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Kibris Joannis
pobede Falckenstei
Br. B. z. 2.
MENTEM ALIT ET EXCOLIT
0 0
!
000 0
K.K. HOFBIBLIOTHEK
ÖSTERR . NATIONALBIBLIOTHEK
BE . 6.Zz.2
MERCURE
GALANT
DEDIE A MONSEIGNEUR
LE DAUPHIN.
AVRIL 168 3.
A PARIS ,
AV PALAIS.
0
N donnera toûjours unVolume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois , & on
Ic vendra , auſſi-bien que l'Extraor
dinaire , Trente ſols relié en Vcau,
&Vingt-cinq fols enParchemin.
APARLS
Chez G. DE LUYNE, au Palais , dans la
Salledes Merciers, à la Juſtice .
Chez C. BLAGEART , Rue S. Jacques,
àl'entrée de la Ruë du Plâtre,
Et en ſa Boutique Court-Neuve du Palais,
AU DAUPHIN.
Et T. GIRARD, au Palais, dans la Grande
Salle, à l'Envic,
M. DC . LXXXIII .
AVEC PRIVILEGE DY ROY
L
Avis pour placer les Figures .
Es Airs Italiens doivent regarder
la page 83 .
La Figure doit regarder la page 159.
AISERLICHE
KOENIGLICHE
HOYBIBLIOTHEN
5255-52522-5522522
TABLE DES MATIERES
contenues dans ce Volume .
P
Relude,
Delaverité
susaib
de noftre Religion , &
de lafauffetéde celle des Calvinistes, 4
Prix donné par leRoy,
Prix remporté parM.de la Monoye, 8
Surle Secret duRoy,
Sonnet Italien, 13
MadrigalàMonseigneur le Dauphin, 15
Abbayede Cluny, 16
Defcription de tous les Divertiſſemens de
•Venise pendat ledernier Carnaval,20
MaisondeRoquelaure, وه
Morts, 101
Sonnet, 115
Histoire, 13
Opéra repréſenté à Rome, 134
Opéra repréſenté àGennes, 138
Opéra repréſenté à Paris à l'Hostel de
Duras, 139
Ecuffons àremplir dans le Livre intitulé
TABLE.
TableauxGenealogiques, ou les feize
Quartiers de nos Roys depuis Saint
Loüis juſques à preſent; des Princes
&Princeffles qui vivent ; & de plu
fieurs Seigneurs de ce Royaume, 157
Versfaits pour une Mascarade,
Depart de la Signora Donna AnnaCarouſo,
161
167
Profeſſionfaite par Madame Huet, âgée
depres de quatre- vingts ans,
Description du Voyage de l'Amérique
faitparM.Gabaret avecſon Escadre,
de tous les Lieux où il a esté, 169
Mariagede M.le Comte deGondrin,220
Baptefmes, 225
Survivance de la Charge de Premier
Gentilhomme de la Chambre , donnée
par le RoyàM. le Marquis de Villequier,
227
Mort de Madame de Rambures, 1218
Mariagede M.le Marquis de Fontenille
&de Mademoiselle deMesme, 233
Converfion, 236
Vers de M. de Montplaisir, Lieutenant
de Roy d'Arras , furlafavorable an
TABLE.
dience donnée par leRoyàMademoi-
Selle de Scudery,
Madrigauxàlamesme,
25 32
241
Relation du Voyage deM. le Comte de
S.Amand, Ambaſſadeur pour le Roy
àMaroc , où l'on voit tout ce qui s'est
faitdans cetteAmbaſſade, les honneurs
guon luy a rendus , & tout ce qui s
paſſe dans les Audiences qu'il a enës
duRoydeMaroc, avecun Portraitde
ce Monarque,
s'eft
242
Tout ce qui s'est paſſependant le Voyage
duRoy àCompiegne, 299
Motets chantez devant le Roy, de la
compoſition de ceux qui aspirent à la
Maiſtriſe de Musique de la Chapelle
de Sa Majesté, avec tous les noms de
ceux qui les ont fait chanter, 310
Mort deM. le Vicomte de Marsilly, 321
Mort de M. le Princede Monlort, 322
Mort du P. Bourlon, Capucin,
Miſſion des Capucins,
Prédicateurs,
323
324
325
Caresme preſché parM. l'EvesquedAmiens
325
TABLE.
Nouveaux Officiers Generaux, 334
Depart de M. de Scignelay pour Tou-
337
Gouvernement de Chartres donné àM.
Lon
de Chatillon, 337
M.le Maréchal Duc de Navailles est
nommé Gouverneur de M. le Ducde
Chartres, 338
Route du VoyageduRay, 342
Noms de ceux qui ont expliqué la premiere
Enigme, 346
Noms de ceux qui ont trouvé le Mot de
laseconde, 348
Noms de ceux qui ont trouvé lesens da
l'une &de l'antre, 349
Enigme, 353
AutreEnigme, 355
Réjouiffancesfaites àConstantinoplepour
laNaiſſancede Monseigneur le Duc
deBourgogne, 356
Festesde Toulouse, 357
Sentimensfur lesLettres lHistoire, 361
Lettresdiverſes,
1
363
Phaeton,Opera, 363
Finde la Table.
MERCVRE
GALANT
AVRIL 1683.
'APPLICATION du
Roy eft fi grande
pour toutes les choſes
qui regardent le progrés
de la Religion Catholique,
qu'il travaille ſans relâche à
cequi peut l'augmenter.C'eſt
Avril 1683. A
• MERCURE
ce qui eft cauſe que depuis
pluſieurs années, je vous entretiens
chaque Mois des avantages
que luy procure ce
picux Monarque. Depuisma
derniere Lettre , il a fait rendre
un Arreſt du Conſeil d'Etat
, qui ordonne à tous Officiers
faiſant profeſſion de la
Religion Prétendue Réformée
, &qui ont Charge dans
ſa Maiſon, & dans celles de
la Reyne , de Madame la
Dauphine , de Monfieur, de
Madame , & de Monfieur le
Prince , & autres Officiers
joüiſſans des Privileges des
GALANT. 3
Commençaux , de ſe démettre
de leurs Charges dans
deux mois du jour de l'Arreft
, pour tout delay. Comme
Sa Majefté ne fait rien
qu'avec beaucoup de prudence
& de juſtice , Elle a
fixeun temps , parce qu'Elle
a ſouvent donné les meſmes?
ordres , auſquels les Religionnaires
n'ont pas obey. Ils
n'ont pas fujet de dire que
ce temps eft court, puis qu'ils
doivent eſtre préparez à une
choſe , qui leur avoit déja
eſté ordonnée pluſieurs fois.
L'exemple & le zele de Sa
A ij
4 MERCURE
Majesté engagent tous fes
Sujets, à contribuer , chacun
ſelon fon employ , & fon talent,
à la Converfion desHeretiques
, & c'eſt par cette
raiſon que Dom Alfonſe Belin,
Prieur Clauſtral de laCharité
, a compoſé un Livre de
laverité de noſtre Religion,
&de la fauſſeté de celle des
Calviniftes. Les Docteurs de
Sorbonne , qui ont pris le
ſoin de l'examiner, en font
grande eſtime , & ont décla
ré qu'il eſtoit tres-docte, tresconvaincant
, & tres -utile,
non ſeulement pour la conGALANT.
5
verſion des Prétendus Réformez
, mais encor pour
l'inftruction des Catholiques.
S'il a toûjoursefté glorieux
de fe féparer du commun des
Hommes par quelque en-
-droitremarquable, de grands
avantages ſuivent cettegloire
dans le Regne où nous vi-
-vons ,puis que tous ceux qui
Pont de l'efprit , du mérite, du
ſervice, & des qualitez qui les
diftinguent dans les Emplois,
dans les Lettres , dans les
Arts , ou dans la Maiſon du
Roy, doivent fe tenir afſurez
d'en recevoir toſt ou tard des
A. iij
6 MERCURE
gratifications , fans qu'il foit
beſoin qu'ils les pourſuivent.
Ce queje vayvous apprendre
en eſt une preuve. Il y a quel
ques années que Sa Majesté
avoit propoſé un Prix pour
les Sculpteurs , qui reüffiroient
le mieux en de certains
Ouvrages de Sculpture.
On n'en parloit plus , & perſonne
ne ſollicitoit, lors que
l'on a déclaré que M' Girardon,
fameux Sculpteur, avoit
gagné ce Prix , & qu'on luy
a fait préſent de mille Ecus
de la part du Roy. Cela fait
connoiſtre qu'il ne faut que
A
GALANT. 7
bien ſervir , mériter , & ſe
taire , puis que ce grand Prince
ſçait , voit , & connoiſt
tout. Doit-on s'étonner apres
cela du progrés que font icy
les beaux Arts ? Quelques
Ouvrages qu'on veüille entreprendre
à l'avenir , il ne
faudra plus recourir aux
Etrangers. Sa Majesté a bien
voulu y pourvoir , les foins
d'ungrandMiniftre ont réiif
fy; & ce ſera deformais en
France, que l'on verra des Illuftres
auffi confidérables
que ceux à qui l'Antiquité
dreſſoit des Statues. Nous en
A iiij
8 MERCURE
avons un exemple en M³ le
Brun.
Gue-
Il eſt diverſes.manieres de
gagner des Prix ; & fi le Roy
ne les donne pas toûjours , il
eneſt ſouventle ſujet. Je vous
-ay parlé pluſieurs fois des
Bouts -rimez de Pan
nuche , qui avoient efté don.
nez à remplir à la gloire de
ceMonarque . On a fait plus
de quatre milleSonnets fur ce
fujer. Comme il s'agiſſoit du
-Roy, chacun écrivoit. M² de
laMonoye, né fous uneEtoile
qui fait remporter des Prix,
puis qu'il a merité deux ou
GALANT. 9
trois fois celuy de Vers, que
l'Académie Françoiſe diſtribuë
de deux ans en deux ans,
a encor remporté celuy de
ces Bouts-rimez . Je n'ay pû
vous l'aprendre plûtoft, parce
que M de la Monoye luymefme
ne l'a appris , qu'en
voyant dans les Lettres que
je vous adreſſe, les premiers
Vers du Sonnet victorieux,
qu'il a reconnu eltre le ſien.
Toute l'Europe a les yeux
ouverts ſur les divers Camps
que Sa Majefté doit établir.
C'eſt une matiere bien ample
aux raiſonnemens des Po
JO MERCURE
litiques ; mais que fert de raifonner
? Les deſſeins du Roy
ont toujours efté impenetrables
, & c'eſt avec beaucoup
de juſteſſe qu'on a fait cette
Deviſe , le Soleil pour corps,
&ces mots pour aime , Proprio
ſe lumine condit. Vos Amics
en trouveront l'explication
dans ce Sonnet.
SUR LE SECRET DUROY .
COM
SONNETON
Omme l'Aftre dujour, brillant
danssa carriere,
Sc cache dans le fonds defapropre
clarté,
GALANT II
:
Les deſſeins de LOVLS , font un
profondmistore,
Onn'en pénetrepoint l'auguste obfourité
Tout l'Univers woublé, médite, confidere
Cettetoure-puiſſante, &fombre astivité,
Qui laiſſant raiſonnersur cequ'elle
doitfaire,
FaitsouventenHyver,ce qu'on craint
enEté.
SS
Grands mouvemens partout , éclat,
magnificence;
Jamais tant deSoldats, jamais tant
de dépense;
Mais dequoy nous instruit cepompeux
appareil?
12 MERCURE
Se
Le Secret de LOVIS, toûjours inacceffible,
Nenous apprend- t- ilpas , quesem.
blable au Soleil,
Aforce de briller , ilfe rend invifible?
Les Muſes Françoiſes ne
font pas les ſeules qui chantent
les loüanges de SaMajefté.
Les Italiennes ont le
meſme empreſſement, & voicy
ce qu'elles diſent par la
bouche de Dom Thomas
Maroullo, Frere de M² le Duc
Jean - Paul Dom Vincent
Maroullo , Gentilhomme de
la premiere qualité deMef
GALANT. 13
fine, qui s'eſtant retiréàMarſeille
avec toute ſa Famille , a
eſté naturaliſéFrançois.
ALLA MAESTA CHRISTIANISSIMA
DI LUIGI IL GRANDE .
SONNETO.
Del. Gallico cielo invitto
Atlante,
Acui l'Etcrea mole è lieve pondo:
Achille di Vittorie ogn'orfecondo :
Heroede Regi, & Hercole regnante.
52
Uliffe accorto ; Fabio vigilante:
Braccio fatal d'Aftrea ; mente del
mondo:
Dibeneficaluce Aftrofecundo:
De lafede campion:delgiusto amante.
41
14 MERCURE
Sa
L' Idra Belgicadoma à ipie tifrime:
L'AfiaSuperbaintimorita tace:
Africatipaventa ; Europa teme.
Coffi vintodeltempo ildente edace,
L'Invidia , che trafica al pièti geme,
Marte in campo t'adora, &Giove
inpace.
Il doit y avoir un Camp
aupres de la Saône , &ce Madrigal
a efté fait ſur le bruit
qui court que. Monſeigneur
le Dauphin le commandera.
Il eſt de Mª de Preſſac , d'Ecap
robbelal ob com n
GALANT. 15
MADRIGAL.
✔Enez, Fils wrique d'un Mars,
Camperſur les bords de la Saônes
Nous porterons de là si loin vos
Etendars,
Qu'ils feront redoutez au bout de
chaque Zone.
Quedefuccésdans vos Combats !
Que danstous vos deſſeins nous prévoyons
degloire!
Carfi le Fils d'un Mars eft cher à
la VICTOIRE,
PRINCE, qui ne vaincrez-vous
Le trop de matiere m'empeſcha
de vous parler il y a
un mois, de l'Election que
২
2
!
1
16 MERCURE
les Religieux de Cluny ont
faite d'un Abbé & ChefGeneral
de leur Ordre. Le Roy
leur ayant permis de s'affembler
, ils donnerent toutes
leurs voix àM' le Cardinal de
Boüillon , Grand Aumônier
de France , pour cette éclatante
Dignité, qui ne pouvoit
eſtre mieux remplie que
par une Perſonne de fon ef
prit , de ſa naiſſance , & du
haut rang qu'il tient dans l'Eglife.
Cette Election ſe fit au
commencement de Mars .
Cluny eſt une Abbaye dans
leMaconnois enBourgogne,
GALANT. 17
quia donné ſon nom à une
petite Ville ſituée ſur la Riviere
de Grofne , à quatre
lieuës de Macon. Elle fut
fondée ſous la Regle de
Saint Benoiſt l'an 910. par
Bernon , Abbé de Gigniąc,
à la priere de Guillaume I,
Duc d'Aquitaine , & Comte
d'Auvergne. Pluſieurs grands
Hommes ont fait l'éloge de
la Congrégation de Cluny..
Mais ce qui la rend tres-re
commandable , ce ſont trois
Souverains Pontifesqu'on en
atirez pour leur faire remplir
le S. Siege, Gregoire VII.Un
Avril 1683 . B
18 MERCURE
bain II. &Pafchal II.& grand
nombre de Cardinaux , & de
Prélats. Martin Marrier , &
Andréde Quercy, rapportent
que l'an 1245. le Pape Innocent
IV. apres la celebration
du premier Concile general
de Lyon , logea dans cette
Abbaye , avec toute la Maiſon,
accompagné de douze
Cardinaux , de trois Archeveſques,
de quinze Eveſques,
& de pluſieurs Abbez ; &
quele Roy S. Loüis,, avec la
Reyne ſa Mere , ſon Frere le
Duc d'Artois , & la Princeffe
ſaSoeur, Baudoüin,Empereur
GALANT. 19
de Conſtantinople; les Fils
des Roys d'Arragon, & de
Caſtille; le Duc de Bourgogne;
fix Comtes ; & un
grand nombre de Seigneurs,
ylogerent en meſme temps,
fans que les Religieux fufſent
obligez de quiter leurs
Chambres , leur Refectoir,
leur Chapitre , & leurs autres
-Apartemens ordinaires ; ce
qui est une marque de la
grandeur de cette Maiſon.
En 1962. les Proteftans pri
rent Cluny, & apres avoir .
pillé cette priſſante Abbaye,
ils en brûlerent la Bibliothe
Bij
20.MERCURE
que , qui estoit remplied'une
infinite de Manuferits. Ils eftoient
ſi rares, que cette perre
n'a pû eſtre réparée qu'en
partie.
J'avois eu raiſon de croire
que la deſcription des onze
Opéra de Véniſe , dont je
vous ay fait part dans ma Let- .
tre du mois de Mars ,vousdivertiroit.
Je vous envoyeune
Relation de la meſme Ville,
que vous ne trouverez pas
moins curieuse. On la commence
par le douziéme Opéra,
dont on avoit promis des
nouvelles.. Il s'eſtgliffé quelGALANT.
21
que fautes dans ce que je
vous ay envoyé des onze premiers
. On a mis Baracols
pour Barcarols , & Pales pour
Palcs . Ce mot veut dire Plancher
, ou Parquet. On n'a
peut-eſtre jamais rien écrit
avec tant d'exactitude , que
ce que je vous envoye.Tout
ce qui ſe paffe à Veniſe pendant
le Carnaval eſt fi bien
dépeint , que je doute que
ceux-mefme qui l'ontveu fur
les lieux, en foient aufli-bien
inftruits que le ſeront ceux
qui liront en France cette agreableDeſcription
22 MERCURE
22522522222255252
LETTRE
DE M CHASSEBRAS
DE CRAMAILLES,
A MADAME CHASSEBRAS
DU BRIAU, SA BELLE-Soeur,
Contenant la ſuite des Divertiſfemens
du Carnaval de Venife.
Dourfinir l'Article des Opé
ra, il me reste encor ,Madame
, à vous parler du ſecond
dernierde Canareggio. Ilest
intitulé, Macedonecontinente.
En voicy le Sujet. Tanais,
GALANT. 23
une des plus fameuses Courtiſanes
de son temps, gasta tellement
l'esprit d'Eumenes , Roy de Sidon
, qu'il en devint commefou,
maltraitatEufoniaſonEpouse,&
negligeant de prendre aucunſoin
du gouvernement de ſon Royaume
, en forte que s'eſtant rendu
odieux à ſes Peuples,, ils se révolterent
contre luy , le réduifirent
à fuir, & ouvrirent les
Portes auGrand Alexandre qui
les affiegooit. Cet Monarque
fut tellementfurpris de la beauté
d'Eufonia, qu'il luy laiſſa la
Couronne qu'elle venoit luy offrir,
& crût qu'il devoit s'éloi24
MERCURE
gner de cette Belle, pour se défendre
d'un commencement d'a-
-mour qu'ilſentoit naître. Cependant
Tanais, qui estoit auſſi fort
belle, n'esperant plus rien du coſté
d'Eumenes , vint au devantd' Aléxandre
, croyant qu'il se laiſſeroit
enflamer pour elle auffi- toft
qu'il la verroit ; mais il fut encor
-maîtredefon amour en ce recotre;
il l'obligea deſe retirer; &ayant
appris par la fuite qu'Eumenes
s'estoit rendu à la raison,
voit plus de paffion condamnable,
il le rapella,le remit en poffeffion
defon Royaume, fe contentade
Le rendre Tributaire de fon Emn'apire
GALANT. 25
pire. Ily a neufDécorations di
férentes dans cette Piece. Fayou
blié de vous dire que celuy qui a
fait la Mufique de l'Opéra de
Justin, qui s'est jovésur leThéa
tre de S. Luc, ou S. Salvator, eft
le mesme Dom Giovanni Legrenzi,
qui a fait cellede l'Opéra
des deux Céfars qui s'eſt joué
auparavantfurle mesmeTheatre
Je revienspréfentement auRéduit
, qui est la troifiéme espece de
Divertiſſement du Carnaval;
voicy ce que c'eft. Ily a plusieurs
Maisons àVenise,où les Nobles
vont joüer durant toute l'année.
On nomme ces Lieux , Réduits,
Avril1683 . C
26 MERCURE
A
(Ridotti) ; mais celuy qui estpublic
pour tout le monde , est un
fort grandPalaisproche la Place
de S. Marc , qui ne s'ouvre que
lelendemain de Noël ,&tous les
autres jours du Carnaval,auſſitoft
que le Soleil est couché, c'estàdire,
au moment que 24. heures font
fonnées. Ildure juſques au milieu
de la nuit; onyjoue à la Baſſete.
Ilfaut estre masqué pouryentrer,
ne feroit que d quand ce ne
quana
dd''unefauffe
Barbe, les Nobles Venitiens
Nobles
ayantſeuls le privilege d'y aller
fansmasque. On voit dans une
grande Salle ,& cing Chambres
de plein pied au premier étage.
GALANT. 27
environ ſoixante Tables le long
des murs , où à chacune ily a un
Noblequi taille. Ila deux Chandeliers
remplis de Bougies de Cire
blanche , & pluſieurs Jeux de
Carte devantluy , avec un gros
tas de Sequins autres monnoyes
d'or. D'autres ont auffi di
verſes monnoyes d'argent blanc,
pourceux qui ne veulent hazarder
que peu de chofe. Tous les
Nobles &autres, peuvent aller
jouer contre eux , Hommes &
Femmes , &maſſer telleſomme
qu'il leur plaift; & comme ils
ont la liberté de s'en aller quand
ils veulent , le Noble qui taille
Cij
28 MERCURE
peut auſſiquitter le feu àſa volonté,
ce qui n'arrive qu'à quelques-
uns lorsqu'ilsſe voyent dans
une trop grande perte. Iln'y a
que les Nobles qui puiſſent tenir
laBanque ;& ceux d'entre eux
qui ne veulent pas eftre connus,
mettent une Babuteſur leurHabit,
ou fur tel autre qu'ils veulent.
Ce qui est icy de particulier,
c'est que l'on jouëfans dire unfeul
mot , quoy qu'ony perde desfommes
conſidérables. Fen ay vû
coucher jusqu'à quatre cens Sequins
furune Carte &unNoble
gagnaenmaprésence dix-huit
cens Sequins , qui font douze
GALANT. 29
cens Loüis d'or de France .
Les Femmes n'y jouënt guéres ,
neantmoins on en voit au Réduit
presque autant que d'Hommes
,parce qu'outre celles qui s'y
rendent pour acquérir des Amans,
chacun y peut mener librementfa
Maiſtreſſe ou Courtisanne ,
les Nobles ne manquent jamais
de les faire affeoir à costé d'eux.
lors qu'ils en voyent quelqu'une
bien faite & de bon air. Les
Gentilles-Donnesy viennentfort
rarement ,fi ce n'estquandle Car
naval est ouvert. Les Nobles les
font placer en Cercle autour des
Tables, où elles oftent le plusfou
1
1
Ciij
30 MERCURE
vent leur Morete ; l'on en fait
une grande diférence d'avec les
autres Femmes , & on ne leur
parle qu'avecbeaucoupde respect.
Ily a encor deux autres Chambres
à coſtéde celles où l'onjouë,
er du mesme pleinpied. Dans
l'une, l'on va boire toutesfortes
de Liqueurs ; & dans l'autre, on
vend touteforte de Gibier, &de
Volaille cruë. Ne vous étonnez
pas de cela, parce que c'estl'usage
icy , que bien des Gens achetent
eux- meſmes ce qu'ils veulent,
le font mettre dans leur Gondole.
On est bien aiſe de trouver à la
main ce que l'on cherche.
GALANT. 31
Vous remarquerez encor , que
l'on boit icy le Caffé & le Chocolat
chaud comme à Paris; mais
que la Limonade , l'EaudeCanelle
, l'Orfate, le Sorbet ,
autres Liqueurs froides , ſe boivent
toutes glacées
ن
en mmaaniere
de Neige dans le plus fort
Hyver, cequi est general par
toute l'Italie. Je vous ay ditque
toutessortes de Masques peuvent
entrerau Réduit ; mais comme les
Arlequins & Boufons n'ont pas
lieu d'y faire rire , il ne s'y en
trouve guéres , & voicyles Habits
les plus ordinaires qu'on y
voit.
:
C iiij
32 MERCURE
Pour les Hommes , ils ont
quafitous la Bahute , qui fe met
fur un Habit & Manteau ordinaire
, ou sur une Robe de Noble,
oufur une Zanberloque , ou fur
uneRobe de Chambre. CetteBabute,
(qu'on doit prononcer Bahoute,
à cause de l'u Italien)
eft particuliere en cette Ville, &
on ne s'en fert point en aucune
autre que je sçache ; &commede
trente Perſonnesquiſe maſquent,
ily en a toûjours vingt-huit en
Babute , vous neferez pas fachée
, Madame , que je vous en
faffe ladefcription. C'est unemaniere
de petit Capot de Tafetas
GALANT. 33
noirqui defcendjusqu'au menton,
bordépar le bas d'une Dentelle
defoye defix àhuit doigts de haut.
Il est ouvert pardevant, vientſe
fermerſous le nez, cache la bouche
& le menton , & ne laiſſe
que lesyeux or le nez découvert.
On met par deſſus un Chapeau,
une Barete de Noble , ou un autre
Bonnet , avec undemyMafque
qui n'a que le nez , le haut
des joves & le front , &ce Mafque
se met auſſi par deſſus laBabate
entre le front , le Chapeau
on Bonnet qui leferre. Ce
Masque est blanc ou noir, ou de
couleur de terre d'ombre, &quel
34 MERCURE
quefois vert , mais les blancsfont
les plus ordinaires. Ilsfont d'une
petiteToile cirée, mince comme
une feüille de gros Papier ,
ne peſentquaſi rien. CeMasque
acela de commode, qu'il n'empef
che point de parler , laiſſe la respiration
libre , & s'ofte &se met
facilement.
Les Robesdes Noblesfontde
Drap noir, traînantes à terre ; les
manches àpeu prés comme celles
des Robes de Chambre de Paris,
mais beaucoup plus amples. Elles
font toutes doublées de petit-gris,
qui déborde de cing àfix travers
de doigt tout du long d'un des cô
GALANT. 35
tez de devant , & d'autant fur
le bout des Manches , mais d'un
travers de doigtſeulement enbas.
On met la Stoleſur l'épaule , en
forme de Chaperon (c'eſtun morceau
de Drap noir mis en double,
long d'une aune , & large d'un
quartier ou environ ;) une large
Ceinture de Velours noir bordée
d'une petite Frange deſoye, avec
pluſieurs groffes Plaques d'argent
maſſifſur le devant ; la Barrete
ou Bonnet de laine noire tricoté,
faite comme un Bonnet de nuit,
mais pas fi haut , avec un gros
Rebord ou Cordon des bouts de la
laine. Tout le monde peut mettre
36 MERCURE
cette Robe avec une Bahute ,
ily a quelques changemens en
Eté, mais cela ne fait rien pour
le préſent. Les Žamberlouques
font les Habits de Masque les
plus communs. Ellesferventdans
laMaiſon de Robes de Chambre,
&cefont proprement des Robes
d'Arméniens. On les fait de
Drap de couleur de feu ou de
Pourpre, avec un petit tiffu d'or
fur les bords, &une groffeAgrafe
ou Bouton àquenë d'or
foye,qui la ferme à l'endroit du
col. Les Manches viennent en
retreffiffant, &ferrentle poignet.
Ces Robesfont doublées de Fou
de
GALANT. 37
rures, qui débordent de quatre travers
de doigt ſur le devant
fur le poignet. Le Bonnet eft de
la mesme Etofe , quaſi comme un
Bonnet de nuit , mais un peu applaty
bordéde la mesme Fourure.
Cette Fourure eft de poil
façon d'Hermine , de Chat
d'Espagne , ou de queuës de Renard
de Gennes , qui est laplus
riche. Il y a auſſide ces Robes
bleuës grises , mais elles ne
fontpas fi ordinaires , & on en
voit quelques-unes de Velours,
doublées de Martres Zibelines .
Pour les Robes de Chambre,
elles font de Tafetas ou de Toile
38 MERCURE
peinte comme celles de Paris , exsepté
que les manches ſont plus
étroites, ont une petite pointe
ou demy-rond au bout , qui couvre
le deffus de la main en forme de
Mitaine.A l'égarddes Femmes,
lesGentils Donnes neviennetau
Réduitque dansleur Habit ordi
naire , avec un petitMasquede
Velours noir , qu'on appelle un
LoupàParis , & une Morette à
Venise ( remarquez en paffant
que les Femmes neportentjamais
de Moretteque poursemaſquer.)
Elles ont toutes des Corps ou des
Manteaux à la Françoise, la
plupart noirs,&quantitédeRu
GALANT.
39
bans de couleurs. L'Etofe eft de
Velours , de Satin, ou deBrocard
de foye , avec des Jupes de couleurs
pareillement d'Etofe de foye
des plus riches , chamarrées de
Dentellesdefoye ou d'argent fort
fimple; des Palatines de Peluche,
qui est cette année extrémement
àlamode; des Manchons de Chenilles
, de Rubans , ou de Poil de
Loup- cerviers , qui font les plus
chers ; des Coliers de petits Diamans
, defemence de Perles, de
Geais , d'Ambre, ou de Filagranne
d'or & d'argent. PourlaCoëfure,
les unes ont des Coëfes de
Gaze, comme àParis; lesan-
-1
40 MERCURE
!
tres,ſont coëfées toutes de Cheveuxfriſez
enmanierede courtes
Perruques, avec quelques groſſes
touffes de Rubans , ou des branches
deFleurs derriere la teste.C'estune
des plus grandes galanteries que
ces fleurs ; & celles qui n'en ont
pas de veritables , en ont de foye
ou de point de fil fin & delié,
comme celuy des Mouchoirs &
Manchetes . Ilya eu une Ordonnance
des Magistrats desPompes
du 13. Janvier de l'année
derniere , & qui a esté renouvellée
le 6, du mois de Fevrier,
qui leur défend, entre autres chofes,
les Perles , & la grande
GALANT. 41
abondance de Rubans deDentelles,
les Jupes de Point, & les
Queuës traînantes , qu'ellesfont
obligées de retrouffer avec une
Epingle. Cette Défense est generale
pour toutes les Femmes de
Vénife ; mais on ne prend pas
tant garde aux Gentils- Donnes
nouvelles mariées , & l'Ordonnance
leur permet de porter un
Colier de Perles durant les deux
premieres années deleur mariage..
Ia plupart des autres Femmes
ont la Babute la Zamberlouque
comme les Hommes ,
on ne les peut diftinguer que par
leur taille , ou par leurs Souliers;
Avril 1683. D
42 MERCURE
encory en a- t- il qui mettent des
Souliers d'Hommes , pour estre
pluscachées.
connuës
Celles qui veulent bien estre
mettent une Perruque
deſſus la Zamberlouque, un Chapeau
, &une Morette. D'autres,
prennent un Juste- au- corps par
deffus leurJupe , avec la Perruque
le Chapeau; d'autres s'habillent
tout-à-fait en Hommes,
laiſſantſeulement leurs Souliers
de Femmes; &toutes les autres
qui font en grande quantité,
mettent uneJupefort riche àl'envers,&
la renverſentſur leur
tefte , comme les Femmesd'ArtiGALANT.
43
fansàParis lors qu'elles vont durant
la pluye ayans toutes une
Morette ou un Masque entier.
Cette façon paroist fort ſimple,
mais il y en a quantité quifont
tres-propres & galantes en cette
maniere.
Pour venir préſentement au
Carnaval , l'ouverture s'en fit le
Samedy 6. de Fevrier , par une
Déclaration des Caï ou Chefs du
Confeil des Dix , publiée à deux
des principaux endroitsde laVille.
C'est alors qu'on peut dire que
Venise a changéde face ; car on
ne peut pas comprendre laquantité
de Perſonnes maſquées que l'on
Dij
44 MERCURE
rencontre tout le long du jour,&
quiſe vont rendre ſurleſoirdans
la Place de S. Marc, comme le
centre des Divertiſſemens.
Cefontproprementdeuxgrandes
Places , qui aboutiffent l'une
dans l'autre , & forment un angle
droit comme le tournant de
deux Ruës. Ellessontbordées de
Superbes & magnifiques Bâtimens,
foûtenusfurde grands Portiques
, qui forment de grandes
Galeries couvertes tout autour,
où l'on marche à couvert. La
plus grande de ces Places égale
la Place Royale de Paris , &eft
vis-à-vis l'Eglise de S. Marc;
GALANT. 45
:
Iautre donnefur la Mer le long
du Palais du Doge , où se tien
nent les Conſeils. Sur les 21. à
22. heures du foir , on met deux
rangées de Sieges ſous les Galeriesde
laplus grande de ces deux
Places , & cing ou fix autres
rangs andehors. Toutes fortes de
Perſonnes maſquées ou autres,
peuvent s'y venir repoſer; &les
Gentils-Donnes , qui ſontvétuës
comme je vous ay dit , enfont le
plus bel Ornement. Tous les
Masques ſe viennent promener
autour , la confusion en eſt ſi
grande , principalement dans les
quinze derniers jours , que l'on est
46 MERCURE
quelquefois une demie- heure à
traverſer d'un bout à l'autre.
Ceuxqui ne demandentqu'àcau
fer, àpaffer letemps , & à n'être
point connus,ſe maſquentde
lamaniere queje vous ay expliquée
en vous parlant du Réduit;
&les autres qui ne cherchentqu'à
vire , & àse divertir , prennent
toutes fortes d'Habits qui leur
plaisent le plus.
Outre ceuxquifont tres - richement
parez, l'onyvoit des Bandes
defix-vingts Arlequins avec
Trompetes , Tambours , Guidons ,
Guitares, quifont toutesforres
de contes de postures. On en
GALANT. 47
voit d'autres de Polichinelles,
avecdes Grils, Tambours deBafque,
Plats&Affietes, qui chantent
des Muſiques plaiſantes;
d'autres de Paifans , tous vétus
diféremment, avec des Chapeaux
de fleurs , Houletes , Hautbois,
Flageolets , & accompagnez de
Femmes de Filles qui portent
des Paniers de Fruits , de Confi
tures, &de Dragées; des Compagnies
deTurcs , avec des Pipes
de Tabac longues de 4. à s. pieds;
destroupes de Diables, qui chan.
tent des tons triſtes & lugubres,
& représentent toutes lesfortes
de Vices , par leurs Habits &
48 MERCURE
k
par desVers qu'ils ontſur la teste.
D'autres imitent les Juifs &
Hébreux , en ce qu'ils ont de ridicule
dans leur Religion ; d'autresfont
vétus en Egiptiens, &
diſent cent plaifanteries ; d'autres
fe mettent en Ours , en Chiens,
en Eléphans & en Singes ,
cherchent toutes les Figures les
plus bizares que l'imagination
puiffe fournir ; &plusieursNobles
ne fontpoint de difficulté de
ſemettre en ces fortes d'Habits
croteſques comme les autres Perfonnes.
Ce que l'on trouve de
plusplaifant, c'estqu'on peut aller
masqué dans tous les endroits de
lo
GALANT. 49
a
la Ville , excepté dans les Eglifes.
On va acheter ce que l'on veut
chez les Marchands ; on va voir
monterà chevaldans l'Académies
on va voirfabriquer & batre la
Monnoye ; on entre daus tous les
Tribunaux desJustices, pour voir
plaider. Onsepromene de mesme
en maſque , avec toutesfortes de
Perſonnes en Habit Séculier.
Dans la Place qui donne fur
l'eau,ſe mettent tous les Bate
leurs , Charlatans , Marionnetes
, &Joüeurs de Gobelets. Les
uns bâtiffent de petites Loges &
Cafemates avec des Planches de
Sapin, & les autres ſe tiennent
Avril 1683 . E
!
1
50 MERCURE
àdécouvert. Il y en a de toutes
fortes comme à la Foire S. Germain
de Paris , & ce que j'y ay
vû de plus curieux, c'est un Veau
Marin en vie, d'environ fix à
Sept pieds de long; il avoit une
teste ronde , et de gros yeux
vifs, Gestoit àpeu prés de la figure
qu'on les repréſente ; il regardoit
fixement tout le monde
l'un apres l'autre ,ſe lançoit de
temps en temps hors de l'eau ,
avoit un cry encor plus fort que
les Veaux ordinaires. Mais parmy
tout cela, c'est un plaisirfin.
gulier de voirquantité de Gens
vétus de noir, montez chacunfur
GALANT
un Theatre , avec une Sſphere,
& trente ou quarante Volumes
de Livres remplis de Figures
d'Aftrologie , & de Chiromancie.
Apres avoirfait de grands
discours fur les influences des
Aftres, &fur les lineamens du
Corps humain , ils s'offrent pour
quelquesfols, de vous dire tous les
bonheurs malheurs qui vous
doivent arriver , en regardant
dans vostre main. Ils trouvent
affez de Dupes pour venir ap
prendre leur bonnefortune , &
ils leur mettent à l'oreille un grand
Cornet de ferblancde huit àneuf
pieds de long, & parlent par
to
:
E ij
12 MERCURE
l'autre bout , afin que perſonne ne
puiſſe entendre; mais fur le foir
durant la grande abondance de
Masques , l'on en voit affezſouvent
quelqu'un vétu en Docteur
ou Pantalon , qui vient s'affeoir
furleTheatre, dispute contre eux,
les oblige de répondre ,fans
qu'ils ofentfaire lamoindre mine
de fe fächer.
Depuis l'ouverture du Carnaval,
ily a eu plusieurs Bals que
l'on appelle icy Feftins , à cause
que ceux qui les donnent ſe traitent
ordinairement auparavant.
La plus grande partie fe font
chez les Courriſanes , quoy qu'il
GALANT. 53
y en ait eu chez beaucoup d'autres
Particuliers , & on y est
toûjours mieux reçeu quand on
mene une Femme avec ſoy.
Dans la plupart on oblige tous
Les Hommes à ofter le Masque,
afinqu'ils nepaſſentpoint les bornes
de l'honneſteté, dans l'entre.
tien qu'ils peuvent avoir avec les
Femmes.
Ilya dans deux ou trois Chambres
de pleinpied, des Chaises ran
gées contre les murs, avecuneEpinete,
un Violan, &une Baffe.
Dans chacune , les Hommes
prennentpar la main les Femmes
qu'ils veulent , &se promenent
E iij
54 MERCURE
avec elles de Chambre en Cham
bre à la file des autres, en cauſant
enſemble,puisſe viennent affeoir,
ou wont boire des Liqueurs que
l'on donne dans une autre Chambre
, l'on paffe ainſi toute la
Anuitfans dancer. Ilyena d'autres,
ou apres s'eftrepromené duvant
quatre heures, toutle monde
s'affied , & laiſſe le milieu de la
Chambre vuide , pour ceux qui
veulentdancer.
La plus jolie de leurs Dances
est la Fourlane. Ellese fait à
deux ou quatre Perſonnes, autant
d'Hommes que de Femmes , qui
tournent en cercle, enfautant
GALANT. 55
friſant les pieds avec une viteſſe
Oune legereté merveilleuse, &
qui s' aprochent enſuite l'un devät
I'autre en tournant toûjours de la
méme maniere, & se prenat quelquefois
les bras qu'ils s'entrelaffent,&
paſſentpardeſſus lateſte.
LaDance des Cing passefait
àdix ou douze , autant qu'il en
peut tenir. ChaqueHommeprend
une Femme par la main,&luy
faitfaire quelques pas de Courante
, puis ilsſe quitenttous ,dan
cent séparément, &se croisent
l'un l'autre avec beaucoup de
promptitude ſansſe heurter, ny
s'embarraffer, ce qui fait une
E iiij
56 MERCURE
aſſezplaiſante confusion .
La Dance de la Ceinture ne
fefait qu à deux ,ou quatre Perfonnes.
La Femme qui dance,
prend une Ceinture deſoye qu'elle
tient des deux mains , & de
temps en temps enfrapefur celuy
qui dance avec elle , & s'il la
peut prendre, il luy en donne fur
la fupe à son tour, jusqu'à ce
qu'elle l'ait repriſe. L'adreffe confifte
à baiſſer ou lever les mains
fort à propos en paſſant l'un devant
l'autre ; car on ne doitpas
cacher la Ceinture , & il nefaut
que la toucher pour l'avoir gagnée.
i
GALANT. 57
Ceque l'onappelle le Change,
est encor à rire. Dans le temps
qui est destiné pour cela, lors que
chacunſepromenepar les Salles,
un de la Compagnie crie touthaut,
& commande le Change. Tout
auffi croft ilfautque chacun quite
la Femme qu'il tenoit par la
main , 7 aille prendre celle qu'un
autre menoit au devant de luy,
ce qui fait desesperer bien des
Gens qui estoient au milieu d'un
agreable entretien . Ilyena d'autres
qui ne perdent rien auchange,
& ceux qui sont les plus
adroits , prennentle temps qu'ily
ait une jolie Voiſine pour entrer
58 MERCURE
dans lafile. En récompense celuy
qui afait ce commandement , ſe
met au milieu de la Chambre,
&il eſt permis à toutes les Femmes
qui nefont pas contentes,de
luy aller donner unſouffler.
Vous voyez que la plupartde
cesDances ſontplûtoftdes Ieuxde
recreation; auffil'usagen'en estque
dans les petits Bals , qui n'en ſont
pas moins divertiſſans ; car dans
les grands on ne fait quese promener
, comme je vous ay dit , ou
bien l'on dance quelque Fourlane
furlafin.
Les Combats de Taureaux se
font dans une grande Place pu-
{
1 GALANT. 59
blique tous les Vendredis de l'année,
& ce neſont que des Boeufs
ordinaires qu'on fatigue ainsi
pour en rendre la chairplus tendre
; mais comme ces Feftes ſe
font en d'autres Lieux durant les
derniers jours du Carnaval, &
avec grande folemnité , onfait
choix bien longtemps auparavant
des Taureaux les plus furieux
que l'on réſerve pour ce temps-là.
Afin de les préparer, &de les
animer davantage on lesfait courir
deuxjours durant dans toute la
Ville , estant liez avec deux longues
cordes que deux Perſonnes
conduiſent. La plupart du monde
3
60 MERCURE
porte durantce temps des Baſtons
courts & gros comme le bras ,&
on en vend de tournez, & de
tres -propres pour ce ſujet. Cela
fertpour les arreſterdans les Ruës
étroites où on ne trouve point de
ppoorrtteesspourſe ranger, car ilferoit
dangereuxd'en
dangereux d'en eſtre ſurpris fe
is ,
&
les tournans des Ruës ſontfort à
craindre. Ces Combats ſe font
dans les huit derniers jours du
Carnaval , il s'en fait dans
pluſieurs Places de la Ville touta-
la-fois ; on y dreſſe quantité
d'Echafauts en forme d'Amphithéatres.
Les plus celébres ont esté trois
GALANT. 61
cette année ; celuy de la Place de
S. Marc,le Mercredy-gras ; celuyde
la Place du Pont Realte, le
Feudy- gras au matin; celuy
du Palais du Doge , le Dimanche
gras.
Deux Perſonnes tiennent ces
Animaux par de longues cordes,
on leur lâche pluſieurs Chiens
l'un apres l'autre , qui ſont nourris
& éleveztout exprés. Quand
le Chien peut attraper l'orelle, le
front, oule deſſous du menton du
Taureau , il le met hors de défense,
ilfaut plusieurs Per-
Sonnes pour l'en arracher , mais il
yen a qui ont bien de la peine
62 MERCURE
poury arriver, &les Taureaux
en font biensouventfauterquatre
ou cing tours en l'air avec
leurs cornes. Quandle Taureau
est un peu échauffé , & qu'il se
met àcourir, on voit toutle mondeſe
culbuter les uns fur les autres,
ce qui n'estpas le moinsplaifant
de la Fefte.
Ily avoit le Mercredy- gras
dans la Place de S. Marc, dix ou
douze de ces Combat tout-à-lafois
.Tout est accompagné deTrompetes
, & de Tambours ; & ce
ſont ordinairement de jeunes Nobles
qui tiennent les Cordes, &
qui conduisent le Combat. Ils
GALANT. 63
mettent des Habits de Satin &
de Brocard d'or , tous chamarez
de Point & de Dentelles , avec
des Plumes au Chapeau, desBas
de foye de couleur , & de petits
Patins legersfans talons.
Onfait encor de ces Combats
entre des Chiens & des Ours,
on les attache à terre avec une
longue chaîne , car ils fontplus
dangereux que les Taureaux ,
les Chiens ont bien plus de peine à
les vaincre. La force de l'Ours
eft dans ses pates , & quand il
tient fermement un Chien , il
neferoit pas longtemps à l'étoufer,
fi on ne leſéparoit avec de longs
bastons.
:
64 MERCURE
LeCombatquiſe firdans lePalais
Ducal le Dimanche -gras apres
diner, fut le plus beau de tous,
parce que lesTaureaux n'estoient
point liez, & avoient la liberté
toute entiere. C'est une grande
Court entourée de Galleries de
Portiques ,fur lesquels sont le
Palais du Doge, tout de Marbre
blanc, & les Chambres des Conſeils.
On avoit mis des Balustrades
à chaque Portique , & de
groſſes cordes entrelaffées en rai
Seaux pour empeſcher que les
Taureaux nefortiffent ; mais j'en
vis trois forcer les Baricades ,
un entre autres qui eut affez de
GALANT. 65
vigueur pourſauter par deſſus au
milieu d'un Echafaut , ou estoient
quantité de Perſonnes. On y fit
combatre auffi des Ours , & on
다 finit la Feſte , en coupant la teſte
àun Taureau d'unseul coup d'Epée,
comme on avoitfait devant le
Doge leJeudy précedent , dans la
Cerémonie que je vous way expliquer.
e
LeJeudy gras apres diner, ſe
fit la Feste la plus ſolemnelle de
toutes ; cefut dans la plus petite
des deux Places qui donne ſur la
Mer. LeDoge estoitplacé dans
le Coridor de ſon Palais , ayant
l'Ambassadeur de France aupres
Avril1683. F
66 MERCURE
"
de luy,&tout autourſesfixCon
feillers, &les principauxMagiftrats.
Les Gentils-Donnes eftoientplacées
dans le mefme Coridor,
& Madame l'Ambaſſadrice
de France estoit dans un
Balcon au deſſus du Doge. La
Place estoittout entourrée d'Amphithéatres
, & l'on voyoit tous
les Toits des Maiſons auſſi remplis
de monde que le milieu de la
Place.
Tous les Bouchers de la Ville,
proprement habillez , vinrent en
diverſes Compagnies , avec des
Epées nuës des Halebardes;
&apres avoirpaſſfé en revenë
GALANT. 67
:
devant le Doge, deux des principaux
&des plus adroits , couperent
la teſteà deux Taureaux
en meſme temps , & l'abatirent
chacun d'un seul coup avec un
Epée fort large. En ſuite plu
ſieurs Danceurs de corde , Voltigeurs
& Sauteurs,firentdes tours
fur unThéatrequi estoit dreſſé au
milieu de cette Place ; apres quoy
ony tira un Feu d'artifice , où
estoient les Armes du Doge ,&
des Magistrats qui en avoient
pris le ſoin. Ce qui fut le plus
beau de ce Feu , c'est qu'unHomme,
repréſentantJupiter sur un
Aigle,&tenant le Foudre à la
Fij
68 MERCURE
main , monta au haut de laTour
de S. Marc, élevée de terre de
cent soixante- quatre pieds , par
le moyen d'une Corde qui alloit
rendre de cet endroit ſur le bord
de la Mer; puis quelque temps
apres s'eftant habillé en Renommée
, ayant uneTrompete & un
Guidon àlamain , on le vit voler
du haut du Clocher, juſque
dans un grand Bateau bien avant
dans la Mer, parune autre Corde
qui alloit de l'un à l'autre. Ce
Clocher est élevé de 152. pieds au
deſſus de la Tour, c'est à dire , de
316. piedsde terre.
Ilya encor au deſſus &fur
GALANT. 69
la pointe de cette Tour ou Clocher,
un Ange de Cuivre doré, de
16.pieds de hauteur; il a fur la
teste une Plaque ronde de Cuivre
àjour en forme de lumiere , comme
l'on en met ſur la teſte des
Saints. Cet Homme monta encor
tout debout fur cette Plaque
quandtoute la Feſte fut finie ,
apres avoirdancé deſſus en tournant
de tous les coſtez , il fit vol
tiger un Etcndart, lefaisantpafferpardeſſousses
jambes , &fur
Sa teste, comme une Perſonne qui
feroit l'exercice de la Pique dans
une Court. Ily a 332. pieds depuis
le bas de cetteTour, jusqu'au
70 MERCURE
deſſus de la teſte de l'Ange, &le
pied de Venise est encor un peu
plus grand que celuy de Paris.
Cette hauteurne permettoit de le
voirque comme une Marionnete;
mais on ne sçauroit penfer fans
horreur au péril où il eſtoitexpofé,
principalement à cause de
vent qui ſe pouvoit engoufrer
dans cet Etendart.
L'origine de cette Feste du
Feudy-gras , vient de ce que dans
le douziéme Siecle , Ulric , Patriarche
d'Aquilée , Homme de
méchante vie & excommunié du
Pape,maltraitoit &faisoit querre
continuelle au Patriarche de
GALANT. 71
Grade. La cause de ce dernier
eſtantjuste , il futſecouru par la
République de Venise , enforte
que celuy d'Aquiléefut pris
arreſté en l'année 1162. enméla
teſte à
moire dequoy on a toûjours coupé
un Taureau à pareil
jour, pour fignifier que la force,
&la violence estoit abatuë &
terraffée.
Fay veu encor plusieurs fois
avec exactitude l'Opéra de Saint
Jean Chryfoftome du Roy Infant.
Fay compté jusqu'à 46.
Perſonnes fur cettegrandeMa.
chine portée par fix Eléphans,
maisje n'en aypastrouvedavan72
MERCURE
:
tage. Je croy vous avoir parlé
dun plus grand nombre ; je ne
l'avois veu qu'une fois , &
ayant beaucoup de monde , la
perspective m'avoitfait croire que
quelques Perſonnes du fonds du
Théatre estoient montées sur la
Machine. C'est pourquoy, Madame
, vous aurez la bonté de
corriger cet endroit, & en récompense
, vous augmenterez celuy
des Combatans ſur le Pont dans
lamesme Piece. Ces Combatans
onttoûjours efté cent dix , c'est à
dire , ss. de chaque coſté , ce qui
fait une bien plus grande quantité
dePerſonnes que je ne vous l'avois
- marquée.
GALANT. 73
Les deux ou trois derniers jours
du Carnaval, Meffieurs Grimani
ont voulu donner le divertiſfement
entier, & faire voir aux
Etrangers comment se faisoient
ces fortes de Combats àVenises
c'est pourquoy ils les ontfait com
batre tout de bon , au lieu qu'au..
paravant ils ne lefaisoient que
par des feintes . Ils avoient fait
venirpour cela des Barcarols
Artisans , autant de Castelans
que de Nicolites ; & pour cou
ronner entierement le Carnaval,
ils en firent doubler le nombre le
Mardy-gras, il y en eut cent
de chaque côté qui ſe livrerent
Avril 1683. G
4
74 MERCURE
une furieuse guerre dans les formes
, & où ily eut duſang répandu.
Chaque Party estoit
veſtu de diférente couleur ; &
les Parrains estoient préfens pour
régler les coups , & faire que le
tout ſe fe paſſaſtdans l'ordre.
Je ne puis m'empefcher, Madame,
de vous dire deux mots de
ces Combats pour l'intelligence de
cet Article. Le menu Peuple de
Venise diviſe , pour ainſi dire,
la Ville en deux Quartiers ; les
uns s'appellent Nicolites , à cauſe
de l'Eglise S. Nicolas qui est au
bout de leur Quartier ; les autres ,
Caftelans , à cause du Quartier
GALANT, 75
1
appellé Caſtel , à l'autre bout de
la Ville. De temps en temps, &
principalement l'Eté, ces petites
Gens s'affemblent en grandnombre
fur de certains Ponts de la
Ville , &se défiënt les uns les
autres à coups de poing, mettant
des Habits propres pour cela. Ils
commencent d'abord à monter un
de chaque côté ſur le Pont , &
apres s'estre batus l'un contre
l'autre ſeul- à-feul , & que l'un
des deux a vaincu fon Compagnon,
ils se retirent , & deux
autres prennent la place ; puis
deux autres , juſqu'à ce qu'ils s'échauffent
de telleforte , qu'ils se
Gij
76 MERCURE
batent && repoussent repouſſent tous enfemble
; & ceux qui demeurent maitres
du Pont,font réputez avoir
remporté la victoire. Pour cela,
on choiſit des Ponts quifoient autant
àl'avantage d'un Party que
de l'autre, & le nombredesCombatans
doit estre égal. Comme ces
Ponts n'ont point de rebords, vous
pouvezpenferlaquantitéd'Hommes
qui tombent dans l'eau.
Ily a de chaque côté des Perſonnes
que l'on nomme Parrains,
pour visiter fi chacun eft comme
il doit eftre , fi les Combatans
n'ont point d'anneaux ou de fer
aux mains , qui püſſent bleffer.
GALANT. 77
IlsfontJuges des coups , &font
ceffer le Combat quand ils le jugentàpropos
; car ily a des Loix
que l'on obſerve inviolablement.
Comme par exemple , quand on
ſe bat ſeul-à-feul, celuy qui a
faitfaignerſon Ennemy, a remporté
l'honneur, &ne peut plus
continuer; de mesme quand il l'a
fait cheoirdans leCanal,&quantitéd'autres
Regles qu'ils ont. Il
y a une abondance prodigieuse
de monde à les regarder, & ony
lovëdes Places plus cher qu'aux
plus beaux Opéra. Toutes ces
formalitezſeſont obfervées dans
les deux derniers Combats quife
Gij
78 MERCURE
font faits à l'Opéra du Roy Infant.
On avoit fait tout exprés
un Pontpareil à ceux de Venise,
& on avoit remply l'endroit de
laMer, de quantité de Botes de
Paille, afin que la chute n'enfust
point dangereuse .
Ilme reste encor à vous parler
de la Feste qu'ily eut leMardyoras
au Théatre de S. Luc , où
l'on joüoit l'Opéra deJustin. Ce
fontplufieurs Gentilshommes Venitiens
, qui ont donné cette année
les Opéra de ce Théatre , &
ils voulurent finir le Carnaval
par un Bal ou Feftin, quifut fort
magnifique. Auffitoft qu'on cut
GALANT. 79
finy l'Opéra , & que la plupart
des Gentil-Donnes & Gentil
Hommes Venitiens eurentſoupé
dans leurs Palcs , comme ilfe
pratique affez ſouvent en cette
Ville, l'on mit deux rangs de
Fauteüils & de Sieges dans le
Parterre ou la Salle , qui est fort
grande;&la Simphonieſeplaça
fur leThéatre devant deuxgran
des Tables. Cette Salle estoit éclairée
par trentegros Flambeaux
de cire blanche , de buit à neuf
pieds de long, rangez entre les
Palcs du premier rang, &le long
duThéatre. Le Bal ne fut que
pour les Gentil-Donnes. Elles
Gij
80 MERCURE
estoient toutes démaſquées , ainsi
que ceux qui se promenoient
dançoient avec elles. Ilcommença
àfix heures du foir, c'est à dire
àonze heures demie de France,&
dura toute la nuit jusqu'au
lendemain matin à une ou deux
beures du jour. Durant tout ce
temps, on présentoit aux Dames
-des Taſſes de toutes fortes de Liqueurs
glacées en neige; & ily
avoit une Table contre l'Or
chestre, où l'on en donnoitàboire
aux Hommes tant qu'ils vouloient.
Il s'en diftribua une fi
grande quantité, que lesBarcarols
mesme avoient la liberté
GALANT. 81
}
d'en venir boire. On se promena
durant quatre heures, com
me je vous ay dit que c'est l'u
ſage; apres on dança à la
Françoise, & les Fourlanes.
Vous observerez qu'encor que les
Femmes ayent leurs Gans , il est
de la civilité aux Hommes de
leurprésenter la main nuë pour
Se promener ou dancer , & l'on
donne indiféremment la gauche
ouladroite,ſuivant qu'onserencontre.
Je vous envoye deux Airs de
l'Opéra du Roy Infant , qui a
paſſé pour le plus beau. Je croy
qu'ils ne déplairont pas aux Per
82 MERCURE
ſonnes qui aiment l'Italien. Fay
choiſy exprés ceux- cy , quifont
affez de nostre goust. Lepremier
est plus boufon. Ce font les paroles
que Seftilia dit àDoriclée
Maîtreſſe d'Ergiſte , lors qu'elle
feint d'aprouverson amour. Le
Second est plus grave. C'est ce
que Doriclée dit touteseule, lors
qu'elle est dans l'impatience de
voir Ergistefon Amant qui revient
à Rome. Je les ay eus d'un
des Muficiens de l'Opéra mesme,
& je les ay copiez, afin qu'ils
foient plus corrects . En voicy les
Paroles.
1
83
di
pro
1
ifo
ر
82
mof.
cho
affe
est1
role
M
fein
Seco
que
qu'e
voi
vier
des
نم
foie
Par
GALANT. 83
PREMIER AIR
Chanté par la Margarita , repré-
Sentant Seftilia .
S
I Baccia , ſtringi , e godi
L'amor che t'invaghi
La guancia, l'occhio, il labro
Sia de piaceri il fabro
A l'alma che langui.
Si Baccia &c.
52
Si vanne, corri e vola
Ai rai de la Beltà. -
Un vezzo , un guardo, un riſo
Dia vita al core ancifo
Che l'alma gioirà.
Si vanne &c.
:
84 MERCURE
SECOND AIR......
Chanté par la Florentine, repréſintant
Doriclée Maîtreffe d' Ergifte.
AChilpera di gioire pena è l'aſpettar.
Par che fermo il dì non corra,
Che ſenz'ale il tempo fia,
Ed il Sol l'uſata via
Più non ſappia in Ciel girar.
Achi ſpera &c.
S2
S
Achi ſpera di goder
Gran tormento è l'aſpettar.
Par ch'inCiel ſi fermi il giorno,
Ch'ogni sfera più non vada,
Ed ancor l'uſata ſtrada
Stanco il Sol voglio laſciar.
Achi ſpera &c.
GALANT. 85
Au commencement de ma premiere
Lettre des Opéra , où je
parle de la grandeur du Théatre
de S. Jean Chrysostome, que j'ay
mesuré moy-mesme avec un Pied
que j'ay apporté de Paris , je me
Juis fervy du mot Portique,pour
fignifier une Arcade ; & comme
ce premier Mot se peut encor
entendre pour un Vestibule ,
ou premiere Salle d'entrée , jay
peur, Madame, de ne m'eſtre pas
rendu affez intelligible. Voicy
comme je l'ay voulu expliquer.
