu
těž.
Ces Princes allérent l'apref.
dinée aux Filles de Sainte Marie,
où ilsbaiférent le coeur de Saint
François de Sales que l'on yconferve
tout entier. Ils ſe rendirent
enſuitedans la Place de Bel
lecour , ou tout eſtoit prepare
pour leur donner le divertiſſement
du Jeu de la Scible ou de
tArquebufe. Les Chevaliers qui
en avoient pris ſoin , eſtoient vé
tus d'un drapd'Angleterre gris
blane , avec un double agrément
d'argent. Leurs bas eftoient
réints enécarlate , leurs plumets
blancs , leurs armes dorées , & le
reſte de leur ajuſtement unifor
Mij
140 MERCURE
me. Ces Chevaliers eſtant arri
vez à la place de Bellecour , les
Officiers eurent l'honneur d'y
ſaluër Meſſeigneurs les Princes ,
qui des fenestres de leur Palais
la virent entrer en bon ordre
dans la grande allée des Tilleuls.
Au bout de cette Allée on
avoit conſtruit pour les Princes
à la diſtance neceſſaire pour tirer
, une Sale richement ornée ,
avec des loges pour les Cheva
liers embellies de pilaſtres &de
friſes , ce qui faiſoit une perſpective
fort agreable. A peine les
Compagnies eurent- elles formé
une double haye , que les Prin
ces ſe rendirent dans leur Jeu,&
firent l'ouverture du prix avec
les armes que les Officiers eurent
Thonneur de leur preſenter . Ils
GALANT. 141I
tirérent chacun deux coups , &
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
approcha fort prés du noir.
Le premier Prix fut remporté
par la Brigade desChevaliers de
Grenoble. Les Princes ne prirent
pas longtemps le divertiſſement
du Jeu de l'Arquebuſe ,
parce qu'ils estoient attendus
pour en voir un autre avant
que jour finiſt , & que l'heure
preſſoit . Ils allérent au Convent
des Peres de Saint Antoine ,
d'où ils virent tirer l'Oye . On
avoit preparé quatre petits Batteaux
vernis , qu'on appelleBefches
à Lyon , & qu'on nommeEfquifs
,& Gondoles en d'autres lieux.
Il y avoit dans chacun de ces
Bateaux treize hommes vétus de
toile blanche , ſçavoir douzequi
142 MERCURE
ramoient , & un qui devoit tirér
l'Oye , ce qui faisoit cinquantedeux
hommes choiſis , & qui
eſtoient regardez comme les
meilleurs nageurs du monde . Ils
en donnérent des marques , ainſi
que de leur force , & de leur a
dreffe ,& l'on vit aller ces petits
Batteaux fur la Saone ,qui eſt une
riviere affez dormante , avec lat
viteſſe d une hirondelte. On tira
deux Oyes , qui avant que d eſtre
entierement déchirées , & que'
toutes les pieces enfuſſent emportées,
firent culbuter les affaillans
pluſieurs fois dans l'eau. 11
y avoit une cage attachée auprés
de ces Oyes , & dans le moment
que la derniere piece fut emporrée
, cette cage fut rompuë , &
it fortit douze canards qui fau
GALANT
s .
a
térent dans la Riviere. Ces cint
quante-deux hommes y ſautérent
auffi dans le même temps & na
geant comme des grenoüilles ,
ils les fuivirent juſqu'à perte de
vûë. Les Princes ne purent s'em
pêcher d'en rire, & perdirent un
peu de leur ferieux fans fortir de
lamajeſtéqu'ils ont toujoursgardée
pendant leur voyage. Tous
les Spectateurs eurent une grande
joye de ce que ce petit divertiſſement
leur avoit plu. Mele
Prevoſt des Marchands avoit
pris degrands foins ,°randes
précautions pour le fuccés
de ce diverriſſement , & quoy
qu'âge de foixante dixhuit ans ,
its'eſtoit donné de grands mouvemens
afin quil ne manquaſt
sien de tout ce qui dependoit de
144 MERCURE
faCharge pour la fatisfaction des
Princes. Aprés avoir pris beaucoup
de plaifir à la chaffſe des
Canards , ils allérent à la place
de Bellecour , où eſtoit le Regiment
de Gals qu'ils firent paffer
en revuë , & enſuite ils ſe rendirent
à l'Academie de Muſique
où l'on repreſenta l'Europe Ga
lante. Cet Opera fut precedé du
Prologue qui fuit , & qui avoit
eſté fait par les foins du Conſulat
, à l'occafion de leur voyage..
Tous les Acteurs avoient des habits
neufs auffi magnifiques que
bien entendus . Le deſſein de ce
Prologue rouloit ſur l'union de la
France avec l'Eſpagne. Le Thea .
tre repreſentoit un Palais fuperbe
, & dans le fond une Cam
pagne où l'on voyoit pluſieurs
Soldats
GALANT. 145
Soldats cuiraſſez qui repoſoient
avec leurs Armes & leurs Drapeaux.
On voyoit auffi pluſieurs
faiſceaux d'armes . ८
LA FRANCE parlant
à ſa ſuite.
Hantez, Peuples , chantez le
Heros de la France ,
Deſesjours, la vertu marque tous les
instans ,
A
Sans ceffe il affermit parses foins
eclatans ,
Ou mon bonheur, ou mapuiſſance .
Chantez, Peuples , chantez, le Не-
rosde la France
Quandje perds du repos les tranquilles
attraits
C'est pourjouir de la victoire
Et lors que dans son cours , il interrompt
ma gloire
May 1701. 11. P. N
146 MERCURE
C'est pour me redonner la Paix.
Choeur.
Que pour sa gloire tout s'empreffe.
Foignons pource Heros &nos voix &
nos voeux.
Qu'il regne& triomphe fans ceſſes
Qu'il nous rende à jamais heureux
L'ESPAGNE parlant
à ſa ſuite.
Vous meſtezà leurs champs vostre reconnoiffance.
t
Vous allezpartager le bonheur de la
France.
LOUIS vient de comblernos voeux.
Dansfon Auguste Fils il vousaccor
de un Maistre ;
Par le choix de ec Roy qui vav ous
vendreheureux
Vous avezmerité de l'estre.
GALANT. 147
LA FRANCE.
Après tant de combats le Ciel nous
reünit.
L'ESPAGNE.
Nousvous devons leRoyque Louis
nous accorde
Lagloire dans nos coeurs fit naiſtre
laDifcorde
Et le Sageſſe l'en bannit.
LA FRANCE,
Vous m'avezcause mille allarmes
L'ESPAGNE.
De mon sang mille fois vous avez
teint vos armes.
LA FRANCE.
La barbare Bellone étouffoit ma pitie.
L'ESPAGNE.
Je trouvois à vous nuire une joye inhumaine
Nij
148 MERCURE
:
i Enſemble.
Mais malgré toute noſtre haine
L'estime dans nos coeurspreparoitlamitié.
LA PAΙΧ.
Quelle felicité vafuivre voſtre choix !
Une éternelle Païx parce noeud vous
raffemble.
Quedevant vous tout fremiße, tout
tremble
Que toutflechiffefous vos loix.
Foüiffezàjamais ensemble
Du plusfage de tous les Rois
Et d'un Prince qui luy reſſemble.
CHOEUR.
Celebrons ces Heros , redoublons nos
Concerts ,
Que la terre leurfoit soumise ,
Que leur vertu , que leurfang s'éternife
GALANT. 149
S
0166
OS
Qu'ils donnent à jamais des Rois à
l'Univers.
DEUX FEMMES de la
fuite de la France.
Nous ne redoutons plus d'allarmes
,
Tout rit,tout enchante en ces lieux;
Les plus aimables Demi -Dieux
Viennent en redoubler les charmes,
Que tout flatte icy leurs defirs
Qu'une riante Cour par tout les environne
Qu'ils goûtentautant de plaisirs
Que leur prefence nous en donne.
UNE FEMME de la ſuite
र
de l'Espagne.
Un triſte Hyver bannißoit de nos
champs
Les doux Zephirs & la charmante
7
Flore
Niij
150 MERCURE
Mais le Soleil ramene le Printemps.
Que de plaisirs , que de fleurs vont
éclorre!
L'ENVIE
Je ne puis plus ſouffrir ces concerts &
cesjeux.
Paix , odieuse Paix , ton esperance
eft vaine;
Tuveuxrendre le monde beureux
Tuveuxbannirdescoeurs laDiscorde
&la Haine,
Maisjeveux rappellerles maux que
tubannis.
Jeveux à mon deffein queBellone ré
ponde.
Tremble , déja l'orage gronde .
Voy leurs voisins jaloux animez par
mes cris
Je vais armertous les Peuples du
monde
GALANT.
Contre ceux qui t'ont reünis
On entend un bruit de guerre.
L'ENVIE.
Mars , le terrible Mars va ferv
ma fureur.
Choeur de Soldats .
Armons-nous , courons à lagloire ,
Quittons un indigne repos.
Allons , allons chercher fur les pas
desHeras
La mort ou la victoire.
LA PAIX
Quelſpectacle ,quels cris , à Ciel que
dois-je craire.
MARS.
Ne craignezrien charmante Paix.
Envain l'affreuſe Envie excite mille*
allarmes,
Fe confondray tousses projets
Defes Peuples unisje protege les armess
Niiij
152 MERCURE
Mais ils ne les prendront jamais
:
Que pourfaire regner vos charmes.
à l'Envie.
Et toy, va fur toy-mème exercer ta
fureur
Dans le fond des Enfers va devorer
ton canr.
La France à l'Eſpagne.
Non, non necraignons plus la difcorde
ennemie
Tout l'Univers doit vivre ſous nos
loix:
Et le Deftinpar mille exploits
Mefait voir àjamais noftre gloire
affermie.
Je voy s'élever un Heros
Aqui le Ciel promet une gloire immortelle.
Le triomphe l'attend , la vittoire
L'appelle
GALANT. 153
Fe voy-dans l'avenirſesglorieux travaux
Par tout la Sageſſe l'éclaire.
Les Peuples qu'ilsoumet deviennent
plusheureux.
A-t-ilpris pour modelle ou LOUIS
:
oufon Pere?
Il les retrace tous les deux.
Choeur.
Celebron's ces Heros ,redoublons nos
:
concerts,
Que la terre leurfoitsoumise ,
Que leurvertuque leurfang-s'éter
nife ,
Qu'ils donnent àjamais des Rois à
Univers.
Meſſeigneurs les Princes ſou..
perent au fortir de l'Opera , &
furent divertis à l'iſſue de leur
ſouper par le bruit de deux cens
If4 MERCURE
boëttes , qui fut accompagné de
differentes fortes d'artifice , qui
furprisent par leur beauté , ce
qui joint au fuccez du feu qui
avoit eſté tiré la veille fit donner
beaucoup de loüanges aux
Artificiers de Lion.
Le Mardy 12. Meſſeigneurs
les Princes entendirent la Meſſe
dans l'Egliſe du grand College
des Jeſuites . Elle fut celebrée
par Me l'Abbé de la Croix Chapelain
du Roy. Ils monterent
enſuite dans la Biblioteque magnifiquement
bâtie par la Maifon
de Villeroy , & fort confiderablement
augmentée par la
Biblioteque du feu Archevêque
de Lion. M le Maréchal de
Noailles leur fit remarquer les
divers monumens qu'on y a eri--
GALANT. 155
gez pour conſerver les ſouvenir
des bienfaits de cette Maifon.
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
fit voir que les bons Livres
ne luy ſont pas inconnus ,
& s'arreſta quelque temps ainſi
queMonſeigneurle Duc deBerry
à confiderer des Globes , à
examiner des manuscrits , & à
voir parmy les Livres de feu Mr
l'Archevêque de Lion , un Livre
compofé autrefois par le
Roy, & intitulé , Traduction de
la Guerre de Cefarcontre les Suiſſes .
Ils prirent beaucoup de plaifir
à voir cet ouvrage , & lexaminerent
avee attention . Ils demanderent
enſuite à voir le Cabinet
de medailles du Pere de la
Chaiſe & les autres antiques . Ils
y furent conduits , & le Pere
156 MERCURE
Colonia eut l'honneur de leur
expliquer la ſuite des Empereurs
Romains en bronze , en argent ,
& en or , les Idoles de Rome ,
& d'Egipte , les lampes qu'on
appelleinextinguibles,& lesTaliſmans.
Monfeigneur le Duc de
Bourgogne luy fit plufieurs queftions
tres-fcavantes ſur la Chronologie
, ſur l'Hiſtoire , fur le
Dieu Mithra , ſur Harpocrate ,
& fur les ficles Hebreux & Samaritains.
Il luy demanda en
voyant une Statuë Egyptienne
du Dieu Serapis fort antique ,
où eftoit le Boiſſeau qu'il porte
fur ſa teſte , & qui le carracté
rife . Se Pere Colonia le luy fit
remarquer , & ce Prince en parutcontent.
Ilremarqua une Sta
tuë antique de la victoire , & de
GALANT. 157
manda pourquoy elle n'avoit qu'-
une aile . Le Pere Colonia luy répondit
, que cette Aile qui reſtoit
à la victoire estoit même de trop ,
&qu'il vouloit la luy ofter , parce
que le Roy avoitsceula fixer ſi bien ,
qu'elle n'avoit plus beſoin d'ailes ,
puiſqu'elle ne pouvoit plus s'envoler
ailleurs. Cette réponſe plut aux
Princes & à toute leur Cour .
Au fortirdu cabinet , deux Ecoliers
choiſis leur preſenterent des
poefies latines & françoiſes que
leCollege avoit compoſées à leur
honneur. ils les receurent avec
beaucoup de bonté , & donnerentdes
vaccances aux Ecoliers .
Le ſoir de ce même jour , les
Peres de ce College marquerent
leur joye par une Feſte extraordinaire.
Ils avoient fait à la face
1
158 MERCURE
de leur Batiment une grande illumination
, & l'on fit dans la
Cour des Claſſes une décharge
de boëttes au bruit de pluſieurs
inſtrumens . Le peuple qui s'afſembla
devant la Porte de ce
College prit part à cette Feſte,
qui dura bien avant dans lanuit.
Meſſeigneurs les Princes allerent
l'apreſdiné à l'Hôtel de
Ville, & furent receus à la portiere
de leur carroffe par le Confulat
en Robes de ceremonie.
Les portes eſtoient gardées par
la Compagnie de deux cens Arquebufiers
de la Ville. Quatre
Bataillons de la Bourgeoiſie é
toient rangez en fort bon ordre
dans la place des Terreaux que
cet Hôtel a en face. Eſtant entrez
dans le Veſtibule , & ayant
GALANT. 159
veu en paſſant les anciennes ta-
-bles de bronze de l'Empereur
-Claude, ils furent conduits dans
la falle appelléede l'Abondance,
où l'on avoit diſpoſé des Metiers
&des Ouvriers pour leur faire
voir les Manufactures de brocart
d'or & d'argent , qui entretiennent
les trois quarts de la
Ville. Ils virent fabriquer de
belles étoffes , de grands galons
d'or , & tirer l'or par de jeunes
filles , les unes habillées fort
proprement à la Lyonnoiſe , &
les autres veſtuës de noir. On
leur expliqua ſenſiblement la
maniere dont la ſoye ſe forme
dans ſes commencemens , & la
maniere dont elle ſe met en oeuvre.
Au fortir de cette Salle
ils firent un tourdans la grande
זכ
160 MERCURE
Cour de l'Hôtel , & monterent
par le grand Escalier dans la
Chambre du Conſeil , où l'on
avoit étalé les plus riches brocards
d'or & d'argent qui ayent
eſté fabriquez à Lyon , & le
Confulat eut l'honneur de leur
en preſenter trente pieces differentes
, eſtimez au moins dix
mille ecus . De cette Chambre
ils pafferent dans la Salle du
Confulat , où ils examinerent le
nouveau Plan des reparations
que l'on va faire à l'Hôtel de
Ville . Il virent dans la même
Salle le defſſein de la Statuë Equeſtre
de Louis le Grand , que
le Conſulat a fait jetter en bron .
ze à Paris , du poids d'environ
trente milliers , & qu'il ſe prepare
à faire ériger dans la Ville
GALANT. 161
de Lyon , ſitoſt qu'on l'y aura
conduit de Toulon où elle eſt
déja arrivée . Ils décendirent de
ladans une derniere Salle , où
l'on fit en leur preſence une experience
tres - curieuſe . C'eſt la
maniere dont on dore les lingots
&dont on les degroſſit aprés les
avoir dorez . L'arque , c'est-àdire
la machine dont on ſe ſert
à Lyon pour les degroſſir 'eſt ſi
delicate , qu'un lingot d'argent
qui n'a que deux pieds de longueur
, & trois pouces quatre
lignes de circonference
duit un fil d'or de la longueur
d'un million quatre- vingt- feize
mille ſept cens & quatre pieds ,
de forte que ce fil , par l'art du
tirage , s'allonge plus de cinq
cens quarante-trois mille fois
May 1701 11.P. Ο
2
د pro-
:
162 MERCURE
plus qu'il n'eſtoit auparavant.
Ainſi ſi l'on attachoit ce fil par
un de ſes bouts , & qu'il eut afſez
de conſiſtance pour eſtre étendu
ſans ſe rompre , il pouroit
eſtre conduit juſqu'à une diſtancede
ſoixante & treize lieuës .
Au fortir de l'Hôtel de Ville,
Meſſeigneurs les Princes toû--
jours accompagnez du Conſulat
allerent à pied au Monaftere
Royal des Religieuſes de S.
Pierre , qui eſt ſitué dans lamê
me place de l'Hôtel de Ville. Ils
furent receus par Madame de
Chaunes qui en eſt Abbeffe , &
qui par le compliment qu'elle
leur fit à la teſte de ſa Communauté
, fit connoiſtre ſon eſprit
& le ſang dont elle est née. Ces
Princes apré avoir pris des plai
GALANT 16
4
firs ſerieux pendant toute la
journée , allerent prendre le
divertiſſement d'une ſeconde repreſentation
de l'Europe galante.
Le 13 jour marqué pour leur
départ ils ſe rendirent à fix heu
res & demie du matin dans l'Egliſe
des Celeſtins où ils entendirent
la Meſſe. Toutes les ruës
paroù ils devoient paſſfer, depuis
la porte de leur Palais juſqu'au
lieu de l'embarquement eſtoient
bordées d'une double haye Bourgeoife
au nombre de ſept mille
hommes ſans compter les O
eiers . Le bateau dans lequel ils
s'embarquerent avoit environ
foixante & cinq pied de long ,
douze de large & neuf de haut.
Leur chambre, longue de vingt-
:
O ij
164 MERCURE
fix pieds , eſtoit garnie d'unda
mas rouge cramoifi , & ornée
de deux canapées avec leurs carreaux
à houpes d'or , de vingtquatre
perroquets , de deux fauteüils
, de deux chaiſes & de
deux tables : le tout de velours
cramoiſi avec les crépines & les
molets d'or. Les portieres étoient
de damas avec des crépines
d'or . Il y avoit dans cette
chambre cinq feneſtres de trois
pieds &deux de large chacune ,
toutes à paneaux deglace avec
des rideaux de taffetas blanc.
La cheminée qui occupoit la
place d'une fixiéme feneftre étoit
blanche & or avec ſa corniche
dorée: Treize miroirs placez
entre les feneſtres à coſté
des portes , & fur la cheminée
CALANT. 165
donnoient à ce lieu tout l'agrement
qu'on y pouroit ſouhaiter.
Les portes qui estoient de glace
avec des chaſſis dorez, avoient
huit pieds de haut & quatorze
de large. Le ſalon pour lesGardes
qui avoit dix pied de long
eſtoit tapiſſe 'de brocard , avec
deux grandes formes de même &
matelaffées . Le cabinet des Valets
de Chambre de la longueur
de dix pieds eſtoit auſſi tapiffé
de brocatel , & les autres meubles
eſtoient de la même étoffe :
On avoit pratiqué dans ce ca
binet un eſcalier pour monter
au deffus du bateau fans paffer
par la chambre des Princes:
Tout le deſſus de la barque étoit
couvert d'un drap d'écarlate
bordé d'un galon d'or , & la
166 MERCURE
balustrade ornée tout au tour
de filets d'or fur un fond blanc.
La manoeuvre & les cordages
n'ayant pas permis d'y faire un
pavillon , on y avoit fuplée par
deux parafoles de damas , garnis
de galons & de franges d'or. Le
grand maſts portoit un pavillon
blanc orné de trois Fleurs de lis ,
& le maſt d'arriere un pavillon
bleu avec un Lyon d'or.
Ce bateau , outre celuy de la
Muſique qu'il avoità ſes coſtez
eſtoit accompagné de trois autres
Diligences partagées chacune
en deux chambres & toutes
trois tapiſſées à neuf. La
premiere eſtoit pour l'équipage
deMonſeigneur le Duc de Bourgogne
, la feconde pour Monſeigneur
le Duc de Berry , &
GALANT. 167
la troifiéme pour celuy de Mr
le Maréchal Duc de Noailles .
Outre ces quatre Diligences , il
y avoit trois grandes barques
pour le bagage , pour les Şuiffes
&pour les domeſtiques ; tune
pour le carroffe du corps , une
pour la cuiſine avec ſes cheminées
& tous ſes fours differens ,
& une à coſté pour le Gobelet
& pour la Fruiterie ; ce qui faifoit
en tout dix Barques ou Diligences
, pourveuës avec profuſion
de toutes fortes de pieces de
gibier , de venaiſon, de liqueurs,
de vins & autres rafraichiffe--
chiſſemens de toutes manieres .