Le Théatre des Acteurs a treize
toiſes, & trois pieds de longueur,
&c. Il est ouvert par une grande
86 MERCURE
Arcade, auffi haute que la Salle,
dans l'épaiffeur de laquelle ily a
encor quatre Palcs de chaque côté
les uns ſurles autres ( je veux
dire qu'iln'y en a qu'un àchaque
rang) qui font de la mesme symétrie
que ceux de la Salle, mais
beaucoup plus ornez & enrichis;
dans la voûte de cetteArcade,
deux Renommées , avec leurs
Trompetes,font auſſi en relief,
paroiſſent ſuſpenduës en l'airs
&au milieu , à l'endroit de la
Clef, eſtun Tableau d'une Vénus
qu'un petit Amour carreffe.
५
Apréfent que le temps commence
à estre doux, on va se proGALANT.
87
:
mener en Gondoles dans les petites
Ifles , proche cette Ville, où
il y a plusieurs beaux Jardins.
La plus grande est Muran , où
l'on fait les Verres & les Glaces
de Miroirs. C'est quelque chose
de fort galant, de voir la maniere
dontſefont les petits Ouvrages.
Les Chartreuxfont auffi une
Iſle à euxfeuls, où ils ont autant
de terrain que ceux de Paris . Ils
ne font que 31. ou 32. Religieux,
qui ont chacun une petite Mai-
Son, avec unJardinſeparé, comme
à la Chartreuse deParis.
Nous avons encor S. Georges
Major dans une Iſle, qui est une
88 MERCURE
des plus belles Eglifes deVenise.
Ily a 80. Religieux de l'Ordre
de S. Benoist, qui font pour la
plupart Gentilshommes Venitiens.
Leur Bibliotheque est des
plus belles. Ilsla laiffent ouverte
tous lesjours, matinsoir, &
la rendent publique pour tout le
monde. Leur Jardin est la plus
belle Promenade de Venise ,
c'est comme un Rendez- vous où
l'on trouve toûjours compagnie
pour s'entretenir.
Le divertiſſement des jeunes
Gentilshommes est préfentement
le Ballon. Il y a de grandes Pla
ces pour cela, avec des Barrières
GALANT. 89
?
@Portiques de menuiserie,peints
dorez. L'onyjouë d'une autre
maniere qu'à Paris ; & on
Sefert d'une Machine de bois
que l'on paſſe dans la main ,
qui va jusqu'àla moitiédu coude.
Ce bois est taillé deforte , qu'il
renvoye le Ballon d'une hauteur
extraordinaire. Ceux qui joüent,
font enCaleçon comme à la Paume,
mais ils ont des Chemiſetes
defatin, &des Culotes d'Etofe
defoye.
LesJeuxde Paumefſontblancs,
les Balles noires, au contraire
de ceux de France. Ils ont fort
petits.
Avril1683. H
وه MERCURE
Voila à peupres comme on a
paffé icy le Carnaval. Je fouhaite,
Madame, que vous l'ayez
paffé auffi agreablement à Paris,
ſuis voſtre tres c.
CHASSEBRAS DE CRAMAILLES.
DeVeniſe ce 6. Mars 1683 .
Le Samedy10. de ce mois,
on fit un Service folemnel
pour M le Duc de Roquelaure
dans l'Egliſe des Peres
Récolets , qui eſt le lieu de
ſa ſepulture. Il eſtoit Commandeur
des Ordres du Roy,
Comte d'Aftarac , de Gaure,
de Pongibault, & Montfort,
GALANT.
91
Marquis de Biran , de Puyguillein
, Lavardens , Baron
de Capendeu, Montesquieu,
& autres Places, Gouverneur
pour Sa Majefté &, ſon LieutenantGeneral
en Guyenne.
Son coeur a eſté porté à Roquelaure.
Il mourut dés le
13. de l'autre mois , âgé de
75. ans , apresune maladie de
trois ſemaines ; pendant la
quelle il a donné de conti
nuelles marques d'une parfaite
reſignation aux ordres
de Dieu. Si toſt qu'on luy
eut fait connoiſtre que famaladie
estoit dangereuſe , fon
身
Hij
92 MERCURE
premier foin fut de s'acquiter
des devoirs d'un vray Chrêtien.
Il reçeut ſes Sacremens
le Lundy 1. de Mars , & voulut
toûjours depuis ce tempslà
eſtre affifté de ſon Confefſeur.
Il avoit infiniment de
l'efprit , & toutes ſes reparties
eſtoient promptes, vives,
& pleines de feu. Ses manie
res honneſtes & engageantes
luy avoient gagné toute
la Guyenne , où il eſt gene
ralement regreté. Ce Duc
eſtoit Fils d'Antoine , Seigneur
de Roquelaure enArmagnac
, de Gaudoux , de
GALANT. 93
la
S
SainteChreftie, de Mirepoix,
&du Longart, Baron de Lavardens
& de Biran , Grand
Maistre de la Garderobe du
Roy, Chevalier deſes Ordres,
Sénechal & Gouverneur de
e Roüergue & de Foix , Lieutenant
General de la Haute
Auvergne & du Gouvernement
de Guyenne , & Maire
perpétuel de Bordeaux. Le
Roy joignit à toutes ces qualitez,
celle de Maréchal de
France , lors qu'il eut remis
Nérac, Clérac , & pluſieurs
Lautres Places, dans leur devoir.
Il mourut dans ſa 82.
94 MERCURE
année , apres s'eſtre marié
deux fois. Il épouſa en premieres
noces au mois de Juin
1581. Catherine d'Ornezau ,
Veuve de Gilles de Montal,
Baron de Rogerbrou , & de
Carbonieres , & Fille de Jean-
Claude d'Ornezau , Sicur
d'Aurade & de Noaillan,
Gouverneur de Metz , de la
quelle il eut Jean , Baron de
Biran , Grand Maistre de la
Garderobe du Roy , mort
jeune& fans alliance; Loüife,
premiere Femme d'Antoine,
Comte,puisDucde Gramont,
Pair & Maréchal de France;
GALANT. 95
Roſe, Femme de François de
Noailles , Comte d'Ayen ,
1 Chevalier desOrdres du Roy,
& Mere d'Anne , Duc de
Noailles, Pair de France,Che
valier des Ordres du Roy,
&Capitaine de ſes Gardes du
Corps , Gouverneur de Perpignan,
Catherine , Abbeſſe
de Rhodez , morte au Calvaire
à Paris ; & Marie de Roquelaure,
Femme de Jacques
Efthuer , Comte de la Vauguyon
, Chevalier des Ordres
du Roy , & Mere de
Jacques Eſthuer, Marquis de
Saint Maigrin , Capitaine
4. 96 MERCURE ,
Lieutenant des Chevaux Le
gers de la Garde du Roy, tué
au Combat du Fauxbourg
S. Antoine à Paris le 2. Juil
let 1652. En ſecondes nôces
il épouſa Suſanne de Baffapart,
Fille de Beraut de Baffapart
, Baron de Pordeac,
Gouverneur de Verdun , &
deCatherine d'Herbrail , dite
des Fontaines, Dame de Capendeu.
De ce mariage font
fortis Loüis , Marquis de
Roquelaure , mort au ſervice
du Roy en Lorraine , fans
avoir fait d'alliance ; Gaſton
Jean-Baptiste , Duc de Roquelaure,
GALANT 97
s
F
quelaure , mort le mois paffé,
Jean-Loüis , Comte de Roquelaure,
qui n'a point laiſſé
d'Enfans ; Antoine , Chevalier
de Malte , mort à la
fleur de fon âge, Jacques ,
Marquis de Lavardens ; Armand
, Baron de Biran , tué
en duel ; Loüiſe de Roquelaure
, Femme d'Alexandre
de Levy Marquis de Mirepoix
, & Mere de Gaston-
Jean-Baptiste de Levy, Marquis
de Mirepoix , marié en
1657, à Marie du Puisdufou;
Catherine , morte ſans Enfans
d'Alfonce de Monluc ,
Avril1683. I
98 MERCURE
Marquis de Balagny; Angélique
, mariée à M² de Narbonne
, Marquis de Fimarcon
; & Susanne, morte ſans
alliance. C
Feu M' le Duc de Roquelaure
, dont je vous parle ,
ſervit en qualité de Capitaine
de Cavalerie dans l'Armée
du Roy en 1635. ſe trouva les
années ſuivantes à pluſieurs
Combats &Sièges , fut bleſſé
à la teſte de fon Efcadron
chargeant les Ennemis, & fait
prifonnier à la Bataille de
Sedan en 1641. Enſuite il fut
pourveu de la Charge de
GALANT 99
1
S
e
e
S
S
e
1
1
Grand-Maiſtre de la Garderobe
, dont il ſe démit depuis.
En1644. il ſervit enqualité
de Maréchal de Camp au
premier Siege de Gravelines,
ſe trouva à la prife de Bourbourg
en 1645. au Siege de
Courtray en 16 46. & paflapeu
apres en Hollande avec des
Troupes . Depuis ayant eſté
fait Lieutenant General des
Armées du Roy , il fut bleſſé
au Siege de Bordeaux, & honoré
du Brevet de Duc &
Pair au mois de Juin 1652.
Le 17. Septembre de la meſ
me année, il épouſa Charlote
I ij .
100 MERCURE
Marie de Daillon , Fille puînée
de Timoleon de Daillon,
Comte du Lude, & de Marie
Feydeau , Dame du Bois le
Vicomte
Vicomte , Famille d'une ancienne
Nobleſſe de la Marche
, où eſt ſituée la Terre
dont elle porte le nom. Il
fut creé Chevalier du Saint
Eſprit le 1. de Janvier 1662. &
ſuivit le Roy à la Conqueſte
de la Franche-Comté au mois
de Fevrier 1668. & à la guerre
de Hollande en 1672. De
fon Mariage font iſſus Antoine-
Gafton de Roquelaure,
Marquis de Biran ; & CharGALANT.
IOI
,
lote-Marie de Roquelaure,
Femme de M² le Duc de
Foix.
Le meſme jour 13. Mars ,
mourut Meſſire Vincent
Hotman , Seigneur de Fontenay,
Nancel , Bitry , Morſain,
Vert, Marſigny , & autres
Lieux , Maiſtre des Requeſtes
de l'Hoſtel , & Intendant
des Finances, âgé de
foixante & un an. C'eſtoitun
Homme d'un mérite ſingulier
, ſçavant dans toutes les
belles connoiſſances , &bien
fait de corps. Il avoit infiniment
de l'eſprit , la mémoire
I iij
102 MERCURE
fort heureuſe , beaucoup de
brillant & une éloquence
tres-perfuafive. Il s'eſt toûjours
montré fort laborieux
& affidu dans les fonctions
de ſes Employs , qu'il a remplis
avec une grande eftime,
Toûtenant toûjours fortement
les droits & les intéreſts du
Roy. Il eſt mort d'une maladie
de neufmois , qui a dégeneréen
hydropifie, &contre
laquelle ona épuiſé inutilement
tout l'Art des vrays
Medecins, & des Gens à Secrets.
Pendant tout ce temps
il a donné mille témoignaGALANT.
103
e
i
S
ges d'une pieté veritablement
Chreftienne , & a reçeu tous
ſes Sacremens par les mains
de Male Curé de S. Eustache .
Il a eſté enterré au Tombeau
de ſes Anceſtres , dans l'Egliſe
des Religieuſes de Sainte
Claire , dites de l'Ave-Maria.
Il y avoit un Don Mutuel
entre luy & Madame fa Femme,
ce qui n'a pas empeſché
qu'il n'ait fait pour vingt mille
Ecus de Legs à payer préſentement.
Comme il n'avoit
point d'Enfans , & qu'il
pouvoit diſpoſer de la moitié
de fon bien apres la mort de
I iiij
104 MERCURE
1
ſa Veuve, il en a laiſſé un tiers
à l'Hoſtel-Dieu de Paris , &
fait M³ Hotman ſon Frere,
heritier de tout le reſte. Il
avoit deux Soeurs, dont l'une
a épousé Mª de la Dige Sieur
de Saint Siram , & l'autre M
Portail. Il a eu auſſi un Frere
Chevalier de Malte , quis'eſt
ſignalé en pluſieurs occaſions
pour la Religion. Madame
Hotman ſa Veuve a eſté mariée
trois fois. Son premier
Mary eſtoit M² Lhermite ,
Parent de M des Noyers
Secretaire d'Etat; & ſon ſecond,
M' Machautd'ArnouGALANT.
105
ville. Elle eft Fille de M' Colbert
, mort Confeiller de la
Grand' Chambre au Parlement
de Paris, & Soeur de
M² Colbert Maiſtre des Requeſtes
, & de Madame la
Préſidente de la Court, qui a
épousé M'le Duc d'Atry en
ſecondes nôces . Mr Hotman
a eſté Conſeiller au
Grand Conſeil juſqu'en l'année
1656. qu'il fut pourveu
de la Charge de Maiſtre des
Requeftes. Depuis ce tempslà,
il exerça les Intendances
de Tours, Bordeaux, &Montauban
, & fut choiſy par Sa
106 MERCURE
Majefté en 1663. pour faire la
Charge de fon ProcureurGeneral
en la Chambre de Juſ
tice. Certe Chambre ayant
finy en 1669. il fut fait Intendant
des Finances. Il tire fon
origine d'Allemagne ; & il y
a pluſieurs anciens Autheurs
Allemans de Livres de Droit,
compoſez par ceux de ſa Famille.
Le premier de ſes An.
ceſtres qui vint en France ,
fut Henry Hotman, né àCleves
en 1466. Ce Henry ſuivit
Engilbert , Duc de Cleves,
qui fut le premier Duc de
Nevers. Le Pere de M' Hot .
GALANT. 107
.
1
man s'appelloit Timoleon
Hotman . Il eſtoit Préſident
✓ des Tréſoriers de France de
Paris , & avoit épousé Marie
Marcel, Fille de Claude Marcel
, Maiſtre des Comptes, &
d'Anne Picart ; & de ce coſtélà
il y a pluſieurs alliances
avec les Familles des Boüette,
- Poncet , Vialart , Amelot,
. Charlet , Chippard, de Tavennes,
Maupeou, & autres.
Timoleon estoit Fils de François
Hotman, qui fut Tréſorier
de l'Eſpagne ſous Henry
III. Le Roy Henry IV. le fir
fon Ambaſſadeur en Suiſſe .
コ
108 MERCURE
Il mourut à Soleure , où la
République luy a élevé un
Tombeau. Il eſtoit Fils de
Vincent Hotman , Conſeiller
au Parlemedt de Paris . Hot
man porte party émanché d'argent
&de gueules.
LaVille de Metz a fait une
perte confidérable , par la
mort de Meffire Thomas
Bérard, Seigneur de la Grillonniere
&& de Sorbey , fon
Maiſtre Echevin , arrivé le 8.
de ce mois. Il eſtoit d'une an
cienne Maiſon de Touraine,
alliée aux plus conſidérables
du Royaume , par le moyen
GALANT. 109
(
f
principalement de celle des
Chaſteigners. Il prit le party
des Armes dés ſa plus tendre
jeuneſſe , & fut Capitaine ,
Major , & Lieutenant Colonel
trois fois , l'une deſquel.
les il commanda dans la Ville
de Dunkerque en l'abfence
du Maréchal de Rantzau
, apres en avoir eſté Major;
&une autre, il commanda
dans Thionville , d'où il
fortit pour le Siege de Montmidy
, dans lequel le Roy y
eſtant en perſonne, il s'expoſa
extraordinairement en vifitant
les Travaux par ſes orHO
MERCURE
縣
li
dres , &ſe ſignala dans la fon-
Ction de Maréchal de Camp,
d'un Corps ſeparé qu'il commandoit
, comme il avoit fait
en qualité d'Aide de Camp
en pluſieurs occafions , & fur
tout en cceellllee où il ſauva lavie
auMaréchal de Rantzau, lors
qu'il fut bleſfé & qu'il perdit
une jambe. Apres tant de fatigues
dans les Armées , &
un grand nombre de Députations
en Cour , au nom des
trois Ordres de la Ville de
Metz , il en fut fait Maiſtre
Echevin pour la premiere
fois. Il fit bâtir l'Hoſtel de
GALANT. III
기
L
S
t
人
S
Ville; & fon terme expiré, il
eut ordre de ſe rendre en Suifſe
pour foulager M de Gravelle
Ambaſſadeur de France,
& pour aſſiſter à pluſieurs
Dietes des Cantons. M de
Givry n'eut pas plûtoſt eſté
fait Lieutenant de Roy de
Metz , que chacun jetta les
yeux fur celuy dont je vous
parle , pour remplir la place
de Maiſtre Echevin , qui vaquoit
par cette nomination.
Ainſi avec l'agrément de la
Cour il occupa pour la ſeconde
fois ce premier Pofte
dans la Magiftrature de
1
112 MERCURE
내
Metz. Il eſt mort âgé de 67 .
ans , & a laiſſé deux Fils &
deux Filles . L'Aîné a longtemps
ſervy dans les Troupes
, & le Cadet eſt dans la
Compagnie des Gentilshommes
de Tournay. L'aînée
des Filles a épousé Mª deTillon
ſon Coufin germain, d'une
ancienne Nobleſſe de
Lorraine. On luy a fait une
Pompe funebre , conforme à
ſes employs & à ſa naiſſance,
par ordre de Dame Françoiſe
de Selve ſa Veuve, & qui l'a
déja eſté de M² le Baron de
Semeuſe,GrandBailly deLofGALANT.
113
Tre
raine. Elle eſt Fille de Lazare
de Selve, Préſident à Metz,
qui eſt Petit-Fils de Jean de
Selve , Premier Préſident du
Parlement de Paris . Berard
porte en champ d'argent à la
face de gueules, chargée de trois
Treffles d'or, & accompagnée de
trois Sauterelles definople , deux
en chef& une en pointe ; pour
Suports deux Aigles d'or , &
pour cimier une Couronne de
Comte, Surmontée d'une Fille
naiſſante en Bufte, vestuëàl'antique
, tenant d'une main une
Tour, & une Palme de l'autre.
La Maiſon de Selve porte en
Avril1683. K
a
114 MERCURE
champ d'azur à trois faces, ondées
d'argent.
Nous avons auſſi perdu le
Fils unique d'un de nos plus
conſidérables Hiſtoriens
>
mort àMontauban, au retour
de divers Voyages qu'il avoit
faits en Eſpagne & en plu
ſieurs autres Lieux, où il s'ef
toit acquis une connoiffance
toute particuliere de l'Hiftoi
re & des belles Lettres , de
forte qu'il eſtoit le veritable
Heritier de la ſcience du
grand Hiftorien André du
Cheſne fon Ayeul, decedéen
1640. auquella France eſt reGALANT.
τις
devable de la plus belle antiquité&
découverte de noftre
Hiſtoire de la premiere & feconde
Race de nos Roys , &
de l'illuſtre François du Chefne
fon Pere, qui nous a donné
pluſieurs Ouvrages, entr'autres
les Cardinaux François,
& les Chanceliers de France,
reçeus de tous les Sçavans
avec une approbation generale.
Il y a quatre ou cinq mois
qu'on propoſa le mot de
Torrent, pour matiere d'un
Sonnet , fans aucune contrainte
de Bouts-rimez. Je
Kij
116 MERCURE
vous en ay déja envoyé un,
dont vous m'avez témoigné
eſtre fort contente. Je croy
que vous ne le ferez pas
moins de celuy-cy. Il eſt de
ſaiſon , puis que nous fommes
encor dans un temps de
Sainteté. Ceux qui voudront
changer de ſujet , pourront
faire des Sonnets ſur un Rocher.
GALANT. 117
SUR UN TORRENT.
TE
SONNET.
E reconnois, Seigneur, quej'estois
Lors queje me perdis, en perdant
l'innocence,
Et queje nesçaurois , pour t'avoir
offencé,
Faire une trop severe & longue
penitence.
Se
Jerenonceà ces Licux oùj'ay trop
encenfé,
Contre ce quise doit à ta Divine
Effences
Pouravoir trop parlé, pouravoir
troppensé,
Desplus affreux Defertsje cherche
lefilence.
2
118 MERCURE
Sz
Làje trouve un Torrent, qui tombe
d'un Rocher,
Etpaſſe comme un Trait qu'on vient
dedécocher,
Mais qui s'élargiſſant,finitsoudain
Sa course.
S2
Un Torrent de mes yeux s'écoule en
ce moment,
Qui s'abîme en ton Sein comme
dedansſaſource,
Ouregne un doux reposfans aucun
changement.
Ce Sonnet eſt de M Vi
gnier de Richelieu , qui s'eſt
diverty à écrire , moitié en
Profe , & moitié en Vers,
l'Avanture dont je vay vous
GALANT. 119
faire part. Voicy dans quels
termes il en a fait le recit à
une Dame de ſes Amies .
Aurois esté bien embarassé,
Madame, a répondre à ce que
vous defirez de moy touchant les
Nouvelles, ſans l'Hiftoire que je
viens d'apprendre. Comme elle
est arrivée dans noſtre voisinage,
&qu'elle est véritable dans toutesses
circonstances, j'ay crû qu
elle méritoit de vous eftre envoyée
, & qu'elle estoit digne
de l'agreable ſaiſon du Carnaval,
où nous commençons d'entrer.
120 MERCURE
Un bon Greffier , & Greffier
d'importance,
Dans une grande Ville à ſon aiſe
vivoir,
Lequel greffant en bonne conſcience,
De fon labeur, trois beaux Enfans
avoit.
Sa Femme eftant dans le Tombeau
gizante,
Il ne ceffoir de foûpirer,
Par fon grand deüil, ſe faiſoit
admirer,
Et la vie à ſes voeux ſembloit indiférente.
52
Il neperdoit ny Meffes, ny Sexmons;.
Afin de chaffer les Démons ,
Itjeûnoit deux fois la femaine;
Mais il en avoit un chez luy
Qui
GALANT. 121
:
Qui la nuit chaſſoit ſon ennuy,
Et qu'on ne peut chaffer qu'avec
beaucoup de peine.
Se
Jeanne eſtoit le nom duDémon,
Qui gouvernoit bien ſa Famille,
Et qu'il aimoit auſſi , dit - on,
Aurant & plus qu'il ne faiſoit
ſa Fille.
SE
Jeanne eſtoit belle, on luy faifoit
la Cour;
Et la - deſſus, elle luy dit un
jour,
Maiſtre, un fort bon Garçon me
veut en mariage..
Le Greffier auſſitoſt fit venir le
Garçon,
Le fait donnerdans l'Ameçon,
Avril 1683. L
122 MERCURE
Et luy parle deJeanne avecgrand
avantage.
:
Il s'inſtruiſit parfaitement des
moyens de ce nouveau Prétendant,
&de l'habileté qu'il avoit
au travail. Apres cela , il fit
venir ſon Pere , &la Mere de
Jeanne,& en peu de temps il
arreſta toutes choses au defir des
deux Parties . Il ne reſtoit plus
pour venir au mariage , que de
faire publier des Bans. LeGreffier
quiſe chargea de ce foin, alla
parler auffitoft au Curéde la Paroiffe.
Le Curé en publia deux
les deux Dimanchesſuivans ; &
durant ce temps , le Greffier fit
GALANT. 123
S
qu'il
mille reflexions fur luy-mesme,
fur la perte qu'il alloit e faire de
Jeanne , & fur le besoin
avoit de cette bonne Fille. Mais
(ce qui n'arrive guére auxGreffiers)
Par un prodige étonnant , &
nouveau,
Un fcrupule preſſantſe gliſſa dans
fon ame,
De donner à ceJouvenceau,
Sa Jeanne qu'il aimoit, comme ſa
propre Femme .
Toutes ces reflexions furent fi
du Greffier, puiſſantes ſur l'esprit du
qu'il se réfolut dede prendre pour
luy-mesme celle qui le faisoit
trembler, dans la feule pensée de
Lij
124
124 MERCURE
la voir entre les bras d'un autre.
Le jour ſuivant , il la fit venir
dans sa Chambre , & apres des
tendreſſes extraordinaires , il luy
déclara le deſſein qu'il avoitpris.
Jeanne qui n'eut jamais prétendu
cet honneur, 1.
Puis qu'il paſſoit aufſſi de beaucoup
ſon attente,
Comme Fille reconnoiffante,
L'embraſſa lors de tout ſon
coeur.
3
Iln'attendit pas au lendemain
pourfaire partir un Courrier, afin
d'avoir un Ban de l'Evesque,
Dispense des deux autres.
Les ayant reçeus comme il defiGALANT.
125
1 roit , il alla trouver le Curé, luy
ouvritſon coeur, luy fit connoiſtre
les engagemens qu'il avoit avec
Jeanne, quesa confcience ne
Seroit jamais en repos , s'il ne
rompoit promptement ce qu'il
avoit voulu lier mal-à-propos.
Il luy dit quantité d'autres raifons,
qui porterent le Curéàfaire
ce qu'il defiroit. D'autre coſté, le
Cure envisageoitson propre intéreſt
, & trouvoit pourtant de
grandes difficultez ; mais que ne
fait-on point pourunAmy ?
De plus, s'il eſtoit attaqué,
Il avoit dequoy ſedéfendre.
Tous les deux s'appellant Paqué,
126 MERCURE
1
Ne pouvoit- il pas fe mépren.
dre?
Il publia donc ce Ban àla premiere
Meffe , & donna permiffion
au Greffier de ſe marier où
bon luy ſembleroit. Il alla avec
Jeanne à une Maison de Campagne
qu'il avoit à une lieuë de
la Ville , où le Curé du Village
les maria fans bruit &fans ce
rémonie. Cependant le malheureux
Pasqué s'estoit fait brave,
car il devoit eftre mariéle mesme
jour. Le Feftin estoit commandé
chez un Traiteur , && tous les
Conviez attendoient leanne a .
vec une extréme impatience ;
GALANT. 127
mais ils furent bien mortifiez
quand ils apprirent par unMef-
-ſager qu'ils avoient envoyé, que
Ieanne ne viendroit point. En
effet, elle ne se rendit que le lendemain
chez ſon nouvel Epoux.
Il eſtoit l'heure du Diner,
lors que l'on eut ſervy ſur table,
leGreffier dit qu'il ne vouloit s'y
mettre qu'au Deffert. Quand on
l'aporta,ilpritleanneparlamain,
Et d'une maniere engageante ,
Hdit ; Ecoutez, mes Enfans,
Jeanne par ſa verru , n'eſt plus
voſtre Servante,
C'eſt ma Feme à préſent; foyezluycomplaifans,
Elle vous fera complaifante.
L iiij
128 MERCURE
Ievous laiſſe àpenser, Madame
, quelle fut la ſurpriſe des
deux Garçons , &de la Fille du
Greffier.
*Son Fils aîné luy dit ; Mon
Pere
Quand nous badinionsJeanne,
& moy
Plus qu'il n'euſt eſté neceffaire,
Je ne penfois pas, ſur ma foy,
Pouffer le badinage avec ma
Belle-mere.
Cejeune Homme est tres-bien
fait; il a de l'esprit, de l'étude;
& la faute defon Pere,
&lafienne ,le toucherentfi vi
vement , qu'à l'heure mesme il
GALANT. 129
Se retira dans les Capucins, avec
uneforte réſolution d'y faire pe
nitence le refte deſa vie. La Fille
ne fut pas moinsſenſible au beau
Deffert quefon Pere venoit de
luydonner. Elle ne pût retenir
ſes larmes , qui furent accompagnées
de quelques plaintes; mais
ayant apperçeu un Diamant dans
le doigt de Icanne , elle luy dit
-d'un ton de colere,
Vrayment, Jeanne, c'eſt bien
àvous,
Apres avoir ſéduit mon Pere,
De porter encor des Bijoux
Qu'a portez autrefois ma
→
Mere?
Sur cela, Leanne tira defon.
130 MERCURE
doigtle Diamant, &le préſenta
avec beaucoup d'honneſteté àſa
Belle-fille, qui le pritfans façon,
& qui ne pouvant plus vivre
avecfon Pere, s'alla renfermer
dans les Ursulines , d'où l'on ne
croit pas qu'elle ait jamais envie
defortir. LeCadet, pour ne paroiſtre
pas le feul inſenſible, apres
avoir ditàaffoonn PPeerree, qu'il avoit
fait la chose du monde la plus
bonteusepourluy, alla trouver un
Capitaine qui levoit des Cavaliers,
& s'enrôla danssa Compagnie.
AinfiJeanne,& le bon Greffier,
Sçeurent à Dieu donner deux
Anges,
GALANT. 131
Au Grand Loüis un Cavalier,
Et tous en general, s'acquirent
des loüanges.
Un Mariagefi extraordinaire
Se répandit aufſſuoſt par toute la
Ville, &il n'y eut ny petit ny
grand,
Qui ne fift reproche au Greffier,
Apres cette fainte Retraite,
Que fiJeanne penſoit avoir fait
Maiſon nette,
Elle y laiſſoit pourtant le plus
fale bourbier.
Sur ces entrefaites , le miférable
Paqué qui avoit fçen quelque
chose de ce qui s'estoit paſſe,
132 MERCURE
entrabruſquement dans laChambre
du Trompeur defoy-mefme,
Où plein d'égarement,& comme
àdemy fou,
Voyant dans un Fauteüil ſa Femme
prétenduë,
Il alloit luy ſauter au cou,
Si le Greffier ſoudain ne l'avoit
défenduë.
Pasqué jettant ſur ſon Rival
un regard de travers, s'écria,
Quoy,Monfieur le Greffier, vous
moquez - vous de nous ?
Rendez- nous noutre Fiancée;
Ardé, ne l'on -je pas bravement
carreffée
Mille&mille fois avant vous?
T
GALANT. 133
Comme on ne manque pas de
Conſeils dans les Villes, &fouvent
de Conſeils intéreſſez, les
Parens de Paqué,ſur l'avis qu'on
leur donna,préſenterentRequeste
à Monsieurle Bailly , aux fins
de réparation, & de tous dépens,
dommages & intéreſts ; ce qui
leur ayant efté accordé,
Le Greffier fut contraint de
payer les Viandes,
Ainſi que les Habits levez chez
les Marchands,
Bref toutes les autres demades
Que l'on fit faire aux Complaignans.
(
Mais , Madame, ce n'estpas
134 MERCURE
le tout ; la Justice entreprend le
Curé, of quoy que le Greffier
prenneſon fait &cause, erqu'il
offre déja une somme confidérable
pour étouffer cetteAffaire, on ne
fçaitpas encore ce qui en arrivera.
Si l'évenement mérite de vous
eftre mandé, vous en aurezbientoſt
des nouvelles , &j'auray un
extréme plaisirde vousfairequelquefois
rire aux dépens de nos
Provinciaux.
Nous avons à Rome M²
l'Abbé Servient , Camerier
ſecret participant du Pape,
dont la Charge luy donne un
r
GALANT 135
logement dans le Palais de ſa
Sainteté. Ce logement ayant
eſté cauſe qu'il n'a pû faire
faire devant ſa Porte des Feux
de joye , ſur la Naiſſance de
Monfeigneur le Duc de
Bourgogne , comme les autres
François qui ſont dans la
meſme Ville, fon zele parut
bien plus magnifiquement
lors qu'il eut appris cette
Naiſſance. Il fit repréſenter
un Opéra de Muſique chez
= le Sieur Mario Cianti, Cavalier
Rornain, où toutes les
Perſonnes les plus qualifiées
de Rome ſe trouverent . Elles
(
136 MERCURE
i
y furent régalées de toutes
fortes de rafraîchiſſemens
ſervis en profuſion , & avec
une propreté extraordinaire.
Cet Opéra eut de ſi grandes
beautez , que la Reyne de
Suede ne put s'empeſcher de
prier M l'Abbé Servient de
le faire repréſenter encor une
fois chez elle. Il ne faut pas
s'étonner ſi la Muſique en
fut trouvée admirable , puis
qu'elle estoit de laCompofition
de cet habile Autheur
Don Pietro Pignalta, Maiſtre
de l'Apollinaire . Un tranf
port de joye fi particulier , &
έβαια
GALANT. 137
qui ſe fait diftinguer ſi genéralement
, paroift bien fortir
d'un coeur entierement dans
les intéreſts de fon Prince.
Cet Abbé ne dément point
ſes Anceſtres , dont le zele
pour l'Etat a toûjours fort éclaté.
Nous l'avons veu de
nos jours par M Servient
Sur-Intendant des Finances,
par M. de Lionne Secretaire
d'Etat, ſes Oncles, & par M²
Servient fon Pere, qui a efté
confirmé plus de vingt ans
Ambaſſadeur de France à
Turin.
r
On a auſſi repréſenté un
Avril 1683. M
138 MERCURE
Opéra àGennes dans le Palais
du Prince Doria , où la
plus grande partie du Sénat
s'eft trouvée. On y voyoit
Sainte Françoiſe Romaine ,
qui conſentoit que le Roy de
Naples fiftfon Fils prifonnier,
&ce meſme Fils délivré par
miracle.. Comme chaque
Païs a ſes manieres ,un Pere
Jefuite fit une éloquentePré
dication à ceux qui estoient
affemblez, pour entendrecet
Opérash
Quoy que dans le Carnaval
, on ne donne point ex
traordinairement des diverGALANT.
139
tiſſemens publics à Paris ,
comme c'eſt l'uſage- enbeau
coup d'autres Villes de l'Eu
rope, on ne laiſſe pas d'y faire
des Feſtes auffi galantes &
en auffi grand nombre chez
les Perſonnes qualifiées, que
l'on en faſſe en aucun Lieu de
la Terre. Les Spéctateurs s'y
trouvent toûjours en confufion,
ſans qu'il foit beſoin de
les amaſſer , en publiant le
Spectacle longtemps avant
qu'il ſe donne. Aufſi peuton
dire que chaque Hoſtel
de Paris paſſeroit dans les
Pais Etrangers pour le Palais
Mij .
140 MERCURE
d'un Souverain , & chaque
Quartier pour une tres-grande
Ville. Les nombreuſes
Aſſemblées qu'on a veuës ce
Carnavala l'Hoſtel de Duras,
font une preuve de ce queje
dis. On y a donné pluſieurs
Repréſentations d'un Opéra
nouveau , intitulé L'Amour
Berger. C'eſtoit une Paſtorale,
qui a attiré une telle foule,
que les Perſonnes du premier
rang n'ont pû quelquefoisy
trouver place. Voicyle
Prologue de cet Opéra. Le
mois prochain je vous parleray
de la Piece , & vous en
GALANT. 141
节
1
envoyeray les plus beaux endroits
, avec quelques Airs
notez. Vous ne ferez pas fachée
de les voir , puis qu'ils
font de M² de la Lande, dont
vous ſçavez que le nom n'eſt
pas inconnu à la Cour.
Apresune ouverture où les
Hautbois reprenoient ſur les
Violons,les Fluſtes douces ſur
les Hautbois , & les Muſetes
fur les Fluſtes douces , l'Amour
paroiſſoit en Habit de
Berger ſous lenom de Tircis,
&undes Petits Amours de ſa
ſuite commençoit le Prologue
en chantant ces Vers .
θη 142 MERCURE
९
Eunes Beautez qui voulez
JExplaire,
Venez dans ces aimables Lieux ,
Prenez-bien l'air d'une Bergere,
Et les coeurs prendront dans vos
yeux
Uneflamefincere.
L'AMOUR ..
Suivez le Dieu d'Amour
Dans ce charmant Bocage,
C'eſticy qu'on s'engage,
Et quiſçait bien aimer, ysçaitplaire
àson tours
Onn'estpasvolage
Dans ce beau Sejour..
S2
On n'entre point dans le mystere
Demondéguisement,
On prend!' Amour pour un Amant;
GALANT. 143
Jepaſſe aupres d'uneBergere
Pour un Bergerfeulement.
Je ne me montreguére,
Et qui veut toûjours plaire,
Doitse montrer rarement.
Maisj'apperçois Iris, cette Beaute
touchante,
Qui necroyoitjamais changers
Le vay la vendre inconstante,
Pourmieux la rengager.
Ledépitqui la tourmente,
La rend déja plus charmante
Aux yeux defon Berger.
La Bergere Iris entroit, &
chantoit d'abord ces Vers,
fans appercevoir l'Amour.
Un si juste dépit feroit-il inutile?
Negagneroit- il rien fur moy?
Céladon mesoupçonne, il doute de
mafoy
144 MERCURE
Unsijuste dépitferoit-il inutile?
Ab, qu'il est difficile
D'oublier un Amant
Qu'on trouve encor charmant!
Ab, qu'il est difficite
Derendre uncoeur tranquile,
Apres un grand attachement!
Iris pourſuivoit, apres avoir
apperçeu l'Amour , qu'elle
prenoit pour Tircis.
Mais quelaimable Objet me porte à
l'inconstance!
C'est le charmantTircis , l'honneur
de ce Hameau.
Attaquonsfon indiférences
Un Bergersijeune &fibeau,
Donne unpanchant tout nouveau
Vers une bellevangeance;
Mon coeur charmédesaprésence,
Abandonne
GALANT. 145
7
Abandonne àmon Chien leſoiinnddee
monTroupeau.
DIALOGUE D'IRIS,
ET DE L'AMOUR,
crû TIRCIS.
IRIS.
Toujours reveur & folitaire
Tircis nous quitte, il fuit
nos Ieux?
L'AMOUR crûTIRCIS.
Un Berger amoureux,
Qui nesçauroitplaire,
Doitfuirles Amansheureux.
IRIS.
Tout celebre uneNaiſſance
* Qui fait la gloire de la France,
Et le bonheurdenosTroupeaux".
NosMoutons enfont mesme &plus
gays&plus beaux,
Avril 1683. N
1
146MERCURE
4
छ
Et la réjouiſſance
Quidans ce beau Sejour
Faitd'une nuit unſibeaujour,
Necedepasàlamagnificence
Dela Ville&dela Cour. ৮
Ony, lebonheurde tout le monde
Fait un commun empreſſement .
Tous celebre le don d'une Nymphe
féconde,
Tout brille dans les airs juſques au
Firmament,
يق
Tout est en feufur la terre,&fur
l'onde;
Lanuit dans l'Empirée allume des
Flambeaux
Tous nouveaux,
EtleCiel àson tour veut enfinque
l'on voye
Qu'à noftre exemple ilfaitfon Feu
dejoye.
1
GALANT. 147
L'AMOUR crû TIRCIS.
LeCielfait toûjours àpropos
Desprodiges&des miracles;
Mais le bonheur d'un vray Héros
Eftplusfür que les Oracles
Pour affurer un vray repos.
On n'entend retentirſous nospieds,
furnos teftes,
Que lenom du Conquérant;
LovISparoift auffigrand
Dans nos Feftes,
Quedansses Conquestes.
IRIS.
N'aurez - vouspoint de partaux honneurs
qu'on luy rend?
L'AMOUR crû TIRCIS.
I'ay déjasignalémon zele,
Majoyea pour untemps fait taire
madouleur;
Ie reviens auxſoûpirs, j'en dois à
mon malheur.
Nij
148 MERCURE
Laiſſez-moy,je vous crains,jeveux
estrefidelle.
Parquel charmefecres enchantezvousmon
coeur?
Quoy, voſtreſeul abord cause-t-il
uneardeur?
Apeinejevous vois, Iris, &je vous
aime.
IRIS .
Non, Tircis,je ne le croy pas ,
Ieſçay que vostre amour extréme
Apourobjet d'autres appas.
Ie connois uneBergere
Quifent pourvous de l'amours
Et comme elle a dequoy plaire,
Vous l'aimez à vostre tour.
L'AMOUR crû TIRCIS..
Iris, onfoufre tantaupres d'une Inhumaine,
Etmonfort estfi regoureux ,
GALANT. 149
Que ce n'est qu'en changeantquejo
puis eftre heureux .
Ouy,je vous l'avoûrayſans peine,
Leplaisir d'estre aimé me rendroit
amoureux.
IRIS.
Une Bergere moins cruelle,
Quipouſſeroit pourvous desfoûpirs
enflamez,
Auroit dons lesecret de vous changer
pour clle?
L'AMOUR crû TIRCIS .
Mesfons enferoientfi charmez,
Qu'alors je pourrois bien devenir
infidelle.
IRIS.
Vous l'eſtes donc,&vous m'aimez.
L'AMOUR crû TIRCIS.
Si les premiers regards d'une ame
: prévenuë
Rendent un coeur ſenſible à vos
appas,
150 MERCURE
Si vous estes aimée auffitoft que
connue,
Quand vous aimerez bien, que ne
Serez -vous pas?
IRIS.
Sifans me voir,ſans me connoistre,
Vous avezfçeugagnermon coeur,
Aquelpoint enferiez- vous maître,
Sivous aviez prisfoin d'en eſtre le
vainqueur?
Un Berger, & une Bergere,
paroiſſoient icy , & chantoient
ces Vers .
Les coeurs qu' Amour affemble
Sans le confentement
De la Maîtreffe & de l' Amant,
Sontles mieux unis enſemble.
52
Le bonheurfuit constamment
GALANT. ISI
Les coeurs qu'Amour aſſemble,
Sans le confentement
De la Maîtreffe& de l' Amant.
L'AMOUR crú TIRCIS.
Courons à la réjoüiſſance,
Retournons ànos Ieuxs.
Iesensquemonbonheur commence,
Et les plusdoux plaiſirsſuivent les
coeursheureux.
Celébrons encor la Naiſſance
Du Prince dont le Ciel vient d'honorer
la France.
52
Queson deftin estdoux &beau!
QueSagloirefera nouvelle!
Desplusparfaits Héros,leplusparfait
Modelle, ς
Lereconuoiſtdés leBerceau
Pourfon Imagefidelle.
IRIS.
Queson deftin est raviſſant!
N iiij
152 MERCURE
Quesa gloireſera nouvelle,
Si la Félicitéqui lefuit, qui l'appelle,
Qui l'accueille en naiſſant,.
Eft en tout tempspour luysi riante,
&fibelle!
LAMOUR crú TIRCIS.
Queson deftin est raviſſant!
Quefagloirefera nouvelle,..
S'il est auſſi parfait ,
puissant
s'il eft aussi
Que l'est LOVIS danssa gloire
immortelle!
IRIS.
Quefon destin estraviſſant!
Quefa gloirefera nouvelle,
S'il est auſſi parfait , s'il est aussi
puiſſant
Quejeferay toujoursfidelle!
L'Amour repétoit ces qua
GALANT. 153
tre derniers Vers ; & un
Choeur de Bergers paroifſant
enfuite, un Petit Amour
chantoit ce Couplet.
Rivaux tristes & defolez,
Apresles Biens que le Cielvous envoye,
Sivousvoulez,
Plus d'unsujet dejoye
Viendra guérir vos coeurs troublez .
Quittez pour un temps vosHouletes,
Confiez à vos Chiens leſoin de vos
Troupeaux,
Dancez auſon devos Muſetes,
Meſlez-y mille tons nouveaux .
Depetites Chansonnetes
Soulagentſouvent degrandsmaux.
154 MERCURE
Apres que le Choeur avoit
repété, l'Entrée des Bergers
ſe faifoit. Les Bergers ef
toient,M'le Comte deDuras,
M'le Marquis de Grignan,
M' le Comte de Téride , M
de la Martelliere,& M' Huet.
Quatre Bergeres ſeules ouvroient
l'Entrée, qui finiſſoit
par un Paſſepied figuré; apres
quoy, deux Bergeres , & un
Berger , chantoient ces Vers
fur l'Air de l'Entrée .
C'est icy qu'une belleflame
Rend bientoft les defirs contenss
Désqu'on aime, on ouvre son ame,
Et qui plaiſt, n'yperdjamaisfon
temps.
GALANT. 155
1
On dançoit ſur cet Air, &
on reprenoit le double .
Aquoy fert une amour ſevere,
Pour des coeurs ravis de charmer?
Du mometque l'on cherche àplaire,
Onveut bien entreprendre d'aimer.
La Symphonie recommençoit
l'ouverture.
Ce Prologue doit faire juger
de la bonté des deux Volumes
de laPolitique desAmans,
qui ſe debitent depuis peu de
jours , puis que le Public les
doit à la meſme Perſonne qui
a fait ces Vers . C'eſt un Ou
vrage remply de penſées fines
156 MERCURE
& délicates , & qui ne peut
partir que d'un Homme qui
ſçait le monde , & à qui tout
le ſecret du coeur eft connu.
L'eſprit de celuy qui a compofé
ce Livre , brille d'abord
dans l'Epiſtre , & qui réüflit
dans une Epiſtre dédicatoire,
peut ſe tenir preſque aſſuré de
plaire dans tous ſes Ouvra
ges. On ne peut concevoir
une idée plus haute d'unjeu
ne Seigneur parfaitement accomply
, que celle que cette
Epiſtre nous donne de M² le
Marquis de Lomagne. Ony
voit ce qu'eſt ce jeune MarGALANT.
157
quis , ce qu'il doit eftre un
jour,& tout l'éclat de fon il
luftre Maiſon. Il y paroift
l'Aîné du nom de Levy ,&
defcendu du ſecond Chrê
tien de France , le premier
qui fut baptifé apres Clovis
portant cenom.
- Ceux qui voudront voir
les Armes de tout ce qu'il y
a de Maiſons conſidérables ,
les trouveront dans le Livre
intitulé , Tableaux Genealogi
ques , ou les feize Quartiers de
nos Roys, depuis Saint Loüis jusques
àpréſent ; des Princes &
Princeſſes qui vivent , & de
158 MERCURE
+
pluſieurs Seigneurs de ce Royaume
, par M le Laboureur.
On a mis au devant de ces
Tableaux , un Traité préliminaire
de l'origine & de l'uſage
des Quartiers pour les
Preuves de Nobleſſe , par
le Pere Meneſtrier Jefuite.
Comme il y a quelques Ecufſons
que M'le Laboureur a
laiſſez vuides , parce qu'ils
luy estoient inconnus , je
croy obliger le Public , en avertiſſant
que ceux qui les
ſçauront & ſouhaiteront les
faire remplir , pourront s'adreſſer
au St Jollain Graveur
au
ur.
ces
li
ues
ar
e.
f
a
1s
e
-
S
CS
-
r
GALANT. 159
Ruë S. Jacques , qui a pris le
ſoin de cet Ouvrage , & qui
les gravera inceſſamment.
Cet Article de Gravûre me
fait ſouvenir qu'en vous parlant
il y a un mois , de toutes
les Maſcarades qui ſe ſont
faites à la Cour pendant le
Carnaval , je promis de vous
faire graver celle de la Nôce
de Village, faite par Monfeigneur
le Dauphin. Je vous
ay tenu parole , & voicy la
Pl
Planche que j'en ay fait faire .
Vous la pouvez confronter
avec la deſcription de ma Lettre
précedente, afin d'en exa160
MERCURE
miner les Habits avec plus
d'exactitude & plus de plaifir.
Ils eftoient riches , quoy
que convenables au ſujet; &
n'ayant pû prendre l'air Vil
les Perſonnes qui repréſen
toient les Gens de la Nôce,
lageois , en prenant l'habillement
de Village , on y re
marquoit quelque choſe, qui
imprimoit le reſpect avec la
joye.
laNoce
Il eſt peu de Villes , où le
Carnaval n'ait donné occa
ſion à de pareilles Réjoüif
ſances. On a veu icy de fort
jolis Vers , d'une Mafcarade
GALANT. 161
qui s'eſt faite à Montauban.
C'eſtoit un More qui les préſentoità
une Belle. Les plaintes
qu'il fait font tournées ſi
galamment,qu'il mérite bien
que vous l'écoutiez .
22522522222255252
LE MORE ,
A LA BELLE AMINTE .
Depuis lejourfatal que mon
Je n'ay pû riengagnerpar mafide
lités
C'estavec trop de cruauté
Traiter les Gens deTurcà More.
Avril 1683. 0
162 MERCURE
+
S2
Sans doute qu'à vosyeuxje nesuis
point aimable,
Eftant d'unefigure un peu terrible
àveirs
Mais sije fuis noir comme un
Diable,
Ie nefuispas , Aminte, auffi Diable
que noir.
Se
Ie connois la tendresſſe,&jeſçay que
l'on aime
AMontauban tout commeailleurs;
Car l'Amour est par tout le mesme,
Ilest de tout Païs, &de toutes couleurs.
Se
Ie ne dispute pas àvos Lys la vi-
Etoire,
L'ombre le doit toûjours céder àla
clartés
GALANT. 163
Maisn'en déplaiſe au blanc, lenoir
asa beauté,
Et l'Ebene afon prix, auffi-bien que
l'Yvoire.
22
Si voſtre ame préoccupée
Ne peut s'accoûtumer à ma noire
couleur,
Qu'ilvienne des Rivaux éprouver
mavaleur,
Lemeferay contr'eux toutblanc de
mon Epée.
52
Mais helas ! je prévois qu'Amour,
dont lepouvoir
M'a mis à vos rigueurs en bute,
Nefinirajamais noſtre longue difpute,
Etque nous en ferons toûjours du
blanc aunoir.
O ij
164 MERCURE
I'adorois le Soleil avant que vous
connoistres
Mais vosbeautez , Aminte, ont un
charmesidoux,
Quedés queje vous vis paroiſtre,
Tout mon Encensfumapourvous.
52
Les autres Amans diffimulent;
Moy,je viens fans façon vous dire
monfoucy.
C'estle Soleil qui m'a noircy ,
Et cefont vosyeuxqui me brûlent.
7
زا
7
Enfin , Madame , nous avons
perdu la Signora Donna
Anna Carouſo , cette mer.
veilleuſe Romaine , dont je
yous ay ſouvent entretenue.
GALANT. 165
Elle retourne à Rome, &laifſe
icy une grande réputation.
Son ſçavoir , ſa maniere de
chanter , & d'accompagner
ſa voix avec le Claveffin& la
Lire, & plus que tout cela,
fon eſprit, ſa ſageffe, &famodeſtie,
luy ont fait acquerir
une eſtime extraordinaire
dans ce Royaume , où les
choſes mediocres ne font jamais
admirées, & où depuis le
Regne de LOUIS LE GRAND,
on n'eſt pas accoûtumé d'en
voir des autres Païs qui furprennent.
Cette illuftre Perfonne
prit congé du Roy ces
166 MERCURE
jours paſſez chez Madame
de Monteſpan , où Sa Majeſté
reçeut ſon Compliment
avec ſon honneſteté ordinai
re. On dit qu'on ne peut
mieux parler qu'elle fit , &
que ce Monarque , qui l'a
toûjours traitée avec beaucoup
de diftinction , luy répondit
en des termes , qui
luy faiſant voir l'eftime qu'il
faiſoit d'elle , luy firent bien
connoiſtre & éprouver en
meſme temps dans ſoncoeur,
que c'eſt avec beaucoup de
raiſon qu'on a publié dans le
monde , qu'on ne ſçauroit
GALANT. 167
Papprocher ſans avoir pour
luy de l'adoration . Madame
la Dauphine a reçeu auffi le
Compliment de cette charmante
Romaine , avec cette
civilité qui luy attire tous les
coeurs.
S'il vous a paru extraordinaire
qu'un Homme ait vécu
cent dix-huit ans , vous ne
pourrez apprendre ſans étonnement
, qu'une Femme
ait fait profeſſion de Reli
gieuſe dans ſa ſoixante &
dix-huitieme année. C'eſt
toutefois ce que fitMadame
Huet le 25. du dernier mois,
168 MERCURE
dans le Convent des Carmelites
de Gifors , apres un an
de Noviciat , dans l'étroite
obſervance de toutes les aufteritez
de cet Ordre qui eſt
fort ſevere . Elle eſt Veuve de
M'Huet , d'une des meilleures
Familles du Païs , & compte
dans la ſienne juſqu'à la
quatriéme generation. On
peut aſſurer qu'on ne fait Profeſſion
à cet âge par aucune
conſidération humaine ; &
que ſi toutes celles qui la
font , eſtoient auffi peu en
état de s'en répentir, on n'en
verroit point qui ne fuffent
tresGALANT.
169
tres-contentes d'avoir preferé
le repos du Cloiftre aux vains
tumultes dumonde.
Vous avez sásdoute ſçeuque
M'de Gabaret a fait leVoyage
de l'Amérique depuis un an
avec ſon Efcadre, &qu'iln'en
eſt revenu qu'au mois de Janvier
; mais peut-eſtre ne vous
a-t- on pas encor appris le détail
de cette longue prome.
nade. Un jeune Garde de la
Marine , Fils de feu M de
Vienne-Bufferoles, en a écrit
beaucoup de particularitez.
Il ſeroit fort furprenant que
n'eſtant encor que dans ſa
Avril 1683 . P
170 MERCURE
quinziéme année , il euſt pû
faire des remarques aufli juſ
tes qu'il en fait ſur ce qu'il a
veu dans ce nouveau Monde,
s'il n'eſtoit d'une Famille où
l'eſprit eſt un bien herédi
taire. Cependant comme pluſieurs
chofes luy ſont échapées,
&qu'il m'eſt tombé entre
les mains une deſcription
de ce Voyage, beaucoup plus
exacte & plus ample que la
fienne, je vous envoye la Lettre
qui la contient , afin que
vous en ſçachiez plus de circonftances
.
3
GALANT: 171
}
25525-52255-525222
A ML. C. D. M.
Em'acquite de ma promeſſe
en vous envoyant la defcription
de noftre Voyage de l'Amérique
, pour lequel vous vous
Souvenez qu'on avoit armé à
Rochefort trois Navires du qua
triéme rang, qui ont esté com
mandez par M de Cabaret ,
Chef d'Escadre. Il avoit fous
luyfur le Faucon M² le Che
{ lier d'Arbouville pour Capitaine;
M de Courcelles , & Mile
Chevalier de Valbelle, pour Licu
Pij
172 MERCURE
tenans ; & Ms d'Angoulain ,
de Timbrune &Maret, pourEn-
Seignes.
Le second Vaiſſeau eftoir la
Perle, monté par M d'Amblimont
, ayantM¹ de Perrinet
pourſecond Capitaine ; Ms des
Roches, &du Tast, pourLiente
nans; &pour Enfeignes,M¹s de
Confolain, de Noré,
nery.
de Gra-
Sur la Tempeste, Mts de
Machaut, & du Rivault, Capitaines;
M's de Noyelles , & de
Moicq, Lieutenans ; & M's de
Rompré, du Groloir, &du Lyon,
Enseignes.
GALANT. 173
>
La Flute qui portoit les vivres,
estoit le Large , monté par
M Bardan. M Rouffel estoit
Lieutenant.
r
Cette Escadre, qui avoit pour
Commiffaire M² du Gué, t
pour IngénieurM' Agarat,fortit
de la Riviere de Charante le
7. ou 8. du mois de May1682.
vers le rs. elle alla moüiller
aux Rades de la Rochelle , à la
pointe de chefde Bois juſques au
25. qu'elle fit voile pour la Martinique,
qui eft, comme vous ſçavez,
une Ifle Françoise, où nous
arrivames te s. de Juillet , apres
quarante jours de Navigation
Piij
174 MERCURE
affezheureuse , mais un peu lonqueàcause
des vents contraires ,
que nous eûmes presque toûjours
juſques aux approches du Tropique
, où nous trouvâmes les vents
que l'on appelle Aliſez , qui ne
commencerent à nousfervir qu'en
ces endroits-là. Nous mouillames
au Fort Royal , pouryfalüer
M de Blenac,General des Ifles.
Là le Vaiſſeau nommé la Perle,
rangeant les terres engagnant le
vent aux autres , alla toucherſur
desRoches pourries , d'où il neſe
tira qu'en se voüantsurses Ancres;
&quoy qu'il ne s'en ſentift
pas alors, toutefois il ne laiſſapas
GALANT. 175
)
de s'en trouver fort incommode
dans la fuite ; car dans le retour
de Matances à la Martinique ,
il faisoit tant d'eau qu'il falloir
eftre à la Pompe jour & nuit.
Dés le lendemain on leva l' Ancre
pour aller moüiller au Fort S.
Pierre , où nous arrivâmes leſoir
de tres-bonne heure. Ce Forteft
conſidérable par ses Habitans,
mais il ne vautpas le FortRoyal
pourlaforce. Les grandes allées
d'Orangers que j'y trouvay me
Surprirent fort , moy qui venois
d'un Païs où l'on éleve les Orangers
avec tant defoin & tant de
peine. Nous reçeûmes toute forte
Piij
176 MERCURE
de bons traitemens des PeresFefuites
de ce Païs- là, qui s'occupent
tous tres- utilement, les uns d'une
façon, les autres de l'autre , dans
les employs d'un zele vrayment
Apostolique. La Martinique est
laprincipale Iſle que le Roy ait
dans l'Amérique. Elle est par
tout fort montagneuse & pleine
de bois , mais fort fertile en
Cannes de Suere , qui est le
plus conſidérable revenu de fes
Habitans. Ily croift de bons
Melons, &un fruit tres-agreable
que l'on appelle Ananas. II
ya auffi pluſieurs autres fortes de
Fruits, comme des Goianes , des
A
GALANT. 177
Patates, des Bananes & des Figues,
qui ne font pas comme cel
les de France. Apres avoir pris
dans cette Iſle tous les rafraîchisfemens
neceffaires pour un auſſi
grandVoyage que celuy que nous
allions entreprendre ; je dis grand
Voyage , puis qu'il eft conftant
que les Vaiſſeaux de Sa Majesté
n'avoiet point encorportéfonPavillon
fi loin de ce côté-là , nous
en partimes le 15.Juiller, & arrivâmes
le 17. à la Grenade, qui
eft habitée par des François , &
pardes Sauvages . L'Isle est abondante
en Cannes de Sucre, en
Tabac, &en Tortues. Ily a auffi
178 MERCURE
un Fort , mais qui n'est pas de
grande défence. De la Grenade
nous continuames noftre route à
Vau-le- Vent. C'est en ces termes
qu'on parle en cette Partie du
Monde;par la raisonque ce Paislà
est au Couchant , & que les
vents du Levanty regnent toujours.
Nous fimes donc noſtre route
à l'Oüest vent arriere, &avec
tant de diligence , que le 24. du
mois nous eûmes connoiſſance du
Cap de la Velle, qui eft Terre de
nouvelle Espagne, & continuant
ainſi noftre Sillage, nous vimes,
mais de loin, la Montagne de
Sainte Marthe , que l'on appelle
GALANT. 179
dans le Païs Sierras Nevadas,
qui veut dire en nostre langue,
Montagne de Neige.Cette Montagne
eſt une des plus hautes , ou
laplus haute qui ſoit au monde.
Elle est dans la Zone torride par
303. degrez de longitude ,& par
8. de latitude, &peut avoir30. à
40. heuës de tour. Elle est dans
les terresà 60. lieuës de la Mer;
& on la voit affez distinctement
parun beau temps du Cap deTiberon,
qui est dans l'Iſle de Saint
Dominique , quoy que ce Capen
ſoit éloignéde iso. lieuës. On luy
en donne deux de hauteur, perpendiculairement
depuis leſom
180 MERCURE
met jusqu'au niveau de laMers
ce qui est contre l'opinion desGeographes,
qui veulent que laMontagne
laplus élevée n'ait pas la
moitié de la hauteur de celle- cy.
Mais pour vous faire mieuxconnoiſtreſon
extréme hauteur; vous
remarquerez , que contre l'ordi
naire des terres qui font dans ce
climat, où aucunefraîcheur nefe
peut conferver, celle- cy se voit
couverte de neige dans toutes les
faiſons de l'année. Ily a cela de
particulier en cette Montagne ,
qu'elle est habitée au pied,
unepartie de la Cofte parunpetit
Peuple, qui entreles autresHom
en
GALANT. 181
mes pourroit pafferpour les Pigmées,
dont Pline nous aparlé.
Ces petits Hommes demeurent
dans les bornes de leur Terroir
fans en fortir, o'est à dire qu'ils
n'habitent en aucune maniere a
vec les autres Hommes ; &que
mesme ils fuyent &se cachent
dans des trous, à la veuëseulement
des Perſonnes de noftre taille.
Dans lesſaiſons où ces petits
Peuples ont trop de chaud, its habitent
des endroits de la Monta...
gne plus élevez que leurs babitations
ordinaires ; &quand ils
ont froid, ils reviennent occuper
Leur premier Terroir. Ces Pi
182 MERCURE
gmées viventde gros Mil, dont
ils font du Pain, &boivent d'une
boiſſon qu'ilsfont avec le mefme
Pain. Ils l'appellentOüicou.
Onfait encor de cette boiſſon avec
la racine d'un Arbriffeau appellé
Magure , c'est à dire apres
qu'on en
ment
a tirélleefuc, qui autreempoisonneroit
au lieu de
nourrir. Quant à la Religion de
ce petit Peuple , je n'ay pû en
estre informé.
Le 26. nous demeurâmes en
pane devant Cartageneune heure
ou deux hors la portée du Canon
, pour donner lieu de confidé
rer la Ville à ceux qui n'estoient
GALANT. 182
>
jamais venus en ces Quartiers-là.
L'on voit cette Ville dans une
Presquifle faite par la Mer,
dont l'une des Coftes fait le Port.
Elle est d'une moyenne grandeur,
auffi irreguliere dansſafigure que
dans ſes fortifications , & commandée
par une Eminence, où il
ya un Fort flanqué de quatre
Bastions, revestu de terre, Cartagene
eſt ſituée par trois cens degrezde
longitude, & par dix degrez
trente minutes de latitude
nord.
Le29. nous allames reconnoître
la terre à la Coſte où eft Nombre
de Dios , &le mesme jour
184 MERCURE
nous moüillâmes l' Ancre à Porque
tobelo. Cette Ville,quoy que trespetite,
eſt des plus renommées
des plus conſidérablesde l'Améri
Espagnole, foit pourlabeauté
la bontéde fon Port , qui est
fort vaſte & fi netpar tout , que
les plus gros Vaiſſeauxy peuvent
mouiller en toute afſurance; foit
pour ſa commodité, n'estant éloigné
que de dix-huit lieuës dePanama
, qui est le lieu où l'on dé
charge routes les richeſſes qu'on
apporte du Pérou, pour estre enfuite
voiturées par des Mulets à
Portobelo , où elles s'embarquent
pourla Havane, d'on ensuite on
GALANT. 185
les fait partir pour l'Espagne.
Quand nous arrivames là , ily
avoit actuellement un Vaisseau
chargé, &prestàfaire voile avec
un gres Galion qui l'eſcortoit,&
qui n'a pû empeſcher que les Philibustiers
ne l'ayent pris en Mer,
comme nous l'avons appris depuis.
Quoy que ce Port ſoit auffi confiderable
aux Espagnols que je
viens de le marquer , il n'en est
pas mieux fortifié ; l'entrée n'en
eſtant défenduë que parun méchant
Fort defigure longue tresirreguliere,
qui n'eſtflanquéd'aucune
partie, &qui est commandé
parle Cofteau, au pied duquel il
Avril 1683. Q
186 MERCURE
est bâty. La Ville qui est dans le
fondde la Baye, &qui nese découvre
que lors qu'on est toutprest
d'y entrer , n'a aucune enceinte ,
&& eſtſeulement couverte de deux
petitsRedans qu'on a élevez fur
lepanchant de la Colline, au bas
de laquelle elle eſt aſſiſe. Un Fort
reveſtu de pierre fait la fûreté de
cette Ville. Il estsituésurlepanchant
de la Colline , dontje viens
de vous parler, &n'est en aucune
maniere défendu par le costé
qui regarde la Montagne, nypar
Les deux qui regardent la terre.
Celuy qui regarde la Mer eft
flanquéseulement par deux petits
GALANT. 187
Bastions , qui n'ont qu'une toiſe
demie de flanc; &à l'extré
mité de la Baye on voit une Redoute
quarrée, revestuëde pierre,
qui peut avoir douze toiſes deface.
Voila en racourcy ce que c'estque
Portobelo. On prétend le forti.
fier d'une Citadelle àfix Bastions,
qu'on doit fituer entre deux Rivieres
à demy portée de Canon
des Forts. Nous moüillames aupres
de celuy qui défend l'entrée
du Port . Onyfait garde entout
temps , & nous ne doutâmes point
qu'elle n'yfuft redoublée tant que
nous y fumes . M de Gabaret
voulant découvrir la diſpoſition
I
ه ت
188 MERCURE
des eſprits , députa auffitoftM
de Septen , Major de l'Escadre,
qui s'estant mis en Canot avec le
Pavillon déployé, ent un pourparler
avec le Commandant du
Fort de l'entrée, apres quoy il
fut renvoyé au Gouverneur.
Comme il approchoit de laVille,
il vit venir une Chaloupe ayant
le Pavillon Espagnol , qui luyfit
fçavoir qu'on venoit leprendre.
IIlleennttrraa ddeeddans, &alla trouver
le Gouverneurqui luy donnaAu
dience; il revint ensuite rendre
compte à M² de Gabaret de ce
qu'il avoit negocié. Je ne sçay
pointprécisement ce quiſe traita
GALANT. 189
dans cette conférence , ny dans
celles que l'on eut avec d'autres
Deputez; je fçayſeulementqu'on
leur demanda des Prisonniers ,
&qu'ils répondirent qu'ils n'en
avoient point. Cependantleſoir
fort tard, un Homme vint à la
nage au Bord de M' d'Amblimont
qui rangeoit le plus la terre,
& qui l'ayant reçeu dans fon
Canot, l'envoya en mesme temps
àM² de Gabaret. On apprit de
luy que les Espagnols avoient 17.
ou 18. François,fans qu'il expli
quast s'ils les avoient comme Pri-
Jonniers. Cela donna lieu àM
le Commandant de renvoyeràla
190 MERCURE
Ville dés le lendemain matin,pour
s'y éclaircir de tout. On demanda
ces François au Gouverneur. Il
dit qu'il estoit vray qu'on en avoit
quelques-uns , mais qu'ils
estoient gagez , & non fur le
piedde Prisonniers , & queſi on
les vouloit, on pouvoit les emmener.
Ilsfurent rendus, &distribuez
ſur les trois Vaiſſeaux, tous
en fort mauvais équipage , maigresdefigurez.
Cet incident
ne nous broüilla point ; au contraire
toutſe paſſa de côté&dautre
le plus doucement du monde,
en viſites , civilitez, & présens .
LeGouverneurcommençapardes
} GALANT. 191
rafraîchifſſemens de deux Boeufs
gras, de Vin d'Espagne, de Confitures,
d'Oranges &de Citrons,
qu'il envoya à M² de Gabaret ;
&il reçent de luy une paire de
Pistolets, un Castor, & d'autres
chofes de cette nature. Il régala
àterre les Deputezde l' Efcadre ,
& les fiens furent auffi traitez
dans le Bord du Commandant.
Ils y burent ſouvent laſanté des
deux Roys de France &d'Espagne
avec les ceremonies ordinai.
res, testes nuës, & faisant avec
le Couteau & l'Afſfiete un petit
charivary qui nous parut fort
plaifant.Parmy lesCapitaines &
192 MERCURE
Officiers de Portobelo , il s'en
trouva deux qui avoient autrefois
fervy en Flandre , & qui
parloient affez bien François. Ils
estoient pleins d'une finguliere
veneration pour l'auguste Perfonne
de LoiIS LE GRAND, dont
la reputation s'est étenduë juſque
dans cette extrémité du Monde ,
& juſque chez nos Ennemis
meſme , qui jamais n'enparloient
qu'avec éloge. Come nous avions
affez mal moüillé lapremierefois,
ne connoiſſant pas encor le Port,
leGouverneur nous envoya fort
bonnestement un Pilote , pour
nous faire rentrer & moiller
sesplus
GALANT. 193
plus avant , &mieux que nous
n'avions fait d'abord. Celan'empeſcha
pas que deuxdes Navires
Armadilles qui estoient defarmez,
ne commençaſſentàs'agréer
dés le moment qu'ils nous virent.
Ce fut toutefois pour demeurer
danslePort.
Le 2. d'Aoust nous partimes
de Portobelo , & comme le vent
nous estoit contraire , nous fûmes
obligez de l'oüir , ce qui nous fit
connoistre les Catives , ce ſont
plus de cinquante Iſles inhabitées.
L'onzième du mesme mois
nous découvrîmes l'Iſle de Rotan
ou Goujava , qui est dans le Gol.
Avril1683. R
194 MERCURE
phe de Hondoure par 286. degrez
de longitude, & 16. de latitude.
Cette Ifle n'esthabitée que
par des Corfaires qui s'y viennent
rafraîchir. Nousy trouvames
le long d'un petit Iſlote un
Navire abondonné ; ce qui nous
fit croire que l'on avoit pris , tué
noyé l'Equipage. C'estoit apparemment
un reste de priſe des
ou
Espagnols ;
Philibustiers ſur les Espagnols ;
car outre quelques fers de Cheval
qui estoient restezde la carguaifon,
nous y vîmes pluſieurs Farres
de Vin d'Espagne , & des
Lettres en Espagnol, qui marquoient
que ce Vaisseau estoit
GALANT. 195
J
party du mois de Juin de la mefme
année 1682. Ainsi la prise en
estoit récente.
Le13. Nous découvrimes unpetit
Corſaire qui rodoit autourde cet en
droit , qui ne s'approcha pas de
nous,quoy qu'un coupdeCanon luy
fift leſignalordinaiae d'arriver.On
luy auroit couru fus, fila chose en
avoit valulapeine. Cettetraverſe
de Portobelo à Rotan fut dangereuſe
à cause des Bancs de fable
qui coupent toutes ces Mers.
D'ailleurs les fonds estoient fi
bauts en certains endroits , que
nos Pilotes s'y trouvoientſouvent
embaraffez. Le 25. nous recon-
Rij
196 MERCURE
nûmes l'Iſle das Pins&les Caps
de Corantes &de S. Antoine,
qui font au bout de l'Oüeft de
l'Iſle de Cube. Nous eûmes beau
coup de peine à doubler ce dernier
Cap, &fûmes contraints de
demeurerà la pointe pendantquelques
jours, en attendant le vent
favorable.
le
Le 3. de Septembre nous ran
geâmes Porte- Cavane, que l'on
voit dans la mesme Ifle;
6. nous paffâmes devant la Havane,
qui est le Port le plus confidérable
de tout le Païs. Auffi
l'a-t-on fortifié le mieux qu'on a
pû. Cette Ville est la Capitale
GALANT. 197
de l'Iſle , &leſejour ordinaire
du Capitaine General. Son Port
fert de rendez- vous à tous les
Galions qui apportent l'argent
des Indes , comme auffià tous les
Vaiſſeaux qui viennent de Sain
te Marte , de Cartagene , de
Nombre de Dios, dePortobelo,
de Campéche , de la Veracruz,
&de tous les autres endroits du
Méxique.
Le 7. nous moüillâmes àMatances.
Cefut dans cette traverſe
que nous aperçeûmes la Comete
que vous avez veuë en France,
&dont à nostre retour aux Isles,
nous trouvâmes des Obſervations
Riij
198 MERCURE
que l'on avoit envoyées aux Fefuites.
Nous la vîmes pour la
premiere fois la nuit du 25.au 26.
d'Aoust, la teste au Nord-
Nordest, & la queüe à Oüeft
Sur-Oüeft. Pendant lefejour que
nous fiſmes à Matances,nousy
fumes régalezun PereJesuite
moy ,par unEEssppaaggnnoollllee mmeeiilllleur
Homme du monde. Nous estions
aulieu où l'onfaisoit de l'eau,
où ce pauvreHomme venoitpour
nous voir. Dés qu'il apperçeut.
cePere,il courut àluy, luy baifa
la main , & apres les civilitezordinaires
qu'ils rendent aux Religieux
, il nous donna jourpour
GALANT. 199
diner chez luy . Nous nous trouvâmes
au mesme endroit où nous
l'avions veu la premiere fois . Il
nous y prit en Canot , & nous
fit remonter laRiviere environ un
quartde lieuë,juſques àſa Cafe.
Comme nous en approchions, nous
vîmes fon Negre fortir du Bois,
avec un Cochon tout preſt àmettre
au feu , dans une broche de
bois qu'il portoit fur son épaule.
Nous entrâmes dans la Cafe. On
mit le couvert , où pour Linge,
pour Affietes, &pourPlats, deux
Feuilles de Bananierfurent étenduës.
Le Cochon eftant rosty, on
befervit fur ces Feuilles , &rien
R iiij
200 MERCURE
davantage , jusques au boüilly
qu'on fervit apres. Il confiftoit
encor en Cochon boucaré &
boüilly, avec unefi grande quantité
de Poivre , qu'on n'en pou
voit mettre fur la langue ſans
fentirun feu insuportable. Pour
du Pain &du Vin , il eustfallu
s'enpaffer, fi quelques Gens de
nos Bords qui furvinrent n'en
euffentfourny; mais comme ily
en avoitpeu , pour le nombre de
Perſonnesque nous estions , onſe
Sauvafur la Caſſave , & l'eau
fraifche. Un autre jour , pour
nous rafraiſchir, nous entrames
dans la Baye de Marances , qui
GALANT. 201
e
eſt dans la mesme Ifle de Cube.
Nousy fiſmesde l'Eau , du Bois ,
de laViande,duPoiſſon , &en
fin de toutes les choses neceffaires
à la vie. Cette Baye eft grande,
mais il n'y a pas moüillage par
tout. Ce n'estpas leſeul defagrément;
on effuye encor celuy de
n'y trouver aucun Habitant. Si
cela est un mal , il est adoucy par
la grandequantité de Chaffeque
l'ony rencontre , consistant en
BoeufsSauvage, Haras, Perroquets,
(t) une infinité d'autres
Oyſeaux bons à manger. Nous
ytrouvames , entre autre Gibier
une espece de Rats , beaucoup
202 MERCURE
plus grands & plus gros que
nos Chats , qui ſe tiennent fur
des Arbres le long des.Rivieres,
&qui ne s'enfuyent point pour
voir apres euxpluſieurs Chaffeurs.
Ony trouve encor pour rafraifchiſſement
, d'une nature de
Choux, qui ſontſur la cime d'un
tronc fortspongieux , & qui ont
depuis 30. juſques à so. pieds de
baut. On mange ces fortes de
Choux en diverſes manieres , en
foupe, en salade, & à la poivrade.
La Peſche est abondante en
cette Baye , & l'on y prend de
toute forte de bon Poiffon. On a
auſſi le plaisir en allant pescher
GALANT. 203
des
dans les Rivieres qui tombent
dans la Baye, de cüeillir du (reffon
autant qu'on en veut ; Il est
Semblableàceluy d'Europe. Outre
tous ces biens quifont donnez
par la Nature , elle y donne encor
du Sel en abondance
Fruits de diverſes manieres ; entr'autres
des Prunes qu'on appelle
de Monbin , & des Raisinsde
deux especes . Cet agreable Païs
est, comme je l'ay déja dit, dans
Iſle de Cube, laquelle a,felon les
Obfervations desGeographes,280.
lieuës de long , & 40. lieuës de
large. Elle est située entre 289.
&301. degrez de longitude, &
204MERCURE
20. 22. de latitude, c'est à dire
lieuës lieuës duTropique du Cancre.
que son côté plus Nord eft à 30.
Le 19. nous partimes deMatances
pour aller débouquer par
Bahama , où les vents de Nord
forcezſont extrémement à craindre
, à cause du peu d'espace du
Détroit, qui a d'un côtéla Terre-
Ferme ,& de l'autre les Isles,
contre lesquelles il est dangereux
d'aller brifer; outre que les Courans
eftanttres- rapides, fila Mer
vient à eftre agitée par de gros
vents, tels quefontceux du Nord,
quand ils tirent en cet endroit-là,
le peril est grand pour d'auffi
GALANT. 205.
petits Vaisseaux qu'estoient les
nostres. Nous paſſames neant.
moins heureusement-ce Canal,
qui a 25. lieuës de large, & 60.
lieuës de long. Il est entre 24.
27. degrez de latitude. Nous
coſtoyames enfuite toute la Flori
de jusqu'à la hauteur de la Bermude,
où nous trouvâmes les
vents pour la Martinique , que
nous découvrîmes dés le matin
24. Octobre , & où nous allames
moüiller le 26. au Fort Saint
Pierre. Ily avoit prés de trois
mois & demy que nous en eftions
partis . On nousy apprit la nouvelle
de la Naiſſance deMonfei206
MERCURE
A
gneur le Duc de Bourgogne.
Le jour des Morts 2. de Novembre,
nous partîmes encor de la
Martinique pour retourner à la
Grenade , ou nous primes M
de Gabaret, Frere de noftre Commandant,
quien est le Gouverneur.
Nous le paſſames avec Madamesa
Femme à la Martinique,on
elle vouloit fairefes couches , &
où nous arrivâmes le 16. Dans
cette traverse , un petit Esquif
chargéde quatre ou cingAnglois ,
parut à la venë des Vaiſſeaux .
M de Gabaret arriva fur eux
pourſçavoir ce que c'estoit ; &
futfortſurpris, lors qu'il vit ces
GALANT. 207
Misérables , qui à peine pouvoient
remuer la rame pour accoſterle
Navire , tant ils estoient
fatiguez par lafaim, lafoif, le
mauvais temps , & les coups de
Mer. Les ayant enfin reçens
dans ſon Bord, il apprit d'eux
qu'ils venoient de Tabaco , d'où
les mauvais traitemens qu'on leur
avoitfaits, les avoient contraints
de partir, de ſe mettre, comme
pardeſeſpoir, à la mercy des flots
dans cet Esquif, où le peu deproviſions
qu'ils avoient leur ayant
manqué depuis cinq jours , ils
avoient beaucoupſouffert. Cefut
une bonne fortune pour eux de
L
208 MERCURE
nous avoir rencontrez; carà la
route qu'ils faisoient, ils alloient
donnerſur quelqu'un des Grenadins
, où ils feroient morts de
faim,ouàS.Vincent endangerd'y
eftre tuez par les Caraybes qui occupent
l'Iſle,&quiſont Ennemis
irréconciliables des Anglois.
Si-toft que nous fumes de retour
àla Martinique, M² de Gabaret
donna ſes ordres , & marqua
un jour pour celebrer la Naiſſance
de Monseigneurle Ducde Bourgogne.
Cejour estant venu ,
vit dés le matin tons nos Vaifſeaux
ornezde leurs Flames,Pavillons,
& Pavois , &tout leur
On
GALANT. 209
Canon dehors. La cerémonie
commençaparune Piece deThéatre
que repréſenterent les Creolbes
de cette Ifle , exercez depuis fi
bes de
longtemps par le Pere le MercierJesuite.
Les Creollesfont les
François nez dans l'Isle. L'Afſemblée
estoit des plus belles qu'on
aitjamais veuë en ce licu-là. Il
Iavoit deux Gouverneurs , M
de Chambly, & M² de Gabaret
Gouverneur de la Grenade, deux
Intendans & deux Intendantes,
avec leurs Familles
r
د un Chef
d'Escadre , tous les Capitaines &
Officiers de la mesme Escadre,
enfin toutes les Perfonnes con-
Avril 1683. S
210 MERCURE
fidérables de l'Isle. L'ouverture
du Theatre ſe fit par l'explication
d'un Embleme , ayant pour corps
un Soleil , dont l'image estoit refléchie
d'un Miroirsur un autre,
ave ce mot, Par inutroque. Il
estoit aisé d'en faire l'application
au Roy, qu'on voit reproduit en
quelque maniere dans la Perſonne
de Monseigneur le Dauphin,
dans celle de Monseigneur le
Duc de Bourgongne. La Piece
futterminéepar une repréſentation
des quatre Parties du Monde
, qui ſe diſputoient l'honneur
d'eſtre la premiere ſous la domi
nation de LoiIS LE GRAND.
GALANT 211
L'Amérique fit merveille dans
cette dispute. Ce Divertiſſement
estantfiny ,M de Gabaret prit
le Pere Poincet, SuperieurGeneral
des Jefuites aux Iſles avec
quelques Peres , pour chanter le
Te Deum dansfon Bord. On
fit trois décharges de Mousqueterie,
les trois Vaiſſeauxse répondant
les uns aux autres , & en-
Suite on entendit le Canon, quifut
parfaitement bien ſervy.
Quelques jours apres nous allâmes
à la Guadeloupe , appellée
communément Gardeloupe..
Nous y estions attendus pour les
Réjouiſſances qu'ony avoit pré
S ij ,
212 MERCURE
parées dans l'occaſion de cettemefme
Naiſſance. M' Inffelin.en
voulus faire les frais ,par recon.
noiſſance de la gratification qu'il
a receuë de Sa Majesté. Nos
Officiers ne furentpas platostdef
cendus à terre , qu'apres les civilitez
accoûtumées , on les fit entrerdans
la Salle de Male Gouverneur
, où ily avoit Table onverte
pour toutes les Perſonnes
confiderables. D'autres Tables
eftoient dreffées dehors ,ſous une
Galerie couverte de Feüillages
de branches d'Arbres . Ony donnoit
place àtout le monde. Com
me nous arrivâmes d'affez bon
GALANT. 213
matin , on commença par unfort
grard déjeuner, apres quoy on fe
rendit à l'Eglise au milieu de la
Mousqueterie rangée en hayede
côté d'autre . Le Pere Imbert
Superieur celebra la grandeMeffe,
& fit ensuite un Discours
fort éloquent à la loüange du
Roy , & de toute la Famille
Royale. Ce Discoursfutſuivy du
Te Deum , lequel eftant achevé,
M² le Gouverneur , M² de
Gabaret , & tous les Officiers de
nos Bords, marcherent auſon des
Tambours & des Trompetes , &
allerent à la Place où estoit un
Feu d'artifice , disposé en Pavil214
MERCURE
1
*
lon cantonné de quatre grands
Pots de feu. De ce Pavillon couloit
une Fontaine de Vin à la
quelle ils burent tous les fantez
Royales , puis retournerent difner
chez le Gouverneur, laiffant
couler la Fontaine pour les Soldats
& pour tout le Peuple qui
les ſuivit, &dont plufieurs allerent
encor mangerſous laGalerie,
où l'on fervit les Tables pour
tout le monde, avec une magnifi.
cence extraordinaire. Durant le
Repas, les Violons,les Trompetes
& les Tambours , ne cefferent
point de ſe faire entendre. L'apreſdinée
il y eut Bal jusqu'au
GALANT. 215
foir; &sur l'entrée de la nuit
on alluma le Feu de joye, auquel
fucceda celuy d'artifice. Les Flames
du Pavillon estoient garnies
de Friſes,de Festons,&de Feüil
lages entre-meflez de Fuſées volantes.
Le Canon & la Mousqueterie
tirerent à diverſes repriſes.
D'uncôté estoit une partie desHabitans
à cheval enon Escadron, Escadron , dede
l'autre le reste à piedenBataillon.
Le Pere Imbert mefme nese contenta
pas de ce qu'il avoit fait
le matin. Il voulut encor fignalerfon
zele le foir par une Illumination
, ayant élevé devant la
Porte de ceux de ſa Compagnie,
216 MERCURE
une face de Pavillon garnie de
Lampes allumées, outre les autres
Feux diſpoſez en longfur deux
grands Perrons , l'un plus élevé
que l'autre. Au défaut desTrompetes
des Tambours, il fit ven'r
tous les Negres, Hommes &
Femmes , quiſur l'espérance d'un
coup d'Eau-de- Vie , firent retentir
toute la nuit les cris de Vive
le Roy.
Nous quittames cette Isle le
3. de Decembre , & arrivâmes le
s. à S. Christophe , où nous laif-
Sâmesles Angloisque nousavions
trouvez dans l'Esquif. Nous en
partimes le lendemain pour
France,
2
GALANT. 217
Serions
France , entre dix & onze heures
de nuit , & nous y
arrivez le mesme mois , fi les
vents contraires ne nous euffent
retardez. Le manque de vivres
nous obligea meſme de relâcher à
Brest, ne pouvant gagner ny la
Rochelle ny Rochefort. Les deux
premieres nuits que nousy paffames
furent fi mauvaiſes , que
nous nous trouvámesfort heureux
de nous voir en lieude fûreté.Un
Vaiſſeau Marchand que nous avions
rencontrédeux ou trois jours
auparavant , faiſant voile pour
Cadiz, n'eut pas le meſme bonheur.
Ilfut extrémement batu de
Avril1683. T
218 MERCURE
la tempefte , &contraint de re
lácherapres nous. L'équipage alla
piednuds à uneEglise deNoftre-
Dame àBrest , s'acquiter d'un
Voeu fait dans le périldu naufrage.
Nous vîmes enfuite ces pauvres
Gens dans les Fours des
Magazins du Roy, quifaisoient
rempezer les Toiles dont ils alloient
trafiquer, &que les coups
deMer avoient toutes noyées&
perduës. Pournous,quoy qu'avec
moins de danger, nous ne laiſſames
pas d'eſtre batus de l'orage,
&d'un coup unique deTonnerre.
La foudre tomba fur nos trois
Bords, y bleffa plusieursMa
GALANT.. 219
telots, mais legerement, n'y ayano
eu qu'exhalaiſon fans caillou. Je
tiray cet avantage du mauvais
temps, qu'il me donna occafion de
voirun des plus beaux Ports de
France. Et effet, ilfaut avoir veu
Brest &Ses Vaisseaux,pour bien
concevoir ce que SaMajesté peut
entreprendre,&executerfur Mer
quand Elle voudra.
Le17. deJanvier,parunventdu
Nord-Oüeft, nous appareillámes
pour nous rendre à Roch fort , où
nous ne pûmes arriver que le
23. apres avoir fait sooo. lieuës
en droite route , & par conséquent
prés de 6000. par les de
Tij
220 MERCURE
tours que nous avons esté obli
gez de faire.
4
On a eu avis que M' le
Comte de Gondrin épouſa
Mademoiselle de Pochonne
fur la fin du Carnaval. Le
Mariage s'eſt fait dans la
Ville d'Aqs, dont Male Marquis
de Pochonne , Frere de
la Mariée , eſt Gouverneur,
auſſi- bien que du Chaſteau,
Ils font fi connus l'un & l'autre
, tant par leur naiſſance,
que par les divers employs
dont nos Roys ont honoré
leurs Anceſtres , que ce leGALANT.
221
roit inutilement que je parlerois
de leurs ſervices . L'Hif
toire de France en rend de
glorieux témoignages. La
Cerémonie des Fiançailles
fut faite dans l'Eglife Cathédrale
le Dimanche-gras
à dix heures du foir , par M
de Bergoing , Vicaire General
de M' l'Eveſque d'Aqs.
Le Diſcours qu'il fit aux
Fiancez ſur l'état qu'ils alloient
prendre, charma toute
l'Aſſemblée, qui ſe rendit en
ſuite au Chaſteau, où il y eut
Bal juſqu'au jour. M² le
Comte deGondrin , & Ma-
Tiij
222 MERCURE
de
demoiſelle de Pochonne, ne
s'y firent pas moins admirer
par leur bon air à la Dance,
que par la magnificence
leurs Habits. Ils allerent re-
-cevoir le lendemain la Benédiction
Nuptiale , & eurent
la fatisfaction de voir les Ruës
pleines de Peuple , qui leur
Touhaitoit toutes fortes de
félicitez dans leur mariage.
La foule avoit efté fi grande
le foir precedent dans la Cathédrale,
que M' le Marquis
de Pochonne fit mettre des
Gardes aux Portes de l'Eglife.
Ils trouverent au retour, dans
GALANT. 223
la Place de Pochonne, divers
Détachemens des Compagnies
de la Ville , leurs Officiers
à la tefte, qui leur marquerent
leur joye par pluſieurs
décharges de Moufqueterie,
àquoy la Garniſon
du Chaſteau , qui en bordoit
les Remparts , ne manqua
pas de répondre. Le bruit du
Canon ſe fit en ſuite entendre
fort loin . Lors qu'on fut
rentré dans le Chafteau , on
trouva un magnifique Dîné,
où tout ce que l'on pouvoit
donner dans la Saiſon fut
ſervy en abondance. L'a
Tinj
224MERCURE
preſdînée les Mariez reçeurent
les Complimens de tous
les Corps de la Ville , & des
plus conſidérables de l'un &
de l'autre Sexe, qui s'emprefferent,
chacun en particulier,
à leur venir témoigner leur
joye. Le Soupé ſuivit avec
autant de magnificence & de
propreté qu'on en avoit veu
au premier Repas. Il y eutun
ſecond Bal dans le meſme
Sallon où l'on avoit déja
dancé. Il eſtoit éclairé de
quantité de beaux Luftres,
& orné de pluſieurs grands
Miroirs , dont la reverbera
GALANT: 225
tion faiſoit un effet tres-agreable.
On avoit illuminé les
Feneftres en dehors , & ces
Lumieres ſembloient inviter
tous les Habitans à prendre
partàlajoye qui régnoit dans
le Sallon. Aufſt leur vit-on
donner toutes les marques
poſſibles de celle qu'ils ref
ſentoient. Ces réjoüiſſances
dureret pluſieurs autres jours
avec le meſme ordre, &une
tres-bonne Symphonie.
Si vous avez craint une
rechute pour M'le Chance.
lier , fur le bruit qui a couru
qu'il eſtoit encore indiſpoſé,
226 MERCURE
cette crainte vous a eſté commune
avee bien du monde,
eſtant certain que ce grand
Miniſtre , qu'on a toûjours
veu , dans les temps les plus
facheux , inviolablement
taché aux intéreſts de fon
Maiſtre , eſt aimé de tout ce
qu'il y a de bons François.
at-
Son indiſpoſition a duré fort
peu de jours , & ſa ſanté pa
roift à préſent aſſez affermie.
Comme apres le Roy & l'Etat,
il n'a d'attachement que
pour ſa Famille, il n'eſtoit encor
que convalefcent le mois
paffé, lors que pour luy don
GALANT. 227
ner des marques de fon ami
tié, il voulut bien s'expoſer à
lafatigue de tenir fur lesFonts
deux Enfans en meſme jour.
Il fe rendit exprés pour cela
dans l'Egliſe de S. Sulpice.
Je n'en dis pas davantage,
pour ne point bleſſer ſa modeſtie
, qui a toûjours eſté
genéralement reconnuë .
Me le Marquis de Villequier,
Fils de M'le Duc d'Aumont,
& Petit-Fils de ce digne
Chancelier , preſta au
commencement de ce mois,
Serment de la Charge de
Premier Gentilhomme de la
228 MERCURE
Chambre, dont le Roy avoir
accordé la Survivance à M
le Duc d'Aumont pour ce
jeune Marquis. Il eſt bien
fait , & promet beaucoup ;
mais que ne doit-on point
attendre du Petit - Fils d'un
fage Chancelier , & d'un fa
meux Maréchal de France,
&du Neveu de Mº de Lou
voys ?
Je me contentay de vous
apprendre ily a un mois que
Madame de Rambures eſtoit
morte , il faut aujourd'huy
vous en dire davantage. Elle
eſtoit Soeur de Madame de
GALANT: 229
Rannes , qui a épousé en ſe
condes Nôces M² le Prince
de Montauban ; Fille de M
de Bautru,Comte deNogent,
Capitaine de la Porte de la
Maiſon du Roy ; & Veuve
de René , Marquis de Rambures
, Comte de Courtenay,
mort à Calais l'onziéme de
May 1671. en ſa 39 année,
enterré avec ſes Anceſtres au
Convent des Minimes d'Abbeville
, fondé par André de
Rambures, Senéchal de Ponthieu
, ſon Triſaycul. Cette
Maiſon de Rambures eſt une
des plus anciennes de Picar,
230 MERCURE
die , fortie de David , Sire de
Rambures , Fils de Charles de
Rambures,Chevalier desOr
dres du Roy, Gouverneur de
Bergerac & de Dourlens, qui
apres avoir eu le bras droit
coupé , mourut en 1633. des
bleſſures qu'il avoit reçeuës
en pluſieurs Sieges de Villes,
&Attaques de Places. Il avoit
eu deux Freres , morts auſſi
dans le ſervice, ſçavoir, Jean
de Rambures , Meſtre de
Camp de ſon Regiment de
Rambures, en 1637. & François
de Rambures , Meſtre
de Camp du meſme Regi
GALANT. 231
ment, en 1642. Ce dernier
fut tué devant Honnecourt,
& le premier , apres s'eſtre
ſignalé aux Sieges de la Rochelle&
de Saluces, ſe trouva
à celuy de la Capelle , où
ayant eſté bleſſé dangereuſement,
il en mourut quelques
jours apres.Ce n'eſt pas d'aujourd'huy
que ceux de cette
Famille ſont morts dans le
Lit d'honneur. Henry de
Rambures , Chambellan ' du
Roy Charles VI. & Gouverneur
de Gravelines , eut la
meſme deſtinée en 1406. devant
le Chaſteau de Merch
232 MERCURE
pres Calais ; & David, Sire
de Rambures , ſon Fils , auſſi
Chambellan du Roy , &
Grand-Maistre des Arbalef
triers de France, fut tué avee
trois de ſes Fils, Jean,Hugues ,
& Philippe de Rambures, en
1415. à laBataille d'Azincourt .
Oudotde Rambures fut auffi
tué à la Priſe de Rouen en
1562. Rambures porte , d'or,
à trois faces de gueules. Il y a
des Alliances tres - confidérables
dans cette Maiſon,
avec celles de Bourbon-Ligny
, Anjou , de Melun , de
Berghes, la Marck, de Cré-
3
1 GALANT. 233
quy , de Montluc , Boulainvillier
, Hallüin de Piennes,
Drucat, Chippard,Cambron,
Auxy, Seerrvviinn,&&aauutres...
M le Marquis de Fontenille
, qui vient d'épouſer
Mademoisellede, Meſme,
Fille de M le Préſident de
Meſme , eft de cette meſme
Maiſon de Rambures du
coſté de Madame ſa Mere,
& d'une des plus illuftres
Maiſons de Picardie .
Les forces du Roy , toûjours
victorieuſes ſur terre &
fur mer , ne triomphent pas
ſeulement lors qu'elles font
Avril 1683. V
234 MERCURE
en corps, mais il n'y a point
d'occaſion où elles ne rem
portent des avantages proportionnez
à leur nombre,
& l'on pourroit dire que l'on
reçoit preſque chaque jour
des nouvelles de leurs Vitoires.
M le Marquis de
Preüilly a repris ſur les Corfaires
d'Alger un Vaiſſeau
Marchand Portugais , dont
ils s'eſtoient rendus maiſtres,
& qu'ils menoient à Alger.
M le Comte d'Etrées a
auſſi repris ſur ces meſmes
Corſaires unVaiſſeau de Saint
Malo , chargé de Salines , &
GALANT. 235
monté de foixante & cinq
Turcs.
La Flote de 42. Navires
Maloüins eftant partie de
Toulon , eſcortée de deux
Vaiſſeaux de Sa Majesté, fut
ſurpriſe de la tempefte , qui
la ſépara en trois Eſcadres,
l'une de 20. l'autre de 13. &
la troifiéme de 9. Navires.
Cette derniere , eſcortée par
leCheval Marin , que commandoit
M de Belle - Ifle,
trouva un Vaiſſeau d'Alger
fous le commandement d'un
Renegat. Sur ce Vaiſſeau eftoient
36. Pieces de Canon,
Vij.
236 MERCURE
ب
&400. Hommes. Celuy du
Roy le pourſuivit ſi vivement,
qu'il le mit en neceflité de
combatre , ou de virer vers
les neufNavires Marchands.
Le Capitaine, apres un Confeil
tenu , prit le party d'aller
s'échoüer à la Coſte. Il fit
mettre le feu au Navire , &
tout l'Equipage gagna la terre.
Pluſieurs Eſclaves Chref
tiens profitant de l'occafion ,
vinrent ſe jetter au Bord du
Vaiſſeau du Roy.
Je ne vous parle point de
quantitédeConverſions conſidérables
qui fe font icy de
GALANT. 237
jour en jour. Je vous apprendray
ſeulement celle de la
Niece d'un Miniftre , parce
qu'il ſemble que ces fortes de
Perſonnes eftant mieux inf
truites que les autres dans la
Religion Prétenduë Reformée
, n'en font jamais abjuration
, qu'elles ne convainquent
en quelque maniere
ceux de ce Party , qu'elles
l'ont trouvée pleine d'erreurs.
Cette nouvelle Catholique
s'appelle Magdelaine Scalberge.
Elle eſt de Sedan , &
Niece de Me Scalberge , Miniftre
de Chartres . Elle ab
238 MERCURE
jura le Dimanche des Rameaux
, entre les mains du
P. Alexis du Buc , Théatin ,
en préſence de pluſieurs Perfonnes
de qualité.
Tous ceux qui ont de l'ef
prit & du mérite , ont pris
tant de part à la juttice que
le Roy a rendue à Mademoifelle
de Scudery , que loin
qu'elle ait cauſe de l'envie,
comme on en a ordinairement
des avantages qu'on
voit accorder aux autres,
chacun a écrit pour congratuler
cette incomparable Fille
de la Penſion qui luy a eſte
GALANT. 239
donnée. Ma derniere Lettre
vous a fait voir pluſieursMadrigaux
fur ce ſujet. Envoicy
encor trois autres. Le premier
eft de M² de Montplai
fir, Lieutenant de Roy d'Arras
; le ſecond, d'un Homme
de qualité de Bretagne ; & le
troiſieme, de M² de Vaumo
riere.
SUR LA FAVORABLE
audience que le Roy adonnée
à Mademoiselle de Scudery.
Es Sages, ce dit-on, n'admirent
Maisla ſage Sapho, qui voit &Sçait
:
Sibien
240 MERCURE
Jusques où peut monter lavertu con-
Sommée,
N'a pûfoutenir l'entretien
Duplus grand de nos Roys, dont la
gloire eftfemée
Iusqu'aux derniers Climats où va
la Renomméc,
Sans admirer l'éclat de tant de majesté;
Ny voir tant de lumiere auce tant
debonté,
Sans en estre charmée.
Princes, queſavaleur a vaincus &
Soumis
Etqu'unjaloux dépit afaitſes Ennemis;
Venez voirde plus pres tantde vertus
firares;
Et s'il vous parle un jour, vousferez
bien barbares,
Sivous n'estesdeses amis .
Sur
GALANT. 241
Sur la Penſion donnée à Mademoiſelle
de Scudery.
Apho, depuis que de tesjours Sph Commença l'admirable cours,
En vain pour toy centfois cetteAvengle
chagrine,
Qui dufier Occeantirefon origine,
Avoulu s'accorder avecque la vertus
Ilfalloit un Soleil de ſplendeur
revestu,
Pourfurmonter ton Eloile maline.
Sur le meſme Sujer.
OVIS, Monarque incompa-
LOrable,
Sur Sapho répandſes bienfaits,
Et cette Fille admirable
Chante du Grand LOVIS les vertus
&lesfaits,
Avril1683. X
T
242 MERCURE
Que l'un& l'autre est équitable
Dans cettejustice qu'il rend!
Sapho ne peut lover un Hérosplus
loüable,
Ny LOVIS reconnoistre un mérite
plus grand.
r
Je ne ſçay , Madame , fi
je vous ay appris dans mes
Lettres précedentes , que M
le Comte de S. Amand , Capitaine
de Vaiſſeau, avoit eſté
nommé Ambaſſadeur de Sa
Majesté aupres du Roy de
Maroc. S'eſtant embarqué
fur le Vaillant , qui estoitmonté
de 60. Pięces de Canon , &
comandéparM de Beaulieu,
GALANT. 243
il ſe rendit à Alger , où il fut
préſent à tout ce qui ſe paſſa.
Enſuite il prit la route deTétoüan
, &arriva à la Rade le
2. Octobre 1682. La Chaloupe
ayant eſté envoyée à terre, on
y apprit par des Turcs qui
eftoient à la Marine , qu'on
attendoit cet Ambaſſadeur
-depuis deux mois. Ils. dirent
qu'ils avoient ordre de le
prier de ne point deſcendre,
que l'on n'euft eu des nouvelles
de l'Alcayde , Viceroy
de la Province , parce qu'on
ne pouvoit le recevoir ſelon
ce qui estoit deû à ſa dignité,
X ij
244 MERCURE
e
ficet Alcayde n'eſtoit à
Tétoüan. Le 4. Mehemed
Thummin ( c'eſt celuy que
nous avons veu Ambaſſadeur
du Roy de Maroc en France)
vint à Bord avec le Lieutenant
du Gouverneur , & du
Commandant. On le ſalia
d'onze coups de Canon lors
qu'ils entrerent , & ils furent
conduits dans la Chambre
du Confeil , où M² le
Comte de S. Amand les re
çeut , accompagné de huit
Officiers de Navires, de douze
Gardes Marines , & de pluſieurs
Gentilshommes. ChaGALANT.
245
e
cun ayant pris ſa place, noftre
Ambaſſadeur dit à Mehe..
med , qu'il avoit appris à fon
retour de la Campagne de
Chio, qu'il avoit eſté en France,
où il s'eſtoit fait admirer
par ſa politeffe , & par fon efprit
; il répondit qu'il devoit
un compliment. fi flateur à
l'honneſteté qui eſt naturelle
aux François. Apres pluſieurs
civilite z réciproques fur cette
matiere , Me l'Ainbaſſadeur
parla de la grandeur du Roy
deMaroc,de ſes Conqueſtes,
&des Titres de fes Prédecef
ſeurs. Les Maroquins furent
X iij
1 246 MERCURE
Σ
fort ſenſibles àce difcours,&
s'étendirent fur la valeur de
noftre Auguſte Monarque, à
qui ils donnerent toûjours la
qualité d'Empereur. M² le
Comte deS.Amand leurpréſentaM'
de Beaulieu , M² de
la Galiſſonniere , le petit de
Buſſy ſon Parent , Enſeigne
de Vaiffeau , & enſuite tous
les autres,Officiers&Gentilshommes,
comme ſes Amis
&Camarades qui avoient eu
la curioſitéde voir la Cour de
Maroc. On ſervit une Collation
tres-magnifique , dont
on mangea peu. Sur la fin,
GALANT. 247
Mehemed demanda une
Coverſation particuliere avec
Ml'Ambaſſadeur. Ils s'enfermerent
dans la Chambre ,
le Lieutenant du Gouverneur
avec eux , & M de la Croix,
qui s'acquita fort bien de ſa
Charge de Truchement. La
Conférence dura une heure
& demie , & comme il eſtoit
tard , les Maroquins furent
obligez de coucher à Bord.
Ils ne voulurent point ſouper,
&fe coucherent à onze heures
, apres avoir fait la Priere
devant tout le monde en
cette maniere. Ils firent éten
X iiij
248 MERCURE
dre ſur le Plancher uneNape
blanche qu'ils avoient demandée
,& s'eſtant mis def
ſus , les pieds nuds , ils com
mencerent à prier , en diſant
pluſieurs fois , Alla,Alla,qui
veut dire Dieu. En un quart
d'heure de temps , ils ſe mi
rent trente fois à genoux. Ils
s'aſſeyoient fur leurs talons,
ſe couchant de temps en
temps ſur le coſté gauche,&
demeurant un moment en
cet état , apres quoy ils joi
gnoient les mains , regar
doient dedans,& ſe paffoient
lamain droite fur le front , &
GALANT. 249
fur le viſage. C'eſt la marque
de leur Religion , comme le
figne de la Croix l'eft de la
noſtre. Le s. apres le dîné,
qui ne fut qu'une Collation
de Fruit , ils allerent voir M
de la Galiſſonniere qui les
conduifit à terre ,& quand
le Canot fut débordé , on les
falia encore d'onze coups
de Canon. On vit dans ce
temps une Barque qui vouloit
entrer dans la Riviere.
On la reconnut pour eftre de
Salé. Elle portoit Pavillon
d'Alger, ſous lequel elle avoit
pris un Vaiſſeau François
250 MERCURE
chargé de Moruë. Le 6. M
l'Ambaſſadeur écrivit à Mehemed
, pour avoir raiſon de
cette Priſe. On luy fit réponſe,
que le Patron de la Barque
eſtoit arreſté , & que tout ce
qu'il avoit pris ſeroit rendu.
Le 7. on envoya à Tétoüan,
qui eſtà deux lieuës de laMarine
, pour chercher le Conful
François. Il manda qu'il
ne pouvoitvenir , n'ayant pas
eu permiffion du Gouverneur.
Le meſme jour , Mehemed
fit ſçavoir à M le
Comte de S. Amand , qu'il
avoit eu réponſe del'Alcayde,
GALANT. 251
qui luy mandoit de conduire
fon Fils àBord pour le ſalüer,
&qu'il le prioit d'envoyer la
. Chaloupe le lendemain. Cela
fut fait , mais il n'y eut que
Mehemed qui s'embarqua.
Le Fils de l'Alcayde craignit
la Mer qui estoit fort groffe...
Cependant l'Alcayde écrivit
à M l'Ambaſſadeur , & luy
manda qu'il avoit beaucoup
de joye de ſon arrivée ; qu'il
viendroit en toute diligence
pour le recevoir, & que l'Empereur
fon Maiſtre luy avoit
commandé de luy rendre le
plus d'honneurqu'il pourroit.
252 MERCURE
Le 9. quantité de Bateaux
vinrent à Bord pour defcendre
le Train de M l'Ambaffadeur.
Mehemedy vint auſſi,
&luy fit des complimens de
la part de l'Alcayde , qui l'attendoit
à terre pour le recevoir.
M² l'Ambaſſadeur di
féra juſqu'au lendemain à def
cendre, parce qu'il eſtoit trop
tard, & dit qu'au Soleil leve
on ne manqueroit pas de
falüer l'Alcayde de treize
coups de Canon , & de trois
décharges de Mouſqueteric.
Dés ce ſoir meſme, il envoya
deux Officiers à terre luy faire
GALANT. 253
ſes complimens. Le jour fuivant,
apres qu'on ſe fut acqui
té du ſalut , & que l'on eut
entendu la Meſſe , on dîna
avec Mehemed qui avoit encorre
couché à Bord. M
l'Ambaſſadeur s'embarqua
avec tous ceux qui l'accompagnoient
dans le Voyage,
&pluſieurs Officiers du Navire
, & Gardes de la Marine.
Tout le monde estoit fort
magnifique , & il y avoit
grand nombre de Gens de
Livrée . On arriva a terre fur
les neuf heures , & l'on trouvalaMarine
bordée de quatre
un
254 MERCURE
cens Moufquetaires. L'AL
cayde & fon Fils à la teſte de
deux cens Cavaliers , vinrent
au devant de M² l'Ambaſſadeur
, qui dit à l'Alcayde qui
luy eftoit fort agreable d'entrer
dans les Etats de l'Empereur
de Maroc , par fon Gouvernement.
L'Alcayde luy
répondit qu'il eſtoit le bien-
• venu , luy & toute ſa Compagnie
, & luy demanda comment
il ſe portoit. Il eſtoitvetu
de jaune , avoit la teſte couverte
d'un petit Capuchon
de meſme couleur , dont la
pointe portoit ſur le devant,
GALANT. 255
&tenoit une Lance de lalongueur
d'une Pique à la main
droite . La moitié des Cavaliers
portoit auſſi des Lances,
& l'autre moitié des Fufils
qu'ils tiroient , l'Infanterie faiſant
ſa décharge enſuite. L'Efcadron
s'eſtant rompu , plufieurs
allerent faire des Courſes
au bord de la Mer , où ils
firet caracoler leurs Chevaux
affez adroitement. Dans ce
temps- là , M² l'Ambaſſadeur
fut mené par Mehemed dans
la Tente de l'Alcayde qui eftoit
d'un autre coſté. Il y
avoit une grande Nape eten
256 MERCURE
duë à terre , avec une Toile
Indienne , & une Couverture
deffus de meſme grandeur.
M'l'Ambaſſadeur s'affit auffi
toſt ſur la Couverture , & on
apporta des Carreaux à l'Al
cayde qui les prit. Dans ce
moment , M² l'Ambaſſadeur
ſe leva , & dit que les François
n'avoient pas accoûtumé
de s'aſſeoir fi bas . L'AL
cayde qui entendit ce qu'il
vouloit dire , repliqua que
cette entreveuë ne tiroit à
aucune conféquence , & qu'il
ne faiſoit pas les ceremonies
d'une Réception. Cependant
GALANT. 257
il luy fit préſenter deux Carreaux
l'un ſur l'autre , & M
l'Ambaſſadeur s'affit deſſus.
Apres un quart d'heure de
conversation , on ſervit deux
Maſſepains que l'on tira d'un
Panier d'ofier , & qui furent
mis ſur une peau de Maroquin
, façon de Nape , que
l'on apporta , & fur laquelle
il y avoit quelques Chifres,
On fervit encor des Noix &
des Raiſins , avec du Pain
fort mauvais , quoy que tres..
blanc. On donna à boire à
tout le monde dans le mef
me Pot. C'eſtoit une meſure
Avril 1683. Y
258 MERCURE
de bois en forme d'Ecuelle,
garnie par dehors d'argent
doré. La Collation eftant
faite , on monta à cheval.
L'Infanterie marchoit fur les
aifles , & la Cavalerie devant,
&quand on trouvoit de bel
les places ,ils formoient deux
Efcadrons , & repréſentoient
leur maniere de combatre
avec la Lance. Les plus Braves
ſe détachoient, &alloient
jetter leurs Lances dans les
Efcadrons qui leur faifoient
tefte,&revenoient promptement
ſe remettre dans le
eur , les Attaquans eftant
GALANT. 259
toûjours pourſuivis par quel
ques - uns des Attaquez ;
apres quoy tout un Efcadron
alloit contre l'autre ſans garder
d'ordre , & la décharge
faite , le Commandant qui
marchoit à la teſte, prenoit la
queue pouffant ſon Cheval à
toute bride, & rappellant fes
Gens de la voix , ilalloit ſe rallier
& former fon Efcadron .
Quelquefois il attendoit l'atstaque
de ſes Ennemis pour
les repouffer. Ils firent neuf
ou dix Combats de cette ma
niere avant que d'arriver à la
Ville. Nous y entrâmes à qua
Yij
260 MERCURE
2
tre heures , & l'on mena M
l'Ambaſſadeur dans une Maifon
qu'on nous dit eſtre du
Roy. Elle est fort petite &
mal meublée , mais affez jolie.
Il ya unBaffin environné
d'Orangers devant la Porte,
& pluſieurs Fruitiers dans le
Jardin. L'Alcayde envoyaau
Roy, pour l'informer de l'arrivée
de Me l'Ambaſſadeur.
On en eutréponſe le 4. Novembre,
mais nous ne pûmes
nous mettre fi-toft en route,
à cauſe d'une indiſpoſition
qui ſurvint à M l'Ambaffadeur
, & du mauvais temps
GALANT. 261
qui dura juſqu'au 14. Mehemed
fit venir lesChevaux que
l'on avoit préparé pour luy &
toute ſa Suite , luy exagerant
les foins qu'il avoit pris pour
en obtenir un ſi grand nombre.
Vous pouvez croire qu'il
y en avoit beaucoup , puis
que les Ambaſſadears de
France ont toûjours unTrain
fort conſidérable. Lors qu'on
fut preſt à partir , l'Alcayde
vint à cheval au devant deM
l'Ambaſſadeur, & luy demanda
s'il ne luy manquoit aucune
choſe . Un moment
apres on ſe rendit dans laMai262
MERCURE
fon de l'Alcayde , que M
l'Ambaſſadeur remercia de la
reception qu'il luy avoit faite.
L'Alcayde luy répondit fort
civilement, & luy offrit mef
me trois ou quatre mille Ecus
s'il en avoit befoin. On
monta à cheval,& les Moufquetaires
quieftoientà laPorte
; firent une décharge de
Ieurs Mouſquets quand M
l'Ambaſſadeur paſſa. Eftant
fortis de la Ville , le premier
Village que l'on rencontra
fut Dezertbourg. Le Sei
gneur de ce Village nour
rit volontairement tous les
GALANT. 263
Paſſans,& en a nourry juſqu'a
deux cens à la fois. On fit route
juſqu'au 14. dans un Païs de
Montagnes fort peu habité ,
- & où il n'y a point d'eau; il s'y
trouve quantité de Perdrix.
Le 14.on campa prés d'Alca
za . Me l'Ambaſſadeur y fut
complimenté par l'Alcayde,
Frere de celuyde Tetoüan. Il
avoit une grande Robe de velours
noir, garnie d'agrémens
d'or,&deux Eſclaves tenoient
les reſnes de fon Cheval , qui
eſtoit tres -beau,de grade taille
pour un Barbe, & fuperbement
enharnaché de velours
264 MERCURE
rouge , avec de petites lames
d'or. Ily avoit beaucoup d'or
maſſifdans la teſtiere & das la
fous-gorge. Son Fils montoit
unpareilCheval.Ilvintaccompagné
de cent Cavaliers &
de centHommes de pied ; &
apres quelques complimens
de part & d'autre , il ſe retira
en faiſant quantité de caracoles
, luy &tous les Cavaliers,
ainſi qu'avoit fait fon Frere
àTetoüan. Pendant la route
juſqu'à Salé, tous ceux quiaccompagnoient
M l'Ambaffadeur
, eurent beaucoup de
peine, tant pour desChevaux
qu'il
GALANT. 265
qu'il n'eſtoit pas aifé de trouver
, que pour la mauvaiſe
nourriture. Outre quantité
de Voleurs qui venoient la
nuit fort prés de leurs Tentes,
ils avoient à craindre les
Lyons. Ainfi il leur falloittoûjours
eſtre ſur leurs gardes .
Le 20. au ſoir on arriva à Salé,
apres avoir rencontré ſur le
midy Aly Manino , Lieutenant
de Police de la Ville, &
Frere de l'Alcayde de Salé.
On y féjourna deux jours, &
le traitement y fut beaucoup
meilleur pour la Table qu'il
n'avoit encor eſté. Sur la rou
Avril 1683 .
Z
266 MERCURE
te juſqu'au Camp. M' l'Ambaſſadeur
reçeut quantité de
Complimens avec des Préſens
comme à l'ordinaire, de
Poiffon , de Dates, de Courcouſſon,
quelques Poules &
des Moutons. Ce n'eſtoient
que cris de joye des Habi
tans dans la plupart desVil
lages qu'il traverſoit. Quel
ques-uns d'entr'eux faifoient
des fauts fort adroitement, &
les Courſes de Chevaux n'eſ
toient jamais oubliées. On ne
trouva ny Ponts ny Bateaux
fur les Rivieres, & il fallut les
paſſer ſur des Cuirs remplis
GALANT. 267
de vents. Deux jours avant
que d'arriver au Camp, on
paſſa par un endroit où il y
avoit 150. Puits marquez ſur
laCarte centum Putei. Ce Païs
en afortgrand beſoin,n'ayant
point d'autre eau que celle
qui vient du Ciel , & qu'on
trouve dans ces Puits. Le 9 .
Decembre on paſſa devant
une méchante Fortereffe, ou
eſtoit logé le grand Viſir. Il
y avoit à la Porte 150. Mouf
quetaires qui le gardoient. II
avoit eſté bleſſé d'un coup de
Mouſquet par un Maure, qui
s'eſtoit retiré vers MuleyHa-
Zij
268 MERCURE
met , Roy de Suz . Le 10. le
Roy envoya quatre Cavaliers
pour avertir de l'allertrouver.
On partit en meſme temps,
& l'on arriva dans ſon Camp
le jour de leur grande Feſte.
C'eſt celle du Ramadan. Ils
faifoient quantitéde Réjoüif
ſances , & immoloient des
Chameaux & des Moutons .
Eſtant prés du lieu des Sacri
fices , on vitquatre Hommes
montez ſur des Mules pleines
de Grelots. Ils eſtoient teints
du fang des Victimes qu'ils
venoient d'immoler devant le
Roy.ll envoya dire à M'l'Am
GALANT. 269
baſſadeur qu'il pouvoit avancer,
afin de mieux voir les cerémonies.
Tous les Alcaydes
du Royaume font obligez
d'y'eſtre préſens. Si-toft que
l'on ſe fut approché , le Roy
ſe retira ſans avoir eſte veu
de perſonne. Il ſe mit à la
teſte de deux mille Chevaux,
& en alla attaquer un pareil
nombre qui luy faiſoit teſte.
Ils ſe meſſerent pendant trois
heures , & ſe tiroient dans le
nez des coups de Fufils chargez
de Poudre. Apres cela,
le Roy envoya complimen
terM l'Ambaſſadeur par un
Ziij
270 MERCURE
Alcayde, & luy fit dire qu'à
cauſe de la grande Feſte, il
ne luy pouvoit donner Audience
que le lendemain. M
l'Ambaſſadeur futmené avec
ſa Suite à cinquante pas du
Camp. Lejour ſuivant un autre
Alcayde vint le trouver,
& le conduifit à l'Audience.
Tout le monde monta à che
val , & l'on mit pied à terre
lors qu'on approcha de la
Tente du Roy. Ce Prince
voyant M' l'Ambaſſadeur à
dix pas de luy, luy dittrois fois
Taiban, ce qui ſignifie, Vous
Soyezles bien venus. Tous ceux
GALANT. 271
que M l'Ambaſſadeur avoit
menez ſe couvrirent, ce qu'il
trouva extrémement fier , di
fant , Que les François n'estoient
point timides comme les autres
Nations. Le Roy prévenant
M l'Ambaſſadeur , luy dit ,
Qu'il estoit bien aiſe de le voir
venuen bonnesanté ; que le Païs
d'où il venoit estoit bien plus éloigné
que Conftantinople ; qu'il
eſtoit dans le deſſein d'executer le
Traitéde Paix faitparſes Ami
bassadeurs, &que les Muful
mans tenoient toujours leur parole.