Cette petite flote fut tirée par
prés de quatre cens chevaux ,
qu'on avoit choiſis dans tout
leGouvernement , & qui dans le
168 MERCURE
temps du départ des Princes
ſe trouverent poſtez tous à la
fois depuis la route de Lyon
juſques à Chalons pour ſe relayer
de deux en deux lieuës.
Meſſeigneurs les Princes eſtant
arrivez avant huit heures au
Port Neufville , qui estoit le
lieude l'embarquement , furent
receus par leConſulat en corps
&en habit de ceremonie à l'entrée
du bateau , où il eut l'honneur
de les conduire. Dans cet
inftant toute l'Artillerie de
Pierre-Cize , & toutes les Boëtes
de laVille tirerent, & l'air retentit
d'une infinité d'acclamations
de Vive le Roy. Douze Priſonniers
que le Conſulat avoit fait
mettre en liberté en payant leurs
dettes à l'arrivée des Princes, fe
preſenterent
GALANT. 169
S.
e
i
preſenterent , pour remercier
leurs Auguſtes Liberateurs . Les
Bateliers marquerent leur zele,
par quelques joutes nouvelles ,
&les ſalüerent en ſe jettant tous
enſemble dans la Riviere dés
qu'ils les virent partir. Le Lieutenant
de Robe- courte accompagna
leur batiment avec ſes
Officiers , & Archers deſa Compagnie
,juſques hors le Gouvernement
de la Province . Ses Princes
devoient aller coucher à
Mâcon , qui ſelon l'étenduë des
lieues du pays n'eſt qu'à douze
lieuës de Lyon ; mais elles en
valent bien vingt des noftres.
Cependant les meſures de ceux
qui avoient entrepris de les cond
duire furent fi bien priſes ,
qu'ils y arriverent à huit heures
May 1701 11.P. P
170 MERCURE
du ſoir ; & trouverent leurs équi
pages qui avoient eſté embar
quez le jour precedent.
Pendant le ſejour que ces
Princes ont fait à Lion , ilsont
eſté gardez par un Penonnage ,
c'est-à-dire par les Bourgeois
d'un des quartiers de la Ville de
Lion . Les illuminations n'ont
point ceſſé pendant toutes les
nuits , & toutes les maiſons ont
eſté éclairées depuis le premier
étage juſqu'au quatrième. La
plus grande partie des peuples
de la Province , & des lieux.circonvoiſins
eſtoit venuë prendre
part aux réjoüiſſances que leur
arrivée faiſoit éclater jour &
nuit dans tous les quartiers de
la Ville . On n'y entendoit que
Flutes , Hautbois, de Trompet
A
GALANT. 171
tes & Tambours , & l'on ne
voyoit que feux d'artifice , &
autres tout y retentiſſoit des
cris de Vivele Roy , & des prieres
continuelles des peuples qui
demandoient à Dieu de combler
demille benedictionsles Princes
qu'ils avoient le bonheur de poffeder
, & de leur donner les lumieres
dont ont beſoin ceux qui
doivent regner un jour.
Je vous ay déja dit que Mr
Proſt de Grangeblanche & Mr
Perrichon le fils allerent offrir
les preſens de la Ville à Meſſeigneurs
les Princes lejour de leur
arrivée , ſans vous en rien dire
davantage , parce qu'aucune des
Relations qui m'eſtoient tombées
entre les mains, ne marquoit
en quoy ils confiftoient. J'en
Pij
172 MERCURE
1
viens de voir une qui m'apprend
qu'il y avoit environ vingt
Veſtes , avec des Boëtes proprement
peintes , dans lefquelles
estoient des effences , &
autres choſes ſemblables. Monſeigneur
le Duc de Bourgogne
trouva les trois qui estoient pour
luy ſi bien peintes & fi proprement
ajustées , qu'il ordonna
que l'on en priſt ſoin , afin qu'il
les apportât à Madame la Ducheffe
de Bourgogne. Il y avoit
auſſi des paquets de boëtes de
confitures , des vins de liqueurs ,
& des vins François. Le zele
que la Ville de Lyon a fait
paroiſtre , meritoit que rien
ne fuſt oublié de tout ce qui
s'y eſt paffé pour la reception
de Meſſeigneurs les Princes
GALANT 173
Aufſi n'ay-je épargné aucuns
foins pour en ramaſſer juſqu'aux
moindres circonstances ; enforte
que je croy pouvoir afſurer que
la Relation que j'en ay dreffée ,
elt beaucoup plus ample que
l'impriméquien a paru.
Tandis que Macon ſe prepa--
roit à recevoir Meſſeigneurs les
Princes , Mr de Senecé qui eft
né dans cette Ville , fit l'Ode
que je vous envoye , & elle fut
preſentée àMr le Maréchal Duede
Noailles, ٩٠٥٠
LE VOYAGE
DES PRINCES:
ر
:
i
MARS tonne fur la fron--
there
:
Piij
174 MERCURE
Et plein d'un dépit mortel
Va meditant la matière
De quelque nouveau Cartel.
Un juste effroy , qui le glace ,
Rend au fort de leur menace
Ses projets évanouis ,
Et fa ligue mal unie
Palit devant le genie ooon 6 aiot
De l'Invincible LOUIS
Cependant , fur ce Royaume .
Se répand l'air le plus pur
Murs d'argile , toits de chaume
Tout devient d'or & d'azur :
Phabe, que ternit Cibelle ,
Voit effacer devant elle
Ses honneurs étincelans ,
Et les bruyantes fufées
Aux étoiles méprisées
Porient des défis volans.
S
GALANT. 175
Des Provinces excitées
L'ardente émulation ,
En Festes bien concertées
Fait briller l'ambition :
Leur Peuple dans ſes fontaines
Des plaisirs, à taſſes pleines
Puiſſe l'Enchanteur levain ,
Et les Nayades charmées ,
En Bacchantes transformées ,
Nagent d'aise dans le vin.
S
Quel est ce Dieu favorable ,
Qui nousfait parses bontez.
Des menſonges de la Fable
Deſenſibles veritez?
Est-ce le fils du Tonnerre ,
Qui vient de porter la guerre
Chez l'Epouse de Tithon ?
Est-ce le fils de Latone
Que la Victoire couronne
Après la mort de Python ¿
L
per
L
L
L
1
Piiij
176 MERCURE
20 3
Non; de l'éclat qu'il fait naiſtre
Mes yeux estoient ébloüis.
Ah? je vois mon jeune Maistre,
L'heritier des deux LOUIS.
C'est ce Heros qu'à la France
Pourfa troisième esperance
LesAftres ont defline,
Qui fur le Trone d'Espagne
Dansfapremiere Campagne
Vient détablirfon puiſné.
De quelle vive lumiere
Brille ce Prince adorë!
Quel beau feu , fous fa paupiere
Marque un esprit éclairé?
Ons'observe , on se compose
Mais au respect qu'il impose
La crainte va redoublant ,
Il n'eſt étude qui ſerve ,
Et l'éloquente Minerve
+
GALANT 177
Ne l'aborde qu'en tremblant.
ינ
Mafcon ma chere patrie,
Qui l'attends au premierjour ,
Quels prefens ,quelle industrie
Luyprouveront ton amour ,
Si ta force languiffante
Parla dépenfe éclatante
T'exclud de tefignaler ,
Parun zele ardent&noble,
Lyon, Marfeille ,&Grenoble
Auront peine àt égaler.
Bourgogne, qu'àfon paſſage
Sesignale votre ardeur ;
Mais precipitez l'ouvrage
Qu'ordonnevotre fplendeur.
Tous les momens qu'il vous preste
Aux dons que la gloire appreſte
Luy paroiffent dérobezi
3 .
178 MERCURE
Déja le Printemps boutonne,
Et fi la Trompette sonne ,
Vos Spectaclesfont tombez
2
Envain , la Mere d'Achille
Dans un Palais enchanté ,
D'une valeur indocile
Croit adoucir la fierté...
Jeux galans , vives tendreſſes ,
Doux plaiſirs , molles careſſes ,
Tout luy devient odieux ,
Sitoſt que l'adroitUliffe
Faitparunfage artifice
4
Briller lefer àfesyeux .
S
Pour vous , depuis vostre enfance
Au sein des Graces nourry ,
Garderons - nous le filence
Illustre Ducde Berry ?
D'une naißance tardive
Vostre fortune attentive
L
GALANT 197
Vousvangera pleinement ,
Et le Cieln'a point fait naistre
Le gouft de choisir un maiſtre
Pourl' Espagneseulement.
८
Conducteur des jeunes Princes,
Vous , dont Louis a fait choix ,
Four faire voir aux Provinces
Le plus beaufang de leurs Rois ,
Iamaisfafaveurpropice
Ne rendit plus de justice
A vos fuprêmes talens ,
Non pas même quand fa foudre
Par vos mains mettoit en poudre
Les ramparts des Catalans.
Bientoft, leur noble courage
Dans les Ecoles de Mars
D'un fameux apprentiſſage
Ira tenterles hazars .
De leurjeuneſſe boüillante
L
a
:
1
180 MERCURE
Moderezl'ardeur vaillante
Dans la chaleur du combat.
Est- il employ d'importance ,
Où jamais vostre prudence
Puiffe mieux fervir l'Etat?
소
Mr de Senecé , dont vous venez
de lire les Vers , & dont tous
les Ouvrages font voir beaucoup
d'eſprit & d'érudition , ayant
bienvoulu ſe donner la peine de
faire une Relation de ce qui s'eſt
paſſédans le lieu deſa naiſſance
lors que Meſſeigneurs les Princes
yont eſté , j'ay cru devoir vous
donner cette Relation de la maniere
qu'il l'a faite , afin de vous
faire connoiſtre qu'il n'écrit pas
moins bien en Proſe qu'en Vers .
La Province de Bourgogne étoit
ſenſiblement touchée du mal
GALANT. 18
heur où elle paroiffoit condamnée
n'eſtre point honorée de la prefence
de Meſſeigneurs les Princes
. Elle ſe conſideroit comme
réduite à la triſte deſtinée de ces
Peuples voiſins du Pole , qui ne
participent que par reflexion à
la lumiere du jour , & à qui le
Soleil refufe éternellement ſes
favorables regards , qu'il prodigue
au reſte de la terre avec tant
de liberalité. Enfin ſes voeux
toucherent le Ciel , on apprit
que la route des Princes eſtoir
changée , & que Monſeigneur le
Duc de Bourgogne honoreroit
d'une viſite le pays dont il porte
le nom ; mais on l'apprit fi tard,
que la joye que cauſa cette nouvelle
fut fort combattuë par la
crainte de n'avoir pas affez de
182 MERCURE
loiſir pour ſe mettre en eſtat de
répondre à cet honneur par une
reception digne de la grandeur
du Prince , & du zele de la Nation
. Le voisinage de Lion ne
nous eſtoit pas avantageux . La
Cour en fortoit pleine des idées
de grandeur & de magnificence
que luy avoit laiffées cette fuperbe
Ville . Nous avions beau
nous retrancher ſur l'amour &
ſur l'attachement que nous foutenions
pouvoir diſputer à toute
la terre , ces qualitez ne font
ſenſibles que par les effets qu'elles
produiſent , &tout le monde
ſe les attribuë .
La Ville de Mâcon , qui eſt
la plus meridionale de la Province
, fut la premiere avertie
de ſe mettre en eſtat de recevoir
GALANT. 182
ſes jeunes Maiſtres On ne ſceut
qu'ils y paſſeroient que ſur la fin
de Mars ? & on apprit en mê
me temps qu'ils y arriveroient
dans le commencement d'Avril.
Cependant les ordres réiterez
.de S. A. S. Monfieur le Prince,
noſtre Gouverneur, la vigilance
de Mr Ferrand , Intendant de
Bourgogne , & de l'activité de
Mr des Vignes , Maire de cette
Ville, trouverent moyen dans
un petit intervalle de quinze
jours , de mettre toutes choſes
dans la meilleure difpofition que
l'on pouvoit eſperer de la petiteſſede
nos forces
Mrs des Etats du Mâconnois
commanderent d'abord à toutes
les Paroiſſes qui ſe trouvent fur
la route , de travailler à la répa
184 MERCURE
ration des grands chemins . Ce
peuple s'y porta avec une ardeur
incroyable, On fit des chauffées,
des pavez & des ponts ; & l'induſtrie
ſurmontant la nature ,
qui a fait les abords de noſtre
Ville tres-difficiles , comme le
font ordinairement les avenuës
de tous les pays gras , il ſe trouva
qu'au bout de quelques jours
nous n'eûmes plus lieu de porter
envie à la levée de Loire, ou
au grand chemin d'Orleans.
Cette précaution ne ſervit que
pour les Equipages , car la Cour
arriva par la Riviere J'ajouteray
, pour n'en pas faire à deux
fois , que ces chemins furent fi
bien rétablis , que la prévoyance
deMrs des Etats fut inutile. Ils
avoient commandé trois cens
GALANT. 185
jougs de Boeufs , pour le foulagement
des Equipages , fatiguez
par une marche de cinq mois.
On ne s'en fervit point , & ils
ne laifferent pas d'arriver heureuſement...
un no
Pendant que l'on travailloit à
la Campagne , on ne s'endormoit
pas à la Ville Tout ce
qu'elle pût fournir de Charpentiers
, de Menuifiers , de Sculpteurs
& de Peintres , fut employé
à conftruire des Arcs de
Triomphe; & leur diligence fut
-telle , qu'il en parut trois en
shuit jours , qui ſemblerent eſtre
faits par enchantement. Le premier,
placé à l'entrée de la Cour
du Prevoſt repreſentoit l'admisation
Le ſecond élevé au bout
de lagrandeEſplanade du Rem
May1701. 11. P.
186 MERCURE
1
part de S. Pierre , eſtoit conſacré
à la joye publique. Ils é
toient ornez de peintures, d'emblêmes,
d'hyeroglyphes , & de
de deviſes , qui avoient leur raport
à l'intitulation. A la porte
du Palais Epifcopal , où les Princes
devoient loger , on en avoit
élevé un troiſième , par les or
dres, & aux frais de Mr Michel
Caffagnet de Tilladet nôtre Evêque
, qui ſignala ſon zelede
toutes manieres dans cette occafion.
Entre deux grandes allées
d'Arbres qui regnent tout
le long de l'Esplanade , on en
avoit dreſſé une artificielle , qui
eſtoit une colomnade de Charpente,
toute revêtuë de verdure,
&ornée d'une infinité de flambeaux
, qui compoſoient uneaye
GALANT. 187
nuë lumineufe , par laquelleon
arrivoit à l'Arc de Triomphe.
Toutes les portes de la Ville
eſtoient galament parées . Celle
du Pont , par où les Princes devoient
entrer , eſtoir embelie
d'un riche Dais , ſous lequel
toient placez les Portraits du
Roy, de Monseigneur , & de
Meſſeigneurs fes enfans. On avoit
refait tout à neuf le pavé
par où les Princes devoient pafferon
en avoit adouci toutes
les pentes ,von l'avoit ſablé dans
-les endroits les plusglitfans , &
on avoit coupé quelques Arbres
antiques, qui depuis plus d'un
Siecle ſervoient d'ornement aux
places publiques,de craintequ ils
ne nuififfent au paſſagedes carofſes
Enfin on avoit dreffé an
Qij
F38 MERCURE
quatre endroits des plus apparens
, autant de Fontaines jailliffantes
devin , qui devoient couler
tour le jour , & toute la nuit
de l'entrée des Princes ; & on a--
voit commandé de tapiſſer toutes
les ruës ſur leur paſſage, avec
June illumination générale, dans
toutes les maiſons de la Ville
Mr de Salornay , Colonel de
la milice Bourgeoife faisoit en
même temps ſesdiligences , pour
la faire paroiſtre ſous les armes ,
d'une maniere convenable à ce
petitTriomphe. La Ville eſt diviſée
en neuf quartiers , qui ont
chacun leur Capitaine Ces
Chefs choiſirent tout ce qu'il
y avoir de plus belle jeuneſſe
parmi ceux qui reconnoiffent:
leurs ordres. Ils firent des reGALANT.
189
-
-
1
-veuës pour diſcipliner leur troupe
, qu'ils reduiſirent au nombre
de huit cens hommes. Il n'en
eſt pas un parmy ce nombre ,
qui ne priſt ſelon ſon pouvoir ,
un foin curieux de ſes armes , &
de fon habillement . Les Officiers
, firent dans leurs Compagnies
, une grande largeſſe de
de plumes , de rubans , & d'ornemens
militaires ; & pluſieurs
particuliers , y firent de leur
chef une depenſe conſiderable.
Il y avoit des rangs auprés du
Drapeau , compoſez de la jeuneffe
des meilleurs familles ,
qui s'eſtoient fait faire des habits
uniformes ,&galounez . Les
Officiers de leur côté , ſe faifoient
diftinguer par leur parure,&
par leur bonne mine,
190 MERCURE
Les choſes eſtant diſpoſées de
la forte Mr l'Intendant ſe rendit
à Mâcon , trois jours avant
l'arrivée des Princes. Sa preſence
donna une nouvelle face à
toutes chofes , & plus riante &
plus reguliere qu'elle n'eſtoit
auparavant. Il retrancha des
decorations , ce qui ne luy parût
pas de bon gouft , il y fit ajoûter
de nouveaux ornemens :
il fit paſſer en reveue noſtre milice
devant luy , enfin , par une
chere delicate & magnifique
qu'il fir foir & marin , tant à la
Nobleffe du Pais , qu'aux Offi
ciers de Robe , il entretint cet
efprit d'alegreſſe , qui convenoit
à Fagreable attente dans laquelle
nous vivions Madame de Rambuteau
mere de notre Lietu
! GALANT. 191.
tenant de Roy , chez laquelle
eſtoit logé Mr l'Intendant , ne
contribüa pas mediocrement à
bien mettre dans ſon jour la dépenſe
qu'il faiſoit , par ſon bon
ordre , ſa propreté , & ſa politeſſe
ordinaire. D'un autre côté
, Mr l'Evêque , chef des Etats
du Comté de Mâconnois ,
n'oublioit rien de tout ce qui
pouvoit embellirla fête Ilavoit
abandonné fon Palais , qui étoit
deſtiné pour le logement des
Princes ; mais il tenoit des tables
ſuperbes chez ſon grand
Vicaire , où tous les honnêtes
gens estoient parfaitement
bien recens . Entre ce Prélat ,
& Mr l'Intendant , éclatoit une
noble émulation , qui laiſſoit indecisa
qui des deux on devoit
192 MERCURE
• plus de loüange. Ils concouru--
rent enſemble à bien difpofer
toutes choses ; ils ſe regalerent
tour à tour . Onfemit en devoir,
par les ordres de Monfieur le
Prince , qui avoit envoyé pour
cet effet grand nombre de ſes
Officiers , de faire preparer un
magnifique dîner pour la Cour ,
à fon paffage par Tournus , qui
eſt une Ville de noftre dependance
à quoy Mr l'Abbé Mer--
cier , Elû du Clergé , & Mr le
Baron de Vinzelles Elû de la
Nobleffe du Païs , aporterent des
foins extraordinaires . Mais tout
leur empreſſement fut inutile ,
les Princes ne s'y arreſterent
point , & un amas prodigieux
que l'on avoit faitde toute forte
de regales ne fervit qu'à faire
zioveh no zuch asb inconnoistre
GALANT. 193
connoiſtre au public , qui en
profita , juſqu'où s'étendoit le
zelede ceux qui gouvernent ici,
ſous les ordres de Sa Majeſté.
Enfin , le jour tant defiré parut
fur noſtre horifon , & ce fut
un Mecredy treiziéme d'Avril .
Tous les lieux des environs, jaloux
de nôtre bonheur , voulurent
y participer. Il ſe fit chez
nous une effuſion de toutes les
Villes voiſines juſqu'à dix lieuës
à la ronde , & Mâcon ce jourlà
receut dans ſon ſein , Charrolles
, Bourg en Breſſe, Cluny ,
Tournuz , Pont de Vaux, Bagé,
& toutes les autres Villes prcchaines
, la foule eſtoit fi grande
, qu'à peine pouvoit-on ſe
faire paſſage dans les ruës. Tout
ce peuple n'avoit aucun ſoucy de
May 1701. 11. P. R
1
194 MERCURE
fon logement ; auſſi eſtoit-il impoffible
d'en trouver , & il n'étoit
uniquement occupé que du
defir empreſſé de voir ſes Princes.
Cette multitude , aſſemblée
de tant de differens endroits ,
me rappelloit dans l'eſprit la
fondation de Veniſe , lorſque le
petit Bourg de Realte , groffi
ſubitement par l'afluencede tous
les peuples voiſins , forma prefque
en un inſtant , une des plus
nombreuſes & des plus Aoriſſantes
Villes du monde ; avec cette
difference eſſentielle , que c'é
toit la crainte qui avoit peuplé
Venise , & que c'eſtoit lamour
qui aſſembloit tant de peuple
dans Mâcon .