Il parla enſuite de laRe
ligion, & dit , Qu'il n'y avoit
Z iij
272 MERCURE
:
qu'unseul Dieu, Maistre de tou-
Ates choses. M l'Ambaſſadeur
répondit , que nous croyions
aufli qu'il n'y avoit qu'un
ſeul Dieu Maistre de tout. Le
Roy repliqua, Que ce qu'il di
foit n'estoit que parce que la Religion
l'obligeoit de conſeiller à
tout le monde de se faire Mufulman,
croyant que cette Reli
gion estoit la meilleure.M'l'Ambaſſadeur
luydit ſur cela, qu'il
luyeftoit fortobligé des bons
fentimens qu'il avoit pour
luy,mais qu'il mourroit dans
la Religion où il avoit eſté
élevé. Ce Prince demanda
encore pourquoy nous diGALANT
273
fions, qu'ily avoit Dieu le Fils.
M L'Ambaſſadeur , qui crût
inutile de pouffer cette matiere
, répondit qu'il n'eſtoit
pas affez bon Theologien
pour difputer avec Sa Majefté
fur ces matieres . Il avoit
préparé une Harangue ,
mais le Roy l'interrompit
à chaque moment en l'interrogeant.
Il dit , Qu'il sçavoit
bien faire la distinction de
l'Empereur des François d'avec
des autres Monarques , qui neſe
gouvernoient point par eux-mes
mes. M l'Ambaſſadeur répondit
qu'il eſtoit bien juſte
274MERCURE
que deux ſi grands Empe
reurs, qui avoient les meſmes
ſentimens & les meſmes manieres
de regner , vécuſſent
en parfaite intelligence. Apres
cela il luy donna la Lettre
du Roy qu'il prit en riant.
Elle estoit envelopée dans un
Etuy de Cuir, brodé d'or &
d'argent qui venoit du Levant,&
laTraduction y estoit
jointe en lettre Arabesque.
Le Roy de Maroc ouvrit le
Porte-Lettre , & le ſentit en
l'ouvrant. Ilen admira la Broderie,
& demanda, Si l'on con
royoit ce Cuir avec de l' Ambre.
1
GALANT. 275
&
marqua
M l'Ambaſſadeur ayant répondu
qu'il n'en ſçavoit rien,
- le Roy appella ſes deux Secretaires
qui ſont Renégats
Anglois,& leur fit lire la Let- &le
tre Françoiſe qu'ils luy expli
querent. Il l'écouta avecbeaucoup
de plaifir ,
pardes actions de teſte qu'il
eneſtoit fort content. Il re.
garda quelque temps le ſeing
de Sa Majefté, auffi bien que
fon Cachet , qui estoit dans
un papier à part,découpétout
autour en figure de Soleil, &
enfermé dans la Lettre. Ildit
à M l'Ambaſſadeur , Quil
1
276 MERCURE
fçavoit bien que le Roydeſcendoit
en ligne directe d'Heraclius
qu'aucunEmpereur avantluyn'avoit
portéfi loin lagloire de laMonarchie
Françoise. M² l'Ambaf
fadeurluy répodit qu'iliçavoit
bien aufli que depuis Aly, qui
avoit épousé laFille duProphete,
fes Prédeceſſeurs defcendoient
de Roys, à quoy celuy
deMaroc repliqua, Qu'iln'eftoit
pas de la Famille des Roys,
mais de celle du Prophete. Il dit
enfuite qu'il avoit envoyé en
FranceAgy-AlyManino, qui
eſtd'une des meilleures Maifons
d'Occident , &ne parla
GALANT. 277
pointd'AgiMehemedThummin,
qui paſſoit pourl'Ambaf
fadeur. On dit àM l'Ambaf
fadeur que ce futparle moyen
de l'Alcayde Omar, dont il
eſt laCreature ,&qui dans là
Lettre que le Roy écrivit à
Sa Majesté , mit le nom de
Mehemed Thummin au lieu
d'AlyManino. Apres le Roy,
cet Alcayde eſt le Tout-puiffant
dans le Royaume. M
l'Ambaſſadeur répondit à ce
que le Royluy venoit de dire
fur Aly Manino , que Mehe
med Thummin avoit eſté
l'admiration de tous les Fran
278 MERCURE
çois , par ſa politeſſe dans ſes
actions , & par fſon ſçavoir
pour le Cabinet. Apres ces
difcours, le Roy demanda fi
l'on ne vouloit point manger
deDates. On en apporta qui
venoient d'eſtre cueillies , &
lors qu'on en eut mangé, il
fit venir un Cheval qu'il
monta , & dit , qu'on le re
gardaft, & qu'il alloitfaire des
Courſes de Lances. Ces Courſes
durerent environ deux
heures, quoy que dans un
temps de pluye. Cela eftant
fait , il fit dire qu'on ſe re
tiraft; & un peu apres on
GALANT. 279
luy porta les Préfens. C'ef
toient deux Fufils tres-bion
travaillez ,, deux paires de
Piſtolets , deux groſſes Pen-
-dules de Cabinet , deux douzaines
de Montres , douze
Pieces de Brocard d'or, dou.
ze autres de Drap d'Angleterre
fort beau , & des Bouteilles
du meſme Cuir que le
Porte-Lettre brodéd'or, venu
de Conſtantinople. Il admira
fur tour un Canon de fix
pieds qui n'eſtoit point monté,
& baifa la terre, en diſant,
Qu'il voyoit bien par ces Préfens
que les François estoient des
280 MERCURE
Hommes, car ils appellent les
autres Natiaus gien,, quiveut
dire , Nations moins que des
Hommes. Le Porte-Lettre fut
mis dans un Jubira , qui eft
un petit fac de Mire , & il y
eut ordre de l'enfermer avec
foin. Le jour ſe paſſa à parler
de la ratification de la Paix.
L'Alcayde Aly ayant eſté
nommé Commiſſatre avec
Aly Manino , & Mehemed
Thummin , ils vinrent à la
Tente deM' l'Ambaſſadeur,
&confererent juſquesà deux
heures apres minuit. Rien
ne fut conclu . Ils déchirerent
• GALANT. 281
ce qu'ils avoient fait , diſant
que les propoſitions de M
l'Ambaſſadeur ne tendoient
point à la Paix. Le 12, l'Al
cayde Aly le vint
trouver dans ſa Tente avec
encor
les deux autres ; & apres
avoir eſté deux heures enſemble
, ils monterent à cheval
pour te rendre auprés du
Roy, & fçavoir ſes volontez.
Trois heures apres, AlyManino
revint,& dit que leRoy
vouloit qu'on accordaſt à M
l'Ambassadeur tout ce qu'ilfouhaiteroit
, mesme plus s'il
eftoit poffible. L'Alcayde Aly
Avril1683. Aa
282 MERCURE
ne vint que le lendemain. II
entra dans la Tente de M
l'Ambaſſadeur avec Aly Manino
, & ils arreſterent toutes
chofes, Cela fut fait promprement
, puis que deux heures
apres on alla prendre l'Audience
de Congé. On trouva
le Roy à cheval qui faiſoit
des Courſes. Elles durerent
juſques a la nuit; & quand
elles furent achevées , il fit
dire à M' l'Ambaſſadeur que
comme il eſtoit l'heure de la
Priere, il luy parleroit apres.
Si-toft qu'il en fut forty, il luy
envoya l'Alcayde Lucas, qui
GALANT. 283
avoit eſtéAmbaſſadeur enAn
gleterre, pour luy dire, qu'illuy
accordoit tout ce qu'il avoit fou .
haitéſurles propoſitions qu'il avoit
faites; à quoy M'l'Ambaſſa
deur répódit,qu'il n'avoit rien
à demander à Sa Majesté , &
qu'il eſtoit trop heureux de
voir une Paix fi bien établie
entre deux Empereurs fi puiffans
, L'Alcayde Lucas l'alla
dire au Roy, qui luy donna
ordre de faire avancer M
l'Ambaffadeur. Il trouva le
Roy debout au milieu de fon
Camp , & en fut reçen avec
beaucoup de marques d'a-
Aa ij
284 MERCURE
mitié. Ce Prince luy dit, que
Yaplus forte paſſion estoitdemaintenir
la Paix perpétuelle ; qu'il
eftoit contentde luy, &qu'il connoiffoit
qu'il avoit infiniment du
mérite, puis qu'un fi grand Empereur
l'avoit choisy pour rétablir
Iunion entre deuxpuiſfansRoyaumes.
M l'Ambaſſadeur répondit,
qu'il eſtoit bien glorieux
de ce que Sa Majesté
avoit reconnu la ſincérité
avec laquelle il avoit agy ;
qu'au reſte il l'aſſuroit qu'il
n'y auroit jamais rien d'alteré
de la part de l'Empereur fon
Maiſtre, à ce qui avoit eſté
し
GALANT. 285
a
conclu. Sur cela le Roy de
Maroc luy dit , que n'y ayant
point de Terre dansfon Royaume
- confine à celle de France , il ne
croyoit nullement que l'Empereur
des François pust rien envier qui
luyappartinst; que la Mer eftant
àtout le monde , leurs Vaiffeaux
pourroientfe rencontrer, mesme
en venir àquelqueRupture; mais
que ce ne feroitjamais lesfiens qui
commenceraient, &qu'il donne
roit là-deſſus àſes Sujets des ordres
fi précis ſi ſeveres , qu'il
Sçauroit fort bien répondre des
évenemens. M'I'Ambaſſadeur
repliqua que les ſentimens
286MERCURE
de l'Empereur fon Maiſtre,
eſtoient d'avoir eternelle
ment une eſtime particuliere
pour un Empereur aufli digne
de porter le Sceptre que
Muley Iſmaël , qu'il regarderoit
ſes Vaiſſeaux à l'avenir
comme des choſes ſacrées,
& qu'il pouvoit compter abfolument
ſur l'aſſurance qu'il
luy en donnoit. Le Roy de
Maroc dit de nouveau , que
l'Empereur des François estoit
fort heureux, d'avoir des Sujets
ſi ſoûmis & fi zelez , & de
n'avoir point affaire avec des
Arabes, qui estoient pleins d'in
GALANT. 287
constance & d'infidelité pour
leur Prince. Il ajoûta , qu'il
e eftimoit infiniment ce que
- le Roy. luy avoit envoyé ;
- mais il ne put s'empefcher de
dire , qu'il auroit encore eu lieu
de l'estimer davantage ,file Roy
luy avoit envoyélemoindreMahomeran.
Vous remarquerez
que comme il n'y a que le
châtiment de ſes Sujets , & la
Politique qui luy conſervent
laCouronne,il parla ainſi exprés
devant fon Armée qui
eſtoit préſente , afin que tout
le monde compriſt qu'il ef
toit plein de tendreſſe pour
288 MERCURE
fon Peuple. La réponſe de
M l'Ambaſſadeur fur, que
plus il parloit, plus on connoiſſoit
le génie penetrant
d'un Roy dont la réputation
voloit par toute la Terre , &
qu'eſtant venuë aux oreilles
de l'Empereur des François,
il l'avoit bien voulu envoyer
vers S. M. pour l'affurer de
fon amitié , & de ſon eftime.
Le Roy de Maroc luy dit , &
luy jura meſme ſur ſa Foy,
qu'il prétendoit maintenir une
Paix perpétuelle, & qu'il ne seroitjamais
le premmer à la rompre .
Il ajoûta , que quelque nombre
L
de
GALANT. 289
deMaures qu'on luy amenast, il
rendroit des François tefte pour
tefte ,fuft-cedes Efclaves de cinq
cens Ecus , & de mille. Quand
M' l'Ambaſſadeur , en prenant
congé de luy , l'eut remercié
du bon traitemet qu'il
avoit reçeu dans ſon Royaume
, il le chargea de ſalüer de
Sapart l'Empereurde France,
de luy donner le falut de paix.
C'eſt parmy eux un terme
fort éloquent , pour donner
des marques d'une amitié ve
ritable , & dont ils n'uſent
jamais en parlant à des Chrêtiens.
Il me reſte à vous faire
Avril 1683.
Bb
290 MERCURE
le portrait deceRoy,quin'eſt,
ny auffi barbare dans ſes manieres
qu'on pourroit s'imaginer,
nycruel, que lors qu'il
ſe voit obligé de l'eſtre pour
maintenir ſes Sujets dans l'obeiſſance.
Il n'eſt ny trop
grand, ny trop petit. Sonair
eft affable , & oblige à luy
porter du reſpect. Il marche
fort fierement , a les cheveux
noirs , les yeux -vifs , le nez
aquilin , la bouche affez petite;
& pour ſes Habits , il
avoit ſur ſa teſte un Bonnet
rouge entouré d'un Turban
de Mouſſeline ; un d'Haira
GALANT. 291
{
d'une Laine fort blanche, qui
eſt une eſpece de Drap , avec
un autre deſſous d'un Damas
jaune. Son Habit eſtoit une
Cafetane de Drap couleurde
noiſette , une Brandebourg
or & foye , qui est un Juſteau-
corps fort large, fans manches
, & fous cela , une
Haïque de Mouſſeline blanche
, qui ſe met tout autour
de luy comme unDrap , une
Chemiſe de Maille ; par la
crainte qu'il a d'eſtre poi
gnardé , ce qui luy a penfé
arriver trois ou quatre fois;
une Camiſole verte , & puis
Bbij
292 MERCURE
ſa Chemiſe , dont les manches
ſont comme celles d'un
Surplis. Il eſtoit boté de Botines
d'un cuir rouge pliffé
par tout , avec des Eperons
de fer doré , dont la pointe
pour piquer le Cheval,eft longue
comme un Poinçon. II
avoit prés de deux cens Chevaux
qui n'eſtoient pas fort
beaux , mais grands , & qui
paroiffoient tres -bons . Son
Armée eſtoit compofée de
quarante à cinquante mille
Hommes , campez ſans ordre
dans le Mont Atlas, & combatant
tout de meſme . Le
GALANT 293
Roy ſe met ſouvent à la teſte
de dix mille Cavaliers , pour
les aguerrir , parce que ce
font des Peuples , qui ne font
pas expérimentez . Il a pour
ſa Garde ordinaire ſept mille
Noirs , & trois cens Renégats
habillez de rouge & de
vert , & deux cens Reges,tant
Maures que Noir
ſes Efclaves .
qui font
On donna àM l'Ambas
fadeur pour le conduire,Bin
gaya , Fils du Roy de Tal
meain , qui luy fit beaucoup
meilleure chere que Mehe
med Thummin n'avoit faic
Bb iij
294 MERCURE
r
en le menant , quoy qu'on
la luy euft faite bonne en
France. Sur le chemin , un
Barbare vint donner un coup
de Fufil à un Valet de M
l'Ambaſſadeur , dont il ne
fut que legerement bleſſé,
la charge n'eſtant que de pe.
tit plomb. Bingaya, fans rien
dire , mitla main ſur ſonCheval
, & tirant ſon Sabre, il alla
luy-meſme couper la teſte à
trois Hommes , ſans s'informer
qui estoit l'Autheur du
coup ; ce que nous trouvames
fort injufte . Il demanda
à M l'Ambaſſadeur s'il les
1
1 GALANT 295
vouloit aller voir. M² l'Ambaſſadeur
le remercia , & dit
que s'il avoit ſceu qu'il en
euſt uſe ainfi , il auroit teû ce
qui eſtoit arrivé. Bingaya luy
repartit que s'il vouloit , il
iroit couper cinquante autres
teſtes , & luy demanda le foir
un mot de décharge , par lequel
il déclaraſt qu'il n'avoit
pas voulu abſolument qu'il
en coupaſt davantage , parce
que le Roy venant à ſçavoir
qu'il n'en euſt coupé que
trois, luy couperoit la teſte à
luy - meſme. M' l'Ambaſſadeur
luy accorda cet Ecrit,
Bb iiij
296 MERCURE
&il apprit dans ſa Route que
le Bacha de Maroc , qui
commande ſous le Fils du
Roy, paſſant dans le meſme
endroit où l'on avoit tiré
le coup de Fufil , fit encore
couper la tefte à vingt Bar
bares, & en emmena cinquante
à Maroc , où il les
mit en priſon. Dans la plûpart
des endroits , M'l'Ambaſſadeur
fut reçeu avec
des honneſtetez dont il eur
ſujet d'eſtre content. Les
Femmes meſme venoient au
devant de luy avec de grands
cris de joye , ce qu'elles ne
GALANT: 297
foonnttque pourleRoy. Ilpaſſa
pourtant dans une Province
dont les Habitans font portez
à la révolte . Ils firent pluſieurs
injures à ceux de ſa
Suite , en leur venant tirer
des coups de Fúfil , & leur
préſentant la Lance dans le
ventre. On s'excuſa de l'inſulte
, fur ce que c'eſtoient
des Révoltez que l'on ne
pouvoit ſoûmettre. Il arriva
le 19. à Tétoüan , & le 22.
le Conſul de Salé, Aly Manino
Benache, Admiral ,
Beni Jofeph , & l'Alcayde
Lucas, Renégat Anglois, qui
298 MERCURE
eſt celuy qui garde les
Sceaux , vinrent le trouver,
& luy rendirent les Lettres
pour Sa Majeſté. Le Sceauen
eſtoit en dehors . Le Vaiſſeau
le Vaillant estoit à la rade , &
M' l'Ambaſſadeur partit peu
de temps apres qu'on luy eut
fait raiſon de celuy qui avoit
eftépris par la Barque de Salé.
Il arriva à Toulon le 24. de
l'autre mois , avec vingt Ef
claves François , que l'EmpereurdeMaroc
a envoyez pour
Préſent au Roy. Il en donna
auſſi quelques-uns àM'l'Ambaſſadeur,
qui à fon retoura
GALANT 299
eſtéreçeu tres-favorablement
de Sa Majesté , qu'il a eu
e l'honneur de falier.
1 Je remis le dernier mois à
vous parler du Voyage de
Sa Majesté à Compiegne ; il
eſt temps de venir à cet Article.
Deux jours avant fon
depart, Elle donna Audience
à M² Gninſky , Envoyé de
Pologne , qui y fut conduit
par M de Bonneüil,
Introducteur des Ambaſſadeurs.
Comme on ne choifit
que des Perſonnes tresdiftinguées
pour les employer
aupres du Roy, vous
:
300 MERCURE
ne devez pas douter que cet
Envoyé ne ſoit d'un mérite
peu commun , & d'une des
plus conſidérables Maiſons
de Pologne. Son Pere y eft
Vice- Chancelier , & a paffé
par toutes les Charges qui
conduiſent à ce Poſte. Il
fut à l'âge de 22 ans Secretaire
de l'Ambaſſade du Roy
Ladiſlas pour ſon Mariage
avec la Princeſſe Loüife . Il a
eſté Plénipotentiaire au Traité
de Paix entre la Pologne
&la Suede en 1655. & depuis
Ambaſſadeur Extraordinaire
en Suede , en Dannemark,
GALANT. 301
aupres de l'Electeur de Branbourg
, & des Princes de la
Maiſon de Lunebourg; trois
fois en Mofcovie , & enfin
en Turquie , pour la Ratification
de la Paix entre la
Porte & la Pologne. Il compte
dans ſa Famille quatre
Châtelains, trois Palatins, &.
la Maiſon des Princes Zamoiſky
dans ſes Alliances.
Son Fils aîné , préſentement
Reférendaire , rendit l'Etendart
de la Bataille de Cochin
à Innocent X. Celuy-cy ne
ſe distingue pas moins par
fon mérite & fes caracteres,
भ
302 MERCURE
Il a eſté Nonce dans toutes
les Diétes , depuis l'abdical
tion du Roy Caſimir. Il eſtoit
Secretaire de l'Ambaſſade de
ſon Pere en Turquie, fecond
Ambaſſadeur dans la dernie
re de Pologne en Moſcovie,
&a efté nommé depuis Plé-
.nipotentiaire avec lesMédiateurs
pour la Paix entre ces
deux Couronnes. Il eſt Staroſta,
ou Gouverneur deRotzin
, & déclaré Palatin deCernicouiſk
Leurs Majeſtez eſtant partiesdeVerſailles
le 4. de l'autre
mois , allerent coucher à
GALANT. 303
Louvre en Parifis , chezM
le Féron , Conſeiller en la
Cour des Aydes , Fils aîné de
Mle Féron , Préſident des
Enquestes , & Prevoſt des
Marchands . Elles arriverent
le s. àCompiegne. Outre les
divertiſſemens de la Prome.
nade & de la Chaſſe, la Cour
y a pris celuy du Jeu, ainfi
qu'à Versailles , le Roy toûjours
magnifique , & libéral,
ayant fait préparer quatre
Chambres , afin qu'on puſt
prendre ce plaifir avec les
meſmes commoditez , & les
meſmes rafraîchiſſemens.Les
304 MERCURE
grands Chiens ont fait cinq
Chaſſes à Compiegne. Le
-Roy n'eſtoit point encor arrivé
lors qu'on fit la premiere,
&c'eſtoit apparemment pour
reconnoiftre un lieu , où l'on
avoit point chaffé depuis
longtemps. On prit dans
cette Chaſſe deux Cerfs de
meute. Le Roy alla aux quatre
autres , & Sa Majesté ſe
trouva toutes les quatre fois à
la mort des Cerfs. Dans la
ſeconde , qui estoit la premiere
de celles du Roy , on prit
un Cerfà ſa troifiéme teſte;
dans la troifiéme,unà ſa quaGALANT.
305
triéme ; dans la quatriéme,
on prit un Cerf de meute,
(il eſtoit Cerf dix cors ; ) &
dans la cinquiéme , on en
prit un autre qui portoit quatre
de refait.
Le 13. du mois , toute la
Cour alla dîner à Mouchy,
Maiſon appartenante à M le
Maréchal de Humieres . On
s'y divertit à laChaffe auLoup
dans le Bois de Franciere , où
l'on en prit un vieux qui ſe
défendit avec une vigueur
qu'on n'en devoit pas atten
dre. Cela donna lieu d'en
chercher la cauſe. On l'ou.
Avril 1683. Cc
306 MERCURE
Pline a
yrit , & on luy trouva dans le
Reincinq ou fixSerpens d'un
quartier de long.
écrit , qu'il s'engendre des
Serpens dans le Rein des
Loups, & que quand ils l'ont
tout-à-fait mangé,à la réſerve
de lamembrane qui envelope
la ſubſtance , les Loups enragent.
Si cela eft , on peut ai-
Tément juger que le vieux
Loup que l'on prit à cette
Chaſſe , n'euſt pû ſe garantir
de la rage , & que cette priſe
a fait beaucoup de bien dans
tout le Païs , où par fes mor- lePais , ou par
fures il auroit cauſe de grands
ב
GALANT. 307
déſordres parmy les Hommes,&
les Animanx. Le Roy
eft fi accoûtumé à faire du
bien, que fes Divertiſſemens
mefme en produiſent à ſes
Sujets!!
Le 17. Leurs Majeftez partirent
de Compiegne pour
Villers-Coſterez , où elles arriverent
le meſme jour. Je ne
vous dis rien de la joye que
reçoit Monfieur , lors qu'il
voit le Roy chez luy. Je vous
ay ſouvent décrit fon zele,
fon empreſſement , & fes
foins en de pareilles occaſions
; il agit toûjours de la
Ccij
308 MERCURE
meſime forte. Le Roy courut,
&prit deux Cerfs à Villers-
Cofterez. On n'a jamais vû
plus de vigueur dans ce Prin
ce; les meilleurs Piqueurs de
l'Equipage ne pouvoient le
fuivre. Tout le Voyage s'eſt
fait en chaſſant. On a pris ,
tant en allant à Compiegne,
que pendant le retour, douze
Loups,dontquatre ſontvenus
mourir à la Portiere du Carroſſe
de Sa Majesté. Depuis
un an que l'Equipage eft remis
fur pied , onen a pris juf
ques à foixante & neuf. Le
Roy, enle remettant àMile
GALANT. 309
Marquis d'Eudicour , luy a
donné outre les Titulaires,les
quatre Gentilshommes dont
je vous ay déja parlé , qui répondent
avec beaucoupd'ardeur
au zele de M² le Grand
Louvetier de France. Toute
laCour partit le 23. de Villers-
Cofterez , & coucha à Dammartin
. Monfieur & MadamevinrentàParis.
Leurs Ma
jeſtez dînerent le lendemain
au Bourget ,& le foir Elles arriverent
à Verſailles , où Elles
ont entendu pendant le refte
du Carefime les doctes Prédications
du Pere Hubert , Prê310
MERCURE
A
tre de l'Oratoire. Le Roy ef
tant 'de retour , donna ſes ordres
pour faire travailler 15.
Muficiens , chacun ſéparément
, à un Motet. Pour
vous apprendre dequoy il s'a
git , il faut vous dire , Madame
, que les Places de Maîtres
de Muſique de la Cha
pelle du Roy , eſtant à rem
• plir, Sa Majesté aréſolu d'en
mettre quatre au lieu de deux.
Elle l'a fait dire à tous les E
veſques de fonRoyaume,afin
qu'ils avertiſſent les Maiſtres
de Muſique de leurs Cathédrales
, de ſe rendre à Ver-
1
GALANT. 311
ſailles , pour y faire chanter
chacun un Motet , en cas
qu'ils ſe ſentiſſent affez habiles
pour pouvoir diſputer
ces Places par la beauté , &
par labontéde leur Muſique;
Sa Majesté voulant en ce cas
payer leur voyage , quand
meſme ils ne ſeroient pas reçeus.
Le Roy fait connoiſtre
par là ſa justice , & fa libéralité.
Voicy les noms de tous
les Muſiciens qui ſe ſont preſentez
, felon l'ordre qu'ils
ont fait chanter. Meſſieurs
Mignon, anduMN
Oudon
312 MERCURE
Dache,
Lalande, VI 2
Minoret,
Danielis , f
Colaffe,
Grabus,
Le Sueur,
700
Charpentier,
Laloüette, ali
Menaut,
Malet ,
Rebel,
Salomon,
Gouppillier,
Sevry,
Jouvain,
Girard,
1
2001
Poirier,
GALANT. 313
Poirier,
Gervais;
Deſmares,
Fernon,
Foffart,
Bouttelier,
Tabaret,
LaGarde,
Burat,
Loiſele
Renault,
Champenois,
Lorenzani,
Prevoft,
La Grilliere,
Nivers.
Tous ces Muſiciens ayant
Avril1683.
Dd
314 MERCURE
fait chanter en diférens jours,
chacun un Motetà la Meſſe
du Roy, on achoiſy un nombre
de ceux qu'on a jugé les
meilleurs pour les faire travailler
, & on les a enfermez
afin de connoiſtre par un ſecondMotetqu'on
leur a fait
faire, fi le premier qu'ils ont
fait chanter eft de leur compoſition.
Ce n'eſt pas que les
autres n'ayent beaucoup de
mérite ; on ne leur auroit pas
permis de faire chanter devant
le Roy , fi on ne leur
en avoit crû ; & c'eſt pour
cela que je vous envoye leurs
GALANT: 315
noms, afin que vous connoif
fiez les Maiſtres de France,
qui excellent dans la Mufique
de l'Eglife. Ceux qu'on
afait enfermer ont remis leur
Compoſition au Roy , dans
un Paquet cacheté. On tire
au fort ces Paquets , pour
faire chanter ce qu'ils contiennent,
&quand tout aura
eſté chanté, on choiſira pour
Maiſtres de la Chapelle , les
quatre qui auront le mieux
réüſſy dans cette derniere
compoſition.Voicy les noms
de ceux qui ont eſté enfer-
Ddij
316 MERCURE
M Mignon,
Lalande,
Minoret,
Colaffe,
Le Sueur,
Ralet,
Mebel,
Salomon,
Gouppillier,
4
Defmares,
Foffart,
La Garde,
Lorenzani,
Prevoſt,
Niversion ב
Le Sieur Charpentier ef
GALANT. 317
toit fort malade , dans le
temps qu'on a enfermé ces
quinze Muſiciens. Il n'y a cu
juſqu'icy que deux Maiſtres
de Muſique de la Chapelle
du Roy. M' du Mont , &
M' Robert , tous deux treshabiles,
& tres-eftimez, rempliffoient
ces places; & comme
leur âge les oblige de
quitter , Sa Majefté en veut
choiſir quatre pour le meſme
employ. Depuis que les
quinze ſur qui doit tomber
ce choix , font fortis du lien
où ils avoient eſté enfermez,
ils ont tiré au Billet à qui
Ddij
218 MERCURE
feroit chanter le premier.
Le Maistre de Muſique de
Meaux , dont le nom parut
d'abord , commença Lundy
26. de ce mois ; & M² Mi
gnon , Maistre de Muſique
deNoftre-Dame, fit chanter
le lendemain. Je n'ay point
fçeu dans quel ordre tous les
autres noms ont efté tirez.
Je ſçay ſeulement que M
Lorenzani fera chanter le
ſeptieme , & que M' Colaffe
eſt le dernier. C'est celuy qui
bat la Meſure aux Opéra de
MLully 는
Quoy que le foin que le
GALANT 319
Roy prend des Affaires de
fon Etat , & les divers Con.
ſeils qu'il continuë à tenir, luy
laiſſent à peine une heure ou
deux chaque jour pour ſe délafferde
ſes fatigues , Sa Majeſté
a neantmoins trouvé les
moyens d'accorder les de
voirs de Roy , & ceux de
Chreftien pendant toute la
Semaine-fainte. Elle entendit
tout le long Office du jour
des Rameaux , & Elle a con
tinué d'aſſiſter entierement
à celuy de la Semaine-fainte.
Ainſi Elle a remply avec un
zele digne de ſa pieté,les
Dd iij
320 MERCURE
+
;
deux grandes & fatigantes
fonctions qui la regardent
autant comme Roy de France
, que comme Chreftien.
La premiere eft celle de la
Cene , que Sa Majefté fit le
Jeudy-faint, apres avoir affifté
à l'Abſoute qui fut faite par
M' le Cardinal de Boüillon,
GrandAumônier de France,
& précedée du Sermon de
M'l'Abbé Anfelme , qui s'en
acquita au gré d'un Audi
toire fi auguſte ,& fit connoiſtre
toutes les grandes
choſes que le Roy fait tous
les jours en faveur de la Res
GALANT 321
ligion Catholique. Le Samedy
, ce zeléMonarque apres
avoir cómunié , toucha douze
à treize cens Malades, &
parut infatigable dans cette
pieuſe fonction , comme il
l'eft en toutes celles qui re
gardent la gloire de fon Etat.
Jene vous dis rien des Devotions
de la Reyne pendant
tout ce temps. Elles ſont ſfi
ordinaires à cette Princeſſe,
que ce ne feroit que repéter
ce qui eft connu de tout le
monde.
CM le Vicomte de Mar
filly, Gouverneur duBois de
1
222 MERCURE
Boulogne , & Capitaine de
la Varenne du Louvre , eſt
mort au commencement de
ce mois. Il avoit efté Abbé,
& eftoit Parent de feu M' le
Maréchal de Schulemberg.
Vous fçavez qu'il avoitbeaucoup
d'eſprit , & qu'il a tou
jours eſté reconnu pour un
Homme vif & agiſſant.
1. M'le Prince de Monlert,
Frere de Madame l'Abbeffe
deMonmartre eſt mort auffi,
mais preſque ſubitement. II
fe promenoit dans la Foire S.
Germain , lors que le mal le
fuprit. On le ramena chez
GALANT. 323
luy, où il mourut peu d'heu
res apres. Un pareil exemple
dans un Prince qui n'a
guére que vingt ans , doit
faire craindre la mort dans la
plusgrande jeuneſſe.
Le Pere Bouron Capucin,
eſtoit plus âgé, mais auſſi eſtil
mort en moins de temps.
Il ſe trouva mal en revenant
de la Ville ; & le Portier des
Tuilleries luy ayant donné
un peu de Vin , il ſe crûtre
mis , & commença à traverfer
ce Jardin pour regagner
fon Convent , mais la mort
ne lay laiſſa pas le temps
324MERCURE
d'allerjuſque- là. C'eſtoit un
Religieux tout-à-fait zelé
pour le ſervice de Dieu , &
qui avoit eſté employ dans
pluſieurs Miffions Etrangeres.
Il y en abeaucoup dans
fon Ordre, qui avancent leurs
jours par la fatigue que leur
donne le grand& continuel
travail de ces Miffions. Ils
en ont fait pluſieurs dans
les Provinces, dont je croy
vous avoir entretenuë , mais
je ne vous ay encor rien
dit de Paris , où leur zele
a éclaté pendant tout le
Careſme dans l'Egliſe des
GALANT. 325
Quinze - Vingts. La foule
y a eſté grande , la devotion
extraordinaire , & le
fruit de la Miſſion s'est fait
connoiſtre par les reſtitu
tions.
Les autres Prédicateurs qui
ont préché ce Careſme , ſe
font auffi attiré beaucoup
d'Auditeurs . Le Pere Bourdalouë
Jefuite , & M² l'Abbé
Boileau, ont eſté les plus fuivis.
Je ne vous répete point ce
que je vous ay dit ſouvent du
premier. Quant à Me l'Abbé
Boileau, l'eſprit a fi fort paru
dans tous ſes Sermons, qu'on
326 MERCURE
n'y trouvoitpour défaut qu'un
trop grand accablement de
belles choſes. Aufſi la répu
tation qu'il s'eft acquiſe dans
la Chaire de S. Germain l'Au
xerrois a fait tant de bruit,
queMonfieur ayant ſouhaité
l'entendre , ſe rendit exprés
dans cette Egliſe le Vendre.
dy Saint , accompagné de
Madame & de Mademoiselle.
Il connut que c'eſtoit avec
justice que le Public parloit
fi avantageuſement de cet
Abbé. Dans le compliment
qu'il fit à ce Prince , il dit,
Que puis qu'il avoittriomphé en
GALANT 327
remportant la fameuse Bataille
de Caffel le mesme jour que le
Sauveur du monde estoit entre
dans Jerufalem aux acclamations
de tout le Peuple , il falloit auſſi
qu'ilprist part aux douleurs de fa
Paffion. Il n'y cut perſonne
quine trouvaſt que ce compliment
estoit digne de M
Abbé Boileau , & qu'il ré
pondoit à la beauté du ſujet.
On ne pouvoit trop dire de
la pieté de Leurs Alteſſes
Royales , qui a édifié tout
Paris pendant la Semaine
Sainte.
Je devrois préſentement
5
328 MERCURE
1
r
vous dire un mot des Prédí
cateurs quiont excelé dás les
Provinces , mais ils font en
trop grand nobre. Ainſi je ne
vous parleray que d'un ſeul,
que fon mérite diftingue autant
que ſa dignité. C'eſt M²
l'Evefque d'Amiens,qui dans
un âge affez avancé , a foû
tenu la fatigue de précher le
Carefme tout entier dans ſa
Cathédrale. Rienn'eſtoit plus
beau que le plan de ſes Ser
mons. Tous les Ecclefiafti
ques &Officiers de laVille s'y
font trouvez fort affiduëmét,
& la foule du Peupley estoit
GALANT. 329
toûjours extraordinaire.Aufli
quoy que ce Prélat ait fair
voir en tous rencontres la
force de fon efprit, il femble
qu'il ſe foit furpaffé luy-mef
me dans cette derniere oc
cafion, ayant préché les Ve
ritez les plus faintes de la maniere
du monde la plus élo
quente, la plus inftructive, &
la plus zelée . Il a eſté remer
cié par M de Vitry Seigneur
des Auteux, Premier Echevin
d'Amiens , qui eftant à la
teſte des autres Echevins
luy fituntres-beau Diſcours,
dans lequel il rapporta avec
Avril1683. Ee
330 MERCURE
beaucoupdejuſteſſe, tous les
ſujets,toutes les preuves, tou
tes les inſtructions, &mefme
les plus beaux Paſlages des
Sermons de ce Prélat , dans
l'ordre des jours qu'il les a
préchez. Il joignit à ce Dif
cours le préfet d'un Chef d'or
de S. Jean-Baptiste , dont la
Relique repoſe dans la belle
Eglife de Noftre-Dame d'Amiens
, qui en eſt la Cathédrale.
Mrs de Ville ont accoûtumé
de faire un pareil
préſent à ceux qui préchent
le Carefme dans cetteEglife,
mais ils l'avoient enrichy
GALANT. 331
cette année d'un cercle &
d'un noeud de tres - beaux
Diamans , à cauſe du grand
mérite & de la dignité du
Prédicateur. Ce Prélat fut
fort agreablement ſurpris , &
touché en meſme temps d'une
extréme tendreſſe , con
noiſſantpar le compte exact
qu'on luy rendoit , que la
parole de Dieu qu'il avoit
préchée avoit penetré les
coeurs. Il répondit au Dif.
cours de M' de Vitry , des
choſes auffi tendres qu'obli
geantes pour la Ville , & qui
en faiſant connoiſtre ſa joye,
Ee ij
332 MERCURE
marquoient l'amitié qu'il a
pour fon Troupeau , &l'efti
me qu'il fait de ce Premier
Magiftrat , dont l'action aufli
belle& auffi fainte qu'elle eft
nouvelle & faite à propos , a
bien encore augmenté la
gloire. Il s'en acquiert beaucouptous
les jours, par le foin
qu'il prend du ſoulagement
des Pauvres , & par la vigueur
avec laquelle il maintient la
Police , l'honneur, & l'autorité
de l'Hoſtel de Ville. H
a efté bien recompensé d'une
action ſi ſinguliere , tant par
l'éloge queM' l'Evefque d'A-
:
GALANT 333
miens en fit dans ſon dernier
Sermon, qui fut le meſme
jour du Remercîment , que
par les applaudiſſemens qu'il
reçeut de toute ſa Compa.
gnie, & de quantité de Perfonnes
confidérables de la
Ville , qui avoient oüy fon
Diſcours. Me l'Eveſque d'A.
miens a ellé aufli remercié
par le Doyen de fon Eglife,
& par les Chefs des Compagnies
qui s'en ſont acquitez
d'une maniere tres-fpirituel
le. Il reçeut leurs compli
mens avec une préſence d'ef
prit admirable , qui luy fit
334 MERCURE
reprendre tout ce qu'on luy
avoit dit , & y répondre fur
Pheure. Ce digne Prélat eft
Meffire François Faure, fi connu
par ſes doctes Prédications
dés le temps de la Ré
gence , & par le beau Panégyrique
du Roy , qu'il donna
au Public en 1680. & dont je
vousparlayen ce temps-là.
Sa Majesté ayant un grand
nombre de Troupes ſur pied,
a jugé à propos d'augmenter
celuy de ſes Officiers Generaux
; & comme on les prend
toûjours parmy les plus an
ciens qui ſe ſont ſignalez dans
GALANT. 335
le ſervice , il n'yarien de plus
glorieux que d'eſtre choiſy
pour remplircesPoſtes d'honneur.
Voicy les noms de
ceux qui ont eſté nommez
depuis peu.
Maréchal des Camps
Armées.
M'le Marquis d'Uxelles..
Brigadiers d'Infanterie.
M'le Marquis de Harcourt
Beuvron.
M'le Marquis de Crénan .
Mr le Chevalier de Montchevreüil.
M' de Maumont.
336MERCURE
-
Brigadier de Dragons .
Md'Enonville.
Je vous ay déja expliqué
les fonctions de tous les Officiers
Genéraux. 1
Comme les Saignées de
précaution ſe font dans ce
temps , la Reyne ſe fit tirer
du fang le foir du 25. de ce
mois parM' Gervais fon Premier
Chirurgien. Quoy que
ce fuſt la premiere fois qu'il
la ſaignoit , il s'en acquita fi
bien, que cette Princeſſe dit
qu'elle ne s'eftoitpoint ſenty
piquer. La grandeur du
Rang donne de la crainte
aux
GALANT. 337
aux plus adroits , quand ils
ont leur Art à exercer ſur les
Perſonnes Royales.
Mile Marquis de Seignelay
partit Samedy,dernier
24. de ce mois, à trois heures
du matin, pour ſe rendre à
Toulon, où il eſt allé viſiter
l'Armement. On en dit des
choſes qui paroiſtroient incroyables,
fi elles n'eſtoient
ordonnées par Loüis XIV.
& fi d'autres Miniſtres en
avoient le ſoin.
LeGouvernement de Chartres
eſtant de l'Apanage de
Monfieur , & l'un de ceux
Avril1683. Ff
338 MERCURE
auſquels Son Alteſſe Royale
peut pourvoir, Elle l'a donné
à M'le Chevalier de Chaſtil
lon , l'un des Capitaines de
fes Gardes du Corps,&d'une
des plus illuftres Maiſons de
France. Quand on ſert ce
Prince avec un vray zele, on
peut eſtre ſeûr de s'en voir
un jour récompenſérale
M le Duc de Navailles ,
Maréchal de France , & en
cette qualité, Officier de la
Couronne, aeſté choiſy pour
Gouverneur de Monfieur le
Duc de Chartres. Sa Majeſté
a voulu traiter ce Prince
GALANT 339
comme Fils de France, en luy
donnant ceGouverneur,puis
qu'Elle luy a augmenté les
Appointemens deſtinez aux
Gouverneurs des Petits-Fils
de Roys , & les a rendus
égaux à ceux dont jouif
ſent les premiers. Cela ne
doit pas ſurprendre , le Roy
ne laiſſant paffer aucune occaſion
ſans donner à Monſieur
des marques de ſa tendreſſe,
& ce Prince y répondant
par toute celle qu'on
peut avoir pour un Frere &
pour un Roy,qui ayant porté
la gloire de la France dans
Ff ij
340 MERCURE
une élevation où elle n'avoir
jamais esté , en fait rejallir
L'éclat ſur les Princes de fon
Sang , & leur communique
la grandeur à mesure qu'il
l'augmente. Quand le Roy
apprit à Mile Duc de Navailles
le choix qui avoit eſté
fait de fa Perſonne pour eftre
Gouverneur du jeune Prince,
il luy fit connoiſtre avec l'air
&la maniere engageante qui
luy ſont ordinaires , que s'il
ſe trouvoit des occaſions de
paroiſtre à la teſte de ſes Armées
, comme il y avoit eſté
ſouvent employé avec gloire,
GALANT. 341
le Pofte où il alloit eftre
n'empefcheroit pas qu'il ne
puft encor ſe ſervir de fon
Bras & de fon Confeik Ilya
quelques années que Mi de
S. Laurens fut donné pour
Précepteur à Monfieur le
Duc de Chartres. Ce choix
de Son Alteſſe Royale a esté
fort applaudy. On ne peut
faire plus de progrés dans les
Etudes, qu'en a fait ce jeune
Prince. Auffi peut-on dire
qu'il avoit de l'eſprit dés le
Berceau , & qu'à peine ſça
voit- il parler, qu'il diſoit des
choſes dignes d'eſtre remar
Ff ij
342 MERCURE
quées. Je vous en ay rap
portébeaucoup qui vous ont
donné de l'étonnement,
Ainſi vous pouvez vous imaginer
quel plaifir auraM' de
Navailles de trouver une ame
difpofée à recevoir tout ce
qu'il luy voudra inſpirer de
grand,& dedigne de ſon auguſteNaiſſance.
Vous ſçavez le Voyage que
le Roy doit faire le 26. du
mois prochain. Il en a couru
des Liſtes fauſſes en beaucoup
d'endroits , ou entierement
remplies defautes.C'eſt
ce qui m'oblige de vous en
1
GALANT. 343
envoyer une veritable. Quoy
que je me fois prefcrit pour
regle de ne vous parler jamais
que de ce qui eft fait,
afin de ne vous mander rien
qui ne foit vray , j'ay crû que
j'en devois ufer autrement en
ce rencontre, pour vous empeſcher
d'ajoûter foy à quel
que Liſte falfifiée. Je ne vous
aſſure pas que juſqu'au jour
du depart il n'y aura point de
changement à celle que je
vous envoye . Le Roy eft le
Maiſtre , & les Affaires d'un
Etat ne demeurent pas toû
jours dans une meſme ſitua
tion.
344 MERCURE
ROUTE QUE SA
- Majesté doit tenir en fon
Voyage.
Le 26. May, à Corbeil.
Le 27. à Montereau.
Le28. à Sens.
Le 29. à Joigny.
32
Le 30. & les deux jours fui-
Pavans, à Auxerre.
Le 2. Juin, àNoyerc.
Le 3. à Montbar.
Le 4. à Chanceau.
Le 5. & 6. à Dijon.
Le 7. àS. Jean deLaune.
Le 8. à Bellegarded
Le 9. juſqu'au 15. au Camp
fur la Saône.
*
GALANT. 345
Le 15. à Dole.
Le 16. 17. & 18. à Besançon.
Le 19. àMonbozan .
Le 20. à Leurre.
Le 21. à Bedfort.
Le 22. à Cernay.
Le 23. à Colmar,
Le 24. àBenfeldt.
Le 25. 26. & 27. à Molzenn.
Le 28. à Bouſvuillier.
Le 29. àBouquenon.
T
Le 30. Juin, & les ſept premiers
jours de Juillet , au
Camp ſur la Sarre.
Le 8. & 9. auxDeuxponts.
Le 10. àSarbrik.
L'11. & 12. àVaudrevange.
346 MERCURE
Le 13. à Boula.
Le14. àMetz.
Le 15. àMalatour.
Le16. & 17. àVerdun.
Le 18. à Sainte Menehoult.
Le 19. à Châlons
Le 20. àEpernay.
Le 21.& 22. àChâteauthierry.
Le 23. àMeaux.
Le 24. à Verſailles .
Cefont 37joursde marche,
23 de fejour , & 60 pour tout
leVoyage.
La premiere des Enigmes
du dernier mois , a efté ex
pliquée ſur la Corde, qui en
GALANT: 347
eſtoit le vray Mot, par Mts de
Coupance ; Charles , Valet
deChambre de Mademoiselle
d'Orleans , de la Ruë de la
Vannerie; Cóftantin Renneville,
de Caën; De laTronche,
de Roüen ( ces deux derniers
en Vers; ) Mademoiſelle M.
Provais ; La charmante Manon
, Amante du Medecin ;
Labelle Manon de Pois, prés
les Andelis; L'aimable Manon
generale de Paris ; Le
Berger défolé , à l'Anagramme
, As-tu lie le Cocq ; Barbé
de Layde, Amant de la belle
Marianne Marianne, de Roüen; Trente
348 MERCURE
fixCoſtes de la meſme Ville,
LeBerger Contentin,& l'Amantinconnude
labelle JannetondeBloye.
Le vray Mot de la feconde
eſtoit la lettre N. Ceux qui
l'onttrouvé font M³ Buffon,
- Chanoine de la Cathédrale
d'Orleans , & Grand Vicaire
de Clery ; La Tour; J. Lago.
gué, d'Epernay en Champagne;
Dalmas Avocat , ( ce
dernier en Vers; ) Mademoi
ſelleC.T. N. de Montaigu,du
Fauxb. S. Marcel ; L'aimable
Veuve&charmante Brune,&
AftonOgden.On a expliqué
GALANT-1349
cette meſme Enigme fur
Bouffole, la Noix, & la Fortuë.
J'ajoûte les noms de ceux
quiont trouvé le ſens del'u
ne & de l'autre. Mrs le Chevalier
d'Argence; Angely de
la Martiniere , d'Epoiſſe en
Auxois ; L'Abbé le Vacher;
P. Carrier ; Clement , de la
Chancellerie; Leger de la
Verbiſſonne ; Boileau , Gouverneur
de M' le Comte de
Buffet, De Fleſſel de Vermolet
; L'Abbé de la Faye; L'A.
vocatDalmas; Veneroni, Autheur
du Dictionnaire Italien;
Pinchon de Roüen ; B. D. B.
250 MERCURE
àl'Anagramme leBlondFoly
In L. au RR. des V. à Brifac;
Girault de Paris , & fon aimable
Societé ; Meſdemoiſelles
deMontrieux de Vandôme
; De Sommelſdick à la
Nocle ; F. Ch. à l'Anagramme,
Fin or caché au Soleil , de
la Rue du Pan , La Marquiſe
à l'Anagramme , Pure image
de Vertu ; La Marquiſe Diane
d'Alcleon ; L'incomparable
Brune Loüifon de la grande
Ruë de Sezanne ; La Beauté
reſſuſcitée,de Vaſſy enChampagne,
La Belle à l'Anagram
me, Cherche une amitié tendres
GALANT. 351
LaBelle àl'Anagramme , Ton
vray mérite te fera chérir; Les
deux humeurs fimpatiſantes,
Le tres-humble Serviteur de
Rheims; Le Capitaine Voya
geur, de la Ruë de Flandre à
Lyon, Le Voyageur Africain;
L'Impatient , de Noyon en
Picardie ; Le Medecin , Amant
de la belle Manon de
Xaintes; Les Voyageurs de
l'Ifle S. Denys ; P. T. N. Cameleon
de Meaux ; Le Partifandu
vray mérite ; Le jeune
Compere inflexible aux faufſes
douceurs ; Le Solitaire Avanturier
du Temple ; Le Fillau
de ſa Marraine. En Vers,
352 MERCURE
Ms Rault de Roüen ; De la
Croix , de Bollebec de Caux;
C. Hutuge d'Orleans; Cotivalde
Lange, de Falaiſe; Avice,
de Caën ; L. Bouchet,
ancien Curé de Nogent le
Roy; Diereville, du Pont-Leveſque,
P. l'Hermite ; L'Epinay;
Buret,deVitré en Champagne;
Mademoiselle Picart,
Fille de M' le Lieutenant General
de Freſnay le Vicomte ;
Gyges , ou la petite Affemblée
du Havre ; Silvie , Alcidor,
& la belle Nourriture de
lameſme Ville; Le Chanoine
Jacques Jacques ; L'Albaniſte
, de Roüen ; L'aimable à
GALANT: 353
l'Anagramme , La Guerre eft
fur ma vie, d'Amiens; Le Compere
de la belle Commere de
Lile en Flandre , & le jeune
Tadiram .
Voicy deux nouvelles Enigmes
. M'Germain de Caën
a fait lapremiere , & l'autre eft
d'un Homme demérite & de
réputation.
ENIGME
MA bouche eſtſur ma teſte,
fortloin de monventre;
I'habite également les hauts Gles bas
Lieuxs
I'ay reçen pour Epoux un Agent
furieux,
Avril1683. Gg
354 MERCURE
Dont on ignore moins les effets, que
lecentre.
25
Dediverses couleurs j'aime àparer
mon Corpsst
Icnesuispas la mesme au dedans
qu'au dehors,
Ieportedes Habits & brillans, &
funebres.
Ic puis eftre éclairée, &fombre en
mesme temps;
Iejoüis quelquefois dujour, & des
tenebres,
Etjesuis àl'abry, quoy qu'exposée
auxvents.
٤ 52
En certainesſaiſons , où jesuis de
requeste में
On ventavecque moy fairefociet és
Mais ilestd'autres temps, où n'estant
pointdefeste,
GALANT. 355
On n'approche de moy que par neceffité.
Se
Jesuis, quoy qu'immobile, au chan
gementſujette;
On m'habilloitjadis d'un largeVêtement;
Mais gracesà laMode, on veutpréfentement
Quema v'èture foit la moitiéplus
étroite.
AUTRE ENIGME.
E
Rrant & vagabond, changeant
Sous le nom d'un Héros je mefais
reconnoistre.
L'on me voitſi ſoûmis , qu aumoindre
des Humains,
Iefuis un Serviteur utile à toutes
mains.
Ggij
356 MERCURE
On m'estime en tous lieux, &fur tout
dansla France,
On réveremon nom ; &quantàma
A
naissance,
Elleatantde grandeur,&vient d'un
fihaut Licu,
Que plusieurs des Mortels mepréferentàDieu.
On a eu nouvellesde Conſtantinople
, que M² de Guilleragues
noſtre Ambaſſadeur n'y eut pas
plûtoſt reçeu avis de la Naiſſance
de Monſeigneur le Duc de Bourgogne,
qu'il en fit rendre des
actions de grace dans la Chapel
ledu Palaisde France. La Meſſe
y fut celebrée Pontificalement
par M. l'Eveſque de Cyfique ,
Vicaire Patriarchal de Conſtantinople
, qui prononça un fort
GALANT. 357
beau Difcours Italien à la loüange
de Sa Majeſté. On chanta en.
fuite leTeDeum. Sans l'absencedu
Grand Seigneur , pendant laquelle
il n'eſt point permis aux
Chreftiens de faire des Réjoüif.
fances publiques , Mª de Guilleragues
en euſt fait faire devant
fon Palais , & fur les Vaiſſeaux
Marchands François , mais il fallut
qu'il ſe contentaſt de donner
un magnifique Repas à toutes
les Perfonnes conſidérables de la
Nation.
Vous vous ſouvenez de toutes
lesFeſtes qui ont eſté faites àToulouſe
pour cette meſme Naiſſance..
On a bien connu qu'elles ſe
faifoient par zele, encor plus que
par devoir , puis qu'elles ont eſté
renouvelléesdans la meſme Ville
L
358 MERCURE
à la fin de Fevrier. On y repréſenta
chez les PeresJeſuites unce
Comédie ornée d'une Allégorie
en forme d'Opéra. C'eſtoit La
naissance de Mercure , par rapport
aux avantages que tire la France
de celle de Monſeigneur le Duc
de Bourgogne. La Comédie
avoit pour titre Le Philosophe à
la Mode, & l'on y joüoit les Car.
téſiens. Voicy un endroit de cet.
te Piece. C'eſt une Leçon qu'on
donne à un jeune Homme , qui
veut eſtre ſçavant.
Prenezdans la diſpure un ascendant
Supréme,
Pour les termes de l'art appellez tout
Siſteme,
Ce Sisteme eft tout clair, voſtre Siſteme
eftfanx;
Le Siſteme qui donne une ame aux
GALANT. 359
Vous direz, l'étendue, &non pas, la
matiere;
Nombre infiny seroit unefaute groffiere.
Ondit , pour bien parler , un nombre
indefiny,
Onneditplus leCorps, c'est un terme
banny;
Pourparlercomme ilfaut , on dira la
Machine,
C'eſt machinalement qu'onse ment,
qu'on chemine,
Qu'on prend&qu'on digere, & qu'on
rend l'aliment;
C'est le mot favory , que machinalement.
Dire,Atomes, Monfieur? nousserions
ridicules.
LediseGaffendy, now parlonsMolecules.
Molecule eft mignard, Molecule eft fi
doux.
Dites, l'air ambiant, pour l'air autour
de nous.
Mode est un terme bas , nous diſons,
façonsd'eſtre,
360 MERCURE
Façons d'eſtre de l'ame, aimer, hair,
connoistre,
Maisonsefertfort
ou d'eſprit,
pen du nom d'ame,
La ſubſtance qui penſe eft parmy nous
mieuxdit .
Leterme d'ordre encoreà cent choses
'applique,
Etla raison de l'ordre eſt toûjoursfans
replique.
Lemot de Phénomene eſt un de ces
grands mots
Quenous tenons tout prefts pour étourdir
lesSots.
Tout gift à biensçavoir noftre Dictionnaire,
Pourjetter de lapoudre aux yeux du
gros Vulgaire.
Quant auxquatre Elémens, réduisez-tes
àtrois,
Tenez ce qu'ilvom plaifts &fiquelqu'un
parfois
Vous fait voir nettement que c'est une
Herefie,
Répondez,Je ne ſçay que la Philofo
phie
GALANT. 361
Jecroytout cequ'on veut,puis qu'enfin
j'aylafoy,
Mais le contraire eſt ſeûr de tout ce
que je croy.
S'il s'agist d'expliquer un effet difficile,
Faites coulerpartout la matiere fubtile;
Carpour tirer d'affaire unpauvreHome
arresté,
Ellevaut parmy nous l'occulte qualité.
Souvenez- vous enfin pour derniere paroles
E
De railler les Autheurs de l'ancienne
-1
Ecoles
Du Collegejamais ne parlez qu'en pitié.
Allez, ç'en est la trop de plus dela moitié.
C'estpar où mille Gens ont emporté d'em-
... blée
Laqualitéd'Eſprits dela hautevolée.
On peut juger par ces Vers combien
la repreſentation de cette Piece eftoit
agreable.
Dans huit ou dix jours , Madame, je
vous envoyeray le Livre intitulé, Sentimens
ſur les Lettres &fur l'Histoire,
dont je vous parlay il y a deux mois.
Avril 1683. Hh
I
362 MERCURE
Le Sieur Blageart le debitera en
ce temps-là. On en a laiſſe échaper
quelques Copies qui luy ont donnéde
la reputation.Je croy vous avoir déja
marqué ce qu'il contient. Ce font des
Preceptos, tres utiles pour écrite avec
juſtelle des Lettres Galantes, && ces for
tes d'Hiſtoires que nous appellons Nouvelles.
On y traite aufſſi de l'Histoire ve.
ritable. Tous les exemples dont ſe fert
l'Autheur, pour prouver ce qu'il avance
font tres-agreablement tournez. Il ya
mefme ſujet de croire que dans quel
ques-uns il entre un peude Satyre, dont
les Perſonnes qui voudront l'entendre
pourotprofiter. Les ſcrupules qu'il propoſe
ſur le Stile nous font connoiſtre la
delicateſſe de ſon efprit ; & il feroit fort
àſouhaiter qu'il nous donnaſt quelque
Ouvrage, où il ſeſerviſt de ſes propres
regles.On le liroit avec grandplaifirm
Il patoiſtra dans le meſme temps un
autre Livre, qui vous donnera lieu d'e
xaminer ſi les regles que preſcrit l'Au
theurdes Sentimens y font obfervées .
GALANT. 363
Il eſt intitulé , Lettres diverſes. Le
Sieur Blageart le debitera auſſi dans
huit ou dix jours. Rien n'eſt plus
ſpirituel ny plus galant. Ces Lettres
ont eſté écrites en divers temps ,& à di
verſes Perſonnes ,, par un Cavalier qui
eſt employédans l'Armée. Il eſt aifé de
connoiſtre par le tour qu'il donne aux
choſes, qu'il a l'experience du monde.
L'avantage eſt grand pour bien écrire.
Son ſtile eſt fort enjoué , & par confequent
tres -agreable.Vous pouvez atten
drebeaucoup deplaisir de cette lecture,
puis qu'undes Homines de France , qui
juge le mieux de toutes fortes d'Ouvrages,
a dit, apres avoir leuces Lettres,
quele ſeul défaut qu'il y trouvoit , c'ef
toit qu'il y avoit trop d'eſprit .
ےھت
L'Opera de Phaeton , qui a fervyde
divertiflement à la Cour ce Carnaval,
fut donné pour la premiere fois au Public
Mardy dernier 27. de ce mois . Je
vous en entretiendraydans ma premiere
Lettre. 10
J'ay une grande Nouvelle àvous ap364
MER. GAL
prendre; c'eſt lagrofleſſede Madame la
Dauphine, que l'on rientfure à laCour,
Cette Princeſſe nefera point leVoyage;
mais la Reyne , ne trouvant point de
fatigue qui ne luy foit agreable avec le
Roy, ne laiſſera pas de l'accompagnes.
Jevous ayparlé dans cette Lettre de la
convalefcence de Mr le Chancelier . Il
vient d'avoir encor un accés de fiévre,
mais ſelon les apparences cet accés ſera
fans fuite. Je croy que les Voeux que
P'on fait icy pour la ſanté de ce grand
Miniftre , contribuent beaucoup à ſa
guerifon ;&je ſuis perfuadé qu'on n'en
faitpas moinsdans voſtre Province.
AParis ce 30. Avril 1683 .
Il s'eſt gliflé une fautedans le chiffre
du dernier Extraordinaire, page 101.
Elle eſt au premier nombre de la neufiéme
ligne, au lieu de 6283. il doit y
avoir 6282.-
FIN.
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TABLE DES MATIERES
contenues dans ce Volume .
P
Relude,
Delaverité
susaib
de noftre Religion , &
de lafauffetéde celle des Calvinistes, 4
Prix donné par leRoy,
Prix remporté parM.de la Monoye, 8
Surle Secret duRoy,
Sonnet Italien, 13
MadrigalàMonseigneur le Dauphin, 15
Abbayede Cluny, 16
Defcription de tous les Divertiſſemens de
•Venise pendat ledernier Carnaval,20
MaisondeRoquelaure, وه
Morts, 101
Sonnet, 115
Histoire, 13
Opéra repréſenté à Rome, 134
Opéra repréſenté àGennes, 138
Opéra repréſenté à Paris à l'Hostel de
Duras, 139
Ecuffons àremplir dans le Livre intitulé
TABLE.
TableauxGenealogiques, ou les feize
Quartiers de nos Roys depuis Saint
Loüis juſques à preſent; des Princes
&Princeffles qui vivent ; & de plu
fieurs Seigneurs de ce Royaume, 157
Versfaits pour une Mascarade,
Depart de la Signora Donna AnnaCarouſo,
161
167
Profeſſionfaite par Madame Huet, âgée
depres de quatre- vingts ans,
Description du Voyage de l'Amérique
faitparM.Gabaret avecſon Escadre,
de tous les Lieux où il a esté, 169
Mariagede M.le Comte deGondrin,220
Baptefmes, 225
Survivance de la Charge de Premier
Gentilhomme de la Chambre , donnée
par le RoyàM. le Marquis de Villequier,
227
Mort de Madame de Rambures, 1218
Mariagede M.le Marquis de Fontenille
&de Mademoiselle deMesme, 233
Converfion, 236
Vers de M. de Montplaisir, Lieutenant
de Roy d'Arras , furlafavorable an
TABLE.
dience donnée par leRoyàMademoi-
Selle de Scudery,
Madrigauxàlamesme,
25 32
241
Relation du Voyage deM. le Comte de
S.Amand, Ambaſſadeur pour le Roy
àMaroc , où l'on voit tout ce qui s'est
faitdans cetteAmbaſſade, les honneurs
guon luy a rendus , & tout ce qui s
paſſe dans les Audiences qu'il a enës
duRoydeMaroc, avecun Portraitde
ce Monarque,
s'eft
242
Tout ce qui s'est paſſependant le Voyage
duRoy àCompiegne, 299
Motets chantez devant le Roy, de la
compoſition de ceux qui aspirent à la
Maiſtriſe de Musique de la Chapelle
de Sa Majesté, avec tous les noms de
ceux qui les ont fait chanter, 310
Mort deM. le Vicomte de Marsilly, 321
Mort de M. le Princede Monlort, 322
Mort du P. Bourlon, Capucin,
Miſſion des Capucins,
Prédicateurs,
323
324
325
Caresme preſché parM. l'EvesquedAmiens
325
TABLE.
Nouveaux Officiers Generaux, 334
Depart de M. de Scignelay pour Tou-
337
Gouvernement de Chartres donné àM.
Lon
de Chatillon, 337
M.le Maréchal Duc de Navailles est
nommé Gouverneur de M. le Ducde
Chartres, 338
Route du VoyageduRay, 342
Noms de ceux qui ont expliqué la premiere
Enigme, 346
Noms de ceux qui ont trouvé le Mot de
laseconde, 348
Noms de ceux qui ont trouvé lesens da
l'une &de l'antre, 349
Enigme, 353
AutreEnigme, 355
Réjouiffancesfaites àConstantinoplepour
laNaiſſancede Monseigneur le Duc
deBourgogne, 356
Festesde Toulouse, 357
Sentimensfur lesLettres lHistoire, 361
Lettresdiverſes,
1
363
Phaeton,Opera, 363
Finde la Table.
MERCVRE
GALANT
AVRIL 1683.
'APPLICATION du
Roy eft fi grande
pour toutes les choſes
qui regardent le progrés
de la Religion Catholique,
qu'il travaille ſans relâche à
cequi peut l'augmenter.C'eſt
Avril 1683. A
• MERCURE
ce qui eft cauſe que depuis
pluſieurs années, je vous entretiens
chaque Mois des avantages
que luy procure ce
picux Monarque. Depuisma
derniere Lettre , il a fait rendre
un Arreſt du Conſeil d'Etat
, qui ordonne à tous Officiers
faiſant profeſſion de la
Religion Prétendue Réformée
, &qui ont Charge dans
ſa Maiſon, & dans celles de
la Reyne , de Madame la
Dauphine , de Monfieur, de
Madame , & de Monfieur le
Prince , & autres Officiers
joüiſſans des Privileges des
GALANT. 3
Commençaux , de ſe démettre
de leurs Charges dans
deux mois du jour de l'Arreft
, pour tout delay. Comme
Sa Majefté ne fait rien
qu'avec beaucoup de prudence
& de juſtice , Elle a
fixeun temps , parce qu'Elle
a ſouvent donné les meſmes?
ordres , auſquels les Religionnaires
n'ont pas obey. Ils
n'ont pas fujet de dire que
ce temps eft court, puis qu'ils
doivent eſtre préparez à une
choſe , qui leur avoit déja
eſté ordonnée pluſieurs fois.
L'exemple & le zele de Sa
A ij
4 MERCURE
Majesté engagent tous fes
Sujets, à contribuer , chacun
ſelon fon employ , & fon talent,
à la Converfion desHeretiques
, & c'eſt par cette
raiſon que Dom Alfonſe Belin,
Prieur Clauſtral de laCharité
, a compoſé un Livre de
laverité de noſtre Religion,
&de la fauſſeté de celle des
Calviniftes. Les Docteurs de
Sorbonne , qui ont pris le
ſoin de l'examiner, en font
grande eſtime , & ont décla
ré qu'il eſtoit tres-docte, tresconvaincant
, & tres -utile,
non ſeulement pour la conGALANT.
5
verſion des Prétendus Réformez
, mais encor pour
l'inftruction des Catholiques.
S'il a toûjoursefté glorieux
de fe féparer du commun des
Hommes par quelque en-
-droitremarquable, de grands
avantages ſuivent cettegloire
dans le Regne où nous vi-
-vons ,puis que tous ceux qui
Pont de l'efprit , du mérite, du
ſervice, & des qualitez qui les
diftinguent dans les Emplois,
dans les Lettres , dans les
Arts , ou dans la Maiſon du
Roy, doivent fe tenir afſurez
d'en recevoir toſt ou tard des
A. iij
6 MERCURE
gratifications , fans qu'il foit
beſoin qu'ils les pourſuivent.
Ce queje vayvous apprendre
en eſt une preuve. Il y a quel
ques années que Sa Majesté
avoit propoſé un Prix pour
les Sculpteurs , qui reüffiroient
le mieux en de certains
Ouvrages de Sculpture.
On n'en parloit plus , & perſonne
ne ſollicitoit, lors que
l'on a déclaré que M' Girardon,
fameux Sculpteur, avoit
gagné ce Prix , & qu'on luy
a fait préſent de mille Ecus
de la part du Roy. Cela fait
connoiſtre qu'il ne faut que
A
GALANT. 7
bien ſervir , mériter , & ſe
taire , puis que ce grand Prince
ſçait , voit , & connoiſt
tout. Doit-on s'étonner apres
cela du progrés que font icy
les beaux Arts ? Quelques
Ouvrages qu'on veüille entreprendre
à l'avenir , il ne
faudra plus recourir aux
Etrangers. Sa Majesté a bien
voulu y pourvoir , les foins
d'ungrandMiniftre ont réiif
fy; & ce ſera deformais en
France, que l'on verra des Illuftres
auffi confidérables
que ceux à qui l'Antiquité
dreſſoit des Statues. Nous en
A iiij
8 MERCURE
avons un exemple en M³ le
Brun.
Gue-
Il eſt diverſes.manieres de
gagner des Prix ; & fi le Roy
ne les donne pas toûjours , il
eneſt ſouventle ſujet. Je vous
-ay parlé pluſieurs fois des
Bouts -rimez de Pan
nuche , qui avoient efté don.
nez à remplir à la gloire de
ceMonarque . On a fait plus
de quatre milleSonnets fur ce
fujer. Comme il s'agiſſoit du
-Roy, chacun écrivoit. M² de
laMonoye, né fous uneEtoile
qui fait remporter des Prix,
puis qu'il a merité deux ou
GALANT. 9
trois fois celuy de Vers, que
l'Académie Françoiſe diſtribuë
de deux ans en deux ans,
a encor remporté celuy de
ces Bouts-rimez . Je n'ay pû
vous l'aprendre plûtoft, parce
que M de la Monoye luymefme
ne l'a appris , qu'en
voyant dans les Lettres que
je vous adreſſe, les premiers
Vers du Sonnet victorieux,
qu'il a reconnu eltre le ſien.
Toute l'Europe a les yeux
ouverts ſur les divers Camps
que Sa Majefté doit établir.
C'eſt une matiere bien ample
aux raiſonnemens des Po
JO MERCURE
litiques ; mais que fert de raifonner
? Les deſſeins du Roy
ont toujours efté impenetrables
, & c'eſt avec beaucoup
de juſteſſe qu'on a fait cette
Deviſe , le Soleil pour corps,
&ces mots pour aime , Proprio
ſe lumine condit. Vos Amics
en trouveront l'explication
dans ce Sonnet.
SUR LE SECRET DUROY .
COM
SONNETON
Omme l'Aftre dujour, brillant
danssa carriere,
Sc cache dans le fonds defapropre
clarté,
GALANT II
:
Les deſſeins de LOVLS , font un
profondmistore,
Onn'en pénetrepoint l'auguste obfourité
Tout l'Univers woublé, médite, confidere
Cettetoure-puiſſante, &fombre astivité,
Qui laiſſant raiſonnersur cequ'elle
doitfaire,
FaitsouventenHyver,ce qu'on craint
enEté.
SS
Grands mouvemens partout , éclat,
magnificence;
Jamais tant deSoldats, jamais tant
de dépense;
Mais dequoy nous instruit cepompeux
appareil?
12 MERCURE
Se
Le Secret de LOVIS, toûjours inacceffible,
Nenous apprend- t- ilpas , quesem.
blable au Soleil,
Aforce de briller , ilfe rend invifible?
Les Muſes Françoiſes ne
font pas les ſeules qui chantent
les loüanges de SaMajefté.
Les Italiennes ont le
meſme empreſſement, & voicy
ce qu'elles diſent par la
bouche de Dom Thomas
Maroullo, Frere de M² le Duc
Jean - Paul Dom Vincent
Maroullo , Gentilhomme de
la premiere qualité deMef
GALANT. 13
fine, qui s'eſtant retiréàMarſeille
avec toute ſa Famille , a
eſté naturaliſéFrançois.
ALLA MAESTA CHRISTIANISSIMA
DI LUIGI IL GRANDE .
SONNETO.
Del. Gallico cielo invitto
Atlante,
Acui l'Etcrea mole è lieve pondo:
Achille di Vittorie ogn'orfecondo :
Heroede Regi, & Hercole regnante.
52
Uliffe accorto ; Fabio vigilante:
Braccio fatal d'Aftrea ; mente del
mondo:
Dibeneficaluce Aftrofecundo:
De lafede campion:delgiusto amante.
41
14 MERCURE
Sa
L' Idra Belgicadoma à ipie tifrime:
L'AfiaSuperbaintimorita tace:
Africatipaventa ; Europa teme.
Coffi vintodeltempo ildente edace,
L'Invidia , che trafica al pièti geme,
Marte in campo t'adora, &Giove
inpace.
Il doit y avoir un Camp
aupres de la Saône , &ce Madrigal
a efté fait ſur le bruit
qui court que. Monſeigneur
le Dauphin le commandera.
Il eſt de Mª de Preſſac , d'Ecap
robbelal ob com n
GALANT. 15
MADRIGAL.
✔Enez, Fils wrique d'un Mars,
Camperſur les bords de la Saônes
Nous porterons de là si loin vos
Etendars,
Qu'ils feront redoutez au bout de
chaque Zone.
Quedefuccésdans vos Combats !
Que danstous vos deſſeins nous prévoyons
degloire!
Carfi le Fils d'un Mars eft cher à
la VICTOIRE,
PRINCE, qui ne vaincrez-vous
Le trop de matiere m'empeſcha
de vous parler il y a
un mois, de l'Election que
২
2
!
1
16 MERCURE
les Religieux de Cluny ont
faite d'un Abbé & ChefGeneral
de leur Ordre. Le Roy
leur ayant permis de s'affembler
, ils donnerent toutes
leurs voix àM' le Cardinal de
Boüillon , Grand Aumônier
de France , pour cette éclatante
Dignité, qui ne pouvoit
eſtre mieux remplie que
par une Perſonne de fon ef
prit , de ſa naiſſance , & du
haut rang qu'il tient dans l'Eglife.
Cette Election ſe fit au
commencement de Mars .
Cluny eſt une Abbaye dans
leMaconnois enBourgogne,
GALANT. 17
quia donné ſon nom à une
petite Ville ſituée ſur la Riviere
de Grofne , à quatre
lieuës de Macon. Elle fut
fondée ſous la Regle de
Saint Benoiſt l'an 910. par
Bernon , Abbé de Gigniąc,
à la priere de Guillaume I,
Duc d'Aquitaine , & Comte
d'Auvergne. Pluſieurs grands
Hommes ont fait l'éloge de
la Congrégation de Cluny..
Mais ce qui la rend tres-re
commandable , ce ſont trois
Souverains Pontifesqu'on en
atirez pour leur faire remplir
le S. Siege, Gregoire VII.Un
Avril 1683 . B
18 MERCURE
bain II. &Pafchal II.& grand
nombre de Cardinaux , & de
Prélats. Martin Marrier , &
Andréde Quercy, rapportent
que l'an 1245. le Pape Innocent
IV. apres la celebration
du premier Concile general
de Lyon , logea dans cette
Abbaye , avec toute la Maiſon,
accompagné de douze
Cardinaux , de trois Archeveſques,
de quinze Eveſques,
& de pluſieurs Abbez ; &
quele Roy S. Loüis,, avec la
Reyne ſa Mere , ſon Frere le
Duc d'Artois , & la Princeffe
ſaSoeur, Baudoüin,Empereur
GALANT. 19
de Conſtantinople; les Fils
des Roys d'Arragon, & de
Caſtille; le Duc de Bourgogne;
fix Comtes ; & un
grand nombre de Seigneurs,
ylogerent en meſme temps,
fans que les Religieux fufſent
obligez de quiter leurs
Chambres , leur Refectoir,
leur Chapitre , & leurs autres
-Apartemens ordinaires ; ce
qui est une marque de la
grandeur de cette Maiſon.
En 1962. les Proteftans pri
rent Cluny, & apres avoir .
pillé cette priſſante Abbaye,
ils en brûlerent la Bibliothe
Bij
20.MERCURE
que , qui estoit remplied'une
infinite de Manuferits. Ils eftoient
ſi rares, que cette perre
n'a pû eſtre réparée qu'en
partie.
J'avois eu raiſon de croire
que la deſcription des onze
Opéra de Véniſe , dont je
vous ay fait part dans ma Let- .
tre du mois de Mars ,vousdivertiroit.
Je vous envoyeune
Relation de la meſme Ville,
que vous ne trouverez pas
moins curieuse. On la commence
par le douziéme Opéra,
dont on avoit promis des
nouvelles.. Il s'eſtgliffé quelGALANT.
21
que fautes dans ce que je
vous ay envoyé des onze premiers
. On a mis Baracols
pour Barcarols , & Pales pour
Palcs . Ce mot veut dire Plancher
, ou Parquet. On n'a
peut-eſtre jamais rien écrit
avec tant d'exactitude , que
ce que je vous envoye.Tout
ce qui ſe paffe à Veniſe pendant
le Carnaval eſt fi bien
dépeint , que je doute que
ceux-mefme qui l'ontveu fur
les lieux, en foient aufli-bien
inftruits que le ſeront ceux
qui liront en France cette agreableDeſcription
22 MERCURE
22522522222255252
LETTRE
DE M CHASSEBRAS
DE CRAMAILLES,
A MADAME CHASSEBRAS
DU BRIAU, SA BELLE-Soeur,
Contenant la ſuite des Divertiſfemens
du Carnaval de Venife.
Dourfinir l'Article des Opé
ra, il me reste encor ,Madame
, à vous parler du ſecond
dernierde Canareggio. Ilest
intitulé, Macedonecontinente.
En voicy le Sujet. Tanais,
GALANT. 23
une des plus fameuses Courtiſanes
de son temps, gasta tellement
l'esprit d'Eumenes , Roy de Sidon
, qu'il en devint commefou,
maltraitatEufoniaſonEpouse,&
negligeant de prendre aucunſoin
du gouvernement de ſon Royaume
, en forte que s'eſtant rendu
odieux à ſes Peuples,, ils se révolterent
contre luy , le réduifirent
à fuir, & ouvrirent les
Portes auGrand Alexandre qui
les affiegooit. Cet Monarque
fut tellementfurpris de la beauté
d'Eufonia, qu'il luy laiſſa la
Couronne qu'elle venoit luy offrir,
& crût qu'il devoit s'éloi24
MERCURE
gner de cette Belle, pour se défendre
d'un commencement d'a-
-mour qu'ilſentoit naître. Cependant
Tanais, qui estoit auſſi fort
belle, n'esperant plus rien du coſté
d'Eumenes , vint au devantd' Aléxandre
, croyant qu'il se laiſſeroit
enflamer pour elle auffi- toft
qu'il la verroit ; mais il fut encor
-maîtredefon amour en ce recotre;
il l'obligea deſe retirer; &ayant
appris par la fuite qu'Eumenes
s'estoit rendu à la raison,
voit plus de paffion condamnable,
il le rapella,le remit en poffeffion
defon Royaume, fe contentade
Le rendre Tributaire de fon Emn'apire
GALANT. 25
pire. Ily a neufDécorations di
férentes dans cette Piece. Fayou
blié de vous dire que celuy qui a
fait la Mufique de l'Opéra de
Justin, qui s'est jovésur leThéa
tre de S. Luc, ou S. Salvator, eft
le mesme Dom Giovanni Legrenzi,
qui a fait cellede l'Opéra
des deux Céfars qui s'eſt joué
auparavantfurle mesmeTheatre
Je revienspréfentement auRéduit
, qui est la troifiéme espece de
Divertiſſement du Carnaval;
voicy ce que c'eft. Ily a plusieurs
Maisons àVenise,où les Nobles
vont joüer durant toute l'année.
On nomme ces Lieux , Réduits,
Avril1683 . C
26 MERCURE
A
(Ridotti) ; mais celuy qui estpublic
pour tout le monde , est un
fort grandPalaisproche la Place
de S. Marc , qui ne s'ouvre que
lelendemain de Noël ,&tous les
autres jours du Carnaval,auſſitoft
que le Soleil est couché, c'estàdire,
au moment que 24. heures font
fonnées. Ildure juſques au milieu
de la nuit; onyjoue à la Baſſete.
Ilfaut estre masqué pouryentrer,
ne feroit que d quand ce ne
quana
dd''unefauffe
Barbe, les Nobles Venitiens
Nobles
ayantſeuls le privilege d'y aller
fansmasque. On voit dans une
grande Salle ,& cing Chambres
de plein pied au premier étage.
GALANT. 27
environ ſoixante Tables le long
des murs , où à chacune ily a un
Noblequi taille. Ila deux Chandeliers
remplis de Bougies de Cire
blanche , & pluſieurs Jeux de
Carte devantluy , avec un gros
tas de Sequins autres monnoyes
d'or. D'autres ont auffi di
verſes monnoyes d'argent blanc,
pourceux qui ne veulent hazarder
que peu de chofe. Tous les
Nobles &autres, peuvent aller
jouer contre eux , Hommes &
Femmes , &maſſer telleſomme
qu'il leur plaift; & comme ils
ont la liberté de s'en aller quand
ils veulent , le Noble qui taille
Cij
28 MERCURE
peut auſſiquitter le feu àſa volonté,
ce qui n'arrive qu'à quelques-
uns lorsqu'ilsſe voyent dans
une trop grande perte. Iln'y a
que les Nobles qui puiſſent tenir
laBanque ;& ceux d'entre eux
qui ne veulent pas eftre connus,
mettent une Babuteſur leurHabit,
ou fur tel autre qu'ils veulent.
Ce qui est icy de particulier,
c'est que l'on jouëfans dire unfeul
mot , quoy qu'ony perde desfommes
conſidérables. Fen ay vû
coucher jusqu'à quatre cens Sequins
furune Carte &unNoble
gagnaenmaprésence dix-huit
cens Sequins , qui font douze
GALANT. 29
cens Loüis d'or de France .
Les Femmes n'y jouënt guéres ,
neantmoins on en voit au Réduit
presque autant que d'Hommes
,parce qu'outre celles qui s'y
rendent pour acquérir des Amans,
chacun y peut mener librementfa
Maiſtreſſe ou Courtisanne ,
les Nobles ne manquent jamais
de les faire affeoir à costé d'eux.
lors qu'ils en voyent quelqu'une
bien faite & de bon air. Les
Gentilles-Donnesy viennentfort
rarement ,fi ce n'estquandle Car
naval est ouvert. Les Nobles les
font placer en Cercle autour des
Tables, où elles oftent le plusfou
1
1
Ciij
30 MERCURE
vent leur Morete ; l'on en fait
une grande diférence d'avec les
autres Femmes , & on ne leur
parle qu'avecbeaucoupde respect.
Ily a encor deux autres Chambres
à coſtéde celles où l'onjouë,
er du mesme pleinpied. Dans
l'une, l'on va boire toutesfortes
de Liqueurs ; & dans l'autre, on
vend touteforte de Gibier, &de
Volaille cruë. Ne vous étonnez
pas de cela, parce que c'estl'usage
icy , que bien des Gens achetent
eux- meſmes ce qu'ils veulent,
le font mettre dans leur Gondole.
On est bien aiſe de trouver à la
main ce que l'on cherche.
GALANT. 31
Vous remarquerez encor , que
l'on boit icy le Caffé & le Chocolat
chaud comme à Paris; mais
que la Limonade , l'EaudeCanelle
, l'Orfate, le Sorbet ,
autres Liqueurs froides , ſe boivent
toutes glacées
ن
en mmaaniere
de Neige dans le plus fort
Hyver, cequi est general par
toute l'Italie. Je vous ay ditque
toutessortes de Masques peuvent
entrerau Réduit ; mais comme les
Arlequins & Boufons n'ont pas
lieu d'y faire rire , il ne s'y en
trouve guéres , & voicyles Habits
les plus ordinaires qu'on y
voit.
:
C iiij
32 MERCURE
Pour les Hommes , ils ont
quafitous la Bahute , qui fe met
fur un Habit & Manteau ordinaire
, ou sur une Robe de Noble,
oufur une Zanberloque , ou fur
uneRobe de Chambre. CetteBabute,
(qu'on doit prononcer Bahoute,
à cause de l'u Italien)
eft particuliere en cette Ville, &
on ne s'en fert point en aucune
autre que je sçache ; &commede
trente Perſonnesquiſe maſquent,
ily en a toûjours vingt-huit en
Babute , vous neferez pas fachée
, Madame , que je vous en
faffe ladefcription. C'est unemaniere
de petit Capot de Tafetas
GALANT. 33
noirqui defcendjusqu'au menton,
bordépar le bas d'une Dentelle
defoye defix àhuit doigts de haut.
Il est ouvert pardevant, vientſe
fermerſous le nez, cache la bouche
& le menton , & ne laiſſe
que lesyeux or le nez découvert.
On met par deſſus un Chapeau,
une Barete de Noble , ou un autre
Bonnet , avec undemyMafque
qui n'a que le nez , le haut
des joves & le front , &ce Mafque
se met auſſi par deſſus laBabate
entre le front , le Chapeau
on Bonnet qui leferre. Ce
Masque est blanc ou noir, ou de
couleur de terre d'ombre, &quel
34 MERCURE
quefois vert , mais les blancsfont
les plus ordinaires. Ilsfont d'une
petiteToile cirée, mince comme
une feüille de gros Papier ,
ne peſentquaſi rien. CeMasque
acela de commode, qu'il n'empef
che point de parler , laiſſe la respiration
libre , & s'ofte &se met
facilement.
Les Robesdes Noblesfontde
Drap noir, traînantes à terre ; les
manches àpeu prés comme celles
des Robes de Chambre de Paris,
mais beaucoup plus amples. Elles
font toutes doublées de petit-gris,
qui déborde de cing àfix travers
de doigt tout du long d'un des cô
GALANT. 35
tez de devant , & d'autant fur
le bout des Manches , mais d'un
travers de doigtſeulement enbas.
On met la Stoleſur l'épaule , en
forme de Chaperon (c'eſtun morceau
de Drap noir mis en double,
long d'une aune , & large d'un
quartier ou environ ;) une large
Ceinture de Velours noir bordée
d'une petite Frange deſoye, avec
pluſieurs groffes Plaques d'argent
maſſifſur le devant ; la Barrete
ou Bonnet de laine noire tricoté,
faite comme un Bonnet de nuit,
mais pas fi haut , avec un gros
Rebord ou Cordon des bouts de la
laine. Tout le monde peut mettre
36 MERCURE
cette Robe avec une Bahute ,
ily a quelques changemens en
Eté, mais cela ne fait rien pour
le préſent. Les Žamberlouques
font les Habits de Masque les
plus communs. Ellesferventdans
laMaiſon de Robes de Chambre,
&cefont proprement des Robes
d'Arméniens. On les fait de
Drap de couleur de feu ou de
Pourpre, avec un petit tiffu d'or
fur les bords, &une groffeAgrafe
ou Bouton àquenë d'or
foye,qui la ferme à l'endroit du
col. Les Manches viennent en
retreffiffant, &ferrentle poignet.
Ces Robesfont doublées de Fou
de
GALANT. 37
rures, qui débordent de quatre travers
de doigt ſur le devant
fur le poignet. Le Bonnet eft de
la mesme Etofe , quaſi comme un
Bonnet de nuit , mais un peu applaty
bordéde la mesme Fourure.
Cette Fourure eft de poil
façon d'Hermine , de Chat
d'Espagne , ou de queuës de Renard
de Gennes , qui est laplus
riche. Il y a auſſide ces Robes
bleuës grises , mais elles ne
fontpas fi ordinaires , & on en
voit quelques-unes de Velours,
doublées de Martres Zibelines .
Pour les Robes de Chambre,
elles font de Tafetas ou de Toile
38 MERCURE
peinte comme celles de Paris , exsepté
que les manches ſont plus
étroites, ont une petite pointe
ou demy-rond au bout , qui couvre
le deffus de la main en forme de
Mitaine.A l'égarddes Femmes,
lesGentils Donnes neviennetau
Réduitque dansleur Habit ordi
naire , avec un petitMasquede
Velours noir , qu'on appelle un
LoupàParis , & une Morette à
Venise ( remarquez en paffant
que les Femmes neportentjamais
de Moretteque poursemaſquer.)
Elles ont toutes des Corps ou des
Manteaux à la Françoise, la
plupart noirs,&quantitédeRu
GALANT.
39
bans de couleurs. L'Etofe eft de
Velours , de Satin, ou deBrocard
de foye , avec des Jupes de couleurs
pareillement d'Etofe de foye
des plus riches , chamarrées de
Dentellesdefoye ou d'argent fort
fimple; des Palatines de Peluche,
qui est cette année extrémement
àlamode; des Manchons de Chenilles
, de Rubans , ou de Poil de
Loup- cerviers , qui font les plus
chers ; des Coliers de petits Diamans
, defemence de Perles, de
Geais , d'Ambre, ou de Filagranne
d'or & d'argent. PourlaCoëfure,
les unes ont des Coëfes de
Gaze, comme àParis; lesan-
-1
40 MERCURE
!
tres,ſont coëfées toutes de Cheveuxfriſez
enmanierede courtes
Perruques, avec quelques groſſes
touffes de Rubans , ou des branches
deFleurs derriere la teste.C'estune
des plus grandes galanteries que
ces fleurs ; & celles qui n'en ont
pas de veritables , en ont de foye
ou de point de fil fin & delié,
comme celuy des Mouchoirs &
Manchetes . Ilya eu une Ordonnance
des Magistrats desPompes
du 13. Janvier de l'année
derniere , & qui a esté renouvellée
le 6, du mois de Fevrier,
qui leur défend, entre autres chofes,
les Perles , & la grande
GALANT. 41
abondance de Rubans deDentelles,
les Jupes de Point, & les
Queuës traînantes , qu'ellesfont
obligées de retrouffer avec une
Epingle. Cette Défense est generale
pour toutes les Femmes de
Vénife ; mais on ne prend pas
tant garde aux Gentils- Donnes
nouvelles mariées , & l'Ordonnance
leur permet de porter un
Colier de Perles durant les deux
premieres années deleur mariage..
Ia plupart des autres Femmes
ont la Babute la Zamberlouque
comme les Hommes ,
on ne les peut diftinguer que par
leur taille , ou par leurs Souliers;
Avril 1683. D
42 MERCURE
encory en a- t- il qui mettent des
Souliers d'Hommes , pour estre
pluscachées.
connuës
Celles qui veulent bien estre
mettent une Perruque
deſſus la Zamberlouque, un Chapeau
, &une Morette. D'autres,
prennent un Juste- au- corps par
deffus leurJupe , avec la Perruque
le Chapeau; d'autres s'habillent
tout-à-fait en Hommes,
laiſſantſeulement leurs Souliers
de Femmes; &toutes les autres
qui font en grande quantité,
mettent uneJupefort riche àl'envers,&
la renverſentſur leur
tefte , comme les Femmesd'ArtiGALANT.
43
fansàParis lors qu'elles vont durant
la pluye ayans toutes une
Morette ou un Masque entier.
Cette façon paroist fort ſimple,
mais il y en a quantité quifont
tres-propres & galantes en cette
maniere.
Pour venir préſentement au
Carnaval , l'ouverture s'en fit le
Samedy 6. de Fevrier , par une
Déclaration des Caï ou Chefs du
Confeil des Dix , publiée à deux
des principaux endroitsde laVille.
C'est alors qu'on peut dire que
Venise a changéde face ; car on
ne peut pas comprendre laquantité
de Perſonnes maſquées que l'on
Dij
44 MERCURE
rencontre tout le long du jour,&
quiſe vont rendre ſurleſoirdans
la Place de S. Marc, comme le
centre des Divertiſſemens.
Cefontproprementdeuxgrandes
Places , qui aboutiffent l'une
dans l'autre , & forment un angle
droit comme le tournant de
deux Ruës. Ellessontbordées de
Superbes & magnifiques Bâtimens,
foûtenusfurde grands Portiques
, qui forment de grandes
Galeries couvertes tout autour,
où l'on marche à couvert. La
plus grande de ces Places égale
la Place Royale de Paris , &eft
vis-à-vis l'Eglise de S. Marc;
GALANT. 45
:
Iautre donnefur la Mer le long
du Palais du Doge , où se tien
nent les Conſeils. Sur les 21. à
22. heures du foir , on met deux
rangées de Sieges ſous les Galeriesde
laplus grande de ces deux
Places , & cing ou fix autres
rangs andehors. Toutes fortes de
Perſonnes maſquées ou autres,
peuvent s'y venir repoſer; &les
Gentils-Donnes , qui ſontvétuës
comme je vous ay dit , enfont le
plus bel Ornement. Tous les
Masques ſe viennent promener
autour , la confusion en eſt ſi
grande , principalement dans les
quinze derniers jours , que l'on est
46 MERCURE
quelquefois une demie- heure à
traverſer d'un bout à l'autre.
Ceuxqui ne demandentqu'àcau
fer, àpaffer letemps , & à n'être
point connus,ſe maſquentde
lamaniere queje vous ay expliquée
en vous parlant du Réduit;
&les autres qui ne cherchentqu'à
vire , & àse divertir , prennent
toutes fortes d'Habits qui leur
plaisent le plus.
Outre ceuxquifont tres - richement
parez, l'onyvoit des Bandes
defix-vingts Arlequins avec
Trompetes , Tambours , Guidons ,
Guitares, quifont toutesforres
de contes de postures. On en
GALANT. 47
voit d'autres de Polichinelles,
avecdes Grils, Tambours deBafque,
Plats&Affietes, qui chantent
des Muſiques plaiſantes;
d'autres de Paifans , tous vétus
diféremment, avec des Chapeaux
de fleurs , Houletes , Hautbois,
Flageolets , & accompagnez de
Femmes de Filles qui portent
des Paniers de Fruits , de Confi
tures, &de Dragées; des Compagnies
deTurcs , avec des Pipes
de Tabac longues de 4. à s. pieds;
destroupes de Diables, qui chan.
tent des tons triſtes & lugubres,
& représentent toutes lesfortes
de Vices , par leurs Habits &
48 MERCURE
k
par desVers qu'ils ontſur la teste.
D'autres imitent les Juifs &
Hébreux , en ce qu'ils ont de ridicule
dans leur Religion ; d'autresfont
vétus en Egiptiens, &
diſent cent plaifanteries ; d'autres
fe mettent en Ours , en Chiens,
en Eléphans & en Singes ,
cherchent toutes les Figures les
plus bizares que l'imagination
puiffe fournir ; &plusieursNobles
ne fontpoint de difficulté de
ſemettre en ces fortes d'Habits
croteſques comme les autres Perfonnes.
Ce que l'on trouve de
plusplaifant, c'estqu'on peut aller
masqué dans tous les endroits de
lo
GALANT. 49
a
la Ville , excepté dans les Eglifes.
On va acheter ce que l'on veut
chez les Marchands ; on va voir
monterà chevaldans l'Académies
on va voirfabriquer & batre la
Monnoye ; on entre daus tous les
Tribunaux desJustices, pour voir
plaider. Onsepromene de mesme
en maſque , avec toutesfortes de
Perſonnes en Habit Séculier.
Dans la Place qui donne fur
l'eau,ſe mettent tous les Bate
leurs , Charlatans , Marionnetes
, &Joüeurs de Gobelets. Les
uns bâtiffent de petites Loges &
Cafemates avec des Planches de
Sapin, & les autres ſe tiennent
Avril 1683 . E
!
1
50 MERCURE
àdécouvert. Il y en a de toutes
fortes comme à la Foire S. Germain
de Paris , & ce que j'y ay
vû de plus curieux, c'est un Veau
Marin en vie, d'environ fix à
Sept pieds de long; il avoit une
teste ronde , et de gros yeux
vifs, Gestoit àpeu prés de la figure
qu'on les repréſente ; il regardoit
fixement tout le monde
l'un apres l'autre ,ſe lançoit de
temps en temps hors de l'eau ,
avoit un cry encor plus fort que
les Veaux ordinaires. Mais parmy
tout cela, c'est un plaisirfin.
gulier de voirquantité de Gens
vétus de noir, montez chacunfur
GALANT
un Theatre , avec une Sſphere,
& trente ou quarante Volumes
de Livres remplis de Figures
d'Aftrologie , & de Chiromancie.
Apres avoirfait de grands
discours fur les influences des
Aftres, &fur les lineamens du
Corps humain , ils s'offrent pour
quelquesfols, de vous dire tous les
bonheurs malheurs qui vous
doivent arriver , en regardant
dans vostre main. Ils trouvent
affez de Dupes pour venir ap
prendre leur bonnefortune , &
ils leur mettent à l'oreille un grand
Cornet de ferblancde huit àneuf
pieds de long, & parlent par
to
:
E ij
12 MERCURE
l'autre bout , afin que perſonne ne
puiſſe entendre; mais fur le foir
durant la grande abondance de
Masques , l'on en voit affezſouvent
quelqu'un vétu en Docteur
ou Pantalon , qui vient s'affeoir
furleTheatre, dispute contre eux,
les oblige de répondre ,fans
qu'ils ofentfaire lamoindre mine
de fe fächer.
Depuis l'ouverture du Carnaval,
ily a eu plusieurs Bals que
l'on appelle icy Feftins , à cause
que ceux qui les donnent ſe traitent
ordinairement auparavant.
La plus grande partie fe font
chez les Courriſanes , quoy qu'il
GALANT. 53
y en ait eu chez beaucoup d'autres
Particuliers , & on y est
toûjours mieux reçeu quand on
mene une Femme avec ſoy.
Dans la plupart on oblige tous
Les Hommes à ofter le Masque,
afinqu'ils nepaſſentpoint les bornes
de l'honneſteté, dans l'entre.
tien qu'ils peuvent avoir avec les
Femmes.
Ilya dans deux ou trois Chambres
de pleinpied, des Chaises ran
gées contre les murs, avecuneEpinete,
un Violan, &une Baffe.
Dans chacune , les Hommes
prennentpar la main les Femmes
qu'ils veulent , &se promenent
E iij
54 MERCURE
avec elles de Chambre en Cham
bre à la file des autres, en cauſant
enſemble,puisſe viennent affeoir,
ou wont boire des Liqueurs que
l'on donne dans une autre Chambre
, l'on paffe ainſi toute la
Anuitfans dancer. Ilyena d'autres,
ou apres s'eftrepromené duvant
quatre heures, toutle monde
s'affied , & laiſſe le milieu de la
Chambre vuide , pour ceux qui
veulentdancer.
La plus jolie de leurs Dances
est la Fourlane. Ellese fait à
deux ou quatre Perſonnes, autant
d'Hommes que de Femmes , qui
tournent en cercle, enfautant
GALANT. 55
friſant les pieds avec une viteſſe
Oune legereté merveilleuse, &
qui s' aprochent enſuite l'un devät
I'autre en tournant toûjours de la
méme maniere, & se prenat quelquefois
les bras qu'ils s'entrelaffent,&
paſſentpardeſſus lateſte.
LaDance des Cing passefait
àdix ou douze , autant qu'il en
peut tenir. ChaqueHommeprend
une Femme par la main,&luy
faitfaire quelques pas de Courante
, puis ilsſe quitenttous ,dan
cent séparément, &se croisent
l'un l'autre avec beaucoup de
promptitude ſansſe heurter, ny
s'embarraffer, ce qui fait une
E iiij
56 MERCURE
aſſezplaiſante confusion .
La Dance de la Ceinture ne
fefait qu à deux ,ou quatre Perfonnes.
La Femme qui dance,
prend une Ceinture deſoye qu'elle
tient des deux mains , & de
temps en temps enfrapefur celuy
qui dance avec elle , & s'il la
peut prendre, il luy en donne fur
la fupe à son tour, jusqu'à ce
qu'elle l'ait repriſe. L'adreffe confifte
à baiſſer ou lever les mains
fort à propos en paſſant l'un devant
l'autre ; car on ne doitpas
cacher la Ceinture , & il nefaut
que la toucher pour l'avoir gagnée.
i
GALANT. 57
Ceque l'onappelle le Change,
est encor à rire. Dans le temps
qui est destiné pour cela, lors que
chacunſepromenepar les Salles,
un de la Compagnie crie touthaut,
& commande le Change. Tout
auffi croft ilfautque chacun quite
la Femme qu'il tenoit par la
main , 7 aille prendre celle qu'un
autre menoit au devant de luy,
ce qui fait desesperer bien des
Gens qui estoient au milieu d'un
agreable entretien . Ilyena d'autres
qui ne perdent rien auchange,
& ceux qui sont les plus
adroits , prennentle temps qu'ily
ait une jolie Voiſine pour entrer
58 MERCURE
dans lafile. En récompense celuy
qui afait ce commandement , ſe
met au milieu de la Chambre,
&il eſt permis à toutes les Femmes
qui nefont pas contentes,de
luy aller donner unſouffler.
Vous voyez que la plupartde
cesDances ſontplûtoftdes Ieuxde
recreation; auffil'usagen'en estque
dans les petits Bals , qui n'en ſont
pas moins divertiſſans ; car dans
les grands on ne fait quese promener
, comme je vous ay dit , ou
bien l'on dance quelque Fourlane
furlafin.
Les Combats de Taureaux se
font dans une grande Place pu-
{
1 GALANT. 59
blique tous les Vendredis de l'année,
& ce neſont que des Boeufs
ordinaires qu'on fatigue ainsi
pour en rendre la chairplus tendre
; mais comme ces Feftes ſe
font en d'autres Lieux durant les
derniers jours du Carnaval, &
avec grande folemnité , onfait
choix bien longtemps auparavant
des Taureaux les plus furieux
que l'on réſerve pour ce temps-là.
Afin de les préparer, &de les
animer davantage on lesfait courir
deuxjours durant dans toute la
Ville , estant liez avec deux longues
cordes que deux Perſonnes
conduiſent. La plupart du monde
3
60 MERCURE
porte durantce temps des Baſtons
courts & gros comme le bras ,&
on en vend de tournez, & de
tres -propres pour ce ſujet. Cela
fertpour les arreſterdans les Ruës
étroites où on ne trouve point de
ppoorrtteesspourſe ranger, car ilferoit
dangereuxd'en
dangereux d'en eſtre ſurpris fe
is ,
&
les tournans des Ruës ſontfort à
craindre. Ces Combats ſe font
dans les huit derniers jours du
Carnaval , il s'en fait dans
pluſieurs Places de la Ville touta-
la-fois ; on y dreſſe quantité
d'Echafauts en forme d'Amphithéatres.
Les plus celébres ont esté trois
GALANT. 61
cette année ; celuy de la Place de
S. Marc,le Mercredy-gras ; celuyde
la Place du Pont Realte, le
Feudy- gras au matin; celuy
du Palais du Doge , le Dimanche
gras.
Deux Perſonnes tiennent ces
Animaux par de longues cordes,
on leur lâche pluſieurs Chiens
l'un apres l'autre , qui ſont nourris
& éleveztout exprés. Quand
le Chien peut attraper l'orelle, le
front, oule deſſous du menton du
Taureau , il le met hors de défense,
ilfaut plusieurs Per-
Sonnes pour l'en arracher , mais il
yen a qui ont bien de la peine
62 MERCURE
poury arriver, &les Taureaux
en font biensouventfauterquatre
ou cing tours en l'air avec
leurs cornes. Quandle Taureau
est un peu échauffé , & qu'il se
met àcourir, on voit toutle mondeſe
culbuter les uns fur les autres,
ce qui n'estpas le moinsplaifant
de la Fefte.
Ily avoit le Mercredy- gras
dans la Place de S. Marc, dix ou
douze de ces Combat tout-à-lafois
.Tout est accompagné deTrompetes
, & de Tambours ; & ce
ſont ordinairement de jeunes Nobles
qui tiennent les Cordes, &
qui conduisent le Combat. Ils
GALANT. 63
mettent des Habits de Satin &
de Brocard d'or , tous chamarez
de Point & de Dentelles , avec
des Plumes au Chapeau, desBas
de foye de couleur , & de petits
Patins legersfans talons.
Onfait encor de ces Combats
entre des Chiens & des Ours,
on les attache à terre avec une
longue chaîne , car ils fontplus
dangereux que les Taureaux ,
les Chiens ont bien plus de peine à
les vaincre. La force de l'Ours
eft dans ses pates , & quand il
tient fermement un Chien , il
neferoit pas longtemps à l'étoufer,
fi on ne leſéparoit avec de longs
bastons.
:
64 MERCURE
LeCombatquiſe firdans lePalais
Ducal le Dimanche -gras apres
diner, fut le plus beau de tous,
parce que lesTaureaux n'estoient
point liez, & avoient la liberté
toute entiere. C'est une grande
Court entourée de Galleries de
Portiques ,fur lesquels sont le
Palais du Doge, tout de Marbre
blanc, & les Chambres des Conſeils.
On avoit mis des Balustrades
à chaque Portique , & de
groſſes cordes entrelaffées en rai
Seaux pour empeſcher que les
Taureaux nefortiffent ; mais j'en
vis trois forcer les Baricades ,
un entre autres qui eut affez de
GALANT. 65
vigueur pourſauter par deſſus au
milieu d'un Echafaut , ou estoient
quantité de Perſonnes. On y fit
combatre auffi des Ours , & on
다 finit la Feſte , en coupant la teſte
àun Taureau d'unseul coup d'Epée,
comme on avoitfait devant le
Doge leJeudy précedent , dans la
Cerémonie que je vous way expliquer.
e
LeJeudy gras apres diner, ſe
fit la Feste la plus ſolemnelle de
toutes ; cefut dans la plus petite
des deux Places qui donne ſur la
Mer. LeDoge estoitplacé dans
le Coridor de ſon Palais , ayant
l'Ambassadeur de France aupres
Avril1683. F
66 MERCURE
"
de luy,&tout autourſesfixCon
feillers, &les principauxMagiftrats.
Les Gentils-Donnes eftoientplacées
dans le mefme Coridor,
& Madame l'Ambaſſadrice
de France estoit dans un
Balcon au deſſus du Doge. La
Place estoittout entourrée d'Amphithéatres
, & l'on voyoit tous
les Toits des Maiſons auſſi remplis
de monde que le milieu de la
Place.
Tous les Bouchers de la Ville,
proprement habillez , vinrent en
diverſes Compagnies , avec des
Epées nuës des Halebardes;
&apres avoirpaſſfé en revenë
GALANT. 67
:
devant le Doge, deux des principaux
&des plus adroits , couperent
la teſteà deux Taureaux
en meſme temps , & l'abatirent
chacun d'un seul coup avec un
Epée fort large. En ſuite plu
ſieurs Danceurs de corde , Voltigeurs
& Sauteurs,firentdes tours
fur unThéatrequi estoit dreſſé au
milieu de cette Place ; apres quoy
ony tira un Feu d'artifice , où
estoient les Armes du Doge ,&
des Magistrats qui en avoient
pris le ſoin. Ce qui fut le plus
beau de ce Feu , c'est qu'unHomme,
repréſentantJupiter sur un
Aigle,&tenant le Foudre à la
Fij
68 MERCURE
main , monta au haut de laTour
de S. Marc, élevée de terre de
cent soixante- quatre pieds , par
le moyen d'une Corde qui alloit
rendre de cet endroit ſur le bord
de la Mer; puis quelque temps
apres s'eftant habillé en Renommée
, ayant uneTrompete & un
Guidon àlamain , on le vit voler
du haut du Clocher, juſque
dans un grand Bateau bien avant
dans la Mer, parune autre Corde
qui alloit de l'un à l'autre. Ce
Clocher est élevé de 152. pieds au
deſſus de la Tour, c'est à dire , de
316. piedsde terre.
Ilya encor au deſſus &fur
GALANT. 69
la pointe de cette Tour ou Clocher,
un Ange de Cuivre doré, de
16.pieds de hauteur; il a fur la
teste une Plaque ronde de Cuivre
àjour en forme de lumiere , comme
l'on en met ſur la teſte des
Saints. Cet Homme monta encor
tout debout fur cette Plaque
quandtoute la Feſte fut finie ,
apres avoirdancé deſſus en tournant
de tous les coſtez , il fit vol
tiger un Etcndart, lefaisantpafferpardeſſousses
jambes , &fur
Sa teste, comme une Perſonne qui
feroit l'exercice de la Pique dans
une Court. Ily a 332. pieds depuis
le bas de cetteTour, jusqu'au
70 MERCURE
deſſus de la teſte de l'Ange, &le
pied de Venise est encor un peu
plus grand que celuy de Paris.
Cette hauteurne permettoit de le
voirque comme une Marionnete;
mais on ne sçauroit penfer fans
horreur au péril où il eſtoitexpofé,
principalement à cause de
vent qui ſe pouvoit engoufrer
dans cet Etendart.
L'origine de cette Feste du
Feudy-gras , vient de ce que dans
le douziéme Siecle , Ulric , Patriarche
d'Aquilée , Homme de
méchante vie & excommunié du
Pape,maltraitoit &faisoit querre
continuelle au Patriarche de
GALANT. 71
Grade. La cause de ce dernier
eſtantjuste , il futſecouru par la
République de Venise , enforte
que celuy d'Aquiléefut pris
arreſté en l'année 1162. enméla
teſte à
moire dequoy on a toûjours coupé
un Taureau à pareil
jour, pour fignifier que la force,
&la violence estoit abatuë &
terraffée.
Fay veu encor plusieurs fois
avec exactitude l'Opéra de Saint
Jean Chryfoftome du Roy Infant.
Fay compté jusqu'à 46.
Perſonnes fur cettegrandeMa.
chine portée par fix Eléphans,
maisje n'en aypastrouvedavan72
MERCURE
:
tage. Je croy vous avoir parlé
dun plus grand nombre ; je ne
l'avois veu qu'une fois , &
ayant beaucoup de monde , la
perspective m'avoitfait croire que
quelques Perſonnes du fonds du
Théatre estoient montées sur la
Machine. C'est pourquoy, Madame
, vous aurez la bonté de
corriger cet endroit, & en récompense
, vous augmenterez celuy
des Combatans ſur le Pont dans
lamesme Piece. Ces Combatans
onttoûjours efté cent dix , c'est à
dire , ss. de chaque coſté , ce qui
fait une bien plus grande quantité
dePerſonnes que je ne vous l'avois
- marquée.
GALANT. 73
Les deux ou trois derniers jours
du Carnaval, Meffieurs Grimani
ont voulu donner le divertiſfement
entier, & faire voir aux
Etrangers comment se faisoient
ces fortes de Combats àVenises
c'est pourquoy ils les ontfait com
batre tout de bon , au lieu qu'au..
paravant ils ne lefaisoient que
par des feintes . Ils avoient fait
venirpour cela des Barcarols
Artisans , autant de Castelans
que de Nicolites ; & pour cou
ronner entierement le Carnaval,
ils en firent doubler le nombre le
Mardy-gras, il y en eut cent
de chaque côté qui ſe livrerent
Avril 1683. G
4
74 MERCURE
une furieuse guerre dans les formes
, & où ily eut duſang répandu.
Chaque Party estoit
veſtu de diférente couleur ; &
les Parrains estoient préfens pour
régler les coups , & faire que le
tout ſe fe paſſaſtdans l'ordre.
Je ne puis m'empefcher, Madame,
de vous dire deux mots de
ces Combats pour l'intelligence de
cet Article. Le menu Peuple de
Venise diviſe , pour ainſi dire,
la Ville en deux Quartiers ; les
uns s'appellent Nicolites , à cauſe
de l'Eglise S. Nicolas qui est au
bout de leur Quartier ; les autres ,
Caftelans , à cause du Quartier
GALANT, 75
1
appellé Caſtel , à l'autre bout de
la Ville. De temps en temps, &
principalement l'Eté, ces petites
Gens s'affemblent en grandnombre
fur de certains Ponts de la
Ville , &se défiënt les uns les
autres à coups de poing, mettant
des Habits propres pour cela. Ils
commencent d'abord à monter un
de chaque côté ſur le Pont , &
apres s'estre batus l'un contre
l'autre ſeul- à-feul , & que l'un
des deux a vaincu fon Compagnon,
ils se retirent , & deux
autres prennent la place ; puis
deux autres , juſqu'à ce qu'ils s'échauffent
de telleforte , qu'ils se
Gij
76 MERCURE
batent && repoussent repouſſent tous enfemble
; & ceux qui demeurent maitres
du Pont,font réputez avoir
remporté la victoire. Pour cela,
on choiſit des Ponts quifoient autant
àl'avantage d'un Party que
de l'autre, & le nombredesCombatans
doit estre égal. Comme ces
Ponts n'ont point de rebords, vous
pouvezpenferlaquantitéd'Hommes
qui tombent dans l'eau.
Ily a de chaque côté des Perſonnes
que l'on nomme Parrains,
pour visiter fi chacun eft comme
il doit eftre , fi les Combatans
n'ont point d'anneaux ou de fer
aux mains , qui püſſent bleffer.
GALANT. 77
IlsfontJuges des coups , &font
ceffer le Combat quand ils le jugentàpropos
; car ily a des Loix
que l'on obſerve inviolablement.
Comme par exemple , quand on
ſe bat ſeul-à-feul, celuy qui a
faitfaignerſon Ennemy, a remporté
l'honneur, &ne peut plus
continuer; de mesme quand il l'a
fait cheoirdans leCanal,&quantitéd'autres
Regles qu'ils ont. Il
y a une abondance prodigieuse
de monde à les regarder, & ony
lovëdes Places plus cher qu'aux
plus beaux Opéra. Toutes ces
formalitezſeſont obfervées dans
les deux derniers Combats quife
Gij
78 MERCURE
font faits à l'Opéra du Roy Infant.
On avoit fait tout exprés
un Pontpareil à ceux de Venise,
& on avoit remply l'endroit de
laMer, de quantité de Botes de
Paille, afin que la chute n'enfust
point dangereuse .
Ilme reste encor à vous parler
de la Feste qu'ily eut leMardyoras
au Théatre de S. Luc , où
l'on joüoit l'Opéra deJustin. Ce
fontplufieurs Gentilshommes Venitiens
, qui ont donné cette année
les Opéra de ce Théatre , &
ils voulurent finir le Carnaval
par un Bal ou Feftin, quifut fort
magnifique. Auffitoft qu'on cut
GALANT. 79
finy l'Opéra , & que la plupart
des Gentil-Donnes & Gentil
Hommes Venitiens eurentſoupé
dans leurs Palcs , comme ilfe
pratique affez ſouvent en cette
Ville, l'on mit deux rangs de
Fauteüils & de Sieges dans le
Parterre ou la Salle , qui est fort
grande;&la Simphonieſeplaça
fur leThéatre devant deuxgran
des Tables. Cette Salle estoit éclairée
par trentegros Flambeaux
de cire blanche , de buit à neuf
pieds de long, rangez entre les
Palcs du premier rang, &le long
duThéatre. Le Bal ne fut que
pour les Gentil-Donnes. Elles
Gij
80 MERCURE
estoient toutes démaſquées , ainsi
que ceux qui se promenoient
dançoient avec elles. Ilcommença
àfix heures du foir, c'est à dire
àonze heures demie de France,&
dura toute la nuit jusqu'au
lendemain matin à une ou deux
beures du jour. Durant tout ce
temps, on présentoit aux Dames
-des Taſſes de toutes fortes de Liqueurs
glacées en neige; & ily
avoit une Table contre l'Or
chestre, où l'on en donnoitàboire
aux Hommes tant qu'ils vouloient.
Il s'en diftribua une fi
grande quantité, que lesBarcarols
mesme avoient la liberté
GALANT. 81
}
d'en venir boire. On se promena
durant quatre heures, com
me je vous ay dit que c'est l'u
ſage; apres on dança à la
Françoise, & les Fourlanes.
Vous observerez qu'encor que les
Femmes ayent leurs Gans , il est
de la civilité aux Hommes de
leurprésenter la main nuë pour
Se promener ou dancer , & l'on
donne indiféremment la gauche
ouladroite,ſuivant qu'onserencontre.
Je vous envoye deux Airs de
l'Opéra du Roy Infant , qui a
paſſé pour le plus beau. Je croy
qu'ils ne déplairont pas aux Per
82 MERCURE
ſonnes qui aiment l'Italien. Fay
choiſy exprés ceux- cy , quifont
affez de nostre goust. Lepremier
est plus boufon. Ce font les paroles
que Seftilia dit àDoriclée
Maîtreſſe d'Ergiſte , lors qu'elle
feint d'aprouverson amour. Le
Second est plus grave. C'est ce
que Doriclée dit touteseule, lors
qu'elle est dans l'impatience de
voir Ergistefon Amant qui revient
à Rome. Je les ay eus d'un
des Muficiens de l'Opéra mesme,
& je les ay copiez, afin qu'ils
foient plus corrects . En voicy les
Paroles.
1
83
di
pro
1
ifo
ر
82
mof.
cho
affe
est1
role
M
fein
Seco
que
qu'e
voi
vier
des
نم
foie
Par
GALANT. 83
PREMIER AIR
Chanté par la Margarita , repré-
Sentant Seftilia .
S
I Baccia , ſtringi , e godi
L'amor che t'invaghi
La guancia, l'occhio, il labro
Sia de piaceri il fabro
A l'alma che langui.
Si Baccia &c.
52
Si vanne, corri e vola
Ai rai de la Beltà. -
Un vezzo , un guardo, un riſo
Dia vita al core ancifo
Che l'alma gioirà.
Si vanne &c.
:
84 MERCURE
SECOND AIR......
Chanté par la Florentine, repréſintant
Doriclée Maîtreffe d' Ergifte.
AChilpera di gioire pena è l'aſpettar.
Par che fermo il dì non corra,
Che ſenz'ale il tempo fia,
Ed il Sol l'uſata via
Più non ſappia in Ciel girar.
Achi ſpera &c.
S2
S
Achi ſpera di goder
Gran tormento è l'aſpettar.
Par ch'inCiel ſi fermi il giorno,
Ch'ogni sfera più non vada,
Ed ancor l'uſata ſtrada
Stanco il Sol voglio laſciar.
Achi ſpera &c.
GALANT. 85
Au commencement de ma premiere
Lettre des Opéra , où je
parle de la grandeur du Théatre
de S. Jean Chrysostome, que j'ay
mesuré moy-mesme avec un Pied
que j'ay apporté de Paris , je me
Juis fervy du mot Portique,pour
fignifier une Arcade ; & comme
ce premier Mot se peut encor
entendre pour un Vestibule ,
ou premiere Salle d'entrée , jay
peur, Madame, de ne m'eſtre pas
rendu affez intelligible. Voicy
comme je l'ay voulu expliquer.
Le Théatre des Acteurs a treize
toiſes, & trois pieds de longueur,
&c. Il est ouvert par une grande
86 MERCURE
Arcade, auffi haute que la Salle,
dans l'épaiffeur de laquelle ily a
encor quatre Palcs de chaque côté
les uns ſurles autres ( je veux
dire qu'iln'y en a qu'un àchaque
rang) qui font de la mesme symétrie
que ceux de la Salle, mais
beaucoup plus ornez & enrichis;
dans la voûte de cetteArcade,
deux Renommées , avec leurs
Trompetes,font auſſi en relief,
paroiſſent ſuſpenduës en l'airs
&au milieu , à l'endroit de la
Clef, eſtun Tableau d'une Vénus
qu'un petit Amour carreffe.
५
Apréfent que le temps commence
à estre doux, on va se proGALANT.
87
:
mener en Gondoles dans les petites
Ifles , proche cette Ville, où
il y a plusieurs beaux Jardins.