Cette multitude, que la Ville
ne pouvoit contenir, avoit rem:
GALANT. 195
pli la Prairie & bordé la Rive
Orientale de la Saone du coſté
de la Breffe , où les Princes devoient
décendre juſqu'à la petite
riviere de Vele ; & quoy
que l'on ſçût qu'ils ne devoient
arriver que le foir , cependant
l'empreſſement de les voir, avoit
obligé tout le monde d'y retenir
ſon poſte depuis le midy Ils
n'arriverent qu'à l'entrée de la
nuit dans de magnifiques bateaux
que la Ville de Lion leur
avoit fait preparer. C'eſt à ceux
qui en ont fait la depenſe d'en
donner la deſcription. Je diray
ſeulement , que le ſuperbe Vaifſeau
de Cleopatre , dont les hif
toires ont tant parlé , n'avoit
aucun avantage fur celuy qui
nous amena les Princes. Comme
1
Rij
196 MERCURE
tous leurs équipages eſtoient
embarquez , on avoit commandé
pour les ſervir tous les caroſſes
les plus propres de la Ville. Ils
eſtoient rangez ſur le Rivage au
nombre de quinze ou vingt
pour les recevoir avec leurſuite.
Aprés que l'Intendant qui attendoit
les Princes au bord de
la riviere avec un gros de Nobleſſe,
leur eut fait la reverence,
ils monterent dans le caroſſe de
MP'Evêque , avec Mr le Maréchal
Duc de Noailles , & leur
ſuite ſe plaça dans les autres.
Cette file de caroſſes , paſſa
ſur une levée , qui avoit eſté
faite exprés ſur un petit regorgement
de la Riviere de Saone,
que l'on appelle la Goute. Elle
eſtoit fort large , tournée en de
CALANT. 197
,
my cercle , garnie de ſes apuis ,
& bordée de la milice du Bourg
de S. Laurent au nombre de
deux cens hommes , tous en bon
ordre . Ce Bourg , quoy qu'attenant
au Pont de la Ville ,
n'eſt pas de ſa Jurisdiction : il
apartient à la Breffe , & fes Hatans
avoient fait en leur particulier
leur convocation & leur
dépence , où ils ſe ſignalerent
autant que leurs forces le permirent.
M le Maire de Mâcon , ſe
lon l'ancien uſage , s'estoit placé
à l'entrée de la premiere Porte
du Pont , ſuivi de tout le Confulat
& une partie des Exconfuls
, avec tous les Officiers de
l'Hôtel de Ville , au nombre de
quinze ou ſeize perſonnes. Là
Riij.
198 MERCURE
ils attendoient l'arrivée de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne,
pour le complimenter à fon abord
; mais Mt Deſgranges Maîtré
des ceremonies eſtant arrivé
quelque temps avant les Princes
, dit à les Officiers , que
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
pouroit bieneſtre incommodé
fi on l'arreſtoit en ce lieulà,
& qu'il eſtoit plus à propos
de ne le haranguer que quand il
feroit arrivé chez luy. Sur cet
avis , ils gagnerent l'Evêché
par le plus court chemin , &ils
y arriverent encore plûtoſtque
les caroſſes qui faifoient un plus
grand tour.
Cependant le Cortege des
Princes s'avancoit lentement ,
il eſtoit precedé de la MaréGALANT.
199
chauffée à cheval , & environné
des Gardes du Roy. Vingtquatre
flambaux de cire blanche
entouroient le caroſſe des
Princes , & chacun des autres
caroſſes eſtoit precedé de plufreurs
autres flambaux. Le Pont
eſtoit éclairé d'une infinité de
lumicres , & bordé d'une double
haye de Mouſquetaires . Le
carrillondes cloches , & l'harmonie
militaire faisoient retentir
les airs mais le bruit en
eſtoit dominé par les aclamations&
les benedictions du peu
ple. Jamais tant d'allegreſſe ne
s'eſtoit emparée des eſprits. Les
meres montroient à leurs enfans
cet Auguſte Prince. Les vieil
lárds ſe rapeloient dans la memoire
l'entrée du Roy dansMâ
,
Riiij
200 MERCURE
con en 1658. & cherchoient à
reconnoiſtre les traits de ce
Grand Monarque ſur le viſage
de ſon petit Fils . La jeuneſſe ,
parmy laquelle s'eſtoit répandu
le bruit que ce Prine devoit
bientoſt aller commander les
Armées du Roy , témoignoit une
noble ardeur de combattre ſous
fes ordres , & fremiſſoit la guerre
dans le ſein de la paix. Toute
la Ville eſtoit en feu , & le jour
naturel s'eſtoit caché , honteux
de ſe voir effacer par un jour
artificiel plus brillant que luy.
Les nobles Chanoines du Chapitrede
S. Pierre avoient éclairé
leur clocher d'une maniere galante
& particuliere : ceux de la
Cathedrale en avoient fait tout
autant , & ces hautes Tours illuGALANT
ک
201 .
minées du haut en bas , effaçoient
dans les eſprits l'idée que
donne l'Hiſtoire des Phares de
Meffine & d'Alexandrie: Ainfi
paſſerent les Princes ſous les
Arcs de triomphe au milieu des
principales rues de la Ville , richementtapiffées
, & traverſant
la grande avenuë du Rempart ,
ils ſe rendirent à l'Evêché , où
l'on avoit diſpoſé leur logement.
Auffi - toſt que Monſeigneur le
Duc de Bourgogne fut arrivé
dans ſon apartement , il commanda
que l'on fiſt entrer ceux
qui le doivent haranguer. Il
eſtoit accompagné de Monſeigneur
le Duc de Berry & de Mr
le Maréchal de Noailles , & en
vironné des jeunes Seigneurs de
ſaſuite. Mr Deſgranges appella
202 MERCURE
premierement les Eſchevins ,"
qui en attendoient l'ordre dans
l'antichambre , à la teſte defquels
Mr des Vignes Maire per.
petuel de noſtre Ville s'eſtant
avancé , aprés de profondes re.
verences , parla de cette forte
au Prince.
MONSEIGNEUR.
L'eclatdont brille la naißance des
Princes& la grandeur qui les environne
, nous disposent à leur rendre
le respect&l'obeiſſance ; mais c'est
par leur merite qu'ils gagnentl'affection
des peuples , & qu'ils se font
fur les coeurs un empire d'autant.
plus glorieux , qu'ils ne le doivent
qu'à leur vertu.
Il est avantageux aux Princes
GALANT. 202
1 dese faire connoistre à ceux qu'ils
doivent commander, & de les con-
- vaincre , que quand ils ne feroient
pas leurs Maiſtres par un droit legitime
, ils feroient toujours les ſeuls
- dignes de l'estre.
Toutle Royaume vousvoit , Monfeigneur
, avec ces sentimens , &
l'Espagne qui n'a pû afpirer à la
gloire de vous placerfur ſon Tròne ,
a crù que son bonheur&ſaſuretédepandoient
d'y mettre un Prince de
vostre Sang.
Ainfi elle va reſſentir ce que la
Frante éprouvera àfon tour, la douceur
d'obéir à des Heros formezfur
le modele du plus parfait des Rois.
En vain l'union de ces puiſſans
Etats alarme nos Voisins, leur jaloufie
vous ouvre le champ de la
Victoire , & ils vont trouver les
204 MERCURE
François encore plus invincibles
lorſqu'ils combatront ſous leurs jeunes
& vaillans Maistres .
- Sans doute , quand nous en per
dons un , Sa Majestéprendfoinde
nous en confoler, en nous montrant
dans les deux qui nous restent les
traits de fa plus vive image. Tant
de vertus qui devancentleurs années
font la rerreur des ennemis & lamour
des füjets : mais cette Province
en est touchée plus qu'aucune autre
par l'avantage qu'elle a d'estreparti
culierementà vous. En effet , ce qui
n'est encore ailleurs qu'en esperance ,
eft icy un bien present & que nous
poffedons.
C'est , Monseigneur , par cette
heureuse distinction , que s'est formé
dans nos coeurs , le lien duplusfort ,
&du plus refpectueux attachement.
GALANT. 205
Mr de Reyrolles , Preſident
de l'Election ayant enſuite eſté
introduit à lareſte de ſa Compagnie
compolée de douze ou
treize Officiers fit un diſcours
plein de force , & d'un ſtile ferré
&concis, qui fut fort approuvé ;
aprés quoy Mrs du Preſidial furent
appellez . Ils ſe preſenterent
au nombre de plus de vingt,
avec Mr Deſbois , Bailly d'épée,
à leur teſte . Mr le Preſident
✓ Demaux porta la parole pour
eux , avec cette éloquence qui
luy eſt naturelle , & qu'il a fouvent
fait admirer , tant aux Etats
Generaux de Bourgogne qu'en
diverſes autres occaſions . C'eſt
un grand chagrin pour moy que
la trop grande modeſtie de ces
Meſſieurs les ait obligez à me re-
'
206 MERCURE
fuſer une copie de leurs harangues
, qui feroient fans doute le
plus confiderable ornement de
cette Relation .
Aprés que ces premiers honneurs
eurent eſté rendus , Mrs
les Echevins firent aporter dans
l'antichambre des Princes les
preſens que la Ville leur avoit
deſtinez . Ils n'eſtoient, ny proportionez
à noſtre zele , ny à
lagrandeur de ceux à qui on prenoit
la liberté de les offrir , mais
tels que noftre mediocrité nous
avoit permis de les fournir Ils
confiftoient en vingt-quatre
quaiſſes de confitures de Genes ,
peintes & dorées fort proprement
, trente- fix douzaines de
grands flambeaux de poing de
eire blanche , & grand nombre
GALANT. 207
de corbeilles remplies de bouteilles
de Vins vieux & nouveaux
des plus exquis ſelon la
ſaiſon que l'on eût pû recouvrer
dans la Province. Enſuite
Mr le Maréchal Duc de Noailles
s'eſtant retiré chez luy , il
y fut viſité & complimenté par
tous les Corps , & regalé des
preſens de la Ville. Chacun s'éforça
de luy témoigner ſa reconnoiſſance
pour les ſervices
importans que ſa valeur & fa
bonne conduite ont rendus à
l'Etat le ſoin qu'il vient de prendre
pendant cinq mois de veiller
à la ſureté & à la conduite
de nos Princes , n'eſt pas ſans
doute un des moins importans ,
ny une des plus legeres marques
que le Roy luy ait données de ſa
208 MERCURE
confiance. Mr le Maire marqua
dans le complement qu'il luy
fit , que le choix de Sa Majesté ,
qui luy confioit ce qu'elle avoit
de plus cher , diſoit pour ſa gloire
plus que tout ce qu'il pouvoit
dire ; que cette préference publioit
hautement quelle part cet
Illuſtre Maréchal avoit dans
l'eſtime de ce ſage Monarque ,
& combien il ſe repoſoit ſur ſon
affection ; qu'il n'eſtoit pas nouveau
que la fortune publique
fuſt entre ſes mains ; que le ſoin
qu'il avoit de nous conſerver la
perſonne ſacrée du Roy , &le
commandement de ſes armées ,
toujours victorieuſes ſous ſa conduite
, avoient accoûtumé les
François à le voir l'arbitre de
noſtredeſtinée. Mais qu'icy l'E
GALANT. 209
1
tåt luy avoit de nouvelles obligations
qu'il venoit de rétablir
la Paix entre deux Nations diviſées
depuis pluſieurs Siecles ;
qu'il venoit de les unir d'une amitié
auſſi étroite que ſont les
liens du ſang qui uniſſent leurs
Souverains ; qu'il ne pouvoit
mieux reparer toutes les pertes
qu'il avoit fait ſouffrir à l'Eſpagne
, qu'en luy conduiſant un
Prince , ſous lequel elle eſt ſûre
de n'en plus faire d'autres; mais
qu'aprésavoir ainſi contribuë au
bonheur des Etrangers , il combloit
celuy des François en leur
montrant dans les deux Princes
l'objet de leurs plus chers defirs
; qu'ils paroiſſoient à nos
yeux , tels que nous voudrions
les faire fi cela dependoit de
May 1701 11.P. S
210 MERCURE.
nous , noble fierté , douceur
prévenante & fi agréable aux
peuples ; heureux mélange de
bonté , de grandeur , d'eſprit &
de graces ; que tout animoit notre
efperance & nous répondoit
de noſtre felicité. Il finit en
diſant que c'eſtoit à luy qu'ils
devoient le bien de les connoître
, & qu'une faveur ſi grande,
excitoit en nous une reconnoiffance
qui ne pouvoit eſtre égalée
que par leurs reſpects .
Les ceremonies eſtant terminées
, Mel'Evêque & Mel'Intendant
inviterent à ſouper toute la
fuitedes Princes . Mr le Maréchal
ſoupa chez M'l'Evêque , où l'abondance
, la propreté &la delicareſſeſuſpendoient
le jugement,
pour ſçavoir à laquelle on devoit
T
GALANT 211
donner le prix. Il avoit deux
tables de quinze couverts , &
Mrs des Etats en tenoient une
autre dans le même endroit . Mr
l'Intendant en fit ſervir trois
pour ſa part , qui ne cedoïent en
rien aux premieres, toutes ſervies
également , & dans le même
temps , avec une politeſſe ſans
pareille. On ne s'y contenta pas
de ce que le païs pouvoit fournir,
tout pays de bonne chere qu'il
eft, & on avoit fait venir de Paris
& de Provence , tout ce qui s'y
trouvoit alors de plus nouveau
& de plus exquis. Pour Meſſeigneurs
les Princes , ils furent
ſervis à leur ordinaire, par leurs
Officiers . La Cour fut fort grofle
à leur fouper , de la Nobleffe, &
des Magiftrats du pays , tous en
Sij
212 MERCURG
noir , par rapport au deüil de la
Cour . Aprés le ſouper , les Princes
furent divertis du ſpecta
cle d'un Feu d'artifice , diſpor
ſe ſur la Riviere , dans un grand
Bateau , placé vis -à- vis de leurs
Feneſtres . L'Illumination du
Fauxbourg ſe fit alors remarquer
, & frapoit agreablement
la veuë , par la reflexion de ſa
lumiere für les caux paiſibles de
la Saone. Pendant que le temps
ſe paſſoit dans ce divertiſſement,
leGuet fut abondamment regalé
par les ſoins de Mrs les Echevins
, auſſi-bien que les Corps de
Garde de laMilice Bourgeoiſe
qui avoient eſté placez aux ave
nuës du Palais Epiſcopal. Lebas
peuple fut en joye toute la nuit,
&s'occupa,ſans en pouvoir venir
GALANT. 213
à bout, à épuiſer les fontaines de
vindontnous avonsfait mention.
Il ſembla même que Bacchus refpectoit
la preſence des Princes ,
Il ne s'y fit aucun deſordre , & le
reſpect adoucit l'ordinaire ferocité
des vapeurs Bachiques.
Le lendemain Jeudy, les Princes
s'eſtant levez de grand matin,
allerent entendre la Meſſe dans
l'Egliſe Cathedrale de S. Vincent
, qu'une ancienne tradition
nous apprend avoir eſté fondée
par le Roy Dagobert. Ils y furent
reçus par Mr l'Evêque, qui
vint au devant d'eux dans ſes
habits Pontificaux , juſques au
bas de la Nef. Il eſtoit ſuivi des
Dignitez , & des Chanoines de
ſes deux Chapitres , tous en chapes.
Il fit unDiſcours ſuccint à
214 MERCURE
Monſeigneur le Duc de Bour
gogne , rempli également de pieté
& d'éloquence. C'eſt à mon
grand regret que je n'ay pû le
recouvrer. L'Egliſe eſtoit remplie
d'une foule ſi prodigieuſe de
de peuple , qu'à peine les Princes
pûrent la percer, pour arriver
juſqu'au Choeur. Ils y trouverent
les hauts bancs garnis des
plus belles Dames de la Ville ,
toutes en deüil , & fur le viſage
deſquelles la joye réparoit le
tort , qu'une nuit paffée ſans
dormir, avoit pû faire à leur
beauté . Aprés la benediction
folemnelle de Mr l'Evêque, donnée
ſur le grand Autel , la Meſſe
y fut celebrée par un Chapelain
du Roy. La Muſique des Princes
s'y fit entendre avec tous ſes
:
GALANT. 25
charmes , mais elle n'y fut pas
goûtée comme elle meritoit de
l'eſtre , parce que l'ame des Spc-.
Aateurs estoit toute dans ſes
yeux , & qu'on ne pouvoit fe
raſſafier d'admirer la bonne mine,
la beauté & la modeſtie des
jeunes Princes, pendant la celebration
de la Meſſe. J'aurois un
beauchamp pour m'étendre ſur
ce ſujet , ſi je ne me ſouvenois
pas que ce n'eſt point un éloge,
mais une Relation que je fais ,de
laquelle doivent être retranchez
tous les ornemens ambitieux .
Au fortir de l'Eglife, les Princes
monterent en caroffe , &
allerent s'embarquer hors de la
Ville prés du Baſtion de Saint
Antoine,où les attendoient leurs
Bateaux , parce que l'embarque:
216 MERCURE
ment y eſt plus commode. Ilsy
furent ſuivis de Mr le Maire , &
d'une infinité de peuple, & emporterent
avec eux , outre les
coeurs & les voeux de la Province
, cette admiration & cette
joye , qui faifoient le ſujet des
Inſcriptions de nos Arcs de
triomphe. Mrs des Etats avoient
misordre à la commodité de leur
voyage , & avoient garny les
Bateaux de leur ſuite de toute
forte de proviſions . Mr l'Intendant
en avoit aſſuré la diligence,
en établiſſant des relais de chevaux
de trait , qui estoient pla--
cez de deux en deux lieuës ſur
le bord de la Riviere , juſqu'à la
Ville de Châlons .
Depuis que le Roy S. Louis ,
par le Traité qu'il fit avecAlix,
Comteffe
GALANT. 217
Comteſſe de Mâcon, réunit cette
petite Province à la Couronne
de Frances pour n'en eſtre
jamais ſeparée , il n'eſt pas memoire
que noſtre Ville ait jamais
celebré aucune Feſte mieux.entenduë
,ny dont le ſuccés ait eſté
plus heureux. Tout y réuffit par
le concert d une charmante harmonie.
Il parut que nos Princes
eſtoient contens demosſoins &
leur Cour eut lieu d'enceſtre
pleinement ſatisfaite . Il n'y eut
pas un Bourgeois de quelque
confideration , qui ne ſe miſt en
ſoin de régaler ſon hoſte , & qui
ne fuſt fort affligé de ce que ceux
qui allerent manger aux tables
ne voulurent pas accepter cette
invitation . Tout le monde cou-
May 1701. Pup T 4.0
218 MERCURE
roit au devant de la Craye , * &
ceux qui n'en pouvoient obtenir,
s'eſtimoient deshonorez .
D'ailleurs , l'accés auprés de
la perſonne des Princes fut facile
àtout le monde Les Gardes &
les Huiſſiers, qui ne ſont pas toujours
traitables , le parurent en
cette occafion , & il fut permis
à mille ames de ſe repaiſtre à
ſouhait du plus charmant de tous
les ſpectacles pour les yeux François
, que rien ne touche fi fenfiblement
comme la veuë de leurs
Maiſtres .
* Les Maréchaux des Logismara
quent avet de la Craye pour qui ſont
les logemens, & chacun ,fans attendre
qu'on eust marquéson bogis , demandoit
qu'on le marquat
GALANT . 219
Tout ce qui ſembla s'oppofer
à noſtre entiere fatisfaction , ce
fut qu'une pluye continuelle, qui
arrivaavec les Princes, dérangea
un peu noſtre Fefte. Les plumes
&les rubans de noſtre Miliceen
furent gâtez , l'effet de nos Illuminations
en fut affoibli , &Texecution
de noftre Feu d'artifice
en futmoins parfaite Un Poëte
du Pays , pour conſoler ſes Citoyens
de ce petit contretemps ,
fit des Vers fur ce ſujet , avec
leſquels je vay terminer cette
Relation .
Quand vos Princes viennent vous
voir.
Le Cieljaloux de vos ſpectacles ,
Oppoſe à vos plaisirs de nubileux obstacles
,
Et ne ceffe point de pleuvoir,
1
Tij
220 MERCURE
Macon , n'en ſoyez point ſurpriſe ;
Le Roy des hommes & des Dieux
Defcendit autrefois par un temps pluvieux
,
Dans leſein fortunéde la Fille d'A
crise. * * Danae .
Ces eaux qui coulent par torrens,
Vous cachent d'importans miſteres .
Leurs Augures vous font garans
De la protection de vos Dieux Tutelaires
;
Atort, contre un preſentfi doux
Vostre aveugle raiſon s'excite à la
révolte ,
la récolte
Vous vous appercevrez au temps de
Que c'est de l'or qu'il pleut chez
Vous 2.
Ma Muse , à mon Roy consacrée
En me réveillant ce matin ,
GALANT. 221
Sur cette pluvieuſe Entrée
Du beau Sangde Louis m'expliquoit
ledestin.
Apprens , m'a- t- elle dit, que l'un
& l'autre Prince
Feront pleuvoir ſans ceſſe ( & le
fort l'a promis )
Ses graces fur noſtre Province,
Ses foudres fur nos Ennemis .
S
Comme on n'a point mis la deſcription
des Arcs de triomphe
dans le corps de cette Relation,
parce qu'un ſi long diſcours en
auroit trop interrompu la ſuite
en divers endroits , j'ay cru la
devoir placer icy. Le Pere Picard
, Jeſuite , a ingenieuſement
inventé tout ce qu'elle contient.
La premiere porte du Pont du
coſté de Saint Laurent , par la
Vij
222 MERCURE
:
quelle entrerent Meſſeigneurs
les Princes , eſtoit ornée du Portrait
du Roy d'Eſpagne , & de
celuy de Monſeigneur leDauphin,
au milieu des Portrraits de
Meſſeigneurs les Ducs de Bourgogne
& de Berry , avec cette
Inſcription.