La plus grande est Muran , où
l'on fait les Verres & les Glaces
de Miroirs. C'est quelque chose
de fort galant, de voir la maniere
dontſefont les petits Ouvrages.
Les Chartreuxfont auffi une
Iſle à euxfeuls, où ils ont autant
de terrain que ceux de Paris . Ils
ne font que 31. ou 32. Religieux,
qui ont chacun une petite Mai-
Son, avec unJardinſeparé, comme
à la Chartreuse deParis.
Nous avons encor S. Georges
Major dans une Iſle, qui est une
88 MERCURE
des plus belles Eglifes deVenise.
Ily a 80. Religieux de l'Ordre
de S. Benoist, qui font pour la
plupart Gentilshommes Venitiens.
Leur Bibliotheque est des
plus belles. Ilsla laiffent ouverte
tous lesjours, matinsoir, &
la rendent publique pour tout le
monde. Leur Jardin est la plus
belle Promenade de Venise ,
c'est comme un Rendez- vous où
l'on trouve toûjours compagnie
pour s'entretenir.
Le divertiſſement des jeunes
Gentilshommes est préfentement
le Ballon. Il y a de grandes Pla
ces pour cela, avec des Barrières
GALANT. 89
?
@Portiques de menuiserie,peints
dorez. L'onyjouë d'une autre
maniere qu'à Paris ; & on
Sefert d'une Machine de bois
que l'on paſſe dans la main ,
qui va jusqu'àla moitiédu coude.
Ce bois est taillé deforte , qu'il
renvoye le Ballon d'une hauteur
extraordinaire. Ceux qui joüent,
font enCaleçon comme à la Paume,
mais ils ont des Chemiſetes
defatin, &des Culotes d'Etofe
defoye.
LesJeuxde Paumefſontblancs,
les Balles noires, au contraire
de ceux de France. Ils ont fort
petits.
Avril1683. H
وه MERCURE
Voila à peupres comme on a
paffé icy le Carnaval. Je fouhaite,
Madame, que vous l'ayez
paffé auffi agreablement à Paris,
ſuis voſtre tres c.
CHASSEBRAS DE CRAMAILLES.
DeVeniſe ce 6. Mars 1683 .
Le Samedy10. de ce mois,
on fit un Service folemnel
pour M le Duc de Roquelaure
dans l'Egliſe des Peres
Récolets , qui eſt le lieu de
ſa ſepulture. Il eſtoit Commandeur
des Ordres du Roy,
Comte d'Aftarac , de Gaure,
de Pongibault, & Montfort,
GALANT.
91
Marquis de Biran , de Puyguillein
, Lavardens , Baron
de Capendeu, Montesquieu,
& autres Places, Gouverneur
pour Sa Majefté &, ſon LieutenantGeneral
en Guyenne.
Son coeur a eſté porté à Roquelaure.
Il mourut dés le
13. de l'autre mois , âgé de
75. ans , apresune maladie de
trois ſemaines ; pendant la
quelle il a donné de conti
nuelles marques d'une parfaite
reſignation aux ordres
de Dieu. Si toſt qu'on luy
eut fait connoiſtre que famaladie
estoit dangereuſe , fon
身
Hij
92 MERCURE
premier foin fut de s'acquiter
des devoirs d'un vray Chrêtien.
Il reçeut ſes Sacremens
le Lundy 1. de Mars , & voulut
toûjours depuis ce tempslà
eſtre affifté de ſon Confefſeur.
Il avoit infiniment de
l'efprit , & toutes ſes reparties
eſtoient promptes, vives,
& pleines de feu. Ses manie
res honneſtes & engageantes
luy avoient gagné toute
la Guyenne , où il eſt gene
ralement regreté. Ce Duc
eſtoit Fils d'Antoine , Seigneur
de Roquelaure enArmagnac
, de Gaudoux , de
GALANT. 93
la
S
SainteChreftie, de Mirepoix,
&du Longart, Baron de Lavardens
& de Biran , Grand
Maistre de la Garderobe du
Roy, Chevalier deſes Ordres,
Sénechal & Gouverneur de
e Roüergue & de Foix , Lieutenant
General de la Haute
Auvergne & du Gouvernement
de Guyenne , & Maire
perpétuel de Bordeaux. Le
Roy joignit à toutes ces qualitez,
celle de Maréchal de
France , lors qu'il eut remis
Nérac, Clérac , & pluſieurs
Lautres Places, dans leur devoir.
Il mourut dans ſa 82.
94 MERCURE
année , apres s'eſtre marié
deux fois. Il épouſa en premieres
noces au mois de Juin
1581. Catherine d'Ornezau ,
Veuve de Gilles de Montal,
Baron de Rogerbrou , & de
Carbonieres , & Fille de Jean-
Claude d'Ornezau , Sicur
d'Aurade & de Noaillan,
Gouverneur de Metz , de la
quelle il eut Jean , Baron de
Biran , Grand Maistre de la
Garderobe du Roy , mort
jeune& fans alliance; Loüife,
premiere Femme d'Antoine,
Comte,puisDucde Gramont,
Pair & Maréchal de France;
GALANT. 95
Roſe, Femme de François de
Noailles , Comte d'Ayen ,
1 Chevalier desOrdres du Roy,
& Mere d'Anne , Duc de
Noailles, Pair de France,Che
valier des Ordres du Roy,
&Capitaine de ſes Gardes du
Corps , Gouverneur de Perpignan,
Catherine , Abbeſſe
de Rhodez , morte au Calvaire
à Paris ; & Marie de Roquelaure,
Femme de Jacques
Efthuer , Comte de la Vauguyon
, Chevalier des Ordres
du Roy , & Mere de
Jacques Eſthuer, Marquis de
Saint Maigrin , Capitaine
4. 96 MERCURE ,
Lieutenant des Chevaux Le
gers de la Garde du Roy, tué
au Combat du Fauxbourg
S. Antoine à Paris le 2. Juil
let 1652. En ſecondes nôces
il épouſa Suſanne de Baffapart,
Fille de Beraut de Baffapart
, Baron de Pordeac,
Gouverneur de Verdun , &
deCatherine d'Herbrail , dite
des Fontaines, Dame de Capendeu.
De ce mariage font
fortis Loüis , Marquis de
Roquelaure , mort au ſervice
du Roy en Lorraine , fans
avoir fait d'alliance ; Gaſton
Jean-Baptiste , Duc de Roquelaure,
GALANT 97
s
F
quelaure , mort le mois paffé,
Jean-Loüis , Comte de Roquelaure,
qui n'a point laiſſé
d'Enfans ; Antoine , Chevalier
de Malte , mort à la
fleur de fon âge, Jacques ,
Marquis de Lavardens ; Armand
, Baron de Biran , tué
en duel ; Loüiſe de Roquelaure
, Femme d'Alexandre
de Levy Marquis de Mirepoix
, & Mere de Gaston-
Jean-Baptiste de Levy, Marquis
de Mirepoix , marié en
1657, à Marie du Puisdufou;
Catherine , morte ſans Enfans
d'Alfonce de Monluc ,
Avril1683. I
98 MERCURE
Marquis de Balagny; Angélique
, mariée à M² de Narbonne
, Marquis de Fimarcon
; & Susanne, morte ſans
alliance. C
Feu M' le Duc de Roquelaure
, dont je vous parle ,
ſervit en qualité de Capitaine
de Cavalerie dans l'Armée
du Roy en 1635. ſe trouva les
années ſuivantes à pluſieurs
Combats &Sièges , fut bleſſé
à la teſte de fon Efcadron
chargeant les Ennemis, & fait
prifonnier à la Bataille de
Sedan en 1641. Enſuite il fut
pourveu de la Charge de
GALANT 99
1
S
e
e
S
S
e
1
1
Grand-Maiſtre de la Garderobe
, dont il ſe démit depuis.
En1644. il ſervit enqualité
de Maréchal de Camp au
premier Siege de Gravelines,
ſe trouva à la prife de Bourbourg
en 1645. au Siege de
Courtray en 16 46. & paflapeu
apres en Hollande avec des
Troupes . Depuis ayant eſté
fait Lieutenant General des
Armées du Roy , il fut bleſſé
au Siege de Bordeaux, & honoré
du Brevet de Duc &
Pair au mois de Juin 1652.
Le 17. Septembre de la meſ
me année, il épouſa Charlote
I ij .
100 MERCURE
Marie de Daillon , Fille puînée
de Timoleon de Daillon,
Comte du Lude, & de Marie
Feydeau , Dame du Bois le
Vicomte
Vicomte , Famille d'une ancienne
Nobleſſe de la Marche
, où eſt ſituée la Terre
dont elle porte le nom. Il
fut creé Chevalier du Saint
Eſprit le 1. de Janvier 1662. &
ſuivit le Roy à la Conqueſte
de la Franche-Comté au mois
de Fevrier 1668. & à la guerre
de Hollande en 1672. De
fon Mariage font iſſus Antoine-
Gafton de Roquelaure,
Marquis de Biran ; & CharGALANT.
IOI
,
lote-Marie de Roquelaure,
Femme de M² le Duc de
Foix.
Le meſme jour 13. Mars ,
mourut Meſſire Vincent
Hotman , Seigneur de Fontenay,
Nancel , Bitry , Morſain,
Vert, Marſigny , & autres
Lieux , Maiſtre des Requeſtes
de l'Hoſtel , & Intendant
des Finances, âgé de
foixante & un an. C'eſtoitun
Homme d'un mérite ſingulier
, ſçavant dans toutes les
belles connoiſſances , &bien
fait de corps. Il avoit infiniment
de l'eſprit , la mémoire
I iij
102 MERCURE
fort heureuſe , beaucoup de
brillant & une éloquence
tres-perfuafive. Il s'eſt toûjours
montré fort laborieux
& affidu dans les fonctions
de ſes Employs , qu'il a remplis
avec une grande eftime,
Toûtenant toûjours fortement
les droits & les intéreſts du
Roy. Il eſt mort d'une maladie
de neufmois , qui a dégeneréen
hydropifie, &contre
laquelle ona épuiſé inutilement
tout l'Art des vrays
Medecins, & des Gens à Secrets.
Pendant tout ce temps
il a donné mille témoignaGALANT.
103
e
i
S
ges d'une pieté veritablement
Chreftienne , & a reçeu tous
ſes Sacremens par les mains
de Male Curé de S. Eustache .
Il a eſté enterré au Tombeau
de ſes Anceſtres , dans l'Egliſe
des Religieuſes de Sainte
Claire , dites de l'Ave-Maria.
Il y avoit un Don Mutuel
entre luy & Madame fa Femme,
ce qui n'a pas empeſché
qu'il n'ait fait pour vingt mille
Ecus de Legs à payer préſentement.
Comme il n'avoit
point d'Enfans , & qu'il
pouvoit diſpoſer de la moitié
de fon bien apres la mort de
I iiij
104 MERCURE
1
ſa Veuve, il en a laiſſé un tiers
à l'Hoſtel-Dieu de Paris , &
fait M³ Hotman ſon Frere,
heritier de tout le reſte. Il
avoit deux Soeurs, dont l'une
a épousé Mª de la Dige Sieur
de Saint Siram , & l'autre M
Portail. Il a eu auſſi un Frere
Chevalier de Malte , quis'eſt
ſignalé en pluſieurs occaſions
pour la Religion. Madame
Hotman ſa Veuve a eſté mariée
trois fois. Son premier
Mary eſtoit M² Lhermite ,
Parent de M des Noyers
Secretaire d'Etat; & ſon ſecond,
M' Machautd'ArnouGALANT.
105
ville. Elle eft Fille de M' Colbert
, mort Confeiller de la
Grand' Chambre au Parlement
de Paris, & Soeur de
M² Colbert Maiſtre des Requeſtes
, & de Madame la
Préſidente de la Court, qui a
épousé M'le Duc d'Atry en
ſecondes nôces . Mr Hotman
a eſté Conſeiller au
Grand Conſeil juſqu'en l'année
1656. qu'il fut pourveu
de la Charge de Maiſtre des
Requeftes. Depuis ce tempslà,
il exerça les Intendances
de Tours, Bordeaux, &Montauban
, & fut choiſy par Sa
106 MERCURE
Majefté en 1663. pour faire la
Charge de fon ProcureurGeneral
en la Chambre de Juſ
tice. Certe Chambre ayant
finy en 1669. il fut fait Intendant
des Finances. Il tire fon
origine d'Allemagne ; & il y
a pluſieurs anciens Autheurs
Allemans de Livres de Droit,
compoſez par ceux de ſa Famille.
Le premier de ſes An.
ceſtres qui vint en France ,
fut Henry Hotman, né àCleves
en 1466. Ce Henry ſuivit
Engilbert , Duc de Cleves,
qui fut le premier Duc de
Nevers. Le Pere de M' Hot .
GALANT. 107
.
1
man s'appelloit Timoleon
Hotman . Il eſtoit Préſident
✓ des Tréſoriers de France de
Paris , & avoit épousé Marie
Marcel, Fille de Claude Marcel
, Maiſtre des Comptes, &
d'Anne Picart ; & de ce coſtélà
il y a pluſieurs alliances
avec les Familles des Boüette,
- Poncet , Vialart , Amelot,
. Charlet , Chippard, de Tavennes,
Maupeou, & autres.
Timoleon estoit Fils de François
Hotman, qui fut Tréſorier
de l'Eſpagne ſous Henry
III. Le Roy Henry IV. le fir
fon Ambaſſadeur en Suiſſe .
コ
108 MERCURE
Il mourut à Soleure , où la
République luy a élevé un
Tombeau. Il eſtoit Fils de
Vincent Hotman , Conſeiller
au Parlemedt de Paris . Hot
man porte party émanché d'argent
&de gueules.
LaVille de Metz a fait une
perte confidérable , par la
mort de Meffire Thomas
Bérard, Seigneur de la Grillonniere
&& de Sorbey , fon
Maiſtre Echevin , arrivé le 8.
de ce mois. Il eſtoit d'une an
cienne Maiſon de Touraine,
alliée aux plus conſidérables
du Royaume , par le moyen
GALANT. 109
(
f
principalement de celle des
Chaſteigners. Il prit le party
des Armes dés ſa plus tendre
jeuneſſe , & fut Capitaine ,
Major , & Lieutenant Colonel
trois fois , l'une deſquel.
les il commanda dans la Ville
de Dunkerque en l'abfence
du Maréchal de Rantzau
, apres en avoir eſté Major;
&une autre, il commanda
dans Thionville , d'où il
fortit pour le Siege de Montmidy
, dans lequel le Roy y
eſtant en perſonne, il s'expoſa
extraordinairement en vifitant
les Travaux par ſes orHO
MERCURE
縣
li
dres , &ſe ſignala dans la fon-
Ction de Maréchal de Camp,
d'un Corps ſeparé qu'il commandoit
, comme il avoit fait
en qualité d'Aide de Camp
en pluſieurs occafions , & fur
tout en cceellllee où il ſauva lavie
auMaréchal de Rantzau, lors
qu'il fut bleſfé & qu'il perdit
une jambe. Apres tant de fatigues
dans les Armées , &
un grand nombre de Députations
en Cour , au nom des
trois Ordres de la Ville de
Metz , il en fut fait Maiſtre
Echevin pour la premiere
fois. Il fit bâtir l'Hoſtel de
GALANT. III
기
L
S
t
人
S
Ville; & fon terme expiré, il
eut ordre de ſe rendre en Suifſe
pour foulager M de Gravelle
Ambaſſadeur de France,
& pour aſſiſter à pluſieurs
Dietes des Cantons. M de
Givry n'eut pas plûtoſt eſté
fait Lieutenant de Roy de
Metz , que chacun jetta les
yeux fur celuy dont je vous
parle , pour remplir la place
de Maiſtre Echevin , qui vaquoit
par cette nomination.
Ainſi avec l'agrément de la
Cour il occupa pour la ſeconde
fois ce premier Pofte
dans la Magiftrature de
1
112 MERCURE
내
Metz. Il eſt mort âgé de 67 .
ans , & a laiſſé deux Fils &
deux Filles . L'Aîné a longtemps
ſervy dans les Troupes
, & le Cadet eſt dans la
Compagnie des Gentilshommes
de Tournay. L'aînée
des Filles a épousé Mª deTillon
ſon Coufin germain, d'une
ancienne Nobleſſe de
Lorraine. On luy a fait une
Pompe funebre , conforme à
ſes employs & à ſa naiſſance,
par ordre de Dame Françoiſe
de Selve ſa Veuve, & qui l'a
déja eſté de M² le Baron de
Semeuſe,GrandBailly deLofGALANT.
113
Tre
raine. Elle eſt Fille de Lazare
de Selve, Préſident à Metz,
qui eſt Petit-Fils de Jean de
Selve , Premier Préſident du
Parlement de Paris . Berard
porte en champ d'argent à la
face de gueules, chargée de trois
Treffles d'or, & accompagnée de
trois Sauterelles definople , deux
en chef& une en pointe ; pour
Suports deux Aigles d'or , &
pour cimier une Couronne de
Comte, Surmontée d'une Fille
naiſſante en Bufte, vestuëàl'antique
, tenant d'une main une
Tour, & une Palme de l'autre.
La Maiſon de Selve porte en
Avril1683. K
a
114 MERCURE
champ d'azur à trois faces, ondées
d'argent.
Nous avons auſſi perdu le
Fils unique d'un de nos plus
conſidérables Hiſtoriens
>
mort àMontauban, au retour
de divers Voyages qu'il avoit
faits en Eſpagne & en plu
ſieurs autres Lieux, où il s'ef
toit acquis une connoiffance
toute particuliere de l'Hiftoi
re & des belles Lettres , de
forte qu'il eſtoit le veritable
Heritier de la ſcience du
grand Hiftorien André du
Cheſne fon Ayeul, decedéen
1640. auquella France eſt reGALANT.
τις
devable de la plus belle antiquité&
découverte de noftre
Hiſtoire de la premiere & feconde
Race de nos Roys , &
de l'illuſtre François du Chefne
fon Pere, qui nous a donné
pluſieurs Ouvrages, entr'autres
les Cardinaux François,
& les Chanceliers de France,
reçeus de tous les Sçavans
avec une approbation generale.
Il y a quatre ou cinq mois
qu'on propoſa le mot de
Torrent, pour matiere d'un
Sonnet , fans aucune contrainte
de Bouts-rimez. Je
Kij
116 MERCURE
vous en ay déja envoyé un,
dont vous m'avez témoigné
eſtre fort contente. Je croy
que vous ne le ferez pas
moins de celuy-cy. Il eſt de
ſaiſon , puis que nous fommes
encor dans un temps de
Sainteté. Ceux qui voudront
changer de ſujet , pourront
faire des Sonnets ſur un Rocher.
GALANT. 117
SUR UN TORRENT.
TE
SONNET.
E reconnois, Seigneur, quej'estois
Lors queje me perdis, en perdant
l'innocence,
Et queje nesçaurois , pour t'avoir
offencé,
Faire une trop severe & longue
penitence.
Se
Jerenonceà ces Licux oùj'ay trop
encenfé,
Contre ce quise doit à ta Divine
Effences
Pouravoir trop parlé, pouravoir
troppensé,
Desplus affreux Defertsje cherche
lefilence.
2
118 MERCURE
Sz
Làje trouve un Torrent, qui tombe
d'un Rocher,
Etpaſſe comme un Trait qu'on vient
dedécocher,
Mais qui s'élargiſſant,finitsoudain
Sa course.
S2
Un Torrent de mes yeux s'écoule en
ce moment,
Qui s'abîme en ton Sein comme
dedansſaſource,
Ouregne un doux reposfans aucun
changement.
Ce Sonnet eſt de M Vi
gnier de Richelieu , qui s'eſt
diverty à écrire , moitié en
Profe , & moitié en Vers,
l'Avanture dont je vay vous
GALANT. 119
faire part. Voicy dans quels
termes il en a fait le recit à
une Dame de ſes Amies .
Aurois esté bien embarassé,
Madame, a répondre à ce que
vous defirez de moy touchant les
Nouvelles, ſans l'Hiftoire que je
viens d'apprendre. Comme elle
est arrivée dans noſtre voisinage,
&qu'elle est véritable dans toutesses
circonstances, j'ay crû qu
elle méritoit de vous eftre envoyée
, & qu'elle estoit digne
de l'agreable ſaiſon du Carnaval,
où nous commençons d'entrer.
120 MERCURE
Un bon Greffier , & Greffier
d'importance,
Dans une grande Ville à ſon aiſe
vivoir,
Lequel greffant en bonne conſcience,
De fon labeur, trois beaux Enfans
avoit.
Sa Femme eftant dans le Tombeau
gizante,
Il ne ceffoir de foûpirer,
Par fon grand deüil, ſe faiſoit
admirer,
Et la vie à ſes voeux ſembloit indiférente.
52
Il neperdoit ny Meffes, ny Sexmons;.
Afin de chaffer les Démons ,
Itjeûnoit deux fois la femaine;
Mais il en avoit un chez luy
Qui
GALANT. 121
:
Qui la nuit chaſſoit ſon ennuy,
Et qu'on ne peut chaffer qu'avec
beaucoup de peine.
Se
Jeanne eſtoit le nom duDémon,
Qui gouvernoit bien ſa Famille,
Et qu'il aimoit auſſi , dit - on,
Aurant & plus qu'il ne faiſoit
ſa Fille.
SE
Jeanne eſtoit belle, on luy faifoit
la Cour;
Et la - deſſus, elle luy dit un
jour,
Maiſtre, un fort bon Garçon me
veut en mariage..
Le Greffier auſſitoſt fit venir le
Garçon,
Le fait donnerdans l'Ameçon,
Avril 1683. L
122 MERCURE
Et luy parle deJeanne avecgrand
avantage.
:
Il s'inſtruiſit parfaitement des
moyens de ce nouveau Prétendant,
&de l'habileté qu'il avoit
au travail. Apres cela , il fit
venir ſon Pere , &la Mere de
Jeanne,& en peu de temps il
arreſta toutes choses au defir des
deux Parties . Il ne reſtoit plus
pour venir au mariage , que de
faire publier des Bans. LeGreffier
quiſe chargea de ce foin, alla
parler auffitoft au Curéde la Paroiffe.
Le Curé en publia deux
les deux Dimanchesſuivans ; &
durant ce temps , le Greffier fit
GALANT. 123
S
qu'il
mille reflexions fur luy-mesme,
fur la perte qu'il alloit e faire de
Jeanne , & fur le besoin
avoit de cette bonne Fille. Mais
(ce qui n'arrive guére auxGreffiers)
Par un prodige étonnant , &
nouveau,
Un fcrupule preſſantſe gliſſa dans
fon ame,
De donner à ceJouvenceau,
Sa Jeanne qu'il aimoit, comme ſa
propre Femme .
Toutes ces reflexions furent fi
du Greffier, puiſſantes ſur l'esprit du
qu'il se réfolut dede prendre pour
luy-mesme celle qui le faisoit
trembler, dans la feule pensée de
Lij
124
124 MERCURE
la voir entre les bras d'un autre.
Le jour ſuivant , il la fit venir
dans sa Chambre , & apres des
tendreſſes extraordinaires , il luy
déclara le deſſein qu'il avoitpris.
Jeanne qui n'eut jamais prétendu
cet honneur, 1.
Puis qu'il paſſoit aufſſi de beaucoup
ſon attente,
Comme Fille reconnoiffante,
L'embraſſa lors de tout ſon
coeur.
3
Iln'attendit pas au lendemain
pourfaire partir un Courrier, afin
d'avoir un Ban de l'Evesque,
Dispense des deux autres.
Les ayant reçeus comme il defiGALANT.
125
1 roit , il alla trouver le Curé, luy
ouvritſon coeur, luy fit connoiſtre
les engagemens qu'il avoit avec
Jeanne, quesa confcience ne
Seroit jamais en repos , s'il ne
rompoit promptement ce qu'il
avoit voulu lier mal-à-propos.
Il luy dit quantité d'autres raifons,
qui porterent le Curéàfaire
ce qu'il defiroit. D'autre coſté, le
Cure envisageoitson propre intéreſt
, & trouvoit pourtant de
grandes difficultez ; mais que ne
fait-on point pourunAmy ?
De plus, s'il eſtoit attaqué,
Il avoit dequoy ſedéfendre.
Tous les deux s'appellant Paqué,
126 MERCURE
1
Ne pouvoit- il pas fe mépren.
dre?
Il publia donc ce Ban àla premiere
Meffe , & donna permiffion
au Greffier de ſe marier où
bon luy ſembleroit. Il alla avec
Jeanne à une Maison de Campagne
qu'il avoit à une lieuë de
la Ville , où le Curé du Village
les maria fans bruit &fans ce
rémonie. Cependant le malheureux
Pasqué s'estoit fait brave,
car il devoit eftre mariéle mesme
jour. Le Feftin estoit commandé
chez un Traiteur , && tous les
Conviez attendoient leanne a .
vec une extréme impatience ;
GALANT. 127
mais ils furent bien mortifiez
quand ils apprirent par unMef-
-ſager qu'ils avoient envoyé, que
Ieanne ne viendroit point. En
effet, elle ne se rendit que le lendemain
chez ſon nouvel Epoux.
Il eſtoit l'heure du Diner,
lors que l'on eut ſervy ſur table,
leGreffier dit qu'il ne vouloit s'y
mettre qu'au Deffert. Quand on
l'aporta,ilpritleanneparlamain,
Et d'une maniere engageante ,
Hdit ; Ecoutez, mes Enfans,
Jeanne par ſa verru , n'eſt plus
voſtre Servante,
C'eſt ma Feme à préſent; foyezluycomplaifans,
Elle vous fera complaifante.
L iiij
128 MERCURE
Ievous laiſſe àpenser, Madame
, quelle fut la ſurpriſe des
deux Garçons , &de la Fille du
Greffier.
*Son Fils aîné luy dit ; Mon
Pere
Quand nous badinionsJeanne,
& moy
Plus qu'il n'euſt eſté neceffaire,
Je ne penfois pas, ſur ma foy,
Pouffer le badinage avec ma
Belle-mere.
Cejeune Homme est tres-bien
fait; il a de l'esprit, de l'étude;
& la faute defon Pere,
&lafienne ,le toucherentfi vi
vement , qu'à l'heure mesme il
GALANT. 129
Se retira dans les Capucins, avec
uneforte réſolution d'y faire pe
nitence le refte deſa vie. La Fille
ne fut pas moinsſenſible au beau
Deffert quefon Pere venoit de
luydonner. Elle ne pût retenir
ſes larmes , qui furent accompagnées
de quelques plaintes; mais
ayant apperçeu un Diamant dans
le doigt de Icanne , elle luy dit
-d'un ton de colere,
Vrayment, Jeanne, c'eſt bien
àvous,
Apres avoir ſéduit mon Pere,
De porter encor des Bijoux
Qu'a portez autrefois ma
→
Mere?
Sur cela, Leanne tira defon.
130 MERCURE
doigtle Diamant, &le préſenta
avec beaucoup d'honneſteté àſa
Belle-fille, qui le pritfans façon,
& qui ne pouvant plus vivre
avecfon Pere, s'alla renfermer
dans les Ursulines , d'où l'on ne
croit pas qu'elle ait jamais envie
defortir. LeCadet, pour ne paroiſtre
pas le feul inſenſible, apres
avoir ditàaffoonn PPeerree, qu'il avoit
fait la chose du monde la plus
bonteusepourluy, alla trouver un
Capitaine qui levoit des Cavaliers,
& s'enrôla danssa Compagnie.
AinfiJeanne,& le bon Greffier,
Sçeurent à Dieu donner deux
Anges,
GALANT. 131
Au Grand Loüis un Cavalier,
Et tous en general, s'acquirent
des loüanges.
Un Mariagefi extraordinaire
Se répandit aufſſuoſt par toute la
Ville, &il n'y eut ny petit ny
grand,
Qui ne fift reproche au Greffier,
Apres cette fainte Retraite,
Que fiJeanne penſoit avoir fait
Maiſon nette,
Elle y laiſſoit pourtant le plus
fale bourbier.
Sur ces entrefaites , le miférable
Paqué qui avoit fçen quelque
chose de ce qui s'estoit paſſe,
132 MERCURE
entrabruſquement dans laChambre
du Trompeur defoy-mefme,
Où plein d'égarement,& comme
àdemy fou,
Voyant dans un Fauteüil ſa Femme
prétenduë,
Il alloit luy ſauter au cou,
Si le Greffier ſoudain ne l'avoit
défenduë.
Pasqué jettant ſur ſon Rival
un regard de travers, s'écria,
Quoy,Monfieur le Greffier, vous
moquez - vous de nous ?
Rendez- nous noutre Fiancée;
Ardé, ne l'on -je pas bravement
carreffée
Mille&mille fois avant vous?
T
GALANT. 133
Comme on ne manque pas de
Conſeils dans les Villes, &fouvent
de Conſeils intéreſſez, les
Parens de Paqué,ſur l'avis qu'on
leur donna,préſenterentRequeste
à Monsieurle Bailly , aux fins
de réparation, & de tous dépens,
dommages & intéreſts ; ce qui
leur ayant efté accordé,
Le Greffier fut contraint de
payer les Viandes,
Ainſi que les Habits levez chez
les Marchands,
Bref toutes les autres demades
Que l'on fit faire aux Complaignans.
(
Mais , Madame, ce n'estpas
134 MERCURE
le tout ; la Justice entreprend le
Curé, of quoy que le Greffier
prenneſon fait &cause, erqu'il
offre déja une somme confidérable
pour étouffer cetteAffaire, on ne
fçaitpas encore ce qui en arrivera.
Si l'évenement mérite de vous
eftre mandé, vous en aurezbientoſt
des nouvelles , &j'auray un
extréme plaisirde vousfairequelquefois
rire aux dépens de nos
Provinciaux.
Nous avons à Rome M²
l'Abbé Servient , Camerier
ſecret participant du Pape,
dont la Charge luy donne un
r
GALANT 135
logement dans le Palais de ſa
Sainteté. Ce logement ayant
eſté cauſe qu'il n'a pû faire
faire devant ſa Porte des Feux
de joye , ſur la Naiſſance de
Monfeigneur le Duc de
Bourgogne , comme les autres
François qui ſont dans la
meſme Ville, fon zele parut
bien plus magnifiquement
lors qu'il eut appris cette
Naiſſance. Il fit repréſenter
un Opéra de Muſique chez
= le Sieur Mario Cianti, Cavalier
Rornain, où toutes les
Perſonnes les plus qualifiées
de Rome ſe trouverent . Elles
(
136 MERCURE
i
y furent régalées de toutes
fortes de rafraîchiſſemens
ſervis en profuſion , & avec
une propreté extraordinaire.
Cet Opéra eut de ſi grandes
beautez , que la Reyne de
Suede ne put s'empeſcher de
prier M l'Abbé Servient de
le faire repréſenter encor une
fois chez elle. Il ne faut pas
s'étonner ſi la Muſique en
fut trouvée admirable , puis
qu'elle estoit de laCompofition
de cet habile Autheur
Don Pietro Pignalta, Maiſtre
de l'Apollinaire . Un tranf
port de joye fi particulier , &
έβαια
GALANT. 137
qui ſe fait diftinguer ſi genéralement
, paroift bien fortir
d'un coeur entierement dans
les intéreſts de fon Prince.
Cet Abbé ne dément point
ſes Anceſtres , dont le zele
pour l'Etat a toûjours fort éclaté.
Nous l'avons veu de
nos jours par M Servient
Sur-Intendant des Finances,
par M. de Lionne Secretaire
d'Etat, ſes Oncles, & par M²
Servient fon Pere, qui a efté
confirmé plus de vingt ans
Ambaſſadeur de France à
Turin.
r
On a auſſi repréſenté un
Avril 1683. M
138 MERCURE
Opéra àGennes dans le Palais
du Prince Doria , où la
plus grande partie du Sénat
s'eft trouvée. On y voyoit
Sainte Françoiſe Romaine ,
qui conſentoit que le Roy de
Naples fiftfon Fils prifonnier,
&ce meſme Fils délivré par
miracle.. Comme chaque
Païs a ſes manieres ,un Pere
Jefuite fit une éloquentePré
dication à ceux qui estoient
affemblez, pour entendrecet
Opérash
Quoy que dans le Carnaval
, on ne donne point ex
traordinairement des diverGALANT.
139
tiſſemens publics à Paris ,
comme c'eſt l'uſage- enbeau
coup d'autres Villes de l'Eu
rope, on ne laiſſe pas d'y faire
des Feſtes auffi galantes &
en auffi grand nombre chez
les Perſonnes qualifiées, que
l'on en faſſe en aucun Lieu de
la Terre. Les Spéctateurs s'y
trouvent toûjours en confufion,
ſans qu'il foit beſoin de
les amaſſer , en publiant le
Spectacle longtemps avant
qu'il ſe donne. Aufſi peuton
dire que chaque Hoſtel
de Paris paſſeroit dans les
Pais Etrangers pour le Palais
Mij .
140 MERCURE
d'un Souverain , & chaque
Quartier pour une tres-grande
Ville. Les nombreuſes
Aſſemblées qu'on a veuës ce
Carnavala l'Hoſtel de Duras,
font une preuve de ce queje
dis. On y a donné pluſieurs
Repréſentations d'un Opéra
nouveau , intitulé L'Amour
Berger. C'eſtoit une Paſtorale,
qui a attiré une telle foule,
que les Perſonnes du premier
rang n'ont pû quelquefoisy
trouver place. Voicyle
Prologue de cet Opéra. Le
mois prochain je vous parleray
de la Piece , & vous en
GALANT. 141
节
1
envoyeray les plus beaux endroits
, avec quelques Airs
notez. Vous ne ferez pas fachée
de les voir , puis qu'ils
font de M² de la Lande, dont
vous ſçavez que le nom n'eſt
pas inconnu à la Cour.
Apresune ouverture où les
Hautbois reprenoient ſur les
Violons,les Fluſtes douces ſur
les Hautbois , & les Muſetes
fur les Fluſtes douces , l'Amour
paroiſſoit en Habit de
Berger ſous lenom de Tircis,
&undes Petits Amours de ſa
ſuite commençoit le Prologue
en chantant ces Vers .
θη 142 MERCURE
९
Eunes Beautez qui voulez
JExplaire,
Venez dans ces aimables Lieux ,
Prenez-bien l'air d'une Bergere,
Et les coeurs prendront dans vos
yeux
Uneflamefincere.
L'AMOUR ..
Suivez le Dieu d'Amour
Dans ce charmant Bocage,
C'eſticy qu'on s'engage,
Et quiſçait bien aimer, ysçaitplaire
àson tours
Onn'estpasvolage
Dans ce beau Sejour..
S2
On n'entre point dans le mystere
Demondéguisement,
On prend!' Amour pour un Amant;
GALANT. 143
Jepaſſe aupres d'uneBergere
Pour un Bergerfeulement.
Je ne me montreguére,
Et qui veut toûjours plaire,
Doitse montrer rarement.
Maisj'apperçois Iris, cette Beaute
touchante,
Qui necroyoitjamais changers
Le vay la vendre inconstante,
Pourmieux la rengager.
Ledépitqui la tourmente,
La rend déja plus charmante
Aux yeux defon Berger.
La Bergere Iris entroit, &
chantoit d'abord ces Vers,
fans appercevoir l'Amour.
Un si juste dépit feroit-il inutile?
Negagneroit- il rien fur moy?
Céladon mesoupçonne, il doute de
mafoy
144 MERCURE
Unsijuste dépitferoit-il inutile?
Ab, qu'il est difficile
D'oublier un Amant
Qu'on trouve encor charmant!
Ab, qu'il est difficite
Derendre uncoeur tranquile,
Apres un grand attachement!
Iris pourſuivoit, apres avoir
apperçeu l'Amour , qu'elle
prenoit pour Tircis.
Mais quelaimable Objet me porte à
l'inconstance!
C'est le charmantTircis , l'honneur
de ce Hameau.
Attaquonsfon indiférences
Un Bergersijeune &fibeau,
Donne unpanchant tout nouveau
Vers une bellevangeance;
Mon coeur charmédesaprésence,
Abandonne
GALANT. 145
7
Abandonne àmon Chien leſoiinnddee
monTroupeau.
DIALOGUE D'IRIS,
ET DE L'AMOUR,
crû TIRCIS.
IRIS.
Toujours reveur & folitaire
Tircis nous quitte, il fuit
nos Ieux?
L'AMOUR crûTIRCIS.
Un Berger amoureux,
Qui nesçauroitplaire,
Doitfuirles Amansheureux.
IRIS.
Tout celebre uneNaiſſance
* Qui fait la gloire de la France,
Et le bonheurdenosTroupeaux".
NosMoutons enfont mesme &plus
gays&plus beaux,
Avril 1683. N
1
146MERCURE
4
छ
Et la réjouiſſance
Quidans ce beau Sejour
Faitd'une nuit unſibeaujour,
Necedepasàlamagnificence
Dela Ville&dela Cour. ৮
Ony, lebonheurde tout le monde
Fait un commun empreſſement .
Tous celebre le don d'une Nymphe
féconde,
Tout brille dans les airs juſques au
Firmament,
يق
Tout est en feufur la terre,&fur
l'onde;
Lanuit dans l'Empirée allume des
Flambeaux
Tous nouveaux,
EtleCiel àson tour veut enfinque
l'on voye
Qu'à noftre exemple ilfaitfon Feu
dejoye.
1
GALANT. 147
L'AMOUR crû TIRCIS.
LeCielfait toûjours àpropos
Desprodiges&des miracles;
Mais le bonheur d'un vray Héros
Eftplusfür que les Oracles
Pour affurer un vray repos.
On n'entend retentirſous nospieds,
furnos teftes,
Que lenom du Conquérant;
LovISparoift auffigrand
Dans nos Feftes,
Quedansses Conquestes.
IRIS.
N'aurez - vouspoint de partaux honneurs
qu'on luy rend?
L'AMOUR crû TIRCIS.
I'ay déjasignalémon zele,
Majoyea pour untemps fait taire
madouleur;
Ie reviens auxſoûpirs, j'en dois à
mon malheur.
Nij
148 MERCURE
Laiſſez-moy,je vous crains,jeveux
estrefidelle.
Parquel charmefecres enchantezvousmon
coeur?
Quoy, voſtreſeul abord cause-t-il
uneardeur?
Apeinejevous vois, Iris, &je vous
aime.
IRIS .
Non, Tircis,je ne le croy pas ,
Ieſçay que vostre amour extréme
Apourobjet d'autres appas.
Ie connois uneBergere
Quifent pourvous de l'amours
Et comme elle a dequoy plaire,
Vous l'aimez à vostre tour.
L'AMOUR crû TIRCIS..
Iris, onfoufre tantaupres d'une Inhumaine,
Etmonfort estfi regoureux ,
GALANT. 149
Que ce n'est qu'en changeantquejo
puis eftre heureux .
Ouy,je vous l'avoûrayſans peine,
Leplaisir d'estre aimé me rendroit
amoureux.
IRIS.
Une Bergere moins cruelle,
Quipouſſeroit pourvous desfoûpirs
enflamez,
Auroit dons lesecret de vous changer
pour clle?
L'AMOUR crû TIRCIS .
Mesfons enferoientfi charmez,
Qu'alors je pourrois bien devenir
infidelle.
IRIS.
Vous l'eſtes donc,&vous m'aimez.
L'AMOUR crû TIRCIS.
Si les premiers regards d'une ame
: prévenuë
Rendent un coeur ſenſible à vos
appas,
150 MERCURE
Si vous estes aimée auffitoft que
connue,
Quand vous aimerez bien, que ne
Serez -vous pas?
IRIS.
Sifans me voir,ſans me connoistre,
Vous avezfçeugagnermon coeur,
Aquelpoint enferiez- vous maître,
Sivous aviez prisfoin d'en eſtre le
vainqueur?
Un Berger, & une Bergere,
paroiſſoient icy , & chantoient
ces Vers .
Les coeurs qu' Amour affemble
Sans le confentement
De la Maîtreffe & de l' Amant,
Sontles mieux unis enſemble.
52
Le bonheurfuit constamment
GALANT. ISI
Les coeurs qu'Amour aſſemble,
Sans le confentement
De la Maîtreffe& de l' Amant.
L'AMOUR crú TIRCIS.
Courons à la réjoüiſſance,
Retournons ànos Ieuxs.
Iesensquemonbonheur commence,
Et les plusdoux plaiſirsſuivent les
coeursheureux.
Celébrons encor la Naiſſance
Du Prince dont le Ciel vient d'honorer
la France.
52
Queson deftin estdoux &beau!
QueSagloirefera nouvelle!
Desplusparfaits Héros,leplusparfait
Modelle, ς
Lereconuoiſtdés leBerceau
Pourfon Imagefidelle.
IRIS.
Queson deftin est raviſſant!
N iiij
152 MERCURE
Quesa gloireſera nouvelle,
Si la Félicitéqui lefuit, qui l'appelle,
Qui l'accueille en naiſſant,.
Eft en tout tempspour luysi riante,
&fibelle!
LAMOUR crú TIRCIS.
Queson deftin est raviſſant!
Quefagloirefera nouvelle,..
S'il est auſſi parfait ,
puissant
s'il eft aussi
Que l'est LOVIS danssa gloire
immortelle!
IRIS.
Quefon destin estraviſſant!
Quefa gloirefera nouvelle,
S'il est auſſi parfait , s'il est aussi
puiſſant
Quejeferay toujoursfidelle!
L'Amour repétoit ces qua
GALANT. 153
tre derniers Vers ; & un
Choeur de Bergers paroifſant
enfuite, un Petit Amour
chantoit ce Couplet.
Rivaux tristes & defolez,
Apresles Biens que le Cielvous envoye,
Sivousvoulez,
Plus d'unsujet dejoye
Viendra guérir vos coeurs troublez .
Quittez pour un temps vosHouletes,
Confiez à vos Chiens leſoin de vos
Troupeaux,
Dancez auſon devos Muſetes,
Meſlez-y mille tons nouveaux .
Depetites Chansonnetes
Soulagentſouvent degrandsmaux.
154 MERCURE
Apres que le Choeur avoit
repété, l'Entrée des Bergers
ſe faifoit. Les Bergers ef
toient,M'le Comte deDuras,
M'le Marquis de Grignan,
M' le Comte de Téride , M
de la Martelliere,& M' Huet.
Quatre Bergeres ſeules ouvroient
l'Entrée, qui finiſſoit
par un Paſſepied figuré; apres
quoy, deux Bergeres , & un
Berger , chantoient ces Vers
fur l'Air de l'Entrée .
C'est icy qu'une belleflame
Rend bientoft les defirs contenss
Désqu'on aime, on ouvre son ame,
Et qui plaiſt, n'yperdjamaisfon
temps.
GALANT. 155
1
On dançoit ſur cet Air, &
on reprenoit le double .
Aquoy fert une amour ſevere,
Pour des coeurs ravis de charmer?
Du mometque l'on cherche àplaire,
Onveut bien entreprendre d'aimer.
La Symphonie recommençoit
l'ouverture.
Ce Prologue doit faire juger
de la bonté des deux Volumes
de laPolitique desAmans,
qui ſe debitent depuis peu de
jours , puis que le Public les
doit à la meſme Perſonne qui
a fait ces Vers . C'eſt un Ou
vrage remply de penſées fines
156 MERCURE
& délicates , & qui ne peut
partir que d'un Homme qui
ſçait le monde , & à qui tout
le ſecret du coeur eft connu.
L'eſprit de celuy qui a compofé
ce Livre , brille d'abord
dans l'Epiſtre , & qui réüflit
dans une Epiſtre dédicatoire,
peut ſe tenir preſque aſſuré de
plaire dans tous ſes Ouvra
ges. On ne peut concevoir
une idée plus haute d'unjeu
ne Seigneur parfaitement accomply
, que celle que cette
Epiſtre nous donne de M² le
Marquis de Lomagne. Ony
voit ce qu'eſt ce jeune MarGALANT.
157
quis , ce qu'il doit eftre un
jour,& tout l'éclat de fon il
luftre Maiſon. Il y paroift
l'Aîné du nom de Levy ,&
defcendu du ſecond Chrê
tien de France , le premier
qui fut baptifé apres Clovis
portant cenom.
- Ceux qui voudront voir
les Armes de tout ce qu'il y
a de Maiſons conſidérables ,
les trouveront dans le Livre
intitulé , Tableaux Genealogi
ques , ou les feize Quartiers de
nos Roys, depuis Saint Loüis jusques
àpréſent ; des Princes &
Princeſſes qui vivent , & de
158 MERCURE
+
pluſieurs Seigneurs de ce Royaume
, par M le Laboureur.
On a mis au devant de ces
Tableaux , un Traité préliminaire
de l'origine & de l'uſage
des Quartiers pour les
Preuves de Nobleſſe , par
le Pere Meneſtrier Jefuite.
Comme il y a quelques Ecufſons
que M'le Laboureur a
laiſſez vuides , parce qu'ils
luy estoient inconnus , je
croy obliger le Public , en avertiſſant
que ceux qui les
ſçauront & ſouhaiteront les
faire remplir , pourront s'adreſſer
au St Jollain Graveur
au
ur.
ces
li
ues
ar
e.
f
a
1s
e
-
S
CS
-
r
GALANT. 159
Ruë S. Jacques , qui a pris le
ſoin de cet Ouvrage , & qui
les gravera inceſſamment.
Cet Article de Gravûre me
fait ſouvenir qu'en vous parlant
il y a un mois , de toutes
les Maſcarades qui ſe ſont
faites à la Cour pendant le
Carnaval , je promis de vous
faire graver celle de la Nôce
de Village, faite par Monfeigneur
le Dauphin. Je vous
ay tenu parole , & voicy la
Pl
Planche que j'en ay fait faire .
Vous la pouvez confronter
avec la deſcription de ma Lettre
précedente, afin d'en exa160
MERCURE
miner les Habits avec plus
d'exactitude & plus de plaifir.
Ils eftoient riches , quoy
que convenables au ſujet; &
n'ayant pû prendre l'air Vil
les Perſonnes qui repréſen
toient les Gens de la Nôce,
lageois , en prenant l'habillement
de Village , on y re
marquoit quelque choſe, qui
imprimoit le reſpect avec la
joye.
laNoce
Il eſt peu de Villes , où le
Carnaval n'ait donné occa
ſion à de pareilles Réjoüif
ſances. On a veu icy de fort
jolis Vers , d'une Mafcarade
GALANT. 161
qui s'eſt faite à Montauban.
C'eſtoit un More qui les préſentoità
une Belle. Les plaintes
qu'il fait font tournées ſi
galamment,qu'il mérite bien
que vous l'écoutiez .
22522522222255252
LE MORE ,
A LA BELLE AMINTE .
Depuis lejourfatal que mon
Je n'ay pû riengagnerpar mafide
lités
C'estavec trop de cruauté
Traiter les Gens deTurcà More.
Avril 1683. 0
162 MERCURE
+
S2
Sans doute qu'à vosyeuxje nesuis
point aimable,
Eftant d'unefigure un peu terrible
àveirs
Mais sije fuis noir comme un
Diable,
Ie nefuispas , Aminte, auffi Diable
que noir.
Se
Ie connois la tendresſſe,&jeſçay que
l'on aime
AMontauban tout commeailleurs;
Car l'Amour est par tout le mesme,
Ilest de tout Païs, &de toutes couleurs.
Se
Ie ne dispute pas àvos Lys la vi-
Etoire,
L'ombre le doit toûjours céder àla
clartés
GALANT. 163
Maisn'en déplaiſe au blanc, lenoir
asa beauté,
Et l'Ebene afon prix, auffi-bien que
l'Yvoire.
22
Si voſtre ame préoccupée
Ne peut s'accoûtumer à ma noire
couleur,
Qu'ilvienne des Rivaux éprouver
mavaleur,
Lemeferay contr'eux toutblanc de
mon Epée.
52
Mais helas ! je prévois qu'Amour,
dont lepouvoir
M'a mis à vos rigueurs en bute,
Nefinirajamais noſtre longue difpute,
Etque nous en ferons toûjours du
blanc aunoir.
O ij
164 MERCURE
I'adorois le Soleil avant que vous
connoistres
Mais vosbeautez , Aminte, ont un
charmesidoux,
Quedés queje vous vis paroiſtre,
Tout mon Encensfumapourvous.
52
Les autres Amans diffimulent;
Moy,je viens fans façon vous dire
monfoucy.
C'estle Soleil qui m'a noircy ,
Et cefont vosyeuxqui me brûlent.
7
زا
7
Enfin , Madame , nous avons
perdu la Signora Donna
Anna Carouſo , cette mer.
veilleuſe Romaine , dont je
yous ay ſouvent entretenue.
GALANT. 165
Elle retourne à Rome, &laifſe
icy une grande réputation.
Son ſçavoir , ſa maniere de
chanter , & d'accompagner
ſa voix avec le Claveffin& la
Lire, & plus que tout cela,
fon eſprit, ſa ſageffe, &famodeſtie,
luy ont fait acquerir
une eſtime extraordinaire
dans ce Royaume , où les
choſes mediocres ne font jamais
admirées, & où depuis le
Regne de LOUIS LE GRAND,
on n'eſt pas accoûtumé d'en
voir des autres Païs qui furprennent.
Cette illuftre Perfonne
prit congé du Roy ces
166 MERCURE
jours paſſez chez Madame
de Monteſpan , où Sa Majeſté
reçeut ſon Compliment
avec ſon honneſteté ordinai
re. On dit qu'on ne peut
mieux parler qu'elle fit , &
que ce Monarque , qui l'a
toûjours traitée avec beaucoup
de diftinction , luy répondit
en des termes , qui
luy faiſant voir l'eftime qu'il
faiſoit d'elle , luy firent bien
connoiſtre & éprouver en
meſme temps dans ſoncoeur,
que c'eſt avec beaucoup de
raiſon qu'on a publié dans le
monde , qu'on ne ſçauroit
GALANT. 167
Papprocher ſans avoir pour
luy de l'adoration . Madame
la Dauphine a reçeu auffi le
Compliment de cette charmante
Romaine , avec cette
civilité qui luy attire tous les
coeurs.
S'il vous a paru extraordinaire
qu'un Homme ait vécu
cent dix-huit ans , vous ne
pourrez apprendre ſans étonnement
, qu'une Femme
ait fait profeſſion de Reli
gieuſe dans ſa ſoixante &
dix-huitieme année. C'eſt
toutefois ce que fitMadame
Huet le 25. du dernier mois,
168 MERCURE
dans le Convent des Carmelites
de Gifors , apres un an
de Noviciat , dans l'étroite
obſervance de toutes les aufteritez
de cet Ordre qui eſt
fort ſevere . Elle eſt Veuve de
M'Huet , d'une des meilleures
Familles du Païs , & compte
dans la ſienne juſqu'à la
quatriéme generation. On
peut aſſurer qu'on ne fait Profeſſion
à cet âge par aucune
conſidération humaine ; &
que ſi toutes celles qui la
font , eſtoient auffi peu en
état de s'en répentir, on n'en
verroit point qui ne fuffent
tresGALANT.
169
tres-contentes d'avoir preferé
le repos du Cloiftre aux vains
tumultes dumonde.
Vous avez sásdoute ſçeuque
M'de Gabaret a fait leVoyage
de l'Amérique depuis un an
avec ſon Efcadre, &qu'iln'en
eſt revenu qu'au mois de Janvier
; mais peut-eſtre ne vous
a-t- on pas encor appris le détail
de cette longue prome.
nade. Un jeune Garde de la
Marine , Fils de feu M de
Vienne-Bufferoles, en a écrit
beaucoup de particularitez.
Il ſeroit fort furprenant que
n'eſtant encor que dans ſa
Avril 1683 . P
170 MERCURE
quinziéme année , il euſt pû
faire des remarques aufli juſ
tes qu'il en fait ſur ce qu'il a
veu dans ce nouveau Monde,
s'il n'eſtoit d'une Famille où
l'eſprit eſt un bien herédi
taire. Cependant comme pluſieurs
chofes luy ſont échapées,
&qu'il m'eſt tombé entre
les mains une deſcription
de ce Voyage, beaucoup plus
exacte & plus ample que la
fienne, je vous envoye la Lettre
qui la contient , afin que
vous en ſçachiez plus de circonftances
.
3
GALANT: 171
}
25525-52255-525222
A ML. C. D. M.
Em'acquite de ma promeſſe
en vous envoyant la defcription
de noftre Voyage de l'Amérique
, pour lequel vous vous
Souvenez qu'on avoit armé à
Rochefort trois Navires du qua
triéme rang, qui ont esté com
mandez par M de Cabaret ,
Chef d'Escadre. Il avoit fous
luyfur le Faucon M² le Che
{ lier d'Arbouville pour Capitaine;
M de Courcelles , & Mile
Chevalier de Valbelle, pour Licu
Pij
172 MERCURE
tenans ; & Ms d'Angoulain ,
de Timbrune &Maret, pourEn-
Seignes.
Le second Vaiſſeau eftoir la
Perle, monté par M d'Amblimont
, ayantM¹ de Perrinet
pourſecond Capitaine ; Ms des
Roches, &du Tast, pourLiente
nans; &pour Enfeignes,M¹s de
Confolain, de Noré,
nery.
de Gra-
Sur la Tempeste, Mts de
Machaut, & du Rivault, Capitaines;
M's de Noyelles , & de
Moicq, Lieutenans ; & M's de
Rompré, du Groloir, &du Lyon,
Enseignes.
GALANT. 173
>
La Flute qui portoit les vivres,
estoit le Large , monté par
M Bardan. M Rouffel estoit
Lieutenant.
r
Cette Escadre, qui avoit pour
Commiffaire M² du Gué, t
pour IngénieurM' Agarat,fortit
de la Riviere de Charante le
7. ou 8. du mois de May1682.
vers le rs. elle alla moüiller
aux Rades de la Rochelle , à la
pointe de chefde Bois juſques au
25. qu'elle fit voile pour la Martinique,
qui eft, comme vous ſçavez,
une Ifle Françoise, où nous
arrivames te s. de Juillet , apres
quarante jours de Navigation
Piij
174 MERCURE
affezheureuse , mais un peu lonqueàcause
des vents contraires ,
que nous eûmes presque toûjours
juſques aux approches du Tropique
, où nous trouvâmes les vents
que l'on appelle Aliſez , qui ne
commencerent à nousfervir qu'en
ces endroits-là. Nous mouillames
au Fort Royal , pouryfalüer
M de Blenac,General des Ifles.
Là le Vaiſſeau nommé la Perle,
rangeant les terres engagnant le
vent aux autres , alla toucherſur
desRoches pourries , d'où il neſe
tira qu'en se voüantsurses Ancres;
&quoy qu'il ne s'en ſentift
pas alors, toutefois il ne laiſſapas
GALANT. 175
)
de s'en trouver fort incommode
dans la fuite ; car dans le retour
de Matances à la Martinique ,
il faisoit tant d'eau qu'il falloir
eftre à la Pompe jour & nuit.
Dés le lendemain on leva l' Ancre
pour aller moüiller au Fort S.
Pierre , où nous arrivâmes leſoir
de tres-bonne heure. Ce Forteft
conſidérable par ses Habitans,
mais il ne vautpas le FortRoyal
pourlaforce. Les grandes allées
d'Orangers que j'y trouvay me
Surprirent fort , moy qui venois
d'un Païs où l'on éleve les Orangers
avec tant defoin & tant de
peine. Nous reçeûmes toute forte
Piij
176 MERCURE
de bons traitemens des PeresFefuites
de ce Païs- là, qui s'occupent
tous tres- utilement, les uns d'une
façon, les autres de l'autre , dans
les employs d'un zele vrayment
Apostolique. La Martinique est
laprincipale Iſle que le Roy ait
dans l'Amérique. Elle est par
tout fort montagneuse & pleine
de bois , mais fort fertile en
Cannes de Suere , qui est le
plus conſidérable revenu de fes
Habitans. Ily croift de bons
Melons, &un fruit tres-agreable
que l'on appelle Ananas. II
ya auffi pluſieurs autres fortes de
Fruits, comme des Goianes , des
A
GALANT. 177
Patates, des Bananes & des Figues,
qui ne font pas comme cel
les de France. Apres avoir pris
dans cette Iſle tous les rafraîchisfemens
neceffaires pour un auſſi
grandVoyage que celuy que nous
allions entreprendre ; je dis grand
Voyage , puis qu'il eft conftant
que les Vaiſſeaux de Sa Majesté
n'avoiet point encorportéfonPavillon
fi loin de ce côté-là , nous
en partimes le 15.Juiller, & arrivâmes
le 17. à la Grenade, qui
eft habitée par des François , &
pardes Sauvages . L'Isle est abondante
en Cannes de Sucre, en
Tabac, &en Tortues. Ily a auffi
178 MERCURE
un Fort , mais qui n'est pas de
grande défence. De la Grenade
nous continuames noftre route à
Vau-le- Vent. C'est en ces termes
qu'on parle en cette Partie du
Monde;par la raisonque ce Paislà
est au Couchant , & que les
vents du Levanty regnent toujours.
Nous fimes donc noſtre route
à l'Oüest vent arriere, &avec
tant de diligence , que le 24. du
mois nous eûmes connoiſſance du
Cap de la Velle, qui eft Terre de
nouvelle Espagne, & continuant
ainſi noftre Sillage, nous vimes,
mais de loin, la Montagne de
Sainte Marthe , que l'on appelle
GALANT. 179
dans le Païs Sierras Nevadas,
qui veut dire en nostre langue,
Montagne de Neige.Cette Montagne
eſt une des plus hautes , ou
laplus haute qui ſoit au monde.
Elle est dans la Zone torride par
303. degrez de longitude ,& par
8. de latitude, &peut avoir30. à
40. heuës de tour. Elle est dans
les terresà 60. lieuës de la Mer;
& on la voit affez distinctement
parun beau temps du Cap deTiberon,
qui est dans l'Iſle de Saint
Dominique , quoy que ce Capen
ſoit éloignéde iso. lieuës. On luy
en donne deux de hauteur, perpendiculairement
depuis leſom
180 MERCURE
met jusqu'au niveau de laMers
ce qui est contre l'opinion desGeographes,
qui veulent que laMontagne
laplus élevée n'ait pas la
moitié de la hauteur de celle- cy.
Mais pour vous faire mieuxconnoiſtreſon
extréme hauteur; vous
remarquerez , que contre l'ordi
naire des terres qui font dans ce
climat, où aucunefraîcheur nefe
peut conferver, celle- cy se voit
couverte de neige dans toutes les
faiſons de l'année. Ily a cela de
particulier en cette Montagne ,
qu'elle est habitée au pied,
unepartie de la Cofte parunpetit
Peuple, qui entreles autresHom
en
GALANT. 181
mes pourroit pafferpour les Pigmées,
dont Pline nous aparlé.