Ludovico Regi Galliæ maximo ,
Philippo Regi Hifpaniæ feliciſſimo,
Ludovicis Galliæ regnum expertantibus
, Hifpaniæ recufantibus , Carolo
utrumque merito ſapientiſſimis .
Se fupſque Cives D. C. Burgundia
Matifco.
Le tout fur une riche tenture
de tapiſſerie , & fous un magnifique
Dais . La porte eſtoit parée
de Buis , de fleurs & de Laurier .
La Ville déclaroit ſes ſentimens
par unHieroglyphe fort naturel,
GALANT. 223
1
C'eſtoit un grand coeur ouvert ,
exhauffé comme unArc de triomphe
au milieu du Port, couronné
de la Couronne Comtale de Mâcon,
foutenue par la Sincerité &
& par la Conſtance. Le coeur
eſtoit appuyé du coſté du Midy
par le Genie de Mâcon , & du
coſté de la ſource de la Saone ,
par la Divinité de ce fleuve. Le
coeur avoir cette Inſcription.
Vous avezfur les coeurs un legitime
empire
Princes ,que le Ciel aime ,&que la
Terre fert ,
Maconvous connoist, vous admire ,
Etvous reçoità coeurouvert.
On liſoit ces autres Vers ſur
l'Urne de la Saone.
Retiens ton haleine bruyante ,
Pere des Vents,Aquilon dangereux,
Tiiij
224 MERCURE
Sortez, courez, volez, Zephirs heareux
LO
Je vous attens an pied de monUrne
penchantes
Le bruitharmonieux de mes flots argentez
Tient dins mon riche ſein deuxHeròs
enchantez
Aprés qu'on avoit deſcendu le
Port, on trouvoit fur la droite
une fontaine de vin élevée au
deſſus d'unpuits. La circonſtance
de ce puits avoit donné lieu à
*cette Epigramme.
Bacchus, preßé d'une douleuramere ,
Tu degeneres doncde tes ſages Aveux
Pour levin , pour la bonne chere ?
***Adieu , dit- il , peuple odieux ,
Et pour se dérober ſeurement à fes
yeux ,
Aufond dun puits cachefa trogne.
GALANT. 225
•Dans ce jour triomphant les rondes
bolodes:Santez,
Les grands noms de Louis ,de Berry ,
Code:Bourgogne
Au bruit des bouteilles chantez,
L'obligent à lever le nez
Audeſſus de la Maiſon de
Ville , un autre puits ſe prefentoit
avec une autre Fontaine de
vin , & ce Madrigal en developoit
le miſtere.
Le Dieu Bacchus veut voir la
Feste
Pour éviterla foule ilſe met ſur un
→
pui.
C'est raiſonner comme une beste ,
Dés qu'onle voit , on court à luy.
Le premier Arc de triomphe
avoit quarante pieds de hauteur,
en y comprenant la Figure drefſée
ſur le comble , fur trente226
MERCURE
quatre de largeur. Il yavoit trois
portes à chaque face : celle du
milieu eſtoit de vingt pieds de
haut ſur dix de large ; les deux
autres à proportion. Cet Arc
portoit ſur ſa cime le Genie de
Mâcon , un genoüil en terre , la
main gauche ouverte en figne
d'étonnement, le bras droit étenduvers
le Char des Princes , qu'il
montroit. La Statuë eſtoit de ſept
pieds & demi , & où on liſoit ces
mots ſur le piedeſtal , Admiratio
publica. Voicy quelle estoit la
premiere face .
Dans la table d'attente de l'Attique
eſtoient deux Princes couronnez
de Laurier, aſſis dans un
Char , & une foule de monde
autour d'eux , avec ce Vers de
Virgile,
GALANT. 227
Concurrunt , hæretpede pes denſuſque
viro vir.
Les Armes de France , d'Eſpagne
, tes Croix de Savoye , les
Lions de Leon , les Tours de
Caſtille , des Fleurs de Lis & des
Dauphins estoient fur la Friſe ,
&aux deux coins de l'Arc , &
fur la Corniche paroiſſoient Minerve
& Mars qui ont preſidé à
la naiſſance & à l'éducation des
deux Princes .
A droite dans une Table d'attente
poſée au deſſus des petites
portes , on avoit peint un Grenadier
avec trois Grenades Celle
du milieu avoit une couronne
fermée , ce que les deux autres
n'avoient pas. Ces paroles , Olim
fua cuique,faiſoient l'ame de cette
Deviſe .
2:8 MERCURE
Sur l'autre Table d'attente' ,
on voyoit deux Parelies que ces
mots accompagnoient , Quam non
diffimiles .
Les quatre Piedeſtaux des pilaftres
portoient deux Emblêmes
& deux Deviſes . Sur la premiere
eſtoient deux Genies avec des
couronnes Ducales , ſe joignant
les mains ; & ce Vers de Calphurnius.
Etdecor,&cantus ,&amorfociavit
etas .
Sur le ſecond deux Diamans
fur une Table , & ces mots Italiens,
E splendore , e finezza , &fodezzet
Digne ouvrage de la nature !
A-t-elle rien produit qui foit fiprè
tieux ?
Leurfeu , leur brillant, leur figure
GALANT. 229
D'un éclat qui faiſit ébloüiffent les
yeux.
Mais le brillant qu'ils ont pour leur
partage,
N'est pas leur plus grandavantage
On trouve avec raison que leurfolidité
1.
Eſt leur plus noble qualité .
Sur le troifiéme , la Houlette
d'un Berger , avec ces mots . Arma
miniftrat pacis amor.
Que pour les Filsde Mars la Victoire
ait de charmes ,
Pour caufer mille morts qu'ils lancent
mille traits ;
Je ne prendrayjamais les armes
Qu'en faveur de la Paix.
Surlequatriéme un jeuneHercule
& ce mot d'Ovide , JamJove
dignus. Ces quatre ſymboles ex-
L
t
230 MERCURE
1
primoient differentes qualitez ,
qui convenoient également aux
deux Princes .
L'Inſcription Admiratio publica
ſe trouvoit ſur le quarré du Piedeſtal
de la premiere Statuë oppoſée
à la même Inſcription de
l'autre face. Sur la Table dattente
de l'Attique , paroiſſoient
les trois Fils de Conſtantin , qui
partagerent entre eux l'Empire
de toute l'Europe , & d'une partie
de l'Afie & de l'Afrique . On
voyoit par cette Emblème ce
ce que le merite des Enfans de
France fait ſouhaiter aux François
en leur faveur. La Friſe
eſtoit ſemée de lis , d'anneaux ,
decouronnes de laurier , de Colliers
d'Ordres , & de Trophées
d'armes
GALANT.
231
Sur la Table d'attente de la
premiere porte eſtoit un Tau.
reau aiguifant ſes cornes contre
un arbre , & ces paroles , Veri
compendia belli . On entendoit parler
du Camp de Compiegne , en
latin Compendium .....
Une ſeconde Deviſe rempliffoit
la Table d'attente de l'autre
porte C'eſtoit une grande Tour
au milieu d'une Ville , avec ces
mots , Nec decori minus .
Bien quejefots un afpect tout charmant
F'arreste l'Ennemi ,j'écarte leRebelle.
Jesuis de ma Patrie une garde fidel-
4 Le
,
F'ensuis auſſi le plus belornement.
Les quatre piedeſtaux des Pilaſtres
de cette face répondoient
aux quatre deT'autre par atu paratu
232 MERCURE
tant d'Emblême & de Deviſes.
Au premier Piedeſtal , une
Fille ravie d'admiration laiſſoit
tomber de ſes mains une cruche
qu'elle venoit de remplir . Ge
Vers de Properce accompagnioit
cette Embléme.a ad
Interque oblitas excidit urna ma-
1
Au ſecond , on voyoit le Soleil
caché d'un leger nuage ,
Tertuſque videtur sho
En vain la modeftie à nos yeux te
ravit ;
Commedeses rayons Phebus perce la
:
છે????
Qui le dérobe à nostre vuë ,
L'éclat de tes vertus malgré toy te
trahit.
La Deviſe du troisieme Pie
dejal , avoit un Roy d'Abeilless
GALANT. 233.
1
pourcorps &ces mots latins pour
ame , Licet ultor aculeus abfit.
La Peinture du quatriéme Piedeſtal
, reprefentoit Caftor &
Pollux , pour marquer que les
Princes eſtoient dignes d'eſtre iffus
du fang des Dieux,
e
Le ſecond Arc de triomphe
eſtoit intitulé , Letitia publica.
Une troifiéme fontaine de vin
couloit à cotédu puits de la place
de S. Pierre , & une Pyramide,
triangulaire ornoit le fond de
cette même Fontaine . Bacchus
y eſtoit appuyé fur le bord d'un
puits , & ces Vers rendoient raifon
de la fiction.
A-t-elle donc perdu fa force &fes
rubis
Du Maconnois l'Ambroisie Bacchique
?
May 1701. 11.P. V
素
234 MERCURE
1
L'eau d'un Puits luyfera la nique?
L'eau d'un Puits rendra les gens
gris?
Non, non, Bacchus paye sa Feſte;
A l'honneur des Bourbons il perce
tous lesmuids , 7
Ilfait plus , il s'est mis en teſte
Dechanger en vin l'eau des Puits.
Sur la ſeconde face de la Pyramide
paroiſſoit le vieux Silene
piquant fon Afne qui refuſoit
d'avancer de peur de tomber dans
un Puits qu'il découvroit à fes
pieds ; & fur la derniere face
eſtoit un Satyre , tenant un go-
• det d'une main & une bouteille
de l'autre , avec ces paroles ,
Natura diverſo gaudet. Les Tigres
& le Thirſe de Bacchus , les
Cors & les Trompettes desMenades
, les Brocs , les Hanaps ,&
:
GALANT 235
lesTonneaux des Satyres étoient
les Trophées de la Pyramide , &
une Vigne ferpentant de tous
coſtez formoit une Tente qui
mettoit tous les Beuveurs à couvert.
Quant à cetArcde Triomphe,
il eſtoit placé au fond de la grande
Eſplanade qui ſe trouve entre
les remparts & l'Egliſe de Saint
Pierre. Il eſtoit different du premierArc,
en ce que celuy -la n'avoit
point de profondeur , & ne
portoit que trois Statuës , au lieu
que celuy- cy avoit quatre faces,
huit à dix pieds de profondeur ,
dix portes , huit exterieures &
deux interieures ; cinq Stauës ,
une au milieu & au-deſſus de
l'Attique , & quatre aux quatre
coins de la Corniche .
!
Vij
236 MERCURE
La premiere Statuë eſtoit le
Genie de la Ville de Mâcon , un
pied en l'air &battant des mains.
Sur le Dé de ſon Piedestal on
lifoit ces mots , Letitia publica.
Sur l'autre Déde ce même Piedeſtal
, & à la ſeconde face on
voyoit la même Inſcription.
Les quatre moindres Statuës
repreſentoient la Muſe Clio les
mains pleines d'Inſtrumens de
Muſique , pour exciter les coeurs
à la joye . l'Abondance qui fait
les preſens , Apollon Pere des
Arts , exhortant les Ouvriers par
pluſieurs outils qu'on luy voyoit
à lamain , à fignaler leur habileté
par la reception des Princes
, & enfin Bacchus , toujours
accompagné de la joye. Jupiter
&Mercure , qui voyageant alleGALANT
237
rent loger chez Philemon & Baucis
, faifoient le deſſein de la
Table d'attente de l'Attique de
la premiere face
Aux quatre Piedeſtaux des Pilaſtres
il y avoit quatre Emblemes.
Au premier des Satyres
joüant de la flûte ; au ſecond ,
des Payſans appuyez ſur une table
, où l'on voyoit des pots &
des verres ; au troifiéme , un
Villageois avec un panier au
bras , priant un Garde de luy
permettre de paſſer , & au quatriéme,
les deux Ordres du Saint
Eſprit & de la Toiſon d'or , qui
parmi les Lacouronnées de France
, & les Fufils de Bourgogne ,
eſtoient entrelacez des coeurs
enflâmez .
Les fix tables d'attente audef28
MERCURE
fus des petites portes , deux à la
premiere face , deux à la feconde
, & deux aux coſtez , eſtoient
chargées de petits Amours , qui
métamorphoſoient les trois anneaux
des Armes de Mâcon , en
une infinité de petites pieces pro
pres à donner des marques de
leur allegteſſe . L'un plioit un de
ces anneaux en arc , & y mettoit
une Aéche ; l'autre en formoit
une chaîne ; un autre en faifoit
des couronnes pour les Princes ,
des colliers d'Ordres , des colliers
de Perles , des Bracelets &
des Bagues. Une campagne dans
fon Printemps ornoit le platfond
de la grande porte. Aux deux
platfonds des deux petites , paroiſſoit
d'une part le Roy Philippe
V. receu en Eſpagne avec
1
1
GALANT. 219
les plus grandes démonſtrations
de joye , & de l'autre le même
Prince careſſant ſes nouveaux
Sujets. La Friſe eſtoit couverte
de tous coſtez des flambeaux ,de
fuſées , de coeurs enflâmez , de
Trompettes , de Flutes, Tapis,
Chars, Chevaux , Ponts , Gale
res & Bateaux.-
20La Table d'attente de l'Atti
que fur la ſeconde face de l'Arc,
portoit une montagne en feu ,
avec ces mots Eſpagnols , Mar
dentro quefuera , pour faire entendre
que l'excés de joye qui eſt
dans le coeur des peuples , ne
fçauroit eſtre exprimé par les
marques d'allegreſſe les plus éclatantes.
Sur les quatre Piedeſtaux des
Pilaſtres de la même face , il y
A
24º MERCURE
avoit quatre Emblêmes, ſçavoir,
un Lion couché ſur des Lis , &
ces mots , Mitefcit inter lilia . Leś
Divinitez de la Seine & du Tage
ſe touchent dans la main , &
cés paroles , Concordibus undis .
Des Peintres , des Sculpteurs ;
des Menuifiers , Charpentiers ;
& autres Ouvriers travaillant
avec ardeur , & un homme d'étude
, que l'amour de ſon Prince
& de ſa Patrie tiroit de ſon Cabinet
pour le mettre en action .
Au deſſus de la porte de Mr
l'Evêque , qui eut l'honneur de
recevoir Meſſeigneurs les Prin -
ces dans ſon Palais , on lifoit cette
Inſcription , Amoris , admirationis
ac lætitiæ publice pars magna
Præful & Ecclefia Matiſcon: Le
Portrait de Monſeigneur le Duc
de
GALANT: 241
de Bourgogne eſtoit placé au
deſſus du jambage droit de la
porte , accompagné de ce Madrigal
.
:
En attendant que la France àge-
- noux
Revere de tonfront l'augusteDiadème,
Souffre , grand Prince , que l'on
t'aime ,
Le regne des coeurs est bien doux .
Au-deſſus du Jambage gauche,
&ſous lePortrait deMonſeigneur
le Duc de Berry , on liſoit cet
autre Madrigal.
Estre digne de sanaiſſance
Et par l'esprit, parle coeur ,
Charmer tous les Mortelsparſaſeuleprefence
- Etfoutenir avec honneur
May 1701.11.P. X
242 MERCURE
Lepoids de Petit- Fils de LOUIS
4
Roy de France , ८
C'est voftre Portrait Monsei
gneur.
Deux Palmiers fortant des
deux coſtez de la porte , & s'élevant
juſques à la voûte , en trouvoient
un troifiéme qui naiſſoit
de la clef de la même voûte . Ce
Palmier mêloit ſes branches avec
les leurs ,& tous trois enfuite
rampant aux deux coſtez des
Portraits , & s'échapant entre
deux , couronnoient la porte &
tout le deffein Le mot Jungit
amor , la Couronne d'Eſpagne
entrelacée dans les branches du
Palmier le plus élevé , & deux
Couronnés de Fils de France pofées
ſur les deux autres Palmiers
GALANT 243
éclairciffoient le miſtere de ces
Peintures hieroglyphiques.
Meſſeigneurs les Princes ayant
des relais de deux lieuësen deux
lieuës , allérent de Mâcon coucher
à Châlons , où ils arrivérent
à fix heures du foir , aprés
avoir eſſuyé une fort groffe
pluye pendant le chemin.
Ils trouvérenten arrivant tou
tes les ruës tapiſſées , & bordées
d'une double have de Bourgeois
ſous les armes. Ils pafferent fous
trois ou quatreArcs de triomphe
pour ſe rendre à l'Evêché , où
ils furent complimentez par tous
les Corps de la Ville Il y eut le
foir une grande illumination qui
brilla de tous coſtez , des feux
devant toutes les maisons , & un
Feu d'artifice ſur l'eau . Les Prin
X ij
244 MERCURE
ces furent haranguez le lendemain
15. Avril par Me l'Evêque
de Chalons , & partirent pour
Beaune à neuf heures du matin ,
aprés avoir entendu la Meſſe. Les
Magiſtrats de cette Ville - là
eſtant aſſurez par tous les avis
qu'ils avoient de leur marche ,
qu'ils arriveroient de bonne heure
, firent le même jour monter à
cheval les principaux habitans
pour aller à leur rencontre à
deux lieuës de laVille. Ils étoient
environ fix-vingts Maiſtres bien
montez , & fort leſtement vétus .
Ils avoient des Timbales , &
trois Trompettes , qui portoient
les livrées de la Ville Deux
Echevins estoient à la teſte de
cette Troupe qui partit de Beaunedés
ſept heures du matin ,
GALANT. 245
Dans le même temps , deux
Compagnies de Milice , compofées
, l'une d'hommes mariez , &
l'autre de jeunes garçons , faiſant
quatre cens hommes des mieux
faits , les hommes portant les
couleurs du Roy , & les autres
celles de la Ville qui font vert
&blanc, ſe mirent ſous les armes
, fuivant l'ordre qu'ils en
avoient eu , & fur les dix à onze
heures du matin ayant occupé
leurs poſtes , ils formérent une
double haye dés l'entrée du Fau
bourg par où les Princes de
voient paſſer juſqu'à la portede
la maiſon de Me Brunet qui avoit
efté choisie pour les loger. Ils
avoient tous des cocardes des li
vrées du Rov.
Une heure aprés queMe Tri
<
X iij
246 MERCURE
boulet Controlleur de la Maiſon
deMadame la Ducheffe de Bourgogne
& Maire de la Ville eut
achevé de faire tendre des tapifſeries
de haute-liffe dans toutes
les ruës par leſquelles les Princes
devoient paſſer , les Magif
trats reçurent une Lettre de Mr
Ferrand , Intendant de la Province
, qui portoit qu'il avoit
ordre de leur mander de ne point
tapiffer ,Meſſeigneurs les Princes
ne le de ſarant pas. Le Maire
obeït, & laiſſa ſeulement à la
porte de fon logis , les Portraits
de Monſeigneur le Duc & de
Madame la Ducheffe de Bour
gogne , & de Monfeigneur le
Duc de Berry.
Cependant on eut avis que les
Princes avançoient. Ils firent
GALANT 247
arreſter leur caroffe pour voir
&pour examiner le Village de
-Vollenay , fameux par fon vin
delicieux. La Compagnie de Cavalerie
ayant joint Meſſeigneurs
les Princes , eut l'honneur de les
accompagner jufques au lieu ot
ils logérent à Beaune .
: Le Maire qui à la teſte du
Corps de Ville s'eſtoit rendu de
bonne heure au Faubourg de
Chalons , fut averty ſur les trois
heures aprés midy ,que Meffeigneurs
les Princes approchoient ,
ce qui luy fit ordonner qu'on
fonnast toutes les cloches, Ce
Faubourg eſtoit bordé par la
Compagnie d'hommes mariez ,
& de jeunes garçons , dont j'ay
parlé. Le Maire preſenté par Mr
Defgranges , eut l'honneur de
Xiiij
248 MERCURE
haranguer Meſſeigneurs les Prin
ces à la portiere de leur Caroffe
aumilieudu Faubourg , en adref
fant la parole à Monſeigneur le
Ducde Bourgogne. La Compagnie
des jeunes garçons fuivit
leur Caroffe dans la Ville , &
preceda même celle de la Cava
lerie bourgeoife , parce qu'elle
eſtoit deſtinée pour la garde du
lieu où l'on fçavoit qu'ils devoient
defcendre. Ils paſſérent
à la barriere de la Porte de la
Ville ſous un Arc de triomphe
dreffé ſur le chemin couvert de
la Place. J'en donneray la defcription
, & celle de quelques
autres à la fin de cette Relation
pour ne la point interrompre par
un détail qui ſeroit d'autant plus
long , que les Princes en trou
GALANT. 249
1
vérent un ſecond à l'entrée de la
Ville , & un troiſième à la Place
qui eſt devant la Maiſon où ils logerent.
Les ruës eſtoient tellement
remplies de monde qu'à
peine les Caroffes pouvoient- ils
paffer . Les Bourgeois estoient
auſſi ſous les armes dans la Ville,
avec les mêmes livrées que les
Compagnies de Cavalerie &
d'Infanterie qui les precedoient
&les ſuivoient. Ces Compagnies
Bourgeoifes commençoient dés
la barriere de la Porte de la Vil--
le , & s'étendoient ſur deux li
gnes , juſquà l'Egliſe Collegiale
qui eft beaucoup au- delà du lieu
où logérent ces Princes. Si-toft
qu'ils y furent arrivez toutes ces
Compagnies défilérent par quatre,&
furent trouvées tres-belles.
250 MERCURE
i
Sur les cinq heures du foir,
Meſſeigneurs les Princes reçurent
les prefens de la Ville , &
furent complimentez par les Of.
ficiers du Bailliage. Mrle Lieutenant
Civil porta la parole. Le
Prefidial d'Autun eut auſſi l'honheur
de les complimenter , quoy
que la Ville de Beaune ne foit
pas de fon reffort . Mr l'Abbé de
Morey , Docteur de Sorbonne ,
en eſt premier Preſident , & fes
ſervices prés de Monſeigneur le
Duc de Bourgogne en qualité de
Chapelain du Roy , l'eſtime qu'il
s'eſt acquiſe lorſqu'il a prêché
devant Sa Majesté , & l'emprelfement
de toute la Cour de Meffeigneurs
les Princes pour l'enrendre
, firent meriter cet honneur
à ce Prefidial. Voicy la ha
GALANT. 251
rangue que cet Abbé fit à la tefte
de fon Corps , dont les Confeillers
s'eſtoient rendus à Beaune....
MONSEIGNEUR ,
Le Prefidial d' Autan vient joindre
ſes tres-bumbles bommages aux
acclamations de joye ,d'attachement
&de respect qui retentiſſent de toutes
parts. Dès les premiers momens de
voſtre vie vous avezfait lagloire de
cette Province ;vous en ferezunjour
Le Souverain
vous y regnez par "
avance furnos coeurs.
Nous devons avoir cessentimens
pour un Prince destinépar Louis le
Grand à inſtruire un nouveau Roy ,
né pour le mettre en poffeſſion de fes
Etats , pourforcer la barriere fatale
qui diviſoit la France de l'Espagne,
pourformer une étroite alliance entre
1
252 MERCURE
deux Nations , qui juſque -là n'as
voient på paffer de l'estimé à l'amitié
Il est glorieux , Monseigneur , de
conduire fi-toſt un Souverain fur le
Trône , il vous l'eft bien davantage
d'estre si atentif à luy affurer le re
Apeine la jalousie éclate contre un
fogrand évenement, que vous ſongez
à rendre ses efforts inutiles. Rempli
de la valeur de l'Auguste Prince à
qui vous devez lejour , vous voulez
vous mettre à la teſte des Armées. Ce
feul Projet ralentit les plus vifs ,
donne de lamoderation à ceux qui en
font les plus éloignez . Heureux s'ils
connoiffent dans la fuite leurs veri
tables interests ; millefois plus heu
reux , fipar là ils arrestent voſtre
bras dėja prep à les foutroyer
GALANT. 22
Que ne doivent -ils pas craindre de
vous, Monseigneur , qui instruisez
furles deux mers d'anciens Capitaines,
qui encheriffezdans les Citadellesfur
les fortifications les plus vantées
, qui facrifiez à voſtre gloire les
pafions les plus vives , qui donnez
chaque jour de justes sujets d'admi
ration au Heros qui a l'honneur de
vous accompagner, toujours au deſſus
de ceux qui vous approchent, toujours
au deſſus de vous-même.
Que toute la terre admire en vous
ces grandes qualitez; que l'élevation
de vostre genie furprenne les plus su
blimes; que les Maistres de l'Elo
quence deviennent plus habiles dés
qu'ils vous entendent parler; que les
Sçavans vous voyent entrer dans
toutes fortes de questions , les Magitrats
, Monseigneur, s'occupent pri
254 MERCURE
ン
cipalement de voſtre droiture de coeur
dans les Conſeils du Roy , & de vostre
penetration dans la diſcuſſion des af
faires . Nousvousy voyons examiner
avec ſoin , decider avec connoiffance,
faire triompher la verité.
Que ne diront pas nos fucceſſeurs les
plus éloignez , au brait , au nombre ,
à l'éclat de tant de vertus ? Que ne
publiront-ils pas de vostre Auguste
Frere auffi diftingué parfa Politeſſe,
par l'égalité de fon Efprit , par la
grandeur de fon ame , que par fon
rang; &que neferoient pas les Officiers
du Prefidial d'Autun pour meri
ter vostre protection ? i
Cette harangue fait pour ainfi
dire l'hiſtoire du voyage de Monſeigneur
le Duc de Bourgogne.
Elle en raporte l'objet & les principales
circonstances, &elle fait
3
1 GALANT. 255
en peu de mots les Portraits de
deux grands Princes .
Ils foupérent ce foir- là à leur
grand couvert , & furent enſuite
divertis par un Feu d'artifice qui
eſtoit dreſſé dans un Baſtion de
la Place qui regardoit leur appartement
. Menfeigneur le Duc de
Bourgogne alluma ce Feu d'une
des feneftres de ſa Chambre , &
le fuccés en fut tel qu'on le pouvoit
ſouhaiter. Ily eut beaucoup
de Canon tiré , & des feux & de
illuminations dans la Ville pen
dant toute la nuit . Le lendemain
ces Princes allérent à la Meſſe
au Lieu -Dieu , Abbaye Royale
qui appartient aux Bernardins ,
parce que cette Eglife ſe trouva
proche du lieu où ils eſtoient logez
. Ils y furent haranguez par
des
256 MERCURE
M l'Abbé de Roquette , Grand
Vicaire , & Neveu de Mr l'Evêque
d'Autun. Le Compliment
de cet Abbé fut trouvé fort
beau , & ileut l'avantage de parler
longtemps , & bien . Mr I'Evêque
d'Autun l'avoit envoyé à
Beaune , parce qu'il eſtoit tombé
malade quelques jours avant que
Meſſeigneurs les Princes y arrivaſſent
, pour les y aſſurer de ſes
reſpects . Cet Abbé s'acquitta de
ſa commiſſion avec beaucoup
d'eſprit , & de magnificence ,
& tint Table ouverte foir &
matin. 53
Meſſeigneurs les Princesmontérent
en Caroſſe ſur les neuf
heures pour aller à Roffigeot ,
ſur le chemin de Dijon. La même
Bourgeoisie qui estoit fous les arGALANT.
254
mes à leur entrée , bordoit le
paſſage depuis la porte de leur
logis juſqu'à celle de la Ville ,
& ils furent efcortez par la me
me Cavalerie qui avon eſté la
veille au devant d'eux.
Je vous ay promis la deſcri
prion des Ares de triomphe qui
furent dreſſez à Beaune . Le pre
mier ſous lequel paſſerent Mef
ſeigneurs les Princes , repre
ſentoit la Sphere du monde . H
eftoit compoſé de quatre grandes
colomnes Iſolées , qui ſou
renoient des figures humaines ,
par leſquelles chaque partie du
monde estoit repreſentée Le
fuſt de ces colomnes , peint en
marbre , eſtoit orné des attributs
qui conviennent à l'Europe ,
May 1701 11. P. Y
1
258 MERCURG
l'Aſie , à l'Afrique , & à l'Ame
rique . Elles portoient ſous leur
chapiteau les Armes du Roy , &
deMonſeigneur le Duc de Bourgogne
, & de celles de Monſeigneur
le Ducde Berry , & des
trophées ſur leur baſe
Au deſſus de ces colomnes ,
qui faisoient un quarré regulier,
s'élevoit une voûte azurée , qui
repreſentoit le firmament , &
plus haut le Soleil dans le milieu.
Ainfi cet Ouvrage compoſoit
quatre faces. Le Soleil à fon le
ver paroiffoit ſur la premiere ;
diffipant les tenebres de la nuit,
&ces mots pourame ,
1 Nubila fugant.
1
2
Expliquées par les Vers ſuivans..
Ses rayons les plus doux s'approchent
de ces lieux
GALANT ইম
Et s'en vont presenter ce bel Astre à
nos yeux,
Sur la face opposée , cemême
Aſtre répandoit ſes rayons fur
la terre , qui reverdiffoit à fon
afpect, pour marquer la joye que
cauſoit cette arrivée , avec ces
mots ,
GAUDET PRÆSENTIA .
La terre en fon absence ,
Languiſſante &fans mouvement ;
Renaist parfa presence ,
En cet heureux moment. 102
Dans la troifiéme on lifoit au
bas du Soleil ces deux autres
mors latins Quis alter ,&ces quatre
Vers.
Privezde fa lumiere , à quel autre
:
aujourd'buy ?
Pouvions -nous demander un bien fi
neceffaire !
Yij
260 MERCURE
Heureuſe mille fois la terre qu'il
éclaire
Il n'eut jamais d'égal à luy
Et enfin dans la quatrième ,
fous des nuages qui ſe formoient
autour de cet Aftre , & qui defignoient
les mouvemens de l'Empire
, eſtoient ces mots , Majora
fugavi , expliquez par ces quatre
Vers.
- Ils n'exciteront point d'orages ,
Que ne diſſipe sa clarté : [nuages,
Sonpouvoiréprouvésurde plus grands
Affure pourjamais noſtre felicité.
Autour du Soleil on avoit mis
engros caractere en deux mots ,
Imperat orbi .
Al'entrée de la Ville eſtoit un
Portique ſous lequel pafferent
les Princes. Il repreſentoir la
Renommée qui appelloit les
GALANT 261
Peuples le plus reculez pour voir
les deux Princes . La Figure qui
la repreſentoit en occupoit la
face , avec ces Vers au bas . [Bois!
Faunes , Sylvains , Divinitez des
Vous Naiades , &vous Nereides !
Dèeſſes des Plaines humides ,
Accourez à ma voix ;
Pour admirer les Fils du
desRois
plus fage
[personne
Vous direz en voyant l'éclat de leur
Leur douce &modeste fierté,
Que tout ce qui les environne
Paffe, ce qu'en tous lieux j'en avois
raconté
:
L'un des Pilaſtres repreſentoit
Pan ſuivi de Bergers & de Bergeres
accourus à la voix de la
Renommée , & au deſſous on li--
foit ces Vers
23Ta voix s'est fait entendre.
22 MERCURE
Denos fombres Forests nous venons
de defcendre ,
Pour voir le Fils de ce Heros,
Qui fait regner icy le calme & le
repos.
La Place de devant la maiſon
où les Princes deſcendirent de
Caroffe , eſtoit ornée de deux
fontaines de vin , qui repreſentoient
une feſte de Bacchus .
C'eſtoit un rocher , du milieu
duquel uneBacchante faifoit fortir
une ſource, en le frapant avec
le Tirſe, & au lieu d'eau couloit
un vin blanc de Meursault , le
plus delicat du monde. Du pied
du rocher s'élevoit un jet de vin
clairet par un autre coup de
Tirſe , dont une ſeconde Bacchante
avoit frapé la terre, Ce
jet eſtoit de ſeize pieds de haut.
GALANT. 253
On lifoit ces Vers dans un cartouche
poſé au deſſus de ce ro
cher.
A la gloire d'un fi beau jour
Bacchus confacre cette Fefte ;
Que chacun en ce lieu s'arreste ,
Pouryprendre part àson tour.
Le vin clairet que ce Dieu nous
apreste,
Plus d'une fois a bleßé le cerveaus
Mais pour en garantir la teste,
Bacchus de ce rocher fait fortir un
ruiſſeau
En paſſant devant l'Hoſtel de
Ville , lors que ces Princes partirent
de Beaune ils trouverent
au milieu de la place un Jet de
vindu crude Beaune même. Cet
te Place estoit embellie de verdure
& d'une Deviſe qui avoit
pour corps un riche cofteau de
1
201
264 MERCURE
vignobleexpoſé au Soleil levant
avec ces mots , Vires ab aspectu .
De l'unà l'autre bout du monde ,
Chacun celebre mes vertus ,
Sije dois lejour àBacchus
Soleil , fource de biens & celeste &
feconde
Ce n'est qu'à tes premiers regards ,
Que je dois ma beauté , ma-gloire ,
&ma puiffance
Etfije fais de toutes parts
Eclater la réjouiſſance
Je ne dois ce bonheur qu'à ta feule
* prefence.
Plus loin dans la grande ruë
qui aboutit à la porte de la Ville
par où les Princes fortirent , ib
y avoit un Portique en galerio
qui occupoit preſque toute la
longueur& la largeur de la ruë .
SixDivinitez endiſtances éga
les
CALANT. 265
L
les , & autant de colomnes poſées
dans les diſtances , en faifoient
l'aſſemblage ,& les Vers
qui ſe liſoient ſur les Piedeſtaux
de chaque Figure , en expliquoient
le deſſein . N
Ceres eſtoit la premiere Divinité
qui paroiſſoit Elle invitoit
les Princes à honorer ces lieux
plus longtemps de leur prefence,
&cela en lamaniere ſuivante.
Au bonheur de ces lieux toujours in
tereffées ,
Petits- Filsde Mars fi vantez
•Contempleztrois Divinitez
-A vous retenir empreſſées :
Si vous daignez favoriser
Ces beaux lieux de vostre prefence ,
F'y feray croistre en abondance ,
Lesbiens qu' ailleurs on me voitre
fufer.
May 1701. II. P. Z
266 MERCURE
Diane à l'oppoſite faifoit fon
invitation par ces Vers
Princes , qui cheriffez les plaiſirs de
১ la Chaffe,
Diane tant defois favorable à vos
Vaux
AvecCeres vous demande la grace
De refter plus longtemps dans ces climats
heureux .
Plus avant & fur la même ligne
que Cerés , Bacchus ſe joignant
à ces Divinitez , diſoit aux Prin
ces.
Laiſſezenfin toucher vos coeurs ,
Princes , fi vous quittez ces fertiles
Campagnes ,
De ces sources de vins que verſentnos
montagnes
Vous ferezdes fources depleurs .
Momus eftoit vis -à- vis de cette
Figure. Il regardoit ces trois
GALANT 267
Divinitez d'un air moqueur , &
leur adreſſoit ainſi la parole
Divinitezde la molleffe
Ces richeßes , ces biens qu'avec tant
de largeffe
Vous répandez dans cefejour ,
* Croyez- vous qu'ils puißent furprendre
Le coeur de deux Heros qui fçavent
s'en défendre ?
Non, non, rien ne sçauroit differer
leur retour. :
Au bruit d'une guerre nouvelle
Ils vont precipiter leurs pas :
Quandla Victoire les appelle ,
Lesplaiſirs ne les touchentpas.
Bellone & Mars finiſſoient cerrepreſentation
par une couronne
de Laurier que chacune de ces
Divinitez tenoit à la main , &
qui formoient un Arc de triom
Zij
268 MERCURE
phe ſous lequel paſſerent les
Princes . Mars diſoit à Monfeigneur
le Duc de Bourgogne.
Prince,volez dans les combats ,
Allez donner de mortelles allarmes
Aux Ennemis de vos Etats.
Vulcain vous a forgédes armes,
Qui par divers exploits guerriers
Auſſi loin que mon nom vont porter
voſtre gloire ,
Et voila déja les Lauriers
Que je prepare à la victoire
Bellone diſoit .
Par moy vous les verrezobeir à vos
loix ,
Et c'est de la main de Bellonne .
Que pour prix de vos grands exploits
Vous recevrezcette Couronne.
Ala porte de le Ville eſtoit
un portique de verdure , avec
GALANT. 169
و
une Deviſe de deux Ruiſſeaux,
qui fortant d'une belle ſource
couloient enſemble & faifoient
reverdir les plaines où ils paroiffoient.
La campagne qui en
eſtoit éloignée, en paroiſſoit languiſſante
. Ces mots Latins fervoient
d'ame . :
EX CURSU DECOR .
Sortis d'une éclatante ſource ,
Que l'on voit de l'une à lautre
Ourſe ,
Porter sa puiſſance &fon nom ,
Nous donnons à ces plaines
Une riche moiſſon.
Le doux bruit de nos eaux anime le's
Syrenes ,
- Et les fleurs naiſſent ſous vos pas,
Tout languit dans les lieux où nous
ne sommes pas,
Hors de la Ville , entre la
:
Zij
270 MERCURE
Porte & le Pont. levis , il y avoit
un fecond Portique , avec une
autre Devile. C'eſtoit un ruifſeau
, qui par differens dêtours
cherche fa fource pour y rentrer.
On voyoit des fleurs qui ſe fanoient
dans les lieux dont il s'éloignoit
, & il y avoit ce mot
pour ame , REGESSU.
Vous nous quittez , charmant ruisfeau?
{
Et vous avancezvostre course
Pour retourner à voſtreſource ,
Par un chemin nouveau.
Un coeur pour vous fidelle & tendre
Nos reſpects pourvostre eau ,
Ne vous fauroient icy contraindre à
vous répandre.
Helas ! ces vignes , ce cofteau ,
La campagnefleurie ,
GALANT. 278
De vostre Ayeul la plus cherie ,
N'avoient encor rien d'affezbeau ;
Maissi vousfuyezleur prefence, ..
Ruiſſeau fi plein d'appas ,
Aumoins en voſtre absence
Ne les oubliez pas.
L'ordonnance de cette Feſte
eſtoit de Mr Tribolet Maire de la
Ville , & il avoit fait auſſi les
Deviſes & les Vers .
1
-Quoy que le zele & l'amour
des Magiſtrats de Beaune pour
le Roy & pour Meſſeigneurs les
Princes ait paru fort grand err
cette occafion , ils en auroient
encore donné de plus éclatantes
marques s'ils avoient eu plus de
temps pour s'y preparer. Ces dignes
& zelez Magiſtrats ont eſté
ſi ſatisfaits de l'ardeur empreſſée
&de la maniere dont les Bour-
Zij
272 MERCURE
geois ont executé leurs ordres ,
& de l'ardente & fincere affection
qu'ils ont fait voir pour tou
te la Maiſon Royale , quils ont
donné un Prix au Piſtolet à la
Compagnie de Bourgeois à cheval
, & un au Mouſquet à chacune
des autres Compagnies .
Si- toſt qu'on eut appris à Dijon
que Meſſeigneurs les Princes
devoient paffer par la Bou
gogne , Me Ferrand , Intendant
de la Province , donna tous les
ordres neceffaires , afin que les
chemins fuſſent rétablis , & pendant
ce temps les Magiſtrats de
Dijon voulant leur marquer , &
particulierement à Monſeigneur
le Duc de Bourgogne , comme
leur Duc , la joye que toute la
Ville reffentoit de ce qu'il de
GALANT 273
voit l'honorer de ſa preſence , ils
convinrent par l'avis de cet Intendant
, de les faire entrer par
la Porte de Saint Pierre , quoy
que ce ne foit pas la Porte ordinaire
, par laquelle entrent ceux
qui viennent de Lyon . Cette refolution
fut priſe , à cauſe que
pour entrer par cette Porte , il
falloit qu'ils paſſaſſent par le
Cours . C'est une fort belle avenuë
, plantée d'arbres à quatre
rangs , dont celle du milieu est
la plus large. Au bout de ce
Cours il y a un Parc planté d'ar
bres en forme d'étoile , & au
milieu eſt un parterre de verdure
planté d'Ifs & d'Epiciats. Ce
Partere eſt bordé d'une Allée
qui regne le long de la Riviere
d'Ouche , fur laquelle on reſo274
MERCURE
lut de conſtruire un Pont S. A.
R. Monfieur le Prince , Gouverneur
de Bourgogne approuva
fort ce deſſein ,& ordonna qu'on
n'épargnaſt rien pour le bien
executer. On éleva pluſieurs
Arcs de triomphe à la Porte de
Saint Pierre. On voyoit ſur cette
porte en dehors deux Vieillards ,
appuyez chacun ſur uneUrne repreſentant
les Fleuvesde l'Ouche
&Sufon qui arroſent laVille Ces
Vieillards eſtoient couchez ſur le
ceintre au milieu duquel eſtoient
desTrophées,& au deſſus les Armes
de Sa Majefté. On liſoit ces
Vers au deffous de l'Ouche.
Princes ,pourvous m'eux voirj'éle
ve icy mesflots
Quene dois-je pas au Heros
1
GALANT: 275
Qui vient par sa prefence embellir
mon rivage ?
Ilprend , quoy que monfein n'offre
point de tresors ,
Plus de plaisir à voirmes bords
Qu'àcommanderà ceux du Tage.
Au deſſous du Suzon on'liſoit
ces autres Vers .
De l'Ouche, mon voisin , Rival am-
: bitieux ,
Comme luy je viens ences lieux
Chercher vostre aimableprefence.
Fier de tenir ſur vous , Prince , les
yeux ouverts ,
Plus quesijeſentois renaiſtre l'efperance
Devoir fervir mon onde àjoindre les
deux Mers.
Pour entendre ce dernierVers ,
il faut ſçavoir que l'on parla il y
a quelque temps de faire un Ca276
MERCURE
nal pour joindre la Seine à la
Saone , & ces deux Rivieres ,
l'Ouche & Suzon devoient ſervirà
ce Canal .
Dans le milieu au deſſous du
centre, il y avoit une table peinte
en marbre noir , où ſe liſoit cette
Inſcription Latine.
Ludovici Magni Nepoti digniſſimo,
Delphini Filionon degeneri,
Hifpaniarum Regis Fratri
amantiffimo,
Tot coronarum contemptori glorioso ,
Gloriofiori unius quidem,fed Gallica
bæredi
Gloriofiſſimo Eteonæ candidato ,
Galliarum hactenus amori,nuncfpei,
pofthac præfidio ,
S, P. Q. D.