Ces petits Hommes demeurent
dans les bornes de leur Terroir
fans en fortir, o'est à dire qu'ils
n'habitent en aucune maniere a
vec les autres Hommes ; &que
mesme ils fuyent &se cachent
dans des trous, à la veuëseulement
des Perſonnes de noftre taille.
Dans lesſaiſons où ces petits
Peuples ont trop de chaud, its habitent
des endroits de la Monta...
gne plus élevez que leurs babitations
ordinaires ; &quand ils
ont froid, ils reviennent occuper
Leur premier Terroir. Ces Pi
182 MERCURE
gmées viventde gros Mil, dont
ils font du Pain, &boivent d'une
boiſſon qu'ilsfont avec le mefme
Pain. Ils l'appellentOüicou.
Onfait encor de cette boiſſon avec
la racine d'un Arbriffeau appellé
Magure , c'est à dire apres
qu'on en
ment
a tirélleefuc, qui autreempoisonneroit
au lieu de
nourrir. Quant à la Religion de
ce petit Peuple , je n'ay pû en
estre informé.
Le 26. nous demeurâmes en
pane devant Cartageneune heure
ou deux hors la portée du Canon
, pour donner lieu de confidé
rer la Ville à ceux qui n'estoient
GALANT. 182
>
jamais venus en ces Quartiers-là.
L'on voit cette Ville dans une
Presquifle faite par la Mer,
dont l'une des Coftes fait le Port.
Elle est d'une moyenne grandeur,
auffi irreguliere dansſafigure que
dans ſes fortifications , & commandée
par une Eminence, où il
ya un Fort flanqué de quatre
Bastions, revestu de terre, Cartagene
eſt ſituée par trois cens degrezde
longitude, & par dix degrez
trente minutes de latitude
nord.
Le29. nous allames reconnoître
la terre à la Coſte où eft Nombre
de Dios , &le mesme jour
184 MERCURE
nous moüillâmes l' Ancre à Porque
tobelo. Cette Ville,quoy que trespetite,
eſt des plus renommées
des plus conſidérablesde l'Améri
Espagnole, foit pourlabeauté
la bontéde fon Port , qui est
fort vaſte & fi netpar tout , que
les plus gros Vaiſſeauxy peuvent
mouiller en toute afſurance; foit
pour ſa commodité, n'estant éloigné
que de dix-huit lieuës dePanama
, qui est le lieu où l'on dé
charge routes les richeſſes qu'on
apporte du Pérou, pour estre enfuite
voiturées par des Mulets à
Portobelo , où elles s'embarquent
pourla Havane, d'on ensuite on
GALANT. 185
les fait partir pour l'Espagne.
Quand nous arrivames là , ily
avoit actuellement un Vaisseau
chargé, &prestàfaire voile avec
un gres Galion qui l'eſcortoit,&
qui n'a pû empeſcher que les Philibustiers
ne l'ayent pris en Mer,
comme nous l'avons appris depuis.
Quoy que ce Port ſoit auffi confiderable
aux Espagnols que je
viens de le marquer , il n'en est
pas mieux fortifié ; l'entrée n'en
eſtant défenduë que parun méchant
Fort defigure longue tresirreguliere,
qui n'eſtflanquéd'aucune
partie, &qui est commandé
parle Cofteau, au pied duquel il
Avril 1683. Q
186 MERCURE
est bâty. La Ville qui est dans le
fondde la Baye, &qui nese découvre
que lors qu'on est toutprest
d'y entrer , n'a aucune enceinte ,
&& eſtſeulement couverte de deux
petitsRedans qu'on a élevez fur
lepanchant de la Colline, au bas
de laquelle elle eſt aſſiſe. Un Fort
reveſtu de pierre fait la fûreté de
cette Ville. Il estsituésurlepanchant
de la Colline , dontje viens
de vous parler, &n'est en aucune
maniere défendu par le costé
qui regarde la Montagne, nypar
Les deux qui regardent la terre.
Celuy qui regarde la Mer eft
flanquéseulement par deux petits
GALANT. 187
Bastions , qui n'ont qu'une toiſe
demie de flanc; &à l'extré
mité de la Baye on voit une Redoute
quarrée, revestuëde pierre,
qui peut avoir douze toiſes deface.
Voila en racourcy ce que c'estque
Portobelo. On prétend le forti.
fier d'une Citadelle àfix Bastions,
qu'on doit fituer entre deux Rivieres
à demy portée de Canon
des Forts. Nous moüillames aupres
de celuy qui défend l'entrée
du Port . Onyfait garde entout
temps , & nous ne doutâmes point
qu'elle n'yfuft redoublée tant que
nous y fumes . M de Gabaret
voulant découvrir la diſpoſition
I
ه ت
188 MERCURE
des eſprits , députa auffitoftM
de Septen , Major de l'Escadre,
qui s'estant mis en Canot avec le
Pavillon déployé, ent un pourparler
avec le Commandant du
Fort de l'entrée, apres quoy il
fut renvoyé au Gouverneur.
Comme il approchoit de laVille,
il vit venir une Chaloupe ayant
le Pavillon Espagnol , qui luyfit
fçavoir qu'on venoit leprendre.
IIlleennttrraa ddeeddans, &alla trouver
le Gouverneurqui luy donnaAu
dience; il revint ensuite rendre
compte à M² de Gabaret de ce
qu'il avoit negocié. Je ne sçay
pointprécisement ce quiſe traita
GALANT. 189
dans cette conférence , ny dans
celles que l'on eut avec d'autres
Deputez; je fçayſeulementqu'on
leur demanda des Prisonniers ,
&qu'ils répondirent qu'ils n'en
avoient point. Cependantleſoir
fort tard, un Homme vint à la
nage au Bord de M' d'Amblimont
qui rangeoit le plus la terre,
& qui l'ayant reçeu dans fon
Canot, l'envoya en mesme temps
àM² de Gabaret. On apprit de
luy que les Espagnols avoient 17.
ou 18. François,fans qu'il expli
quast s'ils les avoient comme Pri-
Jonniers. Cela donna lieu àM
le Commandant de renvoyeràla
190 MERCURE
Ville dés le lendemain matin,pour
s'y éclaircir de tout. On demanda
ces François au Gouverneur. Il
dit qu'il estoit vray qu'on en avoit
quelques-uns , mais qu'ils
estoient gagez , & non fur le
piedde Prisonniers , & queſi on
les vouloit, on pouvoit les emmener.
Ilsfurent rendus, &distribuez
ſur les trois Vaiſſeaux, tous
en fort mauvais équipage , maigresdefigurez.
Cet incident
ne nous broüilla point ; au contraire
toutſe paſſa de côté&dautre
le plus doucement du monde,
en viſites , civilitez, & présens .
LeGouverneurcommençapardes
} GALANT. 191
rafraîchifſſemens de deux Boeufs
gras, de Vin d'Espagne, de Confitures,
d'Oranges &de Citrons,
qu'il envoya à M² de Gabaret ;
&il reçent de luy une paire de
Pistolets, un Castor, & d'autres
chofes de cette nature. Il régala
àterre les Deputezde l' Efcadre ,
& les fiens furent auffi traitez
dans le Bord du Commandant.
Ils y burent ſouvent laſanté des
deux Roys de France &d'Espagne
avec les ceremonies ordinai.
res, testes nuës, & faisant avec
le Couteau & l'Afſfiete un petit
charivary qui nous parut fort
plaifant.Parmy lesCapitaines &
192 MERCURE
Officiers de Portobelo , il s'en
trouva deux qui avoient autrefois
fervy en Flandre , & qui
parloient affez bien François. Ils
estoient pleins d'une finguliere
veneration pour l'auguste Perfonne
de LoiIS LE GRAND, dont
la reputation s'est étenduë juſque
dans cette extrémité du Monde ,
& juſque chez nos Ennemis
meſme , qui jamais n'enparloient
qu'avec éloge. Come nous avions
affez mal moüillé lapremierefois,
ne connoiſſant pas encor le Port,
leGouverneur nous envoya fort
bonnestement un Pilote , pour
nous faire rentrer & moiller
sesplus
GALANT. 193
plus avant , &mieux que nous
n'avions fait d'abord. Celan'empeſcha
pas que deuxdes Navires
Armadilles qui estoient defarmez,
ne commençaſſentàs'agréer
dés le moment qu'ils nous virent.
Ce fut toutefois pour demeurer
danslePort.
Le 2. d'Aoust nous partimes
de Portobelo , & comme le vent
nous estoit contraire , nous fûmes
obligez de l'oüir , ce qui nous fit
connoistre les Catives , ce ſont
plus de cinquante Iſles inhabitées.
L'onzième du mesme mois
nous découvrîmes l'Iſle de Rotan
ou Goujava , qui est dans le Gol.
Avril1683. R
194 MERCURE
phe de Hondoure par 286. degrez
de longitude, & 16. de latitude.
Cette Ifle n'esthabitée que
par des Corfaires qui s'y viennent
rafraîchir. Nousy trouvames
le long d'un petit Iſlote un
Navire abondonné ; ce qui nous
fit croire que l'on avoit pris , tué
noyé l'Equipage. C'estoit apparemment
un reste de priſe des
ou
Espagnols ;
Philibustiers ſur les Espagnols ;
car outre quelques fers de Cheval
qui estoient restezde la carguaifon,
nous y vîmes pluſieurs Farres
de Vin d'Espagne , & des
Lettres en Espagnol, qui marquoient
que ce Vaisseau estoit
GALANT. 195
J
party du mois de Juin de la mefme
année 1682. Ainsi la prise en
estoit récente.
Le13. Nous découvrimes unpetit
Corſaire qui rodoit autourde cet en
droit , qui ne s'approcha pas de
nous,quoy qu'un coupdeCanon luy
fift leſignalordinaiae d'arriver.On
luy auroit couru fus, fila chose en
avoit valulapeine. Cettetraverſe
de Portobelo à Rotan fut dangereuſe
à cause des Bancs de fable
qui coupent toutes ces Mers.
D'ailleurs les fonds estoient fi
bauts en certains endroits , que
nos Pilotes s'y trouvoientſouvent
embaraffez. Le 25. nous recon-
Rij
196 MERCURE
nûmes l'Iſle das Pins&les Caps
de Corantes &de S. Antoine,
qui font au bout de l'Oüeft de
l'Iſle de Cube. Nous eûmes beau
coup de peine à doubler ce dernier
Cap, &fûmes contraints de
demeurerà la pointe pendantquelques
jours, en attendant le vent
favorable.
le
Le 3. de Septembre nous ran
geâmes Porte- Cavane, que l'on
voit dans la mesme Ifle;
6. nous paffâmes devant la Havane,
qui est le Port le plus confidérable
de tout le Païs. Auffi
l'a-t-on fortifié le mieux qu'on a
pû. Cette Ville est la Capitale
GALANT. 197
de l'Iſle , &leſejour ordinaire
du Capitaine General. Son Port
fert de rendez- vous à tous les
Galions qui apportent l'argent
des Indes , comme auffià tous les
Vaiſſeaux qui viennent de Sain
te Marte , de Cartagene , de
Nombre de Dios, dePortobelo,
de Campéche , de la Veracruz,
&de tous les autres endroits du
Méxique.
Le 7. nous moüillâmes àMatances.
Cefut dans cette traverſe
que nous aperçeûmes la Comete
que vous avez veuë en France,
&dont à nostre retour aux Isles,
nous trouvâmes des Obſervations
Riij
198 MERCURE
que l'on avoit envoyées aux Fefuites.
Nous la vîmes pour la
premiere fois la nuit du 25.au 26.
d'Aoust, la teste au Nord-
Nordest, & la queüe à Oüeft
Sur-Oüeft. Pendant lefejour que
nous fiſmes à Matances,nousy
fumes régalezun PereJesuite
moy ,par unEEssppaaggnnoollllee mmeeiilllleur
Homme du monde. Nous estions
aulieu où l'onfaisoit de l'eau,
où ce pauvreHomme venoitpour
nous voir. Dés qu'il apperçeut.
cePere,il courut àluy, luy baifa
la main , & apres les civilitezordinaires
qu'ils rendent aux Religieux
, il nous donna jourpour
GALANT. 199
diner chez luy . Nous nous trouvâmes
au mesme endroit où nous
l'avions veu la premiere fois . Il
nous y prit en Canot , & nous
fit remonter laRiviere environ un
quartde lieuë,juſques àſa Cafe.
Comme nous en approchions, nous
vîmes fon Negre fortir du Bois,
avec un Cochon tout preſt àmettre
au feu , dans une broche de
bois qu'il portoit fur son épaule.
Nous entrâmes dans la Cafe. On
mit le couvert , où pour Linge,
pour Affietes, &pourPlats, deux
Feuilles de Bananierfurent étenduës.
Le Cochon eftant rosty, on
befervit fur ces Feuilles , &rien
R iiij
200 MERCURE
davantage , jusques au boüilly
qu'on fervit apres. Il confiftoit
encor en Cochon boucaré &
boüilly, avec unefi grande quantité
de Poivre , qu'on n'en pou
voit mettre fur la langue ſans
fentirun feu insuportable. Pour
du Pain &du Vin , il eustfallu
s'enpaffer, fi quelques Gens de
nos Bords qui furvinrent n'en
euffentfourny; mais comme ily
en avoitpeu , pour le nombre de
Perſonnesque nous estions , onſe
Sauvafur la Caſſave , & l'eau
fraifche. Un autre jour , pour
nous rafraiſchir, nous entrames
dans la Baye de Marances , qui
GALANT. 201
e
eſt dans la mesme Ifle de Cube.
Nousy fiſmesde l'Eau , du Bois ,
de laViande,duPoiſſon , &en
fin de toutes les choses neceffaires
à la vie. Cette Baye eft grande,
mais il n'y a pas moüillage par
tout. Ce n'estpas leſeul defagrément;
on effuye encor celuy de
n'y trouver aucun Habitant. Si
cela est un mal , il est adoucy par
la grandequantité de Chaffeque
l'ony rencontre , consistant en
BoeufsSauvage, Haras, Perroquets,
(t) une infinité d'autres
Oyſeaux bons à manger. Nous
ytrouvames , entre autre Gibier
une espece de Rats , beaucoup
202 MERCURE
plus grands & plus gros que
nos Chats , qui ſe tiennent fur
des Arbres le long des.Rivieres,
&qui ne s'enfuyent point pour
voir apres euxpluſieurs Chaffeurs.
Ony trouve encor pour rafraifchiſſement
, d'une nature de
Choux, qui ſontſur la cime d'un
tronc fortspongieux , & qui ont
depuis 30. juſques à so. pieds de
baut. On mange ces fortes de
Choux en diverſes manieres , en
foupe, en salade, & à la poivrade.
La Peſche est abondante en
cette Baye , & l'on y prend de
toute forte de bon Poiffon. On a
auſſi le plaisir en allant pescher
GALANT. 203
des
dans les Rivieres qui tombent
dans la Baye, de cüeillir du (reffon
autant qu'on en veut ; Il est
Semblableàceluy d'Europe. Outre
tous ces biens quifont donnez
par la Nature , elle y donne encor
du Sel en abondance
Fruits de diverſes manieres ; entr'autres
des Prunes qu'on appelle
de Monbin , & des Raisinsde
deux especes . Cet agreable Païs
est, comme je l'ay déja dit, dans
Iſle de Cube, laquelle a,felon les
Obfervations desGeographes,280.
lieuës de long , & 40. lieuës de
large. Elle est située entre 289.
&301. degrez de longitude, &
204MERCURE
20. 22. de latitude, c'est à dire
lieuës lieuës duTropique du Cancre.
que son côté plus Nord eft à 30.
Le 19. nous partimes deMatances
pour aller débouquer par
Bahama , où les vents de Nord
forcezſont extrémement à craindre
, à cause du peu d'espace du
Détroit, qui a d'un côtéla Terre-
Ferme ,& de l'autre les Isles,
contre lesquelles il est dangereux
d'aller brifer; outre que les Courans
eftanttres- rapides, fila Mer
vient à eftre agitée par de gros
vents, tels quefontceux du Nord,
quand ils tirent en cet endroit-là,
le peril est grand pour d'auffi
GALANT. 205.
petits Vaisseaux qu'estoient les
nostres. Nous paſſames neant.
moins heureusement-ce Canal,
qui a 25. lieuës de large, & 60.
lieuës de long. Il est entre 24.
27. degrez de latitude. Nous
coſtoyames enfuite toute la Flori
de jusqu'à la hauteur de la Bermude,
où nous trouvâmes les
vents pour la Martinique , que
nous découvrîmes dés le matin
24. Octobre , & où nous allames
moüiller le 26. au Fort Saint
Pierre. Ily avoit prés de trois
mois & demy que nous en eftions
partis . On nousy apprit la nouvelle
de la Naiſſance deMonfei206
MERCURE
A
gneur le Duc de Bourgogne.
Le jour des Morts 2. de Novembre,
nous partîmes encor de la
Martinique pour retourner à la
Grenade , ou nous primes M
de Gabaret, Frere de noftre Commandant,
quien est le Gouverneur.
Nous le paſſames avec Madamesa
Femme à la Martinique,on
elle vouloit fairefes couches , &
où nous arrivâmes le 16. Dans
cette traverse , un petit Esquif
chargéde quatre ou cingAnglois ,
parut à la venë des Vaiſſeaux .
M de Gabaret arriva fur eux
pourſçavoir ce que c'estoit ; &
futfortſurpris, lors qu'il vit ces
GALANT. 207
Misérables , qui à peine pouvoient
remuer la rame pour accoſterle
Navire , tant ils estoient
fatiguez par lafaim, lafoif, le
mauvais temps , & les coups de
Mer. Les ayant enfin reçens
dans ſon Bord, il apprit d'eux
qu'ils venoient de Tabaco , d'où
les mauvais traitemens qu'on leur
avoitfaits, les avoient contraints
de partir, de ſe mettre, comme
pardeſeſpoir, à la mercy des flots
dans cet Esquif, où le peu deproviſions
qu'ils avoient leur ayant
manqué depuis cinq jours , ils
avoient beaucoupſouffert. Cefut
une bonne fortune pour eux de
L
208 MERCURE
nous avoir rencontrez; carà la
route qu'ils faisoient, ils alloient
donnerſur quelqu'un des Grenadins
, où ils feroient morts de
faim,ouàS.Vincent endangerd'y
eftre tuez par les Caraybes qui occupent
l'Iſle,&quiſont Ennemis
irréconciliables des Anglois.
Si-toft que nous fumes de retour
àla Martinique, M² de Gabaret
donna ſes ordres , & marqua
un jour pour celebrer la Naiſſance
de Monseigneurle Ducde Bourgogne.
Cejour estant venu ,
vit dés le matin tons nos Vaifſeaux
ornezde leurs Flames,Pavillons,
& Pavois , &tout leur
On
GALANT. 209
Canon dehors. La cerémonie
commençaparune Piece deThéatre
que repréſenterent les Creolbes
de cette Ifle , exercez depuis fi
bes de
longtemps par le Pere le MercierJesuite.
Les Creollesfont les
François nez dans l'Isle. L'Afſemblée
estoit des plus belles qu'on
aitjamais veuë en ce licu-là. Il
Iavoit deux Gouverneurs , M
de Chambly, & M² de Gabaret
Gouverneur de la Grenade, deux
Intendans & deux Intendantes,
avec leurs Familles
r
د un Chef
d'Escadre , tous les Capitaines &
Officiers de la mesme Escadre,
enfin toutes les Perfonnes con-
Avril 1683. S
210 MERCURE
fidérables de l'Isle. L'ouverture
du Theatre ſe fit par l'explication
d'un Embleme , ayant pour corps
un Soleil , dont l'image estoit refléchie
d'un Miroirsur un autre,
ave ce mot, Par inutroque. Il
estoit aisé d'en faire l'application
au Roy, qu'on voit reproduit en
quelque maniere dans la Perſonne
de Monseigneur le Dauphin,
dans celle de Monseigneur le
Duc de Bourgongne. La Piece
futterminéepar une repréſentation
des quatre Parties du Monde
, qui ſe diſputoient l'honneur
d'eſtre la premiere ſous la domi
nation de LoiIS LE GRAND.
GALANT 211
L'Amérique fit merveille dans
cette dispute. Ce Divertiſſement
estantfiny ,M de Gabaret prit
le Pere Poincet, SuperieurGeneral
des Jefuites aux Iſles avec
quelques Peres , pour chanter le
Te Deum dansfon Bord. On
fit trois décharges de Mousqueterie,
les trois Vaiſſeauxse répondant
les uns aux autres , & en-
Suite on entendit le Canon, quifut
parfaitement bien ſervy.
Quelques jours apres nous allâmes
à la Guadeloupe , appellée
communément Gardeloupe..
Nous y estions attendus pour les
Réjouiſſances qu'ony avoit pré
S ij ,
212 MERCURE
parées dans l'occaſion de cettemefme
Naiſſance. M' Inffelin.en
voulus faire les frais ,par recon.
noiſſance de la gratification qu'il
a receuë de Sa Majesté. Nos
Officiers ne furentpas platostdef
cendus à terre , qu'apres les civilitez
accoûtumées , on les fit entrerdans
la Salle de Male Gouverneur
, où ily avoit Table onverte
pour toutes les Perſonnes
confiderables. D'autres Tables
eftoient dreffées dehors ,ſous une
Galerie couverte de Feüillages
de branches d'Arbres . Ony donnoit
place àtout le monde. Com
me nous arrivâmes d'affez bon
GALANT. 213
matin , on commença par unfort
grard déjeuner, apres quoy on fe
rendit à l'Eglise au milieu de la
Mousqueterie rangée en hayede
côté d'autre . Le Pere Imbert
Superieur celebra la grandeMeffe,
& fit ensuite un Discours
fort éloquent à la loüange du
Roy , & de toute la Famille
Royale. Ce Discoursfutſuivy du
Te Deum , lequel eftant achevé,
M² le Gouverneur , M² de
Gabaret , & tous les Officiers de
nos Bords, marcherent auſon des
Tambours & des Trompetes , &
allerent à la Place où estoit un
Feu d'artifice , disposé en Pavil214
MERCURE
1
*
lon cantonné de quatre grands
Pots de feu. De ce Pavillon couloit
une Fontaine de Vin à la
quelle ils burent tous les fantez
Royales , puis retournerent difner
chez le Gouverneur, laiffant
couler la Fontaine pour les Soldats
& pour tout le Peuple qui
les ſuivit, &dont plufieurs allerent
encor mangerſous laGalerie,
où l'on fervit les Tables pour
tout le monde, avec une magnifi.
cence extraordinaire. Durant le
Repas, les Violons,les Trompetes
& les Tambours , ne cefferent
point de ſe faire entendre. L'apreſdinée
il y eut Bal jusqu'au
GALANT. 215
foir; &sur l'entrée de la nuit
on alluma le Feu de joye, auquel
fucceda celuy d'artifice. Les Flames
du Pavillon estoient garnies
de Friſes,de Festons,&de Feüil
lages entre-meflez de Fuſées volantes.
Le Canon & la Mousqueterie
tirerent à diverſes repriſes.
D'uncôté estoit une partie desHabitans
à cheval enon Escadron, Escadron , dede
l'autre le reste à piedenBataillon.
Le Pere Imbert mefme nese contenta
pas de ce qu'il avoit fait
le matin. Il voulut encor fignalerfon
zele le foir par une Illumination
, ayant élevé devant la
Porte de ceux de ſa Compagnie,
216 MERCURE
une face de Pavillon garnie de
Lampes allumées, outre les autres
Feux diſpoſez en longfur deux
grands Perrons , l'un plus élevé
que l'autre. Au défaut desTrompetes
des Tambours, il fit ven'r
tous les Negres, Hommes &
Femmes , quiſur l'espérance d'un
coup d'Eau-de- Vie , firent retentir
toute la nuit les cris de Vive
le Roy.
Nous quittames cette Isle le
3. de Decembre , & arrivâmes le
s. à S. Christophe , où nous laif-
Sâmesles Angloisque nousavions
trouvez dans l'Esquif. Nous en
partimes le lendemain pour
France,
2
GALANT. 217
Serions
France , entre dix & onze heures
de nuit , & nous y
arrivez le mesme mois , fi les
vents contraires ne nous euffent
retardez. Le manque de vivres
nous obligea meſme de relâcher à
Brest, ne pouvant gagner ny la
Rochelle ny Rochefort. Les deux
premieres nuits que nousy paffames
furent fi mauvaiſes , que
nous nous trouvámesfort heureux
de nous voir en lieude fûreté.Un
Vaiſſeau Marchand que nous avions
rencontrédeux ou trois jours
auparavant , faiſant voile pour
Cadiz, n'eut pas le meſme bonheur.
Ilfut extrémement batu de
Avril1683. T
218 MERCURE
la tempefte , &contraint de re
lácherapres nous. L'équipage alla
piednuds à uneEglise deNoftre-
Dame àBrest , s'acquiter d'un
Voeu fait dans le périldu naufrage.
Nous vîmes enfuite ces pauvres
Gens dans les Fours des
Magazins du Roy, quifaisoient
rempezer les Toiles dont ils alloient
trafiquer, &que les coups
deMer avoient toutes noyées&
perduës. Pournous,quoy qu'avec
moins de danger, nous ne laiſſames
pas d'eſtre batus de l'orage,
&d'un coup unique deTonnerre.
La foudre tomba fur nos trois
Bords, y bleffa plusieursMa
GALANT.. 219
telots, mais legerement, n'y ayano
eu qu'exhalaiſon fans caillou. Je
tiray cet avantage du mauvais
temps, qu'il me donna occafion de
voirun des plus beaux Ports de
France. Et effet, ilfaut avoir veu
Brest &Ses Vaisseaux,pour bien
concevoir ce que SaMajesté peut
entreprendre,&executerfur Mer
quand Elle voudra.
Le17. deJanvier,parunventdu
Nord-Oüeft, nous appareillámes
pour nous rendre à Roch fort , où
nous ne pûmes arriver que le
23. apres avoir fait sooo. lieuës
en droite route , & par conséquent
prés de 6000. par les de
Tij
220 MERCURE
tours que nous avons esté obli
gez de faire.
4
On a eu avis que M' le
Comte de Gondrin épouſa
Mademoiselle de Pochonne
fur la fin du Carnaval. Le
Mariage s'eſt fait dans la
Ville d'Aqs, dont Male Marquis
de Pochonne , Frere de
la Mariée , eſt Gouverneur,
auſſi- bien que du Chaſteau,
Ils font fi connus l'un & l'autre
, tant par leur naiſſance,
que par les divers employs
dont nos Roys ont honoré
leurs Anceſtres , que ce leGALANT.
221
roit inutilement que je parlerois
de leurs ſervices . L'Hif
toire de France en rend de
glorieux témoignages. La
Cerémonie des Fiançailles
fut faite dans l'Eglife Cathédrale
le Dimanche-gras
à dix heures du foir , par M
de Bergoing , Vicaire General
de M' l'Eveſque d'Aqs.
Le Diſcours qu'il fit aux
Fiancez ſur l'état qu'ils alloient
prendre, charma toute
l'Aſſemblée, qui ſe rendit en
ſuite au Chaſteau, où il y eut
Bal juſqu'au jour. M² le
Comte deGondrin , & Ma-
Tiij
222 MERCURE
de
demoiſelle de Pochonne, ne
s'y firent pas moins admirer
par leur bon air à la Dance,
que par la magnificence
leurs Habits. Ils allerent re-
-cevoir le lendemain la Benédiction
Nuptiale , & eurent
la fatisfaction de voir les Ruës
pleines de Peuple , qui leur
Touhaitoit toutes fortes de
félicitez dans leur mariage.
La foule avoit efté fi grande
le foir precedent dans la Cathédrale,
que M' le Marquis
de Pochonne fit mettre des
Gardes aux Portes de l'Eglife.
Ils trouverent au retour, dans
GALANT. 223
la Place de Pochonne, divers
Détachemens des Compagnies
de la Ville , leurs Officiers
à la tefte, qui leur marquerent
leur joye par pluſieurs
décharges de Moufqueterie,
àquoy la Garniſon
du Chaſteau , qui en bordoit
les Remparts , ne manqua
pas de répondre. Le bruit du
Canon ſe fit en ſuite entendre
fort loin . Lors qu'on fut
rentré dans le Chafteau , on
trouva un magnifique Dîné,
où tout ce que l'on pouvoit
donner dans la Saiſon fut
ſervy en abondance. L'a
Tinj
224MERCURE
preſdînée les Mariez reçeurent
les Complimens de tous
les Corps de la Ville , & des
plus conſidérables de l'un &
de l'autre Sexe, qui s'emprefferent,
chacun en particulier,
à leur venir témoigner leur
joye. Le Soupé ſuivit avec
autant de magnificence & de
propreté qu'on en avoit veu
au premier Repas. Il y eutun
ſecond Bal dans le meſme
Sallon où l'on avoit déja
dancé. Il eſtoit éclairé de
quantité de beaux Luftres,
& orné de pluſieurs grands
Miroirs , dont la reverbera
GALANT: 225
tion faiſoit un effet tres-agreable.
On avoit illuminé les
Feneftres en dehors , & ces
Lumieres ſembloient inviter
tous les Habitans à prendre
partàlajoye qui régnoit dans
le Sallon. Aufſt leur vit-on
donner toutes les marques
poſſibles de celle qu'ils ref
ſentoient. Ces réjoüiſſances
dureret pluſieurs autres jours
avec le meſme ordre, &une
tres-bonne Symphonie.
Si vous avez craint une
rechute pour M'le Chance.
lier , fur le bruit qui a couru
qu'il eſtoit encore indiſpoſé,
226 MERCURE
cette crainte vous a eſté commune
avee bien du monde,
eſtant certain que ce grand
Miniſtre , qu'on a toûjours
veu , dans les temps les plus
facheux , inviolablement
taché aux intéreſts de fon
Maiſtre , eſt aimé de tout ce
qu'il y a de bons François.
at-
Son indiſpoſition a duré fort
peu de jours , & ſa ſanté pa
roift à préſent aſſez affermie.
Comme apres le Roy & l'Etat,
il n'a d'attachement que
pour ſa Famille, il n'eſtoit encor
que convalefcent le mois
paffé, lors que pour luy don
GALANT. 227
ner des marques de fon ami
tié, il voulut bien s'expoſer à
lafatigue de tenir fur lesFonts
deux Enfans en meſme jour.
Il fe rendit exprés pour cela
dans l'Egliſe de S. Sulpice.
Je n'en dis pas davantage,
pour ne point bleſſer ſa modeſtie
, qui a toûjours eſté
genéralement reconnuë .
Me le Marquis de Villequier,
Fils de M'le Duc d'Aumont,
& Petit-Fils de ce digne
Chancelier , preſta au
commencement de ce mois,
Serment de la Charge de
Premier Gentilhomme de la
228 MERCURE
Chambre, dont le Roy avoir
accordé la Survivance à M
le Duc d'Aumont pour ce
jeune Marquis. Il eſt bien
fait , & promet beaucoup ;
mais que ne doit-on point
attendre du Petit - Fils d'un
fage Chancelier , & d'un fa
meux Maréchal de France,
&du Neveu de Mº de Lou
voys ?
Je me contentay de vous
apprendre ily a un mois que
Madame de Rambures eſtoit
morte , il faut aujourd'huy
vous en dire davantage. Elle
eſtoit Soeur de Madame de
GALANT: 229
Rannes , qui a épousé en ſe
condes Nôces M² le Prince
de Montauban ; Fille de M
de Bautru,Comte deNogent,
Capitaine de la Porte de la
Maiſon du Roy ; & Veuve
de René , Marquis de Rambures
, Comte de Courtenay,
mort à Calais l'onziéme de
May 1671. en ſa 39 année,
enterré avec ſes Anceſtres au
Convent des Minimes d'Abbeville
, fondé par André de
Rambures, Senéchal de Ponthieu
, ſon Triſaycul. Cette
Maiſon de Rambures eſt une
des plus anciennes de Picar,
230 MERCURE
die , fortie de David , Sire de
Rambures , Fils de Charles de
Rambures,Chevalier desOr
dres du Roy, Gouverneur de
Bergerac & de Dourlens, qui
apres avoir eu le bras droit
coupé , mourut en 1633. des
bleſſures qu'il avoit reçeuës
en pluſieurs Sieges de Villes,
&Attaques de Places. Il avoit
eu deux Freres , morts auſſi
dans le ſervice, ſçavoir, Jean
de Rambures , Meſtre de
Camp de ſon Regiment de
Rambures, en 1637. & François
de Rambures , Meſtre
de Camp du meſme Regi
GALANT. 231
ment, en 1642. Ce dernier
fut tué devant Honnecourt,
& le premier , apres s'eſtre
ſignalé aux Sieges de la Rochelle&
de Saluces, ſe trouva
à celuy de la Capelle , où
ayant eſté bleſſé dangereuſement,
il en mourut quelques
jours apres.Ce n'eſt pas d'aujourd'huy
que ceux de cette
Famille ſont morts dans le
Lit d'honneur. Henry de
Rambures , Chambellan ' du
Roy Charles VI. & Gouverneur
de Gravelines , eut la
meſme deſtinée en 1406. devant
le Chaſteau de Merch
232 MERCURE
pres Calais ; & David, Sire
de Rambures , ſon Fils , auſſi
Chambellan du Roy , &
Grand-Maistre des Arbalef
triers de France, fut tué avee
trois de ſes Fils, Jean,Hugues ,
& Philippe de Rambures, en
1415. à laBataille d'Azincourt .
Oudotde Rambures fut auffi
tué à la Priſe de Rouen en
1562. Rambures porte , d'or,
à trois faces de gueules. Il y a
des Alliances tres - confidérables
dans cette Maiſon,
avec celles de Bourbon-Ligny
, Anjou , de Melun , de
Berghes, la Marck, de Cré-
3
1 GALANT. 233
quy , de Montluc , Boulainvillier
, Hallüin de Piennes,
Drucat, Chippard,Cambron,
Auxy, Seerrvviinn,&&aauutres...
M le Marquis de Fontenille
, qui vient d'épouſer
Mademoisellede, Meſme,
Fille de M le Préſident de
Meſme , eft de cette meſme
Maiſon de Rambures du
coſté de Madame ſa Mere,
& d'une des plus illuftres
Maiſons de Picardie .
Les forces du Roy , toûjours
victorieuſes ſur terre &
fur mer , ne triomphent pas
ſeulement lors qu'elles font
Avril 1683. V
234 MERCURE
en corps, mais il n'y a point
d'occaſion où elles ne rem
portent des avantages proportionnez
à leur nombre,
& l'on pourroit dire que l'on
reçoit preſque chaque jour
des nouvelles de leurs Vitoires.
M le Marquis de
Preüilly a repris ſur les Corfaires
d'Alger un Vaiſſeau
Marchand Portugais , dont
ils s'eſtoient rendus maiſtres,
& qu'ils menoient à Alger.
M le Comte d'Etrées a
auſſi repris ſur ces meſmes
Corſaires unVaiſſeau de Saint
Malo , chargé de Salines , &
GALANT. 235
monté de foixante & cinq
Turcs.
La Flote de 42. Navires
Maloüins eftant partie de
Toulon , eſcortée de deux
Vaiſſeaux de Sa Majesté, fut
ſurpriſe de la tempefte , qui
la ſépara en trois Eſcadres,
l'une de 20. l'autre de 13. &
la troifiéme de 9. Navires.
Cette derniere , eſcortée par
leCheval Marin , que commandoit
M de Belle - Ifle,
trouva un Vaiſſeau d'Alger
fous le commandement d'un
Renegat. Sur ce Vaiſſeau eftoient
36. Pieces de Canon,
Vij.
236 MERCURE
ب
&400. Hommes. Celuy du
Roy le pourſuivit ſi vivement,
qu'il le mit en neceflité de
combatre , ou de virer vers
les neufNavires Marchands.
Le Capitaine, apres un Confeil
tenu , prit le party d'aller
s'échoüer à la Coſte. Il fit
mettre le feu au Navire , &
tout l'Equipage gagna la terre.
Pluſieurs Eſclaves Chref
tiens profitant de l'occafion ,
vinrent ſe jetter au Bord du
Vaiſſeau du Roy.
Je ne vous parle point de
quantitédeConverſions conſidérables
qui fe font icy de
GALANT. 237
jour en jour. Je vous apprendray
ſeulement celle de la
Niece d'un Miniftre , parce
qu'il ſemble que ces fortes de
Perſonnes eftant mieux inf
truites que les autres dans la
Religion Prétenduë Reformée
, n'en font jamais abjuration
, qu'elles ne convainquent
en quelque maniere
ceux de ce Party , qu'elles
l'ont trouvée pleine d'erreurs.
Cette nouvelle Catholique
s'appelle Magdelaine Scalberge.
Elle eſt de Sedan , &
Niece de Me Scalberge , Miniftre
de Chartres . Elle ab
238 MERCURE
jura le Dimanche des Rameaux
, entre les mains du
P. Alexis du Buc , Théatin ,
en préſence de pluſieurs Perfonnes
de qualité.
Tous ceux qui ont de l'ef
prit & du mérite , ont pris
tant de part à la juttice que
le Roy a rendue à Mademoifelle
de Scudery , que loin
qu'elle ait cauſe de l'envie,
comme on en a ordinairement
des avantages qu'on
voit accorder aux autres,
chacun a écrit pour congratuler
cette incomparable Fille
de la Penſion qui luy a eſte
GALANT. 239
donnée. Ma derniere Lettre
vous a fait voir pluſieursMadrigaux
fur ce ſujet. Envoicy
encor trois autres. Le premier
eft de M² de Montplai
fir, Lieutenant de Roy d'Arras
; le ſecond, d'un Homme
de qualité de Bretagne ; & le
troiſieme, de M² de Vaumo
riere.
SUR LA FAVORABLE
audience que le Roy adonnée
à Mademoiselle de Scudery.
Es Sages, ce dit-on, n'admirent
Maisla ſage Sapho, qui voit &Sçait
:
Sibien
240 MERCURE
Jusques où peut monter lavertu con-
Sommée,
N'a pûfoutenir l'entretien
Duplus grand de nos Roys, dont la
gloire eftfemée
Iusqu'aux derniers Climats où va
la Renomméc,
Sans admirer l'éclat de tant de majesté;
Ny voir tant de lumiere auce tant
debonté,
Sans en estre charmée.
Princes, queſavaleur a vaincus &
Soumis
Etqu'unjaloux dépit afaitſes Ennemis;
Venez voirde plus pres tantde vertus
firares;
Et s'il vous parle un jour, vousferez
bien barbares,
Sivous n'estesdeses amis .
Sur
GALANT. 241
Sur la Penſion donnée à Mademoiſelle
de Scudery.
Apho, depuis que de tesjours Sph Commença l'admirable cours,
En vain pour toy centfois cetteAvengle
chagrine,
Qui dufier Occeantirefon origine,
Avoulu s'accorder avecque la vertus
Ilfalloit un Soleil de ſplendeur
revestu,
Pourfurmonter ton Eloile maline.
Sur le meſme Sujer.
OVIS, Monarque incompa-
LOrable,
Sur Sapho répandſes bienfaits,
Et cette Fille admirable
Chante du Grand LOVIS les vertus
&lesfaits,
Avril1683. X
T
242 MERCURE
Que l'un& l'autre est équitable
Dans cettejustice qu'il rend!
Sapho ne peut lover un Hérosplus
loüable,
Ny LOVIS reconnoistre un mérite
plus grand.
r
Je ne ſçay , Madame , fi
je vous ay appris dans mes
Lettres précedentes , que M
le Comte de S. Amand , Capitaine
de Vaiſſeau, avoit eſté
nommé Ambaſſadeur de Sa
Majesté aupres du Roy de
Maroc. S'eſtant embarqué
fur le Vaillant , qui estoitmonté
de 60. Pięces de Canon , &
comandéparM de Beaulieu,
GALANT. 243
il ſe rendit à Alger , où il fut
préſent à tout ce qui ſe paſſa.
Enſuite il prit la route deTétoüan
, &arriva à la Rade le
2. Octobre 1682. La Chaloupe
ayant eſté envoyée à terre, on
y apprit par des Turcs qui
eftoient à la Marine , qu'on
attendoit cet Ambaſſadeur
-depuis deux mois. Ils. dirent
qu'ils avoient ordre de le
prier de ne point deſcendre,
que l'on n'euft eu des nouvelles
de l'Alcayde , Viceroy
de la Province , parce qu'on
ne pouvoit le recevoir ſelon
ce qui estoit deû à ſa dignité,
X ij
244 MERCURE
e
ficet Alcayde n'eſtoit à
Tétoüan. Le 4. Mehemed
Thummin ( c'eſt celuy que
nous avons veu Ambaſſadeur
du Roy de Maroc en France)
vint à Bord avec le Lieutenant
du Gouverneur , & du
Commandant. On le ſalia
d'onze coups de Canon lors
qu'ils entrerent , & ils furent
conduits dans la Chambre
du Confeil , où M² le
Comte de S. Amand les re
çeut , accompagné de huit
Officiers de Navires, de douze
Gardes Marines , & de pluſieurs
Gentilshommes. ChaGALANT.
245
e
cun ayant pris ſa place, noftre
Ambaſſadeur dit à Mehe..
med , qu'il avoit appris à fon
retour de la Campagne de
Chio, qu'il avoit eſté en France,
où il s'eſtoit fait admirer
par ſa politeffe , & par fon efprit
; il répondit qu'il devoit
un compliment. fi flateur à
l'honneſteté qui eſt naturelle
aux François. Apres pluſieurs
civilite z réciproques fur cette
matiere , Me l'Ainbaſſadeur
parla de la grandeur du Roy
deMaroc,de ſes Conqueſtes,
&des Titres de fes Prédecef
ſeurs. Les Maroquins furent
X iij
1 246 MERCURE
Σ
fort ſenſibles àce difcours,&
s'étendirent fur la valeur de
noftre Auguſte Monarque, à
qui ils donnerent toûjours la
qualité d'Empereur. M² le
Comte deS.Amand leurpréſentaM'
de Beaulieu , M² de
la Galiſſonniere , le petit de
Buſſy ſon Parent , Enſeigne
de Vaiffeau , & enſuite tous
les autres,Officiers&Gentilshommes,
comme ſes Amis
&Camarades qui avoient eu
la curioſitéde voir la Cour de
Maroc. On ſervit une Collation
tres-magnifique , dont
on mangea peu. Sur la fin,
GALANT. 247
Mehemed demanda une
Coverſation particuliere avec
Ml'Ambaſſadeur. Ils s'enfermerent
dans la Chambre ,
le Lieutenant du Gouverneur
avec eux , & M de la Croix,
qui s'acquita fort bien de ſa
Charge de Truchement. La
Conférence dura une heure
& demie , & comme il eſtoit
tard , les Maroquins furent
obligez de coucher à Bord.
Ils ne voulurent point ſouper,
&fe coucherent à onze heures
, apres avoir fait la Priere
devant tout le monde en
cette maniere. Ils firent éten
X iiij
248 MERCURE
dre ſur le Plancher uneNape
blanche qu'ils avoient demandée
,& s'eſtant mis def
ſus , les pieds nuds , ils com
mencerent à prier , en diſant
pluſieurs fois , Alla,Alla,qui
veut dire Dieu. En un quart
d'heure de temps , ils ſe mi
rent trente fois à genoux. Ils
s'aſſeyoient fur leurs talons,
ſe couchant de temps en
temps ſur le coſté gauche,&
demeurant un moment en
cet état , apres quoy ils joi
gnoient les mains , regar
doient dedans,& ſe paffoient
lamain droite fur le front , &
GALANT. 249
fur le viſage. C'eſt la marque
de leur Religion , comme le
figne de la Croix l'eft de la
noſtre. Le s. apres le dîné,
qui ne fut qu'une Collation
de Fruit , ils allerent voir M
de la Galiſſonniere qui les
conduifit à terre ,& quand
le Canot fut débordé , on les
falia encore d'onze coups
de Canon. On vit dans ce
temps une Barque qui vouloit
entrer dans la Riviere.
On la reconnut pour eftre de
Salé. Elle portoit Pavillon
d'Alger, ſous lequel elle avoit
pris un Vaiſſeau François
250 MERCURE
chargé de Moruë. Le 6. M
l'Ambaſſadeur écrivit à Mehemed
, pour avoir raiſon de
cette Priſe. On luy fit réponſe,
que le Patron de la Barque
eſtoit arreſté , & que tout ce
qu'il avoit pris ſeroit rendu.
Le 7. on envoya à Tétoüan,
qui eſtà deux lieuës de laMarine
, pour chercher le Conful
François. Il manda qu'il
ne pouvoitvenir , n'ayant pas
eu permiffion du Gouverneur.
Le meſme jour , Mehemed
fit ſçavoir à M le
Comte de S. Amand , qu'il
avoit eu réponſe del'Alcayde,
GALANT. 251
qui luy mandoit de conduire
fon Fils àBord pour le ſalüer,
&qu'il le prioit d'envoyer la
. Chaloupe le lendemain. Cela
fut fait , mais il n'y eut que
Mehemed qui s'embarqua.
Le Fils de l'Alcayde craignit
la Mer qui estoit fort groffe...
Cependant l'Alcayde écrivit
à M l'Ambaſſadeur , & luy
manda qu'il avoit beaucoup
de joye de ſon arrivée ; qu'il
viendroit en toute diligence
pour le recevoir, & que l'Empereur
fon Maiſtre luy avoit
commandé de luy rendre le
plus d'honneurqu'il pourroit.
252 MERCURE
Le 9. quantité de Bateaux
vinrent à Bord pour defcendre
le Train de M l'Ambaffadeur.
Mehemedy vint auſſi,
&luy fit des complimens de
la part de l'Alcayde , qui l'attendoit
à terre pour le recevoir.
M² l'Ambaſſadeur di
féra juſqu'au lendemain à def
cendre, parce qu'il eſtoit trop
tard, & dit qu'au Soleil leve
on ne manqueroit pas de
falüer l'Alcayde de treize
coups de Canon , & de trois
décharges de Mouſqueteric.
Dés ce ſoir meſme, il envoya
deux Officiers à terre luy faire
GALANT. 253
ſes complimens. Le jour fuivant,
apres qu'on ſe fut acqui
té du ſalut , & que l'on eut
entendu la Meſſe , on dîna
avec Mehemed qui avoit encorre
couché à Bord. M
l'Ambaſſadeur s'embarqua
avec tous ceux qui l'accompagnoient
dans le Voyage,
&pluſieurs Officiers du Navire
, & Gardes de la Marine.
Tout le monde estoit fort
magnifique , & il y avoit
grand nombre de Gens de
Livrée . On arriva a terre fur
les neuf heures , & l'on trouvalaMarine
bordée de quatre
un
254 MERCURE
cens Moufquetaires. L'AL
cayde & fon Fils à la teſte de
deux cens Cavaliers , vinrent
au devant de M² l'Ambaſſadeur
, qui dit à l'Alcayde qui
luy eftoit fort agreable d'entrer
dans les Etats de l'Empereur
de Maroc , par fon Gouvernement.
L'Alcayde luy
répondit qu'il eſtoit le bien-
• venu , luy & toute ſa Compagnie
, & luy demanda comment
il ſe portoit. Il eſtoitvetu
de jaune , avoit la teſte couverte
d'un petit Capuchon
de meſme couleur , dont la
pointe portoit ſur le devant,
GALANT. 255
&tenoit une Lance de lalongueur
d'une Pique à la main
droite . La moitié des Cavaliers
portoit auſſi des Lances,
& l'autre moitié des Fufils
qu'ils tiroient , l'Infanterie faiſant
ſa décharge enſuite. L'Efcadron
s'eſtant rompu , plufieurs
allerent faire des Courſes
au bord de la Mer , où ils
firet caracoler leurs Chevaux
affez adroitement. Dans ce
temps- là , M² l'Ambaſſadeur
fut mené par Mehemed dans
la Tente de l'Alcayde qui eftoit
d'un autre coſté. Il y
avoit une grande Nape eten
256 MERCURE
duë à terre , avec une Toile
Indienne , & une Couverture
deffus de meſme grandeur.
M'l'Ambaſſadeur s'affit auffi
toſt ſur la Couverture , & on
apporta des Carreaux à l'Al
cayde qui les prit. Dans ce
moment , M² l'Ambaſſadeur
ſe leva , & dit que les François
n'avoient pas accoûtumé
de s'aſſeoir fi bas . L'AL
cayde qui entendit ce qu'il
vouloit dire , repliqua que
cette entreveuë ne tiroit à
aucune conféquence , & qu'il
ne faiſoit pas les ceremonies
d'une Réception. Cependant
GALANT. 257
il luy fit préſenter deux Carreaux
l'un ſur l'autre , & M
l'Ambaſſadeur s'affit deſſus.
Apres un quart d'heure de
conversation , on ſervit deux
Maſſepains que l'on tira d'un
Panier d'ofier , & qui furent
mis ſur une peau de Maroquin
, façon de Nape , que
l'on apporta , & fur laquelle
il y avoit quelques Chifres,
On fervit encor des Noix &
des Raiſins , avec du Pain
fort mauvais , quoy que tres..
blanc. On donna à boire à
tout le monde dans le mef
me Pot. C'eſtoit une meſure
Avril 1683. Y
258 MERCURE
de bois en forme d'Ecuelle,
garnie par dehors d'argent
doré. La Collation eftant
faite , on monta à cheval.
L'Infanterie marchoit fur les
aifles , & la Cavalerie devant,
&quand on trouvoit de bel
les places ,ils formoient deux
Efcadrons , & repréſentoient
leur maniere de combatre
avec la Lance. Les plus Braves
ſe détachoient, &alloient
jetter leurs Lances dans les
Efcadrons qui leur faifoient
tefte,&revenoient promptement
ſe remettre dans le
eur , les Attaquans eftant
GALANT. 259
toûjours pourſuivis par quel
ques - uns des Attaquez ;
apres quoy tout un Efcadron
alloit contre l'autre ſans garder
d'ordre , & la décharge
faite , le Commandant qui
marchoit à la teſte, prenoit la
queue pouffant ſon Cheval à
toute bride, & rappellant fes
Gens de la voix , ilalloit ſe rallier
& former fon Efcadron .
Quelquefois il attendoit l'atstaque
de ſes Ennemis pour
les repouffer. Ils firent neuf
ou dix Combats de cette ma
niere avant que d'arriver à la
Ville. Nous y entrâmes à qua
Yij
260 MERCURE
2
tre heures , & l'on mena M
l'Ambaſſadeur dans une Maifon
qu'on nous dit eſtre du
Roy. Elle est fort petite &
mal meublée , mais affez jolie.
Il ya unBaffin environné
d'Orangers devant la Porte,
& pluſieurs Fruitiers dans le
Jardin. L'Alcayde envoyaau
Roy, pour l'informer de l'arrivée
de Me l'Ambaſſadeur.
On en eutréponſe le 4. Novembre,
mais nous ne pûmes
nous mettre fi-toft en route,
à cauſe d'une indiſpoſition
qui ſurvint à M l'Ambaffadeur
, & du mauvais temps
GALANT. 261
qui dura juſqu'au 14. Mehemed
fit venir lesChevaux que
l'on avoit préparé pour luy &
toute ſa Suite , luy exagerant
les foins qu'il avoit pris pour
en obtenir un ſi grand nombre.
Vous pouvez croire qu'il
y en avoit beaucoup , puis
que les Ambaſſadears de
France ont toûjours unTrain
fort conſidérable. Lors qu'on
fut preſt à partir , l'Alcayde
vint à cheval au devant deM
l'Ambaſſadeur, & luy demanda
s'il ne luy manquoit aucune
choſe . Un moment
apres on ſe rendit dans laMai262
MERCURE
fon de l'Alcayde , que M
l'Ambaſſadeur remercia de la
reception qu'il luy avoit faite.
L'Alcayde luy répondit fort
civilement, & luy offrit mef
me trois ou quatre mille Ecus
s'il en avoit befoin. On
monta à cheval,& les Moufquetaires
quieftoientà laPorte
; firent une décharge de
Ieurs Mouſquets quand M
l'Ambaſſadeur paſſa. Eftant
fortis de la Ville , le premier
Village que l'on rencontra
fut Dezertbourg. Le Sei
gneur de ce Village nour
rit volontairement tous les
GALANT. 263
Paſſans,& en a nourry juſqu'a
deux cens à la fois. On fit route
juſqu'au 14. dans un Païs de
Montagnes fort peu habité ,
- & où il n'y a point d'eau; il s'y
trouve quantité de Perdrix.
Le 14.on campa prés d'Alca
za . Me l'Ambaſſadeur y fut
complimenté par l'Alcayde,
Frere de celuyde Tetoüan. Il
avoit une grande Robe de velours
noir, garnie d'agrémens
d'or,&deux Eſclaves tenoient
les reſnes de fon Cheval , qui
eſtoit tres -beau,de grade taille
pour un Barbe, & fuperbement
enharnaché de velours
264 MERCURE
rouge , avec de petites lames
d'or. Ily avoit beaucoup d'or
maſſifdans la teſtiere & das la
fous-gorge. Son Fils montoit
unpareilCheval.Ilvintaccompagné
de cent Cavaliers &
de centHommes de pied ; &
apres quelques complimens
de part & d'autre , il ſe retira
en faiſant quantité de caracoles
, luy &tous les Cavaliers,
ainſi qu'avoit fait fon Frere
àTetoüan. Pendant la route
juſqu'à Salé, tous ceux quiaccompagnoient
M l'Ambaffadeur
, eurent beaucoup de
peine, tant pour desChevaux
qu'il
GALANT. 265
qu'il n'eſtoit pas aifé de trouver
, que pour la mauvaiſe
nourriture. Outre quantité
de Voleurs qui venoient la
nuit fort prés de leurs Tentes,
ils avoient à craindre les
Lyons. Ainfi il leur falloittoûjours
eſtre ſur leurs gardes .
Le 20. au ſoir on arriva à Salé,
apres avoir rencontré ſur le
midy Aly Manino , Lieutenant
de Police de la Ville, &
Frere de l'Alcayde de Salé.
On y féjourna deux jours, &
le traitement y fut beaucoup
meilleur pour la Table qu'il
n'avoit encor eſté. Sur la rou
Avril 1683 .
Z
266 MERCURE
te juſqu'au Camp. M' l'Ambaſſadeur
reçeut quantité de
Complimens avec des Préſens
comme à l'ordinaire, de
Poiffon , de Dates, de Courcouſſon,
quelques Poules &
des Moutons. Ce n'eſtoient
que cris de joye des Habi
tans dans la plupart desVil
lages qu'il traverſoit. Quel
ques-uns d'entr'eux faifoient
des fauts fort adroitement, &
les Courſes de Chevaux n'eſ
toient jamais oubliées. On ne
trouva ny Ponts ny Bateaux
fur les Rivieres, & il fallut les
paſſer ſur des Cuirs remplis
GALANT. 267
de vents. Deux jours avant
que d'arriver au Camp, on
paſſa par un endroit où il y
avoit 150. Puits marquez ſur
laCarte centum Putei. Ce Païs
en afortgrand beſoin,n'ayant
point d'autre eau que celle
qui vient du Ciel , & qu'on
trouve dans ces Puits. Le 9 .
Decembre on paſſa devant
une méchante Fortereffe, ou
eſtoit logé le grand Viſir. Il
y avoit à la Porte 150. Mouf
quetaires qui le gardoient. II
avoit eſté bleſſé d'un coup de
Mouſquet par un Maure, qui
s'eſtoit retiré vers MuleyHa-
Zij
268 MERCURE
met , Roy de Suz . Le 10. le
Roy envoya quatre Cavaliers
pour avertir de l'allertrouver.
On partit en meſme temps,
& l'on arriva dans ſon Camp
le jour de leur grande Feſte.
C'eſt celle du Ramadan. Ils
faifoient quantitéde Réjoüif
ſances , & immoloient des
Chameaux & des Moutons .
Eſtant prés du lieu des Sacri
fices , on vitquatre Hommes
montez ſur des Mules pleines
de Grelots. Ils eſtoient teints
du fang des Victimes qu'ils
venoient d'immoler devant le
Roy.ll envoya dire à M'l'Am
GALANT. 269
baſſadeur qu'il pouvoit avancer,
afin de mieux voir les cerémonies.
Tous les Alcaydes
du Royaume font obligez
d'y'eſtre préſens. Si-toft que
l'on ſe fut approché , le Roy
ſe retira ſans avoir eſte veu
de perſonne. Il ſe mit à la
teſte de deux mille Chevaux,
& en alla attaquer un pareil
nombre qui luy faiſoit teſte.
Ils ſe meſſerent pendant trois
heures , & ſe tiroient dans le
nez des coups de Fufils chargez
de Poudre. Apres cela,
le Roy envoya complimen
terM l'Ambaſſadeur par un
Ziij
270 MERCURE
Alcayde, & luy fit dire qu'à
cauſe de la grande Feſte, il
ne luy pouvoit donner Audience
que le lendemain. M
l'Ambaſſadeur futmené avec
ſa Suite à cinquante pas du
Camp. Lejour ſuivant un autre
Alcayde vint le trouver,
& le conduifit à l'Audience.
Tout le monde monta à che
val , & l'on mit pied à terre
lors qu'on approcha de la
Tente du Roy. Ce Prince
voyant M' l'Ambaſſadeur à
dix pas de luy, luy dittrois fois
Taiban, ce qui ſignifie, Vous
Soyezles bien venus. Tous ceux
GALANT. 271
que M l'Ambaſſadeur avoit
menez ſe couvrirent, ce qu'il
trouva extrémement fier , di
fant , Que les François n'estoient
point timides comme les autres
Nations. Le Roy prévenant
M l'Ambaſſadeur , luy dit ,
Qu'il estoit bien aiſe de le voir
venuen bonnesanté ; que le Païs
d'où il venoit estoit bien plus éloigné
que Conftantinople ; qu'il
eſtoit dans le deſſein d'executer le
Traitéde Paix faitparſes Ami
bassadeurs, &que les Muful
mans tenoient toujours leur parole.
Il parla enſuite de laRe
ligion, & dit , Qu'il n'y avoit
Z iij
272 MERCURE
:
qu'unseul Dieu, Maistre de tou-
Ates choses. M l'Ambaſſadeur
répondit , que nous croyions
aufli qu'il n'y avoit qu'un
ſeul Dieu Maistre de tout. Le
Roy repliqua, Que ce qu'il di
foit n'estoit que parce que la Religion
l'obligeoit de conſeiller à
tout le monde de se faire Mufulman,
croyant que cette Reli
gion estoit la meilleure.M'l'Ambaſſadeur
luydit ſur cela, qu'il
luyeftoit fortobligé des bons
fentimens qu'il avoit pour
luy,mais qu'il mourroit dans
la Religion où il avoit eſté
élevé. Ce Prince demanda
encore pourquoy nous diGALANT
273
fions, qu'ily avoit Dieu le Fils.