On trouvoit fur la ſeconde:
Porte la Bourgogne repreſentée
GALANT. 277
par une Femme , tenant les Armes
de la Province en ſa main
droite , & de la gauche un rouleau
, où ces mots eſtoient écrits ,
Divorum Sedes , & une couronne
Ducale ſur la teſte . Elle eſtoit
élevée ſur un piedestal de marbre
, où dans le milieu on liſoit
fur une table de marbre noir ,
cette Inſcription en lettres d'or ,
Ludovico Burgundiæ Duci
Urbem ingredienti
Arcus triumphales excitarunt
S. P. Q. D.
Del'autre coſté de la Porte en
dedans de la Ville on trouvoit
cette autre Inſcription .
Burgundiæ Duci , omnium maximo,
Omnium ut nomine, fic virtutibus
Prædico
Pia Philippi audacia ,
:
278 MERCURE
Intrepido Joannis animo ,
Pacifica optimaque alterius Philippi
Indole
.د
Bellua Caroli fortitudine .
Quod peragratis florentiſſimi regni
Provinciis
Suam quoque fui amantiſſimam
Burgundiam :
:
Sua dignetur præfentia,
Gratitudinis&lætitiæ monumentum
DivioPrinceps Civitas .
P. D.
Mr Baudot , Maire de Dijon ,
voulut qu'on élevaſt un Obelifque
au bout de la ruë du Potet ,
pour cacher la defectuoſité de
pluſieurs vieilles maiſons qui faifoient
face à la ruë par laquelle
les Princes devoient entrer . M
Noinville , Architecte de la Province
ayant eſté chargé de ce
:
GALANT. 279
foin par ordre de Monfieur le
Prince , il fit élever deux Portiques,
Un qui conduiſoit à la ruë
du Potet , & l'autre à la ruë S.
Eſtienne , par où les Princes devoient
paſſer . Ces deux Portiques
eſtoient joints enſemble par
une colonnade au deſſus de laquelle
on voyoit un Obeliſque
d'une hauteur extraordinaire ,
porté ſur la croupe de deux Lions
de bronze doré ,au deſſus duquel
il yavoit un Soleil , & cet Obeliſque
estoit chargé des Armes
de Monſeigneur le Duc de Bourgogne.
On voyoit dans le milieu de
cette Colonnade de pluſieurs
figures . La France eſtoit au mi.
lieu , repreſentée par une femme
couverte d'un Manteau Royal
280 MERCURE
د
ſemé de fleurs de lis doublé
d'hermine , affiſſe ſur un Trône
&couverte de la Couronne royale.
Elle preſentoit ces deux Princes
qui estoient habillez à la Romaine
, le caſque en teſte . La
Bourgogne eſtoit repreſentée à
genoux devant eux , en leur
tendant les bras pour les rece
voir & comme pour les engager
à ne point la quitter. Elle estoit
aiſée à connoiſtre par ſa Couron
ne & par fon Manteau Ducal.
La Gloire repreſentée ſous la figure
d'une femme, ſe faiſoit aifément
diftinguer par les lauriers
qu'elle offroit aux Prince. Les
Vers François , compoſez par
Mr de la Monnoye , Correcteur
des Comptes à Dijon , qui s'eft
rendu fi fameux par les Prix de
GALANT 281
Poësie qu'il a tant de fois remportez
à l'Academie Françoiſe ,
ſervoient d'explication à ces figures.
Ces Vers eſtoient écrits en
lettres d'or en trois differentes
Inſcriptions . La premiere eſtoit
au deſſous de la Colonnade , &
voicy ce qu'on y liſoit.
La France à la Bourgogne.
De ces jeunes Heros , nostre commun
espoir
Bourgogne , à tes defirs j'accorde ta
prefence ;
En courant à lagloire ils ont la complaisance
D'avoirexpréschangé leur routepour
tevoir.
La Bourgogne à la France .
May 1701. 11.P. Aa
k
282 MERCURE
France, je vois mon Duc , en rapide
vainqueur ,
Preft à
[ Victoire
mener deja fon Frere ààta
F'applaudis à tous deux &je fens
3
dans mon coeur
Pour eux autant d'amour qu'ils en
ontpour la gloire.
La ſeconde estoit au deſſus du
Portique par deſſous lequel les
Princes devoient paſſer. 7
Meſſeignenrs les Princes
à la Bourgogne.
A
Bienque pour ton ardeur nous ayons
duretour
Nous trouvons dans la gloire un charme
préferable ,
Tu dois pour nous Bourgogne , en
avoir plus d'amour ,
Plus on aime la gloire , & plus on
eft aimable
GALANT. 283
১
La troifiéme eſtoit au deſſus du
portique qui conduiſoit à la ruë
du Polet
នៅ
&
La Gloire à la Bourgogne
Bourgogne , preste moy tes deux jeunes
guerriers
Laiffe-les afpirer à ma double guirtande.
La gloire à l'avenir n'en fera que
plus grande
Quand tu les reverras couverts de
meslauriers.
Ce n'eſtoit pas à cesſeuls ouvrages
que lesMagiſtrats avoient
às'occuper pour la reception de
Meſſeigneurs les Princes, Comme
il avoit eſté reſolu aux der
niers Etats de la Provinces , de
faire quelques embelliſſemens
Aaij
284 MERCURE
1
au Logis du Roy , & qu'il avoit
efté fait un fond pour cela , or
avoit déja commencé à abattre
un eſcalier qui avançoit dans la
cour de cet Hoſtel , & qui y faifoit
une mauvaile figure , en forte
qu'une partie de la couverture ,
&même des Appartemens.eftoit
abatuë . Il falut donc dans le
peu de temps que l'on avoit , fai
re reparer ces appartemens & recouvrir
ce qui en avoit eſté dé
couvert. On y employa un fi
grand nombre d'ouvriers que le
tout fut rétabli & mis en eftat
deux jours avant l'arrivée des
Princes d'une maniere qu'à pei
ne pouvoit- on s'appercevoir qu'
il y euſt eu rien d'abatu quinze
jours auparavant .
On avoit d'abord refolu de
?
GALANT. 285.
conftruire un Feu d'artifice dans
le milieu de la place Royale,dans
laquelle eſt l'Hotel , ou ( pour
parlér le langage de Dijon ) le
logis du Roy , mais au lieu de le
mettre dans le milieu , comme
cette Place forme un demy cercle
d'arcades au deffus deſquel
les regne une balustrade de pier
re de taille fort bien faite , on
trouva plus à propos de placer
tout l'artifice fur cette baluſtrade.
On éleva en face du lieu d'où
les Princes devoient voir le feu
une petite Attique ceintrée , au
milieu de laquelle on voyoit les!,
armes de Monſeigneur le Duc
de Bourgogne. Au deſſus eſtoith
la Renommée un pied ſur unglobed'azur
, poféſur des trophées,
tenant ſa trompette d'une main ,
286 MERCURE
& de l'autre les armes de Bour
gogne. Aux deux coſtez de cette
Attique on avoit poſé deux figures
dont l'une reprefentoit le
Dieu Mars & l'autre une Minerve.
Tout autour de cette baluftrade
on avoit mis au deſſus
de chaque pilaſtre des chiffres
couronnez , ſçavoir des Z entrelaffées
, &des C auſſi entrelaſſez
qui font les chiffres des deux
Princes .
Dans le milieu de cetteplace
on avoit élevé un large Piedeſtal
fur lequel on voyoit un Bacchus
fur fon tonneau , entouré d'une
feüillée compofée de feüilles de
vigne , de pampre & de lierre ,
& il y avoit aux quatre coins de
ce piedestal des fontaines de vin
jalliſſantes.
GALANT: 281
Meſſeigneurs les Princes qui
eſtoient venus coucher le 15 .
d'Avril à Beaune en partirent
le 16. au matin , & dinérent à
Vougeot , petit Village à une
lieuë de Nuits , & à trois lieuës
de Dijon. Mr de Juſſey ,Grand
Prevoſt desMaréchaux en Bourgogne
, monta à cheval à fix heures
du matin , ſuivy de la Compagnie
pour aller au devant des
Princes.
Cependant on affembla toute
Ia Milice Bougeoiſe au nombre
de trois mille hommes diviſez
en ſept Compagnies. Comme il
y a ſept Paroiſſes qui font les
ſept quartiers de la Ville, chaque
Compagnie a un Capitaine , un
Lieutenant & un Enſeigne , avec
pluſieurs Appointez ſous eux.
1
298 MERCURE
Tous ces Officiers eſtoient vétus
de differentes couleurs , avec
de fort belles veſtes , la pluſpart
détofes d'or & d'argent , & tous
ayant des écharpes d'or & d'argent
tres-magnifiques , avec des
plumes blanches ſur leurs chapeaux
& des cocardes de taffetas
de differentes couleurs. Les
Enſeignes portoient chacun l'Enſeigne
de leur Compagnie , &
celuyde la Parouſe Notre Dame
qui eſt la premiere Paroiffe & la
Compagnie Colonelle de la Ville
, porroit l'Oriflame qui ne paroiſt
que lorſque toutes les Compagnies
font affemblées. Cet Oriflame
eſt une eſpece de Drapeau
plus étroit que les autres , qui va
en s'étreffiffant paarrle bout & eſt
fendu 7
GALANT. 289
fendu à peu prés comme le Drapeau
des Dragons ou les Flames
des Vaiſſeaux ; il y a deſſus les
Armes de la Ville en broderie .
Les Dixiniers ou Appointez
n'eſtoient pas moins bien vétus
que les autres Officiers , &
avoient des pertuiſannes garnies
de frange d'or & foye , le bâton
couvert de velours cramoiſi garnyd'or
& les lames fort larges ,
la pluſpart dorées juſques à la
moitié ; il y avoit encore à chaque
Compagnieun certain nombre
de Sergens avec la Hallebarde
à la main, tous vétus dela
couleur de leur Paroiffe , avec
des galons d'argent ſur le revers
de leurs manches. Chaque Compagnie
avoit ſes Tambours , fes
Fifres , & pluſieurs Hautbois,
May 1701. 11.P. Bb
t
2020
290 MERCURE
Ces Compagnies s'aſſemblérent
dés le matin chacun dans
leur quartier & ſe joignirent toutes
à la place Saint Michel , d'où
elles ſe rendirent à la porte Saint
Pierre , où elles ſe poſterent en
haye depuis la moitié du Cours
juſqu'à la porte du Logis du
Roy où les Princes devoient loger,
elles furent precedez par Mr
l'Intendant qui arriva ſur les
trois heures aprés midy. L'on
avoit fait un chemin nouveau
pour conduire les Princes , & on
y avoitplanté d'eſpace en efpace
des giroüettes aux armes deMonfieur
le Prince , pour avertir les
paſſans de la nouvelle route. On
avoit auſſi fait conſtruire
Pont , comme je vous l'ay déja
marqué , pour leur faire paſſer
un
GALANT 291
1
da riviere d'Ouche à la Colombiere
, qui eſt un Jardin trespropre
que Monfieur le Prince
afait accommoder , & a ſoin de
faire entretenir ; ce Jardin abou
tit au Cours . Meſſeigneurs les
Princes arrivérent ſur les cinq
heures du foir. Ils paſſerent fur
le Pont, & traverſerent la grande
allée du Cours au milieu de prés
detrois cens caroffes rangez dans
les deux contre- allées . Ces caz
roſſes eſtoient remplis d'un fort
grand nombre de Dames bieu
coëffées, fort parées quoy qu'en
deüil , & ornées de beaucoup de
diamans . Les Princes trouvérent
à la porte de la Ville les Magiftrats
en robe violette avec l'Epitoge
d'hermine.
Mr Baudot Vicomte Mayeur
Bb ij
292 MERCURE
preſenta les elefs dans un baſſin
d'argent , & fit une petite harangue
à Meſſeigneurs les Princes .
Enſuite ils entrérentdans laVil
le , dont les ruës eſtoient tapif
fées juſques au logis du Roy, au
bruit du Canon & de la Moufqueterie
du Chasteau. Dés le
matin il eſtoit ſorti quantité de
perſonnes à cheval pour voir arriver
ces Princes. Tous ces Cavaliers
marchoient en peloton à
à la teſte des Gardes du Corps
qui avoient tous l'épée haute.Le
Caroffe des Princes atteléode
huit chevaux paroiſſoit enſuite ,
aprés lequel il y avoit foixante
Gardes du Corps qui estoient ſui )
vis de la Maréchauffée ayant
auſſi l'épée haute
Outre le peuple de Dijoncil
GALANT. 203
y avoit une affluence de monde
extraordinaire , qui estoit accouruë
de tous coſtez pour prendre
part àla joye de ceux de Dijon ,
dans une occaſion ſi peu ordinaire.
PE
Les Princes arrivérent au Lo
gis du Roy , où ils mirent pied a
terre , & où ils furentgardez par
un détachement de la Garnifon
du Chaſteau de Dijon , & parun
détachement de la Garniſon
d'Auxonne , commandé par deux
Capitaines & deux Lieutenans
le tout fous les ordres de Mr de
Fontenay,Gouverneur du Cha
ſteau de Dijon. Ils joüérent juf
qu'à l'heure de leur foupé , &
Madame la premiere Prefidente ,
& Madame l'Intendante eurent
l'honneur de le voir jouer. Je
Bbiiy
294 MERCURE
dois vous marquer icy que, Mr
l'Evêque de Langres qui estoit
venu exprés à Dijon qui eſt de
fon Diocele , pour avoir Thonneur
d'y recevoir les Princes
propofa à Mrs de la Sainte Chapelle
de dire la Meſſe le lendemain
de leur arrivée dans l'Egli
ſe de la Sainte Chapelle qui ett
joignant le Logis du Roy & qui
a eſté fondée par un Duc de
Bourgogne , pour ſervir de Chapelle
au Palais des Dues. Ce Prelat
fit connoiſtre à ces Chanoines
qu'il ne prétendoit point
pour cela déroger en rien àleurs
privileges , parce qu'ils neare
connoiſſent que le Saint Siege.
Cependant ces Meſſieurs ne voulurent
point fouffrir qu'il reçuſt
Any qu'il haranguaſt les Princes
GALANT 2.95
1
dans leur Eglife , comme il leur
avoit propoſé , ce qui l'obligea
d'envoyer un Courrier avec une
lettre qu'il écrivit fur ce ſujet à
Mr le Maréchal de Noailles dés
la veille de leur arrivée . Il fut
decidé , pour éviter toutes fortes
de difficultez , que les Princes
iroient à la Meſſe dans l'Eglife
Collegiale & Paroiſſiale de Saint
Eſtienne , qui eſt auſſi la Paroiſſe
du logis du Roy , ou même Monfieur
le Prince ne manque pas ,
lorſqu'il eſt aux Etats ; de rendre
une fois le Pain benit , pour
reconnoiſtre cette Eglife pour ſa
Paroiſſe . Meſſicurs de la Sainte
Chapelle qui avoient fait de
grands preparatifs dans leur Egliſe
pour y recevoir dignement
lesdeux Princes , les fuppliérent
Bbij
296 MERCURE
de venir tout au moins y entendre
Veſpres , ce qui leur fut acdé
; de forte que Meſſeigneurs
les Princes allérent entendre la
Meſſe le Dimanche 17. qui eſtoit
le lendemain de leur arrivée , en
l'Egliſe de Saint Eſtienne , où
Mrl Evêque de Langres , aſſiſté
des Chanoines de cette Collegiale
, les reçut à la porte de l'Egliſe
, ou aprés leur avoir preſenté
l'Eau benite , il les complimenta
en ces termes .
MONSEIGNEUR ,
Vous venez de répandre dans une
partie de ce vaſte Royaume la joye
& l'admiration parmyles peuples ,
& vous joüiffez de vostre reputa
tion dans un age où les autres Prin
ces commencent à peine à se faire
GALANT. 297
connoistre. Elevé fous les yeux & par
les soins d'un Roy , dont toutes les
actionsfont des exemples , vous faites
voir qu'en tous lieux on peut
faire briller les feux de la jeuneſſe
avecla ſageſſe & la vertu , & vous
eftes tellement destiné à la gloire .
qu'une Nation accoutumée à la fuivre
,jalouſe de la conferver, n'ofant
efperer de vous avoir pour fon Maiſtre
, a cru ne pouvoir trouver que
parmi vos auguſtes Freres un Roy
digne d'elle.
La France vous regarde , Monfeigneur,
avecdesyeux de respect &
de complaisance ; & l'Espagne , ce
peuplefi fier &fi genereux , qu'une
ancienne émulation faisoit autrefois
combatore contre nous pour des Royau
mes , n'envie plus que deſtre gouvernée
par des Princes de vostre Sang.
さ
298 MERCURE
Un évenementſi glorieux estoit du au
regne de Louis le Grand . Ce Prince fi
justement admiré de toute l'Europe ,
reçoit les recompenses qu'il mèrite ;
ilvoitles Couronnes tomberaux pieds
de ſes Enfans ; il voit fes Enfans dignes
de les porter, & pour comble de
gloire , il voit l'Espagne demander
fes ordres , &mettre fa feureté dans
Safidelite.
Qu'il est heureux pour vous, Monfeigneur,
de faire connoistré dans toutes
vos actions le Sang d'un figrand
Prince , & qu'il est beau d'imiter
fes vertus . auſſi-toſt que vous avez
pû les connoistre.
يف
LeClergé , à la tefte duquel j'ay
l'honneur de vous parler , vientvous
affurer , Monseigneur , de ses voeux
&de ses prieres . Il leve ses mains
au Ciel pour attirerfur vous ses beGALANT.
299
nedictions &chacune de vos vertus,
&de celles de ce Prince que la nature
a forme pour estre aime , & dont le
merite éclatant se fait deja sentir à
tout le monde ; il demande à Dieu
qu'il augmente vos années ,afinque
conduit par celuy qui tient en fos
mains le coeur des Rois, vous soyez
unjour le modele des Princes & le
xemplede tous le's Chrestiens
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
parut fort contentdu dif
cours de Mr l'Evêque de Langres
qui dit enfuite la Meffe
pendant laquelle la Mufique de
cette Eglife chanta quelques
Motets.
Au retour de la Meſſe ,Mr Bouchu,
premier Preſident au Parlement
de Bourgogne , accompagné
de cinq Preſidens à Mortier,
300 MERCURE
1
&de douze Conſeillers au même
Parlement , fut conduit par M
Defgranges , Maiſtre des Ceremonies
, juſque dans la chambre
deMonſeigneur le Duc de Bourgogne
, où il luy fit ſa harangue.
EnfuiteMr Deſgranges alla prendre
Mrsde la Chambre des Comptes
, ayant à leur teſte Mr Baillet,
leur premier Preſident, qu'il
conduifit dans la chambre de
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
, où ce Preſident le haranrangua.
Voicy le Compliment
qu'il luy fit .
MONSEIGNEUR ,
La joye que nous avons de vous
Poffeder aujourd' buy nous eft d'autant
plusſenſible,que nous l'avions moins
efperée. Faloux du bonheur de tant de
GALANT. 301
Peuples que vous avezhonorez de
vostre presence , nous languiſions
plongez dans une triſteße profonde ,
ne pouvantnous conſolerque la Bourgogne
fust privée d'unpareil honneur.
Elle , Monseigneur , dont vous portez
le nom, &qui par l'amour&la
veneration particuliere qu'elle a pour
vous feflattoit d'estre preferce à tou
tes les autres Provinces ; mais,Monfeigneur
, vos bontezfurpaffent aujour'd
buy nostre attente ; vous avez
daigné écouter nossoupirs, &convertir
nos plaintes en acclamations de
joye.
Quellejoye en effet de voir en vous
tout ce qui faitles delices & l'admiration
de la Cour , tout ce qui peut
faire les defirs&lafelicité des peu
ples. Il n'ya , Monseigneur qu'à
jetter les yeux fur vous pour connoi202
MERCURE
ftre d'abord tout ce que vous estes ,
quand nous pourrions ignorer que
vous estes destiné àremplir un jour le
premierTròne du monde.
Ce caractere de grandeur & de
majesté que le Ciel a gravéfur voſtre
front auguste , ce coeur grand & magnanime
quť vous fait refuser les
Sceptres & les Diademes , cette fageße
merveilleuse qui a prévenu en
vous le temps&les années ; nefuffiroient-
ils pas pour nous apprendre
que vous estes le Petit-Fils de Louis
leGrand , l'expreſſion fidelle de tou
tesſes vertus &le digne Succeffeur de
Sapuißance&de fagloire ?
Formé comme vous l'eſtes duſang
de ce Heros , élevéfous ſesyeux dans
les Sciences & dans le métier de la
guerre , instruit par son Histoire ,&
par luy-mème du grand Art de rew
GALANT 203
gner ,fortifié parses exemples dans
la vertu &dans la piete , foûtena
enfin parles excellentes qualitezd'un
Pere qui fait conſiſter toute fa gloire
à l'imiter&à luy estre parfaitement
foumis , que de merveilles n'ajouterez-
vous pas unjour à toutes les merveilles
defon regne ,lors que l'age&
Pexperience se trouvent jointes à toutes
vos vertus &quelles auront exprimé
les traits de vostre incomparable
Ayeul. 1
A
Faſſe le Ciel que vous soyezfans
ceſſe animé de la noble émulationde le
Suivrepas àpas , &puiſſe naistre de
vous une longueſuite de Heros dignes
comme luy & comme vous de commander
à tout le reste de la terre.
Ce font , Monseigneur , les voeux
ardens que cette Compagnie parmy
fes profonds hommages ferafans ceffe
304 MERCURE
"
pour vostre gloire &pour le bonheur
des peuples qui vousferontfoumis.
Aprés cela , le même Mr Deſ
granges alla prendre le Parlement
, qu'il mena à l'apparte
ment de Monſeigneur leDuc de
Berry,out le premier Preſident
luy fit une harangue particuliere
Mrs dela Chambre des Comptes
firent la même choſe, & lemême
Mr Baillet parla ainſi
MONSEIGNEUR ,
Apres avoir rendu nos hommages
àMonseigneur le Ducde Bourgogne,
il est bien juſte que nous nous acquittions
envers vous des mèmes devoirs
nous n'y ſommes passeulement engagezpar
le profond respect que nous
devons à voſtre auguste naiſſance, nous
A
GALANT. 305
yfommes encore puiffimment excitez
par les mouvemens de nos coeurs , &
par le plaisir de voir un Prince charmantque
toute la terre adore .
Toutela France , Monseigneur, a
reßenti vivement la perte qu'elle
vient de faire de ce grand Prince que
vous venezde conduirejusqu'au pied
du Trone. Les defirs empreffez de
tous les Royaumes d'Espagne,&cette
éternelle alliance qui vient d'estre
faite entre les deux plus puiſſantes
Monarchies du monde , n'ont pû les
confoler. Iln'y a que vostre perſonne,
Monseigneur,jointe à celle de Mon-
SeigneurleDucde Bourgogne, qui ait
estecapable de faire ceſſerſes regrets;
c'estsans doute dansce deßein , que
leRoypleinde bonté pourses peuples,
&toujours attentif à ce qui peu pro
curer leur soulagement & leur bon-
May 1701. II. P. Cc
206 MERCURE
beur , a bien voulu pour leur conſolation
leur faire voir , que fil' Espagne
leur enleve un Princefi digne de
leur affection , il luy en reste deux au
tres dignes de tout leur amour &trescapables
de leur commander. C'eft,
Monseigneur , ce qui fait le comble
de nostre joye &le ſujet des voeux que
cette Compagnie, toujours occupée du
defirde vous honorer&de vousplaire,
ne cefferajamais de faire pour vostre
conservation,
Monseigneur le Duc de Berry.
s'étant rendu enſuite dansl'Apartement
de Monſeigneur le Duc
deBourgogne ſon frere, les Princes
receurent les complimensde
Mrs les Treforiers de France ;
Mr Fournet portant la parole ,
& de Mrs du Preſidial Mr Violet
premier Preſident de ce PreGALANT
207
fidial &Gouverneur de la Chan
cellerie de Bourgogne , portant
la parole, ſa harangue fut courte
&eut beaucoup d'aprobation .
Les harangues eſtant finies ,
les Princes ſe mirent à table &
mangerent en public comme ils
avoient fait le jour de leur ar
rivée. On avoit preparé une
Salle où l'on croyoit qu'ils de
voient manger , mais Monfei
gneur le Duc de Bourgogne l'a
trouva trop petite , & ordonna
qu'on miſt ſon couvert dans la
Salle des Etats. Cette Salle a
eſté bâtie pour l'aſſemblée des
Etats de la Province. Elle eft
tres -ſpacieuſe & tres -belle , en
tourée d'amphiteatres couverts
detapisbleus femez de Fleurs de
Lis. Dans le fond eſt un fau
Ccij
308 MERCURE
W
teüil pour le Gouverneur ſurune
haute eſtrade avec pluſieurs au
tres fauteüils moins élevez ques
celuy du Gouverneur , pour lesuel
Evêques qui aſſiſtent aux Etats ,th
pour les Lieutenans de Roy
pour Mrle premier Preſidentdu
Parlement , & pour Mr l'Intens
dant. Dans le parterre il y a plu
ſieurs bancs ou formes couverts
de pareils tapis pour placer les
Dames & autres perſonnes , que
la curioſité d'entendre les haranguesqui
ſe prononcent à l'ouver
ture des Etats y attire. Ce fursa
dans ce parterreoù aprés enuasd
avoir rangé les bans , ont mit les
couvert des Princes . On plaça zaid
les Dames & les autres perfond 3091
nes qui voulurent les voir ſur les -2013
amphiteatres & fur les bancs qui auos
GALANT. 209
font au tour de cette Salle . Ces
Princes y ont mange trois fois ,
c'est-à-dire à fouper le jour de
leur arrivée & le lendemain a
dîner & à ſouper , & toutes les
fois il ya eu une ſi grande afluence
de monde qu'à peine les Officiers
pouvoient-ils ſervir.
Mr P'Intendant , qui depuis
Mâcon avoit toujours tenu trois
tables magnifiquement ſervies ,
continüa à Dijon. Il avoit deux
grandes tables ſervies dans la
même Salle de quinze couverts
chacune , & comme il y avoit
beaucoup de monde , il y eut
encore juſqu'à trois petites tables
que l'on dreſſa , & qui furent
ſervies toutes d'une maniere
tres-diftinguées. Il fit illuminer 200
toute la Cour de ſon Hôtel , eng qu
210 MERCURE
forte que lesmurailles en paroif
foient toutes en feu , &ces illuminations
parurent les deux nuits
que les Princes pafferent à Dijon.
On avoit mis dans la place
Rovale fur chaque arcade des devifes
ou emblémes illuminées.
Elles eftoient peintes fur du pa-;
pier huilé , & par derriere il y
avoit un nombre infiny de petites
lampes de fer blanc , qui faifoient
uneffet merveilleux , lefquelles
furent allumées le foir
de leur arrivée & le lendemain.
Les Princes entendirent Vef
pres le Dimanche 17. à la Sainte
Chapelle. Elle eſtoit tenduë de
verdure depuis le haut , ce qui
produiſoit un tres- agreable effet.
Ils y furent receus à la porte par
GALANT 3१1८1
le, Doyen accompagné de tous
les Chanoines , lequel aprés
leur avoir preſenté l'eau benîte:
fit une harrangue , les Veſpres
furent chantées partie en Mu
ſique , de laquelle les Princes
parurent contens , & partie en
plain chant & faux bourdon. A.
L'iſſuë des Veſpres les Princes
allerent adorer la Sainte Hoftie
qu'un Juif perça de pluſieurs
coups de canif. On y voit en
core le Sang qui en fortit. Au
deſſus eſt la Couronne de Louis
XI qu'il donna exprés pour
mettre audeſſus de cette Hoftie.
Les Peres Chartreux de la
Ville de Dijon s'eſtoient flattez
ique Meſſeigneurs les Princes
iroient voir leur Maiſon à cauſe
des tombeaux magnifiques des ...
รมว
E
212 MERCURE
:
Ducs de Bourgogne qui repoſent
dans leur Eglife , & ils avoient
même preparé une tres-belle collation
; mais lepeu de temps que
ces Princes reſterent àDijon fut
cauſe qu'ils n'y allerent pas , ees
Religieux en furent tres mortifiez
, & firent porter toute la
collation aux pauvres de l'Hôpital.
Les Princes ayant oüy Veſpres'
revinrent chez eux. Monfeigneur
le Duc de Bourgogne
écrivit pendant quelque temps,
aprés quoy il joüa juſqu'au fouper
qui ne fut pas bien long , car
l'empreſſement qu'il avoit de ſe
rendre à la Cour lay fit defirer
de fe coucher de bonne heure
pour partir le lendemain de
grandmatin. Les Princes aprés
Ieur
1
GALANT. 313
leur fouper vinrent par l'Apartement
deMonſeigneur le Duc
de Berry ſur une terraſſe qu'on
avoit dreſſée , & pour y entrer
on avoit fait percer une muraille
du Logis du Roy qui regarde du
coſté de la Place Royale . Il eft
bon de vous apprendre que le
corps du Bâtiment où eſtoit l'Apartement
de Monſeigneur le
Duc de Berry , & que l'on appelle
vulgairement le corps de
Logis de Rocroy , parce qu'il
fut bâty quelque temps aprés la
bataille de Rocroy , gagnée par
défunt Monfieur le Prince , doit
eſtre abatu pour laiſſer voir une
grande face de Bâtiment qui eſt
derriere. Ce Corps de Logis n'a
aucune venë fur la Place Royale,
& la terraſſe qui doit regner tout
May 1701. 11. P. Dd
314 MERCURE
le long de cette Place du coſté
du Logis du Roy manquoit juſtement
à l'endroit où eſt ſitué
ce Corps de Logis , parce qu'on
attend qu'il foit abbattu pour
continüer cette terraſſe. C'eſt
pourquoy on y avoit fait conftruire
un Balcon de Charpente
qui faiſoit la continüation de la
Galerie qui doit regner le long
de la face de cet Hôtel , & pour
y entrer on avoit percé le mur
de ce Corps de Logis par lemilieu
, où l'on avoit fait une Porte
vitrée. Le reſte de la muraille
eſtoit peint en couleur de brique
& de pierre de taille , & au
deſſus de la porte on avoit miş
Ies armes de Monſeigneur le
Duc de Bourgogne. L'apuy de
cette terraſſe eſtoit tout couvert
GALANT
215
de tapis , & dans le milieu il y
en avoit un de velours cramoiſi ,
quiestoit le lieu d'où les Princes
devoient voir le feu . Les Magiftrats
ſe trouverent fur cette
terraffe , & le Maire preſenta
deux flambeaux de cire blanche
aux Princes , qui mirent euxmes
le feu à une fuſée qui devoit
le mettre à tout l'artifice . Cela
fut fortbien executé. Si- toſt que
cette fuſée fut allumée , elle
partit en gliſſant le long d'une
corde qui estoit attachée à l'un
des coins de la place , & mit le
feu à tout l'artifice. On vit pref
que enun inſtant toute cette place
en feu . Cela dura prés d'une
demi-heure , & il partit plufieurs
fuſées volantes du milieu
de la place qui firent un tres-bel
Ddij
4 316 MERCURE
effet . Tout l'artifice qui fut tiré
ne fit pas ſeulement beaucoup
de plaifir á voir , mais toute la
decoration en parut tres- agreable.
Il faut s'imaginer la place
& le College des quatreNations
avec unebalustrade tout au tour
au deſſus . Hors le feu d'artifice
tout estoit en partie ſur la corniche;
le reſte eftoit ſur la baluſtrade
, ce qui faiſoit deux rangs.
Au deſſus de la corniche pendoient
des feſtons qui ſoutenoient
les armoiries de France
& de Bourgogne , & le deffus
des portes efſtoit orné d'emblêmes.
D'abord que le feu fut
finy . Meſſeigneurs les Princes fe
retirerent chacun dans leur Apartement
& fe coucherent ,
L'ordre fut donné pour partir
GALANT. 317
le lendemain à fix heures du matin.
Un peu avant qu'on tirât ce
feu tous les Officiers de la milice
bourgeoiſe s'aſſemblerent au fon
des Tambours & des Hautbois,
&marcherent en bon ordre , la
pertuiſanne à la main devant le
Logis où eſtoient les Princes ou
ils ſe rangerent. Ils y demeurerentjuſqu'à
ce que le feu fût fini .
Cependant on avoit illuminé le
Portail de l'Egliſe S. Michel
qui fait face à l'une des ruës qui
aboutifſſent à la Place Royale, &
ce Portail qui eſt d'une ſtructure
admirable paroiſſoit tout en feu .
Ce ne furent que réjoüiſſances
par toute la Ville On voyoit des
tables par les ruës où l'on buvoir
à la ſanté du Roy , de Monfei
Dd in
318 MERCURE
gnenr le Dauphin & de Mefſeigneurs
les Princes. On invitoit
les paſſans à faire la même
choſe , & ces fantez eſtoient
beuës avec des marques inconcevables
de joye.
1
Les prefens de Mrs de Ville ,
furentplufieurs boëttes remplies
de diverſes confitures qu'on fait
à Dijon & qu'on ne voit point
ailleurs. Ce font des moyeux &
de l'épine vinette. On y joignit
quantité de bouteilles du meilleur
Vin que l'on pû trouver.
Le Lundi 18. tout ſe trouva preſt
pour partir à l'heure ordonnnée.
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
qui avoit un empreſſement
extraordinaire de revenir à la
Cour avoit entendu la Meſſe à
fixheures fonantes. Il y avoit
GALANT 319
trente chevaux de poſte , preparez
tant pour ſa chaiſe que pour
ſa ſuite. Monſeigneur le Duc de
Berry voulut le voir monter , ce
qu'il fit à la porte Guillaume ,
qui eſt la porte du coſté du chemin
de Paris . Les Princes allerent
en caroſſe juſqu'à cette porte
où l'on fit arreſter , & ce futlà
qu'ils ſeparerent . Monteigneur
le Duc de Bourgogne
monta dans ſachaiſe de pofte, &
Monſeigneur le Duc de Berry
rentra dans ſon caroſſe . Ils partirent
en même temps , maisbientoft
Monſeigneur le Duc de
Berry perdit de vûë Monfeigneur
ſon frere , qui alloit en
poſte dans le deſſein d'eſtre à
Verſailles le Mercredy 20. det
même mois à midy . 1
Dd iiij
320 MERCURE
Mr Ferrand Intendant ſuivit
Monſeigneur le Duc de Berry
dans fon caroſſe à fix chevaux
pour aller juſqu'a Auxerre , &
pendant toute cette route iltine
les mêmes tables qu'il avoit tenuës
depuis Mâcon .
ru.
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
dîna àChanceaux, & coucha
à Noyers , où Mr le Maréchal
de Noailles luy donna à four-
& le lendemain à dîner à Baf-
Le 19. il coucha à Sens
& le 20 à Versailles . Il faloit
avoir pris d'auſſi grandes précautions
que celle que la prudence
fait prendre à ce Maréchal dans
toutes fortes de rencontres , où
il en a beſoin , pour pouvoir
donner pluſieurs repas de fuite
à un auſſi grand Prince , en courant
la poſte.
GALANT. LE
Monſeigneur le Duc de Berry
dîna au Val Sufon , & coucha à
Chanceaux le même jour que
Monſeigneur le Duc de Bourgogne
partit de Dijon. Il paffa au
pied de Talent , autrefois Capitale
, & ancien ſejour des Ducs
de Bourgogne. Ce lieu joüit encore
aujourd'huy de quelquesunes
de ſes prérogatives , parce
fon Maire precede dans l'Affemblée
des Etats , ceux des autres
Villes de la Province. Ony cont
ferve une Image miraculeuſe de
la Vierge , qu'on pretend eſtre
de lamain de Saint Luc , & avoir
eſté envoyée par un Pape à un
Duc de Bourgogne. Me Caillet ,
Bachelier de Sorbonne & ancien
Theologal de Mets , Curé de
Talent, prit ſoin de faire prépa
322 MERCURE
rer au pied de la montagne , un
ſpectacle pour divertir Monfeigneur
leDuc de Berry. La Bourgeoiſie
ſous les armes receutice
Prince , qui fit arreſter fon carroſſe
pour ſe rafraîchir auprés
d'une fontaine de vin , qui paroiſſoit
gardée par quelques
figures habillées de verdure ,
avec un bonnet à la Siamoiſe ,
auffi couvert de verdure. La vûë
de ces Statuës groteſques donna
beaucoupde plaifir à ce Prince.
Le Curé le harangua , & eut
l'honneur de luy prefenter les
Vers fuivans .
:
GALANT.
513
SERENISSIMO PRINCIPI ,
Talentum , antiquam Ducum
Burgundorum Sedem pretericolanti
, Civitas Talentina .
Nobilitas exeſafumus ,funt nomen,
honores ,
At non urbis opes: hinc tibipauca
damus .
Accipe pauca tamen , Princeps , nec
(perneferentes ,
STE
Nonfprevit Vetulæ , quantulacumqueDeus.
Monſeigneur le Duc de Berry
entendit le lendemain la Meſſe à
l'Egliſe Paroiffiale de Chan- /
ceaux , où il fut reçû par Mr
l'Abbé de la Roquette , cette
Egliſe eſtant encore du Diocefe
314 MERCURE
d'Autun. Cet Abbé avoit eu foin
d'aſſembler des environs une
vingtaine d'Eccleſiaſtiques à la
teſte deſquels il luy preſenta
l'Eau beniſte . Ce Prince partit
de ce lieu à neuf heures du matin
, & diſna à Villeneuve , d'où
ayant eſté à Montbar , il continué
ſa route,& arriva à Auxerre
le Jeudy 21. à trois heures aprés
midy. Ungros Eſcadron de jeune
gens des plus confiderables
du pays tous avec des plumers ,
&fort leſtement veſtus, alla l'attendre
en ordre de bataille àune
lieuë & demie de la Ville , où
MrMartineau de Soulleinne , un
des principaux Chefs , le complimenta
à la portiere de ſon
Caroſſe , & luy offrit le ſervice
de tous ces jeunes Cavaliers. Il
1
- 325
GALANT.
dit qu'on voyoit briller en ce jeune
Prince les plus pures graces de la
nature ; qu'il estoit fait pour estre
autant aimé qu'admire par ses heureuſes
inclinations ; que ſa ſageſſe
prematurée &ses floriſſantes vertus
faisoient honneur à son age ,&que
exempt de paſions , il ne marquoit
estre jeune que par ces agremens , &
parses années ; que son aimable pre-
Jence mettoitdans les coeurs toute l'eftime
, & tout l'attachement imaginable
pour sa personne , &que leur
Sang qu'ils fentoient boüillir dans
leurs veines par de vifs tranſports
d'ardeur poursa gloire , estoit comme
-impatient de ſe repandre fous ſes ordres
dans une guerreſuſcitée par l'envie
de quelques Puiſſances voisines
jalouſes de l'élevation d'un auguſte
frere à un Tròne dû àsa naiſſance,
& fon merite.
326 MERCURE
Ce compliment parut agreable
àMonſeigneur le Duc de Berry
auſſi -bien que l'offre qu'on luy
fit du ſervice des jeunes Cavaliers
du pays. Ils remercia Mr
Martineau de Soulleinne , de fon
zele , & luy fit l'honneur de luy
dire qu'il luy estoit obligé de la bonne
volonté deſa Compagnie de Cavalerie
, laquelle defila enfuite
en eſcortant fon Caroſſe l'épée
haute en troupe reglée , &
aguerrie. Hors de la Porte de la
Ville Mr Baudeſſon Maire perpetuel
d'Auxerre à la teſte du
Corps de Ville, fit une tres- belle
Harangue qui luy attira des applaudiſſemens
de tous ceux qui
l'entendirent. Ce fut par fes
ſoins , & parſa vigilante activité
que les ruës par leſquelles paſſa
,
CALANT. 327
Monſeigneur le Duc de Berry
furent tapifflées , & fort proprement
décorées , & bordées de
deux hayes de Bourgeois dont
les armes eſtoient uniformes
ainſi que les chapeaux bordez de
galon d'or & d'argent. Au deſſus
de trois Arcs de triomphe conſtruitsen
differens endroits de la
Ville , & remplisde divers ornemens
, & de pluſieurs deviſes , on
avoit placé des Choeurs de Mufique
avec une Simphonie à laquelle
rien ne manqua . La façade
de 1 Hoſtel de Ville eſtoit
ornée de deux Amphiteatres en
Portiques qui furent trouvez de
bon gouft . Les Portraits de la famille
Royale environnez de feſtons
, eſtoient ſous un Dais fort
élevé. Plus bas eſtoit peint un
: 328 MERCURE
grand Soleil , au deſſous duquel
quatre autres moindres paroiſſoient
dans un nuage d'où
fortoit la foudre avec l'Arc- en-
Ciel . Les Vers ſuivans étoient
au deſſus .
Le Roy comme un Soleilſe peint en
Monseigneur ,
Monseigneur en ses fils , & tous
comme un Tonnerre
Faifant fortir l'Iris du fein de la
Terreur ,
Ils affurent lapaix parl'effroy de la
guerre.
Sur le Perron de l'Hoſtel de
Ville jaliſſoient en l'air pluſieurs
fontaines de vin.
Monſeigneur le Duc de Berry
fit paſſer en reveuë dans la Cour
duPalaisEpifcopal toute laBourgeofie
qui luy parut en bon orGALANT.
329
dre , & fort bien diſciplinée . Il
loüa la compagnie particuliere
du Maire veſtuë d'habits uniforformes
qui estoit fort nombreuſe ,
& pouvoit paffer pour belle . Les
Eſchevins accompagnez des Officiers
de Ville ayant le Maire à
leur teſte , preſenterent quelques
fruits du pays à Monfeigneur
le Duc de Berry . Enſuite
lePreſidial le haranguá.Monfieur
le Preſident Marrie de Fortbois
porta la parole . Sur le foir , les
réjoüiſſances redoublerent dans
les ruës , illuminées de lanternes
, de flambeaux & de lumieres
vives . Le Palais Epifcopal
fur tout estoit éclairé d'un fi
grand nombre de lampes , que le
jour ne rend pas plus de clarté.
Le Prince , aprés ſon ſoupé , vic
May1701. IF. P. Ec
A
:
350 MERCURE
tirer un tres beau feu d'artifice.
La conſtruction eneſtoit noble ,
il n'y avoit rien de confus ny
d'embaraffé , & tout y paroiffort
grand. Sur neufgroffes colomness'élevoient
quatre grandes piramides,
chacune ſur ſon piedestal,
au milieu deſquelles eſtoit pofé
un grand obeliſqne , &à ſa cime
unSoleil , le tout fermé d'une
grande balustrade , qui renfer
moit quantité de boëtes . Les fufées
de ce feu furent trouvées
tres-belles. Pluſieurs So'eils jetterent
en tournant un nombre
infini d'étincelles &diverſes
gerbes poufferent en l'air une
pluye de feu , qui fit un effer
fres -agreable ; mais fur tout ce
que les Artificiers appellentRo-
Jes d'or& d'argent, plut fort atutx
,
GALANT: 330
Spectateurs. Enfin , quatre foudroyantes
lanternes , remplies
de diverſes ſortes d'artifices , finirent
le ſpectacle , & diffiperent
la foule par un fracas éclatant.