M L'Ambaſſadeur , qui crût
inutile de pouffer cette matiere
, répondit qu'il n'eſtoit
pas affez bon Theologien
pour difputer avec Sa Majefté
fur ces matieres . Il avoit
préparé une Harangue ,
mais le Roy l'interrompit
à chaque moment en l'interrogeant.
Il dit , Qu'il sçavoit
bien faire la distinction de
l'Empereur des François d'avec
des autres Monarques , qui neſe
gouvernoient point par eux-mes
mes. M l'Ambaſſadeur répondit
qu'il eſtoit bien juſte
274MERCURE
que deux ſi grands Empe
reurs, qui avoient les meſmes
ſentimens & les meſmes manieres
de regner , vécuſſent
en parfaite intelligence. Apres
cela il luy donna la Lettre
du Roy qu'il prit en riant.
Elle estoit envelopée dans un
Etuy de Cuir, brodé d'or &
d'argent qui venoit du Levant,&
laTraduction y estoit
jointe en lettre Arabesque.
Le Roy de Maroc ouvrit le
Porte-Lettre , & le ſentit en
l'ouvrant. Ilen admira la Broderie,
& demanda, Si l'on con
royoit ce Cuir avec de l' Ambre.
1
GALANT. 275
&
marqua
M l'Ambaſſadeur ayant répondu
qu'il n'en ſçavoit rien,
- le Roy appella ſes deux Secretaires
qui ſont Renégats
Anglois,& leur fit lire la Let- &le
tre Françoiſe qu'ils luy expli
querent. Il l'écouta avecbeaucoup
de plaifir ,
pardes actions de teſte qu'il
eneſtoit fort content. Il re.
garda quelque temps le ſeing
de Sa Majefté, auffi bien que
fon Cachet , qui estoit dans
un papier à part,découpétout
autour en figure de Soleil, &
enfermé dans la Lettre. Ildit
à M l'Ambaſſadeur , Quil
1
276 MERCURE
fçavoit bien que le Roydeſcendoit
en ligne directe d'Heraclius
qu'aucunEmpereur avantluyn'avoit
portéfi loin lagloire de laMonarchie
Françoise. M² l'Ambaf
fadeurluy répodit qu'iliçavoit
bien aufli que depuis Aly, qui
avoit épousé laFille duProphete,
fes Prédeceſſeurs defcendoient
de Roys, à quoy celuy
deMaroc repliqua, Qu'iln'eftoit
pas de la Famille des Roys,
mais de celle du Prophete. Il dit
enfuite qu'il avoit envoyé en
FranceAgy-AlyManino, qui
eſtd'une des meilleures Maifons
d'Occident , &ne parla
GALANT. 277
pointd'AgiMehemedThummin,
qui paſſoit pourl'Ambaf
fadeur. On dit àM l'Ambaf
fadeur que ce futparle moyen
de l'Alcayde Omar, dont il
eſt laCreature ,&qui dans là
Lettre que le Roy écrivit à
Sa Majesté , mit le nom de
Mehemed Thummin au lieu
d'AlyManino. Apres le Roy,
cet Alcayde eſt le Tout-puiffant
dans le Royaume. M
l'Ambaſſadeur répondit à ce
que le Royluy venoit de dire
fur Aly Manino , que Mehe
med Thummin avoit eſté
l'admiration de tous les Fran
278 MERCURE
çois , par ſa politeſſe dans ſes
actions , & par fſon ſçavoir
pour le Cabinet. Apres ces
difcours, le Roy demanda fi
l'on ne vouloit point manger
deDates. On en apporta qui
venoient d'eſtre cueillies , &
lors qu'on en eut mangé, il
fit venir un Cheval qu'il
monta , & dit , qu'on le re
gardaft, & qu'il alloitfaire des
Courſes de Lances. Ces Courſes
durerent environ deux
heures, quoy que dans un
temps de pluye. Cela eftant
fait , il fit dire qu'on ſe re
tiraft; & un peu apres on
GALANT. 279
luy porta les Préfens. C'ef
toient deux Fufils tres-bion
travaillez ,, deux paires de
Piſtolets , deux groſſes Pen-
-dules de Cabinet , deux douzaines
de Montres , douze
Pieces de Brocard d'or, dou.
ze autres de Drap d'Angleterre
fort beau , & des Bouteilles
du meſme Cuir que le
Porte-Lettre brodéd'or, venu
de Conſtantinople. Il admira
fur tour un Canon de fix
pieds qui n'eſtoit point monté,
& baifa la terre, en diſant,
Qu'il voyoit bien par ces Préfens
que les François estoient des
280 MERCURE
Hommes, car ils appellent les
autres Natiaus gien,, quiveut
dire , Nations moins que des
Hommes. Le Porte-Lettre fut
mis dans un Jubira , qui eft
un petit fac de Mire , & il y
eut ordre de l'enfermer avec
foin. Le jour ſe paſſa à parler
de la ratification de la Paix.
L'Alcayde Aly ayant eſté
nommé Commiſſatre avec
Aly Manino , & Mehemed
Thummin , ils vinrent à la
Tente deM' l'Ambaſſadeur,
&confererent juſquesà deux
heures apres minuit. Rien
ne fut conclu . Ils déchirerent
• GALANT. 281
ce qu'ils avoient fait , diſant
que les propoſitions de M
l'Ambaſſadeur ne tendoient
point à la Paix. Le 12, l'Al
cayde Aly le vint
trouver dans ſa Tente avec
encor
les deux autres ; & apres
avoir eſté deux heures enſemble
, ils monterent à cheval
pour te rendre auprés du
Roy, & fçavoir ſes volontez.
Trois heures apres, AlyManino
revint,& dit que leRoy
vouloit qu'on accordaſt à M
l'Ambassadeur tout ce qu'ilfouhaiteroit
, mesme plus s'il
eftoit poffible. L'Alcayde Aly
Avril1683. Aa
282 MERCURE
ne vint que le lendemain. II
entra dans la Tente de M
l'Ambaſſadeur avec Aly Manino
, & ils arreſterent toutes
chofes, Cela fut fait promprement
, puis que deux heures
apres on alla prendre l'Audience
de Congé. On trouva
le Roy à cheval qui faiſoit
des Courſes. Elles durerent
juſques a la nuit; & quand
elles furent achevées , il fit
dire à M' l'Ambaſſadeur que
comme il eſtoit l'heure de la
Priere, il luy parleroit apres.
Si-toft qu'il en fut forty, il luy
envoya l'Alcayde Lucas, qui
GALANT. 283
avoit eſtéAmbaſſadeur enAn
gleterre, pour luy dire, qu'illuy
accordoit tout ce qu'il avoit fou .
haitéſurles propoſitions qu'il avoit
faites; à quoy M'l'Ambaſſa
deur répódit,qu'il n'avoit rien
à demander à Sa Majesté , &
qu'il eſtoit trop heureux de
voir une Paix fi bien établie
entre deux Empereurs fi puiffans
, L'Alcayde Lucas l'alla
dire au Roy, qui luy donna
ordre de faire avancer M
l'Ambaffadeur. Il trouva le
Roy debout au milieu de fon
Camp , & en fut reçen avec
beaucoup de marques d'a-
Aa ij
284 MERCURE
mitié. Ce Prince luy dit, que
Yaplus forte paſſion estoitdemaintenir
la Paix perpétuelle ; qu'il
eftoit contentde luy, &qu'il connoiffoit
qu'il avoit infiniment du
mérite, puis qu'un fi grand Empereur
l'avoit choisy pour rétablir
Iunion entre deuxpuiſfansRoyaumes.
M l'Ambaſſadeur répondit,
qu'il eſtoit bien glorieux
de ce que Sa Majesté
avoit reconnu la ſincérité
avec laquelle il avoit agy ;
qu'au reſte il l'aſſuroit qu'il
n'y auroit jamais rien d'alteré
de la part de l'Empereur fon
Maiſtre, à ce qui avoit eſté
し
GALANT. 285
a
conclu. Sur cela le Roy de
Maroc luy dit , que n'y ayant
point de Terre dansfon Royaume
- confine à celle de France , il ne
croyoit nullement que l'Empereur
des François pust rien envier qui
luyappartinst; que la Mer eftant
àtout le monde , leurs Vaiffeaux
pourroientfe rencontrer, mesme
en venir àquelqueRupture; mais
que ce ne feroitjamais lesfiens qui
commenceraient, &qu'il donne
roit là-deſſus àſes Sujets des ordres
fi précis ſi ſeveres , qu'il
Sçauroit fort bien répondre des
évenemens. M'I'Ambaſſadeur
repliqua que les ſentimens
286MERCURE
de l'Empereur fon Maiſtre,
eſtoient d'avoir eternelle
ment une eſtime particuliere
pour un Empereur aufli digne
de porter le Sceptre que
Muley Iſmaël , qu'il regarderoit
ſes Vaiſſeaux à l'avenir
comme des choſes ſacrées,
& qu'il pouvoit compter abfolument
ſur l'aſſurance qu'il
luy en donnoit. Le Roy de
Maroc dit de nouveau , que
l'Empereur des François estoit
fort heureux, d'avoir des Sujets
ſi ſoûmis & fi zelez , & de
n'avoir point affaire avec des
Arabes, qui estoient pleins d'in
GALANT. 287
constance & d'infidelité pour
leur Prince. Il ajoûta , qu'il
e eftimoit infiniment ce que
- le Roy. luy avoit envoyé ;
- mais il ne put s'empefcher de
dire , qu'il auroit encore eu lieu
de l'estimer davantage ,file Roy
luy avoit envoyélemoindreMahomeran.
Vous remarquerez
que comme il n'y a que le
châtiment de ſes Sujets , & la
Politique qui luy conſervent
laCouronne,il parla ainſi exprés
devant fon Armée qui
eſtoit préſente , afin que tout
le monde compriſt qu'il ef
toit plein de tendreſſe pour
288 MERCURE
fon Peuple. La réponſe de
M l'Ambaſſadeur fur, que
plus il parloit, plus on connoiſſoit
le génie penetrant
d'un Roy dont la réputation
voloit par toute la Terre , &
qu'eſtant venuë aux oreilles
de l'Empereur des François,
il l'avoit bien voulu envoyer
vers S. M. pour l'affurer de
fon amitié , & de ſon eftime.
Le Roy de Maroc luy dit , &
luy jura meſme ſur ſa Foy,
qu'il prétendoit maintenir une
Paix perpétuelle, & qu'il ne seroitjamais
le premmer à la rompre .
Il ajoûta , que quelque nombre
L
de
GALANT. 289
deMaures qu'on luy amenast, il
rendroit des François tefte pour
tefte ,fuft-cedes Efclaves de cinq
cens Ecus , & de mille. Quand
M' l'Ambaſſadeur , en prenant
congé de luy , l'eut remercié
du bon traitemet qu'il
avoit reçeu dans ſon Royaume
, il le chargea de ſalüer de
Sapart l'Empereurde France,
de luy donner le falut de paix.
C'eſt parmy eux un terme
fort éloquent , pour donner
des marques d'une amitié ve
ritable , & dont ils n'uſent
jamais en parlant à des Chrêtiens.
Il me reſte à vous faire
Avril 1683.
Bb
290 MERCURE
le portrait deceRoy,quin'eſt,
ny auffi barbare dans ſes manieres
qu'on pourroit s'imaginer,
nycruel, que lors qu'il
ſe voit obligé de l'eſtre pour
maintenir ſes Sujets dans l'obeiſſance.
Il n'eſt ny trop
grand, ny trop petit. Sonair
eft affable , & oblige à luy
porter du reſpect. Il marche
fort fierement , a les cheveux
noirs , les yeux -vifs , le nez
aquilin , la bouche affez petite;
& pour ſes Habits , il
avoit ſur ſa teſte un Bonnet
rouge entouré d'un Turban
de Mouſſeline ; un d'Haira
GALANT. 291
{
d'une Laine fort blanche, qui
eſt une eſpece de Drap , avec
un autre deſſous d'un Damas
jaune. Son Habit eſtoit une
Cafetane de Drap couleurde
noiſette , une Brandebourg
or & foye , qui est un Juſteau-
corps fort large, fans manches
, & fous cela , une
Haïque de Mouſſeline blanche
, qui ſe met tout autour
de luy comme unDrap , une
Chemiſe de Maille ; par la
crainte qu'il a d'eſtre poi
gnardé , ce qui luy a penfé
arriver trois ou quatre fois;
une Camiſole verte , & puis
Bbij
292 MERCURE
ſa Chemiſe , dont les manches
ſont comme celles d'un
Surplis. Il eſtoit boté de Botines
d'un cuir rouge pliffé
par tout , avec des Eperons
de fer doré , dont la pointe
pour piquer le Cheval,eft longue
comme un Poinçon. II
avoit prés de deux cens Chevaux
qui n'eſtoient pas fort
beaux , mais grands , & qui
paroiffoient tres -bons . Son
Armée eſtoit compofée de
quarante à cinquante mille
Hommes , campez ſans ordre
dans le Mont Atlas, & combatant
tout de meſme . Le
GALANT 293
Roy ſe met ſouvent à la teſte
de dix mille Cavaliers , pour
les aguerrir , parce que ce
font des Peuples , qui ne font
pas expérimentez . Il a pour
ſa Garde ordinaire ſept mille
Noirs , & trois cens Renégats
habillez de rouge & de
vert , & deux cens Reges,tant
Maures que Noir
ſes Efclaves .
qui font
On donna àM l'Ambas
fadeur pour le conduire,Bin
gaya , Fils du Roy de Tal
meain , qui luy fit beaucoup
meilleure chere que Mehe
med Thummin n'avoit faic
Bb iij
294 MERCURE
r
en le menant , quoy qu'on
la luy euft faite bonne en
France. Sur le chemin , un
Barbare vint donner un coup
de Fufil à un Valet de M
l'Ambaſſadeur , dont il ne
fut que legerement bleſſé,
la charge n'eſtant que de pe.
tit plomb. Bingaya, fans rien
dire , mitla main ſur ſonCheval
, & tirant ſon Sabre, il alla
luy-meſme couper la teſte à
trois Hommes , ſans s'informer
qui estoit l'Autheur du
coup ; ce que nous trouvames
fort injufte . Il demanda
à M l'Ambaſſadeur s'il les
1
1 GALANT 295
vouloit aller voir. M² l'Ambaſſadeur
le remercia , & dit
que s'il avoit ſceu qu'il en
euſt uſe ainfi , il auroit teû ce
qui eſtoit arrivé. Bingaya luy
repartit que s'il vouloit , il
iroit couper cinquante autres
teſtes , & luy demanda le foir
un mot de décharge , par lequel
il déclaraſt qu'il n'avoit
pas voulu abſolument qu'il
en coupaſt davantage , parce
que le Roy venant à ſçavoir
qu'il n'en euſt coupé que
trois, luy couperoit la teſte à
luy - meſme. M' l'Ambaſſadeur
luy accorda cet Ecrit,
Bb iiij
296 MERCURE
&il apprit dans ſa Route que
le Bacha de Maroc , qui
commande ſous le Fils du
Roy, paſſant dans le meſme
endroit où l'on avoit tiré
le coup de Fufil , fit encore
couper la tefte à vingt Bar
bares, & en emmena cinquante
à Maroc , où il les
mit en priſon. Dans la plûpart
des endroits , M'l'Ambaſſadeur
fut reçeu avec
des honneſtetez dont il eur
ſujet d'eſtre content. Les
Femmes meſme venoient au
devant de luy avec de grands
cris de joye , ce qu'elles ne
GALANT: 297
foonnttque pourleRoy. Ilpaſſa
pourtant dans une Province
dont les Habitans font portez
à la révolte . Ils firent pluſieurs
injures à ceux de ſa
Suite , en leur venant tirer
des coups de Fúfil , & leur
préſentant la Lance dans le
ventre. On s'excuſa de l'inſulte
, fur ce que c'eſtoient
des Révoltez que l'on ne
pouvoit ſoûmettre. Il arriva
le 19. à Tétoüan , & le 22.
le Conſul de Salé, Aly Manino
Benache, Admiral ,
Beni Jofeph , & l'Alcayde
Lucas, Renégat Anglois, qui
298 MERCURE
eſt celuy qui garde les
Sceaux , vinrent le trouver,
& luy rendirent les Lettres
pour Sa Majeſté. Le Sceauen
eſtoit en dehors . Le Vaiſſeau
le Vaillant estoit à la rade , &
M' l'Ambaſſadeur partit peu
de temps apres qu'on luy eut
fait raiſon de celuy qui avoit
eftépris par la Barque de Salé.
Il arriva à Toulon le 24. de
l'autre mois , avec vingt Ef
claves François , que l'EmpereurdeMaroc
a envoyez pour
Préſent au Roy. Il en donna
auſſi quelques-uns àM'l'Ambaſſadeur,
qui à fon retoura
GALANT 299
eſtéreçeu tres-favorablement
de Sa Majesté , qu'il a eu
e l'honneur de falier.
1 Je remis le dernier mois à
vous parler du Voyage de
Sa Majesté à Compiegne ; il
eſt temps de venir à cet Article.
Deux jours avant fon
depart, Elle donna Audience
à M² Gninſky , Envoyé de
Pologne , qui y fut conduit
par M de Bonneüil,
Introducteur des Ambaſſadeurs.
Comme on ne choifit
que des Perſonnes tresdiftinguées
pour les employer
aupres du Roy, vous
:
300 MERCURE
ne devez pas douter que cet
Envoyé ne ſoit d'un mérite
peu commun , & d'une des
plus conſidérables Maiſons
de Pologne. Son Pere y eft
Vice- Chancelier , & a paffé
par toutes les Charges qui
conduiſent à ce Poſte. Il
fut à l'âge de 22 ans Secretaire
de l'Ambaſſade du Roy
Ladiſlas pour ſon Mariage
avec la Princeſſe Loüife . Il a
eſté Plénipotentiaire au Traité
de Paix entre la Pologne
&la Suede en 1655. & depuis
Ambaſſadeur Extraordinaire
en Suede , en Dannemark,
GALANT. 301
aupres de l'Electeur de Branbourg
, & des Princes de la
Maiſon de Lunebourg; trois
fois en Mofcovie , & enfin
en Turquie , pour la Ratification
de la Paix entre la
Porte & la Pologne. Il compte
dans ſa Famille quatre
Châtelains, trois Palatins, &.
la Maiſon des Princes Zamoiſky
dans ſes Alliances.
Son Fils aîné , préſentement
Reférendaire , rendit l'Etendart
de la Bataille de Cochin
à Innocent X. Celuy-cy ne
ſe distingue pas moins par
fon mérite & fes caracteres,
भ
302 MERCURE
Il a eſté Nonce dans toutes
les Diétes , depuis l'abdical
tion du Roy Caſimir. Il eſtoit
Secretaire de l'Ambaſſade de
ſon Pere en Turquie, fecond
Ambaſſadeur dans la dernie
re de Pologne en Moſcovie,
&a efté nommé depuis Plé-
.nipotentiaire avec lesMédiateurs
pour la Paix entre ces
deux Couronnes. Il eſt Staroſta,
ou Gouverneur deRotzin
, & déclaré Palatin deCernicouiſk
Leurs Majeſtez eſtant partiesdeVerſailles
le 4. de l'autre
mois , allerent coucher à
GALANT. 303
Louvre en Parifis , chezM
le Féron , Conſeiller en la
Cour des Aydes , Fils aîné de
Mle Féron , Préſident des
Enquestes , & Prevoſt des
Marchands . Elles arriverent
le s. àCompiegne. Outre les
divertiſſemens de la Prome.
nade & de la Chaſſe, la Cour
y a pris celuy du Jeu, ainfi
qu'à Versailles , le Roy toûjours
magnifique , & libéral,
ayant fait préparer quatre
Chambres , afin qu'on puſt
prendre ce plaifir avec les
meſmes commoditez , & les
meſmes rafraîchiſſemens.Les
304 MERCURE
grands Chiens ont fait cinq
Chaſſes à Compiegne. Le
-Roy n'eſtoit point encor arrivé
lors qu'on fit la premiere,
&c'eſtoit apparemment pour
reconnoiftre un lieu , où l'on
avoit point chaffé depuis
longtemps. On prit dans
cette Chaſſe deux Cerfs de
meute. Le Roy alla aux quatre
autres , & Sa Majesté ſe
trouva toutes les quatre fois à
la mort des Cerfs. Dans la
ſeconde , qui estoit la premiere
de celles du Roy , on prit
un Cerfà ſa troifiéme teſte;
dans la troifiéme,unà ſa quaGALANT.
305
triéme ; dans la quatriéme,
on prit un Cerf de meute,
(il eſtoit Cerf dix cors ; ) &
dans la cinquiéme , on en
prit un autre qui portoit quatre
de refait.
Le 13. du mois , toute la
Cour alla dîner à Mouchy,
Maiſon appartenante à M le
Maréchal de Humieres . On
s'y divertit à laChaffe auLoup
dans le Bois de Franciere , où
l'on en prit un vieux qui ſe
défendit avec une vigueur
qu'on n'en devoit pas atten
dre. Cela donna lieu d'en
chercher la cauſe. On l'ou.
Avril 1683. Cc
306 MERCURE
Pline a
yrit , & on luy trouva dans le
Reincinq ou fixSerpens d'un
quartier de long.
écrit , qu'il s'engendre des
Serpens dans le Rein des
Loups, & que quand ils l'ont
tout-à-fait mangé,à la réſerve
de lamembrane qui envelope
la ſubſtance , les Loups enragent.
Si cela eft , on peut ai-
Tément juger que le vieux
Loup que l'on prit à cette
Chaſſe , n'euſt pû ſe garantir
de la rage , & que cette priſe
a fait beaucoup de bien dans
tout le Païs , où par fes mor- lePais , ou par
fures il auroit cauſe de grands
ב
GALANT. 307
déſordres parmy les Hommes,&
les Animanx. Le Roy
eft fi accoûtumé à faire du
bien, que fes Divertiſſemens
mefme en produiſent à ſes
Sujets!!
Le 17. Leurs Majeftez partirent
de Compiegne pour
Villers-Coſterez , où elles arriverent
le meſme jour. Je ne
vous dis rien de la joye que
reçoit Monfieur , lors qu'il
voit le Roy chez luy. Je vous
ay ſouvent décrit fon zele,
fon empreſſement , & fes
foins en de pareilles occaſions
; il agit toûjours de la
Ccij
308 MERCURE
meſime forte. Le Roy courut,
&prit deux Cerfs à Villers-
Cofterez. On n'a jamais vû
plus de vigueur dans ce Prin
ce; les meilleurs Piqueurs de
l'Equipage ne pouvoient le
fuivre. Tout le Voyage s'eſt
fait en chaſſant. On a pris ,
tant en allant à Compiegne,
que pendant le retour, douze
Loups,dontquatre ſontvenus
mourir à la Portiere du Carroſſe
de Sa Majesté. Depuis
un an que l'Equipage eft remis
fur pied , onen a pris juf
ques à foixante & neuf. Le
Roy, enle remettant àMile
GALANT. 309
Marquis d'Eudicour , luy a
donné outre les Titulaires,les
quatre Gentilshommes dont
je vous ay déja parlé , qui répondent
avec beaucoupd'ardeur
au zele de M² le Grand
Louvetier de France. Toute
laCour partit le 23. de Villers-
Cofterez , & coucha à Dammartin
. Monfieur & MadamevinrentàParis.
Leurs Ma
jeſtez dînerent le lendemain
au Bourget ,& le foir Elles arriverent
à Verſailles , où Elles
ont entendu pendant le refte
du Carefime les doctes Prédications
du Pere Hubert , Prê310
MERCURE
A
tre de l'Oratoire. Le Roy ef
tant 'de retour , donna ſes ordres
pour faire travailler 15.
Muficiens , chacun ſéparément
, à un Motet. Pour
vous apprendre dequoy il s'a
git , il faut vous dire , Madame
, que les Places de Maîtres
de Muſique de la Cha
pelle du Roy , eſtant à rem
• plir, Sa Majesté aréſolu d'en
mettre quatre au lieu de deux.
Elle l'a fait dire à tous les E
veſques de fonRoyaume,afin
qu'ils avertiſſent les Maiſtres
de Muſique de leurs Cathédrales
, de ſe rendre à Ver-
1
GALANT. 311
ſailles , pour y faire chanter
chacun un Motet , en cas
qu'ils ſe ſentiſſent affez habiles
pour pouvoir diſputer
ces Places par la beauté , &
par labontéde leur Muſique;
Sa Majesté voulant en ce cas
payer leur voyage , quand
meſme ils ne ſeroient pas reçeus.
Le Roy fait connoiſtre
par là ſa justice , & fa libéralité.
Voicy les noms de tous
les Muſiciens qui ſe ſont preſentez
, felon l'ordre qu'ils
ont fait chanter. Meſſieurs
Mignon, anduMN
Oudon
312 MERCURE
Dache,
Lalande, VI 2
Minoret,
Danielis , f
Colaffe,
Grabus,
Le Sueur,
700
Charpentier,
Laloüette, ali
Menaut,
Malet ,
Rebel,
Salomon,
Gouppillier,
Sevry,
Jouvain,
Girard,
1
2001
Poirier,
GALANT. 313
Poirier,
Gervais;
Deſmares,
Fernon,
Foffart,
Bouttelier,
Tabaret,
LaGarde,
Burat,
Loiſele
Renault,
Champenois,
Lorenzani,
Prevoft,
La Grilliere,
Nivers.
Tous ces Muſiciens ayant
Avril1683.
Dd
314 MERCURE
fait chanter en diférens jours,
chacun un Motetà la Meſſe
du Roy, on achoiſy un nombre
de ceux qu'on a jugé les
meilleurs pour les faire travailler
, & on les a enfermez
afin de connoiſtre par un ſecondMotetqu'on
leur a fait
faire, fi le premier qu'ils ont
fait chanter eft de leur compoſition.
Ce n'eſt pas que les
autres n'ayent beaucoup de
mérite ; on ne leur auroit pas
permis de faire chanter devant
le Roy , fi on ne leur
en avoit crû ; & c'eſt pour
cela que je vous envoye leurs
GALANT: 315
noms, afin que vous connoif
fiez les Maiſtres de France,
qui excellent dans la Mufique
de l'Eglife. Ceux qu'on
afait enfermer ont remis leur
Compoſition au Roy , dans
un Paquet cacheté. On tire
au fort ces Paquets , pour
faire chanter ce qu'ils contiennent,
&quand tout aura
eſté chanté, on choiſira pour
Maiſtres de la Chapelle , les
quatre qui auront le mieux
réüſſy dans cette derniere
compoſition.Voicy les noms
de ceux qui ont eſté enfer-
Ddij
316 MERCURE
M Mignon,
Lalande,
Minoret,
Colaffe,
Le Sueur,
Ralet,
Mebel,
Salomon,
Gouppillier,
4
Defmares,
Foffart,
La Garde,
Lorenzani,
Prevoſt,
Niversion ב
Le Sieur Charpentier ef
GALANT. 317
toit fort malade , dans le
temps qu'on a enfermé ces
quinze Muſiciens. Il n'y a cu
juſqu'icy que deux Maiſtres
de Muſique de la Chapelle
du Roy. M' du Mont , &
M' Robert , tous deux treshabiles,
& tres-eftimez, rempliffoient
ces places; & comme
leur âge les oblige de
quitter , Sa Majefté en veut
choiſir quatre pour le meſme
employ. Depuis que les
quinze ſur qui doit tomber
ce choix , font fortis du lien
où ils avoient eſté enfermez,
ils ont tiré au Billet à qui
Ddij
218 MERCURE
feroit chanter le premier.
Le Maistre de Muſique de
Meaux , dont le nom parut
d'abord , commença Lundy
26. de ce mois ; & M² Mi
gnon , Maistre de Muſique
deNoftre-Dame, fit chanter
le lendemain. Je n'ay point
fçeu dans quel ordre tous les
autres noms ont efté tirez.
Je ſçay ſeulement que M
Lorenzani fera chanter le
ſeptieme , & que M' Colaffe
eſt le dernier. C'est celuy qui
bat la Meſure aux Opéra de
MLully 는
Quoy que le foin que le
GALANT 319
Roy prend des Affaires de
fon Etat , & les divers Con.
ſeils qu'il continuë à tenir, luy
laiſſent à peine une heure ou
deux chaque jour pour ſe délafferde
ſes fatigues , Sa Majeſté
a neantmoins trouvé les
moyens d'accorder les de
voirs de Roy , & ceux de
Chreftien pendant toute la
Semaine-fainte. Elle entendit
tout le long Office du jour
des Rameaux , & Elle a con
tinué d'aſſiſter entierement
à celuy de la Semaine-fainte.
Ainſi Elle a remply avec un
zele digne de ſa pieté,les
Dd iij
320 MERCURE
+
;
deux grandes & fatigantes
fonctions qui la regardent
autant comme Roy de France
, que comme Chreftien.
La premiere eft celle de la
Cene , que Sa Majefté fit le
Jeudy-faint, apres avoir affifté
à l'Abſoute qui fut faite par
M' le Cardinal de Boüillon,
GrandAumônier de France,
& précedée du Sermon de
M'l'Abbé Anfelme , qui s'en
acquita au gré d'un Audi
toire fi auguſte ,& fit connoiſtre
toutes les grandes
choſes que le Roy fait tous
les jours en faveur de la Res
GALANT 321
ligion Catholique. Le Samedy
, ce zeléMonarque apres
avoir cómunié , toucha douze
à treize cens Malades, &
parut infatigable dans cette
pieuſe fonction , comme il
l'eft en toutes celles qui re
gardent la gloire de fon Etat.
Jene vous dis rien des Devotions
de la Reyne pendant
tout ce temps. Elles ſont ſfi
ordinaires à cette Princeſſe,
que ce ne feroit que repéter
ce qui eft connu de tout le
monde.
CM le Vicomte de Mar
filly, Gouverneur duBois de
1
222 MERCURE
Boulogne , & Capitaine de
la Varenne du Louvre , eſt
mort au commencement de
ce mois. Il avoit efté Abbé,
& eftoit Parent de feu M' le
Maréchal de Schulemberg.
Vous fçavez qu'il avoitbeaucoup
d'eſprit , & qu'il a tou
jours eſté reconnu pour un
Homme vif & agiſſant.
1. M'le Prince de Monlert,
Frere de Madame l'Abbeffe
deMonmartre eſt mort auffi,
mais preſque ſubitement. II
fe promenoit dans la Foire S.
Germain , lors que le mal le
fuprit. On le ramena chez
GALANT. 323
luy, où il mourut peu d'heu
res apres. Un pareil exemple
dans un Prince qui n'a
guére que vingt ans , doit
faire craindre la mort dans la
plusgrande jeuneſſe.
Le Pere Bouron Capucin,
eſtoit plus âgé, mais auſſi eſtil
mort en moins de temps.
Il ſe trouva mal en revenant
de la Ville ; & le Portier des
Tuilleries luy ayant donné
un peu de Vin , il ſe crûtre
mis , & commença à traverfer
ce Jardin pour regagner
fon Convent , mais la mort
ne lay laiſſa pas le temps
324MERCURE
d'allerjuſque- là. C'eſtoit un
Religieux tout-à-fait zelé
pour le ſervice de Dieu , &
qui avoit eſté employ dans
pluſieurs Miffions Etrangeres.
Il y en abeaucoup dans
fon Ordre, qui avancent leurs
jours par la fatigue que leur
donne le grand& continuel
travail de ces Miffions. Ils
en ont fait pluſieurs dans
les Provinces, dont je croy
vous avoir entretenuë , mais
je ne vous ay encor rien
dit de Paris , où leur zele
a éclaté pendant tout le
Careſme dans l'Egliſe des
GALANT. 325
Quinze - Vingts. La foule
y a eſté grande , la devotion
extraordinaire , & le
fruit de la Miſſion s'est fait
connoiſtre par les reſtitu
tions.
Les autres Prédicateurs qui
ont préché ce Careſme , ſe
font auffi attiré beaucoup
d'Auditeurs . Le Pere Bourdalouë
Jefuite , & M² l'Abbé
Boileau, ont eſté les plus fuivis.
Je ne vous répete point ce
que je vous ay dit ſouvent du
premier. Quant à Me l'Abbé
Boileau, l'eſprit a fi fort paru
dans tous ſes Sermons, qu'on
326 MERCURE
n'y trouvoitpour défaut qu'un
trop grand accablement de
belles choſes. Aufſi la répu
tation qu'il s'eft acquiſe dans
la Chaire de S. Germain l'Au
xerrois a fait tant de bruit,
queMonfieur ayant ſouhaité
l'entendre , ſe rendit exprés
dans cette Egliſe le Vendre.
dy Saint , accompagné de
Madame & de Mademoiselle.
Il connut que c'eſtoit avec
justice que le Public parloit
fi avantageuſement de cet
Abbé. Dans le compliment
qu'il fit à ce Prince , il dit,
Que puis qu'il avoittriomphé en
GALANT 327
remportant la fameuse Bataille
de Caffel le mesme jour que le
Sauveur du monde estoit entre
dans Jerufalem aux acclamations
de tout le Peuple , il falloit auſſi
qu'ilprist part aux douleurs de fa
Paffion. Il n'y cut perſonne
quine trouvaſt que ce compliment
estoit digne de M
Abbé Boileau , & qu'il ré
pondoit à la beauté du ſujet.
On ne pouvoit trop dire de
la pieté de Leurs Alteſſes
Royales , qui a édifié tout
Paris pendant la Semaine
Sainte.
Je devrois préſentement
5
328 MERCURE
1
r
vous dire un mot des Prédí
cateurs quiont excelé dás les
Provinces , mais ils font en
trop grand nobre. Ainſi je ne
vous parleray que d'un ſeul,
que fon mérite diftingue autant
que ſa dignité. C'eſt M²
l'Evefque d'Amiens,qui dans
un âge affez avancé , a foû
tenu la fatigue de précher le
Carefme tout entier dans ſa
Cathédrale. Rienn'eſtoit plus
beau que le plan de ſes Ser
mons. Tous les Ecclefiafti
ques &Officiers de laVille s'y
font trouvez fort affiduëmét,
& la foule du Peupley estoit
GALANT. 329
toûjours extraordinaire.Aufli
quoy que ce Prélat ait fair
voir en tous rencontres la
force de fon efprit, il femble
qu'il ſe foit furpaffé luy-mef
me dans cette derniere oc
cafion, ayant préché les Ve
ritez les plus faintes de la maniere
du monde la plus élo
quente, la plus inftructive, &
la plus zelée . Il a eſté remer
cié par M de Vitry Seigneur
des Auteux, Premier Echevin
d'Amiens , qui eftant à la
teſte des autres Echevins
luy fituntres-beau Diſcours,
dans lequel il rapporta avec
Avril1683. Ee
330 MERCURE
beaucoupdejuſteſſe, tous les
ſujets,toutes les preuves, tou
tes les inſtructions, &mefme
les plus beaux Paſlages des
Sermons de ce Prélat , dans
l'ordre des jours qu'il les a
préchez. Il joignit à ce Dif
cours le préfet d'un Chef d'or
de S. Jean-Baptiste , dont la
Relique repoſe dans la belle
Eglife de Noftre-Dame d'Amiens
, qui en eſt la Cathédrale.
Mrs de Ville ont accoûtumé
de faire un pareil
préſent à ceux qui préchent
le Carefme dans cetteEglife,
mais ils l'avoient enrichy
GALANT. 331
cette année d'un cercle &
d'un noeud de tres - beaux
Diamans , à cauſe du grand
mérite & de la dignité du
Prédicateur. Ce Prélat fut
fort agreablement ſurpris , &
touché en meſme temps d'une
extréme tendreſſe , con
noiſſantpar le compte exact
qu'on luy rendoit , que la
parole de Dieu qu'il avoit
préchée avoit penetré les
coeurs. Il répondit au Dif.
cours de M' de Vitry , des
choſes auffi tendres qu'obli
geantes pour la Ville , & qui
en faiſant connoiſtre ſa joye,
Ee ij
332 MERCURE
marquoient l'amitié qu'il a
pour fon Troupeau , &l'efti
me qu'il fait de ce Premier
Magiftrat , dont l'action aufli
belle& auffi fainte qu'elle eft
nouvelle & faite à propos , a
bien encore augmenté la
gloire. Il s'en acquiert beaucouptous
les jours, par le foin
qu'il prend du ſoulagement
des Pauvres , & par la vigueur
avec laquelle il maintient la
Police , l'honneur, & l'autorité
de l'Hoſtel de Ville. H
a efté bien recompensé d'une
action ſi ſinguliere , tant par
l'éloge queM' l'Evefque d'A-
:
GALANT 333
miens en fit dans ſon dernier
Sermon, qui fut le meſme
jour du Remercîment , que
par les applaudiſſemens qu'il
reçeut de toute ſa Compa.
gnie, & de quantité de Perfonnes
confidérables de la
Ville , qui avoient oüy fon
Diſcours. Me l'Eveſque d'A.
miens a ellé aufli remercié
par le Doyen de fon Eglife,
& par les Chefs des Compagnies
qui s'en ſont acquitez
d'une maniere tres-fpirituel
le. Il reçeut leurs compli
mens avec une préſence d'ef
prit admirable , qui luy fit
334 MERCURE
reprendre tout ce qu'on luy
avoit dit , & y répondre fur
Pheure. Ce digne Prélat eft
Meffire François Faure, fi connu
par ſes doctes Prédications
dés le temps de la Ré
gence , & par le beau Panégyrique
du Roy , qu'il donna
au Public en 1680. & dont je
vousparlayen ce temps-là.
Sa Majesté ayant un grand
nombre de Troupes ſur pied,
a jugé à propos d'augmenter
celuy de ſes Officiers Generaux
; & comme on les prend
toûjours parmy les plus an
ciens qui ſe ſont ſignalez dans
GALANT. 335
le ſervice , il n'yarien de plus
glorieux que d'eſtre choiſy
pour remplircesPoſtes d'honneur.
Voicy les noms de
ceux qui ont eſté nommez
depuis peu.
Maréchal des Camps
Armées.
M'le Marquis d'Uxelles..
Brigadiers d'Infanterie.
M'le Marquis de Harcourt
Beuvron.
M'le Marquis de Crénan .
Mr le Chevalier de Montchevreüil.
M' de Maumont.
336MERCURE
-
Brigadier de Dragons .
Md'Enonville.
Je vous ay déja expliqué
les fonctions de tous les Officiers
Genéraux. 1
Comme les Saignées de
précaution ſe font dans ce
temps , la Reyne ſe fit tirer
du fang le foir du 25. de ce
mois parM' Gervais fon Premier
Chirurgien. Quoy que
ce fuſt la premiere fois qu'il
la ſaignoit , il s'en acquita fi
bien, que cette Princeſſe dit
qu'elle ne s'eftoitpoint ſenty
piquer. La grandeur du
Rang donne de la crainte
aux
GALANT. 337
aux plus adroits , quand ils
ont leur Art à exercer ſur les
Perſonnes Royales.
Mile Marquis de Seignelay
partit Samedy,dernier
24. de ce mois, à trois heures
du matin, pour ſe rendre à
Toulon, où il eſt allé viſiter
l'Armement. On en dit des
choſes qui paroiſtroient incroyables,
fi elles n'eſtoient
ordonnées par Loüis XIV.
& fi d'autres Miniſtres en
avoient le ſoin.
LeGouvernement de Chartres
eſtant de l'Apanage de
Monfieur , & l'un de ceux
Avril1683. Ff
338 MERCURE
auſquels Son Alteſſe Royale
peut pourvoir, Elle l'a donné
à M'le Chevalier de Chaſtil
lon , l'un des Capitaines de
fes Gardes du Corps,&d'une
des plus illuftres Maiſons de
France. Quand on ſert ce
Prince avec un vray zele, on
peut eſtre ſeûr de s'en voir
un jour récompenſérale
M le Duc de Navailles ,
Maréchal de France , & en
cette qualité, Officier de la
Couronne, aeſté choiſy pour
Gouverneur de Monfieur le
Duc de Chartres. Sa Majeſté
a voulu traiter ce Prince
GALANT 339
comme Fils de France, en luy
donnant ceGouverneur,puis
qu'Elle luy a augmenté les
Appointemens deſtinez aux
Gouverneurs des Petits-Fils
de Roys , & les a rendus
égaux à ceux dont jouif
ſent les premiers. Cela ne
doit pas ſurprendre , le Roy
ne laiſſant paffer aucune occaſion
ſans donner à Monſieur
des marques de ſa tendreſſe,
& ce Prince y répondant
par toute celle qu'on
peut avoir pour un Frere &
pour un Roy,qui ayant porté
la gloire de la France dans
Ff ij
340 MERCURE
une élevation où elle n'avoir
jamais esté , en fait rejallir
L'éclat ſur les Princes de fon
Sang , & leur communique
la grandeur à mesure qu'il
l'augmente. Quand le Roy
apprit à Mile Duc de Navailles
le choix qui avoit eſté
fait de fa Perſonne pour eftre
Gouverneur du jeune Prince,
il luy fit connoiſtre avec l'air
&la maniere engageante qui
luy ſont ordinaires , que s'il
ſe trouvoit des occaſions de
paroiſtre à la teſte de ſes Armées
, comme il y avoit eſté
ſouvent employé avec gloire,
GALANT. 341
le Pofte où il alloit eftre
n'empefcheroit pas qu'il ne
puft encor ſe ſervir de fon
Bras & de fon Confeik Ilya
quelques années que Mi de
S. Laurens fut donné pour
Précepteur à Monfieur le
Duc de Chartres. Ce choix
de Son Alteſſe Royale a esté
fort applaudy. On ne peut
faire plus de progrés dans les
Etudes, qu'en a fait ce jeune
Prince. Auffi peut-on dire
qu'il avoit de l'eſprit dés le
Berceau , & qu'à peine ſça
voit- il parler, qu'il diſoit des
choſes dignes d'eſtre remar
Ff ij
342 MERCURE
quées. Je vous en ay rap
portébeaucoup qui vous ont
donné de l'étonnement,
Ainſi vous pouvez vous imaginer
quel plaifir auraM' de
Navailles de trouver une ame
difpofée à recevoir tout ce
qu'il luy voudra inſpirer de
grand,& dedigne de ſon auguſteNaiſſance.
Vous ſçavez le Voyage que
le Roy doit faire le 26. du
mois prochain. Il en a couru
des Liſtes fauſſes en beaucoup
d'endroits , ou entierement
remplies defautes.C'eſt
ce qui m'oblige de vous en
1
GALANT. 343
envoyer une veritable. Quoy
que je me fois prefcrit pour
regle de ne vous parler jamais
que de ce qui eft fait,
afin de ne vous mander rien
qui ne foit vray , j'ay crû que
j'en devois ufer autrement en
ce rencontre, pour vous empeſcher
d'ajoûter foy à quel
que Liſte falfifiée. Je ne vous
aſſure pas que juſqu'au jour
du depart il n'y aura point de
changement à celle que je
vous envoye . Le Roy eft le
Maiſtre , & les Affaires d'un
Etat ne demeurent pas toû
jours dans une meſme ſitua
tion.
344 MERCURE
ROUTE QUE SA
- Majesté doit tenir en fon
Voyage.
Le 26. May, à Corbeil.
Le 27. à Montereau.
Le28. à Sens.
Le 29. à Joigny.
32
Le 30. & les deux jours fui-
Pavans, à Auxerre.
Le 2. Juin, àNoyerc.
Le 3. à Montbar.
Le 4. à Chanceau.
Le 5. & 6. à Dijon.
Le 7. àS. Jean deLaune.
Le 8. à Bellegarded
Le 9. juſqu'au 15. au Camp
fur la Saône.
*
GALANT. 345
Le 15. à Dole.
Le 16. 17. & 18. à Besançon.
Le 19. àMonbozan .
Le 20. à Leurre.
Le 21. à Bedfort.
Le 22. à Cernay.
Le 23. à Colmar,
Le 24. àBenfeldt.
Le 25. 26. & 27. à Molzenn.
Le 28. à Bouſvuillier.
Le 29. àBouquenon.
T
Le 30. Juin, & les ſept premiers
jours de Juillet , au
Camp ſur la Sarre.
Le 8. & 9. auxDeuxponts.
Le 10. àSarbrik.
L'11. & 12. àVaudrevange.
346 MERCURE
Le 13. à Boula.
Le14. àMetz.
Le 15. àMalatour.
Le16. & 17. àVerdun.
Le 18. à Sainte Menehoult.
Le 19. à Châlons
Le 20. àEpernay.
Le 21.& 22. àChâteauthierry.
Le 23. àMeaux.
Le 24. à Verſailles .
Cefont 37joursde marche,
23 de fejour , & 60 pour tout
leVoyage.
La premiere des Enigmes
du dernier mois , a efté ex
pliquée ſur la Corde, qui en
GALANT: 347
eſtoit le vray Mot, par Mts de
Coupance ; Charles , Valet
deChambre de Mademoiselle
d'Orleans , de la Ruë de la
Vannerie; Cóftantin Renneville,
de Caën; De laTronche,
de Roüen ( ces deux derniers
en Vers; ) Mademoiſelle M.
Provais ; La charmante Manon
, Amante du Medecin ;
Labelle Manon de Pois, prés
les Andelis; L'aimable Manon
generale de Paris ; Le
Berger défolé , à l'Anagramme
, As-tu lie le Cocq ; Barbé
de Layde, Amant de la belle
Marianne Marianne, de Roüen; Trente
348 MERCURE
fixCoſtes de la meſme Ville,
LeBerger Contentin,& l'Amantinconnude
labelle JannetondeBloye.
Le vray Mot de la feconde
eſtoit la lettre N. Ceux qui
l'onttrouvé font M³ Buffon,
- Chanoine de la Cathédrale
d'Orleans , & Grand Vicaire
de Clery ; La Tour; J. Lago.
gué, d'Epernay en Champagne;
Dalmas Avocat , ( ce
dernier en Vers; ) Mademoi
ſelleC.T. N. de Montaigu,du
Fauxb. S. Marcel ; L'aimable
Veuve&charmante Brune,&
AftonOgden.On a expliqué
GALANT-1349
cette meſme Enigme fur
Bouffole, la Noix, & la Fortuë.
J'ajoûte les noms de ceux
quiont trouvé le ſens del'u
ne & de l'autre. Mrs le Chevalier
d'Argence; Angely de
la Martiniere , d'Epoiſſe en
Auxois ; L'Abbé le Vacher;
P. Carrier ; Clement , de la
Chancellerie; Leger de la
Verbiſſonne ; Boileau , Gouverneur
de M' le Comte de
Buffet, De Fleſſel de Vermolet
; L'Abbé de la Faye; L'A.
vocatDalmas; Veneroni, Autheur
du Dictionnaire Italien;
Pinchon de Roüen ; B. D. B.
250 MERCURE
àl'Anagramme leBlondFoly
In L. au RR. des V. à Brifac;
Girault de Paris , & fon aimable
Societé ; Meſdemoiſelles
deMontrieux de Vandôme
; De Sommelſdick à la
Nocle ; F. Ch. à l'Anagramme,
Fin or caché au Soleil , de
la Rue du Pan , La Marquiſe
à l'Anagramme , Pure image
de Vertu ; La Marquiſe Diane
d'Alcleon ; L'incomparable
Brune Loüifon de la grande
Ruë de Sezanne ; La Beauté
reſſuſcitée,de Vaſſy enChampagne,
La Belle à l'Anagram
me, Cherche une amitié tendres
GALANT. 351
LaBelle àl'Anagramme , Ton
vray mérite te fera chérir; Les
deux humeurs fimpatiſantes,
Le tres-humble Serviteur de
Rheims; Le Capitaine Voya
geur, de la Ruë de Flandre à
Lyon, Le Voyageur Africain;
L'Impatient , de Noyon en
Picardie ; Le Medecin , Amant
de la belle Manon de
Xaintes; Les Voyageurs de
l'Ifle S. Denys ; P. T. N. Cameleon
de Meaux ; Le Partifandu
vray mérite ; Le jeune
Compere inflexible aux faufſes
douceurs ; Le Solitaire Avanturier
du Temple ; Le Fillau
de ſa Marraine. En Vers,
352 MERCURE
Ms Rault de Roüen ; De la
Croix , de Bollebec de Caux;
C. Hutuge d'Orleans; Cotivalde
Lange, de Falaiſe; Avice,
de Caën ; L. Bouchet,
ancien Curé de Nogent le
Roy; Diereville, du Pont-Leveſque,
P. l'Hermite ; L'Epinay;
Buret,deVitré en Champagne;
Mademoiselle Picart,
Fille de M' le Lieutenant General
de Freſnay le Vicomte ;
Gyges , ou la petite Affemblée
du Havre ; Silvie , Alcidor,
& la belle Nourriture de
lameſme Ville; Le Chanoine
Jacques Jacques ; L'Albaniſte
, de Roüen ; L'aimable à
GALANT: 353
l'Anagramme , La Guerre eft
fur ma vie, d'Amiens; Le Compere
de la belle Commere de
Lile en Flandre , & le jeune
Tadiram .
Voicy deux nouvelles Enigmes
. M'Germain de Caën
a fait lapremiere , & l'autre eft
d'un Homme demérite & de
réputation.
ENIGME
MA bouche eſtſur ma teſte,
fortloin de monventre;
I'habite également les hauts Gles bas
Lieuxs
I'ay reçen pour Epoux un Agent
furieux,
Avril1683. Gg
354 MERCURE
Dont on ignore moins les effets, que
lecentre.
25
Dediverses couleurs j'aime àparer
mon Corpsst
Icnesuispas la mesme au dedans
qu'au dehors,
Ieportedes Habits & brillans, &
funebres.
Ic puis eftre éclairée, &fombre en
mesme temps;
Iejoüis quelquefois dujour, & des
tenebres,
Etjesuis àl'abry, quoy qu'exposée
auxvents.
٤ 52
En certainesſaiſons , où jesuis de
requeste में
On ventavecque moy fairefociet és
Mais ilestd'autres temps, où n'estant
pointdefeste,
GALANT. 355
On n'approche de moy que par neceffité.
Se
Jesuis, quoy qu'immobile, au chan
gementſujette;
On m'habilloitjadis d'un largeVêtement;
Mais gracesà laMode, on veutpréfentement
Quema v'èture foit la moitiéplus
étroite.
AUTRE ENIGME.
E
Rrant & vagabond, changeant
Sous le nom d'un Héros je mefais
reconnoistre.
L'on me voitſi ſoûmis , qu aumoindre
des Humains,
Iefuis un Serviteur utile à toutes
mains.
Ggij
356 MERCURE
On m'estime en tous lieux, &fur tout
dansla France,
On réveremon nom ; &quantàma
A
naissance,
Elleatantde grandeur,&vient d'un
fihaut Licu,
Que plusieurs des Mortels mepréferentàDieu.
On a eu nouvellesde Conſtantinople
, que M² de Guilleragues
noſtre Ambaſſadeur n'y eut pas
plûtoſt reçeu avis de la Naiſſance
de Monſeigneur le Duc de Bourgogne,
qu'il en fit rendre des
actions de grace dans la Chapel
ledu Palaisde France. La Meſſe
y fut celebrée Pontificalement
par M. l'Eveſque de Cyfique ,
Vicaire Patriarchal de Conſtantinople
, qui prononça un fort
GALANT. 357
beau Difcours Italien à la loüange
de Sa Majeſté. On chanta en.
fuite leTeDeum. Sans l'absencedu
Grand Seigneur , pendant laquelle
il n'eſt point permis aux
Chreftiens de faire des Réjoüif.
fances publiques , Mª de Guilleragues
en euſt fait faire devant
fon Palais , & fur les Vaiſſeaux
Marchands François , mais il fallut
qu'il ſe contentaſt de donner
un magnifique Repas à toutes
les Perfonnes conſidérables de la
Nation.
Vous vous ſouvenez de toutes
lesFeſtes qui ont eſté faites àToulouſe
pour cette meſme Naiſſance..
On a bien connu qu'elles ſe
faifoient par zele, encor plus que
par devoir , puis qu'elles ont eſté
renouvelléesdans la meſme Ville
L
358 MERCURE
à la fin de Fevrier. On y repréſenta
chez les PeresJeſuites unce
Comédie ornée d'une Allégorie
en forme d'Opéra. C'eſtoit La
naissance de Mercure , par rapport
aux avantages que tire la France
de celle de Monſeigneur le Duc
de Bourgogne. La Comédie
avoit pour titre Le Philosophe à
la Mode, & l'on y joüoit les Car.
téſiens. Voicy un endroit de cet.
te Piece. C'eſt une Leçon qu'on
donne à un jeune Homme , qui
veut eſtre ſçavant.
Prenezdans la diſpure un ascendant
Supréme,
Pour les termes de l'art appellez tout
Siſteme,
Ce Sisteme eft tout clair, voſtre Siſteme
eftfanx;
Le Siſteme qui donne une ame aux
GALANT. 359
Vous direz, l'étendue, &non pas, la
matiere;
Nombre infiny seroit unefaute groffiere.
Ondit , pour bien parler , un nombre
indefiny,
Onneditplus leCorps, c'est un terme
banny;
Pourparlercomme ilfaut , on dira la
Machine,
C'eſt machinalement qu'onse ment,
qu'on chemine,
Qu'on prend&qu'on digere, & qu'on
rend l'aliment;
C'est le mot favory , que machinalement.
Dire,Atomes, Monfieur? nousserions
ridicules.
LediseGaffendy, now parlonsMolecules.
Molecule eft mignard, Molecule eft fi
doux.
Dites, l'air ambiant, pour l'air autour
de nous.
Mode est un terme bas , nous diſons,
façonsd'eſtre,
360 MERCURE
Façons d'eſtre de l'ame, aimer, hair,
connoistre,
Maisonsefertfort
ou d'eſprit,
pen du nom d'ame,
La ſubſtance qui penſe eft parmy nous
mieuxdit .
Leterme d'ordre encoreà cent choses
'applique,
Etla raison de l'ordre eſt toûjoursfans
replique.
Lemot de Phénomene eſt un de ces
grands mots
Quenous tenons tout prefts pour étourdir
lesSots.
Tout gift à biensçavoir noftre Dictionnaire,
Pourjetter de lapoudre aux yeux du
gros Vulgaire.
Quant auxquatre Elémens, réduisez-tes
àtrois,
Tenez ce qu'ilvom plaifts &fiquelqu'un
parfois
Vous fait voir nettement que c'est une
Herefie,
Répondez,Je ne ſçay que la Philofo
phie
GALANT. 361
Jecroytout cequ'on veut,puis qu'enfin
j'aylafoy,
Mais le contraire eſt ſeûr de tout ce
que je croy.
S'il s'agist d'expliquer un effet difficile,
Faites coulerpartout la matiere fubtile;
Carpour tirer d'affaire unpauvreHome
arresté,
Ellevaut parmy nous l'occulte qualité.
Souvenez- vous enfin pour derniere paroles
E
De railler les Autheurs de l'ancienne
-1
Ecoles
Du Collegejamais ne parlez qu'en pitié.
Allez, ç'en est la trop de plus dela moitié.
C'estpar où mille Gens ont emporté d'em-
... blée
Laqualitéd'Eſprits dela hautevolée.
On peut juger par ces Vers combien
la repreſentation de cette Piece eftoit
agreable.
Dans huit ou dix jours , Madame, je
vous envoyeray le Livre intitulé, Sentimens
ſur les Lettres &fur l'Histoire,
dont je vous parlay il y a deux mois.
Avril 1683. Hh
I
362 MERCURE
Le Sieur Blageart le debitera en
ce temps-là. On en a laiſſe échaper
quelques Copies qui luy ont donnéde
la reputation.Je croy vous avoir déja
marqué ce qu'il contient. Ce font des
Preceptos, tres utiles pour écrite avec
juſtelle des Lettres Galantes, && ces for
tes d'Hiſtoires que nous appellons Nouvelles.
On y traite aufſſi de l'Histoire ve.
ritable. Tous les exemples dont ſe fert
l'Autheur, pour prouver ce qu'il avance
font tres-agreablement tournez. Il ya
mefme ſujet de croire que dans quel
ques-uns il entre un peude Satyre, dont
les Perſonnes qui voudront l'entendre
pourotprofiter. Les ſcrupules qu'il propoſe
ſur le Stile nous font connoiſtre la
delicateſſe de ſon efprit ; & il feroit fort
àſouhaiter qu'il nous donnaſt quelque
Ouvrage, où il ſeſerviſt de ſes propres
regles.On le liroit avec grandplaifirm
Il patoiſtra dans le meſme temps un
autre Livre, qui vous donnera lieu d'e
xaminer ſi les regles que preſcrit l'Au
theurdes Sentimens y font obfervées .
GALANT. 363
Il eſt intitulé , Lettres diverſes. Le
Sieur Blageart le debitera auſſi dans
huit ou dix jours. Rien n'eſt plus
ſpirituel ny plus galant. Ces Lettres
ont eſté écrites en divers temps ,& à di
verſes Perſonnes ,, par un Cavalier qui
eſt employédans l'Armée. Il eſt aifé de
connoiſtre par le tour qu'il donne aux
choſes, qu'il a l'experience du monde.
L'avantage eſt grand pour bien écrire.
Son ſtile eſt fort enjoué , & par confequent
tres -agreable.Vous pouvez atten
drebeaucoup deplaisir de cette lecture,
puis qu'undes Homines de France , qui
juge le mieux de toutes fortes d'Ouvrages,
a dit, apres avoir leuces Lettres,
quele ſeul défaut qu'il y trouvoit , c'ef
toit qu'il y avoit trop d'eſprit .
ےھت
L'Opera de Phaeton , qui a fervyde
divertiflement à la Cour ce Carnaval,
fut donné pour la premiere fois au Public
Mardy dernier 27. de ce mois . Je
vous en entretiendraydans ma premiere
Lettre. 10
J'ay une grande Nouvelle àvous ap364
MER. GAL
prendre; c'eſt lagrofleſſede Madame la
Dauphine, que l'on rientfure à laCour,
Cette Princeſſe nefera point leVoyage;
mais la Reyne , ne trouvant point de
fatigue qui ne luy foit agreable avec le
Roy, ne laiſſera pas de l'accompagnes.
Jevous ayparlé dans cette Lettre de la
convalefcence de Mr le Chancelier . Il
vient d'avoir encor un accés de fiévre,
mais ſelon les apparences cet accés ſera
fans fuite. Je croy que les Voeux que
P'on fait icy pour la ſanté de ce grand
Miniftre , contribuent beaucoup à ſa
guerifon ;&je ſuis perfuadé qu'on n'en
faitpas moinsdans voſtre Province.
AParis ce 30. Avril 1683 .
Il s'eſt gliflé une fautedans le chiffre
du dernier Extraordinaire, page 101.
Elle eſt au premier nombre de la neufiéme
ligne, au lieu de 6283. il doit y
avoir 6282.-
FIN.
reichische Nationalbibliothek
+Z205006607
Qualité de la reconnaissance optique de caractères