Ce fen avoit eſté allumé
par Monſeigneur le Duc de
Berry , qui parut tres - content
du plaisir qu'il luy donna , ainfi
qu'à toute l'aſſemblée.
Le lendemain 22. les Peres Je
fuites du College d'Auxerre preſenterent
de tres-beaux Vers à
ce Prince. Il alla à la Meſſe a
l'Egliſe Cathedrale , & fut reçu
àlaPorte parMr l'Evêque d'Auxerre
reveſtu de ſes habits Pontificaux
à la teſte de fon Clergé
enChappes. Ce ſçavant & pieux
Prelat fit un Difcours auffi ingenieux
qu'éloquent , & fit voir
Ecij
352 MERCURE
que Monseigneur le Duc de
Berry estoit un des plus beaurx
fleurons de la Couronne. Lesma- .
nieres affables & genereuſes de
ce Prelat luy auroient en cette
Coccafionattirél'amitié , & même
la veneration de toute la Cour
de Monfeigneur le Duc de Berry,
fi ces rares vertus ne luy
avoient pas depuis longtemps acquis
une eſtime generale. Monfeigneur
le Duc de Berry , aprés
avoir marqué ſa ſurpriſe de la
prodigieuſe taille de S. Chriſtophe
, qui eſt au moins une fois
plus gros que celuy de Noſtre-
Dame de Paris , monta en carofſe
pour ſe rendre à Joigny , &
trouva dans le même ordre qu'à
fon arrivée la Bourgeoiſie ſous
les armes , le Maire avec les
GALANT. 333
Magiſtrats à la porte de la Ville,
&plus loin le même Eſcadron
de Jeuneſſe dont ce Prince avoit
paru fortsatisfait en arrivant .
Le zele & la fidelité eſtant des
vertus naturelles aux Auxerrois ,
on ne doit pas s'étonner fi leur
joye a eſté auſſi vive qu'éclatante
, & fi fur cet article qui ne dependoit
que d'eux-mêmes , & de
leur coeur ,ils n'ont cedé à aucune
des Villes par leſquelles
les Princes ont pafie, & fr les cris
de Vive le Roy avec tous les accompagnemens
que demande la
joye la plus ſenſible , n'ont point
diſcontinué pendant que Monfeigneur
le Duc de Berry a eſté
àAuxerre.
Ce Prince arriva à Joigny le
22. Avril. Toute la jeuneſſe de
354 MERCURE
la Ville alla au devant luy à
trois lieuës , bien montée , bien
équipée, uniforme , en chapeaux
bordez d'argent , cravates noi-n
res, coquardes blanches,&gands
blancs Cette troupe eſtoit nombreuſe
& choiſie Le reſte des
habitans ſe tint hors la portede
la Ville par où le Prince devoit
entrer. C'eſt là qu'il fut d'abord
complimenté par le Maire qui
parla à la teſte des Echevins &
de tout le Corpsde Ville . Monſeigneur
le Duc de Berry alla
droit au Château , où Madame
la Duchefſe de Leſdiguieres à
qui cette belle terre appartiens
avoit donné des ordres dignes
du Prince & dignes d'elle. Sitoſt
qu'il fut arrivé au Château , Mr
Gaultier accompagné deMrs de
GALANT
335
la Brulerie & Château , Lieute
nans Civil & Criminel furent
introduits dans les formes ordinaires
avec tout les Officiers de
Justice qui formoient un corps
afflez confiderable: Mr le Prefi
dent Gaultier porta la parole ,
& prononça un diſcours qui fuc
extremement aprouvé Chacun
s'aquitta à l'envi de ſon devoir,
& le peuple fecondace zele par
des Feftes & des réjouiſſances
qui durerent toute la nuit. Voicy
une des harangues dont je
viens de parler. Celuyqui laprononça
ne ſçavoit pas que Monſeigneur
le Duc de Berry coucheroit
à Sens.
336 MERCURE
MONSEIGNEUR
C'est icy comme le terme de cette
courſe glorieuse que vous venez de
faire. Ceft icy qu'elle finit , ou ceff
icy du moins que le terminent ces
Festes &ces réjoüiffances publiques,
qui vous ont fait voir à decouver
dans toutes les differentes Provinces
de ce vaste Royaume , l'amour &le
zele de tous les Peuples pour leur in-
-vincible Monarque, & pour sadigne
pofterité. Quevous dirons-nous,
Monseigneur, qut réponde dignement
à l'honneurque nous avons de vous
-recevoir dans cette Ville , & à toute
l'idée que nous avons de vous ? 1
napartient qu'aux Homeres de
loüer des Achiles , & aux Maistres
de l'Eloquence de faire l'èloge des
Heros
GALANT. 337
A
১
Heros. Tant de grands Maistres
de cet Art vous ont peint les vertus
du Roy & les vostres , que nous ne
nous aviferons pas d'ajouternosfoibles
traits à des peintures auſſi har
dies. D'ailleurs , Monseigneur, que
pourions - nous vous apprendre des
grandes qualitezdu Roy & des merveilles
de fon regne , que vous nefachiezmieux
& que vous ne voyezde
plus prés que nous. Vous trouverezen
vous même les principes de tout
ce qu'il est. Son Sang est la fource
defes vertus &de fagloire ; & nous
reconnoiſſons &sagloire &ses vertas
dans toutes les portions de luy- méme ;
&pour le dire en un mot , nous le
reconnoiffons luy -même partout où il
reconnoit fon Sang. Vostre Auguste
Pere dit affez ce que vaut un Fils
de LouisleGrand , & l Espagne&
May 1701. 11.P, Ff
C
338 MERCURE
laFrance viennent de devoilerà vos
yeux toute l'idée que domnent d'eux
dans l'age le moins avancé tous les
Princes qui peuvent appeller Louis
le Grand leur Pere. Il est le bonheur
deſes Peuples &la terreur deses ennemis
; & fa digne pofterité affure
àla nostre dans un long avenir, que
nos neveux ne ferontpas moins heureux
que nos enfans , & que nousmèmes.
La Compagnie des Chevaliers
de la Butte compofée de gens
fort leſtes & fort bien faits , qui
avoit eſté audevant de Monfeigneur
le Ducde Berry auffi bien
que la jeuneſſe de la Ville reconduifit
ce Prince hors les portes
, & ces Chevaliers furent
charmez de la maniere dont il
leur parla , leur ayant fait l'hon
GALANT. 339
neur de leur dire , que s'il avoit
fait un plus long fejour à Foigny ,
il auroit pris part à leurs jeux .
Monſeigneur le Duc de Berry
arriva à Sens le Samedy 23. Avril .
La Marechauffée habillée &
équipée magnifiquement , alla au
devant de luy à une lieuë & demie.
La principale Nobleſſe des
environs & l'élite de la jeuneſſe
de la Ville tres-bien montée &
au nombre de deux cens , ſe trouverent
vers le Village de Roſoy,
& commencerent à accompagner
ce Prince . Mr Couſte Seigneur
de Bracy , ancien Capitaine
dans le Regiment deThianges
, eſtoit à leur teſte.
Monſeigneur le Duc de Berry
fit ſon entrée par la porte Com-
-mune , la principale de la Ville,
Ffij
340 MERCURE
où il fut harangué par Marullat
Seigneur de S. Clement Maire
de la Ville , accompagné des
Echevins, depuis le Pont Bruant
qui en eſt à un quart de lieuё,
juſqu'au Palais Archiepifcopal ,
où logea ce Prince. Plus de douze
cens Bourgeois en armes occupoient
les deux coſtez en quatre
differentesCompagnies.compolées
de pluſieurs dizaines que
commandoient les principaux de
la Ville . Ce Price alla d'abord
à l'Egliſe Metropolitaine , la
plus ancienne des Gaules , & qui
montre l'antiquitéde cetteVille,
dont il eſt parlé dans les Hiſtoires
les plus reculées , fur tout
dans l'Hiftoire Romaine où l'on
voit que les fameux Senonois
porterent la terreur de leurs ar
GALANT. 292
mes dans toutes les parties du
monde. Leur intrepidité ſe fit
connoiſtre particulierementdans
la priſede Rome même. Cequ'ils'
firent aux Romains dans le Capitole,
a fait dire a Stace. Seno
numfurias latiæ fencère cohortes .
Mrl'Archeveſque habillé Pontificalement
, reçût ce Prince à
la teſte de ſon Chapitre , & luy
fituncompliment des plus juſtes .
Enfuite il fut conduit à fon Palais
où Mr Vezou Seigneur de la
Cavallerie & de Majurat , Preſident
& Lieutenant General du
Bailliage & Prefidial , introduit
par Mr des Granges Maistre des
Ceremonies, le harangua à la
teſte de ſa Compagnie . Enfuite
Mr Boursier Prefident, à la teſte
del'Election luy fit le Compli-
Ffij
344 MERCUR
ment qui fuit . Quoy qu'il ayt
foixante & ſeize ans , il le prononça
avec une vigueur , & une
prefence d'eſprit qui le firent admirer
de tout ceux qui l'enten.
dirent.
٢٠
MONSEIGNEUR ,
C'est un spectacle auſſi doux que
charmant à des Peuples de connoistre
&de voir les Princes qui les com
mandent &qui les gouvernent. Il
meſemble appercevoirdansces Princes
de grands sentimens de plaisir&
de fatisfaction de voir ces mêmes
Peuples tout occupez du ſoin de les
admirer & de leur plaire , & d'entendre
ces acclamationsſi touchantes ,
ces cris de jaye pouffezparun fond inépuisable
de tendreſſe auſſi fincere que
refpectueuse , &de ſentir les mouve
GALANT. 343
mens affectueux d'une infinité de coeurs
qui s'empreffent à leur rendre leurs
bommages .
Louis le Grand dont on ne peut
entreprendre l'éloge ſans temeriré &
devant qui toute la terre doit se tenir
en filence & en admiration , comme
l'écriture le dit du Grand Alexandre,
ne s'estpas contentépendant laguerre
derniere de couvrir ſes Sujets de fon
bouclier impenetrable , & de repousferfes
ennemis au-delà de leurs propres
limites avecfon épée triomphante
, il a voulu encore que vous ayez
parcouru les plus belles Provinces de
fon Royaume pour nous faire voir les
Heros qui doivent nous gouverner ,
à fes Peuples la confiance & la
fecuritéoù ils doivent estre ſous de si
grands Princes&deſi puiſſans Protecteurs.
F fiiij
244 MERCURE
Apeineavons nous appris , Mon-
Seigneur , que comme un Aftre bienfaifant,
vous deviezvaroiſtreſur nò
tre horizon & répandre fur nous vos
favorables , regards que nos defirs
volant au devant de vous ont precedé
voftre arrivée. Nos voeux vousfuivront
longtemps après voſtre départ ,
il nous est impoſſible d'exprimerla
joye que nous reßentons de vous voir
&de vous poßeder.
-Heureux Peuples de pouvoir atmer
unfi grand Prince fans meſure,
&le loüer fans excés Formé duplus
noble fangdes Heros , illustre Filsde
Monseigneur le Dauphin , dont la
confervation eftfi precieuse &fi chere
à la France , Petit- Fils de Louis
le Grand , Eleve de l'un & de l'autre
, vous n'attendezpas le nombre
des années pour montrer que vous
GALANT 345
eftes heritier des vertus heroïques de
ces deux grands Princes , &que vous
Lavezſuivre les heureuſes imprefſions
de l'un & de l'autre ; comme la
fleche ſuit le mouvement de la main
dont elle est partie. Toute l'Europe eft
informée , Monseigneur , de vos admirables
qualitez&dans toute la
France , chacun dans sa famillese
fait un plaisir ſenſible de s'entretenis
de vostregrand coeur , de lavivacité&
de lajuſteſſe de vostre esprit &
de vostre parfait merite. Veüille le
Ciel , Monseigneur , continuer toujours
de verſerſes benedictions &ses
graces fur voſtre auguste Personne, &
faireque vos grandes charitables *
actions&vos prosperitezaillent infiniment
au delàde nos esperances.
* Cemotde charitables actions ,
a rapport à la generofité que
ん
246 MERCURE
Monſeigneur le Duc de Berry
fit paroiſtre il y a deja quelques
années , à légard d'un Officier
reformé reduit à la derniere neceſſité
, en faveur duquel cejeune
Prince ſe privoit d'une partie
de ce qui estoit deſtiné pour fes
plaiſirs.
Des détachemens des quatre
Compagnie de la Bourgeofie qui
ſe relevoient ſucceſſivement , firent
garde jour & nuit devant
& dedans le Palais Archiepifcopal
; & ce Prince aprés avoir
entendu la Meſſe le lendemain
dans la Chapelle dumêmePalais,
marqua beaucoup de fatisfaction
de la reception magnifique qu'un
des plus grands Prelats & des
modeſtes de l'Egliſe luv
GALANT. 247
voit faite , & de la joye univerſelle
qu'il avoit veuë repanduë
fur tous les viſages dans un lieu
où ſa preſence avoit attiré une
infinite de perſonnes des environs.
La Cavalerie & la Mareſchauffée
qui avoient eſté au devant de
luy , ne purent l'accompagner
qu'une demi- lieuë à fon départ ,
ce Prince ayant pris la Poſte
pour ſe rendre pluſtoſt à Verfailles
is they sup
Ceuxqui ont pris ſoin de com--
pter combien on a fait de lieuës
pendant ee voyage , trouveront
que le nombre va au delà de
quatre cent cinquante. Il ne s'eſt
jamais vu que pendant unvoyage
de cinq mois & durant une auffi
longue route , on ait tous les
1
248 MERCURE
jours regalé des Princes par des
Feſtes nouvelles & magnifiques;
mais ce n'est qu'en France qu'on
peut voir de pareilles choſes.
Vous pouvez avoir veu diverſes
relations de la vifiteque lePape a
rendu le mois paffé à la Reine
doüairieredePolognesmaisje ſuis
fort ſeur que vous n'en avez veu
aucune où le détail en ſoit auffi
bien marqué , qu'il eſt dans la
Lettre que vous allez lire.
De Rome ce 10. May 1701 .
IEudy dernier jour de
Le Pape ayant esté
Afcenfion
lematin à
S. Jean de Latran vint diner à
Montecavallo , d'où à quatre heures
aprés midy il vint vendre visiteà la3
GALANT. 349
Reine Doüairiere de Pologne , avec
laquelle il demeura une heure & trois
quarts en conversation. Ilfit cette
viſite avec tout l'éclat, toute la diftinction
, & toute la fuite qu'un Pape
peut avoir. Il estoit ſuivy de toute la
Prelature , de toute la Nobleffe de
Rome, & de ses deux Compagnies
de Chevaux Legers & de Cuiralliers.
Il estoit en chaise à porteurs ſuivy de
deux littieres & d'un caroffe à fix
chevaux : le tout de velours cramotsi
en broderie d'or. La Reine , lorſqu'on
luy vint dire que le Pape estoitforty
de
Montecavallo , décendit avec un
uombreux cortege de Dames , & de
Cavaliers dans les
Apartemens bas
de fon Palais , pour eftreplus àportée
d'aller recevoir Sa Sainteté. En
effet le Pape approchant , cette
Princeffe fortit de l'Apartement &
350 MERCURE
alla à ſa rencontre juſques fous le
ceintre oufur lepas de la grande Porte
de laruë. Alors la chaise s'estant
ouverte pardeſſus &pardevant , la
Reine baifa les pieds du Pape , &
enfuite lamain ; aprés quoy le Pape
fortitdefachaise&montafur l'esca.
lierà piedavecla Reine qui luy donna
la droite fans qu'on portaſtla robe
de S. M. ny qu'aucun Chevalier
d'honneur luy donnast la main. Ils
entrerent ainsi dans l'Appartement
d'audiencefortrichement meublé. Sous
le dais dans la place d'honneur ily
avoit un fauteüil à la droite duquel
estoit un pliant &àgauche trois carreaux
l'un fur l'autre. Sous le fauteüil
estoit une petite estradepardeffus
la grande ,& le marchepied étoit
couvert de velours cramoiſi. Auffitoft
quele Pape fut fous ledais.
GALANT 351
A
Avant quee de s'affeoir S. S. commanda
qu'on aportast un fauteuil pour la
Reine , mais il fut inferieur à celuy
qui estoit sous le dais. Pendant la
conversation ily eut dans deux Salles
voisines des rafraichiſſemens pour
toute la fuite , Eauës fraiches de toutes
fortes , Chocolat , The , Vin ,
Caffé , avec des biscuits . On donna
aux Suiffes du Pape , qui dans cette
occaſion s'estoient emparezde la Garde
du Palais vingt-quatre jambons,
fix fromages de Parmesan pesant
cinquante livres chacun, &fix barils
de vin que douze faquins porterent
dans leur logement.
Après ce long teste-à- teste , on fit
entrer les Dames de laſuite de S. М.
qui baiferent les pieds du Pape , &
cette ceremonie achevée , on se leva.
Au fortir de l'Apartement à la
352 MERCURE
Porte duquel le Pape avoit ordonné
quesa chaifefe trouvast , pour nepar
donner à la Reine la peine de l'ac-
Compagner jusqu'où elle l'avoit reteu,
Ilentra dans sa chaise , dont S M.
ferma la portes &faisant encore
quelquepaspourfuivre la chaife S.S
lapria de rentrer , &sa vifitefinit
de cette maniere 3
Il n'y a point d'exemple qu'un
Papeenaitfait unefi longue ny d'un
finombreux cortege. Quatre on cing
Souverains Pontifes ont esté voirla
Reine de Suede , mais leur visite e
toit d'un quart d'heure avec peu de
monde & toujours par occafion ; ils
envoyoient dire à cette Reine , qu'en
allantou revenant de quelque Eglife
où ils avoient devotion , ils iroient
peu de fuite.
Celuy-cy ne voulutpasseulement entherelle,
mais avec
GALANT 33
trer dans l'Eglise des SS. Apostres ,
où le Saint Sacrement estoit exposes:
quoyque cette Eglifefût vis -à-vis du
Palais il répondit à ceux qui
L'en avertirent qu'il estoit forti exprés
pour voir la Reyneori con
J'oubliay de votis dire le mois
dernier que le jour de l'Entrée
publique du Roy d'Eſpagne , les
femmes du premier rang , &les
plus qualifiées, prirent un cot
don bleu de la même figure que
celuy de l'Ordre du S. Efprit
Elles l'avoient bordé de perles,
&de diamans & elles avoient
attaché au bout au lieu de la
Croix de cet Ordre , des Croix
de Malte , ou d'autres medailles
qui faifoient à peu prés lemême
effer.
May 1701 11. P. Gg
354 MERCURE
On donna quelques jours aprés
un Combat de Taureaux dans
la Place de la Maiſon Royale du
Buen Retiro. La pluye troubla
un peu cette Feſte. Sa Majesté
Catholique voyant un Taureau
plus furieux que les autres , demanda
un Fufil , tira fur luy , &
le tua fur la place , luy ayant
mis une bale dans le coeur .
Sa Majesté C. tira un ſecond
coup fur autre Taureau qui alla
tomber à dix pas. Les bales luy
avoient traversé la teſte d'une
oreille à l'autre. La Cour &
le Peuple admirerent cette a
dreffe. Lif
>
T
casse2255e52522222
TABLE
DU SECOND VOLUME.
Alliance de la Sageſſe avec la
23
devant Meſſeigneurs les Princes . S
Harangue faite au Roy d'Eſagne
parMrl'Evêque &Aire.
Harangue faite parle même à Monfeigneur
le Ducde Bourgogne. 27
Divers ouvrages presentez au Roy
d'Espagne estant encore en France.
29
Harangue faite à Monseigneur le
Duc de Bourgogne,parMe l'Abbé
de Krany 3.5
Diverſes pieces adreſſfées au Roy d'ESpagne
, àMonseigneur le DauTABLE.
1.
phin , & à Monseigneur le Duc
deBerry. 43
Compliment des Peres Jefuites de
Dauphiné à Monseigneur le Dut
deBourgogne . 13
miracles Explication des ſept miracles de
Dauphiné, avec autant de Devi
fes fur ces miracles appliquées au
Ray S. M. Catholique , &à
Monseigneur le Dauphin.
Ode presentée à Meſſeigneurs les
59
Princes pendant leur fejour
Avignon , & trouvée parfaite.
ment belle しい79
Infeription qui estoit furune Fontaine
de win àMotans.20 86.7
Suite du Voyage de Meſſeigneurs les
Princes. Ce Journal commence à
Lion & finit à Versailles. Ony
voit une partie des Harangues
qui learant esté faites,les defaiTABLE.
ptions des Troupes , des Arcs de
Triomphe , des Feux d'Artifices ,
&des differentes Festes qui leur
ont esté données , des descriptions
des lieux particuliers où cesPrinces
ont esté dans toutes lesVilles
où ils ont passé , cequ'ilsyont và
de curieux , les ouvrages qui leur
ont esté preſentez, &diverfes autres
choses dont le détail feroit
trop long dans uneTable.
Detail curieux de ce qui s'est paßé
àla vifite que le Pape a renduë
àla Reine Douairiere de Pologne.
870
Galanterie des Dames Espagnoles.
7
353
Adreße admirable du Roy d'Espagne.
6
17354
Qualité de la reconnaissance optique de caractères